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+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 13981 ***
+
+HISTOIRE DU
+CHEVALIER D'IBERVILLE
+(1663-1706)
+
+
+1890
+
+
+INTRODUCTION
+
+La Nouvelle-France, explorée en 1534 par Jacques Cartier, occupée par
+Champlain en 1608, estimée à la plus haute valeur par de grands hommes
+d'État, comme le président Jeannin, le cardinal de Richelien, l'illustre
+Colbert, avait pu conquérir, dès la fin du XVIIe siècle, une importance
+considérable.
+
+Et en effet, cette colonie, confinée d'abord sur les rives du
+Saint-Laurent, était devenue, vers l'année 1700, une domination
+puissante. Elle s'étendait depuis Terre-Neuve jusqu'aux montagnes
+Rocheuses, depuis la baie d'Hudson jusqu'au golfe du Mexique. Ainsi
+elle formait un immense triangle présentant 900 lieues sur chaque face,
+c'est-à-dire 400,000 lieues carrées, près de onze fois la surface du la
+France.
+
+Une si vaste contrée était aussi précieuse par l'abondance de ses
+produits que par leur variété; elle offrait à la mère patrie une source
+inépuisable de richesse.
+
+A l'ouest, des forêts sans limites; au nord, la région des fourrures;
+à l'est, les grandes pêcheries de Terre-Neuve; enfin au sud, un sol
+fertile, un climat enchanteur, avec les produits incomparables des
+tropiques.
+
+De plus, la Nouvelle-France avait conquis une vie individuelle éminente
+sous tous les rapports; elle avait offert une carrière héroïque à des
+missionnaires intrépides, fourni des saints, recruté des communautés
+nombreuses et exemplaires; elle avait révélé à l'admiration de la
+métropole des hommes du plus grand mérite, comme Jacques Cartier,
+Samuel de Champlain, du Maisonneuve, Le Ber, Talon, de Frontenac, de
+Tonnancourt, de Montigny, de Boucherville, et enfin, cette admirable
+famille des Le Moyne, qui ont été jugés dignes d'être salués du nom
+glorieux de Macchabées du Canada.
+
+A une époque comme la nôtre, où l'on a sagement reconnu l'importance des
+entreprises coloniales et des établissements lointains; dans un temps
+on l'on revient à ces oeuvres, on peut trouver intéressant et
+souverainement utile de considérer comment une domination si grande a
+été conquise, établie et développée.
+
+Les premiers temps de l'occupation ont été largement exposés dans des
+ouvrages considérables, comme ceux du P. Charlevoix, de M. Faillon,
+de M. Garneau, de M. Ferland; enfin dans les oeuvres des premiers
+navigateurs eux-mêmes: Jacques Cartier, Champlain, et M. de
+Poutrincourt, qui ont rédigé leurs mémoires. Mais quand on arrive à la
+période de l'accroissement même de la Nouvelle-France, à partir de 1680,
+il est nécessaire de réunir, de rassembler les documents innombrables
+disséminés dans un nombre infini d'ouvrages.
+
+Pour bien connaître ces temps de transition, où la petite colonie du
+Saint-Laurent atteignit l'étendue d'une domination presque aussi vaste
+que l'Europe, il faut commencer par étudier quelques-uns des hommes
+d'État et des hommes de guerre qui ont eu part à ces changements
+extraordinaires.
+
+Or, incontestablement, l'homme dont il faudrait d'abord s'occuper, c'est
+celui qui a été le plus remarquable de tous, celui qui a eu la vie la
+plus aventureuse et la destinée la plus glorieuse, qui a joué le rôle
+le plus éminent, pendant trente ans, dans les plus grands événements du
+pays. Celui-là, c'est l'illustre chevalier d'Iberville, de la famille
+des Le Moyne; et nous croyons qu'il serait indispensable de le faire
+connaître avant tous.
+
+D'Iberville était né à Montréal, en 1662, dans la maison de son père,
+Charles Le Moyne, sur la rue Saint-Joseph, où se trouve actuellement le
+bureau de la Fabrique de l'église Notre-Dame. Il a eu la gloire d'être
+associé aux plus grands évènements de ces premières années, et on peut
+dire qu'il y a eu la part principale.
+
+Il s'agissait de conquérir les richesses de cet immense continent, et
+ces forêts dix fois séculaires qui couvraient au nord des cent mille
+lieues carrées, et ces régions où se trouvent les pelleteries les plus
+belles qu'il y ait au monde, et ces courants mystérieux de l'Océan
+allant porter chaque année sur les côtes de l'Atlantique des millions
+de bancs de poissons pour la subsistance de l'univers, et enfin ces
+contrées du sud avec leurs sites enchanteurs, un climat délicieux, une
+fertilité incomparable et tous les fruits du paradis terrestre.
+
+Or, c'est ce que le chevalier d'Iberville a merveilleusement mis
+à exécution. A l'âge de 22 ans, en 1684. il conduisit plusieurs
+expéditions à la baie d'Hudson et prit tous les comptoirs anglais. Dès
+lors, la France pouvait prétendre au monopole des forêts de l'Ouest et
+du commerce des fourrures.
+
+Dans son expédition à Terre-Neuve, en 1690, il rendit la mère patrie
+maîtresse des marchés de l'Europe pour l'exploitation des pêcheries.
+
+Enfin, par ses exploits dans les Antilles et dans le golfe du Mexique,
+de 1700 à 1705, il avait conquis les plus beaux pays du monde.
+
+N'en est-ce pas assez pour être tiré de l'oubli des années et pour être
+proposé à l'attention des générations présentes?
+
+Donc, dans l'espoir d'être utile à notre temps, nous voudrions que
+l'on prît connaissance de cette oeuvre de réparation vis-à-vis d'un
+colonisateur incomparable et d'un héros trop ignoré. C'est un grand
+enseignement pour les esprits d'élite qui commencent à estimer
+l'importance de nos ancienne colonies; c'est une gloire pour la marine
+française, qui peut citer ce nom sur se même rang que ceux de Jean Bart,
+Tourville ou Duguay-Trouin; c'est un honneur pour la ville de Montréal,
+la plus grande cité de la colonie française, que de faire valoir celui
+qui a été peut-être le plus illustre de ses enfants. On a déjà parlé de
+lui consacrer, dans sa ville natale, une effigie qui serait si belle
+avec le magnifique portrait que l'on a conservé de lui; mais, un
+attendant, ne convient-il pas de montrer combien cet honneur lui est dû?
+
+C'est dans ce but que nous consacrons cette monographie à la mémoire du
+très illustre Pierre Le Moyne, citoyen de Montréal, sire d'Iberville,
+chevalier des ordres du roi et commandant de ses vaisseaux.
+
+
+
+
+
+
+VIE DU
+CHEVALIER D'IBERVILLE
+
+
+
+PREMIÈRE PARTIE
+
+
+
+CHAPITRE 1er
+
+DE L'ÉTABLISSEMENT DE LA NOUVELLE-FRANCE.
+
+Christophe Colomb avait accompli sa découverte, le 12 octobre 1492. Le
+bruit s'en répandit aussitôt en Europe et l'on comprend quelle émotion
+causa un si grand évènement. En attendant que les gouvernements prissent
+une décision, plusieurs contrées maritimes songèrent à explorer les
+régions nouvelles.
+
+Les marins de la Bretagne et de la Normandie furent des premiers à les
+aborder; ils reconnurent d'abord le banc de Torre-Neuve, et les pays de
+chasse du Labrador.
+
+Dès 1504 la pêche avait commencé; plusieurs capitaines entrèrent dans le
+pays et recherchèrent les fourrures.
+
+En 1506, Denys, pilote de Honfleur, revint avec une carte du
+Saint-Laurent.
+
+En 1508, on amenait en France des sauvages des côtes américaines.
+
+En 1524, le gouvernement français envoyait un explorateur, Verazzani,
+qui visita les contrées que l'on appela depuis la Nouvelle-Écosse et la
+Nouvelle-Angleterre.
+
+En 1527, un navire anglais signalait la présence, près de Terre-Neuve,
+de dix bâtiments bretons et normands.
+
+En 1534, le grand amiral de France, Philippe de Chabot, envoyait un
+marin expérimenté, Jacques Cartier, qui, en trois voyages consécutifs,
+explora le cours du Saint-Laurent et prit possession de ces nouveaux
+territoires au nom du roi de France. Il planta une croix surmontée d'un
+écusson aux armes royales, et il bâtit un fort près de Québec.[1]
+
+[Note 1: Bancrof _Histoire de l'Amérique_, tome 1er.--M. Garneau,
+_Histoire du Canada_,--M. Faillon. _Histoire de la colonie française en
+Canada_, tome 1er,--M. Ferland.]
+
+Les guerres qui survinrent en Europe arrêteront les missions royales,
+mais les marins venaient toujours pour la pèche, et, en 1578, on compta
+jusqu'à 150 bâtiments français sur le banc de Terre-Neuve.
+
+En 1594, Henri IV fit reprendre les entreprises coloniales au Canada.
+Il nomma le marquis de La Roche lieutenant général des possessions
+américaines. De Monts lui succéda en 1596, puis M. du Pontgravé. Enfin,
+en 1601, les expéditions furent confiées a un officier habile, homme de
+science et d'expérience, Samuel de Champlain, qui a mérité le titre de
+père de la Nouvelle-France.
+
+Champlain vint occuper les rives du Saint-Laurent, pendant que M. de
+Poutrincourt s'établissait en Acadie.
+
+En 1609, Champlain fonda In ville de Québec, puis il explora le pays.
+
+Il visita la rivière dite depuis de Richelieu, il reconnut au sud
+un grand lac qui porte maintenant son nom. Il signala la position
+d'Hochelaga (Montréal), remonta l'Ottawa et vint jusqu'au lac Nipissing,
+en 1616. Il explora, aux environs du lac Nipissing, un autre lac qui a
+aussi porté son nom. Enfin, il fit venir les religieux Récollets, qu'il
+établit en deux missions principales; à Québec et au lac Huron, Entre
+1607 et 1635, Champlain avait fait quinze voyages. Il allait exciter
+le zèle des gouvernants, parlait des ressources du pays; mais en même
+temps, il faisait connaître les difficultés de l'établissement: le froid
+excessif décourageait les nouveaux arrivés; le monopole de certaines
+compagnies tuait le commerce; l'agriculture exigeait de grands
+sacrifices.
+
+Après tant d'expéditions et de tentatives, Champlain ne voyait à
+Québec, en 1630, que quelques familles bien établies. Ému de ses
+représentations, le cardinal de Richelieu prend l'oeuvre en main et
+veut lu seconder de tout son pouvoir: il fonde la société de lu
+Nouvelle-France, qui comptait 110 membres choisis parmi les premiers
+personnages du royaume; il envoie des colons et des religieux. Mais en
+1640, au bout de dix ans, tous ces efforts n'avaient réussi qu'à établir
+200 personnes dans tout le pays, en comprenant même les prêtres, les
+religieux, les femmes et les enfants.[2]
+
+[Note 2: _Histoire de la Nouvelle-France_, tome Ier, page
+XX.--Dollier de Casson, _Histoire de Montréal_, 1640-1641.]
+
+Pour avoir un établissement, il fallait d'importants secours de la mère
+patrie, et il fallait que ces secours fussent désintéressés. De plus,
+les colons devaient être guidés par des vues de foi et de sacrifice;
+ils devaient être décidés à supporter le climat, les privations, et des
+dangers extrêmes, parce qu'il y avait à lutter contre des peuplades
+nombreuses, implacables, et fournies d'armes à feu par les
+établissements voisins de la Nouvelle-Angleterre et de la
+Nouvelle-Orange.
+
+Or quand, après la mort de Champlain, tout semblait en détresse, le
+Seigneur vient en aide a la jeune colonie et lui procure miraculeusement
+des ressources inattendues, qui devaient assurer un succès jusque-là
+vainement poursuivi. Des hommes de foi et de dévouement se décidèrent à
+fournir les moyens d'une nouvelle entreprise, et en même temps des héros
+s'offrirent pour les seconder, et assurer l'établissement de la religion
+en ces contrées inhospitalières.
+
+Champlain venait de mourir (25 octobre 1635), et quelques semaines
+après, le 2 février 1636, un pieux gentilhomme de la Flèche, M. de La
+Dauversière, étant en prière, reçoit l'avis de fonder un établissement
+à, une certaine distance de Québec pour couvrir les voies qui
+conduisaient au centre de ïa colonie française et, pour être plus au
+milieu des populations que l'on voulait convertir. L'endroit lui est
+montré de la manière la plus distincte. Cet avis fut répété plusieurs
+fois. Chose étonnante, il n'était pas le seul qui eût reçu cette
+indication, et en effet le même jour, 2 février 1636, un jeune
+ecclésiastique qu'il ne connaissait pas, M. Olier, alors âgé de
+vingt-six ans, et établi à Vaugirard avec quelques prêtres, est averti
+qu'il doit se consacrer à fonder un établissement, pour le bien de lu
+religion, à un endroit du Canada qui lui est montré aussi de la manière
+la plus distincte, et en même temps il lui est enjoint d'établir une
+compagnie de prêtres pour prendre soin des intérêts spirituels de
+l'entreprise.
+
+Or, dans ces deux révélations arrivées le même jour, il s'agissait de
+la même oeuvre, et l'endroit indiqué était le même. C'est ce
+que reconnurent ces deux grands serviteurs de Dieu quand ils se
+rencontrèrent plusieurs années après, vers 1640. Ils ne se connaissaient
+pas, et furent secrètement avertis de la communauté de leur vocation et
+de leur mission.[3]
+
+[Note 3: Le P. Vimont, _Lettres des rev. PP. Jésuites_, tome 1er,
+page 15,--La mère de l'Incarnation, ses lettres de 1642,--M, Dollier de
+Casson, _Histoire de Montréal_.]
+
+Grâce à l'union de leurs efforts, l'oeuvre prit tous les développements
+désirables; de nobles seigneurs s'y associèrent. Enfin, au moment où
+la compagnie achetait l'île de Montréal, un gentilhomme, jeune encore,
+retiré du service, désirant se consacrer À une oeuvre de zèle, se
+présentait: c'était M. de Maisonneuve. C'est lui qui fut le fondateur
+de Montréal et qui devait en faire le boulevard de la colonie par vingt
+années d'un dévouement intrépide et de l'administration la plus nage.
+
+Il fut aidé par des hommes de foi et de courage. Parmi ces auxiliaires,
+nous nous proposons de faire connaître la famille des Le Moyne, et la
+part qu'ils ont eue à l'établissement de la Nouvelle-France.
+
+C'est ce que nous allons exposer dans les paragraphes suivants.
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+LA FAMILLE LE MOYNE.
+
+Cette famille, établie dans la Nouvelle-France au milieu du XVIIe
+siècle, devait y conquérir une grande illustration. A la première
+génération, elle avait fourni des commandants aux armées du roi, des
+gouverneurs à la Nouvelle-France et à la Louisiane, des intendants aux
+commandements maritimes de la France.
+
+Elle était originaire de la ville de Dieppe. Depuis Jacques Cartier,
+Dieppe avait toujours eu beaucoup de relations avec la nouvelle colonie.
+
+C'est de Dieppe que partit M. de Poutrincourt, dont l'ancienne résidence
+se voit encore aux environs de cette ville, au château de Mesnières.
+
+Un gouverneur de Dieppe, M. de Chattes, son lieutenant, M. de Monts.
+madame de Guercheville, épouse d'un gouverneur de la ville de Paris sous
+Henri IV, avec leurs expéditions, avaient fait connaître ces nouveaux
+pays pour lesquels, à chaque printemps, partaient des flottilles
+de bâtiments pour les pèches de Terre-Neuve et pour la traite des
+fourrures.
+
+En 1664, dans un seul mois, on vit partir des côtes de Dieppe et des
+pays voisins, 65 grands vaisseaux pour le Canada.
+
+Il y avait en cette ville des quartiers consacrés au commerce des
+produits de l'Amérique, et il existe encore une rue nommée de la
+Pelleterie, ou résidaient une quantité de marchands de fourrures, qui
+trafiquaient des envois du Canada avec l'Europe.
+
+M. Paillon, en parcourant les livres des paroisses, a trouvé aux
+registres de l'état civil un témoignage bien caractéristique des
+rapports de Dieppe avec la Nouvelle-France. Voici les noms qu'il a
+relevés à la paroisse Saint-Jacques de Dieppe pour l'année 1630:
+Duhamel, Hardy, Auger, Aubuchon, Duhuc, Godebout, Davignon, Hébert,
+Sénécal, Gaudry, Duval, Gervais, Vallée, Lecompte, Godard, L'Écuyer,
+Leroux, Dumouchel, Viger, Cardinal, Duchesne, etc.: on se croirait dans
+une paroisse de Montréal ou de Québec.
+
+Il ne faut pas s'étonner qu'au moment où les chefs des nouvelles
+entreprises recrutaient des volontaires pour la Nouvelle-France, le
+nommé Duchesne, soldat dans les troupes du roi, se presenta, avec deux
+de ses neveux: Jacques Le Moyne, âgé de dix-sept ans, et son frère
+Charles, âgé de 14 ans. Leur père, Pierre Le Moyne. était marié avec
+Judith, soeur de Duchesne. C'était un ancien soldat qui tenait un hôtel
+sur la paroisse Saint-Jacques, près de la mer, et qui recevait comme
+clients ordinaires les marins qui s'embarquaient pour l'Amérique.
+
+Ces familles des côtes de la Manche étaient toujours disposées à, tenter
+les aventures périlleuses, et la religion présentait cette oeuvre comme
+digne de coeurs chrétiens; il s'agissait de donner aux populations
+sauvages le trésor de la foi en échange des biens qu'ils trafiquaient.
+
+M. Faillon a trouvé aussi dans les registres de Dieppe qu'il y avait
+beaucoup de Le Moyne en cette ville.
+
+Il a compté jusqu'à quatorze chefs de famille de ce nom au commencement
+du XVIIe siècle, parmi lesquels un capitaine du roi, un procureur, un
+lieutenant général en l'amirauté de France. «Nous n'osons affirmer, dit
+M. Faillon, que Pierre fût parent de ces personnages, mais Charles Le
+Moyne s'est rendu encore plus illustre qu'aucun de ses prédécesseurs,
+par ses qualités personnelles, par ses exploits et ceux de ses enfants.»
+
+Charles Le Moyne, né en 1626, de Pierre Le Moyne et de Judith Dufresne,
+sur la paroisse Saint-Rémi de Dieppe, partit donc en 1640 pour le Canada
+avec son frère aîné, Jacques, et leur oncle. Il avait alors quatorze
+ans.
+
+Plus tard, deux de leurs soeurs, Jeanne et Marie, vinrent de France et
+se joignirent à eux.
+
+Charles Le Moyne accompagna d'abord les PP. Jésuites dans le pays des
+Hurons, et resta avec eux jusqu'à l'âge de vingt ans.
+
+Il devint un guide sûr et un interprète consommé. Il connaissait tous
+les sentiers du pays, et avait appris plusieurs dialectes. Enfin, il
+s'était familiarisé avec la tactique des sauvages, à l'égal des colons
+les plus capables. Il s'habillait comme les sauvages, et se transformait
+quand il voulait, sans pouvoir être reconnu comme étranger; d'ailleurs
+il trouvait ce costume plus commode pour la marche et pour la chasse. Il
+savait parfaitement se servir des raquettes, de la hache et de l'aviron,
+«sans lesquels on ne peut rien dans ce pays.» Enfin, il était devenu,
+dans des expéditions continuelles, d'une taille et d'une force
+extraordinaires. C'est ce qui apparaît dans le portrait découvert à
+Paris par l'éditeur des documents sur les pays d'outre-mer, M. Margry.
+
+En 1646, M. de Montmagny ayant vu Duchesne et son neveu, voulut
+tirer parti de leurs bonnes qualités, et il les attacha aux nouveaux
+établissements français du Saint-Laurent. Il envoya Duchesne à
+Trois-Rivières et Charles Lu Moyne à Montréal, tous deux comme
+interprètes.
+
+Montréal, ou Charles Le Moyne se rendit en 1646, était un poste
+avantageux, et comme une sentinelle avancée à 60 lieues de Québec, au
+milieu des établissements sauvages. C'est là qu'il devait faire éclater
+ses qualités hors ligne.
+
+Cette position avait été signalée dès le commencement par Jacques
+Cartier et ensuite par Champlain. On pensait que ce jugement avait été
+confirmé par une inspiration divine envoyée à ceux qui devaient être les
+fondateurs de cette nouvelle colonie: M. Olier et M. de La Dauversière,
+ainsi que nous l'avons dit précédemment.
+
+La position était favorable. Placée sur une éminence de deux milles de
+longueur, entre le grand fleuve et une petite rivière, l'habitation
+était environnée d'eau de toutes parts. Le fleuve la mettait à l'abri
+de la surprise des ennemis, et on arrière une haute montagne, toute
+couverte d'arbres séculaires, protégeait contre les vents du nord. [4]
+
+[Note 4: Notice sur Montréal. Paris, 1869.]
+
+Cette habitation si bien défendue avait en même temps un aspect
+attrayant. Elle était environnée des plus beaux arbres, plantés si
+régulièrement entre le rivage et la montagne, que Champlain lui avait
+donné le nom de place royale, digne avenue du mont superbe que Jacques
+Cartier avait nommé le mont Royal, nom qui lui est resté.
+
+Enfin, pour ajouter a l'ornement et en faire un site remarquable, on
+voyait, au milieu du fleuve et en face du lieu de débarquement, deux
+belles îles chargées de forêts, l'une s'élevant en pyramide, comme
+un bouquet de verdure, à cent pieds de hauteur, l'autre s'étendant
+gracieusement sur une lieue de longueur: c'étaient comme deux
+sentinelles avancées, pouvant servir un jour de citadelles.
+
+Ce site, si fort comme poste militaire, était aussi l'un des plus beaux
+que l'on puisse citer dans le monde. On pouvait s'en convaincre en le
+contemplant du haut de la montagne, ou les colons se rendaient souvent
+en pèlerinage. Au point le plus élevé, il y avait une croix imposante
+plantée par M. de Maisonneuve. De là, à cinq cents pieds au-dessus du
+niveau du fleuve, l'établissement paraît dans toute sa magnificence.
+Depuis le haut du mont descend un amphithéâtre d'une lieue de largeur
+qui montre des arbres variés et précieux; en bas, d'immenses prairies
+fertiles étaient des fleurs éclatantes; plus loin se déploie la ceinture
+splendide d'un fleuve profond, qui n'a pas moins d'une lieue de largeur.
+Au delà, pour compléter ce beau panorama, des montagnes disposées en
+cercle jusqu'à dix et vingt lieues dans le sud, forment comme une
+corbeille de verdure dont Montréal est le centre.
+
+Cette nature apparaissant comme le créateur l'avait formée, sans les
+modifications du travail de l'homme, pouvait sembler plus pittoresque
+que nous ne la contemplons maintenant. Mais si l'aspect est un peu
+changé, tous les souvenirs des premiers temps ne sont pas effacés. La
+ville est toujours appelée, dans le coeur des fidèles, Ville-Marie, en
+souvenir de l'indication donnée par la sainte Vierge elle-même. Le mont
+porte toujours le nom de Mont-Royal, choisi par Jacques Cartier. L'une
+des îles s'appelle Sainte-Hélène, comme l'a nommée M. de Champlain, en
+l'honneur de son épouse, Hélène Boullé; l'autre est nommée Saint-Paul,
+en souvenir de M. Paul de Maisonneuve, premier gouverneur de la colonie.
+
+Le fort de Montréal, élevé en 1642, était tellement couvert par les
+arbres, que les sauvages, dans leurs excursions sur le fleuve, ne le
+découvrirent qu'à la seconde année de sa construction. Bientôt ils en
+comprirent l'importance et le danger pour eux. Ce poste avancé entre
+plusieurs tribus puissantes pouvait les tenir en échec et leur enlever
+le libre parcours du Saint-Laurent; aussi le nouvel établissement fut-il
+bientôt le but de leurs attaques.
+
+M. de Maisonneuve, renfermé dans le fort avec cinquante hommes, comptait
+avec lui des gens de guerre pleins d'expérience, parmi lesquels les
+deux frères Le Moyne, qui furent les plus renommés dans la suite. M. de
+Maisonneuve sut si bien se garder que, malgré les tentatives de milliers
+d'ennemis qui vinrent reconnaître le terrain, les Français ne perdirent
+guère qu'une dizaine d'hommes de 1642 à 1650.
+
+Les procédés des sauvages étaient pleins de perfidie. Ils cherchaient à
+attirer les cultivateurs par des signes de paix, et puis ils se jetaient
+sur eux pour les faire périr dans d'affreux supplices.[5]
+
+En 1643, on perdit quatre hommes; en 1644, on en perdit trois, et sur
+les sept, trois, faits prisonniers, furent cruellement brûlés.[6]
+
+Au 6 mai 1641, Boudard fut tué par les Iroquois; sa femme, Catherine
+Mercier, prise près de lui, fut martyrisée pendant deux jours, puis
+brûlée en refusant héroïquement de renoncer à sa religion.
+
+[Note 5: M. Paillon, _Histoire de la colonie,_ tome II, PP. l51 et
+364.]
+
+[Note 6: Registre des sépultures de Montréal, 1643-1644.]
+
+Charles Le Moyne, arrivé à Montréal en 1646, se montra bientôt un dévoué
+champion de la mission. Il ne reculait devant aucune entreprise, et se
+montrait toujours disposé à protéger les colons. Il était d'une bravoure
+et d'une habileté merveilleuses. Parfois, seul sur la plage, s'il
+rencontrait des sauvages qui étaient venus tenter quelque coup, il
+les menaçait de son fusil s'ils essayaient de s'échapper, et il les
+obligeait à aller se constituer prisonniers au fort. D'autres fois,
+voyant un canot de sauvages sur le fleuve, il attendait qu'ils fussent
+engagés dans la force du courant, fondait sur eux comme la foudre, dans
+son embarcation, et les forçait à venir aborder comme prisonniers.
+
+Un jour, sachant que des travailleurs sont attaqués à la pointe
+Saint-Charles, il s'y rend avec quatre hommes, se gare à propos derrière
+des troncs d'arbres, et, avant d'avoir été aperçu, met vingt-cinq ou
+trente sauvages hors de combat.
+
+On cite aussi une rencontre, où, avec 15 habitants du fort armés de
+fusils et de pistolets, il alla se présenter en face de 300 sauvages qui
+se précipitaient sur les colons, et il leur tua 32 hommes à la première
+décharge, tout le reste s'enfuit épouvanté.
+
+Il se montrait le serviteur dévoué de M. de Maisonneuve, comme le major
+Lambert Closse, qui proclamait qu'il n'était venu à Montréal que pour
+offrir sa vie à Dieu.
+
+M. de Maisonneuve avait tant de confiance en Le Moyne qu'il le chargeait
+de ses messages pour les Indiens.
+
+M. de Maisonneuve le mit aussi à la tête d'une milice qu'il forma, en
+1660, parmi les habitants pour la défense de la mission, et qu'il plaça
+sous la protection de la sainte Famille. Il l'assigna à la défense de
+Montréal avec le sieur Picoté de Belestre, à un moment où l'on attendait
+l'arrivée de milliers d'Iroquois soulevés de toutes parts dans les
+environs du lac Ontario et des rives du lac Champlain. On sait que ces
+Iroquois furent arrêtés par la défense héroïque, au Long-Sault, de
+dix-sept Montréalais, sous la conduite de l'intrépide Dollard.
+
+C'est dans ces circonstances que l'on s'appliqua à protéger la ville. Il
+y avait déjà quarante maisons séparées, mais avec des meurtrières et des
+créneaux; elles étaient bâties de manière à pouvoir se défendre les unes
+les autres. Alors, on compléta les forts qui environnaient la ville
+et qui devaient servir à assister les travailleurs dans les champs
+environnants.
+
+En même temps qu'il assurait la défense militaire du pays, M. de
+Maisonneuve s'occupait d'en préparer l'existence à venir, et pour cela
+il offrait les plus grands avantages à ceux qui voulaient s'y établir et
+fonder des familles. Il donna à Charles Le Moyne une terre à la pointe
+Saint-Charles et deux emplacements dans la ville, l'un près de la
+résidence du gouverneur et des prêtres, pour leur servir de défense;
+l'autre au bord du fleuve, où se trouve le marché Bonsecours, pour
+surveiller l'entrée de la ville, et la côte opposée, dont il devait
+devenir le seigneur.
+
+Vers 1665 arriva un événement que nous tenons d'autant plus à signaler
+qu'il montra quelle affection Charles Le Moyne inspirait à toute la
+colonie et en même temps quelle était l'estime qu'il avait su imposer
+aux populations sauvages.
+
+Comme il ne s'épargnait jamais dans aucune rencontre, il fut fait
+prisonnier aux environs de Montréal en 1665.
+
+Sa jeune femme, âgée de vingt-cinq ans, et qui avait déjà quatre
+enfants, était dans la désolation. Elle le recommanda aux prières de
+tous, et elle-même recourut au Seigneur avec une telle ferveur, que M.
+Dollier de Casson dit qu'on peut lui attribuer l'espèce de miracle qu'il
+plut à Dieu d'opérer en faveur de son mari.
+
+Au bout de quelques jours Le Moyne revint; il avait gagné ses ennemis
+en leur rappelant les bontés qu'il avait eues pour les prisonniers
+iroquois, et en les menaçant de la vengeance des troupes du roi qui
+allaient bientôt arriver.
+
+Charles Le Moyne retourna à Montréal. C'est alors qu'il fut sensiblement
+éprouvé dans ses plus tendres affections, par suite du départ de M.
+de Maisonneuve pour la France. Il lui était attaché par les liens de
+l'estime la plus haute et de la reconnaissance la plus tendre; aussi ce
+départ lui causa-t-il la plus vive douleur, comme la séparation d'avec
+le père le plus tendre et le plus aimé.
+
+M. de Maisonneuve, de retour en France, resta toujours attaché à son
+ancien gouvernement. Il s'endormit dans le Seigneur «avec une confiance
+d'autant plus parfaite dans les récompenses du ciel,» nous dit M.
+Faillon, «qu'il n'avait rien reçu pour ses services de la terre.» [7]
+
+[Note 7: M. Faillon, _Histoire de la colonie_, tome III, page 115.]
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+DÉVELOPPEMENTS DE MONTRÉAL.
+
+Fondée on 1642, la cité de Montréal s'accrut lentement dans ses
+commencements, mais ensuite l'accroissement fut rapide.
+
+Ainsi, après vingt ans, elle ne comptait que 500 âmes, mais dix ans
+après, il y en avait plus de 1500.
+
+Ce qui était surtout à considérer dans ces commencements, c'était le
+zèle pour l'amélioration des pauvres sauvages, et l'énergie des pieux
+colons.
+
+Le zèle pour la conversion des infidèles était extraordinaire, et le
+courage pour braver les épreuves et les dangers, au-dessus de toute
+expression.
+
+«On voyait bien, dit le Père Leclercq, que ces gens-là avaient quitté
+leur patrie par les mouvements d'un zèle apostolique,» et rien ne
+pouvait les faire changer de sentiments; ni l'ingratitude, ni la
+perfidie des sauvages, ni leur défaut de bonne foi, ni leurs cruautés
+inhumaines, rien ne pouvait éteindre le feu de la charité.
+
+Tout était réglé dans la nouvelle ville comme dans une communauté
+militaire. A une heure fixée, après la prière et la sainte messe, qui
+avaient lieu à 4 heures du matin, la population se rendait au travail
+dans les champs; chacun avait près de soi son fusil caché dans un
+sillon.
+
+Il ne se passait pas de jour sans attaque. Ceux qui se laissaient
+surprendre étaient voués à des supplices atroces. On admirait leur
+courage, on plaignait leurs souffrances, mais on ne renonçait pas à
+prier pour les bourreaux. Enfin, dès qu'une occasion favorable se
+présentait, on cherchait à gagner ces pauvres aveuglés. A force
+d'efforts et de patience, les âmes finissaient par se laisser éclairer,
+les coeurs étaient touchés, le mal vaincu par le bien.
+
+Ces premiers temps ont été admirables. La ville offrait comme une image
+de la primitive Eglise. Ces braves gens étaient voués à la piété la
+plus fervente et à la charité la plus dévouée. Il n'y avait jamais de
+contestation entre eux; il n'y avait qu'un coeur et qu'une âme, et
+tandis qu'ils étaient si unis à Dieu, si bons entre eux, ils restaient
+inébranlables dans le danger. Chaque citoyen se regardait comme une
+victime offerte à la mort pour la glorification de l'Evangile.
+
+Dans les annales de la soeur Morin, écrites vers ce temps, nous avons
+les détails les plus touchants sur la vie à Montréal avant l'arrivée des
+troupes: la piété, la charité, des colons, les privations qu'ils avaient
+à subir, enfin les cruautés extrêmes qu'ils étaient exposés à éprouver,
+étant entourés d'ennemis féroces, nombreux et implacables.
+
+Bientôt différentes circonstances favorisèrent les saintes dispositions
+et le zèle des colons pour la conversion des infidèles.
+
+Plusieurs nations étaient en guerre; l'une d'elles, celle des Iroquois,
+puissante et implacable, faisait une guerre d'extermination contre ses
+ennemis.
+
+Leurs victimes venaient implorer la protection des Français. Elles
+furent accueillies et placées dans des positions retranchées. On compta
+bientôt plusieurs colonies chrétiennes: à la Montagne, à la Prairie, au
+Sault-Saint-Louis, au lac Saint-François, au lac des Deux-Montagnes, et
+enfin à la Petite-Nation, sur l'Ottawa, à vingt lieues de Montréal.
+
+Ces nouveaux chrétiens, disciplinés par les Français, devinrent
+eux-mêmes comme des apôtres. On en fit des catéchistes zélés et habiles.
+Ils rendaient de grands services au sein des autres tribus.
+
+Les Français excitaient l'admiration de leurs plus cruels ennemis par
+leur douceur, leur sollicitude et leurs libéralités inépuisables. Ils
+établissaient ceux qui se donnaient à eux, leur apprenaient à cultiver,
+leur livraient des terres, représentaient l'excellence de la vie réglée
+et civilisée à ces pauvres barbares, et se montraient ainsi bien
+différents des gens de Boston, qui ne s'étaient jamais occupés des
+nations qui les entouraient, que pour les détruire et se mettre à leur
+place.
+
+Au milieu de leur noble mission, les Français acquéraient une habileté
+merveilleuse pour occuper le pays. Formés par M. de Maisonneuve et
+par le chef de la milice, Charles Le Moyne, ils étaient devenus des
+combattants consommés, des explorateurs infatigables. Ils avaient pris
+les bonnes qualités des sauvages, et y ajoutaient l'esprit de discipline
+et de tactique des milices françaises.
+
+On a dit que les Français n'avaient pas le génie de la colonisation
+comme leurs voisins; mais, suivant M. Parkman lui-même, cela n'est point
+exact. M. Parkman pense que les colons français égalaient les Anglais
+sous bien des rapports.
+
+Les Français n'avaient pas les vues odieuses des colons de la
+Nouvelle-Angleterre: ils n'auraient jamais voulu adopter, comme eux, un
+plan d'extermination contre ces pauvres gens.
+
+Ce qui est affirmé, même par les écrivains anglais, c'est que sous
+le rapport des qualités morales et des qualités intellectuelles, les
+colonies anglaises étaient vraiment inférieures à la colonie française,
+tandis que sous le rapport de l'activité, de l'intelligence et de la
+bonne organisation, la colonie française égalait toutes les colonies
+anglaises réunies.[8]
+
+[Note 8: Le système français avait un grand avantage; il favorisait
+l'élément guerrier: la population était formée entièrement de soldats
+et de miliciens (Parkman). L'occupation principale était un continuel
+apprentissage de la guerre dans les bois. La haute classe regardait
+la guerre comme la seule occupation digne d'elle, et elle estimait
+l'honneur plus que la vie. Pour ce qui est de l'habitant, les bois, les
+lacs, les cours d'eau étaient ses lieux d'étude, et là il était maître
+consommé. Forestier habile, hardi canotier, toujours prêt pour les
+entreprises périlleuses; dans les guerres d'escarmouche et d'embuscade
+au milieu des bois, il y en avait peu qui pussent lui être comparés
+(Parkman).--«En Canada, comme en Europe, à ce moment, la race française
+a appris à se connaître. Elle s'est trouvé des forces que les autres
+siècles ne savaient pas.» Voilà ce qu'a produit l'amour de la discipline
+et le zèle de la religion.
+
+Les Français n'aspiraient pas à des conquêtes, mais ils voulaient sauver
+des âmes, et pour arriver à ce but, ils avaient autant de persévérance
+et d'énergie que leurs voisins en avaient pour les avantages matériels
+(Saint-Marc Girardin sur l'Amérique du Nord).]
+
+
+Au milieu de terribles épreuves, la colonie s'établissait, avec une
+réunion des hommes les plus capables: M. de Maisonneuve, le gouverneur;
+son lieutenant, Lambert Closse; M. d'Ailleboust, un officier de haut
+grade; son neveu M. de Musseaux; M. Le Moyne, lieutenant; M. Le Ber de
+Senneville; M. Decelles de Sailly; M. de Montigny; M. de Repentigny et
+M. de Brassac; de plus, les hommes de la milice, si dignes d'admiration,
+et dont les descendants remplissent maintenant le pays.[9]
+
+[Note 9: On trouve encore actuellement en Canada et dans les
+environs de Montréal des descendants de ces premiers colons, dont les
+noms sont portés par des milliers d'individus: Prud'homme, Descaries,
+Hurtubise, Lortie, Beaudry, Dumoulin, Renaud, Laviolette, Désautels,
+Boudraud, Lavigne, Trudeau, Cadieux, Deschamps, Barbier, Meunier,
+Dagenais, Leblanc, Jodoin, Toussaint, Beaudry, Laplante, Beauvais,
+Rolland, Lenoir, etc.]
+
+De nobles coeurs assistaient ces bras héroïques: Mlle Mance, de
+l'Hôtel-Dieu, et ses compagnes; la soeur Bourgeois et ses institutrices;
+madame Le Moyne, que l'on a appelée la mère des Macchabées; madame Le
+Ber, qui devait voir une sainte à miracles en l'une de ses enfants;
+madame d'Ailleboust, et sa soeur, mademoiselle de Boullogne, qui
+aspiraient dans le monde à la vie religieuse.
+
+La ville était sous la direction de prêtres éminents. M. Gabriel de
+Queylus, le directeur de la cure de Saint-Sulpice de Paris, était venu
+s'établir à Montréal; et aussi M. l'abbé François Dollier de Casson,
+ancien colonel et aide de camp du maréchal de Turenne; M. d'Urfé, ancien
+curé de la cathédrale du Puy, allié du ministre Colbert et petit-neveu
+du célèbre M. d'Urfé; M. de Fénelon, frère de l'illustre archevêque de
+Cambray; M. Souart, un des plus grands prédicateurs de Paris; M. de
+Belmont, l'un des prêtres les plus riches de France, chargé des missions
+sauvages; M. Barthélémy, qui explora le lac Ontario.
+
+Ces messieurs étaient en communication continuelle avec les associés de
+l'oeuvre résidant à Paris, tels que M. le baron Pierre de Fancamp, M, de
+Liancourt, M. de Renty, M. de Bretonvilliers, M. Legauffre, M. Dubois,
+madame de Bullion, si généreuse, qui contribuait avec les autres
+associés pour des sommes si abondantes.
+
+M. Olier, avec la compagnie des associés des oeuvres, avait donné plus
+de 300,000 livres: M. de Bretonvilliers, successeur de M. Olier, 400,000
+livres; M. Dubois, M. de Queylus, M. de Fénelon, M. d'Urfé donnèrent
+leur fortune, qui était considérable; M. de Belmont, 300,000 livres en
+une seule fois. On a calculé, dans le temps, que les associés et prêtres
+du Séminaire avaient fourni, pour l'oeuvre de Montréal, de leurs propres
+deniers, en trente ans, la somme de 1,800,000 livres, ou environ sept
+millions de la monnaie actuelle.
+
+Ce qui donna bientôt de la vie à la colonie, et qui assura sa
+tranquillité, ce fut l'arrivée des troupes, demandées depuis longtemps,
+et de plus, la détermination que prirent un grand nombre de soldats et
+d'officiers de s'établir dans des terres concédées suivant le système
+féodal, afin de mettre la ville à l'abri de toute incursion des
+sauvages, comme nous le verrons plus tard.
+
+Les officiers et les soldats se distinguèrent autant que les premiers
+colons par leur esprit de foi et leur dévouement à l'oeuvre entreprise.
+
+
+
+CHAPITRE IV
+
+NAISSANCE DE PIERRE D'IBERVILLE.
+
+C'est au milieu de cette réunion de chrétiens exemplaires, de
+gentilshommes choisis, de militaires intrépides que s'élevaient les
+enfants des familles principales de Montréal: Le Ber, Saint-André, de
+La Porte, Decelles de Sailly, de Jacques et de Charles Le Moyne, de
+Montigny, de Belestre, de d'Ailleboust de Musseaux, de Prud'homme, de
+Tessier, de Louvigny, de Le Noir Rolland.
+
+La famille qui se distinguait entre toutes par ses enfants, tant par
+leur nombre que par leurs heureuses dispositions, c'était celle de
+Charles Le Moyne, marié à la fille adoptive des Primot. Il y avait là.
+douze enfants pleins de force et de bonnes qualités. Le troisième,
+Pierre d'Iberville, se faisait remarquer dès sa jeunesse. Il annonçait
+un esprit vif et hardi, et il était d'une force extraordinaire pour son
+âge.
+
+Voici l'ordre des naissances de ces enfants, auxquels Le Moyne, pour
+les distinguer, donna des noms empruntés aux localités des environs de
+Dieppe, en souvenir de la patrie absente:
+
+«En 1650, Charles de Longueuil; en 1659, Jacques de Sainte-Hélène; en
+1661, Pierre d'Iberville; en 1663, Paul de Maricourt; en 1668, Joseph
+de Sérigny; en 1669, François de Bienville; en 1670, anonyme; en 1673,
+Catherine-Jeanne; en 1676, Louis de Châteauguay; en 1678, Marie-Anne;
+en 1680, Jean-Baptiste de Bienville, deuxième du nom; en 1681, Gabriel
+d'Assigny; en 1684, Antoine de Châteauguay.»
+
+Ils se distinguèrent par leur mérite et leur dévouement; cinq moururent
+au service du roi: Sainte-Hélène fut tué au siège de Québec en 1690; de
+Maricourt mourut de fatigue au pays des Iroquois en 1704; de Bienville
+1er fut tué par les sauvages en 1691; de Châteauguay 1er fut tué à
+la prise du fort Nelson en 1686; d'Assigny mourut des fièvres dans
+l'expédition du golfe du Mexique en 1700.
+
+Charles de Longueuil fut gouverneur de Montréal; de Bienville, deuxième
+du nom, fut gouverneur de la Louisiane pendant quinze ans; Antoine de
+Châteauguay devint gouverneur de la Guyane. Catherine-Jeanne fut mariée
+au sieur de Noyan, capitaine de la milice; Marie-Anne fut mariée en 1699
+au sieur de La Chassoigne, gouverneur des Trois-Rivières.
+
+Voici donc une famille qui est un précieux témoignage de l'état des
+choses sous l'ancien régime; une famille modeste, mais élevée avec les
+soins qu'inspire la religion, et qui, grâce à ce secours, fournit tant
+de sujets remarquables. Le gouvernement était juste appréciateur du
+mérite, et il n'hésitait pas à mettre les petits-fils d'un humble
+aubergiste au premier rang, quand il les en voyait dignes.
+
+Nous trouvons sur les registres de Notre-Dame l'acte de naissance de
+Pierre d'Iberville, notre héros, et nous le transcrivons ici:
+
+ Le 20 juillet 1661, ai baptisé Pierre, fils de Charles Le Moyne et
+ de Catherine Primot, sa femme. Le parrain, Jean Grevier, au nom
+ de noble homme Pierre Boucher, [10] demeurant au cap près des
+ Trots-Rivières; et marraine, Jeanne Le Moyne, femme de Jacques Le
+ Ber, marchand.
+
+ Signé: PÉROT, curé de Montréal.
+
+[Note 10: C'est ce Pierre Boucher qui a donné une notice intéressante
+sur la Nouvelle-France. Il devint gouverneur des Trois-Rivières et est
+l'ancêtre de personnages remarquables: La Vérendrie, qui explora le
+Nord-Ouest; la soeur d'Youville, fondatrice des soeurs Grises, et enfin
+M. de Boucherville, premier ministre de la province de Québec de 1874 à
+1878.]
+
+Tandis que les jeunes filles allaient recevoir l'enseignement de la
+soeur Bourgeois et de Mlle Mance, les jeunes gens étaient formés par les
+messieurs du Séminaire, et principalement par M. Souart et M. Pérot.
+
+M. Souart avait organisé une école formée sur le modèle des maîtrises de
+France, et les enfants, malgré l'éloignement, recevaient l'instruction
+telle qu'on la donnait dans les meilleures écoles de la mère patrie.
+
+M. Souart était un maître consommé. M. Pérot nous a laissé, dans les
+registres de la paroisse, des témoignages précis de sa capacité: on
+remarque une écriture d'une délicatesse comparable à la gravure, une
+rédaction irréprochable, une connaissance par faite de la langue.
+
+Ceux d'entre les jeunes gens qui, après quelques années d'études,
+montraient des inclinations pour l'état ecclésiastique, étaient envoyés
+au collège des Jésuites de Québec; les autres s'exerçaient pour la
+profession militaire et étudiaient les lettres et les mathématiques.
+Cette école de M. Souart, étant aussi une maîtrise, devait concourir au
+service religieux. Les enfants servaient la messe; de plus, ils étaient
+formés au chant religieux et aux cérémonies ecclésiastiques, comme cela
+se passe dans toute maîtrise.
+
+On observait le règlement de la paroisse de Saint-Sulpice de Paris pour
+l'instruction religieuse et la préparation à la première communion. M.
+de Queylus avait pratiqué cet enseignement à la cure de Saint-Sulpice,
+ainsi que M. de Fénelon, et ils le continuaient à Montréal, tandis que
+le frère de M. de Fénelon, le futur archevêque de Cambray, remplissait
+les mêmes fonctions à la cure de Paris, à laquelle il était attaché.
+
+Le catéchisme dont on se servait venait de Paris; il avait été composé
+sous la direction de M. Olier, et il a été conservé jusqu'à ce jour en
+Canada, presque sous la même forme, d'après la rédaction d'un prêtre de
+Saint-Sulpice, M. Languet, qui devint plus tard archevêque de Sens.
+
+Voici les noms des enfants qui firent la première communion, vers 1674,
+avec Pierre d'Iberville:
+
+Robutel de Saint-André, Aubuchon, Louis Descaries, Antoine de La Porte,
+Pierre, Paul et Jean Le Moyne, Paul et Nicolas d'Ailleboust de Manthet,
+Urbain Tessier, Gabriel de Montigny, Pierre Cavelier, Benoît et Jean
+Barret, Jacques Le Ber, Zacharie Robutel, et Duluth.
+
+Ces noms sont précieux à conserver, ce sont les noms d'enfants nés sur
+le sol canadien dès les premiers temps, et qui, à différents titres, ont
+acquis des droits à la notoriété nationale.
+
+Ainsi Jean, Pierre et Paul Le Moyne allèrent à la baie d'Hudson en 1686.
+
+D'Ailleboust de Manthet parcourut le Nord-Ouest et, dans un mémoire
+remarquable, fit connaître les richesses de la Louisiane.
+
+Gabriel de Montigny accompagna Pierre d'Iberville à Terre-Neuve en 1686;
+Jean Barret suivit M. de La Salle dans ses expéditions et périt dans un
+naufrage.
+
+Duluth explora le lac Supérieur.
+
+Ces enfants s'instruisaient de la religion en même temps qu'ils
+s'initiaient aux exercices militaires, comme il convient dans une place
+de guerre. Le dimanche, ils revêtaient les habits de choeur et aimaient
+à prendre part aux cérémonies; et ensuite, aux jours de congé, ils
+prenaient le costume des jeunes sauvages et s'en allaient aux environs,
+avec des arcs et des flèches, chasser le gibier, qui était d'une
+abondance extraordinaire.
+
+Pierre d'Iberville qui, d'après les mémoires du temps, se distinguait
+au milieu de tous par sa piété et son heureux caractère, était
+singulièrement remarquable par un tempérament infatigable et son
+habileté dans les exercices corporels.
+
+Les écrits et les mémoires qu'ils a laissés et qui sont pleins d'intérêt
+et du style le plus noble, font voir qu'il avait bien profité des
+enseignements de M. Souart.
+
+Pierre passa sa jeunesse dans la maison de son père, sur la rue
+Saint-Joseph. On peut voir encore, près de la sacristie de Notre-Dame,
+quelques corps de bâtiment de la maison des Le Moyne, et dans le jardin
+du Séminaire, il restait encore, il y a quelques années, des arbres très
+anciens qui avaient pu ombrager ses premiers jeux.
+
+Le futur héros était grand pour son âge, d'une figure ovale et agréable,
+teint clair, très blond, avec des cheveux abondants, digne fils du baron
+de Longueuil, que les sauvages avaient nommé l'alouette, à cause de son
+teint et de ses cheveux blonds. Son maintien était noble, mais tempéré
+par beaucoup de modestie et de douceur.
+
+Il était de ceux dont on a pu dire qu'ils plaisaient au premier regard,
+mais qu'on les aimait en les connaissant davantage. Ses manières étaient
+aisées, agréables, et son commerce plein d'ouverture et conciliant.
+
+Il montrait, dès sa jeunesse, tous les signes de ce caractère obligeant
+et généreux qui le fit tant aimer de ses soldats qu'ils l'auraient suivi
+jusqu'au bout du monde, disaient-ils; enfin, il avait ce coeur tendre,
+plein de pitié pour le malheur qui le fit remarquer et adorer des
+nations sauvages.
+
+Pendant qu'il demeurait chez son père, il put être témoin de différents
+événements notables: la construction de l'église paroissiale, la
+division et la dénomination des rues de la ville, et enfin, l'entrée
+dans Montréal, d'une partie des troupes que le roi avaient envoyées dans
+la Nouvelle-France. Ces troupes venaient se fixer dans la ville et aux
+environs pour défendre les colons, Cet événement dut lui faire une
+grande impression.
+
+
+
+CHAPITRE V
+
+LES TROUPES ARRIVENT EN CANADA.
+
+L'obligation de lutter continuellement contre les sauvages portait
+l'attention des colons vers l'état militaire: c'était l'état le plus en
+vue. Or cette disposition fut singulièrement activée parmi la jeunesse
+de Montréal lorsqu'on vit arriver dans le pays, avec le régiment de
+Carignan, la fleur de la noblesse de France et l'élite de ces familles
+militaires qui vouaient leurs enfants à la guerre.
+
+Après toutes les réclamations des colons contre les attaques
+continuelles des sauvages, le gouvernement résolut enfin, vers 1666, de
+transporter en Amérique des forces considérables pour assurer le salut
+de la colonie.
+
+«Les Iroquois, dit M. Colbert, dans ses lettres à l'intendant Talon,
+s'étant déclarés les ennemis perpétuels et irréconciliables de la
+colonie et ayant empêché par leurs massacres et leurs cruautés que le
+pays ne pût se peupler et s'établir, et tenant tout en crainte et en
+échec, le roi à résolu de porter la guerre jusque dans leurs foyers pour
+les exterminer entièrement, n'y ayant nulle sûreté en leur parole.»
+
+Et en effet, le ministre envoyait le général de Tracy avec plusieurs
+compagnies d'infanterie, et le commandant de Courcelles, avec mille
+hommes du régiment de Carignan, qui avait suivi Turenne depuis plusieurs
+années; il venait de se signaler en Hongrie sous les ordres du général
+Montecuculli qui, en 1664, à Saint-Gothard, aidé par 6,000 Français,
+accabla l'armée ottomane.[11]
+
+[Note 11: Dès l'année 1650, ce même régiment de Carignan, sous
+les ordres de M. de Turenne, s'était distingué par sa bravoure et sa
+fidélité à l'autorité royale dans les combats contre la Fronde: à
+Étampes, à Auxerre et enfin à la porte Saint-Antoine.]
+
+L'arrivée des troupes à Québec fit un effet merveilleux: la confiance
+fut ranimée et les coeurs remplis d'espérance dans la sollicitude du
+gouvernement.
+
+L'entrée des régiments était de l'aspect le plus imposant au milieu des
+colons séparés depuis si longtemps des splendeurs de la mère patrie. Une
+bande de clairons et de tambours ouvrait la marche. La fanfare jouait
+ordinairement la marche de Turenne, composée par Lulli pour M. de
+Turenne. Après la fanfare venaient les militaires appartenant à deux
+régiments, avec leurs couleurs distinctives, les officiers habillés
+richement et comme il convenait à des jeunes gentilshommes des
+meilleures familles. Ensuite, l'on voyait apparaître les commandants
+supérieurs: M. de Courcelles, M. de Salières, et en fin M. de Tracy
+avec ses officiers d'ordonnance. Il avait vingt-quatre gardes toujours
+attachés à sa personne. (La mère Juchereau, page 271 de _L'Histoire de
+l'Hôtel-Dieu de Québec_.)
+
+
+
+CHAPITRE VI
+
+EXPÉDITIONS DES TROUPES
+
+Quelques compagnies furent envoyées à Montréal. Ces troupes étaient
+destinées à protéger la ville; elles finirent par s'y établir et aussi
+dans les environs. Cette garnison donna, une animation toute nouvelle,
+avec les jeunes officiers dont nous aurons à parler. M. de Salières
+résolut d'aller attaquer aussitôt les Iroquois. Malheureusement, il se
+laissa tromper par cette apparence bénigne du froid qui surprend les
+Européens à leur arrivée en Canada. Comme ce froid sec est moins
+sensible que le froid humide de l'Europe, il pensa, que ses troupes,
+aguerries par plusieurs années de la vie militaire, pourraient le braver
+impunément, et il se mit en route au milieu de l'hiver pour aller
+attaquer les établissements iroquois aux environs du lac Champlain. Mais
+il fallut bientôt revenir sur ses pas.
+
+Nos Français ne se découragèrent pas, et quelques mois après, M. du
+Tracy reprit l'expédition. Il partit au mois de septembre; mais cette
+fois il avait eu soin de se faire accompagner par des miliciens du pays.
+Cent vingt hommes parfaitement exercés vinrent de Montréal; ils étaient
+commandes par des officiers expérimentés, comme Charles Le Moyne et M.
+d'Ailleboust de Musseaux. Charles Le Moyne, en particulier, rendit les
+plus grands services, et attira l'attention des officiers supérieurs par
+sa connaissance de la tactique des sauvages.
+
+Le lac Champlain fut traversé le 15 octobre, et, quelques jours après,
+on se trouva, en vue des premiers villages iroquois; ils étaient
+abandonnés. Les sauvages avaient concentré leurs armes et leurs
+provisions dans le dernier village, environné de plusieurs palissades et
+où ils prétendaient se mesurer avec les Français.
+
+Les troupes avançaient résolument; elles étaient précédées des clairons
+et des tambours, au nombre de vingt. Quand ceux-ci commencèrent à jouer
+leurs fanfares, une panique effroyable se répandit parmi les sauvages et
+ils se dérobèrent, s'écriant qu'il leur semblait entendre les hurlements
+des démons de l'enfer. L'effet fut irrésistible.
+
+Les troupes escaladèrent l'enceinte et trouvèrent le village abandonné,
+mais rempli de provisions et d'armes.
+
+Les soldats purent alors se remettre de leurs fatigues. Après quelques
+jours de repos, les troupes auraient voulu se mettre à la poursuite
+des sauvages; mais M. de Tracy, averti par les colons, jugea qu'il ne
+fallait pas attendre l'hiver, et il revint vers le Canada, en ayant soin
+de placer les miliciens de Montréal à l'arrière-garde.
+
+Il avait appris à apprécier ces braves miliciens; il mentionnait souvent
+«ses capots bleus». Il les trouvait habiles pour aller en avant et
+éclairer la marche, capables pour ramer sur les canots et les conduire
+sûrement, infatigables pour la marche, et infaillibles pour suivre les
+traces des sauvages au milieu des bois. Mais tous ces mérites revenaient
+pour une bonne part à celui qui les commandait et leur enseignait depuis
+longtemps l'art de la guerre: l'intrépide et habile commandant, Charles
+Le Moyne.
+
+Aussi, l'on ne doit pas s'étonner qu'il fût compris dans la promotion
+aux titres de noblesse qui eut lieu l'année suivante, en 1668, et où
+l'on réunit tous ceux qui avaient rendu les services les plus éminents
+à la défense et au défrichement pays, comme M. Boucher, M. Hébert, M.
+Couillard, M. Le Ber et Charles Le Moyne. Ses titres de noblesse sont
+ainsi conçus:
+
+ Désirant favoriser notre cher Charles Le Moyne, sieur de Longueuil,
+ pour ses belles actions; de notre pleine puissance, nous avons, par
+ les présentes, signées de notre main anobli, anoblissons et décorons
+ du titre de noblesse ledit Charles Le Moyne, ainsi que sa femme et
+ ses enfants nés et à naître.
+
+En revenant des expéditions du lac Champlain, le gouverneur assigna à la
+garde de Montréal et des environs plusieurs compagnies du régiment de
+Carignan, et il distribua des fiefs aux officiers et des terres aux
+soldats qui voulurent s'établir sur les fiefs de leurs commandants.
+Ces officiers sont principalement: MM, les capitaines de Chambly, de
+Saint-Ours, de Berthier, du Pads, de Varennes, de Verchères, de La
+Valterie, de La Chesnaye, de Contrecoeur, qui devinrent propriétaires de
+fiefs, et concédèrent chacun des terres aux soldats de leur compagnie.
+
+Quant aux soldats, ils sont désignés sur les registres par leurs noms
+de guerre, qu'ils portent encore dans le pays: Lafranchise, Lajeunesse,
+Latreille, Lefifre, Laflèche, Laroche, Ladouceur, Lafortune, Lafleur,
+Laviolette, Latulipe, Lagiroflée, Lapensée, Laprairie, Laverdure,
+Lacaille, Portelance, Tranchemontagne, Lalance, Sanschagrin, Sansfaçon,
+Sansquartier, Sanssouci, Sanspeur.
+
+Ces noms sont portés actuellement par un grand nombre du familles, en
+qui on remarque encore toutes les qualités des races militaires.
+
+
+
+CHAPITRE VII
+
+MONTRÉAL ET SES SOUVENIRS.
+
+Maintenant, nous allons relever des faits qui nous paraissent tout
+à fait intéressants: c'est que la ville ett le pays ont conservé le
+souvenir de tous ces noms comme au premier jour. Ces noms subsistent
+depuis deux siècles, malgré les changements inévitables des années, et
+malgré l'influence de la conquête.
+
+En 1672, M. Dollier de Casson, voyant l'accroissement des constructions
+de la ville, avisa à établir des rues suivant la direction la plus
+convenable.
+
+Dans le sens de la largeur de la ville, il traça trois rues parallèles
+au fleuve. Celle du milieu reçut le nom de Notre-Dame, en l'honneur de
+la protectrice de la ville; près de la rivière, la rue Saint-Paul, en
+l'honneur du premier gouverneur, Paul de Maisonneuve; de l'autre coté,
+la rue Saint-Jacques, en l'honneur de M. Jacques Olier, fondateur de
+la ville. Ces trois rues parallèles au fleuve étaient coupées par six
+autres à angle droit. La première, à l'ouest, appelée Saint-Pierre,
+patron de M. de Fancamp; la seconde, Saint-François, en l'honneur de
+M. François Dollier de Casson, curé de Montréal; la troisième,
+Saint-Joseph, parce qu'elle longeait l'Hôtel-Dieu, placé sous ce
+patronage; la quatrième, Saint-Lambert, patron de M. Lambert Closse,
+qui avait été tué par les Iroquois a cet endroit; la cinquième,
+Saint-Gabriel, patron de M. de Queylus; la sixième, Saint-Charles,
+patron de M. Le Moyne. Tous ces noms ont été conservés, et ces rues sont
+les plus peuplées et les plus riches de Montréal.
+
+Venons maintenant aux fiefs concédés aux environs de Montréal.
+
+M. de Clarion et M. de Morel furent placés au nord-est. En face de la
+ville, M. Le Moyne reçut l'île Sainte-Hélène et la rive de Longueuil; M.
+Le Ber, l'île Saint-Paul; M. Dupuy, l'île au Héron; M. de La Salle,
+la côte de Lachine. En descendant le fleuve, on trouvait M. Boucher à
+Boucherville, puis M. de Varennes, M. de Verchères, M. de Boisbriant,
+M. de Repentigny, M. de La Valterie, M. de La Chesnaye, M. de
+Contrecoeur. Sur une zone plus éloignée se trouvaient M. de Berthier,
+M. du Pads, M. de Sorel, M. de Saint-Ours et M. de Chambly.
+
+Ces officiers étaient établis avec des titres seigneuriaux et avec leurs
+soldats. Toutes ces agglomérations ont formé des paroisses qui existent
+encore, et qui ont conservé les noms des concessionnaires.
+
+Telle a été l'origine des cantons environnant Montréal: Longueuil,
+Boucherville, Varennes, Verchères, Contrecoeur, Lavaltrie, Repentigny,
+Chambly, Saint-Ours, Sorel, l'île Dupas, Berthier, etc., etc.
+
+Ces dispositions ont subsisté, et on ne peut faire un pas dans le pays
+sans trouver des vestiges de ces premiers temps si remarquables. Il n'y
+a peut-être pas de contrée où l'on ait conservé aussi religieusement les
+touchants souvenirs des commencements.
+
+La ville avec ses environs est un mémorial vivant de tout ce qui s'est
+passé aux premiers temps.
+
+Nous avons dit tout ce qui se rapporte à Montréal et a ses environs;
+maintenant, nous allons voir apparaître de graves événements.
+
+
+
+ [Illustration: Carte de Montréal]
+
+ ILE DE MONTREAL.
+
+ A 60 lieues de Québec, après avoir traversé le lac Saint-Pierre,
+ on trouve plusieurs agglomérations d'îles, parmi lesquelles
+ le groupe de Montréal, où l'on compte près de vingt îles; les
+ principales sont l'île de Montréal, avec l'île de Jésus au nord, et
+ l'île Perrot au sud.
+
+ L'île de Montréal a une dizaine de lieues de longueur et trois ou
+ quatre lieues dans sa plus grande largeur.
+
+ C'est dans cette île que se trouve la ville de Montréal, fondée en
+ 1642. En 1815, elle ne comptait que 15,000 habitants, et elle est
+ arrivée maintenant à près de 250,000. Elle était jadis le siège de
+ la compagnie du Nord-Ouest pour la traite des pelleteries. Le fleuve
+ Saint-Laurent, qui longe l'île de Montréal au sud, a, en certains
+ endroits, jusqu'à deux lieues de largeur.
+
+
+
+
+CHAPITRE VIII
+
+EXPLORATION DU FLEUVE SAINT-LAURENT.
+
+Les Iroquois du lac Champlain étant soumis, le gouvernement songea à
+s'assujettir les tribus iroquoises du lac Ontario, et il voulait
+aussi tendre la main aux peuplades nombreuses de l'Ouest, qui étaient
+favorables à la France.
+
+A partir de ce moment, des voyageurs français remontèrent le
+Saint-Laurent et allèrent commercer sur les bords des grands lacs,
+comme Manthet, Louvigny, Duluth, Nicolas Perrot, qui, en 1671, au
+Sault-Sainte-Marie, réunit quatorze nations, et obtint d'elles qu'elles
+se mettraient sous la protection du roi de France.
+
+En même temps, les gouverneurs conduisaient des troupes et fondaient
+plusieurs établissements sur le parcours du fleuve. Dans ces expéditions,
+Charles Le Moyne était toujours employé comme intermédiaire avec les
+peuples sauvages, qui avaient la plus haute considération pour lui. De
+1670 à 1680, il accompagna les gouverneurs, M. de Courcelles, M. de
+Frontenac, et enfin M. de Labarre.
+
+En 1671, M. de Courcelles voulant imposer aux Iroquois, décida d'aller
+les rencontrer au lac Ontario, que les Français nommaient alors le lac
+de Tracy, du nom du commandant des troupes. Il était accompagné de M. de
+Varennes, gouverneur des Trois-Rivières; de M. Pérot, nouveau gouverneur
+de Montréal; enfin de M. Le Moyne. Il voulut que le curé de Montréal, M.
+Dollier de Casson, fît partie de l'expédition; il le choisit à cause de
+sa connaissance du pays.
+
+M. Dollier y consentit, et c'est lui qui est l'auteur de la relation qui
+a été publiée de ce voyage.
+
+M. Dollier nous dit que plusieurs jeunes gentilshommes accompagnaient
+l'expédition, d'où quelques-uns ont conclu que ce pouvaient être les
+enfants de M. Le Moyne, de M. Le Ber et de M. de Montigny, qui étaient
+de même âge et toujours ensemble.
+
+On partit le 2 juin 1671, avec une vingtaine de canots.
+
+Il y avait à bord des tambours et des clairons pour donner les signaux.
+Ces instruments de fanfare animaient les canotiers, et firent un effet
+merveilleux sur les sauvages.
+
+M. Dollier a donne, en commençant, une description du fleuve
+Saint-Laurent, qui montre que dès lors on avait une connaissance assez
+exacte du pays: nous en citerons quelques points:
+
+ Le fleuve Saint-Laurent est l'un des plus grands fleuves du monde,
+ puisque à son embouchure, située vers le 50e degré de latitude,
+ après une course de 700 lieues, il a près de 30 lieues de largeur.
+ Il se rétrécit par l'espace de 150 lieues jusqu'à Québec, où il
+ a près d'une lieue, et il conserve cette dimension non seulement
+ jusqu'à Montréal, à 60 lieues plus haut, mais même par l'espace
+ de 500 lieues, s'étendant tantôt en des lacs d'une épouvantable
+ largeur, tantôt se rétrécissant dans le lit d'une rivière, mais au
+ moins de la dimension que nous avons dite.
+
+Le premier lac, à 33 lieues au-dessus de Québec, est le lac
+Saint-Pierre, de 11 lieues sur 3; le second, le lac Saint-Louis, de 7
+lieues sur 2; le troisième, le lac St-François, de 10 lieues sur 2.
+Ensuite arrivent «ces lacs d'une épouvantable Largeur», grands comme
+certaines mers en Europe; le lac Ontario, le lac Érié, le lac Huron, et
+enfin le plus grand de tous, le lac Supérieur, qui à 190 lieues sur 50,
+et reçoit douze grandes rivières, qu'il faudrait explorer jusqu'au bout
+pour trouver la source du grand fleuve.
+
+Or, dans tout ce parcours, il y a des particularités dignes de
+remarques. Toutes les eaux du nord comprises entre les hauteurs du
+Mississipi et le faîte des terres opposées à la baie d'Hudson sont
+inclinées vers le sud et portées à un même centre situé à 1,600 pieds
+au-dessus du niveau de la mer, et ayant près de 300 lieues de diamètre.
+Il y a près de 60 affluents qui descendent 900 pieds plus bas, et au
+fond de cette coupe immense se trouve le lac Supérieur.
+
+Ces premiers affluents, dont quelques-uns sont énormes, comme le
+Saint-Louis, le Kamanistiquia et le Nipigon, se concentrent d'abord en
+plusieurs lacs, comme le Nipigon, qui a 25 lieues de longueur, puis
+ils sortent de ces lacs et continuent leur cours sur une étendue de 10
+lieues et vont se jeter dans le lac Supérieur, qui mesure, comme nous
+l'avons dit, 190 lieues de longueur.
+
+Mais ce n'est là que le commencement des merveilles.
+
+Ces contrées, pendant l'hiver, sont ensevelies sous les neiges et les
+frimas; les cours d'eau gèlent à près de dix pieds de profondeur; les
+neiges tombent incessamment et s'accumulent comme des montagnes de
+glace.
+
+Toute cette étendue est ensevelie sous les brouillards, et souvent des
+ouragans en bouleversent la superficie jusqu'à l'approche du printemps.
+
+Alors, la température s'adoucit, ces amas se désagrègent, les eaux
+s'écoulent; mais tout est réglé par la nature avec une économie
+admirable.
+
+Les terrains, depuis le point de départ jusqu'aux rives de l'Océan, sont
+disposés en différents étages, et ils présentent l'aspect d'une immense
+pyramide, dont chaque degré renferme des bassins grands comme des mers.
+
+Ces bassins superposés se déversent les uns dans les autres par des
+chutes, des cataractes et des rapides qui, moins élevés, sont cependant
+presque infranchissables.
+
+Au milieu de ces mouvements des eaux, le grand fleuve conserve une
+admirable transparence et une pureté d'eau de roche continuée jusqu'à la
+mer.
+
+Voici l'énumération de ces merveilleux mouvements: Les premiers
+affluents descendent de près de mille pieds, et arrivent au lac
+Supérieur. Celui-ci, situé à 625 pieds au-dessus de la mer, avec
+sa masse immense, franchit un second degré, et descend par le saut
+Sainte-Marie, qui a 1,000 pieds de largeur. Cette grande nappe d'eau
+s'en va s'épanouir en trois bassins; le lac Michigan, le lac Huron et la
+baie Géorgienne. Ces bassins sont d'une immense étendue, de 100 lieues
+sur 50. Le fleuve continue son cours en recueillant plusieurs affluents.
+Il descend ensuite par la rivière de Détroit, qui a 2,000 pieds de
+largeur. Ensuite se présente le lac Érié, de 90 lieues sur 45, et à
+son extrémité sud, il se précipite comme tout entier à 140 pieds de
+profondeur sur 3,000 pieds de largeur à Niagara, dans le lac Ontario,
+qui est encore à 225 pieds au-dessus du niveau de la mer.
+
+Ces 225 pieds sont représentés jusqu'à Montréal par plusieurs rapides
+ainsi nommés: les Galops, le Long-Sault, les Cèdres, et enfin le saut
+St-Louis, qui a près de vingt pieds de hauteur, où se trouvent les
+derniers degrés de cette pyramide de 1,600 pieds de hauteur que nous
+venons de parcourir. Le fleuve reçoit alors d'immenses affluents:
+l'Ottawa, le Richelieu, le Saint-Maurice, l'Yamaska, le Saguenay, de
+3,000 pieds de largeur, après lequel le grand fleuve atteint 10 lieues,
+puis 20 lieues, puis 30 lieues de largeur en arrivant à la mer.
+
+Le bateau du gouverneur était d'une grande dimension. Les sauvages
+furent au dernier degré d'étonnement en voyant les Français manoeuvrer
+un si grand bâtiment. Ils savaient le sortir de l'eau en un instant, et
+le porter au delà des rapides avec une remarquable facilité.
+
+M. Le Moyne rendit les plus grands services, et sut faire valoir près
+des sauvages l'effroi que leur inspiraient la force et l'audace des
+Français; aussi les sauvages n'osèrent pas attaquer le gouverneur à
+l'aller ni au retour.
+
+En 1673, deux ans après, nous dit M. Dollier de Casson, M. de Frontenac,
+le nouveau gouverneur, voulut faire le même voyage, et il emmena avec
+lui M. Le Moyne, qui devait lui être du plus grand secours. M. Le Moyne
+pouvait s'assurer des dispositions des sauvages, et ainsi il faisait
+éviter tout mal entendu; nous le verrons ci-après.
+
+M. de Frontenac arriva à Montréal vers le 20 juin 1673, il fut reçu en
+grande pompe par le clergé et par la garnison, avec le gouverneur Pérot,
+qui devait l'accompagner. Il assista, le 24 juin, à la messe à l'église
+paroissiale: c'était le jour de saint Jean-Baptiste, patron du pays et
+du ministre Colbert. Le gouverneur fut complimenté dans le sermon donné
+par M. de Fénelon. Le lendemain, il partit avec 400 hommes et 100
+canots. Il avait, en outre, deux grandes berges ornées de couleurs
+éclatantes pour frapper, disait-il, les sauvages. C'est pour la même
+raison que son escorte était si nombreuse. Il avait avec lui trois
+prêtres: M. Dollier de Casson, M. d'Urfé et M. de Fénelon, pour traiter
+avec les sauvages, dont ils étaient les missionnaires.
+
+M. Le Moyne reçut les sauvages et les présenta à, M. de Frontenac. Il
+traduisit les allocutions et les réponses, et enfin, il était chargé
+d'amener chaque jour, à la table du gouverneur, deux ou trois des
+principaux parmi les Iroquois. Nous pensons que M. Le Moyne avait avec
+lui ses fils, au moins les trois aînés: Charles, qui avait dix-neuf ans,
+Jacques, qui avait dix-sept ans, et Pierre, âgé de près de quinze ans.
+
+M. de Frontenac ayant reçu les Indiens, ceux-ci lui adressèrent, un
+discours de bienvenue par un des principaux chefs, Garakonthié. Ensuite,
+M. de Frontenac fit une réponse qui fut traduite par M. Le Moyne. Les
+jours suivants furent employés à la construction d'un fort où M. de
+Frontenac installa une garnison.
+
+Ensuite le gouverneur revint à Ville-Marie avec ses troupes, et il
+continua à s'occuper de l'amélioration de son fort, qu'il confia l'année
+suivante à M. de La Salle, à qui il accorda une garnison de 40 soldats,
+destinés à protéger les marchands et les traitants qui se fixèrent
+autour du Fort.
+
+
+
+CHAPITRE IX
+
+MONSIEUR LE MOYNE ENVOIE SES ENFANTS EN FRANCE POUR ENTRER DANS LA
+MARINE.
+
+En revenant de cette expédition, M. Le Moyne prit une décision qui
+devait avoir les conséquences les plus avantageuses pour ses enfants.
+
+Vers ce temps, Colbert employait tous les moyens pour mettre la marine
+militaire sur le plus grand pied. Dans sa supériorité de vues, il avait
+compris qu'avec les nouvelles colonies possédées par les autres nations,
+la marine était appelée à occuper une place considérable dans le monde.
+Il voyait que le siège de la puissance était déplacé dans l'ordre
+politique, et se trouvait alors dans le commerce des deux mondes.
+
+Cinq ports furent agrandis et fortifiés: Brest, Toulon, Rochefort, le
+Havre et Dunkerque. Des vaisseaux furent construits sur un plus grand
+modèle que ceux de l'Angleterre et de la Hollande. Cent vaisseaux de
+ligne furent préparés, avec 60,000 matelots, et les commandements furent
+donnés à des hommes d'un grand génie: d'Estrées, Tourville, Duquesne,
+Jean Bart et Forbin. Bientôt le pavillon français, jusque-là à peine
+connu sur les mers, donna la loi aux autres nations.
+
+Colbert voulut assurer ces succès. «Le roi avait demandé à Colbert
+l'empire de la mer, et Colbert, par les mesures les plus puissantes, sut
+le lui donner.»
+
+Tels furent, dans les années suivantes, les progrès de la marine que,
+tandis que la France, en 1672, n'avait que soixante vaisseaux de ligne
+et quarante frégates avec 60,000 matelots, moins de dix ans après, en
+1681, la marine comptait cent quatre-vingt-dix-huit bâtiments de guerre
+et 160,000 hommes de mer.
+
+Mais pour en arriver là, le ministre avait établi des classes de
+recrutement pour les marins et des écoles spéciales pour former les
+officiers, pris dans les meilleures familles. A Rochefort, à Brest, à
+Dieppe, à Toulon, on avait fondé des écoles où les jeunes gens faisaient
+leur apprentissage d'officiers.
+
+On y enseignait les mathématiques, l'hydrographie, le service du canon.
+On assujettissait les pilotes et les artilleurs à apprendre leur métier
+autrement que par routine, et les élèves de la marine profitaient de cet
+enseignement.
+
+On voit tout cela réglé et disposé avec la plus grande habileté par
+le grand ministre dans ses lettres aux intendants maritimes: Amous,
+Matharel, du Terron, du Seul, dans les années 1661, 1670 et 1671, et
+enfin dans sa grande ordonnance sur la marine, en 1680. Cotte ordonnance
+a été conservée, et elle se trouve au deuxième livre du Code du commerce
+actuellement en vigueur.
+
+Le roi secondait ces mesures de tout son pouvoir. Il avait d'abord fait
+appel aux principales familles des côtes maritimes, pour leur faire
+destiner quelques-uns de leurs enfants à la marine; il s'était aussi
+adressé aux grandes familles des colonies, qui devaient retirer tant
+d'avantages de l'accroissement des forces navales.
+
+M. Le Moyne répondit à ces invitations en envoyant trois de ses
+enfants dans les écoles de France: de Sainte-Hélène, d'Iberville et de
+Maricourt. Il est probable que c'est alors que M. Testard de Montigny
+envoya aussi son fils, l'ami des jeunes Le Moyne.
+
+D'Iberville, avec ses frères, passa quatre on cinq ans dans
+l'apprentissage de la vie de marin. Il commença par étudier aux écoles,
+et ensuite il continua ses travaux avec ses frères sur les vaisseaux du
+roi en campagne.
+
+C'était le temps des grandes luttes de la France sur les mers avec
+l'Angleterre et la Hollande. La France remporta alors plusieurs
+victoires signalées. Nous ne savons pas avec lequel des commandants les
+jeunes Le Moyne firent alors leur apprentissage; mais l'occasion ne
+devait par leur manquer, puisque les élèves de marine n'étaient pas plus
+inactifs que le reste de la flotte.
+
+En 1676, le duc de Vivonne, assisté de Duquesne, lieutenant général
+de la marine, se rendit en Sicile. Il y trouva les Espagnols et les
+Hollandais réunis. Ceux-ci avaient pour commandant leur plus grand homme
+de guerre, l'amiral Ruyter.
+
+Un premier combat, livré près de l'île de Stromboli, fut indécis; mais
+un second, livré près de Syracuse, fut une complète victoire pour les
+Français; Ruyter y fut tué. Enfin, Vivonne et Tourville, continuant
+leur course, atteignirent encore une fois, devant Palerme, les flottes
+ennemies et les écrasèrent. La France eut dès lors l'empire de la
+Méditerranée.
+
+Les Hollandais avaient, cette même année, pris Cayenne et ravagé nos
+établissements des Antilles. Le vice-amiral d'Estrées, avec huit
+bâtiments, reprit Cayenne et détruisit, dans le port de Tobago, une
+escadre ennemie de dix vaisseaux. En 1678, d'Estrées enleva cette île,
+puis il traversa l'Atlantique et prit tous les comptoirs hollandais au
+Sénégal. Le pavillon français régna alors sur l'Atlantique comme sur la
+Méditerranée.
+
+D'autres succès suivirent: Duquesne bombarda Alger en 1681 et 1684;
+Tripoli et Tunis éprouvèrent le même sort, et pendant quelque temps, la
+Méditerranée fut purgée des corsaires.
+
+Dans l'intervalle, Duquesne avait bombardé Gênes, en 1684. En 1689, le
+convoi destiné pour l'Angleterre traversa la Manche, et le commandant
+Château-Renaud battit l'escadre anglaise à Bantry.
+
+Tourville, avec 78 voiles, attaqua l'escadre ennemie sur les côtes de
+Sussex, et détruisit 18 vaisseaux près de Beachy Hood (10 juillet 1690).
+Alors la France eut l'empire de l'Océan, jusqu'au désastre de la Hogue,
+où Tourville, avec 40 vaisseaux, soutint le choc de 80 vaisseaux anglais
+et hollandais. Mais l'année suivante, cette défaite fut réparée, car en
+1693, à la bataille de Lagos, Tourville anéantit les flottes anglaise et
+hollandaise, et saisit pour 80 millions de marchandises.
+
+Pendant ce temps-là, Jean Bart avait fait connaître son habileté et son
+audace. En 1691, après de brillants exploits, il avait été nommé chef
+d'escadre dans la marine royale. Étant sorti de Dunkerque, malgré le
+blocus des Anglais, il brûla 80 vaisseaux ennemis, débarqua à New-Castle
+et revint avec un immense butin. En 1694, malgré tous les efforts
+des ennemis, il alla prendre un convoi de grains, et défit la flotte
+hollandaise, supérieure en nombre. C'est alors qu'ayant abordé le
+vaisseau amiral, il tua le commandant et enleva toute l'escadre.
+
+Lorsque les jeunes Le Moyne eurent acquis la science compétente, il
+paraît qu'ils furent envoyés à Montréal, où le gouverneur méditait des
+entreprises considérables, comme nous le verrons bientôt.
+
+Vers 1684, les Le Moyne retrouvèrent leur père avançant toujours en
+mérite et en considération; il n'avait que 50 ans. Ils revirent aussi
+leur sainte et admirable mère, riche en piété, on tendresse et en
+vertus: elle était entourée de douze enfants, dont quatre étaient déjà
+des hommes faits, et elle n'avait alors que 44 ans.
+
+Montréal avait pris, pendant ce temps, un grand développement; la
+population était arrivée à 1,500 âmes; la ville était protégée par une
+milice dévouée et intrépide, et elle était environnée de remparts en
+palissades avec des bastions.
+
+Le gouverneur était toujours M. Pérot, neveu de M. Talon par sa femme,
+et beau-frère, par sa soeur, de M. le président de Bretonvilliers, frère
+du supérieur de Saint-Sulpice. Le major était M. Bisard, qui avait
+épousé la fille de M. Lambert Closse. Le curé était M. Dollier de
+Casson, résidant à Montréal avec M. Souart, l'ancien instituteur des
+jeunes Le Moyne.
+
+M. d'Urfé et M. de Fénelon s'occupaient surtout des missions. M. de
+Belmont était à la tête de la mission de la Montagne.
+
+Les Le Moyne avaient beaucoup de parents dans la ville: M. Jacques Le
+Moyne et ses fils, madame Le Ber et ses enfants, parmi lesquels Jeanne,
+cette jeune fille d'une piété si éminente, et qui menait la vie de
+recluse dans la maison de ses parents.
+
+M. Charles Le Moyne avait quitté sa maison de la rue Saint-Joseph pour
+aller s'établir sur le quai, près de la rue Saint-Charles. De là, il
+pouvait se rendre plus facilement à son fief de Longueuil, où il faisait
+élever un château considérable. M. Le Ber avait aussi quitté la rue
+Saint-Joseph, et il était venu s'établir sur la rue Saint-Paul, près de
+la rue Saint-Dizier, où il était plus commodément pour les intérêts de
+son commerce.
+
+Les principaux citoyens que l'on cite à ce moment dans le recensement
+étaient les amis ou les alliés de la famille Le Moyne, et ils ont tous
+eu des descendants nombreux dans le pays. C'étaient MM. Prud'homme,
+Descaries, Deschamps, Jean Dupuy, Urbain Tessier, de Lamothe, de Brasac,
+Robert Cavelier, Antoine Primot, François Lenoir, Pierre Robutel, de
+Hautmesnil.
+
+Les jeunes Le Moyne, en attendant les ordres du gouvernement qu'on leur
+avait fait pressentir, accompagnèrent encore leur père, qui prit part à
+deux expéditions, en 1684 et 1685.
+
+D'abord en 1684, M. de Frontenac, voulant établir une ferme
+confiance parmi les colons contre les entreprises des sauvages,
+résolut d'aller trouver ceux-ci pour les déterminer à faire une paix
+durable; enfin, il voulait aussi explorer les nations de l'Ouest pour
+lier commerce avec elles, et les attirer dans notre parti en cas de
+rupture avec les Iroquois. C'est alors qu'il détermina d'envoyer, en
+forme d'ambassade, quelques Canadiens amis des sauvages, pour les
+assurer de la décision du roi à l'égard de la paix.
+
+Charles Le Moyne fut choisi. Il avait la confiance des sauvages, qui
+le distinguaient entre tous et l'avaient honoré d'un nom sauvage; ils
+l'appelaient Akouassen, c'est-à-dire la perdrix, à cause de son agilité
+extraordinaire et peut-être aussi à cause de son teint normand et
+vermeil. M. de Frontenac se disposait à partir pour rejoindre les
+envoyés, lorsqu'il fut remplacé dans son gouvernement par M. de La
+Barre, qui mit à exécution le projet de son prédécesseur.
+
+M. de La Barre partit de Montréal le 25 juin 1684 avec M. Le Moyne. Il
+se rendit au lac Ontario, puis à l'embouchure d'une rivière où se trouve
+maintenant la ville d'Oswégo. Il envoya de là M. Le Moyne chez les
+Onnontagués, qui paraissaient bien disposés. M. Le Moyne revint avec
+plusieurs chefs indiens qui entrèrent en pourparlers avec le gouverneur.
+C'était M. Le Moyne qui interprétait les allocutions de M. de La Barre
+et les réponses du chef iroquois. Mais ces pourparlers n'eurent pas
+d'issue, parce que les Onnontagués ne voulaient pas s'engager à part
+des autres nations, et craignaient de se mettre en butte à leur
+ressentiment; car ces nations étaient irritées de n'avoir pas été
+appelées à ces conférences, M. Le Moyne avait prévenu M. de La Barre,
+qui ne voulut pas l'écouter. Il ne consentit à aucun arrangement, ce
+qui mit fin à ces entrevues, et il revint mécontent des prétentions des
+sauvages.
+
+De nouveaux événements tournèrent les esprits vers d'autres intérêts,
+ainsi que nous allons le voir au chapitre Suivant.
+
+
+
+
+DEUXIEME PARTIE
+
+
+
+CHAPITRE Ier
+
+EXPÉDITIONS A LA BAIE D'HUDSON.
+
+Les circonstances que les jeunes Le Moyne attendaient, se présentèrent
+enfin vers l'année 1686.
+
+Il y avait longtemps que le gouvernement voulait prendre une décision
+pour les pays du Nord occupés d'abord par les Français et enlevés depuis
+par les Anglais.
+
+Colbert avait écrit à M, Denonville, le nouveau gouverneur général, de
+s'en occuper activement. Ces pays commençaient au 51° de latitude,
+et comprenaient le Labrador, la baie d'Hudson et les contrées
+environnantes. Ils étaient très importants par leur position au milieu
+de tribus nombreuses, et surtout pour le commerce des fourrures, que
+l'on savait plus belles à mesure que l'on approchait du pôle nord.
+
+Il y avait des années où l'on avait pu recueillir jusqu'à 800,000
+pièces. C'était un revenu de plusieurs millions que l'on pouvait
+percevoir, et, de nos jours, malgré la diminution du gibier, on a
+recueilli à la baie d'Hudson, en castors, en orignaux, en renards bleus,
+et en martres, jusqu'à vingt millions de francs par année.
+
+Le centre de ce trafic est la baie d'Hudson, vaste golfe qui est comme
+une mer de 550 lieues de longueur sur 250 lieues de largeur. On croit
+que les Français et les Portugais avaient exploré ces côtes à partir de
+l'an 1500. En 1610, un navigateur anglais, Hudson, en prit possession,
+et vers 1660, le prince Rupert, oncle du roi Charles II, chef de
+l'amirauté anglaise, fonda une compagnie de la baie d'Hudson pour
+l'exploitation des fourrures.
+
+Des marins anglais y furent envoyés, et ils construisirent plusieurs
+forts pour la traite avec les sauvages, Aussitôt les marchands de Québec
+établirent une société sous le nom de «Compagnie du Nord», et ils
+réclamèrent l'appui du gouvernement. Ils alléguaient ce principe,
+qu'avant l'institution du prince Rupert, les Français possédaient
+plusieurs établissements qui avaient été livrés aux Anglais par deux
+renégats, Radisson et de Groseillers.
+
+Le gouverneur, M. Denonville, pressé par Colbert. voulut remédier à cet
+état de choses. Il fit réunir à Montréal une troupe de cent hommes, à la
+tête desquels il mit un des anciens officiers de Carignan, le chevalier
+de Troyes, qui était renommé pour son habileté. Il avait avec lui 30
+soldats et 70 Canadiens. M. de Catalogue commandait les soldats, et M.
+Lenoir Roland était à la tête des Canadiens.
+
+Charles Le Moyne, alors âgé de 60 ans, aurait voulu être de cette
+expédition, mais ses infirmités ne le lui permettaient pas. Il proposa
+trois de ses fils, Saint-Hélène, d'Iberville et Maricourt comme
+volontaires, pouvant servir de guides et d'interprètes. Le chevalier de
+Troyes demanda qu'on lui donnât le Père Silvy pour chapelain, afin de
+subvenir aux besoins spirituels des soldats, et pour traiter avec les
+sauvages, parmi lesquels il avait fait plusieurs missions. C'était un
+homme éminent, et qui fut du plus grand secours.
+
+Il y avait plusieurs chemins pour se rendre à la baie d'Hudson; le
+premier, en partant de Tadoussac et en remontant le Saguenay; de là. on
+arrivait au lac Saint-Jean, puis au lac Mistassini, d'où l'on suivait un
+affluent de la rivière Rupert qui débouchait dans la mer du Nord.
+
+Le second partait de Trois-Rivières, remontait le Saint-Maurice, puis
+trouvait plusieurs affluents qui descendaient vers la baie d'Hudson.
+On fut obligé de renoncer à ces deux chemins. On ne voulait pas donner
+l'éveil aux Anglais, qui étaient aux environs, et l'on craignait aussi
+de rencontrer les Iroquois, qui venaient souvent dans ces parages. On
+choisit alors le chemin de l'Ottawa, à l'ouest de Montréal, qui était
+éloigné de tout voisinage dangereux et à l'abri de toute surprise.
+
+Le départ fut fixé au 20 mars 1686. Le dégel était à peine commencé,
+mais il importait d'arriver avant que les vaisseaux anglais du printemps
+fussent venus ravitailler les stations anglaises et enlever les
+pelleteries.
+
+L'expédition entendit la sainte messe dans l'église Notre-Dame, qui
+servait au culte depuis peu. Toute la population environnait les jeunes
+volontaires, et l'on peut concevoir quels étaient les sentiments des
+mères, et en particulier de l'admirable madame Le Moyne, âgée alors de
+46 ans, et qui voyait partir en même temps trois de ses enfants.
+
+Les soldats étaient équipés de tout ce qui était nécessaire: ils avaient
+une vingtaine de traîneaux; ils emportaient des vivres et des munitions
+pour plusieurs mois. Parmi eux il y avait des charpentiers pour
+établir les campements, des marins pour conduire les embarcations,
+des canonniers, des mineurs pour saper les fortifications s'il était
+nécessaire; enfin des sauvages éprouvés et dévoués les accompagnaient:
+c'étaient des gens appartenant à la mission de la Montagne et à celle de
+Lachine.
+
+Ils remontèrent le fleuve, purent porter leurs bagages au saut
+Saint-Louis et aux rapides de Sainte-Anne, puis ils suivirent le cours
+de l'Ottawa. Les rives étaient couvertes alors de bois sans limites.
+
+Quelques jours après, ils arrivèrent devant le fort de la Petite-Nation,
+où il y avait une réunion de chrétiens indiens sous la direction des
+prêtres de la maison de l'évêque de Québec. Ils saluèrent le fort d'une
+salve de coups de fusils, auxquels le fort répondit par un coup de canon
+en déployant au haut du rempart le drapeau de la France.
+
+Ils longèrent les chutes de la Chaudière, puis le lac des Chats, et ils
+arrivèrent on vue de l'île du Calumet et de l'île des Allumettes.
+
+Ils étaient alors au milieu de ces îles si nombreuses qu'on les appelle
+les Mille-Iles, comme celles que l'on trouve à Gananoque sur le
+Saint-Laurent, à l'entrée du lac Ontario, et comme celles aussi que l'on
+rencontre en si grand nombre à l'extrémité ouest de l'île de Montréal.
+
+Arrivés à l'embouchure de la rivière Mattawa au 1er jour de mai, ils ne
+continuèrent pas dans la direction du lac Nipissing, à travers de lac
+Champlain et le lac Talon, comme l'avait fait Champlain et plus tard
+M. de Talon en 1616. Ils remontèrent droit dans le nord par la rivière
+Mattawa jusqu'au lac Témiscaming.
+
+C'est là, dit M. de Catalogne, dans sa relation, qu'ils se firent des
+canots et qu'ils les employèrent sur le lac.
+
+Ce lac a 60 lieues de longueur sur 4 de large. Les rives sont bordées
+des terres les plus fertiles. Sur tout ce parcours, ils rencontraient
+différentes populations qui, comme toutes les nations sauvages du
+Nord, étaient ennemies des Iroquois et des Anglais, et étaient en bons
+rapports avec les Français, qu'elles avaient appris à aimer par les
+missions infatigables des Pères Jésuites.
+
+Des réceptions solennelles avaient lieu: les tribus apportaient le
+calumet de paix; elles exécutaient leurs danses en suivant les bateaux;
+puis elles entonnaient des chants de joie qui se distinguaient surtout
+pur cette particularité, disent les mémoires, «que c'était à qui
+crierait le plus fort.»
+
+On débarquait le soir; on tirait les chaloupes à terre.
+
+Alors les gens faisaient du feu et prenaient le repos, que l'on
+prolongeait parfois pendant plusieurs jours quand les fatigues le
+demandaient.
+
+Les frères Le Moyne guidaient les miliciens dans le bois, pour se
+procurer de nouvelles provisions par la, pêche ou la chasse.
+
+Quand on fut arrivé à l'extrémité du lac Témiscaming, on porta les
+canots pour trouver les affluents de la rivière Abbitibbi, qui se dirige
+vers la mer du Nord.
+
+Tout ce trajet ne s'accomplissait pas sans de grandes difficultés:
+souvent l'on trouvait les cours d'eau gelés sur une grande étendue;
+d'autres fois, il fallait lutter contre les glaçons qui obstruaient le
+cours du fleuve.
+
+A mesure que l'on avançait dans le nord, les obstacles augmentaient. Les
+rivières étaient encore gelées sur un long parcours; aussi, malgré la
+force et l'habileté des hommes, on mit à traverser cette étendue de 900
+milles de longueur, un temps bien plus considérable que l'on n'avait pu
+prévoir; le trajet dura plus de deux mois.
+
+En ce temps, le pays avait un aspect de sévérité et de grandeur qui
+imposait. Cette perspective austère et sauvage a disparu par suite des
+défrichements et de la destruction des bois. C'est ainsi que s'expriment
+les missionnaires:
+
+ Nous avons à passer des forêts capables d'effrayer les voyageurs les
+ plus assurés, soit par leur vaste étendue, soit par l'âpreté dos
+ chemins rudes et dangereux. Sur la terre, on ne peut marcher que sur
+ des précipices; sur le fleuve, on ne peut voguer qu'à travers des
+ abîmes où l'on dispute sa vie sur une frêle écorce, entre des
+ tourbillons capables de perdre de grands vaisseaux.
+
+A mesure que l'expédition remontait, elle pouvait contempler, jusqu'aux
+extrémités de l'horizon, ces forêts immenses qui n'étaient pas encore
+exploitées et qui présentaient la variété des plus beaux arbres, à
+l'état plusieurs fois séculaire. Ce que l'on ne trouve plus qu'en
+remontant à de grandes distances, on le voyait alors à proximité, du
+Montréal et du lac Chaudière. On trouvait des vallées, des montagnes
+couvertes de la végétation la plus abondante et la plus extraordinaire,
+jusqu'à porte de vue, et avec une continuité si suivie dans toutes les
+directions, qu'elle faisait dire aux voyageurs du temps que «le Canada
+n'était qu'une foret.» En même temps, la densité de cette masse de
+verdure était si grande avec son enchevêtrement de branches, de plantes
+grimpantes et de lianes, qu'on ne voyait sur sa tête, pendant des lieues
+et des journées entières de marche, qu'un dôme continu d'arbres sans la
+moindre échappée de ciel.
+
+Depuis ce temps, l'exploitation a commencé à s'étendre, et elle a
+continué depuis deux siècles avec une activité toujours croissante, en
+sorte que, actuellement, elle produit chaque année cent millions de
+francs de revenu. L'aspect du pays a donc pu changer, et, malgré cela, à
+20 lieues de Montréal et d'Ottawa et à 10 lieues de Mattawa, on trouve
+encore des traces de la forêt primitive, avec ses troncs séculaires et
+ses proportions gigantesques.
+
+Pendant la marche, l'expédition pouvait contempler des variétés
+singulières. Sur certaines montagnes, au côté sud, on voyait la neige
+disparue et les premières pousses de la végétation naissante; et pendant
+ce temps-là, au côté nord, les arbres étaient revêtus encore d'une
+impérissable blancheur, et couverts de cristaux et de stalactites
+resplendissant aux feux du jour.
+
+Ce n'était pas sans peine que l'on affrontait ces immensités: tantôt il
+fallait traverser des berceaux de branches penchées sur la rivière de
+manière à intercepter la navigation; ensuite, lorsque l'on recourait
+aux portages, souvent on rencontrait sur les rives des arbres brisés
+et couchés que l'on ne pouvait franchir qu'en se glissant, en rampant
+presque, pendant des distances considérables.
+
+C'est là qu'on voyait dans toute leur réalité ces aspects étranges
+décrits par Parkman:
+
+ Ici, des arbres renversés par la tempête servaient de digue aux
+ flots écumants avec leurs débris monstrueux: en même temps, on
+ pouvait contempler les profondeurs des forêts séculaires, obscures
+ et silencieuses comme des cavernes soutenues par les piliers de ces
+ arbres dont chacun est un Atlas supportant un monde de feuillage, et
+ répandant une humidité continuelle à travers leurs écorces épaisses
+ et rugueuses.
+
+ Quelques arbres apparaissent pleins de jeunesse; d'autres, au
+ contraire, sont tout décrépits et déformés par l'Age, semblables à
+ des fantômes aux contorsions étranges. Ils sont tout repliés sur
+ eux-mêmes et couverts de veines et d'excroissances; d'autres,
+ entrelacés et réunis ensemble, paraissent comme des serpents
+ pétrifiés au milieu des embrassements d'une lutte mortelle: les
+ mousses apparaissent aussi aux regards, étendant sur les sols
+ pierreux un tapis verdoyant; là revêtant les rochers de draperies
+ ondoyantes: plus loin transformant les débris en remparts de
+ verdure, ou bien enveloppant les troncs brisés comme d'un filet qui
+ les préserve d'une dernière destruction; plus haut, on les voit se
+ suspendre et se déployer en guirlandes et en spirales comme des
+ formes de reptiles, et sur eux resplendit la jeune végétation qui
+ appuie sur des ruines les pousses vigoureuses d'une forêt naissante.
+
+ (M. Parkman.)
+
+Lorsqu'on arrivait aux chutes et aux rapides, on contemplait d'autres
+spectacles saisissants de grandeur.
+
+A l'extrémité des lacs immenses reflétant les clartés d'un ciel
+étincelant, l'on voyait descendre sur des escaliers de granit les chutes
+d'un lac plus élevé occupant souvent toute la ligne de l'horizon.
+Parfois la chute arrivait en tournoyant autour d'immenses sommités, puis
+au delà, on voyait de nouveaux lacs environnés de rochers surplombant,
+avec des arbres qui venaient baigner leurs branches dans les eaux
+profondes. Les rives étaient surchargées de plantes, de lierres qui
+semblaient disposés avec l'art le plus compliqué. A d'autres endroits,
+l'immensité des eaux était interrompue par des rochers qui se
+rapprochaient comme une barrière infranchissable, dont on ne trouvait
+l'issue qu'après mille détours; et ensuite, au delà, on contemplait de
+nouvelles nappes d'eau d'une pureté et d'un éclat sans égal.
+
+Avec toutes les difficultés que présentait le parcours de cette nature
+primitive, il arrivait des événement inattendus, qui arrêtaient la
+marche et réduisaient l'expédition à une inaction complète. Des
+brouillards qui s'élevaient du sein des ondes ne permettaient plus
+d'avancer et environnaient tout d'une obscurité profonde. D'autres fois,
+un changement de température amenait un dégel si complet que les chemins
+devenaient comme des fondrières insondables, et l'on ne pouvait porter
+les canots et les bagages.
+
+D'autres phénomènes propres à ces climats venaient surprendre les
+voyageurs. Dans la nuit arrivait une pluie abondante qui, en tombant, se
+changeait en pince, et recouvrait tout comme d'un cristal épais. Alors,
+les arbres et les buissons semblaient transformés en girandoles.
+Les troncs, les branches et jusqu'aux moindres brindilles étaient
+complètement renfermés dans un étui de place. En outre, du haut des
+rochers pendaient des guirlandes et des aiguilles de cristal; tout cela
+plus admirable que les effets du givre, qui ne sont que passagers.
+C'était magnifique, c'était féerique. Les fameux palais de cristal des
+souverains orientaux ne sont rien comparés a ces merveilles.
+
+Mais toutes ces beautés devaient voir une fin terrible. Il y avait un
+moment ou les arbres finissaient par céder sous des poids écrasants; les
+branches commençaient à éclater et à se rompre de toutes parts avec
+un bruit sinistre. Les voyageurs n'osaient sortir de leurs tentes, ni
+avancer, ni même lever leurs regards vers ces massifs qui s'ébranlaient
+et s'écroulaient sur leurs têtes. Et enfin, quand l'oeuvre de
+destruction était terminée, on pouvait constater l'étendue du mal; des
+arbres déracinés jonchaient les chemins; d'énormes chênes cassés en tête
+ou par le milieu formaient des amoncellements et des chaos au milieu
+desquels il semblait que l'expédition ne pourrait jamais continuer sa
+marche.
+
+Pendant l'expédition, on put reconnaître quels services rendait le Père
+Silvy: il instruisait les sauvages, les exhortait au bien, entendait
+les confessions et administrait le baptême. De plus, il portait les
+consolations aux malades et aux découragés. Lorsque la fatigue était
+trop grande et qu'il fallait nécessairement s'arrêter quelques jours,
+les charpentiers élevaient en quelques heures une chapelle. Les nefs
+étaient couvertes de branches et de feuillages, et le sanctuaire décoré
+d'écorce de bouleau. Cet appareil avait, aux yeux de ces hommes de foi,
+autant de prix que les basiliques les plus belles, ornées de marbres et
+de porphyres.
+
+Le Père Silvy n'était pas seulement secourable pour le ministère
+religieux; il était habile pour gagner le coeur des sauvages. Ils
+l'admiraient comme le représentant de ces héroïques Pères Jésuites qui,
+depuis cinquante ans, parcouraient sans cesse ces contrées lointaines,
+en faisant connaître l'Évangile.
+
+Après le Père Silvy, ceux qui avaient pu rendre le plus de services
+étaient les frères Le Moyne, qui étaient incomparables pour guider
+l'expédition sur les courants, et pour la conduire dans les profondeurs
+des forêts. Ils avaient une habileté égale à celle des sauvages pour
+s'orienter au milieu des solitudes les plus impénétrables; enfin, par
+leur connaissance des langues sauvages et leur titre de représentants
+des nations indiennes auprès du gouvernement, ils étaient considérés
+tout particulièrement.
+
+D'après les mémoires du temps et les portraits des Le Moyne conservés à
+Paris, on peut avoir une idée de ce qu'étaient alors ces jeunes gens
+de 22, 24 et 26 ans. Ils étaient grands, forts et d'une habileté
+extraordinaire pour les exercices du corps.
+
+D'Iberville qui, par la taille, dépassait ses deux frères, les
+surpassait aussi par la force. A cela près, ils se ressemblaient à s'y
+méprendre.
+
+Le teint clair, les cheveux abondants et très blonds; les traits grands
+mais délicats; le front large, ouvert; les yeux bleus et pénétrants; le
+nez aquilin; la bouche fine et bien dessinée; le menton carré, signe
+d'une grande fermeté. Ils semblaient bien appartenir à cette admirable
+race normande qui avait produit les conquérants de l'Angleterre, les
+champions de la Sicile et les héros des croisades.
+
+Enfin, après deux mois de marche, on put contempler, du sommet des
+montagnes, une immensité d'eau reflétant les tons pâles d'un ciel froid
+mais pur; c'était la baie d'Hudson, vaste comme une mer, et s'étendant
+au loin jusqu'à l'horizon.
+
+Le but de tant de fatigues était atteint; les coeurs furent remplis de
+joie, mais l'expression on fut contenue, de crainte de quelque surprise.
+Sur l'invitation du missionnaire, tous les voyageurs se prosternèrent et
+tirent entendre, mais à, demi voix, un _Te Deum_ d'actions de grâces.
+
+
+
+ [Illustration: Costume des trappeurs.]
+
+ COSTUME DES TRAPPEURS.
+
+ Ce costume se composait d'un vêtement de fourrure ou de drap, qui
+ descendait jusqu'aux genoux. Les jambes étaient préservées du froid
+ par des bas de laine foulée qui remontaient jusqu'au-dessus du genou
+ et étaient retenus par de fortes jarretières en peau. Ce vêtement
+ était de différentes couleurs, suivant les localités; les gens de
+ Montréal étaient habillés en bleu, ceux de Trois-Rivières, en blanc
+ ceux de Québec en rouge. Il était ainsi facile de les reconnaître.
+ Leur chapeau était en feutre noir, à grands bords relevés par
+ devant. Le costume était accompagné d'une ceinture en laine, et
+ d'une large cravate qui faisait plusieurs fois le tour du cou.
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+ASPECT DE LA BAIE D'HUDSON.
+
+La baie nommée baie du Nord, se présentait donc il leurs regards dans
+son immensité.
+
+Cette masse d'eau, qui est vraiment une mer intérieure, n'a pas moins de
+300 lieues de longueur sur 250 lieues dans sa plus grande largeur. Au
+sud, elle se rétrécit en une baie qui a 80 lieues de largeur: c'est ce
+que l'on appelle la baie James.
+
+Cette partie était occupée par quatre forts: à l'extrémité sud, le fort
+Monsipi, que les Français ont appelé depuis le fort Saint-Louis; à
+droite, à quarante lieues, le fort Rupert; à gauche, à quarante lieues,
+le fort Kichichouane, que les Français nommèrent le fort Sainte-Anne.
+Plus haut, du même côté, le fort de New Savanne, appelé ensuite
+fort Sainte-Thérèse. Ce fort était situé sur la rivière appelée des
+Saintes-Huiles, parce que l'un des missionnaires y avait perdu son
+bagage.
+
+Enfin, plus loin, à trente lieues au nord, on trouvait le fort Nelson,
+nommé plus tard le fort Bourbon.
+
+Les Canadiens étaient donc arrivés à leur but, le 20 juin 1686, à ce
+centre si recherché du commerce des fourrures du Nord.
+
+Nul bruit de leur marche n'avait transpiré. Les Anglais, renfermés
+dans leurs forts, attendaient la venue des bâtiments du printemps; ils
+étaient loin de penser qu'une troupe d'hommes chargés de munitions et
+d'un matériel de siège avait pu franchir, pour les surprendre, 900
+milles dans la saison de l'année la plus difficile pour la marche.
+
+On ne songeait donc pas à se garder au fort Monsipi; il n'y avait ni
+poste d'observation, ni rondes de nuit, ni sentinelles. Les voyageurs
+attendirent avec une vive impatience le moment fixé par leur chef, et
+jusque-là, ils pouvaient jouir d'un beau spectacle, comme il arrive
+souvent dans ces grandes régions du Nord. Des bruits se faisaient
+entendre au loin. C'était le dégel qui opérait son oeuvre de destruction
+sur les masses de glace environnantes. Ces amas se détachaient du haut
+des rives, et se précipitaient ensuite avec un fracas semblable au
+bruit du tonnerre. La lune, entourée d'auréoles de diverses couleurs,
+éclairait faiblement. A mesure que l'expédition avait avancé dans le
+nord, elle avait pu contempler plusieurs fois cette merveille des
+régions polaires que l'on appelle l'aurore boréale. Presque tous les
+soirs, le ciel paraît en feu avec des dispositions de lumière qui
+varient et changent d'instant en instant. Tantôt, l'on voit les degrés
+d'un portique qui va se perdre dans le sommet des nuages; quelques
+minutes après, les lueurs paraissent comme des colonnes d'albâtre qui se
+mettent en mouvement et se croisent en formant des losanges de feu. A
+certains moments, tout s'éteint, puis les lueurs réapparaissent avec
+des combinaisons nouvelles. Quelquefois, on aperçoit comme un immense
+éventail offrant plusieurs cercles d'où s'échappent des rayons de feu
+qui éclatent dans l'immensité comme des fusées d'artifice. Voilà ce que
+l'on pouvait contempler presque chaque soir. Ce sont les particularités
+que l'on observe encore aujourd'hui, et qui viennent rompre la monotonie
+des longues nuits du pôle.
+
+L'heure étant venue, le capitaine de Troyes prit les dispositions
+nécessaires pour n'être pas surpris lui-même. Il plaça une vingtaine
+d'hommes à la garde des canots, puis il s'avança avec le reste du
+détachement.
+
+Pour expliquer ce qui se passa, M. de La Potherie a donné une
+description très détaillée du fort;
+
+ A trente pas de la rivière, sur une petite hauteur, était un carré
+ de palissades de cent pieds de façade sur le fleuve et de dix-huit
+ pieds de hauteur, avec des bastions à chaque angle.
+
+ Les bastions, revêtus de forts madriers, avaient en dedans une
+ terrasse assez large pour placer des tirailleurs. Dans les bastions,
+ il y avait plusieurs canons d'environ six livres de balles. Au
+ milieu de la façade, il y avait une porte épaisse d'un demi-pied,
+ garnie de clous et de ferrements pour qu'on ne pût l'entamer avec la
+ hache.
+
+ Au milieu de l'enceinte s'élevait une redoute de troncs d'arbres
+ assemblés et posés pièce sur pièce. La redoute avait trente pieds de
+ longueur et autant de hauteur, avec trois étages et vingt-huit pieds
+ de profondeur. Au sommet, il y avait un parapet et des embrasures
+ pour les canons de la plate-forme.
+
+Le commandant fit approcher, au milieu des ténèbres, deux canots chargés
+de madriers, de pioches et d'un bélier, tandis que les hommes montaient
+par un chemin enseveli sous les rochers et les arbres. [12]
+
+[Note 12: L'on remarque encore aujourd'hui ce sentier.]
+
+Sainte-Hélène et d'Iberville furent désignés pour faire le tour de la
+place et chercher à pénétrer par la palissade qui regarde le désert. Le
+sergent Laliberté, du régiment de Carignan, fut envoyé avec ses hommes
+pour couper la palissade sur le côté et s'en aller tirer sur les
+embrasures de la redoute.
+
+Le chevalier de Troyes se réservait de faire enfoncer la porte de la
+façade avec le bélier.
+
+Sainte-Hélène et d'Iberville, en se rendant à leur poste, commencèrent
+avec leurs hommes à lier les canons de la palissade par la volée avec de
+fortes cordes attachées à des madriers, de manière que si l'on mettait
+le feu aux canons, en reculant ils auraient arraché la palissade. Ils
+escaladèrent la clôture en arrière du fort et ils s'en vinrent aussitôt
+ouvrir la porte du côté du bois, car elle n'était fermée qu'au verrou,
+et ils firent entrer leurs hommes; ils revinrent aussitôt vers la porte
+de la redoute, que le chevalier de Troyes se mettait en devoir de briser
+avec le bélier.
+
+En même temps, les soldats faisaient feu dans les embrasures de la
+redoute, avec des cris affreux à l'iroquoise: Sassa Kouès! Sassa Kouès!
+qu'ils prononçaient au plus haut de la voix, comme les Indiens.
+
+Quelques Anglais, s'étant réveillés au bruit, parurent sur la
+plate-forme et se mirent à pointer les canons sur les assaillants,
+qu'ils prenaient pour des sauvages. Sainte-Hélène visa le premier qui se
+présenta aux embrasures et lui cassa la tête du premier coup de fusil.
+
+Pendant ce temps, le bélier avait commencé à produire son effet. Dès que
+la porte fut à moitié démontée, d'Iberville, sans calculer le danger
+qu'il pouvait courir, se jeta dedans, l'épée d'une main et son fusil de
+l'autre.
+
+Les Anglais, surpris, se précipitèrent sur la porte, qui tenait encore
+par quelques ferrements, et la refermèrent.
+
+D'Iberville, placé avec les ennemis dans l'obscurité la plus profonde,
+«ne voyait ni ciel ni terre» il se détendit comme il put avec la crosse
+de son fusil, puis, entendant descendre de nouveaux assaillants d'un
+escalier, il tira au hasard. Les Anglais hésitaient, croyant avoir
+affaire à un grand nombre; mais ils eurent bientôt reconnu leur erreur,
+lorsque les Français, ayant réussi à briser la porte, se précipitèrent
+en foule, l'épée à la main, et trouvèrent les Anglais nus et sans armes.
+Ils avaient été réveillés on sursaut et ne s'étaient pas aperçus des
+premiers mouvements de l'attaque. Trompés par les cris, ils avaient cru
+à une fausse alerte des sauvages. Tous se rendirent, sans essayer de
+combattre, et demandèrent à être renvoyés en Angleterre. On trouva dans
+le fort douze canons de six à huit livres, trois mille livres de poudre
+et dix mille de plomb, que les artilleurs canadiens, qui possédaient un
+moule à boulets, commencèrent à utiliser.
+
+On prit quinze hommes dans ce fort, nous dit le Père Silvy, et on en
+aurait pris encore quinze autres, sans une barque que nos découvreurs
+avaient aperçue la veille, mais elle était partie le soir pour le fort
+Rupert, avec le commandant de Monsipi, qui était désigné pour remplacer
+le commandant général de la Baie, et qui, en conséquence, était allé
+faire faire des travaux à Rupert. «Nous fûmes bien fâchés, dit le Père
+Silvy, de l'avoir manqué, et comme sa barque nous était nécessaire pour
+porter du canon au fort Kichichouane (qui avait cinquante canons en
+batterie), on prit la résolution de la suivre et de s'en aller attaquer
+Rupert, espérant enlever le fort et le vaisseau du même coup».
+
+Il y avait quarante lieues, et elles furent faites en cinq jours,
+jusqu'au 1er juillet. D'Iberville conduisait une chaloupe portant
+deux pièces de canon. Quand on fut arrivé à une certaine distance,
+Sainte-Hélène eut ordre d'aller à la découverte. Il se glissa à travers
+les arbres et les rochers, et il prit connaissance de la position. Le
+fort était de la même construction que le fort Monsipi, avec cette
+particularité que la redoute n'était pas au milieu de l'enceinte, que
+le toit était sans parapets, et que quatre bastions environnaient la
+redoute avec huit pièces de canon. En fin, de Sainte-Hélène remarqua
+une échelle attachée le long du mur de la redoute pour se sauver en cas
+d'incendie.
+
+Le chevalier de Troyes prit aussitôt ses dispositions: il débarqua des
+canons, fit faire des affûts et préparer les grenades; on disposa des
+madriers pour le travail du mineur qui devait aller placer ses pièces
+d'artifice sous le mur de la redoute.
+
+En même temps, d'Iberville partit avec douze hommes dans sa chaloupe,
+afin d'aborder le vaisseau au milieu de la nuit. Ils savaient que
+Brigueur, le gouverneur, devait s'y trouver. Arrivés au vaisseau, ils
+virent la sentinelle endormie; c'est ce que l'on pouvait prévoir sur une
+mer éloignée de toute menace d'attaque. On ne laissa pas à la sentinelle
+le temps de donner l'alarme.
+
+D'Iberville frappa alors du pied sur le pont pour réveiller les gens,
+comme c'est l'usage sur les vaisseaux lorsqu'il faut que l'équipage se
+lève pour quelque chose d'extraordinaire. Le premier qui se présenta au
+haut de l'échelle reçut un coup de sabre sur la tête; un autre qui avait
+monté par l'avant périt de même. Alors, on descendit; la chambre fut
+forcée à coups de hache et l'équipage fut réduit en quelques instants.
+Ils eurent quartier, et en particulier Brigueur, gouverneur de Monsipi,
+qui s'en allait prendre la qualité de gouverneur général de la Baie.
+
+Pendant ce temps, le chevalier de Troyes avait enfoncé la porte de
+l'enceinte avec son bélier, et il entourait la redoute avec son monde,
+l'épée à la main.
+
+Le grenadier, profitant aussitôt de l'échelle placée sur la redoute,
+arriva sur la plate-forme, et se mit à lancer ses grenades par le tuyau
+de la cheminé. Tout fut bientôt brisé par cette explosion, et il n'y eut
+plus moyen de tenir en cet endroit. Une femme, réveillée en sursaut par
+ce bruit, s'enfuit dans une autre chambre, où elle fut atteinte, ainsi
+que deux autres, par des éclats de grenade. La garnison se réfugia alors
+au rez-de-chaussée, mais elle s'y trouva sous le feu des Canadiens,
+qui tiraient par les ouvertures. Le chevalier, trouvant que le bélier
+n'allait pas assez vite, fit tirer le canon sur la porte.
+
+Au môme moment, le mineur fit connaître qu'il avait placé ses pièces, et
+qu'il n'attendait qu'un ordre pour faire sauter la redoute. Ce que les
+Anglais ayant entendu, ils comprirent qu'ils ne pouvaient plus résister,
+et ils demandèrent quartier.
+
+Ainsi fut pris le second fort; les prisonniers, placés dans un yacht
+qu'on trouva amarré près de là, furent dirigés vers Monsipi; ils étaient
+escortés par le vaisseau qui avait été chargé de toutes les munitions et
+des pelleteries trouvées dans le fort.
+
+Le chevalier fit alors sauter le fort et les palissades parce qu'il
+aurait fallu trop de monde pour le garder. Il y laissa d'Iberville pour
+surveiller cette exécution, et il lui donna la chaloupe pour opérer son
+retour.
+
+M. du Troyes partit en canot avec quelques hommes. En arrivant à
+Monsipi, il y trouva les deux bâtiments qui avaient transporté la prise.
+Il fit emmagasiner les provisions, et il décida alors du sort des
+prisonniers.
+
+Le chevalier les réunit et les fit transporter à l'autre bord de la
+rivière, avec des vivres. Il leur donna des filets pour la pêche et des
+fusils pour la chasse. Il leur enjoignit de ne pas passer outre, sous
+menace de mort, et il leur dit que s'ils avaient quelque chose à
+communiquer, ils pouvaient envoyer sur la batture deux hommes qui
+mettraient un mouchoir au bout d'un bâton pour signal.
+
+Ensuite, le chevalier de Troyes se disposa pour sa nouvelle entreprise.
+Il fit charger les canons sur le vaisseau pris au fort Rupert, et il mit
+son monde en plusieurs canots. Les mémoires du temps remarquent qu'il
+pria alors le Père Silvy, qui était resté à Monsipi, de l'accompagner
+dans cette expédition, que l'on pouvait penser devoir être plus longue
+que les premières.
+
+Le Père Silvy pouvait être utile par son expérience en ces contrées;
+ensuite, rien n'égalait son influence sur les gens, au milieu des peines
+et des difficultés.
+
+Elles furent très grandes, car il fallait se diriger à trente lieues
+au nord, sans savoir au juste quelle était la situation du fort. Toute
+cette côte est environnée de battures qui s'étendent au loin dans la mer
+et qui ne sont pas navigables. Il fallait donc se tenir à trois lieues
+de la cote, et, quand la marée était basse, il fallait porter les canots
+et les bagages à de grandes distances, tandis que, lorsque la marée
+montait, l'on se trouvait engagé dans les glaces, dont il était
+difficile de sortir.
+
+Après plusieurs jours de marche et de navigation, on reconnut qu'on
+avait dépassé la situation du fort sans l'avoir aperçu, et les sauvages
+qui accompagnaient l'expédition ne savaient plus où ils en étaient, bien
+qu'ils crussent connaître le pays; mais ils ne se découragèrent pas,
+tant ils tenaient à se venger des Anglais, qui les avaient accablés de
+mauvais traitements.
+
+On était dans la plus grande incertitude, lorsque, dans le lointain, on
+entendit sur la côte sept ou huit coups de canon.
+
+L'expédition vogua dans cette direction, aborda avec armes et bagages à
+l'embouchure de la rivière Kichichouane, que l'on n'avait pas aperçue
+d'abord. On parvint à un endroit où il y avait une sorte d'estrapade au
+haut de laquelle on plaçait une sentinelle pour signaler l'arrivée des
+vaisseaux. En ce moment, d'Iberville arriva avec Sainte-Hélène dans
+la chaloupe qui portait tous les pavillons de la compagnie de la baie
+d'Hudson. Iberville, avec son habileté ordinaire, avait su se diriger en
+droite ligne en partant du fort Rupert vers l'embouchure de la rivière
+Kichichouane que l'expédition avait eu tant de peine à rencontrer.
+
+Aussitôt arrivé, Sainte-Hélène fut encore désigné pour reconnaître
+l'assiette de la place. Il revint bientôt et annonça que le fort était
+semblable aux deux autres. Il était sur une hauteur, à quarante pas du
+bord de l'eau, et environné d'un fossé en ruines.
+
+Au centre d'une palissade, s'élevait une redoute de trente pieds de
+haut, à plusieurs étages, avec une plate-forme au-dessus; mais il y
+avait, de plus qu'aux autres forts, une artillerie considérable: quatre
+canons dans chaque bastion, et 25 ou 30 dans le corps principal, placés
+aux différents étages.
+
+Le chevalier de Troyes, sachant que son arrivée avait été signalée,
+voulut procéder par voie de conciliation. Il envoya demander au
+gouverneur qu'il voulût bien lui remettre trois Français qui étaient
+détenus dans la place. Le gouverneur, qui ne savait pas à quels ennemis
+redoutables il avait affaire, ne voulut répondre que d'une manière
+évasive. Aussitôt le chevalier de Troyes décida de recourir à la force.
+
+Il fit établir une batterie de dix canons de l'autre côté de la rivière,
+sur une hauteur, dans des buissons, et puis il attendit le soir. Alors,
+ayant reconnu avec sa longue-vue que le gouverneur s'était retiré, avec
+sa famille, dans sa chambre, qui était sur la façade, il démasqua sa
+batterie, et envoya une volée sur la table du gouverneur. Tout fut mis
+sens dessus dessous, mais il n'y eut heureusement personne de blessé.
+
+L'on continua à tirer, et en moins de cinq quarts d'heure, on tira près
+de cent cinquante coups de canon, qui criblèrent tout le fort.
+
+Les Canadiens, voyant que tout allait bien, se mirent a crier: Vive le
+roi! L'on entendit en même temps des voix sourdes qui semblaient sortir
+du soubassement du fort qui en faisaient autant: c'étaient les assiégés,
+qui s'étaient retirés dans les caves, et qui, ne voulant pas se risquer
+à aller sur la plate-forme pour amener le pavillon, avaient fait tous
+ensemble ce signal, pour faire connaître qu'ils voulaient se rendre.
+
+Les Canadiens ne comprirent pas le sens de ces acclamations, et ils se
+préparèrent à renouveler l'attaque.
+
+Ayant tiré tous leurs boulets, ils s'occupèrent à en faire de nouveaux
+avec leur moule, lorsqu'on entendit les tambours du fort qui battaient
+la chamade. Aussitôt on vit paraître un homme avec un pavillon blanc,
+qui s'embarquait dans une chaloupe.
+
+Le chevalier reçut l'envoyé avec courtoisie, et sur son invitation, il
+se rendit à mi-chemin du fort, où il trouva le gouverneur. Celui-ci
+avait fait porter avec lui du vin d'Espagne, et, après avoir bu à
+la santé des deux rois, on s'occupa d'arrêter les conditions de la
+reddition. Voici ce qu'elles portaient en substance:
+
+ Articles accordés entre le chevalier de Troyes, commandant le
+ détachement du parti du Nord, et le sieur Henry Sargent, gouverneur
+ pour la compagnie anglaise de la baie d'Hudson;
+
+ 1° Il est accordé que le fort sera rendu avec tout ce qu'il
+ contient, dont on prendra facture pour la satisfaction des deux
+ parties;
+
+ 2° Il est accordé que tous les serviteurs de la compagnie jouiront
+ de ce qui leur appartient en propre, ainsi que le gouverneur, son
+ ministre et ses serviteurs;
+
+ 3° Que le dit chevalier de Troyes enverra les serviteurs de la
+ compagnie au fort de l'île Weston, où ils attendront les vaisseaux
+ anglais, et qu'il leur donnera les vivres nécessaires pour retourner
+ en Angleterre;
+
+ 4° Que les hommes sortiront du fort sans armes, à l'exception du
+ gouverneur et de son fils, qui sortiront avec l'épée au côté.
+
+Ce qui fut exécuté. D'Iberville conduisit les Anglais à l'île Weston, où
+ils avaient un magasin, puis revint au fort Sainte-Anne.
+
+Ce fort contenait les principaux magasins de la compagnie; on y
+trouva des quantités de provisions et de munitions, et 50,000 écus de
+pelleteries. Ce fut le principal fruit de cette expédition, qui rendait
+les Français maîtres de la partie méridionale de la baie d'Hudson.
+
+Le Père Silvy remarque, dans sa relation, «qu'on entra dans le fort
+tambour battant et enseignes déployées, le 26 juillet, le propre jour de
+sainte Anne, c'est-à-dire de la sainte qu'on avait prise pour patronne
+du voyage et de l'expédition.» Le chevalier de Troyes voulut reconnaître
+la protection continuelle de la divine Providence pendant toute la durée
+de l'entreprise. Il donna au fort le nom de la patronne que l'on
+avait invoquée; ensuite il chargea le Père Silvy d'établir le service
+religieux dans le fort. L'une des pièces principales fut convertie
+en chapelle, et décorée en partie avec les drapeaux de la compagnie
+anglaise. Chaque jour, la sainte messe y était célébrée; la garnison y
+assistait aux fêtes principales, et il n'était pas difficile de trouver
+parmi les Canadiens élevés par M. Dollier de Casson, des assistants et
+des servants pour le saint sacrifice.
+
+L'on a pu remarquer comme le chevalier de Troyes et les messieurs Le
+Moyne avaient désiré emmener un aumônier avec eux. Ils tenaient aussi
+à ce qu'il les accompagnât dans leurs différentes expéditions pour les
+secours qu'il pouvait donner aux hommes malades ou blessés, et on fin
+pour la célébration des saints mystères. Mais il y avait encore une
+autre raison qui accompagnait toutes les décisions des hommes de guerre
+dans la Nouvelle-France: c'est que tout ce qu'on faisait avait pour but
+principal d'avoir des relations avec les sauvages et de leur donner la
+connaissance de la vraie religion. Aussi le Père Silvy nous dit, dans sa
+relation, «qu'il a des rapports avec des sauvages de différentes tribus,
+qu'il comprend la langue de plusieurs d'entre eux et qu'il espère
+que Dieu, dans sa bonté, donnera à ces pauvres gens la grâce de se
+convertir.»
+
+Telle fut donc la première expédition à la mer du Nord, expédition qui,
+tout en faisant le plus grand honneur au chevalier de Troyes, mit en
+grand relief les qualités du chevalier d'Iberville et de ses frères.
+
+C'est ce que fait remarquer aussi le Père Silvy: «Voilà, dit-il dans sa
+lettre à Mgr de Saint-Vallier, le coup d'essai de nos Canadiens sous la
+sage conduite du brave M. de Troyes, et de messieurs Sainte-Hélène et
+d'Iberville, ses lieutenants.»
+
+
+
+ [Illustration: Carte de la baie d'Hudson.]
+
+ LA BAIE D'HUDSON.
+
+ Vaste baie au nord de l'Amérique septentrionale, communiquant avec
+ l'Atlantique par le détroit du même nom; par 51° à 70° de
+ latitude nord, et par 79° à 98° de longitude. Elle baigne la
+ Nouvelle-Bretagne à l'ouest, au sud et à l'est; au nord, elle se
+ réunit à la mer polaire. C'est sur ses bords que se trouvent tous
+ les forts qui ont été le théâtre des exploits d'Iberville. Elle
+ reçoit un grand nombre d'affluents; les rivières Sainte-Anne, des
+ Saintes-Huiles, de Bourbon, de la Rive. Au sud-ouest, le fort de
+ Monsipi, puis les forts de New-Savane, Bourbon; au sud-est le fort
+ de Rupert. C'est là qu'on trouvait les îles Weston, du Retour,
+ Mansfield, de Saint-Charles, et à l'extrémité est, dans le détroit
+ d'Hudson, les îles Button, découvertes par Anscolde, et explorées
+ par Hudson en 1610. La compagnie de la baie d'Hudson s'établit sous
+ Charles II, en 1670, à l'endroit qu'on appela le fort de Rupert.
+
+
+
+«Ces deux généreux frères se sont merveilleusement signalés et les
+sauvages qui ont vu ce qu'on a fait en si peu de temps et avec si peu
+de carnage, en sont si frappés qu'ils ne cesseront jamais d'en parler
+partout où ils se trouveront.»
+
+Les sauvages en effet, avaient une admiration particulière pour la
+modération des Français et leur douceur. Dans leurs expéditions, ils
+évitaient de verser le sang, et au milieu de leurs succès, ils avaient
+horreur de ces massacres outrés et odieux qui viennent parfois de
+l'enivrement et de l'entraînement de la victoire. Ce sont ces sentiments
+qui ont gagné le coeur de ces barbares, et en ont fait les alliés
+dévoués de la France.
+
+M. de Troyes, voyant l'expédition terminée, se disposa à revenir à
+Montréal, comme on le lui avait enjoint à son départ. Il remit la garde
+des forts au jeune de Maricourt, chargea d'Iberville de courir la mer
+contre les vaisseaux anglais; enfin, il confia au digne Père Silvy le
+soin spirituel de la garnison. D'Iberville utilisa ses fonctions avec
+les deux bâtiments qu'il avait. Il s'empara d'un grand vaisseau anglais
+qu'il chargea de toutes les pelleteries des forts qu'il avait pris, puis
+il décida de revenir à Québec pour aller prendre quelques vaisseaux qui
+lui seraient indispensables pour attaquer les convois anglais l'année
+suivante.
+
+Il paraît donc qu'il revint aux derniers jours d'automne 1686, avec
+Sainte-Hélène, et il fut reçu à Montréal comme un triomphateur. Toute la
+ville savait quelle part il avait eue aux succès de l'expédition. Les
+citoyens voyaient avec bonheur leur compatriote couvert de gloire.
+D'Iberville rentra dans Montréal tambour battant et enseignes déployées.
+Les citoyens acclamaient le vainqueur; et la mère, retrouvant ses
+enfants après des jours d'inquiétude et encore désolée de son veuvage,
+combien elle était heureuse de les revoir sains et saufs!
+
+Nous ne pouvons savoir, d'après les documents, la date précise et les
+circonstances de la mort de Charles Le Moyne, que l'on place en 1685.
+Nous savons seulement que s'il avait vécu en 1686, il n'aurait eu que 60
+ans et aurait encore pu être plein de force et de résolution.
+
+Mais telle était alors la situation glorieuse de cette nombreuse famille
+qui comptait dix enfants. L'aîné, Le Moyne de Longueuil, était honoré
+de la confiance des autorités supérieures, et il avait l'affection des
+nations sauvages, qui l'avaient choisi comme leur représentant près du
+gouvernement. Sainte-Hélène, de Maricourt et de Bienville étaient des
+militaires consommés. A l'égard de Maricourt, nous avons un témoignage
+digne de considération dans une lettre de Mgr de Laval du 12 janvier
+1684.
+
+D'Iberville s'était révélé comme commandant capable, et sur mer comme
+manoeuvrier des plus consommés.
+
+Enfin, les autres fils grandissaient pleins de force, et se montraient
+d'une habileté extraordinaire dans les exercices militaires.
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+EXPÉDITION DANS LA COLONIE ANGLAISE.
+
+L'intervalle qui sépare l'année 1687 et l'année 1689 fut occupé par
+plusieurs incidents où d'Iberville prit part, et il est probable qu'il
+était à la baie d'Hudson au mois d'août 1689, lorsqu'arrivèrent des
+événements considérables qui eurent des conséquences si graves sur les
+destinées du pays.
+
+Il y avait longtemps que les Anglais voyaient avec ombrage le voisinage
+des Français. Ils étaient inquiets de leur accroissement et de leurs
+excursions dans l'Ouest. Les sauvages redoutaient les Anglais, et ils
+aimaient les Français. Ils étaient attirés vers ceux-ci par leurs moeurs
+agréables, leurs goûts chevaleresques, tandis qu'ils étaient repoussés
+par l'austérité et la sévérité des puritains anglais.
+
+L'on pouvait donc prévoir que, grâce à cette sympathie et grâce aussi
+aux travaux des missionnaires, les sauvages se laisseraient gagner,
+et que bientôt les vastes contrées du Mississipi passeraient sous la
+domination française. Les Anglais s'en inquiétaient, et la nouvelle
+de l'entreprise audacieuse de la baie d'Hudson mit le comble aux
+ressentiments.
+
+Dans ces circonstances, les Anglais et les Hollandais, voyant toute
+influence leur échapper, se déterminèrent à irriter les Français contre
+les sauvages en excitant ceux-ci à l'acte le plus odieux vis-à-vis de la
+colonie de Montréal.
+
+Aux premiers jours d'août 1689, 1400 Iroquois traversèrent le lac
+Saint-Louis. Pendant la nuit du 5 août, à la faveur d'un orage et d'une
+pluie torrentielle, ils environnent le village de Lachine, et ils
+mettent tout à feu et à sang, avec des détails de cruauté que l'on peut
+à peine rapporter. Le matin, ils avaient égorgé plus de 200 personnes,
+et ils en emmenaient autant en esclavage, les réservant aux plus affreux
+supplices. La colonie fut dans la consternation, et ne reprit quelque
+espoir que lorsque M, de Frontenac revint de France comme gouverneur
+général. Il succédait à M. de La Barre et à M. Denonville, qui avaient
+rabaissé le prestige du nom français par leur faiblesse et leur défaut
+de décision.
+
+Le nouveau gouverneur, informé des derniers événements, se détermina à
+tirer une vengeance éclatante. Ayant acquis la certitude que les Anglais
+et les Hollandais étaient les instigateurs de l'expédition des Iroquois,
+il organisa contre eux quatre expéditions.
+
+L'une devait partir de Montréal avec M. d'Ailleboust et M. de
+Sainte-Hélène; l'autre, de Trois-Rivières avec M. Hertel et son fils, le
+lieutenant La Frenière; la troisième avec M. de Portneuf, fils du baron
+de Bécancourt, de Québec; enfin la quatrième avec les sauvages
+abénaquis de la mission de Lorette, qui devaient aller rejoindre leurs
+compatriotes des rives de l'Atlantique.
+
+La première expédition partit de Montréal à la fin de janvier 1690. Les
+deux commandants, d'Ailleboust et de Sainte-Hélène, avaient avec eux des
+officiers capables: d'Iberville, qui avait suggéré l'expédition, et de
+Bienville, son frère; MM. de Montigny, Le Ber du Chesne, le frère de
+mademoiselle Jeanne Le Ber, et enfin M. de Repentigny.
+
+Ils avaient 210 hommes, dont 90 sauvages, et ils devaient se rendre à
+Albany. Les ordres de M. de Frontenac étaient absolus; il fallait faire
+comprendre aux Anglais qu'on était déterminé à en venir aux dernières
+extrémités. Mais de grandes difficultés survinrent: le temps devint
+excessivement froid, les chemins étaient affreux, les hommes se
+trouvèrent accablés de fatigue. Sur les représentations des sauvages, on
+décida de ne pas aller plus loin que la petite ville de Schenectady, où
+l'on arriva le 8 de février, au commencement de la nuit. Les habitants
+reposaient dans la sécurité la plus complète; ils avaient laissé les
+portes ouvertes, avec deux statues de neige en guise de sentinelles.
+
+Le village fut entouré, les habitations envahies, 60 habitants furent
+tués et 80 faits prisonniers.
+
+D'Iberville fit épargner le gouverneur, Alexandre Glen, pour le
+récompenser d'avoir sauvé la vie à des prisonniers français en
+différentes circonstances. Un seul Français fut tué, et M. de Montigny
+blessé. Puis les Français, s'étant reposés, jugèrent à propos de revenir
+sur leurs pas.
+
+Le second détachement, conduit par Hertel, quitta Trois-Rivières le 28
+janvier. Il comptait 24 Français et 25 sauvages. Après deux mois de
+marche, il s'avança jusqu'à Salmon-Falls, au centre de la colonie
+anglaise, et après plusieurs engagements, il s'empara de cette station,
+après avoir tué 140 ennemis. Il y eut, du côté des Français, plusieurs
+blessés et plusieurs tués, parmi lesquels le lieutenant La Frenière.
+
+Le troisième détachement, parti de Québec avec M. de Portneuf, s'avança
+jusqu'à la baie de Casco avec les Canadiens, les Acadiens et les
+Abénaquis. Il prit le fort Loyal et extermina la garnison.
+
+Enfin, les Abénaquis situés à Sillery près de Québec, sous la direction
+des Pères Jésuites, allèrent se réunir à leurs compatriotes de l'Est,
+qui les attendaient, et tous ensemble se dirigèrent vers la place
+principale des provinces du Nord, Pémaquid. Cette place avait une grande
+importance; elle possédait 20 pièces de canon et 500 hommes de
+garnison. Les Abénaquis, après avoir rasé toutes les habitations
+qu'ils rencontrèrent sur leur passage, arrivèrent devant Pémaquid, Ils
+l'investirent, puis échangèrent quelques escarmouches, et enfin, ayant
+donné l'assaut, ils emportèrent la place après avoir, tué 200 hommes et
+réduit les autres à demander quartier.
+
+Toutes ces attaques couronnées de succès eurent un effet merveilleux:
+elles ranimèrent le moral des colons, accablés par les massacres de
+Lachine; elles abattirent la présomption des Anglais, qui virent que les
+Français, sans le nombre, étaient encore de redoutables adversaires.
+Enfin, le prestige du nom français fut tellement relevé auprès des
+sauvages, que l'on put présumer que les Français auraient bientôt la
+prépondérance en Amérique.
+
+En effet, sur ces entrefaites et vers la fin de juillet 1,690,800
+sauvages de l'Ouest, ayant 110 canots chargés de 100,000 écus de
+pelleteries, se rendirent à Montréal pour voir le gouverneur. Ils
+arrivaient avec le désir de s'unir aux Français par les liens les plus
+intimes.
+
+Frontenac, avec cet esprit décisif et déterminé qui le caractérisait,
+saisit habilement l'occasion de conquérir l'esprit des sauvages. Il leur
+fit la plus aimable réception, rendue solennelle par la présence
+des troupes, et les sauvages purent contempler les plus belles
+démonstrations militaires. M. de Frontenac écouta avec intérêt les
+harangues des sauvages. Le chef des Ottawais parla surtout des avantages
+que leur offrait le trafic avec les Anglais; le chef des Hurons parla
+des engagements que les Français avaient déjà pris de combattre leurs
+ennemis les Anglais et les Iroquois, et de les mettre hors d'état de
+nuire, engagement qui n'avait pas été tenu par M. de La Barre et M.
+Denoncourt. Ensuite, pour exciter les Français à se prononcer, ils
+entonnèrent leurs chants héroïques accompagnés de danses de guerre.
+Frontenac répondit aussitôt qu'il accorderait tout avantage possible de
+commerce aux sauvages, et qu'il les assisterait de sa protection
+contre leurs ennemis; enfin, il leur déclara qu'il allait se mettre en
+campagne, et qu'il ne cesserait la lutte qu'après avoir obtenu que
+les peaux rouges, qui étaient ses enfants comme les blancs, seraient
+respectés.
+
+Après ces assurances, il termina son discours, comme les sauvages, par
+des démonstrations martiales. Il prit une hache, entonna un chant de
+guerre accompagné de Sassa Kouès, de toute la force de ses poumons et
+avec le cérémonial ordinaire, c'est-à-dire en dansant et en se frappant
+la bouche avec la main pour donner plus de force à ses cris.
+
+Cette démonstration eut un effet indescriptible. Les sauvages
+trépignaient de joie, et Frontenac, voyant le bon effet de sa
+démonstration, y voulut mettre le comble.
+
+Il fit signe à ses officiers, qui prirent tous des casse-tête, et
+se mirent à danser et à chanter avec un entrain et une vigueur qui
+ravissaient les Indiens. L'on eût dit que les Français n'avaient jamais
+fait autre chose; ils y mettaient cet emportement qui est particulier
+aux Français, la _furia francese_, donnant le plus haut caractère à leur
+mise en scène. «Ils semblaient, nous dit M. de La Potheie, comme des
+possédés, par les gestes et les contorsions extraordinaires qu'ils
+faisaient, tandis que leurs voix fortes et vigoureuses faisaient valoir
+les cris et les hurlements guerriers.»
+
+Les Indiens étaient ivres de joie en entendant ces voix puissantes et
+exercées, en voyant leurs danses si merveilleusement interprétées par
+ces nobles gentilshommes qui réunissaient l'entrain à la force, la
+vivacité à l'élégance, et dont plusieurs avaient figuré dans les
+carrousels de Louis XIV.
+
+Un repas suivit, à tout boire et tout manger. «Les Indiens, nous dit
+encore La Potherie, y firent honneur avec une vraie frénésie, et ensuite
+ils prononcèrent leur serment d'allégeance.»
+
+
+
+CHAPITRE IV
+
+NOUVELLE EXPÉDITION A LA BAIE D'HUDSON.
+
+Comme la navigation était encore possible, Frontenac, pour seconder les
+derniers exploits, enjoignit à d'Iberville de partir pour aller croiser
+dans la baie d'Hudson. Celui-ci partit aux premiers jours d'août avec
+deux bâtiments, la _Sainte-Anne_ et le _Saint-François_, et le 24
+septembre 1690, il abordait près de la rivière Sainte-Thérèse.
+
+Ici se placent différents incidents qui montrent quelles étaient
+l'habileté et la présence d'esprit de ce grand homme de guerre.
+
+D'abord les Anglais voulurent le prendre par surprise; ils lui
+envoyèrent des parlementaires pour fixer un lieu de conférence à
+l'amiable. D'Iberville soupçonna quelque ruse; il accepta l'entrevue
+et fit explorer les environs par ses hommes. L'on trouva deux canons
+chargés à mitraille dirigés sur le lieu fixé pour l'entrevue.
+D'Iberville tua les canonniers sur leurs pièces, puis se mit à la
+poursuite des parlementaires, qu'il passa par les armes.
+
+Quelques jours après, les Anglais voulurent recourir à la force; ils
+firent sortir deux de leurs plus grands vaisseaux, l'un de vingt-deux
+canons et l'autre de quatorze. D'Iberville feignit de fuir devant eux,
+et ayant exactement calculé l'heure de la marée, il les attira sur la
+haute mer au moment où la mer se retirait. Les deux vaisseaux anglais
+s'échouèrent sur les rochers. Alors, avec la marée suivante, d'Iberville
+revint sur les ennemis et les força d'amener pavillon.
+
+Un troisième vaisseau fut enlevé par un acte d'audace incomparable.
+D'Iberville avait envoyé quatre hommes pour signaler les bâtiments
+anglais. Deux des explorateurs turent faits prisonniers. Les Anglais
+prirent l'un de ces hommes, qui semblait le plus faible et le moins
+résolu pour les aider dans la manoeuvre. Un jour que presque tous les
+hommes étaient dans le haut de la mâture, le Canadien, n'en voyant que
+deux sur le pont, sauta sur une hache et leur cassa la tête, puis il
+délivra son compagnon; ensuite, armés de toutes pièces, ils montèrent
+sur le pont et ils couchèrent en joue les autres matelots, les forçant
+de venir se constituer prisonniers. Alors ils conduisirent sans délai
+les vaisseaux à la côte, où la cargaison fut d'un grand secours.
+
+Après ces exploits, le fort Sainte-Thérèse se trouvait privé d'une
+grande partie de ses défenseurs. Alors d'Iberville le fit entourer et
+dressa ses batteries. Il commença à canonner. Les Anglais, voyant qu'ils
+ne pourraient résister, mirent le feu au fort pendant la nuit, puis
+s'en allèrent se réfugier au fort Nelson à trente lieues de distance.
+D'Iberville entra aussitôt dans le fort, et avec tant de promptitude,
+qu'il put éteindre le feu et sauver les pelleteries, qui étaient
+considérables.
+
+Il laissa le fort sous le commandement de son jeune frère, et ayant
+chargé le plus grand de ses bâtiments, le _Saint-François_, avec
+toutes les pelleteries, il se dirigea vers Québec, et entra dans le
+Saint-Laurent vers le milieu d'octobre 1690. M. d'Iberville se trouvait
+vers les îles aux Coudres, lorsqu'il fut hélé par un bâtiment qui venait
+à sa rencontre. C'était son frère, M. de Longueuil, qui avait été envoyé
+par le gouverneur pour rencontrer les bâtiments qui venaient de France,
+et pour les prévenir qu'une flotte anglaise assiégeait Québec, et qu'ils
+devaient entrer dans le Saguenay pour se mettre à l'abri.
+
+C'est alors que M. d'Iberville apprit tout ce qui venait d'arriver. Nous
+croyons devoir en dire quelques mots. Nous donnerons donc le récit de M.
+de Longueuil à son frère, sur les événements qui avaient eu lieu pendant
+le séjour de M. d'Iberville à la baie d'Hudson.
+
+
+
+ [Illustration: Québec]
+
+ QUÉBEC.
+
+ Ancienne capitale du Canada. Port très vaste. Fortifications
+ importantes. Fondée par les Français en 1608, assiégée vainement par
+ les Anglais en 1690, elle resta aux Français jusqu'en 1759. Devant
+ Québec, le Saint-Laurent a environ un mille de largeur, et quoique à
+ 150 lieues de son embouchure, la marée s'y fait sentir. Québec est à
+ la fois une forteresse, un port de guerre, un port de commerce, et
+ un vaste chantier de construction. La citadelle s'élève à 360 pieds
+ de hauteur au-dessus du fleuve.
+
+
+
+
+CHAPITRE V
+
+SIÈGE DE QUÉBEC.
+
+Lorsque les sauvages de l'Ouest étaient venus à Montréal, comme nous
+l'avons dit, ils avaient terminé tous leurs pourparlers en prêtant un
+serment d'allégeance. Cette démonstration excita au dernier point le
+ressentiment des Anglais, qui jurèrent de faire le plus grand effort
+qu'ils eussent encore tenté contre la colonie.
+
+Ils envoyèrent à la fois 16,000 hommes par le lac Champlain, et une
+flotte de 36 vaisseaux partit de Boston, conduite par leur meilleur
+homme de guerre, l'amiral Phipps. L'armée du lac Champlain se trouva
+arrêtée inopinément par la petite vérole, qui fit de tels ravages que
+les troupes revinrent sur leurs pas. Quant à la flotte, elle perdit
+beaucoup de temps à se consulter, de telle sorte que lorsqu'elle arriva
+devant Québec, tous les préparatifs avaient été faits pour la recevoir.
+
+Toute l'enceinte était garnie de canons; la ville était fournie de
+provisions et de munitions; enfin les troupes de Montréal avaient eu le
+temps de s'équiper pour se rendre à Québec.
+
+L'amiral Phipps envoya un parlementaire. Les Français l'accueillirent
+et lui bandèrent les yeux, puis ils s'amusèrent à le faire passer par
+toutes sortes de retranchements, de tranchées, d'inégalités de terrain,
+pour lui donner l'idée que la ville était munie des plus redoutables
+fortifications.
+
+Introduit au château du gouverneur, il se vit entouré d'une multitude
+d'officiers qui, pour la circonstance, s'étaient revêtus de tout ce
+qu'ils avaient de plus riche en galons d'or et d'argent, en rubans et en
+plumes, comme dans les réceptions les plus solennelles. L'officier, à la
+vue d'un concours si nombreux et si imposant, parut interdit et devint
+presque tremblant. Il se mit alors à lire la dépêche de l'amiral, dont
+le ton hautain et impérieux contrastait de la manière la plus plaisante
+avec l'air terrifié du mandataire, et comme l'amiral concluait en
+demandant qu'il lui fût répondu dans une heure, Frontenac, d'une voix
+tonnante, s'écria qu'il ne le ferait pas attendre si longtemps et qu'il
+lui répondrait, non par écrit, mais par la bouche de ses canons. Ceci se
+passait le 15 octobre 1690.
+
+Le 16, 2,000 Anglais débarquèrent à la rivière Saint-Charles. Vers le
+soir, on entendit dans la haute ville un grand bruit de roulement de
+tambours et de fifres: c'étaient les gens de Montréal qui arrivaient,
+au nombre de 800, avec M. de Longueuil, M. de Sainte-Hélène et M. de
+Maricourt. Ils étaient accompagnés d'un grand nombre de coureurs de bois
+et de volontaires chantant et poussant des cris de guerre en entrant
+dans la ville. Un prisonnier français, à bord du vaisseau amiral, dit a
+l'amiral: «Vous avez perdu votre chance; ce sont les gens de Montréal
+qui arrivent.» Le jour suivant, les Anglais campés à la rivière
+Saint-Charles se mirent en marche, et alors, de plusieurs bosquets de
+bois partirent des feux de peloton qui écrasèrent les assaillants;
+il leur semblait que chaque arbre cachait un sauvage armé, et ils ne
+savaient comment viser leurs adversaires.
+
+Phipps, voyant que cette attaque ne réussissait pas, amena tous les
+vaisseaux devant la ville et commença à tirer. L'attaque était dirigée
+avec une telle vigueur que de vieux officiers déclarèrent qu'ils
+n'avaient jamais entendu une pareille canonnade. Le bruit était répété
+par les montagnes et se prolongeait comme les roulements du tonnerre,
+mais l'effet était nul et les boulets se perdaient sur les rocs de la
+ville.
+
+Sainte-Hélène et Maricourt, qui étaient revenus de la rivière
+Saint-Charles, dirigeaient le tir des canons de la basse ville, Aux
+premiers coups, ils atteignirent le pavillon du vaisseau amiral, qui
+tomba dans le fleuve; le courant le porta sur la rive, et aussitôt
+un canot d'écorce alla le prendre sous le feu de la mousqueterie des
+Anglais, et il fut porté à la cathédrale; il y est resté jusqu'en 1760.
+
+Bientôt les vaisseaux anglais furent criblés de coups et désemparés, et
+l'amiral fut obligé de retirer sa flotte du combat. Alors les ennemis
+préparèrent une seconde attaque par terre.
+
+Le lendemain les Anglais voulurent commencer une nouvelle descente vers
+la rivière Saint-Charles. Ils débarquèrent un millier d'hommes avec des
+pièces d'artillerie; mais ils montraient plus de courage et de bonne
+volonté que de tactique et de discipline. Ils perdirent encore trois
+ou quatre cents hommes et ils blessèrent une quarantaine de soldats
+français et de sauvages. M. de Sainte-Hélène fut atteint d'une balle; la
+blessure empira malheureusement et l'emporta en peu de jours.
+
+Il était âgé de 31 ans. Nous avons vu comme il se signalait à, la
+première expédition de la baie d'Hudson et ensuite à l'expédition de
+Schenectady. Nul ne le dépassait en agilité et en adresse dans les
+expéditions des bois; ce fut une grande perte pour les Français et une
+grande douleur pour sa mère.
+
+Les Français environnèrent le camp, et ils se préparèrent à l'attaque au
+lever du soleil. Les Anglais, renonçant à la lutte, s'embarquèrent en
+toute hâte, vers minuit, et ils perdirent encore cinquante hommes,
+pendant qu'ils montaient dans leurs chaloupes.
+
+Le jour étant survenu, on fit transporter à, Québec les tentes et les
+canons qui avaient été abandonnés.
+
+L'amiral Phipps appareilla pour partir, et aussitôt M. de Frontenac
+envoya M. de Longueuil avec une chaloupe qui traversa la flotte anglaise
+et arriva à temps vers l'île aux Coudres pour rencontrer M. d'Iberville
+qui arrivait du Nord. M. de Frontenac fit alors chanter un _Te Deum_
+dans la cathédrale avec toute la solennité possible.
+
+
+
+CHAPITRE VI
+
+NOUVEAUX ÉVÉNEMENTS A LA BAIE D'HUDSON.
+
+M. d'Iberville repartit dès qu'il put pour la baie d'Hudson, en l'année
+1691. C'est alors qu'il revint à Québec, à la fin de la saison de 1691,
+avec deux navires chargés de 80,000 peaux de castors et de 6,000 livres
+de pelleteries. Il avait pu reconnaître qu'il n'avait pas les moyens
+d'attaquer le fort Nelson, et comme M. de Frontenac n'avait pas assez de
+bâtiments pour l'assister, M. d'Iberville prit le parti d'aller encore
+en France. C'est dans ce voyage qu'il exposa au ministre l'importance de
+l'occupation de la baie d'Hudson. Il fut écouté avec faveur, et obtint
+plusieurs navires dont il reçut le commandement, avec le titre de
+capitaine de frégate.
+
+Revenu dans l'été de 1693, avec ces vaisseaux, dont l'aménagement avait
+pris un temps considérable, M. de Frontenac lui représenta que la saison
+était trop avancée, et il le pria d'employer tous ses moyens à la
+conquête du fort de Pémaquid, que les Anglais étaient venus réoccuper et
+d'où ils tenaient les Abénaquis en échec. Cette entreprise décidée trop
+précipitamment ne put réussir.
+
+D'Iberville, en arrivant en vue de la place, reconnut qu'elle ne pouvait
+être abordée sûrement; elle était entourée de récifs et de bas-fonds que
+l'on ne pouvait affronter qu'avec un pilote capable et expérimenté; mais
+l'on n'en put trouver. Il fallut donc se retirer, et il alla hiverner à
+Québec.
+
+Sur ces entrefaites, Sérigny arriva à Montréal, au printemps de 1694,
+avec l'ordre exprès du roi de prendre des hommes et de s'en aller avec
+son frère, d'Iberville, pour attaquer le fort Nelson.
+
+Ils partirent le 10 août 1694 avec trois vaisseaux de guerre: le _Poli_,
+la _Salamandre_ et l'_Envieux_.
+
+D'Iberville et Sérigny prirent avec eux leurs deux jeunes frères,
+Maricourt et Châteauguay. Celui-ci était âgé seulement de vingt ans.
+
+Le Père Gabriel Marest fut choisi comme chapelain.
+
+C'était un digne religieux de la compagnie de Jésus, qui devait leur
+rendre les plus grands services.
+
+Ce père, d'un zèle infatigable, secondé par la dévotion incomparable du
+brave d'Iberville, donna à cette expédition un caractère exceptionnel
+d'édification. On voit quel était l'esprit de ces héroïques combattants
+de la Nouvelle France.
+
+Nous citerons les traits rapportés dans les lettres du Père Marest;
+c'est intéressant, et cela peint le pays, les gens et l'époque.
+
+Le père dit que l'embarquement eut lieu le 10 du mois d'août, etc. Il
+se mit aussitôt à exercer ses fonctions, que les Canadiens surtout
+réclamaient avec instance.
+
+Le 14, le père, embarqué sur le _Poli_, distribua en l'honneur de
+l'Assomption, des images de la sainte Vierge, et invita les gens du bord
+à se confesser. Le lendemain, il célébra la sainte messe avec autant de
+solennité que possible, et plusieurs communièrent.
+
+Ensuite, l'on continua le voyage, qui n'était pas sans difficultés, car,
+dit le père, «nous allions dans un pays où l'hiver vient à l'automne.»
+Le 21 du mois d'août, nous vîmes beaucoup de montagnes de glace flottant
+sur la mer à l'entrée du détroit de la baie d'Hudson. Il fallait quatre
+jours pour passer le détroit, qui a 135 lieues de longueur. Du 1er de
+septembre au 8, le père prépara les gens pour la fête de la Nativité de
+la sainte Vierge, et plus de cinquante communièrent le jour de sa fête.
+
+Alors, le calme étant arrivé au grand déplaisir des équipages, le père
+profita de cette circonstance pour suggérer une neuvaine à la bonne
+sainte Anne, que les Canadiens honoraient beaucoup, surtout depuis
+l'érection d'un sanctuaire spécial près de Québec par M. l'abbé de
+Queylus, supérieur du séminaire de Montréal.
+
+Le vent devint favorable, et l'on continua à avancer; mais le 12
+septembre, le vent ayant encore tourné, les Canadiens firent un voeu en
+promettant à sainte Anne une part dans leur premier butin, et presque
+tous s'approchèrent des sacrements. Les autres matelots et soldats,
+voyant le zèle des Canadiens, voulurent les imiter, et ils allèrent à
+confesse. Le Père Marest fait la remarque que M. d'Iberville et les
+autres officiers se mirent à leur tête. Ce qui est à noter, c'est que le
+vent reprit aussitôt.
+
+Trois jours après, on se trouvait devant la rivière Bourbon. La joie
+fut grande. On chanta l'hymne _Vexilla régis prodeunt_, en répétant
+plusieurs fois: _O crux ave_. Nous répétâmes plusieurs fois, dit le Père
+Marest, _O crux, ave_, pour honorer la croix dans un pays où elle a été
+souvent profanée et abattue par les hérétiques.
+
+Près de la rivière Bourbon est la rivière Sainte-Thérèse, où l'on arriva
+le 24 septembre. Les marins ne manquèrent pas de se mettre sous la
+protection de cette grande sainte.
+
+Comme la mer était houleuse, on allégea le navire en le déchargeant avec
+les canots d'écorce qui avaient été apportés de Québec, et «que les
+Canadiens, dit le père, manoeuvraient avec une adresse admirable.»
+
+Vers ce temps, le jeune Châteauguay étant allé à la rencontre des
+Anglais, fut blessé d'une balle; aussitôt le père alla l'assister. Il
+mourut, au grand chagrin de ses frères. Le père remarque encore que
+tous les malheurs qui survenaient n'abattaient pas le courage de M.
+d'Iberville. «Il savait toujours se contenir, et ne voulait pas qu'aucun
+signe d'inquiétude vînt troubler son monde. Il était sans cesse en
+action, dirigeant tout et pourvoyant à tout: il montrait une présence
+d'esprit que rien ne pouvait abattre.»
+
+Le 11 octobre, le chemin pour conduire les canons était praticable;
+le 12 et le 13 on plaça les mortiers en batterie et l'on commença la
+canonnade. Le 15, jour de sainte Thérèse, les Anglais se rendirent.
+«Nous admirâmes la divine Providence, dit le Père Marest. Les gens,
+en pénétrant dans la rivière Sainte-Thérèse, s'étaient mis sous la
+protection de la sainte, et le jour de la fête, le 15, ils entraient
+dans le fort.» Comme la saison était avancée, d'Iberville décida de
+rester jusqu'au printemps.
+
+En attendant, le Père Marest, tout en prenant soin de la garnison,
+s'occupa des sauvages. Il les plaignait, et gémissait en voyant leur
+ignorance de la vérité et leur entraînement au mal. Il les accueillait
+au fort avec toute bonté, et il allait au plus loin les rejoindre. A
+force d'étudier, il en vint bientôt à comprendre plusieurs dialectes
+indiens. «Il est impossible, nous dit M. Bacqueville de La Potherie,
+d'énumérer les actes de zèle et de dévouement du père. Il allait
+au loin, marchant jour et nuit, se contentant de la nourriture des
+sauvages; rien ne pouvait le rebuter.»
+
+En même temps, dans ses excursions, il prenait connaissance du pays et
+de ses ressources. Il nous dit qu'a l'automne et au printemps, on voit
+des multitudes prodigieuses d'oies et d'outardes, de perdrix et de
+canards. Il y a des jours où les caribous passent par centaines et par
+milliers, suivant le témoignage de M. de Sérigny, qui allait souvent à
+la chasse.
+
+M. d'Iberville, après avoir hiverné au fort, laissa son frère de
+Maricourt commandant de la place, avec le sieur de La Forêt pour
+lieutenant, et il revint en France avec deux navires chargés de
+pelleteries. Il arriva à la Rochelle le 9 octobre 1697, et il se mit
+aussitôt en devoir de préparer une nouvelle expédition. On pense que
+c'est dans cet intervalle que le chevalier d'Iberville vint à Versailles
+pour exposer ses vues au ministre du roi, M. de Pontchartrain.
+
+
+
+CHAPITRE VII
+
+M. D'IBERVILLE A VERSAILLES.
+
+C'était vers 1696, et lorsque le règne de Louis XIV était dans son plus
+grand éclat. On venait de construire, sous l'impulsion de Colbert, des
+monuments qui avaient fait de Paris la première ville du monde. On avait
+bâti les Invalides, terminé le Val-de-Grâce, les Tuileries, le Louvre,
+ouvert et planté les grands boulevards depuis la porte Saint-Honoré
+jusqu'à la Bastille, avec ces belles portes Saint-Antoine, Saint-Martin,
+Saint-Denis, qui font un si grand effet. Dans le même temps, Versailles
+était devenu une merveille de grandeur et de richesse.
+
+Au milieu de ces progrès, le roi se trouvait environné des plus grandes
+illustrations. Il présidait une noblesse dévouée et brillante. Il avait
+des ministres habiles, des généraux redoutables, des génies merveilleux
+dans tous les genres. Les finances, par les soins de Colbert, avaient
+doublé d'importance; l'armée avait été mise par Louvois sur un pied
+formidable, et avec cette année, le roi avait une nation valeureuse de
+vingt millions d'âmes.
+
+Malgré la perte de généraux incomparables, la France avait encore de
+grands hommes de guerre; Luxembourg, Catinat, Boufflers, de Lorges,
+Tourville, Jean Bart, Château-Renaud, d'Estrées et Duguay-Trouin. On
+venait de remporter de grandes victoires; sur terre, à Fleurus, à
+Steinkerke, à Nerwinde, à Marseille et à Staffarde; sur mer, Lagos, qui
+avait vengé les Français du désastre de l'année précédente à la Hogue.
+D'Iberville vit ces merveilles; il contempla ces illustrations; il
+entrevit ce roi qui avait les plus grandes qualités d'un souverain.
+
+Louis XIV possédait un air d'autorité qui imposait le respect, et une
+égalité de caractère qui gagnait les coeurs. Il savait dire à chacun, en
+peu de mots, ce qui pouvait lui plaire, et en même temps, il montrait
+cette délicatesse d'égards qui convient si bien à l'autorité souveraine.
+Il ne lui arrivait jamais de faire en public, ni railleries, ni
+reproches, ni menaces. Ouvert et sincère avec tous, il était doué du la
+mémoire la plus heureuse des faits, des visages et des services rendus.
+
+Tel était le souverain qui présidait aux destinées du la France, et qui
+ravissait tous les grands génies de son entourage.
+
+D'Iberville, charmé et gagné par tant d'amitié et de grandeur,
+retourna à ses entreprises, plus dévoué que jamais aux intérêts de la
+Nouvelle-France et à la gloire de la mère patrie.
+
+
+
+ [Illustration: Carte de Terre-Neuve.]
+
+ TERRE-NEUVE.
+
+ Ile de l'Amérique septentrionale, par 47° 52m. de latitude et 55°
+ 62m. de longitude. 600 kilomètres du nord au sud et 295 kilomètres,
+ largeur moyenne. Population 190,000 habitants. Capitale Saint-Jean.
+ Côtes dangereuses. Sur ces côtes, on trouve d'immenses quantités de
+ poissons. Cette île offre une belle race de chiens à poils soyeux,
+ remarquables par leur force, leur taille et leur habileté à nager.
+ La France s'est fait donner, au traité de Paris, en 1763, le droit
+ de pêche. Les établissements français sont au nord et à l'ouest. Il
+ est à remarquer que c'est le confluent des courants du sud et des
+ courants du nord, et c'est ce qui lui donne une si grande importance
+ pour les pêcheries de la France.
+
+
+
+TROISIÈME PARTIE
+
+EXPÉDITION EN TERRE-NEUVE.--1696-1697.
+
+L'île de Terre-Neuve est située entre le 47e et le 52e degré de
+latitude, et entre le 55e et le 70e de longitude; elle occupe toute
+l'entrée du fleuve Saint-Laurent, sur une étendue de 150 lieues de
+longueur et de 90 lieues de largeur.
+
+Cette île, signalée par Sébastien Cabot en 1497, sous Henri VII, fut
+visitée en 1500 par un navigateur portugais nommé Cortéréal. C'est de
+là que viennent plusieurs noms portugais donnés à différents lieux: le
+Labrador le Portugal-Cove, Bonavista, la baie des Espagnols, etc.
+
+Le capitaine Denis, de Dieppe, s'y rendit peu après, et fit une carte de
+l'entrée du Saint-Laurent.
+
+En 1508, un autre Dieppois nommé Thomas Aubert y alla, dit-on, par ordre
+du roi Louis XII. En 1523, François Ier y envoya Verazzani. Mais, à part
+ces expéditions officielles, il y en eut bien d'autres dirigées par des
+particuliers. On pense que depuis longtemps les Bretons et les Basques y
+faisaient la pêche. Ils avaient signalé la présence d'un banc immense
+où l'on trouvait le poisson en abondance, et à chaque printemps les
+pêcheurs y venaient en grand nombre. Dix ans après Verazzani, en 1534,
+Philippe de Chabot, amiral de France, engagea le roi à reprendre le
+dessein d'établir une colonie française dans le nouveau monde, et il lui
+présenta Jacques Cartier, marin très habile de Saint-Malo, qui, le 10
+mai, débarqua au nord-est de Terre-Neuve, près d'un cap qui avait été
+nommé Bonavista, peut-être par Cortéréal. Il conserve encore ce nom.
+
+Ce que nous avons à remarquer par rapport à cette île, c'est qu'elle se
+trouve au confluent de trois grands courants qui aboutissent au même
+point: d'une part, le Saint-Laurent vient précipiter ses glaces dans la
+mer; de l'autre, les courants arrivent du nord avec leurs banquises ou
+«icebergs», et vont s'attiédir dans une région tempérée; et enfin le
+Gulf-Stream, partant du golfe du Mexique, monte vers le nord en longeant
+la côte orientale de l'Amérique. Il arrive chargé d'une quantité
+d'animaux marins, de mollusques et d'êtres microscopiques.
+
+Au contact des eaux chaudes du Gulf-Stream, les masses de glaces venant
+du nord se désagrègent, fondent, et les rochers, les matières solides
+qu'elles contiennent s'en détachent et tombent au fond de la mer, tandis
+que tous les animaux marins venus du sud sont saisis et détruits par
+le froid. Leurs débris s'ajoutent aux amoncellements qui se forment et
+s'élèvent d'année en année dans le fond du golfe Saint-Laurent, et dont
+le banc de Terre-Neuve est la principale partie.
+
+Ce qui est particulier à ces bancs, c'est qu'ils sont aussi le
+rendez-vous d'une immense quantité de poissons qui viennent de toutes
+les rives et de toutes les baies du nord. Ils y arrivent par millions,
+occupant parfois une étendue de cent milles carrés, sur plus de cent
+pieds de profondeur; ils se dirigent vers ces confluents et sur les
+bancs où ils trouvent des eaux plus tempérées et une nourriture assurée,
+dans l'agglomération des poissons de taille inférieure, qui ne peuvent
+leur résister.
+
+Cette énorme quantité de poissons, réunis en bancs de plusieurs milles
+carrés sur des profondeurs si extraordinaires, ne peuvent nous étonner
+lorsque nous savons que les harengs et les saumons produisent des cent
+milliers d'oeufs, et la morue, des millions. La plus grande partie,
+anéantie par la violence des flots, est dispersée par la mer, et des
+auteurs prétendent que, sans cette dispersion, la masse produite serait
+si grande qu'elle comblerait les courants d'eau de ce point de rencontre
+jusqu'à rendre la navigation presque impossible.
+
+Quoi qu'il en soit, la morue en particulier offrait des ressources
+inépuisables pour la nourriture des populations européennes. En effet,
+la morue est un poisson d'une grande dimension, fournissant une
+nourriture forte et substantielle; appréciée du riche et du pauvre, elle
+est demandée dans tous les pays; son huile est abondante et précieuse.
+Enfin, par son agglomération, elle rendait ces parages plus riches que
+les plus grandes mines de l'Inde, du Pérou et du Mexique.
+
+Aussi, peu d'années après Verazzani, les Anglais avaient établi, sur
+la côte orientale qui longeait Terre-Neuve, un nombre considérable de
+stations de pêche, entre lesquelles ils avaient placé des communications
+faciles, par des chemins coupée dans les bois. Les rives étaient
+couvertes des habitations des pécheurs; en arrière, des fermes
+d'exploitation étaient construites et avaient rapporté à leurs
+possesseurs de grands capitaux. Les pêcheries seules rendaient près de
+vingt millions par an, et les Anglais comprenaient qu'ils pouvaient,
+avec Terre-Neuve, se rendre les maîtres absolus du commerce le moins
+dispendieux, le plus aisé et le plus étendu de l'univers.
+
+M. d'Iberville, avec sa haute intelligence, avait compris les
+conséquences de ce monopole. Il les avait signalées à M, de Frontenac,
+et, d'après l'injonction du gouverneur, _il représenta à la cour que le
+commerce des Anglais dans Terre-Neuve pouvait les rendre assez puissants
+pour s'emparer de la colonie française._.
+
+Il obtint donc de former une expédition pour attaquer les stations
+anglaises. En même temps, l'avis fut envoyé à M. de Brouillan,
+commandant de l'établissement français de Plaisance, au sud-ouest de
+l'île, de lui laisser tout pouvoir et de l'assister avec ses forces.
+
+Vers le commencement de l'année 1696, M. d'Iberville revint au Canada
+avec M. de Bonaventure, officier de marine: ils avaient deux vaisseaux.
+
+Il devait trouver réunis une centaine de Canadiens, qu'il avait formés,
+les années précédentes, aux entreprises les plus périlleuses.
+
+A son arrivée, il les enrôla avec d'autres volontaires qui trafiquaient
+avec les sauvages dans les pays les plus éloignés du centre. Leur
+principal mérite était un courage et une hardiesse à toute épreuve: on
+les appelait les coureurs de bois, mais ils avaient à rencontrer tant
+d'obstacles et tant de dangers, que les mémoires du temps disent qu'on
+devait plutôt les appeler des «coureurs de risques».
+
+M. d'Iberville, ayant choisi ses gens, fit annoncer à M. de Brouillan
+qu'il le rejoindrait aux premiers jours de septembre. Il était au milieu
+de ses préparatifs, lorsque survint une cause de retard difficile à
+éviter. Le gouverneur général, inquiet des progrès des Anglais dans
+l'Acadie, demanda à d'Iberville d'aller prendre part à l'attaque que
+du fort île Pémaquid, que les Bostonnais, comme nous l'avons déjà dit,
+avaient établi au centre du pays des Abénaquis, amis dévoués de la
+France. De là, les Anglais menaçaient sans cesse nos fidèles alliés.
+
+M. d'Iberville et M. de Bonaventure, commissionnés par M. de Frontenac,
+arrivèrent à la baie des Espagnols le 26 juin 1696. Là, ils trouvèrent
+M. Beaudoin, missionnaire arrivé récemment de France, qui avait réuni
+quelques sauvages et qui voulait se joindre à M. d'Iberville.
+
+M. Beaudoin, dont le nom reviendra souvent dans ce récit, avait été
+mousquetaire dans les gardes du roi. Il entra, jeune encore, au
+séminaire de Saint-Sulpice de Paris, et y resta plusieurs années sous la
+direction de M. Tronson; ensuite, il vint en Acadie, ou il évangélisa
+les sauvages.
+
+Il était allé chercher des ressources en France, l'année précédente,
+pour ses pauvres ouailles. S'étant présenté à la cour, il fut prié
+d'accompagner M. d'Iberville à Terre-Neuve.
+
+M. Beaudoin fut donc ainsi amené à faire cette expédition, et c'est à
+lui que l'on doit surtout d'en connaître les incidents. A son retour, il
+en écrivit une relation très détaillée, et avec un si grand soin que
+de La Potherie et le Père de Charlevoix ont pu y trouver, pour leurs
+ouvrages, les faits les plus circonstanciés et les plus intéressants.
+
+M. Beaudoin était un homme qui avait conservé de son ancien état une
+vivacité et une résolution extraordinaires. Il dit, dès les premières
+lignes de son journal:
+
+ Nous avons trouvé, en arrivant à la baie des Espagnols, des lettres
+ de M. de Villebon qui nous marquent que les ennemis nous attendent à
+ la rivière Saint-Jean. Dieu soit béni, nous somme résolus de les y
+ aller trouver.
+
+Au bout de quelques jours, c'est-à-dire le 14 juillet 1696, trois
+vaisseaux de guerre anglais furent signalés; d'Iberville alla aussitôt
+les attaquer. Avec son habileté ordinaire, il démâta, de quelques volées
+de canon, le plus grand des vaisseaux, le _New-Port_, et l'enleva à
+l'abordage sans perdre un seul homme. Il se dirigea ensuite vers les
+deux autres bâtiments, qui prirent la fuite et parvinrent à s'échapper,
+grâce à une forte brume.
+
+M. Beaudoin nous fait ici connaître l'habileté du commandant et les
+dispositions religieuses des hommes intrépides qu'il commandait. M.
+d'Iberville avait fait fermer les sabords du _Profond_, et avait fait
+coucher ses gens sur le pont, pour donner confiance au vaisseau anglais,
+qui vint sans défiance aborder le _Profond_. Aussitôt les sabords sont
+ouverts, les hommes commencent la mousqueterie sur les deux vaisseaux
+ennemis, dont l'un est bientôt démâté, et M. Beaudoin fait la remarque
+qu'il avait bien espéré que Dieu bénirait ces braves Canadiens, qui
+depuis le départ s'étaient approchés très souvent des sacrements.
+
+Après cet incident, les commandants français se dirigèrent vers
+Pémaquid, où ils arrivèrent le 13 du mois d'août. Dans le trajet, ils
+avaient embarqué avec eux deux cent cinquante sauvages alliés, commandés
+par M. de Saint-Castin et M. de Villebon, deux officiers placés dans
+l'Acadie. Le Père Simon, missionnaire de l'Acadie, les accompagnait
+comme chapelain.
+
+M. de Villebon, M. de Montigny et l'abbé de Thury se rendirent sur la
+côte en canot avec les sauvages. Ils étaient suivis des vaisseaux, qui
+abordèrent.
+
+Le 15 août, jour de l'Assomption, les troupes assistèrent à la sainte
+messe, et ensuite M. d'Iberville fit débarquer les mortiers et les
+canons. On envoya un parlementaire au commandant de Pémaquid, qui
+répondit à la sommation que «quand bien même la mer serait couverte de
+vaisseaux et la terre couverte d'Indiens, il ne se rendrait pas, à moins
+d'y être forcé.»
+
+Dans la nuit, d'Iberville mit le temps à profit: il fit entourer le
+fort de batteries. Le commandant, voyant qu'il ne pouvait pas résister,
+demanda à capituler, ce qui fut accordé.
+
+Le fort avait une très belle apparence; il était de figure carrée, avec
+quatre tours énormes; il possédait un magasin de poudre creusé, dans
+le roc, et une vaste place d'armes; les murailles avaient 12 pieds
+d'épaisseur et de hauteur, et enfin il y avait 16 pièces de canon.
+
+On permit aux militaires anglais de s'embarquer sur les vaisseaux de
+leur pays, et on leur fournit des provisions pour le voyage.
+
+Le but de l'expédition était donc atteint: les Anglais étaient expulsés,
+et M. d'Iberville, craignant leur retour, fit démanteler le fort pour
+qu'il ne pût être occupé de nouveau.
+
+Tout étant terminé à Pémaquid, M. d'Iberville partit pour Plaisance,
+où il arriva le 12 septembre. A sa grande surprise, il trouva M. de
+Brouillan parti. La cause de cette précipitation fut bientôt connue: M.
+de Brouillan, mécontent de voir d'Iberville à la tête de l'expédition
+et ne voulant pas avoir à partager son commandement, avait levé l'ancre
+avec tous ses vaisseaux pour se rendre à la ville de Saint-Jean, où il
+devait commencer l'attaque des possessions anglaises de Terre-Neuve.
+
+C'était aller contre les ordres du roi et contre la promesse qu'il avait
+faite à d'Iberville; c'était méconnaître imprudemment les sages avis que
+lui avait donnés M. d'Iberville, qui pensait que cette expédition ne
+pouvait être faite par mer à cause des dangers de la côte et de la force
+des courants, comme M. de Brouillan put bientôt s'en convaincre.
+
+Arrivé devant Saint-Jean, M. de Brouillan se mit en devoir de canonner
+la place: mais il ne put se maintenir dans la rade, et fut entraîné par
+les courants six lieues plus bas au sud. Pour réparer le mauvais effet
+de cet insuccès, il débarqua ses troupes et s'empara de quelques
+stations insignifiantes, puis il revint à Plaisance, irrité de se
+trouver en défaut vis-à-vis de d'Iberville.
+
+C'est alors qu'arrivèrent bien des contradictions, dont le Père
+Charlevoix nous donne l'explication d'après M. Beaudoin. Il nous dit que
+M. de Brouillan était un honnête homme, intelligent et d'une bravoure
+incontestable, mais il était inexpérimenté dans les expéditions de
+ce genre, et il ne pouvait recevoir d'avis parce qu'il était d'une
+susceptibilité extraordinaire sur la question de son autorité.
+
+M. d'Iberville, qui ne connaissait pas encore à quel homme il avait
+affaire, chercha à l'éclairer. Il lui dit d'abord que l'occasion d'agir
+n'était pas encore perdue, que l'hiver était le temps le plus propice,
+parce que les Anglais ne seraient plus sur leurs gardes et ne seraient
+pas appuyés par les flottes du printemps. Il lui représenta encore que
+l'abord des côtes était impossible, à cause des courants, ainsi que M.
+de Brouillan avait pu le reconnaître lui-même; que les récifs étaient
+nombreux, très dangereux et peu connus des pilotes français.
+
+Tout le monde savait, en outre, que le trajet par mer était bien plus
+long à cause de la multitude des baies et des criques, tandis que, par
+terre, il était beaucoup plus court, et se trouvait, de plus, facilité
+par toutes les voies de communication que les Anglais avaient établies
+depuis longtemps entre leurs stations, à travers les bois.
+
+Tout cela était si raisonnable que, si M. de Brouillan avait voulu y
+prêter l'oreille, il s'y fût rendu aussitôt. Mais il ne voulut rien
+entendre, et, sans tenir compte des sages avis d'Iberville, il lui
+déclara qu'il ne reconnaissait qu'une seule manière d'enlever la place:
+c'était par mer et par les ressources que lui offraient les vaisseaux
+dont il disposait, M. de Brouillan termina en disant à d'Iberville
+d'agir à sa guise, mais qu'il lui enlevait le commandement des
+Canadiens, et que désormais ils seraient sous les ordres du capitaine
+des Muys.
+
+Quoique M. d'Iberville fût affligé de cette décision et qu'il souffrît
+d'abandonner ceux qu'il avait formés et toujours conduits avec lui, il
+était disposé cependant à se soumettre, par respect pour l'autorité;
+mais il n'en fut pas de même des Canadiens. A peine eurent-ils
+connaissance de cette mesure qu'ils jetèrent les hauts cris, disant
+qu'ils s'étaient engagés à d'Iberville, et qu'ils l'avaient reçu comme
+commandant de M. de Frontenac. Ils ajoutèrent que s'ils ne devaient pas
+l'avoir pour chef, ils étaient décidés à se retirer et à retourner dans
+leurs foyers.
+
+M. de Brouillan n'épargna ni remontrances, ni exhortations; mais voyant
+qu'il ne devait rien obtenir de ces braves gens, et sachant bien qu'il
+ne pourrait réussir sans leur secours, il changea sa décision, et envoya
+M. de Muys dire à d'Iberville qu'il garderait son commandement.
+
+De plus, il consentit a ce qu'il allât par terre, et enfin il reconnut
+que le butin de Saint-Jean devait être partagé, non par moitié, mais
+en rapport avec les frais que d'Iberville avait faits pour cette
+expédition; ce qui était tout à fait juste.
+
+Ils partirent chacun de son côté: M. de Brouillan par mer, M.
+d'Iberville par terre. Ils devaient se réunir au port de Rognouse, à
+quelques lieues au sud de Saint-Jean. M, l'abbé Beaudoin accompagnait
+les Canadiens; il fit tout le voyage a pied, en un mot, en raquettes,
+comme les combattants; il assista à tous les engagements, et c'est ainsi
+qu'il a pu recueillir tous les faits qu'il a consignés dans le récit si
+intéressant que l'on retrouve dans les ouvrages de M. de La Potherie et
+du Père Charlevoix.
+
+M. d'Iberville partit de Plaisance le 1er novembre. Il parcourut un
+terrain marécageux, à demi gelé et où il trouva bien des difficultés;
+mais ce trajet avait aguerri ses gens et les avait habitués à la marche.
+Il arriva à Rognouse le 12 de novembre et y trouva M. de Brouillan, qui
+voulut essuyer encore d'une nouvelle contradiction: il déclara donc
+à d'Iberville qu'il ne lui accorderait que la moitié des prises de
+Saint-Jean.
+
+Cette décision fut si mal reçue, que M. de Brouillan vit qu'il était à
+craindre que M. d'Iberville ne se retirât avec ses gens, qui voulaient
+le suivre a tout prix. Il changea alors de langage, et il déclara qu'il
+se désistait.
+
+Aussitôt d'Iberville prit les résolutions qu'il jugea les meilleures:
+c'était d'attaquer par terre les stations où l'on avait un facile accès
+par les habitations. Après avoir pris les provisions du _Profond_, il le
+fit partir pour transporter les prisonniers, tandis que lui-même n'en
+avait plus besoin, puisque le gouverneur le laissait opérer par terre.
+
+Mais ici, il y eut encore un changement inopiné. Le _Profond_ étant
+parti, M. de Brouillan ne craignit plus que d'Iberville en profitât pour
+se retirer s'il était mécontent; alors il déclara que tous les Canadiens
+seraient sous ses ordres et que les volontaires iraient où ils
+voudraient avec M. d'Iberville.
+
+Le Père Charlevoix nous fait admirer le noble caractère de d'Iberville.
+Sans aucune réclamation ni plainte, il supporta en silence cette
+nouvelle incartade. Il prit le parti de patienter encore et de laisser
+le gouverneur seul dans son tort. Il ne craignait qu'une chose: c'était
+de n'avoir pas assez d'autorité sur ses gens pour les empêcher de se
+révolter après tant de palinodies.
+
+Cette modération fit réfléchir M. de Brouillan, et, très inquiet du ce
+qui arriverait s'il était privé du concours de d'Iberville, il chercha
+encore une fois à se débrouiller en envoyant quelqu'un pour déclarer
+qu'il revenait sur sa décision. C'était la troisième ou quatrième
+réconciliation.
+
+M. Beaudoin fait cette réflexion: «J'aurais, je vous avoue, Monseigneur,
+voulu être bien loin dans tous ces grabuges, étant ami de ces messieurs,
+qui m'ont fait mille fois plus d'honneur que je ne mérite. Nonobstant
+cela, j'aurais eu au moins autant de peine que le sieur d'Iberville à
+consentir à tout ce qu'il a accordé au sieur de Brouillan. Ces messieurs
+sont un peu d'accord; mais j'appréhende que cela ne dure pas.»
+
+Les Canadiens partirent alors avec M. d'Iberville pour aller reconnaître
+la place en remontant vers le Fourillon, station qui est à six lieues de
+Saint-Jean.
+
+Au second jour, ils virent un vaisseau marchand de 100 tonneaux, qu'ils
+emportèrent du premier choc. L'équipage prit les chaloupes et s'enfuit
+dans les bois.
+
+M. d'Iberville les poursuivit et s'empara de vingt hommes, avec le
+capitaine du vaisseau qui les accompagnait. Plus loin, il enleva trente
+Anglais, à l'endroit appelé le Petit-Havre. Ensuite, les Canadiens
+traversèrent à mi-corps une rivière très rapide, et emportèrent des
+retranchements tout à pic, où ils mirent hors de combat trente-six
+Anglais. C'était le 28 novembre.
+
+Ils se mirent alors en marche pour approcher de Saint-Jean. M. Beaudoin
+a décrit cette marche en témoin oculaire:
+
+M. de Montigny marchait à trois cents pas en avant avec trente
+Canadiens; M. d'Iberville et M. de Brouillan suivaient avec le corps
+principal.
+
+Après deux heures de marche, l'avant-garde signala quatre-vingts ennemis
+retranchés derrière des troncs d'arbres et des quartiers de roche.
+Aussitôt M. de Montigny fit arrêter sa troupe et se disposa à la lancer
+sur les retranchements. M. l'abbé Beaudoin harangua les hommes; il les
+excita à donner leur vie en braves. Ils s'agenouillèrent et ils reçurent
+l'absolution générale, puis chacun jeta ses hardes et se tint prêt à
+s'élancer.
+
+M. de Montigny ayant mis l'épée à la main, s'avança à la tête pour
+attaquer les ennemis au centre; M. d'Iberville devait les prendre Par
+la gauche, et M. de Brouillan par la droite. La lutte fut acharnée, et,
+malgré leur nombre inférieur, les Français montrèrent admirablement leur
+supériorité dans l'emploi des armes et dans la rapidité des mouvements.
+Au bout d'une demi-heure, les ennemis, après des pertes énormes,
+durent aller se réfugier dans deux redoutes qui couvraient la porte
+de Saint-Jean, et la fusillade recommença; mais voyant qu'ils étaient
+encore trop imparfaitement abrités dans les redoutes, ils se retirèrent
+dans le fort principal, qui était bastionné et palissadé. Ce fort
+renfermait une vingtaine de canons qui dominaient la ville. En ce moment
+une centaine d'Anglais s'étant jetés dans une embarcation, profitèrent
+d'un vent favorable pour gagner la haute mer; mais dans le désordre de
+l'embarquement, ils eurent cinquante des leurs blessés à mort.
+
+M. Beaudoin fait remarquer la supériorité des Canadiens dans toutes ces
+rencontres. Les gens de M. de Brouillan auraient eu besoin d'une ou deux
+campagnes avec les Iroquois pour savoir se couvrir des ennemis, et pour
+savoir les surprendre. Si les Canadiens sont plus aguerris, c'est qu'ils
+l'ont appris à leurs dépens dans leurs rencontres avec les sauvages. Ils
+savent qu'il ne faut jamais s'épargner dans ces expéditions où tout
+est à l'aventure; qu'il vaut mieux se faire tuer que de rester blessé,
+exposé à tomber ainsi au pouvoir d'ennemis implacables, ou à mourir
+d'épuisement au milieu des frimas.
+
+Il fallut songer à faire le siège de la citadelle, qui avait deux cents
+hommes de garnison bien équipés, et qui voyait deux vaisseaux de guerre
+arriver à son secours.
+
+Les Canadiens commencèrent par brûler toutes les maisons qui occupaient
+les approches du fort, et le fort, complètement démasqué, apparut avec
+toutes ses défenses.
+
+Ce fort, situé sur une hauteur au nord-ouest, était flanqué de quatre
+bastions et entouré d'une palissade garnie de canons. Au centre
+s'élevait une tour à deux étages, également garnie de canons. M. de
+Brouillan, voyant l'attitude déterminée des assiégés et leurs moyens
+de défense, envoya chercher les mortiers, que l'on avait laissés à
+Bayeboulle, et le lendemain il commença la canonnade.
+
+Le gouverneur, espérant toujours l'arrivée des vaisseaux qui louvoyaient
+en haute mer, envoya, le 30 novembre, jour de saint André, un
+parlementaire demander un délai. Le commandant français, comprenant son
+intention, refusa cette demande, et le gouverneur, renonçant à toute
+espérance de secours, se décida à signer la capitulation.
+
+M. de Brouillan n'eut aucun égard aux services rendus par M.
+d'Iberville. Il ne lui laissa prendre aucune part aux décisions qui
+précédèrent la capitulation, et il la signa sans lui. Ce procédé parut
+tout à fait inconvenant à M. Beaudoin, qui remarque que M. d'Iberville
+avait eu au moins autant de part à la prise de la place que M. de
+Brouillan.
+
+M. d'Iberville ne fit aucune observation. Il se réservait de faire
+connaître plus tard ce qu'il pensait de tous ces manques d'égards.
+
+Voici quels étaient les termes de la reddition de la place:
+
+On convint: 1° que la place se rendrait à deux heures de l'après-midi;
+2° que le gouverneur et ses hommes sortiraient sans armes, qu'ils
+auraient la vie sauve et conserveraient ce qu'ils portaient sur eux; 3°
+qu'on leur fournirait deux bâtiments et des vivres pour retourner en
+Angleterre.
+
+Les Français avaient fait 300 prisonniers et ils avaient trouvé 62,600
+quintaux de morue, ce qui, joint aux prises récentes, portait le butin
+jusqu'à ce jour à plus de 110 mille quintaux.
+
+Saint-Jean est un beau havre pouvant recevoir deux cents vaisseaux. Son
+entrée est de la largeur d'une portée de fusil; elle est dominée par
+deux montagnes très hautes, avec une batterie de huit canons. Outre
+cela, il y avait trois forts, comme nous l'avons vu plus haut.
+
+Les fermes, qui suivirent la destinée du fort, étaient au nombre de
+soixante et occupaient une demi-lieue le long de la rade.
+
+Comme on ne pouvait occuper cette ville, il fallut démolir les forts et
+brûler les habitations. On conserva quelques maisons pour le soin des
+malades qu'on ne pouvait transporter.
+
+Le bruit de cette prise se répandit dans toutes les stations anglaises,
+et y mit la plus grande consternation.
+
+Après cet exploit, M. de Brouillan, se trouvant accablé de fatigue, se
+décida à retourner à Plaisance, laissant à d'Iberville tous les honneurs
+et les soucis de l'expédition.
+
+«Le 23 décembre, après ma messe, dit M. Beaudoin, étant auprès du feu,
+avec M. d'Iberville, M. de Brouillan vint lui dire qu'il était incapable
+de le suivre dans les voyages sur la neige, telle que doit être la
+guerre qu'il a eu à faire tout l'hiver, et qu'il veut ramener son monde
+à Plaisance par le chemin que d'Iberville avait suivi pour venir à
+Rognouse. M. d'Iberville, voyant qu'il paraissait accablé de fatigue
+et excédé de tous les mécomptes qu'il s'était attirés par sa faute, ne
+tenta point de le dissuader, et lui fit ses adieux dans les meilleurs
+termes. M. de Brouillan partit alors à travers les neiges, qui étaient
+très hautes, ayant avec lui quatre Canadiens qui devaient lui battre le
+chemin.»
+
+On était arrivé à la fin du mois de décembre.
+
+Avant de se remettre en marche, M. d'Iberville prit soin de faire
+célébrer la grande fête de Noël à ses Canadiens, qui étaient aussi
+fervents chrétiens qu'intrépides combattants. Il y eut solennité
+religieuse, grâce à la présence de M. Beaudoin, et du Père Simon qui
+l'assistait: messe de minuit, grand'messe du jour avec fanfares et
+sonneries des clairons, coups de canons et pièces d'artifices. C'est
+ainsi que l'on arriva au mois de janvier 1697.
+
+D'Iberville, qui avait conservé tous ses hommes, se disposa a continuer
+sa marche au nord. Il envoya en avant de Montigny, qui s'empara de deux
+stations importantes; Kividi et Portugal Cove. Il sa saisit aussi d'une
+chaloupe qui venait de Carbonnière, et il fit cent prisonniers.
+
+Pendant ce temps, un autre lieutenant de d'Iberville, M. de La Perrière,
+s'empara de Tascove et du cap Saint-François, à l'extrémité de la baie
+de la Conception. D'Iberville suivait avec le corps principal; il prit
+80 chaloupes, et se rendit maître de 35 lieues de pays sur le coté sud
+de la baie de la Conception.
+
+Après avoir réuni tout son monde, il se disposa à occuper l'autre côté
+de la baie; mais avant de partir, il fit fabriquer des raquettes pour
+ses gens. Depuis plusieurs jours la neige était tombée en si grande
+quantité que les sauvages disaient n'avoir jamais rien vu de semblable
+en Canada: elle atteignait dans les vallées jusqu'à vingt pieds de
+hauteur.
+
+Nous n'avons pas besoin de décrire longuement les raquettes dont les
+Canadiens avaient tiré tant d'avantages dans leur expédition de la baie
+d'Hudson. On les nommait ainsi parce qu'elles avaient à peu près la
+forme des raquettes du jeu de paume, seulement, elles étaient plus
+grandes. On les attache sous le pied avec une double courroie qui Part
+du centre de la raquette et qui fixe le pied très solidement. Avec cet
+appareil, un homme exercé peut franchir les neiges les plus épaisses
+sans enfoncer, et avec une singulière rapidité.
+
+On partit le 18 janvier, de Montigny marchant toujours en avant; et deux
+jours après, grâce aux raquettes, on arriva à trente lieues de distance,
+sur la côte nord, près du fort de Carbonnière et en face de l'île
+du même nom. C'est là que se trouvait l'une des stations les plus
+importantes des Anglais.
+
+On navigua plusieurs jours en vue de l'île, en attendant un moment
+favorable pour débarquer.
+
+Le chevalier s'empara d'abord de plusieurs chaloupes des habitations
+voisines, et les mit aussitôt en bon état.
+
+Après plusieurs tentatives, on vit qu'il fallait renoncer à cette
+expédition. L'île était inabordable; toute la côte est revêtue de
+rochers à pic d'une grande hauteur; le seul endroit au niveau de
+l'eau est entouré d'une batture qui est pleine de périls pour les
+embarcations, et qui n'est accessible qu'aux pilotes de l'île.
+
+Voyant ces difficultés, le chevalier ne perdit pas son temps. Il
+débarqua ses troupes sur la terre ferme, et, au bout de quelques jours,
+les Français s'étaient emparés de toutes les stations qui occupaient le
+nord de la baie de In Conception.
+
+Le chevalier commença par le Havre-de-Grâce, l'un des plus anciens
+établissements des Anglais. Il y trouva 100 hommes et 7,500 quintaux de
+morue, et des bestiaux en grande quantité. On prit ensuite Porte-Grave
+avec 116 hommes et 10,000 quintaux de morue; Mosquetti, le poste de
+Carbonnière, en terre ferme, avec 220 hommes et 22,500 quintaux de
+morue; New Perlican, Salmon Cove et Bridge, avec 70 hommes et 6,000
+quintaux de morue. Après quoi, M. d'Iberville, se dirigeant dans le
+nord, arriva à la station de Bayever, dont il s'empara. Là, il fit 80
+hommes prisonniers et prit 11,000 quintaux de morue. Deux lieues plus
+haut, à Colicove, il trouva encore un grand nombre d'animaux.
+
+Il y avait là des fermes magnifiques, et plusieurs fermiers possédaient
+des cent mille livres de capital. Les habitants, fuyant à son approche,
+s'étaient réfugiés au Havre Content, situé à l'extrémité nord de la
+baie suivante, nommée la baie de la Trinité. M. d'Iberville s'y rendit
+aussitôt et obtint que l'on capitulât. Quatre-vingts habitants, venus de
+différents points, s'y trouvaient avec leurs femmes et leurs enfants.
+
+Au Havre Content, M. Deschauffours, gentilhomme acadien, fut établi avec
+dix hommes de garnison.
+
+Dans toute cette expédition, cent vingt-cinq Canadiens s'emparèrent, en
+cinq mois, d'une étendue de pays de 500 lieues carrées, après une marche
+de plus de deux cents lieues; ils firent 700 prisonniers et tuèrent 200
+hommes, n'ayant subi eux-mêmes que peu de pertes, et ils ne saisirent
+pas moins de 190,000 quintaux de morue.
+
+Après la prise de Havre Content, M. d'Iberville, ayant su que les gens
+de Carbonnière, de Porte-Grave et de Bridge, auxquels il avait laissé
+la vie sauve, avaient formé le projet de se réfugier à l'île de
+Carbonnière, contre la parole qu'ils avaient donnée, revint aussitôt sur
+ses pas pour les maintenir dans l'obéissance. Il lui fallut passer à
+travers les bois et par les chemins les plus difficiles. «On avait à
+chaque instant à traverser à mi-jambe dans l'eau, qui n'est pas trop
+chaude en cette saison», dit M. Beaudoin. En effet, on était au 10
+février. Mais à Carbonnière, les gens se dédommagèrent de leurs fatigues
+en faisant venir de la viande fraîche du Havre-de-Grâce, où, comme nous
+l'avons dit, il y avait des bestiaux en grande quantité. M. d'Iberville,
+pour terminer la conquête de toute l'île, songea dès lors à se rendre à
+Bonavista, qui est à 100 lieues au nord de Carbonnière, mais auparavant
+il voulut traiter d'échange avec les Anglais de l'île de Carbonnière.
+
+Ceux-ci répondirent en demandant un Anglais pour un Français et trois
+Anglais pour un Irlandais. Ils étaient irrités contre les Irlandais,
+qu'ils regardaient comme leurs sujets et qu'ils avaient trouvés dans les
+rangs de leurs adversaires. Mais cette demande n'eut pas de suite parce
+qu'elle fut éludée par les Français.
+
+Sur ces entrefaites, vers le 14 février, on vit revenir les quatre
+Canadiens que M. de Brouillan avait emmenés avec lui, à la fin de
+décembre, pour le conduire par terre de Saint-Jean à Plaisance. Ces
+braves gens revenaient partager les dangers et les fatigues de leurs
+compagnons d'armes. «Ils nous apprirent, dit M.. Beaudoin, que M. de
+Brouillan, arrivé à Bayeboulle, à 15 lieues de Saint-Jean, se trouva
+tellement accablé de fatigue et découragé, qu'il se refusa absolument
+à continuer par terre, où il n'avait que 25 lieues à faire, et qu'il
+préféra s'embarquer à Bayeboulle, ce qui faisait une différence de plus
+de 100 lieues à parcourir par mer.»
+
+«M. d'Iberville eut bientôt occasion de prendre ce chemin de terre,
+qui paraissait impraticable à M. de Brouillan et à messieurs les
+Plaisantins, ajoute M. Beaudoin. Il est vrai qu'il n'est pas aussi beau
+que celui de Paris à Versailles, mais on peut le faire en quatre jours
+en marchant d'un bon pas.» M. d'Iberville voulait, avant de continuer
+son expédition, revenir à Plaisance pour avoir des nouvelles de France,
+d'où il attendait l'escadre qui lui avait été promise pour se rendre à
+la baie d'Hudson. Enfin, «il avait peut-être à prendre des munitions, et
+moi des hosties,» nous dit M. Beaudoin, qui l'accompagna dans ce trajet
+de quelques jours.
+
+Cette expédition avait fait connaître aux Français toutes les ressources
+de ce pays; ils avaient appris, par la pratique des Anglais, qui étaient
+de grands chasseurs, la distance qui les séparait des possessions
+françaises et les voies praticables qui y conduisaient.
+
+
+
+ [Illustration: Carte des baies....]
+
+ PORT DE PLAISANCE DANS L'ÃŽLE DE TERRE-NEUVE.
+
+ La baie de Plaisance a 25 lieues de largeur à son entrée et 50
+ lieues de profondeur. C'était la résidence du gouverneur français,
+ M. de Brouillan.
+
+
+
+Ainsi, du fond de la baie de la Trinité, où d'Iberville avait pris
+New Perlican, Bayever, Bridge, etc., jusqu'au fond de la baie même de
+Plaisance, à l'endroit que l'on appelait le port de Cromwell, il n'y a
+qu'une lieue a traverser, tandis qu'en allant par mer, on trouverait 150
+lieues de parcours.
+
+M. d'Iberville s'était donc rendu à Plaisance au mois d'août 1697 pour
+avoir des nouvelles; et, en attendant, il préparait l'expédition
+de Bonavista, comme nous l'avons dit plus haut, pour consommer la
+destruction des établissements de Terre-Neuve.
+
+Au bout de quelques semaines, les gens que d'Iberville avait laissés
+sur les côtes pour détruire ce qui restait des possessions anglaises,
+vinrent le rejoindre à Plaisance avec M. d'Amour de Plaine, leur
+commandant.
+
+Toute la troupe de M. d'Iberville se trouvait réunie autour de lui. Il y
+avait plusieurs gentilshommes canadiens, quatre officiers des troupes du
+roi, et enfin des hommes signalés par les exploits les plus aventureux.
+
+C'était la plus intrépide réunion que l'on vit jamais en Canada. Choisis
+parmi les meilleurs, M. d'Iberville, dans sa nouvelle expédition, les
+avait formés encore à affronter les plus grandes fatigues. Nous aimons à
+rappeler ici les noms qui nous ont été conservés dans les relations, et
+dont plusieurs sont encore dignement portés en Canada:
+
+Le capitaine des Muys, MM. de Rancogne, d'Amour de Plaine, de Montigny,
+de Bienville, frère du commandant, Boucher de La Perrière, Deschauffours
+l'Hermite, Dugué de Boisbriant, et enfin Nescambiout, le chef des
+Abénaquis, qui alla a Versailles quelques années après. Il fut présenté
+au roi et reçut un sabre d'honneur.
+
+Cette dernière campagne ne les avait pas seulement aguerris, elle leur
+avait procuré l'abondance. Ils n'en abusaient pas, étant soumis à la
+plus stricte discipline, mais ils en profitaient pour se préparer aux
+éventualités de l'avenir, achetant des armes excellentes, des vêtements
+et les fourrures nécessaires pour les rudes climats du Nord.
+
+Mais ce riche butin amena des difficultés auxquelles on était loin de
+s'attendre.
+
+M. de Brouillan fit connaître de la manière la plus formelle qu'il
+prétendait participer aux bénéfices d'une expédition dont il n'avait
+pas voulu partager les dangers. M. d'Iberville, tout en reconnaissant
+l'injustice de cette réclamation, était disposé à céder, par respect
+pour l'autorité; mais il n'en fut pas de même de ses gens, qui
+refusèrent d'écouter de telles prétentions. Ils déclarèrent que si le
+gouverneur voulait avoir sa part, il n'avait qu'il aller la chercher
+lui-même dans les stations où il restait quelque chose. Ils citaient
+parmi celles-ci le port de Rognouse, où on savait qu'il y avait cent
+hommes, de défense avec des provisions abondantes.
+
+
+
+ [Illustration: Les navires...]
+
+ QUATRIÈME EXPÉDITION A LA BAIE D'HUDSON.
+
+ Les bâtiments étaient au nombre de trois principaux: d'Iberville
+ commandait le _Pélican_, vaisseau de 50 canons et de 150 hommes
+ d'équipage; M. de Sérigny, le _Profond_, et M. de Boisbriand, le
+ _Wesph_. L'équipage était réparti sur deux autres petits bâtiments,
+ le _Palmier_ et _l'Esquimau_, chargés de vivres. L'escadre avait,
+ outre les hommes d'équipage, 250 combattants. Les bâtiments étaient
+ approvisionnés de tout ce qui était nécessaire pour cas expéditions
+ du nord: des mousquets, des haches d'armes, des harpons, des
+ grappins, des couvertures de laine, des fourrures, des armes
+ particulières pour combattre les baleines. La navigation avait cela
+ de particulier que jusqu'à l'entrée de la baie d'Hudson, on pouvait
+ rencontrer les glaces venant du pôle, tandis que, plus loin, ces
+ glaces diminuaient à cause de la chaleur du Gulf-Stream, qui quitte
+ les côtes de l'Amérique en cet endroit pour traverser l'Atlantique.
+
+
+
+M. de Brouillan, irrité, fit emprisonner quelques-uns des opposants,
+et chercha à séparer M. de Montigny de M. d'Iberville. Cela poussa
+d'Iberville aux dernières limites du mécontentement.
+
+On ne sait ce qui aurait pu résulter de l'entêtement de M. de Brouillan
+et de l'indignation du capitaine canadien, lorsque arriva un événement
+qui changea toutes choses.
+
+M. de Sérigny, frère du chevalier, arriva de France le 15 du mois de
+mai 1698. Il conduisait une escadre qui apportait les ordres les plus
+pressants de se rendre à la baie d'Hudson.
+
+La cour ayant appris que Terre-Neuve était conquise presque entièrement,
+enjoignait à M. d'Iberville de se rendre aussitôt a la haie d'Hudson.
+On pensait que M. de Brouillan suffirait à compléter la conquête par la
+prise de Bonavista.
+
+Ainsi finit l'oeuvre de M. d'Iberville en Terre-Neuve et il ne lui resta
+plus qu'à prendre congé de l'irascible gouverneur.
+
+Après cela, M. Beaudoin énumère le résultat de cette année de combats.
+Il nous fait remarquer que 125 hommes, en si peu de temps, avaient
+occupé près de 500 lieues carrées de territoire, avaient pris trente
+stations, fait plus de 1,000 prisonniers, tué 200 hommes, et saisi tant
+de milliers de quintaux de morue, sans avoir éprouvé d'autre accident
+que deux hommes blessés.
+
+Le pieux missionnaire ajoute qu'il bénit le Seigneur d'avoir assisté les
+Français, qui avaient presque tous la crainte de Dieu, tandis que leurs
+ennemis étaient de moeurs abominables.
+
+Ces Anglais avaient cependant de bonnes qualités: ils étaient des hommes
+actifs et habiles dans l'exploitation des pêcheries et des chasses; mais
+ils n'avaient rien des qualités militaires, et ils étaient incapables de
+résister à des combattants intrépides comme les Canadiens.
+
+De plus, Dieu ne pouvait les favoriser: ils ne faisaient aucune
+religion, n'ayant pas même de ministre avec eux, Ils étaient, dans leur
+conduite, pires que les sauvages, abandonnés à l'ivrognerie et à tous
+les désordres.
+
+M. Beaudoin donne ensuite rémunération des stations prises par les
+Français, et il les met sous trois divisions distinctes:
+
+Celles prises par M. de Brouillan seul, avant l'arrivée d'Iberville;
+celles prises par M. de Brouillan réuni à M. d'Iberville; et enfin les
+stations prises par M. d'Iberville seul, avec le nombre des habitants de
+chaque place, les chaloupes qu'ils y ont trouvées, et le poisson qu'ils
+y prennent chaque année.
+
+Il y en a dix dans la première catégorie, trois dans la seconde, et
+vingt-trois dans la troisième.
+
+Il est à remarquer que M. de La Potherie, qui copie l'énumération, a
+omis de faire cette distinction, de manière qu'on ne peut comprendre ce
+qu'il a voulu dire en cet endroit.
+
+Voici la liste donnée par M. Beaudoin:
+
+1° Stations prises par M. de Brouillan avec ses gens: Rognouse,
+Trémousse, Forillon, Caplini Bay, Cap Reuil, Brigue, Tothcave,
+Bayeboulle, Aigueforte--490 pécheurs, 54 habitants, 71 chaloupes prises,
+25,000 quintaux de morue;
+
+2° Celles prises par M. d'Iberville et M. de Brouillan réunis: le
+Petit-Havre, la ville de Saint-Jean, le fort de Kividi--420 pêcheurs, 82
+habitants, 150 chaloupes, 75,000 quintaux de morue;
+
+3° Stations prises par M. d'Iberville seul: 1° dans la baie de la
+Conception et la haie de la Trinité: 2° de Portugal Cove, Havremon,
+Quinscove, Havre-de-Grâce, Mousquit, Carbonnière, Croques Coves, Kelins
+Cove, Fresh Water, Bayever, Vieux Perlican, Lance-Arbre, Colicove, New
+Perlican, Havre Content, Arcisse, la Trinité.--1,138 pêcheurs, 149
+habitants, 214 chaloupes, 113,800 quintaux de morue.
+
+Total: 2,048 pécheurs, 285 habitants, 435 chaloupes, 263,900 quintaux de
+morue.
+
+Après le départ de M. d'Iberville, M. de Brouillan se trouva délivré
+d'une grande préoccupation: il lui semblait qu'il serait plus en mesure
+d'exercer ses prérogatives, et de prouver qu'il n'avait pas besoin de
+partager son autorité. Mais les années suivantes ne lui furent pas
+favorables, et on 1698 les Anglais étaient revenus occuper sans
+résistances toutes les stations de la côte orientale.
+
+M. de Brouillan ayant été nommé au gouvernement de l'Acadie, fut
+remplacé par M. de Subercase. Ce dernier se décida d'attaquer les
+stations anglaises, ce qu'il opéra, avec le commandant de Montigny, en
+janvier 1707. Ils avaient réuni 450 hommes. Ils prirent plusieurs postes
+et détruisirent tous les environs de Saint-Jean. L'année suivante, M. de
+Saint-Ovide, neveu de M. de Brouillan, alla, avec 125 hommes et M.
+de Cortebelle, occuper le pays; ils enlevèrent Saint-Jean, et se
+préparaient à de nouvelles excursions, lorsque le gouverneur de
+Plaisance les rappela, parce qu'il avait appris que les Anglais se
+préparaient à l'attaquer avec 2,000 hommes.
+
+Les succès furent ainsi partagés dans le cours du XVIIIe siècle; les
+Anglais finirent par consolider leur occupation, mais ils consentirent à
+laisser aux pêcheurs français quelques points sur la côte. Il ne reste
+plus aujourd'hui à la France que deux îles au sud de Terre-Neuve,
+Saint-Pierre et Miquelon, qui sont aujourd'hui le contre d'une
+exploitation considérable.
+
+En 1745, la pêche occupait chaque année dix mille hommes avec 500
+navires de Bayonne, de Saint-Jean de Luz et du Havre-de-Grâce.
+
+Aujourd'hui les pêcheries ont une importance plus grande que jamais.
+Chaque année, près de cent quatre-vingt-dix bâtiments viennent se fixer
+sur le banc de Terre-Neuve. Ils ne doivent pas, d'après les traités,
+avancer à plus de vingt lieues du rivage, mais cela suffit pour la
+pêche. Ils trafiquent avec les riverains de Terre-Neuve, qui leur
+apportent le menu poisson qui doit servir d'amorce. Pas moins de
+vingt-cinq à trente mille pêcheurs, largement rétribués, sont ainsi
+employés à la pêche. Cette occupation est une école tout à fait
+précieuse pour la préparation de la marine française. Aussi le
+gouvernement donne-t-il à chaque bâtiment une prime considérable.
+
+Tel est l'état actuel des pêcheries françaises en Amérique, et l'on ne
+doit pas oublier la part que d'Iberville a prise au développement de
+cette précieuse industrie.
+
+
+
+
+QUATRIÈME PARTIE
+
+
+
+IV EXPÉDITION A LA BAIE D'HUDSON.
+
+Tous les préparatifs étant terminés à Plaisance et les équipages de
+l'escadre ayant été complétés, on mit à la voile le 8 juillet 1697,
+et l'on avança par un vent du sud-ouest. D'Iberville commandait le
+_Pélican_, vaisseau de 50 canons et de 150 hommes d'équipage. M. de
+Sérigny commandait le _Profond_ et M. de Boisbriant le _Wesph_.
+Ces officiers avaient parcouru plusieurs fois les mers du Nord et
+connaissaient la baie d'Hudson. Enfin, les hommes de guerre qui les
+secondaient, avaient été déjà leurs compagnons.
+
+Outre M. d'Iberville et ses deux frères, M. de Sérigny, et de Bienville,
+âgé seulement de quatorze ans et frère chéri d'Iberville, il y avait
+leur cousin de Martigny, fils de leur oncle, Jacques Le Moyne; les
+deux MM. Dugué de Boisbriant, de La Salle, de Caumont, le chevalier de
+Montalembert, de la compagnie du marquis de Villette, M. de La Potherie,
+qui a publié plusieurs volumes pleins d'intérêt sur la Nouvelle-France
+et sur les événements dont il avait été témoin; MM. de Grandville et de
+Ligonde, gardes de la marine; Chatrier. Saint-Aubin, Jourdain et Vivien,
+pilotes, La Carbonnière de Montréal, Saint-Martin, etc.; enfin, Jérémie,
+qui a laissé une relation assez complète de tous ces événements. Ils
+avaient avec eux un aumônier. D'Iberville avait toujours soin d'en
+associer à toutes ces entreprises, où il fallait toujours être prêt à
+donner sa vie pour le service de Dieu et du roi. Cet aumônier était
+M. Fitz-Maurice, de la famille des Kiéri en Irlande, dont d'Iberville
+estimait tout particulièrement le mérite et le zèle infatigable. Il
+devait rendre les plus grands services, et il était destiné à subir de
+grandes fatigues.
+
+L'équipage était réparti sur cinq navires: le _Pélican, le Palmier,
+le Wesph, le Profond_, et un brigantin nommé _l'Esquimau_, chargé
+de vivres. L'escadre réunissait, outre les hommes d'équipage, 250
+combattants. Les bâtiments étaient approvisionnés de tout ce qui était
+nécessaire pour ces expéditions du Nord; des mousquets, des haches
+d'armes, des harpons, des grappins pour fixer les navires sur les glaces
+lorsqu'on ne pouvait plus naviguer, des couvertures de laine et des
+fourrures pour les jours les plus froids, des armes particulières pour
+combattre les baleines, qui naviguaient par légions dans le nord, et
+pour s'emparer de ces populations d'amphibies qui couvraient les rivages
+parfois jusqu'à perte de vue; sans compter les armes de chasse pour
+attaquer ces tribus d'oiseaux si nombreux, non encore décimés par les
+chasseurs: les oies, les outardes, les pingouins, les mouettes, les
+goélands.
+
+De Plaisance, on longea l'île pour se rendre sur la côte orientale. On
+passa devant le cap Sainte-Marie, devant lu cap de Rase au sud de l'île,
+puis on remonta le long du banc de Terre-Neuve. M. d'Iberville avait
+reçu l'instruction de courir des bordées sur cette côte; mais des
+brumes très épaisses s'étant élevées, ces instructions ne purent être
+observées, et l'escadre se dirigea aussitôt vers le nord.
+
+Le 17 juillet, neuf jours après le départ, l'escadre ayant passé le cap
+Saint-François et le cap Bonavista, on se trouva près de Belle-Isle,
+en face de l'embouchure du fleuve Saint-Laurent et par le 52e degré de
+latitude.
+
+On commença à rencontrer quelques glaces dérivant vers le sud, mais ce
+n'était rien en comparaison de ce que l'on devait voir plus tard.
+
+Le 18 juillet, l'escadre longea les côtes du Labrador. Le 24, 16 jours
+après le départ de Plaisance, l'entrée de la baie d'Hudson se présenta:
+elle était tout obstruée de glaces. On était en face de l'île de la
+Résolution, et des îles Button, qui conservent encore le même nom. Il
+fallait se frayer un passage en naviguant vers l'ouest.
+
+D'Iberville, monté sur le Pélican, affrontait les banquises, sachant
+profiter de toutes les ressources de ces passages, qu'il avait traversés
+plusieurs fois, et frayant la route aux autres navires.
+
+Il fallait souvent grappiner, c'est-à-dire fixer les bâtiments sur les
+glaces au moyen de grappins dont on avait un bon nombre.
+
+A cette hauteur, on était au 62e degré de latitude, le soleil était
+perpétuel, éclairant la nuit comme le jour. On rencontra ensuite les
+îles du Pôle et de la Salamandre, ainsi nommées d'après les deux
+bâtiments que d'Iberville y avait conduits dans son voyage précédent de
+1694.
+
+Arrivés à ce point, les navigateurs virent marcher contre eux
+l'immensité des glaces venant du pôle; elles apparaissaient au loin
+jusqu'à la ligne de l'horizon. C'étaient des masses énormes qui
+semblaient entassées les unes sur les autres. Enfin, à chaque instant,
+comme dans la région des nuages, on voyait s'accomplir les mouvements
+les plus variés.
+
+Certains bancs s'arrêtaient et se disposaient avec ordre comme les quais
+d'un fleuve. Les autres continuaient à marcher et s'avançaient plusieurs
+de front comme une flotte gigantesque. Il y avait des blocs de 300 pieds
+de hauteur. A certains moments, dans cette procession effrayante, il y
+avait des rencontres, avec des bruits terribles; tantôt c'était comme
+des coups de tonnerre, d'autres fois comme des salves d'artillerie, ou
+des feux de file de mousqueterie. A ces rencontres, les blocs de glace,
+poussés par une force irrésistible, se levaient, se dressaient les uns
+contre les autres, et menaçaient de s'abattre sur les embarcations.
+
+Il était difficile de braver ces obstacles avec ces petits navires, qui
+étaient si mal disposés pour supporter les grandes lames de l'Océan.
+C'est ainsi que s'avançaient ces intrépides navigateurs; ils n'avaient
+pour appui que des coques de noix; ils étaient dépourvus de ces
+instruments de précision modernes qui parlent un langage, si
+infaillible; ils n'avaient pour guide que la boussole et marchaient
+connue les yeux fermés dans les brumes.
+
+A un certain moment, un vent s'éleva qui ébranla les glaces et les
+bouleversa. Au milieu de ce conflit, deux bâtiments se rencontrèrent, et
+un mat d'artimon fut brisé, tandis que le brigantin _l'Esquimau_, poussé
+par la violence des courants, fut enlevé et sombra avec son chargement.
+Tout ce que l'on put faire fut de sauver l'équipage.
+
+Dans ces régions, les tempêtes sont plus effrayantes que partout
+ailleurs. Le 24 juillet, l'escadre en ressentit une qui dura huit
+heures.
+
+Les cordages et le pont étaient couverts de verglas, les voiles
+s'immobilisaient; le veilleur, à son poste d'observation au haut du mat,
+était comme une stalactite vivante. Les côtes présentaient une masse de
+pics et de précipices effrayants. Enfin, au milieu de la tempête, le
+_Pélican_ se vit séparé des trois autres vaisseaux, qui jusque-là
+l'avaient suivi.
+
+Le 8 du mois d'août, on était entré dans le détroit de la baie d'Hudson;
+on doubla le cap Haut, puis le cap Charles, à 50 lieues de l'ouverture
+du détroit.
+
+Le 15 du mois d'août, le _Pélican_ était arrivé à 150 lieues des îles
+Button et de l'entrée est du détroit. D'Iberville, ne voyant pas
+arriver les trois vaisseaux français, s'arrêta, quelques jours pour les
+attendre.
+
+Ils étaient au milieu des splendeurs des mers du Nord. Dans le jour, ils
+pouvaient contempler un ciel d'un éclat et d'une pureté extraordinaires,
+qui tranchait sur la blancheur des neiges, et les glaces, qui
+s'étendaient à perte de vue. Pendant la nuit, les aurores boréales
+apparaissaient avec leurs lueurs plus blanches que l'albâtre et variant
+à chaque instant. Autour du navire, tout un peuple d'amphibies, de loups
+et de veaux marins couvraient les rivages; ils offraient aux chasseurs
+une proie facile. Dans le ciel, des volées d'oiseaux énormes: les
+outardes, les goélands remplissaient les airs, et ils étaient en si
+grande quantité que La Potherie nous dit qu'on pouvait les prendre par
+milliers.
+
+Tandis qu'on pouvait se livrer à la chasse, on pouvait aussi s'occuper à
+la pêche, qui offrait une proie abondante.
+
+On était encore sur les glaces lorsqu'on vit arriver une bande de
+sauvages esquimaux avec qui l'on se mit en rapport. M. de La Potherie
+donne de grands détails sur ces habitants étranges des mers du pôle. Il
+nous dit comme leurs vêtements, leurs armes et tous les objets à leur
+usage sont admirablement adaptés au climat qu'ils doivent habiter.
+
+Ils portent un surtout fait de fourrures très épaisses, avec des gilets
+et des hauts-de-chausse de peau. Le tout est cousu avec les nerfs les
+plus délicats des animaux et «avec une perfection dont les couturières
+européennes n'approchent pas». Par-dessus leurs chausses, ils mettent
+deux paires de bottes l'une sur l'autre, alternées avec des chaussons
+de peau. Ils prennent donc plus de précautions contre le froid que les
+Européens, mais aussi il paraît qu'ils ne connaissent pas les infirmités
+qui affligent les peuples qui se disent civilisés.
+
+Leurs canots de peaux de loups marins montées sur des os de baleine,
+sont une invention merveilleuse pour braver la fureur des flots. Ils
+sont tout couverts sur le dessus, à la réserve d'une ouverture où les
+navigateurs se mettent; elle est si bien ajustée qu'il n'y entre jamais
+d'eau. Ils les gouvernent très facilement avec une rame de quatre pieds
+de longueur, arrondie aux deux extrémités et qu'ils savent manoeuvrer
+avec une rapidité extraordinaire.
+
+Le _Pélican_ remit à la voile et arriva le 3 septembre en vue du fort
+Nelson, n'ayant pas de nouvelles des autres bâtiments.
+
+Le 5 septembre, l'on vit arriver trois vaisseaux que l'on prit pour
+l'escadre: grand mouvement à bord et grande joie. On bat aux champs
+et l'on arbore les pavillons de bienvenue. Mais, étonnement général
+lorsqu'on s'aperçoit que les bâtiments signalés ne répondent pas et
+s'avancent toujours, en silence, à force de voiles. La méprise ne fut
+pas longue; on avait devant soi trois vaisseaux ennemis qui venaient
+d'attaquer le _Profond_ dans le nord de la baie, et qui croyaient
+l'avoir coulé à fond.
+
+Ces trois bâtiments étaient le _Hampshire_, de 50 canons et de 150
+hommes d'équipage; le _Derring_, de 36 canons et 100 hommes d'équipage,
+et le _Hudson Bay_, de 32 canons et plus de 200 hommes d'équipage:
+total, près de 350 hommes avec 108 canons, auxquels le _Pélican_ ne
+pouvait opposer que 150 hommes et 50 canons.
+
+D'Iberville comprit aussitôt le danger, mais il jugea qu'il devait le
+braver. D'ailleurs, il commandait des hommes résolus et qui n'auraient
+pas voulu entendre parler de retraite.
+
+Aussitôt, il divise son monde en plusieurs détachements. Il met La Salle
+et de Grandville, gardes de la marine, avec leurs hommes à la batterie
+d'en bas; il place son jeune frère de Bienville et M. de Ligonde,
+autre o-arde de la marine, à la batterie du haut, et établit M. de La
+Potherie, Saint-Martin et La Carbonnière au château dee l'avant, avec
+les hommes les plus aguerris; lui-même se porte, avec un détachement, au
+château de poupe, près du pilote, pour tout diriger.
+
+D'Iberville, avec l'intelligence qui le caractérisait, décida qu'un
+abordage vaudrait mieux que le vain essai de lutter, avec 50 canons,
+contre trois vaisseaux pouvant tirer de tous côtés en l'environnant
+comme d'un cercle de feu. Il se dirige donc vers le _Hampshire_, tandis
+que les Anglais l'apostrophaient en criant qu'ils le reconnaissaient,
+«qu'ils le cherchaient depuis longtemps, que son dernier jour était venu
+et qu'ils ne l'épargneraient pas.» Et sur cela, des cris et des hourras
+répétés.
+
+Le moment était solennel. D'Iberville avançait toujours; il était d'une
+impassibilité qui lui était ordinaire dans le danger et qui électrisait
+ses gens, qui avaient les yeux sur lui.
+
+Il fait sonner l'abordage. Tous ses gens se garent d'abord pour essuyer
+la première bordée du _Hampshire_, puis ils se relèvent et montent d'un
+bond sur les embrasures. Retenus d'une main aux manoeuvres du navire, de
+l'autre, ils brandissaient leurs haches d'armes. Le navire marchait
+avec rapidité. Le capitaine du Hampshire, les ayant contemplés quelques
+instants, jugea qu'il pouvait être anéanti du premier coup avant qu'il
+pût être secouru par les autres navires. Il fait aussitôt carguer ses
+voiles, et, virant de bord, il se dérobe à une lutte qu'il n'ose pas
+affronter.
+
+D'Iberville ne perd pas un instant. Il continue sa course et se dirige
+entre les deux autres vaisseaux. En passant près du _Derring_, il le
+foudroie avec sa batterie de droite. Il se retourne vers le _Hudson
+Bay_, et lui envoie sa bordée de gauche, puis il revient vers le
+_Hampshire_, qui, voyant le Pélican aux prises avec deux vaisseaux,
+avait décidé de se remettre en ligne. Les deux bâtiments anglais
+avaient peine à se rétablir; les manoeuvres étaient hachées, les voiles
+criblées, les canons renversés, les blessés nombreux.
+
+Cependant, d'Iberville voyant que ce qu'il avait voulu éviter allait
+se réaliser, si les trois navires se réunissaient, marcha droit sur le
+_Hampshire_. Pendant ce temps, les trois navires se remirent en ligne et
+tiraient à la fois, criblant le _Pélican_, mais sans blesser beaucoup de
+monde, les gens d'Iberville étant si exercés à se garer à chaque bordée.
+Ils jugeaient de la direction des coups, et suivant leur portée, ils
+montaient dans les manoeuvres avec la rapidité la plus extraordinaire,
+ou se garaient dans l'entrepont, puis ils revenaient sur le tillac en
+poussant des cris de défi.
+
+_Le Hampshire_, voyant l'inutilité de toutes ses volées de canons, se
+décida enfin à aborder le _Pélican_, réservant son feu pour frapper son
+adversaire d'aussi près que possible. Il commença par chercher à prendre
+le vent pour revenir sur le _Pélican_ avec plus de force, mais, là
+éclata l'inhabileté des marins anglais; ils ne purent réussir dans cette
+manoeuvre, et su retrouvèrent côte à côte avec le _Pélican_, qui les
+prolongeait et les suivait dans tous leurs mouvements.
+
+C'est alors qu'arriva l'événement le plus considérable du combat.
+
+Les navires étaient si près l'un de l'autre que les hommes
+s'apostrophaient des deux bords. Les Anglais criaient aux Français
+qu'ils vinssent leur rendre visite, et, voyant M. de La Potherie qui
+avait le visage tout noir de poudre, ils s'écrièrent: «Ali! quel beau
+visage de Guinée.»
+
+Le _Hampshire_ se voyant a portée de pistolet, lança sa bordée, qui
+n'eut presque pas de prise sur l'équipage étendu à plat sur le pont.
+
+Alors, d'Iberville riposta. Tous ses canons étaient pointés à couler
+bas, et il envoya si bien sa bordée que le _Hampshire_ ne put faire
+que quelques brasses et sombra complètement sous voiles, avec tout son
+monde, qui comprenait 150 combattants.
+
+Les deux autres vaisseaux, voyant ce désastre, ne songèrent plus à faire
+aucune résistance. Le _Derring_ vira de bord avec la plus grande hâte,
+et s'enfuit; mais l'_Hudson Bay_, trop criblé pour en faire autant,
+amena aussitôt son pavillon, et d'Iberville envoya La Salle avec 25
+hommes pour l'amariner.
+
+Tout avait été si bien conduit, que d'Iberville n'avait pas de morts,
+et ne comptait que 14 blessés; mais les manoeuvres étaient coupées, les
+voiles percées à jour, les mâts criblés.
+
+Le chevalier du Ligonde avait reçu deux coups de feu; La Carbonnière
+avait le coude entamé; Saint-Martin, la main fracassée; M. de La
+Potherie avait reçu plusieurs balles dans ses vêtements, et avait un
+bras contusionné.
+
+Après ce combat acharné il se passa encore bien dea événements avant
+l'attaque du fort Nelson. On était parvenu au 7 de septembre, et l'on
+expérimenta alors la rigueur de ces climats. Il faisait très grand
+froid; le vaisseau, avec ses agrès et ses mâts, était tout couvert
+de neige et de verglas. Le vent était très fort, et, la grande ancre
+s'étant rompue, la désolation fut au comble parmi les blessés et les
+malades. M. de La Potherie, quelque accablé de fatigue qu'il fût, avait
+encore assez de liberté d'esprit pour faire la remarque que Horace, qui
+relève l'audace de celui que le premier confia une nef aux flots, ne
+s'était cependant jamais trouvé en si fâcheuse conjoncture.
+
+ Illi robur et aes triplex
+ Circa, pectus erat qui fragilem truci
+ Commisit pelago ratem
+ Primus, nec timuit proecipitem Africum
+ Decertantem...
+
+La tempête se déchaîna, ensuite dans toute sa fureur; la galerie fut
+enlevée, les tables et les bancs brisés dans la grande salle; enfin,
+vers dix heures du soir, le 7 septembre, le gouvernail fut enlevé. Le
+vaisseau, secoué et poussé sur les battures, ne put résister et fut
+ouvert par le milieu. Au matin, il commença à sombrer: il fallut
+l'abandonner. En ce moment on voyait la terre à deux lieues.
+
+Au milieu de ces épreuves d'Iberville était inébranlable: c'était dans
+les plus terribles circonstances que se révélaient sa fermeté et la
+sûreté de ses décisions. Il se mit en devoir de sauver son équipage.
+Il envoya M. de La Potherie et son cousin de Martigny dans un esquif,
+chercher un lieu de déparquement, puis il fit disposer des radeaux, et
+embarqua son monde. Les rigueurs du froid étaient telles que, sur les
+200 hommes qui se trouvaient sur le bâtiment et qui eurent à traverser
+les battures dans l'eau jusqu'à la ceinture, 18 périrent. M. de La
+Potherie tomba sans mouvement, épuisé de fatigue; quelques Canadiens le
+sauvèrent. L'aumônier, M de Fitz-Maurice, fut admirable de dévouement,
+étant, comme nous l'avons dit, d'une force extraordinaire. Il soutenait
+et même portait ceux qui ne pouvaient se traîner, et il ne les
+abandonnait pas avant qu'ils fussent arrivés en terre ferme.
+
+De grands feux que l'on fit soulagèrent ces pauvres gens qui étaient
+légèrement vêtus et tout dégouttants encore du naufrage. Dans tous ces
+désastres, d'Iberville avait veillé a tout. Il avait sauvé sa provision
+de poudre, et il put ainsi envoyer ses meilleurs tireurs pour se
+procurer du gibier. Heureusement, les autres vaisseaux arrivèrent,
+le _Palmier_, le _Wesph_ et le _Profond_, apportant des vivres, des
+munitions et des vêtements de toutes sortes; il était temps: les plus
+robustes succombaient, les plus nobles coeurs étaient anxieux. Les
+fronts s'éclaircirent, mais comme en ces temps la foi accompagnait
+toutes les émotions, de vives démonstrations de reconnaissance furent
+adressées à Dieu. D'ailleurs, ces braves gens étaient déterminés à toute
+tentative suprême et, périr pour périr, ils disaient qu'il valait mieux
+sacrifier sa vie sur un bastion du fort Nelson que de languir dans un
+bois avec un pied de neige.
+
+Le 11 septembre, dit M. de La Potherie, nous allâmes faire du feu à la
+portée du canon du fort et sous le couvert des arbres, pour tromper
+l'ennemi. La fumée nous attira des coups de canon, mais facilita aux
+gens le débarquement le long de la rivière. M. d'Iberville, se dirigeant
+par de petits sentiers couverts, s'en alla reconnaître la place, sur les
+11 heures du matin; après quoi il envoya de Martigny en parlementaire
+pour réclamer deux Canadiens et deux Iroquois qui étaient restés
+prisonniers l'année précédente. Le gouverneur les refusa: alors on
+résolut l'attaque.
+
+Après dîner, on dressa une batterie à deux cents pas du fort, et l'on
+débarqua les mortiers, les canons et les munitions, sous la direction
+du chevalier de Montalembert, garde de la marine. Le lendemain, le
+bombardement commença vers 10 heures du matin, et continua jusqu'à, une
+heure de l'après-midi. Les bombes faisaient un effet merveilleux; les
+remparts étaient renversés, et les Canadiens envoyés en tirailleurs,
+voyant les résultats, les saluaient de Sassa Kouès de triomphe. On
+commença alors, sur la côte opposée du Nord, une nouvelle batterie
+qui aurait écrasé le fort, mais le gouverneur envoya le ministre, M.
+Morrisson, proposer une capitulation, qui ne put être acceptée à cause
+des conditions qui l'accompagnaient. Enfin, le lendemain, 13 septembre,
+le gouverneur envoya des parlementaires chargé d'accepter les conditions
+posées par M. d'Iberville.
+
+A une heure de l'après-midi, l'évacuation eut lieu. La garnison sortit
+tambours battants, mèches allumées, enseignes déployées, avec armes et
+bagages.
+
+Le fort Nelson, que l'on venait de prendre, est au 59e degré 30 m. de
+latitude; c'est la dernière place de l'Amérique septentrionale. Il était
+en forme de trapèze avec quatre bastions. Dans chaque bastion il y
+avait des fauconneaux et des pièces de quatre et de huit. En tout, deux
+mortiers de fonte, 34 canons et plusieurs petites pièces.
+
+M. d'Iberville installa ses hommes, puis fit célébrer les offices
+religieux. M. de Fitz-Maurice fit les offices et ensuite s'occupa de se
+mettre en rapport avec les sauvages.
+
+Cette campagne rendait la France maîtresse de toute la baie d'Hudson et
+du toutes ses richesses, qui sont très grandes, car dans un climat
+si rude la Providence a pourvu merveilleusement à la subsistance des
+peuples qui y sont établis.
+
+Les rivières sont très poissonneuses, la chasse y est abondante. Il y a
+des perdrix en si grande quantité qu'on peut en tirer des milliers et
+des milliers. Elles sont toutes blanches, beaucoup plus délicates que
+celles d'Europe, et presque aussi grosses que des poules. Les outardes
+et les oies sauvages y abondent si tort au printemps et à l'automne,
+que les bords des rivières en sont remplis. Les caribous s'y trouvent
+presque toute l'année; on les rencontre parfois par bandes de sept à
+huit cents. La viande en est encore meilleure que celle du cerf.
+
+Les pelleteries sont très nombreuses, très variées, très précieuses,
+bien plus belles que celles des climats plus doux: les martes, les
+renards noirs, les loutres, les ours, les loups, les castors sont très
+abondants et d'une fourrure fournie et très fine. Mais ce qui pouvait
+surtout attacher les Français à ce pays, c'est que les sauvages sont
+bons, très désireux d'embrasser la vraie religion, et tout différents
+des populations iroquoises, qui ont été si acharnées contre les
+établissements français.
+
+Les sauvages venaient donc un foule au fort Nelson pour se mettre on
+rapport avec les Français, qu'ils avaient appris à aimer dans leurs
+rapports précédents. Ils aimaient ardemment le noble caractère
+d'Iberville; ils estimaient sa franchise, sa noblesse de coeur, sa
+droiture, qui est la qualité qu'ils estiment le plus, nous dit M. de
+La Potherie. Ils avaient appris à connaître M. de Martigny et M. de
+Sérigny, qui, dans les expéditions précédentes, étaient restés plusieurs
+mois avec eux. Ils savaient d'avance aussi qu'ils devaient mettre toute
+leur confiance dans le missionnaire, par les vertus qu'ils avaient
+admirées dans ceux qui l'avaient précédé. Ils n'oubliaient pas le P.
+Silvy, venu avec d'Iberville dans sa première expédition, et qui, resté
+avec eux, s'était dévoué jusqu'à ce que sa santé fût épuisée. Le P.
+Silvy, après ces oeuvres de missions à la baie d'Hudson, fut rappelé
+à Québec, mais le coup de mort était déjà porté: il mourut au bout de
+quelques semaines. Les sauvages savaient tout cela, et lui conservaient
+une filiale reconnaissance.
+
+Ils avaient été attachés encore au nom français par le dévouement sans
+limites du P. Marest, venu en 1694, et qui était resté plusieurs années
+avec eux. Le zèle qu'il avait mis à travailler au service de l'équipage,
+pendant l'hiver même, était grand, mais celui qui l'animait à s'occuper
+des sauvages était encore plus grand, à cause du besoin où il voyait
+leurs âmes. Il s'en allait aux plus grandes distances par tous les
+temps; il passait les rivières à mi-corps, traversait des marais et des
+savanes, supportant les froids les plus violents, et gagnant ainsi
+le coeur des sauvages. Ils comprenaient, en le voyant supporter
+héroïquement ces épreuves, quelle affection il devait avoir pour les
+âmes. Ce sont des choses que les sauvages ne devaient jamais oublier;
+ils n'avaient rien vu de semblable chez les ennemis des Français.
+
+M. de Fitz-Maurice, animé par ces exemples, se mit dans les mêmes
+rapports avec les sauvages. Il allait au loin les trouver dans leurs
+campements, et passait les ruisseaux, les rivières, les marais,
+supportant tout. Mais il est bon de rapporter une part du mérite de ces
+oeuvres à M. d'Iberville, qui s'occupait avant tout du bien spirituel
+de ses hommes et des sauvages. A bord, il assistait aux prières, aux
+neuvaines et à la sainte messe, Il secondait l'aumônier dans toutes les
+dispositions de son zèle. Le P. Fitz-Maurice nous dit qu'il était un des
+premiers à la confession et à la communion. Nous ne pouvons avoir une
+trop haute idée de ces héros chrétiens, plaçant au-dessus de tout, le
+but religieux qui les guidait dans leurs entreprises, et sachant mettre
+leur conduite en rapport avec leurs pieuses convictions. Ils rappellent
+les héros des croisades.
+
+M. d'Iberville pourvut ensuite à l'organisation de la nouvelle colonie.
+Il mit son frère de Sérigny à la tête des stations; il demanda ensuite à
+M. Fitz-Maurice de se charger de l'administration spirituelle, puis il
+repartit pour la France, le 24 septembre 1697, bien que la saison fût
+déjà avancée.
+
+Il avait installé à bord du _Profond_ l'équipage du _Pélican_, qui avait
+sombré; il y avait ajouté une partie de l'équipage de l'_Hudson-Bay_, et
+enfin la garnison du fort, qu'il devait rapatrier.
+
+Une heure après le départ le _Profond_ échouait, mais ce ne fut qu'une
+alerte de peu de durée, car la marée survenant, on put continuer la
+route.
+
+A cette époque de l'année, le soleil baissait sur l'horizon à mesure
+que l'on avançait vers le nord, et au bout de quelques jours, il ne
+paraissait plus et l'on ne pouvait plus prendre la hauteur pour se
+diriger.
+
+Aussi, dit M. Bacqueville de La Potherie, on avançait dans les ténèbres;
+on ne voyait plus rien, et par surcroît, il arriva une très forte
+tempête.
+
+Avec tout cela, il fallait trouver le détroit pour sortir de cette mer
+tempétueuse. Après plusieurs jours d'inquiétude et de tâtonnements, on
+put reconnaître qu'on était à l'entrée du détroit et en face de l'île de
+Sasbré. On continua la marche avec plus d'assurance, en allant toujours
+à l'est, et, le 2 octobre, c'est-à-dire huit jours après le départ du
+fort Nelson, l'escadre se trouvait à, 50 lieues de l'entrée ouest du
+détroit, devant le cap Charles, au 63e degré de latitude, presque au
+milieu du parcours du détroit.
+
+On longea ensuite les îles Bonaventure. Ces îles avaient été ainsi
+nommées dans une expédition précédente, du nom du capitaine de frégate
+Bonaventure, qui avait accompagné le chevalier en 1689.
+
+On passa ensuite devant les îles sauvages et devant le cap Dragon, au
+62e degré de latitude.
+
+Le 9 d'octobre on longeait les îles Button, et enfin le 10 octobre 1697,
+on était hors de danger à l'entrée du détroit, où l'on avait passé
+précédemment le 7 juillet, en se rendant dans la baie d'Hudson.
+
+M. de La Potherie cite alors ces vers d'Horace adressés à Virgile, qui
+se rendait d'Italie à Athènes avec un vent de nord-ouest:
+
+ Ventorumque regat pater,
+ Obstrictis aliis, proeter Iapyga...
+
+C'était le vent d'Iapyx qui était favorable à Virgile, comme lu vent
+nord-ouest qui poussait l'escadre vers la sortie du détroit.
+
+Dans cette traversée, M. de La Potherie fait remarquer que les équipages
+furent rudement éprouvés par le scorbut.
+
+Les hommes étaient exposés à prendre cette terrible maladie par l'usage
+des viandes salées, par les rafales continuelles qui couvraient d'eau
+les bâtiments, par l'impossibilité de changer d'habits et de linge qui
+était en petite quantité. Plusieurs succombèrent.
+
+L'escadre arriva à Belle-Isle le 9 novembre, et deux semaines après,
+Rochefort, terme de la navigation, était en vue.
+
+En terminant sa relation, M. de La Potherie croit devoir assurer que
+l'occupation de la baie d'Hudson n'offrait pas assez d'avantages de
+commerce pour affronter les périls d'une navigation si longue et si
+difficile dans des climats si rigoureux.
+
+Mais tel n'était pas le sentiment du chevalier d'Iberville, qui savait
+très bien le parti que les Anglais pouvaient tirer de ce pays.
+
+C'est ce qui a été confirmé par la suite des événements. Les Anglais
+revinrent plus tard; ils s'assurèrent de tout le pays, favorisèrent des
+associations puissantes, et ces commerçants, avec les subsides et les
+primes du gouvernement, établirent deux grandes compagnies qui se mirent
+à la tête du commerce des fourrures dans le monde entier.
+
+Ce sont les deux compagnies de la baie d'Hudson et du Nord-Ouest, qui,
+jusque dans les derniers temps, ont réalisé des bénéfices montant
+presque chaque année à la somme de vingt à vingt-cinq millions de
+francs.
+
+D'Iberville, à son retour, vit le ministre des colonies, et lui exposa
+avec force la situation de la Nouvelle-France, et le danger que lui
+faisait courir le voisinage des Anglais.
+
+Ces représentations eurent un plein succès, et le ministre chargea
+d'Iberville d'une expédition plus considérable que toutes celles qui lui
+avaient été confiées jusque-là.
+
+C'est ce que nous verrons dans les chapitres suivants.
+
+
+
+
+CINQUIÈME PARTIE
+
+
+
+
+EXPÉDITION DU MISSISSIPI.
+
+M. d'Iberville quitta la baie d'Hudson on 1697 et revint en France. Il
+rendit compte de sa mission et énonça les moyens qu'il y avait à prendre
+afin d'en assurer le succès. Il parle ainsi de l'avenir des possessions
+françaises en Amérique:
+
+«Suivant lui, il fallait s'occuper des dangers qui menaçaient nos
+établissements. Ces dangers venaient du voisinage de puissances qui
+étaient redoutables par leur nombre et par une position supérieure à
+celle des colonies françaises.
+
+«Vis-à-vis de nos colonies du nord, les Anglais et les Hollandais
+occupaient des pays d'un climat tempéré et d'une production
+surabondante.
+
+«Ils pouvaient attirer des quantités innombrables d'émigrants; de plus,
+ils pouvaient les établir avantageusement et les fixer pour jamais.
+
+«Les Français qui viennent dans la Nouvelle-France y sont attirés par
+quelques avantages: par l'immensité des forêts et des pêcheries à
+exploiter; mais ils ont à, lutter contre un climat si rigoureux, qu'ils
+ne songent après avoir amassé quelque bien, qu'à s'en aller le faire
+fructifier dans la mère patrie. De là, une cause d'infériorité pour les
+colonies françaises. Les Anglais sont établis dans le sud, sous une zône
+supérieure à celle de leur propre pays; quand ils en ont joui pendant
+quelques années, il ne veulent plus partir et contribuent à élever ainsi
+chaque année le chiffre de leur population.
+
+«Aussi les Français ne se comptent que par vingt mille, et leurs voisins
+par plus de deux cent mille.
+
+«Pour soutenir la concurrence, il faudrait donc que tout en conservant
+les possessions si avantageuses du nord, la France songeât à occuper
+les contrées si favorables du sud, sur les rives du Mississipi et du
+Missouri, et cela jusques aux bords du golfe du Mexique, où se trouvent
+les plus beaux pays du monde.
+
+«Et ce serait d'autant plus urgent que les Anglais se préparent à
+s'établir dans ces immenses contrées du sud.»
+
+Et il concluait par ces paroles:
+
+«Si la France ne se saisit de cette partie de l'Amérique qui est la
+plus belle, pour avoir une colonie capable de résister aux forces
+de l'occupation anglaise, celle-ci, qui est déjà très considérable,
+s'augmentera de manière que dans moins de cent années, elle sera assez
+forte pour se saisir de toute l'Amérique et en chasser toutes les autres
+nations.
+
+«D'un autre côté, la possession du Canada ne peut avoir son prix que
+par l'extension à l'ouest par le Mississipi, et cette extension n'a
+absolument d'utilité que par la possession des bouches de ce fleuve,
+qui mettra le grand Ouest en communication avec les îles françaises des
+Antilles, et principalement avec Saint-Domingue.»
+
+Vauban, dans ses considérations sur l'avenir des colonies françaises,
+avait absolument les mêmes idées que le chevalier d'Iberville. Quant à
+la qualité des établissements coloniaux, disait-il, il n'y a rien de
+plus noble et de plus nécessaire.
+
+«Rien de plus noble, parce qu'il n'y va pas moins que de donner
+naissance et accroissement à une immense monarchie qui, pouvant s'élever
+au Canada, à la Louisiane et à Saint-Domingue, deviendra capable de
+balancer toutes les autres puissances de l'Amérique et d'enrichir les
+rois de France.
+
+«Rien de plus nécessaire, parce que, sans cet accroissement, à la
+première guerre avec les Anglais et les Hollandais, nous perdrons nos
+possessions sans espoir d'y jamais revenir.»
+
+Dans le même temps on remit à M. de Pontchartrain un mémoire qui avait
+été rédigé par M. d'Ailleboust, fils de l'ancien gouverneur de
+Montréal, et qui résume toutes les données fournies par les différents
+explorateurs de l'Ouest et du Mississipi, comme Marquette, Jolliet, La
+Salle, de Tonty, etc.
+
+«Le pays où l'on propose à Monseigneur d'établir une nouvelle colonie
+est d'une richesse admirable et du plus bel avenir. Il est d'une grande
+étendue, car le Mississipi qui l'arrose a plus de six cents lieues de
+longueur, allant du 46e degré de latitude au 30e.
+
+«Ce fleuve est alimenté par plusieurs rivières très telles, venant les
+unes de l'est, comme l'Ohio, le Wabash, le Tennessee, les autres de
+l'ouest, comme le Red River, l'Arkansas et le Missouri.
+
+«Les seuls habitants sont des sauvages paisibles, hospitaliers et amis
+des Français. Ils sont relativement peu nombreux. Enfin, c'est une
+contrée d'une fertilité incomparable.
+
+«Le climat est tempéré, l'air pur, le pays capable de produire toutes
+les choses nécessaires à la vie.
+
+«Le maïs et les vignes y sont en abondance, ainsi que les arbres à
+fruits, et produisent deux fois par année.
+
+«La plupart des fruits y sont plus gros et meilleurs que les nôtres.
+Enfin, il y en a des quantités qui nous sont inconnues: les bananes, les
+ananas, et bien d'autres.
+
+«Les chanvres ont huit à dix pieds de hauteur, les oliviers poussent
+jusqu'à trente pieds au-dessous des branches.
+
+«Les chênes sont énormes et comparables à ceux de Norwège. Les pêchers,
+les pruniers, les figuiers produisent des fruits énormes et mûrissent
+deux fois par an.
+
+«Les copals, les pins, les cypriers, les ciriers, les châtaigniers
+abondent, et les marronniers sont aussi beaux que ceux de Lyon. Les
+melons et les patates sont d'un revenu abondant.
+
+«Le gibier est nombreux en castors, en chevreuils, en cerfs plus grands
+que ceux de l'Europe. Les boeufs sauvages donnent le plus beau cuir; on
+les rencontre, ainsi que les chevaux, par groupes de plusieurs milliers.
+Les prairies et les forêts sont remplies de faisans, de pigeons,
+d'outardes et de dindons sauvages.
+
+«On peut en tirer une infinité de pelleteries, des cuirs et des laines
+très fines et très abondantes.
+
+«On trouve des métaux en quantité: du plomb, du cuivre, de l'étain, etc.
+
+«Il y a abondance de bois de construction faciles à transporter par
+la quantité des rivières navigables. Il y a aussi abondance de bois
+précieux, de couleurs, et propres à la marqueterie.
+
+«Le tabac, le sucre et le coton y viennent très bien et sont aussi beaux
+que ceux des tropiques.
+
+«Enfin, c'est un pays de plus grand avenir.
+
+«La position est avantageuse au commerce; à proximité des Antilles d'une
+part, et de l'autre, du Mexique et du Pérou.»
+
+Ces renseignements concordaient avec les assertions de La Salle et
+de Tonty. Ces hommes héroïques, au prix de leurs jours, avaient non
+seulement reconnu la richesse incroyable de ces pays, mais ils en
+avaient aussi frayé le chemin et reconnu les voies. De plus, ils avaient
+noué des relations qui n'avaient laissé que de bons souvenirs et
+avaient fait aimer le nom français.
+
+«Quand on examine les extrémités où ces hommes d'un caractère si élevé
+se sont réduits pour conquérir des empires à l'Europe, quand on pèse
+le peu de gloire qu'ils ont acquise à côté des misères qu'ils ont
+supportées, on s'étonne et on gémit de l'oubli où leur mémoire est
+tombée. Le nom de La Salle avait disparu de cette terre après que les
+dernières traces de son expédition furent effacées.»
+
+Ces renseignements, qui concordaient avec plusieurs documents que
+le ministre avait déjà en sa possession, déterminèrent à exécuter
+immédiatement ce qui avait été arrêté depuis longtemps. On trouvait
+le moment urgent: on savait que les Anglais avaient l'intention de se
+rendre au Mexique.
+
+La décision fut prise. Dès le 15 février 1698, M. d'Iberville fut
+prévenu de réunir tous les Canadiens qui étaient revenus à la Rochelle
+avec lui et avec son frère de Sérigny, afin qu'ils pussent se joindre à
+l'expédition.
+
+Le ministre avait l'estime la plus haute pour ces marins intrépides qui
+s'étaient distingués à la baie d'Hudson et à l'île de Terre-Neuve. M. de
+Frontenac avait signalé leur mérite en ces termes: «Je me fais fort
+de fournir des gens plus habiles qu'aucuns de l'Europe: ce sont les
+Canadiens. Ils naissent canotiers et sont habitués à l'eau comme
+poissons.»
+
+Ensuite, on procéda à l'armement des bâtiments. Le 10 juin, le ministre
+donna la liste des officiers. Il y avait deux bâtiments: la _Badine_, de
+40 canons, le _Marin_, de 30 canons, et plusieurs felouques.
+
+Liste des officiers devant servir sur la _Badine_: le sieur d'Iberville,
+capitaine de frégate; le sieur Lescalette, lieutenant de vaisseau: le
+sieur Moreau, enseigne: le sieur de Marigny, enseigne en second; de La
+Gauchetière et de Bienville, gardes de marine.
+
+Officiers devant servir sur le _Marin_: commandant, le sieur de Surgère,
+capitaine de frégate; le sieur du Hamel et le sieur de Sauvalle,
+lieutenants de vaisseaux; le sieur de Villautreys, enseigne, et le sieur
+de Sainte-Colombe, garde de la marine.
+
+Le 10 juin, d'Iberville adressait un nouveau mémoire, où il exposait ses
+vues en ces termes:
+
+«Pour faire un établissement sur le Mississipi, il faudrait au moins
+quatre bâtiments:
+
+«1° Un navire de 50 canons avec 250 hommes d'équipage; 2° une frégate de
+20 canons, avec 120 hommes; 3° un bâtiment de 12 canons, avec 65 hommes;
+4° un bâtiment de charge monté par 80 hommes, dont 30 soldats; huit mois
+de vivres, avec faculté d'accoster à Saint-Domingue pour prendre de
+la viande fraîche, si nécessaire dans les grandes traversées. Je
+n'arrêterai qu'une dizaine de jours, et il serait bon de ne rien dire du
+but du voyage à Saint-Domingue, à cause de la proximité de la colonie
+anglaise de la Jamaïque.
+
+«De là, il faudra longer la côte américaine à 50 lieues de la Floride
+jusqu'à la baie du Saint-Esprit, qui est à moitié de la distance entre
+la Floride et la baie Saint-Louis, où La Salle était allé atterrir en
+son voyage.
+
+«La baie du Saint-Esprit est à 100 lieues de la baie Saint-Louis; de là,
+j'enverrais un bâtiment à l'Acadie pour ramener 50 Canadiens. Il faut
+des marchandises pour présenter aux sauvages: haches, chaudières,
+aiguilles, rassades, clous, etc. Ces objets représentent au moins
+20,000 francs de dépenses. Enfin, je demanderais que mes ordres soient
+généraux, comme à la haie d'Hudson, à cause des inconvénients qui
+arrivent quand les ordres sont trop bornés, dans une entreprise de cette
+longueur et de cette importance, où l'on ne peut tout prévoir.»
+
+Le 23 juillet, le ministre envoya au sieur d'Iberville ses instructions,
+dans lesquelles nous voyons qu'il acquiesce à toutes les suggestions qui
+lui avaient été énoncées.
+
+
+
+ [Illustration: L'océan Atlantique.]
+
+ OCEAN ATLANTIQUE.
+
+ Vaste étendue d'eau qui sépare l'Europe et l'Afrique de l'Amérique.
+ Cet océan forme la mer des Antilles, la Manche, la mer d'Irlande, la
+ mer du Nord, la mer Baltique et la Méditerranée, qui communique
+ avec l'Atlantique par des passes très étroites. Les principaux
+ tributaires sont, en Europe; la Tamise, la Seine, la Loire, la
+ Garonne, etc.; en Amérique, le Saint-Laurent, l'Orénoque, l'Amazone,
+ la Plata. Dans cet océan, il y a plusieurs courants; d'abord, le
+ courant équinoxial, qui se dirige du Sénégal au Yucatan, puis le
+ Gulf-Stream, qui longe la côte est de l'Amérique, entre ensuite dans
+ le golfe du Mexique, puis se dirige vers le nord jusqu'au Labrador,
+ d'où il traverse l'Atlantique pour aller échauffer les côtes de la
+ France et de l'Angleterre jusqu'au cap Nord, au sommet de l'Europe.
+ Au sud-est, on trouve ce qu'on appelle la mer des sargasses, vaste
+ assemblage de plantes marines qui rendent la navigation difficile.
+
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+PREMIER VOYAGE.
+
+Tous les préparatifs étaient faits avec le soin que d'Iberville mettait
+à tout ce qu'il entreprenait. Le départ fut fixé pour le 24 octobre
+1698.
+
+Il y avait quatre bâtiments; deux frégates: la _Badine_ et le _Marin_.
+Il y avait 200 hommes d'équipage, dont 50 Canadiens et le reste moitié
+soldats et matelots, et près de 100 canons.
+
+M. d'Iberville, comme toujours, avait pris soin des intérêts spirituels
+de ses hommes. Il avait avec lui un aumônier, et sur l'autre bâtiment,
+le Père Anastase Douay, qui connaissait les langues indiennes et avait
+accompagné M. de La Salle en 1682 dans son exploration du Mississipi.
+
+D'Iberville comprenait l'importance de la mission qui lui était confiée;
+il savait qu'il avait à lutter contre de grands obstacles; la traversée
+dans des mers inconnues, la jalousie et la haine de deux nations
+puissantes fortement implantées dans ce nouveau monde: l'Espagne avec le
+Mexique et le Pérou; l'Angleterre avec les rives de l'Atlantique depuis
+la Nouvelle-Angleterre jusqu'à la Caroline.
+
+Mais il mettait sa confiance dans ce souverain Maître qui lui avait
+donné le succès dans les tentatives les plus aventureuses. C'était ce
+qui le distinguait tout particulièrement; une audace invincible et un
+esprit de foi qui lui montrait, au-dessus de toute chose, la divine
+Providence et les intérêts de la religion.
+
+Nous avons sous les yeux trois relations de ce premier voyage: celle
+de M. d'Iberville, celle de M. de Surgère, et celle d'un maître
+charpentier, qui est pleine de détails et qui s'accorde avec les deux
+autres sur les points essentiels.
+
+Nous remarquons d'abord que le départ de l'escadre ne fut signalé par
+aucune démonstration publique, et cependant il s'agissait de conquérir
+un monde. Il y avait une raison à cette absence de publicité; on
+ne voulait pas donner l'éveil aux Anglais ni aux Espagnols, et M.
+d'Iberville avait recommandé lui-même d'expliquer son départ par
+la nécessité d'aller porter des renforts à l'Acadie et à la
+Nouvelle-France.
+
+L'expédition devait suivre la voie inaugurée par Christophe Colomb
+dans sa première traversée. Il fallait longer l'Afrique jusqu'aux îles
+Canaries. La se trouvent ces vents alizés qui, vers le 23e degré de
+latitude, soufflent avec force de l'est à l'ouest; ensuite l'on devait
+remonter au nord pour trouver l'île de Saint-Domingue, occupée en
+partie par les Français et où l'on devait avoir un premier lieu de
+ravitaillement.
+
+Douze jours après le départ de Brest, on était au 28e degré en vue de
+l'île de Madère et celle de Porto Santo.
+
+On suivit alors la direction des vents alizés, et l'on traversa cette
+partie de la mer que l'on voit toute couverte d'herbes et de plantes
+tropicales apportées par les courants marins qui vont de l'Amérique à
+l'Afrique.
+
+Le 19, on arriva au tropique du cancer, au 23e degré de latitude, et
+M. de Surgère nous dit qu'il fallut subir la cérémonie du baptême, qui
+était déjà dans les traditions des hommes de mer.
+
+C'était le 20 novembre. Tous les matelots, dans les costumes les plus
+grotesques qui représentaient les divinités de la mer, s'adressaient à
+ceux qui traversaient la ligne pour la première fois et les obligeaient
+à passer par une immersion plus ou moins complète, que l'on appelait le
+_baptême du tropique_. Il suffisait d'une petite gratification pour en
+être dispensé.
+
+Au bout de quelques jours on s'aperçut qu'on approchait de contrées
+nouvelles; les régions tropicales. L'air était plus doux, le ciel d'un
+éclat ravissant. On y contemplait des nuances claires et profondes qui
+semblaient révéler quelque chose de l'immensité du firmament. Les doux
+zéphirs qui répandaient leurs effluves rafraîchissaient et apportaient
+en même temps l'odeur suave de plantes et de parfums inconnus aux
+régions que l'on venait de quitter.
+
+A ce signe, M. d'Iberville voyait l'approche des terres bénies qu'il
+recherchait. Les Canadiens, dont les sens si subtils n'avaient éprouvé
+jusque-là que les impressions après du nord, saluèrent l'annonce d'une
+contrée nouvelle, les douces visions du matin, les splendeurs du milieu
+du jour, les spectacles féeriques du soleil couchant, tout était nouveau
+pour ces rudes explorateurs des régions du nord.
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+ARRIVÉE AUX ANTILLES.
+
+Enfin, on contempla, les cimes lointaines de la plus belle île de
+l'archipel Indien; c'était l'île d'Haïti, que les Espagnols, un souvenir
+de la patrie, avaient baptisée du nom gracieux d'Hispaniola. Cette île,
+presque aussi grande que l'Irlande, s'élève en pyramide sur l'Océan.
+
+Dans le lointain, l'on contemplait des montagnes qui semblaient étagées
+jusqu'à la hauteur de 3,000 pieds, elles présentaient les formes les
+plus élégantes. On pouvait admirer sur l'horizon les cimes bleues des
+derniers sommets; sur lea penchants, des forêts et une végétation
+abondante; sur les rives, les dentelures des baies, coupées par des
+promontoires couverts de mousse et venant apporter jusqu'au sein de la
+mer des géants de verdure qui baignaient leurs branches au sein des
+ondes les plus transparentes. Ces eaux reflétaient le pur azur du ciel;
+au loin, des échappées laissaient contempler des étendues immenses,
+plantées de palmiers et d'orangers, qui offraient des dispositions
+régulières comme celles de la main de l'homme.
+
+Les richesses de la nature tropicale resplendissaient partout; des
+pins et des palmiers énormes, des cactus gigantesques. C'était une
+succession, non interrompue de prodiges.
+
+Les équipages acclamaient au passage ces visions enchantées, et
+faisaient retentir les airs de cantiques sacrés que la surface unie des
+eaux rendaient encore plus éclatants.
+
+«Le 3 décembre, nous voyons le cap Français, qui avait été atteint en 39
+jours depuis le départ de Brest. Aussitôt l'équipage se met à l'oeuvre
+et l'on fait de l'eau, du bois, de la viande fraîche et des volailles
+pour le soulagement des hommes. On fait du biscuit avec la fleur, parce
+qu'il n'y avait pas eu de place pour en emporter sur les bâtiments;
+enfin, l'on monte les embarcations, les biscayennes qui avaient été
+mises _en bottes_ sur le pont.
+
+M. de Chateaumorand était arrivé le 30 novembre 1698.
+
+C'était le commandant d'un bâtiment du 50 canons, nommé le _Français_,
+qui avait été désigné pour venir assister M. d'Iberville dans sa prise
+de possession des rives du golfe du Mexique. Il était le neveu de M. de
+Tourville et le parent de M. d'Urfé, prêtre de Saint-Sulpice à Montréal,
+Enfin, comme M. Ducasse, le gouverneur, ne se trouvait pas au Cap, mais
+avait été se reposer au sud de l'île, dans le district de Léogane, M.
+d'Iberville s'y dirigea aussitôt.
+
+M. d'Iberville se mit en rapports avec le gouverneur et obtint tous
+les ravitaillements qui lui étaient nécessaires. Le gouverneur parut
+enchanté des vues du commandant et de son air de résolution. Il lui
+accorda quelques flibustiers pour remplacer les hommes qui avaient
+succombé dans la traversée; il y avait six Canadiens et deux écrivains
+de morts, ce qui fait dire a M. d'Iberville: «La maladie n'en veut
+qu'aux Canadiens et aux écrivains.»
+
+M. d'Iberville dit qu'il partit de Léogane le premier jour de l'année
+1699, à midi, étant alors au 78e degré de longitude.
+
+Il savait très bien qu'il ne devait pas suivre le côté nord de l'île de
+Cuba, à cause des grands courants venant du sud, qui font le tour du
+golfe du Mexique et qui remontent par le bras de mer situé entre Cuba et
+la Floride.
+
+Il longea donc avec son escadre la côte sud de l'île de Cuba. Il
+parcourut toutes ces petites îles qui environnent Cuba au sud, qui
+sont ravissantes de fraîcheur et de forme, couvertes de palmiers et
+d'orangers chargés de fleurs et de fruits. Il vit alors ces sites
+enchanteurs et parfumés que Christophe Colomb avait appelés «les jardins
+de la reine», à cause des merveilles de leur végétation. Il fallait
+passer au milieu de ces îles environnées de coraux et de madrépores, où
+les navires pouvaient échouer; mais le commandant savait trouver son
+chemin au milieu de tous ces obstacles. Il était d'ailleurs grandement
+aidé par l'expérience d'un vieux marin nommé M. de Graff, que M. de
+Chateaumorand avait pris avec lui au Cap, et qui avait navigué pendant
+plusieurs années au milieu de ces parages.
+
+Le 4 janvier, on était à l'extrémité ouest de Saint-Domingue; ensuite,
+on arriva à Santiago, ville principale de Cuba. Le 9, on était au cap de
+Corientes, à l'extrémité ouest de Cuba; et enfin, le jour suivant, en
+face du cap de Cruz, ainsi nommé parce que Christophe Colomb y avait
+planté une croix.
+
+Les jours suivants, on entrait dans les eaux de la Floride, et en
+suivant les courants du sud, l'on avançait vers les côtes est du golfe.
+
+La _Badine_, le _Marin_ et le _Français_ voguaient de conserve dans
+le golfe, accompagnés des felouques et des tartanes qui portaient les
+provisions.
+
+Pour ceux qui connaissaient le but de ce voyage, le spectacle était
+imposant. C'était une marche comparable à celle de l'escadre de
+Christophe Colomb, lorsqu'il accosta, non loin de là, aux premières
+Antilles.
+
+C'était un nouveau monde que d'Iberville allait aborder; il était
+considérable et était réservé au plus grand avenir.
+
+Actuellement, les Antilles, où s'arrêtèrent les explorations de Colomb,
+ne comptent pas un million d'habitants, tandis que les pays dont M.
+d'Iberville allait prendre possession en comptent aujourd'hui près de
+dix millions, et la dixième partie seule est encore explorée.
+
+
+
+CHAPITRE IV
+
+ARRIVÉE DEVANT LES RIVES DU GOLFE DU MEXIQUE.
+
+Le 2 février, on passa près des îles à l'ouest qui cachent le delta du
+Mississipi. Elle furent nommées, de la fête du jour, du nom d'îles de la
+Chandeleur, qu'elles conservent encore aujourd'hui. M. d'Iberville, ni
+personne de l'équipage, ni M. de Graff, ni le pilote qui lui avait
+été donné par M. Ducasse, ne connaissaient l'existence de cet immense
+triangle de détritus, amenés au milieu de la mer par le Mississipi et
+qui, à partir du trentième degré, s'avance dans la mer et à près de
+quarante lieues d'étendue.
+
+Il avait calculé que le Mississipi débouchait au 30e degré de latitude,
+à mi-distance de la baie Saint-Louis et de la Floride, laquelle côte
+suivait constamment la ligne du 30e degré de latitude. Il ignorait que
+le Mississipi, arrivé à cette hauteur, avait amené un immense amas
+d'alluvion, et que son embouchure était reportée à 40 lieues plus loin.
+
+D'ailleurs, il voulait avant tout explorer les rives des possessions
+espagnoles. Il dirigea donc ses bâtiments vers le 30e degré, en marchant
+en ligne droite à partir de l'extrémité ouest de l'île de Cuba.
+
+Après avoir dépassé les îles de la Chandeleur, il se dirigea à l'est
+pour explorer toute la côte, en commençant, du côté de la Floride, par
+les pays occupés par les Espagnols.
+
+Il aborda d'abord au 90e degré de longitude, et il reconnut Pensacola,
+station espagnole. Il la croyait considérable, mais il n'y trouva que
+quelques soldats. Il se dirigea vers l'ouest pour explorer la côte et la
+débarrasser de toute occupation étrangère.
+
+Il parcourut la côte depuis la Floride à l'est jusqu'aux lacs situés à
+l'ouest à la tête du delta, examinant et sondant partout. Alors, ayant
+vérifié qu'il n'y avait ni Anglais ni Espagnols dans tout ce parcours,
+et de plus ayant appris par les relations des sauvages et par le
+témoignage des Espagnols qu'il y avait l'embouchure d'un grand fleuve
+en remontant au sud-ouest, il se décida à prendre connaissance de ces
+localités.
+
+Il commença par établir un fort dans l'endroit qu'il jugea le plus
+convenable, à moitié chemin de l'occupation des Espagnols à Pensacola.
+
+Pendant qu'il était occupé à cet établissement, il examina tout le pays
+d'alentour et accueillit avec empressement la visite des tribus sauvages
+environnantes.
+
+Quant au pays, il était presque aussi beau que le littoral de
+Saint-Domingue. L'on voyait des pins et des cypriers sur de grandes
+étendues, des prairies surabondantes, des arbres à fruits d'une force de
+végétation inconnue en Europe. Tout était à l'avenant: des outardes ou
+oies sauvages énormes, des poules d'Inde qui volaient par légions et que
+l'on pouvait prendre avec la main ou tuer à coups de fusil sans enrayer
+les autres. Dans ces étendues, des fruits pleins de saveur, des
+plantes pleines d'arômes, une végétation vigoureuse recelant dans ses
+profondeurs des milliers d'oiseaux pélagiques: des cormorans, des
+canards, des flamants; tandis que le vol et les cris des perroquets
+animaient la solitude.
+
+Le 4 février, M. d'Iberville fit une excursion sur les bords: il vit des
+quantités de chênes de la plus belle venue, des ormes, des frênes, des
+pins, des vignes en grand nombre; sur le sol, des herbes vigoureuses
+semées de violettes, de giroflées, de féveroles, comme à Saint-Domingue;
+des noyers d'une fine écorce, des bouleaux. Le temps était très beau,
+l'air très chaud. Il explorait et faisait sonder toutes les embouchures
+des fleuves principaux qui se rendaient à la mer.
+
+Après l'admiration pour les richesses de cette nature presque tropicale,
+M. d'Iberville avait une attention particulière pour s'attirer la
+confiance et l'affection des indigènes, qui entraient pour une grande
+part dans ses projets d'avenir.
+
+Ceux-ci détestaient les Espagnols, dont ils avaient depuis longtemps
+éprouvé le caractère violent et implacable; de plus, ils surent bientôt
+que les Français établis dans les régions du Nord s'étaient toujours
+attachés à, gagner les Indiens qui les environnaient, par les procédés
+les plus affectueux et les plus généreux.
+
+Les Biloxis vinrent d'abord saluer les nouveaux arrivés, et il paraît,
+d'après la relation de Pénicaud, qu'ils purent s'entendre avec plusieurs
+Canadiens qui connaissaient l'iroquois et qui formaient une forte partie
+des équipages.
+
+Après les Biloxis, vinrent cinq autres nations situées aux environs du
+Mississipi: les Bayagoulas, les Chichipiacs, les Oumas, les Tonicas.
+
+Pénicaud raconte les cérémonies qui accompagnaient ces rencontres. Les
+sauvages arrivaient en présentant, en signe de bienvenue, une énorme
+pipe longue d'une aune, ornée dans toute sa longueur d'une immense
+quantité de plumes disposées en forme d'un vaste éventail; c'est
+ce qu'ils appelaient «le calumet». Ils le chargeaient de tabac,
+l'allumaient, puis le présentaient au nouvel arrivé. M. d'Iberville, qui
+n'avait jamais fumé, nous dit-il, n'en pouvait supporter le goût, mais
+il ne disait rien, fumait et refumait avec la plus grande complaisance.
+Pénicaud rend compte d'une de ces cérémonies, qui fut plus solennelle
+que les autres.
+
+Les chefs des cinq nations que nous venons de nommer vinrent au fort
+avec leurs hommes. Ils chantaient tous. Ils commencèrent par dresser un
+poteau orné de verdure et de couleurs éclatantes, puis ils dansèrent
+autour, tandis que plusieurs d'entre eux allèrent chercher M.
+d'Iberville. Chantant avec leurs instruments et leurs tambours, ils
+firent monter M. d'Iberville sur le dos d'un sauvage, qui devait servir
+de coursier, et qui imitait l'allure et les courbettes et même les
+hennissements d'un cheval d'apparat.
+
+Lorsqu'on fut arrivé au poteau, on fit asseoir M. d'Iberville avec ses
+gens sur des peaux de chevreuils, puis on commença une danse guerrière
+pendant laquelle chacun des sauvages, revêtu de ses armes, allait
+frapper de son casse-tête des coups sur le poteau et racontait ses
+exploits.
+
+M. d'Iberville répondit à ces démonstrations en faisant venir les
+présents: des couteaux, des rassades, du vermillon, des fusils, des
+miroirs, des peignes; de plus, des habillements; des capots, des
+mitasses, des chemises, des colliers et des bagues. Les Canadiens, qui
+avaient l'usage de tous ces habillements, en revêtaient les sauvages.
+Après cela M. d'Iberville servit un repas pour tous les assistants; de
+la sagamité aux pruneaux, des confitures, du vin, de l'eau-de-vie, à
+laquelle on mit le feu, ce qui émerveilla les sauvages.
+
+Après cette cérémonie, M. d'Iberville prit ses dispositions pour
+continuer son exploration. Il savait désormais où était l'embouchure du
+Mississipi, c'est-à-dire à quinze ou vingt lieues au sud-ouest. Là se
+trouvait l'embouchure d'un grand fleuve que les sauvages appelaient la
+Malbanchia, et les Espagnols, la rivière aux Palissades, à cause des
+arbres qui on barraient l'ouverture, ce qui s'accordait avec les
+relations de M. de La Salle.
+
+M. d'Iberville avait reconnu qu'il n'y avait ni Anglais ni Espagnols
+dans le golfe, et qu'il n'avait à craindre aucune rencontre ennemie.
+Dès lors, il prit congé de M. de Chateaumorand, dont il n'avait plus à
+réclamer l'assistance. Ils se quittèrent dans les meilleurs termes.
+
+M. de Chateaumorand appréciait hautement la capacité et le zèle de M.
+d'Iberville, et il le traitait avec la plus grande considération, comme
+un vrai gentilhomme. Cela formait un contraste sensible avec les duretés
+que M. de La Salle avait eu à endurer du commissaire de la marine royale
+qui l'accompagnait, et qui, par son entêtement et son ignorance, avait
+fait manquer toute l'entreprise. M. de Chateaumorand laissa une centaine
+de barriques de vin, de la fleur et du beurre dont M. d'Iberville avait
+besoin, et il partit pour Saint-Domingue, où il pouvait se ravitailler.
+
+
+
+CHAPITRE V
+
+VOYAGE A LA MALBANCHIA.
+
+M. de Chateaumorand partit le 20 février. M. d'Iberville fit ses
+préparatifs de voyage. Il était assuré qu'il n'avait aucun obstacle à
+craindre de la part des Espagnols ni de la part des Anglais. Il savait
+qu'il pouvait compter sur les bonnes dispositions des sauvages.
+
+Le 27 février, jour fixé, il partit de Biloxi avec deux biscayennes et
+deux canots, et 50 hommes armés de fusils et de haches. Ils avaient
+pour 20 jours de vivres. Presque tous ces hommes étaient des Canadiens
+éprouvés dans les expéditions précédentes, et les autres, des
+flibustiers de Saint-Domingue.
+
+Il y avait deux pierriers sur les biscayennes pour imposer aux sauvages.
+M. d'Iberville était sur l'une des biscayennes avec son frère M. de
+Bienville, et M. de Sauvalle sur l'autre, avec le Père Anastase,
+Récollet, qui avait sa chapelle avec lui. Les prières se faisaient matin
+et soir comme sur les vaisseaux, et lorsqu'on pouvait débarquer le
+dimanche, le père disait la messe.
+
+Le 27 et le 28, on commença à longer à l'ouest une grande île de sable.
+On passa ensuite devant plusieurs baies environnées d'herbe et de joncs,
+mais sans bois.
+
+En naviguant, on faisait la plus grande attention à ne passer
+l'embouchure d'aucune rivière.
+
+Le 1er mars, qui était un dimanche, on aborda à une île, et le père dit
+la messe pour l'équipage.
+
+L'autel fut dressé sous un bouquet d'arbres, et connue le sol était très
+humide en quelques endroits, d'Iberville fit couper des branches pour
+les mettre sous les pieds des hommes, afin de les préserver de toute
+incommodité. Dans la journée, les gens tuèrent plusieurs chats sauvages:
+l'île en était remplie, et on l'appela l'île aux Chats, nom qui a
+subsisté jusqu'à présent.
+
+Il fallait tenir la mer à une certaine distance parce que le vent était
+violent et pouvait pousser sur les rochers; mais en même temps il ne
+fallait pas s'éloigner beaucoup, pour n'être pas enlevé par la mer, qui
+était très forte.
+
+«C'est un métier bien gaillard, dit M. d'Iberville, que de découvrir les
+côtes de la mer avec des chaloupes qui ne sont ni assez grandes pour
+tenir la mer quand elles sont sous voiles, ni même quand elles sont à
+l'ancré, et qui sont trop grandes pour aborder à une côte plate, où
+elles touchent et échouent à une demi-lieue au large.»
+
+C'est alors qu'étant obligé de gagner la côte, l'équipage, vers le soir
+du 2 mars, aperçut des rochers très rapprochés les uns des autres et à
+travers lesquels passait un grand courant.
+
+C'était une rivière, et d'Iberville pressentit que c'était celle qu'il
+cherchait.
+
+Il s'approcha avec précaution, parce que le courant était rapide à faire
+une lieue et demie à l'heure. M. d'Iberville reconnut alors plusieurs
+circonstances qui s'accordaient avec les informations de M. de La Salle.
+
+Les eaux conservaient leur douceur à une grande distance dans la mer,
+comme l'avait dit M. de La Salle. Les roches étaient très nombreuses,
+très rapprochées et l'on voyait qu'elles étaient de bois pétrifié avec
+la vase; elles résistaient à la mer et elles étaient toutes noires;
+parfois elles étaient espacées de vingt pas et d'autres fois beaucoup
+plus; mais elles conservaient l'aspect d'une palissade, comme l'avaient
+affirmé les Espagnols. Le fleuve avait 400 toises de largeur, avec une
+rapidité extraordinaire.
+
+D'Iberville reconnut que c'était le Mississipi, et qu'il contemplait
+cette embouchure que M. de La Salle n'avait pu découvrir.
+
+La satisfaction était grande chez tous ceux qui prenaient part à
+l'expédition. Les gens d'Iberville, qui lui étaient si dévoués, étaient
+heureux de voir leur chef bien-aimé couronné encore de succès dans une
+entreprise tentée vainement jusqu'à lui. M. d'Iberville remerciait la
+divine Providence; il voyait se réaliser toutes ses espérances. Il se
+trouvait comme en possession d'un nouveau monde qu'il avait promis
+au roi et à M. de Pontchartrain; enfin, le titre de gouverneur de la
+Louisiane lui était désormais acquis. Le Père Douay considérait surtout
+les intérêts spirituels de ce grand continent.
+
+Le lendemain, 3 mars, l'équipage aborda à l'entrée du fleuve; au matin,
+la sainte, messe fut dite en actions de grâces et on chanta le _Te
+Deum_.
+
+L'émotion du Père Douay, qui était un saint homme, était au comble, et
+il sut la communiquer à son auditoire. «C'était une terre nouvelle,
+conquise au Sauveur, où son nom serait béni et exalté», et il faut
+reconnaître que les fervents chrétiens auxquels il s'adressait pouvaient
+comprendre ces pieux sentiments. Quant à d'Iberville, comme l'avait déjà
+remarqué le Père Marest dans l'expédition de la baie d'Hudson, il était
+toujours le premier à donner l'exemple dans les manifestations de la
+piété.
+
+L'équipage, avant de continuer sa course, resta au repos sous les arbres
+pour se remettre des fatigues des jours précédents.
+
+«Nous sentons, dit M, d'Iberville, couchés sur des roseaux et à l'abri
+du mauvais temps, le plaisir qu'il y a de se voir délivrés d'un péril
+évident.»
+
+Le lendemain, mercredi des Cendres, la messe fut encore célébrée, et les
+gens reçurent les cendres, avec les officiers en tête.
+
+On commença ensuite à remonter la rivière. A quelques lieues on
+trouva ce que les précédents explorateurs avaient appelé une fourche,
+c'est-à-dire une division de la rivière en trois courants différents.
+C'était une confirmation de toutes les antres indications que M. de La
+Salle avait données sur l'embouchure du Mississipi.
+
+Après ces assurances, pour faire acte de possession au nom de l'Église,
+M. d'Iberville fit planter une croix par ses hommes, et le Père Récollet
+la bénit solennellement, pendant que les matelots l'entouraient à genoux
+et chantaient le:
+
+ Vexilla régis prodeunt,
+ Fulget crucis mysterium...
+
+M. d'Iberville commença à remonter la rivière. Étant arrive au 30e degré
+de latitude et au-dessus du Delta il continua sa navigation pour prendre
+connaissance du pays et de ses ressources.
+
+Il rencontra d'abord le village des Bayagoulas, dont plusieurs habitants
+étaient venus le visiter au port de Biloxi; là il trouva le meilleur
+accueil.
+
+Ensuite, il alla au site des Mahongoulas, où l'un des chefs lui vendit,
+pour une hache, une lettre de M. de Tonty, adressée à M. de La Salle,
+dans laquelle il lui disait qu'il était venu à son secours, et qu'il
+avait trouvé toutes les nations des rives du fleuve bien disposées pour
+les Français.
+
+M. d'Iberville reconnut la vérité de ces dispositions et il continua sa
+course.
+
+Le pays apparaissait dans toute sa beauté. «Les terres sont les plus
+belles que l'on puisse jamais voir; elles sont traversées par une
+infinité de belles et grandes rivières; elles sont couvertes de bois
+franc, comme chênes, ormes, noyers, de vignes d'une grosseur excessive;
+des prairies sans fin, les rivières couvertes de canards et d'oies
+sauvages; les arbres remplis d'oiseaux aux couleurs éclatantes, de
+perroquets, de geais, d'oiseaux-mouches de toutes sortes.»
+
+Des légions de boeufs sauvages paissent par milliers à travers les
+prairies.
+
+Voici quel était le plan de M. d'Iberville dans cette exploration. Il
+voulait choisir un site qui serait au centre des tribus indiennes, pour
+pouvoir facilement communiquer avec elles, et de plus, qui serait en
+communication directe avec la mer par l'une des branches du fleuve, de
+ces fourches dont M. de La Salle avait parlé dans ses relations.
+
+Il trouva d'abord, à 40 lieues de l'embouchure, la nation des
+Pascomboulas, et au delà, il reconnut qu'il y avait une voie directe
+vers la mer par ces lacs immenses qui occupent la baie du Delta. Il
+explora ces lacs, et eu l'honneur des ministres du roi, appela le plus
+grand du nom de «Pontchartrain», il nomma l'autre «Maurepas».
+
+En remontant, il rencontra une station où se trouvait un mat peint et
+décoré que les sauvages appelaient Bâton-Rouge. C'était un point de
+démarcation entre les terrains du chasse des Pascomboulas et de la
+nation suivante, les Oumas, dont M. d'Iberville voulut visiter le
+principal village.
+
+Il arriva le 20 mars au village des Oumas. Des chefs l'attendaient sur
+le rivage avec le calumet de paix. Ils l'entourèrent, le mirent au
+milieu d'eux et le conduisirent au village en chantant et en dansant.
+«Arrivés au village, dit M. d'Iberville, nous nous sommes salués et
+embrassés. Il était une heure de l'après-midi.» Il fallut s'arrêter
+et recommencer à fumer, «ce qui me fatiguait beaucoup, n'ayant jamais
+fumé.»
+
+Tout le village était rassemblé. Les tambours et les calebasses
+accompagnaient le chant, et il y eut plusieurs danses. Ce furent d'abord
+des danses militaires exécutées par des guerriers revêtus de fourrures,
+armés de pied on cap et portant sur la fête des mufles d'animaux de
+toutes sortes, fabriqués avec un rare talent d'imitation.
+
+Ces chants guerriers étaient des sons incohérents, mais non formés au
+hasard. Les danseurs reproduisaient avec une fidélité parfaite les cris
+et les hurlements des animaux féroces dont ils mettaient le masque sur
+leur tête.
+
+Deux bandes de guerriers se plaçaient en présence et, tout en gardant
+une certaine cadence, ils représentaient un combat, se précipitant et
+reculant par bonds. Ils brandissaient les casse-tête, se frappaient avec
+des cris de défi; et, pendant ce temps, les autres guerriers chantaient,
+en marquant le temps avec des tambours, et en poussant du fond du gosier
+des cris d'applaudissement, tels que: Hou! Hou! Hou! Hou! ou encore:
+Ché! Ché! Ché!
+
+Après la danse des guerriers, on passait à des exercices moins
+effrayants. Les jeunes gens s'avançaient avec les jeunes filles. Ils
+étaient richement parés à leur manière: ils avaient des diadèmes de
+plumes qui montaient très haut; leurs ceintures d'orignal brodées en
+rassades descendaient jusqu'aux genoux; elles étaient ornées tout autour
+de disques de métal qui retentissaient comme des grelots à chaque
+mouvement de la danse. Ils étaient peints de rouge, de blanc et de
+jaune, disposés avec un certain art et figurant des galons et des
+ornements multipliés. Les jeunes tilles portaient des éventails de
+plumes dont elles accompagnaient leurs mouvements. Les jeunes gens
+avaient une sorte de sceptre qui marquait la mesure.
+
+Ces groupes représentaient diverses scènes de la vie sauvage, comme le
+départ pour la chasse, pour la guerre, le retour, les fiançailles, etc.
+Les danseurs se lançaient avec une agilité remarquable et en tournant
+sur eux-mêmes. «Ces danses, nous dit M. d'Iberville, étaient gracieuses
+et assez jolies, et elles étaient accompagnées de chants pleins de
+douceur. Quand les sauvages le veulent, ils chantent avec beaucoup
+d'agrément. Ils ont l'oreille délicate, la voix belle et une disposition
+remarquable pour la musique.»
+
+Le lendemain, on visita les villages. On vit 150 cabanes, avec une place
+au centre, de 200 pas de largeur.
+
+Tout autour, on voit s'étendre d'immenses prairies, sans rochers, avec
+des arbres d'une grande vigueur. Sur les champs s'étalent des fleurs,
+des citrouilles, des melons et du tabac d'une taille surprenante.»
+
+On alla visiter le temple, qui est au milieu du village. C'est un
+édifice surmonté d'une coupole; au centre on entretient un feu
+continuel. A l'extrémité il y a un sanctuaire avec des tables en forme
+d'autel; sur ces autels étaient disposées des fourrures précieuses et
+d'autres emblèmes mystérieux.
+
+En revenant à la hauteur de Bâton-Rouge, M. d'Iberville reconnut par
+ses calculs qu'il était à la latitude de Biloxi, où se trouvaient ses
+vaisseaux. Alors, il observa les rives et, trouvant au-dessous de
+Bâton-Rouge un courant d'eau considérable, allant, en droite ligne, du
+Mississipi dans la direction de l'est, il s'abandonna à ce courant qui,
+suivant sa prévision, allait se jeter vers la baie de Biloxi. C'est
+cette rivière que l'on a nommée la rivière d'Iberville, d'après celui
+qui l'avait découverte. Elle a 25 lieues d'étendue. Elle lui épargna
+l'immense parcours qu'il lui aurait fallu faire pour descendre le
+Mississipi avec tous ses détours jusqu'à la mer, au 29e degré, et
+pour remonter jusqu'au 30e degré à Biloxi. C'était près de 100 lieues
+d'épargnées. Cette rivière offrait bien des portages, mais elle révélait
+un pays magnifique, d'une grande abondance en poisson et gibier. On vit
+passer sur les rives, par centaines, des troupeaux de boeufs au galop.
+
+La rivière su jetait dans le lac Maurepas, qui est la suite du lac
+Pontchartrain, et de là, M. d'Iberville arrivait le 30 mars à Biloxi,
+ayant fait 300 lieues environ on 30 jours, y compris les stations aux
+différentes nations sauvages.
+
+Là, M. d'Iberville écrivit sur son journal: «Depuis un mois de séjour,
+un peu de curiosité eût dû encourager les personnes qui sont restées, à
+faire sonder les environs de cette rade avec leurs traversières.» Puis,
+réfléchissant que cela exprimait un blâme pour ses subordonnés, il a
+effacé cette phrase pour qu'elle ne fût pas mise dans la copie qu'il
+devait envoyer au ministre. Les jours suivants, le sondage fut accompli
+par M. d'Iberville.
+
+Après cette exploration, il jugea qu'il n'y avait pas d'endroit plus
+convenable que la baie de Biloxi pour l'érection d'un fort, et il fit
+aussitôt abattre des arbres en quantité suffisante. Ces arbres étaient
+d'un bois si dur que les haches s'y brisaient. Aussitôt une forge fut
+établie pour réparer les haches à mesure de l'exploitation.
+
+A la fin du mois, le fort était terminé. Aussitôt on fait descendre les
+canons avec leurs affûts; on fait aussi installer les vaches et les
+volailles, puis l'on sème des pois des fèves et du maïs à l'entour du
+fort. Les Espagnols vinrent alors pour visiter les Français. Ils virent
+le fort et purent en admirer l'ordonnance.
+
+Cela pouvait leur donner à réfléchir, mais M. d'Iberville s'en
+inquiétait peu. Il avait jugé ces Espagnols comme des hommes de peu
+d'importance, et il fait cette réflexion: «Les Espagnols établis dans
+ces contrées se sont beaucoup nui par leurs alliances avec les Indiens.
+Les enfants provenant de ces unions, tenaient beaucoup plus du sang
+sauvage que du sang espagnol: ils étaient chétifs, mous et sans énergie.
+Je suis certain, ajoutait-il, qu'avec 500 Canadiens, je pourrais enlever
+le Mexique, où se trouvent tant de trésors.»
+
+Toute cette expédition du Mississipi avait augmenté l'estime que M.
+d'Iberville avait de ses compagnons d'armes canadiens.
+
+Il les avait vus inébranlables dans les plus grandes fatigues,
+intrépides, ne reculant devant aucun danger, infatigables dans les
+marches et dans toutes les manoeuvres. Il avait pu reconnaître avec une
+sensible complaisance que ses compatriotes étaient au moins égaux à ces
+flibustiers de Saint-Domingue, que l'on regardait comme les hommes les
+plus audacieux qu'il y eût alors dans le monde.
+
+De plus, il les avait trouvés d'une ressource précieuse dans les
+relations avec les sauvages, sachant les gagner par leurs égards et leur
+amabilité, et pouvant s'en faire comprendre par la connaissance des
+langues sauvages du Nord, dont beaucoup d'expressions avaient pénétré
+sur les côtes du golfe. Cela était dû aux Tuscaroras, nation iroquoise
+établie depuis longtemps dans le voisinage du Mississipi, dans la
+province de la Caroline.
+
+Le Père Anastase, vu ses fatigues et son grand âge, avait manifesté le
+désir de revenir en France, ce que M. d'Iberville accorda aussitôt. Il
+fit venir au fort le jeune aumônier de la _Badine_. Mais lorsque les
+fêtes arrivèrent, c'est-à-dire le dimanche des Rameaux, le 12 avril, le
+Père Anastase se fit conduire en chaloupe, par M. de Beauharnois, au
+fort, pour confesser tous ceux qui se présentèrent. Il y revint encore
+le jeudi saint, y resta jusqu'au jour de Pâques, dit la messe, et le
+soir, il y eut sermon et vêpres. Après quoi il revint aux vaisseaux pour
+faire faire les pâques aux gens. Il y eut encore confession, messe et
+communion.
+
+Tout étant réglé, M. d'Iberville laissa au fort près de 14,000 rations,
+et de plus, il envoya un traversier à M. Ducasse pour avoir des vivres.
+Lui-même ne devait pas prendre ce chemin, mais profiter du Gulf-Stream
+pour sortir du golfe du Mexique.
+
+Il dit: «Le 2 mai, j'ai établi les offices du fort. J'ai fait
+reconnaître le sieur de Sauvalle, enseigne de vaisseau, pour commander;
+c'est un garçon sage et de mérite. J'ai mis mon frère de Bienville, âgé
+de 18 ans, comme lieutenant, et Levasseur-Boussonelle comme major.
+Je leur laisse 70 hommes, les mousses et, de plus, les équipages des
+traversières.»
+
+Il laissait les mousses pour séjourner parmi les sauvages afin
+d'apprendre leur langue. C'est ainsi que son père avait agi autrefois, à
+Montréal, avec lui et ses autres frères.
+
+Il plut extraordinairement les deux jours suivants, et si abondamment
+que les eaux de la baie devinrent douces, fait incroyable et cependant
+réel.
+
+Le 4 mai au matin, on leva l'ancre par un vent du sud-sud-ouest. Au 20
+mai ils étaient devant l'île de Cuba, à Matanzas, à dix lieues est de la
+Havane, et le 23 ils arrivèrent au cap de la Floride.
+
+Le 23 mai, samedi, M. de Surgère avait rencontré trois vaisseaux anglais
+qui, les prenant pour des forbans, firent mine de tirer sur le _Marin_.
+«Ils auraient été bien accommodés s'ils avaient commencé», dit M. de
+Surgère, qui ne doutait de rien; mais, reconnaissant des vaisseaux
+français, ils leur firent mille amitiés.
+
+«Ensuite, ils voguèrent de conserve avec nous, et cela heureusement, car
+ils connaissaient les îles de l'entrée du golfe et ils pouvaient passer
+le Gulf-Stream, que nous ne connaissions pas.
+
+«Ayant débarqué au golfe le 26 mai, nous remerciâmes Dieu et nous
+quittâmes les Anglais, car nos frégates allaient mieux que les leurs.
+
+«Nous suivions l'est-nord-est, nous dirigeant vers la France. Nous
+allions du trentième degré au quarante-cinquième. Là, nous avons été
+assaillis par une tempête épouvantable; les matelots n'en pouvaient
+plus. On voulut jeter les canons à la mer, mais on n'osa les déplacer,
+de peur d'enfoncer le vaisseau. Nous pouvions nous croire à notre
+dernière heure.
+
+«La _Badine_ n'eut pas les mêmes épreuves, nous ayant devancés.
+
+«Le 1er juillet, arrivée à Chef-de-Bois, puis à l'île d'Aix; et le
+2 juillet, entrée dans le port de Rochefort, où nous retrouvâmes la
+_Badine_.»
+
+
+
+CHAPITRE VI
+
+GRANDS CHANGEMENTS EN FRANCE.
+
+Lorsque M. d'Iberville revint, au mois de juin 1700, de grands
+changements étaient survenus en France. Louis XIV avait ramené à la paix
+toute l'Europe coalisée contre lui. Délivré de graves difficultés, il
+était déterminé à s'occuper exclusivement du bien-être de ses sujets,
+du développement du commerce et de l'industrie, et enfin des
+établissements.
+
+Pour bien envisager ces changements, il faut faire quelque retour sur
+les événements précédents.
+
+De 1690 à 1700, quatre grandes nations: l'Angleterre et la Hollande,
+l'Allemagne, l'Espagne et la Savoie s'étaient réunies contre la France,
+et, malgré ces coalitions et les efforts réunis depuis dix ans, le roi,
+à force de ménagements et aussi de succès victorieux, était parvenu à
+se faire accorder une paix qui lui assurait une autorité encore
+prépondérante en Europe.
+
+Le roi, dès le commencement, avait jugé dans sa sagesse qu'il ne pouvait
+prolonger indéfiniment une lutte, qui était un si rude fardeau pour
+ses sujets. Aussi, plusieurs fois il chercha à se faire accorder des
+conditions convenables d'arrangement, qui furent rejetées avec dédain,
+par des ennemis fiers de leur puissance et confiants dans leur nombre.
+
+Alors le souverain, déçu dans ses tentatives, résolut de demander à la
+victoire ce que les voies de conciliation n'avaient pu obtenir, et il
+y réussit d'une manière inespérée, grâce à cette force et à cette
+intrépidité qui se révélèrent encore si merveilleusement dans le peuple
+qu'il gouvernait.
+
+Il put mettre 400,000 hommes sur pied, des troupes aguerries et
+habituées à vaincre. Il disposa ses forces et ses généraux suivant les
+centres d'attaque, et, la victoire secondant ses desseins, il inspira
+à la France un élan et un enthousiasme dignes de la plus grande nation
+militaire.
+
+Les succès étaient si nombreux, si multipliés, que les coalisés, tout en
+espérant qu'ils finiraient par lasser la France et l'accabler, pouvaient
+prévoir qu'ils sortiraient, d'ici là, épuisés et anéantis.
+
+An bout de dix ans de lutte les Anglais et les Hollandais réclamaient
+la paix. Dans ce laps de temps, les Français avaient remporté plusieurs
+victoires et enlevé aux ennemis pour près d'un milliard de marchandises.
+
+Les Espagnols ne savaient quel sort attendre: ils avaient été chassés
+de la Navarre et du Roussillon; ils avaient perdu la Catalogne avec les
+villes principales: Gironne et Barcelone.
+
+Le roi de Savoie avait perdu plusieurs batailles rangées, et il avait vu
+succomber dix villes principales.
+
+L'Allemagne avait été chassée de la Flandre, de la Lorraine, de la
+Franche-Comté, du Palatinat, et, dans toute la confédération, l'on ne
+savait que prévoir.
+
+La paix de Ryswick, appuyée par les succès des armées de terre et de
+mer, dans lesquels les exploits d'Iberville au nord de l'Amérique
+eurent leur part, avait calmé les esprits, et conservait à la France un
+prestige incomparable.
+
+Le roi avait, fait, il est vrai, de grandes concessions, mais il avait
+gagné bien des avantages, étant on paix avec l'Allemagne et avec
+l'Espagne. Il savait en ce moment que, malgré les efforts de l'Autriche,
+la succession au trône d'Espagne était assurée à l'un de ses enfants.
+
+Il avait reconnu l'autorité du roi d'Angleterre, et n'avait rien à
+craindre de ce côté.
+
+Débarrassé de ses plus grands soucis, il ne songea plus qu'à rétablir
+les finances, à procurer le bien-être à ses sujets et à assurer la
+prospérité des établissements extérieurs.
+
+Il licencia la moitié de ses troupes, réduisit les impôts, suivant les
+sages traditions laissées par Colbert, et commença à donner le plus
+grand essor aux Indes Orientales. La France y possédait un territoire
+immense, avec des points d'une grande importance, parmi lesquels
+Chandernagor et Pondichéry, qui, en quelques années, devaient compter
+50,000 âmes.
+
+Quant aux Indes Occidentales, le roi en comprenait très bien
+l'importance. Il pensait, d'après Vauban, que l'on pouvait y établir
+l'un des plus grands royaumes du monde, avec la Nouvelle-France, le
+cours du Mississipi, la Louisiane, et enfin les Antilles françaises,
+dont Saint-Domingue formait la partie principale.
+
+Saint-Domingue donnait la clef des possessions espagnoles du Mexique, du
+Pérou, du Quito, en fournissant l'accès à Carthagène, à Porto Bello et à
+la Vera Cruz.
+
+Quant à l'embouchure du Mississipi, son occupation donnait l'accès aux
+richesses de la Louisiane, que Sa Majesté avait fait découvrir depuis
+plusieurs années, et qui révélaient «dans le nouveau monde un monde
+nouveau.»
+
+Les nouvelles que M. d'Iberville apportait répondaient bien aux desseins
+des autorités souveraines. Il arriva en France aux premiers jours de
+juillet 1699. Il commença par licencier son monde et décharger ses
+bâtiments, et en même temps il envoyait une copie de son journal à M. de
+Pontchartrain, ministre de la marine.
+
+Celui-ci lui en accusa aussitôt réception. Il lui demanda de plus
+amples détails pour la satisfaction du roi, et en même temps il lui fit
+pressentir la nécessité d'un second voyage.
+
+On destina aussitôt deux bâtiments, la _Renommée_, de 45 canons, et la
+_Gironde_, pour la nouvelle entreprise.
+
+M. de Pontchartrain voyait que les oppositions ne manquaient pas, mais
+il savait que le roi ne voulait en tenir aucun compte.
+
+Les gens de Montréal, parmi lesquels M. de Longueuil et M. Le Ber, les
+plus proches parents de M. d'Iberville, avaient écrit que l'occupation,
+du sud de l'Amérique pouvait nuire gravement aux établissements de la
+Nouvelle-France.
+
+Le gouverneur de Saint-Domingue, de son côté, voyait avec ombrage cette
+nouvelle expédition; il pensait que ce serait une disgrâce pour les
+possessions françaises aux Antilles.
+
+Il disait, dans ses lettres, qu'on allait susciter l'agression des
+Espagnols. Suivant lui, ils pouvaient mettre 100,000 hommes sur pied
+et soulever les sauvages, qui étaient au nombre de plusieurs millions,
+disait-il. «Je crois, ajoutait-il, que M. d'Iberville est un très
+honnête homme, et bien intentionné, mais il faut se défier de son esprit
+d'entreprise.»
+
+De plus, des officiers supérieurs de la marine, prévenus contre les
+succès d'un officier canadien, répandaient le bruit «qu'il ne réussirait
+pas mieux que La Salle; que son expédition avait été mal menée parce
+qu'il avait fait trop de retards; qu'il n'avait pas su ménager ses
+provisions, etc., etc.; enfin qu'il fallait appréhender que les 80
+hommes placés à Biloxi ne fussent exposés au même sort que les gens de
+La Salle.»
+
+M. de Pontchartrain, voulant être à même d'éclairer le roi sur
+ces objections, demanda à M. d'Iberville de faire un mémoire sur
+l'importance de son établissement.
+
+M. d'Iberville répondit aussitôt par un factum d'une dizaine de pages.
+Il avait déjà exposé les avantages que le Canada retirerait de cette
+entreprise, qui donnerait les moyens de communiquer avec toute
+l'Amérique centrale par le Mississipi, où les Canadiens avaient déjà des
+stations importantes. Il montrait ensuite la possibilité de se saisir du
+Mexique, où se trouvaient des trésors; enfin il affirmait la nécessité
+d'arrêter l'extension continuelle des Anglais, «déjà trop puissants».
+
+Ensuite M. d'Iberville énumérait les sites occupés par les Espagnols
+sur le golfe du Mexique, et leur peu de valeur, puis il signalait les
+conditions favorables pour le commerce des pelleteries et des autres
+produits.
+
+Il finissait en affirmant que dans ces régions presque tropicales on
+pouvait récolter les productions des Antilles.
+
+M. de Pontchartrain répondit en recommandant à M. Duguay, l'intendant
+de la marine à Rochefort, d'activer l'armement des navires destinés à
+l'expédition.
+
+Il envoyait en même temps la liste des officiers nommés par le roi sur
+la _Renommée_, bâtiment de 50 canons: M. d'Iberville, commandant; M. de
+Ricouard, lieutenant; le sieur Duguay, enseigne; le sieur Desjordy, le
+sieur de Hautemaison et le sieur de Saint-Hermine, gardes de marine.
+Dans l'équipage il devait y avoir 50 Canadiens réunis à Rochefort.
+
+M. d'Iberville emmenait avec lui un de ses cousins, M. Lesueur,
+militaire plein d'expérience, et son frère de Châteauguay, âgé de 14
+ans. C'était lui qui était destiné devenir un jour gouverneur de la
+Guyane.
+
+Sur la _Gironde_, se trouvaient le chevalier de Surgère, commandant;
+M. de Villautreys, lieutenant; le sieur de Courcières, lieutenant en
+second, etc.
+
+M. d'Iberville et M. de Surgère, pour récompense de leurs services,
+recevaient le titre de chevaliera de Saint-Louis.
+
+Le roi nommait aussi M. de Sauvalle commandant du fort de Biloxi, et M.
+de Bienville, âgé alors de vingt ans, lieutenant.
+
+En même temps, M. Duguay recevait l'ordre de donner a M. d'Iberville
+tout ce qu'il avait demandé pour l'armement du fort de Biloxi: 10 pièces
+de canon, 2,000 boulets, 400 paquets de mitraille, 17,000 livres de
+poudre à mousquet.
+
+
+
+
+SIXIEME PARTIE
+
+
+
+DEUXIÈME VOYAGE.
+
+Le départ eut lieu de La Rochelle le 17 septembre 1699, à 8 heures et
+demie du matin.
+
+Le 11 décembre, c'est-à-dire après 50 jours de navigation, l'escadre
+arrivait au cap Français, où débarquèrent quatre malades. M. de Galifet,
+lieutenant du gouverneur, accueillit M. d'Iberville et lui fournit les
+rafraîchissements nécessaires. On embarqua aussi des volailles et des
+bestiaux.
+
+Le 22 décembre, départ du cap Français, et, 20 jours après, arrivée au
+fort de Biloxi.
+
+Le 9 janvier M. de Sauvalle vint à bord, et rendit compte de tout ce qui
+s'était passé depuis le départ de M. d'Iberville.
+
+Il avait reçu la visite d'un bâtiment anglais commandé par le capitaine
+Banks, que M. d'Iberville avait fait prisonnier au fort Nelson cinq ans
+auparavant. Le capitaine, ayant vu le fort de Biloxi, avait dit qu'il
+reviendrait en force, mais cela n'inquiéta ni M. d'Iberville ni M. de
+Sauvalle.
+
+Pendant que quelques marchands de Montréal s'inquiétaient de
+l'établissement de Biloxi, d'autres Canadiens s'en réjouissaient, et y
+voyaient la source de beaucoup d'avantages pour la Nouvelle-France.
+
+Dès que Mgr l'évêque de Québec avait eu connaissance des succès de M.
+d'Iberville, il avait envoyé M. de Montigny, son grand vicaire, avec M.
+d'Avion, missionnaire des Illinois. Ces messieurs parlaient les langues
+de plusieurs nations sauvages, et ils venaient s'offrir au zèle
+religieux du chevalier d'Iberville. M. Juchereau de Saint-Denis, oncle
+de madame d'Iberville, comme nous l'avons vu précédemment, vînt offrir
+ses services et son expérience; il avait conduit plusieurs hommes avec
+lui. Il était réservé à plus d'une aventure. Enfin, l'on vit aussi
+arriver vingt Canadiens commandés par M. de Tonty, qui avait traversé
+intrépidement toutes les nations sauvages, et qui s'était rendu avec
+bonheur é cet ancien théâtre de ses premiers exploits. Il était au
+comble de la satisfaction de voir se réaliser l'oeuvre qu'il avait déjà,
+tentée avec l'héroïque M. de La Salle.
+
+M. d'Iberville accueillit ces nouveaux auxiliaires avec la plus entière
+cordialité. Il enjoignit d'abord à M. Lesueur, son cousin, de préparer
+tout ce qui était nécessaire pour remonter le fleuve avec une vingtaine
+d'hommes, afin d'aller exploiter aussitôt les mines de cuivre qui lui
+avaient été signalées au 45e degré de latitude.
+
+Il donna des compagnons à M. de Saint-Denis pour s'en aller explorer
+les côtes du golfe, à, l'ouest, depuis la Palissade jusqu'à la baie
+Saint-Louis.
+
+Quant à M. de Tonty, qui connaissait les langues sauvages, ainsi que les
+Canadiens qui l'avaient accompagné, il lui proposa de remonter le fleuve
+avec lui. Enfin, il prit aussi avec lui l'aumônier de l'escadre,
+ainsi que M. de Montigny. Son frère Châteauguay devait être aussi de
+l'expédition.
+
+Le but de M, d'Iberville était de reconnaître les sites avantageux, de
+voir quelle était la fertilité de la terre et les productions utiles,
+enfin de lier des relations avec toutes les tribus sauvages, dont il
+avait dessein de se servir pour l'exploitation et la colonisation du
+pays.
+
+Il partit le 1er mars 1700, et en deux jours il atteignit la première
+île du Mississipi en quittant la mer. Il paraît que c'est alors qu'il
+commença à être atteint de la fièvre et de douleurs extrêmement vives
+aux genoux, qui venaient probablement de toutes les fatigues qu'il
+avait ressenties dans les expéditions précédentes. Il chercha d'abord
+à vaincre son mal et continua sa marche, mais au bout de quelques
+semaines, les douleurs furent si vives, qu'il fut obligé de revenir sur
+ses pas.
+
+Le 3 mars 1700, il débarquait aux Oumas, et renouvelait les arrangements
+qu'il avait faits avec eux lors de son premier voyage.
+
+Les jours suivants il atteignit le port qui se trouve à l'extrémité nord
+de la nation des Oumas.
+
+Le 10, il visitait les Natchez, qu'il considérait comme la nation
+sauvage la plus intelligente, et où il voulait établir une station
+principale, à laquelle il désirait donner le nom de Sainte-Rosalie, en
+l'honneur de la patronne de madame la marquise de Pontchartrain.
+
+Le 14 mars, arrivée aux Tasmas, à 15 lieues des Natchez, au 34e degré
+de latitude. Ce fut le point extrême où se rendit M. d'Iberville. M. de
+Montigny connaissait la langue de cette nation, et il y fit commencer
+une église, qu'il devait remettre à un missionnaire du Canada. Lui-même
+se proposait de résider aux Natchez. Il était capable de rendre les plus
+grands services aux intérêts do la religion.
+
+M. d'Iberville ayant rempli le principal objet de son excursion, et,
+se sentant encore plus malade, confia à M. de Bienville la suite des
+opérations.
+
+Il avait accompli au moins une partie de ce qu'il s'était proposé. Il
+avait parcouru 200 lieues sur le fleuve, il en avait exploré les rives,
+et constaté l'abondante fertilité du sol. Il avait noué des relations
+avec les principales tribus du Sud; il avait pacifié leurs différends,
+et les avait exhortées à vivre en amitié avec les Français qui allaient
+s'établir chez eux.
+
+Des missionnaires allaient fonder des sanctuaires et faire connaître les
+enseignements de la religion, contre lesquels les naturels n'avaient
+aucune prévention.
+
+M. de Montigny devait s'établir aux Natchez, et un autre religieux
+devait résider aux Oumas. En même temps, M. Davion allait s'établir aux
+Illinois, sur l'invitation de ceux-ci, et un Père Jésuite commençait
+l'érection d'une église aux Bayagoulas.
+
+M. de Tonty, ayant vu les premiers fruits de l'entreprise, reçut une
+mission particulière. Il devait aller jusqu'aux Illinois, chargé
+des présents de M. d'Iberville pour concilier les indigènes aux
+enseignements de M. Davion.
+
+Le 24 mars, M. d'Iberville, revenant vers Bayagoulas, rencontra M.
+Lesueur, son cousin, qui avait terminé ses préparatifs, et qui allait
+remonter jusqu'aux chutes Saint-Antoine. Il avait avec lui le sieur
+Pénicaud, maître charpentier, qui a écrit la relation de cette
+entreprise. Nous en citerons quelques détails.
+
+Le 25 au matin, M. d'Iberville se dirigea vers Bayagoulas avec son frère
+de Châteauguay, tandis qu'il envoyait M. de Bienville passer quelques
+semaines dans les régions de l'Ouest. C'était d'abord son dessein de
+faire lui-même cette excursion, mais son malaise étant devenu plus
+grand, il lui fallut confier cette mission à son frère. Il continua son
+retour en canot, avec deux hommes et le jeune de Châteauguay.
+
+M. d'Iberville, malgré la fièvre qui le tourmentait toujours, et malgré
+les douleurs qui l'empêchaient de marcher, passa tout ce mois à sonder
+les passes, à examiner les sites pour les établissements futurs. Enfin,
+il put recueillir bien des renseignements de la part des sauvages qu'il
+rencontra.
+
+Il apprit ensuite que des nations sauvages avaient quitté leur position
+au nord pour s'établir dans un climat plus favorable au sud. Entre
+autres, il en était ainsi des Tuscaroras, une des cinq nations
+iroquoises établies près du lac Ontario, qui avaient quitté leurs foyers
+depuis quelques années, attirés par la douceur du climat du sud, et qui
+étaient venus se fixer dans la Caroline, et cela, paraît-il, lui suggéra
+des idées pour l'avenir. Par une disposition particulière, les pays du
+sud qui étaient les plus doux et les plus fertiles étaient les moins
+peuplés, et les populations les plus nombreuses étaient au nord. Du
+golfe du Mexique jusqu'à l'entrée du Missouri, on comptait une vingtaine
+de petites nations, et ces nations n'étaient composées que de quelques
+familles, 30 ou 40, et pas davantage.
+
+Pour exploiter tous ces pays, il aurait fallu que les nations du Nord
+qui sont très nombreuses, comme les Sioux, les Ottawas, les Illinois,
+fussent déterminées à descendre dans la proximité du golfe, ce qui
+serait d'un immense avantage pour eux et pour les Français qui
+voudraient traiter avec eux.
+
+Cette idée, si étrange qu'elle puisse paraître, était déjà venue à
+plusieurs de ces nations, même les plus sauvages, et, comme nous l'avons
+dit, les Tuscaroras étaient établis dans la Caroline.
+
+Le 18 du mois de mai, comme il avait été convenu, M. de Bienville, qui
+avait été en excursion à l'ouest du Mississipi, revint à Biloxi. Il
+avait fait peu de chemin, et avait rencontré peu d'indigènes. A cette
+époque de l'année, la fonte des neiges faisait déborder toutes les
+rivières affluant au Mississipi, qui sortait de ses rives. L'on pouvait
+à grande peine remonter la force des courants, et l'on ne pouvait
+aborder, parce, que toutes les côtes étaient submergées à une grande
+distance. M. de Bienville avait donc peu de renseignements à fournir à
+son frère.
+
+Le 19 de mai, M. de Montigny et M. Davion arriveront avec deux chefs
+sauvages des Natchez et des Tonicas.
+
+M. de Montigny était tellement accablé de fatigue, qu'il crut devoir
+demander de repasser en France. Il pouvait utiliser son voyage en
+demandant des prêtres à la maison des Missions étrangères à Paris. On
+pensait néanmoins qu'il était déjà découragé du peu de succès qu'il y
+avait à espérer parmi ces populations légères et dépravées du Sud.
+
+Le 16 mai, M. d'Iberville donna des instructions à M. de Sauvalle sur ce
+qu'il y aurait à faire pendant son absence.
+
+«Il insiste sur la nécessité de recueillir toutes ces plantes que
+connaissent les sauvages, et dont ils se servent pour leurs teintures et
+pour leurs remèdes.
+
+«Il faut se procurer le plus que l'on pourra de veaux sauvages pour les
+élever dans les parcs et les domestiquer.
+
+«Il faut rechercher tous les lieux où se trouvent des perles. L'on devra
+éprouver différents bois en les mettant dans l'eau pour voir quels sont
+ceux qui ne sont pas attaqués par les vers.
+
+«En attendant que M. Lesueur revienne de son excursion dans le haut
+Mississipi, il faudra envoyer M. de Saint-Denis pour visiter la rivière
+de la Marne au pays des Gododaquis.
+
+«Enfin, il faudra s'opposer par tous les moyens à aucune agression de la
+part des Espagnols.»
+
+Le 28 mai, M d'Iberville ayant fini ses dispositions, partit pour
+la France avec ses deux vaisseaux. Il était favorisé par un vent
+sud-sud-ouest.
+
+
+
+CHAPITRE VIII
+
+MORT DE D'IBERVILLE.
+
+A partir de 1700, la santé de d'Iberville fut profondément altérée. En
+1702, il repassa en France et alla à Paris. Sa femme, née Marie Thérèse
+de La Pocatière, qu'il avait laissée à La Rochelle, chez son frère de
+Sérigny, intendant du port de cette ville, vint le rejoindre dans la
+ville capitale avec Sérigny.
+
+Le 8 octobre 1693, d'Iberville avait épousé a Québec Mlle Marie
+Thérèse Polette de La Combe-Pocatière, fille de François Polette de La
+Combe-Pocatière, capitaine au régiment de Carignan Salières, et de dame
+Marie Anne Juchereau, qui elle-même, à la date du mariage de sa fille
+avec d'Iberville, avait contracté un second mariage avec le chevalier
+François Madeleine Ruette, sieur d'Auteuil et de Monceaux, conseiller.
+
+De ce mariage d'Iberville eut deux enfants; Pierre Louis Joseph qui, né
+et ondoyé le 22 juin 1694, sur le grand banc de Terre-Neuve, reçut le
+baptême à Québec, le 7 août suivant, des mains de M. Dupré, curé de la
+cathédrale; le parrain était M. Joseph Le Moyne, sieur de Sérigny, et
+la marraine, dame Marie Anne Juchereau, épouse de M. d'Auteuil, sa
+grand'mère; et une fille connue dans le monde sous le nom de dame
+Grandive de Lavanais.
+
+D'Iberville avait contracté depuis plusieurs années des douleurs
+rhumatismales, et on ne sait si c'est à cette époque qu'il alla aux eaux
+de Bourbon-l'Archamhault.
+
+Les bons soins qu'il reçut le remirent en quelques mois. Toute
+souffrance cessant, il crut pouvoir continuer son oeuvre.
+
+Connaissant les projets de la cour de France sur les colonies des
+Antilles, il offrit au cabinet de Versailles d'aller surprendre la
+Barbade et les autres îles occidentales.
+
+On lui accorda ce qu'il demandait. Il partit avec onze vaisseaux de Sa
+Majesté et trois cents hommes d'équipage. Sur son chemin, en se rendant
+aux Barbades, il attaqua l'île de Niepce. C'était au commencement
+d'avril 1706.
+
+Après quelques escarmouches, les habitants, se voyant inférieurs en
+nombre, et surpris par la rapidité de l'attaque, offrirent de capituler
+et de se rendre avec tous leurs biens.
+
+Pendant ce temps, la petite armée de d'Iberville parcourait le pays et
+rançonnait toute la contrée. Elle s'emparait des chevaux, des animaux,
+des moulins, des serviteurs et des nègres.
+
+M. d'Iberville proposa des conditions de capitulation, elles furent
+acceptées par le commandant anglais.
+
+La capitulation fut signée le 4 avril 1706. On fit la liste des
+prisonniers. Elle comprenait le gouverneur, 1758 hommes de guerre, tous
+les habitants, y compris 7,000 nègres.
+
+D'Iberville s'était en outre emparé de trente navires, les uns armés en
+guerre, les autres chargés de marchandises.
+
+Les nègres faits prisonniers, s'étant enfuis sur la montagne, à un
+endroit appelé le _Réduit_, on stipula que dans les trois mois à partir
+du jour de la capitulation, on transporterait à la Martinique 1400
+nègres, ou la somme de cent piastres par chaque nègre qu'on ne
+remettrait pas.
+
+Les pertes faites par les Anglais à, Niepce furent immenses.
+
+La conquête de cette île répandit de grandes richesses a la Martinique,
+où d'Iberville alla déposer ses trophées.
+
+D'Iberville mit bientôt après à la voile pour aller attaquer les flottes
+marchandes de la Virginie et de la Caroline. Il cingla vers la Havane
+afin de tomber sur la flotte de la Virginie pendant qu'elle s'assemblait
+pour retourner en Europe.
+
+Mais, dit M. Guérin, dans son _Histoire maritime de la France_, cette
+entreprise importante fut interrompue par la mort prématurée de son
+chef. D'Iberville, qui avait conservé sa santé pendant vingt années de
+combats glorieux, de découvertes importantes et d'utiles fondations, fut
+victime, à la Havane, d'une attaque d'épidémie. M. Guérin affirme que si
+ses campagnes prodigieuses par leurs résultats avaient eu l'Europe pour
+témoin, d'Iberville eût en, de son vivant et après sa mort, un nom aussi
+célèbre que ceux des Jean Bart, des Duguay-Trouin, des Tourville, et
+serait parvenu, sans conteste, aux plus grands commandements dans la
+marine.
+
+Depuis longtemps, cet illustre marin était affligé d'une maladie qui lui
+enlevait toutes ses forces. Il voyait sa santé décliner tous les jours.
+A un âge qui lui permettait d'espérer une longue existence (il avait à
+peine 45 ans), il se résigna noblement et il offrit avec générosité
+le sacrifice de cette existence qu'il avait remplie de tant de faits
+glorieux et pendant laquelle il croyait pouvoir terminer tant d'oeuvres
+importantes qu'il avait si admirablement commencées.
+
+Il avait doté son pays de conquêtes immenses, il avait assuré le
+commerce des produits les plus variés et les plus riches, il s'était
+rendu maître de tout un immense continent, et était parvenu à détruire
+complètement le prestige militaire et naval de deux grandes puissances,
+l'Angleterre et l'Espagne.
+
+D'Iberville voyait la mort arriver à grands pas. Il lui fallait donc
+renoncer à toutes ses espérances.
+
+Ce qui aggravait sa position, c'était la pensée qu'il abandonnait
+son oeuvre à des mains qui n'étaient ni assez expérimentées ni assez
+éprouvées.
+
+A la métropole les affaires étaient dirigées par des hommes d'un mérite
+incontestable, mais qui ne comprenaient pas l'importance, ni l'avenir de
+ces pays lointains.
+
+Au centre de ces nouvelles colonies, ceux appelés à les régir se
+laissaient souvent conduire par des motifs d'intérêt personnel. Il eût
+fallu, d'une part, des administrateurs parfaitement éclairés sur
+la valeur des nouvelles conquêtes; d'autre part, une direction
+désintéressée sur les autorités subalternes.
+
+C'est, dans ces tristes prévisions que le chevalier d'Iberville débarqua
+à la Havane, étant si malade qu'il ne pouvait plus supporter la mer. Il
+fut transporté à l'hôpital, où il se prépara sérieusement à recevoir les
+secours de cette religion qu'il avait si fidèlement observée toute sa
+vie, et à laquelle il avait toujours eu recours au milieu des plus
+grands dangers.
+
+D'Iberville expira à la Havane, le 5 juillet 1706, après avoir reçu
+tous les secours de la religion, comme on en trouve la preuve dans
+les registres de la paroisse principale de la ville, que nous citons
+ci-après.
+
+D'Iberville ne fut inhumé que le 5 septembre, dans l'église paroissiale
+majeure de Saint-Christophe, où on ensevelit plus tard les restes de
+Christophe Colomb, ramenés de Séville.
+
+Voici comme est relaté l'acte de décès de d'Iberville:
+
+ «En la cité de la Havane, le 5 septembre 1706, a été inhumé dans
+ cette sainte église paroissiale majeure de Saint-Christophe, M.
+ Moine de Berbilla, natif du royaume de France, muni des saints
+ sacrements.
+
+ «JEAN DE PETTROZA,
+
+ «Prêtre de l'église majeure.»
+
+Moine de Berbilla n'est qu'une corruption espagnole de la prononciation
+de Le Moyne d'Iberville.
+
+Après la mort de son mari, Mme d'Iberville passa en France, et épousa
+en secondes noces le comte de Béthune, lieutenant général des armées du
+roi.
+
+
+
+CONCLUSION
+
+Nous voici arrivé au terme de notre oeuvre. Nous avons relaté tout ce
+qui se rapporte au chevalier d'Iberville. Il nous resterait à faire
+quelques considérations sur les conséquences de toutes ces grandes
+expéditions.
+
+D'abord les prévisions de d'Iberville ne se réalisèrent malheureusement
+que trop. Le gouvernement, au lieu d'accorder sa confiance aux hommes
+qui avaient donné les plus grandes preuves de dévouement, ne recourut
+pas à la famille d'Iberville, ni à aucun de ses anciens compagnons
+d'armes.
+
+La compagnie des Indes, qui s'était emparée de l'administration de la
+nouvelle colonie, mit à la tête un homme qui ne connaissait pas le pays.
+
+M. de Lamothe-Cadillac fut élu. Il avait quelques faits d'armes à
+invoquer: l'occupation des lacs, la fondation de la ville de Détroit;
+mais il était complètement étranger aux intérêts et aux besoins de la
+Louisiane. M. de Lamothe-Cadillac ne put conserver longtemps sa position
+de gouverneur, et il s'en alla blâmé par tout le monde.
+
+Après lui, le pays tomba dans les mains de ce qu'on appelait la
+compagnie du Mississipi, que le malheureux Law avait fondée. Il profita
+de la mort de d'Iberville pour lancer sur le pavé de Paris une oeuvre
+qui, au début, eut une étonnante prospérité, et qui aboutit h une
+épouvantable catastrophe.
+
+Ces deux insuccès rendirent le gouvernement plus prudent et plus
+attentif, et l'on recourut, dix ans après la mort de d'Iberville, à
+celui qui l'avait accompagné dans ses expéditions et secondé dans ses
+entreprises, c'est-à-dire à son frère de Bienville.
+
+Le 4 octobre 1716, M. de Bienville recevait de France des lettres qui
+le plaçaient à la tête de toute la colonie. Ses mérites avaient été
+longtemps méconnus, mais on reconnaissait enfin, en ce moment, qu'on ne
+pouvait se passer de ses services.
+
+Voici comme s'exprimait un intendant français sur les mérites de
+Bienville, le digne héritier de son frère:
+
+«On ne saurait trop exalter, disait-il, la manière admirable dont M. de
+Bienville a su s'emparer de l'esprit des sauvages pour les dominer. Il a
+réussi par sa générosité et sa loyauté; il s'est surtout acquis l'estime
+de toute la population en sévissant contre toute déprédation commise par
+les Français.»
+
+Ces paroles peuvent nous faire comprendre la mauvaise foi de M. de
+Cadillac, qui écrivait alors à, Versailles: «Tous ces Canadiens ne sont
+que des gens sans respect pour la subordination. Ils ne font aucun cas
+ni de la religion, ni du gouvernement. Le lieutenant du roi, M. de
+Bienville, est sans expérience, il est venu en Louisiane à 18 ans, sans
+avoir servi ni en Canada ni en France.» Ceci est inexact, car M. de
+Bienville avait alors près de vingt ans de service.
+
+Nommé gouverneur, M. de Bienville s'empressa d'exécuter le projet qu'il
+avait depuis longtemps d'établir le centre de la colonie à l'extrémité
+du delta. Il lui donna le nom de Nouvelle-Orléans, en l'honneur du duc
+d'Orléans, régent du royaume de France. La nouvelle compagnie d'Occident
+éleva Bienville au commandement général de la Louisiane. Il fut secondé
+dans son oeuvre par ses frères, les messieurs de Longueuil,
+qui devinrent successivement gouverneurs de Montréal et de la
+Nouvelle-France.
+
+Pendant ce temps la colonie se développait. Plusieurs des anciens
+compagnons de d'Iberville venaient s'y établir chaque année. On voyait y
+arriver des gens de Montréal, Québec et autres villes.
+
+En 1724, M. de Bienville fut mandé à Paris pour donner des explications
+sur sa conduite. Il reçut sa démission par suite des rapports calomnieux
+qui avaient été faits contre lui par des ennemis de la famille
+de Longueuil. Cinq ans après, en 1731, il fut rétabli dans son
+commandement; puis ayant terminé son oeuvre, il passa en France, en
+1760.
+
+Comme nous l'avons dit en commençant, la France possédait à ce moment
+presque toute l'Amérique du Nord. Ses possessions, d'une superficie
+de plus de trois cent mille lieues carrées, s'étendaient de l'océan
+Atlantique à l'océan Pacifique, et de la baie d'Hudson au golfe du
+Mexique. Les plus beaux et les plus grands fleuves du monde: le
+Saint-Laurent, l'Ohio, le Missouri, le Mississipi s'y trouvaient; on y
+voyait des lacs grands comme des mers: les lacs Érié, Ontario, Huron,
+Michigan, Supérieur. Nous avons vu toute la part que M. d'Iberville eut
+à ces merveilleux résultats.
+
+Cette contrée est douée des ressources naturelles les plus diverses
+et les plus abondantes; ses habitants sont actuellement au nombre de
+plusieurs millions. Aussi peut-on facilement comprendre la perte immense
+que fit la France en ne prenant pas les mesures nécessaires pour
+conserver cet immense territoire, dans lequel elle aurait pu créer un
+empire d'une incalculable richesse: une France d'outre-mer qui eût
+imprimé le sceau de son génie sur ce continent.
+
+Quand le sort des armes eut trahi le drapeau des Français, qui luttèrent
+avec une indomptable énergie, et qui ne succombèrent que sous le nombre,
+le pays tout entier fut conquis par B'Angleterre. Son gouvernement
+s'était solennellement; engagé à, respecter tous les droits et
+privilèges des familles françaises. Néanmoins, beaucoup de ces familles
+ne voulant pas rester sous la domination des Anglais, émigrèrent sur la
+rive gauche du Mississipi pour se trouver sur une terre française.
+Là, ces familles fondèrent les établissements de Saint-Louis,
+Saint-Ferdinand, Carondelet, Saint-Charles, Sainte-Geneviève,
+Nouvelle-Madrid, Gasconnade.
+
+Ce mouvement d'émigration vers le nord-ouest se continua, et par suite,
+les Franco-Canadiens fournirent les premiers groupes de colons de la
+plupart des États de l'Ouest et de la Rivière-Rouge. Ne s'arrêtant
+que sur les bords de l'océan Pacifique, ils jetèrent le germe des
+établissements de Vancouver et de l'Orégon.
+
+Nous les trouvons aussi dans le Nord-Ouest canadien et jusqu'à la baie
+d'Hudson. La plupart sont dispersés dans les terres, où ils trafiquent
+avec les indigènes. Des centres qui deviendront vite prospères se sont
+formés au fort Edmonton, au lac Sainte-Anne, au lac La Biche.
+
+Les Canadiens-Français sont déjà nombreux au Manitoba; ils se sont
+groupés à Saint-Boniface, à Saint-Norbert, à Sainte-Agathe, à
+Saint-François-Xavier, à Saint-Laurent.
+
+Dans d'autres États, on rencontre aussi des Canadiens: il y en a
+dans l'Ohio, l'Iowa, le Dakota, le Montana, le Colorado, l'État de
+Washington, le Kansas, l'Arizona, le Nouveau-Mexique.
+
+Dispersés sur un immense territoire, entourés de populations de races
+différentes, les Canadiens-Français ont conservé leur religion. Dès
+qu'ils ont pu se rassembler et former des établissements, ils ont
+demandé des prêtres et ont élevé à leurs frais des temples au Seigneur.
+La plus grande partie d'entre eux ont conservé comme un trésor précieux
+leur langue et leurs habitudes nationales.
+
+En 1864, M. E. Duvergier de Hauranne se trouvait dans le Minnesota. «Ce
+pays, dit-il, est plein de Français. Quelques-uns viennent de la mère
+patrie, la plupart ont émigré du Canada par les grands lacs. Quand je
+ne les aurais pas reconnus à, leur langage, leurs plaisanteries, leurs
+danses, leur gaieté invincible à la fatigue me les auraient désignés.»
+
+«La France a été, jusqu'au milieu du 18e siècle, une des plus grandes
+puissances coloniales du monde, et l'Espagne seule pouvait lui disputer
+la prééminence. En effet, au commencement du 18e siècle, elle possédait
+toute l'Amérique du Nord jusqu'au Mexique sur l'océan Atlantique, et
+jusqu'à la Californie sur le Pacifique. Le golfe Saint-Laurent,
+le Canada, les lacs intérieurs, tout le bassin du Mississipi, le
+Nord-Ouest, l'Orégon et tous les territoires au nord de la Californie et
+du Mexique, lui appartenaient et formaient deux provinces immenses: le
+Canada et la Louisiane. Elle avait dans les Antilles plus de la moitié
+de Saint-Domingue, Sainte-Lucie, la Dominique, Tobago, Saint-Barthélémy,
+et enfin la Martinique et la Guadeloupe, faibles débris qui lui sont
+restes de tant de colonies.
+
+«De toutes ces possessions, la plus précieuse était le vaste empire dont
+elle avait jeté les fondements au nord et à l'ouest de l'Amérique,
+et qui lui eût assuré une prépondérance incontestable dans le inonde
+entier.»
+
+Malheureusement, les systèmes erronés, les fausses idées qui présidèrent
+alors à la direction de ses colonies, firent végéter ces établissements,
+tandis que ceux des Anglais prospéraient à côté des siens. Mais
+l'insouciance, l'incapacité de la cour les laissèrent exposés sans
+défense aux attaques de voisins qui, dix fois plus nombreux que ces
+malheureux colons, les écrasèrent un dépit d'une résistance énergique.
+
+Ce fut donc sous le règne déplorable de Louis XV que succomba la
+puissance coloniale de la France: les Anglais lui enlevèrent, on
+1763, tout le nord du continent américain. La même année, elle céda à
+l'Espagne la Louisiane et toutes les régions de l'Ouest, pour éviter
+de les abandonner aux Anglais, auxquels, dans le même temps, elle dut
+livrer la Dominique, Saint-Vincent, Tobago.
+
+Ainsi s'accomplit la ruine de l'oeuvre de Richelieu et de Colbert, la
+ruine coloniale de la France.
+
+Après cette ruine et après les désastres du premier empire, la France ne
+possédait plus que la Martinique, la Guadeloupe dans les Antilles, et la
+Réunion dans l'océan Indien; ajoutez les comptoirs de l'Inde, quelques
+établissements en Guyane et en Sénégal.
+
+A peu près ruinées à la fin de l'empire, la Martinique, la Guadeloupe et
+la Réunion se sont rapidement relevées, et aujourd'hui, la France peut
+les mettre en parallèle avec les colonies les plus florissantes. Leur
+population est beaucoup plus dense que celle du continent européen. La
+Martinique a près de 160,000 habitants, et elle exporte, rien qu'en
+sucre, pour plus de 20 millions par an. La Guadeloupe compte 170,000
+âmes, la Réunion plus de 180,000, et leurs productions sont supérieures
+à celles de la Martinique.
+
+Il est à remarquer que par un phénomène rare, la langue et les moeurs
+de la France, ainsi qu'un ardent amour pour elles, se perpétuent dans
+celles des anciennes colonies qu'elle a perdues. Témoin, Madagascar;
+témoin aussi, le Canada. Voilà certes des résultats assez inattendus.
+
+Dans l'Inde, les comptoirs de la France, quoique enclavés dans l'empire
+indien de l'Angleterre, n'ont pas déchu.
+
+Quant aux établissements du Sénégal, ils se sont développés dans des
+proportions énormes. La population soumise à la France ne dépassait pas
+une quinzaine de mille âmes en 1815, et l'on n'y opérait qu'un très
+maigre trafic. Aujourd'hui la France y a poussé ses postes jusqu'au
+Niger. Plusieurs millions d'hommes y sont ses tributaires et le commerce
+du pays, prodigieusement accru, a atteint plus de 50 millions de francs.
+
+L'oeuvre coloniale de la France, dans ce siècle, n'a pas consisté
+seulement à conserver et à, améliorer les épaves du son ancien domaine;
+de 1830 à 1847, elle a conquis l'Algérie. L'Algérie ne peut être
+comparée, ni comme étendue, ni comme fertilité aux immensités de
+l'Amérique du Nord ou de l'Australie. Mais la France, dans la
+colonisation de ce pays, a obtenu des résultats précieux. Elle y
+a implanté plus de quatre cent mille colons européens. Des villes
+florissantes se sont élevées sur l'emplacement des terrains incultes
+et des marais fangeux d'il y a quarante ans. Le mouvement commercial
+atteint cinq cent millions de francs.
+
+A l'Algérie, la France vient d'ajouter la Tunisie, qui rivalisera
+bientôt de prospérité et de vitalité avec l'Algérie française.
+
+Pour un peuple soi-disant incapable de coloniser, le résultat ne laisse
+pas que d'être satisfaisant.
+
+En Océanie, la France possède l'archipel de Taïti. La
+Nouvelle-Calédonie, occupée à une date plus récente, a permis à la
+France de créer une colonie pénitentiaire dont tout le monde reconnaît
+l'utilité. Par la Cochinchine, elle a repris pied sur le continent
+asiatique; et, si ce n'est encore qu'un embrion d'empire colonial en
+extrême Orient, cet embrion est prodigieusement vivace. Elle paie tous
+ses frais d'administration, et verse en outre une contribution dans le
+trésor de la métropole. Sa population est d'un million et demi, et son
+commerce extérieur très considérable.
+
+De ce qui précède, on peut reconnaître que la France commence à revenir
+à ces entreprises coloniales qui lui ont fait tant d'honneur au XVIIe
+siècle.
+
+Dans de pareilles dispositions, le récit de ces grandes oeuvres
+auxquelles d'Iberville a eu une si large part, ne peut manquer
+d'intéresser ceux qui se préoccupent de l'agrandissement de la France
+par les établissements coloniaux.
+
+Le gouvernement français a donné la preuve de ses sympathies
+particulières pour les anciennes colonies en nommant un des bâtiments
+nouvellement construits; _Le Chevalier d'Iberville_.
+
+C'est ce que nous avons appris au moment où nous écrivions les dernières
+lignes de cette histoire.
+
+
+
+
+TABLE DES MATIERES
+
+
+ INTRODUCTION
+
+ PREMIÈRE PARTIE
+
+ CHAPITRE:
+ I--De l'établissement de la Nouvelle-France.
+ II--La famille Le Moyne.
+ III--Développements de Montréal.
+ IV--Naissance de Pierre d'Iberville.
+ V--Les troupes arrivent en Canada.
+ VI--Expéditions des troupes.
+ VII--Montréal et ses souvenirs.
+ VIII--Exploration du fleuve Saint-Laurent.
+ IX--M. Le Moyne envoie ses enfants en France pour entrer dans la marine.
+
+ DEUXIÈME PARTIE
+
+ CHAPITRE:
+ I--Expéditions à la baie d'Hudson.
+ II--Aspect de la baie d'Hudson.
+ III--Expédition dans la colonie anglaise.
+ IV--Nouvelle expédition à la baie d'Hudson.
+ V--Siège de Québec.
+ VI--Nouveaux événements à la baie d'Hudson.
+ VII--M. d'Iberville à Versailles.
+
+ TROISIÈME PARTIE
+
+ CHAPITRE:
+ I--Expédition en Terre-Neuve (1696-1697).
+ II--Le Gulf-Stream.
+ III--M. d'Iberville mis à la tête de l'expédition.
+ IV--Arrivée de M. Beaudoin, aumônier des Abénaquis.
+ V--Prise de Pémaquid.
+ VI--Difficultés avec M. de Brouillan.
+ VII--Prise de Saint-Jean.
+ VIII--Conquête du territoire.
+ IX--Énumération des prises, et occupation de 500 lieues carrées en
+ territoire.
+ X--État actuel de Terre-Neuve, cent bâtiments employés, 20,000 pêcheurs.
+
+ QUATRIÈME PARTIE
+
+ CHAPITRE:
+ I--IVe expédition à la baie d'Hudson.
+ II--Arrivée au Labrador.
+ III---Rencontre des banquises.
+ IV--Arrivée dans la baie d'Hudson.
+ V--Rencontre de trois vaisseaux anglais.
+ VI--Prise du fort Nelson.
+ VII--Retour en France.
+
+ CINQUIÈME PARTIE
+
+ CHAPITRE:
+ I--Expédition du Mississipi.
+ II--Premier voyage.
+ III--Arrivée aux Antilles.
+ IV--Arrivée devant les rives du golfe du Mexique.
+ V--Voyage à la Malbanchia.
+ VI--Grands changements on France.
+
+ SIXIÈME PARTIE
+
+ CHAPITRE:
+ I--Deuxième voyage.
+ II--Retour en France.
+ III--Expédition dans les Antilles.
+ IV--Mort de d'Iberville.
+
+ CONCLUSION.
+
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Histoire du Chevalier d'Iberville
+by Adam-Charles-Gustave Desmazures
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 13981 ***
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+ <title>D'Iberville</title>
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+
+</head>
+<body>
+<div>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 13981 ***</div>
+
+<h1>HISTOIRE
+DU
+CHEVALIER
+D'IBERVILLE
+(1663-1706)</h1>
+
+
+<h4>1890</h4>
+
+<p class="milieu"><img alt="" src="images/002.png"></p>
+
+<br><br><br>
+
+<h3>INTRODUCTION</h3>
+
+<p>La Nouvelle-France, explorée en 1534 par Jacques
+Cartier, occupée par Champlain en 1608, estimée à la
+plus haute valeur par de grands hommes d'État, comme
+le président Jeannin, le cardinal de Richelien, l'illustre
+Colbert, avait pu conquérir, dès la fin du XVIIe siècle,
+une importance considérable.</p>
+
+<p>Et en effet, cette colonie, confinée d'abord sur les rives
+du Saint-Laurent, était devenue, vers l'année 1700,
+une domination puissante. Elle s'étendait depuis Terre-Neuve
+jusqu'aux montagnes Rocheuses, depuis la baie
+d'Hudson jusqu'au golfe du Mexique. Ainsi elle formait
+un immense triangle présentant 900 lieues sur chaque
+face, c'est-à-dire 400,000 lieues carrées, près de onze fois
+la surface du la France.</p>
+
+<p>Une si vaste contrée était aussi précieuse par l'abondance
+de ses produits que par leur variété; elle offrait
+à la mère patrie une source inépuisable de richesse.</p>
+
+<p>A l'ouest, des forêts sans limites; au nord, la région
+des fourrures; à l'est, les grandes pêcheries de Terre-Neuve;
+enfin au sud, un sol fertile, un climat enchanteur,
+avec les produits incomparables des tropiques.</p>
+
+<p>De plus, la Nouvelle-France avait conquis une vie
+individuelle éminente sous tous les rapports; elle avait
+offert une carrière héroïque à des missionnaires intrépides,
+fourni des saints, recruté des communautés nombreuses
+et exemplaires; elle avait révélé à l'admiration
+de la métropole des hommes du plus grand mérite, comme
+Jacques Cartier, Samuel de Champlain, du Maisonneuve,
+Le Ber, Talon, de Frontenac, de Tonnancourt, de Montigny,
+de Boucherville, et enfin, cette admirable famille
+des Le Moyne, qui ont été jugés dignes d'être salués du
+nom glorieux de Macchabées du Canada.</p>
+
+<p>A une époque comme la nôtre, où l'on a sagement
+reconnu l'importance des entreprises coloniales et des
+établissements lointains; dans un temps on l'on revient
+à ces oeuvres, on peut trouver intéressant et souverainement
+utile de considérer comment une domination si
+grande a été conquise, établie et développée.</p>
+
+<p>Les premiers temps de l'occupation ont été largement
+exposés dans des ouvrages considérables, comme ceux du
+P. Charlevoix, de M. Faillon, de M. Garneau, de M. Ferland;
+enfin dans les oeuvres des premiers navigateurs eux-mêmes:
+Jacques Cartier, Champlain, et M. de Poutrincourt,
+qui ont rédigé leurs mémoires. Mais quand on
+arrive à la période de l'accroissement même de la Nouvelle-France,
+à partir de 1680, il est nécessaire de réunir,
+de rassembler les documents innombrables disséminés
+dans un nombre infini d'ouvrages.</p>
+
+<p>Pour bien connaître ces temps de transition, où la
+petite colonie du Saint-Laurent atteignit l'étendue d'une
+domination presque aussi vaste que l'Europe, il faut commencer
+par étudier quelques-uns des hommes d'État et
+des hommes de guerre qui ont eu part à ces changements
+extraordinaires.</p>
+
+<p>Or, incontestablement, l'homme dont il faudrait d'abord
+s'occuper, c'est celui qui a été le plus remarquable de
+tous, celui qui a eu la vie la plus aventureuse et la destinée
+la plus glorieuse, qui a joué le rôle le plus éminent,
+pendant trente ans, dans les plus grands événements
+du pays. Celui-là, c'est l'illustre chevalier
+d'Iberville, de la famille des Le Moyne; et nous
+croyons qu'il serait indispensable de le faire connaître
+avant tous.</p>
+
+<p>D'Iberville était né à Montréal, en 1662, dans la maison
+de son père, Charles Le Moyne, sur la rue Saint-Joseph,
+où se trouve actuellement le bureau de la Fabrique de
+l'église Notre-Dame. Il a eu la gloire d'être associé aux
+plus grands évènements de ces premières années, et on
+peut dire qu'il y a eu la part principale.</p>
+
+<p>Il s'agissait de conquérir les richesses de cet immense
+continent, et ces forêts dix fois séculaires qui couvraient
+au nord des cent mille lieues carrées, et ces régions
+où se trouvent les pelleteries les plus belles qu'il y
+ait au monde, et ces courants mystérieux de l'Océan
+allant porter chaque année sur les côtes de l'Atlantique
+des millions de bancs de poissons pour la subsistance de
+l'univers, et enfin ces contrées du sud avec leurs sites
+enchanteurs, un climat délicieux, une fertilité incomparable
+et tous les fruits du paradis terrestre.</p>
+
+<p>Or, c'est ce que le chevalier d'Iberville a merveilleusement
+mis à exécution. A l'âge de 22 ans, en 1684.
+il conduisit plusieurs expéditions à la baie d'Hudson
+et prit tous les comptoirs anglais. Dès lors, la France
+pouvait prétendre au monopole des forêts de l'Ouest et
+du commerce des fourrures.</p>
+
+<p>Dans son expédition à Terre-Neuve, en 1690, il rendit
+la mère patrie maîtresse des marchés de l'Europe pour
+l'exploitation des pêcheries.</p>
+
+<p>Enfin, par ses exploits dans les Antilles et dans le golfe
+du Mexique, de 1700 à 1705, il avait conquis les plus
+beaux pays du monde.</p>
+
+<p>N'en est-ce pas assez pour être tiré de l'oubli des
+années et pour être proposé à l'attention des générations
+présentes?</p>
+
+<p>Donc, dans l'espoir d'être utile à notre temps, nous voudrions
+que l'on prît connaissance de cette oeuvre de
+réparation vis-à-vis d'un colonisateur incomparable et
+d'un héros trop ignoré. C'est un grand enseignement
+pour les esprits d'élite qui commencent à estimer l'importance
+de nos ancienne colonies; c'est une gloire pour la
+marine française, qui peut citer ce nom sur se même rang
+que ceux de Jean Bart, Tourville ou Duguay-Trouin; c'est
+un honneur pour la ville de Montréal, la plus grande cité
+de la colonie française, que de faire valoir celui qui a été
+peut-être le plus illustre de ses enfants. On a déjà parlé
+de lui consacrer, dans sa ville natale, une effigie qui serait
+si belle avec le magnifique portrait que l'on a conservé
+de lui; mais, un attendant, ne convient-il pas de montrer
+combien cet honneur lui est dû?</p>
+
+<p>C'est dans ce but que nous consacrons cette monographie
+à la mémoire du très illustre Pierre Le Moyne,
+citoyen de Montréal, sire d'Iberville, chevalier des ordres
+du roi et commandant de ses vaisseaux.</p>
+
+
+
+
+
+
+<h2>VIE DU<br>
+CHEVALIER D'IBERVILLE</h2>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>PREMIÈRE PARTIE</h3>
+<br><br>
+
+
+<h3>CHAPITRE 1er</h3>
+
+<h3>DE L'ÉTABLISSEMENT DE LA NOUVELLE-FRANCE.</h3>
+
+<p>Christophe Colomb avait accompli sa découverte, le 12
+octobre 1492. Le bruit s'en répandit aussitôt en Europe
+et l'on comprend quelle émotion causa un si grand évènement.
+En attendant que les gouvernements prissent une
+décision, plusieurs contrées maritimes songèrent à explorer
+les régions nouvelles.</p>
+
+<p>Les marins de la Bretagne et de la Normandie furent
+des premiers à les aborder; ils reconnurent d'abord le
+banc de Torre-Neuve, et les pays de chasse du Labrador.</p>
+
+<p>Dès 1504 la pêche avait commencé; plusieurs capitaines
+entrèrent dans le pays et recherchèrent les fourrures.</p>
+
+<p>En 1506, Denys, pilote de Honfleur, revint avec une
+carte du Saint-Laurent.</p>
+
+<p>En 1508, on amenait en France des sauvages des côtes
+américaines.</p>
+
+<p>En 1524, le gouvernement français envoyait un explorateur,
+Verazzani, qui visita les contrées que l'on appela
+depuis la Nouvelle-Écosse et la Nouvelle-Angleterre.</p>
+
+<p>En 1527, un navire anglais signalait la présence, près
+de Terre-Neuve, de dix bâtiments bretons et normands.</p>
+
+<p>En 1534, le grand amiral de France, Philippe de Chabot,
+envoyait un marin expérimenté, Jacques Cartier, qui, en
+trois voyages consécutifs, explora le cours du Saint-Laurent
+et prit possession de ces nouveaux territoires au
+nom du roi de France. Il planta une croix surmontée
+d'un écusson aux armes royales, et il bâtit un fort près
+de Québec.<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a><a href="#footnote1"><sup>1</sup></a></p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1" name="footnote1"></a><b>Note 1:</b><a href="#footnotetag1"> (retour) </a> Bancroft <i>Histoire de l'Amérique</i>, tome 1er.&mdash;M. Garneau,
+<i>Histoire du Canada</i>,&mdash;M. Faillon. <i>Histoire de la colonie française
+en Canada</i>, tome 1er,&mdash;M. Ferland.</blockquote>
+
+<p>Les guerres qui survinrent en Europe arrêteront les missions
+royales, mais les marins venaient toujours pour la
+pèche, et, en 1578, on compta jusqu'à 150 bâtiments français
+sur le banc de Terre-Neuve.</p>
+
+<p>En 1594, Henri IV fit reprendre les entreprises coloniales
+au Canada. Il nomma le marquis de La Roche
+lieutenant général des possessions américaines. De Monts
+lui succéda en 1596, puis M. du Pontgravé. Enfin, en 1601,
+les expéditions furent confiées a un officier habile, homme
+de science et d'expérience, Samuel de Champlain, qui a
+mérité le titre de père de la Nouvelle-France.</p>
+
+<p>Champlain vint occuper les rives du Saint-Laurent,
+pendant que M. de Poutrincourt s'établissait en Acadie.</p>
+
+<p>En 1609, Champlain fonda In ville de Québec, puis il
+explora le pays.</p>
+
+<p>Il visita la rivière dite depuis de Richelieu, il reconnut
+au sud un grand lac qui porte maintenant son nom. Il
+signala la position d'Hochelaga (Montréal), remonta
+l'Ottawa et vint jusqu'au lac Nipissing, en 1616. Il
+explora, aux environs du lac Nipissing, un autre lac qui a
+aussi porté son nom. Enfin, il fit venir les religieux
+Récollets, qu'il établit en deux missions principales;
+à Québec et au lac Huron,
+Entre 1607 et 1635, Champlain avait fait quinze
+voyages. Il allait exciter le zèle des gouvernants, parlait
+des ressources du pays; mais en même temps, il faisait
+connaître les difficultés de l'établissement: le froid excessif
+décourageait les nouveaux arrivés; le monopole
+de certaines compagnies tuait le commerce; l'agriculture
+exigeait de grands sacrifices.</p>
+
+<p>Après tant d'expéditions et de tentatives, Champlain
+ne voyait à Québec, en 1630, que quelques familles bien
+établies. Ému de ses représentations, le cardinal de Richelieu
+prend l'oeuvre en main et veut lu seconder de tout
+son pouvoir: il fonde la société de lu Nouvelle-France,
+qui comptait 110 membres choisis parmi les premiers
+personnages du royaume; il envoie des colons et des
+religieux. Mais en 1640, au bout de dix ans, tous ces efforts
+n'avaient réussi qu'à établir 200 personnes dans tout le
+pays, en comprenant même les prêtres, les religieux, les
+femmes et les enfants.<a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a><a href="#footnote2"><sup>2</sup></a></p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote2" name="footnote2"></a><b>Note 2:</b><a href="#footnotetag2"> (retour) </a> <i>Histoire de la Nouvelle-France</i>, tome Ier,
+page XX.&mdash;Dollier de Casson, <i>Histoire de Montréal</i>, 1640-1641.</blockquote>
+
+<p>Pour avoir un établissement, il fallait d'importants secours
+de la mère patrie, et il fallait que ces secours fussent
+désintéressés. De plus, les colons devaient être guidés
+par des vues de foi et de sacrifice; ils devaient être
+décidés à supporter le climat, les privations, et des dangers
+extrêmes, parce qu'il y avait à lutter contre des
+peuplades nombreuses, implacables, et fournies d'armes à
+feu par les établissements voisins de la Nouvelle-Angleterre
+et de la Nouvelle-Orange.</p>
+
+<p>Or quand, après la mort de Champlain, tout semblait
+en détresse, le Seigneur vient en aide a la jeune colonie
+et lui procure miraculeusement des ressources inattendues,
+qui devaient assurer un succès jusque-là vainement poursuivi.
+Des hommes de foi et de dévouement se décidèrent
+à fournir les moyens d'une nouvelle entreprise, et en
+même temps des héros s'offrirent pour les seconder, et
+assurer l'établissement de la religion en ces contrées
+inhospitalières.</p>
+
+<p>Champlain venait de mourir (25 octobre 1635), et quelques
+semaines après, le 2 février 1636, un pieux gentilhomme
+de la Flèche, M. de La Dauversière, étant en
+prière, reçoit l'avis de fonder un établissement à, une
+certaine distance de Québec pour couvrir les voies qui
+conduisaient au centre de ïa colonie française et, pour être
+plus au milieu des populations que l'on voulait convertir.
+L'endroit lui est montré de la manière la plus distincte.
+Cet avis fut répété plusieurs fois. Chose étonnante, il
+n'était pas le seul qui eût reçu cette indication, et en effet
+le même jour, 2 février 1636, un jeune ecclésiastique
+qu'il ne connaissait pas, M. Olier, alors âgé de vingt-six
+ans, et établi à Vaugirard avec quelques prêtres, est
+averti qu'il doit se consacrer à fonder un établissement,
+pour le bien de lu religion, à un endroit du Canada qui lui
+est montré aussi de la manière la plus distincte, et en même
+temps il lui est enjoint d'établir une compagnie de prêtres
+pour prendre soin des intérêts spirituels de l'entreprise.</p>
+
+<p>Or, dans ces deux révélations arrivées le même jour, il
+s'agissait de la même oeuvre, et l'endroit indiqué était le
+même. C'est ce que reconnurent ces deux grands serviteurs
+de Dieu quand ils se rencontrèrent plusieurs années
+après, vers 1640. Ils ne se connaissaient pas, et furent
+secrètement avertis de la communauté de leur vocation
+et de leur mission.<a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a><a href="#footnote3"><sup>3</sup></a></p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote3" name="footnote3"></a><b>Note 3:</b><a href="#footnotetag3"> (retour) </a> Le P. Vimont, <i>Lettres des rev. PP. Jésuites</i>, tome 1er,
+page 15,&mdash;La mère de l'Incarnation, ses lettres de 1642,&mdash;M, Dollier de Casson,
+<i>Histoire de Montréal</i>.</blockquote>
+
+<p>Grâce à l'union de leurs efforts, l'oeuvre prit tous les
+développements désirables; de nobles seigneurs s'y associèrent.
+Enfin, au moment où la compagnie achetait l'île
+de Montréal, un gentilhomme, jeune encore, retiré du
+service, désirant se consacrer À une oeuvre de zèle, se présentait:
+c'était M. de Maisonneuve. C'est lui qui fut le
+fondateur de Montréal et qui devait en faire le boulevard
+de la colonie par vingt années d'un dévouement
+intrépide et de l'administration la plus nage.</p>
+
+<p>Il fut aidé par des hommes de foi et de courage. Parmi
+ces auxiliaires, nous nous proposons de faire connaître la
+famille des Le Moyne, et la part qu'ils ont eue à l'établissement
+de la Nouvelle-France.</p>
+
+<p>C'est ce que nous allons exposer dans les paragraphes
+suivants.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>CHAPITRE II</h3>
+
+<h3>LA FAMILLE LE MOYNE.</h3>
+
+<p>Cette famille, établie dans la Nouvelle-France au
+milieu du XVIIe siècle, devait y conquérir une
+grande illustration. A la première génération, elle avait
+fourni des commandants aux armées du roi, des gouverneurs
+à la Nouvelle-France et à la Louisiane,
+des intendants aux commandements maritimes de la
+France.</p>
+
+<p>Elle était originaire de la ville de Dieppe. Depuis
+Jacques Cartier, Dieppe avait toujours eu beaucoup de
+relations avec la nouvelle colonie.</p>
+
+<p>C'est de Dieppe que partit M. de Poutrincourt, dont
+l'ancienne résidence se voit encore aux environs de
+cette ville, au château de Mesnières.</p>
+
+<p>Un gouverneur de Dieppe, M. de Chattes, son lieutenant,
+M. de Monts. madame de Guercheville, épouse d'un
+gouverneur de la ville de Paris sous Henri IV, avec leurs
+expéditions, avaient fait connaître ces nouveaux pays
+pour lesquels, à chaque printemps, partaient des flottilles
+de bâtiments pour les pèches de Terre-Neuve et pour la
+traite des fourrures.</p>
+
+<p>En 1664, dans un seul mois, on vit partir des côtes de
+Dieppe et des pays voisins, 65 grands vaisseaux pour le
+Canada.</p>
+
+<p>Il y avait en cette ville des quartiers consacrés au
+commerce des produits de l'Amérique, et il existe encore
+une rue nommée de la Pelleterie, ou résidaient une quantité
+de marchands de fourrures, qui trafiquaient des envois
+du Canada avec l'Europe.</p>
+
+<p>M. Paillon, en parcourant les livres des paroisses, a
+trouvé aux registres de l'état civil un témoignage bien
+caractéristique des rapports de Dieppe avec la Nouvelle-France.
+Voici les noms qu'il a relevés à la paroisse Saint-Jacques
+de Dieppe pour l'année 1630: Duhamel, Hardy,
+Auger, Aubuchon, Duhuc, Godebout, Davignon, Hébert,
+Sénécal, Gaudry, Duval, Gervais, Vallée, Lecompte, Godard,
+L'Écuyer, Leroux, Dumouchel, Viger, Cardinal,
+Duchesne, etc.: on se croirait dans une paroisse de Montréal
+ou de Québec.</p>
+
+<p>Il ne faut pas s'étonner qu'au moment où les chefs des
+nouvelles entreprises recrutaient des volontaires pour la
+Nouvelle-France, le nommé Duchesne, soldat dans les
+troupes du roi, se presenta, avec deux de ses neveux:
+Jacques Le Moyne, âgé de dix-sept ans, et son frère
+Charles, âgé de 14 ans. Leur père, Pierre Le Moyne.
+était marié avec Judith, soeur de Duchesne. C'était un
+ancien soldat qui tenait un hôtel sur la paroisse Saint-Jacques,
+près de la mer, et qui recevait comme clients
+ordinaires les marins qui s'embarquaient pour l'Amérique.</p>
+
+<p>Ces familles des côtes de la Manche étaient toujours
+disposées à, tenter les aventures périlleuses, et la religion
+présentait cette oeuvre comme digne de coeurs
+chrétiens; il s'agissait de donner aux populations sauvages
+le trésor de la foi en échange des biens qu'ils trafiquaient.</p>
+
+<p>M. Faillon a trouvé aussi dans les registres de Dieppe
+qu'il y avait beaucoup de Le Moyne en cette ville.</p>
+
+<p>Il a compté jusqu'à quatorze chefs de famille de ce
+nom au commencement du XVIIe siècle, parmi lesquels
+un capitaine du roi, un procureur, un lieutenant général
+en l'amirauté de France. «Nous n'osons affirmer, dit
+M. Faillon, que Pierre fût parent de ces personnages,
+mais Charles Le Moyne s'est rendu encore plus illustre
+qu'aucun de ses prédécesseurs, par ses qualités personnelles,
+par ses exploits et ceux de ses enfants.»</p>
+
+<p>Charles Le Moyne, né en 1626, de Pierre Le Moyne et
+de Judith Dufresne, sur la paroisse Saint-Rémi de Dieppe,
+partit donc en 1640 pour le Canada avec son frère aîné,
+Jacques, et leur oncle. Il avait alors quatorze ans.</p>
+
+<p>Plus tard, deux de leurs soeurs, Jeanne et Marie, vinrent
+de France et se joignirent à eux.</p>
+
+<p>Charles Le Moyne accompagna d'abord les PP. Jésuites
+dans le pays des Hurons, et resta avec eux jusqu'à l'âge
+de vingt ans.</p>
+
+<p>Il devint un guide sûr et un interprète consommé.
+Il connaissait tous les sentiers du pays, et avait appris
+plusieurs dialectes. Enfin, il s'était familiarisé avec la
+tactique des sauvages, à l'égal des colons les plus capables.
+Il s'habillait comme les sauvages, et se transformait
+quand il voulait, sans pouvoir être reconnu comme
+étranger; d'ailleurs il trouvait ce costume plus commode
+pour la marche et pour la chasse. Il savait parfaitement
+se servir des raquettes, de la hache et de l'aviron, «sans
+lesquels on ne peut rien dans ce pays.» Enfin, il était
+devenu, dans des expéditions continuelles, d'une taille et
+d'une force extraordinaires. C'est ce qui apparaît dans le
+portrait découvert à Paris par l'éditeur des documents
+sur les pays d'outre-mer, M. Margry.</p>
+
+<p>En 1646, M. de Montmagny ayant vu Duchesne et son
+neveu, voulut tirer parti de leurs bonnes qualités, et il
+les attacha aux nouveaux établissements français du
+Saint-Laurent. Il envoya Duchesne à Trois-Rivières et
+Charles Lu Moyne à Montréal, tous deux comme interprètes.</p>
+
+<p>Montréal, ou Charles Le Moyne se rendit en 1646,
+était un poste avantageux, et comme une sentinelle avancée
+à 60 lieues de Québec, au milieu des établissements
+sauvages. C'est là qu'il devait faire éclater ses qualités
+hors ligne.</p>
+
+<p>Cette position avait été signalée dès le commencement
+par Jacques Cartier et ensuite par Champlain. On pensait
+que ce jugement avait été confirmé par une inspiration
+divine envoyée à ceux qui devaient être les fondateurs
+de cette nouvelle colonie: M. Olier et M. de
+La Dauversière, ainsi que nous l'avons dit précédemment.</p>
+
+<p>La position était favorable. Placée sur une éminence
+de deux milles de longueur, entre le grand fleuve et une
+petite rivière, l'habitation était environnée d'eau de
+toutes parts. Le fleuve la mettait à l'abri de la surprise
+des ennemis, et on arrière une haute montagne, toute
+couverte d'arbres séculaires, protégeait contre les vents
+du nord. <a id="footnotetag4" name="footnotetag4"></a><a href="#footnote4"><sup>4</sup></a></p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote4" name="footnote4"></a><b>Note 4:</b><a href="#footnotetag4"> (retour) </a> Notice sur Montréal. Paris, 1869.</blockquote>
+
+<p>Cette habitation si bien défendue avait en même temps
+un aspect attrayant. Elle était environnée des plus
+beaux arbres, plantés si régulièrement entre le rivage et
+la montagne, que Champlain lui avait donné le nom de
+place royale, digne avenue du mont superbe que Jacques
+Cartier avait nommé le mont Royal, nom qui lui est
+resté.</p>
+
+<p>Enfin, pour ajouter a l'ornement et en faire un site
+remarquable, on voyait, au milieu du fleuve et en face
+du lieu de débarquement, deux belles îles chargées de
+forêts, l'une s'élevant en pyramide, comme un bouquet de
+verdure, à cent pieds de hauteur, l'autre s'étendant gracieusement
+sur une lieue de longueur: c'étaient comme deux
+sentinelles avancées, pouvant servir un jour de citadelles.</p>
+
+<p>Ce site, si fort comme poste militaire, était aussi
+l'un des plus beaux que l'on puisse citer dans le
+monde. On pouvait s'en convaincre en le contemplant
+du haut de la montagne, ou les colons se rendaient souvent
+en pèlerinage. Au point le plus élevé, il y avait une
+croix imposante plantée par M. de Maisonneuve. De là,
+à cinq cents pieds au-dessus du niveau du fleuve, l'établissement
+paraît dans toute sa magnificence. Depuis le
+haut du mont descend un amphithéâtre d'une lieue de
+largeur qui montre des arbres variés et précieux; en bas,
+d'immenses prairies fertiles étaient des fleurs éclatantes;
+plus loin se déploie la ceinture splendide d'un fleuve profond,
+qui n'a pas moins d'une lieue de largeur. Au delà,
+pour compléter ce beau panorama, des montagnes disposées
+en cercle jusqu'à dix et vingt lieues dans le sud, forment
+comme une corbeille de verdure dont Montréal est
+le centre.</p>
+
+<p>Cette nature apparaissant comme le créateur l'avait
+formée, sans les modifications du travail de l'homme,
+pouvait sembler plus pittoresque que nous ne la contemplons
+maintenant. Mais si l'aspect est un peu changé,
+tous les souvenirs des premiers temps ne sont pas effacés.
+La ville est toujours appelée, dans le coeur des fidèles,
+Ville-Marie, en souvenir de l'indication donnée par la
+sainte Vierge elle-même. Le mont porte toujours le nom de
+Mont-Royal, choisi par Jacques Cartier. L'une des îles
+s'appelle Sainte-Hélène, comme l'a nommée M. de Champlain,
+en l'honneur de son épouse, Hélène Boullé; l'autre
+est nommée Saint-Paul, en souvenir de M. Paul de
+Maisonneuve, premier gouverneur de la colonie.</p>
+
+<p>Le fort de Montréal, élevé en 1642, était tellement couvert
+par les arbres, que les sauvages, dans leurs excursions
+sur le fleuve, ne le découvrirent qu'à la seconde
+année de sa construction. Bientôt ils en comprirent
+l'importance et le danger pour eux. Ce poste avancé
+entre plusieurs tribus puissantes pouvait les tenir en
+échec et leur enlever le libre parcours du Saint-Laurent;
+aussi le nouvel établissement fut-il bientôt le but de
+leurs attaques.</p>
+
+<p>M. de Maisonneuve, renfermé dans le fort avec cinquante
+hommes, comptait avec lui des gens de guerre
+pleins d'expérience, parmi lesquels les deux frères Le
+Moyne, qui furent les plus renommés dans la suite. M. de
+Maisonneuve sut si bien se garder que, malgré les tentatives
+de milliers d'ennemis qui vinrent reconnaître le
+terrain, les Français ne perdirent guère qu'une dizaine
+d'hommes de 1642 à 1650.</p>
+
+<p>Les procédés des sauvages étaient pleins de perfidie.
+Ils cherchaient à attirer les cultivateurs par des signes
+de paix, et puis ils se jetaient sur eux pour les faire périr
+dans d'affreux supplices.<a id="footnotetag5" name="footnotetag5"></a><a href="#footnote5"><sup>5</sup></a></p>
+
+<p>En 1643, on perdit quatre hommes; en 1644, on en
+perdit trois, et sur les sept, trois, faits prisonniers, furent
+cruellement brûlés.<a id="footnotetag6" name="footnotetag6"></a><a href="#footnote6"><sup>6</sup></a></p>
+
+<p>Au 6 mai 1641, Boudard fut tué par les Iroquois; sa
+femme, Catherine Mercier, prise près de lui, fut martyrisée
+pendant deux jours, puis brûlée en refusant héroïquement
+de renoncer à sa religion.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote5" name="footnote5"></a><b>Note 5:</b><a href="#footnotetag5"> (retour) </a> M. Paillon, <i>Histoire de la colonie,</i> tome II, PP. l51 et 364.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote6" name="footnote6"></a><b>Note 6:</b><a href="#footnotetag6"> (retour) </a> Registre des sépultures de Montréal, 1643-1644.</blockquote>
+
+<p>Charles Le Moyne, arrivé à Montréal en 1646, se montra
+bientôt un dévoué champion de la mission. Il ne reculait
+devant aucune entreprise, et se montrait toujours
+disposé à protéger les colons. Il était d'une bravoure et
+d'une habileté merveilleuses. Parfois, seul sur la plage,
+s'il rencontrait des sauvages qui étaient venus tenter quelque
+coup, il les menaçait de son fusil s'ils essayaient de
+s'échapper, et il les obligeait à aller se constituer prisonniers
+au fort. D'autres fois, voyant un canot de sauvages
+sur le fleuve, il attendait qu'ils fussent engagés dans la
+force du courant, fondait sur eux comme la foudre, dans
+son embarcation, et les forçait à venir aborder comme
+prisonniers.</p>
+
+<p>Un jour, sachant que des travailleurs sont attaqués à la
+pointe Saint-Charles, il s'y rend avec quatre hommes, se gare
+à propos derrière des troncs d'arbres, et, avant d'avoir été
+aperçu, met vingt-cinq ou trente sauvages hors de combat.</p>
+
+<p>On cite aussi une rencontre, où, avec 15 habitants du
+fort armés de fusils et de pistolets, il alla se présenter
+en face de 300 sauvages qui se précipitaient sur les
+colons, et il leur tua 32 hommes à la première décharge,
+tout le reste s'enfuit épouvanté.</p>
+
+<p>Il se montrait le serviteur dévoué de M. de Maisonneuve,
+comme le major Lambert Closse, qui proclamait qu'il
+n'était venu à Montréal que pour offrir sa vie à Dieu.</p>
+
+<p>M. de Maisonneuve avait tant de confiance en Le
+Moyne qu'il le chargeait de ses messages pour les Indiens.</p>
+
+<p>M. de Maisonneuve le mit aussi à la tête d'une milice
+qu'il forma, en 1660, parmi les habitants pour la défense
+de la mission, et qu'il plaça sous la protection de la
+sainte Famille. Il l'assigna à la défense de Montréal
+avec le sieur Picoté de Belestre, à un moment où l'on
+attendait l'arrivée de milliers d'Iroquois soulevés de
+toutes parts dans les environs du lac Ontario et des rives
+du lac Champlain. On sait que ces Iroquois furent arrêtés
+par la défense héroïque, au Long-Sault, de dix-sept
+Montréalais, sous la conduite de l'intrépide Dollard.</p>
+
+<p>C'est dans ces circonstances que l'on s'appliqua à protéger
+la ville. Il y avait déjà quarante maisons séparées,
+mais avec des meurtrières et des créneaux; elles étaient
+bâties de manière à pouvoir se défendre les unes les
+autres. Alors, on compléta les forts qui environnaient la
+ville et qui devaient servir à assister les travailleurs dans
+les champs environnants.</p>
+
+<p>En même temps qu'il assurait la défense militaire
+du pays, M. de Maisonneuve s'occupait d'en préparer
+l'existence à venir, et pour cela il offrait les plus grands
+avantages à ceux qui voulaient s'y établir et fonder des
+familles. Il donna à Charles Le Moyne une terre à la
+pointe Saint-Charles et deux emplacements dans la
+ville, l'un près de la résidence du gouverneur et des
+prêtres, pour leur servir de défense; l'autre au bord du
+fleuve, où se trouve le marché Bonsecours, pour surveiller
+l'entrée de la ville, et la côte opposée, dont il devait
+devenir le seigneur.</p>
+
+<p>Vers 1665 arriva un événement que nous tenons d'autant
+plus à signaler qu'il montra quelle affection Charles
+Le Moyne inspirait à toute la colonie et en même temps
+quelle était l'estime qu'il avait su imposer aux populations
+sauvages.</p>
+
+<p>Comme il ne s'épargnait jamais dans aucune rencontre,
+il fut fait prisonnier aux environs de Montréal en 1665.</p>
+
+<p>Sa jeune femme, âgée de vingt-cinq ans, et qui avait déjà
+quatre enfants, était dans la désolation. Elle le recommanda
+aux prières de tous, et elle-même recourut au
+Seigneur avec une telle ferveur, que M. Dollier de Casson
+dit qu'on peut lui attribuer l'espèce de miracle qu'il plut
+à Dieu d'opérer en faveur de son mari.</p>
+
+<p>Au bout de quelques jours Le Moyne revint; il avait
+gagné ses ennemis en leur rappelant les bontés qu'il avait
+eues pour les prisonniers iroquois, et en les menaçant de
+la vengeance des troupes du roi qui allaient bientôt
+arriver.</p>
+
+<p>Charles Le Moyne retourna à Montréal. C'est alors
+qu'il fut sensiblement éprouvé dans ses plus tendres affections,
+par suite du départ de M. de Maisonneuve pour la
+France. Il lui était attaché par les liens de l'estime la
+plus haute et de la reconnaissance la plus tendre; aussi
+ce départ lui causa-t-il la plus vive douleur, comme la
+séparation d'avec le père le plus tendre et le plus aimé.</p>
+
+<p>M. de Maisonneuve, de retour en France, resta toujours
+attaché à son ancien gouvernement. Il s'endormit dans
+le Seigneur «avec une confiance d'autant plus parfaite
+dans les récompenses du ciel,» nous dit M. Faillon, «qu'il
+n'avait rien reçu pour ses services de la terre.» <a id="footnotetag7" name="footnotetag7"></a><a href="#footnote7"><sup>7</sup></a></p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote7" name="footnote7"></a><b>Note 7:</b><a href="#footnotetag7"> (retour) </a> M. Faillon, <i>Histoire de la colonie</i>, tome III, page 115.</blockquote>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>CHAPITRE III</h3>
+
+<h3>DÉVELOPPEMENTS DE MONTRÉAL.</h3>
+
+<p>Fondée on 1642, la cité de Montréal s'accrut lentement
+dans ses commencements, mais ensuite l'accroissement
+fut rapide.</p>
+
+<p>Ainsi, après vingt ans, elle ne comptait que 500 âmes,
+mais dix ans après, il y en avait plus de 1500.</p>
+
+<p>Ce qui était surtout à considérer dans ces commencements,
+c'était le zèle pour l'amélioration des pauvres sauvages,
+et l'énergie des pieux colons.</p>
+
+<p>Le zèle pour la conversion des infidèles était extraordinaire,
+et le courage pour braver les épreuves et les dangers,
+au-dessus de toute expression.</p>
+
+<p>«On voyait bien, dit le Père Leclercq, que ces gens-là
+avaient quitté leur patrie par les mouvements d'un
+zèle apostolique,» et rien ne pouvait les faire changer
+de sentiments; ni l'ingratitude, ni la perfidie des
+sauvages, ni leur défaut de bonne foi, ni leurs cruautés
+inhumaines, rien ne pouvait éteindre le feu de la charité.</p>
+
+<p>Tout était réglé dans la nouvelle ville comme dans une
+communauté militaire. A une heure fixée, après la prière
+et la sainte messe, qui avaient lieu à 4 heures du matin, la
+population se rendait au travail dans les champs; chacun
+avait près de soi son fusil caché dans un sillon.</p>
+
+<p>Il ne se passait pas de jour sans attaque. Ceux qui se
+laissaient surprendre étaient voués à des supplices
+atroces. On admirait leur courage, on plaignait leurs
+souffrances, mais on ne renonçait pas à prier pour
+les bourreaux. Enfin, dès qu'une occasion favorable
+se présentait, on cherchait à gagner ces pauvres aveuglés.
+A force d'efforts et de patience, les âmes finissaient
+par se laisser éclairer, les coeurs étaient touchés, le mal
+vaincu par le bien.</p>
+
+<p>Ces premiers temps ont été admirables. La ville offrait
+comme une image de la primitive Eglise. Ces braves
+gens étaient voués à la piété la plus fervente et à la charité
+la plus dévouée. Il n'y avait jamais de contestation
+entre eux; il n'y avait qu'un coeur et qu'une âme, et tandis
+qu'ils étaient si unis à Dieu, si bons entre eux, ils
+restaient inébranlables dans le danger. Chaque citoyen se
+regardait comme une victime offerte à la mort pour la
+glorification de l'Evangile.</p>
+
+<p>Dans les annales de la soeur Morin, écrites vers ce
+temps, nous avons les détails les plus touchants sur la
+vie à Montréal avant l'arrivée des troupes: la piété, la
+charité, des colons, les privations qu'ils avaient à subir,
+enfin les cruautés extrêmes qu'ils étaient exposés à éprouver,
+étant entourés d'ennemis féroces, nombreux et implacables.</p>
+
+<p>Bientôt différentes circonstances favorisèrent les saintes
+dispositions et le zèle des colons pour la conversion des
+infidèles.</p>
+
+<p>Plusieurs nations étaient en guerre; l'une d'elles, celle
+des Iroquois, puissante et implacable, faisait une guerre
+d'extermination contre ses ennemis.</p>
+
+<p>Leurs victimes venaient implorer la protection des
+Français. Elles furent accueillies et placées dans des positions
+retranchées. On compta bientôt plusieurs colonies
+chrétiennes: à la Montagne, à la Prairie, au Sault-Saint-Louis,
+au lac Saint-François, au lac des Deux-Montagnes,
+et enfin à la Petite-Nation, sur l'Ottawa, à vingt lieues
+de Montréal.</p>
+
+<p>Ces nouveaux chrétiens, disciplinés par les Français,
+devinrent eux-mêmes comme des apôtres. On en fit des
+catéchistes zélés et habiles. Ils rendaient de grands services
+au sein des autres tribus.</p>
+
+<p>Les Français excitaient l'admiration de leurs plus
+cruels ennemis par leur douceur, leur sollicitude et leurs
+libéralités inépuisables. Ils établissaient ceux qui se donnaient
+à eux, leur apprenaient à cultiver, leur livraient
+des terres, représentaient l'excellence de la vie réglée
+et civilisée à ces pauvres barbares, et se montraient ainsi
+bien différents des gens de Boston, qui ne s'étaient jamais
+occupés des nations qui les entouraient, que pour les
+détruire et se mettre à leur place.</p>
+
+<p>Au milieu de leur noble mission, les Français acquéraient
+une habileté merveilleuse pour occuper le pays.
+Formés par M. de Maisonneuve et par le chef de la
+milice, Charles Le Moyne, ils étaient devenus des combattants
+consommés, des explorateurs infatigables. Ils avaient
+pris les bonnes qualités des sauvages, et y ajoutaient
+l'esprit de discipline et de tactique des milices françaises.</p>
+
+<p>On a dit que les Français n'avaient pas le génie de la
+colonisation comme leurs voisins; mais, suivant M. Parkman
+lui-même, cela n'est point exact. M. Parkman pense
+que les colons français égalaient les Anglais sous bien
+des rapports.</p>
+
+<p>Les Français n'avaient pas les vues odieuses des colons
+de la Nouvelle-Angleterre: ils n'auraient jamais voulu
+adopter, comme eux, un plan d'extermination contre ces
+pauvres gens.</p>
+
+<p>Ce qui est affirmé, même par les écrivains anglais, c'est
+que sous le rapport des qualités morales et des qualités
+intellectuelles, les colonies anglaises étaient vraiment
+inférieures à la colonie française, tandis que sous le rapport
+de l'activité, de l'intelligence et de la bonne organisation,
+la colonie française égalait toutes les colonies
+anglaises réunies.<a id="footnotetag8" name="footnotetag8"></a><a href="#footnote8"><sup>8</sup></a></p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote8" name="footnote8"></a><b>Note 8:</b><a href="#footnotetag8"> (retour) </a><p>Le système français avait un grand avantage; il favorisait l'élément
+guerrier: la population était formée entièrement de soldats et
+de miliciens (Parkman). L'occupation principale était un continuel
+apprentissage de la guerre dans les bois. La haute classe regardait la
+guerre comme la seule occupation digne d'elle, et elle estimait l'honneur
+plus que la vie. Pour ce qui est de l'habitant, les bois, les lacs, les cours
+d'eau étaient ses lieux d'étude, et là il était maître consommé. Forestier
+habile, hardi canotier, toujours prêt pour les entreprises périlleuses;
+dans les guerres d'escarmouche et d'embuscade au milieu des bois,
+il y en avait peu qui pussent lui être comparés (Parkman).&mdash;«En Canada,
+comme en Europe, à ce moment, la race française a appris à se
+connaître. Elle s'est trouvé des forces que les autres siècles ne savaient
+pas.» Voilà ce qu'a produit l'amour de la discipline et le zèle
+de la religion.</p>
+
+<p>Les Français n'aspiraient pas à des conquêtes, mais ils voulaient sauver
+des âmes, et pour arriver à ce but, ils avaient autant de persévérance
+et d'énergie que leurs voisins en avaient pour les avantages matériels
+(Saint-Marc Girardin sur l'Amérique du Nord).</p></blockquote>
+
+
+<p>Au milieu de terribles épreuves, la colonie s'établissait,
+avec une réunion des hommes les plus capables: M. de
+Maisonneuve, le gouverneur; son lieutenant, Lambert
+Closse; M. d'Ailleboust, un officier de haut grade;
+son neveu M. de Musseaux; M. Le Moyne, lieutenant;
+M. Le Ber de Senneville; M. Decelles de Sailly; M. de
+Montigny; M. de Repentigny et M. de Brassac; de plus,
+les hommes de la milice, si dignes d'admiration, et
+dont les descendants remplissent maintenant le pays.<a id="footnotetag9" name="footnotetag9"></a><a href="#footnote9"><sup>9</sup></a></p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote9" name="footnote9"></a><b>Note 9:</b><a href="#footnotetag9"> (retour) </a> On trouve encore actuellement en Canada et dans les environs de
+Montréal des descendants de ces premiers colons, dont les noms sont
+portés par des milliers d'individus: Prud'homme, Descaries, Hurtubise,
+Lortie, Beaudry, Dumoulin, Renaud, Laviolette, Désautels, Boudraud,
+Lavigne, Trudeau, Cadieux, Deschamps, Barbier, Meunier, Dagenais,
+Leblanc, Jodoin, Toussaint, Beaudry, Laplante, Beauvais, Rolland,
+Lenoir, etc.</blockquote>
+
+<p>De nobles coeurs assistaient ces bras héroïques: Mlle
+Mance, de l'Hôtel-Dieu, et ses compagnes; la soeur Bourgeois
+et ses institutrices; madame Le Moyne, que l'on a
+appelée la mère des Macchabées; madame Le Ber, qui devait
+voir une sainte à miracles en l'une de ses enfants;
+madame d'Ailleboust, et sa soeur, mademoiselle de
+Boullogne, qui aspiraient dans le monde à la vie religieuse.</p>
+
+<p>La ville était sous la direction de prêtres éminents. M.
+Gabriel de Queylus, le directeur de la cure de Saint-Sulpice
+de Paris, était venu s'établir à Montréal; et aussi M.
+l'abbé François Dollier de Casson, ancien colonel et aide
+de camp du maréchal de Turenne; M. d'Urfé, ancien curé
+de la cathédrale du Puy, allié du ministre Colbert et petit-neveu
+du célèbre M. d'Urfé; M. de Fénelon, frère de l'illustre
+archevêque de Cambray; M. Souart, un des plus
+grands prédicateurs de Paris; M. de Belmont, l'un des
+prêtres les plus riches de France, chargé des missions sauvages;
+M. Barthélémy, qui explora le lac Ontario.</p>
+
+<p>Ces messieurs étaient en communication continuelle
+avec les associés de l'oeuvre résidant à Paris, tels que M.
+le baron Pierre de Fancamp, M, de Liancourt, M. de
+Renty, M. de Bretonvilliers, M. Legauffre, M. Dubois,
+madame de Bullion, si généreuse, qui contribuait avec les
+autres associés pour des sommes si abondantes.</p>
+
+<p>M. Olier, avec la compagnie des associés des oeuvres,
+avait donné plus de 300,000 livres: M. de Bretonvilliers,
+successeur de M. Olier, 400,000 livres; M. Dubois, M. de
+Queylus, M. de Fénelon, M. d'Urfé donnèrent leur fortune,
+qui était considérable; M. de Belmont, 300,000
+livres en une seule fois. On a calculé, dans le temps, que
+les associés et prêtres du Séminaire avaient fourni, pour
+l'oeuvre de Montréal, de leurs propres deniers, en trente
+ans, la somme de 1,800,000 livres, ou environ sept millions
+de la monnaie actuelle.</p>
+
+<p>Ce qui donna bientôt de la vie à la colonie, et qui assura
+sa tranquillité, ce fut l'arrivée des troupes, demandées
+depuis longtemps, et de plus, la détermination que
+prirent un grand nombre de soldats et d'officiers de
+s'établir dans des terres concédées suivant le système
+féodal, afin de mettre la ville à l'abri de toute incursion
+des sauvages, comme nous le verrons plus tard.</p>
+
+<p>Les officiers et les soldats se distinguèrent autant que
+les premiers colons par leur esprit de foi et leur dévouement
+à l'oeuvre entreprise.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>CHAPITRE IV</h3>
+
+<h3>NAISSANCE DE PIERRE D'IBERVILLE.</h3>
+
+<p>C'est au milieu de cette réunion de chrétiens exemplaires,
+de gentilshommes choisis, de militaires intrépides
+que s'élevaient les enfants des familles principales de
+Montréal: Le Ber, Saint-André, de La Porte, Decelles de
+Sailly, de Jacques et de Charles Le Moyne, de Montigny,
+de Belestre, de d'Ailleboust de Musseaux, de Prud'homme,
+de Tessier, de Louvigny, de Le Noir Rolland.</p>
+
+<p>La famille qui se distinguait entre toutes par ses
+enfants, tant par leur nombre que par leurs heureuses
+dispositions, c'était celle de Charles Le Moyne, marié à
+la fille adoptive des Primot. Il y avait là. douze enfants
+pleins de force et de bonnes qualités. Le troisième, Pierre
+d'Iberville, se faisait remarquer dès sa jeunesse. Il annonçait
+un esprit vif et hardi, et il était d'une force extraordinaire
+pour son âge.</p>
+
+<p>Voici l'ordre des naissances de ces enfants, auxquels
+Le Moyne, pour les distinguer, donna des noms empruntés
+aux localités des environs de Dieppe, en souvenir de
+la patrie absente:</p>
+
+<p>«En 1650, Charles de Longueuil; en 1659, Jacques de
+Sainte-Hélène; en 1661, Pierre d'Iberville; en 1663, Paul
+de Maricourt; en 1668, Joseph de Sérigny; en 1669,
+François de Bienville; en 1670, anonyme; en 1673,
+Catherine-Jeanne; en 1676, Louis de Châteauguay; en
+1678, Marie-Anne; en 1680, Jean-Baptiste de Bienville,
+deuxième du nom; en 1681, Gabriel d'Assigny; en 1684,
+Antoine de Châteauguay.»</p>
+
+<p>Ils se distinguèrent par leur mérite et leur dévouement;
+cinq moururent au service du roi: Sainte-Hélène fut tué
+au siège de Québec en 1690; de Maricourt mourut de
+fatigue au pays des Iroquois en 1704; de Bienville 1er
+fut tué par les sauvages en 1691; de Châteauguay 1er
+fut tué à la prise du fort Nelson en 1686; d'Assigny
+mourut des fièvres dans l'expédition du golfe du Mexique
+en 1700.</p>
+
+<p>Charles de Longueuil fut gouverneur de Montréal;
+de Bienville, deuxième du nom, fut gouverneur de la
+Louisiane pendant quinze ans; Antoine de Châteauguay
+devint gouverneur de la Guyane. Catherine-Jeanne fut
+mariée au sieur de Noyan, capitaine de la milice; Marie-Anne
+fut mariée en 1699 au sieur de La Chassoigne,
+gouverneur des Trois-Rivières.</p>
+
+<p>Voici donc une famille qui est un précieux témoignage
+de l'état des choses sous l'ancien régime; une famille
+modeste, mais élevée avec les soins qu'inspire la religion,
+et qui, grâce à ce secours, fournit tant de sujets remarquables.
+Le gouvernement était juste appréciateur du
+mérite, et il n'hésitait pas à mettre les petits-fils d'un
+humble aubergiste au premier rang, quand il les en
+voyait dignes.</p>
+
+<p>Nous trouvons sur les registres de Notre-Dame l'acte
+de naissance de Pierre d'Iberville, notre héros, et nous le
+transcrivons ici:</p>
+
+<blockquote>
+<p>Le 20 juillet 1661, ai baptisé Pierre, fils de Charles
+Le Moyne et de Catherine Primot, sa femme. Le parrain,
+Jean Grevier, au nom de noble homme Pierre
+Boucher, <a id="footnotetag10" name="footnotetag10"></a><a href="#footnote10"><sup>10</sup></a> demeurant au cap près des Trots-Rivières;
+et marraine, Jeanne Le Moyne, femme de Jacques
+Le Ber, marchand.</p>
+
+<p>Signé: PÉROT, curé de Montréal.</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote10" name="footnote10"></a><b>Note 10:</b><a href="#footnotetag10"> (retour) </a> C'est ce Pierre Boucher qui a donné une notice intéressante sur la
+Nouvelle-France. Il devint gouverneur des Trois-Rivières et est l'ancêtre
+de personnages remarquables: La Vérendrie, qui explora le Nord-Ouest;
+la soeur d'Youville, fondatrice des soeurs Grises, et enfin M. de
+Boucherville, premier ministre de la province de Québec de 1874 à 1878.</blockquote>
+
+<p>Tandis que les jeunes filles allaient recevoir l'enseignement
+de la soeur Bourgeois et de Mlle Mance, les jeunes
+gens étaient formés par les messieurs du Séminaire, et
+principalement par M. Souart et M. Pérot.</p>
+
+<p>M. Souart avait organisé une école formée sur le
+modèle des maîtrises de France, et les enfants, malgré
+l'éloignement, recevaient l'instruction telle qu'on la donnait
+dans les meilleures écoles de la mère patrie.</p>
+
+<p>M. Souart était un maître consommé. M. Pérot nous a
+laissé, dans les registres de la paroisse, des témoignages
+précis de sa capacité: on remarque une écriture d'une
+délicatesse comparable à la gravure, une rédaction irréprochable,
+une connaissance par faite de la langue.</p>
+
+<p>Ceux d'entre les jeunes gens qui, après quelques années
+d'études, montraient des inclinations pour l'état ecclésiastique,
+étaient envoyés au collège des Jésuites de Québec;
+les autres s'exerçaient pour la profession militaire et
+étudiaient les lettres et les mathématiques. Cette école
+de M. Souart, étant aussi une maîtrise, devait concourir
+au service religieux. Les enfants servaient la
+messe; de plus, ils étaient formés au chant religieux et
+aux cérémonies ecclésiastiques, comme cela se passe dans
+toute maîtrise.</p>
+
+<p>On observait le règlement de la paroisse de Saint-Sulpice
+de Paris pour l'instruction religieuse et la préparation
+à la première communion. M. de Queylus avait pratiqué cet
+enseignement à la cure de Saint-Sulpice, ainsi que M. de
+Fénelon, et ils le continuaient à Montréal, tandis que le
+frère de M. de Fénelon, le futur archevêque de Cambray,
+remplissait les mêmes fonctions à la cure de Paris, à laquelle
+il était attaché.</p>
+
+<p>Le catéchisme dont on se servait venait de Paris; il
+avait été composé sous la direction de M. Olier, et il a été
+conservé jusqu'à ce jour en Canada, presque sous la
+même forme, d'après la rédaction d'un prêtre de Saint-Sulpice,
+M. Languet, qui devint plus tard archevêque de
+Sens.</p>
+
+<p>Voici les noms des enfants qui firent la première communion,
+vers 1674, avec Pierre d'Iberville:</p>
+
+<p>Robutel de Saint-André, Aubuchon, Louis Descaries,
+Antoine de La Porte, Pierre, Paul et Jean Le Moyne,
+Paul et Nicolas d'Ailleboust de Manthet, Urbain Tessier,
+Gabriel de Montigny, Pierre Cavelier, Benoît et Jean
+Barret, Jacques Le Ber, Zacharie Robutel, et Duluth.</p>
+
+<p>Ces noms sont précieux à conserver, ce sont les noms
+d'enfants nés sur le sol canadien dès les premiers temps,
+et qui, à différents titres, ont acquis des droits à la
+notoriété nationale.</p>
+
+<p>Ainsi Jean, Pierre et Paul Le Moyne allèrent à la
+baie d'Hudson en 1686.</p>
+
+<p>D'Ailleboust de Manthet parcourut le Nord-Ouest et,
+dans un mémoire remarquable, fit connaître les richesses
+de la Louisiane.</p>
+
+<p>Gabriel de Montigny accompagna Pierre d'Iberville à
+Terre-Neuve en 1686; Jean Barret suivit M. de La Salle
+dans ses expéditions et périt dans un naufrage.</p>
+
+<p>Duluth explora le lac Supérieur.</p>
+
+<p>Ces enfants s'instruisaient de la religion en même
+temps qu'ils s'initiaient aux exercices militaires, comme
+il convient dans une place de guerre. Le dimanche, ils
+revêtaient les habits de choeur et aimaient à prendre
+part aux cérémonies; et ensuite, aux jours de congé, ils
+prenaient le costume des jeunes sauvages et s'en allaient
+aux environs, avec des arcs et des flèches, chasser le
+gibier, qui était d'une abondance extraordinaire.</p>
+
+<p>Pierre d'Iberville qui, d'après les mémoires du temps,
+se distinguait au milieu de tous par sa piété et son heureux
+caractère, était singulièrement remarquable par un
+tempérament infatigable et son habileté dans les exercices
+corporels.</p>
+
+<p>Les écrits et les mémoires qu'ils a laissés et qui sont
+pleins d'intérêt et du style le plus noble, font voir qu'il
+avait bien profité des enseignements de M. Souart.</p>
+
+<p>Pierre passa sa jeunesse dans la maison de son père,
+sur la rue Saint-Joseph. On peut voir encore, près
+de la sacristie de Notre-Dame, quelques corps de bâtiment
+de la maison des Le Moyne, et dans le jardin
+du Séminaire, il restait encore, il y a quelques années,
+des arbres très anciens qui avaient pu ombrager ses premiers jeux.</p>
+
+<p>Le futur héros était grand pour son âge, d'une figure
+ovale et agréable, teint clair, très blond, avec des cheveux
+abondants, digne fils du baron de Longueuil, que les sauvages
+avaient nommé l'alouette, à cause de son teint et
+de ses cheveux blonds. Son maintien était noble, mais
+tempéré par beaucoup de modestie et de douceur.</p>
+
+<p>Il était de ceux dont on a pu dire qu'ils plaisaient au
+premier regard, mais qu'on les aimait en les connaissant
+davantage. Ses manières étaient aisées, agréables, et son
+commerce plein d'ouverture et conciliant.</p>
+
+<p>Il montrait, dès sa jeunesse, tous les signes de ce caractère
+obligeant et généreux qui le fit tant aimer de ses soldats
+qu'ils l'auraient suivi jusqu'au bout du monde, disaient-ils;
+enfin, il avait ce coeur tendre, plein de pitié pour le malheur
+qui le fit remarquer et adorer des nations sauvages.</p>
+
+<p>Pendant qu'il demeurait chez son père, il put être
+témoin de différents événements notables: la construction
+de l'église paroissiale, la division et la dénomination
+des rues de la ville, et enfin, l'entrée dans Montréal,
+d'une partie des troupes que le roi avaient envoyées
+dans la Nouvelle-France. Ces troupes venaient se fixer
+dans la ville et aux environs pour défendre les colons,
+Cet événement dut lui faire une grande impression.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>CHAPITRE V</h3>
+
+<h3>LES TROUPES ARRIVENT EN CANADA.</h3>
+
+<p>L'obligation de lutter continuellement contre les sauvages
+portait l'attention des colons vers l'état militaire:
+c'était l'état le plus en vue. Or cette disposition fut singulièrement
+activée parmi la jeunesse de Montréal lorsqu'on
+vit arriver dans le pays, avec le régiment de Carignan,
+la fleur de la noblesse de France et l'élite de ces
+familles militaires qui vouaient leurs enfants à la guerre.</p>
+
+<p>Après toutes les réclamations des colons contre les
+attaques continuelles des sauvages, le gouvernement
+résolut enfin, vers 1666, de transporter en Amérique des
+forces considérables pour assurer le salut de la colonie.</p>
+
+<p>«Les Iroquois, dit M. Colbert, dans ses lettres à l'intendant
+Talon, s'étant déclarés les ennemis perpétuels
+et irréconciliables de la colonie et ayant empêché par
+leurs massacres et leurs cruautés que le pays ne pût se
+peupler et s'établir, et tenant tout en crainte et en
+échec, le roi à résolu de porter la guerre jusque dans
+leurs foyers pour les exterminer entièrement, n'y ayant
+nulle sûreté en leur parole.»</p>
+
+<p>Et en effet, le ministre envoyait le général de Tracy
+avec plusieurs compagnies d'infanterie, et le commandant
+de Courcelles, avec mille hommes du régiment de Carignan,
+qui avait suivi Turenne depuis plusieurs années; il
+venait de se signaler en Hongrie sous les ordres du
+général Montecuculli qui, en 1664, à Saint-Gothard, aidé
+par 6,000 Français, accabla l'armée ottomane.<a id="footnotetag11" name="footnotetag11"></a><a href="#footnote11"><sup>11</sup></a></p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote11" name="footnote11"></a><b>Note 11:</b><a href="#footnotetag11"> (retour) </a> Dès l'année 1650, ce même régiment de Carignan, sous les ordres
+de M. de Turenne, s'était distingué par sa bravoure et sa fidélité à
+l'autorité royale dans les combats contre la Fronde: à Étampes, à
+Auxerre et enfin à la porte Saint-Antoine.</blockquote>
+
+<p>L'arrivée des troupes à Québec fit un effet merveilleux:
+la confiance fut ranimée et les coeurs remplis d'espérance
+dans la sollicitude du gouvernement.</p>
+
+<p>L'entrée des régiments était de l'aspect le plus imposant
+au milieu des colons séparés depuis si longtemps des
+splendeurs de la mère patrie. Une bande de clairons et
+de tambours ouvrait la marche. La fanfare jouait ordinairement
+la marche de Turenne, composée par Lulli
+pour M. de Turenne. Après la fanfare venaient les militaires
+appartenant à deux régiments, avec leurs couleurs
+distinctives, les officiers habillés richement et comme il
+convenait à des jeunes gentilshommes des meilleures
+familles. Ensuite, l'on voyait apparaître les commandants
+supérieurs: M. de Courcelles, M. de Salières, et
+en fin M. de Tracy avec ses officiers d'ordonnance. Il avait
+vingt-quatre gardes toujours attachés à sa personne. (La
+mère Juchereau, page 271 de <i>L'Histoire de l'Hôtel-Dieu
+de Québec</i>.)</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>CHAPITRE VI</h3>
+
+<h3>EXPÉDITIONS DES TROUPES</h3>
+
+<p>Quelques compagnies furent envoyées à Montréal.
+Ces troupes étaient destinées à protéger la ville; elles
+finirent par s'y établir et aussi dans les environs.
+Cette garnison donna, une animation toute nouvelle, avec
+les jeunes officiers dont nous aurons à parler. M. de
+Salières résolut d'aller attaquer aussitôt les Iroquois.
+Malheureusement, il se laissa tromper par cette apparence
+bénigne du froid qui surprend les Européens à
+leur arrivée en Canada. Comme ce froid sec est moins
+sensible que le froid humide de l'Europe, il pensa, que
+ses troupes, aguerries par plusieurs années de la vie militaire,
+pourraient le braver impunément, et il se mit en
+route au milieu de l'hiver pour aller attaquer les établissements
+iroquois aux environs du lac Champlain. Mais
+il fallut bientôt revenir sur ses pas.</p>
+
+<p>Nos Français ne se découragèrent pas, et quelques
+mois après, M. du Tracy reprit l'expédition. Il partit au
+mois de septembre; mais cette fois il avait eu soin de se
+faire accompagner par des miliciens du pays. Cent vingt
+hommes parfaitement exercés vinrent de Montréal; ils
+étaient commandes par des officiers expérimentés, comme
+Charles Le Moyne et M. d'Ailleboust de Musseaux.
+Charles Le Moyne, en particulier, rendit les plus grands
+services, et attira l'attention des officiers supérieurs par
+sa connaissance de la tactique des sauvages.</p>
+
+<p>Le lac Champlain fut traversé le 15 octobre, et, quelques
+jours après, on se trouva, en vue des premiers
+villages iroquois; ils étaient abandonnés. Les sauvages
+avaient concentré leurs armes et leurs provisions dans le
+dernier village, environné de plusieurs palissades et où
+ils prétendaient se mesurer avec les Français.</p>
+
+<p>Les troupes avançaient résolument; elles étaient précédées
+des clairons et des tambours, au nombre de vingt.
+Quand ceux-ci commencèrent à jouer leurs fanfares, une
+panique effroyable se répandit parmi les sauvages et ils
+se dérobèrent, s'écriant qu'il leur semblait entendre les
+hurlements des démons de l'enfer. L'effet fut irrésistible.</p>
+
+<p>Les troupes escaladèrent l'enceinte et trouvèrent le village
+abandonné, mais rempli de provisions et d'armes.</p>
+
+<p>Les soldats purent alors se remettre de leurs fatigues.
+Après quelques jours de repos, les troupes auraient voulu
+se mettre à la poursuite des sauvages; mais M. de Tracy,
+averti par les colons, jugea qu'il ne fallait pas attendre
+l'hiver, et il revint vers le Canada, en ayant soin de
+placer les miliciens de Montréal à l'arrière-garde.</p>
+
+<p>Il avait appris à apprécier ces braves miliciens; il
+mentionnait souvent «ses capots bleus». Il les trouvait
+habiles pour aller en avant et éclairer la marche, capables
+pour ramer sur les canots et les conduire sûrement, infatigables
+pour la marche, et infaillibles pour suivre les
+traces des sauvages au milieu des bois. Mais tous ces
+mérites revenaient pour une bonne part à celui qui les
+commandait et leur enseignait depuis longtemps l'art de
+la guerre: l'intrépide et habile commandant, Charles
+Le Moyne.</p>
+
+<p>Aussi, l'on ne doit pas s'étonner qu'il fût compris dans
+la promotion aux titres de noblesse qui eut lieu l'année
+suivante, en 1668, et où l'on réunit tous ceux qui avaient
+rendu les services les plus éminents à la défense et au
+défrichement pays, comme M. Boucher, M. Hébert,
+M. Couillard, M. Le Ber et Charles Le Moyne. Ses titres
+de noblesse sont ainsi conçus:</p>
+
+<blockquote>
+<p>Désirant favoriser notre cher Charles Le Moyne,
+sieur de Longueuil, pour ses belles actions; de notre
+pleine puissance, nous avons, par les présentes, signées
+de notre main anobli, anoblissons et décorons du titre
+de noblesse ledit Charles Le Moyne, ainsi que sa femme
+et ses enfants nés et à naître.
+</p></blockquote>
+
+<p>En revenant des expéditions du lac Champlain, le
+gouverneur assigna à la garde de Montréal et des environs
+plusieurs compagnies du régiment de Carignan, et
+il distribua des fiefs aux officiers et des terres aux soldats
+qui voulurent s'établir sur les fiefs de leurs commandants.
+Ces officiers sont principalement: MM, les capitaines
+de Chambly, de Saint-Ours, de Berthier, du Pads, de
+Varennes, de Verchères, de La Valterie, de La Chesnaye,
+de Contrecoeur, qui devinrent propriétaires de fiefs, et
+concédèrent chacun des terres aux soldats de leur compagnie.</p>
+
+<p>Quant aux soldats, ils sont désignés sur les registres
+par leurs noms de guerre, qu'ils portent encore dans le
+pays: Lafranchise, Lajeunesse, Latreille, Lefifre, Laflèche,
+Laroche, Ladouceur, Lafortune, Lafleur, Laviolette,
+Latulipe, Lagiroflée, Lapensée, Laprairie,
+Laverdure, Lacaille, Portelance, Tranchemontagne, Lalance,
+Sanschagrin, Sansfaçon, Sansquartier, Sanssouci,
+Sanspeur.</p>
+
+<p>Ces noms sont portés actuellement par un grand
+nombre du familles, en qui on remarque encore toutes les
+qualités des races militaires.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>CHAPITRE VII</h3>
+
+<h3>MONTRÉAL ET SES SOUVENIRS.</h3>
+
+<p>Maintenant, nous allons relever des faits qui nous
+paraissent tout à fait intéressants: c'est que la ville ett
+le pays ont conservé le souvenir de tous ces noms comme
+au premier jour. Ces noms subsistent depuis deux siècles,
+malgré les changements inévitables des années, et malgré
+l'influence de la conquête.</p>
+
+<p>En 1672, M. Dollier de Casson, voyant l'accroissement
+des constructions de la ville, avisa à établir des rues suivant
+la direction la plus convenable.</p>
+
+<p>Dans le sens de la largeur de la ville, il traça trois
+rues parallèles au fleuve. Celle du milieu reçut le nom
+de Notre-Dame, en l'honneur de la protectrice de la ville;
+près de la rivière, la rue Saint-Paul, en l'honneur du premier
+gouverneur, Paul de Maisonneuve; de l'autre
+coté, la rue Saint-Jacques, en l'honneur de M. Jacques
+Olier, fondateur de la ville. Ces trois rues parallèles au
+fleuve étaient coupées par six autres à angle droit. La
+première, à l'ouest, appelée Saint-Pierre, patron de M. de
+Fancamp; la seconde, Saint-François, en l'honneur de
+M. François Dollier de Casson, curé de Montréal; la
+troisième, Saint-Joseph, parce qu'elle longeait l'Hôtel-Dieu,
+placé sous ce patronage; la quatrième, Saint-Lambert,
+patron de M. Lambert Closse, qui avait été
+tué par les Iroquois a cet endroit; la cinquième, Saint-Gabriel,
+patron de M. de Queylus; la sixième, Saint-Charles,
+patron de M. Le Moyne. Tous ces noms ont
+été conservés, et ces rues sont les plus peuplées et les
+plus riches de Montréal.</p>
+
+<p>Venons maintenant aux fiefs concédés aux environs
+de Montréal.</p>
+
+<p>M. de Clarion et M. de Morel furent placés au nord-est.
+En face de la ville, M. Le Moyne reçut l'île Sainte-Hélène
+et la rive de Longueuil; M. Le Ber, l'île Saint-Paul;
+M. Dupuy, l'île au Héron; M. de La Salle, la côte de
+Lachine. En descendant le fleuve, on trouvait M. Boucher
+à Boucherville, puis M. de Varennes, M. de Verchères, M. de
+Boisbriant, M. de Repentigny, M. de La Valterie, M. de La
+Chesnaye, M. de Contrecoeur. Sur une zone plus éloignée
+se trouvaient M. de Berthier, M, du Pads, M. de Sorel,
+M. de Saint-Ours et M. de Chambly.</p>
+
+<p>Ces officiers étaient établis avec des titres seigneuriaux
+et avec leurs soldats. Toutes ces agglomérations ont formé
+des paroisses qui existent encore, et qui ont conservé
+les noms des concessionnaires.</p>
+
+<p>Telle a été l'origine des cantons environnant Montréal:
+Longueuil, Boucherville, Varennes, Verchères, Contrecoeur,
+Lavaltrie, Repentigny, Chambly, Saint-Ours, Sorel, l'île
+Dupas, Berthier, etc., etc.</p>
+
+<p>Ces dispositions ont subsisté, et on ne peut faire un
+pas dans le pays sans trouver des vestiges de ces
+premiers temps si remarquables. Il n'y a peut-être pas
+de contrée où l'on ait conservé aussi religieusement les
+touchants souvenirs des commencements.</p>
+
+<p>La ville avec ses environs est un mémorial vivant de
+tout ce qui s'est passé aux premiers temps.</p>
+
+<p>Nous avons dit tout ce qui se rapporte à Montréal et a
+ses environs; maintenant, nous allons voir apparaître de
+graves événements.</p>
+
+<blockquote class="ill">
+<p class="milieu"><img alt="" src="images/058s.png"><br><a href="images/058l.png">(Cliquer pour agrandir)</a></p>
+
+
+<h4>ILE DE MONTREAL.</h4>
+
+<p><b>A 60 lieues de Québec, après avoir traversé le lac Saint-Pierre,
+on trouve plusieurs agglomérations d'îles, parmi lesquelles
+est le groupe de Montréal, où l'on compte près de
+vingt îles; les principales sont l'île de Montréal, avec l'île de
+Jésus au nord, et l'île Perrot au sud.</b></p>
+
+<p><b>L'île de Montréal a une dizaine de lieues de longueur et
+trois ou quatre lieues dans sa plus grande largeur.</b></p>
+
+<p><b>C'est dans cette île que se trouve la ville de Montréal,
+fondée en 1642. En 1815, elle ne comptait que 15,000 habitants,
+et elle est arrivée maintenant à près de 250,000. Elle
+était jadis le siège de la compagnie du Nord-Ouest pour la traite
+des pelleteries. Le fleuve Saint-Laurent, qui longe l'île de
+Montréal au sud, a, en certains endroits, jusqu'à deux lieues
+de largeur.</b></p></blockquote>
+<br><br><br>
+
+
+
+<h3>CHAPITRE VIII</h3>
+
+<h3>EXPLORATION DU FLEUVE SAINT-LAURENT.</h3>
+
+<p>Les Iroquois du lac Champlain étant soumis, le gouvernement
+songea à s'assujettir les tribus iroquoises du
+lac Ontario, et il voulait aussi tendre la main aux peuplades
+nombreuses de l'Ouest, qui étaient favorables à la
+France.</p>
+
+<p>A partir de ce moment, des voyageurs français remontèrent
+le Saint-Laurent et allèrent commercer sur les bords
+des grands lacs, comme Manthet, Louvigny, Duluth, Nicolas
+Perrot, qui, en 1671, au Sault-Sainte-Marie, réunit quatorze
+nations, et obtint d'elles qu'elles se mettraient sous
+la protection du roi de France.</p>
+
+<p>En même temps, les gouverneurs conduisaient des
+troupes et fondaient plusieurs établissements sur le parcours
+du fleuve. Dans ces expéditions, Charles Le Moyne
+était toujours employé comme intermédiaire avec les peuples
+sauvages, qui avaient la plus haute considération
+pour lui. De 1670 à 1680, il accompagna les gouverneurs,
+M. de Courcelles, M. de Frontenac, et enfin M. de Labarre.</p>
+
+<p>En 1671, M. de Courcelles voulant imposer aux
+Iroquois, décida d'aller les rencontrer au lac Ontario, que
+les Français nommaient alors le lac de Tracy, du nom du
+commandant des troupes. Il était accompagné de M. de
+Varennes, gouverneur des Trois-Rivières; de M. Pérot,
+nouveau gouverneur de Montréal; enfin de M. Le Moyne.
+Il voulut que le curé de Montréal, M. Dollier de Casson,
+fît partie de l'expédition; il le choisit à cause de sa connaissance
+du pays.</p>
+
+<p>M. Dollier y consentit, et c'est lui qui est l'auteur de
+la relation qui a été publiée de ce voyage.</p>
+
+<p>M. Dollier nous dit que plusieurs jeunes gentilshommes
+accompagnaient l'expédition, d'où quelques-uns ont conclu
+que ce pouvaient être les enfants de M. Le Moyne,
+de M. Le Ber et de M. de Montigny, qui étaient de
+même âge et toujours ensemble.</p>
+
+<p>On partit le 2 juin 1671, avec une vingtaine de canots.</p>
+
+<p>Il y avait à bord des tambours et des clairons pour
+donner les signaux. Ces instruments de fanfare animaient
+les canotiers, et firent un effet merveilleux sur
+les sauvages.</p>
+
+<p>M. Dollier a donne, en commençant, une description
+du fleuve Saint-Laurent, qui montre que dès lors on avait
+une connaissance assez exacte du pays: nous en citerons
+quelques points:</p>
+
+<blockquote><p>
+Le fleuve Saint-Laurent est l'un des plus grands
+fleuves du monde, puisque à son embouchure, située vers
+le 50e degré de latitude, après une course de 700 lieues, il
+a près de 30 lieues de largeur. Il se rétrécit par l'espace
+de 150 lieues jusqu'à Québec, où il a près d'une lieue, et
+il conserve cette dimension non seulement jusqu'à Montréal,
+à 60 lieues plus haut, mais même par l'espace de 500
+lieues, s'étendant tantôt en des lacs d'une épouvantable
+largeur, tantôt se rétrécissant dans le lit d'une rivière,
+mais au moins de la dimension que nous avons dite.
+</p></blockquote>
+
+<p>Le premier lac, à 33 lieues au-dessus de Québec, est le
+lac Saint-Pierre, de 11 lieues sur 3; le second, le lac Saint-Louis,
+de 7 lieues sur 2; le troisième, le lac St-François, de
+10 lieues sur 2. Ensuite arrivent «ces lacs d'une épouvantable
+Largeur», grands comme certaines mers en Europe; le
+lac Ontario, le lac Érié, le lac Huron, et enfin le plus
+grand de tous, le lac Supérieur, qui à 190 lieues sur 50, et
+reçoit douze grandes rivières, qu'il faudrait explorer jusqu'au
+bout pour trouver la source du grand fleuve.</p>
+
+<p>Or, dans tout ce parcours, il y a des particularités dignes
+de remarques. Toutes les eaux du nord comprises entre
+les hauteurs du Mississipi et le faîte des terres opposées
+à la baie d'Hudson sont inclinées vers le sud et portées
+à un même centre situé à 1,600 pieds au-dessus du
+niveau de la mer, et ayant près de 300 lieues de diamètre.
+Il y a près de 60 affluents qui descendent 900 pieds
+plus bas, et au fond de cette coupe immense se trouve le
+lac Supérieur.</p>
+
+<p>Ces premiers affluents, dont quelques-uns sont énormes,
+comme le Saint-Louis, le Kamanistiquia et le Nipigon, se
+concentrent d'abord en plusieurs lacs, comme le Nipigon,
+qui a 25 lieues de longueur, puis ils sortent de ces lacs et
+continuent leur cours sur une étendue de 10 lieues et
+vont se jeter dans le lac Supérieur, qui mesure, comme
+nous l'avons dit, 190 lieues de longueur.</p>
+
+<p>Mais ce n'est là que le commencement des merveilles.</p>
+
+<p>Ces contrées, pendant l'hiver, sont ensevelies sous les
+neiges et les frimas; les cours d'eau gèlent à près de dix
+pieds de profondeur; les neiges tombent incessamment
+et s'accumulent comme des montagnes de glace.</p>
+
+<p>Toute cette étendue est ensevelie sous les brouillards,
+et souvent des ouragans en bouleversent la superficie
+jusqu'à l'approche du printemps.</p>
+
+<p>Alors, la température s'adoucit, ces amas se désagrègent,
+les eaux s'écoulent; mais tout est réglé par la nature
+avec une économie admirable.</p>
+
+<p>Les terrains, depuis le point de départ jusqu'aux rives
+de l'Océan, sont disposés en différents étages, et ils présentent
+l'aspect d'une immense pyramide, dont chaque
+degré renferme des bassins grands comme des mers.</p>
+
+<p>Ces bassins superposés se déversent les uns dans les autres
+par des chutes, des cataractes et des rapides qui,
+moins élevés, sont cependant presque infranchissables.</p>
+
+<p>Au milieu de ces mouvements des eaux, le grand fleuve
+conserve une admirable transparence et une pureté
+d'eau de roche continuée jusqu'à la mer.</p>
+
+<p>Voici l'énumération de ces merveilleux mouvements:
+Les premiers affluents descendent de près de mille
+pieds, et arrivent au lac Supérieur. Celui-ci, situé à 625
+pieds au-dessus de la mer, avec sa masse immense, franchit
+un second degré, et descend par le saut Sainte-Marie,
+qui a 1,000 pieds de largeur. Cette grande nappe d'eau
+s'en va s'épanouir en trois bassins; le lac Michigan, le lac
+Huron et la baie Géorgienne. Ces bassins sont d'une immense
+étendue, de 100 lieues sur 50. Le fleuve continue
+son cours en recueillant plusieurs affluents. Il descend
+ensuite par la rivière de Détroit, qui a 2,000 pieds de
+largeur. Ensuite se présente le lac Érié, de 90 lieues sur
+45, et à son extrémité sud, il se précipite comme tout
+entier à 140 pieds de profondeur sur 3,000 pieds de largeur
+à Niagara, dans le lac Ontario, qui est encore à 225
+pieds au-dessus du niveau de la mer.</p>
+
+<p>Ces 225 pieds sont représentés jusqu'à Montréal par
+plusieurs rapides ainsi nommés: les Galops, le Long-Sault,
+les Cèdres, et enfin le saut St-Louis, qui a près de
+vingt pieds de hauteur, où se trouvent les derniers degrés
+de cette pyramide de 1,600 pieds de hauteur que nous
+venons de parcourir. Le fleuve reçoit alors d'immenses
+affluents: l'Ottawa, le Richelieu, le Saint-Maurice,
+l'Yamaska, le Saguenay, de 3,000 pieds de largeur, après
+lequel le grand fleuve atteint 10 lieues, puis 20 lieues,
+puis 30 lieues de largeur en arrivant à la mer.</p>
+
+<p>Le bateau du gouverneur était d'une grande dimension.
+Les sauvages furent au dernier degré d'étonnement
+en voyant les Français manoeuvrer un si grand bâtiment.
+Ils savaient le sortir de l'eau en un instant, et le porter
+au delà des rapides avec une remarquable facilité.</p>
+
+<p>M. Le Moyne rendit les plus grands services, et sut
+faire valoir près des sauvages l'effroi que leur inspiraient
+la force et l'audace des Français; aussi les sauvages n'osèrent
+pas attaquer le gouverneur à l'aller ni au retour.</p>
+
+<p>En 1673, deux ans après, nous dit M. Dollier de Casson,
+M. de Frontenac, le nouveau gouverneur, voulut faire
+le même voyage, et il emmena avec lui M. Le Moyne,
+qui devait lui être du plus grand secours. M. Le Moyne pouvait
+s'assurer des dispositions des sauvages, et ainsi il faisait
+éviter tout mal entendu; nous le verrons ci-après.</p>
+
+<p>M. de Frontenac arriva à Montréal vers le 20 juin 1673,
+il fut reçu en grande pompe par le clergé et par la garnison,
+avec le gouverneur Pérot, qui devait l'accompagner.
+Il assista, le 24 juin, à la messe à l'église paroissiale: c'était
+le jour de saint Jean-Baptiste, patron du pays et du ministre
+Colbert. Le gouverneur fut complimenté dans le sermon
+donné par M. de Fénelon. Le lendemain, il partit avec
+400 hommes et 100 canots. Il avait, en outre, deux grandes
+berges ornées de couleurs éclatantes pour frapper,
+disait-il, les sauvages. C'est pour la même raison que son
+escorte était si nombreuse. Il avait avec lui trois prêtres:
+M. Dollier de Casson, M. d'Urfé et M. de Fénelon, pour
+traiter avec les sauvages, dont ils étaient les missionnaires.</p>
+
+<p>M. Le Moyne reçut les sauvages et les présenta à, M.
+de Frontenac. Il traduisit les allocutions et les réponses,
+et enfin, il était chargé d'amener chaque jour, à la table
+du gouverneur, deux ou trois des principaux parmi les
+Iroquois. Nous pensons que M. Le Moyne avait avec
+lui ses fils, au moins les trois aînés: Charles, qui avait dix-neuf
+ans, Jacques, qui avait dix-sept ans, et Pierre, âgé
+de près de quinze ans.</p>
+
+<p>M. de Frontenac ayant reçu les Indiens, ceux-ci lui
+adressèrent, un discours de bienvenue par un des principaux
+chefs, Garakonthié. Ensuite, M. de Frontenac fit une
+réponse qui fut traduite par M. Le Moyne. Les jours suivants
+furent employés à la construction d'un fort où M.
+de Frontenac installa une garnison.</p>
+
+<p>Ensuite le gouverneur revint à Ville-Marie avec ses
+troupes, et il continua à s'occuper de l'amélioration de son
+fort, qu'il confia l'année suivante à M. de La Salle, à qui
+il accorda une garnison de 40 soldats, destinés à protéger
+les marchands et les traitants qui se fixèrent autour du
+Fort.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>CHAPITRE IX</h3>
+
+<h3>MONSIEUR LE MOYNE ENVOIE SES ENFANTS EN FRANCE<br>
+POUR ENTRER DANS LA MARINE.</h3>
+
+<p>En revenant de cette expédition, M. Le Moyne prit
+une décision qui devait avoir les conséquences les plus
+avantageuses pour ses enfants.</p>
+
+<p>Vers ce temps, Colbert employait tous les moyens pour
+mettre la marine militaire sur le plus grand pied. Dans
+sa supériorité de vues, il avait compris qu'avec les nouvelles
+colonies possédées par les autres nations, la marine
+était appelée à occuper une place considérable dans le
+monde. Il voyait que le siège de la puissance était déplacé
+dans l'ordre politique, et se trouvait alors dans le commerce
+des deux mondes.</p>
+
+<p>Cinq ports furent agrandis et fortifiés: Brest, Toulon,
+Rochefort, le Havre et Dunkerque. Des vaisseaux furent
+construits sur un plus grand modèle que ceux de l'Angleterre
+et de la Hollande. Cent vaisseaux de ligne furent
+préparés, avec 60,000 matelots, et les commandements
+furent donnés à des hommes d'un grand génie: d'Estrées,
+Tourville, Duquesne, Jean Bart et Forbin. Bientôt le
+pavillon français, jusque-là à peine connu sur les mers,
+donna la loi aux autres nations.</p>
+
+<p>Colbert voulut assurer ces succès. «Le roi avait demandé
+à Colbert l'empire de la mer, et Colbert, par les mesures
+les plus puissantes, sut le lui donner.»</p>
+
+<p>Tels furent, dans les années suivantes, les progrès de la
+marine que, tandis que la France, en 1672, n'avait que
+soixante vaisseaux de ligne et quarante frégates avec
+60,000 matelots, moins de dix ans après, en 1681, la
+marine comptait cent quatre-vingt-dix-huit bâtiments de
+guerre et 160,000 hommes de mer.</p>
+
+<p>Mais pour en arriver là, le ministre avait établi des
+classes de recrutement pour les marins et des écoles spéciales
+pour former les officiers, pris dans les meilleures
+familles. A Rochefort, à Brest, à Dieppe, à Toulon, on
+avait fondé des écoles où les jeunes gens faisaient leur
+apprentissage d'officiers.</p>
+
+<p>On y enseignait les mathématiques, l'hydrographie, le
+service du canon. On assujettissait les pilotes et les artilleurs
+à apprendre leur métier autrement que par routine,
+et les élèves de la marine profitaient de cet enseignement.</p>
+
+<p>On voit tout cela réglé et disposé avec la plus grande
+habileté par le grand ministre dans ses lettres aux intendants
+maritimes: Amous, Matharel, du Terron, du Seul,
+dans les années 1661, 1670 et 1671, et enfin dans sa
+grande ordonnance sur la marine, en 1680. Cotte ordonnance
+a été conservée, et elle se trouve au deuxième livre
+du Code du commerce actuellement en vigueur.</p>
+
+<p>Le roi secondait ces mesures de tout son pouvoir. Il
+avait d'abord fait appel aux principales familles des côtes
+maritimes, pour leur faire destiner quelques-uns de leurs
+enfants à la marine; il s'était aussi adressé aux grandes
+familles des colonies, qui devaient retirer tant d'avantages
+de l'accroissement des forces navales.</p>
+
+<p>M. Le Moyne répondit à ces invitations en envoyant
+trois de ses enfants dans les écoles de France: de Sainte-Hélène,
+d'Iberville et de Maricourt. Il est probable que
+c'est alors que M. Testard de Montigny envoya aussi
+son fils, l'ami des jeunes Le Moyne.</p>
+
+<p>D'Iberville, avec ses frères, passa quatre on cinq ans dans
+l'apprentissage de la vie de marin. Il commença par étudier
+aux écoles, et ensuite il continua ses travaux avec
+ses frères sur les vaisseaux du roi en campagne.</p>
+
+<p>C'était le temps des grandes luttes de la France sur
+les mers avec l'Angleterre et la Hollande. La France
+remporta alors plusieurs victoires signalées. Nous ne
+savons pas avec lequel des commandants les jeunes Le
+Moyne firent alors leur apprentissage; mais l'occasion ne
+devait par leur manquer, puisque les élèves de marine
+n'étaient pas plus inactifs que le reste de la flotte.</p>
+
+<p>En 1676, le duc de Vivonne, assisté de Duquesne,
+lieutenant général de la marine, se rendit en Sicile. Il y
+trouva les Espagnols et les Hollandais réunis. Ceux-ci
+avaient pour commandant leur plus grand homme de
+guerre, l'amiral Ruyter.</p>
+
+<p>Un premier combat, livré près de l'île de Stromboli, fut
+indécis; mais un second, livré près de Syracuse, fut une
+complète victoire pour les Français; Ruyter y fut tué.
+Enfin, Vivonne et Tourville, continuant leur course, atteignirent
+encore une fois, devant Palerme, les flottes ennemies
+et les écrasèrent. La France eut dès lors l'empire
+de la Méditerranée.</p>
+
+<p>Les Hollandais avaient, cette même année, pris Cayenne
+et ravagé nos établissements des Antilles. Le vice-amiral
+d'Estrées, avec huit bâtiments, reprit Cayenne et détruisit,
+dans le port de Tobago, une escadre ennemie de dix
+vaisseaux. En 1678, d'Estrées enleva cette île, puis il traversa
+l'Atlantique et prit tous les comptoirs hollandais
+au Sénégal. Le pavillon français régna alors sur l'Atlantique
+comme sur la Méditerranée.</p>
+
+<p>D'autres succès suivirent: Duquesne bombarda Alger
+en 1681 et 1684; Tripoli et Tunis éprouvèrent le même
+sort, et pendant quelque temps, la Méditerranée fut purgée
+des corsaires.</p>
+
+<p>Dans l'intervalle, Duquesne avait bombardé Gênes, en
+1684. En 1689, le convoi destiné pour l'Angleterre traversa
+la Manche, et le commandant Château-Renaud
+battit l'escadre anglaise à Bantry.</p>
+
+<p>Tourville, avec 78 voiles, attaqua l'escadre ennemie sur
+les côtes de Sussex, et détruisit 18 vaisseaux près de
+Beachy Hood (10 juillet 1690). Alors la France eut
+l'empire de l'Océan, jusqu'au désastre de la Hogue, où
+Tourville, avec 40 vaisseaux, soutint le choc de 80
+vaisseaux anglais et hollandais. Mais l'année suivante,
+cette défaite fut réparée, car en 1693, à la bataille de
+Lagos, Tourville anéantit les flottes anglaise et hollandaise,
+et saisit pour 80 millions de marchandises.</p>
+
+<p>Pendant ce temps-là, Jean Bart avait fait connaître son
+habileté et son audace. En 1691, après de brillants exploits,
+il avait été nommé chef d'escadre dans la marine
+royale. Étant sorti de Dunkerque, malgré le blocus des
+Anglais, il brûla 80 vaisseaux ennemis, débarqua à New-Castle
+et revint avec un immense butin. En 1694, malgré
+tous les efforts des ennemis, il alla prendre un convoi de
+grains, et défit la flotte hollandaise, supérieure en nombre.
+C'est alors qu'ayant abordé le vaisseau amiral, il tua
+le commandant et enleva toute l'escadre.</p>
+
+<p>Lorsque les jeunes Le Moyne eurent acquis la science
+compétente, il paraît qu'ils furent envoyés à Montréal, où
+le gouverneur méditait des entreprises considérables,
+comme nous le verrons bientôt.</p>
+
+<p>Vers 1684, les Le Moyne retrouvèrent leur père avançant
+toujours en mérite et en considération; il n'avait que
+50 ans. Ils revirent aussi leur sainte et admirable mère,
+riche en piété, on tendresse et en vertus: elle était entourée
+de douze enfants, dont quatre étaient déjà des hommes
+faits, et elle n'avait alors que 44 ans.</p>
+
+<p>Montréal avait pris, pendant ce temps, un grand développement;
+la population était arrivée à 1,500 âmes;
+la ville était protégée par une milice dévouée et intrépide,
+et elle était environnée de remparts en palissades
+avec des bastions.</p>
+
+<p>Le gouverneur était toujours M. Pérot, neveu de M.
+Talon par sa femme, et beau-frère, par sa soeur, de M.
+le président de Bretonvilliers, frère du supérieur de Saint-Sulpice.
+Le major était M. Bisard, qui avait épousé la
+fille de M. Lambert Closse. Le curé était M. Dollier de
+Casson, résidant à Montréal avec M. Souart, l'ancien
+instituteur des jeunes Le Moyne.</p>
+
+<p>M. d'Urfé et M. de Fénelon s'occupaient surtout des
+missions. M. de Belmont était à la tête de la mission de
+la Montagne.</p>
+
+<p>Les Le Moyne avaient beaucoup de parents dans la
+ville: M. Jacques Le Moyne et ses fils, madame Le Ber
+et ses enfants, parmi lesquels Jeanne, cette jeune fille
+d'une piété si éminente, et qui menait la vie de recluse
+dans la maison de ses parents.</p>
+
+<p>M. Charles Le Moyne avait quitté sa maison de la rue
+Saint-Joseph pour aller s'établir sur le quai, près de la rue
+Saint-Charles. De là, il pouvait se rendre plus facilement à
+son fief de Longueuil, où il faisait élever un château considérable.
+M. Le Ber avait aussi quitté la rue Saint-Joseph,
+et il était venu s'établir sur la rue Saint-Paul, près de la
+rue Saint-Dizier, où il était plus commodément pour les
+intérêts de son commerce.</p>
+
+<p>Les principaux citoyens que l'on cite à ce moment dans
+le recensement étaient les amis ou les alliés de la famille
+Le Moyne, et ils ont tous eu des descendants nombreux
+dans le pays. C'étaient MM. Prud'homme, Descaries,
+Deschamps, Jean Dupuy, Urbain Tessier, de Lamothe,
+de Brasac, Robert Cavelier, Antoine Primot, François
+Lenoir, Pierre Robutel, de Hautmesnil.</p>
+
+<p>Les jeunes Le Moyne, en attendant les ordres du gouvernement
+qu'on leur avait fait pressentir, accompagnèrent
+encore leur père, qui prit part à deux expéditions, en
+1684 et 1685.</p>
+
+<p>D'abord en 1684, M. de Frontenac, voulant établir une
+ferme confiance parmi les colons contre les entreprises
+des sauvages, résolut d'aller trouver ceux-ci pour les déterminer
+à faire une paix durable; enfin, il voulait aussi
+explorer les nations de l'Ouest pour lier commerce avec
+elles, et les attirer dans notre parti en cas de rupture avec
+les Iroquois. C'est alors qu'il détermina d'envoyer, en
+forme d'ambassade, quelques Canadiens amis des sauvages,
+pour les assurer de la décision du roi à l'égard de la
+paix.</p>
+
+<p>Charles Le Moyne fut choisi. Il avait la confiance
+des sauvages, qui le distinguaient entre tous et l'avaient
+honoré d'un nom sauvage; ils l'appelaient Akouassen,
+c'est-à-dire la perdrix, à cause de son agilité extraordinaire
+et peut-être aussi à cause de son teint normand et vermeil.
+M. de Frontenac se disposait à partir pour rejoindre
+les envoyés, lorsqu'il fut remplacé dans son gouvernement
+par M. de La Barre, qui mit à exécution le projet
+de son prédécesseur.</p>
+
+<p>M. de La Barre partit de Montréal le 25 juin 1684
+avec M. Le Moyne. Il se rendit au lac Ontario, puis
+à l'embouchure d'une rivière où se trouve maintenant la
+ville d'Oswégo. Il envoya de là M. Le Moyne chez les
+Onnontagués, qui paraissaient bien disposés. M. Le Moyne
+revint avec plusieurs chefs indiens qui entrèrent en pourparlers
+avec le gouverneur. C'était M. Le Moyne qui
+interprétait les allocutions de M. de La Barre et les réponses
+du chef iroquois. Mais ces pourparlers n'eurent
+pas d'issue, parce que les Onnontagués ne voulaient
+pas s'engager à part des autres nations, et craignaient de
+se mettre en butte à leur ressentiment; car ces nations
+étaient irritées de n'avoir pas été appelées à ces
+conférences, M. Le Moyne avait prévenu M. de La Barre,
+qui ne voulut pas l'écouter. Il ne consentit à aucun arrangement,
+ce qui mit fin à ces entrevues, et il revint mécontent
+des prétentions des sauvages.</p>
+
+<p>De nouveaux événements tournèrent les esprits vers
+d'autres intérêts, ainsi que nous allons le voir au chapitre
+Suivant.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<h3>DEUXIEME PARTIE</h3>
+<br><br>
+
+
+<h3>CHAPITRE Ier</h3>
+
+<h3>EXPÉDITIONS A LA BAIE D'HUDSON.</h3>
+
+<p>Les circonstances que les jeunes Le Moyne attendaient,
+se présentèrent enfin vers l'année 1686.</p>
+
+<p>Il y avait longtemps que le gouvernement voulait
+prendre une décision pour les pays du Nord occupés d'abord
+par les Français et enlevés depuis par les Anglais.</p>
+
+<p>Colbert avait écrit à M, Denonville, le nouveau gouverneur
+général, de s'en occuper activement. Ces pays
+commençaient au 51° de latitude, et comprenaient le
+Labrador, la baie d'Hudson et les contrées environnantes.
+Ils étaient très importants par leur position au
+milieu de tribus nombreuses, et surtout pour le commerce
+des fourrures, que l'on savait plus belles à mesure que l'on
+approchait du pôle nord.</p>
+
+<p>Il y avait des années où l'on avait pu recueillir jusqu'à
+800,000 pièces. C'était un revenu de plusieurs millions
+que l'on pouvait percevoir, et, de nos jours, malgré la
+diminution du gibier, on a recueilli à la baie d'Hudson,
+en castors, en orignaux, en renards bleus, et en martres,
+jusqu'à vingt millions de francs par année.</p>
+
+<p>Le centre de ce trafic est la baie d'Hudson, vaste golfe
+qui est comme une mer de 550 lieues de longueur sur
+250 lieues de largeur. On croit que les Français et les
+Portugais avaient exploré ces côtes à partir de l'an 1500.
+En 1610, un navigateur anglais, Hudson, en prit possession,
+et vers 1660, le prince Rupert, oncle du roi Charles II,
+chef de l'amirauté anglaise, fonda une compagnie de la
+baie d'Hudson pour l'exploitation des fourrures.</p>
+
+<p>Des marins anglais y furent envoyés, et ils construisirent
+plusieurs forts pour la traite avec les sauvages,
+Aussitôt les marchands de Québec établirent une société
+sous le nom de «Compagnie du Nord», et ils réclamèrent
+l'appui du gouvernement. Ils alléguaient ce principe, qu'avant
+l'institution du prince Rupert, les Français possédaient
+plusieurs établissements qui avaient été livrés aux
+Anglais par deux renégats, Radisson et de Groseillers.</p>
+
+<p>Le gouverneur, M. Denonville, pressé par Colbert.
+voulut remédier à cet état de choses. Il fit réunir à
+Montréal une troupe de cent hommes, à la tête desquels
+il mit un des anciens officiers de Carignan, le chevalier
+de Troyes, qui était renommé pour son habileté. Il avait
+avec lui 30 soldats et 70 Canadiens. M. de Catalogue
+commandait les soldats, et M. Lenoir Roland était à la
+tête des Canadiens.</p>
+
+<p>Charles Le Moyne, alors âgé de 60 ans, aurait voulu
+être de cette expédition, mais ses infirmités ne le lui
+permettaient pas. Il proposa trois de ses fils, Saint-Hélène,
+d'Iberville et Maricourt comme volontaires, pouvant
+servir de guides et d'interprètes. Le chevalier de Troyes
+demanda qu'on lui donnât le Père Silvy pour chapelain,
+afin de subvenir aux besoins spirituels des soldats, et
+pour traiter avec les sauvages, parmi lesquels il avait
+fait plusieurs missions. C'était un homme éminent, et qui
+fut du plus grand secours.</p>
+
+<p>Il y avait plusieurs chemins pour se rendre à la baie
+d'Hudson; le premier, en partant de Tadoussac et en
+remontant le Saguenay; de là. on arrivait au lac Saint-Jean,
+puis au lac Mistassini, d'où l'on suivait un affluent
+de la rivière Rupert qui débouchait dans la mer du Nord.</p>
+
+<p>Le second partait de Trois-Rivières, remontait le Saint-Maurice,
+puis trouvait plusieurs affluents qui descendaient vers
+la baie d'Hudson. On fut obligé de renoncer
+à ces deux chemins. On ne voulait pas donner l'éveil aux
+Anglais, qui étaient aux environs, et l'on craignait aussi
+de rencontrer les Iroquois, qui venaient souvent dans ces
+parages. On choisit alors le chemin de l'Ottawa, à l'ouest
+de Montréal, qui était éloigné de tout voisinage dangereux
+et à l'abri de toute surprise.</p>
+
+<p>Le départ fut fixé au 20 mars 1686. Le dégel était à
+peine commencé, mais il importait d'arriver avant que les
+vaisseaux anglais du printemps fussent venus ravitailler
+les stations anglaises et enlever les pelleteries.</p>
+
+<p>L'expédition entendit la sainte messe dans l'église
+Notre-Dame, qui servait au culte depuis peu. Toute la
+population environnait les jeunes volontaires, et l'on
+peut concevoir quels étaient les sentiments des mères, et
+en particulier de l'admirable madame Le Moyne, âgée alors
+de 46 ans, et qui voyait partir en même temps trois de ses
+enfants.</p>
+
+<p>Les soldats étaient équipés de tout ce qui était nécessaire:
+ils avaient une vingtaine de traîneaux; ils emportaient
+des vivres et des munitions pour plusieurs mois.
+Parmi eux il y avait des charpentiers pour établir les
+campements, des marins pour conduire les embarcations,
+des canonniers, des mineurs pour saper les fortifications
+s'il était nécessaire; enfin des sauvages éprouvés et dévoués
+les accompagnaient: c'étaient des gens appartenant
+à la mission de la Montagne et à celle de Lachine.</p>
+
+<p>Ils remontèrent le fleuve, purent porter leurs bagages
+au saut Saint-Louis et aux rapides de Sainte-Anne, puis
+ils suivirent le cours de l'Ottawa. Les rives étaient couvertes
+alors de bois sans limites.</p>
+
+<p>Quelques jours après, ils arrivèrent devant le fort de
+la Petite-Nation, où il y avait une réunion de chrétiens
+indiens sous la direction des prêtres de la maison de l'évêque
+de Québec. Ils saluèrent le fort d'une salve de coups
+de fusils, auxquels le fort répondit par un coup de canon
+en déployant au haut du rempart le drapeau de la France.</p>
+
+<p>Ils longèrent les chutes de la Chaudière, puis le lac
+des Chats, et ils arrivèrent on vue de l'île du Calumet et
+de l'île des Allumettes.</p>
+
+<p>Ils étaient alors au milieu de ces îles si nombreuses
+qu'on les appelle les Mille-Iles, comme celles que l'on trouve
+à Gananoque sur le Saint-Laurent, à l'entrée du lac
+Ontario, et comme celles aussi que l'on rencontre en si
+grand nombre à l'extrémité ouest de l'île de Montréal.</p>
+
+<p>Arrivés à l'embouchure de la rivière Mattawa au 1er
+jour de mai, ils ne continuèrent pas dans la direction du
+lac Nipissing, à travers de lac Champlain et le lac Talon,
+comme l'avait fait Champlain et plus tard M. de Talon
+en 1616. Ils remontèrent droit dans le nord par la rivière
+Mattawa jusqu'au lac Témiscaming.</p>
+
+<p>C'est là, dit M. de Catalogne, dans sa relation, qu'ils se
+firent des canots et qu'ils les employèrent sur le lac.</p>
+
+<p>Ce lac a 60 lieues de longueur sur 4 de large. Les rives
+sont bordées des terres les plus fertiles. Sur tout ce parcours,
+ils rencontraient différentes populations qui, comme
+toutes les nations sauvages du Nord, étaient ennemies des
+Iroquois et des Anglais, et étaient en bons rapports avec
+les Français, qu'elles avaient appris à aimer par les missions
+infatigables des Pères Jésuites.</p>
+
+<p>Des réceptions solennelles avaient lieu: les tribus apportaient
+le calumet de paix; elles exécutaient leurs danses
+en suivant les bateaux; puis elles entonnaient des
+chants de joie qui se distinguaient surtout pur cette
+particularité, disent les mémoires, «que c'était à qui
+crierait le plus fort.»</p>
+
+<p>On débarquait le soir; on tirait les chaloupes à terre.</p>
+
+<p>Alors les gens faisaient du feu et prenaient le repos,
+que l'on prolongeait parfois pendant plusieurs jours quand
+les fatigues le demandaient.</p>
+
+<p>Les frères Le Moyne guidaient les miliciens dans le
+bois, pour se procurer de nouvelles provisions par la, pêche
+ou la chasse.</p>
+
+<p>Quand on fut arrivé à l'extrémité du lac Témiscaming,
+on porta les canots pour trouver les affluents de la
+rivière Abbitibbi, qui se dirige vers la mer du Nord.</p>
+
+<p>Tout ce trajet ne s'accomplissait pas sans de grandes
+difficultés: souvent l'on trouvait les cours d'eau gelés sur
+une grande étendue; d'autres fois, il fallait lutter contre
+les glaçons qui obstruaient le cours du fleuve.</p>
+
+<p>A mesure que l'on avançait dans le nord, les obstacles
+augmentaient. Les rivières étaient encore gelées sur un
+long parcours; aussi, malgré la force et l'habileté des hommes,
+on mit à traverser cette étendue de 900 milles de
+longueur, un temps bien plus considérable que l'on
+n'avait pu prévoir; le trajet dura plus de deux mois.</p>
+
+<p>En ce temps, le pays avait un aspect de sévérité et de
+grandeur qui imposait. Cette perspective austère et sauvage
+a disparu par suite des défrichements et de la destruction
+des bois. C'est ainsi que s'expriment les missionnaires:</p>
+
+<blockquote><p>
+Nous avons à passer des forêts capables d'effrayer les
+voyageurs les plus assurés, soit par leur vaste étendue,
+soit par l'âpreté dos chemins rudes et dangereux. Sur
+la terre, on ne peut marcher que sur des précipices; sur
+le fleuve, on ne peut voguer qu'à travers des abîmes où
+l'on dispute sa vie sur une frêle écorce, entre des tourbillons
+capables de perdre de grands vaisseaux.
+</p></blockquote>
+
+<p>A mesure que l'expédition remontait, elle pouvait contempler,
+jusqu'aux extrémités de l'horizon, ces forêts
+immenses qui n'étaient pas encore exploitées et qui présentaient
+la variété des plus beaux arbres, à l'état plusieurs
+fois séculaire. Ce que l'on ne trouve plus qu'en
+remontant à de grandes distances, on le voyait alors à
+proximité, du Montréal et du lac Chaudière. On trouvait
+des vallées, des montagnes couvertes de la végétation la
+plus abondante et la plus extraordinaire, jusqu'à porte de
+vue, et avec une continuité si suivie dans toutes les directions,
+qu'elle faisait dire aux voyageurs du temps que «le
+Canada n'était qu'une foret.» En même temps, la densité
+de cette masse de verdure était si grande avec son
+enchevêtrement de branches, de plantes grimpantes et de
+lianes, qu'on ne voyait sur sa tête, pendant des lieues et
+des journées entières de marche, qu'un dôme continu d'arbres
+sans la moindre échappée de ciel.</p>
+
+<p>Depuis ce temps, l'exploitation a commencé à s'étendre,
+et elle a continué depuis deux siècles avec une activité
+toujours croissante, en sorte que, actuellement, elle produit
+chaque année cent millions de francs de revenu. L'aspect
+du pays a donc pu changer, et, malgré cela, à 20 lieues de
+Montréal et d'Ottawa et à 10 lieues de Mattawa, on trouve
+encore des traces de la forêt primitive, avec ses troncs
+séculaires et ses proportions gigantesques.</p>
+
+<p>Pendant la marche, l'expédition pouvait contempler des
+variétés singulières. Sur certaines montagnes, au côté sud,
+on voyait la neige disparue et les premières pousses de
+la végétation naissante; et pendant ce temps-là, au côté
+nord, les arbres étaient revêtus encore d'une impérissable
+blancheur, et couverts de cristaux et de stalactites
+resplendissant aux feux du jour.</p>
+
+<p>Ce n'était pas sans peine que l'on affrontait ces immensités:
+tantôt il fallait traverser des berceaux de branches
+penchées sur la rivière de manière à intercepter la navigation;
+ensuite, lorsque l'on recourait aux portages, souvent
+on rencontrait sur les rives des arbres brisés et couchés
+que l'on ne pouvait franchir qu'en se glissant, en
+rampant presque, pendant des distances considérables.</p>
+
+<p>C'est là qu'on voyait dans toute leur réalité ces aspects
+étranges décrits par Parkman:</p>
+
+<blockquote><p>
+Ici, des arbres renversés par la tempête servaient de
+digue aux flots écumants avec leurs débris monstrueux:
+en même temps, on pouvait contempler les profondeurs
+des forêts séculaires, obscures et silencieuses comme des
+cavernes soutenues par les piliers de ces arbres dont chacun
+est un Atlas supportant un monde de feuillage, et
+répandant une humidité continuelle à travers leurs écorces
+épaisses et rugueuses.</p>
+
+<p>Quelques arbres apparaissent pleins de jeunesse;
+d'autres, au contraire, sont tout décrépits et déformés
+par l'Age, semblables à des fantômes aux contorsions
+étranges. Ils sont tout repliés sur eux-mêmes et couverts
+de veines et d'excroissances; d'autres, entrelacés
+et réunis ensemble, paraissent comme des serpents pétrifiés
+au milieu des embrassements d'une lutte mortelle:
+les mousses apparaissent aussi aux regards, étendant
+sur les sols pierreux un tapis verdoyant; là revêtant les
+rochers de draperies ondoyantes: plus loin transformant
+les débris en remparts de verdure, ou bien enveloppant
+les troncs brisés comme d'un filet qui les préserve
+d'une dernière destruction; plus haut, on les voit
+se suspendre et se déployer en guirlandes et en spirales
+comme des formes de reptiles, et sur eux resplendit
+la jeune végétation qui appuie sur des ruines les pousses
+vigoureuses d'une forêt naissante.</p>
+
+<p>(M. Parkman.)
+</p></blockquote>
+
+<p>Lorsqu'on arrivait aux chutes et aux rapides, on contemplait
+d'autres spectacles saisissants de grandeur.</p>
+
+<p>A l'extrémité des lacs immenses reflétant les clartés d'un
+ciel étincelant, l'on voyait descendre sur des escaliers de
+granit les chutes d'un lac plus élevé occupant souvent toute
+la ligne de l'horizon. Parfois la chute arrivait en tournoyant
+autour d'immenses sommités, puis au delà, on voyait
+de nouveaux lacs environnés de rochers surplombant, avec
+des arbres qui venaient baigner leurs branches dans les
+eaux profondes. Les rives étaient surchargées de plantes,
+de lierres qui semblaient disposés avec l'art le plus compliqué.
+A d'autres endroits, l'immensité des eaux était
+interrompue par des rochers qui se rapprochaient comme
+une barrière infranchissable, dont on ne trouvait l'issue
+qu'après mille détours; et ensuite, au delà, on contemplait
+de nouvelles nappes d'eau d'une pureté et d'un éclat
+sans égal.</p>
+
+<p>Avec toutes les difficultés que présentait le parcours de
+cette nature primitive, il arrivait des événement inattendus,
+qui arrêtaient la marche et réduisaient l'expédition à
+une inaction complète. Des brouillards qui s'élevaient du
+sein des ondes ne permettaient plus d'avancer et environnaient
+tout d'une obscurité profonde. D'autres fois, un
+changement de température amenait un dégel si complet
+que les chemins devenaient comme des fondrières insondables,
+et l'on ne pouvait porter les canots et les bagages.</p>
+
+<p>D'autres phénomènes propres à ces climats venaient surprendre
+les voyageurs. Dans la nuit arrivait une pluie
+abondante qui, en tombant, se changeait en pince, et recouvrait
+tout comme d'un cristal épais. Alors, les arbres
+et les buissons semblaient transformés en girandoles. Les
+troncs, les branches et jusqu'aux moindres brindilles
+étaient complètement renfermés dans un étui de place.
+En outre, du haut des rochers pendaient des guirlandes
+et des aiguilles de cristal; tout cela plus admirable que
+les effets du givre, qui ne sont que passagers. C'était
+magnifique, c'était féerique. Les fameux palais de cristal
+des souverains orientaux ne sont rien comparés a ces
+merveilles.</p>
+
+<p>Mais toutes ces beautés devaient voir une fin terrible.
+Il y avait un moment ou les arbres finissaient par
+céder sous des poids écrasants; les branches commençaient
+à éclater et à se rompre de toutes parts avec un
+bruit sinistre. Les voyageurs n'osaient sortir de leurs tentes,
+ni avancer, ni même lever leurs regards vers ces massifs
+qui s'ébranlaient et s'écroulaient sur leurs têtes. Et
+enfin, quand l'oeuvre de destruction était terminée, on
+pouvait constater l'étendue du mal; des arbres déracinés
+jonchaient les chemins; d'énormes chênes cassés en tête
+ou par le milieu formaient des amoncellements et des
+chaos au milieu desquels il semblait que l'expédition ne
+pourrait jamais continuer sa marche.</p>
+
+<p>Pendant l'expédition, on put reconnaître quels services
+rendait le Père Silvy: il instruisait les sauvages, les
+exhortait au bien, entendait les confessions et administrait
+le baptême. De plus, il portait les consolations aux
+malades et aux découragés. Lorsque la fatigue était trop
+grande et qu'il fallait nécessairement s'arrêter quelques
+jours, les charpentiers élevaient en quelques heures une
+chapelle. Les nefs étaient couvertes de branches et de
+feuillages, et le sanctuaire décoré d'écorce de bouleau. Cet
+appareil avait, aux yeux de ces hommes de foi, autant
+de prix que les basiliques les plus belles, ornées de marbres
+et de porphyres.</p>
+
+<p>Le Père Silvy n'était pas seulement secourable pour
+le ministère religieux; il était habile pour gagner le coeur
+des sauvages. Ils l'admiraient comme le représentant de
+ces héroïques Pères Jésuites qui, depuis cinquante ans,
+parcouraient sans cesse ces contrées lointaines, en faisant
+connaître l'Évangile.</p>
+
+<p>Après le Père Silvy, ceux qui avaient pu rendre le plus
+de services étaient les frères Le Moyne, qui étaient
+incomparables pour guider l'expédition sur les courants,
+et pour la conduire dans les profondeurs des forêts. Ils
+avaient une habileté égale à celle des sauvages pour s'orienter
+au milieu des solitudes les plus impénétrables;
+enfin, par leur connaissance des langues sauvages et leur
+titre de représentants des nations indiennes auprès du
+gouvernement, ils étaient considérés tout particulièrement.</p>
+
+<p>D'après les mémoires du temps et les portraits des Le
+Moyne conservés à Paris, on peut avoir une idée de ce
+qu'étaient alors ces jeunes gens de 22, 24 et 26 ans. Ils
+étaient grands, forts et d'une habileté extraordinaire pour
+les exercices du corps.</p>
+
+<p>D'Iberville qui, par la taille, dépassait ses deux frères,
+les surpassait aussi par la force. A cela près, ils se ressemblaient
+à s'y méprendre.</p>
+
+<p>Le teint clair, les cheveux abondants et très blonds;
+les traits grands mais délicats; le front large, ouvert;
+les yeux bleus et pénétrants; le nez aquilin; la bouche
+fine et bien dessinée; le menton carré, signe d'une grande
+fermeté. Ils semblaient bien appartenir à cette admirable
+race normande qui avait produit les conquérants de
+l'Angleterre, les champions de la Sicile et les héros des
+croisades.</p>
+
+<p>Enfin, après deux mois de marche, on put contempler,
+du sommet des montagnes, une immensité d'eau reflétant
+les tons pâles d'un ciel froid mais pur; c'était la baie
+d'Hudson, vaste comme une mer, et s'étendant au loin
+jusqu'à l'horizon.</p>
+
+<p>Le but de tant de fatigues était atteint; les coeurs furent
+remplis de joie, mais l'expression on fut contenue, de
+crainte de quelque surprise. Sur l'invitation du missionnaire,
+tous les voyageurs se prosternèrent et tirent entendre,
+mais à, demi voix, un <i>Te Deum</i> d'actions de grâces.</p>
+
+<blockquote class="ill">
+
+<p class="milieu"><img alt="" src="images/095.png"><br></p>
+
+
+<h4>COSTUME DES TRAPPEURS.</h4>
+
+<p><b>Ce costume se composait d'un vêtement de fourrure ou de
+drap, qui descendait jusqu'aux genoux. Les jambes étaient
+préservées du froid par des bas de laine foulée qui remontaient
+jusqu'au-dessus du genou et étaient retenus par de
+fortes jarretières en peau. Ce vêtement était de différentes
+couleurs, suivant les localités; les gens de Montréal étaient
+habillés en bleu, ceux de Trois-Rivières, en blanc ceux de
+Québec en rouge. Il était ainsi facile de les reconnaître. Leur
+chapeau était en feutre noir, à grands bords relevés par devant.
+Le costume était accompagné d'une ceinture en laine,
+et d'une large cravate qui faisait plusieurs fois le tour du cou.</b>
+</p></blockquote>
+
+<br><br><br>
+
+
+
+<h3>CHAPITRE II</h3>
+
+<h3>ASPECT DE LA BAIE D'HUDSON.</h3>
+
+<p>La baie nommée baie du Nord, se présentait donc il
+leurs regards dans son immensité.</p>
+
+<p>Cette masse d'eau, qui est vraiment une mer intérieure,
+n'a pas moins de 300 lieues de longueur sur 250 lieues
+dans sa plus grande largeur. Au sud, elle se rétrécit en
+une baie qui a 80 lieues de largeur: c'est ce que l'on
+appelle la baie James.</p>
+
+<p>Cette partie était occupée par quatre forts: à l'extrémité
+sud, le fort Monsipi, que les Français ont appelé
+depuis le fort Saint-Louis; à droite, à quarante lieues,
+le fort Rupert; à gauche, à quarante lieues, le fort
+Kichichouane, que les Français nommèrent le fort
+Sainte-Anne. Plus haut, du même côté, le fort de New
+Savanne, appelé ensuite fort Sainte-Thérèse. Ce fort
+était situé sur la rivière appelée des Saintes-Huiles,
+parce que l'un des missionnaires y avait perdu son
+bagage.</p>
+
+<p>Enfin, plus loin, à trente lieues au nord, on trouvait le
+fort Nelson, nommé plus tard le fort Bourbon.</p>
+
+<p>Les Canadiens étaient donc arrivés à leur but, le 20
+juin 1686, à ce centre si recherché du commerce des
+fourrures du Nord.</p>
+
+<p>Nul bruit de leur marche n'avait transpiré. Les Anglais,
+renfermés dans leurs forts, attendaient la venue
+des bâtiments du printemps; ils étaient loin de penser
+qu'une troupe d'hommes chargés de munitions et d'un
+matériel de siège avait pu franchir, pour les surprendre,
+900 milles dans la saison de l'année la plus difficile pour
+la marche.</p>
+
+<p>On ne songeait donc pas à se garder au fort Monsipi;
+il n'y avait ni poste d'observation, ni rondes de nuit, ni
+sentinelles. Les voyageurs attendirent avec une vive
+impatience le moment fixé par leur chef, et jusque-là, ils
+pouvaient jouir d'un beau spectacle, comme il arrive souvent
+dans ces grandes régions du Nord. Des bruits se
+faisaient entendre au loin. C'était le dégel qui opérait son
+oeuvre de destruction sur les masses de glace environnantes.
+Ces amas se détachaient du haut des rives, et se
+précipitaient ensuite avec un fracas semblable au bruit
+du tonnerre. La lune, entourée d'auréoles de diverses couleurs,
+éclairait faiblement. A mesure que l'expédition
+avait avancé dans le nord, elle avait pu contempler plusieurs
+fois cette merveille des régions polaires que l'on
+appelle l'aurore boréale. Presque tous les soirs, le ciel
+paraît en feu avec des dispositions de lumière qui varient
+et changent d'instant en instant. Tantôt, l'on voit les degrés
+d'un portique qui va se perdre dans le sommet des
+nuages; quelques minutes après, les lueurs paraissent
+comme des colonnes d'albâtre qui se mettent en mouvement
+et se croisent en formant des losanges de feu. A
+certains moments, tout s'éteint, puis les lueurs réapparaissent
+avec des combinaisons nouvelles. Quelquefois,
+on aperçoit comme un immense éventail offrant plusieurs
+cercles d'où s'échappent des rayons de feu qui éclatent
+dans l'immensité comme des fusées d'artifice. Voilà ce que
+l'on pouvait contempler presque chaque soir. Ce sont les
+particularités que l'on observe encore aujourd'hui, et qui
+viennent rompre la monotonie des longues nuits du pôle.</p>
+
+<p>L'heure étant venue, le capitaine de Troyes prit les dispositions
+nécessaires pour n'être pas surpris lui-même.
+Il plaça une vingtaine d'hommes à la garde des canots,
+puis il s'avança avec le reste du détachement.</p>
+
+<p>Pour expliquer ce qui se passa, M. de La Potherie a
+donné une description très détaillée du fort;</p>
+
+<blockquote><p>
+A trente pas de la rivière, sur une petite hauteur, était
+un carré de palissades de cent pieds de façade sur le
+fleuve et de dix-huit pieds de hauteur, avec des bastions
+à chaque angle.</p>
+
+<p>Les bastions, revêtus de forts madriers, avaient en
+dedans une terrasse assez large pour placer des tirailleurs.
+Dans les bastions, il y avait plusieurs canons
+d'environ six livres de balles. Au milieu de la façade,
+il y avait une porte épaisse d'un demi-pied, garnie de
+clous et de ferrements pour qu'on ne pût l'entamer avec
+la hache.</p>
+
+<p>Au milieu de l'enceinte s'élevait une redoute de troncs
+d'arbres assemblés et posés pièce sur pièce. La redoute
+avait trente pieds de longueur et autant de hauteur,
+avec trois étages et vingt-huit pieds de profondeur. Au
+sommet, il y avait un parapet et des embrasures pour
+les canons de la plate-forme.
+</p></blockquote>
+
+<p>Le commandant fit approcher, au milieu des ténèbres,
+deux canots chargés de madriers, de pioches et d'un bélier,
+tandis que les hommes montaient par un chemin enseveli
+sous les rochers et les arbres. <a id="footnotetag12" name="footnotetag12"></a><a href="#footnote12"><sup>12</sup></a></p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote12" name="footnote12"></a><b>Note 12:</b><a href="#footnotetag12"> (retour) </a> L'on remarque encore aujourd'hui ce sentier.</blockquote>
+
+<p>Sainte-Hélène et d'Iberville furent désignés pour faire
+le tour de la place et chercher à pénétrer par la palissade
+qui regarde le désert. Le sergent Laliberté, du régiment
+de Carignan, fut envoyé avec ses hommes pour couper la
+palissade sur le côté et s'en aller tirer sur les embrasures
+de la redoute.</p>
+
+<p>Le chevalier de Troyes se réservait de faire enfoncer la
+porte de la façade avec le bélier.</p>
+
+<p>Sainte-Hélène et d'Iberville, en se rendant à leur
+poste, commencèrent avec leurs hommes à lier les canons
+de la palissade par la volée avec de fortes cordes attachées
+à des madriers, de manière que si l'on mettait le
+feu aux canons, en reculant ils auraient arraché la palissade.
+Ils escaladèrent la clôture en arrière du fort et ils
+s'en vinrent aussitôt ouvrir la porte du côté du bois, car
+elle n'était fermée qu'au verrou, et ils firent entrer leurs
+hommes; ils revinrent aussitôt vers la porte de la redoute,
+que le chevalier de Troyes se mettait en devoir de briser
+avec le bélier.</p>
+
+<p>En même temps, les soldats faisaient feu dans les embrasures
+de la redoute, avec des cris affreux à l'iroquoise:
+Sassa Kouès! Sassa Kouès! qu'ils prononçaient au plus
+haut de la voix, comme les Indiens.</p>
+
+<p>Quelques Anglais, s'étant réveillés au bruit, parurent
+sur la plate-forme et se mirent à pointer les canons
+sur les assaillants, qu'ils prenaient pour des sauvages.
+Sainte-Hélène visa le premier qui se présenta aux embrasures
+et lui cassa la tête du premier coup de fusil.</p>
+
+<p>Pendant ce temps, le bélier avait commencé à produire
+son effet. Dès que la porte fut à moitié démontée, d'Iberville,
+sans calculer le danger qu'il pouvait courir, se jeta
+dedans, l'épée d'une main et son fusil de l'autre.</p>
+
+<p>Les Anglais, surpris, se précipitèrent sur la porte, qui
+tenait encore par quelques ferrements, et la refermèrent.</p>
+
+<p>D'Iberville, placé avec les ennemis dans l'obscurité la
+plus profonde, «ne voyait ni ciel ni terre» il se détendit
+comme il put avec la crosse de son fusil, puis, entendant
+descendre de nouveaux assaillants d'un escalier, il tira au
+hasard. Les Anglais hésitaient, croyant avoir affaire à un
+grand nombre; mais ils eurent bientôt reconnu leur
+erreur, lorsque les Français, ayant réussi à briser la porte,
+se précipitèrent en foule, l'épée à la main, et trouvèrent
+les Anglais nus et sans armes. Ils avaient été réveillés on
+sursaut et ne s'étaient pas aperçus des premiers mouvements
+de l'attaque. Trompés par les cris, ils avaient cru à
+une fausse alerte des sauvages. Tous se rendirent, sans
+essayer de combattre, et demandèrent à être renvoyés en
+Angleterre. On trouva dans le fort douze canons de six
+à huit livres, trois mille livres de poudre et dix mille de
+plomb, que les artilleurs canadiens, qui possédaient un
+moule à boulets, commencèrent à utiliser.</p>
+
+<p>On prit quinze hommes dans ce fort, nous dit le Père
+Silvy, et on en aurait pris encore quinze autres, sans une
+barque que nos découvreurs avaient aperçue la veille,
+mais elle était partie le soir pour le fort Rupert, avec le
+commandant de Monsipi, qui était désigné pour remplacer
+le commandant général de la Baie, et qui, en conséquence,
+était allé faire faire des travaux à Rupert. «Nous fûmes
+bien fâchés, dit le Père Silvy, de l'avoir manqué, et
+comme sa barque nous était nécessaire pour porter du
+canon au fort Kichichouane (qui avait cinquante canons
+en batterie), on prit la résolution de la suivre et de s'en
+aller attaquer Rupert, espérant enlever le fort et le
+vaisseau du même coup».</p>
+
+<p>Il y avait quarante lieues, et elles furent faites en cinq
+jours, jusqu'au 1er juillet. D'Iberville conduisait une chaloupe
+portant deux pièces de canon. Quand on fut arrivé
+à une certaine distance, Sainte-Hélène eut ordre d'aller
+à la découverte. Il se glissa à travers les arbres et les rochers,
+et il prit connaissance de la position. Le fort était
+de la même construction que le fort Monsipi, avec cette
+particularité que la redoute n'était pas au milieu de l'enceinte,
+que le toit était sans parapets, et que quatre bastions
+environnaient la redoute avec huit pièces de canon.
+En fin, de Sainte-Hélène remarqua une échelle attachée le
+long du mur de la redoute pour se sauver en cas d'incendie.</p>
+
+<p>Le chevalier de Troyes prit aussitôt ses dispositions: il
+débarqua des canons, fit faire des affûts et préparer les
+grenades; on disposa des madriers pour le travail du
+mineur qui devait aller placer ses pièces d'artifice sous le
+mur de la redoute.</p>
+
+<p>En même temps, d'Iberville partit avec douze hommes
+dans sa chaloupe, afin d'aborder le vaisseau au milieu de
+la nuit. Ils savaient que Brigueur, le gouverneur, devait
+s'y trouver. Arrivés au vaisseau, ils virent la sentinelle
+endormie; c'est ce que l'on pouvait prévoir sur une
+mer éloignée de toute menace d'attaque. On ne laissa pas
+à la sentinelle le temps de donner l'alarme.</p>
+
+<p>D'Iberville frappa alors du pied sur le pont pour réveiller
+les gens, comme c'est l'usage sur les vaisseaux
+lorsqu'il faut que l'équipage se lève pour quelque chose
+d'extraordinaire. Le premier qui se présenta au haut de
+l'échelle reçut un coup de sabre sur la tête; un autre qui
+avait monté par l'avant périt de même. Alors, on descendit;
+la chambre fut forcée à coups de hache et l'équipage
+fut réduit en quelques instants. Ils eurent quartier, et en
+particulier Brigueur, gouverneur de Monsipi, qui s'en
+allait prendre la qualité de gouverneur général de la
+Baie.</p>
+
+<p>Pendant ce temps, le chevalier de Troyes avait enfoncé
+la porte de l'enceinte avec son bélier, et il entourait la
+redoute avec son monde, l'épée à la main.</p>
+
+<p>Le grenadier, profitant aussitôt de l'échelle placée sur
+la redoute, arriva sur la plate-forme, et se mit à lancer
+ses grenades par le tuyau de la cheminé. Tout fut bientôt
+brisé par cette explosion, et il n'y eut plus moyen de tenir
+en cet endroit. Une femme, réveillée en sursaut par ce
+bruit, s'enfuit dans une autre chambre, où elle fut atteinte,
+ainsi que deux autres, par des éclats de grenade. La garnison
+se réfugia alors au rez-de-chaussée, mais elle s'y
+trouva sous le feu des Canadiens, qui tiraient par les ouvertures.
+Le chevalier, trouvant que le bélier n'allait pas
+assez vite, fit tirer le canon sur la porte.</p>
+
+<p>Au môme moment, le mineur fit connaître qu'il avait
+placé ses pièces, et qu'il n'attendait qu'un ordre pour faire
+sauter la redoute. Ce que les Anglais ayant entendu, ils
+comprirent qu'ils ne pouvaient plus résister, et ils demandèrent
+quartier.</p>
+
+<p>Ainsi fut pris le second fort; les prisonniers, placés
+dans un yacht qu'on trouva amarré près de là, furent
+dirigés vers Monsipi; ils étaient escortés par le vaisseau
+qui avait été chargé de toutes les munitions et des pelleteries
+trouvées dans le fort.</p>
+
+<p>Le chevalier fit alors sauter le fort et les palissades
+parce qu'il aurait fallu trop de monde pour le garder. Il y
+laissa d'Iberville pour surveiller cette exécution, et il lui
+donna la chaloupe pour opérer son retour.</p>
+
+<p>M. du Troyes partit en canot avec quelques hommes.
+En arrivant à Monsipi, il y trouva les deux bâtiments
+qui avaient transporté la prise. Il fit emmagasiner les
+provisions, et il décida alors du sort des prisonniers.</p>
+
+<p>Le chevalier les réunit et les fit transporter à l'autre
+bord de la rivière, avec des vivres. Il leur donna des filets
+pour la pêche et des fusils pour la chasse. Il leur enjoignit
+de ne pas passer outre, sous menace de mort, et il
+leur dit que s'ils avaient quelque chose à communiquer,
+ils pouvaient envoyer sur la batture deux hommes qui
+mettraient un mouchoir au bout d'un bâton pour signal.</p>
+
+<p>Ensuite, le chevalier de Troyes se disposa pour sa nouvelle
+entreprise. Il fit charger les canons sur le vaisseau
+pris au fort Rupert, et il mit son monde en plusieurs canots.
+Les mémoires du temps remarquent qu'il pria alors
+le Père Silvy, qui était resté à Monsipi, de l'accompagner
+dans cette expédition, que l'on pouvait penser devoir être
+plus longue que les premières.</p>
+
+<p>Le Père Silvy pouvait être utile par son expérience
+en ces contrées; ensuite, rien n'égalait son influence sur
+les gens, au milieu des peines et des difficultés.</p>
+
+<p>Elles furent très grandes, car il fallait se diriger à
+trente lieues au nord, sans savoir au juste quelle était la
+situation du fort. Toute cette côte est environnée de battures
+qui s'étendent au loin dans la mer et qui ne sont
+pas navigables. Il fallait donc se tenir à trois lieues de la
+cote, et, quand la marée était basse, il fallait porter
+les canots et les bagages à de grandes distances, tandis
+que, lorsque la marée montait, l'on se trouvait engagé
+dans les glaces, dont il était difficile de sortir.</p>
+
+<p>Après plusieurs jours de marche et de navigation, on
+reconnut qu'on avait dépassé la situation du fort sans
+l'avoir aperçu, et les sauvages qui accompagnaient l'expédition
+ne savaient plus où ils en étaient, bien qu'ils
+crussent connaître le pays; mais ils ne se découragèrent
+pas, tant ils tenaient à se venger des Anglais, qui les
+avaient accablés de mauvais traitements.</p>
+
+<p>On était dans la plus grande incertitude, lorsque, dans
+le lointain, on entendit sur la côte sept ou huit coups de
+canon.</p>
+
+<p>L'expédition vogua dans cette direction, aborda avec
+armes et bagages à l'embouchure de la rivière Kichichouane,
+que l'on n'avait pas aperçue d'abord. On parvint à un
+endroit où il y avait une sorte d'estrapade au haut de
+laquelle on plaçait une sentinelle pour signaler l'arrivée
+des vaisseaux. En ce moment, d'Iberville arriva avec
+Sainte-Hélène dans la chaloupe qui portait tous les
+pavillons de la compagnie de la baie d'Hudson. Iberville,
+avec son habileté ordinaire, avait su se diriger en droite
+ligne en partant du fort Rupert vers l'embouchure de la
+rivière Kichichouane que l'expédition avait eu tant de
+peine à rencontrer.</p>
+
+<p>Aussitôt arrivé, Sainte-Hélène fut encore désigné pour
+reconnaître l'assiette de la place. Il revint bientôt et annonça
+que le fort était semblable aux deux autres. Il était
+sur une hauteur, à quarante pas du bord de l'eau, et environné
+d'un fossé en ruines.</p>
+
+<p>Au centre d'une palissade, s'élevait une redoute de
+trente pieds de haut, à plusieurs étages, avec une
+plate-forme au-dessus; mais il y avait, de plus qu'aux
+autres forts, une artillerie considérable: quatre canons
+dans chaque bastion, et 25 ou 30 dans le corps principal,
+placés aux différents étages.</p>
+
+<p>Le chevalier de Troyes, sachant que son arrivée avait
+été signalée, voulut procéder par voie de conciliation. Il
+envoya demander au gouverneur qu'il voulût bien lui
+remettre trois Français qui étaient détenus dans la place.
+Le gouverneur, qui ne savait pas à quels ennemis redoutables
+il avait affaire, ne voulut répondre que d'une
+manière évasive. Aussitôt le chevalier de Troyes décida
+de recourir à la force.</p>
+
+<p>Il fit établir une batterie de dix canons de l'autre côté
+de la rivière, sur une hauteur, dans des buissons, et puis
+il attendit le soir. Alors, ayant reconnu avec sa longue-vue
+que le gouverneur s'était retiré, avec sa famille, dans
+sa chambre, qui était sur la façade, il démasqua sa batterie,
+et envoya une volée sur la table du gouverneur. Tout
+fut mis sens dessus dessous, mais il n'y eut heureusement
+personne de blessé.</p>
+
+<p>L'on continua à tirer, et en moins de cinq quarts
+d'heure, on tira près de cent cinquante coups de canon,
+qui criblèrent tout le fort.</p>
+
+<p>Les Canadiens, voyant que tout allait bien, se mirent a
+crier: Vive le roi! L'on entendit en même temps des voix
+sourdes qui semblaient sortir du soubassement du fort
+qui en faisaient autant: c'étaient les assiégés, qui s'étaient
+retirés dans les caves, et qui, ne voulant pas se risquer à
+aller sur la plate-forme pour amener le pavillon, avaient
+fait tous ensemble ce signal, pour faire connaître qu'ils
+voulaient se rendre.</p>
+
+<p>Les Canadiens ne comprirent pas le sens de ces acclamations,
+et ils se préparèrent à renouveler l'attaque.</p>
+
+<p>Ayant tiré tous leurs boulets, ils s'occupèrent à en
+faire de nouveaux avec leur moule, lorsqu'on entendit les
+tambours du fort qui battaient la chamade. Aussitôt on
+vit paraître un homme avec un pavillon blanc, qui s'embarquait
+dans une chaloupe.</p>
+
+<p>Le chevalier reçut l'envoyé avec courtoisie, et sur son
+invitation, il se rendit à mi-chemin du fort, où il trouva
+le gouverneur. Celui-ci avait fait porter avec lui du vin
+d'Espagne, et, après avoir bu à la santé des deux rois,
+on s'occupa d'arrêter les conditions de la reddition. Voici
+ce qu'elles portaient en substance:</p>
+
+<blockquote><p>
+Articles accordés entre le chevalier de Troyes, commandant
+le détachement du parti du Nord, et le sieur
+Henry Sargent, gouverneur pour la compagnie anglaise
+de la baie d'Hudson;</p>
+
+<p>1° Il est accordé que le fort sera rendu avec tout ce
+qu'il contient, dont on prendra facture pour la satisfaction
+des deux parties;</p>
+
+<p>2° Il est accordé que tous les serviteurs de la compagnie
+jouiront de ce qui leur appartient en propre, ainsi
+que le gouverneur, son ministre et ses serviteurs;</p>
+
+<p>3° Que le dit chevalier de Troyes enverra les serviteurs
+de la compagnie au fort de l'île Weston, où ils attendront
+les vaisseaux anglais, et qu'il leur donnera les vivres nécessaires
+pour retourner en Angleterre;</p>
+
+<p>4° Que les hommes sortiront du fort sans armes, à
+l'exception du gouverneur et de son fils, qui sortiront avec
+l'épée au côté.
+</p></blockquote>
+
+<p>Ce qui fut exécuté. D'Iberville conduisit les Anglais à
+l'île Weston, où ils avaient un magasin, puis revint au
+fort Sainte-Anne.</p>
+
+<p>Ce fort contenait les principaux magasins de la compagnie;
+on y trouva des quantités de provisions et de
+munitions, et 50,000 écus de pelleteries. Ce fut le principal
+fruit de cette expédition, qui rendait les Français
+maîtres de la partie méridionale de la baie d'Hudson.</p>
+
+<p>Le Père Silvy remarque, dans sa relation, «qu'on entra
+dans le fort tambour battant et enseignes déployées,
+le 26 juillet, le propre jour de sainte Anne, c'est-à-dire
+de la sainte qu'on avait prise pour patronne du voyage
+et de l'expédition.» Le chevalier de Troyes voulut reconnaître
+la protection continuelle de la divine Providence
+pendant toute la durée de l'entreprise. Il donna au fort
+le nom de la patronne que l'on avait invoquée; ensuite il
+chargea le Père Silvy d'établir le service religieux dans
+le fort. L'une des pièces principales fut convertie en chapelle,
+et décorée en partie avec les drapeaux de la compagnie
+anglaise. Chaque jour, la sainte messe y était célébrée;
+la garnison y assistait aux fêtes principales, et il
+n'était pas difficile de trouver parmi les Canadiens élevés
+par M. Dollier de Casson, des assistants et des servants
+pour le saint sacrifice.</p>
+
+<p>L'on a pu remarquer comme le chevalier de Troyes et
+les messieurs Le Moyne avaient désiré emmener un aumônier
+avec eux. Ils tenaient aussi à ce qu'il les accompagnât
+dans leurs différentes expéditions pour les secours
+qu'il pouvait donner aux hommes malades ou blessés, et
+on fin pour la célébration des saints mystères. Mais il y
+avait encore une autre raison qui accompagnait toutes
+les décisions des hommes de guerre dans la Nouvelle-France:
+c'est que tout ce qu'on faisait avait pour but
+principal d'avoir des relations avec les sauvages et de
+leur donner la connaissance de la vraie religion. Aussi le
+Père Silvy nous dit, dans sa relation, «qu'il a des rapports
+avec des sauvages de différentes tribus, qu'il comprend la
+langue de plusieurs d'entre eux et qu'il espère que Dieu,
+dans sa bonté, donnera à ces pauvres gens la grâce de se
+convertir.»</p>
+
+<p>Telle fut donc la première expédition à la mer du
+Nord, expédition qui, tout en faisant le plus grand honneur
+au chevalier de Troyes, mit en grand relief les
+qualités du chevalier d'Iberville et de ses frères.</p>
+
+<p>C'est ce que fait remarquer aussi le Père Silvy:
+«Voilà, dit-il dans sa lettre à Mgr de Saint-Vallier, le
+coup d'essai de nos Canadiens sous la sage conduite du
+brave M. de Troyes, et de messieurs Sainte-Hélène et
+d'Iberville, ses lieutenants.»</p>
+
+<br><br>
+
+<blockquote class="ill">
+
+<p class="milieu"><img alt="" src="images/115s.png"><br><a href="images/115l.png">(Cliquer pour agrandir)</a></p>
+
+
+<h4>LA BAIE D'HUDSON.</h4>
+
+<p><b>Vaste baie au nord de l'Amérique septentrionale, communiquant
+avec l'Atlantique par le détroit du même nom; par
+51° à 70° de latitude nord, et par 79° à 98° de longitude. Elle
+baigne la Nouvelle-Bretagne à l'ouest, au sud et à l'est; au
+nord, elle se réunit à la mer polaire. C'est sur ses bords que
+se trouvent tous les forts qui ont été le théâtre des exploits
+d'Iberville. Elle reçoit un grand nombre d'affluents; les
+rivières Sainte-Anne, des Saintes-Huiles, de Bourbon, de la
+Rive. Au sud-ouest, le fort de Monsipi, puis les forts de New-Savane,
+Bourbon; au sud-est le fort de Rupert. C'est là
+qu'on trouvait les îles Weston, du Retour, Mansfield, de Saint-Charles,
+et à l'extrémité est, dans le détroit d'Hudson, les îles
+Button, découvertes par Anscolde, et explorées par Hudson en
+1610. La compagnie de la baie d'Hudson s'établit sous
+Charles II, en 1670, à l'endroit qu'on appela le fort de Rupert.</b>
+</p></blockquote>
+<br><br>
+
+
+<p>«Ces deux généreux frères se sont merveilleusement
+signalés et les sauvages qui ont vu ce qu'on a fait en si
+peu de temps et avec si peu de carnage, en sont si frappés
+qu'ils ne cesseront jamais d'en parler partout où ils
+se trouveront.»</p>
+
+<p>Les sauvages en effet, avaient une admiration particulière
+pour la modération des Français et leur douceur.
+Dans leurs expéditions, ils évitaient de verser le sang,
+et au milieu de leurs succès, ils avaient horreur de
+ces massacres outrés et odieux qui viennent parfois
+de l'enivrement et de l'entraînement de la victoire. Ce
+sont ces sentiments qui ont gagné le coeur de ces
+barbares, et en ont fait les alliés dévoués de la France.</p>
+
+<p>M. de Troyes, voyant l'expédition terminée, se disposa
+à revenir à Montréal, comme on le lui avait enjoint à son
+départ. Il remit la garde des forts au jeune de Maricourt,
+chargea d'Iberville de courir la mer contre les vaisseaux
+anglais; enfin, il confia au digne Père Silvy le soin spirituel
+de la garnison. D'Iberville utilisa ses fonctions avec
+les deux bâtiments qu'il avait. Il s'empara d'un grand
+vaisseau anglais qu'il chargea de toutes les pelleteries des
+forts qu'il avait pris, puis il décida de revenir à Québec
+pour aller prendre quelques vaisseaux qui lui seraient
+indispensables pour attaquer les convois anglais l'année
+suivante.</p>
+
+<p>Il paraît donc qu'il revint aux derniers jours d'automne
+1686, avec Sainte-Hélène, et il fut reçu à Montréal
+comme un triomphateur. Toute la ville savait quelle
+part il avait eue aux succès de l'expédition. Les citoyens
+voyaient avec bonheur leur compatriote couvert de gloire.
+D'Iberville rentra dans Montréal tambour battant et
+enseignes déployées. Les citoyens acclamaient le vainqueur;
+et la mère, retrouvant ses enfants après des jours
+d'inquiétude et encore désolée de son veuvage, combien
+elle était heureuse de les revoir sains et saufs!</p>
+
+<p>Nous ne pouvons savoir, d'après les documents, la date
+précise et les circonstances de la mort de Charles Le
+Moyne, que l'on place en 1685. Nous savons seulement
+que s'il avait vécu en 1686, il n'aurait eu que 60 ans et
+aurait encore pu être plein de force et de résolution.</p>
+
+<p>Mais telle était alors la situation glorieuse de cette
+nombreuse famille qui comptait dix enfants. L'aîné, Le
+Moyne de Longueuil, était honoré de la confiance des autorités
+supérieures, et il avait l'affection des nations sauvages,
+qui l'avaient choisi comme leur représentant près du
+gouvernement. Sainte-Hélène, de Maricourt et de Bienville
+étaient des militaires consommés. A l'égard de Maricourt,
+nous avons un témoignage digne de considération
+dans une lettre de Mgr de Laval du 12 janvier 1684.</p>
+
+<p>D'Iberville s'était révélé comme commandant capable,
+et sur mer comme manoeuvrier des plus consommés.</p>
+
+<p>Enfin, les autres fils grandissaient pleins de force, et se
+montraient d'une habileté extraordinaire dans les exercices
+militaires.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>CHAPITRE III</h3>
+
+<h3>EXPÉDITION DANS LA COLONIE ANGLAISE.</h3>
+
+<p>L'intervalle qui sépare l'année 1687 et l'année 1689
+fut occupé par plusieurs incidents où d'Iberville prit part,
+et il est probable qu'il était à la baie d'Hudson au mois
+d'août 1689, lorsqu'arrivèrent des événements considérables
+qui eurent des conséquences si graves sur les destinées
+du pays.</p>
+
+<p>Il y avait longtemps que les Anglais voyaient avec
+ombrage le voisinage des Français. Ils étaient inquiets de
+leur accroissement et de leurs excursions dans l'Ouest. Les
+sauvages redoutaient les Anglais, et ils aimaient les
+Français. Ils étaient attirés vers ceux-ci par leurs moeurs
+agréables, leurs goûts chevaleresques, tandis qu'ils étaient
+repoussés par l'austérité et la sévérité des puritains anglais.</p>
+
+<p>L'on pouvait donc prévoir que, grâce à cette sympathie
+et grâce aussi aux travaux des missionnaires, les sauvages
+se laisseraient gagner, et que bientôt les vastes contrées
+du Mississipi passeraient sous la domination française.
+Les Anglais s'en inquiétaient, et la nouvelle de l'entreprise
+audacieuse de la baie d'Hudson mit le comble aux
+ressentiments.</p>
+
+<p>Dans ces circonstances, les Anglais et les Hollandais,
+voyant toute influence leur échapper, se déterminèrent à
+irriter les Français contre les sauvages en excitant ceux-ci
+à l'acte le plus odieux vis-à-vis de la colonie de Montréal.</p>
+
+<p>Aux premiers jours d'août 1689, 1400 Iroquois traversèrent
+le lac Saint-Louis. Pendant la nuit du 5 août, à
+la faveur d'un orage et d'une pluie torrentielle, ils environnent
+le village de Lachine, et ils mettent tout à feu
+et à sang, avec des détails de cruauté que l'on peut à peine
+rapporter. Le matin, ils avaient égorgé plus de 200
+personnes, et ils en emmenaient autant en esclavage, les
+réservant aux plus affreux supplices. La colonie fut dans
+la consternation, et ne reprit quelque espoir que lorsque
+M, de Frontenac revint de France comme gouverneur
+général. Il succédait à M. de La Barre et à M. Denonville,
+qui avaient rabaissé le prestige du nom français par leur
+faiblesse et leur défaut de décision.</p>
+
+<p>Le nouveau gouverneur, informé des derniers événements,
+se détermina à tirer une vengeance éclatante.
+Ayant acquis la certitude que les Anglais et les Hollandais
+étaient les instigateurs de l'expédition des Iroquois, il
+organisa contre eux quatre expéditions.</p>
+
+<p>L'une devait partir de Montréal avec M. d'Ailleboust
+et M. de Sainte-Hélène; l'autre, de Trois-Rivières avec
+M. Hertel et son fils, le lieutenant La Frenière; la troisième
+avec M. de Portneuf, fils du baron de Bécancourt,
+de Québec; enfin la quatrième avec les sauvages abénaquis
+de la mission de Lorette, qui devaient aller rejoindre
+leurs compatriotes des rives de l'Atlantique.</p>
+
+<p>La première expédition partit de Montréal à la fin de
+janvier 1690. Les deux commandants, d'Ailleboust et de
+Sainte-Hélène, avaient avec eux des officiers capables:
+d'Iberville, qui avait suggéré l'expédition, et de Bienville,
+son frère; MM. de Montigny, Le Ber du Chesne,
+le frère de mademoiselle Jeanne Le Ber, et enfin M. de
+Repentigny.</p>
+
+<p>Ils avaient 210 hommes, dont 90 sauvages, et ils devaient
+se rendre à Albany. Les ordres de M. de Frontenac
+étaient absolus; il fallait faire comprendre aux Anglais
+qu'on était déterminé à en venir aux dernières
+extrémités. Mais de grandes difficultés survinrent: le
+temps devint excessivement froid, les chemins étaient affreux,
+les hommes se trouvèrent accablés de fatigue. Sur
+les représentations des sauvages, on décida de ne pas
+aller plus loin que la petite ville de Schenectady, où l'on
+arriva le 8 de février, au commencement de la nuit. Les
+habitants reposaient dans la sécurité la plus complète; ils
+avaient laissé les portes ouvertes, avec deux statues de
+neige en guise de sentinelles.</p>
+
+<p>Le village fut entouré, les habitations envahies, 60
+habitants furent tués et 80 faits prisonniers.</p>
+
+<p>D'Iberville fit épargner le gouverneur, Alexandre Glen,
+pour le récompenser d'avoir sauvé la vie à des prisonniers
+français en différentes circonstances. Un seul Français
+fut tué, et M. de Montigny blessé. Puis les Français,
+s'étant reposés, jugèrent à propos de revenir sur leurs pas.</p>
+
+<p>Le second détachement, conduit par Hertel, quitta
+Trois-Rivières le 28 janvier. Il comptait 24 Français et
+25 sauvages. Après deux mois de marche, il s'avança jusqu'à
+Salmon-Falls, au centre de la colonie anglaise, et
+après plusieurs engagements, il s'empara de cette station,
+après avoir tué 140 ennemis. Il y eut, du côté des Français,
+plusieurs blessés et plusieurs tués, parmi lesquels le
+lieutenant La Frenière.</p>
+
+<p>Le troisième détachement, parti de Québec avec M. de
+Portneuf, s'avança jusqu'à la baie de Casco avec les
+Canadiens, les Acadiens et les Abénaquis. Il prit le fort
+Loyal et extermina la garnison.</p>
+
+<p>Enfin, les Abénaquis situés à Sillery près de Québec,
+sous la direction des Pères Jésuites, allèrent se réunir à
+leurs compatriotes de l'Est, qui les attendaient, et tous
+ensemble se dirigèrent vers la place principale des provinces
+du Nord, Pémaquid. Cette place avait une grande
+importance; elle possédait 20 pièces de canon et 500
+hommes de garnison. Les Abénaquis, après avoir rasé
+toutes les habitations qu'ils rencontrèrent sur leur passage,
+arrivèrent devant Pémaquid, Ils l'investirent, puis
+échangèrent quelques escarmouches, et enfin, ayant donné
+l'assaut, ils emportèrent la place après avoir, tué 200
+hommes et réduit les autres à demander quartier.</p>
+
+<p>Toutes ces attaques couronnées de succès eurent un
+effet merveilleux: elles ranimèrent le moral des colons,
+accablés par les massacres de Lachine; elles abattirent
+la présomption des Anglais, qui virent que les Français,
+sans le nombre, étaient encore de redoutables adversaires.
+Enfin, le prestige du nom français fut tellement relevé
+auprès des sauvages, que l'on put présumer que les
+Français auraient bientôt la prépondérance en Amérique.</p>
+
+<p>En effet, sur ces entrefaites et vers la fin de juillet
+1,690,800 sauvages de l'Ouest, ayant 110 canots chargés
+de 100,000 écus de pelleteries, se rendirent à Montréal
+pour voir le gouverneur. Ils arrivaient avec le désir de
+s'unir aux Français par les liens les plus intimes.</p>
+
+<p>Frontenac, avec cet esprit décisif et déterminé qui le
+caractérisait, saisit habilement l'occasion de conquérir
+l'esprit des sauvages. Il leur fit la plus aimable réception,
+rendue solennelle par la présence des troupes, et les sauvages
+purent contempler les plus belles démonstrations
+militaires. M. de Frontenac écouta avec intérêt les harangues
+des sauvages. Le chef des Ottawais parla surtout
+des avantages que leur offrait le trafic avec les Anglais;
+le chef des Hurons parla des engagements que les Français
+avaient déjà pris de combattre leurs ennemis les
+Anglais et les Iroquois, et de les mettre hors d'état de
+nuire, engagement qui n'avait pas été tenu par M. de La
+Barre et M. Denoncourt. Ensuite, pour exciter les Français
+à se prononcer, ils entonnèrent leurs chants héroïques
+accompagnés de danses de guerre. Frontenac répondit
+aussitôt qu'il accorderait tout avantage possible de
+commerce aux sauvages, et qu'il les assisterait de sa protection
+contre leurs ennemis; enfin, il leur déclara qu'il
+allait se mettre en campagne, et qu'il ne cesserait la lutte
+qu'après avoir obtenu que les peaux rouges, qui étaient
+ses enfants comme les blancs, seraient respectés.</p>
+
+<p>Après ces assurances, il termina son discours, comme
+les sauvages, par des démonstrations martiales. Il prit une
+hache, entonna un chant de guerre accompagné de Sassa
+Kouès, de toute la force de ses poumons et avec le cérémonial
+ordinaire, c'est-à-dire en dansant et en se frappant
+la bouche avec la main pour donner plus de force à
+ses cris.</p>
+
+<p>Cette démonstration eut un effet indescriptible. Les
+sauvages trépignaient de joie, et Frontenac, voyant le
+bon effet de sa démonstration, y voulut mettre le comble.</p>
+
+<p>Il fit signe à ses officiers, qui prirent tous des casse-tête,
+et se mirent à danser et à chanter avec un entrain et une
+vigueur qui ravissaient les Indiens. L'on eût dit que les
+Français n'avaient jamais fait autre chose; ils y mettaient
+cet emportement qui est particulier aux Français,
+la <i>furia francese</i>, donnant le plus haut caractère à leur
+mise en scène. «Ils semblaient, nous dit M. de La Potheie,
+comme des possédés, par les gestes et les contorsions
+extraordinaires qu'ils faisaient, tandis que leurs voix fortes
+et vigoureuses faisaient valoir les cris et les hurlements
+guerriers.»</p>
+
+<p>Les Indiens étaient ivres de joie en entendant ces voix
+puissantes et exercées, en voyant leurs danses si merveilleusement
+interprétées par ces nobles gentilshommes
+qui réunissaient l'entrain à la force, la vivacité à l'élégance,
+et dont plusieurs avaient figuré dans les carrousels
+de Louis XIV.</p>
+
+<p>Un repas suivit, à tout boire et tout manger. «Les Indiens,
+nous dit encore La Potherie, y firent honneur avec
+une vraie frénésie, et ensuite ils prononcèrent leur serment
+d'allégeance.»</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>CHAPITRE IV</h3>
+
+<h3>NOUVELLE EXPÉDITION A LA BAIE D'HUDSON.</h3>
+
+<p>Comme la navigation était encore possible, Frontenac,
+pour seconder les derniers exploits, enjoignit à d'Iberville
+de partir pour aller croiser dans la baie d'Hudson.
+Celui-ci partit aux premiers jours d'août avec deux bâtiments,
+la <i>Sainte-Anne</i> et le <i>Saint-François</i>, et le 24
+septembre 1690, il abordait près de la rivière Sainte-Thérèse.</p>
+
+<p>Ici se placent différents incidents qui montrent quelles
+étaient l'habileté et la présence d'esprit de ce grand
+homme de guerre.</p>
+
+<p>D'abord les Anglais voulurent le prendre par surprise;
+ils lui envoyèrent des parlementaires pour fixer un lieu
+de conférence à l'amiable. D'Iberville soupçonna quelque
+ruse; il accepta l'entrevue et fit explorer les environs par
+ses hommes. L'on trouva deux canons chargés à mitraille
+dirigés sur le lieu fixé pour l'entrevue. D'Iberville tua
+les canonniers sur leurs pièces, puis se mit à la poursuite
+des parlementaires, qu'il passa par les armes.</p>
+
+<p>Quelques jours après, les Anglais voulurent recourir
+à la force; ils firent sortir deux de leurs plus grands vaisseaux,
+l'un de vingt-deux canons et l'autre de quatorze.
+D'Iberville feignit de fuir devant eux, et ayant exactement
+calculé l'heure de la marée, il les attira sur la haute
+mer au moment où la mer se retirait. Les deux vaisseaux
+anglais s'échouèrent sur les rochers. Alors, avec la marée
+suivante, d'Iberville revint sur les ennemis et les força
+d'amener pavillon.</p>
+
+<p>Un troisième vaisseau fut enlevé par un acte d'audace
+incomparable. D'Iberville avait envoyé quatre hommes
+pour signaler les bâtiments anglais. Deux des explorateurs
+turent faits prisonniers. Les Anglais prirent l'un de ces
+hommes, qui semblait le plus faible et le moins résolu pour
+les aider dans la manoeuvre. Un jour que presque tous
+les hommes étaient dans le haut de la mâture, le Canadien,
+n'en voyant que deux sur le pont, sauta sur une
+hache et leur cassa la tête, puis il délivra son compagnon;
+ensuite, armés de toutes pièces, ils montèrent sur le pont
+et ils couchèrent en joue les autres matelots, les forçant
+de venir se constituer prisonniers. Alors ils conduisirent
+sans délai les vaisseaux à la côte, où la cargaison
+fut d'un grand secours.</p>
+
+<p>Après ces exploits, le fort Sainte-Thérèse se trouvait
+privé d'une grande partie de ses défenseurs. Alors d'Iberville
+le fit entourer et dressa ses batteries. Il commença à
+canonner. Les Anglais, voyant qu'ils ne pourraient résister,
+mirent le feu au fort pendant la nuit, puis s'en allèrent se
+réfugier au fort Nelson à trente lieues de distance. D'Iberville
+entra aussitôt dans le fort, et avec tant de promptitude,
+qu'il put éteindre le feu et sauver les pelleteries,
+qui étaient considérables.</p>
+
+<p>Il laissa le fort sous le commandement de son jeune
+frère, et ayant chargé le plus grand de ses bâtiments, le
+<i>Saint-François</i>, avec toutes les pelleteries, il se dirigea
+vers Québec, et entra dans le Saint-Laurent vers le milieu
+d'octobre 1690. M. d'Iberville se trouvait vers les îles aux
+Coudres, lorsqu'il fut hélé par un bâtiment qui venait à sa
+rencontre. C'était son frère, M. de Longueuil, qui avait
+été envoyé par le gouverneur pour rencontrer les bâtiments
+qui venaient de France, et pour les prévenir qu'une
+flotte anglaise assiégeait Québec, et qu'ils devaient entrer
+dans le Saguenay pour se mettre à l'abri.</p>
+
+<p>C'est alors que M. d'Iberville apprit tout ce qui venait
+d'arriver. Nous croyons devoir en dire quelques mots.
+Nous donnerons donc le récit de M. de Longueuil à son
+frère, sur les événements qui avaient eu lieu pendant le
+séjour de M. d'Iberville à la baie d'Hudson.</p>
+
+<blockquote class="ill">
+
+<p class="milieu"><img alt="" src="images/132.png"></p>
+
+<h4>QUÉBEC.</h4>
+
+<p><b>Ancienne capitale du Canada. Port très vaste. Fortifications
+importantes. Fondée par les Français en 1608, assiégée
+vainement par les Anglais en 1690, elle resta aux Français
+jusqu'en 1759. Devant Québec, le Saint-Laurent a environ
+un mille de largeur, et quoique à 150 lieues de son embouchure,
+la marée s'y fait sentir. Québec est à la fois une forteresse,
+un port de guerre, un port de commerce, et un vaste
+chantier de construction. La citadelle s'élève à 360 pieds de
+hauteur au-dessus du fleuve.</b>
+</p></blockquote>
+
+<br><br><br>
+
+
+<h3>CHAPITRE V</h3>
+
+<h3>SIÈGE DE QUÉBEC.</h3>
+
+<p>Lorsque les sauvages de l'Ouest étaient venus à Montréal,
+comme nous l'avons dit, ils avaient terminé tous
+leurs pourparlers en prêtant un serment d'allégeance.
+Cette démonstration excita au dernier point le ressentiment
+des Anglais, qui jurèrent de faire le plus grand
+effort qu'ils eussent encore tenté contre la colonie.</p>
+
+<p>Ils envoyèrent à la fois 16,000 hommes par le lac
+Champlain, et une flotte de 36 vaisseaux partit de Boston,
+conduite par leur meilleur homme de guerre, l'amiral
+Phipps. L'armée du lac Champlain se trouva arrêtée
+inopinément par la petite vérole, qui fit de tels ravages
+que les troupes revinrent sur leurs pas. Quant à la flotte,
+elle perdit beaucoup de temps à se consulter, de telle
+sorte que lorsqu'elle arriva devant Québec, tous les préparatifs
+avaient été faits pour la recevoir.</p>
+
+<p>Toute l'enceinte était garnie de canons; la ville était
+fournie de provisions et de munitions; enfin les troupes
+de Montréal avaient eu le temps de s'équiper pour se
+rendre à Québec.</p>
+
+<p>L'amiral Phipps envoya un parlementaire. Les Français
+l'accueillirent et lui bandèrent les yeux, puis ils
+s'amusèrent à le faire passer par toutes sortes de retranchements,
+de tranchées, d'inégalités de terrain, pour lui
+donner l'idée que la ville était munie des plus redoutables
+fortifications.</p>
+
+<p>Introduit au château du gouverneur, il se vit entouré
+d'une multitude d'officiers qui, pour la circonstance, s'étaient
+revêtus de tout ce qu'ils avaient de plus riche en
+galons d'or et d'argent, en rubans et en plumes, comme
+dans les réceptions les plus solennelles. L'officier, à la vue
+d'un concours si nombreux et si imposant, parut interdit
+et devint presque tremblant. Il se mit alors à lire la dépêche
+de l'amiral, dont le ton hautain et impérieux contrastait
+de la manière la plus plaisante avec l'air terrifié
+du mandataire, et comme l'amiral concluait en demandant
+qu'il lui fût répondu dans une heure, Frontenac,
+d'une voix tonnante, s'écria qu'il ne le ferait pas attendre
+si longtemps et qu'il lui répondrait, non par écrit, mais
+par la bouche de ses canons. Ceci se passait le 15 octobre
+1690.</p>
+
+<p>Le 16, 2,000 Anglais débarquèrent à la rivière Saint-Charles.
+Vers le soir, on entendit dans la haute ville un
+grand bruit de roulement de tambours et de fifres:
+c'étaient les gens de Montréal qui arrivaient, au nombre
+de 800, avec M. de Longueuil, M. de Sainte-Hélène et M.
+de Maricourt. Ils étaient accompagnés d'un grand nombre
+de coureurs de bois et de volontaires chantant et
+poussant des cris de guerre en entrant dans la ville. Un
+prisonnier français, à bord du vaisseau amiral, dit a
+l'amiral: «Vous avez perdu votre chance; ce sont les
+gens de Montréal qui arrivent.» Le jour suivant, les
+Anglais campés à la rivière Saint-Charles se mirent en
+marche, et alors, de plusieurs bosquets de bois partirent
+des feux de peloton qui écrasèrent les assaillants; il leur
+semblait que chaque arbre cachait un sauvage armé, et ils
+ne savaient comment viser leurs adversaires.</p>
+
+<p>Phipps, voyant que cette attaque ne réussissait pas,
+amena tous les vaisseaux devant la ville et commença à
+tirer. L'attaque était dirigée avec une telle vigueur que
+de vieux officiers déclarèrent qu'ils n'avaient jamais
+entendu une pareille canonnade. Le bruit était répété par
+les montagnes et se prolongeait comme les roulements du
+tonnerre, mais l'effet était nul et les boulets se perdaient
+sur les rocs de la ville.</p>
+
+<p>Sainte-Hélène et Maricourt, qui étaient revenus de la
+rivière Saint-Charles, dirigeaient le tir des canons de
+la basse ville, Aux premiers coups, ils atteignirent le
+pavillon du vaisseau amiral, qui tomba dans le fleuve; le
+courant le porta sur la rive, et aussitôt un canot d'écorce
+alla le prendre sous le feu de la mousqueterie des Anglais,
+et il fut porté à la cathédrale; il y est resté jusqu'en
+1760.</p>
+
+<p>Bientôt les vaisseaux anglais furent criblés de coups
+et désemparés, et l'amiral fut obligé de retirer sa flotte
+du combat. Alors les ennemis préparèrent une seconde
+attaque par terre.</p>
+
+<p>Le lendemain les Anglais voulurent commencer une
+nouvelle descente vers la rivière Saint-Charles. Ils débarquèrent
+un millier d'hommes avec des pièces d'artillerie;
+mais ils montraient plus de courage et de bonne volonté
+que de tactique et de discipline. Ils perdirent encore trois
+ou quatre cents hommes et ils blessèrent une quarantaine
+de soldats français et de sauvages. M. de Sainte-Hélène
+fut atteint d'une balle; la blessure empira malheureusement
+et l'emporta en peu de jours.</p>
+
+<p>Il était âgé de 31 ans. Nous avons vu comme il se
+signalait à, la première expédition de la baie d'Hudson
+et ensuite à l'expédition de Schenectady. Nul ne le dépassait
+en agilité et en adresse dans les expéditions
+des bois; ce fut une grande perte pour les Français et une
+grande douleur pour sa mère.</p>
+
+<p>Les Français environnèrent le camp, et ils se préparèrent
+à l'attaque au lever du soleil. Les Anglais, renonçant
+à la lutte, s'embarquèrent en toute hâte, vers
+minuit, et ils perdirent encore cinquante hommes, pendant
+qu'ils montaient dans leurs chaloupes.</p>
+
+<p>Le jour étant survenu, on fit transporter à, Québec les
+tentes et les canons qui avaient été abandonnés.</p>
+
+<p>L'amiral Phipps appareilla pour partir, et aussitôt M.
+de Frontenac envoya M. de Longueuil avec une chaloupe
+qui traversa la flotte anglaise et arriva à temps vers l'île
+aux Coudres pour rencontrer M. d'Iberville qui arrivait
+du Nord. M. de Frontenac fit alors chanter un <i>Te Deum</i>
+dans la cathédrale avec toute la solennité possible.</p>
+<br><br>
+
+
+<h3>CHAPITRE VI</h3>
+
+<h3>NOUVEAUX ÉVÉNEMENTS A LA BAIE D'HUDSON.</h3>
+
+<p>M. d'Iberville repartit dès qu'il put pour la baie
+d'Hudson, en l'année 1691. C'est alors qu'il revint à Québec,
+à la fin de la saison de 1691, avec deux navires chargés
+de 80,000 peaux de castors et de 6,000 livres de
+pelleteries. Il avait pu reconnaître qu'il n'avait pas les
+moyens d'attaquer le fort Nelson, et comme M. de Frontenac
+n'avait pas assez de bâtiments pour l'assister, M.
+d'Iberville prit le parti d'aller encore en France. C'est
+dans ce voyage qu'il exposa au ministre l'importance de
+l'occupation de la baie d'Hudson. Il fut écouté avec faveur,
+et obtint plusieurs navires dont il reçut le commandement,
+avec le titre de capitaine de frégate.</p>
+
+<p>Revenu dans l'été de 1693, avec ces vaisseaux, dont
+l'aménagement avait pris un temps considérable, M. de
+Frontenac lui représenta que la saison était trop avancée,
+et il le pria d'employer tous ses moyens à la conquête du
+fort de Pémaquid, que les Anglais étaient venus réoccuper
+et d'où ils tenaient les Abénaquis en échec. Cette entreprise
+décidée trop précipitamment ne put réussir.</p>
+
+<p>D'Iberville, en arrivant en vue de la place, reconnut
+qu'elle ne pouvait être abordée sûrement; elle était entourée
+de récifs et de bas-fonds que l'on ne pouvait affronter
+qu'avec un pilote capable et expérimenté; mais
+l'on n'en put trouver. Il fallut donc se retirer, et il alla
+hiverner à Québec.</p>
+
+<p>Sur ces entrefaites, Sérigny arriva à Montréal, au printemps
+de 1694, avec l'ordre exprès du roi de prendre des
+hommes et de s'en aller avec son frère, d'Iberville, pour
+attaquer le fort Nelson.</p>
+
+<p>Ils partirent le 10 août 1694 avec trois vaisseaux de
+guerre: le <i>Poli</i>, la <i>Salamandre</i> et l'<i>Envieux</i>.</p>
+
+<p>D'Iberville et Sérigny prirent avec eux leurs deux
+jeunes frères, Maricourt et Châteauguay. Celui-ci était
+âgé seulement de vingt ans.</p>
+
+<p>Le Père Gabriel Marest fut choisi comme chapelain.</p>
+
+<p>C'était un digne religieux de la compagnie de Jésus, qui
+devait leur rendre les plus grands services.</p>
+
+<p>Ce père, d'un zèle infatigable, secondé par la dévotion
+incomparable du brave d'Iberville, donna à cette expédition
+un caractère exceptionnel d'édification. On voit quel
+était l'esprit de ces héroïques combattants de la Nouvelle
+France.</p>
+
+<p>Nous citerons les traits rapportés dans les lettres du
+Père Marest; c'est intéressant, et cela peint le pays, les
+gens et l'époque.</p>
+
+<p>Le père dit que l'embarquement eut lieu le 10 du mois
+d'août, etc. Il se mit aussitôt à exercer ses fonctions, que
+les Canadiens surtout réclamaient avec instance.</p>
+
+<p>Le 14, le père, embarqué sur le <i>Poli</i>, distribua en l'honneur
+de l'Assomption, des images de la sainte Vierge, et
+invita les gens du bord à se confesser. Le lendemain, il
+célébra la sainte messe avec autant de solennité que
+possible, et plusieurs communièrent.</p>
+
+<p>Ensuite, l'on continua le voyage, qui n'était pas sans
+difficultés, car, dit le père, «nous allions dans un pays où
+l'hiver vient à l'automne.» Le 21 du mois d'août, nous
+vîmes beaucoup de montagnes de glace flottant sur la mer
+à l'entrée du détroit de la baie d'Hudson. Il fallait quatre
+jours pour passer le détroit, qui a 135 lieues de longueur.
+Du 1er de septembre au 8, le père prépara les
+gens pour la fête de la Nativité de la sainte Vierge, et
+plus de cinquante communièrent le jour de sa fête.</p>
+
+<p>Alors, le calme étant arrivé au grand déplaisir des équipages,
+le père profita de cette circonstance pour suggérer
+une neuvaine à la bonne sainte Anne, que les Canadiens
+honoraient beaucoup, surtout depuis l'érection d'un sanctuaire
+spécial près de Québec par M. l'abbé de Queylus,
+supérieur du séminaire de Montréal.</p>
+
+<p>Le vent devint favorable, et l'on continua à avancer;
+mais le 12 septembre, le vent ayant encore tourné, les
+Canadiens firent un voeu en promettant à sainte Anne
+une part dans leur premier butin, et presque tous s'approchèrent
+des sacrements. Les autres matelots et
+soldats, voyant le zèle des Canadiens, voulurent les
+imiter, et ils allèrent à confesse. Le Père Marest fait la
+remarque que M. d'Iberville et les autres officiers se mirent
+à leur tête. Ce qui est à noter, c'est que le vent reprit
+aussitôt.</p>
+
+<p>Trois jours après, on se trouvait devant la rivière
+Bourbon. La joie fut grande. On chanta l'hymne <i>Vexilla
+régis prodeunt</i>, en répétant plusieurs fois: <i>O crux
+ave</i>. Nous répétâmes plusieurs fois, dit le Père Marest,
+<i>O crux, ave</i>, pour honorer la croix dans un pays où
+elle a été souvent profanée et abattue par les hérétiques.</p>
+
+<p>Près de la rivière Bourbon est la rivière Sainte-Thérèse,
+où l'on arriva le 24 septembre. Les marins ne manquèrent
+pas de se mettre sous la protection de cette grande
+sainte.</p>
+
+<p>Comme la mer était houleuse, on allégea le navire en
+le déchargeant avec les canots d'écorce qui avaient été
+apportés de Québec, et «que les Canadiens, dit le père,
+manoeuvraient avec une adresse admirable.»</p>
+
+<p>Vers ce temps, le jeune Châteauguay étant allé à la rencontre
+des Anglais, fut blessé d'une balle; aussitôt le
+père alla l'assister. Il mourut, au grand chagrin de ses
+frères. Le père remarque encore que tous les malheurs
+qui survenaient n'abattaient pas le courage de M.
+d'Iberville. «Il savait toujours se contenir, et ne voulait
+pas qu'aucun signe d'inquiétude vînt troubler son monde.
+Il était sans cesse en action, dirigeant tout et pourvoyant
+à tout: il montrait une présence d'esprit que
+rien ne pouvait abattre.»</p>
+
+<p>Le 11 octobre, le chemin pour conduire les canons était
+praticable; le 12 et le 13 on plaça les mortiers en batterie
+et l'on commença la canonnade. Le 15, jour de sainte
+Thérèse, les Anglais se rendirent. «Nous admirâmes la divine
+Providence, dit le Père Marest. Les gens, en pénétrant
+dans la rivière Sainte-Thérèse, s'étaient mis sous la protection
+de la sainte, et le jour de la fête, le 15, ils entraient
+dans le fort.» Comme la saison était avancée, d'Iberville
+décida de rester jusqu'au printemps.</p>
+
+<p>En attendant, le Père Marest, tout en prenant soin de
+la garnison, s'occupa des sauvages. Il les plaignait, et
+gémissait en voyant leur ignorance de la vérité et leur
+entraînement au mal. Il les accueillait au fort avec toute
+bonté, et il allait au plus loin les rejoindre. A force
+d'étudier, il en vint bientôt à comprendre plusieurs
+dialectes indiens. «Il est impossible, nous dit M. Bacqueville
+de La Potherie, d'énumérer les actes de zèle et de
+dévouement du père. Il allait au loin, marchant jour et
+nuit, se contentant de la nourriture des sauvages; rien ne
+pouvait le rebuter.»</p>
+
+<p>En même temps, dans ses excursions, il prenait connaissance
+du pays et de ses ressources. Il nous dit qu'a
+l'automne et au printemps, on voit des multitudes prodigieuses
+d'oies et d'outardes, de perdrix et de canards. Il
+y a des jours où les caribous passent par centaines et par
+milliers, suivant le témoignage de M. de Sérigny, qui
+allait souvent à la chasse.</p>
+
+<p>M. d'Iberville, après avoir hiverné au fort, laissa son
+frère de Maricourt commandant de la place, avec le sieur
+de La Forêt pour lieutenant, et il revint en France avec
+deux navires chargés de pelleteries. Il arriva à la Rochelle
+le 9 octobre 1697, et il se mit aussitôt en devoir de préparer
+une nouvelle expédition. On pense que c'est dans
+cet intervalle que le chevalier d'Iberville vint à Versailles
+pour exposer ses vues au ministre du roi, M. de
+Pontchartrain.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>CHAPITRE VII</h3>
+
+<h3>M. D'IBERVILLE A VERSAILLES.</h3>
+
+<p>C'était vers 1696, et lorsque le règne de Louis XIV
+était dans son plus grand éclat. On venait de construire,
+sous l'impulsion de Colbert, des monuments qui avaient
+fait de Paris la première ville du monde. On avait bâti
+les Invalides, terminé le Val-de-Grâce, les Tuileries, le
+Louvre, ouvert et planté les grands boulevards depuis la
+porte Saint-Honoré jusqu'à la Bastille, avec ces belles
+portes Saint-Antoine, Saint-Martin, Saint-Denis, qui font
+un si grand effet. Dans le même temps, Versailles était
+devenu une merveille de grandeur et de richesse.</p>
+
+<p>Au milieu de ces progrès, le roi se trouvait environné
+des plus grandes illustrations. Il présidait une noblesse
+dévouée et brillante. Il avait des ministres habiles, des
+généraux redoutables, des génies merveilleux dans tous
+les genres. Les finances, par les soins de Colbert, avaient
+doublé d'importance; l'armée avait été mise par Louvois
+sur un pied formidable, et avec cette année, le roi avait
+une nation valeureuse de vingt millions d'âmes.</p>
+
+<p>Malgré la perte de généraux incomparables, la France
+avait encore de grands hommes de guerre; Luxembourg,
+Catinat, Boufflers, de Lorges, Tourville, Jean Bart, Château-Renaud,
+d'Estrées et Duguay-Trouin. On venait de
+remporter de grandes victoires; sur terre, à Fleurus, à
+Steinkerke, à Nerwinde, à Marseille et à Staffarde; sur
+mer, Lagos, qui avait vengé les Français du désastre de
+l'année précédente à la Hogue. D'Iberville vit ces merveilles;
+il contempla ces illustrations; il entrevit ce roi
+qui avait les plus grandes qualités d'un souverain.</p>
+
+<p>Louis XIV possédait un air d'autorité qui imposait le
+respect, et une égalité de caractère qui gagnait les coeurs.
+Il savait dire à chacun, en peu de mots, ce qui pouvait
+lui plaire, et en même temps, il montrait cette délicatesse
+d'égards qui convient si bien à l'autorité souveraine. Il
+ne lui arrivait jamais de faire en public, ni railleries, ni
+reproches, ni menaces. Ouvert et sincère avec tous, il était
+doué du la mémoire la plus heureuse des faits, des visages
+et des services rendus.</p>
+
+<p>Tel était le souverain qui présidait aux destinées du la
+France, et qui ravissait tous les grands génies de son entourage.</p>
+
+<p>D'Iberville, charmé et gagné par tant d'amitié et de
+grandeur, retourna à ses entreprises, plus dévoué que jamais
+aux intérêts de la Nouvelle-France et à la gloire de
+la mère patrie.</p>
+<br><br>
+
+
+<blockquote class="ill">
+
+<p class="milieu"><img alt="" src="images/150s.png"><br><a href="images/150l.png">(Cliquer pour agrandir)</a></p>
+
+
+
+<h4>TERRE-NEUVE.</h4>
+
+<p><b>Ile de l'Amérique septentrionale, par 47° 52m. de latitude et
+55° 62m. de longitude. 600 kilomètres du nord au sud et 295
+kilomètres, largeur moyenne. Population 190,000 habitants.
+Capitale Saint-Jean. Côtes dangereuses. Sur ces côtes, on
+trouve d'immenses quantités de poissons. Cette île offre une
+belle race de chiens à poils soyeux, remarquables par leur
+force, leur taille et leur habileté à nager. La France s'est fait
+donner, au traité de Paris, en 1763, le droit de pêche. Les établissements
+français sont au nord et à l'ouest. Il est à remarquer
+que c'est le confluent des courants du sud et des courants
+du nord, et c'est ce qui lui donne une si grande importance
+pour les pêcheries de la France.</b>
+</p></blockquote>
+<br><br><br>
+
+
+
+<h3>TROISIÈME PARTIE</h3>
+
+<h3>EXPÉDITION EN TERRE-NEUVE.&mdash;1696-1697.</h3>
+
+<p>L'île de Terre-Neuve est située entre le 47e et le 52e
+degré de latitude, et entre le 55e et le 70e de longitude;
+elle occupe toute l'entrée du fleuve Saint-Laurent, sur
+une étendue de 150 lieues de longueur et de 90 lieues de
+largeur.</p>
+
+<p>Cette île, signalée par Sébastien Cabot en 1497, sous
+Henri VII, fut visitée en 1500 par un navigateur portugais
+nommé Cortéréal. C'est de là que viennent plusieurs
+noms portugais donnés à différents lieux: le Labrador
+le Portugal-Cove, Bonavista, la baie des Espagnols, etc.</p>
+
+<p>Le capitaine Denis, de Dieppe, s'y rendit peu après, et
+fit une carte de l'entrée du Saint-Laurent.</p>
+
+<p>En 1508, un autre Dieppois nommé Thomas Aubert y
+alla, dit-on, par ordre du roi Louis XII. En 1523, François Ier
+y envoya Verazzani. Mais, à part ces expéditions
+officielles, il y en eut bien d'autres dirigées par des particuliers.
+On pense que depuis longtemps les Bretons et
+les Basques y faisaient la pêche. Ils avaient signalé la
+présence d'un banc immense où l'on trouvait le poisson
+en abondance, et à chaque printemps les pêcheurs y
+venaient en grand nombre. Dix ans après Verazzani,
+en 1534, Philippe de Chabot, amiral de France, engagea
+le roi à reprendre le dessein d'établir une colonie
+française dans le nouveau monde, et il lui présenta
+Jacques Cartier, marin très habile de Saint-Malo, qui, le
+10 mai, débarqua au nord-est de Terre-Neuve, près d'un
+cap qui avait été nommé Bonavista, peut-être par Cortéréal.
+Il conserve encore ce nom.</p>
+
+<p>Ce que nous avons à remarquer par rapport à cette
+île, c'est qu'elle se trouve au confluent de trois grands courants
+qui aboutissent au même point: d'une part, le Saint-Laurent
+vient précipiter ses glaces dans la mer; de
+l'autre, les courants arrivent du nord avec leurs banquises
+ou «icebergs», et vont s'attiédir dans une région
+tempérée; et enfin le Gulf-Stream, partant du golfe du
+Mexique, monte vers le nord en longeant la côte orientale
+de l'Amérique. Il arrive chargé d'une quantité d'animaux
+marins, de mollusques et d'êtres microscopiques.</p>
+
+<p>Au contact des eaux chaudes du Gulf-Stream, les
+masses de glaces venant du nord se désagrègent, fondent,
+et les rochers, les matières solides qu'elles contiennent
+s'en détachent et tombent au fond de la mer, tandis que
+tous les animaux marins venus du sud sont saisis et détruits
+par le froid. Leurs débris s'ajoutent aux amoncellements
+qui se forment et s'élèvent d'année en année dans
+le fond du golfe Saint-Laurent, et dont le banc de Terre-Neuve
+est la principale partie.</p>
+
+<p>Ce qui est particulier à ces bancs, c'est qu'ils sont aussi
+le rendez-vous d'une immense quantité de poissons qui
+viennent de toutes les rives et de toutes les baies du nord.
+Ils y arrivent par millions, occupant parfois une étendue
+de cent milles carrés, sur plus de cent pieds de profondeur;
+ils se dirigent vers ces confluents et sur les bancs où ils
+trouvent des eaux plus tempérées et une nourriture assurée,
+dans l'agglomération des poissons de taille inférieure,
+qui ne peuvent leur résister.</p>
+
+<p>Cette énorme quantité de poissons, réunis en bancs de
+plusieurs milles carrés sur des profondeurs si extraordinaires,
+ne peuvent nous étonner lorsque nous savons
+que les harengs et les saumons produisent des cent milliers
+d'oeufs, et la morue, des millions. La plus grande
+partie, anéantie par la violence des flots, est dispersée
+par la mer, et des auteurs prétendent que, sans cette
+dispersion, la masse produite serait si grande qu'elle comblerait
+les courants d'eau de ce point de rencontre jusqu'à
+rendre la navigation presque impossible.</p>
+
+<p>Quoi qu'il en soit, la morue en particulier offrait des
+ressources inépuisables pour la nourriture des populations
+européennes. En effet, la morue est un poisson d'une
+grande dimension, fournissant une nourriture forte et
+substantielle; appréciée du riche et du pauvre, elle est
+demandée dans tous les pays; son huile est abondante et
+précieuse. Enfin, par son agglomération, elle rendait ces
+parages plus riches que les plus grandes mines de l'Inde,
+du Pérou et du Mexique.</p>
+
+<p>Aussi, peu d'années après Verazzani, les Anglais avaient
+établi, sur la côte orientale qui longeait Terre-Neuve, un
+nombre considérable de stations de pêche, entre lesquelles
+ils avaient placé des communications faciles, par
+des chemins coupée dans les bois. Les rives étaient couvertes
+des habitations des pécheurs; en arrière, des fermes
+d'exploitation étaient construites et avaient rapporté
+à leurs possesseurs de grands capitaux. Les pêcheries
+seules rendaient près de vingt millions par an, et les
+Anglais comprenaient qu'ils pouvaient, avec Terre-Neuve,
+se rendre les maîtres absolus du commerce le moins dispendieux,
+le plus aisé et le plus étendu de l'univers.</p>
+
+<p>M. d'Iberville, avec sa haute intelligence, avait compris
+les conséquences de ce monopole. Il les avait signalées
+à M, de Frontenac, et, d'après l'injonction du
+gouverneur, <i>il représenta à la cour que le commerce des
+Anglais dans Terre-Neuve pouvait les rendre assez puissants
+pour s'emparer de la colonie française.</i>.</p>
+
+<p>Il obtint donc de former une expédition pour attaquer
+les stations anglaises. En même temps, l'avis fut envoyé
+à M. de Brouillan, commandant de l'établissement français
+de Plaisance, au sud-ouest de l'île, de lui laisser tout
+pouvoir et de l'assister avec ses forces.</p>
+
+<p>Vers le commencement de l'année 1696, M. d'Iberville
+revint au Canada avec M. de Bonaventure, officier de
+marine: ils avaient deux vaisseaux.</p>
+
+<p>Il devait trouver réunis une centaine de Canadiens,
+qu'il avait formés, les années précédentes, aux entreprises
+les plus périlleuses.</p>
+
+<p>A son arrivée, il les enrôla avec d'autres volontaires qui
+trafiquaient avec les sauvages dans les pays les plus éloignés
+du centre. Leur principal mérite était un courage et
+une hardiesse à toute épreuve: on les appelait les coureurs
+de bois, mais ils avaient à rencontrer tant d'obstacles et
+tant de dangers, que les mémoires du temps disent qu'on
+devait plutôt les appeler des «coureurs de risques».</p>
+
+<p>M. d'Iberville, ayant choisi ses gens, fit annoncer à M.
+de Brouillan qu'il le rejoindrait aux premiers jours de
+septembre. Il était au milieu de ses préparatifs, lorsque
+survint une cause de retard difficile à éviter. Le gouverneur
+général, inquiet des progrès des Anglais dans l'Acadie,
+demanda à d'Iberville d'aller prendre part à l'attaque
+que du fort île Pémaquid, que les Bostonnais, comme nous
+l'avons déjà dit, avaient établi au centre du pays des
+Abénaquis, amis dévoués de la France. De là, les Anglais
+menaçaient sans cesse nos fidèles alliés.</p>
+
+<p>M. d'Iberville et M. de Bonaventure, commissionnés par
+M. de Frontenac, arrivèrent à la baie des Espagnols le 26
+juin 1696. Là, ils trouvèrent M. Beaudoin, missionnaire
+arrivé récemment de France, qui avait réuni quelques
+sauvages et qui voulait se joindre à M. d'Iberville.</p>
+
+<p>M. Beaudoin, dont le nom reviendra souvent dans ce
+récit, avait été mousquetaire dans les gardes du roi. Il
+entra, jeune encore, au séminaire de Saint-Sulpice de
+Paris, et y resta plusieurs années sous la direction de M.
+Tronson; ensuite, il vint en Acadie, ou il évangélisa les
+sauvages.</p>
+
+<p>Il était allé chercher des ressources en France, l'année
+précédente, pour ses pauvres ouailles. S'étant présenté à
+la cour, il fut prié d'accompagner M. d'Iberville à Terre-Neuve.</p>
+
+<p>M. Beaudoin fut donc ainsi amené à faire cette expédition,
+et c'est à lui que l'on doit surtout d'en connaître
+les incidents. A son retour, il en écrivit une relation très
+détaillée, et avec un si grand soin que de La Potherie et
+le Père de Charlevoix ont pu y trouver, pour leurs
+ouvrages, les faits les plus circonstanciés et les plus intéressants.</p>
+
+<p>M. Beaudoin était un homme qui avait conservé de
+son ancien état une vivacité et une résolution extraordinaires.
+Il dit, dès les premières lignes de son journal:</p>
+
+<blockquote><p>
+Nous avons trouvé, en arrivant à la baie des Espagnols,
+des lettres de M. de Villebon qui nous marquent que les
+ennemis nous attendent à la rivière Saint-Jean. Dieu soit
+béni, nous somme résolus de les y aller trouver.
+</p></blockquote>
+
+<p>Au bout de quelques jours, c'est-à-dire le 14 juillet
+1696, trois vaisseaux de guerre anglais furent signalés;
+d'Iberville alla aussitôt les attaquer. Avec son habileté
+ordinaire, il démâta, de quelques volées de canon, le plus
+grand des vaisseaux, le <i>New-Port</i>, et l'enleva à l'abordage
+sans perdre un seul homme. Il se dirigea ensuite
+vers les deux autres bâtiments, qui prirent la fuite et
+parvinrent à s'échapper, grâce à une forte brume.</p>
+
+<p>M. Beaudoin nous fait ici connaître l'habileté du commandant
+et les dispositions religieuses des hommes intrépides
+qu'il commandait. M. d'Iberville avait fait fermer
+les sabords du <i>Profond</i>, et avait fait coucher ses gens sur
+le pont, pour donner confiance au vaisseau anglais, qui
+vint sans défiance aborder le <i>Profond</i>. Aussitôt les
+sabords sont ouverts, les hommes commencent la mousqueterie
+sur les deux vaisseaux ennemis, dont l'un est
+bientôt démâté, et M. Beaudoin fait la remarque qu'il
+avait bien espéré que Dieu bénirait ces braves Canadiens,
+qui depuis le départ s'étaient approchés très souvent des
+sacrements.</p>
+
+<p>Après cet incident, les commandants français se dirigèrent
+vers Pémaquid, où ils arrivèrent le 13 du mois
+d'août. Dans le trajet, ils avaient embarqué avec eux
+deux cent cinquante sauvages alliés, commandés par M.
+de Saint-Castin et M. de Villebon, deux officiers placés
+dans l'Acadie. Le Père Simon, missionnaire de l'Acadie,
+les accompagnait comme chapelain.</p>
+
+<p>M. de Villebon, M. de Montigny et l'abbé de Thury se
+rendirent sur la côte en canot avec les sauvages. Ils
+étaient suivis des vaisseaux, qui abordèrent.</p>
+
+<p>Le 15 août, jour de l'Assomption, les troupes assistèrent
+à la sainte messe, et ensuite M. d'Iberville fit débarquer
+les mortiers et les canons. On envoya un parlementaire
+au commandant de Pémaquid, qui répondit à la sommation
+que «quand bien même la mer serait couverte de vaisseaux
+et la terre couverte d'Indiens, il ne se rendrait
+pas, à moins d'y être forcé.»</p>
+
+<p>Dans la nuit, d'Iberville mit le temps à profit: il fit
+entourer le fort de batteries. Le commandant, voyant
+qu'il ne pouvait pas résister, demanda à capituler, ce qui
+fut accordé.</p>
+
+<p>Le fort avait une très belle apparence; il était de figure
+carrée, avec quatre tours énormes; il possédait un magasin
+de poudre creusé, dans le roc, et une vaste place d'armes;
+les murailles avaient 12 pieds d'épaisseur et de
+hauteur, et enfin il y avait 16 pièces de canon.</p>
+
+<p>On permit aux militaires anglais de s'embarquer sur
+les vaisseaux de leur pays, et on leur fournit des provisions
+pour le voyage.</p>
+
+<p>Le but de l'expédition était donc atteint: les Anglais
+étaient expulsés, et M. d'Iberville, craignant leur retour,
+fit démanteler le fort pour qu'il ne pût être occupé de
+nouveau.</p>
+
+<p>Tout étant terminé à Pémaquid, M. d'Iberville partit
+pour Plaisance, où il arriva le 12 septembre. A sa grande
+surprise, il trouva M. de Brouillan parti. La cause de
+cette précipitation fut bientôt connue: M. de Brouillan,
+mécontent de voir d'Iberville à la tête de l'expédition
+et ne voulant pas avoir à partager son commandement,
+avait levé l'ancre avec tous ses vaisseaux pour se rendre
+à la ville de Saint-Jean, où il devait commencer l'attaque
+des possessions anglaises de Terre-Neuve.</p>
+
+<p>C'était aller contre les ordres du roi et contre la promesse
+qu'il avait faite à d'Iberville; c'était méconnaître
+imprudemment les sages avis que lui avait donnés M.
+d'Iberville, qui pensait que cette expédition ne pouvait
+être faite par mer à cause des dangers de la côte et de la
+force des courants, comme M. de Brouillan put bientôt
+s'en convaincre.</p>
+
+<p>Arrivé devant Saint-Jean, M. de Brouillan se mit en
+devoir de canonner la place: mais il ne put se maintenir
+dans la rade, et fut entraîné par les courants six lieues
+plus bas au sud. Pour réparer le mauvais effet de cet
+insuccès, il débarqua ses troupes et s'empara de quelques
+stations insignifiantes, puis il revint à Plaisance, irrité de
+se trouver en défaut vis-à-vis de d'Iberville.</p>
+
+<p>C'est alors qu'arrivèrent bien des contradictions, dont
+le Père Charlevoix nous donne l'explication d'après M.
+Beaudoin. Il nous dit que M. de Brouillan était un honnête
+homme, intelligent et d'une bravoure incontestable,
+mais il était inexpérimenté dans les expéditions de ce
+genre, et il ne pouvait recevoir d'avis parce qu'il était
+d'une susceptibilité extraordinaire sur la question de son
+autorité.</p>
+
+<p>M. d'Iberville, qui ne connaissait pas encore à quel
+homme il avait affaire, chercha à l'éclairer. Il lui dit d'abord
+que l'occasion d'agir n'était pas encore perdue, que
+l'hiver était le temps le plus propice, parce que les Anglais
+ne seraient plus sur leurs gardes et ne seraient pas
+appuyés par les flottes du printemps. Il lui représenta
+encore que l'abord des côtes était impossible, à cause des
+courants, ainsi que M. de Brouillan avait pu le reconnaître
+lui-même; que les récifs étaient nombreux, très
+dangereux et peu connus des pilotes français.</p>
+
+<p>Tout le monde savait, en outre, que le trajet par mer
+était bien plus long à cause de la multitude des baies et
+des criques, tandis que, par terre, il était beaucoup plus
+court, et se trouvait, de plus, facilité par toutes les voies
+de communication que les Anglais avaient établies depuis
+longtemps entre leurs stations, à travers les bois.</p>
+
+<p>Tout cela était si raisonnable que, si M. de Brouillan
+avait voulu y prêter l'oreille, il s'y fût rendu aussitôt.
+Mais il ne voulut rien entendre, et, sans tenir compte des
+sages avis d'Iberville, il lui déclara qu'il ne reconnaissait
+qu'une seule manière d'enlever la place: c'était par mer
+et par les ressources que lui offraient les vaisseaux dont
+il disposait, M. de Brouillan termina en disant à d'Iberville
+d'agir à sa guise, mais qu'il lui enlevait le commandement
+des Canadiens, et que désormais ils seraient sous
+les ordres du capitaine des Muys.</p>
+
+<p>Quoique M. d'Iberville fût affligé de cette décision et
+qu'il souffrît d'abandonner ceux qu'il avait formés et
+toujours conduits avec lui, il était disposé cependant à se
+soumettre, par respect pour l'autorité; mais il n'en fut
+pas de même des Canadiens. A peine eurent-ils connaissance
+de cette mesure qu'ils jetèrent les hauts cris, disant
+qu'ils s'étaient engagés à d'Iberville, et qu'ils l'avaient
+reçu comme commandant de M. de Frontenac. Ils ajoutèrent
+que s'ils ne devaient pas l'avoir pour chef, ils
+étaient décidés à se retirer et à retourner dans leurs
+foyers.</p>
+
+<p>M. de Brouillan n'épargna ni remontrances, ni exhortations;
+mais voyant qu'il ne devait rien obtenir de ces
+braves gens, et sachant bien qu'il ne pourrait réussir sans
+leur secours, il changea sa décision, et envoya M. de
+Muys dire à d'Iberville qu'il garderait son commandement.</p>
+
+<p>De plus, il consentit a ce qu'il allât par terre, et enfin
+il reconnut que le butin de Saint-Jean devait être partagé,
+non par moitié, mais en rapport avec les frais que
+d'Iberville avait faits pour cette expédition; ce qui était
+tout à fait juste.</p>
+
+<p>Ils partirent chacun de son côté: M. de Brouillan par
+mer, M. d'Iberville par terre. Ils devaient se réunir au
+port de Rognouse, à quelques lieues au sud de Saint-Jean.
+M, l'abbé Beaudoin accompagnait les Canadiens; il fit
+tout le voyage a pied, en un mot, en raquettes, comme les
+combattants; il assista à tous les engagements, et c'est
+ainsi qu'il a pu recueillir tous les faits qu'il a consignés
+dans le récit si intéressant que l'on retrouve dans les
+ouvrages de M. de La Potherie et du Père Charlevoix.</p>
+
+<p>M. d'Iberville partit de Plaisance le 1er novembre. Il
+parcourut un terrain marécageux, à demi gelé et où il
+trouva bien des difficultés; mais ce trajet avait aguerri
+ses gens et les avait habitués à la marche. Il arriva à
+Rognouse le 12 de novembre et y trouva M. de Brouillan,
+qui voulut essuyer encore d'une nouvelle contradiction:
+il déclara donc à d'Iberville qu'il ne lui accorderait que
+la moitié des prises de Saint-Jean.</p>
+
+<p>Cette décision fut si mal reçue, que M. de Brouillan
+vit qu'il était à craindre que M. d'Iberville ne se retirât
+avec ses gens, qui voulaient le suivre a tout prix. Il
+changea alors de langage, et il déclara qu'il se désistait.</p>
+
+<p>Aussitôt d'Iberville prit les résolutions qu'il jugea les
+meilleures: c'était d'attaquer par terre les stations où
+l'on avait un facile accès par les habitations. Après avoir
+pris les provisions du <i>Profond</i>, il le fit partir pour transporter
+les prisonniers, tandis que lui-même n'en avait
+plus besoin, puisque le gouverneur le laissait opérer par
+terre.</p>
+
+<p>Mais ici, il y eut encore un changement inopiné. Le
+<i>Profond</i> étant parti, M. de Brouillan ne craignit plus
+que d'Iberville en profitât pour se retirer s'il était mécontent;
+alors il déclara que tous les Canadiens seraient
+sous ses ordres et que les volontaires iraient où ils voudraient
+avec M. d'Iberville.</p>
+
+<p>Le Père Charlevoix nous fait admirer le noble caractère
+de d'Iberville. Sans aucune réclamation ni plainte,
+il supporta en silence cette nouvelle incartade. Il prit le
+parti de patienter encore et de laisser le gouverneur seul
+dans son tort. Il ne craignait qu'une chose: c'était de
+n'avoir pas assez d'autorité sur ses gens pour les empêcher
+de se révolter après tant de palinodies.</p>
+
+<p>Cette modération fit réfléchir M. de Brouillan, et, très
+inquiet du ce qui arriverait s'il était privé du concours
+de d'Iberville, il chercha encore une fois à se débrouiller
+en envoyant quelqu'un pour déclarer qu'il revenait sur
+sa décision. C'était la troisième ou quatrième réconciliation.</p>
+
+<p>M. Beaudoin fait cette réflexion: «J'aurais, je vous
+avoue, Monseigneur, voulu être bien loin dans tous ces
+grabuges, étant ami de ces messieurs, qui m'ont fait mille
+fois plus d'honneur que je ne mérite. Nonobstant cela,
+j'aurais eu au moins autant de peine que le sieur d'Iberville
+à consentir à tout ce qu'il a accordé au sieur de
+Brouillan. Ces messieurs sont un peu d'accord; mais
+j'appréhende que cela ne dure pas.»</p>
+
+<p>Les Canadiens partirent alors avec M. d'Iberville pour
+aller reconnaître la place en remontant vers le Fourillon,
+station qui est à six lieues de Saint-Jean.</p>
+
+<p>Au second jour, ils virent un vaisseau marchand de
+100 tonneaux, qu'ils emportèrent du premier choc.
+L'équipage prit les chaloupes et s'enfuit dans les bois.</p>
+
+<p>M. d'Iberville les poursuivit et s'empara de vingt hommes,
+avec le capitaine du vaisseau qui les accompagnait. Plus
+loin, il enleva trente Anglais, à l'endroit appelé le Petit-Havre.
+Ensuite, les Canadiens traversèrent à mi-corps
+une rivière très rapide, et emportèrent des retranchements
+tout à pic, où ils mirent hors de combat trente-six
+Anglais. C'était le 28 novembre.</p>
+
+<p>Ils se mirent alors en marche pour approcher de
+Saint-Jean. M. Beaudoin a décrit cette marche en témoin
+oculaire:</p>
+
+<p>M. de Montigny marchait à trois cents pas en avant
+avec trente Canadiens; M. d'Iberville et M. de Brouillan
+suivaient avec le corps principal.</p>
+
+<p>Après deux heures de marche, l'avant-garde signala
+quatre-vingts ennemis retranchés derrière des troncs
+d'arbres et des quartiers de roche. Aussitôt M. de Montigny
+fit arrêter sa troupe et se disposa à la lancer sur
+les retranchements. M. l'abbé Beaudoin harangua les
+hommes; il les excita à donner leur vie en braves. Ils
+s'agenouillèrent et ils reçurent l'absolution générale, puis
+chacun jeta ses hardes et se tint prêt à s'élancer.</p>
+
+<p>M. de Montigny ayant mis l'épée à la main, s'avança
+à la tête pour attaquer les ennemis au centre; M. d'Iberville
+devait les prendre Par la gauche, et M. de Brouillan
+par la droite. La lutte fut acharnée, et, malgré leur
+nombre inférieur, les Français montrèrent admirablement
+leur supériorité dans l'emploi des armes et dans la rapidité
+des mouvements. Au bout d'une demi-heure, les
+ennemis, après des pertes énormes, durent aller se réfugier
+dans deux redoutes qui couvraient la porte de Saint-Jean,
+et la fusillade recommença; mais voyant qu'ils
+étaient encore trop imparfaitement abrités dans les
+redoutes, ils se retirèrent dans le fort principal, qui était
+bastionné et palissadé. Ce fort renfermait une vingtaine
+de canons qui dominaient la ville. En ce moment une
+centaine d'Anglais s'étant jetés dans une embarcation,
+profitèrent d'un vent favorable pour gagner la haute
+mer; mais dans le désordre de l'embarquement, ils eurent
+cinquante des leurs blessés à mort.</p>
+
+<p>M. Beaudoin fait remarquer la supériorité des Canadiens
+dans toutes ces rencontres. Les gens de M. de
+Brouillan auraient eu besoin d'une ou deux campagnes
+avec les Iroquois pour savoir se couvrir des ennemis, et
+pour savoir les surprendre. Si les Canadiens sont plus
+aguerris, c'est qu'ils l'ont appris à leurs dépens dans leurs
+rencontres avec les sauvages. Ils savent qu'il ne faut
+jamais s'épargner dans ces expéditions où tout est à
+l'aventure; qu'il vaut mieux se faire tuer que de rester
+blessé, exposé à tomber ainsi au pouvoir d'ennemis implacables,
+ou à mourir d'épuisement au milieu des frimas.</p>
+
+<p>Il fallut songer à faire le siège de la citadelle, qui
+avait deux cents hommes de garnison bien équipés, et qui
+voyait deux vaisseaux de guerre arriver à son secours.</p>
+
+<p>Les Canadiens commencèrent par brûler toutes les
+maisons qui occupaient les approches du fort, et le fort,
+complètement démasqué, apparut avec toutes ses défenses.</p>
+
+<p>Ce fort, situé sur une hauteur au nord-ouest, était
+flanqué de quatre bastions et entouré d'une palissade
+garnie de canons. Au centre s'élevait une tour à deux
+étages, également garnie de canons. M. de Brouillan,
+voyant l'attitude déterminée des assiégés et leurs moyens
+de défense, envoya chercher les mortiers, que l'on avait
+laissés à Bayeboulle, et le lendemain il commença la
+canonnade.</p>
+
+<p>Le gouverneur, espérant toujours l'arrivée des vaisseaux
+qui louvoyaient en haute mer, envoya, le 30
+novembre, jour de saint André, un parlementaire demander
+un délai. Le commandant français, comprenant son
+intention, refusa cette demande, et le gouverneur, renonçant
+à toute espérance de secours, se décida à signer la
+capitulation.</p>
+
+<p>M. de Brouillan n'eut aucun égard aux services rendus
+par M. d'Iberville. Il ne lui laissa prendre aucune part
+aux décisions qui précédèrent la capitulation, et il la
+signa sans lui. Ce procédé parut tout à fait inconvenant
+à M. Beaudoin, qui remarque que M. d'Iberville avait eu
+au moins autant de part à la prise de la place que M. de
+Brouillan.</p>
+
+<p>M. d'Iberville ne fit aucune observation. Il se réservait
+de faire connaître plus tard ce qu'il pensait de tous ces
+manques d'égards.</p>
+
+<p>Voici quels étaient les termes de la reddition de la place:</p>
+
+<p>On convint: 1° que la place se rendrait à deux heures
+de l'après-midi; 2° que le gouverneur et ses hommes
+sortiraient sans armes, qu'ils auraient la vie sauve et
+conserveraient ce qu'ils portaient sur eux; 3° qu'on leur
+fournirait deux bâtiments et des vivres pour retourner
+en Angleterre.</p>
+
+<p>Les Français avaient fait 300 prisonniers et ils avaient
+trouvé 62,600 quintaux de morue, ce qui, joint aux prises
+récentes, portait le butin jusqu'à ce jour à plus de 110
+mille quintaux.</p>
+
+<p>Saint-Jean est un beau havre pouvant recevoir deux
+cents vaisseaux. Son entrée est de la largeur d'une portée
+de fusil; elle est dominée par deux montagnes très hautes,
+avec une batterie de huit canons. Outre cela, il y avait
+trois forts, comme nous l'avons vu plus haut.</p>
+
+<p>Les fermes, qui suivirent la destinée du fort, étaient au
+nombre de soixante et occupaient une demi-lieue le long
+de la rade.</p>
+
+<p>Comme on ne pouvait occuper cette ville, il fallut
+démolir les forts et brûler les habitations. On conserva
+quelques maisons pour le soin des malades qu'on ne pouvait
+transporter.</p>
+
+<p>Le bruit de cette prise se répandit dans toutes les
+stations anglaises, et y mit la plus grande consternation.</p>
+
+<p>Après cet exploit, M. de Brouillan, se trouvant accablé
+de fatigue, se décida à retourner à Plaisance, laissant à
+d'Iberville tous les honneurs et les soucis de l'expédition.</p>
+
+<p>«Le 23 décembre, après ma messe, dit M. Beaudoin,
+étant auprès du feu, avec M. d'Iberville, M. de Brouillan
+vint lui dire qu'il était incapable de le suivre dans les
+voyages sur la neige, telle que doit être la guerre qu'il a
+eu à faire tout l'hiver, et qu'il veut ramener son monde
+à Plaisance par le chemin que d'Iberville avait suivi pour
+venir à Rognouse. M. d'Iberville, voyant qu'il paraissait
+accablé de fatigue et excédé de tous les mécomptes qu'il
+s'était attirés par sa faute, ne tenta point de le dissuader,
+et lui fit ses adieux dans les meilleurs termes. M. de
+Brouillan partit alors à travers les neiges, qui étaient
+très hautes, ayant avec lui quatre Canadiens qui devaient
+lui battre le chemin.»</p>
+
+<p>On était arrivé à la fin du mois de décembre.</p>
+
+<p>Avant de se remettre en marche, M. d'Iberville prit
+soin de faire célébrer la grande fête de Noël à ses Canadiens,
+qui étaient aussi fervents chrétiens qu'intrépides
+combattants. Il y eut solennité religieuse, grâce à la présence
+de M. Beaudoin, et du Père Simon qui l'assistait:
+messe de minuit, grand'messe du jour avec fanfares et
+sonneries des clairons, coups de canons et pièces d'artifices.
+C'est ainsi que l'on arriva au mois de janvier 1697.</p>
+
+<p>D'Iberville, qui avait conservé tous ses hommes, se
+disposa a continuer sa marche au nord. Il envoya en
+avant de Montigny, qui s'empara de deux stations importantes;
+Kividi et Portugal Cove. Il sa saisit aussi d'une
+chaloupe qui venait de Carbonnière, et il fit cent prisonniers.</p>
+
+<p>Pendant ce temps, un autre lieutenant de d'Iberville,
+M. de La Perrière, s'empara de Tascove et du cap Saint-François,
+à l'extrémité de la baie de la Conception.
+D'Iberville suivait avec le corps principal; il prit 80 chaloupes,
+et se rendit maître de 35 lieues de pays sur le coté
+sud de la baie de la Conception.</p>
+
+<p>Après avoir réuni tout son monde, il se disposa à
+occuper l'autre côté de la baie; mais avant de partir, il
+fit fabriquer des raquettes pour ses gens. Depuis plusieurs
+jours la neige était tombée en si grande quantité que les
+sauvages disaient n'avoir jamais rien vu de semblable en
+Canada: elle atteignait dans les vallées jusqu'à vingt
+pieds de hauteur.</p>
+
+<p>Nous n'avons pas besoin de décrire longuement les
+raquettes dont les Canadiens avaient tiré tant d'avantages
+dans leur expédition de la baie d'Hudson. On les
+nommait ainsi parce qu'elles avaient à peu près la forme
+des raquettes du jeu de paume, seulement, elles étaient
+plus grandes. On les attache sous le pied avec une double
+courroie qui Part du centre de la raquette et qui fixe le
+pied très solidement. Avec cet appareil, un homme exercé
+peut franchir les neiges les plus épaisses sans enfoncer,
+et avec une singulière rapidité.</p>
+
+<p>On partit le 18 janvier, de Montigny marchant
+toujours en avant; et deux jours après, grâce aux raquettes,
+on arriva à trente lieues de distance, sur la côte
+nord, près du fort de Carbonnière et en face de l'île du
+même nom. C'est là que se trouvait l'une des stations les
+plus importantes des Anglais.</p>
+
+<p>On navigua plusieurs jours en vue de l'île, en attendant
+un moment favorable pour débarquer.</p>
+
+<p>Le chevalier s'empara d'abord de plusieurs chaloupes
+des habitations voisines, et les mit aussitôt en bon état.</p>
+
+<p>Après plusieurs tentatives, on vit qu'il fallait renoncer
+à cette expédition. L'île était inabordable; toute la côte
+est revêtue de rochers à pic d'une grande hauteur; le
+seul endroit au niveau de l'eau est entouré d'une batture
+qui est pleine de périls pour les embarcations, et qui n'est
+accessible qu'aux pilotes de l'île.</p>
+
+<p>Voyant ces difficultés, le chevalier ne perdit pas son
+temps. Il débarqua ses troupes sur la terre ferme, et, au
+bout de quelques jours, les Français s'étaient emparés de
+toutes les stations qui occupaient le nord de la baie de In
+Conception.</p>
+
+<p>Le chevalier commença par le Havre-de-Grâce, l'un
+des plus anciens établissements des Anglais. Il y trouva
+100 hommes et 7,500 quintaux de morue, et des bestiaux
+en grande quantité. On prit ensuite Porte-Grave avec 116
+hommes et 10,000 quintaux de morue; Mosquetti, le poste
+de Carbonnière, en terre ferme, avec 220 hommes et 22,500
+quintaux de morue; New Perlican, Salmon Cove et
+Bridge, avec 70 hommes et 6,000 quintaux de morue.
+Après quoi, M. d'Iberville, se dirigeant dans le nord,
+arriva à la station de Bayever, dont il s'empara. Là, il fit
+80 hommes prisonniers et prit 11,000 quintaux de morue.
+Deux lieues plus haut, à Colicove, il trouva encore un
+grand nombre d'animaux.</p>
+
+<p>Il y avait là des fermes magnifiques, et plusieurs fermiers
+possédaient des cent mille livres de capital. Les
+habitants, fuyant à son approche, s'étaient réfugiés au
+Havre Content, situé à l'extrémité nord de la baie suivante,
+nommée la baie de la Trinité. M. d'Iberville s'y
+rendit aussitôt et obtint que l'on capitulât. Quatre-vingts
+habitants, venus de différents points, s'y trouvaient avec
+leurs femmes et leurs enfants.</p>
+
+<p>Au Havre Content, M. Deschauffours, gentilhomme
+acadien, fut établi avec dix hommes de garnison.</p>
+
+<p>Dans toute cette expédition, cent vingt-cinq Canadiens
+s'emparèrent, en cinq mois, d'une étendue de pays de 500
+lieues carrées, après une marche de plus de deux cents
+lieues; ils firent 700 prisonniers et tuèrent 200 hommes,
+n'ayant subi eux-mêmes que peu de pertes, et ils ne saisirent
+pas moins de 190,000 quintaux de morue.</p>
+
+<p>Après la prise de Havre Content, M. d'Iberville, ayant
+su que les gens de Carbonnière, de Porte-Grave et de
+Bridge, auxquels il avait laissé la vie sauve, avaient
+formé le projet de se réfugier à l'île de Carbonnière,
+contre la parole qu'ils avaient donnée, revint aussitôt sur
+ses pas pour les maintenir dans l'obéissance. Il lui fallut
+passer à travers les bois et par les chemins les plus difficiles.
+«On avait à chaque instant à traverser à mi-jambe
+dans l'eau, qui n'est pas trop chaude en cette saison», dit
+M. Beaudoin. En effet, on était au 10 février. Mais à
+Carbonnière, les gens se dédommagèrent de leurs fatigues
+en faisant venir de la viande fraîche du Havre-de-Grâce,
+où, comme nous l'avons dit, il y avait des bestiaux en
+grande quantité. M. d'Iberville, pour terminer la conquête
+de toute l'île, songea dès lors à se rendre à Bonavista,
+qui est à 100 lieues au nord de Carbonnière, mais
+auparavant il voulut traiter d'échange avec les Anglais
+de l'île de Carbonnière.</p>
+
+<p>Ceux-ci répondirent en demandant un Anglais pour un
+Français et trois Anglais pour un Irlandais. Ils étaient
+irrités contre les Irlandais, qu'ils regardaient comme
+leurs sujets et qu'ils avaient trouvés dans les rangs de
+leurs adversaires. Mais cette demande n'eut pas de suite
+parce qu'elle fut éludée par les Français.</p>
+
+<p>Sur ces entrefaites, vers le 14 février, on vit revenir
+les quatre Canadiens que M. de Brouillan avait emmenés
+avec lui, à la fin de décembre, pour le conduire par terre
+de Saint-Jean à Plaisance. Ces braves gens revenaient
+partager les dangers et les fatigues de leurs compagnons
+d'armes. «Ils nous apprirent, dit M.. Beaudoin, que M.
+de Brouillan, arrivé à Bayeboulle, à 15 lieues de Saint-Jean,
+se trouva tellement accablé de fatigue et découragé,
+qu'il se refusa absolument à continuer par terre, où il
+n'avait que 25 lieues à faire, et qu'il préféra s'embarquer
+à Bayeboulle, ce qui faisait une différence de plus de 100
+lieues à parcourir par mer.»</p>
+
+<p>«M. d'Iberville eut bientôt occasion de prendre ce chemin
+de terre, qui paraissait impraticable à M. de Brouillan
+et à messieurs les Plaisantins, ajoute M. Beaudoin.
+Il est vrai qu'il n'est pas aussi beau que celui de Paris
+à Versailles, mais on peut le faire en quatre jours en
+marchant d'un bon pas.» M. d'Iberville voulait, avant de
+continuer son expédition, revenir à Plaisance pour avoir
+des nouvelles de France, d'où il attendait l'escadre qui
+lui avait été promise pour se rendre à la baie d'Hudson.
+Enfin, «il avait peut-être à prendre des munitions, et moi
+des hosties,» nous dit M. Beaudoin, qui l'accompagna dans
+ce trajet de quelques jours.</p>
+
+<p>Cette expédition avait fait connaître aux Français
+toutes les ressources de ce pays; ils avaient appris, par
+la pratique des Anglais, qui étaient de grands chasseurs,
+la distance qui les séparait des possessions françaises et
+les voies praticables qui y conduisaient.</p>
+<br><br>
+
+
+<blockquote class="ill">
+
+<p class="milieu"><img alt="" src="images/180s.png"><br><a href="images/180l.png">(Cliquer pour agrandir)</a></p>
+
+
+
+<h4>PORT DE PLAISANCE DANS L'ÃŽLE DE TERRE-NEUVE.</h4>
+
+<p><b>La baie de Plaisance a 25 lieues de largeur à son entrée et
+50 lieues de profondeur. C'était la résidence du gouverneur
+français, M. de Brouillan.</b>
+</p></blockquote>
+<br><br>
+
+
+<p>Ainsi, du fond de la baie de la Trinité, où d'Iberville
+avait pris New Perlican, Bayever, Bridge, etc., jusqu'au
+fond de la baie même de Plaisance, à l'endroit que l'on
+appelait le port de Cromwell, il n'y a qu'une lieue a
+traverser, tandis qu'en allant par mer, on trouverait
+150 lieues de parcours.</p>
+
+<p>M. d'Iberville s'était donc rendu à Plaisance au mois
+d'août 1697 pour avoir des nouvelles; et, en attendant, il
+préparait l'expédition de Bonavista, comme nous l'avons
+dit plus haut, pour consommer la destruction des établissements
+de Terre-Neuve.</p>
+
+<p>Au bout de quelques semaines, les gens que d'Iberville
+avait laissés sur les côtes pour détruire ce qui restait des
+possessions anglaises, vinrent le rejoindre à Plaisance
+avec M. d'Amour de Plaine, leur commandant.</p>
+
+<p>Toute la troupe de M. d'Iberville se trouvait réunie
+autour de lui. Il y avait plusieurs gentilshommes canadiens,
+quatre officiers des troupes du roi, et enfin des
+hommes signalés par les exploits les plus aventureux.</p>
+
+<p>C'était la plus intrépide réunion que l'on vit jamais en
+Canada. Choisis parmi les meilleurs, M. d'Iberville, dans
+sa nouvelle expédition, les avait formés encore à affronter
+les plus grandes fatigues. Nous aimons à rappeler ici les
+noms qui nous ont été conservés dans les relations, et
+dont plusieurs sont encore dignement portés en Canada:</p>
+
+<p>Le capitaine des Muys, MM. de Rancogne, d'Amour de
+Plaine, de Montigny, de Bienville, frère du commandant,
+Boucher de La Perrière, Deschauffours l'Hermite, Dugué
+de Boisbriant, et enfin Nescambiout, le chef des Abénaquis,
+qui alla a Versailles quelques années après. Il fut
+présenté au roi et reçut un sabre d'honneur.</p>
+
+<p>Cette dernière campagne ne les avait pas seulement
+aguerris, elle leur avait procuré l'abondance. Ils n'en
+abusaient pas, étant soumis à la plus stricte discipline,
+mais ils en profitaient pour se préparer aux éventualités
+de l'avenir, achetant des armes excellentes, des vêtements
+et les fourrures nécessaires pour les rudes climats du
+Nord.</p>
+
+<p>Mais ce riche butin amena des difficultés auxquelles on
+était loin de s'attendre.</p>
+
+<p>M. de Brouillan fit connaître de la manière la plus
+formelle qu'il prétendait participer aux bénéfices d'une
+expédition dont il n'avait pas voulu partager les dangers.
+M. d'Iberville, tout en reconnaissant l'injustice de cette
+réclamation, était disposé à céder, par respect pour l'autorité;
+mais il n'en fut pas de même de ses gens, qui refusèrent
+d'écouter de telles prétentions. Ils déclarèrent que
+si le gouverneur voulait avoir sa part, il n'avait qu'il
+aller la chercher lui-même dans les stations où il restait
+quelque chose. Ils citaient parmi celles-ci le port de
+Rognouse, où on savait qu'il y avait cent hommes, de
+défense avec des provisions abondantes.</p>
+<br><br>
+
+<blockquote class="ill">
+
+<p class="milieu"><img alt="" src="images/184.png"><br></p>
+
+
+<h4>QUATRIÈME EXPÉDITION A LA BAIE D'HUDSON.</h4>
+
+<p><b>Les bâtiments étaient au nombre de trois principaux: d'Iberville
+commandait le <i>Pélican</i>, vaisseau de 50 canons et de
+150 hommes d'équipage; M. de Sérigny, le <i>Profond</i>, et M. de
+Boisbriand, le <i>Wesph</i>. L'équipage était réparti sur deux autres
+petits bâtiments, le <i>Palmier</i> et <i>l'Esquimau</i>, chargés de vivres.
+L'escadre avait, outre les hommes d'équipage, 250 combattants.
+Les bâtiments étaient approvisionnés de tout ce qui
+était nécessaire pour cas expéditions du nord: des mousquets,
+des haches d'armes, des harpons, des grappins, des couvertures
+de laine, des fourrures, des armes particulières pour combattre
+les baleines. La navigation avait cela de particulier que jusqu'à
+l'entrée de la baie d'Hudson, on pouvait rencontrer les
+glaces venant du pôle, tandis que, plus loin, ces glaces diminuaient
+à cause de la chaleur du Gulf-Stream, qui quitte les
+côtes de l'Amérique en cet endroit pour traverser l'Atlantique.</b>
+</p></blockquote>
+<br><br>
+
+
+<p>M. de Brouillan, irrité, fit emprisonner quelques-uns
+des opposants, et chercha à séparer M. de Montigny de
+M. d'Iberville. Cela poussa d'Iberville aux dernières
+limites du mécontentement.</p>
+
+<p>On ne sait ce qui aurait pu résulter de l'entêtement de
+M. de Brouillan et de l'indignation du capitaine canadien,
+lorsque arriva un événement qui changea toutes choses.</p>
+
+<p>M. de Sérigny, frère du chevalier, arriva de France le
+15 du mois de mai 1698. Il conduisait une escadre qui
+apportait les ordres les plus pressants de se rendre à la
+baie d'Hudson.</p>
+
+<p>La cour ayant appris que Terre-Neuve était conquise
+presque entièrement, enjoignait à M. d'Iberville de se
+rendre aussitôt a la haie d'Hudson. On pensait que M.
+de Brouillan suffirait à compléter la conquête par la
+prise de Bonavista.</p>
+
+<p>Ainsi finit l'oeuvre de M. d'Iberville en Terre-Neuve
+et il ne lui resta plus qu'à prendre congé de l'irascible
+gouverneur.</p>
+
+<p>Après cela, M. Beaudoin énumère le résultat de cette
+année de combats. Il nous fait remarquer que 125
+hommes, en si peu de temps, avaient occupé près de 500
+lieues carrées de territoire, avaient pris trente stations,
+fait plus de 1,000 prisonniers, tué 200 hommes, et saisi
+tant de milliers de quintaux de morue, sans avoir éprouvé
+d'autre accident que deux hommes blessés.</p>
+
+<p>Le pieux missionnaire ajoute qu'il bénit le Seigneur
+d'avoir assisté les Français, qui avaient presque tous la
+crainte de Dieu, tandis que leurs ennemis étaient de
+moeurs abominables.</p>
+
+<p>Ces Anglais avaient cependant de bonnes qualités: ils
+étaient des hommes actifs et habiles dans l'exploitation
+des pêcheries et des chasses; mais ils n'avaient rien des
+qualités militaires, et ils étaient incapables de résister à
+des combattants intrépides comme les Canadiens.</p>
+
+<p>De plus, Dieu ne pouvait les favoriser: ils ne faisaient
+aucune religion, n'ayant pas même de ministre avec eux,
+Ils étaient, dans leur conduite, pires que les sauvages,
+abandonnés à l'ivrognerie et à tous les désordres.</p>
+
+<p>M. Beaudoin donne ensuite rémunération des stations
+prises par les Français, et il les met sous trois divisions
+distinctes:</p>
+
+<p>Celles prises par M. de Brouillan seul, avant l'arrivée
+d'Iberville; celles prises par M. de Brouillan réuni à M.
+d'Iberville; et enfin les stations prises par M. d'Iberville
+seul, avec le nombre des habitants de chaque place, les
+chaloupes qu'ils y ont trouvées, et le poisson qu'ils y
+prennent chaque année.</p>
+
+<p>Il y en a dix dans la première catégorie, trois dans la
+seconde, et vingt-trois dans la troisième.</p>
+
+<p>Il est à remarquer que M. de La Potherie, qui copie
+l'énumération, a omis de faire cette distinction, de
+manière qu'on ne peut comprendre ce qu'il a voulu dire
+en cet endroit.</p>
+
+<p>Voici la liste donnée par M. Beaudoin:</p>
+
+<p>1° Stations prises par M. de Brouillan avec ses gens:
+Rognouse, Trémousse, Forillon, Caplini Bay, Cap Reuil,
+Brigue, Tothcave, Bayeboulle, Aigueforte&mdash;490 pécheurs,
+54 habitants, 71 chaloupes prises, 25,000 quintaux de
+morue;</p>
+
+<p>2° Celles prises par M. d'Iberville et M. de Brouillan
+réunis: le Petit-Havre, la ville de Saint-Jean, le fort de
+Kividi&mdash;420 pêcheurs, 82 habitants, 150 chaloupes,
+75,000 quintaux de morue;</p>
+
+<p>3° Stations prises par M. d'Iberville seul: 1° dans la
+baie de la Conception et la haie de la Trinité: 2° de Portugal
+Cove, Havremon, Quinscove, Havre-de-Grâce, Mousquit,
+Carbonnière, Croques Coves, Kelins Cove, Fresh
+Water, Bayever, Vieux Perlican, Lance-Arbre, Colicove,
+New Perlican, Havre Content, Arcisse, la Trinité.&mdash;1,138
+pêcheurs, 149 habitants, 214 chaloupes, 113,800
+quintaux de morue.</p>
+
+<p>Total: 2,048 pécheurs, 285 habitants, 435 chaloupes,
+263,900 quintaux de morue.</p>
+
+<p>Après le départ de M. d'Iberville, M. de Brouillan se
+trouva délivré d'une grande préoccupation: il lui semblait
+qu'il serait plus en mesure d'exercer ses prérogatives,
+et de prouver qu'il n'avait pas besoin de partager son
+autorité. Mais les années suivantes ne lui furent pas favorables,
+et on 1698 les Anglais étaient revenus occuper
+sans résistances toutes les stations de la côte orientale.</p>
+
+<p>M. de Brouillan ayant été nommé au gouvernement de
+l'Acadie, fut remplacé par M. de Subercase. Ce dernier se
+décida d'attaquer les stations anglaises, ce qu'il opéra,
+avec le commandant de Montigny, en janvier 1707. Ils
+avaient réuni 450 hommes. Ils prirent plusieurs postes
+et détruisirent tous les environs de Saint-Jean. L'année
+suivante, M. de Saint-Ovide, neveu de M. de Brouillan,
+alla, avec 125 hommes et M. de Cortebelle, occuper le
+pays; ils enlevèrent Saint-Jean, et se préparaient à de
+nouvelles excursions, lorsque le gouverneur de Plaisance
+les rappela, parce qu'il avait appris que les Anglais se
+préparaient à l'attaquer avec 2,000 hommes.</p>
+
+<p>Les succès furent ainsi partagés dans le cours du
+XVIIIe siècle; les Anglais finirent par consolider leur
+occupation, mais ils consentirent à laisser aux pêcheurs
+français quelques points sur la côte. Il ne reste plus
+aujourd'hui à la France que deux îles au sud de Terre-Neuve,
+Saint-Pierre et Miquelon, qui sont aujourd'hui le
+contre d'une exploitation considérable.</p>
+
+<p>En 1745, la pêche occupait chaque année dix mille
+hommes avec 500 navires de Bayonne, de Saint-Jean de
+Luz et du Havre-de-Grâce.</p>
+
+<p>Aujourd'hui les pêcheries ont une importance plus
+grande que jamais. Chaque année, près de cent quatre-vingt-dix
+bâtiments viennent se fixer sur le banc de
+Terre-Neuve. Ils ne doivent pas, d'après les traités, avancer
+à plus de vingt lieues du rivage, mais cela suffit pour
+la pêche. Ils trafiquent avec les riverains de Terre-Neuve,
+qui leur apportent le menu poisson qui doit servir
+d'amorce. Pas moins de vingt-cinq à trente mille pêcheurs,
+largement rétribués, sont ainsi employés à la
+pêche. Cette occupation est une école tout à fait précieuse
+pour la préparation de la marine française. Aussi
+le gouvernement donne-t-il à chaque bâtiment une prime
+considérable.</p>
+
+<p>Tel est l'état actuel des pêcheries françaises en Amérique,
+et l'on ne doit pas oublier la part que d'Iberville a
+prise au développement de cette précieuse industrie.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<h3>QUATRIÈME PARTIE</h3>
+
+
+
+<h3>IVe EXPÉDITION A LA BAIE D'HUDSON.</h3>
+
+<p>Tous les préparatifs étant terminés à Plaisance et les
+équipages de l'escadre ayant été complétés, on mit à la
+voile le 8 juillet 1697, et l'on avança par un vent du sud-ouest.
+D'Iberville commandait le <i>Pélican</i>, vaisseau de 50
+canons et de 150 hommes d'équipage. M. de Sérigny commandait
+le <i>Profond</i> et M. de Boisbriant le <i>Wesph</i>. Ces
+officiers avaient parcouru plusieurs fois les mers du
+Nord et connaissaient la baie d'Hudson. Enfin, les hommes
+de guerre qui les secondaient, avaient été déjà leurs
+compagnons.</p>
+
+<p>Outre M. d'Iberville et ses deux frères, M. de Sérigny,
+et de Bienville, âgé seulement de quatorze ans et
+frère chéri d'Iberville, il y avait leur cousin de Martigny,
+fils de leur oncle, Jacques Le Moyne; les deux MM.
+Dugué de Boisbriant, de La Salle, de Caumont, le chevalier
+de Montalembert, de la compagnie du marquis de
+Villette, M. de La Potherie, qui a publié plusieurs
+volumes pleins d'intérêt sur la Nouvelle-France et sur les
+événements dont il avait été témoin; MM. de Grandville
+et de Ligonde, gardes de la marine; Chatrier. Saint-Aubin,
+Jourdain et Vivien, pilotes, La Carbonnière de
+Montréal, Saint-Martin, etc.; enfin, Jérémie, qui a laissé
+une relation assez complète de tous ces événements. Ils
+avaient avec eux un aumônier. D'Iberville avait toujours
+soin d'en associer à toutes ces entreprises, où il fallait
+toujours être prêt à donner sa vie pour le service de Dieu
+et du roi. Cet aumônier était M. Fitz-Maurice, de la famille
+des Kiéri en Irlande, dont d'Iberville estimait tout
+particulièrement le mérite et le zèle infatigable. Il devait
+rendre les plus grands services, et il était destiné à subir
+de grandes fatigues.</p>
+
+<p>L'équipage était réparti sur cinq navires: le <i>Pélican,
+le Palmier, le Wesph, le Profond</i>, et un brigantin nommé
+<i>l'Esquimau</i>, chargé de vivres. L'escadre réunissait,
+outre les hommes d'équipage, 250 combattants. Les
+bâtiments étaient approvisionnés de tout ce qui était
+nécessaire pour ces expéditions du Nord; des mousquets,
+des haches d'armes, des harpons, des grappins pour fixer
+les navires sur les glaces lorsqu'on ne pouvait plus naviguer,
+des couvertures de laine et des fourrures pour les
+jours les plus froids, des armes particulières pour combattre
+les baleines, qui naviguaient par légions dans le
+nord, et pour s'emparer de ces populations d'amphibies
+qui couvraient les rivages parfois jusqu'à perte de vue;
+sans compter les armes de chasse pour attaquer ces tribus
+d'oiseaux si nombreux, non encore décimés par les chasseurs:
+les oies, les outardes, les pingouins, les mouettes,
+les goélands.</p>
+
+<p>De Plaisance, on longea l'île pour se rendre sur la côte
+orientale. On passa devant le cap Sainte-Marie, devant lu
+cap de Rase au sud de l'île, puis on remonta le long du
+banc de Terre-Neuve. M. d'Iberville avait reçu l'instruction
+de courir des bordées sur cette côte; mais des brumes
+très épaisses s'étant élevées, ces instructions ne
+purent être observées, et l'escadre se dirigea aussitôt vers
+le nord.</p>
+
+<p>Le 17 juillet, neuf jours après le départ, l'escadre ayant
+passé le cap Saint-François et le cap Bonavista, on se
+trouva près de Belle-Isle, en face de l'embouchure du
+fleuve Saint-Laurent et par le 52e degré de latitude.</p>
+
+<p>On commença à rencontrer quelques glaces dérivant
+vers le sud, mais ce n'était rien en comparaison de ce que
+l'on devait voir plus tard.</p>
+
+<p>Le 18 juillet, l'escadre longea les côtes du Labrador.
+Le 24, 16 jours après le départ de Plaisance, l'entrée de
+la baie d'Hudson se présenta: elle était tout obstruée de
+glaces. On était en face de l'île de la Résolution, et des
+îles Button, qui conservent encore le même nom. Il fallait
+se frayer un passage en naviguant vers l'ouest.</p>
+
+<p>D'Iberville, monté sur le Pélican, affrontait les banquises,
+sachant profiter de toutes les ressources de ces passages,
+qu'il avait traversés plusieurs fois, et frayant la
+route aux autres navires.</p>
+
+<p>Il fallait souvent grappiner, c'est-à-dire fixer les bâtiments
+sur les glaces au moyen de grappins dont on avait
+un bon nombre.</p>
+
+<p>A cette hauteur, on était au 62e degré de latitude, le
+soleil était perpétuel, éclairant la nuit comme le jour. On
+rencontra ensuite les îles du Pôle et de la Salamandre,
+ainsi nommées d'après les deux bâtiments que d'Iberville
+y avait conduits dans son voyage précédent de 1694.</p>
+
+<p>Arrivés à ce point, les navigateurs virent marcher contre
+eux l'immensité des glaces venant du pôle; elles apparaissaient
+au loin jusqu'à la ligne de l'horizon. C'étaient
+des masses énormes qui semblaient entassées les unes sur
+les autres. Enfin, à chaque instant, comme dans la région
+des nuages, on voyait s'accomplir les mouvements les
+plus variés.</p>
+
+<p>Certains bancs s'arrêtaient et se disposaient avec ordre
+comme les quais d'un fleuve. Les autres continuaient à
+marcher et s'avançaient plusieurs de front comme une
+flotte gigantesque. Il y avait des blocs de 300 pieds de
+hauteur. A certains moments, dans cette procession effrayante,
+il y avait des rencontres, avec des bruits terribles;
+tantôt c'était comme des coups de tonnerre, d'autres fois
+comme des salves d'artillerie, ou des feux de file de mousqueterie.
+A ces rencontres, les blocs de glace, poussés par
+une force irrésistible, se levaient, se dressaient les uns
+contre les autres, et menaçaient de s'abattre sur les
+embarcations.</p>
+
+<p>Il était difficile de braver ces obstacles avec ces petits
+navires, qui étaient si mal disposés pour supporter les
+grandes lames de l'Océan. C'est ainsi que s'avançaient ces
+intrépides navigateurs; ils n'avaient pour appui que des
+coques de noix; ils étaient dépourvus de ces instruments
+de précision modernes qui parlent un langage, si infaillible;
+ils n'avaient pour guide que la boussole et marchaient
+connue les yeux fermés dans les brumes.</p>
+
+<p>A un certain moment, un vent s'éleva qui ébranla les
+glaces et les bouleversa. Au milieu de ce conflit, deux
+bâtiments se rencontrèrent, et un mat d'artimon fut brisé,
+tandis que le brigantin <i>l'Esquimau</i>, poussé par la violence
+des courants, fut enlevé et sombra avec son chargement.
+Tout ce que l'on put faire fut de sauver l'équipage.</p>
+
+<p>Dans ces régions, les tempêtes sont plus effrayantes que
+partout ailleurs. Le 24 juillet, l'escadre en ressentit une
+qui dura huit heures.</p>
+
+<p>Les cordages et le pont étaient couverts de verglas, les
+voiles s'immobilisaient; le veilleur, à son poste d'observation
+au haut du mat, était comme une stalactite vivante.
+Les côtes présentaient une masse de pics et de précipices
+effrayants. Enfin, au milieu de la tempête, le <i>Pélican</i> se
+vit séparé des trois autres vaisseaux, qui jusque-là
+l'avaient suivi.</p>
+
+<p>Le 8 du mois d'août, on était entré dans le détroit de
+la baie d'Hudson; on doubla le cap Haut, puis le cap
+Charles, à 50 lieues de l'ouverture du détroit.</p>
+
+<p>Le 15 du mois d'août, le <i>Pélican</i> était arrivé à 150
+lieues des îles Button et de l'entrée est du détroit.
+D'Iberville, ne voyant pas arriver les trois vaisseaux
+français, s'arrêta, quelques jours pour les attendre.</p>
+
+<p>Ils étaient au milieu des splendeurs des mers du Nord.
+Dans le jour, ils pouvaient contempler un ciel d'un éclat
+et d'une pureté extraordinaires, qui tranchait sur la
+blancheur des neiges, et les glaces, qui s'étendaient à perte
+de vue. Pendant la nuit, les aurores boréales apparaissaient
+avec leurs lueurs plus blanches que l'albâtre et
+variant à chaque instant. Autour du navire, tout un peuple
+d'amphibies, de loups et de veaux marins couvraient
+les rivages; ils offraient aux chasseurs une proie facile.
+Dans le ciel, des volées d'oiseaux énormes: les outardes,
+les goélands remplissaient les airs, et ils étaient en si
+grande quantité que La Potherie nous dit qu'on pouvait
+les prendre par milliers.</p>
+
+<p>Tandis qu'on pouvait se livrer à la chasse, on pouvait
+aussi s'occuper à la pêche, qui offrait une proie abondante.</p>
+
+<p>On était encore sur les glaces lorsqu'on vit arriver une
+bande de sauvages esquimaux avec qui l'on se mit en
+rapport. M. de La Potherie donne de grands détails sur
+ces habitants étranges des mers du pôle. Il nous dit
+comme leurs vêtements, leurs armes et tous les objets à
+leur usage sont admirablement adaptés au climat qu'ils
+doivent habiter.</p>
+
+<p>Ils portent un surtout fait de fourrures très épaisses,
+avec des gilets et des hauts-de-chausse de peau. Le tout
+est cousu avec les nerfs les plus délicats des animaux et
+«avec une perfection dont les couturières européennes
+n'approchent pas». Par-dessus leurs chausses, ils mettent
+deux paires de bottes l'une sur l'autre, alternées avec des
+chaussons de peau. Ils prennent donc plus de précautions
+contre le froid que les Européens, mais aussi il paraît
+qu'ils ne connaissent pas les infirmités qui affligent les
+peuples qui se disent civilisés.</p>
+
+<p>Leurs canots de peaux de loups marins montées sur des
+os de baleine, sont une invention merveilleuse pour braver
+la fureur des flots. Ils sont tout couverts sur le dessus,
+à la réserve d'une ouverture où les navigateurs se
+mettent; elle est si bien ajustée qu'il n'y entre jamais
+d'eau. Ils les gouvernent très facilement avec une rame de
+quatre pieds de longueur, arrondie aux deux extrémités
+et qu'ils savent manoeuvrer avec une rapidité extraordinaire.</p>
+
+<p>Le <i>Pélican</i> remit à la voile et arriva le 3 septembre
+en vue du fort Nelson, n'ayant pas de nouvelles des
+autres bâtiments.</p>
+
+<p>Le 5 septembre, l'on vit arriver trois vaisseaux que
+l'on prit pour l'escadre: grand mouvement à bord et
+grande joie. On bat aux champs et l'on arbore les pavillons
+de bienvenue. Mais, étonnement général lorsqu'on
+s'aperçoit que les bâtiments signalés ne répondent pas et
+s'avancent toujours, en silence, à force de voiles. La
+méprise ne fut pas longue; on avait devant soi trois vaisseaux
+ennemis qui venaient d'attaquer le <i>Profond</i> dans
+le nord de la baie, et qui croyaient l'avoir coulé à fond.</p>
+
+<p>Ces trois bâtiments étaient le <i>Hampshire</i>, de 50 canons
+et de 150 hommes d'équipage; le <i>Derring</i>, de 36 canons
+et 100 hommes d'équipage, et le <i>Hudson Bay</i>, de 32 canons
+et plus de 200 hommes d'équipage: total, près de
+350 hommes avec 108 canons, auxquels le <i>Pélican</i> ne
+pouvait opposer que 150 hommes et 50 canons.</p>
+
+<p>D'Iberville comprit aussitôt le danger, mais il jugea
+qu'il devait le braver. D'ailleurs, il commandait des hommes
+résolus et qui n'auraient pas voulu entendre parler
+de retraite.</p>
+
+<p>Aussitôt, il divise son monde en plusieurs détachements.
+Il met La Salle et de Grandville, gardes de la
+marine, avec leurs hommes à la batterie d'en bas; il place
+son jeune frère de Bienville et M. de Ligonde, autre
+o-arde de la marine, à la batterie du haut, et établit
+M. de La Potherie, Saint-Martin et La Carbonnière au
+château dee l'avant, avec les hommes les plus aguerris;
+lui-même se porte, avec un détachement, au château de
+poupe, près du pilote, pour tout diriger.</p>
+
+<p>D'Iberville, avec l'intelligence qui le caractérisait,
+décida qu'un abordage vaudrait mieux que le vain essai
+de lutter, avec 50 canons, contre trois vaisseaux pouvant
+tirer de tous côtés en l'environnant comme d'un cercle de
+feu. Il se dirige donc vers le <i>Hampshire</i>, tandis que les
+Anglais l'apostrophaient en criant qu'ils le reconnaissaient,
+«qu'ils le cherchaient depuis longtemps, que son
+dernier jour était venu et qu'ils ne l'épargneraient pas.»
+Et sur cela, des cris et des hourras répétés.</p>
+
+<p>Le moment était solennel. D'Iberville avançait toujours;
+il était d'une impassibilité qui lui était ordinaire
+dans le danger et qui électrisait ses gens, qui avaient les
+yeux sur lui.</p>
+
+<p>Il fait sonner l'abordage. Tous ses gens se garent d'abord
+pour essuyer la première bordée du <i>Hampshire</i>,
+puis ils se relèvent et montent d'un bond sur les embrasures.
+Retenus d'une main aux manoeuvres du navire, de
+l'autre, ils brandissaient leurs haches d'armes. Le navire
+marchait avec rapidité. Le capitaine du Hampshire, les
+ayant contemplés quelques instants, jugea qu'il pouvait
+être anéanti du premier coup avant qu'il pût être secouru
+par les autres navires. Il fait aussitôt carguer ses voiles,
+et, virant de bord, il se dérobe à une lutte qu'il n'ose pas
+affronter.</p>
+
+<p>D'Iberville ne perd pas un instant. Il continue sa course
+et se dirige entre les deux autres vaisseaux. En passant
+près du <i>Derring</i>, il le foudroie avec sa batterie de droite.
+Il se retourne vers le <i>Hudson Bay</i>, et lui envoie sa bordée
+de gauche, puis il revient vers le <i>Hampshire</i>, qui,
+voyant le Pélican aux prises avec deux vaisseaux, avait
+décidé de se remettre en ligne. Les deux bâtiments
+anglais avaient peine à se rétablir; les manoeuvres
+étaient hachées, les voiles criblées, les canons renversés,
+les blessés nombreux.</p>
+
+<p>Cependant, d'Iberville voyant que ce qu'il avait voulu
+éviter allait se réaliser, si les trois navires se réunissaient,
+marcha droit sur le <i>Hampshire</i>. Pendant ce temps, les
+trois navires se remirent en ligne et tiraient à la fois,
+criblant le <i>Pélican</i>, mais sans blesser beaucoup de monde,
+les gens d'Iberville étant si exercés à se garer à chaque
+bordée. Ils jugeaient de la direction des coups, et suivant
+leur portée, ils montaient dans les manoeuvres avec la
+rapidité la plus extraordinaire, ou se garaient dans l'entrepont,
+puis ils revenaient sur le tillac en poussant des
+cris de défi.</p>
+
+<p><i>Le Hampshire</i>, voyant l'inutilité de toutes ses volées
+de canons, se décida enfin à aborder le <i>Pélican</i>, réservant
+son feu pour frapper son adversaire d'aussi près que possible.
+Il commença par chercher à prendre le vent pour
+revenir sur le <i>Pélican</i> avec plus de force, mais, là éclata
+l'inhabileté des marins anglais; ils ne purent réussir dans
+cette manoeuvre, et su retrouvèrent côte à côte avec le
+<i>Pélican</i>, qui les prolongeait et les suivait dans tous
+leurs mouvements.</p>
+
+<p>C'est alors qu'arriva l'événement le plus considérable
+du combat.</p>
+
+<p>Les navires étaient si près l'un de l'autre que les hommes
+s'apostrophaient des deux bords. Les Anglais criaient
+aux Français qu'ils vinssent leur rendre visite, et, voyant
+M. de La Potherie qui avait le visage tout noir de poudre,
+ils s'écrièrent: «Ali! quel beau visage de Guinée.»</p>
+
+<p>Le <i>Hampshire</i> se voyant a portée de pistolet, lança
+sa bordée, qui n'eut presque pas de prise sur l'équipage
+étendu à plat sur le pont.</p>
+
+<p>Alors, d'Iberville riposta. Tous ses canons étaient
+pointés à couler bas, et il envoya si bien sa bordée que
+le <i>Hampshire</i> ne put faire que quelques brasses et sombra
+complètement sous voiles, avec tout son monde, qui
+comprenait 150 combattants.</p>
+
+<p>Les deux autres vaisseaux, voyant ce désastre, ne songèrent
+plus à faire aucune résistance. Le <i>Derring</i> vira
+de bord avec la plus grande hâte, et s'enfuit; mais
+l'<i>Hudson Bay</i>, trop criblé pour en faire autant, amena
+aussitôt son pavillon, et d'Iberville envoya La Salle avec
+25 hommes pour l'amariner.</p>
+
+<p>Tout avait été si bien conduit, que d'Iberville n'avait
+pas de morts, et ne comptait que 14 blessés; mais les
+manoeuvres étaient coupées, les voiles percées à jour, les
+mâts criblés.</p>
+
+<p>Le chevalier du Ligonde avait reçu deux coups de
+feu; La Carbonnière avait le coude entamé; Saint-Martin,
+la main fracassée; M. de La Potherie avait reçu
+plusieurs balles dans ses vêtements, et avait un bras
+contusionné.</p>
+
+<p>Après ce combat acharné il se passa encore bien dea événements
+avant l'attaque du fort Nelson. On était parvenu
+au 7 de septembre, et l'on expérimenta alors la rigueur
+de ces climats. Il faisait très grand froid; le vaisseau,
+avec ses agrès et ses mâts, était tout couvert de neige et
+de verglas. Le vent était très fort, et, la grande ancre
+s'étant rompue, la désolation fut au comble parmi les
+blessés et les malades. M. de La Potherie, quelque accablé
+de fatigue qu'il fût, avait encore assez de liberté
+d'esprit pour faire la remarque que Horace, qui relève
+l'audace de celui que le premier confia une nef aux flots,
+ne s'était cependant jamais trouvé en si fâcheuse conjoncture.</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p> Illi robur et aes triplex</p>
+<p> Circa, pectus erat qui fragilem truci</p>
+<p> Commisit pelago ratem</p>
+<p> Primus, nec timuit proecipitem Africum</p>
+<p> Decertantem...</p>
+ </div> </div>
+
+<p>La tempête se déchaîna, ensuite dans toute sa fureur;
+la galerie fut enlevée, les tables et les bancs brisés
+dans la grande salle; enfin, vers dix heures du soir, le 7
+septembre, le gouvernail fut enlevé. Le vaisseau, secoué et
+poussé sur les battures, ne put résister et fut ouvert par
+le milieu. Au matin, il commença à sombrer: il fallut l'abandonner.
+En ce moment on voyait la terre à deux
+lieues.</p>
+
+<p>Au milieu de ces épreuves d'Iberville était inébranlable:
+c'était dans les plus terribles circonstances que se révélaient
+sa fermeté et la sûreté de ses décisions. Il se mit
+en devoir de sauver son équipage. Il envoya M. de La
+Potherie et son cousin de Martigny dans un esquif, chercher
+un lieu de déparquement, puis il fit disposer des
+radeaux, et embarqua son monde. Les rigueurs du froid
+étaient telles que, sur les 200 hommes qui se trouvaient
+sur le bâtiment et qui eurent à traverser les battures
+dans l'eau jusqu'à la ceinture, 18 périrent. M. de La
+Potherie tomba sans mouvement, épuisé de fatigue; quelques
+Canadiens le sauvèrent. L'aumônier, M de Fitz-Maurice,
+fut admirable de dévouement, étant, comme nous
+l'avons dit, d'une force extraordinaire. Il soutenait et
+même portait ceux qui ne pouvaient se traîner, et il ne
+les abandonnait pas avant qu'ils fussent arrivés en terre
+ferme.</p>
+
+<p>De grands feux que l'on fit soulagèrent ces pauvres
+gens qui étaient légèrement vêtus et tout dégouttants
+encore du naufrage. Dans tous ces désastres, d'Iberville
+avait veillé a tout. Il avait sauvé sa provision de poudre,
+et il put ainsi envoyer ses meilleurs tireurs pour se
+procurer du gibier. Heureusement, les autres vaisseaux
+arrivèrent, le <i>Palmier</i>, le <i>Wesph</i> et le <i>Profond</i>, apportant
+des vivres, des munitions et des vêtements de toutes
+sortes; il était temps: les plus robustes succombaient, les
+plus nobles coeurs étaient anxieux. Les fronts s'éclaircirent,
+mais comme en ces temps la foi accompagnait toutes
+les émotions, de vives démonstrations de reconnaissance
+furent adressées à Dieu. D'ailleurs, ces braves gens
+étaient déterminés à toute tentative suprême et, périr
+pour périr, ils disaient qu'il valait mieux sacrifier sa vie
+sur un bastion du fort Nelson que de languir dans un
+bois avec un pied de neige.</p>
+
+<p>Le 11 septembre, dit M. de La Potherie, nous allâmes
+faire du feu à la portée du canon du fort et sous le couvert
+des arbres, pour tromper l'ennemi. La fumée nous
+attira des coups de canon, mais facilita aux gens le
+débarquement le long de la rivière. M. d'Iberville, se
+dirigeant par de petits sentiers couverts, s'en alla reconnaître
+la place, sur les 11 heures du matin; après quoi
+il envoya de Martigny en parlementaire pour réclamer
+deux Canadiens et deux Iroquois qui étaient restés prisonniers
+l'année précédente. Le gouverneur les refusa:
+alors on résolut l'attaque.</p>
+
+<p>Après dîner, on dressa une batterie à deux cents pas
+du fort, et l'on débarqua les mortiers, les canons et les
+munitions, sous la direction du chevalier de Montalembert,
+garde de la marine. Le lendemain, le bombardement commença
+vers 10 heures du matin, et continua jusqu'à, une
+heure de l'après-midi. Les bombes faisaient un effet merveilleux;
+les remparts étaient renversés, et les Canadiens
+envoyés en tirailleurs, voyant les résultats, les saluaient
+de Sassa Kouès de triomphe. On commença alors, sur la
+côte opposée du Nord, une nouvelle batterie qui aurait
+écrasé le fort, mais le gouverneur envoya le ministre, M.
+Morrisson, proposer une capitulation, qui ne put être
+acceptée à cause des conditions qui l'accompagnaient.
+Enfin, le lendemain, 13 septembre, le gouverneur envoya
+des parlementaires chargé d'accepter les conditions posées
+par M. d'Iberville.</p>
+
+<p>A une heure de l'après-midi, l'évacuation eut lieu. La
+garnison sortit tambours battants, mèches allumées, enseignes
+déployées, avec armes et bagages.</p>
+
+<p>Le fort Nelson, que l'on venait de prendre, est au 59e
+degré 30 m. de latitude; c'est la dernière place de l'Amérique
+septentrionale. Il était en forme de trapèze avec
+quatre bastions. Dans chaque bastion il y avait des fauconneaux
+et des pièces de quatre et de huit. En tout, deux
+mortiers de fonte, 34 canons et plusieurs petites pièces.</p>
+
+<p>M. d'Iberville installa ses hommes, puis fit célébrer les
+offices religieux. M. de Fitz-Maurice fit les offices et
+ensuite s'occupa de se mettre en rapport avec les sauvages.</p>
+
+<p>Cette campagne rendait la France maîtresse de toute
+la baie d'Hudson et du toutes ses richesses, qui sont très
+grandes, car dans un climat si rude la Providence a pourvu
+merveilleusement à la subsistance des peuples qui y
+sont établis.</p>
+
+<p>Les rivières sont très poissonneuses, la chasse y est
+abondante. Il y a des perdrix en si grande quantité qu'on
+peut en tirer des milliers et des milliers. Elles sont toutes
+blanches, beaucoup plus délicates que celles d'Europe, et
+presque aussi grosses que des poules. Les outardes et les
+oies sauvages y abondent si tort au printemps et à l'automne,
+que les bords des rivières en sont remplis. Les
+caribous s'y trouvent presque toute l'année; on les rencontre
+parfois par bandes de sept à huit cents. La viande
+en est encore meilleure que celle du cerf.</p>
+
+<p>Les pelleteries sont très nombreuses, très variées, très
+précieuses, bien plus belles que celles des climats plus
+doux: les martes, les renards noirs, les loutres, les ours,
+les loups, les castors sont très abondants et d'une fourrure
+fournie et très fine. Mais ce qui pouvait surtout
+attacher les Français à ce pays, c'est que les sauvages
+sont bons, très désireux d'embrasser la vraie religion, et
+tout différents des populations iroquoises, qui ont été si
+acharnées contre les établissements français.</p>
+
+<p>Les sauvages venaient donc un foule au fort Nelson
+pour se mettre on rapport avec les Français, qu'ils avaient
+appris à aimer dans leurs rapports précédents. Ils
+aimaient ardemment le noble caractère d'Iberville; ils
+estimaient sa franchise, sa noblesse de coeur, sa droiture,
+qui est la qualité qu'ils estiment le plus, nous dit M. de
+La Potherie. Ils avaient appris à connaître M. de Martigny
+et M. de Sérigny, qui, dans les expéditions précédentes,
+étaient restés plusieurs mois avec eux. Ils savaient
+d'avance aussi qu'ils devaient mettre toute leur confiance
+dans le missionnaire, par les vertus qu'ils avaient admirées
+dans ceux qui l'avaient précédé. Ils n'oubliaient pas
+le P. Silvy, venu avec d'Iberville dans sa première expédition,
+et qui, resté avec eux, s'était dévoué jusqu'à ce que
+sa santé fût épuisée. Le P. Silvy, après ces oeuvres de
+missions à la baie d'Hudson, fut rappelé à Québec, mais
+le coup de mort était déjà porté: il mourut au bout de
+quelques semaines. Les sauvages savaient tout cela, et
+lui conservaient une filiale reconnaissance.</p>
+
+<p>Ils avaient été attachés encore au nom français par le
+dévouement sans limites du P. Marest, venu en 1694, et
+qui était resté plusieurs années avec eux. Le zèle qu'il
+avait mis à travailler au service de l'équipage, pendant
+l'hiver même, était grand, mais celui qui l'animait à s'occuper
+des sauvages était encore plus grand, à cause du
+besoin où il voyait leurs âmes. Il s'en allait aux plus
+grandes distances par tous les temps; il passait les rivières
+à mi-corps, traversait des marais et des savanes, supportant
+les froids les plus violents, et gagnant ainsi le
+coeur des sauvages. Ils comprenaient, en le voyant supporter
+héroïquement ces épreuves, quelle affection il
+devait avoir pour les âmes. Ce sont des choses que les
+sauvages ne devaient jamais oublier; ils n'avaient rien
+vu de semblable chez les ennemis des Français.</p>
+
+<p>M. de Fitz-Maurice, animé par ces exemples, se mit
+dans les mêmes rapports avec les sauvages. Il allait au
+loin les trouver dans leurs campements, et passait les
+ruisseaux, les rivières, les marais, supportant tout. Mais
+il est bon de rapporter une part du mérite de ces oeuvres
+à M. d'Iberville, qui s'occupait avant tout du bien spirituel
+de ses hommes et des sauvages. A bord, il assistait
+aux prières, aux neuvaines et à la sainte messe, Il secondait
+l'aumônier dans toutes les dispositions de son zèle.
+Le P. Fitz-Maurice nous dit qu'il était un des premiers à
+la confession et à la communion. Nous ne pouvons avoir
+une trop haute idée de ces héros chrétiens, plaçant au-dessus
+de tout, le but religieux qui les guidait dans leurs
+entreprises, et sachant mettre leur conduite en rapport
+avec leurs pieuses convictions. Ils rappellent les héros
+des croisades.</p>
+
+<p>M. d'Iberville pourvut ensuite à l'organisation de la
+nouvelle colonie. Il mit son frère de Sérigny à la tête des
+stations; il demanda ensuite à M. Fitz-Maurice de se
+charger de l'administration spirituelle, puis il repartit
+pour la France, le 24 septembre 1697, bien que la saison
+fût déjà avancée.</p>
+
+<p>Il avait installé à bord du <i>Profond</i> l'équipage du
+<i>Pélican</i>, qui avait sombré; il y avait ajouté une partie de
+l'équipage de l'<i>Hudson-Bay</i>, et enfin la garnison du fort,
+qu'il devait rapatrier.</p>
+
+<p>Une heure après le départ le <i>Profond</i> échouait, mais
+ce ne fut qu'une alerte de peu de durée, car la marée survenant,
+on put continuer la route.</p>
+
+<p>A cette époque de l'année, le soleil baissait sur l'horizon
+à mesure que l'on avançait vers le nord, et au bout
+de quelques jours, il ne paraissait plus et l'on ne pouvait
+plus prendre la hauteur pour se diriger.</p>
+
+<p>Aussi, dit M. Bacqueville de La Potherie, on avançait
+dans les ténèbres; on ne voyait plus rien, et par surcroît,
+il arriva une très forte tempête.</p>
+
+<p>Avec tout cela, il fallait trouver le détroit pour sortir
+de cette mer tempétueuse. Après plusieurs jours d'inquiétude
+et de tâtonnements, on put reconnaître qu'on était
+à l'entrée du détroit et en face de l'île de Sasbré. On continua
+la marche avec plus d'assurance, en allant toujours
+à l'est, et, le 2 octobre, c'est-à-dire huit jours après le
+départ du fort Nelson, l'escadre se trouvait à, 50 lieues
+de l'entrée ouest du détroit, devant le cap Charles, au
+63e degré de latitude, presque au milieu du parcours du
+détroit.</p>
+
+<p>On longea ensuite les îles Bonaventure. Ces îles
+avaient été ainsi nommées dans une expédition précédente,
+du nom du capitaine de frégate Bonaventure, qui
+avait accompagné le chevalier en 1689.</p>
+
+<p>On passa ensuite devant les îles sauvages et devant le
+cap Dragon, au 62e degré de latitude.</p>
+
+<p>Le 9 d'octobre on longeait les îles Button, et enfin le 10
+octobre 1697, on était hors de danger à l'entrée du
+détroit, où l'on avait passé précédemment le 7 juillet, en
+se rendant dans la baie d'Hudson.</p>
+
+<p>M. de La Potherie cite alors ces vers d'Horace adressés
+à Virgile, qui se rendait d'Italie à Athènes avec un
+vent de nord-ouest:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Ventorumque regat pater,</p>
+<p>Obstrictis aliis, proeter Iapyga...</p>
+ </div> </div>
+
+<p>C'était le vent d'Iapyx qui était favorable à Virgile,
+comme lu vent nord-ouest qui poussait l'escadre vers la
+sortie du détroit.</p>
+
+<p>Dans cette traversée, M. de La Potherie fait remarquer
+que les équipages furent rudement éprouvés par le
+scorbut.</p>
+
+<p>Les hommes étaient exposés à prendre cette terrible
+maladie par l'usage des viandes salées, par les rafales
+continuelles qui couvraient d'eau les bâtiments, par l'impossibilité
+de changer d'habits et de linge qui était en
+petite quantité. Plusieurs succombèrent.</p>
+
+<p>L'escadre arriva à Belle-Isle le 9 novembre, et deux
+semaines après, Rochefort, terme de la navigation, était
+en vue.</p>
+
+<p>En terminant sa relation, M. de La Potherie croit
+devoir assurer que l'occupation de la baie d'Hudson n'offrait
+pas assez d'avantages de commerce pour affronter
+les périls d'une navigation si longue et si difficile dans
+des climats si rigoureux.</p>
+
+<p>Mais tel n'était pas le sentiment du chevalier d'Iberville,
+qui savait très bien le parti que les Anglais pouvaient
+tirer de ce pays.</p>
+
+<p>C'est ce qui a été confirmé par la suite des événements.
+Les Anglais revinrent plus tard; ils s'assurèrent
+de tout le pays, favorisèrent des associations puissantes,
+et ces commerçants, avec les subsides et les primes du
+gouvernement, établirent deux grandes compagnies qui
+se mirent à la tête du commerce des fourrures dans le
+monde entier.</p>
+
+<p>Ce sont les deux compagnies de la baie d'Hudson et
+du Nord-Ouest, qui, jusque dans les derniers temps, ont
+réalisé des bénéfices montant presque chaque année à la
+somme de vingt à vingt-cinq millions de francs.</p>
+
+<p>D'Iberville, à son retour, vit le ministre des colonies, et
+lui exposa avec force la situation de la Nouvelle-France,
+et le danger que lui faisait courir le voisinage des Anglais.</p>
+
+<p>Ces représentations eurent un plein succès, et le ministre
+chargea d'Iberville d'une expédition plus considérable
+que toutes celles qui lui avaient été confiées
+jusque-là.</p>
+
+<p>C'est ce que nous verrons dans les chapitres suivants.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<h3>CINQUIÈME PARTIE</h3>
+<br><br>
+
+
+
+<h3>EXPÉDITION DU MISSISSIPI.</h3>
+
+<p>M. d'Iberville quitta la baie d'Hudson on 1697 et revint
+en France. Il rendit compte de sa mission et énonça
+les moyens qu'il y avait à prendre afin d'en assurer le
+succès. Il parle ainsi de l'avenir des possessions françaises
+en Amérique:</p>
+
+<p>«Suivant lui, il fallait s'occuper des dangers qui
+menaçaient nos établissements. Ces dangers venaient du
+voisinage de puissances qui étaient redoutables par leur
+nombre et par une position supérieure à celle des colonies
+françaises.</p>
+
+<p>«Vis-à-vis de nos colonies du nord, les Anglais et les
+Hollandais occupaient des pays d'un climat tempéré et
+d'une production surabondante.</p>
+
+<p>«Ils pouvaient attirer des quantités innombrables
+d'émigrants; de plus, ils pouvaient les établir avantageusement
+et les fixer pour jamais.</p>
+
+<p>«Les Français qui viennent dans la Nouvelle-France
+y sont attirés par quelques avantages: par l'immensité
+des forêts et des pêcheries à exploiter; mais ils ont à,
+lutter contre un climat si rigoureux, qu'ils ne songent
+après avoir amassé quelque bien, qu'à s'en aller le faire
+fructifier dans la mère patrie. De là, une cause d'infériorité
+pour les colonies françaises. Les Anglais sont établis
+dans le sud, sous une zône supérieure à celle de leur
+propre pays; quand ils en ont joui pendant quelques
+années, il ne veulent plus partir et contribuent à élever
+ainsi chaque année le chiffre de leur population.</p>
+
+<p>«Aussi les Français ne se comptent que par vingt
+mille, et leurs voisins par plus de deux cent mille.</p>
+
+<p>«Pour soutenir la concurrence, il faudrait donc que
+tout en conservant les possessions si avantageuses du
+nord, la France songeât à occuper les contrées si favorables
+du sud, sur les rives du Mississipi et du Missouri,
+et cela jusques aux bords du golfe du Mexique, où se
+trouvent les plus beaux pays du monde.</p>
+
+<p>«Et ce serait d'autant plus urgent que les Anglais
+se préparent à s'établir dans ces immenses contrées du
+sud.»</p>
+
+<p>Et il concluait par ces paroles:</p>
+
+<p>«Si la France ne se saisit de cette partie de l'Amérique
+qui est la plus belle, pour avoir une colonie capable
+de résister aux forces de l'occupation anglaise, celle-ci,
+qui est déjà très considérable, s'augmentera de manière
+que dans moins de cent années, elle sera assez forte pour
+se saisir de toute l'Amérique et en chasser toutes les
+autres nations.</p>
+
+<p>«D'un autre côté, la possession du Canada ne peut
+avoir son prix que par l'extension à l'ouest par le Mississipi,
+et cette extension n'a absolument d'utilité que par
+la possession des bouches de ce fleuve, qui mettra le
+grand Ouest en communication avec les îles françaises
+des Antilles, et principalement avec Saint-Domingue.»</p>
+
+<p>Vauban, dans ses considérations sur l'avenir des colonies
+françaises, avait absolument les mêmes idées que le
+chevalier d'Iberville. Quant à la qualité des établissements
+coloniaux, disait-il, il n'y a rien de plus noble et
+de plus nécessaire.</p>
+
+<p>«Rien de plus noble, parce qu'il n'y va pas moins que
+de donner naissance et accroissement à une immense
+monarchie qui, pouvant s'élever au Canada, à la Louisiane
+et à Saint-Domingue, deviendra capable de balancer
+toutes les autres puissances de l'Amérique et d'enrichir
+les rois de France.</p>
+
+<p>«Rien de plus nécessaire, parce que, sans cet accroissement,
+à la première guerre avec les Anglais et les Hollandais,
+nous perdrons nos possessions sans espoir d'y
+jamais revenir.»</p>
+
+<p>Dans le même temps on remit à M. de Pontchartrain
+un mémoire qui avait été rédigé par M. d'Ailleboust, fils
+de l'ancien gouverneur de Montréal, et qui résume toutes
+les données fournies par les différents explorateurs de
+l'Ouest et du Mississipi, comme Marquette, Jolliet, La
+Salle, de Tonty, etc.</p>
+
+<p>«Le pays où l'on propose à Monseigneur d'établir une
+nouvelle colonie est d'une richesse admirable et du plus
+bel avenir. Il est d'une grande étendue, car le Mississipi
+qui l'arrose a plus de six cents lieues de longueur, allant
+du 46e degré de latitude au 30e.</p>
+
+<p>«Ce fleuve est alimenté par plusieurs rivières très
+telles, venant les unes de l'est, comme l'Ohio, le Wabash,
+le Tennessee, les autres de l'ouest, comme le Red River,
+l'Arkansas et le Missouri.</p>
+
+<p>«Les seuls habitants sont des sauvages paisibles, hospitaliers
+et amis des Français. Ils sont relativement peu
+nombreux. Enfin, c'est une contrée d'une fertilité incomparable.</p>
+
+<p>«Le climat est tempéré, l'air pur, le pays capable de
+produire toutes les choses nécessaires à la vie.</p>
+
+<p>«Le maïs et les vignes y sont en abondance, ainsi que
+les arbres à fruits, et produisent deux fois par année.</p>
+
+<p>«La plupart des fruits y sont plus gros et meilleurs
+que les nôtres. Enfin, il y en a des quantités qui nous
+sont inconnues: les bananes, les ananas, et bien d'autres.</p>
+
+<p>«Les chanvres ont huit à dix pieds de hauteur, les oliviers
+poussent jusqu'à trente pieds au-dessous des branches.</p>
+
+<p>«Les chênes sont énormes et comparables à ceux de
+Norwège. Les pêchers, les pruniers, les figuiers produisent
+des fruits énormes et mûrissent deux fois par an.</p>
+
+<p>«Les copals, les pins, les cypriers, les ciriers, les châtaigniers
+abondent, et les marronniers sont aussi beaux que
+ceux de Lyon. Les melons et les patates sont d'un revenu
+abondant.</p>
+
+<p>«Le gibier est nombreux en castors, en chevreuils, en
+cerfs plus grands que ceux de l'Europe. Les boeufs
+sauvages donnent le plus beau cuir; on les rencontre,
+ainsi que les chevaux, par groupes de plusieurs milliers.
+Les prairies et les forêts sont remplies de faisans, de
+pigeons, d'outardes et de dindons sauvages.</p>
+
+<p>«On peut en tirer une infinité de pelleteries, des cuirs
+et des laines très fines et très abondantes.</p>
+
+<p>«On trouve des métaux en quantité: du plomb, du
+cuivre, de l'étain, etc.</p>
+
+<p>«Il y a abondance de bois de construction faciles à
+transporter par la quantité des rivières navigables. Il y
+a aussi abondance de bois précieux, de couleurs, et
+propres à la marqueterie.</p>
+
+<p>«Le tabac, le sucre et le coton y viennent très bien et
+sont aussi beaux que ceux des tropiques.</p>
+
+<p>«Enfin, c'est un pays de plus grand avenir.</p>
+
+<p>«La position est avantageuse au commerce; à proximité
+des Antilles d'une part, et de l'autre, du Mexique et
+du Pérou.»</p>
+
+<p>Ces renseignements concordaient avec les assertions de
+La Salle et de Tonty. Ces hommes héroïques, au prix de
+leurs jours, avaient non seulement reconnu la richesse
+incroyable de ces pays, mais ils en avaient aussi frayé le
+chemin et reconnu les voies. De plus, ils avaient noué
+des relations qui n'avaient laissé que de bons souvenirs
+et avaient fait aimer le nom français.</p>
+
+<p>«Quand on examine les extrémités où ces hommes
+d'un caractère si élevé se sont réduits pour conquérir
+des empires à l'Europe, quand on pèse le peu de gloire
+qu'ils ont acquise à côté des misères qu'ils ont supportées,
+on s'étonne et on gémit de l'oubli où leur mémoire est
+tombée. Le nom de La Salle avait disparu de cette
+terre après que les dernières traces de son expédition
+furent effacées.»</p>
+
+<p>Ces renseignements, qui concordaient avec plusieurs
+documents que le ministre avait déjà en sa possession,
+déterminèrent à exécuter immédiatement ce qui
+avait été arrêté depuis longtemps. On trouvait le moment
+urgent: on savait que les Anglais avaient l'intention
+de se rendre au Mexique.</p>
+
+<p>La décision fut prise. Dès le 15 février 1698, M. d'Iberville
+fut prévenu de réunir tous les Canadiens qui étaient
+revenus à la Rochelle avec lui et avec son frère de Sérigny,
+afin qu'ils pussent se joindre à l'expédition.</p>
+
+<p>Le ministre avait l'estime la plus haute pour ces marins
+intrépides qui s'étaient distingués à la baie d'Hudson
+et à l'île de Terre-Neuve. M. de Frontenac avait signalé
+leur mérite en ces termes: «Je me fais fort de fournir
+des gens plus habiles qu'aucuns de l'Europe: ce sont les
+Canadiens. Ils naissent canotiers et sont habitués à l'eau
+comme poissons.»</p>
+
+<p>Ensuite, on procéda à l'armement des bâtiments. Le 10
+juin, le ministre donna la liste des officiers. Il y avait deux
+bâtiments: la <i>Badine</i>, de 40 canons, le <i>Marin</i>, de 30
+canons, et plusieurs felouques.</p>
+
+<p>Liste des officiers devant servir sur la <i>Badine</i>: le sieur
+d'Iberville, capitaine de frégate; le sieur Lescalette, lieutenant
+de vaisseau: le sieur Moreau, enseigne: le sieur
+de Marigny, enseigne en second; de La Gauchetière et
+de Bienville, gardes de marine.</p>
+
+<p>Officiers devant servir sur le <i>Marin</i>: commandant, le
+sieur de Surgère, capitaine de frégate; le sieur du Hamel
+et le sieur de Sauvalle, lieutenants de vaisseaux; le sieur
+de Villautreys, enseigne, et le sieur de Sainte-Colombe,
+garde de la marine.</p>
+
+<p>Le 10 juin, d'Iberville adressait un nouveau mémoire,
+où il exposait ses vues en ces termes:</p>
+
+<p>«Pour faire un établissement sur le Mississipi, il faudrait
+au moins quatre bâtiments:</p>
+
+<p>«1° Un navire de 50 canons avec 250 hommes d'équipage;
+2° une frégate de 20 canons, avec 120 hommes;
+3° un bâtiment de 12 canons, avec 65 hommes; 4° un
+bâtiment de charge monté par 80 hommes, dont 30 soldats;
+huit mois de vivres, avec faculté d'accoster à Saint-Domingue
+pour prendre de la viande fraîche, si nécessaire
+dans les grandes traversées. Je n'arrêterai qu'une dizaine
+de jours, et il serait bon de ne rien dire du but du voyage
+à Saint-Domingue, à cause de la proximité de la colonie
+anglaise de la Jamaïque.</p>
+
+<p>«De là, il faudra longer la côte américaine à 50 lieues
+de la Floride jusqu'à la baie du Saint-Esprit, qui est à
+moitié de la distance entre la Floride et la baie Saint-Louis,
+où La Salle était allé atterrir en son voyage.</p>
+
+<p>«La baie du Saint-Esprit est à 100 lieues de la baie
+Saint-Louis; de là, j'enverrais un bâtiment à l'Acadie
+pour ramener 50 Canadiens. Il faut des marchandises pour
+présenter aux sauvages: haches, chaudières, aiguilles, rassades,
+clous, etc. Ces objets représentent au moins 20,000
+francs de dépenses. Enfin, je demanderais que mes ordres
+soient généraux, comme à la haie d'Hudson, à cause des
+inconvénients qui arrivent quand les ordres sont trop
+bornés, dans une entreprise de cette longueur et de cette
+importance, où l'on ne peut tout prévoir.»</p>
+
+<p>Le 23 juillet, le ministre envoya au sieur d'Iberville
+ses instructions, dans lesquelles nous voyons qu'il
+acquiesce à toutes les suggestions qui lui avaient été
+énoncées.</p>
+<br><br>
+
+<blockquote class="ill">
+
+<p class="milieu"><img alt="" src="images/228s.png"><br><a href="images/228l.png">(Cliquer pour agrandir)</a></p>
+
+
+
+<h4>OCEAN ATLANTIQUE.</h4>
+
+<p><b>Vaste étendue d'eau qui sépare l'Europe et l'Afrique de
+l'Amérique. Cet océan forme la mer des Antilles, la Manche,
+la mer d'Irlande, la mer du Nord, la mer Baltique et la Méditerranée,
+qui communique avec l'Atlantique par des passes
+très étroites. Les principaux tributaires sont, en Europe; la
+Tamise, la Seine, la Loire, la Garonne, etc.; en Amérique, le
+Saint-Laurent, l'Orénoque, l'Amazone, la Plata. Dans cet
+océan, il y a plusieurs courants; d'abord, le courant équinoxial,
+qui se dirige du Sénégal au Yucatan, puis le Gulf-Stream,
+qui longe la côte est de l'Amérique, entre ensuite dans
+le golfe du Mexique, puis se dirige vers le nord jusqu'au Labrador,
+d'où il traverse l'Atlantique pour aller échauffer les
+côtes de la France et de l'Angleterre jusqu'au cap Nord, au
+sommet de l'Europe. Au sud-est, on trouve ce qu'on appelle
+la mer des sargasses, vaste assemblage de plantes marines qui
+rendent la navigation difficile.</b>
+</p></blockquote>
+<br><br><br>
+
+
+
+<h3>CHAPITRE II</h3>
+
+<h3>PREMIER VOYAGE.</h3>
+
+<p>Tous les préparatifs étaient faits avec le soin que
+d'Iberville mettait à tout ce qu'il entreprenait. Le départ
+fut fixé pour le 24 octobre 1698.</p>
+
+<p>Il y avait quatre bâtiments; deux frégates: la <i>Badine</i>
+et le <i>Marin</i>. Il y avait 200 hommes d'équipage, dont
+50 Canadiens et le reste moitié soldats et matelots, et
+près de 100 canons.</p>
+
+<p>M. d'Iberville, comme toujours, avait pris soin des
+intérêts spirituels de ses hommes. Il avait avec lui un
+aumônier, et sur l'autre bâtiment, le Père Anastase Douay,
+qui connaissait les langues indiennes et avait accompagné
+M. de La Salle en 1682 dans son exploration du Mississipi.</p>
+
+<p>D'Iberville comprenait l'importance de la mission qui
+lui était confiée; il savait qu'il avait à lutter contre de
+grands obstacles; la traversée dans des mers inconnues,
+la jalousie et la haine de deux nations puissantes fortement
+implantées dans ce nouveau monde: l'Espagne avec
+le Mexique et le Pérou; l'Angleterre avec les rives de
+l'Atlantique depuis la Nouvelle-Angleterre jusqu'à la
+Caroline.</p>
+
+<p>Mais il mettait sa confiance dans ce souverain Maître
+qui lui avait donné le succès dans les tentatives les plus
+aventureuses. C'était ce qui le distinguait tout particulièrement;
+une audace invincible et un esprit de foi
+qui lui montrait, au-dessus de toute chose, la divine Providence
+et les intérêts de la religion.</p>
+
+<p>Nous avons sous les yeux trois relations de ce premier
+voyage: celle de M. d'Iberville, celle de M. de Surgère,
+et celle d'un maître charpentier, qui est pleine de détails
+et qui s'accorde avec les deux autres sur les points
+essentiels.</p>
+
+<p>Nous remarquons d'abord que le départ de l'escadre
+ne fut signalé par aucune démonstration publique, et
+cependant il s'agissait de conquérir un monde. Il y avait
+une raison à cette absence de publicité; on ne voulait
+pas donner l'éveil aux Anglais ni aux Espagnols, et M.
+d'Iberville avait recommandé lui-même d'expliquer son
+départ par la nécessité d'aller porter des renforts à
+l'Acadie et à la Nouvelle-France.</p>
+
+<p>L'expédition devait suivre la voie inaugurée par Christophe
+Colomb dans sa première traversée. Il fallait longer
+l'Afrique jusqu'aux îles Canaries. La se trouvent ces
+vents alizés qui, vers le 23e degré de latitude, soufflent
+avec force de l'est à l'ouest; ensuite l'on devait remonter
+au nord pour trouver l'île de Saint-Domingue, occupée
+en partie par les Français et où l'on devait avoir un premier
+lieu de ravitaillement.</p>
+
+<p>Douze jours après le départ de Brest, on était au 28e
+degré en vue de l'île de Madère et celle de Porto Santo.</p>
+
+<p>On suivit alors la direction des vents alizés, et l'on
+traversa cette partie de la mer que l'on voit toute couverte
+d'herbes et de plantes tropicales apportées par les
+courants marins qui vont de l'Amérique à l'Afrique.</p>
+
+<p>Le 19, on arriva au tropique du cancer, au 23e degré
+de latitude, et M. de Surgère nous dit qu'il fallut subir
+la cérémonie du baptême, qui était déjà dans les traditions
+des hommes de mer.</p>
+
+<p>C'était le 20 novembre. Tous les matelots, dans les
+costumes les plus grotesques qui représentaient les divinités
+de la mer, s'adressaient à ceux qui traversaient la
+ligne pour la première fois et les obligeaient à passer par
+une immersion plus ou moins complète, que l'on appelait
+le <i>baptême du tropique</i>. Il suffisait d'une petite gratification
+pour en être dispensé.</p>
+
+<p>Au bout de quelques jours on s'aperçut qu'on approchait
+de contrées nouvelles; les régions tropicales. L'air
+était plus doux, le ciel d'un éclat ravissant. On y contemplait
+des nuances claires et profondes qui semblaient
+révéler quelque chose de l'immensité du firmament. Les
+doux zéphirs qui répandaient leurs effluves rafraîchissaient
+et apportaient en même temps l'odeur suave de
+plantes et de parfums inconnus aux régions que l'on
+venait de quitter.</p>
+
+<p>A ce signe, M. d'Iberville voyait l'approche des terres
+bénies qu'il recherchait. Les Canadiens, dont les sens si
+subtils n'avaient éprouvé jusque-là que les impressions
+après du nord, saluèrent l'annonce d'une contrée nouvelle,
+les douces visions du matin, les splendeurs du
+milieu du jour, les spectacles féeriques du soleil couchant,
+tout était nouveau pour ces rudes explorateurs des
+régions du nord.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>CHAPITRE III</h3>
+
+<h3>ARRIVÉE AUX ANTILLES.</h3>
+
+<p>Enfin, on contempla, les cimes lointaines de la plus belle
+île de l'archipel Indien; c'était l'île d'Haïti, que les Espagnols,
+un souvenir de la patrie, avaient baptisée du nom
+gracieux d'Hispaniola. Cette île, presque aussi grande que
+l'Irlande, s'élève en pyramide sur l'Océan.</p>
+
+<p>Dans le lointain, l'on contemplait des montagnes qui
+semblaient étagées jusqu'à la hauteur de 3,000 pieds, elles
+présentaient les formes les plus élégantes. On pouvait admirer
+sur l'horizon les cimes bleues des derniers sommets;
+sur lea penchants, des forêts et une végétation abondante;
+sur les rives, les dentelures des baies, coupées par
+des promontoires couverts de mousse et venant apporter
+jusqu'au sein de la mer des géants de verdure qui baignaient
+leurs branches au sein des ondes les plus transparentes.
+Ces eaux reflétaient le pur azur du ciel; au
+loin, des échappées laissaient contempler des étendues
+immenses, plantées de palmiers et d'orangers, qui offraient
+des dispositions régulières comme celles de la main de
+l'homme.</p>
+
+<p>Les richesses de la nature tropicale resplendissaient
+partout; des pins et des palmiers énormes, des cactus gigantesques.
+C'était une succession, non interrompue de
+prodiges.</p>
+
+<p>Les équipages acclamaient au passage ces visions enchantées,
+et faisaient retentir les airs de cantiques sacrés
+que la surface unie des eaux rendaient encore plus éclatants.</p>
+
+<p>«Le 3 décembre, nous voyons le cap Français, qui avait
+été atteint en 39 jours depuis le départ de Brest. Aussitôt
+l'équipage se met à l'oeuvre et l'on fait de l'eau, du bois,
+de la viande fraîche et des volailles pour le soulagement
+des hommes. On fait du biscuit avec la fleur, parce qu'il
+n'y avait pas eu de place pour en emporter sur les bâtiments;
+enfin, l'on monte les embarcations, les biscayennes
+qui avaient été mises <i>en bottes</i> sur le pont.</p>
+
+<p>M. de Chateaumorand était arrivé le 30 novembre 1698.</p>
+
+<p>C'était le commandant d'un bâtiment du 50 canons, nommé
+le <i>Français</i>, qui avait été désigné pour venir assister
+M. d'Iberville dans sa prise de possession des rives du
+golfe du Mexique. Il était le neveu de M. de Tourville et
+le parent de M. d'Urfé, prêtre de Saint-Sulpice à Montréal,
+Enfin, comme M. Ducasse, le gouverneur, ne se trouvait
+pas au Cap, mais avait été se reposer au sud de l'île, dans
+le district de Léogane, M. d'Iberville s'y dirigea aussitôt.</p>
+
+<p>M. d'Iberville se mit en rapports avec le gouverneur et
+obtint tous les ravitaillements qui lui étaient nécessaires.
+Le gouverneur parut enchanté des vues du commandant
+et de son air de résolution. Il lui accorda quelques flibustiers
+pour remplacer les hommes qui avaient succombé
+dans la traversée; il y avait six Canadiens et deux écrivains
+de morts, ce qui fait dire a M. d'Iberville: «La maladie
+n'en veut qu'aux Canadiens et aux écrivains.»</p>
+
+<p>M. d'Iberville dit qu'il partit de Léogane le premier
+jour de l'année 1699, à midi, étant alors au 78e degré de
+longitude.</p>
+
+<p>Il savait très bien qu'il ne devait pas suivre le côté
+nord de l'île de Cuba, à cause des grands courants venant
+du sud, qui font le tour du golfe du Mexique et qui remontent
+par le bras de mer situé entre Cuba et la Floride.</p>
+
+<p>Il longea donc avec son escadre la côte sud de l'île de
+Cuba. Il parcourut toutes ces petites îles qui environnent
+Cuba au sud, qui sont ravissantes de fraîcheur et
+de forme, couvertes de palmiers et d'orangers chargés de
+fleurs et de fruits. Il vit alors ces sites enchanteurs et
+parfumés que Christophe Colomb avait appelés «les
+jardins de la reine», à cause des merveilles de leur végétation.
+Il fallait passer au milieu de ces îles environnées
+de coraux et de madrépores, où les navires pouvaient
+échouer; mais le commandant savait trouver son chemin
+au milieu de tous ces obstacles. Il était d'ailleurs grandement
+aidé par l'expérience d'un vieux marin nommé
+M. de Graff, que M. de Chateaumorand avait pris avec lui
+au Cap, et qui avait navigué pendant plusieurs années
+au milieu de ces parages.</p>
+
+<p>Le 4 janvier, on était à l'extrémité ouest de Saint-Domingue;
+ensuite, on arriva à Santiago, ville principale
+de Cuba. Le 9, on était au cap de Corientes, à l'extrémité
+ouest de Cuba; et enfin, le jour suivant, en face du
+cap de Cruz, ainsi nommé parce que Christophe Colomb
+y avait planté une croix.</p>
+
+<p>Les jours suivants, on entrait dans les eaux de la Floride,
+et en suivant les courants du sud, l'on avançait vers
+les côtes est du golfe.</p>
+
+<p>La <i>Badine</i>, le <i>Marin</i> et le <i>Français</i> voguaient
+de conserve dans le golfe, accompagnés des felouques et des
+tartanes qui portaient les provisions.</p>
+
+<p>Pour ceux qui connaissaient le but de ce voyage,
+le spectacle était imposant. C'était une marche comparable
+à celle de l'escadre de Christophe Colomb, lorsqu'il
+accosta, non loin de là, aux premières Antilles.</p>
+
+<p>C'était un nouveau monde que d'Iberville allait aborder;
+il était considérable et était réservé au plus grand
+avenir.</p>
+
+<p>Actuellement, les Antilles, où s'arrêtèrent les explorations
+de Colomb, ne comptent pas un million d'habitants,
+tandis que les pays dont M. d'Iberville allait prendre possession
+en comptent aujourd'hui près de dix millions,
+et la dixième partie seule est encore explorée.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>CHAPITRE IV</h3>
+
+<h3>ARRIVÉE DEVANT LES RIVES DU GOLFE DU MEXIQUE.</h3>
+
+<p>Le 2 février, on passa près des îles à l'ouest qui cachent
+le delta du Mississipi. Elle furent nommées, de la fête du
+jour, du nom d'îles de la Chandeleur, qu'elles conservent
+encore aujourd'hui. M. d'Iberville, ni personne de l'équipage,
+ni M. de Graff, ni le pilote qui lui avait été donné
+par M. Ducasse, ne connaissaient l'existence de cet
+immense triangle de détritus, amenés au milieu de la mer
+par le Mississipi et qui, à partir du trentième degré, s'avance
+dans la mer et à près de quarante lieues d'étendue.</p>
+
+<p>Il avait calculé que le Mississipi débouchait au 30e
+degré de latitude, à mi-distance de la baie Saint-Louis et
+de la Floride, laquelle côte suivait constamment la ligne
+du 30e degré de latitude. Il ignorait que le Mississipi,
+arrivé à cette hauteur, avait amené un immense amas
+d'alluvion, et que son embouchure était reportée à 40
+lieues plus loin.</p>
+
+<p>D'ailleurs, il voulait avant tout explorer les rives des
+possessions espagnoles. Il dirigea donc ses bâtiments vers
+le 30e degré, en marchant en ligne droite à partir de l'extrémité
+ouest de l'île de Cuba.</p>
+
+<p>Après avoir dépassé les îles de la Chandeleur, il se dirigea
+à l'est pour explorer toute la côte, en commençant, du
+côté de la Floride, par les pays occupés par les Espagnols.</p>
+
+<p>Il aborda d'abord au 90e degré de longitude, et il reconnut
+Pensacola, station espagnole. Il la croyait considérable,
+mais il n'y trouva que quelques soldats. Il se dirigea
+vers l'ouest pour explorer la côte et la débarrasser de
+toute occupation étrangère.</p>
+
+<p>Il parcourut la côte depuis la Floride à l'est jusqu'aux
+lacs situés à l'ouest à la tête du delta, examinant et sondant
+partout. Alors, ayant vérifié qu'il n'y avait ni
+Anglais ni Espagnols dans tout ce parcours, et de plus
+ayant appris par les relations des sauvages et par le
+témoignage des Espagnols qu'il y avait l'embouchure
+d'un grand fleuve en remontant au sud-ouest, il se décida
+à prendre connaissance de ces localités.</p>
+
+<p>Il commença par établir un fort dans l'endroit qu'il
+jugea le plus convenable, à moitié chemin de l'occupation
+des Espagnols à Pensacola.</p>
+
+<p>Pendant qu'il était occupé à cet établissement, il examina
+tout le pays d'alentour et accueillit avec empressement
+la visite des tribus sauvages environnantes.</p>
+
+<p>Quant au pays, il était presque aussi beau que le littoral
+de Saint-Domingue. L'on voyait des pins et des cypriers
+sur de grandes étendues, des prairies surabondantes,
+des arbres à fruits d'une force de végétation inconnue
+en Europe. Tout était à l'avenant: des outardes ou oies
+sauvages énormes, des poules d'Inde qui volaient par légions
+et que l'on pouvait prendre avec la main ou tuer à
+coups de fusil sans enrayer les autres. Dans ces étendues,
+des fruits pleins de saveur, des plantes pleines d'arômes,
+une végétation vigoureuse recelant dans ses profondeurs
+des milliers d'oiseaux pélagiques: des cormorans, des canards,
+des flamants; tandis que le vol et les cris des perroquets
+animaient la solitude.</p>
+
+<p>Le 4 février, M. d'Iberville fit une excursion sur les
+bords: il vit des quantités de chênes de la plus belle venue,
+des ormes, des frênes, des pins, des vignes en grand
+nombre; sur le sol, des herbes vigoureuses semées de violettes,
+de giroflées, de féveroles, comme à Saint-Domingue;
+des noyers d'une fine écorce, des bouleaux. Le temps
+était très beau, l'air très chaud. Il explorait et faisait sonder
+toutes les embouchures des fleuves principaux qui se
+rendaient à la mer.</p>
+
+<p>Après l'admiration pour les richesses de cette nature
+presque tropicale, M. d'Iberville avait une attention particulière
+pour s'attirer la confiance et l'affection des indigènes,
+qui entraient pour une grande part dans ses projets d'avenir.</p>
+
+<p>Ceux-ci détestaient les Espagnols, dont ils avaient depuis
+longtemps éprouvé le caractère violent et implacable;
+de plus, ils surent bientôt que les Français établis
+dans les régions du Nord s'étaient toujours attachés à,
+gagner les Indiens qui les environnaient, par les procédés
+les plus affectueux et les plus généreux.</p>
+
+<p>Les Biloxis vinrent d'abord saluer les nouveaux arrivés,
+et il paraît, d'après la relation de Pénicaud, qu'ils purent
+s'entendre avec plusieurs Canadiens qui connaissaient
+l'iroquois et qui formaient une forte partie des équipages.</p>
+
+<p>Après les Biloxis, vinrent cinq autres nations situées aux
+environs du Mississipi: les Bayagoulas, les Chichipiacs,
+les Oumas, les Tonicas.</p>
+
+<p>Pénicaud raconte les cérémonies qui accompagnaient
+ces rencontres. Les sauvages arrivaient en présentant, en
+signe de bienvenue, une énorme pipe longue d'une aune,
+ornée dans toute sa longueur d'une immense quantité de
+plumes disposées en forme d'un vaste éventail; c'est ce
+qu'ils appelaient «le calumet». Ils le chargeaient de tabac,
+l'allumaient, puis le présentaient au nouvel arrivé. M.
+d'Iberville, qui n'avait jamais fumé, nous dit-il, n'en pouvait
+supporter le goût, mais il ne disait rien, fumait et
+refumait avec la plus grande complaisance. Pénicaud rend
+compte d'une de ces cérémonies, qui fut plus solennelle
+que les autres.</p>
+
+<p>Les chefs des cinq nations que nous venons de nommer
+vinrent au fort avec leurs hommes. Ils chantaient tous.
+Ils commencèrent par dresser un poteau orné de verdure
+et de couleurs éclatantes, puis ils dansèrent autour, tandis
+que plusieurs d'entre eux allèrent chercher M. d'Iberville.
+Chantant avec leurs instruments et leurs tambours, ils
+firent monter M. d'Iberville sur le dos d'un sauvage, qui
+devait servir de coursier, et qui imitait l'allure et les courbettes
+et même les hennissements d'un cheval d'apparat.</p>
+
+<p>Lorsqu'on fut arrivé au poteau, on fit asseoir M. d'Iberville
+avec ses gens sur des peaux de chevreuils, puis on
+commença une danse guerrière pendant laquelle chacun
+des sauvages, revêtu de ses armes, allait frapper de son
+casse-tête des coups sur le poteau et racontait ses exploits.</p>
+
+<p>M. d'Iberville répondit à ces démonstrations en faisant
+venir les présents: des couteaux, des rassades, du vermillon,
+des fusils, des miroirs, des peignes; de plus, des
+habillements; des capots, des mitasses, des chemises, des
+colliers et des bagues. Les Canadiens, qui avaient l'usage
+de tous ces habillements, en revêtaient les sauvages.
+Après cela M. d'Iberville servit un repas pour tous les
+assistants; de la sagamité aux pruneaux, des confitures,
+du vin, de l'eau-de-vie, à laquelle on mit le feu, ce qui
+émerveilla les sauvages.</p>
+
+<p>Après cette cérémonie, M. d'Iberville prit ses dispositions
+pour continuer son exploration. Il savait désormais
+où était l'embouchure du Mississipi, c'est-à-dire à quinze
+ou vingt lieues au sud-ouest. Là se trouvait l'embouchure
+d'un grand fleuve que les sauvages appelaient la
+Malbanchia, et les Espagnols, la rivière aux Palissades, à
+cause des arbres qui on barraient l'ouverture, ce qui
+s'accordait avec les relations de M. de La Salle.</p>
+
+<p>M. d'Iberville avait reconnu qu'il n'y avait ni Anglais
+ni Espagnols dans le golfe, et qu'il n'avait à craindre
+aucune rencontre ennemie. Dès lors, il prit congé de M.
+de Chateaumorand, dont il n'avait plus à réclamer l'assistance.
+Ils se quittèrent dans les meilleurs termes.</p>
+
+<p>M. de Chateaumorand appréciait hautement la capacité
+et le zèle de M. d'Iberville, et il le traitait avec la plus
+grande considération, comme un vrai gentilhomme. Cela
+formait un contraste sensible avec les duretés que M. de
+La Salle avait eu à endurer du commissaire de la marine
+royale qui l'accompagnait, et qui, par son entêtement et
+son ignorance, avait fait manquer toute l'entreprise. M.
+de Chateaumorand laissa une centaine de barriques de vin,
+de la fleur et du beurre dont M. d'Iberville avait besoin,
+et il partit pour Saint-Domingue, où il pouvait se ravitailler.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>CHAPITRE V</h3>
+
+<h3>VOYAGE A LA MALBANCHIA.</h3>
+
+<p>M. de Chateaumorand partit le 20 février. M. d'Iberville
+fit ses préparatifs de voyage. Il était assuré qu'il
+n'avait aucun obstacle à craindre de la part des Espagnols
+ni de la part des Anglais. Il savait qu'il pouvait compter
+sur les bonnes dispositions des sauvages.</p>
+
+<p>Le 27 février, jour fixé, il partit de Biloxi avec deux
+biscayennes et deux canots, et 50 hommes armés de fusils
+et de haches. Ils avaient pour 20 jours de vivres. Presque
+tous ces hommes étaient des Canadiens éprouvés
+dans les expéditions précédentes, et les autres, des
+flibustiers de Saint-Domingue.</p>
+
+<p>Il y avait deux pierriers sur les biscayennes pour
+imposer aux sauvages. M. d'Iberville était sur l'une des
+biscayennes avec son frère M. de Bienville, et M. de Sauvalle
+sur l'autre, avec le Père Anastase, Récollet,
+qui avait sa chapelle avec lui. Les prières se faisaient
+matin et soir comme sur les vaisseaux, et lorsqu'on pouvait
+débarquer le dimanche, le père disait la messe.</p>
+
+<p>Le 27 et le 28, on commença à longer à l'ouest une
+grande île de sable. On passa ensuite devant plusieurs
+baies environnées d'herbe et de joncs, mais sans bois.</p>
+
+<p>En naviguant, on faisait la plus grande attention à ne
+passer l'embouchure d'aucune rivière.</p>
+
+<p>Le 1er mars, qui était un dimanche, on aborda à une
+île, et le père dit la messe pour l'équipage.</p>
+
+<p>L'autel fut dressé sous un bouquet d'arbres, et connue
+le sol était très humide en quelques endroits, d'Iberville
+fit couper des branches pour les mettre sous les pieds des
+hommes, afin de les préserver de toute incommodité. Dans
+la journée, les gens tuèrent plusieurs chats sauvages:
+l'île en était remplie, et on l'appela l'île aux Chats, nom
+qui a subsisté jusqu'à présent.</p>
+
+<p>Il fallait tenir la mer à une certaine distance parce
+que le vent était violent et pouvait pousser sur les rochers;
+mais en même temps il ne fallait pas s'éloigner
+beaucoup, pour n'être pas enlevé par la mer, qui était très
+forte.</p>
+
+<p>«C'est un métier bien gaillard, dit M. d'Iberville, que
+de découvrir les côtes de la mer avec des chaloupes qui
+ne sont ni assez grandes pour tenir la mer quand elles
+sont sous voiles, ni même quand elles sont à l'ancré, et
+qui sont trop grandes pour aborder à une côte plate, où
+elles touchent et échouent à une demi-lieue au large.»</p>
+
+<p>C'est alors qu'étant obligé de gagner la côte, l'équipage,
+vers le soir du 2 mars, aperçut des rochers très rapprochés
+les uns des autres et à travers lesquels passait un grand
+courant.</p>
+
+<p>C'était une rivière, et d'Iberville pressentit que c'était
+celle qu'il cherchait.</p>
+
+<p>Il s'approcha avec précaution, parce que le courant
+était rapide à faire une lieue et demie à l'heure. M. d'Iberville
+reconnut alors plusieurs circonstances qui s'accordaient
+avec les informations de M. de La Salle.</p>
+
+<p>Les eaux conservaient leur douceur à une grande distance
+dans la mer, comme l'avait dit M. de La Salle. Les
+roches étaient très nombreuses, très rapprochées et l'on
+voyait qu'elles étaient de bois pétrifié avec la vase; elles
+résistaient à la mer et elles étaient toutes noires; parfois
+elles étaient espacées de vingt pas et d'autres fois
+beaucoup plus; mais elles conservaient l'aspect d'une
+palissade, comme l'avaient affirmé les Espagnols. Le
+fleuve avait 400 toises de largeur, avec une rapidité
+extraordinaire.</p>
+
+<p>D'Iberville reconnut que c'était le Mississipi, et qu'il
+contemplait cette embouchure que M. de La Salle n'avait
+pu découvrir.</p>
+
+<p>La satisfaction était grande chez tous ceux qui prenaient
+part à l'expédition. Les gens d'Iberville, qui lui
+étaient si dévoués, étaient heureux de voir leur chef bien-aimé
+couronné encore de succès dans une entreprise tentée
+vainement jusqu'à lui. M. d'Iberville remerciait la
+divine Providence; il voyait se réaliser toutes ses espérances.
+Il se trouvait comme en possession d'un nouveau
+monde qu'il avait promis au roi et à M. de Pontchartrain;
+enfin, le titre de gouverneur de la Louisiane lui
+était désormais acquis. Le Père Douay considérait surtout
+les intérêts spirituels de ce grand continent.</p>
+
+<p>Le lendemain, 3 mars, l'équipage aborda à l'entrée du
+fleuve; au matin, la sainte, messe fut dite en actions de
+grâces et on chanta le <i>Te Deum</i>.</p>
+
+<p>L'émotion du Père Douay, qui était un saint homme,
+était au comble, et il sut la communiquer à son auditoire.
+«C'était une terre nouvelle, conquise au Sauveur, où son
+nom serait béni et exalté», et il faut reconnaître que les
+fervents chrétiens auxquels il s'adressait pouvaient
+comprendre ces pieux sentiments. Quant à d'Iberville,
+comme l'avait déjà remarqué le Père Marest dans l'expédition
+de la baie d'Hudson, il était toujours le premier
+à donner l'exemple dans les manifestations de la piété.</p>
+
+<p>L'équipage, avant de continuer sa course, resta au repos
+sous les arbres pour se remettre des fatigues des jours
+précédents.</p>
+
+<p>«Nous sentons, dit M, d'Iberville, couchés sur des roseaux
+et à l'abri du mauvais temps, le plaisir qu'il y a de
+se voir délivrés d'un péril évident.»</p>
+
+<p>Le lendemain, mercredi des Cendres, la messe fut
+encore célébrée, et les gens reçurent les cendres, avec les
+officiers en tête.</p>
+
+<p>On commença ensuite à remonter la rivière. A quelques
+lieues on trouva ce que les précédents explorateurs avaient
+appelé une fourche, c'est-à-dire une division de la rivière
+en trois courants différents. C'était une confirmation de
+toutes les antres indications que M. de La Salle avait
+données sur l'embouchure du Mississipi.</p>
+
+<p>Après ces assurances, pour faire acte de possession au
+nom de l'Église, M. d'Iberville fit planter une croix par
+ses hommes, et le Père Récollet la bénit solennellement,
+pendant que les matelots l'entouraient à genoux et chantaient le:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p> Vexilla régis prodeunt,</p>
+<p> Fulget crucis mysterium...</p>
+ </div> </div>
+
+<p>M. d'Iberville commença à remonter la rivière. Étant
+arrive au 30e degré de latitude et au-dessus du Delta
+il continua sa navigation pour prendre connaissance du
+pays et de ses ressources.</p>
+
+<p>Il rencontra d'abord le village des Bayagoulas, dont
+plusieurs habitants étaient venus le visiter au port de
+Biloxi; là il trouva le meilleur accueil.</p>
+
+<p>Ensuite, il alla au site des Mahongoulas, où l'un des
+chefs lui vendit, pour une hache, une lettre de M. de
+Tonty, adressée à M. de La Salle, dans laquelle il lui disait
+qu'il était venu à son secours, et qu'il avait trouvé toutes
+les nations des rives du fleuve bien disposées pour
+les Français.</p>
+
+<p>M. d'Iberville reconnut la vérité de ces dispositions et
+il continua sa course.</p>
+
+<p>Le pays apparaissait dans toute sa beauté. «Les terres
+sont les plus belles que l'on puisse jamais voir; elles sont
+traversées par une infinité de belles et grandes rivières;
+elles sont couvertes de bois franc, comme chênes, ormes,
+noyers, de vignes d'une grosseur excessive; des prairies
+sans fin, les rivières couvertes de canards et d'oies sauvages;
+les arbres remplis d'oiseaux aux couleurs éclatantes,
+de perroquets, de geais, d'oiseaux-mouches de
+toutes sortes.»</p>
+
+<p>Des légions de boeufs sauvages paissent par milliers à
+travers les prairies.</p>
+
+<p>Voici quel était le plan de M. d'Iberville dans cette
+exploration. Il voulait choisir un site qui serait au centre
+des tribus indiennes, pour pouvoir facilement communiquer
+avec elles, et de plus, qui serait en communication
+directe avec la mer par l'une des branches du fleuve, de ces
+fourches dont M. de La Salle avait parlé dans ses relations.</p>
+
+<p>Il trouva d'abord, à 40 lieues de l'embouchure, la
+nation des Pascomboulas, et au delà, il reconnut qu'il y
+avait une voie directe vers la mer par ces lacs immenses
+qui occupent la baie du Delta. Il explora ces lacs, et
+eu l'honneur des ministres du roi, appela le plus grand
+du nom de «Pontchartrain», il nomma l'autre «Maurepas».</p>
+
+<p>En remontant, il rencontra une station où se trouvait
+un mat peint et décoré que les sauvages appelaient
+Bâton-Rouge. C'était un point de démarcation entre les
+terrains du chasse des Pascomboulas et de la nation
+suivante, les Oumas, dont M. d'Iberville voulut visiter
+le principal village.</p>
+
+<p>Il arriva le 20 mars au village des Oumas. Des chefs
+l'attendaient sur le rivage avec le calumet de paix. Ils
+l'entourèrent, le mirent au milieu d'eux et le conduisirent
+au village en chantant et en dansant. «Arrivés
+au village, dit M. d'Iberville, nous nous sommes
+salués et embrassés. Il était une heure de l'après-midi.»
+Il fallut s'arrêter et recommencer à fumer, «ce qui me
+fatiguait beaucoup, n'ayant jamais fumé.»</p>
+
+<p>Tout le village était rassemblé. Les tambours et les
+calebasses accompagnaient le chant, et il y eut plusieurs
+danses. Ce furent d'abord des danses militaires
+exécutées par des guerriers revêtus de fourrures, armés
+de pied on cap et portant sur la fête des mufles d'animaux
+de toutes sortes, fabriqués avec un rare talent
+d'imitation.</p>
+
+<p>Ces chants guerriers étaient des sons incohérents, mais
+non formés au hasard. Les danseurs reproduisaient avec
+une fidélité parfaite les cris et les hurlements des animaux
+féroces dont ils mettaient le masque sur leur tête.</p>
+
+<p>Deux bandes de guerriers se plaçaient en présence et,
+tout en gardant une certaine cadence, ils représentaient
+un combat, se précipitant et reculant par bonds. Ils
+brandissaient les casse-tête, se frappaient avec des cris
+de défi; et, pendant ce temps, les autres guerriers chantaient,
+en marquant le temps avec des tambours, et en
+poussant du fond du gosier des cris d'applaudissement,
+tels que: Hou! Hou! Hou! Hou! ou encore: Ché! Ché!
+Ché!</p>
+
+<p>Après la danse des guerriers, on passait à des exercices
+moins effrayants. Les jeunes gens s'avançaient avec les
+jeunes filles. Ils étaient richement parés à leur manière:
+ils avaient des diadèmes de plumes qui montaient très
+haut; leurs ceintures d'orignal brodées en rassades
+descendaient jusqu'aux genoux; elles étaient ornées tout
+autour de disques de métal qui retentissaient comme des
+grelots à chaque mouvement de la danse. Ils étaient
+peints de rouge, de blanc et de jaune, disposés avec un
+certain art et figurant des galons et des ornements multipliés.
+Les jeunes tilles portaient des éventails de plumes
+dont elles accompagnaient leurs mouvements. Les jeunes
+gens avaient une sorte de sceptre qui marquait la mesure.</p>
+
+<p>Ces groupes représentaient diverses scènes de la vie
+sauvage, comme le départ pour la chasse, pour la guerre,
+le retour, les fiançailles, etc. Les danseurs se lançaient avec
+une agilité remarquable et en tournant sur eux-mêmes.
+«Ces danses, nous dit M. d'Iberville, étaient gracieuses
+et assez jolies, et elles étaient accompagnées de chants
+pleins de douceur. Quand les sauvages le veulent, ils
+chantent avec beaucoup d'agrément. Ils ont l'oreille délicate,
+la voix belle et une disposition remarquable pour
+la musique.»</p>
+
+<p>Le lendemain, on visita les villages. On vit 150 cabanes,
+avec une place au centre, de 200 pas de largeur.</p>
+
+<p>Tout autour, on voit s'étendre d'immenses prairies,
+sans rochers, avec des arbres d'une grande vigueur. Sur
+les champs s'étalent des fleurs, des citrouilles, des melons
+et du tabac d'une taille surprenante.»</p>
+
+<p>On alla visiter le temple, qui est au milieu du village.
+C'est un édifice surmonté d'une coupole; au centre on
+entretient un feu continuel. A l'extrémité il y a un sanctuaire
+avec des tables en forme d'autel; sur ces autels
+étaient disposées des fourrures précieuses et d'autres
+emblèmes mystérieux.</p>
+
+<p>En revenant à la hauteur de Bâton-Rouge, M. d'Iberville
+reconnut par ses calculs qu'il était à la latitude de
+Biloxi, où se trouvaient ses vaisseaux. Alors, il observa
+les rives et, trouvant au-dessous de Bâton-Rouge un courant
+d'eau considérable, allant, en droite ligne, du Mississipi
+dans la direction de l'est, il s'abandonna à ce courant
+qui, suivant sa prévision, allait se jeter vers la baie de
+Biloxi. C'est cette rivière que l'on a nommée la rivière
+d'Iberville, d'après celui qui l'avait découverte. Elle a 25
+lieues d'étendue. Elle lui épargna l'immense parcours
+qu'il lui aurait fallu faire pour descendre le Mississipi
+avec tous ses détours jusqu'à la mer, au 29e degré, et
+pour remonter jusqu'au 30e degré à Biloxi. C'était près
+de 100 lieues d'épargnées. Cette rivière offrait bien des
+portages, mais elle révélait un pays magnifique, d'une
+grande abondance en poisson et gibier. On vit passer sur
+les rives, par centaines, des troupeaux de boeufs au galop.</p>
+
+<p>La rivière su jetait dans le lac Maurepas, qui est la
+suite du lac Pontchartrain, et de là, M. d'Iberville arrivait
+le 30 mars à Biloxi, ayant fait 300 lieues environ on
+30 jours, y compris les stations aux différentes nations
+sauvages.</p>
+
+<p>Là, M. d'Iberville écrivit sur son journal: «Depuis un
+mois de séjour, un peu de curiosité eût dû encourager les
+personnes qui sont restées, à faire sonder les environs de
+cette rade avec leurs traversières.» Puis, réfléchissant
+que cela exprimait un blâme pour ses subordonnés, il a
+effacé cette phrase pour qu'elle ne fût pas mise dans la
+copie qu'il devait envoyer au ministre. Les jours suivants,
+le sondage fut accompli par M. d'Iberville.</p>
+
+<p>Après cette exploration, il jugea qu'il n'y avait pas
+d'endroit plus convenable que la baie de Biloxi pour
+l'érection d'un fort, et il fit aussitôt abattre des arbres
+en quantité suffisante. Ces arbres étaient d'un bois si dur
+que les haches s'y brisaient. Aussitôt une forge fut établie
+pour réparer les haches à mesure de l'exploitation.</p>
+
+<p>A la fin du mois, le fort était terminé. Aussitôt on fait
+descendre les canons avec leurs affûts; on fait aussi installer
+les vaches et les volailles, puis l'on sème des pois
+des fèves et du maïs à l'entour du fort. Les Espagnols
+vinrent alors pour visiter les Français. Ils virent le fort
+et purent en admirer l'ordonnance.</p>
+
+<p>Cela pouvait leur donner à réfléchir, mais M. d'Iberville
+s'en inquiétait peu. Il avait jugé ces Espagnols
+comme des hommes de peu d'importance, et il fait cette
+réflexion: «Les Espagnols établis dans ces contrées se
+sont beaucoup nui par leurs alliances avec les Indiens.
+Les enfants provenant de ces unions, tenaient beaucoup
+plus du sang sauvage que du sang espagnol: ils étaient
+chétifs, mous et sans énergie. Je suis certain, ajoutait-il,
+qu'avec 500 Canadiens, je pourrais enlever le Mexique,
+où se trouvent tant de trésors.»</p>
+
+<p>Toute cette expédition du Mississipi avait augmenté
+l'estime que M. d'Iberville avait de ses compagnons
+d'armes canadiens.</p>
+
+<p>Il les avait vus inébranlables dans les plus grandes
+fatigues, intrépides, ne reculant devant aucun danger,
+infatigables dans les marches et dans toutes les manoeuvres.
+Il avait pu reconnaître avec une sensible complaisance
+que ses compatriotes étaient au moins égaux à
+ces flibustiers de Saint-Domingue, que l'on regardait
+comme les hommes les plus audacieux qu'il y eût alors
+dans le monde.</p>
+
+<p>De plus, il les avait trouvés d'une ressource précieuse
+dans les relations avec les sauvages, sachant les gagner
+par leurs égards et leur amabilité, et pouvant s'en faire
+comprendre par la connaissance des langues sauvages du
+Nord, dont beaucoup d'expressions avaient pénétré sur
+les côtes du golfe. Cela était dû aux Tuscaroras, nation
+iroquoise établie depuis longtemps dans le voisinage du
+Mississipi, dans la province de la Caroline.</p>
+
+<p>Le Père Anastase, vu ses fatigues et son grand âge,
+avait manifesté le désir de revenir en France, ce que M.
+d'Iberville accorda aussitôt. Il fit venir au fort le jeune
+aumônier de la <i>Badine</i>. Mais lorsque les fêtes arrivèrent,
+c'est-à-dire le dimanche des Rameaux, le 12 avril, le Père
+Anastase se fit conduire en chaloupe, par M. de Beauharnois,
+au fort, pour confesser tous ceux qui se présentèrent.
+Il y revint encore le jeudi saint, y resta jusqu'au
+jour de Pâques, dit la messe, et le soir, il y eut sermon
+et vêpres. Après quoi il revint aux vaisseaux pour faire
+faire les pâques aux gens. Il y eut encore confession,
+messe et communion.</p>
+
+<p>Tout étant réglé, M. d'Iberville laissa au fort près de
+14,000 rations, et de plus, il envoya un traversier à M.
+Ducasse pour avoir des vivres. Lui-même ne devait pas
+prendre ce chemin, mais profiter du Gulf-Stream pour
+sortir du golfe du Mexique.</p>
+
+<p>Il dit: «Le 2 mai, j'ai établi les offices du fort. J'ai
+fait reconnaître le sieur de Sauvalle, enseigne de vaisseau,
+pour commander; c'est un garçon sage et de mérite.
+J'ai mis mon frère de Bienville, âgé de 18 ans, comme
+lieutenant, et Levasseur-Boussonelle comme major. Je
+leur laisse 70 hommes, les mousses et, de plus, les équipages
+des traversières.»</p>
+
+<p>Il laissait les mousses pour séjourner parmi les sauvages
+afin d'apprendre leur langue. C'est ainsi que son
+père avait agi autrefois, à Montréal, avec lui et ses
+autres frères.</p>
+
+<p>Il plut extraordinairement les deux jours suivants, et
+si abondamment que les eaux de la baie devinrent
+douces, fait incroyable et cependant réel.</p>
+
+<p>Le 4 mai au matin, on leva l'ancre par un vent du sud-sud-ouest.
+Au 20 mai ils étaient devant l'île de Cuba, à
+Matanzas, à dix lieues est de la Havane, et le 23 ils arrivèrent
+au cap de la Floride.</p>
+
+<p>Le 23 mai, samedi, M. de Surgère avait rencontré
+trois vaisseaux anglais qui, les prenant pour des forbans,
+firent mine de tirer sur le <i>Marin</i>. «Ils auraient été bien
+accommodés s'ils avaient commencé», dit M. de Surgère,
+qui ne doutait de rien; mais, reconnaissant des vaisseaux
+français, ils leur firent mille amitiés.</p>
+
+<p>«Ensuite, ils voguèrent de conserve avec nous, et cela
+heureusement, car ils connaissaient les îles de l'entrée
+du golfe et ils pouvaient passer le Gulf-Stream, que
+nous ne connaissions pas.</p>
+
+<p>«Ayant débarqué au golfe le 26 mai, nous remerciâmes
+Dieu et nous quittâmes les Anglais, car nos frégates
+allaient mieux que les leurs.</p>
+
+<p>«Nous suivions l'est-nord-est, nous dirigeant vers la
+France. Nous allions du trentième degré au quarante-cinquième.
+Là, nous avons été assaillis par une tempête
+épouvantable; les matelots n'en pouvaient plus. On
+voulut jeter les canons à la mer, mais on n'osa les
+déplacer, de peur d'enfoncer le vaisseau. Nous pouvions
+nous croire à notre dernière heure.</p>
+
+<p>«La <i>Badine</i> n'eut pas les mêmes épreuves, nous ayant
+devancés.</p>
+
+<p>«Le 1er juillet, arrivée à Chef-de-Bois, puis à l'île
+d'Aix; et le 2 juillet, entrée dans le port de Rochefort,
+où nous retrouvâmes la <i>Badine</i>.»</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>CHAPITRE VI</h3>
+
+<h3>GRANDS CHANGEMENTS EN FRANCE.</h3>
+
+<p>Lorsque M. d'Iberville revint, au mois de juin 1700, de
+grands changements étaient survenus en France. Louis
+XIV avait ramené à la paix toute l'Europe coalisée contre
+lui. Délivré de graves difficultés, il était déterminé à s'occuper
+exclusivement du bien-être de ses sujets, du développement
+du commerce et de l'industrie, et enfin des
+établissements.</p>
+
+<p>Pour bien envisager ces changements, il faut faire quelque
+retour sur les événements précédents.</p>
+
+<p>De 1690 à 1700, quatre grandes nations: l'Angleterre
+et la Hollande, l'Allemagne, l'Espagne et la Savoie s'étaient
+réunies contre la France, et, malgré ces coalitions
+et les efforts réunis depuis dix ans, le roi, à force de ménagements
+et aussi de succès victorieux, était parvenu à
+se faire accorder une paix qui lui assurait une autorité
+encore prépondérante en Europe.</p>
+
+<p>Le roi, dès le commencement, avait jugé dans sa sagesse
+qu'il ne pouvait prolonger indéfiniment une lutte, qui
+était un si rude fardeau pour ses sujets. Aussi, plusieurs
+fois il chercha à se faire accorder des conditions convenables
+d'arrangement, qui furent rejetées avec dédain,
+par des ennemis fiers de leur puissance et confiants dans
+leur nombre.</p>
+
+<p>Alors le souverain, déçu dans ses tentatives, résolut de
+demander à la victoire ce que les voies de conciliation
+n'avaient pu obtenir, et il y réussit d'une manière inespérée,
+grâce à cette force et à cette intrépidité qui se
+révélèrent encore si merveilleusement dans le peuple
+qu'il gouvernait.</p>
+
+<p>Il put mettre 400,000 hommes sur pied, des troupes
+aguerries et habituées à vaincre. Il disposa ses forces et
+ses généraux suivant les centres d'attaque, et, la
+victoire secondant ses desseins, il inspira à la France un
+élan et un enthousiasme dignes de la plus grande nation
+militaire.</p>
+
+<p>Les succès étaient si nombreux, si multipliés, que les
+coalisés, tout en espérant qu'ils finiraient par lasser la
+France et l'accabler, pouvaient prévoir qu'ils sortiraient,
+d'ici là, épuisés et anéantis.</p>
+
+<p>An bout de dix ans de lutte les Anglais et les Hollandais
+réclamaient la paix. Dans ce laps de temps, les Français
+avaient remporté plusieurs victoires et enlevé aux
+ennemis pour près d'un milliard de marchandises.</p>
+
+<p>Les Espagnols ne savaient quel sort attendre: ils avaient
+été chassés de la Navarre et du Roussillon; ils avaient
+perdu la Catalogne avec les villes principales: Gironne et
+Barcelone.</p>
+
+<p>Le roi de Savoie avait perdu plusieurs batailles rangées,
+et il avait vu succomber dix villes principales.</p>
+
+<p>L'Allemagne avait été chassée de la Flandre, de la Lorraine,
+de la Franche-Comté, du Palatinat, et, dans toute la
+confédération, l'on ne savait que prévoir.</p>
+
+<p>La paix de Ryswick, appuyée par les succès des armées
+de terre et de mer, dans lesquels les exploits d'Iberville
+au nord de l'Amérique eurent leur part, avait calmé les
+esprits, et conservait à la France un prestige incomparable.</p>
+
+<p>Le roi avait, fait, il est vrai, de grandes concessions, mais
+il avait gagné bien des avantages, étant on paix avec l'Allemagne
+et avec l'Espagne. Il savait en ce moment que,
+malgré les efforts de l'Autriche, la succession au trône
+d'Espagne était assurée à l'un de ses enfants.</p>
+
+<p>Il avait reconnu l'autorité du roi d'Angleterre, et n'avait
+rien à craindre de ce côté.</p>
+
+<p>Débarrassé de ses plus grands soucis, il ne songea plus
+qu'à rétablir les finances, à procurer le bien-être à ses
+sujets et à assurer la prospérité des établissements extérieurs.</p>
+
+<p>Il licencia la moitié de ses troupes, réduisit les impôts,
+suivant les sages traditions laissées par Colbert, et commença
+à donner le plus grand essor aux Indes Orientales.
+La France y possédait un territoire immense, avec des
+points d'une grande importance, parmi lesquels Chandernagor
+et Pondichéry, qui, en quelques années, devaient
+compter 50,000 âmes.</p>
+
+<p>Quant aux Indes Occidentales, le roi en comprenait
+très bien l'importance. Il pensait, d'après Vauban, que
+l'on pouvait y établir l'un des plus grands royaumes du
+monde, avec la Nouvelle-France, le cours du Mississipi,
+la Louisiane, et enfin les Antilles françaises, dont Saint-Domingue
+formait la partie principale.</p>
+
+<p>Saint-Domingue donnait la clef des possessions espagnoles
+du Mexique, du Pérou, du Quito, en fournissant
+l'accès à Carthagène, à Porto Bello et à la Vera Cruz.</p>
+
+<p>Quant à l'embouchure du Mississipi, son occupation
+donnait l'accès aux richesses de la Louisiane, que Sa
+Majesté avait fait découvrir depuis plusieurs années, et
+qui révélaient «dans le nouveau monde un monde nouveau.»</p>
+
+<p>Les nouvelles que M. d'Iberville apportait répondaient
+bien aux desseins des autorités souveraines. Il arriva en
+France aux premiers jours de juillet 1699. Il commença
+par licencier son monde et décharger ses bâtiments, et en
+même temps il envoyait une copie de son journal à M. de
+Pontchartrain, ministre de la marine.</p>
+
+<p>Celui-ci lui en accusa aussitôt réception. Il lui demanda
+de plus amples détails pour la satisfaction du roi, et en
+même temps il lui fit pressentir la nécessité d'un second
+voyage.</p>
+
+<p>On destina aussitôt deux bâtiments, la <i>Renommée</i>, de
+45 canons, et la <i>Gironde</i>, pour la nouvelle entreprise.</p>
+
+<p>M. de Pontchartrain voyait que les oppositions ne
+manquaient pas, mais il savait que le roi ne voulait en
+tenir aucun compte.</p>
+
+<p>Les gens de Montréal, parmi lesquels M. de Longueuil
+et M. Le Ber, les plus proches parents de M. d'Iberville,
+avaient écrit que l'occupation, du sud de l'Amérique pouvait
+nuire gravement aux établissements de la Nouvelle-France.</p>
+
+<p>Le gouverneur de Saint-Domingue, de son côté, voyait
+avec ombrage cette nouvelle expédition; il pensait que
+ce serait une disgrâce pour les possessions françaises aux
+Antilles.</p>
+
+<p>Il disait, dans ses lettres, qu'on allait susciter l'agression
+des Espagnols. Suivant lui, ils pouvaient mettre
+100,000 hommes sur pied et soulever les sauvages, qui
+étaient au nombre de plusieurs millions, disait-il. «Je
+crois, ajoutait-il, que M. d'Iberville est un très honnête
+homme, et bien intentionné, mais il faut se défier de son
+esprit d'entreprise.»</p>
+
+<p>De plus, des officiers supérieurs de la marine, prévenus
+contre les succès d'un officier canadien, répandaient le
+bruit «qu'il ne réussirait pas mieux que La Salle; que
+son expédition avait été mal menée parce qu'il avait fait
+trop de retards; qu'il n'avait pas su ménager ses provisions,
+etc., etc.; enfin qu'il fallait appréhender que les 80
+hommes placés à Biloxi ne fussent exposés au même sort
+que les gens de La Salle.»</p>
+
+<p>M. de Pontchartrain, voulant être à même d'éclairer le
+roi sur ces objections, demanda à M. d'Iberville de faire
+un mémoire sur l'importance de son établissement.</p>
+
+<p>M. d'Iberville répondit aussitôt par un factum d'une
+dizaine de pages. Il avait déjà exposé les avantages que
+le Canada retirerait de cette entreprise, qui donnerait les
+moyens de communiquer avec toute l'Amérique centrale
+par le Mississipi, où les Canadiens avaient déjà des stations
+importantes. Il montrait ensuite la possibilité de
+se saisir du Mexique, où se trouvaient des trésors; enfin
+il affirmait la nécessité d'arrêter l'extension continuelle
+des Anglais, «déjà trop puissants».</p>
+
+<p>Ensuite M. d'Iberville énumérait les sites occupés par
+les Espagnols sur le golfe du Mexique, et leur peu de
+valeur, puis il signalait les conditions favorables pour le
+commerce des pelleteries et des autres produits.</p>
+
+<p>Il finissait en affirmant que dans ces régions presque
+tropicales on pouvait récolter les productions des Antilles.</p>
+
+<p>M. de Pontchartrain répondit en recommandant à M.
+Duguay, l'intendant de la marine à Rochefort, d'activer
+l'armement des navires destinés à l'expédition.</p>
+
+<p>Il envoyait en même temps la liste des officiers nommés
+par le roi sur la <i>Renommée</i>, bâtiment de 50 canons:
+M. d'Iberville, commandant; M. de Ricouard, lieutenant;
+le sieur Duguay, enseigne; le sieur Desjordy, le sieur de
+Hautemaison et le sieur de Saint-Hermine, gardes de
+marine. Dans l'équipage il devait y avoir 50 Canadiens
+réunis à Rochefort.</p>
+
+<p>M. d'Iberville emmenait avec lui un de ses cousins, M.
+Lesueur, militaire plein d'expérience, et son frère de
+Châteauguay, âgé de 14 ans. C'était lui qui était destiné
+devenir un jour gouverneur de la Guyane.</p>
+
+<p>Sur la <i>Gironde</i>, se trouvaient le chevalier de Surgère,
+commandant; M. de Villautreys, lieutenant; le sieur de
+Courcières, lieutenant en second, etc.</p>
+
+<p>M. d'Iberville et M. de Surgère, pour récompense de
+leurs services, recevaient le titre de chevaliera de Saint-Louis.</p>
+
+<p>Le roi nommait aussi M. de Sauvalle commandant du
+fort de Biloxi, et M. de Bienville, âgé alors de vingt ans,
+lieutenant.</p>
+
+<p>En même temps, M. Duguay recevait l'ordre de donner
+a M. d'Iberville tout ce qu'il avait demandé pour l'armement
+du fort de Biloxi: 10 pièces de canon, 2,000
+boulets, 400 paquets de mitraille, 17,000 livres de poudre
+à mousquet.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<h3>SIXIEME PARTIE</h3>
+
+
+
+<h3>DEUXIÈME VOYAGE.</h3>
+
+<p>Le départ eut lieu de La Rochelle le 17 septembre 1699,
+à 8 heures et demie du matin.</p>
+
+<p>Le 11 décembre, c'est-à-dire après 50 jours de navigation,
+l'escadre arrivait au cap Français, où débarquèrent
+quatre malades. M. de Galifet, lieutenant du gouverneur,
+accueillit M. d'Iberville et lui fournit les rafraîchissements
+nécessaires. On embarqua aussi des volailles et
+des bestiaux.</p>
+
+<p>Le 22 décembre, départ du cap Français, et, 20 jours
+après, arrivée au fort de Biloxi.</p>
+
+<p>Le 9 janvier M. de Sauvalle vint à bord, et rendit
+compte de tout ce qui s'était passé depuis le départ de
+M. d'Iberville.</p>
+
+<p>Il avait reçu la visite d'un bâtiment anglais commandé
+par le capitaine Banks, que M. d'Iberville avait fait prisonnier
+au fort Nelson cinq ans auparavant. Le capitaine,
+ayant vu le fort de Biloxi, avait dit qu'il reviendrait
+en force, mais cela n'inquiéta ni M. d'Iberville ni
+M. de Sauvalle.</p>
+
+<p>Pendant que quelques marchands de Montréal s'inquiétaient
+de l'établissement de Biloxi, d'autres Canadiens
+s'en réjouissaient, et y voyaient la source de beaucoup
+d'avantages pour la Nouvelle-France.</p>
+
+<p>Dès que Mgr l'évêque de Québec avait eu connaissance
+des succès de M. d'Iberville, il avait envoyé M. de
+Montigny, son grand vicaire, avec M. d'Avion, missionnaire
+des Illinois. Ces messieurs parlaient les langues de
+plusieurs nations sauvages, et ils venaient s'offrir au zèle
+religieux du chevalier d'Iberville. M. Juchereau de Saint-Denis,
+oncle de madame d'Iberville, comme nous l'avons
+vu précédemment, vînt offrir ses services et son expérience;
+il avait conduit plusieurs hommes avec lui. Il
+était réservé à plus d'une aventure. Enfin, l'on vit aussi
+arriver vingt Canadiens commandés par M. de Tonty, qui
+avait traversé intrépidement toutes les nations sauvages,
+et qui s'était rendu avec bonheur é cet ancien théâtre de
+ses premiers exploits. Il était au comble de la satisfaction
+de voir se réaliser l'oeuvre qu'il avait déjà, tentée avec
+l'héroïque M. de La Salle.</p>
+
+<p>M. d'Iberville accueillit ces nouveaux auxiliaires avec
+la plus entière cordialité. Il enjoignit d'abord à M. Lesueur,
+son cousin, de préparer tout ce qui était nécessaire
+pour remonter le fleuve avec une vingtaine d'hommes,
+afin d'aller exploiter aussitôt les mines de cuivre qui lui
+avaient été signalées au 45e degré de latitude.</p>
+
+<p>Il donna des compagnons à M. de Saint-Denis pour s'en
+aller explorer les côtes du golfe, à, l'ouest, depuis la
+Palissade jusqu'à la baie Saint-Louis.</p>
+
+<p>Quant à M. de Tonty, qui connaissait les langues sauvages,
+ainsi que les Canadiens qui l'avaient accompagné,
+il lui proposa de remonter le fleuve avec lui. Enfin, il prit
+aussi avec lui l'aumônier de l'escadre, ainsi que M. de
+Montigny. Son frère Châteauguay devait être aussi de
+l'expédition.</p>
+
+<p>Le but de M, d'Iberville était de reconnaître les sites
+avantageux, de voir quelle était la fertilité de la terre et
+les productions utiles, enfin de lier des relations avec
+toutes les tribus sauvages, dont il avait dessein de se servir
+pour l'exploitation et la colonisation du pays.</p>
+
+<p>Il partit le 1er mars 1700, et en deux jours il atteignit
+la première île du Mississipi en quittant la mer. Il paraît
+que c'est alors qu'il commença à être atteint de la fièvre
+et de douleurs extrêmement vives aux genoux, qui venaient
+probablement de toutes les fatigues qu'il avait
+ressenties dans les expéditions précédentes. Il chercha
+d'abord à vaincre son mal et continua sa marche, mais au
+bout de quelques semaines, les douleurs furent si vives,
+qu'il fut obligé de revenir sur ses pas.</p>
+
+<p>Le 3 mars 1700, il débarquait aux Oumas, et renouvelait
+les arrangements qu'il avait faits avec eux lors de
+son premier voyage.</p>
+
+<p>Les jours suivants il atteignit le port qui se trouve à
+l'extrémité nord de la nation des Oumas.</p>
+
+<p>Le 10, il visitait les Natchez, qu'il considérait comme
+la nation sauvage la plus intelligente, et où il voulait établir
+une station principale, à laquelle il désirait donner le
+nom de Sainte-Rosalie, en l'honneur de la patronne de
+madame la marquise de Pontchartrain.</p>
+
+<p>Le 14 mars, arrivée aux Tasmas, à 15 lieues des Natchez,
+au 34e degré de latitude. Ce fut le point extrême où
+se rendit M. d'Iberville. M. de Montigny connaissait la
+langue de cette nation, et il y fit commencer une église,
+qu'il devait remettre à un missionnaire du Canada. Lui-même
+se proposait de résider aux Natchez. Il était capable
+de rendre les plus grands services aux intérêts do
+la religion.</p>
+
+<p>M. d'Iberville ayant rempli le principal objet de son
+excursion, et, se sentant encore plus malade, confia à M.
+de Bienville la suite des opérations.</p>
+
+<p>Il avait accompli au moins une partie de ce qu'il
+s'était proposé. Il avait parcouru 200 lieues sur le fleuve,
+il en avait exploré les rives, et constaté l'abondante fertilité
+du sol. Il avait noué des relations avec les principales
+tribus du Sud; il avait pacifié leurs différends, et
+les avait exhortées à vivre en amitié avec les Français
+qui allaient s'établir chez eux.</p>
+
+<p>Des missionnaires allaient fonder des sanctuaires et
+faire connaître les enseignements de la religion, contre
+lesquels les naturels n'avaient aucune prévention.</p>
+
+<p>M. de Montigny devait s'établir aux Natchez, et un
+autre religieux devait résider aux Oumas. En même
+temps, M. Davion allait s'établir aux Illinois, sur l'invitation
+de ceux-ci, et un Père Jésuite commençait l'érection
+d'une église aux Bayagoulas.</p>
+
+<p>M. de Tonty, ayant vu les premiers fruits de l'entreprise,
+reçut une mission particulière. Il devait aller
+jusqu'aux Illinois, chargé des présents de M. d'Iberville
+pour concilier les indigènes aux enseignements de M.
+Davion.</p>
+
+<p>Le 24 mars, M. d'Iberville, revenant vers Bayagoulas,
+rencontra M. Lesueur, son cousin, qui avait terminé ses
+préparatifs, et qui allait remonter jusqu'aux chutes Saint-Antoine.
+Il avait avec lui le sieur Pénicaud, maître charpentier,
+qui a écrit la relation de cette entreprise. Nous
+en citerons quelques détails.</p>
+
+<p>Le 25 au matin, M. d'Iberville se dirigea vers Bayagoulas
+avec son frère de Châteauguay, tandis qu'il envoyait
+M. de Bienville passer quelques semaines dans les
+régions de l'Ouest. C'était d'abord son dessein de faire
+lui-même cette excursion, mais son malaise étant devenu
+plus grand, il lui fallut confier cette mission à son frère.
+Il continua son retour en canot, avec deux hommes et le
+jeune de Châteauguay.</p>
+
+<p>M. d'Iberville, malgré la fièvre qui le tourmentait
+toujours, et malgré les douleurs qui l'empêchaient de
+marcher, passa tout ce mois à sonder les passes, à examiner
+les sites pour les établissements futurs. Enfin, il
+put recueillir bien des renseignements de la part des
+sauvages qu'il rencontra.</p>
+
+<p>Il apprit ensuite que des nations sauvages avaient
+quitté leur position au nord pour s'établir dans un climat
+plus favorable au sud. Entre autres, il en était ainsi des
+Tuscaroras, une des cinq nations iroquoises établies près
+du lac Ontario, qui avaient quitté leurs foyers depuis
+quelques années, attirés par la douceur du climat du sud,
+et qui étaient venus se fixer dans la Caroline, et cela,
+paraît-il, lui suggéra des idées pour l'avenir. Par une
+disposition particulière, les pays du sud qui étaient les
+plus doux et les plus fertiles étaient les moins peuplés,
+et les populations les plus nombreuses étaient au nord.
+Du golfe du Mexique jusqu'à l'entrée du Missouri, on
+comptait une vingtaine de petites nations, et ces nations
+n'étaient composées que de quelques familles, 30 ou 40,
+et pas davantage.</p>
+
+<p>Pour exploiter tous ces pays, il aurait fallu que les nations
+du Nord qui sont très nombreuses, comme les Sioux,
+les Ottawas, les Illinois, fussent déterminées à descendre
+dans la proximité du golfe, ce qui serait d'un immense
+avantage pour eux et pour les Français qui voudraient
+traiter avec eux.</p>
+
+<p>Cette idée, si étrange qu'elle puisse paraître, était déjà
+venue à plusieurs de ces nations, même les plus sauvages,
+et, comme nous l'avons dit, les Tuscaroras étaient établis
+dans la Caroline.</p>
+
+<p>Le 18 du mois de mai, comme il avait été convenu, M.
+de Bienville, qui avait été en excursion à l'ouest du Mississipi,
+revint à Biloxi. Il avait fait peu de chemin, et
+avait rencontré peu d'indigènes. A cette époque de l'année,
+la fonte des neiges faisait déborder toutes les rivières
+affluant au Mississipi, qui sortait de ses rives. L'on pouvait
+à grande peine remonter la force des courants, et
+l'on ne pouvait aborder, parce, que toutes les côtes étaient
+submergées à une grande distance. M. de Bienville avait
+donc peu de renseignements à fournir à son frère.</p>
+
+<p>Le 19 de mai, M. de Montigny et M. Davion arriveront
+avec deux chefs sauvages des Natchez et des Tonicas.</p>
+
+<p>M. de Montigny était tellement accablé de fatigue,
+qu'il crut devoir demander de repasser en France. Il pouvait
+utiliser son voyage en demandant des prêtres à la
+maison des Missions étrangères à Paris. On pensait néanmoins
+qu'il était déjà découragé du peu de succès qu'il
+y avait à espérer parmi ces populations légères et dépravées
+du Sud.</p>
+
+<p>Le 16 mai, M. d'Iberville donna des instructions à M.
+de Sauvalle sur ce qu'il y aurait à faire pendant son absence.</p>
+
+<p>«Il insiste sur la nécessité de recueillir toutes ces
+plantes que connaissent les sauvages, et dont ils se servent
+pour leurs teintures et pour leurs remèdes.</p>
+
+<p>«Il faut se procurer le plus que l'on pourra de veaux
+sauvages pour les élever dans les parcs et les domestiquer.</p>
+
+<p>«Il faut rechercher tous les lieux où se trouvent des
+perles. L'on devra éprouver différents bois en les mettant
+dans l'eau pour voir quels sont ceux qui ne sont pas
+attaqués par les vers.</p>
+
+<p>«En attendant que M. Lesueur revienne de son excursion
+dans le haut Mississipi, il faudra envoyer M. de
+Saint-Denis pour visiter la rivière de la Marne au pays
+des Gododaquis.</p>
+
+<p>«Enfin, il faudra s'opposer par tous les moyens à aucune
+agression de la part des Espagnols.»</p>
+
+<p>Le 28 mai, M d'Iberville ayant fini ses dispositions,
+partit pour la France avec ses deux vaisseaux. Il était
+favorisé par un vent sud-sud-ouest.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>CHAPITRE VIII</h3>
+
+<h3>MORT DE D'IBERVILLE.</h3>
+
+<p>A partir de 1700, la santé de d'Iberville fut profondément
+altérée. En 1702, il repassa en France et alla à
+Paris. Sa femme, née Marie Thérèse de La Pocatière, qu'il
+avait laissée à La Rochelle, chez son frère de Sérigny,
+intendant du port de cette ville, vint le rejoindre dans la
+ville capitale avec Sérigny.</p>
+
+<p>Le 8 octobre 1693, d'Iberville avait épousé a Québec Mlle Marie
+Thérèse Polette de La Combe-Pocatière, fille de François Polette de La
+Combe-Pocatière, capitaine au régiment de Carignan Salières, et de
+dame Marie Anne Juchereau, qui elle-même, à la date du mariage de
+sa fille avec d'Iberville, avait contracté un second mariage avec le
+chevalier François Madeleine Ruette, sieur d'Auteuil et de Monceaux,
+conseiller.</p>
+
+<p>De ce mariage d'Iberville eut deux enfants; Pierre Louis Joseph
+qui, né et ondoyé le 22 juin 1694, sur le grand banc de Terre-Neuve,
+reçut le baptême à Québec, le 7 août suivant, des mains de M. Dupré,
+curé de la cathédrale; le parrain était M. Joseph Le Moyne, sieur de
+Sérigny, et la marraine, dame Marie Anne Juchereau, épouse de
+M. d'Auteuil, sa grand'mère; et une fille connue dans le monde sous
+le nom de dame Grandive de Lavanais.</p>
+
+<p>D'Iberville avait contracté depuis plusieurs années
+des douleurs rhumatismales, et on ne sait si c'est à cette
+époque qu'il alla aux eaux de Bourbon-l'Archamhault.</p>
+
+<p>Les bons soins qu'il reçut le remirent en quelques mois.
+Toute souffrance cessant, il crut pouvoir continuer son
+oeuvre.</p>
+
+<p>Connaissant les projets de la cour de France sur les
+colonies des Antilles, il offrit au cabinet de Versailles
+d'aller surprendre la Barbade et les autres îles occidentales.</p>
+
+<p>On lui accorda ce qu'il demandait. Il partit avec onze
+vaisseaux de Sa Majesté et trois cents hommes d'équipage.
+Sur son chemin, en se rendant aux Barbades, il
+attaqua l'île de Niepce. C'était au commencement d'avril
+1706.</p>
+
+<p>Après quelques escarmouches, les habitants, se voyant
+inférieurs en nombre, et surpris par la rapidité de
+l'attaque, offrirent de capituler et de se rendre avec tous
+leurs biens.</p>
+
+<p>Pendant ce temps, la petite armée de d'Iberville parcourait
+le pays et rançonnait toute la contrée. Elle s'emparait
+des chevaux, des animaux, des moulins, des serviteurs
+et des nègres.</p>
+
+<p>M. d'Iberville proposa des conditions de capitulation,
+elles furent acceptées par le commandant anglais.</p>
+
+<p>La capitulation fut signée le 4 avril 1706. On fit la
+liste des prisonniers. Elle comprenait le gouverneur,
+1758 hommes de guerre, tous les habitants, y compris
+7,000 nègres.</p>
+
+<p>D'Iberville s'était en outre emparé de trente navires,
+les uns armés en guerre, les autres chargés de marchandises.</p>
+
+<p>Les nègres faits prisonniers, s'étant enfuis sur la montagne,
+à un endroit appelé le <i>Réduit</i>, on stipula que
+dans les trois mois à partir du jour de la capitulation,
+on transporterait à la Martinique 1400 nègres, ou la
+somme de cent piastres par chaque nègre qu'on ne
+remettrait pas.</p>
+
+<p>Les pertes faites par les Anglais à, Niepce furent
+immenses.</p>
+
+<p>La conquête de cette île répandit de grandes richesses
+a la Martinique, où d'Iberville alla déposer ses trophées.</p>
+
+<p>D'Iberville mit bientôt après à la voile pour aller
+attaquer les flottes marchandes de la Virginie et de la
+Caroline. Il cingla vers la Havane afin de tomber sur la
+flotte de la Virginie pendant qu'elle s'assemblait pour
+retourner en Europe.</p>
+
+<p>Mais, dit M. Guérin, dans son <i>Histoire maritime de
+la France</i>, cette entreprise importante fut interrompue
+par la mort prématurée de son chef. D'Iberville, qui
+avait conservé sa santé pendant vingt années de combats
+glorieux, de découvertes importantes et d'utiles fondations,
+fut victime, à la Havane, d'une attaque d'épidémie.
+M. Guérin affirme que si ses campagnes prodigieuses par
+leurs résultats avaient eu l'Europe pour témoin, d'Iberville
+eût en, de son vivant et après sa mort, un nom
+aussi célèbre que ceux des Jean Bart, des Duguay-Trouin,
+des Tourville, et serait parvenu, sans conteste,
+aux plus grands commandements dans la marine.</p>
+
+<p>Depuis longtemps, cet illustre marin était affligé d'une
+maladie qui lui enlevait toutes ses forces. Il voyait sa
+santé décliner tous les jours. A un âge qui lui permettait
+d'espérer une longue existence (il avait à peine 45
+ans), il se résigna noblement et il offrit avec générosité
+le sacrifice de cette existence qu'il avait remplie de
+tant de faits glorieux et pendant laquelle il croyait pouvoir
+terminer tant d'oeuvres importantes qu'il avait
+si admirablement commencées.</p>
+
+<p>Il avait doté son pays de conquêtes immenses, il avait
+assuré le commerce des produits les plus variés et les
+plus riches, il s'était rendu maître de tout un immense
+continent, et était parvenu à détruire complètement le
+prestige militaire et naval de deux grandes puissances,
+l'Angleterre et l'Espagne.</p>
+
+<p>D'Iberville voyait la mort arriver à grands pas. Il lui
+fallait donc renoncer à toutes ses espérances.</p>
+
+<p>Ce qui aggravait sa position, c'était la pensée qu'il
+abandonnait son oeuvre à des mains qui n'étaient ni
+assez expérimentées ni assez éprouvées.</p>
+
+<p>A la métropole les affaires étaient dirigées par des
+hommes d'un mérite incontestable, mais qui ne comprenaient
+pas l'importance, ni l'avenir de ces pays lointains.</p>
+
+<p>Au centre de ces nouvelles colonies, ceux appelés à les
+régir se laissaient souvent conduire par des motifs d'intérêt
+personnel. Il eût fallu, d'une part, des administrateurs
+parfaitement éclairés sur la valeur des nouvelles
+conquêtes; d'autre part, une direction désintéressée sur
+les autorités subalternes.</p>
+
+<p>C'est, dans ces tristes prévisions que le chevalier d'Iberville
+débarqua à la Havane, étant si malade qu'il ne
+pouvait plus supporter la mer. Il fut transporté à l'hôpital,
+où il se prépara sérieusement à recevoir les secours
+de cette religion qu'il avait si fidèlement observée toute
+sa vie, et à laquelle il avait toujours eu recours au milieu
+des plus grands dangers.</p>
+
+<p>D'Iberville expira à la Havane, le 5 juillet 1706, après
+avoir reçu tous les secours de la religion, comme on en
+trouve la preuve dans les registres de la paroisse principale
+de la ville, que nous citons ci-après.</p>
+
+<p>D'Iberville ne fut inhumé que le 5 septembre, dans
+l'église paroissiale majeure de Saint-Christophe, où on
+ensevelit plus tard les restes de Christophe Colomb,
+ramenés de Séville.</p>
+
+<p>Voici comme est relaté l'acte de décès de d'Iberville:</p>
+
+<blockquote><p>
+«En la cité de la Havane, le 5 septembre 1706, a été
+inhumé dans cette sainte église paroissiale majeure de
+Saint-Christophe, M. Moine de Berbilla, natif du
+royaume de France, muni des saints sacrements.</p>
+
+<p>«JEAN DE PETTROZA,</p>
+
+<p>«Prêtre de l'église majeure.»
+</p></blockquote>
+
+<p>Moine de Berbilla n'est qu'une corruption espagnole
+de la prononciation de Le Moyne d'Iberville.</p>
+
+<p>Après la mort de son mari, Mme d'Iberville passa en
+France, et épousa en secondes noces le comte de Béthune,
+lieutenant général des armées du roi.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>CONCLUSION</h3>
+
+<p>Nous voici arrivé au terme de notre oeuvre. Nous
+avons relaté tout ce qui se rapporte au chevalier d'Iberville.
+Il nous resterait à faire quelques considérations
+sur les conséquences de toutes ces grandes expéditions.</p>
+
+<p>D'abord les prévisions de d'Iberville ne se réalisèrent
+malheureusement que trop. Le gouvernement, au lieu
+d'accorder sa confiance aux hommes qui avaient donné
+les plus grandes preuves de dévouement, ne recourut pas
+à la famille d'Iberville, ni à aucun de ses anciens compagnons
+d'armes.</p>
+
+<p>La compagnie des Indes, qui s'était emparée de l'administration
+de la nouvelle colonie, mit à la tête un homme
+qui ne connaissait pas le pays.</p>
+
+<p>M. de Lamothe-Cadillac fut élu. Il avait quelques faits
+d'armes à invoquer: l'occupation des lacs, la fondation
+de la ville de Détroit; mais il était complètement étranger
+aux intérêts et aux besoins de la Louisiane. M. de Lamothe-Cadillac
+ne put conserver longtemps sa position de
+gouverneur, et il s'en alla blâmé par tout le monde.</p>
+
+<p>Après lui, le pays tomba dans les mains de ce qu'on
+appelait la compagnie du Mississipi, que le malheureux
+Law avait fondée. Il profita de la mort de d'Iberville
+pour lancer sur le pavé de Paris une oeuvre qui, au début,
+eut une étonnante prospérité, et qui aboutit h une épouvantable
+catastrophe.</p>
+
+<p>Ces deux insuccès rendirent le gouvernement plus
+prudent et plus attentif, et l'on recourut, dix ans après
+la mort de d'Iberville, à celui qui l'avait accompagné
+dans ses expéditions et secondé dans ses entreprises,
+c'est-à-dire à son frère de Bienville.</p>
+
+<p>Le 4 octobre 1716, M. de Bienville recevait de France
+des lettres qui le plaçaient à la tête de toute la colonie.
+Ses mérites avaient été longtemps méconnus, mais on
+reconnaissait enfin, en ce moment, qu'on ne pouvait se
+passer de ses services.</p>
+
+<p>Voici comme s'exprimait un intendant français sur les
+mérites de Bienville, le digne héritier de son frère:</p>
+
+<p>«On ne saurait trop exalter, disait-il, la manière admirable
+dont M. de Bienville a su s'emparer de l'esprit des
+sauvages pour les dominer. Il a réussi par sa générosité
+et sa loyauté; il s'est surtout acquis l'estime de toute la
+population en sévissant contre toute déprédation commise
+par les Français.»</p>
+
+<p>Ces paroles peuvent nous faire comprendre la mauvaise
+foi de M. de Cadillac, qui écrivait alors à, Versailles:
+«Tous ces Canadiens ne sont que des gens sans
+respect pour la subordination. Ils ne font aucun cas
+ni de la religion, ni du gouvernement. Le lieutenant du
+roi, M. de Bienville, est sans expérience, il est venu en
+Louisiane à 18 ans, sans avoir servi ni en Canada ni en
+France.» Ceci est inexact, car M. de Bienville avait alors
+près de vingt ans de service.</p>
+
+<p>Nommé gouverneur, M. de Bienville s'empressa d'exécuter
+le projet qu'il avait depuis longtemps d'établir le
+centre de la colonie à l'extrémité du delta. Il lui donna
+le nom de Nouvelle-Orléans, en l'honneur du duc
+d'Orléans, régent du royaume de France. La nouvelle
+compagnie d'Occident éleva Bienville au commandement
+général de la Louisiane. Il fut secondé dans son oeuvre
+par ses frères, les messieurs de Longueuil, qui devinrent
+successivement gouverneurs de Montréal et de la Nouvelle-France.</p>
+
+<p>Pendant ce temps la colonie se développait. Plusieurs
+des anciens compagnons de d'Iberville venaient s'y établir
+chaque année. On voyait y arriver des gens de
+Montréal, Québec et autres villes.</p>
+
+<p>En 1724, M. de Bienville fut mandé à Paris pour donner
+des explications sur sa conduite. Il reçut sa démission
+par suite des rapports calomnieux qui avaient été faits
+contre lui par des ennemis de la famille de Longueuil.
+Cinq ans après, en 1731, il fut rétabli dans son commandement;
+puis ayant terminé son oeuvre, il passa en
+France, en 1760.</p>
+
+<p>Comme nous l'avons dit en commençant, la France
+possédait à ce moment presque toute l'Amérique du Nord.
+Ses possessions, d'une superficie de plus de trois cent
+mille lieues carrées, s'étendaient de l'océan Atlantique à
+l'océan Pacifique, et de la baie d'Hudson au golfe du
+Mexique. Les plus beaux et les plus grands fleuves du
+monde: le Saint-Laurent, l'Ohio, le Missouri, le Mississipi
+s'y trouvaient; on y voyait des lacs grands comme
+des mers: les lacs Érié, Ontario, Huron, Michigan, Supérieur.
+Nous avons vu toute la part que M. d'Iberville
+eut à ces merveilleux résultats.</p>
+
+<p>Cette contrée est douée des ressources naturelles les
+plus diverses et les plus abondantes; ses habitants sont
+actuellement au nombre de plusieurs millions. Aussi
+peut-on facilement comprendre la perte immense que
+fit la France en ne prenant pas les mesures nécessaires
+pour conserver cet immense territoire, dans lequel elle
+aurait pu créer un empire d'une incalculable richesse:
+une France d'outre-mer qui eût imprimé le sceau de son
+génie sur ce continent.</p>
+
+<p>Quand le sort des armes eut trahi le drapeau des
+Français, qui luttèrent avec une indomptable énergie, et
+qui ne succombèrent que sous le nombre, le pays tout
+entier fut conquis par B'Angleterre. Son gouvernement
+s'était solennellement; engagé à, respecter tous les droits
+et privilèges des familles françaises. Néanmoins, beaucoup
+de ces familles ne voulant pas rester sous la domination
+des Anglais, émigrèrent sur la rive gauche du
+Mississipi pour se trouver sur une terre française. Là, ces
+familles fondèrent les établissements de Saint-Louis,
+Saint-Ferdinand, Carondelet, Saint-Charles, Sainte-Geneviève,
+Nouvelle-Madrid, Gasconnade.</p>
+
+<p>Ce mouvement d'émigration vers le nord-ouest se continua,
+et par suite, les Franco-Canadiens fournirent les
+premiers groupes de colons de la plupart des États de
+l'Ouest et de la Rivière-Rouge. Ne s'arrêtant que sur les
+bords de l'océan Pacifique, ils jetèrent le germe des établissements
+de Vancouver et de l'Orégon.</p>
+
+<p>Nous les trouvons aussi dans le Nord-Ouest canadien
+et jusqu'à la baie d'Hudson. La plupart sont dispersés
+dans les terres, où ils trafiquent avec les indigènes. Des
+centres qui deviendront vite prospères se sont formés au
+fort Edmonton, au lac Sainte-Anne, au lac La Biche.</p>
+
+<p>Les Canadiens-Français sont déjà nombreux au Manitoba;
+ils se sont groupés à Saint-Boniface, à Saint-Norbert,
+à Sainte-Agathe, à Saint-François-Xavier, à Saint-Laurent.</p>
+
+<p>Dans d'autres États, on rencontre aussi des Canadiens:
+il y en a dans l'Ohio, l'Iowa, le Dakota, le Montana, le
+Colorado, l'État de Washington, le Kansas, l'Arizona, le
+Nouveau-Mexique.</p>
+
+<p>Dispersés sur un immense territoire, entourés de populations
+de races différentes, les Canadiens-Français ont
+conservé leur religion. Dès qu'ils ont pu se rassembler
+et former des établissements, ils ont demandé des
+prêtres et ont élevé à leurs frais des temples au
+Seigneur. La plus grande partie d'entre eux ont conservé
+comme un trésor précieux leur langue et leurs habitudes
+nationales.</p>
+
+<p>En 1864, M. E. Duvergier de Hauranne se trouvait
+dans le Minnesota. «Ce pays, dit-il, est plein de Français.
+Quelques-uns viennent de la mère patrie, la plupart ont
+émigré du Canada par les grands lacs. Quand je ne
+les aurais pas reconnus à, leur langage, leurs plaisanteries,
+leurs danses, leur gaieté invincible à la fatigue me les
+auraient désignés.»</p>
+
+<p>«La France a été, jusqu'au milieu du 18e siècle, une
+des plus grandes puissances coloniales du monde, et
+l'Espagne seule pouvait lui disputer la prééminence. En
+effet, au commencement du 18e siècle, elle possédait toute
+l'Amérique du Nord jusqu'au Mexique sur l'océan Atlantique,
+et jusqu'à la Californie sur le Pacifique. Le
+golfe Saint-Laurent, le Canada, les lacs intérieurs,
+tout le bassin du Mississipi, le Nord-Ouest, l'Orégon et
+tous les territoires au nord de la Californie et du Mexique,
+lui appartenaient et formaient deux provinces immenses:
+le Canada et la Louisiane. Elle avait dans les Antilles
+plus de la moitié de Saint-Domingue, Sainte-Lucie, la
+Dominique, Tobago, Saint-Barthélémy, et enfin la Martinique
+et la Guadeloupe, faibles débris qui lui sont restes
+de tant de colonies.</p>
+
+<p>«De toutes ces possessions, la plus précieuse était le
+vaste empire dont elle avait jeté les fondements au nord
+et à l'ouest de l'Amérique, et qui lui eût assuré une prépondérance
+incontestable dans le inonde entier.»</p>
+
+<p>Malheureusement, les systèmes erronés, les fausses
+idées qui présidèrent alors à la direction de ses colonies,
+firent végéter ces établissements, tandis que ceux des
+Anglais prospéraient à côté des siens. Mais l'insouciance,
+l'incapacité de la cour les laissèrent exposés sans défense
+aux attaques de voisins qui, dix fois plus nombreux que
+ces malheureux colons, les écrasèrent un dépit d'une
+résistance énergique.</p>
+
+<p>Ce fut donc sous le règne déplorable de Louis XV que
+succomba la puissance coloniale de la France: les Anglais
+lui enlevèrent, on 1763, tout le nord du continent américain.
+La même année, elle céda à l'Espagne la Louisiane
+et toutes les régions de l'Ouest, pour éviter de les abandonner
+aux Anglais, auxquels, dans le même temps, elle
+dut livrer la Dominique, Saint-Vincent, Tobago.</p>
+
+<p>Ainsi s'accomplit la ruine de l'oeuvre de Richelieu et
+de Colbert, la ruine coloniale de la France.</p>
+
+<p>Après cette ruine et après les désastres du premier
+empire, la France ne possédait plus que la Martinique, la
+Guadeloupe dans les Antilles, et la Réunion dans
+l'océan Indien; ajoutez les comptoirs de l'Inde, quelques
+établissements en Guyane et en Sénégal.</p>
+
+<p>A peu près ruinées à la fin de l'empire, la Martinique,
+la Guadeloupe et la Réunion se sont rapidement relevées,
+et aujourd'hui, la France peut les mettre en
+parallèle avec les colonies les plus florissantes. Leur
+population est beaucoup plus dense que celle du continent
+européen. La Martinique a près de 160,000
+habitants, et elle exporte, rien qu'en sucre, pour plus de
+20 millions par an. La Guadeloupe compte 170,000
+âmes, la Réunion plus de 180,000, et leurs productions
+sont supérieures à celles de la Martinique.</p>
+
+<p>Il est à remarquer que par un phénomène rare, la
+langue et les moeurs de la France, ainsi qu'un ardent
+amour pour elles, se perpétuent dans celles des anciennes
+colonies qu'elle a perdues. Témoin, Madagascar;
+témoin aussi, le Canada. Voilà certes des résultats assez
+inattendus.</p>
+
+<p>Dans l'Inde, les comptoirs de la France, quoique
+enclavés dans l'empire indien de l'Angleterre, n'ont pas
+déchu.</p>
+
+<p>Quant aux établissements du Sénégal, ils se sont
+développés dans des proportions énormes. La population
+soumise à la France ne dépassait pas une quinzaine
+de mille âmes en 1815, et l'on n'y opérait
+qu'un très maigre trafic. Aujourd'hui la France y a
+poussé ses postes jusqu'au Niger. Plusieurs millions
+d'hommes y sont ses tributaires et le commerce du
+pays, prodigieusement accru, a atteint plus de 50 millions
+de francs.</p>
+
+<p>L'oeuvre coloniale de la France, dans ce siècle, n'a pas
+consisté seulement à conserver et à, améliorer les épaves
+du son ancien domaine; de 1830 à 1847, elle a conquis
+l'Algérie. L'Algérie ne peut être comparée, ni comme
+étendue, ni comme fertilité aux immensités de l'Amérique
+du Nord ou de l'Australie. Mais la France, dans la colonisation
+de ce pays, a obtenu des résultats précieux.
+Elle y a implanté plus de quatre cent mille colons
+européens. Des villes florissantes se sont élevées sur
+l'emplacement des terrains incultes et des marais fangeux
+d'il y a quarante ans. Le mouvement commercial
+atteint cinq cent millions de francs.</p>
+
+<p>A l'Algérie, la France vient d'ajouter la Tunisie, qui
+rivalisera bientôt de prospérité et de vitalité avec l'Algérie
+française.</p>
+
+<p>Pour un peuple soi-disant incapable de coloniser, le
+résultat ne laisse pas que d'être satisfaisant.</p>
+
+<p>En Océanie, la France possède l'archipel de Taïti. La
+Nouvelle-Calédonie, occupée à une date plus récente, a
+permis à la France de créer une colonie pénitentiaire
+dont tout le monde reconnaît l'utilité. Par la Cochinchine,
+elle a repris pied sur le continent asiatique; et,
+si ce n'est encore qu'un embrion d'empire colonial en
+extrême Orient, cet embrion est prodigieusement vivace.
+Elle paie tous ses frais d'administration, et verse en
+outre une contribution dans le trésor de la métropole.
+Sa population est d'un million et demi, et son commerce
+extérieur très considérable.</p>
+
+<p>De ce qui précède, on peut reconnaître que la France
+commence à revenir à ces entreprises coloniales qui lui
+ont fait tant d'honneur au XVIIe siècle.</p>
+
+<p>Dans de pareilles dispositions, le récit de ces grandes
+oeuvres auxquelles d'Iberville a eu une si large part, ne
+peut manquer d'intéresser ceux qui se préoccupent de
+l'agrandissement de la France par les établissements
+coloniaux.</p>
+
+<p>Le gouvernement français a donné la preuve de ses
+sympathies particulières pour les anciennes colonies en
+nommant un des bâtiments nouvellement construits;
+<i>Le Chevalier d'Iberville</i>.</p>
+
+<p>C'est ce que nous avons appris au moment où nous
+écrivions les dernières lignes de cette histoire.</p>
+<br><br>
+
+
+
+<p>TABLE DES MATIÈRES</p>
+
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>INTRODUCTION</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>PREMIÈRE PARTIE</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>CHAPITRE:</p>
+<p class="i6">I&mdash;De l'établissement de la Nouvelle-France.</p>
+<p class="i6">II&mdash;La famille Le Moyne.</p>
+<p class="i6">III&mdash;Développements de Montréal.</p>
+<p class="i6">IV&mdash;Naissance de Pierre d'Iberville.</p>
+<p class="i6">V&mdash;Les troupes arrivent en Canada.</p>
+<p class="i6">VI&mdash;Expéditions des troupes.</p>
+<p class="i6">VII&mdash;Montréal et ses souvenirs.</p>
+<p class="i6">VIII&mdash;Exploration du fleuve Saint-Laurent.</p>
+<p class="i6">IX&mdash;M. Le Moyne envoie ses enfants en France pour entrer dans la marine.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>DEUXIÈME PARTIE</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>CHAPITRE</p>
+<p class="i6">I&mdash;Expéditions à la baie d'Hudson.</p>
+<p class="i6">II&mdash;Aspect de la baie d'Hudson.</p>
+<p class="i6">III&mdash;Expédition dans la colonie anglaise.</p>
+<p class="i6">IV&mdash;Nouvelle expédition à la baie d'Hudson.</p>
+<p class="i6">V&mdash;Siège de Québec.</p>
+<p class="i6">VI&mdash;Nouveaux événements à la baie d'Hudson.</p>
+<p class="i6">VII&mdash;M. d'Iberville à Versailles.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>TROISIÈME PARTIE</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>CHAPITRE</p>
+<p class="i6">I&mdash;Expédition en Terre-Neuve (1696-1697).</p>
+<p class="i6">II&mdash;Le Gulf-Stream.</p>
+<p class="i6">III&mdash;M. d'Iberville mis à la tête de l'expédition.</p>
+<p class="i6">IV&mdash;Arrivée de M. Beaudoin, aumônier des Abénaquis.</p>
+<p class="i6">V&mdash;Prise de Pémaquid.</p>
+<p class="i6">VI&mdash;Difficultés avec M. de Brouillan.</p>
+<p class="i6">VII&mdash;Prise de Saint-Jean.</p>
+<p class="i6">VIII&mdash;Conquête du territoire.</p>
+<p class="i6">IX&mdash;Énumération des prises, et occupation de 500 lieues carrées en territoire.</p>
+<p class="i6">X&mdash;État actuel de Terre-Neuve, cent bâtiments employés, 20,000 pêcheurs.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>QUATRIÈME PARTIE</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>CHAPITRE</p>
+<p class="i6">I&mdash;IVe expédition à la baie d'Hudson.</p>
+<p class="i6">II&mdash;Arrivée au Labrador.</p>
+<p class="i6">III&mdash;-Rencontre des banquises.</p>
+<p class="i6">IV&mdash;Arrivée dans la baie d'Hudson.</p>
+<p class="i6">V&mdash;Rencontre de trois vaisseaux anglais.</p>
+<p class="i6">VI&mdash;Prise du fort Nelson.</p>
+<p class="i6">VII&mdash;Retour en France.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>CINQUIÈME PARTIE</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>CHAPITRE</p>
+<p class="i6">I&mdash;Expédition du Mississipi.</p>
+<p class="i6">II&mdash;Premier voyage.</p>
+<p class="i6">III&mdash;Arrivée aux Antilles.</p>
+<p class="i6">IV&mdash;Arrivée devant les rives du golfe du Mexique.</p>
+<p class="i6">V&mdash;Voyage à la Malbanchia.</p>
+<p class="i6">VI&mdash;Grands changements on France.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>SIXIÈME PARTIE</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>CHAPITRE</p>
+<p class="i6">I&mdash;Deuxième voyage.</p>
+<p class="i6">II&mdash;Retour en France.</p>
+<p class="i6">III&mdash;Expédition dans les Antilles.</p>
+<p class="i6">IV&mdash;Mort de d'Iberville.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>CONCLUSION.</p>
+ </div> </div>
+
+<div>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 13981 ***</div>
+</body>
+</html>
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+This eBook, including all associated images, markup, improvements,
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+in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES.
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+Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for
+eBook #13981 (https://www.gutenberg.org/ebooks/13981)
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+The Project Gutenberg EBook of Histoire du Chevalier d'Iberville
+by Adam-Charles-Gustave Desmazures
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Histoire du Chevalier d'Iberville
+
+Author: Adam-Charles-Gustave Desmazures
+
+Release Date: November 8, 2004 [EBook #13981]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DU CHEVALIER D'IBERVILLE ***
+
+
+
+
+Produced by Renald Levesque from files made available by the BNF (La
+bibliothèque Nationale du Québec)
+
+
+
+
+
+
+
+HISTOIRE DU
+CHEVALIER D'IBERVILLE
+(1663-1706)
+
+
+1890
+
+
+INTRODUCTION
+
+La Nouvelle-France, explorée en 1534 par Jacques Cartier, occupée par
+Champlain en 1608, estimée à la plus haute valeur par de grands hommes
+d'État, comme le président Jeannin, le cardinal de Richelien, l'illustre
+Colbert, avait pu conquérir, dès la fin du XVIIe siècle, une importance
+considérable.
+
+Et en effet, cette colonie, confinée d'abord sur les rives du
+Saint-Laurent, était devenue, vers l'année 1700, une domination
+puissante. Elle s'étendait depuis Terre-Neuve jusqu'aux montagnes
+Rocheuses, depuis la baie d'Hudson jusqu'au golfe du Mexique. Ainsi
+elle formait un immense triangle présentant 900 lieues sur chaque face,
+c'est-à-dire 400,000 lieues carrées, près de onze fois la surface du la
+France.
+
+Une si vaste contrée était aussi précieuse par l'abondance de ses
+produits que par leur variété; elle offrait à la mère patrie une source
+inépuisable de richesse.
+
+A l'ouest, des forêts sans limites; au nord, la région des fourrures;
+à l'est, les grandes pêcheries de Terre-Neuve; enfin au sud, un sol
+fertile, un climat enchanteur, avec les produits incomparables des
+tropiques.
+
+De plus, la Nouvelle-France avait conquis une vie individuelle éminente
+sous tous les rapports; elle avait offert une carrière héroïque à des
+missionnaires intrépides, fourni des saints, recruté des communautés
+nombreuses et exemplaires; elle avait révélé à l'admiration de la
+métropole des hommes du plus grand mérite, comme Jacques Cartier,
+Samuel de Champlain, du Maisonneuve, Le Ber, Talon, de Frontenac, de
+Tonnancourt, de Montigny, de Boucherville, et enfin, cette admirable
+famille des Le Moyne, qui ont été jugés dignes d'être salués du nom
+glorieux de Macchabées du Canada.
+
+A une époque comme la nôtre, où l'on a sagement reconnu l'importance des
+entreprises coloniales et des établissements lointains; dans un temps
+on l'on revient à ces oeuvres, on peut trouver intéressant et
+souverainement utile de considérer comment une domination si grande a
+été conquise, établie et développée.
+
+Les premiers temps de l'occupation ont été largement exposés dans des
+ouvrages considérables, comme ceux du P. Charlevoix, de M. Faillon,
+de M. Garneau, de M. Ferland; enfin dans les oeuvres des premiers
+navigateurs eux-mêmes: Jacques Cartier, Champlain, et M. de
+Poutrincourt, qui ont rédigé leurs mémoires. Mais quand on arrive à la
+période de l'accroissement même de la Nouvelle-France, à partir de 1680,
+il est nécessaire de réunir, de rassembler les documents innombrables
+disséminés dans un nombre infini d'ouvrages.
+
+Pour bien connaître ces temps de transition, où la petite colonie du
+Saint-Laurent atteignit l'étendue d'une domination presque aussi vaste
+que l'Europe, il faut commencer par étudier quelques-uns des hommes
+d'État et des hommes de guerre qui ont eu part à ces changements
+extraordinaires.
+
+Or, incontestablement, l'homme dont il faudrait d'abord s'occuper, c'est
+celui qui a été le plus remarquable de tous, celui qui a eu la vie la
+plus aventureuse et la destinée la plus glorieuse, qui a joué le rôle
+le plus éminent, pendant trente ans, dans les plus grands événements du
+pays. Celui-là, c'est l'illustre chevalier d'Iberville, de la famille
+des Le Moyne; et nous croyons qu'il serait indispensable de le faire
+connaître avant tous.
+
+D'Iberville était né à Montréal, en 1662, dans la maison de son père,
+Charles Le Moyne, sur la rue Saint-Joseph, où se trouve actuellement le
+bureau de la Fabrique de l'église Notre-Dame. Il a eu la gloire d'être
+associé aux plus grands évènements de ces premières années, et on peut
+dire qu'il y a eu la part principale.
+
+Il s'agissait de conquérir les richesses de cet immense continent, et
+ces forêts dix fois séculaires qui couvraient au nord des cent mille
+lieues carrées, et ces régions où se trouvent les pelleteries les plus
+belles qu'il y ait au monde, et ces courants mystérieux de l'Océan
+allant porter chaque année sur les côtes de l'Atlantique des millions
+de bancs de poissons pour la subsistance de l'univers, et enfin ces
+contrées du sud avec leurs sites enchanteurs, un climat délicieux, une
+fertilité incomparable et tous les fruits du paradis terrestre.
+
+Or, c'est ce que le chevalier d'Iberville a merveilleusement mis
+à exécution. A l'âge de 22 ans, en 1684. il conduisit plusieurs
+expéditions à la baie d'Hudson et prit tous les comptoirs anglais. Dès
+lors, la France pouvait prétendre au monopole des forêts de l'Ouest et
+du commerce des fourrures.
+
+Dans son expédition à Terre-Neuve, en 1690, il rendit la mère patrie
+maîtresse des marchés de l'Europe pour l'exploitation des pêcheries.
+
+Enfin, par ses exploits dans les Antilles et dans le golfe du Mexique,
+de 1700 à 1705, il avait conquis les plus beaux pays du monde.
+
+N'en est-ce pas assez pour être tiré de l'oubli des années et pour être
+proposé à l'attention des générations présentes?
+
+Donc, dans l'espoir d'être utile à notre temps, nous voudrions que
+l'on prît connaissance de cette oeuvre de réparation vis-à-vis d'un
+colonisateur incomparable et d'un héros trop ignoré. C'est un grand
+enseignement pour les esprits d'élite qui commencent à estimer
+l'importance de nos ancienne colonies; c'est une gloire pour la marine
+française, qui peut citer ce nom sur se même rang que ceux de Jean Bart,
+Tourville ou Duguay-Trouin; c'est un honneur pour la ville de Montréal,
+la plus grande cité de la colonie française, que de faire valoir celui
+qui a été peut-être le plus illustre de ses enfants. On a déjà parlé de
+lui consacrer, dans sa ville natale, une effigie qui serait si belle
+avec le magnifique portrait que l'on a conservé de lui; mais, un
+attendant, ne convient-il pas de montrer combien cet honneur lui est dû?
+
+C'est dans ce but que nous consacrons cette monographie à la mémoire du
+très illustre Pierre Le Moyne, citoyen de Montréal, sire d'Iberville,
+chevalier des ordres du roi et commandant de ses vaisseaux.
+
+
+
+
+
+
+VIE DU
+CHEVALIER D'IBERVILLE
+
+
+
+PREMIÈRE PARTIE
+
+
+
+CHAPITRE 1er
+
+DE L'ÉTABLISSEMENT DE LA NOUVELLE-FRANCE.
+
+Christophe Colomb avait accompli sa découverte, le 12 octobre 1492. Le
+bruit s'en répandit aussitôt en Europe et l'on comprend quelle émotion
+causa un si grand évènement. En attendant que les gouvernements prissent
+une décision, plusieurs contrées maritimes songèrent à explorer les
+régions nouvelles.
+
+Les marins de la Bretagne et de la Normandie furent des premiers à les
+aborder; ils reconnurent d'abord le banc de Torre-Neuve, et les pays de
+chasse du Labrador.
+
+Dès 1504 la pêche avait commencé; plusieurs capitaines entrèrent dans le
+pays et recherchèrent les fourrures.
+
+En 1506, Denys, pilote de Honfleur, revint avec une carte du
+Saint-Laurent.
+
+En 1508, on amenait en France des sauvages des côtes américaines.
+
+En 1524, le gouvernement français envoyait un explorateur, Verazzani,
+qui visita les contrées que l'on appela depuis la Nouvelle-Écosse et la
+Nouvelle-Angleterre.
+
+En 1527, un navire anglais signalait la présence, près de Terre-Neuve,
+de dix bâtiments bretons et normands.
+
+En 1534, le grand amiral de France, Philippe de Chabot, envoyait un
+marin expérimenté, Jacques Cartier, qui, en trois voyages consécutifs,
+explora le cours du Saint-Laurent et prit possession de ces nouveaux
+territoires au nom du roi de France. Il planta une croix surmontée d'un
+écusson aux armes royales, et il bâtit un fort près de Québec.[1]
+
+[Note 1: Bancrof _Histoire de l'Amérique_, tome 1er.--M. Garneau,
+_Histoire du Canada_,--M. Faillon. _Histoire de la colonie française en
+Canada_, tome 1er,--M. Ferland.]
+
+Les guerres qui survinrent en Europe arrêteront les missions royales,
+mais les marins venaient toujours pour la pèche, et, en 1578, on compta
+jusqu'à 150 bâtiments français sur le banc de Terre-Neuve.
+
+En 1594, Henri IV fit reprendre les entreprises coloniales au Canada.
+Il nomma le marquis de La Roche lieutenant général des possessions
+américaines. De Monts lui succéda en 1596, puis M. du Pontgravé. Enfin,
+en 1601, les expéditions furent confiées a un officier habile, homme de
+science et d'expérience, Samuel de Champlain, qui a mérité le titre de
+père de la Nouvelle-France.
+
+Champlain vint occuper les rives du Saint-Laurent, pendant que M. de
+Poutrincourt s'établissait en Acadie.
+
+En 1609, Champlain fonda In ville de Québec, puis il explora le pays.
+
+Il visita la rivière dite depuis de Richelieu, il reconnut au sud
+un grand lac qui porte maintenant son nom. Il signala la position
+d'Hochelaga (Montréal), remonta l'Ottawa et vint jusqu'au lac Nipissing,
+en 1616. Il explora, aux environs du lac Nipissing, un autre lac qui a
+aussi porté son nom. Enfin, il fit venir les religieux Récollets, qu'il
+établit en deux missions principales; à Québec et au lac Huron, Entre
+1607 et 1635, Champlain avait fait quinze voyages. Il allait exciter
+le zèle des gouvernants, parlait des ressources du pays; mais en même
+temps, il faisait connaître les difficultés de l'établissement: le froid
+excessif décourageait les nouveaux arrivés; le monopole de certaines
+compagnies tuait le commerce; l'agriculture exigeait de grands
+sacrifices.
+
+Après tant d'expéditions et de tentatives, Champlain ne voyait à
+Québec, en 1630, que quelques familles bien établies. Ému de ses
+représentations, le cardinal de Richelieu prend l'oeuvre en main et
+veut lu seconder de tout son pouvoir: il fonde la société de lu
+Nouvelle-France, qui comptait 110 membres choisis parmi les premiers
+personnages du royaume; il envoie des colons et des religieux. Mais en
+1640, au bout de dix ans, tous ces efforts n'avaient réussi qu'à établir
+200 personnes dans tout le pays, en comprenant même les prêtres, les
+religieux, les femmes et les enfants.[2]
+
+[Note 2: _Histoire de la Nouvelle-France_, tome Ier, page
+XX.--Dollier de Casson, _Histoire de Montréal_, 1640-1641.]
+
+Pour avoir un établissement, il fallait d'importants secours de la mère
+patrie, et il fallait que ces secours fussent désintéressés. De plus,
+les colons devaient être guidés par des vues de foi et de sacrifice;
+ils devaient être décidés à supporter le climat, les privations, et des
+dangers extrêmes, parce qu'il y avait à lutter contre des peuplades
+nombreuses, implacables, et fournies d'armes à feu par les
+établissements voisins de la Nouvelle-Angleterre et de la
+Nouvelle-Orange.
+
+Or quand, après la mort de Champlain, tout semblait en détresse, le
+Seigneur vient en aide a la jeune colonie et lui procure miraculeusement
+des ressources inattendues, qui devaient assurer un succès jusque-là
+vainement poursuivi. Des hommes de foi et de dévouement se décidèrent à
+fournir les moyens d'une nouvelle entreprise, et en même temps des héros
+s'offrirent pour les seconder, et assurer l'établissement de la religion
+en ces contrées inhospitalières.
+
+Champlain venait de mourir (25 octobre 1635), et quelques semaines
+après, le 2 février 1636, un pieux gentilhomme de la Flèche, M. de La
+Dauversière, étant en prière, reçoit l'avis de fonder un établissement
+à, une certaine distance de Québec pour couvrir les voies qui
+conduisaient au centre de ïa colonie française et, pour être plus au
+milieu des populations que l'on voulait convertir. L'endroit lui est
+montré de la manière la plus distincte. Cet avis fut répété plusieurs
+fois. Chose étonnante, il n'était pas le seul qui eût reçu cette
+indication, et en effet le même jour, 2 février 1636, un jeune
+ecclésiastique qu'il ne connaissait pas, M. Olier, alors âgé de
+vingt-six ans, et établi à Vaugirard avec quelques prêtres, est averti
+qu'il doit se consacrer à fonder un établissement, pour le bien de lu
+religion, à un endroit du Canada qui lui est montré aussi de la manière
+la plus distincte, et en même temps il lui est enjoint d'établir une
+compagnie de prêtres pour prendre soin des intérêts spirituels de
+l'entreprise.
+
+Or, dans ces deux révélations arrivées le même jour, il s'agissait de
+la même oeuvre, et l'endroit indiqué était le même. C'est ce
+que reconnurent ces deux grands serviteurs de Dieu quand ils se
+rencontrèrent plusieurs années après, vers 1640. Ils ne se connaissaient
+pas, et furent secrètement avertis de la communauté de leur vocation et
+de leur mission.[3]
+
+[Note 3: Le P. Vimont, _Lettres des rev. PP. Jésuites_, tome 1er,
+page 15,--La mère de l'Incarnation, ses lettres de 1642,--M, Dollier de
+Casson, _Histoire de Montréal_.]
+
+Grâce à l'union de leurs efforts, l'oeuvre prit tous les développements
+désirables; de nobles seigneurs s'y associèrent. Enfin, au moment où
+la compagnie achetait l'île de Montréal, un gentilhomme, jeune encore,
+retiré du service, désirant se consacrer À une oeuvre de zèle, se
+présentait: c'était M. de Maisonneuve. C'est lui qui fut le fondateur
+de Montréal et qui devait en faire le boulevard de la colonie par vingt
+années d'un dévouement intrépide et de l'administration la plus nage.
+
+Il fut aidé par des hommes de foi et de courage. Parmi ces auxiliaires,
+nous nous proposons de faire connaître la famille des Le Moyne, et la
+part qu'ils ont eue à l'établissement de la Nouvelle-France.
+
+C'est ce que nous allons exposer dans les paragraphes suivants.
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+LA FAMILLE LE MOYNE.
+
+Cette famille, établie dans la Nouvelle-France au milieu du XVIIe
+siècle, devait y conquérir une grande illustration. A la première
+génération, elle avait fourni des commandants aux armées du roi, des
+gouverneurs à la Nouvelle-France et à la Louisiane, des intendants aux
+commandements maritimes de la France.
+
+Elle était originaire de la ville de Dieppe. Depuis Jacques Cartier,
+Dieppe avait toujours eu beaucoup de relations avec la nouvelle colonie.
+
+C'est de Dieppe que partit M. de Poutrincourt, dont l'ancienne résidence
+se voit encore aux environs de cette ville, au château de Mesnières.
+
+Un gouverneur de Dieppe, M. de Chattes, son lieutenant, M. de Monts.
+madame de Guercheville, épouse d'un gouverneur de la ville de Paris sous
+Henri IV, avec leurs expéditions, avaient fait connaître ces nouveaux
+pays pour lesquels, à chaque printemps, partaient des flottilles
+de bâtiments pour les pèches de Terre-Neuve et pour la traite des
+fourrures.
+
+En 1664, dans un seul mois, on vit partir des côtes de Dieppe et des
+pays voisins, 65 grands vaisseaux pour le Canada.
+
+Il y avait en cette ville des quartiers consacrés au commerce des
+produits de l'Amérique, et il existe encore une rue nommée de la
+Pelleterie, ou résidaient une quantité de marchands de fourrures, qui
+trafiquaient des envois du Canada avec l'Europe.
+
+M. Paillon, en parcourant les livres des paroisses, a trouvé aux
+registres de l'état civil un témoignage bien caractéristique des
+rapports de Dieppe avec la Nouvelle-France. Voici les noms qu'il a
+relevés à la paroisse Saint-Jacques de Dieppe pour l'année 1630:
+Duhamel, Hardy, Auger, Aubuchon, Duhuc, Godebout, Davignon, Hébert,
+Sénécal, Gaudry, Duval, Gervais, Vallée, Lecompte, Godard, L'Écuyer,
+Leroux, Dumouchel, Viger, Cardinal, Duchesne, etc.: on se croirait dans
+une paroisse de Montréal ou de Québec.
+
+Il ne faut pas s'étonner qu'au moment où les chefs des nouvelles
+entreprises recrutaient des volontaires pour la Nouvelle-France, le
+nommé Duchesne, soldat dans les troupes du roi, se presenta, avec deux
+de ses neveux: Jacques Le Moyne, âgé de dix-sept ans, et son frère
+Charles, âgé de 14 ans. Leur père, Pierre Le Moyne. était marié avec
+Judith, soeur de Duchesne. C'était un ancien soldat qui tenait un hôtel
+sur la paroisse Saint-Jacques, près de la mer, et qui recevait comme
+clients ordinaires les marins qui s'embarquaient pour l'Amérique.
+
+Ces familles des côtes de la Manche étaient toujours disposées à, tenter
+les aventures périlleuses, et la religion présentait cette oeuvre comme
+digne de coeurs chrétiens; il s'agissait de donner aux populations
+sauvages le trésor de la foi en échange des biens qu'ils trafiquaient.
+
+M. Faillon a trouvé aussi dans les registres de Dieppe qu'il y avait
+beaucoup de Le Moyne en cette ville.
+
+Il a compté jusqu'à quatorze chefs de famille de ce nom au commencement
+du XVIIe siècle, parmi lesquels un capitaine du roi, un procureur, un
+lieutenant général en l'amirauté de France. «Nous n'osons affirmer, dit
+M. Faillon, que Pierre fût parent de ces personnages, mais Charles Le
+Moyne s'est rendu encore plus illustre qu'aucun de ses prédécesseurs,
+par ses qualités personnelles, par ses exploits et ceux de ses enfants.»
+
+Charles Le Moyne, né en 1626, de Pierre Le Moyne et de Judith Dufresne,
+sur la paroisse Saint-Rémi de Dieppe, partit donc en 1640 pour le Canada
+avec son frère aîné, Jacques, et leur oncle. Il avait alors quatorze
+ans.
+
+Plus tard, deux de leurs soeurs, Jeanne et Marie, vinrent de France et
+se joignirent à eux.
+
+Charles Le Moyne accompagna d'abord les PP. Jésuites dans le pays des
+Hurons, et resta avec eux jusqu'à l'âge de vingt ans.
+
+Il devint un guide sûr et un interprète consommé. Il connaissait tous
+les sentiers du pays, et avait appris plusieurs dialectes. Enfin, il
+s'était familiarisé avec la tactique des sauvages, à l'égal des colons
+les plus capables. Il s'habillait comme les sauvages, et se transformait
+quand il voulait, sans pouvoir être reconnu comme étranger; d'ailleurs
+il trouvait ce costume plus commode pour la marche et pour la chasse. Il
+savait parfaitement se servir des raquettes, de la hache et de l'aviron,
+«sans lesquels on ne peut rien dans ce pays.» Enfin, il était devenu,
+dans des expéditions continuelles, d'une taille et d'une force
+extraordinaires. C'est ce qui apparaît dans le portrait découvert à
+Paris par l'éditeur des documents sur les pays d'outre-mer, M. Margry.
+
+En 1646, M. de Montmagny ayant vu Duchesne et son neveu, voulut
+tirer parti de leurs bonnes qualités, et il les attacha aux nouveaux
+établissements français du Saint-Laurent. Il envoya Duchesne à
+Trois-Rivières et Charles Lu Moyne à Montréal, tous deux comme
+interprètes.
+
+Montréal, ou Charles Le Moyne se rendit en 1646, était un poste
+avantageux, et comme une sentinelle avancée à 60 lieues de Québec, au
+milieu des établissements sauvages. C'est là qu'il devait faire éclater
+ses qualités hors ligne.
+
+Cette position avait été signalée dès le commencement par Jacques
+Cartier et ensuite par Champlain. On pensait que ce jugement avait été
+confirmé par une inspiration divine envoyée à ceux qui devaient être les
+fondateurs de cette nouvelle colonie: M. Olier et M. de La Dauversière,
+ainsi que nous l'avons dit précédemment.
+
+La position était favorable. Placée sur une éminence de deux milles de
+longueur, entre le grand fleuve et une petite rivière, l'habitation
+était environnée d'eau de toutes parts. Le fleuve la mettait à l'abri
+de la surprise des ennemis, et on arrière une haute montagne, toute
+couverte d'arbres séculaires, protégeait contre les vents du nord. [4]
+
+[Note 4: Notice sur Montréal. Paris, 1869.]
+
+Cette habitation si bien défendue avait en même temps un aspect
+attrayant. Elle était environnée des plus beaux arbres, plantés si
+régulièrement entre le rivage et la montagne, que Champlain lui avait
+donné le nom de place royale, digne avenue du mont superbe que Jacques
+Cartier avait nommé le mont Royal, nom qui lui est resté.
+
+Enfin, pour ajouter a l'ornement et en faire un site remarquable, on
+voyait, au milieu du fleuve et en face du lieu de débarquement, deux
+belles îles chargées de forêts, l'une s'élevant en pyramide, comme
+un bouquet de verdure, à cent pieds de hauteur, l'autre s'étendant
+gracieusement sur une lieue de longueur: c'étaient comme deux
+sentinelles avancées, pouvant servir un jour de citadelles.
+
+Ce site, si fort comme poste militaire, était aussi l'un des plus beaux
+que l'on puisse citer dans le monde. On pouvait s'en convaincre en le
+contemplant du haut de la montagne, ou les colons se rendaient souvent
+en pèlerinage. Au point le plus élevé, il y avait une croix imposante
+plantée par M. de Maisonneuve. De là, à cinq cents pieds au-dessus du
+niveau du fleuve, l'établissement paraît dans toute sa magnificence.
+Depuis le haut du mont descend un amphithéâtre d'une lieue de largeur
+qui montre des arbres variés et précieux; en bas, d'immenses prairies
+fertiles étaient des fleurs éclatantes; plus loin se déploie la ceinture
+splendide d'un fleuve profond, qui n'a pas moins d'une lieue de largeur.
+Au delà, pour compléter ce beau panorama, des montagnes disposées en
+cercle jusqu'à dix et vingt lieues dans le sud, forment comme une
+corbeille de verdure dont Montréal est le centre.
+
+Cette nature apparaissant comme le créateur l'avait formée, sans les
+modifications du travail de l'homme, pouvait sembler plus pittoresque
+que nous ne la contemplons maintenant. Mais si l'aspect est un peu
+changé, tous les souvenirs des premiers temps ne sont pas effacés. La
+ville est toujours appelée, dans le coeur des fidèles, Ville-Marie, en
+souvenir de l'indication donnée par la sainte Vierge elle-même. Le mont
+porte toujours le nom de Mont-Royal, choisi par Jacques Cartier. L'une
+des îles s'appelle Sainte-Hélène, comme l'a nommée M. de Champlain, en
+l'honneur de son épouse, Hélène Boullé; l'autre est nommée Saint-Paul,
+en souvenir de M. Paul de Maisonneuve, premier gouverneur de la colonie.
+
+Le fort de Montréal, élevé en 1642, était tellement couvert par les
+arbres, que les sauvages, dans leurs excursions sur le fleuve, ne le
+découvrirent qu'à la seconde année de sa construction. Bientôt ils en
+comprirent l'importance et le danger pour eux. Ce poste avancé entre
+plusieurs tribus puissantes pouvait les tenir en échec et leur enlever
+le libre parcours du Saint-Laurent; aussi le nouvel établissement fut-il
+bientôt le but de leurs attaques.
+
+M. de Maisonneuve, renfermé dans le fort avec cinquante hommes, comptait
+avec lui des gens de guerre pleins d'expérience, parmi lesquels les
+deux frères Le Moyne, qui furent les plus renommés dans la suite. M. de
+Maisonneuve sut si bien se garder que, malgré les tentatives de milliers
+d'ennemis qui vinrent reconnaître le terrain, les Français ne perdirent
+guère qu'une dizaine d'hommes de 1642 à 1650.
+
+Les procédés des sauvages étaient pleins de perfidie. Ils cherchaient à
+attirer les cultivateurs par des signes de paix, et puis ils se jetaient
+sur eux pour les faire périr dans d'affreux supplices.[5]
+
+En 1643, on perdit quatre hommes; en 1644, on en perdit trois, et sur
+les sept, trois, faits prisonniers, furent cruellement brûlés.[6]
+
+Au 6 mai 1641, Boudard fut tué par les Iroquois; sa femme, Catherine
+Mercier, prise près de lui, fut martyrisée pendant deux jours, puis
+brûlée en refusant héroïquement de renoncer à sa religion.
+
+[Note 5: M. Paillon, _Histoire de la colonie,_ tome II, PP. l51 et
+364.]
+
+[Note 6: Registre des sépultures de Montréal, 1643-1644.]
+
+Charles Le Moyne, arrivé à Montréal en 1646, se montra bientôt un dévoué
+champion de la mission. Il ne reculait devant aucune entreprise, et se
+montrait toujours disposé à protéger les colons. Il était d'une bravoure
+et d'une habileté merveilleuses. Parfois, seul sur la plage, s'il
+rencontrait des sauvages qui étaient venus tenter quelque coup, il
+les menaçait de son fusil s'ils essayaient de s'échapper, et il les
+obligeait à aller se constituer prisonniers au fort. D'autres fois,
+voyant un canot de sauvages sur le fleuve, il attendait qu'ils fussent
+engagés dans la force du courant, fondait sur eux comme la foudre, dans
+son embarcation, et les forçait à venir aborder comme prisonniers.
+
+Un jour, sachant que des travailleurs sont attaqués à la pointe
+Saint-Charles, il s'y rend avec quatre hommes, se gare à propos derrière
+des troncs d'arbres, et, avant d'avoir été aperçu, met vingt-cinq ou
+trente sauvages hors de combat.
+
+On cite aussi une rencontre, où, avec 15 habitants du fort armés de
+fusils et de pistolets, il alla se présenter en face de 300 sauvages qui
+se précipitaient sur les colons, et il leur tua 32 hommes à la première
+décharge, tout le reste s'enfuit épouvanté.
+
+Il se montrait le serviteur dévoué de M. de Maisonneuve, comme le major
+Lambert Closse, qui proclamait qu'il n'était venu à Montréal que pour
+offrir sa vie à Dieu.
+
+M. de Maisonneuve avait tant de confiance en Le Moyne qu'il le chargeait
+de ses messages pour les Indiens.
+
+M. de Maisonneuve le mit aussi à la tête d'une milice qu'il forma, en
+1660, parmi les habitants pour la défense de la mission, et qu'il plaça
+sous la protection de la sainte Famille. Il l'assigna à la défense de
+Montréal avec le sieur Picoté de Belestre, à un moment où l'on attendait
+l'arrivée de milliers d'Iroquois soulevés de toutes parts dans les
+environs du lac Ontario et des rives du lac Champlain. On sait que ces
+Iroquois furent arrêtés par la défense héroïque, au Long-Sault, de
+dix-sept Montréalais, sous la conduite de l'intrépide Dollard.
+
+C'est dans ces circonstances que l'on s'appliqua à protéger la ville. Il
+y avait déjà quarante maisons séparées, mais avec des meurtrières et des
+créneaux; elles étaient bâties de manière à pouvoir se défendre les unes
+les autres. Alors, on compléta les forts qui environnaient la ville
+et qui devaient servir à assister les travailleurs dans les champs
+environnants.
+
+En même temps qu'il assurait la défense militaire du pays, M. de
+Maisonneuve s'occupait d'en préparer l'existence à venir, et pour cela
+il offrait les plus grands avantages à ceux qui voulaient s'y établir et
+fonder des familles. Il donna à Charles Le Moyne une terre à la pointe
+Saint-Charles et deux emplacements dans la ville, l'un près de la
+résidence du gouverneur et des prêtres, pour leur servir de défense;
+l'autre au bord du fleuve, où se trouve le marché Bonsecours, pour
+surveiller l'entrée de la ville, et la côte opposée, dont il devait
+devenir le seigneur.
+
+Vers 1665 arriva un événement que nous tenons d'autant plus à signaler
+qu'il montra quelle affection Charles Le Moyne inspirait à toute la
+colonie et en même temps quelle était l'estime qu'il avait su imposer
+aux populations sauvages.
+
+Comme il ne s'épargnait jamais dans aucune rencontre, il fut fait
+prisonnier aux environs de Montréal en 1665.
+
+Sa jeune femme, âgée de vingt-cinq ans, et qui avait déjà quatre
+enfants, était dans la désolation. Elle le recommanda aux prières de
+tous, et elle-même recourut au Seigneur avec une telle ferveur, que M.
+Dollier de Casson dit qu'on peut lui attribuer l'espèce de miracle qu'il
+plut à Dieu d'opérer en faveur de son mari.
+
+Au bout de quelques jours Le Moyne revint; il avait gagné ses ennemis
+en leur rappelant les bontés qu'il avait eues pour les prisonniers
+iroquois, et en les menaçant de la vengeance des troupes du roi qui
+allaient bientôt arriver.
+
+Charles Le Moyne retourna à Montréal. C'est alors qu'il fut sensiblement
+éprouvé dans ses plus tendres affections, par suite du départ de M.
+de Maisonneuve pour la France. Il lui était attaché par les liens de
+l'estime la plus haute et de la reconnaissance la plus tendre; aussi ce
+départ lui causa-t-il la plus vive douleur, comme la séparation d'avec
+le père le plus tendre et le plus aimé.
+
+M. de Maisonneuve, de retour en France, resta toujours attaché à son
+ancien gouvernement. Il s'endormit dans le Seigneur «avec une confiance
+d'autant plus parfaite dans les récompenses du ciel,» nous dit M.
+Faillon, «qu'il n'avait rien reçu pour ses services de la terre.» [7]
+
+[Note 7: M. Faillon, _Histoire de la colonie_, tome III, page 115.]
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+DÉVELOPPEMENTS DE MONTRÉAL.
+
+Fondée on 1642, la cité de Montréal s'accrut lentement dans ses
+commencements, mais ensuite l'accroissement fut rapide.
+
+Ainsi, après vingt ans, elle ne comptait que 500 âmes, mais dix ans
+après, il y en avait plus de 1500.
+
+Ce qui était surtout à considérer dans ces commencements, c'était le
+zèle pour l'amélioration des pauvres sauvages, et l'énergie des pieux
+colons.
+
+Le zèle pour la conversion des infidèles était extraordinaire, et le
+courage pour braver les épreuves et les dangers, au-dessus de toute
+expression.
+
+«On voyait bien, dit le Père Leclercq, que ces gens-là avaient quitté
+leur patrie par les mouvements d'un zèle apostolique,» et rien ne
+pouvait les faire changer de sentiments; ni l'ingratitude, ni la
+perfidie des sauvages, ni leur défaut de bonne foi, ni leurs cruautés
+inhumaines, rien ne pouvait éteindre le feu de la charité.
+
+Tout était réglé dans la nouvelle ville comme dans une communauté
+militaire. A une heure fixée, après la prière et la sainte messe, qui
+avaient lieu à 4 heures du matin, la population se rendait au travail
+dans les champs; chacun avait près de soi son fusil caché dans un
+sillon.
+
+Il ne se passait pas de jour sans attaque. Ceux qui se laissaient
+surprendre étaient voués à des supplices atroces. On admirait leur
+courage, on plaignait leurs souffrances, mais on ne renonçait pas à
+prier pour les bourreaux. Enfin, dès qu'une occasion favorable se
+présentait, on cherchait à gagner ces pauvres aveuglés. A force
+d'efforts et de patience, les âmes finissaient par se laisser éclairer,
+les coeurs étaient touchés, le mal vaincu par le bien.
+
+Ces premiers temps ont été admirables. La ville offrait comme une image
+de la primitive Eglise. Ces braves gens étaient voués à la piété la
+plus fervente et à la charité la plus dévouée. Il n'y avait jamais de
+contestation entre eux; il n'y avait qu'un coeur et qu'une âme, et
+tandis qu'ils étaient si unis à Dieu, si bons entre eux, ils restaient
+inébranlables dans le danger. Chaque citoyen se regardait comme une
+victime offerte à la mort pour la glorification de l'Evangile.
+
+Dans les annales de la soeur Morin, écrites vers ce temps, nous avons
+les détails les plus touchants sur la vie à Montréal avant l'arrivée des
+troupes: la piété, la charité, des colons, les privations qu'ils avaient
+à subir, enfin les cruautés extrêmes qu'ils étaient exposés à éprouver,
+étant entourés d'ennemis féroces, nombreux et implacables.
+
+Bientôt différentes circonstances favorisèrent les saintes dispositions
+et le zèle des colons pour la conversion des infidèles.
+
+Plusieurs nations étaient en guerre; l'une d'elles, celle des Iroquois,
+puissante et implacable, faisait une guerre d'extermination contre ses
+ennemis.
+
+Leurs victimes venaient implorer la protection des Français. Elles
+furent accueillies et placées dans des positions retranchées. On compta
+bientôt plusieurs colonies chrétiennes: à la Montagne, à la Prairie, au
+Sault-Saint-Louis, au lac Saint-François, au lac des Deux-Montagnes, et
+enfin à la Petite-Nation, sur l'Ottawa, à vingt lieues de Montréal.
+
+Ces nouveaux chrétiens, disciplinés par les Français, devinrent
+eux-mêmes comme des apôtres. On en fit des catéchistes zélés et habiles.
+Ils rendaient de grands services au sein des autres tribus.
+
+Les Français excitaient l'admiration de leurs plus cruels ennemis par
+leur douceur, leur sollicitude et leurs libéralités inépuisables. Ils
+établissaient ceux qui se donnaient à eux, leur apprenaient à cultiver,
+leur livraient des terres, représentaient l'excellence de la vie réglée
+et civilisée à ces pauvres barbares, et se montraient ainsi bien
+différents des gens de Boston, qui ne s'étaient jamais occupés des
+nations qui les entouraient, que pour les détruire et se mettre à leur
+place.
+
+Au milieu de leur noble mission, les Français acquéraient une habileté
+merveilleuse pour occuper le pays. Formés par M. de Maisonneuve et
+par le chef de la milice, Charles Le Moyne, ils étaient devenus des
+combattants consommés, des explorateurs infatigables. Ils avaient pris
+les bonnes qualités des sauvages, et y ajoutaient l'esprit de discipline
+et de tactique des milices françaises.
+
+On a dit que les Français n'avaient pas le génie de la colonisation
+comme leurs voisins; mais, suivant M. Parkman lui-même, cela n'est point
+exact. M. Parkman pense que les colons français égalaient les Anglais
+sous bien des rapports.
+
+Les Français n'avaient pas les vues odieuses des colons de la
+Nouvelle-Angleterre: ils n'auraient jamais voulu adopter, comme eux, un
+plan d'extermination contre ces pauvres gens.
+
+Ce qui est affirmé, même par les écrivains anglais, c'est que sous
+le rapport des qualités morales et des qualités intellectuelles, les
+colonies anglaises étaient vraiment inférieures à la colonie française,
+tandis que sous le rapport de l'activité, de l'intelligence et de la
+bonne organisation, la colonie française égalait toutes les colonies
+anglaises réunies.[8]
+
+[Note 8: Le système français avait un grand avantage; il favorisait
+l'élément guerrier: la population était formée entièrement de soldats
+et de miliciens (Parkman). L'occupation principale était un continuel
+apprentissage de la guerre dans les bois. La haute classe regardait
+la guerre comme la seule occupation digne d'elle, et elle estimait
+l'honneur plus que la vie. Pour ce qui est de l'habitant, les bois, les
+lacs, les cours d'eau étaient ses lieux d'étude, et là il était maître
+consommé. Forestier habile, hardi canotier, toujours prêt pour les
+entreprises périlleuses; dans les guerres d'escarmouche et d'embuscade
+au milieu des bois, il y en avait peu qui pussent lui être comparés
+(Parkman).--«En Canada, comme en Europe, à ce moment, la race française
+a appris à se connaître. Elle s'est trouvé des forces que les autres
+siècles ne savaient pas.» Voilà ce qu'a produit l'amour de la discipline
+et le zèle de la religion.
+
+Les Français n'aspiraient pas à des conquêtes, mais ils voulaient sauver
+des âmes, et pour arriver à ce but, ils avaient autant de persévérance
+et d'énergie que leurs voisins en avaient pour les avantages matériels
+(Saint-Marc Girardin sur l'Amérique du Nord).]
+
+
+Au milieu de terribles épreuves, la colonie s'établissait, avec une
+réunion des hommes les plus capables: M. de Maisonneuve, le gouverneur;
+son lieutenant, Lambert Closse; M. d'Ailleboust, un officier de haut
+grade; son neveu M. de Musseaux; M. Le Moyne, lieutenant; M. Le Ber de
+Senneville; M. Decelles de Sailly; M. de Montigny; M. de Repentigny et
+M. de Brassac; de plus, les hommes de la milice, si dignes d'admiration,
+et dont les descendants remplissent maintenant le pays.[9]
+
+[Note 9: On trouve encore actuellement en Canada et dans les
+environs de Montréal des descendants de ces premiers colons, dont les
+noms sont portés par des milliers d'individus: Prud'homme, Descaries,
+Hurtubise, Lortie, Beaudry, Dumoulin, Renaud, Laviolette, Désautels,
+Boudraud, Lavigne, Trudeau, Cadieux, Deschamps, Barbier, Meunier,
+Dagenais, Leblanc, Jodoin, Toussaint, Beaudry, Laplante, Beauvais,
+Rolland, Lenoir, etc.]
+
+De nobles coeurs assistaient ces bras héroïques: Mlle Mance, de
+l'Hôtel-Dieu, et ses compagnes; la soeur Bourgeois et ses institutrices;
+madame Le Moyne, que l'on a appelée la mère des Macchabées; madame Le
+Ber, qui devait voir une sainte à miracles en l'une de ses enfants;
+madame d'Ailleboust, et sa soeur, mademoiselle de Boullogne, qui
+aspiraient dans le monde à la vie religieuse.
+
+La ville était sous la direction de prêtres éminents. M. Gabriel de
+Queylus, le directeur de la cure de Saint-Sulpice de Paris, était venu
+s'établir à Montréal; et aussi M. l'abbé François Dollier de Casson,
+ancien colonel et aide de camp du maréchal de Turenne; M. d'Urfé, ancien
+curé de la cathédrale du Puy, allié du ministre Colbert et petit-neveu
+du célèbre M. d'Urfé; M. de Fénelon, frère de l'illustre archevêque de
+Cambray; M. Souart, un des plus grands prédicateurs de Paris; M. de
+Belmont, l'un des prêtres les plus riches de France, chargé des missions
+sauvages; M. Barthélémy, qui explora le lac Ontario.
+
+Ces messieurs étaient en communication continuelle avec les associés de
+l'oeuvre résidant à Paris, tels que M. le baron Pierre de Fancamp, M, de
+Liancourt, M. de Renty, M. de Bretonvilliers, M. Legauffre, M. Dubois,
+madame de Bullion, si généreuse, qui contribuait avec les autres
+associés pour des sommes si abondantes.
+
+M. Olier, avec la compagnie des associés des oeuvres, avait donné plus
+de 300,000 livres: M. de Bretonvilliers, successeur de M. Olier, 400,000
+livres; M. Dubois, M. de Queylus, M. de Fénelon, M. d'Urfé donnèrent
+leur fortune, qui était considérable; M. de Belmont, 300,000 livres en
+une seule fois. On a calculé, dans le temps, que les associés et prêtres
+du Séminaire avaient fourni, pour l'oeuvre de Montréal, de leurs propres
+deniers, en trente ans, la somme de 1,800,000 livres, ou environ sept
+millions de la monnaie actuelle.
+
+Ce qui donna bientôt de la vie à la colonie, et qui assura sa
+tranquillité, ce fut l'arrivée des troupes, demandées depuis longtemps,
+et de plus, la détermination que prirent un grand nombre de soldats et
+d'officiers de s'établir dans des terres concédées suivant le système
+féodal, afin de mettre la ville à l'abri de toute incursion des
+sauvages, comme nous le verrons plus tard.
+
+Les officiers et les soldats se distinguèrent autant que les premiers
+colons par leur esprit de foi et leur dévouement à l'oeuvre entreprise.
+
+
+
+CHAPITRE IV
+
+NAISSANCE DE PIERRE D'IBERVILLE.
+
+C'est au milieu de cette réunion de chrétiens exemplaires, de
+gentilshommes choisis, de militaires intrépides que s'élevaient les
+enfants des familles principales de Montréal: Le Ber, Saint-André, de
+La Porte, Decelles de Sailly, de Jacques et de Charles Le Moyne, de
+Montigny, de Belestre, de d'Ailleboust de Musseaux, de Prud'homme, de
+Tessier, de Louvigny, de Le Noir Rolland.
+
+La famille qui se distinguait entre toutes par ses enfants, tant par
+leur nombre que par leurs heureuses dispositions, c'était celle de
+Charles Le Moyne, marié à la fille adoptive des Primot. Il y avait là.
+douze enfants pleins de force et de bonnes qualités. Le troisième,
+Pierre d'Iberville, se faisait remarquer dès sa jeunesse. Il annonçait
+un esprit vif et hardi, et il était d'une force extraordinaire pour son
+âge.
+
+Voici l'ordre des naissances de ces enfants, auxquels Le Moyne, pour
+les distinguer, donna des noms empruntés aux localités des environs de
+Dieppe, en souvenir de la patrie absente:
+
+«En 1650, Charles de Longueuil; en 1659, Jacques de Sainte-Hélène; en
+1661, Pierre d'Iberville; en 1663, Paul de Maricourt; en 1668, Joseph
+de Sérigny; en 1669, François de Bienville; en 1670, anonyme; en 1673,
+Catherine-Jeanne; en 1676, Louis de Châteauguay; en 1678, Marie-Anne;
+en 1680, Jean-Baptiste de Bienville, deuxième du nom; en 1681, Gabriel
+d'Assigny; en 1684, Antoine de Châteauguay.»
+
+Ils se distinguèrent par leur mérite et leur dévouement; cinq moururent
+au service du roi: Sainte-Hélène fut tué au siège de Québec en 1690; de
+Maricourt mourut de fatigue au pays des Iroquois en 1704; de Bienville
+1er fut tué par les sauvages en 1691; de Châteauguay 1er fut tué à
+la prise du fort Nelson en 1686; d'Assigny mourut des fièvres dans
+l'expédition du golfe du Mexique en 1700.
+
+Charles de Longueuil fut gouverneur de Montréal; de Bienville, deuxième
+du nom, fut gouverneur de la Louisiane pendant quinze ans; Antoine de
+Châteauguay devint gouverneur de la Guyane. Catherine-Jeanne fut mariée
+au sieur de Noyan, capitaine de la milice; Marie-Anne fut mariée en 1699
+au sieur de La Chassoigne, gouverneur des Trois-Rivières.
+
+Voici donc une famille qui est un précieux témoignage de l'état des
+choses sous l'ancien régime; une famille modeste, mais élevée avec les
+soins qu'inspire la religion, et qui, grâce à ce secours, fournit tant
+de sujets remarquables. Le gouvernement était juste appréciateur du
+mérite, et il n'hésitait pas à mettre les petits-fils d'un humble
+aubergiste au premier rang, quand il les en voyait dignes.
+
+Nous trouvons sur les registres de Notre-Dame l'acte de naissance de
+Pierre d'Iberville, notre héros, et nous le transcrivons ici:
+
+ Le 20 juillet 1661, ai baptisé Pierre, fils de Charles Le Moyne et
+ de Catherine Primot, sa femme. Le parrain, Jean Grevier, au nom
+ de noble homme Pierre Boucher, [10] demeurant au cap près des
+ Trots-Rivières; et marraine, Jeanne Le Moyne, femme de Jacques Le
+ Ber, marchand.
+
+ Signé: PÉROT, curé de Montréal.
+
+[Note 10: C'est ce Pierre Boucher qui a donné une notice intéressante
+sur la Nouvelle-France. Il devint gouverneur des Trois-Rivières et est
+l'ancêtre de personnages remarquables: La Vérendrie, qui explora le
+Nord-Ouest; la soeur d'Youville, fondatrice des soeurs Grises, et enfin
+M. de Boucherville, premier ministre de la province de Québec de 1874 à
+1878.]
+
+Tandis que les jeunes filles allaient recevoir l'enseignement de la
+soeur Bourgeois et de Mlle Mance, les jeunes gens étaient formés par les
+messieurs du Séminaire, et principalement par M. Souart et M. Pérot.
+
+M. Souart avait organisé une école formée sur le modèle des maîtrises de
+France, et les enfants, malgré l'éloignement, recevaient l'instruction
+telle qu'on la donnait dans les meilleures écoles de la mère patrie.
+
+M. Souart était un maître consommé. M. Pérot nous a laissé, dans les
+registres de la paroisse, des témoignages précis de sa capacité: on
+remarque une écriture d'une délicatesse comparable à la gravure, une
+rédaction irréprochable, une connaissance par faite de la langue.
+
+Ceux d'entre les jeunes gens qui, après quelques années d'études,
+montraient des inclinations pour l'état ecclésiastique, étaient envoyés
+au collège des Jésuites de Québec; les autres s'exerçaient pour la
+profession militaire et étudiaient les lettres et les mathématiques.
+Cette école de M. Souart, étant aussi une maîtrise, devait concourir au
+service religieux. Les enfants servaient la messe; de plus, ils étaient
+formés au chant religieux et aux cérémonies ecclésiastiques, comme cela
+se passe dans toute maîtrise.
+
+On observait le règlement de la paroisse de Saint-Sulpice de Paris pour
+l'instruction religieuse et la préparation à la première communion. M.
+de Queylus avait pratiqué cet enseignement à la cure de Saint-Sulpice,
+ainsi que M. de Fénelon, et ils le continuaient à Montréal, tandis que
+le frère de M. de Fénelon, le futur archevêque de Cambray, remplissait
+les mêmes fonctions à la cure de Paris, à laquelle il était attaché.
+
+Le catéchisme dont on se servait venait de Paris; il avait été composé
+sous la direction de M. Olier, et il a été conservé jusqu'à ce jour en
+Canada, presque sous la même forme, d'après la rédaction d'un prêtre de
+Saint-Sulpice, M. Languet, qui devint plus tard archevêque de Sens.
+
+Voici les noms des enfants qui firent la première communion, vers 1674,
+avec Pierre d'Iberville:
+
+Robutel de Saint-André, Aubuchon, Louis Descaries, Antoine de La Porte,
+Pierre, Paul et Jean Le Moyne, Paul et Nicolas d'Ailleboust de Manthet,
+Urbain Tessier, Gabriel de Montigny, Pierre Cavelier, Benoît et Jean
+Barret, Jacques Le Ber, Zacharie Robutel, et Duluth.
+
+Ces noms sont précieux à conserver, ce sont les noms d'enfants nés sur
+le sol canadien dès les premiers temps, et qui, à différents titres, ont
+acquis des droits à la notoriété nationale.
+
+Ainsi Jean, Pierre et Paul Le Moyne allèrent à la baie d'Hudson en 1686.
+
+D'Ailleboust de Manthet parcourut le Nord-Ouest et, dans un mémoire
+remarquable, fit connaître les richesses de la Louisiane.
+
+Gabriel de Montigny accompagna Pierre d'Iberville à Terre-Neuve en 1686;
+Jean Barret suivit M. de La Salle dans ses expéditions et périt dans un
+naufrage.
+
+Duluth explora le lac Supérieur.
+
+Ces enfants s'instruisaient de la religion en même temps qu'ils
+s'initiaient aux exercices militaires, comme il convient dans une place
+de guerre. Le dimanche, ils revêtaient les habits de choeur et aimaient
+à prendre part aux cérémonies; et ensuite, aux jours de congé, ils
+prenaient le costume des jeunes sauvages et s'en allaient aux environs,
+avec des arcs et des flèches, chasser le gibier, qui était d'une
+abondance extraordinaire.
+
+Pierre d'Iberville qui, d'après les mémoires du temps, se distinguait
+au milieu de tous par sa piété et son heureux caractère, était
+singulièrement remarquable par un tempérament infatigable et son
+habileté dans les exercices corporels.
+
+Les écrits et les mémoires qu'ils a laissés et qui sont pleins d'intérêt
+et du style le plus noble, font voir qu'il avait bien profité des
+enseignements de M. Souart.
+
+Pierre passa sa jeunesse dans la maison de son père, sur la rue
+Saint-Joseph. On peut voir encore, près de la sacristie de Notre-Dame,
+quelques corps de bâtiment de la maison des Le Moyne, et dans le jardin
+du Séminaire, il restait encore, il y a quelques années, des arbres très
+anciens qui avaient pu ombrager ses premiers jeux.
+
+Le futur héros était grand pour son âge, d'une figure ovale et agréable,
+teint clair, très blond, avec des cheveux abondants, digne fils du baron
+de Longueuil, que les sauvages avaient nommé l'alouette, à cause de son
+teint et de ses cheveux blonds. Son maintien était noble, mais tempéré
+par beaucoup de modestie et de douceur.
+
+Il était de ceux dont on a pu dire qu'ils plaisaient au premier regard,
+mais qu'on les aimait en les connaissant davantage. Ses manières étaient
+aisées, agréables, et son commerce plein d'ouverture et conciliant.
+
+Il montrait, dès sa jeunesse, tous les signes de ce caractère obligeant
+et généreux qui le fit tant aimer de ses soldats qu'ils l'auraient suivi
+jusqu'au bout du monde, disaient-ils; enfin, il avait ce coeur tendre,
+plein de pitié pour le malheur qui le fit remarquer et adorer des
+nations sauvages.
+
+Pendant qu'il demeurait chez son père, il put être témoin de différents
+événements notables: la construction de l'église paroissiale, la
+division et la dénomination des rues de la ville, et enfin, l'entrée
+dans Montréal, d'une partie des troupes que le roi avaient envoyées dans
+la Nouvelle-France. Ces troupes venaient se fixer dans la ville et aux
+environs pour défendre les colons, Cet événement dut lui faire une
+grande impression.
+
+
+
+CHAPITRE V
+
+LES TROUPES ARRIVENT EN CANADA.
+
+L'obligation de lutter continuellement contre les sauvages portait
+l'attention des colons vers l'état militaire: c'était l'état le plus en
+vue. Or cette disposition fut singulièrement activée parmi la jeunesse
+de Montréal lorsqu'on vit arriver dans le pays, avec le régiment de
+Carignan, la fleur de la noblesse de France et l'élite de ces familles
+militaires qui vouaient leurs enfants à la guerre.
+
+Après toutes les réclamations des colons contre les attaques
+continuelles des sauvages, le gouvernement résolut enfin, vers 1666, de
+transporter en Amérique des forces considérables pour assurer le salut
+de la colonie.
+
+«Les Iroquois, dit M. Colbert, dans ses lettres à l'intendant Talon,
+s'étant déclarés les ennemis perpétuels et irréconciliables de la
+colonie et ayant empêché par leurs massacres et leurs cruautés que le
+pays ne pût se peupler et s'établir, et tenant tout en crainte et en
+échec, le roi à résolu de porter la guerre jusque dans leurs foyers pour
+les exterminer entièrement, n'y ayant nulle sûreté en leur parole.»
+
+Et en effet, le ministre envoyait le général de Tracy avec plusieurs
+compagnies d'infanterie, et le commandant de Courcelles, avec mille
+hommes du régiment de Carignan, qui avait suivi Turenne depuis plusieurs
+années; il venait de se signaler en Hongrie sous les ordres du général
+Montecuculli qui, en 1664, à Saint-Gothard, aidé par 6,000 Français,
+accabla l'armée ottomane.[11]
+
+[Note 11: Dès l'année 1650, ce même régiment de Carignan, sous
+les ordres de M. de Turenne, s'était distingué par sa bravoure et sa
+fidélité à l'autorité royale dans les combats contre la Fronde: à
+Étampes, à Auxerre et enfin à la porte Saint-Antoine.]
+
+L'arrivée des troupes à Québec fit un effet merveilleux: la confiance
+fut ranimée et les coeurs remplis d'espérance dans la sollicitude du
+gouvernement.
+
+L'entrée des régiments était de l'aspect le plus imposant au milieu des
+colons séparés depuis si longtemps des splendeurs de la mère patrie. Une
+bande de clairons et de tambours ouvrait la marche. La fanfare jouait
+ordinairement la marche de Turenne, composée par Lulli pour M. de
+Turenne. Après la fanfare venaient les militaires appartenant à deux
+régiments, avec leurs couleurs distinctives, les officiers habillés
+richement et comme il convenait à des jeunes gentilshommes des
+meilleures familles. Ensuite, l'on voyait apparaître les commandants
+supérieurs: M. de Courcelles, M. de Salières, et en fin M. de Tracy
+avec ses officiers d'ordonnance. Il avait vingt-quatre gardes toujours
+attachés à sa personne. (La mère Juchereau, page 271 de _L'Histoire de
+l'Hôtel-Dieu de Québec_.)
+
+
+
+CHAPITRE VI
+
+EXPÉDITIONS DES TROUPES
+
+Quelques compagnies furent envoyées à Montréal. Ces troupes étaient
+destinées à protéger la ville; elles finirent par s'y établir et aussi
+dans les environs. Cette garnison donna, une animation toute nouvelle,
+avec les jeunes officiers dont nous aurons à parler. M. de Salières
+résolut d'aller attaquer aussitôt les Iroquois. Malheureusement, il se
+laissa tromper par cette apparence bénigne du froid qui surprend les
+Européens à leur arrivée en Canada. Comme ce froid sec est moins
+sensible que le froid humide de l'Europe, il pensa, que ses troupes,
+aguerries par plusieurs années de la vie militaire, pourraient le braver
+impunément, et il se mit en route au milieu de l'hiver pour aller
+attaquer les établissements iroquois aux environs du lac Champlain. Mais
+il fallut bientôt revenir sur ses pas.
+
+Nos Français ne se découragèrent pas, et quelques mois après, M. du
+Tracy reprit l'expédition. Il partit au mois de septembre; mais cette
+fois il avait eu soin de se faire accompagner par des miliciens du pays.
+Cent vingt hommes parfaitement exercés vinrent de Montréal; ils étaient
+commandes par des officiers expérimentés, comme Charles Le Moyne et M.
+d'Ailleboust de Musseaux. Charles Le Moyne, en particulier, rendit les
+plus grands services, et attira l'attention des officiers supérieurs par
+sa connaissance de la tactique des sauvages.
+
+Le lac Champlain fut traversé le 15 octobre, et, quelques jours après,
+on se trouva, en vue des premiers villages iroquois; ils étaient
+abandonnés. Les sauvages avaient concentré leurs armes et leurs
+provisions dans le dernier village, environné de plusieurs palissades et
+où ils prétendaient se mesurer avec les Français.
+
+Les troupes avançaient résolument; elles étaient précédées des clairons
+et des tambours, au nombre de vingt. Quand ceux-ci commencèrent à jouer
+leurs fanfares, une panique effroyable se répandit parmi les sauvages et
+ils se dérobèrent, s'écriant qu'il leur semblait entendre les hurlements
+des démons de l'enfer. L'effet fut irrésistible.
+
+Les troupes escaladèrent l'enceinte et trouvèrent le village abandonné,
+mais rempli de provisions et d'armes.
+
+Les soldats purent alors se remettre de leurs fatigues. Après quelques
+jours de repos, les troupes auraient voulu se mettre à la poursuite
+des sauvages; mais M. de Tracy, averti par les colons, jugea qu'il ne
+fallait pas attendre l'hiver, et il revint vers le Canada, en ayant soin
+de placer les miliciens de Montréal à l'arrière-garde.
+
+Il avait appris à apprécier ces braves miliciens; il mentionnait souvent
+«ses capots bleus». Il les trouvait habiles pour aller en avant et
+éclairer la marche, capables pour ramer sur les canots et les conduire
+sûrement, infatigables pour la marche, et infaillibles pour suivre les
+traces des sauvages au milieu des bois. Mais tous ces mérites revenaient
+pour une bonne part à celui qui les commandait et leur enseignait depuis
+longtemps l'art de la guerre: l'intrépide et habile commandant, Charles
+Le Moyne.
+
+Aussi, l'on ne doit pas s'étonner qu'il fût compris dans la promotion
+aux titres de noblesse qui eut lieu l'année suivante, en 1668, et où
+l'on réunit tous ceux qui avaient rendu les services les plus éminents
+à la défense et au défrichement pays, comme M. Boucher, M. Hébert, M.
+Couillard, M. Le Ber et Charles Le Moyne. Ses titres de noblesse sont
+ainsi conçus:
+
+ Désirant favoriser notre cher Charles Le Moyne, sieur de Longueuil,
+ pour ses belles actions; de notre pleine puissance, nous avons, par
+ les présentes, signées de notre main anobli, anoblissons et décorons
+ du titre de noblesse ledit Charles Le Moyne, ainsi que sa femme et
+ ses enfants nés et à naître.
+
+En revenant des expéditions du lac Champlain, le gouverneur assigna à la
+garde de Montréal et des environs plusieurs compagnies du régiment de
+Carignan, et il distribua des fiefs aux officiers et des terres aux
+soldats qui voulurent s'établir sur les fiefs de leurs commandants.
+Ces officiers sont principalement: MM, les capitaines de Chambly, de
+Saint-Ours, de Berthier, du Pads, de Varennes, de Verchères, de La
+Valterie, de La Chesnaye, de Contrecoeur, qui devinrent propriétaires de
+fiefs, et concédèrent chacun des terres aux soldats de leur compagnie.
+
+Quant aux soldats, ils sont désignés sur les registres par leurs noms
+de guerre, qu'ils portent encore dans le pays: Lafranchise, Lajeunesse,
+Latreille, Lefifre, Laflèche, Laroche, Ladouceur, Lafortune, Lafleur,
+Laviolette, Latulipe, Lagiroflée, Lapensée, Laprairie, Laverdure,
+Lacaille, Portelance, Tranchemontagne, Lalance, Sanschagrin, Sansfaçon,
+Sansquartier, Sanssouci, Sanspeur.
+
+Ces noms sont portés actuellement par un grand nombre du familles, en
+qui on remarque encore toutes les qualités des races militaires.
+
+
+
+CHAPITRE VII
+
+MONTRÉAL ET SES SOUVENIRS.
+
+Maintenant, nous allons relever des faits qui nous paraissent tout
+à fait intéressants: c'est que la ville ett le pays ont conservé le
+souvenir de tous ces noms comme au premier jour. Ces noms subsistent
+depuis deux siècles, malgré les changements inévitables des années, et
+malgré l'influence de la conquête.
+
+En 1672, M. Dollier de Casson, voyant l'accroissement des constructions
+de la ville, avisa à établir des rues suivant la direction la plus
+convenable.
+
+Dans le sens de la largeur de la ville, il traça trois rues parallèles
+au fleuve. Celle du milieu reçut le nom de Notre-Dame, en l'honneur de
+la protectrice de la ville; près de la rivière, la rue Saint-Paul, en
+l'honneur du premier gouverneur, Paul de Maisonneuve; de l'autre coté,
+la rue Saint-Jacques, en l'honneur de M. Jacques Olier, fondateur de
+la ville. Ces trois rues parallèles au fleuve étaient coupées par six
+autres à angle droit. La première, à l'ouest, appelée Saint-Pierre,
+patron de M. de Fancamp; la seconde, Saint-François, en l'honneur de
+M. François Dollier de Casson, curé de Montréal; la troisième,
+Saint-Joseph, parce qu'elle longeait l'Hôtel-Dieu, placé sous ce
+patronage; la quatrième, Saint-Lambert, patron de M. Lambert Closse,
+qui avait été tué par les Iroquois a cet endroit; la cinquième,
+Saint-Gabriel, patron de M. de Queylus; la sixième, Saint-Charles,
+patron de M. Le Moyne. Tous ces noms ont été conservés, et ces rues sont
+les plus peuplées et les plus riches de Montréal.
+
+Venons maintenant aux fiefs concédés aux environs de Montréal.
+
+M. de Clarion et M. de Morel furent placés au nord-est. En face de la
+ville, M. Le Moyne reçut l'île Sainte-Hélène et la rive de Longueuil; M.
+Le Ber, l'île Saint-Paul; M. Dupuy, l'île au Héron; M. de La Salle,
+la côte de Lachine. En descendant le fleuve, on trouvait M. Boucher à
+Boucherville, puis M. de Varennes, M. de Verchères, M. de Boisbriant,
+M. de Repentigny, M. de La Valterie, M. de La Chesnaye, M. de
+Contrecoeur. Sur une zone plus éloignée se trouvaient M. de Berthier,
+M. du Pads, M. de Sorel, M. de Saint-Ours et M. de Chambly.
+
+Ces officiers étaient établis avec des titres seigneuriaux et avec leurs
+soldats. Toutes ces agglomérations ont formé des paroisses qui existent
+encore, et qui ont conservé les noms des concessionnaires.
+
+Telle a été l'origine des cantons environnant Montréal: Longueuil,
+Boucherville, Varennes, Verchères, Contrecoeur, Lavaltrie, Repentigny,
+Chambly, Saint-Ours, Sorel, l'île Dupas, Berthier, etc., etc.
+
+Ces dispositions ont subsisté, et on ne peut faire un pas dans le pays
+sans trouver des vestiges de ces premiers temps si remarquables. Il n'y
+a peut-être pas de contrée où l'on ait conservé aussi religieusement les
+touchants souvenirs des commencements.
+
+La ville avec ses environs est un mémorial vivant de tout ce qui s'est
+passé aux premiers temps.
+
+Nous avons dit tout ce qui se rapporte à Montréal et a ses environs;
+maintenant, nous allons voir apparaître de graves événements.
+
+
+
+ [Illustration: Carte de Montréal]
+
+ ILE DE MONTREAL.
+
+ A 60 lieues de Québec, après avoir traversé le lac Saint-Pierre,
+ on trouve plusieurs agglomérations d'îles, parmi lesquelles
+ le groupe de Montréal, où l'on compte près de vingt îles; les
+ principales sont l'île de Montréal, avec l'île de Jésus au nord, et
+ l'île Perrot au sud.
+
+ L'île de Montréal a une dizaine de lieues de longueur et trois ou
+ quatre lieues dans sa plus grande largeur.
+
+ C'est dans cette île que se trouve la ville de Montréal, fondée en
+ 1642. En 1815, elle ne comptait que 15,000 habitants, et elle est
+ arrivée maintenant à près de 250,000. Elle était jadis le siège de
+ la compagnie du Nord-Ouest pour la traite des pelleteries. Le fleuve
+ Saint-Laurent, qui longe l'île de Montréal au sud, a, en certains
+ endroits, jusqu'à deux lieues de largeur.
+
+
+
+
+CHAPITRE VIII
+
+EXPLORATION DU FLEUVE SAINT-LAURENT.
+
+Les Iroquois du lac Champlain étant soumis, le gouvernement songea à
+s'assujettir les tribus iroquoises du lac Ontario, et il voulait
+aussi tendre la main aux peuplades nombreuses de l'Ouest, qui étaient
+favorables à la France.
+
+A partir de ce moment, des voyageurs français remontèrent le
+Saint-Laurent et allèrent commercer sur les bords des grands lacs,
+comme Manthet, Louvigny, Duluth, Nicolas Perrot, qui, en 1671, au
+Sault-Sainte-Marie, réunit quatorze nations, et obtint d'elles qu'elles
+se mettraient sous la protection du roi de France.
+
+En même temps, les gouverneurs conduisaient des troupes et fondaient
+plusieurs établissements sur le parcours du fleuve. Dans ces expéditions,
+Charles Le Moyne était toujours employé comme intermédiaire avec les
+peuples sauvages, qui avaient la plus haute considération pour lui. De
+1670 à 1680, il accompagna les gouverneurs, M. de Courcelles, M. de
+Frontenac, et enfin M. de Labarre.
+
+En 1671, M. de Courcelles voulant imposer aux Iroquois, décida d'aller
+les rencontrer au lac Ontario, que les Français nommaient alors le lac
+de Tracy, du nom du commandant des troupes. Il était accompagné de M. de
+Varennes, gouverneur des Trois-Rivières; de M. Pérot, nouveau gouverneur
+de Montréal; enfin de M. Le Moyne. Il voulut que le curé de Montréal, M.
+Dollier de Casson, fît partie de l'expédition; il le choisit à cause de
+sa connaissance du pays.
+
+M. Dollier y consentit, et c'est lui qui est l'auteur de la relation qui
+a été publiée de ce voyage.
+
+M. Dollier nous dit que plusieurs jeunes gentilshommes accompagnaient
+l'expédition, d'où quelques-uns ont conclu que ce pouvaient être les
+enfants de M. Le Moyne, de M. Le Ber et de M. de Montigny, qui étaient
+de même âge et toujours ensemble.
+
+On partit le 2 juin 1671, avec une vingtaine de canots.
+
+Il y avait à bord des tambours et des clairons pour donner les signaux.
+Ces instruments de fanfare animaient les canotiers, et firent un effet
+merveilleux sur les sauvages.
+
+M. Dollier a donne, en commençant, une description du fleuve
+Saint-Laurent, qui montre que dès lors on avait une connaissance assez
+exacte du pays: nous en citerons quelques points:
+
+ Le fleuve Saint-Laurent est l'un des plus grands fleuves du monde,
+ puisque à son embouchure, située vers le 50e degré de latitude,
+ après une course de 700 lieues, il a près de 30 lieues de largeur.
+ Il se rétrécit par l'espace de 150 lieues jusqu'à Québec, où il
+ a près d'une lieue, et il conserve cette dimension non seulement
+ jusqu'à Montréal, à 60 lieues plus haut, mais même par l'espace
+ de 500 lieues, s'étendant tantôt en des lacs d'une épouvantable
+ largeur, tantôt se rétrécissant dans le lit d'une rivière, mais au
+ moins de la dimension que nous avons dite.
+
+Le premier lac, à 33 lieues au-dessus de Québec, est le lac
+Saint-Pierre, de 11 lieues sur 3; le second, le lac Saint-Louis, de 7
+lieues sur 2; le troisième, le lac St-François, de 10 lieues sur 2.
+Ensuite arrivent «ces lacs d'une épouvantable Largeur», grands comme
+certaines mers en Europe; le lac Ontario, le lac Érié, le lac Huron, et
+enfin le plus grand de tous, le lac Supérieur, qui à 190 lieues sur 50,
+et reçoit douze grandes rivières, qu'il faudrait explorer jusqu'au bout
+pour trouver la source du grand fleuve.
+
+Or, dans tout ce parcours, il y a des particularités dignes de
+remarques. Toutes les eaux du nord comprises entre les hauteurs du
+Mississipi et le faîte des terres opposées à la baie d'Hudson sont
+inclinées vers le sud et portées à un même centre situé à 1,600 pieds
+au-dessus du niveau de la mer, et ayant près de 300 lieues de diamètre.
+Il y a près de 60 affluents qui descendent 900 pieds plus bas, et au
+fond de cette coupe immense se trouve le lac Supérieur.
+
+Ces premiers affluents, dont quelques-uns sont énormes, comme le
+Saint-Louis, le Kamanistiquia et le Nipigon, se concentrent d'abord en
+plusieurs lacs, comme le Nipigon, qui a 25 lieues de longueur, puis
+ils sortent de ces lacs et continuent leur cours sur une étendue de 10
+lieues et vont se jeter dans le lac Supérieur, qui mesure, comme nous
+l'avons dit, 190 lieues de longueur.
+
+Mais ce n'est là que le commencement des merveilles.
+
+Ces contrées, pendant l'hiver, sont ensevelies sous les neiges et les
+frimas; les cours d'eau gèlent à près de dix pieds de profondeur; les
+neiges tombent incessamment et s'accumulent comme des montagnes de
+glace.
+
+Toute cette étendue est ensevelie sous les brouillards, et souvent des
+ouragans en bouleversent la superficie jusqu'à l'approche du printemps.
+
+Alors, la température s'adoucit, ces amas se désagrègent, les eaux
+s'écoulent; mais tout est réglé par la nature avec une économie
+admirable.
+
+Les terrains, depuis le point de départ jusqu'aux rives de l'Océan, sont
+disposés en différents étages, et ils présentent l'aspect d'une immense
+pyramide, dont chaque degré renferme des bassins grands comme des mers.
+
+Ces bassins superposés se déversent les uns dans les autres par des
+chutes, des cataractes et des rapides qui, moins élevés, sont cependant
+presque infranchissables.
+
+Au milieu de ces mouvements des eaux, le grand fleuve conserve une
+admirable transparence et une pureté d'eau de roche continuée jusqu'à la
+mer.
+
+Voici l'énumération de ces merveilleux mouvements: Les premiers
+affluents descendent de près de mille pieds, et arrivent au lac
+Supérieur. Celui-ci, situé à 625 pieds au-dessus de la mer, avec
+sa masse immense, franchit un second degré, et descend par le saut
+Sainte-Marie, qui a 1,000 pieds de largeur. Cette grande nappe d'eau
+s'en va s'épanouir en trois bassins; le lac Michigan, le lac Huron et la
+baie Géorgienne. Ces bassins sont d'une immense étendue, de 100 lieues
+sur 50. Le fleuve continue son cours en recueillant plusieurs affluents.
+Il descend ensuite par la rivière de Détroit, qui a 2,000 pieds de
+largeur. Ensuite se présente le lac Érié, de 90 lieues sur 45, et à
+son extrémité sud, il se précipite comme tout entier à 140 pieds de
+profondeur sur 3,000 pieds de largeur à Niagara, dans le lac Ontario,
+qui est encore à 225 pieds au-dessus du niveau de la mer.
+
+Ces 225 pieds sont représentés jusqu'à Montréal par plusieurs rapides
+ainsi nommés: les Galops, le Long-Sault, les Cèdres, et enfin le saut
+St-Louis, qui a près de vingt pieds de hauteur, où se trouvent les
+derniers degrés de cette pyramide de 1,600 pieds de hauteur que nous
+venons de parcourir. Le fleuve reçoit alors d'immenses affluents:
+l'Ottawa, le Richelieu, le Saint-Maurice, l'Yamaska, le Saguenay, de
+3,000 pieds de largeur, après lequel le grand fleuve atteint 10 lieues,
+puis 20 lieues, puis 30 lieues de largeur en arrivant à la mer.
+
+Le bateau du gouverneur était d'une grande dimension. Les sauvages
+furent au dernier degré d'étonnement en voyant les Français manoeuvrer
+un si grand bâtiment. Ils savaient le sortir de l'eau en un instant, et
+le porter au delà des rapides avec une remarquable facilité.
+
+M. Le Moyne rendit les plus grands services, et sut faire valoir près
+des sauvages l'effroi que leur inspiraient la force et l'audace des
+Français; aussi les sauvages n'osèrent pas attaquer le gouverneur à
+l'aller ni au retour.
+
+En 1673, deux ans après, nous dit M. Dollier de Casson, M. de Frontenac,
+le nouveau gouverneur, voulut faire le même voyage, et il emmena avec
+lui M. Le Moyne, qui devait lui être du plus grand secours. M. Le Moyne
+pouvait s'assurer des dispositions des sauvages, et ainsi il faisait
+éviter tout mal entendu; nous le verrons ci-après.
+
+M. de Frontenac arriva à Montréal vers le 20 juin 1673, il fut reçu en
+grande pompe par le clergé et par la garnison, avec le gouverneur Pérot,
+qui devait l'accompagner. Il assista, le 24 juin, à la messe à l'église
+paroissiale: c'était le jour de saint Jean-Baptiste, patron du pays et
+du ministre Colbert. Le gouverneur fut complimenté dans le sermon donné
+par M. de Fénelon. Le lendemain, il partit avec 400 hommes et 100
+canots. Il avait, en outre, deux grandes berges ornées de couleurs
+éclatantes pour frapper, disait-il, les sauvages. C'est pour la même
+raison que son escorte était si nombreuse. Il avait avec lui trois
+prêtres: M. Dollier de Casson, M. d'Urfé et M. de Fénelon, pour traiter
+avec les sauvages, dont ils étaient les missionnaires.
+
+M. Le Moyne reçut les sauvages et les présenta à, M. de Frontenac. Il
+traduisit les allocutions et les réponses, et enfin, il était chargé
+d'amener chaque jour, à la table du gouverneur, deux ou trois des
+principaux parmi les Iroquois. Nous pensons que M. Le Moyne avait avec
+lui ses fils, au moins les trois aînés: Charles, qui avait dix-neuf ans,
+Jacques, qui avait dix-sept ans, et Pierre, âgé de près de quinze ans.
+
+M. de Frontenac ayant reçu les Indiens, ceux-ci lui adressèrent, un
+discours de bienvenue par un des principaux chefs, Garakonthié. Ensuite,
+M. de Frontenac fit une réponse qui fut traduite par M. Le Moyne. Les
+jours suivants furent employés à la construction d'un fort où M. de
+Frontenac installa une garnison.
+
+Ensuite le gouverneur revint à Ville-Marie avec ses troupes, et il
+continua à s'occuper de l'amélioration de son fort, qu'il confia l'année
+suivante à M. de La Salle, à qui il accorda une garnison de 40 soldats,
+destinés à protéger les marchands et les traitants qui se fixèrent
+autour du Fort.
+
+
+
+CHAPITRE IX
+
+MONSIEUR LE MOYNE ENVOIE SES ENFANTS EN FRANCE POUR ENTRER DANS LA
+MARINE.
+
+En revenant de cette expédition, M. Le Moyne prit une décision qui
+devait avoir les conséquences les plus avantageuses pour ses enfants.
+
+Vers ce temps, Colbert employait tous les moyens pour mettre la marine
+militaire sur le plus grand pied. Dans sa supériorité de vues, il avait
+compris qu'avec les nouvelles colonies possédées par les autres nations,
+la marine était appelée à occuper une place considérable dans le monde.
+Il voyait que le siège de la puissance était déplacé dans l'ordre
+politique, et se trouvait alors dans le commerce des deux mondes.
+
+Cinq ports furent agrandis et fortifiés: Brest, Toulon, Rochefort, le
+Havre et Dunkerque. Des vaisseaux furent construits sur un plus grand
+modèle que ceux de l'Angleterre et de la Hollande. Cent vaisseaux de
+ligne furent préparés, avec 60,000 matelots, et les commandements furent
+donnés à des hommes d'un grand génie: d'Estrées, Tourville, Duquesne,
+Jean Bart et Forbin. Bientôt le pavillon français, jusque-là à peine
+connu sur les mers, donna la loi aux autres nations.
+
+Colbert voulut assurer ces succès. «Le roi avait demandé à Colbert
+l'empire de la mer, et Colbert, par les mesures les plus puissantes, sut
+le lui donner.»
+
+Tels furent, dans les années suivantes, les progrès de la marine que,
+tandis que la France, en 1672, n'avait que soixante vaisseaux de ligne
+et quarante frégates avec 60,000 matelots, moins de dix ans après, en
+1681, la marine comptait cent quatre-vingt-dix-huit bâtiments de guerre
+et 160,000 hommes de mer.
+
+Mais pour en arriver là, le ministre avait établi des classes de
+recrutement pour les marins et des écoles spéciales pour former les
+officiers, pris dans les meilleures familles. A Rochefort, à Brest, à
+Dieppe, à Toulon, on avait fondé des écoles où les jeunes gens faisaient
+leur apprentissage d'officiers.
+
+On y enseignait les mathématiques, l'hydrographie, le service du canon.
+On assujettissait les pilotes et les artilleurs à apprendre leur métier
+autrement que par routine, et les élèves de la marine profitaient de cet
+enseignement.
+
+On voit tout cela réglé et disposé avec la plus grande habileté par
+le grand ministre dans ses lettres aux intendants maritimes: Amous,
+Matharel, du Terron, du Seul, dans les années 1661, 1670 et 1671, et
+enfin dans sa grande ordonnance sur la marine, en 1680. Cotte ordonnance
+a été conservée, et elle se trouve au deuxième livre du Code du commerce
+actuellement en vigueur.
+
+Le roi secondait ces mesures de tout son pouvoir. Il avait d'abord fait
+appel aux principales familles des côtes maritimes, pour leur faire
+destiner quelques-uns de leurs enfants à la marine; il s'était aussi
+adressé aux grandes familles des colonies, qui devaient retirer tant
+d'avantages de l'accroissement des forces navales.
+
+M. Le Moyne répondit à ces invitations en envoyant trois de ses
+enfants dans les écoles de France: de Sainte-Hélène, d'Iberville et de
+Maricourt. Il est probable que c'est alors que M. Testard de Montigny
+envoya aussi son fils, l'ami des jeunes Le Moyne.
+
+D'Iberville, avec ses frères, passa quatre on cinq ans dans
+l'apprentissage de la vie de marin. Il commença par étudier aux écoles,
+et ensuite il continua ses travaux avec ses frères sur les vaisseaux du
+roi en campagne.
+
+C'était le temps des grandes luttes de la France sur les mers avec
+l'Angleterre et la Hollande. La France remporta alors plusieurs
+victoires signalées. Nous ne savons pas avec lequel des commandants les
+jeunes Le Moyne firent alors leur apprentissage; mais l'occasion ne
+devait par leur manquer, puisque les élèves de marine n'étaient pas plus
+inactifs que le reste de la flotte.
+
+En 1676, le duc de Vivonne, assisté de Duquesne, lieutenant général
+de la marine, se rendit en Sicile. Il y trouva les Espagnols et les
+Hollandais réunis. Ceux-ci avaient pour commandant leur plus grand homme
+de guerre, l'amiral Ruyter.
+
+Un premier combat, livré près de l'île de Stromboli, fut indécis; mais
+un second, livré près de Syracuse, fut une complète victoire pour les
+Français; Ruyter y fut tué. Enfin, Vivonne et Tourville, continuant
+leur course, atteignirent encore une fois, devant Palerme, les flottes
+ennemies et les écrasèrent. La France eut dès lors l'empire de la
+Méditerranée.
+
+Les Hollandais avaient, cette même année, pris Cayenne et ravagé nos
+établissements des Antilles. Le vice-amiral d'Estrées, avec huit
+bâtiments, reprit Cayenne et détruisit, dans le port de Tobago, une
+escadre ennemie de dix vaisseaux. En 1678, d'Estrées enleva cette île,
+puis il traversa l'Atlantique et prit tous les comptoirs hollandais au
+Sénégal. Le pavillon français régna alors sur l'Atlantique comme sur la
+Méditerranée.
+
+D'autres succès suivirent: Duquesne bombarda Alger en 1681 et 1684;
+Tripoli et Tunis éprouvèrent le même sort, et pendant quelque temps, la
+Méditerranée fut purgée des corsaires.
+
+Dans l'intervalle, Duquesne avait bombardé Gênes, en 1684. En 1689, le
+convoi destiné pour l'Angleterre traversa la Manche, et le commandant
+Château-Renaud battit l'escadre anglaise à Bantry.
+
+Tourville, avec 78 voiles, attaqua l'escadre ennemie sur les côtes de
+Sussex, et détruisit 18 vaisseaux près de Beachy Hood (10 juillet 1690).
+Alors la France eut l'empire de l'Océan, jusqu'au désastre de la Hogue,
+où Tourville, avec 40 vaisseaux, soutint le choc de 80 vaisseaux anglais
+et hollandais. Mais l'année suivante, cette défaite fut réparée, car en
+1693, à la bataille de Lagos, Tourville anéantit les flottes anglaise et
+hollandaise, et saisit pour 80 millions de marchandises.
+
+Pendant ce temps-là, Jean Bart avait fait connaître son habileté et son
+audace. En 1691, après de brillants exploits, il avait été nommé chef
+d'escadre dans la marine royale. Étant sorti de Dunkerque, malgré le
+blocus des Anglais, il brûla 80 vaisseaux ennemis, débarqua à New-Castle
+et revint avec un immense butin. En 1694, malgré tous les efforts
+des ennemis, il alla prendre un convoi de grains, et défit la flotte
+hollandaise, supérieure en nombre. C'est alors qu'ayant abordé le
+vaisseau amiral, il tua le commandant et enleva toute l'escadre.
+
+Lorsque les jeunes Le Moyne eurent acquis la science compétente, il
+paraît qu'ils furent envoyés à Montréal, où le gouverneur méditait des
+entreprises considérables, comme nous le verrons bientôt.
+
+Vers 1684, les Le Moyne retrouvèrent leur père avançant toujours en
+mérite et en considération; il n'avait que 50 ans. Ils revirent aussi
+leur sainte et admirable mère, riche en piété, on tendresse et en
+vertus: elle était entourée de douze enfants, dont quatre étaient déjà
+des hommes faits, et elle n'avait alors que 44 ans.
+
+Montréal avait pris, pendant ce temps, un grand développement; la
+population était arrivée à 1,500 âmes; la ville était protégée par une
+milice dévouée et intrépide, et elle était environnée de remparts en
+palissades avec des bastions.
+
+Le gouverneur était toujours M. Pérot, neveu de M. Talon par sa femme,
+et beau-frère, par sa soeur, de M. le président de Bretonvilliers, frère
+du supérieur de Saint-Sulpice. Le major était M. Bisard, qui avait
+épousé la fille de M. Lambert Closse. Le curé était M. Dollier de
+Casson, résidant à Montréal avec M. Souart, l'ancien instituteur des
+jeunes Le Moyne.
+
+M. d'Urfé et M. de Fénelon s'occupaient surtout des missions. M. de
+Belmont était à la tête de la mission de la Montagne.
+
+Les Le Moyne avaient beaucoup de parents dans la ville: M. Jacques Le
+Moyne et ses fils, madame Le Ber et ses enfants, parmi lesquels Jeanne,
+cette jeune fille d'une piété si éminente, et qui menait la vie de
+recluse dans la maison de ses parents.
+
+M. Charles Le Moyne avait quitté sa maison de la rue Saint-Joseph pour
+aller s'établir sur le quai, près de la rue Saint-Charles. De là, il
+pouvait se rendre plus facilement à son fief de Longueuil, où il faisait
+élever un château considérable. M. Le Ber avait aussi quitté la rue
+Saint-Joseph, et il était venu s'établir sur la rue Saint-Paul, près de
+la rue Saint-Dizier, où il était plus commodément pour les intérêts de
+son commerce.
+
+Les principaux citoyens que l'on cite à ce moment dans le recensement
+étaient les amis ou les alliés de la famille Le Moyne, et ils ont tous
+eu des descendants nombreux dans le pays. C'étaient MM. Prud'homme,
+Descaries, Deschamps, Jean Dupuy, Urbain Tessier, de Lamothe, de Brasac,
+Robert Cavelier, Antoine Primot, François Lenoir, Pierre Robutel, de
+Hautmesnil.
+
+Les jeunes Le Moyne, en attendant les ordres du gouvernement qu'on leur
+avait fait pressentir, accompagnèrent encore leur père, qui prit part à
+deux expéditions, en 1684 et 1685.
+
+D'abord en 1684, M. de Frontenac, voulant établir une ferme
+confiance parmi les colons contre les entreprises des sauvages,
+résolut d'aller trouver ceux-ci pour les déterminer à faire une paix
+durable; enfin, il voulait aussi explorer les nations de l'Ouest pour
+lier commerce avec elles, et les attirer dans notre parti en cas de
+rupture avec les Iroquois. C'est alors qu'il détermina d'envoyer, en
+forme d'ambassade, quelques Canadiens amis des sauvages, pour les
+assurer de la décision du roi à l'égard de la paix.
+
+Charles Le Moyne fut choisi. Il avait la confiance des sauvages, qui
+le distinguaient entre tous et l'avaient honoré d'un nom sauvage; ils
+l'appelaient Akouassen, c'est-à-dire la perdrix, à cause de son agilité
+extraordinaire et peut-être aussi à cause de son teint normand et
+vermeil. M. de Frontenac se disposait à partir pour rejoindre les
+envoyés, lorsqu'il fut remplacé dans son gouvernement par M. de La
+Barre, qui mit à exécution le projet de son prédécesseur.
+
+M. de La Barre partit de Montréal le 25 juin 1684 avec M. Le Moyne. Il
+se rendit au lac Ontario, puis à l'embouchure d'une rivière où se trouve
+maintenant la ville d'Oswégo. Il envoya de là M. Le Moyne chez les
+Onnontagués, qui paraissaient bien disposés. M. Le Moyne revint avec
+plusieurs chefs indiens qui entrèrent en pourparlers avec le gouverneur.
+C'était M. Le Moyne qui interprétait les allocutions de M. de La Barre
+et les réponses du chef iroquois. Mais ces pourparlers n'eurent pas
+d'issue, parce que les Onnontagués ne voulaient pas s'engager à part
+des autres nations, et craignaient de se mettre en butte à leur
+ressentiment; car ces nations étaient irritées de n'avoir pas été
+appelées à ces conférences, M. Le Moyne avait prévenu M. de La Barre,
+qui ne voulut pas l'écouter. Il ne consentit à aucun arrangement, ce
+qui mit fin à ces entrevues, et il revint mécontent des prétentions des
+sauvages.
+
+De nouveaux événements tournèrent les esprits vers d'autres intérêts,
+ainsi que nous allons le voir au chapitre Suivant.
+
+
+
+
+DEUXIEME PARTIE
+
+
+
+CHAPITRE Ier
+
+EXPÉDITIONS A LA BAIE D'HUDSON.
+
+Les circonstances que les jeunes Le Moyne attendaient, se présentèrent
+enfin vers l'année 1686.
+
+Il y avait longtemps que le gouvernement voulait prendre une décision
+pour les pays du Nord occupés d'abord par les Français et enlevés depuis
+par les Anglais.
+
+Colbert avait écrit à M, Denonville, le nouveau gouverneur général, de
+s'en occuper activement. Ces pays commençaient au 51° de latitude,
+et comprenaient le Labrador, la baie d'Hudson et les contrées
+environnantes. Ils étaient très importants par leur position au milieu
+de tribus nombreuses, et surtout pour le commerce des fourrures, que
+l'on savait plus belles à mesure que l'on approchait du pôle nord.
+
+Il y avait des années où l'on avait pu recueillir jusqu'à 800,000
+pièces. C'était un revenu de plusieurs millions que l'on pouvait
+percevoir, et, de nos jours, malgré la diminution du gibier, on a
+recueilli à la baie d'Hudson, en castors, en orignaux, en renards bleus,
+et en martres, jusqu'à vingt millions de francs par année.
+
+Le centre de ce trafic est la baie d'Hudson, vaste golfe qui est comme
+une mer de 550 lieues de longueur sur 250 lieues de largeur. On croit
+que les Français et les Portugais avaient exploré ces côtes à partir de
+l'an 1500. En 1610, un navigateur anglais, Hudson, en prit possession,
+et vers 1660, le prince Rupert, oncle du roi Charles II, chef de
+l'amirauté anglaise, fonda une compagnie de la baie d'Hudson pour
+l'exploitation des fourrures.
+
+Des marins anglais y furent envoyés, et ils construisirent plusieurs
+forts pour la traite avec les sauvages, Aussitôt les marchands de Québec
+établirent une société sous le nom de «Compagnie du Nord», et ils
+réclamèrent l'appui du gouvernement. Ils alléguaient ce principe,
+qu'avant l'institution du prince Rupert, les Français possédaient
+plusieurs établissements qui avaient été livrés aux Anglais par deux
+renégats, Radisson et de Groseillers.
+
+Le gouverneur, M. Denonville, pressé par Colbert. voulut remédier à cet
+état de choses. Il fit réunir à Montréal une troupe de cent hommes, à la
+tête desquels il mit un des anciens officiers de Carignan, le chevalier
+de Troyes, qui était renommé pour son habileté. Il avait avec lui 30
+soldats et 70 Canadiens. M. de Catalogue commandait les soldats, et M.
+Lenoir Roland était à la tête des Canadiens.
+
+Charles Le Moyne, alors âgé de 60 ans, aurait voulu être de cette
+expédition, mais ses infirmités ne le lui permettaient pas. Il proposa
+trois de ses fils, Saint-Hélène, d'Iberville et Maricourt comme
+volontaires, pouvant servir de guides et d'interprètes. Le chevalier de
+Troyes demanda qu'on lui donnât le Père Silvy pour chapelain, afin de
+subvenir aux besoins spirituels des soldats, et pour traiter avec les
+sauvages, parmi lesquels il avait fait plusieurs missions. C'était un
+homme éminent, et qui fut du plus grand secours.
+
+Il y avait plusieurs chemins pour se rendre à la baie d'Hudson; le
+premier, en partant de Tadoussac et en remontant le Saguenay; de là. on
+arrivait au lac Saint-Jean, puis au lac Mistassini, d'où l'on suivait un
+affluent de la rivière Rupert qui débouchait dans la mer du Nord.
+
+Le second partait de Trois-Rivières, remontait le Saint-Maurice, puis
+trouvait plusieurs affluents qui descendaient vers la baie d'Hudson.
+On fut obligé de renoncer à ces deux chemins. On ne voulait pas donner
+l'éveil aux Anglais, qui étaient aux environs, et l'on craignait aussi
+de rencontrer les Iroquois, qui venaient souvent dans ces parages. On
+choisit alors le chemin de l'Ottawa, à l'ouest de Montréal, qui était
+éloigné de tout voisinage dangereux et à l'abri de toute surprise.
+
+Le départ fut fixé au 20 mars 1686. Le dégel était à peine commencé,
+mais il importait d'arriver avant que les vaisseaux anglais du printemps
+fussent venus ravitailler les stations anglaises et enlever les
+pelleteries.
+
+L'expédition entendit la sainte messe dans l'église Notre-Dame, qui
+servait au culte depuis peu. Toute la population environnait les jeunes
+volontaires, et l'on peut concevoir quels étaient les sentiments des
+mères, et en particulier de l'admirable madame Le Moyne, âgée alors de
+46 ans, et qui voyait partir en même temps trois de ses enfants.
+
+Les soldats étaient équipés de tout ce qui était nécessaire: ils avaient
+une vingtaine de traîneaux; ils emportaient des vivres et des munitions
+pour plusieurs mois. Parmi eux il y avait des charpentiers pour
+établir les campements, des marins pour conduire les embarcations,
+des canonniers, des mineurs pour saper les fortifications s'il était
+nécessaire; enfin des sauvages éprouvés et dévoués les accompagnaient:
+c'étaient des gens appartenant à la mission de la Montagne et à celle de
+Lachine.
+
+Ils remontèrent le fleuve, purent porter leurs bagages au saut
+Saint-Louis et aux rapides de Sainte-Anne, puis ils suivirent le cours
+de l'Ottawa. Les rives étaient couvertes alors de bois sans limites.
+
+Quelques jours après, ils arrivèrent devant le fort de la Petite-Nation,
+où il y avait une réunion de chrétiens indiens sous la direction des
+prêtres de la maison de l'évêque de Québec. Ils saluèrent le fort d'une
+salve de coups de fusils, auxquels le fort répondit par un coup de canon
+en déployant au haut du rempart le drapeau de la France.
+
+Ils longèrent les chutes de la Chaudière, puis le lac des Chats, et ils
+arrivèrent on vue de l'île du Calumet et de l'île des Allumettes.
+
+Ils étaient alors au milieu de ces îles si nombreuses qu'on les appelle
+les Mille-Iles, comme celles que l'on trouve à Gananoque sur le
+Saint-Laurent, à l'entrée du lac Ontario, et comme celles aussi que l'on
+rencontre en si grand nombre à l'extrémité ouest de l'île de Montréal.
+
+Arrivés à l'embouchure de la rivière Mattawa au 1er jour de mai, ils ne
+continuèrent pas dans la direction du lac Nipissing, à travers de lac
+Champlain et le lac Talon, comme l'avait fait Champlain et plus tard
+M. de Talon en 1616. Ils remontèrent droit dans le nord par la rivière
+Mattawa jusqu'au lac Témiscaming.
+
+C'est là, dit M. de Catalogne, dans sa relation, qu'ils se firent des
+canots et qu'ils les employèrent sur le lac.
+
+Ce lac a 60 lieues de longueur sur 4 de large. Les rives sont bordées
+des terres les plus fertiles. Sur tout ce parcours, ils rencontraient
+différentes populations qui, comme toutes les nations sauvages du
+Nord, étaient ennemies des Iroquois et des Anglais, et étaient en bons
+rapports avec les Français, qu'elles avaient appris à aimer par les
+missions infatigables des Pères Jésuites.
+
+Des réceptions solennelles avaient lieu: les tribus apportaient le
+calumet de paix; elles exécutaient leurs danses en suivant les bateaux;
+puis elles entonnaient des chants de joie qui se distinguaient surtout
+pur cette particularité, disent les mémoires, «que c'était à qui
+crierait le plus fort.»
+
+On débarquait le soir; on tirait les chaloupes à terre.
+
+Alors les gens faisaient du feu et prenaient le repos, que l'on
+prolongeait parfois pendant plusieurs jours quand les fatigues le
+demandaient.
+
+Les frères Le Moyne guidaient les miliciens dans le bois, pour se
+procurer de nouvelles provisions par la, pêche ou la chasse.
+
+Quand on fut arrivé à l'extrémité du lac Témiscaming, on porta les
+canots pour trouver les affluents de la rivière Abbitibbi, qui se dirige
+vers la mer du Nord.
+
+Tout ce trajet ne s'accomplissait pas sans de grandes difficultés:
+souvent l'on trouvait les cours d'eau gelés sur une grande étendue;
+d'autres fois, il fallait lutter contre les glaçons qui obstruaient le
+cours du fleuve.
+
+A mesure que l'on avançait dans le nord, les obstacles augmentaient. Les
+rivières étaient encore gelées sur un long parcours; aussi, malgré la
+force et l'habileté des hommes, on mit à traverser cette étendue de 900
+milles de longueur, un temps bien plus considérable que l'on n'avait pu
+prévoir; le trajet dura plus de deux mois.
+
+En ce temps, le pays avait un aspect de sévérité et de grandeur qui
+imposait. Cette perspective austère et sauvage a disparu par suite des
+défrichements et de la destruction des bois. C'est ainsi que s'expriment
+les missionnaires:
+
+ Nous avons à passer des forêts capables d'effrayer les voyageurs les
+ plus assurés, soit par leur vaste étendue, soit par l'âpreté dos
+ chemins rudes et dangereux. Sur la terre, on ne peut marcher que sur
+ des précipices; sur le fleuve, on ne peut voguer qu'à travers des
+ abîmes où l'on dispute sa vie sur une frêle écorce, entre des
+ tourbillons capables de perdre de grands vaisseaux.
+
+A mesure que l'expédition remontait, elle pouvait contempler, jusqu'aux
+extrémités de l'horizon, ces forêts immenses qui n'étaient pas encore
+exploitées et qui présentaient la variété des plus beaux arbres, à
+l'état plusieurs fois séculaire. Ce que l'on ne trouve plus qu'en
+remontant à de grandes distances, on le voyait alors à proximité, du
+Montréal et du lac Chaudière. On trouvait des vallées, des montagnes
+couvertes de la végétation la plus abondante et la plus extraordinaire,
+jusqu'à porte de vue, et avec une continuité si suivie dans toutes les
+directions, qu'elle faisait dire aux voyageurs du temps que «le Canada
+n'était qu'une foret.» En même temps, la densité de cette masse de
+verdure était si grande avec son enchevêtrement de branches, de plantes
+grimpantes et de lianes, qu'on ne voyait sur sa tête, pendant des lieues
+et des journées entières de marche, qu'un dôme continu d'arbres sans la
+moindre échappée de ciel.
+
+Depuis ce temps, l'exploitation a commencé à s'étendre, et elle a
+continué depuis deux siècles avec une activité toujours croissante, en
+sorte que, actuellement, elle produit chaque année cent millions de
+francs de revenu. L'aspect du pays a donc pu changer, et, malgré cela, à
+20 lieues de Montréal et d'Ottawa et à 10 lieues de Mattawa, on trouve
+encore des traces de la forêt primitive, avec ses troncs séculaires et
+ses proportions gigantesques.
+
+Pendant la marche, l'expédition pouvait contempler des variétés
+singulières. Sur certaines montagnes, au côté sud, on voyait la neige
+disparue et les premières pousses de la végétation naissante; et pendant
+ce temps-là, au côté nord, les arbres étaient revêtus encore d'une
+impérissable blancheur, et couverts de cristaux et de stalactites
+resplendissant aux feux du jour.
+
+Ce n'était pas sans peine que l'on affrontait ces immensités: tantôt il
+fallait traverser des berceaux de branches penchées sur la rivière de
+manière à intercepter la navigation; ensuite, lorsque l'on recourait
+aux portages, souvent on rencontrait sur les rives des arbres brisés
+et couchés que l'on ne pouvait franchir qu'en se glissant, en rampant
+presque, pendant des distances considérables.
+
+C'est là qu'on voyait dans toute leur réalité ces aspects étranges
+décrits par Parkman:
+
+ Ici, des arbres renversés par la tempête servaient de digue aux
+ flots écumants avec leurs débris monstrueux: en même temps, on
+ pouvait contempler les profondeurs des forêts séculaires, obscures
+ et silencieuses comme des cavernes soutenues par les piliers de ces
+ arbres dont chacun est un Atlas supportant un monde de feuillage, et
+ répandant une humidité continuelle à travers leurs écorces épaisses
+ et rugueuses.
+
+ Quelques arbres apparaissent pleins de jeunesse; d'autres, au
+ contraire, sont tout décrépits et déformés par l'Age, semblables à
+ des fantômes aux contorsions étranges. Ils sont tout repliés sur
+ eux-mêmes et couverts de veines et d'excroissances; d'autres,
+ entrelacés et réunis ensemble, paraissent comme des serpents
+ pétrifiés au milieu des embrassements d'une lutte mortelle: les
+ mousses apparaissent aussi aux regards, étendant sur les sols
+ pierreux un tapis verdoyant; là revêtant les rochers de draperies
+ ondoyantes: plus loin transformant les débris en remparts de
+ verdure, ou bien enveloppant les troncs brisés comme d'un filet qui
+ les préserve d'une dernière destruction; plus haut, on les voit se
+ suspendre et se déployer en guirlandes et en spirales comme des
+ formes de reptiles, et sur eux resplendit la jeune végétation qui
+ appuie sur des ruines les pousses vigoureuses d'une forêt naissante.
+
+ (M. Parkman.)
+
+Lorsqu'on arrivait aux chutes et aux rapides, on contemplait d'autres
+spectacles saisissants de grandeur.
+
+A l'extrémité des lacs immenses reflétant les clartés d'un ciel
+étincelant, l'on voyait descendre sur des escaliers de granit les chutes
+d'un lac plus élevé occupant souvent toute la ligne de l'horizon.
+Parfois la chute arrivait en tournoyant autour d'immenses sommités, puis
+au delà, on voyait de nouveaux lacs environnés de rochers surplombant,
+avec des arbres qui venaient baigner leurs branches dans les eaux
+profondes. Les rives étaient surchargées de plantes, de lierres qui
+semblaient disposés avec l'art le plus compliqué. A d'autres endroits,
+l'immensité des eaux était interrompue par des rochers qui se
+rapprochaient comme une barrière infranchissable, dont on ne trouvait
+l'issue qu'après mille détours; et ensuite, au delà, on contemplait de
+nouvelles nappes d'eau d'une pureté et d'un éclat sans égal.
+
+Avec toutes les difficultés que présentait le parcours de cette nature
+primitive, il arrivait des événement inattendus, qui arrêtaient la
+marche et réduisaient l'expédition à une inaction complète. Des
+brouillards qui s'élevaient du sein des ondes ne permettaient plus
+d'avancer et environnaient tout d'une obscurité profonde. D'autres fois,
+un changement de température amenait un dégel si complet que les chemins
+devenaient comme des fondrières insondables, et l'on ne pouvait porter
+les canots et les bagages.
+
+D'autres phénomènes propres à ces climats venaient surprendre les
+voyageurs. Dans la nuit arrivait une pluie abondante qui, en tombant, se
+changeait en pince, et recouvrait tout comme d'un cristal épais. Alors,
+les arbres et les buissons semblaient transformés en girandoles.
+Les troncs, les branches et jusqu'aux moindres brindilles étaient
+complètement renfermés dans un étui de place. En outre, du haut des
+rochers pendaient des guirlandes et des aiguilles de cristal; tout cela
+plus admirable que les effets du givre, qui ne sont que passagers.
+C'était magnifique, c'était féerique. Les fameux palais de cristal des
+souverains orientaux ne sont rien comparés a ces merveilles.
+
+Mais toutes ces beautés devaient voir une fin terrible. Il y avait un
+moment ou les arbres finissaient par céder sous des poids écrasants; les
+branches commençaient à éclater et à se rompre de toutes parts avec
+un bruit sinistre. Les voyageurs n'osaient sortir de leurs tentes, ni
+avancer, ni même lever leurs regards vers ces massifs qui s'ébranlaient
+et s'écroulaient sur leurs têtes. Et enfin, quand l'oeuvre de
+destruction était terminée, on pouvait constater l'étendue du mal; des
+arbres déracinés jonchaient les chemins; d'énormes chênes cassés en tête
+ou par le milieu formaient des amoncellements et des chaos au milieu
+desquels il semblait que l'expédition ne pourrait jamais continuer sa
+marche.
+
+Pendant l'expédition, on put reconnaître quels services rendait le Père
+Silvy: il instruisait les sauvages, les exhortait au bien, entendait
+les confessions et administrait le baptême. De plus, il portait les
+consolations aux malades et aux découragés. Lorsque la fatigue était
+trop grande et qu'il fallait nécessairement s'arrêter quelques jours,
+les charpentiers élevaient en quelques heures une chapelle. Les nefs
+étaient couvertes de branches et de feuillages, et le sanctuaire décoré
+d'écorce de bouleau. Cet appareil avait, aux yeux de ces hommes de foi,
+autant de prix que les basiliques les plus belles, ornées de marbres et
+de porphyres.
+
+Le Père Silvy n'était pas seulement secourable pour le ministère
+religieux; il était habile pour gagner le coeur des sauvages. Ils
+l'admiraient comme le représentant de ces héroïques Pères Jésuites qui,
+depuis cinquante ans, parcouraient sans cesse ces contrées lointaines,
+en faisant connaître l'Évangile.
+
+Après le Père Silvy, ceux qui avaient pu rendre le plus de services
+étaient les frères Le Moyne, qui étaient incomparables pour guider
+l'expédition sur les courants, et pour la conduire dans les profondeurs
+des forêts. Ils avaient une habileté égale à celle des sauvages pour
+s'orienter au milieu des solitudes les plus impénétrables; enfin, par
+leur connaissance des langues sauvages et leur titre de représentants
+des nations indiennes auprès du gouvernement, ils étaient considérés
+tout particulièrement.
+
+D'après les mémoires du temps et les portraits des Le Moyne conservés à
+Paris, on peut avoir une idée de ce qu'étaient alors ces jeunes gens
+de 22, 24 et 26 ans. Ils étaient grands, forts et d'une habileté
+extraordinaire pour les exercices du corps.
+
+D'Iberville qui, par la taille, dépassait ses deux frères, les
+surpassait aussi par la force. A cela près, ils se ressemblaient à s'y
+méprendre.
+
+Le teint clair, les cheveux abondants et très blonds; les traits grands
+mais délicats; le front large, ouvert; les yeux bleus et pénétrants; le
+nez aquilin; la bouche fine et bien dessinée; le menton carré, signe
+d'une grande fermeté. Ils semblaient bien appartenir à cette admirable
+race normande qui avait produit les conquérants de l'Angleterre, les
+champions de la Sicile et les héros des croisades.
+
+Enfin, après deux mois de marche, on put contempler, du sommet des
+montagnes, une immensité d'eau reflétant les tons pâles d'un ciel froid
+mais pur; c'était la baie d'Hudson, vaste comme une mer, et s'étendant
+au loin jusqu'à l'horizon.
+
+Le but de tant de fatigues était atteint; les coeurs furent remplis de
+joie, mais l'expression on fut contenue, de crainte de quelque surprise.
+Sur l'invitation du missionnaire, tous les voyageurs se prosternèrent et
+tirent entendre, mais à, demi voix, un _Te Deum_ d'actions de grâces.
+
+
+
+ [Illustration: Costume des trappeurs.]
+
+ COSTUME DES TRAPPEURS.
+
+ Ce costume se composait d'un vêtement de fourrure ou de drap, qui
+ descendait jusqu'aux genoux. Les jambes étaient préservées du froid
+ par des bas de laine foulée qui remontaient jusqu'au-dessus du genou
+ et étaient retenus par de fortes jarretières en peau. Ce vêtement
+ était de différentes couleurs, suivant les localités; les gens de
+ Montréal étaient habillés en bleu, ceux de Trois-Rivières, en blanc
+ ceux de Québec en rouge. Il était ainsi facile de les reconnaître.
+ Leur chapeau était en feutre noir, à grands bords relevés par
+ devant. Le costume était accompagné d'une ceinture en laine, et
+ d'une large cravate qui faisait plusieurs fois le tour du cou.
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+ASPECT DE LA BAIE D'HUDSON.
+
+La baie nommée baie du Nord, se présentait donc il leurs regards dans
+son immensité.
+
+Cette masse d'eau, qui est vraiment une mer intérieure, n'a pas moins de
+300 lieues de longueur sur 250 lieues dans sa plus grande largeur. Au
+sud, elle se rétrécit en une baie qui a 80 lieues de largeur: c'est ce
+que l'on appelle la baie James.
+
+Cette partie était occupée par quatre forts: à l'extrémité sud, le fort
+Monsipi, que les Français ont appelé depuis le fort Saint-Louis; à
+droite, à quarante lieues, le fort Rupert; à gauche, à quarante lieues,
+le fort Kichichouane, que les Français nommèrent le fort Sainte-Anne.
+Plus haut, du même côté, le fort de New Savanne, appelé ensuite
+fort Sainte-Thérèse. Ce fort était situé sur la rivière appelée des
+Saintes-Huiles, parce que l'un des missionnaires y avait perdu son
+bagage.
+
+Enfin, plus loin, à trente lieues au nord, on trouvait le fort Nelson,
+nommé plus tard le fort Bourbon.
+
+Les Canadiens étaient donc arrivés à leur but, le 20 juin 1686, à ce
+centre si recherché du commerce des fourrures du Nord.
+
+Nul bruit de leur marche n'avait transpiré. Les Anglais, renfermés
+dans leurs forts, attendaient la venue des bâtiments du printemps; ils
+étaient loin de penser qu'une troupe d'hommes chargés de munitions et
+d'un matériel de siège avait pu franchir, pour les surprendre, 900
+milles dans la saison de l'année la plus difficile pour la marche.
+
+On ne songeait donc pas à se garder au fort Monsipi; il n'y avait ni
+poste d'observation, ni rondes de nuit, ni sentinelles. Les voyageurs
+attendirent avec une vive impatience le moment fixé par leur chef, et
+jusque-là, ils pouvaient jouir d'un beau spectacle, comme il arrive
+souvent dans ces grandes régions du Nord. Des bruits se faisaient
+entendre au loin. C'était le dégel qui opérait son oeuvre de destruction
+sur les masses de glace environnantes. Ces amas se détachaient du haut
+des rives, et se précipitaient ensuite avec un fracas semblable au
+bruit du tonnerre. La lune, entourée d'auréoles de diverses couleurs,
+éclairait faiblement. A mesure que l'expédition avait avancé dans le
+nord, elle avait pu contempler plusieurs fois cette merveille des
+régions polaires que l'on appelle l'aurore boréale. Presque tous les
+soirs, le ciel paraît en feu avec des dispositions de lumière qui
+varient et changent d'instant en instant. Tantôt, l'on voit les degrés
+d'un portique qui va se perdre dans le sommet des nuages; quelques
+minutes après, les lueurs paraissent comme des colonnes d'albâtre qui se
+mettent en mouvement et se croisent en formant des losanges de feu. A
+certains moments, tout s'éteint, puis les lueurs réapparaissent avec
+des combinaisons nouvelles. Quelquefois, on aperçoit comme un immense
+éventail offrant plusieurs cercles d'où s'échappent des rayons de feu
+qui éclatent dans l'immensité comme des fusées d'artifice. Voilà ce que
+l'on pouvait contempler presque chaque soir. Ce sont les particularités
+que l'on observe encore aujourd'hui, et qui viennent rompre la monotonie
+des longues nuits du pôle.
+
+L'heure étant venue, le capitaine de Troyes prit les dispositions
+nécessaires pour n'être pas surpris lui-même. Il plaça une vingtaine
+d'hommes à la garde des canots, puis il s'avança avec le reste du
+détachement.
+
+Pour expliquer ce qui se passa, M. de La Potherie a donné une
+description très détaillée du fort;
+
+ A trente pas de la rivière, sur une petite hauteur, était un carré
+ de palissades de cent pieds de façade sur le fleuve et de dix-huit
+ pieds de hauteur, avec des bastions à chaque angle.
+
+ Les bastions, revêtus de forts madriers, avaient en dedans une
+ terrasse assez large pour placer des tirailleurs. Dans les bastions,
+ il y avait plusieurs canons d'environ six livres de balles. Au
+ milieu de la façade, il y avait une porte épaisse d'un demi-pied,
+ garnie de clous et de ferrements pour qu'on ne pût l'entamer avec la
+ hache.
+
+ Au milieu de l'enceinte s'élevait une redoute de troncs d'arbres
+ assemblés et posés pièce sur pièce. La redoute avait trente pieds de
+ longueur et autant de hauteur, avec trois étages et vingt-huit pieds
+ de profondeur. Au sommet, il y avait un parapet et des embrasures
+ pour les canons de la plate-forme.
+
+Le commandant fit approcher, au milieu des ténèbres, deux canots chargés
+de madriers, de pioches et d'un bélier, tandis que les hommes montaient
+par un chemin enseveli sous les rochers et les arbres. [12]
+
+[Note 12: L'on remarque encore aujourd'hui ce sentier.]
+
+Sainte-Hélène et d'Iberville furent désignés pour faire le tour de la
+place et chercher à pénétrer par la palissade qui regarde le désert. Le
+sergent Laliberté, du régiment de Carignan, fut envoyé avec ses hommes
+pour couper la palissade sur le côté et s'en aller tirer sur les
+embrasures de la redoute.
+
+Le chevalier de Troyes se réservait de faire enfoncer la porte de la
+façade avec le bélier.
+
+Sainte-Hélène et d'Iberville, en se rendant à leur poste, commencèrent
+avec leurs hommes à lier les canons de la palissade par la volée avec de
+fortes cordes attachées à des madriers, de manière que si l'on mettait
+le feu aux canons, en reculant ils auraient arraché la palissade. Ils
+escaladèrent la clôture en arrière du fort et ils s'en vinrent aussitôt
+ouvrir la porte du côté du bois, car elle n'était fermée qu'au verrou,
+et ils firent entrer leurs hommes; ils revinrent aussitôt vers la porte
+de la redoute, que le chevalier de Troyes se mettait en devoir de briser
+avec le bélier.
+
+En même temps, les soldats faisaient feu dans les embrasures de la
+redoute, avec des cris affreux à l'iroquoise: Sassa Kouès! Sassa Kouès!
+qu'ils prononçaient au plus haut de la voix, comme les Indiens.
+
+Quelques Anglais, s'étant réveillés au bruit, parurent sur la
+plate-forme et se mirent à pointer les canons sur les assaillants,
+qu'ils prenaient pour des sauvages. Sainte-Hélène visa le premier qui se
+présenta aux embrasures et lui cassa la tête du premier coup de fusil.
+
+Pendant ce temps, le bélier avait commencé à produire son effet. Dès que
+la porte fut à moitié démontée, d'Iberville, sans calculer le danger
+qu'il pouvait courir, se jeta dedans, l'épée d'une main et son fusil de
+l'autre.
+
+Les Anglais, surpris, se précipitèrent sur la porte, qui tenait encore
+par quelques ferrements, et la refermèrent.
+
+D'Iberville, placé avec les ennemis dans l'obscurité la plus profonde,
+«ne voyait ni ciel ni terre» il se détendit comme il put avec la crosse
+de son fusil, puis, entendant descendre de nouveaux assaillants d'un
+escalier, il tira au hasard. Les Anglais hésitaient, croyant avoir
+affaire à un grand nombre; mais ils eurent bientôt reconnu leur erreur,
+lorsque les Français, ayant réussi à briser la porte, se précipitèrent
+en foule, l'épée à la main, et trouvèrent les Anglais nus et sans armes.
+Ils avaient été réveillés on sursaut et ne s'étaient pas aperçus des
+premiers mouvements de l'attaque. Trompés par les cris, ils avaient cru
+à une fausse alerte des sauvages. Tous se rendirent, sans essayer de
+combattre, et demandèrent à être renvoyés en Angleterre. On trouva dans
+le fort douze canons de six à huit livres, trois mille livres de poudre
+et dix mille de plomb, que les artilleurs canadiens, qui possédaient un
+moule à boulets, commencèrent à utiliser.
+
+On prit quinze hommes dans ce fort, nous dit le Père Silvy, et on en
+aurait pris encore quinze autres, sans une barque que nos découvreurs
+avaient aperçue la veille, mais elle était partie le soir pour le fort
+Rupert, avec le commandant de Monsipi, qui était désigné pour remplacer
+le commandant général de la Baie, et qui, en conséquence, était allé
+faire faire des travaux à Rupert. «Nous fûmes bien fâchés, dit le Père
+Silvy, de l'avoir manqué, et comme sa barque nous était nécessaire pour
+porter du canon au fort Kichichouane (qui avait cinquante canons en
+batterie), on prit la résolution de la suivre et de s'en aller attaquer
+Rupert, espérant enlever le fort et le vaisseau du même coup».
+
+Il y avait quarante lieues, et elles furent faites en cinq jours,
+jusqu'au 1er juillet. D'Iberville conduisait une chaloupe portant
+deux pièces de canon. Quand on fut arrivé à une certaine distance,
+Sainte-Hélène eut ordre d'aller à la découverte. Il se glissa à travers
+les arbres et les rochers, et il prit connaissance de la position. Le
+fort était de la même construction que le fort Monsipi, avec cette
+particularité que la redoute n'était pas au milieu de l'enceinte, que
+le toit était sans parapets, et que quatre bastions environnaient la
+redoute avec huit pièces de canon. En fin, de Sainte-Hélène remarqua
+une échelle attachée le long du mur de la redoute pour se sauver en cas
+d'incendie.
+
+Le chevalier de Troyes prit aussitôt ses dispositions: il débarqua des
+canons, fit faire des affûts et préparer les grenades; on disposa des
+madriers pour le travail du mineur qui devait aller placer ses pièces
+d'artifice sous le mur de la redoute.
+
+En même temps, d'Iberville partit avec douze hommes dans sa chaloupe,
+afin d'aborder le vaisseau au milieu de la nuit. Ils savaient que
+Brigueur, le gouverneur, devait s'y trouver. Arrivés au vaisseau, ils
+virent la sentinelle endormie; c'est ce que l'on pouvait prévoir sur une
+mer éloignée de toute menace d'attaque. On ne laissa pas à la sentinelle
+le temps de donner l'alarme.
+
+D'Iberville frappa alors du pied sur le pont pour réveiller les gens,
+comme c'est l'usage sur les vaisseaux lorsqu'il faut que l'équipage se
+lève pour quelque chose d'extraordinaire. Le premier qui se présenta au
+haut de l'échelle reçut un coup de sabre sur la tête; un autre qui avait
+monté par l'avant périt de même. Alors, on descendit; la chambre fut
+forcée à coups de hache et l'équipage fut réduit en quelques instants.
+Ils eurent quartier, et en particulier Brigueur, gouverneur de Monsipi,
+qui s'en allait prendre la qualité de gouverneur général de la Baie.
+
+Pendant ce temps, le chevalier de Troyes avait enfoncé la porte de
+l'enceinte avec son bélier, et il entourait la redoute avec son monde,
+l'épée à la main.
+
+Le grenadier, profitant aussitôt de l'échelle placée sur la redoute,
+arriva sur la plate-forme, et se mit à lancer ses grenades par le tuyau
+de la cheminé. Tout fut bientôt brisé par cette explosion, et il n'y eut
+plus moyen de tenir en cet endroit. Une femme, réveillée en sursaut par
+ce bruit, s'enfuit dans une autre chambre, où elle fut atteinte, ainsi
+que deux autres, par des éclats de grenade. La garnison se réfugia alors
+au rez-de-chaussée, mais elle s'y trouva sous le feu des Canadiens,
+qui tiraient par les ouvertures. Le chevalier, trouvant que le bélier
+n'allait pas assez vite, fit tirer le canon sur la porte.
+
+Au môme moment, le mineur fit connaître qu'il avait placé ses pièces, et
+qu'il n'attendait qu'un ordre pour faire sauter la redoute. Ce que les
+Anglais ayant entendu, ils comprirent qu'ils ne pouvaient plus résister,
+et ils demandèrent quartier.
+
+Ainsi fut pris le second fort; les prisonniers, placés dans un yacht
+qu'on trouva amarré près de là, furent dirigés vers Monsipi; ils étaient
+escortés par le vaisseau qui avait été chargé de toutes les munitions et
+des pelleteries trouvées dans le fort.
+
+Le chevalier fit alors sauter le fort et les palissades parce qu'il
+aurait fallu trop de monde pour le garder. Il y laissa d'Iberville pour
+surveiller cette exécution, et il lui donna la chaloupe pour opérer son
+retour.
+
+M. du Troyes partit en canot avec quelques hommes. En arrivant à
+Monsipi, il y trouva les deux bâtiments qui avaient transporté la prise.
+Il fit emmagasiner les provisions, et il décida alors du sort des
+prisonniers.
+
+Le chevalier les réunit et les fit transporter à l'autre bord de la
+rivière, avec des vivres. Il leur donna des filets pour la pêche et des
+fusils pour la chasse. Il leur enjoignit de ne pas passer outre, sous
+menace de mort, et il leur dit que s'ils avaient quelque chose à
+communiquer, ils pouvaient envoyer sur la batture deux hommes qui
+mettraient un mouchoir au bout d'un bâton pour signal.
+
+Ensuite, le chevalier de Troyes se disposa pour sa nouvelle entreprise.
+Il fit charger les canons sur le vaisseau pris au fort Rupert, et il mit
+son monde en plusieurs canots. Les mémoires du temps remarquent qu'il
+pria alors le Père Silvy, qui était resté à Monsipi, de l'accompagner
+dans cette expédition, que l'on pouvait penser devoir être plus longue
+que les premières.
+
+Le Père Silvy pouvait être utile par son expérience en ces contrées;
+ensuite, rien n'égalait son influence sur les gens, au milieu des peines
+et des difficultés.
+
+Elles furent très grandes, car il fallait se diriger à trente lieues
+au nord, sans savoir au juste quelle était la situation du fort. Toute
+cette côte est environnée de battures qui s'étendent au loin dans la mer
+et qui ne sont pas navigables. Il fallait donc se tenir à trois lieues
+de la cote, et, quand la marée était basse, il fallait porter les canots
+et les bagages à de grandes distances, tandis que, lorsque la marée
+montait, l'on se trouvait engagé dans les glaces, dont il était
+difficile de sortir.
+
+Après plusieurs jours de marche et de navigation, on reconnut qu'on
+avait dépassé la situation du fort sans l'avoir aperçu, et les sauvages
+qui accompagnaient l'expédition ne savaient plus où ils en étaient, bien
+qu'ils crussent connaître le pays; mais ils ne se découragèrent pas,
+tant ils tenaient à se venger des Anglais, qui les avaient accablés de
+mauvais traitements.
+
+On était dans la plus grande incertitude, lorsque, dans le lointain, on
+entendit sur la côte sept ou huit coups de canon.
+
+L'expédition vogua dans cette direction, aborda avec armes et bagages à
+l'embouchure de la rivière Kichichouane, que l'on n'avait pas aperçue
+d'abord. On parvint à un endroit où il y avait une sorte d'estrapade au
+haut de laquelle on plaçait une sentinelle pour signaler l'arrivée des
+vaisseaux. En ce moment, d'Iberville arriva avec Sainte-Hélène dans
+la chaloupe qui portait tous les pavillons de la compagnie de la baie
+d'Hudson. Iberville, avec son habileté ordinaire, avait su se diriger en
+droite ligne en partant du fort Rupert vers l'embouchure de la rivière
+Kichichouane que l'expédition avait eu tant de peine à rencontrer.
+
+Aussitôt arrivé, Sainte-Hélène fut encore désigné pour reconnaître
+l'assiette de la place. Il revint bientôt et annonça que le fort était
+semblable aux deux autres. Il était sur une hauteur, à quarante pas du
+bord de l'eau, et environné d'un fossé en ruines.
+
+Au centre d'une palissade, s'élevait une redoute de trente pieds de
+haut, à plusieurs étages, avec une plate-forme au-dessus; mais il y
+avait, de plus qu'aux autres forts, une artillerie considérable: quatre
+canons dans chaque bastion, et 25 ou 30 dans le corps principal, placés
+aux différents étages.
+
+Le chevalier de Troyes, sachant que son arrivée avait été signalée,
+voulut procéder par voie de conciliation. Il envoya demander au
+gouverneur qu'il voulût bien lui remettre trois Français qui étaient
+détenus dans la place. Le gouverneur, qui ne savait pas à quels ennemis
+redoutables il avait affaire, ne voulut répondre que d'une manière
+évasive. Aussitôt le chevalier de Troyes décida de recourir à la force.
+
+Il fit établir une batterie de dix canons de l'autre côté de la rivière,
+sur une hauteur, dans des buissons, et puis il attendit le soir. Alors,
+ayant reconnu avec sa longue-vue que le gouverneur s'était retiré, avec
+sa famille, dans sa chambre, qui était sur la façade, il démasqua sa
+batterie, et envoya une volée sur la table du gouverneur. Tout fut mis
+sens dessus dessous, mais il n'y eut heureusement personne de blessé.
+
+L'on continua à tirer, et en moins de cinq quarts d'heure, on tira près
+de cent cinquante coups de canon, qui criblèrent tout le fort.
+
+Les Canadiens, voyant que tout allait bien, se mirent a crier: Vive le
+roi! L'on entendit en même temps des voix sourdes qui semblaient sortir
+du soubassement du fort qui en faisaient autant: c'étaient les assiégés,
+qui s'étaient retirés dans les caves, et qui, ne voulant pas se risquer
+à aller sur la plate-forme pour amener le pavillon, avaient fait tous
+ensemble ce signal, pour faire connaître qu'ils voulaient se rendre.
+
+Les Canadiens ne comprirent pas le sens de ces acclamations, et ils se
+préparèrent à renouveler l'attaque.
+
+Ayant tiré tous leurs boulets, ils s'occupèrent à en faire de nouveaux
+avec leur moule, lorsqu'on entendit les tambours du fort qui battaient
+la chamade. Aussitôt on vit paraître un homme avec un pavillon blanc,
+qui s'embarquait dans une chaloupe.
+
+Le chevalier reçut l'envoyé avec courtoisie, et sur son invitation, il
+se rendit à mi-chemin du fort, où il trouva le gouverneur. Celui-ci
+avait fait porter avec lui du vin d'Espagne, et, après avoir bu à
+la santé des deux rois, on s'occupa d'arrêter les conditions de la
+reddition. Voici ce qu'elles portaient en substance:
+
+ Articles accordés entre le chevalier de Troyes, commandant le
+ détachement du parti du Nord, et le sieur Henry Sargent, gouverneur
+ pour la compagnie anglaise de la baie d'Hudson;
+
+ 1° Il est accordé que le fort sera rendu avec tout ce qu'il
+ contient, dont on prendra facture pour la satisfaction des deux
+ parties;
+
+ 2° Il est accordé que tous les serviteurs de la compagnie jouiront
+ de ce qui leur appartient en propre, ainsi que le gouverneur, son
+ ministre et ses serviteurs;
+
+ 3° Que le dit chevalier de Troyes enverra les serviteurs de la
+ compagnie au fort de l'île Weston, où ils attendront les vaisseaux
+ anglais, et qu'il leur donnera les vivres nécessaires pour retourner
+ en Angleterre;
+
+ 4° Que les hommes sortiront du fort sans armes, à l'exception du
+ gouverneur et de son fils, qui sortiront avec l'épée au côté.
+
+Ce qui fut exécuté. D'Iberville conduisit les Anglais à l'île Weston, où
+ils avaient un magasin, puis revint au fort Sainte-Anne.
+
+Ce fort contenait les principaux magasins de la compagnie; on y
+trouva des quantités de provisions et de munitions, et 50,000 écus de
+pelleteries. Ce fut le principal fruit de cette expédition, qui rendait
+les Français maîtres de la partie méridionale de la baie d'Hudson.
+
+Le Père Silvy remarque, dans sa relation, «qu'on entra dans le fort
+tambour battant et enseignes déployées, le 26 juillet, le propre jour de
+sainte Anne, c'est-à-dire de la sainte qu'on avait prise pour patronne
+du voyage et de l'expédition.» Le chevalier de Troyes voulut reconnaître
+la protection continuelle de la divine Providence pendant toute la durée
+de l'entreprise. Il donna au fort le nom de la patronne que l'on
+avait invoquée; ensuite il chargea le Père Silvy d'établir le service
+religieux dans le fort. L'une des pièces principales fut convertie
+en chapelle, et décorée en partie avec les drapeaux de la compagnie
+anglaise. Chaque jour, la sainte messe y était célébrée; la garnison y
+assistait aux fêtes principales, et il n'était pas difficile de trouver
+parmi les Canadiens élevés par M. Dollier de Casson, des assistants et
+des servants pour le saint sacrifice.
+
+L'on a pu remarquer comme le chevalier de Troyes et les messieurs Le
+Moyne avaient désiré emmener un aumônier avec eux. Ils tenaient aussi
+à ce qu'il les accompagnât dans leurs différentes expéditions pour les
+secours qu'il pouvait donner aux hommes malades ou blessés, et on fin
+pour la célébration des saints mystères. Mais il y avait encore une
+autre raison qui accompagnait toutes les décisions des hommes de guerre
+dans la Nouvelle-France: c'est que tout ce qu'on faisait avait pour but
+principal d'avoir des relations avec les sauvages et de leur donner la
+connaissance de la vraie religion. Aussi le Père Silvy nous dit, dans sa
+relation, «qu'il a des rapports avec des sauvages de différentes tribus,
+qu'il comprend la langue de plusieurs d'entre eux et qu'il espère
+que Dieu, dans sa bonté, donnera à ces pauvres gens la grâce de se
+convertir.»
+
+Telle fut donc la première expédition à la mer du Nord, expédition qui,
+tout en faisant le plus grand honneur au chevalier de Troyes, mit en
+grand relief les qualités du chevalier d'Iberville et de ses frères.
+
+C'est ce que fait remarquer aussi le Père Silvy: «Voilà, dit-il dans sa
+lettre à Mgr de Saint-Vallier, le coup d'essai de nos Canadiens sous la
+sage conduite du brave M. de Troyes, et de messieurs Sainte-Hélène et
+d'Iberville, ses lieutenants.»
+
+
+
+ [Illustration: Carte de la baie d'Hudson.]
+
+ LA BAIE D'HUDSON.
+
+ Vaste baie au nord de l'Amérique septentrionale, communiquant avec
+ l'Atlantique par le détroit du même nom; par 51° à 70° de
+ latitude nord, et par 79° à 98° de longitude. Elle baigne la
+ Nouvelle-Bretagne à l'ouest, au sud et à l'est; au nord, elle se
+ réunit à la mer polaire. C'est sur ses bords que se trouvent tous
+ les forts qui ont été le théâtre des exploits d'Iberville. Elle
+ reçoit un grand nombre d'affluents; les rivières Sainte-Anne, des
+ Saintes-Huiles, de Bourbon, de la Rive. Au sud-ouest, le fort de
+ Monsipi, puis les forts de New-Savane, Bourbon; au sud-est le fort
+ de Rupert. C'est là qu'on trouvait les îles Weston, du Retour,
+ Mansfield, de Saint-Charles, et à l'extrémité est, dans le détroit
+ d'Hudson, les îles Button, découvertes par Anscolde, et explorées
+ par Hudson en 1610. La compagnie de la baie d'Hudson s'établit sous
+ Charles II, en 1670, à l'endroit qu'on appela le fort de Rupert.
+
+
+
+«Ces deux généreux frères se sont merveilleusement signalés et les
+sauvages qui ont vu ce qu'on a fait en si peu de temps et avec si peu
+de carnage, en sont si frappés qu'ils ne cesseront jamais d'en parler
+partout où ils se trouveront.»
+
+Les sauvages en effet, avaient une admiration particulière pour la
+modération des Français et leur douceur. Dans leurs expéditions, ils
+évitaient de verser le sang, et au milieu de leurs succès, ils avaient
+horreur de ces massacres outrés et odieux qui viennent parfois de
+l'enivrement et de l'entraînement de la victoire. Ce sont ces sentiments
+qui ont gagné le coeur de ces barbares, et en ont fait les alliés
+dévoués de la France.
+
+M. de Troyes, voyant l'expédition terminée, se disposa à revenir à
+Montréal, comme on le lui avait enjoint à son départ. Il remit la garde
+des forts au jeune de Maricourt, chargea d'Iberville de courir la mer
+contre les vaisseaux anglais; enfin, il confia au digne Père Silvy le
+soin spirituel de la garnison. D'Iberville utilisa ses fonctions avec
+les deux bâtiments qu'il avait. Il s'empara d'un grand vaisseau anglais
+qu'il chargea de toutes les pelleteries des forts qu'il avait pris, puis
+il décida de revenir à Québec pour aller prendre quelques vaisseaux qui
+lui seraient indispensables pour attaquer les convois anglais l'année
+suivante.
+
+Il paraît donc qu'il revint aux derniers jours d'automne 1686, avec
+Sainte-Hélène, et il fut reçu à Montréal comme un triomphateur. Toute la
+ville savait quelle part il avait eue aux succès de l'expédition. Les
+citoyens voyaient avec bonheur leur compatriote couvert de gloire.
+D'Iberville rentra dans Montréal tambour battant et enseignes déployées.
+Les citoyens acclamaient le vainqueur; et la mère, retrouvant ses
+enfants après des jours d'inquiétude et encore désolée de son veuvage,
+combien elle était heureuse de les revoir sains et saufs!
+
+Nous ne pouvons savoir, d'après les documents, la date précise et les
+circonstances de la mort de Charles Le Moyne, que l'on place en 1685.
+Nous savons seulement que s'il avait vécu en 1686, il n'aurait eu que 60
+ans et aurait encore pu être plein de force et de résolution.
+
+Mais telle était alors la situation glorieuse de cette nombreuse famille
+qui comptait dix enfants. L'aîné, Le Moyne de Longueuil, était honoré
+de la confiance des autorités supérieures, et il avait l'affection des
+nations sauvages, qui l'avaient choisi comme leur représentant près du
+gouvernement. Sainte-Hélène, de Maricourt et de Bienville étaient des
+militaires consommés. A l'égard de Maricourt, nous avons un témoignage
+digne de considération dans une lettre de Mgr de Laval du 12 janvier
+1684.
+
+D'Iberville s'était révélé comme commandant capable, et sur mer comme
+manoeuvrier des plus consommés.
+
+Enfin, les autres fils grandissaient pleins de force, et se montraient
+d'une habileté extraordinaire dans les exercices militaires.
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+EXPÉDITION DANS LA COLONIE ANGLAISE.
+
+L'intervalle qui sépare l'année 1687 et l'année 1689 fut occupé par
+plusieurs incidents où d'Iberville prit part, et il est probable qu'il
+était à la baie d'Hudson au mois d'août 1689, lorsqu'arrivèrent des
+événements considérables qui eurent des conséquences si graves sur les
+destinées du pays.
+
+Il y avait longtemps que les Anglais voyaient avec ombrage le voisinage
+des Français. Ils étaient inquiets de leur accroissement et de leurs
+excursions dans l'Ouest. Les sauvages redoutaient les Anglais, et ils
+aimaient les Français. Ils étaient attirés vers ceux-ci par leurs moeurs
+agréables, leurs goûts chevaleresques, tandis qu'ils étaient repoussés
+par l'austérité et la sévérité des puritains anglais.
+
+L'on pouvait donc prévoir que, grâce à cette sympathie et grâce aussi
+aux travaux des missionnaires, les sauvages se laisseraient gagner,
+et que bientôt les vastes contrées du Mississipi passeraient sous la
+domination française. Les Anglais s'en inquiétaient, et la nouvelle
+de l'entreprise audacieuse de la baie d'Hudson mit le comble aux
+ressentiments.
+
+Dans ces circonstances, les Anglais et les Hollandais, voyant toute
+influence leur échapper, se déterminèrent à irriter les Français contre
+les sauvages en excitant ceux-ci à l'acte le plus odieux vis-à-vis de la
+colonie de Montréal.
+
+Aux premiers jours d'août 1689, 1400 Iroquois traversèrent le lac
+Saint-Louis. Pendant la nuit du 5 août, à la faveur d'un orage et d'une
+pluie torrentielle, ils environnent le village de Lachine, et ils
+mettent tout à feu et à sang, avec des détails de cruauté que l'on peut
+à peine rapporter. Le matin, ils avaient égorgé plus de 200 personnes,
+et ils en emmenaient autant en esclavage, les réservant aux plus affreux
+supplices. La colonie fut dans la consternation, et ne reprit quelque
+espoir que lorsque M, de Frontenac revint de France comme gouverneur
+général. Il succédait à M. de La Barre et à M. Denonville, qui avaient
+rabaissé le prestige du nom français par leur faiblesse et leur défaut
+de décision.
+
+Le nouveau gouverneur, informé des derniers événements, se détermina à
+tirer une vengeance éclatante. Ayant acquis la certitude que les Anglais
+et les Hollandais étaient les instigateurs de l'expédition des Iroquois,
+il organisa contre eux quatre expéditions.
+
+L'une devait partir de Montréal avec M. d'Ailleboust et M. de
+Sainte-Hélène; l'autre, de Trois-Rivières avec M. Hertel et son fils, le
+lieutenant La Frenière; la troisième avec M. de Portneuf, fils du baron
+de Bécancourt, de Québec; enfin la quatrième avec les sauvages
+abénaquis de la mission de Lorette, qui devaient aller rejoindre leurs
+compatriotes des rives de l'Atlantique.
+
+La première expédition partit de Montréal à la fin de janvier 1690. Les
+deux commandants, d'Ailleboust et de Sainte-Hélène, avaient avec eux des
+officiers capables: d'Iberville, qui avait suggéré l'expédition, et de
+Bienville, son frère; MM. de Montigny, Le Ber du Chesne, le frère de
+mademoiselle Jeanne Le Ber, et enfin M. de Repentigny.
+
+Ils avaient 210 hommes, dont 90 sauvages, et ils devaient se rendre à
+Albany. Les ordres de M. de Frontenac étaient absolus; il fallait faire
+comprendre aux Anglais qu'on était déterminé à en venir aux dernières
+extrémités. Mais de grandes difficultés survinrent: le temps devint
+excessivement froid, les chemins étaient affreux, les hommes se
+trouvèrent accablés de fatigue. Sur les représentations des sauvages, on
+décida de ne pas aller plus loin que la petite ville de Schenectady, où
+l'on arriva le 8 de février, au commencement de la nuit. Les habitants
+reposaient dans la sécurité la plus complète; ils avaient laissé les
+portes ouvertes, avec deux statues de neige en guise de sentinelles.
+
+Le village fut entouré, les habitations envahies, 60 habitants furent
+tués et 80 faits prisonniers.
+
+D'Iberville fit épargner le gouverneur, Alexandre Glen, pour le
+récompenser d'avoir sauvé la vie à des prisonniers français en
+différentes circonstances. Un seul Français fut tué, et M. de Montigny
+blessé. Puis les Français, s'étant reposés, jugèrent à propos de revenir
+sur leurs pas.
+
+Le second détachement, conduit par Hertel, quitta Trois-Rivières le 28
+janvier. Il comptait 24 Français et 25 sauvages. Après deux mois de
+marche, il s'avança jusqu'à Salmon-Falls, au centre de la colonie
+anglaise, et après plusieurs engagements, il s'empara de cette station,
+après avoir tué 140 ennemis. Il y eut, du côté des Français, plusieurs
+blessés et plusieurs tués, parmi lesquels le lieutenant La Frenière.
+
+Le troisième détachement, parti de Québec avec M. de Portneuf, s'avança
+jusqu'à la baie de Casco avec les Canadiens, les Acadiens et les
+Abénaquis. Il prit le fort Loyal et extermina la garnison.
+
+Enfin, les Abénaquis situés à Sillery près de Québec, sous la direction
+des Pères Jésuites, allèrent se réunir à leurs compatriotes de l'Est,
+qui les attendaient, et tous ensemble se dirigèrent vers la place
+principale des provinces du Nord, Pémaquid. Cette place avait une grande
+importance; elle possédait 20 pièces de canon et 500 hommes de
+garnison. Les Abénaquis, après avoir rasé toutes les habitations
+qu'ils rencontrèrent sur leur passage, arrivèrent devant Pémaquid, Ils
+l'investirent, puis échangèrent quelques escarmouches, et enfin, ayant
+donné l'assaut, ils emportèrent la place après avoir, tué 200 hommes et
+réduit les autres à demander quartier.
+
+Toutes ces attaques couronnées de succès eurent un effet merveilleux:
+elles ranimèrent le moral des colons, accablés par les massacres de
+Lachine; elles abattirent la présomption des Anglais, qui virent que les
+Français, sans le nombre, étaient encore de redoutables adversaires.
+Enfin, le prestige du nom français fut tellement relevé auprès des
+sauvages, que l'on put présumer que les Français auraient bientôt la
+prépondérance en Amérique.
+
+En effet, sur ces entrefaites et vers la fin de juillet 1,690,800
+sauvages de l'Ouest, ayant 110 canots chargés de 100,000 écus de
+pelleteries, se rendirent à Montréal pour voir le gouverneur. Ils
+arrivaient avec le désir de s'unir aux Français par les liens les plus
+intimes.
+
+Frontenac, avec cet esprit décisif et déterminé qui le caractérisait,
+saisit habilement l'occasion de conquérir l'esprit des sauvages. Il leur
+fit la plus aimable réception, rendue solennelle par la présence
+des troupes, et les sauvages purent contempler les plus belles
+démonstrations militaires. M. de Frontenac écouta avec intérêt les
+harangues des sauvages. Le chef des Ottawais parla surtout des avantages
+que leur offrait le trafic avec les Anglais; le chef des Hurons parla
+des engagements que les Français avaient déjà pris de combattre leurs
+ennemis les Anglais et les Iroquois, et de les mettre hors d'état de
+nuire, engagement qui n'avait pas été tenu par M. de La Barre et M.
+Denoncourt. Ensuite, pour exciter les Français à se prononcer, ils
+entonnèrent leurs chants héroïques accompagnés de danses de guerre.
+Frontenac répondit aussitôt qu'il accorderait tout avantage possible de
+commerce aux sauvages, et qu'il les assisterait de sa protection
+contre leurs ennemis; enfin, il leur déclara qu'il allait se mettre en
+campagne, et qu'il ne cesserait la lutte qu'après avoir obtenu que
+les peaux rouges, qui étaient ses enfants comme les blancs, seraient
+respectés.
+
+Après ces assurances, il termina son discours, comme les sauvages, par
+des démonstrations martiales. Il prit une hache, entonna un chant de
+guerre accompagné de Sassa Kouès, de toute la force de ses poumons et
+avec le cérémonial ordinaire, c'est-à-dire en dansant et en se frappant
+la bouche avec la main pour donner plus de force à ses cris.
+
+Cette démonstration eut un effet indescriptible. Les sauvages
+trépignaient de joie, et Frontenac, voyant le bon effet de sa
+démonstration, y voulut mettre le comble.
+
+Il fit signe à ses officiers, qui prirent tous des casse-tête, et
+se mirent à danser et à chanter avec un entrain et une vigueur qui
+ravissaient les Indiens. L'on eût dit que les Français n'avaient jamais
+fait autre chose; ils y mettaient cet emportement qui est particulier
+aux Français, la _furia francese_, donnant le plus haut caractère à leur
+mise en scène. «Ils semblaient, nous dit M. de La Potheie, comme des
+possédés, par les gestes et les contorsions extraordinaires qu'ils
+faisaient, tandis que leurs voix fortes et vigoureuses faisaient valoir
+les cris et les hurlements guerriers.»
+
+Les Indiens étaient ivres de joie en entendant ces voix puissantes et
+exercées, en voyant leurs danses si merveilleusement interprétées par
+ces nobles gentilshommes qui réunissaient l'entrain à la force, la
+vivacité à l'élégance, et dont plusieurs avaient figuré dans les
+carrousels de Louis XIV.
+
+Un repas suivit, à tout boire et tout manger. «Les Indiens, nous dit
+encore La Potherie, y firent honneur avec une vraie frénésie, et ensuite
+ils prononcèrent leur serment d'allégeance.»
+
+
+
+CHAPITRE IV
+
+NOUVELLE EXPÉDITION A LA BAIE D'HUDSON.
+
+Comme la navigation était encore possible, Frontenac, pour seconder les
+derniers exploits, enjoignit à d'Iberville de partir pour aller croiser
+dans la baie d'Hudson. Celui-ci partit aux premiers jours d'août avec
+deux bâtiments, la _Sainte-Anne_ et le _Saint-François_, et le 24
+septembre 1690, il abordait près de la rivière Sainte-Thérèse.
+
+Ici se placent différents incidents qui montrent quelles étaient
+l'habileté et la présence d'esprit de ce grand homme de guerre.
+
+D'abord les Anglais voulurent le prendre par surprise; ils lui
+envoyèrent des parlementaires pour fixer un lieu de conférence à
+l'amiable. D'Iberville soupçonna quelque ruse; il accepta l'entrevue
+et fit explorer les environs par ses hommes. L'on trouva deux canons
+chargés à mitraille dirigés sur le lieu fixé pour l'entrevue.
+D'Iberville tua les canonniers sur leurs pièces, puis se mit à la
+poursuite des parlementaires, qu'il passa par les armes.
+
+Quelques jours après, les Anglais voulurent recourir à la force; ils
+firent sortir deux de leurs plus grands vaisseaux, l'un de vingt-deux
+canons et l'autre de quatorze. D'Iberville feignit de fuir devant eux,
+et ayant exactement calculé l'heure de la marée, il les attira sur la
+haute mer au moment où la mer se retirait. Les deux vaisseaux anglais
+s'échouèrent sur les rochers. Alors, avec la marée suivante, d'Iberville
+revint sur les ennemis et les força d'amener pavillon.
+
+Un troisième vaisseau fut enlevé par un acte d'audace incomparable.
+D'Iberville avait envoyé quatre hommes pour signaler les bâtiments
+anglais. Deux des explorateurs turent faits prisonniers. Les Anglais
+prirent l'un de ces hommes, qui semblait le plus faible et le moins
+résolu pour les aider dans la manoeuvre. Un jour que presque tous les
+hommes étaient dans le haut de la mâture, le Canadien, n'en voyant que
+deux sur le pont, sauta sur une hache et leur cassa la tête, puis il
+délivra son compagnon; ensuite, armés de toutes pièces, ils montèrent
+sur le pont et ils couchèrent en joue les autres matelots, les forçant
+de venir se constituer prisonniers. Alors ils conduisirent sans délai
+les vaisseaux à la côte, où la cargaison fut d'un grand secours.
+
+Après ces exploits, le fort Sainte-Thérèse se trouvait privé d'une
+grande partie de ses défenseurs. Alors d'Iberville le fit entourer et
+dressa ses batteries. Il commença à canonner. Les Anglais, voyant qu'ils
+ne pourraient résister, mirent le feu au fort pendant la nuit, puis
+s'en allèrent se réfugier au fort Nelson à trente lieues de distance.
+D'Iberville entra aussitôt dans le fort, et avec tant de promptitude,
+qu'il put éteindre le feu et sauver les pelleteries, qui étaient
+considérables.
+
+Il laissa le fort sous le commandement de son jeune frère, et ayant
+chargé le plus grand de ses bâtiments, le _Saint-François_, avec
+toutes les pelleteries, il se dirigea vers Québec, et entra dans le
+Saint-Laurent vers le milieu d'octobre 1690. M. d'Iberville se trouvait
+vers les îles aux Coudres, lorsqu'il fut hélé par un bâtiment qui venait
+à sa rencontre. C'était son frère, M. de Longueuil, qui avait été envoyé
+par le gouverneur pour rencontrer les bâtiments qui venaient de France,
+et pour les prévenir qu'une flotte anglaise assiégeait Québec, et qu'ils
+devaient entrer dans le Saguenay pour se mettre à l'abri.
+
+C'est alors que M. d'Iberville apprit tout ce qui venait d'arriver. Nous
+croyons devoir en dire quelques mots. Nous donnerons donc le récit de M.
+de Longueuil à son frère, sur les événements qui avaient eu lieu pendant
+le séjour de M. d'Iberville à la baie d'Hudson.
+
+
+
+ [Illustration: Québec]
+
+ QUÉBEC.
+
+ Ancienne capitale du Canada. Port très vaste. Fortifications
+ importantes. Fondée par les Français en 1608, assiégée vainement par
+ les Anglais en 1690, elle resta aux Français jusqu'en 1759. Devant
+ Québec, le Saint-Laurent a environ un mille de largeur, et quoique à
+ 150 lieues de son embouchure, la marée s'y fait sentir. Québec est à
+ la fois une forteresse, un port de guerre, un port de commerce, et
+ un vaste chantier de construction. La citadelle s'élève à 360 pieds
+ de hauteur au-dessus du fleuve.
+
+
+
+
+CHAPITRE V
+
+SIÈGE DE QUÉBEC.
+
+Lorsque les sauvages de l'Ouest étaient venus à Montréal, comme nous
+l'avons dit, ils avaient terminé tous leurs pourparlers en prêtant un
+serment d'allégeance. Cette démonstration excita au dernier point le
+ressentiment des Anglais, qui jurèrent de faire le plus grand effort
+qu'ils eussent encore tenté contre la colonie.
+
+Ils envoyèrent à la fois 16,000 hommes par le lac Champlain, et une
+flotte de 36 vaisseaux partit de Boston, conduite par leur meilleur
+homme de guerre, l'amiral Phipps. L'armée du lac Champlain se trouva
+arrêtée inopinément par la petite vérole, qui fit de tels ravages que
+les troupes revinrent sur leurs pas. Quant à la flotte, elle perdit
+beaucoup de temps à se consulter, de telle sorte que lorsqu'elle arriva
+devant Québec, tous les préparatifs avaient été faits pour la recevoir.
+
+Toute l'enceinte était garnie de canons; la ville était fournie de
+provisions et de munitions; enfin les troupes de Montréal avaient eu le
+temps de s'équiper pour se rendre à Québec.
+
+L'amiral Phipps envoya un parlementaire. Les Français l'accueillirent
+et lui bandèrent les yeux, puis ils s'amusèrent à le faire passer par
+toutes sortes de retranchements, de tranchées, d'inégalités de terrain,
+pour lui donner l'idée que la ville était munie des plus redoutables
+fortifications.
+
+Introduit au château du gouverneur, il se vit entouré d'une multitude
+d'officiers qui, pour la circonstance, s'étaient revêtus de tout ce
+qu'ils avaient de plus riche en galons d'or et d'argent, en rubans et en
+plumes, comme dans les réceptions les plus solennelles. L'officier, à la
+vue d'un concours si nombreux et si imposant, parut interdit et devint
+presque tremblant. Il se mit alors à lire la dépêche de l'amiral, dont
+le ton hautain et impérieux contrastait de la manière la plus plaisante
+avec l'air terrifié du mandataire, et comme l'amiral concluait en
+demandant qu'il lui fût répondu dans une heure, Frontenac, d'une voix
+tonnante, s'écria qu'il ne le ferait pas attendre si longtemps et qu'il
+lui répondrait, non par écrit, mais par la bouche de ses canons. Ceci se
+passait le 15 octobre 1690.
+
+Le 16, 2,000 Anglais débarquèrent à la rivière Saint-Charles. Vers le
+soir, on entendit dans la haute ville un grand bruit de roulement de
+tambours et de fifres: c'étaient les gens de Montréal qui arrivaient,
+au nombre de 800, avec M. de Longueuil, M. de Sainte-Hélène et M. de
+Maricourt. Ils étaient accompagnés d'un grand nombre de coureurs de bois
+et de volontaires chantant et poussant des cris de guerre en entrant
+dans la ville. Un prisonnier français, à bord du vaisseau amiral, dit a
+l'amiral: «Vous avez perdu votre chance; ce sont les gens de Montréal
+qui arrivent.» Le jour suivant, les Anglais campés à la rivière
+Saint-Charles se mirent en marche, et alors, de plusieurs bosquets de
+bois partirent des feux de peloton qui écrasèrent les assaillants;
+il leur semblait que chaque arbre cachait un sauvage armé, et ils ne
+savaient comment viser leurs adversaires.
+
+Phipps, voyant que cette attaque ne réussissait pas, amena tous les
+vaisseaux devant la ville et commença à tirer. L'attaque était dirigée
+avec une telle vigueur que de vieux officiers déclarèrent qu'ils
+n'avaient jamais entendu une pareille canonnade. Le bruit était répété
+par les montagnes et se prolongeait comme les roulements du tonnerre,
+mais l'effet était nul et les boulets se perdaient sur les rocs de la
+ville.
+
+Sainte-Hélène et Maricourt, qui étaient revenus de la rivière
+Saint-Charles, dirigeaient le tir des canons de la basse ville, Aux
+premiers coups, ils atteignirent le pavillon du vaisseau amiral, qui
+tomba dans le fleuve; le courant le porta sur la rive, et aussitôt
+un canot d'écorce alla le prendre sous le feu de la mousqueterie des
+Anglais, et il fut porté à la cathédrale; il y est resté jusqu'en 1760.
+
+Bientôt les vaisseaux anglais furent criblés de coups et désemparés, et
+l'amiral fut obligé de retirer sa flotte du combat. Alors les ennemis
+préparèrent une seconde attaque par terre.
+
+Le lendemain les Anglais voulurent commencer une nouvelle descente vers
+la rivière Saint-Charles. Ils débarquèrent un millier d'hommes avec des
+pièces d'artillerie; mais ils montraient plus de courage et de bonne
+volonté que de tactique et de discipline. Ils perdirent encore trois
+ou quatre cents hommes et ils blessèrent une quarantaine de soldats
+français et de sauvages. M. de Sainte-Hélène fut atteint d'une balle; la
+blessure empira malheureusement et l'emporta en peu de jours.
+
+Il était âgé de 31 ans. Nous avons vu comme il se signalait à, la
+première expédition de la baie d'Hudson et ensuite à l'expédition de
+Schenectady. Nul ne le dépassait en agilité et en adresse dans les
+expéditions des bois; ce fut une grande perte pour les Français et une
+grande douleur pour sa mère.
+
+Les Français environnèrent le camp, et ils se préparèrent à l'attaque au
+lever du soleil. Les Anglais, renonçant à la lutte, s'embarquèrent en
+toute hâte, vers minuit, et ils perdirent encore cinquante hommes,
+pendant qu'ils montaient dans leurs chaloupes.
+
+Le jour étant survenu, on fit transporter à, Québec les tentes et les
+canons qui avaient été abandonnés.
+
+L'amiral Phipps appareilla pour partir, et aussitôt M. de Frontenac
+envoya M. de Longueuil avec une chaloupe qui traversa la flotte anglaise
+et arriva à temps vers l'île aux Coudres pour rencontrer M. d'Iberville
+qui arrivait du Nord. M. de Frontenac fit alors chanter un _Te Deum_
+dans la cathédrale avec toute la solennité possible.
+
+
+
+CHAPITRE VI
+
+NOUVEAUX ÉVÉNEMENTS A LA BAIE D'HUDSON.
+
+M. d'Iberville repartit dès qu'il put pour la baie d'Hudson, en l'année
+1691. C'est alors qu'il revint à Québec, à la fin de la saison de 1691,
+avec deux navires chargés de 80,000 peaux de castors et de 6,000 livres
+de pelleteries. Il avait pu reconnaître qu'il n'avait pas les moyens
+d'attaquer le fort Nelson, et comme M. de Frontenac n'avait pas assez de
+bâtiments pour l'assister, M. d'Iberville prit le parti d'aller encore
+en France. C'est dans ce voyage qu'il exposa au ministre l'importance de
+l'occupation de la baie d'Hudson. Il fut écouté avec faveur, et obtint
+plusieurs navires dont il reçut le commandement, avec le titre de
+capitaine de frégate.
+
+Revenu dans l'été de 1693, avec ces vaisseaux, dont l'aménagement avait
+pris un temps considérable, M. de Frontenac lui représenta que la saison
+était trop avancée, et il le pria d'employer tous ses moyens à la
+conquête du fort de Pémaquid, que les Anglais étaient venus réoccuper et
+d'où ils tenaient les Abénaquis en échec. Cette entreprise décidée trop
+précipitamment ne put réussir.
+
+D'Iberville, en arrivant en vue de la place, reconnut qu'elle ne pouvait
+être abordée sûrement; elle était entourée de récifs et de bas-fonds que
+l'on ne pouvait affronter qu'avec un pilote capable et expérimenté; mais
+l'on n'en put trouver. Il fallut donc se retirer, et il alla hiverner à
+Québec.
+
+Sur ces entrefaites, Sérigny arriva à Montréal, au printemps de 1694,
+avec l'ordre exprès du roi de prendre des hommes et de s'en aller avec
+son frère, d'Iberville, pour attaquer le fort Nelson.
+
+Ils partirent le 10 août 1694 avec trois vaisseaux de guerre: le _Poli_,
+la _Salamandre_ et l'_Envieux_.
+
+D'Iberville et Sérigny prirent avec eux leurs deux jeunes frères,
+Maricourt et Châteauguay. Celui-ci était âgé seulement de vingt ans.
+
+Le Père Gabriel Marest fut choisi comme chapelain.
+
+C'était un digne religieux de la compagnie de Jésus, qui devait leur
+rendre les plus grands services.
+
+Ce père, d'un zèle infatigable, secondé par la dévotion incomparable du
+brave d'Iberville, donna à cette expédition un caractère exceptionnel
+d'édification. On voit quel était l'esprit de ces héroïques combattants
+de la Nouvelle France.
+
+Nous citerons les traits rapportés dans les lettres du Père Marest;
+c'est intéressant, et cela peint le pays, les gens et l'époque.
+
+Le père dit que l'embarquement eut lieu le 10 du mois d'août, etc. Il
+se mit aussitôt à exercer ses fonctions, que les Canadiens surtout
+réclamaient avec instance.
+
+Le 14, le père, embarqué sur le _Poli_, distribua en l'honneur de
+l'Assomption, des images de la sainte Vierge, et invita les gens du bord
+à se confesser. Le lendemain, il célébra la sainte messe avec autant de
+solennité que possible, et plusieurs communièrent.
+
+Ensuite, l'on continua le voyage, qui n'était pas sans difficultés, car,
+dit le père, «nous allions dans un pays où l'hiver vient à l'automne.»
+Le 21 du mois d'août, nous vîmes beaucoup de montagnes de glace flottant
+sur la mer à l'entrée du détroit de la baie d'Hudson. Il fallait quatre
+jours pour passer le détroit, qui a 135 lieues de longueur. Du 1er de
+septembre au 8, le père prépara les gens pour la fête de la Nativité de
+la sainte Vierge, et plus de cinquante communièrent le jour de sa fête.
+
+Alors, le calme étant arrivé au grand déplaisir des équipages, le père
+profita de cette circonstance pour suggérer une neuvaine à la bonne
+sainte Anne, que les Canadiens honoraient beaucoup, surtout depuis
+l'érection d'un sanctuaire spécial près de Québec par M. l'abbé de
+Queylus, supérieur du séminaire de Montréal.
+
+Le vent devint favorable, et l'on continua à avancer; mais le 12
+septembre, le vent ayant encore tourné, les Canadiens firent un voeu en
+promettant à sainte Anne une part dans leur premier butin, et presque
+tous s'approchèrent des sacrements. Les autres matelots et soldats,
+voyant le zèle des Canadiens, voulurent les imiter, et ils allèrent à
+confesse. Le Père Marest fait la remarque que M. d'Iberville et les
+autres officiers se mirent à leur tête. Ce qui est à noter, c'est que le
+vent reprit aussitôt.
+
+Trois jours après, on se trouvait devant la rivière Bourbon. La joie
+fut grande. On chanta l'hymne _Vexilla régis prodeunt_, en répétant
+plusieurs fois: _O crux ave_. Nous répétâmes plusieurs fois, dit le Père
+Marest, _O crux, ave_, pour honorer la croix dans un pays où elle a été
+souvent profanée et abattue par les hérétiques.
+
+Près de la rivière Bourbon est la rivière Sainte-Thérèse, où l'on arriva
+le 24 septembre. Les marins ne manquèrent pas de se mettre sous la
+protection de cette grande sainte.
+
+Comme la mer était houleuse, on allégea le navire en le déchargeant avec
+les canots d'écorce qui avaient été apportés de Québec, et «que les
+Canadiens, dit le père, manoeuvraient avec une adresse admirable.»
+
+Vers ce temps, le jeune Châteauguay étant allé à la rencontre des
+Anglais, fut blessé d'une balle; aussitôt le père alla l'assister. Il
+mourut, au grand chagrin de ses frères. Le père remarque encore que
+tous les malheurs qui survenaient n'abattaient pas le courage de M.
+d'Iberville. «Il savait toujours se contenir, et ne voulait pas qu'aucun
+signe d'inquiétude vînt troubler son monde. Il était sans cesse en
+action, dirigeant tout et pourvoyant à tout: il montrait une présence
+d'esprit que rien ne pouvait abattre.»
+
+Le 11 octobre, le chemin pour conduire les canons était praticable;
+le 12 et le 13 on plaça les mortiers en batterie et l'on commença la
+canonnade. Le 15, jour de sainte Thérèse, les Anglais se rendirent.
+«Nous admirâmes la divine Providence, dit le Père Marest. Les gens,
+en pénétrant dans la rivière Sainte-Thérèse, s'étaient mis sous la
+protection de la sainte, et le jour de la fête, le 15, ils entraient
+dans le fort.» Comme la saison était avancée, d'Iberville décida de
+rester jusqu'au printemps.
+
+En attendant, le Père Marest, tout en prenant soin de la garnison,
+s'occupa des sauvages. Il les plaignait, et gémissait en voyant leur
+ignorance de la vérité et leur entraînement au mal. Il les accueillait
+au fort avec toute bonté, et il allait au plus loin les rejoindre. A
+force d'étudier, il en vint bientôt à comprendre plusieurs dialectes
+indiens. «Il est impossible, nous dit M. Bacqueville de La Potherie,
+d'énumérer les actes de zèle et de dévouement du père. Il allait
+au loin, marchant jour et nuit, se contentant de la nourriture des
+sauvages; rien ne pouvait le rebuter.»
+
+En même temps, dans ses excursions, il prenait connaissance du pays et
+de ses ressources. Il nous dit qu'a l'automne et au printemps, on voit
+des multitudes prodigieuses d'oies et d'outardes, de perdrix et de
+canards. Il y a des jours où les caribous passent par centaines et par
+milliers, suivant le témoignage de M. de Sérigny, qui allait souvent à
+la chasse.
+
+M. d'Iberville, après avoir hiverné au fort, laissa son frère de
+Maricourt commandant de la place, avec le sieur de La Forêt pour
+lieutenant, et il revint en France avec deux navires chargés de
+pelleteries. Il arriva à la Rochelle le 9 octobre 1697, et il se mit
+aussitôt en devoir de préparer une nouvelle expédition. On pense que
+c'est dans cet intervalle que le chevalier d'Iberville vint à Versailles
+pour exposer ses vues au ministre du roi, M. de Pontchartrain.
+
+
+
+CHAPITRE VII
+
+M. D'IBERVILLE A VERSAILLES.
+
+C'était vers 1696, et lorsque le règne de Louis XIV était dans son plus
+grand éclat. On venait de construire, sous l'impulsion de Colbert, des
+monuments qui avaient fait de Paris la première ville du monde. On avait
+bâti les Invalides, terminé le Val-de-Grâce, les Tuileries, le Louvre,
+ouvert et planté les grands boulevards depuis la porte Saint-Honoré
+jusqu'à la Bastille, avec ces belles portes Saint-Antoine, Saint-Martin,
+Saint-Denis, qui font un si grand effet. Dans le même temps, Versailles
+était devenu une merveille de grandeur et de richesse.
+
+Au milieu de ces progrès, le roi se trouvait environné des plus grandes
+illustrations. Il présidait une noblesse dévouée et brillante. Il avait
+des ministres habiles, des généraux redoutables, des génies merveilleux
+dans tous les genres. Les finances, par les soins de Colbert, avaient
+doublé d'importance; l'armée avait été mise par Louvois sur un pied
+formidable, et avec cette année, le roi avait une nation valeureuse de
+vingt millions d'âmes.
+
+Malgré la perte de généraux incomparables, la France avait encore de
+grands hommes de guerre; Luxembourg, Catinat, Boufflers, de Lorges,
+Tourville, Jean Bart, Château-Renaud, d'Estrées et Duguay-Trouin. On
+venait de remporter de grandes victoires; sur terre, à Fleurus, à
+Steinkerke, à Nerwinde, à Marseille et à Staffarde; sur mer, Lagos, qui
+avait vengé les Français du désastre de l'année précédente à la Hogue.
+D'Iberville vit ces merveilles; il contempla ces illustrations; il
+entrevit ce roi qui avait les plus grandes qualités d'un souverain.
+
+Louis XIV possédait un air d'autorité qui imposait le respect, et une
+égalité de caractère qui gagnait les coeurs. Il savait dire à chacun, en
+peu de mots, ce qui pouvait lui plaire, et en même temps, il montrait
+cette délicatesse d'égards qui convient si bien à l'autorité souveraine.
+Il ne lui arrivait jamais de faire en public, ni railleries, ni
+reproches, ni menaces. Ouvert et sincère avec tous, il était doué du la
+mémoire la plus heureuse des faits, des visages et des services rendus.
+
+Tel était le souverain qui présidait aux destinées du la France, et qui
+ravissait tous les grands génies de son entourage.
+
+D'Iberville, charmé et gagné par tant d'amitié et de grandeur,
+retourna à ses entreprises, plus dévoué que jamais aux intérêts de la
+Nouvelle-France et à la gloire de la mère patrie.
+
+
+
+ [Illustration: Carte de Terre-Neuve.]
+
+ TERRE-NEUVE.
+
+ Ile de l'Amérique septentrionale, par 47° 52m. de latitude et 55°
+ 62m. de longitude. 600 kilomètres du nord au sud et 295 kilomètres,
+ largeur moyenne. Population 190,000 habitants. Capitale Saint-Jean.
+ Côtes dangereuses. Sur ces côtes, on trouve d'immenses quantités de
+ poissons. Cette île offre une belle race de chiens à poils soyeux,
+ remarquables par leur force, leur taille et leur habileté à nager.
+ La France s'est fait donner, au traité de Paris, en 1763, le droit
+ de pêche. Les établissements français sont au nord et à l'ouest. Il
+ est à remarquer que c'est le confluent des courants du sud et des
+ courants du nord, et c'est ce qui lui donne une si grande importance
+ pour les pêcheries de la France.
+
+
+
+TROISIÈME PARTIE
+
+EXPÉDITION EN TERRE-NEUVE.--1696-1697.
+
+L'île de Terre-Neuve est située entre le 47e et le 52e degré de
+latitude, et entre le 55e et le 70e de longitude; elle occupe toute
+l'entrée du fleuve Saint-Laurent, sur une étendue de 150 lieues de
+longueur et de 90 lieues de largeur.
+
+Cette île, signalée par Sébastien Cabot en 1497, sous Henri VII, fut
+visitée en 1500 par un navigateur portugais nommé Cortéréal. C'est de
+là que viennent plusieurs noms portugais donnés à différents lieux: le
+Labrador le Portugal-Cove, Bonavista, la baie des Espagnols, etc.
+
+Le capitaine Denis, de Dieppe, s'y rendit peu après, et fit une carte de
+l'entrée du Saint-Laurent.
+
+En 1508, un autre Dieppois nommé Thomas Aubert y alla, dit-on, par ordre
+du roi Louis XII. En 1523, François Ier y envoya Verazzani. Mais, à part
+ces expéditions officielles, il y en eut bien d'autres dirigées par des
+particuliers. On pense que depuis longtemps les Bretons et les Basques y
+faisaient la pêche. Ils avaient signalé la présence d'un banc immense
+où l'on trouvait le poisson en abondance, et à chaque printemps les
+pêcheurs y venaient en grand nombre. Dix ans après Verazzani, en 1534,
+Philippe de Chabot, amiral de France, engagea le roi à reprendre le
+dessein d'établir une colonie française dans le nouveau monde, et il lui
+présenta Jacques Cartier, marin très habile de Saint-Malo, qui, le 10
+mai, débarqua au nord-est de Terre-Neuve, près d'un cap qui avait été
+nommé Bonavista, peut-être par Cortéréal. Il conserve encore ce nom.
+
+Ce que nous avons à remarquer par rapport à cette île, c'est qu'elle se
+trouve au confluent de trois grands courants qui aboutissent au même
+point: d'une part, le Saint-Laurent vient précipiter ses glaces dans la
+mer; de l'autre, les courants arrivent du nord avec leurs banquises ou
+«icebergs», et vont s'attiédir dans une région tempérée; et enfin le
+Gulf-Stream, partant du golfe du Mexique, monte vers le nord en longeant
+la côte orientale de l'Amérique. Il arrive chargé d'une quantité
+d'animaux marins, de mollusques et d'êtres microscopiques.
+
+Au contact des eaux chaudes du Gulf-Stream, les masses de glaces venant
+du nord se désagrègent, fondent, et les rochers, les matières solides
+qu'elles contiennent s'en détachent et tombent au fond de la mer, tandis
+que tous les animaux marins venus du sud sont saisis et détruits par
+le froid. Leurs débris s'ajoutent aux amoncellements qui se forment et
+s'élèvent d'année en année dans le fond du golfe Saint-Laurent, et dont
+le banc de Terre-Neuve est la principale partie.
+
+Ce qui est particulier à ces bancs, c'est qu'ils sont aussi le
+rendez-vous d'une immense quantité de poissons qui viennent de toutes
+les rives et de toutes les baies du nord. Ils y arrivent par millions,
+occupant parfois une étendue de cent milles carrés, sur plus de cent
+pieds de profondeur; ils se dirigent vers ces confluents et sur les
+bancs où ils trouvent des eaux plus tempérées et une nourriture assurée,
+dans l'agglomération des poissons de taille inférieure, qui ne peuvent
+leur résister.
+
+Cette énorme quantité de poissons, réunis en bancs de plusieurs milles
+carrés sur des profondeurs si extraordinaires, ne peuvent nous étonner
+lorsque nous savons que les harengs et les saumons produisent des cent
+milliers d'oeufs, et la morue, des millions. La plus grande partie,
+anéantie par la violence des flots, est dispersée par la mer, et des
+auteurs prétendent que, sans cette dispersion, la masse produite serait
+si grande qu'elle comblerait les courants d'eau de ce point de rencontre
+jusqu'à rendre la navigation presque impossible.
+
+Quoi qu'il en soit, la morue en particulier offrait des ressources
+inépuisables pour la nourriture des populations européennes. En effet,
+la morue est un poisson d'une grande dimension, fournissant une
+nourriture forte et substantielle; appréciée du riche et du pauvre, elle
+est demandée dans tous les pays; son huile est abondante et précieuse.
+Enfin, par son agglomération, elle rendait ces parages plus riches que
+les plus grandes mines de l'Inde, du Pérou et du Mexique.
+
+Aussi, peu d'années après Verazzani, les Anglais avaient établi, sur
+la côte orientale qui longeait Terre-Neuve, un nombre considérable de
+stations de pêche, entre lesquelles ils avaient placé des communications
+faciles, par des chemins coupée dans les bois. Les rives étaient
+couvertes des habitations des pécheurs; en arrière, des fermes
+d'exploitation étaient construites et avaient rapporté à leurs
+possesseurs de grands capitaux. Les pêcheries seules rendaient près de
+vingt millions par an, et les Anglais comprenaient qu'ils pouvaient,
+avec Terre-Neuve, se rendre les maîtres absolus du commerce le moins
+dispendieux, le plus aisé et le plus étendu de l'univers.
+
+M. d'Iberville, avec sa haute intelligence, avait compris les
+conséquences de ce monopole. Il les avait signalées à M, de Frontenac,
+et, d'après l'injonction du gouverneur, _il représenta à la cour que le
+commerce des Anglais dans Terre-Neuve pouvait les rendre assez puissants
+pour s'emparer de la colonie française._.
+
+Il obtint donc de former une expédition pour attaquer les stations
+anglaises. En même temps, l'avis fut envoyé à M. de Brouillan,
+commandant de l'établissement français de Plaisance, au sud-ouest de
+l'île, de lui laisser tout pouvoir et de l'assister avec ses forces.
+
+Vers le commencement de l'année 1696, M. d'Iberville revint au Canada
+avec M. de Bonaventure, officier de marine: ils avaient deux vaisseaux.
+
+Il devait trouver réunis une centaine de Canadiens, qu'il avait formés,
+les années précédentes, aux entreprises les plus périlleuses.
+
+A son arrivée, il les enrôla avec d'autres volontaires qui trafiquaient
+avec les sauvages dans les pays les plus éloignés du centre. Leur
+principal mérite était un courage et une hardiesse à toute épreuve: on
+les appelait les coureurs de bois, mais ils avaient à rencontrer tant
+d'obstacles et tant de dangers, que les mémoires du temps disent qu'on
+devait plutôt les appeler des «coureurs de risques».
+
+M. d'Iberville, ayant choisi ses gens, fit annoncer à M. de Brouillan
+qu'il le rejoindrait aux premiers jours de septembre. Il était au milieu
+de ses préparatifs, lorsque survint une cause de retard difficile à
+éviter. Le gouverneur général, inquiet des progrès des Anglais dans
+l'Acadie, demanda à d'Iberville d'aller prendre part à l'attaque que
+du fort île Pémaquid, que les Bostonnais, comme nous l'avons déjà dit,
+avaient établi au centre du pays des Abénaquis, amis dévoués de la
+France. De là, les Anglais menaçaient sans cesse nos fidèles alliés.
+
+M. d'Iberville et M. de Bonaventure, commissionnés par M. de Frontenac,
+arrivèrent à la baie des Espagnols le 26 juin 1696. Là, ils trouvèrent
+M. Beaudoin, missionnaire arrivé récemment de France, qui avait réuni
+quelques sauvages et qui voulait se joindre à M. d'Iberville.
+
+M. Beaudoin, dont le nom reviendra souvent dans ce récit, avait été
+mousquetaire dans les gardes du roi. Il entra, jeune encore, au
+séminaire de Saint-Sulpice de Paris, et y resta plusieurs années sous la
+direction de M. Tronson; ensuite, il vint en Acadie, ou il évangélisa
+les sauvages.
+
+Il était allé chercher des ressources en France, l'année précédente,
+pour ses pauvres ouailles. S'étant présenté à la cour, il fut prié
+d'accompagner M. d'Iberville à Terre-Neuve.
+
+M. Beaudoin fut donc ainsi amené à faire cette expédition, et c'est à
+lui que l'on doit surtout d'en connaître les incidents. A son retour, il
+en écrivit une relation très détaillée, et avec un si grand soin que
+de La Potherie et le Père de Charlevoix ont pu y trouver, pour leurs
+ouvrages, les faits les plus circonstanciés et les plus intéressants.
+
+M. Beaudoin était un homme qui avait conservé de son ancien état une
+vivacité et une résolution extraordinaires. Il dit, dès les premières
+lignes de son journal:
+
+ Nous avons trouvé, en arrivant à la baie des Espagnols, des lettres
+ de M. de Villebon qui nous marquent que les ennemis nous attendent à
+ la rivière Saint-Jean. Dieu soit béni, nous somme résolus de les y
+ aller trouver.
+
+Au bout de quelques jours, c'est-à-dire le 14 juillet 1696, trois
+vaisseaux de guerre anglais furent signalés; d'Iberville alla aussitôt
+les attaquer. Avec son habileté ordinaire, il démâta, de quelques volées
+de canon, le plus grand des vaisseaux, le _New-Port_, et l'enleva à
+l'abordage sans perdre un seul homme. Il se dirigea ensuite vers les
+deux autres bâtiments, qui prirent la fuite et parvinrent à s'échapper,
+grâce à une forte brume.
+
+M. Beaudoin nous fait ici connaître l'habileté du commandant et les
+dispositions religieuses des hommes intrépides qu'il commandait. M.
+d'Iberville avait fait fermer les sabords du _Profond_, et avait fait
+coucher ses gens sur le pont, pour donner confiance au vaisseau anglais,
+qui vint sans défiance aborder le _Profond_. Aussitôt les sabords sont
+ouverts, les hommes commencent la mousqueterie sur les deux vaisseaux
+ennemis, dont l'un est bientôt démâté, et M. Beaudoin fait la remarque
+qu'il avait bien espéré que Dieu bénirait ces braves Canadiens, qui
+depuis le départ s'étaient approchés très souvent des sacrements.
+
+Après cet incident, les commandants français se dirigèrent vers
+Pémaquid, où ils arrivèrent le 13 du mois d'août. Dans le trajet, ils
+avaient embarqué avec eux deux cent cinquante sauvages alliés, commandés
+par M. de Saint-Castin et M. de Villebon, deux officiers placés dans
+l'Acadie. Le Père Simon, missionnaire de l'Acadie, les accompagnait
+comme chapelain.
+
+M. de Villebon, M. de Montigny et l'abbé de Thury se rendirent sur la
+côte en canot avec les sauvages. Ils étaient suivis des vaisseaux, qui
+abordèrent.
+
+Le 15 août, jour de l'Assomption, les troupes assistèrent à la sainte
+messe, et ensuite M. d'Iberville fit débarquer les mortiers et les
+canons. On envoya un parlementaire au commandant de Pémaquid, qui
+répondit à la sommation que «quand bien même la mer serait couverte de
+vaisseaux et la terre couverte d'Indiens, il ne se rendrait pas, à moins
+d'y être forcé.»
+
+Dans la nuit, d'Iberville mit le temps à profit: il fit entourer le
+fort de batteries. Le commandant, voyant qu'il ne pouvait pas résister,
+demanda à capituler, ce qui fut accordé.
+
+Le fort avait une très belle apparence; il était de figure carrée, avec
+quatre tours énormes; il possédait un magasin de poudre creusé, dans
+le roc, et une vaste place d'armes; les murailles avaient 12 pieds
+d'épaisseur et de hauteur, et enfin il y avait 16 pièces de canon.
+
+On permit aux militaires anglais de s'embarquer sur les vaisseaux de
+leur pays, et on leur fournit des provisions pour le voyage.
+
+Le but de l'expédition était donc atteint: les Anglais étaient expulsés,
+et M. d'Iberville, craignant leur retour, fit démanteler le fort pour
+qu'il ne pût être occupé de nouveau.
+
+Tout étant terminé à Pémaquid, M. d'Iberville partit pour Plaisance,
+où il arriva le 12 septembre. A sa grande surprise, il trouva M. de
+Brouillan parti. La cause de cette précipitation fut bientôt connue: M.
+de Brouillan, mécontent de voir d'Iberville à la tête de l'expédition
+et ne voulant pas avoir à partager son commandement, avait levé l'ancre
+avec tous ses vaisseaux pour se rendre à la ville de Saint-Jean, où il
+devait commencer l'attaque des possessions anglaises de Terre-Neuve.
+
+C'était aller contre les ordres du roi et contre la promesse qu'il avait
+faite à d'Iberville; c'était méconnaître imprudemment les sages avis que
+lui avait donnés M. d'Iberville, qui pensait que cette expédition ne
+pouvait être faite par mer à cause des dangers de la côte et de la force
+des courants, comme M. de Brouillan put bientôt s'en convaincre.
+
+Arrivé devant Saint-Jean, M. de Brouillan se mit en devoir de canonner
+la place: mais il ne put se maintenir dans la rade, et fut entraîné par
+les courants six lieues plus bas au sud. Pour réparer le mauvais effet
+de cet insuccès, il débarqua ses troupes et s'empara de quelques
+stations insignifiantes, puis il revint à Plaisance, irrité de se
+trouver en défaut vis-à-vis de d'Iberville.
+
+C'est alors qu'arrivèrent bien des contradictions, dont le Père
+Charlevoix nous donne l'explication d'après M. Beaudoin. Il nous dit que
+M. de Brouillan était un honnête homme, intelligent et d'une bravoure
+incontestable, mais il était inexpérimenté dans les expéditions de
+ce genre, et il ne pouvait recevoir d'avis parce qu'il était d'une
+susceptibilité extraordinaire sur la question de son autorité.
+
+M. d'Iberville, qui ne connaissait pas encore à quel homme il avait
+affaire, chercha à l'éclairer. Il lui dit d'abord que l'occasion d'agir
+n'était pas encore perdue, que l'hiver était le temps le plus propice,
+parce que les Anglais ne seraient plus sur leurs gardes et ne seraient
+pas appuyés par les flottes du printemps. Il lui représenta encore que
+l'abord des côtes était impossible, à cause des courants, ainsi que M.
+de Brouillan avait pu le reconnaître lui-même; que les récifs étaient
+nombreux, très dangereux et peu connus des pilotes français.
+
+Tout le monde savait, en outre, que le trajet par mer était bien plus
+long à cause de la multitude des baies et des criques, tandis que, par
+terre, il était beaucoup plus court, et se trouvait, de plus, facilité
+par toutes les voies de communication que les Anglais avaient établies
+depuis longtemps entre leurs stations, à travers les bois.
+
+Tout cela était si raisonnable que, si M. de Brouillan avait voulu y
+prêter l'oreille, il s'y fût rendu aussitôt. Mais il ne voulut rien
+entendre, et, sans tenir compte des sages avis d'Iberville, il lui
+déclara qu'il ne reconnaissait qu'une seule manière d'enlever la place:
+c'était par mer et par les ressources que lui offraient les vaisseaux
+dont il disposait, M. de Brouillan termina en disant à d'Iberville
+d'agir à sa guise, mais qu'il lui enlevait le commandement des
+Canadiens, et que désormais ils seraient sous les ordres du capitaine
+des Muys.
+
+Quoique M. d'Iberville fût affligé de cette décision et qu'il souffrît
+d'abandonner ceux qu'il avait formés et toujours conduits avec lui, il
+était disposé cependant à se soumettre, par respect pour l'autorité;
+mais il n'en fut pas de même des Canadiens. A peine eurent-ils
+connaissance de cette mesure qu'ils jetèrent les hauts cris, disant
+qu'ils s'étaient engagés à d'Iberville, et qu'ils l'avaient reçu comme
+commandant de M. de Frontenac. Ils ajoutèrent que s'ils ne devaient pas
+l'avoir pour chef, ils étaient décidés à se retirer et à retourner dans
+leurs foyers.
+
+M. de Brouillan n'épargna ni remontrances, ni exhortations; mais voyant
+qu'il ne devait rien obtenir de ces braves gens, et sachant bien qu'il
+ne pourrait réussir sans leur secours, il changea sa décision, et envoya
+M. de Muys dire à d'Iberville qu'il garderait son commandement.
+
+De plus, il consentit a ce qu'il allât par terre, et enfin il reconnut
+que le butin de Saint-Jean devait être partagé, non par moitié, mais
+en rapport avec les frais que d'Iberville avait faits pour cette
+expédition; ce qui était tout à fait juste.
+
+Ils partirent chacun de son côté: M. de Brouillan par mer, M.
+d'Iberville par terre. Ils devaient se réunir au port de Rognouse, à
+quelques lieues au sud de Saint-Jean. M, l'abbé Beaudoin accompagnait
+les Canadiens; il fit tout le voyage a pied, en un mot, en raquettes,
+comme les combattants; il assista à tous les engagements, et c'est ainsi
+qu'il a pu recueillir tous les faits qu'il a consignés dans le récit si
+intéressant que l'on retrouve dans les ouvrages de M. de La Potherie et
+du Père Charlevoix.
+
+M. d'Iberville partit de Plaisance le 1er novembre. Il parcourut un
+terrain marécageux, à demi gelé et où il trouva bien des difficultés;
+mais ce trajet avait aguerri ses gens et les avait habitués à la marche.
+Il arriva à Rognouse le 12 de novembre et y trouva M. de Brouillan, qui
+voulut essuyer encore d'une nouvelle contradiction: il déclara donc
+à d'Iberville qu'il ne lui accorderait que la moitié des prises de
+Saint-Jean.
+
+Cette décision fut si mal reçue, que M. de Brouillan vit qu'il était à
+craindre que M. d'Iberville ne se retirât avec ses gens, qui voulaient
+le suivre a tout prix. Il changea alors de langage, et il déclara qu'il
+se désistait.
+
+Aussitôt d'Iberville prit les résolutions qu'il jugea les meilleures:
+c'était d'attaquer par terre les stations où l'on avait un facile accès
+par les habitations. Après avoir pris les provisions du _Profond_, il le
+fit partir pour transporter les prisonniers, tandis que lui-même n'en
+avait plus besoin, puisque le gouverneur le laissait opérer par terre.
+
+Mais ici, il y eut encore un changement inopiné. Le _Profond_ étant
+parti, M. de Brouillan ne craignit plus que d'Iberville en profitât pour
+se retirer s'il était mécontent; alors il déclara que tous les Canadiens
+seraient sous ses ordres et que les volontaires iraient où ils
+voudraient avec M. d'Iberville.
+
+Le Père Charlevoix nous fait admirer le noble caractère de d'Iberville.
+Sans aucune réclamation ni plainte, il supporta en silence cette
+nouvelle incartade. Il prit le parti de patienter encore et de laisser
+le gouverneur seul dans son tort. Il ne craignait qu'une chose: c'était
+de n'avoir pas assez d'autorité sur ses gens pour les empêcher de se
+révolter après tant de palinodies.
+
+Cette modération fit réfléchir M. de Brouillan, et, très inquiet du ce
+qui arriverait s'il était privé du concours de d'Iberville, il chercha
+encore une fois à se débrouiller en envoyant quelqu'un pour déclarer
+qu'il revenait sur sa décision. C'était la troisième ou quatrième
+réconciliation.
+
+M. Beaudoin fait cette réflexion: «J'aurais, je vous avoue, Monseigneur,
+voulu être bien loin dans tous ces grabuges, étant ami de ces messieurs,
+qui m'ont fait mille fois plus d'honneur que je ne mérite. Nonobstant
+cela, j'aurais eu au moins autant de peine que le sieur d'Iberville à
+consentir à tout ce qu'il a accordé au sieur de Brouillan. Ces messieurs
+sont un peu d'accord; mais j'appréhende que cela ne dure pas.»
+
+Les Canadiens partirent alors avec M. d'Iberville pour aller reconnaître
+la place en remontant vers le Fourillon, station qui est à six lieues de
+Saint-Jean.
+
+Au second jour, ils virent un vaisseau marchand de 100 tonneaux, qu'ils
+emportèrent du premier choc. L'équipage prit les chaloupes et s'enfuit
+dans les bois.
+
+M. d'Iberville les poursuivit et s'empara de vingt hommes, avec le
+capitaine du vaisseau qui les accompagnait. Plus loin, il enleva trente
+Anglais, à l'endroit appelé le Petit-Havre. Ensuite, les Canadiens
+traversèrent à mi-corps une rivière très rapide, et emportèrent des
+retranchements tout à pic, où ils mirent hors de combat trente-six
+Anglais. C'était le 28 novembre.
+
+Ils se mirent alors en marche pour approcher de Saint-Jean. M. Beaudoin
+a décrit cette marche en témoin oculaire:
+
+M. de Montigny marchait à trois cents pas en avant avec trente
+Canadiens; M. d'Iberville et M. de Brouillan suivaient avec le corps
+principal.
+
+Après deux heures de marche, l'avant-garde signala quatre-vingts ennemis
+retranchés derrière des troncs d'arbres et des quartiers de roche.
+Aussitôt M. de Montigny fit arrêter sa troupe et se disposa à la lancer
+sur les retranchements. M. l'abbé Beaudoin harangua les hommes; il les
+excita à donner leur vie en braves. Ils s'agenouillèrent et ils reçurent
+l'absolution générale, puis chacun jeta ses hardes et se tint prêt à
+s'élancer.
+
+M. de Montigny ayant mis l'épée à la main, s'avança à la tête pour
+attaquer les ennemis au centre; M. d'Iberville devait les prendre Par
+la gauche, et M. de Brouillan par la droite. La lutte fut acharnée, et,
+malgré leur nombre inférieur, les Français montrèrent admirablement leur
+supériorité dans l'emploi des armes et dans la rapidité des mouvements.
+Au bout d'une demi-heure, les ennemis, après des pertes énormes,
+durent aller se réfugier dans deux redoutes qui couvraient la porte
+de Saint-Jean, et la fusillade recommença; mais voyant qu'ils étaient
+encore trop imparfaitement abrités dans les redoutes, ils se retirèrent
+dans le fort principal, qui était bastionné et palissadé. Ce fort
+renfermait une vingtaine de canons qui dominaient la ville. En ce moment
+une centaine d'Anglais s'étant jetés dans une embarcation, profitèrent
+d'un vent favorable pour gagner la haute mer; mais dans le désordre de
+l'embarquement, ils eurent cinquante des leurs blessés à mort.
+
+M. Beaudoin fait remarquer la supériorité des Canadiens dans toutes ces
+rencontres. Les gens de M. de Brouillan auraient eu besoin d'une ou deux
+campagnes avec les Iroquois pour savoir se couvrir des ennemis, et pour
+savoir les surprendre. Si les Canadiens sont plus aguerris, c'est qu'ils
+l'ont appris à leurs dépens dans leurs rencontres avec les sauvages. Ils
+savent qu'il ne faut jamais s'épargner dans ces expéditions où tout
+est à l'aventure; qu'il vaut mieux se faire tuer que de rester blessé,
+exposé à tomber ainsi au pouvoir d'ennemis implacables, ou à mourir
+d'épuisement au milieu des frimas.
+
+Il fallut songer à faire le siège de la citadelle, qui avait deux cents
+hommes de garnison bien équipés, et qui voyait deux vaisseaux de guerre
+arriver à son secours.
+
+Les Canadiens commencèrent par brûler toutes les maisons qui occupaient
+les approches du fort, et le fort, complètement démasqué, apparut avec
+toutes ses défenses.
+
+Ce fort, situé sur une hauteur au nord-ouest, était flanqué de quatre
+bastions et entouré d'une palissade garnie de canons. Au centre
+s'élevait une tour à deux étages, également garnie de canons. M. de
+Brouillan, voyant l'attitude déterminée des assiégés et leurs moyens
+de défense, envoya chercher les mortiers, que l'on avait laissés à
+Bayeboulle, et le lendemain il commença la canonnade.
+
+Le gouverneur, espérant toujours l'arrivée des vaisseaux qui louvoyaient
+en haute mer, envoya, le 30 novembre, jour de saint André, un
+parlementaire demander un délai. Le commandant français, comprenant son
+intention, refusa cette demande, et le gouverneur, renonçant à toute
+espérance de secours, se décida à signer la capitulation.
+
+M. de Brouillan n'eut aucun égard aux services rendus par M.
+d'Iberville. Il ne lui laissa prendre aucune part aux décisions qui
+précédèrent la capitulation, et il la signa sans lui. Ce procédé parut
+tout à fait inconvenant à M. Beaudoin, qui remarque que M. d'Iberville
+avait eu au moins autant de part à la prise de la place que M. de
+Brouillan.
+
+M. d'Iberville ne fit aucune observation. Il se réservait de faire
+connaître plus tard ce qu'il pensait de tous ces manques d'égards.
+
+Voici quels étaient les termes de la reddition de la place:
+
+On convint: 1° que la place se rendrait à deux heures de l'après-midi;
+2° que le gouverneur et ses hommes sortiraient sans armes, qu'ils
+auraient la vie sauve et conserveraient ce qu'ils portaient sur eux; 3°
+qu'on leur fournirait deux bâtiments et des vivres pour retourner en
+Angleterre.
+
+Les Français avaient fait 300 prisonniers et ils avaient trouvé 62,600
+quintaux de morue, ce qui, joint aux prises récentes, portait le butin
+jusqu'à ce jour à plus de 110 mille quintaux.
+
+Saint-Jean est un beau havre pouvant recevoir deux cents vaisseaux. Son
+entrée est de la largeur d'une portée de fusil; elle est dominée par
+deux montagnes très hautes, avec une batterie de huit canons. Outre
+cela, il y avait trois forts, comme nous l'avons vu plus haut.
+
+Les fermes, qui suivirent la destinée du fort, étaient au nombre de
+soixante et occupaient une demi-lieue le long de la rade.
+
+Comme on ne pouvait occuper cette ville, il fallut démolir les forts et
+brûler les habitations. On conserva quelques maisons pour le soin des
+malades qu'on ne pouvait transporter.
+
+Le bruit de cette prise se répandit dans toutes les stations anglaises,
+et y mit la plus grande consternation.
+
+Après cet exploit, M. de Brouillan, se trouvant accablé de fatigue, se
+décida à retourner à Plaisance, laissant à d'Iberville tous les honneurs
+et les soucis de l'expédition.
+
+«Le 23 décembre, après ma messe, dit M. Beaudoin, étant auprès du feu,
+avec M. d'Iberville, M. de Brouillan vint lui dire qu'il était incapable
+de le suivre dans les voyages sur la neige, telle que doit être la
+guerre qu'il a eu à faire tout l'hiver, et qu'il veut ramener son monde
+à Plaisance par le chemin que d'Iberville avait suivi pour venir à
+Rognouse. M. d'Iberville, voyant qu'il paraissait accablé de fatigue
+et excédé de tous les mécomptes qu'il s'était attirés par sa faute, ne
+tenta point de le dissuader, et lui fit ses adieux dans les meilleurs
+termes. M. de Brouillan partit alors à travers les neiges, qui étaient
+très hautes, ayant avec lui quatre Canadiens qui devaient lui battre le
+chemin.»
+
+On était arrivé à la fin du mois de décembre.
+
+Avant de se remettre en marche, M. d'Iberville prit soin de faire
+célébrer la grande fête de Noël à ses Canadiens, qui étaient aussi
+fervents chrétiens qu'intrépides combattants. Il y eut solennité
+religieuse, grâce à la présence de M. Beaudoin, et du Père Simon qui
+l'assistait: messe de minuit, grand'messe du jour avec fanfares et
+sonneries des clairons, coups de canons et pièces d'artifices. C'est
+ainsi que l'on arriva au mois de janvier 1697.
+
+D'Iberville, qui avait conservé tous ses hommes, se disposa a continuer
+sa marche au nord. Il envoya en avant de Montigny, qui s'empara de deux
+stations importantes; Kividi et Portugal Cove. Il sa saisit aussi d'une
+chaloupe qui venait de Carbonnière, et il fit cent prisonniers.
+
+Pendant ce temps, un autre lieutenant de d'Iberville, M. de La Perrière,
+s'empara de Tascove et du cap Saint-François, à l'extrémité de la baie
+de la Conception. D'Iberville suivait avec le corps principal; il prit
+80 chaloupes, et se rendit maître de 35 lieues de pays sur le coté sud
+de la baie de la Conception.
+
+Après avoir réuni tout son monde, il se disposa à occuper l'autre côté
+de la baie; mais avant de partir, il fit fabriquer des raquettes pour
+ses gens. Depuis plusieurs jours la neige était tombée en si grande
+quantité que les sauvages disaient n'avoir jamais rien vu de semblable
+en Canada: elle atteignait dans les vallées jusqu'à vingt pieds de
+hauteur.
+
+Nous n'avons pas besoin de décrire longuement les raquettes dont les
+Canadiens avaient tiré tant d'avantages dans leur expédition de la baie
+d'Hudson. On les nommait ainsi parce qu'elles avaient à peu près la
+forme des raquettes du jeu de paume, seulement, elles étaient plus
+grandes. On les attache sous le pied avec une double courroie qui Part
+du centre de la raquette et qui fixe le pied très solidement. Avec cet
+appareil, un homme exercé peut franchir les neiges les plus épaisses
+sans enfoncer, et avec une singulière rapidité.
+
+On partit le 18 janvier, de Montigny marchant toujours en avant; et deux
+jours après, grâce aux raquettes, on arriva à trente lieues de distance,
+sur la côte nord, près du fort de Carbonnière et en face de l'île
+du même nom. C'est là que se trouvait l'une des stations les plus
+importantes des Anglais.
+
+On navigua plusieurs jours en vue de l'île, en attendant un moment
+favorable pour débarquer.
+
+Le chevalier s'empara d'abord de plusieurs chaloupes des habitations
+voisines, et les mit aussitôt en bon état.
+
+Après plusieurs tentatives, on vit qu'il fallait renoncer à cette
+expédition. L'île était inabordable; toute la côte est revêtue de
+rochers à pic d'une grande hauteur; le seul endroit au niveau de
+l'eau est entouré d'une batture qui est pleine de périls pour les
+embarcations, et qui n'est accessible qu'aux pilotes de l'île.
+
+Voyant ces difficultés, le chevalier ne perdit pas son temps. Il
+débarqua ses troupes sur la terre ferme, et, au bout de quelques jours,
+les Français s'étaient emparés de toutes les stations qui occupaient le
+nord de la baie de In Conception.
+
+Le chevalier commença par le Havre-de-Grâce, l'un des plus anciens
+établissements des Anglais. Il y trouva 100 hommes et 7,500 quintaux de
+morue, et des bestiaux en grande quantité. On prit ensuite Porte-Grave
+avec 116 hommes et 10,000 quintaux de morue; Mosquetti, le poste de
+Carbonnière, en terre ferme, avec 220 hommes et 22,500 quintaux de
+morue; New Perlican, Salmon Cove et Bridge, avec 70 hommes et 6,000
+quintaux de morue. Après quoi, M. d'Iberville, se dirigeant dans le
+nord, arriva à la station de Bayever, dont il s'empara. Là, il fit 80
+hommes prisonniers et prit 11,000 quintaux de morue. Deux lieues plus
+haut, à Colicove, il trouva encore un grand nombre d'animaux.
+
+Il y avait là des fermes magnifiques, et plusieurs fermiers possédaient
+des cent mille livres de capital. Les habitants, fuyant à son approche,
+s'étaient réfugiés au Havre Content, situé à l'extrémité nord de la
+baie suivante, nommée la baie de la Trinité. M. d'Iberville s'y rendit
+aussitôt et obtint que l'on capitulât. Quatre-vingts habitants, venus de
+différents points, s'y trouvaient avec leurs femmes et leurs enfants.
+
+Au Havre Content, M. Deschauffours, gentilhomme acadien, fut établi avec
+dix hommes de garnison.
+
+Dans toute cette expédition, cent vingt-cinq Canadiens s'emparèrent, en
+cinq mois, d'une étendue de pays de 500 lieues carrées, après une marche
+de plus de deux cents lieues; ils firent 700 prisonniers et tuèrent 200
+hommes, n'ayant subi eux-mêmes que peu de pertes, et ils ne saisirent
+pas moins de 190,000 quintaux de morue.
+
+Après la prise de Havre Content, M. d'Iberville, ayant su que les gens
+de Carbonnière, de Porte-Grave et de Bridge, auxquels il avait laissé
+la vie sauve, avaient formé le projet de se réfugier à l'île de
+Carbonnière, contre la parole qu'ils avaient donnée, revint aussitôt sur
+ses pas pour les maintenir dans l'obéissance. Il lui fallut passer à
+travers les bois et par les chemins les plus difficiles. «On avait à
+chaque instant à traverser à mi-jambe dans l'eau, qui n'est pas trop
+chaude en cette saison», dit M. Beaudoin. En effet, on était au 10
+février. Mais à Carbonnière, les gens se dédommagèrent de leurs fatigues
+en faisant venir de la viande fraîche du Havre-de-Grâce, où, comme nous
+l'avons dit, il y avait des bestiaux en grande quantité. M. d'Iberville,
+pour terminer la conquête de toute l'île, songea dès lors à se rendre à
+Bonavista, qui est à 100 lieues au nord de Carbonnière, mais auparavant
+il voulut traiter d'échange avec les Anglais de l'île de Carbonnière.
+
+Ceux-ci répondirent en demandant un Anglais pour un Français et trois
+Anglais pour un Irlandais. Ils étaient irrités contre les Irlandais,
+qu'ils regardaient comme leurs sujets et qu'ils avaient trouvés dans les
+rangs de leurs adversaires. Mais cette demande n'eut pas de suite parce
+qu'elle fut éludée par les Français.
+
+Sur ces entrefaites, vers le 14 février, on vit revenir les quatre
+Canadiens que M. de Brouillan avait emmenés avec lui, à la fin de
+décembre, pour le conduire par terre de Saint-Jean à Plaisance. Ces
+braves gens revenaient partager les dangers et les fatigues de leurs
+compagnons d'armes. «Ils nous apprirent, dit M.. Beaudoin, que M. de
+Brouillan, arrivé à Bayeboulle, à 15 lieues de Saint-Jean, se trouva
+tellement accablé de fatigue et découragé, qu'il se refusa absolument
+à continuer par terre, où il n'avait que 25 lieues à faire, et qu'il
+préféra s'embarquer à Bayeboulle, ce qui faisait une différence de plus
+de 100 lieues à parcourir par mer.»
+
+«M. d'Iberville eut bientôt occasion de prendre ce chemin de terre,
+qui paraissait impraticable à M. de Brouillan et à messieurs les
+Plaisantins, ajoute M. Beaudoin. Il est vrai qu'il n'est pas aussi beau
+que celui de Paris à Versailles, mais on peut le faire en quatre jours
+en marchant d'un bon pas.» M. d'Iberville voulait, avant de continuer
+son expédition, revenir à Plaisance pour avoir des nouvelles de France,
+d'où il attendait l'escadre qui lui avait été promise pour se rendre à
+la baie d'Hudson. Enfin, «il avait peut-être à prendre des munitions, et
+moi des hosties,» nous dit M. Beaudoin, qui l'accompagna dans ce trajet
+de quelques jours.
+
+Cette expédition avait fait connaître aux Français toutes les ressources
+de ce pays; ils avaient appris, par la pratique des Anglais, qui étaient
+de grands chasseurs, la distance qui les séparait des possessions
+françaises et les voies praticables qui y conduisaient.
+
+
+
+ [Illustration: Carte des baies....]
+
+ PORT DE PLAISANCE DANS L'ÎLE DE TERRE-NEUVE.
+
+ La baie de Plaisance a 25 lieues de largeur à son entrée et 50
+ lieues de profondeur. C'était la résidence du gouverneur français,
+ M. de Brouillan.
+
+
+
+Ainsi, du fond de la baie de la Trinité, où d'Iberville avait pris
+New Perlican, Bayever, Bridge, etc., jusqu'au fond de la baie même de
+Plaisance, à l'endroit que l'on appelait le port de Cromwell, il n'y a
+qu'une lieue a traverser, tandis qu'en allant par mer, on trouverait 150
+lieues de parcours.
+
+M. d'Iberville s'était donc rendu à Plaisance au mois d'août 1697 pour
+avoir des nouvelles; et, en attendant, il préparait l'expédition
+de Bonavista, comme nous l'avons dit plus haut, pour consommer la
+destruction des établissements de Terre-Neuve.
+
+Au bout de quelques semaines, les gens que d'Iberville avait laissés
+sur les côtes pour détruire ce qui restait des possessions anglaises,
+vinrent le rejoindre à Plaisance avec M. d'Amour de Plaine, leur
+commandant.
+
+Toute la troupe de M. d'Iberville se trouvait réunie autour de lui. Il y
+avait plusieurs gentilshommes canadiens, quatre officiers des troupes du
+roi, et enfin des hommes signalés par les exploits les plus aventureux.
+
+C'était la plus intrépide réunion que l'on vit jamais en Canada. Choisis
+parmi les meilleurs, M. d'Iberville, dans sa nouvelle expédition, les
+avait formés encore à affronter les plus grandes fatigues. Nous aimons à
+rappeler ici les noms qui nous ont été conservés dans les relations, et
+dont plusieurs sont encore dignement portés en Canada:
+
+Le capitaine des Muys, MM. de Rancogne, d'Amour de Plaine, de Montigny,
+de Bienville, frère du commandant, Boucher de La Perrière, Deschauffours
+l'Hermite, Dugué de Boisbriant, et enfin Nescambiout, le chef des
+Abénaquis, qui alla a Versailles quelques années après. Il fut présenté
+au roi et reçut un sabre d'honneur.
+
+Cette dernière campagne ne les avait pas seulement aguerris, elle leur
+avait procuré l'abondance. Ils n'en abusaient pas, étant soumis à la
+plus stricte discipline, mais ils en profitaient pour se préparer aux
+éventualités de l'avenir, achetant des armes excellentes, des vêtements
+et les fourrures nécessaires pour les rudes climats du Nord.
+
+Mais ce riche butin amena des difficultés auxquelles on était loin de
+s'attendre.
+
+M. de Brouillan fit connaître de la manière la plus formelle qu'il
+prétendait participer aux bénéfices d'une expédition dont il n'avait
+pas voulu partager les dangers. M. d'Iberville, tout en reconnaissant
+l'injustice de cette réclamation, était disposé à céder, par respect
+pour l'autorité; mais il n'en fut pas de même de ses gens, qui
+refusèrent d'écouter de telles prétentions. Ils déclarèrent que si le
+gouverneur voulait avoir sa part, il n'avait qu'il aller la chercher
+lui-même dans les stations où il restait quelque chose. Ils citaient
+parmi celles-ci le port de Rognouse, où on savait qu'il y avait cent
+hommes, de défense avec des provisions abondantes.
+
+
+
+ [Illustration: Les navires...]
+
+ QUATRIÈME EXPÉDITION A LA BAIE D'HUDSON.
+
+ Les bâtiments étaient au nombre de trois principaux: d'Iberville
+ commandait le _Pélican_, vaisseau de 50 canons et de 150 hommes
+ d'équipage; M. de Sérigny, le _Profond_, et M. de Boisbriand, le
+ _Wesph_. L'équipage était réparti sur deux autres petits bâtiments,
+ le _Palmier_ et _l'Esquimau_, chargés de vivres. L'escadre avait,
+ outre les hommes d'équipage, 250 combattants. Les bâtiments étaient
+ approvisionnés de tout ce qui était nécessaire pour cas expéditions
+ du nord: des mousquets, des haches d'armes, des harpons, des
+ grappins, des couvertures de laine, des fourrures, des armes
+ particulières pour combattre les baleines. La navigation avait cela
+ de particulier que jusqu'à l'entrée de la baie d'Hudson, on pouvait
+ rencontrer les glaces venant du pôle, tandis que, plus loin, ces
+ glaces diminuaient à cause de la chaleur du Gulf-Stream, qui quitte
+ les côtes de l'Amérique en cet endroit pour traverser l'Atlantique.
+
+
+
+M. de Brouillan, irrité, fit emprisonner quelques-uns des opposants,
+et chercha à séparer M. de Montigny de M. d'Iberville. Cela poussa
+d'Iberville aux dernières limites du mécontentement.
+
+On ne sait ce qui aurait pu résulter de l'entêtement de M. de Brouillan
+et de l'indignation du capitaine canadien, lorsque arriva un événement
+qui changea toutes choses.
+
+M. de Sérigny, frère du chevalier, arriva de France le 15 du mois de
+mai 1698. Il conduisait une escadre qui apportait les ordres les plus
+pressants de se rendre à la baie d'Hudson.
+
+La cour ayant appris que Terre-Neuve était conquise presque entièrement,
+enjoignait à M. d'Iberville de se rendre aussitôt a la haie d'Hudson.
+On pensait que M. de Brouillan suffirait à compléter la conquête par la
+prise de Bonavista.
+
+Ainsi finit l'oeuvre de M. d'Iberville en Terre-Neuve et il ne lui resta
+plus qu'à prendre congé de l'irascible gouverneur.
+
+Après cela, M. Beaudoin énumère le résultat de cette année de combats.
+Il nous fait remarquer que 125 hommes, en si peu de temps, avaient
+occupé près de 500 lieues carrées de territoire, avaient pris trente
+stations, fait plus de 1,000 prisonniers, tué 200 hommes, et saisi tant
+de milliers de quintaux de morue, sans avoir éprouvé d'autre accident
+que deux hommes blessés.
+
+Le pieux missionnaire ajoute qu'il bénit le Seigneur d'avoir assisté les
+Français, qui avaient presque tous la crainte de Dieu, tandis que leurs
+ennemis étaient de moeurs abominables.
+
+Ces Anglais avaient cependant de bonnes qualités: ils étaient des hommes
+actifs et habiles dans l'exploitation des pêcheries et des chasses; mais
+ils n'avaient rien des qualités militaires, et ils étaient incapables de
+résister à des combattants intrépides comme les Canadiens.
+
+De plus, Dieu ne pouvait les favoriser: ils ne faisaient aucune
+religion, n'ayant pas même de ministre avec eux, Ils étaient, dans leur
+conduite, pires que les sauvages, abandonnés à l'ivrognerie et à tous
+les désordres.
+
+M. Beaudoin donne ensuite rémunération des stations prises par les
+Français, et il les met sous trois divisions distinctes:
+
+Celles prises par M. de Brouillan seul, avant l'arrivée d'Iberville;
+celles prises par M. de Brouillan réuni à M. d'Iberville; et enfin les
+stations prises par M. d'Iberville seul, avec le nombre des habitants de
+chaque place, les chaloupes qu'ils y ont trouvées, et le poisson qu'ils
+y prennent chaque année.
+
+Il y en a dix dans la première catégorie, trois dans la seconde, et
+vingt-trois dans la troisième.
+
+Il est à remarquer que M. de La Potherie, qui copie l'énumération, a
+omis de faire cette distinction, de manière qu'on ne peut comprendre ce
+qu'il a voulu dire en cet endroit.
+
+Voici la liste donnée par M. Beaudoin:
+
+1° Stations prises par M. de Brouillan avec ses gens: Rognouse,
+Trémousse, Forillon, Caplini Bay, Cap Reuil, Brigue, Tothcave,
+Bayeboulle, Aigueforte--490 pécheurs, 54 habitants, 71 chaloupes prises,
+25,000 quintaux de morue;
+
+2° Celles prises par M. d'Iberville et M. de Brouillan réunis: le
+Petit-Havre, la ville de Saint-Jean, le fort de Kividi--420 pêcheurs, 82
+habitants, 150 chaloupes, 75,000 quintaux de morue;
+
+3° Stations prises par M. d'Iberville seul: 1° dans la baie de la
+Conception et la haie de la Trinité: 2° de Portugal Cove, Havremon,
+Quinscove, Havre-de-Grâce, Mousquit, Carbonnière, Croques Coves, Kelins
+Cove, Fresh Water, Bayever, Vieux Perlican, Lance-Arbre, Colicove, New
+Perlican, Havre Content, Arcisse, la Trinité.--1,138 pêcheurs, 149
+habitants, 214 chaloupes, 113,800 quintaux de morue.
+
+Total: 2,048 pécheurs, 285 habitants, 435 chaloupes, 263,900 quintaux de
+morue.
+
+Après le départ de M. d'Iberville, M. de Brouillan se trouva délivré
+d'une grande préoccupation: il lui semblait qu'il serait plus en mesure
+d'exercer ses prérogatives, et de prouver qu'il n'avait pas besoin de
+partager son autorité. Mais les années suivantes ne lui furent pas
+favorables, et on 1698 les Anglais étaient revenus occuper sans
+résistances toutes les stations de la côte orientale.
+
+M. de Brouillan ayant été nommé au gouvernement de l'Acadie, fut
+remplacé par M. de Subercase. Ce dernier se décida d'attaquer les
+stations anglaises, ce qu'il opéra, avec le commandant de Montigny, en
+janvier 1707. Ils avaient réuni 450 hommes. Ils prirent plusieurs postes
+et détruisirent tous les environs de Saint-Jean. L'année suivante, M. de
+Saint-Ovide, neveu de M. de Brouillan, alla, avec 125 hommes et M.
+de Cortebelle, occuper le pays; ils enlevèrent Saint-Jean, et se
+préparaient à de nouvelles excursions, lorsque le gouverneur de
+Plaisance les rappela, parce qu'il avait appris que les Anglais se
+préparaient à l'attaquer avec 2,000 hommes.
+
+Les succès furent ainsi partagés dans le cours du XVIIIe siècle; les
+Anglais finirent par consolider leur occupation, mais ils consentirent à
+laisser aux pêcheurs français quelques points sur la côte. Il ne reste
+plus aujourd'hui à la France que deux îles au sud de Terre-Neuve,
+Saint-Pierre et Miquelon, qui sont aujourd'hui le contre d'une
+exploitation considérable.
+
+En 1745, la pêche occupait chaque année dix mille hommes avec 500
+navires de Bayonne, de Saint-Jean de Luz et du Havre-de-Grâce.
+
+Aujourd'hui les pêcheries ont une importance plus grande que jamais.
+Chaque année, près de cent quatre-vingt-dix bâtiments viennent se fixer
+sur le banc de Terre-Neuve. Ils ne doivent pas, d'après les traités,
+avancer à plus de vingt lieues du rivage, mais cela suffit pour la
+pêche. Ils trafiquent avec les riverains de Terre-Neuve, qui leur
+apportent le menu poisson qui doit servir d'amorce. Pas moins de
+vingt-cinq à trente mille pêcheurs, largement rétribués, sont ainsi
+employés à la pêche. Cette occupation est une école tout à fait
+précieuse pour la préparation de la marine française. Aussi le
+gouvernement donne-t-il à chaque bâtiment une prime considérable.
+
+Tel est l'état actuel des pêcheries françaises en Amérique, et l'on ne
+doit pas oublier la part que d'Iberville a prise au développement de
+cette précieuse industrie.
+
+
+
+
+QUATRIÈME PARTIE
+
+
+
+IV EXPÉDITION A LA BAIE D'HUDSON.
+
+Tous les préparatifs étant terminés à Plaisance et les équipages de
+l'escadre ayant été complétés, on mit à la voile le 8 juillet 1697,
+et l'on avança par un vent du sud-ouest. D'Iberville commandait le
+_Pélican_, vaisseau de 50 canons et de 150 hommes d'équipage. M. de
+Sérigny commandait le _Profond_ et M. de Boisbriant le _Wesph_.
+Ces officiers avaient parcouru plusieurs fois les mers du Nord et
+connaissaient la baie d'Hudson. Enfin, les hommes de guerre qui les
+secondaient, avaient été déjà leurs compagnons.
+
+Outre M. d'Iberville et ses deux frères, M. de Sérigny, et de Bienville,
+âgé seulement de quatorze ans et frère chéri d'Iberville, il y avait
+leur cousin de Martigny, fils de leur oncle, Jacques Le Moyne; les
+deux MM. Dugué de Boisbriant, de La Salle, de Caumont, le chevalier de
+Montalembert, de la compagnie du marquis de Villette, M. de La Potherie,
+qui a publié plusieurs volumes pleins d'intérêt sur la Nouvelle-France
+et sur les événements dont il avait été témoin; MM. de Grandville et de
+Ligonde, gardes de la marine; Chatrier. Saint-Aubin, Jourdain et Vivien,
+pilotes, La Carbonnière de Montréal, Saint-Martin, etc.; enfin, Jérémie,
+qui a laissé une relation assez complète de tous ces événements. Ils
+avaient avec eux un aumônier. D'Iberville avait toujours soin d'en
+associer à toutes ces entreprises, où il fallait toujours être prêt à
+donner sa vie pour le service de Dieu et du roi. Cet aumônier était
+M. Fitz-Maurice, de la famille des Kiéri en Irlande, dont d'Iberville
+estimait tout particulièrement le mérite et le zèle infatigable. Il
+devait rendre les plus grands services, et il était destiné à subir de
+grandes fatigues.
+
+L'équipage était réparti sur cinq navires: le _Pélican, le Palmier,
+le Wesph, le Profond_, et un brigantin nommé _l'Esquimau_, chargé
+de vivres. L'escadre réunissait, outre les hommes d'équipage, 250
+combattants. Les bâtiments étaient approvisionnés de tout ce qui était
+nécessaire pour ces expéditions du Nord; des mousquets, des haches
+d'armes, des harpons, des grappins pour fixer les navires sur les glaces
+lorsqu'on ne pouvait plus naviguer, des couvertures de laine et des
+fourrures pour les jours les plus froids, des armes particulières pour
+combattre les baleines, qui naviguaient par légions dans le nord, et
+pour s'emparer de ces populations d'amphibies qui couvraient les rivages
+parfois jusqu'à perte de vue; sans compter les armes de chasse pour
+attaquer ces tribus d'oiseaux si nombreux, non encore décimés par les
+chasseurs: les oies, les outardes, les pingouins, les mouettes, les
+goélands.
+
+De Plaisance, on longea l'île pour se rendre sur la côte orientale. On
+passa devant le cap Sainte-Marie, devant lu cap de Rase au sud de l'île,
+puis on remonta le long du banc de Terre-Neuve. M. d'Iberville avait
+reçu l'instruction de courir des bordées sur cette côte; mais des
+brumes très épaisses s'étant élevées, ces instructions ne purent être
+observées, et l'escadre se dirigea aussitôt vers le nord.
+
+Le 17 juillet, neuf jours après le départ, l'escadre ayant passé le cap
+Saint-François et le cap Bonavista, on se trouva près de Belle-Isle,
+en face de l'embouchure du fleuve Saint-Laurent et par le 52e degré de
+latitude.
+
+On commença à rencontrer quelques glaces dérivant vers le sud, mais ce
+n'était rien en comparaison de ce que l'on devait voir plus tard.
+
+Le 18 juillet, l'escadre longea les côtes du Labrador. Le 24, 16 jours
+après le départ de Plaisance, l'entrée de la baie d'Hudson se présenta:
+elle était tout obstruée de glaces. On était en face de l'île de la
+Résolution, et des îles Button, qui conservent encore le même nom. Il
+fallait se frayer un passage en naviguant vers l'ouest.
+
+D'Iberville, monté sur le Pélican, affrontait les banquises, sachant
+profiter de toutes les ressources de ces passages, qu'il avait traversés
+plusieurs fois, et frayant la route aux autres navires.
+
+Il fallait souvent grappiner, c'est-à-dire fixer les bâtiments sur les
+glaces au moyen de grappins dont on avait un bon nombre.
+
+A cette hauteur, on était au 62e degré de latitude, le soleil était
+perpétuel, éclairant la nuit comme le jour. On rencontra ensuite les
+îles du Pôle et de la Salamandre, ainsi nommées d'après les deux
+bâtiments que d'Iberville y avait conduits dans son voyage précédent de
+1694.
+
+Arrivés à ce point, les navigateurs virent marcher contre eux
+l'immensité des glaces venant du pôle; elles apparaissaient au loin
+jusqu'à la ligne de l'horizon. C'étaient des masses énormes qui
+semblaient entassées les unes sur les autres. Enfin, à chaque instant,
+comme dans la région des nuages, on voyait s'accomplir les mouvements
+les plus variés.
+
+Certains bancs s'arrêtaient et se disposaient avec ordre comme les quais
+d'un fleuve. Les autres continuaient à marcher et s'avançaient plusieurs
+de front comme une flotte gigantesque. Il y avait des blocs de 300 pieds
+de hauteur. A certains moments, dans cette procession effrayante, il y
+avait des rencontres, avec des bruits terribles; tantôt c'était comme
+des coups de tonnerre, d'autres fois comme des salves d'artillerie, ou
+des feux de file de mousqueterie. A ces rencontres, les blocs de glace,
+poussés par une force irrésistible, se levaient, se dressaient les uns
+contre les autres, et menaçaient de s'abattre sur les embarcations.
+
+Il était difficile de braver ces obstacles avec ces petits navires, qui
+étaient si mal disposés pour supporter les grandes lames de l'Océan.
+C'est ainsi que s'avançaient ces intrépides navigateurs; ils n'avaient
+pour appui que des coques de noix; ils étaient dépourvus de ces
+instruments de précision modernes qui parlent un langage, si
+infaillible; ils n'avaient pour guide que la boussole et marchaient
+connue les yeux fermés dans les brumes.
+
+A un certain moment, un vent s'éleva qui ébranla les glaces et les
+bouleversa. Au milieu de ce conflit, deux bâtiments se rencontrèrent, et
+un mat d'artimon fut brisé, tandis que le brigantin _l'Esquimau_, poussé
+par la violence des courants, fut enlevé et sombra avec son chargement.
+Tout ce que l'on put faire fut de sauver l'équipage.
+
+Dans ces régions, les tempêtes sont plus effrayantes que partout
+ailleurs. Le 24 juillet, l'escadre en ressentit une qui dura huit
+heures.
+
+Les cordages et le pont étaient couverts de verglas, les voiles
+s'immobilisaient; le veilleur, à son poste d'observation au haut du mat,
+était comme une stalactite vivante. Les côtes présentaient une masse de
+pics et de précipices effrayants. Enfin, au milieu de la tempête, le
+_Pélican_ se vit séparé des trois autres vaisseaux, qui jusque-là
+l'avaient suivi.
+
+Le 8 du mois d'août, on était entré dans le détroit de la baie d'Hudson;
+on doubla le cap Haut, puis le cap Charles, à 50 lieues de l'ouverture
+du détroit.
+
+Le 15 du mois d'août, le _Pélican_ était arrivé à 150 lieues des îles
+Button et de l'entrée est du détroit. D'Iberville, ne voyant pas
+arriver les trois vaisseaux français, s'arrêta, quelques jours pour les
+attendre.
+
+Ils étaient au milieu des splendeurs des mers du Nord. Dans le jour, ils
+pouvaient contempler un ciel d'un éclat et d'une pureté extraordinaires,
+qui tranchait sur la blancheur des neiges, et les glaces, qui
+s'étendaient à perte de vue. Pendant la nuit, les aurores boréales
+apparaissaient avec leurs lueurs plus blanches que l'albâtre et variant
+à chaque instant. Autour du navire, tout un peuple d'amphibies, de loups
+et de veaux marins couvraient les rivages; ils offraient aux chasseurs
+une proie facile. Dans le ciel, des volées d'oiseaux énormes: les
+outardes, les goélands remplissaient les airs, et ils étaient en si
+grande quantité que La Potherie nous dit qu'on pouvait les prendre par
+milliers.
+
+Tandis qu'on pouvait se livrer à la chasse, on pouvait aussi s'occuper à
+la pêche, qui offrait une proie abondante.
+
+On était encore sur les glaces lorsqu'on vit arriver une bande de
+sauvages esquimaux avec qui l'on se mit en rapport. M. de La Potherie
+donne de grands détails sur ces habitants étranges des mers du pôle. Il
+nous dit comme leurs vêtements, leurs armes et tous les objets à leur
+usage sont admirablement adaptés au climat qu'ils doivent habiter.
+
+Ils portent un surtout fait de fourrures très épaisses, avec des gilets
+et des hauts-de-chausse de peau. Le tout est cousu avec les nerfs les
+plus délicats des animaux et «avec une perfection dont les couturières
+européennes n'approchent pas». Par-dessus leurs chausses, ils mettent
+deux paires de bottes l'une sur l'autre, alternées avec des chaussons
+de peau. Ils prennent donc plus de précautions contre le froid que les
+Européens, mais aussi il paraît qu'ils ne connaissent pas les infirmités
+qui affligent les peuples qui se disent civilisés.
+
+Leurs canots de peaux de loups marins montées sur des os de baleine,
+sont une invention merveilleuse pour braver la fureur des flots. Ils
+sont tout couverts sur le dessus, à la réserve d'une ouverture où les
+navigateurs se mettent; elle est si bien ajustée qu'il n'y entre jamais
+d'eau. Ils les gouvernent très facilement avec une rame de quatre pieds
+de longueur, arrondie aux deux extrémités et qu'ils savent manoeuvrer
+avec une rapidité extraordinaire.
+
+Le _Pélican_ remit à la voile et arriva le 3 septembre en vue du fort
+Nelson, n'ayant pas de nouvelles des autres bâtiments.
+
+Le 5 septembre, l'on vit arriver trois vaisseaux que l'on prit pour
+l'escadre: grand mouvement à bord et grande joie. On bat aux champs
+et l'on arbore les pavillons de bienvenue. Mais, étonnement général
+lorsqu'on s'aperçoit que les bâtiments signalés ne répondent pas et
+s'avancent toujours, en silence, à force de voiles. La méprise ne fut
+pas longue; on avait devant soi trois vaisseaux ennemis qui venaient
+d'attaquer le _Profond_ dans le nord de la baie, et qui croyaient
+l'avoir coulé à fond.
+
+Ces trois bâtiments étaient le _Hampshire_, de 50 canons et de 150
+hommes d'équipage; le _Derring_, de 36 canons et 100 hommes d'équipage,
+et le _Hudson Bay_, de 32 canons et plus de 200 hommes d'équipage:
+total, près de 350 hommes avec 108 canons, auxquels le _Pélican_ ne
+pouvait opposer que 150 hommes et 50 canons.
+
+D'Iberville comprit aussitôt le danger, mais il jugea qu'il devait le
+braver. D'ailleurs, il commandait des hommes résolus et qui n'auraient
+pas voulu entendre parler de retraite.
+
+Aussitôt, il divise son monde en plusieurs détachements. Il met La Salle
+et de Grandville, gardes de la marine, avec leurs hommes à la batterie
+d'en bas; il place son jeune frère de Bienville et M. de Ligonde,
+autre o-arde de la marine, à la batterie du haut, et établit M. de La
+Potherie, Saint-Martin et La Carbonnière au château dee l'avant, avec
+les hommes les plus aguerris; lui-même se porte, avec un détachement, au
+château de poupe, près du pilote, pour tout diriger.
+
+D'Iberville, avec l'intelligence qui le caractérisait, décida qu'un
+abordage vaudrait mieux que le vain essai de lutter, avec 50 canons,
+contre trois vaisseaux pouvant tirer de tous côtés en l'environnant
+comme d'un cercle de feu. Il se dirige donc vers le _Hampshire_, tandis
+que les Anglais l'apostrophaient en criant qu'ils le reconnaissaient,
+«qu'ils le cherchaient depuis longtemps, que son dernier jour était venu
+et qu'ils ne l'épargneraient pas.» Et sur cela, des cris et des hourras
+répétés.
+
+Le moment était solennel. D'Iberville avançait toujours; il était d'une
+impassibilité qui lui était ordinaire dans le danger et qui électrisait
+ses gens, qui avaient les yeux sur lui.
+
+Il fait sonner l'abordage. Tous ses gens se garent d'abord pour essuyer
+la première bordée du _Hampshire_, puis ils se relèvent et montent d'un
+bond sur les embrasures. Retenus d'une main aux manoeuvres du navire, de
+l'autre, ils brandissaient leurs haches d'armes. Le navire marchait
+avec rapidité. Le capitaine du Hampshire, les ayant contemplés quelques
+instants, jugea qu'il pouvait être anéanti du premier coup avant qu'il
+pût être secouru par les autres navires. Il fait aussitôt carguer ses
+voiles, et, virant de bord, il se dérobe à une lutte qu'il n'ose pas
+affronter.
+
+D'Iberville ne perd pas un instant. Il continue sa course et se dirige
+entre les deux autres vaisseaux. En passant près du _Derring_, il le
+foudroie avec sa batterie de droite. Il se retourne vers le _Hudson
+Bay_, et lui envoie sa bordée de gauche, puis il revient vers le
+_Hampshire_, qui, voyant le Pélican aux prises avec deux vaisseaux,
+avait décidé de se remettre en ligne. Les deux bâtiments anglais
+avaient peine à se rétablir; les manoeuvres étaient hachées, les voiles
+criblées, les canons renversés, les blessés nombreux.
+
+Cependant, d'Iberville voyant que ce qu'il avait voulu éviter allait
+se réaliser, si les trois navires se réunissaient, marcha droit sur le
+_Hampshire_. Pendant ce temps, les trois navires se remirent en ligne et
+tiraient à la fois, criblant le _Pélican_, mais sans blesser beaucoup de
+monde, les gens d'Iberville étant si exercés à se garer à chaque bordée.
+Ils jugeaient de la direction des coups, et suivant leur portée, ils
+montaient dans les manoeuvres avec la rapidité la plus extraordinaire,
+ou se garaient dans l'entrepont, puis ils revenaient sur le tillac en
+poussant des cris de défi.
+
+_Le Hampshire_, voyant l'inutilité de toutes ses volées de canons, se
+décida enfin à aborder le _Pélican_, réservant son feu pour frapper son
+adversaire d'aussi près que possible. Il commença par chercher à prendre
+le vent pour revenir sur le _Pélican_ avec plus de force, mais, là
+éclata l'inhabileté des marins anglais; ils ne purent réussir dans cette
+manoeuvre, et su retrouvèrent côte à côte avec le _Pélican_, qui les
+prolongeait et les suivait dans tous leurs mouvements.
+
+C'est alors qu'arriva l'événement le plus considérable du combat.
+
+Les navires étaient si près l'un de l'autre que les hommes
+s'apostrophaient des deux bords. Les Anglais criaient aux Français
+qu'ils vinssent leur rendre visite, et, voyant M. de La Potherie qui
+avait le visage tout noir de poudre, ils s'écrièrent: «Ali! quel beau
+visage de Guinée.»
+
+Le _Hampshire_ se voyant a portée de pistolet, lança sa bordée, qui
+n'eut presque pas de prise sur l'équipage étendu à plat sur le pont.
+
+Alors, d'Iberville riposta. Tous ses canons étaient pointés à couler
+bas, et il envoya si bien sa bordée que le _Hampshire_ ne put faire
+que quelques brasses et sombra complètement sous voiles, avec tout son
+monde, qui comprenait 150 combattants.
+
+Les deux autres vaisseaux, voyant ce désastre, ne songèrent plus à faire
+aucune résistance. Le _Derring_ vira de bord avec la plus grande hâte,
+et s'enfuit; mais l'_Hudson Bay_, trop criblé pour en faire autant,
+amena aussitôt son pavillon, et d'Iberville envoya La Salle avec 25
+hommes pour l'amariner.
+
+Tout avait été si bien conduit, que d'Iberville n'avait pas de morts,
+et ne comptait que 14 blessés; mais les manoeuvres étaient coupées, les
+voiles percées à jour, les mâts criblés.
+
+Le chevalier du Ligonde avait reçu deux coups de feu; La Carbonnière
+avait le coude entamé; Saint-Martin, la main fracassée; M. de La
+Potherie avait reçu plusieurs balles dans ses vêtements, et avait un
+bras contusionné.
+
+Après ce combat acharné il se passa encore bien dea événements avant
+l'attaque du fort Nelson. On était parvenu au 7 de septembre, et l'on
+expérimenta alors la rigueur de ces climats. Il faisait très grand
+froid; le vaisseau, avec ses agrès et ses mâts, était tout couvert
+de neige et de verglas. Le vent était très fort, et, la grande ancre
+s'étant rompue, la désolation fut au comble parmi les blessés et les
+malades. M. de La Potherie, quelque accablé de fatigue qu'il fût, avait
+encore assez de liberté d'esprit pour faire la remarque que Horace, qui
+relève l'audace de celui que le premier confia une nef aux flots, ne
+s'était cependant jamais trouvé en si fâcheuse conjoncture.
+
+ Illi robur et aes triplex
+ Circa, pectus erat qui fragilem truci
+ Commisit pelago ratem
+ Primus, nec timuit proecipitem Africum
+ Decertantem...
+
+La tempête se déchaîna, ensuite dans toute sa fureur; la galerie fut
+enlevée, les tables et les bancs brisés dans la grande salle; enfin,
+vers dix heures du soir, le 7 septembre, le gouvernail fut enlevé. Le
+vaisseau, secoué et poussé sur les battures, ne put résister et fut
+ouvert par le milieu. Au matin, il commença à sombrer: il fallut
+l'abandonner. En ce moment on voyait la terre à deux lieues.
+
+Au milieu de ces épreuves d'Iberville était inébranlable: c'était dans
+les plus terribles circonstances que se révélaient sa fermeté et la
+sûreté de ses décisions. Il se mit en devoir de sauver son équipage.
+Il envoya M. de La Potherie et son cousin de Martigny dans un esquif,
+chercher un lieu de déparquement, puis il fit disposer des radeaux, et
+embarqua son monde. Les rigueurs du froid étaient telles que, sur les
+200 hommes qui se trouvaient sur le bâtiment et qui eurent à traverser
+les battures dans l'eau jusqu'à la ceinture, 18 périrent. M. de La
+Potherie tomba sans mouvement, épuisé de fatigue; quelques Canadiens le
+sauvèrent. L'aumônier, M de Fitz-Maurice, fut admirable de dévouement,
+étant, comme nous l'avons dit, d'une force extraordinaire. Il soutenait
+et même portait ceux qui ne pouvaient se traîner, et il ne les
+abandonnait pas avant qu'ils fussent arrivés en terre ferme.
+
+De grands feux que l'on fit soulagèrent ces pauvres gens qui étaient
+légèrement vêtus et tout dégouttants encore du naufrage. Dans tous ces
+désastres, d'Iberville avait veillé a tout. Il avait sauvé sa provision
+de poudre, et il put ainsi envoyer ses meilleurs tireurs pour se
+procurer du gibier. Heureusement, les autres vaisseaux arrivèrent,
+le _Palmier_, le _Wesph_ et le _Profond_, apportant des vivres, des
+munitions et des vêtements de toutes sortes; il était temps: les plus
+robustes succombaient, les plus nobles coeurs étaient anxieux. Les
+fronts s'éclaircirent, mais comme en ces temps la foi accompagnait
+toutes les émotions, de vives démonstrations de reconnaissance furent
+adressées à Dieu. D'ailleurs, ces braves gens étaient déterminés à toute
+tentative suprême et, périr pour périr, ils disaient qu'il valait mieux
+sacrifier sa vie sur un bastion du fort Nelson que de languir dans un
+bois avec un pied de neige.
+
+Le 11 septembre, dit M. de La Potherie, nous allâmes faire du feu à la
+portée du canon du fort et sous le couvert des arbres, pour tromper
+l'ennemi. La fumée nous attira des coups de canon, mais facilita aux
+gens le débarquement le long de la rivière. M. d'Iberville, se dirigeant
+par de petits sentiers couverts, s'en alla reconnaître la place, sur les
+11 heures du matin; après quoi il envoya de Martigny en parlementaire
+pour réclamer deux Canadiens et deux Iroquois qui étaient restés
+prisonniers l'année précédente. Le gouverneur les refusa: alors on
+résolut l'attaque.
+
+Après dîner, on dressa une batterie à deux cents pas du fort, et l'on
+débarqua les mortiers, les canons et les munitions, sous la direction
+du chevalier de Montalembert, garde de la marine. Le lendemain, le
+bombardement commença vers 10 heures du matin, et continua jusqu'à, une
+heure de l'après-midi. Les bombes faisaient un effet merveilleux; les
+remparts étaient renversés, et les Canadiens envoyés en tirailleurs,
+voyant les résultats, les saluaient de Sassa Kouès de triomphe. On
+commença alors, sur la côte opposée du Nord, une nouvelle batterie
+qui aurait écrasé le fort, mais le gouverneur envoya le ministre, M.
+Morrisson, proposer une capitulation, qui ne put être acceptée à cause
+des conditions qui l'accompagnaient. Enfin, le lendemain, 13 septembre,
+le gouverneur envoya des parlementaires chargé d'accepter les conditions
+posées par M. d'Iberville.
+
+A une heure de l'après-midi, l'évacuation eut lieu. La garnison sortit
+tambours battants, mèches allumées, enseignes déployées, avec armes et
+bagages.
+
+Le fort Nelson, que l'on venait de prendre, est au 59e degré 30 m. de
+latitude; c'est la dernière place de l'Amérique septentrionale. Il était
+en forme de trapèze avec quatre bastions. Dans chaque bastion il y
+avait des fauconneaux et des pièces de quatre et de huit. En tout, deux
+mortiers de fonte, 34 canons et plusieurs petites pièces.
+
+M. d'Iberville installa ses hommes, puis fit célébrer les offices
+religieux. M. de Fitz-Maurice fit les offices et ensuite s'occupa de se
+mettre en rapport avec les sauvages.
+
+Cette campagne rendait la France maîtresse de toute la baie d'Hudson et
+du toutes ses richesses, qui sont très grandes, car dans un climat
+si rude la Providence a pourvu merveilleusement à la subsistance des
+peuples qui y sont établis.
+
+Les rivières sont très poissonneuses, la chasse y est abondante. Il y a
+des perdrix en si grande quantité qu'on peut en tirer des milliers et
+des milliers. Elles sont toutes blanches, beaucoup plus délicates que
+celles d'Europe, et presque aussi grosses que des poules. Les outardes
+et les oies sauvages y abondent si tort au printemps et à l'automne,
+que les bords des rivières en sont remplis. Les caribous s'y trouvent
+presque toute l'année; on les rencontre parfois par bandes de sept à
+huit cents. La viande en est encore meilleure que celle du cerf.
+
+Les pelleteries sont très nombreuses, très variées, très précieuses,
+bien plus belles que celles des climats plus doux: les martes, les
+renards noirs, les loutres, les ours, les loups, les castors sont très
+abondants et d'une fourrure fournie et très fine. Mais ce qui pouvait
+surtout attacher les Français à ce pays, c'est que les sauvages sont
+bons, très désireux d'embrasser la vraie religion, et tout différents
+des populations iroquoises, qui ont été si acharnées contre les
+établissements français.
+
+Les sauvages venaient donc un foule au fort Nelson pour se mettre on
+rapport avec les Français, qu'ils avaient appris à aimer dans leurs
+rapports précédents. Ils aimaient ardemment le noble caractère
+d'Iberville; ils estimaient sa franchise, sa noblesse de coeur, sa
+droiture, qui est la qualité qu'ils estiment le plus, nous dit M. de
+La Potherie. Ils avaient appris à connaître M. de Martigny et M. de
+Sérigny, qui, dans les expéditions précédentes, étaient restés plusieurs
+mois avec eux. Ils savaient d'avance aussi qu'ils devaient mettre toute
+leur confiance dans le missionnaire, par les vertus qu'ils avaient
+admirées dans ceux qui l'avaient précédé. Ils n'oubliaient pas le P.
+Silvy, venu avec d'Iberville dans sa première expédition, et qui, resté
+avec eux, s'était dévoué jusqu'à ce que sa santé fût épuisée. Le P.
+Silvy, après ces oeuvres de missions à la baie d'Hudson, fut rappelé
+à Québec, mais le coup de mort était déjà porté: il mourut au bout de
+quelques semaines. Les sauvages savaient tout cela, et lui conservaient
+une filiale reconnaissance.
+
+Ils avaient été attachés encore au nom français par le dévouement sans
+limites du P. Marest, venu en 1694, et qui était resté plusieurs années
+avec eux. Le zèle qu'il avait mis à travailler au service de l'équipage,
+pendant l'hiver même, était grand, mais celui qui l'animait à s'occuper
+des sauvages était encore plus grand, à cause du besoin où il voyait
+leurs âmes. Il s'en allait aux plus grandes distances par tous les
+temps; il passait les rivières à mi-corps, traversait des marais et des
+savanes, supportant les froids les plus violents, et gagnant ainsi
+le coeur des sauvages. Ils comprenaient, en le voyant supporter
+héroïquement ces épreuves, quelle affection il devait avoir pour les
+âmes. Ce sont des choses que les sauvages ne devaient jamais oublier;
+ils n'avaient rien vu de semblable chez les ennemis des Français.
+
+M. de Fitz-Maurice, animé par ces exemples, se mit dans les mêmes
+rapports avec les sauvages. Il allait au loin les trouver dans leurs
+campements, et passait les ruisseaux, les rivières, les marais,
+supportant tout. Mais il est bon de rapporter une part du mérite de ces
+oeuvres à M. d'Iberville, qui s'occupait avant tout du bien spirituel
+de ses hommes et des sauvages. A bord, il assistait aux prières, aux
+neuvaines et à la sainte messe, Il secondait l'aumônier dans toutes les
+dispositions de son zèle. Le P. Fitz-Maurice nous dit qu'il était un des
+premiers à la confession et à la communion. Nous ne pouvons avoir une
+trop haute idée de ces héros chrétiens, plaçant au-dessus de tout, le
+but religieux qui les guidait dans leurs entreprises, et sachant mettre
+leur conduite en rapport avec leurs pieuses convictions. Ils rappellent
+les héros des croisades.
+
+M. d'Iberville pourvut ensuite à l'organisation de la nouvelle colonie.
+Il mit son frère de Sérigny à la tête des stations; il demanda ensuite à
+M. Fitz-Maurice de se charger de l'administration spirituelle, puis il
+repartit pour la France, le 24 septembre 1697, bien que la saison fût
+déjà avancée.
+
+Il avait installé à bord du _Profond_ l'équipage du _Pélican_, qui avait
+sombré; il y avait ajouté une partie de l'équipage de l'_Hudson-Bay_, et
+enfin la garnison du fort, qu'il devait rapatrier.
+
+Une heure après le départ le _Profond_ échouait, mais ce ne fut qu'une
+alerte de peu de durée, car la marée survenant, on put continuer la
+route.
+
+A cette époque de l'année, le soleil baissait sur l'horizon à mesure
+que l'on avançait vers le nord, et au bout de quelques jours, il ne
+paraissait plus et l'on ne pouvait plus prendre la hauteur pour se
+diriger.
+
+Aussi, dit M. Bacqueville de La Potherie, on avançait dans les ténèbres;
+on ne voyait plus rien, et par surcroît, il arriva une très forte
+tempête.
+
+Avec tout cela, il fallait trouver le détroit pour sortir de cette mer
+tempétueuse. Après plusieurs jours d'inquiétude et de tâtonnements, on
+put reconnaître qu'on était à l'entrée du détroit et en face de l'île de
+Sasbré. On continua la marche avec plus d'assurance, en allant toujours
+à l'est, et, le 2 octobre, c'est-à-dire huit jours après le départ du
+fort Nelson, l'escadre se trouvait à, 50 lieues de l'entrée ouest du
+détroit, devant le cap Charles, au 63e degré de latitude, presque au
+milieu du parcours du détroit.
+
+On longea ensuite les îles Bonaventure. Ces îles avaient été ainsi
+nommées dans une expédition précédente, du nom du capitaine de frégate
+Bonaventure, qui avait accompagné le chevalier en 1689.
+
+On passa ensuite devant les îles sauvages et devant le cap Dragon, au
+62e degré de latitude.
+
+Le 9 d'octobre on longeait les îles Button, et enfin le 10 octobre 1697,
+on était hors de danger à l'entrée du détroit, où l'on avait passé
+précédemment le 7 juillet, en se rendant dans la baie d'Hudson.
+
+M. de La Potherie cite alors ces vers d'Horace adressés à Virgile, qui
+se rendait d'Italie à Athènes avec un vent de nord-ouest:
+
+ Ventorumque regat pater,
+ Obstrictis aliis, proeter Iapyga...
+
+C'était le vent d'Iapyx qui était favorable à Virgile, comme lu vent
+nord-ouest qui poussait l'escadre vers la sortie du détroit.
+
+Dans cette traversée, M. de La Potherie fait remarquer que les équipages
+furent rudement éprouvés par le scorbut.
+
+Les hommes étaient exposés à prendre cette terrible maladie par l'usage
+des viandes salées, par les rafales continuelles qui couvraient d'eau
+les bâtiments, par l'impossibilité de changer d'habits et de linge qui
+était en petite quantité. Plusieurs succombèrent.
+
+L'escadre arriva à Belle-Isle le 9 novembre, et deux semaines après,
+Rochefort, terme de la navigation, était en vue.
+
+En terminant sa relation, M. de La Potherie croit devoir assurer que
+l'occupation de la baie d'Hudson n'offrait pas assez d'avantages de
+commerce pour affronter les périls d'une navigation si longue et si
+difficile dans des climats si rigoureux.
+
+Mais tel n'était pas le sentiment du chevalier d'Iberville, qui savait
+très bien le parti que les Anglais pouvaient tirer de ce pays.
+
+C'est ce qui a été confirmé par la suite des événements. Les Anglais
+revinrent plus tard; ils s'assurèrent de tout le pays, favorisèrent des
+associations puissantes, et ces commerçants, avec les subsides et les
+primes du gouvernement, établirent deux grandes compagnies qui se mirent
+à la tête du commerce des fourrures dans le monde entier.
+
+Ce sont les deux compagnies de la baie d'Hudson et du Nord-Ouest, qui,
+jusque dans les derniers temps, ont réalisé des bénéfices montant
+presque chaque année à la somme de vingt à vingt-cinq millions de
+francs.
+
+D'Iberville, à son retour, vit le ministre des colonies, et lui exposa
+avec force la situation de la Nouvelle-France, et le danger que lui
+faisait courir le voisinage des Anglais.
+
+Ces représentations eurent un plein succès, et le ministre chargea
+d'Iberville d'une expédition plus considérable que toutes celles qui lui
+avaient été confiées jusque-là.
+
+C'est ce que nous verrons dans les chapitres suivants.
+
+
+
+
+CINQUIÈME PARTIE
+
+
+
+
+EXPÉDITION DU MISSISSIPI.
+
+M. d'Iberville quitta la baie d'Hudson on 1697 et revint en France. Il
+rendit compte de sa mission et énonça les moyens qu'il y avait à prendre
+afin d'en assurer le succès. Il parle ainsi de l'avenir des possessions
+françaises en Amérique:
+
+«Suivant lui, il fallait s'occuper des dangers qui menaçaient nos
+établissements. Ces dangers venaient du voisinage de puissances qui
+étaient redoutables par leur nombre et par une position supérieure à
+celle des colonies françaises.
+
+«Vis-à-vis de nos colonies du nord, les Anglais et les Hollandais
+occupaient des pays d'un climat tempéré et d'une production
+surabondante.
+
+«Ils pouvaient attirer des quantités innombrables d'émigrants; de plus,
+ils pouvaient les établir avantageusement et les fixer pour jamais.
+
+«Les Français qui viennent dans la Nouvelle-France y sont attirés par
+quelques avantages: par l'immensité des forêts et des pêcheries à
+exploiter; mais ils ont à, lutter contre un climat si rigoureux, qu'ils
+ne songent après avoir amassé quelque bien, qu'à s'en aller le faire
+fructifier dans la mère patrie. De là, une cause d'infériorité pour les
+colonies françaises. Les Anglais sont établis dans le sud, sous une zône
+supérieure à celle de leur propre pays; quand ils en ont joui pendant
+quelques années, il ne veulent plus partir et contribuent à élever ainsi
+chaque année le chiffre de leur population.
+
+«Aussi les Français ne se comptent que par vingt mille, et leurs voisins
+par plus de deux cent mille.
+
+«Pour soutenir la concurrence, il faudrait donc que tout en conservant
+les possessions si avantageuses du nord, la France songeât à occuper
+les contrées si favorables du sud, sur les rives du Mississipi et du
+Missouri, et cela jusques aux bords du golfe du Mexique, où se trouvent
+les plus beaux pays du monde.
+
+«Et ce serait d'autant plus urgent que les Anglais se préparent à
+s'établir dans ces immenses contrées du sud.»
+
+Et il concluait par ces paroles:
+
+«Si la France ne se saisit de cette partie de l'Amérique qui est la
+plus belle, pour avoir une colonie capable de résister aux forces
+de l'occupation anglaise, celle-ci, qui est déjà très considérable,
+s'augmentera de manière que dans moins de cent années, elle sera assez
+forte pour se saisir de toute l'Amérique et en chasser toutes les autres
+nations.
+
+«D'un autre côté, la possession du Canada ne peut avoir son prix que
+par l'extension à l'ouest par le Mississipi, et cette extension n'a
+absolument d'utilité que par la possession des bouches de ce fleuve,
+qui mettra le grand Ouest en communication avec les îles françaises des
+Antilles, et principalement avec Saint-Domingue.»
+
+Vauban, dans ses considérations sur l'avenir des colonies françaises,
+avait absolument les mêmes idées que le chevalier d'Iberville. Quant à
+la qualité des établissements coloniaux, disait-il, il n'y a rien de
+plus noble et de plus nécessaire.
+
+«Rien de plus noble, parce qu'il n'y va pas moins que de donner
+naissance et accroissement à une immense monarchie qui, pouvant s'élever
+au Canada, à la Louisiane et à Saint-Domingue, deviendra capable de
+balancer toutes les autres puissances de l'Amérique et d'enrichir les
+rois de France.
+
+«Rien de plus nécessaire, parce que, sans cet accroissement, à la
+première guerre avec les Anglais et les Hollandais, nous perdrons nos
+possessions sans espoir d'y jamais revenir.»
+
+Dans le même temps on remit à M. de Pontchartrain un mémoire qui avait
+été rédigé par M. d'Ailleboust, fils de l'ancien gouverneur de
+Montréal, et qui résume toutes les données fournies par les différents
+explorateurs de l'Ouest et du Mississipi, comme Marquette, Jolliet, La
+Salle, de Tonty, etc.
+
+«Le pays où l'on propose à Monseigneur d'établir une nouvelle colonie
+est d'une richesse admirable et du plus bel avenir. Il est d'une grande
+étendue, car le Mississipi qui l'arrose a plus de six cents lieues de
+longueur, allant du 46e degré de latitude au 30e.
+
+«Ce fleuve est alimenté par plusieurs rivières très telles, venant les
+unes de l'est, comme l'Ohio, le Wabash, le Tennessee, les autres de
+l'ouest, comme le Red River, l'Arkansas et le Missouri.
+
+«Les seuls habitants sont des sauvages paisibles, hospitaliers et amis
+des Français. Ils sont relativement peu nombreux. Enfin, c'est une
+contrée d'une fertilité incomparable.
+
+«Le climat est tempéré, l'air pur, le pays capable de produire toutes
+les choses nécessaires à la vie.
+
+«Le maïs et les vignes y sont en abondance, ainsi que les arbres à
+fruits, et produisent deux fois par année.
+
+«La plupart des fruits y sont plus gros et meilleurs que les nôtres.
+Enfin, il y en a des quantités qui nous sont inconnues: les bananes, les
+ananas, et bien d'autres.
+
+«Les chanvres ont huit à dix pieds de hauteur, les oliviers poussent
+jusqu'à trente pieds au-dessous des branches.
+
+«Les chênes sont énormes et comparables à ceux de Norwège. Les pêchers,
+les pruniers, les figuiers produisent des fruits énormes et mûrissent
+deux fois par an.
+
+«Les copals, les pins, les cypriers, les ciriers, les châtaigniers
+abondent, et les marronniers sont aussi beaux que ceux de Lyon. Les
+melons et les patates sont d'un revenu abondant.
+
+«Le gibier est nombreux en castors, en chevreuils, en cerfs plus grands
+que ceux de l'Europe. Les boeufs sauvages donnent le plus beau cuir; on
+les rencontre, ainsi que les chevaux, par groupes de plusieurs milliers.
+Les prairies et les forêts sont remplies de faisans, de pigeons,
+d'outardes et de dindons sauvages.
+
+«On peut en tirer une infinité de pelleteries, des cuirs et des laines
+très fines et très abondantes.
+
+«On trouve des métaux en quantité: du plomb, du cuivre, de l'étain, etc.
+
+«Il y a abondance de bois de construction faciles à transporter par
+la quantité des rivières navigables. Il y a aussi abondance de bois
+précieux, de couleurs, et propres à la marqueterie.
+
+«Le tabac, le sucre et le coton y viennent très bien et sont aussi beaux
+que ceux des tropiques.
+
+«Enfin, c'est un pays de plus grand avenir.
+
+«La position est avantageuse au commerce; à proximité des Antilles d'une
+part, et de l'autre, du Mexique et du Pérou.»
+
+Ces renseignements concordaient avec les assertions de La Salle et
+de Tonty. Ces hommes héroïques, au prix de leurs jours, avaient non
+seulement reconnu la richesse incroyable de ces pays, mais ils en
+avaient aussi frayé le chemin et reconnu les voies. De plus, ils avaient
+noué des relations qui n'avaient laissé que de bons souvenirs et
+avaient fait aimer le nom français.
+
+«Quand on examine les extrémités où ces hommes d'un caractère si élevé
+se sont réduits pour conquérir des empires à l'Europe, quand on pèse
+le peu de gloire qu'ils ont acquise à côté des misères qu'ils ont
+supportées, on s'étonne et on gémit de l'oubli où leur mémoire est
+tombée. Le nom de La Salle avait disparu de cette terre après que les
+dernières traces de son expédition furent effacées.»
+
+Ces renseignements, qui concordaient avec plusieurs documents que
+le ministre avait déjà en sa possession, déterminèrent à exécuter
+immédiatement ce qui avait été arrêté depuis longtemps. On trouvait
+le moment urgent: on savait que les Anglais avaient l'intention de se
+rendre au Mexique.
+
+La décision fut prise. Dès le 15 février 1698, M. d'Iberville fut
+prévenu de réunir tous les Canadiens qui étaient revenus à la Rochelle
+avec lui et avec son frère de Sérigny, afin qu'ils pussent se joindre à
+l'expédition.
+
+Le ministre avait l'estime la plus haute pour ces marins intrépides qui
+s'étaient distingués à la baie d'Hudson et à l'île de Terre-Neuve. M. de
+Frontenac avait signalé leur mérite en ces termes: «Je me fais fort
+de fournir des gens plus habiles qu'aucuns de l'Europe: ce sont les
+Canadiens. Ils naissent canotiers et sont habitués à l'eau comme
+poissons.»
+
+Ensuite, on procéda à l'armement des bâtiments. Le 10 juin, le ministre
+donna la liste des officiers. Il y avait deux bâtiments: la _Badine_, de
+40 canons, le _Marin_, de 30 canons, et plusieurs felouques.
+
+Liste des officiers devant servir sur la _Badine_: le sieur d'Iberville,
+capitaine de frégate; le sieur Lescalette, lieutenant de vaisseau: le
+sieur Moreau, enseigne: le sieur de Marigny, enseigne en second; de La
+Gauchetière et de Bienville, gardes de marine.
+
+Officiers devant servir sur le _Marin_: commandant, le sieur de Surgère,
+capitaine de frégate; le sieur du Hamel et le sieur de Sauvalle,
+lieutenants de vaisseaux; le sieur de Villautreys, enseigne, et le sieur
+de Sainte-Colombe, garde de la marine.
+
+Le 10 juin, d'Iberville adressait un nouveau mémoire, où il exposait ses
+vues en ces termes:
+
+«Pour faire un établissement sur le Mississipi, il faudrait au moins
+quatre bâtiments:
+
+«1° Un navire de 50 canons avec 250 hommes d'équipage; 2° une frégate de
+20 canons, avec 120 hommes; 3° un bâtiment de 12 canons, avec 65 hommes;
+4° un bâtiment de charge monté par 80 hommes, dont 30 soldats; huit mois
+de vivres, avec faculté d'accoster à Saint-Domingue pour prendre de
+la viande fraîche, si nécessaire dans les grandes traversées. Je
+n'arrêterai qu'une dizaine de jours, et il serait bon de ne rien dire du
+but du voyage à Saint-Domingue, à cause de la proximité de la colonie
+anglaise de la Jamaïque.
+
+«De là, il faudra longer la côte américaine à 50 lieues de la Floride
+jusqu'à la baie du Saint-Esprit, qui est à moitié de la distance entre
+la Floride et la baie Saint-Louis, où La Salle était allé atterrir en
+son voyage.
+
+«La baie du Saint-Esprit est à 100 lieues de la baie Saint-Louis; de là,
+j'enverrais un bâtiment à l'Acadie pour ramener 50 Canadiens. Il faut
+des marchandises pour présenter aux sauvages: haches, chaudières,
+aiguilles, rassades, clous, etc. Ces objets représentent au moins
+20,000 francs de dépenses. Enfin, je demanderais que mes ordres soient
+généraux, comme à la haie d'Hudson, à cause des inconvénients qui
+arrivent quand les ordres sont trop bornés, dans une entreprise de cette
+longueur et de cette importance, où l'on ne peut tout prévoir.»
+
+Le 23 juillet, le ministre envoya au sieur d'Iberville ses instructions,
+dans lesquelles nous voyons qu'il acquiesce à toutes les suggestions qui
+lui avaient été énoncées.
+
+
+
+ [Illustration: L'océan Atlantique.]
+
+ OCEAN ATLANTIQUE.
+
+ Vaste étendue d'eau qui sépare l'Europe et l'Afrique de l'Amérique.
+ Cet océan forme la mer des Antilles, la Manche, la mer d'Irlande, la
+ mer du Nord, la mer Baltique et la Méditerranée, qui communique
+ avec l'Atlantique par des passes très étroites. Les principaux
+ tributaires sont, en Europe; la Tamise, la Seine, la Loire, la
+ Garonne, etc.; en Amérique, le Saint-Laurent, l'Orénoque, l'Amazone,
+ la Plata. Dans cet océan, il y a plusieurs courants; d'abord, le
+ courant équinoxial, qui se dirige du Sénégal au Yucatan, puis le
+ Gulf-Stream, qui longe la côte est de l'Amérique, entre ensuite dans
+ le golfe du Mexique, puis se dirige vers le nord jusqu'au Labrador,
+ d'où il traverse l'Atlantique pour aller échauffer les côtes de la
+ France et de l'Angleterre jusqu'au cap Nord, au sommet de l'Europe.
+ Au sud-est, on trouve ce qu'on appelle la mer des sargasses, vaste
+ assemblage de plantes marines qui rendent la navigation difficile.
+
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+PREMIER VOYAGE.
+
+Tous les préparatifs étaient faits avec le soin que d'Iberville mettait
+à tout ce qu'il entreprenait. Le départ fut fixé pour le 24 octobre
+1698.
+
+Il y avait quatre bâtiments; deux frégates: la _Badine_ et le _Marin_.
+Il y avait 200 hommes d'équipage, dont 50 Canadiens et le reste moitié
+soldats et matelots, et près de 100 canons.
+
+M. d'Iberville, comme toujours, avait pris soin des intérêts spirituels
+de ses hommes. Il avait avec lui un aumônier, et sur l'autre bâtiment,
+le Père Anastase Douay, qui connaissait les langues indiennes et avait
+accompagné M. de La Salle en 1682 dans son exploration du Mississipi.
+
+D'Iberville comprenait l'importance de la mission qui lui était confiée;
+il savait qu'il avait à lutter contre de grands obstacles; la traversée
+dans des mers inconnues, la jalousie et la haine de deux nations
+puissantes fortement implantées dans ce nouveau monde: l'Espagne avec le
+Mexique et le Pérou; l'Angleterre avec les rives de l'Atlantique depuis
+la Nouvelle-Angleterre jusqu'à la Caroline.
+
+Mais il mettait sa confiance dans ce souverain Maître qui lui avait
+donné le succès dans les tentatives les plus aventureuses. C'était ce
+qui le distinguait tout particulièrement; une audace invincible et un
+esprit de foi qui lui montrait, au-dessus de toute chose, la divine
+Providence et les intérêts de la religion.
+
+Nous avons sous les yeux trois relations de ce premier voyage: celle
+de M. d'Iberville, celle de M. de Surgère, et celle d'un maître
+charpentier, qui est pleine de détails et qui s'accorde avec les deux
+autres sur les points essentiels.
+
+Nous remarquons d'abord que le départ de l'escadre ne fut signalé par
+aucune démonstration publique, et cependant il s'agissait de conquérir
+un monde. Il y avait une raison à cette absence de publicité; on
+ne voulait pas donner l'éveil aux Anglais ni aux Espagnols, et M.
+d'Iberville avait recommandé lui-même d'expliquer son départ par
+la nécessité d'aller porter des renforts à l'Acadie et à la
+Nouvelle-France.
+
+L'expédition devait suivre la voie inaugurée par Christophe Colomb
+dans sa première traversée. Il fallait longer l'Afrique jusqu'aux îles
+Canaries. La se trouvent ces vents alizés qui, vers le 23e degré de
+latitude, soufflent avec force de l'est à l'ouest; ensuite l'on devait
+remonter au nord pour trouver l'île de Saint-Domingue, occupée en
+partie par les Français et où l'on devait avoir un premier lieu de
+ravitaillement.
+
+Douze jours après le départ de Brest, on était au 28e degré en vue de
+l'île de Madère et celle de Porto Santo.
+
+On suivit alors la direction des vents alizés, et l'on traversa cette
+partie de la mer que l'on voit toute couverte d'herbes et de plantes
+tropicales apportées par les courants marins qui vont de l'Amérique à
+l'Afrique.
+
+Le 19, on arriva au tropique du cancer, au 23e degré de latitude, et
+M. de Surgère nous dit qu'il fallut subir la cérémonie du baptême, qui
+était déjà dans les traditions des hommes de mer.
+
+C'était le 20 novembre. Tous les matelots, dans les costumes les plus
+grotesques qui représentaient les divinités de la mer, s'adressaient à
+ceux qui traversaient la ligne pour la première fois et les obligeaient
+à passer par une immersion plus ou moins complète, que l'on appelait le
+_baptême du tropique_. Il suffisait d'une petite gratification pour en
+être dispensé.
+
+Au bout de quelques jours on s'aperçut qu'on approchait de contrées
+nouvelles; les régions tropicales. L'air était plus doux, le ciel d'un
+éclat ravissant. On y contemplait des nuances claires et profondes qui
+semblaient révéler quelque chose de l'immensité du firmament. Les doux
+zéphirs qui répandaient leurs effluves rafraîchissaient et apportaient
+en même temps l'odeur suave de plantes et de parfums inconnus aux
+régions que l'on venait de quitter.
+
+A ce signe, M. d'Iberville voyait l'approche des terres bénies qu'il
+recherchait. Les Canadiens, dont les sens si subtils n'avaient éprouvé
+jusque-là que les impressions après du nord, saluèrent l'annonce d'une
+contrée nouvelle, les douces visions du matin, les splendeurs du milieu
+du jour, les spectacles féeriques du soleil couchant, tout était nouveau
+pour ces rudes explorateurs des régions du nord.
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+ARRIVÉE AUX ANTILLES.
+
+Enfin, on contempla, les cimes lointaines de la plus belle île de
+l'archipel Indien; c'était l'île d'Haïti, que les Espagnols, un souvenir
+de la patrie, avaient baptisée du nom gracieux d'Hispaniola. Cette île,
+presque aussi grande que l'Irlande, s'élève en pyramide sur l'Océan.
+
+Dans le lointain, l'on contemplait des montagnes qui semblaient étagées
+jusqu'à la hauteur de 3,000 pieds, elles présentaient les formes les
+plus élégantes. On pouvait admirer sur l'horizon les cimes bleues des
+derniers sommets; sur lea penchants, des forêts et une végétation
+abondante; sur les rives, les dentelures des baies, coupées par des
+promontoires couverts de mousse et venant apporter jusqu'au sein de la
+mer des géants de verdure qui baignaient leurs branches au sein des
+ondes les plus transparentes. Ces eaux reflétaient le pur azur du ciel;
+au loin, des échappées laissaient contempler des étendues immenses,
+plantées de palmiers et d'orangers, qui offraient des dispositions
+régulières comme celles de la main de l'homme.
+
+Les richesses de la nature tropicale resplendissaient partout; des
+pins et des palmiers énormes, des cactus gigantesques. C'était une
+succession, non interrompue de prodiges.
+
+Les équipages acclamaient au passage ces visions enchantées, et
+faisaient retentir les airs de cantiques sacrés que la surface unie des
+eaux rendaient encore plus éclatants.
+
+«Le 3 décembre, nous voyons le cap Français, qui avait été atteint en 39
+jours depuis le départ de Brest. Aussitôt l'équipage se met à l'oeuvre
+et l'on fait de l'eau, du bois, de la viande fraîche et des volailles
+pour le soulagement des hommes. On fait du biscuit avec la fleur, parce
+qu'il n'y avait pas eu de place pour en emporter sur les bâtiments;
+enfin, l'on monte les embarcations, les biscayennes qui avaient été
+mises _en bottes_ sur le pont.
+
+M. de Chateaumorand était arrivé le 30 novembre 1698.
+
+C'était le commandant d'un bâtiment du 50 canons, nommé le _Français_,
+qui avait été désigné pour venir assister M. d'Iberville dans sa prise
+de possession des rives du golfe du Mexique. Il était le neveu de M. de
+Tourville et le parent de M. d'Urfé, prêtre de Saint-Sulpice à Montréal,
+Enfin, comme M. Ducasse, le gouverneur, ne se trouvait pas au Cap, mais
+avait été se reposer au sud de l'île, dans le district de Léogane, M.
+d'Iberville s'y dirigea aussitôt.
+
+M. d'Iberville se mit en rapports avec le gouverneur et obtint tous
+les ravitaillements qui lui étaient nécessaires. Le gouverneur parut
+enchanté des vues du commandant et de son air de résolution. Il lui
+accorda quelques flibustiers pour remplacer les hommes qui avaient
+succombé dans la traversée; il y avait six Canadiens et deux écrivains
+de morts, ce qui fait dire a M. d'Iberville: «La maladie n'en veut
+qu'aux Canadiens et aux écrivains.»
+
+M. d'Iberville dit qu'il partit de Léogane le premier jour de l'année
+1699, à midi, étant alors au 78e degré de longitude.
+
+Il savait très bien qu'il ne devait pas suivre le côté nord de l'île de
+Cuba, à cause des grands courants venant du sud, qui font le tour du
+golfe du Mexique et qui remontent par le bras de mer situé entre Cuba et
+la Floride.
+
+Il longea donc avec son escadre la côte sud de l'île de Cuba. Il
+parcourut toutes ces petites îles qui environnent Cuba au sud, qui
+sont ravissantes de fraîcheur et de forme, couvertes de palmiers et
+d'orangers chargés de fleurs et de fruits. Il vit alors ces sites
+enchanteurs et parfumés que Christophe Colomb avait appelés «les jardins
+de la reine», à cause des merveilles de leur végétation. Il fallait
+passer au milieu de ces îles environnées de coraux et de madrépores, où
+les navires pouvaient échouer; mais le commandant savait trouver son
+chemin au milieu de tous ces obstacles. Il était d'ailleurs grandement
+aidé par l'expérience d'un vieux marin nommé M. de Graff, que M. de
+Chateaumorand avait pris avec lui au Cap, et qui avait navigué pendant
+plusieurs années au milieu de ces parages.
+
+Le 4 janvier, on était à l'extrémité ouest de Saint-Domingue; ensuite,
+on arriva à Santiago, ville principale de Cuba. Le 9, on était au cap de
+Corientes, à l'extrémité ouest de Cuba; et enfin, le jour suivant, en
+face du cap de Cruz, ainsi nommé parce que Christophe Colomb y avait
+planté une croix.
+
+Les jours suivants, on entrait dans les eaux de la Floride, et en
+suivant les courants du sud, l'on avançait vers les côtes est du golfe.
+
+La _Badine_, le _Marin_ et le _Français_ voguaient de conserve dans
+le golfe, accompagnés des felouques et des tartanes qui portaient les
+provisions.
+
+Pour ceux qui connaissaient le but de ce voyage, le spectacle était
+imposant. C'était une marche comparable à celle de l'escadre de
+Christophe Colomb, lorsqu'il accosta, non loin de là, aux premières
+Antilles.
+
+C'était un nouveau monde que d'Iberville allait aborder; il était
+considérable et était réservé au plus grand avenir.
+
+Actuellement, les Antilles, où s'arrêtèrent les explorations de Colomb,
+ne comptent pas un million d'habitants, tandis que les pays dont M.
+d'Iberville allait prendre possession en comptent aujourd'hui près de
+dix millions, et la dixième partie seule est encore explorée.
+
+
+
+CHAPITRE IV
+
+ARRIVÉE DEVANT LES RIVES DU GOLFE DU MEXIQUE.
+
+Le 2 février, on passa près des îles à l'ouest qui cachent le delta du
+Mississipi. Elle furent nommées, de la fête du jour, du nom d'îles de la
+Chandeleur, qu'elles conservent encore aujourd'hui. M. d'Iberville, ni
+personne de l'équipage, ni M. de Graff, ni le pilote qui lui avait
+été donné par M. Ducasse, ne connaissaient l'existence de cet immense
+triangle de détritus, amenés au milieu de la mer par le Mississipi et
+qui, à partir du trentième degré, s'avance dans la mer et à près de
+quarante lieues d'étendue.
+
+Il avait calculé que le Mississipi débouchait au 30e degré de latitude,
+à mi-distance de la baie Saint-Louis et de la Floride, laquelle côte
+suivait constamment la ligne du 30e degré de latitude. Il ignorait que
+le Mississipi, arrivé à cette hauteur, avait amené un immense amas
+d'alluvion, et que son embouchure était reportée à 40 lieues plus loin.
+
+D'ailleurs, il voulait avant tout explorer les rives des possessions
+espagnoles. Il dirigea donc ses bâtiments vers le 30e degré, en marchant
+en ligne droite à partir de l'extrémité ouest de l'île de Cuba.
+
+Après avoir dépassé les îles de la Chandeleur, il se dirigea à l'est
+pour explorer toute la côte, en commençant, du côté de la Floride, par
+les pays occupés par les Espagnols.
+
+Il aborda d'abord au 90e degré de longitude, et il reconnut Pensacola,
+station espagnole. Il la croyait considérable, mais il n'y trouva que
+quelques soldats. Il se dirigea vers l'ouest pour explorer la côte et la
+débarrasser de toute occupation étrangère.
+
+Il parcourut la côte depuis la Floride à l'est jusqu'aux lacs situés à
+l'ouest à la tête du delta, examinant et sondant partout. Alors, ayant
+vérifié qu'il n'y avait ni Anglais ni Espagnols dans tout ce parcours,
+et de plus ayant appris par les relations des sauvages et par le
+témoignage des Espagnols qu'il y avait l'embouchure d'un grand fleuve
+en remontant au sud-ouest, il se décida à prendre connaissance de ces
+localités.
+
+Il commença par établir un fort dans l'endroit qu'il jugea le plus
+convenable, à moitié chemin de l'occupation des Espagnols à Pensacola.
+
+Pendant qu'il était occupé à cet établissement, il examina tout le pays
+d'alentour et accueillit avec empressement la visite des tribus sauvages
+environnantes.
+
+Quant au pays, il était presque aussi beau que le littoral de
+Saint-Domingue. L'on voyait des pins et des cypriers sur de grandes
+étendues, des prairies surabondantes, des arbres à fruits d'une force de
+végétation inconnue en Europe. Tout était à l'avenant: des outardes ou
+oies sauvages énormes, des poules d'Inde qui volaient par légions et que
+l'on pouvait prendre avec la main ou tuer à coups de fusil sans enrayer
+les autres. Dans ces étendues, des fruits pleins de saveur, des
+plantes pleines d'arômes, une végétation vigoureuse recelant dans ses
+profondeurs des milliers d'oiseaux pélagiques: des cormorans, des
+canards, des flamants; tandis que le vol et les cris des perroquets
+animaient la solitude.
+
+Le 4 février, M. d'Iberville fit une excursion sur les bords: il vit des
+quantités de chênes de la plus belle venue, des ormes, des frênes, des
+pins, des vignes en grand nombre; sur le sol, des herbes vigoureuses
+semées de violettes, de giroflées, de féveroles, comme à Saint-Domingue;
+des noyers d'une fine écorce, des bouleaux. Le temps était très beau,
+l'air très chaud. Il explorait et faisait sonder toutes les embouchures
+des fleuves principaux qui se rendaient à la mer.
+
+Après l'admiration pour les richesses de cette nature presque tropicale,
+M. d'Iberville avait une attention particulière pour s'attirer la
+confiance et l'affection des indigènes, qui entraient pour une grande
+part dans ses projets d'avenir.
+
+Ceux-ci détestaient les Espagnols, dont ils avaient depuis longtemps
+éprouvé le caractère violent et implacable; de plus, ils surent bientôt
+que les Français établis dans les régions du Nord s'étaient toujours
+attachés à, gagner les Indiens qui les environnaient, par les procédés
+les plus affectueux et les plus généreux.
+
+Les Biloxis vinrent d'abord saluer les nouveaux arrivés, et il paraît,
+d'après la relation de Pénicaud, qu'ils purent s'entendre avec plusieurs
+Canadiens qui connaissaient l'iroquois et qui formaient une forte partie
+des équipages.
+
+Après les Biloxis, vinrent cinq autres nations situées aux environs du
+Mississipi: les Bayagoulas, les Chichipiacs, les Oumas, les Tonicas.
+
+Pénicaud raconte les cérémonies qui accompagnaient ces rencontres. Les
+sauvages arrivaient en présentant, en signe de bienvenue, une énorme
+pipe longue d'une aune, ornée dans toute sa longueur d'une immense
+quantité de plumes disposées en forme d'un vaste éventail; c'est
+ce qu'ils appelaient «le calumet». Ils le chargeaient de tabac,
+l'allumaient, puis le présentaient au nouvel arrivé. M. d'Iberville, qui
+n'avait jamais fumé, nous dit-il, n'en pouvait supporter le goût, mais
+il ne disait rien, fumait et refumait avec la plus grande complaisance.
+Pénicaud rend compte d'une de ces cérémonies, qui fut plus solennelle
+que les autres.
+
+Les chefs des cinq nations que nous venons de nommer vinrent au fort
+avec leurs hommes. Ils chantaient tous. Ils commencèrent par dresser un
+poteau orné de verdure et de couleurs éclatantes, puis ils dansèrent
+autour, tandis que plusieurs d'entre eux allèrent chercher M.
+d'Iberville. Chantant avec leurs instruments et leurs tambours, ils
+firent monter M. d'Iberville sur le dos d'un sauvage, qui devait servir
+de coursier, et qui imitait l'allure et les courbettes et même les
+hennissements d'un cheval d'apparat.
+
+Lorsqu'on fut arrivé au poteau, on fit asseoir M. d'Iberville avec ses
+gens sur des peaux de chevreuils, puis on commença une danse guerrière
+pendant laquelle chacun des sauvages, revêtu de ses armes, allait
+frapper de son casse-tête des coups sur le poteau et racontait ses
+exploits.
+
+M. d'Iberville répondit à ces démonstrations en faisant venir les
+présents: des couteaux, des rassades, du vermillon, des fusils, des
+miroirs, des peignes; de plus, des habillements; des capots, des
+mitasses, des chemises, des colliers et des bagues. Les Canadiens, qui
+avaient l'usage de tous ces habillements, en revêtaient les sauvages.
+Après cela M. d'Iberville servit un repas pour tous les assistants; de
+la sagamité aux pruneaux, des confitures, du vin, de l'eau-de-vie, à
+laquelle on mit le feu, ce qui émerveilla les sauvages.
+
+Après cette cérémonie, M. d'Iberville prit ses dispositions pour
+continuer son exploration. Il savait désormais où était l'embouchure du
+Mississipi, c'est-à-dire à quinze ou vingt lieues au sud-ouest. Là se
+trouvait l'embouchure d'un grand fleuve que les sauvages appelaient la
+Malbanchia, et les Espagnols, la rivière aux Palissades, à cause des
+arbres qui on barraient l'ouverture, ce qui s'accordait avec les
+relations de M. de La Salle.
+
+M. d'Iberville avait reconnu qu'il n'y avait ni Anglais ni Espagnols
+dans le golfe, et qu'il n'avait à craindre aucune rencontre ennemie.
+Dès lors, il prit congé de M. de Chateaumorand, dont il n'avait plus à
+réclamer l'assistance. Ils se quittèrent dans les meilleurs termes.
+
+M. de Chateaumorand appréciait hautement la capacité et le zèle de M.
+d'Iberville, et il le traitait avec la plus grande considération, comme
+un vrai gentilhomme. Cela formait un contraste sensible avec les duretés
+que M. de La Salle avait eu à endurer du commissaire de la marine royale
+qui l'accompagnait, et qui, par son entêtement et son ignorance, avait
+fait manquer toute l'entreprise. M. de Chateaumorand laissa une centaine
+de barriques de vin, de la fleur et du beurre dont M. d'Iberville avait
+besoin, et il partit pour Saint-Domingue, où il pouvait se ravitailler.
+
+
+
+CHAPITRE V
+
+VOYAGE A LA MALBANCHIA.
+
+M. de Chateaumorand partit le 20 février. M. d'Iberville fit ses
+préparatifs de voyage. Il était assuré qu'il n'avait aucun obstacle à
+craindre de la part des Espagnols ni de la part des Anglais. Il savait
+qu'il pouvait compter sur les bonnes dispositions des sauvages.
+
+Le 27 février, jour fixé, il partit de Biloxi avec deux biscayennes et
+deux canots, et 50 hommes armés de fusils et de haches. Ils avaient
+pour 20 jours de vivres. Presque tous ces hommes étaient des Canadiens
+éprouvés dans les expéditions précédentes, et les autres, des
+flibustiers de Saint-Domingue.
+
+Il y avait deux pierriers sur les biscayennes pour imposer aux sauvages.
+M. d'Iberville était sur l'une des biscayennes avec son frère M. de
+Bienville, et M. de Sauvalle sur l'autre, avec le Père Anastase,
+Récollet, qui avait sa chapelle avec lui. Les prières se faisaient matin
+et soir comme sur les vaisseaux, et lorsqu'on pouvait débarquer le
+dimanche, le père disait la messe.
+
+Le 27 et le 28, on commença à longer à l'ouest une grande île de sable.
+On passa ensuite devant plusieurs baies environnées d'herbe et de joncs,
+mais sans bois.
+
+En naviguant, on faisait la plus grande attention à ne passer
+l'embouchure d'aucune rivière.
+
+Le 1er mars, qui était un dimanche, on aborda à une île, et le père dit
+la messe pour l'équipage.
+
+L'autel fut dressé sous un bouquet d'arbres, et connue le sol était très
+humide en quelques endroits, d'Iberville fit couper des branches pour
+les mettre sous les pieds des hommes, afin de les préserver de toute
+incommodité. Dans la journée, les gens tuèrent plusieurs chats sauvages:
+l'île en était remplie, et on l'appela l'île aux Chats, nom qui a
+subsisté jusqu'à présent.
+
+Il fallait tenir la mer à une certaine distance parce que le vent était
+violent et pouvait pousser sur les rochers; mais en même temps il ne
+fallait pas s'éloigner beaucoup, pour n'être pas enlevé par la mer, qui
+était très forte.
+
+«C'est un métier bien gaillard, dit M. d'Iberville, que de découvrir les
+côtes de la mer avec des chaloupes qui ne sont ni assez grandes pour
+tenir la mer quand elles sont sous voiles, ni même quand elles sont à
+l'ancré, et qui sont trop grandes pour aborder à une côte plate, où
+elles touchent et échouent à une demi-lieue au large.»
+
+C'est alors qu'étant obligé de gagner la côte, l'équipage, vers le soir
+du 2 mars, aperçut des rochers très rapprochés les uns des autres et à
+travers lesquels passait un grand courant.
+
+C'était une rivière, et d'Iberville pressentit que c'était celle qu'il
+cherchait.
+
+Il s'approcha avec précaution, parce que le courant était rapide à faire
+une lieue et demie à l'heure. M. d'Iberville reconnut alors plusieurs
+circonstances qui s'accordaient avec les informations de M. de La Salle.
+
+Les eaux conservaient leur douceur à une grande distance dans la mer,
+comme l'avait dit M. de La Salle. Les roches étaient très nombreuses,
+très rapprochées et l'on voyait qu'elles étaient de bois pétrifié avec
+la vase; elles résistaient à la mer et elles étaient toutes noires;
+parfois elles étaient espacées de vingt pas et d'autres fois beaucoup
+plus; mais elles conservaient l'aspect d'une palissade, comme l'avaient
+affirmé les Espagnols. Le fleuve avait 400 toises de largeur, avec une
+rapidité extraordinaire.
+
+D'Iberville reconnut que c'était le Mississipi, et qu'il contemplait
+cette embouchure que M. de La Salle n'avait pu découvrir.
+
+La satisfaction était grande chez tous ceux qui prenaient part à
+l'expédition. Les gens d'Iberville, qui lui étaient si dévoués, étaient
+heureux de voir leur chef bien-aimé couronné encore de succès dans une
+entreprise tentée vainement jusqu'à lui. M. d'Iberville remerciait la
+divine Providence; il voyait se réaliser toutes ses espérances. Il se
+trouvait comme en possession d'un nouveau monde qu'il avait promis
+au roi et à M. de Pontchartrain; enfin, le titre de gouverneur de la
+Louisiane lui était désormais acquis. Le Père Douay considérait surtout
+les intérêts spirituels de ce grand continent.
+
+Le lendemain, 3 mars, l'équipage aborda à l'entrée du fleuve; au matin,
+la sainte, messe fut dite en actions de grâces et on chanta le _Te
+Deum_.
+
+L'émotion du Père Douay, qui était un saint homme, était au comble, et
+il sut la communiquer à son auditoire. «C'était une terre nouvelle,
+conquise au Sauveur, où son nom serait béni et exalté», et il faut
+reconnaître que les fervents chrétiens auxquels il s'adressait pouvaient
+comprendre ces pieux sentiments. Quant à d'Iberville, comme l'avait déjà
+remarqué le Père Marest dans l'expédition de la baie d'Hudson, il était
+toujours le premier à donner l'exemple dans les manifestations de la
+piété.
+
+L'équipage, avant de continuer sa course, resta au repos sous les arbres
+pour se remettre des fatigues des jours précédents.
+
+«Nous sentons, dit M, d'Iberville, couchés sur des roseaux et à l'abri
+du mauvais temps, le plaisir qu'il y a de se voir délivrés d'un péril
+évident.»
+
+Le lendemain, mercredi des Cendres, la messe fut encore célébrée, et les
+gens reçurent les cendres, avec les officiers en tête.
+
+On commença ensuite à remonter la rivière. A quelques lieues on
+trouva ce que les précédents explorateurs avaient appelé une fourche,
+c'est-à-dire une division de la rivière en trois courants différents.
+C'était une confirmation de toutes les antres indications que M. de La
+Salle avait données sur l'embouchure du Mississipi.
+
+Après ces assurances, pour faire acte de possession au nom de l'Église,
+M. d'Iberville fit planter une croix par ses hommes, et le Père Récollet
+la bénit solennellement, pendant que les matelots l'entouraient à genoux
+et chantaient le:
+
+ Vexilla régis prodeunt,
+ Fulget crucis mysterium...
+
+M. d'Iberville commença à remonter la rivière. Étant arrive au 30e degré
+de latitude et au-dessus du Delta il continua sa navigation pour prendre
+connaissance du pays et de ses ressources.
+
+Il rencontra d'abord le village des Bayagoulas, dont plusieurs habitants
+étaient venus le visiter au port de Biloxi; là il trouva le meilleur
+accueil.
+
+Ensuite, il alla au site des Mahongoulas, où l'un des chefs lui vendit,
+pour une hache, une lettre de M. de Tonty, adressée à M. de La Salle,
+dans laquelle il lui disait qu'il était venu à son secours, et qu'il
+avait trouvé toutes les nations des rives du fleuve bien disposées pour
+les Français.
+
+M. d'Iberville reconnut la vérité de ces dispositions et il continua sa
+course.
+
+Le pays apparaissait dans toute sa beauté. «Les terres sont les plus
+belles que l'on puisse jamais voir; elles sont traversées par une
+infinité de belles et grandes rivières; elles sont couvertes de bois
+franc, comme chênes, ormes, noyers, de vignes d'une grosseur excessive;
+des prairies sans fin, les rivières couvertes de canards et d'oies
+sauvages; les arbres remplis d'oiseaux aux couleurs éclatantes, de
+perroquets, de geais, d'oiseaux-mouches de toutes sortes.»
+
+Des légions de boeufs sauvages paissent par milliers à travers les
+prairies.
+
+Voici quel était le plan de M. d'Iberville dans cette exploration. Il
+voulait choisir un site qui serait au centre des tribus indiennes, pour
+pouvoir facilement communiquer avec elles, et de plus, qui serait en
+communication directe avec la mer par l'une des branches du fleuve, de
+ces fourches dont M. de La Salle avait parlé dans ses relations.
+
+Il trouva d'abord, à 40 lieues de l'embouchure, la nation des
+Pascomboulas, et au delà, il reconnut qu'il y avait une voie directe
+vers la mer par ces lacs immenses qui occupent la baie du Delta. Il
+explora ces lacs, et eu l'honneur des ministres du roi, appela le plus
+grand du nom de «Pontchartrain», il nomma l'autre «Maurepas».
+
+En remontant, il rencontra une station où se trouvait un mat peint et
+décoré que les sauvages appelaient Bâton-Rouge. C'était un point de
+démarcation entre les terrains du chasse des Pascomboulas et de la
+nation suivante, les Oumas, dont M. d'Iberville voulut visiter le
+principal village.
+
+Il arriva le 20 mars au village des Oumas. Des chefs l'attendaient sur
+le rivage avec le calumet de paix. Ils l'entourèrent, le mirent au
+milieu d'eux et le conduisirent au village en chantant et en dansant.
+«Arrivés au village, dit M. d'Iberville, nous nous sommes salués et
+embrassés. Il était une heure de l'après-midi.» Il fallut s'arrêter
+et recommencer à fumer, «ce qui me fatiguait beaucoup, n'ayant jamais
+fumé.»
+
+Tout le village était rassemblé. Les tambours et les calebasses
+accompagnaient le chant, et il y eut plusieurs danses. Ce furent d'abord
+des danses militaires exécutées par des guerriers revêtus de fourrures,
+armés de pied on cap et portant sur la fête des mufles d'animaux de
+toutes sortes, fabriqués avec un rare talent d'imitation.
+
+Ces chants guerriers étaient des sons incohérents, mais non formés au
+hasard. Les danseurs reproduisaient avec une fidélité parfaite les cris
+et les hurlements des animaux féroces dont ils mettaient le masque sur
+leur tête.
+
+Deux bandes de guerriers se plaçaient en présence et, tout en gardant
+une certaine cadence, ils représentaient un combat, se précipitant et
+reculant par bonds. Ils brandissaient les casse-tête, se frappaient avec
+des cris de défi; et, pendant ce temps, les autres guerriers chantaient,
+en marquant le temps avec des tambours, et en poussant du fond du gosier
+des cris d'applaudissement, tels que: Hou! Hou! Hou! Hou! ou encore:
+Ché! Ché! Ché!
+
+Après la danse des guerriers, on passait à des exercices moins
+effrayants. Les jeunes gens s'avançaient avec les jeunes filles. Ils
+étaient richement parés à leur manière: ils avaient des diadèmes de
+plumes qui montaient très haut; leurs ceintures d'orignal brodées en
+rassades descendaient jusqu'aux genoux; elles étaient ornées tout autour
+de disques de métal qui retentissaient comme des grelots à chaque
+mouvement de la danse. Ils étaient peints de rouge, de blanc et de
+jaune, disposés avec un certain art et figurant des galons et des
+ornements multipliés. Les jeunes tilles portaient des éventails de
+plumes dont elles accompagnaient leurs mouvements. Les jeunes gens
+avaient une sorte de sceptre qui marquait la mesure.
+
+Ces groupes représentaient diverses scènes de la vie sauvage, comme le
+départ pour la chasse, pour la guerre, le retour, les fiançailles, etc.
+Les danseurs se lançaient avec une agilité remarquable et en tournant
+sur eux-mêmes. «Ces danses, nous dit M. d'Iberville, étaient gracieuses
+et assez jolies, et elles étaient accompagnées de chants pleins de
+douceur. Quand les sauvages le veulent, ils chantent avec beaucoup
+d'agrément. Ils ont l'oreille délicate, la voix belle et une disposition
+remarquable pour la musique.»
+
+Le lendemain, on visita les villages. On vit 150 cabanes, avec une place
+au centre, de 200 pas de largeur.
+
+Tout autour, on voit s'étendre d'immenses prairies, sans rochers, avec
+des arbres d'une grande vigueur. Sur les champs s'étalent des fleurs,
+des citrouilles, des melons et du tabac d'une taille surprenante.»
+
+On alla visiter le temple, qui est au milieu du village. C'est un
+édifice surmonté d'une coupole; au centre on entretient un feu
+continuel. A l'extrémité il y a un sanctuaire avec des tables en forme
+d'autel; sur ces autels étaient disposées des fourrures précieuses et
+d'autres emblèmes mystérieux.
+
+En revenant à la hauteur de Bâton-Rouge, M. d'Iberville reconnut par
+ses calculs qu'il était à la latitude de Biloxi, où se trouvaient ses
+vaisseaux. Alors, il observa les rives et, trouvant au-dessous de
+Bâton-Rouge un courant d'eau considérable, allant, en droite ligne, du
+Mississipi dans la direction de l'est, il s'abandonna à ce courant qui,
+suivant sa prévision, allait se jeter vers la baie de Biloxi. C'est
+cette rivière que l'on a nommée la rivière d'Iberville, d'après celui
+qui l'avait découverte. Elle a 25 lieues d'étendue. Elle lui épargna
+l'immense parcours qu'il lui aurait fallu faire pour descendre le
+Mississipi avec tous ses détours jusqu'à la mer, au 29e degré, et
+pour remonter jusqu'au 30e degré à Biloxi. C'était près de 100 lieues
+d'épargnées. Cette rivière offrait bien des portages, mais elle révélait
+un pays magnifique, d'une grande abondance en poisson et gibier. On vit
+passer sur les rives, par centaines, des troupeaux de boeufs au galop.
+
+La rivière su jetait dans le lac Maurepas, qui est la suite du lac
+Pontchartrain, et de là, M. d'Iberville arrivait le 30 mars à Biloxi,
+ayant fait 300 lieues environ on 30 jours, y compris les stations aux
+différentes nations sauvages.
+
+Là, M. d'Iberville écrivit sur son journal: «Depuis un mois de séjour,
+un peu de curiosité eût dû encourager les personnes qui sont restées, à
+faire sonder les environs de cette rade avec leurs traversières.» Puis,
+réfléchissant que cela exprimait un blâme pour ses subordonnés, il a
+effacé cette phrase pour qu'elle ne fût pas mise dans la copie qu'il
+devait envoyer au ministre. Les jours suivants, le sondage fut accompli
+par M. d'Iberville.
+
+Après cette exploration, il jugea qu'il n'y avait pas d'endroit plus
+convenable que la baie de Biloxi pour l'érection d'un fort, et il fit
+aussitôt abattre des arbres en quantité suffisante. Ces arbres étaient
+d'un bois si dur que les haches s'y brisaient. Aussitôt une forge fut
+établie pour réparer les haches à mesure de l'exploitation.
+
+A la fin du mois, le fort était terminé. Aussitôt on fait descendre les
+canons avec leurs affûts; on fait aussi installer les vaches et les
+volailles, puis l'on sème des pois des fèves et du maïs à l'entour du
+fort. Les Espagnols vinrent alors pour visiter les Français. Ils virent
+le fort et purent en admirer l'ordonnance.
+
+Cela pouvait leur donner à réfléchir, mais M. d'Iberville s'en
+inquiétait peu. Il avait jugé ces Espagnols comme des hommes de peu
+d'importance, et il fait cette réflexion: «Les Espagnols établis dans
+ces contrées se sont beaucoup nui par leurs alliances avec les Indiens.
+Les enfants provenant de ces unions, tenaient beaucoup plus du sang
+sauvage que du sang espagnol: ils étaient chétifs, mous et sans énergie.
+Je suis certain, ajoutait-il, qu'avec 500 Canadiens, je pourrais enlever
+le Mexique, où se trouvent tant de trésors.»
+
+Toute cette expédition du Mississipi avait augmenté l'estime que M.
+d'Iberville avait de ses compagnons d'armes canadiens.
+
+Il les avait vus inébranlables dans les plus grandes fatigues,
+intrépides, ne reculant devant aucun danger, infatigables dans les
+marches et dans toutes les manoeuvres. Il avait pu reconnaître avec une
+sensible complaisance que ses compatriotes étaient au moins égaux à ces
+flibustiers de Saint-Domingue, que l'on regardait comme les hommes les
+plus audacieux qu'il y eût alors dans le monde.
+
+De plus, il les avait trouvés d'une ressource précieuse dans les
+relations avec les sauvages, sachant les gagner par leurs égards et leur
+amabilité, et pouvant s'en faire comprendre par la connaissance des
+langues sauvages du Nord, dont beaucoup d'expressions avaient pénétré
+sur les côtes du golfe. Cela était dû aux Tuscaroras, nation iroquoise
+établie depuis longtemps dans le voisinage du Mississipi, dans la
+province de la Caroline.
+
+Le Père Anastase, vu ses fatigues et son grand âge, avait manifesté le
+désir de revenir en France, ce que M. d'Iberville accorda aussitôt. Il
+fit venir au fort le jeune aumônier de la _Badine_. Mais lorsque les
+fêtes arrivèrent, c'est-à-dire le dimanche des Rameaux, le 12 avril, le
+Père Anastase se fit conduire en chaloupe, par M. de Beauharnois, au
+fort, pour confesser tous ceux qui se présentèrent. Il y revint encore
+le jeudi saint, y resta jusqu'au jour de Pâques, dit la messe, et le
+soir, il y eut sermon et vêpres. Après quoi il revint aux vaisseaux pour
+faire faire les pâques aux gens. Il y eut encore confession, messe et
+communion.
+
+Tout étant réglé, M. d'Iberville laissa au fort près de 14,000 rations,
+et de plus, il envoya un traversier à M. Ducasse pour avoir des vivres.
+Lui-même ne devait pas prendre ce chemin, mais profiter du Gulf-Stream
+pour sortir du golfe du Mexique.
+
+Il dit: «Le 2 mai, j'ai établi les offices du fort. J'ai fait
+reconnaître le sieur de Sauvalle, enseigne de vaisseau, pour commander;
+c'est un garçon sage et de mérite. J'ai mis mon frère de Bienville, âgé
+de 18 ans, comme lieutenant, et Levasseur-Boussonelle comme major.
+Je leur laisse 70 hommes, les mousses et, de plus, les équipages des
+traversières.»
+
+Il laissait les mousses pour séjourner parmi les sauvages afin
+d'apprendre leur langue. C'est ainsi que son père avait agi autrefois, à
+Montréal, avec lui et ses autres frères.
+
+Il plut extraordinairement les deux jours suivants, et si abondamment
+que les eaux de la baie devinrent douces, fait incroyable et cependant
+réel.
+
+Le 4 mai au matin, on leva l'ancre par un vent du sud-sud-ouest. Au 20
+mai ils étaient devant l'île de Cuba, à Matanzas, à dix lieues est de la
+Havane, et le 23 ils arrivèrent au cap de la Floride.
+
+Le 23 mai, samedi, M. de Surgère avait rencontré trois vaisseaux anglais
+qui, les prenant pour des forbans, firent mine de tirer sur le _Marin_.
+«Ils auraient été bien accommodés s'ils avaient commencé», dit M. de
+Surgère, qui ne doutait de rien; mais, reconnaissant des vaisseaux
+français, ils leur firent mille amitiés.
+
+«Ensuite, ils voguèrent de conserve avec nous, et cela heureusement, car
+ils connaissaient les îles de l'entrée du golfe et ils pouvaient passer
+le Gulf-Stream, que nous ne connaissions pas.
+
+«Ayant débarqué au golfe le 26 mai, nous remerciâmes Dieu et nous
+quittâmes les Anglais, car nos frégates allaient mieux que les leurs.
+
+«Nous suivions l'est-nord-est, nous dirigeant vers la France. Nous
+allions du trentième degré au quarante-cinquième. Là, nous avons été
+assaillis par une tempête épouvantable; les matelots n'en pouvaient
+plus. On voulut jeter les canons à la mer, mais on n'osa les déplacer,
+de peur d'enfoncer le vaisseau. Nous pouvions nous croire à notre
+dernière heure.
+
+«La _Badine_ n'eut pas les mêmes épreuves, nous ayant devancés.
+
+«Le 1er juillet, arrivée à Chef-de-Bois, puis à l'île d'Aix; et le
+2 juillet, entrée dans le port de Rochefort, où nous retrouvâmes la
+_Badine_.»
+
+
+
+CHAPITRE VI
+
+GRANDS CHANGEMENTS EN FRANCE.
+
+Lorsque M. d'Iberville revint, au mois de juin 1700, de grands
+changements étaient survenus en France. Louis XIV avait ramené à la paix
+toute l'Europe coalisée contre lui. Délivré de graves difficultés, il
+était déterminé à s'occuper exclusivement du bien-être de ses sujets,
+du développement du commerce et de l'industrie, et enfin des
+établissements.
+
+Pour bien envisager ces changements, il faut faire quelque retour sur
+les événements précédents.
+
+De 1690 à 1700, quatre grandes nations: l'Angleterre et la Hollande,
+l'Allemagne, l'Espagne et la Savoie s'étaient réunies contre la France,
+et, malgré ces coalitions et les efforts réunis depuis dix ans, le roi,
+à force de ménagements et aussi de succès victorieux, était parvenu à
+se faire accorder une paix qui lui assurait une autorité encore
+prépondérante en Europe.
+
+Le roi, dès le commencement, avait jugé dans sa sagesse qu'il ne pouvait
+prolonger indéfiniment une lutte, qui était un si rude fardeau pour
+ses sujets. Aussi, plusieurs fois il chercha à se faire accorder des
+conditions convenables d'arrangement, qui furent rejetées avec dédain,
+par des ennemis fiers de leur puissance et confiants dans leur nombre.
+
+Alors le souverain, déçu dans ses tentatives, résolut de demander à la
+victoire ce que les voies de conciliation n'avaient pu obtenir, et il
+y réussit d'une manière inespérée, grâce à cette force et à cette
+intrépidité qui se révélèrent encore si merveilleusement dans le peuple
+qu'il gouvernait.
+
+Il put mettre 400,000 hommes sur pied, des troupes aguerries et
+habituées à vaincre. Il disposa ses forces et ses généraux suivant les
+centres d'attaque, et, la victoire secondant ses desseins, il inspira
+à la France un élan et un enthousiasme dignes de la plus grande nation
+militaire.
+
+Les succès étaient si nombreux, si multipliés, que les coalisés, tout en
+espérant qu'ils finiraient par lasser la France et l'accabler, pouvaient
+prévoir qu'ils sortiraient, d'ici là, épuisés et anéantis.
+
+An bout de dix ans de lutte les Anglais et les Hollandais réclamaient
+la paix. Dans ce laps de temps, les Français avaient remporté plusieurs
+victoires et enlevé aux ennemis pour près d'un milliard de marchandises.
+
+Les Espagnols ne savaient quel sort attendre: ils avaient été chassés
+de la Navarre et du Roussillon; ils avaient perdu la Catalogne avec les
+villes principales: Gironne et Barcelone.
+
+Le roi de Savoie avait perdu plusieurs batailles rangées, et il avait vu
+succomber dix villes principales.
+
+L'Allemagne avait été chassée de la Flandre, de la Lorraine, de la
+Franche-Comté, du Palatinat, et, dans toute la confédération, l'on ne
+savait que prévoir.
+
+La paix de Ryswick, appuyée par les succès des armées de terre et de
+mer, dans lesquels les exploits d'Iberville au nord de l'Amérique
+eurent leur part, avait calmé les esprits, et conservait à la France un
+prestige incomparable.
+
+Le roi avait, fait, il est vrai, de grandes concessions, mais il avait
+gagné bien des avantages, étant on paix avec l'Allemagne et avec
+l'Espagne. Il savait en ce moment que, malgré les efforts de l'Autriche,
+la succession au trône d'Espagne était assurée à l'un de ses enfants.
+
+Il avait reconnu l'autorité du roi d'Angleterre, et n'avait rien à
+craindre de ce côté.
+
+Débarrassé de ses plus grands soucis, il ne songea plus qu'à rétablir
+les finances, à procurer le bien-être à ses sujets et à assurer la
+prospérité des établissements extérieurs.
+
+Il licencia la moitié de ses troupes, réduisit les impôts, suivant les
+sages traditions laissées par Colbert, et commença à donner le plus
+grand essor aux Indes Orientales. La France y possédait un territoire
+immense, avec des points d'une grande importance, parmi lesquels
+Chandernagor et Pondichéry, qui, en quelques années, devaient compter
+50,000 âmes.
+
+Quant aux Indes Occidentales, le roi en comprenait très bien
+l'importance. Il pensait, d'après Vauban, que l'on pouvait y établir
+l'un des plus grands royaumes du monde, avec la Nouvelle-France, le
+cours du Mississipi, la Louisiane, et enfin les Antilles françaises,
+dont Saint-Domingue formait la partie principale.
+
+Saint-Domingue donnait la clef des possessions espagnoles du Mexique, du
+Pérou, du Quito, en fournissant l'accès à Carthagène, à Porto Bello et à
+la Vera Cruz.
+
+Quant à l'embouchure du Mississipi, son occupation donnait l'accès aux
+richesses de la Louisiane, que Sa Majesté avait fait découvrir depuis
+plusieurs années, et qui révélaient «dans le nouveau monde un monde
+nouveau.»
+
+Les nouvelles que M. d'Iberville apportait répondaient bien aux desseins
+des autorités souveraines. Il arriva en France aux premiers jours de
+juillet 1699. Il commença par licencier son monde et décharger ses
+bâtiments, et en même temps il envoyait une copie de son journal à M. de
+Pontchartrain, ministre de la marine.
+
+Celui-ci lui en accusa aussitôt réception. Il lui demanda de plus
+amples détails pour la satisfaction du roi, et en même temps il lui fit
+pressentir la nécessité d'un second voyage.
+
+On destina aussitôt deux bâtiments, la _Renommée_, de 45 canons, et la
+_Gironde_, pour la nouvelle entreprise.
+
+M. de Pontchartrain voyait que les oppositions ne manquaient pas, mais
+il savait que le roi ne voulait en tenir aucun compte.
+
+Les gens de Montréal, parmi lesquels M. de Longueuil et M. Le Ber, les
+plus proches parents de M. d'Iberville, avaient écrit que l'occupation,
+du sud de l'Amérique pouvait nuire gravement aux établissements de la
+Nouvelle-France.
+
+Le gouverneur de Saint-Domingue, de son côté, voyait avec ombrage cette
+nouvelle expédition; il pensait que ce serait une disgrâce pour les
+possessions françaises aux Antilles.
+
+Il disait, dans ses lettres, qu'on allait susciter l'agression des
+Espagnols. Suivant lui, ils pouvaient mettre 100,000 hommes sur pied
+et soulever les sauvages, qui étaient au nombre de plusieurs millions,
+disait-il. «Je crois, ajoutait-il, que M. d'Iberville est un très
+honnête homme, et bien intentionné, mais il faut se défier de son esprit
+d'entreprise.»
+
+De plus, des officiers supérieurs de la marine, prévenus contre les
+succès d'un officier canadien, répandaient le bruit «qu'il ne réussirait
+pas mieux que La Salle; que son expédition avait été mal menée parce
+qu'il avait fait trop de retards; qu'il n'avait pas su ménager ses
+provisions, etc., etc.; enfin qu'il fallait appréhender que les 80
+hommes placés à Biloxi ne fussent exposés au même sort que les gens de
+La Salle.»
+
+M. de Pontchartrain, voulant être à même d'éclairer le roi sur
+ces objections, demanda à M. d'Iberville de faire un mémoire sur
+l'importance de son établissement.
+
+M. d'Iberville répondit aussitôt par un factum d'une dizaine de pages.
+Il avait déjà exposé les avantages que le Canada retirerait de cette
+entreprise, qui donnerait les moyens de communiquer avec toute
+l'Amérique centrale par le Mississipi, où les Canadiens avaient déjà des
+stations importantes. Il montrait ensuite la possibilité de se saisir du
+Mexique, où se trouvaient des trésors; enfin il affirmait la nécessité
+d'arrêter l'extension continuelle des Anglais, «déjà trop puissants».
+
+Ensuite M. d'Iberville énumérait les sites occupés par les Espagnols
+sur le golfe du Mexique, et leur peu de valeur, puis il signalait les
+conditions favorables pour le commerce des pelleteries et des autres
+produits.
+
+Il finissait en affirmant que dans ces régions presque tropicales on
+pouvait récolter les productions des Antilles.
+
+M. de Pontchartrain répondit en recommandant à M. Duguay, l'intendant
+de la marine à Rochefort, d'activer l'armement des navires destinés à
+l'expédition.
+
+Il envoyait en même temps la liste des officiers nommés par le roi sur
+la _Renommée_, bâtiment de 50 canons: M. d'Iberville, commandant; M. de
+Ricouard, lieutenant; le sieur Duguay, enseigne; le sieur Desjordy, le
+sieur de Hautemaison et le sieur de Saint-Hermine, gardes de marine.
+Dans l'équipage il devait y avoir 50 Canadiens réunis à Rochefort.
+
+M. d'Iberville emmenait avec lui un de ses cousins, M. Lesueur,
+militaire plein d'expérience, et son frère de Châteauguay, âgé de 14
+ans. C'était lui qui était destiné devenir un jour gouverneur de la
+Guyane.
+
+Sur la _Gironde_, se trouvaient le chevalier de Surgère, commandant;
+M. de Villautreys, lieutenant; le sieur de Courcières, lieutenant en
+second, etc.
+
+M. d'Iberville et M. de Surgère, pour récompense de leurs services,
+recevaient le titre de chevaliera de Saint-Louis.
+
+Le roi nommait aussi M. de Sauvalle commandant du fort de Biloxi, et M.
+de Bienville, âgé alors de vingt ans, lieutenant.
+
+En même temps, M. Duguay recevait l'ordre de donner a M. d'Iberville
+tout ce qu'il avait demandé pour l'armement du fort de Biloxi: 10 pièces
+de canon, 2,000 boulets, 400 paquets de mitraille, 17,000 livres de
+poudre à mousquet.
+
+
+
+
+SIXIEME PARTIE
+
+
+
+DEUXIÈME VOYAGE.
+
+Le départ eut lieu de La Rochelle le 17 septembre 1699, à 8 heures et
+demie du matin.
+
+Le 11 décembre, c'est-à-dire après 50 jours de navigation, l'escadre
+arrivait au cap Français, où débarquèrent quatre malades. M. de Galifet,
+lieutenant du gouverneur, accueillit M. d'Iberville et lui fournit les
+rafraîchissements nécessaires. On embarqua aussi des volailles et des
+bestiaux.
+
+Le 22 décembre, départ du cap Français, et, 20 jours après, arrivée au
+fort de Biloxi.
+
+Le 9 janvier M. de Sauvalle vint à bord, et rendit compte de tout ce qui
+s'était passé depuis le départ de M. d'Iberville.
+
+Il avait reçu la visite d'un bâtiment anglais commandé par le capitaine
+Banks, que M. d'Iberville avait fait prisonnier au fort Nelson cinq ans
+auparavant. Le capitaine, ayant vu le fort de Biloxi, avait dit qu'il
+reviendrait en force, mais cela n'inquiéta ni M. d'Iberville ni M. de
+Sauvalle.
+
+Pendant que quelques marchands de Montréal s'inquiétaient de
+l'établissement de Biloxi, d'autres Canadiens s'en réjouissaient, et y
+voyaient la source de beaucoup d'avantages pour la Nouvelle-France.
+
+Dès que Mgr l'évêque de Québec avait eu connaissance des succès de M.
+d'Iberville, il avait envoyé M. de Montigny, son grand vicaire, avec M.
+d'Avion, missionnaire des Illinois. Ces messieurs parlaient les langues
+de plusieurs nations sauvages, et ils venaient s'offrir au zèle
+religieux du chevalier d'Iberville. M. Juchereau de Saint-Denis, oncle
+de madame d'Iberville, comme nous l'avons vu précédemment, vînt offrir
+ses services et son expérience; il avait conduit plusieurs hommes avec
+lui. Il était réservé à plus d'une aventure. Enfin, l'on vit aussi
+arriver vingt Canadiens commandés par M. de Tonty, qui avait traversé
+intrépidement toutes les nations sauvages, et qui s'était rendu avec
+bonheur é cet ancien théâtre de ses premiers exploits. Il était au
+comble de la satisfaction de voir se réaliser l'oeuvre qu'il avait déjà,
+tentée avec l'héroïque M. de La Salle.
+
+M. d'Iberville accueillit ces nouveaux auxiliaires avec la plus entière
+cordialité. Il enjoignit d'abord à M. Lesueur, son cousin, de préparer
+tout ce qui était nécessaire pour remonter le fleuve avec une vingtaine
+d'hommes, afin d'aller exploiter aussitôt les mines de cuivre qui lui
+avaient été signalées au 45e degré de latitude.
+
+Il donna des compagnons à M. de Saint-Denis pour s'en aller explorer
+les côtes du golfe, à, l'ouest, depuis la Palissade jusqu'à la baie
+Saint-Louis.
+
+Quant à M. de Tonty, qui connaissait les langues sauvages, ainsi que les
+Canadiens qui l'avaient accompagné, il lui proposa de remonter le fleuve
+avec lui. Enfin, il prit aussi avec lui l'aumônier de l'escadre,
+ainsi que M. de Montigny. Son frère Châteauguay devait être aussi de
+l'expédition.
+
+Le but de M, d'Iberville était de reconnaître les sites avantageux, de
+voir quelle était la fertilité de la terre et les productions utiles,
+enfin de lier des relations avec toutes les tribus sauvages, dont il
+avait dessein de se servir pour l'exploitation et la colonisation du
+pays.
+
+Il partit le 1er mars 1700, et en deux jours il atteignit la première
+île du Mississipi en quittant la mer. Il paraît que c'est alors qu'il
+commença à être atteint de la fièvre et de douleurs extrêmement vives
+aux genoux, qui venaient probablement de toutes les fatigues qu'il
+avait ressenties dans les expéditions précédentes. Il chercha d'abord
+à vaincre son mal et continua sa marche, mais au bout de quelques
+semaines, les douleurs furent si vives, qu'il fut obligé de revenir sur
+ses pas.
+
+Le 3 mars 1700, il débarquait aux Oumas, et renouvelait les arrangements
+qu'il avait faits avec eux lors de son premier voyage.
+
+Les jours suivants il atteignit le port qui se trouve à l'extrémité nord
+de la nation des Oumas.
+
+Le 10, il visitait les Natchez, qu'il considérait comme la nation
+sauvage la plus intelligente, et où il voulait établir une station
+principale, à laquelle il désirait donner le nom de Sainte-Rosalie, en
+l'honneur de la patronne de madame la marquise de Pontchartrain.
+
+Le 14 mars, arrivée aux Tasmas, à 15 lieues des Natchez, au 34e degré
+de latitude. Ce fut le point extrême où se rendit M. d'Iberville. M. de
+Montigny connaissait la langue de cette nation, et il y fit commencer
+une église, qu'il devait remettre à un missionnaire du Canada. Lui-même
+se proposait de résider aux Natchez. Il était capable de rendre les plus
+grands services aux intérêts do la religion.
+
+M. d'Iberville ayant rempli le principal objet de son excursion, et,
+se sentant encore plus malade, confia à M. de Bienville la suite des
+opérations.
+
+Il avait accompli au moins une partie de ce qu'il s'était proposé. Il
+avait parcouru 200 lieues sur le fleuve, il en avait exploré les rives,
+et constaté l'abondante fertilité du sol. Il avait noué des relations
+avec les principales tribus du Sud; il avait pacifié leurs différends,
+et les avait exhortées à vivre en amitié avec les Français qui allaient
+s'établir chez eux.
+
+Des missionnaires allaient fonder des sanctuaires et faire connaître les
+enseignements de la religion, contre lesquels les naturels n'avaient
+aucune prévention.
+
+M. de Montigny devait s'établir aux Natchez, et un autre religieux
+devait résider aux Oumas. En même temps, M. Davion allait s'établir aux
+Illinois, sur l'invitation de ceux-ci, et un Père Jésuite commençait
+l'érection d'une église aux Bayagoulas.
+
+M. de Tonty, ayant vu les premiers fruits de l'entreprise, reçut une
+mission particulière. Il devait aller jusqu'aux Illinois, chargé
+des présents de M. d'Iberville pour concilier les indigènes aux
+enseignements de M. Davion.
+
+Le 24 mars, M. d'Iberville, revenant vers Bayagoulas, rencontra M.
+Lesueur, son cousin, qui avait terminé ses préparatifs, et qui allait
+remonter jusqu'aux chutes Saint-Antoine. Il avait avec lui le sieur
+Pénicaud, maître charpentier, qui a écrit la relation de cette
+entreprise. Nous en citerons quelques détails.
+
+Le 25 au matin, M. d'Iberville se dirigea vers Bayagoulas avec son frère
+de Châteauguay, tandis qu'il envoyait M. de Bienville passer quelques
+semaines dans les régions de l'Ouest. C'était d'abord son dessein de
+faire lui-même cette excursion, mais son malaise étant devenu plus
+grand, il lui fallut confier cette mission à son frère. Il continua son
+retour en canot, avec deux hommes et le jeune de Châteauguay.
+
+M. d'Iberville, malgré la fièvre qui le tourmentait toujours, et malgré
+les douleurs qui l'empêchaient de marcher, passa tout ce mois à sonder
+les passes, à examiner les sites pour les établissements futurs. Enfin,
+il put recueillir bien des renseignements de la part des sauvages qu'il
+rencontra.
+
+Il apprit ensuite que des nations sauvages avaient quitté leur position
+au nord pour s'établir dans un climat plus favorable au sud. Entre
+autres, il en était ainsi des Tuscaroras, une des cinq nations
+iroquoises établies près du lac Ontario, qui avaient quitté leurs foyers
+depuis quelques années, attirés par la douceur du climat du sud, et qui
+étaient venus se fixer dans la Caroline, et cela, paraît-il, lui suggéra
+des idées pour l'avenir. Par une disposition particulière, les pays du
+sud qui étaient les plus doux et les plus fertiles étaient les moins
+peuplés, et les populations les plus nombreuses étaient au nord. Du
+golfe du Mexique jusqu'à l'entrée du Missouri, on comptait une vingtaine
+de petites nations, et ces nations n'étaient composées que de quelques
+familles, 30 ou 40, et pas davantage.
+
+Pour exploiter tous ces pays, il aurait fallu que les nations du Nord
+qui sont très nombreuses, comme les Sioux, les Ottawas, les Illinois,
+fussent déterminées à descendre dans la proximité du golfe, ce qui
+serait d'un immense avantage pour eux et pour les Français qui
+voudraient traiter avec eux.
+
+Cette idée, si étrange qu'elle puisse paraître, était déjà venue à
+plusieurs de ces nations, même les plus sauvages, et, comme nous l'avons
+dit, les Tuscaroras étaient établis dans la Caroline.
+
+Le 18 du mois de mai, comme il avait été convenu, M. de Bienville, qui
+avait été en excursion à l'ouest du Mississipi, revint à Biloxi. Il
+avait fait peu de chemin, et avait rencontré peu d'indigènes. A cette
+époque de l'année, la fonte des neiges faisait déborder toutes les
+rivières affluant au Mississipi, qui sortait de ses rives. L'on pouvait
+à grande peine remonter la force des courants, et l'on ne pouvait
+aborder, parce, que toutes les côtes étaient submergées à une grande
+distance. M. de Bienville avait donc peu de renseignements à fournir à
+son frère.
+
+Le 19 de mai, M. de Montigny et M. Davion arriveront avec deux chefs
+sauvages des Natchez et des Tonicas.
+
+M. de Montigny était tellement accablé de fatigue, qu'il crut devoir
+demander de repasser en France. Il pouvait utiliser son voyage en
+demandant des prêtres à la maison des Missions étrangères à Paris. On
+pensait néanmoins qu'il était déjà découragé du peu de succès qu'il y
+avait à espérer parmi ces populations légères et dépravées du Sud.
+
+Le 16 mai, M. d'Iberville donna des instructions à M. de Sauvalle sur ce
+qu'il y aurait à faire pendant son absence.
+
+«Il insiste sur la nécessité de recueillir toutes ces plantes que
+connaissent les sauvages, et dont ils se servent pour leurs teintures et
+pour leurs remèdes.
+
+«Il faut se procurer le plus que l'on pourra de veaux sauvages pour les
+élever dans les parcs et les domestiquer.
+
+«Il faut rechercher tous les lieux où se trouvent des perles. L'on devra
+éprouver différents bois en les mettant dans l'eau pour voir quels sont
+ceux qui ne sont pas attaqués par les vers.
+
+«En attendant que M. Lesueur revienne de son excursion dans le haut
+Mississipi, il faudra envoyer M. de Saint-Denis pour visiter la rivière
+de la Marne au pays des Gododaquis.
+
+«Enfin, il faudra s'opposer par tous les moyens à aucune agression de la
+part des Espagnols.»
+
+Le 28 mai, M d'Iberville ayant fini ses dispositions, partit pour
+la France avec ses deux vaisseaux. Il était favorisé par un vent
+sud-sud-ouest.
+
+
+
+CHAPITRE VIII
+
+MORT DE D'IBERVILLE.
+
+A partir de 1700, la santé de d'Iberville fut profondément altérée. En
+1702, il repassa en France et alla à Paris. Sa femme, née Marie Thérèse
+de La Pocatière, qu'il avait laissée à La Rochelle, chez son frère de
+Sérigny, intendant du port de cette ville, vint le rejoindre dans la
+ville capitale avec Sérigny.
+
+Le 8 octobre 1693, d'Iberville avait épousé a Québec Mlle Marie
+Thérèse Polette de La Combe-Pocatière, fille de François Polette de La
+Combe-Pocatière, capitaine au régiment de Carignan Salières, et de dame
+Marie Anne Juchereau, qui elle-même, à la date du mariage de sa fille
+avec d'Iberville, avait contracté un second mariage avec le chevalier
+François Madeleine Ruette, sieur d'Auteuil et de Monceaux, conseiller.
+
+De ce mariage d'Iberville eut deux enfants; Pierre Louis Joseph qui, né
+et ondoyé le 22 juin 1694, sur le grand banc de Terre-Neuve, reçut le
+baptême à Québec, le 7 août suivant, des mains de M. Dupré, curé de la
+cathédrale; le parrain était M. Joseph Le Moyne, sieur de Sérigny, et
+la marraine, dame Marie Anne Juchereau, épouse de M. d'Auteuil, sa
+grand'mère; et une fille connue dans le monde sous le nom de dame
+Grandive de Lavanais.
+
+D'Iberville avait contracté depuis plusieurs années des douleurs
+rhumatismales, et on ne sait si c'est à cette époque qu'il alla aux eaux
+de Bourbon-l'Archamhault.
+
+Les bons soins qu'il reçut le remirent en quelques mois. Toute
+souffrance cessant, il crut pouvoir continuer son oeuvre.
+
+Connaissant les projets de la cour de France sur les colonies des
+Antilles, il offrit au cabinet de Versailles d'aller surprendre la
+Barbade et les autres îles occidentales.
+
+On lui accorda ce qu'il demandait. Il partit avec onze vaisseaux de Sa
+Majesté et trois cents hommes d'équipage. Sur son chemin, en se rendant
+aux Barbades, il attaqua l'île de Niepce. C'était au commencement
+d'avril 1706.
+
+Après quelques escarmouches, les habitants, se voyant inférieurs en
+nombre, et surpris par la rapidité de l'attaque, offrirent de capituler
+et de se rendre avec tous leurs biens.
+
+Pendant ce temps, la petite armée de d'Iberville parcourait le pays et
+rançonnait toute la contrée. Elle s'emparait des chevaux, des animaux,
+des moulins, des serviteurs et des nègres.
+
+M. d'Iberville proposa des conditions de capitulation, elles furent
+acceptées par le commandant anglais.
+
+La capitulation fut signée le 4 avril 1706. On fit la liste des
+prisonniers. Elle comprenait le gouverneur, 1758 hommes de guerre, tous
+les habitants, y compris 7,000 nègres.
+
+D'Iberville s'était en outre emparé de trente navires, les uns armés en
+guerre, les autres chargés de marchandises.
+
+Les nègres faits prisonniers, s'étant enfuis sur la montagne, à un
+endroit appelé le _Réduit_, on stipula que dans les trois mois à partir
+du jour de la capitulation, on transporterait à la Martinique 1400
+nègres, ou la somme de cent piastres par chaque nègre qu'on ne
+remettrait pas.
+
+Les pertes faites par les Anglais à, Niepce furent immenses.
+
+La conquête de cette île répandit de grandes richesses a la Martinique,
+où d'Iberville alla déposer ses trophées.
+
+D'Iberville mit bientôt après à la voile pour aller attaquer les flottes
+marchandes de la Virginie et de la Caroline. Il cingla vers la Havane
+afin de tomber sur la flotte de la Virginie pendant qu'elle s'assemblait
+pour retourner en Europe.
+
+Mais, dit M. Guérin, dans son _Histoire maritime de la France_, cette
+entreprise importante fut interrompue par la mort prématurée de son
+chef. D'Iberville, qui avait conservé sa santé pendant vingt années de
+combats glorieux, de découvertes importantes et d'utiles fondations, fut
+victime, à la Havane, d'une attaque d'épidémie. M. Guérin affirme que si
+ses campagnes prodigieuses par leurs résultats avaient eu l'Europe pour
+témoin, d'Iberville eût en, de son vivant et après sa mort, un nom aussi
+célèbre que ceux des Jean Bart, des Duguay-Trouin, des Tourville, et
+serait parvenu, sans conteste, aux plus grands commandements dans la
+marine.
+
+Depuis longtemps, cet illustre marin était affligé d'une maladie qui lui
+enlevait toutes ses forces. Il voyait sa santé décliner tous les jours.
+A un âge qui lui permettait d'espérer une longue existence (il avait à
+peine 45 ans), il se résigna noblement et il offrit avec générosité
+le sacrifice de cette existence qu'il avait remplie de tant de faits
+glorieux et pendant laquelle il croyait pouvoir terminer tant d'oeuvres
+importantes qu'il avait si admirablement commencées.
+
+Il avait doté son pays de conquêtes immenses, il avait assuré le
+commerce des produits les plus variés et les plus riches, il s'était
+rendu maître de tout un immense continent, et était parvenu à détruire
+complètement le prestige militaire et naval de deux grandes puissances,
+l'Angleterre et l'Espagne.
+
+D'Iberville voyait la mort arriver à grands pas. Il lui fallait donc
+renoncer à toutes ses espérances.
+
+Ce qui aggravait sa position, c'était la pensée qu'il abandonnait
+son oeuvre à des mains qui n'étaient ni assez expérimentées ni assez
+éprouvées.
+
+A la métropole les affaires étaient dirigées par des hommes d'un mérite
+incontestable, mais qui ne comprenaient pas l'importance, ni l'avenir de
+ces pays lointains.
+
+Au centre de ces nouvelles colonies, ceux appelés à les régir se
+laissaient souvent conduire par des motifs d'intérêt personnel. Il eût
+fallu, d'une part, des administrateurs parfaitement éclairés sur
+la valeur des nouvelles conquêtes; d'autre part, une direction
+désintéressée sur les autorités subalternes.
+
+C'est, dans ces tristes prévisions que le chevalier d'Iberville débarqua
+à la Havane, étant si malade qu'il ne pouvait plus supporter la mer. Il
+fut transporté à l'hôpital, où il se prépara sérieusement à recevoir les
+secours de cette religion qu'il avait si fidèlement observée toute sa
+vie, et à laquelle il avait toujours eu recours au milieu des plus
+grands dangers.
+
+D'Iberville expira à la Havane, le 5 juillet 1706, après avoir reçu
+tous les secours de la religion, comme on en trouve la preuve dans
+les registres de la paroisse principale de la ville, que nous citons
+ci-après.
+
+D'Iberville ne fut inhumé que le 5 septembre, dans l'église paroissiale
+majeure de Saint-Christophe, où on ensevelit plus tard les restes de
+Christophe Colomb, ramenés de Séville.
+
+Voici comme est relaté l'acte de décès de d'Iberville:
+
+ «En la cité de la Havane, le 5 septembre 1706, a été inhumé dans
+ cette sainte église paroissiale majeure de Saint-Christophe, M.
+ Moine de Berbilla, natif du royaume de France, muni des saints
+ sacrements.
+
+ «JEAN DE PETTROZA,
+
+ «Prêtre de l'église majeure.»
+
+Moine de Berbilla n'est qu'une corruption espagnole de la prononciation
+de Le Moyne d'Iberville.
+
+Après la mort de son mari, Mme d'Iberville passa en France, et épousa
+en secondes noces le comte de Béthune, lieutenant général des armées du
+roi.
+
+
+
+CONCLUSION
+
+Nous voici arrivé au terme de notre oeuvre. Nous avons relaté tout ce
+qui se rapporte au chevalier d'Iberville. Il nous resterait à faire
+quelques considérations sur les conséquences de toutes ces grandes
+expéditions.
+
+D'abord les prévisions de d'Iberville ne se réalisèrent malheureusement
+que trop. Le gouvernement, au lieu d'accorder sa confiance aux hommes
+qui avaient donné les plus grandes preuves de dévouement, ne recourut
+pas à la famille d'Iberville, ni à aucun de ses anciens compagnons
+d'armes.
+
+La compagnie des Indes, qui s'était emparée de l'administration de la
+nouvelle colonie, mit à la tête un homme qui ne connaissait pas le pays.
+
+M. de Lamothe-Cadillac fut élu. Il avait quelques faits d'armes à
+invoquer: l'occupation des lacs, la fondation de la ville de Détroit;
+mais il était complètement étranger aux intérêts et aux besoins de la
+Louisiane. M. de Lamothe-Cadillac ne put conserver longtemps sa position
+de gouverneur, et il s'en alla blâmé par tout le monde.
+
+Après lui, le pays tomba dans les mains de ce qu'on appelait la
+compagnie du Mississipi, que le malheureux Law avait fondée. Il profita
+de la mort de d'Iberville pour lancer sur le pavé de Paris une oeuvre
+qui, au début, eut une étonnante prospérité, et qui aboutit h une
+épouvantable catastrophe.
+
+Ces deux insuccès rendirent le gouvernement plus prudent et plus
+attentif, et l'on recourut, dix ans après la mort de d'Iberville, à
+celui qui l'avait accompagné dans ses expéditions et secondé dans ses
+entreprises, c'est-à-dire à son frère de Bienville.
+
+Le 4 octobre 1716, M. de Bienville recevait de France des lettres qui
+le plaçaient à la tête de toute la colonie. Ses mérites avaient été
+longtemps méconnus, mais on reconnaissait enfin, en ce moment, qu'on ne
+pouvait se passer de ses services.
+
+Voici comme s'exprimait un intendant français sur les mérites de
+Bienville, le digne héritier de son frère:
+
+«On ne saurait trop exalter, disait-il, la manière admirable dont M. de
+Bienville a su s'emparer de l'esprit des sauvages pour les dominer. Il a
+réussi par sa générosité et sa loyauté; il s'est surtout acquis l'estime
+de toute la population en sévissant contre toute déprédation commise par
+les Français.»
+
+Ces paroles peuvent nous faire comprendre la mauvaise foi de M. de
+Cadillac, qui écrivait alors à, Versailles: «Tous ces Canadiens ne sont
+que des gens sans respect pour la subordination. Ils ne font aucun cas
+ni de la religion, ni du gouvernement. Le lieutenant du roi, M. de
+Bienville, est sans expérience, il est venu en Louisiane à 18 ans, sans
+avoir servi ni en Canada ni en France.» Ceci est inexact, car M. de
+Bienville avait alors près de vingt ans de service.
+
+Nommé gouverneur, M. de Bienville s'empressa d'exécuter le projet qu'il
+avait depuis longtemps d'établir le centre de la colonie à l'extrémité
+du delta. Il lui donna le nom de Nouvelle-Orléans, en l'honneur du duc
+d'Orléans, régent du royaume de France. La nouvelle compagnie d'Occident
+éleva Bienville au commandement général de la Louisiane. Il fut secondé
+dans son oeuvre par ses frères, les messieurs de Longueuil,
+qui devinrent successivement gouverneurs de Montréal et de la
+Nouvelle-France.
+
+Pendant ce temps la colonie se développait. Plusieurs des anciens
+compagnons de d'Iberville venaient s'y établir chaque année. On voyait y
+arriver des gens de Montréal, Québec et autres villes.
+
+En 1724, M. de Bienville fut mandé à Paris pour donner des explications
+sur sa conduite. Il reçut sa démission par suite des rapports calomnieux
+qui avaient été faits contre lui par des ennemis de la famille
+de Longueuil. Cinq ans après, en 1731, il fut rétabli dans son
+commandement; puis ayant terminé son oeuvre, il passa en France, en
+1760.
+
+Comme nous l'avons dit en commençant, la France possédait à ce moment
+presque toute l'Amérique du Nord. Ses possessions, d'une superficie
+de plus de trois cent mille lieues carrées, s'étendaient de l'océan
+Atlantique à l'océan Pacifique, et de la baie d'Hudson au golfe du
+Mexique. Les plus beaux et les plus grands fleuves du monde: le
+Saint-Laurent, l'Ohio, le Missouri, le Mississipi s'y trouvaient; on y
+voyait des lacs grands comme des mers: les lacs Érié, Ontario, Huron,
+Michigan, Supérieur. Nous avons vu toute la part que M. d'Iberville eut
+à ces merveilleux résultats.
+
+Cette contrée est douée des ressources naturelles les plus diverses
+et les plus abondantes; ses habitants sont actuellement au nombre de
+plusieurs millions. Aussi peut-on facilement comprendre la perte immense
+que fit la France en ne prenant pas les mesures nécessaires pour
+conserver cet immense territoire, dans lequel elle aurait pu créer un
+empire d'une incalculable richesse: une France d'outre-mer qui eût
+imprimé le sceau de son génie sur ce continent.
+
+Quand le sort des armes eut trahi le drapeau des Français, qui luttèrent
+avec une indomptable énergie, et qui ne succombèrent que sous le nombre,
+le pays tout entier fut conquis par B'Angleterre. Son gouvernement
+s'était solennellement; engagé à, respecter tous les droits et
+privilèges des familles françaises. Néanmoins, beaucoup de ces familles
+ne voulant pas rester sous la domination des Anglais, émigrèrent sur la
+rive gauche du Mississipi pour se trouver sur une terre française.
+Là, ces familles fondèrent les établissements de Saint-Louis,
+Saint-Ferdinand, Carondelet, Saint-Charles, Sainte-Geneviève,
+Nouvelle-Madrid, Gasconnade.
+
+Ce mouvement d'émigration vers le nord-ouest se continua, et par suite,
+les Franco-Canadiens fournirent les premiers groupes de colons de la
+plupart des États de l'Ouest et de la Rivière-Rouge. Ne s'arrêtant
+que sur les bords de l'océan Pacifique, ils jetèrent le germe des
+établissements de Vancouver et de l'Orégon.
+
+Nous les trouvons aussi dans le Nord-Ouest canadien et jusqu'à la baie
+d'Hudson. La plupart sont dispersés dans les terres, où ils trafiquent
+avec les indigènes. Des centres qui deviendront vite prospères se sont
+formés au fort Edmonton, au lac Sainte-Anne, au lac La Biche.
+
+Les Canadiens-Français sont déjà nombreux au Manitoba; ils se sont
+groupés à Saint-Boniface, à Saint-Norbert, à Sainte-Agathe, à
+Saint-François-Xavier, à Saint-Laurent.
+
+Dans d'autres États, on rencontre aussi des Canadiens: il y en a
+dans l'Ohio, l'Iowa, le Dakota, le Montana, le Colorado, l'État de
+Washington, le Kansas, l'Arizona, le Nouveau-Mexique.
+
+Dispersés sur un immense territoire, entourés de populations de races
+différentes, les Canadiens-Français ont conservé leur religion. Dès
+qu'ils ont pu se rassembler et former des établissements, ils ont
+demandé des prêtres et ont élevé à leurs frais des temples au Seigneur.
+La plus grande partie d'entre eux ont conservé comme un trésor précieux
+leur langue et leurs habitudes nationales.
+
+En 1864, M. E. Duvergier de Hauranne se trouvait dans le Minnesota. «Ce
+pays, dit-il, est plein de Français. Quelques-uns viennent de la mère
+patrie, la plupart ont émigré du Canada par les grands lacs. Quand je
+ne les aurais pas reconnus à, leur langage, leurs plaisanteries, leurs
+danses, leur gaieté invincible à la fatigue me les auraient désignés.»
+
+«La France a été, jusqu'au milieu du 18e siècle, une des plus grandes
+puissances coloniales du monde, et l'Espagne seule pouvait lui disputer
+la prééminence. En effet, au commencement du 18e siècle, elle possédait
+toute l'Amérique du Nord jusqu'au Mexique sur l'océan Atlantique, et
+jusqu'à la Californie sur le Pacifique. Le golfe Saint-Laurent,
+le Canada, les lacs intérieurs, tout le bassin du Mississipi, le
+Nord-Ouest, l'Orégon et tous les territoires au nord de la Californie et
+du Mexique, lui appartenaient et formaient deux provinces immenses: le
+Canada et la Louisiane. Elle avait dans les Antilles plus de la moitié
+de Saint-Domingue, Sainte-Lucie, la Dominique, Tobago, Saint-Barthélémy,
+et enfin la Martinique et la Guadeloupe, faibles débris qui lui sont
+restes de tant de colonies.
+
+«De toutes ces possessions, la plus précieuse était le vaste empire dont
+elle avait jeté les fondements au nord et à l'ouest de l'Amérique,
+et qui lui eût assuré une prépondérance incontestable dans le inonde
+entier.»
+
+Malheureusement, les systèmes erronés, les fausses idées qui présidèrent
+alors à la direction de ses colonies, firent végéter ces établissements,
+tandis que ceux des Anglais prospéraient à côté des siens. Mais
+l'insouciance, l'incapacité de la cour les laissèrent exposés sans
+défense aux attaques de voisins qui, dix fois plus nombreux que ces
+malheureux colons, les écrasèrent un dépit d'une résistance énergique.
+
+Ce fut donc sous le règne déplorable de Louis XV que succomba la
+puissance coloniale de la France: les Anglais lui enlevèrent, on
+1763, tout le nord du continent américain. La même année, elle céda à
+l'Espagne la Louisiane et toutes les régions de l'Ouest, pour éviter
+de les abandonner aux Anglais, auxquels, dans le même temps, elle dut
+livrer la Dominique, Saint-Vincent, Tobago.
+
+Ainsi s'accomplit la ruine de l'oeuvre de Richelieu et de Colbert, la
+ruine coloniale de la France.
+
+Après cette ruine et après les désastres du premier empire, la France ne
+possédait plus que la Martinique, la Guadeloupe dans les Antilles, et la
+Réunion dans l'océan Indien; ajoutez les comptoirs de l'Inde, quelques
+établissements en Guyane et en Sénégal.
+
+A peu près ruinées à la fin de l'empire, la Martinique, la Guadeloupe et
+la Réunion se sont rapidement relevées, et aujourd'hui, la France peut
+les mettre en parallèle avec les colonies les plus florissantes. Leur
+population est beaucoup plus dense que celle du continent européen. La
+Martinique a près de 160,000 habitants, et elle exporte, rien qu'en
+sucre, pour plus de 20 millions par an. La Guadeloupe compte 170,000
+âmes, la Réunion plus de 180,000, et leurs productions sont supérieures
+à celles de la Martinique.
+
+Il est à remarquer que par un phénomène rare, la langue et les moeurs
+de la France, ainsi qu'un ardent amour pour elles, se perpétuent dans
+celles des anciennes colonies qu'elle a perdues. Témoin, Madagascar;
+témoin aussi, le Canada. Voilà certes des résultats assez inattendus.
+
+Dans l'Inde, les comptoirs de la France, quoique enclavés dans l'empire
+indien de l'Angleterre, n'ont pas déchu.
+
+Quant aux établissements du Sénégal, ils se sont développés dans des
+proportions énormes. La population soumise à la France ne dépassait pas
+une quinzaine de mille âmes en 1815, et l'on n'y opérait qu'un très
+maigre trafic. Aujourd'hui la France y a poussé ses postes jusqu'au
+Niger. Plusieurs millions d'hommes y sont ses tributaires et le commerce
+du pays, prodigieusement accru, a atteint plus de 50 millions de francs.
+
+L'oeuvre coloniale de la France, dans ce siècle, n'a pas consisté
+seulement à conserver et à, améliorer les épaves du son ancien domaine;
+de 1830 à 1847, elle a conquis l'Algérie. L'Algérie ne peut être
+comparée, ni comme étendue, ni comme fertilité aux immensités de
+l'Amérique du Nord ou de l'Australie. Mais la France, dans la
+colonisation de ce pays, a obtenu des résultats précieux. Elle y
+a implanté plus de quatre cent mille colons européens. Des villes
+florissantes se sont élevées sur l'emplacement des terrains incultes
+et des marais fangeux d'il y a quarante ans. Le mouvement commercial
+atteint cinq cent millions de francs.
+
+A l'Algérie, la France vient d'ajouter la Tunisie, qui rivalisera
+bientôt de prospérité et de vitalité avec l'Algérie française.
+
+Pour un peuple soi-disant incapable de coloniser, le résultat ne laisse
+pas que d'être satisfaisant.
+
+En Océanie, la France possède l'archipel de Taïti. La
+Nouvelle-Calédonie, occupée à une date plus récente, a permis à la
+France de créer une colonie pénitentiaire dont tout le monde reconnaît
+l'utilité. Par la Cochinchine, elle a repris pied sur le continent
+asiatique; et, si ce n'est encore qu'un embrion d'empire colonial en
+extrême Orient, cet embrion est prodigieusement vivace. Elle paie tous
+ses frais d'administration, et verse en outre une contribution dans le
+trésor de la métropole. Sa population est d'un million et demi, et son
+commerce extérieur très considérable.
+
+De ce qui précède, on peut reconnaître que la France commence à revenir
+à ces entreprises coloniales qui lui ont fait tant d'honneur au XVIIe
+siècle.
+
+Dans de pareilles dispositions, le récit de ces grandes oeuvres
+auxquelles d'Iberville a eu une si large part, ne peut manquer
+d'intéresser ceux qui se préoccupent de l'agrandissement de la France
+par les établissements coloniaux.
+
+Le gouvernement français a donné la preuve de ses sympathies
+particulières pour les anciennes colonies en nommant un des bâtiments
+nouvellement construits; _Le Chevalier d'Iberville_.
+
+C'est ce que nous avons appris au moment où nous écrivions les dernières
+lignes de cette histoire.
+
+
+
+
+TABLE DES MATIERES
+
+
+ INTRODUCTION
+
+ PREMIÈRE PARTIE
+
+ CHAPITRE:
+ I--De l'établissement de la Nouvelle-France.
+ II--La famille Le Moyne.
+ III--Développements de Montréal.
+ IV--Naissance de Pierre d'Iberville.
+ V--Les troupes arrivent en Canada.
+ VI--Expéditions des troupes.
+ VII--Montréal et ses souvenirs.
+ VIII--Exploration du fleuve Saint-Laurent.
+ IX--M. Le Moyne envoie ses enfants en France pour entrer dans la marine.
+
+ DEUXIÈME PARTIE
+
+ CHAPITRE:
+ I--Expéditions à la baie d'Hudson.
+ II--Aspect de la baie d'Hudson.
+ III--Expédition dans la colonie anglaise.
+ IV--Nouvelle expédition à la baie d'Hudson.
+ V--Siège de Québec.
+ VI--Nouveaux événements à la baie d'Hudson.
+ VII--M. d'Iberville à Versailles.
+
+ TROISIÈME PARTIE
+
+ CHAPITRE:
+ I--Expédition en Terre-Neuve (1696-1697).
+ II--Le Gulf-Stream.
+ III--M. d'Iberville mis à la tête de l'expédition.
+ IV--Arrivée de M. Beaudoin, aumônier des Abénaquis.
+ V--Prise de Pémaquid.
+ VI--Difficultés avec M. de Brouillan.
+ VII--Prise de Saint-Jean.
+ VIII--Conquête du territoire.
+ IX--Énumération des prises, et occupation de 500 lieues carrées en
+ territoire.
+ X--État actuel de Terre-Neuve, cent bâtiments employés, 20,000 pêcheurs.
+
+ QUATRIÈME PARTIE
+
+ CHAPITRE:
+ I--IVe expédition à la baie d'Hudson.
+ II--Arrivée au Labrador.
+ III---Rencontre des banquises.
+ IV--Arrivée dans la baie d'Hudson.
+ V--Rencontre de trois vaisseaux anglais.
+ VI--Prise du fort Nelson.
+ VII--Retour en France.
+
+ CINQUIÈME PARTIE
+
+ CHAPITRE:
+ I--Expédition du Mississipi.
+ II--Premier voyage.
+ III--Arrivée aux Antilles.
+ IV--Arrivée devant les rives du golfe du Mexique.
+ V--Voyage à la Malbanchia.
+ VI--Grands changements on France.
+
+ SIXIÈME PARTIE
+
+ CHAPITRE:
+ I--Deuxième voyage.
+ II--Retour en France.
+ III--Expédition dans les Antilles.
+ IV--Mort de d'Iberville.
+
+ CONCLUSION.
+
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Histoire du Chevalier d'Iberville
+by Adam-Charles-Gustave Desmazures
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DU CHEVALIER D'IBERVILLE ***
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+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
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+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
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+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
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+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
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+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
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+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
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+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
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+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
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+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
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+status with the IRS.
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+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
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+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
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+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
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+any statements concerning tax treatment of donations received from
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+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
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+works.
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+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
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+
+</head>
+<body>
+
+
+<pre>
+
+The Project Gutenberg EBook of Histoire du Chevalier d'Iberville
+by Adam-Charles-Gustave Desmazures
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Histoire du Chevalier d'Iberville
+
+Author: Adam-Charles-Gustave Desmazures
+
+Release Date: November 8, 2004 [EBook #13981]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DU CHEVALIER D'IBERVILLE ***
+
+
+
+
+Produced by Renald Levesque from files made available by the BNF (La
+bibliothèque Nationale du Québec)
+
+
+
+
+
+
+</pre>
+
+
+
+<h1>HISTOIRE
+DU
+CHEVALIER
+D'IBERVILLE
+(1663-1706)</h1>
+
+
+<h4>1890</h4>
+
+<p class="milieu"><img alt="" src="images/002.png"></p>
+
+<br><br><br>
+
+<h3>INTRODUCTION</h3>
+
+<p>La Nouvelle-France, explorée en 1534 par Jacques
+Cartier, occupée par Champlain en 1608, estimée à la
+plus haute valeur par de grands hommes d'État, comme
+le président Jeannin, le cardinal de Richelien, l'illustre
+Colbert, avait pu conquérir, dès la fin du XVIIe siècle,
+une importance considérable.</p>
+
+<p>Et en effet, cette colonie, confinée d'abord sur les rives
+du Saint-Laurent, était devenue, vers l'année 1700,
+une domination puissante. Elle s'étendait depuis Terre-Neuve
+jusqu'aux montagnes Rocheuses, depuis la baie
+d'Hudson jusqu'au golfe du Mexique. Ainsi elle formait
+un immense triangle présentant 900 lieues sur chaque
+face, c'est-à-dire 400,000 lieues carrées, près de onze fois
+la surface du la France.</p>
+
+<p>Une si vaste contrée était aussi précieuse par l'abondance
+de ses produits que par leur variété; elle offrait
+à la mère patrie une source inépuisable de richesse.</p>
+
+<p>A l'ouest, des forêts sans limites; au nord, la région
+des fourrures; à l'est, les grandes pêcheries de Terre-Neuve;
+enfin au sud, un sol fertile, un climat enchanteur,
+avec les produits incomparables des tropiques.</p>
+
+<p>De plus, la Nouvelle-France avait conquis une vie
+individuelle éminente sous tous les rapports; elle avait
+offert une carrière héroïque à des missionnaires intrépides,
+fourni des saints, recruté des communautés nombreuses
+et exemplaires; elle avait révélé à l'admiration
+de la métropole des hommes du plus grand mérite, comme
+Jacques Cartier, Samuel de Champlain, du Maisonneuve,
+Le Ber, Talon, de Frontenac, de Tonnancourt, de Montigny,
+de Boucherville, et enfin, cette admirable famille
+des Le Moyne, qui ont été jugés dignes d'être salués du
+nom glorieux de Macchabées du Canada.</p>
+
+<p>A une époque comme la nôtre, où l'on a sagement
+reconnu l'importance des entreprises coloniales et des
+établissements lointains; dans un temps on l'on revient
+à ces oeuvres, on peut trouver intéressant et souverainement
+utile de considérer comment une domination si
+grande a été conquise, établie et développée.</p>
+
+<p>Les premiers temps de l'occupation ont été largement
+exposés dans des ouvrages considérables, comme ceux du
+P. Charlevoix, de M. Faillon, de M. Garneau, de M. Ferland;
+enfin dans les oeuvres des premiers navigateurs eux-mêmes:
+Jacques Cartier, Champlain, et M. de Poutrincourt,
+qui ont rédigé leurs mémoires. Mais quand on
+arrive à la période de l'accroissement même de la Nouvelle-France,
+à partir de 1680, il est nécessaire de réunir,
+de rassembler les documents innombrables disséminés
+dans un nombre infini d'ouvrages.</p>
+
+<p>Pour bien connaître ces temps de transition, où la
+petite colonie du Saint-Laurent atteignit l'étendue d'une
+domination presque aussi vaste que l'Europe, il faut commencer
+par étudier quelques-uns des hommes d'État et
+des hommes de guerre qui ont eu part à ces changements
+extraordinaires.</p>
+
+<p>Or, incontestablement, l'homme dont il faudrait d'abord
+s'occuper, c'est celui qui a été le plus remarquable de
+tous, celui qui a eu la vie la plus aventureuse et la destinée
+la plus glorieuse, qui a joué le rôle le plus éminent,
+pendant trente ans, dans les plus grands événements
+du pays. Celui-là, c'est l'illustre chevalier
+d'Iberville, de la famille des Le Moyne; et nous
+croyons qu'il serait indispensable de le faire connaître
+avant tous.</p>
+
+<p>D'Iberville était né à Montréal, en 1662, dans la maison
+de son père, Charles Le Moyne, sur la rue Saint-Joseph,
+où se trouve actuellement le bureau de la Fabrique de
+l'église Notre-Dame. Il a eu la gloire d'être associé aux
+plus grands évènements de ces premières années, et on
+peut dire qu'il y a eu la part principale.</p>
+
+<p>Il s'agissait de conquérir les richesses de cet immense
+continent, et ces forêts dix fois séculaires qui couvraient
+au nord des cent mille lieues carrées, et ces régions
+où se trouvent les pelleteries les plus belles qu'il y
+ait au monde, et ces courants mystérieux de l'Océan
+allant porter chaque année sur les côtes de l'Atlantique
+des millions de bancs de poissons pour la subsistance de
+l'univers, et enfin ces contrées du sud avec leurs sites
+enchanteurs, un climat délicieux, une fertilité incomparable
+et tous les fruits du paradis terrestre.</p>
+
+<p>Or, c'est ce que le chevalier d'Iberville a merveilleusement
+mis à exécution. A l'âge de 22 ans, en 1684.
+il conduisit plusieurs expéditions à la baie d'Hudson
+et prit tous les comptoirs anglais. Dès lors, la France
+pouvait prétendre au monopole des forêts de l'Ouest et
+du commerce des fourrures.</p>
+
+<p>Dans son expédition à Terre-Neuve, en 1690, il rendit
+la mère patrie maîtresse des marchés de l'Europe pour
+l'exploitation des pêcheries.</p>
+
+<p>Enfin, par ses exploits dans les Antilles et dans le golfe
+du Mexique, de 1700 à 1705, il avait conquis les plus
+beaux pays du monde.</p>
+
+<p>N'en est-ce pas assez pour être tiré de l'oubli des
+années et pour être proposé à l'attention des générations
+présentes?</p>
+
+<p>Donc, dans l'espoir d'être utile à notre temps, nous voudrions
+que l'on prît connaissance de cette oeuvre de
+réparation vis-à-vis d'un colonisateur incomparable et
+d'un héros trop ignoré. C'est un grand enseignement
+pour les esprits d'élite qui commencent à estimer l'importance
+de nos ancienne colonies; c'est une gloire pour la
+marine française, qui peut citer ce nom sur se même rang
+que ceux de Jean Bart, Tourville ou Duguay-Trouin; c'est
+un honneur pour la ville de Montréal, la plus grande cité
+de la colonie française, que de faire valoir celui qui a été
+peut-être le plus illustre de ses enfants. On a déjà parlé
+de lui consacrer, dans sa ville natale, une effigie qui serait
+si belle avec le magnifique portrait que l'on a conservé
+de lui; mais, un attendant, ne convient-il pas de montrer
+combien cet honneur lui est dû?</p>
+
+<p>C'est dans ce but que nous consacrons cette monographie
+à la mémoire du très illustre Pierre Le Moyne,
+citoyen de Montréal, sire d'Iberville, chevalier des ordres
+du roi et commandant de ses vaisseaux.</p>
+
+
+
+
+
+
+<h2>VIE DU<br>
+CHEVALIER D'IBERVILLE</h2>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>PREMIÈRE PARTIE</h3>
+<br><br>
+
+
+<h3>CHAPITRE 1er</h3>
+
+<h3>DE L'ÉTABLISSEMENT DE LA NOUVELLE-FRANCE.</h3>
+
+<p>Christophe Colomb avait accompli sa découverte, le 12
+octobre 1492. Le bruit s'en répandit aussitôt en Europe
+et l'on comprend quelle émotion causa un si grand évènement.
+En attendant que les gouvernements prissent une
+décision, plusieurs contrées maritimes songèrent à explorer
+les régions nouvelles.</p>
+
+<p>Les marins de la Bretagne et de la Normandie furent
+des premiers à les aborder; ils reconnurent d'abord le
+banc de Torre-Neuve, et les pays de chasse du Labrador.</p>
+
+<p>Dès 1504 la pêche avait commencé; plusieurs capitaines
+entrèrent dans le pays et recherchèrent les fourrures.</p>
+
+<p>En 1506, Denys, pilote de Honfleur, revint avec une
+carte du Saint-Laurent.</p>
+
+<p>En 1508, on amenait en France des sauvages des côtes
+américaines.</p>
+
+<p>En 1524, le gouvernement français envoyait un explorateur,
+Verazzani, qui visita les contrées que l'on appela
+depuis la Nouvelle-Écosse et la Nouvelle-Angleterre.</p>
+
+<p>En 1527, un navire anglais signalait la présence, près
+de Terre-Neuve, de dix bâtiments bretons et normands.</p>
+
+<p>En 1534, le grand amiral de France, Philippe de Chabot,
+envoyait un marin expérimenté, Jacques Cartier, qui, en
+trois voyages consécutifs, explora le cours du Saint-Laurent
+et prit possession de ces nouveaux territoires au
+nom du roi de France. Il planta une croix surmontée
+d'un écusson aux armes royales, et il bâtit un fort près
+de Québec.<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a><a href="#footnote1"><sup>1</sup></a></p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1" name="footnote1"></a><b>Note 1:</b><a href="#footnotetag1"> (retour) </a> Bancroft <i>Histoire de l'Amérique</i>, tome 1er.&mdash;M. Garneau,
+<i>Histoire du Canada</i>,&mdash;M. Faillon. <i>Histoire de la colonie française
+en Canada</i>, tome 1er,&mdash;M. Ferland.</blockquote>
+
+<p>Les guerres qui survinrent en Europe arrêteront les missions
+royales, mais les marins venaient toujours pour la
+pèche, et, en 1578, on compta jusqu'à 150 bâtiments français
+sur le banc de Terre-Neuve.</p>
+
+<p>En 1594, Henri IV fit reprendre les entreprises coloniales
+au Canada. Il nomma le marquis de La Roche
+lieutenant général des possessions américaines. De Monts
+lui succéda en 1596, puis M. du Pontgravé. Enfin, en 1601,
+les expéditions furent confiées a un officier habile, homme
+de science et d'expérience, Samuel de Champlain, qui a
+mérité le titre de père de la Nouvelle-France.</p>
+
+<p>Champlain vint occuper les rives du Saint-Laurent,
+pendant que M. de Poutrincourt s'établissait en Acadie.</p>
+
+<p>En 1609, Champlain fonda In ville de Québec, puis il
+explora le pays.</p>
+
+<p>Il visita la rivière dite depuis de Richelieu, il reconnut
+au sud un grand lac qui porte maintenant son nom. Il
+signala la position d'Hochelaga (Montréal), remonta
+l'Ottawa et vint jusqu'au lac Nipissing, en 1616. Il
+explora, aux environs du lac Nipissing, un autre lac qui a
+aussi porté son nom. Enfin, il fit venir les religieux
+Récollets, qu'il établit en deux missions principales;
+à Québec et au lac Huron,
+Entre 1607 et 1635, Champlain avait fait quinze
+voyages. Il allait exciter le zèle des gouvernants, parlait
+des ressources du pays; mais en même temps, il faisait
+connaître les difficultés de l'établissement: le froid excessif
+décourageait les nouveaux arrivés; le monopole
+de certaines compagnies tuait le commerce; l'agriculture
+exigeait de grands sacrifices.</p>
+
+<p>Après tant d'expéditions et de tentatives, Champlain
+ne voyait à Québec, en 1630, que quelques familles bien
+établies. Ému de ses représentations, le cardinal de Richelieu
+prend l'oeuvre en main et veut lu seconder de tout
+son pouvoir: il fonde la société de lu Nouvelle-France,
+qui comptait 110 membres choisis parmi les premiers
+personnages du royaume; il envoie des colons et des
+religieux. Mais en 1640, au bout de dix ans, tous ces efforts
+n'avaient réussi qu'à établir 200 personnes dans tout le
+pays, en comprenant même les prêtres, les religieux, les
+femmes et les enfants.<a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a><a href="#footnote2"><sup>2</sup></a></p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote2" name="footnote2"></a><b>Note 2:</b><a href="#footnotetag2"> (retour) </a> <i>Histoire de la Nouvelle-France</i>, tome Ier,
+page XX.&mdash;Dollier de Casson, <i>Histoire de Montréal</i>, 1640-1641.</blockquote>
+
+<p>Pour avoir un établissement, il fallait d'importants secours
+de la mère patrie, et il fallait que ces secours fussent
+désintéressés. De plus, les colons devaient être guidés
+par des vues de foi et de sacrifice; ils devaient être
+décidés à supporter le climat, les privations, et des dangers
+extrêmes, parce qu'il y avait à lutter contre des
+peuplades nombreuses, implacables, et fournies d'armes à
+feu par les établissements voisins de la Nouvelle-Angleterre
+et de la Nouvelle-Orange.</p>
+
+<p>Or quand, après la mort de Champlain, tout semblait
+en détresse, le Seigneur vient en aide a la jeune colonie
+et lui procure miraculeusement des ressources inattendues,
+qui devaient assurer un succès jusque-là vainement poursuivi.
+Des hommes de foi et de dévouement se décidèrent
+à fournir les moyens d'une nouvelle entreprise, et en
+même temps des héros s'offrirent pour les seconder, et
+assurer l'établissement de la religion en ces contrées
+inhospitalières.</p>
+
+<p>Champlain venait de mourir (25 octobre 1635), et quelques
+semaines après, le 2 février 1636, un pieux gentilhomme
+de la Flèche, M. de La Dauversière, étant en
+prière, reçoit l'avis de fonder un établissement à, une
+certaine distance de Québec pour couvrir les voies qui
+conduisaient au centre de ïa colonie française et, pour être
+plus au milieu des populations que l'on voulait convertir.
+L'endroit lui est montré de la manière la plus distincte.
+Cet avis fut répété plusieurs fois. Chose étonnante, il
+n'était pas le seul qui eût reçu cette indication, et en effet
+le même jour, 2 février 1636, un jeune ecclésiastique
+qu'il ne connaissait pas, M. Olier, alors âgé de vingt-six
+ans, et établi à Vaugirard avec quelques prêtres, est
+averti qu'il doit se consacrer à fonder un établissement,
+pour le bien de lu religion, à un endroit du Canada qui lui
+est montré aussi de la manière la plus distincte, et en même
+temps il lui est enjoint d'établir une compagnie de prêtres
+pour prendre soin des intérêts spirituels de l'entreprise.</p>
+
+<p>Or, dans ces deux révélations arrivées le même jour, il
+s'agissait de la même oeuvre, et l'endroit indiqué était le
+même. C'est ce que reconnurent ces deux grands serviteurs
+de Dieu quand ils se rencontrèrent plusieurs années
+après, vers 1640. Ils ne se connaissaient pas, et furent
+secrètement avertis de la communauté de leur vocation
+et de leur mission.<a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a><a href="#footnote3"><sup>3</sup></a></p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote3" name="footnote3"></a><b>Note 3:</b><a href="#footnotetag3"> (retour) </a> Le P. Vimont, <i>Lettres des rev. PP. Jésuites</i>, tome 1er,
+page 15,&mdash;La mère de l'Incarnation, ses lettres de 1642,&mdash;M, Dollier de Casson,
+<i>Histoire de Montréal</i>.</blockquote>
+
+<p>Grâce à l'union de leurs efforts, l'oeuvre prit tous les
+développements désirables; de nobles seigneurs s'y associèrent.
+Enfin, au moment où la compagnie achetait l'île
+de Montréal, un gentilhomme, jeune encore, retiré du
+service, désirant se consacrer À une oeuvre de zèle, se présentait:
+c'était M. de Maisonneuve. C'est lui qui fut le
+fondateur de Montréal et qui devait en faire le boulevard
+de la colonie par vingt années d'un dévouement
+intrépide et de l'administration la plus nage.</p>
+
+<p>Il fut aidé par des hommes de foi et de courage. Parmi
+ces auxiliaires, nous nous proposons de faire connaître la
+famille des Le Moyne, et la part qu'ils ont eue à l'établissement
+de la Nouvelle-France.</p>
+
+<p>C'est ce que nous allons exposer dans les paragraphes
+suivants.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>CHAPITRE II</h3>
+
+<h3>LA FAMILLE LE MOYNE.</h3>
+
+<p>Cette famille, établie dans la Nouvelle-France au
+milieu du XVIIe siècle, devait y conquérir une
+grande illustration. A la première génération, elle avait
+fourni des commandants aux armées du roi, des gouverneurs
+à la Nouvelle-France et à la Louisiane,
+des intendants aux commandements maritimes de la
+France.</p>
+
+<p>Elle était originaire de la ville de Dieppe. Depuis
+Jacques Cartier, Dieppe avait toujours eu beaucoup de
+relations avec la nouvelle colonie.</p>
+
+<p>C'est de Dieppe que partit M. de Poutrincourt, dont
+l'ancienne résidence se voit encore aux environs de
+cette ville, au château de Mesnières.</p>
+
+<p>Un gouverneur de Dieppe, M. de Chattes, son lieutenant,
+M. de Monts. madame de Guercheville, épouse d'un
+gouverneur de la ville de Paris sous Henri IV, avec leurs
+expéditions, avaient fait connaître ces nouveaux pays
+pour lesquels, à chaque printemps, partaient des flottilles
+de bâtiments pour les pèches de Terre-Neuve et pour la
+traite des fourrures.</p>
+
+<p>En 1664, dans un seul mois, on vit partir des côtes de
+Dieppe et des pays voisins, 65 grands vaisseaux pour le
+Canada.</p>
+
+<p>Il y avait en cette ville des quartiers consacrés au
+commerce des produits de l'Amérique, et il existe encore
+une rue nommée de la Pelleterie, ou résidaient une quantité
+de marchands de fourrures, qui trafiquaient des envois
+du Canada avec l'Europe.</p>
+
+<p>M. Paillon, en parcourant les livres des paroisses, a
+trouvé aux registres de l'état civil un témoignage bien
+caractéristique des rapports de Dieppe avec la Nouvelle-France.
+Voici les noms qu'il a relevés à la paroisse Saint-Jacques
+de Dieppe pour l'année 1630: Duhamel, Hardy,
+Auger, Aubuchon, Duhuc, Godebout, Davignon, Hébert,
+Sénécal, Gaudry, Duval, Gervais, Vallée, Lecompte, Godard,
+L'Écuyer, Leroux, Dumouchel, Viger, Cardinal,
+Duchesne, etc.: on se croirait dans une paroisse de Montréal
+ou de Québec.</p>
+
+<p>Il ne faut pas s'étonner qu'au moment où les chefs des
+nouvelles entreprises recrutaient des volontaires pour la
+Nouvelle-France, le nommé Duchesne, soldat dans les
+troupes du roi, se presenta, avec deux de ses neveux:
+Jacques Le Moyne, âgé de dix-sept ans, et son frère
+Charles, âgé de 14 ans. Leur père, Pierre Le Moyne.
+était marié avec Judith, soeur de Duchesne. C'était un
+ancien soldat qui tenait un hôtel sur la paroisse Saint-Jacques,
+près de la mer, et qui recevait comme clients
+ordinaires les marins qui s'embarquaient pour l'Amérique.</p>
+
+<p>Ces familles des côtes de la Manche étaient toujours
+disposées à, tenter les aventures périlleuses, et la religion
+présentait cette oeuvre comme digne de coeurs
+chrétiens; il s'agissait de donner aux populations sauvages
+le trésor de la foi en échange des biens qu'ils trafiquaient.</p>
+
+<p>M. Faillon a trouvé aussi dans les registres de Dieppe
+qu'il y avait beaucoup de Le Moyne en cette ville.</p>
+
+<p>Il a compté jusqu'à quatorze chefs de famille de ce
+nom au commencement du XVIIe siècle, parmi lesquels
+un capitaine du roi, un procureur, un lieutenant général
+en l'amirauté de France. «Nous n'osons affirmer, dit
+M. Faillon, que Pierre fût parent de ces personnages,
+mais Charles Le Moyne s'est rendu encore plus illustre
+qu'aucun de ses prédécesseurs, par ses qualités personnelles,
+par ses exploits et ceux de ses enfants.»</p>
+
+<p>Charles Le Moyne, né en 1626, de Pierre Le Moyne et
+de Judith Dufresne, sur la paroisse Saint-Rémi de Dieppe,
+partit donc en 1640 pour le Canada avec son frère aîné,
+Jacques, et leur oncle. Il avait alors quatorze ans.</p>
+
+<p>Plus tard, deux de leurs soeurs, Jeanne et Marie, vinrent
+de France et se joignirent à eux.</p>
+
+<p>Charles Le Moyne accompagna d'abord les PP. Jésuites
+dans le pays des Hurons, et resta avec eux jusqu'à l'âge
+de vingt ans.</p>
+
+<p>Il devint un guide sûr et un interprète consommé.
+Il connaissait tous les sentiers du pays, et avait appris
+plusieurs dialectes. Enfin, il s'était familiarisé avec la
+tactique des sauvages, à l'égal des colons les plus capables.
+Il s'habillait comme les sauvages, et se transformait
+quand il voulait, sans pouvoir être reconnu comme
+étranger; d'ailleurs il trouvait ce costume plus commode
+pour la marche et pour la chasse. Il savait parfaitement
+se servir des raquettes, de la hache et de l'aviron, «sans
+lesquels on ne peut rien dans ce pays.» Enfin, il était
+devenu, dans des expéditions continuelles, d'une taille et
+d'une force extraordinaires. C'est ce qui apparaît dans le
+portrait découvert à Paris par l'éditeur des documents
+sur les pays d'outre-mer, M. Margry.</p>
+
+<p>En 1646, M. de Montmagny ayant vu Duchesne et son
+neveu, voulut tirer parti de leurs bonnes qualités, et il
+les attacha aux nouveaux établissements français du
+Saint-Laurent. Il envoya Duchesne à Trois-Rivières et
+Charles Lu Moyne à Montréal, tous deux comme interprètes.</p>
+
+<p>Montréal, ou Charles Le Moyne se rendit en 1646,
+était un poste avantageux, et comme une sentinelle avancée
+à 60 lieues de Québec, au milieu des établissements
+sauvages. C'est là qu'il devait faire éclater ses qualités
+hors ligne.</p>
+
+<p>Cette position avait été signalée dès le commencement
+par Jacques Cartier et ensuite par Champlain. On pensait
+que ce jugement avait été confirmé par une inspiration
+divine envoyée à ceux qui devaient être les fondateurs
+de cette nouvelle colonie: M. Olier et M. de
+La Dauversière, ainsi que nous l'avons dit précédemment.</p>
+
+<p>La position était favorable. Placée sur une éminence
+de deux milles de longueur, entre le grand fleuve et une
+petite rivière, l'habitation était environnée d'eau de
+toutes parts. Le fleuve la mettait à l'abri de la surprise
+des ennemis, et on arrière une haute montagne, toute
+couverte d'arbres séculaires, protégeait contre les vents
+du nord. <a id="footnotetag4" name="footnotetag4"></a><a href="#footnote4"><sup>4</sup></a></p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote4" name="footnote4"></a><b>Note 4:</b><a href="#footnotetag4"> (retour) </a> Notice sur Montréal. Paris, 1869.</blockquote>
+
+<p>Cette habitation si bien défendue avait en même temps
+un aspect attrayant. Elle était environnée des plus
+beaux arbres, plantés si régulièrement entre le rivage et
+la montagne, que Champlain lui avait donné le nom de
+place royale, digne avenue du mont superbe que Jacques
+Cartier avait nommé le mont Royal, nom qui lui est
+resté.</p>
+
+<p>Enfin, pour ajouter a l'ornement et en faire un site
+remarquable, on voyait, au milieu du fleuve et en face
+du lieu de débarquement, deux belles îles chargées de
+forêts, l'une s'élevant en pyramide, comme un bouquet de
+verdure, à cent pieds de hauteur, l'autre s'étendant gracieusement
+sur une lieue de longueur: c'étaient comme deux
+sentinelles avancées, pouvant servir un jour de citadelles.</p>
+
+<p>Ce site, si fort comme poste militaire, était aussi
+l'un des plus beaux que l'on puisse citer dans le
+monde. On pouvait s'en convaincre en le contemplant
+du haut de la montagne, ou les colons se rendaient souvent
+en pèlerinage. Au point le plus élevé, il y avait une
+croix imposante plantée par M. de Maisonneuve. De là,
+à cinq cents pieds au-dessus du niveau du fleuve, l'établissement
+paraît dans toute sa magnificence. Depuis le
+haut du mont descend un amphithéâtre d'une lieue de
+largeur qui montre des arbres variés et précieux; en bas,
+d'immenses prairies fertiles étaient des fleurs éclatantes;
+plus loin se déploie la ceinture splendide d'un fleuve profond,
+qui n'a pas moins d'une lieue de largeur. Au delà,
+pour compléter ce beau panorama, des montagnes disposées
+en cercle jusqu'à dix et vingt lieues dans le sud, forment
+comme une corbeille de verdure dont Montréal est
+le centre.</p>
+
+<p>Cette nature apparaissant comme le créateur l'avait
+formée, sans les modifications du travail de l'homme,
+pouvait sembler plus pittoresque que nous ne la contemplons
+maintenant. Mais si l'aspect est un peu changé,
+tous les souvenirs des premiers temps ne sont pas effacés.
+La ville est toujours appelée, dans le coeur des fidèles,
+Ville-Marie, en souvenir de l'indication donnée par la
+sainte Vierge elle-même. Le mont porte toujours le nom de
+Mont-Royal, choisi par Jacques Cartier. L'une des îles
+s'appelle Sainte-Hélène, comme l'a nommée M. de Champlain,
+en l'honneur de son épouse, Hélène Boullé; l'autre
+est nommée Saint-Paul, en souvenir de M. Paul de
+Maisonneuve, premier gouverneur de la colonie.</p>
+
+<p>Le fort de Montréal, élevé en 1642, était tellement couvert
+par les arbres, que les sauvages, dans leurs excursions
+sur le fleuve, ne le découvrirent qu'à la seconde
+année de sa construction. Bientôt ils en comprirent
+l'importance et le danger pour eux. Ce poste avancé
+entre plusieurs tribus puissantes pouvait les tenir en
+échec et leur enlever le libre parcours du Saint-Laurent;
+aussi le nouvel établissement fut-il bientôt le but de
+leurs attaques.</p>
+
+<p>M. de Maisonneuve, renfermé dans le fort avec cinquante
+hommes, comptait avec lui des gens de guerre
+pleins d'expérience, parmi lesquels les deux frères Le
+Moyne, qui furent les plus renommés dans la suite. M. de
+Maisonneuve sut si bien se garder que, malgré les tentatives
+de milliers d'ennemis qui vinrent reconnaître le
+terrain, les Français ne perdirent guère qu'une dizaine
+d'hommes de 1642 à 1650.</p>
+
+<p>Les procédés des sauvages étaient pleins de perfidie.
+Ils cherchaient à attirer les cultivateurs par des signes
+de paix, et puis ils se jetaient sur eux pour les faire périr
+dans d'affreux supplices.<a id="footnotetag5" name="footnotetag5"></a><a href="#footnote5"><sup>5</sup></a></p>
+
+<p>En 1643, on perdit quatre hommes; en 1644, on en
+perdit trois, et sur les sept, trois, faits prisonniers, furent
+cruellement brûlés.<a id="footnotetag6" name="footnotetag6"></a><a href="#footnote6"><sup>6</sup></a></p>
+
+<p>Au 6 mai 1641, Boudard fut tué par les Iroquois; sa
+femme, Catherine Mercier, prise près de lui, fut martyrisée
+pendant deux jours, puis brûlée en refusant héroïquement
+de renoncer à sa religion.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote5" name="footnote5"></a><b>Note 5:</b><a href="#footnotetag5"> (retour) </a> M. Paillon, <i>Histoire de la colonie,</i> tome II, PP. l51 et 364.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote6" name="footnote6"></a><b>Note 6:</b><a href="#footnotetag6"> (retour) </a> Registre des sépultures de Montréal, 1643-1644.</blockquote>
+
+<p>Charles Le Moyne, arrivé à Montréal en 1646, se montra
+bientôt un dévoué champion de la mission. Il ne reculait
+devant aucune entreprise, et se montrait toujours
+disposé à protéger les colons. Il était d'une bravoure et
+d'une habileté merveilleuses. Parfois, seul sur la plage,
+s'il rencontrait des sauvages qui étaient venus tenter quelque
+coup, il les menaçait de son fusil s'ils essayaient de
+s'échapper, et il les obligeait à aller se constituer prisonniers
+au fort. D'autres fois, voyant un canot de sauvages
+sur le fleuve, il attendait qu'ils fussent engagés dans la
+force du courant, fondait sur eux comme la foudre, dans
+son embarcation, et les forçait à venir aborder comme
+prisonniers.</p>
+
+<p>Un jour, sachant que des travailleurs sont attaqués à la
+pointe Saint-Charles, il s'y rend avec quatre hommes, se gare
+à propos derrière des troncs d'arbres, et, avant d'avoir été
+aperçu, met vingt-cinq ou trente sauvages hors de combat.</p>
+
+<p>On cite aussi une rencontre, où, avec 15 habitants du
+fort armés de fusils et de pistolets, il alla se présenter
+en face de 300 sauvages qui se précipitaient sur les
+colons, et il leur tua 32 hommes à la première décharge,
+tout le reste s'enfuit épouvanté.</p>
+
+<p>Il se montrait le serviteur dévoué de M. de Maisonneuve,
+comme le major Lambert Closse, qui proclamait qu'il
+n'était venu à Montréal que pour offrir sa vie à Dieu.</p>
+
+<p>M. de Maisonneuve avait tant de confiance en Le
+Moyne qu'il le chargeait de ses messages pour les Indiens.</p>
+
+<p>M. de Maisonneuve le mit aussi à la tête d'une milice
+qu'il forma, en 1660, parmi les habitants pour la défense
+de la mission, et qu'il plaça sous la protection de la
+sainte Famille. Il l'assigna à la défense de Montréal
+avec le sieur Picoté de Belestre, à un moment où l'on
+attendait l'arrivée de milliers d'Iroquois soulevés de
+toutes parts dans les environs du lac Ontario et des rives
+du lac Champlain. On sait que ces Iroquois furent arrêtés
+par la défense héroïque, au Long-Sault, de dix-sept
+Montréalais, sous la conduite de l'intrépide Dollard.</p>
+
+<p>C'est dans ces circonstances que l'on s'appliqua à protéger
+la ville. Il y avait déjà quarante maisons séparées,
+mais avec des meurtrières et des créneaux; elles étaient
+bâties de manière à pouvoir se défendre les unes les
+autres. Alors, on compléta les forts qui environnaient la
+ville et qui devaient servir à assister les travailleurs dans
+les champs environnants.</p>
+
+<p>En même temps qu'il assurait la défense militaire
+du pays, M. de Maisonneuve s'occupait d'en préparer
+l'existence à venir, et pour cela il offrait les plus grands
+avantages à ceux qui voulaient s'y établir et fonder des
+familles. Il donna à Charles Le Moyne une terre à la
+pointe Saint-Charles et deux emplacements dans la
+ville, l'un près de la résidence du gouverneur et des
+prêtres, pour leur servir de défense; l'autre au bord du
+fleuve, où se trouve le marché Bonsecours, pour surveiller
+l'entrée de la ville, et la côte opposée, dont il devait
+devenir le seigneur.</p>
+
+<p>Vers 1665 arriva un événement que nous tenons d'autant
+plus à signaler qu'il montra quelle affection Charles
+Le Moyne inspirait à toute la colonie et en même temps
+quelle était l'estime qu'il avait su imposer aux populations
+sauvages.</p>
+
+<p>Comme il ne s'épargnait jamais dans aucune rencontre,
+il fut fait prisonnier aux environs de Montréal en 1665.</p>
+
+<p>Sa jeune femme, âgée de vingt-cinq ans, et qui avait déjà
+quatre enfants, était dans la désolation. Elle le recommanda
+aux prières de tous, et elle-même recourut au
+Seigneur avec une telle ferveur, que M. Dollier de Casson
+dit qu'on peut lui attribuer l'espèce de miracle qu'il plut
+à Dieu d'opérer en faveur de son mari.</p>
+
+<p>Au bout de quelques jours Le Moyne revint; il avait
+gagné ses ennemis en leur rappelant les bontés qu'il avait
+eues pour les prisonniers iroquois, et en les menaçant de
+la vengeance des troupes du roi qui allaient bientôt
+arriver.</p>
+
+<p>Charles Le Moyne retourna à Montréal. C'est alors
+qu'il fut sensiblement éprouvé dans ses plus tendres affections,
+par suite du départ de M. de Maisonneuve pour la
+France. Il lui était attaché par les liens de l'estime la
+plus haute et de la reconnaissance la plus tendre; aussi
+ce départ lui causa-t-il la plus vive douleur, comme la
+séparation d'avec le père le plus tendre et le plus aimé.</p>
+
+<p>M. de Maisonneuve, de retour en France, resta toujours
+attaché à son ancien gouvernement. Il s'endormit dans
+le Seigneur «avec une confiance d'autant plus parfaite
+dans les récompenses du ciel,» nous dit M. Faillon, «qu'il
+n'avait rien reçu pour ses services de la terre.» <a id="footnotetag7" name="footnotetag7"></a><a href="#footnote7"><sup>7</sup></a></p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote7" name="footnote7"></a><b>Note 7:</b><a href="#footnotetag7"> (retour) </a> M. Faillon, <i>Histoire de la colonie</i>, tome III, page 115.</blockquote>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>CHAPITRE III</h3>
+
+<h3>DÉVELOPPEMENTS DE MONTRÉAL.</h3>
+
+<p>Fondée on 1642, la cité de Montréal s'accrut lentement
+dans ses commencements, mais ensuite l'accroissement
+fut rapide.</p>
+
+<p>Ainsi, après vingt ans, elle ne comptait que 500 âmes,
+mais dix ans après, il y en avait plus de 1500.</p>
+
+<p>Ce qui était surtout à considérer dans ces commencements,
+c'était le zèle pour l'amélioration des pauvres sauvages,
+et l'énergie des pieux colons.</p>
+
+<p>Le zèle pour la conversion des infidèles était extraordinaire,
+et le courage pour braver les épreuves et les dangers,
+au-dessus de toute expression.</p>
+
+<p>«On voyait bien, dit le Père Leclercq, que ces gens-là
+avaient quitté leur patrie par les mouvements d'un
+zèle apostolique,» et rien ne pouvait les faire changer
+de sentiments; ni l'ingratitude, ni la perfidie des
+sauvages, ni leur défaut de bonne foi, ni leurs cruautés
+inhumaines, rien ne pouvait éteindre le feu de la charité.</p>
+
+<p>Tout était réglé dans la nouvelle ville comme dans une
+communauté militaire. A une heure fixée, après la prière
+et la sainte messe, qui avaient lieu à 4 heures du matin, la
+population se rendait au travail dans les champs; chacun
+avait près de soi son fusil caché dans un sillon.</p>
+
+<p>Il ne se passait pas de jour sans attaque. Ceux qui se
+laissaient surprendre étaient voués à des supplices
+atroces. On admirait leur courage, on plaignait leurs
+souffrances, mais on ne renonçait pas à prier pour
+les bourreaux. Enfin, dès qu'une occasion favorable
+se présentait, on cherchait à gagner ces pauvres aveuglés.
+A force d'efforts et de patience, les âmes finissaient
+par se laisser éclairer, les coeurs étaient touchés, le mal
+vaincu par le bien.</p>
+
+<p>Ces premiers temps ont été admirables. La ville offrait
+comme une image de la primitive Eglise. Ces braves
+gens étaient voués à la piété la plus fervente et à la charité
+la plus dévouée. Il n'y avait jamais de contestation
+entre eux; il n'y avait qu'un coeur et qu'une âme, et tandis
+qu'ils étaient si unis à Dieu, si bons entre eux, ils
+restaient inébranlables dans le danger. Chaque citoyen se
+regardait comme une victime offerte à la mort pour la
+glorification de l'Evangile.</p>
+
+<p>Dans les annales de la soeur Morin, écrites vers ce
+temps, nous avons les détails les plus touchants sur la
+vie à Montréal avant l'arrivée des troupes: la piété, la
+charité, des colons, les privations qu'ils avaient à subir,
+enfin les cruautés extrêmes qu'ils étaient exposés à éprouver,
+étant entourés d'ennemis féroces, nombreux et implacables.</p>
+
+<p>Bientôt différentes circonstances favorisèrent les saintes
+dispositions et le zèle des colons pour la conversion des
+infidèles.</p>
+
+<p>Plusieurs nations étaient en guerre; l'une d'elles, celle
+des Iroquois, puissante et implacable, faisait une guerre
+d'extermination contre ses ennemis.</p>
+
+<p>Leurs victimes venaient implorer la protection des
+Français. Elles furent accueillies et placées dans des positions
+retranchées. On compta bientôt plusieurs colonies
+chrétiennes: à la Montagne, à la Prairie, au Sault-Saint-Louis,
+au lac Saint-François, au lac des Deux-Montagnes,
+et enfin à la Petite-Nation, sur l'Ottawa, à vingt lieues
+de Montréal.</p>
+
+<p>Ces nouveaux chrétiens, disciplinés par les Français,
+devinrent eux-mêmes comme des apôtres. On en fit des
+catéchistes zélés et habiles. Ils rendaient de grands services
+au sein des autres tribus.</p>
+
+<p>Les Français excitaient l'admiration de leurs plus
+cruels ennemis par leur douceur, leur sollicitude et leurs
+libéralités inépuisables. Ils établissaient ceux qui se donnaient
+à eux, leur apprenaient à cultiver, leur livraient
+des terres, représentaient l'excellence de la vie réglée
+et civilisée à ces pauvres barbares, et se montraient ainsi
+bien différents des gens de Boston, qui ne s'étaient jamais
+occupés des nations qui les entouraient, que pour les
+détruire et se mettre à leur place.</p>
+
+<p>Au milieu de leur noble mission, les Français acquéraient
+une habileté merveilleuse pour occuper le pays.
+Formés par M. de Maisonneuve et par le chef de la
+milice, Charles Le Moyne, ils étaient devenus des combattants
+consommés, des explorateurs infatigables. Ils avaient
+pris les bonnes qualités des sauvages, et y ajoutaient
+l'esprit de discipline et de tactique des milices françaises.</p>
+
+<p>On a dit que les Français n'avaient pas le génie de la
+colonisation comme leurs voisins; mais, suivant M. Parkman
+lui-même, cela n'est point exact. M. Parkman pense
+que les colons français égalaient les Anglais sous bien
+des rapports.</p>
+
+<p>Les Français n'avaient pas les vues odieuses des colons
+de la Nouvelle-Angleterre: ils n'auraient jamais voulu
+adopter, comme eux, un plan d'extermination contre ces
+pauvres gens.</p>
+
+<p>Ce qui est affirmé, même par les écrivains anglais, c'est
+que sous le rapport des qualités morales et des qualités
+intellectuelles, les colonies anglaises étaient vraiment
+inférieures à la colonie française, tandis que sous le rapport
+de l'activité, de l'intelligence et de la bonne organisation,
+la colonie française égalait toutes les colonies
+anglaises réunies.<a id="footnotetag8" name="footnotetag8"></a><a href="#footnote8"><sup>8</sup></a></p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote8" name="footnote8"></a><b>Note 8:</b><a href="#footnotetag8"> (retour) </a><p>Le système français avait un grand avantage; il favorisait l'élément
+guerrier: la population était formée entièrement de soldats et
+de miliciens (Parkman). L'occupation principale était un continuel
+apprentissage de la guerre dans les bois. La haute classe regardait la
+guerre comme la seule occupation digne d'elle, et elle estimait l'honneur
+plus que la vie. Pour ce qui est de l'habitant, les bois, les lacs, les cours
+d'eau étaient ses lieux d'étude, et là il était maître consommé. Forestier
+habile, hardi canotier, toujours prêt pour les entreprises périlleuses;
+dans les guerres d'escarmouche et d'embuscade au milieu des bois,
+il y en avait peu qui pussent lui être comparés (Parkman).&mdash;«En Canada,
+comme en Europe, à ce moment, la race française a appris à se
+connaître. Elle s'est trouvé des forces que les autres siècles ne savaient
+pas.» Voilà ce qu'a produit l'amour de la discipline et le zèle
+de la religion.</p>
+
+<p>Les Français n'aspiraient pas à des conquêtes, mais ils voulaient sauver
+des âmes, et pour arriver à ce but, ils avaient autant de persévérance
+et d'énergie que leurs voisins en avaient pour les avantages matériels
+(Saint-Marc Girardin sur l'Amérique du Nord).</p></blockquote>
+
+
+<p>Au milieu de terribles épreuves, la colonie s'établissait,
+avec une réunion des hommes les plus capables: M. de
+Maisonneuve, le gouverneur; son lieutenant, Lambert
+Closse; M. d'Ailleboust, un officier de haut grade;
+son neveu M. de Musseaux; M. Le Moyne, lieutenant;
+M. Le Ber de Senneville; M. Decelles de Sailly; M. de
+Montigny; M. de Repentigny et M. de Brassac; de plus,
+les hommes de la milice, si dignes d'admiration, et
+dont les descendants remplissent maintenant le pays.<a id="footnotetag9" name="footnotetag9"></a><a href="#footnote9"><sup>9</sup></a></p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote9" name="footnote9"></a><b>Note 9:</b><a href="#footnotetag9"> (retour) </a> On trouve encore actuellement en Canada et dans les environs de
+Montréal des descendants de ces premiers colons, dont les noms sont
+portés par des milliers d'individus: Prud'homme, Descaries, Hurtubise,
+Lortie, Beaudry, Dumoulin, Renaud, Laviolette, Désautels, Boudraud,
+Lavigne, Trudeau, Cadieux, Deschamps, Barbier, Meunier, Dagenais,
+Leblanc, Jodoin, Toussaint, Beaudry, Laplante, Beauvais, Rolland,
+Lenoir, etc.</blockquote>
+
+<p>De nobles coeurs assistaient ces bras héroïques: Mlle
+Mance, de l'Hôtel-Dieu, et ses compagnes; la soeur Bourgeois
+et ses institutrices; madame Le Moyne, que l'on a
+appelée la mère des Macchabées; madame Le Ber, qui devait
+voir une sainte à miracles en l'une de ses enfants;
+madame d'Ailleboust, et sa soeur, mademoiselle de
+Boullogne, qui aspiraient dans le monde à la vie religieuse.</p>
+
+<p>La ville était sous la direction de prêtres éminents. M.
+Gabriel de Queylus, le directeur de la cure de Saint-Sulpice
+de Paris, était venu s'établir à Montréal; et aussi M.
+l'abbé François Dollier de Casson, ancien colonel et aide
+de camp du maréchal de Turenne; M. d'Urfé, ancien curé
+de la cathédrale du Puy, allié du ministre Colbert et petit-neveu
+du célèbre M. d'Urfé; M. de Fénelon, frère de l'illustre
+archevêque de Cambray; M. Souart, un des plus
+grands prédicateurs de Paris; M. de Belmont, l'un des
+prêtres les plus riches de France, chargé des missions sauvages;
+M. Barthélémy, qui explora le lac Ontario.</p>
+
+<p>Ces messieurs étaient en communication continuelle
+avec les associés de l'oeuvre résidant à Paris, tels que M.
+le baron Pierre de Fancamp, M, de Liancourt, M. de
+Renty, M. de Bretonvilliers, M. Legauffre, M. Dubois,
+madame de Bullion, si généreuse, qui contribuait avec les
+autres associés pour des sommes si abondantes.</p>
+
+<p>M. Olier, avec la compagnie des associés des oeuvres,
+avait donné plus de 300,000 livres: M. de Bretonvilliers,
+successeur de M. Olier, 400,000 livres; M. Dubois, M. de
+Queylus, M. de Fénelon, M. d'Urfé donnèrent leur fortune,
+qui était considérable; M. de Belmont, 300,000
+livres en une seule fois. On a calculé, dans le temps, que
+les associés et prêtres du Séminaire avaient fourni, pour
+l'oeuvre de Montréal, de leurs propres deniers, en trente
+ans, la somme de 1,800,000 livres, ou environ sept millions
+de la monnaie actuelle.</p>
+
+<p>Ce qui donna bientôt de la vie à la colonie, et qui assura
+sa tranquillité, ce fut l'arrivée des troupes, demandées
+depuis longtemps, et de plus, la détermination que
+prirent un grand nombre de soldats et d'officiers de
+s'établir dans des terres concédées suivant le système
+féodal, afin de mettre la ville à l'abri de toute incursion
+des sauvages, comme nous le verrons plus tard.</p>
+
+<p>Les officiers et les soldats se distinguèrent autant que
+les premiers colons par leur esprit de foi et leur dévouement
+à l'oeuvre entreprise.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>CHAPITRE IV</h3>
+
+<h3>NAISSANCE DE PIERRE D'IBERVILLE.</h3>
+
+<p>C'est au milieu de cette réunion de chrétiens exemplaires,
+de gentilshommes choisis, de militaires intrépides
+que s'élevaient les enfants des familles principales de
+Montréal: Le Ber, Saint-André, de La Porte, Decelles de
+Sailly, de Jacques et de Charles Le Moyne, de Montigny,
+de Belestre, de d'Ailleboust de Musseaux, de Prud'homme,
+de Tessier, de Louvigny, de Le Noir Rolland.</p>
+
+<p>La famille qui se distinguait entre toutes par ses
+enfants, tant par leur nombre que par leurs heureuses
+dispositions, c'était celle de Charles Le Moyne, marié à
+la fille adoptive des Primot. Il y avait là. douze enfants
+pleins de force et de bonnes qualités. Le troisième, Pierre
+d'Iberville, se faisait remarquer dès sa jeunesse. Il annonçait
+un esprit vif et hardi, et il était d'une force extraordinaire
+pour son âge.</p>
+
+<p>Voici l'ordre des naissances de ces enfants, auxquels
+Le Moyne, pour les distinguer, donna des noms empruntés
+aux localités des environs de Dieppe, en souvenir de
+la patrie absente:</p>
+
+<p>«En 1650, Charles de Longueuil; en 1659, Jacques de
+Sainte-Hélène; en 1661, Pierre d'Iberville; en 1663, Paul
+de Maricourt; en 1668, Joseph de Sérigny; en 1669,
+François de Bienville; en 1670, anonyme; en 1673,
+Catherine-Jeanne; en 1676, Louis de Châteauguay; en
+1678, Marie-Anne; en 1680, Jean-Baptiste de Bienville,
+deuxième du nom; en 1681, Gabriel d'Assigny; en 1684,
+Antoine de Châteauguay.»</p>
+
+<p>Ils se distinguèrent par leur mérite et leur dévouement;
+cinq moururent au service du roi: Sainte-Hélène fut tué
+au siège de Québec en 1690; de Maricourt mourut de
+fatigue au pays des Iroquois en 1704; de Bienville 1er
+fut tué par les sauvages en 1691; de Châteauguay 1er
+fut tué à la prise du fort Nelson en 1686; d'Assigny
+mourut des fièvres dans l'expédition du golfe du Mexique
+en 1700.</p>
+
+<p>Charles de Longueuil fut gouverneur de Montréal;
+de Bienville, deuxième du nom, fut gouverneur de la
+Louisiane pendant quinze ans; Antoine de Châteauguay
+devint gouverneur de la Guyane. Catherine-Jeanne fut
+mariée au sieur de Noyan, capitaine de la milice; Marie-Anne
+fut mariée en 1699 au sieur de La Chassoigne,
+gouverneur des Trois-Rivières.</p>
+
+<p>Voici donc une famille qui est un précieux témoignage
+de l'état des choses sous l'ancien régime; une famille
+modeste, mais élevée avec les soins qu'inspire la religion,
+et qui, grâce à ce secours, fournit tant de sujets remarquables.
+Le gouvernement était juste appréciateur du
+mérite, et il n'hésitait pas à mettre les petits-fils d'un
+humble aubergiste au premier rang, quand il les en
+voyait dignes.</p>
+
+<p>Nous trouvons sur les registres de Notre-Dame l'acte
+de naissance de Pierre d'Iberville, notre héros, et nous le
+transcrivons ici:</p>
+
+<blockquote>
+<p>Le 20 juillet 1661, ai baptisé Pierre, fils de Charles
+Le Moyne et de Catherine Primot, sa femme. Le parrain,
+Jean Grevier, au nom de noble homme Pierre
+Boucher, <a id="footnotetag10" name="footnotetag10"></a><a href="#footnote10"><sup>10</sup></a> demeurant au cap près des Trots-Rivières;
+et marraine, Jeanne Le Moyne, femme de Jacques
+Le Ber, marchand.</p>
+
+<p>Signé: PÉROT, curé de Montréal.</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote10" name="footnote10"></a><b>Note 10:</b><a href="#footnotetag10"> (retour) </a> C'est ce Pierre Boucher qui a donné une notice intéressante sur la
+Nouvelle-France. Il devint gouverneur des Trois-Rivières et est l'ancêtre
+de personnages remarquables: La Vérendrie, qui explora le Nord-Ouest;
+la soeur d'Youville, fondatrice des soeurs Grises, et enfin M. de
+Boucherville, premier ministre de la province de Québec de 1874 à 1878.</blockquote>
+
+<p>Tandis que les jeunes filles allaient recevoir l'enseignement
+de la soeur Bourgeois et de Mlle Mance, les jeunes
+gens étaient formés par les messieurs du Séminaire, et
+principalement par M. Souart et M. Pérot.</p>
+
+<p>M. Souart avait organisé une école formée sur le
+modèle des maîtrises de France, et les enfants, malgré
+l'éloignement, recevaient l'instruction telle qu'on la donnait
+dans les meilleures écoles de la mère patrie.</p>
+
+<p>M. Souart était un maître consommé. M. Pérot nous a
+laissé, dans les registres de la paroisse, des témoignages
+précis de sa capacité: on remarque une écriture d'une
+délicatesse comparable à la gravure, une rédaction irréprochable,
+une connaissance par faite de la langue.</p>
+
+<p>Ceux d'entre les jeunes gens qui, après quelques années
+d'études, montraient des inclinations pour l'état ecclésiastique,
+étaient envoyés au collège des Jésuites de Québec;
+les autres s'exerçaient pour la profession militaire et
+étudiaient les lettres et les mathématiques. Cette école
+de M. Souart, étant aussi une maîtrise, devait concourir
+au service religieux. Les enfants servaient la
+messe; de plus, ils étaient formés au chant religieux et
+aux cérémonies ecclésiastiques, comme cela se passe dans
+toute maîtrise.</p>
+
+<p>On observait le règlement de la paroisse de Saint-Sulpice
+de Paris pour l'instruction religieuse et la préparation
+à la première communion. M. de Queylus avait pratiqué cet
+enseignement à la cure de Saint-Sulpice, ainsi que M. de
+Fénelon, et ils le continuaient à Montréal, tandis que le
+frère de M. de Fénelon, le futur archevêque de Cambray,
+remplissait les mêmes fonctions à la cure de Paris, à laquelle
+il était attaché.</p>
+
+<p>Le catéchisme dont on se servait venait de Paris; il
+avait été composé sous la direction de M. Olier, et il a été
+conservé jusqu'à ce jour en Canada, presque sous la
+même forme, d'après la rédaction d'un prêtre de Saint-Sulpice,
+M. Languet, qui devint plus tard archevêque de
+Sens.</p>
+
+<p>Voici les noms des enfants qui firent la première communion,
+vers 1674, avec Pierre d'Iberville:</p>
+
+<p>Robutel de Saint-André, Aubuchon, Louis Descaries,
+Antoine de La Porte, Pierre, Paul et Jean Le Moyne,
+Paul et Nicolas d'Ailleboust de Manthet, Urbain Tessier,
+Gabriel de Montigny, Pierre Cavelier, Benoît et Jean
+Barret, Jacques Le Ber, Zacharie Robutel, et Duluth.</p>
+
+<p>Ces noms sont précieux à conserver, ce sont les noms
+d'enfants nés sur le sol canadien dès les premiers temps,
+et qui, à différents titres, ont acquis des droits à la
+notoriété nationale.</p>
+
+<p>Ainsi Jean, Pierre et Paul Le Moyne allèrent à la
+baie d'Hudson en 1686.</p>
+
+<p>D'Ailleboust de Manthet parcourut le Nord-Ouest et,
+dans un mémoire remarquable, fit connaître les richesses
+de la Louisiane.</p>
+
+<p>Gabriel de Montigny accompagna Pierre d'Iberville à
+Terre-Neuve en 1686; Jean Barret suivit M. de La Salle
+dans ses expéditions et périt dans un naufrage.</p>
+
+<p>Duluth explora le lac Supérieur.</p>
+
+<p>Ces enfants s'instruisaient de la religion en même
+temps qu'ils s'initiaient aux exercices militaires, comme
+il convient dans une place de guerre. Le dimanche, ils
+revêtaient les habits de choeur et aimaient à prendre
+part aux cérémonies; et ensuite, aux jours de congé, ils
+prenaient le costume des jeunes sauvages et s'en allaient
+aux environs, avec des arcs et des flèches, chasser le
+gibier, qui était d'une abondance extraordinaire.</p>
+
+<p>Pierre d'Iberville qui, d'après les mémoires du temps,
+se distinguait au milieu de tous par sa piété et son heureux
+caractère, était singulièrement remarquable par un
+tempérament infatigable et son habileté dans les exercices
+corporels.</p>
+
+<p>Les écrits et les mémoires qu'ils a laissés et qui sont
+pleins d'intérêt et du style le plus noble, font voir qu'il
+avait bien profité des enseignements de M. Souart.</p>
+
+<p>Pierre passa sa jeunesse dans la maison de son père,
+sur la rue Saint-Joseph. On peut voir encore, près
+de la sacristie de Notre-Dame, quelques corps de bâtiment
+de la maison des Le Moyne, et dans le jardin
+du Séminaire, il restait encore, il y a quelques années,
+des arbres très anciens qui avaient pu ombrager ses premiers jeux.</p>
+
+<p>Le futur héros était grand pour son âge, d'une figure
+ovale et agréable, teint clair, très blond, avec des cheveux
+abondants, digne fils du baron de Longueuil, que les sauvages
+avaient nommé l'alouette, à cause de son teint et
+de ses cheveux blonds. Son maintien était noble, mais
+tempéré par beaucoup de modestie et de douceur.</p>
+
+<p>Il était de ceux dont on a pu dire qu'ils plaisaient au
+premier regard, mais qu'on les aimait en les connaissant
+davantage. Ses manières étaient aisées, agréables, et son
+commerce plein d'ouverture et conciliant.</p>
+
+<p>Il montrait, dès sa jeunesse, tous les signes de ce caractère
+obligeant et généreux qui le fit tant aimer de ses soldats
+qu'ils l'auraient suivi jusqu'au bout du monde, disaient-ils;
+enfin, il avait ce coeur tendre, plein de pitié pour le malheur
+qui le fit remarquer et adorer des nations sauvages.</p>
+
+<p>Pendant qu'il demeurait chez son père, il put être
+témoin de différents événements notables: la construction
+de l'église paroissiale, la division et la dénomination
+des rues de la ville, et enfin, l'entrée dans Montréal,
+d'une partie des troupes que le roi avaient envoyées
+dans la Nouvelle-France. Ces troupes venaient se fixer
+dans la ville et aux environs pour défendre les colons,
+Cet événement dut lui faire une grande impression.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>CHAPITRE V</h3>
+
+<h3>LES TROUPES ARRIVENT EN CANADA.</h3>
+
+<p>L'obligation de lutter continuellement contre les sauvages
+portait l'attention des colons vers l'état militaire:
+c'était l'état le plus en vue. Or cette disposition fut singulièrement
+activée parmi la jeunesse de Montréal lorsqu'on
+vit arriver dans le pays, avec le régiment de Carignan,
+la fleur de la noblesse de France et l'élite de ces
+familles militaires qui vouaient leurs enfants à la guerre.</p>
+
+<p>Après toutes les réclamations des colons contre les
+attaques continuelles des sauvages, le gouvernement
+résolut enfin, vers 1666, de transporter en Amérique des
+forces considérables pour assurer le salut de la colonie.</p>
+
+<p>«Les Iroquois, dit M. Colbert, dans ses lettres à l'intendant
+Talon, s'étant déclarés les ennemis perpétuels
+et irréconciliables de la colonie et ayant empêché par
+leurs massacres et leurs cruautés que le pays ne pût se
+peupler et s'établir, et tenant tout en crainte et en
+échec, le roi à résolu de porter la guerre jusque dans
+leurs foyers pour les exterminer entièrement, n'y ayant
+nulle sûreté en leur parole.»</p>
+
+<p>Et en effet, le ministre envoyait le général de Tracy
+avec plusieurs compagnies d'infanterie, et le commandant
+de Courcelles, avec mille hommes du régiment de Carignan,
+qui avait suivi Turenne depuis plusieurs années; il
+venait de se signaler en Hongrie sous les ordres du
+général Montecuculli qui, en 1664, à Saint-Gothard, aidé
+par 6,000 Français, accabla l'armée ottomane.<a id="footnotetag11" name="footnotetag11"></a><a href="#footnote11"><sup>11</sup></a></p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote11" name="footnote11"></a><b>Note 11:</b><a href="#footnotetag11"> (retour) </a> Dès l'année 1650, ce même régiment de Carignan, sous les ordres
+de M. de Turenne, s'était distingué par sa bravoure et sa fidélité à
+l'autorité royale dans les combats contre la Fronde: à Étampes, à
+Auxerre et enfin à la porte Saint-Antoine.</blockquote>
+
+<p>L'arrivée des troupes à Québec fit un effet merveilleux:
+la confiance fut ranimée et les coeurs remplis d'espérance
+dans la sollicitude du gouvernement.</p>
+
+<p>L'entrée des régiments était de l'aspect le plus imposant
+au milieu des colons séparés depuis si longtemps des
+splendeurs de la mère patrie. Une bande de clairons et
+de tambours ouvrait la marche. La fanfare jouait ordinairement
+la marche de Turenne, composée par Lulli
+pour M. de Turenne. Après la fanfare venaient les militaires
+appartenant à deux régiments, avec leurs couleurs
+distinctives, les officiers habillés richement et comme il
+convenait à des jeunes gentilshommes des meilleures
+familles. Ensuite, l'on voyait apparaître les commandants
+supérieurs: M. de Courcelles, M. de Salières, et
+en fin M. de Tracy avec ses officiers d'ordonnance. Il avait
+vingt-quatre gardes toujours attachés à sa personne. (La
+mère Juchereau, page 271 de <i>L'Histoire de l'Hôtel-Dieu
+de Québec</i>.)</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>CHAPITRE VI</h3>
+
+<h3>EXPÉDITIONS DES TROUPES</h3>
+
+<p>Quelques compagnies furent envoyées à Montréal.
+Ces troupes étaient destinées à protéger la ville; elles
+finirent par s'y établir et aussi dans les environs.
+Cette garnison donna, une animation toute nouvelle, avec
+les jeunes officiers dont nous aurons à parler. M. de
+Salières résolut d'aller attaquer aussitôt les Iroquois.
+Malheureusement, il se laissa tromper par cette apparence
+bénigne du froid qui surprend les Européens à
+leur arrivée en Canada. Comme ce froid sec est moins
+sensible que le froid humide de l'Europe, il pensa, que
+ses troupes, aguerries par plusieurs années de la vie militaire,
+pourraient le braver impunément, et il se mit en
+route au milieu de l'hiver pour aller attaquer les établissements
+iroquois aux environs du lac Champlain. Mais
+il fallut bientôt revenir sur ses pas.</p>
+
+<p>Nos Français ne se découragèrent pas, et quelques
+mois après, M. du Tracy reprit l'expédition. Il partit au
+mois de septembre; mais cette fois il avait eu soin de se
+faire accompagner par des miliciens du pays. Cent vingt
+hommes parfaitement exercés vinrent de Montréal; ils
+étaient commandes par des officiers expérimentés, comme
+Charles Le Moyne et M. d'Ailleboust de Musseaux.
+Charles Le Moyne, en particulier, rendit les plus grands
+services, et attira l'attention des officiers supérieurs par
+sa connaissance de la tactique des sauvages.</p>
+
+<p>Le lac Champlain fut traversé le 15 octobre, et, quelques
+jours après, on se trouva, en vue des premiers
+villages iroquois; ils étaient abandonnés. Les sauvages
+avaient concentré leurs armes et leurs provisions dans le
+dernier village, environné de plusieurs palissades et où
+ils prétendaient se mesurer avec les Français.</p>
+
+<p>Les troupes avançaient résolument; elles étaient précédées
+des clairons et des tambours, au nombre de vingt.
+Quand ceux-ci commencèrent à jouer leurs fanfares, une
+panique effroyable se répandit parmi les sauvages et ils
+se dérobèrent, s'écriant qu'il leur semblait entendre les
+hurlements des démons de l'enfer. L'effet fut irrésistible.</p>
+
+<p>Les troupes escaladèrent l'enceinte et trouvèrent le village
+abandonné, mais rempli de provisions et d'armes.</p>
+
+<p>Les soldats purent alors se remettre de leurs fatigues.
+Après quelques jours de repos, les troupes auraient voulu
+se mettre à la poursuite des sauvages; mais M. de Tracy,
+averti par les colons, jugea qu'il ne fallait pas attendre
+l'hiver, et il revint vers le Canada, en ayant soin de
+placer les miliciens de Montréal à l'arrière-garde.</p>
+
+<p>Il avait appris à apprécier ces braves miliciens; il
+mentionnait souvent «ses capots bleus». Il les trouvait
+habiles pour aller en avant et éclairer la marche, capables
+pour ramer sur les canots et les conduire sûrement, infatigables
+pour la marche, et infaillibles pour suivre les
+traces des sauvages au milieu des bois. Mais tous ces
+mérites revenaient pour une bonne part à celui qui les
+commandait et leur enseignait depuis longtemps l'art de
+la guerre: l'intrépide et habile commandant, Charles
+Le Moyne.</p>
+
+<p>Aussi, l'on ne doit pas s'étonner qu'il fût compris dans
+la promotion aux titres de noblesse qui eut lieu l'année
+suivante, en 1668, et où l'on réunit tous ceux qui avaient
+rendu les services les plus éminents à la défense et au
+défrichement pays, comme M. Boucher, M. Hébert,
+M. Couillard, M. Le Ber et Charles Le Moyne. Ses titres
+de noblesse sont ainsi conçus:</p>
+
+<blockquote>
+<p>Désirant favoriser notre cher Charles Le Moyne,
+sieur de Longueuil, pour ses belles actions; de notre
+pleine puissance, nous avons, par les présentes, signées
+de notre main anobli, anoblissons et décorons du titre
+de noblesse ledit Charles Le Moyne, ainsi que sa femme
+et ses enfants nés et à naître.
+</p></blockquote>
+
+<p>En revenant des expéditions du lac Champlain, le
+gouverneur assigna à la garde de Montréal et des environs
+plusieurs compagnies du régiment de Carignan, et
+il distribua des fiefs aux officiers et des terres aux soldats
+qui voulurent s'établir sur les fiefs de leurs commandants.
+Ces officiers sont principalement: MM, les capitaines
+de Chambly, de Saint-Ours, de Berthier, du Pads, de
+Varennes, de Verchères, de La Valterie, de La Chesnaye,
+de Contrecoeur, qui devinrent propriétaires de fiefs, et
+concédèrent chacun des terres aux soldats de leur compagnie.</p>
+
+<p>Quant aux soldats, ils sont désignés sur les registres
+par leurs noms de guerre, qu'ils portent encore dans le
+pays: Lafranchise, Lajeunesse, Latreille, Lefifre, Laflèche,
+Laroche, Ladouceur, Lafortune, Lafleur, Laviolette,
+Latulipe, Lagiroflée, Lapensée, Laprairie,
+Laverdure, Lacaille, Portelance, Tranchemontagne, Lalance,
+Sanschagrin, Sansfaçon, Sansquartier, Sanssouci,
+Sanspeur.</p>
+
+<p>Ces noms sont portés actuellement par un grand
+nombre du familles, en qui on remarque encore toutes les
+qualités des races militaires.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>CHAPITRE VII</h3>
+
+<h3>MONTRÉAL ET SES SOUVENIRS.</h3>
+
+<p>Maintenant, nous allons relever des faits qui nous
+paraissent tout à fait intéressants: c'est que la ville ett
+le pays ont conservé le souvenir de tous ces noms comme
+au premier jour. Ces noms subsistent depuis deux siècles,
+malgré les changements inévitables des années, et malgré
+l'influence de la conquête.</p>
+
+<p>En 1672, M. Dollier de Casson, voyant l'accroissement
+des constructions de la ville, avisa à établir des rues suivant
+la direction la plus convenable.</p>
+
+<p>Dans le sens de la largeur de la ville, il traça trois
+rues parallèles au fleuve. Celle du milieu reçut le nom
+de Notre-Dame, en l'honneur de la protectrice de la ville;
+près de la rivière, la rue Saint-Paul, en l'honneur du premier
+gouverneur, Paul de Maisonneuve; de l'autre
+coté, la rue Saint-Jacques, en l'honneur de M. Jacques
+Olier, fondateur de la ville. Ces trois rues parallèles au
+fleuve étaient coupées par six autres à angle droit. La
+première, à l'ouest, appelée Saint-Pierre, patron de M. de
+Fancamp; la seconde, Saint-François, en l'honneur de
+M. François Dollier de Casson, curé de Montréal; la
+troisième, Saint-Joseph, parce qu'elle longeait l'Hôtel-Dieu,
+placé sous ce patronage; la quatrième, Saint-Lambert,
+patron de M. Lambert Closse, qui avait été
+tué par les Iroquois a cet endroit; la cinquième, Saint-Gabriel,
+patron de M. de Queylus; la sixième, Saint-Charles,
+patron de M. Le Moyne. Tous ces noms ont
+été conservés, et ces rues sont les plus peuplées et les
+plus riches de Montréal.</p>
+
+<p>Venons maintenant aux fiefs concédés aux environs
+de Montréal.</p>
+
+<p>M. de Clarion et M. de Morel furent placés au nord-est.
+En face de la ville, M. Le Moyne reçut l'île Sainte-Hélène
+et la rive de Longueuil; M. Le Ber, l'île Saint-Paul;
+M. Dupuy, l'île au Héron; M. de La Salle, la côte de
+Lachine. En descendant le fleuve, on trouvait M. Boucher
+à Boucherville, puis M. de Varennes, M. de Verchères, M. de
+Boisbriant, M. de Repentigny, M. de La Valterie, M. de La
+Chesnaye, M. de Contrecoeur. Sur une zone plus éloignée
+se trouvaient M. de Berthier, M, du Pads, M. de Sorel,
+M. de Saint-Ours et M. de Chambly.</p>
+
+<p>Ces officiers étaient établis avec des titres seigneuriaux
+et avec leurs soldats. Toutes ces agglomérations ont formé
+des paroisses qui existent encore, et qui ont conservé
+les noms des concessionnaires.</p>
+
+<p>Telle a été l'origine des cantons environnant Montréal:
+Longueuil, Boucherville, Varennes, Verchères, Contrecoeur,
+Lavaltrie, Repentigny, Chambly, Saint-Ours, Sorel, l'île
+Dupas, Berthier, etc., etc.</p>
+
+<p>Ces dispositions ont subsisté, et on ne peut faire un
+pas dans le pays sans trouver des vestiges de ces
+premiers temps si remarquables. Il n'y a peut-être pas
+de contrée où l'on ait conservé aussi religieusement les
+touchants souvenirs des commencements.</p>
+
+<p>La ville avec ses environs est un mémorial vivant de
+tout ce qui s'est passé aux premiers temps.</p>
+
+<p>Nous avons dit tout ce qui se rapporte à Montréal et a
+ses environs; maintenant, nous allons voir apparaître de
+graves événements.</p>
+
+<blockquote class="ill">
+<p class="milieu"><img alt="" src="images/058s.png"><br><a href="images/058l.png">(Cliquer pour agrandir)</a></p>
+
+
+<h4>ILE DE MONTREAL.</h4>
+
+<p><b>A 60 lieues de Québec, après avoir traversé le lac Saint-Pierre,
+on trouve plusieurs agglomérations d'îles, parmi lesquelles
+est le groupe de Montréal, où l'on compte près de
+vingt îles; les principales sont l'île de Montréal, avec l'île de
+Jésus au nord, et l'île Perrot au sud.</b></p>
+
+<p><b>L'île de Montréal a une dizaine de lieues de longueur et
+trois ou quatre lieues dans sa plus grande largeur.</b></p>
+
+<p><b>C'est dans cette île que se trouve la ville de Montréal,
+fondée en 1642. En 1815, elle ne comptait que 15,000 habitants,
+et elle est arrivée maintenant à près de 250,000. Elle
+était jadis le siège de la compagnie du Nord-Ouest pour la traite
+des pelleteries. Le fleuve Saint-Laurent, qui longe l'île de
+Montréal au sud, a, en certains endroits, jusqu'à deux lieues
+de largeur.</b></p></blockquote>
+<br><br><br>
+
+
+
+<h3>CHAPITRE VIII</h3>
+
+<h3>EXPLORATION DU FLEUVE SAINT-LAURENT.</h3>
+
+<p>Les Iroquois du lac Champlain étant soumis, le gouvernement
+songea à s'assujettir les tribus iroquoises du
+lac Ontario, et il voulait aussi tendre la main aux peuplades
+nombreuses de l'Ouest, qui étaient favorables à la
+France.</p>
+
+<p>A partir de ce moment, des voyageurs français remontèrent
+le Saint-Laurent et allèrent commercer sur les bords
+des grands lacs, comme Manthet, Louvigny, Duluth, Nicolas
+Perrot, qui, en 1671, au Sault-Sainte-Marie, réunit quatorze
+nations, et obtint d'elles qu'elles se mettraient sous
+la protection du roi de France.</p>
+
+<p>En même temps, les gouverneurs conduisaient des
+troupes et fondaient plusieurs établissements sur le parcours
+du fleuve. Dans ces expéditions, Charles Le Moyne
+était toujours employé comme intermédiaire avec les peuples
+sauvages, qui avaient la plus haute considération
+pour lui. De 1670 à 1680, il accompagna les gouverneurs,
+M. de Courcelles, M. de Frontenac, et enfin M. de Labarre.</p>
+
+<p>En 1671, M. de Courcelles voulant imposer aux
+Iroquois, décida d'aller les rencontrer au lac Ontario, que
+les Français nommaient alors le lac de Tracy, du nom du
+commandant des troupes. Il était accompagné de M. de
+Varennes, gouverneur des Trois-Rivières; de M. Pérot,
+nouveau gouverneur de Montréal; enfin de M. Le Moyne.
+Il voulut que le curé de Montréal, M. Dollier de Casson,
+fît partie de l'expédition; il le choisit à cause de sa connaissance
+du pays.</p>
+
+<p>M. Dollier y consentit, et c'est lui qui est l'auteur de
+la relation qui a été publiée de ce voyage.</p>
+
+<p>M. Dollier nous dit que plusieurs jeunes gentilshommes
+accompagnaient l'expédition, d'où quelques-uns ont conclu
+que ce pouvaient être les enfants de M. Le Moyne,
+de M. Le Ber et de M. de Montigny, qui étaient de
+même âge et toujours ensemble.</p>
+
+<p>On partit le 2 juin 1671, avec une vingtaine de canots.</p>
+
+<p>Il y avait à bord des tambours et des clairons pour
+donner les signaux. Ces instruments de fanfare animaient
+les canotiers, et firent un effet merveilleux sur
+les sauvages.</p>
+
+<p>M. Dollier a donne, en commençant, une description
+du fleuve Saint-Laurent, qui montre que dès lors on avait
+une connaissance assez exacte du pays: nous en citerons
+quelques points:</p>
+
+<blockquote><p>
+Le fleuve Saint-Laurent est l'un des plus grands
+fleuves du monde, puisque à son embouchure, située vers
+le 50e degré de latitude, après une course de 700 lieues, il
+a près de 30 lieues de largeur. Il se rétrécit par l'espace
+de 150 lieues jusqu'à Québec, où il a près d'une lieue, et
+il conserve cette dimension non seulement jusqu'à Montréal,
+à 60 lieues plus haut, mais même par l'espace de 500
+lieues, s'étendant tantôt en des lacs d'une épouvantable
+largeur, tantôt se rétrécissant dans le lit d'une rivière,
+mais au moins de la dimension que nous avons dite.
+</p></blockquote>
+
+<p>Le premier lac, à 33 lieues au-dessus de Québec, est le
+lac Saint-Pierre, de 11 lieues sur 3; le second, le lac Saint-Louis,
+de 7 lieues sur 2; le troisième, le lac St-François, de
+10 lieues sur 2. Ensuite arrivent «ces lacs d'une épouvantable
+Largeur», grands comme certaines mers en Europe; le
+lac Ontario, le lac Érié, le lac Huron, et enfin le plus
+grand de tous, le lac Supérieur, qui à 190 lieues sur 50, et
+reçoit douze grandes rivières, qu'il faudrait explorer jusqu'au
+bout pour trouver la source du grand fleuve.</p>
+
+<p>Or, dans tout ce parcours, il y a des particularités dignes
+de remarques. Toutes les eaux du nord comprises entre
+les hauteurs du Mississipi et le faîte des terres opposées
+à la baie d'Hudson sont inclinées vers le sud et portées
+à un même centre situé à 1,600 pieds au-dessus du
+niveau de la mer, et ayant près de 300 lieues de diamètre.
+Il y a près de 60 affluents qui descendent 900 pieds
+plus bas, et au fond de cette coupe immense se trouve le
+lac Supérieur.</p>
+
+<p>Ces premiers affluents, dont quelques-uns sont énormes,
+comme le Saint-Louis, le Kamanistiquia et le Nipigon, se
+concentrent d'abord en plusieurs lacs, comme le Nipigon,
+qui a 25 lieues de longueur, puis ils sortent de ces lacs et
+continuent leur cours sur une étendue de 10 lieues et
+vont se jeter dans le lac Supérieur, qui mesure, comme
+nous l'avons dit, 190 lieues de longueur.</p>
+
+<p>Mais ce n'est là que le commencement des merveilles.</p>
+
+<p>Ces contrées, pendant l'hiver, sont ensevelies sous les
+neiges et les frimas; les cours d'eau gèlent à près de dix
+pieds de profondeur; les neiges tombent incessamment
+et s'accumulent comme des montagnes de glace.</p>
+
+<p>Toute cette étendue est ensevelie sous les brouillards,
+et souvent des ouragans en bouleversent la superficie
+jusqu'à l'approche du printemps.</p>
+
+<p>Alors, la température s'adoucit, ces amas se désagrègent,
+les eaux s'écoulent; mais tout est réglé par la nature
+avec une économie admirable.</p>
+
+<p>Les terrains, depuis le point de départ jusqu'aux rives
+de l'Océan, sont disposés en différents étages, et ils présentent
+l'aspect d'une immense pyramide, dont chaque
+degré renferme des bassins grands comme des mers.</p>
+
+<p>Ces bassins superposés se déversent les uns dans les autres
+par des chutes, des cataractes et des rapides qui,
+moins élevés, sont cependant presque infranchissables.</p>
+
+<p>Au milieu de ces mouvements des eaux, le grand fleuve
+conserve une admirable transparence et une pureté
+d'eau de roche continuée jusqu'à la mer.</p>
+
+<p>Voici l'énumération de ces merveilleux mouvements:
+Les premiers affluents descendent de près de mille
+pieds, et arrivent au lac Supérieur. Celui-ci, situé à 625
+pieds au-dessus de la mer, avec sa masse immense, franchit
+un second degré, et descend par le saut Sainte-Marie,
+qui a 1,000 pieds de largeur. Cette grande nappe d'eau
+s'en va s'épanouir en trois bassins; le lac Michigan, le lac
+Huron et la baie Géorgienne. Ces bassins sont d'une immense
+étendue, de 100 lieues sur 50. Le fleuve continue
+son cours en recueillant plusieurs affluents. Il descend
+ensuite par la rivière de Détroit, qui a 2,000 pieds de
+largeur. Ensuite se présente le lac Érié, de 90 lieues sur
+45, et à son extrémité sud, il se précipite comme tout
+entier à 140 pieds de profondeur sur 3,000 pieds de largeur
+à Niagara, dans le lac Ontario, qui est encore à 225
+pieds au-dessus du niveau de la mer.</p>
+
+<p>Ces 225 pieds sont représentés jusqu'à Montréal par
+plusieurs rapides ainsi nommés: les Galops, le Long-Sault,
+les Cèdres, et enfin le saut St-Louis, qui a près de
+vingt pieds de hauteur, où se trouvent les derniers degrés
+de cette pyramide de 1,600 pieds de hauteur que nous
+venons de parcourir. Le fleuve reçoit alors d'immenses
+affluents: l'Ottawa, le Richelieu, le Saint-Maurice,
+l'Yamaska, le Saguenay, de 3,000 pieds de largeur, après
+lequel le grand fleuve atteint 10 lieues, puis 20 lieues,
+puis 30 lieues de largeur en arrivant à la mer.</p>
+
+<p>Le bateau du gouverneur était d'une grande dimension.
+Les sauvages furent au dernier degré d'étonnement
+en voyant les Français manoeuvrer un si grand bâtiment.
+Ils savaient le sortir de l'eau en un instant, et le porter
+au delà des rapides avec une remarquable facilité.</p>
+
+<p>M. Le Moyne rendit les plus grands services, et sut
+faire valoir près des sauvages l'effroi que leur inspiraient
+la force et l'audace des Français; aussi les sauvages n'osèrent
+pas attaquer le gouverneur à l'aller ni au retour.</p>
+
+<p>En 1673, deux ans après, nous dit M. Dollier de Casson,
+M. de Frontenac, le nouveau gouverneur, voulut faire
+le même voyage, et il emmena avec lui M. Le Moyne,
+qui devait lui être du plus grand secours. M. Le Moyne pouvait
+s'assurer des dispositions des sauvages, et ainsi il faisait
+éviter tout mal entendu; nous le verrons ci-après.</p>
+
+<p>M. de Frontenac arriva à Montréal vers le 20 juin 1673,
+il fut reçu en grande pompe par le clergé et par la garnison,
+avec le gouverneur Pérot, qui devait l'accompagner.
+Il assista, le 24 juin, à la messe à l'église paroissiale: c'était
+le jour de saint Jean-Baptiste, patron du pays et du ministre
+Colbert. Le gouverneur fut complimenté dans le sermon
+donné par M. de Fénelon. Le lendemain, il partit avec
+400 hommes et 100 canots. Il avait, en outre, deux grandes
+berges ornées de couleurs éclatantes pour frapper,
+disait-il, les sauvages. C'est pour la même raison que son
+escorte était si nombreuse. Il avait avec lui trois prêtres:
+M. Dollier de Casson, M. d'Urfé et M. de Fénelon, pour
+traiter avec les sauvages, dont ils étaient les missionnaires.</p>
+
+<p>M. Le Moyne reçut les sauvages et les présenta à, M.
+de Frontenac. Il traduisit les allocutions et les réponses,
+et enfin, il était chargé d'amener chaque jour, à la table
+du gouverneur, deux ou trois des principaux parmi les
+Iroquois. Nous pensons que M. Le Moyne avait avec
+lui ses fils, au moins les trois aînés: Charles, qui avait dix-neuf
+ans, Jacques, qui avait dix-sept ans, et Pierre, âgé
+de près de quinze ans.</p>
+
+<p>M. de Frontenac ayant reçu les Indiens, ceux-ci lui
+adressèrent, un discours de bienvenue par un des principaux
+chefs, Garakonthié. Ensuite, M. de Frontenac fit une
+réponse qui fut traduite par M. Le Moyne. Les jours suivants
+furent employés à la construction d'un fort où M.
+de Frontenac installa une garnison.</p>
+
+<p>Ensuite le gouverneur revint à Ville-Marie avec ses
+troupes, et il continua à s'occuper de l'amélioration de son
+fort, qu'il confia l'année suivante à M. de La Salle, à qui
+il accorda une garnison de 40 soldats, destinés à protéger
+les marchands et les traitants qui se fixèrent autour du
+Fort.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>CHAPITRE IX</h3>
+
+<h3>MONSIEUR LE MOYNE ENVOIE SES ENFANTS EN FRANCE<br>
+POUR ENTRER DANS LA MARINE.</h3>
+
+<p>En revenant de cette expédition, M. Le Moyne prit
+une décision qui devait avoir les conséquences les plus
+avantageuses pour ses enfants.</p>
+
+<p>Vers ce temps, Colbert employait tous les moyens pour
+mettre la marine militaire sur le plus grand pied. Dans
+sa supériorité de vues, il avait compris qu'avec les nouvelles
+colonies possédées par les autres nations, la marine
+était appelée à occuper une place considérable dans le
+monde. Il voyait que le siège de la puissance était déplacé
+dans l'ordre politique, et se trouvait alors dans le commerce
+des deux mondes.</p>
+
+<p>Cinq ports furent agrandis et fortifiés: Brest, Toulon,
+Rochefort, le Havre et Dunkerque. Des vaisseaux furent
+construits sur un plus grand modèle que ceux de l'Angleterre
+et de la Hollande. Cent vaisseaux de ligne furent
+préparés, avec 60,000 matelots, et les commandements
+furent donnés à des hommes d'un grand génie: d'Estrées,
+Tourville, Duquesne, Jean Bart et Forbin. Bientôt le
+pavillon français, jusque-là à peine connu sur les mers,
+donna la loi aux autres nations.</p>
+
+<p>Colbert voulut assurer ces succès. «Le roi avait demandé
+à Colbert l'empire de la mer, et Colbert, par les mesures
+les plus puissantes, sut le lui donner.»</p>
+
+<p>Tels furent, dans les années suivantes, les progrès de la
+marine que, tandis que la France, en 1672, n'avait que
+soixante vaisseaux de ligne et quarante frégates avec
+60,000 matelots, moins de dix ans après, en 1681, la
+marine comptait cent quatre-vingt-dix-huit bâtiments de
+guerre et 160,000 hommes de mer.</p>
+
+<p>Mais pour en arriver là, le ministre avait établi des
+classes de recrutement pour les marins et des écoles spéciales
+pour former les officiers, pris dans les meilleures
+familles. A Rochefort, à Brest, à Dieppe, à Toulon, on
+avait fondé des écoles où les jeunes gens faisaient leur
+apprentissage d'officiers.</p>
+
+<p>On y enseignait les mathématiques, l'hydrographie, le
+service du canon. On assujettissait les pilotes et les artilleurs
+à apprendre leur métier autrement que par routine,
+et les élèves de la marine profitaient de cet enseignement.</p>
+
+<p>On voit tout cela réglé et disposé avec la plus grande
+habileté par le grand ministre dans ses lettres aux intendants
+maritimes: Amous, Matharel, du Terron, du Seul,
+dans les années 1661, 1670 et 1671, et enfin dans sa
+grande ordonnance sur la marine, en 1680. Cotte ordonnance
+a été conservée, et elle se trouve au deuxième livre
+du Code du commerce actuellement en vigueur.</p>
+
+<p>Le roi secondait ces mesures de tout son pouvoir. Il
+avait d'abord fait appel aux principales familles des côtes
+maritimes, pour leur faire destiner quelques-uns de leurs
+enfants à la marine; il s'était aussi adressé aux grandes
+familles des colonies, qui devaient retirer tant d'avantages
+de l'accroissement des forces navales.</p>
+
+<p>M. Le Moyne répondit à ces invitations en envoyant
+trois de ses enfants dans les écoles de France: de Sainte-Hélène,
+d'Iberville et de Maricourt. Il est probable que
+c'est alors que M. Testard de Montigny envoya aussi
+son fils, l'ami des jeunes Le Moyne.</p>
+
+<p>D'Iberville, avec ses frères, passa quatre on cinq ans dans
+l'apprentissage de la vie de marin. Il commença par étudier
+aux écoles, et ensuite il continua ses travaux avec
+ses frères sur les vaisseaux du roi en campagne.</p>
+
+<p>C'était le temps des grandes luttes de la France sur
+les mers avec l'Angleterre et la Hollande. La France
+remporta alors plusieurs victoires signalées. Nous ne
+savons pas avec lequel des commandants les jeunes Le
+Moyne firent alors leur apprentissage; mais l'occasion ne
+devait par leur manquer, puisque les élèves de marine
+n'étaient pas plus inactifs que le reste de la flotte.</p>
+
+<p>En 1676, le duc de Vivonne, assisté de Duquesne,
+lieutenant général de la marine, se rendit en Sicile. Il y
+trouva les Espagnols et les Hollandais réunis. Ceux-ci
+avaient pour commandant leur plus grand homme de
+guerre, l'amiral Ruyter.</p>
+
+<p>Un premier combat, livré près de l'île de Stromboli, fut
+indécis; mais un second, livré près de Syracuse, fut une
+complète victoire pour les Français; Ruyter y fut tué.
+Enfin, Vivonne et Tourville, continuant leur course, atteignirent
+encore une fois, devant Palerme, les flottes ennemies
+et les écrasèrent. La France eut dès lors l'empire
+de la Méditerranée.</p>
+
+<p>Les Hollandais avaient, cette même année, pris Cayenne
+et ravagé nos établissements des Antilles. Le vice-amiral
+d'Estrées, avec huit bâtiments, reprit Cayenne et détruisit,
+dans le port de Tobago, une escadre ennemie de dix
+vaisseaux. En 1678, d'Estrées enleva cette île, puis il traversa
+l'Atlantique et prit tous les comptoirs hollandais
+au Sénégal. Le pavillon français régna alors sur l'Atlantique
+comme sur la Méditerranée.</p>
+
+<p>D'autres succès suivirent: Duquesne bombarda Alger
+en 1681 et 1684; Tripoli et Tunis éprouvèrent le même
+sort, et pendant quelque temps, la Méditerranée fut purgée
+des corsaires.</p>
+
+<p>Dans l'intervalle, Duquesne avait bombardé Gênes, en
+1684. En 1689, le convoi destiné pour l'Angleterre traversa
+la Manche, et le commandant Château-Renaud
+battit l'escadre anglaise à Bantry.</p>
+
+<p>Tourville, avec 78 voiles, attaqua l'escadre ennemie sur
+les côtes de Sussex, et détruisit 18 vaisseaux près de
+Beachy Hood (10 juillet 1690). Alors la France eut
+l'empire de l'Océan, jusqu'au désastre de la Hogue, où
+Tourville, avec 40 vaisseaux, soutint le choc de 80
+vaisseaux anglais et hollandais. Mais l'année suivante,
+cette défaite fut réparée, car en 1693, à la bataille de
+Lagos, Tourville anéantit les flottes anglaise et hollandaise,
+et saisit pour 80 millions de marchandises.</p>
+
+<p>Pendant ce temps-là, Jean Bart avait fait connaître son
+habileté et son audace. En 1691, après de brillants exploits,
+il avait été nommé chef d'escadre dans la marine
+royale. Étant sorti de Dunkerque, malgré le blocus des
+Anglais, il brûla 80 vaisseaux ennemis, débarqua à New-Castle
+et revint avec un immense butin. En 1694, malgré
+tous les efforts des ennemis, il alla prendre un convoi de
+grains, et défit la flotte hollandaise, supérieure en nombre.
+C'est alors qu'ayant abordé le vaisseau amiral, il tua
+le commandant et enleva toute l'escadre.</p>
+
+<p>Lorsque les jeunes Le Moyne eurent acquis la science
+compétente, il paraît qu'ils furent envoyés à Montréal, où
+le gouverneur méditait des entreprises considérables,
+comme nous le verrons bientôt.</p>
+
+<p>Vers 1684, les Le Moyne retrouvèrent leur père avançant
+toujours en mérite et en considération; il n'avait que
+50 ans. Ils revirent aussi leur sainte et admirable mère,
+riche en piété, on tendresse et en vertus: elle était entourée
+de douze enfants, dont quatre étaient déjà des hommes
+faits, et elle n'avait alors que 44 ans.</p>
+
+<p>Montréal avait pris, pendant ce temps, un grand développement;
+la population était arrivée à 1,500 âmes;
+la ville était protégée par une milice dévouée et intrépide,
+et elle était environnée de remparts en palissades
+avec des bastions.</p>
+
+<p>Le gouverneur était toujours M. Pérot, neveu de M.
+Talon par sa femme, et beau-frère, par sa soeur, de M.
+le président de Bretonvilliers, frère du supérieur de Saint-Sulpice.
+Le major était M. Bisard, qui avait épousé la
+fille de M. Lambert Closse. Le curé était M. Dollier de
+Casson, résidant à Montréal avec M. Souart, l'ancien
+instituteur des jeunes Le Moyne.</p>
+
+<p>M. d'Urfé et M. de Fénelon s'occupaient surtout des
+missions. M. de Belmont était à la tête de la mission de
+la Montagne.</p>
+
+<p>Les Le Moyne avaient beaucoup de parents dans la
+ville: M. Jacques Le Moyne et ses fils, madame Le Ber
+et ses enfants, parmi lesquels Jeanne, cette jeune fille
+d'une piété si éminente, et qui menait la vie de recluse
+dans la maison de ses parents.</p>
+
+<p>M. Charles Le Moyne avait quitté sa maison de la rue
+Saint-Joseph pour aller s'établir sur le quai, près de la rue
+Saint-Charles. De là, il pouvait se rendre plus facilement à
+son fief de Longueuil, où il faisait élever un château considérable.
+M. Le Ber avait aussi quitté la rue Saint-Joseph,
+et il était venu s'établir sur la rue Saint-Paul, près de la
+rue Saint-Dizier, où il était plus commodément pour les
+intérêts de son commerce.</p>
+
+<p>Les principaux citoyens que l'on cite à ce moment dans
+le recensement étaient les amis ou les alliés de la famille
+Le Moyne, et ils ont tous eu des descendants nombreux
+dans le pays. C'étaient MM. Prud'homme, Descaries,
+Deschamps, Jean Dupuy, Urbain Tessier, de Lamothe,
+de Brasac, Robert Cavelier, Antoine Primot, François
+Lenoir, Pierre Robutel, de Hautmesnil.</p>
+
+<p>Les jeunes Le Moyne, en attendant les ordres du gouvernement
+qu'on leur avait fait pressentir, accompagnèrent
+encore leur père, qui prit part à deux expéditions, en
+1684 et 1685.</p>
+
+<p>D'abord en 1684, M. de Frontenac, voulant établir une
+ferme confiance parmi les colons contre les entreprises
+des sauvages, résolut d'aller trouver ceux-ci pour les déterminer
+à faire une paix durable; enfin, il voulait aussi
+explorer les nations de l'Ouest pour lier commerce avec
+elles, et les attirer dans notre parti en cas de rupture avec
+les Iroquois. C'est alors qu'il détermina d'envoyer, en
+forme d'ambassade, quelques Canadiens amis des sauvages,
+pour les assurer de la décision du roi à l'égard de la
+paix.</p>
+
+<p>Charles Le Moyne fut choisi. Il avait la confiance
+des sauvages, qui le distinguaient entre tous et l'avaient
+honoré d'un nom sauvage; ils l'appelaient Akouassen,
+c'est-à-dire la perdrix, à cause de son agilité extraordinaire
+et peut-être aussi à cause de son teint normand et vermeil.
+M. de Frontenac se disposait à partir pour rejoindre
+les envoyés, lorsqu'il fut remplacé dans son gouvernement
+par M. de La Barre, qui mit à exécution le projet
+de son prédécesseur.</p>
+
+<p>M. de La Barre partit de Montréal le 25 juin 1684
+avec M. Le Moyne. Il se rendit au lac Ontario, puis
+à l'embouchure d'une rivière où se trouve maintenant la
+ville d'Oswégo. Il envoya de là M. Le Moyne chez les
+Onnontagués, qui paraissaient bien disposés. M. Le Moyne
+revint avec plusieurs chefs indiens qui entrèrent en pourparlers
+avec le gouverneur. C'était M. Le Moyne qui
+interprétait les allocutions de M. de La Barre et les réponses
+du chef iroquois. Mais ces pourparlers n'eurent
+pas d'issue, parce que les Onnontagués ne voulaient
+pas s'engager à part des autres nations, et craignaient de
+se mettre en butte à leur ressentiment; car ces nations
+étaient irritées de n'avoir pas été appelées à ces
+conférences, M. Le Moyne avait prévenu M. de La Barre,
+qui ne voulut pas l'écouter. Il ne consentit à aucun arrangement,
+ce qui mit fin à ces entrevues, et il revint mécontent
+des prétentions des sauvages.</p>
+
+<p>De nouveaux événements tournèrent les esprits vers
+d'autres intérêts, ainsi que nous allons le voir au chapitre
+Suivant.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<h3>DEUXIEME PARTIE</h3>
+<br><br>
+
+
+<h3>CHAPITRE Ier</h3>
+
+<h3>EXPÉDITIONS A LA BAIE D'HUDSON.</h3>
+
+<p>Les circonstances que les jeunes Le Moyne attendaient,
+se présentèrent enfin vers l'année 1686.</p>
+
+<p>Il y avait longtemps que le gouvernement voulait
+prendre une décision pour les pays du Nord occupés d'abord
+par les Français et enlevés depuis par les Anglais.</p>
+
+<p>Colbert avait écrit à M, Denonville, le nouveau gouverneur
+général, de s'en occuper activement. Ces pays
+commençaient au 51° de latitude, et comprenaient le
+Labrador, la baie d'Hudson et les contrées environnantes.
+Ils étaient très importants par leur position au
+milieu de tribus nombreuses, et surtout pour le commerce
+des fourrures, que l'on savait plus belles à mesure que l'on
+approchait du pôle nord.</p>
+
+<p>Il y avait des années où l'on avait pu recueillir jusqu'à
+800,000 pièces. C'était un revenu de plusieurs millions
+que l'on pouvait percevoir, et, de nos jours, malgré la
+diminution du gibier, on a recueilli à la baie d'Hudson,
+en castors, en orignaux, en renards bleus, et en martres,
+jusqu'à vingt millions de francs par année.</p>
+
+<p>Le centre de ce trafic est la baie d'Hudson, vaste golfe
+qui est comme une mer de 550 lieues de longueur sur
+250 lieues de largeur. On croit que les Français et les
+Portugais avaient exploré ces côtes à partir de l'an 1500.
+En 1610, un navigateur anglais, Hudson, en prit possession,
+et vers 1660, le prince Rupert, oncle du roi Charles II,
+chef de l'amirauté anglaise, fonda une compagnie de la
+baie d'Hudson pour l'exploitation des fourrures.</p>
+
+<p>Des marins anglais y furent envoyés, et ils construisirent
+plusieurs forts pour la traite avec les sauvages,
+Aussitôt les marchands de Québec établirent une société
+sous le nom de «Compagnie du Nord», et ils réclamèrent
+l'appui du gouvernement. Ils alléguaient ce principe, qu'avant
+l'institution du prince Rupert, les Français possédaient
+plusieurs établissements qui avaient été livrés aux
+Anglais par deux renégats, Radisson et de Groseillers.</p>
+
+<p>Le gouverneur, M. Denonville, pressé par Colbert.
+voulut remédier à cet état de choses. Il fit réunir à
+Montréal une troupe de cent hommes, à la tête desquels
+il mit un des anciens officiers de Carignan, le chevalier
+de Troyes, qui était renommé pour son habileté. Il avait
+avec lui 30 soldats et 70 Canadiens. M. de Catalogue
+commandait les soldats, et M. Lenoir Roland était à la
+tête des Canadiens.</p>
+
+<p>Charles Le Moyne, alors âgé de 60 ans, aurait voulu
+être de cette expédition, mais ses infirmités ne le lui
+permettaient pas. Il proposa trois de ses fils, Saint-Hélène,
+d'Iberville et Maricourt comme volontaires, pouvant
+servir de guides et d'interprètes. Le chevalier de Troyes
+demanda qu'on lui donnât le Père Silvy pour chapelain,
+afin de subvenir aux besoins spirituels des soldats, et
+pour traiter avec les sauvages, parmi lesquels il avait
+fait plusieurs missions. C'était un homme éminent, et qui
+fut du plus grand secours.</p>
+
+<p>Il y avait plusieurs chemins pour se rendre à la baie
+d'Hudson; le premier, en partant de Tadoussac et en
+remontant le Saguenay; de là. on arrivait au lac Saint-Jean,
+puis au lac Mistassini, d'où l'on suivait un affluent
+de la rivière Rupert qui débouchait dans la mer du Nord.</p>
+
+<p>Le second partait de Trois-Rivières, remontait le Saint-Maurice,
+puis trouvait plusieurs affluents qui descendaient vers
+la baie d'Hudson. On fut obligé de renoncer
+à ces deux chemins. On ne voulait pas donner l'éveil aux
+Anglais, qui étaient aux environs, et l'on craignait aussi
+de rencontrer les Iroquois, qui venaient souvent dans ces
+parages. On choisit alors le chemin de l'Ottawa, à l'ouest
+de Montréal, qui était éloigné de tout voisinage dangereux
+et à l'abri de toute surprise.</p>
+
+<p>Le départ fut fixé au 20 mars 1686. Le dégel était à
+peine commencé, mais il importait d'arriver avant que les
+vaisseaux anglais du printemps fussent venus ravitailler
+les stations anglaises et enlever les pelleteries.</p>
+
+<p>L'expédition entendit la sainte messe dans l'église
+Notre-Dame, qui servait au culte depuis peu. Toute la
+population environnait les jeunes volontaires, et l'on
+peut concevoir quels étaient les sentiments des mères, et
+en particulier de l'admirable madame Le Moyne, âgée alors
+de 46 ans, et qui voyait partir en même temps trois de ses
+enfants.</p>
+
+<p>Les soldats étaient équipés de tout ce qui était nécessaire:
+ils avaient une vingtaine de traîneaux; ils emportaient
+des vivres et des munitions pour plusieurs mois.
+Parmi eux il y avait des charpentiers pour établir les
+campements, des marins pour conduire les embarcations,
+des canonniers, des mineurs pour saper les fortifications
+s'il était nécessaire; enfin des sauvages éprouvés et dévoués
+les accompagnaient: c'étaient des gens appartenant
+à la mission de la Montagne et à celle de Lachine.</p>
+
+<p>Ils remontèrent le fleuve, purent porter leurs bagages
+au saut Saint-Louis et aux rapides de Sainte-Anne, puis
+ils suivirent le cours de l'Ottawa. Les rives étaient couvertes
+alors de bois sans limites.</p>
+
+<p>Quelques jours après, ils arrivèrent devant le fort de
+la Petite-Nation, où il y avait une réunion de chrétiens
+indiens sous la direction des prêtres de la maison de l'évêque
+de Québec. Ils saluèrent le fort d'une salve de coups
+de fusils, auxquels le fort répondit par un coup de canon
+en déployant au haut du rempart le drapeau de la France.</p>
+
+<p>Ils longèrent les chutes de la Chaudière, puis le lac
+des Chats, et ils arrivèrent on vue de l'île du Calumet et
+de l'île des Allumettes.</p>
+
+<p>Ils étaient alors au milieu de ces îles si nombreuses
+qu'on les appelle les Mille-Iles, comme celles que l'on trouve
+à Gananoque sur le Saint-Laurent, à l'entrée du lac
+Ontario, et comme celles aussi que l'on rencontre en si
+grand nombre à l'extrémité ouest de l'île de Montréal.</p>
+
+<p>Arrivés à l'embouchure de la rivière Mattawa au 1er
+jour de mai, ils ne continuèrent pas dans la direction du
+lac Nipissing, à travers de lac Champlain et le lac Talon,
+comme l'avait fait Champlain et plus tard M. de Talon
+en 1616. Ils remontèrent droit dans le nord par la rivière
+Mattawa jusqu'au lac Témiscaming.</p>
+
+<p>C'est là, dit M. de Catalogne, dans sa relation, qu'ils se
+firent des canots et qu'ils les employèrent sur le lac.</p>
+
+<p>Ce lac a 60 lieues de longueur sur 4 de large. Les rives
+sont bordées des terres les plus fertiles. Sur tout ce parcours,
+ils rencontraient différentes populations qui, comme
+toutes les nations sauvages du Nord, étaient ennemies des
+Iroquois et des Anglais, et étaient en bons rapports avec
+les Français, qu'elles avaient appris à aimer par les missions
+infatigables des Pères Jésuites.</p>
+
+<p>Des réceptions solennelles avaient lieu: les tribus apportaient
+le calumet de paix; elles exécutaient leurs danses
+en suivant les bateaux; puis elles entonnaient des
+chants de joie qui se distinguaient surtout pur cette
+particularité, disent les mémoires, «que c'était à qui
+crierait le plus fort.»</p>
+
+<p>On débarquait le soir; on tirait les chaloupes à terre.</p>
+
+<p>Alors les gens faisaient du feu et prenaient le repos,
+que l'on prolongeait parfois pendant plusieurs jours quand
+les fatigues le demandaient.</p>
+
+<p>Les frères Le Moyne guidaient les miliciens dans le
+bois, pour se procurer de nouvelles provisions par la, pêche
+ou la chasse.</p>
+
+<p>Quand on fut arrivé à l'extrémité du lac Témiscaming,
+on porta les canots pour trouver les affluents de la
+rivière Abbitibbi, qui se dirige vers la mer du Nord.</p>
+
+<p>Tout ce trajet ne s'accomplissait pas sans de grandes
+difficultés: souvent l'on trouvait les cours d'eau gelés sur
+une grande étendue; d'autres fois, il fallait lutter contre
+les glaçons qui obstruaient le cours du fleuve.</p>
+
+<p>A mesure que l'on avançait dans le nord, les obstacles
+augmentaient. Les rivières étaient encore gelées sur un
+long parcours; aussi, malgré la force et l'habileté des hommes,
+on mit à traverser cette étendue de 900 milles de
+longueur, un temps bien plus considérable que l'on
+n'avait pu prévoir; le trajet dura plus de deux mois.</p>
+
+<p>En ce temps, le pays avait un aspect de sévérité et de
+grandeur qui imposait. Cette perspective austère et sauvage
+a disparu par suite des défrichements et de la destruction
+des bois. C'est ainsi que s'expriment les missionnaires:</p>
+
+<blockquote><p>
+Nous avons à passer des forêts capables d'effrayer les
+voyageurs les plus assurés, soit par leur vaste étendue,
+soit par l'âpreté dos chemins rudes et dangereux. Sur
+la terre, on ne peut marcher que sur des précipices; sur
+le fleuve, on ne peut voguer qu'à travers des abîmes où
+l'on dispute sa vie sur une frêle écorce, entre des tourbillons
+capables de perdre de grands vaisseaux.
+</p></blockquote>
+
+<p>A mesure que l'expédition remontait, elle pouvait contempler,
+jusqu'aux extrémités de l'horizon, ces forêts
+immenses qui n'étaient pas encore exploitées et qui présentaient
+la variété des plus beaux arbres, à l'état plusieurs
+fois séculaire. Ce que l'on ne trouve plus qu'en
+remontant à de grandes distances, on le voyait alors à
+proximité, du Montréal et du lac Chaudière. On trouvait
+des vallées, des montagnes couvertes de la végétation la
+plus abondante et la plus extraordinaire, jusqu'à porte de
+vue, et avec une continuité si suivie dans toutes les directions,
+qu'elle faisait dire aux voyageurs du temps que «le
+Canada n'était qu'une foret.» En même temps, la densité
+de cette masse de verdure était si grande avec son
+enchevêtrement de branches, de plantes grimpantes et de
+lianes, qu'on ne voyait sur sa tête, pendant des lieues et
+des journées entières de marche, qu'un dôme continu d'arbres
+sans la moindre échappée de ciel.</p>
+
+<p>Depuis ce temps, l'exploitation a commencé à s'étendre,
+et elle a continué depuis deux siècles avec une activité
+toujours croissante, en sorte que, actuellement, elle produit
+chaque année cent millions de francs de revenu. L'aspect
+du pays a donc pu changer, et, malgré cela, à 20 lieues de
+Montréal et d'Ottawa et à 10 lieues de Mattawa, on trouve
+encore des traces de la forêt primitive, avec ses troncs
+séculaires et ses proportions gigantesques.</p>
+
+<p>Pendant la marche, l'expédition pouvait contempler des
+variétés singulières. Sur certaines montagnes, au côté sud,
+on voyait la neige disparue et les premières pousses de
+la végétation naissante; et pendant ce temps-là, au côté
+nord, les arbres étaient revêtus encore d'une impérissable
+blancheur, et couverts de cristaux et de stalactites
+resplendissant aux feux du jour.</p>
+
+<p>Ce n'était pas sans peine que l'on affrontait ces immensités:
+tantôt il fallait traverser des berceaux de branches
+penchées sur la rivière de manière à intercepter la navigation;
+ensuite, lorsque l'on recourait aux portages, souvent
+on rencontrait sur les rives des arbres brisés et couchés
+que l'on ne pouvait franchir qu'en se glissant, en
+rampant presque, pendant des distances considérables.</p>
+
+<p>C'est là qu'on voyait dans toute leur réalité ces aspects
+étranges décrits par Parkman:</p>
+
+<blockquote><p>
+Ici, des arbres renversés par la tempête servaient de
+digue aux flots écumants avec leurs débris monstrueux:
+en même temps, on pouvait contempler les profondeurs
+des forêts séculaires, obscures et silencieuses comme des
+cavernes soutenues par les piliers de ces arbres dont chacun
+est un Atlas supportant un monde de feuillage, et
+répandant une humidité continuelle à travers leurs écorces
+épaisses et rugueuses.</p>
+
+<p>Quelques arbres apparaissent pleins de jeunesse;
+d'autres, au contraire, sont tout décrépits et déformés
+par l'Age, semblables à des fantômes aux contorsions
+étranges. Ils sont tout repliés sur eux-mêmes et couverts
+de veines et d'excroissances; d'autres, entrelacés
+et réunis ensemble, paraissent comme des serpents pétrifiés
+au milieu des embrassements d'une lutte mortelle:
+les mousses apparaissent aussi aux regards, étendant
+sur les sols pierreux un tapis verdoyant; là revêtant les
+rochers de draperies ondoyantes: plus loin transformant
+les débris en remparts de verdure, ou bien enveloppant
+les troncs brisés comme d'un filet qui les préserve
+d'une dernière destruction; plus haut, on les voit
+se suspendre et se déployer en guirlandes et en spirales
+comme des formes de reptiles, et sur eux resplendit
+la jeune végétation qui appuie sur des ruines les pousses
+vigoureuses d'une forêt naissante.</p>
+
+<p>(M. Parkman.)
+</p></blockquote>
+
+<p>Lorsqu'on arrivait aux chutes et aux rapides, on contemplait
+d'autres spectacles saisissants de grandeur.</p>
+
+<p>A l'extrémité des lacs immenses reflétant les clartés d'un
+ciel étincelant, l'on voyait descendre sur des escaliers de
+granit les chutes d'un lac plus élevé occupant souvent toute
+la ligne de l'horizon. Parfois la chute arrivait en tournoyant
+autour d'immenses sommités, puis au delà, on voyait
+de nouveaux lacs environnés de rochers surplombant, avec
+des arbres qui venaient baigner leurs branches dans les
+eaux profondes. Les rives étaient surchargées de plantes,
+de lierres qui semblaient disposés avec l'art le plus compliqué.
+A d'autres endroits, l'immensité des eaux était
+interrompue par des rochers qui se rapprochaient comme
+une barrière infranchissable, dont on ne trouvait l'issue
+qu'après mille détours; et ensuite, au delà, on contemplait
+de nouvelles nappes d'eau d'une pureté et d'un éclat
+sans égal.</p>
+
+<p>Avec toutes les difficultés que présentait le parcours de
+cette nature primitive, il arrivait des événement inattendus,
+qui arrêtaient la marche et réduisaient l'expédition à
+une inaction complète. Des brouillards qui s'élevaient du
+sein des ondes ne permettaient plus d'avancer et environnaient
+tout d'une obscurité profonde. D'autres fois, un
+changement de température amenait un dégel si complet
+que les chemins devenaient comme des fondrières insondables,
+et l'on ne pouvait porter les canots et les bagages.</p>
+
+<p>D'autres phénomènes propres à ces climats venaient surprendre
+les voyageurs. Dans la nuit arrivait une pluie
+abondante qui, en tombant, se changeait en pince, et recouvrait
+tout comme d'un cristal épais. Alors, les arbres
+et les buissons semblaient transformés en girandoles. Les
+troncs, les branches et jusqu'aux moindres brindilles
+étaient complètement renfermés dans un étui de place.
+En outre, du haut des rochers pendaient des guirlandes
+et des aiguilles de cristal; tout cela plus admirable que
+les effets du givre, qui ne sont que passagers. C'était
+magnifique, c'était féerique. Les fameux palais de cristal
+des souverains orientaux ne sont rien comparés a ces
+merveilles.</p>
+
+<p>Mais toutes ces beautés devaient voir une fin terrible.
+Il y avait un moment ou les arbres finissaient par
+céder sous des poids écrasants; les branches commençaient
+à éclater et à se rompre de toutes parts avec un
+bruit sinistre. Les voyageurs n'osaient sortir de leurs tentes,
+ni avancer, ni même lever leurs regards vers ces massifs
+qui s'ébranlaient et s'écroulaient sur leurs têtes. Et
+enfin, quand l'oeuvre de destruction était terminée, on
+pouvait constater l'étendue du mal; des arbres déracinés
+jonchaient les chemins; d'énormes chênes cassés en tête
+ou par le milieu formaient des amoncellements et des
+chaos au milieu desquels il semblait que l'expédition ne
+pourrait jamais continuer sa marche.</p>
+
+<p>Pendant l'expédition, on put reconnaître quels services
+rendait le Père Silvy: il instruisait les sauvages, les
+exhortait au bien, entendait les confessions et administrait
+le baptême. De plus, il portait les consolations aux
+malades et aux découragés. Lorsque la fatigue était trop
+grande et qu'il fallait nécessairement s'arrêter quelques
+jours, les charpentiers élevaient en quelques heures une
+chapelle. Les nefs étaient couvertes de branches et de
+feuillages, et le sanctuaire décoré d'écorce de bouleau. Cet
+appareil avait, aux yeux de ces hommes de foi, autant
+de prix que les basiliques les plus belles, ornées de marbres
+et de porphyres.</p>
+
+<p>Le Père Silvy n'était pas seulement secourable pour
+le ministère religieux; il était habile pour gagner le coeur
+des sauvages. Ils l'admiraient comme le représentant de
+ces héroïques Pères Jésuites qui, depuis cinquante ans,
+parcouraient sans cesse ces contrées lointaines, en faisant
+connaître l'Évangile.</p>
+
+<p>Après le Père Silvy, ceux qui avaient pu rendre le plus
+de services étaient les frères Le Moyne, qui étaient
+incomparables pour guider l'expédition sur les courants,
+et pour la conduire dans les profondeurs des forêts. Ils
+avaient une habileté égale à celle des sauvages pour s'orienter
+au milieu des solitudes les plus impénétrables;
+enfin, par leur connaissance des langues sauvages et leur
+titre de représentants des nations indiennes auprès du
+gouvernement, ils étaient considérés tout particulièrement.</p>
+
+<p>D'après les mémoires du temps et les portraits des Le
+Moyne conservés à Paris, on peut avoir une idée de ce
+qu'étaient alors ces jeunes gens de 22, 24 et 26 ans. Ils
+étaient grands, forts et d'une habileté extraordinaire pour
+les exercices du corps.</p>
+
+<p>D'Iberville qui, par la taille, dépassait ses deux frères,
+les surpassait aussi par la force. A cela près, ils se ressemblaient
+à s'y méprendre.</p>
+
+<p>Le teint clair, les cheveux abondants et très blonds;
+les traits grands mais délicats; le front large, ouvert;
+les yeux bleus et pénétrants; le nez aquilin; la bouche
+fine et bien dessinée; le menton carré, signe d'une grande
+fermeté. Ils semblaient bien appartenir à cette admirable
+race normande qui avait produit les conquérants de
+l'Angleterre, les champions de la Sicile et les héros des
+croisades.</p>
+
+<p>Enfin, après deux mois de marche, on put contempler,
+du sommet des montagnes, une immensité d'eau reflétant
+les tons pâles d'un ciel froid mais pur; c'était la baie
+d'Hudson, vaste comme une mer, et s'étendant au loin
+jusqu'à l'horizon.</p>
+
+<p>Le but de tant de fatigues était atteint; les coeurs furent
+remplis de joie, mais l'expression on fut contenue, de
+crainte de quelque surprise. Sur l'invitation du missionnaire,
+tous les voyageurs se prosternèrent et tirent entendre,
+mais à, demi voix, un <i>Te Deum</i> d'actions de grâces.</p>
+
+<blockquote class="ill">
+
+<p class="milieu"><img alt="" src="images/095.png"><br></p>
+
+
+<h4>COSTUME DES TRAPPEURS.</h4>
+
+<p><b>Ce costume se composait d'un vêtement de fourrure ou de
+drap, qui descendait jusqu'aux genoux. Les jambes étaient
+préservées du froid par des bas de laine foulée qui remontaient
+jusqu'au-dessus du genou et étaient retenus par de
+fortes jarretières en peau. Ce vêtement était de différentes
+couleurs, suivant les localités; les gens de Montréal étaient
+habillés en bleu, ceux de Trois-Rivières, en blanc ceux de
+Québec en rouge. Il était ainsi facile de les reconnaître. Leur
+chapeau était en feutre noir, à grands bords relevés par devant.
+Le costume était accompagné d'une ceinture en laine,
+et d'une large cravate qui faisait plusieurs fois le tour du cou.</b>
+</p></blockquote>
+
+<br><br><br>
+
+
+
+<h3>CHAPITRE II</h3>
+
+<h3>ASPECT DE LA BAIE D'HUDSON.</h3>
+
+<p>La baie nommée baie du Nord, se présentait donc il
+leurs regards dans son immensité.</p>
+
+<p>Cette masse d'eau, qui est vraiment une mer intérieure,
+n'a pas moins de 300 lieues de longueur sur 250 lieues
+dans sa plus grande largeur. Au sud, elle se rétrécit en
+une baie qui a 80 lieues de largeur: c'est ce que l'on
+appelle la baie James.</p>
+
+<p>Cette partie était occupée par quatre forts: à l'extrémité
+sud, le fort Monsipi, que les Français ont appelé
+depuis le fort Saint-Louis; à droite, à quarante lieues,
+le fort Rupert; à gauche, à quarante lieues, le fort
+Kichichouane, que les Français nommèrent le fort
+Sainte-Anne. Plus haut, du même côté, le fort de New
+Savanne, appelé ensuite fort Sainte-Thérèse. Ce fort
+était situé sur la rivière appelée des Saintes-Huiles,
+parce que l'un des missionnaires y avait perdu son
+bagage.</p>
+
+<p>Enfin, plus loin, à trente lieues au nord, on trouvait le
+fort Nelson, nommé plus tard le fort Bourbon.</p>
+
+<p>Les Canadiens étaient donc arrivés à leur but, le 20
+juin 1686, à ce centre si recherché du commerce des
+fourrures du Nord.</p>
+
+<p>Nul bruit de leur marche n'avait transpiré. Les Anglais,
+renfermés dans leurs forts, attendaient la venue
+des bâtiments du printemps; ils étaient loin de penser
+qu'une troupe d'hommes chargés de munitions et d'un
+matériel de siège avait pu franchir, pour les surprendre,
+900 milles dans la saison de l'année la plus difficile pour
+la marche.</p>
+
+<p>On ne songeait donc pas à se garder au fort Monsipi;
+il n'y avait ni poste d'observation, ni rondes de nuit, ni
+sentinelles. Les voyageurs attendirent avec une vive
+impatience le moment fixé par leur chef, et jusque-là, ils
+pouvaient jouir d'un beau spectacle, comme il arrive souvent
+dans ces grandes régions du Nord. Des bruits se
+faisaient entendre au loin. C'était le dégel qui opérait son
+oeuvre de destruction sur les masses de glace environnantes.
+Ces amas se détachaient du haut des rives, et se
+précipitaient ensuite avec un fracas semblable au bruit
+du tonnerre. La lune, entourée d'auréoles de diverses couleurs,
+éclairait faiblement. A mesure que l'expédition
+avait avancé dans le nord, elle avait pu contempler plusieurs
+fois cette merveille des régions polaires que l'on
+appelle l'aurore boréale. Presque tous les soirs, le ciel
+paraît en feu avec des dispositions de lumière qui varient
+et changent d'instant en instant. Tantôt, l'on voit les degrés
+d'un portique qui va se perdre dans le sommet des
+nuages; quelques minutes après, les lueurs paraissent
+comme des colonnes d'albâtre qui se mettent en mouvement
+et se croisent en formant des losanges de feu. A
+certains moments, tout s'éteint, puis les lueurs réapparaissent
+avec des combinaisons nouvelles. Quelquefois,
+on aperçoit comme un immense éventail offrant plusieurs
+cercles d'où s'échappent des rayons de feu qui éclatent
+dans l'immensité comme des fusées d'artifice. Voilà ce que
+l'on pouvait contempler presque chaque soir. Ce sont les
+particularités que l'on observe encore aujourd'hui, et qui
+viennent rompre la monotonie des longues nuits du pôle.</p>
+
+<p>L'heure étant venue, le capitaine de Troyes prit les dispositions
+nécessaires pour n'être pas surpris lui-même.
+Il plaça une vingtaine d'hommes à la garde des canots,
+puis il s'avança avec le reste du détachement.</p>
+
+<p>Pour expliquer ce qui se passa, M. de La Potherie a
+donné une description très détaillée du fort;</p>
+
+<blockquote><p>
+A trente pas de la rivière, sur une petite hauteur, était
+un carré de palissades de cent pieds de façade sur le
+fleuve et de dix-huit pieds de hauteur, avec des bastions
+à chaque angle.</p>
+
+<p>Les bastions, revêtus de forts madriers, avaient en
+dedans une terrasse assez large pour placer des tirailleurs.
+Dans les bastions, il y avait plusieurs canons
+d'environ six livres de balles. Au milieu de la façade,
+il y avait une porte épaisse d'un demi-pied, garnie de
+clous et de ferrements pour qu'on ne pût l'entamer avec
+la hache.</p>
+
+<p>Au milieu de l'enceinte s'élevait une redoute de troncs
+d'arbres assemblés et posés pièce sur pièce. La redoute
+avait trente pieds de longueur et autant de hauteur,
+avec trois étages et vingt-huit pieds de profondeur. Au
+sommet, il y avait un parapet et des embrasures pour
+les canons de la plate-forme.
+</p></blockquote>
+
+<p>Le commandant fit approcher, au milieu des ténèbres,
+deux canots chargés de madriers, de pioches et d'un bélier,
+tandis que les hommes montaient par un chemin enseveli
+sous les rochers et les arbres. <a id="footnotetag12" name="footnotetag12"></a><a href="#footnote12"><sup>12</sup></a></p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote12" name="footnote12"></a><b>Note 12:</b><a href="#footnotetag12"> (retour) </a> L'on remarque encore aujourd'hui ce sentier.</blockquote>
+
+<p>Sainte-Hélène et d'Iberville furent désignés pour faire
+le tour de la place et chercher à pénétrer par la palissade
+qui regarde le désert. Le sergent Laliberté, du régiment
+de Carignan, fut envoyé avec ses hommes pour couper la
+palissade sur le côté et s'en aller tirer sur les embrasures
+de la redoute.</p>
+
+<p>Le chevalier de Troyes se réservait de faire enfoncer la
+porte de la façade avec le bélier.</p>
+
+<p>Sainte-Hélène et d'Iberville, en se rendant à leur
+poste, commencèrent avec leurs hommes à lier les canons
+de la palissade par la volée avec de fortes cordes attachées
+à des madriers, de manière que si l'on mettait le
+feu aux canons, en reculant ils auraient arraché la palissade.
+Ils escaladèrent la clôture en arrière du fort et ils
+s'en vinrent aussitôt ouvrir la porte du côté du bois, car
+elle n'était fermée qu'au verrou, et ils firent entrer leurs
+hommes; ils revinrent aussitôt vers la porte de la redoute,
+que le chevalier de Troyes se mettait en devoir de briser
+avec le bélier.</p>
+
+<p>En même temps, les soldats faisaient feu dans les embrasures
+de la redoute, avec des cris affreux à l'iroquoise:
+Sassa Kouès! Sassa Kouès! qu'ils prononçaient au plus
+haut de la voix, comme les Indiens.</p>
+
+<p>Quelques Anglais, s'étant réveillés au bruit, parurent
+sur la plate-forme et se mirent à pointer les canons
+sur les assaillants, qu'ils prenaient pour des sauvages.
+Sainte-Hélène visa le premier qui se présenta aux embrasures
+et lui cassa la tête du premier coup de fusil.</p>
+
+<p>Pendant ce temps, le bélier avait commencé à produire
+son effet. Dès que la porte fut à moitié démontée, d'Iberville,
+sans calculer le danger qu'il pouvait courir, se jeta
+dedans, l'épée d'une main et son fusil de l'autre.</p>
+
+<p>Les Anglais, surpris, se précipitèrent sur la porte, qui
+tenait encore par quelques ferrements, et la refermèrent.</p>
+
+<p>D'Iberville, placé avec les ennemis dans l'obscurité la
+plus profonde, «ne voyait ni ciel ni terre» il se détendit
+comme il put avec la crosse de son fusil, puis, entendant
+descendre de nouveaux assaillants d'un escalier, il tira au
+hasard. Les Anglais hésitaient, croyant avoir affaire à un
+grand nombre; mais ils eurent bientôt reconnu leur
+erreur, lorsque les Français, ayant réussi à briser la porte,
+se précipitèrent en foule, l'épée à la main, et trouvèrent
+les Anglais nus et sans armes. Ils avaient été réveillés on
+sursaut et ne s'étaient pas aperçus des premiers mouvements
+de l'attaque. Trompés par les cris, ils avaient cru à
+une fausse alerte des sauvages. Tous se rendirent, sans
+essayer de combattre, et demandèrent à être renvoyés en
+Angleterre. On trouva dans le fort douze canons de six
+à huit livres, trois mille livres de poudre et dix mille de
+plomb, que les artilleurs canadiens, qui possédaient un
+moule à boulets, commencèrent à utiliser.</p>
+
+<p>On prit quinze hommes dans ce fort, nous dit le Père
+Silvy, et on en aurait pris encore quinze autres, sans une
+barque que nos découvreurs avaient aperçue la veille,
+mais elle était partie le soir pour le fort Rupert, avec le
+commandant de Monsipi, qui était désigné pour remplacer
+le commandant général de la Baie, et qui, en conséquence,
+était allé faire faire des travaux à Rupert. «Nous fûmes
+bien fâchés, dit le Père Silvy, de l'avoir manqué, et
+comme sa barque nous était nécessaire pour porter du
+canon au fort Kichichouane (qui avait cinquante canons
+en batterie), on prit la résolution de la suivre et de s'en
+aller attaquer Rupert, espérant enlever le fort et le
+vaisseau du même coup».</p>
+
+<p>Il y avait quarante lieues, et elles furent faites en cinq
+jours, jusqu'au 1er juillet. D'Iberville conduisait une chaloupe
+portant deux pièces de canon. Quand on fut arrivé
+à une certaine distance, Sainte-Hélène eut ordre d'aller
+à la découverte. Il se glissa à travers les arbres et les rochers,
+et il prit connaissance de la position. Le fort était
+de la même construction que le fort Monsipi, avec cette
+particularité que la redoute n'était pas au milieu de l'enceinte,
+que le toit était sans parapets, et que quatre bastions
+environnaient la redoute avec huit pièces de canon.
+En fin, de Sainte-Hélène remarqua une échelle attachée le
+long du mur de la redoute pour se sauver en cas d'incendie.</p>
+
+<p>Le chevalier de Troyes prit aussitôt ses dispositions: il
+débarqua des canons, fit faire des affûts et préparer les
+grenades; on disposa des madriers pour le travail du
+mineur qui devait aller placer ses pièces d'artifice sous le
+mur de la redoute.</p>
+
+<p>En même temps, d'Iberville partit avec douze hommes
+dans sa chaloupe, afin d'aborder le vaisseau au milieu de
+la nuit. Ils savaient que Brigueur, le gouverneur, devait
+s'y trouver. Arrivés au vaisseau, ils virent la sentinelle
+endormie; c'est ce que l'on pouvait prévoir sur une
+mer éloignée de toute menace d'attaque. On ne laissa pas
+à la sentinelle le temps de donner l'alarme.</p>
+
+<p>D'Iberville frappa alors du pied sur le pont pour réveiller
+les gens, comme c'est l'usage sur les vaisseaux
+lorsqu'il faut que l'équipage se lève pour quelque chose
+d'extraordinaire. Le premier qui se présenta au haut de
+l'échelle reçut un coup de sabre sur la tête; un autre qui
+avait monté par l'avant périt de même. Alors, on descendit;
+la chambre fut forcée à coups de hache et l'équipage
+fut réduit en quelques instants. Ils eurent quartier, et en
+particulier Brigueur, gouverneur de Monsipi, qui s'en
+allait prendre la qualité de gouverneur général de la
+Baie.</p>
+
+<p>Pendant ce temps, le chevalier de Troyes avait enfoncé
+la porte de l'enceinte avec son bélier, et il entourait la
+redoute avec son monde, l'épée à la main.</p>
+
+<p>Le grenadier, profitant aussitôt de l'échelle placée sur
+la redoute, arriva sur la plate-forme, et se mit à lancer
+ses grenades par le tuyau de la cheminé. Tout fut bientôt
+brisé par cette explosion, et il n'y eut plus moyen de tenir
+en cet endroit. Une femme, réveillée en sursaut par ce
+bruit, s'enfuit dans une autre chambre, où elle fut atteinte,
+ainsi que deux autres, par des éclats de grenade. La garnison
+se réfugia alors au rez-de-chaussée, mais elle s'y
+trouva sous le feu des Canadiens, qui tiraient par les ouvertures.
+Le chevalier, trouvant que le bélier n'allait pas
+assez vite, fit tirer le canon sur la porte.</p>
+
+<p>Au môme moment, le mineur fit connaître qu'il avait
+placé ses pièces, et qu'il n'attendait qu'un ordre pour faire
+sauter la redoute. Ce que les Anglais ayant entendu, ils
+comprirent qu'ils ne pouvaient plus résister, et ils demandèrent
+quartier.</p>
+
+<p>Ainsi fut pris le second fort; les prisonniers, placés
+dans un yacht qu'on trouva amarré près de là, furent
+dirigés vers Monsipi; ils étaient escortés par le vaisseau
+qui avait été chargé de toutes les munitions et des pelleteries
+trouvées dans le fort.</p>
+
+<p>Le chevalier fit alors sauter le fort et les palissades
+parce qu'il aurait fallu trop de monde pour le garder. Il y
+laissa d'Iberville pour surveiller cette exécution, et il lui
+donna la chaloupe pour opérer son retour.</p>
+
+<p>M. du Troyes partit en canot avec quelques hommes.
+En arrivant à Monsipi, il y trouva les deux bâtiments
+qui avaient transporté la prise. Il fit emmagasiner les
+provisions, et il décida alors du sort des prisonniers.</p>
+
+<p>Le chevalier les réunit et les fit transporter à l'autre
+bord de la rivière, avec des vivres. Il leur donna des filets
+pour la pêche et des fusils pour la chasse. Il leur enjoignit
+de ne pas passer outre, sous menace de mort, et il
+leur dit que s'ils avaient quelque chose à communiquer,
+ils pouvaient envoyer sur la batture deux hommes qui
+mettraient un mouchoir au bout d'un bâton pour signal.</p>
+
+<p>Ensuite, le chevalier de Troyes se disposa pour sa nouvelle
+entreprise. Il fit charger les canons sur le vaisseau
+pris au fort Rupert, et il mit son monde en plusieurs canots.
+Les mémoires du temps remarquent qu'il pria alors
+le Père Silvy, qui était resté à Monsipi, de l'accompagner
+dans cette expédition, que l'on pouvait penser devoir être
+plus longue que les premières.</p>
+
+<p>Le Père Silvy pouvait être utile par son expérience
+en ces contrées; ensuite, rien n'égalait son influence sur
+les gens, au milieu des peines et des difficultés.</p>
+
+<p>Elles furent très grandes, car il fallait se diriger à
+trente lieues au nord, sans savoir au juste quelle était la
+situation du fort. Toute cette côte est environnée de battures
+qui s'étendent au loin dans la mer et qui ne sont
+pas navigables. Il fallait donc se tenir à trois lieues de la
+cote, et, quand la marée était basse, il fallait porter
+les canots et les bagages à de grandes distances, tandis
+que, lorsque la marée montait, l'on se trouvait engagé
+dans les glaces, dont il était difficile de sortir.</p>
+
+<p>Après plusieurs jours de marche et de navigation, on
+reconnut qu'on avait dépassé la situation du fort sans
+l'avoir aperçu, et les sauvages qui accompagnaient l'expédition
+ne savaient plus où ils en étaient, bien qu'ils
+crussent connaître le pays; mais ils ne se découragèrent
+pas, tant ils tenaient à se venger des Anglais, qui les
+avaient accablés de mauvais traitements.</p>
+
+<p>On était dans la plus grande incertitude, lorsque, dans
+le lointain, on entendit sur la côte sept ou huit coups de
+canon.</p>
+
+<p>L'expédition vogua dans cette direction, aborda avec
+armes et bagages à l'embouchure de la rivière Kichichouane,
+que l'on n'avait pas aperçue d'abord. On parvint à un
+endroit où il y avait une sorte d'estrapade au haut de
+laquelle on plaçait une sentinelle pour signaler l'arrivée
+des vaisseaux. En ce moment, d'Iberville arriva avec
+Sainte-Hélène dans la chaloupe qui portait tous les
+pavillons de la compagnie de la baie d'Hudson. Iberville,
+avec son habileté ordinaire, avait su se diriger en droite
+ligne en partant du fort Rupert vers l'embouchure de la
+rivière Kichichouane que l'expédition avait eu tant de
+peine à rencontrer.</p>
+
+<p>Aussitôt arrivé, Sainte-Hélène fut encore désigné pour
+reconnaître l'assiette de la place. Il revint bientôt et annonça
+que le fort était semblable aux deux autres. Il était
+sur une hauteur, à quarante pas du bord de l'eau, et environné
+d'un fossé en ruines.</p>
+
+<p>Au centre d'une palissade, s'élevait une redoute de
+trente pieds de haut, à plusieurs étages, avec une
+plate-forme au-dessus; mais il y avait, de plus qu'aux
+autres forts, une artillerie considérable: quatre canons
+dans chaque bastion, et 25 ou 30 dans le corps principal,
+placés aux différents étages.</p>
+
+<p>Le chevalier de Troyes, sachant que son arrivée avait
+été signalée, voulut procéder par voie de conciliation. Il
+envoya demander au gouverneur qu'il voulût bien lui
+remettre trois Français qui étaient détenus dans la place.
+Le gouverneur, qui ne savait pas à quels ennemis redoutables
+il avait affaire, ne voulut répondre que d'une
+manière évasive. Aussitôt le chevalier de Troyes décida
+de recourir à la force.</p>
+
+<p>Il fit établir une batterie de dix canons de l'autre côté
+de la rivière, sur une hauteur, dans des buissons, et puis
+il attendit le soir. Alors, ayant reconnu avec sa longue-vue
+que le gouverneur s'était retiré, avec sa famille, dans
+sa chambre, qui était sur la façade, il démasqua sa batterie,
+et envoya une volée sur la table du gouverneur. Tout
+fut mis sens dessus dessous, mais il n'y eut heureusement
+personne de blessé.</p>
+
+<p>L'on continua à tirer, et en moins de cinq quarts
+d'heure, on tira près de cent cinquante coups de canon,
+qui criblèrent tout le fort.</p>
+
+<p>Les Canadiens, voyant que tout allait bien, se mirent a
+crier: Vive le roi! L'on entendit en même temps des voix
+sourdes qui semblaient sortir du soubassement du fort
+qui en faisaient autant: c'étaient les assiégés, qui s'étaient
+retirés dans les caves, et qui, ne voulant pas se risquer à
+aller sur la plate-forme pour amener le pavillon, avaient
+fait tous ensemble ce signal, pour faire connaître qu'ils
+voulaient se rendre.</p>
+
+<p>Les Canadiens ne comprirent pas le sens de ces acclamations,
+et ils se préparèrent à renouveler l'attaque.</p>
+
+<p>Ayant tiré tous leurs boulets, ils s'occupèrent à en
+faire de nouveaux avec leur moule, lorsqu'on entendit les
+tambours du fort qui battaient la chamade. Aussitôt on
+vit paraître un homme avec un pavillon blanc, qui s'embarquait
+dans une chaloupe.</p>
+
+<p>Le chevalier reçut l'envoyé avec courtoisie, et sur son
+invitation, il se rendit à mi-chemin du fort, où il trouva
+le gouverneur. Celui-ci avait fait porter avec lui du vin
+d'Espagne, et, après avoir bu à la santé des deux rois,
+on s'occupa d'arrêter les conditions de la reddition. Voici
+ce qu'elles portaient en substance:</p>
+
+<blockquote><p>
+Articles accordés entre le chevalier de Troyes, commandant
+le détachement du parti du Nord, et le sieur
+Henry Sargent, gouverneur pour la compagnie anglaise
+de la baie d'Hudson;</p>
+
+<p>1° Il est accordé que le fort sera rendu avec tout ce
+qu'il contient, dont on prendra facture pour la satisfaction
+des deux parties;</p>
+
+<p>2° Il est accordé que tous les serviteurs de la compagnie
+jouiront de ce qui leur appartient en propre, ainsi
+que le gouverneur, son ministre et ses serviteurs;</p>
+
+<p>3° Que le dit chevalier de Troyes enverra les serviteurs
+de la compagnie au fort de l'île Weston, où ils attendront
+les vaisseaux anglais, et qu'il leur donnera les vivres nécessaires
+pour retourner en Angleterre;</p>
+
+<p>4° Que les hommes sortiront du fort sans armes, à
+l'exception du gouverneur et de son fils, qui sortiront avec
+l'épée au côté.
+</p></blockquote>
+
+<p>Ce qui fut exécuté. D'Iberville conduisit les Anglais à
+l'île Weston, où ils avaient un magasin, puis revint au
+fort Sainte-Anne.</p>
+
+<p>Ce fort contenait les principaux magasins de la compagnie;
+on y trouva des quantités de provisions et de
+munitions, et 50,000 écus de pelleteries. Ce fut le principal
+fruit de cette expédition, qui rendait les Français
+maîtres de la partie méridionale de la baie d'Hudson.</p>
+
+<p>Le Père Silvy remarque, dans sa relation, «qu'on entra
+dans le fort tambour battant et enseignes déployées,
+le 26 juillet, le propre jour de sainte Anne, c'est-à-dire
+de la sainte qu'on avait prise pour patronne du voyage
+et de l'expédition.» Le chevalier de Troyes voulut reconnaître
+la protection continuelle de la divine Providence
+pendant toute la durée de l'entreprise. Il donna au fort
+le nom de la patronne que l'on avait invoquée; ensuite il
+chargea le Père Silvy d'établir le service religieux dans
+le fort. L'une des pièces principales fut convertie en chapelle,
+et décorée en partie avec les drapeaux de la compagnie
+anglaise. Chaque jour, la sainte messe y était célébrée;
+la garnison y assistait aux fêtes principales, et il
+n'était pas difficile de trouver parmi les Canadiens élevés
+par M. Dollier de Casson, des assistants et des servants
+pour le saint sacrifice.</p>
+
+<p>L'on a pu remarquer comme le chevalier de Troyes et
+les messieurs Le Moyne avaient désiré emmener un aumônier
+avec eux. Ils tenaient aussi à ce qu'il les accompagnât
+dans leurs différentes expéditions pour les secours
+qu'il pouvait donner aux hommes malades ou blessés, et
+on fin pour la célébration des saints mystères. Mais il y
+avait encore une autre raison qui accompagnait toutes
+les décisions des hommes de guerre dans la Nouvelle-France:
+c'est que tout ce qu'on faisait avait pour but
+principal d'avoir des relations avec les sauvages et de
+leur donner la connaissance de la vraie religion. Aussi le
+Père Silvy nous dit, dans sa relation, «qu'il a des rapports
+avec des sauvages de différentes tribus, qu'il comprend la
+langue de plusieurs d'entre eux et qu'il espère que Dieu,
+dans sa bonté, donnera à ces pauvres gens la grâce de se
+convertir.»</p>
+
+<p>Telle fut donc la première expédition à la mer du
+Nord, expédition qui, tout en faisant le plus grand honneur
+au chevalier de Troyes, mit en grand relief les
+qualités du chevalier d'Iberville et de ses frères.</p>
+
+<p>C'est ce que fait remarquer aussi le Père Silvy:
+«Voilà, dit-il dans sa lettre à Mgr de Saint-Vallier, le
+coup d'essai de nos Canadiens sous la sage conduite du
+brave M. de Troyes, et de messieurs Sainte-Hélène et
+d'Iberville, ses lieutenants.»</p>
+
+<br><br>
+
+<blockquote class="ill">
+
+<p class="milieu"><img alt="" src="images/115s.png"><br><a href="images/115l.png">(Cliquer pour agrandir)</a></p>
+
+
+<h4>LA BAIE D'HUDSON.</h4>
+
+<p><b>Vaste baie au nord de l'Amérique septentrionale, communiquant
+avec l'Atlantique par le détroit du même nom; par
+51° à 70° de latitude nord, et par 79° à 98° de longitude. Elle
+baigne la Nouvelle-Bretagne à l'ouest, au sud et à l'est; au
+nord, elle se réunit à la mer polaire. C'est sur ses bords que
+se trouvent tous les forts qui ont été le théâtre des exploits
+d'Iberville. Elle reçoit un grand nombre d'affluents; les
+rivières Sainte-Anne, des Saintes-Huiles, de Bourbon, de la
+Rive. Au sud-ouest, le fort de Monsipi, puis les forts de New-Savane,
+Bourbon; au sud-est le fort de Rupert. C'est là
+qu'on trouvait les îles Weston, du Retour, Mansfield, de Saint-Charles,
+et à l'extrémité est, dans le détroit d'Hudson, les îles
+Button, découvertes par Anscolde, et explorées par Hudson en
+1610. La compagnie de la baie d'Hudson s'établit sous
+Charles II, en 1670, à l'endroit qu'on appela le fort de Rupert.</b>
+</p></blockquote>
+<br><br>
+
+
+<p>«Ces deux généreux frères se sont merveilleusement
+signalés et les sauvages qui ont vu ce qu'on a fait en si
+peu de temps et avec si peu de carnage, en sont si frappés
+qu'ils ne cesseront jamais d'en parler partout où ils
+se trouveront.»</p>
+
+<p>Les sauvages en effet, avaient une admiration particulière
+pour la modération des Français et leur douceur.
+Dans leurs expéditions, ils évitaient de verser le sang,
+et au milieu de leurs succès, ils avaient horreur de
+ces massacres outrés et odieux qui viennent parfois
+de l'enivrement et de l'entraînement de la victoire. Ce
+sont ces sentiments qui ont gagné le coeur de ces
+barbares, et en ont fait les alliés dévoués de la France.</p>
+
+<p>M. de Troyes, voyant l'expédition terminée, se disposa
+à revenir à Montréal, comme on le lui avait enjoint à son
+départ. Il remit la garde des forts au jeune de Maricourt,
+chargea d'Iberville de courir la mer contre les vaisseaux
+anglais; enfin, il confia au digne Père Silvy le soin spirituel
+de la garnison. D'Iberville utilisa ses fonctions avec
+les deux bâtiments qu'il avait. Il s'empara d'un grand
+vaisseau anglais qu'il chargea de toutes les pelleteries des
+forts qu'il avait pris, puis il décida de revenir à Québec
+pour aller prendre quelques vaisseaux qui lui seraient
+indispensables pour attaquer les convois anglais l'année
+suivante.</p>
+
+<p>Il paraît donc qu'il revint aux derniers jours d'automne
+1686, avec Sainte-Hélène, et il fut reçu à Montréal
+comme un triomphateur. Toute la ville savait quelle
+part il avait eue aux succès de l'expédition. Les citoyens
+voyaient avec bonheur leur compatriote couvert de gloire.
+D'Iberville rentra dans Montréal tambour battant et
+enseignes déployées. Les citoyens acclamaient le vainqueur;
+et la mère, retrouvant ses enfants après des jours
+d'inquiétude et encore désolée de son veuvage, combien
+elle était heureuse de les revoir sains et saufs!</p>
+
+<p>Nous ne pouvons savoir, d'après les documents, la date
+précise et les circonstances de la mort de Charles Le
+Moyne, que l'on place en 1685. Nous savons seulement
+que s'il avait vécu en 1686, il n'aurait eu que 60 ans et
+aurait encore pu être plein de force et de résolution.</p>
+
+<p>Mais telle était alors la situation glorieuse de cette
+nombreuse famille qui comptait dix enfants. L'aîné, Le
+Moyne de Longueuil, était honoré de la confiance des autorités
+supérieures, et il avait l'affection des nations sauvages,
+qui l'avaient choisi comme leur représentant près du
+gouvernement. Sainte-Hélène, de Maricourt et de Bienville
+étaient des militaires consommés. A l'égard de Maricourt,
+nous avons un témoignage digne de considération
+dans une lettre de Mgr de Laval du 12 janvier 1684.</p>
+
+<p>D'Iberville s'était révélé comme commandant capable,
+et sur mer comme manoeuvrier des plus consommés.</p>
+
+<p>Enfin, les autres fils grandissaient pleins de force, et se
+montraient d'une habileté extraordinaire dans les exercices
+militaires.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>CHAPITRE III</h3>
+
+<h3>EXPÉDITION DANS LA COLONIE ANGLAISE.</h3>
+
+<p>L'intervalle qui sépare l'année 1687 et l'année 1689
+fut occupé par plusieurs incidents où d'Iberville prit part,
+et il est probable qu'il était à la baie d'Hudson au mois
+d'août 1689, lorsqu'arrivèrent des événements considérables
+qui eurent des conséquences si graves sur les destinées
+du pays.</p>
+
+<p>Il y avait longtemps que les Anglais voyaient avec
+ombrage le voisinage des Français. Ils étaient inquiets de
+leur accroissement et de leurs excursions dans l'Ouest. Les
+sauvages redoutaient les Anglais, et ils aimaient les
+Français. Ils étaient attirés vers ceux-ci par leurs moeurs
+agréables, leurs goûts chevaleresques, tandis qu'ils étaient
+repoussés par l'austérité et la sévérité des puritains anglais.</p>
+
+<p>L'on pouvait donc prévoir que, grâce à cette sympathie
+et grâce aussi aux travaux des missionnaires, les sauvages
+se laisseraient gagner, et que bientôt les vastes contrées
+du Mississipi passeraient sous la domination française.
+Les Anglais s'en inquiétaient, et la nouvelle de l'entreprise
+audacieuse de la baie d'Hudson mit le comble aux
+ressentiments.</p>
+
+<p>Dans ces circonstances, les Anglais et les Hollandais,
+voyant toute influence leur échapper, se déterminèrent à
+irriter les Français contre les sauvages en excitant ceux-ci
+à l'acte le plus odieux vis-à-vis de la colonie de Montréal.</p>
+
+<p>Aux premiers jours d'août 1689, 1400 Iroquois traversèrent
+le lac Saint-Louis. Pendant la nuit du 5 août, à
+la faveur d'un orage et d'une pluie torrentielle, ils environnent
+le village de Lachine, et ils mettent tout à feu
+et à sang, avec des détails de cruauté que l'on peut à peine
+rapporter. Le matin, ils avaient égorgé plus de 200
+personnes, et ils en emmenaient autant en esclavage, les
+réservant aux plus affreux supplices. La colonie fut dans
+la consternation, et ne reprit quelque espoir que lorsque
+M, de Frontenac revint de France comme gouverneur
+général. Il succédait à M. de La Barre et à M. Denonville,
+qui avaient rabaissé le prestige du nom français par leur
+faiblesse et leur défaut de décision.</p>
+
+<p>Le nouveau gouverneur, informé des derniers événements,
+se détermina à tirer une vengeance éclatante.
+Ayant acquis la certitude que les Anglais et les Hollandais
+étaient les instigateurs de l'expédition des Iroquois, il
+organisa contre eux quatre expéditions.</p>
+
+<p>L'une devait partir de Montréal avec M. d'Ailleboust
+et M. de Sainte-Hélène; l'autre, de Trois-Rivières avec
+M. Hertel et son fils, le lieutenant La Frenière; la troisième
+avec M. de Portneuf, fils du baron de Bécancourt,
+de Québec; enfin la quatrième avec les sauvages abénaquis
+de la mission de Lorette, qui devaient aller rejoindre
+leurs compatriotes des rives de l'Atlantique.</p>
+
+<p>La première expédition partit de Montréal à la fin de
+janvier 1690. Les deux commandants, d'Ailleboust et de
+Sainte-Hélène, avaient avec eux des officiers capables:
+d'Iberville, qui avait suggéré l'expédition, et de Bienville,
+son frère; MM. de Montigny, Le Ber du Chesne,
+le frère de mademoiselle Jeanne Le Ber, et enfin M. de
+Repentigny.</p>
+
+<p>Ils avaient 210 hommes, dont 90 sauvages, et ils devaient
+se rendre à Albany. Les ordres de M. de Frontenac
+étaient absolus; il fallait faire comprendre aux Anglais
+qu'on était déterminé à en venir aux dernières
+extrémités. Mais de grandes difficultés survinrent: le
+temps devint excessivement froid, les chemins étaient affreux,
+les hommes se trouvèrent accablés de fatigue. Sur
+les représentations des sauvages, on décida de ne pas
+aller plus loin que la petite ville de Schenectady, où l'on
+arriva le 8 de février, au commencement de la nuit. Les
+habitants reposaient dans la sécurité la plus complète; ils
+avaient laissé les portes ouvertes, avec deux statues de
+neige en guise de sentinelles.</p>
+
+<p>Le village fut entouré, les habitations envahies, 60
+habitants furent tués et 80 faits prisonniers.</p>
+
+<p>D'Iberville fit épargner le gouverneur, Alexandre Glen,
+pour le récompenser d'avoir sauvé la vie à des prisonniers
+français en différentes circonstances. Un seul Français
+fut tué, et M. de Montigny blessé. Puis les Français,
+s'étant reposés, jugèrent à propos de revenir sur leurs pas.</p>
+
+<p>Le second détachement, conduit par Hertel, quitta
+Trois-Rivières le 28 janvier. Il comptait 24 Français et
+25 sauvages. Après deux mois de marche, il s'avança jusqu'à
+Salmon-Falls, au centre de la colonie anglaise, et
+après plusieurs engagements, il s'empara de cette station,
+après avoir tué 140 ennemis. Il y eut, du côté des Français,
+plusieurs blessés et plusieurs tués, parmi lesquels le
+lieutenant La Frenière.</p>
+
+<p>Le troisième détachement, parti de Québec avec M. de
+Portneuf, s'avança jusqu'à la baie de Casco avec les
+Canadiens, les Acadiens et les Abénaquis. Il prit le fort
+Loyal et extermina la garnison.</p>
+
+<p>Enfin, les Abénaquis situés à Sillery près de Québec,
+sous la direction des Pères Jésuites, allèrent se réunir à
+leurs compatriotes de l'Est, qui les attendaient, et tous
+ensemble se dirigèrent vers la place principale des provinces
+du Nord, Pémaquid. Cette place avait une grande
+importance; elle possédait 20 pièces de canon et 500
+hommes de garnison. Les Abénaquis, après avoir rasé
+toutes les habitations qu'ils rencontrèrent sur leur passage,
+arrivèrent devant Pémaquid, Ils l'investirent, puis
+échangèrent quelques escarmouches, et enfin, ayant donné
+l'assaut, ils emportèrent la place après avoir, tué 200
+hommes et réduit les autres à demander quartier.</p>
+
+<p>Toutes ces attaques couronnées de succès eurent un
+effet merveilleux: elles ranimèrent le moral des colons,
+accablés par les massacres de Lachine; elles abattirent
+la présomption des Anglais, qui virent que les Français,
+sans le nombre, étaient encore de redoutables adversaires.
+Enfin, le prestige du nom français fut tellement relevé
+auprès des sauvages, que l'on put présumer que les
+Français auraient bientôt la prépondérance en Amérique.</p>
+
+<p>En effet, sur ces entrefaites et vers la fin de juillet
+1,690,800 sauvages de l'Ouest, ayant 110 canots chargés
+de 100,000 écus de pelleteries, se rendirent à Montréal
+pour voir le gouverneur. Ils arrivaient avec le désir de
+s'unir aux Français par les liens les plus intimes.</p>
+
+<p>Frontenac, avec cet esprit décisif et déterminé qui le
+caractérisait, saisit habilement l'occasion de conquérir
+l'esprit des sauvages. Il leur fit la plus aimable réception,
+rendue solennelle par la présence des troupes, et les sauvages
+purent contempler les plus belles démonstrations
+militaires. M. de Frontenac écouta avec intérêt les harangues
+des sauvages. Le chef des Ottawais parla surtout
+des avantages que leur offrait le trafic avec les Anglais;
+le chef des Hurons parla des engagements que les Français
+avaient déjà pris de combattre leurs ennemis les
+Anglais et les Iroquois, et de les mettre hors d'état de
+nuire, engagement qui n'avait pas été tenu par M. de La
+Barre et M. Denoncourt. Ensuite, pour exciter les Français
+à se prononcer, ils entonnèrent leurs chants héroïques
+accompagnés de danses de guerre. Frontenac répondit
+aussitôt qu'il accorderait tout avantage possible de
+commerce aux sauvages, et qu'il les assisterait de sa protection
+contre leurs ennemis; enfin, il leur déclara qu'il
+allait se mettre en campagne, et qu'il ne cesserait la lutte
+qu'après avoir obtenu que les peaux rouges, qui étaient
+ses enfants comme les blancs, seraient respectés.</p>
+
+<p>Après ces assurances, il termina son discours, comme
+les sauvages, par des démonstrations martiales. Il prit une
+hache, entonna un chant de guerre accompagné de Sassa
+Kouès, de toute la force de ses poumons et avec le cérémonial
+ordinaire, c'est-à-dire en dansant et en se frappant
+la bouche avec la main pour donner plus de force à
+ses cris.</p>
+
+<p>Cette démonstration eut un effet indescriptible. Les
+sauvages trépignaient de joie, et Frontenac, voyant le
+bon effet de sa démonstration, y voulut mettre le comble.</p>
+
+<p>Il fit signe à ses officiers, qui prirent tous des casse-tête,
+et se mirent à danser et à chanter avec un entrain et une
+vigueur qui ravissaient les Indiens. L'on eût dit que les
+Français n'avaient jamais fait autre chose; ils y mettaient
+cet emportement qui est particulier aux Français,
+la <i>furia francese</i>, donnant le plus haut caractère à leur
+mise en scène. «Ils semblaient, nous dit M. de La Potheie,
+comme des possédés, par les gestes et les contorsions
+extraordinaires qu'ils faisaient, tandis que leurs voix fortes
+et vigoureuses faisaient valoir les cris et les hurlements
+guerriers.»</p>
+
+<p>Les Indiens étaient ivres de joie en entendant ces voix
+puissantes et exercées, en voyant leurs danses si merveilleusement
+interprétées par ces nobles gentilshommes
+qui réunissaient l'entrain à la force, la vivacité à l'élégance,
+et dont plusieurs avaient figuré dans les carrousels
+de Louis XIV.</p>
+
+<p>Un repas suivit, à tout boire et tout manger. «Les Indiens,
+nous dit encore La Potherie, y firent honneur avec
+une vraie frénésie, et ensuite ils prononcèrent leur serment
+d'allégeance.»</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>CHAPITRE IV</h3>
+
+<h3>NOUVELLE EXPÉDITION A LA BAIE D'HUDSON.</h3>
+
+<p>Comme la navigation était encore possible, Frontenac,
+pour seconder les derniers exploits, enjoignit à d'Iberville
+de partir pour aller croiser dans la baie d'Hudson.
+Celui-ci partit aux premiers jours d'août avec deux bâtiments,
+la <i>Sainte-Anne</i> et le <i>Saint-François</i>, et le 24
+septembre 1690, il abordait près de la rivière Sainte-Thérèse.</p>
+
+<p>Ici se placent différents incidents qui montrent quelles
+étaient l'habileté et la présence d'esprit de ce grand
+homme de guerre.</p>
+
+<p>D'abord les Anglais voulurent le prendre par surprise;
+ils lui envoyèrent des parlementaires pour fixer un lieu
+de conférence à l'amiable. D'Iberville soupçonna quelque
+ruse; il accepta l'entrevue et fit explorer les environs par
+ses hommes. L'on trouva deux canons chargés à mitraille
+dirigés sur le lieu fixé pour l'entrevue. D'Iberville tua
+les canonniers sur leurs pièces, puis se mit à la poursuite
+des parlementaires, qu'il passa par les armes.</p>
+
+<p>Quelques jours après, les Anglais voulurent recourir
+à la force; ils firent sortir deux de leurs plus grands vaisseaux,
+l'un de vingt-deux canons et l'autre de quatorze.
+D'Iberville feignit de fuir devant eux, et ayant exactement
+calculé l'heure de la marée, il les attira sur la haute
+mer au moment où la mer se retirait. Les deux vaisseaux
+anglais s'échouèrent sur les rochers. Alors, avec la marée
+suivante, d'Iberville revint sur les ennemis et les força
+d'amener pavillon.</p>
+
+<p>Un troisième vaisseau fut enlevé par un acte d'audace
+incomparable. D'Iberville avait envoyé quatre hommes
+pour signaler les bâtiments anglais. Deux des explorateurs
+turent faits prisonniers. Les Anglais prirent l'un de ces
+hommes, qui semblait le plus faible et le moins résolu pour
+les aider dans la manoeuvre. Un jour que presque tous
+les hommes étaient dans le haut de la mâture, le Canadien,
+n'en voyant que deux sur le pont, sauta sur une
+hache et leur cassa la tête, puis il délivra son compagnon;
+ensuite, armés de toutes pièces, ils montèrent sur le pont
+et ils couchèrent en joue les autres matelots, les forçant
+de venir se constituer prisonniers. Alors ils conduisirent
+sans délai les vaisseaux à la côte, où la cargaison
+fut d'un grand secours.</p>
+
+<p>Après ces exploits, le fort Sainte-Thérèse se trouvait
+privé d'une grande partie de ses défenseurs. Alors d'Iberville
+le fit entourer et dressa ses batteries. Il commença à
+canonner. Les Anglais, voyant qu'ils ne pourraient résister,
+mirent le feu au fort pendant la nuit, puis s'en allèrent se
+réfugier au fort Nelson à trente lieues de distance. D'Iberville
+entra aussitôt dans le fort, et avec tant de promptitude,
+qu'il put éteindre le feu et sauver les pelleteries,
+qui étaient considérables.</p>
+
+<p>Il laissa le fort sous le commandement de son jeune
+frère, et ayant chargé le plus grand de ses bâtiments, le
+<i>Saint-François</i>, avec toutes les pelleteries, il se dirigea
+vers Québec, et entra dans le Saint-Laurent vers le milieu
+d'octobre 1690. M. d'Iberville se trouvait vers les îles aux
+Coudres, lorsqu'il fut hélé par un bâtiment qui venait à sa
+rencontre. C'était son frère, M. de Longueuil, qui avait
+été envoyé par le gouverneur pour rencontrer les bâtiments
+qui venaient de France, et pour les prévenir qu'une
+flotte anglaise assiégeait Québec, et qu'ils devaient entrer
+dans le Saguenay pour se mettre à l'abri.</p>
+
+<p>C'est alors que M. d'Iberville apprit tout ce qui venait
+d'arriver. Nous croyons devoir en dire quelques mots.
+Nous donnerons donc le récit de M. de Longueuil à son
+frère, sur les événements qui avaient eu lieu pendant le
+séjour de M. d'Iberville à la baie d'Hudson.</p>
+
+<blockquote class="ill">
+
+<p class="milieu"><img alt="" src="images/132.png"></p>
+
+<h4>QUÉBEC.</h4>
+
+<p><b>Ancienne capitale du Canada. Port très vaste. Fortifications
+importantes. Fondée par les Français en 1608, assiégée
+vainement par les Anglais en 1690, elle resta aux Français
+jusqu'en 1759. Devant Québec, le Saint-Laurent a environ
+un mille de largeur, et quoique à 150 lieues de son embouchure,
+la marée s'y fait sentir. Québec est à la fois une forteresse,
+un port de guerre, un port de commerce, et un vaste
+chantier de construction. La citadelle s'élève à 360 pieds de
+hauteur au-dessus du fleuve.</b>
+</p></blockquote>
+
+<br><br><br>
+
+
+<h3>CHAPITRE V</h3>
+
+<h3>SIÈGE DE QUÉBEC.</h3>
+
+<p>Lorsque les sauvages de l'Ouest étaient venus à Montréal,
+comme nous l'avons dit, ils avaient terminé tous
+leurs pourparlers en prêtant un serment d'allégeance.
+Cette démonstration excita au dernier point le ressentiment
+des Anglais, qui jurèrent de faire le plus grand
+effort qu'ils eussent encore tenté contre la colonie.</p>
+
+<p>Ils envoyèrent à la fois 16,000 hommes par le lac
+Champlain, et une flotte de 36 vaisseaux partit de Boston,
+conduite par leur meilleur homme de guerre, l'amiral
+Phipps. L'armée du lac Champlain se trouva arrêtée
+inopinément par la petite vérole, qui fit de tels ravages
+que les troupes revinrent sur leurs pas. Quant à la flotte,
+elle perdit beaucoup de temps à se consulter, de telle
+sorte que lorsqu'elle arriva devant Québec, tous les préparatifs
+avaient été faits pour la recevoir.</p>
+
+<p>Toute l'enceinte était garnie de canons; la ville était
+fournie de provisions et de munitions; enfin les troupes
+de Montréal avaient eu le temps de s'équiper pour se
+rendre à Québec.</p>
+
+<p>L'amiral Phipps envoya un parlementaire. Les Français
+l'accueillirent et lui bandèrent les yeux, puis ils
+s'amusèrent à le faire passer par toutes sortes de retranchements,
+de tranchées, d'inégalités de terrain, pour lui
+donner l'idée que la ville était munie des plus redoutables
+fortifications.</p>
+
+<p>Introduit au château du gouverneur, il se vit entouré
+d'une multitude d'officiers qui, pour la circonstance, s'étaient
+revêtus de tout ce qu'ils avaient de plus riche en
+galons d'or et d'argent, en rubans et en plumes, comme
+dans les réceptions les plus solennelles. L'officier, à la vue
+d'un concours si nombreux et si imposant, parut interdit
+et devint presque tremblant. Il se mit alors à lire la dépêche
+de l'amiral, dont le ton hautain et impérieux contrastait
+de la manière la plus plaisante avec l'air terrifié
+du mandataire, et comme l'amiral concluait en demandant
+qu'il lui fût répondu dans une heure, Frontenac,
+d'une voix tonnante, s'écria qu'il ne le ferait pas attendre
+si longtemps et qu'il lui répondrait, non par écrit, mais
+par la bouche de ses canons. Ceci se passait le 15 octobre
+1690.</p>
+
+<p>Le 16, 2,000 Anglais débarquèrent à la rivière Saint-Charles.
+Vers le soir, on entendit dans la haute ville un
+grand bruit de roulement de tambours et de fifres:
+c'étaient les gens de Montréal qui arrivaient, au nombre
+de 800, avec M. de Longueuil, M. de Sainte-Hélène et M.
+de Maricourt. Ils étaient accompagnés d'un grand nombre
+de coureurs de bois et de volontaires chantant et
+poussant des cris de guerre en entrant dans la ville. Un
+prisonnier français, à bord du vaisseau amiral, dit a
+l'amiral: «Vous avez perdu votre chance; ce sont les
+gens de Montréal qui arrivent.» Le jour suivant, les
+Anglais campés à la rivière Saint-Charles se mirent en
+marche, et alors, de plusieurs bosquets de bois partirent
+des feux de peloton qui écrasèrent les assaillants; il leur
+semblait que chaque arbre cachait un sauvage armé, et ils
+ne savaient comment viser leurs adversaires.</p>
+
+<p>Phipps, voyant que cette attaque ne réussissait pas,
+amena tous les vaisseaux devant la ville et commença à
+tirer. L'attaque était dirigée avec une telle vigueur que
+de vieux officiers déclarèrent qu'ils n'avaient jamais
+entendu une pareille canonnade. Le bruit était répété par
+les montagnes et se prolongeait comme les roulements du
+tonnerre, mais l'effet était nul et les boulets se perdaient
+sur les rocs de la ville.</p>
+
+<p>Sainte-Hélène et Maricourt, qui étaient revenus de la
+rivière Saint-Charles, dirigeaient le tir des canons de
+la basse ville, Aux premiers coups, ils atteignirent le
+pavillon du vaisseau amiral, qui tomba dans le fleuve; le
+courant le porta sur la rive, et aussitôt un canot d'écorce
+alla le prendre sous le feu de la mousqueterie des Anglais,
+et il fut porté à la cathédrale; il y est resté jusqu'en
+1760.</p>
+
+<p>Bientôt les vaisseaux anglais furent criblés de coups
+et désemparés, et l'amiral fut obligé de retirer sa flotte
+du combat. Alors les ennemis préparèrent une seconde
+attaque par terre.</p>
+
+<p>Le lendemain les Anglais voulurent commencer une
+nouvelle descente vers la rivière Saint-Charles. Ils débarquèrent
+un millier d'hommes avec des pièces d'artillerie;
+mais ils montraient plus de courage et de bonne volonté
+que de tactique et de discipline. Ils perdirent encore trois
+ou quatre cents hommes et ils blessèrent une quarantaine
+de soldats français et de sauvages. M. de Sainte-Hélène
+fut atteint d'une balle; la blessure empira malheureusement
+et l'emporta en peu de jours.</p>
+
+<p>Il était âgé de 31 ans. Nous avons vu comme il se
+signalait à, la première expédition de la baie d'Hudson
+et ensuite à l'expédition de Schenectady. Nul ne le dépassait
+en agilité et en adresse dans les expéditions
+des bois; ce fut une grande perte pour les Français et une
+grande douleur pour sa mère.</p>
+
+<p>Les Français environnèrent le camp, et ils se préparèrent
+à l'attaque au lever du soleil. Les Anglais, renonçant
+à la lutte, s'embarquèrent en toute hâte, vers
+minuit, et ils perdirent encore cinquante hommes, pendant
+qu'ils montaient dans leurs chaloupes.</p>
+
+<p>Le jour étant survenu, on fit transporter à, Québec les
+tentes et les canons qui avaient été abandonnés.</p>
+
+<p>L'amiral Phipps appareilla pour partir, et aussitôt M.
+de Frontenac envoya M. de Longueuil avec une chaloupe
+qui traversa la flotte anglaise et arriva à temps vers l'île
+aux Coudres pour rencontrer M. d'Iberville qui arrivait
+du Nord. M. de Frontenac fit alors chanter un <i>Te Deum</i>
+dans la cathédrale avec toute la solennité possible.</p>
+<br><br>
+
+
+<h3>CHAPITRE VI</h3>
+
+<h3>NOUVEAUX ÉVÉNEMENTS A LA BAIE D'HUDSON.</h3>
+
+<p>M. d'Iberville repartit dès qu'il put pour la baie
+d'Hudson, en l'année 1691. C'est alors qu'il revint à Québec,
+à la fin de la saison de 1691, avec deux navires chargés
+de 80,000 peaux de castors et de 6,000 livres de
+pelleteries. Il avait pu reconnaître qu'il n'avait pas les
+moyens d'attaquer le fort Nelson, et comme M. de Frontenac
+n'avait pas assez de bâtiments pour l'assister, M.
+d'Iberville prit le parti d'aller encore en France. C'est
+dans ce voyage qu'il exposa au ministre l'importance de
+l'occupation de la baie d'Hudson. Il fut écouté avec faveur,
+et obtint plusieurs navires dont il reçut le commandement,
+avec le titre de capitaine de frégate.</p>
+
+<p>Revenu dans l'été de 1693, avec ces vaisseaux, dont
+l'aménagement avait pris un temps considérable, M. de
+Frontenac lui représenta que la saison était trop avancée,
+et il le pria d'employer tous ses moyens à la conquête du
+fort de Pémaquid, que les Anglais étaient venus réoccuper
+et d'où ils tenaient les Abénaquis en échec. Cette entreprise
+décidée trop précipitamment ne put réussir.</p>
+
+<p>D'Iberville, en arrivant en vue de la place, reconnut
+qu'elle ne pouvait être abordée sûrement; elle était entourée
+de récifs et de bas-fonds que l'on ne pouvait affronter
+qu'avec un pilote capable et expérimenté; mais
+l'on n'en put trouver. Il fallut donc se retirer, et il alla
+hiverner à Québec.</p>
+
+<p>Sur ces entrefaites, Sérigny arriva à Montréal, au printemps
+de 1694, avec l'ordre exprès du roi de prendre des
+hommes et de s'en aller avec son frère, d'Iberville, pour
+attaquer le fort Nelson.</p>
+
+<p>Ils partirent le 10 août 1694 avec trois vaisseaux de
+guerre: le <i>Poli</i>, la <i>Salamandre</i> et l'<i>Envieux</i>.</p>
+
+<p>D'Iberville et Sérigny prirent avec eux leurs deux
+jeunes frères, Maricourt et Châteauguay. Celui-ci était
+âgé seulement de vingt ans.</p>
+
+<p>Le Père Gabriel Marest fut choisi comme chapelain.</p>
+
+<p>C'était un digne religieux de la compagnie de Jésus, qui
+devait leur rendre les plus grands services.</p>
+
+<p>Ce père, d'un zèle infatigable, secondé par la dévotion
+incomparable du brave d'Iberville, donna à cette expédition
+un caractère exceptionnel d'édification. On voit quel
+était l'esprit de ces héroïques combattants de la Nouvelle
+France.</p>
+
+<p>Nous citerons les traits rapportés dans les lettres du
+Père Marest; c'est intéressant, et cela peint le pays, les
+gens et l'époque.</p>
+
+<p>Le père dit que l'embarquement eut lieu le 10 du mois
+d'août, etc. Il se mit aussitôt à exercer ses fonctions, que
+les Canadiens surtout réclamaient avec instance.</p>
+
+<p>Le 14, le père, embarqué sur le <i>Poli</i>, distribua en l'honneur
+de l'Assomption, des images de la sainte Vierge, et
+invita les gens du bord à se confesser. Le lendemain, il
+célébra la sainte messe avec autant de solennité que
+possible, et plusieurs communièrent.</p>
+
+<p>Ensuite, l'on continua le voyage, qui n'était pas sans
+difficultés, car, dit le père, «nous allions dans un pays où
+l'hiver vient à l'automne.» Le 21 du mois d'août, nous
+vîmes beaucoup de montagnes de glace flottant sur la mer
+à l'entrée du détroit de la baie d'Hudson. Il fallait quatre
+jours pour passer le détroit, qui a 135 lieues de longueur.
+Du 1er de septembre au 8, le père prépara les
+gens pour la fête de la Nativité de la sainte Vierge, et
+plus de cinquante communièrent le jour de sa fête.</p>
+
+<p>Alors, le calme étant arrivé au grand déplaisir des équipages,
+le père profita de cette circonstance pour suggérer
+une neuvaine à la bonne sainte Anne, que les Canadiens
+honoraient beaucoup, surtout depuis l'érection d'un sanctuaire
+spécial près de Québec par M. l'abbé de Queylus,
+supérieur du séminaire de Montréal.</p>
+
+<p>Le vent devint favorable, et l'on continua à avancer;
+mais le 12 septembre, le vent ayant encore tourné, les
+Canadiens firent un voeu en promettant à sainte Anne
+une part dans leur premier butin, et presque tous s'approchèrent
+des sacrements. Les autres matelots et
+soldats, voyant le zèle des Canadiens, voulurent les
+imiter, et ils allèrent à confesse. Le Père Marest fait la
+remarque que M. d'Iberville et les autres officiers se mirent
+à leur tête. Ce qui est à noter, c'est que le vent reprit
+aussitôt.</p>
+
+<p>Trois jours après, on se trouvait devant la rivière
+Bourbon. La joie fut grande. On chanta l'hymne <i>Vexilla
+régis prodeunt</i>, en répétant plusieurs fois: <i>O crux
+ave</i>. Nous répétâmes plusieurs fois, dit le Père Marest,
+<i>O crux, ave</i>, pour honorer la croix dans un pays où
+elle a été souvent profanée et abattue par les hérétiques.</p>
+
+<p>Près de la rivière Bourbon est la rivière Sainte-Thérèse,
+où l'on arriva le 24 septembre. Les marins ne manquèrent
+pas de se mettre sous la protection de cette grande
+sainte.</p>
+
+<p>Comme la mer était houleuse, on allégea le navire en
+le déchargeant avec les canots d'écorce qui avaient été
+apportés de Québec, et «que les Canadiens, dit le père,
+manoeuvraient avec une adresse admirable.»</p>
+
+<p>Vers ce temps, le jeune Châteauguay étant allé à la rencontre
+des Anglais, fut blessé d'une balle; aussitôt le
+père alla l'assister. Il mourut, au grand chagrin de ses
+frères. Le père remarque encore que tous les malheurs
+qui survenaient n'abattaient pas le courage de M.
+d'Iberville. «Il savait toujours se contenir, et ne voulait
+pas qu'aucun signe d'inquiétude vînt troubler son monde.
+Il était sans cesse en action, dirigeant tout et pourvoyant
+à tout: il montrait une présence d'esprit que
+rien ne pouvait abattre.»</p>
+
+<p>Le 11 octobre, le chemin pour conduire les canons était
+praticable; le 12 et le 13 on plaça les mortiers en batterie
+et l'on commença la canonnade. Le 15, jour de sainte
+Thérèse, les Anglais se rendirent. «Nous admirâmes la divine
+Providence, dit le Père Marest. Les gens, en pénétrant
+dans la rivière Sainte-Thérèse, s'étaient mis sous la protection
+de la sainte, et le jour de la fête, le 15, ils entraient
+dans le fort.» Comme la saison était avancée, d'Iberville
+décida de rester jusqu'au printemps.</p>
+
+<p>En attendant, le Père Marest, tout en prenant soin de
+la garnison, s'occupa des sauvages. Il les plaignait, et
+gémissait en voyant leur ignorance de la vérité et leur
+entraînement au mal. Il les accueillait au fort avec toute
+bonté, et il allait au plus loin les rejoindre. A force
+d'étudier, il en vint bientôt à comprendre plusieurs
+dialectes indiens. «Il est impossible, nous dit M. Bacqueville
+de La Potherie, d'énumérer les actes de zèle et de
+dévouement du père. Il allait au loin, marchant jour et
+nuit, se contentant de la nourriture des sauvages; rien ne
+pouvait le rebuter.»</p>
+
+<p>En même temps, dans ses excursions, il prenait connaissance
+du pays et de ses ressources. Il nous dit qu'a
+l'automne et au printemps, on voit des multitudes prodigieuses
+d'oies et d'outardes, de perdrix et de canards. Il
+y a des jours où les caribous passent par centaines et par
+milliers, suivant le témoignage de M. de Sérigny, qui
+allait souvent à la chasse.</p>
+
+<p>M. d'Iberville, après avoir hiverné au fort, laissa son
+frère de Maricourt commandant de la place, avec le sieur
+de La Forêt pour lieutenant, et il revint en France avec
+deux navires chargés de pelleteries. Il arriva à la Rochelle
+le 9 octobre 1697, et il se mit aussitôt en devoir de préparer
+une nouvelle expédition. On pense que c'est dans
+cet intervalle que le chevalier d'Iberville vint à Versailles
+pour exposer ses vues au ministre du roi, M. de
+Pontchartrain.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>CHAPITRE VII</h3>
+
+<h3>M. D'IBERVILLE A VERSAILLES.</h3>
+
+<p>C'était vers 1696, et lorsque le règne de Louis XIV
+était dans son plus grand éclat. On venait de construire,
+sous l'impulsion de Colbert, des monuments qui avaient
+fait de Paris la première ville du monde. On avait bâti
+les Invalides, terminé le Val-de-Grâce, les Tuileries, le
+Louvre, ouvert et planté les grands boulevards depuis la
+porte Saint-Honoré jusqu'à la Bastille, avec ces belles
+portes Saint-Antoine, Saint-Martin, Saint-Denis, qui font
+un si grand effet. Dans le même temps, Versailles était
+devenu une merveille de grandeur et de richesse.</p>
+
+<p>Au milieu de ces progrès, le roi se trouvait environné
+des plus grandes illustrations. Il présidait une noblesse
+dévouée et brillante. Il avait des ministres habiles, des
+généraux redoutables, des génies merveilleux dans tous
+les genres. Les finances, par les soins de Colbert, avaient
+doublé d'importance; l'armée avait été mise par Louvois
+sur un pied formidable, et avec cette année, le roi avait
+une nation valeureuse de vingt millions d'âmes.</p>
+
+<p>Malgré la perte de généraux incomparables, la France
+avait encore de grands hommes de guerre; Luxembourg,
+Catinat, Boufflers, de Lorges, Tourville, Jean Bart, Château-Renaud,
+d'Estrées et Duguay-Trouin. On venait de
+remporter de grandes victoires; sur terre, à Fleurus, à
+Steinkerke, à Nerwinde, à Marseille et à Staffarde; sur
+mer, Lagos, qui avait vengé les Français du désastre de
+l'année précédente à la Hogue. D'Iberville vit ces merveilles;
+il contempla ces illustrations; il entrevit ce roi
+qui avait les plus grandes qualités d'un souverain.</p>
+
+<p>Louis XIV possédait un air d'autorité qui imposait le
+respect, et une égalité de caractère qui gagnait les coeurs.
+Il savait dire à chacun, en peu de mots, ce qui pouvait
+lui plaire, et en même temps, il montrait cette délicatesse
+d'égards qui convient si bien à l'autorité souveraine. Il
+ne lui arrivait jamais de faire en public, ni railleries, ni
+reproches, ni menaces. Ouvert et sincère avec tous, il était
+doué du la mémoire la plus heureuse des faits, des visages
+et des services rendus.</p>
+
+<p>Tel était le souverain qui présidait aux destinées du la
+France, et qui ravissait tous les grands génies de son entourage.</p>
+
+<p>D'Iberville, charmé et gagné par tant d'amitié et de
+grandeur, retourna à ses entreprises, plus dévoué que jamais
+aux intérêts de la Nouvelle-France et à la gloire de
+la mère patrie.</p>
+<br><br>
+
+
+<blockquote class="ill">
+
+<p class="milieu"><img alt="" src="images/150s.png"><br><a href="images/150l.png">(Cliquer pour agrandir)</a></p>
+
+
+
+<h4>TERRE-NEUVE.</h4>
+
+<p><b>Ile de l'Amérique septentrionale, par 47° 52m. de latitude et
+55° 62m. de longitude. 600 kilomètres du nord au sud et 295
+kilomètres, largeur moyenne. Population 190,000 habitants.
+Capitale Saint-Jean. Côtes dangereuses. Sur ces côtes, on
+trouve d'immenses quantités de poissons. Cette île offre une
+belle race de chiens à poils soyeux, remarquables par leur
+force, leur taille et leur habileté à nager. La France s'est fait
+donner, au traité de Paris, en 1763, le droit de pêche. Les établissements
+français sont au nord et à l'ouest. Il est à remarquer
+que c'est le confluent des courants du sud et des courants
+du nord, et c'est ce qui lui donne une si grande importance
+pour les pêcheries de la France.</b>
+</p></blockquote>
+<br><br><br>
+
+
+
+<h3>TROISIÈME PARTIE</h3>
+
+<h3>EXPÉDITION EN TERRE-NEUVE.&mdash;1696-1697.</h3>
+
+<p>L'île de Terre-Neuve est située entre le 47e et le 52e
+degré de latitude, et entre le 55e et le 70e de longitude;
+elle occupe toute l'entrée du fleuve Saint-Laurent, sur
+une étendue de 150 lieues de longueur et de 90 lieues de
+largeur.</p>
+
+<p>Cette île, signalée par Sébastien Cabot en 1497, sous
+Henri VII, fut visitée en 1500 par un navigateur portugais
+nommé Cortéréal. C'est de là que viennent plusieurs
+noms portugais donnés à différents lieux: le Labrador
+le Portugal-Cove, Bonavista, la baie des Espagnols, etc.</p>
+
+<p>Le capitaine Denis, de Dieppe, s'y rendit peu après, et
+fit une carte de l'entrée du Saint-Laurent.</p>
+
+<p>En 1508, un autre Dieppois nommé Thomas Aubert y
+alla, dit-on, par ordre du roi Louis XII. En 1523, François Ier
+y envoya Verazzani. Mais, à part ces expéditions
+officielles, il y en eut bien d'autres dirigées par des particuliers.
+On pense que depuis longtemps les Bretons et
+les Basques y faisaient la pêche. Ils avaient signalé la
+présence d'un banc immense où l'on trouvait le poisson
+en abondance, et à chaque printemps les pêcheurs y
+venaient en grand nombre. Dix ans après Verazzani,
+en 1534, Philippe de Chabot, amiral de France, engagea
+le roi à reprendre le dessein d'établir une colonie
+française dans le nouveau monde, et il lui présenta
+Jacques Cartier, marin très habile de Saint-Malo, qui, le
+10 mai, débarqua au nord-est de Terre-Neuve, près d'un
+cap qui avait été nommé Bonavista, peut-être par Cortéréal.
+Il conserve encore ce nom.</p>
+
+<p>Ce que nous avons à remarquer par rapport à cette
+île, c'est qu'elle se trouve au confluent de trois grands courants
+qui aboutissent au même point: d'une part, le Saint-Laurent
+vient précipiter ses glaces dans la mer; de
+l'autre, les courants arrivent du nord avec leurs banquises
+ou «icebergs», et vont s'attiédir dans une région
+tempérée; et enfin le Gulf-Stream, partant du golfe du
+Mexique, monte vers le nord en longeant la côte orientale
+de l'Amérique. Il arrive chargé d'une quantité d'animaux
+marins, de mollusques et d'êtres microscopiques.</p>
+
+<p>Au contact des eaux chaudes du Gulf-Stream, les
+masses de glaces venant du nord se désagrègent, fondent,
+et les rochers, les matières solides qu'elles contiennent
+s'en détachent et tombent au fond de la mer, tandis que
+tous les animaux marins venus du sud sont saisis et détruits
+par le froid. Leurs débris s'ajoutent aux amoncellements
+qui se forment et s'élèvent d'année en année dans
+le fond du golfe Saint-Laurent, et dont le banc de Terre-Neuve
+est la principale partie.</p>
+
+<p>Ce qui est particulier à ces bancs, c'est qu'ils sont aussi
+le rendez-vous d'une immense quantité de poissons qui
+viennent de toutes les rives et de toutes les baies du nord.
+Ils y arrivent par millions, occupant parfois une étendue
+de cent milles carrés, sur plus de cent pieds de profondeur;
+ils se dirigent vers ces confluents et sur les bancs où ils
+trouvent des eaux plus tempérées et une nourriture assurée,
+dans l'agglomération des poissons de taille inférieure,
+qui ne peuvent leur résister.</p>
+
+<p>Cette énorme quantité de poissons, réunis en bancs de
+plusieurs milles carrés sur des profondeurs si extraordinaires,
+ne peuvent nous étonner lorsque nous savons
+que les harengs et les saumons produisent des cent milliers
+d'oeufs, et la morue, des millions. La plus grande
+partie, anéantie par la violence des flots, est dispersée
+par la mer, et des auteurs prétendent que, sans cette
+dispersion, la masse produite serait si grande qu'elle comblerait
+les courants d'eau de ce point de rencontre jusqu'à
+rendre la navigation presque impossible.</p>
+
+<p>Quoi qu'il en soit, la morue en particulier offrait des
+ressources inépuisables pour la nourriture des populations
+européennes. En effet, la morue est un poisson d'une
+grande dimension, fournissant une nourriture forte et
+substantielle; appréciée du riche et du pauvre, elle est
+demandée dans tous les pays; son huile est abondante et
+précieuse. Enfin, par son agglomération, elle rendait ces
+parages plus riches que les plus grandes mines de l'Inde,
+du Pérou et du Mexique.</p>
+
+<p>Aussi, peu d'années après Verazzani, les Anglais avaient
+établi, sur la côte orientale qui longeait Terre-Neuve, un
+nombre considérable de stations de pêche, entre lesquelles
+ils avaient placé des communications faciles, par
+des chemins coupée dans les bois. Les rives étaient couvertes
+des habitations des pécheurs; en arrière, des fermes
+d'exploitation étaient construites et avaient rapporté
+à leurs possesseurs de grands capitaux. Les pêcheries
+seules rendaient près de vingt millions par an, et les
+Anglais comprenaient qu'ils pouvaient, avec Terre-Neuve,
+se rendre les maîtres absolus du commerce le moins dispendieux,
+le plus aisé et le plus étendu de l'univers.</p>
+
+<p>M. d'Iberville, avec sa haute intelligence, avait compris
+les conséquences de ce monopole. Il les avait signalées
+à M, de Frontenac, et, d'après l'injonction du
+gouverneur, <i>il représenta à la cour que le commerce des
+Anglais dans Terre-Neuve pouvait les rendre assez puissants
+pour s'emparer de la colonie française.</i>.</p>
+
+<p>Il obtint donc de former une expédition pour attaquer
+les stations anglaises. En même temps, l'avis fut envoyé
+à M. de Brouillan, commandant de l'établissement français
+de Plaisance, au sud-ouest de l'île, de lui laisser tout
+pouvoir et de l'assister avec ses forces.</p>
+
+<p>Vers le commencement de l'année 1696, M. d'Iberville
+revint au Canada avec M. de Bonaventure, officier de
+marine: ils avaient deux vaisseaux.</p>
+
+<p>Il devait trouver réunis une centaine de Canadiens,
+qu'il avait formés, les années précédentes, aux entreprises
+les plus périlleuses.</p>
+
+<p>A son arrivée, il les enrôla avec d'autres volontaires qui
+trafiquaient avec les sauvages dans les pays les plus éloignés
+du centre. Leur principal mérite était un courage et
+une hardiesse à toute épreuve: on les appelait les coureurs
+de bois, mais ils avaient à rencontrer tant d'obstacles et
+tant de dangers, que les mémoires du temps disent qu'on
+devait plutôt les appeler des «coureurs de risques».</p>
+
+<p>M. d'Iberville, ayant choisi ses gens, fit annoncer à M.
+de Brouillan qu'il le rejoindrait aux premiers jours de
+septembre. Il était au milieu de ses préparatifs, lorsque
+survint une cause de retard difficile à éviter. Le gouverneur
+général, inquiet des progrès des Anglais dans l'Acadie,
+demanda à d'Iberville d'aller prendre part à l'attaque
+que du fort île Pémaquid, que les Bostonnais, comme nous
+l'avons déjà dit, avaient établi au centre du pays des
+Abénaquis, amis dévoués de la France. De là, les Anglais
+menaçaient sans cesse nos fidèles alliés.</p>
+
+<p>M. d'Iberville et M. de Bonaventure, commissionnés par
+M. de Frontenac, arrivèrent à la baie des Espagnols le 26
+juin 1696. Là, ils trouvèrent M. Beaudoin, missionnaire
+arrivé récemment de France, qui avait réuni quelques
+sauvages et qui voulait se joindre à M. d'Iberville.</p>
+
+<p>M. Beaudoin, dont le nom reviendra souvent dans ce
+récit, avait été mousquetaire dans les gardes du roi. Il
+entra, jeune encore, au séminaire de Saint-Sulpice de
+Paris, et y resta plusieurs années sous la direction de M.
+Tronson; ensuite, il vint en Acadie, ou il évangélisa les
+sauvages.</p>
+
+<p>Il était allé chercher des ressources en France, l'année
+précédente, pour ses pauvres ouailles. S'étant présenté à
+la cour, il fut prié d'accompagner M. d'Iberville à Terre-Neuve.</p>
+
+<p>M. Beaudoin fut donc ainsi amené à faire cette expédition,
+et c'est à lui que l'on doit surtout d'en connaître
+les incidents. A son retour, il en écrivit une relation très
+détaillée, et avec un si grand soin que de La Potherie et
+le Père de Charlevoix ont pu y trouver, pour leurs
+ouvrages, les faits les plus circonstanciés et les plus intéressants.</p>
+
+<p>M. Beaudoin était un homme qui avait conservé de
+son ancien état une vivacité et une résolution extraordinaires.
+Il dit, dès les premières lignes de son journal:</p>
+
+<blockquote><p>
+Nous avons trouvé, en arrivant à la baie des Espagnols,
+des lettres de M. de Villebon qui nous marquent que les
+ennemis nous attendent à la rivière Saint-Jean. Dieu soit
+béni, nous somme résolus de les y aller trouver.
+</p></blockquote>
+
+<p>Au bout de quelques jours, c'est-à-dire le 14 juillet
+1696, trois vaisseaux de guerre anglais furent signalés;
+d'Iberville alla aussitôt les attaquer. Avec son habileté
+ordinaire, il démâta, de quelques volées de canon, le plus
+grand des vaisseaux, le <i>New-Port</i>, et l'enleva à l'abordage
+sans perdre un seul homme. Il se dirigea ensuite
+vers les deux autres bâtiments, qui prirent la fuite et
+parvinrent à s'échapper, grâce à une forte brume.</p>
+
+<p>M. Beaudoin nous fait ici connaître l'habileté du commandant
+et les dispositions religieuses des hommes intrépides
+qu'il commandait. M. d'Iberville avait fait fermer
+les sabords du <i>Profond</i>, et avait fait coucher ses gens sur
+le pont, pour donner confiance au vaisseau anglais, qui
+vint sans défiance aborder le <i>Profond</i>. Aussitôt les
+sabords sont ouverts, les hommes commencent la mousqueterie
+sur les deux vaisseaux ennemis, dont l'un est
+bientôt démâté, et M. Beaudoin fait la remarque qu'il
+avait bien espéré que Dieu bénirait ces braves Canadiens,
+qui depuis le départ s'étaient approchés très souvent des
+sacrements.</p>
+
+<p>Après cet incident, les commandants français se dirigèrent
+vers Pémaquid, où ils arrivèrent le 13 du mois
+d'août. Dans le trajet, ils avaient embarqué avec eux
+deux cent cinquante sauvages alliés, commandés par M.
+de Saint-Castin et M. de Villebon, deux officiers placés
+dans l'Acadie. Le Père Simon, missionnaire de l'Acadie,
+les accompagnait comme chapelain.</p>
+
+<p>M. de Villebon, M. de Montigny et l'abbé de Thury se
+rendirent sur la côte en canot avec les sauvages. Ils
+étaient suivis des vaisseaux, qui abordèrent.</p>
+
+<p>Le 15 août, jour de l'Assomption, les troupes assistèrent
+à la sainte messe, et ensuite M. d'Iberville fit débarquer
+les mortiers et les canons. On envoya un parlementaire
+au commandant de Pémaquid, qui répondit à la sommation
+que «quand bien même la mer serait couverte de vaisseaux
+et la terre couverte d'Indiens, il ne se rendrait
+pas, à moins d'y être forcé.»</p>
+
+<p>Dans la nuit, d'Iberville mit le temps à profit: il fit
+entourer le fort de batteries. Le commandant, voyant
+qu'il ne pouvait pas résister, demanda à capituler, ce qui
+fut accordé.</p>
+
+<p>Le fort avait une très belle apparence; il était de figure
+carrée, avec quatre tours énormes; il possédait un magasin
+de poudre creusé, dans le roc, et une vaste place d'armes;
+les murailles avaient 12 pieds d'épaisseur et de
+hauteur, et enfin il y avait 16 pièces de canon.</p>
+
+<p>On permit aux militaires anglais de s'embarquer sur
+les vaisseaux de leur pays, et on leur fournit des provisions
+pour le voyage.</p>
+
+<p>Le but de l'expédition était donc atteint: les Anglais
+étaient expulsés, et M. d'Iberville, craignant leur retour,
+fit démanteler le fort pour qu'il ne pût être occupé de
+nouveau.</p>
+
+<p>Tout étant terminé à Pémaquid, M. d'Iberville partit
+pour Plaisance, où il arriva le 12 septembre. A sa grande
+surprise, il trouva M. de Brouillan parti. La cause de
+cette précipitation fut bientôt connue: M. de Brouillan,
+mécontent de voir d'Iberville à la tête de l'expédition
+et ne voulant pas avoir à partager son commandement,
+avait levé l'ancre avec tous ses vaisseaux pour se rendre
+à la ville de Saint-Jean, où il devait commencer l'attaque
+des possessions anglaises de Terre-Neuve.</p>
+
+<p>C'était aller contre les ordres du roi et contre la promesse
+qu'il avait faite à d'Iberville; c'était méconnaître
+imprudemment les sages avis que lui avait donnés M.
+d'Iberville, qui pensait que cette expédition ne pouvait
+être faite par mer à cause des dangers de la côte et de la
+force des courants, comme M. de Brouillan put bientôt
+s'en convaincre.</p>
+
+<p>Arrivé devant Saint-Jean, M. de Brouillan se mit en
+devoir de canonner la place: mais il ne put se maintenir
+dans la rade, et fut entraîné par les courants six lieues
+plus bas au sud. Pour réparer le mauvais effet de cet
+insuccès, il débarqua ses troupes et s'empara de quelques
+stations insignifiantes, puis il revint à Plaisance, irrité de
+se trouver en défaut vis-à-vis de d'Iberville.</p>
+
+<p>C'est alors qu'arrivèrent bien des contradictions, dont
+le Père Charlevoix nous donne l'explication d'après M.
+Beaudoin. Il nous dit que M. de Brouillan était un honnête
+homme, intelligent et d'une bravoure incontestable,
+mais il était inexpérimenté dans les expéditions de ce
+genre, et il ne pouvait recevoir d'avis parce qu'il était
+d'une susceptibilité extraordinaire sur la question de son
+autorité.</p>
+
+<p>M. d'Iberville, qui ne connaissait pas encore à quel
+homme il avait affaire, chercha à l'éclairer. Il lui dit d'abord
+que l'occasion d'agir n'était pas encore perdue, que
+l'hiver était le temps le plus propice, parce que les Anglais
+ne seraient plus sur leurs gardes et ne seraient pas
+appuyés par les flottes du printemps. Il lui représenta
+encore que l'abord des côtes était impossible, à cause des
+courants, ainsi que M. de Brouillan avait pu le reconnaître
+lui-même; que les récifs étaient nombreux, très
+dangereux et peu connus des pilotes français.</p>
+
+<p>Tout le monde savait, en outre, que le trajet par mer
+était bien plus long à cause de la multitude des baies et
+des criques, tandis que, par terre, il était beaucoup plus
+court, et se trouvait, de plus, facilité par toutes les voies
+de communication que les Anglais avaient établies depuis
+longtemps entre leurs stations, à travers les bois.</p>
+
+<p>Tout cela était si raisonnable que, si M. de Brouillan
+avait voulu y prêter l'oreille, il s'y fût rendu aussitôt.
+Mais il ne voulut rien entendre, et, sans tenir compte des
+sages avis d'Iberville, il lui déclara qu'il ne reconnaissait
+qu'une seule manière d'enlever la place: c'était par mer
+et par les ressources que lui offraient les vaisseaux dont
+il disposait, M. de Brouillan termina en disant à d'Iberville
+d'agir à sa guise, mais qu'il lui enlevait le commandement
+des Canadiens, et que désormais ils seraient sous
+les ordres du capitaine des Muys.</p>
+
+<p>Quoique M. d'Iberville fût affligé de cette décision et
+qu'il souffrît d'abandonner ceux qu'il avait formés et
+toujours conduits avec lui, il était disposé cependant à se
+soumettre, par respect pour l'autorité; mais il n'en fut
+pas de même des Canadiens. A peine eurent-ils connaissance
+de cette mesure qu'ils jetèrent les hauts cris, disant
+qu'ils s'étaient engagés à d'Iberville, et qu'ils l'avaient
+reçu comme commandant de M. de Frontenac. Ils ajoutèrent
+que s'ils ne devaient pas l'avoir pour chef, ils
+étaient décidés à se retirer et à retourner dans leurs
+foyers.</p>
+
+<p>M. de Brouillan n'épargna ni remontrances, ni exhortations;
+mais voyant qu'il ne devait rien obtenir de ces
+braves gens, et sachant bien qu'il ne pourrait réussir sans
+leur secours, il changea sa décision, et envoya M. de
+Muys dire à d'Iberville qu'il garderait son commandement.</p>
+
+<p>De plus, il consentit a ce qu'il allât par terre, et enfin
+il reconnut que le butin de Saint-Jean devait être partagé,
+non par moitié, mais en rapport avec les frais que
+d'Iberville avait faits pour cette expédition; ce qui était
+tout à fait juste.</p>
+
+<p>Ils partirent chacun de son côté: M. de Brouillan par
+mer, M. d'Iberville par terre. Ils devaient se réunir au
+port de Rognouse, à quelques lieues au sud de Saint-Jean.
+M, l'abbé Beaudoin accompagnait les Canadiens; il fit
+tout le voyage a pied, en un mot, en raquettes, comme les
+combattants; il assista à tous les engagements, et c'est
+ainsi qu'il a pu recueillir tous les faits qu'il a consignés
+dans le récit si intéressant que l'on retrouve dans les
+ouvrages de M. de La Potherie et du Père Charlevoix.</p>
+
+<p>M. d'Iberville partit de Plaisance le 1er novembre. Il
+parcourut un terrain marécageux, à demi gelé et où il
+trouva bien des difficultés; mais ce trajet avait aguerri
+ses gens et les avait habitués à la marche. Il arriva à
+Rognouse le 12 de novembre et y trouva M. de Brouillan,
+qui voulut essuyer encore d'une nouvelle contradiction:
+il déclara donc à d'Iberville qu'il ne lui accorderait que
+la moitié des prises de Saint-Jean.</p>
+
+<p>Cette décision fut si mal reçue, que M. de Brouillan
+vit qu'il était à craindre que M. d'Iberville ne se retirât
+avec ses gens, qui voulaient le suivre a tout prix. Il
+changea alors de langage, et il déclara qu'il se désistait.</p>
+
+<p>Aussitôt d'Iberville prit les résolutions qu'il jugea les
+meilleures: c'était d'attaquer par terre les stations où
+l'on avait un facile accès par les habitations. Après avoir
+pris les provisions du <i>Profond</i>, il le fit partir pour transporter
+les prisonniers, tandis que lui-même n'en avait
+plus besoin, puisque le gouverneur le laissait opérer par
+terre.</p>
+
+<p>Mais ici, il y eut encore un changement inopiné. Le
+<i>Profond</i> étant parti, M. de Brouillan ne craignit plus
+que d'Iberville en profitât pour se retirer s'il était mécontent;
+alors il déclara que tous les Canadiens seraient
+sous ses ordres et que les volontaires iraient où ils voudraient
+avec M. d'Iberville.</p>
+
+<p>Le Père Charlevoix nous fait admirer le noble caractère
+de d'Iberville. Sans aucune réclamation ni plainte,
+il supporta en silence cette nouvelle incartade. Il prit le
+parti de patienter encore et de laisser le gouverneur seul
+dans son tort. Il ne craignait qu'une chose: c'était de
+n'avoir pas assez d'autorité sur ses gens pour les empêcher
+de se révolter après tant de palinodies.</p>
+
+<p>Cette modération fit réfléchir M. de Brouillan, et, très
+inquiet du ce qui arriverait s'il était privé du concours
+de d'Iberville, il chercha encore une fois à se débrouiller
+en envoyant quelqu'un pour déclarer qu'il revenait sur
+sa décision. C'était la troisième ou quatrième réconciliation.</p>
+
+<p>M. Beaudoin fait cette réflexion: «J'aurais, je vous
+avoue, Monseigneur, voulu être bien loin dans tous ces
+grabuges, étant ami de ces messieurs, qui m'ont fait mille
+fois plus d'honneur que je ne mérite. Nonobstant cela,
+j'aurais eu au moins autant de peine que le sieur d'Iberville
+à consentir à tout ce qu'il a accordé au sieur de
+Brouillan. Ces messieurs sont un peu d'accord; mais
+j'appréhende que cela ne dure pas.»</p>
+
+<p>Les Canadiens partirent alors avec M. d'Iberville pour
+aller reconnaître la place en remontant vers le Fourillon,
+station qui est à six lieues de Saint-Jean.</p>
+
+<p>Au second jour, ils virent un vaisseau marchand de
+100 tonneaux, qu'ils emportèrent du premier choc.
+L'équipage prit les chaloupes et s'enfuit dans les bois.</p>
+
+<p>M. d'Iberville les poursuivit et s'empara de vingt hommes,
+avec le capitaine du vaisseau qui les accompagnait. Plus
+loin, il enleva trente Anglais, à l'endroit appelé le Petit-Havre.
+Ensuite, les Canadiens traversèrent à mi-corps
+une rivière très rapide, et emportèrent des retranchements
+tout à pic, où ils mirent hors de combat trente-six
+Anglais. C'était le 28 novembre.</p>
+
+<p>Ils se mirent alors en marche pour approcher de
+Saint-Jean. M. Beaudoin a décrit cette marche en témoin
+oculaire:</p>
+
+<p>M. de Montigny marchait à trois cents pas en avant
+avec trente Canadiens; M. d'Iberville et M. de Brouillan
+suivaient avec le corps principal.</p>
+
+<p>Après deux heures de marche, l'avant-garde signala
+quatre-vingts ennemis retranchés derrière des troncs
+d'arbres et des quartiers de roche. Aussitôt M. de Montigny
+fit arrêter sa troupe et se disposa à la lancer sur
+les retranchements. M. l'abbé Beaudoin harangua les
+hommes; il les excita à donner leur vie en braves. Ils
+s'agenouillèrent et ils reçurent l'absolution générale, puis
+chacun jeta ses hardes et se tint prêt à s'élancer.</p>
+
+<p>M. de Montigny ayant mis l'épée à la main, s'avança
+à la tête pour attaquer les ennemis au centre; M. d'Iberville
+devait les prendre Par la gauche, et M. de Brouillan
+par la droite. La lutte fut acharnée, et, malgré leur
+nombre inférieur, les Français montrèrent admirablement
+leur supériorité dans l'emploi des armes et dans la rapidité
+des mouvements. Au bout d'une demi-heure, les
+ennemis, après des pertes énormes, durent aller se réfugier
+dans deux redoutes qui couvraient la porte de Saint-Jean,
+et la fusillade recommença; mais voyant qu'ils
+étaient encore trop imparfaitement abrités dans les
+redoutes, ils se retirèrent dans le fort principal, qui était
+bastionné et palissadé. Ce fort renfermait une vingtaine
+de canons qui dominaient la ville. En ce moment une
+centaine d'Anglais s'étant jetés dans une embarcation,
+profitèrent d'un vent favorable pour gagner la haute
+mer; mais dans le désordre de l'embarquement, ils eurent
+cinquante des leurs blessés à mort.</p>
+
+<p>M. Beaudoin fait remarquer la supériorité des Canadiens
+dans toutes ces rencontres. Les gens de M. de
+Brouillan auraient eu besoin d'une ou deux campagnes
+avec les Iroquois pour savoir se couvrir des ennemis, et
+pour savoir les surprendre. Si les Canadiens sont plus
+aguerris, c'est qu'ils l'ont appris à leurs dépens dans leurs
+rencontres avec les sauvages. Ils savent qu'il ne faut
+jamais s'épargner dans ces expéditions où tout est à
+l'aventure; qu'il vaut mieux se faire tuer que de rester
+blessé, exposé à tomber ainsi au pouvoir d'ennemis implacables,
+ou à mourir d'épuisement au milieu des frimas.</p>
+
+<p>Il fallut songer à faire le siège de la citadelle, qui
+avait deux cents hommes de garnison bien équipés, et qui
+voyait deux vaisseaux de guerre arriver à son secours.</p>
+
+<p>Les Canadiens commencèrent par brûler toutes les
+maisons qui occupaient les approches du fort, et le fort,
+complètement démasqué, apparut avec toutes ses défenses.</p>
+
+<p>Ce fort, situé sur une hauteur au nord-ouest, était
+flanqué de quatre bastions et entouré d'une palissade
+garnie de canons. Au centre s'élevait une tour à deux
+étages, également garnie de canons. M. de Brouillan,
+voyant l'attitude déterminée des assiégés et leurs moyens
+de défense, envoya chercher les mortiers, que l'on avait
+laissés à Bayeboulle, et le lendemain il commença la
+canonnade.</p>
+
+<p>Le gouverneur, espérant toujours l'arrivée des vaisseaux
+qui louvoyaient en haute mer, envoya, le 30
+novembre, jour de saint André, un parlementaire demander
+un délai. Le commandant français, comprenant son
+intention, refusa cette demande, et le gouverneur, renonçant
+à toute espérance de secours, se décida à signer la
+capitulation.</p>
+
+<p>M. de Brouillan n'eut aucun égard aux services rendus
+par M. d'Iberville. Il ne lui laissa prendre aucune part
+aux décisions qui précédèrent la capitulation, et il la
+signa sans lui. Ce procédé parut tout à fait inconvenant
+à M. Beaudoin, qui remarque que M. d'Iberville avait eu
+au moins autant de part à la prise de la place que M. de
+Brouillan.</p>
+
+<p>M. d'Iberville ne fit aucune observation. Il se réservait
+de faire connaître plus tard ce qu'il pensait de tous ces
+manques d'égards.</p>
+
+<p>Voici quels étaient les termes de la reddition de la place:</p>
+
+<p>On convint: 1° que la place se rendrait à deux heures
+de l'après-midi; 2° que le gouverneur et ses hommes
+sortiraient sans armes, qu'ils auraient la vie sauve et
+conserveraient ce qu'ils portaient sur eux; 3° qu'on leur
+fournirait deux bâtiments et des vivres pour retourner
+en Angleterre.</p>
+
+<p>Les Français avaient fait 300 prisonniers et ils avaient
+trouvé 62,600 quintaux de morue, ce qui, joint aux prises
+récentes, portait le butin jusqu'à ce jour à plus de 110
+mille quintaux.</p>
+
+<p>Saint-Jean est un beau havre pouvant recevoir deux
+cents vaisseaux. Son entrée est de la largeur d'une portée
+de fusil; elle est dominée par deux montagnes très hautes,
+avec une batterie de huit canons. Outre cela, il y avait
+trois forts, comme nous l'avons vu plus haut.</p>
+
+<p>Les fermes, qui suivirent la destinée du fort, étaient au
+nombre de soixante et occupaient une demi-lieue le long
+de la rade.</p>
+
+<p>Comme on ne pouvait occuper cette ville, il fallut
+démolir les forts et brûler les habitations. On conserva
+quelques maisons pour le soin des malades qu'on ne pouvait
+transporter.</p>
+
+<p>Le bruit de cette prise se répandit dans toutes les
+stations anglaises, et y mit la plus grande consternation.</p>
+
+<p>Après cet exploit, M. de Brouillan, se trouvant accablé
+de fatigue, se décida à retourner à Plaisance, laissant à
+d'Iberville tous les honneurs et les soucis de l'expédition.</p>
+
+<p>«Le 23 décembre, après ma messe, dit M. Beaudoin,
+étant auprès du feu, avec M. d'Iberville, M. de Brouillan
+vint lui dire qu'il était incapable de le suivre dans les
+voyages sur la neige, telle que doit être la guerre qu'il a
+eu à faire tout l'hiver, et qu'il veut ramener son monde
+à Plaisance par le chemin que d'Iberville avait suivi pour
+venir à Rognouse. M. d'Iberville, voyant qu'il paraissait
+accablé de fatigue et excédé de tous les mécomptes qu'il
+s'était attirés par sa faute, ne tenta point de le dissuader,
+et lui fit ses adieux dans les meilleurs termes. M. de
+Brouillan partit alors à travers les neiges, qui étaient
+très hautes, ayant avec lui quatre Canadiens qui devaient
+lui battre le chemin.»</p>
+
+<p>On était arrivé à la fin du mois de décembre.</p>
+
+<p>Avant de se remettre en marche, M. d'Iberville prit
+soin de faire célébrer la grande fête de Noël à ses Canadiens,
+qui étaient aussi fervents chrétiens qu'intrépides
+combattants. Il y eut solennité religieuse, grâce à la présence
+de M. Beaudoin, et du Père Simon qui l'assistait:
+messe de minuit, grand'messe du jour avec fanfares et
+sonneries des clairons, coups de canons et pièces d'artifices.
+C'est ainsi que l'on arriva au mois de janvier 1697.</p>
+
+<p>D'Iberville, qui avait conservé tous ses hommes, se
+disposa a continuer sa marche au nord. Il envoya en
+avant de Montigny, qui s'empara de deux stations importantes;
+Kividi et Portugal Cove. Il sa saisit aussi d'une
+chaloupe qui venait de Carbonnière, et il fit cent prisonniers.</p>
+
+<p>Pendant ce temps, un autre lieutenant de d'Iberville,
+M. de La Perrière, s'empara de Tascove et du cap Saint-François,
+à l'extrémité de la baie de la Conception.
+D'Iberville suivait avec le corps principal; il prit 80 chaloupes,
+et se rendit maître de 35 lieues de pays sur le coté
+sud de la baie de la Conception.</p>
+
+<p>Après avoir réuni tout son monde, il se disposa à
+occuper l'autre côté de la baie; mais avant de partir, il
+fit fabriquer des raquettes pour ses gens. Depuis plusieurs
+jours la neige était tombée en si grande quantité que les
+sauvages disaient n'avoir jamais rien vu de semblable en
+Canada: elle atteignait dans les vallées jusqu'à vingt
+pieds de hauteur.</p>
+
+<p>Nous n'avons pas besoin de décrire longuement les
+raquettes dont les Canadiens avaient tiré tant d'avantages
+dans leur expédition de la baie d'Hudson. On les
+nommait ainsi parce qu'elles avaient à peu près la forme
+des raquettes du jeu de paume, seulement, elles étaient
+plus grandes. On les attache sous le pied avec une double
+courroie qui Part du centre de la raquette et qui fixe le
+pied très solidement. Avec cet appareil, un homme exercé
+peut franchir les neiges les plus épaisses sans enfoncer,
+et avec une singulière rapidité.</p>
+
+<p>On partit le 18 janvier, de Montigny marchant
+toujours en avant; et deux jours après, grâce aux raquettes,
+on arriva à trente lieues de distance, sur la côte
+nord, près du fort de Carbonnière et en face de l'île du
+même nom. C'est là que se trouvait l'une des stations les
+plus importantes des Anglais.</p>
+
+<p>On navigua plusieurs jours en vue de l'île, en attendant
+un moment favorable pour débarquer.</p>
+
+<p>Le chevalier s'empara d'abord de plusieurs chaloupes
+des habitations voisines, et les mit aussitôt en bon état.</p>
+
+<p>Après plusieurs tentatives, on vit qu'il fallait renoncer
+à cette expédition. L'île était inabordable; toute la côte
+est revêtue de rochers à pic d'une grande hauteur; le
+seul endroit au niveau de l'eau est entouré d'une batture
+qui est pleine de périls pour les embarcations, et qui n'est
+accessible qu'aux pilotes de l'île.</p>
+
+<p>Voyant ces difficultés, le chevalier ne perdit pas son
+temps. Il débarqua ses troupes sur la terre ferme, et, au
+bout de quelques jours, les Français s'étaient emparés de
+toutes les stations qui occupaient le nord de la baie de In
+Conception.</p>
+
+<p>Le chevalier commença par le Havre-de-Grâce, l'un
+des plus anciens établissements des Anglais. Il y trouva
+100 hommes et 7,500 quintaux de morue, et des bestiaux
+en grande quantité. On prit ensuite Porte-Grave avec 116
+hommes et 10,000 quintaux de morue; Mosquetti, le poste
+de Carbonnière, en terre ferme, avec 220 hommes et 22,500
+quintaux de morue; New Perlican, Salmon Cove et
+Bridge, avec 70 hommes et 6,000 quintaux de morue.
+Après quoi, M. d'Iberville, se dirigeant dans le nord,
+arriva à la station de Bayever, dont il s'empara. Là, il fit
+80 hommes prisonniers et prit 11,000 quintaux de morue.
+Deux lieues plus haut, à Colicove, il trouva encore un
+grand nombre d'animaux.</p>
+
+<p>Il y avait là des fermes magnifiques, et plusieurs fermiers
+possédaient des cent mille livres de capital. Les
+habitants, fuyant à son approche, s'étaient réfugiés au
+Havre Content, situé à l'extrémité nord de la baie suivante,
+nommée la baie de la Trinité. M. d'Iberville s'y
+rendit aussitôt et obtint que l'on capitulât. Quatre-vingts
+habitants, venus de différents points, s'y trouvaient avec
+leurs femmes et leurs enfants.</p>
+
+<p>Au Havre Content, M. Deschauffours, gentilhomme
+acadien, fut établi avec dix hommes de garnison.</p>
+
+<p>Dans toute cette expédition, cent vingt-cinq Canadiens
+s'emparèrent, en cinq mois, d'une étendue de pays de 500
+lieues carrées, après une marche de plus de deux cents
+lieues; ils firent 700 prisonniers et tuèrent 200 hommes,
+n'ayant subi eux-mêmes que peu de pertes, et ils ne saisirent
+pas moins de 190,000 quintaux de morue.</p>
+
+<p>Après la prise de Havre Content, M. d'Iberville, ayant
+su que les gens de Carbonnière, de Porte-Grave et de
+Bridge, auxquels il avait laissé la vie sauve, avaient
+formé le projet de se réfugier à l'île de Carbonnière,
+contre la parole qu'ils avaient donnée, revint aussitôt sur
+ses pas pour les maintenir dans l'obéissance. Il lui fallut
+passer à travers les bois et par les chemins les plus difficiles.
+«On avait à chaque instant à traverser à mi-jambe
+dans l'eau, qui n'est pas trop chaude en cette saison», dit
+M. Beaudoin. En effet, on était au 10 février. Mais à
+Carbonnière, les gens se dédommagèrent de leurs fatigues
+en faisant venir de la viande fraîche du Havre-de-Grâce,
+où, comme nous l'avons dit, il y avait des bestiaux en
+grande quantité. M. d'Iberville, pour terminer la conquête
+de toute l'île, songea dès lors à se rendre à Bonavista,
+qui est à 100 lieues au nord de Carbonnière, mais
+auparavant il voulut traiter d'échange avec les Anglais
+de l'île de Carbonnière.</p>
+
+<p>Ceux-ci répondirent en demandant un Anglais pour un
+Français et trois Anglais pour un Irlandais. Ils étaient
+irrités contre les Irlandais, qu'ils regardaient comme
+leurs sujets et qu'ils avaient trouvés dans les rangs de
+leurs adversaires. Mais cette demande n'eut pas de suite
+parce qu'elle fut éludée par les Français.</p>
+
+<p>Sur ces entrefaites, vers le 14 février, on vit revenir
+les quatre Canadiens que M. de Brouillan avait emmenés
+avec lui, à la fin de décembre, pour le conduire par terre
+de Saint-Jean à Plaisance. Ces braves gens revenaient
+partager les dangers et les fatigues de leurs compagnons
+d'armes. «Ils nous apprirent, dit M.. Beaudoin, que M.
+de Brouillan, arrivé à Bayeboulle, à 15 lieues de Saint-Jean,
+se trouva tellement accablé de fatigue et découragé,
+qu'il se refusa absolument à continuer par terre, où il
+n'avait que 25 lieues à faire, et qu'il préféra s'embarquer
+à Bayeboulle, ce qui faisait une différence de plus de 100
+lieues à parcourir par mer.»</p>
+
+<p>«M. d'Iberville eut bientôt occasion de prendre ce chemin
+de terre, qui paraissait impraticable à M. de Brouillan
+et à messieurs les Plaisantins, ajoute M. Beaudoin.
+Il est vrai qu'il n'est pas aussi beau que celui de Paris
+à Versailles, mais on peut le faire en quatre jours en
+marchant d'un bon pas.» M. d'Iberville voulait, avant de
+continuer son expédition, revenir à Plaisance pour avoir
+des nouvelles de France, d'où il attendait l'escadre qui
+lui avait été promise pour se rendre à la baie d'Hudson.
+Enfin, «il avait peut-être à prendre des munitions, et moi
+des hosties,» nous dit M. Beaudoin, qui l'accompagna dans
+ce trajet de quelques jours.</p>
+
+<p>Cette expédition avait fait connaître aux Français
+toutes les ressources de ce pays; ils avaient appris, par
+la pratique des Anglais, qui étaient de grands chasseurs,
+la distance qui les séparait des possessions françaises et
+les voies praticables qui y conduisaient.</p>
+<br><br>
+
+
+<blockquote class="ill">
+
+<p class="milieu"><img alt="" src="images/180s.png"><br><a href="images/180l.png">(Cliquer pour agrandir)</a></p>
+
+
+
+<h4>PORT DE PLAISANCE DANS L'ÎLE DE TERRE-NEUVE.</h4>
+
+<p><b>La baie de Plaisance a 25 lieues de largeur à son entrée et
+50 lieues de profondeur. C'était la résidence du gouverneur
+français, M. de Brouillan.</b>
+</p></blockquote>
+<br><br>
+
+
+<p>Ainsi, du fond de la baie de la Trinité, où d'Iberville
+avait pris New Perlican, Bayever, Bridge, etc., jusqu'au
+fond de la baie même de Plaisance, à l'endroit que l'on
+appelait le port de Cromwell, il n'y a qu'une lieue a
+traverser, tandis qu'en allant par mer, on trouverait
+150 lieues de parcours.</p>
+
+<p>M. d'Iberville s'était donc rendu à Plaisance au mois
+d'août 1697 pour avoir des nouvelles; et, en attendant, il
+préparait l'expédition de Bonavista, comme nous l'avons
+dit plus haut, pour consommer la destruction des établissements
+de Terre-Neuve.</p>
+
+<p>Au bout de quelques semaines, les gens que d'Iberville
+avait laissés sur les côtes pour détruire ce qui restait des
+possessions anglaises, vinrent le rejoindre à Plaisance
+avec M. d'Amour de Plaine, leur commandant.</p>
+
+<p>Toute la troupe de M. d'Iberville se trouvait réunie
+autour de lui. Il y avait plusieurs gentilshommes canadiens,
+quatre officiers des troupes du roi, et enfin des
+hommes signalés par les exploits les plus aventureux.</p>
+
+<p>C'était la plus intrépide réunion que l'on vit jamais en
+Canada. Choisis parmi les meilleurs, M. d'Iberville, dans
+sa nouvelle expédition, les avait formés encore à affronter
+les plus grandes fatigues. Nous aimons à rappeler ici les
+noms qui nous ont été conservés dans les relations, et
+dont plusieurs sont encore dignement portés en Canada:</p>
+
+<p>Le capitaine des Muys, MM. de Rancogne, d'Amour de
+Plaine, de Montigny, de Bienville, frère du commandant,
+Boucher de La Perrière, Deschauffours l'Hermite, Dugué
+de Boisbriant, et enfin Nescambiout, le chef des Abénaquis,
+qui alla a Versailles quelques années après. Il fut
+présenté au roi et reçut un sabre d'honneur.</p>
+
+<p>Cette dernière campagne ne les avait pas seulement
+aguerris, elle leur avait procuré l'abondance. Ils n'en
+abusaient pas, étant soumis à la plus stricte discipline,
+mais ils en profitaient pour se préparer aux éventualités
+de l'avenir, achetant des armes excellentes, des vêtements
+et les fourrures nécessaires pour les rudes climats du
+Nord.</p>
+
+<p>Mais ce riche butin amena des difficultés auxquelles on
+était loin de s'attendre.</p>
+
+<p>M. de Brouillan fit connaître de la manière la plus
+formelle qu'il prétendait participer aux bénéfices d'une
+expédition dont il n'avait pas voulu partager les dangers.
+M. d'Iberville, tout en reconnaissant l'injustice de cette
+réclamation, était disposé à céder, par respect pour l'autorité;
+mais il n'en fut pas de même de ses gens, qui refusèrent
+d'écouter de telles prétentions. Ils déclarèrent que
+si le gouverneur voulait avoir sa part, il n'avait qu'il
+aller la chercher lui-même dans les stations où il restait
+quelque chose. Ils citaient parmi celles-ci le port de
+Rognouse, où on savait qu'il y avait cent hommes, de
+défense avec des provisions abondantes.</p>
+<br><br>
+
+<blockquote class="ill">
+
+<p class="milieu"><img alt="" src="images/184.png"><br></p>
+
+
+<h4>QUATRIÈME EXPÉDITION A LA BAIE D'HUDSON.</h4>
+
+<p><b>Les bâtiments étaient au nombre de trois principaux: d'Iberville
+commandait le <i>Pélican</i>, vaisseau de 50 canons et de
+150 hommes d'équipage; M. de Sérigny, le <i>Profond</i>, et M. de
+Boisbriand, le <i>Wesph</i>. L'équipage était réparti sur deux autres
+petits bâtiments, le <i>Palmier</i> et <i>l'Esquimau</i>, chargés de vivres.
+L'escadre avait, outre les hommes d'équipage, 250 combattants.
+Les bâtiments étaient approvisionnés de tout ce qui
+était nécessaire pour cas expéditions du nord: des mousquets,
+des haches d'armes, des harpons, des grappins, des couvertures
+de laine, des fourrures, des armes particulières pour combattre
+les baleines. La navigation avait cela de particulier que jusqu'à
+l'entrée de la baie d'Hudson, on pouvait rencontrer les
+glaces venant du pôle, tandis que, plus loin, ces glaces diminuaient
+à cause de la chaleur du Gulf-Stream, qui quitte les
+côtes de l'Amérique en cet endroit pour traverser l'Atlantique.</b>
+</p></blockquote>
+<br><br>
+
+
+<p>M. de Brouillan, irrité, fit emprisonner quelques-uns
+des opposants, et chercha à séparer M. de Montigny de
+M. d'Iberville. Cela poussa d'Iberville aux dernières
+limites du mécontentement.</p>
+
+<p>On ne sait ce qui aurait pu résulter de l'entêtement de
+M. de Brouillan et de l'indignation du capitaine canadien,
+lorsque arriva un événement qui changea toutes choses.</p>
+
+<p>M. de Sérigny, frère du chevalier, arriva de France le
+15 du mois de mai 1698. Il conduisait une escadre qui
+apportait les ordres les plus pressants de se rendre à la
+baie d'Hudson.</p>
+
+<p>La cour ayant appris que Terre-Neuve était conquise
+presque entièrement, enjoignait à M. d'Iberville de se
+rendre aussitôt a la haie d'Hudson. On pensait que M.
+de Brouillan suffirait à compléter la conquête par la
+prise de Bonavista.</p>
+
+<p>Ainsi finit l'oeuvre de M. d'Iberville en Terre-Neuve
+et il ne lui resta plus qu'à prendre congé de l'irascible
+gouverneur.</p>
+
+<p>Après cela, M. Beaudoin énumère le résultat de cette
+année de combats. Il nous fait remarquer que 125
+hommes, en si peu de temps, avaient occupé près de 500
+lieues carrées de territoire, avaient pris trente stations,
+fait plus de 1,000 prisonniers, tué 200 hommes, et saisi
+tant de milliers de quintaux de morue, sans avoir éprouvé
+d'autre accident que deux hommes blessés.</p>
+
+<p>Le pieux missionnaire ajoute qu'il bénit le Seigneur
+d'avoir assisté les Français, qui avaient presque tous la
+crainte de Dieu, tandis que leurs ennemis étaient de
+moeurs abominables.</p>
+
+<p>Ces Anglais avaient cependant de bonnes qualités: ils
+étaient des hommes actifs et habiles dans l'exploitation
+des pêcheries et des chasses; mais ils n'avaient rien des
+qualités militaires, et ils étaient incapables de résister à
+des combattants intrépides comme les Canadiens.</p>
+
+<p>De plus, Dieu ne pouvait les favoriser: ils ne faisaient
+aucune religion, n'ayant pas même de ministre avec eux,
+Ils étaient, dans leur conduite, pires que les sauvages,
+abandonnés à l'ivrognerie et à tous les désordres.</p>
+
+<p>M. Beaudoin donne ensuite rémunération des stations
+prises par les Français, et il les met sous trois divisions
+distinctes:</p>
+
+<p>Celles prises par M. de Brouillan seul, avant l'arrivée
+d'Iberville; celles prises par M. de Brouillan réuni à M.
+d'Iberville; et enfin les stations prises par M. d'Iberville
+seul, avec le nombre des habitants de chaque place, les
+chaloupes qu'ils y ont trouvées, et le poisson qu'ils y
+prennent chaque année.</p>
+
+<p>Il y en a dix dans la première catégorie, trois dans la
+seconde, et vingt-trois dans la troisième.</p>
+
+<p>Il est à remarquer que M. de La Potherie, qui copie
+l'énumération, a omis de faire cette distinction, de
+manière qu'on ne peut comprendre ce qu'il a voulu dire
+en cet endroit.</p>
+
+<p>Voici la liste donnée par M. Beaudoin:</p>
+
+<p>1° Stations prises par M. de Brouillan avec ses gens:
+Rognouse, Trémousse, Forillon, Caplini Bay, Cap Reuil,
+Brigue, Tothcave, Bayeboulle, Aigueforte&mdash;490 pécheurs,
+54 habitants, 71 chaloupes prises, 25,000 quintaux de
+morue;</p>
+
+<p>2° Celles prises par M. d'Iberville et M. de Brouillan
+réunis: le Petit-Havre, la ville de Saint-Jean, le fort de
+Kividi&mdash;420 pêcheurs, 82 habitants, 150 chaloupes,
+75,000 quintaux de morue;</p>
+
+<p>3° Stations prises par M. d'Iberville seul: 1° dans la
+baie de la Conception et la haie de la Trinité: 2° de Portugal
+Cove, Havremon, Quinscove, Havre-de-Grâce, Mousquit,
+Carbonnière, Croques Coves, Kelins Cove, Fresh
+Water, Bayever, Vieux Perlican, Lance-Arbre, Colicove,
+New Perlican, Havre Content, Arcisse, la Trinité.&mdash;1,138
+pêcheurs, 149 habitants, 214 chaloupes, 113,800
+quintaux de morue.</p>
+
+<p>Total: 2,048 pécheurs, 285 habitants, 435 chaloupes,
+263,900 quintaux de morue.</p>
+
+<p>Après le départ de M. d'Iberville, M. de Brouillan se
+trouva délivré d'une grande préoccupation: il lui semblait
+qu'il serait plus en mesure d'exercer ses prérogatives,
+et de prouver qu'il n'avait pas besoin de partager son
+autorité. Mais les années suivantes ne lui furent pas favorables,
+et on 1698 les Anglais étaient revenus occuper
+sans résistances toutes les stations de la côte orientale.</p>
+
+<p>M. de Brouillan ayant été nommé au gouvernement de
+l'Acadie, fut remplacé par M. de Subercase. Ce dernier se
+décida d'attaquer les stations anglaises, ce qu'il opéra,
+avec le commandant de Montigny, en janvier 1707. Ils
+avaient réuni 450 hommes. Ils prirent plusieurs postes
+et détruisirent tous les environs de Saint-Jean. L'année
+suivante, M. de Saint-Ovide, neveu de M. de Brouillan,
+alla, avec 125 hommes et M. de Cortebelle, occuper le
+pays; ils enlevèrent Saint-Jean, et se préparaient à de
+nouvelles excursions, lorsque le gouverneur de Plaisance
+les rappela, parce qu'il avait appris que les Anglais se
+préparaient à l'attaquer avec 2,000 hommes.</p>
+
+<p>Les succès furent ainsi partagés dans le cours du
+XVIIIe siècle; les Anglais finirent par consolider leur
+occupation, mais ils consentirent à laisser aux pêcheurs
+français quelques points sur la côte. Il ne reste plus
+aujourd'hui à la France que deux îles au sud de Terre-Neuve,
+Saint-Pierre et Miquelon, qui sont aujourd'hui le
+contre d'une exploitation considérable.</p>
+
+<p>En 1745, la pêche occupait chaque année dix mille
+hommes avec 500 navires de Bayonne, de Saint-Jean de
+Luz et du Havre-de-Grâce.</p>
+
+<p>Aujourd'hui les pêcheries ont une importance plus
+grande que jamais. Chaque année, près de cent quatre-vingt-dix
+bâtiments viennent se fixer sur le banc de
+Terre-Neuve. Ils ne doivent pas, d'après les traités, avancer
+à plus de vingt lieues du rivage, mais cela suffit pour
+la pêche. Ils trafiquent avec les riverains de Terre-Neuve,
+qui leur apportent le menu poisson qui doit servir
+d'amorce. Pas moins de vingt-cinq à trente mille pêcheurs,
+largement rétribués, sont ainsi employés à la
+pêche. Cette occupation est une école tout à fait précieuse
+pour la préparation de la marine française. Aussi
+le gouvernement donne-t-il à chaque bâtiment une prime
+considérable.</p>
+
+<p>Tel est l'état actuel des pêcheries françaises en Amérique,
+et l'on ne doit pas oublier la part que d'Iberville a
+prise au développement de cette précieuse industrie.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<h3>QUATRIÈME PARTIE</h3>
+
+
+
+<h3>IVe EXPÉDITION A LA BAIE D'HUDSON.</h3>
+
+<p>Tous les préparatifs étant terminés à Plaisance et les
+équipages de l'escadre ayant été complétés, on mit à la
+voile le 8 juillet 1697, et l'on avança par un vent du sud-ouest.
+D'Iberville commandait le <i>Pélican</i>, vaisseau de 50
+canons et de 150 hommes d'équipage. M. de Sérigny commandait
+le <i>Profond</i> et M. de Boisbriant le <i>Wesph</i>. Ces
+officiers avaient parcouru plusieurs fois les mers du
+Nord et connaissaient la baie d'Hudson. Enfin, les hommes
+de guerre qui les secondaient, avaient été déjà leurs
+compagnons.</p>
+
+<p>Outre M. d'Iberville et ses deux frères, M. de Sérigny,
+et de Bienville, âgé seulement de quatorze ans et
+frère chéri d'Iberville, il y avait leur cousin de Martigny,
+fils de leur oncle, Jacques Le Moyne; les deux MM.
+Dugué de Boisbriant, de La Salle, de Caumont, le chevalier
+de Montalembert, de la compagnie du marquis de
+Villette, M. de La Potherie, qui a publié plusieurs
+volumes pleins d'intérêt sur la Nouvelle-France et sur les
+événements dont il avait été témoin; MM. de Grandville
+et de Ligonde, gardes de la marine; Chatrier. Saint-Aubin,
+Jourdain et Vivien, pilotes, La Carbonnière de
+Montréal, Saint-Martin, etc.; enfin, Jérémie, qui a laissé
+une relation assez complète de tous ces événements. Ils
+avaient avec eux un aumônier. D'Iberville avait toujours
+soin d'en associer à toutes ces entreprises, où il fallait
+toujours être prêt à donner sa vie pour le service de Dieu
+et du roi. Cet aumônier était M. Fitz-Maurice, de la famille
+des Kiéri en Irlande, dont d'Iberville estimait tout
+particulièrement le mérite et le zèle infatigable. Il devait
+rendre les plus grands services, et il était destiné à subir
+de grandes fatigues.</p>
+
+<p>L'équipage était réparti sur cinq navires: le <i>Pélican,
+le Palmier, le Wesph, le Profond</i>, et un brigantin nommé
+<i>l'Esquimau</i>, chargé de vivres. L'escadre réunissait,
+outre les hommes d'équipage, 250 combattants. Les
+bâtiments étaient approvisionnés de tout ce qui était
+nécessaire pour ces expéditions du Nord; des mousquets,
+des haches d'armes, des harpons, des grappins pour fixer
+les navires sur les glaces lorsqu'on ne pouvait plus naviguer,
+des couvertures de laine et des fourrures pour les
+jours les plus froids, des armes particulières pour combattre
+les baleines, qui naviguaient par légions dans le
+nord, et pour s'emparer de ces populations d'amphibies
+qui couvraient les rivages parfois jusqu'à perte de vue;
+sans compter les armes de chasse pour attaquer ces tribus
+d'oiseaux si nombreux, non encore décimés par les chasseurs:
+les oies, les outardes, les pingouins, les mouettes,
+les goélands.</p>
+
+<p>De Plaisance, on longea l'île pour se rendre sur la côte
+orientale. On passa devant le cap Sainte-Marie, devant lu
+cap de Rase au sud de l'île, puis on remonta le long du
+banc de Terre-Neuve. M. d'Iberville avait reçu l'instruction
+de courir des bordées sur cette côte; mais des brumes
+très épaisses s'étant élevées, ces instructions ne
+purent être observées, et l'escadre se dirigea aussitôt vers
+le nord.</p>
+
+<p>Le 17 juillet, neuf jours après le départ, l'escadre ayant
+passé le cap Saint-François et le cap Bonavista, on se
+trouva près de Belle-Isle, en face de l'embouchure du
+fleuve Saint-Laurent et par le 52e degré de latitude.</p>
+
+<p>On commença à rencontrer quelques glaces dérivant
+vers le sud, mais ce n'était rien en comparaison de ce que
+l'on devait voir plus tard.</p>
+
+<p>Le 18 juillet, l'escadre longea les côtes du Labrador.
+Le 24, 16 jours après le départ de Plaisance, l'entrée de
+la baie d'Hudson se présenta: elle était tout obstruée de
+glaces. On était en face de l'île de la Résolution, et des
+îles Button, qui conservent encore le même nom. Il fallait
+se frayer un passage en naviguant vers l'ouest.</p>
+
+<p>D'Iberville, monté sur le Pélican, affrontait les banquises,
+sachant profiter de toutes les ressources de ces passages,
+qu'il avait traversés plusieurs fois, et frayant la
+route aux autres navires.</p>
+
+<p>Il fallait souvent grappiner, c'est-à-dire fixer les bâtiments
+sur les glaces au moyen de grappins dont on avait
+un bon nombre.</p>
+
+<p>A cette hauteur, on était au 62e degré de latitude, le
+soleil était perpétuel, éclairant la nuit comme le jour. On
+rencontra ensuite les îles du Pôle et de la Salamandre,
+ainsi nommées d'après les deux bâtiments que d'Iberville
+y avait conduits dans son voyage précédent de 1694.</p>
+
+<p>Arrivés à ce point, les navigateurs virent marcher contre
+eux l'immensité des glaces venant du pôle; elles apparaissaient
+au loin jusqu'à la ligne de l'horizon. C'étaient
+des masses énormes qui semblaient entassées les unes sur
+les autres. Enfin, à chaque instant, comme dans la région
+des nuages, on voyait s'accomplir les mouvements les
+plus variés.</p>
+
+<p>Certains bancs s'arrêtaient et se disposaient avec ordre
+comme les quais d'un fleuve. Les autres continuaient à
+marcher et s'avançaient plusieurs de front comme une
+flotte gigantesque. Il y avait des blocs de 300 pieds de
+hauteur. A certains moments, dans cette procession effrayante,
+il y avait des rencontres, avec des bruits terribles;
+tantôt c'était comme des coups de tonnerre, d'autres fois
+comme des salves d'artillerie, ou des feux de file de mousqueterie.
+A ces rencontres, les blocs de glace, poussés par
+une force irrésistible, se levaient, se dressaient les uns
+contre les autres, et menaçaient de s'abattre sur les
+embarcations.</p>
+
+<p>Il était difficile de braver ces obstacles avec ces petits
+navires, qui étaient si mal disposés pour supporter les
+grandes lames de l'Océan. C'est ainsi que s'avançaient ces
+intrépides navigateurs; ils n'avaient pour appui que des
+coques de noix; ils étaient dépourvus de ces instruments
+de précision modernes qui parlent un langage, si infaillible;
+ils n'avaient pour guide que la boussole et marchaient
+connue les yeux fermés dans les brumes.</p>
+
+<p>A un certain moment, un vent s'éleva qui ébranla les
+glaces et les bouleversa. Au milieu de ce conflit, deux
+bâtiments se rencontrèrent, et un mat d'artimon fut brisé,
+tandis que le brigantin <i>l'Esquimau</i>, poussé par la violence
+des courants, fut enlevé et sombra avec son chargement.
+Tout ce que l'on put faire fut de sauver l'équipage.</p>
+
+<p>Dans ces régions, les tempêtes sont plus effrayantes que
+partout ailleurs. Le 24 juillet, l'escadre en ressentit une
+qui dura huit heures.</p>
+
+<p>Les cordages et le pont étaient couverts de verglas, les
+voiles s'immobilisaient; le veilleur, à son poste d'observation
+au haut du mat, était comme une stalactite vivante.
+Les côtes présentaient une masse de pics et de précipices
+effrayants. Enfin, au milieu de la tempête, le <i>Pélican</i> se
+vit séparé des trois autres vaisseaux, qui jusque-là
+l'avaient suivi.</p>
+
+<p>Le 8 du mois d'août, on était entré dans le détroit de
+la baie d'Hudson; on doubla le cap Haut, puis le cap
+Charles, à 50 lieues de l'ouverture du détroit.</p>
+
+<p>Le 15 du mois d'août, le <i>Pélican</i> était arrivé à 150
+lieues des îles Button et de l'entrée est du détroit.
+D'Iberville, ne voyant pas arriver les trois vaisseaux
+français, s'arrêta, quelques jours pour les attendre.</p>
+
+<p>Ils étaient au milieu des splendeurs des mers du Nord.
+Dans le jour, ils pouvaient contempler un ciel d'un éclat
+et d'une pureté extraordinaires, qui tranchait sur la
+blancheur des neiges, et les glaces, qui s'étendaient à perte
+de vue. Pendant la nuit, les aurores boréales apparaissaient
+avec leurs lueurs plus blanches que l'albâtre et
+variant à chaque instant. Autour du navire, tout un peuple
+d'amphibies, de loups et de veaux marins couvraient
+les rivages; ils offraient aux chasseurs une proie facile.
+Dans le ciel, des volées d'oiseaux énormes: les outardes,
+les goélands remplissaient les airs, et ils étaient en si
+grande quantité que La Potherie nous dit qu'on pouvait
+les prendre par milliers.</p>
+
+<p>Tandis qu'on pouvait se livrer à la chasse, on pouvait
+aussi s'occuper à la pêche, qui offrait une proie abondante.</p>
+
+<p>On était encore sur les glaces lorsqu'on vit arriver une
+bande de sauvages esquimaux avec qui l'on se mit en
+rapport. M. de La Potherie donne de grands détails sur
+ces habitants étranges des mers du pôle. Il nous dit
+comme leurs vêtements, leurs armes et tous les objets à
+leur usage sont admirablement adaptés au climat qu'ils
+doivent habiter.</p>
+
+<p>Ils portent un surtout fait de fourrures très épaisses,
+avec des gilets et des hauts-de-chausse de peau. Le tout
+est cousu avec les nerfs les plus délicats des animaux et
+«avec une perfection dont les couturières européennes
+n'approchent pas». Par-dessus leurs chausses, ils mettent
+deux paires de bottes l'une sur l'autre, alternées avec des
+chaussons de peau. Ils prennent donc plus de précautions
+contre le froid que les Européens, mais aussi il paraît
+qu'ils ne connaissent pas les infirmités qui affligent les
+peuples qui se disent civilisés.</p>
+
+<p>Leurs canots de peaux de loups marins montées sur des
+os de baleine, sont une invention merveilleuse pour braver
+la fureur des flots. Ils sont tout couverts sur le dessus,
+à la réserve d'une ouverture où les navigateurs se
+mettent; elle est si bien ajustée qu'il n'y entre jamais
+d'eau. Ils les gouvernent très facilement avec une rame de
+quatre pieds de longueur, arrondie aux deux extrémités
+et qu'ils savent manoeuvrer avec une rapidité extraordinaire.</p>
+
+<p>Le <i>Pélican</i> remit à la voile et arriva le 3 septembre
+en vue du fort Nelson, n'ayant pas de nouvelles des
+autres bâtiments.</p>
+
+<p>Le 5 septembre, l'on vit arriver trois vaisseaux que
+l'on prit pour l'escadre: grand mouvement à bord et
+grande joie. On bat aux champs et l'on arbore les pavillons
+de bienvenue. Mais, étonnement général lorsqu'on
+s'aperçoit que les bâtiments signalés ne répondent pas et
+s'avancent toujours, en silence, à force de voiles. La
+méprise ne fut pas longue; on avait devant soi trois vaisseaux
+ennemis qui venaient d'attaquer le <i>Profond</i> dans
+le nord de la baie, et qui croyaient l'avoir coulé à fond.</p>
+
+<p>Ces trois bâtiments étaient le <i>Hampshire</i>, de 50 canons
+et de 150 hommes d'équipage; le <i>Derring</i>, de 36 canons
+et 100 hommes d'équipage, et le <i>Hudson Bay</i>, de 32 canons
+et plus de 200 hommes d'équipage: total, près de
+350 hommes avec 108 canons, auxquels le <i>Pélican</i> ne
+pouvait opposer que 150 hommes et 50 canons.</p>
+
+<p>D'Iberville comprit aussitôt le danger, mais il jugea
+qu'il devait le braver. D'ailleurs, il commandait des hommes
+résolus et qui n'auraient pas voulu entendre parler
+de retraite.</p>
+
+<p>Aussitôt, il divise son monde en plusieurs détachements.
+Il met La Salle et de Grandville, gardes de la
+marine, avec leurs hommes à la batterie d'en bas; il place
+son jeune frère de Bienville et M. de Ligonde, autre
+o-arde de la marine, à la batterie du haut, et établit
+M. de La Potherie, Saint-Martin et La Carbonnière au
+château dee l'avant, avec les hommes les plus aguerris;
+lui-même se porte, avec un détachement, au château de
+poupe, près du pilote, pour tout diriger.</p>
+
+<p>D'Iberville, avec l'intelligence qui le caractérisait,
+décida qu'un abordage vaudrait mieux que le vain essai
+de lutter, avec 50 canons, contre trois vaisseaux pouvant
+tirer de tous côtés en l'environnant comme d'un cercle de
+feu. Il se dirige donc vers le <i>Hampshire</i>, tandis que les
+Anglais l'apostrophaient en criant qu'ils le reconnaissaient,
+«qu'ils le cherchaient depuis longtemps, que son
+dernier jour était venu et qu'ils ne l'épargneraient pas.»
+Et sur cela, des cris et des hourras répétés.</p>
+
+<p>Le moment était solennel. D'Iberville avançait toujours;
+il était d'une impassibilité qui lui était ordinaire
+dans le danger et qui électrisait ses gens, qui avaient les
+yeux sur lui.</p>
+
+<p>Il fait sonner l'abordage. Tous ses gens se garent d'abord
+pour essuyer la première bordée du <i>Hampshire</i>,
+puis ils se relèvent et montent d'un bond sur les embrasures.
+Retenus d'une main aux manoeuvres du navire, de
+l'autre, ils brandissaient leurs haches d'armes. Le navire
+marchait avec rapidité. Le capitaine du Hampshire, les
+ayant contemplés quelques instants, jugea qu'il pouvait
+être anéanti du premier coup avant qu'il pût être secouru
+par les autres navires. Il fait aussitôt carguer ses voiles,
+et, virant de bord, il se dérobe à une lutte qu'il n'ose pas
+affronter.</p>
+
+<p>D'Iberville ne perd pas un instant. Il continue sa course
+et se dirige entre les deux autres vaisseaux. En passant
+près du <i>Derring</i>, il le foudroie avec sa batterie de droite.
+Il se retourne vers le <i>Hudson Bay</i>, et lui envoie sa bordée
+de gauche, puis il revient vers le <i>Hampshire</i>, qui,
+voyant le Pélican aux prises avec deux vaisseaux, avait
+décidé de se remettre en ligne. Les deux bâtiments
+anglais avaient peine à se rétablir; les manoeuvres
+étaient hachées, les voiles criblées, les canons renversés,
+les blessés nombreux.</p>
+
+<p>Cependant, d'Iberville voyant que ce qu'il avait voulu
+éviter allait se réaliser, si les trois navires se réunissaient,
+marcha droit sur le <i>Hampshire</i>. Pendant ce temps, les
+trois navires se remirent en ligne et tiraient à la fois,
+criblant le <i>Pélican</i>, mais sans blesser beaucoup de monde,
+les gens d'Iberville étant si exercés à se garer à chaque
+bordée. Ils jugeaient de la direction des coups, et suivant
+leur portée, ils montaient dans les manoeuvres avec la
+rapidité la plus extraordinaire, ou se garaient dans l'entrepont,
+puis ils revenaient sur le tillac en poussant des
+cris de défi.</p>
+
+<p><i>Le Hampshire</i>, voyant l'inutilité de toutes ses volées
+de canons, se décida enfin à aborder le <i>Pélican</i>, réservant
+son feu pour frapper son adversaire d'aussi près que possible.
+Il commença par chercher à prendre le vent pour
+revenir sur le <i>Pélican</i> avec plus de force, mais, là éclata
+l'inhabileté des marins anglais; ils ne purent réussir dans
+cette manoeuvre, et su retrouvèrent côte à côte avec le
+<i>Pélican</i>, qui les prolongeait et les suivait dans tous
+leurs mouvements.</p>
+
+<p>C'est alors qu'arriva l'événement le plus considérable
+du combat.</p>
+
+<p>Les navires étaient si près l'un de l'autre que les hommes
+s'apostrophaient des deux bords. Les Anglais criaient
+aux Français qu'ils vinssent leur rendre visite, et, voyant
+M. de La Potherie qui avait le visage tout noir de poudre,
+ils s'écrièrent: «Ali! quel beau visage de Guinée.»</p>
+
+<p>Le <i>Hampshire</i> se voyant a portée de pistolet, lança
+sa bordée, qui n'eut presque pas de prise sur l'équipage
+étendu à plat sur le pont.</p>
+
+<p>Alors, d'Iberville riposta. Tous ses canons étaient
+pointés à couler bas, et il envoya si bien sa bordée que
+le <i>Hampshire</i> ne put faire que quelques brasses et sombra
+complètement sous voiles, avec tout son monde, qui
+comprenait 150 combattants.</p>
+
+<p>Les deux autres vaisseaux, voyant ce désastre, ne songèrent
+plus à faire aucune résistance. Le <i>Derring</i> vira
+de bord avec la plus grande hâte, et s'enfuit; mais
+l'<i>Hudson Bay</i>, trop criblé pour en faire autant, amena
+aussitôt son pavillon, et d'Iberville envoya La Salle avec
+25 hommes pour l'amariner.</p>
+
+<p>Tout avait été si bien conduit, que d'Iberville n'avait
+pas de morts, et ne comptait que 14 blessés; mais les
+manoeuvres étaient coupées, les voiles percées à jour, les
+mâts criblés.</p>
+
+<p>Le chevalier du Ligonde avait reçu deux coups de
+feu; La Carbonnière avait le coude entamé; Saint-Martin,
+la main fracassée; M. de La Potherie avait reçu
+plusieurs balles dans ses vêtements, et avait un bras
+contusionné.</p>
+
+<p>Après ce combat acharné il se passa encore bien dea événements
+avant l'attaque du fort Nelson. On était parvenu
+au 7 de septembre, et l'on expérimenta alors la rigueur
+de ces climats. Il faisait très grand froid; le vaisseau,
+avec ses agrès et ses mâts, était tout couvert de neige et
+de verglas. Le vent était très fort, et, la grande ancre
+s'étant rompue, la désolation fut au comble parmi les
+blessés et les malades. M. de La Potherie, quelque accablé
+de fatigue qu'il fût, avait encore assez de liberté
+d'esprit pour faire la remarque que Horace, qui relève
+l'audace de celui que le premier confia une nef aux flots,
+ne s'était cependant jamais trouvé en si fâcheuse conjoncture.</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p> Illi robur et aes triplex</p>
+<p> Circa, pectus erat qui fragilem truci</p>
+<p> Commisit pelago ratem</p>
+<p> Primus, nec timuit proecipitem Africum</p>
+<p> Decertantem...</p>
+ </div> </div>
+
+<p>La tempête se déchaîna, ensuite dans toute sa fureur;
+la galerie fut enlevée, les tables et les bancs brisés
+dans la grande salle; enfin, vers dix heures du soir, le 7
+septembre, le gouvernail fut enlevé. Le vaisseau, secoué et
+poussé sur les battures, ne put résister et fut ouvert par
+le milieu. Au matin, il commença à sombrer: il fallut l'abandonner.
+En ce moment on voyait la terre à deux
+lieues.</p>
+
+<p>Au milieu de ces épreuves d'Iberville était inébranlable:
+c'était dans les plus terribles circonstances que se révélaient
+sa fermeté et la sûreté de ses décisions. Il se mit
+en devoir de sauver son équipage. Il envoya M. de La
+Potherie et son cousin de Martigny dans un esquif, chercher
+un lieu de déparquement, puis il fit disposer des
+radeaux, et embarqua son monde. Les rigueurs du froid
+étaient telles que, sur les 200 hommes qui se trouvaient
+sur le bâtiment et qui eurent à traverser les battures
+dans l'eau jusqu'à la ceinture, 18 périrent. M. de La
+Potherie tomba sans mouvement, épuisé de fatigue; quelques
+Canadiens le sauvèrent. L'aumônier, M de Fitz-Maurice,
+fut admirable de dévouement, étant, comme nous
+l'avons dit, d'une force extraordinaire. Il soutenait et
+même portait ceux qui ne pouvaient se traîner, et il ne
+les abandonnait pas avant qu'ils fussent arrivés en terre
+ferme.</p>
+
+<p>De grands feux que l'on fit soulagèrent ces pauvres
+gens qui étaient légèrement vêtus et tout dégouttants
+encore du naufrage. Dans tous ces désastres, d'Iberville
+avait veillé a tout. Il avait sauvé sa provision de poudre,
+et il put ainsi envoyer ses meilleurs tireurs pour se
+procurer du gibier. Heureusement, les autres vaisseaux
+arrivèrent, le <i>Palmier</i>, le <i>Wesph</i> et le <i>Profond</i>, apportant
+des vivres, des munitions et des vêtements de toutes
+sortes; il était temps: les plus robustes succombaient, les
+plus nobles coeurs étaient anxieux. Les fronts s'éclaircirent,
+mais comme en ces temps la foi accompagnait toutes
+les émotions, de vives démonstrations de reconnaissance
+furent adressées à Dieu. D'ailleurs, ces braves gens
+étaient déterminés à toute tentative suprême et, périr
+pour périr, ils disaient qu'il valait mieux sacrifier sa vie
+sur un bastion du fort Nelson que de languir dans un
+bois avec un pied de neige.</p>
+
+<p>Le 11 septembre, dit M. de La Potherie, nous allâmes
+faire du feu à la portée du canon du fort et sous le couvert
+des arbres, pour tromper l'ennemi. La fumée nous
+attira des coups de canon, mais facilita aux gens le
+débarquement le long de la rivière. M. d'Iberville, se
+dirigeant par de petits sentiers couverts, s'en alla reconnaître
+la place, sur les 11 heures du matin; après quoi
+il envoya de Martigny en parlementaire pour réclamer
+deux Canadiens et deux Iroquois qui étaient restés prisonniers
+l'année précédente. Le gouverneur les refusa:
+alors on résolut l'attaque.</p>
+
+<p>Après dîner, on dressa une batterie à deux cents pas
+du fort, et l'on débarqua les mortiers, les canons et les
+munitions, sous la direction du chevalier de Montalembert,
+garde de la marine. Le lendemain, le bombardement commença
+vers 10 heures du matin, et continua jusqu'à, une
+heure de l'après-midi. Les bombes faisaient un effet merveilleux;
+les remparts étaient renversés, et les Canadiens
+envoyés en tirailleurs, voyant les résultats, les saluaient
+de Sassa Kouès de triomphe. On commença alors, sur la
+côte opposée du Nord, une nouvelle batterie qui aurait
+écrasé le fort, mais le gouverneur envoya le ministre, M.
+Morrisson, proposer une capitulation, qui ne put être
+acceptée à cause des conditions qui l'accompagnaient.
+Enfin, le lendemain, 13 septembre, le gouverneur envoya
+des parlementaires chargé d'accepter les conditions posées
+par M. d'Iberville.</p>
+
+<p>A une heure de l'après-midi, l'évacuation eut lieu. La
+garnison sortit tambours battants, mèches allumées, enseignes
+déployées, avec armes et bagages.</p>
+
+<p>Le fort Nelson, que l'on venait de prendre, est au 59e
+degré 30 m. de latitude; c'est la dernière place de l'Amérique
+septentrionale. Il était en forme de trapèze avec
+quatre bastions. Dans chaque bastion il y avait des fauconneaux
+et des pièces de quatre et de huit. En tout, deux
+mortiers de fonte, 34 canons et plusieurs petites pièces.</p>
+
+<p>M. d'Iberville installa ses hommes, puis fit célébrer les
+offices religieux. M. de Fitz-Maurice fit les offices et
+ensuite s'occupa de se mettre en rapport avec les sauvages.</p>
+
+<p>Cette campagne rendait la France maîtresse de toute
+la baie d'Hudson et du toutes ses richesses, qui sont très
+grandes, car dans un climat si rude la Providence a pourvu
+merveilleusement à la subsistance des peuples qui y
+sont établis.</p>
+
+<p>Les rivières sont très poissonneuses, la chasse y est
+abondante. Il y a des perdrix en si grande quantité qu'on
+peut en tirer des milliers et des milliers. Elles sont toutes
+blanches, beaucoup plus délicates que celles d'Europe, et
+presque aussi grosses que des poules. Les outardes et les
+oies sauvages y abondent si tort au printemps et à l'automne,
+que les bords des rivières en sont remplis. Les
+caribous s'y trouvent presque toute l'année; on les rencontre
+parfois par bandes de sept à huit cents. La viande
+en est encore meilleure que celle du cerf.</p>
+
+<p>Les pelleteries sont très nombreuses, très variées, très
+précieuses, bien plus belles que celles des climats plus
+doux: les martes, les renards noirs, les loutres, les ours,
+les loups, les castors sont très abondants et d'une fourrure
+fournie et très fine. Mais ce qui pouvait surtout
+attacher les Français à ce pays, c'est que les sauvages
+sont bons, très désireux d'embrasser la vraie religion, et
+tout différents des populations iroquoises, qui ont été si
+acharnées contre les établissements français.</p>
+
+<p>Les sauvages venaient donc un foule au fort Nelson
+pour se mettre on rapport avec les Français, qu'ils avaient
+appris à aimer dans leurs rapports précédents. Ils
+aimaient ardemment le noble caractère d'Iberville; ils
+estimaient sa franchise, sa noblesse de coeur, sa droiture,
+qui est la qualité qu'ils estiment le plus, nous dit M. de
+La Potherie. Ils avaient appris à connaître M. de Martigny
+et M. de Sérigny, qui, dans les expéditions précédentes,
+étaient restés plusieurs mois avec eux. Ils savaient
+d'avance aussi qu'ils devaient mettre toute leur confiance
+dans le missionnaire, par les vertus qu'ils avaient admirées
+dans ceux qui l'avaient précédé. Ils n'oubliaient pas
+le P. Silvy, venu avec d'Iberville dans sa première expédition,
+et qui, resté avec eux, s'était dévoué jusqu'à ce que
+sa santé fût épuisée. Le P. Silvy, après ces oeuvres de
+missions à la baie d'Hudson, fut rappelé à Québec, mais
+le coup de mort était déjà porté: il mourut au bout de
+quelques semaines. Les sauvages savaient tout cela, et
+lui conservaient une filiale reconnaissance.</p>
+
+<p>Ils avaient été attachés encore au nom français par le
+dévouement sans limites du P. Marest, venu en 1694, et
+qui était resté plusieurs années avec eux. Le zèle qu'il
+avait mis à travailler au service de l'équipage, pendant
+l'hiver même, était grand, mais celui qui l'animait à s'occuper
+des sauvages était encore plus grand, à cause du
+besoin où il voyait leurs âmes. Il s'en allait aux plus
+grandes distances par tous les temps; il passait les rivières
+à mi-corps, traversait des marais et des savanes, supportant
+les froids les plus violents, et gagnant ainsi le
+coeur des sauvages. Ils comprenaient, en le voyant supporter
+héroïquement ces épreuves, quelle affection il
+devait avoir pour les âmes. Ce sont des choses que les
+sauvages ne devaient jamais oublier; ils n'avaient rien
+vu de semblable chez les ennemis des Français.</p>
+
+<p>M. de Fitz-Maurice, animé par ces exemples, se mit
+dans les mêmes rapports avec les sauvages. Il allait au
+loin les trouver dans leurs campements, et passait les
+ruisseaux, les rivières, les marais, supportant tout. Mais
+il est bon de rapporter une part du mérite de ces oeuvres
+à M. d'Iberville, qui s'occupait avant tout du bien spirituel
+de ses hommes et des sauvages. A bord, il assistait
+aux prières, aux neuvaines et à la sainte messe, Il secondait
+l'aumônier dans toutes les dispositions de son zèle.
+Le P. Fitz-Maurice nous dit qu'il était un des premiers à
+la confession et à la communion. Nous ne pouvons avoir
+une trop haute idée de ces héros chrétiens, plaçant au-dessus
+de tout, le but religieux qui les guidait dans leurs
+entreprises, et sachant mettre leur conduite en rapport
+avec leurs pieuses convictions. Ils rappellent les héros
+des croisades.</p>
+
+<p>M. d'Iberville pourvut ensuite à l'organisation de la
+nouvelle colonie. Il mit son frère de Sérigny à la tête des
+stations; il demanda ensuite à M. Fitz-Maurice de se
+charger de l'administration spirituelle, puis il repartit
+pour la France, le 24 septembre 1697, bien que la saison
+fût déjà avancée.</p>
+
+<p>Il avait installé à bord du <i>Profond</i> l'équipage du
+<i>Pélican</i>, qui avait sombré; il y avait ajouté une partie de
+l'équipage de l'<i>Hudson-Bay</i>, et enfin la garnison du fort,
+qu'il devait rapatrier.</p>
+
+<p>Une heure après le départ le <i>Profond</i> échouait, mais
+ce ne fut qu'une alerte de peu de durée, car la marée survenant,
+on put continuer la route.</p>
+
+<p>A cette époque de l'année, le soleil baissait sur l'horizon
+à mesure que l'on avançait vers le nord, et au bout
+de quelques jours, il ne paraissait plus et l'on ne pouvait
+plus prendre la hauteur pour se diriger.</p>
+
+<p>Aussi, dit M. Bacqueville de La Potherie, on avançait
+dans les ténèbres; on ne voyait plus rien, et par surcroît,
+il arriva une très forte tempête.</p>
+
+<p>Avec tout cela, il fallait trouver le détroit pour sortir
+de cette mer tempétueuse. Après plusieurs jours d'inquiétude
+et de tâtonnements, on put reconnaître qu'on était
+à l'entrée du détroit et en face de l'île de Sasbré. On continua
+la marche avec plus d'assurance, en allant toujours
+à l'est, et, le 2 octobre, c'est-à-dire huit jours après le
+départ du fort Nelson, l'escadre se trouvait à, 50 lieues
+de l'entrée ouest du détroit, devant le cap Charles, au
+63e degré de latitude, presque au milieu du parcours du
+détroit.</p>
+
+<p>On longea ensuite les îles Bonaventure. Ces îles
+avaient été ainsi nommées dans une expédition précédente,
+du nom du capitaine de frégate Bonaventure, qui
+avait accompagné le chevalier en 1689.</p>
+
+<p>On passa ensuite devant les îles sauvages et devant le
+cap Dragon, au 62e degré de latitude.</p>
+
+<p>Le 9 d'octobre on longeait les îles Button, et enfin le 10
+octobre 1697, on était hors de danger à l'entrée du
+détroit, où l'on avait passé précédemment le 7 juillet, en
+se rendant dans la baie d'Hudson.</p>
+
+<p>M. de La Potherie cite alors ces vers d'Horace adressés
+à Virgile, qui se rendait d'Italie à Athènes avec un
+vent de nord-ouest:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Ventorumque regat pater,</p>
+<p>Obstrictis aliis, proeter Iapyga...</p>
+ </div> </div>
+
+<p>C'était le vent d'Iapyx qui était favorable à Virgile,
+comme lu vent nord-ouest qui poussait l'escadre vers la
+sortie du détroit.</p>
+
+<p>Dans cette traversée, M. de La Potherie fait remarquer
+que les équipages furent rudement éprouvés par le
+scorbut.</p>
+
+<p>Les hommes étaient exposés à prendre cette terrible
+maladie par l'usage des viandes salées, par les rafales
+continuelles qui couvraient d'eau les bâtiments, par l'impossibilité
+de changer d'habits et de linge qui était en
+petite quantité. Plusieurs succombèrent.</p>
+
+<p>L'escadre arriva à Belle-Isle le 9 novembre, et deux
+semaines après, Rochefort, terme de la navigation, était
+en vue.</p>
+
+<p>En terminant sa relation, M. de La Potherie croit
+devoir assurer que l'occupation de la baie d'Hudson n'offrait
+pas assez d'avantages de commerce pour affronter
+les périls d'une navigation si longue et si difficile dans
+des climats si rigoureux.</p>
+
+<p>Mais tel n'était pas le sentiment du chevalier d'Iberville,
+qui savait très bien le parti que les Anglais pouvaient
+tirer de ce pays.</p>
+
+<p>C'est ce qui a été confirmé par la suite des événements.
+Les Anglais revinrent plus tard; ils s'assurèrent
+de tout le pays, favorisèrent des associations puissantes,
+et ces commerçants, avec les subsides et les primes du
+gouvernement, établirent deux grandes compagnies qui
+se mirent à la tête du commerce des fourrures dans le
+monde entier.</p>
+
+<p>Ce sont les deux compagnies de la baie d'Hudson et
+du Nord-Ouest, qui, jusque dans les derniers temps, ont
+réalisé des bénéfices montant presque chaque année à la
+somme de vingt à vingt-cinq millions de francs.</p>
+
+<p>D'Iberville, à son retour, vit le ministre des colonies, et
+lui exposa avec force la situation de la Nouvelle-France,
+et le danger que lui faisait courir le voisinage des Anglais.</p>
+
+<p>Ces représentations eurent un plein succès, et le ministre
+chargea d'Iberville d'une expédition plus considérable
+que toutes celles qui lui avaient été confiées
+jusque-là.</p>
+
+<p>C'est ce que nous verrons dans les chapitres suivants.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<h3>CINQUIÈME PARTIE</h3>
+<br><br>
+
+
+
+<h3>EXPÉDITION DU MISSISSIPI.</h3>
+
+<p>M. d'Iberville quitta la baie d'Hudson on 1697 et revint
+en France. Il rendit compte de sa mission et énonça
+les moyens qu'il y avait à prendre afin d'en assurer le
+succès. Il parle ainsi de l'avenir des possessions françaises
+en Amérique:</p>
+
+<p>«Suivant lui, il fallait s'occuper des dangers qui
+menaçaient nos établissements. Ces dangers venaient du
+voisinage de puissances qui étaient redoutables par leur
+nombre et par une position supérieure à celle des colonies
+françaises.</p>
+
+<p>«Vis-à-vis de nos colonies du nord, les Anglais et les
+Hollandais occupaient des pays d'un climat tempéré et
+d'une production surabondante.</p>
+
+<p>«Ils pouvaient attirer des quantités innombrables
+d'émigrants; de plus, ils pouvaient les établir avantageusement
+et les fixer pour jamais.</p>
+
+<p>«Les Français qui viennent dans la Nouvelle-France
+y sont attirés par quelques avantages: par l'immensité
+des forêts et des pêcheries à exploiter; mais ils ont à,
+lutter contre un climat si rigoureux, qu'ils ne songent
+après avoir amassé quelque bien, qu'à s'en aller le faire
+fructifier dans la mère patrie. De là, une cause d'infériorité
+pour les colonies françaises. Les Anglais sont établis
+dans le sud, sous une zône supérieure à celle de leur
+propre pays; quand ils en ont joui pendant quelques
+années, il ne veulent plus partir et contribuent à élever
+ainsi chaque année le chiffre de leur population.</p>
+
+<p>«Aussi les Français ne se comptent que par vingt
+mille, et leurs voisins par plus de deux cent mille.</p>
+
+<p>«Pour soutenir la concurrence, il faudrait donc que
+tout en conservant les possessions si avantageuses du
+nord, la France songeât à occuper les contrées si favorables
+du sud, sur les rives du Mississipi et du Missouri,
+et cela jusques aux bords du golfe du Mexique, où se
+trouvent les plus beaux pays du monde.</p>
+
+<p>«Et ce serait d'autant plus urgent que les Anglais
+se préparent à s'établir dans ces immenses contrées du
+sud.»</p>
+
+<p>Et il concluait par ces paroles:</p>
+
+<p>«Si la France ne se saisit de cette partie de l'Amérique
+qui est la plus belle, pour avoir une colonie capable
+de résister aux forces de l'occupation anglaise, celle-ci,
+qui est déjà très considérable, s'augmentera de manière
+que dans moins de cent années, elle sera assez forte pour
+se saisir de toute l'Amérique et en chasser toutes les
+autres nations.</p>
+
+<p>«D'un autre côté, la possession du Canada ne peut
+avoir son prix que par l'extension à l'ouest par le Mississipi,
+et cette extension n'a absolument d'utilité que par
+la possession des bouches de ce fleuve, qui mettra le
+grand Ouest en communication avec les îles françaises
+des Antilles, et principalement avec Saint-Domingue.»</p>
+
+<p>Vauban, dans ses considérations sur l'avenir des colonies
+françaises, avait absolument les mêmes idées que le
+chevalier d'Iberville. Quant à la qualité des établissements
+coloniaux, disait-il, il n'y a rien de plus noble et
+de plus nécessaire.</p>
+
+<p>«Rien de plus noble, parce qu'il n'y va pas moins que
+de donner naissance et accroissement à une immense
+monarchie qui, pouvant s'élever au Canada, à la Louisiane
+et à Saint-Domingue, deviendra capable de balancer
+toutes les autres puissances de l'Amérique et d'enrichir
+les rois de France.</p>
+
+<p>«Rien de plus nécessaire, parce que, sans cet accroissement,
+à la première guerre avec les Anglais et les Hollandais,
+nous perdrons nos possessions sans espoir d'y
+jamais revenir.»</p>
+
+<p>Dans le même temps on remit à M. de Pontchartrain
+un mémoire qui avait été rédigé par M. d'Ailleboust, fils
+de l'ancien gouverneur de Montréal, et qui résume toutes
+les données fournies par les différents explorateurs de
+l'Ouest et du Mississipi, comme Marquette, Jolliet, La
+Salle, de Tonty, etc.</p>
+
+<p>«Le pays où l'on propose à Monseigneur d'établir une
+nouvelle colonie est d'une richesse admirable et du plus
+bel avenir. Il est d'une grande étendue, car le Mississipi
+qui l'arrose a plus de six cents lieues de longueur, allant
+du 46e degré de latitude au 30e.</p>
+
+<p>«Ce fleuve est alimenté par plusieurs rivières très
+telles, venant les unes de l'est, comme l'Ohio, le Wabash,
+le Tennessee, les autres de l'ouest, comme le Red River,
+l'Arkansas et le Missouri.</p>
+
+<p>«Les seuls habitants sont des sauvages paisibles, hospitaliers
+et amis des Français. Ils sont relativement peu
+nombreux. Enfin, c'est une contrée d'une fertilité incomparable.</p>
+
+<p>«Le climat est tempéré, l'air pur, le pays capable de
+produire toutes les choses nécessaires à la vie.</p>
+
+<p>«Le maïs et les vignes y sont en abondance, ainsi que
+les arbres à fruits, et produisent deux fois par année.</p>
+
+<p>«La plupart des fruits y sont plus gros et meilleurs
+que les nôtres. Enfin, il y en a des quantités qui nous
+sont inconnues: les bananes, les ananas, et bien d'autres.</p>
+
+<p>«Les chanvres ont huit à dix pieds de hauteur, les oliviers
+poussent jusqu'à trente pieds au-dessous des branches.</p>
+
+<p>«Les chênes sont énormes et comparables à ceux de
+Norwège. Les pêchers, les pruniers, les figuiers produisent
+des fruits énormes et mûrissent deux fois par an.</p>
+
+<p>«Les copals, les pins, les cypriers, les ciriers, les châtaigniers
+abondent, et les marronniers sont aussi beaux que
+ceux de Lyon. Les melons et les patates sont d'un revenu
+abondant.</p>
+
+<p>«Le gibier est nombreux en castors, en chevreuils, en
+cerfs plus grands que ceux de l'Europe. Les boeufs
+sauvages donnent le plus beau cuir; on les rencontre,
+ainsi que les chevaux, par groupes de plusieurs milliers.
+Les prairies et les forêts sont remplies de faisans, de
+pigeons, d'outardes et de dindons sauvages.</p>
+
+<p>«On peut en tirer une infinité de pelleteries, des cuirs
+et des laines très fines et très abondantes.</p>
+
+<p>«On trouve des métaux en quantité: du plomb, du
+cuivre, de l'étain, etc.</p>
+
+<p>«Il y a abondance de bois de construction faciles à
+transporter par la quantité des rivières navigables. Il y
+a aussi abondance de bois précieux, de couleurs, et
+propres à la marqueterie.</p>
+
+<p>«Le tabac, le sucre et le coton y viennent très bien et
+sont aussi beaux que ceux des tropiques.</p>
+
+<p>«Enfin, c'est un pays de plus grand avenir.</p>
+
+<p>«La position est avantageuse au commerce; à proximité
+des Antilles d'une part, et de l'autre, du Mexique et
+du Pérou.»</p>
+
+<p>Ces renseignements concordaient avec les assertions de
+La Salle et de Tonty. Ces hommes héroïques, au prix de
+leurs jours, avaient non seulement reconnu la richesse
+incroyable de ces pays, mais ils en avaient aussi frayé le
+chemin et reconnu les voies. De plus, ils avaient noué
+des relations qui n'avaient laissé que de bons souvenirs
+et avaient fait aimer le nom français.</p>
+
+<p>«Quand on examine les extrémités où ces hommes
+d'un caractère si élevé se sont réduits pour conquérir
+des empires à l'Europe, quand on pèse le peu de gloire
+qu'ils ont acquise à côté des misères qu'ils ont supportées,
+on s'étonne et on gémit de l'oubli où leur mémoire est
+tombée. Le nom de La Salle avait disparu de cette
+terre après que les dernières traces de son expédition
+furent effacées.»</p>
+
+<p>Ces renseignements, qui concordaient avec plusieurs
+documents que le ministre avait déjà en sa possession,
+déterminèrent à exécuter immédiatement ce qui
+avait été arrêté depuis longtemps. On trouvait le moment
+urgent: on savait que les Anglais avaient l'intention
+de se rendre au Mexique.</p>
+
+<p>La décision fut prise. Dès le 15 février 1698, M. d'Iberville
+fut prévenu de réunir tous les Canadiens qui étaient
+revenus à la Rochelle avec lui et avec son frère de Sérigny,
+afin qu'ils pussent se joindre à l'expédition.</p>
+
+<p>Le ministre avait l'estime la plus haute pour ces marins
+intrépides qui s'étaient distingués à la baie d'Hudson
+et à l'île de Terre-Neuve. M. de Frontenac avait signalé
+leur mérite en ces termes: «Je me fais fort de fournir
+des gens plus habiles qu'aucuns de l'Europe: ce sont les
+Canadiens. Ils naissent canotiers et sont habitués à l'eau
+comme poissons.»</p>
+
+<p>Ensuite, on procéda à l'armement des bâtiments. Le 10
+juin, le ministre donna la liste des officiers. Il y avait deux
+bâtiments: la <i>Badine</i>, de 40 canons, le <i>Marin</i>, de 30
+canons, et plusieurs felouques.</p>
+
+<p>Liste des officiers devant servir sur la <i>Badine</i>: le sieur
+d'Iberville, capitaine de frégate; le sieur Lescalette, lieutenant
+de vaisseau: le sieur Moreau, enseigne: le sieur
+de Marigny, enseigne en second; de La Gauchetière et
+de Bienville, gardes de marine.</p>
+
+<p>Officiers devant servir sur le <i>Marin</i>: commandant, le
+sieur de Surgère, capitaine de frégate; le sieur du Hamel
+et le sieur de Sauvalle, lieutenants de vaisseaux; le sieur
+de Villautreys, enseigne, et le sieur de Sainte-Colombe,
+garde de la marine.</p>
+
+<p>Le 10 juin, d'Iberville adressait un nouveau mémoire,
+où il exposait ses vues en ces termes:</p>
+
+<p>«Pour faire un établissement sur le Mississipi, il faudrait
+au moins quatre bâtiments:</p>
+
+<p>«1° Un navire de 50 canons avec 250 hommes d'équipage;
+2° une frégate de 20 canons, avec 120 hommes;
+3° un bâtiment de 12 canons, avec 65 hommes; 4° un
+bâtiment de charge monté par 80 hommes, dont 30 soldats;
+huit mois de vivres, avec faculté d'accoster à Saint-Domingue
+pour prendre de la viande fraîche, si nécessaire
+dans les grandes traversées. Je n'arrêterai qu'une dizaine
+de jours, et il serait bon de ne rien dire du but du voyage
+à Saint-Domingue, à cause de la proximité de la colonie
+anglaise de la Jamaïque.</p>
+
+<p>«De là, il faudra longer la côte américaine à 50 lieues
+de la Floride jusqu'à la baie du Saint-Esprit, qui est à
+moitié de la distance entre la Floride et la baie Saint-Louis,
+où La Salle était allé atterrir en son voyage.</p>
+
+<p>«La baie du Saint-Esprit est à 100 lieues de la baie
+Saint-Louis; de là, j'enverrais un bâtiment à l'Acadie
+pour ramener 50 Canadiens. Il faut des marchandises pour
+présenter aux sauvages: haches, chaudières, aiguilles, rassades,
+clous, etc. Ces objets représentent au moins 20,000
+francs de dépenses. Enfin, je demanderais que mes ordres
+soient généraux, comme à la haie d'Hudson, à cause des
+inconvénients qui arrivent quand les ordres sont trop
+bornés, dans une entreprise de cette longueur et de cette
+importance, où l'on ne peut tout prévoir.»</p>
+
+<p>Le 23 juillet, le ministre envoya au sieur d'Iberville
+ses instructions, dans lesquelles nous voyons qu'il
+acquiesce à toutes les suggestions qui lui avaient été
+énoncées.</p>
+<br><br>
+
+<blockquote class="ill">
+
+<p class="milieu"><img alt="" src="images/228s.png"><br><a href="images/228l.png">(Cliquer pour agrandir)</a></p>
+
+
+
+<h4>OCEAN ATLANTIQUE.</h4>
+
+<p><b>Vaste étendue d'eau qui sépare l'Europe et l'Afrique de
+l'Amérique. Cet océan forme la mer des Antilles, la Manche,
+la mer d'Irlande, la mer du Nord, la mer Baltique et la Méditerranée,
+qui communique avec l'Atlantique par des passes
+très étroites. Les principaux tributaires sont, en Europe; la
+Tamise, la Seine, la Loire, la Garonne, etc.; en Amérique, le
+Saint-Laurent, l'Orénoque, l'Amazone, la Plata. Dans cet
+océan, il y a plusieurs courants; d'abord, le courant équinoxial,
+qui se dirige du Sénégal au Yucatan, puis le Gulf-Stream,
+qui longe la côte est de l'Amérique, entre ensuite dans
+le golfe du Mexique, puis se dirige vers le nord jusqu'au Labrador,
+d'où il traverse l'Atlantique pour aller échauffer les
+côtes de la France et de l'Angleterre jusqu'au cap Nord, au
+sommet de l'Europe. Au sud-est, on trouve ce qu'on appelle
+la mer des sargasses, vaste assemblage de plantes marines qui
+rendent la navigation difficile.</b>
+</p></blockquote>
+<br><br><br>
+
+
+
+<h3>CHAPITRE II</h3>
+
+<h3>PREMIER VOYAGE.</h3>
+
+<p>Tous les préparatifs étaient faits avec le soin que
+d'Iberville mettait à tout ce qu'il entreprenait. Le départ
+fut fixé pour le 24 octobre 1698.</p>
+
+<p>Il y avait quatre bâtiments; deux frégates: la <i>Badine</i>
+et le <i>Marin</i>. Il y avait 200 hommes d'équipage, dont
+50 Canadiens et le reste moitié soldats et matelots, et
+près de 100 canons.</p>
+
+<p>M. d'Iberville, comme toujours, avait pris soin des
+intérêts spirituels de ses hommes. Il avait avec lui un
+aumônier, et sur l'autre bâtiment, le Père Anastase Douay,
+qui connaissait les langues indiennes et avait accompagné
+M. de La Salle en 1682 dans son exploration du Mississipi.</p>
+
+<p>D'Iberville comprenait l'importance de la mission qui
+lui était confiée; il savait qu'il avait à lutter contre de
+grands obstacles; la traversée dans des mers inconnues,
+la jalousie et la haine de deux nations puissantes fortement
+implantées dans ce nouveau monde: l'Espagne avec
+le Mexique et le Pérou; l'Angleterre avec les rives de
+l'Atlantique depuis la Nouvelle-Angleterre jusqu'à la
+Caroline.</p>
+
+<p>Mais il mettait sa confiance dans ce souverain Maître
+qui lui avait donné le succès dans les tentatives les plus
+aventureuses. C'était ce qui le distinguait tout particulièrement;
+une audace invincible et un esprit de foi
+qui lui montrait, au-dessus de toute chose, la divine Providence
+et les intérêts de la religion.</p>
+
+<p>Nous avons sous les yeux trois relations de ce premier
+voyage: celle de M. d'Iberville, celle de M. de Surgère,
+et celle d'un maître charpentier, qui est pleine de détails
+et qui s'accorde avec les deux autres sur les points
+essentiels.</p>
+
+<p>Nous remarquons d'abord que le départ de l'escadre
+ne fut signalé par aucune démonstration publique, et
+cependant il s'agissait de conquérir un monde. Il y avait
+une raison à cette absence de publicité; on ne voulait
+pas donner l'éveil aux Anglais ni aux Espagnols, et M.
+d'Iberville avait recommandé lui-même d'expliquer son
+départ par la nécessité d'aller porter des renforts à
+l'Acadie et à la Nouvelle-France.</p>
+
+<p>L'expédition devait suivre la voie inaugurée par Christophe
+Colomb dans sa première traversée. Il fallait longer
+l'Afrique jusqu'aux îles Canaries. La se trouvent ces
+vents alizés qui, vers le 23e degré de latitude, soufflent
+avec force de l'est à l'ouest; ensuite l'on devait remonter
+au nord pour trouver l'île de Saint-Domingue, occupée
+en partie par les Français et où l'on devait avoir un premier
+lieu de ravitaillement.</p>
+
+<p>Douze jours après le départ de Brest, on était au 28e
+degré en vue de l'île de Madère et celle de Porto Santo.</p>
+
+<p>On suivit alors la direction des vents alizés, et l'on
+traversa cette partie de la mer que l'on voit toute couverte
+d'herbes et de plantes tropicales apportées par les
+courants marins qui vont de l'Amérique à l'Afrique.</p>
+
+<p>Le 19, on arriva au tropique du cancer, au 23e degré
+de latitude, et M. de Surgère nous dit qu'il fallut subir
+la cérémonie du baptême, qui était déjà dans les traditions
+des hommes de mer.</p>
+
+<p>C'était le 20 novembre. Tous les matelots, dans les
+costumes les plus grotesques qui représentaient les divinités
+de la mer, s'adressaient à ceux qui traversaient la
+ligne pour la première fois et les obligeaient à passer par
+une immersion plus ou moins complète, que l'on appelait
+le <i>baptême du tropique</i>. Il suffisait d'une petite gratification
+pour en être dispensé.</p>
+
+<p>Au bout de quelques jours on s'aperçut qu'on approchait
+de contrées nouvelles; les régions tropicales. L'air
+était plus doux, le ciel d'un éclat ravissant. On y contemplait
+des nuances claires et profondes qui semblaient
+révéler quelque chose de l'immensité du firmament. Les
+doux zéphirs qui répandaient leurs effluves rafraîchissaient
+et apportaient en même temps l'odeur suave de
+plantes et de parfums inconnus aux régions que l'on
+venait de quitter.</p>
+
+<p>A ce signe, M. d'Iberville voyait l'approche des terres
+bénies qu'il recherchait. Les Canadiens, dont les sens si
+subtils n'avaient éprouvé jusque-là que les impressions
+après du nord, saluèrent l'annonce d'une contrée nouvelle,
+les douces visions du matin, les splendeurs du
+milieu du jour, les spectacles féeriques du soleil couchant,
+tout était nouveau pour ces rudes explorateurs des
+régions du nord.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>CHAPITRE III</h3>
+
+<h3>ARRIVÉE AUX ANTILLES.</h3>
+
+<p>Enfin, on contempla, les cimes lointaines de la plus belle
+île de l'archipel Indien; c'était l'île d'Haïti, que les Espagnols,
+un souvenir de la patrie, avaient baptisée du nom
+gracieux d'Hispaniola. Cette île, presque aussi grande que
+l'Irlande, s'élève en pyramide sur l'Océan.</p>
+
+<p>Dans le lointain, l'on contemplait des montagnes qui
+semblaient étagées jusqu'à la hauteur de 3,000 pieds, elles
+présentaient les formes les plus élégantes. On pouvait admirer
+sur l'horizon les cimes bleues des derniers sommets;
+sur lea penchants, des forêts et une végétation abondante;
+sur les rives, les dentelures des baies, coupées par
+des promontoires couverts de mousse et venant apporter
+jusqu'au sein de la mer des géants de verdure qui baignaient
+leurs branches au sein des ondes les plus transparentes.
+Ces eaux reflétaient le pur azur du ciel; au
+loin, des échappées laissaient contempler des étendues
+immenses, plantées de palmiers et d'orangers, qui offraient
+des dispositions régulières comme celles de la main de
+l'homme.</p>
+
+<p>Les richesses de la nature tropicale resplendissaient
+partout; des pins et des palmiers énormes, des cactus gigantesques.
+C'était une succession, non interrompue de
+prodiges.</p>
+
+<p>Les équipages acclamaient au passage ces visions enchantées,
+et faisaient retentir les airs de cantiques sacrés
+que la surface unie des eaux rendaient encore plus éclatants.</p>
+
+<p>«Le 3 décembre, nous voyons le cap Français, qui avait
+été atteint en 39 jours depuis le départ de Brest. Aussitôt
+l'équipage se met à l'oeuvre et l'on fait de l'eau, du bois,
+de la viande fraîche et des volailles pour le soulagement
+des hommes. On fait du biscuit avec la fleur, parce qu'il
+n'y avait pas eu de place pour en emporter sur les bâtiments;
+enfin, l'on monte les embarcations, les biscayennes
+qui avaient été mises <i>en bottes</i> sur le pont.</p>
+
+<p>M. de Chateaumorand était arrivé le 30 novembre 1698.</p>
+
+<p>C'était le commandant d'un bâtiment du 50 canons, nommé
+le <i>Français</i>, qui avait été désigné pour venir assister
+M. d'Iberville dans sa prise de possession des rives du
+golfe du Mexique. Il était le neveu de M. de Tourville et
+le parent de M. d'Urfé, prêtre de Saint-Sulpice à Montréal,
+Enfin, comme M. Ducasse, le gouverneur, ne se trouvait
+pas au Cap, mais avait été se reposer au sud de l'île, dans
+le district de Léogane, M. d'Iberville s'y dirigea aussitôt.</p>
+
+<p>M. d'Iberville se mit en rapports avec le gouverneur et
+obtint tous les ravitaillements qui lui étaient nécessaires.
+Le gouverneur parut enchanté des vues du commandant
+et de son air de résolution. Il lui accorda quelques flibustiers
+pour remplacer les hommes qui avaient succombé
+dans la traversée; il y avait six Canadiens et deux écrivains
+de morts, ce qui fait dire a M. d'Iberville: «La maladie
+n'en veut qu'aux Canadiens et aux écrivains.»</p>
+
+<p>M. d'Iberville dit qu'il partit de Léogane le premier
+jour de l'année 1699, à midi, étant alors au 78e degré de
+longitude.</p>
+
+<p>Il savait très bien qu'il ne devait pas suivre le côté
+nord de l'île de Cuba, à cause des grands courants venant
+du sud, qui font le tour du golfe du Mexique et qui remontent
+par le bras de mer situé entre Cuba et la Floride.</p>
+
+<p>Il longea donc avec son escadre la côte sud de l'île de
+Cuba. Il parcourut toutes ces petites îles qui environnent
+Cuba au sud, qui sont ravissantes de fraîcheur et
+de forme, couvertes de palmiers et d'orangers chargés de
+fleurs et de fruits. Il vit alors ces sites enchanteurs et
+parfumés que Christophe Colomb avait appelés «les
+jardins de la reine», à cause des merveilles de leur végétation.
+Il fallait passer au milieu de ces îles environnées
+de coraux et de madrépores, où les navires pouvaient
+échouer; mais le commandant savait trouver son chemin
+au milieu de tous ces obstacles. Il était d'ailleurs grandement
+aidé par l'expérience d'un vieux marin nommé
+M. de Graff, que M. de Chateaumorand avait pris avec lui
+au Cap, et qui avait navigué pendant plusieurs années
+au milieu de ces parages.</p>
+
+<p>Le 4 janvier, on était à l'extrémité ouest de Saint-Domingue;
+ensuite, on arriva à Santiago, ville principale
+de Cuba. Le 9, on était au cap de Corientes, à l'extrémité
+ouest de Cuba; et enfin, le jour suivant, en face du
+cap de Cruz, ainsi nommé parce que Christophe Colomb
+y avait planté une croix.</p>
+
+<p>Les jours suivants, on entrait dans les eaux de la Floride,
+et en suivant les courants du sud, l'on avançait vers
+les côtes est du golfe.</p>
+
+<p>La <i>Badine</i>, le <i>Marin</i> et le <i>Français</i> voguaient
+de conserve dans le golfe, accompagnés des felouques et des
+tartanes qui portaient les provisions.</p>
+
+<p>Pour ceux qui connaissaient le but de ce voyage,
+le spectacle était imposant. C'était une marche comparable
+à celle de l'escadre de Christophe Colomb, lorsqu'il
+accosta, non loin de là, aux premières Antilles.</p>
+
+<p>C'était un nouveau monde que d'Iberville allait aborder;
+il était considérable et était réservé au plus grand
+avenir.</p>
+
+<p>Actuellement, les Antilles, où s'arrêtèrent les explorations
+de Colomb, ne comptent pas un million d'habitants,
+tandis que les pays dont M. d'Iberville allait prendre possession
+en comptent aujourd'hui près de dix millions,
+et la dixième partie seule est encore explorée.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>CHAPITRE IV</h3>
+
+<h3>ARRIVÉE DEVANT LES RIVES DU GOLFE DU MEXIQUE.</h3>
+
+<p>Le 2 février, on passa près des îles à l'ouest qui cachent
+le delta du Mississipi. Elle furent nommées, de la fête du
+jour, du nom d'îles de la Chandeleur, qu'elles conservent
+encore aujourd'hui. M. d'Iberville, ni personne de l'équipage,
+ni M. de Graff, ni le pilote qui lui avait été donné
+par M. Ducasse, ne connaissaient l'existence de cet
+immense triangle de détritus, amenés au milieu de la mer
+par le Mississipi et qui, à partir du trentième degré, s'avance
+dans la mer et à près de quarante lieues d'étendue.</p>
+
+<p>Il avait calculé que le Mississipi débouchait au 30e
+degré de latitude, à mi-distance de la baie Saint-Louis et
+de la Floride, laquelle côte suivait constamment la ligne
+du 30e degré de latitude. Il ignorait que le Mississipi,
+arrivé à cette hauteur, avait amené un immense amas
+d'alluvion, et que son embouchure était reportée à 40
+lieues plus loin.</p>
+
+<p>D'ailleurs, il voulait avant tout explorer les rives des
+possessions espagnoles. Il dirigea donc ses bâtiments vers
+le 30e degré, en marchant en ligne droite à partir de l'extrémité
+ouest de l'île de Cuba.</p>
+
+<p>Après avoir dépassé les îles de la Chandeleur, il se dirigea
+à l'est pour explorer toute la côte, en commençant, du
+côté de la Floride, par les pays occupés par les Espagnols.</p>
+
+<p>Il aborda d'abord au 90e degré de longitude, et il reconnut
+Pensacola, station espagnole. Il la croyait considérable,
+mais il n'y trouva que quelques soldats. Il se dirigea
+vers l'ouest pour explorer la côte et la débarrasser de
+toute occupation étrangère.</p>
+
+<p>Il parcourut la côte depuis la Floride à l'est jusqu'aux
+lacs situés à l'ouest à la tête du delta, examinant et sondant
+partout. Alors, ayant vérifié qu'il n'y avait ni
+Anglais ni Espagnols dans tout ce parcours, et de plus
+ayant appris par les relations des sauvages et par le
+témoignage des Espagnols qu'il y avait l'embouchure
+d'un grand fleuve en remontant au sud-ouest, il se décida
+à prendre connaissance de ces localités.</p>
+
+<p>Il commença par établir un fort dans l'endroit qu'il
+jugea le plus convenable, à moitié chemin de l'occupation
+des Espagnols à Pensacola.</p>
+
+<p>Pendant qu'il était occupé à cet établissement, il examina
+tout le pays d'alentour et accueillit avec empressement
+la visite des tribus sauvages environnantes.</p>
+
+<p>Quant au pays, il était presque aussi beau que le littoral
+de Saint-Domingue. L'on voyait des pins et des cypriers
+sur de grandes étendues, des prairies surabondantes,
+des arbres à fruits d'une force de végétation inconnue
+en Europe. Tout était à l'avenant: des outardes ou oies
+sauvages énormes, des poules d'Inde qui volaient par légions
+et que l'on pouvait prendre avec la main ou tuer à
+coups de fusil sans enrayer les autres. Dans ces étendues,
+des fruits pleins de saveur, des plantes pleines d'arômes,
+une végétation vigoureuse recelant dans ses profondeurs
+des milliers d'oiseaux pélagiques: des cormorans, des canards,
+des flamants; tandis que le vol et les cris des perroquets
+animaient la solitude.</p>
+
+<p>Le 4 février, M. d'Iberville fit une excursion sur les
+bords: il vit des quantités de chênes de la plus belle venue,
+des ormes, des frênes, des pins, des vignes en grand
+nombre; sur le sol, des herbes vigoureuses semées de violettes,
+de giroflées, de féveroles, comme à Saint-Domingue;
+des noyers d'une fine écorce, des bouleaux. Le temps
+était très beau, l'air très chaud. Il explorait et faisait sonder
+toutes les embouchures des fleuves principaux qui se
+rendaient à la mer.</p>
+
+<p>Après l'admiration pour les richesses de cette nature
+presque tropicale, M. d'Iberville avait une attention particulière
+pour s'attirer la confiance et l'affection des indigènes,
+qui entraient pour une grande part dans ses projets d'avenir.</p>
+
+<p>Ceux-ci détestaient les Espagnols, dont ils avaient depuis
+longtemps éprouvé le caractère violent et implacable;
+de plus, ils surent bientôt que les Français établis
+dans les régions du Nord s'étaient toujours attachés à,
+gagner les Indiens qui les environnaient, par les procédés
+les plus affectueux et les plus généreux.</p>
+
+<p>Les Biloxis vinrent d'abord saluer les nouveaux arrivés,
+et il paraît, d'après la relation de Pénicaud, qu'ils purent
+s'entendre avec plusieurs Canadiens qui connaissaient
+l'iroquois et qui formaient une forte partie des équipages.</p>
+
+<p>Après les Biloxis, vinrent cinq autres nations situées aux
+environs du Mississipi: les Bayagoulas, les Chichipiacs,
+les Oumas, les Tonicas.</p>
+
+<p>Pénicaud raconte les cérémonies qui accompagnaient
+ces rencontres. Les sauvages arrivaient en présentant, en
+signe de bienvenue, une énorme pipe longue d'une aune,
+ornée dans toute sa longueur d'une immense quantité de
+plumes disposées en forme d'un vaste éventail; c'est ce
+qu'ils appelaient «le calumet». Ils le chargeaient de tabac,
+l'allumaient, puis le présentaient au nouvel arrivé. M.
+d'Iberville, qui n'avait jamais fumé, nous dit-il, n'en pouvait
+supporter le goût, mais il ne disait rien, fumait et
+refumait avec la plus grande complaisance. Pénicaud rend
+compte d'une de ces cérémonies, qui fut plus solennelle
+que les autres.</p>
+
+<p>Les chefs des cinq nations que nous venons de nommer
+vinrent au fort avec leurs hommes. Ils chantaient tous.
+Ils commencèrent par dresser un poteau orné de verdure
+et de couleurs éclatantes, puis ils dansèrent autour, tandis
+que plusieurs d'entre eux allèrent chercher M. d'Iberville.
+Chantant avec leurs instruments et leurs tambours, ils
+firent monter M. d'Iberville sur le dos d'un sauvage, qui
+devait servir de coursier, et qui imitait l'allure et les courbettes
+et même les hennissements d'un cheval d'apparat.</p>
+
+<p>Lorsqu'on fut arrivé au poteau, on fit asseoir M. d'Iberville
+avec ses gens sur des peaux de chevreuils, puis on
+commença une danse guerrière pendant laquelle chacun
+des sauvages, revêtu de ses armes, allait frapper de son
+casse-tête des coups sur le poteau et racontait ses exploits.</p>
+
+<p>M. d'Iberville répondit à ces démonstrations en faisant
+venir les présents: des couteaux, des rassades, du vermillon,
+des fusils, des miroirs, des peignes; de plus, des
+habillements; des capots, des mitasses, des chemises, des
+colliers et des bagues. Les Canadiens, qui avaient l'usage
+de tous ces habillements, en revêtaient les sauvages.
+Après cela M. d'Iberville servit un repas pour tous les
+assistants; de la sagamité aux pruneaux, des confitures,
+du vin, de l'eau-de-vie, à laquelle on mit le feu, ce qui
+émerveilla les sauvages.</p>
+
+<p>Après cette cérémonie, M. d'Iberville prit ses dispositions
+pour continuer son exploration. Il savait désormais
+où était l'embouchure du Mississipi, c'est-à-dire à quinze
+ou vingt lieues au sud-ouest. Là se trouvait l'embouchure
+d'un grand fleuve que les sauvages appelaient la
+Malbanchia, et les Espagnols, la rivière aux Palissades, à
+cause des arbres qui on barraient l'ouverture, ce qui
+s'accordait avec les relations de M. de La Salle.</p>
+
+<p>M. d'Iberville avait reconnu qu'il n'y avait ni Anglais
+ni Espagnols dans le golfe, et qu'il n'avait à craindre
+aucune rencontre ennemie. Dès lors, il prit congé de M.
+de Chateaumorand, dont il n'avait plus à réclamer l'assistance.
+Ils se quittèrent dans les meilleurs termes.</p>
+
+<p>M. de Chateaumorand appréciait hautement la capacité
+et le zèle de M. d'Iberville, et il le traitait avec la plus
+grande considération, comme un vrai gentilhomme. Cela
+formait un contraste sensible avec les duretés que M. de
+La Salle avait eu à endurer du commissaire de la marine
+royale qui l'accompagnait, et qui, par son entêtement et
+son ignorance, avait fait manquer toute l'entreprise. M.
+de Chateaumorand laissa une centaine de barriques de vin,
+de la fleur et du beurre dont M. d'Iberville avait besoin,
+et il partit pour Saint-Domingue, où il pouvait se ravitailler.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>CHAPITRE V</h3>
+
+<h3>VOYAGE A LA MALBANCHIA.</h3>
+
+<p>M. de Chateaumorand partit le 20 février. M. d'Iberville
+fit ses préparatifs de voyage. Il était assuré qu'il
+n'avait aucun obstacle à craindre de la part des Espagnols
+ni de la part des Anglais. Il savait qu'il pouvait compter
+sur les bonnes dispositions des sauvages.</p>
+
+<p>Le 27 février, jour fixé, il partit de Biloxi avec deux
+biscayennes et deux canots, et 50 hommes armés de fusils
+et de haches. Ils avaient pour 20 jours de vivres. Presque
+tous ces hommes étaient des Canadiens éprouvés
+dans les expéditions précédentes, et les autres, des
+flibustiers de Saint-Domingue.</p>
+
+<p>Il y avait deux pierriers sur les biscayennes pour
+imposer aux sauvages. M. d'Iberville était sur l'une des
+biscayennes avec son frère M. de Bienville, et M. de Sauvalle
+sur l'autre, avec le Père Anastase, Récollet,
+qui avait sa chapelle avec lui. Les prières se faisaient
+matin et soir comme sur les vaisseaux, et lorsqu'on pouvait
+débarquer le dimanche, le père disait la messe.</p>
+
+<p>Le 27 et le 28, on commença à longer à l'ouest une
+grande île de sable. On passa ensuite devant plusieurs
+baies environnées d'herbe et de joncs, mais sans bois.</p>
+
+<p>En naviguant, on faisait la plus grande attention à ne
+passer l'embouchure d'aucune rivière.</p>
+
+<p>Le 1er mars, qui était un dimanche, on aborda à une
+île, et le père dit la messe pour l'équipage.</p>
+
+<p>L'autel fut dressé sous un bouquet d'arbres, et connue
+le sol était très humide en quelques endroits, d'Iberville
+fit couper des branches pour les mettre sous les pieds des
+hommes, afin de les préserver de toute incommodité. Dans
+la journée, les gens tuèrent plusieurs chats sauvages:
+l'île en était remplie, et on l'appela l'île aux Chats, nom
+qui a subsisté jusqu'à présent.</p>
+
+<p>Il fallait tenir la mer à une certaine distance parce
+que le vent était violent et pouvait pousser sur les rochers;
+mais en même temps il ne fallait pas s'éloigner
+beaucoup, pour n'être pas enlevé par la mer, qui était très
+forte.</p>
+
+<p>«C'est un métier bien gaillard, dit M. d'Iberville, que
+de découvrir les côtes de la mer avec des chaloupes qui
+ne sont ni assez grandes pour tenir la mer quand elles
+sont sous voiles, ni même quand elles sont à l'ancré, et
+qui sont trop grandes pour aborder à une côte plate, où
+elles touchent et échouent à une demi-lieue au large.»</p>
+
+<p>C'est alors qu'étant obligé de gagner la côte, l'équipage,
+vers le soir du 2 mars, aperçut des rochers très rapprochés
+les uns des autres et à travers lesquels passait un grand
+courant.</p>
+
+<p>C'était une rivière, et d'Iberville pressentit que c'était
+celle qu'il cherchait.</p>
+
+<p>Il s'approcha avec précaution, parce que le courant
+était rapide à faire une lieue et demie à l'heure. M. d'Iberville
+reconnut alors plusieurs circonstances qui s'accordaient
+avec les informations de M. de La Salle.</p>
+
+<p>Les eaux conservaient leur douceur à une grande distance
+dans la mer, comme l'avait dit M. de La Salle. Les
+roches étaient très nombreuses, très rapprochées et l'on
+voyait qu'elles étaient de bois pétrifié avec la vase; elles
+résistaient à la mer et elles étaient toutes noires; parfois
+elles étaient espacées de vingt pas et d'autres fois
+beaucoup plus; mais elles conservaient l'aspect d'une
+palissade, comme l'avaient affirmé les Espagnols. Le
+fleuve avait 400 toises de largeur, avec une rapidité
+extraordinaire.</p>
+
+<p>D'Iberville reconnut que c'était le Mississipi, et qu'il
+contemplait cette embouchure que M. de La Salle n'avait
+pu découvrir.</p>
+
+<p>La satisfaction était grande chez tous ceux qui prenaient
+part à l'expédition. Les gens d'Iberville, qui lui
+étaient si dévoués, étaient heureux de voir leur chef bien-aimé
+couronné encore de succès dans une entreprise tentée
+vainement jusqu'à lui. M. d'Iberville remerciait la
+divine Providence; il voyait se réaliser toutes ses espérances.
+Il se trouvait comme en possession d'un nouveau
+monde qu'il avait promis au roi et à M. de Pontchartrain;
+enfin, le titre de gouverneur de la Louisiane lui
+était désormais acquis. Le Père Douay considérait surtout
+les intérêts spirituels de ce grand continent.</p>
+
+<p>Le lendemain, 3 mars, l'équipage aborda à l'entrée du
+fleuve; au matin, la sainte, messe fut dite en actions de
+grâces et on chanta le <i>Te Deum</i>.</p>
+
+<p>L'émotion du Père Douay, qui était un saint homme,
+était au comble, et il sut la communiquer à son auditoire.
+«C'était une terre nouvelle, conquise au Sauveur, où son
+nom serait béni et exalté», et il faut reconnaître que les
+fervents chrétiens auxquels il s'adressait pouvaient
+comprendre ces pieux sentiments. Quant à d'Iberville,
+comme l'avait déjà remarqué le Père Marest dans l'expédition
+de la baie d'Hudson, il était toujours le premier
+à donner l'exemple dans les manifestations de la piété.</p>
+
+<p>L'équipage, avant de continuer sa course, resta au repos
+sous les arbres pour se remettre des fatigues des jours
+précédents.</p>
+
+<p>«Nous sentons, dit M, d'Iberville, couchés sur des roseaux
+et à l'abri du mauvais temps, le plaisir qu'il y a de
+se voir délivrés d'un péril évident.»</p>
+
+<p>Le lendemain, mercredi des Cendres, la messe fut
+encore célébrée, et les gens reçurent les cendres, avec les
+officiers en tête.</p>
+
+<p>On commença ensuite à remonter la rivière. A quelques
+lieues on trouva ce que les précédents explorateurs avaient
+appelé une fourche, c'est-à-dire une division de la rivière
+en trois courants différents. C'était une confirmation de
+toutes les antres indications que M. de La Salle avait
+données sur l'embouchure du Mississipi.</p>
+
+<p>Après ces assurances, pour faire acte de possession au
+nom de l'Église, M. d'Iberville fit planter une croix par
+ses hommes, et le Père Récollet la bénit solennellement,
+pendant que les matelots l'entouraient à genoux et chantaient le:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p> Vexilla régis prodeunt,</p>
+<p> Fulget crucis mysterium...</p>
+ </div> </div>
+
+<p>M. d'Iberville commença à remonter la rivière. Étant
+arrive au 30e degré de latitude et au-dessus du Delta
+il continua sa navigation pour prendre connaissance du
+pays et de ses ressources.</p>
+
+<p>Il rencontra d'abord le village des Bayagoulas, dont
+plusieurs habitants étaient venus le visiter au port de
+Biloxi; là il trouva le meilleur accueil.</p>
+
+<p>Ensuite, il alla au site des Mahongoulas, où l'un des
+chefs lui vendit, pour une hache, une lettre de M. de
+Tonty, adressée à M. de La Salle, dans laquelle il lui disait
+qu'il était venu à son secours, et qu'il avait trouvé toutes
+les nations des rives du fleuve bien disposées pour
+les Français.</p>
+
+<p>M. d'Iberville reconnut la vérité de ces dispositions et
+il continua sa course.</p>
+
+<p>Le pays apparaissait dans toute sa beauté. «Les terres
+sont les plus belles que l'on puisse jamais voir; elles sont
+traversées par une infinité de belles et grandes rivières;
+elles sont couvertes de bois franc, comme chênes, ormes,
+noyers, de vignes d'une grosseur excessive; des prairies
+sans fin, les rivières couvertes de canards et d'oies sauvages;
+les arbres remplis d'oiseaux aux couleurs éclatantes,
+de perroquets, de geais, d'oiseaux-mouches de
+toutes sortes.»</p>
+
+<p>Des légions de boeufs sauvages paissent par milliers à
+travers les prairies.</p>
+
+<p>Voici quel était le plan de M. d'Iberville dans cette
+exploration. Il voulait choisir un site qui serait au centre
+des tribus indiennes, pour pouvoir facilement communiquer
+avec elles, et de plus, qui serait en communication
+directe avec la mer par l'une des branches du fleuve, de ces
+fourches dont M. de La Salle avait parlé dans ses relations.</p>
+
+<p>Il trouva d'abord, à 40 lieues de l'embouchure, la
+nation des Pascomboulas, et au delà, il reconnut qu'il y
+avait une voie directe vers la mer par ces lacs immenses
+qui occupent la baie du Delta. Il explora ces lacs, et
+eu l'honneur des ministres du roi, appela le plus grand
+du nom de «Pontchartrain», il nomma l'autre «Maurepas».</p>
+
+<p>En remontant, il rencontra une station où se trouvait
+un mat peint et décoré que les sauvages appelaient
+Bâton-Rouge. C'était un point de démarcation entre les
+terrains du chasse des Pascomboulas et de la nation
+suivante, les Oumas, dont M. d'Iberville voulut visiter
+le principal village.</p>
+
+<p>Il arriva le 20 mars au village des Oumas. Des chefs
+l'attendaient sur le rivage avec le calumet de paix. Ils
+l'entourèrent, le mirent au milieu d'eux et le conduisirent
+au village en chantant et en dansant. «Arrivés
+au village, dit M. d'Iberville, nous nous sommes
+salués et embrassés. Il était une heure de l'après-midi.»
+Il fallut s'arrêter et recommencer à fumer, «ce qui me
+fatiguait beaucoup, n'ayant jamais fumé.»</p>
+
+<p>Tout le village était rassemblé. Les tambours et les
+calebasses accompagnaient le chant, et il y eut plusieurs
+danses. Ce furent d'abord des danses militaires
+exécutées par des guerriers revêtus de fourrures, armés
+de pied on cap et portant sur la fête des mufles d'animaux
+de toutes sortes, fabriqués avec un rare talent
+d'imitation.</p>
+
+<p>Ces chants guerriers étaient des sons incohérents, mais
+non formés au hasard. Les danseurs reproduisaient avec
+une fidélité parfaite les cris et les hurlements des animaux
+féroces dont ils mettaient le masque sur leur tête.</p>
+
+<p>Deux bandes de guerriers se plaçaient en présence et,
+tout en gardant une certaine cadence, ils représentaient
+un combat, se précipitant et reculant par bonds. Ils
+brandissaient les casse-tête, se frappaient avec des cris
+de défi; et, pendant ce temps, les autres guerriers chantaient,
+en marquant le temps avec des tambours, et en
+poussant du fond du gosier des cris d'applaudissement,
+tels que: Hou! Hou! Hou! Hou! ou encore: Ché! Ché!
+Ché!</p>
+
+<p>Après la danse des guerriers, on passait à des exercices
+moins effrayants. Les jeunes gens s'avançaient avec les
+jeunes filles. Ils étaient richement parés à leur manière:
+ils avaient des diadèmes de plumes qui montaient très
+haut; leurs ceintures d'orignal brodées en rassades
+descendaient jusqu'aux genoux; elles étaient ornées tout
+autour de disques de métal qui retentissaient comme des
+grelots à chaque mouvement de la danse. Ils étaient
+peints de rouge, de blanc et de jaune, disposés avec un
+certain art et figurant des galons et des ornements multipliés.
+Les jeunes tilles portaient des éventails de plumes
+dont elles accompagnaient leurs mouvements. Les jeunes
+gens avaient une sorte de sceptre qui marquait la mesure.</p>
+
+<p>Ces groupes représentaient diverses scènes de la vie
+sauvage, comme le départ pour la chasse, pour la guerre,
+le retour, les fiançailles, etc. Les danseurs se lançaient avec
+une agilité remarquable et en tournant sur eux-mêmes.
+«Ces danses, nous dit M. d'Iberville, étaient gracieuses
+et assez jolies, et elles étaient accompagnées de chants
+pleins de douceur. Quand les sauvages le veulent, ils
+chantent avec beaucoup d'agrément. Ils ont l'oreille délicate,
+la voix belle et une disposition remarquable pour
+la musique.»</p>
+
+<p>Le lendemain, on visita les villages. On vit 150 cabanes,
+avec une place au centre, de 200 pas de largeur.</p>
+
+<p>Tout autour, on voit s'étendre d'immenses prairies,
+sans rochers, avec des arbres d'une grande vigueur. Sur
+les champs s'étalent des fleurs, des citrouilles, des melons
+et du tabac d'une taille surprenante.»</p>
+
+<p>On alla visiter le temple, qui est au milieu du village.
+C'est un édifice surmonté d'une coupole; au centre on
+entretient un feu continuel. A l'extrémité il y a un sanctuaire
+avec des tables en forme d'autel; sur ces autels
+étaient disposées des fourrures précieuses et d'autres
+emblèmes mystérieux.</p>
+
+<p>En revenant à la hauteur de Bâton-Rouge, M. d'Iberville
+reconnut par ses calculs qu'il était à la latitude de
+Biloxi, où se trouvaient ses vaisseaux. Alors, il observa
+les rives et, trouvant au-dessous de Bâton-Rouge un courant
+d'eau considérable, allant, en droite ligne, du Mississipi
+dans la direction de l'est, il s'abandonna à ce courant
+qui, suivant sa prévision, allait se jeter vers la baie de
+Biloxi. C'est cette rivière que l'on a nommée la rivière
+d'Iberville, d'après celui qui l'avait découverte. Elle a 25
+lieues d'étendue. Elle lui épargna l'immense parcours
+qu'il lui aurait fallu faire pour descendre le Mississipi
+avec tous ses détours jusqu'à la mer, au 29e degré, et
+pour remonter jusqu'au 30e degré à Biloxi. C'était près
+de 100 lieues d'épargnées. Cette rivière offrait bien des
+portages, mais elle révélait un pays magnifique, d'une
+grande abondance en poisson et gibier. On vit passer sur
+les rives, par centaines, des troupeaux de boeufs au galop.</p>
+
+<p>La rivière su jetait dans le lac Maurepas, qui est la
+suite du lac Pontchartrain, et de là, M. d'Iberville arrivait
+le 30 mars à Biloxi, ayant fait 300 lieues environ on
+30 jours, y compris les stations aux différentes nations
+sauvages.</p>
+
+<p>Là, M. d'Iberville écrivit sur son journal: «Depuis un
+mois de séjour, un peu de curiosité eût dû encourager les
+personnes qui sont restées, à faire sonder les environs de
+cette rade avec leurs traversières.» Puis, réfléchissant
+que cela exprimait un blâme pour ses subordonnés, il a
+effacé cette phrase pour qu'elle ne fût pas mise dans la
+copie qu'il devait envoyer au ministre. Les jours suivants,
+le sondage fut accompli par M. d'Iberville.</p>
+
+<p>Après cette exploration, il jugea qu'il n'y avait pas
+d'endroit plus convenable que la baie de Biloxi pour
+l'érection d'un fort, et il fit aussitôt abattre des arbres
+en quantité suffisante. Ces arbres étaient d'un bois si dur
+que les haches s'y brisaient. Aussitôt une forge fut établie
+pour réparer les haches à mesure de l'exploitation.</p>
+
+<p>A la fin du mois, le fort était terminé. Aussitôt on fait
+descendre les canons avec leurs affûts; on fait aussi installer
+les vaches et les volailles, puis l'on sème des pois
+des fèves et du maïs à l'entour du fort. Les Espagnols
+vinrent alors pour visiter les Français. Ils virent le fort
+et purent en admirer l'ordonnance.</p>
+
+<p>Cela pouvait leur donner à réfléchir, mais M. d'Iberville
+s'en inquiétait peu. Il avait jugé ces Espagnols
+comme des hommes de peu d'importance, et il fait cette
+réflexion: «Les Espagnols établis dans ces contrées se
+sont beaucoup nui par leurs alliances avec les Indiens.
+Les enfants provenant de ces unions, tenaient beaucoup
+plus du sang sauvage que du sang espagnol: ils étaient
+chétifs, mous et sans énergie. Je suis certain, ajoutait-il,
+qu'avec 500 Canadiens, je pourrais enlever le Mexique,
+où se trouvent tant de trésors.»</p>
+
+<p>Toute cette expédition du Mississipi avait augmenté
+l'estime que M. d'Iberville avait de ses compagnons
+d'armes canadiens.</p>
+
+<p>Il les avait vus inébranlables dans les plus grandes
+fatigues, intrépides, ne reculant devant aucun danger,
+infatigables dans les marches et dans toutes les manoeuvres.
+Il avait pu reconnaître avec une sensible complaisance
+que ses compatriotes étaient au moins égaux à
+ces flibustiers de Saint-Domingue, que l'on regardait
+comme les hommes les plus audacieux qu'il y eût alors
+dans le monde.</p>
+
+<p>De plus, il les avait trouvés d'une ressource précieuse
+dans les relations avec les sauvages, sachant les gagner
+par leurs égards et leur amabilité, et pouvant s'en faire
+comprendre par la connaissance des langues sauvages du
+Nord, dont beaucoup d'expressions avaient pénétré sur
+les côtes du golfe. Cela était dû aux Tuscaroras, nation
+iroquoise établie depuis longtemps dans le voisinage du
+Mississipi, dans la province de la Caroline.</p>
+
+<p>Le Père Anastase, vu ses fatigues et son grand âge,
+avait manifesté le désir de revenir en France, ce que M.
+d'Iberville accorda aussitôt. Il fit venir au fort le jeune
+aumônier de la <i>Badine</i>. Mais lorsque les fêtes arrivèrent,
+c'est-à-dire le dimanche des Rameaux, le 12 avril, le Père
+Anastase se fit conduire en chaloupe, par M. de Beauharnois,
+au fort, pour confesser tous ceux qui se présentèrent.
+Il y revint encore le jeudi saint, y resta jusqu'au
+jour de Pâques, dit la messe, et le soir, il y eut sermon
+et vêpres. Après quoi il revint aux vaisseaux pour faire
+faire les pâques aux gens. Il y eut encore confession,
+messe et communion.</p>
+
+<p>Tout étant réglé, M. d'Iberville laissa au fort près de
+14,000 rations, et de plus, il envoya un traversier à M.
+Ducasse pour avoir des vivres. Lui-même ne devait pas
+prendre ce chemin, mais profiter du Gulf-Stream pour
+sortir du golfe du Mexique.</p>
+
+<p>Il dit: «Le 2 mai, j'ai établi les offices du fort. J'ai
+fait reconnaître le sieur de Sauvalle, enseigne de vaisseau,
+pour commander; c'est un garçon sage et de mérite.
+J'ai mis mon frère de Bienville, âgé de 18 ans, comme
+lieutenant, et Levasseur-Boussonelle comme major. Je
+leur laisse 70 hommes, les mousses et, de plus, les équipages
+des traversières.»</p>
+
+<p>Il laissait les mousses pour séjourner parmi les sauvages
+afin d'apprendre leur langue. C'est ainsi que son
+père avait agi autrefois, à Montréal, avec lui et ses
+autres frères.</p>
+
+<p>Il plut extraordinairement les deux jours suivants, et
+si abondamment que les eaux de la baie devinrent
+douces, fait incroyable et cependant réel.</p>
+
+<p>Le 4 mai au matin, on leva l'ancre par un vent du sud-sud-ouest.
+Au 20 mai ils étaient devant l'île de Cuba, à
+Matanzas, à dix lieues est de la Havane, et le 23 ils arrivèrent
+au cap de la Floride.</p>
+
+<p>Le 23 mai, samedi, M. de Surgère avait rencontré
+trois vaisseaux anglais qui, les prenant pour des forbans,
+firent mine de tirer sur le <i>Marin</i>. «Ils auraient été bien
+accommodés s'ils avaient commencé», dit M. de Surgère,
+qui ne doutait de rien; mais, reconnaissant des vaisseaux
+français, ils leur firent mille amitiés.</p>
+
+<p>«Ensuite, ils voguèrent de conserve avec nous, et cela
+heureusement, car ils connaissaient les îles de l'entrée
+du golfe et ils pouvaient passer le Gulf-Stream, que
+nous ne connaissions pas.</p>
+
+<p>«Ayant débarqué au golfe le 26 mai, nous remerciâmes
+Dieu et nous quittâmes les Anglais, car nos frégates
+allaient mieux que les leurs.</p>
+
+<p>«Nous suivions l'est-nord-est, nous dirigeant vers la
+France. Nous allions du trentième degré au quarante-cinquième.
+Là, nous avons été assaillis par une tempête
+épouvantable; les matelots n'en pouvaient plus. On
+voulut jeter les canons à la mer, mais on n'osa les
+déplacer, de peur d'enfoncer le vaisseau. Nous pouvions
+nous croire à notre dernière heure.</p>
+
+<p>«La <i>Badine</i> n'eut pas les mêmes épreuves, nous ayant
+devancés.</p>
+
+<p>«Le 1er juillet, arrivée à Chef-de-Bois, puis à l'île
+d'Aix; et le 2 juillet, entrée dans le port de Rochefort,
+où nous retrouvâmes la <i>Badine</i>.»</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>CHAPITRE VI</h3>
+
+<h3>GRANDS CHANGEMENTS EN FRANCE.</h3>
+
+<p>Lorsque M. d'Iberville revint, au mois de juin 1700, de
+grands changements étaient survenus en France. Louis
+XIV avait ramené à la paix toute l'Europe coalisée contre
+lui. Délivré de graves difficultés, il était déterminé à s'occuper
+exclusivement du bien-être de ses sujets, du développement
+du commerce et de l'industrie, et enfin des
+établissements.</p>
+
+<p>Pour bien envisager ces changements, il faut faire quelque
+retour sur les événements précédents.</p>
+
+<p>De 1690 à 1700, quatre grandes nations: l'Angleterre
+et la Hollande, l'Allemagne, l'Espagne et la Savoie s'étaient
+réunies contre la France, et, malgré ces coalitions
+et les efforts réunis depuis dix ans, le roi, à force de ménagements
+et aussi de succès victorieux, était parvenu à
+se faire accorder une paix qui lui assurait une autorité
+encore prépondérante en Europe.</p>
+
+<p>Le roi, dès le commencement, avait jugé dans sa sagesse
+qu'il ne pouvait prolonger indéfiniment une lutte, qui
+était un si rude fardeau pour ses sujets. Aussi, plusieurs
+fois il chercha à se faire accorder des conditions convenables
+d'arrangement, qui furent rejetées avec dédain,
+par des ennemis fiers de leur puissance et confiants dans
+leur nombre.</p>
+
+<p>Alors le souverain, déçu dans ses tentatives, résolut de
+demander à la victoire ce que les voies de conciliation
+n'avaient pu obtenir, et il y réussit d'une manière inespérée,
+grâce à cette force et à cette intrépidité qui se
+révélèrent encore si merveilleusement dans le peuple
+qu'il gouvernait.</p>
+
+<p>Il put mettre 400,000 hommes sur pied, des troupes
+aguerries et habituées à vaincre. Il disposa ses forces et
+ses généraux suivant les centres d'attaque, et, la
+victoire secondant ses desseins, il inspira à la France un
+élan et un enthousiasme dignes de la plus grande nation
+militaire.</p>
+
+<p>Les succès étaient si nombreux, si multipliés, que les
+coalisés, tout en espérant qu'ils finiraient par lasser la
+France et l'accabler, pouvaient prévoir qu'ils sortiraient,
+d'ici là, épuisés et anéantis.</p>
+
+<p>An bout de dix ans de lutte les Anglais et les Hollandais
+réclamaient la paix. Dans ce laps de temps, les Français
+avaient remporté plusieurs victoires et enlevé aux
+ennemis pour près d'un milliard de marchandises.</p>
+
+<p>Les Espagnols ne savaient quel sort attendre: ils avaient
+été chassés de la Navarre et du Roussillon; ils avaient
+perdu la Catalogne avec les villes principales: Gironne et
+Barcelone.</p>
+
+<p>Le roi de Savoie avait perdu plusieurs batailles rangées,
+et il avait vu succomber dix villes principales.</p>
+
+<p>L'Allemagne avait été chassée de la Flandre, de la Lorraine,
+de la Franche-Comté, du Palatinat, et, dans toute la
+confédération, l'on ne savait que prévoir.</p>
+
+<p>La paix de Ryswick, appuyée par les succès des armées
+de terre et de mer, dans lesquels les exploits d'Iberville
+au nord de l'Amérique eurent leur part, avait calmé les
+esprits, et conservait à la France un prestige incomparable.</p>
+
+<p>Le roi avait, fait, il est vrai, de grandes concessions, mais
+il avait gagné bien des avantages, étant on paix avec l'Allemagne
+et avec l'Espagne. Il savait en ce moment que,
+malgré les efforts de l'Autriche, la succession au trône
+d'Espagne était assurée à l'un de ses enfants.</p>
+
+<p>Il avait reconnu l'autorité du roi d'Angleterre, et n'avait
+rien à craindre de ce côté.</p>
+
+<p>Débarrassé de ses plus grands soucis, il ne songea plus
+qu'à rétablir les finances, à procurer le bien-être à ses
+sujets et à assurer la prospérité des établissements extérieurs.</p>
+
+<p>Il licencia la moitié de ses troupes, réduisit les impôts,
+suivant les sages traditions laissées par Colbert, et commença
+à donner le plus grand essor aux Indes Orientales.
+La France y possédait un territoire immense, avec des
+points d'une grande importance, parmi lesquels Chandernagor
+et Pondichéry, qui, en quelques années, devaient
+compter 50,000 âmes.</p>
+
+<p>Quant aux Indes Occidentales, le roi en comprenait
+très bien l'importance. Il pensait, d'après Vauban, que
+l'on pouvait y établir l'un des plus grands royaumes du
+monde, avec la Nouvelle-France, le cours du Mississipi,
+la Louisiane, et enfin les Antilles françaises, dont Saint-Domingue
+formait la partie principale.</p>
+
+<p>Saint-Domingue donnait la clef des possessions espagnoles
+du Mexique, du Pérou, du Quito, en fournissant
+l'accès à Carthagène, à Porto Bello et à la Vera Cruz.</p>
+
+<p>Quant à l'embouchure du Mississipi, son occupation
+donnait l'accès aux richesses de la Louisiane, que Sa
+Majesté avait fait découvrir depuis plusieurs années, et
+qui révélaient «dans le nouveau monde un monde nouveau.»</p>
+
+<p>Les nouvelles que M. d'Iberville apportait répondaient
+bien aux desseins des autorités souveraines. Il arriva en
+France aux premiers jours de juillet 1699. Il commença
+par licencier son monde et décharger ses bâtiments, et en
+même temps il envoyait une copie de son journal à M. de
+Pontchartrain, ministre de la marine.</p>
+
+<p>Celui-ci lui en accusa aussitôt réception. Il lui demanda
+de plus amples détails pour la satisfaction du roi, et en
+même temps il lui fit pressentir la nécessité d'un second
+voyage.</p>
+
+<p>On destina aussitôt deux bâtiments, la <i>Renommée</i>, de
+45 canons, et la <i>Gironde</i>, pour la nouvelle entreprise.</p>
+
+<p>M. de Pontchartrain voyait que les oppositions ne
+manquaient pas, mais il savait que le roi ne voulait en
+tenir aucun compte.</p>
+
+<p>Les gens de Montréal, parmi lesquels M. de Longueuil
+et M. Le Ber, les plus proches parents de M. d'Iberville,
+avaient écrit que l'occupation, du sud de l'Amérique pouvait
+nuire gravement aux établissements de la Nouvelle-France.</p>
+
+<p>Le gouverneur de Saint-Domingue, de son côté, voyait
+avec ombrage cette nouvelle expédition; il pensait que
+ce serait une disgrâce pour les possessions françaises aux
+Antilles.</p>
+
+<p>Il disait, dans ses lettres, qu'on allait susciter l'agression
+des Espagnols. Suivant lui, ils pouvaient mettre
+100,000 hommes sur pied et soulever les sauvages, qui
+étaient au nombre de plusieurs millions, disait-il. «Je
+crois, ajoutait-il, que M. d'Iberville est un très honnête
+homme, et bien intentionné, mais il faut se défier de son
+esprit d'entreprise.»</p>
+
+<p>De plus, des officiers supérieurs de la marine, prévenus
+contre les succès d'un officier canadien, répandaient le
+bruit «qu'il ne réussirait pas mieux que La Salle; que
+son expédition avait été mal menée parce qu'il avait fait
+trop de retards; qu'il n'avait pas su ménager ses provisions,
+etc., etc.; enfin qu'il fallait appréhender que les 80
+hommes placés à Biloxi ne fussent exposés au même sort
+que les gens de La Salle.»</p>
+
+<p>M. de Pontchartrain, voulant être à même d'éclairer le
+roi sur ces objections, demanda à M. d'Iberville de faire
+un mémoire sur l'importance de son établissement.</p>
+
+<p>M. d'Iberville répondit aussitôt par un factum d'une
+dizaine de pages. Il avait déjà exposé les avantages que
+le Canada retirerait de cette entreprise, qui donnerait les
+moyens de communiquer avec toute l'Amérique centrale
+par le Mississipi, où les Canadiens avaient déjà des stations
+importantes. Il montrait ensuite la possibilité de
+se saisir du Mexique, où se trouvaient des trésors; enfin
+il affirmait la nécessité d'arrêter l'extension continuelle
+des Anglais, «déjà trop puissants».</p>
+
+<p>Ensuite M. d'Iberville énumérait les sites occupés par
+les Espagnols sur le golfe du Mexique, et leur peu de
+valeur, puis il signalait les conditions favorables pour le
+commerce des pelleteries et des autres produits.</p>
+
+<p>Il finissait en affirmant que dans ces régions presque
+tropicales on pouvait récolter les productions des Antilles.</p>
+
+<p>M. de Pontchartrain répondit en recommandant à M.
+Duguay, l'intendant de la marine à Rochefort, d'activer
+l'armement des navires destinés à l'expédition.</p>
+
+<p>Il envoyait en même temps la liste des officiers nommés
+par le roi sur la <i>Renommée</i>, bâtiment de 50 canons:
+M. d'Iberville, commandant; M. de Ricouard, lieutenant;
+le sieur Duguay, enseigne; le sieur Desjordy, le sieur de
+Hautemaison et le sieur de Saint-Hermine, gardes de
+marine. Dans l'équipage il devait y avoir 50 Canadiens
+réunis à Rochefort.</p>
+
+<p>M. d'Iberville emmenait avec lui un de ses cousins, M.
+Lesueur, militaire plein d'expérience, et son frère de
+Châteauguay, âgé de 14 ans. C'était lui qui était destiné
+devenir un jour gouverneur de la Guyane.</p>
+
+<p>Sur la <i>Gironde</i>, se trouvaient le chevalier de Surgère,
+commandant; M. de Villautreys, lieutenant; le sieur de
+Courcières, lieutenant en second, etc.</p>
+
+<p>M. d'Iberville et M. de Surgère, pour récompense de
+leurs services, recevaient le titre de chevaliera de Saint-Louis.</p>
+
+<p>Le roi nommait aussi M. de Sauvalle commandant du
+fort de Biloxi, et M. de Bienville, âgé alors de vingt ans,
+lieutenant.</p>
+
+<p>En même temps, M. Duguay recevait l'ordre de donner
+a M. d'Iberville tout ce qu'il avait demandé pour l'armement
+du fort de Biloxi: 10 pièces de canon, 2,000
+boulets, 400 paquets de mitraille, 17,000 livres de poudre
+à mousquet.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<h3>SIXIEME PARTIE</h3>
+
+
+
+<h3>DEUXIÈME VOYAGE.</h3>
+
+<p>Le départ eut lieu de La Rochelle le 17 septembre 1699,
+à 8 heures et demie du matin.</p>
+
+<p>Le 11 décembre, c'est-à-dire après 50 jours de navigation,
+l'escadre arrivait au cap Français, où débarquèrent
+quatre malades. M. de Galifet, lieutenant du gouverneur,
+accueillit M. d'Iberville et lui fournit les rafraîchissements
+nécessaires. On embarqua aussi des volailles et
+des bestiaux.</p>
+
+<p>Le 22 décembre, départ du cap Français, et, 20 jours
+après, arrivée au fort de Biloxi.</p>
+
+<p>Le 9 janvier M. de Sauvalle vint à bord, et rendit
+compte de tout ce qui s'était passé depuis le départ de
+M. d'Iberville.</p>
+
+<p>Il avait reçu la visite d'un bâtiment anglais commandé
+par le capitaine Banks, que M. d'Iberville avait fait prisonnier
+au fort Nelson cinq ans auparavant. Le capitaine,
+ayant vu le fort de Biloxi, avait dit qu'il reviendrait
+en force, mais cela n'inquiéta ni M. d'Iberville ni
+M. de Sauvalle.</p>
+
+<p>Pendant que quelques marchands de Montréal s'inquiétaient
+de l'établissement de Biloxi, d'autres Canadiens
+s'en réjouissaient, et y voyaient la source de beaucoup
+d'avantages pour la Nouvelle-France.</p>
+
+<p>Dès que Mgr l'évêque de Québec avait eu connaissance
+des succès de M. d'Iberville, il avait envoyé M. de
+Montigny, son grand vicaire, avec M. d'Avion, missionnaire
+des Illinois. Ces messieurs parlaient les langues de
+plusieurs nations sauvages, et ils venaient s'offrir au zèle
+religieux du chevalier d'Iberville. M. Juchereau de Saint-Denis,
+oncle de madame d'Iberville, comme nous l'avons
+vu précédemment, vînt offrir ses services et son expérience;
+il avait conduit plusieurs hommes avec lui. Il
+était réservé à plus d'une aventure. Enfin, l'on vit aussi
+arriver vingt Canadiens commandés par M. de Tonty, qui
+avait traversé intrépidement toutes les nations sauvages,
+et qui s'était rendu avec bonheur é cet ancien théâtre de
+ses premiers exploits. Il était au comble de la satisfaction
+de voir se réaliser l'oeuvre qu'il avait déjà, tentée avec
+l'héroïque M. de La Salle.</p>
+
+<p>M. d'Iberville accueillit ces nouveaux auxiliaires avec
+la plus entière cordialité. Il enjoignit d'abord à M. Lesueur,
+son cousin, de préparer tout ce qui était nécessaire
+pour remonter le fleuve avec une vingtaine d'hommes,
+afin d'aller exploiter aussitôt les mines de cuivre qui lui
+avaient été signalées au 45e degré de latitude.</p>
+
+<p>Il donna des compagnons à M. de Saint-Denis pour s'en
+aller explorer les côtes du golfe, à, l'ouest, depuis la
+Palissade jusqu'à la baie Saint-Louis.</p>
+
+<p>Quant à M. de Tonty, qui connaissait les langues sauvages,
+ainsi que les Canadiens qui l'avaient accompagné,
+il lui proposa de remonter le fleuve avec lui. Enfin, il prit
+aussi avec lui l'aumônier de l'escadre, ainsi que M. de
+Montigny. Son frère Châteauguay devait être aussi de
+l'expédition.</p>
+
+<p>Le but de M, d'Iberville était de reconnaître les sites
+avantageux, de voir quelle était la fertilité de la terre et
+les productions utiles, enfin de lier des relations avec
+toutes les tribus sauvages, dont il avait dessein de se servir
+pour l'exploitation et la colonisation du pays.</p>
+
+<p>Il partit le 1er mars 1700, et en deux jours il atteignit
+la première île du Mississipi en quittant la mer. Il paraît
+que c'est alors qu'il commença à être atteint de la fièvre
+et de douleurs extrêmement vives aux genoux, qui venaient
+probablement de toutes les fatigues qu'il avait
+ressenties dans les expéditions précédentes. Il chercha
+d'abord à vaincre son mal et continua sa marche, mais au
+bout de quelques semaines, les douleurs furent si vives,
+qu'il fut obligé de revenir sur ses pas.</p>
+
+<p>Le 3 mars 1700, il débarquait aux Oumas, et renouvelait
+les arrangements qu'il avait faits avec eux lors de
+son premier voyage.</p>
+
+<p>Les jours suivants il atteignit le port qui se trouve à
+l'extrémité nord de la nation des Oumas.</p>
+
+<p>Le 10, il visitait les Natchez, qu'il considérait comme
+la nation sauvage la plus intelligente, et où il voulait établir
+une station principale, à laquelle il désirait donner le
+nom de Sainte-Rosalie, en l'honneur de la patronne de
+madame la marquise de Pontchartrain.</p>
+
+<p>Le 14 mars, arrivée aux Tasmas, à 15 lieues des Natchez,
+au 34e degré de latitude. Ce fut le point extrême où
+se rendit M. d'Iberville. M. de Montigny connaissait la
+langue de cette nation, et il y fit commencer une église,
+qu'il devait remettre à un missionnaire du Canada. Lui-même
+se proposait de résider aux Natchez. Il était capable
+de rendre les plus grands services aux intérêts do
+la religion.</p>
+
+<p>M. d'Iberville ayant rempli le principal objet de son
+excursion, et, se sentant encore plus malade, confia à M.
+de Bienville la suite des opérations.</p>
+
+<p>Il avait accompli au moins une partie de ce qu'il
+s'était proposé. Il avait parcouru 200 lieues sur le fleuve,
+il en avait exploré les rives, et constaté l'abondante fertilité
+du sol. Il avait noué des relations avec les principales
+tribus du Sud; il avait pacifié leurs différends, et
+les avait exhortées à vivre en amitié avec les Français
+qui allaient s'établir chez eux.</p>
+
+<p>Des missionnaires allaient fonder des sanctuaires et
+faire connaître les enseignements de la religion, contre
+lesquels les naturels n'avaient aucune prévention.</p>
+
+<p>M. de Montigny devait s'établir aux Natchez, et un
+autre religieux devait résider aux Oumas. En même
+temps, M. Davion allait s'établir aux Illinois, sur l'invitation
+de ceux-ci, et un Père Jésuite commençait l'érection
+d'une église aux Bayagoulas.</p>
+
+<p>M. de Tonty, ayant vu les premiers fruits de l'entreprise,
+reçut une mission particulière. Il devait aller
+jusqu'aux Illinois, chargé des présents de M. d'Iberville
+pour concilier les indigènes aux enseignements de M.
+Davion.</p>
+
+<p>Le 24 mars, M. d'Iberville, revenant vers Bayagoulas,
+rencontra M. Lesueur, son cousin, qui avait terminé ses
+préparatifs, et qui allait remonter jusqu'aux chutes Saint-Antoine.
+Il avait avec lui le sieur Pénicaud, maître charpentier,
+qui a écrit la relation de cette entreprise. Nous
+en citerons quelques détails.</p>
+
+<p>Le 25 au matin, M. d'Iberville se dirigea vers Bayagoulas
+avec son frère de Châteauguay, tandis qu'il envoyait
+M. de Bienville passer quelques semaines dans les
+régions de l'Ouest. C'était d'abord son dessein de faire
+lui-même cette excursion, mais son malaise étant devenu
+plus grand, il lui fallut confier cette mission à son frère.
+Il continua son retour en canot, avec deux hommes et le
+jeune de Châteauguay.</p>
+
+<p>M. d'Iberville, malgré la fièvre qui le tourmentait
+toujours, et malgré les douleurs qui l'empêchaient de
+marcher, passa tout ce mois à sonder les passes, à examiner
+les sites pour les établissements futurs. Enfin, il
+put recueillir bien des renseignements de la part des
+sauvages qu'il rencontra.</p>
+
+<p>Il apprit ensuite que des nations sauvages avaient
+quitté leur position au nord pour s'établir dans un climat
+plus favorable au sud. Entre autres, il en était ainsi des
+Tuscaroras, une des cinq nations iroquoises établies près
+du lac Ontario, qui avaient quitté leurs foyers depuis
+quelques années, attirés par la douceur du climat du sud,
+et qui étaient venus se fixer dans la Caroline, et cela,
+paraît-il, lui suggéra des idées pour l'avenir. Par une
+disposition particulière, les pays du sud qui étaient les
+plus doux et les plus fertiles étaient les moins peuplés,
+et les populations les plus nombreuses étaient au nord.
+Du golfe du Mexique jusqu'à l'entrée du Missouri, on
+comptait une vingtaine de petites nations, et ces nations
+n'étaient composées que de quelques familles, 30 ou 40,
+et pas davantage.</p>
+
+<p>Pour exploiter tous ces pays, il aurait fallu que les nations
+du Nord qui sont très nombreuses, comme les Sioux,
+les Ottawas, les Illinois, fussent déterminées à descendre
+dans la proximité du golfe, ce qui serait d'un immense
+avantage pour eux et pour les Français qui voudraient
+traiter avec eux.</p>
+
+<p>Cette idée, si étrange qu'elle puisse paraître, était déjà
+venue à plusieurs de ces nations, même les plus sauvages,
+et, comme nous l'avons dit, les Tuscaroras étaient établis
+dans la Caroline.</p>
+
+<p>Le 18 du mois de mai, comme il avait été convenu, M.
+de Bienville, qui avait été en excursion à l'ouest du Mississipi,
+revint à Biloxi. Il avait fait peu de chemin, et
+avait rencontré peu d'indigènes. A cette époque de l'année,
+la fonte des neiges faisait déborder toutes les rivières
+affluant au Mississipi, qui sortait de ses rives. L'on pouvait
+à grande peine remonter la force des courants, et
+l'on ne pouvait aborder, parce, que toutes les côtes étaient
+submergées à une grande distance. M. de Bienville avait
+donc peu de renseignements à fournir à son frère.</p>
+
+<p>Le 19 de mai, M. de Montigny et M. Davion arriveront
+avec deux chefs sauvages des Natchez et des Tonicas.</p>
+
+<p>M. de Montigny était tellement accablé de fatigue,
+qu'il crut devoir demander de repasser en France. Il pouvait
+utiliser son voyage en demandant des prêtres à la
+maison des Missions étrangères à Paris. On pensait néanmoins
+qu'il était déjà découragé du peu de succès qu'il
+y avait à espérer parmi ces populations légères et dépravées
+du Sud.</p>
+
+<p>Le 16 mai, M. d'Iberville donna des instructions à M.
+de Sauvalle sur ce qu'il y aurait à faire pendant son absence.</p>
+
+<p>«Il insiste sur la nécessité de recueillir toutes ces
+plantes que connaissent les sauvages, et dont ils se servent
+pour leurs teintures et pour leurs remèdes.</p>
+
+<p>«Il faut se procurer le plus que l'on pourra de veaux
+sauvages pour les élever dans les parcs et les domestiquer.</p>
+
+<p>«Il faut rechercher tous les lieux où se trouvent des
+perles. L'on devra éprouver différents bois en les mettant
+dans l'eau pour voir quels sont ceux qui ne sont pas
+attaqués par les vers.</p>
+
+<p>«En attendant que M. Lesueur revienne de son excursion
+dans le haut Mississipi, il faudra envoyer M. de
+Saint-Denis pour visiter la rivière de la Marne au pays
+des Gododaquis.</p>
+
+<p>«Enfin, il faudra s'opposer par tous les moyens à aucune
+agression de la part des Espagnols.»</p>
+
+<p>Le 28 mai, M d'Iberville ayant fini ses dispositions,
+partit pour la France avec ses deux vaisseaux. Il était
+favorisé par un vent sud-sud-ouest.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>CHAPITRE VIII</h3>
+
+<h3>MORT DE D'IBERVILLE.</h3>
+
+<p>A partir de 1700, la santé de d'Iberville fut profondément
+altérée. En 1702, il repassa en France et alla à
+Paris. Sa femme, née Marie Thérèse de La Pocatière, qu'il
+avait laissée à La Rochelle, chez son frère de Sérigny,
+intendant du port de cette ville, vint le rejoindre dans la
+ville capitale avec Sérigny.</p>
+
+<p>Le 8 octobre 1693, d'Iberville avait épousé a Québec Mlle Marie
+Thérèse Polette de La Combe-Pocatière, fille de François Polette de La
+Combe-Pocatière, capitaine au régiment de Carignan Salières, et de
+dame Marie Anne Juchereau, qui elle-même, à la date du mariage de
+sa fille avec d'Iberville, avait contracté un second mariage avec le
+chevalier François Madeleine Ruette, sieur d'Auteuil et de Monceaux,
+conseiller.</p>
+
+<p>De ce mariage d'Iberville eut deux enfants; Pierre Louis Joseph
+qui, né et ondoyé le 22 juin 1694, sur le grand banc de Terre-Neuve,
+reçut le baptême à Québec, le 7 août suivant, des mains de M. Dupré,
+curé de la cathédrale; le parrain était M. Joseph Le Moyne, sieur de
+Sérigny, et la marraine, dame Marie Anne Juchereau, épouse de
+M. d'Auteuil, sa grand'mère; et une fille connue dans le monde sous
+le nom de dame Grandive de Lavanais.</p>
+
+<p>D'Iberville avait contracté depuis plusieurs années
+des douleurs rhumatismales, et on ne sait si c'est à cette
+époque qu'il alla aux eaux de Bourbon-l'Archamhault.</p>
+
+<p>Les bons soins qu'il reçut le remirent en quelques mois.
+Toute souffrance cessant, il crut pouvoir continuer son
+oeuvre.</p>
+
+<p>Connaissant les projets de la cour de France sur les
+colonies des Antilles, il offrit au cabinet de Versailles
+d'aller surprendre la Barbade et les autres îles occidentales.</p>
+
+<p>On lui accorda ce qu'il demandait. Il partit avec onze
+vaisseaux de Sa Majesté et trois cents hommes d'équipage.
+Sur son chemin, en se rendant aux Barbades, il
+attaqua l'île de Niepce. C'était au commencement d'avril
+1706.</p>
+
+<p>Après quelques escarmouches, les habitants, se voyant
+inférieurs en nombre, et surpris par la rapidité de
+l'attaque, offrirent de capituler et de se rendre avec tous
+leurs biens.</p>
+
+<p>Pendant ce temps, la petite armée de d'Iberville parcourait
+le pays et rançonnait toute la contrée. Elle s'emparait
+des chevaux, des animaux, des moulins, des serviteurs
+et des nègres.</p>
+
+<p>M. d'Iberville proposa des conditions de capitulation,
+elles furent acceptées par le commandant anglais.</p>
+
+<p>La capitulation fut signée le 4 avril 1706. On fit la
+liste des prisonniers. Elle comprenait le gouverneur,
+1758 hommes de guerre, tous les habitants, y compris
+7,000 nègres.</p>
+
+<p>D'Iberville s'était en outre emparé de trente navires,
+les uns armés en guerre, les autres chargés de marchandises.</p>
+
+<p>Les nègres faits prisonniers, s'étant enfuis sur la montagne,
+à un endroit appelé le <i>Réduit</i>, on stipula que
+dans les trois mois à partir du jour de la capitulation,
+on transporterait à la Martinique 1400 nègres, ou la
+somme de cent piastres par chaque nègre qu'on ne
+remettrait pas.</p>
+
+<p>Les pertes faites par les Anglais à, Niepce furent
+immenses.</p>
+
+<p>La conquête de cette île répandit de grandes richesses
+a la Martinique, où d'Iberville alla déposer ses trophées.</p>
+
+<p>D'Iberville mit bientôt après à la voile pour aller
+attaquer les flottes marchandes de la Virginie et de la
+Caroline. Il cingla vers la Havane afin de tomber sur la
+flotte de la Virginie pendant qu'elle s'assemblait pour
+retourner en Europe.</p>
+
+<p>Mais, dit M. Guérin, dans son <i>Histoire maritime de
+la France</i>, cette entreprise importante fut interrompue
+par la mort prématurée de son chef. D'Iberville, qui
+avait conservé sa santé pendant vingt années de combats
+glorieux, de découvertes importantes et d'utiles fondations,
+fut victime, à la Havane, d'une attaque d'épidémie.
+M. Guérin affirme que si ses campagnes prodigieuses par
+leurs résultats avaient eu l'Europe pour témoin, d'Iberville
+eût en, de son vivant et après sa mort, un nom
+aussi célèbre que ceux des Jean Bart, des Duguay-Trouin,
+des Tourville, et serait parvenu, sans conteste,
+aux plus grands commandements dans la marine.</p>
+
+<p>Depuis longtemps, cet illustre marin était affligé d'une
+maladie qui lui enlevait toutes ses forces. Il voyait sa
+santé décliner tous les jours. A un âge qui lui permettait
+d'espérer une longue existence (il avait à peine 45
+ans), il se résigna noblement et il offrit avec générosité
+le sacrifice de cette existence qu'il avait remplie de
+tant de faits glorieux et pendant laquelle il croyait pouvoir
+terminer tant d'oeuvres importantes qu'il avait
+si admirablement commencées.</p>
+
+<p>Il avait doté son pays de conquêtes immenses, il avait
+assuré le commerce des produits les plus variés et les
+plus riches, il s'était rendu maître de tout un immense
+continent, et était parvenu à détruire complètement le
+prestige militaire et naval de deux grandes puissances,
+l'Angleterre et l'Espagne.</p>
+
+<p>D'Iberville voyait la mort arriver à grands pas. Il lui
+fallait donc renoncer à toutes ses espérances.</p>
+
+<p>Ce qui aggravait sa position, c'était la pensée qu'il
+abandonnait son oeuvre à des mains qui n'étaient ni
+assez expérimentées ni assez éprouvées.</p>
+
+<p>A la métropole les affaires étaient dirigées par des
+hommes d'un mérite incontestable, mais qui ne comprenaient
+pas l'importance, ni l'avenir de ces pays lointains.</p>
+
+<p>Au centre de ces nouvelles colonies, ceux appelés à les
+régir se laissaient souvent conduire par des motifs d'intérêt
+personnel. Il eût fallu, d'une part, des administrateurs
+parfaitement éclairés sur la valeur des nouvelles
+conquêtes; d'autre part, une direction désintéressée sur
+les autorités subalternes.</p>
+
+<p>C'est, dans ces tristes prévisions que le chevalier d'Iberville
+débarqua à la Havane, étant si malade qu'il ne
+pouvait plus supporter la mer. Il fut transporté à l'hôpital,
+où il se prépara sérieusement à recevoir les secours
+de cette religion qu'il avait si fidèlement observée toute
+sa vie, et à laquelle il avait toujours eu recours au milieu
+des plus grands dangers.</p>
+
+<p>D'Iberville expira à la Havane, le 5 juillet 1706, après
+avoir reçu tous les secours de la religion, comme on en
+trouve la preuve dans les registres de la paroisse principale
+de la ville, que nous citons ci-après.</p>
+
+<p>D'Iberville ne fut inhumé que le 5 septembre, dans
+l'église paroissiale majeure de Saint-Christophe, où on
+ensevelit plus tard les restes de Christophe Colomb,
+ramenés de Séville.</p>
+
+<p>Voici comme est relaté l'acte de décès de d'Iberville:</p>
+
+<blockquote><p>
+«En la cité de la Havane, le 5 septembre 1706, a été
+inhumé dans cette sainte église paroissiale majeure de
+Saint-Christophe, M. Moine de Berbilla, natif du
+royaume de France, muni des saints sacrements.</p>
+
+<p>«JEAN DE PETTROZA,</p>
+
+<p>«Prêtre de l'église majeure.»
+</p></blockquote>
+
+<p>Moine de Berbilla n'est qu'une corruption espagnole
+de la prononciation de Le Moyne d'Iberville.</p>
+
+<p>Après la mort de son mari, Mme d'Iberville passa en
+France, et épousa en secondes noces le comte de Béthune,
+lieutenant général des armées du roi.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>CONCLUSION</h3>
+
+<p>Nous voici arrivé au terme de notre oeuvre. Nous
+avons relaté tout ce qui se rapporte au chevalier d'Iberville.
+Il nous resterait à faire quelques considérations
+sur les conséquences de toutes ces grandes expéditions.</p>
+
+<p>D'abord les prévisions de d'Iberville ne se réalisèrent
+malheureusement que trop. Le gouvernement, au lieu
+d'accorder sa confiance aux hommes qui avaient donné
+les plus grandes preuves de dévouement, ne recourut pas
+à la famille d'Iberville, ni à aucun de ses anciens compagnons
+d'armes.</p>
+
+<p>La compagnie des Indes, qui s'était emparée de l'administration
+de la nouvelle colonie, mit à la tête un homme
+qui ne connaissait pas le pays.</p>
+
+<p>M. de Lamothe-Cadillac fut élu. Il avait quelques faits
+d'armes à invoquer: l'occupation des lacs, la fondation
+de la ville de Détroit; mais il était complètement étranger
+aux intérêts et aux besoins de la Louisiane. M. de Lamothe-Cadillac
+ne put conserver longtemps sa position de
+gouverneur, et il s'en alla blâmé par tout le monde.</p>
+
+<p>Après lui, le pays tomba dans les mains de ce qu'on
+appelait la compagnie du Mississipi, que le malheureux
+Law avait fondée. Il profita de la mort de d'Iberville
+pour lancer sur le pavé de Paris une oeuvre qui, au début,
+eut une étonnante prospérité, et qui aboutit h une épouvantable
+catastrophe.</p>
+
+<p>Ces deux insuccès rendirent le gouvernement plus
+prudent et plus attentif, et l'on recourut, dix ans après
+la mort de d'Iberville, à celui qui l'avait accompagné
+dans ses expéditions et secondé dans ses entreprises,
+c'est-à-dire à son frère de Bienville.</p>
+
+<p>Le 4 octobre 1716, M. de Bienville recevait de France
+des lettres qui le plaçaient à la tête de toute la colonie.
+Ses mérites avaient été longtemps méconnus, mais on
+reconnaissait enfin, en ce moment, qu'on ne pouvait se
+passer de ses services.</p>
+
+<p>Voici comme s'exprimait un intendant français sur les
+mérites de Bienville, le digne héritier de son frère:</p>
+
+<p>«On ne saurait trop exalter, disait-il, la manière admirable
+dont M. de Bienville a su s'emparer de l'esprit des
+sauvages pour les dominer. Il a réussi par sa générosité
+et sa loyauté; il s'est surtout acquis l'estime de toute la
+population en sévissant contre toute déprédation commise
+par les Français.»</p>
+
+<p>Ces paroles peuvent nous faire comprendre la mauvaise
+foi de M. de Cadillac, qui écrivait alors à, Versailles:
+«Tous ces Canadiens ne sont que des gens sans
+respect pour la subordination. Ils ne font aucun cas
+ni de la religion, ni du gouvernement. Le lieutenant du
+roi, M. de Bienville, est sans expérience, il est venu en
+Louisiane à 18 ans, sans avoir servi ni en Canada ni en
+France.» Ceci est inexact, car M. de Bienville avait alors
+près de vingt ans de service.</p>
+
+<p>Nommé gouverneur, M. de Bienville s'empressa d'exécuter
+le projet qu'il avait depuis longtemps d'établir le
+centre de la colonie à l'extrémité du delta. Il lui donna
+le nom de Nouvelle-Orléans, en l'honneur du duc
+d'Orléans, régent du royaume de France. La nouvelle
+compagnie d'Occident éleva Bienville au commandement
+général de la Louisiane. Il fut secondé dans son oeuvre
+par ses frères, les messieurs de Longueuil, qui devinrent
+successivement gouverneurs de Montréal et de la Nouvelle-France.</p>
+
+<p>Pendant ce temps la colonie se développait. Plusieurs
+des anciens compagnons de d'Iberville venaient s'y établir
+chaque année. On voyait y arriver des gens de
+Montréal, Québec et autres villes.</p>
+
+<p>En 1724, M. de Bienville fut mandé à Paris pour donner
+des explications sur sa conduite. Il reçut sa démission
+par suite des rapports calomnieux qui avaient été faits
+contre lui par des ennemis de la famille de Longueuil.
+Cinq ans après, en 1731, il fut rétabli dans son commandement;
+puis ayant terminé son oeuvre, il passa en
+France, en 1760.</p>
+
+<p>Comme nous l'avons dit en commençant, la France
+possédait à ce moment presque toute l'Amérique du Nord.
+Ses possessions, d'une superficie de plus de trois cent
+mille lieues carrées, s'étendaient de l'océan Atlantique à
+l'océan Pacifique, et de la baie d'Hudson au golfe du
+Mexique. Les plus beaux et les plus grands fleuves du
+monde: le Saint-Laurent, l'Ohio, le Missouri, le Mississipi
+s'y trouvaient; on y voyait des lacs grands comme
+des mers: les lacs Érié, Ontario, Huron, Michigan, Supérieur.
+Nous avons vu toute la part que M. d'Iberville
+eut à ces merveilleux résultats.</p>
+
+<p>Cette contrée est douée des ressources naturelles les
+plus diverses et les plus abondantes; ses habitants sont
+actuellement au nombre de plusieurs millions. Aussi
+peut-on facilement comprendre la perte immense que
+fit la France en ne prenant pas les mesures nécessaires
+pour conserver cet immense territoire, dans lequel elle
+aurait pu créer un empire d'une incalculable richesse:
+une France d'outre-mer qui eût imprimé le sceau de son
+génie sur ce continent.</p>
+
+<p>Quand le sort des armes eut trahi le drapeau des
+Français, qui luttèrent avec une indomptable énergie, et
+qui ne succombèrent que sous le nombre, le pays tout
+entier fut conquis par B'Angleterre. Son gouvernement
+s'était solennellement; engagé à, respecter tous les droits
+et privilèges des familles françaises. Néanmoins, beaucoup
+de ces familles ne voulant pas rester sous la domination
+des Anglais, émigrèrent sur la rive gauche du
+Mississipi pour se trouver sur une terre française. Là, ces
+familles fondèrent les établissements de Saint-Louis,
+Saint-Ferdinand, Carondelet, Saint-Charles, Sainte-Geneviève,
+Nouvelle-Madrid, Gasconnade.</p>
+
+<p>Ce mouvement d'émigration vers le nord-ouest se continua,
+et par suite, les Franco-Canadiens fournirent les
+premiers groupes de colons de la plupart des États de
+l'Ouest et de la Rivière-Rouge. Ne s'arrêtant que sur les
+bords de l'océan Pacifique, ils jetèrent le germe des établissements
+de Vancouver et de l'Orégon.</p>
+
+<p>Nous les trouvons aussi dans le Nord-Ouest canadien
+et jusqu'à la baie d'Hudson. La plupart sont dispersés
+dans les terres, où ils trafiquent avec les indigènes. Des
+centres qui deviendront vite prospères se sont formés au
+fort Edmonton, au lac Sainte-Anne, au lac La Biche.</p>
+
+<p>Les Canadiens-Français sont déjà nombreux au Manitoba;
+ils se sont groupés à Saint-Boniface, à Saint-Norbert,
+à Sainte-Agathe, à Saint-François-Xavier, à Saint-Laurent.</p>
+
+<p>Dans d'autres États, on rencontre aussi des Canadiens:
+il y en a dans l'Ohio, l'Iowa, le Dakota, le Montana, le
+Colorado, l'État de Washington, le Kansas, l'Arizona, le
+Nouveau-Mexique.</p>
+
+<p>Dispersés sur un immense territoire, entourés de populations
+de races différentes, les Canadiens-Français ont
+conservé leur religion. Dès qu'ils ont pu se rassembler
+et former des établissements, ils ont demandé des
+prêtres et ont élevé à leurs frais des temples au
+Seigneur. La plus grande partie d'entre eux ont conservé
+comme un trésor précieux leur langue et leurs habitudes
+nationales.</p>
+
+<p>En 1864, M. E. Duvergier de Hauranne se trouvait
+dans le Minnesota. «Ce pays, dit-il, est plein de Français.
+Quelques-uns viennent de la mère patrie, la plupart ont
+émigré du Canada par les grands lacs. Quand je ne
+les aurais pas reconnus à, leur langage, leurs plaisanteries,
+leurs danses, leur gaieté invincible à la fatigue me les
+auraient désignés.»</p>
+
+<p>«La France a été, jusqu'au milieu du 18e siècle, une
+des plus grandes puissances coloniales du monde, et
+l'Espagne seule pouvait lui disputer la prééminence. En
+effet, au commencement du 18e siècle, elle possédait toute
+l'Amérique du Nord jusqu'au Mexique sur l'océan Atlantique,
+et jusqu'à la Californie sur le Pacifique. Le
+golfe Saint-Laurent, le Canada, les lacs intérieurs,
+tout le bassin du Mississipi, le Nord-Ouest, l'Orégon et
+tous les territoires au nord de la Californie et du Mexique,
+lui appartenaient et formaient deux provinces immenses:
+le Canada et la Louisiane. Elle avait dans les Antilles
+plus de la moitié de Saint-Domingue, Sainte-Lucie, la
+Dominique, Tobago, Saint-Barthélémy, et enfin la Martinique
+et la Guadeloupe, faibles débris qui lui sont restes
+de tant de colonies.</p>
+
+<p>«De toutes ces possessions, la plus précieuse était le
+vaste empire dont elle avait jeté les fondements au nord
+et à l'ouest de l'Amérique, et qui lui eût assuré une prépondérance
+incontestable dans le inonde entier.»</p>
+
+<p>Malheureusement, les systèmes erronés, les fausses
+idées qui présidèrent alors à la direction de ses colonies,
+firent végéter ces établissements, tandis que ceux des
+Anglais prospéraient à côté des siens. Mais l'insouciance,
+l'incapacité de la cour les laissèrent exposés sans défense
+aux attaques de voisins qui, dix fois plus nombreux que
+ces malheureux colons, les écrasèrent un dépit d'une
+résistance énergique.</p>
+
+<p>Ce fut donc sous le règne déplorable de Louis XV que
+succomba la puissance coloniale de la France: les Anglais
+lui enlevèrent, on 1763, tout le nord du continent américain.
+La même année, elle céda à l'Espagne la Louisiane
+et toutes les régions de l'Ouest, pour éviter de les abandonner
+aux Anglais, auxquels, dans le même temps, elle
+dut livrer la Dominique, Saint-Vincent, Tobago.</p>
+
+<p>Ainsi s'accomplit la ruine de l'oeuvre de Richelieu et
+de Colbert, la ruine coloniale de la France.</p>
+
+<p>Après cette ruine et après les désastres du premier
+empire, la France ne possédait plus que la Martinique, la
+Guadeloupe dans les Antilles, et la Réunion dans
+l'océan Indien; ajoutez les comptoirs de l'Inde, quelques
+établissements en Guyane et en Sénégal.</p>
+
+<p>A peu près ruinées à la fin de l'empire, la Martinique,
+la Guadeloupe et la Réunion se sont rapidement relevées,
+et aujourd'hui, la France peut les mettre en
+parallèle avec les colonies les plus florissantes. Leur
+population est beaucoup plus dense que celle du continent
+européen. La Martinique a près de 160,000
+habitants, et elle exporte, rien qu'en sucre, pour plus de
+20 millions par an. La Guadeloupe compte 170,000
+âmes, la Réunion plus de 180,000, et leurs productions
+sont supérieures à celles de la Martinique.</p>
+
+<p>Il est à remarquer que par un phénomène rare, la
+langue et les moeurs de la France, ainsi qu'un ardent
+amour pour elles, se perpétuent dans celles des anciennes
+colonies qu'elle a perdues. Témoin, Madagascar;
+témoin aussi, le Canada. Voilà certes des résultats assez
+inattendus.</p>
+
+<p>Dans l'Inde, les comptoirs de la France, quoique
+enclavés dans l'empire indien de l'Angleterre, n'ont pas
+déchu.</p>
+
+<p>Quant aux établissements du Sénégal, ils se sont
+développés dans des proportions énormes. La population
+soumise à la France ne dépassait pas une quinzaine
+de mille âmes en 1815, et l'on n'y opérait
+qu'un très maigre trafic. Aujourd'hui la France y a
+poussé ses postes jusqu'au Niger. Plusieurs millions
+d'hommes y sont ses tributaires et le commerce du
+pays, prodigieusement accru, a atteint plus de 50 millions
+de francs.</p>
+
+<p>L'oeuvre coloniale de la France, dans ce siècle, n'a pas
+consisté seulement à conserver et à, améliorer les épaves
+du son ancien domaine; de 1830 à 1847, elle a conquis
+l'Algérie. L'Algérie ne peut être comparée, ni comme
+étendue, ni comme fertilité aux immensités de l'Amérique
+du Nord ou de l'Australie. Mais la France, dans la colonisation
+de ce pays, a obtenu des résultats précieux.
+Elle y a implanté plus de quatre cent mille colons
+européens. Des villes florissantes se sont élevées sur
+l'emplacement des terrains incultes et des marais fangeux
+d'il y a quarante ans. Le mouvement commercial
+atteint cinq cent millions de francs.</p>
+
+<p>A l'Algérie, la France vient d'ajouter la Tunisie, qui
+rivalisera bientôt de prospérité et de vitalité avec l'Algérie
+française.</p>
+
+<p>Pour un peuple soi-disant incapable de coloniser, le
+résultat ne laisse pas que d'être satisfaisant.</p>
+
+<p>En Océanie, la France possède l'archipel de Taïti. La
+Nouvelle-Calédonie, occupée à une date plus récente, a
+permis à la France de créer une colonie pénitentiaire
+dont tout le monde reconnaît l'utilité. Par la Cochinchine,
+elle a repris pied sur le continent asiatique; et,
+si ce n'est encore qu'un embrion d'empire colonial en
+extrême Orient, cet embrion est prodigieusement vivace.
+Elle paie tous ses frais d'administration, et verse en
+outre une contribution dans le trésor de la métropole.
+Sa population est d'un million et demi, et son commerce
+extérieur très considérable.</p>
+
+<p>De ce qui précède, on peut reconnaître que la France
+commence à revenir à ces entreprises coloniales qui lui
+ont fait tant d'honneur au XVIIe siècle.</p>
+
+<p>Dans de pareilles dispositions, le récit de ces grandes
+oeuvres auxquelles d'Iberville a eu une si large part, ne
+peut manquer d'intéresser ceux qui se préoccupent de
+l'agrandissement de la France par les établissements
+coloniaux.</p>
+
+<p>Le gouvernement français a donné la preuve de ses
+sympathies particulières pour les anciennes colonies en
+nommant un des bâtiments nouvellement construits;
+<i>Le Chevalier d'Iberville</i>.</p>
+
+<p>C'est ce que nous avons appris au moment où nous
+écrivions les dernières lignes de cette histoire.</p>
+<br><br>
+
+
+
+<p>TABLE DES MATIÈRES</p>
+
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>INTRODUCTION</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>PREMIÈRE PARTIE</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>CHAPITRE:</p>
+<p class="i6">I&mdash;De l'établissement de la Nouvelle-France.</p>
+<p class="i6">II&mdash;La famille Le Moyne.</p>
+<p class="i6">III&mdash;Développements de Montréal.</p>
+<p class="i6">IV&mdash;Naissance de Pierre d'Iberville.</p>
+<p class="i6">V&mdash;Les troupes arrivent en Canada.</p>
+<p class="i6">VI&mdash;Expéditions des troupes.</p>
+<p class="i6">VII&mdash;Montréal et ses souvenirs.</p>
+<p class="i6">VIII&mdash;Exploration du fleuve Saint-Laurent.</p>
+<p class="i6">IX&mdash;M. Le Moyne envoie ses enfants en France pour entrer dans la marine.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>DEUXIÈME PARTIE</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>CHAPITRE</p>
+<p class="i6">I&mdash;Expéditions à la baie d'Hudson.</p>
+<p class="i6">II&mdash;Aspect de la baie d'Hudson.</p>
+<p class="i6">III&mdash;Expédition dans la colonie anglaise.</p>
+<p class="i6">IV&mdash;Nouvelle expédition à la baie d'Hudson.</p>
+<p class="i6">V&mdash;Siège de Québec.</p>
+<p class="i6">VI&mdash;Nouveaux événements à la baie d'Hudson.</p>
+<p class="i6">VII&mdash;M. d'Iberville à Versailles.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>TROISIÈME PARTIE</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>CHAPITRE</p>
+<p class="i6">I&mdash;Expédition en Terre-Neuve (1696-1697).</p>
+<p class="i6">II&mdash;Le Gulf-Stream.</p>
+<p class="i6">III&mdash;M. d'Iberville mis à la tête de l'expédition.</p>
+<p class="i6">IV&mdash;Arrivée de M. Beaudoin, aumônier des Abénaquis.</p>
+<p class="i6">V&mdash;Prise de Pémaquid.</p>
+<p class="i6">VI&mdash;Difficultés avec M. de Brouillan.</p>
+<p class="i6">VII&mdash;Prise de Saint-Jean.</p>
+<p class="i6">VIII&mdash;Conquête du territoire.</p>
+<p class="i6">IX&mdash;Énumération des prises, et occupation de 500 lieues carrées en territoire.</p>
+<p class="i6">X&mdash;État actuel de Terre-Neuve, cent bâtiments employés, 20,000 pêcheurs.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>QUATRIÈME PARTIE</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>CHAPITRE</p>
+<p class="i6">I&mdash;IVe expédition à la baie d'Hudson.</p>
+<p class="i6">II&mdash;Arrivée au Labrador.</p>
+<p class="i6">III&mdash;-Rencontre des banquises.</p>
+<p class="i6">IV&mdash;Arrivée dans la baie d'Hudson.</p>
+<p class="i6">V&mdash;Rencontre de trois vaisseaux anglais.</p>
+<p class="i6">VI&mdash;Prise du fort Nelson.</p>
+<p class="i6">VII&mdash;Retour en France.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>CINQUIÈME PARTIE</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>CHAPITRE</p>
+<p class="i6">I&mdash;Expédition du Mississipi.</p>
+<p class="i6">II&mdash;Premier voyage.</p>
+<p class="i6">III&mdash;Arrivée aux Antilles.</p>
+<p class="i6">IV&mdash;Arrivée devant les rives du golfe du Mexique.</p>
+<p class="i6">V&mdash;Voyage à la Malbanchia.</p>
+<p class="i6">VI&mdash;Grands changements on France.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>SIXIÈME PARTIE</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>CHAPITRE</p>
+<p class="i6">I&mdash;Deuxième voyage.</p>
+<p class="i6">II&mdash;Retour en France.</p>
+<p class="i6">III&mdash;Expédition dans les Antilles.</p>
+<p class="i6">IV&mdash;Mort de d'Iberville.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>CONCLUSION.</p>
+ </div> </div>
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Histoire du Chevalier d'Iberville
+by Adam-Charles-Gustave Desmazures
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DU CHEVALIER D'IBERVILLE ***
+
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+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
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+works. See paragraph 1.E below.
+
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+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
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+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
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+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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@@ -0,0 +1,6431 @@
+The Project Gutenberg EBook of Histoire du Chevalier d'Iberville
+by Adam-Charles-Gustave Desmazures
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Histoire du Chevalier d'Iberville
+
+Author: Adam-Charles-Gustave Desmazures
+
+Release Date: November 8, 2004 [EBook #13981]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ASCII
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DU CHEVALIER D'IBERVILLE ***
+
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+Produced by Renald Levesque from files made available by the BNF (La
+bibliotheque Nationale du Quebec)
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+HISTOIRE DU
+CHEVALIER D'IBERVILLE
+(1663-1706)
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+1890
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+INTRODUCTION
+
+La Nouvelle-France, exploree en 1534 par Jacques Cartier, occupee par
+Champlain en 1608, estimee a la plus haute valeur par de grands hommes
+d'Etat, comme le president Jeannin, le cardinal de Richelien, l'illustre
+Colbert, avait pu conquerir, des la fin du XVIIe siecle, une importance
+considerable.
+
+Et en effet, cette colonie, confinee d'abord sur les rives du
+Saint-Laurent, etait devenue, vers l'annee 1700, une domination
+puissante. Elle s'etendait depuis Terre-Neuve jusqu'aux montagnes
+Rocheuses, depuis la baie d'Hudson jusqu'au golfe du Mexique. Ainsi
+elle formait un immense triangle presentant 900 lieues sur chaque face,
+c'est-a-dire 400,000 lieues carrees, pres de onze fois la surface du la
+France.
+
+Une si vaste contree etait aussi precieuse par l'abondance de ses
+produits que par leur variete; elle offrait a la mere patrie une source
+inepuisable de richesse.
+
+A l'ouest, des forets sans limites; au nord, la region des fourrures;
+a l'est, les grandes pecheries de Terre-Neuve; enfin au sud, un sol
+fertile, un climat enchanteur, avec les produits incomparables des
+tropiques.
+
+De plus, la Nouvelle-France avait conquis une vie individuelle eminente
+sous tous les rapports; elle avait offert une carriere heroique a des
+missionnaires intrepides, fourni des saints, recrute des communautes
+nombreuses et exemplaires; elle avait revele a l'admiration de la
+metropole des hommes du plus grand merite, comme Jacques Cartier,
+Samuel de Champlain, du Maisonneuve, Le Ber, Talon, de Frontenac, de
+Tonnancourt, de Montigny, de Boucherville, et enfin, cette admirable
+famille des Le Moyne, qui ont ete juges dignes d'etre salues du nom
+glorieux de Macchabees du Canada.
+
+A une epoque comme la notre, ou l'on a sagement reconnu l'importance des
+entreprises coloniales et des etablissements lointains; dans un temps
+on l'on revient a ces oeuvres, on peut trouver interessant et
+souverainement utile de considerer comment une domination si grande a
+ete conquise, etablie et developpee.
+
+Les premiers temps de l'occupation ont ete largement exposes dans des
+ouvrages considerables, comme ceux du P. Charlevoix, de M. Faillon,
+de M. Garneau, de M. Ferland; enfin dans les oeuvres des premiers
+navigateurs eux-memes: Jacques Cartier, Champlain, et M. de
+Poutrincourt, qui ont redige leurs memoires. Mais quand on arrive a la
+periode de l'accroissement meme de la Nouvelle-France, a partir de 1680,
+il est necessaire de reunir, de rassembler les documents innombrables
+dissemines dans un nombre infini d'ouvrages.
+
+Pour bien connaitre ces temps de transition, ou la petite colonie du
+Saint-Laurent atteignit l'etendue d'une domination presque aussi vaste
+que l'Europe, il faut commencer par etudier quelques-uns des hommes
+d'Etat et des hommes de guerre qui ont eu part a ces changements
+extraordinaires.
+
+Or, incontestablement, l'homme dont il faudrait d'abord s'occuper, c'est
+celui qui a ete le plus remarquable de tous, celui qui a eu la vie la
+plus aventureuse et la destinee la plus glorieuse, qui a joue le role
+le plus eminent, pendant trente ans, dans les plus grands evenements du
+pays. Celui-la, c'est l'illustre chevalier d'Iberville, de la famille
+des Le Moyne; et nous croyons qu'il serait indispensable de le faire
+connaitre avant tous.
+
+D'Iberville etait ne a Montreal, en 1662, dans la maison de son pere,
+Charles Le Moyne, sur la rue Saint-Joseph, ou se trouve actuellement le
+bureau de la Fabrique de l'eglise Notre-Dame. Il a eu la gloire d'etre
+associe aux plus grands evenements de ces premieres annees, et on peut
+dire qu'il y a eu la part principale.
+
+Il s'agissait de conquerir les richesses de cet immense continent, et
+ces forets dix fois seculaires qui couvraient au nord des cent mille
+lieues carrees, et ces regions ou se trouvent les pelleteries les plus
+belles qu'il y ait au monde, et ces courants mysterieux de l'Ocean
+allant porter chaque annee sur les cotes de l'Atlantique des millions
+de bancs de poissons pour la subsistance de l'univers, et enfin ces
+contrees du sud avec leurs sites enchanteurs, un climat delicieux, une
+fertilite incomparable et tous les fruits du paradis terrestre.
+
+Or, c'est ce que le chevalier d'Iberville a merveilleusement mis
+a execution. A l'age de 22 ans, en 1684. il conduisit plusieurs
+expeditions a la baie d'Hudson et prit tous les comptoirs anglais. Des
+lors, la France pouvait pretendre au monopole des forets de l'Ouest et
+du commerce des fourrures.
+
+Dans son expedition a Terre-Neuve, en 1690, il rendit la mere patrie
+maitresse des marches de l'Europe pour l'exploitation des pecheries.
+
+Enfin, par ses exploits dans les Antilles et dans le golfe du Mexique,
+de 1700 a 1705, il avait conquis les plus beaux pays du monde.
+
+N'en est-ce pas assez pour etre tire de l'oubli des annees et pour etre
+propose a l'attention des generations presentes?
+
+Donc, dans l'espoir d'etre utile a notre temps, nous voudrions que
+l'on prit connaissance de cette oeuvre de reparation vis-a-vis d'un
+colonisateur incomparable et d'un heros trop ignore. C'est un grand
+enseignement pour les esprits d'elite qui commencent a estimer
+l'importance de nos ancienne colonies; c'est une gloire pour la marine
+francaise, qui peut citer ce nom sur se meme rang que ceux de Jean Bart,
+Tourville ou Duguay-Trouin; c'est un honneur pour la ville de Montreal,
+la plus grande cite de la colonie francaise, que de faire valoir celui
+qui a ete peut-etre le plus illustre de ses enfants. On a deja parle de
+lui consacrer, dans sa ville natale, une effigie qui serait si belle
+avec le magnifique portrait que l'on a conserve de lui; mais, un
+attendant, ne convient-il pas de montrer combien cet honneur lui est du?
+
+C'est dans ce but que nous consacrons cette monographie a la memoire du
+tres illustre Pierre Le Moyne, citoyen de Montreal, sire d'Iberville,
+chevalier des ordres du roi et commandant de ses vaisseaux.
+
+
+
+
+
+
+VIE DU
+CHEVALIER D'IBERVILLE
+
+
+
+PREMIERE PARTIE
+
+
+
+CHAPITRE 1er
+
+DE L'ETABLISSEMENT DE LA NOUVELLE-FRANCE.
+
+Christophe Colomb avait accompli sa decouverte, le 12 octobre 1492. Le
+bruit s'en repandit aussitot en Europe et l'on comprend quelle emotion
+causa un si grand evenement. En attendant que les gouvernements prissent
+une decision, plusieurs contrees maritimes songerent a explorer les
+regions nouvelles.
+
+Les marins de la Bretagne et de la Normandie furent des premiers a les
+aborder; ils reconnurent d'abord le banc de Torre-Neuve, et les pays de
+chasse du Labrador.
+
+Des 1504 la peche avait commence; plusieurs capitaines entrerent dans le
+pays et rechercherent les fourrures.
+
+En 1506, Denys, pilote de Honfleur, revint avec une carte du
+Saint-Laurent.
+
+En 1508, on amenait en France des sauvages des cotes americaines.
+
+En 1524, le gouvernement francais envoyait un explorateur, Verazzani,
+qui visita les contrees que l'on appela depuis la Nouvelle-Ecosse et la
+Nouvelle-Angleterre.
+
+En 1527, un navire anglais signalait la presence, pres de Terre-Neuve,
+de dix batiments bretons et normands.
+
+En 1534, le grand amiral de France, Philippe de Chabot, envoyait un
+marin experimente, Jacques Cartier, qui, en trois voyages consecutifs,
+explora le cours du Saint-Laurent et prit possession de ces nouveaux
+territoires au nom du roi de France. Il planta une croix surmontee d'un
+ecusson aux armes royales, et il batit un fort pres de Quebec.[1]
+
+[Note 1: Bancrof _Histoire de l'Amerique_, tome 1er.--M. Garneau,
+_Histoire du Canada_,--M. Faillon. _Histoire de la colonie francaise en
+Canada_, tome 1er,--M. Ferland.]
+
+Les guerres qui survinrent en Europe arreteront les missions royales,
+mais les marins venaient toujours pour la peche, et, en 1578, on compta
+jusqu'a 150 batiments francais sur le banc de Terre-Neuve.
+
+En 1594, Henri IV fit reprendre les entreprises coloniales au Canada.
+Il nomma le marquis de La Roche lieutenant general des possessions
+americaines. De Monts lui succeda en 1596, puis M. du Pontgrave. Enfin,
+en 1601, les expeditions furent confiees a un officier habile, homme de
+science et d'experience, Samuel de Champlain, qui a merite le titre de
+pere de la Nouvelle-France.
+
+Champlain vint occuper les rives du Saint-Laurent, pendant que M. de
+Poutrincourt s'etablissait en Acadie.
+
+En 1609, Champlain fonda In ville de Quebec, puis il explora le pays.
+
+Il visita la riviere dite depuis de Richelieu, il reconnut au sud
+un grand lac qui porte maintenant son nom. Il signala la position
+d'Hochelaga (Montreal), remonta l'Ottawa et vint jusqu'au lac Nipissing,
+en 1616. Il explora, aux environs du lac Nipissing, un autre lac qui a
+aussi porte son nom. Enfin, il fit venir les religieux Recollets, qu'il
+etablit en deux missions principales; a Quebec et au lac Huron, Entre
+1607 et 1635, Champlain avait fait quinze voyages. Il allait exciter
+le zele des gouvernants, parlait des ressources du pays; mais en meme
+temps, il faisait connaitre les difficultes de l'etablissement: le froid
+excessif decourageait les nouveaux arrives; le monopole de certaines
+compagnies tuait le commerce; l'agriculture exigeait de grands
+sacrifices.
+
+Apres tant d'expeditions et de tentatives, Champlain ne voyait a
+Quebec, en 1630, que quelques familles bien etablies. Emu de ses
+representations, le cardinal de Richelieu prend l'oeuvre en main et
+veut lu seconder de tout son pouvoir: il fonde la societe de lu
+Nouvelle-France, qui comptait 110 membres choisis parmi les premiers
+personnages du royaume; il envoie des colons et des religieux. Mais en
+1640, au bout de dix ans, tous ces efforts n'avaient reussi qu'a etablir
+200 personnes dans tout le pays, en comprenant meme les pretres, les
+religieux, les femmes et les enfants.[2]
+
+[Note 2: _Histoire de la Nouvelle-France_, tome Ier, page
+XX.--Dollier de Casson, _Histoire de Montreal_, 1640-1641.]
+
+Pour avoir un etablissement, il fallait d'importants secours de la mere
+patrie, et il fallait que ces secours fussent desinteresses. De plus,
+les colons devaient etre guides par des vues de foi et de sacrifice;
+ils devaient etre decides a supporter le climat, les privations, et des
+dangers extremes, parce qu'il y avait a lutter contre des peuplades
+nombreuses, implacables, et fournies d'armes a feu par les
+etablissements voisins de la Nouvelle-Angleterre et de la
+Nouvelle-Orange.
+
+Or quand, apres la mort de Champlain, tout semblait en detresse, le
+Seigneur vient en aide a la jeune colonie et lui procure miraculeusement
+des ressources inattendues, qui devaient assurer un succes jusque-la
+vainement poursuivi. Des hommes de foi et de devouement se deciderent a
+fournir les moyens d'une nouvelle entreprise, et en meme temps des heros
+s'offrirent pour les seconder, et assurer l'etablissement de la religion
+en ces contrees inhospitalieres.
+
+Champlain venait de mourir (25 octobre 1635), et quelques semaines
+apres, le 2 fevrier 1636, un pieux gentilhomme de la Fleche, M. de La
+Dauversiere, etant en priere, recoit l'avis de fonder un etablissement
+a, une certaine distance de Quebec pour couvrir les voies qui
+conduisaient au centre de ia colonie francaise et, pour etre plus au
+milieu des populations que l'on voulait convertir. L'endroit lui est
+montre de la maniere la plus distincte. Cet avis fut repete plusieurs
+fois. Chose etonnante, il n'etait pas le seul qui eut recu cette
+indication, et en effet le meme jour, 2 fevrier 1636, un jeune
+ecclesiastique qu'il ne connaissait pas, M. Olier, alors age de
+vingt-six ans, et etabli a Vaugirard avec quelques pretres, est averti
+qu'il doit se consacrer a fonder un etablissement, pour le bien de lu
+religion, a un endroit du Canada qui lui est montre aussi de la maniere
+la plus distincte, et en meme temps il lui est enjoint d'etablir une
+compagnie de pretres pour prendre soin des interets spirituels de
+l'entreprise.
+
+Or, dans ces deux revelations arrivees le meme jour, il s'agissait de
+la meme oeuvre, et l'endroit indique etait le meme. C'est ce
+que reconnurent ces deux grands serviteurs de Dieu quand ils se
+rencontrerent plusieurs annees apres, vers 1640. Ils ne se connaissaient
+pas, et furent secretement avertis de la communaute de leur vocation et
+de leur mission.[3]
+
+[Note 3: Le P. Vimont, _Lettres des rev. PP. Jesuites_, tome 1er,
+page 15,--La mere de l'Incarnation, ses lettres de 1642,--M, Dollier de
+Casson, _Histoire de Montreal_.]
+
+Grace a l'union de leurs efforts, l'oeuvre prit tous les developpements
+desirables; de nobles seigneurs s'y associerent. Enfin, au moment ou
+la compagnie achetait l'ile de Montreal, un gentilhomme, jeune encore,
+retire du service, desirant se consacrer A une oeuvre de zele, se
+presentait: c'etait M. de Maisonneuve. C'est lui qui fut le fondateur
+de Montreal et qui devait en faire le boulevard de la colonie par vingt
+annees d'un devouement intrepide et de l'administration la plus nage.
+
+Il fut aide par des hommes de foi et de courage. Parmi ces auxiliaires,
+nous nous proposons de faire connaitre la famille des Le Moyne, et la
+part qu'ils ont eue a l'etablissement de la Nouvelle-France.
+
+C'est ce que nous allons exposer dans les paragraphes suivants.
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+LA FAMILLE LE MOYNE.
+
+Cette famille, etablie dans la Nouvelle-France au milieu du XVIIe
+siecle, devait y conquerir une grande illustration. A la premiere
+generation, elle avait fourni des commandants aux armees du roi, des
+gouverneurs a la Nouvelle-France et a la Louisiane, des intendants aux
+commandements maritimes de la France.
+
+Elle etait originaire de la ville de Dieppe. Depuis Jacques Cartier,
+Dieppe avait toujours eu beaucoup de relations avec la nouvelle colonie.
+
+C'est de Dieppe que partit M. de Poutrincourt, dont l'ancienne residence
+se voit encore aux environs de cette ville, au chateau de Mesnieres.
+
+Un gouverneur de Dieppe, M. de Chattes, son lieutenant, M. de Monts.
+madame de Guercheville, epouse d'un gouverneur de la ville de Paris sous
+Henri IV, avec leurs expeditions, avaient fait connaitre ces nouveaux
+pays pour lesquels, a chaque printemps, partaient des flottilles
+de batiments pour les peches de Terre-Neuve et pour la traite des
+fourrures.
+
+En 1664, dans un seul mois, on vit partir des cotes de Dieppe et des
+pays voisins, 65 grands vaisseaux pour le Canada.
+
+Il y avait en cette ville des quartiers consacres au commerce des
+produits de l'Amerique, et il existe encore une rue nommee de la
+Pelleterie, ou residaient une quantite de marchands de fourrures, qui
+trafiquaient des envois du Canada avec l'Europe.
+
+M. Paillon, en parcourant les livres des paroisses, a trouve aux
+registres de l'etat civil un temoignage bien caracteristique des
+rapports de Dieppe avec la Nouvelle-France. Voici les noms qu'il a
+releves a la paroisse Saint-Jacques de Dieppe pour l'annee 1630:
+Duhamel, Hardy, Auger, Aubuchon, Duhuc, Godebout, Davignon, Hebert,
+Senecal, Gaudry, Duval, Gervais, Vallee, Lecompte, Godard, L'Ecuyer,
+Leroux, Dumouchel, Viger, Cardinal, Duchesne, etc.: on se croirait dans
+une paroisse de Montreal ou de Quebec.
+
+Il ne faut pas s'etonner qu'au moment ou les chefs des nouvelles
+entreprises recrutaient des volontaires pour la Nouvelle-France, le
+nomme Duchesne, soldat dans les troupes du roi, se presenta, avec deux
+de ses neveux: Jacques Le Moyne, age de dix-sept ans, et son frere
+Charles, age de 14 ans. Leur pere, Pierre Le Moyne. etait marie avec
+Judith, soeur de Duchesne. C'etait un ancien soldat qui tenait un hotel
+sur la paroisse Saint-Jacques, pres de la mer, et qui recevait comme
+clients ordinaires les marins qui s'embarquaient pour l'Amerique.
+
+Ces familles des cotes de la Manche etaient toujours disposees a, tenter
+les aventures perilleuses, et la religion presentait cette oeuvre comme
+digne de coeurs chretiens; il s'agissait de donner aux populations
+sauvages le tresor de la foi en echange des biens qu'ils trafiquaient.
+
+M. Faillon a trouve aussi dans les registres de Dieppe qu'il y avait
+beaucoup de Le Moyne en cette ville.
+
+Il a compte jusqu'a quatorze chefs de famille de ce nom au commencement
+du XVIIe siecle, parmi lesquels un capitaine du roi, un procureur, un
+lieutenant general en l'amiraute de France. "Nous n'osons affirmer, dit
+M. Faillon, que Pierre fut parent de ces personnages, mais Charles Le
+Moyne s'est rendu encore plus illustre qu'aucun de ses predecesseurs,
+par ses qualites personnelles, par ses exploits et ceux de ses enfants."
+
+Charles Le Moyne, ne en 1626, de Pierre Le Moyne et de Judith Dufresne,
+sur la paroisse Saint-Remi de Dieppe, partit donc en 1640 pour le Canada
+avec son frere aine, Jacques, et leur oncle. Il avait alors quatorze
+ans.
+
+Plus tard, deux de leurs soeurs, Jeanne et Marie, vinrent de France et
+se joignirent a eux.
+
+Charles Le Moyne accompagna d'abord les PP. Jesuites dans le pays des
+Hurons, et resta avec eux jusqu'a l'age de vingt ans.
+
+Il devint un guide sur et un interprete consomme. Il connaissait tous
+les sentiers du pays, et avait appris plusieurs dialectes. Enfin, il
+s'etait familiarise avec la tactique des sauvages, a l'egal des colons
+les plus capables. Il s'habillait comme les sauvages, et se transformait
+quand il voulait, sans pouvoir etre reconnu comme etranger; d'ailleurs
+il trouvait ce costume plus commode pour la marche et pour la chasse. Il
+savait parfaitement se servir des raquettes, de la hache et de l'aviron,
+"sans lesquels on ne peut rien dans ce pays." Enfin, il etait devenu,
+dans des expeditions continuelles, d'une taille et d'une force
+extraordinaires. C'est ce qui apparait dans le portrait decouvert a
+Paris par l'editeur des documents sur les pays d'outre-mer, M. Margry.
+
+En 1646, M. de Montmagny ayant vu Duchesne et son neveu, voulut
+tirer parti de leurs bonnes qualites, et il les attacha aux nouveaux
+etablissements francais du Saint-Laurent. Il envoya Duchesne a
+Trois-Rivieres et Charles Lu Moyne a Montreal, tous deux comme
+interpretes.
+
+Montreal, ou Charles Le Moyne se rendit en 1646, etait un poste
+avantageux, et comme une sentinelle avancee a 60 lieues de Quebec, au
+milieu des etablissements sauvages. C'est la qu'il devait faire eclater
+ses qualites hors ligne.
+
+Cette position avait ete signalee des le commencement par Jacques
+Cartier et ensuite par Champlain. On pensait que ce jugement avait ete
+confirme par une inspiration divine envoyee a ceux qui devaient etre les
+fondateurs de cette nouvelle colonie: M. Olier et M. de La Dauversiere,
+ainsi que nous l'avons dit precedemment.
+
+La position etait favorable. Placee sur une eminence de deux milles de
+longueur, entre le grand fleuve et une petite riviere, l'habitation
+etait environnee d'eau de toutes parts. Le fleuve la mettait a l'abri
+de la surprise des ennemis, et on arriere une haute montagne, toute
+couverte d'arbres seculaires, protegeait contre les vents du nord. [4]
+
+[Note 4: Notice sur Montreal. Paris, 1869.]
+
+Cette habitation si bien defendue avait en meme temps un aspect
+attrayant. Elle etait environnee des plus beaux arbres, plantes si
+regulierement entre le rivage et la montagne, que Champlain lui avait
+donne le nom de place royale, digne avenue du mont superbe que Jacques
+Cartier avait nomme le mont Royal, nom qui lui est reste.
+
+Enfin, pour ajouter a l'ornement et en faire un site remarquable, on
+voyait, au milieu du fleuve et en face du lieu de debarquement, deux
+belles iles chargees de forets, l'une s'elevant en pyramide, comme
+un bouquet de verdure, a cent pieds de hauteur, l'autre s'etendant
+gracieusement sur une lieue de longueur: c'etaient comme deux
+sentinelles avancees, pouvant servir un jour de citadelles.
+
+Ce site, si fort comme poste militaire, etait aussi l'un des plus beaux
+que l'on puisse citer dans le monde. On pouvait s'en convaincre en le
+contemplant du haut de la montagne, ou les colons se rendaient souvent
+en pelerinage. Au point le plus eleve, il y avait une croix imposante
+plantee par M. de Maisonneuve. De la, a cinq cents pieds au-dessus du
+niveau du fleuve, l'etablissement parait dans toute sa magnificence.
+Depuis le haut du mont descend un amphitheatre d'une lieue de largeur
+qui montre des arbres varies et precieux; en bas, d'immenses prairies
+fertiles etaient des fleurs eclatantes; plus loin se deploie la ceinture
+splendide d'un fleuve profond, qui n'a pas moins d'une lieue de largeur.
+Au dela, pour completer ce beau panorama, des montagnes disposees en
+cercle jusqu'a dix et vingt lieues dans le sud, forment comme une
+corbeille de verdure dont Montreal est le centre.
+
+Cette nature apparaissant comme le createur l'avait formee, sans les
+modifications du travail de l'homme, pouvait sembler plus pittoresque
+que nous ne la contemplons maintenant. Mais si l'aspect est un peu
+change, tous les souvenirs des premiers temps ne sont pas effaces. La
+ville est toujours appelee, dans le coeur des fideles, Ville-Marie, en
+souvenir de l'indication donnee par la sainte Vierge elle-meme. Le mont
+porte toujours le nom de Mont-Royal, choisi par Jacques Cartier. L'une
+des iles s'appelle Sainte-Helene, comme l'a nommee M. de Champlain, en
+l'honneur de son epouse, Helene Boulle; l'autre est nommee Saint-Paul,
+en souvenir de M. Paul de Maisonneuve, premier gouverneur de la colonie.
+
+Le fort de Montreal, eleve en 1642, etait tellement couvert par les
+arbres, que les sauvages, dans leurs excursions sur le fleuve, ne le
+decouvrirent qu'a la seconde annee de sa construction. Bientot ils en
+comprirent l'importance et le danger pour eux. Ce poste avance entre
+plusieurs tribus puissantes pouvait les tenir en echec et leur enlever
+le libre parcours du Saint-Laurent; aussi le nouvel etablissement fut-il
+bientot le but de leurs attaques.
+
+M. de Maisonneuve, renferme dans le fort avec cinquante hommes, comptait
+avec lui des gens de guerre pleins d'experience, parmi lesquels les
+deux freres Le Moyne, qui furent les plus renommes dans la suite. M. de
+Maisonneuve sut si bien se garder que, malgre les tentatives de milliers
+d'ennemis qui vinrent reconnaitre le terrain, les Francais ne perdirent
+guere qu'une dizaine d'hommes de 1642 a 1650.
+
+Les procedes des sauvages etaient pleins de perfidie. Ils cherchaient a
+attirer les cultivateurs par des signes de paix, et puis ils se jetaient
+sur eux pour les faire perir dans d'affreux supplices.[5]
+
+En 1643, on perdit quatre hommes; en 1644, on en perdit trois, et sur
+les sept, trois, faits prisonniers, furent cruellement brules.[6]
+
+Au 6 mai 1641, Boudard fut tue par les Iroquois; sa femme, Catherine
+Mercier, prise pres de lui, fut martyrisee pendant deux jours, puis
+brulee en refusant heroiquement de renoncer a sa religion.
+
+[Note 5: M. Paillon, _Histoire de la colonie,_ tome II, PP. l51 et
+364.]
+
+[Note 6: Registre des sepultures de Montreal, 1643-1644.]
+
+Charles Le Moyne, arrive a Montreal en 1646, se montra bientot un devoue
+champion de la mission. Il ne reculait devant aucune entreprise, et se
+montrait toujours dispose a proteger les colons. Il etait d'une bravoure
+et d'une habilete merveilleuses. Parfois, seul sur la plage, s'il
+rencontrait des sauvages qui etaient venus tenter quelque coup, il
+les menacait de son fusil s'ils essayaient de s'echapper, et il les
+obligeait a aller se constituer prisonniers au fort. D'autres fois,
+voyant un canot de sauvages sur le fleuve, il attendait qu'ils fussent
+engages dans la force du courant, fondait sur eux comme la foudre, dans
+son embarcation, et les forcait a venir aborder comme prisonniers.
+
+Un jour, sachant que des travailleurs sont attaques a la pointe
+Saint-Charles, il s'y rend avec quatre hommes, se gare a propos derriere
+des troncs d'arbres, et, avant d'avoir ete apercu, met vingt-cinq ou
+trente sauvages hors de combat.
+
+On cite aussi une rencontre, ou, avec 15 habitants du fort armes de
+fusils et de pistolets, il alla se presenter en face de 300 sauvages qui
+se precipitaient sur les colons, et il leur tua 32 hommes a la premiere
+decharge, tout le reste s'enfuit epouvante.
+
+Il se montrait le serviteur devoue de M. de Maisonneuve, comme le major
+Lambert Closse, qui proclamait qu'il n'etait venu a Montreal que pour
+offrir sa vie a Dieu.
+
+M. de Maisonneuve avait tant de confiance en Le Moyne qu'il le chargeait
+de ses messages pour les Indiens.
+
+M. de Maisonneuve le mit aussi a la tete d'une milice qu'il forma, en
+1660, parmi les habitants pour la defense de la mission, et qu'il placa
+sous la protection de la sainte Famille. Il l'assigna a la defense de
+Montreal avec le sieur Picote de Belestre, a un moment ou l'on attendait
+l'arrivee de milliers d'Iroquois souleves de toutes parts dans les
+environs du lac Ontario et des rives du lac Champlain. On sait que ces
+Iroquois furent arretes par la defense heroique, au Long-Sault, de
+dix-sept Montrealais, sous la conduite de l'intrepide Dollard.
+
+C'est dans ces circonstances que l'on s'appliqua a proteger la ville. Il
+y avait deja quarante maisons separees, mais avec des meurtrieres et des
+creneaux; elles etaient baties de maniere a pouvoir se defendre les unes
+les autres. Alors, on completa les forts qui environnaient la ville
+et qui devaient servir a assister les travailleurs dans les champs
+environnants.
+
+En meme temps qu'il assurait la defense militaire du pays, M. de
+Maisonneuve s'occupait d'en preparer l'existence a venir, et pour cela
+il offrait les plus grands avantages a ceux qui voulaient s'y etablir et
+fonder des familles. Il donna a Charles Le Moyne une terre a la pointe
+Saint-Charles et deux emplacements dans la ville, l'un pres de la
+residence du gouverneur et des pretres, pour leur servir de defense;
+l'autre au bord du fleuve, ou se trouve le marche Bonsecours, pour
+surveiller l'entree de la ville, et la cote opposee, dont il devait
+devenir le seigneur.
+
+Vers 1665 arriva un evenement que nous tenons d'autant plus a signaler
+qu'il montra quelle affection Charles Le Moyne inspirait a toute la
+colonie et en meme temps quelle etait l'estime qu'il avait su imposer
+aux populations sauvages.
+
+Comme il ne s'epargnait jamais dans aucune rencontre, il fut fait
+prisonnier aux environs de Montreal en 1665.
+
+Sa jeune femme, agee de vingt-cinq ans, et qui avait deja quatre
+enfants, etait dans la desolation. Elle le recommanda aux prieres de
+tous, et elle-meme recourut au Seigneur avec une telle ferveur, que M.
+Dollier de Casson dit qu'on peut lui attribuer l'espece de miracle qu'il
+plut a Dieu d'operer en faveur de son mari.
+
+Au bout de quelques jours Le Moyne revint; il avait gagne ses ennemis
+en leur rappelant les bontes qu'il avait eues pour les prisonniers
+iroquois, et en les menacant de la vengeance des troupes du roi qui
+allaient bientot arriver.
+
+Charles Le Moyne retourna a Montreal. C'est alors qu'il fut sensiblement
+eprouve dans ses plus tendres affections, par suite du depart de M.
+de Maisonneuve pour la France. Il lui etait attache par les liens de
+l'estime la plus haute et de la reconnaissance la plus tendre; aussi ce
+depart lui causa-t-il la plus vive douleur, comme la separation d'avec
+le pere le plus tendre et le plus aime.
+
+M. de Maisonneuve, de retour en France, resta toujours attache a son
+ancien gouvernement. Il s'endormit dans le Seigneur "avec une confiance
+d'autant plus parfaite dans les recompenses du ciel," nous dit M.
+Faillon, "qu'il n'avait rien recu pour ses services de la terre." [7]
+
+[Note 7: M. Faillon, _Histoire de la colonie_, tome III, page 115.]
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+DEVELOPPEMENTS DE MONTREAL.
+
+Fondee on 1642, la cite de Montreal s'accrut lentement dans ses
+commencements, mais ensuite l'accroissement fut rapide.
+
+Ainsi, apres vingt ans, elle ne comptait que 500 ames, mais dix ans
+apres, il y en avait plus de 1500.
+
+Ce qui etait surtout a considerer dans ces commencements, c'etait le
+zele pour l'amelioration des pauvres sauvages, et l'energie des pieux
+colons.
+
+Le zele pour la conversion des infideles etait extraordinaire, et le
+courage pour braver les epreuves et les dangers, au-dessus de toute
+expression.
+
+"On voyait bien, dit le Pere Leclercq, que ces gens-la avaient quitte
+leur patrie par les mouvements d'un zele apostolique," et rien ne
+pouvait les faire changer de sentiments; ni l'ingratitude, ni la
+perfidie des sauvages, ni leur defaut de bonne foi, ni leurs cruautes
+inhumaines, rien ne pouvait eteindre le feu de la charite.
+
+Tout etait regle dans la nouvelle ville comme dans une communaute
+militaire. A une heure fixee, apres la priere et la sainte messe, qui
+avaient lieu a 4 heures du matin, la population se rendait au travail
+dans les champs; chacun avait pres de soi son fusil cache dans un
+sillon.
+
+Il ne se passait pas de jour sans attaque. Ceux qui se laissaient
+surprendre etaient voues a des supplices atroces. On admirait leur
+courage, on plaignait leurs souffrances, mais on ne renoncait pas a
+prier pour les bourreaux. Enfin, des qu'une occasion favorable se
+presentait, on cherchait a gagner ces pauvres aveugles. A force
+d'efforts et de patience, les ames finissaient par se laisser eclairer,
+les coeurs etaient touches, le mal vaincu par le bien.
+
+Ces premiers temps ont ete admirables. La ville offrait comme une image
+de la primitive Eglise. Ces braves gens etaient voues a la piete la
+plus fervente et a la charite la plus devouee. Il n'y avait jamais de
+contestation entre eux; il n'y avait qu'un coeur et qu'une ame, et
+tandis qu'ils etaient si unis a Dieu, si bons entre eux, ils restaient
+inebranlables dans le danger. Chaque citoyen se regardait comme une
+victime offerte a la mort pour la glorification de l'Evangile.
+
+Dans les annales de la soeur Morin, ecrites vers ce temps, nous avons
+les details les plus touchants sur la vie a Montreal avant l'arrivee des
+troupes: la piete, la charite, des colons, les privations qu'ils avaient
+a subir, enfin les cruautes extremes qu'ils etaient exposes a eprouver,
+etant entoures d'ennemis feroces, nombreux et implacables.
+
+Bientot differentes circonstances favoriserent les saintes dispositions
+et le zele des colons pour la conversion des infideles.
+
+Plusieurs nations etaient en guerre; l'une d'elles, celle des Iroquois,
+puissante et implacable, faisait une guerre d'extermination contre ses
+ennemis.
+
+Leurs victimes venaient implorer la protection des Francais. Elles
+furent accueillies et placees dans des positions retranchees. On compta
+bientot plusieurs colonies chretiennes: a la Montagne, a la Prairie, au
+Sault-Saint-Louis, au lac Saint-Francois, au lac des Deux-Montagnes, et
+enfin a la Petite-Nation, sur l'Ottawa, a vingt lieues de Montreal.
+
+Ces nouveaux chretiens, disciplines par les Francais, devinrent
+eux-memes comme des apotres. On en fit des catechistes zeles et habiles.
+Ils rendaient de grands services au sein des autres tribus.
+
+Les Francais excitaient l'admiration de leurs plus cruels ennemis par
+leur douceur, leur sollicitude et leurs liberalites inepuisables. Ils
+etablissaient ceux qui se donnaient a eux, leur apprenaient a cultiver,
+leur livraient des terres, representaient l'excellence de la vie reglee
+et civilisee a ces pauvres barbares, et se montraient ainsi bien
+differents des gens de Boston, qui ne s'etaient jamais occupes des
+nations qui les entouraient, que pour les detruire et se mettre a leur
+place.
+
+Au milieu de leur noble mission, les Francais acqueraient une habilete
+merveilleuse pour occuper le pays. Formes par M. de Maisonneuve et
+par le chef de la milice, Charles Le Moyne, ils etaient devenus des
+combattants consommes, des explorateurs infatigables. Ils avaient pris
+les bonnes qualites des sauvages, et y ajoutaient l'esprit de discipline
+et de tactique des milices francaises.
+
+On a dit que les Francais n'avaient pas le genie de la colonisation
+comme leurs voisins; mais, suivant M. Parkman lui-meme, cela n'est point
+exact. M. Parkman pense que les colons francais egalaient les Anglais
+sous bien des rapports.
+
+Les Francais n'avaient pas les vues odieuses des colons de la
+Nouvelle-Angleterre: ils n'auraient jamais voulu adopter, comme eux, un
+plan d'extermination contre ces pauvres gens.
+
+Ce qui est affirme, meme par les ecrivains anglais, c'est que sous
+le rapport des qualites morales et des qualites intellectuelles, les
+colonies anglaises etaient vraiment inferieures a la colonie francaise,
+tandis que sous le rapport de l'activite, de l'intelligence et de la
+bonne organisation, la colonie francaise egalait toutes les colonies
+anglaises reunies.[8]
+
+[Note 8: Le systeme francais avait un grand avantage; il favorisait
+l'element guerrier: la population etait formee entierement de soldats
+et de miliciens (Parkman). L'occupation principale etait un continuel
+apprentissage de la guerre dans les bois. La haute classe regardait
+la guerre comme la seule occupation digne d'elle, et elle estimait
+l'honneur plus que la vie. Pour ce qui est de l'habitant, les bois, les
+lacs, les cours d'eau etaient ses lieux d'etude, et la il etait maitre
+consomme. Forestier habile, hardi canotier, toujours pret pour les
+entreprises perilleuses; dans les guerres d'escarmouche et d'embuscade
+au milieu des bois, il y en avait peu qui pussent lui etre compares
+(Parkman).--"En Canada, comme en Europe, a ce moment, la race francaise
+a appris a se connaitre. Elle s'est trouve des forces que les autres
+siecles ne savaient pas." Voila ce qu'a produit l'amour de la discipline
+et le zele de la religion.
+
+Les Francais n'aspiraient pas a des conquetes, mais ils voulaient sauver
+des ames, et pour arriver a ce but, ils avaient autant de perseverance
+et d'energie que leurs voisins en avaient pour les avantages materiels
+(Saint-Marc Girardin sur l'Amerique du Nord).]
+
+
+Au milieu de terribles epreuves, la colonie s'etablissait, avec une
+reunion des hommes les plus capables: M. de Maisonneuve, le gouverneur;
+son lieutenant, Lambert Closse; M. d'Ailleboust, un officier de haut
+grade; son neveu M. de Musseaux; M. Le Moyne, lieutenant; M. Le Ber de
+Senneville; M. Decelles de Sailly; M. de Montigny; M. de Repentigny et
+M. de Brassac; de plus, les hommes de la milice, si dignes d'admiration,
+et dont les descendants remplissent maintenant le pays.[9]
+
+[Note 9: On trouve encore actuellement en Canada et dans les
+environs de Montreal des descendants de ces premiers colons, dont les
+noms sont portes par des milliers d'individus: Prud'homme, Descaries,
+Hurtubise, Lortie, Beaudry, Dumoulin, Renaud, Laviolette, Desautels,
+Boudraud, Lavigne, Trudeau, Cadieux, Deschamps, Barbier, Meunier,
+Dagenais, Leblanc, Jodoin, Toussaint, Beaudry, Laplante, Beauvais,
+Rolland, Lenoir, etc.]
+
+De nobles coeurs assistaient ces bras heroiques: Mlle Mance, de
+l'Hotel-Dieu, et ses compagnes; la soeur Bourgeois et ses institutrices;
+madame Le Moyne, que l'on a appelee la mere des Macchabees; madame Le
+Ber, qui devait voir une sainte a miracles en l'une de ses enfants;
+madame d'Ailleboust, et sa soeur, mademoiselle de Boullogne, qui
+aspiraient dans le monde a la vie religieuse.
+
+La ville etait sous la direction de pretres eminents. M. Gabriel de
+Queylus, le directeur de la cure de Saint-Sulpice de Paris, etait venu
+s'etablir a Montreal; et aussi M. l'abbe Francois Dollier de Casson,
+ancien colonel et aide de camp du marechal de Turenne; M. d'Urfe, ancien
+cure de la cathedrale du Puy, allie du ministre Colbert et petit-neveu
+du celebre M. d'Urfe; M. de Fenelon, frere de l'illustre archeveque de
+Cambray; M. Souart, un des plus grands predicateurs de Paris; M. de
+Belmont, l'un des pretres les plus riches de France, charge des missions
+sauvages; M. Barthelemy, qui explora le lac Ontario.
+
+Ces messieurs etaient en communication continuelle avec les associes de
+l'oeuvre residant a Paris, tels que M. le baron Pierre de Fancamp, M, de
+Liancourt, M. de Renty, M. de Bretonvilliers, M. Legauffre, M. Dubois,
+madame de Bullion, si genereuse, qui contribuait avec les autres
+associes pour des sommes si abondantes.
+
+M. Olier, avec la compagnie des associes des oeuvres, avait donne plus
+de 300,000 livres: M. de Bretonvilliers, successeur de M. Olier, 400,000
+livres; M. Dubois, M. de Queylus, M. de Fenelon, M. d'Urfe donnerent
+leur fortune, qui etait considerable; M. de Belmont, 300,000 livres en
+une seule fois. On a calcule, dans le temps, que les associes et pretres
+du Seminaire avaient fourni, pour l'oeuvre de Montreal, de leurs propres
+deniers, en trente ans, la somme de 1,800,000 livres, ou environ sept
+millions de la monnaie actuelle.
+
+Ce qui donna bientot de la vie a la colonie, et qui assura sa
+tranquillite, ce fut l'arrivee des troupes, demandees depuis longtemps,
+et de plus, la determination que prirent un grand nombre de soldats et
+d'officiers de s'etablir dans des terres concedees suivant le systeme
+feodal, afin de mettre la ville a l'abri de toute incursion des
+sauvages, comme nous le verrons plus tard.
+
+Les officiers et les soldats se distinguerent autant que les premiers
+colons par leur esprit de foi et leur devouement a l'oeuvre entreprise.
+
+
+
+CHAPITRE IV
+
+NAISSANCE DE PIERRE D'IBERVILLE.
+
+C'est au milieu de cette reunion de chretiens exemplaires, de
+gentilshommes choisis, de militaires intrepides que s'elevaient les
+enfants des familles principales de Montreal: Le Ber, Saint-Andre, de
+La Porte, Decelles de Sailly, de Jacques et de Charles Le Moyne, de
+Montigny, de Belestre, de d'Ailleboust de Musseaux, de Prud'homme, de
+Tessier, de Louvigny, de Le Noir Rolland.
+
+La famille qui se distinguait entre toutes par ses enfants, tant par
+leur nombre que par leurs heureuses dispositions, c'etait celle de
+Charles Le Moyne, marie a la fille adoptive des Primot. Il y avait la.
+douze enfants pleins de force et de bonnes qualites. Le troisieme,
+Pierre d'Iberville, se faisait remarquer des sa jeunesse. Il annoncait
+un esprit vif et hardi, et il etait d'une force extraordinaire pour son
+age.
+
+Voici l'ordre des naissances de ces enfants, auxquels Le Moyne, pour
+les distinguer, donna des noms empruntes aux localites des environs de
+Dieppe, en souvenir de la patrie absente:
+
+"En 1650, Charles de Longueuil; en 1659, Jacques de Sainte-Helene; en
+1661, Pierre d'Iberville; en 1663, Paul de Maricourt; en 1668, Joseph
+de Serigny; en 1669, Francois de Bienville; en 1670, anonyme; en 1673,
+Catherine-Jeanne; en 1676, Louis de Chateauguay; en 1678, Marie-Anne;
+en 1680, Jean-Baptiste de Bienville, deuxieme du nom; en 1681, Gabriel
+d'Assigny; en 1684, Antoine de Chateauguay."
+
+Ils se distinguerent par leur merite et leur devouement; cinq moururent
+au service du roi: Sainte-Helene fut tue au siege de Quebec en 1690; de
+Maricourt mourut de fatigue au pays des Iroquois en 1704; de Bienville
+1er fut tue par les sauvages en 1691; de Chateauguay 1er fut tue a
+la prise du fort Nelson en 1686; d'Assigny mourut des fievres dans
+l'expedition du golfe du Mexique en 1700.
+
+Charles de Longueuil fut gouverneur de Montreal; de Bienville, deuxieme
+du nom, fut gouverneur de la Louisiane pendant quinze ans; Antoine de
+Chateauguay devint gouverneur de la Guyane. Catherine-Jeanne fut mariee
+au sieur de Noyan, capitaine de la milice; Marie-Anne fut mariee en 1699
+au sieur de La Chassoigne, gouverneur des Trois-Rivieres.
+
+Voici donc une famille qui est un precieux temoignage de l'etat des
+choses sous l'ancien regime; une famille modeste, mais elevee avec les
+soins qu'inspire la religion, et qui, grace a ce secours, fournit tant
+de sujets remarquables. Le gouvernement etait juste appreciateur du
+merite, et il n'hesitait pas a mettre les petits-fils d'un humble
+aubergiste au premier rang, quand il les en voyait dignes.
+
+Nous trouvons sur les registres de Notre-Dame l'acte de naissance de
+Pierre d'Iberville, notre heros, et nous le transcrivons ici:
+
+ Le 20 juillet 1661, ai baptise Pierre, fils de Charles Le Moyne et
+ de Catherine Primot, sa femme. Le parrain, Jean Grevier, au nom
+ de noble homme Pierre Boucher, [10] demeurant au cap pres des
+ Trots-Rivieres; et marraine, Jeanne Le Moyne, femme de Jacques Le
+ Ber, marchand.
+
+ Signe: PEROT, cure de Montreal.
+
+[Note 10: C'est ce Pierre Boucher qui a donne une notice interessante
+sur la Nouvelle-France. Il devint gouverneur des Trois-Rivieres et est
+l'ancetre de personnages remarquables: La Verendrie, qui explora le
+Nord-Ouest; la soeur d'Youville, fondatrice des soeurs Grises, et enfin
+M. de Boucherville, premier ministre de la province de Quebec de 1874 a
+1878.]
+
+Tandis que les jeunes filles allaient recevoir l'enseignement de la
+soeur Bourgeois et de Mlle Mance, les jeunes gens etaient formes par les
+messieurs du Seminaire, et principalement par M. Souart et M. Perot.
+
+M. Souart avait organise une ecole formee sur le modele des maitrises de
+France, et les enfants, malgre l'eloignement, recevaient l'instruction
+telle qu'on la donnait dans les meilleures ecoles de la mere patrie.
+
+M. Souart etait un maitre consomme. M. Perot nous a laisse, dans les
+registres de la paroisse, des temoignages precis de sa capacite: on
+remarque une ecriture d'une delicatesse comparable a la gravure, une
+redaction irreprochable, une connaissance par faite de la langue.
+
+Ceux d'entre les jeunes gens qui, apres quelques annees d'etudes,
+montraient des inclinations pour l'etat ecclesiastique, etaient envoyes
+au college des Jesuites de Quebec; les autres s'exercaient pour la
+profession militaire et etudiaient les lettres et les mathematiques.
+Cette ecole de M. Souart, etant aussi une maitrise, devait concourir au
+service religieux. Les enfants servaient la messe; de plus, ils etaient
+formes au chant religieux et aux ceremonies ecclesiastiques, comme cela
+se passe dans toute maitrise.
+
+On observait le reglement de la paroisse de Saint-Sulpice de Paris pour
+l'instruction religieuse et la preparation a la premiere communion. M.
+de Queylus avait pratique cet enseignement a la cure de Saint-Sulpice,
+ainsi que M. de Fenelon, et ils le continuaient a Montreal, tandis que
+le frere de M. de Fenelon, le futur archeveque de Cambray, remplissait
+les memes fonctions a la cure de Paris, a laquelle il etait attache.
+
+Le catechisme dont on se servait venait de Paris; il avait ete compose
+sous la direction de M. Olier, et il a ete conserve jusqu'a ce jour en
+Canada, presque sous la meme forme, d'apres la redaction d'un pretre de
+Saint-Sulpice, M. Languet, qui devint plus tard archeveque de Sens.
+
+Voici les noms des enfants qui firent la premiere communion, vers 1674,
+avec Pierre d'Iberville:
+
+Robutel de Saint-Andre, Aubuchon, Louis Descaries, Antoine de La Porte,
+Pierre, Paul et Jean Le Moyne, Paul et Nicolas d'Ailleboust de Manthet,
+Urbain Tessier, Gabriel de Montigny, Pierre Cavelier, Benoit et Jean
+Barret, Jacques Le Ber, Zacharie Robutel, et Duluth.
+
+Ces noms sont precieux a conserver, ce sont les noms d'enfants nes sur
+le sol canadien des les premiers temps, et qui, a differents titres, ont
+acquis des droits a la notoriete nationale.
+
+Ainsi Jean, Pierre et Paul Le Moyne allerent a la baie d'Hudson en 1686.
+
+D'Ailleboust de Manthet parcourut le Nord-Ouest et, dans un memoire
+remarquable, fit connaitre les richesses de la Louisiane.
+
+Gabriel de Montigny accompagna Pierre d'Iberville a Terre-Neuve en 1686;
+Jean Barret suivit M. de La Salle dans ses expeditions et perit dans un
+naufrage.
+
+Duluth explora le lac Superieur.
+
+Ces enfants s'instruisaient de la religion en meme temps qu'ils
+s'initiaient aux exercices militaires, comme il convient dans une place
+de guerre. Le dimanche, ils revetaient les habits de choeur et aimaient
+a prendre part aux ceremonies; et ensuite, aux jours de conge, ils
+prenaient le costume des jeunes sauvages et s'en allaient aux environs,
+avec des arcs et des fleches, chasser le gibier, qui etait d'une
+abondance extraordinaire.
+
+Pierre d'Iberville qui, d'apres les memoires du temps, se distinguait
+au milieu de tous par sa piete et son heureux caractere, etait
+singulierement remarquable par un temperament infatigable et son
+habilete dans les exercices corporels.
+
+Les ecrits et les memoires qu'ils a laisses et qui sont pleins d'interet
+et du style le plus noble, font voir qu'il avait bien profite des
+enseignements de M. Souart.
+
+Pierre passa sa jeunesse dans la maison de son pere, sur la rue
+Saint-Joseph. On peut voir encore, pres de la sacristie de Notre-Dame,
+quelques corps de batiment de la maison des Le Moyne, et dans le jardin
+du Seminaire, il restait encore, il y a quelques annees, des arbres tres
+anciens qui avaient pu ombrager ses premiers jeux.
+
+Le futur heros etait grand pour son age, d'une figure ovale et agreable,
+teint clair, tres blond, avec des cheveux abondants, digne fils du baron
+de Longueuil, que les sauvages avaient nomme l'alouette, a cause de son
+teint et de ses cheveux blonds. Son maintien etait noble, mais tempere
+par beaucoup de modestie et de douceur.
+
+Il etait de ceux dont on a pu dire qu'ils plaisaient au premier regard,
+mais qu'on les aimait en les connaissant davantage. Ses manieres etaient
+aisees, agreables, et son commerce plein d'ouverture et conciliant.
+
+Il montrait, des sa jeunesse, tous les signes de ce caractere obligeant
+et genereux qui le fit tant aimer de ses soldats qu'ils l'auraient suivi
+jusqu'au bout du monde, disaient-ils; enfin, il avait ce coeur tendre,
+plein de pitie pour le malheur qui le fit remarquer et adorer des
+nations sauvages.
+
+Pendant qu'il demeurait chez son pere, il put etre temoin de differents
+evenements notables: la construction de l'eglise paroissiale, la
+division et la denomination des rues de la ville, et enfin, l'entree
+dans Montreal, d'une partie des troupes que le roi avaient envoyees dans
+la Nouvelle-France. Ces troupes venaient se fixer dans la ville et aux
+environs pour defendre les colons, Cet evenement dut lui faire une
+grande impression.
+
+
+
+CHAPITRE V
+
+LES TROUPES ARRIVENT EN CANADA.
+
+L'obligation de lutter continuellement contre les sauvages portait
+l'attention des colons vers l'etat militaire: c'etait l'etat le plus en
+vue. Or cette disposition fut singulierement activee parmi la jeunesse
+de Montreal lorsqu'on vit arriver dans le pays, avec le regiment de
+Carignan, la fleur de la noblesse de France et l'elite de ces familles
+militaires qui vouaient leurs enfants a la guerre.
+
+Apres toutes les reclamations des colons contre les attaques
+continuelles des sauvages, le gouvernement resolut enfin, vers 1666, de
+transporter en Amerique des forces considerables pour assurer le salut
+de la colonie.
+
+"Les Iroquois, dit M. Colbert, dans ses lettres a l'intendant Talon,
+s'etant declares les ennemis perpetuels et irreconciliables de la
+colonie et ayant empeche par leurs massacres et leurs cruautes que le
+pays ne put se peupler et s'etablir, et tenant tout en crainte et en
+echec, le roi a resolu de porter la guerre jusque dans leurs foyers pour
+les exterminer entierement, n'y ayant nulle surete en leur parole."
+
+Et en effet, le ministre envoyait le general de Tracy avec plusieurs
+compagnies d'infanterie, et le commandant de Courcelles, avec mille
+hommes du regiment de Carignan, qui avait suivi Turenne depuis plusieurs
+annees; il venait de se signaler en Hongrie sous les ordres du general
+Montecuculli qui, en 1664, a Saint-Gothard, aide par 6,000 Francais,
+accabla l'armee ottomane.[11]
+
+[Note 11: Des l'annee 1650, ce meme regiment de Carignan, sous
+les ordres de M. de Turenne, s'etait distingue par sa bravoure et sa
+fidelite a l'autorite royale dans les combats contre la Fronde: a
+Etampes, a Auxerre et enfin a la porte Saint-Antoine.]
+
+L'arrivee des troupes a Quebec fit un effet merveilleux: la confiance
+fut ranimee et les coeurs remplis d'esperance dans la sollicitude du
+gouvernement.
+
+L'entree des regiments etait de l'aspect le plus imposant au milieu des
+colons separes depuis si longtemps des splendeurs de la mere patrie. Une
+bande de clairons et de tambours ouvrait la marche. La fanfare jouait
+ordinairement la marche de Turenne, composee par Lulli pour M. de
+Turenne. Apres la fanfare venaient les militaires appartenant a deux
+regiments, avec leurs couleurs distinctives, les officiers habilles
+richement et comme il convenait a des jeunes gentilshommes des
+meilleures familles. Ensuite, l'on voyait apparaitre les commandants
+superieurs: M. de Courcelles, M. de Salieres, et en fin M. de Tracy
+avec ses officiers d'ordonnance. Il avait vingt-quatre gardes toujours
+attaches a sa personne. (La mere Juchereau, page 271 de _L'Histoire de
+l'Hotel-Dieu de Quebec_.)
+
+
+
+CHAPITRE VI
+
+EXPEDITIONS DES TROUPES
+
+Quelques compagnies furent envoyees a Montreal. Ces troupes etaient
+destinees a proteger la ville; elles finirent par s'y etablir et aussi
+dans les environs. Cette garnison donna, une animation toute nouvelle,
+avec les jeunes officiers dont nous aurons a parler. M. de Salieres
+resolut d'aller attaquer aussitot les Iroquois. Malheureusement, il se
+laissa tromper par cette apparence benigne du froid qui surprend les
+Europeens a leur arrivee en Canada. Comme ce froid sec est moins
+sensible que le froid humide de l'Europe, il pensa, que ses troupes,
+aguerries par plusieurs annees de la vie militaire, pourraient le braver
+impunement, et il se mit en route au milieu de l'hiver pour aller
+attaquer les etablissements iroquois aux environs du lac Champlain. Mais
+il fallut bientot revenir sur ses pas.
+
+Nos Francais ne se decouragerent pas, et quelques mois apres, M. du
+Tracy reprit l'expedition. Il partit au mois de septembre; mais cette
+fois il avait eu soin de se faire accompagner par des miliciens du pays.
+Cent vingt hommes parfaitement exerces vinrent de Montreal; ils etaient
+commandes par des officiers experimentes, comme Charles Le Moyne et M.
+d'Ailleboust de Musseaux. Charles Le Moyne, en particulier, rendit les
+plus grands services, et attira l'attention des officiers superieurs par
+sa connaissance de la tactique des sauvages.
+
+Le lac Champlain fut traverse le 15 octobre, et, quelques jours apres,
+on se trouva, en vue des premiers villages iroquois; ils etaient
+abandonnes. Les sauvages avaient concentre leurs armes et leurs
+provisions dans le dernier village, environne de plusieurs palissades et
+ou ils pretendaient se mesurer avec les Francais.
+
+Les troupes avancaient resolument; elles etaient precedees des clairons
+et des tambours, au nombre de vingt. Quand ceux-ci commencerent a jouer
+leurs fanfares, une panique effroyable se repandit parmi les sauvages et
+ils se deroberent, s'ecriant qu'il leur semblait entendre les hurlements
+des demons de l'enfer. L'effet fut irresistible.
+
+Les troupes escaladerent l'enceinte et trouverent le village abandonne,
+mais rempli de provisions et d'armes.
+
+Les soldats purent alors se remettre de leurs fatigues. Apres quelques
+jours de repos, les troupes auraient voulu se mettre a la poursuite
+des sauvages; mais M. de Tracy, averti par les colons, jugea qu'il ne
+fallait pas attendre l'hiver, et il revint vers le Canada, en ayant soin
+de placer les miliciens de Montreal a l'arriere-garde.
+
+Il avait appris a apprecier ces braves miliciens; il mentionnait souvent
+"ses capots bleus". Il les trouvait habiles pour aller en avant et
+eclairer la marche, capables pour ramer sur les canots et les conduire
+surement, infatigables pour la marche, et infaillibles pour suivre les
+traces des sauvages au milieu des bois. Mais tous ces merites revenaient
+pour une bonne part a celui qui les commandait et leur enseignait depuis
+longtemps l'art de la guerre: l'intrepide et habile commandant, Charles
+Le Moyne.
+
+Aussi, l'on ne doit pas s'etonner qu'il fut compris dans la promotion
+aux titres de noblesse qui eut lieu l'annee suivante, en 1668, et ou
+l'on reunit tous ceux qui avaient rendu les services les plus eminents
+a la defense et au defrichement pays, comme M. Boucher, M. Hebert, M.
+Couillard, M. Le Ber et Charles Le Moyne. Ses titres de noblesse sont
+ainsi concus:
+
+ Desirant favoriser notre cher Charles Le Moyne, sieur de Longueuil,
+ pour ses belles actions; de notre pleine puissance, nous avons, par
+ les presentes, signees de notre main anobli, anoblissons et decorons
+ du titre de noblesse ledit Charles Le Moyne, ainsi que sa femme et
+ ses enfants nes et a naitre.
+
+En revenant des expeditions du lac Champlain, le gouverneur assigna a la
+garde de Montreal et des environs plusieurs compagnies du regiment de
+Carignan, et il distribua des fiefs aux officiers et des terres aux
+soldats qui voulurent s'etablir sur les fiefs de leurs commandants.
+Ces officiers sont principalement: MM, les capitaines de Chambly, de
+Saint-Ours, de Berthier, du Pads, de Varennes, de Vercheres, de La
+Valterie, de La Chesnaye, de Contrecoeur, qui devinrent proprietaires de
+fiefs, et concederent chacun des terres aux soldats de leur compagnie.
+
+Quant aux soldats, ils sont designes sur les registres par leurs noms
+de guerre, qu'ils portent encore dans le pays: Lafranchise, Lajeunesse,
+Latreille, Lefifre, Lafleche, Laroche, Ladouceur, Lafortune, Lafleur,
+Laviolette, Latulipe, Lagiroflee, Lapensee, Laprairie, Laverdure,
+Lacaille, Portelance, Tranchemontagne, Lalance, Sanschagrin, Sansfacon,
+Sansquartier, Sanssouci, Sanspeur.
+
+Ces noms sont portes actuellement par un grand nombre du familles, en
+qui on remarque encore toutes les qualites des races militaires.
+
+
+
+CHAPITRE VII
+
+MONTREAL ET SES SOUVENIRS.
+
+Maintenant, nous allons relever des faits qui nous paraissent tout
+a fait interessants: c'est que la ville ett le pays ont conserve le
+souvenir de tous ces noms comme au premier jour. Ces noms subsistent
+depuis deux siecles, malgre les changements inevitables des annees, et
+malgre l'influence de la conquete.
+
+En 1672, M. Dollier de Casson, voyant l'accroissement des constructions
+de la ville, avisa a etablir des rues suivant la direction la plus
+convenable.
+
+Dans le sens de la largeur de la ville, il traca trois rues paralleles
+au fleuve. Celle du milieu recut le nom de Notre-Dame, en l'honneur de
+la protectrice de la ville; pres de la riviere, la rue Saint-Paul, en
+l'honneur du premier gouverneur, Paul de Maisonneuve; de l'autre cote,
+la rue Saint-Jacques, en l'honneur de M. Jacques Olier, fondateur de
+la ville. Ces trois rues paralleles au fleuve etaient coupees par six
+autres a angle droit. La premiere, a l'ouest, appelee Saint-Pierre,
+patron de M. de Fancamp; la seconde, Saint-Francois, en l'honneur de
+M. Francois Dollier de Casson, cure de Montreal; la troisieme,
+Saint-Joseph, parce qu'elle longeait l'Hotel-Dieu, place sous ce
+patronage; la quatrieme, Saint-Lambert, patron de M. Lambert Closse,
+qui avait ete tue par les Iroquois a cet endroit; la cinquieme,
+Saint-Gabriel, patron de M. de Queylus; la sixieme, Saint-Charles,
+patron de M. Le Moyne. Tous ces noms ont ete conserves, et ces rues sont
+les plus peuplees et les plus riches de Montreal.
+
+Venons maintenant aux fiefs concedes aux environs de Montreal.
+
+M. de Clarion et M. de Morel furent places au nord-est. En face de la
+ville, M. Le Moyne recut l'ile Sainte-Helene et la rive de Longueuil; M.
+Le Ber, l'ile Saint-Paul; M. Dupuy, l'ile au Heron; M. de La Salle,
+la cote de Lachine. En descendant le fleuve, on trouvait M. Boucher a
+Boucherville, puis M. de Varennes, M. de Vercheres, M. de Boisbriant,
+M. de Repentigny, M. de La Valterie, M. de La Chesnaye, M. de
+Contrecoeur. Sur une zone plus eloignee se trouvaient M. de Berthier,
+M. du Pads, M. de Sorel, M. de Saint-Ours et M. de Chambly.
+
+Ces officiers etaient etablis avec des titres seigneuriaux et avec leurs
+soldats. Toutes ces agglomerations ont forme des paroisses qui existent
+encore, et qui ont conserve les noms des concessionnaires.
+
+Telle a ete l'origine des cantons environnant Montreal: Longueuil,
+Boucherville, Varennes, Vercheres, Contrecoeur, Lavaltrie, Repentigny,
+Chambly, Saint-Ours, Sorel, l'ile Dupas, Berthier, etc., etc.
+
+Ces dispositions ont subsiste, et on ne peut faire un pas dans le pays
+sans trouver des vestiges de ces premiers temps si remarquables. Il n'y
+a peut-etre pas de contree ou l'on ait conserve aussi religieusement les
+touchants souvenirs des commencements.
+
+La ville avec ses environs est un memorial vivant de tout ce qui s'est
+passe aux premiers temps.
+
+Nous avons dit tout ce qui se rapporte a Montreal et a ses environs;
+maintenant, nous allons voir apparaitre de graves evenements.
+
+
+
+ [Illustration: Carte de Montreal]
+
+ ILE DE MONTREAL.
+
+ A 60 lieues de Quebec, apres avoir traverse le lac Saint-Pierre,
+ on trouve plusieurs agglomerations d'iles, parmi lesquelles
+ le groupe de Montreal, ou l'on compte pres de vingt iles; les
+ principales sont l'ile de Montreal, avec l'ile de Jesus au nord, et
+ l'ile Perrot au sud.
+
+ L'ile de Montreal a une dizaine de lieues de longueur et trois ou
+ quatre lieues dans sa plus grande largeur.
+
+ C'est dans cette ile que se trouve la ville de Montreal, fondee en
+ 1642. En 1815, elle ne comptait que 15,000 habitants, et elle est
+ arrivee maintenant a pres de 250,000. Elle etait jadis le siege de
+ la compagnie du Nord-Ouest pour la traite des pelleteries. Le fleuve
+ Saint-Laurent, qui longe l'ile de Montreal au sud, a, en certains
+ endroits, jusqu'a deux lieues de largeur.
+
+
+
+
+CHAPITRE VIII
+
+EXPLORATION DU FLEUVE SAINT-LAURENT.
+
+Les Iroquois du lac Champlain etant soumis, le gouvernement songea a
+s'assujettir les tribus iroquoises du lac Ontario, et il voulait
+aussi tendre la main aux peuplades nombreuses de l'Ouest, qui etaient
+favorables a la France.
+
+A partir de ce moment, des voyageurs francais remonterent le
+Saint-Laurent et allerent commercer sur les bords des grands lacs,
+comme Manthet, Louvigny, Duluth, Nicolas Perrot, qui, en 1671, au
+Sault-Sainte-Marie, reunit quatorze nations, et obtint d'elles qu'elles
+se mettraient sous la protection du roi de France.
+
+En meme temps, les gouverneurs conduisaient des troupes et fondaient
+plusieurs etablissements sur le parcours du fleuve. Dans ces expeditions,
+Charles Le Moyne etait toujours employe comme intermediaire avec les
+peuples sauvages, qui avaient la plus haute consideration pour lui. De
+1670 a 1680, il accompagna les gouverneurs, M. de Courcelles, M. de
+Frontenac, et enfin M. de Labarre.
+
+En 1671, M. de Courcelles voulant imposer aux Iroquois, decida d'aller
+les rencontrer au lac Ontario, que les Francais nommaient alors le lac
+de Tracy, du nom du commandant des troupes. Il etait accompagne de M. de
+Varennes, gouverneur des Trois-Rivieres; de M. Perot, nouveau gouverneur
+de Montreal; enfin de M. Le Moyne. Il voulut que le cure de Montreal, M.
+Dollier de Casson, fit partie de l'expedition; il le choisit a cause de
+sa connaissance du pays.
+
+M. Dollier y consentit, et c'est lui qui est l'auteur de la relation qui
+a ete publiee de ce voyage.
+
+M. Dollier nous dit que plusieurs jeunes gentilshommes accompagnaient
+l'expedition, d'ou quelques-uns ont conclu que ce pouvaient etre les
+enfants de M. Le Moyne, de M. Le Ber et de M. de Montigny, qui etaient
+de meme age et toujours ensemble.
+
+On partit le 2 juin 1671, avec une vingtaine de canots.
+
+Il y avait a bord des tambours et des clairons pour donner les signaux.
+Ces instruments de fanfare animaient les canotiers, et firent un effet
+merveilleux sur les sauvages.
+
+M. Dollier a donne, en commencant, une description du fleuve
+Saint-Laurent, qui montre que des lors on avait une connaissance assez
+exacte du pays: nous en citerons quelques points:
+
+ Le fleuve Saint-Laurent est l'un des plus grands fleuves du monde,
+ puisque a son embouchure, situee vers le 50e degre de latitude,
+ apres une course de 700 lieues, il a pres de 30 lieues de largeur.
+ Il se retrecit par l'espace de 150 lieues jusqu'a Quebec, ou il
+ a pres d'une lieue, et il conserve cette dimension non seulement
+ jusqu'a Montreal, a 60 lieues plus haut, mais meme par l'espace
+ de 500 lieues, s'etendant tantot en des lacs d'une epouvantable
+ largeur, tantot se retrecissant dans le lit d'une riviere, mais au
+ moins de la dimension que nous avons dite.
+
+Le premier lac, a 33 lieues au-dessus de Quebec, est le lac
+Saint-Pierre, de 11 lieues sur 3; le second, le lac Saint-Louis, de 7
+lieues sur 2; le troisieme, le lac St-Francois, de 10 lieues sur 2.
+Ensuite arrivent "ces lacs d'une epouvantable Largeur", grands comme
+certaines mers en Europe; le lac Ontario, le lac Erie, le lac Huron, et
+enfin le plus grand de tous, le lac Superieur, qui a 190 lieues sur 50,
+et recoit douze grandes rivieres, qu'il faudrait explorer jusqu'au bout
+pour trouver la source du grand fleuve.
+
+Or, dans tout ce parcours, il y a des particularites dignes de
+remarques. Toutes les eaux du nord comprises entre les hauteurs du
+Mississipi et le faite des terres opposees a la baie d'Hudson sont
+inclinees vers le sud et portees a un meme centre situe a 1,600 pieds
+au-dessus du niveau de la mer, et ayant pres de 300 lieues de diametre.
+Il y a pres de 60 affluents qui descendent 900 pieds plus bas, et au
+fond de cette coupe immense se trouve le lac Superieur.
+
+Ces premiers affluents, dont quelques-uns sont enormes, comme le
+Saint-Louis, le Kamanistiquia et le Nipigon, se concentrent d'abord en
+plusieurs lacs, comme le Nipigon, qui a 25 lieues de longueur, puis
+ils sortent de ces lacs et continuent leur cours sur une etendue de 10
+lieues et vont se jeter dans le lac Superieur, qui mesure, comme nous
+l'avons dit, 190 lieues de longueur.
+
+Mais ce n'est la que le commencement des merveilles.
+
+Ces contrees, pendant l'hiver, sont ensevelies sous les neiges et les
+frimas; les cours d'eau gelent a pres de dix pieds de profondeur; les
+neiges tombent incessamment et s'accumulent comme des montagnes de
+glace.
+
+Toute cette etendue est ensevelie sous les brouillards, et souvent des
+ouragans en bouleversent la superficie jusqu'a l'approche du printemps.
+
+Alors, la temperature s'adoucit, ces amas se desagregent, les eaux
+s'ecoulent; mais tout est regle par la nature avec une economie
+admirable.
+
+Les terrains, depuis le point de depart jusqu'aux rives de l'Ocean, sont
+disposes en differents etages, et ils presentent l'aspect d'une immense
+pyramide, dont chaque degre renferme des bassins grands comme des mers.
+
+Ces bassins superposes se deversent les uns dans les autres par des
+chutes, des cataractes et des rapides qui, moins eleves, sont cependant
+presque infranchissables.
+
+Au milieu de ces mouvements des eaux, le grand fleuve conserve une
+admirable transparence et une purete d'eau de roche continuee jusqu'a la
+mer.
+
+Voici l'enumeration de ces merveilleux mouvements: Les premiers
+affluents descendent de pres de mille pieds, et arrivent au lac
+Superieur. Celui-ci, situe a 625 pieds au-dessus de la mer, avec
+sa masse immense, franchit un second degre, et descend par le saut
+Sainte-Marie, qui a 1,000 pieds de largeur. Cette grande nappe d'eau
+s'en va s'epanouir en trois bassins; le lac Michigan, le lac Huron et la
+baie Georgienne. Ces bassins sont d'une immense etendue, de 100 lieues
+sur 50. Le fleuve continue son cours en recueillant plusieurs affluents.
+Il descend ensuite par la riviere de Detroit, qui a 2,000 pieds de
+largeur. Ensuite se presente le lac Erie, de 90 lieues sur 45, et a
+son extremite sud, il se precipite comme tout entier a 140 pieds de
+profondeur sur 3,000 pieds de largeur a Niagara, dans le lac Ontario,
+qui est encore a 225 pieds au-dessus du niveau de la mer.
+
+Ces 225 pieds sont representes jusqu'a Montreal par plusieurs rapides
+ainsi nommes: les Galops, le Long-Sault, les Cedres, et enfin le saut
+St-Louis, qui a pres de vingt pieds de hauteur, ou se trouvent les
+derniers degres de cette pyramide de 1,600 pieds de hauteur que nous
+venons de parcourir. Le fleuve recoit alors d'immenses affluents:
+l'Ottawa, le Richelieu, le Saint-Maurice, l'Yamaska, le Saguenay, de
+3,000 pieds de largeur, apres lequel le grand fleuve atteint 10 lieues,
+puis 20 lieues, puis 30 lieues de largeur en arrivant a la mer.
+
+Le bateau du gouverneur etait d'une grande dimension. Les sauvages
+furent au dernier degre d'etonnement en voyant les Francais manoeuvrer
+un si grand batiment. Ils savaient le sortir de l'eau en un instant, et
+le porter au dela des rapides avec une remarquable facilite.
+
+M. Le Moyne rendit les plus grands services, et sut faire valoir pres
+des sauvages l'effroi que leur inspiraient la force et l'audace des
+Francais; aussi les sauvages n'oserent pas attaquer le gouverneur a
+l'aller ni au retour.
+
+En 1673, deux ans apres, nous dit M. Dollier de Casson, M. de Frontenac,
+le nouveau gouverneur, voulut faire le meme voyage, et il emmena avec
+lui M. Le Moyne, qui devait lui etre du plus grand secours. M. Le Moyne
+pouvait s'assurer des dispositions des sauvages, et ainsi il faisait
+eviter tout mal entendu; nous le verrons ci-apres.
+
+M. de Frontenac arriva a Montreal vers le 20 juin 1673, il fut recu en
+grande pompe par le clerge et par la garnison, avec le gouverneur Perot,
+qui devait l'accompagner. Il assista, le 24 juin, a la messe a l'eglise
+paroissiale: c'etait le jour de saint Jean-Baptiste, patron du pays et
+du ministre Colbert. Le gouverneur fut complimente dans le sermon donne
+par M. de Fenelon. Le lendemain, il partit avec 400 hommes et 100
+canots. Il avait, en outre, deux grandes berges ornees de couleurs
+eclatantes pour frapper, disait-il, les sauvages. C'est pour la meme
+raison que son escorte etait si nombreuse. Il avait avec lui trois
+pretres: M. Dollier de Casson, M. d'Urfe et M. de Fenelon, pour traiter
+avec les sauvages, dont ils etaient les missionnaires.
+
+M. Le Moyne recut les sauvages et les presenta a, M. de Frontenac. Il
+traduisit les allocutions et les reponses, et enfin, il etait charge
+d'amener chaque jour, a la table du gouverneur, deux ou trois des
+principaux parmi les Iroquois. Nous pensons que M. Le Moyne avait avec
+lui ses fils, au moins les trois aines: Charles, qui avait dix-neuf ans,
+Jacques, qui avait dix-sept ans, et Pierre, age de pres de quinze ans.
+
+M. de Frontenac ayant recu les Indiens, ceux-ci lui adresserent, un
+discours de bienvenue par un des principaux chefs, Garakonthie. Ensuite,
+M. de Frontenac fit une reponse qui fut traduite par M. Le Moyne. Les
+jours suivants furent employes a la construction d'un fort ou M. de
+Frontenac installa une garnison.
+
+Ensuite le gouverneur revint a Ville-Marie avec ses troupes, et il
+continua a s'occuper de l'amelioration de son fort, qu'il confia l'annee
+suivante a M. de La Salle, a qui il accorda une garnison de 40 soldats,
+destines a proteger les marchands et les traitants qui se fixerent
+autour du Fort.
+
+
+
+CHAPITRE IX
+
+MONSIEUR LE MOYNE ENVOIE SES ENFANTS EN FRANCE POUR ENTRER DANS LA
+MARINE.
+
+En revenant de cette expedition, M. Le Moyne prit une decision qui
+devait avoir les consequences les plus avantageuses pour ses enfants.
+
+Vers ce temps, Colbert employait tous les moyens pour mettre la marine
+militaire sur le plus grand pied. Dans sa superiorite de vues, il avait
+compris qu'avec les nouvelles colonies possedees par les autres nations,
+la marine etait appelee a occuper une place considerable dans le monde.
+Il voyait que le siege de la puissance etait deplace dans l'ordre
+politique, et se trouvait alors dans le commerce des deux mondes.
+
+Cinq ports furent agrandis et fortifies: Brest, Toulon, Rochefort, le
+Havre et Dunkerque. Des vaisseaux furent construits sur un plus grand
+modele que ceux de l'Angleterre et de la Hollande. Cent vaisseaux de
+ligne furent prepares, avec 60,000 matelots, et les commandements furent
+donnes a des hommes d'un grand genie: d'Estrees, Tourville, Duquesne,
+Jean Bart et Forbin. Bientot le pavillon francais, jusque-la a peine
+connu sur les mers, donna la loi aux autres nations.
+
+Colbert voulut assurer ces succes. "Le roi avait demande a Colbert
+l'empire de la mer, et Colbert, par les mesures les plus puissantes, sut
+le lui donner."
+
+Tels furent, dans les annees suivantes, les progres de la marine que,
+tandis que la France, en 1672, n'avait que soixante vaisseaux de ligne
+et quarante fregates avec 60,000 matelots, moins de dix ans apres, en
+1681, la marine comptait cent quatre-vingt-dix-huit batiments de guerre
+et 160,000 hommes de mer.
+
+Mais pour en arriver la, le ministre avait etabli des classes de
+recrutement pour les marins et des ecoles speciales pour former les
+officiers, pris dans les meilleures familles. A Rochefort, a Brest, a
+Dieppe, a Toulon, on avait fonde des ecoles ou les jeunes gens faisaient
+leur apprentissage d'officiers.
+
+On y enseignait les mathematiques, l'hydrographie, le service du canon.
+On assujettissait les pilotes et les artilleurs a apprendre leur metier
+autrement que par routine, et les eleves de la marine profitaient de cet
+enseignement.
+
+On voit tout cela regle et dispose avec la plus grande habilete par
+le grand ministre dans ses lettres aux intendants maritimes: Amous,
+Matharel, du Terron, du Seul, dans les annees 1661, 1670 et 1671, et
+enfin dans sa grande ordonnance sur la marine, en 1680. Cotte ordonnance
+a ete conservee, et elle se trouve au deuxieme livre du Code du commerce
+actuellement en vigueur.
+
+Le roi secondait ces mesures de tout son pouvoir. Il avait d'abord fait
+appel aux principales familles des cotes maritimes, pour leur faire
+destiner quelques-uns de leurs enfants a la marine; il s'etait aussi
+adresse aux grandes familles des colonies, qui devaient retirer tant
+d'avantages de l'accroissement des forces navales.
+
+M. Le Moyne repondit a ces invitations en envoyant trois de ses
+enfants dans les ecoles de France: de Sainte-Helene, d'Iberville et de
+Maricourt. Il est probable que c'est alors que M. Testard de Montigny
+envoya aussi son fils, l'ami des jeunes Le Moyne.
+
+D'Iberville, avec ses freres, passa quatre on cinq ans dans
+l'apprentissage de la vie de marin. Il commenca par etudier aux ecoles,
+et ensuite il continua ses travaux avec ses freres sur les vaisseaux du
+roi en campagne.
+
+C'etait le temps des grandes luttes de la France sur les mers avec
+l'Angleterre et la Hollande. La France remporta alors plusieurs
+victoires signalees. Nous ne savons pas avec lequel des commandants les
+jeunes Le Moyne firent alors leur apprentissage; mais l'occasion ne
+devait par leur manquer, puisque les eleves de marine n'etaient pas plus
+inactifs que le reste de la flotte.
+
+En 1676, le duc de Vivonne, assiste de Duquesne, lieutenant general
+de la marine, se rendit en Sicile. Il y trouva les Espagnols et les
+Hollandais reunis. Ceux-ci avaient pour commandant leur plus grand homme
+de guerre, l'amiral Ruyter.
+
+Un premier combat, livre pres de l'ile de Stromboli, fut indecis; mais
+un second, livre pres de Syracuse, fut une complete victoire pour les
+Francais; Ruyter y fut tue. Enfin, Vivonne et Tourville, continuant
+leur course, atteignirent encore une fois, devant Palerme, les flottes
+ennemies et les ecraserent. La France eut des lors l'empire de la
+Mediterranee.
+
+Les Hollandais avaient, cette meme annee, pris Cayenne et ravage nos
+etablissements des Antilles. Le vice-amiral d'Estrees, avec huit
+batiments, reprit Cayenne et detruisit, dans le port de Tobago, une
+escadre ennemie de dix vaisseaux. En 1678, d'Estrees enleva cette ile,
+puis il traversa l'Atlantique et prit tous les comptoirs hollandais au
+Senegal. Le pavillon francais regna alors sur l'Atlantique comme sur la
+Mediterranee.
+
+D'autres succes suivirent: Duquesne bombarda Alger en 1681 et 1684;
+Tripoli et Tunis eprouverent le meme sort, et pendant quelque temps, la
+Mediterranee fut purgee des corsaires.
+
+Dans l'intervalle, Duquesne avait bombarde Genes, en 1684. En 1689, le
+convoi destine pour l'Angleterre traversa la Manche, et le commandant
+Chateau-Renaud battit l'escadre anglaise a Bantry.
+
+Tourville, avec 78 voiles, attaqua l'escadre ennemie sur les cotes de
+Sussex, et detruisit 18 vaisseaux pres de Beachy Hood (10 juillet 1690).
+Alors la France eut l'empire de l'Ocean, jusqu'au desastre de la Hogue,
+ou Tourville, avec 40 vaisseaux, soutint le choc de 80 vaisseaux anglais
+et hollandais. Mais l'annee suivante, cette defaite fut reparee, car en
+1693, a la bataille de Lagos, Tourville aneantit les flottes anglaise et
+hollandaise, et saisit pour 80 millions de marchandises.
+
+Pendant ce temps-la, Jean Bart avait fait connaitre son habilete et son
+audace. En 1691, apres de brillants exploits, il avait ete nomme chef
+d'escadre dans la marine royale. Etant sorti de Dunkerque, malgre le
+blocus des Anglais, il brula 80 vaisseaux ennemis, debarqua a New-Castle
+et revint avec un immense butin. En 1694, malgre tous les efforts
+des ennemis, il alla prendre un convoi de grains, et defit la flotte
+hollandaise, superieure en nombre. C'est alors qu'ayant aborde le
+vaisseau amiral, il tua le commandant et enleva toute l'escadre.
+
+Lorsque les jeunes Le Moyne eurent acquis la science competente, il
+parait qu'ils furent envoyes a Montreal, ou le gouverneur meditait des
+entreprises considerables, comme nous le verrons bientot.
+
+Vers 1684, les Le Moyne retrouverent leur pere avancant toujours en
+merite et en consideration; il n'avait que 50 ans. Ils revirent aussi
+leur sainte et admirable mere, riche en piete, on tendresse et en
+vertus: elle etait entouree de douze enfants, dont quatre etaient deja
+des hommes faits, et elle n'avait alors que 44 ans.
+
+Montreal avait pris, pendant ce temps, un grand developpement; la
+population etait arrivee a 1,500 ames; la ville etait protegee par une
+milice devouee et intrepide, et elle etait environnee de remparts en
+palissades avec des bastions.
+
+Le gouverneur etait toujours M. Perot, neveu de M. Talon par sa femme,
+et beau-frere, par sa soeur, de M. le president de Bretonvilliers, frere
+du superieur de Saint-Sulpice. Le major etait M. Bisard, qui avait
+epouse la fille de M. Lambert Closse. Le cure etait M. Dollier de
+Casson, residant a Montreal avec M. Souart, l'ancien instituteur des
+jeunes Le Moyne.
+
+M. d'Urfe et M. de Fenelon s'occupaient surtout des missions. M. de
+Belmont etait a la tete de la mission de la Montagne.
+
+Les Le Moyne avaient beaucoup de parents dans la ville: M. Jacques Le
+Moyne et ses fils, madame Le Ber et ses enfants, parmi lesquels Jeanne,
+cette jeune fille d'une piete si eminente, et qui menait la vie de
+recluse dans la maison de ses parents.
+
+M. Charles Le Moyne avait quitte sa maison de la rue Saint-Joseph pour
+aller s'etablir sur le quai, pres de la rue Saint-Charles. De la, il
+pouvait se rendre plus facilement a son fief de Longueuil, ou il faisait
+elever un chateau considerable. M. Le Ber avait aussi quitte la rue
+Saint-Joseph, et il etait venu s'etablir sur la rue Saint-Paul, pres de
+la rue Saint-Dizier, ou il etait plus commodement pour les interets de
+son commerce.
+
+Les principaux citoyens que l'on cite a ce moment dans le recensement
+etaient les amis ou les allies de la famille Le Moyne, et ils ont tous
+eu des descendants nombreux dans le pays. C'etaient MM. Prud'homme,
+Descaries, Deschamps, Jean Dupuy, Urbain Tessier, de Lamothe, de Brasac,
+Robert Cavelier, Antoine Primot, Francois Lenoir, Pierre Robutel, de
+Hautmesnil.
+
+Les jeunes Le Moyne, en attendant les ordres du gouvernement qu'on leur
+avait fait pressentir, accompagnerent encore leur pere, qui prit part a
+deux expeditions, en 1684 et 1685.
+
+D'abord en 1684, M. de Frontenac, voulant etablir une ferme
+confiance parmi les colons contre les entreprises des sauvages,
+resolut d'aller trouver ceux-ci pour les determiner a faire une paix
+durable; enfin, il voulait aussi explorer les nations de l'Ouest pour
+lier commerce avec elles, et les attirer dans notre parti en cas de
+rupture avec les Iroquois. C'est alors qu'il determina d'envoyer, en
+forme d'ambassade, quelques Canadiens amis des sauvages, pour les
+assurer de la decision du roi a l'egard de la paix.
+
+Charles Le Moyne fut choisi. Il avait la confiance des sauvages, qui
+le distinguaient entre tous et l'avaient honore d'un nom sauvage; ils
+l'appelaient Akouassen, c'est-a-dire la perdrix, a cause de son agilite
+extraordinaire et peut-etre aussi a cause de son teint normand et
+vermeil. M. de Frontenac se disposait a partir pour rejoindre les
+envoyes, lorsqu'il fut remplace dans son gouvernement par M. de La
+Barre, qui mit a execution le projet de son predecesseur.
+
+M. de La Barre partit de Montreal le 25 juin 1684 avec M. Le Moyne. Il
+se rendit au lac Ontario, puis a l'embouchure d'une riviere ou se trouve
+maintenant la ville d'Oswego. Il envoya de la M. Le Moyne chez les
+Onnontagues, qui paraissaient bien disposes. M. Le Moyne revint avec
+plusieurs chefs indiens qui entrerent en pourparlers avec le gouverneur.
+C'etait M. Le Moyne qui interpretait les allocutions de M. de La Barre
+et les reponses du chef iroquois. Mais ces pourparlers n'eurent pas
+d'issue, parce que les Onnontagues ne voulaient pas s'engager a part
+des autres nations, et craignaient de se mettre en butte a leur
+ressentiment; car ces nations etaient irritees de n'avoir pas ete
+appelees a ces conferences, M. Le Moyne avait prevenu M. de La Barre,
+qui ne voulut pas l'ecouter. Il ne consentit a aucun arrangement, ce
+qui mit fin a ces entrevues, et il revint mecontent des pretentions des
+sauvages.
+
+De nouveaux evenements tournerent les esprits vers d'autres interets,
+ainsi que nous allons le voir au chapitre Suivant.
+
+
+
+
+DEUXIEME PARTIE
+
+
+
+CHAPITRE Ier
+
+EXPEDITIONS A LA BAIE D'HUDSON.
+
+Les circonstances que les jeunes Le Moyne attendaient, se presenterent
+enfin vers l'annee 1686.
+
+Il y avait longtemps que le gouvernement voulait prendre une decision
+pour les pays du Nord occupes d'abord par les Francais et enleves depuis
+par les Anglais.
+
+Colbert avait ecrit a M, Denonville, le nouveau gouverneur general, de
+s'en occuper activement. Ces pays commencaient au 51 deg. de latitude,
+et comprenaient le Labrador, la baie d'Hudson et les contrees
+environnantes. Ils etaient tres importants par leur position au milieu
+de tribus nombreuses, et surtout pour le commerce des fourrures, que
+l'on savait plus belles a mesure que l'on approchait du pole nord.
+
+Il y avait des annees ou l'on avait pu recueillir jusqu'a 800,000
+pieces. C'etait un revenu de plusieurs millions que l'on pouvait
+percevoir, et, de nos jours, malgre la diminution du gibier, on a
+recueilli a la baie d'Hudson, en castors, en orignaux, en renards bleus,
+et en martres, jusqu'a vingt millions de francs par annee.
+
+Le centre de ce trafic est la baie d'Hudson, vaste golfe qui est comme
+une mer de 550 lieues de longueur sur 250 lieues de largeur. On croit
+que les Francais et les Portugais avaient explore ces cotes a partir de
+l'an 1500. En 1610, un navigateur anglais, Hudson, en prit possession,
+et vers 1660, le prince Rupert, oncle du roi Charles II, chef de
+l'amiraute anglaise, fonda une compagnie de la baie d'Hudson pour
+l'exploitation des fourrures.
+
+Des marins anglais y furent envoyes, et ils construisirent plusieurs
+forts pour la traite avec les sauvages, Aussitot les marchands de Quebec
+etablirent une societe sous le nom de "Compagnie du Nord", et ils
+reclamerent l'appui du gouvernement. Ils alleguaient ce principe,
+qu'avant l'institution du prince Rupert, les Francais possedaient
+plusieurs etablissements qui avaient ete livres aux Anglais par deux
+renegats, Radisson et de Groseillers.
+
+Le gouverneur, M. Denonville, presse par Colbert. voulut remedier a cet
+etat de choses. Il fit reunir a Montreal une troupe de cent hommes, a la
+tete desquels il mit un des anciens officiers de Carignan, le chevalier
+de Troyes, qui etait renomme pour son habilete. Il avait avec lui 30
+soldats et 70 Canadiens. M. de Catalogue commandait les soldats, et M.
+Lenoir Roland etait a la tete des Canadiens.
+
+Charles Le Moyne, alors age de 60 ans, aurait voulu etre de cette
+expedition, mais ses infirmites ne le lui permettaient pas. Il proposa
+trois de ses fils, Saint-Helene, d'Iberville et Maricourt comme
+volontaires, pouvant servir de guides et d'interpretes. Le chevalier de
+Troyes demanda qu'on lui donnat le Pere Silvy pour chapelain, afin de
+subvenir aux besoins spirituels des soldats, et pour traiter avec les
+sauvages, parmi lesquels il avait fait plusieurs missions. C'etait un
+homme eminent, et qui fut du plus grand secours.
+
+Il y avait plusieurs chemins pour se rendre a la baie d'Hudson; le
+premier, en partant de Tadoussac et en remontant le Saguenay; de la. on
+arrivait au lac Saint-Jean, puis au lac Mistassini, d'ou l'on suivait un
+affluent de la riviere Rupert qui debouchait dans la mer du Nord.
+
+Le second partait de Trois-Rivieres, remontait le Saint-Maurice, puis
+trouvait plusieurs affluents qui descendaient vers la baie d'Hudson.
+On fut oblige de renoncer a ces deux chemins. On ne voulait pas donner
+l'eveil aux Anglais, qui etaient aux environs, et l'on craignait aussi
+de rencontrer les Iroquois, qui venaient souvent dans ces parages. On
+choisit alors le chemin de l'Ottawa, a l'ouest de Montreal, qui etait
+eloigne de tout voisinage dangereux et a l'abri de toute surprise.
+
+Le depart fut fixe au 20 mars 1686. Le degel etait a peine commence,
+mais il importait d'arriver avant que les vaisseaux anglais du printemps
+fussent venus ravitailler les stations anglaises et enlever les
+pelleteries.
+
+L'expedition entendit la sainte messe dans l'eglise Notre-Dame, qui
+servait au culte depuis peu. Toute la population environnait les jeunes
+volontaires, et l'on peut concevoir quels etaient les sentiments des
+meres, et en particulier de l'admirable madame Le Moyne, agee alors de
+46 ans, et qui voyait partir en meme temps trois de ses enfants.
+
+Les soldats etaient equipes de tout ce qui etait necessaire: ils avaient
+une vingtaine de traineaux; ils emportaient des vivres et des munitions
+pour plusieurs mois. Parmi eux il y avait des charpentiers pour
+etablir les campements, des marins pour conduire les embarcations,
+des canonniers, des mineurs pour saper les fortifications s'il etait
+necessaire; enfin des sauvages eprouves et devoues les accompagnaient:
+c'etaient des gens appartenant a la mission de la Montagne et a celle de
+Lachine.
+
+Ils remonterent le fleuve, purent porter leurs bagages au saut
+Saint-Louis et aux rapides de Sainte-Anne, puis ils suivirent le cours
+de l'Ottawa. Les rives etaient couvertes alors de bois sans limites.
+
+Quelques jours apres, ils arriverent devant le fort de la Petite-Nation,
+ou il y avait une reunion de chretiens indiens sous la direction des
+pretres de la maison de l'eveque de Quebec. Ils saluerent le fort d'une
+salve de coups de fusils, auxquels le fort repondit par un coup de canon
+en deployant au haut du rempart le drapeau de la France.
+
+Ils longerent les chutes de la Chaudiere, puis le lac des Chats, et ils
+arriverent on vue de l'ile du Calumet et de l'ile des Allumettes.
+
+Ils etaient alors au milieu de ces iles si nombreuses qu'on les appelle
+les Mille-Iles, comme celles que l'on trouve a Gananoque sur le
+Saint-Laurent, a l'entree du lac Ontario, et comme celles aussi que l'on
+rencontre en si grand nombre a l'extremite ouest de l'ile de Montreal.
+
+Arrives a l'embouchure de la riviere Mattawa au 1er jour de mai, ils ne
+continuerent pas dans la direction du lac Nipissing, a travers de lac
+Champlain et le lac Talon, comme l'avait fait Champlain et plus tard
+M. de Talon en 1616. Ils remonterent droit dans le nord par la riviere
+Mattawa jusqu'au lac Temiscaming.
+
+C'est la, dit M. de Catalogne, dans sa relation, qu'ils se firent des
+canots et qu'ils les employerent sur le lac.
+
+Ce lac a 60 lieues de longueur sur 4 de large. Les rives sont bordees
+des terres les plus fertiles. Sur tout ce parcours, ils rencontraient
+differentes populations qui, comme toutes les nations sauvages du
+Nord, etaient ennemies des Iroquois et des Anglais, et etaient en bons
+rapports avec les Francais, qu'elles avaient appris a aimer par les
+missions infatigables des Peres Jesuites.
+
+Des receptions solennelles avaient lieu: les tribus apportaient le
+calumet de paix; elles executaient leurs danses en suivant les bateaux;
+puis elles entonnaient des chants de joie qui se distinguaient surtout
+pur cette particularite, disent les memoires, "que c'etait a qui
+crierait le plus fort."
+
+On debarquait le soir; on tirait les chaloupes a terre.
+
+Alors les gens faisaient du feu et prenaient le repos, que l'on
+prolongeait parfois pendant plusieurs jours quand les fatigues le
+demandaient.
+
+Les freres Le Moyne guidaient les miliciens dans le bois, pour se
+procurer de nouvelles provisions par la, peche ou la chasse.
+
+Quand on fut arrive a l'extremite du lac Temiscaming, on porta les
+canots pour trouver les affluents de la riviere Abbitibbi, qui se dirige
+vers la mer du Nord.
+
+Tout ce trajet ne s'accomplissait pas sans de grandes difficultes:
+souvent l'on trouvait les cours d'eau geles sur une grande etendue;
+d'autres fois, il fallait lutter contre les glacons qui obstruaient le
+cours du fleuve.
+
+A mesure que l'on avancait dans le nord, les obstacles augmentaient. Les
+rivieres etaient encore gelees sur un long parcours; aussi, malgre la
+force et l'habilete des hommes, on mit a traverser cette etendue de 900
+milles de longueur, un temps bien plus considerable que l'on n'avait pu
+prevoir; le trajet dura plus de deux mois.
+
+En ce temps, le pays avait un aspect de severite et de grandeur qui
+imposait. Cette perspective austere et sauvage a disparu par suite des
+defrichements et de la destruction des bois. C'est ainsi que s'expriment
+les missionnaires:
+
+ Nous avons a passer des forets capables d'effrayer les voyageurs les
+ plus assures, soit par leur vaste etendue, soit par l'aprete dos
+ chemins rudes et dangereux. Sur la terre, on ne peut marcher que sur
+ des precipices; sur le fleuve, on ne peut voguer qu'a travers des
+ abimes ou l'on dispute sa vie sur une frele ecorce, entre des
+ tourbillons capables de perdre de grands vaisseaux.
+
+A mesure que l'expedition remontait, elle pouvait contempler, jusqu'aux
+extremites de l'horizon, ces forets immenses qui n'etaient pas encore
+exploitees et qui presentaient la variete des plus beaux arbres, a
+l'etat plusieurs fois seculaire. Ce que l'on ne trouve plus qu'en
+remontant a de grandes distances, on le voyait alors a proximite, du
+Montreal et du lac Chaudiere. On trouvait des vallees, des montagnes
+couvertes de la vegetation la plus abondante et la plus extraordinaire,
+jusqu'a porte de vue, et avec une continuite si suivie dans toutes les
+directions, qu'elle faisait dire aux voyageurs du temps que "le Canada
+n'etait qu'une foret." En meme temps, la densite de cette masse de
+verdure etait si grande avec son enchevetrement de branches, de plantes
+grimpantes et de lianes, qu'on ne voyait sur sa tete, pendant des lieues
+et des journees entieres de marche, qu'un dome continu d'arbres sans la
+moindre echappee de ciel.
+
+Depuis ce temps, l'exploitation a commence a s'etendre, et elle a
+continue depuis deux siecles avec une activite toujours croissante, en
+sorte que, actuellement, elle produit chaque annee cent millions de
+francs de revenu. L'aspect du pays a donc pu changer, et, malgre cela, a
+20 lieues de Montreal et d'Ottawa et a 10 lieues de Mattawa, on trouve
+encore des traces de la foret primitive, avec ses troncs seculaires et
+ses proportions gigantesques.
+
+Pendant la marche, l'expedition pouvait contempler des varietes
+singulieres. Sur certaines montagnes, au cote sud, on voyait la neige
+disparue et les premieres pousses de la vegetation naissante; et pendant
+ce temps-la, au cote nord, les arbres etaient revetus encore d'une
+imperissable blancheur, et couverts de cristaux et de stalactites
+resplendissant aux feux du jour.
+
+Ce n'etait pas sans peine que l'on affrontait ces immensites: tantot il
+fallait traverser des berceaux de branches penchees sur la riviere de
+maniere a intercepter la navigation; ensuite, lorsque l'on recourait
+aux portages, souvent on rencontrait sur les rives des arbres brises
+et couches que l'on ne pouvait franchir qu'en se glissant, en rampant
+presque, pendant des distances considerables.
+
+C'est la qu'on voyait dans toute leur realite ces aspects etranges
+decrits par Parkman:
+
+ Ici, des arbres renverses par la tempete servaient de digue aux
+ flots ecumants avec leurs debris monstrueux: en meme temps, on
+ pouvait contempler les profondeurs des forets seculaires, obscures
+ et silencieuses comme des cavernes soutenues par les piliers de ces
+ arbres dont chacun est un Atlas supportant un monde de feuillage, et
+ repandant une humidite continuelle a travers leurs ecorces epaisses
+ et rugueuses.
+
+ Quelques arbres apparaissent pleins de jeunesse; d'autres, au
+ contraire, sont tout decrepits et deformes par l'Age, semblables a
+ des fantomes aux contorsions etranges. Ils sont tout replies sur
+ eux-memes et couverts de veines et d'excroissances; d'autres,
+ entrelaces et reunis ensemble, paraissent comme des serpents
+ petrifies au milieu des embrassements d'une lutte mortelle: les
+ mousses apparaissent aussi aux regards, etendant sur les sols
+ pierreux un tapis verdoyant; la revetant les rochers de draperies
+ ondoyantes: plus loin transformant les debris en remparts de
+ verdure, ou bien enveloppant les troncs brises comme d'un filet qui
+ les preserve d'une derniere destruction; plus haut, on les voit se
+ suspendre et se deployer en guirlandes et en spirales comme des
+ formes de reptiles, et sur eux resplendit la jeune vegetation qui
+ appuie sur des ruines les pousses vigoureuses d'une foret naissante.
+
+ (M. Parkman.)
+
+Lorsqu'on arrivait aux chutes et aux rapides, on contemplait d'autres
+spectacles saisissants de grandeur.
+
+A l'extremite des lacs immenses refletant les clartes d'un ciel
+etincelant, l'on voyait descendre sur des escaliers de granit les chutes
+d'un lac plus eleve occupant souvent toute la ligne de l'horizon.
+Parfois la chute arrivait en tournoyant autour d'immenses sommites, puis
+au dela, on voyait de nouveaux lacs environnes de rochers surplombant,
+avec des arbres qui venaient baigner leurs branches dans les eaux
+profondes. Les rives etaient surchargees de plantes, de lierres qui
+semblaient disposes avec l'art le plus complique. A d'autres endroits,
+l'immensite des eaux etait interrompue par des rochers qui se
+rapprochaient comme une barriere infranchissable, dont on ne trouvait
+l'issue qu'apres mille detours; et ensuite, au dela, on contemplait de
+nouvelles nappes d'eau d'une purete et d'un eclat sans egal.
+
+Avec toutes les difficultes que presentait le parcours de cette nature
+primitive, il arrivait des evenement inattendus, qui arretaient la
+marche et reduisaient l'expedition a une inaction complete. Des
+brouillards qui s'elevaient du sein des ondes ne permettaient plus
+d'avancer et environnaient tout d'une obscurite profonde. D'autres fois,
+un changement de temperature amenait un degel si complet que les chemins
+devenaient comme des fondrieres insondables, et l'on ne pouvait porter
+les canots et les bagages.
+
+D'autres phenomenes propres a ces climats venaient surprendre les
+voyageurs. Dans la nuit arrivait une pluie abondante qui, en tombant, se
+changeait en pince, et recouvrait tout comme d'un cristal epais. Alors,
+les arbres et les buissons semblaient transformes en girandoles.
+Les troncs, les branches et jusqu'aux moindres brindilles etaient
+completement renfermes dans un etui de place. En outre, du haut des
+rochers pendaient des guirlandes et des aiguilles de cristal; tout cela
+plus admirable que les effets du givre, qui ne sont que passagers.
+C'etait magnifique, c'etait feerique. Les fameux palais de cristal des
+souverains orientaux ne sont rien compares a ces merveilles.
+
+Mais toutes ces beautes devaient voir une fin terrible. Il y avait un
+moment ou les arbres finissaient par ceder sous des poids ecrasants; les
+branches commencaient a eclater et a se rompre de toutes parts avec
+un bruit sinistre. Les voyageurs n'osaient sortir de leurs tentes, ni
+avancer, ni meme lever leurs regards vers ces massifs qui s'ebranlaient
+et s'ecroulaient sur leurs tetes. Et enfin, quand l'oeuvre de
+destruction etait terminee, on pouvait constater l'etendue du mal; des
+arbres deracines jonchaient les chemins; d'enormes chenes casses en tete
+ou par le milieu formaient des amoncellements et des chaos au milieu
+desquels il semblait que l'expedition ne pourrait jamais continuer sa
+marche.
+
+Pendant l'expedition, on put reconnaitre quels services rendait le Pere
+Silvy: il instruisait les sauvages, les exhortait au bien, entendait
+les confessions et administrait le bapteme. De plus, il portait les
+consolations aux malades et aux decourages. Lorsque la fatigue etait
+trop grande et qu'il fallait necessairement s'arreter quelques jours,
+les charpentiers elevaient en quelques heures une chapelle. Les nefs
+etaient couvertes de branches et de feuillages, et le sanctuaire decore
+d'ecorce de bouleau. Cet appareil avait, aux yeux de ces hommes de foi,
+autant de prix que les basiliques les plus belles, ornees de marbres et
+de porphyres.
+
+Le Pere Silvy n'etait pas seulement secourable pour le ministere
+religieux; il etait habile pour gagner le coeur des sauvages. Ils
+l'admiraient comme le representant de ces heroiques Peres Jesuites qui,
+depuis cinquante ans, parcouraient sans cesse ces contrees lointaines,
+en faisant connaitre l'Evangile.
+
+Apres le Pere Silvy, ceux qui avaient pu rendre le plus de services
+etaient les freres Le Moyne, qui etaient incomparables pour guider
+l'expedition sur les courants, et pour la conduire dans les profondeurs
+des forets. Ils avaient une habilete egale a celle des sauvages pour
+s'orienter au milieu des solitudes les plus impenetrables; enfin, par
+leur connaissance des langues sauvages et leur titre de representants
+des nations indiennes aupres du gouvernement, ils etaient consideres
+tout particulierement.
+
+D'apres les memoires du temps et les portraits des Le Moyne conserves a
+Paris, on peut avoir une idee de ce qu'etaient alors ces jeunes gens
+de 22, 24 et 26 ans. Ils etaient grands, forts et d'une habilete
+extraordinaire pour les exercices du corps.
+
+D'Iberville qui, par la taille, depassait ses deux freres, les
+surpassait aussi par la force. A cela pres, ils se ressemblaient a s'y
+meprendre.
+
+Le teint clair, les cheveux abondants et tres blonds; les traits grands
+mais delicats; le front large, ouvert; les yeux bleus et penetrants; le
+nez aquilin; la bouche fine et bien dessinee; le menton carre, signe
+d'une grande fermete. Ils semblaient bien appartenir a cette admirable
+race normande qui avait produit les conquerants de l'Angleterre, les
+champions de la Sicile et les heros des croisades.
+
+Enfin, apres deux mois de marche, on put contempler, du sommet des
+montagnes, une immensite d'eau refletant les tons pales d'un ciel froid
+mais pur; c'etait la baie d'Hudson, vaste comme une mer, et s'etendant
+au loin jusqu'a l'horizon.
+
+Le but de tant de fatigues etait atteint; les coeurs furent remplis de
+joie, mais l'expression on fut contenue, de crainte de quelque surprise.
+Sur l'invitation du missionnaire, tous les voyageurs se prosternerent et
+tirent entendre, mais a, demi voix, un _Te Deum_ d'actions de graces.
+
+
+
+ [Illustration: Costume des trappeurs.]
+
+ COSTUME DES TRAPPEURS.
+
+ Ce costume se composait d'un vetement de fourrure ou de drap, qui
+ descendait jusqu'aux genoux. Les jambes etaient preservees du froid
+ par des bas de laine foulee qui remontaient jusqu'au-dessus du genou
+ et etaient retenus par de fortes jarretieres en peau. Ce vetement
+ etait de differentes couleurs, suivant les localites; les gens de
+ Montreal etaient habilles en bleu, ceux de Trois-Rivieres, en blanc
+ ceux de Quebec en rouge. Il etait ainsi facile de les reconnaitre.
+ Leur chapeau etait en feutre noir, a grands bords releves par
+ devant. Le costume etait accompagne d'une ceinture en laine, et
+ d'une large cravate qui faisait plusieurs fois le tour du cou.
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+ASPECT DE LA BAIE D'HUDSON.
+
+La baie nommee baie du Nord, se presentait donc il leurs regards dans
+son immensite.
+
+Cette masse d'eau, qui est vraiment une mer interieure, n'a pas moins de
+300 lieues de longueur sur 250 lieues dans sa plus grande largeur. Au
+sud, elle se retrecit en une baie qui a 80 lieues de largeur: c'est ce
+que l'on appelle la baie James.
+
+Cette partie etait occupee par quatre forts: a l'extremite sud, le fort
+Monsipi, que les Francais ont appele depuis le fort Saint-Louis; a
+droite, a quarante lieues, le fort Rupert; a gauche, a quarante lieues,
+le fort Kichichouane, que les Francais nommerent le fort Sainte-Anne.
+Plus haut, du meme cote, le fort de New Savanne, appele ensuite
+fort Sainte-Therese. Ce fort etait situe sur la riviere appelee des
+Saintes-Huiles, parce que l'un des missionnaires y avait perdu son
+bagage.
+
+Enfin, plus loin, a trente lieues au nord, on trouvait le fort Nelson,
+nomme plus tard le fort Bourbon.
+
+Les Canadiens etaient donc arrives a leur but, le 20 juin 1686, a ce
+centre si recherche du commerce des fourrures du Nord.
+
+Nul bruit de leur marche n'avait transpire. Les Anglais, renfermes
+dans leurs forts, attendaient la venue des batiments du printemps; ils
+etaient loin de penser qu'une troupe d'hommes charges de munitions et
+d'un materiel de siege avait pu franchir, pour les surprendre, 900
+milles dans la saison de l'annee la plus difficile pour la marche.
+
+On ne songeait donc pas a se garder au fort Monsipi; il n'y avait ni
+poste d'observation, ni rondes de nuit, ni sentinelles. Les voyageurs
+attendirent avec une vive impatience le moment fixe par leur chef, et
+jusque-la, ils pouvaient jouir d'un beau spectacle, comme il arrive
+souvent dans ces grandes regions du Nord. Des bruits se faisaient
+entendre au loin. C'etait le degel qui operait son oeuvre de destruction
+sur les masses de glace environnantes. Ces amas se detachaient du haut
+des rives, et se precipitaient ensuite avec un fracas semblable au
+bruit du tonnerre. La lune, entouree d'aureoles de diverses couleurs,
+eclairait faiblement. A mesure que l'expedition avait avance dans le
+nord, elle avait pu contempler plusieurs fois cette merveille des
+regions polaires que l'on appelle l'aurore boreale. Presque tous les
+soirs, le ciel parait en feu avec des dispositions de lumiere qui
+varient et changent d'instant en instant. Tantot, l'on voit les degres
+d'un portique qui va se perdre dans le sommet des nuages; quelques
+minutes apres, les lueurs paraissent comme des colonnes d'albatre qui se
+mettent en mouvement et se croisent en formant des losanges de feu. A
+certains moments, tout s'eteint, puis les lueurs reapparaissent avec
+des combinaisons nouvelles. Quelquefois, on apercoit comme un immense
+eventail offrant plusieurs cercles d'ou s'echappent des rayons de feu
+qui eclatent dans l'immensite comme des fusees d'artifice. Voila ce que
+l'on pouvait contempler presque chaque soir. Ce sont les particularites
+que l'on observe encore aujourd'hui, et qui viennent rompre la monotonie
+des longues nuits du pole.
+
+L'heure etant venue, le capitaine de Troyes prit les dispositions
+necessaires pour n'etre pas surpris lui-meme. Il placa une vingtaine
+d'hommes a la garde des canots, puis il s'avanca avec le reste du
+detachement.
+
+Pour expliquer ce qui se passa, M. de La Potherie a donne une
+description tres detaillee du fort;
+
+ A trente pas de la riviere, sur une petite hauteur, etait un carre
+ de palissades de cent pieds de facade sur le fleuve et de dix-huit
+ pieds de hauteur, avec des bastions a chaque angle.
+
+ Les bastions, revetus de forts madriers, avaient en dedans une
+ terrasse assez large pour placer des tirailleurs. Dans les bastions,
+ il y avait plusieurs canons d'environ six livres de balles. Au
+ milieu de la facade, il y avait une porte epaisse d'un demi-pied,
+ garnie de clous et de ferrements pour qu'on ne put l'entamer avec la
+ hache.
+
+ Au milieu de l'enceinte s'elevait une redoute de troncs d'arbres
+ assembles et poses piece sur piece. La redoute avait trente pieds de
+ longueur et autant de hauteur, avec trois etages et vingt-huit pieds
+ de profondeur. Au sommet, il y avait un parapet et des embrasures
+ pour les canons de la plate-forme.
+
+Le commandant fit approcher, au milieu des tenebres, deux canots charges
+de madriers, de pioches et d'un belier, tandis que les hommes montaient
+par un chemin enseveli sous les rochers et les arbres. [12]
+
+[Note 12: L'on remarque encore aujourd'hui ce sentier.]
+
+Sainte-Helene et d'Iberville furent designes pour faire le tour de la
+place et chercher a penetrer par la palissade qui regarde le desert. Le
+sergent Laliberte, du regiment de Carignan, fut envoye avec ses hommes
+pour couper la palissade sur le cote et s'en aller tirer sur les
+embrasures de la redoute.
+
+Le chevalier de Troyes se reservait de faire enfoncer la porte de la
+facade avec le belier.
+
+Sainte-Helene et d'Iberville, en se rendant a leur poste, commencerent
+avec leurs hommes a lier les canons de la palissade par la volee avec de
+fortes cordes attachees a des madriers, de maniere que si l'on mettait
+le feu aux canons, en reculant ils auraient arrache la palissade. Ils
+escaladerent la cloture en arriere du fort et ils s'en vinrent aussitot
+ouvrir la porte du cote du bois, car elle n'etait fermee qu'au verrou,
+et ils firent entrer leurs hommes; ils revinrent aussitot vers la porte
+de la redoute, que le chevalier de Troyes se mettait en devoir de briser
+avec le belier.
+
+En meme temps, les soldats faisaient feu dans les embrasures de la
+redoute, avec des cris affreux a l'iroquoise: Sassa Koues! Sassa Koues!
+qu'ils prononcaient au plus haut de la voix, comme les Indiens.
+
+Quelques Anglais, s'etant reveilles au bruit, parurent sur la
+plate-forme et se mirent a pointer les canons sur les assaillants,
+qu'ils prenaient pour des sauvages. Sainte-Helene visa le premier qui se
+presenta aux embrasures et lui cassa la tete du premier coup de fusil.
+
+Pendant ce temps, le belier avait commence a produire son effet. Des que
+la porte fut a moitie demontee, d'Iberville, sans calculer le danger
+qu'il pouvait courir, se jeta dedans, l'epee d'une main et son fusil de
+l'autre.
+
+Les Anglais, surpris, se precipiterent sur la porte, qui tenait encore
+par quelques ferrements, et la refermerent.
+
+D'Iberville, place avec les ennemis dans l'obscurite la plus profonde,
+"ne voyait ni ciel ni terre" il se detendit comme il put avec la crosse
+de son fusil, puis, entendant descendre de nouveaux assaillants d'un
+escalier, il tira au hasard. Les Anglais hesitaient, croyant avoir
+affaire a un grand nombre; mais ils eurent bientot reconnu leur erreur,
+lorsque les Francais, ayant reussi a briser la porte, se precipiterent
+en foule, l'epee a la main, et trouverent les Anglais nus et sans armes.
+Ils avaient ete reveilles on sursaut et ne s'etaient pas apercus des
+premiers mouvements de l'attaque. Trompes par les cris, ils avaient cru
+a une fausse alerte des sauvages. Tous se rendirent, sans essayer de
+combattre, et demanderent a etre renvoyes en Angleterre. On trouva dans
+le fort douze canons de six a huit livres, trois mille livres de poudre
+et dix mille de plomb, que les artilleurs canadiens, qui possedaient un
+moule a boulets, commencerent a utiliser.
+
+On prit quinze hommes dans ce fort, nous dit le Pere Silvy, et on en
+aurait pris encore quinze autres, sans une barque que nos decouvreurs
+avaient apercue la veille, mais elle etait partie le soir pour le fort
+Rupert, avec le commandant de Monsipi, qui etait designe pour remplacer
+le commandant general de la Baie, et qui, en consequence, etait alle
+faire faire des travaux a Rupert. "Nous fumes bien faches, dit le Pere
+Silvy, de l'avoir manque, et comme sa barque nous etait necessaire pour
+porter du canon au fort Kichichouane (qui avait cinquante canons en
+batterie), on prit la resolution de la suivre et de s'en aller attaquer
+Rupert, esperant enlever le fort et le vaisseau du meme coup".
+
+Il y avait quarante lieues, et elles furent faites en cinq jours,
+jusqu'au 1er juillet. D'Iberville conduisait une chaloupe portant
+deux pieces de canon. Quand on fut arrive a une certaine distance,
+Sainte-Helene eut ordre d'aller a la decouverte. Il se glissa a travers
+les arbres et les rochers, et il prit connaissance de la position. Le
+fort etait de la meme construction que le fort Monsipi, avec cette
+particularite que la redoute n'etait pas au milieu de l'enceinte, que
+le toit etait sans parapets, et que quatre bastions environnaient la
+redoute avec huit pieces de canon. En fin, de Sainte-Helene remarqua
+une echelle attachee le long du mur de la redoute pour se sauver en cas
+d'incendie.
+
+Le chevalier de Troyes prit aussitot ses dispositions: il debarqua des
+canons, fit faire des affuts et preparer les grenades; on disposa des
+madriers pour le travail du mineur qui devait aller placer ses pieces
+d'artifice sous le mur de la redoute.
+
+En meme temps, d'Iberville partit avec douze hommes dans sa chaloupe,
+afin d'aborder le vaisseau au milieu de la nuit. Ils savaient que
+Brigueur, le gouverneur, devait s'y trouver. Arrives au vaisseau, ils
+virent la sentinelle endormie; c'est ce que l'on pouvait prevoir sur une
+mer eloignee de toute menace d'attaque. On ne laissa pas a la sentinelle
+le temps de donner l'alarme.
+
+D'Iberville frappa alors du pied sur le pont pour reveiller les gens,
+comme c'est l'usage sur les vaisseaux lorsqu'il faut que l'equipage se
+leve pour quelque chose d'extraordinaire. Le premier qui se presenta au
+haut de l'echelle recut un coup de sabre sur la tete; un autre qui avait
+monte par l'avant perit de meme. Alors, on descendit; la chambre fut
+forcee a coups de hache et l'equipage fut reduit en quelques instants.
+Ils eurent quartier, et en particulier Brigueur, gouverneur de Monsipi,
+qui s'en allait prendre la qualite de gouverneur general de la Baie.
+
+Pendant ce temps, le chevalier de Troyes avait enfonce la porte de
+l'enceinte avec son belier, et il entourait la redoute avec son monde,
+l'epee a la main.
+
+Le grenadier, profitant aussitot de l'echelle placee sur la redoute,
+arriva sur la plate-forme, et se mit a lancer ses grenades par le tuyau
+de la chemine. Tout fut bientot brise par cette explosion, et il n'y eut
+plus moyen de tenir en cet endroit. Une femme, reveillee en sursaut par
+ce bruit, s'enfuit dans une autre chambre, ou elle fut atteinte, ainsi
+que deux autres, par des eclats de grenade. La garnison se refugia alors
+au rez-de-chaussee, mais elle s'y trouva sous le feu des Canadiens,
+qui tiraient par les ouvertures. Le chevalier, trouvant que le belier
+n'allait pas assez vite, fit tirer le canon sur la porte.
+
+Au mome moment, le mineur fit connaitre qu'il avait place ses pieces, et
+qu'il n'attendait qu'un ordre pour faire sauter la redoute. Ce que les
+Anglais ayant entendu, ils comprirent qu'ils ne pouvaient plus resister,
+et ils demanderent quartier.
+
+Ainsi fut pris le second fort; les prisonniers, places dans un yacht
+qu'on trouva amarre pres de la, furent diriges vers Monsipi; ils etaient
+escortes par le vaisseau qui avait ete charge de toutes les munitions et
+des pelleteries trouvees dans le fort.
+
+Le chevalier fit alors sauter le fort et les palissades parce qu'il
+aurait fallu trop de monde pour le garder. Il y laissa d'Iberville pour
+surveiller cette execution, et il lui donna la chaloupe pour operer son
+retour.
+
+M. du Troyes partit en canot avec quelques hommes. En arrivant a
+Monsipi, il y trouva les deux batiments qui avaient transporte la prise.
+Il fit emmagasiner les provisions, et il decida alors du sort des
+prisonniers.
+
+Le chevalier les reunit et les fit transporter a l'autre bord de la
+riviere, avec des vivres. Il leur donna des filets pour la peche et des
+fusils pour la chasse. Il leur enjoignit de ne pas passer outre, sous
+menace de mort, et il leur dit que s'ils avaient quelque chose a
+communiquer, ils pouvaient envoyer sur la batture deux hommes qui
+mettraient un mouchoir au bout d'un baton pour signal.
+
+Ensuite, le chevalier de Troyes se disposa pour sa nouvelle entreprise.
+Il fit charger les canons sur le vaisseau pris au fort Rupert, et il mit
+son monde en plusieurs canots. Les memoires du temps remarquent qu'il
+pria alors le Pere Silvy, qui etait reste a Monsipi, de l'accompagner
+dans cette expedition, que l'on pouvait penser devoir etre plus longue
+que les premieres.
+
+Le Pere Silvy pouvait etre utile par son experience en ces contrees;
+ensuite, rien n'egalait son influence sur les gens, au milieu des peines
+et des difficultes.
+
+Elles furent tres grandes, car il fallait se diriger a trente lieues
+au nord, sans savoir au juste quelle etait la situation du fort. Toute
+cette cote est environnee de battures qui s'etendent au loin dans la mer
+et qui ne sont pas navigables. Il fallait donc se tenir a trois lieues
+de la cote, et, quand la maree etait basse, il fallait porter les canots
+et les bagages a de grandes distances, tandis que, lorsque la maree
+montait, l'on se trouvait engage dans les glaces, dont il etait
+difficile de sortir.
+
+Apres plusieurs jours de marche et de navigation, on reconnut qu'on
+avait depasse la situation du fort sans l'avoir apercu, et les sauvages
+qui accompagnaient l'expedition ne savaient plus ou ils en etaient, bien
+qu'ils crussent connaitre le pays; mais ils ne se decouragerent pas,
+tant ils tenaient a se venger des Anglais, qui les avaient accables de
+mauvais traitements.
+
+On etait dans la plus grande incertitude, lorsque, dans le lointain, on
+entendit sur la cote sept ou huit coups de canon.
+
+L'expedition vogua dans cette direction, aborda avec armes et bagages a
+l'embouchure de la riviere Kichichouane, que l'on n'avait pas apercue
+d'abord. On parvint a un endroit ou il y avait une sorte d'estrapade au
+haut de laquelle on placait une sentinelle pour signaler l'arrivee des
+vaisseaux. En ce moment, d'Iberville arriva avec Sainte-Helene dans
+la chaloupe qui portait tous les pavillons de la compagnie de la baie
+d'Hudson. Iberville, avec son habilete ordinaire, avait su se diriger en
+droite ligne en partant du fort Rupert vers l'embouchure de la riviere
+Kichichouane que l'expedition avait eu tant de peine a rencontrer.
+
+Aussitot arrive, Sainte-Helene fut encore designe pour reconnaitre
+l'assiette de la place. Il revint bientot et annonca que le fort etait
+semblable aux deux autres. Il etait sur une hauteur, a quarante pas du
+bord de l'eau, et environne d'un fosse en ruines.
+
+Au centre d'une palissade, s'elevait une redoute de trente pieds de
+haut, a plusieurs etages, avec une plate-forme au-dessus; mais il y
+avait, de plus qu'aux autres forts, une artillerie considerable: quatre
+canons dans chaque bastion, et 25 ou 30 dans le corps principal, places
+aux differents etages.
+
+Le chevalier de Troyes, sachant que son arrivee avait ete signalee,
+voulut proceder par voie de conciliation. Il envoya demander au
+gouverneur qu'il voulut bien lui remettre trois Francais qui etaient
+detenus dans la place. Le gouverneur, qui ne savait pas a quels ennemis
+redoutables il avait affaire, ne voulut repondre que d'une maniere
+evasive. Aussitot le chevalier de Troyes decida de recourir a la force.
+
+Il fit etablir une batterie de dix canons de l'autre cote de la riviere,
+sur une hauteur, dans des buissons, et puis il attendit le soir. Alors,
+ayant reconnu avec sa longue-vue que le gouverneur s'etait retire, avec
+sa famille, dans sa chambre, qui etait sur la facade, il demasqua sa
+batterie, et envoya une volee sur la table du gouverneur. Tout fut mis
+sens dessus dessous, mais il n'y eut heureusement personne de blesse.
+
+L'on continua a tirer, et en moins de cinq quarts d'heure, on tira pres
+de cent cinquante coups de canon, qui criblerent tout le fort.
+
+Les Canadiens, voyant que tout allait bien, se mirent a crier: Vive le
+roi! L'on entendit en meme temps des voix sourdes qui semblaient sortir
+du soubassement du fort qui en faisaient autant: c'etaient les assieges,
+qui s'etaient retires dans les caves, et qui, ne voulant pas se risquer
+a aller sur la plate-forme pour amener le pavillon, avaient fait tous
+ensemble ce signal, pour faire connaitre qu'ils voulaient se rendre.
+
+Les Canadiens ne comprirent pas le sens de ces acclamations, et ils se
+preparerent a renouveler l'attaque.
+
+Ayant tire tous leurs boulets, ils s'occuperent a en faire de nouveaux
+avec leur moule, lorsqu'on entendit les tambours du fort qui battaient
+la chamade. Aussitot on vit paraitre un homme avec un pavillon blanc,
+qui s'embarquait dans une chaloupe.
+
+Le chevalier recut l'envoye avec courtoisie, et sur son invitation, il
+se rendit a mi-chemin du fort, ou il trouva le gouverneur. Celui-ci
+avait fait porter avec lui du vin d'Espagne, et, apres avoir bu a
+la sante des deux rois, on s'occupa d'arreter les conditions de la
+reddition. Voici ce qu'elles portaient en substance:
+
+ Articles accordes entre le chevalier de Troyes, commandant le
+ detachement du parti du Nord, et le sieur Henry Sargent, gouverneur
+ pour la compagnie anglaise de la baie d'Hudson;
+
+ 1 deg. Il est accorde que le fort sera rendu avec tout ce qu'il
+ contient, dont on prendra facture pour la satisfaction des deux
+ parties;
+
+ 2 deg. Il est accorde que tous les serviteurs de la compagnie jouiront
+ de ce qui leur appartient en propre, ainsi que le gouverneur, son
+ ministre et ses serviteurs;
+
+ 3 deg. Que le dit chevalier de Troyes enverra les serviteurs de la
+ compagnie au fort de l'ile Weston, ou ils attendront les vaisseaux
+ anglais, et qu'il leur donnera les vivres necessaires pour retourner
+ en Angleterre;
+
+ 4 deg. Que les hommes sortiront du fort sans armes, a l'exception du
+ gouverneur et de son fils, qui sortiront avec l'epee au cote.
+
+Ce qui fut execute. D'Iberville conduisit les Anglais a l'ile Weston, ou
+ils avaient un magasin, puis revint au fort Sainte-Anne.
+
+Ce fort contenait les principaux magasins de la compagnie; on y
+trouva des quantites de provisions et de munitions, et 50,000 ecus de
+pelleteries. Ce fut le principal fruit de cette expedition, qui rendait
+les Francais maitres de la partie meridionale de la baie d'Hudson.
+
+Le Pere Silvy remarque, dans sa relation, "qu'on entra dans le fort
+tambour battant et enseignes deployees, le 26 juillet, le propre jour de
+sainte Anne, c'est-a-dire de la sainte qu'on avait prise pour patronne
+du voyage et de l'expedition." Le chevalier de Troyes voulut reconnaitre
+la protection continuelle de la divine Providence pendant toute la duree
+de l'entreprise. Il donna au fort le nom de la patronne que l'on
+avait invoquee; ensuite il chargea le Pere Silvy d'etablir le service
+religieux dans le fort. L'une des pieces principales fut convertie
+en chapelle, et decoree en partie avec les drapeaux de la compagnie
+anglaise. Chaque jour, la sainte messe y etait celebree; la garnison y
+assistait aux fetes principales, et il n'etait pas difficile de trouver
+parmi les Canadiens eleves par M. Dollier de Casson, des assistants et
+des servants pour le saint sacrifice.
+
+L'on a pu remarquer comme le chevalier de Troyes et les messieurs Le
+Moyne avaient desire emmener un aumonier avec eux. Ils tenaient aussi
+a ce qu'il les accompagnat dans leurs differentes expeditions pour les
+secours qu'il pouvait donner aux hommes malades ou blesses, et on fin
+pour la celebration des saints mysteres. Mais il y avait encore une
+autre raison qui accompagnait toutes les decisions des hommes de guerre
+dans la Nouvelle-France: c'est que tout ce qu'on faisait avait pour but
+principal d'avoir des relations avec les sauvages et de leur donner la
+connaissance de la vraie religion. Aussi le Pere Silvy nous dit, dans sa
+relation, "qu'il a des rapports avec des sauvages de differentes tribus,
+qu'il comprend la langue de plusieurs d'entre eux et qu'il espere
+que Dieu, dans sa bonte, donnera a ces pauvres gens la grace de se
+convertir."
+
+Telle fut donc la premiere expedition a la mer du Nord, expedition qui,
+tout en faisant le plus grand honneur au chevalier de Troyes, mit en
+grand relief les qualites du chevalier d'Iberville et de ses freres.
+
+C'est ce que fait remarquer aussi le Pere Silvy: "Voila, dit-il dans sa
+lettre a Mgr de Saint-Vallier, le coup d'essai de nos Canadiens sous la
+sage conduite du brave M. de Troyes, et de messieurs Sainte-Helene et
+d'Iberville, ses lieutenants."
+
+
+
+ [Illustration: Carte de la baie d'Hudson.]
+
+ LA BAIE D'HUDSON.
+
+ Vaste baie au nord de l'Amerique septentrionale, communiquant avec
+ l'Atlantique par le detroit du meme nom; par 51 deg. a 70 deg. de
+ latitude nord, et par 79 deg. a 98 deg. de longitude. Elle baigne la
+ Nouvelle-Bretagne a l'ouest, au sud et a l'est; au nord, elle se
+ reunit a la mer polaire. C'est sur ses bords que se trouvent tous
+ les forts qui ont ete le theatre des exploits d'Iberville. Elle
+ recoit un grand nombre d'affluents; les rivieres Sainte-Anne, des
+ Saintes-Huiles, de Bourbon, de la Rive. Au sud-ouest, le fort de
+ Monsipi, puis les forts de New-Savane, Bourbon; au sud-est le fort
+ de Rupert. C'est la qu'on trouvait les iles Weston, du Retour,
+ Mansfield, de Saint-Charles, et a l'extremite est, dans le detroit
+ d'Hudson, les iles Button, decouvertes par Anscolde, et explorees
+ par Hudson en 1610. La compagnie de la baie d'Hudson s'etablit sous
+ Charles II, en 1670, a l'endroit qu'on appela le fort de Rupert.
+
+
+
+"Ces deux genereux freres se sont merveilleusement signales et les
+sauvages qui ont vu ce qu'on a fait en si peu de temps et avec si peu
+de carnage, en sont si frappes qu'ils ne cesseront jamais d'en parler
+partout ou ils se trouveront."
+
+Les sauvages en effet, avaient une admiration particuliere pour la
+moderation des Francais et leur douceur. Dans leurs expeditions, ils
+evitaient de verser le sang, et au milieu de leurs succes, ils avaient
+horreur de ces massacres outres et odieux qui viennent parfois de
+l'enivrement et de l'entrainement de la victoire. Ce sont ces sentiments
+qui ont gagne le coeur de ces barbares, et en ont fait les allies
+devoues de la France.
+
+M. de Troyes, voyant l'expedition terminee, se disposa a revenir a
+Montreal, comme on le lui avait enjoint a son depart. Il remit la garde
+des forts au jeune de Maricourt, chargea d'Iberville de courir la mer
+contre les vaisseaux anglais; enfin, il confia au digne Pere Silvy le
+soin spirituel de la garnison. D'Iberville utilisa ses fonctions avec
+les deux batiments qu'il avait. Il s'empara d'un grand vaisseau anglais
+qu'il chargea de toutes les pelleteries des forts qu'il avait pris, puis
+il decida de revenir a Quebec pour aller prendre quelques vaisseaux qui
+lui seraient indispensables pour attaquer les convois anglais l'annee
+suivante.
+
+Il parait donc qu'il revint aux derniers jours d'automne 1686, avec
+Sainte-Helene, et il fut recu a Montreal comme un triomphateur. Toute la
+ville savait quelle part il avait eue aux succes de l'expedition. Les
+citoyens voyaient avec bonheur leur compatriote couvert de gloire.
+D'Iberville rentra dans Montreal tambour battant et enseignes deployees.
+Les citoyens acclamaient le vainqueur; et la mere, retrouvant ses
+enfants apres des jours d'inquietude et encore desolee de son veuvage,
+combien elle etait heureuse de les revoir sains et saufs!
+
+Nous ne pouvons savoir, d'apres les documents, la date precise et les
+circonstances de la mort de Charles Le Moyne, que l'on place en 1685.
+Nous savons seulement que s'il avait vecu en 1686, il n'aurait eu que 60
+ans et aurait encore pu etre plein de force et de resolution.
+
+Mais telle etait alors la situation glorieuse de cette nombreuse famille
+qui comptait dix enfants. L'aine, Le Moyne de Longueuil, etait honore
+de la confiance des autorites superieures, et il avait l'affection des
+nations sauvages, qui l'avaient choisi comme leur representant pres du
+gouvernement. Sainte-Helene, de Maricourt et de Bienville etaient des
+militaires consommes. A l'egard de Maricourt, nous avons un temoignage
+digne de consideration dans une lettre de Mgr de Laval du 12 janvier
+1684.
+
+D'Iberville s'etait revele comme commandant capable, et sur mer comme
+manoeuvrier des plus consommes.
+
+Enfin, les autres fils grandissaient pleins de force, et se montraient
+d'une habilete extraordinaire dans les exercices militaires.
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+EXPEDITION DANS LA COLONIE ANGLAISE.
+
+L'intervalle qui separe l'annee 1687 et l'annee 1689 fut occupe par
+plusieurs incidents ou d'Iberville prit part, et il est probable qu'il
+etait a la baie d'Hudson au mois d'aout 1689, lorsqu'arriverent des
+evenements considerables qui eurent des consequences si graves sur les
+destinees du pays.
+
+Il y avait longtemps que les Anglais voyaient avec ombrage le voisinage
+des Francais. Ils etaient inquiets de leur accroissement et de leurs
+excursions dans l'Ouest. Les sauvages redoutaient les Anglais, et ils
+aimaient les Francais. Ils etaient attires vers ceux-ci par leurs moeurs
+agreables, leurs gouts chevaleresques, tandis qu'ils etaient repousses
+par l'austerite et la severite des puritains anglais.
+
+L'on pouvait donc prevoir que, grace a cette sympathie et grace aussi
+aux travaux des missionnaires, les sauvages se laisseraient gagner,
+et que bientot les vastes contrees du Mississipi passeraient sous la
+domination francaise. Les Anglais s'en inquietaient, et la nouvelle
+de l'entreprise audacieuse de la baie d'Hudson mit le comble aux
+ressentiments.
+
+Dans ces circonstances, les Anglais et les Hollandais, voyant toute
+influence leur echapper, se determinerent a irriter les Francais contre
+les sauvages en excitant ceux-ci a l'acte le plus odieux vis-a-vis de la
+colonie de Montreal.
+
+Aux premiers jours d'aout 1689, 1400 Iroquois traverserent le lac
+Saint-Louis. Pendant la nuit du 5 aout, a la faveur d'un orage et d'une
+pluie torrentielle, ils environnent le village de Lachine, et ils
+mettent tout a feu et a sang, avec des details de cruaute que l'on peut
+a peine rapporter. Le matin, ils avaient egorge plus de 200 personnes,
+et ils en emmenaient autant en esclavage, les reservant aux plus affreux
+supplices. La colonie fut dans la consternation, et ne reprit quelque
+espoir que lorsque M, de Frontenac revint de France comme gouverneur
+general. Il succedait a M. de La Barre et a M. Denonville, qui avaient
+rabaisse le prestige du nom francais par leur faiblesse et leur defaut
+de decision.
+
+Le nouveau gouverneur, informe des derniers evenements, se determina a
+tirer une vengeance eclatante. Ayant acquis la certitude que les Anglais
+et les Hollandais etaient les instigateurs de l'expedition des Iroquois,
+il organisa contre eux quatre expeditions.
+
+L'une devait partir de Montreal avec M. d'Ailleboust et M. de
+Sainte-Helene; l'autre, de Trois-Rivieres avec M. Hertel et son fils, le
+lieutenant La Freniere; la troisieme avec M. de Portneuf, fils du baron
+de Becancourt, de Quebec; enfin la quatrieme avec les sauvages
+abenaquis de la mission de Lorette, qui devaient aller rejoindre leurs
+compatriotes des rives de l'Atlantique.
+
+La premiere expedition partit de Montreal a la fin de janvier 1690. Les
+deux commandants, d'Ailleboust et de Sainte-Helene, avaient avec eux des
+officiers capables: d'Iberville, qui avait suggere l'expedition, et de
+Bienville, son frere; MM. de Montigny, Le Ber du Chesne, le frere de
+mademoiselle Jeanne Le Ber, et enfin M. de Repentigny.
+
+Ils avaient 210 hommes, dont 90 sauvages, et ils devaient se rendre a
+Albany. Les ordres de M. de Frontenac etaient absolus; il fallait faire
+comprendre aux Anglais qu'on etait determine a en venir aux dernieres
+extremites. Mais de grandes difficultes survinrent: le temps devint
+excessivement froid, les chemins etaient affreux, les hommes se
+trouverent accables de fatigue. Sur les representations des sauvages, on
+decida de ne pas aller plus loin que la petite ville de Schenectady, ou
+l'on arriva le 8 de fevrier, au commencement de la nuit. Les habitants
+reposaient dans la securite la plus complete; ils avaient laisse les
+portes ouvertes, avec deux statues de neige en guise de sentinelles.
+
+Le village fut entoure, les habitations envahies, 60 habitants furent
+tues et 80 faits prisonniers.
+
+D'Iberville fit epargner le gouverneur, Alexandre Glen, pour le
+recompenser d'avoir sauve la vie a des prisonniers francais en
+differentes circonstances. Un seul Francais fut tue, et M. de Montigny
+blesse. Puis les Francais, s'etant reposes, jugerent a propos de revenir
+sur leurs pas.
+
+Le second detachement, conduit par Hertel, quitta Trois-Rivieres le 28
+janvier. Il comptait 24 Francais et 25 sauvages. Apres deux mois de
+marche, il s'avanca jusqu'a Salmon-Falls, au centre de la colonie
+anglaise, et apres plusieurs engagements, il s'empara de cette station,
+apres avoir tue 140 ennemis. Il y eut, du cote des Francais, plusieurs
+blesses et plusieurs tues, parmi lesquels le lieutenant La Freniere.
+
+Le troisieme detachement, parti de Quebec avec M. de Portneuf, s'avanca
+jusqu'a la baie de Casco avec les Canadiens, les Acadiens et les
+Abenaquis. Il prit le fort Loyal et extermina la garnison.
+
+Enfin, les Abenaquis situes a Sillery pres de Quebec, sous la direction
+des Peres Jesuites, allerent se reunir a leurs compatriotes de l'Est,
+qui les attendaient, et tous ensemble se dirigerent vers la place
+principale des provinces du Nord, Pemaquid. Cette place avait une grande
+importance; elle possedait 20 pieces de canon et 500 hommes de
+garnison. Les Abenaquis, apres avoir rase toutes les habitations
+qu'ils rencontrerent sur leur passage, arriverent devant Pemaquid, Ils
+l'investirent, puis echangerent quelques escarmouches, et enfin, ayant
+donne l'assaut, ils emporterent la place apres avoir, tue 200 hommes et
+reduit les autres a demander quartier.
+
+Toutes ces attaques couronnees de succes eurent un effet merveilleux:
+elles ranimerent le moral des colons, accables par les massacres de
+Lachine; elles abattirent la presomption des Anglais, qui virent que les
+Francais, sans le nombre, etaient encore de redoutables adversaires.
+Enfin, le prestige du nom francais fut tellement releve aupres des
+sauvages, que l'on put presumer que les Francais auraient bientot la
+preponderance en Amerique.
+
+En effet, sur ces entrefaites et vers la fin de juillet 1,690,800
+sauvages de l'Ouest, ayant 110 canots charges de 100,000 ecus de
+pelleteries, se rendirent a Montreal pour voir le gouverneur. Ils
+arrivaient avec le desir de s'unir aux Francais par les liens les plus
+intimes.
+
+Frontenac, avec cet esprit decisif et determine qui le caracterisait,
+saisit habilement l'occasion de conquerir l'esprit des sauvages. Il leur
+fit la plus aimable reception, rendue solennelle par la presence
+des troupes, et les sauvages purent contempler les plus belles
+demonstrations militaires. M. de Frontenac ecouta avec interet les
+harangues des sauvages. Le chef des Ottawais parla surtout des avantages
+que leur offrait le trafic avec les Anglais; le chef des Hurons parla
+des engagements que les Francais avaient deja pris de combattre leurs
+ennemis les Anglais et les Iroquois, et de les mettre hors d'etat de
+nuire, engagement qui n'avait pas ete tenu par M. de La Barre et M.
+Denoncourt. Ensuite, pour exciter les Francais a se prononcer, ils
+entonnerent leurs chants heroiques accompagnes de danses de guerre.
+Frontenac repondit aussitot qu'il accorderait tout avantage possible de
+commerce aux sauvages, et qu'il les assisterait de sa protection
+contre leurs ennemis; enfin, il leur declara qu'il allait se mettre en
+campagne, et qu'il ne cesserait la lutte qu'apres avoir obtenu que
+les peaux rouges, qui etaient ses enfants comme les blancs, seraient
+respectes.
+
+Apres ces assurances, il termina son discours, comme les sauvages, par
+des demonstrations martiales. Il prit une hache, entonna un chant de
+guerre accompagne de Sassa Koues, de toute la force de ses poumons et
+avec le ceremonial ordinaire, c'est-a-dire en dansant et en se frappant
+la bouche avec la main pour donner plus de force a ses cris.
+
+Cette demonstration eut un effet indescriptible. Les sauvages
+trepignaient de joie, et Frontenac, voyant le bon effet de sa
+demonstration, y voulut mettre le comble.
+
+Il fit signe a ses officiers, qui prirent tous des casse-tete, et
+se mirent a danser et a chanter avec un entrain et une vigueur qui
+ravissaient les Indiens. L'on eut dit que les Francais n'avaient jamais
+fait autre chose; ils y mettaient cet emportement qui est particulier
+aux Francais, la _furia francese_, donnant le plus haut caractere a leur
+mise en scene. "Ils semblaient, nous dit M. de La Potheie, comme des
+possedes, par les gestes et les contorsions extraordinaires qu'ils
+faisaient, tandis que leurs voix fortes et vigoureuses faisaient valoir
+les cris et les hurlements guerriers."
+
+Les Indiens etaient ivres de joie en entendant ces voix puissantes et
+exercees, en voyant leurs danses si merveilleusement interpretees par
+ces nobles gentilshommes qui reunissaient l'entrain a la force, la
+vivacite a l'elegance, et dont plusieurs avaient figure dans les
+carrousels de Louis XIV.
+
+Un repas suivit, a tout boire et tout manger. "Les Indiens, nous dit
+encore La Potherie, y firent honneur avec une vraie frenesie, et ensuite
+ils prononcerent leur serment d'allegeance."
+
+
+
+CHAPITRE IV
+
+NOUVELLE EXPEDITION A LA BAIE D'HUDSON.
+
+Comme la navigation etait encore possible, Frontenac, pour seconder les
+derniers exploits, enjoignit a d'Iberville de partir pour aller croiser
+dans la baie d'Hudson. Celui-ci partit aux premiers jours d'aout avec
+deux batiments, la _Sainte-Anne_ et le _Saint-Francois_, et le 24
+septembre 1690, il abordait pres de la riviere Sainte-Therese.
+
+Ici se placent differents incidents qui montrent quelles etaient
+l'habilete et la presence d'esprit de ce grand homme de guerre.
+
+D'abord les Anglais voulurent le prendre par surprise; ils lui
+envoyerent des parlementaires pour fixer un lieu de conference a
+l'amiable. D'Iberville soupconna quelque ruse; il accepta l'entrevue
+et fit explorer les environs par ses hommes. L'on trouva deux canons
+charges a mitraille diriges sur le lieu fixe pour l'entrevue.
+D'Iberville tua les canonniers sur leurs pieces, puis se mit a la
+poursuite des parlementaires, qu'il passa par les armes.
+
+Quelques jours apres, les Anglais voulurent recourir a la force; ils
+firent sortir deux de leurs plus grands vaisseaux, l'un de vingt-deux
+canons et l'autre de quatorze. D'Iberville feignit de fuir devant eux,
+et ayant exactement calcule l'heure de la maree, il les attira sur la
+haute mer au moment ou la mer se retirait. Les deux vaisseaux anglais
+s'echouerent sur les rochers. Alors, avec la maree suivante, d'Iberville
+revint sur les ennemis et les forca d'amener pavillon.
+
+Un troisieme vaisseau fut enleve par un acte d'audace incomparable.
+D'Iberville avait envoye quatre hommes pour signaler les batiments
+anglais. Deux des explorateurs turent faits prisonniers. Les Anglais
+prirent l'un de ces hommes, qui semblait le plus faible et le moins
+resolu pour les aider dans la manoeuvre. Un jour que presque tous les
+hommes etaient dans le haut de la mature, le Canadien, n'en voyant que
+deux sur le pont, sauta sur une hache et leur cassa la tete, puis il
+delivra son compagnon; ensuite, armes de toutes pieces, ils monterent
+sur le pont et ils coucherent en joue les autres matelots, les forcant
+de venir se constituer prisonniers. Alors ils conduisirent sans delai
+les vaisseaux a la cote, ou la cargaison fut d'un grand secours.
+
+Apres ces exploits, le fort Sainte-Therese se trouvait prive d'une
+grande partie de ses defenseurs. Alors d'Iberville le fit entourer et
+dressa ses batteries. Il commenca a canonner. Les Anglais, voyant qu'ils
+ne pourraient resister, mirent le feu au fort pendant la nuit, puis
+s'en allerent se refugier au fort Nelson a trente lieues de distance.
+D'Iberville entra aussitot dans le fort, et avec tant de promptitude,
+qu'il put eteindre le feu et sauver les pelleteries, qui etaient
+considerables.
+
+Il laissa le fort sous le commandement de son jeune frere, et ayant
+charge le plus grand de ses batiments, le _Saint-Francois_, avec
+toutes les pelleteries, il se dirigea vers Quebec, et entra dans le
+Saint-Laurent vers le milieu d'octobre 1690. M. d'Iberville se trouvait
+vers les iles aux Coudres, lorsqu'il fut hele par un batiment qui venait
+a sa rencontre. C'etait son frere, M. de Longueuil, qui avait ete envoye
+par le gouverneur pour rencontrer les batiments qui venaient de France,
+et pour les prevenir qu'une flotte anglaise assiegeait Quebec, et qu'ils
+devaient entrer dans le Saguenay pour se mettre a l'abri.
+
+C'est alors que M. d'Iberville apprit tout ce qui venait d'arriver. Nous
+croyons devoir en dire quelques mots. Nous donnerons donc le recit de M.
+de Longueuil a son frere, sur les evenements qui avaient eu lieu pendant
+le sejour de M. d'Iberville a la baie d'Hudson.
+
+
+
+ [Illustration: Quebec]
+
+ QUEBEC.
+
+ Ancienne capitale du Canada. Port tres vaste. Fortifications
+ importantes. Fondee par les Francais en 1608, assiegee vainement par
+ les Anglais en 1690, elle resta aux Francais jusqu'en 1759. Devant
+ Quebec, le Saint-Laurent a environ un mille de largeur, et quoique a
+ 150 lieues de son embouchure, la maree s'y fait sentir. Quebec est a
+ la fois une forteresse, un port de guerre, un port de commerce, et
+ un vaste chantier de construction. La citadelle s'eleve a 360 pieds
+ de hauteur au-dessus du fleuve.
+
+
+
+
+CHAPITRE V
+
+SIEGE DE QUEBEC.
+
+Lorsque les sauvages de l'Ouest etaient venus a Montreal, comme nous
+l'avons dit, ils avaient termine tous leurs pourparlers en pretant un
+serment d'allegeance. Cette demonstration excita au dernier point le
+ressentiment des Anglais, qui jurerent de faire le plus grand effort
+qu'ils eussent encore tente contre la colonie.
+
+Ils envoyerent a la fois 16,000 hommes par le lac Champlain, et une
+flotte de 36 vaisseaux partit de Boston, conduite par leur meilleur
+homme de guerre, l'amiral Phipps. L'armee du lac Champlain se trouva
+arretee inopinement par la petite verole, qui fit de tels ravages que
+les troupes revinrent sur leurs pas. Quant a la flotte, elle perdit
+beaucoup de temps a se consulter, de telle sorte que lorsqu'elle arriva
+devant Quebec, tous les preparatifs avaient ete faits pour la recevoir.
+
+Toute l'enceinte etait garnie de canons; la ville etait fournie de
+provisions et de munitions; enfin les troupes de Montreal avaient eu le
+temps de s'equiper pour se rendre a Quebec.
+
+L'amiral Phipps envoya un parlementaire. Les Francais l'accueillirent
+et lui banderent les yeux, puis ils s'amuserent a le faire passer par
+toutes sortes de retranchements, de tranchees, d'inegalites de terrain,
+pour lui donner l'idee que la ville etait munie des plus redoutables
+fortifications.
+
+Introduit au chateau du gouverneur, il se vit entoure d'une multitude
+d'officiers qui, pour la circonstance, s'etaient revetus de tout ce
+qu'ils avaient de plus riche en galons d'or et d'argent, en rubans et en
+plumes, comme dans les receptions les plus solennelles. L'officier, a la
+vue d'un concours si nombreux et si imposant, parut interdit et devint
+presque tremblant. Il se mit alors a lire la depeche de l'amiral, dont
+le ton hautain et imperieux contrastait de la maniere la plus plaisante
+avec l'air terrifie du mandataire, et comme l'amiral concluait en
+demandant qu'il lui fut repondu dans une heure, Frontenac, d'une voix
+tonnante, s'ecria qu'il ne le ferait pas attendre si longtemps et qu'il
+lui repondrait, non par ecrit, mais par la bouche de ses canons. Ceci se
+passait le 15 octobre 1690.
+
+Le 16, 2,000 Anglais debarquerent a la riviere Saint-Charles. Vers le
+soir, on entendit dans la haute ville un grand bruit de roulement de
+tambours et de fifres: c'etaient les gens de Montreal qui arrivaient,
+au nombre de 800, avec M. de Longueuil, M. de Sainte-Helene et M. de
+Maricourt. Ils etaient accompagnes d'un grand nombre de coureurs de bois
+et de volontaires chantant et poussant des cris de guerre en entrant
+dans la ville. Un prisonnier francais, a bord du vaisseau amiral, dit a
+l'amiral: "Vous avez perdu votre chance; ce sont les gens de Montreal
+qui arrivent." Le jour suivant, les Anglais campes a la riviere
+Saint-Charles se mirent en marche, et alors, de plusieurs bosquets de
+bois partirent des feux de peloton qui ecraserent les assaillants;
+il leur semblait que chaque arbre cachait un sauvage arme, et ils ne
+savaient comment viser leurs adversaires.
+
+Phipps, voyant que cette attaque ne reussissait pas, amena tous les
+vaisseaux devant la ville et commenca a tirer. L'attaque etait dirigee
+avec une telle vigueur que de vieux officiers declarerent qu'ils
+n'avaient jamais entendu une pareille canonnade. Le bruit etait repete
+par les montagnes et se prolongeait comme les roulements du tonnerre,
+mais l'effet etait nul et les boulets se perdaient sur les rocs de la
+ville.
+
+Sainte-Helene et Maricourt, qui etaient revenus de la riviere
+Saint-Charles, dirigeaient le tir des canons de la basse ville, Aux
+premiers coups, ils atteignirent le pavillon du vaisseau amiral, qui
+tomba dans le fleuve; le courant le porta sur la rive, et aussitot
+un canot d'ecorce alla le prendre sous le feu de la mousqueterie des
+Anglais, et il fut porte a la cathedrale; il y est reste jusqu'en 1760.
+
+Bientot les vaisseaux anglais furent cribles de coups et desempares, et
+l'amiral fut oblige de retirer sa flotte du combat. Alors les ennemis
+preparerent une seconde attaque par terre.
+
+Le lendemain les Anglais voulurent commencer une nouvelle descente vers
+la riviere Saint-Charles. Ils debarquerent un millier d'hommes avec des
+pieces d'artillerie; mais ils montraient plus de courage et de bonne
+volonte que de tactique et de discipline. Ils perdirent encore trois
+ou quatre cents hommes et ils blesserent une quarantaine de soldats
+francais et de sauvages. M. de Sainte-Helene fut atteint d'une balle; la
+blessure empira malheureusement et l'emporta en peu de jours.
+
+Il etait age de 31 ans. Nous avons vu comme il se signalait a, la
+premiere expedition de la baie d'Hudson et ensuite a l'expedition de
+Schenectady. Nul ne le depassait en agilite et en adresse dans les
+expeditions des bois; ce fut une grande perte pour les Francais et une
+grande douleur pour sa mere.
+
+Les Francais environnerent le camp, et ils se preparerent a l'attaque au
+lever du soleil. Les Anglais, renoncant a la lutte, s'embarquerent en
+toute hate, vers minuit, et ils perdirent encore cinquante hommes,
+pendant qu'ils montaient dans leurs chaloupes.
+
+Le jour etant survenu, on fit transporter a, Quebec les tentes et les
+canons qui avaient ete abandonnes.
+
+L'amiral Phipps appareilla pour partir, et aussitot M. de Frontenac
+envoya M. de Longueuil avec une chaloupe qui traversa la flotte anglaise
+et arriva a temps vers l'ile aux Coudres pour rencontrer M. d'Iberville
+qui arrivait du Nord. M. de Frontenac fit alors chanter un _Te Deum_
+dans la cathedrale avec toute la solennite possible.
+
+
+
+CHAPITRE VI
+
+NOUVEAUX EVENEMENTS A LA BAIE D'HUDSON.
+
+M. d'Iberville repartit des qu'il put pour la baie d'Hudson, en l'annee
+1691. C'est alors qu'il revint a Quebec, a la fin de la saison de 1691,
+avec deux navires charges de 80,000 peaux de castors et de 6,000 livres
+de pelleteries. Il avait pu reconnaitre qu'il n'avait pas les moyens
+d'attaquer le fort Nelson, et comme M. de Frontenac n'avait pas assez de
+batiments pour l'assister, M. d'Iberville prit le parti d'aller encore
+en France. C'est dans ce voyage qu'il exposa au ministre l'importance de
+l'occupation de la baie d'Hudson. Il fut ecoute avec faveur, et obtint
+plusieurs navires dont il recut le commandement, avec le titre de
+capitaine de fregate.
+
+Revenu dans l'ete de 1693, avec ces vaisseaux, dont l'amenagement avait
+pris un temps considerable, M. de Frontenac lui representa que la saison
+etait trop avancee, et il le pria d'employer tous ses moyens a la
+conquete du fort de Pemaquid, que les Anglais etaient venus reoccuper et
+d'ou ils tenaient les Abenaquis en echec. Cette entreprise decidee trop
+precipitamment ne put reussir.
+
+D'Iberville, en arrivant en vue de la place, reconnut qu'elle ne pouvait
+etre abordee surement; elle etait entouree de recifs et de bas-fonds que
+l'on ne pouvait affronter qu'avec un pilote capable et experimente; mais
+l'on n'en put trouver. Il fallut donc se retirer, et il alla hiverner a
+Quebec.
+
+Sur ces entrefaites, Serigny arriva a Montreal, au printemps de 1694,
+avec l'ordre expres du roi de prendre des hommes et de s'en aller avec
+son frere, d'Iberville, pour attaquer le fort Nelson.
+
+Ils partirent le 10 aout 1694 avec trois vaisseaux de guerre: le _Poli_,
+la _Salamandre_ et l'_Envieux_.
+
+D'Iberville et Serigny prirent avec eux leurs deux jeunes freres,
+Maricourt et Chateauguay. Celui-ci etait age seulement de vingt ans.
+
+Le Pere Gabriel Marest fut choisi comme chapelain.
+
+C'etait un digne religieux de la compagnie de Jesus, qui devait leur
+rendre les plus grands services.
+
+Ce pere, d'un zele infatigable, seconde par la devotion incomparable du
+brave d'Iberville, donna a cette expedition un caractere exceptionnel
+d'edification. On voit quel etait l'esprit de ces heroiques combattants
+de la Nouvelle France.
+
+Nous citerons les traits rapportes dans les lettres du Pere Marest;
+c'est interessant, et cela peint le pays, les gens et l'epoque.
+
+Le pere dit que l'embarquement eut lieu le 10 du mois d'aout, etc. Il
+se mit aussitot a exercer ses fonctions, que les Canadiens surtout
+reclamaient avec instance.
+
+Le 14, le pere, embarque sur le _Poli_, distribua en l'honneur de
+l'Assomption, des images de la sainte Vierge, et invita les gens du bord
+a se confesser. Le lendemain, il celebra la sainte messe avec autant de
+solennite que possible, et plusieurs communierent.
+
+Ensuite, l'on continua le voyage, qui n'etait pas sans difficultes, car,
+dit le pere, "nous allions dans un pays ou l'hiver vient a l'automne."
+Le 21 du mois d'aout, nous vimes beaucoup de montagnes de glace flottant
+sur la mer a l'entree du detroit de la baie d'Hudson. Il fallait quatre
+jours pour passer le detroit, qui a 135 lieues de longueur. Du 1er de
+septembre au 8, le pere prepara les gens pour la fete de la Nativite de
+la sainte Vierge, et plus de cinquante communierent le jour de sa fete.
+
+Alors, le calme etant arrive au grand deplaisir des equipages, le pere
+profita de cette circonstance pour suggerer une neuvaine a la bonne
+sainte Anne, que les Canadiens honoraient beaucoup, surtout depuis
+l'erection d'un sanctuaire special pres de Quebec par M. l'abbe de
+Queylus, superieur du seminaire de Montreal.
+
+Le vent devint favorable, et l'on continua a avancer; mais le 12
+septembre, le vent ayant encore tourne, les Canadiens firent un voeu en
+promettant a sainte Anne une part dans leur premier butin, et presque
+tous s'approcherent des sacrements. Les autres matelots et soldats,
+voyant le zele des Canadiens, voulurent les imiter, et ils allerent a
+confesse. Le Pere Marest fait la remarque que M. d'Iberville et les
+autres officiers se mirent a leur tete. Ce qui est a noter, c'est que le
+vent reprit aussitot.
+
+Trois jours apres, on se trouvait devant la riviere Bourbon. La joie
+fut grande. On chanta l'hymne _Vexilla regis prodeunt_, en repetant
+plusieurs fois: _O crux ave_. Nous repetames plusieurs fois, dit le Pere
+Marest, _O crux, ave_, pour honorer la croix dans un pays ou elle a ete
+souvent profanee et abattue par les heretiques.
+
+Pres de la riviere Bourbon est la riviere Sainte-Therese, ou l'on arriva
+le 24 septembre. Les marins ne manquerent pas de se mettre sous la
+protection de cette grande sainte.
+
+Comme la mer etait houleuse, on allegea le navire en le dechargeant avec
+les canots d'ecorce qui avaient ete apportes de Quebec, et "que les
+Canadiens, dit le pere, manoeuvraient avec une adresse admirable."
+
+Vers ce temps, le jeune Chateauguay etant alle a la rencontre des
+Anglais, fut blesse d'une balle; aussitot le pere alla l'assister. Il
+mourut, au grand chagrin de ses freres. Le pere remarque encore que
+tous les malheurs qui survenaient n'abattaient pas le courage de M.
+d'Iberville. "Il savait toujours se contenir, et ne voulait pas qu'aucun
+signe d'inquietude vint troubler son monde. Il etait sans cesse en
+action, dirigeant tout et pourvoyant a tout: il montrait une presence
+d'esprit que rien ne pouvait abattre."
+
+Le 11 octobre, le chemin pour conduire les canons etait praticable;
+le 12 et le 13 on placa les mortiers en batterie et l'on commenca la
+canonnade. Le 15, jour de sainte Therese, les Anglais se rendirent.
+"Nous admirames la divine Providence, dit le Pere Marest. Les gens,
+en penetrant dans la riviere Sainte-Therese, s'etaient mis sous la
+protection de la sainte, et le jour de la fete, le 15, ils entraient
+dans le fort." Comme la saison etait avancee, d'Iberville decida de
+rester jusqu'au printemps.
+
+En attendant, le Pere Marest, tout en prenant soin de la garnison,
+s'occupa des sauvages. Il les plaignait, et gemissait en voyant leur
+ignorance de la verite et leur entrainement au mal. Il les accueillait
+au fort avec toute bonte, et il allait au plus loin les rejoindre. A
+force d'etudier, il en vint bientot a comprendre plusieurs dialectes
+indiens. "Il est impossible, nous dit M. Bacqueville de La Potherie,
+d'enumerer les actes de zele et de devouement du pere. Il allait
+au loin, marchant jour et nuit, se contentant de la nourriture des
+sauvages; rien ne pouvait le rebuter."
+
+En meme temps, dans ses excursions, il prenait connaissance du pays et
+de ses ressources. Il nous dit qu'a l'automne et au printemps, on voit
+des multitudes prodigieuses d'oies et d'outardes, de perdrix et de
+canards. Il y a des jours ou les caribous passent par centaines et par
+milliers, suivant le temoignage de M. de Serigny, qui allait souvent a
+la chasse.
+
+M. d'Iberville, apres avoir hiverne au fort, laissa son frere de
+Maricourt commandant de la place, avec le sieur de La Foret pour
+lieutenant, et il revint en France avec deux navires charges de
+pelleteries. Il arriva a la Rochelle le 9 octobre 1697, et il se mit
+aussitot en devoir de preparer une nouvelle expedition. On pense que
+c'est dans cet intervalle que le chevalier d'Iberville vint a Versailles
+pour exposer ses vues au ministre du roi, M. de Pontchartrain.
+
+
+
+CHAPITRE VII
+
+M. D'IBERVILLE A VERSAILLES.
+
+C'etait vers 1696, et lorsque le regne de Louis XIV etait dans son plus
+grand eclat. On venait de construire, sous l'impulsion de Colbert, des
+monuments qui avaient fait de Paris la premiere ville du monde. On avait
+bati les Invalides, termine le Val-de-Grace, les Tuileries, le Louvre,
+ouvert et plante les grands boulevards depuis la porte Saint-Honore
+jusqu'a la Bastille, avec ces belles portes Saint-Antoine, Saint-Martin,
+Saint-Denis, qui font un si grand effet. Dans le meme temps, Versailles
+etait devenu une merveille de grandeur et de richesse.
+
+Au milieu de ces progres, le roi se trouvait environne des plus grandes
+illustrations. Il presidait une noblesse devouee et brillante. Il avait
+des ministres habiles, des generaux redoutables, des genies merveilleux
+dans tous les genres. Les finances, par les soins de Colbert, avaient
+double d'importance; l'armee avait ete mise par Louvois sur un pied
+formidable, et avec cette annee, le roi avait une nation valeureuse de
+vingt millions d'ames.
+
+Malgre la perte de generaux incomparables, la France avait encore de
+grands hommes de guerre; Luxembourg, Catinat, Boufflers, de Lorges,
+Tourville, Jean Bart, Chateau-Renaud, d'Estrees et Duguay-Trouin. On
+venait de remporter de grandes victoires; sur terre, a Fleurus, a
+Steinkerke, a Nerwinde, a Marseille et a Staffarde; sur mer, Lagos, qui
+avait venge les Francais du desastre de l'annee precedente a la Hogue.
+D'Iberville vit ces merveilles; il contempla ces illustrations; il
+entrevit ce roi qui avait les plus grandes qualites d'un souverain.
+
+Louis XIV possedait un air d'autorite qui imposait le respect, et une
+egalite de caractere qui gagnait les coeurs. Il savait dire a chacun, en
+peu de mots, ce qui pouvait lui plaire, et en meme temps, il montrait
+cette delicatesse d'egards qui convient si bien a l'autorite souveraine.
+Il ne lui arrivait jamais de faire en public, ni railleries, ni
+reproches, ni menaces. Ouvert et sincere avec tous, il etait doue du la
+memoire la plus heureuse des faits, des visages et des services rendus.
+
+Tel etait le souverain qui presidait aux destinees du la France, et qui
+ravissait tous les grands genies de son entourage.
+
+D'Iberville, charme et gagne par tant d'amitie et de grandeur,
+retourna a ses entreprises, plus devoue que jamais aux interets de la
+Nouvelle-France et a la gloire de la mere patrie.
+
+
+
+ [Illustration: Carte de Terre-Neuve.]
+
+ TERRE-NEUVE.
+
+ Ile de l'Amerique septentrionale, par 47 deg. 52m. de latitude et 55 deg.
+ 62m. de longitude. 600 kilometres du nord au sud et 295 kilometres,
+ largeur moyenne. Population 190,000 habitants. Capitale Saint-Jean.
+ Cotes dangereuses. Sur ces cotes, on trouve d'immenses quantites de
+ poissons. Cette ile offre une belle race de chiens a poils soyeux,
+ remarquables par leur force, leur taille et leur habilete a nager.
+ La France s'est fait donner, au traite de Paris, en 1763, le droit
+ de peche. Les etablissements francais sont au nord et a l'ouest. Il
+ est a remarquer que c'est le confluent des courants du sud et des
+ courants du nord, et c'est ce qui lui donne une si grande importance
+ pour les pecheries de la France.
+
+
+
+TROISIEME PARTIE
+
+EXPEDITION EN TERRE-NEUVE.--1696-1697.
+
+L'ile de Terre-Neuve est situee entre le 47e et le 52e degre de
+latitude, et entre le 55e et le 70e de longitude; elle occupe toute
+l'entree du fleuve Saint-Laurent, sur une etendue de 150 lieues de
+longueur et de 90 lieues de largeur.
+
+Cette ile, signalee par Sebastien Cabot en 1497, sous Henri VII, fut
+visitee en 1500 par un navigateur portugais nomme Cortereal. C'est de
+la que viennent plusieurs noms portugais donnes a differents lieux: le
+Labrador le Portugal-Cove, Bonavista, la baie des Espagnols, etc.
+
+Le capitaine Denis, de Dieppe, s'y rendit peu apres, et fit une carte de
+l'entree du Saint-Laurent.
+
+En 1508, un autre Dieppois nomme Thomas Aubert y alla, dit-on, par ordre
+du roi Louis XII. En 1523, Francois Ier y envoya Verazzani. Mais, a part
+ces expeditions officielles, il y en eut bien d'autres dirigees par des
+particuliers. On pense que depuis longtemps les Bretons et les Basques y
+faisaient la peche. Ils avaient signale la presence d'un banc immense
+ou l'on trouvait le poisson en abondance, et a chaque printemps les
+pecheurs y venaient en grand nombre. Dix ans apres Verazzani, en 1534,
+Philippe de Chabot, amiral de France, engagea le roi a reprendre le
+dessein d'etablir une colonie francaise dans le nouveau monde, et il lui
+presenta Jacques Cartier, marin tres habile de Saint-Malo, qui, le 10
+mai, debarqua au nord-est de Terre-Neuve, pres d'un cap qui avait ete
+nomme Bonavista, peut-etre par Cortereal. Il conserve encore ce nom.
+
+Ce que nous avons a remarquer par rapport a cette ile, c'est qu'elle se
+trouve au confluent de trois grands courants qui aboutissent au meme
+point: d'une part, le Saint-Laurent vient precipiter ses glaces dans la
+mer; de l'autre, les courants arrivent du nord avec leurs banquises ou
+"icebergs", et vont s'attiedir dans une region temperee; et enfin le
+Gulf-Stream, partant du golfe du Mexique, monte vers le nord en longeant
+la cote orientale de l'Amerique. Il arrive charge d'une quantite
+d'animaux marins, de mollusques et d'etres microscopiques.
+
+Au contact des eaux chaudes du Gulf-Stream, les masses de glaces venant
+du nord se desagregent, fondent, et les rochers, les matieres solides
+qu'elles contiennent s'en detachent et tombent au fond de la mer, tandis
+que tous les animaux marins venus du sud sont saisis et detruits par
+le froid. Leurs debris s'ajoutent aux amoncellements qui se forment et
+s'elevent d'annee en annee dans le fond du golfe Saint-Laurent, et dont
+le banc de Terre-Neuve est la principale partie.
+
+Ce qui est particulier a ces bancs, c'est qu'ils sont aussi le
+rendez-vous d'une immense quantite de poissons qui viennent de toutes
+les rives et de toutes les baies du nord. Ils y arrivent par millions,
+occupant parfois une etendue de cent milles carres, sur plus de cent
+pieds de profondeur; ils se dirigent vers ces confluents et sur les
+bancs ou ils trouvent des eaux plus temperees et une nourriture assuree,
+dans l'agglomeration des poissons de taille inferieure, qui ne peuvent
+leur resister.
+
+Cette enorme quantite de poissons, reunis en bancs de plusieurs milles
+carres sur des profondeurs si extraordinaires, ne peuvent nous etonner
+lorsque nous savons que les harengs et les saumons produisent des cent
+milliers d'oeufs, et la morue, des millions. La plus grande partie,
+aneantie par la violence des flots, est dispersee par la mer, et des
+auteurs pretendent que, sans cette dispersion, la masse produite serait
+si grande qu'elle comblerait les courants d'eau de ce point de rencontre
+jusqu'a rendre la navigation presque impossible.
+
+Quoi qu'il en soit, la morue en particulier offrait des ressources
+inepuisables pour la nourriture des populations europeennes. En effet,
+la morue est un poisson d'une grande dimension, fournissant une
+nourriture forte et substantielle; appreciee du riche et du pauvre, elle
+est demandee dans tous les pays; son huile est abondante et precieuse.
+Enfin, par son agglomeration, elle rendait ces parages plus riches que
+les plus grandes mines de l'Inde, du Perou et du Mexique.
+
+Aussi, peu d'annees apres Verazzani, les Anglais avaient etabli, sur
+la cote orientale qui longeait Terre-Neuve, un nombre considerable de
+stations de peche, entre lesquelles ils avaient place des communications
+faciles, par des chemins coupee dans les bois. Les rives etaient
+couvertes des habitations des pecheurs; en arriere, des fermes
+d'exploitation etaient construites et avaient rapporte a leurs
+possesseurs de grands capitaux. Les pecheries seules rendaient pres de
+vingt millions par an, et les Anglais comprenaient qu'ils pouvaient,
+avec Terre-Neuve, se rendre les maitres absolus du commerce le moins
+dispendieux, le plus aise et le plus etendu de l'univers.
+
+M. d'Iberville, avec sa haute intelligence, avait compris les
+consequences de ce monopole. Il les avait signalees a M, de Frontenac,
+et, d'apres l'injonction du gouverneur, _il representa a la cour que le
+commerce des Anglais dans Terre-Neuve pouvait les rendre assez puissants
+pour s'emparer de la colonie francaise._.
+
+Il obtint donc de former une expedition pour attaquer les stations
+anglaises. En meme temps, l'avis fut envoye a M. de Brouillan,
+commandant de l'etablissement francais de Plaisance, au sud-ouest de
+l'ile, de lui laisser tout pouvoir et de l'assister avec ses forces.
+
+Vers le commencement de l'annee 1696, M. d'Iberville revint au Canada
+avec M. de Bonaventure, officier de marine: ils avaient deux vaisseaux.
+
+Il devait trouver reunis une centaine de Canadiens, qu'il avait formes,
+les annees precedentes, aux entreprises les plus perilleuses.
+
+A son arrivee, il les enrola avec d'autres volontaires qui trafiquaient
+avec les sauvages dans les pays les plus eloignes du centre. Leur
+principal merite etait un courage et une hardiesse a toute epreuve: on
+les appelait les coureurs de bois, mais ils avaient a rencontrer tant
+d'obstacles et tant de dangers, que les memoires du temps disent qu'on
+devait plutot les appeler des "coureurs de risques".
+
+M. d'Iberville, ayant choisi ses gens, fit annoncer a M. de Brouillan
+qu'il le rejoindrait aux premiers jours de septembre. Il etait au milieu
+de ses preparatifs, lorsque survint une cause de retard difficile a
+eviter. Le gouverneur general, inquiet des progres des Anglais dans
+l'Acadie, demanda a d'Iberville d'aller prendre part a l'attaque que
+du fort ile Pemaquid, que les Bostonnais, comme nous l'avons deja dit,
+avaient etabli au centre du pays des Abenaquis, amis devoues de la
+France. De la, les Anglais menacaient sans cesse nos fideles allies.
+
+M. d'Iberville et M. de Bonaventure, commissionnes par M. de Frontenac,
+arriverent a la baie des Espagnols le 26 juin 1696. La, ils trouverent
+M. Beaudoin, missionnaire arrive recemment de France, qui avait reuni
+quelques sauvages et qui voulait se joindre a M. d'Iberville.
+
+M. Beaudoin, dont le nom reviendra souvent dans ce recit, avait ete
+mousquetaire dans les gardes du roi. Il entra, jeune encore, au
+seminaire de Saint-Sulpice de Paris, et y resta plusieurs annees sous la
+direction de M. Tronson; ensuite, il vint en Acadie, ou il evangelisa
+les sauvages.
+
+Il etait alle chercher des ressources en France, l'annee precedente,
+pour ses pauvres ouailles. S'etant presente a la cour, il fut prie
+d'accompagner M. d'Iberville a Terre-Neuve.
+
+M. Beaudoin fut donc ainsi amene a faire cette expedition, et c'est a
+lui que l'on doit surtout d'en connaitre les incidents. A son retour, il
+en ecrivit une relation tres detaillee, et avec un si grand soin que
+de La Potherie et le Pere de Charlevoix ont pu y trouver, pour leurs
+ouvrages, les faits les plus circonstancies et les plus interessants.
+
+M. Beaudoin etait un homme qui avait conserve de son ancien etat une
+vivacite et une resolution extraordinaires. Il dit, des les premieres
+lignes de son journal:
+
+ Nous avons trouve, en arrivant a la baie des Espagnols, des lettres
+ de M. de Villebon qui nous marquent que les ennemis nous attendent a
+ la riviere Saint-Jean. Dieu soit beni, nous somme resolus de les y
+ aller trouver.
+
+Au bout de quelques jours, c'est-a-dire le 14 juillet 1696, trois
+vaisseaux de guerre anglais furent signales; d'Iberville alla aussitot
+les attaquer. Avec son habilete ordinaire, il demata, de quelques volees
+de canon, le plus grand des vaisseaux, le _New-Port_, et l'enleva a
+l'abordage sans perdre un seul homme. Il se dirigea ensuite vers les
+deux autres batiments, qui prirent la fuite et parvinrent a s'echapper,
+grace a une forte brume.
+
+M. Beaudoin nous fait ici connaitre l'habilete du commandant et les
+dispositions religieuses des hommes intrepides qu'il commandait. M.
+d'Iberville avait fait fermer les sabords du _Profond_, et avait fait
+coucher ses gens sur le pont, pour donner confiance au vaisseau anglais,
+qui vint sans defiance aborder le _Profond_. Aussitot les sabords sont
+ouverts, les hommes commencent la mousqueterie sur les deux vaisseaux
+ennemis, dont l'un est bientot demate, et M. Beaudoin fait la remarque
+qu'il avait bien espere que Dieu benirait ces braves Canadiens, qui
+depuis le depart s'etaient approches tres souvent des sacrements.
+
+Apres cet incident, les commandants francais se dirigerent vers
+Pemaquid, ou ils arriverent le 13 du mois d'aout. Dans le trajet, ils
+avaient embarque avec eux deux cent cinquante sauvages allies, commandes
+par M. de Saint-Castin et M. de Villebon, deux officiers places dans
+l'Acadie. Le Pere Simon, missionnaire de l'Acadie, les accompagnait
+comme chapelain.
+
+M. de Villebon, M. de Montigny et l'abbe de Thury se rendirent sur la
+cote en canot avec les sauvages. Ils etaient suivis des vaisseaux, qui
+aborderent.
+
+Le 15 aout, jour de l'Assomption, les troupes assisterent a la sainte
+messe, et ensuite M. d'Iberville fit debarquer les mortiers et les
+canons. On envoya un parlementaire au commandant de Pemaquid, qui
+repondit a la sommation que "quand bien meme la mer serait couverte de
+vaisseaux et la terre couverte d'Indiens, il ne se rendrait pas, a moins
+d'y etre force."
+
+Dans la nuit, d'Iberville mit le temps a profit: il fit entourer le
+fort de batteries. Le commandant, voyant qu'il ne pouvait pas resister,
+demanda a capituler, ce qui fut accorde.
+
+Le fort avait une tres belle apparence; il etait de figure carree, avec
+quatre tours enormes; il possedait un magasin de poudre creuse, dans
+le roc, et une vaste place d'armes; les murailles avaient 12 pieds
+d'epaisseur et de hauteur, et enfin il y avait 16 pieces de canon.
+
+On permit aux militaires anglais de s'embarquer sur les vaisseaux de
+leur pays, et on leur fournit des provisions pour le voyage.
+
+Le but de l'expedition etait donc atteint: les Anglais etaient expulses,
+et M. d'Iberville, craignant leur retour, fit demanteler le fort pour
+qu'il ne put etre occupe de nouveau.
+
+Tout etant termine a Pemaquid, M. d'Iberville partit pour Plaisance,
+ou il arriva le 12 septembre. A sa grande surprise, il trouva M. de
+Brouillan parti. La cause de cette precipitation fut bientot connue: M.
+de Brouillan, mecontent de voir d'Iberville a la tete de l'expedition
+et ne voulant pas avoir a partager son commandement, avait leve l'ancre
+avec tous ses vaisseaux pour se rendre a la ville de Saint-Jean, ou il
+devait commencer l'attaque des possessions anglaises de Terre-Neuve.
+
+C'etait aller contre les ordres du roi et contre la promesse qu'il avait
+faite a d'Iberville; c'etait meconnaitre imprudemment les sages avis que
+lui avait donnes M. d'Iberville, qui pensait que cette expedition ne
+pouvait etre faite par mer a cause des dangers de la cote et de la force
+des courants, comme M. de Brouillan put bientot s'en convaincre.
+
+Arrive devant Saint-Jean, M. de Brouillan se mit en devoir de canonner
+la place: mais il ne put se maintenir dans la rade, et fut entraine par
+les courants six lieues plus bas au sud. Pour reparer le mauvais effet
+de cet insucces, il debarqua ses troupes et s'empara de quelques
+stations insignifiantes, puis il revint a Plaisance, irrite de se
+trouver en defaut vis-a-vis de d'Iberville.
+
+C'est alors qu'arriverent bien des contradictions, dont le Pere
+Charlevoix nous donne l'explication d'apres M. Beaudoin. Il nous dit que
+M. de Brouillan etait un honnete homme, intelligent et d'une bravoure
+incontestable, mais il etait inexperimente dans les expeditions de
+ce genre, et il ne pouvait recevoir d'avis parce qu'il etait d'une
+susceptibilite extraordinaire sur la question de son autorite.
+
+M. d'Iberville, qui ne connaissait pas encore a quel homme il avait
+affaire, chercha a l'eclairer. Il lui dit d'abord que l'occasion d'agir
+n'etait pas encore perdue, que l'hiver etait le temps le plus propice,
+parce que les Anglais ne seraient plus sur leurs gardes et ne seraient
+pas appuyes par les flottes du printemps. Il lui representa encore que
+l'abord des cotes etait impossible, a cause des courants, ainsi que M.
+de Brouillan avait pu le reconnaitre lui-meme; que les recifs etaient
+nombreux, tres dangereux et peu connus des pilotes francais.
+
+Tout le monde savait, en outre, que le trajet par mer etait bien plus
+long a cause de la multitude des baies et des criques, tandis que, par
+terre, il etait beaucoup plus court, et se trouvait, de plus, facilite
+par toutes les voies de communication que les Anglais avaient etablies
+depuis longtemps entre leurs stations, a travers les bois.
+
+Tout cela etait si raisonnable que, si M. de Brouillan avait voulu y
+preter l'oreille, il s'y fut rendu aussitot. Mais il ne voulut rien
+entendre, et, sans tenir compte des sages avis d'Iberville, il lui
+declara qu'il ne reconnaissait qu'une seule maniere d'enlever la place:
+c'etait par mer et par les ressources que lui offraient les vaisseaux
+dont il disposait, M. de Brouillan termina en disant a d'Iberville
+d'agir a sa guise, mais qu'il lui enlevait le commandement des
+Canadiens, et que desormais ils seraient sous les ordres du capitaine
+des Muys.
+
+Quoique M. d'Iberville fut afflige de cette decision et qu'il souffrit
+d'abandonner ceux qu'il avait formes et toujours conduits avec lui, il
+etait dispose cependant a se soumettre, par respect pour l'autorite;
+mais il n'en fut pas de meme des Canadiens. A peine eurent-ils
+connaissance de cette mesure qu'ils jeterent les hauts cris, disant
+qu'ils s'etaient engages a d'Iberville, et qu'ils l'avaient recu comme
+commandant de M. de Frontenac. Ils ajouterent que s'ils ne devaient pas
+l'avoir pour chef, ils etaient decides a se retirer et a retourner dans
+leurs foyers.
+
+M. de Brouillan n'epargna ni remontrances, ni exhortations; mais voyant
+qu'il ne devait rien obtenir de ces braves gens, et sachant bien qu'il
+ne pourrait reussir sans leur secours, il changea sa decision, et envoya
+M. de Muys dire a d'Iberville qu'il garderait son commandement.
+
+De plus, il consentit a ce qu'il allat par terre, et enfin il reconnut
+que le butin de Saint-Jean devait etre partage, non par moitie, mais
+en rapport avec les frais que d'Iberville avait faits pour cette
+expedition; ce qui etait tout a fait juste.
+
+Ils partirent chacun de son cote: M. de Brouillan par mer, M.
+d'Iberville par terre. Ils devaient se reunir au port de Rognouse, a
+quelques lieues au sud de Saint-Jean. M, l'abbe Beaudoin accompagnait
+les Canadiens; il fit tout le voyage a pied, en un mot, en raquettes,
+comme les combattants; il assista a tous les engagements, et c'est ainsi
+qu'il a pu recueillir tous les faits qu'il a consignes dans le recit si
+interessant que l'on retrouve dans les ouvrages de M. de La Potherie et
+du Pere Charlevoix.
+
+M. d'Iberville partit de Plaisance le 1er novembre. Il parcourut un
+terrain marecageux, a demi gele et ou il trouva bien des difficultes;
+mais ce trajet avait aguerri ses gens et les avait habitues a la marche.
+Il arriva a Rognouse le 12 de novembre et y trouva M. de Brouillan, qui
+voulut essuyer encore d'une nouvelle contradiction: il declara donc
+a d'Iberville qu'il ne lui accorderait que la moitie des prises de
+Saint-Jean.
+
+Cette decision fut si mal recue, que M. de Brouillan vit qu'il etait a
+craindre que M. d'Iberville ne se retirat avec ses gens, qui voulaient
+le suivre a tout prix. Il changea alors de langage, et il declara qu'il
+se desistait.
+
+Aussitot d'Iberville prit les resolutions qu'il jugea les meilleures:
+c'etait d'attaquer par terre les stations ou l'on avait un facile acces
+par les habitations. Apres avoir pris les provisions du _Profond_, il le
+fit partir pour transporter les prisonniers, tandis que lui-meme n'en
+avait plus besoin, puisque le gouverneur le laissait operer par terre.
+
+Mais ici, il y eut encore un changement inopine. Le _Profond_ etant
+parti, M. de Brouillan ne craignit plus que d'Iberville en profitat pour
+se retirer s'il etait mecontent; alors il declara que tous les Canadiens
+seraient sous ses ordres et que les volontaires iraient ou ils
+voudraient avec M. d'Iberville.
+
+Le Pere Charlevoix nous fait admirer le noble caractere de d'Iberville.
+Sans aucune reclamation ni plainte, il supporta en silence cette
+nouvelle incartade. Il prit le parti de patienter encore et de laisser
+le gouverneur seul dans son tort. Il ne craignait qu'une chose: c'etait
+de n'avoir pas assez d'autorite sur ses gens pour les empecher de se
+revolter apres tant de palinodies.
+
+Cette moderation fit reflechir M. de Brouillan, et, tres inquiet du ce
+qui arriverait s'il etait prive du concours de d'Iberville, il chercha
+encore une fois a se debrouiller en envoyant quelqu'un pour declarer
+qu'il revenait sur sa decision. C'etait la troisieme ou quatrieme
+reconciliation.
+
+M. Beaudoin fait cette reflexion: "J'aurais, je vous avoue, Monseigneur,
+voulu etre bien loin dans tous ces grabuges, etant ami de ces messieurs,
+qui m'ont fait mille fois plus d'honneur que je ne merite. Nonobstant
+cela, j'aurais eu au moins autant de peine que le sieur d'Iberville a
+consentir a tout ce qu'il a accorde au sieur de Brouillan. Ces messieurs
+sont un peu d'accord; mais j'apprehende que cela ne dure pas."
+
+Les Canadiens partirent alors avec M. d'Iberville pour aller reconnaitre
+la place en remontant vers le Fourillon, station qui est a six lieues de
+Saint-Jean.
+
+Au second jour, ils virent un vaisseau marchand de 100 tonneaux, qu'ils
+emporterent du premier choc. L'equipage prit les chaloupes et s'enfuit
+dans les bois.
+
+M. d'Iberville les poursuivit et s'empara de vingt hommes, avec le
+capitaine du vaisseau qui les accompagnait. Plus loin, il enleva trente
+Anglais, a l'endroit appele le Petit-Havre. Ensuite, les Canadiens
+traverserent a mi-corps une riviere tres rapide, et emporterent des
+retranchements tout a pic, ou ils mirent hors de combat trente-six
+Anglais. C'etait le 28 novembre.
+
+Ils se mirent alors en marche pour approcher de Saint-Jean. M. Beaudoin
+a decrit cette marche en temoin oculaire:
+
+M. de Montigny marchait a trois cents pas en avant avec trente
+Canadiens; M. d'Iberville et M. de Brouillan suivaient avec le corps
+principal.
+
+Apres deux heures de marche, l'avant-garde signala quatre-vingts ennemis
+retranches derriere des troncs d'arbres et des quartiers de roche.
+Aussitot M. de Montigny fit arreter sa troupe et se disposa a la lancer
+sur les retranchements. M. l'abbe Beaudoin harangua les hommes; il les
+excita a donner leur vie en braves. Ils s'agenouillerent et ils recurent
+l'absolution generale, puis chacun jeta ses hardes et se tint pret a
+s'elancer.
+
+M. de Montigny ayant mis l'epee a la main, s'avanca a la tete pour
+attaquer les ennemis au centre; M. d'Iberville devait les prendre Par
+la gauche, et M. de Brouillan par la droite. La lutte fut acharnee, et,
+malgre leur nombre inferieur, les Francais montrerent admirablement leur
+superiorite dans l'emploi des armes et dans la rapidite des mouvements.
+Au bout d'une demi-heure, les ennemis, apres des pertes enormes,
+durent aller se refugier dans deux redoutes qui couvraient la porte
+de Saint-Jean, et la fusillade recommenca; mais voyant qu'ils etaient
+encore trop imparfaitement abrites dans les redoutes, ils se retirerent
+dans le fort principal, qui etait bastionne et palissade. Ce fort
+renfermait une vingtaine de canons qui dominaient la ville. En ce moment
+une centaine d'Anglais s'etant jetes dans une embarcation, profiterent
+d'un vent favorable pour gagner la haute mer; mais dans le desordre de
+l'embarquement, ils eurent cinquante des leurs blesses a mort.
+
+M. Beaudoin fait remarquer la superiorite des Canadiens dans toutes ces
+rencontres. Les gens de M. de Brouillan auraient eu besoin d'une ou deux
+campagnes avec les Iroquois pour savoir se couvrir des ennemis, et pour
+savoir les surprendre. Si les Canadiens sont plus aguerris, c'est qu'ils
+l'ont appris a leurs depens dans leurs rencontres avec les sauvages. Ils
+savent qu'il ne faut jamais s'epargner dans ces expeditions ou tout
+est a l'aventure; qu'il vaut mieux se faire tuer que de rester blesse,
+expose a tomber ainsi au pouvoir d'ennemis implacables, ou a mourir
+d'epuisement au milieu des frimas.
+
+Il fallut songer a faire le siege de la citadelle, qui avait deux cents
+hommes de garnison bien equipes, et qui voyait deux vaisseaux de guerre
+arriver a son secours.
+
+Les Canadiens commencerent par bruler toutes les maisons qui occupaient
+les approches du fort, et le fort, completement demasque, apparut avec
+toutes ses defenses.
+
+Ce fort, situe sur une hauteur au nord-ouest, etait flanque de quatre
+bastions et entoure d'une palissade garnie de canons. Au centre
+s'elevait une tour a deux etages, egalement garnie de canons. M. de
+Brouillan, voyant l'attitude determinee des assieges et leurs moyens
+de defense, envoya chercher les mortiers, que l'on avait laisses a
+Bayeboulle, et le lendemain il commenca la canonnade.
+
+Le gouverneur, esperant toujours l'arrivee des vaisseaux qui louvoyaient
+en haute mer, envoya, le 30 novembre, jour de saint Andre, un
+parlementaire demander un delai. Le commandant francais, comprenant son
+intention, refusa cette demande, et le gouverneur, renoncant a toute
+esperance de secours, se decida a signer la capitulation.
+
+M. de Brouillan n'eut aucun egard aux services rendus par M.
+d'Iberville. Il ne lui laissa prendre aucune part aux decisions qui
+precederent la capitulation, et il la signa sans lui. Ce procede parut
+tout a fait inconvenant a M. Beaudoin, qui remarque que M. d'Iberville
+avait eu au moins autant de part a la prise de la place que M. de
+Brouillan.
+
+M. d'Iberville ne fit aucune observation. Il se reservait de faire
+connaitre plus tard ce qu'il pensait de tous ces manques d'egards.
+
+Voici quels etaient les termes de la reddition de la place:
+
+On convint: 1 deg. que la place se rendrait a deux heures de l'apres-midi;
+2 deg. que le gouverneur et ses hommes sortiraient sans armes, qu'ils
+auraient la vie sauve et conserveraient ce qu'ils portaient sur eux; 3 deg.
+qu'on leur fournirait deux batiments et des vivres pour retourner en
+Angleterre.
+
+Les Francais avaient fait 300 prisonniers et ils avaient trouve 62,600
+quintaux de morue, ce qui, joint aux prises recentes, portait le butin
+jusqu'a ce jour a plus de 110 mille quintaux.
+
+Saint-Jean est un beau havre pouvant recevoir deux cents vaisseaux. Son
+entree est de la largeur d'une portee de fusil; elle est dominee par
+deux montagnes tres hautes, avec une batterie de huit canons. Outre
+cela, il y avait trois forts, comme nous l'avons vu plus haut.
+
+Les fermes, qui suivirent la destinee du fort, etaient au nombre de
+soixante et occupaient une demi-lieue le long de la rade.
+
+Comme on ne pouvait occuper cette ville, il fallut demolir les forts et
+bruler les habitations. On conserva quelques maisons pour le soin des
+malades qu'on ne pouvait transporter.
+
+Le bruit de cette prise se repandit dans toutes les stations anglaises,
+et y mit la plus grande consternation.
+
+Apres cet exploit, M. de Brouillan, se trouvant accable de fatigue, se
+decida a retourner a Plaisance, laissant a d'Iberville tous les honneurs
+et les soucis de l'expedition.
+
+"Le 23 decembre, apres ma messe, dit M. Beaudoin, etant aupres du feu,
+avec M. d'Iberville, M. de Brouillan vint lui dire qu'il etait incapable
+de le suivre dans les voyages sur la neige, telle que doit etre la
+guerre qu'il a eu a faire tout l'hiver, et qu'il veut ramener son monde
+a Plaisance par le chemin que d'Iberville avait suivi pour venir a
+Rognouse. M. d'Iberville, voyant qu'il paraissait accable de fatigue
+et excede de tous les mecomptes qu'il s'etait attires par sa faute, ne
+tenta point de le dissuader, et lui fit ses adieux dans les meilleurs
+termes. M. de Brouillan partit alors a travers les neiges, qui etaient
+tres hautes, ayant avec lui quatre Canadiens qui devaient lui battre le
+chemin."
+
+On etait arrive a la fin du mois de decembre.
+
+Avant de se remettre en marche, M. d'Iberville prit soin de faire
+celebrer la grande fete de Noel a ses Canadiens, qui etaient aussi
+fervents chretiens qu'intrepides combattants. Il y eut solennite
+religieuse, grace a la presence de M. Beaudoin, et du Pere Simon qui
+l'assistait: messe de minuit, grand'messe du jour avec fanfares et
+sonneries des clairons, coups de canons et pieces d'artifices. C'est
+ainsi que l'on arriva au mois de janvier 1697.
+
+D'Iberville, qui avait conserve tous ses hommes, se disposa a continuer
+sa marche au nord. Il envoya en avant de Montigny, qui s'empara de deux
+stations importantes; Kividi et Portugal Cove. Il sa saisit aussi d'une
+chaloupe qui venait de Carbonniere, et il fit cent prisonniers.
+
+Pendant ce temps, un autre lieutenant de d'Iberville, M. de La Perriere,
+s'empara de Tascove et du cap Saint-Francois, a l'extremite de la baie
+de la Conception. D'Iberville suivait avec le corps principal; il prit
+80 chaloupes, et se rendit maitre de 35 lieues de pays sur le cote sud
+de la baie de la Conception.
+
+Apres avoir reuni tout son monde, il se disposa a occuper l'autre cote
+de la baie; mais avant de partir, il fit fabriquer des raquettes pour
+ses gens. Depuis plusieurs jours la neige etait tombee en si grande
+quantite que les sauvages disaient n'avoir jamais rien vu de semblable
+en Canada: elle atteignait dans les vallees jusqu'a vingt pieds de
+hauteur.
+
+Nous n'avons pas besoin de decrire longuement les raquettes dont les
+Canadiens avaient tire tant d'avantages dans leur expedition de la baie
+d'Hudson. On les nommait ainsi parce qu'elles avaient a peu pres la
+forme des raquettes du jeu de paume, seulement, elles etaient plus
+grandes. On les attache sous le pied avec une double courroie qui Part
+du centre de la raquette et qui fixe le pied tres solidement. Avec cet
+appareil, un homme exerce peut franchir les neiges les plus epaisses
+sans enfoncer, et avec une singuliere rapidite.
+
+On partit le 18 janvier, de Montigny marchant toujours en avant; et deux
+jours apres, grace aux raquettes, on arriva a trente lieues de distance,
+sur la cote nord, pres du fort de Carbonniere et en face de l'ile
+du meme nom. C'est la que se trouvait l'une des stations les plus
+importantes des Anglais.
+
+On navigua plusieurs jours en vue de l'ile, en attendant un moment
+favorable pour debarquer.
+
+Le chevalier s'empara d'abord de plusieurs chaloupes des habitations
+voisines, et les mit aussitot en bon etat.
+
+Apres plusieurs tentatives, on vit qu'il fallait renoncer a cette
+expedition. L'ile etait inabordable; toute la cote est revetue de
+rochers a pic d'une grande hauteur; le seul endroit au niveau de
+l'eau est entoure d'une batture qui est pleine de perils pour les
+embarcations, et qui n'est accessible qu'aux pilotes de l'ile.
+
+Voyant ces difficultes, le chevalier ne perdit pas son temps. Il
+debarqua ses troupes sur la terre ferme, et, au bout de quelques jours,
+les Francais s'etaient empares de toutes les stations qui occupaient le
+nord de la baie de In Conception.
+
+Le chevalier commenca par le Havre-de-Grace, l'un des plus anciens
+etablissements des Anglais. Il y trouva 100 hommes et 7,500 quintaux de
+morue, et des bestiaux en grande quantite. On prit ensuite Porte-Grave
+avec 116 hommes et 10,000 quintaux de morue; Mosquetti, le poste de
+Carbonniere, en terre ferme, avec 220 hommes et 22,500 quintaux de
+morue; New Perlican, Salmon Cove et Bridge, avec 70 hommes et 6,000
+quintaux de morue. Apres quoi, M. d'Iberville, se dirigeant dans le
+nord, arriva a la station de Bayever, dont il s'empara. La, il fit 80
+hommes prisonniers et prit 11,000 quintaux de morue. Deux lieues plus
+haut, a Colicove, il trouva encore un grand nombre d'animaux.
+
+Il y avait la des fermes magnifiques, et plusieurs fermiers possedaient
+des cent mille livres de capital. Les habitants, fuyant a son approche,
+s'etaient refugies au Havre Content, situe a l'extremite nord de la
+baie suivante, nommee la baie de la Trinite. M. d'Iberville s'y rendit
+aussitot et obtint que l'on capitulat. Quatre-vingts habitants, venus de
+differents points, s'y trouvaient avec leurs femmes et leurs enfants.
+
+Au Havre Content, M. Deschauffours, gentilhomme acadien, fut etabli avec
+dix hommes de garnison.
+
+Dans toute cette expedition, cent vingt-cinq Canadiens s'emparerent, en
+cinq mois, d'une etendue de pays de 500 lieues carrees, apres une marche
+de plus de deux cents lieues; ils firent 700 prisonniers et tuerent 200
+hommes, n'ayant subi eux-memes que peu de pertes, et ils ne saisirent
+pas moins de 190,000 quintaux de morue.
+
+Apres la prise de Havre Content, M. d'Iberville, ayant su que les gens
+de Carbonniere, de Porte-Grave et de Bridge, auxquels il avait laisse
+la vie sauve, avaient forme le projet de se refugier a l'ile de
+Carbonniere, contre la parole qu'ils avaient donnee, revint aussitot sur
+ses pas pour les maintenir dans l'obeissance. Il lui fallut passer a
+travers les bois et par les chemins les plus difficiles. "On avait a
+chaque instant a traverser a mi-jambe dans l'eau, qui n'est pas trop
+chaude en cette saison", dit M. Beaudoin. En effet, on etait au 10
+fevrier. Mais a Carbonniere, les gens se dedommagerent de leurs fatigues
+en faisant venir de la viande fraiche du Havre-de-Grace, ou, comme nous
+l'avons dit, il y avait des bestiaux en grande quantite. M. d'Iberville,
+pour terminer la conquete de toute l'ile, songea des lors a se rendre a
+Bonavista, qui est a 100 lieues au nord de Carbonniere, mais auparavant
+il voulut traiter d'echange avec les Anglais de l'ile de Carbonniere.
+
+Ceux-ci repondirent en demandant un Anglais pour un Francais et trois
+Anglais pour un Irlandais. Ils etaient irrites contre les Irlandais,
+qu'ils regardaient comme leurs sujets et qu'ils avaient trouves dans les
+rangs de leurs adversaires. Mais cette demande n'eut pas de suite parce
+qu'elle fut eludee par les Francais.
+
+Sur ces entrefaites, vers le 14 fevrier, on vit revenir les quatre
+Canadiens que M. de Brouillan avait emmenes avec lui, a la fin de
+decembre, pour le conduire par terre de Saint-Jean a Plaisance. Ces
+braves gens revenaient partager les dangers et les fatigues de leurs
+compagnons d'armes. "Ils nous apprirent, dit M.. Beaudoin, que M. de
+Brouillan, arrive a Bayeboulle, a 15 lieues de Saint-Jean, se trouva
+tellement accable de fatigue et decourage, qu'il se refusa absolument
+a continuer par terre, ou il n'avait que 25 lieues a faire, et qu'il
+prefera s'embarquer a Bayeboulle, ce qui faisait une difference de plus
+de 100 lieues a parcourir par mer."
+
+"M. d'Iberville eut bientot occasion de prendre ce chemin de terre,
+qui paraissait impraticable a M. de Brouillan et a messieurs les
+Plaisantins, ajoute M. Beaudoin. Il est vrai qu'il n'est pas aussi beau
+que celui de Paris a Versailles, mais on peut le faire en quatre jours
+en marchant d'un bon pas." M. d'Iberville voulait, avant de continuer
+son expedition, revenir a Plaisance pour avoir des nouvelles de France,
+d'ou il attendait l'escadre qui lui avait ete promise pour se rendre a
+la baie d'Hudson. Enfin, "il avait peut-etre a prendre des munitions, et
+moi des hosties," nous dit M. Beaudoin, qui l'accompagna dans ce trajet
+de quelques jours.
+
+Cette expedition avait fait connaitre aux Francais toutes les ressources
+de ce pays; ils avaient appris, par la pratique des Anglais, qui etaient
+de grands chasseurs, la distance qui les separait des possessions
+francaises et les voies praticables qui y conduisaient.
+
+
+
+ [Illustration: Carte des baies....]
+
+ PORT DE PLAISANCE DANS L'ILE DE TERRE-NEUVE.
+
+ La baie de Plaisance a 25 lieues de largeur a son entree et 50
+ lieues de profondeur. C'etait la residence du gouverneur francais,
+ M. de Brouillan.
+
+
+
+Ainsi, du fond de la baie de la Trinite, ou d'Iberville avait pris
+New Perlican, Bayever, Bridge, etc., jusqu'au fond de la baie meme de
+Plaisance, a l'endroit que l'on appelait le port de Cromwell, il n'y a
+qu'une lieue a traverser, tandis qu'en allant par mer, on trouverait 150
+lieues de parcours.
+
+M. d'Iberville s'etait donc rendu a Plaisance au mois d'aout 1697 pour
+avoir des nouvelles; et, en attendant, il preparait l'expedition
+de Bonavista, comme nous l'avons dit plus haut, pour consommer la
+destruction des etablissements de Terre-Neuve.
+
+Au bout de quelques semaines, les gens que d'Iberville avait laisses
+sur les cotes pour detruire ce qui restait des possessions anglaises,
+vinrent le rejoindre a Plaisance avec M. d'Amour de Plaine, leur
+commandant.
+
+Toute la troupe de M. d'Iberville se trouvait reunie autour de lui. Il y
+avait plusieurs gentilshommes canadiens, quatre officiers des troupes du
+roi, et enfin des hommes signales par les exploits les plus aventureux.
+
+C'etait la plus intrepide reunion que l'on vit jamais en Canada. Choisis
+parmi les meilleurs, M. d'Iberville, dans sa nouvelle expedition, les
+avait formes encore a affronter les plus grandes fatigues. Nous aimons a
+rappeler ici les noms qui nous ont ete conserves dans les relations, et
+dont plusieurs sont encore dignement portes en Canada:
+
+Le capitaine des Muys, MM. de Rancogne, d'Amour de Plaine, de Montigny,
+de Bienville, frere du commandant, Boucher de La Perriere, Deschauffours
+l'Hermite, Dugue de Boisbriant, et enfin Nescambiout, le chef des
+Abenaquis, qui alla a Versailles quelques annees apres. Il fut presente
+au roi et recut un sabre d'honneur.
+
+Cette derniere campagne ne les avait pas seulement aguerris, elle leur
+avait procure l'abondance. Ils n'en abusaient pas, etant soumis a la
+plus stricte discipline, mais ils en profitaient pour se preparer aux
+eventualites de l'avenir, achetant des armes excellentes, des vetements
+et les fourrures necessaires pour les rudes climats du Nord.
+
+Mais ce riche butin amena des difficultes auxquelles on etait loin de
+s'attendre.
+
+M. de Brouillan fit connaitre de la maniere la plus formelle qu'il
+pretendait participer aux benefices d'une expedition dont il n'avait
+pas voulu partager les dangers. M. d'Iberville, tout en reconnaissant
+l'injustice de cette reclamation, etait dispose a ceder, par respect
+pour l'autorite; mais il n'en fut pas de meme de ses gens, qui
+refuserent d'ecouter de telles pretentions. Ils declarerent que si le
+gouverneur voulait avoir sa part, il n'avait qu'il aller la chercher
+lui-meme dans les stations ou il restait quelque chose. Ils citaient
+parmi celles-ci le port de Rognouse, ou on savait qu'il y avait cent
+hommes, de defense avec des provisions abondantes.
+
+
+
+ [Illustration: Les navires...]
+
+ QUATRIEME EXPEDITION A LA BAIE D'HUDSON.
+
+ Les batiments etaient au nombre de trois principaux: d'Iberville
+ commandait le _Pelican_, vaisseau de 50 canons et de 150 hommes
+ d'equipage; M. de Serigny, le _Profond_, et M. de Boisbriand, le
+ _Wesph_. L'equipage etait reparti sur deux autres petits batiments,
+ le _Palmier_ et _l'Esquimau_, charges de vivres. L'escadre avait,
+ outre les hommes d'equipage, 250 combattants. Les batiments etaient
+ approvisionnes de tout ce qui etait necessaire pour cas expeditions
+ du nord: des mousquets, des haches d'armes, des harpons, des
+ grappins, des couvertures de laine, des fourrures, des armes
+ particulieres pour combattre les baleines. La navigation avait cela
+ de particulier que jusqu'a l'entree de la baie d'Hudson, on pouvait
+ rencontrer les glaces venant du pole, tandis que, plus loin, ces
+ glaces diminuaient a cause de la chaleur du Gulf-Stream, qui quitte
+ les cotes de l'Amerique en cet endroit pour traverser l'Atlantique.
+
+
+
+M. de Brouillan, irrite, fit emprisonner quelques-uns des opposants,
+et chercha a separer M. de Montigny de M. d'Iberville. Cela poussa
+d'Iberville aux dernieres limites du mecontentement.
+
+On ne sait ce qui aurait pu resulter de l'entetement de M. de Brouillan
+et de l'indignation du capitaine canadien, lorsque arriva un evenement
+qui changea toutes choses.
+
+M. de Serigny, frere du chevalier, arriva de France le 15 du mois de
+mai 1698. Il conduisait une escadre qui apportait les ordres les plus
+pressants de se rendre a la baie d'Hudson.
+
+La cour ayant appris que Terre-Neuve etait conquise presque entierement,
+enjoignait a M. d'Iberville de se rendre aussitot a la haie d'Hudson.
+On pensait que M. de Brouillan suffirait a completer la conquete par la
+prise de Bonavista.
+
+Ainsi finit l'oeuvre de M. d'Iberville en Terre-Neuve et il ne lui resta
+plus qu'a prendre conge de l'irascible gouverneur.
+
+Apres cela, M. Beaudoin enumere le resultat de cette annee de combats.
+Il nous fait remarquer que 125 hommes, en si peu de temps, avaient
+occupe pres de 500 lieues carrees de territoire, avaient pris trente
+stations, fait plus de 1,000 prisonniers, tue 200 hommes, et saisi tant
+de milliers de quintaux de morue, sans avoir eprouve d'autre accident
+que deux hommes blesses.
+
+Le pieux missionnaire ajoute qu'il benit le Seigneur d'avoir assiste les
+Francais, qui avaient presque tous la crainte de Dieu, tandis que leurs
+ennemis etaient de moeurs abominables.
+
+Ces Anglais avaient cependant de bonnes qualites: ils etaient des hommes
+actifs et habiles dans l'exploitation des pecheries et des chasses; mais
+ils n'avaient rien des qualites militaires, et ils etaient incapables de
+resister a des combattants intrepides comme les Canadiens.
+
+De plus, Dieu ne pouvait les favoriser: ils ne faisaient aucune
+religion, n'ayant pas meme de ministre avec eux, Ils etaient, dans leur
+conduite, pires que les sauvages, abandonnes a l'ivrognerie et a tous
+les desordres.
+
+M. Beaudoin donne ensuite remuneration des stations prises par les
+Francais, et il les met sous trois divisions distinctes:
+
+Celles prises par M. de Brouillan seul, avant l'arrivee d'Iberville;
+celles prises par M. de Brouillan reuni a M. d'Iberville; et enfin les
+stations prises par M. d'Iberville seul, avec le nombre des habitants de
+chaque place, les chaloupes qu'ils y ont trouvees, et le poisson qu'ils
+y prennent chaque annee.
+
+Il y en a dix dans la premiere categorie, trois dans la seconde, et
+vingt-trois dans la troisieme.
+
+Il est a remarquer que M. de La Potherie, qui copie l'enumeration, a
+omis de faire cette distinction, de maniere qu'on ne peut comprendre ce
+qu'il a voulu dire en cet endroit.
+
+Voici la liste donnee par M. Beaudoin:
+
+1 deg. Stations prises par M. de Brouillan avec ses gens: Rognouse,
+Tremousse, Forillon, Caplini Bay, Cap Reuil, Brigue, Tothcave,
+Bayeboulle, Aigueforte--490 pecheurs, 54 habitants, 71 chaloupes prises,
+25,000 quintaux de morue;
+
+2 deg. Celles prises par M. d'Iberville et M. de Brouillan reunis: le
+Petit-Havre, la ville de Saint-Jean, le fort de Kividi--420 pecheurs, 82
+habitants, 150 chaloupes, 75,000 quintaux de morue;
+
+3 deg. Stations prises par M. d'Iberville seul: 1 deg. dans la baie de la
+Conception et la haie de la Trinite: 2 deg. de Portugal Cove, Havremon,
+Quinscove, Havre-de-Grace, Mousquit, Carbonniere, Croques Coves, Kelins
+Cove, Fresh Water, Bayever, Vieux Perlican, Lance-Arbre, Colicove, New
+Perlican, Havre Content, Arcisse, la Trinite.--1,138 pecheurs, 149
+habitants, 214 chaloupes, 113,800 quintaux de morue.
+
+Total: 2,048 pecheurs, 285 habitants, 435 chaloupes, 263,900 quintaux de
+morue.
+
+Apres le depart de M. d'Iberville, M. de Brouillan se trouva delivre
+d'une grande preoccupation: il lui semblait qu'il serait plus en mesure
+d'exercer ses prerogatives, et de prouver qu'il n'avait pas besoin de
+partager son autorite. Mais les annees suivantes ne lui furent pas
+favorables, et on 1698 les Anglais etaient revenus occuper sans
+resistances toutes les stations de la cote orientale.
+
+M. de Brouillan ayant ete nomme au gouvernement de l'Acadie, fut
+remplace par M. de Subercase. Ce dernier se decida d'attaquer les
+stations anglaises, ce qu'il opera, avec le commandant de Montigny, en
+janvier 1707. Ils avaient reuni 450 hommes. Ils prirent plusieurs postes
+et detruisirent tous les environs de Saint-Jean. L'annee suivante, M. de
+Saint-Ovide, neveu de M. de Brouillan, alla, avec 125 hommes et M.
+de Cortebelle, occuper le pays; ils enleverent Saint-Jean, et se
+preparaient a de nouvelles excursions, lorsque le gouverneur de
+Plaisance les rappela, parce qu'il avait appris que les Anglais se
+preparaient a l'attaquer avec 2,000 hommes.
+
+Les succes furent ainsi partages dans le cours du XVIIIe siecle; les
+Anglais finirent par consolider leur occupation, mais ils consentirent a
+laisser aux pecheurs francais quelques points sur la cote. Il ne reste
+plus aujourd'hui a la France que deux iles au sud de Terre-Neuve,
+Saint-Pierre et Miquelon, qui sont aujourd'hui le contre d'une
+exploitation considerable.
+
+En 1745, la peche occupait chaque annee dix mille hommes avec 500
+navires de Bayonne, de Saint-Jean de Luz et du Havre-de-Grace.
+
+Aujourd'hui les pecheries ont une importance plus grande que jamais.
+Chaque annee, pres de cent quatre-vingt-dix batiments viennent se fixer
+sur le banc de Terre-Neuve. Ils ne doivent pas, d'apres les traites,
+avancer a plus de vingt lieues du rivage, mais cela suffit pour la
+peche. Ils trafiquent avec les riverains de Terre-Neuve, qui leur
+apportent le menu poisson qui doit servir d'amorce. Pas moins de
+vingt-cinq a trente mille pecheurs, largement retribues, sont ainsi
+employes a la peche. Cette occupation est une ecole tout a fait
+precieuse pour la preparation de la marine francaise. Aussi le
+gouvernement donne-t-il a chaque batiment une prime considerable.
+
+Tel est l'etat actuel des pecheries francaises en Amerique, et l'on ne
+doit pas oublier la part que d'Iberville a prise au developpement de
+cette precieuse industrie.
+
+
+
+
+QUATRIEME PARTIE
+
+
+
+IV EXPEDITION A LA BAIE D'HUDSON.
+
+Tous les preparatifs etant termines a Plaisance et les equipages de
+l'escadre ayant ete completes, on mit a la voile le 8 juillet 1697,
+et l'on avanca par un vent du sud-ouest. D'Iberville commandait le
+_Pelican_, vaisseau de 50 canons et de 150 hommes d'equipage. M. de
+Serigny commandait le _Profond_ et M. de Boisbriant le _Wesph_.
+Ces officiers avaient parcouru plusieurs fois les mers du Nord et
+connaissaient la baie d'Hudson. Enfin, les hommes de guerre qui les
+secondaient, avaient ete deja leurs compagnons.
+
+Outre M. d'Iberville et ses deux freres, M. de Serigny, et de Bienville,
+age seulement de quatorze ans et frere cheri d'Iberville, il y avait
+leur cousin de Martigny, fils de leur oncle, Jacques Le Moyne; les
+deux MM. Dugue de Boisbriant, de La Salle, de Caumont, le chevalier de
+Montalembert, de la compagnie du marquis de Villette, M. de La Potherie,
+qui a publie plusieurs volumes pleins d'interet sur la Nouvelle-France
+et sur les evenements dont il avait ete temoin; MM. de Grandville et de
+Ligonde, gardes de la marine; Chatrier. Saint-Aubin, Jourdain et Vivien,
+pilotes, La Carbonniere de Montreal, Saint-Martin, etc.; enfin, Jeremie,
+qui a laisse une relation assez complete de tous ces evenements. Ils
+avaient avec eux un aumonier. D'Iberville avait toujours soin d'en
+associer a toutes ces entreprises, ou il fallait toujours etre pret a
+donner sa vie pour le service de Dieu et du roi. Cet aumonier etait
+M. Fitz-Maurice, de la famille des Kieri en Irlande, dont d'Iberville
+estimait tout particulierement le merite et le zele infatigable. Il
+devait rendre les plus grands services, et il etait destine a subir de
+grandes fatigues.
+
+L'equipage etait reparti sur cinq navires: le _Pelican, le Palmier,
+le Wesph, le Profond_, et un brigantin nomme _l'Esquimau_, charge
+de vivres. L'escadre reunissait, outre les hommes d'equipage, 250
+combattants. Les batiments etaient approvisionnes de tout ce qui etait
+necessaire pour ces expeditions du Nord; des mousquets, des haches
+d'armes, des harpons, des grappins pour fixer les navires sur les glaces
+lorsqu'on ne pouvait plus naviguer, des couvertures de laine et des
+fourrures pour les jours les plus froids, des armes particulieres pour
+combattre les baleines, qui naviguaient par legions dans le nord, et
+pour s'emparer de ces populations d'amphibies qui couvraient les rivages
+parfois jusqu'a perte de vue; sans compter les armes de chasse pour
+attaquer ces tribus d'oiseaux si nombreux, non encore decimes par les
+chasseurs: les oies, les outardes, les pingouins, les mouettes, les
+goelands.
+
+De Plaisance, on longea l'ile pour se rendre sur la cote orientale. On
+passa devant le cap Sainte-Marie, devant lu cap de Rase au sud de l'ile,
+puis on remonta le long du banc de Terre-Neuve. M. d'Iberville avait
+recu l'instruction de courir des bordees sur cette cote; mais des
+brumes tres epaisses s'etant elevees, ces instructions ne purent etre
+observees, et l'escadre se dirigea aussitot vers le nord.
+
+Le 17 juillet, neuf jours apres le depart, l'escadre ayant passe le cap
+Saint-Francois et le cap Bonavista, on se trouva pres de Belle-Isle,
+en face de l'embouchure du fleuve Saint-Laurent et par le 52e degre de
+latitude.
+
+On commenca a rencontrer quelques glaces derivant vers le sud, mais ce
+n'etait rien en comparaison de ce que l'on devait voir plus tard.
+
+Le 18 juillet, l'escadre longea les cotes du Labrador. Le 24, 16 jours
+apres le depart de Plaisance, l'entree de la baie d'Hudson se presenta:
+elle etait tout obstruee de glaces. On etait en face de l'ile de la
+Resolution, et des iles Button, qui conservent encore le meme nom. Il
+fallait se frayer un passage en naviguant vers l'ouest.
+
+D'Iberville, monte sur le Pelican, affrontait les banquises, sachant
+profiter de toutes les ressources de ces passages, qu'il avait traverses
+plusieurs fois, et frayant la route aux autres navires.
+
+Il fallait souvent grappiner, c'est-a-dire fixer les batiments sur les
+glaces au moyen de grappins dont on avait un bon nombre.
+
+A cette hauteur, on etait au 62e degre de latitude, le soleil etait
+perpetuel, eclairant la nuit comme le jour. On rencontra ensuite les
+iles du Pole et de la Salamandre, ainsi nommees d'apres les deux
+batiments que d'Iberville y avait conduits dans son voyage precedent de
+1694.
+
+Arrives a ce point, les navigateurs virent marcher contre eux
+l'immensite des glaces venant du pole; elles apparaissaient au loin
+jusqu'a la ligne de l'horizon. C'etaient des masses enormes qui
+semblaient entassees les unes sur les autres. Enfin, a chaque instant,
+comme dans la region des nuages, on voyait s'accomplir les mouvements
+les plus varies.
+
+Certains bancs s'arretaient et se disposaient avec ordre comme les quais
+d'un fleuve. Les autres continuaient a marcher et s'avancaient plusieurs
+de front comme une flotte gigantesque. Il y avait des blocs de 300 pieds
+de hauteur. A certains moments, dans cette procession effrayante, il y
+avait des rencontres, avec des bruits terribles; tantot c'etait comme
+des coups de tonnerre, d'autres fois comme des salves d'artillerie, ou
+des feux de file de mousqueterie. A ces rencontres, les blocs de glace,
+pousses par une force irresistible, se levaient, se dressaient les uns
+contre les autres, et menacaient de s'abattre sur les embarcations.
+
+Il etait difficile de braver ces obstacles avec ces petits navires, qui
+etaient si mal disposes pour supporter les grandes lames de l'Ocean.
+C'est ainsi que s'avancaient ces intrepides navigateurs; ils n'avaient
+pour appui que des coques de noix; ils etaient depourvus de ces
+instruments de precision modernes qui parlent un langage, si
+infaillible; ils n'avaient pour guide que la boussole et marchaient
+connue les yeux fermes dans les brumes.
+
+A un certain moment, un vent s'eleva qui ebranla les glaces et les
+bouleversa. Au milieu de ce conflit, deux batiments se rencontrerent, et
+un mat d'artimon fut brise, tandis que le brigantin _l'Esquimau_, pousse
+par la violence des courants, fut enleve et sombra avec son chargement.
+Tout ce que l'on put faire fut de sauver l'equipage.
+
+Dans ces regions, les tempetes sont plus effrayantes que partout
+ailleurs. Le 24 juillet, l'escadre en ressentit une qui dura huit
+heures.
+
+Les cordages et le pont etaient couverts de verglas, les voiles
+s'immobilisaient; le veilleur, a son poste d'observation au haut du mat,
+etait comme une stalactite vivante. Les cotes presentaient une masse de
+pics et de precipices effrayants. Enfin, au milieu de la tempete, le
+_Pelican_ se vit separe des trois autres vaisseaux, qui jusque-la
+l'avaient suivi.
+
+Le 8 du mois d'aout, on etait entre dans le detroit de la baie d'Hudson;
+on doubla le cap Haut, puis le cap Charles, a 50 lieues de l'ouverture
+du detroit.
+
+Le 15 du mois d'aout, le _Pelican_ etait arrive a 150 lieues des iles
+Button et de l'entree est du detroit. D'Iberville, ne voyant pas
+arriver les trois vaisseaux francais, s'arreta, quelques jours pour les
+attendre.
+
+Ils etaient au milieu des splendeurs des mers du Nord. Dans le jour, ils
+pouvaient contempler un ciel d'un eclat et d'une purete extraordinaires,
+qui tranchait sur la blancheur des neiges, et les glaces, qui
+s'etendaient a perte de vue. Pendant la nuit, les aurores boreales
+apparaissaient avec leurs lueurs plus blanches que l'albatre et variant
+a chaque instant. Autour du navire, tout un peuple d'amphibies, de loups
+et de veaux marins couvraient les rivages; ils offraient aux chasseurs
+une proie facile. Dans le ciel, des volees d'oiseaux enormes: les
+outardes, les goelands remplissaient les airs, et ils etaient en si
+grande quantite que La Potherie nous dit qu'on pouvait les prendre par
+milliers.
+
+Tandis qu'on pouvait se livrer a la chasse, on pouvait aussi s'occuper a
+la peche, qui offrait une proie abondante.
+
+On etait encore sur les glaces lorsqu'on vit arriver une bande de
+sauvages esquimaux avec qui l'on se mit en rapport. M. de La Potherie
+donne de grands details sur ces habitants etranges des mers du pole. Il
+nous dit comme leurs vetements, leurs armes et tous les objets a leur
+usage sont admirablement adaptes au climat qu'ils doivent habiter.
+
+Ils portent un surtout fait de fourrures tres epaisses, avec des gilets
+et des hauts-de-chausse de peau. Le tout est cousu avec les nerfs les
+plus delicats des animaux et "avec une perfection dont les couturieres
+europeennes n'approchent pas". Par-dessus leurs chausses, ils mettent
+deux paires de bottes l'une sur l'autre, alternees avec des chaussons
+de peau. Ils prennent donc plus de precautions contre le froid que les
+Europeens, mais aussi il parait qu'ils ne connaissent pas les infirmites
+qui affligent les peuples qui se disent civilises.
+
+Leurs canots de peaux de loups marins montees sur des os de baleine,
+sont une invention merveilleuse pour braver la fureur des flots. Ils
+sont tout couverts sur le dessus, a la reserve d'une ouverture ou les
+navigateurs se mettent; elle est si bien ajustee qu'il n'y entre jamais
+d'eau. Ils les gouvernent tres facilement avec une rame de quatre pieds
+de longueur, arrondie aux deux extremites et qu'ils savent manoeuvrer
+avec une rapidite extraordinaire.
+
+Le _Pelican_ remit a la voile et arriva le 3 septembre en vue du fort
+Nelson, n'ayant pas de nouvelles des autres batiments.
+
+Le 5 septembre, l'on vit arriver trois vaisseaux que l'on prit pour
+l'escadre: grand mouvement a bord et grande joie. On bat aux champs
+et l'on arbore les pavillons de bienvenue. Mais, etonnement general
+lorsqu'on s'apercoit que les batiments signales ne repondent pas et
+s'avancent toujours, en silence, a force de voiles. La meprise ne fut
+pas longue; on avait devant soi trois vaisseaux ennemis qui venaient
+d'attaquer le _Profond_ dans le nord de la baie, et qui croyaient
+l'avoir coule a fond.
+
+Ces trois batiments etaient le _Hampshire_, de 50 canons et de 150
+hommes d'equipage; le _Derring_, de 36 canons et 100 hommes d'equipage,
+et le _Hudson Bay_, de 32 canons et plus de 200 hommes d'equipage:
+total, pres de 350 hommes avec 108 canons, auxquels le _Pelican_ ne
+pouvait opposer que 150 hommes et 50 canons.
+
+D'Iberville comprit aussitot le danger, mais il jugea qu'il devait le
+braver. D'ailleurs, il commandait des hommes resolus et qui n'auraient
+pas voulu entendre parler de retraite.
+
+Aussitot, il divise son monde en plusieurs detachements. Il met La Salle
+et de Grandville, gardes de la marine, avec leurs hommes a la batterie
+d'en bas; il place son jeune frere de Bienville et M. de Ligonde,
+autre o-arde de la marine, a la batterie du haut, et etablit M. de La
+Potherie, Saint-Martin et La Carbonniere au chateau dee l'avant, avec
+les hommes les plus aguerris; lui-meme se porte, avec un detachement, au
+chateau de poupe, pres du pilote, pour tout diriger.
+
+D'Iberville, avec l'intelligence qui le caracterisait, decida qu'un
+abordage vaudrait mieux que le vain essai de lutter, avec 50 canons,
+contre trois vaisseaux pouvant tirer de tous cotes en l'environnant
+comme d'un cercle de feu. Il se dirige donc vers le _Hampshire_, tandis
+que les Anglais l'apostrophaient en criant qu'ils le reconnaissaient,
+"qu'ils le cherchaient depuis longtemps, que son dernier jour etait venu
+et qu'ils ne l'epargneraient pas." Et sur cela, des cris et des hourras
+repetes.
+
+Le moment etait solennel. D'Iberville avancait toujours; il etait d'une
+impassibilite qui lui etait ordinaire dans le danger et qui electrisait
+ses gens, qui avaient les yeux sur lui.
+
+Il fait sonner l'abordage. Tous ses gens se garent d'abord pour essuyer
+la premiere bordee du _Hampshire_, puis ils se relevent et montent d'un
+bond sur les embrasures. Retenus d'une main aux manoeuvres du navire, de
+l'autre, ils brandissaient leurs haches d'armes. Le navire marchait
+avec rapidite. Le capitaine du Hampshire, les ayant contemples quelques
+instants, jugea qu'il pouvait etre aneanti du premier coup avant qu'il
+put etre secouru par les autres navires. Il fait aussitot carguer ses
+voiles, et, virant de bord, il se derobe a une lutte qu'il n'ose pas
+affronter.
+
+D'Iberville ne perd pas un instant. Il continue sa course et se dirige
+entre les deux autres vaisseaux. En passant pres du _Derring_, il le
+foudroie avec sa batterie de droite. Il se retourne vers le _Hudson
+Bay_, et lui envoie sa bordee de gauche, puis il revient vers le
+_Hampshire_, qui, voyant le Pelican aux prises avec deux vaisseaux,
+avait decide de se remettre en ligne. Les deux batiments anglais
+avaient peine a se retablir; les manoeuvres etaient hachees, les voiles
+criblees, les canons renverses, les blesses nombreux.
+
+Cependant, d'Iberville voyant que ce qu'il avait voulu eviter allait
+se realiser, si les trois navires se reunissaient, marcha droit sur le
+_Hampshire_. Pendant ce temps, les trois navires se remirent en ligne et
+tiraient a la fois, criblant le _Pelican_, mais sans blesser beaucoup de
+monde, les gens d'Iberville etant si exerces a se garer a chaque bordee.
+Ils jugeaient de la direction des coups, et suivant leur portee, ils
+montaient dans les manoeuvres avec la rapidite la plus extraordinaire,
+ou se garaient dans l'entrepont, puis ils revenaient sur le tillac en
+poussant des cris de defi.
+
+_Le Hampshire_, voyant l'inutilite de toutes ses volees de canons, se
+decida enfin a aborder le _Pelican_, reservant son feu pour frapper son
+adversaire d'aussi pres que possible. Il commenca par chercher a prendre
+le vent pour revenir sur le _Pelican_ avec plus de force, mais, la
+eclata l'inhabilete des marins anglais; ils ne purent reussir dans cette
+manoeuvre, et su retrouverent cote a cote avec le _Pelican_, qui les
+prolongeait et les suivait dans tous leurs mouvements.
+
+C'est alors qu'arriva l'evenement le plus considerable du combat.
+
+Les navires etaient si pres l'un de l'autre que les hommes
+s'apostrophaient des deux bords. Les Anglais criaient aux Francais
+qu'ils vinssent leur rendre visite, et, voyant M. de La Potherie qui
+avait le visage tout noir de poudre, ils s'ecrierent: "Ali! quel beau
+visage de Guinee."
+
+Le _Hampshire_ se voyant a portee de pistolet, lanca sa bordee, qui
+n'eut presque pas de prise sur l'equipage etendu a plat sur le pont.
+
+Alors, d'Iberville riposta. Tous ses canons etaient pointes a couler
+bas, et il envoya si bien sa bordee que le _Hampshire_ ne put faire
+que quelques brasses et sombra completement sous voiles, avec tout son
+monde, qui comprenait 150 combattants.
+
+Les deux autres vaisseaux, voyant ce desastre, ne songerent plus a faire
+aucune resistance. Le _Derring_ vira de bord avec la plus grande hate,
+et s'enfuit; mais l'_Hudson Bay_, trop crible pour en faire autant,
+amena aussitot son pavillon, et d'Iberville envoya La Salle avec 25
+hommes pour l'amariner.
+
+Tout avait ete si bien conduit, que d'Iberville n'avait pas de morts,
+et ne comptait que 14 blesses; mais les manoeuvres etaient coupees, les
+voiles percees a jour, les mats cribles.
+
+Le chevalier du Ligonde avait recu deux coups de feu; La Carbonniere
+avait le coude entame; Saint-Martin, la main fracassee; M. de La
+Potherie avait recu plusieurs balles dans ses vetements, et avait un
+bras contusionne.
+
+Apres ce combat acharne il se passa encore bien dea evenements avant
+l'attaque du fort Nelson. On etait parvenu au 7 de septembre, et l'on
+experimenta alors la rigueur de ces climats. Il faisait tres grand
+froid; le vaisseau, avec ses agres et ses mats, etait tout couvert
+de neige et de verglas. Le vent etait tres fort, et, la grande ancre
+s'etant rompue, la desolation fut au comble parmi les blesses et les
+malades. M. de La Potherie, quelque accable de fatigue qu'il fut, avait
+encore assez de liberte d'esprit pour faire la remarque que Horace, qui
+releve l'audace de celui que le premier confia une nef aux flots, ne
+s'etait cependant jamais trouve en si facheuse conjoncture.
+
+ Illi robur et aes triplex
+ Circa, pectus erat qui fragilem truci
+ Commisit pelago ratem
+ Primus, nec timuit proecipitem Africum
+ Decertantem...
+
+La tempete se dechaina, ensuite dans toute sa fureur; la galerie fut
+enlevee, les tables et les bancs brises dans la grande salle; enfin,
+vers dix heures du soir, le 7 septembre, le gouvernail fut enleve. Le
+vaisseau, secoue et pousse sur les battures, ne put resister et fut
+ouvert par le milieu. Au matin, il commenca a sombrer: il fallut
+l'abandonner. En ce moment on voyait la terre a deux lieues.
+
+Au milieu de ces epreuves d'Iberville etait inebranlable: c'etait dans
+les plus terribles circonstances que se revelaient sa fermete et la
+surete de ses decisions. Il se mit en devoir de sauver son equipage.
+Il envoya M. de La Potherie et son cousin de Martigny dans un esquif,
+chercher un lieu de deparquement, puis il fit disposer des radeaux, et
+embarqua son monde. Les rigueurs du froid etaient telles que, sur les
+200 hommes qui se trouvaient sur le batiment et qui eurent a traverser
+les battures dans l'eau jusqu'a la ceinture, 18 perirent. M. de La
+Potherie tomba sans mouvement, epuise de fatigue; quelques Canadiens le
+sauverent. L'aumonier, M de Fitz-Maurice, fut admirable de devouement,
+etant, comme nous l'avons dit, d'une force extraordinaire. Il soutenait
+et meme portait ceux qui ne pouvaient se trainer, et il ne les
+abandonnait pas avant qu'ils fussent arrives en terre ferme.
+
+De grands feux que l'on fit soulagerent ces pauvres gens qui etaient
+legerement vetus et tout degouttants encore du naufrage. Dans tous ces
+desastres, d'Iberville avait veille a tout. Il avait sauve sa provision
+de poudre, et il put ainsi envoyer ses meilleurs tireurs pour se
+procurer du gibier. Heureusement, les autres vaisseaux arriverent,
+le _Palmier_, le _Wesph_ et le _Profond_, apportant des vivres, des
+munitions et des vetements de toutes sortes; il etait temps: les plus
+robustes succombaient, les plus nobles coeurs etaient anxieux. Les
+fronts s'eclaircirent, mais comme en ces temps la foi accompagnait
+toutes les emotions, de vives demonstrations de reconnaissance furent
+adressees a Dieu. D'ailleurs, ces braves gens etaient determines a toute
+tentative supreme et, perir pour perir, ils disaient qu'il valait mieux
+sacrifier sa vie sur un bastion du fort Nelson que de languir dans un
+bois avec un pied de neige.
+
+Le 11 septembre, dit M. de La Potherie, nous allames faire du feu a la
+portee du canon du fort et sous le couvert des arbres, pour tromper
+l'ennemi. La fumee nous attira des coups de canon, mais facilita aux
+gens le debarquement le long de la riviere. M. d'Iberville, se dirigeant
+par de petits sentiers couverts, s'en alla reconnaitre la place, sur les
+11 heures du matin; apres quoi il envoya de Martigny en parlementaire
+pour reclamer deux Canadiens et deux Iroquois qui etaient restes
+prisonniers l'annee precedente. Le gouverneur les refusa: alors on
+resolut l'attaque.
+
+Apres diner, on dressa une batterie a deux cents pas du fort, et l'on
+debarqua les mortiers, les canons et les munitions, sous la direction
+du chevalier de Montalembert, garde de la marine. Le lendemain, le
+bombardement commenca vers 10 heures du matin, et continua jusqu'a, une
+heure de l'apres-midi. Les bombes faisaient un effet merveilleux; les
+remparts etaient renverses, et les Canadiens envoyes en tirailleurs,
+voyant les resultats, les saluaient de Sassa Koues de triomphe. On
+commenca alors, sur la cote opposee du Nord, une nouvelle batterie
+qui aurait ecrase le fort, mais le gouverneur envoya le ministre, M.
+Morrisson, proposer une capitulation, qui ne put etre acceptee a cause
+des conditions qui l'accompagnaient. Enfin, le lendemain, 13 septembre,
+le gouverneur envoya des parlementaires charge d'accepter les conditions
+posees par M. d'Iberville.
+
+A une heure de l'apres-midi, l'evacuation eut lieu. La garnison sortit
+tambours battants, meches allumees, enseignes deployees, avec armes et
+bagages.
+
+Le fort Nelson, que l'on venait de prendre, est au 59e degre 30 m. de
+latitude; c'est la derniere place de l'Amerique septentrionale. Il etait
+en forme de trapeze avec quatre bastions. Dans chaque bastion il y
+avait des fauconneaux et des pieces de quatre et de huit. En tout, deux
+mortiers de fonte, 34 canons et plusieurs petites pieces.
+
+M. d'Iberville installa ses hommes, puis fit celebrer les offices
+religieux. M. de Fitz-Maurice fit les offices et ensuite s'occupa de se
+mettre en rapport avec les sauvages.
+
+Cette campagne rendait la France maitresse de toute la baie d'Hudson et
+du toutes ses richesses, qui sont tres grandes, car dans un climat
+si rude la Providence a pourvu merveilleusement a la subsistance des
+peuples qui y sont etablis.
+
+Les rivieres sont tres poissonneuses, la chasse y est abondante. Il y a
+des perdrix en si grande quantite qu'on peut en tirer des milliers et
+des milliers. Elles sont toutes blanches, beaucoup plus delicates que
+celles d'Europe, et presque aussi grosses que des poules. Les outardes
+et les oies sauvages y abondent si tort au printemps et a l'automne,
+que les bords des rivieres en sont remplis. Les caribous s'y trouvent
+presque toute l'annee; on les rencontre parfois par bandes de sept a
+huit cents. La viande en est encore meilleure que celle du cerf.
+
+Les pelleteries sont tres nombreuses, tres variees, tres precieuses,
+bien plus belles que celles des climats plus doux: les martes, les
+renards noirs, les loutres, les ours, les loups, les castors sont tres
+abondants et d'une fourrure fournie et tres fine. Mais ce qui pouvait
+surtout attacher les Francais a ce pays, c'est que les sauvages sont
+bons, tres desireux d'embrasser la vraie religion, et tout differents
+des populations iroquoises, qui ont ete si acharnees contre les
+etablissements francais.
+
+Les sauvages venaient donc un foule au fort Nelson pour se mettre on
+rapport avec les Francais, qu'ils avaient appris a aimer dans leurs
+rapports precedents. Ils aimaient ardemment le noble caractere
+d'Iberville; ils estimaient sa franchise, sa noblesse de coeur, sa
+droiture, qui est la qualite qu'ils estiment le plus, nous dit M. de
+La Potherie. Ils avaient appris a connaitre M. de Martigny et M. de
+Serigny, qui, dans les expeditions precedentes, etaient restes plusieurs
+mois avec eux. Ils savaient d'avance aussi qu'ils devaient mettre toute
+leur confiance dans le missionnaire, par les vertus qu'ils avaient
+admirees dans ceux qui l'avaient precede. Ils n'oubliaient pas le P.
+Silvy, venu avec d'Iberville dans sa premiere expedition, et qui, reste
+avec eux, s'etait devoue jusqu'a ce que sa sante fut epuisee. Le P.
+Silvy, apres ces oeuvres de missions a la baie d'Hudson, fut rappele
+a Quebec, mais le coup de mort etait deja porte: il mourut au bout de
+quelques semaines. Les sauvages savaient tout cela, et lui conservaient
+une filiale reconnaissance.
+
+Ils avaient ete attaches encore au nom francais par le devouement sans
+limites du P. Marest, venu en 1694, et qui etait reste plusieurs annees
+avec eux. Le zele qu'il avait mis a travailler au service de l'equipage,
+pendant l'hiver meme, etait grand, mais celui qui l'animait a s'occuper
+des sauvages etait encore plus grand, a cause du besoin ou il voyait
+leurs ames. Il s'en allait aux plus grandes distances par tous les
+temps; il passait les rivieres a mi-corps, traversait des marais et des
+savanes, supportant les froids les plus violents, et gagnant ainsi
+le coeur des sauvages. Ils comprenaient, en le voyant supporter
+heroiquement ces epreuves, quelle affection il devait avoir pour les
+ames. Ce sont des choses que les sauvages ne devaient jamais oublier;
+ils n'avaient rien vu de semblable chez les ennemis des Francais.
+
+M. de Fitz-Maurice, anime par ces exemples, se mit dans les memes
+rapports avec les sauvages. Il allait au loin les trouver dans leurs
+campements, et passait les ruisseaux, les rivieres, les marais,
+supportant tout. Mais il est bon de rapporter une part du merite de ces
+oeuvres a M. d'Iberville, qui s'occupait avant tout du bien spirituel
+de ses hommes et des sauvages. A bord, il assistait aux prieres, aux
+neuvaines et a la sainte messe, Il secondait l'aumonier dans toutes les
+dispositions de son zele. Le P. Fitz-Maurice nous dit qu'il etait un des
+premiers a la confession et a la communion. Nous ne pouvons avoir une
+trop haute idee de ces heros chretiens, placant au-dessus de tout, le
+but religieux qui les guidait dans leurs entreprises, et sachant mettre
+leur conduite en rapport avec leurs pieuses convictions. Ils rappellent
+les heros des croisades.
+
+M. d'Iberville pourvut ensuite a l'organisation de la nouvelle colonie.
+Il mit son frere de Serigny a la tete des stations; il demanda ensuite a
+M. Fitz-Maurice de se charger de l'administration spirituelle, puis il
+repartit pour la France, le 24 septembre 1697, bien que la saison fut
+deja avancee.
+
+Il avait installe a bord du _Profond_ l'equipage du _Pelican_, qui avait
+sombre; il y avait ajoute une partie de l'equipage de l'_Hudson-Bay_, et
+enfin la garnison du fort, qu'il devait rapatrier.
+
+Une heure apres le depart le _Profond_ echouait, mais ce ne fut qu'une
+alerte de peu de duree, car la maree survenant, on put continuer la
+route.
+
+A cette epoque de l'annee, le soleil baissait sur l'horizon a mesure
+que l'on avancait vers le nord, et au bout de quelques jours, il ne
+paraissait plus et l'on ne pouvait plus prendre la hauteur pour se
+diriger.
+
+Aussi, dit M. Bacqueville de La Potherie, on avancait dans les tenebres;
+on ne voyait plus rien, et par surcroit, il arriva une tres forte
+tempete.
+
+Avec tout cela, il fallait trouver le detroit pour sortir de cette mer
+tempetueuse. Apres plusieurs jours d'inquietude et de tatonnements, on
+put reconnaitre qu'on etait a l'entree du detroit et en face de l'ile de
+Sasbre. On continua la marche avec plus d'assurance, en allant toujours
+a l'est, et, le 2 octobre, c'est-a-dire huit jours apres le depart du
+fort Nelson, l'escadre se trouvait a, 50 lieues de l'entree ouest du
+detroit, devant le cap Charles, au 63e degre de latitude, presque au
+milieu du parcours du detroit.
+
+On longea ensuite les iles Bonaventure. Ces iles avaient ete ainsi
+nommees dans une expedition precedente, du nom du capitaine de fregate
+Bonaventure, qui avait accompagne le chevalier en 1689.
+
+On passa ensuite devant les iles sauvages et devant le cap Dragon, au
+62e degre de latitude.
+
+Le 9 d'octobre on longeait les iles Button, et enfin le 10 octobre 1697,
+on etait hors de danger a l'entree du detroit, ou l'on avait passe
+precedemment le 7 juillet, en se rendant dans la baie d'Hudson.
+
+M. de La Potherie cite alors ces vers d'Horace adresses a Virgile, qui
+se rendait d'Italie a Athenes avec un vent de nord-ouest:
+
+ Ventorumque regat pater,
+ Obstrictis aliis, proeter Iapyga...
+
+C'etait le vent d'Iapyx qui etait favorable a Virgile, comme lu vent
+nord-ouest qui poussait l'escadre vers la sortie du detroit.
+
+Dans cette traversee, M. de La Potherie fait remarquer que les equipages
+furent rudement eprouves par le scorbut.
+
+Les hommes etaient exposes a prendre cette terrible maladie par l'usage
+des viandes salees, par les rafales continuelles qui couvraient d'eau
+les batiments, par l'impossibilite de changer d'habits et de linge qui
+etait en petite quantite. Plusieurs succomberent.
+
+L'escadre arriva a Belle-Isle le 9 novembre, et deux semaines apres,
+Rochefort, terme de la navigation, etait en vue.
+
+En terminant sa relation, M. de La Potherie croit devoir assurer que
+l'occupation de la baie d'Hudson n'offrait pas assez d'avantages de
+commerce pour affronter les perils d'une navigation si longue et si
+difficile dans des climats si rigoureux.
+
+Mais tel n'etait pas le sentiment du chevalier d'Iberville, qui savait
+tres bien le parti que les Anglais pouvaient tirer de ce pays.
+
+C'est ce qui a ete confirme par la suite des evenements. Les Anglais
+revinrent plus tard; ils s'assurerent de tout le pays, favoriserent des
+associations puissantes, et ces commercants, avec les subsides et les
+primes du gouvernement, etablirent deux grandes compagnies qui se mirent
+a la tete du commerce des fourrures dans le monde entier.
+
+Ce sont les deux compagnies de la baie d'Hudson et du Nord-Ouest, qui,
+jusque dans les derniers temps, ont realise des benefices montant
+presque chaque annee a la somme de vingt a vingt-cinq millions de
+francs.
+
+D'Iberville, a son retour, vit le ministre des colonies, et lui exposa
+avec force la situation de la Nouvelle-France, et le danger que lui
+faisait courir le voisinage des Anglais.
+
+Ces representations eurent un plein succes, et le ministre chargea
+d'Iberville d'une expedition plus considerable que toutes celles qui lui
+avaient ete confiees jusque-la.
+
+C'est ce que nous verrons dans les chapitres suivants.
+
+
+
+
+CINQUIEME PARTIE
+
+
+
+
+EXPEDITION DU MISSISSIPI.
+
+M. d'Iberville quitta la baie d'Hudson on 1697 et revint en France. Il
+rendit compte de sa mission et enonca les moyens qu'il y avait a prendre
+afin d'en assurer le succes. Il parle ainsi de l'avenir des possessions
+francaises en Amerique:
+
+"Suivant lui, il fallait s'occuper des dangers qui menacaient nos
+etablissements. Ces dangers venaient du voisinage de puissances qui
+etaient redoutables par leur nombre et par une position superieure a
+celle des colonies francaises.
+
+"Vis-a-vis de nos colonies du nord, les Anglais et les Hollandais
+occupaient des pays d'un climat tempere et d'une production
+surabondante.
+
+"Ils pouvaient attirer des quantites innombrables d'emigrants; de plus,
+ils pouvaient les etablir avantageusement et les fixer pour jamais.
+
+"Les Francais qui viennent dans la Nouvelle-France y sont attires par
+quelques avantages: par l'immensite des forets et des pecheries a
+exploiter; mais ils ont a, lutter contre un climat si rigoureux, qu'ils
+ne songent apres avoir amasse quelque bien, qu'a s'en aller le faire
+fructifier dans la mere patrie. De la, une cause d'inferiorite pour les
+colonies francaises. Les Anglais sont etablis dans le sud, sous une zone
+superieure a celle de leur propre pays; quand ils en ont joui pendant
+quelques annees, il ne veulent plus partir et contribuent a elever ainsi
+chaque annee le chiffre de leur population.
+
+"Aussi les Francais ne se comptent que par vingt mille, et leurs voisins
+par plus de deux cent mille.
+
+"Pour soutenir la concurrence, il faudrait donc que tout en conservant
+les possessions si avantageuses du nord, la France songeat a occuper
+les contrees si favorables du sud, sur les rives du Mississipi et du
+Missouri, et cela jusques aux bords du golfe du Mexique, ou se trouvent
+les plus beaux pays du monde.
+
+"Et ce serait d'autant plus urgent que les Anglais se preparent a
+s'etablir dans ces immenses contrees du sud."
+
+Et il concluait par ces paroles:
+
+"Si la France ne se saisit de cette partie de l'Amerique qui est la
+plus belle, pour avoir une colonie capable de resister aux forces
+de l'occupation anglaise, celle-ci, qui est deja tres considerable,
+s'augmentera de maniere que dans moins de cent annees, elle sera assez
+forte pour se saisir de toute l'Amerique et en chasser toutes les autres
+nations.
+
+"D'un autre cote, la possession du Canada ne peut avoir son prix que
+par l'extension a l'ouest par le Mississipi, et cette extension n'a
+absolument d'utilite que par la possession des bouches de ce fleuve,
+qui mettra le grand Ouest en communication avec les iles francaises des
+Antilles, et principalement avec Saint-Domingue."
+
+Vauban, dans ses considerations sur l'avenir des colonies francaises,
+avait absolument les memes idees que le chevalier d'Iberville. Quant a
+la qualite des etablissements coloniaux, disait-il, il n'y a rien de
+plus noble et de plus necessaire.
+
+"Rien de plus noble, parce qu'il n'y va pas moins que de donner
+naissance et accroissement a une immense monarchie qui, pouvant s'elever
+au Canada, a la Louisiane et a Saint-Domingue, deviendra capable de
+balancer toutes les autres puissances de l'Amerique et d'enrichir les
+rois de France.
+
+"Rien de plus necessaire, parce que, sans cet accroissement, a la
+premiere guerre avec les Anglais et les Hollandais, nous perdrons nos
+possessions sans espoir d'y jamais revenir."
+
+Dans le meme temps on remit a M. de Pontchartrain un memoire qui avait
+ete redige par M. d'Ailleboust, fils de l'ancien gouverneur de
+Montreal, et qui resume toutes les donnees fournies par les differents
+explorateurs de l'Ouest et du Mississipi, comme Marquette, Jolliet, La
+Salle, de Tonty, etc.
+
+"Le pays ou l'on propose a Monseigneur d'etablir une nouvelle colonie
+est d'une richesse admirable et du plus bel avenir. Il est d'une grande
+etendue, car le Mississipi qui l'arrose a plus de six cents lieues de
+longueur, allant du 46e degre de latitude au 30e.
+
+"Ce fleuve est alimente par plusieurs rivieres tres telles, venant les
+unes de l'est, comme l'Ohio, le Wabash, le Tennessee, les autres de
+l'ouest, comme le Red River, l'Arkansas et le Missouri.
+
+"Les seuls habitants sont des sauvages paisibles, hospitaliers et amis
+des Francais. Ils sont relativement peu nombreux. Enfin, c'est une
+contree d'une fertilite incomparable.
+
+"Le climat est tempere, l'air pur, le pays capable de produire toutes
+les choses necessaires a la vie.
+
+"Le mais et les vignes y sont en abondance, ainsi que les arbres a
+fruits, et produisent deux fois par annee.
+
+"La plupart des fruits y sont plus gros et meilleurs que les notres.
+Enfin, il y en a des quantites qui nous sont inconnues: les bananes, les
+ananas, et bien d'autres.
+
+"Les chanvres ont huit a dix pieds de hauteur, les oliviers poussent
+jusqu'a trente pieds au-dessous des branches.
+
+"Les chenes sont enormes et comparables a ceux de Norwege. Les pechers,
+les pruniers, les figuiers produisent des fruits enormes et murissent
+deux fois par an.
+
+"Les copals, les pins, les cypriers, les ciriers, les chataigniers
+abondent, et les marronniers sont aussi beaux que ceux de Lyon. Les
+melons et les patates sont d'un revenu abondant.
+
+"Le gibier est nombreux en castors, en chevreuils, en cerfs plus grands
+que ceux de l'Europe. Les boeufs sauvages donnent le plus beau cuir; on
+les rencontre, ainsi que les chevaux, par groupes de plusieurs milliers.
+Les prairies et les forets sont remplies de faisans, de pigeons,
+d'outardes et de dindons sauvages.
+
+"On peut en tirer une infinite de pelleteries, des cuirs et des laines
+tres fines et tres abondantes.
+
+"On trouve des metaux en quantite: du plomb, du cuivre, de l'etain, etc.
+
+"Il y a abondance de bois de construction faciles a transporter par
+la quantite des rivieres navigables. Il y a aussi abondance de bois
+precieux, de couleurs, et propres a la marqueterie.
+
+"Le tabac, le sucre et le coton y viennent tres bien et sont aussi beaux
+que ceux des tropiques.
+
+"Enfin, c'est un pays de plus grand avenir.
+
+"La position est avantageuse au commerce; a proximite des Antilles d'une
+part, et de l'autre, du Mexique et du Perou."
+
+Ces renseignements concordaient avec les assertions de La Salle et
+de Tonty. Ces hommes heroiques, au prix de leurs jours, avaient non
+seulement reconnu la richesse incroyable de ces pays, mais ils en
+avaient aussi fraye le chemin et reconnu les voies. De plus, ils avaient
+noue des relations qui n'avaient laisse que de bons souvenirs et
+avaient fait aimer le nom francais.
+
+"Quand on examine les extremites ou ces hommes d'un caractere si eleve
+se sont reduits pour conquerir des empires a l'Europe, quand on pese
+le peu de gloire qu'ils ont acquise a cote des miseres qu'ils ont
+supportees, on s'etonne et on gemit de l'oubli ou leur memoire est
+tombee. Le nom de La Salle avait disparu de cette terre apres que les
+dernieres traces de son expedition furent effacees."
+
+Ces renseignements, qui concordaient avec plusieurs documents que
+le ministre avait deja en sa possession, determinerent a executer
+immediatement ce qui avait ete arrete depuis longtemps. On trouvait
+le moment urgent: on savait que les Anglais avaient l'intention de se
+rendre au Mexique.
+
+La decision fut prise. Des le 15 fevrier 1698, M. d'Iberville fut
+prevenu de reunir tous les Canadiens qui etaient revenus a la Rochelle
+avec lui et avec son frere de Serigny, afin qu'ils pussent se joindre a
+l'expedition.
+
+Le ministre avait l'estime la plus haute pour ces marins intrepides qui
+s'etaient distingues a la baie d'Hudson et a l'ile de Terre-Neuve. M. de
+Frontenac avait signale leur merite en ces termes: "Je me fais fort
+de fournir des gens plus habiles qu'aucuns de l'Europe: ce sont les
+Canadiens. Ils naissent canotiers et sont habitues a l'eau comme
+poissons."
+
+Ensuite, on proceda a l'armement des batiments. Le 10 juin, le ministre
+donna la liste des officiers. Il y avait deux batiments: la _Badine_, de
+40 canons, le _Marin_, de 30 canons, et plusieurs felouques.
+
+Liste des officiers devant servir sur la _Badine_: le sieur d'Iberville,
+capitaine de fregate; le sieur Lescalette, lieutenant de vaisseau: le
+sieur Moreau, enseigne: le sieur de Marigny, enseigne en second; de La
+Gauchetiere et de Bienville, gardes de marine.
+
+Officiers devant servir sur le _Marin_: commandant, le sieur de Surgere,
+capitaine de fregate; le sieur du Hamel et le sieur de Sauvalle,
+lieutenants de vaisseaux; le sieur de Villautreys, enseigne, et le sieur
+de Sainte-Colombe, garde de la marine.
+
+Le 10 juin, d'Iberville adressait un nouveau memoire, ou il exposait ses
+vues en ces termes:
+
+"Pour faire un etablissement sur le Mississipi, il faudrait au moins
+quatre batiments:
+
+"1 deg. Un navire de 50 canons avec 250 hommes d'equipage; 2 deg. une fregate de
+20 canons, avec 120 hommes; 3 deg. un batiment de 12 canons, avec 65 hommes;
+4 deg. un batiment de charge monte par 80 hommes, dont 30 soldats; huit mois
+de vivres, avec faculte d'accoster a Saint-Domingue pour prendre de
+la viande fraiche, si necessaire dans les grandes traversees. Je
+n'arreterai qu'une dizaine de jours, et il serait bon de ne rien dire du
+but du voyage a Saint-Domingue, a cause de la proximite de la colonie
+anglaise de la Jamaique.
+
+"De la, il faudra longer la cote americaine a 50 lieues de la Floride
+jusqu'a la baie du Saint-Esprit, qui est a moitie de la distance entre
+la Floride et la baie Saint-Louis, ou La Salle etait alle atterrir en
+son voyage.
+
+"La baie du Saint-Esprit est a 100 lieues de la baie Saint-Louis; de la,
+j'enverrais un batiment a l'Acadie pour ramener 50 Canadiens. Il faut
+des marchandises pour presenter aux sauvages: haches, chaudieres,
+aiguilles, rassades, clous, etc. Ces objets representent au moins
+20,000 francs de depenses. Enfin, je demanderais que mes ordres soient
+generaux, comme a la haie d'Hudson, a cause des inconvenients qui
+arrivent quand les ordres sont trop bornes, dans une entreprise de cette
+longueur et de cette importance, ou l'on ne peut tout prevoir."
+
+Le 23 juillet, le ministre envoya au sieur d'Iberville ses instructions,
+dans lesquelles nous voyons qu'il acquiesce a toutes les suggestions qui
+lui avaient ete enoncees.
+
+
+
+ [Illustration: L'ocean Atlantique.]
+
+ OCEAN ATLANTIQUE.
+
+ Vaste etendue d'eau qui separe l'Europe et l'Afrique de l'Amerique.
+ Cet ocean forme la mer des Antilles, la Manche, la mer d'Irlande, la
+ mer du Nord, la mer Baltique et la Mediterranee, qui communique
+ avec l'Atlantique par des passes tres etroites. Les principaux
+ tributaires sont, en Europe; la Tamise, la Seine, la Loire, la
+ Garonne, etc.; en Amerique, le Saint-Laurent, l'Orenoque, l'Amazone,
+ la Plata. Dans cet ocean, il y a plusieurs courants; d'abord, le
+ courant equinoxial, qui se dirige du Senegal au Yucatan, puis le
+ Gulf-Stream, qui longe la cote est de l'Amerique, entre ensuite dans
+ le golfe du Mexique, puis se dirige vers le nord jusqu'au Labrador,
+ d'ou il traverse l'Atlantique pour aller echauffer les cotes de la
+ France et de l'Angleterre jusqu'au cap Nord, au sommet de l'Europe.
+ Au sud-est, on trouve ce qu'on appelle la mer des sargasses, vaste
+ assemblage de plantes marines qui rendent la navigation difficile.
+
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+PREMIER VOYAGE.
+
+Tous les preparatifs etaient faits avec le soin que d'Iberville mettait
+a tout ce qu'il entreprenait. Le depart fut fixe pour le 24 octobre
+1698.
+
+Il y avait quatre batiments; deux fregates: la _Badine_ et le _Marin_.
+Il y avait 200 hommes d'equipage, dont 50 Canadiens et le reste moitie
+soldats et matelots, et pres de 100 canons.
+
+M. d'Iberville, comme toujours, avait pris soin des interets spirituels
+de ses hommes. Il avait avec lui un aumonier, et sur l'autre batiment,
+le Pere Anastase Douay, qui connaissait les langues indiennes et avait
+accompagne M. de La Salle en 1682 dans son exploration du Mississipi.
+
+D'Iberville comprenait l'importance de la mission qui lui etait confiee;
+il savait qu'il avait a lutter contre de grands obstacles; la traversee
+dans des mers inconnues, la jalousie et la haine de deux nations
+puissantes fortement implantees dans ce nouveau monde: l'Espagne avec le
+Mexique et le Perou; l'Angleterre avec les rives de l'Atlantique depuis
+la Nouvelle-Angleterre jusqu'a la Caroline.
+
+Mais il mettait sa confiance dans ce souverain Maitre qui lui avait
+donne le succes dans les tentatives les plus aventureuses. C'etait ce
+qui le distinguait tout particulierement; une audace invincible et un
+esprit de foi qui lui montrait, au-dessus de toute chose, la divine
+Providence et les interets de la religion.
+
+Nous avons sous les yeux trois relations de ce premier voyage: celle
+de M. d'Iberville, celle de M. de Surgere, et celle d'un maitre
+charpentier, qui est pleine de details et qui s'accorde avec les deux
+autres sur les points essentiels.
+
+Nous remarquons d'abord que le depart de l'escadre ne fut signale par
+aucune demonstration publique, et cependant il s'agissait de conquerir
+un monde. Il y avait une raison a cette absence de publicite; on
+ne voulait pas donner l'eveil aux Anglais ni aux Espagnols, et M.
+d'Iberville avait recommande lui-meme d'expliquer son depart par
+la necessite d'aller porter des renforts a l'Acadie et a la
+Nouvelle-France.
+
+L'expedition devait suivre la voie inauguree par Christophe Colomb
+dans sa premiere traversee. Il fallait longer l'Afrique jusqu'aux iles
+Canaries. La se trouvent ces vents alizes qui, vers le 23e degre de
+latitude, soufflent avec force de l'est a l'ouest; ensuite l'on devait
+remonter au nord pour trouver l'ile de Saint-Domingue, occupee en
+partie par les Francais et ou l'on devait avoir un premier lieu de
+ravitaillement.
+
+Douze jours apres le depart de Brest, on etait au 28e degre en vue de
+l'ile de Madere et celle de Porto Santo.
+
+On suivit alors la direction des vents alizes, et l'on traversa cette
+partie de la mer que l'on voit toute couverte d'herbes et de plantes
+tropicales apportees par les courants marins qui vont de l'Amerique a
+l'Afrique.
+
+Le 19, on arriva au tropique du cancer, au 23e degre de latitude, et
+M. de Surgere nous dit qu'il fallut subir la ceremonie du bapteme, qui
+etait deja dans les traditions des hommes de mer.
+
+C'etait le 20 novembre. Tous les matelots, dans les costumes les plus
+grotesques qui representaient les divinites de la mer, s'adressaient a
+ceux qui traversaient la ligne pour la premiere fois et les obligeaient
+a passer par une immersion plus ou moins complete, que l'on appelait le
+_bapteme du tropique_. Il suffisait d'une petite gratification pour en
+etre dispense.
+
+Au bout de quelques jours on s'apercut qu'on approchait de contrees
+nouvelles; les regions tropicales. L'air etait plus doux, le ciel d'un
+eclat ravissant. On y contemplait des nuances claires et profondes qui
+semblaient reveler quelque chose de l'immensite du firmament. Les doux
+zephirs qui repandaient leurs effluves rafraichissaient et apportaient
+en meme temps l'odeur suave de plantes et de parfums inconnus aux
+regions que l'on venait de quitter.
+
+A ce signe, M. d'Iberville voyait l'approche des terres benies qu'il
+recherchait. Les Canadiens, dont les sens si subtils n'avaient eprouve
+jusque-la que les impressions apres du nord, saluerent l'annonce d'une
+contree nouvelle, les douces visions du matin, les splendeurs du milieu
+du jour, les spectacles feeriques du soleil couchant, tout etait nouveau
+pour ces rudes explorateurs des regions du nord.
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+ARRIVEE AUX ANTILLES.
+
+Enfin, on contempla, les cimes lointaines de la plus belle ile de
+l'archipel Indien; c'etait l'ile d'Haiti, que les Espagnols, un souvenir
+de la patrie, avaient baptisee du nom gracieux d'Hispaniola. Cette ile,
+presque aussi grande que l'Irlande, s'eleve en pyramide sur l'Ocean.
+
+Dans le lointain, l'on contemplait des montagnes qui semblaient etagees
+jusqu'a la hauteur de 3,000 pieds, elles presentaient les formes les
+plus elegantes. On pouvait admirer sur l'horizon les cimes bleues des
+derniers sommets; sur lea penchants, des forets et une vegetation
+abondante; sur les rives, les dentelures des baies, coupees par des
+promontoires couverts de mousse et venant apporter jusqu'au sein de la
+mer des geants de verdure qui baignaient leurs branches au sein des
+ondes les plus transparentes. Ces eaux refletaient le pur azur du ciel;
+au loin, des echappees laissaient contempler des etendues immenses,
+plantees de palmiers et d'orangers, qui offraient des dispositions
+regulieres comme celles de la main de l'homme.
+
+Les richesses de la nature tropicale resplendissaient partout; des
+pins et des palmiers enormes, des cactus gigantesques. C'etait une
+succession, non interrompue de prodiges.
+
+Les equipages acclamaient au passage ces visions enchantees, et
+faisaient retentir les airs de cantiques sacres que la surface unie des
+eaux rendaient encore plus eclatants.
+
+"Le 3 decembre, nous voyons le cap Francais, qui avait ete atteint en 39
+jours depuis le depart de Brest. Aussitot l'equipage se met a l'oeuvre
+et l'on fait de l'eau, du bois, de la viande fraiche et des volailles
+pour le soulagement des hommes. On fait du biscuit avec la fleur, parce
+qu'il n'y avait pas eu de place pour en emporter sur les batiments;
+enfin, l'on monte les embarcations, les biscayennes qui avaient ete
+mises _en bottes_ sur le pont.
+
+M. de Chateaumorand etait arrive le 30 novembre 1698.
+
+C'etait le commandant d'un batiment du 50 canons, nomme le _Francais_,
+qui avait ete designe pour venir assister M. d'Iberville dans sa prise
+de possession des rives du golfe du Mexique. Il etait le neveu de M. de
+Tourville et le parent de M. d'Urfe, pretre de Saint-Sulpice a Montreal,
+Enfin, comme M. Ducasse, le gouverneur, ne se trouvait pas au Cap, mais
+avait ete se reposer au sud de l'ile, dans le district de Leogane, M.
+d'Iberville s'y dirigea aussitot.
+
+M. d'Iberville se mit en rapports avec le gouverneur et obtint tous
+les ravitaillements qui lui etaient necessaires. Le gouverneur parut
+enchante des vues du commandant et de son air de resolution. Il lui
+accorda quelques flibustiers pour remplacer les hommes qui avaient
+succombe dans la traversee; il y avait six Canadiens et deux ecrivains
+de morts, ce qui fait dire a M. d'Iberville: "La maladie n'en veut
+qu'aux Canadiens et aux ecrivains."
+
+M. d'Iberville dit qu'il partit de Leogane le premier jour de l'annee
+1699, a midi, etant alors au 78e degre de longitude.
+
+Il savait tres bien qu'il ne devait pas suivre le cote nord de l'ile de
+Cuba, a cause des grands courants venant du sud, qui font le tour du
+golfe du Mexique et qui remontent par le bras de mer situe entre Cuba et
+la Floride.
+
+Il longea donc avec son escadre la cote sud de l'ile de Cuba. Il
+parcourut toutes ces petites iles qui environnent Cuba au sud, qui
+sont ravissantes de fraicheur et de forme, couvertes de palmiers et
+d'orangers charges de fleurs et de fruits. Il vit alors ces sites
+enchanteurs et parfumes que Christophe Colomb avait appeles "les jardins
+de la reine", a cause des merveilles de leur vegetation. Il fallait
+passer au milieu de ces iles environnees de coraux et de madrepores, ou
+les navires pouvaient echouer; mais le commandant savait trouver son
+chemin au milieu de tous ces obstacles. Il etait d'ailleurs grandement
+aide par l'experience d'un vieux marin nomme M. de Graff, que M. de
+Chateaumorand avait pris avec lui au Cap, et qui avait navigue pendant
+plusieurs annees au milieu de ces parages.
+
+Le 4 janvier, on etait a l'extremite ouest de Saint-Domingue; ensuite,
+on arriva a Santiago, ville principale de Cuba. Le 9, on etait au cap de
+Corientes, a l'extremite ouest de Cuba; et enfin, le jour suivant, en
+face du cap de Cruz, ainsi nomme parce que Christophe Colomb y avait
+plante une croix.
+
+Les jours suivants, on entrait dans les eaux de la Floride, et en
+suivant les courants du sud, l'on avancait vers les cotes est du golfe.
+
+La _Badine_, le _Marin_ et le _Francais_ voguaient de conserve dans
+le golfe, accompagnes des felouques et des tartanes qui portaient les
+provisions.
+
+Pour ceux qui connaissaient le but de ce voyage, le spectacle etait
+imposant. C'etait une marche comparable a celle de l'escadre de
+Christophe Colomb, lorsqu'il accosta, non loin de la, aux premieres
+Antilles.
+
+C'etait un nouveau monde que d'Iberville allait aborder; il etait
+considerable et etait reserve au plus grand avenir.
+
+Actuellement, les Antilles, ou s'arreterent les explorations de Colomb,
+ne comptent pas un million d'habitants, tandis que les pays dont M.
+d'Iberville allait prendre possession en comptent aujourd'hui pres de
+dix millions, et la dixieme partie seule est encore exploree.
+
+
+
+CHAPITRE IV
+
+ARRIVEE DEVANT LES RIVES DU GOLFE DU MEXIQUE.
+
+Le 2 fevrier, on passa pres des iles a l'ouest qui cachent le delta du
+Mississipi. Elle furent nommees, de la fete du jour, du nom d'iles de la
+Chandeleur, qu'elles conservent encore aujourd'hui. M. d'Iberville, ni
+personne de l'equipage, ni M. de Graff, ni le pilote qui lui avait
+ete donne par M. Ducasse, ne connaissaient l'existence de cet immense
+triangle de detritus, amenes au milieu de la mer par le Mississipi et
+qui, a partir du trentieme degre, s'avance dans la mer et a pres de
+quarante lieues d'etendue.
+
+Il avait calcule que le Mississipi debouchait au 30e degre de latitude,
+a mi-distance de la baie Saint-Louis et de la Floride, laquelle cote
+suivait constamment la ligne du 30e degre de latitude. Il ignorait que
+le Mississipi, arrive a cette hauteur, avait amene un immense amas
+d'alluvion, et que son embouchure etait reportee a 40 lieues plus loin.
+
+D'ailleurs, il voulait avant tout explorer les rives des possessions
+espagnoles. Il dirigea donc ses batiments vers le 30e degre, en marchant
+en ligne droite a partir de l'extremite ouest de l'ile de Cuba.
+
+Apres avoir depasse les iles de la Chandeleur, il se dirigea a l'est
+pour explorer toute la cote, en commencant, du cote de la Floride, par
+les pays occupes par les Espagnols.
+
+Il aborda d'abord au 90e degre de longitude, et il reconnut Pensacola,
+station espagnole. Il la croyait considerable, mais il n'y trouva que
+quelques soldats. Il se dirigea vers l'ouest pour explorer la cote et la
+debarrasser de toute occupation etrangere.
+
+Il parcourut la cote depuis la Floride a l'est jusqu'aux lacs situes a
+l'ouest a la tete du delta, examinant et sondant partout. Alors, ayant
+verifie qu'il n'y avait ni Anglais ni Espagnols dans tout ce parcours,
+et de plus ayant appris par les relations des sauvages et par le
+temoignage des Espagnols qu'il y avait l'embouchure d'un grand fleuve
+en remontant au sud-ouest, il se decida a prendre connaissance de ces
+localites.
+
+Il commenca par etablir un fort dans l'endroit qu'il jugea le plus
+convenable, a moitie chemin de l'occupation des Espagnols a Pensacola.
+
+Pendant qu'il etait occupe a cet etablissement, il examina tout le pays
+d'alentour et accueillit avec empressement la visite des tribus sauvages
+environnantes.
+
+Quant au pays, il etait presque aussi beau que le littoral de
+Saint-Domingue. L'on voyait des pins et des cypriers sur de grandes
+etendues, des prairies surabondantes, des arbres a fruits d'une force de
+vegetation inconnue en Europe. Tout etait a l'avenant: des outardes ou
+oies sauvages enormes, des poules d'Inde qui volaient par legions et que
+l'on pouvait prendre avec la main ou tuer a coups de fusil sans enrayer
+les autres. Dans ces etendues, des fruits pleins de saveur, des
+plantes pleines d'aromes, une vegetation vigoureuse recelant dans ses
+profondeurs des milliers d'oiseaux pelagiques: des cormorans, des
+canards, des flamants; tandis que le vol et les cris des perroquets
+animaient la solitude.
+
+Le 4 fevrier, M. d'Iberville fit une excursion sur les bords: il vit des
+quantites de chenes de la plus belle venue, des ormes, des frenes, des
+pins, des vignes en grand nombre; sur le sol, des herbes vigoureuses
+semees de violettes, de giroflees, de feveroles, comme a Saint-Domingue;
+des noyers d'une fine ecorce, des bouleaux. Le temps etait tres beau,
+l'air tres chaud. Il explorait et faisait sonder toutes les embouchures
+des fleuves principaux qui se rendaient a la mer.
+
+Apres l'admiration pour les richesses de cette nature presque tropicale,
+M. d'Iberville avait une attention particuliere pour s'attirer la
+confiance et l'affection des indigenes, qui entraient pour une grande
+part dans ses projets d'avenir.
+
+Ceux-ci detestaient les Espagnols, dont ils avaient depuis longtemps
+eprouve le caractere violent et implacable; de plus, ils surent bientot
+que les Francais etablis dans les regions du Nord s'etaient toujours
+attaches a, gagner les Indiens qui les environnaient, par les procedes
+les plus affectueux et les plus genereux.
+
+Les Biloxis vinrent d'abord saluer les nouveaux arrives, et il parait,
+d'apres la relation de Penicaud, qu'ils purent s'entendre avec plusieurs
+Canadiens qui connaissaient l'iroquois et qui formaient une forte partie
+des equipages.
+
+Apres les Biloxis, vinrent cinq autres nations situees aux environs du
+Mississipi: les Bayagoulas, les Chichipiacs, les Oumas, les Tonicas.
+
+Penicaud raconte les ceremonies qui accompagnaient ces rencontres. Les
+sauvages arrivaient en presentant, en signe de bienvenue, une enorme
+pipe longue d'une aune, ornee dans toute sa longueur d'une immense
+quantite de plumes disposees en forme d'un vaste eventail; c'est
+ce qu'ils appelaient "le calumet". Ils le chargeaient de tabac,
+l'allumaient, puis le presentaient au nouvel arrive. M. d'Iberville, qui
+n'avait jamais fume, nous dit-il, n'en pouvait supporter le gout, mais
+il ne disait rien, fumait et refumait avec la plus grande complaisance.
+Penicaud rend compte d'une de ces ceremonies, qui fut plus solennelle
+que les autres.
+
+Les chefs des cinq nations que nous venons de nommer vinrent au fort
+avec leurs hommes. Ils chantaient tous. Ils commencerent par dresser un
+poteau orne de verdure et de couleurs eclatantes, puis ils danserent
+autour, tandis que plusieurs d'entre eux allerent chercher M.
+d'Iberville. Chantant avec leurs instruments et leurs tambours, ils
+firent monter M. d'Iberville sur le dos d'un sauvage, qui devait servir
+de coursier, et qui imitait l'allure et les courbettes et meme les
+hennissements d'un cheval d'apparat.
+
+Lorsqu'on fut arrive au poteau, on fit asseoir M. d'Iberville avec ses
+gens sur des peaux de chevreuils, puis on commenca une danse guerriere
+pendant laquelle chacun des sauvages, revetu de ses armes, allait
+frapper de son casse-tete des coups sur le poteau et racontait ses
+exploits.
+
+M. d'Iberville repondit a ces demonstrations en faisant venir les
+presents: des couteaux, des rassades, du vermillon, des fusils, des
+miroirs, des peignes; de plus, des habillements; des capots, des
+mitasses, des chemises, des colliers et des bagues. Les Canadiens, qui
+avaient l'usage de tous ces habillements, en revetaient les sauvages.
+Apres cela M. d'Iberville servit un repas pour tous les assistants; de
+la sagamite aux pruneaux, des confitures, du vin, de l'eau-de-vie, a
+laquelle on mit le feu, ce qui emerveilla les sauvages.
+
+Apres cette ceremonie, M. d'Iberville prit ses dispositions pour
+continuer son exploration. Il savait desormais ou etait l'embouchure du
+Mississipi, c'est-a-dire a quinze ou vingt lieues au sud-ouest. La se
+trouvait l'embouchure d'un grand fleuve que les sauvages appelaient la
+Malbanchia, et les Espagnols, la riviere aux Palissades, a cause des
+arbres qui on barraient l'ouverture, ce qui s'accordait avec les
+relations de M. de La Salle.
+
+M. d'Iberville avait reconnu qu'il n'y avait ni Anglais ni Espagnols
+dans le golfe, et qu'il n'avait a craindre aucune rencontre ennemie.
+Des lors, il prit conge de M. de Chateaumorand, dont il n'avait plus a
+reclamer l'assistance. Ils se quitterent dans les meilleurs termes.
+
+M. de Chateaumorand appreciait hautement la capacite et le zele de M.
+d'Iberville, et il le traitait avec la plus grande consideration, comme
+un vrai gentilhomme. Cela formait un contraste sensible avec les duretes
+que M. de La Salle avait eu a endurer du commissaire de la marine royale
+qui l'accompagnait, et qui, par son entetement et son ignorance, avait
+fait manquer toute l'entreprise. M. de Chateaumorand laissa une centaine
+de barriques de vin, de la fleur et du beurre dont M. d'Iberville avait
+besoin, et il partit pour Saint-Domingue, ou il pouvait se ravitailler.
+
+
+
+CHAPITRE V
+
+VOYAGE A LA MALBANCHIA.
+
+M. de Chateaumorand partit le 20 fevrier. M. d'Iberville fit ses
+preparatifs de voyage. Il etait assure qu'il n'avait aucun obstacle a
+craindre de la part des Espagnols ni de la part des Anglais. Il savait
+qu'il pouvait compter sur les bonnes dispositions des sauvages.
+
+Le 27 fevrier, jour fixe, il partit de Biloxi avec deux biscayennes et
+deux canots, et 50 hommes armes de fusils et de haches. Ils avaient
+pour 20 jours de vivres. Presque tous ces hommes etaient des Canadiens
+eprouves dans les expeditions precedentes, et les autres, des
+flibustiers de Saint-Domingue.
+
+Il y avait deux pierriers sur les biscayennes pour imposer aux sauvages.
+M. d'Iberville etait sur l'une des biscayennes avec son frere M. de
+Bienville, et M. de Sauvalle sur l'autre, avec le Pere Anastase,
+Recollet, qui avait sa chapelle avec lui. Les prieres se faisaient matin
+et soir comme sur les vaisseaux, et lorsqu'on pouvait debarquer le
+dimanche, le pere disait la messe.
+
+Le 27 et le 28, on commenca a longer a l'ouest une grande ile de sable.
+On passa ensuite devant plusieurs baies environnees d'herbe et de joncs,
+mais sans bois.
+
+En naviguant, on faisait la plus grande attention a ne passer
+l'embouchure d'aucune riviere.
+
+Le 1er mars, qui etait un dimanche, on aborda a une ile, et le pere dit
+la messe pour l'equipage.
+
+L'autel fut dresse sous un bouquet d'arbres, et connue le sol etait tres
+humide en quelques endroits, d'Iberville fit couper des branches pour
+les mettre sous les pieds des hommes, afin de les preserver de toute
+incommodite. Dans la journee, les gens tuerent plusieurs chats sauvages:
+l'ile en etait remplie, et on l'appela l'ile aux Chats, nom qui a
+subsiste jusqu'a present.
+
+Il fallait tenir la mer a une certaine distance parce que le vent etait
+violent et pouvait pousser sur les rochers; mais en meme temps il ne
+fallait pas s'eloigner beaucoup, pour n'etre pas enleve par la mer, qui
+etait tres forte.
+
+"C'est un metier bien gaillard, dit M. d'Iberville, que de decouvrir les
+cotes de la mer avec des chaloupes qui ne sont ni assez grandes pour
+tenir la mer quand elles sont sous voiles, ni meme quand elles sont a
+l'ancre, et qui sont trop grandes pour aborder a une cote plate, ou
+elles touchent et echouent a une demi-lieue au large."
+
+C'est alors qu'etant oblige de gagner la cote, l'equipage, vers le soir
+du 2 mars, apercut des rochers tres rapproches les uns des autres et a
+travers lesquels passait un grand courant.
+
+C'etait une riviere, et d'Iberville pressentit que c'etait celle qu'il
+cherchait.
+
+Il s'approcha avec precaution, parce que le courant etait rapide a faire
+une lieue et demie a l'heure. M. d'Iberville reconnut alors plusieurs
+circonstances qui s'accordaient avec les informations de M. de La Salle.
+
+Les eaux conservaient leur douceur a une grande distance dans la mer,
+comme l'avait dit M. de La Salle. Les roches etaient tres nombreuses,
+tres rapprochees et l'on voyait qu'elles etaient de bois petrifie avec
+la vase; elles resistaient a la mer et elles etaient toutes noires;
+parfois elles etaient espacees de vingt pas et d'autres fois beaucoup
+plus; mais elles conservaient l'aspect d'une palissade, comme l'avaient
+affirme les Espagnols. Le fleuve avait 400 toises de largeur, avec une
+rapidite extraordinaire.
+
+D'Iberville reconnut que c'etait le Mississipi, et qu'il contemplait
+cette embouchure que M. de La Salle n'avait pu decouvrir.
+
+La satisfaction etait grande chez tous ceux qui prenaient part a
+l'expedition. Les gens d'Iberville, qui lui etaient si devoues, etaient
+heureux de voir leur chef bien-aime couronne encore de succes dans une
+entreprise tentee vainement jusqu'a lui. M. d'Iberville remerciait la
+divine Providence; il voyait se realiser toutes ses esperances. Il se
+trouvait comme en possession d'un nouveau monde qu'il avait promis
+au roi et a M. de Pontchartrain; enfin, le titre de gouverneur de la
+Louisiane lui etait desormais acquis. Le Pere Douay considerait surtout
+les interets spirituels de ce grand continent.
+
+Le lendemain, 3 mars, l'equipage aborda a l'entree du fleuve; au matin,
+la sainte, messe fut dite en actions de graces et on chanta le _Te
+Deum_.
+
+L'emotion du Pere Douay, qui etait un saint homme, etait au comble, et
+il sut la communiquer a son auditoire. "C'etait une terre nouvelle,
+conquise au Sauveur, ou son nom serait beni et exalte", et il faut
+reconnaitre que les fervents chretiens auxquels il s'adressait pouvaient
+comprendre ces pieux sentiments. Quant a d'Iberville, comme l'avait deja
+remarque le Pere Marest dans l'expedition de la baie d'Hudson, il etait
+toujours le premier a donner l'exemple dans les manifestations de la
+piete.
+
+L'equipage, avant de continuer sa course, resta au repos sous les arbres
+pour se remettre des fatigues des jours precedents.
+
+"Nous sentons, dit M, d'Iberville, couches sur des roseaux et a l'abri
+du mauvais temps, le plaisir qu'il y a de se voir delivres d'un peril
+evident."
+
+Le lendemain, mercredi des Cendres, la messe fut encore celebree, et les
+gens recurent les cendres, avec les officiers en tete.
+
+On commenca ensuite a remonter la riviere. A quelques lieues on
+trouva ce que les precedents explorateurs avaient appele une fourche,
+c'est-a-dire une division de la riviere en trois courants differents.
+C'etait une confirmation de toutes les antres indications que M. de La
+Salle avait donnees sur l'embouchure du Mississipi.
+
+Apres ces assurances, pour faire acte de possession au nom de l'Eglise,
+M. d'Iberville fit planter une croix par ses hommes, et le Pere Recollet
+la benit solennellement, pendant que les matelots l'entouraient a genoux
+et chantaient le:
+
+ Vexilla regis prodeunt,
+ Fulget crucis mysterium...
+
+M. d'Iberville commenca a remonter la riviere. Etant arrive au 30e degre
+de latitude et au-dessus du Delta il continua sa navigation pour prendre
+connaissance du pays et de ses ressources.
+
+Il rencontra d'abord le village des Bayagoulas, dont plusieurs habitants
+etaient venus le visiter au port de Biloxi; la il trouva le meilleur
+accueil.
+
+Ensuite, il alla au site des Mahongoulas, ou l'un des chefs lui vendit,
+pour une hache, une lettre de M. de Tonty, adressee a M. de La Salle,
+dans laquelle il lui disait qu'il etait venu a son secours, et qu'il
+avait trouve toutes les nations des rives du fleuve bien disposees pour
+les Francais.
+
+M. d'Iberville reconnut la verite de ces dispositions et il continua sa
+course.
+
+Le pays apparaissait dans toute sa beaute. "Les terres sont les plus
+belles que l'on puisse jamais voir; elles sont traversees par une
+infinite de belles et grandes rivieres; elles sont couvertes de bois
+franc, comme chenes, ormes, noyers, de vignes d'une grosseur excessive;
+des prairies sans fin, les rivieres couvertes de canards et d'oies
+sauvages; les arbres remplis d'oiseaux aux couleurs eclatantes, de
+perroquets, de geais, d'oiseaux-mouches de toutes sortes."
+
+Des legions de boeufs sauvages paissent par milliers a travers les
+prairies.
+
+Voici quel etait le plan de M. d'Iberville dans cette exploration. Il
+voulait choisir un site qui serait au centre des tribus indiennes, pour
+pouvoir facilement communiquer avec elles, et de plus, qui serait en
+communication directe avec la mer par l'une des branches du fleuve, de
+ces fourches dont M. de La Salle avait parle dans ses relations.
+
+Il trouva d'abord, a 40 lieues de l'embouchure, la nation des
+Pascomboulas, et au dela, il reconnut qu'il y avait une voie directe
+vers la mer par ces lacs immenses qui occupent la baie du Delta. Il
+explora ces lacs, et eu l'honneur des ministres du roi, appela le plus
+grand du nom de "Pontchartrain", il nomma l'autre "Maurepas".
+
+En remontant, il rencontra une station ou se trouvait un mat peint et
+decore que les sauvages appelaient Baton-Rouge. C'etait un point de
+demarcation entre les terrains du chasse des Pascomboulas et de la
+nation suivante, les Oumas, dont M. d'Iberville voulut visiter le
+principal village.
+
+Il arriva le 20 mars au village des Oumas. Des chefs l'attendaient sur
+le rivage avec le calumet de paix. Ils l'entourerent, le mirent au
+milieu d'eux et le conduisirent au village en chantant et en dansant.
+"Arrives au village, dit M. d'Iberville, nous nous sommes salues et
+embrasses. Il etait une heure de l'apres-midi." Il fallut s'arreter
+et recommencer a fumer, "ce qui me fatiguait beaucoup, n'ayant jamais
+fume."
+
+Tout le village etait rassemble. Les tambours et les calebasses
+accompagnaient le chant, et il y eut plusieurs danses. Ce furent d'abord
+des danses militaires executees par des guerriers revetus de fourrures,
+armes de pied on cap et portant sur la fete des mufles d'animaux de
+toutes sortes, fabriques avec un rare talent d'imitation.
+
+Ces chants guerriers etaient des sons incoherents, mais non formes au
+hasard. Les danseurs reproduisaient avec une fidelite parfaite les cris
+et les hurlements des animaux feroces dont ils mettaient le masque sur
+leur tete.
+
+Deux bandes de guerriers se placaient en presence et, tout en gardant
+une certaine cadence, ils representaient un combat, se precipitant et
+reculant par bonds. Ils brandissaient les casse-tete, se frappaient avec
+des cris de defi; et, pendant ce temps, les autres guerriers chantaient,
+en marquant le temps avec des tambours, et en poussant du fond du gosier
+des cris d'applaudissement, tels que: Hou! Hou! Hou! Hou! ou encore:
+Che! Che! Che!
+
+Apres la danse des guerriers, on passait a des exercices moins
+effrayants. Les jeunes gens s'avancaient avec les jeunes filles. Ils
+etaient richement pares a leur maniere: ils avaient des diademes de
+plumes qui montaient tres haut; leurs ceintures d'orignal brodees en
+rassades descendaient jusqu'aux genoux; elles etaient ornees tout autour
+de disques de metal qui retentissaient comme des grelots a chaque
+mouvement de la danse. Ils etaient peints de rouge, de blanc et de
+jaune, disposes avec un certain art et figurant des galons et des
+ornements multiplies. Les jeunes tilles portaient des eventails de
+plumes dont elles accompagnaient leurs mouvements. Les jeunes gens
+avaient une sorte de sceptre qui marquait la mesure.
+
+Ces groupes representaient diverses scenes de la vie sauvage, comme le
+depart pour la chasse, pour la guerre, le retour, les fiancailles, etc.
+Les danseurs se lancaient avec une agilite remarquable et en tournant
+sur eux-memes. "Ces danses, nous dit M. d'Iberville, etaient gracieuses
+et assez jolies, et elles etaient accompagnees de chants pleins de
+douceur. Quand les sauvages le veulent, ils chantent avec beaucoup
+d'agrement. Ils ont l'oreille delicate, la voix belle et une disposition
+remarquable pour la musique."
+
+Le lendemain, on visita les villages. On vit 150 cabanes, avec une place
+au centre, de 200 pas de largeur.
+
+Tout autour, on voit s'etendre d'immenses prairies, sans rochers, avec
+des arbres d'une grande vigueur. Sur les champs s'etalent des fleurs,
+des citrouilles, des melons et du tabac d'une taille surprenante."
+
+On alla visiter le temple, qui est au milieu du village. C'est un
+edifice surmonte d'une coupole; au centre on entretient un feu
+continuel. A l'extremite il y a un sanctuaire avec des tables en forme
+d'autel; sur ces autels etaient disposees des fourrures precieuses et
+d'autres emblemes mysterieux.
+
+En revenant a la hauteur de Baton-Rouge, M. d'Iberville reconnut par
+ses calculs qu'il etait a la latitude de Biloxi, ou se trouvaient ses
+vaisseaux. Alors, il observa les rives et, trouvant au-dessous de
+Baton-Rouge un courant d'eau considerable, allant, en droite ligne, du
+Mississipi dans la direction de l'est, il s'abandonna a ce courant qui,
+suivant sa prevision, allait se jeter vers la baie de Biloxi. C'est
+cette riviere que l'on a nommee la riviere d'Iberville, d'apres celui
+qui l'avait decouverte. Elle a 25 lieues d'etendue. Elle lui epargna
+l'immense parcours qu'il lui aurait fallu faire pour descendre le
+Mississipi avec tous ses detours jusqu'a la mer, au 29e degre, et
+pour remonter jusqu'au 30e degre a Biloxi. C'etait pres de 100 lieues
+d'epargnees. Cette riviere offrait bien des portages, mais elle revelait
+un pays magnifique, d'une grande abondance en poisson et gibier. On vit
+passer sur les rives, par centaines, des troupeaux de boeufs au galop.
+
+La riviere su jetait dans le lac Maurepas, qui est la suite du lac
+Pontchartrain, et de la, M. d'Iberville arrivait le 30 mars a Biloxi,
+ayant fait 300 lieues environ on 30 jours, y compris les stations aux
+differentes nations sauvages.
+
+La, M. d'Iberville ecrivit sur son journal: "Depuis un mois de sejour,
+un peu de curiosite eut du encourager les personnes qui sont restees, a
+faire sonder les environs de cette rade avec leurs traversieres." Puis,
+reflechissant que cela exprimait un blame pour ses subordonnes, il a
+efface cette phrase pour qu'elle ne fut pas mise dans la copie qu'il
+devait envoyer au ministre. Les jours suivants, le sondage fut accompli
+par M. d'Iberville.
+
+Apres cette exploration, il jugea qu'il n'y avait pas d'endroit plus
+convenable que la baie de Biloxi pour l'erection d'un fort, et il fit
+aussitot abattre des arbres en quantite suffisante. Ces arbres etaient
+d'un bois si dur que les haches s'y brisaient. Aussitot une forge fut
+etablie pour reparer les haches a mesure de l'exploitation.
+
+A la fin du mois, le fort etait termine. Aussitot on fait descendre les
+canons avec leurs affuts; on fait aussi installer les vaches et les
+volailles, puis l'on seme des pois des feves et du mais a l'entour du
+fort. Les Espagnols vinrent alors pour visiter les Francais. Ils virent
+le fort et purent en admirer l'ordonnance.
+
+Cela pouvait leur donner a reflechir, mais M. d'Iberville s'en
+inquietait peu. Il avait juge ces Espagnols comme des hommes de peu
+d'importance, et il fait cette reflexion: "Les Espagnols etablis dans
+ces contrees se sont beaucoup nui par leurs alliances avec les Indiens.
+Les enfants provenant de ces unions, tenaient beaucoup plus du sang
+sauvage que du sang espagnol: ils etaient chetifs, mous et sans energie.
+Je suis certain, ajoutait-il, qu'avec 500 Canadiens, je pourrais enlever
+le Mexique, ou se trouvent tant de tresors."
+
+Toute cette expedition du Mississipi avait augmente l'estime que M.
+d'Iberville avait de ses compagnons d'armes canadiens.
+
+Il les avait vus inebranlables dans les plus grandes fatigues,
+intrepides, ne reculant devant aucun danger, infatigables dans les
+marches et dans toutes les manoeuvres. Il avait pu reconnaitre avec une
+sensible complaisance que ses compatriotes etaient au moins egaux a ces
+flibustiers de Saint-Domingue, que l'on regardait comme les hommes les
+plus audacieux qu'il y eut alors dans le monde.
+
+De plus, il les avait trouves d'une ressource precieuse dans les
+relations avec les sauvages, sachant les gagner par leurs egards et leur
+amabilite, et pouvant s'en faire comprendre par la connaissance des
+langues sauvages du Nord, dont beaucoup d'expressions avaient penetre
+sur les cotes du golfe. Cela etait du aux Tuscaroras, nation iroquoise
+etablie depuis longtemps dans le voisinage du Mississipi, dans la
+province de la Caroline.
+
+Le Pere Anastase, vu ses fatigues et son grand age, avait manifeste le
+desir de revenir en France, ce que M. d'Iberville accorda aussitot. Il
+fit venir au fort le jeune aumonier de la _Badine_. Mais lorsque les
+fetes arriverent, c'est-a-dire le dimanche des Rameaux, le 12 avril, le
+Pere Anastase se fit conduire en chaloupe, par M. de Beauharnois, au
+fort, pour confesser tous ceux qui se presenterent. Il y revint encore
+le jeudi saint, y resta jusqu'au jour de Paques, dit la messe, et le
+soir, il y eut sermon et vepres. Apres quoi il revint aux vaisseaux pour
+faire faire les paques aux gens. Il y eut encore confession, messe et
+communion.
+
+Tout etant regle, M. d'Iberville laissa au fort pres de 14,000 rations,
+et de plus, il envoya un traversier a M. Ducasse pour avoir des vivres.
+Lui-meme ne devait pas prendre ce chemin, mais profiter du Gulf-Stream
+pour sortir du golfe du Mexique.
+
+Il dit: "Le 2 mai, j'ai etabli les offices du fort. J'ai fait
+reconnaitre le sieur de Sauvalle, enseigne de vaisseau, pour commander;
+c'est un garcon sage et de merite. J'ai mis mon frere de Bienville, age
+de 18 ans, comme lieutenant, et Levasseur-Boussonelle comme major.
+Je leur laisse 70 hommes, les mousses et, de plus, les equipages des
+traversieres."
+
+Il laissait les mousses pour sejourner parmi les sauvages afin
+d'apprendre leur langue. C'est ainsi que son pere avait agi autrefois, a
+Montreal, avec lui et ses autres freres.
+
+Il plut extraordinairement les deux jours suivants, et si abondamment
+que les eaux de la baie devinrent douces, fait incroyable et cependant
+reel.
+
+Le 4 mai au matin, on leva l'ancre par un vent du sud-sud-ouest. Au 20
+mai ils etaient devant l'ile de Cuba, a Matanzas, a dix lieues est de la
+Havane, et le 23 ils arriverent au cap de la Floride.
+
+Le 23 mai, samedi, M. de Surgere avait rencontre trois vaisseaux anglais
+qui, les prenant pour des forbans, firent mine de tirer sur le _Marin_.
+"Ils auraient ete bien accommodes s'ils avaient commence", dit M. de
+Surgere, qui ne doutait de rien; mais, reconnaissant des vaisseaux
+francais, ils leur firent mille amities.
+
+"Ensuite, ils voguerent de conserve avec nous, et cela heureusement, car
+ils connaissaient les iles de l'entree du golfe et ils pouvaient passer
+le Gulf-Stream, que nous ne connaissions pas.
+
+"Ayant debarque au golfe le 26 mai, nous remerciames Dieu et nous
+quittames les Anglais, car nos fregates allaient mieux que les leurs.
+
+"Nous suivions l'est-nord-est, nous dirigeant vers la France. Nous
+allions du trentieme degre au quarante-cinquieme. La, nous avons ete
+assaillis par une tempete epouvantable; les matelots n'en pouvaient
+plus. On voulut jeter les canons a la mer, mais on n'osa les deplacer,
+de peur d'enfoncer le vaisseau. Nous pouvions nous croire a notre
+derniere heure.
+
+"La _Badine_ n'eut pas les memes epreuves, nous ayant devances.
+
+"Le 1er juillet, arrivee a Chef-de-Bois, puis a l'ile d'Aix; et le
+2 juillet, entree dans le port de Rochefort, ou nous retrouvames la
+_Badine_."
+
+
+
+CHAPITRE VI
+
+GRANDS CHANGEMENTS EN FRANCE.
+
+Lorsque M. d'Iberville revint, au mois de juin 1700, de grands
+changements etaient survenus en France. Louis XIV avait ramene a la paix
+toute l'Europe coalisee contre lui. Delivre de graves difficultes, il
+etait determine a s'occuper exclusivement du bien-etre de ses sujets,
+du developpement du commerce et de l'industrie, et enfin des
+etablissements.
+
+Pour bien envisager ces changements, il faut faire quelque retour sur
+les evenements precedents.
+
+De 1690 a 1700, quatre grandes nations: l'Angleterre et la Hollande,
+l'Allemagne, l'Espagne et la Savoie s'etaient reunies contre la France,
+et, malgre ces coalitions et les efforts reunis depuis dix ans, le roi,
+a force de menagements et aussi de succes victorieux, etait parvenu a
+se faire accorder une paix qui lui assurait une autorite encore
+preponderante en Europe.
+
+Le roi, des le commencement, avait juge dans sa sagesse qu'il ne pouvait
+prolonger indefiniment une lutte, qui etait un si rude fardeau pour
+ses sujets. Aussi, plusieurs fois il chercha a se faire accorder des
+conditions convenables d'arrangement, qui furent rejetees avec dedain,
+par des ennemis fiers de leur puissance et confiants dans leur nombre.
+
+Alors le souverain, decu dans ses tentatives, resolut de demander a la
+victoire ce que les voies de conciliation n'avaient pu obtenir, et il
+y reussit d'une maniere inesperee, grace a cette force et a cette
+intrepidite qui se revelerent encore si merveilleusement dans le peuple
+qu'il gouvernait.
+
+Il put mettre 400,000 hommes sur pied, des troupes aguerries et
+habituees a vaincre. Il disposa ses forces et ses generaux suivant les
+centres d'attaque, et, la victoire secondant ses desseins, il inspira
+a la France un elan et un enthousiasme dignes de la plus grande nation
+militaire.
+
+Les succes etaient si nombreux, si multiplies, que les coalises, tout en
+esperant qu'ils finiraient par lasser la France et l'accabler, pouvaient
+prevoir qu'ils sortiraient, d'ici la, epuises et aneantis.
+
+An bout de dix ans de lutte les Anglais et les Hollandais reclamaient
+la paix. Dans ce laps de temps, les Francais avaient remporte plusieurs
+victoires et enleve aux ennemis pour pres d'un milliard de marchandises.
+
+Les Espagnols ne savaient quel sort attendre: ils avaient ete chasses
+de la Navarre et du Roussillon; ils avaient perdu la Catalogne avec les
+villes principales: Gironne et Barcelone.
+
+Le roi de Savoie avait perdu plusieurs batailles rangees, et il avait vu
+succomber dix villes principales.
+
+L'Allemagne avait ete chassee de la Flandre, de la Lorraine, de la
+Franche-Comte, du Palatinat, et, dans toute la confederation, l'on ne
+savait que prevoir.
+
+La paix de Ryswick, appuyee par les succes des armees de terre et de
+mer, dans lesquels les exploits d'Iberville au nord de l'Amerique
+eurent leur part, avait calme les esprits, et conservait a la France un
+prestige incomparable.
+
+Le roi avait, fait, il est vrai, de grandes concessions, mais il avait
+gagne bien des avantages, etant on paix avec l'Allemagne et avec
+l'Espagne. Il savait en ce moment que, malgre les efforts de l'Autriche,
+la succession au trone d'Espagne etait assuree a l'un de ses enfants.
+
+Il avait reconnu l'autorite du roi d'Angleterre, et n'avait rien a
+craindre de ce cote.
+
+Debarrasse de ses plus grands soucis, il ne songea plus qu'a retablir
+les finances, a procurer le bien-etre a ses sujets et a assurer la
+prosperite des etablissements exterieurs.
+
+Il licencia la moitie de ses troupes, reduisit les impots, suivant les
+sages traditions laissees par Colbert, et commenca a donner le plus
+grand essor aux Indes Orientales. La France y possedait un territoire
+immense, avec des points d'une grande importance, parmi lesquels
+Chandernagor et Pondichery, qui, en quelques annees, devaient compter
+50,000 ames.
+
+Quant aux Indes Occidentales, le roi en comprenait tres bien
+l'importance. Il pensait, d'apres Vauban, que l'on pouvait y etablir
+l'un des plus grands royaumes du monde, avec la Nouvelle-France, le
+cours du Mississipi, la Louisiane, et enfin les Antilles francaises,
+dont Saint-Domingue formait la partie principale.
+
+Saint-Domingue donnait la clef des possessions espagnoles du Mexique, du
+Perou, du Quito, en fournissant l'acces a Carthagene, a Porto Bello et a
+la Vera Cruz.
+
+Quant a l'embouchure du Mississipi, son occupation donnait l'acces aux
+richesses de la Louisiane, que Sa Majeste avait fait decouvrir depuis
+plusieurs annees, et qui revelaient "dans le nouveau monde un monde
+nouveau."
+
+Les nouvelles que M. d'Iberville apportait repondaient bien aux desseins
+des autorites souveraines. Il arriva en France aux premiers jours de
+juillet 1699. Il commenca par licencier son monde et decharger ses
+batiments, et en meme temps il envoyait une copie de son journal a M. de
+Pontchartrain, ministre de la marine.
+
+Celui-ci lui en accusa aussitot reception. Il lui demanda de plus
+amples details pour la satisfaction du roi, et en meme temps il lui fit
+pressentir la necessite d'un second voyage.
+
+On destina aussitot deux batiments, la _Renommee_, de 45 canons, et la
+_Gironde_, pour la nouvelle entreprise.
+
+M. de Pontchartrain voyait que les oppositions ne manquaient pas, mais
+il savait que le roi ne voulait en tenir aucun compte.
+
+Les gens de Montreal, parmi lesquels M. de Longueuil et M. Le Ber, les
+plus proches parents de M. d'Iberville, avaient ecrit que l'occupation,
+du sud de l'Amerique pouvait nuire gravement aux etablissements de la
+Nouvelle-France.
+
+Le gouverneur de Saint-Domingue, de son cote, voyait avec ombrage cette
+nouvelle expedition; il pensait que ce serait une disgrace pour les
+possessions francaises aux Antilles.
+
+Il disait, dans ses lettres, qu'on allait susciter l'agression des
+Espagnols. Suivant lui, ils pouvaient mettre 100,000 hommes sur pied
+et soulever les sauvages, qui etaient au nombre de plusieurs millions,
+disait-il. "Je crois, ajoutait-il, que M. d'Iberville est un tres
+honnete homme, et bien intentionne, mais il faut se defier de son esprit
+d'entreprise."
+
+De plus, des officiers superieurs de la marine, prevenus contre les
+succes d'un officier canadien, repandaient le bruit "qu'il ne reussirait
+pas mieux que La Salle; que son expedition avait ete mal menee parce
+qu'il avait fait trop de retards; qu'il n'avait pas su menager ses
+provisions, etc., etc.; enfin qu'il fallait apprehender que les 80
+hommes places a Biloxi ne fussent exposes au meme sort que les gens de
+La Salle."
+
+M. de Pontchartrain, voulant etre a meme d'eclairer le roi sur
+ces objections, demanda a M. d'Iberville de faire un memoire sur
+l'importance de son etablissement.
+
+M. d'Iberville repondit aussitot par un factum d'une dizaine de pages.
+Il avait deja expose les avantages que le Canada retirerait de cette
+entreprise, qui donnerait les moyens de communiquer avec toute
+l'Amerique centrale par le Mississipi, ou les Canadiens avaient deja des
+stations importantes. Il montrait ensuite la possibilite de se saisir du
+Mexique, ou se trouvaient des tresors; enfin il affirmait la necessite
+d'arreter l'extension continuelle des Anglais, "deja trop puissants".
+
+Ensuite M. d'Iberville enumerait les sites occupes par les Espagnols
+sur le golfe du Mexique, et leur peu de valeur, puis il signalait les
+conditions favorables pour le commerce des pelleteries et des autres
+produits.
+
+Il finissait en affirmant que dans ces regions presque tropicales on
+pouvait recolter les productions des Antilles.
+
+M. de Pontchartrain repondit en recommandant a M. Duguay, l'intendant
+de la marine a Rochefort, d'activer l'armement des navires destines a
+l'expedition.
+
+Il envoyait en meme temps la liste des officiers nommes par le roi sur
+la _Renommee_, batiment de 50 canons: M. d'Iberville, commandant; M. de
+Ricouard, lieutenant; le sieur Duguay, enseigne; le sieur Desjordy, le
+sieur de Hautemaison et le sieur de Saint-Hermine, gardes de marine.
+Dans l'equipage il devait y avoir 50 Canadiens reunis a Rochefort.
+
+M. d'Iberville emmenait avec lui un de ses cousins, M. Lesueur,
+militaire plein d'experience, et son frere de Chateauguay, age de 14
+ans. C'etait lui qui etait destine devenir un jour gouverneur de la
+Guyane.
+
+Sur la _Gironde_, se trouvaient le chevalier de Surgere, commandant;
+M. de Villautreys, lieutenant; le sieur de Courcieres, lieutenant en
+second, etc.
+
+M. d'Iberville et M. de Surgere, pour recompense de leurs services,
+recevaient le titre de chevaliera de Saint-Louis.
+
+Le roi nommait aussi M. de Sauvalle commandant du fort de Biloxi, et M.
+de Bienville, age alors de vingt ans, lieutenant.
+
+En meme temps, M. Duguay recevait l'ordre de donner a M. d'Iberville
+tout ce qu'il avait demande pour l'armement du fort de Biloxi: 10 pieces
+de canon, 2,000 boulets, 400 paquets de mitraille, 17,000 livres de
+poudre a mousquet.
+
+
+
+
+SIXIEME PARTIE
+
+
+
+DEUXIEME VOYAGE.
+
+Le depart eut lieu de La Rochelle le 17 septembre 1699, a 8 heures et
+demie du matin.
+
+Le 11 decembre, c'est-a-dire apres 50 jours de navigation, l'escadre
+arrivait au cap Francais, ou debarquerent quatre malades. M. de Galifet,
+lieutenant du gouverneur, accueillit M. d'Iberville et lui fournit les
+rafraichissements necessaires. On embarqua aussi des volailles et des
+bestiaux.
+
+Le 22 decembre, depart du cap Francais, et, 20 jours apres, arrivee au
+fort de Biloxi.
+
+Le 9 janvier M. de Sauvalle vint a bord, et rendit compte de tout ce qui
+s'etait passe depuis le depart de M. d'Iberville.
+
+Il avait recu la visite d'un batiment anglais commande par le capitaine
+Banks, que M. d'Iberville avait fait prisonnier au fort Nelson cinq ans
+auparavant. Le capitaine, ayant vu le fort de Biloxi, avait dit qu'il
+reviendrait en force, mais cela n'inquieta ni M. d'Iberville ni M. de
+Sauvalle.
+
+Pendant que quelques marchands de Montreal s'inquietaient de
+l'etablissement de Biloxi, d'autres Canadiens s'en rejouissaient, et y
+voyaient la source de beaucoup d'avantages pour la Nouvelle-France.
+
+Des que Mgr l'eveque de Quebec avait eu connaissance des succes de M.
+d'Iberville, il avait envoye M. de Montigny, son grand vicaire, avec M.
+d'Avion, missionnaire des Illinois. Ces messieurs parlaient les langues
+de plusieurs nations sauvages, et ils venaient s'offrir au zele
+religieux du chevalier d'Iberville. M. Juchereau de Saint-Denis, oncle
+de madame d'Iberville, comme nous l'avons vu precedemment, vint offrir
+ses services et son experience; il avait conduit plusieurs hommes avec
+lui. Il etait reserve a plus d'une aventure. Enfin, l'on vit aussi
+arriver vingt Canadiens commandes par M. de Tonty, qui avait traverse
+intrepidement toutes les nations sauvages, et qui s'etait rendu avec
+bonheur e cet ancien theatre de ses premiers exploits. Il etait au
+comble de la satisfaction de voir se realiser l'oeuvre qu'il avait deja,
+tentee avec l'heroique M. de La Salle.
+
+M. d'Iberville accueillit ces nouveaux auxiliaires avec la plus entiere
+cordialite. Il enjoignit d'abord a M. Lesueur, son cousin, de preparer
+tout ce qui etait necessaire pour remonter le fleuve avec une vingtaine
+d'hommes, afin d'aller exploiter aussitot les mines de cuivre qui lui
+avaient ete signalees au 45e degre de latitude.
+
+Il donna des compagnons a M. de Saint-Denis pour s'en aller explorer
+les cotes du golfe, a, l'ouest, depuis la Palissade jusqu'a la baie
+Saint-Louis.
+
+Quant a M. de Tonty, qui connaissait les langues sauvages, ainsi que les
+Canadiens qui l'avaient accompagne, il lui proposa de remonter le fleuve
+avec lui. Enfin, il prit aussi avec lui l'aumonier de l'escadre,
+ainsi que M. de Montigny. Son frere Chateauguay devait etre aussi de
+l'expedition.
+
+Le but de M, d'Iberville etait de reconnaitre les sites avantageux, de
+voir quelle etait la fertilite de la terre et les productions utiles,
+enfin de lier des relations avec toutes les tribus sauvages, dont il
+avait dessein de se servir pour l'exploitation et la colonisation du
+pays.
+
+Il partit le 1er mars 1700, et en deux jours il atteignit la premiere
+ile du Mississipi en quittant la mer. Il parait que c'est alors qu'il
+commenca a etre atteint de la fievre et de douleurs extremement vives
+aux genoux, qui venaient probablement de toutes les fatigues qu'il
+avait ressenties dans les expeditions precedentes. Il chercha d'abord
+a vaincre son mal et continua sa marche, mais au bout de quelques
+semaines, les douleurs furent si vives, qu'il fut oblige de revenir sur
+ses pas.
+
+Le 3 mars 1700, il debarquait aux Oumas, et renouvelait les arrangements
+qu'il avait faits avec eux lors de son premier voyage.
+
+Les jours suivants il atteignit le port qui se trouve a l'extremite nord
+de la nation des Oumas.
+
+Le 10, il visitait les Natchez, qu'il considerait comme la nation
+sauvage la plus intelligente, et ou il voulait etablir une station
+principale, a laquelle il desirait donner le nom de Sainte-Rosalie, en
+l'honneur de la patronne de madame la marquise de Pontchartrain.
+
+Le 14 mars, arrivee aux Tasmas, a 15 lieues des Natchez, au 34e degre
+de latitude. Ce fut le point extreme ou se rendit M. d'Iberville. M. de
+Montigny connaissait la langue de cette nation, et il y fit commencer
+une eglise, qu'il devait remettre a un missionnaire du Canada. Lui-meme
+se proposait de resider aux Natchez. Il etait capable de rendre les plus
+grands services aux interets do la religion.
+
+M. d'Iberville ayant rempli le principal objet de son excursion, et,
+se sentant encore plus malade, confia a M. de Bienville la suite des
+operations.
+
+Il avait accompli au moins une partie de ce qu'il s'etait propose. Il
+avait parcouru 200 lieues sur le fleuve, il en avait explore les rives,
+et constate l'abondante fertilite du sol. Il avait noue des relations
+avec les principales tribus du Sud; il avait pacifie leurs differends,
+et les avait exhortees a vivre en amitie avec les Francais qui allaient
+s'etablir chez eux.
+
+Des missionnaires allaient fonder des sanctuaires et faire connaitre les
+enseignements de la religion, contre lesquels les naturels n'avaient
+aucune prevention.
+
+M. de Montigny devait s'etablir aux Natchez, et un autre religieux
+devait resider aux Oumas. En meme temps, M. Davion allait s'etablir aux
+Illinois, sur l'invitation de ceux-ci, et un Pere Jesuite commencait
+l'erection d'une eglise aux Bayagoulas.
+
+M. de Tonty, ayant vu les premiers fruits de l'entreprise, recut une
+mission particuliere. Il devait aller jusqu'aux Illinois, charge
+des presents de M. d'Iberville pour concilier les indigenes aux
+enseignements de M. Davion.
+
+Le 24 mars, M. d'Iberville, revenant vers Bayagoulas, rencontra M.
+Lesueur, son cousin, qui avait termine ses preparatifs, et qui allait
+remonter jusqu'aux chutes Saint-Antoine. Il avait avec lui le sieur
+Penicaud, maitre charpentier, qui a ecrit la relation de cette
+entreprise. Nous en citerons quelques details.
+
+Le 25 au matin, M. d'Iberville se dirigea vers Bayagoulas avec son frere
+de Chateauguay, tandis qu'il envoyait M. de Bienville passer quelques
+semaines dans les regions de l'Ouest. C'etait d'abord son dessein de
+faire lui-meme cette excursion, mais son malaise etant devenu plus
+grand, il lui fallut confier cette mission a son frere. Il continua son
+retour en canot, avec deux hommes et le jeune de Chateauguay.
+
+M. d'Iberville, malgre la fievre qui le tourmentait toujours, et malgre
+les douleurs qui l'empechaient de marcher, passa tout ce mois a sonder
+les passes, a examiner les sites pour les etablissements futurs. Enfin,
+il put recueillir bien des renseignements de la part des sauvages qu'il
+rencontra.
+
+Il apprit ensuite que des nations sauvages avaient quitte leur position
+au nord pour s'etablir dans un climat plus favorable au sud. Entre
+autres, il en etait ainsi des Tuscaroras, une des cinq nations
+iroquoises etablies pres du lac Ontario, qui avaient quitte leurs foyers
+depuis quelques annees, attires par la douceur du climat du sud, et qui
+etaient venus se fixer dans la Caroline, et cela, parait-il, lui suggera
+des idees pour l'avenir. Par une disposition particuliere, les pays du
+sud qui etaient les plus doux et les plus fertiles etaient les moins
+peuples, et les populations les plus nombreuses etaient au nord. Du
+golfe du Mexique jusqu'a l'entree du Missouri, on comptait une vingtaine
+de petites nations, et ces nations n'etaient composees que de quelques
+familles, 30 ou 40, et pas davantage.
+
+Pour exploiter tous ces pays, il aurait fallu que les nations du Nord
+qui sont tres nombreuses, comme les Sioux, les Ottawas, les Illinois,
+fussent determinees a descendre dans la proximite du golfe, ce qui
+serait d'un immense avantage pour eux et pour les Francais qui
+voudraient traiter avec eux.
+
+Cette idee, si etrange qu'elle puisse paraitre, etait deja venue a
+plusieurs de ces nations, meme les plus sauvages, et, comme nous l'avons
+dit, les Tuscaroras etaient etablis dans la Caroline.
+
+Le 18 du mois de mai, comme il avait ete convenu, M. de Bienville, qui
+avait ete en excursion a l'ouest du Mississipi, revint a Biloxi. Il
+avait fait peu de chemin, et avait rencontre peu d'indigenes. A cette
+epoque de l'annee, la fonte des neiges faisait deborder toutes les
+rivieres affluant au Mississipi, qui sortait de ses rives. L'on pouvait
+a grande peine remonter la force des courants, et l'on ne pouvait
+aborder, parce, que toutes les cotes etaient submergees a une grande
+distance. M. de Bienville avait donc peu de renseignements a fournir a
+son frere.
+
+Le 19 de mai, M. de Montigny et M. Davion arriveront avec deux chefs
+sauvages des Natchez et des Tonicas.
+
+M. de Montigny etait tellement accable de fatigue, qu'il crut devoir
+demander de repasser en France. Il pouvait utiliser son voyage en
+demandant des pretres a la maison des Missions etrangeres a Paris. On
+pensait neanmoins qu'il etait deja decourage du peu de succes qu'il y
+avait a esperer parmi ces populations legeres et depravees du Sud.
+
+Le 16 mai, M. d'Iberville donna des instructions a M. de Sauvalle sur ce
+qu'il y aurait a faire pendant son absence.
+
+"Il insiste sur la necessite de recueillir toutes ces plantes que
+connaissent les sauvages, et dont ils se servent pour leurs teintures et
+pour leurs remedes.
+
+"Il faut se procurer le plus que l'on pourra de veaux sauvages pour les
+elever dans les parcs et les domestiquer.
+
+"Il faut rechercher tous les lieux ou se trouvent des perles. L'on devra
+eprouver differents bois en les mettant dans l'eau pour voir quels sont
+ceux qui ne sont pas attaques par les vers.
+
+"En attendant que M. Lesueur revienne de son excursion dans le haut
+Mississipi, il faudra envoyer M. de Saint-Denis pour visiter la riviere
+de la Marne au pays des Gododaquis.
+
+"Enfin, il faudra s'opposer par tous les moyens a aucune agression de la
+part des Espagnols."
+
+Le 28 mai, M d'Iberville ayant fini ses dispositions, partit pour
+la France avec ses deux vaisseaux. Il etait favorise par un vent
+sud-sud-ouest.
+
+
+
+CHAPITRE VIII
+
+MORT DE D'IBERVILLE.
+
+A partir de 1700, la sante de d'Iberville fut profondement alteree. En
+1702, il repassa en France et alla a Paris. Sa femme, nee Marie Therese
+de La Pocatiere, qu'il avait laissee a La Rochelle, chez son frere de
+Serigny, intendant du port de cette ville, vint le rejoindre dans la
+ville capitale avec Serigny.
+
+Le 8 octobre 1693, d'Iberville avait epouse a Quebec Mlle Marie
+Therese Polette de La Combe-Pocatiere, fille de Francois Polette de La
+Combe-Pocatiere, capitaine au regiment de Carignan Salieres, et de dame
+Marie Anne Juchereau, qui elle-meme, a la date du mariage de sa fille
+avec d'Iberville, avait contracte un second mariage avec le chevalier
+Francois Madeleine Ruette, sieur d'Auteuil et de Monceaux, conseiller.
+
+De ce mariage d'Iberville eut deux enfants; Pierre Louis Joseph qui, ne
+et ondoye le 22 juin 1694, sur le grand banc de Terre-Neuve, recut le
+bapteme a Quebec, le 7 aout suivant, des mains de M. Dupre, cure de la
+cathedrale; le parrain etait M. Joseph Le Moyne, sieur de Serigny, et
+la marraine, dame Marie Anne Juchereau, epouse de M. d'Auteuil, sa
+grand'mere; et une fille connue dans le monde sous le nom de dame
+Grandive de Lavanais.
+
+D'Iberville avait contracte depuis plusieurs annees des douleurs
+rhumatismales, et on ne sait si c'est a cette epoque qu'il alla aux eaux
+de Bourbon-l'Archamhault.
+
+Les bons soins qu'il recut le remirent en quelques mois. Toute
+souffrance cessant, il crut pouvoir continuer son oeuvre.
+
+Connaissant les projets de la cour de France sur les colonies des
+Antilles, il offrit au cabinet de Versailles d'aller surprendre la
+Barbade et les autres iles occidentales.
+
+On lui accorda ce qu'il demandait. Il partit avec onze vaisseaux de Sa
+Majeste et trois cents hommes d'equipage. Sur son chemin, en se rendant
+aux Barbades, il attaqua l'ile de Niepce. C'etait au commencement
+d'avril 1706.
+
+Apres quelques escarmouches, les habitants, se voyant inferieurs en
+nombre, et surpris par la rapidite de l'attaque, offrirent de capituler
+et de se rendre avec tous leurs biens.
+
+Pendant ce temps, la petite armee de d'Iberville parcourait le pays et
+ranconnait toute la contree. Elle s'emparait des chevaux, des animaux,
+des moulins, des serviteurs et des negres.
+
+M. d'Iberville proposa des conditions de capitulation, elles furent
+acceptees par le commandant anglais.
+
+La capitulation fut signee le 4 avril 1706. On fit la liste des
+prisonniers. Elle comprenait le gouverneur, 1758 hommes de guerre, tous
+les habitants, y compris 7,000 negres.
+
+D'Iberville s'etait en outre empare de trente navires, les uns armes en
+guerre, les autres charges de marchandises.
+
+Les negres faits prisonniers, s'etant enfuis sur la montagne, a un
+endroit appele le _Reduit_, on stipula que dans les trois mois a partir
+du jour de la capitulation, on transporterait a la Martinique 1400
+negres, ou la somme de cent piastres par chaque negre qu'on ne
+remettrait pas.
+
+Les pertes faites par les Anglais a, Niepce furent immenses.
+
+La conquete de cette ile repandit de grandes richesses a la Martinique,
+ou d'Iberville alla deposer ses trophees.
+
+D'Iberville mit bientot apres a la voile pour aller attaquer les flottes
+marchandes de la Virginie et de la Caroline. Il cingla vers la Havane
+afin de tomber sur la flotte de la Virginie pendant qu'elle s'assemblait
+pour retourner en Europe.
+
+Mais, dit M. Guerin, dans son _Histoire maritime de la France_, cette
+entreprise importante fut interrompue par la mort prematuree de son
+chef. D'Iberville, qui avait conserve sa sante pendant vingt annees de
+combats glorieux, de decouvertes importantes et d'utiles fondations, fut
+victime, a la Havane, d'une attaque d'epidemie. M. Guerin affirme que si
+ses campagnes prodigieuses par leurs resultats avaient eu l'Europe pour
+temoin, d'Iberville eut en, de son vivant et apres sa mort, un nom aussi
+celebre que ceux des Jean Bart, des Duguay-Trouin, des Tourville, et
+serait parvenu, sans conteste, aux plus grands commandements dans la
+marine.
+
+Depuis longtemps, cet illustre marin etait afflige d'une maladie qui lui
+enlevait toutes ses forces. Il voyait sa sante decliner tous les jours.
+A un age qui lui permettait d'esperer une longue existence (il avait a
+peine 45 ans), il se resigna noblement et il offrit avec generosite
+le sacrifice de cette existence qu'il avait remplie de tant de faits
+glorieux et pendant laquelle il croyait pouvoir terminer tant d'oeuvres
+importantes qu'il avait si admirablement commencees.
+
+Il avait dote son pays de conquetes immenses, il avait assure le
+commerce des produits les plus varies et les plus riches, il s'etait
+rendu maitre de tout un immense continent, et etait parvenu a detruire
+completement le prestige militaire et naval de deux grandes puissances,
+l'Angleterre et l'Espagne.
+
+D'Iberville voyait la mort arriver a grands pas. Il lui fallait donc
+renoncer a toutes ses esperances.
+
+Ce qui aggravait sa position, c'etait la pensee qu'il abandonnait
+son oeuvre a des mains qui n'etaient ni assez experimentees ni assez
+eprouvees.
+
+A la metropole les affaires etaient dirigees par des hommes d'un merite
+incontestable, mais qui ne comprenaient pas l'importance, ni l'avenir de
+ces pays lointains.
+
+Au centre de ces nouvelles colonies, ceux appeles a les regir se
+laissaient souvent conduire par des motifs d'interet personnel. Il eut
+fallu, d'une part, des administrateurs parfaitement eclaires sur
+la valeur des nouvelles conquetes; d'autre part, une direction
+desinteressee sur les autorites subalternes.
+
+C'est, dans ces tristes previsions que le chevalier d'Iberville debarqua
+a la Havane, etant si malade qu'il ne pouvait plus supporter la mer. Il
+fut transporte a l'hopital, ou il se prepara serieusement a recevoir les
+secours de cette religion qu'il avait si fidelement observee toute sa
+vie, et a laquelle il avait toujours eu recours au milieu des plus
+grands dangers.
+
+D'Iberville expira a la Havane, le 5 juillet 1706, apres avoir recu
+tous les secours de la religion, comme on en trouve la preuve dans
+les registres de la paroisse principale de la ville, que nous citons
+ci-apres.
+
+D'Iberville ne fut inhume que le 5 septembre, dans l'eglise paroissiale
+majeure de Saint-Christophe, ou on ensevelit plus tard les restes de
+Christophe Colomb, ramenes de Seville.
+
+Voici comme est relate l'acte de deces de d'Iberville:
+
+ "En la cite de la Havane, le 5 septembre 1706, a ete inhume dans
+ cette sainte eglise paroissiale majeure de Saint-Christophe, M.
+ Moine de Berbilla, natif du royaume de France, muni des saints
+ sacrements.
+
+ "JEAN DE PETTROZA,
+
+ "Pretre de l'eglise majeure."
+
+Moine de Berbilla n'est qu'une corruption espagnole de la prononciation
+de Le Moyne d'Iberville.
+
+Apres la mort de son mari, Mme d'Iberville passa en France, et epousa
+en secondes noces le comte de Bethune, lieutenant general des armees du
+roi.
+
+
+
+CONCLUSION
+
+Nous voici arrive au terme de notre oeuvre. Nous avons relate tout ce
+qui se rapporte au chevalier d'Iberville. Il nous resterait a faire
+quelques considerations sur les consequences de toutes ces grandes
+expeditions.
+
+D'abord les previsions de d'Iberville ne se realiserent malheureusement
+que trop. Le gouvernement, au lieu d'accorder sa confiance aux hommes
+qui avaient donne les plus grandes preuves de devouement, ne recourut
+pas a la famille d'Iberville, ni a aucun de ses anciens compagnons
+d'armes.
+
+La compagnie des Indes, qui s'etait emparee de l'administration de la
+nouvelle colonie, mit a la tete un homme qui ne connaissait pas le pays.
+
+M. de Lamothe-Cadillac fut elu. Il avait quelques faits d'armes a
+invoquer: l'occupation des lacs, la fondation de la ville de Detroit;
+mais il etait completement etranger aux interets et aux besoins de la
+Louisiane. M. de Lamothe-Cadillac ne put conserver longtemps sa position
+de gouverneur, et il s'en alla blame par tout le monde.
+
+Apres lui, le pays tomba dans les mains de ce qu'on appelait la
+compagnie du Mississipi, que le malheureux Law avait fondee. Il profita
+de la mort de d'Iberville pour lancer sur le pave de Paris une oeuvre
+qui, au debut, eut une etonnante prosperite, et qui aboutit h une
+epouvantable catastrophe.
+
+Ces deux insucces rendirent le gouvernement plus prudent et plus
+attentif, et l'on recourut, dix ans apres la mort de d'Iberville, a
+celui qui l'avait accompagne dans ses expeditions et seconde dans ses
+entreprises, c'est-a-dire a son frere de Bienville.
+
+Le 4 octobre 1716, M. de Bienville recevait de France des lettres qui
+le placaient a la tete de toute la colonie. Ses merites avaient ete
+longtemps meconnus, mais on reconnaissait enfin, en ce moment, qu'on ne
+pouvait se passer de ses services.
+
+Voici comme s'exprimait un intendant francais sur les merites de
+Bienville, le digne heritier de son frere:
+
+"On ne saurait trop exalter, disait-il, la maniere admirable dont M. de
+Bienville a su s'emparer de l'esprit des sauvages pour les dominer. Il a
+reussi par sa generosite et sa loyaute; il s'est surtout acquis l'estime
+de toute la population en sevissant contre toute depredation commise par
+les Francais."
+
+Ces paroles peuvent nous faire comprendre la mauvaise foi de M. de
+Cadillac, qui ecrivait alors a, Versailles: "Tous ces Canadiens ne sont
+que des gens sans respect pour la subordination. Ils ne font aucun cas
+ni de la religion, ni du gouvernement. Le lieutenant du roi, M. de
+Bienville, est sans experience, il est venu en Louisiane a 18 ans, sans
+avoir servi ni en Canada ni en France." Ceci est inexact, car M. de
+Bienville avait alors pres de vingt ans de service.
+
+Nomme gouverneur, M. de Bienville s'empressa d'executer le projet qu'il
+avait depuis longtemps d'etablir le centre de la colonie a l'extremite
+du delta. Il lui donna le nom de Nouvelle-Orleans, en l'honneur du duc
+d'Orleans, regent du royaume de France. La nouvelle compagnie d'Occident
+eleva Bienville au commandement general de la Louisiane. Il fut seconde
+dans son oeuvre par ses freres, les messieurs de Longueuil,
+qui devinrent successivement gouverneurs de Montreal et de la
+Nouvelle-France.
+
+Pendant ce temps la colonie se developpait. Plusieurs des anciens
+compagnons de d'Iberville venaient s'y etablir chaque annee. On voyait y
+arriver des gens de Montreal, Quebec et autres villes.
+
+En 1724, M. de Bienville fut mande a Paris pour donner des explications
+sur sa conduite. Il recut sa demission par suite des rapports calomnieux
+qui avaient ete faits contre lui par des ennemis de la famille
+de Longueuil. Cinq ans apres, en 1731, il fut retabli dans son
+commandement; puis ayant termine son oeuvre, il passa en France, en
+1760.
+
+Comme nous l'avons dit en commencant, la France possedait a ce moment
+presque toute l'Amerique du Nord. Ses possessions, d'une superficie
+de plus de trois cent mille lieues carrees, s'etendaient de l'ocean
+Atlantique a l'ocean Pacifique, et de la baie d'Hudson au golfe du
+Mexique. Les plus beaux et les plus grands fleuves du monde: le
+Saint-Laurent, l'Ohio, le Missouri, le Mississipi s'y trouvaient; on y
+voyait des lacs grands comme des mers: les lacs Erie, Ontario, Huron,
+Michigan, Superieur. Nous avons vu toute la part que M. d'Iberville eut
+a ces merveilleux resultats.
+
+Cette contree est douee des ressources naturelles les plus diverses
+et les plus abondantes; ses habitants sont actuellement au nombre de
+plusieurs millions. Aussi peut-on facilement comprendre la perte immense
+que fit la France en ne prenant pas les mesures necessaires pour
+conserver cet immense territoire, dans lequel elle aurait pu creer un
+empire d'une incalculable richesse: une France d'outre-mer qui eut
+imprime le sceau de son genie sur ce continent.
+
+Quand le sort des armes eut trahi le drapeau des Francais, qui lutterent
+avec une indomptable energie, et qui ne succomberent que sous le nombre,
+le pays tout entier fut conquis par B'Angleterre. Son gouvernement
+s'etait solennellement; engage a, respecter tous les droits et
+privileges des familles francaises. Neanmoins, beaucoup de ces familles
+ne voulant pas rester sous la domination des Anglais, emigrerent sur la
+rive gauche du Mississipi pour se trouver sur une terre francaise.
+La, ces familles fonderent les etablissements de Saint-Louis,
+Saint-Ferdinand, Carondelet, Saint-Charles, Sainte-Genevieve,
+Nouvelle-Madrid, Gasconnade.
+
+Ce mouvement d'emigration vers le nord-ouest se continua, et par suite,
+les Franco-Canadiens fournirent les premiers groupes de colons de la
+plupart des Etats de l'Ouest et de la Riviere-Rouge. Ne s'arretant
+que sur les bords de l'ocean Pacifique, ils jeterent le germe des
+etablissements de Vancouver et de l'Oregon.
+
+Nous les trouvons aussi dans le Nord-Ouest canadien et jusqu'a la baie
+d'Hudson. La plupart sont disperses dans les terres, ou ils trafiquent
+avec les indigenes. Des centres qui deviendront vite prosperes se sont
+formes au fort Edmonton, au lac Sainte-Anne, au lac La Biche.
+
+Les Canadiens-Francais sont deja nombreux au Manitoba; ils se sont
+groupes a Saint-Boniface, a Saint-Norbert, a Sainte-Agathe, a
+Saint-Francois-Xavier, a Saint-Laurent.
+
+Dans d'autres Etats, on rencontre aussi des Canadiens: il y en a
+dans l'Ohio, l'Iowa, le Dakota, le Montana, le Colorado, l'Etat de
+Washington, le Kansas, l'Arizona, le Nouveau-Mexique.
+
+Disperses sur un immense territoire, entoures de populations de races
+differentes, les Canadiens-Francais ont conserve leur religion. Des
+qu'ils ont pu se rassembler et former des etablissements, ils ont
+demande des pretres et ont eleve a leurs frais des temples au Seigneur.
+La plus grande partie d'entre eux ont conserve comme un tresor precieux
+leur langue et leurs habitudes nationales.
+
+En 1864, M. E. Duvergier de Hauranne se trouvait dans le Minnesota. "Ce
+pays, dit-il, est plein de Francais. Quelques-uns viennent de la mere
+patrie, la plupart ont emigre du Canada par les grands lacs. Quand je
+ne les aurais pas reconnus a, leur langage, leurs plaisanteries, leurs
+danses, leur gaiete invincible a la fatigue me les auraient designes."
+
+"La France a ete, jusqu'au milieu du 18e siecle, une des plus grandes
+puissances coloniales du monde, et l'Espagne seule pouvait lui disputer
+la preeminence. En effet, au commencement du 18e siecle, elle possedait
+toute l'Amerique du Nord jusqu'au Mexique sur l'ocean Atlantique, et
+jusqu'a la Californie sur le Pacifique. Le golfe Saint-Laurent,
+le Canada, les lacs interieurs, tout le bassin du Mississipi, le
+Nord-Ouest, l'Oregon et tous les territoires au nord de la Californie et
+du Mexique, lui appartenaient et formaient deux provinces immenses: le
+Canada et la Louisiane. Elle avait dans les Antilles plus de la moitie
+de Saint-Domingue, Sainte-Lucie, la Dominique, Tobago, Saint-Barthelemy,
+et enfin la Martinique et la Guadeloupe, faibles debris qui lui sont
+restes de tant de colonies.
+
+"De toutes ces possessions, la plus precieuse etait le vaste empire dont
+elle avait jete les fondements au nord et a l'ouest de l'Amerique,
+et qui lui eut assure une preponderance incontestable dans le inonde
+entier."
+
+Malheureusement, les systemes errones, les fausses idees qui presiderent
+alors a la direction de ses colonies, firent vegeter ces etablissements,
+tandis que ceux des Anglais prosperaient a cote des siens. Mais
+l'insouciance, l'incapacite de la cour les laisserent exposes sans
+defense aux attaques de voisins qui, dix fois plus nombreux que ces
+malheureux colons, les ecraserent un depit d'une resistance energique.
+
+Ce fut donc sous le regne deplorable de Louis XV que succomba la
+puissance coloniale de la France: les Anglais lui enleverent, on
+1763, tout le nord du continent americain. La meme annee, elle ceda a
+l'Espagne la Louisiane et toutes les regions de l'Ouest, pour eviter
+de les abandonner aux Anglais, auxquels, dans le meme temps, elle dut
+livrer la Dominique, Saint-Vincent, Tobago.
+
+Ainsi s'accomplit la ruine de l'oeuvre de Richelieu et de Colbert, la
+ruine coloniale de la France.
+
+Apres cette ruine et apres les desastres du premier empire, la France ne
+possedait plus que la Martinique, la Guadeloupe dans les Antilles, et la
+Reunion dans l'ocean Indien; ajoutez les comptoirs de l'Inde, quelques
+etablissements en Guyane et en Senegal.
+
+A peu pres ruinees a la fin de l'empire, la Martinique, la Guadeloupe et
+la Reunion se sont rapidement relevees, et aujourd'hui, la France peut
+les mettre en parallele avec les colonies les plus florissantes. Leur
+population est beaucoup plus dense que celle du continent europeen. La
+Martinique a pres de 160,000 habitants, et elle exporte, rien qu'en
+sucre, pour plus de 20 millions par an. La Guadeloupe compte 170,000
+ames, la Reunion plus de 180,000, et leurs productions sont superieures
+a celles de la Martinique.
+
+Il est a remarquer que par un phenomene rare, la langue et les moeurs
+de la France, ainsi qu'un ardent amour pour elles, se perpetuent dans
+celles des anciennes colonies qu'elle a perdues. Temoin, Madagascar;
+temoin aussi, le Canada. Voila certes des resultats assez inattendus.
+
+Dans l'Inde, les comptoirs de la France, quoique enclaves dans l'empire
+indien de l'Angleterre, n'ont pas dechu.
+
+Quant aux etablissements du Senegal, ils se sont developpes dans des
+proportions enormes. La population soumise a la France ne depassait pas
+une quinzaine de mille ames en 1815, et l'on n'y operait qu'un tres
+maigre trafic. Aujourd'hui la France y a pousse ses postes jusqu'au
+Niger. Plusieurs millions d'hommes y sont ses tributaires et le commerce
+du pays, prodigieusement accru, a atteint plus de 50 millions de francs.
+
+L'oeuvre coloniale de la France, dans ce siecle, n'a pas consiste
+seulement a conserver et a, ameliorer les epaves du son ancien domaine;
+de 1830 a 1847, elle a conquis l'Algerie. L'Algerie ne peut etre
+comparee, ni comme etendue, ni comme fertilite aux immensites de
+l'Amerique du Nord ou de l'Australie. Mais la France, dans la
+colonisation de ce pays, a obtenu des resultats precieux. Elle y
+a implante plus de quatre cent mille colons europeens. Des villes
+florissantes se sont elevees sur l'emplacement des terrains incultes
+et des marais fangeux d'il y a quarante ans. Le mouvement commercial
+atteint cinq cent millions de francs.
+
+A l'Algerie, la France vient d'ajouter la Tunisie, qui rivalisera
+bientot de prosperite et de vitalite avec l'Algerie francaise.
+
+Pour un peuple soi-disant incapable de coloniser, le resultat ne laisse
+pas que d'etre satisfaisant.
+
+En Oceanie, la France possede l'archipel de Taiti. La
+Nouvelle-Caledonie, occupee a une date plus recente, a permis a la
+France de creer une colonie penitentiaire dont tout le monde reconnait
+l'utilite. Par la Cochinchine, elle a repris pied sur le continent
+asiatique; et, si ce n'est encore qu'un embrion d'empire colonial en
+extreme Orient, cet embrion est prodigieusement vivace. Elle paie tous
+ses frais d'administration, et verse en outre une contribution dans le
+tresor de la metropole. Sa population est d'un million et demi, et son
+commerce exterieur tres considerable.
+
+De ce qui precede, on peut reconnaitre que la France commence a revenir
+a ces entreprises coloniales qui lui ont fait tant d'honneur au XVIIe
+siecle.
+
+Dans de pareilles dispositions, le recit de ces grandes oeuvres
+auxquelles d'Iberville a eu une si large part, ne peut manquer
+d'interesser ceux qui se preoccupent de l'agrandissement de la France
+par les etablissements coloniaux.
+
+Le gouvernement francais a donne la preuve de ses sympathies
+particulieres pour les anciennes colonies en nommant un des batiments
+nouvellement construits; _Le Chevalier d'Iberville_.
+
+C'est ce que nous avons appris au moment ou nous ecrivions les dernieres
+lignes de cette histoire.
+
+
+
+
+TABLE DES MATIERES
+
+
+ INTRODUCTION
+
+ PREMIERE PARTIE
+
+ CHAPITRE:
+ I--De l'etablissement de la Nouvelle-France.
+ II--La famille Le Moyne.
+ III--Developpements de Montreal.
+ IV--Naissance de Pierre d'Iberville.
+ V--Les troupes arrivent en Canada.
+ VI--Expeditions des troupes.
+ VII--Montreal et ses souvenirs.
+ VIII--Exploration du fleuve Saint-Laurent.
+ IX--M. Le Moyne envoie ses enfants en France pour entrer dans la marine.
+
+ DEUXIEME PARTIE
+
+ CHAPITRE:
+ I--Expeditions a la baie d'Hudson.
+ II--Aspect de la baie d'Hudson.
+ III--Expedition dans la colonie anglaise.
+ IV--Nouvelle expedition a la baie d'Hudson.
+ V--Siege de Quebec.
+ VI--Nouveaux evenements a la baie d'Hudson.
+ VII--M. d'Iberville a Versailles.
+
+ TROISIEME PARTIE
+
+ CHAPITRE:
+ I--Expedition en Terre-Neuve (1696-1697).
+ II--Le Gulf-Stream.
+ III--M. d'Iberville mis a la tete de l'expedition.
+ IV--Arrivee de M. Beaudoin, aumonier des Abenaquis.
+ V--Prise de Pemaquid.
+ VI--Difficultes avec M. de Brouillan.
+ VII--Prise de Saint-Jean.
+ VIII--Conquete du territoire.
+ IX--Enumeration des prises, et occupation de 500 lieues carrees en
+ territoire.
+ X--Etat actuel de Terre-Neuve, cent batiments employes, 20,000 pecheurs.
+
+ QUATRIEME PARTIE
+
+ CHAPITRE:
+ I--IVe expedition a la baie d'Hudson.
+ II--Arrivee au Labrador.
+ III---Rencontre des banquises.
+ IV--Arrivee dans la baie d'Hudson.
+ V--Rencontre de trois vaisseaux anglais.
+ VI--Prise du fort Nelson.
+ VII--Retour en France.
+
+ CINQUIEME PARTIE
+
+ CHAPITRE:
+ I--Expedition du Mississipi.
+ II--Premier voyage.
+ III--Arrivee aux Antilles.
+ IV--Arrivee devant les rives du golfe du Mexique.
+ V--Voyage a la Malbanchia.
+ VI--Grands changements on France.
+
+ SIXIEME PARTIE
+
+ CHAPITRE:
+ I--Deuxieme voyage.
+ II--Retour en France.
+ III--Expedition dans les Antilles.
+ IV--Mort de d'Iberville.
+
+ CONCLUSION.
+
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Histoire du Chevalier d'Iberville
+by Adam-Charles-Gustave Desmazures
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DU CHEVALIER D'IBERVILLE ***
+
+***** This file should be named 13981.txt or 13981.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ https://www.gutenberg.org/1/3/9/8/13981/
+
+Produced by Renald Levesque from files made available by the BNF (La
+bibliotheque Nationale du Quebec)
+
+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
+
+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
+copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
+protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
+
+
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+*** START: FULL LICENSE ***
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+THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
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+
+1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
+used on or associated in any way with an electronic work by people who
+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
+copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
+works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
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+
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+ License. You must require such a user to return or
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+ and discontinue all use of and all access to other copies of
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+
+- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
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+is also defective, you may demand a refund in writing without further
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+
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+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
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+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
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+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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