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Elle s'étendait depuis Terre-Neuve jusqu'aux montagnes +Rocheuses, depuis la baie d'Hudson jusqu'au golfe du Mexique. Ainsi +elle formait un immense triangle présentant 900 lieues sur chaque face, +c'est-à -dire 400,000 lieues carrées, près de onze fois la surface du la +France. + +Une si vaste contrée était aussi précieuse par l'abondance de ses +produits que par leur variété; elle offrait à la mère patrie une source +inépuisable de richesse. + +A l'ouest, des forêts sans limites; au nord, la région des fourrures; +à l'est, les grandes pêcheries de Terre-Neuve; enfin au sud, un sol +fertile, un climat enchanteur, avec les produits incomparables des +tropiques. + +De plus, la Nouvelle-France avait conquis une vie individuelle éminente +sous tous les rapports; elle avait offert une carrière héroïque à des +missionnaires intrépides, fourni des saints, recruté des communautés +nombreuses et exemplaires; elle avait révélé à l'admiration de la +métropole des hommes du plus grand mérite, comme Jacques Cartier, +Samuel de Champlain, du Maisonneuve, Le Ber, Talon, de Frontenac, de +Tonnancourt, de Montigny, de Boucherville, et enfin, cette admirable +famille des Le Moyne, qui ont été jugés dignes d'être salués du nom +glorieux de Macchabées du Canada. + +A une époque comme la nôtre, où l'on a sagement reconnu l'importance des +entreprises coloniales et des établissements lointains; dans un temps +on l'on revient à ces oeuvres, on peut trouver intéressant et +souverainement utile de considérer comment une domination si grande a +été conquise, établie et développée. + +Les premiers temps de l'occupation ont été largement exposés dans des +ouvrages considérables, comme ceux du P. Charlevoix, de M. Faillon, +de M. Garneau, de M. Ferland; enfin dans les oeuvres des premiers +navigateurs eux-mêmes: Jacques Cartier, Champlain, et M. de +Poutrincourt, qui ont rédigé leurs mémoires. Mais quand on arrive à la +période de l'accroissement même de la Nouvelle-France, à partir de 1680, +il est nécessaire de réunir, de rassembler les documents innombrables +disséminés dans un nombre infini d'ouvrages. + +Pour bien connaître ces temps de transition, où la petite colonie du +Saint-Laurent atteignit l'étendue d'une domination presque aussi vaste +que l'Europe, il faut commencer par étudier quelques-uns des hommes +d'État et des hommes de guerre qui ont eu part à ces changements +extraordinaires. + +Or, incontestablement, l'homme dont il faudrait d'abord s'occuper, c'est +celui qui a été le plus remarquable de tous, celui qui a eu la vie la +plus aventureuse et la destinée la plus glorieuse, qui a joué le rôle +le plus éminent, pendant trente ans, dans les plus grands événements du +pays. Celui-là , c'est l'illustre chevalier d'Iberville, de la famille +des Le Moyne; et nous croyons qu'il serait indispensable de le faire +connaître avant tous. + +D'Iberville était né à Montréal, en 1662, dans la maison de son père, +Charles Le Moyne, sur la rue Saint-Joseph, où se trouve actuellement le +bureau de la Fabrique de l'église Notre-Dame. Il a eu la gloire d'être +associé aux plus grands évènements de ces premières années, et on peut +dire qu'il y a eu la part principale. + +Il s'agissait de conquérir les richesses de cet immense continent, et +ces forêts dix fois séculaires qui couvraient au nord des cent mille +lieues carrées, et ces régions où se trouvent les pelleteries les plus +belles qu'il y ait au monde, et ces courants mystérieux de l'Océan +allant porter chaque année sur les côtes de l'Atlantique des millions +de bancs de poissons pour la subsistance de l'univers, et enfin ces +contrées du sud avec leurs sites enchanteurs, un climat délicieux, une +fertilité incomparable et tous les fruits du paradis terrestre. + +Or, c'est ce que le chevalier d'Iberville a merveilleusement mis +à exécution. A l'âge de 22 ans, en 1684. il conduisit plusieurs +expéditions à la baie d'Hudson et prit tous les comptoirs anglais. Dès +lors, la France pouvait prétendre au monopole des forêts de l'Ouest et +du commerce des fourrures. + +Dans son expédition à Terre-Neuve, en 1690, il rendit la mère patrie +maîtresse des marchés de l'Europe pour l'exploitation des pêcheries. + +Enfin, par ses exploits dans les Antilles et dans le golfe du Mexique, +de 1700 à 1705, il avait conquis les plus beaux pays du monde. + +N'en est-ce pas assez pour être tiré de l'oubli des années et pour être +proposé à l'attention des générations présentes? + +Donc, dans l'espoir d'être utile à notre temps, nous voudrions que +l'on prît connaissance de cette oeuvre de réparation vis-à -vis d'un +colonisateur incomparable et d'un héros trop ignoré. C'est un grand +enseignement pour les esprits d'élite qui commencent à estimer +l'importance de nos ancienne colonies; c'est une gloire pour la marine +française, qui peut citer ce nom sur se même rang que ceux de Jean Bart, +Tourville ou Duguay-Trouin; c'est un honneur pour la ville de Montréal, +la plus grande cité de la colonie française, que de faire valoir celui +qui a été peut-être le plus illustre de ses enfants. On a déjà parlé de +lui consacrer, dans sa ville natale, une effigie qui serait si belle +avec le magnifique portrait que l'on a conservé de lui; mais, un +attendant, ne convient-il pas de montrer combien cet honneur lui est dû? + +C'est dans ce but que nous consacrons cette monographie à la mémoire du +très illustre Pierre Le Moyne, citoyen de Montréal, sire d'Iberville, +chevalier des ordres du roi et commandant de ses vaisseaux. + + + + + + +VIE DU +CHEVALIER D'IBERVILLE + + + +PREMIÈRE PARTIE + + + +CHAPITRE 1er + +DE L'ÉTABLISSEMENT DE LA NOUVELLE-FRANCE. + +Christophe Colomb avait accompli sa découverte, le 12 octobre 1492. Le +bruit s'en répandit aussitôt en Europe et l'on comprend quelle émotion +causa un si grand évènement. En attendant que les gouvernements prissent +une décision, plusieurs contrées maritimes songèrent à explorer les +régions nouvelles. + +Les marins de la Bretagne et de la Normandie furent des premiers à les +aborder; ils reconnurent d'abord le banc de Torre-Neuve, et les pays de +chasse du Labrador. + +Dès 1504 la pêche avait commencé; plusieurs capitaines entrèrent dans le +pays et recherchèrent les fourrures. + +En 1506, Denys, pilote de Honfleur, revint avec une carte du +Saint-Laurent. + +En 1508, on amenait en France des sauvages des côtes américaines. + +En 1524, le gouvernement français envoyait un explorateur, Verazzani, +qui visita les contrées que l'on appela depuis la Nouvelle-Écosse et la +Nouvelle-Angleterre. + +En 1527, un navire anglais signalait la présence, près de Terre-Neuve, +de dix bâtiments bretons et normands. + +En 1534, le grand amiral de France, Philippe de Chabot, envoyait un +marin expérimenté, Jacques Cartier, qui, en trois voyages consécutifs, +explora le cours du Saint-Laurent et prit possession de ces nouveaux +territoires au nom du roi de France. Il planta une croix surmontée d'un +écusson aux armes royales, et il bâtit un fort près de Québec.[1] + +[Note 1: Bancrof _Histoire de l'Amérique_, tome 1er.--M. Garneau, +_Histoire du Canada_,--M. Faillon. _Histoire de la colonie française en +Canada_, tome 1er,--M. Ferland.] + +Les guerres qui survinrent en Europe arrêteront les missions royales, +mais les marins venaient toujours pour la pèche, et, en 1578, on compta +jusqu'à 150 bâtiments français sur le banc de Terre-Neuve. + +En 1594, Henri IV fit reprendre les entreprises coloniales au Canada. +Il nomma le marquis de La Roche lieutenant général des possessions +américaines. De Monts lui succéda en 1596, puis M. du Pontgravé. Enfin, +en 1601, les expéditions furent confiées a un officier habile, homme de +science et d'expérience, Samuel de Champlain, qui a mérité le titre de +père de la Nouvelle-France. + +Champlain vint occuper les rives du Saint-Laurent, pendant que M. de +Poutrincourt s'établissait en Acadie. + +En 1609, Champlain fonda In ville de Québec, puis il explora le pays. + +Il visita la rivière dite depuis de Richelieu, il reconnut au sud +un grand lac qui porte maintenant son nom. Il signala la position +d'Hochelaga (Montréal), remonta l'Ottawa et vint jusqu'au lac Nipissing, +en 1616. Il explora, aux environs du lac Nipissing, un autre lac qui a +aussi porté son nom. Enfin, il fit venir les religieux Récollets, qu'il +établit en deux missions principales; à Québec et au lac Huron, Entre +1607 et 1635, Champlain avait fait quinze voyages. Il allait exciter +le zèle des gouvernants, parlait des ressources du pays; mais en même +temps, il faisait connaître les difficultés de l'établissement: le froid +excessif décourageait les nouveaux arrivés; le monopole de certaines +compagnies tuait le commerce; l'agriculture exigeait de grands +sacrifices. + +Après tant d'expéditions et de tentatives, Champlain ne voyait à +Québec, en 1630, que quelques familles bien établies. Ému de ses +représentations, le cardinal de Richelieu prend l'oeuvre en main et +veut lu seconder de tout son pouvoir: il fonde la société de lu +Nouvelle-France, qui comptait 110 membres choisis parmi les premiers +personnages du royaume; il envoie des colons et des religieux. Mais en +1640, au bout de dix ans, tous ces efforts n'avaient réussi qu'à établir +200 personnes dans tout le pays, en comprenant même les prêtres, les +religieux, les femmes et les enfants.[2] + +[Note 2: _Histoire de la Nouvelle-France_, tome Ier, page +XX.--Dollier de Casson, _Histoire de Montréal_, 1640-1641.] + +Pour avoir un établissement, il fallait d'importants secours de la mère +patrie, et il fallait que ces secours fussent désintéressés. De plus, +les colons devaient être guidés par des vues de foi et de sacrifice; +ils devaient être décidés à supporter le climat, les privations, et des +dangers extrêmes, parce qu'il y avait à lutter contre des peuplades +nombreuses, implacables, et fournies d'armes à feu par les +établissements voisins de la Nouvelle-Angleterre et de la +Nouvelle-Orange. + +Or quand, après la mort de Champlain, tout semblait en détresse, le +Seigneur vient en aide a la jeune colonie et lui procure miraculeusement +des ressources inattendues, qui devaient assurer un succès jusque-là +vainement poursuivi. Des hommes de foi et de dévouement se décidèrent à +fournir les moyens d'une nouvelle entreprise, et en même temps des héros +s'offrirent pour les seconder, et assurer l'établissement de la religion +en ces contrées inhospitalières. + +Champlain venait de mourir (25 octobre 1635), et quelques semaines +après, le 2 février 1636, un pieux gentilhomme de la Flèche, M. de La +Dauversière, étant en prière, reçoit l'avis de fonder un établissement +à , une certaine distance de Québec pour couvrir les voies qui +conduisaient au centre de ïa colonie française et, pour être plus au +milieu des populations que l'on voulait convertir. L'endroit lui est +montré de la manière la plus distincte. Cet avis fut répété plusieurs +fois. Chose étonnante, il n'était pas le seul qui eût reçu cette +indication, et en effet le même jour, 2 février 1636, un jeune +ecclésiastique qu'il ne connaissait pas, M. Olier, alors âgé de +vingt-six ans, et établi à Vaugirard avec quelques prêtres, est averti +qu'il doit se consacrer à fonder un établissement, pour le bien de lu +religion, à un endroit du Canada qui lui est montré aussi de la manière +la plus distincte, et en même temps il lui est enjoint d'établir une +compagnie de prêtres pour prendre soin des intérêts spirituels de +l'entreprise. + +Or, dans ces deux révélations arrivées le même jour, il s'agissait de +la même oeuvre, et l'endroit indiqué était le même. C'est ce +que reconnurent ces deux grands serviteurs de Dieu quand ils se +rencontrèrent plusieurs années après, vers 1640. Ils ne se connaissaient +pas, et furent secrètement avertis de la communauté de leur vocation et +de leur mission.[3] + +[Note 3: Le P. Vimont, _Lettres des rev. PP. Jésuites_, tome 1er, +page 15,--La mère de l'Incarnation, ses lettres de 1642,--M, Dollier de +Casson, _Histoire de Montréal_.] + +Grâce à l'union de leurs efforts, l'oeuvre prit tous les développements +désirables; de nobles seigneurs s'y associèrent. Enfin, au moment où +la compagnie achetait l'île de Montréal, un gentilhomme, jeune encore, +retiré du service, désirant se consacrer À une oeuvre de zèle, se +présentait: c'était M. de Maisonneuve. C'est lui qui fut le fondateur +de Montréal et qui devait en faire le boulevard de la colonie par vingt +années d'un dévouement intrépide et de l'administration la plus nage. + +Il fut aidé par des hommes de foi et de courage. Parmi ces auxiliaires, +nous nous proposons de faire connaître la famille des Le Moyne, et la +part qu'ils ont eue à l'établissement de la Nouvelle-France. + +C'est ce que nous allons exposer dans les paragraphes suivants. + + + +CHAPITRE II + +LA FAMILLE LE MOYNE. + +Cette famille, établie dans la Nouvelle-France au milieu du XVIIe +siècle, devait y conquérir une grande illustration. A la première +génération, elle avait fourni des commandants aux armées du roi, des +gouverneurs à la Nouvelle-France et à la Louisiane, des intendants aux +commandements maritimes de la France. + +Elle était originaire de la ville de Dieppe. Depuis Jacques Cartier, +Dieppe avait toujours eu beaucoup de relations avec la nouvelle colonie. + +C'est de Dieppe que partit M. de Poutrincourt, dont l'ancienne résidence +se voit encore aux environs de cette ville, au château de Mesnières. + +Un gouverneur de Dieppe, M. de Chattes, son lieutenant, M. de Monts. +madame de Guercheville, épouse d'un gouverneur de la ville de Paris sous +Henri IV, avec leurs expéditions, avaient fait connaître ces nouveaux +pays pour lesquels, à chaque printemps, partaient des flottilles +de bâtiments pour les pèches de Terre-Neuve et pour la traite des +fourrures. + +En 1664, dans un seul mois, on vit partir des côtes de Dieppe et des +pays voisins, 65 grands vaisseaux pour le Canada. + +Il y avait en cette ville des quartiers consacrés au commerce des +produits de l'Amérique, et il existe encore une rue nommée de la +Pelleterie, ou résidaient une quantité de marchands de fourrures, qui +trafiquaient des envois du Canada avec l'Europe. + +M. Paillon, en parcourant les livres des paroisses, a trouvé aux +registres de l'état civil un témoignage bien caractéristique des +rapports de Dieppe avec la Nouvelle-France. Voici les noms qu'il a +relevés à la paroisse Saint-Jacques de Dieppe pour l'année 1630: +Duhamel, Hardy, Auger, Aubuchon, Duhuc, Godebout, Davignon, Hébert, +Sénécal, Gaudry, Duval, Gervais, Vallée, Lecompte, Godard, L'Écuyer, +Leroux, Dumouchel, Viger, Cardinal, Duchesne, etc.: on se croirait dans +une paroisse de Montréal ou de Québec. + +Il ne faut pas s'étonner qu'au moment où les chefs des nouvelles +entreprises recrutaient des volontaires pour la Nouvelle-France, le +nommé Duchesne, soldat dans les troupes du roi, se presenta, avec deux +de ses neveux: Jacques Le Moyne, âgé de dix-sept ans, et son frère +Charles, âgé de 14 ans. Leur père, Pierre Le Moyne. était marié avec +Judith, soeur de Duchesne. C'était un ancien soldat qui tenait un hôtel +sur la paroisse Saint-Jacques, près de la mer, et qui recevait comme +clients ordinaires les marins qui s'embarquaient pour l'Amérique. + +Ces familles des côtes de la Manche étaient toujours disposées à , tenter +les aventures périlleuses, et la religion présentait cette oeuvre comme +digne de coeurs chrétiens; il s'agissait de donner aux populations +sauvages le trésor de la foi en échange des biens qu'ils trafiquaient. + +M. Faillon a trouvé aussi dans les registres de Dieppe qu'il y avait +beaucoup de Le Moyne en cette ville. + +Il a compté jusqu'à quatorze chefs de famille de ce nom au commencement +du XVIIe siècle, parmi lesquels un capitaine du roi, un procureur, un +lieutenant général en l'amirauté de France. «Nous n'osons affirmer, dit +M. Faillon, que Pierre fût parent de ces personnages, mais Charles Le +Moyne s'est rendu encore plus illustre qu'aucun de ses prédécesseurs, +par ses qualités personnelles, par ses exploits et ceux de ses enfants.» + +Charles Le Moyne, né en 1626, de Pierre Le Moyne et de Judith Dufresne, +sur la paroisse Saint-Rémi de Dieppe, partit donc en 1640 pour le Canada +avec son frère aîné, Jacques, et leur oncle. Il avait alors quatorze +ans. + +Plus tard, deux de leurs soeurs, Jeanne et Marie, vinrent de France et +se joignirent à eux. + +Charles Le Moyne accompagna d'abord les PP. Jésuites dans le pays des +Hurons, et resta avec eux jusqu'à l'âge de vingt ans. + +Il devint un guide sûr et un interprète consommé. Il connaissait tous +les sentiers du pays, et avait appris plusieurs dialectes. Enfin, il +s'était familiarisé avec la tactique des sauvages, à l'égal des colons +les plus capables. Il s'habillait comme les sauvages, et se transformait +quand il voulait, sans pouvoir être reconnu comme étranger; d'ailleurs +il trouvait ce costume plus commode pour la marche et pour la chasse. Il +savait parfaitement se servir des raquettes, de la hache et de l'aviron, +«sans lesquels on ne peut rien dans ce pays.» Enfin, il était devenu, +dans des expéditions continuelles, d'une taille et d'une force +extraordinaires. C'est ce qui apparaît dans le portrait découvert à +Paris par l'éditeur des documents sur les pays d'outre-mer, M. Margry. + +En 1646, M. de Montmagny ayant vu Duchesne et son neveu, voulut +tirer parti de leurs bonnes qualités, et il les attacha aux nouveaux +établissements français du Saint-Laurent. Il envoya Duchesne à +Trois-Rivières et Charles Lu Moyne à Montréal, tous deux comme +interprètes. + +Montréal, ou Charles Le Moyne se rendit en 1646, était un poste +avantageux, et comme une sentinelle avancée à 60 lieues de Québec, au +milieu des établissements sauvages. C'est là qu'il devait faire éclater +ses qualités hors ligne. + +Cette position avait été signalée dès le commencement par Jacques +Cartier et ensuite par Champlain. On pensait que ce jugement avait été +confirmé par une inspiration divine envoyée à ceux qui devaient être les +fondateurs de cette nouvelle colonie: M. Olier et M. de La Dauversière, +ainsi que nous l'avons dit précédemment. + +La position était favorable. Placée sur une éminence de deux milles de +longueur, entre le grand fleuve et une petite rivière, l'habitation +était environnée d'eau de toutes parts. Le fleuve la mettait à l'abri +de la surprise des ennemis, et on arrière une haute montagne, toute +couverte d'arbres séculaires, protégeait contre les vents du nord. [4] + +[Note 4: Notice sur Montréal. Paris, 1869.] + +Cette habitation si bien défendue avait en même temps un aspect +attrayant. Elle était environnée des plus beaux arbres, plantés si +régulièrement entre le rivage et la montagne, que Champlain lui avait +donné le nom de place royale, digne avenue du mont superbe que Jacques +Cartier avait nommé le mont Royal, nom qui lui est resté. + +Enfin, pour ajouter a l'ornement et en faire un site remarquable, on +voyait, au milieu du fleuve et en face du lieu de débarquement, deux +belles îles chargées de forêts, l'une s'élevant en pyramide, comme +un bouquet de verdure, à cent pieds de hauteur, l'autre s'étendant +gracieusement sur une lieue de longueur: c'étaient comme deux +sentinelles avancées, pouvant servir un jour de citadelles. + +Ce site, si fort comme poste militaire, était aussi l'un des plus beaux +que l'on puisse citer dans le monde. On pouvait s'en convaincre en le +contemplant du haut de la montagne, ou les colons se rendaient souvent +en pèlerinage. Au point le plus élevé, il y avait une croix imposante +plantée par M. de Maisonneuve. De là , à cinq cents pieds au-dessus du +niveau du fleuve, l'établissement paraît dans toute sa magnificence. +Depuis le haut du mont descend un amphithéâtre d'une lieue de largeur +qui montre des arbres variés et précieux; en bas, d'immenses prairies +fertiles étaient des fleurs éclatantes; plus loin se déploie la ceinture +splendide d'un fleuve profond, qui n'a pas moins d'une lieue de largeur. +Au delà , pour compléter ce beau panorama, des montagnes disposées en +cercle jusqu'à dix et vingt lieues dans le sud, forment comme une +corbeille de verdure dont Montréal est le centre. + +Cette nature apparaissant comme le créateur l'avait formée, sans les +modifications du travail de l'homme, pouvait sembler plus pittoresque +que nous ne la contemplons maintenant. Mais si l'aspect est un peu +changé, tous les souvenirs des premiers temps ne sont pas effacés. La +ville est toujours appelée, dans le coeur des fidèles, Ville-Marie, en +souvenir de l'indication donnée par la sainte Vierge elle-même. Le mont +porte toujours le nom de Mont-Royal, choisi par Jacques Cartier. L'une +des îles s'appelle Sainte-Hélène, comme l'a nommée M. de Champlain, en +l'honneur de son épouse, Hélène Boullé; l'autre est nommée Saint-Paul, +en souvenir de M. Paul de Maisonneuve, premier gouverneur de la colonie. + +Le fort de Montréal, élevé en 1642, était tellement couvert par les +arbres, que les sauvages, dans leurs excursions sur le fleuve, ne le +découvrirent qu'à la seconde année de sa construction. Bientôt ils en +comprirent l'importance et le danger pour eux. Ce poste avancé entre +plusieurs tribus puissantes pouvait les tenir en échec et leur enlever +le libre parcours du Saint-Laurent; aussi le nouvel établissement fut-il +bientôt le but de leurs attaques. + +M. de Maisonneuve, renfermé dans le fort avec cinquante hommes, comptait +avec lui des gens de guerre pleins d'expérience, parmi lesquels les +deux frères Le Moyne, qui furent les plus renommés dans la suite. M. de +Maisonneuve sut si bien se garder que, malgré les tentatives de milliers +d'ennemis qui vinrent reconnaître le terrain, les Français ne perdirent +guère qu'une dizaine d'hommes de 1642 à 1650. + +Les procédés des sauvages étaient pleins de perfidie. Ils cherchaient à +attirer les cultivateurs par des signes de paix, et puis ils se jetaient +sur eux pour les faire périr dans d'affreux supplices.[5] + +En 1643, on perdit quatre hommes; en 1644, on en perdit trois, et sur +les sept, trois, faits prisonniers, furent cruellement brûlés.[6] + +Au 6 mai 1641, Boudard fut tué par les Iroquois; sa femme, Catherine +Mercier, prise près de lui, fut martyrisée pendant deux jours, puis +brûlée en refusant héroïquement de renoncer à sa religion. + +[Note 5: M. Paillon, _Histoire de la colonie,_ tome II, PP. l51 et +364.] + +[Note 6: Registre des sépultures de Montréal, 1643-1644.] + +Charles Le Moyne, arrivé à Montréal en 1646, se montra bientôt un dévoué +champion de la mission. Il ne reculait devant aucune entreprise, et se +montrait toujours disposé à protéger les colons. Il était d'une bravoure +et d'une habileté merveilleuses. Parfois, seul sur la plage, s'il +rencontrait des sauvages qui étaient venus tenter quelque coup, il +les menaçait de son fusil s'ils essayaient de s'échapper, et il les +obligeait à aller se constituer prisonniers au fort. D'autres fois, +voyant un canot de sauvages sur le fleuve, il attendait qu'ils fussent +engagés dans la force du courant, fondait sur eux comme la foudre, dans +son embarcation, et les forçait à venir aborder comme prisonniers. + +Un jour, sachant que des travailleurs sont attaqués à la pointe +Saint-Charles, il s'y rend avec quatre hommes, se gare à propos derrière +des troncs d'arbres, et, avant d'avoir été aperçu, met vingt-cinq ou +trente sauvages hors de combat. + +On cite aussi une rencontre, où, avec 15 habitants du fort armés de +fusils et de pistolets, il alla se présenter en face de 300 sauvages qui +se précipitaient sur les colons, et il leur tua 32 hommes à la première +décharge, tout le reste s'enfuit épouvanté. + +Il se montrait le serviteur dévoué de M. de Maisonneuve, comme le major +Lambert Closse, qui proclamait qu'il n'était venu à Montréal que pour +offrir sa vie à Dieu. + +M. de Maisonneuve avait tant de confiance en Le Moyne qu'il le chargeait +de ses messages pour les Indiens. + +M. de Maisonneuve le mit aussi à la tête d'une milice qu'il forma, en +1660, parmi les habitants pour la défense de la mission, et qu'il plaça +sous la protection de la sainte Famille. Il l'assigna à la défense de +Montréal avec le sieur Picoté de Belestre, à un moment où l'on attendait +l'arrivée de milliers d'Iroquois soulevés de toutes parts dans les +environs du lac Ontario et des rives du lac Champlain. On sait que ces +Iroquois furent arrêtés par la défense héroïque, au Long-Sault, de +dix-sept Montréalais, sous la conduite de l'intrépide Dollard. + +C'est dans ces circonstances que l'on s'appliqua à protéger la ville. Il +y avait déjà quarante maisons séparées, mais avec des meurtrières et des +créneaux; elles étaient bâties de manière à pouvoir se défendre les unes +les autres. Alors, on compléta les forts qui environnaient la ville +et qui devaient servir à assister les travailleurs dans les champs +environnants. + +En même temps qu'il assurait la défense militaire du pays, M. de +Maisonneuve s'occupait d'en préparer l'existence à venir, et pour cela +il offrait les plus grands avantages à ceux qui voulaient s'y établir et +fonder des familles. Il donna à Charles Le Moyne une terre à la pointe +Saint-Charles et deux emplacements dans la ville, l'un près de la +résidence du gouverneur et des prêtres, pour leur servir de défense; +l'autre au bord du fleuve, où se trouve le marché Bonsecours, pour +surveiller l'entrée de la ville, et la côte opposée, dont il devait +devenir le seigneur. + +Vers 1665 arriva un événement que nous tenons d'autant plus à signaler +qu'il montra quelle affection Charles Le Moyne inspirait à toute la +colonie et en même temps quelle était l'estime qu'il avait su imposer +aux populations sauvages. + +Comme il ne s'épargnait jamais dans aucune rencontre, il fut fait +prisonnier aux environs de Montréal en 1665. + +Sa jeune femme, âgée de vingt-cinq ans, et qui avait déjà quatre +enfants, était dans la désolation. Elle le recommanda aux prières de +tous, et elle-même recourut au Seigneur avec une telle ferveur, que M. +Dollier de Casson dit qu'on peut lui attribuer l'espèce de miracle qu'il +plut à Dieu d'opérer en faveur de son mari. + +Au bout de quelques jours Le Moyne revint; il avait gagné ses ennemis +en leur rappelant les bontés qu'il avait eues pour les prisonniers +iroquois, et en les menaçant de la vengeance des troupes du roi qui +allaient bientôt arriver. + +Charles Le Moyne retourna à Montréal. C'est alors qu'il fut sensiblement +éprouvé dans ses plus tendres affections, par suite du départ de M. +de Maisonneuve pour la France. Il lui était attaché par les liens de +l'estime la plus haute et de la reconnaissance la plus tendre; aussi ce +départ lui causa-t-il la plus vive douleur, comme la séparation d'avec +le père le plus tendre et le plus aimé. + +M. de Maisonneuve, de retour en France, resta toujours attaché à son +ancien gouvernement. Il s'endormit dans le Seigneur «avec une confiance +d'autant plus parfaite dans les récompenses du ciel,» nous dit M. +Faillon, «qu'il n'avait rien reçu pour ses services de la terre.» [7] + +[Note 7: M. Faillon, _Histoire de la colonie_, tome III, page 115.] + + + +CHAPITRE III + +DÉVELOPPEMENTS DE MONTRÉAL. + +Fondée on 1642, la cité de Montréal s'accrut lentement dans ses +commencements, mais ensuite l'accroissement fut rapide. + +Ainsi, après vingt ans, elle ne comptait que 500 âmes, mais dix ans +après, il y en avait plus de 1500. + +Ce qui était surtout à considérer dans ces commencements, c'était le +zèle pour l'amélioration des pauvres sauvages, et l'énergie des pieux +colons. + +Le zèle pour la conversion des infidèles était extraordinaire, et le +courage pour braver les épreuves et les dangers, au-dessus de toute +expression. + +«On voyait bien, dit le Père Leclercq, que ces gens-là avaient quitté +leur patrie par les mouvements d'un zèle apostolique,» et rien ne +pouvait les faire changer de sentiments; ni l'ingratitude, ni la +perfidie des sauvages, ni leur défaut de bonne foi, ni leurs cruautés +inhumaines, rien ne pouvait éteindre le feu de la charité. + +Tout était réglé dans la nouvelle ville comme dans une communauté +militaire. A une heure fixée, après la prière et la sainte messe, qui +avaient lieu à 4 heures du matin, la population se rendait au travail +dans les champs; chacun avait près de soi son fusil caché dans un +sillon. + +Il ne se passait pas de jour sans attaque. Ceux qui se laissaient +surprendre étaient voués à des supplices atroces. On admirait leur +courage, on plaignait leurs souffrances, mais on ne renonçait pas à +prier pour les bourreaux. Enfin, dès qu'une occasion favorable se +présentait, on cherchait à gagner ces pauvres aveuglés. A force +d'efforts et de patience, les âmes finissaient par se laisser éclairer, +les coeurs étaient touchés, le mal vaincu par le bien. + +Ces premiers temps ont été admirables. La ville offrait comme une image +de la primitive Eglise. Ces braves gens étaient voués à la piété la +plus fervente et à la charité la plus dévouée. Il n'y avait jamais de +contestation entre eux; il n'y avait qu'un coeur et qu'une âme, et +tandis qu'ils étaient si unis à Dieu, si bons entre eux, ils restaient +inébranlables dans le danger. Chaque citoyen se regardait comme une +victime offerte à la mort pour la glorification de l'Evangile. + +Dans les annales de la soeur Morin, écrites vers ce temps, nous avons +les détails les plus touchants sur la vie à Montréal avant l'arrivée des +troupes: la piété, la charité, des colons, les privations qu'ils avaient +à subir, enfin les cruautés extrêmes qu'ils étaient exposés à éprouver, +étant entourés d'ennemis féroces, nombreux et implacables. + +Bientôt différentes circonstances favorisèrent les saintes dispositions +et le zèle des colons pour la conversion des infidèles. + +Plusieurs nations étaient en guerre; l'une d'elles, celle des Iroquois, +puissante et implacable, faisait une guerre d'extermination contre ses +ennemis. + +Leurs victimes venaient implorer la protection des Français. Elles +furent accueillies et placées dans des positions retranchées. On compta +bientôt plusieurs colonies chrétiennes: à la Montagne, à la Prairie, au +Sault-Saint-Louis, au lac Saint-François, au lac des Deux-Montagnes, et +enfin à la Petite-Nation, sur l'Ottawa, à vingt lieues de Montréal. + +Ces nouveaux chrétiens, disciplinés par les Français, devinrent +eux-mêmes comme des apôtres. On en fit des catéchistes zélés et habiles. +Ils rendaient de grands services au sein des autres tribus. + +Les Français excitaient l'admiration de leurs plus cruels ennemis par +leur douceur, leur sollicitude et leurs libéralités inépuisables. Ils +établissaient ceux qui se donnaient à eux, leur apprenaient à cultiver, +leur livraient des terres, représentaient l'excellence de la vie réglée +et civilisée à ces pauvres barbares, et se montraient ainsi bien +différents des gens de Boston, qui ne s'étaient jamais occupés des +nations qui les entouraient, que pour les détruire et se mettre à leur +place. + +Au milieu de leur noble mission, les Français acquéraient une habileté +merveilleuse pour occuper le pays. Formés par M. de Maisonneuve et +par le chef de la milice, Charles Le Moyne, ils étaient devenus des +combattants consommés, des explorateurs infatigables. Ils avaient pris +les bonnes qualités des sauvages, et y ajoutaient l'esprit de discipline +et de tactique des milices françaises. + +On a dit que les Français n'avaient pas le génie de la colonisation +comme leurs voisins; mais, suivant M. Parkman lui-même, cela n'est point +exact. M. Parkman pense que les colons français égalaient les Anglais +sous bien des rapports. + +Les Français n'avaient pas les vues odieuses des colons de la +Nouvelle-Angleterre: ils n'auraient jamais voulu adopter, comme eux, un +plan d'extermination contre ces pauvres gens. + +Ce qui est affirmé, même par les écrivains anglais, c'est que sous +le rapport des qualités morales et des qualités intellectuelles, les +colonies anglaises étaient vraiment inférieures à la colonie française, +tandis que sous le rapport de l'activité, de l'intelligence et de la +bonne organisation, la colonie française égalait toutes les colonies +anglaises réunies.[8] + +[Note 8: Le système français avait un grand avantage; il favorisait +l'élément guerrier: la population était formée entièrement de soldats +et de miliciens (Parkman). L'occupation principale était un continuel +apprentissage de la guerre dans les bois. La haute classe regardait +la guerre comme la seule occupation digne d'elle, et elle estimait +l'honneur plus que la vie. Pour ce qui est de l'habitant, les bois, les +lacs, les cours d'eau étaient ses lieux d'étude, et là il était maître +consommé. Forestier habile, hardi canotier, toujours prêt pour les +entreprises périlleuses; dans les guerres d'escarmouche et d'embuscade +au milieu des bois, il y en avait peu qui pussent lui être comparés +(Parkman).--«En Canada, comme en Europe, à ce moment, la race française +a appris à se connaître. Elle s'est trouvé des forces que les autres +siècles ne savaient pas.» Voilà ce qu'a produit l'amour de la discipline +et le zèle de la religion. + +Les Français n'aspiraient pas à des conquêtes, mais ils voulaient sauver +des âmes, et pour arriver à ce but, ils avaient autant de persévérance +et d'énergie que leurs voisins en avaient pour les avantages matériels +(Saint-Marc Girardin sur l'Amérique du Nord).] + + +Au milieu de terribles épreuves, la colonie s'établissait, avec une +réunion des hommes les plus capables: M. de Maisonneuve, le gouverneur; +son lieutenant, Lambert Closse; M. d'Ailleboust, un officier de haut +grade; son neveu M. de Musseaux; M. Le Moyne, lieutenant; M. Le Ber de +Senneville; M. Decelles de Sailly; M. de Montigny; M. de Repentigny et +M. de Brassac; de plus, les hommes de la milice, si dignes d'admiration, +et dont les descendants remplissent maintenant le pays.[9] + +[Note 9: On trouve encore actuellement en Canada et dans les +environs de Montréal des descendants de ces premiers colons, dont les +noms sont portés par des milliers d'individus: Prud'homme, Descaries, +Hurtubise, Lortie, Beaudry, Dumoulin, Renaud, Laviolette, Désautels, +Boudraud, Lavigne, Trudeau, Cadieux, Deschamps, Barbier, Meunier, +Dagenais, Leblanc, Jodoin, Toussaint, Beaudry, Laplante, Beauvais, +Rolland, Lenoir, etc.] + +De nobles coeurs assistaient ces bras héroïques: Mlle Mance, de +l'Hôtel-Dieu, et ses compagnes; la soeur Bourgeois et ses institutrices; +madame Le Moyne, que l'on a appelée la mère des Macchabées; madame Le +Ber, qui devait voir une sainte à miracles en l'une de ses enfants; +madame d'Ailleboust, et sa soeur, mademoiselle de Boullogne, qui +aspiraient dans le monde à la vie religieuse. + +La ville était sous la direction de prêtres éminents. M. Gabriel de +Queylus, le directeur de la cure de Saint-Sulpice de Paris, était venu +s'établir à Montréal; et aussi M. l'abbé François Dollier de Casson, +ancien colonel et aide de camp du maréchal de Turenne; M. d'Urfé, ancien +curé de la cathédrale du Puy, allié du ministre Colbert et petit-neveu +du célèbre M. d'Urfé; M. de Fénelon, frère de l'illustre archevêque de +Cambray; M. Souart, un des plus grands prédicateurs de Paris; M. de +Belmont, l'un des prêtres les plus riches de France, chargé des missions +sauvages; M. Barthélémy, qui explora le lac Ontario. + +Ces messieurs étaient en communication continuelle avec les associés de +l'oeuvre résidant à Paris, tels que M. le baron Pierre de Fancamp, M, de +Liancourt, M. de Renty, M. de Bretonvilliers, M. Legauffre, M. Dubois, +madame de Bullion, si généreuse, qui contribuait avec les autres +associés pour des sommes si abondantes. + +M. Olier, avec la compagnie des associés des oeuvres, avait donné plus +de 300,000 livres: M. de Bretonvilliers, successeur de M. Olier, 400,000 +livres; M. Dubois, M. de Queylus, M. de Fénelon, M. d'Urfé donnèrent +leur fortune, qui était considérable; M. de Belmont, 300,000 livres en +une seule fois. On a calculé, dans le temps, que les associés et prêtres +du Séminaire avaient fourni, pour l'oeuvre de Montréal, de leurs propres +deniers, en trente ans, la somme de 1,800,000 livres, ou environ sept +millions de la monnaie actuelle. + +Ce qui donna bientôt de la vie à la colonie, et qui assura sa +tranquillité, ce fut l'arrivée des troupes, demandées depuis longtemps, +et de plus, la détermination que prirent un grand nombre de soldats et +d'officiers de s'établir dans des terres concédées suivant le système +féodal, afin de mettre la ville à l'abri de toute incursion des +sauvages, comme nous le verrons plus tard. + +Les officiers et les soldats se distinguèrent autant que les premiers +colons par leur esprit de foi et leur dévouement à l'oeuvre entreprise. + + + +CHAPITRE IV + +NAISSANCE DE PIERRE D'IBERVILLE. + +C'est au milieu de cette réunion de chrétiens exemplaires, de +gentilshommes choisis, de militaires intrépides que s'élevaient les +enfants des familles principales de Montréal: Le Ber, Saint-André, de +La Porte, Decelles de Sailly, de Jacques et de Charles Le Moyne, de +Montigny, de Belestre, de d'Ailleboust de Musseaux, de Prud'homme, de +Tessier, de Louvigny, de Le Noir Rolland. + +La famille qui se distinguait entre toutes par ses enfants, tant par +leur nombre que par leurs heureuses dispositions, c'était celle de +Charles Le Moyne, marié à la fille adoptive des Primot. Il y avait là . +douze enfants pleins de force et de bonnes qualités. Le troisième, +Pierre d'Iberville, se faisait remarquer dès sa jeunesse. Il annonçait +un esprit vif et hardi, et il était d'une force extraordinaire pour son +âge. + +Voici l'ordre des naissances de ces enfants, auxquels Le Moyne, pour +les distinguer, donna des noms empruntés aux localités des environs de +Dieppe, en souvenir de la patrie absente: + +«En 1650, Charles de Longueuil; en 1659, Jacques de Sainte-Hélène; en +1661, Pierre d'Iberville; en 1663, Paul de Maricourt; en 1668, Joseph +de Sérigny; en 1669, François de Bienville; en 1670, anonyme; en 1673, +Catherine-Jeanne; en 1676, Louis de Châteauguay; en 1678, Marie-Anne; +en 1680, Jean-Baptiste de Bienville, deuxième du nom; en 1681, Gabriel +d'Assigny; en 1684, Antoine de Châteauguay.» + +Ils se distinguèrent par leur mérite et leur dévouement; cinq moururent +au service du roi: Sainte-Hélène fut tué au siège de Québec en 1690; de +Maricourt mourut de fatigue au pays des Iroquois en 1704; de Bienville +1er fut tué par les sauvages en 1691; de Châteauguay 1er fut tué à +la prise du fort Nelson en 1686; d'Assigny mourut des fièvres dans +l'expédition du golfe du Mexique en 1700. + +Charles de Longueuil fut gouverneur de Montréal; de Bienville, deuxième +du nom, fut gouverneur de la Louisiane pendant quinze ans; Antoine de +Châteauguay devint gouverneur de la Guyane. Catherine-Jeanne fut mariée +au sieur de Noyan, capitaine de la milice; Marie-Anne fut mariée en 1699 +au sieur de La Chassoigne, gouverneur des Trois-Rivières. + +Voici donc une famille qui est un précieux témoignage de l'état des +choses sous l'ancien régime; une famille modeste, mais élevée avec les +soins qu'inspire la religion, et qui, grâce à ce secours, fournit tant +de sujets remarquables. Le gouvernement était juste appréciateur du +mérite, et il n'hésitait pas à mettre les petits-fils d'un humble +aubergiste au premier rang, quand il les en voyait dignes. + +Nous trouvons sur les registres de Notre-Dame l'acte de naissance de +Pierre d'Iberville, notre héros, et nous le transcrivons ici: + + Le 20 juillet 1661, ai baptisé Pierre, fils de Charles Le Moyne et + de Catherine Primot, sa femme. Le parrain, Jean Grevier, au nom + de noble homme Pierre Boucher, [10] demeurant au cap près des + Trots-Rivières; et marraine, Jeanne Le Moyne, femme de Jacques Le + Ber, marchand. + + Signé: PÉROT, curé de Montréal. + +[Note 10: C'est ce Pierre Boucher qui a donné une notice intéressante +sur la Nouvelle-France. Il devint gouverneur des Trois-Rivières et est +l'ancêtre de personnages remarquables: La Vérendrie, qui explora le +Nord-Ouest; la soeur d'Youville, fondatrice des soeurs Grises, et enfin +M. de Boucherville, premier ministre de la province de Québec de 1874 à +1878.] + +Tandis que les jeunes filles allaient recevoir l'enseignement de la +soeur Bourgeois et de Mlle Mance, les jeunes gens étaient formés par les +messieurs du Séminaire, et principalement par M. Souart et M. Pérot. + +M. Souart avait organisé une école formée sur le modèle des maîtrises de +France, et les enfants, malgré l'éloignement, recevaient l'instruction +telle qu'on la donnait dans les meilleures écoles de la mère patrie. + +M. Souart était un maître consommé. M. Pérot nous a laissé, dans les +registres de la paroisse, des témoignages précis de sa capacité: on +remarque une écriture d'une délicatesse comparable à la gravure, une +rédaction irréprochable, une connaissance par faite de la langue. + +Ceux d'entre les jeunes gens qui, après quelques années d'études, +montraient des inclinations pour l'état ecclésiastique, étaient envoyés +au collège des Jésuites de Québec; les autres s'exerçaient pour la +profession militaire et étudiaient les lettres et les mathématiques. +Cette école de M. Souart, étant aussi une maîtrise, devait concourir au +service religieux. Les enfants servaient la messe; de plus, ils étaient +formés au chant religieux et aux cérémonies ecclésiastiques, comme cela +se passe dans toute maîtrise. + +On observait le règlement de la paroisse de Saint-Sulpice de Paris pour +l'instruction religieuse et la préparation à la première communion. M. +de Queylus avait pratiqué cet enseignement à la cure de Saint-Sulpice, +ainsi que M. de Fénelon, et ils le continuaient à Montréal, tandis que +le frère de M. de Fénelon, le futur archevêque de Cambray, remplissait +les mêmes fonctions à la cure de Paris, à laquelle il était attaché. + +Le catéchisme dont on se servait venait de Paris; il avait été composé +sous la direction de M. Olier, et il a été conservé jusqu'à ce jour en +Canada, presque sous la même forme, d'après la rédaction d'un prêtre de +Saint-Sulpice, M. Languet, qui devint plus tard archevêque de Sens. + +Voici les noms des enfants qui firent la première communion, vers 1674, +avec Pierre d'Iberville: + +Robutel de Saint-André, Aubuchon, Louis Descaries, Antoine de La Porte, +Pierre, Paul et Jean Le Moyne, Paul et Nicolas d'Ailleboust de Manthet, +Urbain Tessier, Gabriel de Montigny, Pierre Cavelier, Benoît et Jean +Barret, Jacques Le Ber, Zacharie Robutel, et Duluth. + +Ces noms sont précieux à conserver, ce sont les noms d'enfants nés sur +le sol canadien dès les premiers temps, et qui, à différents titres, ont +acquis des droits à la notoriété nationale. + +Ainsi Jean, Pierre et Paul Le Moyne allèrent à la baie d'Hudson en 1686. + +D'Ailleboust de Manthet parcourut le Nord-Ouest et, dans un mémoire +remarquable, fit connaître les richesses de la Louisiane. + +Gabriel de Montigny accompagna Pierre d'Iberville à Terre-Neuve en 1686; +Jean Barret suivit M. de La Salle dans ses expéditions et périt dans un +naufrage. + +Duluth explora le lac Supérieur. + +Ces enfants s'instruisaient de la religion en même temps qu'ils +s'initiaient aux exercices militaires, comme il convient dans une place +de guerre. Le dimanche, ils revêtaient les habits de choeur et aimaient +à prendre part aux cérémonies; et ensuite, aux jours de congé, ils +prenaient le costume des jeunes sauvages et s'en allaient aux environs, +avec des arcs et des flèches, chasser le gibier, qui était d'une +abondance extraordinaire. + +Pierre d'Iberville qui, d'après les mémoires du temps, se distinguait +au milieu de tous par sa piété et son heureux caractère, était +singulièrement remarquable par un tempérament infatigable et son +habileté dans les exercices corporels. + +Les écrits et les mémoires qu'ils a laissés et qui sont pleins d'intérêt +et du style le plus noble, font voir qu'il avait bien profité des +enseignements de M. Souart. + +Pierre passa sa jeunesse dans la maison de son père, sur la rue +Saint-Joseph. On peut voir encore, près de la sacristie de Notre-Dame, +quelques corps de bâtiment de la maison des Le Moyne, et dans le jardin +du Séminaire, il restait encore, il y a quelques années, des arbres très +anciens qui avaient pu ombrager ses premiers jeux. + +Le futur héros était grand pour son âge, d'une figure ovale et agréable, +teint clair, très blond, avec des cheveux abondants, digne fils du baron +de Longueuil, que les sauvages avaient nommé l'alouette, à cause de son +teint et de ses cheveux blonds. Son maintien était noble, mais tempéré +par beaucoup de modestie et de douceur. + +Il était de ceux dont on a pu dire qu'ils plaisaient au premier regard, +mais qu'on les aimait en les connaissant davantage. Ses manières étaient +aisées, agréables, et son commerce plein d'ouverture et conciliant. + +Il montrait, dès sa jeunesse, tous les signes de ce caractère obligeant +et généreux qui le fit tant aimer de ses soldats qu'ils l'auraient suivi +jusqu'au bout du monde, disaient-ils; enfin, il avait ce coeur tendre, +plein de pitié pour le malheur qui le fit remarquer et adorer des +nations sauvages. + +Pendant qu'il demeurait chez son père, il put être témoin de différents +événements notables: la construction de l'église paroissiale, la +division et la dénomination des rues de la ville, et enfin, l'entrée +dans Montréal, d'une partie des troupes que le roi avaient envoyées dans +la Nouvelle-France. Ces troupes venaient se fixer dans la ville et aux +environs pour défendre les colons, Cet événement dut lui faire une +grande impression. + + + +CHAPITRE V + +LES TROUPES ARRIVENT EN CANADA. + +L'obligation de lutter continuellement contre les sauvages portait +l'attention des colons vers l'état militaire: c'était l'état le plus en +vue. Or cette disposition fut singulièrement activée parmi la jeunesse +de Montréal lorsqu'on vit arriver dans le pays, avec le régiment de +Carignan, la fleur de la noblesse de France et l'élite de ces familles +militaires qui vouaient leurs enfants à la guerre. + +Après toutes les réclamations des colons contre les attaques +continuelles des sauvages, le gouvernement résolut enfin, vers 1666, de +transporter en Amérique des forces considérables pour assurer le salut +de la colonie. + +«Les Iroquois, dit M. Colbert, dans ses lettres à l'intendant Talon, +s'étant déclarés les ennemis perpétuels et irréconciliables de la +colonie et ayant empêché par leurs massacres et leurs cruautés que le +pays ne pût se peupler et s'établir, et tenant tout en crainte et en +échec, le roi à résolu de porter la guerre jusque dans leurs foyers pour +les exterminer entièrement, n'y ayant nulle sûreté en leur parole.» + +Et en effet, le ministre envoyait le général de Tracy avec plusieurs +compagnies d'infanterie, et le commandant de Courcelles, avec mille +hommes du régiment de Carignan, qui avait suivi Turenne depuis plusieurs +années; il venait de se signaler en Hongrie sous les ordres du général +Montecuculli qui, en 1664, à Saint-Gothard, aidé par 6,000 Français, +accabla l'armée ottomane.[11] + +[Note 11: Dès l'année 1650, ce même régiment de Carignan, sous +les ordres de M. de Turenne, s'était distingué par sa bravoure et sa +fidélité à l'autorité royale dans les combats contre la Fronde: à +Étampes, à Auxerre et enfin à la porte Saint-Antoine.] + +L'arrivée des troupes à Québec fit un effet merveilleux: la confiance +fut ranimée et les coeurs remplis d'espérance dans la sollicitude du +gouvernement. + +L'entrée des régiments était de l'aspect le plus imposant au milieu des +colons séparés depuis si longtemps des splendeurs de la mère patrie. Une +bande de clairons et de tambours ouvrait la marche. La fanfare jouait +ordinairement la marche de Turenne, composée par Lulli pour M. de +Turenne. Après la fanfare venaient les militaires appartenant à deux +régiments, avec leurs couleurs distinctives, les officiers habillés +richement et comme il convenait à des jeunes gentilshommes des +meilleures familles. Ensuite, l'on voyait apparaître les commandants +supérieurs: M. de Courcelles, M. de Salières, et en fin M. de Tracy +avec ses officiers d'ordonnance. Il avait vingt-quatre gardes toujours +attachés à sa personne. (La mère Juchereau, page 271 de _L'Histoire de +l'Hôtel-Dieu de Québec_.) + + + +CHAPITRE VI + +EXPÉDITIONS DES TROUPES + +Quelques compagnies furent envoyées à Montréal. Ces troupes étaient +destinées à protéger la ville; elles finirent par s'y établir et aussi +dans les environs. Cette garnison donna, une animation toute nouvelle, +avec les jeunes officiers dont nous aurons à parler. M. de Salières +résolut d'aller attaquer aussitôt les Iroquois. Malheureusement, il se +laissa tromper par cette apparence bénigne du froid qui surprend les +Européens à leur arrivée en Canada. Comme ce froid sec est moins +sensible que le froid humide de l'Europe, il pensa, que ses troupes, +aguerries par plusieurs années de la vie militaire, pourraient le braver +impunément, et il se mit en route au milieu de l'hiver pour aller +attaquer les établissements iroquois aux environs du lac Champlain. Mais +il fallut bientôt revenir sur ses pas. + +Nos Français ne se découragèrent pas, et quelques mois après, M. du +Tracy reprit l'expédition. Il partit au mois de septembre; mais cette +fois il avait eu soin de se faire accompagner par des miliciens du pays. +Cent vingt hommes parfaitement exercés vinrent de Montréal; ils étaient +commandes par des officiers expérimentés, comme Charles Le Moyne et M. +d'Ailleboust de Musseaux. Charles Le Moyne, en particulier, rendit les +plus grands services, et attira l'attention des officiers supérieurs par +sa connaissance de la tactique des sauvages. + +Le lac Champlain fut traversé le 15 octobre, et, quelques jours après, +on se trouva, en vue des premiers villages iroquois; ils étaient +abandonnés. Les sauvages avaient concentré leurs armes et leurs +provisions dans le dernier village, environné de plusieurs palissades et +où ils prétendaient se mesurer avec les Français. + +Les troupes avançaient résolument; elles étaient précédées des clairons +et des tambours, au nombre de vingt. Quand ceux-ci commencèrent à jouer +leurs fanfares, une panique effroyable se répandit parmi les sauvages et +ils se dérobèrent, s'écriant qu'il leur semblait entendre les hurlements +des démons de l'enfer. L'effet fut irrésistible. + +Les troupes escaladèrent l'enceinte et trouvèrent le village abandonné, +mais rempli de provisions et d'armes. + +Les soldats purent alors se remettre de leurs fatigues. Après quelques +jours de repos, les troupes auraient voulu se mettre à la poursuite +des sauvages; mais M. de Tracy, averti par les colons, jugea qu'il ne +fallait pas attendre l'hiver, et il revint vers le Canada, en ayant soin +de placer les miliciens de Montréal à l'arrière-garde. + +Il avait appris à apprécier ces braves miliciens; il mentionnait souvent +«ses capots bleus». Il les trouvait habiles pour aller en avant et +éclairer la marche, capables pour ramer sur les canots et les conduire +sûrement, infatigables pour la marche, et infaillibles pour suivre les +traces des sauvages au milieu des bois. Mais tous ces mérites revenaient +pour une bonne part à celui qui les commandait et leur enseignait depuis +longtemps l'art de la guerre: l'intrépide et habile commandant, Charles +Le Moyne. + +Aussi, l'on ne doit pas s'étonner qu'il fût compris dans la promotion +aux titres de noblesse qui eut lieu l'année suivante, en 1668, et où +l'on réunit tous ceux qui avaient rendu les services les plus éminents +à la défense et au défrichement pays, comme M. Boucher, M. Hébert, M. +Couillard, M. Le Ber et Charles Le Moyne. Ses titres de noblesse sont +ainsi conçus: + + Désirant favoriser notre cher Charles Le Moyne, sieur de Longueuil, + pour ses belles actions; de notre pleine puissance, nous avons, par + les présentes, signées de notre main anobli, anoblissons et décorons + du titre de noblesse ledit Charles Le Moyne, ainsi que sa femme et + ses enfants nés et à naître. + +En revenant des expéditions du lac Champlain, le gouverneur assigna à la +garde de Montréal et des environs plusieurs compagnies du régiment de +Carignan, et il distribua des fiefs aux officiers et des terres aux +soldats qui voulurent s'établir sur les fiefs de leurs commandants. +Ces officiers sont principalement: MM, les capitaines de Chambly, de +Saint-Ours, de Berthier, du Pads, de Varennes, de Verchères, de La +Valterie, de La Chesnaye, de Contrecoeur, qui devinrent propriétaires de +fiefs, et concédèrent chacun des terres aux soldats de leur compagnie. + +Quant aux soldats, ils sont désignés sur les registres par leurs noms +de guerre, qu'ils portent encore dans le pays: Lafranchise, Lajeunesse, +Latreille, Lefifre, Laflèche, Laroche, Ladouceur, Lafortune, Lafleur, +Laviolette, Latulipe, Lagiroflée, Lapensée, Laprairie, Laverdure, +Lacaille, Portelance, Tranchemontagne, Lalance, Sanschagrin, Sansfaçon, +Sansquartier, Sanssouci, Sanspeur. + +Ces noms sont portés actuellement par un grand nombre du familles, en +qui on remarque encore toutes les qualités des races militaires. + + + +CHAPITRE VII + +MONTRÉAL ET SES SOUVENIRS. + +Maintenant, nous allons relever des faits qui nous paraissent tout +à fait intéressants: c'est que la ville ett le pays ont conservé le +souvenir de tous ces noms comme au premier jour. Ces noms subsistent +depuis deux siècles, malgré les changements inévitables des années, et +malgré l'influence de la conquête. + +En 1672, M. Dollier de Casson, voyant l'accroissement des constructions +de la ville, avisa à établir des rues suivant la direction la plus +convenable. + +Dans le sens de la largeur de la ville, il traça trois rues parallèles +au fleuve. Celle du milieu reçut le nom de Notre-Dame, en l'honneur de +la protectrice de la ville; près de la rivière, la rue Saint-Paul, en +l'honneur du premier gouverneur, Paul de Maisonneuve; de l'autre coté, +la rue Saint-Jacques, en l'honneur de M. Jacques Olier, fondateur de +la ville. Ces trois rues parallèles au fleuve étaient coupées par six +autres à angle droit. La première, à l'ouest, appelée Saint-Pierre, +patron de M. de Fancamp; la seconde, Saint-François, en l'honneur de +M. François Dollier de Casson, curé de Montréal; la troisième, +Saint-Joseph, parce qu'elle longeait l'Hôtel-Dieu, placé sous ce +patronage; la quatrième, Saint-Lambert, patron de M. Lambert Closse, +qui avait été tué par les Iroquois a cet endroit; la cinquième, +Saint-Gabriel, patron de M. de Queylus; la sixième, Saint-Charles, +patron de M. Le Moyne. Tous ces noms ont été conservés, et ces rues sont +les plus peuplées et les plus riches de Montréal. + +Venons maintenant aux fiefs concédés aux environs de Montréal. + +M. de Clarion et M. de Morel furent placés au nord-est. En face de la +ville, M. Le Moyne reçut l'île Sainte-Hélène et la rive de Longueuil; M. +Le Ber, l'île Saint-Paul; M. Dupuy, l'île au Héron; M. de La Salle, +la côte de Lachine. En descendant le fleuve, on trouvait M. Boucher à +Boucherville, puis M. de Varennes, M. de Verchères, M. de Boisbriant, +M. de Repentigny, M. de La Valterie, M. de La Chesnaye, M. de +Contrecoeur. Sur une zone plus éloignée se trouvaient M. de Berthier, +M. du Pads, M. de Sorel, M. de Saint-Ours et M. de Chambly. + +Ces officiers étaient établis avec des titres seigneuriaux et avec leurs +soldats. Toutes ces agglomérations ont formé des paroisses qui existent +encore, et qui ont conservé les noms des concessionnaires. + +Telle a été l'origine des cantons environnant Montréal: Longueuil, +Boucherville, Varennes, Verchères, Contrecoeur, Lavaltrie, Repentigny, +Chambly, Saint-Ours, Sorel, l'île Dupas, Berthier, etc., etc. + +Ces dispositions ont subsisté, et on ne peut faire un pas dans le pays +sans trouver des vestiges de ces premiers temps si remarquables. Il n'y +a peut-être pas de contrée où l'on ait conservé aussi religieusement les +touchants souvenirs des commencements. + +La ville avec ses environs est un mémorial vivant de tout ce qui s'est +passé aux premiers temps. + +Nous avons dit tout ce qui se rapporte à Montréal et a ses environs; +maintenant, nous allons voir apparaître de graves événements. + + + + [Illustration: Carte de Montréal] + + ILE DE MONTREAL. + + A 60 lieues de Québec, après avoir traversé le lac Saint-Pierre, + on trouve plusieurs agglomérations d'îles, parmi lesquelles + le groupe de Montréal, où l'on compte près de vingt îles; les + principales sont l'île de Montréal, avec l'île de Jésus au nord, et + l'île Perrot au sud. + + L'île de Montréal a une dizaine de lieues de longueur et trois ou + quatre lieues dans sa plus grande largeur. + + C'est dans cette île que se trouve la ville de Montréal, fondée en + 1642. En 1815, elle ne comptait que 15,000 habitants, et elle est + arrivée maintenant à près de 250,000. Elle était jadis le siège de + la compagnie du Nord-Ouest pour la traite des pelleteries. Le fleuve + Saint-Laurent, qui longe l'île de Montréal au sud, a, en certains + endroits, jusqu'à deux lieues de largeur. + + + + +CHAPITRE VIII + +EXPLORATION DU FLEUVE SAINT-LAURENT. + +Les Iroquois du lac Champlain étant soumis, le gouvernement songea à +s'assujettir les tribus iroquoises du lac Ontario, et il voulait +aussi tendre la main aux peuplades nombreuses de l'Ouest, qui étaient +favorables à la France. + +A partir de ce moment, des voyageurs français remontèrent le +Saint-Laurent et allèrent commercer sur les bords des grands lacs, +comme Manthet, Louvigny, Duluth, Nicolas Perrot, qui, en 1671, au +Sault-Sainte-Marie, réunit quatorze nations, et obtint d'elles qu'elles +se mettraient sous la protection du roi de France. + +En même temps, les gouverneurs conduisaient des troupes et fondaient +plusieurs établissements sur le parcours du fleuve. Dans ces expéditions, +Charles Le Moyne était toujours employé comme intermédiaire avec les +peuples sauvages, qui avaient la plus haute considération pour lui. De +1670 à 1680, il accompagna les gouverneurs, M. de Courcelles, M. de +Frontenac, et enfin M. de Labarre. + +En 1671, M. de Courcelles voulant imposer aux Iroquois, décida d'aller +les rencontrer au lac Ontario, que les Français nommaient alors le lac +de Tracy, du nom du commandant des troupes. Il était accompagné de M. de +Varennes, gouverneur des Trois-Rivières; de M. Pérot, nouveau gouverneur +de Montréal; enfin de M. Le Moyne. Il voulut que le curé de Montréal, M. +Dollier de Casson, fît partie de l'expédition; il le choisit à cause de +sa connaissance du pays. + +M. Dollier y consentit, et c'est lui qui est l'auteur de la relation qui +a été publiée de ce voyage. + +M. Dollier nous dit que plusieurs jeunes gentilshommes accompagnaient +l'expédition, d'où quelques-uns ont conclu que ce pouvaient être les +enfants de M. Le Moyne, de M. Le Ber et de M. de Montigny, qui étaient +de même âge et toujours ensemble. + +On partit le 2 juin 1671, avec une vingtaine de canots. + +Il y avait à bord des tambours et des clairons pour donner les signaux. +Ces instruments de fanfare animaient les canotiers, et firent un effet +merveilleux sur les sauvages. + +M. Dollier a donne, en commençant, une description du fleuve +Saint-Laurent, qui montre que dès lors on avait une connaissance assez +exacte du pays: nous en citerons quelques points: + + Le fleuve Saint-Laurent est l'un des plus grands fleuves du monde, + puisque à son embouchure, située vers le 50e degré de latitude, + après une course de 700 lieues, il a près de 30 lieues de largeur. + Il se rétrécit par l'espace de 150 lieues jusqu'à Québec, où il + a près d'une lieue, et il conserve cette dimension non seulement + jusqu'à Montréal, à 60 lieues plus haut, mais même par l'espace + de 500 lieues, s'étendant tantôt en des lacs d'une épouvantable + largeur, tantôt se rétrécissant dans le lit d'une rivière, mais au + moins de la dimension que nous avons dite. + +Le premier lac, à 33 lieues au-dessus de Québec, est le lac +Saint-Pierre, de 11 lieues sur 3; le second, le lac Saint-Louis, de 7 +lieues sur 2; le troisième, le lac St-François, de 10 lieues sur 2. +Ensuite arrivent «ces lacs d'une épouvantable Largeur», grands comme +certaines mers en Europe; le lac Ontario, le lac Érié, le lac Huron, et +enfin le plus grand de tous, le lac Supérieur, qui à 190 lieues sur 50, +et reçoit douze grandes rivières, qu'il faudrait explorer jusqu'au bout +pour trouver la source du grand fleuve. + +Or, dans tout ce parcours, il y a des particularités dignes de +remarques. Toutes les eaux du nord comprises entre les hauteurs du +Mississipi et le faîte des terres opposées à la baie d'Hudson sont +inclinées vers le sud et portées à un même centre situé à 1,600 pieds +au-dessus du niveau de la mer, et ayant près de 300 lieues de diamètre. +Il y a près de 60 affluents qui descendent 900 pieds plus bas, et au +fond de cette coupe immense se trouve le lac Supérieur. + +Ces premiers affluents, dont quelques-uns sont énormes, comme le +Saint-Louis, le Kamanistiquia et le Nipigon, se concentrent d'abord en +plusieurs lacs, comme le Nipigon, qui a 25 lieues de longueur, puis +ils sortent de ces lacs et continuent leur cours sur une étendue de 10 +lieues et vont se jeter dans le lac Supérieur, qui mesure, comme nous +l'avons dit, 190 lieues de longueur. + +Mais ce n'est là que le commencement des merveilles. + +Ces contrées, pendant l'hiver, sont ensevelies sous les neiges et les +frimas; les cours d'eau gèlent à près de dix pieds de profondeur; les +neiges tombent incessamment et s'accumulent comme des montagnes de +glace. + +Toute cette étendue est ensevelie sous les brouillards, et souvent des +ouragans en bouleversent la superficie jusqu'à l'approche du printemps. + +Alors, la température s'adoucit, ces amas se désagrègent, les eaux +s'écoulent; mais tout est réglé par la nature avec une économie +admirable. + +Les terrains, depuis le point de départ jusqu'aux rives de l'Océan, sont +disposés en différents étages, et ils présentent l'aspect d'une immense +pyramide, dont chaque degré renferme des bassins grands comme des mers. + +Ces bassins superposés se déversent les uns dans les autres par des +chutes, des cataractes et des rapides qui, moins élevés, sont cependant +presque infranchissables. + +Au milieu de ces mouvements des eaux, le grand fleuve conserve une +admirable transparence et une pureté d'eau de roche continuée jusqu'à la +mer. + +Voici l'énumération de ces merveilleux mouvements: Les premiers +affluents descendent de près de mille pieds, et arrivent au lac +Supérieur. Celui-ci, situé à 625 pieds au-dessus de la mer, avec +sa masse immense, franchit un second degré, et descend par le saut +Sainte-Marie, qui a 1,000 pieds de largeur. Cette grande nappe d'eau +s'en va s'épanouir en trois bassins; le lac Michigan, le lac Huron et la +baie Géorgienne. Ces bassins sont d'une immense étendue, de 100 lieues +sur 50. Le fleuve continue son cours en recueillant plusieurs affluents. +Il descend ensuite par la rivière de Détroit, qui a 2,000 pieds de +largeur. Ensuite se présente le lac Érié, de 90 lieues sur 45, et à +son extrémité sud, il se précipite comme tout entier à 140 pieds de +profondeur sur 3,000 pieds de largeur à Niagara, dans le lac Ontario, +qui est encore à 225 pieds au-dessus du niveau de la mer. + +Ces 225 pieds sont représentés jusqu'à Montréal par plusieurs rapides +ainsi nommés: les Galops, le Long-Sault, les Cèdres, et enfin le saut +St-Louis, qui a près de vingt pieds de hauteur, où se trouvent les +derniers degrés de cette pyramide de 1,600 pieds de hauteur que nous +venons de parcourir. Le fleuve reçoit alors d'immenses affluents: +l'Ottawa, le Richelieu, le Saint-Maurice, l'Yamaska, le Saguenay, de +3,000 pieds de largeur, après lequel le grand fleuve atteint 10 lieues, +puis 20 lieues, puis 30 lieues de largeur en arrivant à la mer. + +Le bateau du gouverneur était d'une grande dimension. Les sauvages +furent au dernier degré d'étonnement en voyant les Français manoeuvrer +un si grand bâtiment. Ils savaient le sortir de l'eau en un instant, et +le porter au delà des rapides avec une remarquable facilité. + +M. Le Moyne rendit les plus grands services, et sut faire valoir près +des sauvages l'effroi que leur inspiraient la force et l'audace des +Français; aussi les sauvages n'osèrent pas attaquer le gouverneur à +l'aller ni au retour. + +En 1673, deux ans après, nous dit M. Dollier de Casson, M. de Frontenac, +le nouveau gouverneur, voulut faire le même voyage, et il emmena avec +lui M. Le Moyne, qui devait lui être du plus grand secours. M. Le Moyne +pouvait s'assurer des dispositions des sauvages, et ainsi il faisait +éviter tout mal entendu; nous le verrons ci-après. + +M. de Frontenac arriva à Montréal vers le 20 juin 1673, il fut reçu en +grande pompe par le clergé et par la garnison, avec le gouverneur Pérot, +qui devait l'accompagner. Il assista, le 24 juin, à la messe à l'église +paroissiale: c'était le jour de saint Jean-Baptiste, patron du pays et +du ministre Colbert. Le gouverneur fut complimenté dans le sermon donné +par M. de Fénelon. Le lendemain, il partit avec 400 hommes et 100 +canots. Il avait, en outre, deux grandes berges ornées de couleurs +éclatantes pour frapper, disait-il, les sauvages. C'est pour la même +raison que son escorte était si nombreuse. Il avait avec lui trois +prêtres: M. Dollier de Casson, M. d'Urfé et M. de Fénelon, pour traiter +avec les sauvages, dont ils étaient les missionnaires. + +M. Le Moyne reçut les sauvages et les présenta à , M. de Frontenac. Il +traduisit les allocutions et les réponses, et enfin, il était chargé +d'amener chaque jour, à la table du gouverneur, deux ou trois des +principaux parmi les Iroquois. Nous pensons que M. Le Moyne avait avec +lui ses fils, au moins les trois aînés: Charles, qui avait dix-neuf ans, +Jacques, qui avait dix-sept ans, et Pierre, âgé de près de quinze ans. + +M. de Frontenac ayant reçu les Indiens, ceux-ci lui adressèrent, un +discours de bienvenue par un des principaux chefs, Garakonthié. Ensuite, +M. de Frontenac fit une réponse qui fut traduite par M. Le Moyne. Les +jours suivants furent employés à la construction d'un fort où M. de +Frontenac installa une garnison. + +Ensuite le gouverneur revint à Ville-Marie avec ses troupes, et il +continua à s'occuper de l'amélioration de son fort, qu'il confia l'année +suivante à M. de La Salle, à qui il accorda une garnison de 40 soldats, +destinés à protéger les marchands et les traitants qui se fixèrent +autour du Fort. + + + +CHAPITRE IX + +MONSIEUR LE MOYNE ENVOIE SES ENFANTS EN FRANCE POUR ENTRER DANS LA +MARINE. + +En revenant de cette expédition, M. Le Moyne prit une décision qui +devait avoir les conséquences les plus avantageuses pour ses enfants. + +Vers ce temps, Colbert employait tous les moyens pour mettre la marine +militaire sur le plus grand pied. Dans sa supériorité de vues, il avait +compris qu'avec les nouvelles colonies possédées par les autres nations, +la marine était appelée à occuper une place considérable dans le monde. +Il voyait que le siège de la puissance était déplacé dans l'ordre +politique, et se trouvait alors dans le commerce des deux mondes. + +Cinq ports furent agrandis et fortifiés: Brest, Toulon, Rochefort, le +Havre et Dunkerque. Des vaisseaux furent construits sur un plus grand +modèle que ceux de l'Angleterre et de la Hollande. Cent vaisseaux de +ligne furent préparés, avec 60,000 matelots, et les commandements furent +donnés à des hommes d'un grand génie: d'Estrées, Tourville, Duquesne, +Jean Bart et Forbin. Bientôt le pavillon français, jusque-là à peine +connu sur les mers, donna la loi aux autres nations. + +Colbert voulut assurer ces succès. «Le roi avait demandé à Colbert +l'empire de la mer, et Colbert, par les mesures les plus puissantes, sut +le lui donner.» + +Tels furent, dans les années suivantes, les progrès de la marine que, +tandis que la France, en 1672, n'avait que soixante vaisseaux de ligne +et quarante frégates avec 60,000 matelots, moins de dix ans après, en +1681, la marine comptait cent quatre-vingt-dix-huit bâtiments de guerre +et 160,000 hommes de mer. + +Mais pour en arriver là , le ministre avait établi des classes de +recrutement pour les marins et des écoles spéciales pour former les +officiers, pris dans les meilleures familles. A Rochefort, à Brest, à +Dieppe, à Toulon, on avait fondé des écoles où les jeunes gens faisaient +leur apprentissage d'officiers. + +On y enseignait les mathématiques, l'hydrographie, le service du canon. +On assujettissait les pilotes et les artilleurs à apprendre leur métier +autrement que par routine, et les élèves de la marine profitaient de cet +enseignement. + +On voit tout cela réglé et disposé avec la plus grande habileté par +le grand ministre dans ses lettres aux intendants maritimes: Amous, +Matharel, du Terron, du Seul, dans les années 1661, 1670 et 1671, et +enfin dans sa grande ordonnance sur la marine, en 1680. Cotte ordonnance +a été conservée, et elle se trouve au deuxième livre du Code du commerce +actuellement en vigueur. + +Le roi secondait ces mesures de tout son pouvoir. Il avait d'abord fait +appel aux principales familles des côtes maritimes, pour leur faire +destiner quelques-uns de leurs enfants à la marine; il s'était aussi +adressé aux grandes familles des colonies, qui devaient retirer tant +d'avantages de l'accroissement des forces navales. + +M. Le Moyne répondit à ces invitations en envoyant trois de ses +enfants dans les écoles de France: de Sainte-Hélène, d'Iberville et de +Maricourt. Il est probable que c'est alors que M. Testard de Montigny +envoya aussi son fils, l'ami des jeunes Le Moyne. + +D'Iberville, avec ses frères, passa quatre on cinq ans dans +l'apprentissage de la vie de marin. Il commença par étudier aux écoles, +et ensuite il continua ses travaux avec ses frères sur les vaisseaux du +roi en campagne. + +C'était le temps des grandes luttes de la France sur les mers avec +l'Angleterre et la Hollande. La France remporta alors plusieurs +victoires signalées. Nous ne savons pas avec lequel des commandants les +jeunes Le Moyne firent alors leur apprentissage; mais l'occasion ne +devait par leur manquer, puisque les élèves de marine n'étaient pas plus +inactifs que le reste de la flotte. + +En 1676, le duc de Vivonne, assisté de Duquesne, lieutenant général +de la marine, se rendit en Sicile. Il y trouva les Espagnols et les +Hollandais réunis. Ceux-ci avaient pour commandant leur plus grand homme +de guerre, l'amiral Ruyter. + +Un premier combat, livré près de l'île de Stromboli, fut indécis; mais +un second, livré près de Syracuse, fut une complète victoire pour les +Français; Ruyter y fut tué. Enfin, Vivonne et Tourville, continuant +leur course, atteignirent encore une fois, devant Palerme, les flottes +ennemies et les écrasèrent. La France eut dès lors l'empire de la +Méditerranée. + +Les Hollandais avaient, cette même année, pris Cayenne et ravagé nos +établissements des Antilles. Le vice-amiral d'Estrées, avec huit +bâtiments, reprit Cayenne et détruisit, dans le port de Tobago, une +escadre ennemie de dix vaisseaux. En 1678, d'Estrées enleva cette île, +puis il traversa l'Atlantique et prit tous les comptoirs hollandais au +Sénégal. Le pavillon français régna alors sur l'Atlantique comme sur la +Méditerranée. + +D'autres succès suivirent: Duquesne bombarda Alger en 1681 et 1684; +Tripoli et Tunis éprouvèrent le même sort, et pendant quelque temps, la +Méditerranée fut purgée des corsaires. + +Dans l'intervalle, Duquesne avait bombardé Gênes, en 1684. En 1689, le +convoi destiné pour l'Angleterre traversa la Manche, et le commandant +Château-Renaud battit l'escadre anglaise à Bantry. + +Tourville, avec 78 voiles, attaqua l'escadre ennemie sur les côtes de +Sussex, et détruisit 18 vaisseaux près de Beachy Hood (10 juillet 1690). +Alors la France eut l'empire de l'Océan, jusqu'au désastre de la Hogue, +où Tourville, avec 40 vaisseaux, soutint le choc de 80 vaisseaux anglais +et hollandais. Mais l'année suivante, cette défaite fut réparée, car en +1693, à la bataille de Lagos, Tourville anéantit les flottes anglaise et +hollandaise, et saisit pour 80 millions de marchandises. + +Pendant ce temps-là , Jean Bart avait fait connaître son habileté et son +audace. En 1691, après de brillants exploits, il avait été nommé chef +d'escadre dans la marine royale. Étant sorti de Dunkerque, malgré le +blocus des Anglais, il brûla 80 vaisseaux ennemis, débarqua à New-Castle +et revint avec un immense butin. En 1694, malgré tous les efforts +des ennemis, il alla prendre un convoi de grains, et défit la flotte +hollandaise, supérieure en nombre. C'est alors qu'ayant abordé le +vaisseau amiral, il tua le commandant et enleva toute l'escadre. + +Lorsque les jeunes Le Moyne eurent acquis la science compétente, il +paraît qu'ils furent envoyés à Montréal, où le gouverneur méditait des +entreprises considérables, comme nous le verrons bientôt. + +Vers 1684, les Le Moyne retrouvèrent leur père avançant toujours en +mérite et en considération; il n'avait que 50 ans. Ils revirent aussi +leur sainte et admirable mère, riche en piété, on tendresse et en +vertus: elle était entourée de douze enfants, dont quatre étaient déjà +des hommes faits, et elle n'avait alors que 44 ans. + +Montréal avait pris, pendant ce temps, un grand développement; la +population était arrivée à 1,500 âmes; la ville était protégée par une +milice dévouée et intrépide, et elle était environnée de remparts en +palissades avec des bastions. + +Le gouverneur était toujours M. Pérot, neveu de M. Talon par sa femme, +et beau-frère, par sa soeur, de M. le président de Bretonvilliers, frère +du supérieur de Saint-Sulpice. Le major était M. Bisard, qui avait +épousé la fille de M. Lambert Closse. Le curé était M. Dollier de +Casson, résidant à Montréal avec M. Souart, l'ancien instituteur des +jeunes Le Moyne. + +M. d'Urfé et M. de Fénelon s'occupaient surtout des missions. M. de +Belmont était à la tête de la mission de la Montagne. + +Les Le Moyne avaient beaucoup de parents dans la ville: M. Jacques Le +Moyne et ses fils, madame Le Ber et ses enfants, parmi lesquels Jeanne, +cette jeune fille d'une piété si éminente, et qui menait la vie de +recluse dans la maison de ses parents. + +M. Charles Le Moyne avait quitté sa maison de la rue Saint-Joseph pour +aller s'établir sur le quai, près de la rue Saint-Charles. De là , il +pouvait se rendre plus facilement à son fief de Longueuil, où il faisait +élever un château considérable. M. Le Ber avait aussi quitté la rue +Saint-Joseph, et il était venu s'établir sur la rue Saint-Paul, près de +la rue Saint-Dizier, où il était plus commodément pour les intérêts de +son commerce. + +Les principaux citoyens que l'on cite à ce moment dans le recensement +étaient les amis ou les alliés de la famille Le Moyne, et ils ont tous +eu des descendants nombreux dans le pays. C'étaient MM. Prud'homme, +Descaries, Deschamps, Jean Dupuy, Urbain Tessier, de Lamothe, de Brasac, +Robert Cavelier, Antoine Primot, François Lenoir, Pierre Robutel, de +Hautmesnil. + +Les jeunes Le Moyne, en attendant les ordres du gouvernement qu'on leur +avait fait pressentir, accompagnèrent encore leur père, qui prit part à +deux expéditions, en 1684 et 1685. + +D'abord en 1684, M. de Frontenac, voulant établir une ferme +confiance parmi les colons contre les entreprises des sauvages, +résolut d'aller trouver ceux-ci pour les déterminer à faire une paix +durable; enfin, il voulait aussi explorer les nations de l'Ouest pour +lier commerce avec elles, et les attirer dans notre parti en cas de +rupture avec les Iroquois. C'est alors qu'il détermina d'envoyer, en +forme d'ambassade, quelques Canadiens amis des sauvages, pour les +assurer de la décision du roi à l'égard de la paix. + +Charles Le Moyne fut choisi. Il avait la confiance des sauvages, qui +le distinguaient entre tous et l'avaient honoré d'un nom sauvage; ils +l'appelaient Akouassen, c'est-à -dire la perdrix, à cause de son agilité +extraordinaire et peut-être aussi à cause de son teint normand et +vermeil. M. de Frontenac se disposait à partir pour rejoindre les +envoyés, lorsqu'il fut remplacé dans son gouvernement par M. de La +Barre, qui mit à exécution le projet de son prédécesseur. + +M. de La Barre partit de Montréal le 25 juin 1684 avec M. Le Moyne. Il +se rendit au lac Ontario, puis à l'embouchure d'une rivière où se trouve +maintenant la ville d'Oswégo. Il envoya de là M. Le Moyne chez les +Onnontagués, qui paraissaient bien disposés. M. Le Moyne revint avec +plusieurs chefs indiens qui entrèrent en pourparlers avec le gouverneur. +C'était M. Le Moyne qui interprétait les allocutions de M. de La Barre +et les réponses du chef iroquois. Mais ces pourparlers n'eurent pas +d'issue, parce que les Onnontagués ne voulaient pas s'engager à part +des autres nations, et craignaient de se mettre en butte à leur +ressentiment; car ces nations étaient irritées de n'avoir pas été +appelées à ces conférences, M. Le Moyne avait prévenu M. de La Barre, +qui ne voulut pas l'écouter. Il ne consentit à aucun arrangement, ce +qui mit fin à ces entrevues, et il revint mécontent des prétentions des +sauvages. + +De nouveaux événements tournèrent les esprits vers d'autres intérêts, +ainsi que nous allons le voir au chapitre Suivant. + + + + +DEUXIEME PARTIE + + + +CHAPITRE Ier + +EXPÉDITIONS A LA BAIE D'HUDSON. + +Les circonstances que les jeunes Le Moyne attendaient, se présentèrent +enfin vers l'année 1686. + +Il y avait longtemps que le gouvernement voulait prendre une décision +pour les pays du Nord occupés d'abord par les Français et enlevés depuis +par les Anglais. + +Colbert avait écrit à M, Denonville, le nouveau gouverneur général, de +s'en occuper activement. Ces pays commençaient au 51° de latitude, +et comprenaient le Labrador, la baie d'Hudson et les contrées +environnantes. Ils étaient très importants par leur position au milieu +de tribus nombreuses, et surtout pour le commerce des fourrures, que +l'on savait plus belles à mesure que l'on approchait du pôle nord. + +Il y avait des années où l'on avait pu recueillir jusqu'à 800,000 +pièces. C'était un revenu de plusieurs millions que l'on pouvait +percevoir, et, de nos jours, malgré la diminution du gibier, on a +recueilli à la baie d'Hudson, en castors, en orignaux, en renards bleus, +et en martres, jusqu'à vingt millions de francs par année. + +Le centre de ce trafic est la baie d'Hudson, vaste golfe qui est comme +une mer de 550 lieues de longueur sur 250 lieues de largeur. On croit +que les Français et les Portugais avaient exploré ces côtes à partir de +l'an 1500. En 1610, un navigateur anglais, Hudson, en prit possession, +et vers 1660, le prince Rupert, oncle du roi Charles II, chef de +l'amirauté anglaise, fonda une compagnie de la baie d'Hudson pour +l'exploitation des fourrures. + +Des marins anglais y furent envoyés, et ils construisirent plusieurs +forts pour la traite avec les sauvages, Aussitôt les marchands de Québec +établirent une société sous le nom de «Compagnie du Nord», et ils +réclamèrent l'appui du gouvernement. Ils alléguaient ce principe, +qu'avant l'institution du prince Rupert, les Français possédaient +plusieurs établissements qui avaient été livrés aux Anglais par deux +renégats, Radisson et de Groseillers. + +Le gouverneur, M. Denonville, pressé par Colbert. voulut remédier à cet +état de choses. Il fit réunir à Montréal une troupe de cent hommes, à la +tête desquels il mit un des anciens officiers de Carignan, le chevalier +de Troyes, qui était renommé pour son habileté. Il avait avec lui 30 +soldats et 70 Canadiens. M. de Catalogue commandait les soldats, et M. +Lenoir Roland était à la tête des Canadiens. + +Charles Le Moyne, alors âgé de 60 ans, aurait voulu être de cette +expédition, mais ses infirmités ne le lui permettaient pas. Il proposa +trois de ses fils, Saint-Hélène, d'Iberville et Maricourt comme +volontaires, pouvant servir de guides et d'interprètes. Le chevalier de +Troyes demanda qu'on lui donnât le Père Silvy pour chapelain, afin de +subvenir aux besoins spirituels des soldats, et pour traiter avec les +sauvages, parmi lesquels il avait fait plusieurs missions. C'était un +homme éminent, et qui fut du plus grand secours. + +Il y avait plusieurs chemins pour se rendre à la baie d'Hudson; le +premier, en partant de Tadoussac et en remontant le Saguenay; de là . on +arrivait au lac Saint-Jean, puis au lac Mistassini, d'où l'on suivait un +affluent de la rivière Rupert qui débouchait dans la mer du Nord. + +Le second partait de Trois-Rivières, remontait le Saint-Maurice, puis +trouvait plusieurs affluents qui descendaient vers la baie d'Hudson. +On fut obligé de renoncer à ces deux chemins. On ne voulait pas donner +l'éveil aux Anglais, qui étaient aux environs, et l'on craignait aussi +de rencontrer les Iroquois, qui venaient souvent dans ces parages. On +choisit alors le chemin de l'Ottawa, à l'ouest de Montréal, qui était +éloigné de tout voisinage dangereux et à l'abri de toute surprise. + +Le départ fut fixé au 20 mars 1686. Le dégel était à peine commencé, +mais il importait d'arriver avant que les vaisseaux anglais du printemps +fussent venus ravitailler les stations anglaises et enlever les +pelleteries. + +L'expédition entendit la sainte messe dans l'église Notre-Dame, qui +servait au culte depuis peu. Toute la population environnait les jeunes +volontaires, et l'on peut concevoir quels étaient les sentiments des +mères, et en particulier de l'admirable madame Le Moyne, âgée alors de +46 ans, et qui voyait partir en même temps trois de ses enfants. + +Les soldats étaient équipés de tout ce qui était nécessaire: ils avaient +une vingtaine de traîneaux; ils emportaient des vivres et des munitions +pour plusieurs mois. Parmi eux il y avait des charpentiers pour +établir les campements, des marins pour conduire les embarcations, +des canonniers, des mineurs pour saper les fortifications s'il était +nécessaire; enfin des sauvages éprouvés et dévoués les accompagnaient: +c'étaient des gens appartenant à la mission de la Montagne et à celle de +Lachine. + +Ils remontèrent le fleuve, purent porter leurs bagages au saut +Saint-Louis et aux rapides de Sainte-Anne, puis ils suivirent le cours +de l'Ottawa. Les rives étaient couvertes alors de bois sans limites. + +Quelques jours après, ils arrivèrent devant le fort de la Petite-Nation, +où il y avait une réunion de chrétiens indiens sous la direction des +prêtres de la maison de l'évêque de Québec. Ils saluèrent le fort d'une +salve de coups de fusils, auxquels le fort répondit par un coup de canon +en déployant au haut du rempart le drapeau de la France. + +Ils longèrent les chutes de la Chaudière, puis le lac des Chats, et ils +arrivèrent on vue de l'île du Calumet et de l'île des Allumettes. + +Ils étaient alors au milieu de ces îles si nombreuses qu'on les appelle +les Mille-Iles, comme celles que l'on trouve à Gananoque sur le +Saint-Laurent, à l'entrée du lac Ontario, et comme celles aussi que l'on +rencontre en si grand nombre à l'extrémité ouest de l'île de Montréal. + +Arrivés à l'embouchure de la rivière Mattawa au 1er jour de mai, ils ne +continuèrent pas dans la direction du lac Nipissing, à travers de lac +Champlain et le lac Talon, comme l'avait fait Champlain et plus tard +M. de Talon en 1616. Ils remontèrent droit dans le nord par la rivière +Mattawa jusqu'au lac Témiscaming. + +C'est là , dit M. de Catalogne, dans sa relation, qu'ils se firent des +canots et qu'ils les employèrent sur le lac. + +Ce lac a 60 lieues de longueur sur 4 de large. Les rives sont bordées +des terres les plus fertiles. Sur tout ce parcours, ils rencontraient +différentes populations qui, comme toutes les nations sauvages du +Nord, étaient ennemies des Iroquois et des Anglais, et étaient en bons +rapports avec les Français, qu'elles avaient appris à aimer par les +missions infatigables des Pères Jésuites. + +Des réceptions solennelles avaient lieu: les tribus apportaient le +calumet de paix; elles exécutaient leurs danses en suivant les bateaux; +puis elles entonnaient des chants de joie qui se distinguaient surtout +pur cette particularité, disent les mémoires, «que c'était à qui +crierait le plus fort.» + +On débarquait le soir; on tirait les chaloupes à terre. + +Alors les gens faisaient du feu et prenaient le repos, que l'on +prolongeait parfois pendant plusieurs jours quand les fatigues le +demandaient. + +Les frères Le Moyne guidaient les miliciens dans le bois, pour se +procurer de nouvelles provisions par la, pêche ou la chasse. + +Quand on fut arrivé à l'extrémité du lac Témiscaming, on porta les +canots pour trouver les affluents de la rivière Abbitibbi, qui se dirige +vers la mer du Nord. + +Tout ce trajet ne s'accomplissait pas sans de grandes difficultés: +souvent l'on trouvait les cours d'eau gelés sur une grande étendue; +d'autres fois, il fallait lutter contre les glaçons qui obstruaient le +cours du fleuve. + +A mesure que l'on avançait dans le nord, les obstacles augmentaient. Les +rivières étaient encore gelées sur un long parcours; aussi, malgré la +force et l'habileté des hommes, on mit à traverser cette étendue de 900 +milles de longueur, un temps bien plus considérable que l'on n'avait pu +prévoir; le trajet dura plus de deux mois. + +En ce temps, le pays avait un aspect de sévérité et de grandeur qui +imposait. Cette perspective austère et sauvage a disparu par suite des +défrichements et de la destruction des bois. C'est ainsi que s'expriment +les missionnaires: + + Nous avons à passer des forêts capables d'effrayer les voyageurs les + plus assurés, soit par leur vaste étendue, soit par l'âpreté dos + chemins rudes et dangereux. Sur la terre, on ne peut marcher que sur + des précipices; sur le fleuve, on ne peut voguer qu'à travers des + abîmes où l'on dispute sa vie sur une frêle écorce, entre des + tourbillons capables de perdre de grands vaisseaux. + +A mesure que l'expédition remontait, elle pouvait contempler, jusqu'aux +extrémités de l'horizon, ces forêts immenses qui n'étaient pas encore +exploitées et qui présentaient la variété des plus beaux arbres, à +l'état plusieurs fois séculaire. Ce que l'on ne trouve plus qu'en +remontant à de grandes distances, on le voyait alors à proximité, du +Montréal et du lac Chaudière. On trouvait des vallées, des montagnes +couvertes de la végétation la plus abondante et la plus extraordinaire, +jusqu'à porte de vue, et avec une continuité si suivie dans toutes les +directions, qu'elle faisait dire aux voyageurs du temps que «le Canada +n'était qu'une foret.» En même temps, la densité de cette masse de +verdure était si grande avec son enchevêtrement de branches, de plantes +grimpantes et de lianes, qu'on ne voyait sur sa tête, pendant des lieues +et des journées entières de marche, qu'un dôme continu d'arbres sans la +moindre échappée de ciel. + +Depuis ce temps, l'exploitation a commencé à s'étendre, et elle a +continué depuis deux siècles avec une activité toujours croissante, en +sorte que, actuellement, elle produit chaque année cent millions de +francs de revenu. L'aspect du pays a donc pu changer, et, malgré cela, à +20 lieues de Montréal et d'Ottawa et à 10 lieues de Mattawa, on trouve +encore des traces de la forêt primitive, avec ses troncs séculaires et +ses proportions gigantesques. + +Pendant la marche, l'expédition pouvait contempler des variétés +singulières. Sur certaines montagnes, au côté sud, on voyait la neige +disparue et les premières pousses de la végétation naissante; et pendant +ce temps-là , au côté nord, les arbres étaient revêtus encore d'une +impérissable blancheur, et couverts de cristaux et de stalactites +resplendissant aux feux du jour. + +Ce n'était pas sans peine que l'on affrontait ces immensités: tantôt il +fallait traverser des berceaux de branches penchées sur la rivière de +manière à intercepter la navigation; ensuite, lorsque l'on recourait +aux portages, souvent on rencontrait sur les rives des arbres brisés +et couchés que l'on ne pouvait franchir qu'en se glissant, en rampant +presque, pendant des distances considérables. + +C'est là qu'on voyait dans toute leur réalité ces aspects étranges +décrits par Parkman: + + Ici, des arbres renversés par la tempête servaient de digue aux + flots écumants avec leurs débris monstrueux: en même temps, on + pouvait contempler les profondeurs des forêts séculaires, obscures + et silencieuses comme des cavernes soutenues par les piliers de ces + arbres dont chacun est un Atlas supportant un monde de feuillage, et + répandant une humidité continuelle à travers leurs écorces épaisses + et rugueuses. + + Quelques arbres apparaissent pleins de jeunesse; d'autres, au + contraire, sont tout décrépits et déformés par l'Age, semblables à + des fantômes aux contorsions étranges. Ils sont tout repliés sur + eux-mêmes et couverts de veines et d'excroissances; d'autres, + entrelacés et réunis ensemble, paraissent comme des serpents + pétrifiés au milieu des embrassements d'une lutte mortelle: les + mousses apparaissent aussi aux regards, étendant sur les sols + pierreux un tapis verdoyant; là revêtant les rochers de draperies + ondoyantes: plus loin transformant les débris en remparts de + verdure, ou bien enveloppant les troncs brisés comme d'un filet qui + les préserve d'une dernière destruction; plus haut, on les voit se + suspendre et se déployer en guirlandes et en spirales comme des + formes de reptiles, et sur eux resplendit la jeune végétation qui + appuie sur des ruines les pousses vigoureuses d'une forêt naissante. + + (M. Parkman.) + +Lorsqu'on arrivait aux chutes et aux rapides, on contemplait d'autres +spectacles saisissants de grandeur. + +A l'extrémité des lacs immenses reflétant les clartés d'un ciel +étincelant, l'on voyait descendre sur des escaliers de granit les chutes +d'un lac plus élevé occupant souvent toute la ligne de l'horizon. +Parfois la chute arrivait en tournoyant autour d'immenses sommités, puis +au delà , on voyait de nouveaux lacs environnés de rochers surplombant, +avec des arbres qui venaient baigner leurs branches dans les eaux +profondes. Les rives étaient surchargées de plantes, de lierres qui +semblaient disposés avec l'art le plus compliqué. A d'autres endroits, +l'immensité des eaux était interrompue par des rochers qui se +rapprochaient comme une barrière infranchissable, dont on ne trouvait +l'issue qu'après mille détours; et ensuite, au delà , on contemplait de +nouvelles nappes d'eau d'une pureté et d'un éclat sans égal. + +Avec toutes les difficultés que présentait le parcours de cette nature +primitive, il arrivait des événement inattendus, qui arrêtaient la +marche et réduisaient l'expédition à une inaction complète. Des +brouillards qui s'élevaient du sein des ondes ne permettaient plus +d'avancer et environnaient tout d'une obscurité profonde. D'autres fois, +un changement de température amenait un dégel si complet que les chemins +devenaient comme des fondrières insondables, et l'on ne pouvait porter +les canots et les bagages. + +D'autres phénomènes propres à ces climats venaient surprendre les +voyageurs. Dans la nuit arrivait une pluie abondante qui, en tombant, se +changeait en pince, et recouvrait tout comme d'un cristal épais. Alors, +les arbres et les buissons semblaient transformés en girandoles. +Les troncs, les branches et jusqu'aux moindres brindilles étaient +complètement renfermés dans un étui de place. En outre, du haut des +rochers pendaient des guirlandes et des aiguilles de cristal; tout cela +plus admirable que les effets du givre, qui ne sont que passagers. +C'était magnifique, c'était féerique. Les fameux palais de cristal des +souverains orientaux ne sont rien comparés a ces merveilles. + +Mais toutes ces beautés devaient voir une fin terrible. Il y avait un +moment ou les arbres finissaient par céder sous des poids écrasants; les +branches commençaient à éclater et à se rompre de toutes parts avec +un bruit sinistre. Les voyageurs n'osaient sortir de leurs tentes, ni +avancer, ni même lever leurs regards vers ces massifs qui s'ébranlaient +et s'écroulaient sur leurs têtes. Et enfin, quand l'oeuvre de +destruction était terminée, on pouvait constater l'étendue du mal; des +arbres déracinés jonchaient les chemins; d'énormes chênes cassés en tête +ou par le milieu formaient des amoncellements et des chaos au milieu +desquels il semblait que l'expédition ne pourrait jamais continuer sa +marche. + +Pendant l'expédition, on put reconnaître quels services rendait le Père +Silvy: il instruisait les sauvages, les exhortait au bien, entendait +les confessions et administrait le baptême. De plus, il portait les +consolations aux malades et aux découragés. Lorsque la fatigue était +trop grande et qu'il fallait nécessairement s'arrêter quelques jours, +les charpentiers élevaient en quelques heures une chapelle. Les nefs +étaient couvertes de branches et de feuillages, et le sanctuaire décoré +d'écorce de bouleau. Cet appareil avait, aux yeux de ces hommes de foi, +autant de prix que les basiliques les plus belles, ornées de marbres et +de porphyres. + +Le Père Silvy n'était pas seulement secourable pour le ministère +religieux; il était habile pour gagner le coeur des sauvages. Ils +l'admiraient comme le représentant de ces héroïques Pères Jésuites qui, +depuis cinquante ans, parcouraient sans cesse ces contrées lointaines, +en faisant connaître l'Évangile. + +Après le Père Silvy, ceux qui avaient pu rendre le plus de services +étaient les frères Le Moyne, qui étaient incomparables pour guider +l'expédition sur les courants, et pour la conduire dans les profondeurs +des forêts. Ils avaient une habileté égale à celle des sauvages pour +s'orienter au milieu des solitudes les plus impénétrables; enfin, par +leur connaissance des langues sauvages et leur titre de représentants +des nations indiennes auprès du gouvernement, ils étaient considérés +tout particulièrement. + +D'après les mémoires du temps et les portraits des Le Moyne conservés à +Paris, on peut avoir une idée de ce qu'étaient alors ces jeunes gens +de 22, 24 et 26 ans. Ils étaient grands, forts et d'une habileté +extraordinaire pour les exercices du corps. + +D'Iberville qui, par la taille, dépassait ses deux frères, les +surpassait aussi par la force. A cela près, ils se ressemblaient à s'y +méprendre. + +Le teint clair, les cheveux abondants et très blonds; les traits grands +mais délicats; le front large, ouvert; les yeux bleus et pénétrants; le +nez aquilin; la bouche fine et bien dessinée; le menton carré, signe +d'une grande fermeté. Ils semblaient bien appartenir à cette admirable +race normande qui avait produit les conquérants de l'Angleterre, les +champions de la Sicile et les héros des croisades. + +Enfin, après deux mois de marche, on put contempler, du sommet des +montagnes, une immensité d'eau reflétant les tons pâles d'un ciel froid +mais pur; c'était la baie d'Hudson, vaste comme une mer, et s'étendant +au loin jusqu'à l'horizon. + +Le but de tant de fatigues était atteint; les coeurs furent remplis de +joie, mais l'expression on fut contenue, de crainte de quelque surprise. +Sur l'invitation du missionnaire, tous les voyageurs se prosternèrent et +tirent entendre, mais à , demi voix, un _Te Deum_ d'actions de grâces. + + + + [Illustration: Costume des trappeurs.] + + COSTUME DES TRAPPEURS. + + Ce costume se composait d'un vêtement de fourrure ou de drap, qui + descendait jusqu'aux genoux. Les jambes étaient préservées du froid + par des bas de laine foulée qui remontaient jusqu'au-dessus du genou + et étaient retenus par de fortes jarretières en peau. Ce vêtement + était de différentes couleurs, suivant les localités; les gens de + Montréal étaient habillés en bleu, ceux de Trois-Rivières, en blanc + ceux de Québec en rouge. Il était ainsi facile de les reconnaître. + Leur chapeau était en feutre noir, à grands bords relevés par + devant. Le costume était accompagné d'une ceinture en laine, et + d'une large cravate qui faisait plusieurs fois le tour du cou. + + + +CHAPITRE II + +ASPECT DE LA BAIE D'HUDSON. + +La baie nommée baie du Nord, se présentait donc il leurs regards dans +son immensité. + +Cette masse d'eau, qui est vraiment une mer intérieure, n'a pas moins de +300 lieues de longueur sur 250 lieues dans sa plus grande largeur. Au +sud, elle se rétrécit en une baie qui a 80 lieues de largeur: c'est ce +que l'on appelle la baie James. + +Cette partie était occupée par quatre forts: à l'extrémité sud, le fort +Monsipi, que les Français ont appelé depuis le fort Saint-Louis; à +droite, à quarante lieues, le fort Rupert; à gauche, à quarante lieues, +le fort Kichichouane, que les Français nommèrent le fort Sainte-Anne. +Plus haut, du même côté, le fort de New Savanne, appelé ensuite +fort Sainte-Thérèse. Ce fort était situé sur la rivière appelée des +Saintes-Huiles, parce que l'un des missionnaires y avait perdu son +bagage. + +Enfin, plus loin, à trente lieues au nord, on trouvait le fort Nelson, +nommé plus tard le fort Bourbon. + +Les Canadiens étaient donc arrivés à leur but, le 20 juin 1686, à ce +centre si recherché du commerce des fourrures du Nord. + +Nul bruit de leur marche n'avait transpiré. Les Anglais, renfermés +dans leurs forts, attendaient la venue des bâtiments du printemps; ils +étaient loin de penser qu'une troupe d'hommes chargés de munitions et +d'un matériel de siège avait pu franchir, pour les surprendre, 900 +milles dans la saison de l'année la plus difficile pour la marche. + +On ne songeait donc pas à se garder au fort Monsipi; il n'y avait ni +poste d'observation, ni rondes de nuit, ni sentinelles. Les voyageurs +attendirent avec une vive impatience le moment fixé par leur chef, et +jusque-là , ils pouvaient jouir d'un beau spectacle, comme il arrive +souvent dans ces grandes régions du Nord. Des bruits se faisaient +entendre au loin. C'était le dégel qui opérait son oeuvre de destruction +sur les masses de glace environnantes. Ces amas se détachaient du haut +des rives, et se précipitaient ensuite avec un fracas semblable au +bruit du tonnerre. La lune, entourée d'auréoles de diverses couleurs, +éclairait faiblement. A mesure que l'expédition avait avancé dans le +nord, elle avait pu contempler plusieurs fois cette merveille des +régions polaires que l'on appelle l'aurore boréale. Presque tous les +soirs, le ciel paraît en feu avec des dispositions de lumière qui +varient et changent d'instant en instant. Tantôt, l'on voit les degrés +d'un portique qui va se perdre dans le sommet des nuages; quelques +minutes après, les lueurs paraissent comme des colonnes d'albâtre qui se +mettent en mouvement et se croisent en formant des losanges de feu. A +certains moments, tout s'éteint, puis les lueurs réapparaissent avec +des combinaisons nouvelles. Quelquefois, on aperçoit comme un immense +éventail offrant plusieurs cercles d'où s'échappent des rayons de feu +qui éclatent dans l'immensité comme des fusées d'artifice. Voilà ce que +l'on pouvait contempler presque chaque soir. Ce sont les particularités +que l'on observe encore aujourd'hui, et qui viennent rompre la monotonie +des longues nuits du pôle. + +L'heure étant venue, le capitaine de Troyes prit les dispositions +nécessaires pour n'être pas surpris lui-même. Il plaça une vingtaine +d'hommes à la garde des canots, puis il s'avança avec le reste du +détachement. + +Pour expliquer ce qui se passa, M. de La Potherie a donné une +description très détaillée du fort; + + A trente pas de la rivière, sur une petite hauteur, était un carré + de palissades de cent pieds de façade sur le fleuve et de dix-huit + pieds de hauteur, avec des bastions à chaque angle. + + Les bastions, revêtus de forts madriers, avaient en dedans une + terrasse assez large pour placer des tirailleurs. Dans les bastions, + il y avait plusieurs canons d'environ six livres de balles. Au + milieu de la façade, il y avait une porte épaisse d'un demi-pied, + garnie de clous et de ferrements pour qu'on ne pût l'entamer avec la + hache. + + Au milieu de l'enceinte s'élevait une redoute de troncs d'arbres + assemblés et posés pièce sur pièce. La redoute avait trente pieds de + longueur et autant de hauteur, avec trois étages et vingt-huit pieds + de profondeur. Au sommet, il y avait un parapet et des embrasures + pour les canons de la plate-forme. + +Le commandant fit approcher, au milieu des ténèbres, deux canots chargés +de madriers, de pioches et d'un bélier, tandis que les hommes montaient +par un chemin enseveli sous les rochers et les arbres. [12] + +[Note 12: L'on remarque encore aujourd'hui ce sentier.] + +Sainte-Hélène et d'Iberville furent désignés pour faire le tour de la +place et chercher à pénétrer par la palissade qui regarde le désert. Le +sergent Laliberté, du régiment de Carignan, fut envoyé avec ses hommes +pour couper la palissade sur le côté et s'en aller tirer sur les +embrasures de la redoute. + +Le chevalier de Troyes se réservait de faire enfoncer la porte de la +façade avec le bélier. + +Sainte-Hélène et d'Iberville, en se rendant à leur poste, commencèrent +avec leurs hommes à lier les canons de la palissade par la volée avec de +fortes cordes attachées à des madriers, de manière que si l'on mettait +le feu aux canons, en reculant ils auraient arraché la palissade. Ils +escaladèrent la clôture en arrière du fort et ils s'en vinrent aussitôt +ouvrir la porte du côté du bois, car elle n'était fermée qu'au verrou, +et ils firent entrer leurs hommes; ils revinrent aussitôt vers la porte +de la redoute, que le chevalier de Troyes se mettait en devoir de briser +avec le bélier. + +En même temps, les soldats faisaient feu dans les embrasures de la +redoute, avec des cris affreux à l'iroquoise: Sassa Kouès! Sassa Kouès! +qu'ils prononçaient au plus haut de la voix, comme les Indiens. + +Quelques Anglais, s'étant réveillés au bruit, parurent sur la +plate-forme et se mirent à pointer les canons sur les assaillants, +qu'ils prenaient pour des sauvages. Sainte-Hélène visa le premier qui se +présenta aux embrasures et lui cassa la tête du premier coup de fusil. + +Pendant ce temps, le bélier avait commencé à produire son effet. Dès que +la porte fut à moitié démontée, d'Iberville, sans calculer le danger +qu'il pouvait courir, se jeta dedans, l'épée d'une main et son fusil de +l'autre. + +Les Anglais, surpris, se précipitèrent sur la porte, qui tenait encore +par quelques ferrements, et la refermèrent. + +D'Iberville, placé avec les ennemis dans l'obscurité la plus profonde, +«ne voyait ni ciel ni terre» il se détendit comme il put avec la crosse +de son fusil, puis, entendant descendre de nouveaux assaillants d'un +escalier, il tira au hasard. Les Anglais hésitaient, croyant avoir +affaire à un grand nombre; mais ils eurent bientôt reconnu leur erreur, +lorsque les Français, ayant réussi à briser la porte, se précipitèrent +en foule, l'épée à la main, et trouvèrent les Anglais nus et sans armes. +Ils avaient été réveillés on sursaut et ne s'étaient pas aperçus des +premiers mouvements de l'attaque. Trompés par les cris, ils avaient cru +à une fausse alerte des sauvages. Tous se rendirent, sans essayer de +combattre, et demandèrent à être renvoyés en Angleterre. On trouva dans +le fort douze canons de six à huit livres, trois mille livres de poudre +et dix mille de plomb, que les artilleurs canadiens, qui possédaient un +moule à boulets, commencèrent à utiliser. + +On prit quinze hommes dans ce fort, nous dit le Père Silvy, et on en +aurait pris encore quinze autres, sans une barque que nos découvreurs +avaient aperçue la veille, mais elle était partie le soir pour le fort +Rupert, avec le commandant de Monsipi, qui était désigné pour remplacer +le commandant général de la Baie, et qui, en conséquence, était allé +faire faire des travaux à Rupert. «Nous fûmes bien fâchés, dit le Père +Silvy, de l'avoir manqué, et comme sa barque nous était nécessaire pour +porter du canon au fort Kichichouane (qui avait cinquante canons en +batterie), on prit la résolution de la suivre et de s'en aller attaquer +Rupert, espérant enlever le fort et le vaisseau du même coup». + +Il y avait quarante lieues, et elles furent faites en cinq jours, +jusqu'au 1er juillet. D'Iberville conduisait une chaloupe portant +deux pièces de canon. Quand on fut arrivé à une certaine distance, +Sainte-Hélène eut ordre d'aller à la découverte. Il se glissa à travers +les arbres et les rochers, et il prit connaissance de la position. Le +fort était de la même construction que le fort Monsipi, avec cette +particularité que la redoute n'était pas au milieu de l'enceinte, que +le toit était sans parapets, et que quatre bastions environnaient la +redoute avec huit pièces de canon. En fin, de Sainte-Hélène remarqua +une échelle attachée le long du mur de la redoute pour se sauver en cas +d'incendie. + +Le chevalier de Troyes prit aussitôt ses dispositions: il débarqua des +canons, fit faire des affûts et préparer les grenades; on disposa des +madriers pour le travail du mineur qui devait aller placer ses pièces +d'artifice sous le mur de la redoute. + +En même temps, d'Iberville partit avec douze hommes dans sa chaloupe, +afin d'aborder le vaisseau au milieu de la nuit. Ils savaient que +Brigueur, le gouverneur, devait s'y trouver. Arrivés au vaisseau, ils +virent la sentinelle endormie; c'est ce que l'on pouvait prévoir sur une +mer éloignée de toute menace d'attaque. On ne laissa pas à la sentinelle +le temps de donner l'alarme. + +D'Iberville frappa alors du pied sur le pont pour réveiller les gens, +comme c'est l'usage sur les vaisseaux lorsqu'il faut que l'équipage se +lève pour quelque chose d'extraordinaire. Le premier qui se présenta au +haut de l'échelle reçut un coup de sabre sur la tête; un autre qui avait +monté par l'avant périt de même. Alors, on descendit; la chambre fut +forcée à coups de hache et l'équipage fut réduit en quelques instants. +Ils eurent quartier, et en particulier Brigueur, gouverneur de Monsipi, +qui s'en allait prendre la qualité de gouverneur général de la Baie. + +Pendant ce temps, le chevalier de Troyes avait enfoncé la porte de +l'enceinte avec son bélier, et il entourait la redoute avec son monde, +l'épée à la main. + +Le grenadier, profitant aussitôt de l'échelle placée sur la redoute, +arriva sur la plate-forme, et se mit à lancer ses grenades par le tuyau +de la cheminé. Tout fut bientôt brisé par cette explosion, et il n'y eut +plus moyen de tenir en cet endroit. Une femme, réveillée en sursaut par +ce bruit, s'enfuit dans une autre chambre, où elle fut atteinte, ainsi +que deux autres, par des éclats de grenade. La garnison se réfugia alors +au rez-de-chaussée, mais elle s'y trouva sous le feu des Canadiens, +qui tiraient par les ouvertures. Le chevalier, trouvant que le bélier +n'allait pas assez vite, fit tirer le canon sur la porte. + +Au môme moment, le mineur fit connaître qu'il avait placé ses pièces, et +qu'il n'attendait qu'un ordre pour faire sauter la redoute. Ce que les +Anglais ayant entendu, ils comprirent qu'ils ne pouvaient plus résister, +et ils demandèrent quartier. + +Ainsi fut pris le second fort; les prisonniers, placés dans un yacht +qu'on trouva amarré près de là , furent dirigés vers Monsipi; ils étaient +escortés par le vaisseau qui avait été chargé de toutes les munitions et +des pelleteries trouvées dans le fort. + +Le chevalier fit alors sauter le fort et les palissades parce qu'il +aurait fallu trop de monde pour le garder. Il y laissa d'Iberville pour +surveiller cette exécution, et il lui donna la chaloupe pour opérer son +retour. + +M. du Troyes partit en canot avec quelques hommes. En arrivant à +Monsipi, il y trouva les deux bâtiments qui avaient transporté la prise. +Il fit emmagasiner les provisions, et il décida alors du sort des +prisonniers. + +Le chevalier les réunit et les fit transporter à l'autre bord de la +rivière, avec des vivres. Il leur donna des filets pour la pêche et des +fusils pour la chasse. Il leur enjoignit de ne pas passer outre, sous +menace de mort, et il leur dit que s'ils avaient quelque chose à +communiquer, ils pouvaient envoyer sur la batture deux hommes qui +mettraient un mouchoir au bout d'un bâton pour signal. + +Ensuite, le chevalier de Troyes se disposa pour sa nouvelle entreprise. +Il fit charger les canons sur le vaisseau pris au fort Rupert, et il mit +son monde en plusieurs canots. Les mémoires du temps remarquent qu'il +pria alors le Père Silvy, qui était resté à Monsipi, de l'accompagner +dans cette expédition, que l'on pouvait penser devoir être plus longue +que les premières. + +Le Père Silvy pouvait être utile par son expérience en ces contrées; +ensuite, rien n'égalait son influence sur les gens, au milieu des peines +et des difficultés. + +Elles furent très grandes, car il fallait se diriger à trente lieues +au nord, sans savoir au juste quelle était la situation du fort. Toute +cette côte est environnée de battures qui s'étendent au loin dans la mer +et qui ne sont pas navigables. Il fallait donc se tenir à trois lieues +de la cote, et, quand la marée était basse, il fallait porter les canots +et les bagages à de grandes distances, tandis que, lorsque la marée +montait, l'on se trouvait engagé dans les glaces, dont il était +difficile de sortir. + +Après plusieurs jours de marche et de navigation, on reconnut qu'on +avait dépassé la situation du fort sans l'avoir aperçu, et les sauvages +qui accompagnaient l'expédition ne savaient plus où ils en étaient, bien +qu'ils crussent connaître le pays; mais ils ne se découragèrent pas, +tant ils tenaient à se venger des Anglais, qui les avaient accablés de +mauvais traitements. + +On était dans la plus grande incertitude, lorsque, dans le lointain, on +entendit sur la côte sept ou huit coups de canon. + +L'expédition vogua dans cette direction, aborda avec armes et bagages à +l'embouchure de la rivière Kichichouane, que l'on n'avait pas aperçue +d'abord. On parvint à un endroit où il y avait une sorte d'estrapade au +haut de laquelle on plaçait une sentinelle pour signaler l'arrivée des +vaisseaux. En ce moment, d'Iberville arriva avec Sainte-Hélène dans +la chaloupe qui portait tous les pavillons de la compagnie de la baie +d'Hudson. Iberville, avec son habileté ordinaire, avait su se diriger en +droite ligne en partant du fort Rupert vers l'embouchure de la rivière +Kichichouane que l'expédition avait eu tant de peine à rencontrer. + +Aussitôt arrivé, Sainte-Hélène fut encore désigné pour reconnaître +l'assiette de la place. Il revint bientôt et annonça que le fort était +semblable aux deux autres. Il était sur une hauteur, à quarante pas du +bord de l'eau, et environné d'un fossé en ruines. + +Au centre d'une palissade, s'élevait une redoute de trente pieds de +haut, à plusieurs étages, avec une plate-forme au-dessus; mais il y +avait, de plus qu'aux autres forts, une artillerie considérable: quatre +canons dans chaque bastion, et 25 ou 30 dans le corps principal, placés +aux différents étages. + +Le chevalier de Troyes, sachant que son arrivée avait été signalée, +voulut procéder par voie de conciliation. Il envoya demander au +gouverneur qu'il voulût bien lui remettre trois Français qui étaient +détenus dans la place. Le gouverneur, qui ne savait pas à quels ennemis +redoutables il avait affaire, ne voulut répondre que d'une manière +évasive. Aussitôt le chevalier de Troyes décida de recourir à la force. + +Il fit établir une batterie de dix canons de l'autre côté de la rivière, +sur une hauteur, dans des buissons, et puis il attendit le soir. Alors, +ayant reconnu avec sa longue-vue que le gouverneur s'était retiré, avec +sa famille, dans sa chambre, qui était sur la façade, il démasqua sa +batterie, et envoya une volée sur la table du gouverneur. Tout fut mis +sens dessus dessous, mais il n'y eut heureusement personne de blessé. + +L'on continua à tirer, et en moins de cinq quarts d'heure, on tira près +de cent cinquante coups de canon, qui criblèrent tout le fort. + +Les Canadiens, voyant que tout allait bien, se mirent a crier: Vive le +roi! L'on entendit en même temps des voix sourdes qui semblaient sortir +du soubassement du fort qui en faisaient autant: c'étaient les assiégés, +qui s'étaient retirés dans les caves, et qui, ne voulant pas se risquer +à aller sur la plate-forme pour amener le pavillon, avaient fait tous +ensemble ce signal, pour faire connaître qu'ils voulaient se rendre. + +Les Canadiens ne comprirent pas le sens de ces acclamations, et ils se +préparèrent à renouveler l'attaque. + +Ayant tiré tous leurs boulets, ils s'occupèrent à en faire de nouveaux +avec leur moule, lorsqu'on entendit les tambours du fort qui battaient +la chamade. Aussitôt on vit paraître un homme avec un pavillon blanc, +qui s'embarquait dans une chaloupe. + +Le chevalier reçut l'envoyé avec courtoisie, et sur son invitation, il +se rendit à mi-chemin du fort, où il trouva le gouverneur. Celui-ci +avait fait porter avec lui du vin d'Espagne, et, après avoir bu à +la santé des deux rois, on s'occupa d'arrêter les conditions de la +reddition. Voici ce qu'elles portaient en substance: + + Articles accordés entre le chevalier de Troyes, commandant le + détachement du parti du Nord, et le sieur Henry Sargent, gouverneur + pour la compagnie anglaise de la baie d'Hudson; + + 1° Il est accordé que le fort sera rendu avec tout ce qu'il + contient, dont on prendra facture pour la satisfaction des deux + parties; + + 2° Il est accordé que tous les serviteurs de la compagnie jouiront + de ce qui leur appartient en propre, ainsi que le gouverneur, son + ministre et ses serviteurs; + + 3° Que le dit chevalier de Troyes enverra les serviteurs de la + compagnie au fort de l'île Weston, où ils attendront les vaisseaux + anglais, et qu'il leur donnera les vivres nécessaires pour retourner + en Angleterre; + + 4° Que les hommes sortiront du fort sans armes, à l'exception du + gouverneur et de son fils, qui sortiront avec l'épée au côté. + +Ce qui fut exécuté. D'Iberville conduisit les Anglais à l'île Weston, où +ils avaient un magasin, puis revint au fort Sainte-Anne. + +Ce fort contenait les principaux magasins de la compagnie; on y +trouva des quantités de provisions et de munitions, et 50,000 écus de +pelleteries. Ce fut le principal fruit de cette expédition, qui rendait +les Français maîtres de la partie méridionale de la baie d'Hudson. + +Le Père Silvy remarque, dans sa relation, «qu'on entra dans le fort +tambour battant et enseignes déployées, le 26 juillet, le propre jour de +sainte Anne, c'est-à -dire de la sainte qu'on avait prise pour patronne +du voyage et de l'expédition.» Le chevalier de Troyes voulut reconnaître +la protection continuelle de la divine Providence pendant toute la durée +de l'entreprise. Il donna au fort le nom de la patronne que l'on +avait invoquée; ensuite il chargea le Père Silvy d'établir le service +religieux dans le fort. L'une des pièces principales fut convertie +en chapelle, et décorée en partie avec les drapeaux de la compagnie +anglaise. Chaque jour, la sainte messe y était célébrée; la garnison y +assistait aux fêtes principales, et il n'était pas difficile de trouver +parmi les Canadiens élevés par M. Dollier de Casson, des assistants et +des servants pour le saint sacrifice. + +L'on a pu remarquer comme le chevalier de Troyes et les messieurs Le +Moyne avaient désiré emmener un aumônier avec eux. Ils tenaient aussi +à ce qu'il les accompagnât dans leurs différentes expéditions pour les +secours qu'il pouvait donner aux hommes malades ou blessés, et on fin +pour la célébration des saints mystères. Mais il y avait encore une +autre raison qui accompagnait toutes les décisions des hommes de guerre +dans la Nouvelle-France: c'est que tout ce qu'on faisait avait pour but +principal d'avoir des relations avec les sauvages et de leur donner la +connaissance de la vraie religion. Aussi le Père Silvy nous dit, dans sa +relation, «qu'il a des rapports avec des sauvages de différentes tribus, +qu'il comprend la langue de plusieurs d'entre eux et qu'il espère +que Dieu, dans sa bonté, donnera à ces pauvres gens la grâce de se +convertir.» + +Telle fut donc la première expédition à la mer du Nord, expédition qui, +tout en faisant le plus grand honneur au chevalier de Troyes, mit en +grand relief les qualités du chevalier d'Iberville et de ses frères. + +C'est ce que fait remarquer aussi le Père Silvy: «Voilà , dit-il dans sa +lettre à Mgr de Saint-Vallier, le coup d'essai de nos Canadiens sous la +sage conduite du brave M. de Troyes, et de messieurs Sainte-Hélène et +d'Iberville, ses lieutenants.» + + + + [Illustration: Carte de la baie d'Hudson.] + + LA BAIE D'HUDSON. + + Vaste baie au nord de l'Amérique septentrionale, communiquant avec + l'Atlantique par le détroit du même nom; par 51° à 70° de + latitude nord, et par 79° à 98° de longitude. Elle baigne la + Nouvelle-Bretagne à l'ouest, au sud et à l'est; au nord, elle se + réunit à la mer polaire. C'est sur ses bords que se trouvent tous + les forts qui ont été le théâtre des exploits d'Iberville. Elle + reçoit un grand nombre d'affluents; les rivières Sainte-Anne, des + Saintes-Huiles, de Bourbon, de la Rive. Au sud-ouest, le fort de + Monsipi, puis les forts de New-Savane, Bourbon; au sud-est le fort + de Rupert. C'est là qu'on trouvait les îles Weston, du Retour, + Mansfield, de Saint-Charles, et à l'extrémité est, dans le détroit + d'Hudson, les îles Button, découvertes par Anscolde, et explorées + par Hudson en 1610. La compagnie de la baie d'Hudson s'établit sous + Charles II, en 1670, à l'endroit qu'on appela le fort de Rupert. + + + +«Ces deux généreux frères se sont merveilleusement signalés et les +sauvages qui ont vu ce qu'on a fait en si peu de temps et avec si peu +de carnage, en sont si frappés qu'ils ne cesseront jamais d'en parler +partout où ils se trouveront.» + +Les sauvages en effet, avaient une admiration particulière pour la +modération des Français et leur douceur. Dans leurs expéditions, ils +évitaient de verser le sang, et au milieu de leurs succès, ils avaient +horreur de ces massacres outrés et odieux qui viennent parfois de +l'enivrement et de l'entraînement de la victoire. Ce sont ces sentiments +qui ont gagné le coeur de ces barbares, et en ont fait les alliés +dévoués de la France. + +M. de Troyes, voyant l'expédition terminée, se disposa à revenir à +Montréal, comme on le lui avait enjoint à son départ. Il remit la garde +des forts au jeune de Maricourt, chargea d'Iberville de courir la mer +contre les vaisseaux anglais; enfin, il confia au digne Père Silvy le +soin spirituel de la garnison. D'Iberville utilisa ses fonctions avec +les deux bâtiments qu'il avait. Il s'empara d'un grand vaisseau anglais +qu'il chargea de toutes les pelleteries des forts qu'il avait pris, puis +il décida de revenir à Québec pour aller prendre quelques vaisseaux qui +lui seraient indispensables pour attaquer les convois anglais l'année +suivante. + +Il paraît donc qu'il revint aux derniers jours d'automne 1686, avec +Sainte-Hélène, et il fut reçu à Montréal comme un triomphateur. Toute la +ville savait quelle part il avait eue aux succès de l'expédition. Les +citoyens voyaient avec bonheur leur compatriote couvert de gloire. +D'Iberville rentra dans Montréal tambour battant et enseignes déployées. +Les citoyens acclamaient le vainqueur; et la mère, retrouvant ses +enfants après des jours d'inquiétude et encore désolée de son veuvage, +combien elle était heureuse de les revoir sains et saufs! + +Nous ne pouvons savoir, d'après les documents, la date précise et les +circonstances de la mort de Charles Le Moyne, que l'on place en 1685. +Nous savons seulement que s'il avait vécu en 1686, il n'aurait eu que 60 +ans et aurait encore pu être plein de force et de résolution. + +Mais telle était alors la situation glorieuse de cette nombreuse famille +qui comptait dix enfants. L'aîné, Le Moyne de Longueuil, était honoré +de la confiance des autorités supérieures, et il avait l'affection des +nations sauvages, qui l'avaient choisi comme leur représentant près du +gouvernement. Sainte-Hélène, de Maricourt et de Bienville étaient des +militaires consommés. A l'égard de Maricourt, nous avons un témoignage +digne de considération dans une lettre de Mgr de Laval du 12 janvier +1684. + +D'Iberville s'était révélé comme commandant capable, et sur mer comme +manoeuvrier des plus consommés. + +Enfin, les autres fils grandissaient pleins de force, et se montraient +d'une habileté extraordinaire dans les exercices militaires. + + + +CHAPITRE III + +EXPÉDITION DANS LA COLONIE ANGLAISE. + +L'intervalle qui sépare l'année 1687 et l'année 1689 fut occupé par +plusieurs incidents où d'Iberville prit part, et il est probable qu'il +était à la baie d'Hudson au mois d'août 1689, lorsqu'arrivèrent des +événements considérables qui eurent des conséquences si graves sur les +destinées du pays. + +Il y avait longtemps que les Anglais voyaient avec ombrage le voisinage +des Français. Ils étaient inquiets de leur accroissement et de leurs +excursions dans l'Ouest. Les sauvages redoutaient les Anglais, et ils +aimaient les Français. Ils étaient attirés vers ceux-ci par leurs moeurs +agréables, leurs goûts chevaleresques, tandis qu'ils étaient repoussés +par l'austérité et la sévérité des puritains anglais. + +L'on pouvait donc prévoir que, grâce à cette sympathie et grâce aussi +aux travaux des missionnaires, les sauvages se laisseraient gagner, +et que bientôt les vastes contrées du Mississipi passeraient sous la +domination française. Les Anglais s'en inquiétaient, et la nouvelle +de l'entreprise audacieuse de la baie d'Hudson mit le comble aux +ressentiments. + +Dans ces circonstances, les Anglais et les Hollandais, voyant toute +influence leur échapper, se déterminèrent à irriter les Français contre +les sauvages en excitant ceux-ci à l'acte le plus odieux vis-à -vis de la +colonie de Montréal. + +Aux premiers jours d'août 1689, 1400 Iroquois traversèrent le lac +Saint-Louis. Pendant la nuit du 5 août, à la faveur d'un orage et d'une +pluie torrentielle, ils environnent le village de Lachine, et ils +mettent tout à feu et à sang, avec des détails de cruauté que l'on peut +à peine rapporter. Le matin, ils avaient égorgé plus de 200 personnes, +et ils en emmenaient autant en esclavage, les réservant aux plus affreux +supplices. La colonie fut dans la consternation, et ne reprit quelque +espoir que lorsque M, de Frontenac revint de France comme gouverneur +général. Il succédait à M. de La Barre et à M. Denonville, qui avaient +rabaissé le prestige du nom français par leur faiblesse et leur défaut +de décision. + +Le nouveau gouverneur, informé des derniers événements, se détermina à +tirer une vengeance éclatante. Ayant acquis la certitude que les Anglais +et les Hollandais étaient les instigateurs de l'expédition des Iroquois, +il organisa contre eux quatre expéditions. + +L'une devait partir de Montréal avec M. d'Ailleboust et M. de +Sainte-Hélène; l'autre, de Trois-Rivières avec M. Hertel et son fils, le +lieutenant La Frenière; la troisième avec M. de Portneuf, fils du baron +de Bécancourt, de Québec; enfin la quatrième avec les sauvages +abénaquis de la mission de Lorette, qui devaient aller rejoindre leurs +compatriotes des rives de l'Atlantique. + +La première expédition partit de Montréal à la fin de janvier 1690. Les +deux commandants, d'Ailleboust et de Sainte-Hélène, avaient avec eux des +officiers capables: d'Iberville, qui avait suggéré l'expédition, et de +Bienville, son frère; MM. de Montigny, Le Ber du Chesne, le frère de +mademoiselle Jeanne Le Ber, et enfin M. de Repentigny. + +Ils avaient 210 hommes, dont 90 sauvages, et ils devaient se rendre à +Albany. Les ordres de M. de Frontenac étaient absolus; il fallait faire +comprendre aux Anglais qu'on était déterminé à en venir aux dernières +extrémités. Mais de grandes difficultés survinrent: le temps devint +excessivement froid, les chemins étaient affreux, les hommes se +trouvèrent accablés de fatigue. Sur les représentations des sauvages, on +décida de ne pas aller plus loin que la petite ville de Schenectady, où +l'on arriva le 8 de février, au commencement de la nuit. Les habitants +reposaient dans la sécurité la plus complète; ils avaient laissé les +portes ouvertes, avec deux statues de neige en guise de sentinelles. + +Le village fut entouré, les habitations envahies, 60 habitants furent +tués et 80 faits prisonniers. + +D'Iberville fit épargner le gouverneur, Alexandre Glen, pour le +récompenser d'avoir sauvé la vie à des prisonniers français en +différentes circonstances. Un seul Français fut tué, et M. de Montigny +blessé. Puis les Français, s'étant reposés, jugèrent à propos de revenir +sur leurs pas. + +Le second détachement, conduit par Hertel, quitta Trois-Rivières le 28 +janvier. Il comptait 24 Français et 25 sauvages. Après deux mois de +marche, il s'avança jusqu'à Salmon-Falls, au centre de la colonie +anglaise, et après plusieurs engagements, il s'empara de cette station, +après avoir tué 140 ennemis. Il y eut, du côté des Français, plusieurs +blessés et plusieurs tués, parmi lesquels le lieutenant La Frenière. + +Le troisième détachement, parti de Québec avec M. de Portneuf, s'avança +jusqu'à la baie de Casco avec les Canadiens, les Acadiens et les +Abénaquis. Il prit le fort Loyal et extermina la garnison. + +Enfin, les Abénaquis situés à Sillery près de Québec, sous la direction +des Pères Jésuites, allèrent se réunir à leurs compatriotes de l'Est, +qui les attendaient, et tous ensemble se dirigèrent vers la place +principale des provinces du Nord, Pémaquid. Cette place avait une grande +importance; elle possédait 20 pièces de canon et 500 hommes de +garnison. Les Abénaquis, après avoir rasé toutes les habitations +qu'ils rencontrèrent sur leur passage, arrivèrent devant Pémaquid, Ils +l'investirent, puis échangèrent quelques escarmouches, et enfin, ayant +donné l'assaut, ils emportèrent la place après avoir, tué 200 hommes et +réduit les autres à demander quartier. + +Toutes ces attaques couronnées de succès eurent un effet merveilleux: +elles ranimèrent le moral des colons, accablés par les massacres de +Lachine; elles abattirent la présomption des Anglais, qui virent que les +Français, sans le nombre, étaient encore de redoutables adversaires. +Enfin, le prestige du nom français fut tellement relevé auprès des +sauvages, que l'on put présumer que les Français auraient bientôt la +prépondérance en Amérique. + +En effet, sur ces entrefaites et vers la fin de juillet 1,690,800 +sauvages de l'Ouest, ayant 110 canots chargés de 100,000 écus de +pelleteries, se rendirent à Montréal pour voir le gouverneur. Ils +arrivaient avec le désir de s'unir aux Français par les liens les plus +intimes. + +Frontenac, avec cet esprit décisif et déterminé qui le caractérisait, +saisit habilement l'occasion de conquérir l'esprit des sauvages. Il leur +fit la plus aimable réception, rendue solennelle par la présence +des troupes, et les sauvages purent contempler les plus belles +démonstrations militaires. M. de Frontenac écouta avec intérêt les +harangues des sauvages. Le chef des Ottawais parla surtout des avantages +que leur offrait le trafic avec les Anglais; le chef des Hurons parla +des engagements que les Français avaient déjà pris de combattre leurs +ennemis les Anglais et les Iroquois, et de les mettre hors d'état de +nuire, engagement qui n'avait pas été tenu par M. de La Barre et M. +Denoncourt. Ensuite, pour exciter les Français à se prononcer, ils +entonnèrent leurs chants héroïques accompagnés de danses de guerre. +Frontenac répondit aussitôt qu'il accorderait tout avantage possible de +commerce aux sauvages, et qu'il les assisterait de sa protection +contre leurs ennemis; enfin, il leur déclara qu'il allait se mettre en +campagne, et qu'il ne cesserait la lutte qu'après avoir obtenu que +les peaux rouges, qui étaient ses enfants comme les blancs, seraient +respectés. + +Après ces assurances, il termina son discours, comme les sauvages, par +des démonstrations martiales. Il prit une hache, entonna un chant de +guerre accompagné de Sassa Kouès, de toute la force de ses poumons et +avec le cérémonial ordinaire, c'est-à -dire en dansant et en se frappant +la bouche avec la main pour donner plus de force à ses cris. + +Cette démonstration eut un effet indescriptible. Les sauvages +trépignaient de joie, et Frontenac, voyant le bon effet de sa +démonstration, y voulut mettre le comble. + +Il fit signe à ses officiers, qui prirent tous des casse-tête, et +se mirent à danser et à chanter avec un entrain et une vigueur qui +ravissaient les Indiens. L'on eût dit que les Français n'avaient jamais +fait autre chose; ils y mettaient cet emportement qui est particulier +aux Français, la _furia francese_, donnant le plus haut caractère à leur +mise en scène. «Ils semblaient, nous dit M. de La Potheie, comme des +possédés, par les gestes et les contorsions extraordinaires qu'ils +faisaient, tandis que leurs voix fortes et vigoureuses faisaient valoir +les cris et les hurlements guerriers.» + +Les Indiens étaient ivres de joie en entendant ces voix puissantes et +exercées, en voyant leurs danses si merveilleusement interprétées par +ces nobles gentilshommes qui réunissaient l'entrain à la force, la +vivacité à l'élégance, et dont plusieurs avaient figuré dans les +carrousels de Louis XIV. + +Un repas suivit, à tout boire et tout manger. «Les Indiens, nous dit +encore La Potherie, y firent honneur avec une vraie frénésie, et ensuite +ils prononcèrent leur serment d'allégeance.» + + + +CHAPITRE IV + +NOUVELLE EXPÉDITION A LA BAIE D'HUDSON. + +Comme la navigation était encore possible, Frontenac, pour seconder les +derniers exploits, enjoignit à d'Iberville de partir pour aller croiser +dans la baie d'Hudson. Celui-ci partit aux premiers jours d'août avec +deux bâtiments, la _Sainte-Anne_ et le _Saint-François_, et le 24 +septembre 1690, il abordait près de la rivière Sainte-Thérèse. + +Ici se placent différents incidents qui montrent quelles étaient +l'habileté et la présence d'esprit de ce grand homme de guerre. + +D'abord les Anglais voulurent le prendre par surprise; ils lui +envoyèrent des parlementaires pour fixer un lieu de conférence à +l'amiable. D'Iberville soupçonna quelque ruse; il accepta l'entrevue +et fit explorer les environs par ses hommes. L'on trouva deux canons +chargés à mitraille dirigés sur le lieu fixé pour l'entrevue. +D'Iberville tua les canonniers sur leurs pièces, puis se mit à la +poursuite des parlementaires, qu'il passa par les armes. + +Quelques jours après, les Anglais voulurent recourir à la force; ils +firent sortir deux de leurs plus grands vaisseaux, l'un de vingt-deux +canons et l'autre de quatorze. D'Iberville feignit de fuir devant eux, +et ayant exactement calculé l'heure de la marée, il les attira sur la +haute mer au moment où la mer se retirait. Les deux vaisseaux anglais +s'échouèrent sur les rochers. Alors, avec la marée suivante, d'Iberville +revint sur les ennemis et les força d'amener pavillon. + +Un troisième vaisseau fut enlevé par un acte d'audace incomparable. +D'Iberville avait envoyé quatre hommes pour signaler les bâtiments +anglais. Deux des explorateurs turent faits prisonniers. Les Anglais +prirent l'un de ces hommes, qui semblait le plus faible et le moins +résolu pour les aider dans la manoeuvre. Un jour que presque tous les +hommes étaient dans le haut de la mâture, le Canadien, n'en voyant que +deux sur le pont, sauta sur une hache et leur cassa la tête, puis il +délivra son compagnon; ensuite, armés de toutes pièces, ils montèrent +sur le pont et ils couchèrent en joue les autres matelots, les forçant +de venir se constituer prisonniers. Alors ils conduisirent sans délai +les vaisseaux à la côte, où la cargaison fut d'un grand secours. + +Après ces exploits, le fort Sainte-Thérèse se trouvait privé d'une +grande partie de ses défenseurs. Alors d'Iberville le fit entourer et +dressa ses batteries. Il commença à canonner. Les Anglais, voyant qu'ils +ne pourraient résister, mirent le feu au fort pendant la nuit, puis +s'en allèrent se réfugier au fort Nelson à trente lieues de distance. +D'Iberville entra aussitôt dans le fort, et avec tant de promptitude, +qu'il put éteindre le feu et sauver les pelleteries, qui étaient +considérables. + +Il laissa le fort sous le commandement de son jeune frère, et ayant +chargé le plus grand de ses bâtiments, le _Saint-François_, avec +toutes les pelleteries, il se dirigea vers Québec, et entra dans le +Saint-Laurent vers le milieu d'octobre 1690. M. d'Iberville se trouvait +vers les îles aux Coudres, lorsqu'il fut hélé par un bâtiment qui venait +à sa rencontre. C'était son frère, M. de Longueuil, qui avait été envoyé +par le gouverneur pour rencontrer les bâtiments qui venaient de France, +et pour les prévenir qu'une flotte anglaise assiégeait Québec, et qu'ils +devaient entrer dans le Saguenay pour se mettre à l'abri. + +C'est alors que M. d'Iberville apprit tout ce qui venait d'arriver. Nous +croyons devoir en dire quelques mots. Nous donnerons donc le récit de M. +de Longueuil à son frère, sur les événements qui avaient eu lieu pendant +le séjour de M. d'Iberville à la baie d'Hudson. + + + + [Illustration: Québec] + + QUÉBEC. + + Ancienne capitale du Canada. Port très vaste. Fortifications + importantes. Fondée par les Français en 1608, assiégée vainement par + les Anglais en 1690, elle resta aux Français jusqu'en 1759. Devant + Québec, le Saint-Laurent a environ un mille de largeur, et quoique à + 150 lieues de son embouchure, la marée s'y fait sentir. Québec est à + la fois une forteresse, un port de guerre, un port de commerce, et + un vaste chantier de construction. La citadelle s'élève à 360 pieds + de hauteur au-dessus du fleuve. + + + + +CHAPITRE V + +SIÈGE DE QUÉBEC. + +Lorsque les sauvages de l'Ouest étaient venus à Montréal, comme nous +l'avons dit, ils avaient terminé tous leurs pourparlers en prêtant un +serment d'allégeance. Cette démonstration excita au dernier point le +ressentiment des Anglais, qui jurèrent de faire le plus grand effort +qu'ils eussent encore tenté contre la colonie. + +Ils envoyèrent à la fois 16,000 hommes par le lac Champlain, et une +flotte de 36 vaisseaux partit de Boston, conduite par leur meilleur +homme de guerre, l'amiral Phipps. L'armée du lac Champlain se trouva +arrêtée inopinément par la petite vérole, qui fit de tels ravages que +les troupes revinrent sur leurs pas. Quant à la flotte, elle perdit +beaucoup de temps à se consulter, de telle sorte que lorsqu'elle arriva +devant Québec, tous les préparatifs avaient été faits pour la recevoir. + +Toute l'enceinte était garnie de canons; la ville était fournie de +provisions et de munitions; enfin les troupes de Montréal avaient eu le +temps de s'équiper pour se rendre à Québec. + +L'amiral Phipps envoya un parlementaire. Les Français l'accueillirent +et lui bandèrent les yeux, puis ils s'amusèrent à le faire passer par +toutes sortes de retranchements, de tranchées, d'inégalités de terrain, +pour lui donner l'idée que la ville était munie des plus redoutables +fortifications. + +Introduit au château du gouverneur, il se vit entouré d'une multitude +d'officiers qui, pour la circonstance, s'étaient revêtus de tout ce +qu'ils avaient de plus riche en galons d'or et d'argent, en rubans et en +plumes, comme dans les réceptions les plus solennelles. L'officier, à la +vue d'un concours si nombreux et si imposant, parut interdit et devint +presque tremblant. Il se mit alors à lire la dépêche de l'amiral, dont +le ton hautain et impérieux contrastait de la manière la plus plaisante +avec l'air terrifié du mandataire, et comme l'amiral concluait en +demandant qu'il lui fût répondu dans une heure, Frontenac, d'une voix +tonnante, s'écria qu'il ne le ferait pas attendre si longtemps et qu'il +lui répondrait, non par écrit, mais par la bouche de ses canons. Ceci se +passait le 15 octobre 1690. + +Le 16, 2,000 Anglais débarquèrent à la rivière Saint-Charles. Vers le +soir, on entendit dans la haute ville un grand bruit de roulement de +tambours et de fifres: c'étaient les gens de Montréal qui arrivaient, +au nombre de 800, avec M. de Longueuil, M. de Sainte-Hélène et M. de +Maricourt. Ils étaient accompagnés d'un grand nombre de coureurs de bois +et de volontaires chantant et poussant des cris de guerre en entrant +dans la ville. Un prisonnier français, à bord du vaisseau amiral, dit a +l'amiral: «Vous avez perdu votre chance; ce sont les gens de Montréal +qui arrivent.» Le jour suivant, les Anglais campés à la rivière +Saint-Charles se mirent en marche, et alors, de plusieurs bosquets de +bois partirent des feux de peloton qui écrasèrent les assaillants; +il leur semblait que chaque arbre cachait un sauvage armé, et ils ne +savaient comment viser leurs adversaires. + +Phipps, voyant que cette attaque ne réussissait pas, amena tous les +vaisseaux devant la ville et commença à tirer. L'attaque était dirigée +avec une telle vigueur que de vieux officiers déclarèrent qu'ils +n'avaient jamais entendu une pareille canonnade. Le bruit était répété +par les montagnes et se prolongeait comme les roulements du tonnerre, +mais l'effet était nul et les boulets se perdaient sur les rocs de la +ville. + +Sainte-Hélène et Maricourt, qui étaient revenus de la rivière +Saint-Charles, dirigeaient le tir des canons de la basse ville, Aux +premiers coups, ils atteignirent le pavillon du vaisseau amiral, qui +tomba dans le fleuve; le courant le porta sur la rive, et aussitôt +un canot d'écorce alla le prendre sous le feu de la mousqueterie des +Anglais, et il fut porté à la cathédrale; il y est resté jusqu'en 1760. + +Bientôt les vaisseaux anglais furent criblés de coups et désemparés, et +l'amiral fut obligé de retirer sa flotte du combat. Alors les ennemis +préparèrent une seconde attaque par terre. + +Le lendemain les Anglais voulurent commencer une nouvelle descente vers +la rivière Saint-Charles. Ils débarquèrent un millier d'hommes avec des +pièces d'artillerie; mais ils montraient plus de courage et de bonne +volonté que de tactique et de discipline. Ils perdirent encore trois +ou quatre cents hommes et ils blessèrent une quarantaine de soldats +français et de sauvages. M. de Sainte-Hélène fut atteint d'une balle; la +blessure empira malheureusement et l'emporta en peu de jours. + +Il était âgé de 31 ans. Nous avons vu comme il se signalait à , la +première expédition de la baie d'Hudson et ensuite à l'expédition de +Schenectady. Nul ne le dépassait en agilité et en adresse dans les +expéditions des bois; ce fut une grande perte pour les Français et une +grande douleur pour sa mère. + +Les Français environnèrent le camp, et ils se préparèrent à l'attaque au +lever du soleil. Les Anglais, renonçant à la lutte, s'embarquèrent en +toute hâte, vers minuit, et ils perdirent encore cinquante hommes, +pendant qu'ils montaient dans leurs chaloupes. + +Le jour étant survenu, on fit transporter à , Québec les tentes et les +canons qui avaient été abandonnés. + +L'amiral Phipps appareilla pour partir, et aussitôt M. de Frontenac +envoya M. de Longueuil avec une chaloupe qui traversa la flotte anglaise +et arriva à temps vers l'île aux Coudres pour rencontrer M. d'Iberville +qui arrivait du Nord. M. de Frontenac fit alors chanter un _Te Deum_ +dans la cathédrale avec toute la solennité possible. + + + +CHAPITRE VI + +NOUVEAUX ÉVÉNEMENTS A LA BAIE D'HUDSON. + +M. d'Iberville repartit dès qu'il put pour la baie d'Hudson, en l'année +1691. C'est alors qu'il revint à Québec, à la fin de la saison de 1691, +avec deux navires chargés de 80,000 peaux de castors et de 6,000 livres +de pelleteries. Il avait pu reconnaître qu'il n'avait pas les moyens +d'attaquer le fort Nelson, et comme M. de Frontenac n'avait pas assez de +bâtiments pour l'assister, M. d'Iberville prit le parti d'aller encore +en France. C'est dans ce voyage qu'il exposa au ministre l'importance de +l'occupation de la baie d'Hudson. Il fut écouté avec faveur, et obtint +plusieurs navires dont il reçut le commandement, avec le titre de +capitaine de frégate. + +Revenu dans l'été de 1693, avec ces vaisseaux, dont l'aménagement avait +pris un temps considérable, M. de Frontenac lui représenta que la saison +était trop avancée, et il le pria d'employer tous ses moyens à la +conquête du fort de Pémaquid, que les Anglais étaient venus réoccuper et +d'où ils tenaient les Abénaquis en échec. Cette entreprise décidée trop +précipitamment ne put réussir. + +D'Iberville, en arrivant en vue de la place, reconnut qu'elle ne pouvait +être abordée sûrement; elle était entourée de récifs et de bas-fonds que +l'on ne pouvait affronter qu'avec un pilote capable et expérimenté; mais +l'on n'en put trouver. Il fallut donc se retirer, et il alla hiverner à +Québec. + +Sur ces entrefaites, Sérigny arriva à Montréal, au printemps de 1694, +avec l'ordre exprès du roi de prendre des hommes et de s'en aller avec +son frère, d'Iberville, pour attaquer le fort Nelson. + +Ils partirent le 10 août 1694 avec trois vaisseaux de guerre: le _Poli_, +la _Salamandre_ et l'_Envieux_. + +D'Iberville et Sérigny prirent avec eux leurs deux jeunes frères, +Maricourt et Châteauguay. Celui-ci était âgé seulement de vingt ans. + +Le Père Gabriel Marest fut choisi comme chapelain. + +C'était un digne religieux de la compagnie de Jésus, qui devait leur +rendre les plus grands services. + +Ce père, d'un zèle infatigable, secondé par la dévotion incomparable du +brave d'Iberville, donna à cette expédition un caractère exceptionnel +d'édification. On voit quel était l'esprit de ces héroïques combattants +de la Nouvelle France. + +Nous citerons les traits rapportés dans les lettres du Père Marest; +c'est intéressant, et cela peint le pays, les gens et l'époque. + +Le père dit que l'embarquement eut lieu le 10 du mois d'août, etc. Il +se mit aussitôt à exercer ses fonctions, que les Canadiens surtout +réclamaient avec instance. + +Le 14, le père, embarqué sur le _Poli_, distribua en l'honneur de +l'Assomption, des images de la sainte Vierge, et invita les gens du bord +à se confesser. Le lendemain, il célébra la sainte messe avec autant de +solennité que possible, et plusieurs communièrent. + +Ensuite, l'on continua le voyage, qui n'était pas sans difficultés, car, +dit le père, «nous allions dans un pays où l'hiver vient à l'automne.» +Le 21 du mois d'août, nous vîmes beaucoup de montagnes de glace flottant +sur la mer à l'entrée du détroit de la baie d'Hudson. Il fallait quatre +jours pour passer le détroit, qui a 135 lieues de longueur. Du 1er de +septembre au 8, le père prépara les gens pour la fête de la Nativité de +la sainte Vierge, et plus de cinquante communièrent le jour de sa fête. + +Alors, le calme étant arrivé au grand déplaisir des équipages, le père +profita de cette circonstance pour suggérer une neuvaine à la bonne +sainte Anne, que les Canadiens honoraient beaucoup, surtout depuis +l'érection d'un sanctuaire spécial près de Québec par M. l'abbé de +Queylus, supérieur du séminaire de Montréal. + +Le vent devint favorable, et l'on continua à avancer; mais le 12 +septembre, le vent ayant encore tourné, les Canadiens firent un voeu en +promettant à sainte Anne une part dans leur premier butin, et presque +tous s'approchèrent des sacrements. Les autres matelots et soldats, +voyant le zèle des Canadiens, voulurent les imiter, et ils allèrent à +confesse. Le Père Marest fait la remarque que M. d'Iberville et les +autres officiers se mirent à leur tête. Ce qui est à noter, c'est que le +vent reprit aussitôt. + +Trois jours après, on se trouvait devant la rivière Bourbon. La joie +fut grande. On chanta l'hymne _Vexilla régis prodeunt_, en répétant +plusieurs fois: _O crux ave_. Nous répétâmes plusieurs fois, dit le Père +Marest, _O crux, ave_, pour honorer la croix dans un pays où elle a été +souvent profanée et abattue par les hérétiques. + +Près de la rivière Bourbon est la rivière Sainte-Thérèse, où l'on arriva +le 24 septembre. Les marins ne manquèrent pas de se mettre sous la +protection de cette grande sainte. + +Comme la mer était houleuse, on allégea le navire en le déchargeant avec +les canots d'écorce qui avaient été apportés de Québec, et «que les +Canadiens, dit le père, manoeuvraient avec une adresse admirable.» + +Vers ce temps, le jeune Châteauguay étant allé à la rencontre des +Anglais, fut blessé d'une balle; aussitôt le père alla l'assister. Il +mourut, au grand chagrin de ses frères. Le père remarque encore que +tous les malheurs qui survenaient n'abattaient pas le courage de M. +d'Iberville. «Il savait toujours se contenir, et ne voulait pas qu'aucun +signe d'inquiétude vînt troubler son monde. Il était sans cesse en +action, dirigeant tout et pourvoyant à tout: il montrait une présence +d'esprit que rien ne pouvait abattre.» + +Le 11 octobre, le chemin pour conduire les canons était praticable; +le 12 et le 13 on plaça les mortiers en batterie et l'on commença la +canonnade. Le 15, jour de sainte Thérèse, les Anglais se rendirent. +«Nous admirâmes la divine Providence, dit le Père Marest. Les gens, +en pénétrant dans la rivière Sainte-Thérèse, s'étaient mis sous la +protection de la sainte, et le jour de la fête, le 15, ils entraient +dans le fort.» Comme la saison était avancée, d'Iberville décida de +rester jusqu'au printemps. + +En attendant, le Père Marest, tout en prenant soin de la garnison, +s'occupa des sauvages. Il les plaignait, et gémissait en voyant leur +ignorance de la vérité et leur entraînement au mal. Il les accueillait +au fort avec toute bonté, et il allait au plus loin les rejoindre. A +force d'étudier, il en vint bientôt à comprendre plusieurs dialectes +indiens. «Il est impossible, nous dit M. Bacqueville de La Potherie, +d'énumérer les actes de zèle et de dévouement du père. Il allait +au loin, marchant jour et nuit, se contentant de la nourriture des +sauvages; rien ne pouvait le rebuter.» + +En même temps, dans ses excursions, il prenait connaissance du pays et +de ses ressources. Il nous dit qu'a l'automne et au printemps, on voit +des multitudes prodigieuses d'oies et d'outardes, de perdrix et de +canards. Il y a des jours où les caribous passent par centaines et par +milliers, suivant le témoignage de M. de Sérigny, qui allait souvent à +la chasse. + +M. d'Iberville, après avoir hiverné au fort, laissa son frère de +Maricourt commandant de la place, avec le sieur de La Forêt pour +lieutenant, et il revint en France avec deux navires chargés de +pelleteries. Il arriva à la Rochelle le 9 octobre 1697, et il se mit +aussitôt en devoir de préparer une nouvelle expédition. On pense que +c'est dans cet intervalle que le chevalier d'Iberville vint à Versailles +pour exposer ses vues au ministre du roi, M. de Pontchartrain. + + + +CHAPITRE VII + +M. D'IBERVILLE A VERSAILLES. + +C'était vers 1696, et lorsque le règne de Louis XIV était dans son plus +grand éclat. On venait de construire, sous l'impulsion de Colbert, des +monuments qui avaient fait de Paris la première ville du monde. On avait +bâti les Invalides, terminé le Val-de-Grâce, les Tuileries, le Louvre, +ouvert et planté les grands boulevards depuis la porte Saint-Honoré +jusqu'à la Bastille, avec ces belles portes Saint-Antoine, Saint-Martin, +Saint-Denis, qui font un si grand effet. Dans le même temps, Versailles +était devenu une merveille de grandeur et de richesse. + +Au milieu de ces progrès, le roi se trouvait environné des plus grandes +illustrations. Il présidait une noblesse dévouée et brillante. Il avait +des ministres habiles, des généraux redoutables, des génies merveilleux +dans tous les genres. Les finances, par les soins de Colbert, avaient +doublé d'importance; l'armée avait été mise par Louvois sur un pied +formidable, et avec cette année, le roi avait une nation valeureuse de +vingt millions d'âmes. + +Malgré la perte de généraux incomparables, la France avait encore de +grands hommes de guerre; Luxembourg, Catinat, Boufflers, de Lorges, +Tourville, Jean Bart, Château-Renaud, d'Estrées et Duguay-Trouin. On +venait de remporter de grandes victoires; sur terre, à Fleurus, à +Steinkerke, à Nerwinde, à Marseille et à Staffarde; sur mer, Lagos, qui +avait vengé les Français du désastre de l'année précédente à la Hogue. +D'Iberville vit ces merveilles; il contempla ces illustrations; il +entrevit ce roi qui avait les plus grandes qualités d'un souverain. + +Louis XIV possédait un air d'autorité qui imposait le respect, et une +égalité de caractère qui gagnait les coeurs. Il savait dire à chacun, en +peu de mots, ce qui pouvait lui plaire, et en même temps, il montrait +cette délicatesse d'égards qui convient si bien à l'autorité souveraine. +Il ne lui arrivait jamais de faire en public, ni railleries, ni +reproches, ni menaces. Ouvert et sincère avec tous, il était doué du la +mémoire la plus heureuse des faits, des visages et des services rendus. + +Tel était le souverain qui présidait aux destinées du la France, et qui +ravissait tous les grands génies de son entourage. + +D'Iberville, charmé et gagné par tant d'amitié et de grandeur, +retourna à ses entreprises, plus dévoué que jamais aux intérêts de la +Nouvelle-France et à la gloire de la mère patrie. + + + + [Illustration: Carte de Terre-Neuve.] + + TERRE-NEUVE. + + Ile de l'Amérique septentrionale, par 47° 52m. de latitude et 55° + 62m. de longitude. 600 kilomètres du nord au sud et 295 kilomètres, + largeur moyenne. Population 190,000 habitants. Capitale Saint-Jean. + Côtes dangereuses. Sur ces côtes, on trouve d'immenses quantités de + poissons. Cette île offre une belle race de chiens à poils soyeux, + remarquables par leur force, leur taille et leur habileté à nager. + La France s'est fait donner, au traité de Paris, en 1763, le droit + de pêche. Les établissements français sont au nord et à l'ouest. Il + est à remarquer que c'est le confluent des courants du sud et des + courants du nord, et c'est ce qui lui donne une si grande importance + pour les pêcheries de la France. + + + +TROISIÈME PARTIE + +EXPÉDITION EN TERRE-NEUVE.--1696-1697. + +L'île de Terre-Neuve est située entre le 47e et le 52e degré de +latitude, et entre le 55e et le 70e de longitude; elle occupe toute +l'entrée du fleuve Saint-Laurent, sur une étendue de 150 lieues de +longueur et de 90 lieues de largeur. + +Cette île, signalée par Sébastien Cabot en 1497, sous Henri VII, fut +visitée en 1500 par un navigateur portugais nommé Cortéréal. C'est de +là que viennent plusieurs noms portugais donnés à différents lieux: le +Labrador le Portugal-Cove, Bonavista, la baie des Espagnols, etc. + +Le capitaine Denis, de Dieppe, s'y rendit peu après, et fit une carte de +l'entrée du Saint-Laurent. + +En 1508, un autre Dieppois nommé Thomas Aubert y alla, dit-on, par ordre +du roi Louis XII. En 1523, François Ier y envoya Verazzani. Mais, à part +ces expéditions officielles, il y en eut bien d'autres dirigées par des +particuliers. On pense que depuis longtemps les Bretons et les Basques y +faisaient la pêche. Ils avaient signalé la présence d'un banc immense +où l'on trouvait le poisson en abondance, et à chaque printemps les +pêcheurs y venaient en grand nombre. Dix ans après Verazzani, en 1534, +Philippe de Chabot, amiral de France, engagea le roi à reprendre le +dessein d'établir une colonie française dans le nouveau monde, et il lui +présenta Jacques Cartier, marin très habile de Saint-Malo, qui, le 10 +mai, débarqua au nord-est de Terre-Neuve, près d'un cap qui avait été +nommé Bonavista, peut-être par Cortéréal. Il conserve encore ce nom. + +Ce que nous avons à remarquer par rapport à cette île, c'est qu'elle se +trouve au confluent de trois grands courants qui aboutissent au même +point: d'une part, le Saint-Laurent vient précipiter ses glaces dans la +mer; de l'autre, les courants arrivent du nord avec leurs banquises ou +«icebergs», et vont s'attiédir dans une région tempérée; et enfin le +Gulf-Stream, partant du golfe du Mexique, monte vers le nord en longeant +la côte orientale de l'Amérique. Il arrive chargé d'une quantité +d'animaux marins, de mollusques et d'êtres microscopiques. + +Au contact des eaux chaudes du Gulf-Stream, les masses de glaces venant +du nord se désagrègent, fondent, et les rochers, les matières solides +qu'elles contiennent s'en détachent et tombent au fond de la mer, tandis +que tous les animaux marins venus du sud sont saisis et détruits par +le froid. Leurs débris s'ajoutent aux amoncellements qui se forment et +s'élèvent d'année en année dans le fond du golfe Saint-Laurent, et dont +le banc de Terre-Neuve est la principale partie. + +Ce qui est particulier à ces bancs, c'est qu'ils sont aussi le +rendez-vous d'une immense quantité de poissons qui viennent de toutes +les rives et de toutes les baies du nord. Ils y arrivent par millions, +occupant parfois une étendue de cent milles carrés, sur plus de cent +pieds de profondeur; ils se dirigent vers ces confluents et sur les +bancs où ils trouvent des eaux plus tempérées et une nourriture assurée, +dans l'agglomération des poissons de taille inférieure, qui ne peuvent +leur résister. + +Cette énorme quantité de poissons, réunis en bancs de plusieurs milles +carrés sur des profondeurs si extraordinaires, ne peuvent nous étonner +lorsque nous savons que les harengs et les saumons produisent des cent +milliers d'oeufs, et la morue, des millions. La plus grande partie, +anéantie par la violence des flots, est dispersée par la mer, et des +auteurs prétendent que, sans cette dispersion, la masse produite serait +si grande qu'elle comblerait les courants d'eau de ce point de rencontre +jusqu'à rendre la navigation presque impossible. + +Quoi qu'il en soit, la morue en particulier offrait des ressources +inépuisables pour la nourriture des populations européennes. En effet, +la morue est un poisson d'une grande dimension, fournissant une +nourriture forte et substantielle; appréciée du riche et du pauvre, elle +est demandée dans tous les pays; son huile est abondante et précieuse. +Enfin, par son agglomération, elle rendait ces parages plus riches que +les plus grandes mines de l'Inde, du Pérou et du Mexique. + +Aussi, peu d'années après Verazzani, les Anglais avaient établi, sur +la côte orientale qui longeait Terre-Neuve, un nombre considérable de +stations de pêche, entre lesquelles ils avaient placé des communications +faciles, par des chemins coupée dans les bois. Les rives étaient +couvertes des habitations des pécheurs; en arrière, des fermes +d'exploitation étaient construites et avaient rapporté à leurs +possesseurs de grands capitaux. Les pêcheries seules rendaient près de +vingt millions par an, et les Anglais comprenaient qu'ils pouvaient, +avec Terre-Neuve, se rendre les maîtres absolus du commerce le moins +dispendieux, le plus aisé et le plus étendu de l'univers. + +M. d'Iberville, avec sa haute intelligence, avait compris les +conséquences de ce monopole. Il les avait signalées à M, de Frontenac, +et, d'après l'injonction du gouverneur, _il représenta à la cour que le +commerce des Anglais dans Terre-Neuve pouvait les rendre assez puissants +pour s'emparer de la colonie française._. + +Il obtint donc de former une expédition pour attaquer les stations +anglaises. En même temps, l'avis fut envoyé à M. de Brouillan, +commandant de l'établissement français de Plaisance, au sud-ouest de +l'île, de lui laisser tout pouvoir et de l'assister avec ses forces. + +Vers le commencement de l'année 1696, M. d'Iberville revint au Canada +avec M. de Bonaventure, officier de marine: ils avaient deux vaisseaux. + +Il devait trouver réunis une centaine de Canadiens, qu'il avait formés, +les années précédentes, aux entreprises les plus périlleuses. + +A son arrivée, il les enrôla avec d'autres volontaires qui trafiquaient +avec les sauvages dans les pays les plus éloignés du centre. Leur +principal mérite était un courage et une hardiesse à toute épreuve: on +les appelait les coureurs de bois, mais ils avaient à rencontrer tant +d'obstacles et tant de dangers, que les mémoires du temps disent qu'on +devait plutôt les appeler des «coureurs de risques». + +M. d'Iberville, ayant choisi ses gens, fit annoncer à M. de Brouillan +qu'il le rejoindrait aux premiers jours de septembre. Il était au milieu +de ses préparatifs, lorsque survint une cause de retard difficile à +éviter. Le gouverneur général, inquiet des progrès des Anglais dans +l'Acadie, demanda à d'Iberville d'aller prendre part à l'attaque que +du fort île Pémaquid, que les Bostonnais, comme nous l'avons déjà dit, +avaient établi au centre du pays des Abénaquis, amis dévoués de la +France. De là , les Anglais menaçaient sans cesse nos fidèles alliés. + +M. d'Iberville et M. de Bonaventure, commissionnés par M. de Frontenac, +arrivèrent à la baie des Espagnols le 26 juin 1696. Là , ils trouvèrent +M. Beaudoin, missionnaire arrivé récemment de France, qui avait réuni +quelques sauvages et qui voulait se joindre à M. d'Iberville. + +M. Beaudoin, dont le nom reviendra souvent dans ce récit, avait été +mousquetaire dans les gardes du roi. Il entra, jeune encore, au +séminaire de Saint-Sulpice de Paris, et y resta plusieurs années sous la +direction de M. Tronson; ensuite, il vint en Acadie, ou il évangélisa +les sauvages. + +Il était allé chercher des ressources en France, l'année précédente, +pour ses pauvres ouailles. S'étant présenté à la cour, il fut prié +d'accompagner M. d'Iberville à Terre-Neuve. + +M. Beaudoin fut donc ainsi amené à faire cette expédition, et c'est à +lui que l'on doit surtout d'en connaître les incidents. A son retour, il +en écrivit une relation très détaillée, et avec un si grand soin que +de La Potherie et le Père de Charlevoix ont pu y trouver, pour leurs +ouvrages, les faits les plus circonstanciés et les plus intéressants. + +M. Beaudoin était un homme qui avait conservé de son ancien état une +vivacité et une résolution extraordinaires. Il dit, dès les premières +lignes de son journal: + + Nous avons trouvé, en arrivant à la baie des Espagnols, des lettres + de M. de Villebon qui nous marquent que les ennemis nous attendent à + la rivière Saint-Jean. Dieu soit béni, nous somme résolus de les y + aller trouver. + +Au bout de quelques jours, c'est-à -dire le 14 juillet 1696, trois +vaisseaux de guerre anglais furent signalés; d'Iberville alla aussitôt +les attaquer. Avec son habileté ordinaire, il démâta, de quelques volées +de canon, le plus grand des vaisseaux, le _New-Port_, et l'enleva à +l'abordage sans perdre un seul homme. Il se dirigea ensuite vers les +deux autres bâtiments, qui prirent la fuite et parvinrent à s'échapper, +grâce à une forte brume. + +M. Beaudoin nous fait ici connaître l'habileté du commandant et les +dispositions religieuses des hommes intrépides qu'il commandait. M. +d'Iberville avait fait fermer les sabords du _Profond_, et avait fait +coucher ses gens sur le pont, pour donner confiance au vaisseau anglais, +qui vint sans défiance aborder le _Profond_. Aussitôt les sabords sont +ouverts, les hommes commencent la mousqueterie sur les deux vaisseaux +ennemis, dont l'un est bientôt démâté, et M. Beaudoin fait la remarque +qu'il avait bien espéré que Dieu bénirait ces braves Canadiens, qui +depuis le départ s'étaient approchés très souvent des sacrements. + +Après cet incident, les commandants français se dirigèrent vers +Pémaquid, où ils arrivèrent le 13 du mois d'août. Dans le trajet, ils +avaient embarqué avec eux deux cent cinquante sauvages alliés, commandés +par M. de Saint-Castin et M. de Villebon, deux officiers placés dans +l'Acadie. Le Père Simon, missionnaire de l'Acadie, les accompagnait +comme chapelain. + +M. de Villebon, M. de Montigny et l'abbé de Thury se rendirent sur la +côte en canot avec les sauvages. Ils étaient suivis des vaisseaux, qui +abordèrent. + +Le 15 août, jour de l'Assomption, les troupes assistèrent à la sainte +messe, et ensuite M. d'Iberville fit débarquer les mortiers et les +canons. On envoya un parlementaire au commandant de Pémaquid, qui +répondit à la sommation que «quand bien même la mer serait couverte de +vaisseaux et la terre couverte d'Indiens, il ne se rendrait pas, à moins +d'y être forcé.» + +Dans la nuit, d'Iberville mit le temps à profit: il fit entourer le +fort de batteries. Le commandant, voyant qu'il ne pouvait pas résister, +demanda à capituler, ce qui fut accordé. + +Le fort avait une très belle apparence; il était de figure carrée, avec +quatre tours énormes; il possédait un magasin de poudre creusé, dans +le roc, et une vaste place d'armes; les murailles avaient 12 pieds +d'épaisseur et de hauteur, et enfin il y avait 16 pièces de canon. + +On permit aux militaires anglais de s'embarquer sur les vaisseaux de +leur pays, et on leur fournit des provisions pour le voyage. + +Le but de l'expédition était donc atteint: les Anglais étaient expulsés, +et M. d'Iberville, craignant leur retour, fit démanteler le fort pour +qu'il ne pût être occupé de nouveau. + +Tout étant terminé à Pémaquid, M. d'Iberville partit pour Plaisance, +où il arriva le 12 septembre. A sa grande surprise, il trouva M. de +Brouillan parti. La cause de cette précipitation fut bientôt connue: M. +de Brouillan, mécontent de voir d'Iberville à la tête de l'expédition +et ne voulant pas avoir à partager son commandement, avait levé l'ancre +avec tous ses vaisseaux pour se rendre à la ville de Saint-Jean, où il +devait commencer l'attaque des possessions anglaises de Terre-Neuve. + +C'était aller contre les ordres du roi et contre la promesse qu'il avait +faite à d'Iberville; c'était méconnaître imprudemment les sages avis que +lui avait donnés M. d'Iberville, qui pensait que cette expédition ne +pouvait être faite par mer à cause des dangers de la côte et de la force +des courants, comme M. de Brouillan put bientôt s'en convaincre. + +Arrivé devant Saint-Jean, M. de Brouillan se mit en devoir de canonner +la place: mais il ne put se maintenir dans la rade, et fut entraîné par +les courants six lieues plus bas au sud. Pour réparer le mauvais effet +de cet insuccès, il débarqua ses troupes et s'empara de quelques +stations insignifiantes, puis il revint à Plaisance, irrité de se +trouver en défaut vis-à -vis de d'Iberville. + +C'est alors qu'arrivèrent bien des contradictions, dont le Père +Charlevoix nous donne l'explication d'après M. Beaudoin. Il nous dit que +M. de Brouillan était un honnête homme, intelligent et d'une bravoure +incontestable, mais il était inexpérimenté dans les expéditions de +ce genre, et il ne pouvait recevoir d'avis parce qu'il était d'une +susceptibilité extraordinaire sur la question de son autorité. + +M. d'Iberville, qui ne connaissait pas encore à quel homme il avait +affaire, chercha à l'éclairer. Il lui dit d'abord que l'occasion d'agir +n'était pas encore perdue, que l'hiver était le temps le plus propice, +parce que les Anglais ne seraient plus sur leurs gardes et ne seraient +pas appuyés par les flottes du printemps. Il lui représenta encore que +l'abord des côtes était impossible, à cause des courants, ainsi que M. +de Brouillan avait pu le reconnaître lui-même; que les récifs étaient +nombreux, très dangereux et peu connus des pilotes français. + +Tout le monde savait, en outre, que le trajet par mer était bien plus +long à cause de la multitude des baies et des criques, tandis que, par +terre, il était beaucoup plus court, et se trouvait, de plus, facilité +par toutes les voies de communication que les Anglais avaient établies +depuis longtemps entre leurs stations, à travers les bois. + +Tout cela était si raisonnable que, si M. de Brouillan avait voulu y +prêter l'oreille, il s'y fût rendu aussitôt. Mais il ne voulut rien +entendre, et, sans tenir compte des sages avis d'Iberville, il lui +déclara qu'il ne reconnaissait qu'une seule manière d'enlever la place: +c'était par mer et par les ressources que lui offraient les vaisseaux +dont il disposait, M. de Brouillan termina en disant à d'Iberville +d'agir à sa guise, mais qu'il lui enlevait le commandement des +Canadiens, et que désormais ils seraient sous les ordres du capitaine +des Muys. + +Quoique M. d'Iberville fût affligé de cette décision et qu'il souffrît +d'abandonner ceux qu'il avait formés et toujours conduits avec lui, il +était disposé cependant à se soumettre, par respect pour l'autorité; +mais il n'en fut pas de même des Canadiens. A peine eurent-ils +connaissance de cette mesure qu'ils jetèrent les hauts cris, disant +qu'ils s'étaient engagés à d'Iberville, et qu'ils l'avaient reçu comme +commandant de M. de Frontenac. Ils ajoutèrent que s'ils ne devaient pas +l'avoir pour chef, ils étaient décidés à se retirer et à retourner dans +leurs foyers. + +M. de Brouillan n'épargna ni remontrances, ni exhortations; mais voyant +qu'il ne devait rien obtenir de ces braves gens, et sachant bien qu'il +ne pourrait réussir sans leur secours, il changea sa décision, et envoya +M. de Muys dire à d'Iberville qu'il garderait son commandement. + +De plus, il consentit a ce qu'il allât par terre, et enfin il reconnut +que le butin de Saint-Jean devait être partagé, non par moitié, mais +en rapport avec les frais que d'Iberville avait faits pour cette +expédition; ce qui était tout à fait juste. + +Ils partirent chacun de son côté: M. de Brouillan par mer, M. +d'Iberville par terre. Ils devaient se réunir au port de Rognouse, à +quelques lieues au sud de Saint-Jean. M, l'abbé Beaudoin accompagnait +les Canadiens; il fit tout le voyage a pied, en un mot, en raquettes, +comme les combattants; il assista à tous les engagements, et c'est ainsi +qu'il a pu recueillir tous les faits qu'il a consignés dans le récit si +intéressant que l'on retrouve dans les ouvrages de M. de La Potherie et +du Père Charlevoix. + +M. d'Iberville partit de Plaisance le 1er novembre. Il parcourut un +terrain marécageux, à demi gelé et où il trouva bien des difficultés; +mais ce trajet avait aguerri ses gens et les avait habitués à la marche. +Il arriva à Rognouse le 12 de novembre et y trouva M. de Brouillan, qui +voulut essuyer encore d'une nouvelle contradiction: il déclara donc +à d'Iberville qu'il ne lui accorderait que la moitié des prises de +Saint-Jean. + +Cette décision fut si mal reçue, que M. de Brouillan vit qu'il était à +craindre que M. d'Iberville ne se retirât avec ses gens, qui voulaient +le suivre a tout prix. Il changea alors de langage, et il déclara qu'il +se désistait. + +Aussitôt d'Iberville prit les résolutions qu'il jugea les meilleures: +c'était d'attaquer par terre les stations où l'on avait un facile accès +par les habitations. Après avoir pris les provisions du _Profond_, il le +fit partir pour transporter les prisonniers, tandis que lui-même n'en +avait plus besoin, puisque le gouverneur le laissait opérer par terre. + +Mais ici, il y eut encore un changement inopiné. Le _Profond_ étant +parti, M. de Brouillan ne craignit plus que d'Iberville en profitât pour +se retirer s'il était mécontent; alors il déclara que tous les Canadiens +seraient sous ses ordres et que les volontaires iraient où ils +voudraient avec M. d'Iberville. + +Le Père Charlevoix nous fait admirer le noble caractère de d'Iberville. +Sans aucune réclamation ni plainte, il supporta en silence cette +nouvelle incartade. Il prit le parti de patienter encore et de laisser +le gouverneur seul dans son tort. Il ne craignait qu'une chose: c'était +de n'avoir pas assez d'autorité sur ses gens pour les empêcher de se +révolter après tant de palinodies. + +Cette modération fit réfléchir M. de Brouillan, et, très inquiet du ce +qui arriverait s'il était privé du concours de d'Iberville, il chercha +encore une fois à se débrouiller en envoyant quelqu'un pour déclarer +qu'il revenait sur sa décision. C'était la troisième ou quatrième +réconciliation. + +M. Beaudoin fait cette réflexion: «J'aurais, je vous avoue, Monseigneur, +voulu être bien loin dans tous ces grabuges, étant ami de ces messieurs, +qui m'ont fait mille fois plus d'honneur que je ne mérite. Nonobstant +cela, j'aurais eu au moins autant de peine que le sieur d'Iberville à +consentir à tout ce qu'il a accordé au sieur de Brouillan. Ces messieurs +sont un peu d'accord; mais j'appréhende que cela ne dure pas.» + +Les Canadiens partirent alors avec M. d'Iberville pour aller reconnaître +la place en remontant vers le Fourillon, station qui est à six lieues de +Saint-Jean. + +Au second jour, ils virent un vaisseau marchand de 100 tonneaux, qu'ils +emportèrent du premier choc. L'équipage prit les chaloupes et s'enfuit +dans les bois. + +M. d'Iberville les poursuivit et s'empara de vingt hommes, avec le +capitaine du vaisseau qui les accompagnait. Plus loin, il enleva trente +Anglais, à l'endroit appelé le Petit-Havre. Ensuite, les Canadiens +traversèrent à mi-corps une rivière très rapide, et emportèrent des +retranchements tout à pic, où ils mirent hors de combat trente-six +Anglais. C'était le 28 novembre. + +Ils se mirent alors en marche pour approcher de Saint-Jean. M. Beaudoin +a décrit cette marche en témoin oculaire: + +M. de Montigny marchait à trois cents pas en avant avec trente +Canadiens; M. d'Iberville et M. de Brouillan suivaient avec le corps +principal. + +Après deux heures de marche, l'avant-garde signala quatre-vingts ennemis +retranchés derrière des troncs d'arbres et des quartiers de roche. +Aussitôt M. de Montigny fit arrêter sa troupe et se disposa à la lancer +sur les retranchements. M. l'abbé Beaudoin harangua les hommes; il les +excita à donner leur vie en braves. Ils s'agenouillèrent et ils reçurent +l'absolution générale, puis chacun jeta ses hardes et se tint prêt à +s'élancer. + +M. de Montigny ayant mis l'épée à la main, s'avança à la tête pour +attaquer les ennemis au centre; M. d'Iberville devait les prendre Par +la gauche, et M. de Brouillan par la droite. La lutte fut acharnée, et, +malgré leur nombre inférieur, les Français montrèrent admirablement leur +supériorité dans l'emploi des armes et dans la rapidité des mouvements. +Au bout d'une demi-heure, les ennemis, après des pertes énormes, +durent aller se réfugier dans deux redoutes qui couvraient la porte +de Saint-Jean, et la fusillade recommença; mais voyant qu'ils étaient +encore trop imparfaitement abrités dans les redoutes, ils se retirèrent +dans le fort principal, qui était bastionné et palissadé. Ce fort +renfermait une vingtaine de canons qui dominaient la ville. En ce moment +une centaine d'Anglais s'étant jetés dans une embarcation, profitèrent +d'un vent favorable pour gagner la haute mer; mais dans le désordre de +l'embarquement, ils eurent cinquante des leurs blessés à mort. + +M. Beaudoin fait remarquer la supériorité des Canadiens dans toutes ces +rencontres. Les gens de M. de Brouillan auraient eu besoin d'une ou deux +campagnes avec les Iroquois pour savoir se couvrir des ennemis, et pour +savoir les surprendre. Si les Canadiens sont plus aguerris, c'est qu'ils +l'ont appris à leurs dépens dans leurs rencontres avec les sauvages. Ils +savent qu'il ne faut jamais s'épargner dans ces expéditions où tout +est à l'aventure; qu'il vaut mieux se faire tuer que de rester blessé, +exposé à tomber ainsi au pouvoir d'ennemis implacables, ou à mourir +d'épuisement au milieu des frimas. + +Il fallut songer à faire le siège de la citadelle, qui avait deux cents +hommes de garnison bien équipés, et qui voyait deux vaisseaux de guerre +arriver à son secours. + +Les Canadiens commencèrent par brûler toutes les maisons qui occupaient +les approches du fort, et le fort, complètement démasqué, apparut avec +toutes ses défenses. + +Ce fort, situé sur une hauteur au nord-ouest, était flanqué de quatre +bastions et entouré d'une palissade garnie de canons. Au centre +s'élevait une tour à deux étages, également garnie de canons. M. de +Brouillan, voyant l'attitude déterminée des assiégés et leurs moyens +de défense, envoya chercher les mortiers, que l'on avait laissés à +Bayeboulle, et le lendemain il commença la canonnade. + +Le gouverneur, espérant toujours l'arrivée des vaisseaux qui louvoyaient +en haute mer, envoya, le 30 novembre, jour de saint André, un +parlementaire demander un délai. Le commandant français, comprenant son +intention, refusa cette demande, et le gouverneur, renonçant à toute +espérance de secours, se décida à signer la capitulation. + +M. de Brouillan n'eut aucun égard aux services rendus par M. +d'Iberville. Il ne lui laissa prendre aucune part aux décisions qui +précédèrent la capitulation, et il la signa sans lui. Ce procédé parut +tout à fait inconvenant à M. Beaudoin, qui remarque que M. d'Iberville +avait eu au moins autant de part à la prise de la place que M. de +Brouillan. + +M. d'Iberville ne fit aucune observation. Il se réservait de faire +connaître plus tard ce qu'il pensait de tous ces manques d'égards. + +Voici quels étaient les termes de la reddition de la place: + +On convint: 1° que la place se rendrait à deux heures de l'après-midi; +2° que le gouverneur et ses hommes sortiraient sans armes, qu'ils +auraient la vie sauve et conserveraient ce qu'ils portaient sur eux; 3° +qu'on leur fournirait deux bâtiments et des vivres pour retourner en +Angleterre. + +Les Français avaient fait 300 prisonniers et ils avaient trouvé 62,600 +quintaux de morue, ce qui, joint aux prises récentes, portait le butin +jusqu'à ce jour à plus de 110 mille quintaux. + +Saint-Jean est un beau havre pouvant recevoir deux cents vaisseaux. Son +entrée est de la largeur d'une portée de fusil; elle est dominée par +deux montagnes très hautes, avec une batterie de huit canons. Outre +cela, il y avait trois forts, comme nous l'avons vu plus haut. + +Les fermes, qui suivirent la destinée du fort, étaient au nombre de +soixante et occupaient une demi-lieue le long de la rade. + +Comme on ne pouvait occuper cette ville, il fallut démolir les forts et +brûler les habitations. On conserva quelques maisons pour le soin des +malades qu'on ne pouvait transporter. + +Le bruit de cette prise se répandit dans toutes les stations anglaises, +et y mit la plus grande consternation. + +Après cet exploit, M. de Brouillan, se trouvant accablé de fatigue, se +décida à retourner à Plaisance, laissant à d'Iberville tous les honneurs +et les soucis de l'expédition. + +«Le 23 décembre, après ma messe, dit M. Beaudoin, étant auprès du feu, +avec M. d'Iberville, M. de Brouillan vint lui dire qu'il était incapable +de le suivre dans les voyages sur la neige, telle que doit être la +guerre qu'il a eu à faire tout l'hiver, et qu'il veut ramener son monde +à Plaisance par le chemin que d'Iberville avait suivi pour venir à +Rognouse. M. d'Iberville, voyant qu'il paraissait accablé de fatigue +et excédé de tous les mécomptes qu'il s'était attirés par sa faute, ne +tenta point de le dissuader, et lui fit ses adieux dans les meilleurs +termes. M. de Brouillan partit alors à travers les neiges, qui étaient +très hautes, ayant avec lui quatre Canadiens qui devaient lui battre le +chemin.» + +On était arrivé à la fin du mois de décembre. + +Avant de se remettre en marche, M. d'Iberville prit soin de faire +célébrer la grande fête de Noël à ses Canadiens, qui étaient aussi +fervents chrétiens qu'intrépides combattants. Il y eut solennité +religieuse, grâce à la présence de M. Beaudoin, et du Père Simon qui +l'assistait: messe de minuit, grand'messe du jour avec fanfares et +sonneries des clairons, coups de canons et pièces d'artifices. C'est +ainsi que l'on arriva au mois de janvier 1697. + +D'Iberville, qui avait conservé tous ses hommes, se disposa a continuer +sa marche au nord. Il envoya en avant de Montigny, qui s'empara de deux +stations importantes; Kividi et Portugal Cove. Il sa saisit aussi d'une +chaloupe qui venait de Carbonnière, et il fit cent prisonniers. + +Pendant ce temps, un autre lieutenant de d'Iberville, M. de La Perrière, +s'empara de Tascove et du cap Saint-François, à l'extrémité de la baie +de la Conception. D'Iberville suivait avec le corps principal; il prit +80 chaloupes, et se rendit maître de 35 lieues de pays sur le coté sud +de la baie de la Conception. + +Après avoir réuni tout son monde, il se disposa à occuper l'autre côté +de la baie; mais avant de partir, il fit fabriquer des raquettes pour +ses gens. Depuis plusieurs jours la neige était tombée en si grande +quantité que les sauvages disaient n'avoir jamais rien vu de semblable +en Canada: elle atteignait dans les vallées jusqu'à vingt pieds de +hauteur. + +Nous n'avons pas besoin de décrire longuement les raquettes dont les +Canadiens avaient tiré tant d'avantages dans leur expédition de la baie +d'Hudson. On les nommait ainsi parce qu'elles avaient à peu près la +forme des raquettes du jeu de paume, seulement, elles étaient plus +grandes. On les attache sous le pied avec une double courroie qui Part +du centre de la raquette et qui fixe le pied très solidement. Avec cet +appareil, un homme exercé peut franchir les neiges les plus épaisses +sans enfoncer, et avec une singulière rapidité. + +On partit le 18 janvier, de Montigny marchant toujours en avant; et deux +jours après, grâce aux raquettes, on arriva à trente lieues de distance, +sur la côte nord, près du fort de Carbonnière et en face de l'île +du même nom. C'est là que se trouvait l'une des stations les plus +importantes des Anglais. + +On navigua plusieurs jours en vue de l'île, en attendant un moment +favorable pour débarquer. + +Le chevalier s'empara d'abord de plusieurs chaloupes des habitations +voisines, et les mit aussitôt en bon état. + +Après plusieurs tentatives, on vit qu'il fallait renoncer à cette +expédition. L'île était inabordable; toute la côte est revêtue de +rochers à pic d'une grande hauteur; le seul endroit au niveau de +l'eau est entouré d'une batture qui est pleine de périls pour les +embarcations, et qui n'est accessible qu'aux pilotes de l'île. + +Voyant ces difficultés, le chevalier ne perdit pas son temps. Il +débarqua ses troupes sur la terre ferme, et, au bout de quelques jours, +les Français s'étaient emparés de toutes les stations qui occupaient le +nord de la baie de In Conception. + +Le chevalier commença par le Havre-de-Grâce, l'un des plus anciens +établissements des Anglais. Il y trouva 100 hommes et 7,500 quintaux de +morue, et des bestiaux en grande quantité. On prit ensuite Porte-Grave +avec 116 hommes et 10,000 quintaux de morue; Mosquetti, le poste de +Carbonnière, en terre ferme, avec 220 hommes et 22,500 quintaux de +morue; New Perlican, Salmon Cove et Bridge, avec 70 hommes et 6,000 +quintaux de morue. Après quoi, M. d'Iberville, se dirigeant dans le +nord, arriva à la station de Bayever, dont il s'empara. Là , il fit 80 +hommes prisonniers et prit 11,000 quintaux de morue. Deux lieues plus +haut, à Colicove, il trouva encore un grand nombre d'animaux. + +Il y avait là des fermes magnifiques, et plusieurs fermiers possédaient +des cent mille livres de capital. Les habitants, fuyant à son approche, +s'étaient réfugiés au Havre Content, situé à l'extrémité nord de la +baie suivante, nommée la baie de la Trinité. M. d'Iberville s'y rendit +aussitôt et obtint que l'on capitulât. Quatre-vingts habitants, venus de +différents points, s'y trouvaient avec leurs femmes et leurs enfants. + +Au Havre Content, M. Deschauffours, gentilhomme acadien, fut établi avec +dix hommes de garnison. + +Dans toute cette expédition, cent vingt-cinq Canadiens s'emparèrent, en +cinq mois, d'une étendue de pays de 500 lieues carrées, après une marche +de plus de deux cents lieues; ils firent 700 prisonniers et tuèrent 200 +hommes, n'ayant subi eux-mêmes que peu de pertes, et ils ne saisirent +pas moins de 190,000 quintaux de morue. + +Après la prise de Havre Content, M. d'Iberville, ayant su que les gens +de Carbonnière, de Porte-Grave et de Bridge, auxquels il avait laissé +la vie sauve, avaient formé le projet de se réfugier à l'île de +Carbonnière, contre la parole qu'ils avaient donnée, revint aussitôt sur +ses pas pour les maintenir dans l'obéissance. Il lui fallut passer à +travers les bois et par les chemins les plus difficiles. «On avait à +chaque instant à traverser à mi-jambe dans l'eau, qui n'est pas trop +chaude en cette saison», dit M. Beaudoin. En effet, on était au 10 +février. Mais à Carbonnière, les gens se dédommagèrent de leurs fatigues +en faisant venir de la viande fraîche du Havre-de-Grâce, où, comme nous +l'avons dit, il y avait des bestiaux en grande quantité. M. d'Iberville, +pour terminer la conquête de toute l'île, songea dès lors à se rendre à +Bonavista, qui est à 100 lieues au nord de Carbonnière, mais auparavant +il voulut traiter d'échange avec les Anglais de l'île de Carbonnière. + +Ceux-ci répondirent en demandant un Anglais pour un Français et trois +Anglais pour un Irlandais. Ils étaient irrités contre les Irlandais, +qu'ils regardaient comme leurs sujets et qu'ils avaient trouvés dans les +rangs de leurs adversaires. Mais cette demande n'eut pas de suite parce +qu'elle fut éludée par les Français. + +Sur ces entrefaites, vers le 14 février, on vit revenir les quatre +Canadiens que M. de Brouillan avait emmenés avec lui, à la fin de +décembre, pour le conduire par terre de Saint-Jean à Plaisance. Ces +braves gens revenaient partager les dangers et les fatigues de leurs +compagnons d'armes. «Ils nous apprirent, dit M.. Beaudoin, que M. de +Brouillan, arrivé à Bayeboulle, à 15 lieues de Saint-Jean, se trouva +tellement accablé de fatigue et découragé, qu'il se refusa absolument +à continuer par terre, où il n'avait que 25 lieues à faire, et qu'il +préféra s'embarquer à Bayeboulle, ce qui faisait une différence de plus +de 100 lieues à parcourir par mer.» + +«M. d'Iberville eut bientôt occasion de prendre ce chemin de terre, +qui paraissait impraticable à M. de Brouillan et à messieurs les +Plaisantins, ajoute M. Beaudoin. Il est vrai qu'il n'est pas aussi beau +que celui de Paris à Versailles, mais on peut le faire en quatre jours +en marchant d'un bon pas.» M. d'Iberville voulait, avant de continuer +son expédition, revenir à Plaisance pour avoir des nouvelles de France, +d'où il attendait l'escadre qui lui avait été promise pour se rendre à +la baie d'Hudson. Enfin, «il avait peut-être à prendre des munitions, et +moi des hosties,» nous dit M. Beaudoin, qui l'accompagna dans ce trajet +de quelques jours. + +Cette expédition avait fait connaître aux Français toutes les ressources +de ce pays; ils avaient appris, par la pratique des Anglais, qui étaient +de grands chasseurs, la distance qui les séparait des possessions +françaises et les voies praticables qui y conduisaient. + + + + [Illustration: Carte des baies....] + + PORT DE PLAISANCE DANS L'ÃŽLE DE TERRE-NEUVE. + + La baie de Plaisance a 25 lieues de largeur à son entrée et 50 + lieues de profondeur. C'était la résidence du gouverneur français, + M. de Brouillan. + + + +Ainsi, du fond de la baie de la Trinité, où d'Iberville avait pris +New Perlican, Bayever, Bridge, etc., jusqu'au fond de la baie même de +Plaisance, à l'endroit que l'on appelait le port de Cromwell, il n'y a +qu'une lieue a traverser, tandis qu'en allant par mer, on trouverait 150 +lieues de parcours. + +M. d'Iberville s'était donc rendu à Plaisance au mois d'août 1697 pour +avoir des nouvelles; et, en attendant, il préparait l'expédition +de Bonavista, comme nous l'avons dit plus haut, pour consommer la +destruction des établissements de Terre-Neuve. + +Au bout de quelques semaines, les gens que d'Iberville avait laissés +sur les côtes pour détruire ce qui restait des possessions anglaises, +vinrent le rejoindre à Plaisance avec M. d'Amour de Plaine, leur +commandant. + +Toute la troupe de M. d'Iberville se trouvait réunie autour de lui. Il y +avait plusieurs gentilshommes canadiens, quatre officiers des troupes du +roi, et enfin des hommes signalés par les exploits les plus aventureux. + +C'était la plus intrépide réunion que l'on vit jamais en Canada. Choisis +parmi les meilleurs, M. d'Iberville, dans sa nouvelle expédition, les +avait formés encore à affronter les plus grandes fatigues. Nous aimons à +rappeler ici les noms qui nous ont été conservés dans les relations, et +dont plusieurs sont encore dignement portés en Canada: + +Le capitaine des Muys, MM. de Rancogne, d'Amour de Plaine, de Montigny, +de Bienville, frère du commandant, Boucher de La Perrière, Deschauffours +l'Hermite, Dugué de Boisbriant, et enfin Nescambiout, le chef des +Abénaquis, qui alla a Versailles quelques années après. Il fut présenté +au roi et reçut un sabre d'honneur. + +Cette dernière campagne ne les avait pas seulement aguerris, elle leur +avait procuré l'abondance. Ils n'en abusaient pas, étant soumis à la +plus stricte discipline, mais ils en profitaient pour se préparer aux +éventualités de l'avenir, achetant des armes excellentes, des vêtements +et les fourrures nécessaires pour les rudes climats du Nord. + +Mais ce riche butin amena des difficultés auxquelles on était loin de +s'attendre. + +M. de Brouillan fit connaître de la manière la plus formelle qu'il +prétendait participer aux bénéfices d'une expédition dont il n'avait +pas voulu partager les dangers. M. d'Iberville, tout en reconnaissant +l'injustice de cette réclamation, était disposé à céder, par respect +pour l'autorité; mais il n'en fut pas de même de ses gens, qui +refusèrent d'écouter de telles prétentions. Ils déclarèrent que si le +gouverneur voulait avoir sa part, il n'avait qu'il aller la chercher +lui-même dans les stations où il restait quelque chose. Ils citaient +parmi celles-ci le port de Rognouse, où on savait qu'il y avait cent +hommes, de défense avec des provisions abondantes. + + + + [Illustration: Les navires...] + + QUATRIÈME EXPÉDITION A LA BAIE D'HUDSON. + + Les bâtiments étaient au nombre de trois principaux: d'Iberville + commandait le _Pélican_, vaisseau de 50 canons et de 150 hommes + d'équipage; M. de Sérigny, le _Profond_, et M. de Boisbriand, le + _Wesph_. L'équipage était réparti sur deux autres petits bâtiments, + le _Palmier_ et _l'Esquimau_, chargés de vivres. L'escadre avait, + outre les hommes d'équipage, 250 combattants. Les bâtiments étaient + approvisionnés de tout ce qui était nécessaire pour cas expéditions + du nord: des mousquets, des haches d'armes, des harpons, des + grappins, des couvertures de laine, des fourrures, des armes + particulières pour combattre les baleines. La navigation avait cela + de particulier que jusqu'à l'entrée de la baie d'Hudson, on pouvait + rencontrer les glaces venant du pôle, tandis que, plus loin, ces + glaces diminuaient à cause de la chaleur du Gulf-Stream, qui quitte + les côtes de l'Amérique en cet endroit pour traverser l'Atlantique. + + + +M. de Brouillan, irrité, fit emprisonner quelques-uns des opposants, +et chercha à séparer M. de Montigny de M. d'Iberville. Cela poussa +d'Iberville aux dernières limites du mécontentement. + +On ne sait ce qui aurait pu résulter de l'entêtement de M. de Brouillan +et de l'indignation du capitaine canadien, lorsque arriva un événement +qui changea toutes choses. + +M. de Sérigny, frère du chevalier, arriva de France le 15 du mois de +mai 1698. Il conduisait une escadre qui apportait les ordres les plus +pressants de se rendre à la baie d'Hudson. + +La cour ayant appris que Terre-Neuve était conquise presque entièrement, +enjoignait à M. d'Iberville de se rendre aussitôt a la haie d'Hudson. +On pensait que M. de Brouillan suffirait à compléter la conquête par la +prise de Bonavista. + +Ainsi finit l'oeuvre de M. d'Iberville en Terre-Neuve et il ne lui resta +plus qu'à prendre congé de l'irascible gouverneur. + +Après cela, M. Beaudoin énumère le résultat de cette année de combats. +Il nous fait remarquer que 125 hommes, en si peu de temps, avaient +occupé près de 500 lieues carrées de territoire, avaient pris trente +stations, fait plus de 1,000 prisonniers, tué 200 hommes, et saisi tant +de milliers de quintaux de morue, sans avoir éprouvé d'autre accident +que deux hommes blessés. + +Le pieux missionnaire ajoute qu'il bénit le Seigneur d'avoir assisté les +Français, qui avaient presque tous la crainte de Dieu, tandis que leurs +ennemis étaient de moeurs abominables. + +Ces Anglais avaient cependant de bonnes qualités: ils étaient des hommes +actifs et habiles dans l'exploitation des pêcheries et des chasses; mais +ils n'avaient rien des qualités militaires, et ils étaient incapables de +résister à des combattants intrépides comme les Canadiens. + +De plus, Dieu ne pouvait les favoriser: ils ne faisaient aucune +religion, n'ayant pas même de ministre avec eux, Ils étaient, dans leur +conduite, pires que les sauvages, abandonnés à l'ivrognerie et à tous +les désordres. + +M. Beaudoin donne ensuite rémunération des stations prises par les +Français, et il les met sous trois divisions distinctes: + +Celles prises par M. de Brouillan seul, avant l'arrivée d'Iberville; +celles prises par M. de Brouillan réuni à M. d'Iberville; et enfin les +stations prises par M. d'Iberville seul, avec le nombre des habitants de +chaque place, les chaloupes qu'ils y ont trouvées, et le poisson qu'ils +y prennent chaque année. + +Il y en a dix dans la première catégorie, trois dans la seconde, et +vingt-trois dans la troisième. + +Il est à remarquer que M. de La Potherie, qui copie l'énumération, a +omis de faire cette distinction, de manière qu'on ne peut comprendre ce +qu'il a voulu dire en cet endroit. + +Voici la liste donnée par M. Beaudoin: + +1° Stations prises par M. de Brouillan avec ses gens: Rognouse, +Trémousse, Forillon, Caplini Bay, Cap Reuil, Brigue, Tothcave, +Bayeboulle, Aigueforte--490 pécheurs, 54 habitants, 71 chaloupes prises, +25,000 quintaux de morue; + +2° Celles prises par M. d'Iberville et M. de Brouillan réunis: le +Petit-Havre, la ville de Saint-Jean, le fort de Kividi--420 pêcheurs, 82 +habitants, 150 chaloupes, 75,000 quintaux de morue; + +3° Stations prises par M. d'Iberville seul: 1° dans la baie de la +Conception et la haie de la Trinité: 2° de Portugal Cove, Havremon, +Quinscove, Havre-de-Grâce, Mousquit, Carbonnière, Croques Coves, Kelins +Cove, Fresh Water, Bayever, Vieux Perlican, Lance-Arbre, Colicove, New +Perlican, Havre Content, Arcisse, la Trinité.--1,138 pêcheurs, 149 +habitants, 214 chaloupes, 113,800 quintaux de morue. + +Total: 2,048 pécheurs, 285 habitants, 435 chaloupes, 263,900 quintaux de +morue. + +Après le départ de M. d'Iberville, M. de Brouillan se trouva délivré +d'une grande préoccupation: il lui semblait qu'il serait plus en mesure +d'exercer ses prérogatives, et de prouver qu'il n'avait pas besoin de +partager son autorité. Mais les années suivantes ne lui furent pas +favorables, et on 1698 les Anglais étaient revenus occuper sans +résistances toutes les stations de la côte orientale. + +M. de Brouillan ayant été nommé au gouvernement de l'Acadie, fut +remplacé par M. de Subercase. Ce dernier se décida d'attaquer les +stations anglaises, ce qu'il opéra, avec le commandant de Montigny, en +janvier 1707. Ils avaient réuni 450 hommes. Ils prirent plusieurs postes +et détruisirent tous les environs de Saint-Jean. L'année suivante, M. de +Saint-Ovide, neveu de M. de Brouillan, alla, avec 125 hommes et M. +de Cortebelle, occuper le pays; ils enlevèrent Saint-Jean, et se +préparaient à de nouvelles excursions, lorsque le gouverneur de +Plaisance les rappela, parce qu'il avait appris que les Anglais se +préparaient à l'attaquer avec 2,000 hommes. + +Les succès furent ainsi partagés dans le cours du XVIIIe siècle; les +Anglais finirent par consolider leur occupation, mais ils consentirent à +laisser aux pêcheurs français quelques points sur la côte. Il ne reste +plus aujourd'hui à la France que deux îles au sud de Terre-Neuve, +Saint-Pierre et Miquelon, qui sont aujourd'hui le contre d'une +exploitation considérable. + +En 1745, la pêche occupait chaque année dix mille hommes avec 500 +navires de Bayonne, de Saint-Jean de Luz et du Havre-de-Grâce. + +Aujourd'hui les pêcheries ont une importance plus grande que jamais. +Chaque année, près de cent quatre-vingt-dix bâtiments viennent se fixer +sur le banc de Terre-Neuve. Ils ne doivent pas, d'après les traités, +avancer à plus de vingt lieues du rivage, mais cela suffit pour la +pêche. Ils trafiquent avec les riverains de Terre-Neuve, qui leur +apportent le menu poisson qui doit servir d'amorce. Pas moins de +vingt-cinq à trente mille pêcheurs, largement rétribués, sont ainsi +employés à la pêche. Cette occupation est une école tout à fait +précieuse pour la préparation de la marine française. Aussi le +gouvernement donne-t-il à chaque bâtiment une prime considérable. + +Tel est l'état actuel des pêcheries françaises en Amérique, et l'on ne +doit pas oublier la part que d'Iberville a prise au développement de +cette précieuse industrie. + + + + +QUATRIÈME PARTIE + + + +IV EXPÉDITION A LA BAIE D'HUDSON. + +Tous les préparatifs étant terminés à Plaisance et les équipages de +l'escadre ayant été complétés, on mit à la voile le 8 juillet 1697, +et l'on avança par un vent du sud-ouest. D'Iberville commandait le +_Pélican_, vaisseau de 50 canons et de 150 hommes d'équipage. M. de +Sérigny commandait le _Profond_ et M. de Boisbriant le _Wesph_. +Ces officiers avaient parcouru plusieurs fois les mers du Nord et +connaissaient la baie d'Hudson. Enfin, les hommes de guerre qui les +secondaient, avaient été déjà leurs compagnons. + +Outre M. d'Iberville et ses deux frères, M. de Sérigny, et de Bienville, +âgé seulement de quatorze ans et frère chéri d'Iberville, il y avait +leur cousin de Martigny, fils de leur oncle, Jacques Le Moyne; les +deux MM. Dugué de Boisbriant, de La Salle, de Caumont, le chevalier de +Montalembert, de la compagnie du marquis de Villette, M. de La Potherie, +qui a publié plusieurs volumes pleins d'intérêt sur la Nouvelle-France +et sur les événements dont il avait été témoin; MM. de Grandville et de +Ligonde, gardes de la marine; Chatrier. Saint-Aubin, Jourdain et Vivien, +pilotes, La Carbonnière de Montréal, Saint-Martin, etc.; enfin, Jérémie, +qui a laissé une relation assez complète de tous ces événements. Ils +avaient avec eux un aumônier. D'Iberville avait toujours soin d'en +associer à toutes ces entreprises, où il fallait toujours être prêt à +donner sa vie pour le service de Dieu et du roi. Cet aumônier était +M. Fitz-Maurice, de la famille des Kiéri en Irlande, dont d'Iberville +estimait tout particulièrement le mérite et le zèle infatigable. Il +devait rendre les plus grands services, et il était destiné à subir de +grandes fatigues. + +L'équipage était réparti sur cinq navires: le _Pélican, le Palmier, +le Wesph, le Profond_, et un brigantin nommé _l'Esquimau_, chargé +de vivres. L'escadre réunissait, outre les hommes d'équipage, 250 +combattants. Les bâtiments étaient approvisionnés de tout ce qui était +nécessaire pour ces expéditions du Nord; des mousquets, des haches +d'armes, des harpons, des grappins pour fixer les navires sur les glaces +lorsqu'on ne pouvait plus naviguer, des couvertures de laine et des +fourrures pour les jours les plus froids, des armes particulières pour +combattre les baleines, qui naviguaient par légions dans le nord, et +pour s'emparer de ces populations d'amphibies qui couvraient les rivages +parfois jusqu'à perte de vue; sans compter les armes de chasse pour +attaquer ces tribus d'oiseaux si nombreux, non encore décimés par les +chasseurs: les oies, les outardes, les pingouins, les mouettes, les +goélands. + +De Plaisance, on longea l'île pour se rendre sur la côte orientale. On +passa devant le cap Sainte-Marie, devant lu cap de Rase au sud de l'île, +puis on remonta le long du banc de Terre-Neuve. M. d'Iberville avait +reçu l'instruction de courir des bordées sur cette côte; mais des +brumes très épaisses s'étant élevées, ces instructions ne purent être +observées, et l'escadre se dirigea aussitôt vers le nord. + +Le 17 juillet, neuf jours après le départ, l'escadre ayant passé le cap +Saint-François et le cap Bonavista, on se trouva près de Belle-Isle, +en face de l'embouchure du fleuve Saint-Laurent et par le 52e degré de +latitude. + +On commença à rencontrer quelques glaces dérivant vers le sud, mais ce +n'était rien en comparaison de ce que l'on devait voir plus tard. + +Le 18 juillet, l'escadre longea les côtes du Labrador. Le 24, 16 jours +après le départ de Plaisance, l'entrée de la baie d'Hudson se présenta: +elle était tout obstruée de glaces. On était en face de l'île de la +Résolution, et des îles Button, qui conservent encore le même nom. Il +fallait se frayer un passage en naviguant vers l'ouest. + +D'Iberville, monté sur le Pélican, affrontait les banquises, sachant +profiter de toutes les ressources de ces passages, qu'il avait traversés +plusieurs fois, et frayant la route aux autres navires. + +Il fallait souvent grappiner, c'est-à -dire fixer les bâtiments sur les +glaces au moyen de grappins dont on avait un bon nombre. + +A cette hauteur, on était au 62e degré de latitude, le soleil était +perpétuel, éclairant la nuit comme le jour. On rencontra ensuite les +îles du Pôle et de la Salamandre, ainsi nommées d'après les deux +bâtiments que d'Iberville y avait conduits dans son voyage précédent de +1694. + +Arrivés à ce point, les navigateurs virent marcher contre eux +l'immensité des glaces venant du pôle; elles apparaissaient au loin +jusqu'à la ligne de l'horizon. C'étaient des masses énormes qui +semblaient entassées les unes sur les autres. Enfin, à chaque instant, +comme dans la région des nuages, on voyait s'accomplir les mouvements +les plus variés. + +Certains bancs s'arrêtaient et se disposaient avec ordre comme les quais +d'un fleuve. Les autres continuaient à marcher et s'avançaient plusieurs +de front comme une flotte gigantesque. Il y avait des blocs de 300 pieds +de hauteur. A certains moments, dans cette procession effrayante, il y +avait des rencontres, avec des bruits terribles; tantôt c'était comme +des coups de tonnerre, d'autres fois comme des salves d'artillerie, ou +des feux de file de mousqueterie. A ces rencontres, les blocs de glace, +poussés par une force irrésistible, se levaient, se dressaient les uns +contre les autres, et menaçaient de s'abattre sur les embarcations. + +Il était difficile de braver ces obstacles avec ces petits navires, qui +étaient si mal disposés pour supporter les grandes lames de l'Océan. +C'est ainsi que s'avançaient ces intrépides navigateurs; ils n'avaient +pour appui que des coques de noix; ils étaient dépourvus de ces +instruments de précision modernes qui parlent un langage, si +infaillible; ils n'avaient pour guide que la boussole et marchaient +connue les yeux fermés dans les brumes. + +A un certain moment, un vent s'éleva qui ébranla les glaces et les +bouleversa. Au milieu de ce conflit, deux bâtiments se rencontrèrent, et +un mat d'artimon fut brisé, tandis que le brigantin _l'Esquimau_, poussé +par la violence des courants, fut enlevé et sombra avec son chargement. +Tout ce que l'on put faire fut de sauver l'équipage. + +Dans ces régions, les tempêtes sont plus effrayantes que partout +ailleurs. Le 24 juillet, l'escadre en ressentit une qui dura huit +heures. + +Les cordages et le pont étaient couverts de verglas, les voiles +s'immobilisaient; le veilleur, à son poste d'observation au haut du mat, +était comme une stalactite vivante. Les côtes présentaient une masse de +pics et de précipices effrayants. Enfin, au milieu de la tempête, le +_Pélican_ se vit séparé des trois autres vaisseaux, qui jusque-là +l'avaient suivi. + +Le 8 du mois d'août, on était entré dans le détroit de la baie d'Hudson; +on doubla le cap Haut, puis le cap Charles, à 50 lieues de l'ouverture +du détroit. + +Le 15 du mois d'août, le _Pélican_ était arrivé à 150 lieues des îles +Button et de l'entrée est du détroit. D'Iberville, ne voyant pas +arriver les trois vaisseaux français, s'arrêta, quelques jours pour les +attendre. + +Ils étaient au milieu des splendeurs des mers du Nord. Dans le jour, ils +pouvaient contempler un ciel d'un éclat et d'une pureté extraordinaires, +qui tranchait sur la blancheur des neiges, et les glaces, qui +s'étendaient à perte de vue. Pendant la nuit, les aurores boréales +apparaissaient avec leurs lueurs plus blanches que l'albâtre et variant +à chaque instant. Autour du navire, tout un peuple d'amphibies, de loups +et de veaux marins couvraient les rivages; ils offraient aux chasseurs +une proie facile. Dans le ciel, des volées d'oiseaux énormes: les +outardes, les goélands remplissaient les airs, et ils étaient en si +grande quantité que La Potherie nous dit qu'on pouvait les prendre par +milliers. + +Tandis qu'on pouvait se livrer à la chasse, on pouvait aussi s'occuper à +la pêche, qui offrait une proie abondante. + +On était encore sur les glaces lorsqu'on vit arriver une bande de +sauvages esquimaux avec qui l'on se mit en rapport. M. de La Potherie +donne de grands détails sur ces habitants étranges des mers du pôle. Il +nous dit comme leurs vêtements, leurs armes et tous les objets à leur +usage sont admirablement adaptés au climat qu'ils doivent habiter. + +Ils portent un surtout fait de fourrures très épaisses, avec des gilets +et des hauts-de-chausse de peau. Le tout est cousu avec les nerfs les +plus délicats des animaux et «avec une perfection dont les couturières +européennes n'approchent pas». Par-dessus leurs chausses, ils mettent +deux paires de bottes l'une sur l'autre, alternées avec des chaussons +de peau. Ils prennent donc plus de précautions contre le froid que les +Européens, mais aussi il paraît qu'ils ne connaissent pas les infirmités +qui affligent les peuples qui se disent civilisés. + +Leurs canots de peaux de loups marins montées sur des os de baleine, +sont une invention merveilleuse pour braver la fureur des flots. Ils +sont tout couverts sur le dessus, à la réserve d'une ouverture où les +navigateurs se mettent; elle est si bien ajustée qu'il n'y entre jamais +d'eau. Ils les gouvernent très facilement avec une rame de quatre pieds +de longueur, arrondie aux deux extrémités et qu'ils savent manoeuvrer +avec une rapidité extraordinaire. + +Le _Pélican_ remit à la voile et arriva le 3 septembre en vue du fort +Nelson, n'ayant pas de nouvelles des autres bâtiments. + +Le 5 septembre, l'on vit arriver trois vaisseaux que l'on prit pour +l'escadre: grand mouvement à bord et grande joie. On bat aux champs +et l'on arbore les pavillons de bienvenue. Mais, étonnement général +lorsqu'on s'aperçoit que les bâtiments signalés ne répondent pas et +s'avancent toujours, en silence, à force de voiles. La méprise ne fut +pas longue; on avait devant soi trois vaisseaux ennemis qui venaient +d'attaquer le _Profond_ dans le nord de la baie, et qui croyaient +l'avoir coulé à fond. + +Ces trois bâtiments étaient le _Hampshire_, de 50 canons et de 150 +hommes d'équipage; le _Derring_, de 36 canons et 100 hommes d'équipage, +et le _Hudson Bay_, de 32 canons et plus de 200 hommes d'équipage: +total, près de 350 hommes avec 108 canons, auxquels le _Pélican_ ne +pouvait opposer que 150 hommes et 50 canons. + +D'Iberville comprit aussitôt le danger, mais il jugea qu'il devait le +braver. D'ailleurs, il commandait des hommes résolus et qui n'auraient +pas voulu entendre parler de retraite. + +Aussitôt, il divise son monde en plusieurs détachements. Il met La Salle +et de Grandville, gardes de la marine, avec leurs hommes à la batterie +d'en bas; il place son jeune frère de Bienville et M. de Ligonde, +autre o-arde de la marine, à la batterie du haut, et établit M. de La +Potherie, Saint-Martin et La Carbonnière au château dee l'avant, avec +les hommes les plus aguerris; lui-même se porte, avec un détachement, au +château de poupe, près du pilote, pour tout diriger. + +D'Iberville, avec l'intelligence qui le caractérisait, décida qu'un +abordage vaudrait mieux que le vain essai de lutter, avec 50 canons, +contre trois vaisseaux pouvant tirer de tous côtés en l'environnant +comme d'un cercle de feu. Il se dirige donc vers le _Hampshire_, tandis +que les Anglais l'apostrophaient en criant qu'ils le reconnaissaient, +«qu'ils le cherchaient depuis longtemps, que son dernier jour était venu +et qu'ils ne l'épargneraient pas.» Et sur cela, des cris et des hourras +répétés. + +Le moment était solennel. D'Iberville avançait toujours; il était d'une +impassibilité qui lui était ordinaire dans le danger et qui électrisait +ses gens, qui avaient les yeux sur lui. + +Il fait sonner l'abordage. Tous ses gens se garent d'abord pour essuyer +la première bordée du _Hampshire_, puis ils se relèvent et montent d'un +bond sur les embrasures. Retenus d'une main aux manoeuvres du navire, de +l'autre, ils brandissaient leurs haches d'armes. Le navire marchait +avec rapidité. Le capitaine du Hampshire, les ayant contemplés quelques +instants, jugea qu'il pouvait être anéanti du premier coup avant qu'il +pût être secouru par les autres navires. Il fait aussitôt carguer ses +voiles, et, virant de bord, il se dérobe à une lutte qu'il n'ose pas +affronter. + +D'Iberville ne perd pas un instant. Il continue sa course et se dirige +entre les deux autres vaisseaux. En passant près du _Derring_, il le +foudroie avec sa batterie de droite. Il se retourne vers le _Hudson +Bay_, et lui envoie sa bordée de gauche, puis il revient vers le +_Hampshire_, qui, voyant le Pélican aux prises avec deux vaisseaux, +avait décidé de se remettre en ligne. Les deux bâtiments anglais +avaient peine à se rétablir; les manoeuvres étaient hachées, les voiles +criblées, les canons renversés, les blessés nombreux. + +Cependant, d'Iberville voyant que ce qu'il avait voulu éviter allait +se réaliser, si les trois navires se réunissaient, marcha droit sur le +_Hampshire_. Pendant ce temps, les trois navires se remirent en ligne et +tiraient à la fois, criblant le _Pélican_, mais sans blesser beaucoup de +monde, les gens d'Iberville étant si exercés à se garer à chaque bordée. +Ils jugeaient de la direction des coups, et suivant leur portée, ils +montaient dans les manoeuvres avec la rapidité la plus extraordinaire, +ou se garaient dans l'entrepont, puis ils revenaient sur le tillac en +poussant des cris de défi. + +_Le Hampshire_, voyant l'inutilité de toutes ses volées de canons, se +décida enfin à aborder le _Pélican_, réservant son feu pour frapper son +adversaire d'aussi près que possible. Il commença par chercher à prendre +le vent pour revenir sur le _Pélican_ avec plus de force, mais, là +éclata l'inhabileté des marins anglais; ils ne purent réussir dans cette +manoeuvre, et su retrouvèrent côte à côte avec le _Pélican_, qui les +prolongeait et les suivait dans tous leurs mouvements. + +C'est alors qu'arriva l'événement le plus considérable du combat. + +Les navires étaient si près l'un de l'autre que les hommes +s'apostrophaient des deux bords. Les Anglais criaient aux Français +qu'ils vinssent leur rendre visite, et, voyant M. de La Potherie qui +avait le visage tout noir de poudre, ils s'écrièrent: «Ali! quel beau +visage de Guinée.» + +Le _Hampshire_ se voyant a portée de pistolet, lança sa bordée, qui +n'eut presque pas de prise sur l'équipage étendu à plat sur le pont. + +Alors, d'Iberville riposta. Tous ses canons étaient pointés à couler +bas, et il envoya si bien sa bordée que le _Hampshire_ ne put faire +que quelques brasses et sombra complètement sous voiles, avec tout son +monde, qui comprenait 150 combattants. + +Les deux autres vaisseaux, voyant ce désastre, ne songèrent plus à faire +aucune résistance. Le _Derring_ vira de bord avec la plus grande hâte, +et s'enfuit; mais l'_Hudson Bay_, trop criblé pour en faire autant, +amena aussitôt son pavillon, et d'Iberville envoya La Salle avec 25 +hommes pour l'amariner. + +Tout avait été si bien conduit, que d'Iberville n'avait pas de morts, +et ne comptait que 14 blessés; mais les manoeuvres étaient coupées, les +voiles percées à jour, les mâts criblés. + +Le chevalier du Ligonde avait reçu deux coups de feu; La Carbonnière +avait le coude entamé; Saint-Martin, la main fracassée; M. de La +Potherie avait reçu plusieurs balles dans ses vêtements, et avait un +bras contusionné. + +Après ce combat acharné il se passa encore bien dea événements avant +l'attaque du fort Nelson. On était parvenu au 7 de septembre, et l'on +expérimenta alors la rigueur de ces climats. Il faisait très grand +froid; le vaisseau, avec ses agrès et ses mâts, était tout couvert +de neige et de verglas. Le vent était très fort, et, la grande ancre +s'étant rompue, la désolation fut au comble parmi les blessés et les +malades. M. de La Potherie, quelque accablé de fatigue qu'il fût, avait +encore assez de liberté d'esprit pour faire la remarque que Horace, qui +relève l'audace de celui que le premier confia une nef aux flots, ne +s'était cependant jamais trouvé en si fâcheuse conjoncture. + + Illi robur et aes triplex + Circa, pectus erat qui fragilem truci + Commisit pelago ratem + Primus, nec timuit proecipitem Africum + Decertantem... + +La tempête se déchaîna, ensuite dans toute sa fureur; la galerie fut +enlevée, les tables et les bancs brisés dans la grande salle; enfin, +vers dix heures du soir, le 7 septembre, le gouvernail fut enlevé. Le +vaisseau, secoué et poussé sur les battures, ne put résister et fut +ouvert par le milieu. Au matin, il commença à sombrer: il fallut +l'abandonner. En ce moment on voyait la terre à deux lieues. + +Au milieu de ces épreuves d'Iberville était inébranlable: c'était dans +les plus terribles circonstances que se révélaient sa fermeté et la +sûreté de ses décisions. Il se mit en devoir de sauver son équipage. +Il envoya M. de La Potherie et son cousin de Martigny dans un esquif, +chercher un lieu de déparquement, puis il fit disposer des radeaux, et +embarqua son monde. Les rigueurs du froid étaient telles que, sur les +200 hommes qui se trouvaient sur le bâtiment et qui eurent à traverser +les battures dans l'eau jusqu'à la ceinture, 18 périrent. M. de La +Potherie tomba sans mouvement, épuisé de fatigue; quelques Canadiens le +sauvèrent. L'aumônier, M de Fitz-Maurice, fut admirable de dévouement, +étant, comme nous l'avons dit, d'une force extraordinaire. Il soutenait +et même portait ceux qui ne pouvaient se traîner, et il ne les +abandonnait pas avant qu'ils fussent arrivés en terre ferme. + +De grands feux que l'on fit soulagèrent ces pauvres gens qui étaient +légèrement vêtus et tout dégouttants encore du naufrage. Dans tous ces +désastres, d'Iberville avait veillé a tout. Il avait sauvé sa provision +de poudre, et il put ainsi envoyer ses meilleurs tireurs pour se +procurer du gibier. Heureusement, les autres vaisseaux arrivèrent, +le _Palmier_, le _Wesph_ et le _Profond_, apportant des vivres, des +munitions et des vêtements de toutes sortes; il était temps: les plus +robustes succombaient, les plus nobles coeurs étaient anxieux. Les +fronts s'éclaircirent, mais comme en ces temps la foi accompagnait +toutes les émotions, de vives démonstrations de reconnaissance furent +adressées à Dieu. D'ailleurs, ces braves gens étaient déterminés à toute +tentative suprême et, périr pour périr, ils disaient qu'il valait mieux +sacrifier sa vie sur un bastion du fort Nelson que de languir dans un +bois avec un pied de neige. + +Le 11 septembre, dit M. de La Potherie, nous allâmes faire du feu à la +portée du canon du fort et sous le couvert des arbres, pour tromper +l'ennemi. La fumée nous attira des coups de canon, mais facilita aux +gens le débarquement le long de la rivière. M. d'Iberville, se dirigeant +par de petits sentiers couverts, s'en alla reconnaître la place, sur les +11 heures du matin; après quoi il envoya de Martigny en parlementaire +pour réclamer deux Canadiens et deux Iroquois qui étaient restés +prisonniers l'année précédente. Le gouverneur les refusa: alors on +résolut l'attaque. + +Après dîner, on dressa une batterie à deux cents pas du fort, et l'on +débarqua les mortiers, les canons et les munitions, sous la direction +du chevalier de Montalembert, garde de la marine. Le lendemain, le +bombardement commença vers 10 heures du matin, et continua jusqu'à , une +heure de l'après-midi. Les bombes faisaient un effet merveilleux; les +remparts étaient renversés, et les Canadiens envoyés en tirailleurs, +voyant les résultats, les saluaient de Sassa Kouès de triomphe. On +commença alors, sur la côte opposée du Nord, une nouvelle batterie +qui aurait écrasé le fort, mais le gouverneur envoya le ministre, M. +Morrisson, proposer une capitulation, qui ne put être acceptée à cause +des conditions qui l'accompagnaient. Enfin, le lendemain, 13 septembre, +le gouverneur envoya des parlementaires chargé d'accepter les conditions +posées par M. d'Iberville. + +A une heure de l'après-midi, l'évacuation eut lieu. La garnison sortit +tambours battants, mèches allumées, enseignes déployées, avec armes et +bagages. + +Le fort Nelson, que l'on venait de prendre, est au 59e degré 30 m. de +latitude; c'est la dernière place de l'Amérique septentrionale. Il était +en forme de trapèze avec quatre bastions. Dans chaque bastion il y +avait des fauconneaux et des pièces de quatre et de huit. En tout, deux +mortiers de fonte, 34 canons et plusieurs petites pièces. + +M. d'Iberville installa ses hommes, puis fit célébrer les offices +religieux. M. de Fitz-Maurice fit les offices et ensuite s'occupa de se +mettre en rapport avec les sauvages. + +Cette campagne rendait la France maîtresse de toute la baie d'Hudson et +du toutes ses richesses, qui sont très grandes, car dans un climat +si rude la Providence a pourvu merveilleusement à la subsistance des +peuples qui y sont établis. + +Les rivières sont très poissonneuses, la chasse y est abondante. Il y a +des perdrix en si grande quantité qu'on peut en tirer des milliers et +des milliers. Elles sont toutes blanches, beaucoup plus délicates que +celles d'Europe, et presque aussi grosses que des poules. Les outardes +et les oies sauvages y abondent si tort au printemps et à l'automne, +que les bords des rivières en sont remplis. Les caribous s'y trouvent +presque toute l'année; on les rencontre parfois par bandes de sept à +huit cents. La viande en est encore meilleure que celle du cerf. + +Les pelleteries sont très nombreuses, très variées, très précieuses, +bien plus belles que celles des climats plus doux: les martes, les +renards noirs, les loutres, les ours, les loups, les castors sont très +abondants et d'une fourrure fournie et très fine. Mais ce qui pouvait +surtout attacher les Français à ce pays, c'est que les sauvages sont +bons, très désireux d'embrasser la vraie religion, et tout différents +des populations iroquoises, qui ont été si acharnées contre les +établissements français. + +Les sauvages venaient donc un foule au fort Nelson pour se mettre on +rapport avec les Français, qu'ils avaient appris à aimer dans leurs +rapports précédents. Ils aimaient ardemment le noble caractère +d'Iberville; ils estimaient sa franchise, sa noblesse de coeur, sa +droiture, qui est la qualité qu'ils estiment le plus, nous dit M. de +La Potherie. Ils avaient appris à connaître M. de Martigny et M. de +Sérigny, qui, dans les expéditions précédentes, étaient restés plusieurs +mois avec eux. Ils savaient d'avance aussi qu'ils devaient mettre toute +leur confiance dans le missionnaire, par les vertus qu'ils avaient +admirées dans ceux qui l'avaient précédé. Ils n'oubliaient pas le P. +Silvy, venu avec d'Iberville dans sa première expédition, et qui, resté +avec eux, s'était dévoué jusqu'à ce que sa santé fût épuisée. Le P. +Silvy, après ces oeuvres de missions à la baie d'Hudson, fut rappelé +à Québec, mais le coup de mort était déjà porté: il mourut au bout de +quelques semaines. Les sauvages savaient tout cela, et lui conservaient +une filiale reconnaissance. + +Ils avaient été attachés encore au nom français par le dévouement sans +limites du P. Marest, venu en 1694, et qui était resté plusieurs années +avec eux. Le zèle qu'il avait mis à travailler au service de l'équipage, +pendant l'hiver même, était grand, mais celui qui l'animait à s'occuper +des sauvages était encore plus grand, à cause du besoin où il voyait +leurs âmes. Il s'en allait aux plus grandes distances par tous les +temps; il passait les rivières à mi-corps, traversait des marais et des +savanes, supportant les froids les plus violents, et gagnant ainsi +le coeur des sauvages. Ils comprenaient, en le voyant supporter +héroïquement ces épreuves, quelle affection il devait avoir pour les +âmes. Ce sont des choses que les sauvages ne devaient jamais oublier; +ils n'avaient rien vu de semblable chez les ennemis des Français. + +M. de Fitz-Maurice, animé par ces exemples, se mit dans les mêmes +rapports avec les sauvages. Il allait au loin les trouver dans leurs +campements, et passait les ruisseaux, les rivières, les marais, +supportant tout. Mais il est bon de rapporter une part du mérite de ces +oeuvres à M. d'Iberville, qui s'occupait avant tout du bien spirituel +de ses hommes et des sauvages. A bord, il assistait aux prières, aux +neuvaines et à la sainte messe, Il secondait l'aumônier dans toutes les +dispositions de son zèle. Le P. Fitz-Maurice nous dit qu'il était un des +premiers à la confession et à la communion. Nous ne pouvons avoir une +trop haute idée de ces héros chrétiens, plaçant au-dessus de tout, le +but religieux qui les guidait dans leurs entreprises, et sachant mettre +leur conduite en rapport avec leurs pieuses convictions. Ils rappellent +les héros des croisades. + +M. d'Iberville pourvut ensuite à l'organisation de la nouvelle colonie. +Il mit son frère de Sérigny à la tête des stations; il demanda ensuite à +M. Fitz-Maurice de se charger de l'administration spirituelle, puis il +repartit pour la France, le 24 septembre 1697, bien que la saison fût +déjà avancée. + +Il avait installé à bord du _Profond_ l'équipage du _Pélican_, qui avait +sombré; il y avait ajouté une partie de l'équipage de l'_Hudson-Bay_, et +enfin la garnison du fort, qu'il devait rapatrier. + +Une heure après le départ le _Profond_ échouait, mais ce ne fut qu'une +alerte de peu de durée, car la marée survenant, on put continuer la +route. + +A cette époque de l'année, le soleil baissait sur l'horizon à mesure +que l'on avançait vers le nord, et au bout de quelques jours, il ne +paraissait plus et l'on ne pouvait plus prendre la hauteur pour se +diriger. + +Aussi, dit M. Bacqueville de La Potherie, on avançait dans les ténèbres; +on ne voyait plus rien, et par surcroît, il arriva une très forte +tempête. + +Avec tout cela, il fallait trouver le détroit pour sortir de cette mer +tempétueuse. Après plusieurs jours d'inquiétude et de tâtonnements, on +put reconnaître qu'on était à l'entrée du détroit et en face de l'île de +Sasbré. On continua la marche avec plus d'assurance, en allant toujours +à l'est, et, le 2 octobre, c'est-à -dire huit jours après le départ du +fort Nelson, l'escadre se trouvait à , 50 lieues de l'entrée ouest du +détroit, devant le cap Charles, au 63e degré de latitude, presque au +milieu du parcours du détroit. + +On longea ensuite les îles Bonaventure. Ces îles avaient été ainsi +nommées dans une expédition précédente, du nom du capitaine de frégate +Bonaventure, qui avait accompagné le chevalier en 1689. + +On passa ensuite devant les îles sauvages et devant le cap Dragon, au +62e degré de latitude. + +Le 9 d'octobre on longeait les îles Button, et enfin le 10 octobre 1697, +on était hors de danger à l'entrée du détroit, où l'on avait passé +précédemment le 7 juillet, en se rendant dans la baie d'Hudson. + +M. de La Potherie cite alors ces vers d'Horace adressés à Virgile, qui +se rendait d'Italie à Athènes avec un vent de nord-ouest: + + Ventorumque regat pater, + Obstrictis aliis, proeter Iapyga... + +C'était le vent d'Iapyx qui était favorable à Virgile, comme lu vent +nord-ouest qui poussait l'escadre vers la sortie du détroit. + +Dans cette traversée, M. de La Potherie fait remarquer que les équipages +furent rudement éprouvés par le scorbut. + +Les hommes étaient exposés à prendre cette terrible maladie par l'usage +des viandes salées, par les rafales continuelles qui couvraient d'eau +les bâtiments, par l'impossibilité de changer d'habits et de linge qui +était en petite quantité. Plusieurs succombèrent. + +L'escadre arriva à Belle-Isle le 9 novembre, et deux semaines après, +Rochefort, terme de la navigation, était en vue. + +En terminant sa relation, M. de La Potherie croit devoir assurer que +l'occupation de la baie d'Hudson n'offrait pas assez d'avantages de +commerce pour affronter les périls d'une navigation si longue et si +difficile dans des climats si rigoureux. + +Mais tel n'était pas le sentiment du chevalier d'Iberville, qui savait +très bien le parti que les Anglais pouvaient tirer de ce pays. + +C'est ce qui a été confirmé par la suite des événements. Les Anglais +revinrent plus tard; ils s'assurèrent de tout le pays, favorisèrent des +associations puissantes, et ces commerçants, avec les subsides et les +primes du gouvernement, établirent deux grandes compagnies qui se mirent +à la tête du commerce des fourrures dans le monde entier. + +Ce sont les deux compagnies de la baie d'Hudson et du Nord-Ouest, qui, +jusque dans les derniers temps, ont réalisé des bénéfices montant +presque chaque année à la somme de vingt à vingt-cinq millions de +francs. + +D'Iberville, à son retour, vit le ministre des colonies, et lui exposa +avec force la situation de la Nouvelle-France, et le danger que lui +faisait courir le voisinage des Anglais. + +Ces représentations eurent un plein succès, et le ministre chargea +d'Iberville d'une expédition plus considérable que toutes celles qui lui +avaient été confiées jusque-là . + +C'est ce que nous verrons dans les chapitres suivants. + + + + +CINQUIÈME PARTIE + + + + +EXPÉDITION DU MISSISSIPI. + +M. d'Iberville quitta la baie d'Hudson on 1697 et revint en France. Il +rendit compte de sa mission et énonça les moyens qu'il y avait à prendre +afin d'en assurer le succès. Il parle ainsi de l'avenir des possessions +françaises en Amérique: + +«Suivant lui, il fallait s'occuper des dangers qui menaçaient nos +établissements. Ces dangers venaient du voisinage de puissances qui +étaient redoutables par leur nombre et par une position supérieure à +celle des colonies françaises. + +«Vis-à -vis de nos colonies du nord, les Anglais et les Hollandais +occupaient des pays d'un climat tempéré et d'une production +surabondante. + +«Ils pouvaient attirer des quantités innombrables d'émigrants; de plus, +ils pouvaient les établir avantageusement et les fixer pour jamais. + +«Les Français qui viennent dans la Nouvelle-France y sont attirés par +quelques avantages: par l'immensité des forêts et des pêcheries à +exploiter; mais ils ont à , lutter contre un climat si rigoureux, qu'ils +ne songent après avoir amassé quelque bien, qu'à s'en aller le faire +fructifier dans la mère patrie. De là , une cause d'infériorité pour les +colonies françaises. Les Anglais sont établis dans le sud, sous une zône +supérieure à celle de leur propre pays; quand ils en ont joui pendant +quelques années, il ne veulent plus partir et contribuent à élever ainsi +chaque année le chiffre de leur population. + +«Aussi les Français ne se comptent que par vingt mille, et leurs voisins +par plus de deux cent mille. + +«Pour soutenir la concurrence, il faudrait donc que tout en conservant +les possessions si avantageuses du nord, la France songeât à occuper +les contrées si favorables du sud, sur les rives du Mississipi et du +Missouri, et cela jusques aux bords du golfe du Mexique, où se trouvent +les plus beaux pays du monde. + +«Et ce serait d'autant plus urgent que les Anglais se préparent à +s'établir dans ces immenses contrées du sud.» + +Et il concluait par ces paroles: + +«Si la France ne se saisit de cette partie de l'Amérique qui est la +plus belle, pour avoir une colonie capable de résister aux forces +de l'occupation anglaise, celle-ci, qui est déjà très considérable, +s'augmentera de manière que dans moins de cent années, elle sera assez +forte pour se saisir de toute l'Amérique et en chasser toutes les autres +nations. + +«D'un autre côté, la possession du Canada ne peut avoir son prix que +par l'extension à l'ouest par le Mississipi, et cette extension n'a +absolument d'utilité que par la possession des bouches de ce fleuve, +qui mettra le grand Ouest en communication avec les îles françaises des +Antilles, et principalement avec Saint-Domingue.» + +Vauban, dans ses considérations sur l'avenir des colonies françaises, +avait absolument les mêmes idées que le chevalier d'Iberville. Quant à +la qualité des établissements coloniaux, disait-il, il n'y a rien de +plus noble et de plus nécessaire. + +«Rien de plus noble, parce qu'il n'y va pas moins que de donner +naissance et accroissement à une immense monarchie qui, pouvant s'élever +au Canada, à la Louisiane et à Saint-Domingue, deviendra capable de +balancer toutes les autres puissances de l'Amérique et d'enrichir les +rois de France. + +«Rien de plus nécessaire, parce que, sans cet accroissement, à la +première guerre avec les Anglais et les Hollandais, nous perdrons nos +possessions sans espoir d'y jamais revenir.» + +Dans le même temps on remit à M. de Pontchartrain un mémoire qui avait +été rédigé par M. d'Ailleboust, fils de l'ancien gouverneur de +Montréal, et qui résume toutes les données fournies par les différents +explorateurs de l'Ouest et du Mississipi, comme Marquette, Jolliet, La +Salle, de Tonty, etc. + +«Le pays où l'on propose à Monseigneur d'établir une nouvelle colonie +est d'une richesse admirable et du plus bel avenir. Il est d'une grande +étendue, car le Mississipi qui l'arrose a plus de six cents lieues de +longueur, allant du 46e degré de latitude au 30e. + +«Ce fleuve est alimenté par plusieurs rivières très telles, venant les +unes de l'est, comme l'Ohio, le Wabash, le Tennessee, les autres de +l'ouest, comme le Red River, l'Arkansas et le Missouri. + +«Les seuls habitants sont des sauvages paisibles, hospitaliers et amis +des Français. Ils sont relativement peu nombreux. Enfin, c'est une +contrée d'une fertilité incomparable. + +«Le climat est tempéré, l'air pur, le pays capable de produire toutes +les choses nécessaires à la vie. + +«Le maïs et les vignes y sont en abondance, ainsi que les arbres à +fruits, et produisent deux fois par année. + +«La plupart des fruits y sont plus gros et meilleurs que les nôtres. +Enfin, il y en a des quantités qui nous sont inconnues: les bananes, les +ananas, et bien d'autres. + +«Les chanvres ont huit à dix pieds de hauteur, les oliviers poussent +jusqu'à trente pieds au-dessous des branches. + +«Les chênes sont énormes et comparables à ceux de Norwège. Les pêchers, +les pruniers, les figuiers produisent des fruits énormes et mûrissent +deux fois par an. + +«Les copals, les pins, les cypriers, les ciriers, les châtaigniers +abondent, et les marronniers sont aussi beaux que ceux de Lyon. Les +melons et les patates sont d'un revenu abondant. + +«Le gibier est nombreux en castors, en chevreuils, en cerfs plus grands +que ceux de l'Europe. Les boeufs sauvages donnent le plus beau cuir; on +les rencontre, ainsi que les chevaux, par groupes de plusieurs milliers. +Les prairies et les forêts sont remplies de faisans, de pigeons, +d'outardes et de dindons sauvages. + +«On peut en tirer une infinité de pelleteries, des cuirs et des laines +très fines et très abondantes. + +«On trouve des métaux en quantité: du plomb, du cuivre, de l'étain, etc. + +«Il y a abondance de bois de construction faciles à transporter par +la quantité des rivières navigables. Il y a aussi abondance de bois +précieux, de couleurs, et propres à la marqueterie. + +«Le tabac, le sucre et le coton y viennent très bien et sont aussi beaux +que ceux des tropiques. + +«Enfin, c'est un pays de plus grand avenir. + +«La position est avantageuse au commerce; à proximité des Antilles d'une +part, et de l'autre, du Mexique et du Pérou.» + +Ces renseignements concordaient avec les assertions de La Salle et +de Tonty. Ces hommes héroïques, au prix de leurs jours, avaient non +seulement reconnu la richesse incroyable de ces pays, mais ils en +avaient aussi frayé le chemin et reconnu les voies. De plus, ils avaient +noué des relations qui n'avaient laissé que de bons souvenirs et +avaient fait aimer le nom français. + +«Quand on examine les extrémités où ces hommes d'un caractère si élevé +se sont réduits pour conquérir des empires à l'Europe, quand on pèse +le peu de gloire qu'ils ont acquise à côté des misères qu'ils ont +supportées, on s'étonne et on gémit de l'oubli où leur mémoire est +tombée. Le nom de La Salle avait disparu de cette terre après que les +dernières traces de son expédition furent effacées.» + +Ces renseignements, qui concordaient avec plusieurs documents que +le ministre avait déjà en sa possession, déterminèrent à exécuter +immédiatement ce qui avait été arrêté depuis longtemps. On trouvait +le moment urgent: on savait que les Anglais avaient l'intention de se +rendre au Mexique. + +La décision fut prise. Dès le 15 février 1698, M. d'Iberville fut +prévenu de réunir tous les Canadiens qui étaient revenus à la Rochelle +avec lui et avec son frère de Sérigny, afin qu'ils pussent se joindre à +l'expédition. + +Le ministre avait l'estime la plus haute pour ces marins intrépides qui +s'étaient distingués à la baie d'Hudson et à l'île de Terre-Neuve. M. de +Frontenac avait signalé leur mérite en ces termes: «Je me fais fort +de fournir des gens plus habiles qu'aucuns de l'Europe: ce sont les +Canadiens. Ils naissent canotiers et sont habitués à l'eau comme +poissons.» + +Ensuite, on procéda à l'armement des bâtiments. Le 10 juin, le ministre +donna la liste des officiers. Il y avait deux bâtiments: la _Badine_, de +40 canons, le _Marin_, de 30 canons, et plusieurs felouques. + +Liste des officiers devant servir sur la _Badine_: le sieur d'Iberville, +capitaine de frégate; le sieur Lescalette, lieutenant de vaisseau: le +sieur Moreau, enseigne: le sieur de Marigny, enseigne en second; de La +Gauchetière et de Bienville, gardes de marine. + +Officiers devant servir sur le _Marin_: commandant, le sieur de Surgère, +capitaine de frégate; le sieur du Hamel et le sieur de Sauvalle, +lieutenants de vaisseaux; le sieur de Villautreys, enseigne, et le sieur +de Sainte-Colombe, garde de la marine. + +Le 10 juin, d'Iberville adressait un nouveau mémoire, où il exposait ses +vues en ces termes: + +«Pour faire un établissement sur le Mississipi, il faudrait au moins +quatre bâtiments: + +«1° Un navire de 50 canons avec 250 hommes d'équipage; 2° une frégate de +20 canons, avec 120 hommes; 3° un bâtiment de 12 canons, avec 65 hommes; +4° un bâtiment de charge monté par 80 hommes, dont 30 soldats; huit mois +de vivres, avec faculté d'accoster à Saint-Domingue pour prendre de +la viande fraîche, si nécessaire dans les grandes traversées. Je +n'arrêterai qu'une dizaine de jours, et il serait bon de ne rien dire du +but du voyage à Saint-Domingue, à cause de la proximité de la colonie +anglaise de la Jamaïque. + +«De là , il faudra longer la côte américaine à 50 lieues de la Floride +jusqu'à la baie du Saint-Esprit, qui est à moitié de la distance entre +la Floride et la baie Saint-Louis, où La Salle était allé atterrir en +son voyage. + +«La baie du Saint-Esprit est à 100 lieues de la baie Saint-Louis; de là , +j'enverrais un bâtiment à l'Acadie pour ramener 50 Canadiens. Il faut +des marchandises pour présenter aux sauvages: haches, chaudières, +aiguilles, rassades, clous, etc. Ces objets représentent au moins +20,000 francs de dépenses. Enfin, je demanderais que mes ordres soient +généraux, comme à la haie d'Hudson, à cause des inconvénients qui +arrivent quand les ordres sont trop bornés, dans une entreprise de cette +longueur et de cette importance, où l'on ne peut tout prévoir.» + +Le 23 juillet, le ministre envoya au sieur d'Iberville ses instructions, +dans lesquelles nous voyons qu'il acquiesce à toutes les suggestions qui +lui avaient été énoncées. + + + + [Illustration: L'océan Atlantique.] + + OCEAN ATLANTIQUE. + + Vaste étendue d'eau qui sépare l'Europe et l'Afrique de l'Amérique. + Cet océan forme la mer des Antilles, la Manche, la mer d'Irlande, la + mer du Nord, la mer Baltique et la Méditerranée, qui communique + avec l'Atlantique par des passes très étroites. Les principaux + tributaires sont, en Europe; la Tamise, la Seine, la Loire, la + Garonne, etc.; en Amérique, le Saint-Laurent, l'Orénoque, l'Amazone, + la Plata. Dans cet océan, il y a plusieurs courants; d'abord, le + courant équinoxial, qui se dirige du Sénégal au Yucatan, puis le + Gulf-Stream, qui longe la côte est de l'Amérique, entre ensuite dans + le golfe du Mexique, puis se dirige vers le nord jusqu'au Labrador, + d'où il traverse l'Atlantique pour aller échauffer les côtes de la + France et de l'Angleterre jusqu'au cap Nord, au sommet de l'Europe. + Au sud-est, on trouve ce qu'on appelle la mer des sargasses, vaste + assemblage de plantes marines qui rendent la navigation difficile. + + + + +CHAPITRE II + +PREMIER VOYAGE. + +Tous les préparatifs étaient faits avec le soin que d'Iberville mettait +à tout ce qu'il entreprenait. Le départ fut fixé pour le 24 octobre +1698. + +Il y avait quatre bâtiments; deux frégates: la _Badine_ et le _Marin_. +Il y avait 200 hommes d'équipage, dont 50 Canadiens et le reste moitié +soldats et matelots, et près de 100 canons. + +M. d'Iberville, comme toujours, avait pris soin des intérêts spirituels +de ses hommes. Il avait avec lui un aumônier, et sur l'autre bâtiment, +le Père Anastase Douay, qui connaissait les langues indiennes et avait +accompagné M. de La Salle en 1682 dans son exploration du Mississipi. + +D'Iberville comprenait l'importance de la mission qui lui était confiée; +il savait qu'il avait à lutter contre de grands obstacles; la traversée +dans des mers inconnues, la jalousie et la haine de deux nations +puissantes fortement implantées dans ce nouveau monde: l'Espagne avec le +Mexique et le Pérou; l'Angleterre avec les rives de l'Atlantique depuis +la Nouvelle-Angleterre jusqu'à la Caroline. + +Mais il mettait sa confiance dans ce souverain Maître qui lui avait +donné le succès dans les tentatives les plus aventureuses. C'était ce +qui le distinguait tout particulièrement; une audace invincible et un +esprit de foi qui lui montrait, au-dessus de toute chose, la divine +Providence et les intérêts de la religion. + +Nous avons sous les yeux trois relations de ce premier voyage: celle +de M. d'Iberville, celle de M. de Surgère, et celle d'un maître +charpentier, qui est pleine de détails et qui s'accorde avec les deux +autres sur les points essentiels. + +Nous remarquons d'abord que le départ de l'escadre ne fut signalé par +aucune démonstration publique, et cependant il s'agissait de conquérir +un monde. Il y avait une raison à cette absence de publicité; on +ne voulait pas donner l'éveil aux Anglais ni aux Espagnols, et M. +d'Iberville avait recommandé lui-même d'expliquer son départ par +la nécessité d'aller porter des renforts à l'Acadie et à la +Nouvelle-France. + +L'expédition devait suivre la voie inaugurée par Christophe Colomb +dans sa première traversée. Il fallait longer l'Afrique jusqu'aux îles +Canaries. La se trouvent ces vents alizés qui, vers le 23e degré de +latitude, soufflent avec force de l'est à l'ouest; ensuite l'on devait +remonter au nord pour trouver l'île de Saint-Domingue, occupée en +partie par les Français et où l'on devait avoir un premier lieu de +ravitaillement. + +Douze jours après le départ de Brest, on était au 28e degré en vue de +l'île de Madère et celle de Porto Santo. + +On suivit alors la direction des vents alizés, et l'on traversa cette +partie de la mer que l'on voit toute couverte d'herbes et de plantes +tropicales apportées par les courants marins qui vont de l'Amérique à +l'Afrique. + +Le 19, on arriva au tropique du cancer, au 23e degré de latitude, et +M. de Surgère nous dit qu'il fallut subir la cérémonie du baptême, qui +était déjà dans les traditions des hommes de mer. + +C'était le 20 novembre. Tous les matelots, dans les costumes les plus +grotesques qui représentaient les divinités de la mer, s'adressaient à +ceux qui traversaient la ligne pour la première fois et les obligeaient +à passer par une immersion plus ou moins complète, que l'on appelait le +_baptême du tropique_. Il suffisait d'une petite gratification pour en +être dispensé. + +Au bout de quelques jours on s'aperçut qu'on approchait de contrées +nouvelles; les régions tropicales. L'air était plus doux, le ciel d'un +éclat ravissant. On y contemplait des nuances claires et profondes qui +semblaient révéler quelque chose de l'immensité du firmament. Les doux +zéphirs qui répandaient leurs effluves rafraîchissaient et apportaient +en même temps l'odeur suave de plantes et de parfums inconnus aux +régions que l'on venait de quitter. + +A ce signe, M. d'Iberville voyait l'approche des terres bénies qu'il +recherchait. Les Canadiens, dont les sens si subtils n'avaient éprouvé +jusque-là que les impressions après du nord, saluèrent l'annonce d'une +contrée nouvelle, les douces visions du matin, les splendeurs du milieu +du jour, les spectacles féeriques du soleil couchant, tout était nouveau +pour ces rudes explorateurs des régions du nord. + + + +CHAPITRE III + +ARRIVÉE AUX ANTILLES. + +Enfin, on contempla, les cimes lointaines de la plus belle île de +l'archipel Indien; c'était l'île d'Haïti, que les Espagnols, un souvenir +de la patrie, avaient baptisée du nom gracieux d'Hispaniola. Cette île, +presque aussi grande que l'Irlande, s'élève en pyramide sur l'Océan. + +Dans le lointain, l'on contemplait des montagnes qui semblaient étagées +jusqu'à la hauteur de 3,000 pieds, elles présentaient les formes les +plus élégantes. On pouvait admirer sur l'horizon les cimes bleues des +derniers sommets; sur lea penchants, des forêts et une végétation +abondante; sur les rives, les dentelures des baies, coupées par des +promontoires couverts de mousse et venant apporter jusqu'au sein de la +mer des géants de verdure qui baignaient leurs branches au sein des +ondes les plus transparentes. Ces eaux reflétaient le pur azur du ciel; +au loin, des échappées laissaient contempler des étendues immenses, +plantées de palmiers et d'orangers, qui offraient des dispositions +régulières comme celles de la main de l'homme. + +Les richesses de la nature tropicale resplendissaient partout; des +pins et des palmiers énormes, des cactus gigantesques. C'était une +succession, non interrompue de prodiges. + +Les équipages acclamaient au passage ces visions enchantées, et +faisaient retentir les airs de cantiques sacrés que la surface unie des +eaux rendaient encore plus éclatants. + +«Le 3 décembre, nous voyons le cap Français, qui avait été atteint en 39 +jours depuis le départ de Brest. Aussitôt l'équipage se met à l'oeuvre +et l'on fait de l'eau, du bois, de la viande fraîche et des volailles +pour le soulagement des hommes. On fait du biscuit avec la fleur, parce +qu'il n'y avait pas eu de place pour en emporter sur les bâtiments; +enfin, l'on monte les embarcations, les biscayennes qui avaient été +mises _en bottes_ sur le pont. + +M. de Chateaumorand était arrivé le 30 novembre 1698. + +C'était le commandant d'un bâtiment du 50 canons, nommé le _Français_, +qui avait été désigné pour venir assister M. d'Iberville dans sa prise +de possession des rives du golfe du Mexique. Il était le neveu de M. de +Tourville et le parent de M. d'Urfé, prêtre de Saint-Sulpice à Montréal, +Enfin, comme M. Ducasse, le gouverneur, ne se trouvait pas au Cap, mais +avait été se reposer au sud de l'île, dans le district de Léogane, M. +d'Iberville s'y dirigea aussitôt. + +M. d'Iberville se mit en rapports avec le gouverneur et obtint tous +les ravitaillements qui lui étaient nécessaires. Le gouverneur parut +enchanté des vues du commandant et de son air de résolution. Il lui +accorda quelques flibustiers pour remplacer les hommes qui avaient +succombé dans la traversée; il y avait six Canadiens et deux écrivains +de morts, ce qui fait dire a M. d'Iberville: «La maladie n'en veut +qu'aux Canadiens et aux écrivains.» + +M. d'Iberville dit qu'il partit de Léogane le premier jour de l'année +1699, à midi, étant alors au 78e degré de longitude. + +Il savait très bien qu'il ne devait pas suivre le côté nord de l'île de +Cuba, à cause des grands courants venant du sud, qui font le tour du +golfe du Mexique et qui remontent par le bras de mer situé entre Cuba et +la Floride. + +Il longea donc avec son escadre la côte sud de l'île de Cuba. Il +parcourut toutes ces petites îles qui environnent Cuba au sud, qui +sont ravissantes de fraîcheur et de forme, couvertes de palmiers et +d'orangers chargés de fleurs et de fruits. Il vit alors ces sites +enchanteurs et parfumés que Christophe Colomb avait appelés «les jardins +de la reine», à cause des merveilles de leur végétation. Il fallait +passer au milieu de ces îles environnées de coraux et de madrépores, où +les navires pouvaient échouer; mais le commandant savait trouver son +chemin au milieu de tous ces obstacles. Il était d'ailleurs grandement +aidé par l'expérience d'un vieux marin nommé M. de Graff, que M. de +Chateaumorand avait pris avec lui au Cap, et qui avait navigué pendant +plusieurs années au milieu de ces parages. + +Le 4 janvier, on était à l'extrémité ouest de Saint-Domingue; ensuite, +on arriva à Santiago, ville principale de Cuba. Le 9, on était au cap de +Corientes, à l'extrémité ouest de Cuba; et enfin, le jour suivant, en +face du cap de Cruz, ainsi nommé parce que Christophe Colomb y avait +planté une croix. + +Les jours suivants, on entrait dans les eaux de la Floride, et en +suivant les courants du sud, l'on avançait vers les côtes est du golfe. + +La _Badine_, le _Marin_ et le _Français_ voguaient de conserve dans +le golfe, accompagnés des felouques et des tartanes qui portaient les +provisions. + +Pour ceux qui connaissaient le but de ce voyage, le spectacle était +imposant. C'était une marche comparable à celle de l'escadre de +Christophe Colomb, lorsqu'il accosta, non loin de là , aux premières +Antilles. + +C'était un nouveau monde que d'Iberville allait aborder; il était +considérable et était réservé au plus grand avenir. + +Actuellement, les Antilles, où s'arrêtèrent les explorations de Colomb, +ne comptent pas un million d'habitants, tandis que les pays dont M. +d'Iberville allait prendre possession en comptent aujourd'hui près de +dix millions, et la dixième partie seule est encore explorée. + + + +CHAPITRE IV + +ARRIVÉE DEVANT LES RIVES DU GOLFE DU MEXIQUE. + +Le 2 février, on passa près des îles à l'ouest qui cachent le delta du +Mississipi. Elle furent nommées, de la fête du jour, du nom d'îles de la +Chandeleur, qu'elles conservent encore aujourd'hui. M. d'Iberville, ni +personne de l'équipage, ni M. de Graff, ni le pilote qui lui avait +été donné par M. Ducasse, ne connaissaient l'existence de cet immense +triangle de détritus, amenés au milieu de la mer par le Mississipi et +qui, à partir du trentième degré, s'avance dans la mer et à près de +quarante lieues d'étendue. + +Il avait calculé que le Mississipi débouchait au 30e degré de latitude, +à mi-distance de la baie Saint-Louis et de la Floride, laquelle côte +suivait constamment la ligne du 30e degré de latitude. Il ignorait que +le Mississipi, arrivé à cette hauteur, avait amené un immense amas +d'alluvion, et que son embouchure était reportée à 40 lieues plus loin. + +D'ailleurs, il voulait avant tout explorer les rives des possessions +espagnoles. Il dirigea donc ses bâtiments vers le 30e degré, en marchant +en ligne droite à partir de l'extrémité ouest de l'île de Cuba. + +Après avoir dépassé les îles de la Chandeleur, il se dirigea à l'est +pour explorer toute la côte, en commençant, du côté de la Floride, par +les pays occupés par les Espagnols. + +Il aborda d'abord au 90e degré de longitude, et il reconnut Pensacola, +station espagnole. Il la croyait considérable, mais il n'y trouva que +quelques soldats. Il se dirigea vers l'ouest pour explorer la côte et la +débarrasser de toute occupation étrangère. + +Il parcourut la côte depuis la Floride à l'est jusqu'aux lacs situés à +l'ouest à la tête du delta, examinant et sondant partout. Alors, ayant +vérifié qu'il n'y avait ni Anglais ni Espagnols dans tout ce parcours, +et de plus ayant appris par les relations des sauvages et par le +témoignage des Espagnols qu'il y avait l'embouchure d'un grand fleuve +en remontant au sud-ouest, il se décida à prendre connaissance de ces +localités. + +Il commença par établir un fort dans l'endroit qu'il jugea le plus +convenable, à moitié chemin de l'occupation des Espagnols à Pensacola. + +Pendant qu'il était occupé à cet établissement, il examina tout le pays +d'alentour et accueillit avec empressement la visite des tribus sauvages +environnantes. + +Quant au pays, il était presque aussi beau que le littoral de +Saint-Domingue. L'on voyait des pins et des cypriers sur de grandes +étendues, des prairies surabondantes, des arbres à fruits d'une force de +végétation inconnue en Europe. Tout était à l'avenant: des outardes ou +oies sauvages énormes, des poules d'Inde qui volaient par légions et que +l'on pouvait prendre avec la main ou tuer à coups de fusil sans enrayer +les autres. Dans ces étendues, des fruits pleins de saveur, des +plantes pleines d'arômes, une végétation vigoureuse recelant dans ses +profondeurs des milliers d'oiseaux pélagiques: des cormorans, des +canards, des flamants; tandis que le vol et les cris des perroquets +animaient la solitude. + +Le 4 février, M. d'Iberville fit une excursion sur les bords: il vit des +quantités de chênes de la plus belle venue, des ormes, des frênes, des +pins, des vignes en grand nombre; sur le sol, des herbes vigoureuses +semées de violettes, de giroflées, de féveroles, comme à Saint-Domingue; +des noyers d'une fine écorce, des bouleaux. Le temps était très beau, +l'air très chaud. Il explorait et faisait sonder toutes les embouchures +des fleuves principaux qui se rendaient à la mer. + +Après l'admiration pour les richesses de cette nature presque tropicale, +M. d'Iberville avait une attention particulière pour s'attirer la +confiance et l'affection des indigènes, qui entraient pour une grande +part dans ses projets d'avenir. + +Ceux-ci détestaient les Espagnols, dont ils avaient depuis longtemps +éprouvé le caractère violent et implacable; de plus, ils surent bientôt +que les Français établis dans les régions du Nord s'étaient toujours +attachés à , gagner les Indiens qui les environnaient, par les procédés +les plus affectueux et les plus généreux. + +Les Biloxis vinrent d'abord saluer les nouveaux arrivés, et il paraît, +d'après la relation de Pénicaud, qu'ils purent s'entendre avec plusieurs +Canadiens qui connaissaient l'iroquois et qui formaient une forte partie +des équipages. + +Après les Biloxis, vinrent cinq autres nations situées aux environs du +Mississipi: les Bayagoulas, les Chichipiacs, les Oumas, les Tonicas. + +Pénicaud raconte les cérémonies qui accompagnaient ces rencontres. Les +sauvages arrivaient en présentant, en signe de bienvenue, une énorme +pipe longue d'une aune, ornée dans toute sa longueur d'une immense +quantité de plumes disposées en forme d'un vaste éventail; c'est +ce qu'ils appelaient «le calumet». Ils le chargeaient de tabac, +l'allumaient, puis le présentaient au nouvel arrivé. M. d'Iberville, qui +n'avait jamais fumé, nous dit-il, n'en pouvait supporter le goût, mais +il ne disait rien, fumait et refumait avec la plus grande complaisance. +Pénicaud rend compte d'une de ces cérémonies, qui fut plus solennelle +que les autres. + +Les chefs des cinq nations que nous venons de nommer vinrent au fort +avec leurs hommes. Ils chantaient tous. Ils commencèrent par dresser un +poteau orné de verdure et de couleurs éclatantes, puis ils dansèrent +autour, tandis que plusieurs d'entre eux allèrent chercher M. +d'Iberville. Chantant avec leurs instruments et leurs tambours, ils +firent monter M. d'Iberville sur le dos d'un sauvage, qui devait servir +de coursier, et qui imitait l'allure et les courbettes et même les +hennissements d'un cheval d'apparat. + +Lorsqu'on fut arrivé au poteau, on fit asseoir M. d'Iberville avec ses +gens sur des peaux de chevreuils, puis on commença une danse guerrière +pendant laquelle chacun des sauvages, revêtu de ses armes, allait +frapper de son casse-tête des coups sur le poteau et racontait ses +exploits. + +M. d'Iberville répondit à ces démonstrations en faisant venir les +présents: des couteaux, des rassades, du vermillon, des fusils, des +miroirs, des peignes; de plus, des habillements; des capots, des +mitasses, des chemises, des colliers et des bagues. Les Canadiens, qui +avaient l'usage de tous ces habillements, en revêtaient les sauvages. +Après cela M. d'Iberville servit un repas pour tous les assistants; de +la sagamité aux pruneaux, des confitures, du vin, de l'eau-de-vie, à +laquelle on mit le feu, ce qui émerveilla les sauvages. + +Après cette cérémonie, M. d'Iberville prit ses dispositions pour +continuer son exploration. Il savait désormais où était l'embouchure du +Mississipi, c'est-à -dire à quinze ou vingt lieues au sud-ouest. Là se +trouvait l'embouchure d'un grand fleuve que les sauvages appelaient la +Malbanchia, et les Espagnols, la rivière aux Palissades, à cause des +arbres qui on barraient l'ouverture, ce qui s'accordait avec les +relations de M. de La Salle. + +M. d'Iberville avait reconnu qu'il n'y avait ni Anglais ni Espagnols +dans le golfe, et qu'il n'avait à craindre aucune rencontre ennemie. +Dès lors, il prit congé de M. de Chateaumorand, dont il n'avait plus à +réclamer l'assistance. Ils se quittèrent dans les meilleurs termes. + +M. de Chateaumorand appréciait hautement la capacité et le zèle de M. +d'Iberville, et il le traitait avec la plus grande considération, comme +un vrai gentilhomme. Cela formait un contraste sensible avec les duretés +que M. de La Salle avait eu à endurer du commissaire de la marine royale +qui l'accompagnait, et qui, par son entêtement et son ignorance, avait +fait manquer toute l'entreprise. M. de Chateaumorand laissa une centaine +de barriques de vin, de la fleur et du beurre dont M. d'Iberville avait +besoin, et il partit pour Saint-Domingue, où il pouvait se ravitailler. + + + +CHAPITRE V + +VOYAGE A LA MALBANCHIA. + +M. de Chateaumorand partit le 20 février. M. d'Iberville fit ses +préparatifs de voyage. Il était assuré qu'il n'avait aucun obstacle à +craindre de la part des Espagnols ni de la part des Anglais. Il savait +qu'il pouvait compter sur les bonnes dispositions des sauvages. + +Le 27 février, jour fixé, il partit de Biloxi avec deux biscayennes et +deux canots, et 50 hommes armés de fusils et de haches. Ils avaient +pour 20 jours de vivres. Presque tous ces hommes étaient des Canadiens +éprouvés dans les expéditions précédentes, et les autres, des +flibustiers de Saint-Domingue. + +Il y avait deux pierriers sur les biscayennes pour imposer aux sauvages. +M. d'Iberville était sur l'une des biscayennes avec son frère M. de +Bienville, et M. de Sauvalle sur l'autre, avec le Père Anastase, +Récollet, qui avait sa chapelle avec lui. Les prières se faisaient matin +et soir comme sur les vaisseaux, et lorsqu'on pouvait débarquer le +dimanche, le père disait la messe. + +Le 27 et le 28, on commença à longer à l'ouest une grande île de sable. +On passa ensuite devant plusieurs baies environnées d'herbe et de joncs, +mais sans bois. + +En naviguant, on faisait la plus grande attention à ne passer +l'embouchure d'aucune rivière. + +Le 1er mars, qui était un dimanche, on aborda à une île, et le père dit +la messe pour l'équipage. + +L'autel fut dressé sous un bouquet d'arbres, et connue le sol était très +humide en quelques endroits, d'Iberville fit couper des branches pour +les mettre sous les pieds des hommes, afin de les préserver de toute +incommodité. Dans la journée, les gens tuèrent plusieurs chats sauvages: +l'île en était remplie, et on l'appela l'île aux Chats, nom qui a +subsisté jusqu'à présent. + +Il fallait tenir la mer à une certaine distance parce que le vent était +violent et pouvait pousser sur les rochers; mais en même temps il ne +fallait pas s'éloigner beaucoup, pour n'être pas enlevé par la mer, qui +était très forte. + +«C'est un métier bien gaillard, dit M. d'Iberville, que de découvrir les +côtes de la mer avec des chaloupes qui ne sont ni assez grandes pour +tenir la mer quand elles sont sous voiles, ni même quand elles sont à +l'ancré, et qui sont trop grandes pour aborder à une côte plate, où +elles touchent et échouent à une demi-lieue au large.» + +C'est alors qu'étant obligé de gagner la côte, l'équipage, vers le soir +du 2 mars, aperçut des rochers très rapprochés les uns des autres et à +travers lesquels passait un grand courant. + +C'était une rivière, et d'Iberville pressentit que c'était celle qu'il +cherchait. + +Il s'approcha avec précaution, parce que le courant était rapide à faire +une lieue et demie à l'heure. M. d'Iberville reconnut alors plusieurs +circonstances qui s'accordaient avec les informations de M. de La Salle. + +Les eaux conservaient leur douceur à une grande distance dans la mer, +comme l'avait dit M. de La Salle. Les roches étaient très nombreuses, +très rapprochées et l'on voyait qu'elles étaient de bois pétrifié avec +la vase; elles résistaient à la mer et elles étaient toutes noires; +parfois elles étaient espacées de vingt pas et d'autres fois beaucoup +plus; mais elles conservaient l'aspect d'une palissade, comme l'avaient +affirmé les Espagnols. Le fleuve avait 400 toises de largeur, avec une +rapidité extraordinaire. + +D'Iberville reconnut que c'était le Mississipi, et qu'il contemplait +cette embouchure que M. de La Salle n'avait pu découvrir. + +La satisfaction était grande chez tous ceux qui prenaient part à +l'expédition. Les gens d'Iberville, qui lui étaient si dévoués, étaient +heureux de voir leur chef bien-aimé couronné encore de succès dans une +entreprise tentée vainement jusqu'à lui. M. d'Iberville remerciait la +divine Providence; il voyait se réaliser toutes ses espérances. Il se +trouvait comme en possession d'un nouveau monde qu'il avait promis +au roi et à M. de Pontchartrain; enfin, le titre de gouverneur de la +Louisiane lui était désormais acquis. Le Père Douay considérait surtout +les intérêts spirituels de ce grand continent. + +Le lendemain, 3 mars, l'équipage aborda à l'entrée du fleuve; au matin, +la sainte, messe fut dite en actions de grâces et on chanta le _Te +Deum_. + +L'émotion du Père Douay, qui était un saint homme, était au comble, et +il sut la communiquer à son auditoire. «C'était une terre nouvelle, +conquise au Sauveur, où son nom serait béni et exalté», et il faut +reconnaître que les fervents chrétiens auxquels il s'adressait pouvaient +comprendre ces pieux sentiments. Quant à d'Iberville, comme l'avait déjà +remarqué le Père Marest dans l'expédition de la baie d'Hudson, il était +toujours le premier à donner l'exemple dans les manifestations de la +piété. + +L'équipage, avant de continuer sa course, resta au repos sous les arbres +pour se remettre des fatigues des jours précédents. + +«Nous sentons, dit M, d'Iberville, couchés sur des roseaux et à l'abri +du mauvais temps, le plaisir qu'il y a de se voir délivrés d'un péril +évident.» + +Le lendemain, mercredi des Cendres, la messe fut encore célébrée, et les +gens reçurent les cendres, avec les officiers en tête. + +On commença ensuite à remonter la rivière. A quelques lieues on +trouva ce que les précédents explorateurs avaient appelé une fourche, +c'est-à -dire une division de la rivière en trois courants différents. +C'était une confirmation de toutes les antres indications que M. de La +Salle avait données sur l'embouchure du Mississipi. + +Après ces assurances, pour faire acte de possession au nom de l'Église, +M. d'Iberville fit planter une croix par ses hommes, et le Père Récollet +la bénit solennellement, pendant que les matelots l'entouraient à genoux +et chantaient le: + + Vexilla régis prodeunt, + Fulget crucis mysterium... + +M. d'Iberville commença à remonter la rivière. Étant arrive au 30e degré +de latitude et au-dessus du Delta il continua sa navigation pour prendre +connaissance du pays et de ses ressources. + +Il rencontra d'abord le village des Bayagoulas, dont plusieurs habitants +étaient venus le visiter au port de Biloxi; là il trouva le meilleur +accueil. + +Ensuite, il alla au site des Mahongoulas, où l'un des chefs lui vendit, +pour une hache, une lettre de M. de Tonty, adressée à M. de La Salle, +dans laquelle il lui disait qu'il était venu à son secours, et qu'il +avait trouvé toutes les nations des rives du fleuve bien disposées pour +les Français. + +M. d'Iberville reconnut la vérité de ces dispositions et il continua sa +course. + +Le pays apparaissait dans toute sa beauté. «Les terres sont les plus +belles que l'on puisse jamais voir; elles sont traversées par une +infinité de belles et grandes rivières; elles sont couvertes de bois +franc, comme chênes, ormes, noyers, de vignes d'une grosseur excessive; +des prairies sans fin, les rivières couvertes de canards et d'oies +sauvages; les arbres remplis d'oiseaux aux couleurs éclatantes, de +perroquets, de geais, d'oiseaux-mouches de toutes sortes.» + +Des légions de boeufs sauvages paissent par milliers à travers les +prairies. + +Voici quel était le plan de M. d'Iberville dans cette exploration. Il +voulait choisir un site qui serait au centre des tribus indiennes, pour +pouvoir facilement communiquer avec elles, et de plus, qui serait en +communication directe avec la mer par l'une des branches du fleuve, de +ces fourches dont M. de La Salle avait parlé dans ses relations. + +Il trouva d'abord, à 40 lieues de l'embouchure, la nation des +Pascomboulas, et au delà , il reconnut qu'il y avait une voie directe +vers la mer par ces lacs immenses qui occupent la baie du Delta. Il +explora ces lacs, et eu l'honneur des ministres du roi, appela le plus +grand du nom de «Pontchartrain», il nomma l'autre «Maurepas». + +En remontant, il rencontra une station où se trouvait un mat peint et +décoré que les sauvages appelaient Bâton-Rouge. C'était un point de +démarcation entre les terrains du chasse des Pascomboulas et de la +nation suivante, les Oumas, dont M. d'Iberville voulut visiter le +principal village. + +Il arriva le 20 mars au village des Oumas. Des chefs l'attendaient sur +le rivage avec le calumet de paix. Ils l'entourèrent, le mirent au +milieu d'eux et le conduisirent au village en chantant et en dansant. +«Arrivés au village, dit M. d'Iberville, nous nous sommes salués et +embrassés. Il était une heure de l'après-midi.» Il fallut s'arrêter +et recommencer à fumer, «ce qui me fatiguait beaucoup, n'ayant jamais +fumé.» + +Tout le village était rassemblé. Les tambours et les calebasses +accompagnaient le chant, et il y eut plusieurs danses. Ce furent d'abord +des danses militaires exécutées par des guerriers revêtus de fourrures, +armés de pied on cap et portant sur la fête des mufles d'animaux de +toutes sortes, fabriqués avec un rare talent d'imitation. + +Ces chants guerriers étaient des sons incohérents, mais non formés au +hasard. Les danseurs reproduisaient avec une fidélité parfaite les cris +et les hurlements des animaux féroces dont ils mettaient le masque sur +leur tête. + +Deux bandes de guerriers se plaçaient en présence et, tout en gardant +une certaine cadence, ils représentaient un combat, se précipitant et +reculant par bonds. Ils brandissaient les casse-tête, se frappaient avec +des cris de défi; et, pendant ce temps, les autres guerriers chantaient, +en marquant le temps avec des tambours, et en poussant du fond du gosier +des cris d'applaudissement, tels que: Hou! Hou! Hou! Hou! ou encore: +Ché! Ché! Ché! + +Après la danse des guerriers, on passait à des exercices moins +effrayants. Les jeunes gens s'avançaient avec les jeunes filles. Ils +étaient richement parés à leur manière: ils avaient des diadèmes de +plumes qui montaient très haut; leurs ceintures d'orignal brodées en +rassades descendaient jusqu'aux genoux; elles étaient ornées tout autour +de disques de métal qui retentissaient comme des grelots à chaque +mouvement de la danse. Ils étaient peints de rouge, de blanc et de +jaune, disposés avec un certain art et figurant des galons et des +ornements multipliés. Les jeunes tilles portaient des éventails de +plumes dont elles accompagnaient leurs mouvements. Les jeunes gens +avaient une sorte de sceptre qui marquait la mesure. + +Ces groupes représentaient diverses scènes de la vie sauvage, comme le +départ pour la chasse, pour la guerre, le retour, les fiançailles, etc. +Les danseurs se lançaient avec une agilité remarquable et en tournant +sur eux-mêmes. «Ces danses, nous dit M. d'Iberville, étaient gracieuses +et assez jolies, et elles étaient accompagnées de chants pleins de +douceur. Quand les sauvages le veulent, ils chantent avec beaucoup +d'agrément. Ils ont l'oreille délicate, la voix belle et une disposition +remarquable pour la musique.» + +Le lendemain, on visita les villages. On vit 150 cabanes, avec une place +au centre, de 200 pas de largeur. + +Tout autour, on voit s'étendre d'immenses prairies, sans rochers, avec +des arbres d'une grande vigueur. Sur les champs s'étalent des fleurs, +des citrouilles, des melons et du tabac d'une taille surprenante.» + +On alla visiter le temple, qui est au milieu du village. C'est un +édifice surmonté d'une coupole; au centre on entretient un feu +continuel. A l'extrémité il y a un sanctuaire avec des tables en forme +d'autel; sur ces autels étaient disposées des fourrures précieuses et +d'autres emblèmes mystérieux. + +En revenant à la hauteur de Bâton-Rouge, M. d'Iberville reconnut par +ses calculs qu'il était à la latitude de Biloxi, où se trouvaient ses +vaisseaux. Alors, il observa les rives et, trouvant au-dessous de +Bâton-Rouge un courant d'eau considérable, allant, en droite ligne, du +Mississipi dans la direction de l'est, il s'abandonna à ce courant qui, +suivant sa prévision, allait se jeter vers la baie de Biloxi. C'est +cette rivière que l'on a nommée la rivière d'Iberville, d'après celui +qui l'avait découverte. Elle a 25 lieues d'étendue. Elle lui épargna +l'immense parcours qu'il lui aurait fallu faire pour descendre le +Mississipi avec tous ses détours jusqu'à la mer, au 29e degré, et +pour remonter jusqu'au 30e degré à Biloxi. C'était près de 100 lieues +d'épargnées. Cette rivière offrait bien des portages, mais elle révélait +un pays magnifique, d'une grande abondance en poisson et gibier. On vit +passer sur les rives, par centaines, des troupeaux de boeufs au galop. + +La rivière su jetait dans le lac Maurepas, qui est la suite du lac +Pontchartrain, et de là , M. d'Iberville arrivait le 30 mars à Biloxi, +ayant fait 300 lieues environ on 30 jours, y compris les stations aux +différentes nations sauvages. + +Là , M. d'Iberville écrivit sur son journal: «Depuis un mois de séjour, +un peu de curiosité eût dû encourager les personnes qui sont restées, à +faire sonder les environs de cette rade avec leurs traversières.» Puis, +réfléchissant que cela exprimait un blâme pour ses subordonnés, il a +effacé cette phrase pour qu'elle ne fût pas mise dans la copie qu'il +devait envoyer au ministre. Les jours suivants, le sondage fut accompli +par M. d'Iberville. + +Après cette exploration, il jugea qu'il n'y avait pas d'endroit plus +convenable que la baie de Biloxi pour l'érection d'un fort, et il fit +aussitôt abattre des arbres en quantité suffisante. Ces arbres étaient +d'un bois si dur que les haches s'y brisaient. Aussitôt une forge fut +établie pour réparer les haches à mesure de l'exploitation. + +A la fin du mois, le fort était terminé. Aussitôt on fait descendre les +canons avec leurs affûts; on fait aussi installer les vaches et les +volailles, puis l'on sème des pois des fèves et du maïs à l'entour du +fort. Les Espagnols vinrent alors pour visiter les Français. Ils virent +le fort et purent en admirer l'ordonnance. + +Cela pouvait leur donner à réfléchir, mais M. d'Iberville s'en +inquiétait peu. Il avait jugé ces Espagnols comme des hommes de peu +d'importance, et il fait cette réflexion: «Les Espagnols établis dans +ces contrées se sont beaucoup nui par leurs alliances avec les Indiens. +Les enfants provenant de ces unions, tenaient beaucoup plus du sang +sauvage que du sang espagnol: ils étaient chétifs, mous et sans énergie. +Je suis certain, ajoutait-il, qu'avec 500 Canadiens, je pourrais enlever +le Mexique, où se trouvent tant de trésors.» + +Toute cette expédition du Mississipi avait augmenté l'estime que M. +d'Iberville avait de ses compagnons d'armes canadiens. + +Il les avait vus inébranlables dans les plus grandes fatigues, +intrépides, ne reculant devant aucun danger, infatigables dans les +marches et dans toutes les manoeuvres. Il avait pu reconnaître avec une +sensible complaisance que ses compatriotes étaient au moins égaux à ces +flibustiers de Saint-Domingue, que l'on regardait comme les hommes les +plus audacieux qu'il y eût alors dans le monde. + +De plus, il les avait trouvés d'une ressource précieuse dans les +relations avec les sauvages, sachant les gagner par leurs égards et leur +amabilité, et pouvant s'en faire comprendre par la connaissance des +langues sauvages du Nord, dont beaucoup d'expressions avaient pénétré +sur les côtes du golfe. Cela était dû aux Tuscaroras, nation iroquoise +établie depuis longtemps dans le voisinage du Mississipi, dans la +province de la Caroline. + +Le Père Anastase, vu ses fatigues et son grand âge, avait manifesté le +désir de revenir en France, ce que M. d'Iberville accorda aussitôt. Il +fit venir au fort le jeune aumônier de la _Badine_. Mais lorsque les +fêtes arrivèrent, c'est-à -dire le dimanche des Rameaux, le 12 avril, le +Père Anastase se fit conduire en chaloupe, par M. de Beauharnois, au +fort, pour confesser tous ceux qui se présentèrent. Il y revint encore +le jeudi saint, y resta jusqu'au jour de Pâques, dit la messe, et le +soir, il y eut sermon et vêpres. Après quoi il revint aux vaisseaux pour +faire faire les pâques aux gens. Il y eut encore confession, messe et +communion. + +Tout étant réglé, M. d'Iberville laissa au fort près de 14,000 rations, +et de plus, il envoya un traversier à M. Ducasse pour avoir des vivres. +Lui-même ne devait pas prendre ce chemin, mais profiter du Gulf-Stream +pour sortir du golfe du Mexique. + +Il dit: «Le 2 mai, j'ai établi les offices du fort. J'ai fait +reconnaître le sieur de Sauvalle, enseigne de vaisseau, pour commander; +c'est un garçon sage et de mérite. J'ai mis mon frère de Bienville, âgé +de 18 ans, comme lieutenant, et Levasseur-Boussonelle comme major. +Je leur laisse 70 hommes, les mousses et, de plus, les équipages des +traversières.» + +Il laissait les mousses pour séjourner parmi les sauvages afin +d'apprendre leur langue. C'est ainsi que son père avait agi autrefois, à +Montréal, avec lui et ses autres frères. + +Il plut extraordinairement les deux jours suivants, et si abondamment +que les eaux de la baie devinrent douces, fait incroyable et cependant +réel. + +Le 4 mai au matin, on leva l'ancre par un vent du sud-sud-ouest. Au 20 +mai ils étaient devant l'île de Cuba, à Matanzas, à dix lieues est de la +Havane, et le 23 ils arrivèrent au cap de la Floride. + +Le 23 mai, samedi, M. de Surgère avait rencontré trois vaisseaux anglais +qui, les prenant pour des forbans, firent mine de tirer sur le _Marin_. +«Ils auraient été bien accommodés s'ils avaient commencé», dit M. de +Surgère, qui ne doutait de rien; mais, reconnaissant des vaisseaux +français, ils leur firent mille amitiés. + +«Ensuite, ils voguèrent de conserve avec nous, et cela heureusement, car +ils connaissaient les îles de l'entrée du golfe et ils pouvaient passer +le Gulf-Stream, que nous ne connaissions pas. + +«Ayant débarqué au golfe le 26 mai, nous remerciâmes Dieu et nous +quittâmes les Anglais, car nos frégates allaient mieux que les leurs. + +«Nous suivions l'est-nord-est, nous dirigeant vers la France. Nous +allions du trentième degré au quarante-cinquième. Là , nous avons été +assaillis par une tempête épouvantable; les matelots n'en pouvaient +plus. On voulut jeter les canons à la mer, mais on n'osa les déplacer, +de peur d'enfoncer le vaisseau. Nous pouvions nous croire à notre +dernière heure. + +«La _Badine_ n'eut pas les mêmes épreuves, nous ayant devancés. + +«Le 1er juillet, arrivée à Chef-de-Bois, puis à l'île d'Aix; et le +2 juillet, entrée dans le port de Rochefort, où nous retrouvâmes la +_Badine_.» + + + +CHAPITRE VI + +GRANDS CHANGEMENTS EN FRANCE. + +Lorsque M. d'Iberville revint, au mois de juin 1700, de grands +changements étaient survenus en France. Louis XIV avait ramené à la paix +toute l'Europe coalisée contre lui. Délivré de graves difficultés, il +était déterminé à s'occuper exclusivement du bien-être de ses sujets, +du développement du commerce et de l'industrie, et enfin des +établissements. + +Pour bien envisager ces changements, il faut faire quelque retour sur +les événements précédents. + +De 1690 à 1700, quatre grandes nations: l'Angleterre et la Hollande, +l'Allemagne, l'Espagne et la Savoie s'étaient réunies contre la France, +et, malgré ces coalitions et les efforts réunis depuis dix ans, le roi, +à force de ménagements et aussi de succès victorieux, était parvenu à +se faire accorder une paix qui lui assurait une autorité encore +prépondérante en Europe. + +Le roi, dès le commencement, avait jugé dans sa sagesse qu'il ne pouvait +prolonger indéfiniment une lutte, qui était un si rude fardeau pour +ses sujets. Aussi, plusieurs fois il chercha à se faire accorder des +conditions convenables d'arrangement, qui furent rejetées avec dédain, +par des ennemis fiers de leur puissance et confiants dans leur nombre. + +Alors le souverain, déçu dans ses tentatives, résolut de demander à la +victoire ce que les voies de conciliation n'avaient pu obtenir, et il +y réussit d'une manière inespérée, grâce à cette force et à cette +intrépidité qui se révélèrent encore si merveilleusement dans le peuple +qu'il gouvernait. + +Il put mettre 400,000 hommes sur pied, des troupes aguerries et +habituées à vaincre. Il disposa ses forces et ses généraux suivant les +centres d'attaque, et, la victoire secondant ses desseins, il inspira +à la France un élan et un enthousiasme dignes de la plus grande nation +militaire. + +Les succès étaient si nombreux, si multipliés, que les coalisés, tout en +espérant qu'ils finiraient par lasser la France et l'accabler, pouvaient +prévoir qu'ils sortiraient, d'ici là , épuisés et anéantis. + +An bout de dix ans de lutte les Anglais et les Hollandais réclamaient +la paix. Dans ce laps de temps, les Français avaient remporté plusieurs +victoires et enlevé aux ennemis pour près d'un milliard de marchandises. + +Les Espagnols ne savaient quel sort attendre: ils avaient été chassés +de la Navarre et du Roussillon; ils avaient perdu la Catalogne avec les +villes principales: Gironne et Barcelone. + +Le roi de Savoie avait perdu plusieurs batailles rangées, et il avait vu +succomber dix villes principales. + +L'Allemagne avait été chassée de la Flandre, de la Lorraine, de la +Franche-Comté, du Palatinat, et, dans toute la confédération, l'on ne +savait que prévoir. + +La paix de Ryswick, appuyée par les succès des armées de terre et de +mer, dans lesquels les exploits d'Iberville au nord de l'Amérique +eurent leur part, avait calmé les esprits, et conservait à la France un +prestige incomparable. + +Le roi avait, fait, il est vrai, de grandes concessions, mais il avait +gagné bien des avantages, étant on paix avec l'Allemagne et avec +l'Espagne. Il savait en ce moment que, malgré les efforts de l'Autriche, +la succession au trône d'Espagne était assurée à l'un de ses enfants. + +Il avait reconnu l'autorité du roi d'Angleterre, et n'avait rien à +craindre de ce côté. + +Débarrassé de ses plus grands soucis, il ne songea plus qu'à rétablir +les finances, à procurer le bien-être à ses sujets et à assurer la +prospérité des établissements extérieurs. + +Il licencia la moitié de ses troupes, réduisit les impôts, suivant les +sages traditions laissées par Colbert, et commença à donner le plus +grand essor aux Indes Orientales. La France y possédait un territoire +immense, avec des points d'une grande importance, parmi lesquels +Chandernagor et Pondichéry, qui, en quelques années, devaient compter +50,000 âmes. + +Quant aux Indes Occidentales, le roi en comprenait très bien +l'importance. Il pensait, d'après Vauban, que l'on pouvait y établir +l'un des plus grands royaumes du monde, avec la Nouvelle-France, le +cours du Mississipi, la Louisiane, et enfin les Antilles françaises, +dont Saint-Domingue formait la partie principale. + +Saint-Domingue donnait la clef des possessions espagnoles du Mexique, du +Pérou, du Quito, en fournissant l'accès à Carthagène, à Porto Bello et à +la Vera Cruz. + +Quant à l'embouchure du Mississipi, son occupation donnait l'accès aux +richesses de la Louisiane, que Sa Majesté avait fait découvrir depuis +plusieurs années, et qui révélaient «dans le nouveau monde un monde +nouveau.» + +Les nouvelles que M. d'Iberville apportait répondaient bien aux desseins +des autorités souveraines. Il arriva en France aux premiers jours de +juillet 1699. Il commença par licencier son monde et décharger ses +bâtiments, et en même temps il envoyait une copie de son journal à M. de +Pontchartrain, ministre de la marine. + +Celui-ci lui en accusa aussitôt réception. Il lui demanda de plus +amples détails pour la satisfaction du roi, et en même temps il lui fit +pressentir la nécessité d'un second voyage. + +On destina aussitôt deux bâtiments, la _Renommée_, de 45 canons, et la +_Gironde_, pour la nouvelle entreprise. + +M. de Pontchartrain voyait que les oppositions ne manquaient pas, mais +il savait que le roi ne voulait en tenir aucun compte. + +Les gens de Montréal, parmi lesquels M. de Longueuil et M. Le Ber, les +plus proches parents de M. d'Iberville, avaient écrit que l'occupation, +du sud de l'Amérique pouvait nuire gravement aux établissements de la +Nouvelle-France. + +Le gouverneur de Saint-Domingue, de son côté, voyait avec ombrage cette +nouvelle expédition; il pensait que ce serait une disgrâce pour les +possessions françaises aux Antilles. + +Il disait, dans ses lettres, qu'on allait susciter l'agression des +Espagnols. Suivant lui, ils pouvaient mettre 100,000 hommes sur pied +et soulever les sauvages, qui étaient au nombre de plusieurs millions, +disait-il. «Je crois, ajoutait-il, que M. d'Iberville est un très +honnête homme, et bien intentionné, mais il faut se défier de son esprit +d'entreprise.» + +De plus, des officiers supérieurs de la marine, prévenus contre les +succès d'un officier canadien, répandaient le bruit «qu'il ne réussirait +pas mieux que La Salle; que son expédition avait été mal menée parce +qu'il avait fait trop de retards; qu'il n'avait pas su ménager ses +provisions, etc., etc.; enfin qu'il fallait appréhender que les 80 +hommes placés à Biloxi ne fussent exposés au même sort que les gens de +La Salle.» + +M. de Pontchartrain, voulant être à même d'éclairer le roi sur +ces objections, demanda à M. d'Iberville de faire un mémoire sur +l'importance de son établissement. + +M. d'Iberville répondit aussitôt par un factum d'une dizaine de pages. +Il avait déjà exposé les avantages que le Canada retirerait de cette +entreprise, qui donnerait les moyens de communiquer avec toute +l'Amérique centrale par le Mississipi, où les Canadiens avaient déjà des +stations importantes. Il montrait ensuite la possibilité de se saisir du +Mexique, où se trouvaient des trésors; enfin il affirmait la nécessité +d'arrêter l'extension continuelle des Anglais, «déjà trop puissants». + +Ensuite M. d'Iberville énumérait les sites occupés par les Espagnols +sur le golfe du Mexique, et leur peu de valeur, puis il signalait les +conditions favorables pour le commerce des pelleteries et des autres +produits. + +Il finissait en affirmant que dans ces régions presque tropicales on +pouvait récolter les productions des Antilles. + +M. de Pontchartrain répondit en recommandant à M. Duguay, l'intendant +de la marine à Rochefort, d'activer l'armement des navires destinés à +l'expédition. + +Il envoyait en même temps la liste des officiers nommés par le roi sur +la _Renommée_, bâtiment de 50 canons: M. d'Iberville, commandant; M. de +Ricouard, lieutenant; le sieur Duguay, enseigne; le sieur Desjordy, le +sieur de Hautemaison et le sieur de Saint-Hermine, gardes de marine. +Dans l'équipage il devait y avoir 50 Canadiens réunis à Rochefort. + +M. d'Iberville emmenait avec lui un de ses cousins, M. Lesueur, +militaire plein d'expérience, et son frère de Châteauguay, âgé de 14 +ans. C'était lui qui était destiné devenir un jour gouverneur de la +Guyane. + +Sur la _Gironde_, se trouvaient le chevalier de Surgère, commandant; +M. de Villautreys, lieutenant; le sieur de Courcières, lieutenant en +second, etc. + +M. d'Iberville et M. de Surgère, pour récompense de leurs services, +recevaient le titre de chevaliera de Saint-Louis. + +Le roi nommait aussi M. de Sauvalle commandant du fort de Biloxi, et M. +de Bienville, âgé alors de vingt ans, lieutenant. + +En même temps, M. Duguay recevait l'ordre de donner a M. d'Iberville +tout ce qu'il avait demandé pour l'armement du fort de Biloxi: 10 pièces +de canon, 2,000 boulets, 400 paquets de mitraille, 17,000 livres de +poudre à mousquet. + + + + +SIXIEME PARTIE + + + +DEUXIÈME VOYAGE. + +Le départ eut lieu de La Rochelle le 17 septembre 1699, à 8 heures et +demie du matin. + +Le 11 décembre, c'est-à -dire après 50 jours de navigation, l'escadre +arrivait au cap Français, où débarquèrent quatre malades. M. de Galifet, +lieutenant du gouverneur, accueillit M. d'Iberville et lui fournit les +rafraîchissements nécessaires. On embarqua aussi des volailles et des +bestiaux. + +Le 22 décembre, départ du cap Français, et, 20 jours après, arrivée au +fort de Biloxi. + +Le 9 janvier M. de Sauvalle vint à bord, et rendit compte de tout ce qui +s'était passé depuis le départ de M. d'Iberville. + +Il avait reçu la visite d'un bâtiment anglais commandé par le capitaine +Banks, que M. d'Iberville avait fait prisonnier au fort Nelson cinq ans +auparavant. Le capitaine, ayant vu le fort de Biloxi, avait dit qu'il +reviendrait en force, mais cela n'inquiéta ni M. d'Iberville ni M. de +Sauvalle. + +Pendant que quelques marchands de Montréal s'inquiétaient de +l'établissement de Biloxi, d'autres Canadiens s'en réjouissaient, et y +voyaient la source de beaucoup d'avantages pour la Nouvelle-France. + +Dès que Mgr l'évêque de Québec avait eu connaissance des succès de M. +d'Iberville, il avait envoyé M. de Montigny, son grand vicaire, avec M. +d'Avion, missionnaire des Illinois. Ces messieurs parlaient les langues +de plusieurs nations sauvages, et ils venaient s'offrir au zèle +religieux du chevalier d'Iberville. M. Juchereau de Saint-Denis, oncle +de madame d'Iberville, comme nous l'avons vu précédemment, vînt offrir +ses services et son expérience; il avait conduit plusieurs hommes avec +lui. Il était réservé à plus d'une aventure. Enfin, l'on vit aussi +arriver vingt Canadiens commandés par M. de Tonty, qui avait traversé +intrépidement toutes les nations sauvages, et qui s'était rendu avec +bonheur é cet ancien théâtre de ses premiers exploits. Il était au +comble de la satisfaction de voir se réaliser l'oeuvre qu'il avait déjà , +tentée avec l'héroïque M. de La Salle. + +M. d'Iberville accueillit ces nouveaux auxiliaires avec la plus entière +cordialité. Il enjoignit d'abord à M. Lesueur, son cousin, de préparer +tout ce qui était nécessaire pour remonter le fleuve avec une vingtaine +d'hommes, afin d'aller exploiter aussitôt les mines de cuivre qui lui +avaient été signalées au 45e degré de latitude. + +Il donna des compagnons à M. de Saint-Denis pour s'en aller explorer +les côtes du golfe, à , l'ouest, depuis la Palissade jusqu'à la baie +Saint-Louis. + +Quant à M. de Tonty, qui connaissait les langues sauvages, ainsi que les +Canadiens qui l'avaient accompagné, il lui proposa de remonter le fleuve +avec lui. Enfin, il prit aussi avec lui l'aumônier de l'escadre, +ainsi que M. de Montigny. Son frère Châteauguay devait être aussi de +l'expédition. + +Le but de M, d'Iberville était de reconnaître les sites avantageux, de +voir quelle était la fertilité de la terre et les productions utiles, +enfin de lier des relations avec toutes les tribus sauvages, dont il +avait dessein de se servir pour l'exploitation et la colonisation du +pays. + +Il partit le 1er mars 1700, et en deux jours il atteignit la première +île du Mississipi en quittant la mer. Il paraît que c'est alors qu'il +commença à être atteint de la fièvre et de douleurs extrêmement vives +aux genoux, qui venaient probablement de toutes les fatigues qu'il +avait ressenties dans les expéditions précédentes. Il chercha d'abord +à vaincre son mal et continua sa marche, mais au bout de quelques +semaines, les douleurs furent si vives, qu'il fut obligé de revenir sur +ses pas. + +Le 3 mars 1700, il débarquait aux Oumas, et renouvelait les arrangements +qu'il avait faits avec eux lors de son premier voyage. + +Les jours suivants il atteignit le port qui se trouve à l'extrémité nord +de la nation des Oumas. + +Le 10, il visitait les Natchez, qu'il considérait comme la nation +sauvage la plus intelligente, et où il voulait établir une station +principale, à laquelle il désirait donner le nom de Sainte-Rosalie, en +l'honneur de la patronne de madame la marquise de Pontchartrain. + +Le 14 mars, arrivée aux Tasmas, à 15 lieues des Natchez, au 34e degré +de latitude. Ce fut le point extrême où se rendit M. d'Iberville. M. de +Montigny connaissait la langue de cette nation, et il y fit commencer +une église, qu'il devait remettre à un missionnaire du Canada. Lui-même +se proposait de résider aux Natchez. Il était capable de rendre les plus +grands services aux intérêts do la religion. + +M. d'Iberville ayant rempli le principal objet de son excursion, et, +se sentant encore plus malade, confia à M. de Bienville la suite des +opérations. + +Il avait accompli au moins une partie de ce qu'il s'était proposé. Il +avait parcouru 200 lieues sur le fleuve, il en avait exploré les rives, +et constaté l'abondante fertilité du sol. Il avait noué des relations +avec les principales tribus du Sud; il avait pacifié leurs différends, +et les avait exhortées à vivre en amitié avec les Français qui allaient +s'établir chez eux. + +Des missionnaires allaient fonder des sanctuaires et faire connaître les +enseignements de la religion, contre lesquels les naturels n'avaient +aucune prévention. + +M. de Montigny devait s'établir aux Natchez, et un autre religieux +devait résider aux Oumas. En même temps, M. Davion allait s'établir aux +Illinois, sur l'invitation de ceux-ci, et un Père Jésuite commençait +l'érection d'une église aux Bayagoulas. + +M. de Tonty, ayant vu les premiers fruits de l'entreprise, reçut une +mission particulière. Il devait aller jusqu'aux Illinois, chargé +des présents de M. d'Iberville pour concilier les indigènes aux +enseignements de M. Davion. + +Le 24 mars, M. d'Iberville, revenant vers Bayagoulas, rencontra M. +Lesueur, son cousin, qui avait terminé ses préparatifs, et qui allait +remonter jusqu'aux chutes Saint-Antoine. Il avait avec lui le sieur +Pénicaud, maître charpentier, qui a écrit la relation de cette +entreprise. Nous en citerons quelques détails. + +Le 25 au matin, M. d'Iberville se dirigea vers Bayagoulas avec son frère +de Châteauguay, tandis qu'il envoyait M. de Bienville passer quelques +semaines dans les régions de l'Ouest. C'était d'abord son dessein de +faire lui-même cette excursion, mais son malaise étant devenu plus +grand, il lui fallut confier cette mission à son frère. Il continua son +retour en canot, avec deux hommes et le jeune de Châteauguay. + +M. d'Iberville, malgré la fièvre qui le tourmentait toujours, et malgré +les douleurs qui l'empêchaient de marcher, passa tout ce mois à sonder +les passes, à examiner les sites pour les établissements futurs. Enfin, +il put recueillir bien des renseignements de la part des sauvages qu'il +rencontra. + +Il apprit ensuite que des nations sauvages avaient quitté leur position +au nord pour s'établir dans un climat plus favorable au sud. Entre +autres, il en était ainsi des Tuscaroras, une des cinq nations +iroquoises établies près du lac Ontario, qui avaient quitté leurs foyers +depuis quelques années, attirés par la douceur du climat du sud, et qui +étaient venus se fixer dans la Caroline, et cela, paraît-il, lui suggéra +des idées pour l'avenir. Par une disposition particulière, les pays du +sud qui étaient les plus doux et les plus fertiles étaient les moins +peuplés, et les populations les plus nombreuses étaient au nord. Du +golfe du Mexique jusqu'à l'entrée du Missouri, on comptait une vingtaine +de petites nations, et ces nations n'étaient composées que de quelques +familles, 30 ou 40, et pas davantage. + +Pour exploiter tous ces pays, il aurait fallu que les nations du Nord +qui sont très nombreuses, comme les Sioux, les Ottawas, les Illinois, +fussent déterminées à descendre dans la proximité du golfe, ce qui +serait d'un immense avantage pour eux et pour les Français qui +voudraient traiter avec eux. + +Cette idée, si étrange qu'elle puisse paraître, était déjà venue à +plusieurs de ces nations, même les plus sauvages, et, comme nous l'avons +dit, les Tuscaroras étaient établis dans la Caroline. + +Le 18 du mois de mai, comme il avait été convenu, M. de Bienville, qui +avait été en excursion à l'ouest du Mississipi, revint à Biloxi. Il +avait fait peu de chemin, et avait rencontré peu d'indigènes. A cette +époque de l'année, la fonte des neiges faisait déborder toutes les +rivières affluant au Mississipi, qui sortait de ses rives. L'on pouvait +à grande peine remonter la force des courants, et l'on ne pouvait +aborder, parce, que toutes les côtes étaient submergées à une grande +distance. M. de Bienville avait donc peu de renseignements à fournir à +son frère. + +Le 19 de mai, M. de Montigny et M. Davion arriveront avec deux chefs +sauvages des Natchez et des Tonicas. + +M. de Montigny était tellement accablé de fatigue, qu'il crut devoir +demander de repasser en France. Il pouvait utiliser son voyage en +demandant des prêtres à la maison des Missions étrangères à Paris. On +pensait néanmoins qu'il était déjà découragé du peu de succès qu'il y +avait à espérer parmi ces populations légères et dépravées du Sud. + +Le 16 mai, M. d'Iberville donna des instructions à M. de Sauvalle sur ce +qu'il y aurait à faire pendant son absence. + +«Il insiste sur la nécessité de recueillir toutes ces plantes que +connaissent les sauvages, et dont ils se servent pour leurs teintures et +pour leurs remèdes. + +«Il faut se procurer le plus que l'on pourra de veaux sauvages pour les +élever dans les parcs et les domestiquer. + +«Il faut rechercher tous les lieux où se trouvent des perles. L'on devra +éprouver différents bois en les mettant dans l'eau pour voir quels sont +ceux qui ne sont pas attaqués par les vers. + +«En attendant que M. Lesueur revienne de son excursion dans le haut +Mississipi, il faudra envoyer M. de Saint-Denis pour visiter la rivière +de la Marne au pays des Gododaquis. + +«Enfin, il faudra s'opposer par tous les moyens à aucune agression de la +part des Espagnols.» + +Le 28 mai, M d'Iberville ayant fini ses dispositions, partit pour +la France avec ses deux vaisseaux. Il était favorisé par un vent +sud-sud-ouest. + + + +CHAPITRE VIII + +MORT DE D'IBERVILLE. + +A partir de 1700, la santé de d'Iberville fut profondément altérée. En +1702, il repassa en France et alla à Paris. Sa femme, née Marie Thérèse +de La Pocatière, qu'il avait laissée à La Rochelle, chez son frère de +Sérigny, intendant du port de cette ville, vint le rejoindre dans la +ville capitale avec Sérigny. + +Le 8 octobre 1693, d'Iberville avait épousé a Québec Mlle Marie +Thérèse Polette de La Combe-Pocatière, fille de François Polette de La +Combe-Pocatière, capitaine au régiment de Carignan Salières, et de dame +Marie Anne Juchereau, qui elle-même, à la date du mariage de sa fille +avec d'Iberville, avait contracté un second mariage avec le chevalier +François Madeleine Ruette, sieur d'Auteuil et de Monceaux, conseiller. + +De ce mariage d'Iberville eut deux enfants; Pierre Louis Joseph qui, né +et ondoyé le 22 juin 1694, sur le grand banc de Terre-Neuve, reçut le +baptême à Québec, le 7 août suivant, des mains de M. Dupré, curé de la +cathédrale; le parrain était M. Joseph Le Moyne, sieur de Sérigny, et +la marraine, dame Marie Anne Juchereau, épouse de M. d'Auteuil, sa +grand'mère; et une fille connue dans le monde sous le nom de dame +Grandive de Lavanais. + +D'Iberville avait contracté depuis plusieurs années des douleurs +rhumatismales, et on ne sait si c'est à cette époque qu'il alla aux eaux +de Bourbon-l'Archamhault. + +Les bons soins qu'il reçut le remirent en quelques mois. Toute +souffrance cessant, il crut pouvoir continuer son oeuvre. + +Connaissant les projets de la cour de France sur les colonies des +Antilles, il offrit au cabinet de Versailles d'aller surprendre la +Barbade et les autres îles occidentales. + +On lui accorda ce qu'il demandait. Il partit avec onze vaisseaux de Sa +Majesté et trois cents hommes d'équipage. Sur son chemin, en se rendant +aux Barbades, il attaqua l'île de Niepce. C'était au commencement +d'avril 1706. + +Après quelques escarmouches, les habitants, se voyant inférieurs en +nombre, et surpris par la rapidité de l'attaque, offrirent de capituler +et de se rendre avec tous leurs biens. + +Pendant ce temps, la petite armée de d'Iberville parcourait le pays et +rançonnait toute la contrée. Elle s'emparait des chevaux, des animaux, +des moulins, des serviteurs et des nègres. + +M. d'Iberville proposa des conditions de capitulation, elles furent +acceptées par le commandant anglais. + +La capitulation fut signée le 4 avril 1706. On fit la liste des +prisonniers. Elle comprenait le gouverneur, 1758 hommes de guerre, tous +les habitants, y compris 7,000 nègres. + +D'Iberville s'était en outre emparé de trente navires, les uns armés en +guerre, les autres chargés de marchandises. + +Les nègres faits prisonniers, s'étant enfuis sur la montagne, à un +endroit appelé le _Réduit_, on stipula que dans les trois mois à partir +du jour de la capitulation, on transporterait à la Martinique 1400 +nègres, ou la somme de cent piastres par chaque nègre qu'on ne +remettrait pas. + +Les pertes faites par les Anglais à , Niepce furent immenses. + +La conquête de cette île répandit de grandes richesses a la Martinique, +où d'Iberville alla déposer ses trophées. + +D'Iberville mit bientôt après à la voile pour aller attaquer les flottes +marchandes de la Virginie et de la Caroline. Il cingla vers la Havane +afin de tomber sur la flotte de la Virginie pendant qu'elle s'assemblait +pour retourner en Europe. + +Mais, dit M. Guérin, dans son _Histoire maritime de la France_, cette +entreprise importante fut interrompue par la mort prématurée de son +chef. D'Iberville, qui avait conservé sa santé pendant vingt années de +combats glorieux, de découvertes importantes et d'utiles fondations, fut +victime, à la Havane, d'une attaque d'épidémie. M. Guérin affirme que si +ses campagnes prodigieuses par leurs résultats avaient eu l'Europe pour +témoin, d'Iberville eût en, de son vivant et après sa mort, un nom aussi +célèbre que ceux des Jean Bart, des Duguay-Trouin, des Tourville, et +serait parvenu, sans conteste, aux plus grands commandements dans la +marine. + +Depuis longtemps, cet illustre marin était affligé d'une maladie qui lui +enlevait toutes ses forces. Il voyait sa santé décliner tous les jours. +A un âge qui lui permettait d'espérer une longue existence (il avait à +peine 45 ans), il se résigna noblement et il offrit avec générosité +le sacrifice de cette existence qu'il avait remplie de tant de faits +glorieux et pendant laquelle il croyait pouvoir terminer tant d'oeuvres +importantes qu'il avait si admirablement commencées. + +Il avait doté son pays de conquêtes immenses, il avait assuré le +commerce des produits les plus variés et les plus riches, il s'était +rendu maître de tout un immense continent, et était parvenu à détruire +complètement le prestige militaire et naval de deux grandes puissances, +l'Angleterre et l'Espagne. + +D'Iberville voyait la mort arriver à grands pas. Il lui fallait donc +renoncer à toutes ses espérances. + +Ce qui aggravait sa position, c'était la pensée qu'il abandonnait +son oeuvre à des mains qui n'étaient ni assez expérimentées ni assez +éprouvées. + +A la métropole les affaires étaient dirigées par des hommes d'un mérite +incontestable, mais qui ne comprenaient pas l'importance, ni l'avenir de +ces pays lointains. + +Au centre de ces nouvelles colonies, ceux appelés à les régir se +laissaient souvent conduire par des motifs d'intérêt personnel. Il eût +fallu, d'une part, des administrateurs parfaitement éclairés sur +la valeur des nouvelles conquêtes; d'autre part, une direction +désintéressée sur les autorités subalternes. + +C'est, dans ces tristes prévisions que le chevalier d'Iberville débarqua +à la Havane, étant si malade qu'il ne pouvait plus supporter la mer. Il +fut transporté à l'hôpital, où il se prépara sérieusement à recevoir les +secours de cette religion qu'il avait si fidèlement observée toute sa +vie, et à laquelle il avait toujours eu recours au milieu des plus +grands dangers. + +D'Iberville expira à la Havane, le 5 juillet 1706, après avoir reçu +tous les secours de la religion, comme on en trouve la preuve dans +les registres de la paroisse principale de la ville, que nous citons +ci-après. + +D'Iberville ne fut inhumé que le 5 septembre, dans l'église paroissiale +majeure de Saint-Christophe, où on ensevelit plus tard les restes de +Christophe Colomb, ramenés de Séville. + +Voici comme est relaté l'acte de décès de d'Iberville: + + «En la cité de la Havane, le 5 septembre 1706, a été inhumé dans + cette sainte église paroissiale majeure de Saint-Christophe, M. + Moine de Berbilla, natif du royaume de France, muni des saints + sacrements. + + «JEAN DE PETTROZA, + + «Prêtre de l'église majeure.» + +Moine de Berbilla n'est qu'une corruption espagnole de la prononciation +de Le Moyne d'Iberville. + +Après la mort de son mari, Mme d'Iberville passa en France, et épousa +en secondes noces le comte de Béthune, lieutenant général des armées du +roi. + + + +CONCLUSION + +Nous voici arrivé au terme de notre oeuvre. Nous avons relaté tout ce +qui se rapporte au chevalier d'Iberville. Il nous resterait à faire +quelques considérations sur les conséquences de toutes ces grandes +expéditions. + +D'abord les prévisions de d'Iberville ne se réalisèrent malheureusement +que trop. Le gouvernement, au lieu d'accorder sa confiance aux hommes +qui avaient donné les plus grandes preuves de dévouement, ne recourut +pas à la famille d'Iberville, ni à aucun de ses anciens compagnons +d'armes. + +La compagnie des Indes, qui s'était emparée de l'administration de la +nouvelle colonie, mit à la tête un homme qui ne connaissait pas le pays. + +M. de Lamothe-Cadillac fut élu. Il avait quelques faits d'armes à +invoquer: l'occupation des lacs, la fondation de la ville de Détroit; +mais il était complètement étranger aux intérêts et aux besoins de la +Louisiane. M. de Lamothe-Cadillac ne put conserver longtemps sa position +de gouverneur, et il s'en alla blâmé par tout le monde. + +Après lui, le pays tomba dans les mains de ce qu'on appelait la +compagnie du Mississipi, que le malheureux Law avait fondée. Il profita +de la mort de d'Iberville pour lancer sur le pavé de Paris une oeuvre +qui, au début, eut une étonnante prospérité, et qui aboutit h une +épouvantable catastrophe. + +Ces deux insuccès rendirent le gouvernement plus prudent et plus +attentif, et l'on recourut, dix ans après la mort de d'Iberville, à +celui qui l'avait accompagné dans ses expéditions et secondé dans ses +entreprises, c'est-à -dire à son frère de Bienville. + +Le 4 octobre 1716, M. de Bienville recevait de France des lettres qui +le plaçaient à la tête de toute la colonie. Ses mérites avaient été +longtemps méconnus, mais on reconnaissait enfin, en ce moment, qu'on ne +pouvait se passer de ses services. + +Voici comme s'exprimait un intendant français sur les mérites de +Bienville, le digne héritier de son frère: + +«On ne saurait trop exalter, disait-il, la manière admirable dont M. de +Bienville a su s'emparer de l'esprit des sauvages pour les dominer. Il a +réussi par sa générosité et sa loyauté; il s'est surtout acquis l'estime +de toute la population en sévissant contre toute déprédation commise par +les Français.» + +Ces paroles peuvent nous faire comprendre la mauvaise foi de M. de +Cadillac, qui écrivait alors à , Versailles: «Tous ces Canadiens ne sont +que des gens sans respect pour la subordination. Ils ne font aucun cas +ni de la religion, ni du gouvernement. Le lieutenant du roi, M. de +Bienville, est sans expérience, il est venu en Louisiane à 18 ans, sans +avoir servi ni en Canada ni en France.» Ceci est inexact, car M. de +Bienville avait alors près de vingt ans de service. + +Nommé gouverneur, M. de Bienville s'empressa d'exécuter le projet qu'il +avait depuis longtemps d'établir le centre de la colonie à l'extrémité +du delta. Il lui donna le nom de Nouvelle-Orléans, en l'honneur du duc +d'Orléans, régent du royaume de France. La nouvelle compagnie d'Occident +éleva Bienville au commandement général de la Louisiane. Il fut secondé +dans son oeuvre par ses frères, les messieurs de Longueuil, +qui devinrent successivement gouverneurs de Montréal et de la +Nouvelle-France. + +Pendant ce temps la colonie se développait. Plusieurs des anciens +compagnons de d'Iberville venaient s'y établir chaque année. On voyait y +arriver des gens de Montréal, Québec et autres villes. + +En 1724, M. de Bienville fut mandé à Paris pour donner des explications +sur sa conduite. Il reçut sa démission par suite des rapports calomnieux +qui avaient été faits contre lui par des ennemis de la famille +de Longueuil. Cinq ans après, en 1731, il fut rétabli dans son +commandement; puis ayant terminé son oeuvre, il passa en France, en +1760. + +Comme nous l'avons dit en commençant, la France possédait à ce moment +presque toute l'Amérique du Nord. Ses possessions, d'une superficie +de plus de trois cent mille lieues carrées, s'étendaient de l'océan +Atlantique à l'océan Pacifique, et de la baie d'Hudson au golfe du +Mexique. Les plus beaux et les plus grands fleuves du monde: le +Saint-Laurent, l'Ohio, le Missouri, le Mississipi s'y trouvaient; on y +voyait des lacs grands comme des mers: les lacs Érié, Ontario, Huron, +Michigan, Supérieur. Nous avons vu toute la part que M. d'Iberville eut +à ces merveilleux résultats. + +Cette contrée est douée des ressources naturelles les plus diverses +et les plus abondantes; ses habitants sont actuellement au nombre de +plusieurs millions. Aussi peut-on facilement comprendre la perte immense +que fit la France en ne prenant pas les mesures nécessaires pour +conserver cet immense territoire, dans lequel elle aurait pu créer un +empire d'une incalculable richesse: une France d'outre-mer qui eût +imprimé le sceau de son génie sur ce continent. + +Quand le sort des armes eut trahi le drapeau des Français, qui luttèrent +avec une indomptable énergie, et qui ne succombèrent que sous le nombre, +le pays tout entier fut conquis par B'Angleterre. Son gouvernement +s'était solennellement; engagé à , respecter tous les droits et +privilèges des familles françaises. Néanmoins, beaucoup de ces familles +ne voulant pas rester sous la domination des Anglais, émigrèrent sur la +rive gauche du Mississipi pour se trouver sur une terre française. +Là , ces familles fondèrent les établissements de Saint-Louis, +Saint-Ferdinand, Carondelet, Saint-Charles, Sainte-Geneviève, +Nouvelle-Madrid, Gasconnade. + +Ce mouvement d'émigration vers le nord-ouest se continua, et par suite, +les Franco-Canadiens fournirent les premiers groupes de colons de la +plupart des États de l'Ouest et de la Rivière-Rouge. Ne s'arrêtant +que sur les bords de l'océan Pacifique, ils jetèrent le germe des +établissements de Vancouver et de l'Orégon. + +Nous les trouvons aussi dans le Nord-Ouest canadien et jusqu'à la baie +d'Hudson. La plupart sont dispersés dans les terres, où ils trafiquent +avec les indigènes. Des centres qui deviendront vite prospères se sont +formés au fort Edmonton, au lac Sainte-Anne, au lac La Biche. + +Les Canadiens-Français sont déjà nombreux au Manitoba; ils se sont +groupés à Saint-Boniface, à Saint-Norbert, à Sainte-Agathe, à +Saint-François-Xavier, à Saint-Laurent. + +Dans d'autres États, on rencontre aussi des Canadiens: il y en a +dans l'Ohio, l'Iowa, le Dakota, le Montana, le Colorado, l'État de +Washington, le Kansas, l'Arizona, le Nouveau-Mexique. + +Dispersés sur un immense territoire, entourés de populations de races +différentes, les Canadiens-Français ont conservé leur religion. Dès +qu'ils ont pu se rassembler et former des établissements, ils ont +demandé des prêtres et ont élevé à leurs frais des temples au Seigneur. +La plus grande partie d'entre eux ont conservé comme un trésor précieux +leur langue et leurs habitudes nationales. + +En 1864, M. E. Duvergier de Hauranne se trouvait dans le Minnesota. «Ce +pays, dit-il, est plein de Français. Quelques-uns viennent de la mère +patrie, la plupart ont émigré du Canada par les grands lacs. Quand je +ne les aurais pas reconnus à , leur langage, leurs plaisanteries, leurs +danses, leur gaieté invincible à la fatigue me les auraient désignés.» + +«La France a été, jusqu'au milieu du 18e siècle, une des plus grandes +puissances coloniales du monde, et l'Espagne seule pouvait lui disputer +la prééminence. En effet, au commencement du 18e siècle, elle possédait +toute l'Amérique du Nord jusqu'au Mexique sur l'océan Atlantique, et +jusqu'à la Californie sur le Pacifique. Le golfe Saint-Laurent, +le Canada, les lacs intérieurs, tout le bassin du Mississipi, le +Nord-Ouest, l'Orégon et tous les territoires au nord de la Californie et +du Mexique, lui appartenaient et formaient deux provinces immenses: le +Canada et la Louisiane. Elle avait dans les Antilles plus de la moitié +de Saint-Domingue, Sainte-Lucie, la Dominique, Tobago, Saint-Barthélémy, +et enfin la Martinique et la Guadeloupe, faibles débris qui lui sont +restes de tant de colonies. + +«De toutes ces possessions, la plus précieuse était le vaste empire dont +elle avait jeté les fondements au nord et à l'ouest de l'Amérique, +et qui lui eût assuré une prépondérance incontestable dans le inonde +entier.» + +Malheureusement, les systèmes erronés, les fausses idées qui présidèrent +alors à la direction de ses colonies, firent végéter ces établissements, +tandis que ceux des Anglais prospéraient à côté des siens. Mais +l'insouciance, l'incapacité de la cour les laissèrent exposés sans +défense aux attaques de voisins qui, dix fois plus nombreux que ces +malheureux colons, les écrasèrent un dépit d'une résistance énergique. + +Ce fut donc sous le règne déplorable de Louis XV que succomba la +puissance coloniale de la France: les Anglais lui enlevèrent, on +1763, tout le nord du continent américain. La même année, elle céda à +l'Espagne la Louisiane et toutes les régions de l'Ouest, pour éviter +de les abandonner aux Anglais, auxquels, dans le même temps, elle dut +livrer la Dominique, Saint-Vincent, Tobago. + +Ainsi s'accomplit la ruine de l'oeuvre de Richelieu et de Colbert, la +ruine coloniale de la France. + +Après cette ruine et après les désastres du premier empire, la France ne +possédait plus que la Martinique, la Guadeloupe dans les Antilles, et la +Réunion dans l'océan Indien; ajoutez les comptoirs de l'Inde, quelques +établissements en Guyane et en Sénégal. + +A peu près ruinées à la fin de l'empire, la Martinique, la Guadeloupe et +la Réunion se sont rapidement relevées, et aujourd'hui, la France peut +les mettre en parallèle avec les colonies les plus florissantes. Leur +population est beaucoup plus dense que celle du continent européen. La +Martinique a près de 160,000 habitants, et elle exporte, rien qu'en +sucre, pour plus de 20 millions par an. La Guadeloupe compte 170,000 +âmes, la Réunion plus de 180,000, et leurs productions sont supérieures +à celles de la Martinique. + +Il est à remarquer que par un phénomène rare, la langue et les moeurs +de la France, ainsi qu'un ardent amour pour elles, se perpétuent dans +celles des anciennes colonies qu'elle a perdues. Témoin, Madagascar; +témoin aussi, le Canada. Voilà certes des résultats assez inattendus. + +Dans l'Inde, les comptoirs de la France, quoique enclavés dans l'empire +indien de l'Angleterre, n'ont pas déchu. + +Quant aux établissements du Sénégal, ils se sont développés dans des +proportions énormes. La population soumise à la France ne dépassait pas +une quinzaine de mille âmes en 1815, et l'on n'y opérait qu'un très +maigre trafic. Aujourd'hui la France y a poussé ses postes jusqu'au +Niger. Plusieurs millions d'hommes y sont ses tributaires et le commerce +du pays, prodigieusement accru, a atteint plus de 50 millions de francs. + +L'oeuvre coloniale de la France, dans ce siècle, n'a pas consisté +seulement à conserver et à , améliorer les épaves du son ancien domaine; +de 1830 à 1847, elle a conquis l'Algérie. L'Algérie ne peut être +comparée, ni comme étendue, ni comme fertilité aux immensités de +l'Amérique du Nord ou de l'Australie. Mais la France, dans la +colonisation de ce pays, a obtenu des résultats précieux. Elle y +a implanté plus de quatre cent mille colons européens. Des villes +florissantes se sont élevées sur l'emplacement des terrains incultes +et des marais fangeux d'il y a quarante ans. Le mouvement commercial +atteint cinq cent millions de francs. + +A l'Algérie, la France vient d'ajouter la Tunisie, qui rivalisera +bientôt de prospérité et de vitalité avec l'Algérie française. + +Pour un peuple soi-disant incapable de coloniser, le résultat ne laisse +pas que d'être satisfaisant. + +En Océanie, la France possède l'archipel de Taïti. La +Nouvelle-Calédonie, occupée à une date plus récente, a permis à la +France de créer une colonie pénitentiaire dont tout le monde reconnaît +l'utilité. Par la Cochinchine, elle a repris pied sur le continent +asiatique; et, si ce n'est encore qu'un embrion d'empire colonial en +extrême Orient, cet embrion est prodigieusement vivace. Elle paie tous +ses frais d'administration, et verse en outre une contribution dans le +trésor de la métropole. Sa population est d'un million et demi, et son +commerce extérieur très considérable. + +De ce qui précède, on peut reconnaître que la France commence à revenir +à ces entreprises coloniales qui lui ont fait tant d'honneur au XVIIe +siècle. + +Dans de pareilles dispositions, le récit de ces grandes oeuvres +auxquelles d'Iberville a eu une si large part, ne peut manquer +d'intéresser ceux qui se préoccupent de l'agrandissement de la France +par les établissements coloniaux. + +Le gouvernement français a donné la preuve de ses sympathies +particulières pour les anciennes colonies en nommant un des bâtiments +nouvellement construits; _Le Chevalier d'Iberville_. + +C'est ce que nous avons appris au moment où nous écrivions les dernières +lignes de cette histoire. + + + + +TABLE DES MATIERES + + + INTRODUCTION + + PREMIÈRE PARTIE + + CHAPITRE: + I--De l'établissement de la Nouvelle-France. + II--La famille Le Moyne. + III--Développements de Montréal. + IV--Naissance de Pierre d'Iberville. + V--Les troupes arrivent en Canada. + VI--Expéditions des troupes. + VII--Montréal et ses souvenirs. + VIII--Exploration du fleuve Saint-Laurent. + IX--M. Le Moyne envoie ses enfants en France pour entrer dans la marine. + + DEUXIÈME PARTIE + + CHAPITRE: + I--Expéditions à la baie d'Hudson. + II--Aspect de la baie d'Hudson. + III--Expédition dans la colonie anglaise. + IV--Nouvelle expédition à la baie d'Hudson. + V--Siège de Québec. + VI--Nouveaux événements à la baie d'Hudson. + VII--M. d'Iberville à Versailles. + + TROISIÈME PARTIE + + CHAPITRE: + I--Expédition en Terre-Neuve (1696-1697). + II--Le Gulf-Stream. + III--M. d'Iberville mis à la tête de l'expédition. + IV--Arrivée de M. Beaudoin, aumônier des Abénaquis. + V--Prise de Pémaquid. + VI--Difficultés avec M. de Brouillan. + VII--Prise de Saint-Jean. + VIII--Conquête du territoire. + IX--Énumération des prises, et occupation de 500 lieues carrées en + territoire. + X--État actuel de Terre-Neuve, cent bâtiments employés, 20,000 pêcheurs. + + QUATRIÈME PARTIE + + CHAPITRE: + I--IVe expédition à la baie d'Hudson. + II--Arrivée au Labrador. + III---Rencontre des banquises. + IV--Arrivée dans la baie d'Hudson. + V--Rencontre de trois vaisseaux anglais. + VI--Prise du fort Nelson. + VII--Retour en France. + + CINQUIÈME PARTIE + + CHAPITRE: + I--Expédition du Mississipi. + II--Premier voyage. + III--Arrivée aux Antilles. + IV--Arrivée devant les rives du golfe du Mexique. + V--Voyage à la Malbanchia. + VI--Grands changements on France. + + SIXIÈME PARTIE + + CHAPITRE: + I--Deuxième voyage. + II--Retour en France. + III--Expédition dans les Antilles. + IV--Mort de d'Iberville. + + CONCLUSION. + + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Histoire du Chevalier d'Iberville +by Adam-Charles-Gustave Desmazures + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 13981 *** diff --git a/13981-h/13981-h.htm b/13981-h/13981-h.htm new file mode 100644 index 0000000..4642369 --- /dev/null +++ b/13981-h/13981-h.htm @@ -0,0 +1,7118 @@ +<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD HTML 4.01 Transitional//EN"> +<html> +<head> + <meta http-equiv="content-type" content="text/html; charset=UTF-8"> + <title>D'Iberville</title> + <meta name="author" content=" "> + +<style type=text/css> + +body {margin-left: 10%; margin-right: 10%} + +h1,h2,h3,h4,h5,h6 {text-align: center;} +p {text-align: justify} +blockquote {text-align: justify} + +hr {width: 50%; text-align: center} +hr.full {width: 100%} +hr.short {width: 20%; text-align: center} + +.note {font-size: 0.8em; margin-left: 10%; margin-right: 10%} +.footnote {font-size: 0.8em; margin-left: 10%; margin-right: 10%} +.side {padding-left: 10px; font-weight: bold; font-size: 75%; + float: right; margin-left: 10px; border-left: thin dashed; + width: 25%; text-indent: 0px; font-style: italic; text-align: left} + +.lef {float: left} +.milieu {text-align: center} +.rig {float: right} +.ill {font-size: 0.9em} + +span.pagenum {font-size: 8pt; left: 91%; right: 1%; position: absolute} +span.linenum {font-size: 8pt; right: 91%; left: 1%; position: absolute} + +.poem {margin-bottom: 1em; margin-left: 10%; margin-right: 10%; + text-align: left} +.poem .stanza {margin: 1em 0em} +.poem .stanza.i {margin: 1em 0em; font-style: italic;} +.poem p {padding-left: 3em; margin: 0px; text-indent: -3em} +.poem p.i2 {margin-left: 1em} +.poem p.i4 {margin-left: 2em} +.poem p.i6 {margin-left: 3em} +.poem p.i8 {margin-left: 4em} +.poem p.i10 {margin-left: 5em} + +</style> + +</head> +<body> +<div>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 13981 ***</div> + +<h1>HISTOIRE +DU +CHEVALIER +D'IBERVILLE +(1663-1706)</h1> + + +<h4>1890</h4> + +<p class="milieu"><img alt="" src="images/002.png"></p> + +<br><br><br> + +<h3>INTRODUCTION</h3> + +<p>La Nouvelle-France, explorée en 1534 par Jacques +Cartier, occupée par Champlain en 1608, estimée à la +plus haute valeur par de grands hommes d'État, comme +le président Jeannin, le cardinal de Richelien, l'illustre +Colbert, avait pu conquérir, dès la fin du XVIIe siècle, +une importance considérable.</p> + +<p>Et en effet, cette colonie, confinée d'abord sur les rives +du Saint-Laurent, était devenue, vers l'année 1700, +une domination puissante. Elle s'étendait depuis Terre-Neuve +jusqu'aux montagnes Rocheuses, depuis la baie +d'Hudson jusqu'au golfe du Mexique. Ainsi elle formait +un immense triangle présentant 900 lieues sur chaque +face, c'est-à -dire 400,000 lieues carrées, près de onze fois +la surface du la France.</p> + +<p>Une si vaste contrée était aussi précieuse par l'abondance +de ses produits que par leur variété; elle offrait +à la mère patrie une source inépuisable de richesse.</p> + +<p>A l'ouest, des forêts sans limites; au nord, la région +des fourrures; à l'est, les grandes pêcheries de Terre-Neuve; +enfin au sud, un sol fertile, un climat enchanteur, +avec les produits incomparables des tropiques.</p> + +<p>De plus, la Nouvelle-France avait conquis une vie +individuelle éminente sous tous les rapports; elle avait +offert une carrière héroïque à des missionnaires intrépides, +fourni des saints, recruté des communautés nombreuses +et exemplaires; elle avait révélé à l'admiration +de la métropole des hommes du plus grand mérite, comme +Jacques Cartier, Samuel de Champlain, du Maisonneuve, +Le Ber, Talon, de Frontenac, de Tonnancourt, de Montigny, +de Boucherville, et enfin, cette admirable famille +des Le Moyne, qui ont été jugés dignes d'être salués du +nom glorieux de Macchabées du Canada.</p> + +<p>A une époque comme la nôtre, où l'on a sagement +reconnu l'importance des entreprises coloniales et des +établissements lointains; dans un temps on l'on revient +à ces oeuvres, on peut trouver intéressant et souverainement +utile de considérer comment une domination si +grande a été conquise, établie et développée.</p> + +<p>Les premiers temps de l'occupation ont été largement +exposés dans des ouvrages considérables, comme ceux du +P. Charlevoix, de M. Faillon, de M. Garneau, de M. Ferland; +enfin dans les oeuvres des premiers navigateurs eux-mêmes: +Jacques Cartier, Champlain, et M. de Poutrincourt, +qui ont rédigé leurs mémoires. Mais quand on +arrive à la période de l'accroissement même de la Nouvelle-France, +à partir de 1680, il est nécessaire de réunir, +de rassembler les documents innombrables disséminés +dans un nombre infini d'ouvrages.</p> + +<p>Pour bien connaître ces temps de transition, où la +petite colonie du Saint-Laurent atteignit l'étendue d'une +domination presque aussi vaste que l'Europe, il faut commencer +par étudier quelques-uns des hommes d'État et +des hommes de guerre qui ont eu part à ces changements +extraordinaires.</p> + +<p>Or, incontestablement, l'homme dont il faudrait d'abord +s'occuper, c'est celui qui a été le plus remarquable de +tous, celui qui a eu la vie la plus aventureuse et la destinée +la plus glorieuse, qui a joué le rôle le plus éminent, +pendant trente ans, dans les plus grands événements +du pays. Celui-là , c'est l'illustre chevalier +d'Iberville, de la famille des Le Moyne; et nous +croyons qu'il serait indispensable de le faire connaître +avant tous.</p> + +<p>D'Iberville était né à Montréal, en 1662, dans la maison +de son père, Charles Le Moyne, sur la rue Saint-Joseph, +où se trouve actuellement le bureau de la Fabrique de +l'église Notre-Dame. Il a eu la gloire d'être associé aux +plus grands évènements de ces premières années, et on +peut dire qu'il y a eu la part principale.</p> + +<p>Il s'agissait de conquérir les richesses de cet immense +continent, et ces forêts dix fois séculaires qui couvraient +au nord des cent mille lieues carrées, et ces régions +où se trouvent les pelleteries les plus belles qu'il y +ait au monde, et ces courants mystérieux de l'Océan +allant porter chaque année sur les côtes de l'Atlantique +des millions de bancs de poissons pour la subsistance de +l'univers, et enfin ces contrées du sud avec leurs sites +enchanteurs, un climat délicieux, une fertilité incomparable +et tous les fruits du paradis terrestre.</p> + +<p>Or, c'est ce que le chevalier d'Iberville a merveilleusement +mis à exécution. A l'âge de 22 ans, en 1684. +il conduisit plusieurs expéditions à la baie d'Hudson +et prit tous les comptoirs anglais. Dès lors, la France +pouvait prétendre au monopole des forêts de l'Ouest et +du commerce des fourrures.</p> + +<p>Dans son expédition à Terre-Neuve, en 1690, il rendit +la mère patrie maîtresse des marchés de l'Europe pour +l'exploitation des pêcheries.</p> + +<p>Enfin, par ses exploits dans les Antilles et dans le golfe +du Mexique, de 1700 à 1705, il avait conquis les plus +beaux pays du monde.</p> + +<p>N'en est-ce pas assez pour être tiré de l'oubli des +années et pour être proposé à l'attention des générations +présentes?</p> + +<p>Donc, dans l'espoir d'être utile à notre temps, nous voudrions +que l'on prît connaissance de cette oeuvre de +réparation vis-à -vis d'un colonisateur incomparable et +d'un héros trop ignoré. C'est un grand enseignement +pour les esprits d'élite qui commencent à estimer l'importance +de nos ancienne colonies; c'est une gloire pour la +marine française, qui peut citer ce nom sur se même rang +que ceux de Jean Bart, Tourville ou Duguay-Trouin; c'est +un honneur pour la ville de Montréal, la plus grande cité +de la colonie française, que de faire valoir celui qui a été +peut-être le plus illustre de ses enfants. On a déjà parlé +de lui consacrer, dans sa ville natale, une effigie qui serait +si belle avec le magnifique portrait que l'on a conservé +de lui; mais, un attendant, ne convient-il pas de montrer +combien cet honneur lui est dû?</p> + +<p>C'est dans ce but que nous consacrons cette monographie +à la mémoire du très illustre Pierre Le Moyne, +citoyen de Montréal, sire d'Iberville, chevalier des ordres +du roi et commandant de ses vaisseaux.</p> + + + + + + +<h2>VIE DU<br> +CHEVALIER D'IBERVILLE</h2> +<br><br><br> + + +<h3>PREMIÈRE PARTIE</h3> +<br><br> + + +<h3>CHAPITRE 1er</h3> + +<h3>DE L'ÉTABLISSEMENT DE LA NOUVELLE-FRANCE.</h3> + +<p>Christophe Colomb avait accompli sa découverte, le 12 +octobre 1492. Le bruit s'en répandit aussitôt en Europe +et l'on comprend quelle émotion causa un si grand évènement. +En attendant que les gouvernements prissent une +décision, plusieurs contrées maritimes songèrent à explorer +les régions nouvelles.</p> + +<p>Les marins de la Bretagne et de la Normandie furent +des premiers à les aborder; ils reconnurent d'abord le +banc de Torre-Neuve, et les pays de chasse du Labrador.</p> + +<p>Dès 1504 la pêche avait commencé; plusieurs capitaines +entrèrent dans le pays et recherchèrent les fourrures.</p> + +<p>En 1506, Denys, pilote de Honfleur, revint avec une +carte du Saint-Laurent.</p> + +<p>En 1508, on amenait en France des sauvages des côtes +américaines.</p> + +<p>En 1524, le gouvernement français envoyait un explorateur, +Verazzani, qui visita les contrées que l'on appela +depuis la Nouvelle-Écosse et la Nouvelle-Angleterre.</p> + +<p>En 1527, un navire anglais signalait la présence, près +de Terre-Neuve, de dix bâtiments bretons et normands.</p> + +<p>En 1534, le grand amiral de France, Philippe de Chabot, +envoyait un marin expérimenté, Jacques Cartier, qui, en +trois voyages consécutifs, explora le cours du Saint-Laurent +et prit possession de ces nouveaux territoires au +nom du roi de France. Il planta une croix surmontée +d'un écusson aux armes royales, et il bâtit un fort près +de Québec.<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a><a href="#footnote1"><sup>1</sup></a></p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote1" name="footnote1"></a><b>Note 1:</b><a href="#footnotetag1"> (retour) </a> Bancroft <i>Histoire de l'Amérique</i>, tome 1er.—M. Garneau, +<i>Histoire du Canada</i>,—M. Faillon. <i>Histoire de la colonie française +en Canada</i>, tome 1er,—M. Ferland.</blockquote> + +<p>Les guerres qui survinrent en Europe arrêteront les missions +royales, mais les marins venaient toujours pour la +pèche, et, en 1578, on compta jusqu'à 150 bâtiments français +sur le banc de Terre-Neuve.</p> + +<p>En 1594, Henri IV fit reprendre les entreprises coloniales +au Canada. Il nomma le marquis de La Roche +lieutenant général des possessions américaines. De Monts +lui succéda en 1596, puis M. du Pontgravé. Enfin, en 1601, +les expéditions furent confiées a un officier habile, homme +de science et d'expérience, Samuel de Champlain, qui a +mérité le titre de père de la Nouvelle-France.</p> + +<p>Champlain vint occuper les rives du Saint-Laurent, +pendant que M. de Poutrincourt s'établissait en Acadie.</p> + +<p>En 1609, Champlain fonda In ville de Québec, puis il +explora le pays.</p> + +<p>Il visita la rivière dite depuis de Richelieu, il reconnut +au sud un grand lac qui porte maintenant son nom. Il +signala la position d'Hochelaga (Montréal), remonta +l'Ottawa et vint jusqu'au lac Nipissing, en 1616. Il +explora, aux environs du lac Nipissing, un autre lac qui a +aussi porté son nom. Enfin, il fit venir les religieux +Récollets, qu'il établit en deux missions principales; +à Québec et au lac Huron, +Entre 1607 et 1635, Champlain avait fait quinze +voyages. Il allait exciter le zèle des gouvernants, parlait +des ressources du pays; mais en même temps, il faisait +connaître les difficultés de l'établissement: le froid excessif +décourageait les nouveaux arrivés; le monopole +de certaines compagnies tuait le commerce; l'agriculture +exigeait de grands sacrifices.</p> + +<p>Après tant d'expéditions et de tentatives, Champlain +ne voyait à Québec, en 1630, que quelques familles bien +établies. Ému de ses représentations, le cardinal de Richelieu +prend l'oeuvre en main et veut lu seconder de tout +son pouvoir: il fonde la société de lu Nouvelle-France, +qui comptait 110 membres choisis parmi les premiers +personnages du royaume; il envoie des colons et des +religieux. Mais en 1640, au bout de dix ans, tous ces efforts +n'avaient réussi qu'à établir 200 personnes dans tout le +pays, en comprenant même les prêtres, les religieux, les +femmes et les enfants.<a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a><a href="#footnote2"><sup>2</sup></a></p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote2" name="footnote2"></a><b>Note 2:</b><a href="#footnotetag2"> (retour) </a> <i>Histoire de la Nouvelle-France</i>, tome Ier, +page XX.—Dollier de Casson, <i>Histoire de Montréal</i>, 1640-1641.</blockquote> + +<p>Pour avoir un établissement, il fallait d'importants secours +de la mère patrie, et il fallait que ces secours fussent +désintéressés. De plus, les colons devaient être guidés +par des vues de foi et de sacrifice; ils devaient être +décidés à supporter le climat, les privations, et des dangers +extrêmes, parce qu'il y avait à lutter contre des +peuplades nombreuses, implacables, et fournies d'armes à +feu par les établissements voisins de la Nouvelle-Angleterre +et de la Nouvelle-Orange.</p> + +<p>Or quand, après la mort de Champlain, tout semblait +en détresse, le Seigneur vient en aide a la jeune colonie +et lui procure miraculeusement des ressources inattendues, +qui devaient assurer un succès jusque-là vainement poursuivi. +Des hommes de foi et de dévouement se décidèrent +à fournir les moyens d'une nouvelle entreprise, et en +même temps des héros s'offrirent pour les seconder, et +assurer l'établissement de la religion en ces contrées +inhospitalières.</p> + +<p>Champlain venait de mourir (25 octobre 1635), et quelques +semaines après, le 2 février 1636, un pieux gentilhomme +de la Flèche, M. de La Dauversière, étant en +prière, reçoit l'avis de fonder un établissement à , une +certaine distance de Québec pour couvrir les voies qui +conduisaient au centre de ïa colonie française et, pour être +plus au milieu des populations que l'on voulait convertir. +L'endroit lui est montré de la manière la plus distincte. +Cet avis fut répété plusieurs fois. Chose étonnante, il +n'était pas le seul qui eût reçu cette indication, et en effet +le même jour, 2 février 1636, un jeune ecclésiastique +qu'il ne connaissait pas, M. Olier, alors âgé de vingt-six +ans, et établi à Vaugirard avec quelques prêtres, est +averti qu'il doit se consacrer à fonder un établissement, +pour le bien de lu religion, à un endroit du Canada qui lui +est montré aussi de la manière la plus distincte, et en même +temps il lui est enjoint d'établir une compagnie de prêtres +pour prendre soin des intérêts spirituels de l'entreprise.</p> + +<p>Or, dans ces deux révélations arrivées le même jour, il +s'agissait de la même oeuvre, et l'endroit indiqué était le +même. C'est ce que reconnurent ces deux grands serviteurs +de Dieu quand ils se rencontrèrent plusieurs années +après, vers 1640. Ils ne se connaissaient pas, et furent +secrètement avertis de la communauté de leur vocation +et de leur mission.<a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a><a href="#footnote3"><sup>3</sup></a></p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote3" name="footnote3"></a><b>Note 3:</b><a href="#footnotetag3"> (retour) </a> Le P. Vimont, <i>Lettres des rev. PP. Jésuites</i>, tome 1er, +page 15,—La mère de l'Incarnation, ses lettres de 1642,—M, Dollier de Casson, +<i>Histoire de Montréal</i>.</blockquote> + +<p>Grâce à l'union de leurs efforts, l'oeuvre prit tous les +développements désirables; de nobles seigneurs s'y associèrent. +Enfin, au moment où la compagnie achetait l'île +de Montréal, un gentilhomme, jeune encore, retiré du +service, désirant se consacrer À une oeuvre de zèle, se présentait: +c'était M. de Maisonneuve. C'est lui qui fut le +fondateur de Montréal et qui devait en faire le boulevard +de la colonie par vingt années d'un dévouement +intrépide et de l'administration la plus nage.</p> + +<p>Il fut aidé par des hommes de foi et de courage. Parmi +ces auxiliaires, nous nous proposons de faire connaître la +famille des Le Moyne, et la part qu'ils ont eue à l'établissement +de la Nouvelle-France.</p> + +<p>C'est ce que nous allons exposer dans les paragraphes +suivants.</p> +<br><br><br> + + +<h3>CHAPITRE II</h3> + +<h3>LA FAMILLE LE MOYNE.</h3> + +<p>Cette famille, établie dans la Nouvelle-France au +milieu du XVIIe siècle, devait y conquérir une +grande illustration. A la première génération, elle avait +fourni des commandants aux armées du roi, des gouverneurs +à la Nouvelle-France et à la Louisiane, +des intendants aux commandements maritimes de la +France.</p> + +<p>Elle était originaire de la ville de Dieppe. Depuis +Jacques Cartier, Dieppe avait toujours eu beaucoup de +relations avec la nouvelle colonie.</p> + +<p>C'est de Dieppe que partit M. de Poutrincourt, dont +l'ancienne résidence se voit encore aux environs de +cette ville, au château de Mesnières.</p> + +<p>Un gouverneur de Dieppe, M. de Chattes, son lieutenant, +M. de Monts. madame de Guercheville, épouse d'un +gouverneur de la ville de Paris sous Henri IV, avec leurs +expéditions, avaient fait connaître ces nouveaux pays +pour lesquels, à chaque printemps, partaient des flottilles +de bâtiments pour les pèches de Terre-Neuve et pour la +traite des fourrures.</p> + +<p>En 1664, dans un seul mois, on vit partir des côtes de +Dieppe et des pays voisins, 65 grands vaisseaux pour le +Canada.</p> + +<p>Il y avait en cette ville des quartiers consacrés au +commerce des produits de l'Amérique, et il existe encore +une rue nommée de la Pelleterie, ou résidaient une quantité +de marchands de fourrures, qui trafiquaient des envois +du Canada avec l'Europe.</p> + +<p>M. Paillon, en parcourant les livres des paroisses, a +trouvé aux registres de l'état civil un témoignage bien +caractéristique des rapports de Dieppe avec la Nouvelle-France. +Voici les noms qu'il a relevés à la paroisse Saint-Jacques +de Dieppe pour l'année 1630: Duhamel, Hardy, +Auger, Aubuchon, Duhuc, Godebout, Davignon, Hébert, +Sénécal, Gaudry, Duval, Gervais, Vallée, Lecompte, Godard, +L'Écuyer, Leroux, Dumouchel, Viger, Cardinal, +Duchesne, etc.: on se croirait dans une paroisse de Montréal +ou de Québec.</p> + +<p>Il ne faut pas s'étonner qu'au moment où les chefs des +nouvelles entreprises recrutaient des volontaires pour la +Nouvelle-France, le nommé Duchesne, soldat dans les +troupes du roi, se presenta, avec deux de ses neveux: +Jacques Le Moyne, âgé de dix-sept ans, et son frère +Charles, âgé de 14 ans. Leur père, Pierre Le Moyne. +était marié avec Judith, soeur de Duchesne. C'était un +ancien soldat qui tenait un hôtel sur la paroisse Saint-Jacques, +près de la mer, et qui recevait comme clients +ordinaires les marins qui s'embarquaient pour l'Amérique.</p> + +<p>Ces familles des côtes de la Manche étaient toujours +disposées à , tenter les aventures périlleuses, et la religion +présentait cette oeuvre comme digne de coeurs +chrétiens; il s'agissait de donner aux populations sauvages +le trésor de la foi en échange des biens qu'ils trafiquaient.</p> + +<p>M. Faillon a trouvé aussi dans les registres de Dieppe +qu'il y avait beaucoup de Le Moyne en cette ville.</p> + +<p>Il a compté jusqu'à quatorze chefs de famille de ce +nom au commencement du XVIIe siècle, parmi lesquels +un capitaine du roi, un procureur, un lieutenant général +en l'amirauté de France. «Nous n'osons affirmer, dit +M. Faillon, que Pierre fût parent de ces personnages, +mais Charles Le Moyne s'est rendu encore plus illustre +qu'aucun de ses prédécesseurs, par ses qualités personnelles, +par ses exploits et ceux de ses enfants.»</p> + +<p>Charles Le Moyne, né en 1626, de Pierre Le Moyne et +de Judith Dufresne, sur la paroisse Saint-Rémi de Dieppe, +partit donc en 1640 pour le Canada avec son frère aîné, +Jacques, et leur oncle. Il avait alors quatorze ans.</p> + +<p>Plus tard, deux de leurs soeurs, Jeanne et Marie, vinrent +de France et se joignirent à eux.</p> + +<p>Charles Le Moyne accompagna d'abord les PP. Jésuites +dans le pays des Hurons, et resta avec eux jusqu'à l'âge +de vingt ans.</p> + +<p>Il devint un guide sûr et un interprète consommé. +Il connaissait tous les sentiers du pays, et avait appris +plusieurs dialectes. Enfin, il s'était familiarisé avec la +tactique des sauvages, à l'égal des colons les plus capables. +Il s'habillait comme les sauvages, et se transformait +quand il voulait, sans pouvoir être reconnu comme +étranger; d'ailleurs il trouvait ce costume plus commode +pour la marche et pour la chasse. Il savait parfaitement +se servir des raquettes, de la hache et de l'aviron, «sans +lesquels on ne peut rien dans ce pays.» Enfin, il était +devenu, dans des expéditions continuelles, d'une taille et +d'une force extraordinaires. C'est ce qui apparaît dans le +portrait découvert à Paris par l'éditeur des documents +sur les pays d'outre-mer, M. Margry.</p> + +<p>En 1646, M. de Montmagny ayant vu Duchesne et son +neveu, voulut tirer parti de leurs bonnes qualités, et il +les attacha aux nouveaux établissements français du +Saint-Laurent. Il envoya Duchesne à Trois-Rivières et +Charles Lu Moyne à Montréal, tous deux comme interprètes.</p> + +<p>Montréal, ou Charles Le Moyne se rendit en 1646, +était un poste avantageux, et comme une sentinelle avancée +à 60 lieues de Québec, au milieu des établissements +sauvages. C'est là qu'il devait faire éclater ses qualités +hors ligne.</p> + +<p>Cette position avait été signalée dès le commencement +par Jacques Cartier et ensuite par Champlain. On pensait +que ce jugement avait été confirmé par une inspiration +divine envoyée à ceux qui devaient être les fondateurs +de cette nouvelle colonie: M. Olier et M. de +La Dauversière, ainsi que nous l'avons dit précédemment.</p> + +<p>La position était favorable. Placée sur une éminence +de deux milles de longueur, entre le grand fleuve et une +petite rivière, l'habitation était environnée d'eau de +toutes parts. Le fleuve la mettait à l'abri de la surprise +des ennemis, et on arrière une haute montagne, toute +couverte d'arbres séculaires, protégeait contre les vents +du nord. <a id="footnotetag4" name="footnotetag4"></a><a href="#footnote4"><sup>4</sup></a></p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote4" name="footnote4"></a><b>Note 4:</b><a href="#footnotetag4"> (retour) </a> Notice sur Montréal. Paris, 1869.</blockquote> + +<p>Cette habitation si bien défendue avait en même temps +un aspect attrayant. Elle était environnée des plus +beaux arbres, plantés si régulièrement entre le rivage et +la montagne, que Champlain lui avait donné le nom de +place royale, digne avenue du mont superbe que Jacques +Cartier avait nommé le mont Royal, nom qui lui est +resté.</p> + +<p>Enfin, pour ajouter a l'ornement et en faire un site +remarquable, on voyait, au milieu du fleuve et en face +du lieu de débarquement, deux belles îles chargées de +forêts, l'une s'élevant en pyramide, comme un bouquet de +verdure, à cent pieds de hauteur, l'autre s'étendant gracieusement +sur une lieue de longueur: c'étaient comme deux +sentinelles avancées, pouvant servir un jour de citadelles.</p> + +<p>Ce site, si fort comme poste militaire, était aussi +l'un des plus beaux que l'on puisse citer dans le +monde. On pouvait s'en convaincre en le contemplant +du haut de la montagne, ou les colons se rendaient souvent +en pèlerinage. Au point le plus élevé, il y avait une +croix imposante plantée par M. de Maisonneuve. De là , +à cinq cents pieds au-dessus du niveau du fleuve, l'établissement +paraît dans toute sa magnificence. Depuis le +haut du mont descend un amphithéâtre d'une lieue de +largeur qui montre des arbres variés et précieux; en bas, +d'immenses prairies fertiles étaient des fleurs éclatantes; +plus loin se déploie la ceinture splendide d'un fleuve profond, +qui n'a pas moins d'une lieue de largeur. Au delà , +pour compléter ce beau panorama, des montagnes disposées +en cercle jusqu'à dix et vingt lieues dans le sud, forment +comme une corbeille de verdure dont Montréal est +le centre.</p> + +<p>Cette nature apparaissant comme le créateur l'avait +formée, sans les modifications du travail de l'homme, +pouvait sembler plus pittoresque que nous ne la contemplons +maintenant. Mais si l'aspect est un peu changé, +tous les souvenirs des premiers temps ne sont pas effacés. +La ville est toujours appelée, dans le coeur des fidèles, +Ville-Marie, en souvenir de l'indication donnée par la +sainte Vierge elle-même. Le mont porte toujours le nom de +Mont-Royal, choisi par Jacques Cartier. L'une des îles +s'appelle Sainte-Hélène, comme l'a nommée M. de Champlain, +en l'honneur de son épouse, Hélène Boullé; l'autre +est nommée Saint-Paul, en souvenir de M. Paul de +Maisonneuve, premier gouverneur de la colonie.</p> + +<p>Le fort de Montréal, élevé en 1642, était tellement couvert +par les arbres, que les sauvages, dans leurs excursions +sur le fleuve, ne le découvrirent qu'à la seconde +année de sa construction. Bientôt ils en comprirent +l'importance et le danger pour eux. Ce poste avancé +entre plusieurs tribus puissantes pouvait les tenir en +échec et leur enlever le libre parcours du Saint-Laurent; +aussi le nouvel établissement fut-il bientôt le but de +leurs attaques.</p> + +<p>M. de Maisonneuve, renfermé dans le fort avec cinquante +hommes, comptait avec lui des gens de guerre +pleins d'expérience, parmi lesquels les deux frères Le +Moyne, qui furent les plus renommés dans la suite. M. de +Maisonneuve sut si bien se garder que, malgré les tentatives +de milliers d'ennemis qui vinrent reconnaître le +terrain, les Français ne perdirent guère qu'une dizaine +d'hommes de 1642 à 1650.</p> + +<p>Les procédés des sauvages étaient pleins de perfidie. +Ils cherchaient à attirer les cultivateurs par des signes +de paix, et puis ils se jetaient sur eux pour les faire périr +dans d'affreux supplices.<a id="footnotetag5" name="footnotetag5"></a><a href="#footnote5"><sup>5</sup></a></p> + +<p>En 1643, on perdit quatre hommes; en 1644, on en +perdit trois, et sur les sept, trois, faits prisonniers, furent +cruellement brûlés.<a id="footnotetag6" name="footnotetag6"></a><a href="#footnote6"><sup>6</sup></a></p> + +<p>Au 6 mai 1641, Boudard fut tué par les Iroquois; sa +femme, Catherine Mercier, prise près de lui, fut martyrisée +pendant deux jours, puis brûlée en refusant héroïquement +de renoncer à sa religion.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote5" name="footnote5"></a><b>Note 5:</b><a href="#footnotetag5"> (retour) </a> M. Paillon, <i>Histoire de la colonie,</i> tome II, PP. l51 et 364.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote6" name="footnote6"></a><b>Note 6:</b><a href="#footnotetag6"> (retour) </a> Registre des sépultures de Montréal, 1643-1644.</blockquote> + +<p>Charles Le Moyne, arrivé à Montréal en 1646, se montra +bientôt un dévoué champion de la mission. Il ne reculait +devant aucune entreprise, et se montrait toujours +disposé à protéger les colons. Il était d'une bravoure et +d'une habileté merveilleuses. Parfois, seul sur la plage, +s'il rencontrait des sauvages qui étaient venus tenter quelque +coup, il les menaçait de son fusil s'ils essayaient de +s'échapper, et il les obligeait à aller se constituer prisonniers +au fort. D'autres fois, voyant un canot de sauvages +sur le fleuve, il attendait qu'ils fussent engagés dans la +force du courant, fondait sur eux comme la foudre, dans +son embarcation, et les forçait à venir aborder comme +prisonniers.</p> + +<p>Un jour, sachant que des travailleurs sont attaqués à la +pointe Saint-Charles, il s'y rend avec quatre hommes, se gare +à propos derrière des troncs d'arbres, et, avant d'avoir été +aperçu, met vingt-cinq ou trente sauvages hors de combat.</p> + +<p>On cite aussi une rencontre, où, avec 15 habitants du +fort armés de fusils et de pistolets, il alla se présenter +en face de 300 sauvages qui se précipitaient sur les +colons, et il leur tua 32 hommes à la première décharge, +tout le reste s'enfuit épouvanté.</p> + +<p>Il se montrait le serviteur dévoué de M. de Maisonneuve, +comme le major Lambert Closse, qui proclamait qu'il +n'était venu à Montréal que pour offrir sa vie à Dieu.</p> + +<p>M. de Maisonneuve avait tant de confiance en Le +Moyne qu'il le chargeait de ses messages pour les Indiens.</p> + +<p>M. de Maisonneuve le mit aussi à la tête d'une milice +qu'il forma, en 1660, parmi les habitants pour la défense +de la mission, et qu'il plaça sous la protection de la +sainte Famille. Il l'assigna à la défense de Montréal +avec le sieur Picoté de Belestre, à un moment où l'on +attendait l'arrivée de milliers d'Iroquois soulevés de +toutes parts dans les environs du lac Ontario et des rives +du lac Champlain. On sait que ces Iroquois furent arrêtés +par la défense héroïque, au Long-Sault, de dix-sept +Montréalais, sous la conduite de l'intrépide Dollard.</p> + +<p>C'est dans ces circonstances que l'on s'appliqua à protéger +la ville. Il y avait déjà quarante maisons séparées, +mais avec des meurtrières et des créneaux; elles étaient +bâties de manière à pouvoir se défendre les unes les +autres. Alors, on compléta les forts qui environnaient la +ville et qui devaient servir à assister les travailleurs dans +les champs environnants.</p> + +<p>En même temps qu'il assurait la défense militaire +du pays, M. de Maisonneuve s'occupait d'en préparer +l'existence à venir, et pour cela il offrait les plus grands +avantages à ceux qui voulaient s'y établir et fonder des +familles. Il donna à Charles Le Moyne une terre à la +pointe Saint-Charles et deux emplacements dans la +ville, l'un près de la résidence du gouverneur et des +prêtres, pour leur servir de défense; l'autre au bord du +fleuve, où se trouve le marché Bonsecours, pour surveiller +l'entrée de la ville, et la côte opposée, dont il devait +devenir le seigneur.</p> + +<p>Vers 1665 arriva un événement que nous tenons d'autant +plus à signaler qu'il montra quelle affection Charles +Le Moyne inspirait à toute la colonie et en même temps +quelle était l'estime qu'il avait su imposer aux populations +sauvages.</p> + +<p>Comme il ne s'épargnait jamais dans aucune rencontre, +il fut fait prisonnier aux environs de Montréal en 1665.</p> + +<p>Sa jeune femme, âgée de vingt-cinq ans, et qui avait déjà +quatre enfants, était dans la désolation. Elle le recommanda +aux prières de tous, et elle-même recourut au +Seigneur avec une telle ferveur, que M. Dollier de Casson +dit qu'on peut lui attribuer l'espèce de miracle qu'il plut +à Dieu d'opérer en faveur de son mari.</p> + +<p>Au bout de quelques jours Le Moyne revint; il avait +gagné ses ennemis en leur rappelant les bontés qu'il avait +eues pour les prisonniers iroquois, et en les menaçant de +la vengeance des troupes du roi qui allaient bientôt +arriver.</p> + +<p>Charles Le Moyne retourna à Montréal. C'est alors +qu'il fut sensiblement éprouvé dans ses plus tendres affections, +par suite du départ de M. de Maisonneuve pour la +France. Il lui était attaché par les liens de l'estime la +plus haute et de la reconnaissance la plus tendre; aussi +ce départ lui causa-t-il la plus vive douleur, comme la +séparation d'avec le père le plus tendre et le plus aimé.</p> + +<p>M. de Maisonneuve, de retour en France, resta toujours +attaché à son ancien gouvernement. Il s'endormit dans +le Seigneur «avec une confiance d'autant plus parfaite +dans les récompenses du ciel,» nous dit M. Faillon, «qu'il +n'avait rien reçu pour ses services de la terre.» <a id="footnotetag7" name="footnotetag7"></a><a href="#footnote7"><sup>7</sup></a></p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote7" name="footnote7"></a><b>Note 7:</b><a href="#footnotetag7"> (retour) </a> M. Faillon, <i>Histoire de la colonie</i>, tome III, page 115.</blockquote> +<br><br><br> + + +<h3>CHAPITRE III</h3> + +<h3>DÉVELOPPEMENTS DE MONTRÉAL.</h3> + +<p>Fondée on 1642, la cité de Montréal s'accrut lentement +dans ses commencements, mais ensuite l'accroissement +fut rapide.</p> + +<p>Ainsi, après vingt ans, elle ne comptait que 500 âmes, +mais dix ans après, il y en avait plus de 1500.</p> + +<p>Ce qui était surtout à considérer dans ces commencements, +c'était le zèle pour l'amélioration des pauvres sauvages, +et l'énergie des pieux colons.</p> + +<p>Le zèle pour la conversion des infidèles était extraordinaire, +et le courage pour braver les épreuves et les dangers, +au-dessus de toute expression.</p> + +<p>«On voyait bien, dit le Père Leclercq, que ces gens-là +avaient quitté leur patrie par les mouvements d'un +zèle apostolique,» et rien ne pouvait les faire changer +de sentiments; ni l'ingratitude, ni la perfidie des +sauvages, ni leur défaut de bonne foi, ni leurs cruautés +inhumaines, rien ne pouvait éteindre le feu de la charité.</p> + +<p>Tout était réglé dans la nouvelle ville comme dans une +communauté militaire. A une heure fixée, après la prière +et la sainte messe, qui avaient lieu à 4 heures du matin, la +population se rendait au travail dans les champs; chacun +avait près de soi son fusil caché dans un sillon.</p> + +<p>Il ne se passait pas de jour sans attaque. Ceux qui se +laissaient surprendre étaient voués à des supplices +atroces. On admirait leur courage, on plaignait leurs +souffrances, mais on ne renonçait pas à prier pour +les bourreaux. Enfin, dès qu'une occasion favorable +se présentait, on cherchait à gagner ces pauvres aveuglés. +A force d'efforts et de patience, les âmes finissaient +par se laisser éclairer, les coeurs étaient touchés, le mal +vaincu par le bien.</p> + +<p>Ces premiers temps ont été admirables. La ville offrait +comme une image de la primitive Eglise. Ces braves +gens étaient voués à la piété la plus fervente et à la charité +la plus dévouée. Il n'y avait jamais de contestation +entre eux; il n'y avait qu'un coeur et qu'une âme, et tandis +qu'ils étaient si unis à Dieu, si bons entre eux, ils +restaient inébranlables dans le danger. Chaque citoyen se +regardait comme une victime offerte à la mort pour la +glorification de l'Evangile.</p> + +<p>Dans les annales de la soeur Morin, écrites vers ce +temps, nous avons les détails les plus touchants sur la +vie à Montréal avant l'arrivée des troupes: la piété, la +charité, des colons, les privations qu'ils avaient à subir, +enfin les cruautés extrêmes qu'ils étaient exposés à éprouver, +étant entourés d'ennemis féroces, nombreux et implacables.</p> + +<p>Bientôt différentes circonstances favorisèrent les saintes +dispositions et le zèle des colons pour la conversion des +infidèles.</p> + +<p>Plusieurs nations étaient en guerre; l'une d'elles, celle +des Iroquois, puissante et implacable, faisait une guerre +d'extermination contre ses ennemis.</p> + +<p>Leurs victimes venaient implorer la protection des +Français. Elles furent accueillies et placées dans des positions +retranchées. On compta bientôt plusieurs colonies +chrétiennes: à la Montagne, à la Prairie, au Sault-Saint-Louis, +au lac Saint-François, au lac des Deux-Montagnes, +et enfin à la Petite-Nation, sur l'Ottawa, à vingt lieues +de Montréal.</p> + +<p>Ces nouveaux chrétiens, disciplinés par les Français, +devinrent eux-mêmes comme des apôtres. On en fit des +catéchistes zélés et habiles. Ils rendaient de grands services +au sein des autres tribus.</p> + +<p>Les Français excitaient l'admiration de leurs plus +cruels ennemis par leur douceur, leur sollicitude et leurs +libéralités inépuisables. Ils établissaient ceux qui se donnaient +à eux, leur apprenaient à cultiver, leur livraient +des terres, représentaient l'excellence de la vie réglée +et civilisée à ces pauvres barbares, et se montraient ainsi +bien différents des gens de Boston, qui ne s'étaient jamais +occupés des nations qui les entouraient, que pour les +détruire et se mettre à leur place.</p> + +<p>Au milieu de leur noble mission, les Français acquéraient +une habileté merveilleuse pour occuper le pays. +Formés par M. de Maisonneuve et par le chef de la +milice, Charles Le Moyne, ils étaient devenus des combattants +consommés, des explorateurs infatigables. Ils avaient +pris les bonnes qualités des sauvages, et y ajoutaient +l'esprit de discipline et de tactique des milices françaises.</p> + +<p>On a dit que les Français n'avaient pas le génie de la +colonisation comme leurs voisins; mais, suivant M. Parkman +lui-même, cela n'est point exact. M. Parkman pense +que les colons français égalaient les Anglais sous bien +des rapports.</p> + +<p>Les Français n'avaient pas les vues odieuses des colons +de la Nouvelle-Angleterre: ils n'auraient jamais voulu +adopter, comme eux, un plan d'extermination contre ces +pauvres gens.</p> + +<p>Ce qui est affirmé, même par les écrivains anglais, c'est +que sous le rapport des qualités morales et des qualités +intellectuelles, les colonies anglaises étaient vraiment +inférieures à la colonie française, tandis que sous le rapport +de l'activité, de l'intelligence et de la bonne organisation, +la colonie française égalait toutes les colonies +anglaises réunies.<a id="footnotetag8" name="footnotetag8"></a><a href="#footnote8"><sup>8</sup></a></p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote8" name="footnote8"></a><b>Note 8:</b><a href="#footnotetag8"> (retour) </a><p>Le système français avait un grand avantage; il favorisait l'élément +guerrier: la population était formée entièrement de soldats et +de miliciens (Parkman). L'occupation principale était un continuel +apprentissage de la guerre dans les bois. La haute classe regardait la +guerre comme la seule occupation digne d'elle, et elle estimait l'honneur +plus que la vie. Pour ce qui est de l'habitant, les bois, les lacs, les cours +d'eau étaient ses lieux d'étude, et là il était maître consommé. Forestier +habile, hardi canotier, toujours prêt pour les entreprises périlleuses; +dans les guerres d'escarmouche et d'embuscade au milieu des bois, +il y en avait peu qui pussent lui être comparés (Parkman).—«En Canada, +comme en Europe, à ce moment, la race française a appris à se +connaître. Elle s'est trouvé des forces que les autres siècles ne savaient +pas.» Voilà ce qu'a produit l'amour de la discipline et le zèle +de la religion.</p> + +<p>Les Français n'aspiraient pas à des conquêtes, mais ils voulaient sauver +des âmes, et pour arriver à ce but, ils avaient autant de persévérance +et d'énergie que leurs voisins en avaient pour les avantages matériels +(Saint-Marc Girardin sur l'Amérique du Nord).</p></blockquote> + + +<p>Au milieu de terribles épreuves, la colonie s'établissait, +avec une réunion des hommes les plus capables: M. de +Maisonneuve, le gouverneur; son lieutenant, Lambert +Closse; M. d'Ailleboust, un officier de haut grade; +son neveu M. de Musseaux; M. Le Moyne, lieutenant; +M. Le Ber de Senneville; M. Decelles de Sailly; M. de +Montigny; M. de Repentigny et M. de Brassac; de plus, +les hommes de la milice, si dignes d'admiration, et +dont les descendants remplissent maintenant le pays.<a id="footnotetag9" name="footnotetag9"></a><a href="#footnote9"><sup>9</sup></a></p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote9" name="footnote9"></a><b>Note 9:</b><a href="#footnotetag9"> (retour) </a> On trouve encore actuellement en Canada et dans les environs de +Montréal des descendants de ces premiers colons, dont les noms sont +portés par des milliers d'individus: Prud'homme, Descaries, Hurtubise, +Lortie, Beaudry, Dumoulin, Renaud, Laviolette, Désautels, Boudraud, +Lavigne, Trudeau, Cadieux, Deschamps, Barbier, Meunier, Dagenais, +Leblanc, Jodoin, Toussaint, Beaudry, Laplante, Beauvais, Rolland, +Lenoir, etc.</blockquote> + +<p>De nobles coeurs assistaient ces bras héroïques: Mlle +Mance, de l'Hôtel-Dieu, et ses compagnes; la soeur Bourgeois +et ses institutrices; madame Le Moyne, que l'on a +appelée la mère des Macchabées; madame Le Ber, qui devait +voir une sainte à miracles en l'une de ses enfants; +madame d'Ailleboust, et sa soeur, mademoiselle de +Boullogne, qui aspiraient dans le monde à la vie religieuse.</p> + +<p>La ville était sous la direction de prêtres éminents. M. +Gabriel de Queylus, le directeur de la cure de Saint-Sulpice +de Paris, était venu s'établir à Montréal; et aussi M. +l'abbé François Dollier de Casson, ancien colonel et aide +de camp du maréchal de Turenne; M. d'Urfé, ancien curé +de la cathédrale du Puy, allié du ministre Colbert et petit-neveu +du célèbre M. d'Urfé; M. de Fénelon, frère de l'illustre +archevêque de Cambray; M. Souart, un des plus +grands prédicateurs de Paris; M. de Belmont, l'un des +prêtres les plus riches de France, chargé des missions sauvages; +M. Barthélémy, qui explora le lac Ontario.</p> + +<p>Ces messieurs étaient en communication continuelle +avec les associés de l'oeuvre résidant à Paris, tels que M. +le baron Pierre de Fancamp, M, de Liancourt, M. de +Renty, M. de Bretonvilliers, M. Legauffre, M. Dubois, +madame de Bullion, si généreuse, qui contribuait avec les +autres associés pour des sommes si abondantes.</p> + +<p>M. Olier, avec la compagnie des associés des oeuvres, +avait donné plus de 300,000 livres: M. de Bretonvilliers, +successeur de M. Olier, 400,000 livres; M. Dubois, M. de +Queylus, M. de Fénelon, M. d'Urfé donnèrent leur fortune, +qui était considérable; M. de Belmont, 300,000 +livres en une seule fois. On a calculé, dans le temps, que +les associés et prêtres du Séminaire avaient fourni, pour +l'oeuvre de Montréal, de leurs propres deniers, en trente +ans, la somme de 1,800,000 livres, ou environ sept millions +de la monnaie actuelle.</p> + +<p>Ce qui donna bientôt de la vie à la colonie, et qui assura +sa tranquillité, ce fut l'arrivée des troupes, demandées +depuis longtemps, et de plus, la détermination que +prirent un grand nombre de soldats et d'officiers de +s'établir dans des terres concédées suivant le système +féodal, afin de mettre la ville à l'abri de toute incursion +des sauvages, comme nous le verrons plus tard.</p> + +<p>Les officiers et les soldats se distinguèrent autant que +les premiers colons par leur esprit de foi et leur dévouement +à l'oeuvre entreprise.</p> +<br><br><br> + + +<h3>CHAPITRE IV</h3> + +<h3>NAISSANCE DE PIERRE D'IBERVILLE.</h3> + +<p>C'est au milieu de cette réunion de chrétiens exemplaires, +de gentilshommes choisis, de militaires intrépides +que s'élevaient les enfants des familles principales de +Montréal: Le Ber, Saint-André, de La Porte, Decelles de +Sailly, de Jacques et de Charles Le Moyne, de Montigny, +de Belestre, de d'Ailleboust de Musseaux, de Prud'homme, +de Tessier, de Louvigny, de Le Noir Rolland.</p> + +<p>La famille qui se distinguait entre toutes par ses +enfants, tant par leur nombre que par leurs heureuses +dispositions, c'était celle de Charles Le Moyne, marié à +la fille adoptive des Primot. Il y avait là . douze enfants +pleins de force et de bonnes qualités. Le troisième, Pierre +d'Iberville, se faisait remarquer dès sa jeunesse. Il annonçait +un esprit vif et hardi, et il était d'une force extraordinaire +pour son âge.</p> + +<p>Voici l'ordre des naissances de ces enfants, auxquels +Le Moyne, pour les distinguer, donna des noms empruntés +aux localités des environs de Dieppe, en souvenir de +la patrie absente:</p> + +<p>«En 1650, Charles de Longueuil; en 1659, Jacques de +Sainte-Hélène; en 1661, Pierre d'Iberville; en 1663, Paul +de Maricourt; en 1668, Joseph de Sérigny; en 1669, +François de Bienville; en 1670, anonyme; en 1673, +Catherine-Jeanne; en 1676, Louis de Châteauguay; en +1678, Marie-Anne; en 1680, Jean-Baptiste de Bienville, +deuxième du nom; en 1681, Gabriel d'Assigny; en 1684, +Antoine de Châteauguay.»</p> + +<p>Ils se distinguèrent par leur mérite et leur dévouement; +cinq moururent au service du roi: Sainte-Hélène fut tué +au siège de Québec en 1690; de Maricourt mourut de +fatigue au pays des Iroquois en 1704; de Bienville 1er +fut tué par les sauvages en 1691; de Châteauguay 1er +fut tué à la prise du fort Nelson en 1686; d'Assigny +mourut des fièvres dans l'expédition du golfe du Mexique +en 1700.</p> + +<p>Charles de Longueuil fut gouverneur de Montréal; +de Bienville, deuxième du nom, fut gouverneur de la +Louisiane pendant quinze ans; Antoine de Châteauguay +devint gouverneur de la Guyane. Catherine-Jeanne fut +mariée au sieur de Noyan, capitaine de la milice; Marie-Anne +fut mariée en 1699 au sieur de La Chassoigne, +gouverneur des Trois-Rivières.</p> + +<p>Voici donc une famille qui est un précieux témoignage +de l'état des choses sous l'ancien régime; une famille +modeste, mais élevée avec les soins qu'inspire la religion, +et qui, grâce à ce secours, fournit tant de sujets remarquables. +Le gouvernement était juste appréciateur du +mérite, et il n'hésitait pas à mettre les petits-fils d'un +humble aubergiste au premier rang, quand il les en +voyait dignes.</p> + +<p>Nous trouvons sur les registres de Notre-Dame l'acte +de naissance de Pierre d'Iberville, notre héros, et nous le +transcrivons ici:</p> + +<blockquote> +<p>Le 20 juillet 1661, ai baptisé Pierre, fils de Charles +Le Moyne et de Catherine Primot, sa femme. Le parrain, +Jean Grevier, au nom de noble homme Pierre +Boucher, <a id="footnotetag10" name="footnotetag10"></a><a href="#footnote10"><sup>10</sup></a> demeurant au cap près des Trots-Rivières; +et marraine, Jeanne Le Moyne, femme de Jacques +Le Ber, marchand.</p> + +<p>Signé: PÉROT, curé de Montréal.</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote10" name="footnote10"></a><b>Note 10:</b><a href="#footnotetag10"> (retour) </a> C'est ce Pierre Boucher qui a donné une notice intéressante sur la +Nouvelle-France. Il devint gouverneur des Trois-Rivières et est l'ancêtre +de personnages remarquables: La Vérendrie, qui explora le Nord-Ouest; +la soeur d'Youville, fondatrice des soeurs Grises, et enfin M. de +Boucherville, premier ministre de la province de Québec de 1874 à 1878.</blockquote> + +<p>Tandis que les jeunes filles allaient recevoir l'enseignement +de la soeur Bourgeois et de Mlle Mance, les jeunes +gens étaient formés par les messieurs du Séminaire, et +principalement par M. Souart et M. Pérot.</p> + +<p>M. Souart avait organisé une école formée sur le +modèle des maîtrises de France, et les enfants, malgré +l'éloignement, recevaient l'instruction telle qu'on la donnait +dans les meilleures écoles de la mère patrie.</p> + +<p>M. Souart était un maître consommé. M. Pérot nous a +laissé, dans les registres de la paroisse, des témoignages +précis de sa capacité: on remarque une écriture d'une +délicatesse comparable à la gravure, une rédaction irréprochable, +une connaissance par faite de la langue.</p> + +<p>Ceux d'entre les jeunes gens qui, après quelques années +d'études, montraient des inclinations pour l'état ecclésiastique, +étaient envoyés au collège des Jésuites de Québec; +les autres s'exerçaient pour la profession militaire et +étudiaient les lettres et les mathématiques. Cette école +de M. Souart, étant aussi une maîtrise, devait concourir +au service religieux. Les enfants servaient la +messe; de plus, ils étaient formés au chant religieux et +aux cérémonies ecclésiastiques, comme cela se passe dans +toute maîtrise.</p> + +<p>On observait le règlement de la paroisse de Saint-Sulpice +de Paris pour l'instruction religieuse et la préparation +à la première communion. M. de Queylus avait pratiqué cet +enseignement à la cure de Saint-Sulpice, ainsi que M. de +Fénelon, et ils le continuaient à Montréal, tandis que le +frère de M. de Fénelon, le futur archevêque de Cambray, +remplissait les mêmes fonctions à la cure de Paris, à laquelle +il était attaché.</p> + +<p>Le catéchisme dont on se servait venait de Paris; il +avait été composé sous la direction de M. Olier, et il a été +conservé jusqu'à ce jour en Canada, presque sous la +même forme, d'après la rédaction d'un prêtre de Saint-Sulpice, +M. Languet, qui devint plus tard archevêque de +Sens.</p> + +<p>Voici les noms des enfants qui firent la première communion, +vers 1674, avec Pierre d'Iberville:</p> + +<p>Robutel de Saint-André, Aubuchon, Louis Descaries, +Antoine de La Porte, Pierre, Paul et Jean Le Moyne, +Paul et Nicolas d'Ailleboust de Manthet, Urbain Tessier, +Gabriel de Montigny, Pierre Cavelier, Benoît et Jean +Barret, Jacques Le Ber, Zacharie Robutel, et Duluth.</p> + +<p>Ces noms sont précieux à conserver, ce sont les noms +d'enfants nés sur le sol canadien dès les premiers temps, +et qui, à différents titres, ont acquis des droits à la +notoriété nationale.</p> + +<p>Ainsi Jean, Pierre et Paul Le Moyne allèrent à la +baie d'Hudson en 1686.</p> + +<p>D'Ailleboust de Manthet parcourut le Nord-Ouest et, +dans un mémoire remarquable, fit connaître les richesses +de la Louisiane.</p> + +<p>Gabriel de Montigny accompagna Pierre d'Iberville à +Terre-Neuve en 1686; Jean Barret suivit M. de La Salle +dans ses expéditions et périt dans un naufrage.</p> + +<p>Duluth explora le lac Supérieur.</p> + +<p>Ces enfants s'instruisaient de la religion en même +temps qu'ils s'initiaient aux exercices militaires, comme +il convient dans une place de guerre. Le dimanche, ils +revêtaient les habits de choeur et aimaient à prendre +part aux cérémonies; et ensuite, aux jours de congé, ils +prenaient le costume des jeunes sauvages et s'en allaient +aux environs, avec des arcs et des flèches, chasser le +gibier, qui était d'une abondance extraordinaire.</p> + +<p>Pierre d'Iberville qui, d'après les mémoires du temps, +se distinguait au milieu de tous par sa piété et son heureux +caractère, était singulièrement remarquable par un +tempérament infatigable et son habileté dans les exercices +corporels.</p> + +<p>Les écrits et les mémoires qu'ils a laissés et qui sont +pleins d'intérêt et du style le plus noble, font voir qu'il +avait bien profité des enseignements de M. Souart.</p> + +<p>Pierre passa sa jeunesse dans la maison de son père, +sur la rue Saint-Joseph. On peut voir encore, près +de la sacristie de Notre-Dame, quelques corps de bâtiment +de la maison des Le Moyne, et dans le jardin +du Séminaire, il restait encore, il y a quelques années, +des arbres très anciens qui avaient pu ombrager ses premiers jeux.</p> + +<p>Le futur héros était grand pour son âge, d'une figure +ovale et agréable, teint clair, très blond, avec des cheveux +abondants, digne fils du baron de Longueuil, que les sauvages +avaient nommé l'alouette, à cause de son teint et +de ses cheveux blonds. Son maintien était noble, mais +tempéré par beaucoup de modestie et de douceur.</p> + +<p>Il était de ceux dont on a pu dire qu'ils plaisaient au +premier regard, mais qu'on les aimait en les connaissant +davantage. Ses manières étaient aisées, agréables, et son +commerce plein d'ouverture et conciliant.</p> + +<p>Il montrait, dès sa jeunesse, tous les signes de ce caractère +obligeant et généreux qui le fit tant aimer de ses soldats +qu'ils l'auraient suivi jusqu'au bout du monde, disaient-ils; +enfin, il avait ce coeur tendre, plein de pitié pour le malheur +qui le fit remarquer et adorer des nations sauvages.</p> + +<p>Pendant qu'il demeurait chez son père, il put être +témoin de différents événements notables: la construction +de l'église paroissiale, la division et la dénomination +des rues de la ville, et enfin, l'entrée dans Montréal, +d'une partie des troupes que le roi avaient envoyées +dans la Nouvelle-France. Ces troupes venaient se fixer +dans la ville et aux environs pour défendre les colons, +Cet événement dut lui faire une grande impression.</p> +<br><br><br> + + +<h3>CHAPITRE V</h3> + +<h3>LES TROUPES ARRIVENT EN CANADA.</h3> + +<p>L'obligation de lutter continuellement contre les sauvages +portait l'attention des colons vers l'état militaire: +c'était l'état le plus en vue. Or cette disposition fut singulièrement +activée parmi la jeunesse de Montréal lorsqu'on +vit arriver dans le pays, avec le régiment de Carignan, +la fleur de la noblesse de France et l'élite de ces +familles militaires qui vouaient leurs enfants à la guerre.</p> + +<p>Après toutes les réclamations des colons contre les +attaques continuelles des sauvages, le gouvernement +résolut enfin, vers 1666, de transporter en Amérique des +forces considérables pour assurer le salut de la colonie.</p> + +<p>«Les Iroquois, dit M. Colbert, dans ses lettres à l'intendant +Talon, s'étant déclarés les ennemis perpétuels +et irréconciliables de la colonie et ayant empêché par +leurs massacres et leurs cruautés que le pays ne pût se +peupler et s'établir, et tenant tout en crainte et en +échec, le roi à résolu de porter la guerre jusque dans +leurs foyers pour les exterminer entièrement, n'y ayant +nulle sûreté en leur parole.»</p> + +<p>Et en effet, le ministre envoyait le général de Tracy +avec plusieurs compagnies d'infanterie, et le commandant +de Courcelles, avec mille hommes du régiment de Carignan, +qui avait suivi Turenne depuis plusieurs années; il +venait de se signaler en Hongrie sous les ordres du +général Montecuculli qui, en 1664, à Saint-Gothard, aidé +par 6,000 Français, accabla l'armée ottomane.<a id="footnotetag11" name="footnotetag11"></a><a href="#footnote11"><sup>11</sup></a></p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote11" name="footnote11"></a><b>Note 11:</b><a href="#footnotetag11"> (retour) </a> Dès l'année 1650, ce même régiment de Carignan, sous les ordres +de M. de Turenne, s'était distingué par sa bravoure et sa fidélité à +l'autorité royale dans les combats contre la Fronde: à Étampes, à +Auxerre et enfin à la porte Saint-Antoine.</blockquote> + +<p>L'arrivée des troupes à Québec fit un effet merveilleux: +la confiance fut ranimée et les coeurs remplis d'espérance +dans la sollicitude du gouvernement.</p> + +<p>L'entrée des régiments était de l'aspect le plus imposant +au milieu des colons séparés depuis si longtemps des +splendeurs de la mère patrie. Une bande de clairons et +de tambours ouvrait la marche. La fanfare jouait ordinairement +la marche de Turenne, composée par Lulli +pour M. de Turenne. Après la fanfare venaient les militaires +appartenant à deux régiments, avec leurs couleurs +distinctives, les officiers habillés richement et comme il +convenait à des jeunes gentilshommes des meilleures +familles. Ensuite, l'on voyait apparaître les commandants +supérieurs: M. de Courcelles, M. de Salières, et +en fin M. de Tracy avec ses officiers d'ordonnance. Il avait +vingt-quatre gardes toujours attachés à sa personne. (La +mère Juchereau, page 271 de <i>L'Histoire de l'Hôtel-Dieu +de Québec</i>.)</p> +<br><br><br> + + +<h3>CHAPITRE VI</h3> + +<h3>EXPÉDITIONS DES TROUPES</h3> + +<p>Quelques compagnies furent envoyées à Montréal. +Ces troupes étaient destinées à protéger la ville; elles +finirent par s'y établir et aussi dans les environs. +Cette garnison donna, une animation toute nouvelle, avec +les jeunes officiers dont nous aurons à parler. M. de +Salières résolut d'aller attaquer aussitôt les Iroquois. +Malheureusement, il se laissa tromper par cette apparence +bénigne du froid qui surprend les Européens à +leur arrivée en Canada. Comme ce froid sec est moins +sensible que le froid humide de l'Europe, il pensa, que +ses troupes, aguerries par plusieurs années de la vie militaire, +pourraient le braver impunément, et il se mit en +route au milieu de l'hiver pour aller attaquer les établissements +iroquois aux environs du lac Champlain. Mais +il fallut bientôt revenir sur ses pas.</p> + +<p>Nos Français ne se découragèrent pas, et quelques +mois après, M. du Tracy reprit l'expédition. Il partit au +mois de septembre; mais cette fois il avait eu soin de se +faire accompagner par des miliciens du pays. Cent vingt +hommes parfaitement exercés vinrent de Montréal; ils +étaient commandes par des officiers expérimentés, comme +Charles Le Moyne et M. d'Ailleboust de Musseaux. +Charles Le Moyne, en particulier, rendit les plus grands +services, et attira l'attention des officiers supérieurs par +sa connaissance de la tactique des sauvages.</p> + +<p>Le lac Champlain fut traversé le 15 octobre, et, quelques +jours après, on se trouva, en vue des premiers +villages iroquois; ils étaient abandonnés. Les sauvages +avaient concentré leurs armes et leurs provisions dans le +dernier village, environné de plusieurs palissades et où +ils prétendaient se mesurer avec les Français.</p> + +<p>Les troupes avançaient résolument; elles étaient précédées +des clairons et des tambours, au nombre de vingt. +Quand ceux-ci commencèrent à jouer leurs fanfares, une +panique effroyable se répandit parmi les sauvages et ils +se dérobèrent, s'écriant qu'il leur semblait entendre les +hurlements des démons de l'enfer. L'effet fut irrésistible.</p> + +<p>Les troupes escaladèrent l'enceinte et trouvèrent le village +abandonné, mais rempli de provisions et d'armes.</p> + +<p>Les soldats purent alors se remettre de leurs fatigues. +Après quelques jours de repos, les troupes auraient voulu +se mettre à la poursuite des sauvages; mais M. de Tracy, +averti par les colons, jugea qu'il ne fallait pas attendre +l'hiver, et il revint vers le Canada, en ayant soin de +placer les miliciens de Montréal à l'arrière-garde.</p> + +<p>Il avait appris à apprécier ces braves miliciens; il +mentionnait souvent «ses capots bleus». Il les trouvait +habiles pour aller en avant et éclairer la marche, capables +pour ramer sur les canots et les conduire sûrement, infatigables +pour la marche, et infaillibles pour suivre les +traces des sauvages au milieu des bois. Mais tous ces +mérites revenaient pour une bonne part à celui qui les +commandait et leur enseignait depuis longtemps l'art de +la guerre: l'intrépide et habile commandant, Charles +Le Moyne.</p> + +<p>Aussi, l'on ne doit pas s'étonner qu'il fût compris dans +la promotion aux titres de noblesse qui eut lieu l'année +suivante, en 1668, et où l'on réunit tous ceux qui avaient +rendu les services les plus éminents à la défense et au +défrichement pays, comme M. Boucher, M. Hébert, +M. Couillard, M. Le Ber et Charles Le Moyne. Ses titres +de noblesse sont ainsi conçus:</p> + +<blockquote> +<p>Désirant favoriser notre cher Charles Le Moyne, +sieur de Longueuil, pour ses belles actions; de notre +pleine puissance, nous avons, par les présentes, signées +de notre main anobli, anoblissons et décorons du titre +de noblesse ledit Charles Le Moyne, ainsi que sa femme +et ses enfants nés et à naître. +</p></blockquote> + +<p>En revenant des expéditions du lac Champlain, le +gouverneur assigna à la garde de Montréal et des environs +plusieurs compagnies du régiment de Carignan, et +il distribua des fiefs aux officiers et des terres aux soldats +qui voulurent s'établir sur les fiefs de leurs commandants. +Ces officiers sont principalement: MM, les capitaines +de Chambly, de Saint-Ours, de Berthier, du Pads, de +Varennes, de Verchères, de La Valterie, de La Chesnaye, +de Contrecoeur, qui devinrent propriétaires de fiefs, et +concédèrent chacun des terres aux soldats de leur compagnie.</p> + +<p>Quant aux soldats, ils sont désignés sur les registres +par leurs noms de guerre, qu'ils portent encore dans le +pays: Lafranchise, Lajeunesse, Latreille, Lefifre, Laflèche, +Laroche, Ladouceur, Lafortune, Lafleur, Laviolette, +Latulipe, Lagiroflée, Lapensée, Laprairie, +Laverdure, Lacaille, Portelance, Tranchemontagne, Lalance, +Sanschagrin, Sansfaçon, Sansquartier, Sanssouci, +Sanspeur.</p> + +<p>Ces noms sont portés actuellement par un grand +nombre du familles, en qui on remarque encore toutes les +qualités des races militaires.</p> +<br><br><br> + + +<h3>CHAPITRE VII</h3> + +<h3>MONTRÉAL ET SES SOUVENIRS.</h3> + +<p>Maintenant, nous allons relever des faits qui nous +paraissent tout à fait intéressants: c'est que la ville ett +le pays ont conservé le souvenir de tous ces noms comme +au premier jour. Ces noms subsistent depuis deux siècles, +malgré les changements inévitables des années, et malgré +l'influence de la conquête.</p> + +<p>En 1672, M. Dollier de Casson, voyant l'accroissement +des constructions de la ville, avisa à établir des rues suivant +la direction la plus convenable.</p> + +<p>Dans le sens de la largeur de la ville, il traça trois +rues parallèles au fleuve. Celle du milieu reçut le nom +de Notre-Dame, en l'honneur de la protectrice de la ville; +près de la rivière, la rue Saint-Paul, en l'honneur du premier +gouverneur, Paul de Maisonneuve; de l'autre +coté, la rue Saint-Jacques, en l'honneur de M. Jacques +Olier, fondateur de la ville. Ces trois rues parallèles au +fleuve étaient coupées par six autres à angle droit. La +première, à l'ouest, appelée Saint-Pierre, patron de M. de +Fancamp; la seconde, Saint-François, en l'honneur de +M. François Dollier de Casson, curé de Montréal; la +troisième, Saint-Joseph, parce qu'elle longeait l'Hôtel-Dieu, +placé sous ce patronage; la quatrième, Saint-Lambert, +patron de M. Lambert Closse, qui avait été +tué par les Iroquois a cet endroit; la cinquième, Saint-Gabriel, +patron de M. de Queylus; la sixième, Saint-Charles, +patron de M. Le Moyne. Tous ces noms ont +été conservés, et ces rues sont les plus peuplées et les +plus riches de Montréal.</p> + +<p>Venons maintenant aux fiefs concédés aux environs +de Montréal.</p> + +<p>M. de Clarion et M. de Morel furent placés au nord-est. +En face de la ville, M. Le Moyne reçut l'île Sainte-Hélène +et la rive de Longueuil; M. Le Ber, l'île Saint-Paul; +M. Dupuy, l'île au Héron; M. de La Salle, la côte de +Lachine. En descendant le fleuve, on trouvait M. Boucher +à Boucherville, puis M. de Varennes, M. de Verchères, M. de +Boisbriant, M. de Repentigny, M. de La Valterie, M. de La +Chesnaye, M. de Contrecoeur. Sur une zone plus éloignée +se trouvaient M. de Berthier, M, du Pads, M. de Sorel, +M. de Saint-Ours et M. de Chambly.</p> + +<p>Ces officiers étaient établis avec des titres seigneuriaux +et avec leurs soldats. Toutes ces agglomérations ont formé +des paroisses qui existent encore, et qui ont conservé +les noms des concessionnaires.</p> + +<p>Telle a été l'origine des cantons environnant Montréal: +Longueuil, Boucherville, Varennes, Verchères, Contrecoeur, +Lavaltrie, Repentigny, Chambly, Saint-Ours, Sorel, l'île +Dupas, Berthier, etc., etc.</p> + +<p>Ces dispositions ont subsisté, et on ne peut faire un +pas dans le pays sans trouver des vestiges de ces +premiers temps si remarquables. Il n'y a peut-être pas +de contrée où l'on ait conservé aussi religieusement les +touchants souvenirs des commencements.</p> + +<p>La ville avec ses environs est un mémorial vivant de +tout ce qui s'est passé aux premiers temps.</p> + +<p>Nous avons dit tout ce qui se rapporte à Montréal et a +ses environs; maintenant, nous allons voir apparaître de +graves événements.</p> + +<blockquote class="ill"> +<p class="milieu"><img alt="" src="images/058s.png"><br><a href="images/058l.png">(Cliquer pour agrandir)</a></p> + + +<h4>ILE DE MONTREAL.</h4> + +<p><b>A 60 lieues de Québec, après avoir traversé le lac Saint-Pierre, +on trouve plusieurs agglomérations d'îles, parmi lesquelles +est le groupe de Montréal, où l'on compte près de +vingt îles; les principales sont l'île de Montréal, avec l'île de +Jésus au nord, et l'île Perrot au sud.</b></p> + +<p><b>L'île de Montréal a une dizaine de lieues de longueur et +trois ou quatre lieues dans sa plus grande largeur.</b></p> + +<p><b>C'est dans cette île que se trouve la ville de Montréal, +fondée en 1642. En 1815, elle ne comptait que 15,000 habitants, +et elle est arrivée maintenant à près de 250,000. Elle +était jadis le siège de la compagnie du Nord-Ouest pour la traite +des pelleteries. Le fleuve Saint-Laurent, qui longe l'île de +Montréal au sud, a, en certains endroits, jusqu'à deux lieues +de largeur.</b></p></blockquote> +<br><br><br> + + + +<h3>CHAPITRE VIII</h3> + +<h3>EXPLORATION DU FLEUVE SAINT-LAURENT.</h3> + +<p>Les Iroquois du lac Champlain étant soumis, le gouvernement +songea à s'assujettir les tribus iroquoises du +lac Ontario, et il voulait aussi tendre la main aux peuplades +nombreuses de l'Ouest, qui étaient favorables à la +France.</p> + +<p>A partir de ce moment, des voyageurs français remontèrent +le Saint-Laurent et allèrent commercer sur les bords +des grands lacs, comme Manthet, Louvigny, Duluth, Nicolas +Perrot, qui, en 1671, au Sault-Sainte-Marie, réunit quatorze +nations, et obtint d'elles qu'elles se mettraient sous +la protection du roi de France.</p> + +<p>En même temps, les gouverneurs conduisaient des +troupes et fondaient plusieurs établissements sur le parcours +du fleuve. Dans ces expéditions, Charles Le Moyne +était toujours employé comme intermédiaire avec les peuples +sauvages, qui avaient la plus haute considération +pour lui. De 1670 à 1680, il accompagna les gouverneurs, +M. de Courcelles, M. de Frontenac, et enfin M. de Labarre.</p> + +<p>En 1671, M. de Courcelles voulant imposer aux +Iroquois, décida d'aller les rencontrer au lac Ontario, que +les Français nommaient alors le lac de Tracy, du nom du +commandant des troupes. Il était accompagné de M. de +Varennes, gouverneur des Trois-Rivières; de M. Pérot, +nouveau gouverneur de Montréal; enfin de M. Le Moyne. +Il voulut que le curé de Montréal, M. Dollier de Casson, +fît partie de l'expédition; il le choisit à cause de sa connaissance +du pays.</p> + +<p>M. Dollier y consentit, et c'est lui qui est l'auteur de +la relation qui a été publiée de ce voyage.</p> + +<p>M. Dollier nous dit que plusieurs jeunes gentilshommes +accompagnaient l'expédition, d'où quelques-uns ont conclu +que ce pouvaient être les enfants de M. Le Moyne, +de M. Le Ber et de M. de Montigny, qui étaient de +même âge et toujours ensemble.</p> + +<p>On partit le 2 juin 1671, avec une vingtaine de canots.</p> + +<p>Il y avait à bord des tambours et des clairons pour +donner les signaux. Ces instruments de fanfare animaient +les canotiers, et firent un effet merveilleux sur +les sauvages.</p> + +<p>M. Dollier a donne, en commençant, une description +du fleuve Saint-Laurent, qui montre que dès lors on avait +une connaissance assez exacte du pays: nous en citerons +quelques points:</p> + +<blockquote><p> +Le fleuve Saint-Laurent est l'un des plus grands +fleuves du monde, puisque à son embouchure, située vers +le 50e degré de latitude, après une course de 700 lieues, il +a près de 30 lieues de largeur. Il se rétrécit par l'espace +de 150 lieues jusqu'à Québec, où il a près d'une lieue, et +il conserve cette dimension non seulement jusqu'à Montréal, +à 60 lieues plus haut, mais même par l'espace de 500 +lieues, s'étendant tantôt en des lacs d'une épouvantable +largeur, tantôt se rétrécissant dans le lit d'une rivière, +mais au moins de la dimension que nous avons dite. +</p></blockquote> + +<p>Le premier lac, à 33 lieues au-dessus de Québec, est le +lac Saint-Pierre, de 11 lieues sur 3; le second, le lac Saint-Louis, +de 7 lieues sur 2; le troisième, le lac St-François, de +10 lieues sur 2. Ensuite arrivent «ces lacs d'une épouvantable +Largeur», grands comme certaines mers en Europe; le +lac Ontario, le lac Érié, le lac Huron, et enfin le plus +grand de tous, le lac Supérieur, qui à 190 lieues sur 50, et +reçoit douze grandes rivières, qu'il faudrait explorer jusqu'au +bout pour trouver la source du grand fleuve.</p> + +<p>Or, dans tout ce parcours, il y a des particularités dignes +de remarques. Toutes les eaux du nord comprises entre +les hauteurs du Mississipi et le faîte des terres opposées +à la baie d'Hudson sont inclinées vers le sud et portées +à un même centre situé à 1,600 pieds au-dessus du +niveau de la mer, et ayant près de 300 lieues de diamètre. +Il y a près de 60 affluents qui descendent 900 pieds +plus bas, et au fond de cette coupe immense se trouve le +lac Supérieur.</p> + +<p>Ces premiers affluents, dont quelques-uns sont énormes, +comme le Saint-Louis, le Kamanistiquia et le Nipigon, se +concentrent d'abord en plusieurs lacs, comme le Nipigon, +qui a 25 lieues de longueur, puis ils sortent de ces lacs et +continuent leur cours sur une étendue de 10 lieues et +vont se jeter dans le lac Supérieur, qui mesure, comme +nous l'avons dit, 190 lieues de longueur.</p> + +<p>Mais ce n'est là que le commencement des merveilles.</p> + +<p>Ces contrées, pendant l'hiver, sont ensevelies sous les +neiges et les frimas; les cours d'eau gèlent à près de dix +pieds de profondeur; les neiges tombent incessamment +et s'accumulent comme des montagnes de glace.</p> + +<p>Toute cette étendue est ensevelie sous les brouillards, +et souvent des ouragans en bouleversent la superficie +jusqu'à l'approche du printemps.</p> + +<p>Alors, la température s'adoucit, ces amas se désagrègent, +les eaux s'écoulent; mais tout est réglé par la nature +avec une économie admirable.</p> + +<p>Les terrains, depuis le point de départ jusqu'aux rives +de l'Océan, sont disposés en différents étages, et ils présentent +l'aspect d'une immense pyramide, dont chaque +degré renferme des bassins grands comme des mers.</p> + +<p>Ces bassins superposés se déversent les uns dans les autres +par des chutes, des cataractes et des rapides qui, +moins élevés, sont cependant presque infranchissables.</p> + +<p>Au milieu de ces mouvements des eaux, le grand fleuve +conserve une admirable transparence et une pureté +d'eau de roche continuée jusqu'à la mer.</p> + +<p>Voici l'énumération de ces merveilleux mouvements: +Les premiers affluents descendent de près de mille +pieds, et arrivent au lac Supérieur. Celui-ci, situé à 625 +pieds au-dessus de la mer, avec sa masse immense, franchit +un second degré, et descend par le saut Sainte-Marie, +qui a 1,000 pieds de largeur. Cette grande nappe d'eau +s'en va s'épanouir en trois bassins; le lac Michigan, le lac +Huron et la baie Géorgienne. Ces bassins sont d'une immense +étendue, de 100 lieues sur 50. Le fleuve continue +son cours en recueillant plusieurs affluents. Il descend +ensuite par la rivière de Détroit, qui a 2,000 pieds de +largeur. Ensuite se présente le lac Érié, de 90 lieues sur +45, et à son extrémité sud, il se précipite comme tout +entier à 140 pieds de profondeur sur 3,000 pieds de largeur +à Niagara, dans le lac Ontario, qui est encore à 225 +pieds au-dessus du niveau de la mer.</p> + +<p>Ces 225 pieds sont représentés jusqu'à Montréal par +plusieurs rapides ainsi nommés: les Galops, le Long-Sault, +les Cèdres, et enfin le saut St-Louis, qui a près de +vingt pieds de hauteur, où se trouvent les derniers degrés +de cette pyramide de 1,600 pieds de hauteur que nous +venons de parcourir. Le fleuve reçoit alors d'immenses +affluents: l'Ottawa, le Richelieu, le Saint-Maurice, +l'Yamaska, le Saguenay, de 3,000 pieds de largeur, après +lequel le grand fleuve atteint 10 lieues, puis 20 lieues, +puis 30 lieues de largeur en arrivant à la mer.</p> + +<p>Le bateau du gouverneur était d'une grande dimension. +Les sauvages furent au dernier degré d'étonnement +en voyant les Français manoeuvrer un si grand bâtiment. +Ils savaient le sortir de l'eau en un instant, et le porter +au delà des rapides avec une remarquable facilité.</p> + +<p>M. Le Moyne rendit les plus grands services, et sut +faire valoir près des sauvages l'effroi que leur inspiraient +la force et l'audace des Français; aussi les sauvages n'osèrent +pas attaquer le gouverneur à l'aller ni au retour.</p> + +<p>En 1673, deux ans après, nous dit M. Dollier de Casson, +M. de Frontenac, le nouveau gouverneur, voulut faire +le même voyage, et il emmena avec lui M. Le Moyne, +qui devait lui être du plus grand secours. M. Le Moyne pouvait +s'assurer des dispositions des sauvages, et ainsi il faisait +éviter tout mal entendu; nous le verrons ci-après.</p> + +<p>M. de Frontenac arriva à Montréal vers le 20 juin 1673, +il fut reçu en grande pompe par le clergé et par la garnison, +avec le gouverneur Pérot, qui devait l'accompagner. +Il assista, le 24 juin, à la messe à l'église paroissiale: c'était +le jour de saint Jean-Baptiste, patron du pays et du ministre +Colbert. Le gouverneur fut complimenté dans le sermon +donné par M. de Fénelon. Le lendemain, il partit avec +400 hommes et 100 canots. Il avait, en outre, deux grandes +berges ornées de couleurs éclatantes pour frapper, +disait-il, les sauvages. C'est pour la même raison que son +escorte était si nombreuse. Il avait avec lui trois prêtres: +M. Dollier de Casson, M. d'Urfé et M. de Fénelon, pour +traiter avec les sauvages, dont ils étaient les missionnaires.</p> + +<p>M. Le Moyne reçut les sauvages et les présenta à , M. +de Frontenac. Il traduisit les allocutions et les réponses, +et enfin, il était chargé d'amener chaque jour, à la table +du gouverneur, deux ou trois des principaux parmi les +Iroquois. Nous pensons que M. Le Moyne avait avec +lui ses fils, au moins les trois aînés: Charles, qui avait dix-neuf +ans, Jacques, qui avait dix-sept ans, et Pierre, âgé +de près de quinze ans.</p> + +<p>M. de Frontenac ayant reçu les Indiens, ceux-ci lui +adressèrent, un discours de bienvenue par un des principaux +chefs, Garakonthié. Ensuite, M. de Frontenac fit une +réponse qui fut traduite par M. Le Moyne. Les jours suivants +furent employés à la construction d'un fort où M. +de Frontenac installa une garnison.</p> + +<p>Ensuite le gouverneur revint à Ville-Marie avec ses +troupes, et il continua à s'occuper de l'amélioration de son +fort, qu'il confia l'année suivante à M. de La Salle, à qui +il accorda une garnison de 40 soldats, destinés à protéger +les marchands et les traitants qui se fixèrent autour du +Fort.</p> +<br><br><br> + + +<h3>CHAPITRE IX</h3> + +<h3>MONSIEUR LE MOYNE ENVOIE SES ENFANTS EN FRANCE<br> +POUR ENTRER DANS LA MARINE.</h3> + +<p>En revenant de cette expédition, M. Le Moyne prit +une décision qui devait avoir les conséquences les plus +avantageuses pour ses enfants.</p> + +<p>Vers ce temps, Colbert employait tous les moyens pour +mettre la marine militaire sur le plus grand pied. Dans +sa supériorité de vues, il avait compris qu'avec les nouvelles +colonies possédées par les autres nations, la marine +était appelée à occuper une place considérable dans le +monde. Il voyait que le siège de la puissance était déplacé +dans l'ordre politique, et se trouvait alors dans le commerce +des deux mondes.</p> + +<p>Cinq ports furent agrandis et fortifiés: Brest, Toulon, +Rochefort, le Havre et Dunkerque. Des vaisseaux furent +construits sur un plus grand modèle que ceux de l'Angleterre +et de la Hollande. Cent vaisseaux de ligne furent +préparés, avec 60,000 matelots, et les commandements +furent donnés à des hommes d'un grand génie: d'Estrées, +Tourville, Duquesne, Jean Bart et Forbin. Bientôt le +pavillon français, jusque-là à peine connu sur les mers, +donna la loi aux autres nations.</p> + +<p>Colbert voulut assurer ces succès. «Le roi avait demandé +à Colbert l'empire de la mer, et Colbert, par les mesures +les plus puissantes, sut le lui donner.»</p> + +<p>Tels furent, dans les années suivantes, les progrès de la +marine que, tandis que la France, en 1672, n'avait que +soixante vaisseaux de ligne et quarante frégates avec +60,000 matelots, moins de dix ans après, en 1681, la +marine comptait cent quatre-vingt-dix-huit bâtiments de +guerre et 160,000 hommes de mer.</p> + +<p>Mais pour en arriver là , le ministre avait établi des +classes de recrutement pour les marins et des écoles spéciales +pour former les officiers, pris dans les meilleures +familles. A Rochefort, à Brest, à Dieppe, à Toulon, on +avait fondé des écoles où les jeunes gens faisaient leur +apprentissage d'officiers.</p> + +<p>On y enseignait les mathématiques, l'hydrographie, le +service du canon. On assujettissait les pilotes et les artilleurs +à apprendre leur métier autrement que par routine, +et les élèves de la marine profitaient de cet enseignement.</p> + +<p>On voit tout cela réglé et disposé avec la plus grande +habileté par le grand ministre dans ses lettres aux intendants +maritimes: Amous, Matharel, du Terron, du Seul, +dans les années 1661, 1670 et 1671, et enfin dans sa +grande ordonnance sur la marine, en 1680. Cotte ordonnance +a été conservée, et elle se trouve au deuxième livre +du Code du commerce actuellement en vigueur.</p> + +<p>Le roi secondait ces mesures de tout son pouvoir. Il +avait d'abord fait appel aux principales familles des côtes +maritimes, pour leur faire destiner quelques-uns de leurs +enfants à la marine; il s'était aussi adressé aux grandes +familles des colonies, qui devaient retirer tant d'avantages +de l'accroissement des forces navales.</p> + +<p>M. Le Moyne répondit à ces invitations en envoyant +trois de ses enfants dans les écoles de France: de Sainte-Hélène, +d'Iberville et de Maricourt. Il est probable que +c'est alors que M. Testard de Montigny envoya aussi +son fils, l'ami des jeunes Le Moyne.</p> + +<p>D'Iberville, avec ses frères, passa quatre on cinq ans dans +l'apprentissage de la vie de marin. Il commença par étudier +aux écoles, et ensuite il continua ses travaux avec +ses frères sur les vaisseaux du roi en campagne.</p> + +<p>C'était le temps des grandes luttes de la France sur +les mers avec l'Angleterre et la Hollande. La France +remporta alors plusieurs victoires signalées. Nous ne +savons pas avec lequel des commandants les jeunes Le +Moyne firent alors leur apprentissage; mais l'occasion ne +devait par leur manquer, puisque les élèves de marine +n'étaient pas plus inactifs que le reste de la flotte.</p> + +<p>En 1676, le duc de Vivonne, assisté de Duquesne, +lieutenant général de la marine, se rendit en Sicile. Il y +trouva les Espagnols et les Hollandais réunis. Ceux-ci +avaient pour commandant leur plus grand homme de +guerre, l'amiral Ruyter.</p> + +<p>Un premier combat, livré près de l'île de Stromboli, fut +indécis; mais un second, livré près de Syracuse, fut une +complète victoire pour les Français; Ruyter y fut tué. +Enfin, Vivonne et Tourville, continuant leur course, atteignirent +encore une fois, devant Palerme, les flottes ennemies +et les écrasèrent. La France eut dès lors l'empire +de la Méditerranée.</p> + +<p>Les Hollandais avaient, cette même année, pris Cayenne +et ravagé nos établissements des Antilles. Le vice-amiral +d'Estrées, avec huit bâtiments, reprit Cayenne et détruisit, +dans le port de Tobago, une escadre ennemie de dix +vaisseaux. En 1678, d'Estrées enleva cette île, puis il traversa +l'Atlantique et prit tous les comptoirs hollandais +au Sénégal. Le pavillon français régna alors sur l'Atlantique +comme sur la Méditerranée.</p> + +<p>D'autres succès suivirent: Duquesne bombarda Alger +en 1681 et 1684; Tripoli et Tunis éprouvèrent le même +sort, et pendant quelque temps, la Méditerranée fut purgée +des corsaires.</p> + +<p>Dans l'intervalle, Duquesne avait bombardé Gênes, en +1684. En 1689, le convoi destiné pour l'Angleterre traversa +la Manche, et le commandant Château-Renaud +battit l'escadre anglaise à Bantry.</p> + +<p>Tourville, avec 78 voiles, attaqua l'escadre ennemie sur +les côtes de Sussex, et détruisit 18 vaisseaux près de +Beachy Hood (10 juillet 1690). Alors la France eut +l'empire de l'Océan, jusqu'au désastre de la Hogue, où +Tourville, avec 40 vaisseaux, soutint le choc de 80 +vaisseaux anglais et hollandais. Mais l'année suivante, +cette défaite fut réparée, car en 1693, à la bataille de +Lagos, Tourville anéantit les flottes anglaise et hollandaise, +et saisit pour 80 millions de marchandises.</p> + +<p>Pendant ce temps-là , Jean Bart avait fait connaître son +habileté et son audace. En 1691, après de brillants exploits, +il avait été nommé chef d'escadre dans la marine +royale. Étant sorti de Dunkerque, malgré le blocus des +Anglais, il brûla 80 vaisseaux ennemis, débarqua à New-Castle +et revint avec un immense butin. En 1694, malgré +tous les efforts des ennemis, il alla prendre un convoi de +grains, et défit la flotte hollandaise, supérieure en nombre. +C'est alors qu'ayant abordé le vaisseau amiral, il tua +le commandant et enleva toute l'escadre.</p> + +<p>Lorsque les jeunes Le Moyne eurent acquis la science +compétente, il paraît qu'ils furent envoyés à Montréal, où +le gouverneur méditait des entreprises considérables, +comme nous le verrons bientôt.</p> + +<p>Vers 1684, les Le Moyne retrouvèrent leur père avançant +toujours en mérite et en considération; il n'avait que +50 ans. Ils revirent aussi leur sainte et admirable mère, +riche en piété, on tendresse et en vertus: elle était entourée +de douze enfants, dont quatre étaient déjà des hommes +faits, et elle n'avait alors que 44 ans.</p> + +<p>Montréal avait pris, pendant ce temps, un grand développement; +la population était arrivée à 1,500 âmes; +la ville était protégée par une milice dévouée et intrépide, +et elle était environnée de remparts en palissades +avec des bastions.</p> + +<p>Le gouverneur était toujours M. Pérot, neveu de M. +Talon par sa femme, et beau-frère, par sa soeur, de M. +le président de Bretonvilliers, frère du supérieur de Saint-Sulpice. +Le major était M. Bisard, qui avait épousé la +fille de M. Lambert Closse. Le curé était M. Dollier de +Casson, résidant à Montréal avec M. Souart, l'ancien +instituteur des jeunes Le Moyne.</p> + +<p>M. d'Urfé et M. de Fénelon s'occupaient surtout des +missions. M. de Belmont était à la tête de la mission de +la Montagne.</p> + +<p>Les Le Moyne avaient beaucoup de parents dans la +ville: M. Jacques Le Moyne et ses fils, madame Le Ber +et ses enfants, parmi lesquels Jeanne, cette jeune fille +d'une piété si éminente, et qui menait la vie de recluse +dans la maison de ses parents.</p> + +<p>M. Charles Le Moyne avait quitté sa maison de la rue +Saint-Joseph pour aller s'établir sur le quai, près de la rue +Saint-Charles. De là , il pouvait se rendre plus facilement à +son fief de Longueuil, où il faisait élever un château considérable. +M. Le Ber avait aussi quitté la rue Saint-Joseph, +et il était venu s'établir sur la rue Saint-Paul, près de la +rue Saint-Dizier, où il était plus commodément pour les +intérêts de son commerce.</p> + +<p>Les principaux citoyens que l'on cite à ce moment dans +le recensement étaient les amis ou les alliés de la famille +Le Moyne, et ils ont tous eu des descendants nombreux +dans le pays. C'étaient MM. Prud'homme, Descaries, +Deschamps, Jean Dupuy, Urbain Tessier, de Lamothe, +de Brasac, Robert Cavelier, Antoine Primot, François +Lenoir, Pierre Robutel, de Hautmesnil.</p> + +<p>Les jeunes Le Moyne, en attendant les ordres du gouvernement +qu'on leur avait fait pressentir, accompagnèrent +encore leur père, qui prit part à deux expéditions, en +1684 et 1685.</p> + +<p>D'abord en 1684, M. de Frontenac, voulant établir une +ferme confiance parmi les colons contre les entreprises +des sauvages, résolut d'aller trouver ceux-ci pour les déterminer +à faire une paix durable; enfin, il voulait aussi +explorer les nations de l'Ouest pour lier commerce avec +elles, et les attirer dans notre parti en cas de rupture avec +les Iroquois. C'est alors qu'il détermina d'envoyer, en +forme d'ambassade, quelques Canadiens amis des sauvages, +pour les assurer de la décision du roi à l'égard de la +paix.</p> + +<p>Charles Le Moyne fut choisi. Il avait la confiance +des sauvages, qui le distinguaient entre tous et l'avaient +honoré d'un nom sauvage; ils l'appelaient Akouassen, +c'est-à -dire la perdrix, à cause de son agilité extraordinaire +et peut-être aussi à cause de son teint normand et vermeil. +M. de Frontenac se disposait à partir pour rejoindre +les envoyés, lorsqu'il fut remplacé dans son gouvernement +par M. de La Barre, qui mit à exécution le projet +de son prédécesseur.</p> + +<p>M. de La Barre partit de Montréal le 25 juin 1684 +avec M. Le Moyne. Il se rendit au lac Ontario, puis +à l'embouchure d'une rivière où se trouve maintenant la +ville d'Oswégo. Il envoya de là M. Le Moyne chez les +Onnontagués, qui paraissaient bien disposés. M. Le Moyne +revint avec plusieurs chefs indiens qui entrèrent en pourparlers +avec le gouverneur. C'était M. Le Moyne qui +interprétait les allocutions de M. de La Barre et les réponses +du chef iroquois. Mais ces pourparlers n'eurent +pas d'issue, parce que les Onnontagués ne voulaient +pas s'engager à part des autres nations, et craignaient de +se mettre en butte à leur ressentiment; car ces nations +étaient irritées de n'avoir pas été appelées à ces +conférences, M. Le Moyne avait prévenu M. de La Barre, +qui ne voulut pas l'écouter. Il ne consentit à aucun arrangement, +ce qui mit fin à ces entrevues, et il revint mécontent +des prétentions des sauvages.</p> + +<p>De nouveaux événements tournèrent les esprits vers +d'autres intérêts, ainsi que nous allons le voir au chapitre +Suivant.</p> +<br><br><br> + + + +<h3>DEUXIEME PARTIE</h3> +<br><br> + + +<h3>CHAPITRE Ier</h3> + +<h3>EXPÉDITIONS A LA BAIE D'HUDSON.</h3> + +<p>Les circonstances que les jeunes Le Moyne attendaient, +se présentèrent enfin vers l'année 1686.</p> + +<p>Il y avait longtemps que le gouvernement voulait +prendre une décision pour les pays du Nord occupés d'abord +par les Français et enlevés depuis par les Anglais.</p> + +<p>Colbert avait écrit à M, Denonville, le nouveau gouverneur +général, de s'en occuper activement. Ces pays +commençaient au 51° de latitude, et comprenaient le +Labrador, la baie d'Hudson et les contrées environnantes. +Ils étaient très importants par leur position au +milieu de tribus nombreuses, et surtout pour le commerce +des fourrures, que l'on savait plus belles à mesure que l'on +approchait du pôle nord.</p> + +<p>Il y avait des années où l'on avait pu recueillir jusqu'à +800,000 pièces. C'était un revenu de plusieurs millions +que l'on pouvait percevoir, et, de nos jours, malgré la +diminution du gibier, on a recueilli à la baie d'Hudson, +en castors, en orignaux, en renards bleus, et en martres, +jusqu'à vingt millions de francs par année.</p> + +<p>Le centre de ce trafic est la baie d'Hudson, vaste golfe +qui est comme une mer de 550 lieues de longueur sur +250 lieues de largeur. On croit que les Français et les +Portugais avaient exploré ces côtes à partir de l'an 1500. +En 1610, un navigateur anglais, Hudson, en prit possession, +et vers 1660, le prince Rupert, oncle du roi Charles II, +chef de l'amirauté anglaise, fonda une compagnie de la +baie d'Hudson pour l'exploitation des fourrures.</p> + +<p>Des marins anglais y furent envoyés, et ils construisirent +plusieurs forts pour la traite avec les sauvages, +Aussitôt les marchands de Québec établirent une société +sous le nom de «Compagnie du Nord», et ils réclamèrent +l'appui du gouvernement. Ils alléguaient ce principe, qu'avant +l'institution du prince Rupert, les Français possédaient +plusieurs établissements qui avaient été livrés aux +Anglais par deux renégats, Radisson et de Groseillers.</p> + +<p>Le gouverneur, M. Denonville, pressé par Colbert. +voulut remédier à cet état de choses. Il fit réunir à +Montréal une troupe de cent hommes, à la tête desquels +il mit un des anciens officiers de Carignan, le chevalier +de Troyes, qui était renommé pour son habileté. Il avait +avec lui 30 soldats et 70 Canadiens. M. de Catalogue +commandait les soldats, et M. Lenoir Roland était à la +tête des Canadiens.</p> + +<p>Charles Le Moyne, alors âgé de 60 ans, aurait voulu +être de cette expédition, mais ses infirmités ne le lui +permettaient pas. Il proposa trois de ses fils, Saint-Hélène, +d'Iberville et Maricourt comme volontaires, pouvant +servir de guides et d'interprètes. Le chevalier de Troyes +demanda qu'on lui donnât le Père Silvy pour chapelain, +afin de subvenir aux besoins spirituels des soldats, et +pour traiter avec les sauvages, parmi lesquels il avait +fait plusieurs missions. C'était un homme éminent, et qui +fut du plus grand secours.</p> + +<p>Il y avait plusieurs chemins pour se rendre à la baie +d'Hudson; le premier, en partant de Tadoussac et en +remontant le Saguenay; de là . on arrivait au lac Saint-Jean, +puis au lac Mistassini, d'où l'on suivait un affluent +de la rivière Rupert qui débouchait dans la mer du Nord.</p> + +<p>Le second partait de Trois-Rivières, remontait le Saint-Maurice, +puis trouvait plusieurs affluents qui descendaient vers +la baie d'Hudson. On fut obligé de renoncer +à ces deux chemins. On ne voulait pas donner l'éveil aux +Anglais, qui étaient aux environs, et l'on craignait aussi +de rencontrer les Iroquois, qui venaient souvent dans ces +parages. On choisit alors le chemin de l'Ottawa, à l'ouest +de Montréal, qui était éloigné de tout voisinage dangereux +et à l'abri de toute surprise.</p> + +<p>Le départ fut fixé au 20 mars 1686. Le dégel était à +peine commencé, mais il importait d'arriver avant que les +vaisseaux anglais du printemps fussent venus ravitailler +les stations anglaises et enlever les pelleteries.</p> + +<p>L'expédition entendit la sainte messe dans l'église +Notre-Dame, qui servait au culte depuis peu. Toute la +population environnait les jeunes volontaires, et l'on +peut concevoir quels étaient les sentiments des mères, et +en particulier de l'admirable madame Le Moyne, âgée alors +de 46 ans, et qui voyait partir en même temps trois de ses +enfants.</p> + +<p>Les soldats étaient équipés de tout ce qui était nécessaire: +ils avaient une vingtaine de traîneaux; ils emportaient +des vivres et des munitions pour plusieurs mois. +Parmi eux il y avait des charpentiers pour établir les +campements, des marins pour conduire les embarcations, +des canonniers, des mineurs pour saper les fortifications +s'il était nécessaire; enfin des sauvages éprouvés et dévoués +les accompagnaient: c'étaient des gens appartenant +à la mission de la Montagne et à celle de Lachine.</p> + +<p>Ils remontèrent le fleuve, purent porter leurs bagages +au saut Saint-Louis et aux rapides de Sainte-Anne, puis +ils suivirent le cours de l'Ottawa. Les rives étaient couvertes +alors de bois sans limites.</p> + +<p>Quelques jours après, ils arrivèrent devant le fort de +la Petite-Nation, où il y avait une réunion de chrétiens +indiens sous la direction des prêtres de la maison de l'évêque +de Québec. Ils saluèrent le fort d'une salve de coups +de fusils, auxquels le fort répondit par un coup de canon +en déployant au haut du rempart le drapeau de la France.</p> + +<p>Ils longèrent les chutes de la Chaudière, puis le lac +des Chats, et ils arrivèrent on vue de l'île du Calumet et +de l'île des Allumettes.</p> + +<p>Ils étaient alors au milieu de ces îles si nombreuses +qu'on les appelle les Mille-Iles, comme celles que l'on trouve +à Gananoque sur le Saint-Laurent, à l'entrée du lac +Ontario, et comme celles aussi que l'on rencontre en si +grand nombre à l'extrémité ouest de l'île de Montréal.</p> + +<p>Arrivés à l'embouchure de la rivière Mattawa au 1er +jour de mai, ils ne continuèrent pas dans la direction du +lac Nipissing, à travers de lac Champlain et le lac Talon, +comme l'avait fait Champlain et plus tard M. de Talon +en 1616. Ils remontèrent droit dans le nord par la rivière +Mattawa jusqu'au lac Témiscaming.</p> + +<p>C'est là , dit M. de Catalogne, dans sa relation, qu'ils se +firent des canots et qu'ils les employèrent sur le lac.</p> + +<p>Ce lac a 60 lieues de longueur sur 4 de large. Les rives +sont bordées des terres les plus fertiles. Sur tout ce parcours, +ils rencontraient différentes populations qui, comme +toutes les nations sauvages du Nord, étaient ennemies des +Iroquois et des Anglais, et étaient en bons rapports avec +les Français, qu'elles avaient appris à aimer par les missions +infatigables des Pères Jésuites.</p> + +<p>Des réceptions solennelles avaient lieu: les tribus apportaient +le calumet de paix; elles exécutaient leurs danses +en suivant les bateaux; puis elles entonnaient des +chants de joie qui se distinguaient surtout pur cette +particularité, disent les mémoires, «que c'était à qui +crierait le plus fort.»</p> + +<p>On débarquait le soir; on tirait les chaloupes à terre.</p> + +<p>Alors les gens faisaient du feu et prenaient le repos, +que l'on prolongeait parfois pendant plusieurs jours quand +les fatigues le demandaient.</p> + +<p>Les frères Le Moyne guidaient les miliciens dans le +bois, pour se procurer de nouvelles provisions par la, pêche +ou la chasse.</p> + +<p>Quand on fut arrivé à l'extrémité du lac Témiscaming, +on porta les canots pour trouver les affluents de la +rivière Abbitibbi, qui se dirige vers la mer du Nord.</p> + +<p>Tout ce trajet ne s'accomplissait pas sans de grandes +difficultés: souvent l'on trouvait les cours d'eau gelés sur +une grande étendue; d'autres fois, il fallait lutter contre +les glaçons qui obstruaient le cours du fleuve.</p> + +<p>A mesure que l'on avançait dans le nord, les obstacles +augmentaient. Les rivières étaient encore gelées sur un +long parcours; aussi, malgré la force et l'habileté des hommes, +on mit à traverser cette étendue de 900 milles de +longueur, un temps bien plus considérable que l'on +n'avait pu prévoir; le trajet dura plus de deux mois.</p> + +<p>En ce temps, le pays avait un aspect de sévérité et de +grandeur qui imposait. Cette perspective austère et sauvage +a disparu par suite des défrichements et de la destruction +des bois. C'est ainsi que s'expriment les missionnaires:</p> + +<blockquote><p> +Nous avons à passer des forêts capables d'effrayer les +voyageurs les plus assurés, soit par leur vaste étendue, +soit par l'âpreté dos chemins rudes et dangereux. Sur +la terre, on ne peut marcher que sur des précipices; sur +le fleuve, on ne peut voguer qu'à travers des abîmes où +l'on dispute sa vie sur une frêle écorce, entre des tourbillons +capables de perdre de grands vaisseaux. +</p></blockquote> + +<p>A mesure que l'expédition remontait, elle pouvait contempler, +jusqu'aux extrémités de l'horizon, ces forêts +immenses qui n'étaient pas encore exploitées et qui présentaient +la variété des plus beaux arbres, à l'état plusieurs +fois séculaire. Ce que l'on ne trouve plus qu'en +remontant à de grandes distances, on le voyait alors à +proximité, du Montréal et du lac Chaudière. On trouvait +des vallées, des montagnes couvertes de la végétation la +plus abondante et la plus extraordinaire, jusqu'à porte de +vue, et avec une continuité si suivie dans toutes les directions, +qu'elle faisait dire aux voyageurs du temps que «le +Canada n'était qu'une foret.» En même temps, la densité +de cette masse de verdure était si grande avec son +enchevêtrement de branches, de plantes grimpantes et de +lianes, qu'on ne voyait sur sa tête, pendant des lieues et +des journées entières de marche, qu'un dôme continu d'arbres +sans la moindre échappée de ciel.</p> + +<p>Depuis ce temps, l'exploitation a commencé à s'étendre, +et elle a continué depuis deux siècles avec une activité +toujours croissante, en sorte que, actuellement, elle produit +chaque année cent millions de francs de revenu. L'aspect +du pays a donc pu changer, et, malgré cela, à 20 lieues de +Montréal et d'Ottawa et à 10 lieues de Mattawa, on trouve +encore des traces de la forêt primitive, avec ses troncs +séculaires et ses proportions gigantesques.</p> + +<p>Pendant la marche, l'expédition pouvait contempler des +variétés singulières. Sur certaines montagnes, au côté sud, +on voyait la neige disparue et les premières pousses de +la végétation naissante; et pendant ce temps-là , au côté +nord, les arbres étaient revêtus encore d'une impérissable +blancheur, et couverts de cristaux et de stalactites +resplendissant aux feux du jour.</p> + +<p>Ce n'était pas sans peine que l'on affrontait ces immensités: +tantôt il fallait traverser des berceaux de branches +penchées sur la rivière de manière à intercepter la navigation; +ensuite, lorsque l'on recourait aux portages, souvent +on rencontrait sur les rives des arbres brisés et couchés +que l'on ne pouvait franchir qu'en se glissant, en +rampant presque, pendant des distances considérables.</p> + +<p>C'est là qu'on voyait dans toute leur réalité ces aspects +étranges décrits par Parkman:</p> + +<blockquote><p> +Ici, des arbres renversés par la tempête servaient de +digue aux flots écumants avec leurs débris monstrueux: +en même temps, on pouvait contempler les profondeurs +des forêts séculaires, obscures et silencieuses comme des +cavernes soutenues par les piliers de ces arbres dont chacun +est un Atlas supportant un monde de feuillage, et +répandant une humidité continuelle à travers leurs écorces +épaisses et rugueuses.</p> + +<p>Quelques arbres apparaissent pleins de jeunesse; +d'autres, au contraire, sont tout décrépits et déformés +par l'Age, semblables à des fantômes aux contorsions +étranges. Ils sont tout repliés sur eux-mêmes et couverts +de veines et d'excroissances; d'autres, entrelacés +et réunis ensemble, paraissent comme des serpents pétrifiés +au milieu des embrassements d'une lutte mortelle: +les mousses apparaissent aussi aux regards, étendant +sur les sols pierreux un tapis verdoyant; là revêtant les +rochers de draperies ondoyantes: plus loin transformant +les débris en remparts de verdure, ou bien enveloppant +les troncs brisés comme d'un filet qui les préserve +d'une dernière destruction; plus haut, on les voit +se suspendre et se déployer en guirlandes et en spirales +comme des formes de reptiles, et sur eux resplendit +la jeune végétation qui appuie sur des ruines les pousses +vigoureuses d'une forêt naissante.</p> + +<p>(M. Parkman.) +</p></blockquote> + +<p>Lorsqu'on arrivait aux chutes et aux rapides, on contemplait +d'autres spectacles saisissants de grandeur.</p> + +<p>A l'extrémité des lacs immenses reflétant les clartés d'un +ciel étincelant, l'on voyait descendre sur des escaliers de +granit les chutes d'un lac plus élevé occupant souvent toute +la ligne de l'horizon. Parfois la chute arrivait en tournoyant +autour d'immenses sommités, puis au delà , on voyait +de nouveaux lacs environnés de rochers surplombant, avec +des arbres qui venaient baigner leurs branches dans les +eaux profondes. Les rives étaient surchargées de plantes, +de lierres qui semblaient disposés avec l'art le plus compliqué. +A d'autres endroits, l'immensité des eaux était +interrompue par des rochers qui se rapprochaient comme +une barrière infranchissable, dont on ne trouvait l'issue +qu'après mille détours; et ensuite, au delà , on contemplait +de nouvelles nappes d'eau d'une pureté et d'un éclat +sans égal.</p> + +<p>Avec toutes les difficultés que présentait le parcours de +cette nature primitive, il arrivait des événement inattendus, +qui arrêtaient la marche et réduisaient l'expédition à +une inaction complète. Des brouillards qui s'élevaient du +sein des ondes ne permettaient plus d'avancer et environnaient +tout d'une obscurité profonde. D'autres fois, un +changement de température amenait un dégel si complet +que les chemins devenaient comme des fondrières insondables, +et l'on ne pouvait porter les canots et les bagages.</p> + +<p>D'autres phénomènes propres à ces climats venaient surprendre +les voyageurs. Dans la nuit arrivait une pluie +abondante qui, en tombant, se changeait en pince, et recouvrait +tout comme d'un cristal épais. Alors, les arbres +et les buissons semblaient transformés en girandoles. Les +troncs, les branches et jusqu'aux moindres brindilles +étaient complètement renfermés dans un étui de place. +En outre, du haut des rochers pendaient des guirlandes +et des aiguilles de cristal; tout cela plus admirable que +les effets du givre, qui ne sont que passagers. C'était +magnifique, c'était féerique. Les fameux palais de cristal +des souverains orientaux ne sont rien comparés a ces +merveilles.</p> + +<p>Mais toutes ces beautés devaient voir une fin terrible. +Il y avait un moment ou les arbres finissaient par +céder sous des poids écrasants; les branches commençaient +à éclater et à se rompre de toutes parts avec un +bruit sinistre. Les voyageurs n'osaient sortir de leurs tentes, +ni avancer, ni même lever leurs regards vers ces massifs +qui s'ébranlaient et s'écroulaient sur leurs têtes. Et +enfin, quand l'oeuvre de destruction était terminée, on +pouvait constater l'étendue du mal; des arbres déracinés +jonchaient les chemins; d'énormes chênes cassés en tête +ou par le milieu formaient des amoncellements et des +chaos au milieu desquels il semblait que l'expédition ne +pourrait jamais continuer sa marche.</p> + +<p>Pendant l'expédition, on put reconnaître quels services +rendait le Père Silvy: il instruisait les sauvages, les +exhortait au bien, entendait les confessions et administrait +le baptême. De plus, il portait les consolations aux +malades et aux découragés. Lorsque la fatigue était trop +grande et qu'il fallait nécessairement s'arrêter quelques +jours, les charpentiers élevaient en quelques heures une +chapelle. Les nefs étaient couvertes de branches et de +feuillages, et le sanctuaire décoré d'écorce de bouleau. Cet +appareil avait, aux yeux de ces hommes de foi, autant +de prix que les basiliques les plus belles, ornées de marbres +et de porphyres.</p> + +<p>Le Père Silvy n'était pas seulement secourable pour +le ministère religieux; il était habile pour gagner le coeur +des sauvages. Ils l'admiraient comme le représentant de +ces héroïques Pères Jésuites qui, depuis cinquante ans, +parcouraient sans cesse ces contrées lointaines, en faisant +connaître l'Évangile.</p> + +<p>Après le Père Silvy, ceux qui avaient pu rendre le plus +de services étaient les frères Le Moyne, qui étaient +incomparables pour guider l'expédition sur les courants, +et pour la conduire dans les profondeurs des forêts. Ils +avaient une habileté égale à celle des sauvages pour s'orienter +au milieu des solitudes les plus impénétrables; +enfin, par leur connaissance des langues sauvages et leur +titre de représentants des nations indiennes auprès du +gouvernement, ils étaient considérés tout particulièrement.</p> + +<p>D'après les mémoires du temps et les portraits des Le +Moyne conservés à Paris, on peut avoir une idée de ce +qu'étaient alors ces jeunes gens de 22, 24 et 26 ans. Ils +étaient grands, forts et d'une habileté extraordinaire pour +les exercices du corps.</p> + +<p>D'Iberville qui, par la taille, dépassait ses deux frères, +les surpassait aussi par la force. A cela près, ils se ressemblaient +à s'y méprendre.</p> + +<p>Le teint clair, les cheveux abondants et très blonds; +les traits grands mais délicats; le front large, ouvert; +les yeux bleus et pénétrants; le nez aquilin; la bouche +fine et bien dessinée; le menton carré, signe d'une grande +fermeté. Ils semblaient bien appartenir à cette admirable +race normande qui avait produit les conquérants de +l'Angleterre, les champions de la Sicile et les héros des +croisades.</p> + +<p>Enfin, après deux mois de marche, on put contempler, +du sommet des montagnes, une immensité d'eau reflétant +les tons pâles d'un ciel froid mais pur; c'était la baie +d'Hudson, vaste comme une mer, et s'étendant au loin +jusqu'à l'horizon.</p> + +<p>Le but de tant de fatigues était atteint; les coeurs furent +remplis de joie, mais l'expression on fut contenue, de +crainte de quelque surprise. Sur l'invitation du missionnaire, +tous les voyageurs se prosternèrent et tirent entendre, +mais à , demi voix, un <i>Te Deum</i> d'actions de grâces.</p> + +<blockquote class="ill"> + +<p class="milieu"><img alt="" src="images/095.png"><br></p> + + +<h4>COSTUME DES TRAPPEURS.</h4> + +<p><b>Ce costume se composait d'un vêtement de fourrure ou de +drap, qui descendait jusqu'aux genoux. Les jambes étaient +préservées du froid par des bas de laine foulée qui remontaient +jusqu'au-dessus du genou et étaient retenus par de +fortes jarretières en peau. Ce vêtement était de différentes +couleurs, suivant les localités; les gens de Montréal étaient +habillés en bleu, ceux de Trois-Rivières, en blanc ceux de +Québec en rouge. Il était ainsi facile de les reconnaître. Leur +chapeau était en feutre noir, à grands bords relevés par devant. +Le costume était accompagné d'une ceinture en laine, +et d'une large cravate qui faisait plusieurs fois le tour du cou.</b> +</p></blockquote> + +<br><br><br> + + + +<h3>CHAPITRE II</h3> + +<h3>ASPECT DE LA BAIE D'HUDSON.</h3> + +<p>La baie nommée baie du Nord, se présentait donc il +leurs regards dans son immensité.</p> + +<p>Cette masse d'eau, qui est vraiment une mer intérieure, +n'a pas moins de 300 lieues de longueur sur 250 lieues +dans sa plus grande largeur. Au sud, elle se rétrécit en +une baie qui a 80 lieues de largeur: c'est ce que l'on +appelle la baie James.</p> + +<p>Cette partie était occupée par quatre forts: à l'extrémité +sud, le fort Monsipi, que les Français ont appelé +depuis le fort Saint-Louis; à droite, à quarante lieues, +le fort Rupert; à gauche, à quarante lieues, le fort +Kichichouane, que les Français nommèrent le fort +Sainte-Anne. Plus haut, du même côté, le fort de New +Savanne, appelé ensuite fort Sainte-Thérèse. Ce fort +était situé sur la rivière appelée des Saintes-Huiles, +parce que l'un des missionnaires y avait perdu son +bagage.</p> + +<p>Enfin, plus loin, à trente lieues au nord, on trouvait le +fort Nelson, nommé plus tard le fort Bourbon.</p> + +<p>Les Canadiens étaient donc arrivés à leur but, le 20 +juin 1686, à ce centre si recherché du commerce des +fourrures du Nord.</p> + +<p>Nul bruit de leur marche n'avait transpiré. Les Anglais, +renfermés dans leurs forts, attendaient la venue +des bâtiments du printemps; ils étaient loin de penser +qu'une troupe d'hommes chargés de munitions et d'un +matériel de siège avait pu franchir, pour les surprendre, +900 milles dans la saison de l'année la plus difficile pour +la marche.</p> + +<p>On ne songeait donc pas à se garder au fort Monsipi; +il n'y avait ni poste d'observation, ni rondes de nuit, ni +sentinelles. Les voyageurs attendirent avec une vive +impatience le moment fixé par leur chef, et jusque-là , ils +pouvaient jouir d'un beau spectacle, comme il arrive souvent +dans ces grandes régions du Nord. Des bruits se +faisaient entendre au loin. C'était le dégel qui opérait son +oeuvre de destruction sur les masses de glace environnantes. +Ces amas se détachaient du haut des rives, et se +précipitaient ensuite avec un fracas semblable au bruit +du tonnerre. La lune, entourée d'auréoles de diverses couleurs, +éclairait faiblement. A mesure que l'expédition +avait avancé dans le nord, elle avait pu contempler plusieurs +fois cette merveille des régions polaires que l'on +appelle l'aurore boréale. Presque tous les soirs, le ciel +paraît en feu avec des dispositions de lumière qui varient +et changent d'instant en instant. Tantôt, l'on voit les degrés +d'un portique qui va se perdre dans le sommet des +nuages; quelques minutes après, les lueurs paraissent +comme des colonnes d'albâtre qui se mettent en mouvement +et se croisent en formant des losanges de feu. A +certains moments, tout s'éteint, puis les lueurs réapparaissent +avec des combinaisons nouvelles. Quelquefois, +on aperçoit comme un immense éventail offrant plusieurs +cercles d'où s'échappent des rayons de feu qui éclatent +dans l'immensité comme des fusées d'artifice. Voilà ce que +l'on pouvait contempler presque chaque soir. Ce sont les +particularités que l'on observe encore aujourd'hui, et qui +viennent rompre la monotonie des longues nuits du pôle.</p> + +<p>L'heure étant venue, le capitaine de Troyes prit les dispositions +nécessaires pour n'être pas surpris lui-même. +Il plaça une vingtaine d'hommes à la garde des canots, +puis il s'avança avec le reste du détachement.</p> + +<p>Pour expliquer ce qui se passa, M. de La Potherie a +donné une description très détaillée du fort;</p> + +<blockquote><p> +A trente pas de la rivière, sur une petite hauteur, était +un carré de palissades de cent pieds de façade sur le +fleuve et de dix-huit pieds de hauteur, avec des bastions +à chaque angle.</p> + +<p>Les bastions, revêtus de forts madriers, avaient en +dedans une terrasse assez large pour placer des tirailleurs. +Dans les bastions, il y avait plusieurs canons +d'environ six livres de balles. Au milieu de la façade, +il y avait une porte épaisse d'un demi-pied, garnie de +clous et de ferrements pour qu'on ne pût l'entamer avec +la hache.</p> + +<p>Au milieu de l'enceinte s'élevait une redoute de troncs +d'arbres assemblés et posés pièce sur pièce. La redoute +avait trente pieds de longueur et autant de hauteur, +avec trois étages et vingt-huit pieds de profondeur. Au +sommet, il y avait un parapet et des embrasures pour +les canons de la plate-forme. +</p></blockquote> + +<p>Le commandant fit approcher, au milieu des ténèbres, +deux canots chargés de madriers, de pioches et d'un bélier, +tandis que les hommes montaient par un chemin enseveli +sous les rochers et les arbres. <a id="footnotetag12" name="footnotetag12"></a><a href="#footnote12"><sup>12</sup></a></p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote12" name="footnote12"></a><b>Note 12:</b><a href="#footnotetag12"> (retour) </a> L'on remarque encore aujourd'hui ce sentier.</blockquote> + +<p>Sainte-Hélène et d'Iberville furent désignés pour faire +le tour de la place et chercher à pénétrer par la palissade +qui regarde le désert. Le sergent Laliberté, du régiment +de Carignan, fut envoyé avec ses hommes pour couper la +palissade sur le côté et s'en aller tirer sur les embrasures +de la redoute.</p> + +<p>Le chevalier de Troyes se réservait de faire enfoncer la +porte de la façade avec le bélier.</p> + +<p>Sainte-Hélène et d'Iberville, en se rendant à leur +poste, commencèrent avec leurs hommes à lier les canons +de la palissade par la volée avec de fortes cordes attachées +à des madriers, de manière que si l'on mettait le +feu aux canons, en reculant ils auraient arraché la palissade. +Ils escaladèrent la clôture en arrière du fort et ils +s'en vinrent aussitôt ouvrir la porte du côté du bois, car +elle n'était fermée qu'au verrou, et ils firent entrer leurs +hommes; ils revinrent aussitôt vers la porte de la redoute, +que le chevalier de Troyes se mettait en devoir de briser +avec le bélier.</p> + +<p>En même temps, les soldats faisaient feu dans les embrasures +de la redoute, avec des cris affreux à l'iroquoise: +Sassa Kouès! Sassa Kouès! qu'ils prononçaient au plus +haut de la voix, comme les Indiens.</p> + +<p>Quelques Anglais, s'étant réveillés au bruit, parurent +sur la plate-forme et se mirent à pointer les canons +sur les assaillants, qu'ils prenaient pour des sauvages. +Sainte-Hélène visa le premier qui se présenta aux embrasures +et lui cassa la tête du premier coup de fusil.</p> + +<p>Pendant ce temps, le bélier avait commencé à produire +son effet. Dès que la porte fut à moitié démontée, d'Iberville, +sans calculer le danger qu'il pouvait courir, se jeta +dedans, l'épée d'une main et son fusil de l'autre.</p> + +<p>Les Anglais, surpris, se précipitèrent sur la porte, qui +tenait encore par quelques ferrements, et la refermèrent.</p> + +<p>D'Iberville, placé avec les ennemis dans l'obscurité la +plus profonde, «ne voyait ni ciel ni terre» il se détendit +comme il put avec la crosse de son fusil, puis, entendant +descendre de nouveaux assaillants d'un escalier, il tira au +hasard. Les Anglais hésitaient, croyant avoir affaire à un +grand nombre; mais ils eurent bientôt reconnu leur +erreur, lorsque les Français, ayant réussi à briser la porte, +se précipitèrent en foule, l'épée à la main, et trouvèrent +les Anglais nus et sans armes. Ils avaient été réveillés on +sursaut et ne s'étaient pas aperçus des premiers mouvements +de l'attaque. Trompés par les cris, ils avaient cru à +une fausse alerte des sauvages. Tous se rendirent, sans +essayer de combattre, et demandèrent à être renvoyés en +Angleterre. On trouva dans le fort douze canons de six +à huit livres, trois mille livres de poudre et dix mille de +plomb, que les artilleurs canadiens, qui possédaient un +moule à boulets, commencèrent à utiliser.</p> + +<p>On prit quinze hommes dans ce fort, nous dit le Père +Silvy, et on en aurait pris encore quinze autres, sans une +barque que nos découvreurs avaient aperçue la veille, +mais elle était partie le soir pour le fort Rupert, avec le +commandant de Monsipi, qui était désigné pour remplacer +le commandant général de la Baie, et qui, en conséquence, +était allé faire faire des travaux à Rupert. «Nous fûmes +bien fâchés, dit le Père Silvy, de l'avoir manqué, et +comme sa barque nous était nécessaire pour porter du +canon au fort Kichichouane (qui avait cinquante canons +en batterie), on prit la résolution de la suivre et de s'en +aller attaquer Rupert, espérant enlever le fort et le +vaisseau du même coup».</p> + +<p>Il y avait quarante lieues, et elles furent faites en cinq +jours, jusqu'au 1er juillet. D'Iberville conduisait une chaloupe +portant deux pièces de canon. Quand on fut arrivé +à une certaine distance, Sainte-Hélène eut ordre d'aller +à la découverte. Il se glissa à travers les arbres et les rochers, +et il prit connaissance de la position. Le fort était +de la même construction que le fort Monsipi, avec cette +particularité que la redoute n'était pas au milieu de l'enceinte, +que le toit était sans parapets, et que quatre bastions +environnaient la redoute avec huit pièces de canon. +En fin, de Sainte-Hélène remarqua une échelle attachée le +long du mur de la redoute pour se sauver en cas d'incendie.</p> + +<p>Le chevalier de Troyes prit aussitôt ses dispositions: il +débarqua des canons, fit faire des affûts et préparer les +grenades; on disposa des madriers pour le travail du +mineur qui devait aller placer ses pièces d'artifice sous le +mur de la redoute.</p> + +<p>En même temps, d'Iberville partit avec douze hommes +dans sa chaloupe, afin d'aborder le vaisseau au milieu de +la nuit. Ils savaient que Brigueur, le gouverneur, devait +s'y trouver. Arrivés au vaisseau, ils virent la sentinelle +endormie; c'est ce que l'on pouvait prévoir sur une +mer éloignée de toute menace d'attaque. On ne laissa pas +à la sentinelle le temps de donner l'alarme.</p> + +<p>D'Iberville frappa alors du pied sur le pont pour réveiller +les gens, comme c'est l'usage sur les vaisseaux +lorsqu'il faut que l'équipage se lève pour quelque chose +d'extraordinaire. Le premier qui se présenta au haut de +l'échelle reçut un coup de sabre sur la tête; un autre qui +avait monté par l'avant périt de même. Alors, on descendit; +la chambre fut forcée à coups de hache et l'équipage +fut réduit en quelques instants. Ils eurent quartier, et en +particulier Brigueur, gouverneur de Monsipi, qui s'en +allait prendre la qualité de gouverneur général de la +Baie.</p> + +<p>Pendant ce temps, le chevalier de Troyes avait enfoncé +la porte de l'enceinte avec son bélier, et il entourait la +redoute avec son monde, l'épée à la main.</p> + +<p>Le grenadier, profitant aussitôt de l'échelle placée sur +la redoute, arriva sur la plate-forme, et se mit à lancer +ses grenades par le tuyau de la cheminé. Tout fut bientôt +brisé par cette explosion, et il n'y eut plus moyen de tenir +en cet endroit. Une femme, réveillée en sursaut par ce +bruit, s'enfuit dans une autre chambre, où elle fut atteinte, +ainsi que deux autres, par des éclats de grenade. La garnison +se réfugia alors au rez-de-chaussée, mais elle s'y +trouva sous le feu des Canadiens, qui tiraient par les ouvertures. +Le chevalier, trouvant que le bélier n'allait pas +assez vite, fit tirer le canon sur la porte.</p> + +<p>Au môme moment, le mineur fit connaître qu'il avait +placé ses pièces, et qu'il n'attendait qu'un ordre pour faire +sauter la redoute. Ce que les Anglais ayant entendu, ils +comprirent qu'ils ne pouvaient plus résister, et ils demandèrent +quartier.</p> + +<p>Ainsi fut pris le second fort; les prisonniers, placés +dans un yacht qu'on trouva amarré près de là , furent +dirigés vers Monsipi; ils étaient escortés par le vaisseau +qui avait été chargé de toutes les munitions et des pelleteries +trouvées dans le fort.</p> + +<p>Le chevalier fit alors sauter le fort et les palissades +parce qu'il aurait fallu trop de monde pour le garder. Il y +laissa d'Iberville pour surveiller cette exécution, et il lui +donna la chaloupe pour opérer son retour.</p> + +<p>M. du Troyes partit en canot avec quelques hommes. +En arrivant à Monsipi, il y trouva les deux bâtiments +qui avaient transporté la prise. Il fit emmagasiner les +provisions, et il décida alors du sort des prisonniers.</p> + +<p>Le chevalier les réunit et les fit transporter à l'autre +bord de la rivière, avec des vivres. Il leur donna des filets +pour la pêche et des fusils pour la chasse. Il leur enjoignit +de ne pas passer outre, sous menace de mort, et il +leur dit que s'ils avaient quelque chose à communiquer, +ils pouvaient envoyer sur la batture deux hommes qui +mettraient un mouchoir au bout d'un bâton pour signal.</p> + +<p>Ensuite, le chevalier de Troyes se disposa pour sa nouvelle +entreprise. Il fit charger les canons sur le vaisseau +pris au fort Rupert, et il mit son monde en plusieurs canots. +Les mémoires du temps remarquent qu'il pria alors +le Père Silvy, qui était resté à Monsipi, de l'accompagner +dans cette expédition, que l'on pouvait penser devoir être +plus longue que les premières.</p> + +<p>Le Père Silvy pouvait être utile par son expérience +en ces contrées; ensuite, rien n'égalait son influence sur +les gens, au milieu des peines et des difficultés.</p> + +<p>Elles furent très grandes, car il fallait se diriger à +trente lieues au nord, sans savoir au juste quelle était la +situation du fort. Toute cette côte est environnée de battures +qui s'étendent au loin dans la mer et qui ne sont +pas navigables. Il fallait donc se tenir à trois lieues de la +cote, et, quand la marée était basse, il fallait porter +les canots et les bagages à de grandes distances, tandis +que, lorsque la marée montait, l'on se trouvait engagé +dans les glaces, dont il était difficile de sortir.</p> + +<p>Après plusieurs jours de marche et de navigation, on +reconnut qu'on avait dépassé la situation du fort sans +l'avoir aperçu, et les sauvages qui accompagnaient l'expédition +ne savaient plus où ils en étaient, bien qu'ils +crussent connaître le pays; mais ils ne se découragèrent +pas, tant ils tenaient à se venger des Anglais, qui les +avaient accablés de mauvais traitements.</p> + +<p>On était dans la plus grande incertitude, lorsque, dans +le lointain, on entendit sur la côte sept ou huit coups de +canon.</p> + +<p>L'expédition vogua dans cette direction, aborda avec +armes et bagages à l'embouchure de la rivière Kichichouane, +que l'on n'avait pas aperçue d'abord. On parvint à un +endroit où il y avait une sorte d'estrapade au haut de +laquelle on plaçait une sentinelle pour signaler l'arrivée +des vaisseaux. En ce moment, d'Iberville arriva avec +Sainte-Hélène dans la chaloupe qui portait tous les +pavillons de la compagnie de la baie d'Hudson. Iberville, +avec son habileté ordinaire, avait su se diriger en droite +ligne en partant du fort Rupert vers l'embouchure de la +rivière Kichichouane que l'expédition avait eu tant de +peine à rencontrer.</p> + +<p>Aussitôt arrivé, Sainte-Hélène fut encore désigné pour +reconnaître l'assiette de la place. Il revint bientôt et annonça +que le fort était semblable aux deux autres. Il était +sur une hauteur, à quarante pas du bord de l'eau, et environné +d'un fossé en ruines.</p> + +<p>Au centre d'une palissade, s'élevait une redoute de +trente pieds de haut, à plusieurs étages, avec une +plate-forme au-dessus; mais il y avait, de plus qu'aux +autres forts, une artillerie considérable: quatre canons +dans chaque bastion, et 25 ou 30 dans le corps principal, +placés aux différents étages.</p> + +<p>Le chevalier de Troyes, sachant que son arrivée avait +été signalée, voulut procéder par voie de conciliation. Il +envoya demander au gouverneur qu'il voulût bien lui +remettre trois Français qui étaient détenus dans la place. +Le gouverneur, qui ne savait pas à quels ennemis redoutables +il avait affaire, ne voulut répondre que d'une +manière évasive. Aussitôt le chevalier de Troyes décida +de recourir à la force.</p> + +<p>Il fit établir une batterie de dix canons de l'autre côté +de la rivière, sur une hauteur, dans des buissons, et puis +il attendit le soir. Alors, ayant reconnu avec sa longue-vue +que le gouverneur s'était retiré, avec sa famille, dans +sa chambre, qui était sur la façade, il démasqua sa batterie, +et envoya une volée sur la table du gouverneur. Tout +fut mis sens dessus dessous, mais il n'y eut heureusement +personne de blessé.</p> + +<p>L'on continua à tirer, et en moins de cinq quarts +d'heure, on tira près de cent cinquante coups de canon, +qui criblèrent tout le fort.</p> + +<p>Les Canadiens, voyant que tout allait bien, se mirent a +crier: Vive le roi! L'on entendit en même temps des voix +sourdes qui semblaient sortir du soubassement du fort +qui en faisaient autant: c'étaient les assiégés, qui s'étaient +retirés dans les caves, et qui, ne voulant pas se risquer à +aller sur la plate-forme pour amener le pavillon, avaient +fait tous ensemble ce signal, pour faire connaître qu'ils +voulaient se rendre.</p> + +<p>Les Canadiens ne comprirent pas le sens de ces acclamations, +et ils se préparèrent à renouveler l'attaque.</p> + +<p>Ayant tiré tous leurs boulets, ils s'occupèrent à en +faire de nouveaux avec leur moule, lorsqu'on entendit les +tambours du fort qui battaient la chamade. Aussitôt on +vit paraître un homme avec un pavillon blanc, qui s'embarquait +dans une chaloupe.</p> + +<p>Le chevalier reçut l'envoyé avec courtoisie, et sur son +invitation, il se rendit à mi-chemin du fort, où il trouva +le gouverneur. Celui-ci avait fait porter avec lui du vin +d'Espagne, et, après avoir bu à la santé des deux rois, +on s'occupa d'arrêter les conditions de la reddition. Voici +ce qu'elles portaient en substance:</p> + +<blockquote><p> +Articles accordés entre le chevalier de Troyes, commandant +le détachement du parti du Nord, et le sieur +Henry Sargent, gouverneur pour la compagnie anglaise +de la baie d'Hudson;</p> + +<p>1° Il est accordé que le fort sera rendu avec tout ce +qu'il contient, dont on prendra facture pour la satisfaction +des deux parties;</p> + +<p>2° Il est accordé que tous les serviteurs de la compagnie +jouiront de ce qui leur appartient en propre, ainsi +que le gouverneur, son ministre et ses serviteurs;</p> + +<p>3° Que le dit chevalier de Troyes enverra les serviteurs +de la compagnie au fort de l'île Weston, où ils attendront +les vaisseaux anglais, et qu'il leur donnera les vivres nécessaires +pour retourner en Angleterre;</p> + +<p>4° Que les hommes sortiront du fort sans armes, à +l'exception du gouverneur et de son fils, qui sortiront avec +l'épée au côté. +</p></blockquote> + +<p>Ce qui fut exécuté. D'Iberville conduisit les Anglais à +l'île Weston, où ils avaient un magasin, puis revint au +fort Sainte-Anne.</p> + +<p>Ce fort contenait les principaux magasins de la compagnie; +on y trouva des quantités de provisions et de +munitions, et 50,000 écus de pelleteries. Ce fut le principal +fruit de cette expédition, qui rendait les Français +maîtres de la partie méridionale de la baie d'Hudson.</p> + +<p>Le Père Silvy remarque, dans sa relation, «qu'on entra +dans le fort tambour battant et enseignes déployées, +le 26 juillet, le propre jour de sainte Anne, c'est-à -dire +de la sainte qu'on avait prise pour patronne du voyage +et de l'expédition.» Le chevalier de Troyes voulut reconnaître +la protection continuelle de la divine Providence +pendant toute la durée de l'entreprise. Il donna au fort +le nom de la patronne que l'on avait invoquée; ensuite il +chargea le Père Silvy d'établir le service religieux dans +le fort. L'une des pièces principales fut convertie en chapelle, +et décorée en partie avec les drapeaux de la compagnie +anglaise. Chaque jour, la sainte messe y était célébrée; +la garnison y assistait aux fêtes principales, et il +n'était pas difficile de trouver parmi les Canadiens élevés +par M. Dollier de Casson, des assistants et des servants +pour le saint sacrifice.</p> + +<p>L'on a pu remarquer comme le chevalier de Troyes et +les messieurs Le Moyne avaient désiré emmener un aumônier +avec eux. Ils tenaient aussi à ce qu'il les accompagnât +dans leurs différentes expéditions pour les secours +qu'il pouvait donner aux hommes malades ou blessés, et +on fin pour la célébration des saints mystères. Mais il y +avait encore une autre raison qui accompagnait toutes +les décisions des hommes de guerre dans la Nouvelle-France: +c'est que tout ce qu'on faisait avait pour but +principal d'avoir des relations avec les sauvages et de +leur donner la connaissance de la vraie religion. Aussi le +Père Silvy nous dit, dans sa relation, «qu'il a des rapports +avec des sauvages de différentes tribus, qu'il comprend la +langue de plusieurs d'entre eux et qu'il espère que Dieu, +dans sa bonté, donnera à ces pauvres gens la grâce de se +convertir.»</p> + +<p>Telle fut donc la première expédition à la mer du +Nord, expédition qui, tout en faisant le plus grand honneur +au chevalier de Troyes, mit en grand relief les +qualités du chevalier d'Iberville et de ses frères.</p> + +<p>C'est ce que fait remarquer aussi le Père Silvy: +«Voilà , dit-il dans sa lettre à Mgr de Saint-Vallier, le +coup d'essai de nos Canadiens sous la sage conduite du +brave M. de Troyes, et de messieurs Sainte-Hélène et +d'Iberville, ses lieutenants.»</p> + +<br><br> + +<blockquote class="ill"> + +<p class="milieu"><img alt="" src="images/115s.png"><br><a href="images/115l.png">(Cliquer pour agrandir)</a></p> + + +<h4>LA BAIE D'HUDSON.</h4> + +<p><b>Vaste baie au nord de l'Amérique septentrionale, communiquant +avec l'Atlantique par le détroit du même nom; par +51° à 70° de latitude nord, et par 79° à 98° de longitude. Elle +baigne la Nouvelle-Bretagne à l'ouest, au sud et à l'est; au +nord, elle se réunit à la mer polaire. C'est sur ses bords que +se trouvent tous les forts qui ont été le théâtre des exploits +d'Iberville. Elle reçoit un grand nombre d'affluents; les +rivières Sainte-Anne, des Saintes-Huiles, de Bourbon, de la +Rive. Au sud-ouest, le fort de Monsipi, puis les forts de New-Savane, +Bourbon; au sud-est le fort de Rupert. C'est là +qu'on trouvait les îles Weston, du Retour, Mansfield, de Saint-Charles, +et à l'extrémité est, dans le détroit d'Hudson, les îles +Button, découvertes par Anscolde, et explorées par Hudson en +1610. La compagnie de la baie d'Hudson s'établit sous +Charles II, en 1670, à l'endroit qu'on appela le fort de Rupert.</b> +</p></blockquote> +<br><br> + + +<p>«Ces deux généreux frères se sont merveilleusement +signalés et les sauvages qui ont vu ce qu'on a fait en si +peu de temps et avec si peu de carnage, en sont si frappés +qu'ils ne cesseront jamais d'en parler partout où ils +se trouveront.»</p> + +<p>Les sauvages en effet, avaient une admiration particulière +pour la modération des Français et leur douceur. +Dans leurs expéditions, ils évitaient de verser le sang, +et au milieu de leurs succès, ils avaient horreur de +ces massacres outrés et odieux qui viennent parfois +de l'enivrement et de l'entraînement de la victoire. Ce +sont ces sentiments qui ont gagné le coeur de ces +barbares, et en ont fait les alliés dévoués de la France.</p> + +<p>M. de Troyes, voyant l'expédition terminée, se disposa +à revenir à Montréal, comme on le lui avait enjoint à son +départ. Il remit la garde des forts au jeune de Maricourt, +chargea d'Iberville de courir la mer contre les vaisseaux +anglais; enfin, il confia au digne Père Silvy le soin spirituel +de la garnison. D'Iberville utilisa ses fonctions avec +les deux bâtiments qu'il avait. Il s'empara d'un grand +vaisseau anglais qu'il chargea de toutes les pelleteries des +forts qu'il avait pris, puis il décida de revenir à Québec +pour aller prendre quelques vaisseaux qui lui seraient +indispensables pour attaquer les convois anglais l'année +suivante.</p> + +<p>Il paraît donc qu'il revint aux derniers jours d'automne +1686, avec Sainte-Hélène, et il fut reçu à Montréal +comme un triomphateur. Toute la ville savait quelle +part il avait eue aux succès de l'expédition. Les citoyens +voyaient avec bonheur leur compatriote couvert de gloire. +D'Iberville rentra dans Montréal tambour battant et +enseignes déployées. Les citoyens acclamaient le vainqueur; +et la mère, retrouvant ses enfants après des jours +d'inquiétude et encore désolée de son veuvage, combien +elle était heureuse de les revoir sains et saufs!</p> + +<p>Nous ne pouvons savoir, d'après les documents, la date +précise et les circonstances de la mort de Charles Le +Moyne, que l'on place en 1685. Nous savons seulement +que s'il avait vécu en 1686, il n'aurait eu que 60 ans et +aurait encore pu être plein de force et de résolution.</p> + +<p>Mais telle était alors la situation glorieuse de cette +nombreuse famille qui comptait dix enfants. L'aîné, Le +Moyne de Longueuil, était honoré de la confiance des autorités +supérieures, et il avait l'affection des nations sauvages, +qui l'avaient choisi comme leur représentant près du +gouvernement. Sainte-Hélène, de Maricourt et de Bienville +étaient des militaires consommés. A l'égard de Maricourt, +nous avons un témoignage digne de considération +dans une lettre de Mgr de Laval du 12 janvier 1684.</p> + +<p>D'Iberville s'était révélé comme commandant capable, +et sur mer comme manoeuvrier des plus consommés.</p> + +<p>Enfin, les autres fils grandissaient pleins de force, et se +montraient d'une habileté extraordinaire dans les exercices +militaires.</p> +<br><br><br> + + +<h3>CHAPITRE III</h3> + +<h3>EXPÉDITION DANS LA COLONIE ANGLAISE.</h3> + +<p>L'intervalle qui sépare l'année 1687 et l'année 1689 +fut occupé par plusieurs incidents où d'Iberville prit part, +et il est probable qu'il était à la baie d'Hudson au mois +d'août 1689, lorsqu'arrivèrent des événements considérables +qui eurent des conséquences si graves sur les destinées +du pays.</p> + +<p>Il y avait longtemps que les Anglais voyaient avec +ombrage le voisinage des Français. Ils étaient inquiets de +leur accroissement et de leurs excursions dans l'Ouest. Les +sauvages redoutaient les Anglais, et ils aimaient les +Français. Ils étaient attirés vers ceux-ci par leurs moeurs +agréables, leurs goûts chevaleresques, tandis qu'ils étaient +repoussés par l'austérité et la sévérité des puritains anglais.</p> + +<p>L'on pouvait donc prévoir que, grâce à cette sympathie +et grâce aussi aux travaux des missionnaires, les sauvages +se laisseraient gagner, et que bientôt les vastes contrées +du Mississipi passeraient sous la domination française. +Les Anglais s'en inquiétaient, et la nouvelle de l'entreprise +audacieuse de la baie d'Hudson mit le comble aux +ressentiments.</p> + +<p>Dans ces circonstances, les Anglais et les Hollandais, +voyant toute influence leur échapper, se déterminèrent à +irriter les Français contre les sauvages en excitant ceux-ci +à l'acte le plus odieux vis-à -vis de la colonie de Montréal.</p> + +<p>Aux premiers jours d'août 1689, 1400 Iroquois traversèrent +le lac Saint-Louis. Pendant la nuit du 5 août, à +la faveur d'un orage et d'une pluie torrentielle, ils environnent +le village de Lachine, et ils mettent tout à feu +et à sang, avec des détails de cruauté que l'on peut à peine +rapporter. Le matin, ils avaient égorgé plus de 200 +personnes, et ils en emmenaient autant en esclavage, les +réservant aux plus affreux supplices. La colonie fut dans +la consternation, et ne reprit quelque espoir que lorsque +M, de Frontenac revint de France comme gouverneur +général. Il succédait à M. de La Barre et à M. Denonville, +qui avaient rabaissé le prestige du nom français par leur +faiblesse et leur défaut de décision.</p> + +<p>Le nouveau gouverneur, informé des derniers événements, +se détermina à tirer une vengeance éclatante. +Ayant acquis la certitude que les Anglais et les Hollandais +étaient les instigateurs de l'expédition des Iroquois, il +organisa contre eux quatre expéditions.</p> + +<p>L'une devait partir de Montréal avec M. d'Ailleboust +et M. de Sainte-Hélène; l'autre, de Trois-Rivières avec +M. Hertel et son fils, le lieutenant La Frenière; la troisième +avec M. de Portneuf, fils du baron de Bécancourt, +de Québec; enfin la quatrième avec les sauvages abénaquis +de la mission de Lorette, qui devaient aller rejoindre +leurs compatriotes des rives de l'Atlantique.</p> + +<p>La première expédition partit de Montréal à la fin de +janvier 1690. Les deux commandants, d'Ailleboust et de +Sainte-Hélène, avaient avec eux des officiers capables: +d'Iberville, qui avait suggéré l'expédition, et de Bienville, +son frère; MM. de Montigny, Le Ber du Chesne, +le frère de mademoiselle Jeanne Le Ber, et enfin M. de +Repentigny.</p> + +<p>Ils avaient 210 hommes, dont 90 sauvages, et ils devaient +se rendre à Albany. Les ordres de M. de Frontenac +étaient absolus; il fallait faire comprendre aux Anglais +qu'on était déterminé à en venir aux dernières +extrémités. Mais de grandes difficultés survinrent: le +temps devint excessivement froid, les chemins étaient affreux, +les hommes se trouvèrent accablés de fatigue. Sur +les représentations des sauvages, on décida de ne pas +aller plus loin que la petite ville de Schenectady, où l'on +arriva le 8 de février, au commencement de la nuit. Les +habitants reposaient dans la sécurité la plus complète; ils +avaient laissé les portes ouvertes, avec deux statues de +neige en guise de sentinelles.</p> + +<p>Le village fut entouré, les habitations envahies, 60 +habitants furent tués et 80 faits prisonniers.</p> + +<p>D'Iberville fit épargner le gouverneur, Alexandre Glen, +pour le récompenser d'avoir sauvé la vie à des prisonniers +français en différentes circonstances. Un seul Français +fut tué, et M. de Montigny blessé. Puis les Français, +s'étant reposés, jugèrent à propos de revenir sur leurs pas.</p> + +<p>Le second détachement, conduit par Hertel, quitta +Trois-Rivières le 28 janvier. Il comptait 24 Français et +25 sauvages. Après deux mois de marche, il s'avança jusqu'à +Salmon-Falls, au centre de la colonie anglaise, et +après plusieurs engagements, il s'empara de cette station, +après avoir tué 140 ennemis. Il y eut, du côté des Français, +plusieurs blessés et plusieurs tués, parmi lesquels le +lieutenant La Frenière.</p> + +<p>Le troisième détachement, parti de Québec avec M. de +Portneuf, s'avança jusqu'à la baie de Casco avec les +Canadiens, les Acadiens et les Abénaquis. Il prit le fort +Loyal et extermina la garnison.</p> + +<p>Enfin, les Abénaquis situés à Sillery près de Québec, +sous la direction des Pères Jésuites, allèrent se réunir à +leurs compatriotes de l'Est, qui les attendaient, et tous +ensemble se dirigèrent vers la place principale des provinces +du Nord, Pémaquid. Cette place avait une grande +importance; elle possédait 20 pièces de canon et 500 +hommes de garnison. Les Abénaquis, après avoir rasé +toutes les habitations qu'ils rencontrèrent sur leur passage, +arrivèrent devant Pémaquid, Ils l'investirent, puis +échangèrent quelques escarmouches, et enfin, ayant donné +l'assaut, ils emportèrent la place après avoir, tué 200 +hommes et réduit les autres à demander quartier.</p> + +<p>Toutes ces attaques couronnées de succès eurent un +effet merveilleux: elles ranimèrent le moral des colons, +accablés par les massacres de Lachine; elles abattirent +la présomption des Anglais, qui virent que les Français, +sans le nombre, étaient encore de redoutables adversaires. +Enfin, le prestige du nom français fut tellement relevé +auprès des sauvages, que l'on put présumer que les +Français auraient bientôt la prépondérance en Amérique.</p> + +<p>En effet, sur ces entrefaites et vers la fin de juillet +1,690,800 sauvages de l'Ouest, ayant 110 canots chargés +de 100,000 écus de pelleteries, se rendirent à Montréal +pour voir le gouverneur. Ils arrivaient avec le désir de +s'unir aux Français par les liens les plus intimes.</p> + +<p>Frontenac, avec cet esprit décisif et déterminé qui le +caractérisait, saisit habilement l'occasion de conquérir +l'esprit des sauvages. Il leur fit la plus aimable réception, +rendue solennelle par la présence des troupes, et les sauvages +purent contempler les plus belles démonstrations +militaires. M. de Frontenac écouta avec intérêt les harangues +des sauvages. Le chef des Ottawais parla surtout +des avantages que leur offrait le trafic avec les Anglais; +le chef des Hurons parla des engagements que les Français +avaient déjà pris de combattre leurs ennemis les +Anglais et les Iroquois, et de les mettre hors d'état de +nuire, engagement qui n'avait pas été tenu par M. de La +Barre et M. Denoncourt. Ensuite, pour exciter les Français +à se prononcer, ils entonnèrent leurs chants héroïques +accompagnés de danses de guerre. Frontenac répondit +aussitôt qu'il accorderait tout avantage possible de +commerce aux sauvages, et qu'il les assisterait de sa protection +contre leurs ennemis; enfin, il leur déclara qu'il +allait se mettre en campagne, et qu'il ne cesserait la lutte +qu'après avoir obtenu que les peaux rouges, qui étaient +ses enfants comme les blancs, seraient respectés.</p> + +<p>Après ces assurances, il termina son discours, comme +les sauvages, par des démonstrations martiales. Il prit une +hache, entonna un chant de guerre accompagné de Sassa +Kouès, de toute la force de ses poumons et avec le cérémonial +ordinaire, c'est-à -dire en dansant et en se frappant +la bouche avec la main pour donner plus de force à +ses cris.</p> + +<p>Cette démonstration eut un effet indescriptible. Les +sauvages trépignaient de joie, et Frontenac, voyant le +bon effet de sa démonstration, y voulut mettre le comble.</p> + +<p>Il fit signe à ses officiers, qui prirent tous des casse-tête, +et se mirent à danser et à chanter avec un entrain et une +vigueur qui ravissaient les Indiens. L'on eût dit que les +Français n'avaient jamais fait autre chose; ils y mettaient +cet emportement qui est particulier aux Français, +la <i>furia francese</i>, donnant le plus haut caractère à leur +mise en scène. «Ils semblaient, nous dit M. de La Potheie, +comme des possédés, par les gestes et les contorsions +extraordinaires qu'ils faisaient, tandis que leurs voix fortes +et vigoureuses faisaient valoir les cris et les hurlements +guerriers.»</p> + +<p>Les Indiens étaient ivres de joie en entendant ces voix +puissantes et exercées, en voyant leurs danses si merveilleusement +interprétées par ces nobles gentilshommes +qui réunissaient l'entrain à la force, la vivacité à l'élégance, +et dont plusieurs avaient figuré dans les carrousels +de Louis XIV.</p> + +<p>Un repas suivit, à tout boire et tout manger. «Les Indiens, +nous dit encore La Potherie, y firent honneur avec +une vraie frénésie, et ensuite ils prononcèrent leur serment +d'allégeance.»</p> +<br><br><br> + + +<h3>CHAPITRE IV</h3> + +<h3>NOUVELLE EXPÉDITION A LA BAIE D'HUDSON.</h3> + +<p>Comme la navigation était encore possible, Frontenac, +pour seconder les derniers exploits, enjoignit à d'Iberville +de partir pour aller croiser dans la baie d'Hudson. +Celui-ci partit aux premiers jours d'août avec deux bâtiments, +la <i>Sainte-Anne</i> et le <i>Saint-François</i>, et le 24 +septembre 1690, il abordait près de la rivière Sainte-Thérèse.</p> + +<p>Ici se placent différents incidents qui montrent quelles +étaient l'habileté et la présence d'esprit de ce grand +homme de guerre.</p> + +<p>D'abord les Anglais voulurent le prendre par surprise; +ils lui envoyèrent des parlementaires pour fixer un lieu +de conférence à l'amiable. D'Iberville soupçonna quelque +ruse; il accepta l'entrevue et fit explorer les environs par +ses hommes. L'on trouva deux canons chargés à mitraille +dirigés sur le lieu fixé pour l'entrevue. D'Iberville tua +les canonniers sur leurs pièces, puis se mit à la poursuite +des parlementaires, qu'il passa par les armes.</p> + +<p>Quelques jours après, les Anglais voulurent recourir +à la force; ils firent sortir deux de leurs plus grands vaisseaux, +l'un de vingt-deux canons et l'autre de quatorze. +D'Iberville feignit de fuir devant eux, et ayant exactement +calculé l'heure de la marée, il les attira sur la haute +mer au moment où la mer se retirait. Les deux vaisseaux +anglais s'échouèrent sur les rochers. Alors, avec la marée +suivante, d'Iberville revint sur les ennemis et les força +d'amener pavillon.</p> + +<p>Un troisième vaisseau fut enlevé par un acte d'audace +incomparable. D'Iberville avait envoyé quatre hommes +pour signaler les bâtiments anglais. Deux des explorateurs +turent faits prisonniers. Les Anglais prirent l'un de ces +hommes, qui semblait le plus faible et le moins résolu pour +les aider dans la manoeuvre. Un jour que presque tous +les hommes étaient dans le haut de la mâture, le Canadien, +n'en voyant que deux sur le pont, sauta sur une +hache et leur cassa la tête, puis il délivra son compagnon; +ensuite, armés de toutes pièces, ils montèrent sur le pont +et ils couchèrent en joue les autres matelots, les forçant +de venir se constituer prisonniers. Alors ils conduisirent +sans délai les vaisseaux à la côte, où la cargaison +fut d'un grand secours.</p> + +<p>Après ces exploits, le fort Sainte-Thérèse se trouvait +privé d'une grande partie de ses défenseurs. Alors d'Iberville +le fit entourer et dressa ses batteries. Il commença à +canonner. Les Anglais, voyant qu'ils ne pourraient résister, +mirent le feu au fort pendant la nuit, puis s'en allèrent se +réfugier au fort Nelson à trente lieues de distance. D'Iberville +entra aussitôt dans le fort, et avec tant de promptitude, +qu'il put éteindre le feu et sauver les pelleteries, +qui étaient considérables.</p> + +<p>Il laissa le fort sous le commandement de son jeune +frère, et ayant chargé le plus grand de ses bâtiments, le +<i>Saint-François</i>, avec toutes les pelleteries, il se dirigea +vers Québec, et entra dans le Saint-Laurent vers le milieu +d'octobre 1690. M. d'Iberville se trouvait vers les îles aux +Coudres, lorsqu'il fut hélé par un bâtiment qui venait à sa +rencontre. C'était son frère, M. de Longueuil, qui avait +été envoyé par le gouverneur pour rencontrer les bâtiments +qui venaient de France, et pour les prévenir qu'une +flotte anglaise assiégeait Québec, et qu'ils devaient entrer +dans le Saguenay pour se mettre à l'abri.</p> + +<p>C'est alors que M. d'Iberville apprit tout ce qui venait +d'arriver. Nous croyons devoir en dire quelques mots. +Nous donnerons donc le récit de M. de Longueuil à son +frère, sur les événements qui avaient eu lieu pendant le +séjour de M. d'Iberville à la baie d'Hudson.</p> + +<blockquote class="ill"> + +<p class="milieu"><img alt="" src="images/132.png"></p> + +<h4>QUÉBEC.</h4> + +<p><b>Ancienne capitale du Canada. Port très vaste. Fortifications +importantes. Fondée par les Français en 1608, assiégée +vainement par les Anglais en 1690, elle resta aux Français +jusqu'en 1759. Devant Québec, le Saint-Laurent a environ +un mille de largeur, et quoique à 150 lieues de son embouchure, +la marée s'y fait sentir. Québec est à la fois une forteresse, +un port de guerre, un port de commerce, et un vaste +chantier de construction. La citadelle s'élève à 360 pieds de +hauteur au-dessus du fleuve.</b> +</p></blockquote> + +<br><br><br> + + +<h3>CHAPITRE V</h3> + +<h3>SIÈGE DE QUÉBEC.</h3> + +<p>Lorsque les sauvages de l'Ouest étaient venus à Montréal, +comme nous l'avons dit, ils avaient terminé tous +leurs pourparlers en prêtant un serment d'allégeance. +Cette démonstration excita au dernier point le ressentiment +des Anglais, qui jurèrent de faire le plus grand +effort qu'ils eussent encore tenté contre la colonie.</p> + +<p>Ils envoyèrent à la fois 16,000 hommes par le lac +Champlain, et une flotte de 36 vaisseaux partit de Boston, +conduite par leur meilleur homme de guerre, l'amiral +Phipps. L'armée du lac Champlain se trouva arrêtée +inopinément par la petite vérole, qui fit de tels ravages +que les troupes revinrent sur leurs pas. Quant à la flotte, +elle perdit beaucoup de temps à se consulter, de telle +sorte que lorsqu'elle arriva devant Québec, tous les préparatifs +avaient été faits pour la recevoir.</p> + +<p>Toute l'enceinte était garnie de canons; la ville était +fournie de provisions et de munitions; enfin les troupes +de Montréal avaient eu le temps de s'équiper pour se +rendre à Québec.</p> + +<p>L'amiral Phipps envoya un parlementaire. Les Français +l'accueillirent et lui bandèrent les yeux, puis ils +s'amusèrent à le faire passer par toutes sortes de retranchements, +de tranchées, d'inégalités de terrain, pour lui +donner l'idée que la ville était munie des plus redoutables +fortifications.</p> + +<p>Introduit au château du gouverneur, il se vit entouré +d'une multitude d'officiers qui, pour la circonstance, s'étaient +revêtus de tout ce qu'ils avaient de plus riche en +galons d'or et d'argent, en rubans et en plumes, comme +dans les réceptions les plus solennelles. L'officier, à la vue +d'un concours si nombreux et si imposant, parut interdit +et devint presque tremblant. Il se mit alors à lire la dépêche +de l'amiral, dont le ton hautain et impérieux contrastait +de la manière la plus plaisante avec l'air terrifié +du mandataire, et comme l'amiral concluait en demandant +qu'il lui fût répondu dans une heure, Frontenac, +d'une voix tonnante, s'écria qu'il ne le ferait pas attendre +si longtemps et qu'il lui répondrait, non par écrit, mais +par la bouche de ses canons. Ceci se passait le 15 octobre +1690.</p> + +<p>Le 16, 2,000 Anglais débarquèrent à la rivière Saint-Charles. +Vers le soir, on entendit dans la haute ville un +grand bruit de roulement de tambours et de fifres: +c'étaient les gens de Montréal qui arrivaient, au nombre +de 800, avec M. de Longueuil, M. de Sainte-Hélène et M. +de Maricourt. Ils étaient accompagnés d'un grand nombre +de coureurs de bois et de volontaires chantant et +poussant des cris de guerre en entrant dans la ville. Un +prisonnier français, à bord du vaisseau amiral, dit a +l'amiral: «Vous avez perdu votre chance; ce sont les +gens de Montréal qui arrivent.» Le jour suivant, les +Anglais campés à la rivière Saint-Charles se mirent en +marche, et alors, de plusieurs bosquets de bois partirent +des feux de peloton qui écrasèrent les assaillants; il leur +semblait que chaque arbre cachait un sauvage armé, et ils +ne savaient comment viser leurs adversaires.</p> + +<p>Phipps, voyant que cette attaque ne réussissait pas, +amena tous les vaisseaux devant la ville et commença à +tirer. L'attaque était dirigée avec une telle vigueur que +de vieux officiers déclarèrent qu'ils n'avaient jamais +entendu une pareille canonnade. Le bruit était répété par +les montagnes et se prolongeait comme les roulements du +tonnerre, mais l'effet était nul et les boulets se perdaient +sur les rocs de la ville.</p> + +<p>Sainte-Hélène et Maricourt, qui étaient revenus de la +rivière Saint-Charles, dirigeaient le tir des canons de +la basse ville, Aux premiers coups, ils atteignirent le +pavillon du vaisseau amiral, qui tomba dans le fleuve; le +courant le porta sur la rive, et aussitôt un canot d'écorce +alla le prendre sous le feu de la mousqueterie des Anglais, +et il fut porté à la cathédrale; il y est resté jusqu'en +1760.</p> + +<p>Bientôt les vaisseaux anglais furent criblés de coups +et désemparés, et l'amiral fut obligé de retirer sa flotte +du combat. Alors les ennemis préparèrent une seconde +attaque par terre.</p> + +<p>Le lendemain les Anglais voulurent commencer une +nouvelle descente vers la rivière Saint-Charles. Ils débarquèrent +un millier d'hommes avec des pièces d'artillerie; +mais ils montraient plus de courage et de bonne volonté +que de tactique et de discipline. Ils perdirent encore trois +ou quatre cents hommes et ils blessèrent une quarantaine +de soldats français et de sauvages. M. de Sainte-Hélène +fut atteint d'une balle; la blessure empira malheureusement +et l'emporta en peu de jours.</p> + +<p>Il était âgé de 31 ans. Nous avons vu comme il se +signalait à , la première expédition de la baie d'Hudson +et ensuite à l'expédition de Schenectady. Nul ne le dépassait +en agilité et en adresse dans les expéditions +des bois; ce fut une grande perte pour les Français et une +grande douleur pour sa mère.</p> + +<p>Les Français environnèrent le camp, et ils se préparèrent +à l'attaque au lever du soleil. Les Anglais, renonçant +à la lutte, s'embarquèrent en toute hâte, vers +minuit, et ils perdirent encore cinquante hommes, pendant +qu'ils montaient dans leurs chaloupes.</p> + +<p>Le jour étant survenu, on fit transporter à , Québec les +tentes et les canons qui avaient été abandonnés.</p> + +<p>L'amiral Phipps appareilla pour partir, et aussitôt M. +de Frontenac envoya M. de Longueuil avec une chaloupe +qui traversa la flotte anglaise et arriva à temps vers l'île +aux Coudres pour rencontrer M. d'Iberville qui arrivait +du Nord. M. de Frontenac fit alors chanter un <i>Te Deum</i> +dans la cathédrale avec toute la solennité possible.</p> +<br><br> + + +<h3>CHAPITRE VI</h3> + +<h3>NOUVEAUX ÉVÉNEMENTS A LA BAIE D'HUDSON.</h3> + +<p>M. d'Iberville repartit dès qu'il put pour la baie +d'Hudson, en l'année 1691. C'est alors qu'il revint à Québec, +à la fin de la saison de 1691, avec deux navires chargés +de 80,000 peaux de castors et de 6,000 livres de +pelleteries. Il avait pu reconnaître qu'il n'avait pas les +moyens d'attaquer le fort Nelson, et comme M. de Frontenac +n'avait pas assez de bâtiments pour l'assister, M. +d'Iberville prit le parti d'aller encore en France. C'est +dans ce voyage qu'il exposa au ministre l'importance de +l'occupation de la baie d'Hudson. Il fut écouté avec faveur, +et obtint plusieurs navires dont il reçut le commandement, +avec le titre de capitaine de frégate.</p> + +<p>Revenu dans l'été de 1693, avec ces vaisseaux, dont +l'aménagement avait pris un temps considérable, M. de +Frontenac lui représenta que la saison était trop avancée, +et il le pria d'employer tous ses moyens à la conquête du +fort de Pémaquid, que les Anglais étaient venus réoccuper +et d'où ils tenaient les Abénaquis en échec. Cette entreprise +décidée trop précipitamment ne put réussir.</p> + +<p>D'Iberville, en arrivant en vue de la place, reconnut +qu'elle ne pouvait être abordée sûrement; elle était entourée +de récifs et de bas-fonds que l'on ne pouvait affronter +qu'avec un pilote capable et expérimenté; mais +l'on n'en put trouver. Il fallut donc se retirer, et il alla +hiverner à Québec.</p> + +<p>Sur ces entrefaites, Sérigny arriva à Montréal, au printemps +de 1694, avec l'ordre exprès du roi de prendre des +hommes et de s'en aller avec son frère, d'Iberville, pour +attaquer le fort Nelson.</p> + +<p>Ils partirent le 10 août 1694 avec trois vaisseaux de +guerre: le <i>Poli</i>, la <i>Salamandre</i> et l'<i>Envieux</i>.</p> + +<p>D'Iberville et Sérigny prirent avec eux leurs deux +jeunes frères, Maricourt et Châteauguay. Celui-ci était +âgé seulement de vingt ans.</p> + +<p>Le Père Gabriel Marest fut choisi comme chapelain.</p> + +<p>C'était un digne religieux de la compagnie de Jésus, qui +devait leur rendre les plus grands services.</p> + +<p>Ce père, d'un zèle infatigable, secondé par la dévotion +incomparable du brave d'Iberville, donna à cette expédition +un caractère exceptionnel d'édification. On voit quel +était l'esprit de ces héroïques combattants de la Nouvelle +France.</p> + +<p>Nous citerons les traits rapportés dans les lettres du +Père Marest; c'est intéressant, et cela peint le pays, les +gens et l'époque.</p> + +<p>Le père dit que l'embarquement eut lieu le 10 du mois +d'août, etc. Il se mit aussitôt à exercer ses fonctions, que +les Canadiens surtout réclamaient avec instance.</p> + +<p>Le 14, le père, embarqué sur le <i>Poli</i>, distribua en l'honneur +de l'Assomption, des images de la sainte Vierge, et +invita les gens du bord à se confesser. Le lendemain, il +célébra la sainte messe avec autant de solennité que +possible, et plusieurs communièrent.</p> + +<p>Ensuite, l'on continua le voyage, qui n'était pas sans +difficultés, car, dit le père, «nous allions dans un pays où +l'hiver vient à l'automne.» Le 21 du mois d'août, nous +vîmes beaucoup de montagnes de glace flottant sur la mer +à l'entrée du détroit de la baie d'Hudson. Il fallait quatre +jours pour passer le détroit, qui a 135 lieues de longueur. +Du 1er de septembre au 8, le père prépara les +gens pour la fête de la Nativité de la sainte Vierge, et +plus de cinquante communièrent le jour de sa fête.</p> + +<p>Alors, le calme étant arrivé au grand déplaisir des équipages, +le père profita de cette circonstance pour suggérer +une neuvaine à la bonne sainte Anne, que les Canadiens +honoraient beaucoup, surtout depuis l'érection d'un sanctuaire +spécial près de Québec par M. l'abbé de Queylus, +supérieur du séminaire de Montréal.</p> + +<p>Le vent devint favorable, et l'on continua à avancer; +mais le 12 septembre, le vent ayant encore tourné, les +Canadiens firent un voeu en promettant à sainte Anne +une part dans leur premier butin, et presque tous s'approchèrent +des sacrements. Les autres matelots et +soldats, voyant le zèle des Canadiens, voulurent les +imiter, et ils allèrent à confesse. Le Père Marest fait la +remarque que M. d'Iberville et les autres officiers se mirent +à leur tête. Ce qui est à noter, c'est que le vent reprit +aussitôt.</p> + +<p>Trois jours après, on se trouvait devant la rivière +Bourbon. La joie fut grande. On chanta l'hymne <i>Vexilla +régis prodeunt</i>, en répétant plusieurs fois: <i>O crux +ave</i>. Nous répétâmes plusieurs fois, dit le Père Marest, +<i>O crux, ave</i>, pour honorer la croix dans un pays où +elle a été souvent profanée et abattue par les hérétiques.</p> + +<p>Près de la rivière Bourbon est la rivière Sainte-Thérèse, +où l'on arriva le 24 septembre. Les marins ne manquèrent +pas de se mettre sous la protection de cette grande +sainte.</p> + +<p>Comme la mer était houleuse, on allégea le navire en +le déchargeant avec les canots d'écorce qui avaient été +apportés de Québec, et «que les Canadiens, dit le père, +manoeuvraient avec une adresse admirable.»</p> + +<p>Vers ce temps, le jeune Châteauguay étant allé à la rencontre +des Anglais, fut blessé d'une balle; aussitôt le +père alla l'assister. Il mourut, au grand chagrin de ses +frères. Le père remarque encore que tous les malheurs +qui survenaient n'abattaient pas le courage de M. +d'Iberville. «Il savait toujours se contenir, et ne voulait +pas qu'aucun signe d'inquiétude vînt troubler son monde. +Il était sans cesse en action, dirigeant tout et pourvoyant +à tout: il montrait une présence d'esprit que +rien ne pouvait abattre.»</p> + +<p>Le 11 octobre, le chemin pour conduire les canons était +praticable; le 12 et le 13 on plaça les mortiers en batterie +et l'on commença la canonnade. Le 15, jour de sainte +Thérèse, les Anglais se rendirent. «Nous admirâmes la divine +Providence, dit le Père Marest. Les gens, en pénétrant +dans la rivière Sainte-Thérèse, s'étaient mis sous la protection +de la sainte, et le jour de la fête, le 15, ils entraient +dans le fort.» Comme la saison était avancée, d'Iberville +décida de rester jusqu'au printemps.</p> + +<p>En attendant, le Père Marest, tout en prenant soin de +la garnison, s'occupa des sauvages. Il les plaignait, et +gémissait en voyant leur ignorance de la vérité et leur +entraînement au mal. Il les accueillait au fort avec toute +bonté, et il allait au plus loin les rejoindre. A force +d'étudier, il en vint bientôt à comprendre plusieurs +dialectes indiens. «Il est impossible, nous dit M. Bacqueville +de La Potherie, d'énumérer les actes de zèle et de +dévouement du père. Il allait au loin, marchant jour et +nuit, se contentant de la nourriture des sauvages; rien ne +pouvait le rebuter.»</p> + +<p>En même temps, dans ses excursions, il prenait connaissance +du pays et de ses ressources. Il nous dit qu'a +l'automne et au printemps, on voit des multitudes prodigieuses +d'oies et d'outardes, de perdrix et de canards. Il +y a des jours où les caribous passent par centaines et par +milliers, suivant le témoignage de M. de Sérigny, qui +allait souvent à la chasse.</p> + +<p>M. d'Iberville, après avoir hiverné au fort, laissa son +frère de Maricourt commandant de la place, avec le sieur +de La Forêt pour lieutenant, et il revint en France avec +deux navires chargés de pelleteries. Il arriva à la Rochelle +le 9 octobre 1697, et il se mit aussitôt en devoir de préparer +une nouvelle expédition. On pense que c'est dans +cet intervalle que le chevalier d'Iberville vint à Versailles +pour exposer ses vues au ministre du roi, M. de +Pontchartrain.</p> +<br><br><br> + + +<h3>CHAPITRE VII</h3> + +<h3>M. D'IBERVILLE A VERSAILLES.</h3> + +<p>C'était vers 1696, et lorsque le règne de Louis XIV +était dans son plus grand éclat. On venait de construire, +sous l'impulsion de Colbert, des monuments qui avaient +fait de Paris la première ville du monde. On avait bâti +les Invalides, terminé le Val-de-Grâce, les Tuileries, le +Louvre, ouvert et planté les grands boulevards depuis la +porte Saint-Honoré jusqu'à la Bastille, avec ces belles +portes Saint-Antoine, Saint-Martin, Saint-Denis, qui font +un si grand effet. Dans le même temps, Versailles était +devenu une merveille de grandeur et de richesse.</p> + +<p>Au milieu de ces progrès, le roi se trouvait environné +des plus grandes illustrations. Il présidait une noblesse +dévouée et brillante. Il avait des ministres habiles, des +généraux redoutables, des génies merveilleux dans tous +les genres. Les finances, par les soins de Colbert, avaient +doublé d'importance; l'armée avait été mise par Louvois +sur un pied formidable, et avec cette année, le roi avait +une nation valeureuse de vingt millions d'âmes.</p> + +<p>Malgré la perte de généraux incomparables, la France +avait encore de grands hommes de guerre; Luxembourg, +Catinat, Boufflers, de Lorges, Tourville, Jean Bart, Château-Renaud, +d'Estrées et Duguay-Trouin. On venait de +remporter de grandes victoires; sur terre, à Fleurus, à +Steinkerke, à Nerwinde, à Marseille et à Staffarde; sur +mer, Lagos, qui avait vengé les Français du désastre de +l'année précédente à la Hogue. D'Iberville vit ces merveilles; +il contempla ces illustrations; il entrevit ce roi +qui avait les plus grandes qualités d'un souverain.</p> + +<p>Louis XIV possédait un air d'autorité qui imposait le +respect, et une égalité de caractère qui gagnait les coeurs. +Il savait dire à chacun, en peu de mots, ce qui pouvait +lui plaire, et en même temps, il montrait cette délicatesse +d'égards qui convient si bien à l'autorité souveraine. Il +ne lui arrivait jamais de faire en public, ni railleries, ni +reproches, ni menaces. Ouvert et sincère avec tous, il était +doué du la mémoire la plus heureuse des faits, des visages +et des services rendus.</p> + +<p>Tel était le souverain qui présidait aux destinées du la +France, et qui ravissait tous les grands génies de son entourage.</p> + +<p>D'Iberville, charmé et gagné par tant d'amitié et de +grandeur, retourna à ses entreprises, plus dévoué que jamais +aux intérêts de la Nouvelle-France et à la gloire de +la mère patrie.</p> +<br><br> + + +<blockquote class="ill"> + +<p class="milieu"><img alt="" src="images/150s.png"><br><a href="images/150l.png">(Cliquer pour agrandir)</a></p> + + + +<h4>TERRE-NEUVE.</h4> + +<p><b>Ile de l'Amérique septentrionale, par 47° 52m. de latitude et +55° 62m. de longitude. 600 kilomètres du nord au sud et 295 +kilomètres, largeur moyenne. Population 190,000 habitants. +Capitale Saint-Jean. Côtes dangereuses. Sur ces côtes, on +trouve d'immenses quantités de poissons. Cette île offre une +belle race de chiens à poils soyeux, remarquables par leur +force, leur taille et leur habileté à nager. La France s'est fait +donner, au traité de Paris, en 1763, le droit de pêche. Les établissements +français sont au nord et à l'ouest. Il est à remarquer +que c'est le confluent des courants du sud et des courants +du nord, et c'est ce qui lui donne une si grande importance +pour les pêcheries de la France.</b> +</p></blockquote> +<br><br><br> + + + +<h3>TROISIÈME PARTIE</h3> + +<h3>EXPÉDITION EN TERRE-NEUVE.—1696-1697.</h3> + +<p>L'île de Terre-Neuve est située entre le 47e et le 52e +degré de latitude, et entre le 55e et le 70e de longitude; +elle occupe toute l'entrée du fleuve Saint-Laurent, sur +une étendue de 150 lieues de longueur et de 90 lieues de +largeur.</p> + +<p>Cette île, signalée par Sébastien Cabot en 1497, sous +Henri VII, fut visitée en 1500 par un navigateur portugais +nommé Cortéréal. C'est de là que viennent plusieurs +noms portugais donnés à différents lieux: le Labrador +le Portugal-Cove, Bonavista, la baie des Espagnols, etc.</p> + +<p>Le capitaine Denis, de Dieppe, s'y rendit peu après, et +fit une carte de l'entrée du Saint-Laurent.</p> + +<p>En 1508, un autre Dieppois nommé Thomas Aubert y +alla, dit-on, par ordre du roi Louis XII. En 1523, François Ier +y envoya Verazzani. Mais, à part ces expéditions +officielles, il y en eut bien d'autres dirigées par des particuliers. +On pense que depuis longtemps les Bretons et +les Basques y faisaient la pêche. Ils avaient signalé la +présence d'un banc immense où l'on trouvait le poisson +en abondance, et à chaque printemps les pêcheurs y +venaient en grand nombre. Dix ans après Verazzani, +en 1534, Philippe de Chabot, amiral de France, engagea +le roi à reprendre le dessein d'établir une colonie +française dans le nouveau monde, et il lui présenta +Jacques Cartier, marin très habile de Saint-Malo, qui, le +10 mai, débarqua au nord-est de Terre-Neuve, près d'un +cap qui avait été nommé Bonavista, peut-être par Cortéréal. +Il conserve encore ce nom.</p> + +<p>Ce que nous avons à remarquer par rapport à cette +île, c'est qu'elle se trouve au confluent de trois grands courants +qui aboutissent au même point: d'une part, le Saint-Laurent +vient précipiter ses glaces dans la mer; de +l'autre, les courants arrivent du nord avec leurs banquises +ou «icebergs», et vont s'attiédir dans une région +tempérée; et enfin le Gulf-Stream, partant du golfe du +Mexique, monte vers le nord en longeant la côte orientale +de l'Amérique. Il arrive chargé d'une quantité d'animaux +marins, de mollusques et d'êtres microscopiques.</p> + +<p>Au contact des eaux chaudes du Gulf-Stream, les +masses de glaces venant du nord se désagrègent, fondent, +et les rochers, les matières solides qu'elles contiennent +s'en détachent et tombent au fond de la mer, tandis que +tous les animaux marins venus du sud sont saisis et détruits +par le froid. Leurs débris s'ajoutent aux amoncellements +qui se forment et s'élèvent d'année en année dans +le fond du golfe Saint-Laurent, et dont le banc de Terre-Neuve +est la principale partie.</p> + +<p>Ce qui est particulier à ces bancs, c'est qu'ils sont aussi +le rendez-vous d'une immense quantité de poissons qui +viennent de toutes les rives et de toutes les baies du nord. +Ils y arrivent par millions, occupant parfois une étendue +de cent milles carrés, sur plus de cent pieds de profondeur; +ils se dirigent vers ces confluents et sur les bancs où ils +trouvent des eaux plus tempérées et une nourriture assurée, +dans l'agglomération des poissons de taille inférieure, +qui ne peuvent leur résister.</p> + +<p>Cette énorme quantité de poissons, réunis en bancs de +plusieurs milles carrés sur des profondeurs si extraordinaires, +ne peuvent nous étonner lorsque nous savons +que les harengs et les saumons produisent des cent milliers +d'oeufs, et la morue, des millions. La plus grande +partie, anéantie par la violence des flots, est dispersée +par la mer, et des auteurs prétendent que, sans cette +dispersion, la masse produite serait si grande qu'elle comblerait +les courants d'eau de ce point de rencontre jusqu'à +rendre la navigation presque impossible.</p> + +<p>Quoi qu'il en soit, la morue en particulier offrait des +ressources inépuisables pour la nourriture des populations +européennes. En effet, la morue est un poisson d'une +grande dimension, fournissant une nourriture forte et +substantielle; appréciée du riche et du pauvre, elle est +demandée dans tous les pays; son huile est abondante et +précieuse. Enfin, par son agglomération, elle rendait ces +parages plus riches que les plus grandes mines de l'Inde, +du Pérou et du Mexique.</p> + +<p>Aussi, peu d'années après Verazzani, les Anglais avaient +établi, sur la côte orientale qui longeait Terre-Neuve, un +nombre considérable de stations de pêche, entre lesquelles +ils avaient placé des communications faciles, par +des chemins coupée dans les bois. Les rives étaient couvertes +des habitations des pécheurs; en arrière, des fermes +d'exploitation étaient construites et avaient rapporté +à leurs possesseurs de grands capitaux. Les pêcheries +seules rendaient près de vingt millions par an, et les +Anglais comprenaient qu'ils pouvaient, avec Terre-Neuve, +se rendre les maîtres absolus du commerce le moins dispendieux, +le plus aisé et le plus étendu de l'univers.</p> + +<p>M. d'Iberville, avec sa haute intelligence, avait compris +les conséquences de ce monopole. Il les avait signalées +à M, de Frontenac, et, d'après l'injonction du +gouverneur, <i>il représenta à la cour que le commerce des +Anglais dans Terre-Neuve pouvait les rendre assez puissants +pour s'emparer de la colonie française.</i>.</p> + +<p>Il obtint donc de former une expédition pour attaquer +les stations anglaises. En même temps, l'avis fut envoyé +à M. de Brouillan, commandant de l'établissement français +de Plaisance, au sud-ouest de l'île, de lui laisser tout +pouvoir et de l'assister avec ses forces.</p> + +<p>Vers le commencement de l'année 1696, M. d'Iberville +revint au Canada avec M. de Bonaventure, officier de +marine: ils avaient deux vaisseaux.</p> + +<p>Il devait trouver réunis une centaine de Canadiens, +qu'il avait formés, les années précédentes, aux entreprises +les plus périlleuses.</p> + +<p>A son arrivée, il les enrôla avec d'autres volontaires qui +trafiquaient avec les sauvages dans les pays les plus éloignés +du centre. Leur principal mérite était un courage et +une hardiesse à toute épreuve: on les appelait les coureurs +de bois, mais ils avaient à rencontrer tant d'obstacles et +tant de dangers, que les mémoires du temps disent qu'on +devait plutôt les appeler des «coureurs de risques».</p> + +<p>M. d'Iberville, ayant choisi ses gens, fit annoncer à M. +de Brouillan qu'il le rejoindrait aux premiers jours de +septembre. Il était au milieu de ses préparatifs, lorsque +survint une cause de retard difficile à éviter. Le gouverneur +général, inquiet des progrès des Anglais dans l'Acadie, +demanda à d'Iberville d'aller prendre part à l'attaque +que du fort île Pémaquid, que les Bostonnais, comme nous +l'avons déjà dit, avaient établi au centre du pays des +Abénaquis, amis dévoués de la France. De là , les Anglais +menaçaient sans cesse nos fidèles alliés.</p> + +<p>M. d'Iberville et M. de Bonaventure, commissionnés par +M. de Frontenac, arrivèrent à la baie des Espagnols le 26 +juin 1696. Là , ils trouvèrent M. Beaudoin, missionnaire +arrivé récemment de France, qui avait réuni quelques +sauvages et qui voulait se joindre à M. d'Iberville.</p> + +<p>M. Beaudoin, dont le nom reviendra souvent dans ce +récit, avait été mousquetaire dans les gardes du roi. Il +entra, jeune encore, au séminaire de Saint-Sulpice de +Paris, et y resta plusieurs années sous la direction de M. +Tronson; ensuite, il vint en Acadie, ou il évangélisa les +sauvages.</p> + +<p>Il était allé chercher des ressources en France, l'année +précédente, pour ses pauvres ouailles. S'étant présenté à +la cour, il fut prié d'accompagner M. d'Iberville à Terre-Neuve.</p> + +<p>M. Beaudoin fut donc ainsi amené à faire cette expédition, +et c'est à lui que l'on doit surtout d'en connaître +les incidents. A son retour, il en écrivit une relation très +détaillée, et avec un si grand soin que de La Potherie et +le Père de Charlevoix ont pu y trouver, pour leurs +ouvrages, les faits les plus circonstanciés et les plus intéressants.</p> + +<p>M. Beaudoin était un homme qui avait conservé de +son ancien état une vivacité et une résolution extraordinaires. +Il dit, dès les premières lignes de son journal:</p> + +<blockquote><p> +Nous avons trouvé, en arrivant à la baie des Espagnols, +des lettres de M. de Villebon qui nous marquent que les +ennemis nous attendent à la rivière Saint-Jean. Dieu soit +béni, nous somme résolus de les y aller trouver. +</p></blockquote> + +<p>Au bout de quelques jours, c'est-à -dire le 14 juillet +1696, trois vaisseaux de guerre anglais furent signalés; +d'Iberville alla aussitôt les attaquer. Avec son habileté +ordinaire, il démâta, de quelques volées de canon, le plus +grand des vaisseaux, le <i>New-Port</i>, et l'enleva à l'abordage +sans perdre un seul homme. Il se dirigea ensuite +vers les deux autres bâtiments, qui prirent la fuite et +parvinrent à s'échapper, grâce à une forte brume.</p> + +<p>M. Beaudoin nous fait ici connaître l'habileté du commandant +et les dispositions religieuses des hommes intrépides +qu'il commandait. M. d'Iberville avait fait fermer +les sabords du <i>Profond</i>, et avait fait coucher ses gens sur +le pont, pour donner confiance au vaisseau anglais, qui +vint sans défiance aborder le <i>Profond</i>. Aussitôt les +sabords sont ouverts, les hommes commencent la mousqueterie +sur les deux vaisseaux ennemis, dont l'un est +bientôt démâté, et M. Beaudoin fait la remarque qu'il +avait bien espéré que Dieu bénirait ces braves Canadiens, +qui depuis le départ s'étaient approchés très souvent des +sacrements.</p> + +<p>Après cet incident, les commandants français se dirigèrent +vers Pémaquid, où ils arrivèrent le 13 du mois +d'août. Dans le trajet, ils avaient embarqué avec eux +deux cent cinquante sauvages alliés, commandés par M. +de Saint-Castin et M. de Villebon, deux officiers placés +dans l'Acadie. Le Père Simon, missionnaire de l'Acadie, +les accompagnait comme chapelain.</p> + +<p>M. de Villebon, M. de Montigny et l'abbé de Thury se +rendirent sur la côte en canot avec les sauvages. Ils +étaient suivis des vaisseaux, qui abordèrent.</p> + +<p>Le 15 août, jour de l'Assomption, les troupes assistèrent +à la sainte messe, et ensuite M. d'Iberville fit débarquer +les mortiers et les canons. On envoya un parlementaire +au commandant de Pémaquid, qui répondit à la sommation +que «quand bien même la mer serait couverte de vaisseaux +et la terre couverte d'Indiens, il ne se rendrait +pas, à moins d'y être forcé.»</p> + +<p>Dans la nuit, d'Iberville mit le temps à profit: il fit +entourer le fort de batteries. Le commandant, voyant +qu'il ne pouvait pas résister, demanda à capituler, ce qui +fut accordé.</p> + +<p>Le fort avait une très belle apparence; il était de figure +carrée, avec quatre tours énormes; il possédait un magasin +de poudre creusé, dans le roc, et une vaste place d'armes; +les murailles avaient 12 pieds d'épaisseur et de +hauteur, et enfin il y avait 16 pièces de canon.</p> + +<p>On permit aux militaires anglais de s'embarquer sur +les vaisseaux de leur pays, et on leur fournit des provisions +pour le voyage.</p> + +<p>Le but de l'expédition était donc atteint: les Anglais +étaient expulsés, et M. d'Iberville, craignant leur retour, +fit démanteler le fort pour qu'il ne pût être occupé de +nouveau.</p> + +<p>Tout étant terminé à Pémaquid, M. d'Iberville partit +pour Plaisance, où il arriva le 12 septembre. A sa grande +surprise, il trouva M. de Brouillan parti. La cause de +cette précipitation fut bientôt connue: M. de Brouillan, +mécontent de voir d'Iberville à la tête de l'expédition +et ne voulant pas avoir à partager son commandement, +avait levé l'ancre avec tous ses vaisseaux pour se rendre +à la ville de Saint-Jean, où il devait commencer l'attaque +des possessions anglaises de Terre-Neuve.</p> + +<p>C'était aller contre les ordres du roi et contre la promesse +qu'il avait faite à d'Iberville; c'était méconnaître +imprudemment les sages avis que lui avait donnés M. +d'Iberville, qui pensait que cette expédition ne pouvait +être faite par mer à cause des dangers de la côte et de la +force des courants, comme M. de Brouillan put bientôt +s'en convaincre.</p> + +<p>Arrivé devant Saint-Jean, M. de Brouillan se mit en +devoir de canonner la place: mais il ne put se maintenir +dans la rade, et fut entraîné par les courants six lieues +plus bas au sud. Pour réparer le mauvais effet de cet +insuccès, il débarqua ses troupes et s'empara de quelques +stations insignifiantes, puis il revint à Plaisance, irrité de +se trouver en défaut vis-à -vis de d'Iberville.</p> + +<p>C'est alors qu'arrivèrent bien des contradictions, dont +le Père Charlevoix nous donne l'explication d'après M. +Beaudoin. Il nous dit que M. de Brouillan était un honnête +homme, intelligent et d'une bravoure incontestable, +mais il était inexpérimenté dans les expéditions de ce +genre, et il ne pouvait recevoir d'avis parce qu'il était +d'une susceptibilité extraordinaire sur la question de son +autorité.</p> + +<p>M. d'Iberville, qui ne connaissait pas encore à quel +homme il avait affaire, chercha à l'éclairer. Il lui dit d'abord +que l'occasion d'agir n'était pas encore perdue, que +l'hiver était le temps le plus propice, parce que les Anglais +ne seraient plus sur leurs gardes et ne seraient pas +appuyés par les flottes du printemps. Il lui représenta +encore que l'abord des côtes était impossible, à cause des +courants, ainsi que M. de Brouillan avait pu le reconnaître +lui-même; que les récifs étaient nombreux, très +dangereux et peu connus des pilotes français.</p> + +<p>Tout le monde savait, en outre, que le trajet par mer +était bien plus long à cause de la multitude des baies et +des criques, tandis que, par terre, il était beaucoup plus +court, et se trouvait, de plus, facilité par toutes les voies +de communication que les Anglais avaient établies depuis +longtemps entre leurs stations, à travers les bois.</p> + +<p>Tout cela était si raisonnable que, si M. de Brouillan +avait voulu y prêter l'oreille, il s'y fût rendu aussitôt. +Mais il ne voulut rien entendre, et, sans tenir compte des +sages avis d'Iberville, il lui déclara qu'il ne reconnaissait +qu'une seule manière d'enlever la place: c'était par mer +et par les ressources que lui offraient les vaisseaux dont +il disposait, M. de Brouillan termina en disant à d'Iberville +d'agir à sa guise, mais qu'il lui enlevait le commandement +des Canadiens, et que désormais ils seraient sous +les ordres du capitaine des Muys.</p> + +<p>Quoique M. d'Iberville fût affligé de cette décision et +qu'il souffrît d'abandonner ceux qu'il avait formés et +toujours conduits avec lui, il était disposé cependant à se +soumettre, par respect pour l'autorité; mais il n'en fut +pas de même des Canadiens. A peine eurent-ils connaissance +de cette mesure qu'ils jetèrent les hauts cris, disant +qu'ils s'étaient engagés à d'Iberville, et qu'ils l'avaient +reçu comme commandant de M. de Frontenac. Ils ajoutèrent +que s'ils ne devaient pas l'avoir pour chef, ils +étaient décidés à se retirer et à retourner dans leurs +foyers.</p> + +<p>M. de Brouillan n'épargna ni remontrances, ni exhortations; +mais voyant qu'il ne devait rien obtenir de ces +braves gens, et sachant bien qu'il ne pourrait réussir sans +leur secours, il changea sa décision, et envoya M. de +Muys dire à d'Iberville qu'il garderait son commandement.</p> + +<p>De plus, il consentit a ce qu'il allât par terre, et enfin +il reconnut que le butin de Saint-Jean devait être partagé, +non par moitié, mais en rapport avec les frais que +d'Iberville avait faits pour cette expédition; ce qui était +tout à fait juste.</p> + +<p>Ils partirent chacun de son côté: M. de Brouillan par +mer, M. d'Iberville par terre. Ils devaient se réunir au +port de Rognouse, à quelques lieues au sud de Saint-Jean. +M, l'abbé Beaudoin accompagnait les Canadiens; il fit +tout le voyage a pied, en un mot, en raquettes, comme les +combattants; il assista à tous les engagements, et c'est +ainsi qu'il a pu recueillir tous les faits qu'il a consignés +dans le récit si intéressant que l'on retrouve dans les +ouvrages de M. de La Potherie et du Père Charlevoix.</p> + +<p>M. d'Iberville partit de Plaisance le 1er novembre. Il +parcourut un terrain marécageux, à demi gelé et où il +trouva bien des difficultés; mais ce trajet avait aguerri +ses gens et les avait habitués à la marche. Il arriva à +Rognouse le 12 de novembre et y trouva M. de Brouillan, +qui voulut essuyer encore d'une nouvelle contradiction: +il déclara donc à d'Iberville qu'il ne lui accorderait que +la moitié des prises de Saint-Jean.</p> + +<p>Cette décision fut si mal reçue, que M. de Brouillan +vit qu'il était à craindre que M. d'Iberville ne se retirât +avec ses gens, qui voulaient le suivre a tout prix. Il +changea alors de langage, et il déclara qu'il se désistait.</p> + +<p>Aussitôt d'Iberville prit les résolutions qu'il jugea les +meilleures: c'était d'attaquer par terre les stations où +l'on avait un facile accès par les habitations. Après avoir +pris les provisions du <i>Profond</i>, il le fit partir pour transporter +les prisonniers, tandis que lui-même n'en avait +plus besoin, puisque le gouverneur le laissait opérer par +terre.</p> + +<p>Mais ici, il y eut encore un changement inopiné. Le +<i>Profond</i> étant parti, M. de Brouillan ne craignit plus +que d'Iberville en profitât pour se retirer s'il était mécontent; +alors il déclara que tous les Canadiens seraient +sous ses ordres et que les volontaires iraient où ils voudraient +avec M. d'Iberville.</p> + +<p>Le Père Charlevoix nous fait admirer le noble caractère +de d'Iberville. Sans aucune réclamation ni plainte, +il supporta en silence cette nouvelle incartade. Il prit le +parti de patienter encore et de laisser le gouverneur seul +dans son tort. Il ne craignait qu'une chose: c'était de +n'avoir pas assez d'autorité sur ses gens pour les empêcher +de se révolter après tant de palinodies.</p> + +<p>Cette modération fit réfléchir M. de Brouillan, et, très +inquiet du ce qui arriverait s'il était privé du concours +de d'Iberville, il chercha encore une fois à se débrouiller +en envoyant quelqu'un pour déclarer qu'il revenait sur +sa décision. C'était la troisième ou quatrième réconciliation.</p> + +<p>M. Beaudoin fait cette réflexion: «J'aurais, je vous +avoue, Monseigneur, voulu être bien loin dans tous ces +grabuges, étant ami de ces messieurs, qui m'ont fait mille +fois plus d'honneur que je ne mérite. Nonobstant cela, +j'aurais eu au moins autant de peine que le sieur d'Iberville +à consentir à tout ce qu'il a accordé au sieur de +Brouillan. Ces messieurs sont un peu d'accord; mais +j'appréhende que cela ne dure pas.»</p> + +<p>Les Canadiens partirent alors avec M. d'Iberville pour +aller reconnaître la place en remontant vers le Fourillon, +station qui est à six lieues de Saint-Jean.</p> + +<p>Au second jour, ils virent un vaisseau marchand de +100 tonneaux, qu'ils emportèrent du premier choc. +L'équipage prit les chaloupes et s'enfuit dans les bois.</p> + +<p>M. d'Iberville les poursuivit et s'empara de vingt hommes, +avec le capitaine du vaisseau qui les accompagnait. Plus +loin, il enleva trente Anglais, à l'endroit appelé le Petit-Havre. +Ensuite, les Canadiens traversèrent à mi-corps +une rivière très rapide, et emportèrent des retranchements +tout à pic, où ils mirent hors de combat trente-six +Anglais. C'était le 28 novembre.</p> + +<p>Ils se mirent alors en marche pour approcher de +Saint-Jean. M. Beaudoin a décrit cette marche en témoin +oculaire:</p> + +<p>M. de Montigny marchait à trois cents pas en avant +avec trente Canadiens; M. d'Iberville et M. de Brouillan +suivaient avec le corps principal.</p> + +<p>Après deux heures de marche, l'avant-garde signala +quatre-vingts ennemis retranchés derrière des troncs +d'arbres et des quartiers de roche. Aussitôt M. de Montigny +fit arrêter sa troupe et se disposa à la lancer sur +les retranchements. M. l'abbé Beaudoin harangua les +hommes; il les excita à donner leur vie en braves. Ils +s'agenouillèrent et ils reçurent l'absolution générale, puis +chacun jeta ses hardes et se tint prêt à s'élancer.</p> + +<p>M. de Montigny ayant mis l'épée à la main, s'avança +à la tête pour attaquer les ennemis au centre; M. d'Iberville +devait les prendre Par la gauche, et M. de Brouillan +par la droite. La lutte fut acharnée, et, malgré leur +nombre inférieur, les Français montrèrent admirablement +leur supériorité dans l'emploi des armes et dans la rapidité +des mouvements. Au bout d'une demi-heure, les +ennemis, après des pertes énormes, durent aller se réfugier +dans deux redoutes qui couvraient la porte de Saint-Jean, +et la fusillade recommença; mais voyant qu'ils +étaient encore trop imparfaitement abrités dans les +redoutes, ils se retirèrent dans le fort principal, qui était +bastionné et palissadé. Ce fort renfermait une vingtaine +de canons qui dominaient la ville. En ce moment une +centaine d'Anglais s'étant jetés dans une embarcation, +profitèrent d'un vent favorable pour gagner la haute +mer; mais dans le désordre de l'embarquement, ils eurent +cinquante des leurs blessés à mort.</p> + +<p>M. Beaudoin fait remarquer la supériorité des Canadiens +dans toutes ces rencontres. Les gens de M. de +Brouillan auraient eu besoin d'une ou deux campagnes +avec les Iroquois pour savoir se couvrir des ennemis, et +pour savoir les surprendre. Si les Canadiens sont plus +aguerris, c'est qu'ils l'ont appris à leurs dépens dans leurs +rencontres avec les sauvages. Ils savent qu'il ne faut +jamais s'épargner dans ces expéditions où tout est à +l'aventure; qu'il vaut mieux se faire tuer que de rester +blessé, exposé à tomber ainsi au pouvoir d'ennemis implacables, +ou à mourir d'épuisement au milieu des frimas.</p> + +<p>Il fallut songer à faire le siège de la citadelle, qui +avait deux cents hommes de garnison bien équipés, et qui +voyait deux vaisseaux de guerre arriver à son secours.</p> + +<p>Les Canadiens commencèrent par brûler toutes les +maisons qui occupaient les approches du fort, et le fort, +complètement démasqué, apparut avec toutes ses défenses.</p> + +<p>Ce fort, situé sur une hauteur au nord-ouest, était +flanqué de quatre bastions et entouré d'une palissade +garnie de canons. Au centre s'élevait une tour à deux +étages, également garnie de canons. M. de Brouillan, +voyant l'attitude déterminée des assiégés et leurs moyens +de défense, envoya chercher les mortiers, que l'on avait +laissés à Bayeboulle, et le lendemain il commença la +canonnade.</p> + +<p>Le gouverneur, espérant toujours l'arrivée des vaisseaux +qui louvoyaient en haute mer, envoya, le 30 +novembre, jour de saint André, un parlementaire demander +un délai. Le commandant français, comprenant son +intention, refusa cette demande, et le gouverneur, renonçant +à toute espérance de secours, se décida à signer la +capitulation.</p> + +<p>M. de Brouillan n'eut aucun égard aux services rendus +par M. d'Iberville. Il ne lui laissa prendre aucune part +aux décisions qui précédèrent la capitulation, et il la +signa sans lui. Ce procédé parut tout à fait inconvenant +à M. Beaudoin, qui remarque que M. d'Iberville avait eu +au moins autant de part à la prise de la place que M. de +Brouillan.</p> + +<p>M. d'Iberville ne fit aucune observation. Il se réservait +de faire connaître plus tard ce qu'il pensait de tous ces +manques d'égards.</p> + +<p>Voici quels étaient les termes de la reddition de la place:</p> + +<p>On convint: 1° que la place se rendrait à deux heures +de l'après-midi; 2° que le gouverneur et ses hommes +sortiraient sans armes, qu'ils auraient la vie sauve et +conserveraient ce qu'ils portaient sur eux; 3° qu'on leur +fournirait deux bâtiments et des vivres pour retourner +en Angleterre.</p> + +<p>Les Français avaient fait 300 prisonniers et ils avaient +trouvé 62,600 quintaux de morue, ce qui, joint aux prises +récentes, portait le butin jusqu'à ce jour à plus de 110 +mille quintaux.</p> + +<p>Saint-Jean est un beau havre pouvant recevoir deux +cents vaisseaux. Son entrée est de la largeur d'une portée +de fusil; elle est dominée par deux montagnes très hautes, +avec une batterie de huit canons. Outre cela, il y avait +trois forts, comme nous l'avons vu plus haut.</p> + +<p>Les fermes, qui suivirent la destinée du fort, étaient au +nombre de soixante et occupaient une demi-lieue le long +de la rade.</p> + +<p>Comme on ne pouvait occuper cette ville, il fallut +démolir les forts et brûler les habitations. On conserva +quelques maisons pour le soin des malades qu'on ne pouvait +transporter.</p> + +<p>Le bruit de cette prise se répandit dans toutes les +stations anglaises, et y mit la plus grande consternation.</p> + +<p>Après cet exploit, M. de Brouillan, se trouvant accablé +de fatigue, se décida à retourner à Plaisance, laissant à +d'Iberville tous les honneurs et les soucis de l'expédition.</p> + +<p>«Le 23 décembre, après ma messe, dit M. Beaudoin, +étant auprès du feu, avec M. d'Iberville, M. de Brouillan +vint lui dire qu'il était incapable de le suivre dans les +voyages sur la neige, telle que doit être la guerre qu'il a +eu à faire tout l'hiver, et qu'il veut ramener son monde +à Plaisance par le chemin que d'Iberville avait suivi pour +venir à Rognouse. M. d'Iberville, voyant qu'il paraissait +accablé de fatigue et excédé de tous les mécomptes qu'il +s'était attirés par sa faute, ne tenta point de le dissuader, +et lui fit ses adieux dans les meilleurs termes. M. de +Brouillan partit alors à travers les neiges, qui étaient +très hautes, ayant avec lui quatre Canadiens qui devaient +lui battre le chemin.»</p> + +<p>On était arrivé à la fin du mois de décembre.</p> + +<p>Avant de se remettre en marche, M. d'Iberville prit +soin de faire célébrer la grande fête de Noël à ses Canadiens, +qui étaient aussi fervents chrétiens qu'intrépides +combattants. Il y eut solennité religieuse, grâce à la présence +de M. Beaudoin, et du Père Simon qui l'assistait: +messe de minuit, grand'messe du jour avec fanfares et +sonneries des clairons, coups de canons et pièces d'artifices. +C'est ainsi que l'on arriva au mois de janvier 1697.</p> + +<p>D'Iberville, qui avait conservé tous ses hommes, se +disposa a continuer sa marche au nord. Il envoya en +avant de Montigny, qui s'empara de deux stations importantes; +Kividi et Portugal Cove. Il sa saisit aussi d'une +chaloupe qui venait de Carbonnière, et il fit cent prisonniers.</p> + +<p>Pendant ce temps, un autre lieutenant de d'Iberville, +M. de La Perrière, s'empara de Tascove et du cap Saint-François, +à l'extrémité de la baie de la Conception. +D'Iberville suivait avec le corps principal; il prit 80 chaloupes, +et se rendit maître de 35 lieues de pays sur le coté +sud de la baie de la Conception.</p> + +<p>Après avoir réuni tout son monde, il se disposa à +occuper l'autre côté de la baie; mais avant de partir, il +fit fabriquer des raquettes pour ses gens. Depuis plusieurs +jours la neige était tombée en si grande quantité que les +sauvages disaient n'avoir jamais rien vu de semblable en +Canada: elle atteignait dans les vallées jusqu'à vingt +pieds de hauteur.</p> + +<p>Nous n'avons pas besoin de décrire longuement les +raquettes dont les Canadiens avaient tiré tant d'avantages +dans leur expédition de la baie d'Hudson. On les +nommait ainsi parce qu'elles avaient à peu près la forme +des raquettes du jeu de paume, seulement, elles étaient +plus grandes. On les attache sous le pied avec une double +courroie qui Part du centre de la raquette et qui fixe le +pied très solidement. Avec cet appareil, un homme exercé +peut franchir les neiges les plus épaisses sans enfoncer, +et avec une singulière rapidité.</p> + +<p>On partit le 18 janvier, de Montigny marchant +toujours en avant; et deux jours après, grâce aux raquettes, +on arriva à trente lieues de distance, sur la côte +nord, près du fort de Carbonnière et en face de l'île du +même nom. C'est là que se trouvait l'une des stations les +plus importantes des Anglais.</p> + +<p>On navigua plusieurs jours en vue de l'île, en attendant +un moment favorable pour débarquer.</p> + +<p>Le chevalier s'empara d'abord de plusieurs chaloupes +des habitations voisines, et les mit aussitôt en bon état.</p> + +<p>Après plusieurs tentatives, on vit qu'il fallait renoncer +à cette expédition. L'île était inabordable; toute la côte +est revêtue de rochers à pic d'une grande hauteur; le +seul endroit au niveau de l'eau est entouré d'une batture +qui est pleine de périls pour les embarcations, et qui n'est +accessible qu'aux pilotes de l'île.</p> + +<p>Voyant ces difficultés, le chevalier ne perdit pas son +temps. Il débarqua ses troupes sur la terre ferme, et, au +bout de quelques jours, les Français s'étaient emparés de +toutes les stations qui occupaient le nord de la baie de In +Conception.</p> + +<p>Le chevalier commença par le Havre-de-Grâce, l'un +des plus anciens établissements des Anglais. Il y trouva +100 hommes et 7,500 quintaux de morue, et des bestiaux +en grande quantité. On prit ensuite Porte-Grave avec 116 +hommes et 10,000 quintaux de morue; Mosquetti, le poste +de Carbonnière, en terre ferme, avec 220 hommes et 22,500 +quintaux de morue; New Perlican, Salmon Cove et +Bridge, avec 70 hommes et 6,000 quintaux de morue. +Après quoi, M. d'Iberville, se dirigeant dans le nord, +arriva à la station de Bayever, dont il s'empara. Là , il fit +80 hommes prisonniers et prit 11,000 quintaux de morue. +Deux lieues plus haut, à Colicove, il trouva encore un +grand nombre d'animaux.</p> + +<p>Il y avait là des fermes magnifiques, et plusieurs fermiers +possédaient des cent mille livres de capital. Les +habitants, fuyant à son approche, s'étaient réfugiés au +Havre Content, situé à l'extrémité nord de la baie suivante, +nommée la baie de la Trinité. M. d'Iberville s'y +rendit aussitôt et obtint que l'on capitulât. Quatre-vingts +habitants, venus de différents points, s'y trouvaient avec +leurs femmes et leurs enfants.</p> + +<p>Au Havre Content, M. Deschauffours, gentilhomme +acadien, fut établi avec dix hommes de garnison.</p> + +<p>Dans toute cette expédition, cent vingt-cinq Canadiens +s'emparèrent, en cinq mois, d'une étendue de pays de 500 +lieues carrées, après une marche de plus de deux cents +lieues; ils firent 700 prisonniers et tuèrent 200 hommes, +n'ayant subi eux-mêmes que peu de pertes, et ils ne saisirent +pas moins de 190,000 quintaux de morue.</p> + +<p>Après la prise de Havre Content, M. d'Iberville, ayant +su que les gens de Carbonnière, de Porte-Grave et de +Bridge, auxquels il avait laissé la vie sauve, avaient +formé le projet de se réfugier à l'île de Carbonnière, +contre la parole qu'ils avaient donnée, revint aussitôt sur +ses pas pour les maintenir dans l'obéissance. Il lui fallut +passer à travers les bois et par les chemins les plus difficiles. +«On avait à chaque instant à traverser à mi-jambe +dans l'eau, qui n'est pas trop chaude en cette saison», dit +M. Beaudoin. En effet, on était au 10 février. Mais à +Carbonnière, les gens se dédommagèrent de leurs fatigues +en faisant venir de la viande fraîche du Havre-de-Grâce, +où, comme nous l'avons dit, il y avait des bestiaux en +grande quantité. M. d'Iberville, pour terminer la conquête +de toute l'île, songea dès lors à se rendre à Bonavista, +qui est à 100 lieues au nord de Carbonnière, mais +auparavant il voulut traiter d'échange avec les Anglais +de l'île de Carbonnière.</p> + +<p>Ceux-ci répondirent en demandant un Anglais pour un +Français et trois Anglais pour un Irlandais. Ils étaient +irrités contre les Irlandais, qu'ils regardaient comme +leurs sujets et qu'ils avaient trouvés dans les rangs de +leurs adversaires. Mais cette demande n'eut pas de suite +parce qu'elle fut éludée par les Français.</p> + +<p>Sur ces entrefaites, vers le 14 février, on vit revenir +les quatre Canadiens que M. de Brouillan avait emmenés +avec lui, à la fin de décembre, pour le conduire par terre +de Saint-Jean à Plaisance. Ces braves gens revenaient +partager les dangers et les fatigues de leurs compagnons +d'armes. «Ils nous apprirent, dit M.. Beaudoin, que M. +de Brouillan, arrivé à Bayeboulle, à 15 lieues de Saint-Jean, +se trouva tellement accablé de fatigue et découragé, +qu'il se refusa absolument à continuer par terre, où il +n'avait que 25 lieues à faire, et qu'il préféra s'embarquer +à Bayeboulle, ce qui faisait une différence de plus de 100 +lieues à parcourir par mer.»</p> + +<p>«M. d'Iberville eut bientôt occasion de prendre ce chemin +de terre, qui paraissait impraticable à M. de Brouillan +et à messieurs les Plaisantins, ajoute M. Beaudoin. +Il est vrai qu'il n'est pas aussi beau que celui de Paris +à Versailles, mais on peut le faire en quatre jours en +marchant d'un bon pas.» M. d'Iberville voulait, avant de +continuer son expédition, revenir à Plaisance pour avoir +des nouvelles de France, d'où il attendait l'escadre qui +lui avait été promise pour se rendre à la baie d'Hudson. +Enfin, «il avait peut-être à prendre des munitions, et moi +des hosties,» nous dit M. Beaudoin, qui l'accompagna dans +ce trajet de quelques jours.</p> + +<p>Cette expédition avait fait connaître aux Français +toutes les ressources de ce pays; ils avaient appris, par +la pratique des Anglais, qui étaient de grands chasseurs, +la distance qui les séparait des possessions françaises et +les voies praticables qui y conduisaient.</p> +<br><br> + + +<blockquote class="ill"> + +<p class="milieu"><img alt="" src="images/180s.png"><br><a href="images/180l.png">(Cliquer pour agrandir)</a></p> + + + +<h4>PORT DE PLAISANCE DANS L'ÃŽLE DE TERRE-NEUVE.</h4> + +<p><b>La baie de Plaisance a 25 lieues de largeur à son entrée et +50 lieues de profondeur. C'était la résidence du gouverneur +français, M. de Brouillan.</b> +</p></blockquote> +<br><br> + + +<p>Ainsi, du fond de la baie de la Trinité, où d'Iberville +avait pris New Perlican, Bayever, Bridge, etc., jusqu'au +fond de la baie même de Plaisance, à l'endroit que l'on +appelait le port de Cromwell, il n'y a qu'une lieue a +traverser, tandis qu'en allant par mer, on trouverait +150 lieues de parcours.</p> + +<p>M. d'Iberville s'était donc rendu à Plaisance au mois +d'août 1697 pour avoir des nouvelles; et, en attendant, il +préparait l'expédition de Bonavista, comme nous l'avons +dit plus haut, pour consommer la destruction des établissements +de Terre-Neuve.</p> + +<p>Au bout de quelques semaines, les gens que d'Iberville +avait laissés sur les côtes pour détruire ce qui restait des +possessions anglaises, vinrent le rejoindre à Plaisance +avec M. d'Amour de Plaine, leur commandant.</p> + +<p>Toute la troupe de M. d'Iberville se trouvait réunie +autour de lui. Il y avait plusieurs gentilshommes canadiens, +quatre officiers des troupes du roi, et enfin des +hommes signalés par les exploits les plus aventureux.</p> + +<p>C'était la plus intrépide réunion que l'on vit jamais en +Canada. Choisis parmi les meilleurs, M. d'Iberville, dans +sa nouvelle expédition, les avait formés encore à affronter +les plus grandes fatigues. Nous aimons à rappeler ici les +noms qui nous ont été conservés dans les relations, et +dont plusieurs sont encore dignement portés en Canada:</p> + +<p>Le capitaine des Muys, MM. de Rancogne, d'Amour de +Plaine, de Montigny, de Bienville, frère du commandant, +Boucher de La Perrière, Deschauffours l'Hermite, Dugué +de Boisbriant, et enfin Nescambiout, le chef des Abénaquis, +qui alla a Versailles quelques années après. Il fut +présenté au roi et reçut un sabre d'honneur.</p> + +<p>Cette dernière campagne ne les avait pas seulement +aguerris, elle leur avait procuré l'abondance. Ils n'en +abusaient pas, étant soumis à la plus stricte discipline, +mais ils en profitaient pour se préparer aux éventualités +de l'avenir, achetant des armes excellentes, des vêtements +et les fourrures nécessaires pour les rudes climats du +Nord.</p> + +<p>Mais ce riche butin amena des difficultés auxquelles on +était loin de s'attendre.</p> + +<p>M. de Brouillan fit connaître de la manière la plus +formelle qu'il prétendait participer aux bénéfices d'une +expédition dont il n'avait pas voulu partager les dangers. +M. d'Iberville, tout en reconnaissant l'injustice de cette +réclamation, était disposé à céder, par respect pour l'autorité; +mais il n'en fut pas de même de ses gens, qui refusèrent +d'écouter de telles prétentions. Ils déclarèrent que +si le gouverneur voulait avoir sa part, il n'avait qu'il +aller la chercher lui-même dans les stations où il restait +quelque chose. Ils citaient parmi celles-ci le port de +Rognouse, où on savait qu'il y avait cent hommes, de +défense avec des provisions abondantes.</p> +<br><br> + +<blockquote class="ill"> + +<p class="milieu"><img alt="" src="images/184.png"><br></p> + + +<h4>QUATRIÈME EXPÉDITION A LA BAIE D'HUDSON.</h4> + +<p><b>Les bâtiments étaient au nombre de trois principaux: d'Iberville +commandait le <i>Pélican</i>, vaisseau de 50 canons et de +150 hommes d'équipage; M. de Sérigny, le <i>Profond</i>, et M. de +Boisbriand, le <i>Wesph</i>. L'équipage était réparti sur deux autres +petits bâtiments, le <i>Palmier</i> et <i>l'Esquimau</i>, chargés de vivres. +L'escadre avait, outre les hommes d'équipage, 250 combattants. +Les bâtiments étaient approvisionnés de tout ce qui +était nécessaire pour cas expéditions du nord: des mousquets, +des haches d'armes, des harpons, des grappins, des couvertures +de laine, des fourrures, des armes particulières pour combattre +les baleines. La navigation avait cela de particulier que jusqu'à +l'entrée de la baie d'Hudson, on pouvait rencontrer les +glaces venant du pôle, tandis que, plus loin, ces glaces diminuaient +à cause de la chaleur du Gulf-Stream, qui quitte les +côtes de l'Amérique en cet endroit pour traverser l'Atlantique.</b> +</p></blockquote> +<br><br> + + +<p>M. de Brouillan, irrité, fit emprisonner quelques-uns +des opposants, et chercha à séparer M. de Montigny de +M. d'Iberville. Cela poussa d'Iberville aux dernières +limites du mécontentement.</p> + +<p>On ne sait ce qui aurait pu résulter de l'entêtement de +M. de Brouillan et de l'indignation du capitaine canadien, +lorsque arriva un événement qui changea toutes choses.</p> + +<p>M. de Sérigny, frère du chevalier, arriva de France le +15 du mois de mai 1698. Il conduisait une escadre qui +apportait les ordres les plus pressants de se rendre à la +baie d'Hudson.</p> + +<p>La cour ayant appris que Terre-Neuve était conquise +presque entièrement, enjoignait à M. d'Iberville de se +rendre aussitôt a la haie d'Hudson. On pensait que M. +de Brouillan suffirait à compléter la conquête par la +prise de Bonavista.</p> + +<p>Ainsi finit l'oeuvre de M. d'Iberville en Terre-Neuve +et il ne lui resta plus qu'à prendre congé de l'irascible +gouverneur.</p> + +<p>Après cela, M. Beaudoin énumère le résultat de cette +année de combats. Il nous fait remarquer que 125 +hommes, en si peu de temps, avaient occupé près de 500 +lieues carrées de territoire, avaient pris trente stations, +fait plus de 1,000 prisonniers, tué 200 hommes, et saisi +tant de milliers de quintaux de morue, sans avoir éprouvé +d'autre accident que deux hommes blessés.</p> + +<p>Le pieux missionnaire ajoute qu'il bénit le Seigneur +d'avoir assisté les Français, qui avaient presque tous la +crainte de Dieu, tandis que leurs ennemis étaient de +moeurs abominables.</p> + +<p>Ces Anglais avaient cependant de bonnes qualités: ils +étaient des hommes actifs et habiles dans l'exploitation +des pêcheries et des chasses; mais ils n'avaient rien des +qualités militaires, et ils étaient incapables de résister à +des combattants intrépides comme les Canadiens.</p> + +<p>De plus, Dieu ne pouvait les favoriser: ils ne faisaient +aucune religion, n'ayant pas même de ministre avec eux, +Ils étaient, dans leur conduite, pires que les sauvages, +abandonnés à l'ivrognerie et à tous les désordres.</p> + +<p>M. Beaudoin donne ensuite rémunération des stations +prises par les Français, et il les met sous trois divisions +distinctes:</p> + +<p>Celles prises par M. de Brouillan seul, avant l'arrivée +d'Iberville; celles prises par M. de Brouillan réuni à M. +d'Iberville; et enfin les stations prises par M. d'Iberville +seul, avec le nombre des habitants de chaque place, les +chaloupes qu'ils y ont trouvées, et le poisson qu'ils y +prennent chaque année.</p> + +<p>Il y en a dix dans la première catégorie, trois dans la +seconde, et vingt-trois dans la troisième.</p> + +<p>Il est à remarquer que M. de La Potherie, qui copie +l'énumération, a omis de faire cette distinction, de +manière qu'on ne peut comprendre ce qu'il a voulu dire +en cet endroit.</p> + +<p>Voici la liste donnée par M. Beaudoin:</p> + +<p>1° Stations prises par M. de Brouillan avec ses gens: +Rognouse, Trémousse, Forillon, Caplini Bay, Cap Reuil, +Brigue, Tothcave, Bayeboulle, Aigueforte—490 pécheurs, +54 habitants, 71 chaloupes prises, 25,000 quintaux de +morue;</p> + +<p>2° Celles prises par M. d'Iberville et M. de Brouillan +réunis: le Petit-Havre, la ville de Saint-Jean, le fort de +Kividi—420 pêcheurs, 82 habitants, 150 chaloupes, +75,000 quintaux de morue;</p> + +<p>3° Stations prises par M. d'Iberville seul: 1° dans la +baie de la Conception et la haie de la Trinité: 2° de Portugal +Cove, Havremon, Quinscove, Havre-de-Grâce, Mousquit, +Carbonnière, Croques Coves, Kelins Cove, Fresh +Water, Bayever, Vieux Perlican, Lance-Arbre, Colicove, +New Perlican, Havre Content, Arcisse, la Trinité.—1,138 +pêcheurs, 149 habitants, 214 chaloupes, 113,800 +quintaux de morue.</p> + +<p>Total: 2,048 pécheurs, 285 habitants, 435 chaloupes, +263,900 quintaux de morue.</p> + +<p>Après le départ de M. d'Iberville, M. de Brouillan se +trouva délivré d'une grande préoccupation: il lui semblait +qu'il serait plus en mesure d'exercer ses prérogatives, +et de prouver qu'il n'avait pas besoin de partager son +autorité. Mais les années suivantes ne lui furent pas favorables, +et on 1698 les Anglais étaient revenus occuper +sans résistances toutes les stations de la côte orientale.</p> + +<p>M. de Brouillan ayant été nommé au gouvernement de +l'Acadie, fut remplacé par M. de Subercase. Ce dernier se +décida d'attaquer les stations anglaises, ce qu'il opéra, +avec le commandant de Montigny, en janvier 1707. Ils +avaient réuni 450 hommes. Ils prirent plusieurs postes +et détruisirent tous les environs de Saint-Jean. L'année +suivante, M. de Saint-Ovide, neveu de M. de Brouillan, +alla, avec 125 hommes et M. de Cortebelle, occuper le +pays; ils enlevèrent Saint-Jean, et se préparaient à de +nouvelles excursions, lorsque le gouverneur de Plaisance +les rappela, parce qu'il avait appris que les Anglais se +préparaient à l'attaquer avec 2,000 hommes.</p> + +<p>Les succès furent ainsi partagés dans le cours du +XVIIIe siècle; les Anglais finirent par consolider leur +occupation, mais ils consentirent à laisser aux pêcheurs +français quelques points sur la côte. Il ne reste plus +aujourd'hui à la France que deux îles au sud de Terre-Neuve, +Saint-Pierre et Miquelon, qui sont aujourd'hui le +contre d'une exploitation considérable.</p> + +<p>En 1745, la pêche occupait chaque année dix mille +hommes avec 500 navires de Bayonne, de Saint-Jean de +Luz et du Havre-de-Grâce.</p> + +<p>Aujourd'hui les pêcheries ont une importance plus +grande que jamais. Chaque année, près de cent quatre-vingt-dix +bâtiments viennent se fixer sur le banc de +Terre-Neuve. Ils ne doivent pas, d'après les traités, avancer +à plus de vingt lieues du rivage, mais cela suffit pour +la pêche. Ils trafiquent avec les riverains de Terre-Neuve, +qui leur apportent le menu poisson qui doit servir +d'amorce. Pas moins de vingt-cinq à trente mille pêcheurs, +largement rétribués, sont ainsi employés à la +pêche. Cette occupation est une école tout à fait précieuse +pour la préparation de la marine française. Aussi +le gouvernement donne-t-il à chaque bâtiment une prime +considérable.</p> + +<p>Tel est l'état actuel des pêcheries françaises en Amérique, +et l'on ne doit pas oublier la part que d'Iberville a +prise au développement de cette précieuse industrie.</p> +<br><br><br> + + + +<h3>QUATRIÈME PARTIE</h3> + + + +<h3>IVe EXPÉDITION A LA BAIE D'HUDSON.</h3> + +<p>Tous les préparatifs étant terminés à Plaisance et les +équipages de l'escadre ayant été complétés, on mit à la +voile le 8 juillet 1697, et l'on avança par un vent du sud-ouest. +D'Iberville commandait le <i>Pélican</i>, vaisseau de 50 +canons et de 150 hommes d'équipage. M. de Sérigny commandait +le <i>Profond</i> et M. de Boisbriant le <i>Wesph</i>. Ces +officiers avaient parcouru plusieurs fois les mers du +Nord et connaissaient la baie d'Hudson. Enfin, les hommes +de guerre qui les secondaient, avaient été déjà leurs +compagnons.</p> + +<p>Outre M. d'Iberville et ses deux frères, M. de Sérigny, +et de Bienville, âgé seulement de quatorze ans et +frère chéri d'Iberville, il y avait leur cousin de Martigny, +fils de leur oncle, Jacques Le Moyne; les deux MM. +Dugué de Boisbriant, de La Salle, de Caumont, le chevalier +de Montalembert, de la compagnie du marquis de +Villette, M. de La Potherie, qui a publié plusieurs +volumes pleins d'intérêt sur la Nouvelle-France et sur les +événements dont il avait été témoin; MM. de Grandville +et de Ligonde, gardes de la marine; Chatrier. Saint-Aubin, +Jourdain et Vivien, pilotes, La Carbonnière de +Montréal, Saint-Martin, etc.; enfin, Jérémie, qui a laissé +une relation assez complète de tous ces événements. Ils +avaient avec eux un aumônier. D'Iberville avait toujours +soin d'en associer à toutes ces entreprises, où il fallait +toujours être prêt à donner sa vie pour le service de Dieu +et du roi. Cet aumônier était M. Fitz-Maurice, de la famille +des Kiéri en Irlande, dont d'Iberville estimait tout +particulièrement le mérite et le zèle infatigable. Il devait +rendre les plus grands services, et il était destiné à subir +de grandes fatigues.</p> + +<p>L'équipage était réparti sur cinq navires: le <i>Pélican, +le Palmier, le Wesph, le Profond</i>, et un brigantin nommé +<i>l'Esquimau</i>, chargé de vivres. L'escadre réunissait, +outre les hommes d'équipage, 250 combattants. Les +bâtiments étaient approvisionnés de tout ce qui était +nécessaire pour ces expéditions du Nord; des mousquets, +des haches d'armes, des harpons, des grappins pour fixer +les navires sur les glaces lorsqu'on ne pouvait plus naviguer, +des couvertures de laine et des fourrures pour les +jours les plus froids, des armes particulières pour combattre +les baleines, qui naviguaient par légions dans le +nord, et pour s'emparer de ces populations d'amphibies +qui couvraient les rivages parfois jusqu'à perte de vue; +sans compter les armes de chasse pour attaquer ces tribus +d'oiseaux si nombreux, non encore décimés par les chasseurs: +les oies, les outardes, les pingouins, les mouettes, +les goélands.</p> + +<p>De Plaisance, on longea l'île pour se rendre sur la côte +orientale. On passa devant le cap Sainte-Marie, devant lu +cap de Rase au sud de l'île, puis on remonta le long du +banc de Terre-Neuve. M. d'Iberville avait reçu l'instruction +de courir des bordées sur cette côte; mais des brumes +très épaisses s'étant élevées, ces instructions ne +purent être observées, et l'escadre se dirigea aussitôt vers +le nord.</p> + +<p>Le 17 juillet, neuf jours après le départ, l'escadre ayant +passé le cap Saint-François et le cap Bonavista, on se +trouva près de Belle-Isle, en face de l'embouchure du +fleuve Saint-Laurent et par le 52e degré de latitude.</p> + +<p>On commença à rencontrer quelques glaces dérivant +vers le sud, mais ce n'était rien en comparaison de ce que +l'on devait voir plus tard.</p> + +<p>Le 18 juillet, l'escadre longea les côtes du Labrador. +Le 24, 16 jours après le départ de Plaisance, l'entrée de +la baie d'Hudson se présenta: elle était tout obstruée de +glaces. On était en face de l'île de la Résolution, et des +îles Button, qui conservent encore le même nom. Il fallait +se frayer un passage en naviguant vers l'ouest.</p> + +<p>D'Iberville, monté sur le Pélican, affrontait les banquises, +sachant profiter de toutes les ressources de ces passages, +qu'il avait traversés plusieurs fois, et frayant la +route aux autres navires.</p> + +<p>Il fallait souvent grappiner, c'est-à -dire fixer les bâtiments +sur les glaces au moyen de grappins dont on avait +un bon nombre.</p> + +<p>A cette hauteur, on était au 62e degré de latitude, le +soleil était perpétuel, éclairant la nuit comme le jour. On +rencontra ensuite les îles du Pôle et de la Salamandre, +ainsi nommées d'après les deux bâtiments que d'Iberville +y avait conduits dans son voyage précédent de 1694.</p> + +<p>Arrivés à ce point, les navigateurs virent marcher contre +eux l'immensité des glaces venant du pôle; elles apparaissaient +au loin jusqu'à la ligne de l'horizon. C'étaient +des masses énormes qui semblaient entassées les unes sur +les autres. Enfin, à chaque instant, comme dans la région +des nuages, on voyait s'accomplir les mouvements les +plus variés.</p> + +<p>Certains bancs s'arrêtaient et se disposaient avec ordre +comme les quais d'un fleuve. Les autres continuaient à +marcher et s'avançaient plusieurs de front comme une +flotte gigantesque. Il y avait des blocs de 300 pieds de +hauteur. A certains moments, dans cette procession effrayante, +il y avait des rencontres, avec des bruits terribles; +tantôt c'était comme des coups de tonnerre, d'autres fois +comme des salves d'artillerie, ou des feux de file de mousqueterie. +A ces rencontres, les blocs de glace, poussés par +une force irrésistible, se levaient, se dressaient les uns +contre les autres, et menaçaient de s'abattre sur les +embarcations.</p> + +<p>Il était difficile de braver ces obstacles avec ces petits +navires, qui étaient si mal disposés pour supporter les +grandes lames de l'Océan. C'est ainsi que s'avançaient ces +intrépides navigateurs; ils n'avaient pour appui que des +coques de noix; ils étaient dépourvus de ces instruments +de précision modernes qui parlent un langage, si infaillible; +ils n'avaient pour guide que la boussole et marchaient +connue les yeux fermés dans les brumes.</p> + +<p>A un certain moment, un vent s'éleva qui ébranla les +glaces et les bouleversa. Au milieu de ce conflit, deux +bâtiments se rencontrèrent, et un mat d'artimon fut brisé, +tandis que le brigantin <i>l'Esquimau</i>, poussé par la violence +des courants, fut enlevé et sombra avec son chargement. +Tout ce que l'on put faire fut de sauver l'équipage.</p> + +<p>Dans ces régions, les tempêtes sont plus effrayantes que +partout ailleurs. Le 24 juillet, l'escadre en ressentit une +qui dura huit heures.</p> + +<p>Les cordages et le pont étaient couverts de verglas, les +voiles s'immobilisaient; le veilleur, à son poste d'observation +au haut du mat, était comme une stalactite vivante. +Les côtes présentaient une masse de pics et de précipices +effrayants. Enfin, au milieu de la tempête, le <i>Pélican</i> se +vit séparé des trois autres vaisseaux, qui jusque-là +l'avaient suivi.</p> + +<p>Le 8 du mois d'août, on était entré dans le détroit de +la baie d'Hudson; on doubla le cap Haut, puis le cap +Charles, à 50 lieues de l'ouverture du détroit.</p> + +<p>Le 15 du mois d'août, le <i>Pélican</i> était arrivé à 150 +lieues des îles Button et de l'entrée est du détroit. +D'Iberville, ne voyant pas arriver les trois vaisseaux +français, s'arrêta, quelques jours pour les attendre.</p> + +<p>Ils étaient au milieu des splendeurs des mers du Nord. +Dans le jour, ils pouvaient contempler un ciel d'un éclat +et d'une pureté extraordinaires, qui tranchait sur la +blancheur des neiges, et les glaces, qui s'étendaient à perte +de vue. Pendant la nuit, les aurores boréales apparaissaient +avec leurs lueurs plus blanches que l'albâtre et +variant à chaque instant. Autour du navire, tout un peuple +d'amphibies, de loups et de veaux marins couvraient +les rivages; ils offraient aux chasseurs une proie facile. +Dans le ciel, des volées d'oiseaux énormes: les outardes, +les goélands remplissaient les airs, et ils étaient en si +grande quantité que La Potherie nous dit qu'on pouvait +les prendre par milliers.</p> + +<p>Tandis qu'on pouvait se livrer à la chasse, on pouvait +aussi s'occuper à la pêche, qui offrait une proie abondante.</p> + +<p>On était encore sur les glaces lorsqu'on vit arriver une +bande de sauvages esquimaux avec qui l'on se mit en +rapport. M. de La Potherie donne de grands détails sur +ces habitants étranges des mers du pôle. Il nous dit +comme leurs vêtements, leurs armes et tous les objets à +leur usage sont admirablement adaptés au climat qu'ils +doivent habiter.</p> + +<p>Ils portent un surtout fait de fourrures très épaisses, +avec des gilets et des hauts-de-chausse de peau. Le tout +est cousu avec les nerfs les plus délicats des animaux et +«avec une perfection dont les couturières européennes +n'approchent pas». Par-dessus leurs chausses, ils mettent +deux paires de bottes l'une sur l'autre, alternées avec des +chaussons de peau. Ils prennent donc plus de précautions +contre le froid que les Européens, mais aussi il paraît +qu'ils ne connaissent pas les infirmités qui affligent les +peuples qui se disent civilisés.</p> + +<p>Leurs canots de peaux de loups marins montées sur des +os de baleine, sont une invention merveilleuse pour braver +la fureur des flots. Ils sont tout couverts sur le dessus, +à la réserve d'une ouverture où les navigateurs se +mettent; elle est si bien ajustée qu'il n'y entre jamais +d'eau. Ils les gouvernent très facilement avec une rame de +quatre pieds de longueur, arrondie aux deux extrémités +et qu'ils savent manoeuvrer avec une rapidité extraordinaire.</p> + +<p>Le <i>Pélican</i> remit à la voile et arriva le 3 septembre +en vue du fort Nelson, n'ayant pas de nouvelles des +autres bâtiments.</p> + +<p>Le 5 septembre, l'on vit arriver trois vaisseaux que +l'on prit pour l'escadre: grand mouvement à bord et +grande joie. On bat aux champs et l'on arbore les pavillons +de bienvenue. Mais, étonnement général lorsqu'on +s'aperçoit que les bâtiments signalés ne répondent pas et +s'avancent toujours, en silence, à force de voiles. La +méprise ne fut pas longue; on avait devant soi trois vaisseaux +ennemis qui venaient d'attaquer le <i>Profond</i> dans +le nord de la baie, et qui croyaient l'avoir coulé à fond.</p> + +<p>Ces trois bâtiments étaient le <i>Hampshire</i>, de 50 canons +et de 150 hommes d'équipage; le <i>Derring</i>, de 36 canons +et 100 hommes d'équipage, et le <i>Hudson Bay</i>, de 32 canons +et plus de 200 hommes d'équipage: total, près de +350 hommes avec 108 canons, auxquels le <i>Pélican</i> ne +pouvait opposer que 150 hommes et 50 canons.</p> + +<p>D'Iberville comprit aussitôt le danger, mais il jugea +qu'il devait le braver. D'ailleurs, il commandait des hommes +résolus et qui n'auraient pas voulu entendre parler +de retraite.</p> + +<p>Aussitôt, il divise son monde en plusieurs détachements. +Il met La Salle et de Grandville, gardes de la +marine, avec leurs hommes à la batterie d'en bas; il place +son jeune frère de Bienville et M. de Ligonde, autre +o-arde de la marine, à la batterie du haut, et établit +M. de La Potherie, Saint-Martin et La Carbonnière au +château dee l'avant, avec les hommes les plus aguerris; +lui-même se porte, avec un détachement, au château de +poupe, près du pilote, pour tout diriger.</p> + +<p>D'Iberville, avec l'intelligence qui le caractérisait, +décida qu'un abordage vaudrait mieux que le vain essai +de lutter, avec 50 canons, contre trois vaisseaux pouvant +tirer de tous côtés en l'environnant comme d'un cercle de +feu. Il se dirige donc vers le <i>Hampshire</i>, tandis que les +Anglais l'apostrophaient en criant qu'ils le reconnaissaient, +«qu'ils le cherchaient depuis longtemps, que son +dernier jour était venu et qu'ils ne l'épargneraient pas.» +Et sur cela, des cris et des hourras répétés.</p> + +<p>Le moment était solennel. D'Iberville avançait toujours; +il était d'une impassibilité qui lui était ordinaire +dans le danger et qui électrisait ses gens, qui avaient les +yeux sur lui.</p> + +<p>Il fait sonner l'abordage. Tous ses gens se garent d'abord +pour essuyer la première bordée du <i>Hampshire</i>, +puis ils se relèvent et montent d'un bond sur les embrasures. +Retenus d'une main aux manoeuvres du navire, de +l'autre, ils brandissaient leurs haches d'armes. Le navire +marchait avec rapidité. Le capitaine du Hampshire, les +ayant contemplés quelques instants, jugea qu'il pouvait +être anéanti du premier coup avant qu'il pût être secouru +par les autres navires. Il fait aussitôt carguer ses voiles, +et, virant de bord, il se dérobe à une lutte qu'il n'ose pas +affronter.</p> + +<p>D'Iberville ne perd pas un instant. Il continue sa course +et se dirige entre les deux autres vaisseaux. En passant +près du <i>Derring</i>, il le foudroie avec sa batterie de droite. +Il se retourne vers le <i>Hudson Bay</i>, et lui envoie sa bordée +de gauche, puis il revient vers le <i>Hampshire</i>, qui, +voyant le Pélican aux prises avec deux vaisseaux, avait +décidé de se remettre en ligne. Les deux bâtiments +anglais avaient peine à se rétablir; les manoeuvres +étaient hachées, les voiles criblées, les canons renversés, +les blessés nombreux.</p> + +<p>Cependant, d'Iberville voyant que ce qu'il avait voulu +éviter allait se réaliser, si les trois navires se réunissaient, +marcha droit sur le <i>Hampshire</i>. Pendant ce temps, les +trois navires se remirent en ligne et tiraient à la fois, +criblant le <i>Pélican</i>, mais sans blesser beaucoup de monde, +les gens d'Iberville étant si exercés à se garer à chaque +bordée. Ils jugeaient de la direction des coups, et suivant +leur portée, ils montaient dans les manoeuvres avec la +rapidité la plus extraordinaire, ou se garaient dans l'entrepont, +puis ils revenaient sur le tillac en poussant des +cris de défi.</p> + +<p><i>Le Hampshire</i>, voyant l'inutilité de toutes ses volées +de canons, se décida enfin à aborder le <i>Pélican</i>, réservant +son feu pour frapper son adversaire d'aussi près que possible. +Il commença par chercher à prendre le vent pour +revenir sur le <i>Pélican</i> avec plus de force, mais, là éclata +l'inhabileté des marins anglais; ils ne purent réussir dans +cette manoeuvre, et su retrouvèrent côte à côte avec le +<i>Pélican</i>, qui les prolongeait et les suivait dans tous +leurs mouvements.</p> + +<p>C'est alors qu'arriva l'événement le plus considérable +du combat.</p> + +<p>Les navires étaient si près l'un de l'autre que les hommes +s'apostrophaient des deux bords. Les Anglais criaient +aux Français qu'ils vinssent leur rendre visite, et, voyant +M. de La Potherie qui avait le visage tout noir de poudre, +ils s'écrièrent: «Ali! quel beau visage de Guinée.»</p> + +<p>Le <i>Hampshire</i> se voyant a portée de pistolet, lança +sa bordée, qui n'eut presque pas de prise sur l'équipage +étendu à plat sur le pont.</p> + +<p>Alors, d'Iberville riposta. Tous ses canons étaient +pointés à couler bas, et il envoya si bien sa bordée que +le <i>Hampshire</i> ne put faire que quelques brasses et sombra +complètement sous voiles, avec tout son monde, qui +comprenait 150 combattants.</p> + +<p>Les deux autres vaisseaux, voyant ce désastre, ne songèrent +plus à faire aucune résistance. Le <i>Derring</i> vira +de bord avec la plus grande hâte, et s'enfuit; mais +l'<i>Hudson Bay</i>, trop criblé pour en faire autant, amena +aussitôt son pavillon, et d'Iberville envoya La Salle avec +25 hommes pour l'amariner.</p> + +<p>Tout avait été si bien conduit, que d'Iberville n'avait +pas de morts, et ne comptait que 14 blessés; mais les +manoeuvres étaient coupées, les voiles percées à jour, les +mâts criblés.</p> + +<p>Le chevalier du Ligonde avait reçu deux coups de +feu; La Carbonnière avait le coude entamé; Saint-Martin, +la main fracassée; M. de La Potherie avait reçu +plusieurs balles dans ses vêtements, et avait un bras +contusionné.</p> + +<p>Après ce combat acharné il se passa encore bien dea événements +avant l'attaque du fort Nelson. On était parvenu +au 7 de septembre, et l'on expérimenta alors la rigueur +de ces climats. Il faisait très grand froid; le vaisseau, +avec ses agrès et ses mâts, était tout couvert de neige et +de verglas. Le vent était très fort, et, la grande ancre +s'étant rompue, la désolation fut au comble parmi les +blessés et les malades. M. de La Potherie, quelque accablé +de fatigue qu'il fût, avait encore assez de liberté +d'esprit pour faire la remarque que Horace, qui relève +l'audace de celui que le premier confia une nef aux flots, +ne s'était cependant jamais trouvé en si fâcheuse conjoncture.</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p> Illi robur et aes triplex</p> +<p> Circa, pectus erat qui fragilem truci</p> +<p> Commisit pelago ratem</p> +<p> Primus, nec timuit proecipitem Africum</p> +<p> Decertantem...</p> + </div> </div> + +<p>La tempête se déchaîna, ensuite dans toute sa fureur; +la galerie fut enlevée, les tables et les bancs brisés +dans la grande salle; enfin, vers dix heures du soir, le 7 +septembre, le gouvernail fut enlevé. Le vaisseau, secoué et +poussé sur les battures, ne put résister et fut ouvert par +le milieu. Au matin, il commença à sombrer: il fallut l'abandonner. +En ce moment on voyait la terre à deux +lieues.</p> + +<p>Au milieu de ces épreuves d'Iberville était inébranlable: +c'était dans les plus terribles circonstances que se révélaient +sa fermeté et la sûreté de ses décisions. Il se mit +en devoir de sauver son équipage. Il envoya M. de La +Potherie et son cousin de Martigny dans un esquif, chercher +un lieu de déparquement, puis il fit disposer des +radeaux, et embarqua son monde. Les rigueurs du froid +étaient telles que, sur les 200 hommes qui se trouvaient +sur le bâtiment et qui eurent à traverser les battures +dans l'eau jusqu'à la ceinture, 18 périrent. M. de La +Potherie tomba sans mouvement, épuisé de fatigue; quelques +Canadiens le sauvèrent. L'aumônier, M de Fitz-Maurice, +fut admirable de dévouement, étant, comme nous +l'avons dit, d'une force extraordinaire. Il soutenait et +même portait ceux qui ne pouvaient se traîner, et il ne +les abandonnait pas avant qu'ils fussent arrivés en terre +ferme.</p> + +<p>De grands feux que l'on fit soulagèrent ces pauvres +gens qui étaient légèrement vêtus et tout dégouttants +encore du naufrage. Dans tous ces désastres, d'Iberville +avait veillé a tout. Il avait sauvé sa provision de poudre, +et il put ainsi envoyer ses meilleurs tireurs pour se +procurer du gibier. Heureusement, les autres vaisseaux +arrivèrent, le <i>Palmier</i>, le <i>Wesph</i> et le <i>Profond</i>, apportant +des vivres, des munitions et des vêtements de toutes +sortes; il était temps: les plus robustes succombaient, les +plus nobles coeurs étaient anxieux. Les fronts s'éclaircirent, +mais comme en ces temps la foi accompagnait toutes +les émotions, de vives démonstrations de reconnaissance +furent adressées à Dieu. D'ailleurs, ces braves gens +étaient déterminés à toute tentative suprême et, périr +pour périr, ils disaient qu'il valait mieux sacrifier sa vie +sur un bastion du fort Nelson que de languir dans un +bois avec un pied de neige.</p> + +<p>Le 11 septembre, dit M. de La Potherie, nous allâmes +faire du feu à la portée du canon du fort et sous le couvert +des arbres, pour tromper l'ennemi. La fumée nous +attira des coups de canon, mais facilita aux gens le +débarquement le long de la rivière. M. d'Iberville, se +dirigeant par de petits sentiers couverts, s'en alla reconnaître +la place, sur les 11 heures du matin; après quoi +il envoya de Martigny en parlementaire pour réclamer +deux Canadiens et deux Iroquois qui étaient restés prisonniers +l'année précédente. Le gouverneur les refusa: +alors on résolut l'attaque.</p> + +<p>Après dîner, on dressa une batterie à deux cents pas +du fort, et l'on débarqua les mortiers, les canons et les +munitions, sous la direction du chevalier de Montalembert, +garde de la marine. Le lendemain, le bombardement commença +vers 10 heures du matin, et continua jusqu'à , une +heure de l'après-midi. Les bombes faisaient un effet merveilleux; +les remparts étaient renversés, et les Canadiens +envoyés en tirailleurs, voyant les résultats, les saluaient +de Sassa Kouès de triomphe. On commença alors, sur la +côte opposée du Nord, une nouvelle batterie qui aurait +écrasé le fort, mais le gouverneur envoya le ministre, M. +Morrisson, proposer une capitulation, qui ne put être +acceptée à cause des conditions qui l'accompagnaient. +Enfin, le lendemain, 13 septembre, le gouverneur envoya +des parlementaires chargé d'accepter les conditions posées +par M. d'Iberville.</p> + +<p>A une heure de l'après-midi, l'évacuation eut lieu. La +garnison sortit tambours battants, mèches allumées, enseignes +déployées, avec armes et bagages.</p> + +<p>Le fort Nelson, que l'on venait de prendre, est au 59e +degré 30 m. de latitude; c'est la dernière place de l'Amérique +septentrionale. Il était en forme de trapèze avec +quatre bastions. Dans chaque bastion il y avait des fauconneaux +et des pièces de quatre et de huit. En tout, deux +mortiers de fonte, 34 canons et plusieurs petites pièces.</p> + +<p>M. d'Iberville installa ses hommes, puis fit célébrer les +offices religieux. M. de Fitz-Maurice fit les offices et +ensuite s'occupa de se mettre en rapport avec les sauvages.</p> + +<p>Cette campagne rendait la France maîtresse de toute +la baie d'Hudson et du toutes ses richesses, qui sont très +grandes, car dans un climat si rude la Providence a pourvu +merveilleusement à la subsistance des peuples qui y +sont établis.</p> + +<p>Les rivières sont très poissonneuses, la chasse y est +abondante. Il y a des perdrix en si grande quantité qu'on +peut en tirer des milliers et des milliers. Elles sont toutes +blanches, beaucoup plus délicates que celles d'Europe, et +presque aussi grosses que des poules. Les outardes et les +oies sauvages y abondent si tort au printemps et à l'automne, +que les bords des rivières en sont remplis. Les +caribous s'y trouvent presque toute l'année; on les rencontre +parfois par bandes de sept à huit cents. La viande +en est encore meilleure que celle du cerf.</p> + +<p>Les pelleteries sont très nombreuses, très variées, très +précieuses, bien plus belles que celles des climats plus +doux: les martes, les renards noirs, les loutres, les ours, +les loups, les castors sont très abondants et d'une fourrure +fournie et très fine. Mais ce qui pouvait surtout +attacher les Français à ce pays, c'est que les sauvages +sont bons, très désireux d'embrasser la vraie religion, et +tout différents des populations iroquoises, qui ont été si +acharnées contre les établissements français.</p> + +<p>Les sauvages venaient donc un foule au fort Nelson +pour se mettre on rapport avec les Français, qu'ils avaient +appris à aimer dans leurs rapports précédents. Ils +aimaient ardemment le noble caractère d'Iberville; ils +estimaient sa franchise, sa noblesse de coeur, sa droiture, +qui est la qualité qu'ils estiment le plus, nous dit M. de +La Potherie. Ils avaient appris à connaître M. de Martigny +et M. de Sérigny, qui, dans les expéditions précédentes, +étaient restés plusieurs mois avec eux. Ils savaient +d'avance aussi qu'ils devaient mettre toute leur confiance +dans le missionnaire, par les vertus qu'ils avaient admirées +dans ceux qui l'avaient précédé. Ils n'oubliaient pas +le P. Silvy, venu avec d'Iberville dans sa première expédition, +et qui, resté avec eux, s'était dévoué jusqu'à ce que +sa santé fût épuisée. Le P. Silvy, après ces oeuvres de +missions à la baie d'Hudson, fut rappelé à Québec, mais +le coup de mort était déjà porté: il mourut au bout de +quelques semaines. Les sauvages savaient tout cela, et +lui conservaient une filiale reconnaissance.</p> + +<p>Ils avaient été attachés encore au nom français par le +dévouement sans limites du P. Marest, venu en 1694, et +qui était resté plusieurs années avec eux. Le zèle qu'il +avait mis à travailler au service de l'équipage, pendant +l'hiver même, était grand, mais celui qui l'animait à s'occuper +des sauvages était encore plus grand, à cause du +besoin où il voyait leurs âmes. Il s'en allait aux plus +grandes distances par tous les temps; il passait les rivières +à mi-corps, traversait des marais et des savanes, supportant +les froids les plus violents, et gagnant ainsi le +coeur des sauvages. Ils comprenaient, en le voyant supporter +héroïquement ces épreuves, quelle affection il +devait avoir pour les âmes. Ce sont des choses que les +sauvages ne devaient jamais oublier; ils n'avaient rien +vu de semblable chez les ennemis des Français.</p> + +<p>M. de Fitz-Maurice, animé par ces exemples, se mit +dans les mêmes rapports avec les sauvages. Il allait au +loin les trouver dans leurs campements, et passait les +ruisseaux, les rivières, les marais, supportant tout. Mais +il est bon de rapporter une part du mérite de ces oeuvres +à M. d'Iberville, qui s'occupait avant tout du bien spirituel +de ses hommes et des sauvages. A bord, il assistait +aux prières, aux neuvaines et à la sainte messe, Il secondait +l'aumônier dans toutes les dispositions de son zèle. +Le P. Fitz-Maurice nous dit qu'il était un des premiers à +la confession et à la communion. Nous ne pouvons avoir +une trop haute idée de ces héros chrétiens, plaçant au-dessus +de tout, le but religieux qui les guidait dans leurs +entreprises, et sachant mettre leur conduite en rapport +avec leurs pieuses convictions. Ils rappellent les héros +des croisades.</p> + +<p>M. d'Iberville pourvut ensuite à l'organisation de la +nouvelle colonie. Il mit son frère de Sérigny à la tête des +stations; il demanda ensuite à M. Fitz-Maurice de se +charger de l'administration spirituelle, puis il repartit +pour la France, le 24 septembre 1697, bien que la saison +fût déjà avancée.</p> + +<p>Il avait installé à bord du <i>Profond</i> l'équipage du +<i>Pélican</i>, qui avait sombré; il y avait ajouté une partie de +l'équipage de l'<i>Hudson-Bay</i>, et enfin la garnison du fort, +qu'il devait rapatrier.</p> + +<p>Une heure après le départ le <i>Profond</i> échouait, mais +ce ne fut qu'une alerte de peu de durée, car la marée survenant, +on put continuer la route.</p> + +<p>A cette époque de l'année, le soleil baissait sur l'horizon +à mesure que l'on avançait vers le nord, et au bout +de quelques jours, il ne paraissait plus et l'on ne pouvait +plus prendre la hauteur pour se diriger.</p> + +<p>Aussi, dit M. Bacqueville de La Potherie, on avançait +dans les ténèbres; on ne voyait plus rien, et par surcroît, +il arriva une très forte tempête.</p> + +<p>Avec tout cela, il fallait trouver le détroit pour sortir +de cette mer tempétueuse. Après plusieurs jours d'inquiétude +et de tâtonnements, on put reconnaître qu'on était +à l'entrée du détroit et en face de l'île de Sasbré. On continua +la marche avec plus d'assurance, en allant toujours +à l'est, et, le 2 octobre, c'est-à -dire huit jours après le +départ du fort Nelson, l'escadre se trouvait à , 50 lieues +de l'entrée ouest du détroit, devant le cap Charles, au +63e degré de latitude, presque au milieu du parcours du +détroit.</p> + +<p>On longea ensuite les îles Bonaventure. Ces îles +avaient été ainsi nommées dans une expédition précédente, +du nom du capitaine de frégate Bonaventure, qui +avait accompagné le chevalier en 1689.</p> + +<p>On passa ensuite devant les îles sauvages et devant le +cap Dragon, au 62e degré de latitude.</p> + +<p>Le 9 d'octobre on longeait les îles Button, et enfin le 10 +octobre 1697, on était hors de danger à l'entrée du +détroit, où l'on avait passé précédemment le 7 juillet, en +se rendant dans la baie d'Hudson.</p> + +<p>M. de La Potherie cite alors ces vers d'Horace adressés +à Virgile, qui se rendait d'Italie à Athènes avec un +vent de nord-ouest:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Ventorumque regat pater,</p> +<p>Obstrictis aliis, proeter Iapyga...</p> + </div> </div> + +<p>C'était le vent d'Iapyx qui était favorable à Virgile, +comme lu vent nord-ouest qui poussait l'escadre vers la +sortie du détroit.</p> + +<p>Dans cette traversée, M. de La Potherie fait remarquer +que les équipages furent rudement éprouvés par le +scorbut.</p> + +<p>Les hommes étaient exposés à prendre cette terrible +maladie par l'usage des viandes salées, par les rafales +continuelles qui couvraient d'eau les bâtiments, par l'impossibilité +de changer d'habits et de linge qui était en +petite quantité. Plusieurs succombèrent.</p> + +<p>L'escadre arriva à Belle-Isle le 9 novembre, et deux +semaines après, Rochefort, terme de la navigation, était +en vue.</p> + +<p>En terminant sa relation, M. de La Potherie croit +devoir assurer que l'occupation de la baie d'Hudson n'offrait +pas assez d'avantages de commerce pour affronter +les périls d'une navigation si longue et si difficile dans +des climats si rigoureux.</p> + +<p>Mais tel n'était pas le sentiment du chevalier d'Iberville, +qui savait très bien le parti que les Anglais pouvaient +tirer de ce pays.</p> + +<p>C'est ce qui a été confirmé par la suite des événements. +Les Anglais revinrent plus tard; ils s'assurèrent +de tout le pays, favorisèrent des associations puissantes, +et ces commerçants, avec les subsides et les primes du +gouvernement, établirent deux grandes compagnies qui +se mirent à la tête du commerce des fourrures dans le +monde entier.</p> + +<p>Ce sont les deux compagnies de la baie d'Hudson et +du Nord-Ouest, qui, jusque dans les derniers temps, ont +réalisé des bénéfices montant presque chaque année à la +somme de vingt à vingt-cinq millions de francs.</p> + +<p>D'Iberville, à son retour, vit le ministre des colonies, et +lui exposa avec force la situation de la Nouvelle-France, +et le danger que lui faisait courir le voisinage des Anglais.</p> + +<p>Ces représentations eurent un plein succès, et le ministre +chargea d'Iberville d'une expédition plus considérable +que toutes celles qui lui avaient été confiées +jusque-là .</p> + +<p>C'est ce que nous verrons dans les chapitres suivants.</p> +<br><br><br> + + + +<h3>CINQUIÈME PARTIE</h3> +<br><br> + + + +<h3>EXPÉDITION DU MISSISSIPI.</h3> + +<p>M. d'Iberville quitta la baie d'Hudson on 1697 et revint +en France. Il rendit compte de sa mission et énonça +les moyens qu'il y avait à prendre afin d'en assurer le +succès. Il parle ainsi de l'avenir des possessions françaises +en Amérique:</p> + +<p>«Suivant lui, il fallait s'occuper des dangers qui +menaçaient nos établissements. Ces dangers venaient du +voisinage de puissances qui étaient redoutables par leur +nombre et par une position supérieure à celle des colonies +françaises.</p> + +<p>«Vis-à -vis de nos colonies du nord, les Anglais et les +Hollandais occupaient des pays d'un climat tempéré et +d'une production surabondante.</p> + +<p>«Ils pouvaient attirer des quantités innombrables +d'émigrants; de plus, ils pouvaient les établir avantageusement +et les fixer pour jamais.</p> + +<p>«Les Français qui viennent dans la Nouvelle-France +y sont attirés par quelques avantages: par l'immensité +des forêts et des pêcheries à exploiter; mais ils ont à , +lutter contre un climat si rigoureux, qu'ils ne songent +après avoir amassé quelque bien, qu'à s'en aller le faire +fructifier dans la mère patrie. De là , une cause d'infériorité +pour les colonies françaises. Les Anglais sont établis +dans le sud, sous une zône supérieure à celle de leur +propre pays; quand ils en ont joui pendant quelques +années, il ne veulent plus partir et contribuent à élever +ainsi chaque année le chiffre de leur population.</p> + +<p>«Aussi les Français ne se comptent que par vingt +mille, et leurs voisins par plus de deux cent mille.</p> + +<p>«Pour soutenir la concurrence, il faudrait donc que +tout en conservant les possessions si avantageuses du +nord, la France songeât à occuper les contrées si favorables +du sud, sur les rives du Mississipi et du Missouri, +et cela jusques aux bords du golfe du Mexique, où se +trouvent les plus beaux pays du monde.</p> + +<p>«Et ce serait d'autant plus urgent que les Anglais +se préparent à s'établir dans ces immenses contrées du +sud.»</p> + +<p>Et il concluait par ces paroles:</p> + +<p>«Si la France ne se saisit de cette partie de l'Amérique +qui est la plus belle, pour avoir une colonie capable +de résister aux forces de l'occupation anglaise, celle-ci, +qui est déjà très considérable, s'augmentera de manière +que dans moins de cent années, elle sera assez forte pour +se saisir de toute l'Amérique et en chasser toutes les +autres nations.</p> + +<p>«D'un autre côté, la possession du Canada ne peut +avoir son prix que par l'extension à l'ouest par le Mississipi, +et cette extension n'a absolument d'utilité que par +la possession des bouches de ce fleuve, qui mettra le +grand Ouest en communication avec les îles françaises +des Antilles, et principalement avec Saint-Domingue.»</p> + +<p>Vauban, dans ses considérations sur l'avenir des colonies +françaises, avait absolument les mêmes idées que le +chevalier d'Iberville. Quant à la qualité des établissements +coloniaux, disait-il, il n'y a rien de plus noble et +de plus nécessaire.</p> + +<p>«Rien de plus noble, parce qu'il n'y va pas moins que +de donner naissance et accroissement à une immense +monarchie qui, pouvant s'élever au Canada, à la Louisiane +et à Saint-Domingue, deviendra capable de balancer +toutes les autres puissances de l'Amérique et d'enrichir +les rois de France.</p> + +<p>«Rien de plus nécessaire, parce que, sans cet accroissement, +à la première guerre avec les Anglais et les Hollandais, +nous perdrons nos possessions sans espoir d'y +jamais revenir.»</p> + +<p>Dans le même temps on remit à M. de Pontchartrain +un mémoire qui avait été rédigé par M. d'Ailleboust, fils +de l'ancien gouverneur de Montréal, et qui résume toutes +les données fournies par les différents explorateurs de +l'Ouest et du Mississipi, comme Marquette, Jolliet, La +Salle, de Tonty, etc.</p> + +<p>«Le pays où l'on propose à Monseigneur d'établir une +nouvelle colonie est d'une richesse admirable et du plus +bel avenir. Il est d'une grande étendue, car le Mississipi +qui l'arrose a plus de six cents lieues de longueur, allant +du 46e degré de latitude au 30e.</p> + +<p>«Ce fleuve est alimenté par plusieurs rivières très +telles, venant les unes de l'est, comme l'Ohio, le Wabash, +le Tennessee, les autres de l'ouest, comme le Red River, +l'Arkansas et le Missouri.</p> + +<p>«Les seuls habitants sont des sauvages paisibles, hospitaliers +et amis des Français. Ils sont relativement peu +nombreux. Enfin, c'est une contrée d'une fertilité incomparable.</p> + +<p>«Le climat est tempéré, l'air pur, le pays capable de +produire toutes les choses nécessaires à la vie.</p> + +<p>«Le maïs et les vignes y sont en abondance, ainsi que +les arbres à fruits, et produisent deux fois par année.</p> + +<p>«La plupart des fruits y sont plus gros et meilleurs +que les nôtres. Enfin, il y en a des quantités qui nous +sont inconnues: les bananes, les ananas, et bien d'autres.</p> + +<p>«Les chanvres ont huit à dix pieds de hauteur, les oliviers +poussent jusqu'à trente pieds au-dessous des branches.</p> + +<p>«Les chênes sont énormes et comparables à ceux de +Norwège. Les pêchers, les pruniers, les figuiers produisent +des fruits énormes et mûrissent deux fois par an.</p> + +<p>«Les copals, les pins, les cypriers, les ciriers, les châtaigniers +abondent, et les marronniers sont aussi beaux que +ceux de Lyon. Les melons et les patates sont d'un revenu +abondant.</p> + +<p>«Le gibier est nombreux en castors, en chevreuils, en +cerfs plus grands que ceux de l'Europe. Les boeufs +sauvages donnent le plus beau cuir; on les rencontre, +ainsi que les chevaux, par groupes de plusieurs milliers. +Les prairies et les forêts sont remplies de faisans, de +pigeons, d'outardes et de dindons sauvages.</p> + +<p>«On peut en tirer une infinité de pelleteries, des cuirs +et des laines très fines et très abondantes.</p> + +<p>«On trouve des métaux en quantité: du plomb, du +cuivre, de l'étain, etc.</p> + +<p>«Il y a abondance de bois de construction faciles à +transporter par la quantité des rivières navigables. Il y +a aussi abondance de bois précieux, de couleurs, et +propres à la marqueterie.</p> + +<p>«Le tabac, le sucre et le coton y viennent très bien et +sont aussi beaux que ceux des tropiques.</p> + +<p>«Enfin, c'est un pays de plus grand avenir.</p> + +<p>«La position est avantageuse au commerce; à proximité +des Antilles d'une part, et de l'autre, du Mexique et +du Pérou.»</p> + +<p>Ces renseignements concordaient avec les assertions de +La Salle et de Tonty. Ces hommes héroïques, au prix de +leurs jours, avaient non seulement reconnu la richesse +incroyable de ces pays, mais ils en avaient aussi frayé le +chemin et reconnu les voies. De plus, ils avaient noué +des relations qui n'avaient laissé que de bons souvenirs +et avaient fait aimer le nom français.</p> + +<p>«Quand on examine les extrémités où ces hommes +d'un caractère si élevé se sont réduits pour conquérir +des empires à l'Europe, quand on pèse le peu de gloire +qu'ils ont acquise à côté des misères qu'ils ont supportées, +on s'étonne et on gémit de l'oubli où leur mémoire est +tombée. Le nom de La Salle avait disparu de cette +terre après que les dernières traces de son expédition +furent effacées.»</p> + +<p>Ces renseignements, qui concordaient avec plusieurs +documents que le ministre avait déjà en sa possession, +déterminèrent à exécuter immédiatement ce qui +avait été arrêté depuis longtemps. On trouvait le moment +urgent: on savait que les Anglais avaient l'intention +de se rendre au Mexique.</p> + +<p>La décision fut prise. Dès le 15 février 1698, M. d'Iberville +fut prévenu de réunir tous les Canadiens qui étaient +revenus à la Rochelle avec lui et avec son frère de Sérigny, +afin qu'ils pussent se joindre à l'expédition.</p> + +<p>Le ministre avait l'estime la plus haute pour ces marins +intrépides qui s'étaient distingués à la baie d'Hudson +et à l'île de Terre-Neuve. M. de Frontenac avait signalé +leur mérite en ces termes: «Je me fais fort de fournir +des gens plus habiles qu'aucuns de l'Europe: ce sont les +Canadiens. Ils naissent canotiers et sont habitués à l'eau +comme poissons.»</p> + +<p>Ensuite, on procéda à l'armement des bâtiments. Le 10 +juin, le ministre donna la liste des officiers. Il y avait deux +bâtiments: la <i>Badine</i>, de 40 canons, le <i>Marin</i>, de 30 +canons, et plusieurs felouques.</p> + +<p>Liste des officiers devant servir sur la <i>Badine</i>: le sieur +d'Iberville, capitaine de frégate; le sieur Lescalette, lieutenant +de vaisseau: le sieur Moreau, enseigne: le sieur +de Marigny, enseigne en second; de La Gauchetière et +de Bienville, gardes de marine.</p> + +<p>Officiers devant servir sur le <i>Marin</i>: commandant, le +sieur de Surgère, capitaine de frégate; le sieur du Hamel +et le sieur de Sauvalle, lieutenants de vaisseaux; le sieur +de Villautreys, enseigne, et le sieur de Sainte-Colombe, +garde de la marine.</p> + +<p>Le 10 juin, d'Iberville adressait un nouveau mémoire, +où il exposait ses vues en ces termes:</p> + +<p>«Pour faire un établissement sur le Mississipi, il faudrait +au moins quatre bâtiments:</p> + +<p>«1° Un navire de 50 canons avec 250 hommes d'équipage; +2° une frégate de 20 canons, avec 120 hommes; +3° un bâtiment de 12 canons, avec 65 hommes; 4° un +bâtiment de charge monté par 80 hommes, dont 30 soldats; +huit mois de vivres, avec faculté d'accoster à Saint-Domingue +pour prendre de la viande fraîche, si nécessaire +dans les grandes traversées. Je n'arrêterai qu'une dizaine +de jours, et il serait bon de ne rien dire du but du voyage +à Saint-Domingue, à cause de la proximité de la colonie +anglaise de la Jamaïque.</p> + +<p>«De là , il faudra longer la côte américaine à 50 lieues +de la Floride jusqu'à la baie du Saint-Esprit, qui est à +moitié de la distance entre la Floride et la baie Saint-Louis, +où La Salle était allé atterrir en son voyage.</p> + +<p>«La baie du Saint-Esprit est à 100 lieues de la baie +Saint-Louis; de là , j'enverrais un bâtiment à l'Acadie +pour ramener 50 Canadiens. Il faut des marchandises pour +présenter aux sauvages: haches, chaudières, aiguilles, rassades, +clous, etc. Ces objets représentent au moins 20,000 +francs de dépenses. Enfin, je demanderais que mes ordres +soient généraux, comme à la haie d'Hudson, à cause des +inconvénients qui arrivent quand les ordres sont trop +bornés, dans une entreprise de cette longueur et de cette +importance, où l'on ne peut tout prévoir.»</p> + +<p>Le 23 juillet, le ministre envoya au sieur d'Iberville +ses instructions, dans lesquelles nous voyons qu'il +acquiesce à toutes les suggestions qui lui avaient été +énoncées.</p> +<br><br> + +<blockquote class="ill"> + +<p class="milieu"><img alt="" src="images/228s.png"><br><a href="images/228l.png">(Cliquer pour agrandir)</a></p> + + + +<h4>OCEAN ATLANTIQUE.</h4> + +<p><b>Vaste étendue d'eau qui sépare l'Europe et l'Afrique de +l'Amérique. Cet océan forme la mer des Antilles, la Manche, +la mer d'Irlande, la mer du Nord, la mer Baltique et la Méditerranée, +qui communique avec l'Atlantique par des passes +très étroites. Les principaux tributaires sont, en Europe; la +Tamise, la Seine, la Loire, la Garonne, etc.; en Amérique, le +Saint-Laurent, l'Orénoque, l'Amazone, la Plata. Dans cet +océan, il y a plusieurs courants; d'abord, le courant équinoxial, +qui se dirige du Sénégal au Yucatan, puis le Gulf-Stream, +qui longe la côte est de l'Amérique, entre ensuite dans +le golfe du Mexique, puis se dirige vers le nord jusqu'au Labrador, +d'où il traverse l'Atlantique pour aller échauffer les +côtes de la France et de l'Angleterre jusqu'au cap Nord, au +sommet de l'Europe. Au sud-est, on trouve ce qu'on appelle +la mer des sargasses, vaste assemblage de plantes marines qui +rendent la navigation difficile.</b> +</p></blockquote> +<br><br><br> + + + +<h3>CHAPITRE II</h3> + +<h3>PREMIER VOYAGE.</h3> + +<p>Tous les préparatifs étaient faits avec le soin que +d'Iberville mettait à tout ce qu'il entreprenait. Le départ +fut fixé pour le 24 octobre 1698.</p> + +<p>Il y avait quatre bâtiments; deux frégates: la <i>Badine</i> +et le <i>Marin</i>. Il y avait 200 hommes d'équipage, dont +50 Canadiens et le reste moitié soldats et matelots, et +près de 100 canons.</p> + +<p>M. d'Iberville, comme toujours, avait pris soin des +intérêts spirituels de ses hommes. Il avait avec lui un +aumônier, et sur l'autre bâtiment, le Père Anastase Douay, +qui connaissait les langues indiennes et avait accompagné +M. de La Salle en 1682 dans son exploration du Mississipi.</p> + +<p>D'Iberville comprenait l'importance de la mission qui +lui était confiée; il savait qu'il avait à lutter contre de +grands obstacles; la traversée dans des mers inconnues, +la jalousie et la haine de deux nations puissantes fortement +implantées dans ce nouveau monde: l'Espagne avec +le Mexique et le Pérou; l'Angleterre avec les rives de +l'Atlantique depuis la Nouvelle-Angleterre jusqu'à la +Caroline.</p> + +<p>Mais il mettait sa confiance dans ce souverain Maître +qui lui avait donné le succès dans les tentatives les plus +aventureuses. C'était ce qui le distinguait tout particulièrement; +une audace invincible et un esprit de foi +qui lui montrait, au-dessus de toute chose, la divine Providence +et les intérêts de la religion.</p> + +<p>Nous avons sous les yeux trois relations de ce premier +voyage: celle de M. d'Iberville, celle de M. de Surgère, +et celle d'un maître charpentier, qui est pleine de détails +et qui s'accorde avec les deux autres sur les points +essentiels.</p> + +<p>Nous remarquons d'abord que le départ de l'escadre +ne fut signalé par aucune démonstration publique, et +cependant il s'agissait de conquérir un monde. Il y avait +une raison à cette absence de publicité; on ne voulait +pas donner l'éveil aux Anglais ni aux Espagnols, et M. +d'Iberville avait recommandé lui-même d'expliquer son +départ par la nécessité d'aller porter des renforts à +l'Acadie et à la Nouvelle-France.</p> + +<p>L'expédition devait suivre la voie inaugurée par Christophe +Colomb dans sa première traversée. Il fallait longer +l'Afrique jusqu'aux îles Canaries. La se trouvent ces +vents alizés qui, vers le 23e degré de latitude, soufflent +avec force de l'est à l'ouest; ensuite l'on devait remonter +au nord pour trouver l'île de Saint-Domingue, occupée +en partie par les Français et où l'on devait avoir un premier +lieu de ravitaillement.</p> + +<p>Douze jours après le départ de Brest, on était au 28e +degré en vue de l'île de Madère et celle de Porto Santo.</p> + +<p>On suivit alors la direction des vents alizés, et l'on +traversa cette partie de la mer que l'on voit toute couverte +d'herbes et de plantes tropicales apportées par les +courants marins qui vont de l'Amérique à l'Afrique.</p> + +<p>Le 19, on arriva au tropique du cancer, au 23e degré +de latitude, et M. de Surgère nous dit qu'il fallut subir +la cérémonie du baptême, qui était déjà dans les traditions +des hommes de mer.</p> + +<p>C'était le 20 novembre. Tous les matelots, dans les +costumes les plus grotesques qui représentaient les divinités +de la mer, s'adressaient à ceux qui traversaient la +ligne pour la première fois et les obligeaient à passer par +une immersion plus ou moins complète, que l'on appelait +le <i>baptême du tropique</i>. Il suffisait d'une petite gratification +pour en être dispensé.</p> + +<p>Au bout de quelques jours on s'aperçut qu'on approchait +de contrées nouvelles; les régions tropicales. L'air +était plus doux, le ciel d'un éclat ravissant. On y contemplait +des nuances claires et profondes qui semblaient +révéler quelque chose de l'immensité du firmament. Les +doux zéphirs qui répandaient leurs effluves rafraîchissaient +et apportaient en même temps l'odeur suave de +plantes et de parfums inconnus aux régions que l'on +venait de quitter.</p> + +<p>A ce signe, M. d'Iberville voyait l'approche des terres +bénies qu'il recherchait. Les Canadiens, dont les sens si +subtils n'avaient éprouvé jusque-là que les impressions +après du nord, saluèrent l'annonce d'une contrée nouvelle, +les douces visions du matin, les splendeurs du +milieu du jour, les spectacles féeriques du soleil couchant, +tout était nouveau pour ces rudes explorateurs des +régions du nord.</p> +<br><br><br> + + +<h3>CHAPITRE III</h3> + +<h3>ARRIVÉE AUX ANTILLES.</h3> + +<p>Enfin, on contempla, les cimes lointaines de la plus belle +île de l'archipel Indien; c'était l'île d'Haïti, que les Espagnols, +un souvenir de la patrie, avaient baptisée du nom +gracieux d'Hispaniola. Cette île, presque aussi grande que +l'Irlande, s'élève en pyramide sur l'Océan.</p> + +<p>Dans le lointain, l'on contemplait des montagnes qui +semblaient étagées jusqu'à la hauteur de 3,000 pieds, elles +présentaient les formes les plus élégantes. On pouvait admirer +sur l'horizon les cimes bleues des derniers sommets; +sur lea penchants, des forêts et une végétation abondante; +sur les rives, les dentelures des baies, coupées par +des promontoires couverts de mousse et venant apporter +jusqu'au sein de la mer des géants de verdure qui baignaient +leurs branches au sein des ondes les plus transparentes. +Ces eaux reflétaient le pur azur du ciel; au +loin, des échappées laissaient contempler des étendues +immenses, plantées de palmiers et d'orangers, qui offraient +des dispositions régulières comme celles de la main de +l'homme.</p> + +<p>Les richesses de la nature tropicale resplendissaient +partout; des pins et des palmiers énormes, des cactus gigantesques. +C'était une succession, non interrompue de +prodiges.</p> + +<p>Les équipages acclamaient au passage ces visions enchantées, +et faisaient retentir les airs de cantiques sacrés +que la surface unie des eaux rendaient encore plus éclatants.</p> + +<p>«Le 3 décembre, nous voyons le cap Français, qui avait +été atteint en 39 jours depuis le départ de Brest. Aussitôt +l'équipage se met à l'oeuvre et l'on fait de l'eau, du bois, +de la viande fraîche et des volailles pour le soulagement +des hommes. On fait du biscuit avec la fleur, parce qu'il +n'y avait pas eu de place pour en emporter sur les bâtiments; +enfin, l'on monte les embarcations, les biscayennes +qui avaient été mises <i>en bottes</i> sur le pont.</p> + +<p>M. de Chateaumorand était arrivé le 30 novembre 1698.</p> + +<p>C'était le commandant d'un bâtiment du 50 canons, nommé +le <i>Français</i>, qui avait été désigné pour venir assister +M. d'Iberville dans sa prise de possession des rives du +golfe du Mexique. Il était le neveu de M. de Tourville et +le parent de M. d'Urfé, prêtre de Saint-Sulpice à Montréal, +Enfin, comme M. Ducasse, le gouverneur, ne se trouvait +pas au Cap, mais avait été se reposer au sud de l'île, dans +le district de Léogane, M. d'Iberville s'y dirigea aussitôt.</p> + +<p>M. d'Iberville se mit en rapports avec le gouverneur et +obtint tous les ravitaillements qui lui étaient nécessaires. +Le gouverneur parut enchanté des vues du commandant +et de son air de résolution. Il lui accorda quelques flibustiers +pour remplacer les hommes qui avaient succombé +dans la traversée; il y avait six Canadiens et deux écrivains +de morts, ce qui fait dire a M. d'Iberville: «La maladie +n'en veut qu'aux Canadiens et aux écrivains.»</p> + +<p>M. d'Iberville dit qu'il partit de Léogane le premier +jour de l'année 1699, à midi, étant alors au 78e degré de +longitude.</p> + +<p>Il savait très bien qu'il ne devait pas suivre le côté +nord de l'île de Cuba, à cause des grands courants venant +du sud, qui font le tour du golfe du Mexique et qui remontent +par le bras de mer situé entre Cuba et la Floride.</p> + +<p>Il longea donc avec son escadre la côte sud de l'île de +Cuba. Il parcourut toutes ces petites îles qui environnent +Cuba au sud, qui sont ravissantes de fraîcheur et +de forme, couvertes de palmiers et d'orangers chargés de +fleurs et de fruits. Il vit alors ces sites enchanteurs et +parfumés que Christophe Colomb avait appelés «les +jardins de la reine», à cause des merveilles de leur végétation. +Il fallait passer au milieu de ces îles environnées +de coraux et de madrépores, où les navires pouvaient +échouer; mais le commandant savait trouver son chemin +au milieu de tous ces obstacles. Il était d'ailleurs grandement +aidé par l'expérience d'un vieux marin nommé +M. de Graff, que M. de Chateaumorand avait pris avec lui +au Cap, et qui avait navigué pendant plusieurs années +au milieu de ces parages.</p> + +<p>Le 4 janvier, on était à l'extrémité ouest de Saint-Domingue; +ensuite, on arriva à Santiago, ville principale +de Cuba. Le 9, on était au cap de Corientes, à l'extrémité +ouest de Cuba; et enfin, le jour suivant, en face du +cap de Cruz, ainsi nommé parce que Christophe Colomb +y avait planté une croix.</p> + +<p>Les jours suivants, on entrait dans les eaux de la Floride, +et en suivant les courants du sud, l'on avançait vers +les côtes est du golfe.</p> + +<p>La <i>Badine</i>, le <i>Marin</i> et le <i>Français</i> voguaient +de conserve dans le golfe, accompagnés des felouques et des +tartanes qui portaient les provisions.</p> + +<p>Pour ceux qui connaissaient le but de ce voyage, +le spectacle était imposant. C'était une marche comparable +à celle de l'escadre de Christophe Colomb, lorsqu'il +accosta, non loin de là , aux premières Antilles.</p> + +<p>C'était un nouveau monde que d'Iberville allait aborder; +il était considérable et était réservé au plus grand +avenir.</p> + +<p>Actuellement, les Antilles, où s'arrêtèrent les explorations +de Colomb, ne comptent pas un million d'habitants, +tandis que les pays dont M. d'Iberville allait prendre possession +en comptent aujourd'hui près de dix millions, +et la dixième partie seule est encore explorée.</p> +<br><br><br> + + +<h3>CHAPITRE IV</h3> + +<h3>ARRIVÉE DEVANT LES RIVES DU GOLFE DU MEXIQUE.</h3> + +<p>Le 2 février, on passa près des îles à l'ouest qui cachent +le delta du Mississipi. Elle furent nommées, de la fête du +jour, du nom d'îles de la Chandeleur, qu'elles conservent +encore aujourd'hui. M. d'Iberville, ni personne de l'équipage, +ni M. de Graff, ni le pilote qui lui avait été donné +par M. Ducasse, ne connaissaient l'existence de cet +immense triangle de détritus, amenés au milieu de la mer +par le Mississipi et qui, à partir du trentième degré, s'avance +dans la mer et à près de quarante lieues d'étendue.</p> + +<p>Il avait calculé que le Mississipi débouchait au 30e +degré de latitude, à mi-distance de la baie Saint-Louis et +de la Floride, laquelle côte suivait constamment la ligne +du 30e degré de latitude. Il ignorait que le Mississipi, +arrivé à cette hauteur, avait amené un immense amas +d'alluvion, et que son embouchure était reportée à 40 +lieues plus loin.</p> + +<p>D'ailleurs, il voulait avant tout explorer les rives des +possessions espagnoles. Il dirigea donc ses bâtiments vers +le 30e degré, en marchant en ligne droite à partir de l'extrémité +ouest de l'île de Cuba.</p> + +<p>Après avoir dépassé les îles de la Chandeleur, il se dirigea +à l'est pour explorer toute la côte, en commençant, du +côté de la Floride, par les pays occupés par les Espagnols.</p> + +<p>Il aborda d'abord au 90e degré de longitude, et il reconnut +Pensacola, station espagnole. Il la croyait considérable, +mais il n'y trouva que quelques soldats. Il se dirigea +vers l'ouest pour explorer la côte et la débarrasser de +toute occupation étrangère.</p> + +<p>Il parcourut la côte depuis la Floride à l'est jusqu'aux +lacs situés à l'ouest à la tête du delta, examinant et sondant +partout. Alors, ayant vérifié qu'il n'y avait ni +Anglais ni Espagnols dans tout ce parcours, et de plus +ayant appris par les relations des sauvages et par le +témoignage des Espagnols qu'il y avait l'embouchure +d'un grand fleuve en remontant au sud-ouest, il se décida +à prendre connaissance de ces localités.</p> + +<p>Il commença par établir un fort dans l'endroit qu'il +jugea le plus convenable, à moitié chemin de l'occupation +des Espagnols à Pensacola.</p> + +<p>Pendant qu'il était occupé à cet établissement, il examina +tout le pays d'alentour et accueillit avec empressement +la visite des tribus sauvages environnantes.</p> + +<p>Quant au pays, il était presque aussi beau que le littoral +de Saint-Domingue. L'on voyait des pins et des cypriers +sur de grandes étendues, des prairies surabondantes, +des arbres à fruits d'une force de végétation inconnue +en Europe. Tout était à l'avenant: des outardes ou oies +sauvages énormes, des poules d'Inde qui volaient par légions +et que l'on pouvait prendre avec la main ou tuer à +coups de fusil sans enrayer les autres. Dans ces étendues, +des fruits pleins de saveur, des plantes pleines d'arômes, +une végétation vigoureuse recelant dans ses profondeurs +des milliers d'oiseaux pélagiques: des cormorans, des canards, +des flamants; tandis que le vol et les cris des perroquets +animaient la solitude.</p> + +<p>Le 4 février, M. d'Iberville fit une excursion sur les +bords: il vit des quantités de chênes de la plus belle venue, +des ormes, des frênes, des pins, des vignes en grand +nombre; sur le sol, des herbes vigoureuses semées de violettes, +de giroflées, de féveroles, comme à Saint-Domingue; +des noyers d'une fine écorce, des bouleaux. Le temps +était très beau, l'air très chaud. Il explorait et faisait sonder +toutes les embouchures des fleuves principaux qui se +rendaient à la mer.</p> + +<p>Après l'admiration pour les richesses de cette nature +presque tropicale, M. d'Iberville avait une attention particulière +pour s'attirer la confiance et l'affection des indigènes, +qui entraient pour une grande part dans ses projets d'avenir.</p> + +<p>Ceux-ci détestaient les Espagnols, dont ils avaient depuis +longtemps éprouvé le caractère violent et implacable; +de plus, ils surent bientôt que les Français établis +dans les régions du Nord s'étaient toujours attachés à , +gagner les Indiens qui les environnaient, par les procédés +les plus affectueux et les plus généreux.</p> + +<p>Les Biloxis vinrent d'abord saluer les nouveaux arrivés, +et il paraît, d'après la relation de Pénicaud, qu'ils purent +s'entendre avec plusieurs Canadiens qui connaissaient +l'iroquois et qui formaient une forte partie des équipages.</p> + +<p>Après les Biloxis, vinrent cinq autres nations situées aux +environs du Mississipi: les Bayagoulas, les Chichipiacs, +les Oumas, les Tonicas.</p> + +<p>Pénicaud raconte les cérémonies qui accompagnaient +ces rencontres. Les sauvages arrivaient en présentant, en +signe de bienvenue, une énorme pipe longue d'une aune, +ornée dans toute sa longueur d'une immense quantité de +plumes disposées en forme d'un vaste éventail; c'est ce +qu'ils appelaient «le calumet». Ils le chargeaient de tabac, +l'allumaient, puis le présentaient au nouvel arrivé. M. +d'Iberville, qui n'avait jamais fumé, nous dit-il, n'en pouvait +supporter le goût, mais il ne disait rien, fumait et +refumait avec la plus grande complaisance. Pénicaud rend +compte d'une de ces cérémonies, qui fut plus solennelle +que les autres.</p> + +<p>Les chefs des cinq nations que nous venons de nommer +vinrent au fort avec leurs hommes. Ils chantaient tous. +Ils commencèrent par dresser un poteau orné de verdure +et de couleurs éclatantes, puis ils dansèrent autour, tandis +que plusieurs d'entre eux allèrent chercher M. d'Iberville. +Chantant avec leurs instruments et leurs tambours, ils +firent monter M. d'Iberville sur le dos d'un sauvage, qui +devait servir de coursier, et qui imitait l'allure et les courbettes +et même les hennissements d'un cheval d'apparat.</p> + +<p>Lorsqu'on fut arrivé au poteau, on fit asseoir M. d'Iberville +avec ses gens sur des peaux de chevreuils, puis on +commença une danse guerrière pendant laquelle chacun +des sauvages, revêtu de ses armes, allait frapper de son +casse-tête des coups sur le poteau et racontait ses exploits.</p> + +<p>M. d'Iberville répondit à ces démonstrations en faisant +venir les présents: des couteaux, des rassades, du vermillon, +des fusils, des miroirs, des peignes; de plus, des +habillements; des capots, des mitasses, des chemises, des +colliers et des bagues. Les Canadiens, qui avaient l'usage +de tous ces habillements, en revêtaient les sauvages. +Après cela M. d'Iberville servit un repas pour tous les +assistants; de la sagamité aux pruneaux, des confitures, +du vin, de l'eau-de-vie, à laquelle on mit le feu, ce qui +émerveilla les sauvages.</p> + +<p>Après cette cérémonie, M. d'Iberville prit ses dispositions +pour continuer son exploration. Il savait désormais +où était l'embouchure du Mississipi, c'est-à -dire à quinze +ou vingt lieues au sud-ouest. Là se trouvait l'embouchure +d'un grand fleuve que les sauvages appelaient la +Malbanchia, et les Espagnols, la rivière aux Palissades, à +cause des arbres qui on barraient l'ouverture, ce qui +s'accordait avec les relations de M. de La Salle.</p> + +<p>M. d'Iberville avait reconnu qu'il n'y avait ni Anglais +ni Espagnols dans le golfe, et qu'il n'avait à craindre +aucune rencontre ennemie. Dès lors, il prit congé de M. +de Chateaumorand, dont il n'avait plus à réclamer l'assistance. +Ils se quittèrent dans les meilleurs termes.</p> + +<p>M. de Chateaumorand appréciait hautement la capacité +et le zèle de M. d'Iberville, et il le traitait avec la plus +grande considération, comme un vrai gentilhomme. Cela +formait un contraste sensible avec les duretés que M. de +La Salle avait eu à endurer du commissaire de la marine +royale qui l'accompagnait, et qui, par son entêtement et +son ignorance, avait fait manquer toute l'entreprise. M. +de Chateaumorand laissa une centaine de barriques de vin, +de la fleur et du beurre dont M. d'Iberville avait besoin, +et il partit pour Saint-Domingue, où il pouvait se ravitailler.</p> +<br><br><br> + + +<h3>CHAPITRE V</h3> + +<h3>VOYAGE A LA MALBANCHIA.</h3> + +<p>M. de Chateaumorand partit le 20 février. M. d'Iberville +fit ses préparatifs de voyage. Il était assuré qu'il +n'avait aucun obstacle à craindre de la part des Espagnols +ni de la part des Anglais. Il savait qu'il pouvait compter +sur les bonnes dispositions des sauvages.</p> + +<p>Le 27 février, jour fixé, il partit de Biloxi avec deux +biscayennes et deux canots, et 50 hommes armés de fusils +et de haches. Ils avaient pour 20 jours de vivres. Presque +tous ces hommes étaient des Canadiens éprouvés +dans les expéditions précédentes, et les autres, des +flibustiers de Saint-Domingue.</p> + +<p>Il y avait deux pierriers sur les biscayennes pour +imposer aux sauvages. M. d'Iberville était sur l'une des +biscayennes avec son frère M. de Bienville, et M. de Sauvalle +sur l'autre, avec le Père Anastase, Récollet, +qui avait sa chapelle avec lui. Les prières se faisaient +matin et soir comme sur les vaisseaux, et lorsqu'on pouvait +débarquer le dimanche, le père disait la messe.</p> + +<p>Le 27 et le 28, on commença à longer à l'ouest une +grande île de sable. On passa ensuite devant plusieurs +baies environnées d'herbe et de joncs, mais sans bois.</p> + +<p>En naviguant, on faisait la plus grande attention à ne +passer l'embouchure d'aucune rivière.</p> + +<p>Le 1er mars, qui était un dimanche, on aborda à une +île, et le père dit la messe pour l'équipage.</p> + +<p>L'autel fut dressé sous un bouquet d'arbres, et connue +le sol était très humide en quelques endroits, d'Iberville +fit couper des branches pour les mettre sous les pieds des +hommes, afin de les préserver de toute incommodité. Dans +la journée, les gens tuèrent plusieurs chats sauvages: +l'île en était remplie, et on l'appela l'île aux Chats, nom +qui a subsisté jusqu'à présent.</p> + +<p>Il fallait tenir la mer à une certaine distance parce +que le vent était violent et pouvait pousser sur les rochers; +mais en même temps il ne fallait pas s'éloigner +beaucoup, pour n'être pas enlevé par la mer, qui était très +forte.</p> + +<p>«C'est un métier bien gaillard, dit M. d'Iberville, que +de découvrir les côtes de la mer avec des chaloupes qui +ne sont ni assez grandes pour tenir la mer quand elles +sont sous voiles, ni même quand elles sont à l'ancré, et +qui sont trop grandes pour aborder à une côte plate, où +elles touchent et échouent à une demi-lieue au large.»</p> + +<p>C'est alors qu'étant obligé de gagner la côte, l'équipage, +vers le soir du 2 mars, aperçut des rochers très rapprochés +les uns des autres et à travers lesquels passait un grand +courant.</p> + +<p>C'était une rivière, et d'Iberville pressentit que c'était +celle qu'il cherchait.</p> + +<p>Il s'approcha avec précaution, parce que le courant +était rapide à faire une lieue et demie à l'heure. M. d'Iberville +reconnut alors plusieurs circonstances qui s'accordaient +avec les informations de M. de La Salle.</p> + +<p>Les eaux conservaient leur douceur à une grande distance +dans la mer, comme l'avait dit M. de La Salle. Les +roches étaient très nombreuses, très rapprochées et l'on +voyait qu'elles étaient de bois pétrifié avec la vase; elles +résistaient à la mer et elles étaient toutes noires; parfois +elles étaient espacées de vingt pas et d'autres fois +beaucoup plus; mais elles conservaient l'aspect d'une +palissade, comme l'avaient affirmé les Espagnols. Le +fleuve avait 400 toises de largeur, avec une rapidité +extraordinaire.</p> + +<p>D'Iberville reconnut que c'était le Mississipi, et qu'il +contemplait cette embouchure que M. de La Salle n'avait +pu découvrir.</p> + +<p>La satisfaction était grande chez tous ceux qui prenaient +part à l'expédition. Les gens d'Iberville, qui lui +étaient si dévoués, étaient heureux de voir leur chef bien-aimé +couronné encore de succès dans une entreprise tentée +vainement jusqu'à lui. M. d'Iberville remerciait la +divine Providence; il voyait se réaliser toutes ses espérances. +Il se trouvait comme en possession d'un nouveau +monde qu'il avait promis au roi et à M. de Pontchartrain; +enfin, le titre de gouverneur de la Louisiane lui +était désormais acquis. Le Père Douay considérait surtout +les intérêts spirituels de ce grand continent.</p> + +<p>Le lendemain, 3 mars, l'équipage aborda à l'entrée du +fleuve; au matin, la sainte, messe fut dite en actions de +grâces et on chanta le <i>Te Deum</i>.</p> + +<p>L'émotion du Père Douay, qui était un saint homme, +était au comble, et il sut la communiquer à son auditoire. +«C'était une terre nouvelle, conquise au Sauveur, où son +nom serait béni et exalté», et il faut reconnaître que les +fervents chrétiens auxquels il s'adressait pouvaient +comprendre ces pieux sentiments. Quant à d'Iberville, +comme l'avait déjà remarqué le Père Marest dans l'expédition +de la baie d'Hudson, il était toujours le premier +à donner l'exemple dans les manifestations de la piété.</p> + +<p>L'équipage, avant de continuer sa course, resta au repos +sous les arbres pour se remettre des fatigues des jours +précédents.</p> + +<p>«Nous sentons, dit M, d'Iberville, couchés sur des roseaux +et à l'abri du mauvais temps, le plaisir qu'il y a de +se voir délivrés d'un péril évident.»</p> + +<p>Le lendemain, mercredi des Cendres, la messe fut +encore célébrée, et les gens reçurent les cendres, avec les +officiers en tête.</p> + +<p>On commença ensuite à remonter la rivière. A quelques +lieues on trouva ce que les précédents explorateurs avaient +appelé une fourche, c'est-à -dire une division de la rivière +en trois courants différents. C'était une confirmation de +toutes les antres indications que M. de La Salle avait +données sur l'embouchure du Mississipi.</p> + +<p>Après ces assurances, pour faire acte de possession au +nom de l'Église, M. d'Iberville fit planter une croix par +ses hommes, et le Père Récollet la bénit solennellement, +pendant que les matelots l'entouraient à genoux et chantaient le:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p> Vexilla régis prodeunt,</p> +<p> Fulget crucis mysterium...</p> + </div> </div> + +<p>M. d'Iberville commença à remonter la rivière. Étant +arrive au 30e degré de latitude et au-dessus du Delta +il continua sa navigation pour prendre connaissance du +pays et de ses ressources.</p> + +<p>Il rencontra d'abord le village des Bayagoulas, dont +plusieurs habitants étaient venus le visiter au port de +Biloxi; là il trouva le meilleur accueil.</p> + +<p>Ensuite, il alla au site des Mahongoulas, où l'un des +chefs lui vendit, pour une hache, une lettre de M. de +Tonty, adressée à M. de La Salle, dans laquelle il lui disait +qu'il était venu à son secours, et qu'il avait trouvé toutes +les nations des rives du fleuve bien disposées pour +les Français.</p> + +<p>M. d'Iberville reconnut la vérité de ces dispositions et +il continua sa course.</p> + +<p>Le pays apparaissait dans toute sa beauté. «Les terres +sont les plus belles que l'on puisse jamais voir; elles sont +traversées par une infinité de belles et grandes rivières; +elles sont couvertes de bois franc, comme chênes, ormes, +noyers, de vignes d'une grosseur excessive; des prairies +sans fin, les rivières couvertes de canards et d'oies sauvages; +les arbres remplis d'oiseaux aux couleurs éclatantes, +de perroquets, de geais, d'oiseaux-mouches de +toutes sortes.»</p> + +<p>Des légions de boeufs sauvages paissent par milliers à +travers les prairies.</p> + +<p>Voici quel était le plan de M. d'Iberville dans cette +exploration. Il voulait choisir un site qui serait au centre +des tribus indiennes, pour pouvoir facilement communiquer +avec elles, et de plus, qui serait en communication +directe avec la mer par l'une des branches du fleuve, de ces +fourches dont M. de La Salle avait parlé dans ses relations.</p> + +<p>Il trouva d'abord, à 40 lieues de l'embouchure, la +nation des Pascomboulas, et au delà , il reconnut qu'il y +avait une voie directe vers la mer par ces lacs immenses +qui occupent la baie du Delta. Il explora ces lacs, et +eu l'honneur des ministres du roi, appela le plus grand +du nom de «Pontchartrain», il nomma l'autre «Maurepas».</p> + +<p>En remontant, il rencontra une station où se trouvait +un mat peint et décoré que les sauvages appelaient +Bâton-Rouge. C'était un point de démarcation entre les +terrains du chasse des Pascomboulas et de la nation +suivante, les Oumas, dont M. d'Iberville voulut visiter +le principal village.</p> + +<p>Il arriva le 20 mars au village des Oumas. Des chefs +l'attendaient sur le rivage avec le calumet de paix. Ils +l'entourèrent, le mirent au milieu d'eux et le conduisirent +au village en chantant et en dansant. «Arrivés +au village, dit M. d'Iberville, nous nous sommes +salués et embrassés. Il était une heure de l'après-midi.» +Il fallut s'arrêter et recommencer à fumer, «ce qui me +fatiguait beaucoup, n'ayant jamais fumé.»</p> + +<p>Tout le village était rassemblé. Les tambours et les +calebasses accompagnaient le chant, et il y eut plusieurs +danses. Ce furent d'abord des danses militaires +exécutées par des guerriers revêtus de fourrures, armés +de pied on cap et portant sur la fête des mufles d'animaux +de toutes sortes, fabriqués avec un rare talent +d'imitation.</p> + +<p>Ces chants guerriers étaient des sons incohérents, mais +non formés au hasard. Les danseurs reproduisaient avec +une fidélité parfaite les cris et les hurlements des animaux +féroces dont ils mettaient le masque sur leur tête.</p> + +<p>Deux bandes de guerriers se plaçaient en présence et, +tout en gardant une certaine cadence, ils représentaient +un combat, se précipitant et reculant par bonds. Ils +brandissaient les casse-tête, se frappaient avec des cris +de défi; et, pendant ce temps, les autres guerriers chantaient, +en marquant le temps avec des tambours, et en +poussant du fond du gosier des cris d'applaudissement, +tels que: Hou! Hou! Hou! Hou! ou encore: Ché! Ché! +Ché!</p> + +<p>Après la danse des guerriers, on passait à des exercices +moins effrayants. Les jeunes gens s'avançaient avec les +jeunes filles. Ils étaient richement parés à leur manière: +ils avaient des diadèmes de plumes qui montaient très +haut; leurs ceintures d'orignal brodées en rassades +descendaient jusqu'aux genoux; elles étaient ornées tout +autour de disques de métal qui retentissaient comme des +grelots à chaque mouvement de la danse. Ils étaient +peints de rouge, de blanc et de jaune, disposés avec un +certain art et figurant des galons et des ornements multipliés. +Les jeunes tilles portaient des éventails de plumes +dont elles accompagnaient leurs mouvements. Les jeunes +gens avaient une sorte de sceptre qui marquait la mesure.</p> + +<p>Ces groupes représentaient diverses scènes de la vie +sauvage, comme le départ pour la chasse, pour la guerre, +le retour, les fiançailles, etc. Les danseurs se lançaient avec +une agilité remarquable et en tournant sur eux-mêmes. +«Ces danses, nous dit M. d'Iberville, étaient gracieuses +et assez jolies, et elles étaient accompagnées de chants +pleins de douceur. Quand les sauvages le veulent, ils +chantent avec beaucoup d'agrément. Ils ont l'oreille délicate, +la voix belle et une disposition remarquable pour +la musique.»</p> + +<p>Le lendemain, on visita les villages. On vit 150 cabanes, +avec une place au centre, de 200 pas de largeur.</p> + +<p>Tout autour, on voit s'étendre d'immenses prairies, +sans rochers, avec des arbres d'une grande vigueur. Sur +les champs s'étalent des fleurs, des citrouilles, des melons +et du tabac d'une taille surprenante.»</p> + +<p>On alla visiter le temple, qui est au milieu du village. +C'est un édifice surmonté d'une coupole; au centre on +entretient un feu continuel. A l'extrémité il y a un sanctuaire +avec des tables en forme d'autel; sur ces autels +étaient disposées des fourrures précieuses et d'autres +emblèmes mystérieux.</p> + +<p>En revenant à la hauteur de Bâton-Rouge, M. d'Iberville +reconnut par ses calculs qu'il était à la latitude de +Biloxi, où se trouvaient ses vaisseaux. Alors, il observa +les rives et, trouvant au-dessous de Bâton-Rouge un courant +d'eau considérable, allant, en droite ligne, du Mississipi +dans la direction de l'est, il s'abandonna à ce courant +qui, suivant sa prévision, allait se jeter vers la baie de +Biloxi. C'est cette rivière que l'on a nommée la rivière +d'Iberville, d'après celui qui l'avait découverte. Elle a 25 +lieues d'étendue. Elle lui épargna l'immense parcours +qu'il lui aurait fallu faire pour descendre le Mississipi +avec tous ses détours jusqu'à la mer, au 29e degré, et +pour remonter jusqu'au 30e degré à Biloxi. C'était près +de 100 lieues d'épargnées. Cette rivière offrait bien des +portages, mais elle révélait un pays magnifique, d'une +grande abondance en poisson et gibier. On vit passer sur +les rives, par centaines, des troupeaux de boeufs au galop.</p> + +<p>La rivière su jetait dans le lac Maurepas, qui est la +suite du lac Pontchartrain, et de là , M. d'Iberville arrivait +le 30 mars à Biloxi, ayant fait 300 lieues environ on +30 jours, y compris les stations aux différentes nations +sauvages.</p> + +<p>Là , M. d'Iberville écrivit sur son journal: «Depuis un +mois de séjour, un peu de curiosité eût dû encourager les +personnes qui sont restées, à faire sonder les environs de +cette rade avec leurs traversières.» Puis, réfléchissant +que cela exprimait un blâme pour ses subordonnés, il a +effacé cette phrase pour qu'elle ne fût pas mise dans la +copie qu'il devait envoyer au ministre. Les jours suivants, +le sondage fut accompli par M. d'Iberville.</p> + +<p>Après cette exploration, il jugea qu'il n'y avait pas +d'endroit plus convenable que la baie de Biloxi pour +l'érection d'un fort, et il fit aussitôt abattre des arbres +en quantité suffisante. Ces arbres étaient d'un bois si dur +que les haches s'y brisaient. Aussitôt une forge fut établie +pour réparer les haches à mesure de l'exploitation.</p> + +<p>A la fin du mois, le fort était terminé. Aussitôt on fait +descendre les canons avec leurs affûts; on fait aussi installer +les vaches et les volailles, puis l'on sème des pois +des fèves et du maïs à l'entour du fort. Les Espagnols +vinrent alors pour visiter les Français. Ils virent le fort +et purent en admirer l'ordonnance.</p> + +<p>Cela pouvait leur donner à réfléchir, mais M. d'Iberville +s'en inquiétait peu. Il avait jugé ces Espagnols +comme des hommes de peu d'importance, et il fait cette +réflexion: «Les Espagnols établis dans ces contrées se +sont beaucoup nui par leurs alliances avec les Indiens. +Les enfants provenant de ces unions, tenaient beaucoup +plus du sang sauvage que du sang espagnol: ils étaient +chétifs, mous et sans énergie. Je suis certain, ajoutait-il, +qu'avec 500 Canadiens, je pourrais enlever le Mexique, +où se trouvent tant de trésors.»</p> + +<p>Toute cette expédition du Mississipi avait augmenté +l'estime que M. d'Iberville avait de ses compagnons +d'armes canadiens.</p> + +<p>Il les avait vus inébranlables dans les plus grandes +fatigues, intrépides, ne reculant devant aucun danger, +infatigables dans les marches et dans toutes les manoeuvres. +Il avait pu reconnaître avec une sensible complaisance +que ses compatriotes étaient au moins égaux à +ces flibustiers de Saint-Domingue, que l'on regardait +comme les hommes les plus audacieux qu'il y eût alors +dans le monde.</p> + +<p>De plus, il les avait trouvés d'une ressource précieuse +dans les relations avec les sauvages, sachant les gagner +par leurs égards et leur amabilité, et pouvant s'en faire +comprendre par la connaissance des langues sauvages du +Nord, dont beaucoup d'expressions avaient pénétré sur +les côtes du golfe. Cela était dû aux Tuscaroras, nation +iroquoise établie depuis longtemps dans le voisinage du +Mississipi, dans la province de la Caroline.</p> + +<p>Le Père Anastase, vu ses fatigues et son grand âge, +avait manifesté le désir de revenir en France, ce que M. +d'Iberville accorda aussitôt. Il fit venir au fort le jeune +aumônier de la <i>Badine</i>. Mais lorsque les fêtes arrivèrent, +c'est-à -dire le dimanche des Rameaux, le 12 avril, le Père +Anastase se fit conduire en chaloupe, par M. de Beauharnois, +au fort, pour confesser tous ceux qui se présentèrent. +Il y revint encore le jeudi saint, y resta jusqu'au +jour de Pâques, dit la messe, et le soir, il y eut sermon +et vêpres. Après quoi il revint aux vaisseaux pour faire +faire les pâques aux gens. Il y eut encore confession, +messe et communion.</p> + +<p>Tout étant réglé, M. d'Iberville laissa au fort près de +14,000 rations, et de plus, il envoya un traversier à M. +Ducasse pour avoir des vivres. Lui-même ne devait pas +prendre ce chemin, mais profiter du Gulf-Stream pour +sortir du golfe du Mexique.</p> + +<p>Il dit: «Le 2 mai, j'ai établi les offices du fort. J'ai +fait reconnaître le sieur de Sauvalle, enseigne de vaisseau, +pour commander; c'est un garçon sage et de mérite. +J'ai mis mon frère de Bienville, âgé de 18 ans, comme +lieutenant, et Levasseur-Boussonelle comme major. Je +leur laisse 70 hommes, les mousses et, de plus, les équipages +des traversières.»</p> + +<p>Il laissait les mousses pour séjourner parmi les sauvages +afin d'apprendre leur langue. C'est ainsi que son +père avait agi autrefois, à Montréal, avec lui et ses +autres frères.</p> + +<p>Il plut extraordinairement les deux jours suivants, et +si abondamment que les eaux de la baie devinrent +douces, fait incroyable et cependant réel.</p> + +<p>Le 4 mai au matin, on leva l'ancre par un vent du sud-sud-ouest. +Au 20 mai ils étaient devant l'île de Cuba, à +Matanzas, à dix lieues est de la Havane, et le 23 ils arrivèrent +au cap de la Floride.</p> + +<p>Le 23 mai, samedi, M. de Surgère avait rencontré +trois vaisseaux anglais qui, les prenant pour des forbans, +firent mine de tirer sur le <i>Marin</i>. «Ils auraient été bien +accommodés s'ils avaient commencé», dit M. de Surgère, +qui ne doutait de rien; mais, reconnaissant des vaisseaux +français, ils leur firent mille amitiés.</p> + +<p>«Ensuite, ils voguèrent de conserve avec nous, et cela +heureusement, car ils connaissaient les îles de l'entrée +du golfe et ils pouvaient passer le Gulf-Stream, que +nous ne connaissions pas.</p> + +<p>«Ayant débarqué au golfe le 26 mai, nous remerciâmes +Dieu et nous quittâmes les Anglais, car nos frégates +allaient mieux que les leurs.</p> + +<p>«Nous suivions l'est-nord-est, nous dirigeant vers la +France. Nous allions du trentième degré au quarante-cinquième. +Là , nous avons été assaillis par une tempête +épouvantable; les matelots n'en pouvaient plus. On +voulut jeter les canons à la mer, mais on n'osa les +déplacer, de peur d'enfoncer le vaisseau. Nous pouvions +nous croire à notre dernière heure.</p> + +<p>«La <i>Badine</i> n'eut pas les mêmes épreuves, nous ayant +devancés.</p> + +<p>«Le 1er juillet, arrivée à Chef-de-Bois, puis à l'île +d'Aix; et le 2 juillet, entrée dans le port de Rochefort, +où nous retrouvâmes la <i>Badine</i>.»</p> +<br><br><br> + + +<h3>CHAPITRE VI</h3> + +<h3>GRANDS CHANGEMENTS EN FRANCE.</h3> + +<p>Lorsque M. d'Iberville revint, au mois de juin 1700, de +grands changements étaient survenus en France. Louis +XIV avait ramené à la paix toute l'Europe coalisée contre +lui. Délivré de graves difficultés, il était déterminé à s'occuper +exclusivement du bien-être de ses sujets, du développement +du commerce et de l'industrie, et enfin des +établissements.</p> + +<p>Pour bien envisager ces changements, il faut faire quelque +retour sur les événements précédents.</p> + +<p>De 1690 à 1700, quatre grandes nations: l'Angleterre +et la Hollande, l'Allemagne, l'Espagne et la Savoie s'étaient +réunies contre la France, et, malgré ces coalitions +et les efforts réunis depuis dix ans, le roi, à force de ménagements +et aussi de succès victorieux, était parvenu à +se faire accorder une paix qui lui assurait une autorité +encore prépondérante en Europe.</p> + +<p>Le roi, dès le commencement, avait jugé dans sa sagesse +qu'il ne pouvait prolonger indéfiniment une lutte, qui +était un si rude fardeau pour ses sujets. Aussi, plusieurs +fois il chercha à se faire accorder des conditions convenables +d'arrangement, qui furent rejetées avec dédain, +par des ennemis fiers de leur puissance et confiants dans +leur nombre.</p> + +<p>Alors le souverain, déçu dans ses tentatives, résolut de +demander à la victoire ce que les voies de conciliation +n'avaient pu obtenir, et il y réussit d'une manière inespérée, +grâce à cette force et à cette intrépidité qui se +révélèrent encore si merveilleusement dans le peuple +qu'il gouvernait.</p> + +<p>Il put mettre 400,000 hommes sur pied, des troupes +aguerries et habituées à vaincre. Il disposa ses forces et +ses généraux suivant les centres d'attaque, et, la +victoire secondant ses desseins, il inspira à la France un +élan et un enthousiasme dignes de la plus grande nation +militaire.</p> + +<p>Les succès étaient si nombreux, si multipliés, que les +coalisés, tout en espérant qu'ils finiraient par lasser la +France et l'accabler, pouvaient prévoir qu'ils sortiraient, +d'ici là , épuisés et anéantis.</p> + +<p>An bout de dix ans de lutte les Anglais et les Hollandais +réclamaient la paix. Dans ce laps de temps, les Français +avaient remporté plusieurs victoires et enlevé aux +ennemis pour près d'un milliard de marchandises.</p> + +<p>Les Espagnols ne savaient quel sort attendre: ils avaient +été chassés de la Navarre et du Roussillon; ils avaient +perdu la Catalogne avec les villes principales: Gironne et +Barcelone.</p> + +<p>Le roi de Savoie avait perdu plusieurs batailles rangées, +et il avait vu succomber dix villes principales.</p> + +<p>L'Allemagne avait été chassée de la Flandre, de la Lorraine, +de la Franche-Comté, du Palatinat, et, dans toute la +confédération, l'on ne savait que prévoir.</p> + +<p>La paix de Ryswick, appuyée par les succès des armées +de terre et de mer, dans lesquels les exploits d'Iberville +au nord de l'Amérique eurent leur part, avait calmé les +esprits, et conservait à la France un prestige incomparable.</p> + +<p>Le roi avait, fait, il est vrai, de grandes concessions, mais +il avait gagné bien des avantages, étant on paix avec l'Allemagne +et avec l'Espagne. Il savait en ce moment que, +malgré les efforts de l'Autriche, la succession au trône +d'Espagne était assurée à l'un de ses enfants.</p> + +<p>Il avait reconnu l'autorité du roi d'Angleterre, et n'avait +rien à craindre de ce côté.</p> + +<p>Débarrassé de ses plus grands soucis, il ne songea plus +qu'à rétablir les finances, à procurer le bien-être à ses +sujets et à assurer la prospérité des établissements extérieurs.</p> + +<p>Il licencia la moitié de ses troupes, réduisit les impôts, +suivant les sages traditions laissées par Colbert, et commença +à donner le plus grand essor aux Indes Orientales. +La France y possédait un territoire immense, avec des +points d'une grande importance, parmi lesquels Chandernagor +et Pondichéry, qui, en quelques années, devaient +compter 50,000 âmes.</p> + +<p>Quant aux Indes Occidentales, le roi en comprenait +très bien l'importance. Il pensait, d'après Vauban, que +l'on pouvait y établir l'un des plus grands royaumes du +monde, avec la Nouvelle-France, le cours du Mississipi, +la Louisiane, et enfin les Antilles françaises, dont Saint-Domingue +formait la partie principale.</p> + +<p>Saint-Domingue donnait la clef des possessions espagnoles +du Mexique, du Pérou, du Quito, en fournissant +l'accès à Carthagène, à Porto Bello et à la Vera Cruz.</p> + +<p>Quant à l'embouchure du Mississipi, son occupation +donnait l'accès aux richesses de la Louisiane, que Sa +Majesté avait fait découvrir depuis plusieurs années, et +qui révélaient «dans le nouveau monde un monde nouveau.»</p> + +<p>Les nouvelles que M. d'Iberville apportait répondaient +bien aux desseins des autorités souveraines. Il arriva en +France aux premiers jours de juillet 1699. Il commença +par licencier son monde et décharger ses bâtiments, et en +même temps il envoyait une copie de son journal à M. de +Pontchartrain, ministre de la marine.</p> + +<p>Celui-ci lui en accusa aussitôt réception. Il lui demanda +de plus amples détails pour la satisfaction du roi, et en +même temps il lui fit pressentir la nécessité d'un second +voyage.</p> + +<p>On destina aussitôt deux bâtiments, la <i>Renommée</i>, de +45 canons, et la <i>Gironde</i>, pour la nouvelle entreprise.</p> + +<p>M. de Pontchartrain voyait que les oppositions ne +manquaient pas, mais il savait que le roi ne voulait en +tenir aucun compte.</p> + +<p>Les gens de Montréal, parmi lesquels M. de Longueuil +et M. Le Ber, les plus proches parents de M. d'Iberville, +avaient écrit que l'occupation, du sud de l'Amérique pouvait +nuire gravement aux établissements de la Nouvelle-France.</p> + +<p>Le gouverneur de Saint-Domingue, de son côté, voyait +avec ombrage cette nouvelle expédition; il pensait que +ce serait une disgrâce pour les possessions françaises aux +Antilles.</p> + +<p>Il disait, dans ses lettres, qu'on allait susciter l'agression +des Espagnols. Suivant lui, ils pouvaient mettre +100,000 hommes sur pied et soulever les sauvages, qui +étaient au nombre de plusieurs millions, disait-il. «Je +crois, ajoutait-il, que M. d'Iberville est un très honnête +homme, et bien intentionné, mais il faut se défier de son +esprit d'entreprise.»</p> + +<p>De plus, des officiers supérieurs de la marine, prévenus +contre les succès d'un officier canadien, répandaient le +bruit «qu'il ne réussirait pas mieux que La Salle; que +son expédition avait été mal menée parce qu'il avait fait +trop de retards; qu'il n'avait pas su ménager ses provisions, +etc., etc.; enfin qu'il fallait appréhender que les 80 +hommes placés à Biloxi ne fussent exposés au même sort +que les gens de La Salle.»</p> + +<p>M. de Pontchartrain, voulant être à même d'éclairer le +roi sur ces objections, demanda à M. d'Iberville de faire +un mémoire sur l'importance de son établissement.</p> + +<p>M. d'Iberville répondit aussitôt par un factum d'une +dizaine de pages. Il avait déjà exposé les avantages que +le Canada retirerait de cette entreprise, qui donnerait les +moyens de communiquer avec toute l'Amérique centrale +par le Mississipi, où les Canadiens avaient déjà des stations +importantes. Il montrait ensuite la possibilité de +se saisir du Mexique, où se trouvaient des trésors; enfin +il affirmait la nécessité d'arrêter l'extension continuelle +des Anglais, «déjà trop puissants».</p> + +<p>Ensuite M. d'Iberville énumérait les sites occupés par +les Espagnols sur le golfe du Mexique, et leur peu de +valeur, puis il signalait les conditions favorables pour le +commerce des pelleteries et des autres produits.</p> + +<p>Il finissait en affirmant que dans ces régions presque +tropicales on pouvait récolter les productions des Antilles.</p> + +<p>M. de Pontchartrain répondit en recommandant à M. +Duguay, l'intendant de la marine à Rochefort, d'activer +l'armement des navires destinés à l'expédition.</p> + +<p>Il envoyait en même temps la liste des officiers nommés +par le roi sur la <i>Renommée</i>, bâtiment de 50 canons: +M. d'Iberville, commandant; M. de Ricouard, lieutenant; +le sieur Duguay, enseigne; le sieur Desjordy, le sieur de +Hautemaison et le sieur de Saint-Hermine, gardes de +marine. Dans l'équipage il devait y avoir 50 Canadiens +réunis à Rochefort.</p> + +<p>M. d'Iberville emmenait avec lui un de ses cousins, M. +Lesueur, militaire plein d'expérience, et son frère de +Châteauguay, âgé de 14 ans. C'était lui qui était destiné +devenir un jour gouverneur de la Guyane.</p> + +<p>Sur la <i>Gironde</i>, se trouvaient le chevalier de Surgère, +commandant; M. de Villautreys, lieutenant; le sieur de +Courcières, lieutenant en second, etc.</p> + +<p>M. d'Iberville et M. de Surgère, pour récompense de +leurs services, recevaient le titre de chevaliera de Saint-Louis.</p> + +<p>Le roi nommait aussi M. de Sauvalle commandant du +fort de Biloxi, et M. de Bienville, âgé alors de vingt ans, +lieutenant.</p> + +<p>En même temps, M. Duguay recevait l'ordre de donner +a M. d'Iberville tout ce qu'il avait demandé pour l'armement +du fort de Biloxi: 10 pièces de canon, 2,000 +boulets, 400 paquets de mitraille, 17,000 livres de poudre +à mousquet.</p> +<br><br><br> + + + +<h3>SIXIEME PARTIE</h3> + + + +<h3>DEUXIÈME VOYAGE.</h3> + +<p>Le départ eut lieu de La Rochelle le 17 septembre 1699, +à 8 heures et demie du matin.</p> + +<p>Le 11 décembre, c'est-à -dire après 50 jours de navigation, +l'escadre arrivait au cap Français, où débarquèrent +quatre malades. M. de Galifet, lieutenant du gouverneur, +accueillit M. d'Iberville et lui fournit les rafraîchissements +nécessaires. On embarqua aussi des volailles et +des bestiaux.</p> + +<p>Le 22 décembre, départ du cap Français, et, 20 jours +après, arrivée au fort de Biloxi.</p> + +<p>Le 9 janvier M. de Sauvalle vint à bord, et rendit +compte de tout ce qui s'était passé depuis le départ de +M. d'Iberville.</p> + +<p>Il avait reçu la visite d'un bâtiment anglais commandé +par le capitaine Banks, que M. d'Iberville avait fait prisonnier +au fort Nelson cinq ans auparavant. Le capitaine, +ayant vu le fort de Biloxi, avait dit qu'il reviendrait +en force, mais cela n'inquiéta ni M. d'Iberville ni +M. de Sauvalle.</p> + +<p>Pendant que quelques marchands de Montréal s'inquiétaient +de l'établissement de Biloxi, d'autres Canadiens +s'en réjouissaient, et y voyaient la source de beaucoup +d'avantages pour la Nouvelle-France.</p> + +<p>Dès que Mgr l'évêque de Québec avait eu connaissance +des succès de M. d'Iberville, il avait envoyé M. de +Montigny, son grand vicaire, avec M. d'Avion, missionnaire +des Illinois. Ces messieurs parlaient les langues de +plusieurs nations sauvages, et ils venaient s'offrir au zèle +religieux du chevalier d'Iberville. M. Juchereau de Saint-Denis, +oncle de madame d'Iberville, comme nous l'avons +vu précédemment, vînt offrir ses services et son expérience; +il avait conduit plusieurs hommes avec lui. Il +était réservé à plus d'une aventure. Enfin, l'on vit aussi +arriver vingt Canadiens commandés par M. de Tonty, qui +avait traversé intrépidement toutes les nations sauvages, +et qui s'était rendu avec bonheur é cet ancien théâtre de +ses premiers exploits. Il était au comble de la satisfaction +de voir se réaliser l'oeuvre qu'il avait déjà , tentée avec +l'héroïque M. de La Salle.</p> + +<p>M. d'Iberville accueillit ces nouveaux auxiliaires avec +la plus entière cordialité. Il enjoignit d'abord à M. Lesueur, +son cousin, de préparer tout ce qui était nécessaire +pour remonter le fleuve avec une vingtaine d'hommes, +afin d'aller exploiter aussitôt les mines de cuivre qui lui +avaient été signalées au 45e degré de latitude.</p> + +<p>Il donna des compagnons à M. de Saint-Denis pour s'en +aller explorer les côtes du golfe, à , l'ouest, depuis la +Palissade jusqu'à la baie Saint-Louis.</p> + +<p>Quant à M. de Tonty, qui connaissait les langues sauvages, +ainsi que les Canadiens qui l'avaient accompagné, +il lui proposa de remonter le fleuve avec lui. Enfin, il prit +aussi avec lui l'aumônier de l'escadre, ainsi que M. de +Montigny. Son frère Châteauguay devait être aussi de +l'expédition.</p> + +<p>Le but de M, d'Iberville était de reconnaître les sites +avantageux, de voir quelle était la fertilité de la terre et +les productions utiles, enfin de lier des relations avec +toutes les tribus sauvages, dont il avait dessein de se servir +pour l'exploitation et la colonisation du pays.</p> + +<p>Il partit le 1er mars 1700, et en deux jours il atteignit +la première île du Mississipi en quittant la mer. Il paraît +que c'est alors qu'il commença à être atteint de la fièvre +et de douleurs extrêmement vives aux genoux, qui venaient +probablement de toutes les fatigues qu'il avait +ressenties dans les expéditions précédentes. Il chercha +d'abord à vaincre son mal et continua sa marche, mais au +bout de quelques semaines, les douleurs furent si vives, +qu'il fut obligé de revenir sur ses pas.</p> + +<p>Le 3 mars 1700, il débarquait aux Oumas, et renouvelait +les arrangements qu'il avait faits avec eux lors de +son premier voyage.</p> + +<p>Les jours suivants il atteignit le port qui se trouve à +l'extrémité nord de la nation des Oumas.</p> + +<p>Le 10, il visitait les Natchez, qu'il considérait comme +la nation sauvage la plus intelligente, et où il voulait établir +une station principale, à laquelle il désirait donner le +nom de Sainte-Rosalie, en l'honneur de la patronne de +madame la marquise de Pontchartrain.</p> + +<p>Le 14 mars, arrivée aux Tasmas, à 15 lieues des Natchez, +au 34e degré de latitude. Ce fut le point extrême où +se rendit M. d'Iberville. M. de Montigny connaissait la +langue de cette nation, et il y fit commencer une église, +qu'il devait remettre à un missionnaire du Canada. Lui-même +se proposait de résider aux Natchez. Il était capable +de rendre les plus grands services aux intérêts do +la religion.</p> + +<p>M. d'Iberville ayant rempli le principal objet de son +excursion, et, se sentant encore plus malade, confia à M. +de Bienville la suite des opérations.</p> + +<p>Il avait accompli au moins une partie de ce qu'il +s'était proposé. Il avait parcouru 200 lieues sur le fleuve, +il en avait exploré les rives, et constaté l'abondante fertilité +du sol. Il avait noué des relations avec les principales +tribus du Sud; il avait pacifié leurs différends, et +les avait exhortées à vivre en amitié avec les Français +qui allaient s'établir chez eux.</p> + +<p>Des missionnaires allaient fonder des sanctuaires et +faire connaître les enseignements de la religion, contre +lesquels les naturels n'avaient aucune prévention.</p> + +<p>M. de Montigny devait s'établir aux Natchez, et un +autre religieux devait résider aux Oumas. En même +temps, M. Davion allait s'établir aux Illinois, sur l'invitation +de ceux-ci, et un Père Jésuite commençait l'érection +d'une église aux Bayagoulas.</p> + +<p>M. de Tonty, ayant vu les premiers fruits de l'entreprise, +reçut une mission particulière. Il devait aller +jusqu'aux Illinois, chargé des présents de M. d'Iberville +pour concilier les indigènes aux enseignements de M. +Davion.</p> + +<p>Le 24 mars, M. d'Iberville, revenant vers Bayagoulas, +rencontra M. Lesueur, son cousin, qui avait terminé ses +préparatifs, et qui allait remonter jusqu'aux chutes Saint-Antoine. +Il avait avec lui le sieur Pénicaud, maître charpentier, +qui a écrit la relation de cette entreprise. Nous +en citerons quelques détails.</p> + +<p>Le 25 au matin, M. d'Iberville se dirigea vers Bayagoulas +avec son frère de Châteauguay, tandis qu'il envoyait +M. de Bienville passer quelques semaines dans les +régions de l'Ouest. C'était d'abord son dessein de faire +lui-même cette excursion, mais son malaise étant devenu +plus grand, il lui fallut confier cette mission à son frère. +Il continua son retour en canot, avec deux hommes et le +jeune de Châteauguay.</p> + +<p>M. d'Iberville, malgré la fièvre qui le tourmentait +toujours, et malgré les douleurs qui l'empêchaient de +marcher, passa tout ce mois à sonder les passes, à examiner +les sites pour les établissements futurs. Enfin, il +put recueillir bien des renseignements de la part des +sauvages qu'il rencontra.</p> + +<p>Il apprit ensuite que des nations sauvages avaient +quitté leur position au nord pour s'établir dans un climat +plus favorable au sud. Entre autres, il en était ainsi des +Tuscaroras, une des cinq nations iroquoises établies près +du lac Ontario, qui avaient quitté leurs foyers depuis +quelques années, attirés par la douceur du climat du sud, +et qui étaient venus se fixer dans la Caroline, et cela, +paraît-il, lui suggéra des idées pour l'avenir. Par une +disposition particulière, les pays du sud qui étaient les +plus doux et les plus fertiles étaient les moins peuplés, +et les populations les plus nombreuses étaient au nord. +Du golfe du Mexique jusqu'à l'entrée du Missouri, on +comptait une vingtaine de petites nations, et ces nations +n'étaient composées que de quelques familles, 30 ou 40, +et pas davantage.</p> + +<p>Pour exploiter tous ces pays, il aurait fallu que les nations +du Nord qui sont très nombreuses, comme les Sioux, +les Ottawas, les Illinois, fussent déterminées à descendre +dans la proximité du golfe, ce qui serait d'un immense +avantage pour eux et pour les Français qui voudraient +traiter avec eux.</p> + +<p>Cette idée, si étrange qu'elle puisse paraître, était déjà +venue à plusieurs de ces nations, même les plus sauvages, +et, comme nous l'avons dit, les Tuscaroras étaient établis +dans la Caroline.</p> + +<p>Le 18 du mois de mai, comme il avait été convenu, M. +de Bienville, qui avait été en excursion à l'ouest du Mississipi, +revint à Biloxi. Il avait fait peu de chemin, et +avait rencontré peu d'indigènes. A cette époque de l'année, +la fonte des neiges faisait déborder toutes les rivières +affluant au Mississipi, qui sortait de ses rives. L'on pouvait +à grande peine remonter la force des courants, et +l'on ne pouvait aborder, parce, que toutes les côtes étaient +submergées à une grande distance. M. de Bienville avait +donc peu de renseignements à fournir à son frère.</p> + +<p>Le 19 de mai, M. de Montigny et M. Davion arriveront +avec deux chefs sauvages des Natchez et des Tonicas.</p> + +<p>M. de Montigny était tellement accablé de fatigue, +qu'il crut devoir demander de repasser en France. Il pouvait +utiliser son voyage en demandant des prêtres à la +maison des Missions étrangères à Paris. On pensait néanmoins +qu'il était déjà découragé du peu de succès qu'il +y avait à espérer parmi ces populations légères et dépravées +du Sud.</p> + +<p>Le 16 mai, M. d'Iberville donna des instructions à M. +de Sauvalle sur ce qu'il y aurait à faire pendant son absence.</p> + +<p>«Il insiste sur la nécessité de recueillir toutes ces +plantes que connaissent les sauvages, et dont ils se servent +pour leurs teintures et pour leurs remèdes.</p> + +<p>«Il faut se procurer le plus que l'on pourra de veaux +sauvages pour les élever dans les parcs et les domestiquer.</p> + +<p>«Il faut rechercher tous les lieux où se trouvent des +perles. L'on devra éprouver différents bois en les mettant +dans l'eau pour voir quels sont ceux qui ne sont pas +attaqués par les vers.</p> + +<p>«En attendant que M. Lesueur revienne de son excursion +dans le haut Mississipi, il faudra envoyer M. de +Saint-Denis pour visiter la rivière de la Marne au pays +des Gododaquis.</p> + +<p>«Enfin, il faudra s'opposer par tous les moyens à aucune +agression de la part des Espagnols.»</p> + +<p>Le 28 mai, M d'Iberville ayant fini ses dispositions, +partit pour la France avec ses deux vaisseaux. Il était +favorisé par un vent sud-sud-ouest.</p> +<br><br><br> + + +<h3>CHAPITRE VIII</h3> + +<h3>MORT DE D'IBERVILLE.</h3> + +<p>A partir de 1700, la santé de d'Iberville fut profondément +altérée. En 1702, il repassa en France et alla à +Paris. Sa femme, née Marie Thérèse de La Pocatière, qu'il +avait laissée à La Rochelle, chez son frère de Sérigny, +intendant du port de cette ville, vint le rejoindre dans la +ville capitale avec Sérigny.</p> + +<p>Le 8 octobre 1693, d'Iberville avait épousé a Québec Mlle Marie +Thérèse Polette de La Combe-Pocatière, fille de François Polette de La +Combe-Pocatière, capitaine au régiment de Carignan Salières, et de +dame Marie Anne Juchereau, qui elle-même, à la date du mariage de +sa fille avec d'Iberville, avait contracté un second mariage avec le +chevalier François Madeleine Ruette, sieur d'Auteuil et de Monceaux, +conseiller.</p> + +<p>De ce mariage d'Iberville eut deux enfants; Pierre Louis Joseph +qui, né et ondoyé le 22 juin 1694, sur le grand banc de Terre-Neuve, +reçut le baptême à Québec, le 7 août suivant, des mains de M. Dupré, +curé de la cathédrale; le parrain était M. Joseph Le Moyne, sieur de +Sérigny, et la marraine, dame Marie Anne Juchereau, épouse de +M. d'Auteuil, sa grand'mère; et une fille connue dans le monde sous +le nom de dame Grandive de Lavanais.</p> + +<p>D'Iberville avait contracté depuis plusieurs années +des douleurs rhumatismales, et on ne sait si c'est à cette +époque qu'il alla aux eaux de Bourbon-l'Archamhault.</p> + +<p>Les bons soins qu'il reçut le remirent en quelques mois. +Toute souffrance cessant, il crut pouvoir continuer son +oeuvre.</p> + +<p>Connaissant les projets de la cour de France sur les +colonies des Antilles, il offrit au cabinet de Versailles +d'aller surprendre la Barbade et les autres îles occidentales.</p> + +<p>On lui accorda ce qu'il demandait. Il partit avec onze +vaisseaux de Sa Majesté et trois cents hommes d'équipage. +Sur son chemin, en se rendant aux Barbades, il +attaqua l'île de Niepce. C'était au commencement d'avril +1706.</p> + +<p>Après quelques escarmouches, les habitants, se voyant +inférieurs en nombre, et surpris par la rapidité de +l'attaque, offrirent de capituler et de se rendre avec tous +leurs biens.</p> + +<p>Pendant ce temps, la petite armée de d'Iberville parcourait +le pays et rançonnait toute la contrée. Elle s'emparait +des chevaux, des animaux, des moulins, des serviteurs +et des nègres.</p> + +<p>M. d'Iberville proposa des conditions de capitulation, +elles furent acceptées par le commandant anglais.</p> + +<p>La capitulation fut signée le 4 avril 1706. On fit la +liste des prisonniers. Elle comprenait le gouverneur, +1758 hommes de guerre, tous les habitants, y compris +7,000 nègres.</p> + +<p>D'Iberville s'était en outre emparé de trente navires, +les uns armés en guerre, les autres chargés de marchandises.</p> + +<p>Les nègres faits prisonniers, s'étant enfuis sur la montagne, +à un endroit appelé le <i>Réduit</i>, on stipula que +dans les trois mois à partir du jour de la capitulation, +on transporterait à la Martinique 1400 nègres, ou la +somme de cent piastres par chaque nègre qu'on ne +remettrait pas.</p> + +<p>Les pertes faites par les Anglais à , Niepce furent +immenses.</p> + +<p>La conquête de cette île répandit de grandes richesses +a la Martinique, où d'Iberville alla déposer ses trophées.</p> + +<p>D'Iberville mit bientôt après à la voile pour aller +attaquer les flottes marchandes de la Virginie et de la +Caroline. Il cingla vers la Havane afin de tomber sur la +flotte de la Virginie pendant qu'elle s'assemblait pour +retourner en Europe.</p> + +<p>Mais, dit M. Guérin, dans son <i>Histoire maritime de +la France</i>, cette entreprise importante fut interrompue +par la mort prématurée de son chef. D'Iberville, qui +avait conservé sa santé pendant vingt années de combats +glorieux, de découvertes importantes et d'utiles fondations, +fut victime, à la Havane, d'une attaque d'épidémie. +M. Guérin affirme que si ses campagnes prodigieuses par +leurs résultats avaient eu l'Europe pour témoin, d'Iberville +eût en, de son vivant et après sa mort, un nom +aussi célèbre que ceux des Jean Bart, des Duguay-Trouin, +des Tourville, et serait parvenu, sans conteste, +aux plus grands commandements dans la marine.</p> + +<p>Depuis longtemps, cet illustre marin était affligé d'une +maladie qui lui enlevait toutes ses forces. Il voyait sa +santé décliner tous les jours. A un âge qui lui permettait +d'espérer une longue existence (il avait à peine 45 +ans), il se résigna noblement et il offrit avec générosité +le sacrifice de cette existence qu'il avait remplie de +tant de faits glorieux et pendant laquelle il croyait pouvoir +terminer tant d'oeuvres importantes qu'il avait +si admirablement commencées.</p> + +<p>Il avait doté son pays de conquêtes immenses, il avait +assuré le commerce des produits les plus variés et les +plus riches, il s'était rendu maître de tout un immense +continent, et était parvenu à détruire complètement le +prestige militaire et naval de deux grandes puissances, +l'Angleterre et l'Espagne.</p> + +<p>D'Iberville voyait la mort arriver à grands pas. Il lui +fallait donc renoncer à toutes ses espérances.</p> + +<p>Ce qui aggravait sa position, c'était la pensée qu'il +abandonnait son oeuvre à des mains qui n'étaient ni +assez expérimentées ni assez éprouvées.</p> + +<p>A la métropole les affaires étaient dirigées par des +hommes d'un mérite incontestable, mais qui ne comprenaient +pas l'importance, ni l'avenir de ces pays lointains.</p> + +<p>Au centre de ces nouvelles colonies, ceux appelés à les +régir se laissaient souvent conduire par des motifs d'intérêt +personnel. Il eût fallu, d'une part, des administrateurs +parfaitement éclairés sur la valeur des nouvelles +conquêtes; d'autre part, une direction désintéressée sur +les autorités subalternes.</p> + +<p>C'est, dans ces tristes prévisions que le chevalier d'Iberville +débarqua à la Havane, étant si malade qu'il ne +pouvait plus supporter la mer. Il fut transporté à l'hôpital, +où il se prépara sérieusement à recevoir les secours +de cette religion qu'il avait si fidèlement observée toute +sa vie, et à laquelle il avait toujours eu recours au milieu +des plus grands dangers.</p> + +<p>D'Iberville expira à la Havane, le 5 juillet 1706, après +avoir reçu tous les secours de la religion, comme on en +trouve la preuve dans les registres de la paroisse principale +de la ville, que nous citons ci-après.</p> + +<p>D'Iberville ne fut inhumé que le 5 septembre, dans +l'église paroissiale majeure de Saint-Christophe, où on +ensevelit plus tard les restes de Christophe Colomb, +ramenés de Séville.</p> + +<p>Voici comme est relaté l'acte de décès de d'Iberville:</p> + +<blockquote><p> +«En la cité de la Havane, le 5 septembre 1706, a été +inhumé dans cette sainte église paroissiale majeure de +Saint-Christophe, M. Moine de Berbilla, natif du +royaume de France, muni des saints sacrements.</p> + +<p>«JEAN DE PETTROZA,</p> + +<p>«Prêtre de l'église majeure.» +</p></blockquote> + +<p>Moine de Berbilla n'est qu'une corruption espagnole +de la prononciation de Le Moyne d'Iberville.</p> + +<p>Après la mort de son mari, Mme d'Iberville passa en +France, et épousa en secondes noces le comte de Béthune, +lieutenant général des armées du roi.</p> +<br><br><br> + + +<h3>CONCLUSION</h3> + +<p>Nous voici arrivé au terme de notre oeuvre. Nous +avons relaté tout ce qui se rapporte au chevalier d'Iberville. +Il nous resterait à faire quelques considérations +sur les conséquences de toutes ces grandes expéditions.</p> + +<p>D'abord les prévisions de d'Iberville ne se réalisèrent +malheureusement que trop. Le gouvernement, au lieu +d'accorder sa confiance aux hommes qui avaient donné +les plus grandes preuves de dévouement, ne recourut pas +à la famille d'Iberville, ni à aucun de ses anciens compagnons +d'armes.</p> + +<p>La compagnie des Indes, qui s'était emparée de l'administration +de la nouvelle colonie, mit à la tête un homme +qui ne connaissait pas le pays.</p> + +<p>M. de Lamothe-Cadillac fut élu. Il avait quelques faits +d'armes à invoquer: l'occupation des lacs, la fondation +de la ville de Détroit; mais il était complètement étranger +aux intérêts et aux besoins de la Louisiane. M. de Lamothe-Cadillac +ne put conserver longtemps sa position de +gouverneur, et il s'en alla blâmé par tout le monde.</p> + +<p>Après lui, le pays tomba dans les mains de ce qu'on +appelait la compagnie du Mississipi, que le malheureux +Law avait fondée. Il profita de la mort de d'Iberville +pour lancer sur le pavé de Paris une oeuvre qui, au début, +eut une étonnante prospérité, et qui aboutit h une épouvantable +catastrophe.</p> + +<p>Ces deux insuccès rendirent le gouvernement plus +prudent et plus attentif, et l'on recourut, dix ans après +la mort de d'Iberville, à celui qui l'avait accompagné +dans ses expéditions et secondé dans ses entreprises, +c'est-à -dire à son frère de Bienville.</p> + +<p>Le 4 octobre 1716, M. de Bienville recevait de France +des lettres qui le plaçaient à la tête de toute la colonie. +Ses mérites avaient été longtemps méconnus, mais on +reconnaissait enfin, en ce moment, qu'on ne pouvait se +passer de ses services.</p> + +<p>Voici comme s'exprimait un intendant français sur les +mérites de Bienville, le digne héritier de son frère:</p> + +<p>«On ne saurait trop exalter, disait-il, la manière admirable +dont M. de Bienville a su s'emparer de l'esprit des +sauvages pour les dominer. Il a réussi par sa générosité +et sa loyauté; il s'est surtout acquis l'estime de toute la +population en sévissant contre toute déprédation commise +par les Français.»</p> + +<p>Ces paroles peuvent nous faire comprendre la mauvaise +foi de M. de Cadillac, qui écrivait alors à , Versailles: +«Tous ces Canadiens ne sont que des gens sans +respect pour la subordination. Ils ne font aucun cas +ni de la religion, ni du gouvernement. Le lieutenant du +roi, M. de Bienville, est sans expérience, il est venu en +Louisiane à 18 ans, sans avoir servi ni en Canada ni en +France.» Ceci est inexact, car M. de Bienville avait alors +près de vingt ans de service.</p> + +<p>Nommé gouverneur, M. de Bienville s'empressa d'exécuter +le projet qu'il avait depuis longtemps d'établir le +centre de la colonie à l'extrémité du delta. Il lui donna +le nom de Nouvelle-Orléans, en l'honneur du duc +d'Orléans, régent du royaume de France. La nouvelle +compagnie d'Occident éleva Bienville au commandement +général de la Louisiane. Il fut secondé dans son oeuvre +par ses frères, les messieurs de Longueuil, qui devinrent +successivement gouverneurs de Montréal et de la Nouvelle-France.</p> + +<p>Pendant ce temps la colonie se développait. Plusieurs +des anciens compagnons de d'Iberville venaient s'y établir +chaque année. On voyait y arriver des gens de +Montréal, Québec et autres villes.</p> + +<p>En 1724, M. de Bienville fut mandé à Paris pour donner +des explications sur sa conduite. Il reçut sa démission +par suite des rapports calomnieux qui avaient été faits +contre lui par des ennemis de la famille de Longueuil. +Cinq ans après, en 1731, il fut rétabli dans son commandement; +puis ayant terminé son oeuvre, il passa en +France, en 1760.</p> + +<p>Comme nous l'avons dit en commençant, la France +possédait à ce moment presque toute l'Amérique du Nord. +Ses possessions, d'une superficie de plus de trois cent +mille lieues carrées, s'étendaient de l'océan Atlantique à +l'océan Pacifique, et de la baie d'Hudson au golfe du +Mexique. Les plus beaux et les plus grands fleuves du +monde: le Saint-Laurent, l'Ohio, le Missouri, le Mississipi +s'y trouvaient; on y voyait des lacs grands comme +des mers: les lacs Érié, Ontario, Huron, Michigan, Supérieur. +Nous avons vu toute la part que M. d'Iberville +eut à ces merveilleux résultats.</p> + +<p>Cette contrée est douée des ressources naturelles les +plus diverses et les plus abondantes; ses habitants sont +actuellement au nombre de plusieurs millions. Aussi +peut-on facilement comprendre la perte immense que +fit la France en ne prenant pas les mesures nécessaires +pour conserver cet immense territoire, dans lequel elle +aurait pu créer un empire d'une incalculable richesse: +une France d'outre-mer qui eût imprimé le sceau de son +génie sur ce continent.</p> + +<p>Quand le sort des armes eut trahi le drapeau des +Français, qui luttèrent avec une indomptable énergie, et +qui ne succombèrent que sous le nombre, le pays tout +entier fut conquis par B'Angleterre. Son gouvernement +s'était solennellement; engagé à , respecter tous les droits +et privilèges des familles françaises. Néanmoins, beaucoup +de ces familles ne voulant pas rester sous la domination +des Anglais, émigrèrent sur la rive gauche du +Mississipi pour se trouver sur une terre française. Là , ces +familles fondèrent les établissements de Saint-Louis, +Saint-Ferdinand, Carondelet, Saint-Charles, Sainte-Geneviève, +Nouvelle-Madrid, Gasconnade.</p> + +<p>Ce mouvement d'émigration vers le nord-ouest se continua, +et par suite, les Franco-Canadiens fournirent les +premiers groupes de colons de la plupart des États de +l'Ouest et de la Rivière-Rouge. Ne s'arrêtant que sur les +bords de l'océan Pacifique, ils jetèrent le germe des établissements +de Vancouver et de l'Orégon.</p> + +<p>Nous les trouvons aussi dans le Nord-Ouest canadien +et jusqu'à la baie d'Hudson. La plupart sont dispersés +dans les terres, où ils trafiquent avec les indigènes. Des +centres qui deviendront vite prospères se sont formés au +fort Edmonton, au lac Sainte-Anne, au lac La Biche.</p> + +<p>Les Canadiens-Français sont déjà nombreux au Manitoba; +ils se sont groupés à Saint-Boniface, à Saint-Norbert, +à Sainte-Agathe, à Saint-François-Xavier, à Saint-Laurent.</p> + +<p>Dans d'autres États, on rencontre aussi des Canadiens: +il y en a dans l'Ohio, l'Iowa, le Dakota, le Montana, le +Colorado, l'État de Washington, le Kansas, l'Arizona, le +Nouveau-Mexique.</p> + +<p>Dispersés sur un immense territoire, entourés de populations +de races différentes, les Canadiens-Français ont +conservé leur religion. Dès qu'ils ont pu se rassembler +et former des établissements, ils ont demandé des +prêtres et ont élevé à leurs frais des temples au +Seigneur. La plus grande partie d'entre eux ont conservé +comme un trésor précieux leur langue et leurs habitudes +nationales.</p> + +<p>En 1864, M. E. Duvergier de Hauranne se trouvait +dans le Minnesota. «Ce pays, dit-il, est plein de Français. +Quelques-uns viennent de la mère patrie, la plupart ont +émigré du Canada par les grands lacs. Quand je ne +les aurais pas reconnus à , leur langage, leurs plaisanteries, +leurs danses, leur gaieté invincible à la fatigue me les +auraient désignés.»</p> + +<p>«La France a été, jusqu'au milieu du 18e siècle, une +des plus grandes puissances coloniales du monde, et +l'Espagne seule pouvait lui disputer la prééminence. En +effet, au commencement du 18e siècle, elle possédait toute +l'Amérique du Nord jusqu'au Mexique sur l'océan Atlantique, +et jusqu'à la Californie sur le Pacifique. Le +golfe Saint-Laurent, le Canada, les lacs intérieurs, +tout le bassin du Mississipi, le Nord-Ouest, l'Orégon et +tous les territoires au nord de la Californie et du Mexique, +lui appartenaient et formaient deux provinces immenses: +le Canada et la Louisiane. Elle avait dans les Antilles +plus de la moitié de Saint-Domingue, Sainte-Lucie, la +Dominique, Tobago, Saint-Barthélémy, et enfin la Martinique +et la Guadeloupe, faibles débris qui lui sont restes +de tant de colonies.</p> + +<p>«De toutes ces possessions, la plus précieuse était le +vaste empire dont elle avait jeté les fondements au nord +et à l'ouest de l'Amérique, et qui lui eût assuré une prépondérance +incontestable dans le inonde entier.»</p> + +<p>Malheureusement, les systèmes erronés, les fausses +idées qui présidèrent alors à la direction de ses colonies, +firent végéter ces établissements, tandis que ceux des +Anglais prospéraient à côté des siens. Mais l'insouciance, +l'incapacité de la cour les laissèrent exposés sans défense +aux attaques de voisins qui, dix fois plus nombreux que +ces malheureux colons, les écrasèrent un dépit d'une +résistance énergique.</p> + +<p>Ce fut donc sous le règne déplorable de Louis XV que +succomba la puissance coloniale de la France: les Anglais +lui enlevèrent, on 1763, tout le nord du continent américain. +La même année, elle céda à l'Espagne la Louisiane +et toutes les régions de l'Ouest, pour éviter de les abandonner +aux Anglais, auxquels, dans le même temps, elle +dut livrer la Dominique, Saint-Vincent, Tobago.</p> + +<p>Ainsi s'accomplit la ruine de l'oeuvre de Richelieu et +de Colbert, la ruine coloniale de la France.</p> + +<p>Après cette ruine et après les désastres du premier +empire, la France ne possédait plus que la Martinique, la +Guadeloupe dans les Antilles, et la Réunion dans +l'océan Indien; ajoutez les comptoirs de l'Inde, quelques +établissements en Guyane et en Sénégal.</p> + +<p>A peu près ruinées à la fin de l'empire, la Martinique, +la Guadeloupe et la Réunion se sont rapidement relevées, +et aujourd'hui, la France peut les mettre en +parallèle avec les colonies les plus florissantes. Leur +population est beaucoup plus dense que celle du continent +européen. La Martinique a près de 160,000 +habitants, et elle exporte, rien qu'en sucre, pour plus de +20 millions par an. La Guadeloupe compte 170,000 +âmes, la Réunion plus de 180,000, et leurs productions +sont supérieures à celles de la Martinique.</p> + +<p>Il est à remarquer que par un phénomène rare, la +langue et les moeurs de la France, ainsi qu'un ardent +amour pour elles, se perpétuent dans celles des anciennes +colonies qu'elle a perdues. Témoin, Madagascar; +témoin aussi, le Canada. Voilà certes des résultats assez +inattendus.</p> + +<p>Dans l'Inde, les comptoirs de la France, quoique +enclavés dans l'empire indien de l'Angleterre, n'ont pas +déchu.</p> + +<p>Quant aux établissements du Sénégal, ils se sont +développés dans des proportions énormes. La population +soumise à la France ne dépassait pas une quinzaine +de mille âmes en 1815, et l'on n'y opérait +qu'un très maigre trafic. Aujourd'hui la France y a +poussé ses postes jusqu'au Niger. Plusieurs millions +d'hommes y sont ses tributaires et le commerce du +pays, prodigieusement accru, a atteint plus de 50 millions +de francs.</p> + +<p>L'oeuvre coloniale de la France, dans ce siècle, n'a pas +consisté seulement à conserver et à , améliorer les épaves +du son ancien domaine; de 1830 à 1847, elle a conquis +l'Algérie. L'Algérie ne peut être comparée, ni comme +étendue, ni comme fertilité aux immensités de l'Amérique +du Nord ou de l'Australie. Mais la France, dans la colonisation +de ce pays, a obtenu des résultats précieux. +Elle y a implanté plus de quatre cent mille colons +européens. Des villes florissantes se sont élevées sur +l'emplacement des terrains incultes et des marais fangeux +d'il y a quarante ans. Le mouvement commercial +atteint cinq cent millions de francs.</p> + +<p>A l'Algérie, la France vient d'ajouter la Tunisie, qui +rivalisera bientôt de prospérité et de vitalité avec l'Algérie +française.</p> + +<p>Pour un peuple soi-disant incapable de coloniser, le +résultat ne laisse pas que d'être satisfaisant.</p> + +<p>En Océanie, la France possède l'archipel de Taïti. La +Nouvelle-Calédonie, occupée à une date plus récente, a +permis à la France de créer une colonie pénitentiaire +dont tout le monde reconnaît l'utilité. Par la Cochinchine, +elle a repris pied sur le continent asiatique; et, +si ce n'est encore qu'un embrion d'empire colonial en +extrême Orient, cet embrion est prodigieusement vivace. +Elle paie tous ses frais d'administration, et verse en +outre une contribution dans le trésor de la métropole. +Sa population est d'un million et demi, et son commerce +extérieur très considérable.</p> + +<p>De ce qui précède, on peut reconnaître que la France +commence à revenir à ces entreprises coloniales qui lui +ont fait tant d'honneur au XVIIe siècle.</p> + +<p>Dans de pareilles dispositions, le récit de ces grandes +oeuvres auxquelles d'Iberville a eu une si large part, ne +peut manquer d'intéresser ceux qui se préoccupent de +l'agrandissement de la France par les établissements +coloniaux.</p> + +<p>Le gouvernement français a donné la preuve de ses +sympathies particulières pour les anciennes colonies en +nommant un des bâtiments nouvellement construits; +<i>Le Chevalier d'Iberville</i>.</p> + +<p>C'est ce que nous avons appris au moment où nous +écrivions les dernières lignes de cette histoire.</p> +<br><br> + + + +<p>TABLE DES MATIÈRES</p> + + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>INTRODUCTION</p> + </div><div class="stanza"> +<p>PREMIÈRE PARTIE</p> + </div><div class="stanza"> +<p>CHAPITRE:</p> +<p class="i6">I—De l'établissement de la Nouvelle-France.</p> +<p class="i6">II—La famille Le Moyne.</p> +<p class="i6">III—Développements de Montréal.</p> +<p class="i6">IV—Naissance de Pierre d'Iberville.</p> +<p class="i6">V—Les troupes arrivent en Canada.</p> +<p class="i6">VI—Expéditions des troupes.</p> +<p class="i6">VII—Montréal et ses souvenirs.</p> +<p class="i6">VIII—Exploration du fleuve Saint-Laurent.</p> +<p class="i6">IX—M. Le Moyne envoie ses enfants en France pour entrer dans la marine.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>DEUXIÈME PARTIE</p> + </div><div class="stanza"> +<p>CHAPITRE</p> +<p class="i6">I—Expéditions à la baie d'Hudson.</p> +<p class="i6">II—Aspect de la baie d'Hudson.</p> +<p class="i6">III—Expédition dans la colonie anglaise.</p> +<p class="i6">IV—Nouvelle expédition à la baie d'Hudson.</p> +<p class="i6">V—Siège de Québec.</p> +<p class="i6">VI—Nouveaux événements à la baie d'Hudson.</p> +<p class="i6">VII—M. d'Iberville à Versailles.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>TROISIÈME PARTIE</p> + </div><div class="stanza"> +<p>CHAPITRE</p> +<p class="i6">I—Expédition en Terre-Neuve (1696-1697).</p> +<p class="i6">II—Le Gulf-Stream.</p> +<p class="i6">III—M. d'Iberville mis à la tête de l'expédition.</p> +<p class="i6">IV—Arrivée de M. Beaudoin, aumônier des Abénaquis.</p> +<p class="i6">V—Prise de Pémaquid.</p> +<p class="i6">VI—Difficultés avec M. de Brouillan.</p> +<p class="i6">VII—Prise de Saint-Jean.</p> +<p class="i6">VIII—Conquête du territoire.</p> +<p class="i6">IX—Énumération des prises, et occupation de 500 lieues carrées en territoire.</p> +<p class="i6">X—État actuel de Terre-Neuve, cent bâtiments employés, 20,000 pêcheurs.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>QUATRIÈME PARTIE</p> + </div><div class="stanza"> +<p>CHAPITRE</p> +<p class="i6">I—IVe expédition à la baie d'Hudson.</p> +<p class="i6">II—Arrivée au Labrador.</p> +<p class="i6">III—-Rencontre des banquises.</p> +<p class="i6">IV—Arrivée dans la baie d'Hudson.</p> +<p class="i6">V—Rencontre de trois vaisseaux anglais.</p> +<p class="i6">VI—Prise du fort Nelson.</p> +<p class="i6">VII—Retour en France.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>CINQUIÈME PARTIE</p> + </div><div class="stanza"> +<p>CHAPITRE</p> +<p class="i6">I—Expédition du Mississipi.</p> +<p class="i6">II—Premier voyage.</p> +<p class="i6">III—Arrivée aux Antilles.</p> +<p class="i6">IV—Arrivée devant les rives du golfe du Mexique.</p> +<p class="i6">V—Voyage à la Malbanchia.</p> +<p class="i6">VI—Grands changements on France.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>SIXIÈME PARTIE</p> + </div><div class="stanza"> +<p>CHAPITRE</p> +<p class="i6">I—Deuxième voyage.</p> +<p class="i6">II—Retour en France.</p> +<p class="i6">III—Expédition dans les Antilles.</p> +<p class="i6">IV—Mort de d'Iberville.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>CONCLUSION.</p> + </div> </div> + +<div>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 13981 ***</div> +</body> +</html> diff --git a/13981-h/images/002.png b/13981-h/images/002.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..73d9703 --- /dev/null +++ b/13981-h/images/002.png diff --git a/13981-h/images/058l.png b/13981-h/images/058l.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..d05c9d8 --- /dev/null +++ b/13981-h/images/058l.png diff --git a/13981-h/images/058s.png b/13981-h/images/058s.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..c9810ea --- /dev/null +++ b/13981-h/images/058s.png diff --git a/13981-h/images/095.png b/13981-h/images/095.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..5ea3a75 --- /dev/null +++ b/13981-h/images/095.png diff --git a/13981-h/images/115l.png b/13981-h/images/115l.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..20840f6 --- /dev/null +++ b/13981-h/images/115l.png diff --git a/13981-h/images/115s.png b/13981-h/images/115s.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..4de3190 --- /dev/null +++ b/13981-h/images/115s.png diff --git a/13981-h/images/132.png b/13981-h/images/132.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..cc7e384 --- /dev/null +++ b/13981-h/images/132.png diff --git a/13981-h/images/150l.png b/13981-h/images/150l.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..06f1cdc --- /dev/null +++ b/13981-h/images/150l.png diff --git a/13981-h/images/150s.png b/13981-h/images/150s.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..011fdb6 --- /dev/null +++ b/13981-h/images/150s.png diff --git a/13981-h/images/180l.png b/13981-h/images/180l.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..a3c3a1f --- /dev/null +++ b/13981-h/images/180l.png diff --git a/13981-h/images/180s.png b/13981-h/images/180s.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..a5e8cc3 --- /dev/null +++ b/13981-h/images/180s.png diff --git a/13981-h/images/184.png b/13981-h/images/184.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..3800549 --- /dev/null +++ b/13981-h/images/184.png diff --git a/13981-h/images/228l.png b/13981-h/images/228l.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..fe97068 --- /dev/null +++ b/13981-h/images/228l.png diff --git a/13981-h/images/228s.png b/13981-h/images/228s.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..aa408c2 --- /dev/null +++ b/13981-h/images/228s.png diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. 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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Histoire du Chevalier d'Iberville + +Author: Adam-Charles-Gustave Desmazures + +Release Date: November 8, 2004 [EBook #13981] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DU CHEVALIER D'IBERVILLE *** + + + + +Produced by Renald Levesque from files made available by the BNF (La +bibliothèque Nationale du Québec) + + + + + + + +HISTOIRE DU +CHEVALIER D'IBERVILLE +(1663-1706) + + +1890 + + +INTRODUCTION + +La Nouvelle-France, explorée en 1534 par Jacques Cartier, occupée par +Champlain en 1608, estimée à la plus haute valeur par de grands hommes +d'État, comme le président Jeannin, le cardinal de Richelien, l'illustre +Colbert, avait pu conquérir, dès la fin du XVIIe siècle, une importance +considérable. + +Et en effet, cette colonie, confinée d'abord sur les rives du +Saint-Laurent, était devenue, vers l'année 1700, une domination +puissante. Elle s'étendait depuis Terre-Neuve jusqu'aux montagnes +Rocheuses, depuis la baie d'Hudson jusqu'au golfe du Mexique. Ainsi +elle formait un immense triangle présentant 900 lieues sur chaque face, +c'est-à-dire 400,000 lieues carrées, près de onze fois la surface du la +France. + +Une si vaste contrée était aussi précieuse par l'abondance de ses +produits que par leur variété; elle offrait à la mère patrie une source +inépuisable de richesse. + +A l'ouest, des forêts sans limites; au nord, la région des fourrures; +à l'est, les grandes pêcheries de Terre-Neuve; enfin au sud, un sol +fertile, un climat enchanteur, avec les produits incomparables des +tropiques. + +De plus, la Nouvelle-France avait conquis une vie individuelle éminente +sous tous les rapports; elle avait offert une carrière héroïque à des +missionnaires intrépides, fourni des saints, recruté des communautés +nombreuses et exemplaires; elle avait révélé à l'admiration de la +métropole des hommes du plus grand mérite, comme Jacques Cartier, +Samuel de Champlain, du Maisonneuve, Le Ber, Talon, de Frontenac, de +Tonnancourt, de Montigny, de Boucherville, et enfin, cette admirable +famille des Le Moyne, qui ont été jugés dignes d'être salués du nom +glorieux de Macchabées du Canada. + +A une époque comme la nôtre, où l'on a sagement reconnu l'importance des +entreprises coloniales et des établissements lointains; dans un temps +on l'on revient à ces oeuvres, on peut trouver intéressant et +souverainement utile de considérer comment une domination si grande a +été conquise, établie et développée. + +Les premiers temps de l'occupation ont été largement exposés dans des +ouvrages considérables, comme ceux du P. Charlevoix, de M. Faillon, +de M. Garneau, de M. Ferland; enfin dans les oeuvres des premiers +navigateurs eux-mêmes: Jacques Cartier, Champlain, et M. de +Poutrincourt, qui ont rédigé leurs mémoires. Mais quand on arrive à la +période de l'accroissement même de la Nouvelle-France, à partir de 1680, +il est nécessaire de réunir, de rassembler les documents innombrables +disséminés dans un nombre infini d'ouvrages. + +Pour bien connaître ces temps de transition, où la petite colonie du +Saint-Laurent atteignit l'étendue d'une domination presque aussi vaste +que l'Europe, il faut commencer par étudier quelques-uns des hommes +d'État et des hommes de guerre qui ont eu part à ces changements +extraordinaires. + +Or, incontestablement, l'homme dont il faudrait d'abord s'occuper, c'est +celui qui a été le plus remarquable de tous, celui qui a eu la vie la +plus aventureuse et la destinée la plus glorieuse, qui a joué le rôle +le plus éminent, pendant trente ans, dans les plus grands événements du +pays. Celui-là, c'est l'illustre chevalier d'Iberville, de la famille +des Le Moyne; et nous croyons qu'il serait indispensable de le faire +connaître avant tous. + +D'Iberville était né à Montréal, en 1662, dans la maison de son père, +Charles Le Moyne, sur la rue Saint-Joseph, où se trouve actuellement le +bureau de la Fabrique de l'église Notre-Dame. Il a eu la gloire d'être +associé aux plus grands évènements de ces premières années, et on peut +dire qu'il y a eu la part principale. + +Il s'agissait de conquérir les richesses de cet immense continent, et +ces forêts dix fois séculaires qui couvraient au nord des cent mille +lieues carrées, et ces régions où se trouvent les pelleteries les plus +belles qu'il y ait au monde, et ces courants mystérieux de l'Océan +allant porter chaque année sur les côtes de l'Atlantique des millions +de bancs de poissons pour la subsistance de l'univers, et enfin ces +contrées du sud avec leurs sites enchanteurs, un climat délicieux, une +fertilité incomparable et tous les fruits du paradis terrestre. + +Or, c'est ce que le chevalier d'Iberville a merveilleusement mis +à exécution. A l'âge de 22 ans, en 1684. il conduisit plusieurs +expéditions à la baie d'Hudson et prit tous les comptoirs anglais. Dès +lors, la France pouvait prétendre au monopole des forêts de l'Ouest et +du commerce des fourrures. + +Dans son expédition à Terre-Neuve, en 1690, il rendit la mère patrie +maîtresse des marchés de l'Europe pour l'exploitation des pêcheries. + +Enfin, par ses exploits dans les Antilles et dans le golfe du Mexique, +de 1700 à 1705, il avait conquis les plus beaux pays du monde. + +N'en est-ce pas assez pour être tiré de l'oubli des années et pour être +proposé à l'attention des générations présentes? + +Donc, dans l'espoir d'être utile à notre temps, nous voudrions que +l'on prît connaissance de cette oeuvre de réparation vis-à-vis d'un +colonisateur incomparable et d'un héros trop ignoré. C'est un grand +enseignement pour les esprits d'élite qui commencent à estimer +l'importance de nos ancienne colonies; c'est une gloire pour la marine +française, qui peut citer ce nom sur se même rang que ceux de Jean Bart, +Tourville ou Duguay-Trouin; c'est un honneur pour la ville de Montréal, +la plus grande cité de la colonie française, que de faire valoir celui +qui a été peut-être le plus illustre de ses enfants. On a déjà parlé de +lui consacrer, dans sa ville natale, une effigie qui serait si belle +avec le magnifique portrait que l'on a conservé de lui; mais, un +attendant, ne convient-il pas de montrer combien cet honneur lui est dû? + +C'est dans ce but que nous consacrons cette monographie à la mémoire du +très illustre Pierre Le Moyne, citoyen de Montréal, sire d'Iberville, +chevalier des ordres du roi et commandant de ses vaisseaux. + + + + + + +VIE DU +CHEVALIER D'IBERVILLE + + + +PREMIÈRE PARTIE + + + +CHAPITRE 1er + +DE L'ÉTABLISSEMENT DE LA NOUVELLE-FRANCE. + +Christophe Colomb avait accompli sa découverte, le 12 octobre 1492. Le +bruit s'en répandit aussitôt en Europe et l'on comprend quelle émotion +causa un si grand évènement. En attendant que les gouvernements prissent +une décision, plusieurs contrées maritimes songèrent à explorer les +régions nouvelles. + +Les marins de la Bretagne et de la Normandie furent des premiers à les +aborder; ils reconnurent d'abord le banc de Torre-Neuve, et les pays de +chasse du Labrador. + +Dès 1504 la pêche avait commencé; plusieurs capitaines entrèrent dans le +pays et recherchèrent les fourrures. + +En 1506, Denys, pilote de Honfleur, revint avec une carte du +Saint-Laurent. + +En 1508, on amenait en France des sauvages des côtes américaines. + +En 1524, le gouvernement français envoyait un explorateur, Verazzani, +qui visita les contrées que l'on appela depuis la Nouvelle-Écosse et la +Nouvelle-Angleterre. + +En 1527, un navire anglais signalait la présence, près de Terre-Neuve, +de dix bâtiments bretons et normands. + +En 1534, le grand amiral de France, Philippe de Chabot, envoyait un +marin expérimenté, Jacques Cartier, qui, en trois voyages consécutifs, +explora le cours du Saint-Laurent et prit possession de ces nouveaux +territoires au nom du roi de France. Il planta une croix surmontée d'un +écusson aux armes royales, et il bâtit un fort près de Québec.[1] + +[Note 1: Bancrof _Histoire de l'Amérique_, tome 1er.--M. Garneau, +_Histoire du Canada_,--M. Faillon. _Histoire de la colonie française en +Canada_, tome 1er,--M. Ferland.] + +Les guerres qui survinrent en Europe arrêteront les missions royales, +mais les marins venaient toujours pour la pèche, et, en 1578, on compta +jusqu'à 150 bâtiments français sur le banc de Terre-Neuve. + +En 1594, Henri IV fit reprendre les entreprises coloniales au Canada. +Il nomma le marquis de La Roche lieutenant général des possessions +américaines. De Monts lui succéda en 1596, puis M. du Pontgravé. Enfin, +en 1601, les expéditions furent confiées a un officier habile, homme de +science et d'expérience, Samuel de Champlain, qui a mérité le titre de +père de la Nouvelle-France. + +Champlain vint occuper les rives du Saint-Laurent, pendant que M. de +Poutrincourt s'établissait en Acadie. + +En 1609, Champlain fonda In ville de Québec, puis il explora le pays. + +Il visita la rivière dite depuis de Richelieu, il reconnut au sud +un grand lac qui porte maintenant son nom. Il signala la position +d'Hochelaga (Montréal), remonta l'Ottawa et vint jusqu'au lac Nipissing, +en 1616. Il explora, aux environs du lac Nipissing, un autre lac qui a +aussi porté son nom. Enfin, il fit venir les religieux Récollets, qu'il +établit en deux missions principales; à Québec et au lac Huron, Entre +1607 et 1635, Champlain avait fait quinze voyages. Il allait exciter +le zèle des gouvernants, parlait des ressources du pays; mais en même +temps, il faisait connaître les difficultés de l'établissement: le froid +excessif décourageait les nouveaux arrivés; le monopole de certaines +compagnies tuait le commerce; l'agriculture exigeait de grands +sacrifices. + +Après tant d'expéditions et de tentatives, Champlain ne voyait à +Québec, en 1630, que quelques familles bien établies. Ému de ses +représentations, le cardinal de Richelieu prend l'oeuvre en main et +veut lu seconder de tout son pouvoir: il fonde la société de lu +Nouvelle-France, qui comptait 110 membres choisis parmi les premiers +personnages du royaume; il envoie des colons et des religieux. Mais en +1640, au bout de dix ans, tous ces efforts n'avaient réussi qu'à établir +200 personnes dans tout le pays, en comprenant même les prêtres, les +religieux, les femmes et les enfants.[2] + +[Note 2: _Histoire de la Nouvelle-France_, tome Ier, page +XX.--Dollier de Casson, _Histoire de Montréal_, 1640-1641.] + +Pour avoir un établissement, il fallait d'importants secours de la mère +patrie, et il fallait que ces secours fussent désintéressés. De plus, +les colons devaient être guidés par des vues de foi et de sacrifice; +ils devaient être décidés à supporter le climat, les privations, et des +dangers extrêmes, parce qu'il y avait à lutter contre des peuplades +nombreuses, implacables, et fournies d'armes à feu par les +établissements voisins de la Nouvelle-Angleterre et de la +Nouvelle-Orange. + +Or quand, après la mort de Champlain, tout semblait en détresse, le +Seigneur vient en aide a la jeune colonie et lui procure miraculeusement +des ressources inattendues, qui devaient assurer un succès jusque-là +vainement poursuivi. Des hommes de foi et de dévouement se décidèrent à +fournir les moyens d'une nouvelle entreprise, et en même temps des héros +s'offrirent pour les seconder, et assurer l'établissement de la religion +en ces contrées inhospitalières. + +Champlain venait de mourir (25 octobre 1635), et quelques semaines +après, le 2 février 1636, un pieux gentilhomme de la Flèche, M. de La +Dauversière, étant en prière, reçoit l'avis de fonder un établissement +à, une certaine distance de Québec pour couvrir les voies qui +conduisaient au centre de ïa colonie française et, pour être plus au +milieu des populations que l'on voulait convertir. L'endroit lui est +montré de la manière la plus distincte. Cet avis fut répété plusieurs +fois. Chose étonnante, il n'était pas le seul qui eût reçu cette +indication, et en effet le même jour, 2 février 1636, un jeune +ecclésiastique qu'il ne connaissait pas, M. Olier, alors âgé de +vingt-six ans, et établi à Vaugirard avec quelques prêtres, est averti +qu'il doit se consacrer à fonder un établissement, pour le bien de lu +religion, à un endroit du Canada qui lui est montré aussi de la manière +la plus distincte, et en même temps il lui est enjoint d'établir une +compagnie de prêtres pour prendre soin des intérêts spirituels de +l'entreprise. + +Or, dans ces deux révélations arrivées le même jour, il s'agissait de +la même oeuvre, et l'endroit indiqué était le même. C'est ce +que reconnurent ces deux grands serviteurs de Dieu quand ils se +rencontrèrent plusieurs années après, vers 1640. Ils ne se connaissaient +pas, et furent secrètement avertis de la communauté de leur vocation et +de leur mission.[3] + +[Note 3: Le P. Vimont, _Lettres des rev. PP. Jésuites_, tome 1er, +page 15,--La mère de l'Incarnation, ses lettres de 1642,--M, Dollier de +Casson, _Histoire de Montréal_.] + +Grâce à l'union de leurs efforts, l'oeuvre prit tous les développements +désirables; de nobles seigneurs s'y associèrent. Enfin, au moment où +la compagnie achetait l'île de Montréal, un gentilhomme, jeune encore, +retiré du service, désirant se consacrer À une oeuvre de zèle, se +présentait: c'était M. de Maisonneuve. C'est lui qui fut le fondateur +de Montréal et qui devait en faire le boulevard de la colonie par vingt +années d'un dévouement intrépide et de l'administration la plus nage. + +Il fut aidé par des hommes de foi et de courage. Parmi ces auxiliaires, +nous nous proposons de faire connaître la famille des Le Moyne, et la +part qu'ils ont eue à l'établissement de la Nouvelle-France. + +C'est ce que nous allons exposer dans les paragraphes suivants. + + + +CHAPITRE II + +LA FAMILLE LE MOYNE. + +Cette famille, établie dans la Nouvelle-France au milieu du XVIIe +siècle, devait y conquérir une grande illustration. A la première +génération, elle avait fourni des commandants aux armées du roi, des +gouverneurs à la Nouvelle-France et à la Louisiane, des intendants aux +commandements maritimes de la France. + +Elle était originaire de la ville de Dieppe. Depuis Jacques Cartier, +Dieppe avait toujours eu beaucoup de relations avec la nouvelle colonie. + +C'est de Dieppe que partit M. de Poutrincourt, dont l'ancienne résidence +se voit encore aux environs de cette ville, au château de Mesnières. + +Un gouverneur de Dieppe, M. de Chattes, son lieutenant, M. de Monts. +madame de Guercheville, épouse d'un gouverneur de la ville de Paris sous +Henri IV, avec leurs expéditions, avaient fait connaître ces nouveaux +pays pour lesquels, à chaque printemps, partaient des flottilles +de bâtiments pour les pèches de Terre-Neuve et pour la traite des +fourrures. + +En 1664, dans un seul mois, on vit partir des côtes de Dieppe et des +pays voisins, 65 grands vaisseaux pour le Canada. + +Il y avait en cette ville des quartiers consacrés au commerce des +produits de l'Amérique, et il existe encore une rue nommée de la +Pelleterie, ou résidaient une quantité de marchands de fourrures, qui +trafiquaient des envois du Canada avec l'Europe. + +M. Paillon, en parcourant les livres des paroisses, a trouvé aux +registres de l'état civil un témoignage bien caractéristique des +rapports de Dieppe avec la Nouvelle-France. Voici les noms qu'il a +relevés à la paroisse Saint-Jacques de Dieppe pour l'année 1630: +Duhamel, Hardy, Auger, Aubuchon, Duhuc, Godebout, Davignon, Hébert, +Sénécal, Gaudry, Duval, Gervais, Vallée, Lecompte, Godard, L'Écuyer, +Leroux, Dumouchel, Viger, Cardinal, Duchesne, etc.: on se croirait dans +une paroisse de Montréal ou de Québec. + +Il ne faut pas s'étonner qu'au moment où les chefs des nouvelles +entreprises recrutaient des volontaires pour la Nouvelle-France, le +nommé Duchesne, soldat dans les troupes du roi, se presenta, avec deux +de ses neveux: Jacques Le Moyne, âgé de dix-sept ans, et son frère +Charles, âgé de 14 ans. Leur père, Pierre Le Moyne. était marié avec +Judith, soeur de Duchesne. C'était un ancien soldat qui tenait un hôtel +sur la paroisse Saint-Jacques, près de la mer, et qui recevait comme +clients ordinaires les marins qui s'embarquaient pour l'Amérique. + +Ces familles des côtes de la Manche étaient toujours disposées à, tenter +les aventures périlleuses, et la religion présentait cette oeuvre comme +digne de coeurs chrétiens; il s'agissait de donner aux populations +sauvages le trésor de la foi en échange des biens qu'ils trafiquaient. + +M. Faillon a trouvé aussi dans les registres de Dieppe qu'il y avait +beaucoup de Le Moyne en cette ville. + +Il a compté jusqu'à quatorze chefs de famille de ce nom au commencement +du XVIIe siècle, parmi lesquels un capitaine du roi, un procureur, un +lieutenant général en l'amirauté de France. «Nous n'osons affirmer, dit +M. Faillon, que Pierre fût parent de ces personnages, mais Charles Le +Moyne s'est rendu encore plus illustre qu'aucun de ses prédécesseurs, +par ses qualités personnelles, par ses exploits et ceux de ses enfants.» + +Charles Le Moyne, né en 1626, de Pierre Le Moyne et de Judith Dufresne, +sur la paroisse Saint-Rémi de Dieppe, partit donc en 1640 pour le Canada +avec son frère aîné, Jacques, et leur oncle. Il avait alors quatorze +ans. + +Plus tard, deux de leurs soeurs, Jeanne et Marie, vinrent de France et +se joignirent à eux. + +Charles Le Moyne accompagna d'abord les PP. Jésuites dans le pays des +Hurons, et resta avec eux jusqu'à l'âge de vingt ans. + +Il devint un guide sûr et un interprète consommé. Il connaissait tous +les sentiers du pays, et avait appris plusieurs dialectes. Enfin, il +s'était familiarisé avec la tactique des sauvages, à l'égal des colons +les plus capables. Il s'habillait comme les sauvages, et se transformait +quand il voulait, sans pouvoir être reconnu comme étranger; d'ailleurs +il trouvait ce costume plus commode pour la marche et pour la chasse. Il +savait parfaitement se servir des raquettes, de la hache et de l'aviron, +«sans lesquels on ne peut rien dans ce pays.» Enfin, il était devenu, +dans des expéditions continuelles, d'une taille et d'une force +extraordinaires. C'est ce qui apparaît dans le portrait découvert à +Paris par l'éditeur des documents sur les pays d'outre-mer, M. Margry. + +En 1646, M. de Montmagny ayant vu Duchesne et son neveu, voulut +tirer parti de leurs bonnes qualités, et il les attacha aux nouveaux +établissements français du Saint-Laurent. Il envoya Duchesne à +Trois-Rivières et Charles Lu Moyne à Montréal, tous deux comme +interprètes. + +Montréal, ou Charles Le Moyne se rendit en 1646, était un poste +avantageux, et comme une sentinelle avancée à 60 lieues de Québec, au +milieu des établissements sauvages. C'est là qu'il devait faire éclater +ses qualités hors ligne. + +Cette position avait été signalée dès le commencement par Jacques +Cartier et ensuite par Champlain. On pensait que ce jugement avait été +confirmé par une inspiration divine envoyée à ceux qui devaient être les +fondateurs de cette nouvelle colonie: M. Olier et M. de La Dauversière, +ainsi que nous l'avons dit précédemment. + +La position était favorable. Placée sur une éminence de deux milles de +longueur, entre le grand fleuve et une petite rivière, l'habitation +était environnée d'eau de toutes parts. Le fleuve la mettait à l'abri +de la surprise des ennemis, et on arrière une haute montagne, toute +couverte d'arbres séculaires, protégeait contre les vents du nord. [4] + +[Note 4: Notice sur Montréal. Paris, 1869.] + +Cette habitation si bien défendue avait en même temps un aspect +attrayant. Elle était environnée des plus beaux arbres, plantés si +régulièrement entre le rivage et la montagne, que Champlain lui avait +donné le nom de place royale, digne avenue du mont superbe que Jacques +Cartier avait nommé le mont Royal, nom qui lui est resté. + +Enfin, pour ajouter a l'ornement et en faire un site remarquable, on +voyait, au milieu du fleuve et en face du lieu de débarquement, deux +belles îles chargées de forêts, l'une s'élevant en pyramide, comme +un bouquet de verdure, à cent pieds de hauteur, l'autre s'étendant +gracieusement sur une lieue de longueur: c'étaient comme deux +sentinelles avancées, pouvant servir un jour de citadelles. + +Ce site, si fort comme poste militaire, était aussi l'un des plus beaux +que l'on puisse citer dans le monde. On pouvait s'en convaincre en le +contemplant du haut de la montagne, ou les colons se rendaient souvent +en pèlerinage. Au point le plus élevé, il y avait une croix imposante +plantée par M. de Maisonneuve. De là, à cinq cents pieds au-dessus du +niveau du fleuve, l'établissement paraît dans toute sa magnificence. +Depuis le haut du mont descend un amphithéâtre d'une lieue de largeur +qui montre des arbres variés et précieux; en bas, d'immenses prairies +fertiles étaient des fleurs éclatantes; plus loin se déploie la ceinture +splendide d'un fleuve profond, qui n'a pas moins d'une lieue de largeur. +Au delà, pour compléter ce beau panorama, des montagnes disposées en +cercle jusqu'à dix et vingt lieues dans le sud, forment comme une +corbeille de verdure dont Montréal est le centre. + +Cette nature apparaissant comme le créateur l'avait formée, sans les +modifications du travail de l'homme, pouvait sembler plus pittoresque +que nous ne la contemplons maintenant. Mais si l'aspect est un peu +changé, tous les souvenirs des premiers temps ne sont pas effacés. La +ville est toujours appelée, dans le coeur des fidèles, Ville-Marie, en +souvenir de l'indication donnée par la sainte Vierge elle-même. Le mont +porte toujours le nom de Mont-Royal, choisi par Jacques Cartier. L'une +des îles s'appelle Sainte-Hélène, comme l'a nommée M. de Champlain, en +l'honneur de son épouse, Hélène Boullé; l'autre est nommée Saint-Paul, +en souvenir de M. Paul de Maisonneuve, premier gouverneur de la colonie. + +Le fort de Montréal, élevé en 1642, était tellement couvert par les +arbres, que les sauvages, dans leurs excursions sur le fleuve, ne le +découvrirent qu'à la seconde année de sa construction. Bientôt ils en +comprirent l'importance et le danger pour eux. Ce poste avancé entre +plusieurs tribus puissantes pouvait les tenir en échec et leur enlever +le libre parcours du Saint-Laurent; aussi le nouvel établissement fut-il +bientôt le but de leurs attaques. + +M. de Maisonneuve, renfermé dans le fort avec cinquante hommes, comptait +avec lui des gens de guerre pleins d'expérience, parmi lesquels les +deux frères Le Moyne, qui furent les plus renommés dans la suite. M. de +Maisonneuve sut si bien se garder que, malgré les tentatives de milliers +d'ennemis qui vinrent reconnaître le terrain, les Français ne perdirent +guère qu'une dizaine d'hommes de 1642 à 1650. + +Les procédés des sauvages étaient pleins de perfidie. Ils cherchaient à +attirer les cultivateurs par des signes de paix, et puis ils se jetaient +sur eux pour les faire périr dans d'affreux supplices.[5] + +En 1643, on perdit quatre hommes; en 1644, on en perdit trois, et sur +les sept, trois, faits prisonniers, furent cruellement brûlés.[6] + +Au 6 mai 1641, Boudard fut tué par les Iroquois; sa femme, Catherine +Mercier, prise près de lui, fut martyrisée pendant deux jours, puis +brûlée en refusant héroïquement de renoncer à sa religion. + +[Note 5: M. Paillon, _Histoire de la colonie,_ tome II, PP. l51 et +364.] + +[Note 6: Registre des sépultures de Montréal, 1643-1644.] + +Charles Le Moyne, arrivé à Montréal en 1646, se montra bientôt un dévoué +champion de la mission. Il ne reculait devant aucune entreprise, et se +montrait toujours disposé à protéger les colons. Il était d'une bravoure +et d'une habileté merveilleuses. Parfois, seul sur la plage, s'il +rencontrait des sauvages qui étaient venus tenter quelque coup, il +les menaçait de son fusil s'ils essayaient de s'échapper, et il les +obligeait à aller se constituer prisonniers au fort. D'autres fois, +voyant un canot de sauvages sur le fleuve, il attendait qu'ils fussent +engagés dans la force du courant, fondait sur eux comme la foudre, dans +son embarcation, et les forçait à venir aborder comme prisonniers. + +Un jour, sachant que des travailleurs sont attaqués à la pointe +Saint-Charles, il s'y rend avec quatre hommes, se gare à propos derrière +des troncs d'arbres, et, avant d'avoir été aperçu, met vingt-cinq ou +trente sauvages hors de combat. + +On cite aussi une rencontre, où, avec 15 habitants du fort armés de +fusils et de pistolets, il alla se présenter en face de 300 sauvages qui +se précipitaient sur les colons, et il leur tua 32 hommes à la première +décharge, tout le reste s'enfuit épouvanté. + +Il se montrait le serviteur dévoué de M. de Maisonneuve, comme le major +Lambert Closse, qui proclamait qu'il n'était venu à Montréal que pour +offrir sa vie à Dieu. + +M. de Maisonneuve avait tant de confiance en Le Moyne qu'il le chargeait +de ses messages pour les Indiens. + +M. de Maisonneuve le mit aussi à la tête d'une milice qu'il forma, en +1660, parmi les habitants pour la défense de la mission, et qu'il plaça +sous la protection de la sainte Famille. Il l'assigna à la défense de +Montréal avec le sieur Picoté de Belestre, à un moment où l'on attendait +l'arrivée de milliers d'Iroquois soulevés de toutes parts dans les +environs du lac Ontario et des rives du lac Champlain. On sait que ces +Iroquois furent arrêtés par la défense héroïque, au Long-Sault, de +dix-sept Montréalais, sous la conduite de l'intrépide Dollard. + +C'est dans ces circonstances que l'on s'appliqua à protéger la ville. Il +y avait déjà quarante maisons séparées, mais avec des meurtrières et des +créneaux; elles étaient bâties de manière à pouvoir se défendre les unes +les autres. Alors, on compléta les forts qui environnaient la ville +et qui devaient servir à assister les travailleurs dans les champs +environnants. + +En même temps qu'il assurait la défense militaire du pays, M. de +Maisonneuve s'occupait d'en préparer l'existence à venir, et pour cela +il offrait les plus grands avantages à ceux qui voulaient s'y établir et +fonder des familles. Il donna à Charles Le Moyne une terre à la pointe +Saint-Charles et deux emplacements dans la ville, l'un près de la +résidence du gouverneur et des prêtres, pour leur servir de défense; +l'autre au bord du fleuve, où se trouve le marché Bonsecours, pour +surveiller l'entrée de la ville, et la côte opposée, dont il devait +devenir le seigneur. + +Vers 1665 arriva un événement que nous tenons d'autant plus à signaler +qu'il montra quelle affection Charles Le Moyne inspirait à toute la +colonie et en même temps quelle était l'estime qu'il avait su imposer +aux populations sauvages. + +Comme il ne s'épargnait jamais dans aucune rencontre, il fut fait +prisonnier aux environs de Montréal en 1665. + +Sa jeune femme, âgée de vingt-cinq ans, et qui avait déjà quatre +enfants, était dans la désolation. Elle le recommanda aux prières de +tous, et elle-même recourut au Seigneur avec une telle ferveur, que M. +Dollier de Casson dit qu'on peut lui attribuer l'espèce de miracle qu'il +plut à Dieu d'opérer en faveur de son mari. + +Au bout de quelques jours Le Moyne revint; il avait gagné ses ennemis +en leur rappelant les bontés qu'il avait eues pour les prisonniers +iroquois, et en les menaçant de la vengeance des troupes du roi qui +allaient bientôt arriver. + +Charles Le Moyne retourna à Montréal. C'est alors qu'il fut sensiblement +éprouvé dans ses plus tendres affections, par suite du départ de M. +de Maisonneuve pour la France. Il lui était attaché par les liens de +l'estime la plus haute et de la reconnaissance la plus tendre; aussi ce +départ lui causa-t-il la plus vive douleur, comme la séparation d'avec +le père le plus tendre et le plus aimé. + +M. de Maisonneuve, de retour en France, resta toujours attaché à son +ancien gouvernement. Il s'endormit dans le Seigneur «avec une confiance +d'autant plus parfaite dans les récompenses du ciel,» nous dit M. +Faillon, «qu'il n'avait rien reçu pour ses services de la terre.» [7] + +[Note 7: M. Faillon, _Histoire de la colonie_, tome III, page 115.] + + + +CHAPITRE III + +DÉVELOPPEMENTS DE MONTRÉAL. + +Fondée on 1642, la cité de Montréal s'accrut lentement dans ses +commencements, mais ensuite l'accroissement fut rapide. + +Ainsi, après vingt ans, elle ne comptait que 500 âmes, mais dix ans +après, il y en avait plus de 1500. + +Ce qui était surtout à considérer dans ces commencements, c'était le +zèle pour l'amélioration des pauvres sauvages, et l'énergie des pieux +colons. + +Le zèle pour la conversion des infidèles était extraordinaire, et le +courage pour braver les épreuves et les dangers, au-dessus de toute +expression. + +«On voyait bien, dit le Père Leclercq, que ces gens-là avaient quitté +leur patrie par les mouvements d'un zèle apostolique,» et rien ne +pouvait les faire changer de sentiments; ni l'ingratitude, ni la +perfidie des sauvages, ni leur défaut de bonne foi, ni leurs cruautés +inhumaines, rien ne pouvait éteindre le feu de la charité. + +Tout était réglé dans la nouvelle ville comme dans une communauté +militaire. A une heure fixée, après la prière et la sainte messe, qui +avaient lieu à 4 heures du matin, la population se rendait au travail +dans les champs; chacun avait près de soi son fusil caché dans un +sillon. + +Il ne se passait pas de jour sans attaque. Ceux qui se laissaient +surprendre étaient voués à des supplices atroces. On admirait leur +courage, on plaignait leurs souffrances, mais on ne renonçait pas à +prier pour les bourreaux. Enfin, dès qu'une occasion favorable se +présentait, on cherchait à gagner ces pauvres aveuglés. A force +d'efforts et de patience, les âmes finissaient par se laisser éclairer, +les coeurs étaient touchés, le mal vaincu par le bien. + +Ces premiers temps ont été admirables. La ville offrait comme une image +de la primitive Eglise. Ces braves gens étaient voués à la piété la +plus fervente et à la charité la plus dévouée. Il n'y avait jamais de +contestation entre eux; il n'y avait qu'un coeur et qu'une âme, et +tandis qu'ils étaient si unis à Dieu, si bons entre eux, ils restaient +inébranlables dans le danger. Chaque citoyen se regardait comme une +victime offerte à la mort pour la glorification de l'Evangile. + +Dans les annales de la soeur Morin, écrites vers ce temps, nous avons +les détails les plus touchants sur la vie à Montréal avant l'arrivée des +troupes: la piété, la charité, des colons, les privations qu'ils avaient +à subir, enfin les cruautés extrêmes qu'ils étaient exposés à éprouver, +étant entourés d'ennemis féroces, nombreux et implacables. + +Bientôt différentes circonstances favorisèrent les saintes dispositions +et le zèle des colons pour la conversion des infidèles. + +Plusieurs nations étaient en guerre; l'une d'elles, celle des Iroquois, +puissante et implacable, faisait une guerre d'extermination contre ses +ennemis. + +Leurs victimes venaient implorer la protection des Français. Elles +furent accueillies et placées dans des positions retranchées. On compta +bientôt plusieurs colonies chrétiennes: à la Montagne, à la Prairie, au +Sault-Saint-Louis, au lac Saint-François, au lac des Deux-Montagnes, et +enfin à la Petite-Nation, sur l'Ottawa, à vingt lieues de Montréal. + +Ces nouveaux chrétiens, disciplinés par les Français, devinrent +eux-mêmes comme des apôtres. On en fit des catéchistes zélés et habiles. +Ils rendaient de grands services au sein des autres tribus. + +Les Français excitaient l'admiration de leurs plus cruels ennemis par +leur douceur, leur sollicitude et leurs libéralités inépuisables. Ils +établissaient ceux qui se donnaient à eux, leur apprenaient à cultiver, +leur livraient des terres, représentaient l'excellence de la vie réglée +et civilisée à ces pauvres barbares, et se montraient ainsi bien +différents des gens de Boston, qui ne s'étaient jamais occupés des +nations qui les entouraient, que pour les détruire et se mettre à leur +place. + +Au milieu de leur noble mission, les Français acquéraient une habileté +merveilleuse pour occuper le pays. Formés par M. de Maisonneuve et +par le chef de la milice, Charles Le Moyne, ils étaient devenus des +combattants consommés, des explorateurs infatigables. Ils avaient pris +les bonnes qualités des sauvages, et y ajoutaient l'esprit de discipline +et de tactique des milices françaises. + +On a dit que les Français n'avaient pas le génie de la colonisation +comme leurs voisins; mais, suivant M. Parkman lui-même, cela n'est point +exact. M. Parkman pense que les colons français égalaient les Anglais +sous bien des rapports. + +Les Français n'avaient pas les vues odieuses des colons de la +Nouvelle-Angleterre: ils n'auraient jamais voulu adopter, comme eux, un +plan d'extermination contre ces pauvres gens. + +Ce qui est affirmé, même par les écrivains anglais, c'est que sous +le rapport des qualités morales et des qualités intellectuelles, les +colonies anglaises étaient vraiment inférieures à la colonie française, +tandis que sous le rapport de l'activité, de l'intelligence et de la +bonne organisation, la colonie française égalait toutes les colonies +anglaises réunies.[8] + +[Note 8: Le système français avait un grand avantage; il favorisait +l'élément guerrier: la population était formée entièrement de soldats +et de miliciens (Parkman). L'occupation principale était un continuel +apprentissage de la guerre dans les bois. La haute classe regardait +la guerre comme la seule occupation digne d'elle, et elle estimait +l'honneur plus que la vie. Pour ce qui est de l'habitant, les bois, les +lacs, les cours d'eau étaient ses lieux d'étude, et là il était maître +consommé. Forestier habile, hardi canotier, toujours prêt pour les +entreprises périlleuses; dans les guerres d'escarmouche et d'embuscade +au milieu des bois, il y en avait peu qui pussent lui être comparés +(Parkman).--«En Canada, comme en Europe, à ce moment, la race française +a appris à se connaître. Elle s'est trouvé des forces que les autres +siècles ne savaient pas.» Voilà ce qu'a produit l'amour de la discipline +et le zèle de la religion. + +Les Français n'aspiraient pas à des conquêtes, mais ils voulaient sauver +des âmes, et pour arriver à ce but, ils avaient autant de persévérance +et d'énergie que leurs voisins en avaient pour les avantages matériels +(Saint-Marc Girardin sur l'Amérique du Nord).] + + +Au milieu de terribles épreuves, la colonie s'établissait, avec une +réunion des hommes les plus capables: M. de Maisonneuve, le gouverneur; +son lieutenant, Lambert Closse; M. d'Ailleboust, un officier de haut +grade; son neveu M. de Musseaux; M. Le Moyne, lieutenant; M. Le Ber de +Senneville; M. Decelles de Sailly; M. de Montigny; M. de Repentigny et +M. de Brassac; de plus, les hommes de la milice, si dignes d'admiration, +et dont les descendants remplissent maintenant le pays.[9] + +[Note 9: On trouve encore actuellement en Canada et dans les +environs de Montréal des descendants de ces premiers colons, dont les +noms sont portés par des milliers d'individus: Prud'homme, Descaries, +Hurtubise, Lortie, Beaudry, Dumoulin, Renaud, Laviolette, Désautels, +Boudraud, Lavigne, Trudeau, Cadieux, Deschamps, Barbier, Meunier, +Dagenais, Leblanc, Jodoin, Toussaint, Beaudry, Laplante, Beauvais, +Rolland, Lenoir, etc.] + +De nobles coeurs assistaient ces bras héroïques: Mlle Mance, de +l'Hôtel-Dieu, et ses compagnes; la soeur Bourgeois et ses institutrices; +madame Le Moyne, que l'on a appelée la mère des Macchabées; madame Le +Ber, qui devait voir une sainte à miracles en l'une de ses enfants; +madame d'Ailleboust, et sa soeur, mademoiselle de Boullogne, qui +aspiraient dans le monde à la vie religieuse. + +La ville était sous la direction de prêtres éminents. M. Gabriel de +Queylus, le directeur de la cure de Saint-Sulpice de Paris, était venu +s'établir à Montréal; et aussi M. l'abbé François Dollier de Casson, +ancien colonel et aide de camp du maréchal de Turenne; M. d'Urfé, ancien +curé de la cathédrale du Puy, allié du ministre Colbert et petit-neveu +du célèbre M. d'Urfé; M. de Fénelon, frère de l'illustre archevêque de +Cambray; M. Souart, un des plus grands prédicateurs de Paris; M. de +Belmont, l'un des prêtres les plus riches de France, chargé des missions +sauvages; M. Barthélémy, qui explora le lac Ontario. + +Ces messieurs étaient en communication continuelle avec les associés de +l'oeuvre résidant à Paris, tels que M. le baron Pierre de Fancamp, M, de +Liancourt, M. de Renty, M. de Bretonvilliers, M. Legauffre, M. Dubois, +madame de Bullion, si généreuse, qui contribuait avec les autres +associés pour des sommes si abondantes. + +M. Olier, avec la compagnie des associés des oeuvres, avait donné plus +de 300,000 livres: M. de Bretonvilliers, successeur de M. Olier, 400,000 +livres; M. Dubois, M. de Queylus, M. de Fénelon, M. d'Urfé donnèrent +leur fortune, qui était considérable; M. de Belmont, 300,000 livres en +une seule fois. On a calculé, dans le temps, que les associés et prêtres +du Séminaire avaient fourni, pour l'oeuvre de Montréal, de leurs propres +deniers, en trente ans, la somme de 1,800,000 livres, ou environ sept +millions de la monnaie actuelle. + +Ce qui donna bientôt de la vie à la colonie, et qui assura sa +tranquillité, ce fut l'arrivée des troupes, demandées depuis longtemps, +et de plus, la détermination que prirent un grand nombre de soldats et +d'officiers de s'établir dans des terres concédées suivant le système +féodal, afin de mettre la ville à l'abri de toute incursion des +sauvages, comme nous le verrons plus tard. + +Les officiers et les soldats se distinguèrent autant que les premiers +colons par leur esprit de foi et leur dévouement à l'oeuvre entreprise. + + + +CHAPITRE IV + +NAISSANCE DE PIERRE D'IBERVILLE. + +C'est au milieu de cette réunion de chrétiens exemplaires, de +gentilshommes choisis, de militaires intrépides que s'élevaient les +enfants des familles principales de Montréal: Le Ber, Saint-André, de +La Porte, Decelles de Sailly, de Jacques et de Charles Le Moyne, de +Montigny, de Belestre, de d'Ailleboust de Musseaux, de Prud'homme, de +Tessier, de Louvigny, de Le Noir Rolland. + +La famille qui se distinguait entre toutes par ses enfants, tant par +leur nombre que par leurs heureuses dispositions, c'était celle de +Charles Le Moyne, marié à la fille adoptive des Primot. Il y avait là. +douze enfants pleins de force et de bonnes qualités. Le troisième, +Pierre d'Iberville, se faisait remarquer dès sa jeunesse. Il annonçait +un esprit vif et hardi, et il était d'une force extraordinaire pour son +âge. + +Voici l'ordre des naissances de ces enfants, auxquels Le Moyne, pour +les distinguer, donna des noms empruntés aux localités des environs de +Dieppe, en souvenir de la patrie absente: + +«En 1650, Charles de Longueuil; en 1659, Jacques de Sainte-Hélène; en +1661, Pierre d'Iberville; en 1663, Paul de Maricourt; en 1668, Joseph +de Sérigny; en 1669, François de Bienville; en 1670, anonyme; en 1673, +Catherine-Jeanne; en 1676, Louis de Châteauguay; en 1678, Marie-Anne; +en 1680, Jean-Baptiste de Bienville, deuxième du nom; en 1681, Gabriel +d'Assigny; en 1684, Antoine de Châteauguay.» + +Ils se distinguèrent par leur mérite et leur dévouement; cinq moururent +au service du roi: Sainte-Hélène fut tué au siège de Québec en 1690; de +Maricourt mourut de fatigue au pays des Iroquois en 1704; de Bienville +1er fut tué par les sauvages en 1691; de Châteauguay 1er fut tué à +la prise du fort Nelson en 1686; d'Assigny mourut des fièvres dans +l'expédition du golfe du Mexique en 1700. + +Charles de Longueuil fut gouverneur de Montréal; de Bienville, deuxième +du nom, fut gouverneur de la Louisiane pendant quinze ans; Antoine de +Châteauguay devint gouverneur de la Guyane. Catherine-Jeanne fut mariée +au sieur de Noyan, capitaine de la milice; Marie-Anne fut mariée en 1699 +au sieur de La Chassoigne, gouverneur des Trois-Rivières. + +Voici donc une famille qui est un précieux témoignage de l'état des +choses sous l'ancien régime; une famille modeste, mais élevée avec les +soins qu'inspire la religion, et qui, grâce à ce secours, fournit tant +de sujets remarquables. Le gouvernement était juste appréciateur du +mérite, et il n'hésitait pas à mettre les petits-fils d'un humble +aubergiste au premier rang, quand il les en voyait dignes. + +Nous trouvons sur les registres de Notre-Dame l'acte de naissance de +Pierre d'Iberville, notre héros, et nous le transcrivons ici: + + Le 20 juillet 1661, ai baptisé Pierre, fils de Charles Le Moyne et + de Catherine Primot, sa femme. Le parrain, Jean Grevier, au nom + de noble homme Pierre Boucher, [10] demeurant au cap près des + Trots-Rivières; et marraine, Jeanne Le Moyne, femme de Jacques Le + Ber, marchand. + + Signé: PÉROT, curé de Montréal. + +[Note 10: C'est ce Pierre Boucher qui a donné une notice intéressante +sur la Nouvelle-France. Il devint gouverneur des Trois-Rivières et est +l'ancêtre de personnages remarquables: La Vérendrie, qui explora le +Nord-Ouest; la soeur d'Youville, fondatrice des soeurs Grises, et enfin +M. de Boucherville, premier ministre de la province de Québec de 1874 à +1878.] + +Tandis que les jeunes filles allaient recevoir l'enseignement de la +soeur Bourgeois et de Mlle Mance, les jeunes gens étaient formés par les +messieurs du Séminaire, et principalement par M. Souart et M. Pérot. + +M. Souart avait organisé une école formée sur le modèle des maîtrises de +France, et les enfants, malgré l'éloignement, recevaient l'instruction +telle qu'on la donnait dans les meilleures écoles de la mère patrie. + +M. Souart était un maître consommé. M. Pérot nous a laissé, dans les +registres de la paroisse, des témoignages précis de sa capacité: on +remarque une écriture d'une délicatesse comparable à la gravure, une +rédaction irréprochable, une connaissance par faite de la langue. + +Ceux d'entre les jeunes gens qui, après quelques années d'études, +montraient des inclinations pour l'état ecclésiastique, étaient envoyés +au collège des Jésuites de Québec; les autres s'exerçaient pour la +profession militaire et étudiaient les lettres et les mathématiques. +Cette école de M. Souart, étant aussi une maîtrise, devait concourir au +service religieux. Les enfants servaient la messe; de plus, ils étaient +formés au chant religieux et aux cérémonies ecclésiastiques, comme cela +se passe dans toute maîtrise. + +On observait le règlement de la paroisse de Saint-Sulpice de Paris pour +l'instruction religieuse et la préparation à la première communion. M. +de Queylus avait pratiqué cet enseignement à la cure de Saint-Sulpice, +ainsi que M. de Fénelon, et ils le continuaient à Montréal, tandis que +le frère de M. de Fénelon, le futur archevêque de Cambray, remplissait +les mêmes fonctions à la cure de Paris, à laquelle il était attaché. + +Le catéchisme dont on se servait venait de Paris; il avait été composé +sous la direction de M. Olier, et il a été conservé jusqu'à ce jour en +Canada, presque sous la même forme, d'après la rédaction d'un prêtre de +Saint-Sulpice, M. Languet, qui devint plus tard archevêque de Sens. + +Voici les noms des enfants qui firent la première communion, vers 1674, +avec Pierre d'Iberville: + +Robutel de Saint-André, Aubuchon, Louis Descaries, Antoine de La Porte, +Pierre, Paul et Jean Le Moyne, Paul et Nicolas d'Ailleboust de Manthet, +Urbain Tessier, Gabriel de Montigny, Pierre Cavelier, Benoît et Jean +Barret, Jacques Le Ber, Zacharie Robutel, et Duluth. + +Ces noms sont précieux à conserver, ce sont les noms d'enfants nés sur +le sol canadien dès les premiers temps, et qui, à différents titres, ont +acquis des droits à la notoriété nationale. + +Ainsi Jean, Pierre et Paul Le Moyne allèrent à la baie d'Hudson en 1686. + +D'Ailleboust de Manthet parcourut le Nord-Ouest et, dans un mémoire +remarquable, fit connaître les richesses de la Louisiane. + +Gabriel de Montigny accompagna Pierre d'Iberville à Terre-Neuve en 1686; +Jean Barret suivit M. de La Salle dans ses expéditions et périt dans un +naufrage. + +Duluth explora le lac Supérieur. + +Ces enfants s'instruisaient de la religion en même temps qu'ils +s'initiaient aux exercices militaires, comme il convient dans une place +de guerre. Le dimanche, ils revêtaient les habits de choeur et aimaient +à prendre part aux cérémonies; et ensuite, aux jours de congé, ils +prenaient le costume des jeunes sauvages et s'en allaient aux environs, +avec des arcs et des flèches, chasser le gibier, qui était d'une +abondance extraordinaire. + +Pierre d'Iberville qui, d'après les mémoires du temps, se distinguait +au milieu de tous par sa piété et son heureux caractère, était +singulièrement remarquable par un tempérament infatigable et son +habileté dans les exercices corporels. + +Les écrits et les mémoires qu'ils a laissés et qui sont pleins d'intérêt +et du style le plus noble, font voir qu'il avait bien profité des +enseignements de M. Souart. + +Pierre passa sa jeunesse dans la maison de son père, sur la rue +Saint-Joseph. On peut voir encore, près de la sacristie de Notre-Dame, +quelques corps de bâtiment de la maison des Le Moyne, et dans le jardin +du Séminaire, il restait encore, il y a quelques années, des arbres très +anciens qui avaient pu ombrager ses premiers jeux. + +Le futur héros était grand pour son âge, d'une figure ovale et agréable, +teint clair, très blond, avec des cheveux abondants, digne fils du baron +de Longueuil, que les sauvages avaient nommé l'alouette, à cause de son +teint et de ses cheveux blonds. Son maintien était noble, mais tempéré +par beaucoup de modestie et de douceur. + +Il était de ceux dont on a pu dire qu'ils plaisaient au premier regard, +mais qu'on les aimait en les connaissant davantage. Ses manières étaient +aisées, agréables, et son commerce plein d'ouverture et conciliant. + +Il montrait, dès sa jeunesse, tous les signes de ce caractère obligeant +et généreux qui le fit tant aimer de ses soldats qu'ils l'auraient suivi +jusqu'au bout du monde, disaient-ils; enfin, il avait ce coeur tendre, +plein de pitié pour le malheur qui le fit remarquer et adorer des +nations sauvages. + +Pendant qu'il demeurait chez son père, il put être témoin de différents +événements notables: la construction de l'église paroissiale, la +division et la dénomination des rues de la ville, et enfin, l'entrée +dans Montréal, d'une partie des troupes que le roi avaient envoyées dans +la Nouvelle-France. Ces troupes venaient se fixer dans la ville et aux +environs pour défendre les colons, Cet événement dut lui faire une +grande impression. + + + +CHAPITRE V + +LES TROUPES ARRIVENT EN CANADA. + +L'obligation de lutter continuellement contre les sauvages portait +l'attention des colons vers l'état militaire: c'était l'état le plus en +vue. Or cette disposition fut singulièrement activée parmi la jeunesse +de Montréal lorsqu'on vit arriver dans le pays, avec le régiment de +Carignan, la fleur de la noblesse de France et l'élite de ces familles +militaires qui vouaient leurs enfants à la guerre. + +Après toutes les réclamations des colons contre les attaques +continuelles des sauvages, le gouvernement résolut enfin, vers 1666, de +transporter en Amérique des forces considérables pour assurer le salut +de la colonie. + +«Les Iroquois, dit M. Colbert, dans ses lettres à l'intendant Talon, +s'étant déclarés les ennemis perpétuels et irréconciliables de la +colonie et ayant empêché par leurs massacres et leurs cruautés que le +pays ne pût se peupler et s'établir, et tenant tout en crainte et en +échec, le roi à résolu de porter la guerre jusque dans leurs foyers pour +les exterminer entièrement, n'y ayant nulle sûreté en leur parole.» + +Et en effet, le ministre envoyait le général de Tracy avec plusieurs +compagnies d'infanterie, et le commandant de Courcelles, avec mille +hommes du régiment de Carignan, qui avait suivi Turenne depuis plusieurs +années; il venait de se signaler en Hongrie sous les ordres du général +Montecuculli qui, en 1664, à Saint-Gothard, aidé par 6,000 Français, +accabla l'armée ottomane.[11] + +[Note 11: Dès l'année 1650, ce même régiment de Carignan, sous +les ordres de M. de Turenne, s'était distingué par sa bravoure et sa +fidélité à l'autorité royale dans les combats contre la Fronde: à +Étampes, à Auxerre et enfin à la porte Saint-Antoine.] + +L'arrivée des troupes à Québec fit un effet merveilleux: la confiance +fut ranimée et les coeurs remplis d'espérance dans la sollicitude du +gouvernement. + +L'entrée des régiments était de l'aspect le plus imposant au milieu des +colons séparés depuis si longtemps des splendeurs de la mère patrie. Une +bande de clairons et de tambours ouvrait la marche. La fanfare jouait +ordinairement la marche de Turenne, composée par Lulli pour M. de +Turenne. Après la fanfare venaient les militaires appartenant à deux +régiments, avec leurs couleurs distinctives, les officiers habillés +richement et comme il convenait à des jeunes gentilshommes des +meilleures familles. Ensuite, l'on voyait apparaître les commandants +supérieurs: M. de Courcelles, M. de Salières, et en fin M. de Tracy +avec ses officiers d'ordonnance. Il avait vingt-quatre gardes toujours +attachés à sa personne. (La mère Juchereau, page 271 de _L'Histoire de +l'Hôtel-Dieu de Québec_.) + + + +CHAPITRE VI + +EXPÉDITIONS DES TROUPES + +Quelques compagnies furent envoyées à Montréal. Ces troupes étaient +destinées à protéger la ville; elles finirent par s'y établir et aussi +dans les environs. Cette garnison donna, une animation toute nouvelle, +avec les jeunes officiers dont nous aurons à parler. M. de Salières +résolut d'aller attaquer aussitôt les Iroquois. Malheureusement, il se +laissa tromper par cette apparence bénigne du froid qui surprend les +Européens à leur arrivée en Canada. Comme ce froid sec est moins +sensible que le froid humide de l'Europe, il pensa, que ses troupes, +aguerries par plusieurs années de la vie militaire, pourraient le braver +impunément, et il se mit en route au milieu de l'hiver pour aller +attaquer les établissements iroquois aux environs du lac Champlain. Mais +il fallut bientôt revenir sur ses pas. + +Nos Français ne se découragèrent pas, et quelques mois après, M. du +Tracy reprit l'expédition. Il partit au mois de septembre; mais cette +fois il avait eu soin de se faire accompagner par des miliciens du pays. +Cent vingt hommes parfaitement exercés vinrent de Montréal; ils étaient +commandes par des officiers expérimentés, comme Charles Le Moyne et M. +d'Ailleboust de Musseaux. Charles Le Moyne, en particulier, rendit les +plus grands services, et attira l'attention des officiers supérieurs par +sa connaissance de la tactique des sauvages. + +Le lac Champlain fut traversé le 15 octobre, et, quelques jours après, +on se trouva, en vue des premiers villages iroquois; ils étaient +abandonnés. Les sauvages avaient concentré leurs armes et leurs +provisions dans le dernier village, environné de plusieurs palissades et +où ils prétendaient se mesurer avec les Français. + +Les troupes avançaient résolument; elles étaient précédées des clairons +et des tambours, au nombre de vingt. Quand ceux-ci commencèrent à jouer +leurs fanfares, une panique effroyable se répandit parmi les sauvages et +ils se dérobèrent, s'écriant qu'il leur semblait entendre les hurlements +des démons de l'enfer. L'effet fut irrésistible. + +Les troupes escaladèrent l'enceinte et trouvèrent le village abandonné, +mais rempli de provisions et d'armes. + +Les soldats purent alors se remettre de leurs fatigues. Après quelques +jours de repos, les troupes auraient voulu se mettre à la poursuite +des sauvages; mais M. de Tracy, averti par les colons, jugea qu'il ne +fallait pas attendre l'hiver, et il revint vers le Canada, en ayant soin +de placer les miliciens de Montréal à l'arrière-garde. + +Il avait appris à apprécier ces braves miliciens; il mentionnait souvent +«ses capots bleus». Il les trouvait habiles pour aller en avant et +éclairer la marche, capables pour ramer sur les canots et les conduire +sûrement, infatigables pour la marche, et infaillibles pour suivre les +traces des sauvages au milieu des bois. Mais tous ces mérites revenaient +pour une bonne part à celui qui les commandait et leur enseignait depuis +longtemps l'art de la guerre: l'intrépide et habile commandant, Charles +Le Moyne. + +Aussi, l'on ne doit pas s'étonner qu'il fût compris dans la promotion +aux titres de noblesse qui eut lieu l'année suivante, en 1668, et où +l'on réunit tous ceux qui avaient rendu les services les plus éminents +à la défense et au défrichement pays, comme M. Boucher, M. Hébert, M. +Couillard, M. Le Ber et Charles Le Moyne. Ses titres de noblesse sont +ainsi conçus: + + Désirant favoriser notre cher Charles Le Moyne, sieur de Longueuil, + pour ses belles actions; de notre pleine puissance, nous avons, par + les présentes, signées de notre main anobli, anoblissons et décorons + du titre de noblesse ledit Charles Le Moyne, ainsi que sa femme et + ses enfants nés et à naître. + +En revenant des expéditions du lac Champlain, le gouverneur assigna à la +garde de Montréal et des environs plusieurs compagnies du régiment de +Carignan, et il distribua des fiefs aux officiers et des terres aux +soldats qui voulurent s'établir sur les fiefs de leurs commandants. +Ces officiers sont principalement: MM, les capitaines de Chambly, de +Saint-Ours, de Berthier, du Pads, de Varennes, de Verchères, de La +Valterie, de La Chesnaye, de Contrecoeur, qui devinrent propriétaires de +fiefs, et concédèrent chacun des terres aux soldats de leur compagnie. + +Quant aux soldats, ils sont désignés sur les registres par leurs noms +de guerre, qu'ils portent encore dans le pays: Lafranchise, Lajeunesse, +Latreille, Lefifre, Laflèche, Laroche, Ladouceur, Lafortune, Lafleur, +Laviolette, Latulipe, Lagiroflée, Lapensée, Laprairie, Laverdure, +Lacaille, Portelance, Tranchemontagne, Lalance, Sanschagrin, Sansfaçon, +Sansquartier, Sanssouci, Sanspeur. + +Ces noms sont portés actuellement par un grand nombre du familles, en +qui on remarque encore toutes les qualités des races militaires. + + + +CHAPITRE VII + +MONTRÉAL ET SES SOUVENIRS. + +Maintenant, nous allons relever des faits qui nous paraissent tout +à fait intéressants: c'est que la ville ett le pays ont conservé le +souvenir de tous ces noms comme au premier jour. Ces noms subsistent +depuis deux siècles, malgré les changements inévitables des années, et +malgré l'influence de la conquête. + +En 1672, M. Dollier de Casson, voyant l'accroissement des constructions +de la ville, avisa à établir des rues suivant la direction la plus +convenable. + +Dans le sens de la largeur de la ville, il traça trois rues parallèles +au fleuve. Celle du milieu reçut le nom de Notre-Dame, en l'honneur de +la protectrice de la ville; près de la rivière, la rue Saint-Paul, en +l'honneur du premier gouverneur, Paul de Maisonneuve; de l'autre coté, +la rue Saint-Jacques, en l'honneur de M. Jacques Olier, fondateur de +la ville. Ces trois rues parallèles au fleuve étaient coupées par six +autres à angle droit. La première, à l'ouest, appelée Saint-Pierre, +patron de M. de Fancamp; la seconde, Saint-François, en l'honneur de +M. François Dollier de Casson, curé de Montréal; la troisième, +Saint-Joseph, parce qu'elle longeait l'Hôtel-Dieu, placé sous ce +patronage; la quatrième, Saint-Lambert, patron de M. Lambert Closse, +qui avait été tué par les Iroquois a cet endroit; la cinquième, +Saint-Gabriel, patron de M. de Queylus; la sixième, Saint-Charles, +patron de M. Le Moyne. Tous ces noms ont été conservés, et ces rues sont +les plus peuplées et les plus riches de Montréal. + +Venons maintenant aux fiefs concédés aux environs de Montréal. + +M. de Clarion et M. de Morel furent placés au nord-est. En face de la +ville, M. Le Moyne reçut l'île Sainte-Hélène et la rive de Longueuil; M. +Le Ber, l'île Saint-Paul; M. Dupuy, l'île au Héron; M. de La Salle, +la côte de Lachine. En descendant le fleuve, on trouvait M. Boucher à +Boucherville, puis M. de Varennes, M. de Verchères, M. de Boisbriant, +M. de Repentigny, M. de La Valterie, M. de La Chesnaye, M. de +Contrecoeur. Sur une zone plus éloignée se trouvaient M. de Berthier, +M. du Pads, M. de Sorel, M. de Saint-Ours et M. de Chambly. + +Ces officiers étaient établis avec des titres seigneuriaux et avec leurs +soldats. Toutes ces agglomérations ont formé des paroisses qui existent +encore, et qui ont conservé les noms des concessionnaires. + +Telle a été l'origine des cantons environnant Montréal: Longueuil, +Boucherville, Varennes, Verchères, Contrecoeur, Lavaltrie, Repentigny, +Chambly, Saint-Ours, Sorel, l'île Dupas, Berthier, etc., etc. + +Ces dispositions ont subsisté, et on ne peut faire un pas dans le pays +sans trouver des vestiges de ces premiers temps si remarquables. Il n'y +a peut-être pas de contrée où l'on ait conservé aussi religieusement les +touchants souvenirs des commencements. + +La ville avec ses environs est un mémorial vivant de tout ce qui s'est +passé aux premiers temps. + +Nous avons dit tout ce qui se rapporte à Montréal et a ses environs; +maintenant, nous allons voir apparaître de graves événements. + + + + [Illustration: Carte de Montréal] + + ILE DE MONTREAL. + + A 60 lieues de Québec, après avoir traversé le lac Saint-Pierre, + on trouve plusieurs agglomérations d'îles, parmi lesquelles + le groupe de Montréal, où l'on compte près de vingt îles; les + principales sont l'île de Montréal, avec l'île de Jésus au nord, et + l'île Perrot au sud. + + L'île de Montréal a une dizaine de lieues de longueur et trois ou + quatre lieues dans sa plus grande largeur. + + C'est dans cette île que se trouve la ville de Montréal, fondée en + 1642. En 1815, elle ne comptait que 15,000 habitants, et elle est + arrivée maintenant à près de 250,000. Elle était jadis le siège de + la compagnie du Nord-Ouest pour la traite des pelleteries. Le fleuve + Saint-Laurent, qui longe l'île de Montréal au sud, a, en certains + endroits, jusqu'à deux lieues de largeur. + + + + +CHAPITRE VIII + +EXPLORATION DU FLEUVE SAINT-LAURENT. + +Les Iroquois du lac Champlain étant soumis, le gouvernement songea à +s'assujettir les tribus iroquoises du lac Ontario, et il voulait +aussi tendre la main aux peuplades nombreuses de l'Ouest, qui étaient +favorables à la France. + +A partir de ce moment, des voyageurs français remontèrent le +Saint-Laurent et allèrent commercer sur les bords des grands lacs, +comme Manthet, Louvigny, Duluth, Nicolas Perrot, qui, en 1671, au +Sault-Sainte-Marie, réunit quatorze nations, et obtint d'elles qu'elles +se mettraient sous la protection du roi de France. + +En même temps, les gouverneurs conduisaient des troupes et fondaient +plusieurs établissements sur le parcours du fleuve. Dans ces expéditions, +Charles Le Moyne était toujours employé comme intermédiaire avec les +peuples sauvages, qui avaient la plus haute considération pour lui. De +1670 à 1680, il accompagna les gouverneurs, M. de Courcelles, M. de +Frontenac, et enfin M. de Labarre. + +En 1671, M. de Courcelles voulant imposer aux Iroquois, décida d'aller +les rencontrer au lac Ontario, que les Français nommaient alors le lac +de Tracy, du nom du commandant des troupes. Il était accompagné de M. de +Varennes, gouverneur des Trois-Rivières; de M. Pérot, nouveau gouverneur +de Montréal; enfin de M. Le Moyne. Il voulut que le curé de Montréal, M. +Dollier de Casson, fît partie de l'expédition; il le choisit à cause de +sa connaissance du pays. + +M. Dollier y consentit, et c'est lui qui est l'auteur de la relation qui +a été publiée de ce voyage. + +M. Dollier nous dit que plusieurs jeunes gentilshommes accompagnaient +l'expédition, d'où quelques-uns ont conclu que ce pouvaient être les +enfants de M. Le Moyne, de M. Le Ber et de M. de Montigny, qui étaient +de même âge et toujours ensemble. + +On partit le 2 juin 1671, avec une vingtaine de canots. + +Il y avait à bord des tambours et des clairons pour donner les signaux. +Ces instruments de fanfare animaient les canotiers, et firent un effet +merveilleux sur les sauvages. + +M. Dollier a donne, en commençant, une description du fleuve +Saint-Laurent, qui montre que dès lors on avait une connaissance assez +exacte du pays: nous en citerons quelques points: + + Le fleuve Saint-Laurent est l'un des plus grands fleuves du monde, + puisque à son embouchure, située vers le 50e degré de latitude, + après une course de 700 lieues, il a près de 30 lieues de largeur. + Il se rétrécit par l'espace de 150 lieues jusqu'à Québec, où il + a près d'une lieue, et il conserve cette dimension non seulement + jusqu'à Montréal, à 60 lieues plus haut, mais même par l'espace + de 500 lieues, s'étendant tantôt en des lacs d'une épouvantable + largeur, tantôt se rétrécissant dans le lit d'une rivière, mais au + moins de la dimension que nous avons dite. + +Le premier lac, à 33 lieues au-dessus de Québec, est le lac +Saint-Pierre, de 11 lieues sur 3; le second, le lac Saint-Louis, de 7 +lieues sur 2; le troisième, le lac St-François, de 10 lieues sur 2. +Ensuite arrivent «ces lacs d'une épouvantable Largeur», grands comme +certaines mers en Europe; le lac Ontario, le lac Érié, le lac Huron, et +enfin le plus grand de tous, le lac Supérieur, qui à 190 lieues sur 50, +et reçoit douze grandes rivières, qu'il faudrait explorer jusqu'au bout +pour trouver la source du grand fleuve. + +Or, dans tout ce parcours, il y a des particularités dignes de +remarques. Toutes les eaux du nord comprises entre les hauteurs du +Mississipi et le faîte des terres opposées à la baie d'Hudson sont +inclinées vers le sud et portées à un même centre situé à 1,600 pieds +au-dessus du niveau de la mer, et ayant près de 300 lieues de diamètre. +Il y a près de 60 affluents qui descendent 900 pieds plus bas, et au +fond de cette coupe immense se trouve le lac Supérieur. + +Ces premiers affluents, dont quelques-uns sont énormes, comme le +Saint-Louis, le Kamanistiquia et le Nipigon, se concentrent d'abord en +plusieurs lacs, comme le Nipigon, qui a 25 lieues de longueur, puis +ils sortent de ces lacs et continuent leur cours sur une étendue de 10 +lieues et vont se jeter dans le lac Supérieur, qui mesure, comme nous +l'avons dit, 190 lieues de longueur. + +Mais ce n'est là que le commencement des merveilles. + +Ces contrées, pendant l'hiver, sont ensevelies sous les neiges et les +frimas; les cours d'eau gèlent à près de dix pieds de profondeur; les +neiges tombent incessamment et s'accumulent comme des montagnes de +glace. + +Toute cette étendue est ensevelie sous les brouillards, et souvent des +ouragans en bouleversent la superficie jusqu'à l'approche du printemps. + +Alors, la température s'adoucit, ces amas se désagrègent, les eaux +s'écoulent; mais tout est réglé par la nature avec une économie +admirable. + +Les terrains, depuis le point de départ jusqu'aux rives de l'Océan, sont +disposés en différents étages, et ils présentent l'aspect d'une immense +pyramide, dont chaque degré renferme des bassins grands comme des mers. + +Ces bassins superposés se déversent les uns dans les autres par des +chutes, des cataractes et des rapides qui, moins élevés, sont cependant +presque infranchissables. + +Au milieu de ces mouvements des eaux, le grand fleuve conserve une +admirable transparence et une pureté d'eau de roche continuée jusqu'à la +mer. + +Voici l'énumération de ces merveilleux mouvements: Les premiers +affluents descendent de près de mille pieds, et arrivent au lac +Supérieur. Celui-ci, situé à 625 pieds au-dessus de la mer, avec +sa masse immense, franchit un second degré, et descend par le saut +Sainte-Marie, qui a 1,000 pieds de largeur. Cette grande nappe d'eau +s'en va s'épanouir en trois bassins; le lac Michigan, le lac Huron et la +baie Géorgienne. Ces bassins sont d'une immense étendue, de 100 lieues +sur 50. Le fleuve continue son cours en recueillant plusieurs affluents. +Il descend ensuite par la rivière de Détroit, qui a 2,000 pieds de +largeur. Ensuite se présente le lac Érié, de 90 lieues sur 45, et à +son extrémité sud, il se précipite comme tout entier à 140 pieds de +profondeur sur 3,000 pieds de largeur à Niagara, dans le lac Ontario, +qui est encore à 225 pieds au-dessus du niveau de la mer. + +Ces 225 pieds sont représentés jusqu'à Montréal par plusieurs rapides +ainsi nommés: les Galops, le Long-Sault, les Cèdres, et enfin le saut +St-Louis, qui a près de vingt pieds de hauteur, où se trouvent les +derniers degrés de cette pyramide de 1,600 pieds de hauteur que nous +venons de parcourir. Le fleuve reçoit alors d'immenses affluents: +l'Ottawa, le Richelieu, le Saint-Maurice, l'Yamaska, le Saguenay, de +3,000 pieds de largeur, après lequel le grand fleuve atteint 10 lieues, +puis 20 lieues, puis 30 lieues de largeur en arrivant à la mer. + +Le bateau du gouverneur était d'une grande dimension. Les sauvages +furent au dernier degré d'étonnement en voyant les Français manoeuvrer +un si grand bâtiment. Ils savaient le sortir de l'eau en un instant, et +le porter au delà des rapides avec une remarquable facilité. + +M. Le Moyne rendit les plus grands services, et sut faire valoir près +des sauvages l'effroi que leur inspiraient la force et l'audace des +Français; aussi les sauvages n'osèrent pas attaquer le gouverneur à +l'aller ni au retour. + +En 1673, deux ans après, nous dit M. Dollier de Casson, M. de Frontenac, +le nouveau gouverneur, voulut faire le même voyage, et il emmena avec +lui M. Le Moyne, qui devait lui être du plus grand secours. M. Le Moyne +pouvait s'assurer des dispositions des sauvages, et ainsi il faisait +éviter tout mal entendu; nous le verrons ci-après. + +M. de Frontenac arriva à Montréal vers le 20 juin 1673, il fut reçu en +grande pompe par le clergé et par la garnison, avec le gouverneur Pérot, +qui devait l'accompagner. Il assista, le 24 juin, à la messe à l'église +paroissiale: c'était le jour de saint Jean-Baptiste, patron du pays et +du ministre Colbert. Le gouverneur fut complimenté dans le sermon donné +par M. de Fénelon. Le lendemain, il partit avec 400 hommes et 100 +canots. Il avait, en outre, deux grandes berges ornées de couleurs +éclatantes pour frapper, disait-il, les sauvages. C'est pour la même +raison que son escorte était si nombreuse. Il avait avec lui trois +prêtres: M. Dollier de Casson, M. d'Urfé et M. de Fénelon, pour traiter +avec les sauvages, dont ils étaient les missionnaires. + +M. Le Moyne reçut les sauvages et les présenta à, M. de Frontenac. Il +traduisit les allocutions et les réponses, et enfin, il était chargé +d'amener chaque jour, à la table du gouverneur, deux ou trois des +principaux parmi les Iroquois. Nous pensons que M. Le Moyne avait avec +lui ses fils, au moins les trois aînés: Charles, qui avait dix-neuf ans, +Jacques, qui avait dix-sept ans, et Pierre, âgé de près de quinze ans. + +M. de Frontenac ayant reçu les Indiens, ceux-ci lui adressèrent, un +discours de bienvenue par un des principaux chefs, Garakonthié. Ensuite, +M. de Frontenac fit une réponse qui fut traduite par M. Le Moyne. Les +jours suivants furent employés à la construction d'un fort où M. de +Frontenac installa une garnison. + +Ensuite le gouverneur revint à Ville-Marie avec ses troupes, et il +continua à s'occuper de l'amélioration de son fort, qu'il confia l'année +suivante à M. de La Salle, à qui il accorda une garnison de 40 soldats, +destinés à protéger les marchands et les traitants qui se fixèrent +autour du Fort. + + + +CHAPITRE IX + +MONSIEUR LE MOYNE ENVOIE SES ENFANTS EN FRANCE POUR ENTRER DANS LA +MARINE. + +En revenant de cette expédition, M. Le Moyne prit une décision qui +devait avoir les conséquences les plus avantageuses pour ses enfants. + +Vers ce temps, Colbert employait tous les moyens pour mettre la marine +militaire sur le plus grand pied. Dans sa supériorité de vues, il avait +compris qu'avec les nouvelles colonies possédées par les autres nations, +la marine était appelée à occuper une place considérable dans le monde. +Il voyait que le siège de la puissance était déplacé dans l'ordre +politique, et se trouvait alors dans le commerce des deux mondes. + +Cinq ports furent agrandis et fortifiés: Brest, Toulon, Rochefort, le +Havre et Dunkerque. Des vaisseaux furent construits sur un plus grand +modèle que ceux de l'Angleterre et de la Hollande. Cent vaisseaux de +ligne furent préparés, avec 60,000 matelots, et les commandements furent +donnés à des hommes d'un grand génie: d'Estrées, Tourville, Duquesne, +Jean Bart et Forbin. Bientôt le pavillon français, jusque-là à peine +connu sur les mers, donna la loi aux autres nations. + +Colbert voulut assurer ces succès. «Le roi avait demandé à Colbert +l'empire de la mer, et Colbert, par les mesures les plus puissantes, sut +le lui donner.» + +Tels furent, dans les années suivantes, les progrès de la marine que, +tandis que la France, en 1672, n'avait que soixante vaisseaux de ligne +et quarante frégates avec 60,000 matelots, moins de dix ans après, en +1681, la marine comptait cent quatre-vingt-dix-huit bâtiments de guerre +et 160,000 hommes de mer. + +Mais pour en arriver là, le ministre avait établi des classes de +recrutement pour les marins et des écoles spéciales pour former les +officiers, pris dans les meilleures familles. A Rochefort, à Brest, à +Dieppe, à Toulon, on avait fondé des écoles où les jeunes gens faisaient +leur apprentissage d'officiers. + +On y enseignait les mathématiques, l'hydrographie, le service du canon. +On assujettissait les pilotes et les artilleurs à apprendre leur métier +autrement que par routine, et les élèves de la marine profitaient de cet +enseignement. + +On voit tout cela réglé et disposé avec la plus grande habileté par +le grand ministre dans ses lettres aux intendants maritimes: Amous, +Matharel, du Terron, du Seul, dans les années 1661, 1670 et 1671, et +enfin dans sa grande ordonnance sur la marine, en 1680. Cotte ordonnance +a été conservée, et elle se trouve au deuxième livre du Code du commerce +actuellement en vigueur. + +Le roi secondait ces mesures de tout son pouvoir. Il avait d'abord fait +appel aux principales familles des côtes maritimes, pour leur faire +destiner quelques-uns de leurs enfants à la marine; il s'était aussi +adressé aux grandes familles des colonies, qui devaient retirer tant +d'avantages de l'accroissement des forces navales. + +M. Le Moyne répondit à ces invitations en envoyant trois de ses +enfants dans les écoles de France: de Sainte-Hélène, d'Iberville et de +Maricourt. Il est probable que c'est alors que M. Testard de Montigny +envoya aussi son fils, l'ami des jeunes Le Moyne. + +D'Iberville, avec ses frères, passa quatre on cinq ans dans +l'apprentissage de la vie de marin. Il commença par étudier aux écoles, +et ensuite il continua ses travaux avec ses frères sur les vaisseaux du +roi en campagne. + +C'était le temps des grandes luttes de la France sur les mers avec +l'Angleterre et la Hollande. La France remporta alors plusieurs +victoires signalées. Nous ne savons pas avec lequel des commandants les +jeunes Le Moyne firent alors leur apprentissage; mais l'occasion ne +devait par leur manquer, puisque les élèves de marine n'étaient pas plus +inactifs que le reste de la flotte. + +En 1676, le duc de Vivonne, assisté de Duquesne, lieutenant général +de la marine, se rendit en Sicile. Il y trouva les Espagnols et les +Hollandais réunis. Ceux-ci avaient pour commandant leur plus grand homme +de guerre, l'amiral Ruyter. + +Un premier combat, livré près de l'île de Stromboli, fut indécis; mais +un second, livré près de Syracuse, fut une complète victoire pour les +Français; Ruyter y fut tué. Enfin, Vivonne et Tourville, continuant +leur course, atteignirent encore une fois, devant Palerme, les flottes +ennemies et les écrasèrent. La France eut dès lors l'empire de la +Méditerranée. + +Les Hollandais avaient, cette même année, pris Cayenne et ravagé nos +établissements des Antilles. Le vice-amiral d'Estrées, avec huit +bâtiments, reprit Cayenne et détruisit, dans le port de Tobago, une +escadre ennemie de dix vaisseaux. En 1678, d'Estrées enleva cette île, +puis il traversa l'Atlantique et prit tous les comptoirs hollandais au +Sénégal. Le pavillon français régna alors sur l'Atlantique comme sur la +Méditerranée. + +D'autres succès suivirent: Duquesne bombarda Alger en 1681 et 1684; +Tripoli et Tunis éprouvèrent le même sort, et pendant quelque temps, la +Méditerranée fut purgée des corsaires. + +Dans l'intervalle, Duquesne avait bombardé Gênes, en 1684. En 1689, le +convoi destiné pour l'Angleterre traversa la Manche, et le commandant +Château-Renaud battit l'escadre anglaise à Bantry. + +Tourville, avec 78 voiles, attaqua l'escadre ennemie sur les côtes de +Sussex, et détruisit 18 vaisseaux près de Beachy Hood (10 juillet 1690). +Alors la France eut l'empire de l'Océan, jusqu'au désastre de la Hogue, +où Tourville, avec 40 vaisseaux, soutint le choc de 80 vaisseaux anglais +et hollandais. Mais l'année suivante, cette défaite fut réparée, car en +1693, à la bataille de Lagos, Tourville anéantit les flottes anglaise et +hollandaise, et saisit pour 80 millions de marchandises. + +Pendant ce temps-là, Jean Bart avait fait connaître son habileté et son +audace. En 1691, après de brillants exploits, il avait été nommé chef +d'escadre dans la marine royale. Étant sorti de Dunkerque, malgré le +blocus des Anglais, il brûla 80 vaisseaux ennemis, débarqua à New-Castle +et revint avec un immense butin. En 1694, malgré tous les efforts +des ennemis, il alla prendre un convoi de grains, et défit la flotte +hollandaise, supérieure en nombre. C'est alors qu'ayant abordé le +vaisseau amiral, il tua le commandant et enleva toute l'escadre. + +Lorsque les jeunes Le Moyne eurent acquis la science compétente, il +paraît qu'ils furent envoyés à Montréal, où le gouverneur méditait des +entreprises considérables, comme nous le verrons bientôt. + +Vers 1684, les Le Moyne retrouvèrent leur père avançant toujours en +mérite et en considération; il n'avait que 50 ans. Ils revirent aussi +leur sainte et admirable mère, riche en piété, on tendresse et en +vertus: elle était entourée de douze enfants, dont quatre étaient déjà +des hommes faits, et elle n'avait alors que 44 ans. + +Montréal avait pris, pendant ce temps, un grand développement; la +population était arrivée à 1,500 âmes; la ville était protégée par une +milice dévouée et intrépide, et elle était environnée de remparts en +palissades avec des bastions. + +Le gouverneur était toujours M. Pérot, neveu de M. Talon par sa femme, +et beau-frère, par sa soeur, de M. le président de Bretonvilliers, frère +du supérieur de Saint-Sulpice. Le major était M. Bisard, qui avait +épousé la fille de M. Lambert Closse. Le curé était M. Dollier de +Casson, résidant à Montréal avec M. Souart, l'ancien instituteur des +jeunes Le Moyne. + +M. d'Urfé et M. de Fénelon s'occupaient surtout des missions. M. de +Belmont était à la tête de la mission de la Montagne. + +Les Le Moyne avaient beaucoup de parents dans la ville: M. Jacques Le +Moyne et ses fils, madame Le Ber et ses enfants, parmi lesquels Jeanne, +cette jeune fille d'une piété si éminente, et qui menait la vie de +recluse dans la maison de ses parents. + +M. Charles Le Moyne avait quitté sa maison de la rue Saint-Joseph pour +aller s'établir sur le quai, près de la rue Saint-Charles. De là, il +pouvait se rendre plus facilement à son fief de Longueuil, où il faisait +élever un château considérable. M. Le Ber avait aussi quitté la rue +Saint-Joseph, et il était venu s'établir sur la rue Saint-Paul, près de +la rue Saint-Dizier, où il était plus commodément pour les intérêts de +son commerce. + +Les principaux citoyens que l'on cite à ce moment dans le recensement +étaient les amis ou les alliés de la famille Le Moyne, et ils ont tous +eu des descendants nombreux dans le pays. C'étaient MM. Prud'homme, +Descaries, Deschamps, Jean Dupuy, Urbain Tessier, de Lamothe, de Brasac, +Robert Cavelier, Antoine Primot, François Lenoir, Pierre Robutel, de +Hautmesnil. + +Les jeunes Le Moyne, en attendant les ordres du gouvernement qu'on leur +avait fait pressentir, accompagnèrent encore leur père, qui prit part à +deux expéditions, en 1684 et 1685. + +D'abord en 1684, M. de Frontenac, voulant établir une ferme +confiance parmi les colons contre les entreprises des sauvages, +résolut d'aller trouver ceux-ci pour les déterminer à faire une paix +durable; enfin, il voulait aussi explorer les nations de l'Ouest pour +lier commerce avec elles, et les attirer dans notre parti en cas de +rupture avec les Iroquois. C'est alors qu'il détermina d'envoyer, en +forme d'ambassade, quelques Canadiens amis des sauvages, pour les +assurer de la décision du roi à l'égard de la paix. + +Charles Le Moyne fut choisi. Il avait la confiance des sauvages, qui +le distinguaient entre tous et l'avaient honoré d'un nom sauvage; ils +l'appelaient Akouassen, c'est-à-dire la perdrix, à cause de son agilité +extraordinaire et peut-être aussi à cause de son teint normand et +vermeil. M. de Frontenac se disposait à partir pour rejoindre les +envoyés, lorsqu'il fut remplacé dans son gouvernement par M. de La +Barre, qui mit à exécution le projet de son prédécesseur. + +M. de La Barre partit de Montréal le 25 juin 1684 avec M. Le Moyne. Il +se rendit au lac Ontario, puis à l'embouchure d'une rivière où se trouve +maintenant la ville d'Oswégo. Il envoya de là M. Le Moyne chez les +Onnontagués, qui paraissaient bien disposés. M. Le Moyne revint avec +plusieurs chefs indiens qui entrèrent en pourparlers avec le gouverneur. +C'était M. Le Moyne qui interprétait les allocutions de M. de La Barre +et les réponses du chef iroquois. Mais ces pourparlers n'eurent pas +d'issue, parce que les Onnontagués ne voulaient pas s'engager à part +des autres nations, et craignaient de se mettre en butte à leur +ressentiment; car ces nations étaient irritées de n'avoir pas été +appelées à ces conférences, M. Le Moyne avait prévenu M. de La Barre, +qui ne voulut pas l'écouter. Il ne consentit à aucun arrangement, ce +qui mit fin à ces entrevues, et il revint mécontent des prétentions des +sauvages. + +De nouveaux événements tournèrent les esprits vers d'autres intérêts, +ainsi que nous allons le voir au chapitre Suivant. + + + + +DEUXIEME PARTIE + + + +CHAPITRE Ier + +EXPÉDITIONS A LA BAIE D'HUDSON. + +Les circonstances que les jeunes Le Moyne attendaient, se présentèrent +enfin vers l'année 1686. + +Il y avait longtemps que le gouvernement voulait prendre une décision +pour les pays du Nord occupés d'abord par les Français et enlevés depuis +par les Anglais. + +Colbert avait écrit à M, Denonville, le nouveau gouverneur général, de +s'en occuper activement. Ces pays commençaient au 51° de latitude, +et comprenaient le Labrador, la baie d'Hudson et les contrées +environnantes. Ils étaient très importants par leur position au milieu +de tribus nombreuses, et surtout pour le commerce des fourrures, que +l'on savait plus belles à mesure que l'on approchait du pôle nord. + +Il y avait des années où l'on avait pu recueillir jusqu'à 800,000 +pièces. C'était un revenu de plusieurs millions que l'on pouvait +percevoir, et, de nos jours, malgré la diminution du gibier, on a +recueilli à la baie d'Hudson, en castors, en orignaux, en renards bleus, +et en martres, jusqu'à vingt millions de francs par année. + +Le centre de ce trafic est la baie d'Hudson, vaste golfe qui est comme +une mer de 550 lieues de longueur sur 250 lieues de largeur. On croit +que les Français et les Portugais avaient exploré ces côtes à partir de +l'an 1500. En 1610, un navigateur anglais, Hudson, en prit possession, +et vers 1660, le prince Rupert, oncle du roi Charles II, chef de +l'amirauté anglaise, fonda une compagnie de la baie d'Hudson pour +l'exploitation des fourrures. + +Des marins anglais y furent envoyés, et ils construisirent plusieurs +forts pour la traite avec les sauvages, Aussitôt les marchands de Québec +établirent une société sous le nom de «Compagnie du Nord», et ils +réclamèrent l'appui du gouvernement. Ils alléguaient ce principe, +qu'avant l'institution du prince Rupert, les Français possédaient +plusieurs établissements qui avaient été livrés aux Anglais par deux +renégats, Radisson et de Groseillers. + +Le gouverneur, M. Denonville, pressé par Colbert. voulut remédier à cet +état de choses. Il fit réunir à Montréal une troupe de cent hommes, à la +tête desquels il mit un des anciens officiers de Carignan, le chevalier +de Troyes, qui était renommé pour son habileté. Il avait avec lui 30 +soldats et 70 Canadiens. M. de Catalogue commandait les soldats, et M. +Lenoir Roland était à la tête des Canadiens. + +Charles Le Moyne, alors âgé de 60 ans, aurait voulu être de cette +expédition, mais ses infirmités ne le lui permettaient pas. Il proposa +trois de ses fils, Saint-Hélène, d'Iberville et Maricourt comme +volontaires, pouvant servir de guides et d'interprètes. Le chevalier de +Troyes demanda qu'on lui donnât le Père Silvy pour chapelain, afin de +subvenir aux besoins spirituels des soldats, et pour traiter avec les +sauvages, parmi lesquels il avait fait plusieurs missions. C'était un +homme éminent, et qui fut du plus grand secours. + +Il y avait plusieurs chemins pour se rendre à la baie d'Hudson; le +premier, en partant de Tadoussac et en remontant le Saguenay; de là. on +arrivait au lac Saint-Jean, puis au lac Mistassini, d'où l'on suivait un +affluent de la rivière Rupert qui débouchait dans la mer du Nord. + +Le second partait de Trois-Rivières, remontait le Saint-Maurice, puis +trouvait plusieurs affluents qui descendaient vers la baie d'Hudson. +On fut obligé de renoncer à ces deux chemins. On ne voulait pas donner +l'éveil aux Anglais, qui étaient aux environs, et l'on craignait aussi +de rencontrer les Iroquois, qui venaient souvent dans ces parages. On +choisit alors le chemin de l'Ottawa, à l'ouest de Montréal, qui était +éloigné de tout voisinage dangereux et à l'abri de toute surprise. + +Le départ fut fixé au 20 mars 1686. Le dégel était à peine commencé, +mais il importait d'arriver avant que les vaisseaux anglais du printemps +fussent venus ravitailler les stations anglaises et enlever les +pelleteries. + +L'expédition entendit la sainte messe dans l'église Notre-Dame, qui +servait au culte depuis peu. Toute la population environnait les jeunes +volontaires, et l'on peut concevoir quels étaient les sentiments des +mères, et en particulier de l'admirable madame Le Moyne, âgée alors de +46 ans, et qui voyait partir en même temps trois de ses enfants. + +Les soldats étaient équipés de tout ce qui était nécessaire: ils avaient +une vingtaine de traîneaux; ils emportaient des vivres et des munitions +pour plusieurs mois. Parmi eux il y avait des charpentiers pour +établir les campements, des marins pour conduire les embarcations, +des canonniers, des mineurs pour saper les fortifications s'il était +nécessaire; enfin des sauvages éprouvés et dévoués les accompagnaient: +c'étaient des gens appartenant à la mission de la Montagne et à celle de +Lachine. + +Ils remontèrent le fleuve, purent porter leurs bagages au saut +Saint-Louis et aux rapides de Sainte-Anne, puis ils suivirent le cours +de l'Ottawa. Les rives étaient couvertes alors de bois sans limites. + +Quelques jours après, ils arrivèrent devant le fort de la Petite-Nation, +où il y avait une réunion de chrétiens indiens sous la direction des +prêtres de la maison de l'évêque de Québec. Ils saluèrent le fort d'une +salve de coups de fusils, auxquels le fort répondit par un coup de canon +en déployant au haut du rempart le drapeau de la France. + +Ils longèrent les chutes de la Chaudière, puis le lac des Chats, et ils +arrivèrent on vue de l'île du Calumet et de l'île des Allumettes. + +Ils étaient alors au milieu de ces îles si nombreuses qu'on les appelle +les Mille-Iles, comme celles que l'on trouve à Gananoque sur le +Saint-Laurent, à l'entrée du lac Ontario, et comme celles aussi que l'on +rencontre en si grand nombre à l'extrémité ouest de l'île de Montréal. + +Arrivés à l'embouchure de la rivière Mattawa au 1er jour de mai, ils ne +continuèrent pas dans la direction du lac Nipissing, à travers de lac +Champlain et le lac Talon, comme l'avait fait Champlain et plus tard +M. de Talon en 1616. Ils remontèrent droit dans le nord par la rivière +Mattawa jusqu'au lac Témiscaming. + +C'est là, dit M. de Catalogne, dans sa relation, qu'ils se firent des +canots et qu'ils les employèrent sur le lac. + +Ce lac a 60 lieues de longueur sur 4 de large. Les rives sont bordées +des terres les plus fertiles. Sur tout ce parcours, ils rencontraient +différentes populations qui, comme toutes les nations sauvages du +Nord, étaient ennemies des Iroquois et des Anglais, et étaient en bons +rapports avec les Français, qu'elles avaient appris à aimer par les +missions infatigables des Pères Jésuites. + +Des réceptions solennelles avaient lieu: les tribus apportaient le +calumet de paix; elles exécutaient leurs danses en suivant les bateaux; +puis elles entonnaient des chants de joie qui se distinguaient surtout +pur cette particularité, disent les mémoires, «que c'était à qui +crierait le plus fort.» + +On débarquait le soir; on tirait les chaloupes à terre. + +Alors les gens faisaient du feu et prenaient le repos, que l'on +prolongeait parfois pendant plusieurs jours quand les fatigues le +demandaient. + +Les frères Le Moyne guidaient les miliciens dans le bois, pour se +procurer de nouvelles provisions par la, pêche ou la chasse. + +Quand on fut arrivé à l'extrémité du lac Témiscaming, on porta les +canots pour trouver les affluents de la rivière Abbitibbi, qui se dirige +vers la mer du Nord. + +Tout ce trajet ne s'accomplissait pas sans de grandes difficultés: +souvent l'on trouvait les cours d'eau gelés sur une grande étendue; +d'autres fois, il fallait lutter contre les glaçons qui obstruaient le +cours du fleuve. + +A mesure que l'on avançait dans le nord, les obstacles augmentaient. Les +rivières étaient encore gelées sur un long parcours; aussi, malgré la +force et l'habileté des hommes, on mit à traverser cette étendue de 900 +milles de longueur, un temps bien plus considérable que l'on n'avait pu +prévoir; le trajet dura plus de deux mois. + +En ce temps, le pays avait un aspect de sévérité et de grandeur qui +imposait. Cette perspective austère et sauvage a disparu par suite des +défrichements et de la destruction des bois. C'est ainsi que s'expriment +les missionnaires: + + Nous avons à passer des forêts capables d'effrayer les voyageurs les + plus assurés, soit par leur vaste étendue, soit par l'âpreté dos + chemins rudes et dangereux. Sur la terre, on ne peut marcher que sur + des précipices; sur le fleuve, on ne peut voguer qu'à travers des + abîmes où l'on dispute sa vie sur une frêle écorce, entre des + tourbillons capables de perdre de grands vaisseaux. + +A mesure que l'expédition remontait, elle pouvait contempler, jusqu'aux +extrémités de l'horizon, ces forêts immenses qui n'étaient pas encore +exploitées et qui présentaient la variété des plus beaux arbres, à +l'état plusieurs fois séculaire. Ce que l'on ne trouve plus qu'en +remontant à de grandes distances, on le voyait alors à proximité, du +Montréal et du lac Chaudière. On trouvait des vallées, des montagnes +couvertes de la végétation la plus abondante et la plus extraordinaire, +jusqu'à porte de vue, et avec une continuité si suivie dans toutes les +directions, qu'elle faisait dire aux voyageurs du temps que «le Canada +n'était qu'une foret.» En même temps, la densité de cette masse de +verdure était si grande avec son enchevêtrement de branches, de plantes +grimpantes et de lianes, qu'on ne voyait sur sa tête, pendant des lieues +et des journées entières de marche, qu'un dôme continu d'arbres sans la +moindre échappée de ciel. + +Depuis ce temps, l'exploitation a commencé à s'étendre, et elle a +continué depuis deux siècles avec une activité toujours croissante, en +sorte que, actuellement, elle produit chaque année cent millions de +francs de revenu. L'aspect du pays a donc pu changer, et, malgré cela, à +20 lieues de Montréal et d'Ottawa et à 10 lieues de Mattawa, on trouve +encore des traces de la forêt primitive, avec ses troncs séculaires et +ses proportions gigantesques. + +Pendant la marche, l'expédition pouvait contempler des variétés +singulières. Sur certaines montagnes, au côté sud, on voyait la neige +disparue et les premières pousses de la végétation naissante; et pendant +ce temps-là, au côté nord, les arbres étaient revêtus encore d'une +impérissable blancheur, et couverts de cristaux et de stalactites +resplendissant aux feux du jour. + +Ce n'était pas sans peine que l'on affrontait ces immensités: tantôt il +fallait traverser des berceaux de branches penchées sur la rivière de +manière à intercepter la navigation; ensuite, lorsque l'on recourait +aux portages, souvent on rencontrait sur les rives des arbres brisés +et couchés que l'on ne pouvait franchir qu'en se glissant, en rampant +presque, pendant des distances considérables. + +C'est là qu'on voyait dans toute leur réalité ces aspects étranges +décrits par Parkman: + + Ici, des arbres renversés par la tempête servaient de digue aux + flots écumants avec leurs débris monstrueux: en même temps, on + pouvait contempler les profondeurs des forêts séculaires, obscures + et silencieuses comme des cavernes soutenues par les piliers de ces + arbres dont chacun est un Atlas supportant un monde de feuillage, et + répandant une humidité continuelle à travers leurs écorces épaisses + et rugueuses. + + Quelques arbres apparaissent pleins de jeunesse; d'autres, au + contraire, sont tout décrépits et déformés par l'Age, semblables à + des fantômes aux contorsions étranges. Ils sont tout repliés sur + eux-mêmes et couverts de veines et d'excroissances; d'autres, + entrelacés et réunis ensemble, paraissent comme des serpents + pétrifiés au milieu des embrassements d'une lutte mortelle: les + mousses apparaissent aussi aux regards, étendant sur les sols + pierreux un tapis verdoyant; là revêtant les rochers de draperies + ondoyantes: plus loin transformant les débris en remparts de + verdure, ou bien enveloppant les troncs brisés comme d'un filet qui + les préserve d'une dernière destruction; plus haut, on les voit se + suspendre et se déployer en guirlandes et en spirales comme des + formes de reptiles, et sur eux resplendit la jeune végétation qui + appuie sur des ruines les pousses vigoureuses d'une forêt naissante. + + (M. Parkman.) + +Lorsqu'on arrivait aux chutes et aux rapides, on contemplait d'autres +spectacles saisissants de grandeur. + +A l'extrémité des lacs immenses reflétant les clartés d'un ciel +étincelant, l'on voyait descendre sur des escaliers de granit les chutes +d'un lac plus élevé occupant souvent toute la ligne de l'horizon. +Parfois la chute arrivait en tournoyant autour d'immenses sommités, puis +au delà, on voyait de nouveaux lacs environnés de rochers surplombant, +avec des arbres qui venaient baigner leurs branches dans les eaux +profondes. Les rives étaient surchargées de plantes, de lierres qui +semblaient disposés avec l'art le plus compliqué. A d'autres endroits, +l'immensité des eaux était interrompue par des rochers qui se +rapprochaient comme une barrière infranchissable, dont on ne trouvait +l'issue qu'après mille détours; et ensuite, au delà, on contemplait de +nouvelles nappes d'eau d'une pureté et d'un éclat sans égal. + +Avec toutes les difficultés que présentait le parcours de cette nature +primitive, il arrivait des événement inattendus, qui arrêtaient la +marche et réduisaient l'expédition à une inaction complète. Des +brouillards qui s'élevaient du sein des ondes ne permettaient plus +d'avancer et environnaient tout d'une obscurité profonde. D'autres fois, +un changement de température amenait un dégel si complet que les chemins +devenaient comme des fondrières insondables, et l'on ne pouvait porter +les canots et les bagages. + +D'autres phénomènes propres à ces climats venaient surprendre les +voyageurs. Dans la nuit arrivait une pluie abondante qui, en tombant, se +changeait en pince, et recouvrait tout comme d'un cristal épais. Alors, +les arbres et les buissons semblaient transformés en girandoles. +Les troncs, les branches et jusqu'aux moindres brindilles étaient +complètement renfermés dans un étui de place. En outre, du haut des +rochers pendaient des guirlandes et des aiguilles de cristal; tout cela +plus admirable que les effets du givre, qui ne sont que passagers. +C'était magnifique, c'était féerique. Les fameux palais de cristal des +souverains orientaux ne sont rien comparés a ces merveilles. + +Mais toutes ces beautés devaient voir une fin terrible. Il y avait un +moment ou les arbres finissaient par céder sous des poids écrasants; les +branches commençaient à éclater et à se rompre de toutes parts avec +un bruit sinistre. Les voyageurs n'osaient sortir de leurs tentes, ni +avancer, ni même lever leurs regards vers ces massifs qui s'ébranlaient +et s'écroulaient sur leurs têtes. Et enfin, quand l'oeuvre de +destruction était terminée, on pouvait constater l'étendue du mal; des +arbres déracinés jonchaient les chemins; d'énormes chênes cassés en tête +ou par le milieu formaient des amoncellements et des chaos au milieu +desquels il semblait que l'expédition ne pourrait jamais continuer sa +marche. + +Pendant l'expédition, on put reconnaître quels services rendait le Père +Silvy: il instruisait les sauvages, les exhortait au bien, entendait +les confessions et administrait le baptême. De plus, il portait les +consolations aux malades et aux découragés. Lorsque la fatigue était +trop grande et qu'il fallait nécessairement s'arrêter quelques jours, +les charpentiers élevaient en quelques heures une chapelle. Les nefs +étaient couvertes de branches et de feuillages, et le sanctuaire décoré +d'écorce de bouleau. Cet appareil avait, aux yeux de ces hommes de foi, +autant de prix que les basiliques les plus belles, ornées de marbres et +de porphyres. + +Le Père Silvy n'était pas seulement secourable pour le ministère +religieux; il était habile pour gagner le coeur des sauvages. Ils +l'admiraient comme le représentant de ces héroïques Pères Jésuites qui, +depuis cinquante ans, parcouraient sans cesse ces contrées lointaines, +en faisant connaître l'Évangile. + +Après le Père Silvy, ceux qui avaient pu rendre le plus de services +étaient les frères Le Moyne, qui étaient incomparables pour guider +l'expédition sur les courants, et pour la conduire dans les profondeurs +des forêts. Ils avaient une habileté égale à celle des sauvages pour +s'orienter au milieu des solitudes les plus impénétrables; enfin, par +leur connaissance des langues sauvages et leur titre de représentants +des nations indiennes auprès du gouvernement, ils étaient considérés +tout particulièrement. + +D'après les mémoires du temps et les portraits des Le Moyne conservés à +Paris, on peut avoir une idée de ce qu'étaient alors ces jeunes gens +de 22, 24 et 26 ans. Ils étaient grands, forts et d'une habileté +extraordinaire pour les exercices du corps. + +D'Iberville qui, par la taille, dépassait ses deux frères, les +surpassait aussi par la force. A cela près, ils se ressemblaient à s'y +méprendre. + +Le teint clair, les cheveux abondants et très blonds; les traits grands +mais délicats; le front large, ouvert; les yeux bleus et pénétrants; le +nez aquilin; la bouche fine et bien dessinée; le menton carré, signe +d'une grande fermeté. Ils semblaient bien appartenir à cette admirable +race normande qui avait produit les conquérants de l'Angleterre, les +champions de la Sicile et les héros des croisades. + +Enfin, après deux mois de marche, on put contempler, du sommet des +montagnes, une immensité d'eau reflétant les tons pâles d'un ciel froid +mais pur; c'était la baie d'Hudson, vaste comme une mer, et s'étendant +au loin jusqu'à l'horizon. + +Le but de tant de fatigues était atteint; les coeurs furent remplis de +joie, mais l'expression on fut contenue, de crainte de quelque surprise. +Sur l'invitation du missionnaire, tous les voyageurs se prosternèrent et +tirent entendre, mais à, demi voix, un _Te Deum_ d'actions de grâces. + + + + [Illustration: Costume des trappeurs.] + + COSTUME DES TRAPPEURS. + + Ce costume se composait d'un vêtement de fourrure ou de drap, qui + descendait jusqu'aux genoux. Les jambes étaient préservées du froid + par des bas de laine foulée qui remontaient jusqu'au-dessus du genou + et étaient retenus par de fortes jarretières en peau. Ce vêtement + était de différentes couleurs, suivant les localités; les gens de + Montréal étaient habillés en bleu, ceux de Trois-Rivières, en blanc + ceux de Québec en rouge. Il était ainsi facile de les reconnaître. + Leur chapeau était en feutre noir, à grands bords relevés par + devant. Le costume était accompagné d'une ceinture en laine, et + d'une large cravate qui faisait plusieurs fois le tour du cou. + + + +CHAPITRE II + +ASPECT DE LA BAIE D'HUDSON. + +La baie nommée baie du Nord, se présentait donc il leurs regards dans +son immensité. + +Cette masse d'eau, qui est vraiment une mer intérieure, n'a pas moins de +300 lieues de longueur sur 250 lieues dans sa plus grande largeur. Au +sud, elle se rétrécit en une baie qui a 80 lieues de largeur: c'est ce +que l'on appelle la baie James. + +Cette partie était occupée par quatre forts: à l'extrémité sud, le fort +Monsipi, que les Français ont appelé depuis le fort Saint-Louis; à +droite, à quarante lieues, le fort Rupert; à gauche, à quarante lieues, +le fort Kichichouane, que les Français nommèrent le fort Sainte-Anne. +Plus haut, du même côté, le fort de New Savanne, appelé ensuite +fort Sainte-Thérèse. Ce fort était situé sur la rivière appelée des +Saintes-Huiles, parce que l'un des missionnaires y avait perdu son +bagage. + +Enfin, plus loin, à trente lieues au nord, on trouvait le fort Nelson, +nommé plus tard le fort Bourbon. + +Les Canadiens étaient donc arrivés à leur but, le 20 juin 1686, à ce +centre si recherché du commerce des fourrures du Nord. + +Nul bruit de leur marche n'avait transpiré. Les Anglais, renfermés +dans leurs forts, attendaient la venue des bâtiments du printemps; ils +étaient loin de penser qu'une troupe d'hommes chargés de munitions et +d'un matériel de siège avait pu franchir, pour les surprendre, 900 +milles dans la saison de l'année la plus difficile pour la marche. + +On ne songeait donc pas à se garder au fort Monsipi; il n'y avait ni +poste d'observation, ni rondes de nuit, ni sentinelles. Les voyageurs +attendirent avec une vive impatience le moment fixé par leur chef, et +jusque-là, ils pouvaient jouir d'un beau spectacle, comme il arrive +souvent dans ces grandes régions du Nord. Des bruits se faisaient +entendre au loin. C'était le dégel qui opérait son oeuvre de destruction +sur les masses de glace environnantes. Ces amas se détachaient du haut +des rives, et se précipitaient ensuite avec un fracas semblable au +bruit du tonnerre. La lune, entourée d'auréoles de diverses couleurs, +éclairait faiblement. A mesure que l'expédition avait avancé dans le +nord, elle avait pu contempler plusieurs fois cette merveille des +régions polaires que l'on appelle l'aurore boréale. Presque tous les +soirs, le ciel paraît en feu avec des dispositions de lumière qui +varient et changent d'instant en instant. Tantôt, l'on voit les degrés +d'un portique qui va se perdre dans le sommet des nuages; quelques +minutes après, les lueurs paraissent comme des colonnes d'albâtre qui se +mettent en mouvement et se croisent en formant des losanges de feu. A +certains moments, tout s'éteint, puis les lueurs réapparaissent avec +des combinaisons nouvelles. Quelquefois, on aperçoit comme un immense +éventail offrant plusieurs cercles d'où s'échappent des rayons de feu +qui éclatent dans l'immensité comme des fusées d'artifice. Voilà ce que +l'on pouvait contempler presque chaque soir. Ce sont les particularités +que l'on observe encore aujourd'hui, et qui viennent rompre la monotonie +des longues nuits du pôle. + +L'heure étant venue, le capitaine de Troyes prit les dispositions +nécessaires pour n'être pas surpris lui-même. Il plaça une vingtaine +d'hommes à la garde des canots, puis il s'avança avec le reste du +détachement. + +Pour expliquer ce qui se passa, M. de La Potherie a donné une +description très détaillée du fort; + + A trente pas de la rivière, sur une petite hauteur, était un carré + de palissades de cent pieds de façade sur le fleuve et de dix-huit + pieds de hauteur, avec des bastions à chaque angle. + + Les bastions, revêtus de forts madriers, avaient en dedans une + terrasse assez large pour placer des tirailleurs. Dans les bastions, + il y avait plusieurs canons d'environ six livres de balles. Au + milieu de la façade, il y avait une porte épaisse d'un demi-pied, + garnie de clous et de ferrements pour qu'on ne pût l'entamer avec la + hache. + + Au milieu de l'enceinte s'élevait une redoute de troncs d'arbres + assemblés et posés pièce sur pièce. La redoute avait trente pieds de + longueur et autant de hauteur, avec trois étages et vingt-huit pieds + de profondeur. Au sommet, il y avait un parapet et des embrasures + pour les canons de la plate-forme. + +Le commandant fit approcher, au milieu des ténèbres, deux canots chargés +de madriers, de pioches et d'un bélier, tandis que les hommes montaient +par un chemin enseveli sous les rochers et les arbres. [12] + +[Note 12: L'on remarque encore aujourd'hui ce sentier.] + +Sainte-Hélène et d'Iberville furent désignés pour faire le tour de la +place et chercher à pénétrer par la palissade qui regarde le désert. Le +sergent Laliberté, du régiment de Carignan, fut envoyé avec ses hommes +pour couper la palissade sur le côté et s'en aller tirer sur les +embrasures de la redoute. + +Le chevalier de Troyes se réservait de faire enfoncer la porte de la +façade avec le bélier. + +Sainte-Hélène et d'Iberville, en se rendant à leur poste, commencèrent +avec leurs hommes à lier les canons de la palissade par la volée avec de +fortes cordes attachées à des madriers, de manière que si l'on mettait +le feu aux canons, en reculant ils auraient arraché la palissade. Ils +escaladèrent la clôture en arrière du fort et ils s'en vinrent aussitôt +ouvrir la porte du côté du bois, car elle n'était fermée qu'au verrou, +et ils firent entrer leurs hommes; ils revinrent aussitôt vers la porte +de la redoute, que le chevalier de Troyes se mettait en devoir de briser +avec le bélier. + +En même temps, les soldats faisaient feu dans les embrasures de la +redoute, avec des cris affreux à l'iroquoise: Sassa Kouès! Sassa Kouès! +qu'ils prononçaient au plus haut de la voix, comme les Indiens. + +Quelques Anglais, s'étant réveillés au bruit, parurent sur la +plate-forme et se mirent à pointer les canons sur les assaillants, +qu'ils prenaient pour des sauvages. Sainte-Hélène visa le premier qui se +présenta aux embrasures et lui cassa la tête du premier coup de fusil. + +Pendant ce temps, le bélier avait commencé à produire son effet. Dès que +la porte fut à moitié démontée, d'Iberville, sans calculer le danger +qu'il pouvait courir, se jeta dedans, l'épée d'une main et son fusil de +l'autre. + +Les Anglais, surpris, se précipitèrent sur la porte, qui tenait encore +par quelques ferrements, et la refermèrent. + +D'Iberville, placé avec les ennemis dans l'obscurité la plus profonde, +«ne voyait ni ciel ni terre» il se détendit comme il put avec la crosse +de son fusil, puis, entendant descendre de nouveaux assaillants d'un +escalier, il tira au hasard. Les Anglais hésitaient, croyant avoir +affaire à un grand nombre; mais ils eurent bientôt reconnu leur erreur, +lorsque les Français, ayant réussi à briser la porte, se précipitèrent +en foule, l'épée à la main, et trouvèrent les Anglais nus et sans armes. +Ils avaient été réveillés on sursaut et ne s'étaient pas aperçus des +premiers mouvements de l'attaque. Trompés par les cris, ils avaient cru +à une fausse alerte des sauvages. Tous se rendirent, sans essayer de +combattre, et demandèrent à être renvoyés en Angleterre. On trouva dans +le fort douze canons de six à huit livres, trois mille livres de poudre +et dix mille de plomb, que les artilleurs canadiens, qui possédaient un +moule à boulets, commencèrent à utiliser. + +On prit quinze hommes dans ce fort, nous dit le Père Silvy, et on en +aurait pris encore quinze autres, sans une barque que nos découvreurs +avaient aperçue la veille, mais elle était partie le soir pour le fort +Rupert, avec le commandant de Monsipi, qui était désigné pour remplacer +le commandant général de la Baie, et qui, en conséquence, était allé +faire faire des travaux à Rupert. «Nous fûmes bien fâchés, dit le Père +Silvy, de l'avoir manqué, et comme sa barque nous était nécessaire pour +porter du canon au fort Kichichouane (qui avait cinquante canons en +batterie), on prit la résolution de la suivre et de s'en aller attaquer +Rupert, espérant enlever le fort et le vaisseau du même coup». + +Il y avait quarante lieues, et elles furent faites en cinq jours, +jusqu'au 1er juillet. D'Iberville conduisait une chaloupe portant +deux pièces de canon. Quand on fut arrivé à une certaine distance, +Sainte-Hélène eut ordre d'aller à la découverte. Il se glissa à travers +les arbres et les rochers, et il prit connaissance de la position. Le +fort était de la même construction que le fort Monsipi, avec cette +particularité que la redoute n'était pas au milieu de l'enceinte, que +le toit était sans parapets, et que quatre bastions environnaient la +redoute avec huit pièces de canon. En fin, de Sainte-Hélène remarqua +une échelle attachée le long du mur de la redoute pour se sauver en cas +d'incendie. + +Le chevalier de Troyes prit aussitôt ses dispositions: il débarqua des +canons, fit faire des affûts et préparer les grenades; on disposa des +madriers pour le travail du mineur qui devait aller placer ses pièces +d'artifice sous le mur de la redoute. + +En même temps, d'Iberville partit avec douze hommes dans sa chaloupe, +afin d'aborder le vaisseau au milieu de la nuit. Ils savaient que +Brigueur, le gouverneur, devait s'y trouver. Arrivés au vaisseau, ils +virent la sentinelle endormie; c'est ce que l'on pouvait prévoir sur une +mer éloignée de toute menace d'attaque. On ne laissa pas à la sentinelle +le temps de donner l'alarme. + +D'Iberville frappa alors du pied sur le pont pour réveiller les gens, +comme c'est l'usage sur les vaisseaux lorsqu'il faut que l'équipage se +lève pour quelque chose d'extraordinaire. Le premier qui se présenta au +haut de l'échelle reçut un coup de sabre sur la tête; un autre qui avait +monté par l'avant périt de même. Alors, on descendit; la chambre fut +forcée à coups de hache et l'équipage fut réduit en quelques instants. +Ils eurent quartier, et en particulier Brigueur, gouverneur de Monsipi, +qui s'en allait prendre la qualité de gouverneur général de la Baie. + +Pendant ce temps, le chevalier de Troyes avait enfoncé la porte de +l'enceinte avec son bélier, et il entourait la redoute avec son monde, +l'épée à la main. + +Le grenadier, profitant aussitôt de l'échelle placée sur la redoute, +arriva sur la plate-forme, et se mit à lancer ses grenades par le tuyau +de la cheminé. Tout fut bientôt brisé par cette explosion, et il n'y eut +plus moyen de tenir en cet endroit. Une femme, réveillée en sursaut par +ce bruit, s'enfuit dans une autre chambre, où elle fut atteinte, ainsi +que deux autres, par des éclats de grenade. La garnison se réfugia alors +au rez-de-chaussée, mais elle s'y trouva sous le feu des Canadiens, +qui tiraient par les ouvertures. Le chevalier, trouvant que le bélier +n'allait pas assez vite, fit tirer le canon sur la porte. + +Au môme moment, le mineur fit connaître qu'il avait placé ses pièces, et +qu'il n'attendait qu'un ordre pour faire sauter la redoute. Ce que les +Anglais ayant entendu, ils comprirent qu'ils ne pouvaient plus résister, +et ils demandèrent quartier. + +Ainsi fut pris le second fort; les prisonniers, placés dans un yacht +qu'on trouva amarré près de là, furent dirigés vers Monsipi; ils étaient +escortés par le vaisseau qui avait été chargé de toutes les munitions et +des pelleteries trouvées dans le fort. + +Le chevalier fit alors sauter le fort et les palissades parce qu'il +aurait fallu trop de monde pour le garder. Il y laissa d'Iberville pour +surveiller cette exécution, et il lui donna la chaloupe pour opérer son +retour. + +M. du Troyes partit en canot avec quelques hommes. En arrivant à +Monsipi, il y trouva les deux bâtiments qui avaient transporté la prise. +Il fit emmagasiner les provisions, et il décida alors du sort des +prisonniers. + +Le chevalier les réunit et les fit transporter à l'autre bord de la +rivière, avec des vivres. Il leur donna des filets pour la pêche et des +fusils pour la chasse. Il leur enjoignit de ne pas passer outre, sous +menace de mort, et il leur dit que s'ils avaient quelque chose à +communiquer, ils pouvaient envoyer sur la batture deux hommes qui +mettraient un mouchoir au bout d'un bâton pour signal. + +Ensuite, le chevalier de Troyes se disposa pour sa nouvelle entreprise. +Il fit charger les canons sur le vaisseau pris au fort Rupert, et il mit +son monde en plusieurs canots. Les mémoires du temps remarquent qu'il +pria alors le Père Silvy, qui était resté à Monsipi, de l'accompagner +dans cette expédition, que l'on pouvait penser devoir être plus longue +que les premières. + +Le Père Silvy pouvait être utile par son expérience en ces contrées; +ensuite, rien n'égalait son influence sur les gens, au milieu des peines +et des difficultés. + +Elles furent très grandes, car il fallait se diriger à trente lieues +au nord, sans savoir au juste quelle était la situation du fort. Toute +cette côte est environnée de battures qui s'étendent au loin dans la mer +et qui ne sont pas navigables. Il fallait donc se tenir à trois lieues +de la cote, et, quand la marée était basse, il fallait porter les canots +et les bagages à de grandes distances, tandis que, lorsque la marée +montait, l'on se trouvait engagé dans les glaces, dont il était +difficile de sortir. + +Après plusieurs jours de marche et de navigation, on reconnut qu'on +avait dépassé la situation du fort sans l'avoir aperçu, et les sauvages +qui accompagnaient l'expédition ne savaient plus où ils en étaient, bien +qu'ils crussent connaître le pays; mais ils ne se découragèrent pas, +tant ils tenaient à se venger des Anglais, qui les avaient accablés de +mauvais traitements. + +On était dans la plus grande incertitude, lorsque, dans le lointain, on +entendit sur la côte sept ou huit coups de canon. + +L'expédition vogua dans cette direction, aborda avec armes et bagages à +l'embouchure de la rivière Kichichouane, que l'on n'avait pas aperçue +d'abord. On parvint à un endroit où il y avait une sorte d'estrapade au +haut de laquelle on plaçait une sentinelle pour signaler l'arrivée des +vaisseaux. En ce moment, d'Iberville arriva avec Sainte-Hélène dans +la chaloupe qui portait tous les pavillons de la compagnie de la baie +d'Hudson. Iberville, avec son habileté ordinaire, avait su se diriger en +droite ligne en partant du fort Rupert vers l'embouchure de la rivière +Kichichouane que l'expédition avait eu tant de peine à rencontrer. + +Aussitôt arrivé, Sainte-Hélène fut encore désigné pour reconnaître +l'assiette de la place. Il revint bientôt et annonça que le fort était +semblable aux deux autres. Il était sur une hauteur, à quarante pas du +bord de l'eau, et environné d'un fossé en ruines. + +Au centre d'une palissade, s'élevait une redoute de trente pieds de +haut, à plusieurs étages, avec une plate-forme au-dessus; mais il y +avait, de plus qu'aux autres forts, une artillerie considérable: quatre +canons dans chaque bastion, et 25 ou 30 dans le corps principal, placés +aux différents étages. + +Le chevalier de Troyes, sachant que son arrivée avait été signalée, +voulut procéder par voie de conciliation. Il envoya demander au +gouverneur qu'il voulût bien lui remettre trois Français qui étaient +détenus dans la place. Le gouverneur, qui ne savait pas à quels ennemis +redoutables il avait affaire, ne voulut répondre que d'une manière +évasive. Aussitôt le chevalier de Troyes décida de recourir à la force. + +Il fit établir une batterie de dix canons de l'autre côté de la rivière, +sur une hauteur, dans des buissons, et puis il attendit le soir. Alors, +ayant reconnu avec sa longue-vue que le gouverneur s'était retiré, avec +sa famille, dans sa chambre, qui était sur la façade, il démasqua sa +batterie, et envoya une volée sur la table du gouverneur. Tout fut mis +sens dessus dessous, mais il n'y eut heureusement personne de blessé. + +L'on continua à tirer, et en moins de cinq quarts d'heure, on tira près +de cent cinquante coups de canon, qui criblèrent tout le fort. + +Les Canadiens, voyant que tout allait bien, se mirent a crier: Vive le +roi! L'on entendit en même temps des voix sourdes qui semblaient sortir +du soubassement du fort qui en faisaient autant: c'étaient les assiégés, +qui s'étaient retirés dans les caves, et qui, ne voulant pas se risquer +à aller sur la plate-forme pour amener le pavillon, avaient fait tous +ensemble ce signal, pour faire connaître qu'ils voulaient se rendre. + +Les Canadiens ne comprirent pas le sens de ces acclamations, et ils se +préparèrent à renouveler l'attaque. + +Ayant tiré tous leurs boulets, ils s'occupèrent à en faire de nouveaux +avec leur moule, lorsqu'on entendit les tambours du fort qui battaient +la chamade. Aussitôt on vit paraître un homme avec un pavillon blanc, +qui s'embarquait dans une chaloupe. + +Le chevalier reçut l'envoyé avec courtoisie, et sur son invitation, il +se rendit à mi-chemin du fort, où il trouva le gouverneur. Celui-ci +avait fait porter avec lui du vin d'Espagne, et, après avoir bu à +la santé des deux rois, on s'occupa d'arrêter les conditions de la +reddition. Voici ce qu'elles portaient en substance: + + Articles accordés entre le chevalier de Troyes, commandant le + détachement du parti du Nord, et le sieur Henry Sargent, gouverneur + pour la compagnie anglaise de la baie d'Hudson; + + 1° Il est accordé que le fort sera rendu avec tout ce qu'il + contient, dont on prendra facture pour la satisfaction des deux + parties; + + 2° Il est accordé que tous les serviteurs de la compagnie jouiront + de ce qui leur appartient en propre, ainsi que le gouverneur, son + ministre et ses serviteurs; + + 3° Que le dit chevalier de Troyes enverra les serviteurs de la + compagnie au fort de l'île Weston, où ils attendront les vaisseaux + anglais, et qu'il leur donnera les vivres nécessaires pour retourner + en Angleterre; + + 4° Que les hommes sortiront du fort sans armes, à l'exception du + gouverneur et de son fils, qui sortiront avec l'épée au côté. + +Ce qui fut exécuté. D'Iberville conduisit les Anglais à l'île Weston, où +ils avaient un magasin, puis revint au fort Sainte-Anne. + +Ce fort contenait les principaux magasins de la compagnie; on y +trouva des quantités de provisions et de munitions, et 50,000 écus de +pelleteries. Ce fut le principal fruit de cette expédition, qui rendait +les Français maîtres de la partie méridionale de la baie d'Hudson. + +Le Père Silvy remarque, dans sa relation, «qu'on entra dans le fort +tambour battant et enseignes déployées, le 26 juillet, le propre jour de +sainte Anne, c'est-à-dire de la sainte qu'on avait prise pour patronne +du voyage et de l'expédition.» Le chevalier de Troyes voulut reconnaître +la protection continuelle de la divine Providence pendant toute la durée +de l'entreprise. Il donna au fort le nom de la patronne que l'on +avait invoquée; ensuite il chargea le Père Silvy d'établir le service +religieux dans le fort. L'une des pièces principales fut convertie +en chapelle, et décorée en partie avec les drapeaux de la compagnie +anglaise. Chaque jour, la sainte messe y était célébrée; la garnison y +assistait aux fêtes principales, et il n'était pas difficile de trouver +parmi les Canadiens élevés par M. Dollier de Casson, des assistants et +des servants pour le saint sacrifice. + +L'on a pu remarquer comme le chevalier de Troyes et les messieurs Le +Moyne avaient désiré emmener un aumônier avec eux. Ils tenaient aussi +à ce qu'il les accompagnât dans leurs différentes expéditions pour les +secours qu'il pouvait donner aux hommes malades ou blessés, et on fin +pour la célébration des saints mystères. Mais il y avait encore une +autre raison qui accompagnait toutes les décisions des hommes de guerre +dans la Nouvelle-France: c'est que tout ce qu'on faisait avait pour but +principal d'avoir des relations avec les sauvages et de leur donner la +connaissance de la vraie religion. Aussi le Père Silvy nous dit, dans sa +relation, «qu'il a des rapports avec des sauvages de différentes tribus, +qu'il comprend la langue de plusieurs d'entre eux et qu'il espère +que Dieu, dans sa bonté, donnera à ces pauvres gens la grâce de se +convertir.» + +Telle fut donc la première expédition à la mer du Nord, expédition qui, +tout en faisant le plus grand honneur au chevalier de Troyes, mit en +grand relief les qualités du chevalier d'Iberville et de ses frères. + +C'est ce que fait remarquer aussi le Père Silvy: «Voilà, dit-il dans sa +lettre à Mgr de Saint-Vallier, le coup d'essai de nos Canadiens sous la +sage conduite du brave M. de Troyes, et de messieurs Sainte-Hélène et +d'Iberville, ses lieutenants.» + + + + [Illustration: Carte de la baie d'Hudson.] + + LA BAIE D'HUDSON. + + Vaste baie au nord de l'Amérique septentrionale, communiquant avec + l'Atlantique par le détroit du même nom; par 51° à 70° de + latitude nord, et par 79° à 98° de longitude. Elle baigne la + Nouvelle-Bretagne à l'ouest, au sud et à l'est; au nord, elle se + réunit à la mer polaire. C'est sur ses bords que se trouvent tous + les forts qui ont été le théâtre des exploits d'Iberville. Elle + reçoit un grand nombre d'affluents; les rivières Sainte-Anne, des + Saintes-Huiles, de Bourbon, de la Rive. Au sud-ouest, le fort de + Monsipi, puis les forts de New-Savane, Bourbon; au sud-est le fort + de Rupert. C'est là qu'on trouvait les îles Weston, du Retour, + Mansfield, de Saint-Charles, et à l'extrémité est, dans le détroit + d'Hudson, les îles Button, découvertes par Anscolde, et explorées + par Hudson en 1610. La compagnie de la baie d'Hudson s'établit sous + Charles II, en 1670, à l'endroit qu'on appela le fort de Rupert. + + + +«Ces deux généreux frères se sont merveilleusement signalés et les +sauvages qui ont vu ce qu'on a fait en si peu de temps et avec si peu +de carnage, en sont si frappés qu'ils ne cesseront jamais d'en parler +partout où ils se trouveront.» + +Les sauvages en effet, avaient une admiration particulière pour la +modération des Français et leur douceur. Dans leurs expéditions, ils +évitaient de verser le sang, et au milieu de leurs succès, ils avaient +horreur de ces massacres outrés et odieux qui viennent parfois de +l'enivrement et de l'entraînement de la victoire. Ce sont ces sentiments +qui ont gagné le coeur de ces barbares, et en ont fait les alliés +dévoués de la France. + +M. de Troyes, voyant l'expédition terminée, se disposa à revenir à +Montréal, comme on le lui avait enjoint à son départ. Il remit la garde +des forts au jeune de Maricourt, chargea d'Iberville de courir la mer +contre les vaisseaux anglais; enfin, il confia au digne Père Silvy le +soin spirituel de la garnison. D'Iberville utilisa ses fonctions avec +les deux bâtiments qu'il avait. Il s'empara d'un grand vaisseau anglais +qu'il chargea de toutes les pelleteries des forts qu'il avait pris, puis +il décida de revenir à Québec pour aller prendre quelques vaisseaux qui +lui seraient indispensables pour attaquer les convois anglais l'année +suivante. + +Il paraît donc qu'il revint aux derniers jours d'automne 1686, avec +Sainte-Hélène, et il fut reçu à Montréal comme un triomphateur. Toute la +ville savait quelle part il avait eue aux succès de l'expédition. Les +citoyens voyaient avec bonheur leur compatriote couvert de gloire. +D'Iberville rentra dans Montréal tambour battant et enseignes déployées. +Les citoyens acclamaient le vainqueur; et la mère, retrouvant ses +enfants après des jours d'inquiétude et encore désolée de son veuvage, +combien elle était heureuse de les revoir sains et saufs! + +Nous ne pouvons savoir, d'après les documents, la date précise et les +circonstances de la mort de Charles Le Moyne, que l'on place en 1685. +Nous savons seulement que s'il avait vécu en 1686, il n'aurait eu que 60 +ans et aurait encore pu être plein de force et de résolution. + +Mais telle était alors la situation glorieuse de cette nombreuse famille +qui comptait dix enfants. L'aîné, Le Moyne de Longueuil, était honoré +de la confiance des autorités supérieures, et il avait l'affection des +nations sauvages, qui l'avaient choisi comme leur représentant près du +gouvernement. Sainte-Hélène, de Maricourt et de Bienville étaient des +militaires consommés. A l'égard de Maricourt, nous avons un témoignage +digne de considération dans une lettre de Mgr de Laval du 12 janvier +1684. + +D'Iberville s'était révélé comme commandant capable, et sur mer comme +manoeuvrier des plus consommés. + +Enfin, les autres fils grandissaient pleins de force, et se montraient +d'une habileté extraordinaire dans les exercices militaires. + + + +CHAPITRE III + +EXPÉDITION DANS LA COLONIE ANGLAISE. + +L'intervalle qui sépare l'année 1687 et l'année 1689 fut occupé par +plusieurs incidents où d'Iberville prit part, et il est probable qu'il +était à la baie d'Hudson au mois d'août 1689, lorsqu'arrivèrent des +événements considérables qui eurent des conséquences si graves sur les +destinées du pays. + +Il y avait longtemps que les Anglais voyaient avec ombrage le voisinage +des Français. Ils étaient inquiets de leur accroissement et de leurs +excursions dans l'Ouest. Les sauvages redoutaient les Anglais, et ils +aimaient les Français. Ils étaient attirés vers ceux-ci par leurs moeurs +agréables, leurs goûts chevaleresques, tandis qu'ils étaient repoussés +par l'austérité et la sévérité des puritains anglais. + +L'on pouvait donc prévoir que, grâce à cette sympathie et grâce aussi +aux travaux des missionnaires, les sauvages se laisseraient gagner, +et que bientôt les vastes contrées du Mississipi passeraient sous la +domination française. Les Anglais s'en inquiétaient, et la nouvelle +de l'entreprise audacieuse de la baie d'Hudson mit le comble aux +ressentiments. + +Dans ces circonstances, les Anglais et les Hollandais, voyant toute +influence leur échapper, se déterminèrent à irriter les Français contre +les sauvages en excitant ceux-ci à l'acte le plus odieux vis-à-vis de la +colonie de Montréal. + +Aux premiers jours d'août 1689, 1400 Iroquois traversèrent le lac +Saint-Louis. Pendant la nuit du 5 août, à la faveur d'un orage et d'une +pluie torrentielle, ils environnent le village de Lachine, et ils +mettent tout à feu et à sang, avec des détails de cruauté que l'on peut +à peine rapporter. Le matin, ils avaient égorgé plus de 200 personnes, +et ils en emmenaient autant en esclavage, les réservant aux plus affreux +supplices. La colonie fut dans la consternation, et ne reprit quelque +espoir que lorsque M, de Frontenac revint de France comme gouverneur +général. Il succédait à M. de La Barre et à M. Denonville, qui avaient +rabaissé le prestige du nom français par leur faiblesse et leur défaut +de décision. + +Le nouveau gouverneur, informé des derniers événements, se détermina à +tirer une vengeance éclatante. Ayant acquis la certitude que les Anglais +et les Hollandais étaient les instigateurs de l'expédition des Iroquois, +il organisa contre eux quatre expéditions. + +L'une devait partir de Montréal avec M. d'Ailleboust et M. de +Sainte-Hélène; l'autre, de Trois-Rivières avec M. Hertel et son fils, le +lieutenant La Frenière; la troisième avec M. de Portneuf, fils du baron +de Bécancourt, de Québec; enfin la quatrième avec les sauvages +abénaquis de la mission de Lorette, qui devaient aller rejoindre leurs +compatriotes des rives de l'Atlantique. + +La première expédition partit de Montréal à la fin de janvier 1690. Les +deux commandants, d'Ailleboust et de Sainte-Hélène, avaient avec eux des +officiers capables: d'Iberville, qui avait suggéré l'expédition, et de +Bienville, son frère; MM. de Montigny, Le Ber du Chesne, le frère de +mademoiselle Jeanne Le Ber, et enfin M. de Repentigny. + +Ils avaient 210 hommes, dont 90 sauvages, et ils devaient se rendre à +Albany. Les ordres de M. de Frontenac étaient absolus; il fallait faire +comprendre aux Anglais qu'on était déterminé à en venir aux dernières +extrémités. Mais de grandes difficultés survinrent: le temps devint +excessivement froid, les chemins étaient affreux, les hommes se +trouvèrent accablés de fatigue. Sur les représentations des sauvages, on +décida de ne pas aller plus loin que la petite ville de Schenectady, où +l'on arriva le 8 de février, au commencement de la nuit. Les habitants +reposaient dans la sécurité la plus complète; ils avaient laissé les +portes ouvertes, avec deux statues de neige en guise de sentinelles. + +Le village fut entouré, les habitations envahies, 60 habitants furent +tués et 80 faits prisonniers. + +D'Iberville fit épargner le gouverneur, Alexandre Glen, pour le +récompenser d'avoir sauvé la vie à des prisonniers français en +différentes circonstances. Un seul Français fut tué, et M. de Montigny +blessé. Puis les Français, s'étant reposés, jugèrent à propos de revenir +sur leurs pas. + +Le second détachement, conduit par Hertel, quitta Trois-Rivières le 28 +janvier. Il comptait 24 Français et 25 sauvages. Après deux mois de +marche, il s'avança jusqu'à Salmon-Falls, au centre de la colonie +anglaise, et après plusieurs engagements, il s'empara de cette station, +après avoir tué 140 ennemis. Il y eut, du côté des Français, plusieurs +blessés et plusieurs tués, parmi lesquels le lieutenant La Frenière. + +Le troisième détachement, parti de Québec avec M. de Portneuf, s'avança +jusqu'à la baie de Casco avec les Canadiens, les Acadiens et les +Abénaquis. Il prit le fort Loyal et extermina la garnison. + +Enfin, les Abénaquis situés à Sillery près de Québec, sous la direction +des Pères Jésuites, allèrent se réunir à leurs compatriotes de l'Est, +qui les attendaient, et tous ensemble se dirigèrent vers la place +principale des provinces du Nord, Pémaquid. Cette place avait une grande +importance; elle possédait 20 pièces de canon et 500 hommes de +garnison. Les Abénaquis, après avoir rasé toutes les habitations +qu'ils rencontrèrent sur leur passage, arrivèrent devant Pémaquid, Ils +l'investirent, puis échangèrent quelques escarmouches, et enfin, ayant +donné l'assaut, ils emportèrent la place après avoir, tué 200 hommes et +réduit les autres à demander quartier. + +Toutes ces attaques couronnées de succès eurent un effet merveilleux: +elles ranimèrent le moral des colons, accablés par les massacres de +Lachine; elles abattirent la présomption des Anglais, qui virent que les +Français, sans le nombre, étaient encore de redoutables adversaires. +Enfin, le prestige du nom français fut tellement relevé auprès des +sauvages, que l'on put présumer que les Français auraient bientôt la +prépondérance en Amérique. + +En effet, sur ces entrefaites et vers la fin de juillet 1,690,800 +sauvages de l'Ouest, ayant 110 canots chargés de 100,000 écus de +pelleteries, se rendirent à Montréal pour voir le gouverneur. Ils +arrivaient avec le désir de s'unir aux Français par les liens les plus +intimes. + +Frontenac, avec cet esprit décisif et déterminé qui le caractérisait, +saisit habilement l'occasion de conquérir l'esprit des sauvages. Il leur +fit la plus aimable réception, rendue solennelle par la présence +des troupes, et les sauvages purent contempler les plus belles +démonstrations militaires. M. de Frontenac écouta avec intérêt les +harangues des sauvages. Le chef des Ottawais parla surtout des avantages +que leur offrait le trafic avec les Anglais; le chef des Hurons parla +des engagements que les Français avaient déjà pris de combattre leurs +ennemis les Anglais et les Iroquois, et de les mettre hors d'état de +nuire, engagement qui n'avait pas été tenu par M. de La Barre et M. +Denoncourt. Ensuite, pour exciter les Français à se prononcer, ils +entonnèrent leurs chants héroïques accompagnés de danses de guerre. +Frontenac répondit aussitôt qu'il accorderait tout avantage possible de +commerce aux sauvages, et qu'il les assisterait de sa protection +contre leurs ennemis; enfin, il leur déclara qu'il allait se mettre en +campagne, et qu'il ne cesserait la lutte qu'après avoir obtenu que +les peaux rouges, qui étaient ses enfants comme les blancs, seraient +respectés. + +Après ces assurances, il termina son discours, comme les sauvages, par +des démonstrations martiales. Il prit une hache, entonna un chant de +guerre accompagné de Sassa Kouès, de toute la force de ses poumons et +avec le cérémonial ordinaire, c'est-à-dire en dansant et en se frappant +la bouche avec la main pour donner plus de force à ses cris. + +Cette démonstration eut un effet indescriptible. Les sauvages +trépignaient de joie, et Frontenac, voyant le bon effet de sa +démonstration, y voulut mettre le comble. + +Il fit signe à ses officiers, qui prirent tous des casse-tête, et +se mirent à danser et à chanter avec un entrain et une vigueur qui +ravissaient les Indiens. L'on eût dit que les Français n'avaient jamais +fait autre chose; ils y mettaient cet emportement qui est particulier +aux Français, la _furia francese_, donnant le plus haut caractère à leur +mise en scène. «Ils semblaient, nous dit M. de La Potheie, comme des +possédés, par les gestes et les contorsions extraordinaires qu'ils +faisaient, tandis que leurs voix fortes et vigoureuses faisaient valoir +les cris et les hurlements guerriers.» + +Les Indiens étaient ivres de joie en entendant ces voix puissantes et +exercées, en voyant leurs danses si merveilleusement interprétées par +ces nobles gentilshommes qui réunissaient l'entrain à la force, la +vivacité à l'élégance, et dont plusieurs avaient figuré dans les +carrousels de Louis XIV. + +Un repas suivit, à tout boire et tout manger. «Les Indiens, nous dit +encore La Potherie, y firent honneur avec une vraie frénésie, et ensuite +ils prononcèrent leur serment d'allégeance.» + + + +CHAPITRE IV + +NOUVELLE EXPÉDITION A LA BAIE D'HUDSON. + +Comme la navigation était encore possible, Frontenac, pour seconder les +derniers exploits, enjoignit à d'Iberville de partir pour aller croiser +dans la baie d'Hudson. Celui-ci partit aux premiers jours d'août avec +deux bâtiments, la _Sainte-Anne_ et le _Saint-François_, et le 24 +septembre 1690, il abordait près de la rivière Sainte-Thérèse. + +Ici se placent différents incidents qui montrent quelles étaient +l'habileté et la présence d'esprit de ce grand homme de guerre. + +D'abord les Anglais voulurent le prendre par surprise; ils lui +envoyèrent des parlementaires pour fixer un lieu de conférence à +l'amiable. D'Iberville soupçonna quelque ruse; il accepta l'entrevue +et fit explorer les environs par ses hommes. L'on trouva deux canons +chargés à mitraille dirigés sur le lieu fixé pour l'entrevue. +D'Iberville tua les canonniers sur leurs pièces, puis se mit à la +poursuite des parlementaires, qu'il passa par les armes. + +Quelques jours après, les Anglais voulurent recourir à la force; ils +firent sortir deux de leurs plus grands vaisseaux, l'un de vingt-deux +canons et l'autre de quatorze. D'Iberville feignit de fuir devant eux, +et ayant exactement calculé l'heure de la marée, il les attira sur la +haute mer au moment où la mer se retirait. Les deux vaisseaux anglais +s'échouèrent sur les rochers. Alors, avec la marée suivante, d'Iberville +revint sur les ennemis et les força d'amener pavillon. + +Un troisième vaisseau fut enlevé par un acte d'audace incomparable. +D'Iberville avait envoyé quatre hommes pour signaler les bâtiments +anglais. Deux des explorateurs turent faits prisonniers. Les Anglais +prirent l'un de ces hommes, qui semblait le plus faible et le moins +résolu pour les aider dans la manoeuvre. Un jour que presque tous les +hommes étaient dans le haut de la mâture, le Canadien, n'en voyant que +deux sur le pont, sauta sur une hache et leur cassa la tête, puis il +délivra son compagnon; ensuite, armés de toutes pièces, ils montèrent +sur le pont et ils couchèrent en joue les autres matelots, les forçant +de venir se constituer prisonniers. Alors ils conduisirent sans délai +les vaisseaux à la côte, où la cargaison fut d'un grand secours. + +Après ces exploits, le fort Sainte-Thérèse se trouvait privé d'une +grande partie de ses défenseurs. Alors d'Iberville le fit entourer et +dressa ses batteries. Il commença à canonner. Les Anglais, voyant qu'ils +ne pourraient résister, mirent le feu au fort pendant la nuit, puis +s'en allèrent se réfugier au fort Nelson à trente lieues de distance. +D'Iberville entra aussitôt dans le fort, et avec tant de promptitude, +qu'il put éteindre le feu et sauver les pelleteries, qui étaient +considérables. + +Il laissa le fort sous le commandement de son jeune frère, et ayant +chargé le plus grand de ses bâtiments, le _Saint-François_, avec +toutes les pelleteries, il se dirigea vers Québec, et entra dans le +Saint-Laurent vers le milieu d'octobre 1690. M. d'Iberville se trouvait +vers les îles aux Coudres, lorsqu'il fut hélé par un bâtiment qui venait +à sa rencontre. C'était son frère, M. de Longueuil, qui avait été envoyé +par le gouverneur pour rencontrer les bâtiments qui venaient de France, +et pour les prévenir qu'une flotte anglaise assiégeait Québec, et qu'ils +devaient entrer dans le Saguenay pour se mettre à l'abri. + +C'est alors que M. d'Iberville apprit tout ce qui venait d'arriver. Nous +croyons devoir en dire quelques mots. Nous donnerons donc le récit de M. +de Longueuil à son frère, sur les événements qui avaient eu lieu pendant +le séjour de M. d'Iberville à la baie d'Hudson. + + + + [Illustration: Québec] + + QUÉBEC. + + Ancienne capitale du Canada. Port très vaste. Fortifications + importantes. Fondée par les Français en 1608, assiégée vainement par + les Anglais en 1690, elle resta aux Français jusqu'en 1759. Devant + Québec, le Saint-Laurent a environ un mille de largeur, et quoique à + 150 lieues de son embouchure, la marée s'y fait sentir. Québec est à + la fois une forteresse, un port de guerre, un port de commerce, et + un vaste chantier de construction. La citadelle s'élève à 360 pieds + de hauteur au-dessus du fleuve. + + + + +CHAPITRE V + +SIÈGE DE QUÉBEC. + +Lorsque les sauvages de l'Ouest étaient venus à Montréal, comme nous +l'avons dit, ils avaient terminé tous leurs pourparlers en prêtant un +serment d'allégeance. Cette démonstration excita au dernier point le +ressentiment des Anglais, qui jurèrent de faire le plus grand effort +qu'ils eussent encore tenté contre la colonie. + +Ils envoyèrent à la fois 16,000 hommes par le lac Champlain, et une +flotte de 36 vaisseaux partit de Boston, conduite par leur meilleur +homme de guerre, l'amiral Phipps. L'armée du lac Champlain se trouva +arrêtée inopinément par la petite vérole, qui fit de tels ravages que +les troupes revinrent sur leurs pas. Quant à la flotte, elle perdit +beaucoup de temps à se consulter, de telle sorte que lorsqu'elle arriva +devant Québec, tous les préparatifs avaient été faits pour la recevoir. + +Toute l'enceinte était garnie de canons; la ville était fournie de +provisions et de munitions; enfin les troupes de Montréal avaient eu le +temps de s'équiper pour se rendre à Québec. + +L'amiral Phipps envoya un parlementaire. Les Français l'accueillirent +et lui bandèrent les yeux, puis ils s'amusèrent à le faire passer par +toutes sortes de retranchements, de tranchées, d'inégalités de terrain, +pour lui donner l'idée que la ville était munie des plus redoutables +fortifications. + +Introduit au château du gouverneur, il se vit entouré d'une multitude +d'officiers qui, pour la circonstance, s'étaient revêtus de tout ce +qu'ils avaient de plus riche en galons d'or et d'argent, en rubans et en +plumes, comme dans les réceptions les plus solennelles. L'officier, à la +vue d'un concours si nombreux et si imposant, parut interdit et devint +presque tremblant. Il se mit alors à lire la dépêche de l'amiral, dont +le ton hautain et impérieux contrastait de la manière la plus plaisante +avec l'air terrifié du mandataire, et comme l'amiral concluait en +demandant qu'il lui fût répondu dans une heure, Frontenac, d'une voix +tonnante, s'écria qu'il ne le ferait pas attendre si longtemps et qu'il +lui répondrait, non par écrit, mais par la bouche de ses canons. Ceci se +passait le 15 octobre 1690. + +Le 16, 2,000 Anglais débarquèrent à la rivière Saint-Charles. Vers le +soir, on entendit dans la haute ville un grand bruit de roulement de +tambours et de fifres: c'étaient les gens de Montréal qui arrivaient, +au nombre de 800, avec M. de Longueuil, M. de Sainte-Hélène et M. de +Maricourt. Ils étaient accompagnés d'un grand nombre de coureurs de bois +et de volontaires chantant et poussant des cris de guerre en entrant +dans la ville. Un prisonnier français, à bord du vaisseau amiral, dit a +l'amiral: «Vous avez perdu votre chance; ce sont les gens de Montréal +qui arrivent.» Le jour suivant, les Anglais campés à la rivière +Saint-Charles se mirent en marche, et alors, de plusieurs bosquets de +bois partirent des feux de peloton qui écrasèrent les assaillants; +il leur semblait que chaque arbre cachait un sauvage armé, et ils ne +savaient comment viser leurs adversaires. + +Phipps, voyant que cette attaque ne réussissait pas, amena tous les +vaisseaux devant la ville et commença à tirer. L'attaque était dirigée +avec une telle vigueur que de vieux officiers déclarèrent qu'ils +n'avaient jamais entendu une pareille canonnade. Le bruit était répété +par les montagnes et se prolongeait comme les roulements du tonnerre, +mais l'effet était nul et les boulets se perdaient sur les rocs de la +ville. + +Sainte-Hélène et Maricourt, qui étaient revenus de la rivière +Saint-Charles, dirigeaient le tir des canons de la basse ville, Aux +premiers coups, ils atteignirent le pavillon du vaisseau amiral, qui +tomba dans le fleuve; le courant le porta sur la rive, et aussitôt +un canot d'écorce alla le prendre sous le feu de la mousqueterie des +Anglais, et il fut porté à la cathédrale; il y est resté jusqu'en 1760. + +Bientôt les vaisseaux anglais furent criblés de coups et désemparés, et +l'amiral fut obligé de retirer sa flotte du combat. Alors les ennemis +préparèrent une seconde attaque par terre. + +Le lendemain les Anglais voulurent commencer une nouvelle descente vers +la rivière Saint-Charles. Ils débarquèrent un millier d'hommes avec des +pièces d'artillerie; mais ils montraient plus de courage et de bonne +volonté que de tactique et de discipline. Ils perdirent encore trois +ou quatre cents hommes et ils blessèrent une quarantaine de soldats +français et de sauvages. M. de Sainte-Hélène fut atteint d'une balle; la +blessure empira malheureusement et l'emporta en peu de jours. + +Il était âgé de 31 ans. Nous avons vu comme il se signalait à, la +première expédition de la baie d'Hudson et ensuite à l'expédition de +Schenectady. Nul ne le dépassait en agilité et en adresse dans les +expéditions des bois; ce fut une grande perte pour les Français et une +grande douleur pour sa mère. + +Les Français environnèrent le camp, et ils se préparèrent à l'attaque au +lever du soleil. Les Anglais, renonçant à la lutte, s'embarquèrent en +toute hâte, vers minuit, et ils perdirent encore cinquante hommes, +pendant qu'ils montaient dans leurs chaloupes. + +Le jour étant survenu, on fit transporter à, Québec les tentes et les +canons qui avaient été abandonnés. + +L'amiral Phipps appareilla pour partir, et aussitôt M. de Frontenac +envoya M. de Longueuil avec une chaloupe qui traversa la flotte anglaise +et arriva à temps vers l'île aux Coudres pour rencontrer M. d'Iberville +qui arrivait du Nord. M. de Frontenac fit alors chanter un _Te Deum_ +dans la cathédrale avec toute la solennité possible. + + + +CHAPITRE VI + +NOUVEAUX ÉVÉNEMENTS A LA BAIE D'HUDSON. + +M. d'Iberville repartit dès qu'il put pour la baie d'Hudson, en l'année +1691. C'est alors qu'il revint à Québec, à la fin de la saison de 1691, +avec deux navires chargés de 80,000 peaux de castors et de 6,000 livres +de pelleteries. Il avait pu reconnaître qu'il n'avait pas les moyens +d'attaquer le fort Nelson, et comme M. de Frontenac n'avait pas assez de +bâtiments pour l'assister, M. d'Iberville prit le parti d'aller encore +en France. C'est dans ce voyage qu'il exposa au ministre l'importance de +l'occupation de la baie d'Hudson. Il fut écouté avec faveur, et obtint +plusieurs navires dont il reçut le commandement, avec le titre de +capitaine de frégate. + +Revenu dans l'été de 1693, avec ces vaisseaux, dont l'aménagement avait +pris un temps considérable, M. de Frontenac lui représenta que la saison +était trop avancée, et il le pria d'employer tous ses moyens à la +conquête du fort de Pémaquid, que les Anglais étaient venus réoccuper et +d'où ils tenaient les Abénaquis en échec. Cette entreprise décidée trop +précipitamment ne put réussir. + +D'Iberville, en arrivant en vue de la place, reconnut qu'elle ne pouvait +être abordée sûrement; elle était entourée de récifs et de bas-fonds que +l'on ne pouvait affronter qu'avec un pilote capable et expérimenté; mais +l'on n'en put trouver. Il fallut donc se retirer, et il alla hiverner à +Québec. + +Sur ces entrefaites, Sérigny arriva à Montréal, au printemps de 1694, +avec l'ordre exprès du roi de prendre des hommes et de s'en aller avec +son frère, d'Iberville, pour attaquer le fort Nelson. + +Ils partirent le 10 août 1694 avec trois vaisseaux de guerre: le _Poli_, +la _Salamandre_ et l'_Envieux_. + +D'Iberville et Sérigny prirent avec eux leurs deux jeunes frères, +Maricourt et Châteauguay. Celui-ci était âgé seulement de vingt ans. + +Le Père Gabriel Marest fut choisi comme chapelain. + +C'était un digne religieux de la compagnie de Jésus, qui devait leur +rendre les plus grands services. + +Ce père, d'un zèle infatigable, secondé par la dévotion incomparable du +brave d'Iberville, donna à cette expédition un caractère exceptionnel +d'édification. On voit quel était l'esprit de ces héroïques combattants +de la Nouvelle France. + +Nous citerons les traits rapportés dans les lettres du Père Marest; +c'est intéressant, et cela peint le pays, les gens et l'époque. + +Le père dit que l'embarquement eut lieu le 10 du mois d'août, etc. Il +se mit aussitôt à exercer ses fonctions, que les Canadiens surtout +réclamaient avec instance. + +Le 14, le père, embarqué sur le _Poli_, distribua en l'honneur de +l'Assomption, des images de la sainte Vierge, et invita les gens du bord +à se confesser. Le lendemain, il célébra la sainte messe avec autant de +solennité que possible, et plusieurs communièrent. + +Ensuite, l'on continua le voyage, qui n'était pas sans difficultés, car, +dit le père, «nous allions dans un pays où l'hiver vient à l'automne.» +Le 21 du mois d'août, nous vîmes beaucoup de montagnes de glace flottant +sur la mer à l'entrée du détroit de la baie d'Hudson. Il fallait quatre +jours pour passer le détroit, qui a 135 lieues de longueur. Du 1er de +septembre au 8, le père prépara les gens pour la fête de la Nativité de +la sainte Vierge, et plus de cinquante communièrent le jour de sa fête. + +Alors, le calme étant arrivé au grand déplaisir des équipages, le père +profita de cette circonstance pour suggérer une neuvaine à la bonne +sainte Anne, que les Canadiens honoraient beaucoup, surtout depuis +l'érection d'un sanctuaire spécial près de Québec par M. l'abbé de +Queylus, supérieur du séminaire de Montréal. + +Le vent devint favorable, et l'on continua à avancer; mais le 12 +septembre, le vent ayant encore tourné, les Canadiens firent un voeu en +promettant à sainte Anne une part dans leur premier butin, et presque +tous s'approchèrent des sacrements. Les autres matelots et soldats, +voyant le zèle des Canadiens, voulurent les imiter, et ils allèrent à +confesse. Le Père Marest fait la remarque que M. d'Iberville et les +autres officiers se mirent à leur tête. Ce qui est à noter, c'est que le +vent reprit aussitôt. + +Trois jours après, on se trouvait devant la rivière Bourbon. La joie +fut grande. On chanta l'hymne _Vexilla régis prodeunt_, en répétant +plusieurs fois: _O crux ave_. Nous répétâmes plusieurs fois, dit le Père +Marest, _O crux, ave_, pour honorer la croix dans un pays où elle a été +souvent profanée et abattue par les hérétiques. + +Près de la rivière Bourbon est la rivière Sainte-Thérèse, où l'on arriva +le 24 septembre. Les marins ne manquèrent pas de se mettre sous la +protection de cette grande sainte. + +Comme la mer était houleuse, on allégea le navire en le déchargeant avec +les canots d'écorce qui avaient été apportés de Québec, et «que les +Canadiens, dit le père, manoeuvraient avec une adresse admirable.» + +Vers ce temps, le jeune Châteauguay étant allé à la rencontre des +Anglais, fut blessé d'une balle; aussitôt le père alla l'assister. Il +mourut, au grand chagrin de ses frères. Le père remarque encore que +tous les malheurs qui survenaient n'abattaient pas le courage de M. +d'Iberville. «Il savait toujours se contenir, et ne voulait pas qu'aucun +signe d'inquiétude vînt troubler son monde. Il était sans cesse en +action, dirigeant tout et pourvoyant à tout: il montrait une présence +d'esprit que rien ne pouvait abattre.» + +Le 11 octobre, le chemin pour conduire les canons était praticable; +le 12 et le 13 on plaça les mortiers en batterie et l'on commença la +canonnade. Le 15, jour de sainte Thérèse, les Anglais se rendirent. +«Nous admirâmes la divine Providence, dit le Père Marest. Les gens, +en pénétrant dans la rivière Sainte-Thérèse, s'étaient mis sous la +protection de la sainte, et le jour de la fête, le 15, ils entraient +dans le fort.» Comme la saison était avancée, d'Iberville décida de +rester jusqu'au printemps. + +En attendant, le Père Marest, tout en prenant soin de la garnison, +s'occupa des sauvages. Il les plaignait, et gémissait en voyant leur +ignorance de la vérité et leur entraînement au mal. Il les accueillait +au fort avec toute bonté, et il allait au plus loin les rejoindre. A +force d'étudier, il en vint bientôt à comprendre plusieurs dialectes +indiens. «Il est impossible, nous dit M. Bacqueville de La Potherie, +d'énumérer les actes de zèle et de dévouement du père. Il allait +au loin, marchant jour et nuit, se contentant de la nourriture des +sauvages; rien ne pouvait le rebuter.» + +En même temps, dans ses excursions, il prenait connaissance du pays et +de ses ressources. Il nous dit qu'a l'automne et au printemps, on voit +des multitudes prodigieuses d'oies et d'outardes, de perdrix et de +canards. Il y a des jours où les caribous passent par centaines et par +milliers, suivant le témoignage de M. de Sérigny, qui allait souvent à +la chasse. + +M. d'Iberville, après avoir hiverné au fort, laissa son frère de +Maricourt commandant de la place, avec le sieur de La Forêt pour +lieutenant, et il revint en France avec deux navires chargés de +pelleteries. Il arriva à la Rochelle le 9 octobre 1697, et il se mit +aussitôt en devoir de préparer une nouvelle expédition. On pense que +c'est dans cet intervalle que le chevalier d'Iberville vint à Versailles +pour exposer ses vues au ministre du roi, M. de Pontchartrain. + + + +CHAPITRE VII + +M. D'IBERVILLE A VERSAILLES. + +C'était vers 1696, et lorsque le règne de Louis XIV était dans son plus +grand éclat. On venait de construire, sous l'impulsion de Colbert, des +monuments qui avaient fait de Paris la première ville du monde. On avait +bâti les Invalides, terminé le Val-de-Grâce, les Tuileries, le Louvre, +ouvert et planté les grands boulevards depuis la porte Saint-Honoré +jusqu'à la Bastille, avec ces belles portes Saint-Antoine, Saint-Martin, +Saint-Denis, qui font un si grand effet. Dans le même temps, Versailles +était devenu une merveille de grandeur et de richesse. + +Au milieu de ces progrès, le roi se trouvait environné des plus grandes +illustrations. Il présidait une noblesse dévouée et brillante. Il avait +des ministres habiles, des généraux redoutables, des génies merveilleux +dans tous les genres. Les finances, par les soins de Colbert, avaient +doublé d'importance; l'armée avait été mise par Louvois sur un pied +formidable, et avec cette année, le roi avait une nation valeureuse de +vingt millions d'âmes. + +Malgré la perte de généraux incomparables, la France avait encore de +grands hommes de guerre; Luxembourg, Catinat, Boufflers, de Lorges, +Tourville, Jean Bart, Château-Renaud, d'Estrées et Duguay-Trouin. On +venait de remporter de grandes victoires; sur terre, à Fleurus, à +Steinkerke, à Nerwinde, à Marseille et à Staffarde; sur mer, Lagos, qui +avait vengé les Français du désastre de l'année précédente à la Hogue. +D'Iberville vit ces merveilles; il contempla ces illustrations; il +entrevit ce roi qui avait les plus grandes qualités d'un souverain. + +Louis XIV possédait un air d'autorité qui imposait le respect, et une +égalité de caractère qui gagnait les coeurs. Il savait dire à chacun, en +peu de mots, ce qui pouvait lui plaire, et en même temps, il montrait +cette délicatesse d'égards qui convient si bien à l'autorité souveraine. +Il ne lui arrivait jamais de faire en public, ni railleries, ni +reproches, ni menaces. Ouvert et sincère avec tous, il était doué du la +mémoire la plus heureuse des faits, des visages et des services rendus. + +Tel était le souverain qui présidait aux destinées du la France, et qui +ravissait tous les grands génies de son entourage. + +D'Iberville, charmé et gagné par tant d'amitié et de grandeur, +retourna à ses entreprises, plus dévoué que jamais aux intérêts de la +Nouvelle-France et à la gloire de la mère patrie. + + + + [Illustration: Carte de Terre-Neuve.] + + TERRE-NEUVE. + + Ile de l'Amérique septentrionale, par 47° 52m. de latitude et 55° + 62m. de longitude. 600 kilomètres du nord au sud et 295 kilomètres, + largeur moyenne. Population 190,000 habitants. Capitale Saint-Jean. + Côtes dangereuses. Sur ces côtes, on trouve d'immenses quantités de + poissons. Cette île offre une belle race de chiens à poils soyeux, + remarquables par leur force, leur taille et leur habileté à nager. + La France s'est fait donner, au traité de Paris, en 1763, le droit + de pêche. Les établissements français sont au nord et à l'ouest. Il + est à remarquer que c'est le confluent des courants du sud et des + courants du nord, et c'est ce qui lui donne une si grande importance + pour les pêcheries de la France. + + + +TROISIÈME PARTIE + +EXPÉDITION EN TERRE-NEUVE.--1696-1697. + +L'île de Terre-Neuve est située entre le 47e et le 52e degré de +latitude, et entre le 55e et le 70e de longitude; elle occupe toute +l'entrée du fleuve Saint-Laurent, sur une étendue de 150 lieues de +longueur et de 90 lieues de largeur. + +Cette île, signalée par Sébastien Cabot en 1497, sous Henri VII, fut +visitée en 1500 par un navigateur portugais nommé Cortéréal. C'est de +là que viennent plusieurs noms portugais donnés à différents lieux: le +Labrador le Portugal-Cove, Bonavista, la baie des Espagnols, etc. + +Le capitaine Denis, de Dieppe, s'y rendit peu après, et fit une carte de +l'entrée du Saint-Laurent. + +En 1508, un autre Dieppois nommé Thomas Aubert y alla, dit-on, par ordre +du roi Louis XII. En 1523, François Ier y envoya Verazzani. Mais, à part +ces expéditions officielles, il y en eut bien d'autres dirigées par des +particuliers. On pense que depuis longtemps les Bretons et les Basques y +faisaient la pêche. Ils avaient signalé la présence d'un banc immense +où l'on trouvait le poisson en abondance, et à chaque printemps les +pêcheurs y venaient en grand nombre. Dix ans après Verazzani, en 1534, +Philippe de Chabot, amiral de France, engagea le roi à reprendre le +dessein d'établir une colonie française dans le nouveau monde, et il lui +présenta Jacques Cartier, marin très habile de Saint-Malo, qui, le 10 +mai, débarqua au nord-est de Terre-Neuve, près d'un cap qui avait été +nommé Bonavista, peut-être par Cortéréal. Il conserve encore ce nom. + +Ce que nous avons à remarquer par rapport à cette île, c'est qu'elle se +trouve au confluent de trois grands courants qui aboutissent au même +point: d'une part, le Saint-Laurent vient précipiter ses glaces dans la +mer; de l'autre, les courants arrivent du nord avec leurs banquises ou +«icebergs», et vont s'attiédir dans une région tempérée; et enfin le +Gulf-Stream, partant du golfe du Mexique, monte vers le nord en longeant +la côte orientale de l'Amérique. Il arrive chargé d'une quantité +d'animaux marins, de mollusques et d'êtres microscopiques. + +Au contact des eaux chaudes du Gulf-Stream, les masses de glaces venant +du nord se désagrègent, fondent, et les rochers, les matières solides +qu'elles contiennent s'en détachent et tombent au fond de la mer, tandis +que tous les animaux marins venus du sud sont saisis et détruits par +le froid. Leurs débris s'ajoutent aux amoncellements qui se forment et +s'élèvent d'année en année dans le fond du golfe Saint-Laurent, et dont +le banc de Terre-Neuve est la principale partie. + +Ce qui est particulier à ces bancs, c'est qu'ils sont aussi le +rendez-vous d'une immense quantité de poissons qui viennent de toutes +les rives et de toutes les baies du nord. Ils y arrivent par millions, +occupant parfois une étendue de cent milles carrés, sur plus de cent +pieds de profondeur; ils se dirigent vers ces confluents et sur les +bancs où ils trouvent des eaux plus tempérées et une nourriture assurée, +dans l'agglomération des poissons de taille inférieure, qui ne peuvent +leur résister. + +Cette énorme quantité de poissons, réunis en bancs de plusieurs milles +carrés sur des profondeurs si extraordinaires, ne peuvent nous étonner +lorsque nous savons que les harengs et les saumons produisent des cent +milliers d'oeufs, et la morue, des millions. La plus grande partie, +anéantie par la violence des flots, est dispersée par la mer, et des +auteurs prétendent que, sans cette dispersion, la masse produite serait +si grande qu'elle comblerait les courants d'eau de ce point de rencontre +jusqu'à rendre la navigation presque impossible. + +Quoi qu'il en soit, la morue en particulier offrait des ressources +inépuisables pour la nourriture des populations européennes. En effet, +la morue est un poisson d'une grande dimension, fournissant une +nourriture forte et substantielle; appréciée du riche et du pauvre, elle +est demandée dans tous les pays; son huile est abondante et précieuse. +Enfin, par son agglomération, elle rendait ces parages plus riches que +les plus grandes mines de l'Inde, du Pérou et du Mexique. + +Aussi, peu d'années après Verazzani, les Anglais avaient établi, sur +la côte orientale qui longeait Terre-Neuve, un nombre considérable de +stations de pêche, entre lesquelles ils avaient placé des communications +faciles, par des chemins coupée dans les bois. Les rives étaient +couvertes des habitations des pécheurs; en arrière, des fermes +d'exploitation étaient construites et avaient rapporté à leurs +possesseurs de grands capitaux. Les pêcheries seules rendaient près de +vingt millions par an, et les Anglais comprenaient qu'ils pouvaient, +avec Terre-Neuve, se rendre les maîtres absolus du commerce le moins +dispendieux, le plus aisé et le plus étendu de l'univers. + +M. d'Iberville, avec sa haute intelligence, avait compris les +conséquences de ce monopole. Il les avait signalées à M, de Frontenac, +et, d'après l'injonction du gouverneur, _il représenta à la cour que le +commerce des Anglais dans Terre-Neuve pouvait les rendre assez puissants +pour s'emparer de la colonie française._. + +Il obtint donc de former une expédition pour attaquer les stations +anglaises. En même temps, l'avis fut envoyé à M. de Brouillan, +commandant de l'établissement français de Plaisance, au sud-ouest de +l'île, de lui laisser tout pouvoir et de l'assister avec ses forces. + +Vers le commencement de l'année 1696, M. d'Iberville revint au Canada +avec M. de Bonaventure, officier de marine: ils avaient deux vaisseaux. + +Il devait trouver réunis une centaine de Canadiens, qu'il avait formés, +les années précédentes, aux entreprises les plus périlleuses. + +A son arrivée, il les enrôla avec d'autres volontaires qui trafiquaient +avec les sauvages dans les pays les plus éloignés du centre. Leur +principal mérite était un courage et une hardiesse à toute épreuve: on +les appelait les coureurs de bois, mais ils avaient à rencontrer tant +d'obstacles et tant de dangers, que les mémoires du temps disent qu'on +devait plutôt les appeler des «coureurs de risques». + +M. d'Iberville, ayant choisi ses gens, fit annoncer à M. de Brouillan +qu'il le rejoindrait aux premiers jours de septembre. Il était au milieu +de ses préparatifs, lorsque survint une cause de retard difficile à +éviter. Le gouverneur général, inquiet des progrès des Anglais dans +l'Acadie, demanda à d'Iberville d'aller prendre part à l'attaque que +du fort île Pémaquid, que les Bostonnais, comme nous l'avons déjà dit, +avaient établi au centre du pays des Abénaquis, amis dévoués de la +France. De là, les Anglais menaçaient sans cesse nos fidèles alliés. + +M. d'Iberville et M. de Bonaventure, commissionnés par M. de Frontenac, +arrivèrent à la baie des Espagnols le 26 juin 1696. Là, ils trouvèrent +M. Beaudoin, missionnaire arrivé récemment de France, qui avait réuni +quelques sauvages et qui voulait se joindre à M. d'Iberville. + +M. Beaudoin, dont le nom reviendra souvent dans ce récit, avait été +mousquetaire dans les gardes du roi. Il entra, jeune encore, au +séminaire de Saint-Sulpice de Paris, et y resta plusieurs années sous la +direction de M. Tronson; ensuite, il vint en Acadie, ou il évangélisa +les sauvages. + +Il était allé chercher des ressources en France, l'année précédente, +pour ses pauvres ouailles. S'étant présenté à la cour, il fut prié +d'accompagner M. d'Iberville à Terre-Neuve. + +M. Beaudoin fut donc ainsi amené à faire cette expédition, et c'est à +lui que l'on doit surtout d'en connaître les incidents. A son retour, il +en écrivit une relation très détaillée, et avec un si grand soin que +de La Potherie et le Père de Charlevoix ont pu y trouver, pour leurs +ouvrages, les faits les plus circonstanciés et les plus intéressants. + +M. Beaudoin était un homme qui avait conservé de son ancien état une +vivacité et une résolution extraordinaires. Il dit, dès les premières +lignes de son journal: + + Nous avons trouvé, en arrivant à la baie des Espagnols, des lettres + de M. de Villebon qui nous marquent que les ennemis nous attendent à + la rivière Saint-Jean. Dieu soit béni, nous somme résolus de les y + aller trouver. + +Au bout de quelques jours, c'est-à-dire le 14 juillet 1696, trois +vaisseaux de guerre anglais furent signalés; d'Iberville alla aussitôt +les attaquer. Avec son habileté ordinaire, il démâta, de quelques volées +de canon, le plus grand des vaisseaux, le _New-Port_, et l'enleva à +l'abordage sans perdre un seul homme. Il se dirigea ensuite vers les +deux autres bâtiments, qui prirent la fuite et parvinrent à s'échapper, +grâce à une forte brume. + +M. Beaudoin nous fait ici connaître l'habileté du commandant et les +dispositions religieuses des hommes intrépides qu'il commandait. M. +d'Iberville avait fait fermer les sabords du _Profond_, et avait fait +coucher ses gens sur le pont, pour donner confiance au vaisseau anglais, +qui vint sans défiance aborder le _Profond_. Aussitôt les sabords sont +ouverts, les hommes commencent la mousqueterie sur les deux vaisseaux +ennemis, dont l'un est bientôt démâté, et M. Beaudoin fait la remarque +qu'il avait bien espéré que Dieu bénirait ces braves Canadiens, qui +depuis le départ s'étaient approchés très souvent des sacrements. + +Après cet incident, les commandants français se dirigèrent vers +Pémaquid, où ils arrivèrent le 13 du mois d'août. Dans le trajet, ils +avaient embarqué avec eux deux cent cinquante sauvages alliés, commandés +par M. de Saint-Castin et M. de Villebon, deux officiers placés dans +l'Acadie. Le Père Simon, missionnaire de l'Acadie, les accompagnait +comme chapelain. + +M. de Villebon, M. de Montigny et l'abbé de Thury se rendirent sur la +côte en canot avec les sauvages. Ils étaient suivis des vaisseaux, qui +abordèrent. + +Le 15 août, jour de l'Assomption, les troupes assistèrent à la sainte +messe, et ensuite M. d'Iberville fit débarquer les mortiers et les +canons. On envoya un parlementaire au commandant de Pémaquid, qui +répondit à la sommation que «quand bien même la mer serait couverte de +vaisseaux et la terre couverte d'Indiens, il ne se rendrait pas, à moins +d'y être forcé.» + +Dans la nuit, d'Iberville mit le temps à profit: il fit entourer le +fort de batteries. Le commandant, voyant qu'il ne pouvait pas résister, +demanda à capituler, ce qui fut accordé. + +Le fort avait une très belle apparence; il était de figure carrée, avec +quatre tours énormes; il possédait un magasin de poudre creusé, dans +le roc, et une vaste place d'armes; les murailles avaient 12 pieds +d'épaisseur et de hauteur, et enfin il y avait 16 pièces de canon. + +On permit aux militaires anglais de s'embarquer sur les vaisseaux de +leur pays, et on leur fournit des provisions pour le voyage. + +Le but de l'expédition était donc atteint: les Anglais étaient expulsés, +et M. d'Iberville, craignant leur retour, fit démanteler le fort pour +qu'il ne pût être occupé de nouveau. + +Tout étant terminé à Pémaquid, M. d'Iberville partit pour Plaisance, +où il arriva le 12 septembre. A sa grande surprise, il trouva M. de +Brouillan parti. La cause de cette précipitation fut bientôt connue: M. +de Brouillan, mécontent de voir d'Iberville à la tête de l'expédition +et ne voulant pas avoir à partager son commandement, avait levé l'ancre +avec tous ses vaisseaux pour se rendre à la ville de Saint-Jean, où il +devait commencer l'attaque des possessions anglaises de Terre-Neuve. + +C'était aller contre les ordres du roi et contre la promesse qu'il avait +faite à d'Iberville; c'était méconnaître imprudemment les sages avis que +lui avait donnés M. d'Iberville, qui pensait que cette expédition ne +pouvait être faite par mer à cause des dangers de la côte et de la force +des courants, comme M. de Brouillan put bientôt s'en convaincre. + +Arrivé devant Saint-Jean, M. de Brouillan se mit en devoir de canonner +la place: mais il ne put se maintenir dans la rade, et fut entraîné par +les courants six lieues plus bas au sud. Pour réparer le mauvais effet +de cet insuccès, il débarqua ses troupes et s'empara de quelques +stations insignifiantes, puis il revint à Plaisance, irrité de se +trouver en défaut vis-à-vis de d'Iberville. + +C'est alors qu'arrivèrent bien des contradictions, dont le Père +Charlevoix nous donne l'explication d'après M. Beaudoin. Il nous dit que +M. de Brouillan était un honnête homme, intelligent et d'une bravoure +incontestable, mais il était inexpérimenté dans les expéditions de +ce genre, et il ne pouvait recevoir d'avis parce qu'il était d'une +susceptibilité extraordinaire sur la question de son autorité. + +M. d'Iberville, qui ne connaissait pas encore à quel homme il avait +affaire, chercha à l'éclairer. Il lui dit d'abord que l'occasion d'agir +n'était pas encore perdue, que l'hiver était le temps le plus propice, +parce que les Anglais ne seraient plus sur leurs gardes et ne seraient +pas appuyés par les flottes du printemps. Il lui représenta encore que +l'abord des côtes était impossible, à cause des courants, ainsi que M. +de Brouillan avait pu le reconnaître lui-même; que les récifs étaient +nombreux, très dangereux et peu connus des pilotes français. + +Tout le monde savait, en outre, que le trajet par mer était bien plus +long à cause de la multitude des baies et des criques, tandis que, par +terre, il était beaucoup plus court, et se trouvait, de plus, facilité +par toutes les voies de communication que les Anglais avaient établies +depuis longtemps entre leurs stations, à travers les bois. + +Tout cela était si raisonnable que, si M. de Brouillan avait voulu y +prêter l'oreille, il s'y fût rendu aussitôt. Mais il ne voulut rien +entendre, et, sans tenir compte des sages avis d'Iberville, il lui +déclara qu'il ne reconnaissait qu'une seule manière d'enlever la place: +c'était par mer et par les ressources que lui offraient les vaisseaux +dont il disposait, M. de Brouillan termina en disant à d'Iberville +d'agir à sa guise, mais qu'il lui enlevait le commandement des +Canadiens, et que désormais ils seraient sous les ordres du capitaine +des Muys. + +Quoique M. d'Iberville fût affligé de cette décision et qu'il souffrît +d'abandonner ceux qu'il avait formés et toujours conduits avec lui, il +était disposé cependant à se soumettre, par respect pour l'autorité; +mais il n'en fut pas de même des Canadiens. A peine eurent-ils +connaissance de cette mesure qu'ils jetèrent les hauts cris, disant +qu'ils s'étaient engagés à d'Iberville, et qu'ils l'avaient reçu comme +commandant de M. de Frontenac. Ils ajoutèrent que s'ils ne devaient pas +l'avoir pour chef, ils étaient décidés à se retirer et à retourner dans +leurs foyers. + +M. de Brouillan n'épargna ni remontrances, ni exhortations; mais voyant +qu'il ne devait rien obtenir de ces braves gens, et sachant bien qu'il +ne pourrait réussir sans leur secours, il changea sa décision, et envoya +M. de Muys dire à d'Iberville qu'il garderait son commandement. + +De plus, il consentit a ce qu'il allât par terre, et enfin il reconnut +que le butin de Saint-Jean devait être partagé, non par moitié, mais +en rapport avec les frais que d'Iberville avait faits pour cette +expédition; ce qui était tout à fait juste. + +Ils partirent chacun de son côté: M. de Brouillan par mer, M. +d'Iberville par terre. Ils devaient se réunir au port de Rognouse, à +quelques lieues au sud de Saint-Jean. M, l'abbé Beaudoin accompagnait +les Canadiens; il fit tout le voyage a pied, en un mot, en raquettes, +comme les combattants; il assista à tous les engagements, et c'est ainsi +qu'il a pu recueillir tous les faits qu'il a consignés dans le récit si +intéressant que l'on retrouve dans les ouvrages de M. de La Potherie et +du Père Charlevoix. + +M. d'Iberville partit de Plaisance le 1er novembre. Il parcourut un +terrain marécageux, à demi gelé et où il trouva bien des difficultés; +mais ce trajet avait aguerri ses gens et les avait habitués à la marche. +Il arriva à Rognouse le 12 de novembre et y trouva M. de Brouillan, qui +voulut essuyer encore d'une nouvelle contradiction: il déclara donc +à d'Iberville qu'il ne lui accorderait que la moitié des prises de +Saint-Jean. + +Cette décision fut si mal reçue, que M. de Brouillan vit qu'il était à +craindre que M. d'Iberville ne se retirât avec ses gens, qui voulaient +le suivre a tout prix. Il changea alors de langage, et il déclara qu'il +se désistait. + +Aussitôt d'Iberville prit les résolutions qu'il jugea les meilleures: +c'était d'attaquer par terre les stations où l'on avait un facile accès +par les habitations. Après avoir pris les provisions du _Profond_, il le +fit partir pour transporter les prisonniers, tandis que lui-même n'en +avait plus besoin, puisque le gouverneur le laissait opérer par terre. + +Mais ici, il y eut encore un changement inopiné. Le _Profond_ étant +parti, M. de Brouillan ne craignit plus que d'Iberville en profitât pour +se retirer s'il était mécontent; alors il déclara que tous les Canadiens +seraient sous ses ordres et que les volontaires iraient où ils +voudraient avec M. d'Iberville. + +Le Père Charlevoix nous fait admirer le noble caractère de d'Iberville. +Sans aucune réclamation ni plainte, il supporta en silence cette +nouvelle incartade. Il prit le parti de patienter encore et de laisser +le gouverneur seul dans son tort. Il ne craignait qu'une chose: c'était +de n'avoir pas assez d'autorité sur ses gens pour les empêcher de se +révolter après tant de palinodies. + +Cette modération fit réfléchir M. de Brouillan, et, très inquiet du ce +qui arriverait s'il était privé du concours de d'Iberville, il chercha +encore une fois à se débrouiller en envoyant quelqu'un pour déclarer +qu'il revenait sur sa décision. C'était la troisième ou quatrième +réconciliation. + +M. Beaudoin fait cette réflexion: «J'aurais, je vous avoue, Monseigneur, +voulu être bien loin dans tous ces grabuges, étant ami de ces messieurs, +qui m'ont fait mille fois plus d'honneur que je ne mérite. Nonobstant +cela, j'aurais eu au moins autant de peine que le sieur d'Iberville à +consentir à tout ce qu'il a accordé au sieur de Brouillan. Ces messieurs +sont un peu d'accord; mais j'appréhende que cela ne dure pas.» + +Les Canadiens partirent alors avec M. d'Iberville pour aller reconnaître +la place en remontant vers le Fourillon, station qui est à six lieues de +Saint-Jean. + +Au second jour, ils virent un vaisseau marchand de 100 tonneaux, qu'ils +emportèrent du premier choc. L'équipage prit les chaloupes et s'enfuit +dans les bois. + +M. d'Iberville les poursuivit et s'empara de vingt hommes, avec le +capitaine du vaisseau qui les accompagnait. Plus loin, il enleva trente +Anglais, à l'endroit appelé le Petit-Havre. Ensuite, les Canadiens +traversèrent à mi-corps une rivière très rapide, et emportèrent des +retranchements tout à pic, où ils mirent hors de combat trente-six +Anglais. C'était le 28 novembre. + +Ils se mirent alors en marche pour approcher de Saint-Jean. M. Beaudoin +a décrit cette marche en témoin oculaire: + +M. de Montigny marchait à trois cents pas en avant avec trente +Canadiens; M. d'Iberville et M. de Brouillan suivaient avec le corps +principal. + +Après deux heures de marche, l'avant-garde signala quatre-vingts ennemis +retranchés derrière des troncs d'arbres et des quartiers de roche. +Aussitôt M. de Montigny fit arrêter sa troupe et se disposa à la lancer +sur les retranchements. M. l'abbé Beaudoin harangua les hommes; il les +excita à donner leur vie en braves. Ils s'agenouillèrent et ils reçurent +l'absolution générale, puis chacun jeta ses hardes et se tint prêt à +s'élancer. + +M. de Montigny ayant mis l'épée à la main, s'avança à la tête pour +attaquer les ennemis au centre; M. d'Iberville devait les prendre Par +la gauche, et M. de Brouillan par la droite. La lutte fut acharnée, et, +malgré leur nombre inférieur, les Français montrèrent admirablement leur +supériorité dans l'emploi des armes et dans la rapidité des mouvements. +Au bout d'une demi-heure, les ennemis, après des pertes énormes, +durent aller se réfugier dans deux redoutes qui couvraient la porte +de Saint-Jean, et la fusillade recommença; mais voyant qu'ils étaient +encore trop imparfaitement abrités dans les redoutes, ils se retirèrent +dans le fort principal, qui était bastionné et palissadé. Ce fort +renfermait une vingtaine de canons qui dominaient la ville. En ce moment +une centaine d'Anglais s'étant jetés dans une embarcation, profitèrent +d'un vent favorable pour gagner la haute mer; mais dans le désordre de +l'embarquement, ils eurent cinquante des leurs blessés à mort. + +M. Beaudoin fait remarquer la supériorité des Canadiens dans toutes ces +rencontres. Les gens de M. de Brouillan auraient eu besoin d'une ou deux +campagnes avec les Iroquois pour savoir se couvrir des ennemis, et pour +savoir les surprendre. Si les Canadiens sont plus aguerris, c'est qu'ils +l'ont appris à leurs dépens dans leurs rencontres avec les sauvages. Ils +savent qu'il ne faut jamais s'épargner dans ces expéditions où tout +est à l'aventure; qu'il vaut mieux se faire tuer que de rester blessé, +exposé à tomber ainsi au pouvoir d'ennemis implacables, ou à mourir +d'épuisement au milieu des frimas. + +Il fallut songer à faire le siège de la citadelle, qui avait deux cents +hommes de garnison bien équipés, et qui voyait deux vaisseaux de guerre +arriver à son secours. + +Les Canadiens commencèrent par brûler toutes les maisons qui occupaient +les approches du fort, et le fort, complètement démasqué, apparut avec +toutes ses défenses. + +Ce fort, situé sur une hauteur au nord-ouest, était flanqué de quatre +bastions et entouré d'une palissade garnie de canons. Au centre +s'élevait une tour à deux étages, également garnie de canons. M. de +Brouillan, voyant l'attitude déterminée des assiégés et leurs moyens +de défense, envoya chercher les mortiers, que l'on avait laissés à +Bayeboulle, et le lendemain il commença la canonnade. + +Le gouverneur, espérant toujours l'arrivée des vaisseaux qui louvoyaient +en haute mer, envoya, le 30 novembre, jour de saint André, un +parlementaire demander un délai. Le commandant français, comprenant son +intention, refusa cette demande, et le gouverneur, renonçant à toute +espérance de secours, se décida à signer la capitulation. + +M. de Brouillan n'eut aucun égard aux services rendus par M. +d'Iberville. Il ne lui laissa prendre aucune part aux décisions qui +précédèrent la capitulation, et il la signa sans lui. Ce procédé parut +tout à fait inconvenant à M. Beaudoin, qui remarque que M. d'Iberville +avait eu au moins autant de part à la prise de la place que M. de +Brouillan. + +M. d'Iberville ne fit aucune observation. Il se réservait de faire +connaître plus tard ce qu'il pensait de tous ces manques d'égards. + +Voici quels étaient les termes de la reddition de la place: + +On convint: 1° que la place se rendrait à deux heures de l'après-midi; +2° que le gouverneur et ses hommes sortiraient sans armes, qu'ils +auraient la vie sauve et conserveraient ce qu'ils portaient sur eux; 3° +qu'on leur fournirait deux bâtiments et des vivres pour retourner en +Angleterre. + +Les Français avaient fait 300 prisonniers et ils avaient trouvé 62,600 +quintaux de morue, ce qui, joint aux prises récentes, portait le butin +jusqu'à ce jour à plus de 110 mille quintaux. + +Saint-Jean est un beau havre pouvant recevoir deux cents vaisseaux. Son +entrée est de la largeur d'une portée de fusil; elle est dominée par +deux montagnes très hautes, avec une batterie de huit canons. Outre +cela, il y avait trois forts, comme nous l'avons vu plus haut. + +Les fermes, qui suivirent la destinée du fort, étaient au nombre de +soixante et occupaient une demi-lieue le long de la rade. + +Comme on ne pouvait occuper cette ville, il fallut démolir les forts et +brûler les habitations. On conserva quelques maisons pour le soin des +malades qu'on ne pouvait transporter. + +Le bruit de cette prise se répandit dans toutes les stations anglaises, +et y mit la plus grande consternation. + +Après cet exploit, M. de Brouillan, se trouvant accablé de fatigue, se +décida à retourner à Plaisance, laissant à d'Iberville tous les honneurs +et les soucis de l'expédition. + +«Le 23 décembre, après ma messe, dit M. Beaudoin, étant auprès du feu, +avec M. d'Iberville, M. de Brouillan vint lui dire qu'il était incapable +de le suivre dans les voyages sur la neige, telle que doit être la +guerre qu'il a eu à faire tout l'hiver, et qu'il veut ramener son monde +à Plaisance par le chemin que d'Iberville avait suivi pour venir à +Rognouse. M. d'Iberville, voyant qu'il paraissait accablé de fatigue +et excédé de tous les mécomptes qu'il s'était attirés par sa faute, ne +tenta point de le dissuader, et lui fit ses adieux dans les meilleurs +termes. M. de Brouillan partit alors à travers les neiges, qui étaient +très hautes, ayant avec lui quatre Canadiens qui devaient lui battre le +chemin.» + +On était arrivé à la fin du mois de décembre. + +Avant de se remettre en marche, M. d'Iberville prit soin de faire +célébrer la grande fête de Noël à ses Canadiens, qui étaient aussi +fervents chrétiens qu'intrépides combattants. Il y eut solennité +religieuse, grâce à la présence de M. Beaudoin, et du Père Simon qui +l'assistait: messe de minuit, grand'messe du jour avec fanfares et +sonneries des clairons, coups de canons et pièces d'artifices. C'est +ainsi que l'on arriva au mois de janvier 1697. + +D'Iberville, qui avait conservé tous ses hommes, se disposa a continuer +sa marche au nord. Il envoya en avant de Montigny, qui s'empara de deux +stations importantes; Kividi et Portugal Cove. Il sa saisit aussi d'une +chaloupe qui venait de Carbonnière, et il fit cent prisonniers. + +Pendant ce temps, un autre lieutenant de d'Iberville, M. de La Perrière, +s'empara de Tascove et du cap Saint-François, à l'extrémité de la baie +de la Conception. D'Iberville suivait avec le corps principal; il prit +80 chaloupes, et se rendit maître de 35 lieues de pays sur le coté sud +de la baie de la Conception. + +Après avoir réuni tout son monde, il se disposa à occuper l'autre côté +de la baie; mais avant de partir, il fit fabriquer des raquettes pour +ses gens. Depuis plusieurs jours la neige était tombée en si grande +quantité que les sauvages disaient n'avoir jamais rien vu de semblable +en Canada: elle atteignait dans les vallées jusqu'à vingt pieds de +hauteur. + +Nous n'avons pas besoin de décrire longuement les raquettes dont les +Canadiens avaient tiré tant d'avantages dans leur expédition de la baie +d'Hudson. On les nommait ainsi parce qu'elles avaient à peu près la +forme des raquettes du jeu de paume, seulement, elles étaient plus +grandes. On les attache sous le pied avec une double courroie qui Part +du centre de la raquette et qui fixe le pied très solidement. Avec cet +appareil, un homme exercé peut franchir les neiges les plus épaisses +sans enfoncer, et avec une singulière rapidité. + +On partit le 18 janvier, de Montigny marchant toujours en avant; et deux +jours après, grâce aux raquettes, on arriva à trente lieues de distance, +sur la côte nord, près du fort de Carbonnière et en face de l'île +du même nom. C'est là que se trouvait l'une des stations les plus +importantes des Anglais. + +On navigua plusieurs jours en vue de l'île, en attendant un moment +favorable pour débarquer. + +Le chevalier s'empara d'abord de plusieurs chaloupes des habitations +voisines, et les mit aussitôt en bon état. + +Après plusieurs tentatives, on vit qu'il fallait renoncer à cette +expédition. L'île était inabordable; toute la côte est revêtue de +rochers à pic d'une grande hauteur; le seul endroit au niveau de +l'eau est entouré d'une batture qui est pleine de périls pour les +embarcations, et qui n'est accessible qu'aux pilotes de l'île. + +Voyant ces difficultés, le chevalier ne perdit pas son temps. Il +débarqua ses troupes sur la terre ferme, et, au bout de quelques jours, +les Français s'étaient emparés de toutes les stations qui occupaient le +nord de la baie de In Conception. + +Le chevalier commença par le Havre-de-Grâce, l'un des plus anciens +établissements des Anglais. Il y trouva 100 hommes et 7,500 quintaux de +morue, et des bestiaux en grande quantité. On prit ensuite Porte-Grave +avec 116 hommes et 10,000 quintaux de morue; Mosquetti, le poste de +Carbonnière, en terre ferme, avec 220 hommes et 22,500 quintaux de +morue; New Perlican, Salmon Cove et Bridge, avec 70 hommes et 6,000 +quintaux de morue. Après quoi, M. d'Iberville, se dirigeant dans le +nord, arriva à la station de Bayever, dont il s'empara. Là, il fit 80 +hommes prisonniers et prit 11,000 quintaux de morue. Deux lieues plus +haut, à Colicove, il trouva encore un grand nombre d'animaux. + +Il y avait là des fermes magnifiques, et plusieurs fermiers possédaient +des cent mille livres de capital. Les habitants, fuyant à son approche, +s'étaient réfugiés au Havre Content, situé à l'extrémité nord de la +baie suivante, nommée la baie de la Trinité. M. d'Iberville s'y rendit +aussitôt et obtint que l'on capitulât. Quatre-vingts habitants, venus de +différents points, s'y trouvaient avec leurs femmes et leurs enfants. + +Au Havre Content, M. Deschauffours, gentilhomme acadien, fut établi avec +dix hommes de garnison. + +Dans toute cette expédition, cent vingt-cinq Canadiens s'emparèrent, en +cinq mois, d'une étendue de pays de 500 lieues carrées, après une marche +de plus de deux cents lieues; ils firent 700 prisonniers et tuèrent 200 +hommes, n'ayant subi eux-mêmes que peu de pertes, et ils ne saisirent +pas moins de 190,000 quintaux de morue. + +Après la prise de Havre Content, M. d'Iberville, ayant su que les gens +de Carbonnière, de Porte-Grave et de Bridge, auxquels il avait laissé +la vie sauve, avaient formé le projet de se réfugier à l'île de +Carbonnière, contre la parole qu'ils avaient donnée, revint aussitôt sur +ses pas pour les maintenir dans l'obéissance. Il lui fallut passer à +travers les bois et par les chemins les plus difficiles. «On avait à +chaque instant à traverser à mi-jambe dans l'eau, qui n'est pas trop +chaude en cette saison», dit M. Beaudoin. En effet, on était au 10 +février. Mais à Carbonnière, les gens se dédommagèrent de leurs fatigues +en faisant venir de la viande fraîche du Havre-de-Grâce, où, comme nous +l'avons dit, il y avait des bestiaux en grande quantité. M. d'Iberville, +pour terminer la conquête de toute l'île, songea dès lors à se rendre à +Bonavista, qui est à 100 lieues au nord de Carbonnière, mais auparavant +il voulut traiter d'échange avec les Anglais de l'île de Carbonnière. + +Ceux-ci répondirent en demandant un Anglais pour un Français et trois +Anglais pour un Irlandais. Ils étaient irrités contre les Irlandais, +qu'ils regardaient comme leurs sujets et qu'ils avaient trouvés dans les +rangs de leurs adversaires. Mais cette demande n'eut pas de suite parce +qu'elle fut éludée par les Français. + +Sur ces entrefaites, vers le 14 février, on vit revenir les quatre +Canadiens que M. de Brouillan avait emmenés avec lui, à la fin de +décembre, pour le conduire par terre de Saint-Jean à Plaisance. Ces +braves gens revenaient partager les dangers et les fatigues de leurs +compagnons d'armes. «Ils nous apprirent, dit M.. Beaudoin, que M. de +Brouillan, arrivé à Bayeboulle, à 15 lieues de Saint-Jean, se trouva +tellement accablé de fatigue et découragé, qu'il se refusa absolument +à continuer par terre, où il n'avait que 25 lieues à faire, et qu'il +préféra s'embarquer à Bayeboulle, ce qui faisait une différence de plus +de 100 lieues à parcourir par mer.» + +«M. d'Iberville eut bientôt occasion de prendre ce chemin de terre, +qui paraissait impraticable à M. de Brouillan et à messieurs les +Plaisantins, ajoute M. Beaudoin. Il est vrai qu'il n'est pas aussi beau +que celui de Paris à Versailles, mais on peut le faire en quatre jours +en marchant d'un bon pas.» M. d'Iberville voulait, avant de continuer +son expédition, revenir à Plaisance pour avoir des nouvelles de France, +d'où il attendait l'escadre qui lui avait été promise pour se rendre à +la baie d'Hudson. Enfin, «il avait peut-être à prendre des munitions, et +moi des hosties,» nous dit M. Beaudoin, qui l'accompagna dans ce trajet +de quelques jours. + +Cette expédition avait fait connaître aux Français toutes les ressources +de ce pays; ils avaient appris, par la pratique des Anglais, qui étaient +de grands chasseurs, la distance qui les séparait des possessions +françaises et les voies praticables qui y conduisaient. + + + + [Illustration: Carte des baies....] + + PORT DE PLAISANCE DANS L'ÎLE DE TERRE-NEUVE. + + La baie de Plaisance a 25 lieues de largeur à son entrée et 50 + lieues de profondeur. C'était la résidence du gouverneur français, + M. de Brouillan. + + + +Ainsi, du fond de la baie de la Trinité, où d'Iberville avait pris +New Perlican, Bayever, Bridge, etc., jusqu'au fond de la baie même de +Plaisance, à l'endroit que l'on appelait le port de Cromwell, il n'y a +qu'une lieue a traverser, tandis qu'en allant par mer, on trouverait 150 +lieues de parcours. + +M. d'Iberville s'était donc rendu à Plaisance au mois d'août 1697 pour +avoir des nouvelles; et, en attendant, il préparait l'expédition +de Bonavista, comme nous l'avons dit plus haut, pour consommer la +destruction des établissements de Terre-Neuve. + +Au bout de quelques semaines, les gens que d'Iberville avait laissés +sur les côtes pour détruire ce qui restait des possessions anglaises, +vinrent le rejoindre à Plaisance avec M. d'Amour de Plaine, leur +commandant. + +Toute la troupe de M. d'Iberville se trouvait réunie autour de lui. Il y +avait plusieurs gentilshommes canadiens, quatre officiers des troupes du +roi, et enfin des hommes signalés par les exploits les plus aventureux. + +C'était la plus intrépide réunion que l'on vit jamais en Canada. Choisis +parmi les meilleurs, M. d'Iberville, dans sa nouvelle expédition, les +avait formés encore à affronter les plus grandes fatigues. Nous aimons à +rappeler ici les noms qui nous ont été conservés dans les relations, et +dont plusieurs sont encore dignement portés en Canada: + +Le capitaine des Muys, MM. de Rancogne, d'Amour de Plaine, de Montigny, +de Bienville, frère du commandant, Boucher de La Perrière, Deschauffours +l'Hermite, Dugué de Boisbriant, et enfin Nescambiout, le chef des +Abénaquis, qui alla a Versailles quelques années après. Il fut présenté +au roi et reçut un sabre d'honneur. + +Cette dernière campagne ne les avait pas seulement aguerris, elle leur +avait procuré l'abondance. Ils n'en abusaient pas, étant soumis à la +plus stricte discipline, mais ils en profitaient pour se préparer aux +éventualités de l'avenir, achetant des armes excellentes, des vêtements +et les fourrures nécessaires pour les rudes climats du Nord. + +Mais ce riche butin amena des difficultés auxquelles on était loin de +s'attendre. + +M. de Brouillan fit connaître de la manière la plus formelle qu'il +prétendait participer aux bénéfices d'une expédition dont il n'avait +pas voulu partager les dangers. M. d'Iberville, tout en reconnaissant +l'injustice de cette réclamation, était disposé à céder, par respect +pour l'autorité; mais il n'en fut pas de même de ses gens, qui +refusèrent d'écouter de telles prétentions. Ils déclarèrent que si le +gouverneur voulait avoir sa part, il n'avait qu'il aller la chercher +lui-même dans les stations où il restait quelque chose. Ils citaient +parmi celles-ci le port de Rognouse, où on savait qu'il y avait cent +hommes, de défense avec des provisions abondantes. + + + + [Illustration: Les navires...] + + QUATRIÈME EXPÉDITION A LA BAIE D'HUDSON. + + Les bâtiments étaient au nombre de trois principaux: d'Iberville + commandait le _Pélican_, vaisseau de 50 canons et de 150 hommes + d'équipage; M. de Sérigny, le _Profond_, et M. de Boisbriand, le + _Wesph_. L'équipage était réparti sur deux autres petits bâtiments, + le _Palmier_ et _l'Esquimau_, chargés de vivres. L'escadre avait, + outre les hommes d'équipage, 250 combattants. Les bâtiments étaient + approvisionnés de tout ce qui était nécessaire pour cas expéditions + du nord: des mousquets, des haches d'armes, des harpons, des + grappins, des couvertures de laine, des fourrures, des armes + particulières pour combattre les baleines. La navigation avait cela + de particulier que jusqu'à l'entrée de la baie d'Hudson, on pouvait + rencontrer les glaces venant du pôle, tandis que, plus loin, ces + glaces diminuaient à cause de la chaleur du Gulf-Stream, qui quitte + les côtes de l'Amérique en cet endroit pour traverser l'Atlantique. + + + +M. de Brouillan, irrité, fit emprisonner quelques-uns des opposants, +et chercha à séparer M. de Montigny de M. d'Iberville. Cela poussa +d'Iberville aux dernières limites du mécontentement. + +On ne sait ce qui aurait pu résulter de l'entêtement de M. de Brouillan +et de l'indignation du capitaine canadien, lorsque arriva un événement +qui changea toutes choses. + +M. de Sérigny, frère du chevalier, arriva de France le 15 du mois de +mai 1698. Il conduisait une escadre qui apportait les ordres les plus +pressants de se rendre à la baie d'Hudson. + +La cour ayant appris que Terre-Neuve était conquise presque entièrement, +enjoignait à M. d'Iberville de se rendre aussitôt a la haie d'Hudson. +On pensait que M. de Brouillan suffirait à compléter la conquête par la +prise de Bonavista. + +Ainsi finit l'oeuvre de M. d'Iberville en Terre-Neuve et il ne lui resta +plus qu'à prendre congé de l'irascible gouverneur. + +Après cela, M. Beaudoin énumère le résultat de cette année de combats. +Il nous fait remarquer que 125 hommes, en si peu de temps, avaient +occupé près de 500 lieues carrées de territoire, avaient pris trente +stations, fait plus de 1,000 prisonniers, tué 200 hommes, et saisi tant +de milliers de quintaux de morue, sans avoir éprouvé d'autre accident +que deux hommes blessés. + +Le pieux missionnaire ajoute qu'il bénit le Seigneur d'avoir assisté les +Français, qui avaient presque tous la crainte de Dieu, tandis que leurs +ennemis étaient de moeurs abominables. + +Ces Anglais avaient cependant de bonnes qualités: ils étaient des hommes +actifs et habiles dans l'exploitation des pêcheries et des chasses; mais +ils n'avaient rien des qualités militaires, et ils étaient incapables de +résister à des combattants intrépides comme les Canadiens. + +De plus, Dieu ne pouvait les favoriser: ils ne faisaient aucune +religion, n'ayant pas même de ministre avec eux, Ils étaient, dans leur +conduite, pires que les sauvages, abandonnés à l'ivrognerie et à tous +les désordres. + +M. Beaudoin donne ensuite rémunération des stations prises par les +Français, et il les met sous trois divisions distinctes: + +Celles prises par M. de Brouillan seul, avant l'arrivée d'Iberville; +celles prises par M. de Brouillan réuni à M. d'Iberville; et enfin les +stations prises par M. d'Iberville seul, avec le nombre des habitants de +chaque place, les chaloupes qu'ils y ont trouvées, et le poisson qu'ils +y prennent chaque année. + +Il y en a dix dans la première catégorie, trois dans la seconde, et +vingt-trois dans la troisième. + +Il est à remarquer que M. de La Potherie, qui copie l'énumération, a +omis de faire cette distinction, de manière qu'on ne peut comprendre ce +qu'il a voulu dire en cet endroit. + +Voici la liste donnée par M. Beaudoin: + +1° Stations prises par M. de Brouillan avec ses gens: Rognouse, +Trémousse, Forillon, Caplini Bay, Cap Reuil, Brigue, Tothcave, +Bayeboulle, Aigueforte--490 pécheurs, 54 habitants, 71 chaloupes prises, +25,000 quintaux de morue; + +2° Celles prises par M. d'Iberville et M. de Brouillan réunis: le +Petit-Havre, la ville de Saint-Jean, le fort de Kividi--420 pêcheurs, 82 +habitants, 150 chaloupes, 75,000 quintaux de morue; + +3° Stations prises par M. d'Iberville seul: 1° dans la baie de la +Conception et la haie de la Trinité: 2° de Portugal Cove, Havremon, +Quinscove, Havre-de-Grâce, Mousquit, Carbonnière, Croques Coves, Kelins +Cove, Fresh Water, Bayever, Vieux Perlican, Lance-Arbre, Colicove, New +Perlican, Havre Content, Arcisse, la Trinité.--1,138 pêcheurs, 149 +habitants, 214 chaloupes, 113,800 quintaux de morue. + +Total: 2,048 pécheurs, 285 habitants, 435 chaloupes, 263,900 quintaux de +morue. + +Après le départ de M. d'Iberville, M. de Brouillan se trouva délivré +d'une grande préoccupation: il lui semblait qu'il serait plus en mesure +d'exercer ses prérogatives, et de prouver qu'il n'avait pas besoin de +partager son autorité. Mais les années suivantes ne lui furent pas +favorables, et on 1698 les Anglais étaient revenus occuper sans +résistances toutes les stations de la côte orientale. + +M. de Brouillan ayant été nommé au gouvernement de l'Acadie, fut +remplacé par M. de Subercase. Ce dernier se décida d'attaquer les +stations anglaises, ce qu'il opéra, avec le commandant de Montigny, en +janvier 1707. Ils avaient réuni 450 hommes. Ils prirent plusieurs postes +et détruisirent tous les environs de Saint-Jean. L'année suivante, M. de +Saint-Ovide, neveu de M. de Brouillan, alla, avec 125 hommes et M. +de Cortebelle, occuper le pays; ils enlevèrent Saint-Jean, et se +préparaient à de nouvelles excursions, lorsque le gouverneur de +Plaisance les rappela, parce qu'il avait appris que les Anglais se +préparaient à l'attaquer avec 2,000 hommes. + +Les succès furent ainsi partagés dans le cours du XVIIIe siècle; les +Anglais finirent par consolider leur occupation, mais ils consentirent à +laisser aux pêcheurs français quelques points sur la côte. Il ne reste +plus aujourd'hui à la France que deux îles au sud de Terre-Neuve, +Saint-Pierre et Miquelon, qui sont aujourd'hui le contre d'une +exploitation considérable. + +En 1745, la pêche occupait chaque année dix mille hommes avec 500 +navires de Bayonne, de Saint-Jean de Luz et du Havre-de-Grâce. + +Aujourd'hui les pêcheries ont une importance plus grande que jamais. +Chaque année, près de cent quatre-vingt-dix bâtiments viennent se fixer +sur le banc de Terre-Neuve. Ils ne doivent pas, d'après les traités, +avancer à plus de vingt lieues du rivage, mais cela suffit pour la +pêche. Ils trafiquent avec les riverains de Terre-Neuve, qui leur +apportent le menu poisson qui doit servir d'amorce. Pas moins de +vingt-cinq à trente mille pêcheurs, largement rétribués, sont ainsi +employés à la pêche. Cette occupation est une école tout à fait +précieuse pour la préparation de la marine française. Aussi le +gouvernement donne-t-il à chaque bâtiment une prime considérable. + +Tel est l'état actuel des pêcheries françaises en Amérique, et l'on ne +doit pas oublier la part que d'Iberville a prise au développement de +cette précieuse industrie. + + + + +QUATRIÈME PARTIE + + + +IV EXPÉDITION A LA BAIE D'HUDSON. + +Tous les préparatifs étant terminés à Plaisance et les équipages de +l'escadre ayant été complétés, on mit à la voile le 8 juillet 1697, +et l'on avança par un vent du sud-ouest. D'Iberville commandait le +_Pélican_, vaisseau de 50 canons et de 150 hommes d'équipage. M. de +Sérigny commandait le _Profond_ et M. de Boisbriant le _Wesph_. +Ces officiers avaient parcouru plusieurs fois les mers du Nord et +connaissaient la baie d'Hudson. Enfin, les hommes de guerre qui les +secondaient, avaient été déjà leurs compagnons. + +Outre M. d'Iberville et ses deux frères, M. de Sérigny, et de Bienville, +âgé seulement de quatorze ans et frère chéri d'Iberville, il y avait +leur cousin de Martigny, fils de leur oncle, Jacques Le Moyne; les +deux MM. Dugué de Boisbriant, de La Salle, de Caumont, le chevalier de +Montalembert, de la compagnie du marquis de Villette, M. de La Potherie, +qui a publié plusieurs volumes pleins d'intérêt sur la Nouvelle-France +et sur les événements dont il avait été témoin; MM. de Grandville et de +Ligonde, gardes de la marine; Chatrier. Saint-Aubin, Jourdain et Vivien, +pilotes, La Carbonnière de Montréal, Saint-Martin, etc.; enfin, Jérémie, +qui a laissé une relation assez complète de tous ces événements. Ils +avaient avec eux un aumônier. D'Iberville avait toujours soin d'en +associer à toutes ces entreprises, où il fallait toujours être prêt à +donner sa vie pour le service de Dieu et du roi. Cet aumônier était +M. Fitz-Maurice, de la famille des Kiéri en Irlande, dont d'Iberville +estimait tout particulièrement le mérite et le zèle infatigable. Il +devait rendre les plus grands services, et il était destiné à subir de +grandes fatigues. + +L'équipage était réparti sur cinq navires: le _Pélican, le Palmier, +le Wesph, le Profond_, et un brigantin nommé _l'Esquimau_, chargé +de vivres. L'escadre réunissait, outre les hommes d'équipage, 250 +combattants. Les bâtiments étaient approvisionnés de tout ce qui était +nécessaire pour ces expéditions du Nord; des mousquets, des haches +d'armes, des harpons, des grappins pour fixer les navires sur les glaces +lorsqu'on ne pouvait plus naviguer, des couvertures de laine et des +fourrures pour les jours les plus froids, des armes particulières pour +combattre les baleines, qui naviguaient par légions dans le nord, et +pour s'emparer de ces populations d'amphibies qui couvraient les rivages +parfois jusqu'à perte de vue; sans compter les armes de chasse pour +attaquer ces tribus d'oiseaux si nombreux, non encore décimés par les +chasseurs: les oies, les outardes, les pingouins, les mouettes, les +goélands. + +De Plaisance, on longea l'île pour se rendre sur la côte orientale. On +passa devant le cap Sainte-Marie, devant lu cap de Rase au sud de l'île, +puis on remonta le long du banc de Terre-Neuve. M. d'Iberville avait +reçu l'instruction de courir des bordées sur cette côte; mais des +brumes très épaisses s'étant élevées, ces instructions ne purent être +observées, et l'escadre se dirigea aussitôt vers le nord. + +Le 17 juillet, neuf jours après le départ, l'escadre ayant passé le cap +Saint-François et le cap Bonavista, on se trouva près de Belle-Isle, +en face de l'embouchure du fleuve Saint-Laurent et par le 52e degré de +latitude. + +On commença à rencontrer quelques glaces dérivant vers le sud, mais ce +n'était rien en comparaison de ce que l'on devait voir plus tard. + +Le 18 juillet, l'escadre longea les côtes du Labrador. Le 24, 16 jours +après le départ de Plaisance, l'entrée de la baie d'Hudson se présenta: +elle était tout obstruée de glaces. On était en face de l'île de la +Résolution, et des îles Button, qui conservent encore le même nom. Il +fallait se frayer un passage en naviguant vers l'ouest. + +D'Iberville, monté sur le Pélican, affrontait les banquises, sachant +profiter de toutes les ressources de ces passages, qu'il avait traversés +plusieurs fois, et frayant la route aux autres navires. + +Il fallait souvent grappiner, c'est-à-dire fixer les bâtiments sur les +glaces au moyen de grappins dont on avait un bon nombre. + +A cette hauteur, on était au 62e degré de latitude, le soleil était +perpétuel, éclairant la nuit comme le jour. On rencontra ensuite les +îles du Pôle et de la Salamandre, ainsi nommées d'après les deux +bâtiments que d'Iberville y avait conduits dans son voyage précédent de +1694. + +Arrivés à ce point, les navigateurs virent marcher contre eux +l'immensité des glaces venant du pôle; elles apparaissaient au loin +jusqu'à la ligne de l'horizon. C'étaient des masses énormes qui +semblaient entassées les unes sur les autres. Enfin, à chaque instant, +comme dans la région des nuages, on voyait s'accomplir les mouvements +les plus variés. + +Certains bancs s'arrêtaient et se disposaient avec ordre comme les quais +d'un fleuve. Les autres continuaient à marcher et s'avançaient plusieurs +de front comme une flotte gigantesque. Il y avait des blocs de 300 pieds +de hauteur. A certains moments, dans cette procession effrayante, il y +avait des rencontres, avec des bruits terribles; tantôt c'était comme +des coups de tonnerre, d'autres fois comme des salves d'artillerie, ou +des feux de file de mousqueterie. A ces rencontres, les blocs de glace, +poussés par une force irrésistible, se levaient, se dressaient les uns +contre les autres, et menaçaient de s'abattre sur les embarcations. + +Il était difficile de braver ces obstacles avec ces petits navires, qui +étaient si mal disposés pour supporter les grandes lames de l'Océan. +C'est ainsi que s'avançaient ces intrépides navigateurs; ils n'avaient +pour appui que des coques de noix; ils étaient dépourvus de ces +instruments de précision modernes qui parlent un langage, si +infaillible; ils n'avaient pour guide que la boussole et marchaient +connue les yeux fermés dans les brumes. + +A un certain moment, un vent s'éleva qui ébranla les glaces et les +bouleversa. Au milieu de ce conflit, deux bâtiments se rencontrèrent, et +un mat d'artimon fut brisé, tandis que le brigantin _l'Esquimau_, poussé +par la violence des courants, fut enlevé et sombra avec son chargement. +Tout ce que l'on put faire fut de sauver l'équipage. + +Dans ces régions, les tempêtes sont plus effrayantes que partout +ailleurs. Le 24 juillet, l'escadre en ressentit une qui dura huit +heures. + +Les cordages et le pont étaient couverts de verglas, les voiles +s'immobilisaient; le veilleur, à son poste d'observation au haut du mat, +était comme une stalactite vivante. Les côtes présentaient une masse de +pics et de précipices effrayants. Enfin, au milieu de la tempête, le +_Pélican_ se vit séparé des trois autres vaisseaux, qui jusque-là +l'avaient suivi. + +Le 8 du mois d'août, on était entré dans le détroit de la baie d'Hudson; +on doubla le cap Haut, puis le cap Charles, à 50 lieues de l'ouverture +du détroit. + +Le 15 du mois d'août, le _Pélican_ était arrivé à 150 lieues des îles +Button et de l'entrée est du détroit. D'Iberville, ne voyant pas +arriver les trois vaisseaux français, s'arrêta, quelques jours pour les +attendre. + +Ils étaient au milieu des splendeurs des mers du Nord. Dans le jour, ils +pouvaient contempler un ciel d'un éclat et d'une pureté extraordinaires, +qui tranchait sur la blancheur des neiges, et les glaces, qui +s'étendaient à perte de vue. Pendant la nuit, les aurores boréales +apparaissaient avec leurs lueurs plus blanches que l'albâtre et variant +à chaque instant. Autour du navire, tout un peuple d'amphibies, de loups +et de veaux marins couvraient les rivages; ils offraient aux chasseurs +une proie facile. Dans le ciel, des volées d'oiseaux énormes: les +outardes, les goélands remplissaient les airs, et ils étaient en si +grande quantité que La Potherie nous dit qu'on pouvait les prendre par +milliers. + +Tandis qu'on pouvait se livrer à la chasse, on pouvait aussi s'occuper à +la pêche, qui offrait une proie abondante. + +On était encore sur les glaces lorsqu'on vit arriver une bande de +sauvages esquimaux avec qui l'on se mit en rapport. M. de La Potherie +donne de grands détails sur ces habitants étranges des mers du pôle. Il +nous dit comme leurs vêtements, leurs armes et tous les objets à leur +usage sont admirablement adaptés au climat qu'ils doivent habiter. + +Ils portent un surtout fait de fourrures très épaisses, avec des gilets +et des hauts-de-chausse de peau. Le tout est cousu avec les nerfs les +plus délicats des animaux et «avec une perfection dont les couturières +européennes n'approchent pas». Par-dessus leurs chausses, ils mettent +deux paires de bottes l'une sur l'autre, alternées avec des chaussons +de peau. Ils prennent donc plus de précautions contre le froid que les +Européens, mais aussi il paraît qu'ils ne connaissent pas les infirmités +qui affligent les peuples qui se disent civilisés. + +Leurs canots de peaux de loups marins montées sur des os de baleine, +sont une invention merveilleuse pour braver la fureur des flots. Ils +sont tout couverts sur le dessus, à la réserve d'une ouverture où les +navigateurs se mettent; elle est si bien ajustée qu'il n'y entre jamais +d'eau. Ils les gouvernent très facilement avec une rame de quatre pieds +de longueur, arrondie aux deux extrémités et qu'ils savent manoeuvrer +avec une rapidité extraordinaire. + +Le _Pélican_ remit à la voile et arriva le 3 septembre en vue du fort +Nelson, n'ayant pas de nouvelles des autres bâtiments. + +Le 5 septembre, l'on vit arriver trois vaisseaux que l'on prit pour +l'escadre: grand mouvement à bord et grande joie. On bat aux champs +et l'on arbore les pavillons de bienvenue. Mais, étonnement général +lorsqu'on s'aperçoit que les bâtiments signalés ne répondent pas et +s'avancent toujours, en silence, à force de voiles. La méprise ne fut +pas longue; on avait devant soi trois vaisseaux ennemis qui venaient +d'attaquer le _Profond_ dans le nord de la baie, et qui croyaient +l'avoir coulé à fond. + +Ces trois bâtiments étaient le _Hampshire_, de 50 canons et de 150 +hommes d'équipage; le _Derring_, de 36 canons et 100 hommes d'équipage, +et le _Hudson Bay_, de 32 canons et plus de 200 hommes d'équipage: +total, près de 350 hommes avec 108 canons, auxquels le _Pélican_ ne +pouvait opposer que 150 hommes et 50 canons. + +D'Iberville comprit aussitôt le danger, mais il jugea qu'il devait le +braver. D'ailleurs, il commandait des hommes résolus et qui n'auraient +pas voulu entendre parler de retraite. + +Aussitôt, il divise son monde en plusieurs détachements. Il met La Salle +et de Grandville, gardes de la marine, avec leurs hommes à la batterie +d'en bas; il place son jeune frère de Bienville et M. de Ligonde, +autre o-arde de la marine, à la batterie du haut, et établit M. de La +Potherie, Saint-Martin et La Carbonnière au château dee l'avant, avec +les hommes les plus aguerris; lui-même se porte, avec un détachement, au +château de poupe, près du pilote, pour tout diriger. + +D'Iberville, avec l'intelligence qui le caractérisait, décida qu'un +abordage vaudrait mieux que le vain essai de lutter, avec 50 canons, +contre trois vaisseaux pouvant tirer de tous côtés en l'environnant +comme d'un cercle de feu. Il se dirige donc vers le _Hampshire_, tandis +que les Anglais l'apostrophaient en criant qu'ils le reconnaissaient, +«qu'ils le cherchaient depuis longtemps, que son dernier jour était venu +et qu'ils ne l'épargneraient pas.» Et sur cela, des cris et des hourras +répétés. + +Le moment était solennel. D'Iberville avançait toujours; il était d'une +impassibilité qui lui était ordinaire dans le danger et qui électrisait +ses gens, qui avaient les yeux sur lui. + +Il fait sonner l'abordage. Tous ses gens se garent d'abord pour essuyer +la première bordée du _Hampshire_, puis ils se relèvent et montent d'un +bond sur les embrasures. Retenus d'une main aux manoeuvres du navire, de +l'autre, ils brandissaient leurs haches d'armes. Le navire marchait +avec rapidité. Le capitaine du Hampshire, les ayant contemplés quelques +instants, jugea qu'il pouvait être anéanti du premier coup avant qu'il +pût être secouru par les autres navires. Il fait aussitôt carguer ses +voiles, et, virant de bord, il se dérobe à une lutte qu'il n'ose pas +affronter. + +D'Iberville ne perd pas un instant. Il continue sa course et se dirige +entre les deux autres vaisseaux. En passant près du _Derring_, il le +foudroie avec sa batterie de droite. Il se retourne vers le _Hudson +Bay_, et lui envoie sa bordée de gauche, puis il revient vers le +_Hampshire_, qui, voyant le Pélican aux prises avec deux vaisseaux, +avait décidé de se remettre en ligne. Les deux bâtiments anglais +avaient peine à se rétablir; les manoeuvres étaient hachées, les voiles +criblées, les canons renversés, les blessés nombreux. + +Cependant, d'Iberville voyant que ce qu'il avait voulu éviter allait +se réaliser, si les trois navires se réunissaient, marcha droit sur le +_Hampshire_. Pendant ce temps, les trois navires se remirent en ligne et +tiraient à la fois, criblant le _Pélican_, mais sans blesser beaucoup de +monde, les gens d'Iberville étant si exercés à se garer à chaque bordée. +Ils jugeaient de la direction des coups, et suivant leur portée, ils +montaient dans les manoeuvres avec la rapidité la plus extraordinaire, +ou se garaient dans l'entrepont, puis ils revenaient sur le tillac en +poussant des cris de défi. + +_Le Hampshire_, voyant l'inutilité de toutes ses volées de canons, se +décida enfin à aborder le _Pélican_, réservant son feu pour frapper son +adversaire d'aussi près que possible. Il commença par chercher à prendre +le vent pour revenir sur le _Pélican_ avec plus de force, mais, là +éclata l'inhabileté des marins anglais; ils ne purent réussir dans cette +manoeuvre, et su retrouvèrent côte à côte avec le _Pélican_, qui les +prolongeait et les suivait dans tous leurs mouvements. + +C'est alors qu'arriva l'événement le plus considérable du combat. + +Les navires étaient si près l'un de l'autre que les hommes +s'apostrophaient des deux bords. Les Anglais criaient aux Français +qu'ils vinssent leur rendre visite, et, voyant M. de La Potherie qui +avait le visage tout noir de poudre, ils s'écrièrent: «Ali! quel beau +visage de Guinée.» + +Le _Hampshire_ se voyant a portée de pistolet, lança sa bordée, qui +n'eut presque pas de prise sur l'équipage étendu à plat sur le pont. + +Alors, d'Iberville riposta. Tous ses canons étaient pointés à couler +bas, et il envoya si bien sa bordée que le _Hampshire_ ne put faire +que quelques brasses et sombra complètement sous voiles, avec tout son +monde, qui comprenait 150 combattants. + +Les deux autres vaisseaux, voyant ce désastre, ne songèrent plus à faire +aucune résistance. Le _Derring_ vira de bord avec la plus grande hâte, +et s'enfuit; mais l'_Hudson Bay_, trop criblé pour en faire autant, +amena aussitôt son pavillon, et d'Iberville envoya La Salle avec 25 +hommes pour l'amariner. + +Tout avait été si bien conduit, que d'Iberville n'avait pas de morts, +et ne comptait que 14 blessés; mais les manoeuvres étaient coupées, les +voiles percées à jour, les mâts criblés. + +Le chevalier du Ligonde avait reçu deux coups de feu; La Carbonnière +avait le coude entamé; Saint-Martin, la main fracassée; M. de La +Potherie avait reçu plusieurs balles dans ses vêtements, et avait un +bras contusionné. + +Après ce combat acharné il se passa encore bien dea événements avant +l'attaque du fort Nelson. On était parvenu au 7 de septembre, et l'on +expérimenta alors la rigueur de ces climats. Il faisait très grand +froid; le vaisseau, avec ses agrès et ses mâts, était tout couvert +de neige et de verglas. Le vent était très fort, et, la grande ancre +s'étant rompue, la désolation fut au comble parmi les blessés et les +malades. M. de La Potherie, quelque accablé de fatigue qu'il fût, avait +encore assez de liberté d'esprit pour faire la remarque que Horace, qui +relève l'audace de celui que le premier confia une nef aux flots, ne +s'était cependant jamais trouvé en si fâcheuse conjoncture. + + Illi robur et aes triplex + Circa, pectus erat qui fragilem truci + Commisit pelago ratem + Primus, nec timuit proecipitem Africum + Decertantem... + +La tempête se déchaîna, ensuite dans toute sa fureur; la galerie fut +enlevée, les tables et les bancs brisés dans la grande salle; enfin, +vers dix heures du soir, le 7 septembre, le gouvernail fut enlevé. Le +vaisseau, secoué et poussé sur les battures, ne put résister et fut +ouvert par le milieu. Au matin, il commença à sombrer: il fallut +l'abandonner. En ce moment on voyait la terre à deux lieues. + +Au milieu de ces épreuves d'Iberville était inébranlable: c'était dans +les plus terribles circonstances que se révélaient sa fermeté et la +sûreté de ses décisions. Il se mit en devoir de sauver son équipage. +Il envoya M. de La Potherie et son cousin de Martigny dans un esquif, +chercher un lieu de déparquement, puis il fit disposer des radeaux, et +embarqua son monde. Les rigueurs du froid étaient telles que, sur les +200 hommes qui se trouvaient sur le bâtiment et qui eurent à traverser +les battures dans l'eau jusqu'à la ceinture, 18 périrent. M. de La +Potherie tomba sans mouvement, épuisé de fatigue; quelques Canadiens le +sauvèrent. L'aumônier, M de Fitz-Maurice, fut admirable de dévouement, +étant, comme nous l'avons dit, d'une force extraordinaire. Il soutenait +et même portait ceux qui ne pouvaient se traîner, et il ne les +abandonnait pas avant qu'ils fussent arrivés en terre ferme. + +De grands feux que l'on fit soulagèrent ces pauvres gens qui étaient +légèrement vêtus et tout dégouttants encore du naufrage. Dans tous ces +désastres, d'Iberville avait veillé a tout. Il avait sauvé sa provision +de poudre, et il put ainsi envoyer ses meilleurs tireurs pour se +procurer du gibier. Heureusement, les autres vaisseaux arrivèrent, +le _Palmier_, le _Wesph_ et le _Profond_, apportant des vivres, des +munitions et des vêtements de toutes sortes; il était temps: les plus +robustes succombaient, les plus nobles coeurs étaient anxieux. Les +fronts s'éclaircirent, mais comme en ces temps la foi accompagnait +toutes les émotions, de vives démonstrations de reconnaissance furent +adressées à Dieu. D'ailleurs, ces braves gens étaient déterminés à toute +tentative suprême et, périr pour périr, ils disaient qu'il valait mieux +sacrifier sa vie sur un bastion du fort Nelson que de languir dans un +bois avec un pied de neige. + +Le 11 septembre, dit M. de La Potherie, nous allâmes faire du feu à la +portée du canon du fort et sous le couvert des arbres, pour tromper +l'ennemi. La fumée nous attira des coups de canon, mais facilita aux +gens le débarquement le long de la rivière. M. d'Iberville, se dirigeant +par de petits sentiers couverts, s'en alla reconnaître la place, sur les +11 heures du matin; après quoi il envoya de Martigny en parlementaire +pour réclamer deux Canadiens et deux Iroquois qui étaient restés +prisonniers l'année précédente. Le gouverneur les refusa: alors on +résolut l'attaque. + +Après dîner, on dressa une batterie à deux cents pas du fort, et l'on +débarqua les mortiers, les canons et les munitions, sous la direction +du chevalier de Montalembert, garde de la marine. Le lendemain, le +bombardement commença vers 10 heures du matin, et continua jusqu'à, une +heure de l'après-midi. Les bombes faisaient un effet merveilleux; les +remparts étaient renversés, et les Canadiens envoyés en tirailleurs, +voyant les résultats, les saluaient de Sassa Kouès de triomphe. On +commença alors, sur la côte opposée du Nord, une nouvelle batterie +qui aurait écrasé le fort, mais le gouverneur envoya le ministre, M. +Morrisson, proposer une capitulation, qui ne put être acceptée à cause +des conditions qui l'accompagnaient. Enfin, le lendemain, 13 septembre, +le gouverneur envoya des parlementaires chargé d'accepter les conditions +posées par M. d'Iberville. + +A une heure de l'après-midi, l'évacuation eut lieu. La garnison sortit +tambours battants, mèches allumées, enseignes déployées, avec armes et +bagages. + +Le fort Nelson, que l'on venait de prendre, est au 59e degré 30 m. de +latitude; c'est la dernière place de l'Amérique septentrionale. Il était +en forme de trapèze avec quatre bastions. Dans chaque bastion il y +avait des fauconneaux et des pièces de quatre et de huit. En tout, deux +mortiers de fonte, 34 canons et plusieurs petites pièces. + +M. d'Iberville installa ses hommes, puis fit célébrer les offices +religieux. M. de Fitz-Maurice fit les offices et ensuite s'occupa de se +mettre en rapport avec les sauvages. + +Cette campagne rendait la France maîtresse de toute la baie d'Hudson et +du toutes ses richesses, qui sont très grandes, car dans un climat +si rude la Providence a pourvu merveilleusement à la subsistance des +peuples qui y sont établis. + +Les rivières sont très poissonneuses, la chasse y est abondante. Il y a +des perdrix en si grande quantité qu'on peut en tirer des milliers et +des milliers. Elles sont toutes blanches, beaucoup plus délicates que +celles d'Europe, et presque aussi grosses que des poules. Les outardes +et les oies sauvages y abondent si tort au printemps et à l'automne, +que les bords des rivières en sont remplis. Les caribous s'y trouvent +presque toute l'année; on les rencontre parfois par bandes de sept à +huit cents. La viande en est encore meilleure que celle du cerf. + +Les pelleteries sont très nombreuses, très variées, très précieuses, +bien plus belles que celles des climats plus doux: les martes, les +renards noirs, les loutres, les ours, les loups, les castors sont très +abondants et d'une fourrure fournie et très fine. Mais ce qui pouvait +surtout attacher les Français à ce pays, c'est que les sauvages sont +bons, très désireux d'embrasser la vraie religion, et tout différents +des populations iroquoises, qui ont été si acharnées contre les +établissements français. + +Les sauvages venaient donc un foule au fort Nelson pour se mettre on +rapport avec les Français, qu'ils avaient appris à aimer dans leurs +rapports précédents. Ils aimaient ardemment le noble caractère +d'Iberville; ils estimaient sa franchise, sa noblesse de coeur, sa +droiture, qui est la qualité qu'ils estiment le plus, nous dit M. de +La Potherie. Ils avaient appris à connaître M. de Martigny et M. de +Sérigny, qui, dans les expéditions précédentes, étaient restés plusieurs +mois avec eux. Ils savaient d'avance aussi qu'ils devaient mettre toute +leur confiance dans le missionnaire, par les vertus qu'ils avaient +admirées dans ceux qui l'avaient précédé. Ils n'oubliaient pas le P. +Silvy, venu avec d'Iberville dans sa première expédition, et qui, resté +avec eux, s'était dévoué jusqu'à ce que sa santé fût épuisée. Le P. +Silvy, après ces oeuvres de missions à la baie d'Hudson, fut rappelé +à Québec, mais le coup de mort était déjà porté: il mourut au bout de +quelques semaines. Les sauvages savaient tout cela, et lui conservaient +une filiale reconnaissance. + +Ils avaient été attachés encore au nom français par le dévouement sans +limites du P. Marest, venu en 1694, et qui était resté plusieurs années +avec eux. Le zèle qu'il avait mis à travailler au service de l'équipage, +pendant l'hiver même, était grand, mais celui qui l'animait à s'occuper +des sauvages était encore plus grand, à cause du besoin où il voyait +leurs âmes. Il s'en allait aux plus grandes distances par tous les +temps; il passait les rivières à mi-corps, traversait des marais et des +savanes, supportant les froids les plus violents, et gagnant ainsi +le coeur des sauvages. Ils comprenaient, en le voyant supporter +héroïquement ces épreuves, quelle affection il devait avoir pour les +âmes. Ce sont des choses que les sauvages ne devaient jamais oublier; +ils n'avaient rien vu de semblable chez les ennemis des Français. + +M. de Fitz-Maurice, animé par ces exemples, se mit dans les mêmes +rapports avec les sauvages. Il allait au loin les trouver dans leurs +campements, et passait les ruisseaux, les rivières, les marais, +supportant tout. Mais il est bon de rapporter une part du mérite de ces +oeuvres à M. d'Iberville, qui s'occupait avant tout du bien spirituel +de ses hommes et des sauvages. A bord, il assistait aux prières, aux +neuvaines et à la sainte messe, Il secondait l'aumônier dans toutes les +dispositions de son zèle. Le P. Fitz-Maurice nous dit qu'il était un des +premiers à la confession et à la communion. Nous ne pouvons avoir une +trop haute idée de ces héros chrétiens, plaçant au-dessus de tout, le +but religieux qui les guidait dans leurs entreprises, et sachant mettre +leur conduite en rapport avec leurs pieuses convictions. Ils rappellent +les héros des croisades. + +M. d'Iberville pourvut ensuite à l'organisation de la nouvelle colonie. +Il mit son frère de Sérigny à la tête des stations; il demanda ensuite à +M. Fitz-Maurice de se charger de l'administration spirituelle, puis il +repartit pour la France, le 24 septembre 1697, bien que la saison fût +déjà avancée. + +Il avait installé à bord du _Profond_ l'équipage du _Pélican_, qui avait +sombré; il y avait ajouté une partie de l'équipage de l'_Hudson-Bay_, et +enfin la garnison du fort, qu'il devait rapatrier. + +Une heure après le départ le _Profond_ échouait, mais ce ne fut qu'une +alerte de peu de durée, car la marée survenant, on put continuer la +route. + +A cette époque de l'année, le soleil baissait sur l'horizon à mesure +que l'on avançait vers le nord, et au bout de quelques jours, il ne +paraissait plus et l'on ne pouvait plus prendre la hauteur pour se +diriger. + +Aussi, dit M. Bacqueville de La Potherie, on avançait dans les ténèbres; +on ne voyait plus rien, et par surcroît, il arriva une très forte +tempête. + +Avec tout cela, il fallait trouver le détroit pour sortir de cette mer +tempétueuse. Après plusieurs jours d'inquiétude et de tâtonnements, on +put reconnaître qu'on était à l'entrée du détroit et en face de l'île de +Sasbré. On continua la marche avec plus d'assurance, en allant toujours +à l'est, et, le 2 octobre, c'est-à-dire huit jours après le départ du +fort Nelson, l'escadre se trouvait à, 50 lieues de l'entrée ouest du +détroit, devant le cap Charles, au 63e degré de latitude, presque au +milieu du parcours du détroit. + +On longea ensuite les îles Bonaventure. Ces îles avaient été ainsi +nommées dans une expédition précédente, du nom du capitaine de frégate +Bonaventure, qui avait accompagné le chevalier en 1689. + +On passa ensuite devant les îles sauvages et devant le cap Dragon, au +62e degré de latitude. + +Le 9 d'octobre on longeait les îles Button, et enfin le 10 octobre 1697, +on était hors de danger à l'entrée du détroit, où l'on avait passé +précédemment le 7 juillet, en se rendant dans la baie d'Hudson. + +M. de La Potherie cite alors ces vers d'Horace adressés à Virgile, qui +se rendait d'Italie à Athènes avec un vent de nord-ouest: + + Ventorumque regat pater, + Obstrictis aliis, proeter Iapyga... + +C'était le vent d'Iapyx qui était favorable à Virgile, comme lu vent +nord-ouest qui poussait l'escadre vers la sortie du détroit. + +Dans cette traversée, M. de La Potherie fait remarquer que les équipages +furent rudement éprouvés par le scorbut. + +Les hommes étaient exposés à prendre cette terrible maladie par l'usage +des viandes salées, par les rafales continuelles qui couvraient d'eau +les bâtiments, par l'impossibilité de changer d'habits et de linge qui +était en petite quantité. Plusieurs succombèrent. + +L'escadre arriva à Belle-Isle le 9 novembre, et deux semaines après, +Rochefort, terme de la navigation, était en vue. + +En terminant sa relation, M. de La Potherie croit devoir assurer que +l'occupation de la baie d'Hudson n'offrait pas assez d'avantages de +commerce pour affronter les périls d'une navigation si longue et si +difficile dans des climats si rigoureux. + +Mais tel n'était pas le sentiment du chevalier d'Iberville, qui savait +très bien le parti que les Anglais pouvaient tirer de ce pays. + +C'est ce qui a été confirmé par la suite des événements. Les Anglais +revinrent plus tard; ils s'assurèrent de tout le pays, favorisèrent des +associations puissantes, et ces commerçants, avec les subsides et les +primes du gouvernement, établirent deux grandes compagnies qui se mirent +à la tête du commerce des fourrures dans le monde entier. + +Ce sont les deux compagnies de la baie d'Hudson et du Nord-Ouest, qui, +jusque dans les derniers temps, ont réalisé des bénéfices montant +presque chaque année à la somme de vingt à vingt-cinq millions de +francs. + +D'Iberville, à son retour, vit le ministre des colonies, et lui exposa +avec force la situation de la Nouvelle-France, et le danger que lui +faisait courir le voisinage des Anglais. + +Ces représentations eurent un plein succès, et le ministre chargea +d'Iberville d'une expédition plus considérable que toutes celles qui lui +avaient été confiées jusque-là. + +C'est ce que nous verrons dans les chapitres suivants. + + + + +CINQUIÈME PARTIE + + + + +EXPÉDITION DU MISSISSIPI. + +M. d'Iberville quitta la baie d'Hudson on 1697 et revint en France. Il +rendit compte de sa mission et énonça les moyens qu'il y avait à prendre +afin d'en assurer le succès. Il parle ainsi de l'avenir des possessions +françaises en Amérique: + +«Suivant lui, il fallait s'occuper des dangers qui menaçaient nos +établissements. Ces dangers venaient du voisinage de puissances qui +étaient redoutables par leur nombre et par une position supérieure à +celle des colonies françaises. + +«Vis-à-vis de nos colonies du nord, les Anglais et les Hollandais +occupaient des pays d'un climat tempéré et d'une production +surabondante. + +«Ils pouvaient attirer des quantités innombrables d'émigrants; de plus, +ils pouvaient les établir avantageusement et les fixer pour jamais. + +«Les Français qui viennent dans la Nouvelle-France y sont attirés par +quelques avantages: par l'immensité des forêts et des pêcheries à +exploiter; mais ils ont à, lutter contre un climat si rigoureux, qu'ils +ne songent après avoir amassé quelque bien, qu'à s'en aller le faire +fructifier dans la mère patrie. De là, une cause d'infériorité pour les +colonies françaises. Les Anglais sont établis dans le sud, sous une zône +supérieure à celle de leur propre pays; quand ils en ont joui pendant +quelques années, il ne veulent plus partir et contribuent à élever ainsi +chaque année le chiffre de leur population. + +«Aussi les Français ne se comptent que par vingt mille, et leurs voisins +par plus de deux cent mille. + +«Pour soutenir la concurrence, il faudrait donc que tout en conservant +les possessions si avantageuses du nord, la France songeât à occuper +les contrées si favorables du sud, sur les rives du Mississipi et du +Missouri, et cela jusques aux bords du golfe du Mexique, où se trouvent +les plus beaux pays du monde. + +«Et ce serait d'autant plus urgent que les Anglais se préparent à +s'établir dans ces immenses contrées du sud.» + +Et il concluait par ces paroles: + +«Si la France ne se saisit de cette partie de l'Amérique qui est la +plus belle, pour avoir une colonie capable de résister aux forces +de l'occupation anglaise, celle-ci, qui est déjà très considérable, +s'augmentera de manière que dans moins de cent années, elle sera assez +forte pour se saisir de toute l'Amérique et en chasser toutes les autres +nations. + +«D'un autre côté, la possession du Canada ne peut avoir son prix que +par l'extension à l'ouest par le Mississipi, et cette extension n'a +absolument d'utilité que par la possession des bouches de ce fleuve, +qui mettra le grand Ouest en communication avec les îles françaises des +Antilles, et principalement avec Saint-Domingue.» + +Vauban, dans ses considérations sur l'avenir des colonies françaises, +avait absolument les mêmes idées que le chevalier d'Iberville. Quant à +la qualité des établissements coloniaux, disait-il, il n'y a rien de +plus noble et de plus nécessaire. + +«Rien de plus noble, parce qu'il n'y va pas moins que de donner +naissance et accroissement à une immense monarchie qui, pouvant s'élever +au Canada, à la Louisiane et à Saint-Domingue, deviendra capable de +balancer toutes les autres puissances de l'Amérique et d'enrichir les +rois de France. + +«Rien de plus nécessaire, parce que, sans cet accroissement, à la +première guerre avec les Anglais et les Hollandais, nous perdrons nos +possessions sans espoir d'y jamais revenir.» + +Dans le même temps on remit à M. de Pontchartrain un mémoire qui avait +été rédigé par M. d'Ailleboust, fils de l'ancien gouverneur de +Montréal, et qui résume toutes les données fournies par les différents +explorateurs de l'Ouest et du Mississipi, comme Marquette, Jolliet, La +Salle, de Tonty, etc. + +«Le pays où l'on propose à Monseigneur d'établir une nouvelle colonie +est d'une richesse admirable et du plus bel avenir. Il est d'une grande +étendue, car le Mississipi qui l'arrose a plus de six cents lieues de +longueur, allant du 46e degré de latitude au 30e. + +«Ce fleuve est alimenté par plusieurs rivières très telles, venant les +unes de l'est, comme l'Ohio, le Wabash, le Tennessee, les autres de +l'ouest, comme le Red River, l'Arkansas et le Missouri. + +«Les seuls habitants sont des sauvages paisibles, hospitaliers et amis +des Français. Ils sont relativement peu nombreux. Enfin, c'est une +contrée d'une fertilité incomparable. + +«Le climat est tempéré, l'air pur, le pays capable de produire toutes +les choses nécessaires à la vie. + +«Le maïs et les vignes y sont en abondance, ainsi que les arbres à +fruits, et produisent deux fois par année. + +«La plupart des fruits y sont plus gros et meilleurs que les nôtres. +Enfin, il y en a des quantités qui nous sont inconnues: les bananes, les +ananas, et bien d'autres. + +«Les chanvres ont huit à dix pieds de hauteur, les oliviers poussent +jusqu'à trente pieds au-dessous des branches. + +«Les chênes sont énormes et comparables à ceux de Norwège. Les pêchers, +les pruniers, les figuiers produisent des fruits énormes et mûrissent +deux fois par an. + +«Les copals, les pins, les cypriers, les ciriers, les châtaigniers +abondent, et les marronniers sont aussi beaux que ceux de Lyon. Les +melons et les patates sont d'un revenu abondant. + +«Le gibier est nombreux en castors, en chevreuils, en cerfs plus grands +que ceux de l'Europe. Les boeufs sauvages donnent le plus beau cuir; on +les rencontre, ainsi que les chevaux, par groupes de plusieurs milliers. +Les prairies et les forêts sont remplies de faisans, de pigeons, +d'outardes et de dindons sauvages. + +«On peut en tirer une infinité de pelleteries, des cuirs et des laines +très fines et très abondantes. + +«On trouve des métaux en quantité: du plomb, du cuivre, de l'étain, etc. + +«Il y a abondance de bois de construction faciles à transporter par +la quantité des rivières navigables. Il y a aussi abondance de bois +précieux, de couleurs, et propres à la marqueterie. + +«Le tabac, le sucre et le coton y viennent très bien et sont aussi beaux +que ceux des tropiques. + +«Enfin, c'est un pays de plus grand avenir. + +«La position est avantageuse au commerce; à proximité des Antilles d'une +part, et de l'autre, du Mexique et du Pérou.» + +Ces renseignements concordaient avec les assertions de La Salle et +de Tonty. Ces hommes héroïques, au prix de leurs jours, avaient non +seulement reconnu la richesse incroyable de ces pays, mais ils en +avaient aussi frayé le chemin et reconnu les voies. De plus, ils avaient +noué des relations qui n'avaient laissé que de bons souvenirs et +avaient fait aimer le nom français. + +«Quand on examine les extrémités où ces hommes d'un caractère si élevé +se sont réduits pour conquérir des empires à l'Europe, quand on pèse +le peu de gloire qu'ils ont acquise à côté des misères qu'ils ont +supportées, on s'étonne et on gémit de l'oubli où leur mémoire est +tombée. Le nom de La Salle avait disparu de cette terre après que les +dernières traces de son expédition furent effacées.» + +Ces renseignements, qui concordaient avec plusieurs documents que +le ministre avait déjà en sa possession, déterminèrent à exécuter +immédiatement ce qui avait été arrêté depuis longtemps. On trouvait +le moment urgent: on savait que les Anglais avaient l'intention de se +rendre au Mexique. + +La décision fut prise. Dès le 15 février 1698, M. d'Iberville fut +prévenu de réunir tous les Canadiens qui étaient revenus à la Rochelle +avec lui et avec son frère de Sérigny, afin qu'ils pussent se joindre à +l'expédition. + +Le ministre avait l'estime la plus haute pour ces marins intrépides qui +s'étaient distingués à la baie d'Hudson et à l'île de Terre-Neuve. M. de +Frontenac avait signalé leur mérite en ces termes: «Je me fais fort +de fournir des gens plus habiles qu'aucuns de l'Europe: ce sont les +Canadiens. Ils naissent canotiers et sont habitués à l'eau comme +poissons.» + +Ensuite, on procéda à l'armement des bâtiments. Le 10 juin, le ministre +donna la liste des officiers. Il y avait deux bâtiments: la _Badine_, de +40 canons, le _Marin_, de 30 canons, et plusieurs felouques. + +Liste des officiers devant servir sur la _Badine_: le sieur d'Iberville, +capitaine de frégate; le sieur Lescalette, lieutenant de vaisseau: le +sieur Moreau, enseigne: le sieur de Marigny, enseigne en second; de La +Gauchetière et de Bienville, gardes de marine. + +Officiers devant servir sur le _Marin_: commandant, le sieur de Surgère, +capitaine de frégate; le sieur du Hamel et le sieur de Sauvalle, +lieutenants de vaisseaux; le sieur de Villautreys, enseigne, et le sieur +de Sainte-Colombe, garde de la marine. + +Le 10 juin, d'Iberville adressait un nouveau mémoire, où il exposait ses +vues en ces termes: + +«Pour faire un établissement sur le Mississipi, il faudrait au moins +quatre bâtiments: + +«1° Un navire de 50 canons avec 250 hommes d'équipage; 2° une frégate de +20 canons, avec 120 hommes; 3° un bâtiment de 12 canons, avec 65 hommes; +4° un bâtiment de charge monté par 80 hommes, dont 30 soldats; huit mois +de vivres, avec faculté d'accoster à Saint-Domingue pour prendre de +la viande fraîche, si nécessaire dans les grandes traversées. Je +n'arrêterai qu'une dizaine de jours, et il serait bon de ne rien dire du +but du voyage à Saint-Domingue, à cause de la proximité de la colonie +anglaise de la Jamaïque. + +«De là, il faudra longer la côte américaine à 50 lieues de la Floride +jusqu'à la baie du Saint-Esprit, qui est à moitié de la distance entre +la Floride et la baie Saint-Louis, où La Salle était allé atterrir en +son voyage. + +«La baie du Saint-Esprit est à 100 lieues de la baie Saint-Louis; de là, +j'enverrais un bâtiment à l'Acadie pour ramener 50 Canadiens. Il faut +des marchandises pour présenter aux sauvages: haches, chaudières, +aiguilles, rassades, clous, etc. Ces objets représentent au moins +20,000 francs de dépenses. Enfin, je demanderais que mes ordres soient +généraux, comme à la haie d'Hudson, à cause des inconvénients qui +arrivent quand les ordres sont trop bornés, dans une entreprise de cette +longueur et de cette importance, où l'on ne peut tout prévoir.» + +Le 23 juillet, le ministre envoya au sieur d'Iberville ses instructions, +dans lesquelles nous voyons qu'il acquiesce à toutes les suggestions qui +lui avaient été énoncées. + + + + [Illustration: L'océan Atlantique.] + + OCEAN ATLANTIQUE. + + Vaste étendue d'eau qui sépare l'Europe et l'Afrique de l'Amérique. + Cet océan forme la mer des Antilles, la Manche, la mer d'Irlande, la + mer du Nord, la mer Baltique et la Méditerranée, qui communique + avec l'Atlantique par des passes très étroites. Les principaux + tributaires sont, en Europe; la Tamise, la Seine, la Loire, la + Garonne, etc.; en Amérique, le Saint-Laurent, l'Orénoque, l'Amazone, + la Plata. Dans cet océan, il y a plusieurs courants; d'abord, le + courant équinoxial, qui se dirige du Sénégal au Yucatan, puis le + Gulf-Stream, qui longe la côte est de l'Amérique, entre ensuite dans + le golfe du Mexique, puis se dirige vers le nord jusqu'au Labrador, + d'où il traverse l'Atlantique pour aller échauffer les côtes de la + France et de l'Angleterre jusqu'au cap Nord, au sommet de l'Europe. + Au sud-est, on trouve ce qu'on appelle la mer des sargasses, vaste + assemblage de plantes marines qui rendent la navigation difficile. + + + + +CHAPITRE II + +PREMIER VOYAGE. + +Tous les préparatifs étaient faits avec le soin que d'Iberville mettait +à tout ce qu'il entreprenait. Le départ fut fixé pour le 24 octobre +1698. + +Il y avait quatre bâtiments; deux frégates: la _Badine_ et le _Marin_. +Il y avait 200 hommes d'équipage, dont 50 Canadiens et le reste moitié +soldats et matelots, et près de 100 canons. + +M. d'Iberville, comme toujours, avait pris soin des intérêts spirituels +de ses hommes. Il avait avec lui un aumônier, et sur l'autre bâtiment, +le Père Anastase Douay, qui connaissait les langues indiennes et avait +accompagné M. de La Salle en 1682 dans son exploration du Mississipi. + +D'Iberville comprenait l'importance de la mission qui lui était confiée; +il savait qu'il avait à lutter contre de grands obstacles; la traversée +dans des mers inconnues, la jalousie et la haine de deux nations +puissantes fortement implantées dans ce nouveau monde: l'Espagne avec le +Mexique et le Pérou; l'Angleterre avec les rives de l'Atlantique depuis +la Nouvelle-Angleterre jusqu'à la Caroline. + +Mais il mettait sa confiance dans ce souverain Maître qui lui avait +donné le succès dans les tentatives les plus aventureuses. C'était ce +qui le distinguait tout particulièrement; une audace invincible et un +esprit de foi qui lui montrait, au-dessus de toute chose, la divine +Providence et les intérêts de la religion. + +Nous avons sous les yeux trois relations de ce premier voyage: celle +de M. d'Iberville, celle de M. de Surgère, et celle d'un maître +charpentier, qui est pleine de détails et qui s'accorde avec les deux +autres sur les points essentiels. + +Nous remarquons d'abord que le départ de l'escadre ne fut signalé par +aucune démonstration publique, et cependant il s'agissait de conquérir +un monde. Il y avait une raison à cette absence de publicité; on +ne voulait pas donner l'éveil aux Anglais ni aux Espagnols, et M. +d'Iberville avait recommandé lui-même d'expliquer son départ par +la nécessité d'aller porter des renforts à l'Acadie et à la +Nouvelle-France. + +L'expédition devait suivre la voie inaugurée par Christophe Colomb +dans sa première traversée. Il fallait longer l'Afrique jusqu'aux îles +Canaries. La se trouvent ces vents alizés qui, vers le 23e degré de +latitude, soufflent avec force de l'est à l'ouest; ensuite l'on devait +remonter au nord pour trouver l'île de Saint-Domingue, occupée en +partie par les Français et où l'on devait avoir un premier lieu de +ravitaillement. + +Douze jours après le départ de Brest, on était au 28e degré en vue de +l'île de Madère et celle de Porto Santo. + +On suivit alors la direction des vents alizés, et l'on traversa cette +partie de la mer que l'on voit toute couverte d'herbes et de plantes +tropicales apportées par les courants marins qui vont de l'Amérique à +l'Afrique. + +Le 19, on arriva au tropique du cancer, au 23e degré de latitude, et +M. de Surgère nous dit qu'il fallut subir la cérémonie du baptême, qui +était déjà dans les traditions des hommes de mer. + +C'était le 20 novembre. Tous les matelots, dans les costumes les plus +grotesques qui représentaient les divinités de la mer, s'adressaient à +ceux qui traversaient la ligne pour la première fois et les obligeaient +à passer par une immersion plus ou moins complète, que l'on appelait le +_baptême du tropique_. Il suffisait d'une petite gratification pour en +être dispensé. + +Au bout de quelques jours on s'aperçut qu'on approchait de contrées +nouvelles; les régions tropicales. L'air était plus doux, le ciel d'un +éclat ravissant. On y contemplait des nuances claires et profondes qui +semblaient révéler quelque chose de l'immensité du firmament. Les doux +zéphirs qui répandaient leurs effluves rafraîchissaient et apportaient +en même temps l'odeur suave de plantes et de parfums inconnus aux +régions que l'on venait de quitter. + +A ce signe, M. d'Iberville voyait l'approche des terres bénies qu'il +recherchait. Les Canadiens, dont les sens si subtils n'avaient éprouvé +jusque-là que les impressions après du nord, saluèrent l'annonce d'une +contrée nouvelle, les douces visions du matin, les splendeurs du milieu +du jour, les spectacles féeriques du soleil couchant, tout était nouveau +pour ces rudes explorateurs des régions du nord. + + + +CHAPITRE III + +ARRIVÉE AUX ANTILLES. + +Enfin, on contempla, les cimes lointaines de la plus belle île de +l'archipel Indien; c'était l'île d'Haïti, que les Espagnols, un souvenir +de la patrie, avaient baptisée du nom gracieux d'Hispaniola. Cette île, +presque aussi grande que l'Irlande, s'élève en pyramide sur l'Océan. + +Dans le lointain, l'on contemplait des montagnes qui semblaient étagées +jusqu'à la hauteur de 3,000 pieds, elles présentaient les formes les +plus élégantes. On pouvait admirer sur l'horizon les cimes bleues des +derniers sommets; sur lea penchants, des forêts et une végétation +abondante; sur les rives, les dentelures des baies, coupées par des +promontoires couverts de mousse et venant apporter jusqu'au sein de la +mer des géants de verdure qui baignaient leurs branches au sein des +ondes les plus transparentes. Ces eaux reflétaient le pur azur du ciel; +au loin, des échappées laissaient contempler des étendues immenses, +plantées de palmiers et d'orangers, qui offraient des dispositions +régulières comme celles de la main de l'homme. + +Les richesses de la nature tropicale resplendissaient partout; des +pins et des palmiers énormes, des cactus gigantesques. C'était une +succession, non interrompue de prodiges. + +Les équipages acclamaient au passage ces visions enchantées, et +faisaient retentir les airs de cantiques sacrés que la surface unie des +eaux rendaient encore plus éclatants. + +«Le 3 décembre, nous voyons le cap Français, qui avait été atteint en 39 +jours depuis le départ de Brest. Aussitôt l'équipage se met à l'oeuvre +et l'on fait de l'eau, du bois, de la viande fraîche et des volailles +pour le soulagement des hommes. On fait du biscuit avec la fleur, parce +qu'il n'y avait pas eu de place pour en emporter sur les bâtiments; +enfin, l'on monte les embarcations, les biscayennes qui avaient été +mises _en bottes_ sur le pont. + +M. de Chateaumorand était arrivé le 30 novembre 1698. + +C'était le commandant d'un bâtiment du 50 canons, nommé le _Français_, +qui avait été désigné pour venir assister M. d'Iberville dans sa prise +de possession des rives du golfe du Mexique. Il était le neveu de M. de +Tourville et le parent de M. d'Urfé, prêtre de Saint-Sulpice à Montréal, +Enfin, comme M. Ducasse, le gouverneur, ne se trouvait pas au Cap, mais +avait été se reposer au sud de l'île, dans le district de Léogane, M. +d'Iberville s'y dirigea aussitôt. + +M. d'Iberville se mit en rapports avec le gouverneur et obtint tous +les ravitaillements qui lui étaient nécessaires. Le gouverneur parut +enchanté des vues du commandant et de son air de résolution. Il lui +accorda quelques flibustiers pour remplacer les hommes qui avaient +succombé dans la traversée; il y avait six Canadiens et deux écrivains +de morts, ce qui fait dire a M. d'Iberville: «La maladie n'en veut +qu'aux Canadiens et aux écrivains.» + +M. d'Iberville dit qu'il partit de Léogane le premier jour de l'année +1699, à midi, étant alors au 78e degré de longitude. + +Il savait très bien qu'il ne devait pas suivre le côté nord de l'île de +Cuba, à cause des grands courants venant du sud, qui font le tour du +golfe du Mexique et qui remontent par le bras de mer situé entre Cuba et +la Floride. + +Il longea donc avec son escadre la côte sud de l'île de Cuba. Il +parcourut toutes ces petites îles qui environnent Cuba au sud, qui +sont ravissantes de fraîcheur et de forme, couvertes de palmiers et +d'orangers chargés de fleurs et de fruits. Il vit alors ces sites +enchanteurs et parfumés que Christophe Colomb avait appelés «les jardins +de la reine», à cause des merveilles de leur végétation. Il fallait +passer au milieu de ces îles environnées de coraux et de madrépores, où +les navires pouvaient échouer; mais le commandant savait trouver son +chemin au milieu de tous ces obstacles. Il était d'ailleurs grandement +aidé par l'expérience d'un vieux marin nommé M. de Graff, que M. de +Chateaumorand avait pris avec lui au Cap, et qui avait navigué pendant +plusieurs années au milieu de ces parages. + +Le 4 janvier, on était à l'extrémité ouest de Saint-Domingue; ensuite, +on arriva à Santiago, ville principale de Cuba. Le 9, on était au cap de +Corientes, à l'extrémité ouest de Cuba; et enfin, le jour suivant, en +face du cap de Cruz, ainsi nommé parce que Christophe Colomb y avait +planté une croix. + +Les jours suivants, on entrait dans les eaux de la Floride, et en +suivant les courants du sud, l'on avançait vers les côtes est du golfe. + +La _Badine_, le _Marin_ et le _Français_ voguaient de conserve dans +le golfe, accompagnés des felouques et des tartanes qui portaient les +provisions. + +Pour ceux qui connaissaient le but de ce voyage, le spectacle était +imposant. C'était une marche comparable à celle de l'escadre de +Christophe Colomb, lorsqu'il accosta, non loin de là, aux premières +Antilles. + +C'était un nouveau monde que d'Iberville allait aborder; il était +considérable et était réservé au plus grand avenir. + +Actuellement, les Antilles, où s'arrêtèrent les explorations de Colomb, +ne comptent pas un million d'habitants, tandis que les pays dont M. +d'Iberville allait prendre possession en comptent aujourd'hui près de +dix millions, et la dixième partie seule est encore explorée. + + + +CHAPITRE IV + +ARRIVÉE DEVANT LES RIVES DU GOLFE DU MEXIQUE. + +Le 2 février, on passa près des îles à l'ouest qui cachent le delta du +Mississipi. Elle furent nommées, de la fête du jour, du nom d'îles de la +Chandeleur, qu'elles conservent encore aujourd'hui. M. d'Iberville, ni +personne de l'équipage, ni M. de Graff, ni le pilote qui lui avait +été donné par M. Ducasse, ne connaissaient l'existence de cet immense +triangle de détritus, amenés au milieu de la mer par le Mississipi et +qui, à partir du trentième degré, s'avance dans la mer et à près de +quarante lieues d'étendue. + +Il avait calculé que le Mississipi débouchait au 30e degré de latitude, +à mi-distance de la baie Saint-Louis et de la Floride, laquelle côte +suivait constamment la ligne du 30e degré de latitude. Il ignorait que +le Mississipi, arrivé à cette hauteur, avait amené un immense amas +d'alluvion, et que son embouchure était reportée à 40 lieues plus loin. + +D'ailleurs, il voulait avant tout explorer les rives des possessions +espagnoles. Il dirigea donc ses bâtiments vers le 30e degré, en marchant +en ligne droite à partir de l'extrémité ouest de l'île de Cuba. + +Après avoir dépassé les îles de la Chandeleur, il se dirigea à l'est +pour explorer toute la côte, en commençant, du côté de la Floride, par +les pays occupés par les Espagnols. + +Il aborda d'abord au 90e degré de longitude, et il reconnut Pensacola, +station espagnole. Il la croyait considérable, mais il n'y trouva que +quelques soldats. Il se dirigea vers l'ouest pour explorer la côte et la +débarrasser de toute occupation étrangère. + +Il parcourut la côte depuis la Floride à l'est jusqu'aux lacs situés à +l'ouest à la tête du delta, examinant et sondant partout. Alors, ayant +vérifié qu'il n'y avait ni Anglais ni Espagnols dans tout ce parcours, +et de plus ayant appris par les relations des sauvages et par le +témoignage des Espagnols qu'il y avait l'embouchure d'un grand fleuve +en remontant au sud-ouest, il se décida à prendre connaissance de ces +localités. + +Il commença par établir un fort dans l'endroit qu'il jugea le plus +convenable, à moitié chemin de l'occupation des Espagnols à Pensacola. + +Pendant qu'il était occupé à cet établissement, il examina tout le pays +d'alentour et accueillit avec empressement la visite des tribus sauvages +environnantes. + +Quant au pays, il était presque aussi beau que le littoral de +Saint-Domingue. L'on voyait des pins et des cypriers sur de grandes +étendues, des prairies surabondantes, des arbres à fruits d'une force de +végétation inconnue en Europe. Tout était à l'avenant: des outardes ou +oies sauvages énormes, des poules d'Inde qui volaient par légions et que +l'on pouvait prendre avec la main ou tuer à coups de fusil sans enrayer +les autres. Dans ces étendues, des fruits pleins de saveur, des +plantes pleines d'arômes, une végétation vigoureuse recelant dans ses +profondeurs des milliers d'oiseaux pélagiques: des cormorans, des +canards, des flamants; tandis que le vol et les cris des perroquets +animaient la solitude. + +Le 4 février, M. d'Iberville fit une excursion sur les bords: il vit des +quantités de chênes de la plus belle venue, des ormes, des frênes, des +pins, des vignes en grand nombre; sur le sol, des herbes vigoureuses +semées de violettes, de giroflées, de féveroles, comme à Saint-Domingue; +des noyers d'une fine écorce, des bouleaux. Le temps était très beau, +l'air très chaud. Il explorait et faisait sonder toutes les embouchures +des fleuves principaux qui se rendaient à la mer. + +Après l'admiration pour les richesses de cette nature presque tropicale, +M. d'Iberville avait une attention particulière pour s'attirer la +confiance et l'affection des indigènes, qui entraient pour une grande +part dans ses projets d'avenir. + +Ceux-ci détestaient les Espagnols, dont ils avaient depuis longtemps +éprouvé le caractère violent et implacable; de plus, ils surent bientôt +que les Français établis dans les régions du Nord s'étaient toujours +attachés à, gagner les Indiens qui les environnaient, par les procédés +les plus affectueux et les plus généreux. + +Les Biloxis vinrent d'abord saluer les nouveaux arrivés, et il paraît, +d'après la relation de Pénicaud, qu'ils purent s'entendre avec plusieurs +Canadiens qui connaissaient l'iroquois et qui formaient une forte partie +des équipages. + +Après les Biloxis, vinrent cinq autres nations situées aux environs du +Mississipi: les Bayagoulas, les Chichipiacs, les Oumas, les Tonicas. + +Pénicaud raconte les cérémonies qui accompagnaient ces rencontres. Les +sauvages arrivaient en présentant, en signe de bienvenue, une énorme +pipe longue d'une aune, ornée dans toute sa longueur d'une immense +quantité de plumes disposées en forme d'un vaste éventail; c'est +ce qu'ils appelaient «le calumet». Ils le chargeaient de tabac, +l'allumaient, puis le présentaient au nouvel arrivé. M. d'Iberville, qui +n'avait jamais fumé, nous dit-il, n'en pouvait supporter le goût, mais +il ne disait rien, fumait et refumait avec la plus grande complaisance. +Pénicaud rend compte d'une de ces cérémonies, qui fut plus solennelle +que les autres. + +Les chefs des cinq nations que nous venons de nommer vinrent au fort +avec leurs hommes. Ils chantaient tous. Ils commencèrent par dresser un +poteau orné de verdure et de couleurs éclatantes, puis ils dansèrent +autour, tandis que plusieurs d'entre eux allèrent chercher M. +d'Iberville. Chantant avec leurs instruments et leurs tambours, ils +firent monter M. d'Iberville sur le dos d'un sauvage, qui devait servir +de coursier, et qui imitait l'allure et les courbettes et même les +hennissements d'un cheval d'apparat. + +Lorsqu'on fut arrivé au poteau, on fit asseoir M. d'Iberville avec ses +gens sur des peaux de chevreuils, puis on commença une danse guerrière +pendant laquelle chacun des sauvages, revêtu de ses armes, allait +frapper de son casse-tête des coups sur le poteau et racontait ses +exploits. + +M. d'Iberville répondit à ces démonstrations en faisant venir les +présents: des couteaux, des rassades, du vermillon, des fusils, des +miroirs, des peignes; de plus, des habillements; des capots, des +mitasses, des chemises, des colliers et des bagues. Les Canadiens, qui +avaient l'usage de tous ces habillements, en revêtaient les sauvages. +Après cela M. d'Iberville servit un repas pour tous les assistants; de +la sagamité aux pruneaux, des confitures, du vin, de l'eau-de-vie, à +laquelle on mit le feu, ce qui émerveilla les sauvages. + +Après cette cérémonie, M. d'Iberville prit ses dispositions pour +continuer son exploration. Il savait désormais où était l'embouchure du +Mississipi, c'est-à-dire à quinze ou vingt lieues au sud-ouest. Là se +trouvait l'embouchure d'un grand fleuve que les sauvages appelaient la +Malbanchia, et les Espagnols, la rivière aux Palissades, à cause des +arbres qui on barraient l'ouverture, ce qui s'accordait avec les +relations de M. de La Salle. + +M. d'Iberville avait reconnu qu'il n'y avait ni Anglais ni Espagnols +dans le golfe, et qu'il n'avait à craindre aucune rencontre ennemie. +Dès lors, il prit congé de M. de Chateaumorand, dont il n'avait plus à +réclamer l'assistance. Ils se quittèrent dans les meilleurs termes. + +M. de Chateaumorand appréciait hautement la capacité et le zèle de M. +d'Iberville, et il le traitait avec la plus grande considération, comme +un vrai gentilhomme. Cela formait un contraste sensible avec les duretés +que M. de La Salle avait eu à endurer du commissaire de la marine royale +qui l'accompagnait, et qui, par son entêtement et son ignorance, avait +fait manquer toute l'entreprise. M. de Chateaumorand laissa une centaine +de barriques de vin, de la fleur et du beurre dont M. d'Iberville avait +besoin, et il partit pour Saint-Domingue, où il pouvait se ravitailler. + + + +CHAPITRE V + +VOYAGE A LA MALBANCHIA. + +M. de Chateaumorand partit le 20 février. M. d'Iberville fit ses +préparatifs de voyage. Il était assuré qu'il n'avait aucun obstacle à +craindre de la part des Espagnols ni de la part des Anglais. Il savait +qu'il pouvait compter sur les bonnes dispositions des sauvages. + +Le 27 février, jour fixé, il partit de Biloxi avec deux biscayennes et +deux canots, et 50 hommes armés de fusils et de haches. Ils avaient +pour 20 jours de vivres. Presque tous ces hommes étaient des Canadiens +éprouvés dans les expéditions précédentes, et les autres, des +flibustiers de Saint-Domingue. + +Il y avait deux pierriers sur les biscayennes pour imposer aux sauvages. +M. d'Iberville était sur l'une des biscayennes avec son frère M. de +Bienville, et M. de Sauvalle sur l'autre, avec le Père Anastase, +Récollet, qui avait sa chapelle avec lui. Les prières se faisaient matin +et soir comme sur les vaisseaux, et lorsqu'on pouvait débarquer le +dimanche, le père disait la messe. + +Le 27 et le 28, on commença à longer à l'ouest une grande île de sable. +On passa ensuite devant plusieurs baies environnées d'herbe et de joncs, +mais sans bois. + +En naviguant, on faisait la plus grande attention à ne passer +l'embouchure d'aucune rivière. + +Le 1er mars, qui était un dimanche, on aborda à une île, et le père dit +la messe pour l'équipage. + +L'autel fut dressé sous un bouquet d'arbres, et connue le sol était très +humide en quelques endroits, d'Iberville fit couper des branches pour +les mettre sous les pieds des hommes, afin de les préserver de toute +incommodité. Dans la journée, les gens tuèrent plusieurs chats sauvages: +l'île en était remplie, et on l'appela l'île aux Chats, nom qui a +subsisté jusqu'à présent. + +Il fallait tenir la mer à une certaine distance parce que le vent était +violent et pouvait pousser sur les rochers; mais en même temps il ne +fallait pas s'éloigner beaucoup, pour n'être pas enlevé par la mer, qui +était très forte. + +«C'est un métier bien gaillard, dit M. d'Iberville, que de découvrir les +côtes de la mer avec des chaloupes qui ne sont ni assez grandes pour +tenir la mer quand elles sont sous voiles, ni même quand elles sont à +l'ancré, et qui sont trop grandes pour aborder à une côte plate, où +elles touchent et échouent à une demi-lieue au large.» + +C'est alors qu'étant obligé de gagner la côte, l'équipage, vers le soir +du 2 mars, aperçut des rochers très rapprochés les uns des autres et à +travers lesquels passait un grand courant. + +C'était une rivière, et d'Iberville pressentit que c'était celle qu'il +cherchait. + +Il s'approcha avec précaution, parce que le courant était rapide à faire +une lieue et demie à l'heure. M. d'Iberville reconnut alors plusieurs +circonstances qui s'accordaient avec les informations de M. de La Salle. + +Les eaux conservaient leur douceur à une grande distance dans la mer, +comme l'avait dit M. de La Salle. Les roches étaient très nombreuses, +très rapprochées et l'on voyait qu'elles étaient de bois pétrifié avec +la vase; elles résistaient à la mer et elles étaient toutes noires; +parfois elles étaient espacées de vingt pas et d'autres fois beaucoup +plus; mais elles conservaient l'aspect d'une palissade, comme l'avaient +affirmé les Espagnols. Le fleuve avait 400 toises de largeur, avec une +rapidité extraordinaire. + +D'Iberville reconnut que c'était le Mississipi, et qu'il contemplait +cette embouchure que M. de La Salle n'avait pu découvrir. + +La satisfaction était grande chez tous ceux qui prenaient part à +l'expédition. Les gens d'Iberville, qui lui étaient si dévoués, étaient +heureux de voir leur chef bien-aimé couronné encore de succès dans une +entreprise tentée vainement jusqu'à lui. M. d'Iberville remerciait la +divine Providence; il voyait se réaliser toutes ses espérances. Il se +trouvait comme en possession d'un nouveau monde qu'il avait promis +au roi et à M. de Pontchartrain; enfin, le titre de gouverneur de la +Louisiane lui était désormais acquis. Le Père Douay considérait surtout +les intérêts spirituels de ce grand continent. + +Le lendemain, 3 mars, l'équipage aborda à l'entrée du fleuve; au matin, +la sainte, messe fut dite en actions de grâces et on chanta le _Te +Deum_. + +L'émotion du Père Douay, qui était un saint homme, était au comble, et +il sut la communiquer à son auditoire. «C'était une terre nouvelle, +conquise au Sauveur, où son nom serait béni et exalté», et il faut +reconnaître que les fervents chrétiens auxquels il s'adressait pouvaient +comprendre ces pieux sentiments. Quant à d'Iberville, comme l'avait déjà +remarqué le Père Marest dans l'expédition de la baie d'Hudson, il était +toujours le premier à donner l'exemple dans les manifestations de la +piété. + +L'équipage, avant de continuer sa course, resta au repos sous les arbres +pour se remettre des fatigues des jours précédents. + +«Nous sentons, dit M, d'Iberville, couchés sur des roseaux et à l'abri +du mauvais temps, le plaisir qu'il y a de se voir délivrés d'un péril +évident.» + +Le lendemain, mercredi des Cendres, la messe fut encore célébrée, et les +gens reçurent les cendres, avec les officiers en tête. + +On commença ensuite à remonter la rivière. A quelques lieues on +trouva ce que les précédents explorateurs avaient appelé une fourche, +c'est-à-dire une division de la rivière en trois courants différents. +C'était une confirmation de toutes les antres indications que M. de La +Salle avait données sur l'embouchure du Mississipi. + +Après ces assurances, pour faire acte de possession au nom de l'Église, +M. d'Iberville fit planter une croix par ses hommes, et le Père Récollet +la bénit solennellement, pendant que les matelots l'entouraient à genoux +et chantaient le: + + Vexilla régis prodeunt, + Fulget crucis mysterium... + +M. d'Iberville commença à remonter la rivière. Étant arrive au 30e degré +de latitude et au-dessus du Delta il continua sa navigation pour prendre +connaissance du pays et de ses ressources. + +Il rencontra d'abord le village des Bayagoulas, dont plusieurs habitants +étaient venus le visiter au port de Biloxi; là il trouva le meilleur +accueil. + +Ensuite, il alla au site des Mahongoulas, où l'un des chefs lui vendit, +pour une hache, une lettre de M. de Tonty, adressée à M. de La Salle, +dans laquelle il lui disait qu'il était venu à son secours, et qu'il +avait trouvé toutes les nations des rives du fleuve bien disposées pour +les Français. + +M. d'Iberville reconnut la vérité de ces dispositions et il continua sa +course. + +Le pays apparaissait dans toute sa beauté. «Les terres sont les plus +belles que l'on puisse jamais voir; elles sont traversées par une +infinité de belles et grandes rivières; elles sont couvertes de bois +franc, comme chênes, ormes, noyers, de vignes d'une grosseur excessive; +des prairies sans fin, les rivières couvertes de canards et d'oies +sauvages; les arbres remplis d'oiseaux aux couleurs éclatantes, de +perroquets, de geais, d'oiseaux-mouches de toutes sortes.» + +Des légions de boeufs sauvages paissent par milliers à travers les +prairies. + +Voici quel était le plan de M. d'Iberville dans cette exploration. Il +voulait choisir un site qui serait au centre des tribus indiennes, pour +pouvoir facilement communiquer avec elles, et de plus, qui serait en +communication directe avec la mer par l'une des branches du fleuve, de +ces fourches dont M. de La Salle avait parlé dans ses relations. + +Il trouva d'abord, à 40 lieues de l'embouchure, la nation des +Pascomboulas, et au delà, il reconnut qu'il y avait une voie directe +vers la mer par ces lacs immenses qui occupent la baie du Delta. Il +explora ces lacs, et eu l'honneur des ministres du roi, appela le plus +grand du nom de «Pontchartrain», il nomma l'autre «Maurepas». + +En remontant, il rencontra une station où se trouvait un mat peint et +décoré que les sauvages appelaient Bâton-Rouge. C'était un point de +démarcation entre les terrains du chasse des Pascomboulas et de la +nation suivante, les Oumas, dont M. d'Iberville voulut visiter le +principal village. + +Il arriva le 20 mars au village des Oumas. Des chefs l'attendaient sur +le rivage avec le calumet de paix. Ils l'entourèrent, le mirent au +milieu d'eux et le conduisirent au village en chantant et en dansant. +«Arrivés au village, dit M. d'Iberville, nous nous sommes salués et +embrassés. Il était une heure de l'après-midi.» Il fallut s'arrêter +et recommencer à fumer, «ce qui me fatiguait beaucoup, n'ayant jamais +fumé.» + +Tout le village était rassemblé. Les tambours et les calebasses +accompagnaient le chant, et il y eut plusieurs danses. Ce furent d'abord +des danses militaires exécutées par des guerriers revêtus de fourrures, +armés de pied on cap et portant sur la fête des mufles d'animaux de +toutes sortes, fabriqués avec un rare talent d'imitation. + +Ces chants guerriers étaient des sons incohérents, mais non formés au +hasard. Les danseurs reproduisaient avec une fidélité parfaite les cris +et les hurlements des animaux féroces dont ils mettaient le masque sur +leur tête. + +Deux bandes de guerriers se plaçaient en présence et, tout en gardant +une certaine cadence, ils représentaient un combat, se précipitant et +reculant par bonds. Ils brandissaient les casse-tête, se frappaient avec +des cris de défi; et, pendant ce temps, les autres guerriers chantaient, +en marquant le temps avec des tambours, et en poussant du fond du gosier +des cris d'applaudissement, tels que: Hou! Hou! Hou! Hou! ou encore: +Ché! Ché! Ché! + +Après la danse des guerriers, on passait à des exercices moins +effrayants. Les jeunes gens s'avançaient avec les jeunes filles. Ils +étaient richement parés à leur manière: ils avaient des diadèmes de +plumes qui montaient très haut; leurs ceintures d'orignal brodées en +rassades descendaient jusqu'aux genoux; elles étaient ornées tout autour +de disques de métal qui retentissaient comme des grelots à chaque +mouvement de la danse. Ils étaient peints de rouge, de blanc et de +jaune, disposés avec un certain art et figurant des galons et des +ornements multipliés. Les jeunes tilles portaient des éventails de +plumes dont elles accompagnaient leurs mouvements. Les jeunes gens +avaient une sorte de sceptre qui marquait la mesure. + +Ces groupes représentaient diverses scènes de la vie sauvage, comme le +départ pour la chasse, pour la guerre, le retour, les fiançailles, etc. +Les danseurs se lançaient avec une agilité remarquable et en tournant +sur eux-mêmes. «Ces danses, nous dit M. d'Iberville, étaient gracieuses +et assez jolies, et elles étaient accompagnées de chants pleins de +douceur. Quand les sauvages le veulent, ils chantent avec beaucoup +d'agrément. Ils ont l'oreille délicate, la voix belle et une disposition +remarquable pour la musique.» + +Le lendemain, on visita les villages. On vit 150 cabanes, avec une place +au centre, de 200 pas de largeur. + +Tout autour, on voit s'étendre d'immenses prairies, sans rochers, avec +des arbres d'une grande vigueur. Sur les champs s'étalent des fleurs, +des citrouilles, des melons et du tabac d'une taille surprenante.» + +On alla visiter le temple, qui est au milieu du village. C'est un +édifice surmonté d'une coupole; au centre on entretient un feu +continuel. A l'extrémité il y a un sanctuaire avec des tables en forme +d'autel; sur ces autels étaient disposées des fourrures précieuses et +d'autres emblèmes mystérieux. + +En revenant à la hauteur de Bâton-Rouge, M. d'Iberville reconnut par +ses calculs qu'il était à la latitude de Biloxi, où se trouvaient ses +vaisseaux. Alors, il observa les rives et, trouvant au-dessous de +Bâton-Rouge un courant d'eau considérable, allant, en droite ligne, du +Mississipi dans la direction de l'est, il s'abandonna à ce courant qui, +suivant sa prévision, allait se jeter vers la baie de Biloxi. C'est +cette rivière que l'on a nommée la rivière d'Iberville, d'après celui +qui l'avait découverte. Elle a 25 lieues d'étendue. Elle lui épargna +l'immense parcours qu'il lui aurait fallu faire pour descendre le +Mississipi avec tous ses détours jusqu'à la mer, au 29e degré, et +pour remonter jusqu'au 30e degré à Biloxi. C'était près de 100 lieues +d'épargnées. Cette rivière offrait bien des portages, mais elle révélait +un pays magnifique, d'une grande abondance en poisson et gibier. On vit +passer sur les rives, par centaines, des troupeaux de boeufs au galop. + +La rivière su jetait dans le lac Maurepas, qui est la suite du lac +Pontchartrain, et de là, M. d'Iberville arrivait le 30 mars à Biloxi, +ayant fait 300 lieues environ on 30 jours, y compris les stations aux +différentes nations sauvages. + +Là, M. d'Iberville écrivit sur son journal: «Depuis un mois de séjour, +un peu de curiosité eût dû encourager les personnes qui sont restées, à +faire sonder les environs de cette rade avec leurs traversières.» Puis, +réfléchissant que cela exprimait un blâme pour ses subordonnés, il a +effacé cette phrase pour qu'elle ne fût pas mise dans la copie qu'il +devait envoyer au ministre. Les jours suivants, le sondage fut accompli +par M. d'Iberville. + +Après cette exploration, il jugea qu'il n'y avait pas d'endroit plus +convenable que la baie de Biloxi pour l'érection d'un fort, et il fit +aussitôt abattre des arbres en quantité suffisante. Ces arbres étaient +d'un bois si dur que les haches s'y brisaient. Aussitôt une forge fut +établie pour réparer les haches à mesure de l'exploitation. + +A la fin du mois, le fort était terminé. Aussitôt on fait descendre les +canons avec leurs affûts; on fait aussi installer les vaches et les +volailles, puis l'on sème des pois des fèves et du maïs à l'entour du +fort. Les Espagnols vinrent alors pour visiter les Français. Ils virent +le fort et purent en admirer l'ordonnance. + +Cela pouvait leur donner à réfléchir, mais M. d'Iberville s'en +inquiétait peu. Il avait jugé ces Espagnols comme des hommes de peu +d'importance, et il fait cette réflexion: «Les Espagnols établis dans +ces contrées se sont beaucoup nui par leurs alliances avec les Indiens. +Les enfants provenant de ces unions, tenaient beaucoup plus du sang +sauvage que du sang espagnol: ils étaient chétifs, mous et sans énergie. +Je suis certain, ajoutait-il, qu'avec 500 Canadiens, je pourrais enlever +le Mexique, où se trouvent tant de trésors.» + +Toute cette expédition du Mississipi avait augmenté l'estime que M. +d'Iberville avait de ses compagnons d'armes canadiens. + +Il les avait vus inébranlables dans les plus grandes fatigues, +intrépides, ne reculant devant aucun danger, infatigables dans les +marches et dans toutes les manoeuvres. Il avait pu reconnaître avec une +sensible complaisance que ses compatriotes étaient au moins égaux à ces +flibustiers de Saint-Domingue, que l'on regardait comme les hommes les +plus audacieux qu'il y eût alors dans le monde. + +De plus, il les avait trouvés d'une ressource précieuse dans les +relations avec les sauvages, sachant les gagner par leurs égards et leur +amabilité, et pouvant s'en faire comprendre par la connaissance des +langues sauvages du Nord, dont beaucoup d'expressions avaient pénétré +sur les côtes du golfe. Cela était dû aux Tuscaroras, nation iroquoise +établie depuis longtemps dans le voisinage du Mississipi, dans la +province de la Caroline. + +Le Père Anastase, vu ses fatigues et son grand âge, avait manifesté le +désir de revenir en France, ce que M. d'Iberville accorda aussitôt. Il +fit venir au fort le jeune aumônier de la _Badine_. Mais lorsque les +fêtes arrivèrent, c'est-à-dire le dimanche des Rameaux, le 12 avril, le +Père Anastase se fit conduire en chaloupe, par M. de Beauharnois, au +fort, pour confesser tous ceux qui se présentèrent. Il y revint encore +le jeudi saint, y resta jusqu'au jour de Pâques, dit la messe, et le +soir, il y eut sermon et vêpres. Après quoi il revint aux vaisseaux pour +faire faire les pâques aux gens. Il y eut encore confession, messe et +communion. + +Tout étant réglé, M. d'Iberville laissa au fort près de 14,000 rations, +et de plus, il envoya un traversier à M. Ducasse pour avoir des vivres. +Lui-même ne devait pas prendre ce chemin, mais profiter du Gulf-Stream +pour sortir du golfe du Mexique. + +Il dit: «Le 2 mai, j'ai établi les offices du fort. J'ai fait +reconnaître le sieur de Sauvalle, enseigne de vaisseau, pour commander; +c'est un garçon sage et de mérite. J'ai mis mon frère de Bienville, âgé +de 18 ans, comme lieutenant, et Levasseur-Boussonelle comme major. +Je leur laisse 70 hommes, les mousses et, de plus, les équipages des +traversières.» + +Il laissait les mousses pour séjourner parmi les sauvages afin +d'apprendre leur langue. C'est ainsi que son père avait agi autrefois, à +Montréal, avec lui et ses autres frères. + +Il plut extraordinairement les deux jours suivants, et si abondamment +que les eaux de la baie devinrent douces, fait incroyable et cependant +réel. + +Le 4 mai au matin, on leva l'ancre par un vent du sud-sud-ouest. Au 20 +mai ils étaient devant l'île de Cuba, à Matanzas, à dix lieues est de la +Havane, et le 23 ils arrivèrent au cap de la Floride. + +Le 23 mai, samedi, M. de Surgère avait rencontré trois vaisseaux anglais +qui, les prenant pour des forbans, firent mine de tirer sur le _Marin_. +«Ils auraient été bien accommodés s'ils avaient commencé», dit M. de +Surgère, qui ne doutait de rien; mais, reconnaissant des vaisseaux +français, ils leur firent mille amitiés. + +«Ensuite, ils voguèrent de conserve avec nous, et cela heureusement, car +ils connaissaient les îles de l'entrée du golfe et ils pouvaient passer +le Gulf-Stream, que nous ne connaissions pas. + +«Ayant débarqué au golfe le 26 mai, nous remerciâmes Dieu et nous +quittâmes les Anglais, car nos frégates allaient mieux que les leurs. + +«Nous suivions l'est-nord-est, nous dirigeant vers la France. Nous +allions du trentième degré au quarante-cinquième. Là, nous avons été +assaillis par une tempête épouvantable; les matelots n'en pouvaient +plus. On voulut jeter les canons à la mer, mais on n'osa les déplacer, +de peur d'enfoncer le vaisseau. Nous pouvions nous croire à notre +dernière heure. + +«La _Badine_ n'eut pas les mêmes épreuves, nous ayant devancés. + +«Le 1er juillet, arrivée à Chef-de-Bois, puis à l'île d'Aix; et le +2 juillet, entrée dans le port de Rochefort, où nous retrouvâmes la +_Badine_.» + + + +CHAPITRE VI + +GRANDS CHANGEMENTS EN FRANCE. + +Lorsque M. d'Iberville revint, au mois de juin 1700, de grands +changements étaient survenus en France. Louis XIV avait ramené à la paix +toute l'Europe coalisée contre lui. Délivré de graves difficultés, il +était déterminé à s'occuper exclusivement du bien-être de ses sujets, +du développement du commerce et de l'industrie, et enfin des +établissements. + +Pour bien envisager ces changements, il faut faire quelque retour sur +les événements précédents. + +De 1690 à 1700, quatre grandes nations: l'Angleterre et la Hollande, +l'Allemagne, l'Espagne et la Savoie s'étaient réunies contre la France, +et, malgré ces coalitions et les efforts réunis depuis dix ans, le roi, +à force de ménagements et aussi de succès victorieux, était parvenu à +se faire accorder une paix qui lui assurait une autorité encore +prépondérante en Europe. + +Le roi, dès le commencement, avait jugé dans sa sagesse qu'il ne pouvait +prolonger indéfiniment une lutte, qui était un si rude fardeau pour +ses sujets. Aussi, plusieurs fois il chercha à se faire accorder des +conditions convenables d'arrangement, qui furent rejetées avec dédain, +par des ennemis fiers de leur puissance et confiants dans leur nombre. + +Alors le souverain, déçu dans ses tentatives, résolut de demander à la +victoire ce que les voies de conciliation n'avaient pu obtenir, et il +y réussit d'une manière inespérée, grâce à cette force et à cette +intrépidité qui se révélèrent encore si merveilleusement dans le peuple +qu'il gouvernait. + +Il put mettre 400,000 hommes sur pied, des troupes aguerries et +habituées à vaincre. Il disposa ses forces et ses généraux suivant les +centres d'attaque, et, la victoire secondant ses desseins, il inspira +à la France un élan et un enthousiasme dignes de la plus grande nation +militaire. + +Les succès étaient si nombreux, si multipliés, que les coalisés, tout en +espérant qu'ils finiraient par lasser la France et l'accabler, pouvaient +prévoir qu'ils sortiraient, d'ici là, épuisés et anéantis. + +An bout de dix ans de lutte les Anglais et les Hollandais réclamaient +la paix. Dans ce laps de temps, les Français avaient remporté plusieurs +victoires et enlevé aux ennemis pour près d'un milliard de marchandises. + +Les Espagnols ne savaient quel sort attendre: ils avaient été chassés +de la Navarre et du Roussillon; ils avaient perdu la Catalogne avec les +villes principales: Gironne et Barcelone. + +Le roi de Savoie avait perdu plusieurs batailles rangées, et il avait vu +succomber dix villes principales. + +L'Allemagne avait été chassée de la Flandre, de la Lorraine, de la +Franche-Comté, du Palatinat, et, dans toute la confédération, l'on ne +savait que prévoir. + +La paix de Ryswick, appuyée par les succès des armées de terre et de +mer, dans lesquels les exploits d'Iberville au nord de l'Amérique +eurent leur part, avait calmé les esprits, et conservait à la France un +prestige incomparable. + +Le roi avait, fait, il est vrai, de grandes concessions, mais il avait +gagné bien des avantages, étant on paix avec l'Allemagne et avec +l'Espagne. Il savait en ce moment que, malgré les efforts de l'Autriche, +la succession au trône d'Espagne était assurée à l'un de ses enfants. + +Il avait reconnu l'autorité du roi d'Angleterre, et n'avait rien à +craindre de ce côté. + +Débarrassé de ses plus grands soucis, il ne songea plus qu'à rétablir +les finances, à procurer le bien-être à ses sujets et à assurer la +prospérité des établissements extérieurs. + +Il licencia la moitié de ses troupes, réduisit les impôts, suivant les +sages traditions laissées par Colbert, et commença à donner le plus +grand essor aux Indes Orientales. La France y possédait un territoire +immense, avec des points d'une grande importance, parmi lesquels +Chandernagor et Pondichéry, qui, en quelques années, devaient compter +50,000 âmes. + +Quant aux Indes Occidentales, le roi en comprenait très bien +l'importance. Il pensait, d'après Vauban, que l'on pouvait y établir +l'un des plus grands royaumes du monde, avec la Nouvelle-France, le +cours du Mississipi, la Louisiane, et enfin les Antilles françaises, +dont Saint-Domingue formait la partie principale. + +Saint-Domingue donnait la clef des possessions espagnoles du Mexique, du +Pérou, du Quito, en fournissant l'accès à Carthagène, à Porto Bello et à +la Vera Cruz. + +Quant à l'embouchure du Mississipi, son occupation donnait l'accès aux +richesses de la Louisiane, que Sa Majesté avait fait découvrir depuis +plusieurs années, et qui révélaient «dans le nouveau monde un monde +nouveau.» + +Les nouvelles que M. d'Iberville apportait répondaient bien aux desseins +des autorités souveraines. Il arriva en France aux premiers jours de +juillet 1699. Il commença par licencier son monde et décharger ses +bâtiments, et en même temps il envoyait une copie de son journal à M. de +Pontchartrain, ministre de la marine. + +Celui-ci lui en accusa aussitôt réception. Il lui demanda de plus +amples détails pour la satisfaction du roi, et en même temps il lui fit +pressentir la nécessité d'un second voyage. + +On destina aussitôt deux bâtiments, la _Renommée_, de 45 canons, et la +_Gironde_, pour la nouvelle entreprise. + +M. de Pontchartrain voyait que les oppositions ne manquaient pas, mais +il savait que le roi ne voulait en tenir aucun compte. + +Les gens de Montréal, parmi lesquels M. de Longueuil et M. Le Ber, les +plus proches parents de M. d'Iberville, avaient écrit que l'occupation, +du sud de l'Amérique pouvait nuire gravement aux établissements de la +Nouvelle-France. + +Le gouverneur de Saint-Domingue, de son côté, voyait avec ombrage cette +nouvelle expédition; il pensait que ce serait une disgrâce pour les +possessions françaises aux Antilles. + +Il disait, dans ses lettres, qu'on allait susciter l'agression des +Espagnols. Suivant lui, ils pouvaient mettre 100,000 hommes sur pied +et soulever les sauvages, qui étaient au nombre de plusieurs millions, +disait-il. «Je crois, ajoutait-il, que M. d'Iberville est un très +honnête homme, et bien intentionné, mais il faut se défier de son esprit +d'entreprise.» + +De plus, des officiers supérieurs de la marine, prévenus contre les +succès d'un officier canadien, répandaient le bruit «qu'il ne réussirait +pas mieux que La Salle; que son expédition avait été mal menée parce +qu'il avait fait trop de retards; qu'il n'avait pas su ménager ses +provisions, etc., etc.; enfin qu'il fallait appréhender que les 80 +hommes placés à Biloxi ne fussent exposés au même sort que les gens de +La Salle.» + +M. de Pontchartrain, voulant être à même d'éclairer le roi sur +ces objections, demanda à M. d'Iberville de faire un mémoire sur +l'importance de son établissement. + +M. d'Iberville répondit aussitôt par un factum d'une dizaine de pages. +Il avait déjà exposé les avantages que le Canada retirerait de cette +entreprise, qui donnerait les moyens de communiquer avec toute +l'Amérique centrale par le Mississipi, où les Canadiens avaient déjà des +stations importantes. Il montrait ensuite la possibilité de se saisir du +Mexique, où se trouvaient des trésors; enfin il affirmait la nécessité +d'arrêter l'extension continuelle des Anglais, «déjà trop puissants». + +Ensuite M. d'Iberville énumérait les sites occupés par les Espagnols +sur le golfe du Mexique, et leur peu de valeur, puis il signalait les +conditions favorables pour le commerce des pelleteries et des autres +produits. + +Il finissait en affirmant que dans ces régions presque tropicales on +pouvait récolter les productions des Antilles. + +M. de Pontchartrain répondit en recommandant à M. Duguay, l'intendant +de la marine à Rochefort, d'activer l'armement des navires destinés à +l'expédition. + +Il envoyait en même temps la liste des officiers nommés par le roi sur +la _Renommée_, bâtiment de 50 canons: M. d'Iberville, commandant; M. de +Ricouard, lieutenant; le sieur Duguay, enseigne; le sieur Desjordy, le +sieur de Hautemaison et le sieur de Saint-Hermine, gardes de marine. +Dans l'équipage il devait y avoir 50 Canadiens réunis à Rochefort. + +M. d'Iberville emmenait avec lui un de ses cousins, M. Lesueur, +militaire plein d'expérience, et son frère de Châteauguay, âgé de 14 +ans. C'était lui qui était destiné devenir un jour gouverneur de la +Guyane. + +Sur la _Gironde_, se trouvaient le chevalier de Surgère, commandant; +M. de Villautreys, lieutenant; le sieur de Courcières, lieutenant en +second, etc. + +M. d'Iberville et M. de Surgère, pour récompense de leurs services, +recevaient le titre de chevaliera de Saint-Louis. + +Le roi nommait aussi M. de Sauvalle commandant du fort de Biloxi, et M. +de Bienville, âgé alors de vingt ans, lieutenant. + +En même temps, M. Duguay recevait l'ordre de donner a M. d'Iberville +tout ce qu'il avait demandé pour l'armement du fort de Biloxi: 10 pièces +de canon, 2,000 boulets, 400 paquets de mitraille, 17,000 livres de +poudre à mousquet. + + + + +SIXIEME PARTIE + + + +DEUXIÈME VOYAGE. + +Le départ eut lieu de La Rochelle le 17 septembre 1699, à 8 heures et +demie du matin. + +Le 11 décembre, c'est-à-dire après 50 jours de navigation, l'escadre +arrivait au cap Français, où débarquèrent quatre malades. M. de Galifet, +lieutenant du gouverneur, accueillit M. d'Iberville et lui fournit les +rafraîchissements nécessaires. On embarqua aussi des volailles et des +bestiaux. + +Le 22 décembre, départ du cap Français, et, 20 jours après, arrivée au +fort de Biloxi. + +Le 9 janvier M. de Sauvalle vint à bord, et rendit compte de tout ce qui +s'était passé depuis le départ de M. d'Iberville. + +Il avait reçu la visite d'un bâtiment anglais commandé par le capitaine +Banks, que M. d'Iberville avait fait prisonnier au fort Nelson cinq ans +auparavant. Le capitaine, ayant vu le fort de Biloxi, avait dit qu'il +reviendrait en force, mais cela n'inquiéta ni M. d'Iberville ni M. de +Sauvalle. + +Pendant que quelques marchands de Montréal s'inquiétaient de +l'établissement de Biloxi, d'autres Canadiens s'en réjouissaient, et y +voyaient la source de beaucoup d'avantages pour la Nouvelle-France. + +Dès que Mgr l'évêque de Québec avait eu connaissance des succès de M. +d'Iberville, il avait envoyé M. de Montigny, son grand vicaire, avec M. +d'Avion, missionnaire des Illinois. Ces messieurs parlaient les langues +de plusieurs nations sauvages, et ils venaient s'offrir au zèle +religieux du chevalier d'Iberville. M. Juchereau de Saint-Denis, oncle +de madame d'Iberville, comme nous l'avons vu précédemment, vînt offrir +ses services et son expérience; il avait conduit plusieurs hommes avec +lui. Il était réservé à plus d'une aventure. Enfin, l'on vit aussi +arriver vingt Canadiens commandés par M. de Tonty, qui avait traversé +intrépidement toutes les nations sauvages, et qui s'était rendu avec +bonheur é cet ancien théâtre de ses premiers exploits. Il était au +comble de la satisfaction de voir se réaliser l'oeuvre qu'il avait déjà, +tentée avec l'héroïque M. de La Salle. + +M. d'Iberville accueillit ces nouveaux auxiliaires avec la plus entière +cordialité. Il enjoignit d'abord à M. Lesueur, son cousin, de préparer +tout ce qui était nécessaire pour remonter le fleuve avec une vingtaine +d'hommes, afin d'aller exploiter aussitôt les mines de cuivre qui lui +avaient été signalées au 45e degré de latitude. + +Il donna des compagnons à M. de Saint-Denis pour s'en aller explorer +les côtes du golfe, à, l'ouest, depuis la Palissade jusqu'à la baie +Saint-Louis. + +Quant à M. de Tonty, qui connaissait les langues sauvages, ainsi que les +Canadiens qui l'avaient accompagné, il lui proposa de remonter le fleuve +avec lui. Enfin, il prit aussi avec lui l'aumônier de l'escadre, +ainsi que M. de Montigny. Son frère Châteauguay devait être aussi de +l'expédition. + +Le but de M, d'Iberville était de reconnaître les sites avantageux, de +voir quelle était la fertilité de la terre et les productions utiles, +enfin de lier des relations avec toutes les tribus sauvages, dont il +avait dessein de se servir pour l'exploitation et la colonisation du +pays. + +Il partit le 1er mars 1700, et en deux jours il atteignit la première +île du Mississipi en quittant la mer. Il paraît que c'est alors qu'il +commença à être atteint de la fièvre et de douleurs extrêmement vives +aux genoux, qui venaient probablement de toutes les fatigues qu'il +avait ressenties dans les expéditions précédentes. Il chercha d'abord +à vaincre son mal et continua sa marche, mais au bout de quelques +semaines, les douleurs furent si vives, qu'il fut obligé de revenir sur +ses pas. + +Le 3 mars 1700, il débarquait aux Oumas, et renouvelait les arrangements +qu'il avait faits avec eux lors de son premier voyage. + +Les jours suivants il atteignit le port qui se trouve à l'extrémité nord +de la nation des Oumas. + +Le 10, il visitait les Natchez, qu'il considérait comme la nation +sauvage la plus intelligente, et où il voulait établir une station +principale, à laquelle il désirait donner le nom de Sainte-Rosalie, en +l'honneur de la patronne de madame la marquise de Pontchartrain. + +Le 14 mars, arrivée aux Tasmas, à 15 lieues des Natchez, au 34e degré +de latitude. Ce fut le point extrême où se rendit M. d'Iberville. M. de +Montigny connaissait la langue de cette nation, et il y fit commencer +une église, qu'il devait remettre à un missionnaire du Canada. Lui-même +se proposait de résider aux Natchez. Il était capable de rendre les plus +grands services aux intérêts do la religion. + +M. d'Iberville ayant rempli le principal objet de son excursion, et, +se sentant encore plus malade, confia à M. de Bienville la suite des +opérations. + +Il avait accompli au moins une partie de ce qu'il s'était proposé. Il +avait parcouru 200 lieues sur le fleuve, il en avait exploré les rives, +et constaté l'abondante fertilité du sol. Il avait noué des relations +avec les principales tribus du Sud; il avait pacifié leurs différends, +et les avait exhortées à vivre en amitié avec les Français qui allaient +s'établir chez eux. + +Des missionnaires allaient fonder des sanctuaires et faire connaître les +enseignements de la religion, contre lesquels les naturels n'avaient +aucune prévention. + +M. de Montigny devait s'établir aux Natchez, et un autre religieux +devait résider aux Oumas. En même temps, M. Davion allait s'établir aux +Illinois, sur l'invitation de ceux-ci, et un Père Jésuite commençait +l'érection d'une église aux Bayagoulas. + +M. de Tonty, ayant vu les premiers fruits de l'entreprise, reçut une +mission particulière. Il devait aller jusqu'aux Illinois, chargé +des présents de M. d'Iberville pour concilier les indigènes aux +enseignements de M. Davion. + +Le 24 mars, M. d'Iberville, revenant vers Bayagoulas, rencontra M. +Lesueur, son cousin, qui avait terminé ses préparatifs, et qui allait +remonter jusqu'aux chutes Saint-Antoine. Il avait avec lui le sieur +Pénicaud, maître charpentier, qui a écrit la relation de cette +entreprise. Nous en citerons quelques détails. + +Le 25 au matin, M. d'Iberville se dirigea vers Bayagoulas avec son frère +de Châteauguay, tandis qu'il envoyait M. de Bienville passer quelques +semaines dans les régions de l'Ouest. C'était d'abord son dessein de +faire lui-même cette excursion, mais son malaise étant devenu plus +grand, il lui fallut confier cette mission à son frère. Il continua son +retour en canot, avec deux hommes et le jeune de Châteauguay. + +M. d'Iberville, malgré la fièvre qui le tourmentait toujours, et malgré +les douleurs qui l'empêchaient de marcher, passa tout ce mois à sonder +les passes, à examiner les sites pour les établissements futurs. Enfin, +il put recueillir bien des renseignements de la part des sauvages qu'il +rencontra. + +Il apprit ensuite que des nations sauvages avaient quitté leur position +au nord pour s'établir dans un climat plus favorable au sud. Entre +autres, il en était ainsi des Tuscaroras, une des cinq nations +iroquoises établies près du lac Ontario, qui avaient quitté leurs foyers +depuis quelques années, attirés par la douceur du climat du sud, et qui +étaient venus se fixer dans la Caroline, et cela, paraît-il, lui suggéra +des idées pour l'avenir. Par une disposition particulière, les pays du +sud qui étaient les plus doux et les plus fertiles étaient les moins +peuplés, et les populations les plus nombreuses étaient au nord. Du +golfe du Mexique jusqu'à l'entrée du Missouri, on comptait une vingtaine +de petites nations, et ces nations n'étaient composées que de quelques +familles, 30 ou 40, et pas davantage. + +Pour exploiter tous ces pays, il aurait fallu que les nations du Nord +qui sont très nombreuses, comme les Sioux, les Ottawas, les Illinois, +fussent déterminées à descendre dans la proximité du golfe, ce qui +serait d'un immense avantage pour eux et pour les Français qui +voudraient traiter avec eux. + +Cette idée, si étrange qu'elle puisse paraître, était déjà venue à +plusieurs de ces nations, même les plus sauvages, et, comme nous l'avons +dit, les Tuscaroras étaient établis dans la Caroline. + +Le 18 du mois de mai, comme il avait été convenu, M. de Bienville, qui +avait été en excursion à l'ouest du Mississipi, revint à Biloxi. Il +avait fait peu de chemin, et avait rencontré peu d'indigènes. A cette +époque de l'année, la fonte des neiges faisait déborder toutes les +rivières affluant au Mississipi, qui sortait de ses rives. L'on pouvait +à grande peine remonter la force des courants, et l'on ne pouvait +aborder, parce, que toutes les côtes étaient submergées à une grande +distance. M. de Bienville avait donc peu de renseignements à fournir à +son frère. + +Le 19 de mai, M. de Montigny et M. Davion arriveront avec deux chefs +sauvages des Natchez et des Tonicas. + +M. de Montigny était tellement accablé de fatigue, qu'il crut devoir +demander de repasser en France. Il pouvait utiliser son voyage en +demandant des prêtres à la maison des Missions étrangères à Paris. On +pensait néanmoins qu'il était déjà découragé du peu de succès qu'il y +avait à espérer parmi ces populations légères et dépravées du Sud. + +Le 16 mai, M. d'Iberville donna des instructions à M. de Sauvalle sur ce +qu'il y aurait à faire pendant son absence. + +«Il insiste sur la nécessité de recueillir toutes ces plantes que +connaissent les sauvages, et dont ils se servent pour leurs teintures et +pour leurs remèdes. + +«Il faut se procurer le plus que l'on pourra de veaux sauvages pour les +élever dans les parcs et les domestiquer. + +«Il faut rechercher tous les lieux où se trouvent des perles. L'on devra +éprouver différents bois en les mettant dans l'eau pour voir quels sont +ceux qui ne sont pas attaqués par les vers. + +«En attendant que M. Lesueur revienne de son excursion dans le haut +Mississipi, il faudra envoyer M. de Saint-Denis pour visiter la rivière +de la Marne au pays des Gododaquis. + +«Enfin, il faudra s'opposer par tous les moyens à aucune agression de la +part des Espagnols.» + +Le 28 mai, M d'Iberville ayant fini ses dispositions, partit pour +la France avec ses deux vaisseaux. Il était favorisé par un vent +sud-sud-ouest. + + + +CHAPITRE VIII + +MORT DE D'IBERVILLE. + +A partir de 1700, la santé de d'Iberville fut profondément altérée. En +1702, il repassa en France et alla à Paris. Sa femme, née Marie Thérèse +de La Pocatière, qu'il avait laissée à La Rochelle, chez son frère de +Sérigny, intendant du port de cette ville, vint le rejoindre dans la +ville capitale avec Sérigny. + +Le 8 octobre 1693, d'Iberville avait épousé a Québec Mlle Marie +Thérèse Polette de La Combe-Pocatière, fille de François Polette de La +Combe-Pocatière, capitaine au régiment de Carignan Salières, et de dame +Marie Anne Juchereau, qui elle-même, à la date du mariage de sa fille +avec d'Iberville, avait contracté un second mariage avec le chevalier +François Madeleine Ruette, sieur d'Auteuil et de Monceaux, conseiller. + +De ce mariage d'Iberville eut deux enfants; Pierre Louis Joseph qui, né +et ondoyé le 22 juin 1694, sur le grand banc de Terre-Neuve, reçut le +baptême à Québec, le 7 août suivant, des mains de M. Dupré, curé de la +cathédrale; le parrain était M. Joseph Le Moyne, sieur de Sérigny, et +la marraine, dame Marie Anne Juchereau, épouse de M. d'Auteuil, sa +grand'mère; et une fille connue dans le monde sous le nom de dame +Grandive de Lavanais. + +D'Iberville avait contracté depuis plusieurs années des douleurs +rhumatismales, et on ne sait si c'est à cette époque qu'il alla aux eaux +de Bourbon-l'Archamhault. + +Les bons soins qu'il reçut le remirent en quelques mois. Toute +souffrance cessant, il crut pouvoir continuer son oeuvre. + +Connaissant les projets de la cour de France sur les colonies des +Antilles, il offrit au cabinet de Versailles d'aller surprendre la +Barbade et les autres îles occidentales. + +On lui accorda ce qu'il demandait. Il partit avec onze vaisseaux de Sa +Majesté et trois cents hommes d'équipage. Sur son chemin, en se rendant +aux Barbades, il attaqua l'île de Niepce. C'était au commencement +d'avril 1706. + +Après quelques escarmouches, les habitants, se voyant inférieurs en +nombre, et surpris par la rapidité de l'attaque, offrirent de capituler +et de se rendre avec tous leurs biens. + +Pendant ce temps, la petite armée de d'Iberville parcourait le pays et +rançonnait toute la contrée. Elle s'emparait des chevaux, des animaux, +des moulins, des serviteurs et des nègres. + +M. d'Iberville proposa des conditions de capitulation, elles furent +acceptées par le commandant anglais. + +La capitulation fut signée le 4 avril 1706. On fit la liste des +prisonniers. Elle comprenait le gouverneur, 1758 hommes de guerre, tous +les habitants, y compris 7,000 nègres. + +D'Iberville s'était en outre emparé de trente navires, les uns armés en +guerre, les autres chargés de marchandises. + +Les nègres faits prisonniers, s'étant enfuis sur la montagne, à un +endroit appelé le _Réduit_, on stipula que dans les trois mois à partir +du jour de la capitulation, on transporterait à la Martinique 1400 +nègres, ou la somme de cent piastres par chaque nègre qu'on ne +remettrait pas. + +Les pertes faites par les Anglais à, Niepce furent immenses. + +La conquête de cette île répandit de grandes richesses a la Martinique, +où d'Iberville alla déposer ses trophées. + +D'Iberville mit bientôt après à la voile pour aller attaquer les flottes +marchandes de la Virginie et de la Caroline. Il cingla vers la Havane +afin de tomber sur la flotte de la Virginie pendant qu'elle s'assemblait +pour retourner en Europe. + +Mais, dit M. Guérin, dans son _Histoire maritime de la France_, cette +entreprise importante fut interrompue par la mort prématurée de son +chef. D'Iberville, qui avait conservé sa santé pendant vingt années de +combats glorieux, de découvertes importantes et d'utiles fondations, fut +victime, à la Havane, d'une attaque d'épidémie. M. Guérin affirme que si +ses campagnes prodigieuses par leurs résultats avaient eu l'Europe pour +témoin, d'Iberville eût en, de son vivant et après sa mort, un nom aussi +célèbre que ceux des Jean Bart, des Duguay-Trouin, des Tourville, et +serait parvenu, sans conteste, aux plus grands commandements dans la +marine. + +Depuis longtemps, cet illustre marin était affligé d'une maladie qui lui +enlevait toutes ses forces. Il voyait sa santé décliner tous les jours. +A un âge qui lui permettait d'espérer une longue existence (il avait à +peine 45 ans), il se résigna noblement et il offrit avec générosité +le sacrifice de cette existence qu'il avait remplie de tant de faits +glorieux et pendant laquelle il croyait pouvoir terminer tant d'oeuvres +importantes qu'il avait si admirablement commencées. + +Il avait doté son pays de conquêtes immenses, il avait assuré le +commerce des produits les plus variés et les plus riches, il s'était +rendu maître de tout un immense continent, et était parvenu à détruire +complètement le prestige militaire et naval de deux grandes puissances, +l'Angleterre et l'Espagne. + +D'Iberville voyait la mort arriver à grands pas. Il lui fallait donc +renoncer à toutes ses espérances. + +Ce qui aggravait sa position, c'était la pensée qu'il abandonnait +son oeuvre à des mains qui n'étaient ni assez expérimentées ni assez +éprouvées. + +A la métropole les affaires étaient dirigées par des hommes d'un mérite +incontestable, mais qui ne comprenaient pas l'importance, ni l'avenir de +ces pays lointains. + +Au centre de ces nouvelles colonies, ceux appelés à les régir se +laissaient souvent conduire par des motifs d'intérêt personnel. Il eût +fallu, d'une part, des administrateurs parfaitement éclairés sur +la valeur des nouvelles conquêtes; d'autre part, une direction +désintéressée sur les autorités subalternes. + +C'est, dans ces tristes prévisions que le chevalier d'Iberville débarqua +à la Havane, étant si malade qu'il ne pouvait plus supporter la mer. Il +fut transporté à l'hôpital, où il se prépara sérieusement à recevoir les +secours de cette religion qu'il avait si fidèlement observée toute sa +vie, et à laquelle il avait toujours eu recours au milieu des plus +grands dangers. + +D'Iberville expira à la Havane, le 5 juillet 1706, après avoir reçu +tous les secours de la religion, comme on en trouve la preuve dans +les registres de la paroisse principale de la ville, que nous citons +ci-après. + +D'Iberville ne fut inhumé que le 5 septembre, dans l'église paroissiale +majeure de Saint-Christophe, où on ensevelit plus tard les restes de +Christophe Colomb, ramenés de Séville. + +Voici comme est relaté l'acte de décès de d'Iberville: + + «En la cité de la Havane, le 5 septembre 1706, a été inhumé dans + cette sainte église paroissiale majeure de Saint-Christophe, M. + Moine de Berbilla, natif du royaume de France, muni des saints + sacrements. + + «JEAN DE PETTROZA, + + «Prêtre de l'église majeure.» + +Moine de Berbilla n'est qu'une corruption espagnole de la prononciation +de Le Moyne d'Iberville. + +Après la mort de son mari, Mme d'Iberville passa en France, et épousa +en secondes noces le comte de Béthune, lieutenant général des armées du +roi. + + + +CONCLUSION + +Nous voici arrivé au terme de notre oeuvre. Nous avons relaté tout ce +qui se rapporte au chevalier d'Iberville. Il nous resterait à faire +quelques considérations sur les conséquences de toutes ces grandes +expéditions. + +D'abord les prévisions de d'Iberville ne se réalisèrent malheureusement +que trop. Le gouvernement, au lieu d'accorder sa confiance aux hommes +qui avaient donné les plus grandes preuves de dévouement, ne recourut +pas à la famille d'Iberville, ni à aucun de ses anciens compagnons +d'armes. + +La compagnie des Indes, qui s'était emparée de l'administration de la +nouvelle colonie, mit à la tête un homme qui ne connaissait pas le pays. + +M. de Lamothe-Cadillac fut élu. Il avait quelques faits d'armes à +invoquer: l'occupation des lacs, la fondation de la ville de Détroit; +mais il était complètement étranger aux intérêts et aux besoins de la +Louisiane. M. de Lamothe-Cadillac ne put conserver longtemps sa position +de gouverneur, et il s'en alla blâmé par tout le monde. + +Après lui, le pays tomba dans les mains de ce qu'on appelait la +compagnie du Mississipi, que le malheureux Law avait fondée. Il profita +de la mort de d'Iberville pour lancer sur le pavé de Paris une oeuvre +qui, au début, eut une étonnante prospérité, et qui aboutit h une +épouvantable catastrophe. + +Ces deux insuccès rendirent le gouvernement plus prudent et plus +attentif, et l'on recourut, dix ans après la mort de d'Iberville, à +celui qui l'avait accompagné dans ses expéditions et secondé dans ses +entreprises, c'est-à-dire à son frère de Bienville. + +Le 4 octobre 1716, M. de Bienville recevait de France des lettres qui +le plaçaient à la tête de toute la colonie. Ses mérites avaient été +longtemps méconnus, mais on reconnaissait enfin, en ce moment, qu'on ne +pouvait se passer de ses services. + +Voici comme s'exprimait un intendant français sur les mérites de +Bienville, le digne héritier de son frère: + +«On ne saurait trop exalter, disait-il, la manière admirable dont M. de +Bienville a su s'emparer de l'esprit des sauvages pour les dominer. Il a +réussi par sa générosité et sa loyauté; il s'est surtout acquis l'estime +de toute la population en sévissant contre toute déprédation commise par +les Français.» + +Ces paroles peuvent nous faire comprendre la mauvaise foi de M. de +Cadillac, qui écrivait alors à, Versailles: «Tous ces Canadiens ne sont +que des gens sans respect pour la subordination. Ils ne font aucun cas +ni de la religion, ni du gouvernement. Le lieutenant du roi, M. de +Bienville, est sans expérience, il est venu en Louisiane à 18 ans, sans +avoir servi ni en Canada ni en France.» Ceci est inexact, car M. de +Bienville avait alors près de vingt ans de service. + +Nommé gouverneur, M. de Bienville s'empressa d'exécuter le projet qu'il +avait depuis longtemps d'établir le centre de la colonie à l'extrémité +du delta. Il lui donna le nom de Nouvelle-Orléans, en l'honneur du duc +d'Orléans, régent du royaume de France. La nouvelle compagnie d'Occident +éleva Bienville au commandement général de la Louisiane. Il fut secondé +dans son oeuvre par ses frères, les messieurs de Longueuil, +qui devinrent successivement gouverneurs de Montréal et de la +Nouvelle-France. + +Pendant ce temps la colonie se développait. Plusieurs des anciens +compagnons de d'Iberville venaient s'y établir chaque année. On voyait y +arriver des gens de Montréal, Québec et autres villes. + +En 1724, M. de Bienville fut mandé à Paris pour donner des explications +sur sa conduite. Il reçut sa démission par suite des rapports calomnieux +qui avaient été faits contre lui par des ennemis de la famille +de Longueuil. Cinq ans après, en 1731, il fut rétabli dans son +commandement; puis ayant terminé son oeuvre, il passa en France, en +1760. + +Comme nous l'avons dit en commençant, la France possédait à ce moment +presque toute l'Amérique du Nord. Ses possessions, d'une superficie +de plus de trois cent mille lieues carrées, s'étendaient de l'océan +Atlantique à l'océan Pacifique, et de la baie d'Hudson au golfe du +Mexique. Les plus beaux et les plus grands fleuves du monde: le +Saint-Laurent, l'Ohio, le Missouri, le Mississipi s'y trouvaient; on y +voyait des lacs grands comme des mers: les lacs Érié, Ontario, Huron, +Michigan, Supérieur. Nous avons vu toute la part que M. d'Iberville eut +à ces merveilleux résultats. + +Cette contrée est douée des ressources naturelles les plus diverses +et les plus abondantes; ses habitants sont actuellement au nombre de +plusieurs millions. Aussi peut-on facilement comprendre la perte immense +que fit la France en ne prenant pas les mesures nécessaires pour +conserver cet immense territoire, dans lequel elle aurait pu créer un +empire d'une incalculable richesse: une France d'outre-mer qui eût +imprimé le sceau de son génie sur ce continent. + +Quand le sort des armes eut trahi le drapeau des Français, qui luttèrent +avec une indomptable énergie, et qui ne succombèrent que sous le nombre, +le pays tout entier fut conquis par B'Angleterre. Son gouvernement +s'était solennellement; engagé à, respecter tous les droits et +privilèges des familles françaises. Néanmoins, beaucoup de ces familles +ne voulant pas rester sous la domination des Anglais, émigrèrent sur la +rive gauche du Mississipi pour se trouver sur une terre française. +Là, ces familles fondèrent les établissements de Saint-Louis, +Saint-Ferdinand, Carondelet, Saint-Charles, Sainte-Geneviève, +Nouvelle-Madrid, Gasconnade. + +Ce mouvement d'émigration vers le nord-ouest se continua, et par suite, +les Franco-Canadiens fournirent les premiers groupes de colons de la +plupart des États de l'Ouest et de la Rivière-Rouge. Ne s'arrêtant +que sur les bords de l'océan Pacifique, ils jetèrent le germe des +établissements de Vancouver et de l'Orégon. + +Nous les trouvons aussi dans le Nord-Ouest canadien et jusqu'à la baie +d'Hudson. La plupart sont dispersés dans les terres, où ils trafiquent +avec les indigènes. Des centres qui deviendront vite prospères se sont +formés au fort Edmonton, au lac Sainte-Anne, au lac La Biche. + +Les Canadiens-Français sont déjà nombreux au Manitoba; ils se sont +groupés à Saint-Boniface, à Saint-Norbert, à Sainte-Agathe, à +Saint-François-Xavier, à Saint-Laurent. + +Dans d'autres États, on rencontre aussi des Canadiens: il y en a +dans l'Ohio, l'Iowa, le Dakota, le Montana, le Colorado, l'État de +Washington, le Kansas, l'Arizona, le Nouveau-Mexique. + +Dispersés sur un immense territoire, entourés de populations de races +différentes, les Canadiens-Français ont conservé leur religion. Dès +qu'ils ont pu se rassembler et former des établissements, ils ont +demandé des prêtres et ont élevé à leurs frais des temples au Seigneur. +La plus grande partie d'entre eux ont conservé comme un trésor précieux +leur langue et leurs habitudes nationales. + +En 1864, M. E. Duvergier de Hauranne se trouvait dans le Minnesota. «Ce +pays, dit-il, est plein de Français. Quelques-uns viennent de la mère +patrie, la plupart ont émigré du Canada par les grands lacs. Quand je +ne les aurais pas reconnus à, leur langage, leurs plaisanteries, leurs +danses, leur gaieté invincible à la fatigue me les auraient désignés.» + +«La France a été, jusqu'au milieu du 18e siècle, une des plus grandes +puissances coloniales du monde, et l'Espagne seule pouvait lui disputer +la prééminence. En effet, au commencement du 18e siècle, elle possédait +toute l'Amérique du Nord jusqu'au Mexique sur l'océan Atlantique, et +jusqu'à la Californie sur le Pacifique. Le golfe Saint-Laurent, +le Canada, les lacs intérieurs, tout le bassin du Mississipi, le +Nord-Ouest, l'Orégon et tous les territoires au nord de la Californie et +du Mexique, lui appartenaient et formaient deux provinces immenses: le +Canada et la Louisiane. Elle avait dans les Antilles plus de la moitié +de Saint-Domingue, Sainte-Lucie, la Dominique, Tobago, Saint-Barthélémy, +et enfin la Martinique et la Guadeloupe, faibles débris qui lui sont +restes de tant de colonies. + +«De toutes ces possessions, la plus précieuse était le vaste empire dont +elle avait jeté les fondements au nord et à l'ouest de l'Amérique, +et qui lui eût assuré une prépondérance incontestable dans le inonde +entier.» + +Malheureusement, les systèmes erronés, les fausses idées qui présidèrent +alors à la direction de ses colonies, firent végéter ces établissements, +tandis que ceux des Anglais prospéraient à côté des siens. Mais +l'insouciance, l'incapacité de la cour les laissèrent exposés sans +défense aux attaques de voisins qui, dix fois plus nombreux que ces +malheureux colons, les écrasèrent un dépit d'une résistance énergique. + +Ce fut donc sous le règne déplorable de Louis XV que succomba la +puissance coloniale de la France: les Anglais lui enlevèrent, on +1763, tout le nord du continent américain. La même année, elle céda à +l'Espagne la Louisiane et toutes les régions de l'Ouest, pour éviter +de les abandonner aux Anglais, auxquels, dans le même temps, elle dut +livrer la Dominique, Saint-Vincent, Tobago. + +Ainsi s'accomplit la ruine de l'oeuvre de Richelieu et de Colbert, la +ruine coloniale de la France. + +Après cette ruine et après les désastres du premier empire, la France ne +possédait plus que la Martinique, la Guadeloupe dans les Antilles, et la +Réunion dans l'océan Indien; ajoutez les comptoirs de l'Inde, quelques +établissements en Guyane et en Sénégal. + +A peu près ruinées à la fin de l'empire, la Martinique, la Guadeloupe et +la Réunion se sont rapidement relevées, et aujourd'hui, la France peut +les mettre en parallèle avec les colonies les plus florissantes. Leur +population est beaucoup plus dense que celle du continent européen. La +Martinique a près de 160,000 habitants, et elle exporte, rien qu'en +sucre, pour plus de 20 millions par an. La Guadeloupe compte 170,000 +âmes, la Réunion plus de 180,000, et leurs productions sont supérieures +à celles de la Martinique. + +Il est à remarquer que par un phénomène rare, la langue et les moeurs +de la France, ainsi qu'un ardent amour pour elles, se perpétuent dans +celles des anciennes colonies qu'elle a perdues. Témoin, Madagascar; +témoin aussi, le Canada. Voilà certes des résultats assez inattendus. + +Dans l'Inde, les comptoirs de la France, quoique enclavés dans l'empire +indien de l'Angleterre, n'ont pas déchu. + +Quant aux établissements du Sénégal, ils se sont développés dans des +proportions énormes. La population soumise à la France ne dépassait pas +une quinzaine de mille âmes en 1815, et l'on n'y opérait qu'un très +maigre trafic. Aujourd'hui la France y a poussé ses postes jusqu'au +Niger. Plusieurs millions d'hommes y sont ses tributaires et le commerce +du pays, prodigieusement accru, a atteint plus de 50 millions de francs. + +L'oeuvre coloniale de la France, dans ce siècle, n'a pas consisté +seulement à conserver et à, améliorer les épaves du son ancien domaine; +de 1830 à 1847, elle a conquis l'Algérie. L'Algérie ne peut être +comparée, ni comme étendue, ni comme fertilité aux immensités de +l'Amérique du Nord ou de l'Australie. Mais la France, dans la +colonisation de ce pays, a obtenu des résultats précieux. Elle y +a implanté plus de quatre cent mille colons européens. Des villes +florissantes se sont élevées sur l'emplacement des terrains incultes +et des marais fangeux d'il y a quarante ans. Le mouvement commercial +atteint cinq cent millions de francs. + +A l'Algérie, la France vient d'ajouter la Tunisie, qui rivalisera +bientôt de prospérité et de vitalité avec l'Algérie française. + +Pour un peuple soi-disant incapable de coloniser, le résultat ne laisse +pas que d'être satisfaisant. + +En Océanie, la France possède l'archipel de Taïti. La +Nouvelle-Calédonie, occupée à une date plus récente, a permis à la +France de créer une colonie pénitentiaire dont tout le monde reconnaît +l'utilité. Par la Cochinchine, elle a repris pied sur le continent +asiatique; et, si ce n'est encore qu'un embrion d'empire colonial en +extrême Orient, cet embrion est prodigieusement vivace. Elle paie tous +ses frais d'administration, et verse en outre une contribution dans le +trésor de la métropole. Sa population est d'un million et demi, et son +commerce extérieur très considérable. + +De ce qui précède, on peut reconnaître que la France commence à revenir +à ces entreprises coloniales qui lui ont fait tant d'honneur au XVIIe +siècle. + +Dans de pareilles dispositions, le récit de ces grandes oeuvres +auxquelles d'Iberville a eu une si large part, ne peut manquer +d'intéresser ceux qui se préoccupent de l'agrandissement de la France +par les établissements coloniaux. + +Le gouvernement français a donné la preuve de ses sympathies +particulières pour les anciennes colonies en nommant un des bâtiments +nouvellement construits; _Le Chevalier d'Iberville_. + +C'est ce que nous avons appris au moment où nous écrivions les dernières +lignes de cette histoire. + + + + +TABLE DES MATIERES + + + INTRODUCTION + + PREMIÈRE PARTIE + + CHAPITRE: + I--De l'établissement de la Nouvelle-France. + II--La famille Le Moyne. + III--Développements de Montréal. + IV--Naissance de Pierre d'Iberville. + V--Les troupes arrivent en Canada. + VI--Expéditions des troupes. + VII--Montréal et ses souvenirs. + VIII--Exploration du fleuve Saint-Laurent. + IX--M. Le Moyne envoie ses enfants en France pour entrer dans la marine. + + DEUXIÈME PARTIE + + CHAPITRE: + I--Expéditions à la baie d'Hudson. + II--Aspect de la baie d'Hudson. + III--Expédition dans la colonie anglaise. + IV--Nouvelle expédition à la baie d'Hudson. + V--Siège de Québec. + VI--Nouveaux événements à la baie d'Hudson. + VII--M. d'Iberville à Versailles. + + TROISIÈME PARTIE + + CHAPITRE: + I--Expédition en Terre-Neuve (1696-1697). + II--Le Gulf-Stream. + III--M. d'Iberville mis à la tête de l'expédition. + IV--Arrivée de M. Beaudoin, aumônier des Abénaquis. + V--Prise de Pémaquid. + VI--Difficultés avec M. de Brouillan. + VII--Prise de Saint-Jean. + VIII--Conquête du territoire. + IX--Énumération des prises, et occupation de 500 lieues carrées en + territoire. + X--État actuel de Terre-Neuve, cent bâtiments employés, 20,000 pêcheurs. + + QUATRIÈME PARTIE + + CHAPITRE: + I--IVe expédition à la baie d'Hudson. + II--Arrivée au Labrador. + III---Rencontre des banquises. + IV--Arrivée dans la baie d'Hudson. + V--Rencontre de trois vaisseaux anglais. + VI--Prise du fort Nelson. + VII--Retour en France. + + CINQUIÈME PARTIE + + CHAPITRE: + I--Expédition du Mississipi. + II--Premier voyage. + III--Arrivée aux Antilles. + IV--Arrivée devant les rives du golfe du Mexique. + V--Voyage à la Malbanchia. + VI--Grands changements on France. + + SIXIÈME PARTIE + + CHAPITRE: + I--Deuxième voyage. + II--Retour en France. + III--Expédition dans les Antilles. + IV--Mort de d'Iberville. + + CONCLUSION. + + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Histoire du Chevalier d'Iberville +by Adam-Charles-Gustave Desmazures + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DU CHEVALIER D'IBERVILLE *** + +***** This file should be named 13981-8.txt or 13981-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/3/9/8/13981/ + +Produced by Renald Levesque from files made available by the BNF (La +bibliothèque Nationale du Québec) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at https://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. Compliance requirements are not uniform and it takes a +considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up +with these requirements. We do not solicit donations in locations +where we have not received written confirmation of compliance. To +SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any +particular state visit https://pglaf.org + +While we cannot and do not solicit contributions from states where we +have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition +against accepting unsolicited donations from donors in such states who +approach us with offers to donate. + +International donations are gratefully accepted, but we cannot make +any statements concerning tax treatment of donations received from +outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. + +Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation +methods and addresses. Donations are accepted in a number of other +ways including including checks, online payments and credit card +donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + https://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. diff --git a/old/13981-8.zip b/old/13981-8.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..e0cc178 --- /dev/null +++ b/old/13981-8.zip diff --git a/old/13981-h.zip b/old/13981-h.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..2ff4fa0 --- /dev/null +++ b/old/13981-h.zip diff --git a/old/13981-h/13981-h.htm b/old/13981-h/13981-h.htm new file mode 100644 index 0000000..3119361 --- /dev/null +++ b/old/13981-h/13981-h.htm @@ -0,0 +1,7536 @@ +<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD HTML 4.01 Transitional//EN"> +<html> +<head> + <meta http-equiv="content-type" content="text/html; charset=ISO-8859-1"> + <title>D'Iberville</title> + <meta name="author" content=" "> + +<style type=text/css> + +body {margin-left: 10%; margin-right: 10%} + +h1,h2,h3,h4,h5,h6 {text-align: center;} +p {text-align: justify} +blockquote {text-align: justify} + +hr {width: 50%; text-align: center} +hr.full {width: 100%} +hr.short {width: 20%; text-align: center} + +.note {font-size: 0.8em; margin-left: 10%; margin-right: 10%} +.footnote {font-size: 0.8em; margin-left: 10%; margin-right: 10%} +.side {padding-left: 10px; font-weight: bold; font-size: 75%; + float: right; margin-left: 10px; border-left: thin dashed; + width: 25%; text-indent: 0px; font-style: italic; text-align: left} + +.lef {float: left} +.milieu {text-align: center} +.rig {float: right} +.ill {font-size: 0.9em} + +span.pagenum {font-size: 8pt; left: 91%; right: 1%; position: absolute} +span.linenum {font-size: 8pt; right: 91%; left: 1%; position: absolute} + +.poem {margin-bottom: 1em; margin-left: 10%; margin-right: 10%; + text-align: left} +.poem .stanza {margin: 1em 0em} +.poem .stanza.i {margin: 1em 0em; font-style: italic;} +.poem p {padding-left: 3em; margin: 0px; text-indent: -3em} +.poem p.i2 {margin-left: 1em} +.poem p.i4 {margin-left: 2em} +.poem p.i6 {margin-left: 3em} +.poem p.i8 {margin-left: 4em} +.poem p.i10 {margin-left: 5em} + +</style> + +</head> +<body> + + +<pre> + +The Project Gutenberg EBook of Histoire du Chevalier d'Iberville +by Adam-Charles-Gustave Desmazures + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Histoire du Chevalier d'Iberville + +Author: Adam-Charles-Gustave Desmazures + +Release Date: November 8, 2004 [EBook #13981] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DU CHEVALIER D'IBERVILLE *** + + + + +Produced by Renald Levesque from files made available by the BNF (La +bibliothèque Nationale du Québec) + + + + + + +</pre> + + + +<h1>HISTOIRE +DU +CHEVALIER +D'IBERVILLE +(1663-1706)</h1> + + +<h4>1890</h4> + +<p class="milieu"><img alt="" src="images/002.png"></p> + +<br><br><br> + +<h3>INTRODUCTION</h3> + +<p>La Nouvelle-France, explorée en 1534 par Jacques +Cartier, occupée par Champlain en 1608, estimée à la +plus haute valeur par de grands hommes d'État, comme +le président Jeannin, le cardinal de Richelien, l'illustre +Colbert, avait pu conquérir, dès la fin du XVIIe siècle, +une importance considérable.</p> + +<p>Et en effet, cette colonie, confinée d'abord sur les rives +du Saint-Laurent, était devenue, vers l'année 1700, +une domination puissante. Elle s'étendait depuis Terre-Neuve +jusqu'aux montagnes Rocheuses, depuis la baie +d'Hudson jusqu'au golfe du Mexique. Ainsi elle formait +un immense triangle présentant 900 lieues sur chaque +face, c'est-à-dire 400,000 lieues carrées, près de onze fois +la surface du la France.</p> + +<p>Une si vaste contrée était aussi précieuse par l'abondance +de ses produits que par leur variété; elle offrait +à la mère patrie une source inépuisable de richesse.</p> + +<p>A l'ouest, des forêts sans limites; au nord, la région +des fourrures; à l'est, les grandes pêcheries de Terre-Neuve; +enfin au sud, un sol fertile, un climat enchanteur, +avec les produits incomparables des tropiques.</p> + +<p>De plus, la Nouvelle-France avait conquis une vie +individuelle éminente sous tous les rapports; elle avait +offert une carrière héroïque à des missionnaires intrépides, +fourni des saints, recruté des communautés nombreuses +et exemplaires; elle avait révélé à l'admiration +de la métropole des hommes du plus grand mérite, comme +Jacques Cartier, Samuel de Champlain, du Maisonneuve, +Le Ber, Talon, de Frontenac, de Tonnancourt, de Montigny, +de Boucherville, et enfin, cette admirable famille +des Le Moyne, qui ont été jugés dignes d'être salués du +nom glorieux de Macchabées du Canada.</p> + +<p>A une époque comme la nôtre, où l'on a sagement +reconnu l'importance des entreprises coloniales et des +établissements lointains; dans un temps on l'on revient +à ces oeuvres, on peut trouver intéressant et souverainement +utile de considérer comment une domination si +grande a été conquise, établie et développée.</p> + +<p>Les premiers temps de l'occupation ont été largement +exposés dans des ouvrages considérables, comme ceux du +P. Charlevoix, de M. Faillon, de M. Garneau, de M. Ferland; +enfin dans les oeuvres des premiers navigateurs eux-mêmes: +Jacques Cartier, Champlain, et M. de Poutrincourt, +qui ont rédigé leurs mémoires. Mais quand on +arrive à la période de l'accroissement même de la Nouvelle-France, +à partir de 1680, il est nécessaire de réunir, +de rassembler les documents innombrables disséminés +dans un nombre infini d'ouvrages.</p> + +<p>Pour bien connaître ces temps de transition, où la +petite colonie du Saint-Laurent atteignit l'étendue d'une +domination presque aussi vaste que l'Europe, il faut commencer +par étudier quelques-uns des hommes d'État et +des hommes de guerre qui ont eu part à ces changements +extraordinaires.</p> + +<p>Or, incontestablement, l'homme dont il faudrait d'abord +s'occuper, c'est celui qui a été le plus remarquable de +tous, celui qui a eu la vie la plus aventureuse et la destinée +la plus glorieuse, qui a joué le rôle le plus éminent, +pendant trente ans, dans les plus grands événements +du pays. Celui-là, c'est l'illustre chevalier +d'Iberville, de la famille des Le Moyne; et nous +croyons qu'il serait indispensable de le faire connaître +avant tous.</p> + +<p>D'Iberville était né à Montréal, en 1662, dans la maison +de son père, Charles Le Moyne, sur la rue Saint-Joseph, +où se trouve actuellement le bureau de la Fabrique de +l'église Notre-Dame. Il a eu la gloire d'être associé aux +plus grands évènements de ces premières années, et on +peut dire qu'il y a eu la part principale.</p> + +<p>Il s'agissait de conquérir les richesses de cet immense +continent, et ces forêts dix fois séculaires qui couvraient +au nord des cent mille lieues carrées, et ces régions +où se trouvent les pelleteries les plus belles qu'il y +ait au monde, et ces courants mystérieux de l'Océan +allant porter chaque année sur les côtes de l'Atlantique +des millions de bancs de poissons pour la subsistance de +l'univers, et enfin ces contrées du sud avec leurs sites +enchanteurs, un climat délicieux, une fertilité incomparable +et tous les fruits du paradis terrestre.</p> + +<p>Or, c'est ce que le chevalier d'Iberville a merveilleusement +mis à exécution. A l'âge de 22 ans, en 1684. +il conduisit plusieurs expéditions à la baie d'Hudson +et prit tous les comptoirs anglais. Dès lors, la France +pouvait prétendre au monopole des forêts de l'Ouest et +du commerce des fourrures.</p> + +<p>Dans son expédition à Terre-Neuve, en 1690, il rendit +la mère patrie maîtresse des marchés de l'Europe pour +l'exploitation des pêcheries.</p> + +<p>Enfin, par ses exploits dans les Antilles et dans le golfe +du Mexique, de 1700 à 1705, il avait conquis les plus +beaux pays du monde.</p> + +<p>N'en est-ce pas assez pour être tiré de l'oubli des +années et pour être proposé à l'attention des générations +présentes?</p> + +<p>Donc, dans l'espoir d'être utile à notre temps, nous voudrions +que l'on prît connaissance de cette oeuvre de +réparation vis-à-vis d'un colonisateur incomparable et +d'un héros trop ignoré. C'est un grand enseignement +pour les esprits d'élite qui commencent à estimer l'importance +de nos ancienne colonies; c'est une gloire pour la +marine française, qui peut citer ce nom sur se même rang +que ceux de Jean Bart, Tourville ou Duguay-Trouin; c'est +un honneur pour la ville de Montréal, la plus grande cité +de la colonie française, que de faire valoir celui qui a été +peut-être le plus illustre de ses enfants. On a déjà parlé +de lui consacrer, dans sa ville natale, une effigie qui serait +si belle avec le magnifique portrait que l'on a conservé +de lui; mais, un attendant, ne convient-il pas de montrer +combien cet honneur lui est dû?</p> + +<p>C'est dans ce but que nous consacrons cette monographie +à la mémoire du très illustre Pierre Le Moyne, +citoyen de Montréal, sire d'Iberville, chevalier des ordres +du roi et commandant de ses vaisseaux.</p> + + + + + + +<h2>VIE DU<br> +CHEVALIER D'IBERVILLE</h2> +<br><br><br> + + +<h3>PREMIÈRE PARTIE</h3> +<br><br> + + +<h3>CHAPITRE 1er</h3> + +<h3>DE L'ÉTABLISSEMENT DE LA NOUVELLE-FRANCE.</h3> + +<p>Christophe Colomb avait accompli sa découverte, le 12 +octobre 1492. Le bruit s'en répandit aussitôt en Europe +et l'on comprend quelle émotion causa un si grand évènement. +En attendant que les gouvernements prissent une +décision, plusieurs contrées maritimes songèrent à explorer +les régions nouvelles.</p> + +<p>Les marins de la Bretagne et de la Normandie furent +des premiers à les aborder; ils reconnurent d'abord le +banc de Torre-Neuve, et les pays de chasse du Labrador.</p> + +<p>Dès 1504 la pêche avait commencé; plusieurs capitaines +entrèrent dans le pays et recherchèrent les fourrures.</p> + +<p>En 1506, Denys, pilote de Honfleur, revint avec une +carte du Saint-Laurent.</p> + +<p>En 1508, on amenait en France des sauvages des côtes +américaines.</p> + +<p>En 1524, le gouvernement français envoyait un explorateur, +Verazzani, qui visita les contrées que l'on appela +depuis la Nouvelle-Écosse et la Nouvelle-Angleterre.</p> + +<p>En 1527, un navire anglais signalait la présence, près +de Terre-Neuve, de dix bâtiments bretons et normands.</p> + +<p>En 1534, le grand amiral de France, Philippe de Chabot, +envoyait un marin expérimenté, Jacques Cartier, qui, en +trois voyages consécutifs, explora le cours du Saint-Laurent +et prit possession de ces nouveaux territoires au +nom du roi de France. Il planta une croix surmontée +d'un écusson aux armes royales, et il bâtit un fort près +de Québec.<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a><a href="#footnote1"><sup>1</sup></a></p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote1" name="footnote1"></a><b>Note 1:</b><a href="#footnotetag1"> (retour) </a> Bancroft <i>Histoire de l'Amérique</i>, tome 1er.—M. Garneau, +<i>Histoire du Canada</i>,—M. Faillon. <i>Histoire de la colonie française +en Canada</i>, tome 1er,—M. Ferland.</blockquote> + +<p>Les guerres qui survinrent en Europe arrêteront les missions +royales, mais les marins venaient toujours pour la +pèche, et, en 1578, on compta jusqu'à 150 bâtiments français +sur le banc de Terre-Neuve.</p> + +<p>En 1594, Henri IV fit reprendre les entreprises coloniales +au Canada. Il nomma le marquis de La Roche +lieutenant général des possessions américaines. De Monts +lui succéda en 1596, puis M. du Pontgravé. Enfin, en 1601, +les expéditions furent confiées a un officier habile, homme +de science et d'expérience, Samuel de Champlain, qui a +mérité le titre de père de la Nouvelle-France.</p> + +<p>Champlain vint occuper les rives du Saint-Laurent, +pendant que M. de Poutrincourt s'établissait en Acadie.</p> + +<p>En 1609, Champlain fonda In ville de Québec, puis il +explora le pays.</p> + +<p>Il visita la rivière dite depuis de Richelieu, il reconnut +au sud un grand lac qui porte maintenant son nom. Il +signala la position d'Hochelaga (Montréal), remonta +l'Ottawa et vint jusqu'au lac Nipissing, en 1616. Il +explora, aux environs du lac Nipissing, un autre lac qui a +aussi porté son nom. Enfin, il fit venir les religieux +Récollets, qu'il établit en deux missions principales; +à Québec et au lac Huron, +Entre 1607 et 1635, Champlain avait fait quinze +voyages. Il allait exciter le zèle des gouvernants, parlait +des ressources du pays; mais en même temps, il faisait +connaître les difficultés de l'établissement: le froid excessif +décourageait les nouveaux arrivés; le monopole +de certaines compagnies tuait le commerce; l'agriculture +exigeait de grands sacrifices.</p> + +<p>Après tant d'expéditions et de tentatives, Champlain +ne voyait à Québec, en 1630, que quelques familles bien +établies. Ému de ses représentations, le cardinal de Richelieu +prend l'oeuvre en main et veut lu seconder de tout +son pouvoir: il fonde la société de lu Nouvelle-France, +qui comptait 110 membres choisis parmi les premiers +personnages du royaume; il envoie des colons et des +religieux. Mais en 1640, au bout de dix ans, tous ces efforts +n'avaient réussi qu'à établir 200 personnes dans tout le +pays, en comprenant même les prêtres, les religieux, les +femmes et les enfants.<a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a><a href="#footnote2"><sup>2</sup></a></p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote2" name="footnote2"></a><b>Note 2:</b><a href="#footnotetag2"> (retour) </a> <i>Histoire de la Nouvelle-France</i>, tome Ier, +page XX.—Dollier de Casson, <i>Histoire de Montréal</i>, 1640-1641.</blockquote> + +<p>Pour avoir un établissement, il fallait d'importants secours +de la mère patrie, et il fallait que ces secours fussent +désintéressés. De plus, les colons devaient être guidés +par des vues de foi et de sacrifice; ils devaient être +décidés à supporter le climat, les privations, et des dangers +extrêmes, parce qu'il y avait à lutter contre des +peuplades nombreuses, implacables, et fournies d'armes à +feu par les établissements voisins de la Nouvelle-Angleterre +et de la Nouvelle-Orange.</p> + +<p>Or quand, après la mort de Champlain, tout semblait +en détresse, le Seigneur vient en aide a la jeune colonie +et lui procure miraculeusement des ressources inattendues, +qui devaient assurer un succès jusque-là vainement poursuivi. +Des hommes de foi et de dévouement se décidèrent +à fournir les moyens d'une nouvelle entreprise, et en +même temps des héros s'offrirent pour les seconder, et +assurer l'établissement de la religion en ces contrées +inhospitalières.</p> + +<p>Champlain venait de mourir (25 octobre 1635), et quelques +semaines après, le 2 février 1636, un pieux gentilhomme +de la Flèche, M. de La Dauversière, étant en +prière, reçoit l'avis de fonder un établissement à, une +certaine distance de Québec pour couvrir les voies qui +conduisaient au centre de ïa colonie française et, pour être +plus au milieu des populations que l'on voulait convertir. +L'endroit lui est montré de la manière la plus distincte. +Cet avis fut répété plusieurs fois. Chose étonnante, il +n'était pas le seul qui eût reçu cette indication, et en effet +le même jour, 2 février 1636, un jeune ecclésiastique +qu'il ne connaissait pas, M. Olier, alors âgé de vingt-six +ans, et établi à Vaugirard avec quelques prêtres, est +averti qu'il doit se consacrer à fonder un établissement, +pour le bien de lu religion, à un endroit du Canada qui lui +est montré aussi de la manière la plus distincte, et en même +temps il lui est enjoint d'établir une compagnie de prêtres +pour prendre soin des intérêts spirituels de l'entreprise.</p> + +<p>Or, dans ces deux révélations arrivées le même jour, il +s'agissait de la même oeuvre, et l'endroit indiqué était le +même. C'est ce que reconnurent ces deux grands serviteurs +de Dieu quand ils se rencontrèrent plusieurs années +après, vers 1640. Ils ne se connaissaient pas, et furent +secrètement avertis de la communauté de leur vocation +et de leur mission.<a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a><a href="#footnote3"><sup>3</sup></a></p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote3" name="footnote3"></a><b>Note 3:</b><a href="#footnotetag3"> (retour) </a> Le P. Vimont, <i>Lettres des rev. PP. Jésuites</i>, tome 1er, +page 15,—La mère de l'Incarnation, ses lettres de 1642,—M, Dollier de Casson, +<i>Histoire de Montréal</i>.</blockquote> + +<p>Grâce à l'union de leurs efforts, l'oeuvre prit tous les +développements désirables; de nobles seigneurs s'y associèrent. +Enfin, au moment où la compagnie achetait l'île +de Montréal, un gentilhomme, jeune encore, retiré du +service, désirant se consacrer À une oeuvre de zèle, se présentait: +c'était M. de Maisonneuve. C'est lui qui fut le +fondateur de Montréal et qui devait en faire le boulevard +de la colonie par vingt années d'un dévouement +intrépide et de l'administration la plus nage.</p> + +<p>Il fut aidé par des hommes de foi et de courage. Parmi +ces auxiliaires, nous nous proposons de faire connaître la +famille des Le Moyne, et la part qu'ils ont eue à l'établissement +de la Nouvelle-France.</p> + +<p>C'est ce que nous allons exposer dans les paragraphes +suivants.</p> +<br><br><br> + + +<h3>CHAPITRE II</h3> + +<h3>LA FAMILLE LE MOYNE.</h3> + +<p>Cette famille, établie dans la Nouvelle-France au +milieu du XVIIe siècle, devait y conquérir une +grande illustration. A la première génération, elle avait +fourni des commandants aux armées du roi, des gouverneurs +à la Nouvelle-France et à la Louisiane, +des intendants aux commandements maritimes de la +France.</p> + +<p>Elle était originaire de la ville de Dieppe. Depuis +Jacques Cartier, Dieppe avait toujours eu beaucoup de +relations avec la nouvelle colonie.</p> + +<p>C'est de Dieppe que partit M. de Poutrincourt, dont +l'ancienne résidence se voit encore aux environs de +cette ville, au château de Mesnières.</p> + +<p>Un gouverneur de Dieppe, M. de Chattes, son lieutenant, +M. de Monts. madame de Guercheville, épouse d'un +gouverneur de la ville de Paris sous Henri IV, avec leurs +expéditions, avaient fait connaître ces nouveaux pays +pour lesquels, à chaque printemps, partaient des flottilles +de bâtiments pour les pèches de Terre-Neuve et pour la +traite des fourrures.</p> + +<p>En 1664, dans un seul mois, on vit partir des côtes de +Dieppe et des pays voisins, 65 grands vaisseaux pour le +Canada.</p> + +<p>Il y avait en cette ville des quartiers consacrés au +commerce des produits de l'Amérique, et il existe encore +une rue nommée de la Pelleterie, ou résidaient une quantité +de marchands de fourrures, qui trafiquaient des envois +du Canada avec l'Europe.</p> + +<p>M. Paillon, en parcourant les livres des paroisses, a +trouvé aux registres de l'état civil un témoignage bien +caractéristique des rapports de Dieppe avec la Nouvelle-France. +Voici les noms qu'il a relevés à la paroisse Saint-Jacques +de Dieppe pour l'année 1630: Duhamel, Hardy, +Auger, Aubuchon, Duhuc, Godebout, Davignon, Hébert, +Sénécal, Gaudry, Duval, Gervais, Vallée, Lecompte, Godard, +L'Écuyer, Leroux, Dumouchel, Viger, Cardinal, +Duchesne, etc.: on se croirait dans une paroisse de Montréal +ou de Québec.</p> + +<p>Il ne faut pas s'étonner qu'au moment où les chefs des +nouvelles entreprises recrutaient des volontaires pour la +Nouvelle-France, le nommé Duchesne, soldat dans les +troupes du roi, se presenta, avec deux de ses neveux: +Jacques Le Moyne, âgé de dix-sept ans, et son frère +Charles, âgé de 14 ans. Leur père, Pierre Le Moyne. +était marié avec Judith, soeur de Duchesne. C'était un +ancien soldat qui tenait un hôtel sur la paroisse Saint-Jacques, +près de la mer, et qui recevait comme clients +ordinaires les marins qui s'embarquaient pour l'Amérique.</p> + +<p>Ces familles des côtes de la Manche étaient toujours +disposées à, tenter les aventures périlleuses, et la religion +présentait cette oeuvre comme digne de coeurs +chrétiens; il s'agissait de donner aux populations sauvages +le trésor de la foi en échange des biens qu'ils trafiquaient.</p> + +<p>M. Faillon a trouvé aussi dans les registres de Dieppe +qu'il y avait beaucoup de Le Moyne en cette ville.</p> + +<p>Il a compté jusqu'à quatorze chefs de famille de ce +nom au commencement du XVIIe siècle, parmi lesquels +un capitaine du roi, un procureur, un lieutenant général +en l'amirauté de France. «Nous n'osons affirmer, dit +M. Faillon, que Pierre fût parent de ces personnages, +mais Charles Le Moyne s'est rendu encore plus illustre +qu'aucun de ses prédécesseurs, par ses qualités personnelles, +par ses exploits et ceux de ses enfants.»</p> + +<p>Charles Le Moyne, né en 1626, de Pierre Le Moyne et +de Judith Dufresne, sur la paroisse Saint-Rémi de Dieppe, +partit donc en 1640 pour le Canada avec son frère aîné, +Jacques, et leur oncle. Il avait alors quatorze ans.</p> + +<p>Plus tard, deux de leurs soeurs, Jeanne et Marie, vinrent +de France et se joignirent à eux.</p> + +<p>Charles Le Moyne accompagna d'abord les PP. Jésuites +dans le pays des Hurons, et resta avec eux jusqu'à l'âge +de vingt ans.</p> + +<p>Il devint un guide sûr et un interprète consommé. +Il connaissait tous les sentiers du pays, et avait appris +plusieurs dialectes. Enfin, il s'était familiarisé avec la +tactique des sauvages, à l'égal des colons les plus capables. +Il s'habillait comme les sauvages, et se transformait +quand il voulait, sans pouvoir être reconnu comme +étranger; d'ailleurs il trouvait ce costume plus commode +pour la marche et pour la chasse. Il savait parfaitement +se servir des raquettes, de la hache et de l'aviron, «sans +lesquels on ne peut rien dans ce pays.» Enfin, il était +devenu, dans des expéditions continuelles, d'une taille et +d'une force extraordinaires. C'est ce qui apparaît dans le +portrait découvert à Paris par l'éditeur des documents +sur les pays d'outre-mer, M. Margry.</p> + +<p>En 1646, M. de Montmagny ayant vu Duchesne et son +neveu, voulut tirer parti de leurs bonnes qualités, et il +les attacha aux nouveaux établissements français du +Saint-Laurent. Il envoya Duchesne à Trois-Rivières et +Charles Lu Moyne à Montréal, tous deux comme interprètes.</p> + +<p>Montréal, ou Charles Le Moyne se rendit en 1646, +était un poste avantageux, et comme une sentinelle avancée +à 60 lieues de Québec, au milieu des établissements +sauvages. C'est là qu'il devait faire éclater ses qualités +hors ligne.</p> + +<p>Cette position avait été signalée dès le commencement +par Jacques Cartier et ensuite par Champlain. On pensait +que ce jugement avait été confirmé par une inspiration +divine envoyée à ceux qui devaient être les fondateurs +de cette nouvelle colonie: M. Olier et M. de +La Dauversière, ainsi que nous l'avons dit précédemment.</p> + +<p>La position était favorable. Placée sur une éminence +de deux milles de longueur, entre le grand fleuve et une +petite rivière, l'habitation était environnée d'eau de +toutes parts. Le fleuve la mettait à l'abri de la surprise +des ennemis, et on arrière une haute montagne, toute +couverte d'arbres séculaires, protégeait contre les vents +du nord. <a id="footnotetag4" name="footnotetag4"></a><a href="#footnote4"><sup>4</sup></a></p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote4" name="footnote4"></a><b>Note 4:</b><a href="#footnotetag4"> (retour) </a> Notice sur Montréal. Paris, 1869.</blockquote> + +<p>Cette habitation si bien défendue avait en même temps +un aspect attrayant. Elle était environnée des plus +beaux arbres, plantés si régulièrement entre le rivage et +la montagne, que Champlain lui avait donné le nom de +place royale, digne avenue du mont superbe que Jacques +Cartier avait nommé le mont Royal, nom qui lui est +resté.</p> + +<p>Enfin, pour ajouter a l'ornement et en faire un site +remarquable, on voyait, au milieu du fleuve et en face +du lieu de débarquement, deux belles îles chargées de +forêts, l'une s'élevant en pyramide, comme un bouquet de +verdure, à cent pieds de hauteur, l'autre s'étendant gracieusement +sur une lieue de longueur: c'étaient comme deux +sentinelles avancées, pouvant servir un jour de citadelles.</p> + +<p>Ce site, si fort comme poste militaire, était aussi +l'un des plus beaux que l'on puisse citer dans le +monde. On pouvait s'en convaincre en le contemplant +du haut de la montagne, ou les colons se rendaient souvent +en pèlerinage. Au point le plus élevé, il y avait une +croix imposante plantée par M. de Maisonneuve. De là, +à cinq cents pieds au-dessus du niveau du fleuve, l'établissement +paraît dans toute sa magnificence. Depuis le +haut du mont descend un amphithéâtre d'une lieue de +largeur qui montre des arbres variés et précieux; en bas, +d'immenses prairies fertiles étaient des fleurs éclatantes; +plus loin se déploie la ceinture splendide d'un fleuve profond, +qui n'a pas moins d'une lieue de largeur. Au delà, +pour compléter ce beau panorama, des montagnes disposées +en cercle jusqu'à dix et vingt lieues dans le sud, forment +comme une corbeille de verdure dont Montréal est +le centre.</p> + +<p>Cette nature apparaissant comme le créateur l'avait +formée, sans les modifications du travail de l'homme, +pouvait sembler plus pittoresque que nous ne la contemplons +maintenant. Mais si l'aspect est un peu changé, +tous les souvenirs des premiers temps ne sont pas effacés. +La ville est toujours appelée, dans le coeur des fidèles, +Ville-Marie, en souvenir de l'indication donnée par la +sainte Vierge elle-même. Le mont porte toujours le nom de +Mont-Royal, choisi par Jacques Cartier. L'une des îles +s'appelle Sainte-Hélène, comme l'a nommée M. de Champlain, +en l'honneur de son épouse, Hélène Boullé; l'autre +est nommée Saint-Paul, en souvenir de M. Paul de +Maisonneuve, premier gouverneur de la colonie.</p> + +<p>Le fort de Montréal, élevé en 1642, était tellement couvert +par les arbres, que les sauvages, dans leurs excursions +sur le fleuve, ne le découvrirent qu'à la seconde +année de sa construction. Bientôt ils en comprirent +l'importance et le danger pour eux. Ce poste avancé +entre plusieurs tribus puissantes pouvait les tenir en +échec et leur enlever le libre parcours du Saint-Laurent; +aussi le nouvel établissement fut-il bientôt le but de +leurs attaques.</p> + +<p>M. de Maisonneuve, renfermé dans le fort avec cinquante +hommes, comptait avec lui des gens de guerre +pleins d'expérience, parmi lesquels les deux frères Le +Moyne, qui furent les plus renommés dans la suite. M. de +Maisonneuve sut si bien se garder que, malgré les tentatives +de milliers d'ennemis qui vinrent reconnaître le +terrain, les Français ne perdirent guère qu'une dizaine +d'hommes de 1642 à 1650.</p> + +<p>Les procédés des sauvages étaient pleins de perfidie. +Ils cherchaient à attirer les cultivateurs par des signes +de paix, et puis ils se jetaient sur eux pour les faire périr +dans d'affreux supplices.<a id="footnotetag5" name="footnotetag5"></a><a href="#footnote5"><sup>5</sup></a></p> + +<p>En 1643, on perdit quatre hommes; en 1644, on en +perdit trois, et sur les sept, trois, faits prisonniers, furent +cruellement brûlés.<a id="footnotetag6" name="footnotetag6"></a><a href="#footnote6"><sup>6</sup></a></p> + +<p>Au 6 mai 1641, Boudard fut tué par les Iroquois; sa +femme, Catherine Mercier, prise près de lui, fut martyrisée +pendant deux jours, puis brûlée en refusant héroïquement +de renoncer à sa religion.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote5" name="footnote5"></a><b>Note 5:</b><a href="#footnotetag5"> (retour) </a> M. Paillon, <i>Histoire de la colonie,</i> tome II, PP. l51 et 364.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote6" name="footnote6"></a><b>Note 6:</b><a href="#footnotetag6"> (retour) </a> Registre des sépultures de Montréal, 1643-1644.</blockquote> + +<p>Charles Le Moyne, arrivé à Montréal en 1646, se montra +bientôt un dévoué champion de la mission. Il ne reculait +devant aucune entreprise, et se montrait toujours +disposé à protéger les colons. Il était d'une bravoure et +d'une habileté merveilleuses. Parfois, seul sur la plage, +s'il rencontrait des sauvages qui étaient venus tenter quelque +coup, il les menaçait de son fusil s'ils essayaient de +s'échapper, et il les obligeait à aller se constituer prisonniers +au fort. D'autres fois, voyant un canot de sauvages +sur le fleuve, il attendait qu'ils fussent engagés dans la +force du courant, fondait sur eux comme la foudre, dans +son embarcation, et les forçait à venir aborder comme +prisonniers.</p> + +<p>Un jour, sachant que des travailleurs sont attaqués à la +pointe Saint-Charles, il s'y rend avec quatre hommes, se gare +à propos derrière des troncs d'arbres, et, avant d'avoir été +aperçu, met vingt-cinq ou trente sauvages hors de combat.</p> + +<p>On cite aussi une rencontre, où, avec 15 habitants du +fort armés de fusils et de pistolets, il alla se présenter +en face de 300 sauvages qui se précipitaient sur les +colons, et il leur tua 32 hommes à la première décharge, +tout le reste s'enfuit épouvanté.</p> + +<p>Il se montrait le serviteur dévoué de M. de Maisonneuve, +comme le major Lambert Closse, qui proclamait qu'il +n'était venu à Montréal que pour offrir sa vie à Dieu.</p> + +<p>M. de Maisonneuve avait tant de confiance en Le +Moyne qu'il le chargeait de ses messages pour les Indiens.</p> + +<p>M. de Maisonneuve le mit aussi à la tête d'une milice +qu'il forma, en 1660, parmi les habitants pour la défense +de la mission, et qu'il plaça sous la protection de la +sainte Famille. Il l'assigna à la défense de Montréal +avec le sieur Picoté de Belestre, à un moment où l'on +attendait l'arrivée de milliers d'Iroquois soulevés de +toutes parts dans les environs du lac Ontario et des rives +du lac Champlain. On sait que ces Iroquois furent arrêtés +par la défense héroïque, au Long-Sault, de dix-sept +Montréalais, sous la conduite de l'intrépide Dollard.</p> + +<p>C'est dans ces circonstances que l'on s'appliqua à protéger +la ville. Il y avait déjà quarante maisons séparées, +mais avec des meurtrières et des créneaux; elles étaient +bâties de manière à pouvoir se défendre les unes les +autres. Alors, on compléta les forts qui environnaient la +ville et qui devaient servir à assister les travailleurs dans +les champs environnants.</p> + +<p>En même temps qu'il assurait la défense militaire +du pays, M. de Maisonneuve s'occupait d'en préparer +l'existence à venir, et pour cela il offrait les plus grands +avantages à ceux qui voulaient s'y établir et fonder des +familles. Il donna à Charles Le Moyne une terre à la +pointe Saint-Charles et deux emplacements dans la +ville, l'un près de la résidence du gouverneur et des +prêtres, pour leur servir de défense; l'autre au bord du +fleuve, où se trouve le marché Bonsecours, pour surveiller +l'entrée de la ville, et la côte opposée, dont il devait +devenir le seigneur.</p> + +<p>Vers 1665 arriva un événement que nous tenons d'autant +plus à signaler qu'il montra quelle affection Charles +Le Moyne inspirait à toute la colonie et en même temps +quelle était l'estime qu'il avait su imposer aux populations +sauvages.</p> + +<p>Comme il ne s'épargnait jamais dans aucune rencontre, +il fut fait prisonnier aux environs de Montréal en 1665.</p> + +<p>Sa jeune femme, âgée de vingt-cinq ans, et qui avait déjà +quatre enfants, était dans la désolation. Elle le recommanda +aux prières de tous, et elle-même recourut au +Seigneur avec une telle ferveur, que M. Dollier de Casson +dit qu'on peut lui attribuer l'espèce de miracle qu'il plut +à Dieu d'opérer en faveur de son mari.</p> + +<p>Au bout de quelques jours Le Moyne revint; il avait +gagné ses ennemis en leur rappelant les bontés qu'il avait +eues pour les prisonniers iroquois, et en les menaçant de +la vengeance des troupes du roi qui allaient bientôt +arriver.</p> + +<p>Charles Le Moyne retourna à Montréal. C'est alors +qu'il fut sensiblement éprouvé dans ses plus tendres affections, +par suite du départ de M. de Maisonneuve pour la +France. Il lui était attaché par les liens de l'estime la +plus haute et de la reconnaissance la plus tendre; aussi +ce départ lui causa-t-il la plus vive douleur, comme la +séparation d'avec le père le plus tendre et le plus aimé.</p> + +<p>M. de Maisonneuve, de retour en France, resta toujours +attaché à son ancien gouvernement. Il s'endormit dans +le Seigneur «avec une confiance d'autant plus parfaite +dans les récompenses du ciel,» nous dit M. Faillon, «qu'il +n'avait rien reçu pour ses services de la terre.» <a id="footnotetag7" name="footnotetag7"></a><a href="#footnote7"><sup>7</sup></a></p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote7" name="footnote7"></a><b>Note 7:</b><a href="#footnotetag7"> (retour) </a> M. Faillon, <i>Histoire de la colonie</i>, tome III, page 115.</blockquote> +<br><br><br> + + +<h3>CHAPITRE III</h3> + +<h3>DÉVELOPPEMENTS DE MONTRÉAL.</h3> + +<p>Fondée on 1642, la cité de Montréal s'accrut lentement +dans ses commencements, mais ensuite l'accroissement +fut rapide.</p> + +<p>Ainsi, après vingt ans, elle ne comptait que 500 âmes, +mais dix ans après, il y en avait plus de 1500.</p> + +<p>Ce qui était surtout à considérer dans ces commencements, +c'était le zèle pour l'amélioration des pauvres sauvages, +et l'énergie des pieux colons.</p> + +<p>Le zèle pour la conversion des infidèles était extraordinaire, +et le courage pour braver les épreuves et les dangers, +au-dessus de toute expression.</p> + +<p>«On voyait bien, dit le Père Leclercq, que ces gens-là +avaient quitté leur patrie par les mouvements d'un +zèle apostolique,» et rien ne pouvait les faire changer +de sentiments; ni l'ingratitude, ni la perfidie des +sauvages, ni leur défaut de bonne foi, ni leurs cruautés +inhumaines, rien ne pouvait éteindre le feu de la charité.</p> + +<p>Tout était réglé dans la nouvelle ville comme dans une +communauté militaire. A une heure fixée, après la prière +et la sainte messe, qui avaient lieu à 4 heures du matin, la +population se rendait au travail dans les champs; chacun +avait près de soi son fusil caché dans un sillon.</p> + +<p>Il ne se passait pas de jour sans attaque. Ceux qui se +laissaient surprendre étaient voués à des supplices +atroces. On admirait leur courage, on plaignait leurs +souffrances, mais on ne renonçait pas à prier pour +les bourreaux. Enfin, dès qu'une occasion favorable +se présentait, on cherchait à gagner ces pauvres aveuglés. +A force d'efforts et de patience, les âmes finissaient +par se laisser éclairer, les coeurs étaient touchés, le mal +vaincu par le bien.</p> + +<p>Ces premiers temps ont été admirables. La ville offrait +comme une image de la primitive Eglise. Ces braves +gens étaient voués à la piété la plus fervente et à la charité +la plus dévouée. Il n'y avait jamais de contestation +entre eux; il n'y avait qu'un coeur et qu'une âme, et tandis +qu'ils étaient si unis à Dieu, si bons entre eux, ils +restaient inébranlables dans le danger. Chaque citoyen se +regardait comme une victime offerte à la mort pour la +glorification de l'Evangile.</p> + +<p>Dans les annales de la soeur Morin, écrites vers ce +temps, nous avons les détails les plus touchants sur la +vie à Montréal avant l'arrivée des troupes: la piété, la +charité, des colons, les privations qu'ils avaient à subir, +enfin les cruautés extrêmes qu'ils étaient exposés à éprouver, +étant entourés d'ennemis féroces, nombreux et implacables.</p> + +<p>Bientôt différentes circonstances favorisèrent les saintes +dispositions et le zèle des colons pour la conversion des +infidèles.</p> + +<p>Plusieurs nations étaient en guerre; l'une d'elles, celle +des Iroquois, puissante et implacable, faisait une guerre +d'extermination contre ses ennemis.</p> + +<p>Leurs victimes venaient implorer la protection des +Français. Elles furent accueillies et placées dans des positions +retranchées. On compta bientôt plusieurs colonies +chrétiennes: à la Montagne, à la Prairie, au Sault-Saint-Louis, +au lac Saint-François, au lac des Deux-Montagnes, +et enfin à la Petite-Nation, sur l'Ottawa, à vingt lieues +de Montréal.</p> + +<p>Ces nouveaux chrétiens, disciplinés par les Français, +devinrent eux-mêmes comme des apôtres. On en fit des +catéchistes zélés et habiles. Ils rendaient de grands services +au sein des autres tribus.</p> + +<p>Les Français excitaient l'admiration de leurs plus +cruels ennemis par leur douceur, leur sollicitude et leurs +libéralités inépuisables. Ils établissaient ceux qui se donnaient +à eux, leur apprenaient à cultiver, leur livraient +des terres, représentaient l'excellence de la vie réglée +et civilisée à ces pauvres barbares, et se montraient ainsi +bien différents des gens de Boston, qui ne s'étaient jamais +occupés des nations qui les entouraient, que pour les +détruire et se mettre à leur place.</p> + +<p>Au milieu de leur noble mission, les Français acquéraient +une habileté merveilleuse pour occuper le pays. +Formés par M. de Maisonneuve et par le chef de la +milice, Charles Le Moyne, ils étaient devenus des combattants +consommés, des explorateurs infatigables. Ils avaient +pris les bonnes qualités des sauvages, et y ajoutaient +l'esprit de discipline et de tactique des milices françaises.</p> + +<p>On a dit que les Français n'avaient pas le génie de la +colonisation comme leurs voisins; mais, suivant M. Parkman +lui-même, cela n'est point exact. M. Parkman pense +que les colons français égalaient les Anglais sous bien +des rapports.</p> + +<p>Les Français n'avaient pas les vues odieuses des colons +de la Nouvelle-Angleterre: ils n'auraient jamais voulu +adopter, comme eux, un plan d'extermination contre ces +pauvres gens.</p> + +<p>Ce qui est affirmé, même par les écrivains anglais, c'est +que sous le rapport des qualités morales et des qualités +intellectuelles, les colonies anglaises étaient vraiment +inférieures à la colonie française, tandis que sous le rapport +de l'activité, de l'intelligence et de la bonne organisation, +la colonie française égalait toutes les colonies +anglaises réunies.<a id="footnotetag8" name="footnotetag8"></a><a href="#footnote8"><sup>8</sup></a></p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote8" name="footnote8"></a><b>Note 8:</b><a href="#footnotetag8"> (retour) </a><p>Le système français avait un grand avantage; il favorisait l'élément +guerrier: la population était formée entièrement de soldats et +de miliciens (Parkman). L'occupation principale était un continuel +apprentissage de la guerre dans les bois. La haute classe regardait la +guerre comme la seule occupation digne d'elle, et elle estimait l'honneur +plus que la vie. Pour ce qui est de l'habitant, les bois, les lacs, les cours +d'eau étaient ses lieux d'étude, et là il était maître consommé. Forestier +habile, hardi canotier, toujours prêt pour les entreprises périlleuses; +dans les guerres d'escarmouche et d'embuscade au milieu des bois, +il y en avait peu qui pussent lui être comparés (Parkman).—«En Canada, +comme en Europe, à ce moment, la race française a appris à se +connaître. Elle s'est trouvé des forces que les autres siècles ne savaient +pas.» Voilà ce qu'a produit l'amour de la discipline et le zèle +de la religion.</p> + +<p>Les Français n'aspiraient pas à des conquêtes, mais ils voulaient sauver +des âmes, et pour arriver à ce but, ils avaient autant de persévérance +et d'énergie que leurs voisins en avaient pour les avantages matériels +(Saint-Marc Girardin sur l'Amérique du Nord).</p></blockquote> + + +<p>Au milieu de terribles épreuves, la colonie s'établissait, +avec une réunion des hommes les plus capables: M. de +Maisonneuve, le gouverneur; son lieutenant, Lambert +Closse; M. d'Ailleboust, un officier de haut grade; +son neveu M. de Musseaux; M. Le Moyne, lieutenant; +M. Le Ber de Senneville; M. Decelles de Sailly; M. de +Montigny; M. de Repentigny et M. de Brassac; de plus, +les hommes de la milice, si dignes d'admiration, et +dont les descendants remplissent maintenant le pays.<a id="footnotetag9" name="footnotetag9"></a><a href="#footnote9"><sup>9</sup></a></p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote9" name="footnote9"></a><b>Note 9:</b><a href="#footnotetag9"> (retour) </a> On trouve encore actuellement en Canada et dans les environs de +Montréal des descendants de ces premiers colons, dont les noms sont +portés par des milliers d'individus: Prud'homme, Descaries, Hurtubise, +Lortie, Beaudry, Dumoulin, Renaud, Laviolette, Désautels, Boudraud, +Lavigne, Trudeau, Cadieux, Deschamps, Barbier, Meunier, Dagenais, +Leblanc, Jodoin, Toussaint, Beaudry, Laplante, Beauvais, Rolland, +Lenoir, etc.</blockquote> + +<p>De nobles coeurs assistaient ces bras héroïques: Mlle +Mance, de l'Hôtel-Dieu, et ses compagnes; la soeur Bourgeois +et ses institutrices; madame Le Moyne, que l'on a +appelée la mère des Macchabées; madame Le Ber, qui devait +voir une sainte à miracles en l'une de ses enfants; +madame d'Ailleboust, et sa soeur, mademoiselle de +Boullogne, qui aspiraient dans le monde à la vie religieuse.</p> + +<p>La ville était sous la direction de prêtres éminents. M. +Gabriel de Queylus, le directeur de la cure de Saint-Sulpice +de Paris, était venu s'établir à Montréal; et aussi M. +l'abbé François Dollier de Casson, ancien colonel et aide +de camp du maréchal de Turenne; M. d'Urfé, ancien curé +de la cathédrale du Puy, allié du ministre Colbert et petit-neveu +du célèbre M. d'Urfé; M. de Fénelon, frère de l'illustre +archevêque de Cambray; M. Souart, un des plus +grands prédicateurs de Paris; M. de Belmont, l'un des +prêtres les plus riches de France, chargé des missions sauvages; +M. Barthélémy, qui explora le lac Ontario.</p> + +<p>Ces messieurs étaient en communication continuelle +avec les associés de l'oeuvre résidant à Paris, tels que M. +le baron Pierre de Fancamp, M, de Liancourt, M. de +Renty, M. de Bretonvilliers, M. Legauffre, M. Dubois, +madame de Bullion, si généreuse, qui contribuait avec les +autres associés pour des sommes si abondantes.</p> + +<p>M. Olier, avec la compagnie des associés des oeuvres, +avait donné plus de 300,000 livres: M. de Bretonvilliers, +successeur de M. Olier, 400,000 livres; M. Dubois, M. de +Queylus, M. de Fénelon, M. d'Urfé donnèrent leur fortune, +qui était considérable; M. de Belmont, 300,000 +livres en une seule fois. On a calculé, dans le temps, que +les associés et prêtres du Séminaire avaient fourni, pour +l'oeuvre de Montréal, de leurs propres deniers, en trente +ans, la somme de 1,800,000 livres, ou environ sept millions +de la monnaie actuelle.</p> + +<p>Ce qui donna bientôt de la vie à la colonie, et qui assura +sa tranquillité, ce fut l'arrivée des troupes, demandées +depuis longtemps, et de plus, la détermination que +prirent un grand nombre de soldats et d'officiers de +s'établir dans des terres concédées suivant le système +féodal, afin de mettre la ville à l'abri de toute incursion +des sauvages, comme nous le verrons plus tard.</p> + +<p>Les officiers et les soldats se distinguèrent autant que +les premiers colons par leur esprit de foi et leur dévouement +à l'oeuvre entreprise.</p> +<br><br><br> + + +<h3>CHAPITRE IV</h3> + +<h3>NAISSANCE DE PIERRE D'IBERVILLE.</h3> + +<p>C'est au milieu de cette réunion de chrétiens exemplaires, +de gentilshommes choisis, de militaires intrépides +que s'élevaient les enfants des familles principales de +Montréal: Le Ber, Saint-André, de La Porte, Decelles de +Sailly, de Jacques et de Charles Le Moyne, de Montigny, +de Belestre, de d'Ailleboust de Musseaux, de Prud'homme, +de Tessier, de Louvigny, de Le Noir Rolland.</p> + +<p>La famille qui se distinguait entre toutes par ses +enfants, tant par leur nombre que par leurs heureuses +dispositions, c'était celle de Charles Le Moyne, marié à +la fille adoptive des Primot. Il y avait là. douze enfants +pleins de force et de bonnes qualités. Le troisième, Pierre +d'Iberville, se faisait remarquer dès sa jeunesse. Il annonçait +un esprit vif et hardi, et il était d'une force extraordinaire +pour son âge.</p> + +<p>Voici l'ordre des naissances de ces enfants, auxquels +Le Moyne, pour les distinguer, donna des noms empruntés +aux localités des environs de Dieppe, en souvenir de +la patrie absente:</p> + +<p>«En 1650, Charles de Longueuil; en 1659, Jacques de +Sainte-Hélène; en 1661, Pierre d'Iberville; en 1663, Paul +de Maricourt; en 1668, Joseph de Sérigny; en 1669, +François de Bienville; en 1670, anonyme; en 1673, +Catherine-Jeanne; en 1676, Louis de Châteauguay; en +1678, Marie-Anne; en 1680, Jean-Baptiste de Bienville, +deuxième du nom; en 1681, Gabriel d'Assigny; en 1684, +Antoine de Châteauguay.»</p> + +<p>Ils se distinguèrent par leur mérite et leur dévouement; +cinq moururent au service du roi: Sainte-Hélène fut tué +au siège de Québec en 1690; de Maricourt mourut de +fatigue au pays des Iroquois en 1704; de Bienville 1er +fut tué par les sauvages en 1691; de Châteauguay 1er +fut tué à la prise du fort Nelson en 1686; d'Assigny +mourut des fièvres dans l'expédition du golfe du Mexique +en 1700.</p> + +<p>Charles de Longueuil fut gouverneur de Montréal; +de Bienville, deuxième du nom, fut gouverneur de la +Louisiane pendant quinze ans; Antoine de Châteauguay +devint gouverneur de la Guyane. Catherine-Jeanne fut +mariée au sieur de Noyan, capitaine de la milice; Marie-Anne +fut mariée en 1699 au sieur de La Chassoigne, +gouverneur des Trois-Rivières.</p> + +<p>Voici donc une famille qui est un précieux témoignage +de l'état des choses sous l'ancien régime; une famille +modeste, mais élevée avec les soins qu'inspire la religion, +et qui, grâce à ce secours, fournit tant de sujets remarquables. +Le gouvernement était juste appréciateur du +mérite, et il n'hésitait pas à mettre les petits-fils d'un +humble aubergiste au premier rang, quand il les en +voyait dignes.</p> + +<p>Nous trouvons sur les registres de Notre-Dame l'acte +de naissance de Pierre d'Iberville, notre héros, et nous le +transcrivons ici:</p> + +<blockquote> +<p>Le 20 juillet 1661, ai baptisé Pierre, fils de Charles +Le Moyne et de Catherine Primot, sa femme. Le parrain, +Jean Grevier, au nom de noble homme Pierre +Boucher, <a id="footnotetag10" name="footnotetag10"></a><a href="#footnote10"><sup>10</sup></a> demeurant au cap près des Trots-Rivières; +et marraine, Jeanne Le Moyne, femme de Jacques +Le Ber, marchand.</p> + +<p>Signé: PÉROT, curé de Montréal.</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote10" name="footnote10"></a><b>Note 10:</b><a href="#footnotetag10"> (retour) </a> C'est ce Pierre Boucher qui a donné une notice intéressante sur la +Nouvelle-France. Il devint gouverneur des Trois-Rivières et est l'ancêtre +de personnages remarquables: La Vérendrie, qui explora le Nord-Ouest; +la soeur d'Youville, fondatrice des soeurs Grises, et enfin M. de +Boucherville, premier ministre de la province de Québec de 1874 à 1878.</blockquote> + +<p>Tandis que les jeunes filles allaient recevoir l'enseignement +de la soeur Bourgeois et de Mlle Mance, les jeunes +gens étaient formés par les messieurs du Séminaire, et +principalement par M. Souart et M. Pérot.</p> + +<p>M. Souart avait organisé une école formée sur le +modèle des maîtrises de France, et les enfants, malgré +l'éloignement, recevaient l'instruction telle qu'on la donnait +dans les meilleures écoles de la mère patrie.</p> + +<p>M. Souart était un maître consommé. M. Pérot nous a +laissé, dans les registres de la paroisse, des témoignages +précis de sa capacité: on remarque une écriture d'une +délicatesse comparable à la gravure, une rédaction irréprochable, +une connaissance par faite de la langue.</p> + +<p>Ceux d'entre les jeunes gens qui, après quelques années +d'études, montraient des inclinations pour l'état ecclésiastique, +étaient envoyés au collège des Jésuites de Québec; +les autres s'exerçaient pour la profession militaire et +étudiaient les lettres et les mathématiques. Cette école +de M. Souart, étant aussi une maîtrise, devait concourir +au service religieux. Les enfants servaient la +messe; de plus, ils étaient formés au chant religieux et +aux cérémonies ecclésiastiques, comme cela se passe dans +toute maîtrise.</p> + +<p>On observait le règlement de la paroisse de Saint-Sulpice +de Paris pour l'instruction religieuse et la préparation +à la première communion. M. de Queylus avait pratiqué cet +enseignement à la cure de Saint-Sulpice, ainsi que M. de +Fénelon, et ils le continuaient à Montréal, tandis que le +frère de M. de Fénelon, le futur archevêque de Cambray, +remplissait les mêmes fonctions à la cure de Paris, à laquelle +il était attaché.</p> + +<p>Le catéchisme dont on se servait venait de Paris; il +avait été composé sous la direction de M. Olier, et il a été +conservé jusqu'à ce jour en Canada, presque sous la +même forme, d'après la rédaction d'un prêtre de Saint-Sulpice, +M. Languet, qui devint plus tard archevêque de +Sens.</p> + +<p>Voici les noms des enfants qui firent la première communion, +vers 1674, avec Pierre d'Iberville:</p> + +<p>Robutel de Saint-André, Aubuchon, Louis Descaries, +Antoine de La Porte, Pierre, Paul et Jean Le Moyne, +Paul et Nicolas d'Ailleboust de Manthet, Urbain Tessier, +Gabriel de Montigny, Pierre Cavelier, Benoît et Jean +Barret, Jacques Le Ber, Zacharie Robutel, et Duluth.</p> + +<p>Ces noms sont précieux à conserver, ce sont les noms +d'enfants nés sur le sol canadien dès les premiers temps, +et qui, à différents titres, ont acquis des droits à la +notoriété nationale.</p> + +<p>Ainsi Jean, Pierre et Paul Le Moyne allèrent à la +baie d'Hudson en 1686.</p> + +<p>D'Ailleboust de Manthet parcourut le Nord-Ouest et, +dans un mémoire remarquable, fit connaître les richesses +de la Louisiane.</p> + +<p>Gabriel de Montigny accompagna Pierre d'Iberville à +Terre-Neuve en 1686; Jean Barret suivit M. de La Salle +dans ses expéditions et périt dans un naufrage.</p> + +<p>Duluth explora le lac Supérieur.</p> + +<p>Ces enfants s'instruisaient de la religion en même +temps qu'ils s'initiaient aux exercices militaires, comme +il convient dans une place de guerre. Le dimanche, ils +revêtaient les habits de choeur et aimaient à prendre +part aux cérémonies; et ensuite, aux jours de congé, ils +prenaient le costume des jeunes sauvages et s'en allaient +aux environs, avec des arcs et des flèches, chasser le +gibier, qui était d'une abondance extraordinaire.</p> + +<p>Pierre d'Iberville qui, d'après les mémoires du temps, +se distinguait au milieu de tous par sa piété et son heureux +caractère, était singulièrement remarquable par un +tempérament infatigable et son habileté dans les exercices +corporels.</p> + +<p>Les écrits et les mémoires qu'ils a laissés et qui sont +pleins d'intérêt et du style le plus noble, font voir qu'il +avait bien profité des enseignements de M. Souart.</p> + +<p>Pierre passa sa jeunesse dans la maison de son père, +sur la rue Saint-Joseph. On peut voir encore, près +de la sacristie de Notre-Dame, quelques corps de bâtiment +de la maison des Le Moyne, et dans le jardin +du Séminaire, il restait encore, il y a quelques années, +des arbres très anciens qui avaient pu ombrager ses premiers jeux.</p> + +<p>Le futur héros était grand pour son âge, d'une figure +ovale et agréable, teint clair, très blond, avec des cheveux +abondants, digne fils du baron de Longueuil, que les sauvages +avaient nommé l'alouette, à cause de son teint et +de ses cheveux blonds. Son maintien était noble, mais +tempéré par beaucoup de modestie et de douceur.</p> + +<p>Il était de ceux dont on a pu dire qu'ils plaisaient au +premier regard, mais qu'on les aimait en les connaissant +davantage. Ses manières étaient aisées, agréables, et son +commerce plein d'ouverture et conciliant.</p> + +<p>Il montrait, dès sa jeunesse, tous les signes de ce caractère +obligeant et généreux qui le fit tant aimer de ses soldats +qu'ils l'auraient suivi jusqu'au bout du monde, disaient-ils; +enfin, il avait ce coeur tendre, plein de pitié pour le malheur +qui le fit remarquer et adorer des nations sauvages.</p> + +<p>Pendant qu'il demeurait chez son père, il put être +témoin de différents événements notables: la construction +de l'église paroissiale, la division et la dénomination +des rues de la ville, et enfin, l'entrée dans Montréal, +d'une partie des troupes que le roi avaient envoyées +dans la Nouvelle-France. Ces troupes venaient se fixer +dans la ville et aux environs pour défendre les colons, +Cet événement dut lui faire une grande impression.</p> +<br><br><br> + + +<h3>CHAPITRE V</h3> + +<h3>LES TROUPES ARRIVENT EN CANADA.</h3> + +<p>L'obligation de lutter continuellement contre les sauvages +portait l'attention des colons vers l'état militaire: +c'était l'état le plus en vue. Or cette disposition fut singulièrement +activée parmi la jeunesse de Montréal lorsqu'on +vit arriver dans le pays, avec le régiment de Carignan, +la fleur de la noblesse de France et l'élite de ces +familles militaires qui vouaient leurs enfants à la guerre.</p> + +<p>Après toutes les réclamations des colons contre les +attaques continuelles des sauvages, le gouvernement +résolut enfin, vers 1666, de transporter en Amérique des +forces considérables pour assurer le salut de la colonie.</p> + +<p>«Les Iroquois, dit M. Colbert, dans ses lettres à l'intendant +Talon, s'étant déclarés les ennemis perpétuels +et irréconciliables de la colonie et ayant empêché par +leurs massacres et leurs cruautés que le pays ne pût se +peupler et s'établir, et tenant tout en crainte et en +échec, le roi à résolu de porter la guerre jusque dans +leurs foyers pour les exterminer entièrement, n'y ayant +nulle sûreté en leur parole.»</p> + +<p>Et en effet, le ministre envoyait le général de Tracy +avec plusieurs compagnies d'infanterie, et le commandant +de Courcelles, avec mille hommes du régiment de Carignan, +qui avait suivi Turenne depuis plusieurs années; il +venait de se signaler en Hongrie sous les ordres du +général Montecuculli qui, en 1664, à Saint-Gothard, aidé +par 6,000 Français, accabla l'armée ottomane.<a id="footnotetag11" name="footnotetag11"></a><a href="#footnote11"><sup>11</sup></a></p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote11" name="footnote11"></a><b>Note 11:</b><a href="#footnotetag11"> (retour) </a> Dès l'année 1650, ce même régiment de Carignan, sous les ordres +de M. de Turenne, s'était distingué par sa bravoure et sa fidélité à +l'autorité royale dans les combats contre la Fronde: à Étampes, à +Auxerre et enfin à la porte Saint-Antoine.</blockquote> + +<p>L'arrivée des troupes à Québec fit un effet merveilleux: +la confiance fut ranimée et les coeurs remplis d'espérance +dans la sollicitude du gouvernement.</p> + +<p>L'entrée des régiments était de l'aspect le plus imposant +au milieu des colons séparés depuis si longtemps des +splendeurs de la mère patrie. Une bande de clairons et +de tambours ouvrait la marche. La fanfare jouait ordinairement +la marche de Turenne, composée par Lulli +pour M. de Turenne. Après la fanfare venaient les militaires +appartenant à deux régiments, avec leurs couleurs +distinctives, les officiers habillés richement et comme il +convenait à des jeunes gentilshommes des meilleures +familles. Ensuite, l'on voyait apparaître les commandants +supérieurs: M. de Courcelles, M. de Salières, et +en fin M. de Tracy avec ses officiers d'ordonnance. Il avait +vingt-quatre gardes toujours attachés à sa personne. (La +mère Juchereau, page 271 de <i>L'Histoire de l'Hôtel-Dieu +de Québec</i>.)</p> +<br><br><br> + + +<h3>CHAPITRE VI</h3> + +<h3>EXPÉDITIONS DES TROUPES</h3> + +<p>Quelques compagnies furent envoyées à Montréal. +Ces troupes étaient destinées à protéger la ville; elles +finirent par s'y établir et aussi dans les environs. +Cette garnison donna, une animation toute nouvelle, avec +les jeunes officiers dont nous aurons à parler. M. de +Salières résolut d'aller attaquer aussitôt les Iroquois. +Malheureusement, il se laissa tromper par cette apparence +bénigne du froid qui surprend les Européens à +leur arrivée en Canada. Comme ce froid sec est moins +sensible que le froid humide de l'Europe, il pensa, que +ses troupes, aguerries par plusieurs années de la vie militaire, +pourraient le braver impunément, et il se mit en +route au milieu de l'hiver pour aller attaquer les établissements +iroquois aux environs du lac Champlain. Mais +il fallut bientôt revenir sur ses pas.</p> + +<p>Nos Français ne se découragèrent pas, et quelques +mois après, M. du Tracy reprit l'expédition. Il partit au +mois de septembre; mais cette fois il avait eu soin de se +faire accompagner par des miliciens du pays. Cent vingt +hommes parfaitement exercés vinrent de Montréal; ils +étaient commandes par des officiers expérimentés, comme +Charles Le Moyne et M. d'Ailleboust de Musseaux. +Charles Le Moyne, en particulier, rendit les plus grands +services, et attira l'attention des officiers supérieurs par +sa connaissance de la tactique des sauvages.</p> + +<p>Le lac Champlain fut traversé le 15 octobre, et, quelques +jours après, on se trouva, en vue des premiers +villages iroquois; ils étaient abandonnés. Les sauvages +avaient concentré leurs armes et leurs provisions dans le +dernier village, environné de plusieurs palissades et où +ils prétendaient se mesurer avec les Français.</p> + +<p>Les troupes avançaient résolument; elles étaient précédées +des clairons et des tambours, au nombre de vingt. +Quand ceux-ci commencèrent à jouer leurs fanfares, une +panique effroyable se répandit parmi les sauvages et ils +se dérobèrent, s'écriant qu'il leur semblait entendre les +hurlements des démons de l'enfer. L'effet fut irrésistible.</p> + +<p>Les troupes escaladèrent l'enceinte et trouvèrent le village +abandonné, mais rempli de provisions et d'armes.</p> + +<p>Les soldats purent alors se remettre de leurs fatigues. +Après quelques jours de repos, les troupes auraient voulu +se mettre à la poursuite des sauvages; mais M. de Tracy, +averti par les colons, jugea qu'il ne fallait pas attendre +l'hiver, et il revint vers le Canada, en ayant soin de +placer les miliciens de Montréal à l'arrière-garde.</p> + +<p>Il avait appris à apprécier ces braves miliciens; il +mentionnait souvent «ses capots bleus». Il les trouvait +habiles pour aller en avant et éclairer la marche, capables +pour ramer sur les canots et les conduire sûrement, infatigables +pour la marche, et infaillibles pour suivre les +traces des sauvages au milieu des bois. Mais tous ces +mérites revenaient pour une bonne part à celui qui les +commandait et leur enseignait depuis longtemps l'art de +la guerre: l'intrépide et habile commandant, Charles +Le Moyne.</p> + +<p>Aussi, l'on ne doit pas s'étonner qu'il fût compris dans +la promotion aux titres de noblesse qui eut lieu l'année +suivante, en 1668, et où l'on réunit tous ceux qui avaient +rendu les services les plus éminents à la défense et au +défrichement pays, comme M. Boucher, M. Hébert, +M. Couillard, M. Le Ber et Charles Le Moyne. Ses titres +de noblesse sont ainsi conçus:</p> + +<blockquote> +<p>Désirant favoriser notre cher Charles Le Moyne, +sieur de Longueuil, pour ses belles actions; de notre +pleine puissance, nous avons, par les présentes, signées +de notre main anobli, anoblissons et décorons du titre +de noblesse ledit Charles Le Moyne, ainsi que sa femme +et ses enfants nés et à naître. +</p></blockquote> + +<p>En revenant des expéditions du lac Champlain, le +gouverneur assigna à la garde de Montréal et des environs +plusieurs compagnies du régiment de Carignan, et +il distribua des fiefs aux officiers et des terres aux soldats +qui voulurent s'établir sur les fiefs de leurs commandants. +Ces officiers sont principalement: MM, les capitaines +de Chambly, de Saint-Ours, de Berthier, du Pads, de +Varennes, de Verchères, de La Valterie, de La Chesnaye, +de Contrecoeur, qui devinrent propriétaires de fiefs, et +concédèrent chacun des terres aux soldats de leur compagnie.</p> + +<p>Quant aux soldats, ils sont désignés sur les registres +par leurs noms de guerre, qu'ils portent encore dans le +pays: Lafranchise, Lajeunesse, Latreille, Lefifre, Laflèche, +Laroche, Ladouceur, Lafortune, Lafleur, Laviolette, +Latulipe, Lagiroflée, Lapensée, Laprairie, +Laverdure, Lacaille, Portelance, Tranchemontagne, Lalance, +Sanschagrin, Sansfaçon, Sansquartier, Sanssouci, +Sanspeur.</p> + +<p>Ces noms sont portés actuellement par un grand +nombre du familles, en qui on remarque encore toutes les +qualités des races militaires.</p> +<br><br><br> + + +<h3>CHAPITRE VII</h3> + +<h3>MONTRÉAL ET SES SOUVENIRS.</h3> + +<p>Maintenant, nous allons relever des faits qui nous +paraissent tout à fait intéressants: c'est que la ville ett +le pays ont conservé le souvenir de tous ces noms comme +au premier jour. Ces noms subsistent depuis deux siècles, +malgré les changements inévitables des années, et malgré +l'influence de la conquête.</p> + +<p>En 1672, M. Dollier de Casson, voyant l'accroissement +des constructions de la ville, avisa à établir des rues suivant +la direction la plus convenable.</p> + +<p>Dans le sens de la largeur de la ville, il traça trois +rues parallèles au fleuve. Celle du milieu reçut le nom +de Notre-Dame, en l'honneur de la protectrice de la ville; +près de la rivière, la rue Saint-Paul, en l'honneur du premier +gouverneur, Paul de Maisonneuve; de l'autre +coté, la rue Saint-Jacques, en l'honneur de M. Jacques +Olier, fondateur de la ville. Ces trois rues parallèles au +fleuve étaient coupées par six autres à angle droit. La +première, à l'ouest, appelée Saint-Pierre, patron de M. de +Fancamp; la seconde, Saint-François, en l'honneur de +M. François Dollier de Casson, curé de Montréal; la +troisième, Saint-Joseph, parce qu'elle longeait l'Hôtel-Dieu, +placé sous ce patronage; la quatrième, Saint-Lambert, +patron de M. Lambert Closse, qui avait été +tué par les Iroquois a cet endroit; la cinquième, Saint-Gabriel, +patron de M. de Queylus; la sixième, Saint-Charles, +patron de M. Le Moyne. Tous ces noms ont +été conservés, et ces rues sont les plus peuplées et les +plus riches de Montréal.</p> + +<p>Venons maintenant aux fiefs concédés aux environs +de Montréal.</p> + +<p>M. de Clarion et M. de Morel furent placés au nord-est. +En face de la ville, M. Le Moyne reçut l'île Sainte-Hélène +et la rive de Longueuil; M. Le Ber, l'île Saint-Paul; +M. Dupuy, l'île au Héron; M. de La Salle, la côte de +Lachine. En descendant le fleuve, on trouvait M. Boucher +à Boucherville, puis M. de Varennes, M. de Verchères, M. de +Boisbriant, M. de Repentigny, M. de La Valterie, M. de La +Chesnaye, M. de Contrecoeur. Sur une zone plus éloignée +se trouvaient M. de Berthier, M, du Pads, M. de Sorel, +M. de Saint-Ours et M. de Chambly.</p> + +<p>Ces officiers étaient établis avec des titres seigneuriaux +et avec leurs soldats. Toutes ces agglomérations ont formé +des paroisses qui existent encore, et qui ont conservé +les noms des concessionnaires.</p> + +<p>Telle a été l'origine des cantons environnant Montréal: +Longueuil, Boucherville, Varennes, Verchères, Contrecoeur, +Lavaltrie, Repentigny, Chambly, Saint-Ours, Sorel, l'île +Dupas, Berthier, etc., etc.</p> + +<p>Ces dispositions ont subsisté, et on ne peut faire un +pas dans le pays sans trouver des vestiges de ces +premiers temps si remarquables. Il n'y a peut-être pas +de contrée où l'on ait conservé aussi religieusement les +touchants souvenirs des commencements.</p> + +<p>La ville avec ses environs est un mémorial vivant de +tout ce qui s'est passé aux premiers temps.</p> + +<p>Nous avons dit tout ce qui se rapporte à Montréal et a +ses environs; maintenant, nous allons voir apparaître de +graves événements.</p> + +<blockquote class="ill"> +<p class="milieu"><img alt="" src="images/058s.png"><br><a href="images/058l.png">(Cliquer pour agrandir)</a></p> + + +<h4>ILE DE MONTREAL.</h4> + +<p><b>A 60 lieues de Québec, après avoir traversé le lac Saint-Pierre, +on trouve plusieurs agglomérations d'îles, parmi lesquelles +est le groupe de Montréal, où l'on compte près de +vingt îles; les principales sont l'île de Montréal, avec l'île de +Jésus au nord, et l'île Perrot au sud.</b></p> + +<p><b>L'île de Montréal a une dizaine de lieues de longueur et +trois ou quatre lieues dans sa plus grande largeur.</b></p> + +<p><b>C'est dans cette île que se trouve la ville de Montréal, +fondée en 1642. En 1815, elle ne comptait que 15,000 habitants, +et elle est arrivée maintenant à près de 250,000. Elle +était jadis le siège de la compagnie du Nord-Ouest pour la traite +des pelleteries. Le fleuve Saint-Laurent, qui longe l'île de +Montréal au sud, a, en certains endroits, jusqu'à deux lieues +de largeur.</b></p></blockquote> +<br><br><br> + + + +<h3>CHAPITRE VIII</h3> + +<h3>EXPLORATION DU FLEUVE SAINT-LAURENT.</h3> + +<p>Les Iroquois du lac Champlain étant soumis, le gouvernement +songea à s'assujettir les tribus iroquoises du +lac Ontario, et il voulait aussi tendre la main aux peuplades +nombreuses de l'Ouest, qui étaient favorables à la +France.</p> + +<p>A partir de ce moment, des voyageurs français remontèrent +le Saint-Laurent et allèrent commercer sur les bords +des grands lacs, comme Manthet, Louvigny, Duluth, Nicolas +Perrot, qui, en 1671, au Sault-Sainte-Marie, réunit quatorze +nations, et obtint d'elles qu'elles se mettraient sous +la protection du roi de France.</p> + +<p>En même temps, les gouverneurs conduisaient des +troupes et fondaient plusieurs établissements sur le parcours +du fleuve. Dans ces expéditions, Charles Le Moyne +était toujours employé comme intermédiaire avec les peuples +sauvages, qui avaient la plus haute considération +pour lui. De 1670 à 1680, il accompagna les gouverneurs, +M. de Courcelles, M. de Frontenac, et enfin M. de Labarre.</p> + +<p>En 1671, M. de Courcelles voulant imposer aux +Iroquois, décida d'aller les rencontrer au lac Ontario, que +les Français nommaient alors le lac de Tracy, du nom du +commandant des troupes. Il était accompagné de M. de +Varennes, gouverneur des Trois-Rivières; de M. Pérot, +nouveau gouverneur de Montréal; enfin de M. Le Moyne. +Il voulut que le curé de Montréal, M. Dollier de Casson, +fît partie de l'expédition; il le choisit à cause de sa connaissance +du pays.</p> + +<p>M. Dollier y consentit, et c'est lui qui est l'auteur de +la relation qui a été publiée de ce voyage.</p> + +<p>M. Dollier nous dit que plusieurs jeunes gentilshommes +accompagnaient l'expédition, d'où quelques-uns ont conclu +que ce pouvaient être les enfants de M. Le Moyne, +de M. Le Ber et de M. de Montigny, qui étaient de +même âge et toujours ensemble.</p> + +<p>On partit le 2 juin 1671, avec une vingtaine de canots.</p> + +<p>Il y avait à bord des tambours et des clairons pour +donner les signaux. Ces instruments de fanfare animaient +les canotiers, et firent un effet merveilleux sur +les sauvages.</p> + +<p>M. Dollier a donne, en commençant, une description +du fleuve Saint-Laurent, qui montre que dès lors on avait +une connaissance assez exacte du pays: nous en citerons +quelques points:</p> + +<blockquote><p> +Le fleuve Saint-Laurent est l'un des plus grands +fleuves du monde, puisque à son embouchure, située vers +le 50e degré de latitude, après une course de 700 lieues, il +a près de 30 lieues de largeur. Il se rétrécit par l'espace +de 150 lieues jusqu'à Québec, où il a près d'une lieue, et +il conserve cette dimension non seulement jusqu'à Montréal, +à 60 lieues plus haut, mais même par l'espace de 500 +lieues, s'étendant tantôt en des lacs d'une épouvantable +largeur, tantôt se rétrécissant dans le lit d'une rivière, +mais au moins de la dimension que nous avons dite. +</p></blockquote> + +<p>Le premier lac, à 33 lieues au-dessus de Québec, est le +lac Saint-Pierre, de 11 lieues sur 3; le second, le lac Saint-Louis, +de 7 lieues sur 2; le troisième, le lac St-François, de +10 lieues sur 2. Ensuite arrivent «ces lacs d'une épouvantable +Largeur», grands comme certaines mers en Europe; le +lac Ontario, le lac Érié, le lac Huron, et enfin le plus +grand de tous, le lac Supérieur, qui à 190 lieues sur 50, et +reçoit douze grandes rivières, qu'il faudrait explorer jusqu'au +bout pour trouver la source du grand fleuve.</p> + +<p>Or, dans tout ce parcours, il y a des particularités dignes +de remarques. Toutes les eaux du nord comprises entre +les hauteurs du Mississipi et le faîte des terres opposées +à la baie d'Hudson sont inclinées vers le sud et portées +à un même centre situé à 1,600 pieds au-dessus du +niveau de la mer, et ayant près de 300 lieues de diamètre. +Il y a près de 60 affluents qui descendent 900 pieds +plus bas, et au fond de cette coupe immense se trouve le +lac Supérieur.</p> + +<p>Ces premiers affluents, dont quelques-uns sont énormes, +comme le Saint-Louis, le Kamanistiquia et le Nipigon, se +concentrent d'abord en plusieurs lacs, comme le Nipigon, +qui a 25 lieues de longueur, puis ils sortent de ces lacs et +continuent leur cours sur une étendue de 10 lieues et +vont se jeter dans le lac Supérieur, qui mesure, comme +nous l'avons dit, 190 lieues de longueur.</p> + +<p>Mais ce n'est là que le commencement des merveilles.</p> + +<p>Ces contrées, pendant l'hiver, sont ensevelies sous les +neiges et les frimas; les cours d'eau gèlent à près de dix +pieds de profondeur; les neiges tombent incessamment +et s'accumulent comme des montagnes de glace.</p> + +<p>Toute cette étendue est ensevelie sous les brouillards, +et souvent des ouragans en bouleversent la superficie +jusqu'à l'approche du printemps.</p> + +<p>Alors, la température s'adoucit, ces amas se désagrègent, +les eaux s'écoulent; mais tout est réglé par la nature +avec une économie admirable.</p> + +<p>Les terrains, depuis le point de départ jusqu'aux rives +de l'Océan, sont disposés en différents étages, et ils présentent +l'aspect d'une immense pyramide, dont chaque +degré renferme des bassins grands comme des mers.</p> + +<p>Ces bassins superposés se déversent les uns dans les autres +par des chutes, des cataractes et des rapides qui, +moins élevés, sont cependant presque infranchissables.</p> + +<p>Au milieu de ces mouvements des eaux, le grand fleuve +conserve une admirable transparence et une pureté +d'eau de roche continuée jusqu'à la mer.</p> + +<p>Voici l'énumération de ces merveilleux mouvements: +Les premiers affluents descendent de près de mille +pieds, et arrivent au lac Supérieur. Celui-ci, situé à 625 +pieds au-dessus de la mer, avec sa masse immense, franchit +un second degré, et descend par le saut Sainte-Marie, +qui a 1,000 pieds de largeur. Cette grande nappe d'eau +s'en va s'épanouir en trois bassins; le lac Michigan, le lac +Huron et la baie Géorgienne. Ces bassins sont d'une immense +étendue, de 100 lieues sur 50. Le fleuve continue +son cours en recueillant plusieurs affluents. Il descend +ensuite par la rivière de Détroit, qui a 2,000 pieds de +largeur. Ensuite se présente le lac Érié, de 90 lieues sur +45, et à son extrémité sud, il se précipite comme tout +entier à 140 pieds de profondeur sur 3,000 pieds de largeur +à Niagara, dans le lac Ontario, qui est encore à 225 +pieds au-dessus du niveau de la mer.</p> + +<p>Ces 225 pieds sont représentés jusqu'à Montréal par +plusieurs rapides ainsi nommés: les Galops, le Long-Sault, +les Cèdres, et enfin le saut St-Louis, qui a près de +vingt pieds de hauteur, où se trouvent les derniers degrés +de cette pyramide de 1,600 pieds de hauteur que nous +venons de parcourir. Le fleuve reçoit alors d'immenses +affluents: l'Ottawa, le Richelieu, le Saint-Maurice, +l'Yamaska, le Saguenay, de 3,000 pieds de largeur, après +lequel le grand fleuve atteint 10 lieues, puis 20 lieues, +puis 30 lieues de largeur en arrivant à la mer.</p> + +<p>Le bateau du gouverneur était d'une grande dimension. +Les sauvages furent au dernier degré d'étonnement +en voyant les Français manoeuvrer un si grand bâtiment. +Ils savaient le sortir de l'eau en un instant, et le porter +au delà des rapides avec une remarquable facilité.</p> + +<p>M. Le Moyne rendit les plus grands services, et sut +faire valoir près des sauvages l'effroi que leur inspiraient +la force et l'audace des Français; aussi les sauvages n'osèrent +pas attaquer le gouverneur à l'aller ni au retour.</p> + +<p>En 1673, deux ans après, nous dit M. Dollier de Casson, +M. de Frontenac, le nouveau gouverneur, voulut faire +le même voyage, et il emmena avec lui M. Le Moyne, +qui devait lui être du plus grand secours. M. Le Moyne pouvait +s'assurer des dispositions des sauvages, et ainsi il faisait +éviter tout mal entendu; nous le verrons ci-après.</p> + +<p>M. de Frontenac arriva à Montréal vers le 20 juin 1673, +il fut reçu en grande pompe par le clergé et par la garnison, +avec le gouverneur Pérot, qui devait l'accompagner. +Il assista, le 24 juin, à la messe à l'église paroissiale: c'était +le jour de saint Jean-Baptiste, patron du pays et du ministre +Colbert. Le gouverneur fut complimenté dans le sermon +donné par M. de Fénelon. Le lendemain, il partit avec +400 hommes et 100 canots. Il avait, en outre, deux grandes +berges ornées de couleurs éclatantes pour frapper, +disait-il, les sauvages. C'est pour la même raison que son +escorte était si nombreuse. Il avait avec lui trois prêtres: +M. Dollier de Casson, M. d'Urfé et M. de Fénelon, pour +traiter avec les sauvages, dont ils étaient les missionnaires.</p> + +<p>M. Le Moyne reçut les sauvages et les présenta à, M. +de Frontenac. Il traduisit les allocutions et les réponses, +et enfin, il était chargé d'amener chaque jour, à la table +du gouverneur, deux ou trois des principaux parmi les +Iroquois. Nous pensons que M. Le Moyne avait avec +lui ses fils, au moins les trois aînés: Charles, qui avait dix-neuf +ans, Jacques, qui avait dix-sept ans, et Pierre, âgé +de près de quinze ans.</p> + +<p>M. de Frontenac ayant reçu les Indiens, ceux-ci lui +adressèrent, un discours de bienvenue par un des principaux +chefs, Garakonthié. Ensuite, M. de Frontenac fit une +réponse qui fut traduite par M. Le Moyne. Les jours suivants +furent employés à la construction d'un fort où M. +de Frontenac installa une garnison.</p> + +<p>Ensuite le gouverneur revint à Ville-Marie avec ses +troupes, et il continua à s'occuper de l'amélioration de son +fort, qu'il confia l'année suivante à M. de La Salle, à qui +il accorda une garnison de 40 soldats, destinés à protéger +les marchands et les traitants qui se fixèrent autour du +Fort.</p> +<br><br><br> + + +<h3>CHAPITRE IX</h3> + +<h3>MONSIEUR LE MOYNE ENVOIE SES ENFANTS EN FRANCE<br> +POUR ENTRER DANS LA MARINE.</h3> + +<p>En revenant de cette expédition, M. Le Moyne prit +une décision qui devait avoir les conséquences les plus +avantageuses pour ses enfants.</p> + +<p>Vers ce temps, Colbert employait tous les moyens pour +mettre la marine militaire sur le plus grand pied. Dans +sa supériorité de vues, il avait compris qu'avec les nouvelles +colonies possédées par les autres nations, la marine +était appelée à occuper une place considérable dans le +monde. Il voyait que le siège de la puissance était déplacé +dans l'ordre politique, et se trouvait alors dans le commerce +des deux mondes.</p> + +<p>Cinq ports furent agrandis et fortifiés: Brest, Toulon, +Rochefort, le Havre et Dunkerque. Des vaisseaux furent +construits sur un plus grand modèle que ceux de l'Angleterre +et de la Hollande. Cent vaisseaux de ligne furent +préparés, avec 60,000 matelots, et les commandements +furent donnés à des hommes d'un grand génie: d'Estrées, +Tourville, Duquesne, Jean Bart et Forbin. Bientôt le +pavillon français, jusque-là à peine connu sur les mers, +donna la loi aux autres nations.</p> + +<p>Colbert voulut assurer ces succès. «Le roi avait demandé +à Colbert l'empire de la mer, et Colbert, par les mesures +les plus puissantes, sut le lui donner.»</p> + +<p>Tels furent, dans les années suivantes, les progrès de la +marine que, tandis que la France, en 1672, n'avait que +soixante vaisseaux de ligne et quarante frégates avec +60,000 matelots, moins de dix ans après, en 1681, la +marine comptait cent quatre-vingt-dix-huit bâtiments de +guerre et 160,000 hommes de mer.</p> + +<p>Mais pour en arriver là, le ministre avait établi des +classes de recrutement pour les marins et des écoles spéciales +pour former les officiers, pris dans les meilleures +familles. A Rochefort, à Brest, à Dieppe, à Toulon, on +avait fondé des écoles où les jeunes gens faisaient leur +apprentissage d'officiers.</p> + +<p>On y enseignait les mathématiques, l'hydrographie, le +service du canon. On assujettissait les pilotes et les artilleurs +à apprendre leur métier autrement que par routine, +et les élèves de la marine profitaient de cet enseignement.</p> + +<p>On voit tout cela réglé et disposé avec la plus grande +habileté par le grand ministre dans ses lettres aux intendants +maritimes: Amous, Matharel, du Terron, du Seul, +dans les années 1661, 1670 et 1671, et enfin dans sa +grande ordonnance sur la marine, en 1680. Cotte ordonnance +a été conservée, et elle se trouve au deuxième livre +du Code du commerce actuellement en vigueur.</p> + +<p>Le roi secondait ces mesures de tout son pouvoir. Il +avait d'abord fait appel aux principales familles des côtes +maritimes, pour leur faire destiner quelques-uns de leurs +enfants à la marine; il s'était aussi adressé aux grandes +familles des colonies, qui devaient retirer tant d'avantages +de l'accroissement des forces navales.</p> + +<p>M. Le Moyne répondit à ces invitations en envoyant +trois de ses enfants dans les écoles de France: de Sainte-Hélène, +d'Iberville et de Maricourt. Il est probable que +c'est alors que M. Testard de Montigny envoya aussi +son fils, l'ami des jeunes Le Moyne.</p> + +<p>D'Iberville, avec ses frères, passa quatre on cinq ans dans +l'apprentissage de la vie de marin. Il commença par étudier +aux écoles, et ensuite il continua ses travaux avec +ses frères sur les vaisseaux du roi en campagne.</p> + +<p>C'était le temps des grandes luttes de la France sur +les mers avec l'Angleterre et la Hollande. La France +remporta alors plusieurs victoires signalées. Nous ne +savons pas avec lequel des commandants les jeunes Le +Moyne firent alors leur apprentissage; mais l'occasion ne +devait par leur manquer, puisque les élèves de marine +n'étaient pas plus inactifs que le reste de la flotte.</p> + +<p>En 1676, le duc de Vivonne, assisté de Duquesne, +lieutenant général de la marine, se rendit en Sicile. Il y +trouva les Espagnols et les Hollandais réunis. Ceux-ci +avaient pour commandant leur plus grand homme de +guerre, l'amiral Ruyter.</p> + +<p>Un premier combat, livré près de l'île de Stromboli, fut +indécis; mais un second, livré près de Syracuse, fut une +complète victoire pour les Français; Ruyter y fut tué. +Enfin, Vivonne et Tourville, continuant leur course, atteignirent +encore une fois, devant Palerme, les flottes ennemies +et les écrasèrent. La France eut dès lors l'empire +de la Méditerranée.</p> + +<p>Les Hollandais avaient, cette même année, pris Cayenne +et ravagé nos établissements des Antilles. Le vice-amiral +d'Estrées, avec huit bâtiments, reprit Cayenne et détruisit, +dans le port de Tobago, une escadre ennemie de dix +vaisseaux. En 1678, d'Estrées enleva cette île, puis il traversa +l'Atlantique et prit tous les comptoirs hollandais +au Sénégal. Le pavillon français régna alors sur l'Atlantique +comme sur la Méditerranée.</p> + +<p>D'autres succès suivirent: Duquesne bombarda Alger +en 1681 et 1684; Tripoli et Tunis éprouvèrent le même +sort, et pendant quelque temps, la Méditerranée fut purgée +des corsaires.</p> + +<p>Dans l'intervalle, Duquesne avait bombardé Gênes, en +1684. En 1689, le convoi destiné pour l'Angleterre traversa +la Manche, et le commandant Château-Renaud +battit l'escadre anglaise à Bantry.</p> + +<p>Tourville, avec 78 voiles, attaqua l'escadre ennemie sur +les côtes de Sussex, et détruisit 18 vaisseaux près de +Beachy Hood (10 juillet 1690). Alors la France eut +l'empire de l'Océan, jusqu'au désastre de la Hogue, où +Tourville, avec 40 vaisseaux, soutint le choc de 80 +vaisseaux anglais et hollandais. Mais l'année suivante, +cette défaite fut réparée, car en 1693, à la bataille de +Lagos, Tourville anéantit les flottes anglaise et hollandaise, +et saisit pour 80 millions de marchandises.</p> + +<p>Pendant ce temps-là, Jean Bart avait fait connaître son +habileté et son audace. En 1691, après de brillants exploits, +il avait été nommé chef d'escadre dans la marine +royale. Étant sorti de Dunkerque, malgré le blocus des +Anglais, il brûla 80 vaisseaux ennemis, débarqua à New-Castle +et revint avec un immense butin. En 1694, malgré +tous les efforts des ennemis, il alla prendre un convoi de +grains, et défit la flotte hollandaise, supérieure en nombre. +C'est alors qu'ayant abordé le vaisseau amiral, il tua +le commandant et enleva toute l'escadre.</p> + +<p>Lorsque les jeunes Le Moyne eurent acquis la science +compétente, il paraît qu'ils furent envoyés à Montréal, où +le gouverneur méditait des entreprises considérables, +comme nous le verrons bientôt.</p> + +<p>Vers 1684, les Le Moyne retrouvèrent leur père avançant +toujours en mérite et en considération; il n'avait que +50 ans. Ils revirent aussi leur sainte et admirable mère, +riche en piété, on tendresse et en vertus: elle était entourée +de douze enfants, dont quatre étaient déjà des hommes +faits, et elle n'avait alors que 44 ans.</p> + +<p>Montréal avait pris, pendant ce temps, un grand développement; +la population était arrivée à 1,500 âmes; +la ville était protégée par une milice dévouée et intrépide, +et elle était environnée de remparts en palissades +avec des bastions.</p> + +<p>Le gouverneur était toujours M. Pérot, neveu de M. +Talon par sa femme, et beau-frère, par sa soeur, de M. +le président de Bretonvilliers, frère du supérieur de Saint-Sulpice. +Le major était M. Bisard, qui avait épousé la +fille de M. Lambert Closse. Le curé était M. Dollier de +Casson, résidant à Montréal avec M. Souart, l'ancien +instituteur des jeunes Le Moyne.</p> + +<p>M. d'Urfé et M. de Fénelon s'occupaient surtout des +missions. M. de Belmont était à la tête de la mission de +la Montagne.</p> + +<p>Les Le Moyne avaient beaucoup de parents dans la +ville: M. Jacques Le Moyne et ses fils, madame Le Ber +et ses enfants, parmi lesquels Jeanne, cette jeune fille +d'une piété si éminente, et qui menait la vie de recluse +dans la maison de ses parents.</p> + +<p>M. Charles Le Moyne avait quitté sa maison de la rue +Saint-Joseph pour aller s'établir sur le quai, près de la rue +Saint-Charles. De là, il pouvait se rendre plus facilement à +son fief de Longueuil, où il faisait élever un château considérable. +M. Le Ber avait aussi quitté la rue Saint-Joseph, +et il était venu s'établir sur la rue Saint-Paul, près de la +rue Saint-Dizier, où il était plus commodément pour les +intérêts de son commerce.</p> + +<p>Les principaux citoyens que l'on cite à ce moment dans +le recensement étaient les amis ou les alliés de la famille +Le Moyne, et ils ont tous eu des descendants nombreux +dans le pays. C'étaient MM. Prud'homme, Descaries, +Deschamps, Jean Dupuy, Urbain Tessier, de Lamothe, +de Brasac, Robert Cavelier, Antoine Primot, François +Lenoir, Pierre Robutel, de Hautmesnil.</p> + +<p>Les jeunes Le Moyne, en attendant les ordres du gouvernement +qu'on leur avait fait pressentir, accompagnèrent +encore leur père, qui prit part à deux expéditions, en +1684 et 1685.</p> + +<p>D'abord en 1684, M. de Frontenac, voulant établir une +ferme confiance parmi les colons contre les entreprises +des sauvages, résolut d'aller trouver ceux-ci pour les déterminer +à faire une paix durable; enfin, il voulait aussi +explorer les nations de l'Ouest pour lier commerce avec +elles, et les attirer dans notre parti en cas de rupture avec +les Iroquois. C'est alors qu'il détermina d'envoyer, en +forme d'ambassade, quelques Canadiens amis des sauvages, +pour les assurer de la décision du roi à l'égard de la +paix.</p> + +<p>Charles Le Moyne fut choisi. Il avait la confiance +des sauvages, qui le distinguaient entre tous et l'avaient +honoré d'un nom sauvage; ils l'appelaient Akouassen, +c'est-à-dire la perdrix, à cause de son agilité extraordinaire +et peut-être aussi à cause de son teint normand et vermeil. +M. de Frontenac se disposait à partir pour rejoindre +les envoyés, lorsqu'il fut remplacé dans son gouvernement +par M. de La Barre, qui mit à exécution le projet +de son prédécesseur.</p> + +<p>M. de La Barre partit de Montréal le 25 juin 1684 +avec M. Le Moyne. Il se rendit au lac Ontario, puis +à l'embouchure d'une rivière où se trouve maintenant la +ville d'Oswégo. Il envoya de là M. Le Moyne chez les +Onnontagués, qui paraissaient bien disposés. M. Le Moyne +revint avec plusieurs chefs indiens qui entrèrent en pourparlers +avec le gouverneur. C'était M. Le Moyne qui +interprétait les allocutions de M. de La Barre et les réponses +du chef iroquois. Mais ces pourparlers n'eurent +pas d'issue, parce que les Onnontagués ne voulaient +pas s'engager à part des autres nations, et craignaient de +se mettre en butte à leur ressentiment; car ces nations +étaient irritées de n'avoir pas été appelées à ces +conférences, M. Le Moyne avait prévenu M. de La Barre, +qui ne voulut pas l'écouter. Il ne consentit à aucun arrangement, +ce qui mit fin à ces entrevues, et il revint mécontent +des prétentions des sauvages.</p> + +<p>De nouveaux événements tournèrent les esprits vers +d'autres intérêts, ainsi que nous allons le voir au chapitre +Suivant.</p> +<br><br><br> + + + +<h3>DEUXIEME PARTIE</h3> +<br><br> + + +<h3>CHAPITRE Ier</h3> + +<h3>EXPÉDITIONS A LA BAIE D'HUDSON.</h3> + +<p>Les circonstances que les jeunes Le Moyne attendaient, +se présentèrent enfin vers l'année 1686.</p> + +<p>Il y avait longtemps que le gouvernement voulait +prendre une décision pour les pays du Nord occupés d'abord +par les Français et enlevés depuis par les Anglais.</p> + +<p>Colbert avait écrit à M, Denonville, le nouveau gouverneur +général, de s'en occuper activement. Ces pays +commençaient au 51° de latitude, et comprenaient le +Labrador, la baie d'Hudson et les contrées environnantes. +Ils étaient très importants par leur position au +milieu de tribus nombreuses, et surtout pour le commerce +des fourrures, que l'on savait plus belles à mesure que l'on +approchait du pôle nord.</p> + +<p>Il y avait des années où l'on avait pu recueillir jusqu'à +800,000 pièces. C'était un revenu de plusieurs millions +que l'on pouvait percevoir, et, de nos jours, malgré la +diminution du gibier, on a recueilli à la baie d'Hudson, +en castors, en orignaux, en renards bleus, et en martres, +jusqu'à vingt millions de francs par année.</p> + +<p>Le centre de ce trafic est la baie d'Hudson, vaste golfe +qui est comme une mer de 550 lieues de longueur sur +250 lieues de largeur. On croit que les Français et les +Portugais avaient exploré ces côtes à partir de l'an 1500. +En 1610, un navigateur anglais, Hudson, en prit possession, +et vers 1660, le prince Rupert, oncle du roi Charles II, +chef de l'amirauté anglaise, fonda une compagnie de la +baie d'Hudson pour l'exploitation des fourrures.</p> + +<p>Des marins anglais y furent envoyés, et ils construisirent +plusieurs forts pour la traite avec les sauvages, +Aussitôt les marchands de Québec établirent une société +sous le nom de «Compagnie du Nord», et ils réclamèrent +l'appui du gouvernement. Ils alléguaient ce principe, qu'avant +l'institution du prince Rupert, les Français possédaient +plusieurs établissements qui avaient été livrés aux +Anglais par deux renégats, Radisson et de Groseillers.</p> + +<p>Le gouverneur, M. Denonville, pressé par Colbert. +voulut remédier à cet état de choses. Il fit réunir à +Montréal une troupe de cent hommes, à la tête desquels +il mit un des anciens officiers de Carignan, le chevalier +de Troyes, qui était renommé pour son habileté. Il avait +avec lui 30 soldats et 70 Canadiens. M. de Catalogue +commandait les soldats, et M. Lenoir Roland était à la +tête des Canadiens.</p> + +<p>Charles Le Moyne, alors âgé de 60 ans, aurait voulu +être de cette expédition, mais ses infirmités ne le lui +permettaient pas. Il proposa trois de ses fils, Saint-Hélène, +d'Iberville et Maricourt comme volontaires, pouvant +servir de guides et d'interprètes. Le chevalier de Troyes +demanda qu'on lui donnât le Père Silvy pour chapelain, +afin de subvenir aux besoins spirituels des soldats, et +pour traiter avec les sauvages, parmi lesquels il avait +fait plusieurs missions. C'était un homme éminent, et qui +fut du plus grand secours.</p> + +<p>Il y avait plusieurs chemins pour se rendre à la baie +d'Hudson; le premier, en partant de Tadoussac et en +remontant le Saguenay; de là. on arrivait au lac Saint-Jean, +puis au lac Mistassini, d'où l'on suivait un affluent +de la rivière Rupert qui débouchait dans la mer du Nord.</p> + +<p>Le second partait de Trois-Rivières, remontait le Saint-Maurice, +puis trouvait plusieurs affluents qui descendaient vers +la baie d'Hudson. On fut obligé de renoncer +à ces deux chemins. On ne voulait pas donner l'éveil aux +Anglais, qui étaient aux environs, et l'on craignait aussi +de rencontrer les Iroquois, qui venaient souvent dans ces +parages. On choisit alors le chemin de l'Ottawa, à l'ouest +de Montréal, qui était éloigné de tout voisinage dangereux +et à l'abri de toute surprise.</p> + +<p>Le départ fut fixé au 20 mars 1686. Le dégel était à +peine commencé, mais il importait d'arriver avant que les +vaisseaux anglais du printemps fussent venus ravitailler +les stations anglaises et enlever les pelleteries.</p> + +<p>L'expédition entendit la sainte messe dans l'église +Notre-Dame, qui servait au culte depuis peu. Toute la +population environnait les jeunes volontaires, et l'on +peut concevoir quels étaient les sentiments des mères, et +en particulier de l'admirable madame Le Moyne, âgée alors +de 46 ans, et qui voyait partir en même temps trois de ses +enfants.</p> + +<p>Les soldats étaient équipés de tout ce qui était nécessaire: +ils avaient une vingtaine de traîneaux; ils emportaient +des vivres et des munitions pour plusieurs mois. +Parmi eux il y avait des charpentiers pour établir les +campements, des marins pour conduire les embarcations, +des canonniers, des mineurs pour saper les fortifications +s'il était nécessaire; enfin des sauvages éprouvés et dévoués +les accompagnaient: c'étaient des gens appartenant +à la mission de la Montagne et à celle de Lachine.</p> + +<p>Ils remontèrent le fleuve, purent porter leurs bagages +au saut Saint-Louis et aux rapides de Sainte-Anne, puis +ils suivirent le cours de l'Ottawa. Les rives étaient couvertes +alors de bois sans limites.</p> + +<p>Quelques jours après, ils arrivèrent devant le fort de +la Petite-Nation, où il y avait une réunion de chrétiens +indiens sous la direction des prêtres de la maison de l'évêque +de Québec. Ils saluèrent le fort d'une salve de coups +de fusils, auxquels le fort répondit par un coup de canon +en déployant au haut du rempart le drapeau de la France.</p> + +<p>Ils longèrent les chutes de la Chaudière, puis le lac +des Chats, et ils arrivèrent on vue de l'île du Calumet et +de l'île des Allumettes.</p> + +<p>Ils étaient alors au milieu de ces îles si nombreuses +qu'on les appelle les Mille-Iles, comme celles que l'on trouve +à Gananoque sur le Saint-Laurent, à l'entrée du lac +Ontario, et comme celles aussi que l'on rencontre en si +grand nombre à l'extrémité ouest de l'île de Montréal.</p> + +<p>Arrivés à l'embouchure de la rivière Mattawa au 1er +jour de mai, ils ne continuèrent pas dans la direction du +lac Nipissing, à travers de lac Champlain et le lac Talon, +comme l'avait fait Champlain et plus tard M. de Talon +en 1616. Ils remontèrent droit dans le nord par la rivière +Mattawa jusqu'au lac Témiscaming.</p> + +<p>C'est là, dit M. de Catalogne, dans sa relation, qu'ils se +firent des canots et qu'ils les employèrent sur le lac.</p> + +<p>Ce lac a 60 lieues de longueur sur 4 de large. Les rives +sont bordées des terres les plus fertiles. Sur tout ce parcours, +ils rencontraient différentes populations qui, comme +toutes les nations sauvages du Nord, étaient ennemies des +Iroquois et des Anglais, et étaient en bons rapports avec +les Français, qu'elles avaient appris à aimer par les missions +infatigables des Pères Jésuites.</p> + +<p>Des réceptions solennelles avaient lieu: les tribus apportaient +le calumet de paix; elles exécutaient leurs danses +en suivant les bateaux; puis elles entonnaient des +chants de joie qui se distinguaient surtout pur cette +particularité, disent les mémoires, «que c'était à qui +crierait le plus fort.»</p> + +<p>On débarquait le soir; on tirait les chaloupes à terre.</p> + +<p>Alors les gens faisaient du feu et prenaient le repos, +que l'on prolongeait parfois pendant plusieurs jours quand +les fatigues le demandaient.</p> + +<p>Les frères Le Moyne guidaient les miliciens dans le +bois, pour se procurer de nouvelles provisions par la, pêche +ou la chasse.</p> + +<p>Quand on fut arrivé à l'extrémité du lac Témiscaming, +on porta les canots pour trouver les affluents de la +rivière Abbitibbi, qui se dirige vers la mer du Nord.</p> + +<p>Tout ce trajet ne s'accomplissait pas sans de grandes +difficultés: souvent l'on trouvait les cours d'eau gelés sur +une grande étendue; d'autres fois, il fallait lutter contre +les glaçons qui obstruaient le cours du fleuve.</p> + +<p>A mesure que l'on avançait dans le nord, les obstacles +augmentaient. Les rivières étaient encore gelées sur un +long parcours; aussi, malgré la force et l'habileté des hommes, +on mit à traverser cette étendue de 900 milles de +longueur, un temps bien plus considérable que l'on +n'avait pu prévoir; le trajet dura plus de deux mois.</p> + +<p>En ce temps, le pays avait un aspect de sévérité et de +grandeur qui imposait. Cette perspective austère et sauvage +a disparu par suite des défrichements et de la destruction +des bois. C'est ainsi que s'expriment les missionnaires:</p> + +<blockquote><p> +Nous avons à passer des forêts capables d'effrayer les +voyageurs les plus assurés, soit par leur vaste étendue, +soit par l'âpreté dos chemins rudes et dangereux. Sur +la terre, on ne peut marcher que sur des précipices; sur +le fleuve, on ne peut voguer qu'à travers des abîmes où +l'on dispute sa vie sur une frêle écorce, entre des tourbillons +capables de perdre de grands vaisseaux. +</p></blockquote> + +<p>A mesure que l'expédition remontait, elle pouvait contempler, +jusqu'aux extrémités de l'horizon, ces forêts +immenses qui n'étaient pas encore exploitées et qui présentaient +la variété des plus beaux arbres, à l'état plusieurs +fois séculaire. Ce que l'on ne trouve plus qu'en +remontant à de grandes distances, on le voyait alors à +proximité, du Montréal et du lac Chaudière. On trouvait +des vallées, des montagnes couvertes de la végétation la +plus abondante et la plus extraordinaire, jusqu'à porte de +vue, et avec une continuité si suivie dans toutes les directions, +qu'elle faisait dire aux voyageurs du temps que «le +Canada n'était qu'une foret.» En même temps, la densité +de cette masse de verdure était si grande avec son +enchevêtrement de branches, de plantes grimpantes et de +lianes, qu'on ne voyait sur sa tête, pendant des lieues et +des journées entières de marche, qu'un dôme continu d'arbres +sans la moindre échappée de ciel.</p> + +<p>Depuis ce temps, l'exploitation a commencé à s'étendre, +et elle a continué depuis deux siècles avec une activité +toujours croissante, en sorte que, actuellement, elle produit +chaque année cent millions de francs de revenu. L'aspect +du pays a donc pu changer, et, malgré cela, à 20 lieues de +Montréal et d'Ottawa et à 10 lieues de Mattawa, on trouve +encore des traces de la forêt primitive, avec ses troncs +séculaires et ses proportions gigantesques.</p> + +<p>Pendant la marche, l'expédition pouvait contempler des +variétés singulières. Sur certaines montagnes, au côté sud, +on voyait la neige disparue et les premières pousses de +la végétation naissante; et pendant ce temps-là, au côté +nord, les arbres étaient revêtus encore d'une impérissable +blancheur, et couverts de cristaux et de stalactites +resplendissant aux feux du jour.</p> + +<p>Ce n'était pas sans peine que l'on affrontait ces immensités: +tantôt il fallait traverser des berceaux de branches +penchées sur la rivière de manière à intercepter la navigation; +ensuite, lorsque l'on recourait aux portages, souvent +on rencontrait sur les rives des arbres brisés et couchés +que l'on ne pouvait franchir qu'en se glissant, en +rampant presque, pendant des distances considérables.</p> + +<p>C'est là qu'on voyait dans toute leur réalité ces aspects +étranges décrits par Parkman:</p> + +<blockquote><p> +Ici, des arbres renversés par la tempête servaient de +digue aux flots écumants avec leurs débris monstrueux: +en même temps, on pouvait contempler les profondeurs +des forêts séculaires, obscures et silencieuses comme des +cavernes soutenues par les piliers de ces arbres dont chacun +est un Atlas supportant un monde de feuillage, et +répandant une humidité continuelle à travers leurs écorces +épaisses et rugueuses.</p> + +<p>Quelques arbres apparaissent pleins de jeunesse; +d'autres, au contraire, sont tout décrépits et déformés +par l'Age, semblables à des fantômes aux contorsions +étranges. Ils sont tout repliés sur eux-mêmes et couverts +de veines et d'excroissances; d'autres, entrelacés +et réunis ensemble, paraissent comme des serpents pétrifiés +au milieu des embrassements d'une lutte mortelle: +les mousses apparaissent aussi aux regards, étendant +sur les sols pierreux un tapis verdoyant; là revêtant les +rochers de draperies ondoyantes: plus loin transformant +les débris en remparts de verdure, ou bien enveloppant +les troncs brisés comme d'un filet qui les préserve +d'une dernière destruction; plus haut, on les voit +se suspendre et se déployer en guirlandes et en spirales +comme des formes de reptiles, et sur eux resplendit +la jeune végétation qui appuie sur des ruines les pousses +vigoureuses d'une forêt naissante.</p> + +<p>(M. Parkman.) +</p></blockquote> + +<p>Lorsqu'on arrivait aux chutes et aux rapides, on contemplait +d'autres spectacles saisissants de grandeur.</p> + +<p>A l'extrémité des lacs immenses reflétant les clartés d'un +ciel étincelant, l'on voyait descendre sur des escaliers de +granit les chutes d'un lac plus élevé occupant souvent toute +la ligne de l'horizon. Parfois la chute arrivait en tournoyant +autour d'immenses sommités, puis au delà, on voyait +de nouveaux lacs environnés de rochers surplombant, avec +des arbres qui venaient baigner leurs branches dans les +eaux profondes. Les rives étaient surchargées de plantes, +de lierres qui semblaient disposés avec l'art le plus compliqué. +A d'autres endroits, l'immensité des eaux était +interrompue par des rochers qui se rapprochaient comme +une barrière infranchissable, dont on ne trouvait l'issue +qu'après mille détours; et ensuite, au delà, on contemplait +de nouvelles nappes d'eau d'une pureté et d'un éclat +sans égal.</p> + +<p>Avec toutes les difficultés que présentait le parcours de +cette nature primitive, il arrivait des événement inattendus, +qui arrêtaient la marche et réduisaient l'expédition à +une inaction complète. Des brouillards qui s'élevaient du +sein des ondes ne permettaient plus d'avancer et environnaient +tout d'une obscurité profonde. D'autres fois, un +changement de température amenait un dégel si complet +que les chemins devenaient comme des fondrières insondables, +et l'on ne pouvait porter les canots et les bagages.</p> + +<p>D'autres phénomènes propres à ces climats venaient surprendre +les voyageurs. Dans la nuit arrivait une pluie +abondante qui, en tombant, se changeait en pince, et recouvrait +tout comme d'un cristal épais. Alors, les arbres +et les buissons semblaient transformés en girandoles. Les +troncs, les branches et jusqu'aux moindres brindilles +étaient complètement renfermés dans un étui de place. +En outre, du haut des rochers pendaient des guirlandes +et des aiguilles de cristal; tout cela plus admirable que +les effets du givre, qui ne sont que passagers. C'était +magnifique, c'était féerique. Les fameux palais de cristal +des souverains orientaux ne sont rien comparés a ces +merveilles.</p> + +<p>Mais toutes ces beautés devaient voir une fin terrible. +Il y avait un moment ou les arbres finissaient par +céder sous des poids écrasants; les branches commençaient +à éclater et à se rompre de toutes parts avec un +bruit sinistre. Les voyageurs n'osaient sortir de leurs tentes, +ni avancer, ni même lever leurs regards vers ces massifs +qui s'ébranlaient et s'écroulaient sur leurs têtes. Et +enfin, quand l'oeuvre de destruction était terminée, on +pouvait constater l'étendue du mal; des arbres déracinés +jonchaient les chemins; d'énormes chênes cassés en tête +ou par le milieu formaient des amoncellements et des +chaos au milieu desquels il semblait que l'expédition ne +pourrait jamais continuer sa marche.</p> + +<p>Pendant l'expédition, on put reconnaître quels services +rendait le Père Silvy: il instruisait les sauvages, les +exhortait au bien, entendait les confessions et administrait +le baptême. De plus, il portait les consolations aux +malades et aux découragés. Lorsque la fatigue était trop +grande et qu'il fallait nécessairement s'arrêter quelques +jours, les charpentiers élevaient en quelques heures une +chapelle. Les nefs étaient couvertes de branches et de +feuillages, et le sanctuaire décoré d'écorce de bouleau. Cet +appareil avait, aux yeux de ces hommes de foi, autant +de prix que les basiliques les plus belles, ornées de marbres +et de porphyres.</p> + +<p>Le Père Silvy n'était pas seulement secourable pour +le ministère religieux; il était habile pour gagner le coeur +des sauvages. Ils l'admiraient comme le représentant de +ces héroïques Pères Jésuites qui, depuis cinquante ans, +parcouraient sans cesse ces contrées lointaines, en faisant +connaître l'Évangile.</p> + +<p>Après le Père Silvy, ceux qui avaient pu rendre le plus +de services étaient les frères Le Moyne, qui étaient +incomparables pour guider l'expédition sur les courants, +et pour la conduire dans les profondeurs des forêts. Ils +avaient une habileté égale à celle des sauvages pour s'orienter +au milieu des solitudes les plus impénétrables; +enfin, par leur connaissance des langues sauvages et leur +titre de représentants des nations indiennes auprès du +gouvernement, ils étaient considérés tout particulièrement.</p> + +<p>D'après les mémoires du temps et les portraits des Le +Moyne conservés à Paris, on peut avoir une idée de ce +qu'étaient alors ces jeunes gens de 22, 24 et 26 ans. Ils +étaient grands, forts et d'une habileté extraordinaire pour +les exercices du corps.</p> + +<p>D'Iberville qui, par la taille, dépassait ses deux frères, +les surpassait aussi par la force. A cela près, ils se ressemblaient +à s'y méprendre.</p> + +<p>Le teint clair, les cheveux abondants et très blonds; +les traits grands mais délicats; le front large, ouvert; +les yeux bleus et pénétrants; le nez aquilin; la bouche +fine et bien dessinée; le menton carré, signe d'une grande +fermeté. Ils semblaient bien appartenir à cette admirable +race normande qui avait produit les conquérants de +l'Angleterre, les champions de la Sicile et les héros des +croisades.</p> + +<p>Enfin, après deux mois de marche, on put contempler, +du sommet des montagnes, une immensité d'eau reflétant +les tons pâles d'un ciel froid mais pur; c'était la baie +d'Hudson, vaste comme une mer, et s'étendant au loin +jusqu'à l'horizon.</p> + +<p>Le but de tant de fatigues était atteint; les coeurs furent +remplis de joie, mais l'expression on fut contenue, de +crainte de quelque surprise. Sur l'invitation du missionnaire, +tous les voyageurs se prosternèrent et tirent entendre, +mais à, demi voix, un <i>Te Deum</i> d'actions de grâces.</p> + +<blockquote class="ill"> + +<p class="milieu"><img alt="" src="images/095.png"><br></p> + + +<h4>COSTUME DES TRAPPEURS.</h4> + +<p><b>Ce costume se composait d'un vêtement de fourrure ou de +drap, qui descendait jusqu'aux genoux. Les jambes étaient +préservées du froid par des bas de laine foulée qui remontaient +jusqu'au-dessus du genou et étaient retenus par de +fortes jarretières en peau. Ce vêtement était de différentes +couleurs, suivant les localités; les gens de Montréal étaient +habillés en bleu, ceux de Trois-Rivières, en blanc ceux de +Québec en rouge. Il était ainsi facile de les reconnaître. Leur +chapeau était en feutre noir, à grands bords relevés par devant. +Le costume était accompagné d'une ceinture en laine, +et d'une large cravate qui faisait plusieurs fois le tour du cou.</b> +</p></blockquote> + +<br><br><br> + + + +<h3>CHAPITRE II</h3> + +<h3>ASPECT DE LA BAIE D'HUDSON.</h3> + +<p>La baie nommée baie du Nord, se présentait donc il +leurs regards dans son immensité.</p> + +<p>Cette masse d'eau, qui est vraiment une mer intérieure, +n'a pas moins de 300 lieues de longueur sur 250 lieues +dans sa plus grande largeur. Au sud, elle se rétrécit en +une baie qui a 80 lieues de largeur: c'est ce que l'on +appelle la baie James.</p> + +<p>Cette partie était occupée par quatre forts: à l'extrémité +sud, le fort Monsipi, que les Français ont appelé +depuis le fort Saint-Louis; à droite, à quarante lieues, +le fort Rupert; à gauche, à quarante lieues, le fort +Kichichouane, que les Français nommèrent le fort +Sainte-Anne. Plus haut, du même côté, le fort de New +Savanne, appelé ensuite fort Sainte-Thérèse. Ce fort +était situé sur la rivière appelée des Saintes-Huiles, +parce que l'un des missionnaires y avait perdu son +bagage.</p> + +<p>Enfin, plus loin, à trente lieues au nord, on trouvait le +fort Nelson, nommé plus tard le fort Bourbon.</p> + +<p>Les Canadiens étaient donc arrivés à leur but, le 20 +juin 1686, à ce centre si recherché du commerce des +fourrures du Nord.</p> + +<p>Nul bruit de leur marche n'avait transpiré. Les Anglais, +renfermés dans leurs forts, attendaient la venue +des bâtiments du printemps; ils étaient loin de penser +qu'une troupe d'hommes chargés de munitions et d'un +matériel de siège avait pu franchir, pour les surprendre, +900 milles dans la saison de l'année la plus difficile pour +la marche.</p> + +<p>On ne songeait donc pas à se garder au fort Monsipi; +il n'y avait ni poste d'observation, ni rondes de nuit, ni +sentinelles. Les voyageurs attendirent avec une vive +impatience le moment fixé par leur chef, et jusque-là, ils +pouvaient jouir d'un beau spectacle, comme il arrive souvent +dans ces grandes régions du Nord. Des bruits se +faisaient entendre au loin. C'était le dégel qui opérait son +oeuvre de destruction sur les masses de glace environnantes. +Ces amas se détachaient du haut des rives, et se +précipitaient ensuite avec un fracas semblable au bruit +du tonnerre. La lune, entourée d'auréoles de diverses couleurs, +éclairait faiblement. A mesure que l'expédition +avait avancé dans le nord, elle avait pu contempler plusieurs +fois cette merveille des régions polaires que l'on +appelle l'aurore boréale. Presque tous les soirs, le ciel +paraît en feu avec des dispositions de lumière qui varient +et changent d'instant en instant. Tantôt, l'on voit les degrés +d'un portique qui va se perdre dans le sommet des +nuages; quelques minutes après, les lueurs paraissent +comme des colonnes d'albâtre qui se mettent en mouvement +et se croisent en formant des losanges de feu. A +certains moments, tout s'éteint, puis les lueurs réapparaissent +avec des combinaisons nouvelles. Quelquefois, +on aperçoit comme un immense éventail offrant plusieurs +cercles d'où s'échappent des rayons de feu qui éclatent +dans l'immensité comme des fusées d'artifice. Voilà ce que +l'on pouvait contempler presque chaque soir. Ce sont les +particularités que l'on observe encore aujourd'hui, et qui +viennent rompre la monotonie des longues nuits du pôle.</p> + +<p>L'heure étant venue, le capitaine de Troyes prit les dispositions +nécessaires pour n'être pas surpris lui-même. +Il plaça une vingtaine d'hommes à la garde des canots, +puis il s'avança avec le reste du détachement.</p> + +<p>Pour expliquer ce qui se passa, M. de La Potherie a +donné une description très détaillée du fort;</p> + +<blockquote><p> +A trente pas de la rivière, sur une petite hauteur, était +un carré de palissades de cent pieds de façade sur le +fleuve et de dix-huit pieds de hauteur, avec des bastions +à chaque angle.</p> + +<p>Les bastions, revêtus de forts madriers, avaient en +dedans une terrasse assez large pour placer des tirailleurs. +Dans les bastions, il y avait plusieurs canons +d'environ six livres de balles. Au milieu de la façade, +il y avait une porte épaisse d'un demi-pied, garnie de +clous et de ferrements pour qu'on ne pût l'entamer avec +la hache.</p> + +<p>Au milieu de l'enceinte s'élevait une redoute de troncs +d'arbres assemblés et posés pièce sur pièce. La redoute +avait trente pieds de longueur et autant de hauteur, +avec trois étages et vingt-huit pieds de profondeur. Au +sommet, il y avait un parapet et des embrasures pour +les canons de la plate-forme. +</p></blockquote> + +<p>Le commandant fit approcher, au milieu des ténèbres, +deux canots chargés de madriers, de pioches et d'un bélier, +tandis que les hommes montaient par un chemin enseveli +sous les rochers et les arbres. <a id="footnotetag12" name="footnotetag12"></a><a href="#footnote12"><sup>12</sup></a></p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote12" name="footnote12"></a><b>Note 12:</b><a href="#footnotetag12"> (retour) </a> L'on remarque encore aujourd'hui ce sentier.</blockquote> + +<p>Sainte-Hélène et d'Iberville furent désignés pour faire +le tour de la place et chercher à pénétrer par la palissade +qui regarde le désert. Le sergent Laliberté, du régiment +de Carignan, fut envoyé avec ses hommes pour couper la +palissade sur le côté et s'en aller tirer sur les embrasures +de la redoute.</p> + +<p>Le chevalier de Troyes se réservait de faire enfoncer la +porte de la façade avec le bélier.</p> + +<p>Sainte-Hélène et d'Iberville, en se rendant à leur +poste, commencèrent avec leurs hommes à lier les canons +de la palissade par la volée avec de fortes cordes attachées +à des madriers, de manière que si l'on mettait le +feu aux canons, en reculant ils auraient arraché la palissade. +Ils escaladèrent la clôture en arrière du fort et ils +s'en vinrent aussitôt ouvrir la porte du côté du bois, car +elle n'était fermée qu'au verrou, et ils firent entrer leurs +hommes; ils revinrent aussitôt vers la porte de la redoute, +que le chevalier de Troyes se mettait en devoir de briser +avec le bélier.</p> + +<p>En même temps, les soldats faisaient feu dans les embrasures +de la redoute, avec des cris affreux à l'iroquoise: +Sassa Kouès! Sassa Kouès! qu'ils prononçaient au plus +haut de la voix, comme les Indiens.</p> + +<p>Quelques Anglais, s'étant réveillés au bruit, parurent +sur la plate-forme et se mirent à pointer les canons +sur les assaillants, qu'ils prenaient pour des sauvages. +Sainte-Hélène visa le premier qui se présenta aux embrasures +et lui cassa la tête du premier coup de fusil.</p> + +<p>Pendant ce temps, le bélier avait commencé à produire +son effet. Dès que la porte fut à moitié démontée, d'Iberville, +sans calculer le danger qu'il pouvait courir, se jeta +dedans, l'épée d'une main et son fusil de l'autre.</p> + +<p>Les Anglais, surpris, se précipitèrent sur la porte, qui +tenait encore par quelques ferrements, et la refermèrent.</p> + +<p>D'Iberville, placé avec les ennemis dans l'obscurité la +plus profonde, «ne voyait ni ciel ni terre» il se détendit +comme il put avec la crosse de son fusil, puis, entendant +descendre de nouveaux assaillants d'un escalier, il tira au +hasard. Les Anglais hésitaient, croyant avoir affaire à un +grand nombre; mais ils eurent bientôt reconnu leur +erreur, lorsque les Français, ayant réussi à briser la porte, +se précipitèrent en foule, l'épée à la main, et trouvèrent +les Anglais nus et sans armes. Ils avaient été réveillés on +sursaut et ne s'étaient pas aperçus des premiers mouvements +de l'attaque. Trompés par les cris, ils avaient cru à +une fausse alerte des sauvages. Tous se rendirent, sans +essayer de combattre, et demandèrent à être renvoyés en +Angleterre. On trouva dans le fort douze canons de six +à huit livres, trois mille livres de poudre et dix mille de +plomb, que les artilleurs canadiens, qui possédaient un +moule à boulets, commencèrent à utiliser.</p> + +<p>On prit quinze hommes dans ce fort, nous dit le Père +Silvy, et on en aurait pris encore quinze autres, sans une +barque que nos découvreurs avaient aperçue la veille, +mais elle était partie le soir pour le fort Rupert, avec le +commandant de Monsipi, qui était désigné pour remplacer +le commandant général de la Baie, et qui, en conséquence, +était allé faire faire des travaux à Rupert. «Nous fûmes +bien fâchés, dit le Père Silvy, de l'avoir manqué, et +comme sa barque nous était nécessaire pour porter du +canon au fort Kichichouane (qui avait cinquante canons +en batterie), on prit la résolution de la suivre et de s'en +aller attaquer Rupert, espérant enlever le fort et le +vaisseau du même coup».</p> + +<p>Il y avait quarante lieues, et elles furent faites en cinq +jours, jusqu'au 1er juillet. D'Iberville conduisait une chaloupe +portant deux pièces de canon. Quand on fut arrivé +à une certaine distance, Sainte-Hélène eut ordre d'aller +à la découverte. Il se glissa à travers les arbres et les rochers, +et il prit connaissance de la position. Le fort était +de la même construction que le fort Monsipi, avec cette +particularité que la redoute n'était pas au milieu de l'enceinte, +que le toit était sans parapets, et que quatre bastions +environnaient la redoute avec huit pièces de canon. +En fin, de Sainte-Hélène remarqua une échelle attachée le +long du mur de la redoute pour se sauver en cas d'incendie.</p> + +<p>Le chevalier de Troyes prit aussitôt ses dispositions: il +débarqua des canons, fit faire des affûts et préparer les +grenades; on disposa des madriers pour le travail du +mineur qui devait aller placer ses pièces d'artifice sous le +mur de la redoute.</p> + +<p>En même temps, d'Iberville partit avec douze hommes +dans sa chaloupe, afin d'aborder le vaisseau au milieu de +la nuit. Ils savaient que Brigueur, le gouverneur, devait +s'y trouver. Arrivés au vaisseau, ils virent la sentinelle +endormie; c'est ce que l'on pouvait prévoir sur une +mer éloignée de toute menace d'attaque. On ne laissa pas +à la sentinelle le temps de donner l'alarme.</p> + +<p>D'Iberville frappa alors du pied sur le pont pour réveiller +les gens, comme c'est l'usage sur les vaisseaux +lorsqu'il faut que l'équipage se lève pour quelque chose +d'extraordinaire. Le premier qui se présenta au haut de +l'échelle reçut un coup de sabre sur la tête; un autre qui +avait monté par l'avant périt de même. Alors, on descendit; +la chambre fut forcée à coups de hache et l'équipage +fut réduit en quelques instants. Ils eurent quartier, et en +particulier Brigueur, gouverneur de Monsipi, qui s'en +allait prendre la qualité de gouverneur général de la +Baie.</p> + +<p>Pendant ce temps, le chevalier de Troyes avait enfoncé +la porte de l'enceinte avec son bélier, et il entourait la +redoute avec son monde, l'épée à la main.</p> + +<p>Le grenadier, profitant aussitôt de l'échelle placée sur +la redoute, arriva sur la plate-forme, et se mit à lancer +ses grenades par le tuyau de la cheminé. Tout fut bientôt +brisé par cette explosion, et il n'y eut plus moyen de tenir +en cet endroit. Une femme, réveillée en sursaut par ce +bruit, s'enfuit dans une autre chambre, où elle fut atteinte, +ainsi que deux autres, par des éclats de grenade. La garnison +se réfugia alors au rez-de-chaussée, mais elle s'y +trouva sous le feu des Canadiens, qui tiraient par les ouvertures. +Le chevalier, trouvant que le bélier n'allait pas +assez vite, fit tirer le canon sur la porte.</p> + +<p>Au môme moment, le mineur fit connaître qu'il avait +placé ses pièces, et qu'il n'attendait qu'un ordre pour faire +sauter la redoute. Ce que les Anglais ayant entendu, ils +comprirent qu'ils ne pouvaient plus résister, et ils demandèrent +quartier.</p> + +<p>Ainsi fut pris le second fort; les prisonniers, placés +dans un yacht qu'on trouva amarré près de là, furent +dirigés vers Monsipi; ils étaient escortés par le vaisseau +qui avait été chargé de toutes les munitions et des pelleteries +trouvées dans le fort.</p> + +<p>Le chevalier fit alors sauter le fort et les palissades +parce qu'il aurait fallu trop de monde pour le garder. Il y +laissa d'Iberville pour surveiller cette exécution, et il lui +donna la chaloupe pour opérer son retour.</p> + +<p>M. du Troyes partit en canot avec quelques hommes. +En arrivant à Monsipi, il y trouva les deux bâtiments +qui avaient transporté la prise. Il fit emmagasiner les +provisions, et il décida alors du sort des prisonniers.</p> + +<p>Le chevalier les réunit et les fit transporter à l'autre +bord de la rivière, avec des vivres. Il leur donna des filets +pour la pêche et des fusils pour la chasse. Il leur enjoignit +de ne pas passer outre, sous menace de mort, et il +leur dit que s'ils avaient quelque chose à communiquer, +ils pouvaient envoyer sur la batture deux hommes qui +mettraient un mouchoir au bout d'un bâton pour signal.</p> + +<p>Ensuite, le chevalier de Troyes se disposa pour sa nouvelle +entreprise. Il fit charger les canons sur le vaisseau +pris au fort Rupert, et il mit son monde en plusieurs canots. +Les mémoires du temps remarquent qu'il pria alors +le Père Silvy, qui était resté à Monsipi, de l'accompagner +dans cette expédition, que l'on pouvait penser devoir être +plus longue que les premières.</p> + +<p>Le Père Silvy pouvait être utile par son expérience +en ces contrées; ensuite, rien n'égalait son influence sur +les gens, au milieu des peines et des difficultés.</p> + +<p>Elles furent très grandes, car il fallait se diriger à +trente lieues au nord, sans savoir au juste quelle était la +situation du fort. Toute cette côte est environnée de battures +qui s'étendent au loin dans la mer et qui ne sont +pas navigables. Il fallait donc se tenir à trois lieues de la +cote, et, quand la marée était basse, il fallait porter +les canots et les bagages à de grandes distances, tandis +que, lorsque la marée montait, l'on se trouvait engagé +dans les glaces, dont il était difficile de sortir.</p> + +<p>Après plusieurs jours de marche et de navigation, on +reconnut qu'on avait dépassé la situation du fort sans +l'avoir aperçu, et les sauvages qui accompagnaient l'expédition +ne savaient plus où ils en étaient, bien qu'ils +crussent connaître le pays; mais ils ne se découragèrent +pas, tant ils tenaient à se venger des Anglais, qui les +avaient accablés de mauvais traitements.</p> + +<p>On était dans la plus grande incertitude, lorsque, dans +le lointain, on entendit sur la côte sept ou huit coups de +canon.</p> + +<p>L'expédition vogua dans cette direction, aborda avec +armes et bagages à l'embouchure de la rivière Kichichouane, +que l'on n'avait pas aperçue d'abord. On parvint à un +endroit où il y avait une sorte d'estrapade au haut de +laquelle on plaçait une sentinelle pour signaler l'arrivée +des vaisseaux. En ce moment, d'Iberville arriva avec +Sainte-Hélène dans la chaloupe qui portait tous les +pavillons de la compagnie de la baie d'Hudson. Iberville, +avec son habileté ordinaire, avait su se diriger en droite +ligne en partant du fort Rupert vers l'embouchure de la +rivière Kichichouane que l'expédition avait eu tant de +peine à rencontrer.</p> + +<p>Aussitôt arrivé, Sainte-Hélène fut encore désigné pour +reconnaître l'assiette de la place. Il revint bientôt et annonça +que le fort était semblable aux deux autres. Il était +sur une hauteur, à quarante pas du bord de l'eau, et environné +d'un fossé en ruines.</p> + +<p>Au centre d'une palissade, s'élevait une redoute de +trente pieds de haut, à plusieurs étages, avec une +plate-forme au-dessus; mais il y avait, de plus qu'aux +autres forts, une artillerie considérable: quatre canons +dans chaque bastion, et 25 ou 30 dans le corps principal, +placés aux différents étages.</p> + +<p>Le chevalier de Troyes, sachant que son arrivée avait +été signalée, voulut procéder par voie de conciliation. Il +envoya demander au gouverneur qu'il voulût bien lui +remettre trois Français qui étaient détenus dans la place. +Le gouverneur, qui ne savait pas à quels ennemis redoutables +il avait affaire, ne voulut répondre que d'une +manière évasive. Aussitôt le chevalier de Troyes décida +de recourir à la force.</p> + +<p>Il fit établir une batterie de dix canons de l'autre côté +de la rivière, sur une hauteur, dans des buissons, et puis +il attendit le soir. Alors, ayant reconnu avec sa longue-vue +que le gouverneur s'était retiré, avec sa famille, dans +sa chambre, qui était sur la façade, il démasqua sa batterie, +et envoya une volée sur la table du gouverneur. Tout +fut mis sens dessus dessous, mais il n'y eut heureusement +personne de blessé.</p> + +<p>L'on continua à tirer, et en moins de cinq quarts +d'heure, on tira près de cent cinquante coups de canon, +qui criblèrent tout le fort.</p> + +<p>Les Canadiens, voyant que tout allait bien, se mirent a +crier: Vive le roi! L'on entendit en même temps des voix +sourdes qui semblaient sortir du soubassement du fort +qui en faisaient autant: c'étaient les assiégés, qui s'étaient +retirés dans les caves, et qui, ne voulant pas se risquer à +aller sur la plate-forme pour amener le pavillon, avaient +fait tous ensemble ce signal, pour faire connaître qu'ils +voulaient se rendre.</p> + +<p>Les Canadiens ne comprirent pas le sens de ces acclamations, +et ils se préparèrent à renouveler l'attaque.</p> + +<p>Ayant tiré tous leurs boulets, ils s'occupèrent à en +faire de nouveaux avec leur moule, lorsqu'on entendit les +tambours du fort qui battaient la chamade. Aussitôt on +vit paraître un homme avec un pavillon blanc, qui s'embarquait +dans une chaloupe.</p> + +<p>Le chevalier reçut l'envoyé avec courtoisie, et sur son +invitation, il se rendit à mi-chemin du fort, où il trouva +le gouverneur. Celui-ci avait fait porter avec lui du vin +d'Espagne, et, après avoir bu à la santé des deux rois, +on s'occupa d'arrêter les conditions de la reddition. Voici +ce qu'elles portaient en substance:</p> + +<blockquote><p> +Articles accordés entre le chevalier de Troyes, commandant +le détachement du parti du Nord, et le sieur +Henry Sargent, gouverneur pour la compagnie anglaise +de la baie d'Hudson;</p> + +<p>1° Il est accordé que le fort sera rendu avec tout ce +qu'il contient, dont on prendra facture pour la satisfaction +des deux parties;</p> + +<p>2° Il est accordé que tous les serviteurs de la compagnie +jouiront de ce qui leur appartient en propre, ainsi +que le gouverneur, son ministre et ses serviteurs;</p> + +<p>3° Que le dit chevalier de Troyes enverra les serviteurs +de la compagnie au fort de l'île Weston, où ils attendront +les vaisseaux anglais, et qu'il leur donnera les vivres nécessaires +pour retourner en Angleterre;</p> + +<p>4° Que les hommes sortiront du fort sans armes, à +l'exception du gouverneur et de son fils, qui sortiront avec +l'épée au côté. +</p></blockquote> + +<p>Ce qui fut exécuté. D'Iberville conduisit les Anglais à +l'île Weston, où ils avaient un magasin, puis revint au +fort Sainte-Anne.</p> + +<p>Ce fort contenait les principaux magasins de la compagnie; +on y trouva des quantités de provisions et de +munitions, et 50,000 écus de pelleteries. Ce fut le principal +fruit de cette expédition, qui rendait les Français +maîtres de la partie méridionale de la baie d'Hudson.</p> + +<p>Le Père Silvy remarque, dans sa relation, «qu'on entra +dans le fort tambour battant et enseignes déployées, +le 26 juillet, le propre jour de sainte Anne, c'est-à-dire +de la sainte qu'on avait prise pour patronne du voyage +et de l'expédition.» Le chevalier de Troyes voulut reconnaître +la protection continuelle de la divine Providence +pendant toute la durée de l'entreprise. Il donna au fort +le nom de la patronne que l'on avait invoquée; ensuite il +chargea le Père Silvy d'établir le service religieux dans +le fort. L'une des pièces principales fut convertie en chapelle, +et décorée en partie avec les drapeaux de la compagnie +anglaise. Chaque jour, la sainte messe y était célébrée; +la garnison y assistait aux fêtes principales, et il +n'était pas difficile de trouver parmi les Canadiens élevés +par M. Dollier de Casson, des assistants et des servants +pour le saint sacrifice.</p> + +<p>L'on a pu remarquer comme le chevalier de Troyes et +les messieurs Le Moyne avaient désiré emmener un aumônier +avec eux. Ils tenaient aussi à ce qu'il les accompagnât +dans leurs différentes expéditions pour les secours +qu'il pouvait donner aux hommes malades ou blessés, et +on fin pour la célébration des saints mystères. Mais il y +avait encore une autre raison qui accompagnait toutes +les décisions des hommes de guerre dans la Nouvelle-France: +c'est que tout ce qu'on faisait avait pour but +principal d'avoir des relations avec les sauvages et de +leur donner la connaissance de la vraie religion. Aussi le +Père Silvy nous dit, dans sa relation, «qu'il a des rapports +avec des sauvages de différentes tribus, qu'il comprend la +langue de plusieurs d'entre eux et qu'il espère que Dieu, +dans sa bonté, donnera à ces pauvres gens la grâce de se +convertir.»</p> + +<p>Telle fut donc la première expédition à la mer du +Nord, expédition qui, tout en faisant le plus grand honneur +au chevalier de Troyes, mit en grand relief les +qualités du chevalier d'Iberville et de ses frères.</p> + +<p>C'est ce que fait remarquer aussi le Père Silvy: +«Voilà, dit-il dans sa lettre à Mgr de Saint-Vallier, le +coup d'essai de nos Canadiens sous la sage conduite du +brave M. de Troyes, et de messieurs Sainte-Hélène et +d'Iberville, ses lieutenants.»</p> + +<br><br> + +<blockquote class="ill"> + +<p class="milieu"><img alt="" src="images/115s.png"><br><a href="images/115l.png">(Cliquer pour agrandir)</a></p> + + +<h4>LA BAIE D'HUDSON.</h4> + +<p><b>Vaste baie au nord de l'Amérique septentrionale, communiquant +avec l'Atlantique par le détroit du même nom; par +51° à 70° de latitude nord, et par 79° à 98° de longitude. Elle +baigne la Nouvelle-Bretagne à l'ouest, au sud et à l'est; au +nord, elle se réunit à la mer polaire. C'est sur ses bords que +se trouvent tous les forts qui ont été le théâtre des exploits +d'Iberville. Elle reçoit un grand nombre d'affluents; les +rivières Sainte-Anne, des Saintes-Huiles, de Bourbon, de la +Rive. Au sud-ouest, le fort de Monsipi, puis les forts de New-Savane, +Bourbon; au sud-est le fort de Rupert. C'est là +qu'on trouvait les îles Weston, du Retour, Mansfield, de Saint-Charles, +et à l'extrémité est, dans le détroit d'Hudson, les îles +Button, découvertes par Anscolde, et explorées par Hudson en +1610. La compagnie de la baie d'Hudson s'établit sous +Charles II, en 1670, à l'endroit qu'on appela le fort de Rupert.</b> +</p></blockquote> +<br><br> + + +<p>«Ces deux généreux frères se sont merveilleusement +signalés et les sauvages qui ont vu ce qu'on a fait en si +peu de temps et avec si peu de carnage, en sont si frappés +qu'ils ne cesseront jamais d'en parler partout où ils +se trouveront.»</p> + +<p>Les sauvages en effet, avaient une admiration particulière +pour la modération des Français et leur douceur. +Dans leurs expéditions, ils évitaient de verser le sang, +et au milieu de leurs succès, ils avaient horreur de +ces massacres outrés et odieux qui viennent parfois +de l'enivrement et de l'entraînement de la victoire. Ce +sont ces sentiments qui ont gagné le coeur de ces +barbares, et en ont fait les alliés dévoués de la France.</p> + +<p>M. de Troyes, voyant l'expédition terminée, se disposa +à revenir à Montréal, comme on le lui avait enjoint à son +départ. Il remit la garde des forts au jeune de Maricourt, +chargea d'Iberville de courir la mer contre les vaisseaux +anglais; enfin, il confia au digne Père Silvy le soin spirituel +de la garnison. D'Iberville utilisa ses fonctions avec +les deux bâtiments qu'il avait. Il s'empara d'un grand +vaisseau anglais qu'il chargea de toutes les pelleteries des +forts qu'il avait pris, puis il décida de revenir à Québec +pour aller prendre quelques vaisseaux qui lui seraient +indispensables pour attaquer les convois anglais l'année +suivante.</p> + +<p>Il paraît donc qu'il revint aux derniers jours d'automne +1686, avec Sainte-Hélène, et il fut reçu à Montréal +comme un triomphateur. Toute la ville savait quelle +part il avait eue aux succès de l'expédition. Les citoyens +voyaient avec bonheur leur compatriote couvert de gloire. +D'Iberville rentra dans Montréal tambour battant et +enseignes déployées. Les citoyens acclamaient le vainqueur; +et la mère, retrouvant ses enfants après des jours +d'inquiétude et encore désolée de son veuvage, combien +elle était heureuse de les revoir sains et saufs!</p> + +<p>Nous ne pouvons savoir, d'après les documents, la date +précise et les circonstances de la mort de Charles Le +Moyne, que l'on place en 1685. Nous savons seulement +que s'il avait vécu en 1686, il n'aurait eu que 60 ans et +aurait encore pu être plein de force et de résolution.</p> + +<p>Mais telle était alors la situation glorieuse de cette +nombreuse famille qui comptait dix enfants. L'aîné, Le +Moyne de Longueuil, était honoré de la confiance des autorités +supérieures, et il avait l'affection des nations sauvages, +qui l'avaient choisi comme leur représentant près du +gouvernement. Sainte-Hélène, de Maricourt et de Bienville +étaient des militaires consommés. A l'égard de Maricourt, +nous avons un témoignage digne de considération +dans une lettre de Mgr de Laval du 12 janvier 1684.</p> + +<p>D'Iberville s'était révélé comme commandant capable, +et sur mer comme manoeuvrier des plus consommés.</p> + +<p>Enfin, les autres fils grandissaient pleins de force, et se +montraient d'une habileté extraordinaire dans les exercices +militaires.</p> +<br><br><br> + + +<h3>CHAPITRE III</h3> + +<h3>EXPÉDITION DANS LA COLONIE ANGLAISE.</h3> + +<p>L'intervalle qui sépare l'année 1687 et l'année 1689 +fut occupé par plusieurs incidents où d'Iberville prit part, +et il est probable qu'il était à la baie d'Hudson au mois +d'août 1689, lorsqu'arrivèrent des événements considérables +qui eurent des conséquences si graves sur les destinées +du pays.</p> + +<p>Il y avait longtemps que les Anglais voyaient avec +ombrage le voisinage des Français. Ils étaient inquiets de +leur accroissement et de leurs excursions dans l'Ouest. Les +sauvages redoutaient les Anglais, et ils aimaient les +Français. Ils étaient attirés vers ceux-ci par leurs moeurs +agréables, leurs goûts chevaleresques, tandis qu'ils étaient +repoussés par l'austérité et la sévérité des puritains anglais.</p> + +<p>L'on pouvait donc prévoir que, grâce à cette sympathie +et grâce aussi aux travaux des missionnaires, les sauvages +se laisseraient gagner, et que bientôt les vastes contrées +du Mississipi passeraient sous la domination française. +Les Anglais s'en inquiétaient, et la nouvelle de l'entreprise +audacieuse de la baie d'Hudson mit le comble aux +ressentiments.</p> + +<p>Dans ces circonstances, les Anglais et les Hollandais, +voyant toute influence leur échapper, se déterminèrent à +irriter les Français contre les sauvages en excitant ceux-ci +à l'acte le plus odieux vis-à-vis de la colonie de Montréal.</p> + +<p>Aux premiers jours d'août 1689, 1400 Iroquois traversèrent +le lac Saint-Louis. Pendant la nuit du 5 août, à +la faveur d'un orage et d'une pluie torrentielle, ils environnent +le village de Lachine, et ils mettent tout à feu +et à sang, avec des détails de cruauté que l'on peut à peine +rapporter. Le matin, ils avaient égorgé plus de 200 +personnes, et ils en emmenaient autant en esclavage, les +réservant aux plus affreux supplices. La colonie fut dans +la consternation, et ne reprit quelque espoir que lorsque +M, de Frontenac revint de France comme gouverneur +général. Il succédait à M. de La Barre et à M. Denonville, +qui avaient rabaissé le prestige du nom français par leur +faiblesse et leur défaut de décision.</p> + +<p>Le nouveau gouverneur, informé des derniers événements, +se détermina à tirer une vengeance éclatante. +Ayant acquis la certitude que les Anglais et les Hollandais +étaient les instigateurs de l'expédition des Iroquois, il +organisa contre eux quatre expéditions.</p> + +<p>L'une devait partir de Montréal avec M. d'Ailleboust +et M. de Sainte-Hélène; l'autre, de Trois-Rivières avec +M. Hertel et son fils, le lieutenant La Frenière; la troisième +avec M. de Portneuf, fils du baron de Bécancourt, +de Québec; enfin la quatrième avec les sauvages abénaquis +de la mission de Lorette, qui devaient aller rejoindre +leurs compatriotes des rives de l'Atlantique.</p> + +<p>La première expédition partit de Montréal à la fin de +janvier 1690. Les deux commandants, d'Ailleboust et de +Sainte-Hélène, avaient avec eux des officiers capables: +d'Iberville, qui avait suggéré l'expédition, et de Bienville, +son frère; MM. de Montigny, Le Ber du Chesne, +le frère de mademoiselle Jeanne Le Ber, et enfin M. de +Repentigny.</p> + +<p>Ils avaient 210 hommes, dont 90 sauvages, et ils devaient +se rendre à Albany. Les ordres de M. de Frontenac +étaient absolus; il fallait faire comprendre aux Anglais +qu'on était déterminé à en venir aux dernières +extrémités. Mais de grandes difficultés survinrent: le +temps devint excessivement froid, les chemins étaient affreux, +les hommes se trouvèrent accablés de fatigue. Sur +les représentations des sauvages, on décida de ne pas +aller plus loin que la petite ville de Schenectady, où l'on +arriva le 8 de février, au commencement de la nuit. Les +habitants reposaient dans la sécurité la plus complète; ils +avaient laissé les portes ouvertes, avec deux statues de +neige en guise de sentinelles.</p> + +<p>Le village fut entouré, les habitations envahies, 60 +habitants furent tués et 80 faits prisonniers.</p> + +<p>D'Iberville fit épargner le gouverneur, Alexandre Glen, +pour le récompenser d'avoir sauvé la vie à des prisonniers +français en différentes circonstances. Un seul Français +fut tué, et M. de Montigny blessé. Puis les Français, +s'étant reposés, jugèrent à propos de revenir sur leurs pas.</p> + +<p>Le second détachement, conduit par Hertel, quitta +Trois-Rivières le 28 janvier. Il comptait 24 Français et +25 sauvages. Après deux mois de marche, il s'avança jusqu'à +Salmon-Falls, au centre de la colonie anglaise, et +après plusieurs engagements, il s'empara de cette station, +après avoir tué 140 ennemis. Il y eut, du côté des Français, +plusieurs blessés et plusieurs tués, parmi lesquels le +lieutenant La Frenière.</p> + +<p>Le troisième détachement, parti de Québec avec M. de +Portneuf, s'avança jusqu'à la baie de Casco avec les +Canadiens, les Acadiens et les Abénaquis. Il prit le fort +Loyal et extermina la garnison.</p> + +<p>Enfin, les Abénaquis situés à Sillery près de Québec, +sous la direction des Pères Jésuites, allèrent se réunir à +leurs compatriotes de l'Est, qui les attendaient, et tous +ensemble se dirigèrent vers la place principale des provinces +du Nord, Pémaquid. Cette place avait une grande +importance; elle possédait 20 pièces de canon et 500 +hommes de garnison. Les Abénaquis, après avoir rasé +toutes les habitations qu'ils rencontrèrent sur leur passage, +arrivèrent devant Pémaquid, Ils l'investirent, puis +échangèrent quelques escarmouches, et enfin, ayant donné +l'assaut, ils emportèrent la place après avoir, tué 200 +hommes et réduit les autres à demander quartier.</p> + +<p>Toutes ces attaques couronnées de succès eurent un +effet merveilleux: elles ranimèrent le moral des colons, +accablés par les massacres de Lachine; elles abattirent +la présomption des Anglais, qui virent que les Français, +sans le nombre, étaient encore de redoutables adversaires. +Enfin, le prestige du nom français fut tellement relevé +auprès des sauvages, que l'on put présumer que les +Français auraient bientôt la prépondérance en Amérique.</p> + +<p>En effet, sur ces entrefaites et vers la fin de juillet +1,690,800 sauvages de l'Ouest, ayant 110 canots chargés +de 100,000 écus de pelleteries, se rendirent à Montréal +pour voir le gouverneur. Ils arrivaient avec le désir de +s'unir aux Français par les liens les plus intimes.</p> + +<p>Frontenac, avec cet esprit décisif et déterminé qui le +caractérisait, saisit habilement l'occasion de conquérir +l'esprit des sauvages. Il leur fit la plus aimable réception, +rendue solennelle par la présence des troupes, et les sauvages +purent contempler les plus belles démonstrations +militaires. M. de Frontenac écouta avec intérêt les harangues +des sauvages. Le chef des Ottawais parla surtout +des avantages que leur offrait le trafic avec les Anglais; +le chef des Hurons parla des engagements que les Français +avaient déjà pris de combattre leurs ennemis les +Anglais et les Iroquois, et de les mettre hors d'état de +nuire, engagement qui n'avait pas été tenu par M. de La +Barre et M. Denoncourt. Ensuite, pour exciter les Français +à se prononcer, ils entonnèrent leurs chants héroïques +accompagnés de danses de guerre. Frontenac répondit +aussitôt qu'il accorderait tout avantage possible de +commerce aux sauvages, et qu'il les assisterait de sa protection +contre leurs ennemis; enfin, il leur déclara qu'il +allait se mettre en campagne, et qu'il ne cesserait la lutte +qu'après avoir obtenu que les peaux rouges, qui étaient +ses enfants comme les blancs, seraient respectés.</p> + +<p>Après ces assurances, il termina son discours, comme +les sauvages, par des démonstrations martiales. Il prit une +hache, entonna un chant de guerre accompagné de Sassa +Kouès, de toute la force de ses poumons et avec le cérémonial +ordinaire, c'est-à-dire en dansant et en se frappant +la bouche avec la main pour donner plus de force à +ses cris.</p> + +<p>Cette démonstration eut un effet indescriptible. Les +sauvages trépignaient de joie, et Frontenac, voyant le +bon effet de sa démonstration, y voulut mettre le comble.</p> + +<p>Il fit signe à ses officiers, qui prirent tous des casse-tête, +et se mirent à danser et à chanter avec un entrain et une +vigueur qui ravissaient les Indiens. L'on eût dit que les +Français n'avaient jamais fait autre chose; ils y mettaient +cet emportement qui est particulier aux Français, +la <i>furia francese</i>, donnant le plus haut caractère à leur +mise en scène. «Ils semblaient, nous dit M. de La Potheie, +comme des possédés, par les gestes et les contorsions +extraordinaires qu'ils faisaient, tandis que leurs voix fortes +et vigoureuses faisaient valoir les cris et les hurlements +guerriers.»</p> + +<p>Les Indiens étaient ivres de joie en entendant ces voix +puissantes et exercées, en voyant leurs danses si merveilleusement +interprétées par ces nobles gentilshommes +qui réunissaient l'entrain à la force, la vivacité à l'élégance, +et dont plusieurs avaient figuré dans les carrousels +de Louis XIV.</p> + +<p>Un repas suivit, à tout boire et tout manger. «Les Indiens, +nous dit encore La Potherie, y firent honneur avec +une vraie frénésie, et ensuite ils prononcèrent leur serment +d'allégeance.»</p> +<br><br><br> + + +<h3>CHAPITRE IV</h3> + +<h3>NOUVELLE EXPÉDITION A LA BAIE D'HUDSON.</h3> + +<p>Comme la navigation était encore possible, Frontenac, +pour seconder les derniers exploits, enjoignit à d'Iberville +de partir pour aller croiser dans la baie d'Hudson. +Celui-ci partit aux premiers jours d'août avec deux bâtiments, +la <i>Sainte-Anne</i> et le <i>Saint-François</i>, et le 24 +septembre 1690, il abordait près de la rivière Sainte-Thérèse.</p> + +<p>Ici se placent différents incidents qui montrent quelles +étaient l'habileté et la présence d'esprit de ce grand +homme de guerre.</p> + +<p>D'abord les Anglais voulurent le prendre par surprise; +ils lui envoyèrent des parlementaires pour fixer un lieu +de conférence à l'amiable. D'Iberville soupçonna quelque +ruse; il accepta l'entrevue et fit explorer les environs par +ses hommes. L'on trouva deux canons chargés à mitraille +dirigés sur le lieu fixé pour l'entrevue. D'Iberville tua +les canonniers sur leurs pièces, puis se mit à la poursuite +des parlementaires, qu'il passa par les armes.</p> + +<p>Quelques jours après, les Anglais voulurent recourir +à la force; ils firent sortir deux de leurs plus grands vaisseaux, +l'un de vingt-deux canons et l'autre de quatorze. +D'Iberville feignit de fuir devant eux, et ayant exactement +calculé l'heure de la marée, il les attira sur la haute +mer au moment où la mer se retirait. Les deux vaisseaux +anglais s'échouèrent sur les rochers. Alors, avec la marée +suivante, d'Iberville revint sur les ennemis et les força +d'amener pavillon.</p> + +<p>Un troisième vaisseau fut enlevé par un acte d'audace +incomparable. D'Iberville avait envoyé quatre hommes +pour signaler les bâtiments anglais. Deux des explorateurs +turent faits prisonniers. Les Anglais prirent l'un de ces +hommes, qui semblait le plus faible et le moins résolu pour +les aider dans la manoeuvre. Un jour que presque tous +les hommes étaient dans le haut de la mâture, le Canadien, +n'en voyant que deux sur le pont, sauta sur une +hache et leur cassa la tête, puis il délivra son compagnon; +ensuite, armés de toutes pièces, ils montèrent sur le pont +et ils couchèrent en joue les autres matelots, les forçant +de venir se constituer prisonniers. Alors ils conduisirent +sans délai les vaisseaux à la côte, où la cargaison +fut d'un grand secours.</p> + +<p>Après ces exploits, le fort Sainte-Thérèse se trouvait +privé d'une grande partie de ses défenseurs. Alors d'Iberville +le fit entourer et dressa ses batteries. Il commença à +canonner. Les Anglais, voyant qu'ils ne pourraient résister, +mirent le feu au fort pendant la nuit, puis s'en allèrent se +réfugier au fort Nelson à trente lieues de distance. D'Iberville +entra aussitôt dans le fort, et avec tant de promptitude, +qu'il put éteindre le feu et sauver les pelleteries, +qui étaient considérables.</p> + +<p>Il laissa le fort sous le commandement de son jeune +frère, et ayant chargé le plus grand de ses bâtiments, le +<i>Saint-François</i>, avec toutes les pelleteries, il se dirigea +vers Québec, et entra dans le Saint-Laurent vers le milieu +d'octobre 1690. M. d'Iberville se trouvait vers les îles aux +Coudres, lorsqu'il fut hélé par un bâtiment qui venait à sa +rencontre. C'était son frère, M. de Longueuil, qui avait +été envoyé par le gouverneur pour rencontrer les bâtiments +qui venaient de France, et pour les prévenir qu'une +flotte anglaise assiégeait Québec, et qu'ils devaient entrer +dans le Saguenay pour se mettre à l'abri.</p> + +<p>C'est alors que M. d'Iberville apprit tout ce qui venait +d'arriver. Nous croyons devoir en dire quelques mots. +Nous donnerons donc le récit de M. de Longueuil à son +frère, sur les événements qui avaient eu lieu pendant le +séjour de M. d'Iberville à la baie d'Hudson.</p> + +<blockquote class="ill"> + +<p class="milieu"><img alt="" src="images/132.png"></p> + +<h4>QUÉBEC.</h4> + +<p><b>Ancienne capitale du Canada. Port très vaste. Fortifications +importantes. Fondée par les Français en 1608, assiégée +vainement par les Anglais en 1690, elle resta aux Français +jusqu'en 1759. Devant Québec, le Saint-Laurent a environ +un mille de largeur, et quoique à 150 lieues de son embouchure, +la marée s'y fait sentir. Québec est à la fois une forteresse, +un port de guerre, un port de commerce, et un vaste +chantier de construction. La citadelle s'élève à 360 pieds de +hauteur au-dessus du fleuve.</b> +</p></blockquote> + +<br><br><br> + + +<h3>CHAPITRE V</h3> + +<h3>SIÈGE DE QUÉBEC.</h3> + +<p>Lorsque les sauvages de l'Ouest étaient venus à Montréal, +comme nous l'avons dit, ils avaient terminé tous +leurs pourparlers en prêtant un serment d'allégeance. +Cette démonstration excita au dernier point le ressentiment +des Anglais, qui jurèrent de faire le plus grand +effort qu'ils eussent encore tenté contre la colonie.</p> + +<p>Ils envoyèrent à la fois 16,000 hommes par le lac +Champlain, et une flotte de 36 vaisseaux partit de Boston, +conduite par leur meilleur homme de guerre, l'amiral +Phipps. L'armée du lac Champlain se trouva arrêtée +inopinément par la petite vérole, qui fit de tels ravages +que les troupes revinrent sur leurs pas. Quant à la flotte, +elle perdit beaucoup de temps à se consulter, de telle +sorte que lorsqu'elle arriva devant Québec, tous les préparatifs +avaient été faits pour la recevoir.</p> + +<p>Toute l'enceinte était garnie de canons; la ville était +fournie de provisions et de munitions; enfin les troupes +de Montréal avaient eu le temps de s'équiper pour se +rendre à Québec.</p> + +<p>L'amiral Phipps envoya un parlementaire. Les Français +l'accueillirent et lui bandèrent les yeux, puis ils +s'amusèrent à le faire passer par toutes sortes de retranchements, +de tranchées, d'inégalités de terrain, pour lui +donner l'idée que la ville était munie des plus redoutables +fortifications.</p> + +<p>Introduit au château du gouverneur, il se vit entouré +d'une multitude d'officiers qui, pour la circonstance, s'étaient +revêtus de tout ce qu'ils avaient de plus riche en +galons d'or et d'argent, en rubans et en plumes, comme +dans les réceptions les plus solennelles. L'officier, à la vue +d'un concours si nombreux et si imposant, parut interdit +et devint presque tremblant. Il se mit alors à lire la dépêche +de l'amiral, dont le ton hautain et impérieux contrastait +de la manière la plus plaisante avec l'air terrifié +du mandataire, et comme l'amiral concluait en demandant +qu'il lui fût répondu dans une heure, Frontenac, +d'une voix tonnante, s'écria qu'il ne le ferait pas attendre +si longtemps et qu'il lui répondrait, non par écrit, mais +par la bouche de ses canons. Ceci se passait le 15 octobre +1690.</p> + +<p>Le 16, 2,000 Anglais débarquèrent à la rivière Saint-Charles. +Vers le soir, on entendit dans la haute ville un +grand bruit de roulement de tambours et de fifres: +c'étaient les gens de Montréal qui arrivaient, au nombre +de 800, avec M. de Longueuil, M. de Sainte-Hélène et M. +de Maricourt. Ils étaient accompagnés d'un grand nombre +de coureurs de bois et de volontaires chantant et +poussant des cris de guerre en entrant dans la ville. Un +prisonnier français, à bord du vaisseau amiral, dit a +l'amiral: «Vous avez perdu votre chance; ce sont les +gens de Montréal qui arrivent.» Le jour suivant, les +Anglais campés à la rivière Saint-Charles se mirent en +marche, et alors, de plusieurs bosquets de bois partirent +des feux de peloton qui écrasèrent les assaillants; il leur +semblait que chaque arbre cachait un sauvage armé, et ils +ne savaient comment viser leurs adversaires.</p> + +<p>Phipps, voyant que cette attaque ne réussissait pas, +amena tous les vaisseaux devant la ville et commença à +tirer. L'attaque était dirigée avec une telle vigueur que +de vieux officiers déclarèrent qu'ils n'avaient jamais +entendu une pareille canonnade. Le bruit était répété par +les montagnes et se prolongeait comme les roulements du +tonnerre, mais l'effet était nul et les boulets se perdaient +sur les rocs de la ville.</p> + +<p>Sainte-Hélène et Maricourt, qui étaient revenus de la +rivière Saint-Charles, dirigeaient le tir des canons de +la basse ville, Aux premiers coups, ils atteignirent le +pavillon du vaisseau amiral, qui tomba dans le fleuve; le +courant le porta sur la rive, et aussitôt un canot d'écorce +alla le prendre sous le feu de la mousqueterie des Anglais, +et il fut porté à la cathédrale; il y est resté jusqu'en +1760.</p> + +<p>Bientôt les vaisseaux anglais furent criblés de coups +et désemparés, et l'amiral fut obligé de retirer sa flotte +du combat. Alors les ennemis préparèrent une seconde +attaque par terre.</p> + +<p>Le lendemain les Anglais voulurent commencer une +nouvelle descente vers la rivière Saint-Charles. Ils débarquèrent +un millier d'hommes avec des pièces d'artillerie; +mais ils montraient plus de courage et de bonne volonté +que de tactique et de discipline. Ils perdirent encore trois +ou quatre cents hommes et ils blessèrent une quarantaine +de soldats français et de sauvages. M. de Sainte-Hélène +fut atteint d'une balle; la blessure empira malheureusement +et l'emporta en peu de jours.</p> + +<p>Il était âgé de 31 ans. Nous avons vu comme il se +signalait à, la première expédition de la baie d'Hudson +et ensuite à l'expédition de Schenectady. Nul ne le dépassait +en agilité et en adresse dans les expéditions +des bois; ce fut une grande perte pour les Français et une +grande douleur pour sa mère.</p> + +<p>Les Français environnèrent le camp, et ils se préparèrent +à l'attaque au lever du soleil. Les Anglais, renonçant +à la lutte, s'embarquèrent en toute hâte, vers +minuit, et ils perdirent encore cinquante hommes, pendant +qu'ils montaient dans leurs chaloupes.</p> + +<p>Le jour étant survenu, on fit transporter à, Québec les +tentes et les canons qui avaient été abandonnés.</p> + +<p>L'amiral Phipps appareilla pour partir, et aussitôt M. +de Frontenac envoya M. de Longueuil avec une chaloupe +qui traversa la flotte anglaise et arriva à temps vers l'île +aux Coudres pour rencontrer M. d'Iberville qui arrivait +du Nord. M. de Frontenac fit alors chanter un <i>Te Deum</i> +dans la cathédrale avec toute la solennité possible.</p> +<br><br> + + +<h3>CHAPITRE VI</h3> + +<h3>NOUVEAUX ÉVÉNEMENTS A LA BAIE D'HUDSON.</h3> + +<p>M. d'Iberville repartit dès qu'il put pour la baie +d'Hudson, en l'année 1691. C'est alors qu'il revint à Québec, +à la fin de la saison de 1691, avec deux navires chargés +de 80,000 peaux de castors et de 6,000 livres de +pelleteries. Il avait pu reconnaître qu'il n'avait pas les +moyens d'attaquer le fort Nelson, et comme M. de Frontenac +n'avait pas assez de bâtiments pour l'assister, M. +d'Iberville prit le parti d'aller encore en France. C'est +dans ce voyage qu'il exposa au ministre l'importance de +l'occupation de la baie d'Hudson. Il fut écouté avec faveur, +et obtint plusieurs navires dont il reçut le commandement, +avec le titre de capitaine de frégate.</p> + +<p>Revenu dans l'été de 1693, avec ces vaisseaux, dont +l'aménagement avait pris un temps considérable, M. de +Frontenac lui représenta que la saison était trop avancée, +et il le pria d'employer tous ses moyens à la conquête du +fort de Pémaquid, que les Anglais étaient venus réoccuper +et d'où ils tenaient les Abénaquis en échec. Cette entreprise +décidée trop précipitamment ne put réussir.</p> + +<p>D'Iberville, en arrivant en vue de la place, reconnut +qu'elle ne pouvait être abordée sûrement; elle était entourée +de récifs et de bas-fonds que l'on ne pouvait affronter +qu'avec un pilote capable et expérimenté; mais +l'on n'en put trouver. Il fallut donc se retirer, et il alla +hiverner à Québec.</p> + +<p>Sur ces entrefaites, Sérigny arriva à Montréal, au printemps +de 1694, avec l'ordre exprès du roi de prendre des +hommes et de s'en aller avec son frère, d'Iberville, pour +attaquer le fort Nelson.</p> + +<p>Ils partirent le 10 août 1694 avec trois vaisseaux de +guerre: le <i>Poli</i>, la <i>Salamandre</i> et l'<i>Envieux</i>.</p> + +<p>D'Iberville et Sérigny prirent avec eux leurs deux +jeunes frères, Maricourt et Châteauguay. Celui-ci était +âgé seulement de vingt ans.</p> + +<p>Le Père Gabriel Marest fut choisi comme chapelain.</p> + +<p>C'était un digne religieux de la compagnie de Jésus, qui +devait leur rendre les plus grands services.</p> + +<p>Ce père, d'un zèle infatigable, secondé par la dévotion +incomparable du brave d'Iberville, donna à cette expédition +un caractère exceptionnel d'édification. On voit quel +était l'esprit de ces héroïques combattants de la Nouvelle +France.</p> + +<p>Nous citerons les traits rapportés dans les lettres du +Père Marest; c'est intéressant, et cela peint le pays, les +gens et l'époque.</p> + +<p>Le père dit que l'embarquement eut lieu le 10 du mois +d'août, etc. Il se mit aussitôt à exercer ses fonctions, que +les Canadiens surtout réclamaient avec instance.</p> + +<p>Le 14, le père, embarqué sur le <i>Poli</i>, distribua en l'honneur +de l'Assomption, des images de la sainte Vierge, et +invita les gens du bord à se confesser. Le lendemain, il +célébra la sainte messe avec autant de solennité que +possible, et plusieurs communièrent.</p> + +<p>Ensuite, l'on continua le voyage, qui n'était pas sans +difficultés, car, dit le père, «nous allions dans un pays où +l'hiver vient à l'automne.» Le 21 du mois d'août, nous +vîmes beaucoup de montagnes de glace flottant sur la mer +à l'entrée du détroit de la baie d'Hudson. Il fallait quatre +jours pour passer le détroit, qui a 135 lieues de longueur. +Du 1er de septembre au 8, le père prépara les +gens pour la fête de la Nativité de la sainte Vierge, et +plus de cinquante communièrent le jour de sa fête.</p> + +<p>Alors, le calme étant arrivé au grand déplaisir des équipages, +le père profita de cette circonstance pour suggérer +une neuvaine à la bonne sainte Anne, que les Canadiens +honoraient beaucoup, surtout depuis l'érection d'un sanctuaire +spécial près de Québec par M. l'abbé de Queylus, +supérieur du séminaire de Montréal.</p> + +<p>Le vent devint favorable, et l'on continua à avancer; +mais le 12 septembre, le vent ayant encore tourné, les +Canadiens firent un voeu en promettant à sainte Anne +une part dans leur premier butin, et presque tous s'approchèrent +des sacrements. Les autres matelots et +soldats, voyant le zèle des Canadiens, voulurent les +imiter, et ils allèrent à confesse. Le Père Marest fait la +remarque que M. d'Iberville et les autres officiers se mirent +à leur tête. Ce qui est à noter, c'est que le vent reprit +aussitôt.</p> + +<p>Trois jours après, on se trouvait devant la rivière +Bourbon. La joie fut grande. On chanta l'hymne <i>Vexilla +régis prodeunt</i>, en répétant plusieurs fois: <i>O crux +ave</i>. Nous répétâmes plusieurs fois, dit le Père Marest, +<i>O crux, ave</i>, pour honorer la croix dans un pays où +elle a été souvent profanée et abattue par les hérétiques.</p> + +<p>Près de la rivière Bourbon est la rivière Sainte-Thérèse, +où l'on arriva le 24 septembre. Les marins ne manquèrent +pas de se mettre sous la protection de cette grande +sainte.</p> + +<p>Comme la mer était houleuse, on allégea le navire en +le déchargeant avec les canots d'écorce qui avaient été +apportés de Québec, et «que les Canadiens, dit le père, +manoeuvraient avec une adresse admirable.»</p> + +<p>Vers ce temps, le jeune Châteauguay étant allé à la rencontre +des Anglais, fut blessé d'une balle; aussitôt le +père alla l'assister. Il mourut, au grand chagrin de ses +frères. Le père remarque encore que tous les malheurs +qui survenaient n'abattaient pas le courage de M. +d'Iberville. «Il savait toujours se contenir, et ne voulait +pas qu'aucun signe d'inquiétude vînt troubler son monde. +Il était sans cesse en action, dirigeant tout et pourvoyant +à tout: il montrait une présence d'esprit que +rien ne pouvait abattre.»</p> + +<p>Le 11 octobre, le chemin pour conduire les canons était +praticable; le 12 et le 13 on plaça les mortiers en batterie +et l'on commença la canonnade. Le 15, jour de sainte +Thérèse, les Anglais se rendirent. «Nous admirâmes la divine +Providence, dit le Père Marest. Les gens, en pénétrant +dans la rivière Sainte-Thérèse, s'étaient mis sous la protection +de la sainte, et le jour de la fête, le 15, ils entraient +dans le fort.» Comme la saison était avancée, d'Iberville +décida de rester jusqu'au printemps.</p> + +<p>En attendant, le Père Marest, tout en prenant soin de +la garnison, s'occupa des sauvages. Il les plaignait, et +gémissait en voyant leur ignorance de la vérité et leur +entraînement au mal. Il les accueillait au fort avec toute +bonté, et il allait au plus loin les rejoindre. A force +d'étudier, il en vint bientôt à comprendre plusieurs +dialectes indiens. «Il est impossible, nous dit M. Bacqueville +de La Potherie, d'énumérer les actes de zèle et de +dévouement du père. Il allait au loin, marchant jour et +nuit, se contentant de la nourriture des sauvages; rien ne +pouvait le rebuter.»</p> + +<p>En même temps, dans ses excursions, il prenait connaissance +du pays et de ses ressources. Il nous dit qu'a +l'automne et au printemps, on voit des multitudes prodigieuses +d'oies et d'outardes, de perdrix et de canards. Il +y a des jours où les caribous passent par centaines et par +milliers, suivant le témoignage de M. de Sérigny, qui +allait souvent à la chasse.</p> + +<p>M. d'Iberville, après avoir hiverné au fort, laissa son +frère de Maricourt commandant de la place, avec le sieur +de La Forêt pour lieutenant, et il revint en France avec +deux navires chargés de pelleteries. Il arriva à la Rochelle +le 9 octobre 1697, et il se mit aussitôt en devoir de préparer +une nouvelle expédition. On pense que c'est dans +cet intervalle que le chevalier d'Iberville vint à Versailles +pour exposer ses vues au ministre du roi, M. de +Pontchartrain.</p> +<br><br><br> + + +<h3>CHAPITRE VII</h3> + +<h3>M. D'IBERVILLE A VERSAILLES.</h3> + +<p>C'était vers 1696, et lorsque le règne de Louis XIV +était dans son plus grand éclat. On venait de construire, +sous l'impulsion de Colbert, des monuments qui avaient +fait de Paris la première ville du monde. On avait bâti +les Invalides, terminé le Val-de-Grâce, les Tuileries, le +Louvre, ouvert et planté les grands boulevards depuis la +porte Saint-Honoré jusqu'à la Bastille, avec ces belles +portes Saint-Antoine, Saint-Martin, Saint-Denis, qui font +un si grand effet. Dans le même temps, Versailles était +devenu une merveille de grandeur et de richesse.</p> + +<p>Au milieu de ces progrès, le roi se trouvait environné +des plus grandes illustrations. Il présidait une noblesse +dévouée et brillante. Il avait des ministres habiles, des +généraux redoutables, des génies merveilleux dans tous +les genres. Les finances, par les soins de Colbert, avaient +doublé d'importance; l'armée avait été mise par Louvois +sur un pied formidable, et avec cette année, le roi avait +une nation valeureuse de vingt millions d'âmes.</p> + +<p>Malgré la perte de généraux incomparables, la France +avait encore de grands hommes de guerre; Luxembourg, +Catinat, Boufflers, de Lorges, Tourville, Jean Bart, Château-Renaud, +d'Estrées et Duguay-Trouin. On venait de +remporter de grandes victoires; sur terre, à Fleurus, à +Steinkerke, à Nerwinde, à Marseille et à Staffarde; sur +mer, Lagos, qui avait vengé les Français du désastre de +l'année précédente à la Hogue. D'Iberville vit ces merveilles; +il contempla ces illustrations; il entrevit ce roi +qui avait les plus grandes qualités d'un souverain.</p> + +<p>Louis XIV possédait un air d'autorité qui imposait le +respect, et une égalité de caractère qui gagnait les coeurs. +Il savait dire à chacun, en peu de mots, ce qui pouvait +lui plaire, et en même temps, il montrait cette délicatesse +d'égards qui convient si bien à l'autorité souveraine. Il +ne lui arrivait jamais de faire en public, ni railleries, ni +reproches, ni menaces. Ouvert et sincère avec tous, il était +doué du la mémoire la plus heureuse des faits, des visages +et des services rendus.</p> + +<p>Tel était le souverain qui présidait aux destinées du la +France, et qui ravissait tous les grands génies de son entourage.</p> + +<p>D'Iberville, charmé et gagné par tant d'amitié et de +grandeur, retourna à ses entreprises, plus dévoué que jamais +aux intérêts de la Nouvelle-France et à la gloire de +la mère patrie.</p> +<br><br> + + +<blockquote class="ill"> + +<p class="milieu"><img alt="" src="images/150s.png"><br><a href="images/150l.png">(Cliquer pour agrandir)</a></p> + + + +<h4>TERRE-NEUVE.</h4> + +<p><b>Ile de l'Amérique septentrionale, par 47° 52m. de latitude et +55° 62m. de longitude. 600 kilomètres du nord au sud et 295 +kilomètres, largeur moyenne. Population 190,000 habitants. +Capitale Saint-Jean. Côtes dangereuses. Sur ces côtes, on +trouve d'immenses quantités de poissons. Cette île offre une +belle race de chiens à poils soyeux, remarquables par leur +force, leur taille et leur habileté à nager. La France s'est fait +donner, au traité de Paris, en 1763, le droit de pêche. Les établissements +français sont au nord et à l'ouest. Il est à remarquer +que c'est le confluent des courants du sud et des courants +du nord, et c'est ce qui lui donne une si grande importance +pour les pêcheries de la France.</b> +</p></blockquote> +<br><br><br> + + + +<h3>TROISIÈME PARTIE</h3> + +<h3>EXPÉDITION EN TERRE-NEUVE.—1696-1697.</h3> + +<p>L'île de Terre-Neuve est située entre le 47e et le 52e +degré de latitude, et entre le 55e et le 70e de longitude; +elle occupe toute l'entrée du fleuve Saint-Laurent, sur +une étendue de 150 lieues de longueur et de 90 lieues de +largeur.</p> + +<p>Cette île, signalée par Sébastien Cabot en 1497, sous +Henri VII, fut visitée en 1500 par un navigateur portugais +nommé Cortéréal. C'est de là que viennent plusieurs +noms portugais donnés à différents lieux: le Labrador +le Portugal-Cove, Bonavista, la baie des Espagnols, etc.</p> + +<p>Le capitaine Denis, de Dieppe, s'y rendit peu après, et +fit une carte de l'entrée du Saint-Laurent.</p> + +<p>En 1508, un autre Dieppois nommé Thomas Aubert y +alla, dit-on, par ordre du roi Louis XII. En 1523, François Ier +y envoya Verazzani. Mais, à part ces expéditions +officielles, il y en eut bien d'autres dirigées par des particuliers. +On pense que depuis longtemps les Bretons et +les Basques y faisaient la pêche. Ils avaient signalé la +présence d'un banc immense où l'on trouvait le poisson +en abondance, et à chaque printemps les pêcheurs y +venaient en grand nombre. Dix ans après Verazzani, +en 1534, Philippe de Chabot, amiral de France, engagea +le roi à reprendre le dessein d'établir une colonie +française dans le nouveau monde, et il lui présenta +Jacques Cartier, marin très habile de Saint-Malo, qui, le +10 mai, débarqua au nord-est de Terre-Neuve, près d'un +cap qui avait été nommé Bonavista, peut-être par Cortéréal. +Il conserve encore ce nom.</p> + +<p>Ce que nous avons à remarquer par rapport à cette +île, c'est qu'elle se trouve au confluent de trois grands courants +qui aboutissent au même point: d'une part, le Saint-Laurent +vient précipiter ses glaces dans la mer; de +l'autre, les courants arrivent du nord avec leurs banquises +ou «icebergs», et vont s'attiédir dans une région +tempérée; et enfin le Gulf-Stream, partant du golfe du +Mexique, monte vers le nord en longeant la côte orientale +de l'Amérique. Il arrive chargé d'une quantité d'animaux +marins, de mollusques et d'êtres microscopiques.</p> + +<p>Au contact des eaux chaudes du Gulf-Stream, les +masses de glaces venant du nord se désagrègent, fondent, +et les rochers, les matières solides qu'elles contiennent +s'en détachent et tombent au fond de la mer, tandis que +tous les animaux marins venus du sud sont saisis et détruits +par le froid. Leurs débris s'ajoutent aux amoncellements +qui se forment et s'élèvent d'année en année dans +le fond du golfe Saint-Laurent, et dont le banc de Terre-Neuve +est la principale partie.</p> + +<p>Ce qui est particulier à ces bancs, c'est qu'ils sont aussi +le rendez-vous d'une immense quantité de poissons qui +viennent de toutes les rives et de toutes les baies du nord. +Ils y arrivent par millions, occupant parfois une étendue +de cent milles carrés, sur plus de cent pieds de profondeur; +ils se dirigent vers ces confluents et sur les bancs où ils +trouvent des eaux plus tempérées et une nourriture assurée, +dans l'agglomération des poissons de taille inférieure, +qui ne peuvent leur résister.</p> + +<p>Cette énorme quantité de poissons, réunis en bancs de +plusieurs milles carrés sur des profondeurs si extraordinaires, +ne peuvent nous étonner lorsque nous savons +que les harengs et les saumons produisent des cent milliers +d'oeufs, et la morue, des millions. La plus grande +partie, anéantie par la violence des flots, est dispersée +par la mer, et des auteurs prétendent que, sans cette +dispersion, la masse produite serait si grande qu'elle comblerait +les courants d'eau de ce point de rencontre jusqu'à +rendre la navigation presque impossible.</p> + +<p>Quoi qu'il en soit, la morue en particulier offrait des +ressources inépuisables pour la nourriture des populations +européennes. En effet, la morue est un poisson d'une +grande dimension, fournissant une nourriture forte et +substantielle; appréciée du riche et du pauvre, elle est +demandée dans tous les pays; son huile est abondante et +précieuse. Enfin, par son agglomération, elle rendait ces +parages plus riches que les plus grandes mines de l'Inde, +du Pérou et du Mexique.</p> + +<p>Aussi, peu d'années après Verazzani, les Anglais avaient +établi, sur la côte orientale qui longeait Terre-Neuve, un +nombre considérable de stations de pêche, entre lesquelles +ils avaient placé des communications faciles, par +des chemins coupée dans les bois. Les rives étaient couvertes +des habitations des pécheurs; en arrière, des fermes +d'exploitation étaient construites et avaient rapporté +à leurs possesseurs de grands capitaux. Les pêcheries +seules rendaient près de vingt millions par an, et les +Anglais comprenaient qu'ils pouvaient, avec Terre-Neuve, +se rendre les maîtres absolus du commerce le moins dispendieux, +le plus aisé et le plus étendu de l'univers.</p> + +<p>M. d'Iberville, avec sa haute intelligence, avait compris +les conséquences de ce monopole. Il les avait signalées +à M, de Frontenac, et, d'après l'injonction du +gouverneur, <i>il représenta à la cour que le commerce des +Anglais dans Terre-Neuve pouvait les rendre assez puissants +pour s'emparer de la colonie française.</i>.</p> + +<p>Il obtint donc de former une expédition pour attaquer +les stations anglaises. En même temps, l'avis fut envoyé +à M. de Brouillan, commandant de l'établissement français +de Plaisance, au sud-ouest de l'île, de lui laisser tout +pouvoir et de l'assister avec ses forces.</p> + +<p>Vers le commencement de l'année 1696, M. d'Iberville +revint au Canada avec M. de Bonaventure, officier de +marine: ils avaient deux vaisseaux.</p> + +<p>Il devait trouver réunis une centaine de Canadiens, +qu'il avait formés, les années précédentes, aux entreprises +les plus périlleuses.</p> + +<p>A son arrivée, il les enrôla avec d'autres volontaires qui +trafiquaient avec les sauvages dans les pays les plus éloignés +du centre. Leur principal mérite était un courage et +une hardiesse à toute épreuve: on les appelait les coureurs +de bois, mais ils avaient à rencontrer tant d'obstacles et +tant de dangers, que les mémoires du temps disent qu'on +devait plutôt les appeler des «coureurs de risques».</p> + +<p>M. d'Iberville, ayant choisi ses gens, fit annoncer à M. +de Brouillan qu'il le rejoindrait aux premiers jours de +septembre. Il était au milieu de ses préparatifs, lorsque +survint une cause de retard difficile à éviter. Le gouverneur +général, inquiet des progrès des Anglais dans l'Acadie, +demanda à d'Iberville d'aller prendre part à l'attaque +que du fort île Pémaquid, que les Bostonnais, comme nous +l'avons déjà dit, avaient établi au centre du pays des +Abénaquis, amis dévoués de la France. De là, les Anglais +menaçaient sans cesse nos fidèles alliés.</p> + +<p>M. d'Iberville et M. de Bonaventure, commissionnés par +M. de Frontenac, arrivèrent à la baie des Espagnols le 26 +juin 1696. Là, ils trouvèrent M. Beaudoin, missionnaire +arrivé récemment de France, qui avait réuni quelques +sauvages et qui voulait se joindre à M. d'Iberville.</p> + +<p>M. Beaudoin, dont le nom reviendra souvent dans ce +récit, avait été mousquetaire dans les gardes du roi. Il +entra, jeune encore, au séminaire de Saint-Sulpice de +Paris, et y resta plusieurs années sous la direction de M. +Tronson; ensuite, il vint en Acadie, ou il évangélisa les +sauvages.</p> + +<p>Il était allé chercher des ressources en France, l'année +précédente, pour ses pauvres ouailles. S'étant présenté à +la cour, il fut prié d'accompagner M. d'Iberville à Terre-Neuve.</p> + +<p>M. Beaudoin fut donc ainsi amené à faire cette expédition, +et c'est à lui que l'on doit surtout d'en connaître +les incidents. A son retour, il en écrivit une relation très +détaillée, et avec un si grand soin que de La Potherie et +le Père de Charlevoix ont pu y trouver, pour leurs +ouvrages, les faits les plus circonstanciés et les plus intéressants.</p> + +<p>M. Beaudoin était un homme qui avait conservé de +son ancien état une vivacité et une résolution extraordinaires. +Il dit, dès les premières lignes de son journal:</p> + +<blockquote><p> +Nous avons trouvé, en arrivant à la baie des Espagnols, +des lettres de M. de Villebon qui nous marquent que les +ennemis nous attendent à la rivière Saint-Jean. Dieu soit +béni, nous somme résolus de les y aller trouver. +</p></blockquote> + +<p>Au bout de quelques jours, c'est-à-dire le 14 juillet +1696, trois vaisseaux de guerre anglais furent signalés; +d'Iberville alla aussitôt les attaquer. Avec son habileté +ordinaire, il démâta, de quelques volées de canon, le plus +grand des vaisseaux, le <i>New-Port</i>, et l'enleva à l'abordage +sans perdre un seul homme. Il se dirigea ensuite +vers les deux autres bâtiments, qui prirent la fuite et +parvinrent à s'échapper, grâce à une forte brume.</p> + +<p>M. Beaudoin nous fait ici connaître l'habileté du commandant +et les dispositions religieuses des hommes intrépides +qu'il commandait. M. d'Iberville avait fait fermer +les sabords du <i>Profond</i>, et avait fait coucher ses gens sur +le pont, pour donner confiance au vaisseau anglais, qui +vint sans défiance aborder le <i>Profond</i>. Aussitôt les +sabords sont ouverts, les hommes commencent la mousqueterie +sur les deux vaisseaux ennemis, dont l'un est +bientôt démâté, et M. Beaudoin fait la remarque qu'il +avait bien espéré que Dieu bénirait ces braves Canadiens, +qui depuis le départ s'étaient approchés très souvent des +sacrements.</p> + +<p>Après cet incident, les commandants français se dirigèrent +vers Pémaquid, où ils arrivèrent le 13 du mois +d'août. Dans le trajet, ils avaient embarqué avec eux +deux cent cinquante sauvages alliés, commandés par M. +de Saint-Castin et M. de Villebon, deux officiers placés +dans l'Acadie. Le Père Simon, missionnaire de l'Acadie, +les accompagnait comme chapelain.</p> + +<p>M. de Villebon, M. de Montigny et l'abbé de Thury se +rendirent sur la côte en canot avec les sauvages. Ils +étaient suivis des vaisseaux, qui abordèrent.</p> + +<p>Le 15 août, jour de l'Assomption, les troupes assistèrent +à la sainte messe, et ensuite M. d'Iberville fit débarquer +les mortiers et les canons. On envoya un parlementaire +au commandant de Pémaquid, qui répondit à la sommation +que «quand bien même la mer serait couverte de vaisseaux +et la terre couverte d'Indiens, il ne se rendrait +pas, à moins d'y être forcé.»</p> + +<p>Dans la nuit, d'Iberville mit le temps à profit: il fit +entourer le fort de batteries. Le commandant, voyant +qu'il ne pouvait pas résister, demanda à capituler, ce qui +fut accordé.</p> + +<p>Le fort avait une très belle apparence; il était de figure +carrée, avec quatre tours énormes; il possédait un magasin +de poudre creusé, dans le roc, et une vaste place d'armes; +les murailles avaient 12 pieds d'épaisseur et de +hauteur, et enfin il y avait 16 pièces de canon.</p> + +<p>On permit aux militaires anglais de s'embarquer sur +les vaisseaux de leur pays, et on leur fournit des provisions +pour le voyage.</p> + +<p>Le but de l'expédition était donc atteint: les Anglais +étaient expulsés, et M. d'Iberville, craignant leur retour, +fit démanteler le fort pour qu'il ne pût être occupé de +nouveau.</p> + +<p>Tout étant terminé à Pémaquid, M. d'Iberville partit +pour Plaisance, où il arriva le 12 septembre. A sa grande +surprise, il trouva M. de Brouillan parti. La cause de +cette précipitation fut bientôt connue: M. de Brouillan, +mécontent de voir d'Iberville à la tête de l'expédition +et ne voulant pas avoir à partager son commandement, +avait levé l'ancre avec tous ses vaisseaux pour se rendre +à la ville de Saint-Jean, où il devait commencer l'attaque +des possessions anglaises de Terre-Neuve.</p> + +<p>C'était aller contre les ordres du roi et contre la promesse +qu'il avait faite à d'Iberville; c'était méconnaître +imprudemment les sages avis que lui avait donnés M. +d'Iberville, qui pensait que cette expédition ne pouvait +être faite par mer à cause des dangers de la côte et de la +force des courants, comme M. de Brouillan put bientôt +s'en convaincre.</p> + +<p>Arrivé devant Saint-Jean, M. de Brouillan se mit en +devoir de canonner la place: mais il ne put se maintenir +dans la rade, et fut entraîné par les courants six lieues +plus bas au sud. Pour réparer le mauvais effet de cet +insuccès, il débarqua ses troupes et s'empara de quelques +stations insignifiantes, puis il revint à Plaisance, irrité de +se trouver en défaut vis-à-vis de d'Iberville.</p> + +<p>C'est alors qu'arrivèrent bien des contradictions, dont +le Père Charlevoix nous donne l'explication d'après M. +Beaudoin. Il nous dit que M. de Brouillan était un honnête +homme, intelligent et d'une bravoure incontestable, +mais il était inexpérimenté dans les expéditions de ce +genre, et il ne pouvait recevoir d'avis parce qu'il était +d'une susceptibilité extraordinaire sur la question de son +autorité.</p> + +<p>M. d'Iberville, qui ne connaissait pas encore à quel +homme il avait affaire, chercha à l'éclairer. Il lui dit d'abord +que l'occasion d'agir n'était pas encore perdue, que +l'hiver était le temps le plus propice, parce que les Anglais +ne seraient plus sur leurs gardes et ne seraient pas +appuyés par les flottes du printemps. Il lui représenta +encore que l'abord des côtes était impossible, à cause des +courants, ainsi que M. de Brouillan avait pu le reconnaître +lui-même; que les récifs étaient nombreux, très +dangereux et peu connus des pilotes français.</p> + +<p>Tout le monde savait, en outre, que le trajet par mer +était bien plus long à cause de la multitude des baies et +des criques, tandis que, par terre, il était beaucoup plus +court, et se trouvait, de plus, facilité par toutes les voies +de communication que les Anglais avaient établies depuis +longtemps entre leurs stations, à travers les bois.</p> + +<p>Tout cela était si raisonnable que, si M. de Brouillan +avait voulu y prêter l'oreille, il s'y fût rendu aussitôt. +Mais il ne voulut rien entendre, et, sans tenir compte des +sages avis d'Iberville, il lui déclara qu'il ne reconnaissait +qu'une seule manière d'enlever la place: c'était par mer +et par les ressources que lui offraient les vaisseaux dont +il disposait, M. de Brouillan termina en disant à d'Iberville +d'agir à sa guise, mais qu'il lui enlevait le commandement +des Canadiens, et que désormais ils seraient sous +les ordres du capitaine des Muys.</p> + +<p>Quoique M. d'Iberville fût affligé de cette décision et +qu'il souffrît d'abandonner ceux qu'il avait formés et +toujours conduits avec lui, il était disposé cependant à se +soumettre, par respect pour l'autorité; mais il n'en fut +pas de même des Canadiens. A peine eurent-ils connaissance +de cette mesure qu'ils jetèrent les hauts cris, disant +qu'ils s'étaient engagés à d'Iberville, et qu'ils l'avaient +reçu comme commandant de M. de Frontenac. Ils ajoutèrent +que s'ils ne devaient pas l'avoir pour chef, ils +étaient décidés à se retirer et à retourner dans leurs +foyers.</p> + +<p>M. de Brouillan n'épargna ni remontrances, ni exhortations; +mais voyant qu'il ne devait rien obtenir de ces +braves gens, et sachant bien qu'il ne pourrait réussir sans +leur secours, il changea sa décision, et envoya M. de +Muys dire à d'Iberville qu'il garderait son commandement.</p> + +<p>De plus, il consentit a ce qu'il allât par terre, et enfin +il reconnut que le butin de Saint-Jean devait être partagé, +non par moitié, mais en rapport avec les frais que +d'Iberville avait faits pour cette expédition; ce qui était +tout à fait juste.</p> + +<p>Ils partirent chacun de son côté: M. de Brouillan par +mer, M. d'Iberville par terre. Ils devaient se réunir au +port de Rognouse, à quelques lieues au sud de Saint-Jean. +M, l'abbé Beaudoin accompagnait les Canadiens; il fit +tout le voyage a pied, en un mot, en raquettes, comme les +combattants; il assista à tous les engagements, et c'est +ainsi qu'il a pu recueillir tous les faits qu'il a consignés +dans le récit si intéressant que l'on retrouve dans les +ouvrages de M. de La Potherie et du Père Charlevoix.</p> + +<p>M. d'Iberville partit de Plaisance le 1er novembre. Il +parcourut un terrain marécageux, à demi gelé et où il +trouva bien des difficultés; mais ce trajet avait aguerri +ses gens et les avait habitués à la marche. Il arriva à +Rognouse le 12 de novembre et y trouva M. de Brouillan, +qui voulut essuyer encore d'une nouvelle contradiction: +il déclara donc à d'Iberville qu'il ne lui accorderait que +la moitié des prises de Saint-Jean.</p> + +<p>Cette décision fut si mal reçue, que M. de Brouillan +vit qu'il était à craindre que M. d'Iberville ne se retirât +avec ses gens, qui voulaient le suivre a tout prix. Il +changea alors de langage, et il déclara qu'il se désistait.</p> + +<p>Aussitôt d'Iberville prit les résolutions qu'il jugea les +meilleures: c'était d'attaquer par terre les stations où +l'on avait un facile accès par les habitations. Après avoir +pris les provisions du <i>Profond</i>, il le fit partir pour transporter +les prisonniers, tandis que lui-même n'en avait +plus besoin, puisque le gouverneur le laissait opérer par +terre.</p> + +<p>Mais ici, il y eut encore un changement inopiné. Le +<i>Profond</i> étant parti, M. de Brouillan ne craignit plus +que d'Iberville en profitât pour se retirer s'il était mécontent; +alors il déclara que tous les Canadiens seraient +sous ses ordres et que les volontaires iraient où ils voudraient +avec M. d'Iberville.</p> + +<p>Le Père Charlevoix nous fait admirer le noble caractère +de d'Iberville. Sans aucune réclamation ni plainte, +il supporta en silence cette nouvelle incartade. Il prit le +parti de patienter encore et de laisser le gouverneur seul +dans son tort. Il ne craignait qu'une chose: c'était de +n'avoir pas assez d'autorité sur ses gens pour les empêcher +de se révolter après tant de palinodies.</p> + +<p>Cette modération fit réfléchir M. de Brouillan, et, très +inquiet du ce qui arriverait s'il était privé du concours +de d'Iberville, il chercha encore une fois à se débrouiller +en envoyant quelqu'un pour déclarer qu'il revenait sur +sa décision. C'était la troisième ou quatrième réconciliation.</p> + +<p>M. Beaudoin fait cette réflexion: «J'aurais, je vous +avoue, Monseigneur, voulu être bien loin dans tous ces +grabuges, étant ami de ces messieurs, qui m'ont fait mille +fois plus d'honneur que je ne mérite. Nonobstant cela, +j'aurais eu au moins autant de peine que le sieur d'Iberville +à consentir à tout ce qu'il a accordé au sieur de +Brouillan. Ces messieurs sont un peu d'accord; mais +j'appréhende que cela ne dure pas.»</p> + +<p>Les Canadiens partirent alors avec M. d'Iberville pour +aller reconnaître la place en remontant vers le Fourillon, +station qui est à six lieues de Saint-Jean.</p> + +<p>Au second jour, ils virent un vaisseau marchand de +100 tonneaux, qu'ils emportèrent du premier choc. +L'équipage prit les chaloupes et s'enfuit dans les bois.</p> + +<p>M. d'Iberville les poursuivit et s'empara de vingt hommes, +avec le capitaine du vaisseau qui les accompagnait. Plus +loin, il enleva trente Anglais, à l'endroit appelé le Petit-Havre. +Ensuite, les Canadiens traversèrent à mi-corps +une rivière très rapide, et emportèrent des retranchements +tout à pic, où ils mirent hors de combat trente-six +Anglais. C'était le 28 novembre.</p> + +<p>Ils se mirent alors en marche pour approcher de +Saint-Jean. M. Beaudoin a décrit cette marche en témoin +oculaire:</p> + +<p>M. de Montigny marchait à trois cents pas en avant +avec trente Canadiens; M. d'Iberville et M. de Brouillan +suivaient avec le corps principal.</p> + +<p>Après deux heures de marche, l'avant-garde signala +quatre-vingts ennemis retranchés derrière des troncs +d'arbres et des quartiers de roche. Aussitôt M. de Montigny +fit arrêter sa troupe et se disposa à la lancer sur +les retranchements. M. l'abbé Beaudoin harangua les +hommes; il les excita à donner leur vie en braves. Ils +s'agenouillèrent et ils reçurent l'absolution générale, puis +chacun jeta ses hardes et se tint prêt à s'élancer.</p> + +<p>M. de Montigny ayant mis l'épée à la main, s'avança +à la tête pour attaquer les ennemis au centre; M. d'Iberville +devait les prendre Par la gauche, et M. de Brouillan +par la droite. La lutte fut acharnée, et, malgré leur +nombre inférieur, les Français montrèrent admirablement +leur supériorité dans l'emploi des armes et dans la rapidité +des mouvements. Au bout d'une demi-heure, les +ennemis, après des pertes énormes, durent aller se réfugier +dans deux redoutes qui couvraient la porte de Saint-Jean, +et la fusillade recommença; mais voyant qu'ils +étaient encore trop imparfaitement abrités dans les +redoutes, ils se retirèrent dans le fort principal, qui était +bastionné et palissadé. Ce fort renfermait une vingtaine +de canons qui dominaient la ville. En ce moment une +centaine d'Anglais s'étant jetés dans une embarcation, +profitèrent d'un vent favorable pour gagner la haute +mer; mais dans le désordre de l'embarquement, ils eurent +cinquante des leurs blessés à mort.</p> + +<p>M. Beaudoin fait remarquer la supériorité des Canadiens +dans toutes ces rencontres. Les gens de M. de +Brouillan auraient eu besoin d'une ou deux campagnes +avec les Iroquois pour savoir se couvrir des ennemis, et +pour savoir les surprendre. Si les Canadiens sont plus +aguerris, c'est qu'ils l'ont appris à leurs dépens dans leurs +rencontres avec les sauvages. Ils savent qu'il ne faut +jamais s'épargner dans ces expéditions où tout est à +l'aventure; qu'il vaut mieux se faire tuer que de rester +blessé, exposé à tomber ainsi au pouvoir d'ennemis implacables, +ou à mourir d'épuisement au milieu des frimas.</p> + +<p>Il fallut songer à faire le siège de la citadelle, qui +avait deux cents hommes de garnison bien équipés, et qui +voyait deux vaisseaux de guerre arriver à son secours.</p> + +<p>Les Canadiens commencèrent par brûler toutes les +maisons qui occupaient les approches du fort, et le fort, +complètement démasqué, apparut avec toutes ses défenses.</p> + +<p>Ce fort, situé sur une hauteur au nord-ouest, était +flanqué de quatre bastions et entouré d'une palissade +garnie de canons. Au centre s'élevait une tour à deux +étages, également garnie de canons. M. de Brouillan, +voyant l'attitude déterminée des assiégés et leurs moyens +de défense, envoya chercher les mortiers, que l'on avait +laissés à Bayeboulle, et le lendemain il commença la +canonnade.</p> + +<p>Le gouverneur, espérant toujours l'arrivée des vaisseaux +qui louvoyaient en haute mer, envoya, le 30 +novembre, jour de saint André, un parlementaire demander +un délai. Le commandant français, comprenant son +intention, refusa cette demande, et le gouverneur, renonçant +à toute espérance de secours, se décida à signer la +capitulation.</p> + +<p>M. de Brouillan n'eut aucun égard aux services rendus +par M. d'Iberville. Il ne lui laissa prendre aucune part +aux décisions qui précédèrent la capitulation, et il la +signa sans lui. Ce procédé parut tout à fait inconvenant +à M. Beaudoin, qui remarque que M. d'Iberville avait eu +au moins autant de part à la prise de la place que M. de +Brouillan.</p> + +<p>M. d'Iberville ne fit aucune observation. Il se réservait +de faire connaître plus tard ce qu'il pensait de tous ces +manques d'égards.</p> + +<p>Voici quels étaient les termes de la reddition de la place:</p> + +<p>On convint: 1° que la place se rendrait à deux heures +de l'après-midi; 2° que le gouverneur et ses hommes +sortiraient sans armes, qu'ils auraient la vie sauve et +conserveraient ce qu'ils portaient sur eux; 3° qu'on leur +fournirait deux bâtiments et des vivres pour retourner +en Angleterre.</p> + +<p>Les Français avaient fait 300 prisonniers et ils avaient +trouvé 62,600 quintaux de morue, ce qui, joint aux prises +récentes, portait le butin jusqu'à ce jour à plus de 110 +mille quintaux.</p> + +<p>Saint-Jean est un beau havre pouvant recevoir deux +cents vaisseaux. Son entrée est de la largeur d'une portée +de fusil; elle est dominée par deux montagnes très hautes, +avec une batterie de huit canons. Outre cela, il y avait +trois forts, comme nous l'avons vu plus haut.</p> + +<p>Les fermes, qui suivirent la destinée du fort, étaient au +nombre de soixante et occupaient une demi-lieue le long +de la rade.</p> + +<p>Comme on ne pouvait occuper cette ville, il fallut +démolir les forts et brûler les habitations. On conserva +quelques maisons pour le soin des malades qu'on ne pouvait +transporter.</p> + +<p>Le bruit de cette prise se répandit dans toutes les +stations anglaises, et y mit la plus grande consternation.</p> + +<p>Après cet exploit, M. de Brouillan, se trouvant accablé +de fatigue, se décida à retourner à Plaisance, laissant à +d'Iberville tous les honneurs et les soucis de l'expédition.</p> + +<p>«Le 23 décembre, après ma messe, dit M. Beaudoin, +étant auprès du feu, avec M. d'Iberville, M. de Brouillan +vint lui dire qu'il était incapable de le suivre dans les +voyages sur la neige, telle que doit être la guerre qu'il a +eu à faire tout l'hiver, et qu'il veut ramener son monde +à Plaisance par le chemin que d'Iberville avait suivi pour +venir à Rognouse. M. d'Iberville, voyant qu'il paraissait +accablé de fatigue et excédé de tous les mécomptes qu'il +s'était attirés par sa faute, ne tenta point de le dissuader, +et lui fit ses adieux dans les meilleurs termes. M. de +Brouillan partit alors à travers les neiges, qui étaient +très hautes, ayant avec lui quatre Canadiens qui devaient +lui battre le chemin.»</p> + +<p>On était arrivé à la fin du mois de décembre.</p> + +<p>Avant de se remettre en marche, M. d'Iberville prit +soin de faire célébrer la grande fête de Noël à ses Canadiens, +qui étaient aussi fervents chrétiens qu'intrépides +combattants. Il y eut solennité religieuse, grâce à la présence +de M. Beaudoin, et du Père Simon qui l'assistait: +messe de minuit, grand'messe du jour avec fanfares et +sonneries des clairons, coups de canons et pièces d'artifices. +C'est ainsi que l'on arriva au mois de janvier 1697.</p> + +<p>D'Iberville, qui avait conservé tous ses hommes, se +disposa a continuer sa marche au nord. Il envoya en +avant de Montigny, qui s'empara de deux stations importantes; +Kividi et Portugal Cove. Il sa saisit aussi d'une +chaloupe qui venait de Carbonnière, et il fit cent prisonniers.</p> + +<p>Pendant ce temps, un autre lieutenant de d'Iberville, +M. de La Perrière, s'empara de Tascove et du cap Saint-François, +à l'extrémité de la baie de la Conception. +D'Iberville suivait avec le corps principal; il prit 80 chaloupes, +et se rendit maître de 35 lieues de pays sur le coté +sud de la baie de la Conception.</p> + +<p>Après avoir réuni tout son monde, il se disposa à +occuper l'autre côté de la baie; mais avant de partir, il +fit fabriquer des raquettes pour ses gens. Depuis plusieurs +jours la neige était tombée en si grande quantité que les +sauvages disaient n'avoir jamais rien vu de semblable en +Canada: elle atteignait dans les vallées jusqu'à vingt +pieds de hauteur.</p> + +<p>Nous n'avons pas besoin de décrire longuement les +raquettes dont les Canadiens avaient tiré tant d'avantages +dans leur expédition de la baie d'Hudson. On les +nommait ainsi parce qu'elles avaient à peu près la forme +des raquettes du jeu de paume, seulement, elles étaient +plus grandes. On les attache sous le pied avec une double +courroie qui Part du centre de la raquette et qui fixe le +pied très solidement. Avec cet appareil, un homme exercé +peut franchir les neiges les plus épaisses sans enfoncer, +et avec une singulière rapidité.</p> + +<p>On partit le 18 janvier, de Montigny marchant +toujours en avant; et deux jours après, grâce aux raquettes, +on arriva à trente lieues de distance, sur la côte +nord, près du fort de Carbonnière et en face de l'île du +même nom. C'est là que se trouvait l'une des stations les +plus importantes des Anglais.</p> + +<p>On navigua plusieurs jours en vue de l'île, en attendant +un moment favorable pour débarquer.</p> + +<p>Le chevalier s'empara d'abord de plusieurs chaloupes +des habitations voisines, et les mit aussitôt en bon état.</p> + +<p>Après plusieurs tentatives, on vit qu'il fallait renoncer +à cette expédition. L'île était inabordable; toute la côte +est revêtue de rochers à pic d'une grande hauteur; le +seul endroit au niveau de l'eau est entouré d'une batture +qui est pleine de périls pour les embarcations, et qui n'est +accessible qu'aux pilotes de l'île.</p> + +<p>Voyant ces difficultés, le chevalier ne perdit pas son +temps. Il débarqua ses troupes sur la terre ferme, et, au +bout de quelques jours, les Français s'étaient emparés de +toutes les stations qui occupaient le nord de la baie de In +Conception.</p> + +<p>Le chevalier commença par le Havre-de-Grâce, l'un +des plus anciens établissements des Anglais. Il y trouva +100 hommes et 7,500 quintaux de morue, et des bestiaux +en grande quantité. On prit ensuite Porte-Grave avec 116 +hommes et 10,000 quintaux de morue; Mosquetti, le poste +de Carbonnière, en terre ferme, avec 220 hommes et 22,500 +quintaux de morue; New Perlican, Salmon Cove et +Bridge, avec 70 hommes et 6,000 quintaux de morue. +Après quoi, M. d'Iberville, se dirigeant dans le nord, +arriva à la station de Bayever, dont il s'empara. Là, il fit +80 hommes prisonniers et prit 11,000 quintaux de morue. +Deux lieues plus haut, à Colicove, il trouva encore un +grand nombre d'animaux.</p> + +<p>Il y avait là des fermes magnifiques, et plusieurs fermiers +possédaient des cent mille livres de capital. Les +habitants, fuyant à son approche, s'étaient réfugiés au +Havre Content, situé à l'extrémité nord de la baie suivante, +nommée la baie de la Trinité. M. d'Iberville s'y +rendit aussitôt et obtint que l'on capitulât. Quatre-vingts +habitants, venus de différents points, s'y trouvaient avec +leurs femmes et leurs enfants.</p> + +<p>Au Havre Content, M. Deschauffours, gentilhomme +acadien, fut établi avec dix hommes de garnison.</p> + +<p>Dans toute cette expédition, cent vingt-cinq Canadiens +s'emparèrent, en cinq mois, d'une étendue de pays de 500 +lieues carrées, après une marche de plus de deux cents +lieues; ils firent 700 prisonniers et tuèrent 200 hommes, +n'ayant subi eux-mêmes que peu de pertes, et ils ne saisirent +pas moins de 190,000 quintaux de morue.</p> + +<p>Après la prise de Havre Content, M. d'Iberville, ayant +su que les gens de Carbonnière, de Porte-Grave et de +Bridge, auxquels il avait laissé la vie sauve, avaient +formé le projet de se réfugier à l'île de Carbonnière, +contre la parole qu'ils avaient donnée, revint aussitôt sur +ses pas pour les maintenir dans l'obéissance. Il lui fallut +passer à travers les bois et par les chemins les plus difficiles. +«On avait à chaque instant à traverser à mi-jambe +dans l'eau, qui n'est pas trop chaude en cette saison», dit +M. Beaudoin. En effet, on était au 10 février. Mais à +Carbonnière, les gens se dédommagèrent de leurs fatigues +en faisant venir de la viande fraîche du Havre-de-Grâce, +où, comme nous l'avons dit, il y avait des bestiaux en +grande quantité. M. d'Iberville, pour terminer la conquête +de toute l'île, songea dès lors à se rendre à Bonavista, +qui est à 100 lieues au nord de Carbonnière, mais +auparavant il voulut traiter d'échange avec les Anglais +de l'île de Carbonnière.</p> + +<p>Ceux-ci répondirent en demandant un Anglais pour un +Français et trois Anglais pour un Irlandais. Ils étaient +irrités contre les Irlandais, qu'ils regardaient comme +leurs sujets et qu'ils avaient trouvés dans les rangs de +leurs adversaires. Mais cette demande n'eut pas de suite +parce qu'elle fut éludée par les Français.</p> + +<p>Sur ces entrefaites, vers le 14 février, on vit revenir +les quatre Canadiens que M. de Brouillan avait emmenés +avec lui, à la fin de décembre, pour le conduire par terre +de Saint-Jean à Plaisance. Ces braves gens revenaient +partager les dangers et les fatigues de leurs compagnons +d'armes. «Ils nous apprirent, dit M.. Beaudoin, que M. +de Brouillan, arrivé à Bayeboulle, à 15 lieues de Saint-Jean, +se trouva tellement accablé de fatigue et découragé, +qu'il se refusa absolument à continuer par terre, où il +n'avait que 25 lieues à faire, et qu'il préféra s'embarquer +à Bayeboulle, ce qui faisait une différence de plus de 100 +lieues à parcourir par mer.»</p> + +<p>«M. d'Iberville eut bientôt occasion de prendre ce chemin +de terre, qui paraissait impraticable à M. de Brouillan +et à messieurs les Plaisantins, ajoute M. Beaudoin. +Il est vrai qu'il n'est pas aussi beau que celui de Paris +à Versailles, mais on peut le faire en quatre jours en +marchant d'un bon pas.» M. d'Iberville voulait, avant de +continuer son expédition, revenir à Plaisance pour avoir +des nouvelles de France, d'où il attendait l'escadre qui +lui avait été promise pour se rendre à la baie d'Hudson. +Enfin, «il avait peut-être à prendre des munitions, et moi +des hosties,» nous dit M. Beaudoin, qui l'accompagna dans +ce trajet de quelques jours.</p> + +<p>Cette expédition avait fait connaître aux Français +toutes les ressources de ce pays; ils avaient appris, par +la pratique des Anglais, qui étaient de grands chasseurs, +la distance qui les séparait des possessions françaises et +les voies praticables qui y conduisaient.</p> +<br><br> + + +<blockquote class="ill"> + +<p class="milieu"><img alt="" src="images/180s.png"><br><a href="images/180l.png">(Cliquer pour agrandir)</a></p> + + + +<h4>PORT DE PLAISANCE DANS L'ÎLE DE TERRE-NEUVE.</h4> + +<p><b>La baie de Plaisance a 25 lieues de largeur à son entrée et +50 lieues de profondeur. C'était la résidence du gouverneur +français, M. de Brouillan.</b> +</p></blockquote> +<br><br> + + +<p>Ainsi, du fond de la baie de la Trinité, où d'Iberville +avait pris New Perlican, Bayever, Bridge, etc., jusqu'au +fond de la baie même de Plaisance, à l'endroit que l'on +appelait le port de Cromwell, il n'y a qu'une lieue a +traverser, tandis qu'en allant par mer, on trouverait +150 lieues de parcours.</p> + +<p>M. d'Iberville s'était donc rendu à Plaisance au mois +d'août 1697 pour avoir des nouvelles; et, en attendant, il +préparait l'expédition de Bonavista, comme nous l'avons +dit plus haut, pour consommer la destruction des établissements +de Terre-Neuve.</p> + +<p>Au bout de quelques semaines, les gens que d'Iberville +avait laissés sur les côtes pour détruire ce qui restait des +possessions anglaises, vinrent le rejoindre à Plaisance +avec M. d'Amour de Plaine, leur commandant.</p> + +<p>Toute la troupe de M. d'Iberville se trouvait réunie +autour de lui. Il y avait plusieurs gentilshommes canadiens, +quatre officiers des troupes du roi, et enfin des +hommes signalés par les exploits les plus aventureux.</p> + +<p>C'était la plus intrépide réunion que l'on vit jamais en +Canada. Choisis parmi les meilleurs, M. d'Iberville, dans +sa nouvelle expédition, les avait formés encore à affronter +les plus grandes fatigues. Nous aimons à rappeler ici les +noms qui nous ont été conservés dans les relations, et +dont plusieurs sont encore dignement portés en Canada:</p> + +<p>Le capitaine des Muys, MM. de Rancogne, d'Amour de +Plaine, de Montigny, de Bienville, frère du commandant, +Boucher de La Perrière, Deschauffours l'Hermite, Dugué +de Boisbriant, et enfin Nescambiout, le chef des Abénaquis, +qui alla a Versailles quelques années après. Il fut +présenté au roi et reçut un sabre d'honneur.</p> + +<p>Cette dernière campagne ne les avait pas seulement +aguerris, elle leur avait procuré l'abondance. Ils n'en +abusaient pas, étant soumis à la plus stricte discipline, +mais ils en profitaient pour se préparer aux éventualités +de l'avenir, achetant des armes excellentes, des vêtements +et les fourrures nécessaires pour les rudes climats du +Nord.</p> + +<p>Mais ce riche butin amena des difficultés auxquelles on +était loin de s'attendre.</p> + +<p>M. de Brouillan fit connaître de la manière la plus +formelle qu'il prétendait participer aux bénéfices d'une +expédition dont il n'avait pas voulu partager les dangers. +M. d'Iberville, tout en reconnaissant l'injustice de cette +réclamation, était disposé à céder, par respect pour l'autorité; +mais il n'en fut pas de même de ses gens, qui refusèrent +d'écouter de telles prétentions. Ils déclarèrent que +si le gouverneur voulait avoir sa part, il n'avait qu'il +aller la chercher lui-même dans les stations où il restait +quelque chose. Ils citaient parmi celles-ci le port de +Rognouse, où on savait qu'il y avait cent hommes, de +défense avec des provisions abondantes.</p> +<br><br> + +<blockquote class="ill"> + +<p class="milieu"><img alt="" src="images/184.png"><br></p> + + +<h4>QUATRIÈME EXPÉDITION A LA BAIE D'HUDSON.</h4> + +<p><b>Les bâtiments étaient au nombre de trois principaux: d'Iberville +commandait le <i>Pélican</i>, vaisseau de 50 canons et de +150 hommes d'équipage; M. de Sérigny, le <i>Profond</i>, et M. de +Boisbriand, le <i>Wesph</i>. L'équipage était réparti sur deux autres +petits bâtiments, le <i>Palmier</i> et <i>l'Esquimau</i>, chargés de vivres. +L'escadre avait, outre les hommes d'équipage, 250 combattants. +Les bâtiments étaient approvisionnés de tout ce qui +était nécessaire pour cas expéditions du nord: des mousquets, +des haches d'armes, des harpons, des grappins, des couvertures +de laine, des fourrures, des armes particulières pour combattre +les baleines. La navigation avait cela de particulier que jusqu'à +l'entrée de la baie d'Hudson, on pouvait rencontrer les +glaces venant du pôle, tandis que, plus loin, ces glaces diminuaient +à cause de la chaleur du Gulf-Stream, qui quitte les +côtes de l'Amérique en cet endroit pour traverser l'Atlantique.</b> +</p></blockquote> +<br><br> + + +<p>M. de Brouillan, irrité, fit emprisonner quelques-uns +des opposants, et chercha à séparer M. de Montigny de +M. d'Iberville. Cela poussa d'Iberville aux dernières +limites du mécontentement.</p> + +<p>On ne sait ce qui aurait pu résulter de l'entêtement de +M. de Brouillan et de l'indignation du capitaine canadien, +lorsque arriva un événement qui changea toutes choses.</p> + +<p>M. de Sérigny, frère du chevalier, arriva de France le +15 du mois de mai 1698. Il conduisait une escadre qui +apportait les ordres les plus pressants de se rendre à la +baie d'Hudson.</p> + +<p>La cour ayant appris que Terre-Neuve était conquise +presque entièrement, enjoignait à M. d'Iberville de se +rendre aussitôt a la haie d'Hudson. On pensait que M. +de Brouillan suffirait à compléter la conquête par la +prise de Bonavista.</p> + +<p>Ainsi finit l'oeuvre de M. d'Iberville en Terre-Neuve +et il ne lui resta plus qu'à prendre congé de l'irascible +gouverneur.</p> + +<p>Après cela, M. Beaudoin énumère le résultat de cette +année de combats. Il nous fait remarquer que 125 +hommes, en si peu de temps, avaient occupé près de 500 +lieues carrées de territoire, avaient pris trente stations, +fait plus de 1,000 prisonniers, tué 200 hommes, et saisi +tant de milliers de quintaux de morue, sans avoir éprouvé +d'autre accident que deux hommes blessés.</p> + +<p>Le pieux missionnaire ajoute qu'il bénit le Seigneur +d'avoir assisté les Français, qui avaient presque tous la +crainte de Dieu, tandis que leurs ennemis étaient de +moeurs abominables.</p> + +<p>Ces Anglais avaient cependant de bonnes qualités: ils +étaient des hommes actifs et habiles dans l'exploitation +des pêcheries et des chasses; mais ils n'avaient rien des +qualités militaires, et ils étaient incapables de résister à +des combattants intrépides comme les Canadiens.</p> + +<p>De plus, Dieu ne pouvait les favoriser: ils ne faisaient +aucune religion, n'ayant pas même de ministre avec eux, +Ils étaient, dans leur conduite, pires que les sauvages, +abandonnés à l'ivrognerie et à tous les désordres.</p> + +<p>M. Beaudoin donne ensuite rémunération des stations +prises par les Français, et il les met sous trois divisions +distinctes:</p> + +<p>Celles prises par M. de Brouillan seul, avant l'arrivée +d'Iberville; celles prises par M. de Brouillan réuni à M. +d'Iberville; et enfin les stations prises par M. d'Iberville +seul, avec le nombre des habitants de chaque place, les +chaloupes qu'ils y ont trouvées, et le poisson qu'ils y +prennent chaque année.</p> + +<p>Il y en a dix dans la première catégorie, trois dans la +seconde, et vingt-trois dans la troisième.</p> + +<p>Il est à remarquer que M. de La Potherie, qui copie +l'énumération, a omis de faire cette distinction, de +manière qu'on ne peut comprendre ce qu'il a voulu dire +en cet endroit.</p> + +<p>Voici la liste donnée par M. Beaudoin:</p> + +<p>1° Stations prises par M. de Brouillan avec ses gens: +Rognouse, Trémousse, Forillon, Caplini Bay, Cap Reuil, +Brigue, Tothcave, Bayeboulle, Aigueforte—490 pécheurs, +54 habitants, 71 chaloupes prises, 25,000 quintaux de +morue;</p> + +<p>2° Celles prises par M. d'Iberville et M. de Brouillan +réunis: le Petit-Havre, la ville de Saint-Jean, le fort de +Kividi—420 pêcheurs, 82 habitants, 150 chaloupes, +75,000 quintaux de morue;</p> + +<p>3° Stations prises par M. d'Iberville seul: 1° dans la +baie de la Conception et la haie de la Trinité: 2° de Portugal +Cove, Havremon, Quinscove, Havre-de-Grâce, Mousquit, +Carbonnière, Croques Coves, Kelins Cove, Fresh +Water, Bayever, Vieux Perlican, Lance-Arbre, Colicove, +New Perlican, Havre Content, Arcisse, la Trinité.—1,138 +pêcheurs, 149 habitants, 214 chaloupes, 113,800 +quintaux de morue.</p> + +<p>Total: 2,048 pécheurs, 285 habitants, 435 chaloupes, +263,900 quintaux de morue.</p> + +<p>Après le départ de M. d'Iberville, M. de Brouillan se +trouva délivré d'une grande préoccupation: il lui semblait +qu'il serait plus en mesure d'exercer ses prérogatives, +et de prouver qu'il n'avait pas besoin de partager son +autorité. Mais les années suivantes ne lui furent pas favorables, +et on 1698 les Anglais étaient revenus occuper +sans résistances toutes les stations de la côte orientale.</p> + +<p>M. de Brouillan ayant été nommé au gouvernement de +l'Acadie, fut remplacé par M. de Subercase. Ce dernier se +décida d'attaquer les stations anglaises, ce qu'il opéra, +avec le commandant de Montigny, en janvier 1707. Ils +avaient réuni 450 hommes. Ils prirent plusieurs postes +et détruisirent tous les environs de Saint-Jean. L'année +suivante, M. de Saint-Ovide, neveu de M. de Brouillan, +alla, avec 125 hommes et M. de Cortebelle, occuper le +pays; ils enlevèrent Saint-Jean, et se préparaient à de +nouvelles excursions, lorsque le gouverneur de Plaisance +les rappela, parce qu'il avait appris que les Anglais se +préparaient à l'attaquer avec 2,000 hommes.</p> + +<p>Les succès furent ainsi partagés dans le cours du +XVIIIe siècle; les Anglais finirent par consolider leur +occupation, mais ils consentirent à laisser aux pêcheurs +français quelques points sur la côte. Il ne reste plus +aujourd'hui à la France que deux îles au sud de Terre-Neuve, +Saint-Pierre et Miquelon, qui sont aujourd'hui le +contre d'une exploitation considérable.</p> + +<p>En 1745, la pêche occupait chaque année dix mille +hommes avec 500 navires de Bayonne, de Saint-Jean de +Luz et du Havre-de-Grâce.</p> + +<p>Aujourd'hui les pêcheries ont une importance plus +grande que jamais. Chaque année, près de cent quatre-vingt-dix +bâtiments viennent se fixer sur le banc de +Terre-Neuve. Ils ne doivent pas, d'après les traités, avancer +à plus de vingt lieues du rivage, mais cela suffit pour +la pêche. Ils trafiquent avec les riverains de Terre-Neuve, +qui leur apportent le menu poisson qui doit servir +d'amorce. Pas moins de vingt-cinq à trente mille pêcheurs, +largement rétribués, sont ainsi employés à la +pêche. Cette occupation est une école tout à fait précieuse +pour la préparation de la marine française. Aussi +le gouvernement donne-t-il à chaque bâtiment une prime +considérable.</p> + +<p>Tel est l'état actuel des pêcheries françaises en Amérique, +et l'on ne doit pas oublier la part que d'Iberville a +prise au développement de cette précieuse industrie.</p> +<br><br><br> + + + +<h3>QUATRIÈME PARTIE</h3> + + + +<h3>IVe EXPÉDITION A LA BAIE D'HUDSON.</h3> + +<p>Tous les préparatifs étant terminés à Plaisance et les +équipages de l'escadre ayant été complétés, on mit à la +voile le 8 juillet 1697, et l'on avança par un vent du sud-ouest. +D'Iberville commandait le <i>Pélican</i>, vaisseau de 50 +canons et de 150 hommes d'équipage. M. de Sérigny commandait +le <i>Profond</i> et M. de Boisbriant le <i>Wesph</i>. Ces +officiers avaient parcouru plusieurs fois les mers du +Nord et connaissaient la baie d'Hudson. Enfin, les hommes +de guerre qui les secondaient, avaient été déjà leurs +compagnons.</p> + +<p>Outre M. d'Iberville et ses deux frères, M. de Sérigny, +et de Bienville, âgé seulement de quatorze ans et +frère chéri d'Iberville, il y avait leur cousin de Martigny, +fils de leur oncle, Jacques Le Moyne; les deux MM. +Dugué de Boisbriant, de La Salle, de Caumont, le chevalier +de Montalembert, de la compagnie du marquis de +Villette, M. de La Potherie, qui a publié plusieurs +volumes pleins d'intérêt sur la Nouvelle-France et sur les +événements dont il avait été témoin; MM. de Grandville +et de Ligonde, gardes de la marine; Chatrier. Saint-Aubin, +Jourdain et Vivien, pilotes, La Carbonnière de +Montréal, Saint-Martin, etc.; enfin, Jérémie, qui a laissé +une relation assez complète de tous ces événements. Ils +avaient avec eux un aumônier. D'Iberville avait toujours +soin d'en associer à toutes ces entreprises, où il fallait +toujours être prêt à donner sa vie pour le service de Dieu +et du roi. Cet aumônier était M. Fitz-Maurice, de la famille +des Kiéri en Irlande, dont d'Iberville estimait tout +particulièrement le mérite et le zèle infatigable. Il devait +rendre les plus grands services, et il était destiné à subir +de grandes fatigues.</p> + +<p>L'équipage était réparti sur cinq navires: le <i>Pélican, +le Palmier, le Wesph, le Profond</i>, et un brigantin nommé +<i>l'Esquimau</i>, chargé de vivres. L'escadre réunissait, +outre les hommes d'équipage, 250 combattants. Les +bâtiments étaient approvisionnés de tout ce qui était +nécessaire pour ces expéditions du Nord; des mousquets, +des haches d'armes, des harpons, des grappins pour fixer +les navires sur les glaces lorsqu'on ne pouvait plus naviguer, +des couvertures de laine et des fourrures pour les +jours les plus froids, des armes particulières pour combattre +les baleines, qui naviguaient par légions dans le +nord, et pour s'emparer de ces populations d'amphibies +qui couvraient les rivages parfois jusqu'à perte de vue; +sans compter les armes de chasse pour attaquer ces tribus +d'oiseaux si nombreux, non encore décimés par les chasseurs: +les oies, les outardes, les pingouins, les mouettes, +les goélands.</p> + +<p>De Plaisance, on longea l'île pour se rendre sur la côte +orientale. On passa devant le cap Sainte-Marie, devant lu +cap de Rase au sud de l'île, puis on remonta le long du +banc de Terre-Neuve. M. d'Iberville avait reçu l'instruction +de courir des bordées sur cette côte; mais des brumes +très épaisses s'étant élevées, ces instructions ne +purent être observées, et l'escadre se dirigea aussitôt vers +le nord.</p> + +<p>Le 17 juillet, neuf jours après le départ, l'escadre ayant +passé le cap Saint-François et le cap Bonavista, on se +trouva près de Belle-Isle, en face de l'embouchure du +fleuve Saint-Laurent et par le 52e degré de latitude.</p> + +<p>On commença à rencontrer quelques glaces dérivant +vers le sud, mais ce n'était rien en comparaison de ce que +l'on devait voir plus tard.</p> + +<p>Le 18 juillet, l'escadre longea les côtes du Labrador. +Le 24, 16 jours après le départ de Plaisance, l'entrée de +la baie d'Hudson se présenta: elle était tout obstruée de +glaces. On était en face de l'île de la Résolution, et des +îles Button, qui conservent encore le même nom. Il fallait +se frayer un passage en naviguant vers l'ouest.</p> + +<p>D'Iberville, monté sur le Pélican, affrontait les banquises, +sachant profiter de toutes les ressources de ces passages, +qu'il avait traversés plusieurs fois, et frayant la +route aux autres navires.</p> + +<p>Il fallait souvent grappiner, c'est-à-dire fixer les bâtiments +sur les glaces au moyen de grappins dont on avait +un bon nombre.</p> + +<p>A cette hauteur, on était au 62e degré de latitude, le +soleil était perpétuel, éclairant la nuit comme le jour. On +rencontra ensuite les îles du Pôle et de la Salamandre, +ainsi nommées d'après les deux bâtiments que d'Iberville +y avait conduits dans son voyage précédent de 1694.</p> + +<p>Arrivés à ce point, les navigateurs virent marcher contre +eux l'immensité des glaces venant du pôle; elles apparaissaient +au loin jusqu'à la ligne de l'horizon. C'étaient +des masses énormes qui semblaient entassées les unes sur +les autres. Enfin, à chaque instant, comme dans la région +des nuages, on voyait s'accomplir les mouvements les +plus variés.</p> + +<p>Certains bancs s'arrêtaient et se disposaient avec ordre +comme les quais d'un fleuve. Les autres continuaient à +marcher et s'avançaient plusieurs de front comme une +flotte gigantesque. Il y avait des blocs de 300 pieds de +hauteur. A certains moments, dans cette procession effrayante, +il y avait des rencontres, avec des bruits terribles; +tantôt c'était comme des coups de tonnerre, d'autres fois +comme des salves d'artillerie, ou des feux de file de mousqueterie. +A ces rencontres, les blocs de glace, poussés par +une force irrésistible, se levaient, se dressaient les uns +contre les autres, et menaçaient de s'abattre sur les +embarcations.</p> + +<p>Il était difficile de braver ces obstacles avec ces petits +navires, qui étaient si mal disposés pour supporter les +grandes lames de l'Océan. C'est ainsi que s'avançaient ces +intrépides navigateurs; ils n'avaient pour appui que des +coques de noix; ils étaient dépourvus de ces instruments +de précision modernes qui parlent un langage, si infaillible; +ils n'avaient pour guide que la boussole et marchaient +connue les yeux fermés dans les brumes.</p> + +<p>A un certain moment, un vent s'éleva qui ébranla les +glaces et les bouleversa. Au milieu de ce conflit, deux +bâtiments se rencontrèrent, et un mat d'artimon fut brisé, +tandis que le brigantin <i>l'Esquimau</i>, poussé par la violence +des courants, fut enlevé et sombra avec son chargement. +Tout ce que l'on put faire fut de sauver l'équipage.</p> + +<p>Dans ces régions, les tempêtes sont plus effrayantes que +partout ailleurs. Le 24 juillet, l'escadre en ressentit une +qui dura huit heures.</p> + +<p>Les cordages et le pont étaient couverts de verglas, les +voiles s'immobilisaient; le veilleur, à son poste d'observation +au haut du mat, était comme une stalactite vivante. +Les côtes présentaient une masse de pics et de précipices +effrayants. Enfin, au milieu de la tempête, le <i>Pélican</i> se +vit séparé des trois autres vaisseaux, qui jusque-là +l'avaient suivi.</p> + +<p>Le 8 du mois d'août, on était entré dans le détroit de +la baie d'Hudson; on doubla le cap Haut, puis le cap +Charles, à 50 lieues de l'ouverture du détroit.</p> + +<p>Le 15 du mois d'août, le <i>Pélican</i> était arrivé à 150 +lieues des îles Button et de l'entrée est du détroit. +D'Iberville, ne voyant pas arriver les trois vaisseaux +français, s'arrêta, quelques jours pour les attendre.</p> + +<p>Ils étaient au milieu des splendeurs des mers du Nord. +Dans le jour, ils pouvaient contempler un ciel d'un éclat +et d'une pureté extraordinaires, qui tranchait sur la +blancheur des neiges, et les glaces, qui s'étendaient à perte +de vue. Pendant la nuit, les aurores boréales apparaissaient +avec leurs lueurs plus blanches que l'albâtre et +variant à chaque instant. Autour du navire, tout un peuple +d'amphibies, de loups et de veaux marins couvraient +les rivages; ils offraient aux chasseurs une proie facile. +Dans le ciel, des volées d'oiseaux énormes: les outardes, +les goélands remplissaient les airs, et ils étaient en si +grande quantité que La Potherie nous dit qu'on pouvait +les prendre par milliers.</p> + +<p>Tandis qu'on pouvait se livrer à la chasse, on pouvait +aussi s'occuper à la pêche, qui offrait une proie abondante.</p> + +<p>On était encore sur les glaces lorsqu'on vit arriver une +bande de sauvages esquimaux avec qui l'on se mit en +rapport. M. de La Potherie donne de grands détails sur +ces habitants étranges des mers du pôle. Il nous dit +comme leurs vêtements, leurs armes et tous les objets à +leur usage sont admirablement adaptés au climat qu'ils +doivent habiter.</p> + +<p>Ils portent un surtout fait de fourrures très épaisses, +avec des gilets et des hauts-de-chausse de peau. Le tout +est cousu avec les nerfs les plus délicats des animaux et +«avec une perfection dont les couturières européennes +n'approchent pas». Par-dessus leurs chausses, ils mettent +deux paires de bottes l'une sur l'autre, alternées avec des +chaussons de peau. Ils prennent donc plus de précautions +contre le froid que les Européens, mais aussi il paraît +qu'ils ne connaissent pas les infirmités qui affligent les +peuples qui se disent civilisés.</p> + +<p>Leurs canots de peaux de loups marins montées sur des +os de baleine, sont une invention merveilleuse pour braver +la fureur des flots. Ils sont tout couverts sur le dessus, +à la réserve d'une ouverture où les navigateurs se +mettent; elle est si bien ajustée qu'il n'y entre jamais +d'eau. Ils les gouvernent très facilement avec une rame de +quatre pieds de longueur, arrondie aux deux extrémités +et qu'ils savent manoeuvrer avec une rapidité extraordinaire.</p> + +<p>Le <i>Pélican</i> remit à la voile et arriva le 3 septembre +en vue du fort Nelson, n'ayant pas de nouvelles des +autres bâtiments.</p> + +<p>Le 5 septembre, l'on vit arriver trois vaisseaux que +l'on prit pour l'escadre: grand mouvement à bord et +grande joie. On bat aux champs et l'on arbore les pavillons +de bienvenue. Mais, étonnement général lorsqu'on +s'aperçoit que les bâtiments signalés ne répondent pas et +s'avancent toujours, en silence, à force de voiles. La +méprise ne fut pas longue; on avait devant soi trois vaisseaux +ennemis qui venaient d'attaquer le <i>Profond</i> dans +le nord de la baie, et qui croyaient l'avoir coulé à fond.</p> + +<p>Ces trois bâtiments étaient le <i>Hampshire</i>, de 50 canons +et de 150 hommes d'équipage; le <i>Derring</i>, de 36 canons +et 100 hommes d'équipage, et le <i>Hudson Bay</i>, de 32 canons +et plus de 200 hommes d'équipage: total, près de +350 hommes avec 108 canons, auxquels le <i>Pélican</i> ne +pouvait opposer que 150 hommes et 50 canons.</p> + +<p>D'Iberville comprit aussitôt le danger, mais il jugea +qu'il devait le braver. D'ailleurs, il commandait des hommes +résolus et qui n'auraient pas voulu entendre parler +de retraite.</p> + +<p>Aussitôt, il divise son monde en plusieurs détachements. +Il met La Salle et de Grandville, gardes de la +marine, avec leurs hommes à la batterie d'en bas; il place +son jeune frère de Bienville et M. de Ligonde, autre +o-arde de la marine, à la batterie du haut, et établit +M. de La Potherie, Saint-Martin et La Carbonnière au +château dee l'avant, avec les hommes les plus aguerris; +lui-même se porte, avec un détachement, au château de +poupe, près du pilote, pour tout diriger.</p> + +<p>D'Iberville, avec l'intelligence qui le caractérisait, +décida qu'un abordage vaudrait mieux que le vain essai +de lutter, avec 50 canons, contre trois vaisseaux pouvant +tirer de tous côtés en l'environnant comme d'un cercle de +feu. Il se dirige donc vers le <i>Hampshire</i>, tandis que les +Anglais l'apostrophaient en criant qu'ils le reconnaissaient, +«qu'ils le cherchaient depuis longtemps, que son +dernier jour était venu et qu'ils ne l'épargneraient pas.» +Et sur cela, des cris et des hourras répétés.</p> + +<p>Le moment était solennel. D'Iberville avançait toujours; +il était d'une impassibilité qui lui était ordinaire +dans le danger et qui électrisait ses gens, qui avaient les +yeux sur lui.</p> + +<p>Il fait sonner l'abordage. Tous ses gens se garent d'abord +pour essuyer la première bordée du <i>Hampshire</i>, +puis ils se relèvent et montent d'un bond sur les embrasures. +Retenus d'une main aux manoeuvres du navire, de +l'autre, ils brandissaient leurs haches d'armes. Le navire +marchait avec rapidité. Le capitaine du Hampshire, les +ayant contemplés quelques instants, jugea qu'il pouvait +être anéanti du premier coup avant qu'il pût être secouru +par les autres navires. Il fait aussitôt carguer ses voiles, +et, virant de bord, il se dérobe à une lutte qu'il n'ose pas +affronter.</p> + +<p>D'Iberville ne perd pas un instant. Il continue sa course +et se dirige entre les deux autres vaisseaux. En passant +près du <i>Derring</i>, il le foudroie avec sa batterie de droite. +Il se retourne vers le <i>Hudson Bay</i>, et lui envoie sa bordée +de gauche, puis il revient vers le <i>Hampshire</i>, qui, +voyant le Pélican aux prises avec deux vaisseaux, avait +décidé de se remettre en ligne. Les deux bâtiments +anglais avaient peine à se rétablir; les manoeuvres +étaient hachées, les voiles criblées, les canons renversés, +les blessés nombreux.</p> + +<p>Cependant, d'Iberville voyant que ce qu'il avait voulu +éviter allait se réaliser, si les trois navires se réunissaient, +marcha droit sur le <i>Hampshire</i>. Pendant ce temps, les +trois navires se remirent en ligne et tiraient à la fois, +criblant le <i>Pélican</i>, mais sans blesser beaucoup de monde, +les gens d'Iberville étant si exercés à se garer à chaque +bordée. Ils jugeaient de la direction des coups, et suivant +leur portée, ils montaient dans les manoeuvres avec la +rapidité la plus extraordinaire, ou se garaient dans l'entrepont, +puis ils revenaient sur le tillac en poussant des +cris de défi.</p> + +<p><i>Le Hampshire</i>, voyant l'inutilité de toutes ses volées +de canons, se décida enfin à aborder le <i>Pélican</i>, réservant +son feu pour frapper son adversaire d'aussi près que possible. +Il commença par chercher à prendre le vent pour +revenir sur le <i>Pélican</i> avec plus de force, mais, là éclata +l'inhabileté des marins anglais; ils ne purent réussir dans +cette manoeuvre, et su retrouvèrent côte à côte avec le +<i>Pélican</i>, qui les prolongeait et les suivait dans tous +leurs mouvements.</p> + +<p>C'est alors qu'arriva l'événement le plus considérable +du combat.</p> + +<p>Les navires étaient si près l'un de l'autre que les hommes +s'apostrophaient des deux bords. Les Anglais criaient +aux Français qu'ils vinssent leur rendre visite, et, voyant +M. de La Potherie qui avait le visage tout noir de poudre, +ils s'écrièrent: «Ali! quel beau visage de Guinée.»</p> + +<p>Le <i>Hampshire</i> se voyant a portée de pistolet, lança +sa bordée, qui n'eut presque pas de prise sur l'équipage +étendu à plat sur le pont.</p> + +<p>Alors, d'Iberville riposta. Tous ses canons étaient +pointés à couler bas, et il envoya si bien sa bordée que +le <i>Hampshire</i> ne put faire que quelques brasses et sombra +complètement sous voiles, avec tout son monde, qui +comprenait 150 combattants.</p> + +<p>Les deux autres vaisseaux, voyant ce désastre, ne songèrent +plus à faire aucune résistance. Le <i>Derring</i> vira +de bord avec la plus grande hâte, et s'enfuit; mais +l'<i>Hudson Bay</i>, trop criblé pour en faire autant, amena +aussitôt son pavillon, et d'Iberville envoya La Salle avec +25 hommes pour l'amariner.</p> + +<p>Tout avait été si bien conduit, que d'Iberville n'avait +pas de morts, et ne comptait que 14 blessés; mais les +manoeuvres étaient coupées, les voiles percées à jour, les +mâts criblés.</p> + +<p>Le chevalier du Ligonde avait reçu deux coups de +feu; La Carbonnière avait le coude entamé; Saint-Martin, +la main fracassée; M. de La Potherie avait reçu +plusieurs balles dans ses vêtements, et avait un bras +contusionné.</p> + +<p>Après ce combat acharné il se passa encore bien dea événements +avant l'attaque du fort Nelson. On était parvenu +au 7 de septembre, et l'on expérimenta alors la rigueur +de ces climats. Il faisait très grand froid; le vaisseau, +avec ses agrès et ses mâts, était tout couvert de neige et +de verglas. Le vent était très fort, et, la grande ancre +s'étant rompue, la désolation fut au comble parmi les +blessés et les malades. M. de La Potherie, quelque accablé +de fatigue qu'il fût, avait encore assez de liberté +d'esprit pour faire la remarque que Horace, qui relève +l'audace de celui que le premier confia une nef aux flots, +ne s'était cependant jamais trouvé en si fâcheuse conjoncture.</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p> Illi robur et aes triplex</p> +<p> Circa, pectus erat qui fragilem truci</p> +<p> Commisit pelago ratem</p> +<p> Primus, nec timuit proecipitem Africum</p> +<p> Decertantem...</p> + </div> </div> + +<p>La tempête se déchaîna, ensuite dans toute sa fureur; +la galerie fut enlevée, les tables et les bancs brisés +dans la grande salle; enfin, vers dix heures du soir, le 7 +septembre, le gouvernail fut enlevé. Le vaisseau, secoué et +poussé sur les battures, ne put résister et fut ouvert par +le milieu. Au matin, il commença à sombrer: il fallut l'abandonner. +En ce moment on voyait la terre à deux +lieues.</p> + +<p>Au milieu de ces épreuves d'Iberville était inébranlable: +c'était dans les plus terribles circonstances que se révélaient +sa fermeté et la sûreté de ses décisions. Il se mit +en devoir de sauver son équipage. Il envoya M. de La +Potherie et son cousin de Martigny dans un esquif, chercher +un lieu de déparquement, puis il fit disposer des +radeaux, et embarqua son monde. Les rigueurs du froid +étaient telles que, sur les 200 hommes qui se trouvaient +sur le bâtiment et qui eurent à traverser les battures +dans l'eau jusqu'à la ceinture, 18 périrent. M. de La +Potherie tomba sans mouvement, épuisé de fatigue; quelques +Canadiens le sauvèrent. L'aumônier, M de Fitz-Maurice, +fut admirable de dévouement, étant, comme nous +l'avons dit, d'une force extraordinaire. Il soutenait et +même portait ceux qui ne pouvaient se traîner, et il ne +les abandonnait pas avant qu'ils fussent arrivés en terre +ferme.</p> + +<p>De grands feux que l'on fit soulagèrent ces pauvres +gens qui étaient légèrement vêtus et tout dégouttants +encore du naufrage. Dans tous ces désastres, d'Iberville +avait veillé a tout. Il avait sauvé sa provision de poudre, +et il put ainsi envoyer ses meilleurs tireurs pour se +procurer du gibier. Heureusement, les autres vaisseaux +arrivèrent, le <i>Palmier</i>, le <i>Wesph</i> et le <i>Profond</i>, apportant +des vivres, des munitions et des vêtements de toutes +sortes; il était temps: les plus robustes succombaient, les +plus nobles coeurs étaient anxieux. Les fronts s'éclaircirent, +mais comme en ces temps la foi accompagnait toutes +les émotions, de vives démonstrations de reconnaissance +furent adressées à Dieu. D'ailleurs, ces braves gens +étaient déterminés à toute tentative suprême et, périr +pour périr, ils disaient qu'il valait mieux sacrifier sa vie +sur un bastion du fort Nelson que de languir dans un +bois avec un pied de neige.</p> + +<p>Le 11 septembre, dit M. de La Potherie, nous allâmes +faire du feu à la portée du canon du fort et sous le couvert +des arbres, pour tromper l'ennemi. La fumée nous +attira des coups de canon, mais facilita aux gens le +débarquement le long de la rivière. M. d'Iberville, se +dirigeant par de petits sentiers couverts, s'en alla reconnaître +la place, sur les 11 heures du matin; après quoi +il envoya de Martigny en parlementaire pour réclamer +deux Canadiens et deux Iroquois qui étaient restés prisonniers +l'année précédente. Le gouverneur les refusa: +alors on résolut l'attaque.</p> + +<p>Après dîner, on dressa une batterie à deux cents pas +du fort, et l'on débarqua les mortiers, les canons et les +munitions, sous la direction du chevalier de Montalembert, +garde de la marine. Le lendemain, le bombardement commença +vers 10 heures du matin, et continua jusqu'à, une +heure de l'après-midi. Les bombes faisaient un effet merveilleux; +les remparts étaient renversés, et les Canadiens +envoyés en tirailleurs, voyant les résultats, les saluaient +de Sassa Kouès de triomphe. On commença alors, sur la +côte opposée du Nord, une nouvelle batterie qui aurait +écrasé le fort, mais le gouverneur envoya le ministre, M. +Morrisson, proposer une capitulation, qui ne put être +acceptée à cause des conditions qui l'accompagnaient. +Enfin, le lendemain, 13 septembre, le gouverneur envoya +des parlementaires chargé d'accepter les conditions posées +par M. d'Iberville.</p> + +<p>A une heure de l'après-midi, l'évacuation eut lieu. La +garnison sortit tambours battants, mèches allumées, enseignes +déployées, avec armes et bagages.</p> + +<p>Le fort Nelson, que l'on venait de prendre, est au 59e +degré 30 m. de latitude; c'est la dernière place de l'Amérique +septentrionale. Il était en forme de trapèze avec +quatre bastions. Dans chaque bastion il y avait des fauconneaux +et des pièces de quatre et de huit. En tout, deux +mortiers de fonte, 34 canons et plusieurs petites pièces.</p> + +<p>M. d'Iberville installa ses hommes, puis fit célébrer les +offices religieux. M. de Fitz-Maurice fit les offices et +ensuite s'occupa de se mettre en rapport avec les sauvages.</p> + +<p>Cette campagne rendait la France maîtresse de toute +la baie d'Hudson et du toutes ses richesses, qui sont très +grandes, car dans un climat si rude la Providence a pourvu +merveilleusement à la subsistance des peuples qui y +sont établis.</p> + +<p>Les rivières sont très poissonneuses, la chasse y est +abondante. Il y a des perdrix en si grande quantité qu'on +peut en tirer des milliers et des milliers. Elles sont toutes +blanches, beaucoup plus délicates que celles d'Europe, et +presque aussi grosses que des poules. Les outardes et les +oies sauvages y abondent si tort au printemps et à l'automne, +que les bords des rivières en sont remplis. Les +caribous s'y trouvent presque toute l'année; on les rencontre +parfois par bandes de sept à huit cents. La viande +en est encore meilleure que celle du cerf.</p> + +<p>Les pelleteries sont très nombreuses, très variées, très +précieuses, bien plus belles que celles des climats plus +doux: les martes, les renards noirs, les loutres, les ours, +les loups, les castors sont très abondants et d'une fourrure +fournie et très fine. Mais ce qui pouvait surtout +attacher les Français à ce pays, c'est que les sauvages +sont bons, très désireux d'embrasser la vraie religion, et +tout différents des populations iroquoises, qui ont été si +acharnées contre les établissements français.</p> + +<p>Les sauvages venaient donc un foule au fort Nelson +pour se mettre on rapport avec les Français, qu'ils avaient +appris à aimer dans leurs rapports précédents. Ils +aimaient ardemment le noble caractère d'Iberville; ils +estimaient sa franchise, sa noblesse de coeur, sa droiture, +qui est la qualité qu'ils estiment le plus, nous dit M. de +La Potherie. Ils avaient appris à connaître M. de Martigny +et M. de Sérigny, qui, dans les expéditions précédentes, +étaient restés plusieurs mois avec eux. Ils savaient +d'avance aussi qu'ils devaient mettre toute leur confiance +dans le missionnaire, par les vertus qu'ils avaient admirées +dans ceux qui l'avaient précédé. Ils n'oubliaient pas +le P. Silvy, venu avec d'Iberville dans sa première expédition, +et qui, resté avec eux, s'était dévoué jusqu'à ce que +sa santé fût épuisée. Le P. Silvy, après ces oeuvres de +missions à la baie d'Hudson, fut rappelé à Québec, mais +le coup de mort était déjà porté: il mourut au bout de +quelques semaines. Les sauvages savaient tout cela, et +lui conservaient une filiale reconnaissance.</p> + +<p>Ils avaient été attachés encore au nom français par le +dévouement sans limites du P. Marest, venu en 1694, et +qui était resté plusieurs années avec eux. Le zèle qu'il +avait mis à travailler au service de l'équipage, pendant +l'hiver même, était grand, mais celui qui l'animait à s'occuper +des sauvages était encore plus grand, à cause du +besoin où il voyait leurs âmes. Il s'en allait aux plus +grandes distances par tous les temps; il passait les rivières +à mi-corps, traversait des marais et des savanes, supportant +les froids les plus violents, et gagnant ainsi le +coeur des sauvages. Ils comprenaient, en le voyant supporter +héroïquement ces épreuves, quelle affection il +devait avoir pour les âmes. Ce sont des choses que les +sauvages ne devaient jamais oublier; ils n'avaient rien +vu de semblable chez les ennemis des Français.</p> + +<p>M. de Fitz-Maurice, animé par ces exemples, se mit +dans les mêmes rapports avec les sauvages. Il allait au +loin les trouver dans leurs campements, et passait les +ruisseaux, les rivières, les marais, supportant tout. Mais +il est bon de rapporter une part du mérite de ces oeuvres +à M. d'Iberville, qui s'occupait avant tout du bien spirituel +de ses hommes et des sauvages. A bord, il assistait +aux prières, aux neuvaines et à la sainte messe, Il secondait +l'aumônier dans toutes les dispositions de son zèle. +Le P. Fitz-Maurice nous dit qu'il était un des premiers à +la confession et à la communion. Nous ne pouvons avoir +une trop haute idée de ces héros chrétiens, plaçant au-dessus +de tout, le but religieux qui les guidait dans leurs +entreprises, et sachant mettre leur conduite en rapport +avec leurs pieuses convictions. Ils rappellent les héros +des croisades.</p> + +<p>M. d'Iberville pourvut ensuite à l'organisation de la +nouvelle colonie. Il mit son frère de Sérigny à la tête des +stations; il demanda ensuite à M. Fitz-Maurice de se +charger de l'administration spirituelle, puis il repartit +pour la France, le 24 septembre 1697, bien que la saison +fût déjà avancée.</p> + +<p>Il avait installé à bord du <i>Profond</i> l'équipage du +<i>Pélican</i>, qui avait sombré; il y avait ajouté une partie de +l'équipage de l'<i>Hudson-Bay</i>, et enfin la garnison du fort, +qu'il devait rapatrier.</p> + +<p>Une heure après le départ le <i>Profond</i> échouait, mais +ce ne fut qu'une alerte de peu de durée, car la marée survenant, +on put continuer la route.</p> + +<p>A cette époque de l'année, le soleil baissait sur l'horizon +à mesure que l'on avançait vers le nord, et au bout +de quelques jours, il ne paraissait plus et l'on ne pouvait +plus prendre la hauteur pour se diriger.</p> + +<p>Aussi, dit M. Bacqueville de La Potherie, on avançait +dans les ténèbres; on ne voyait plus rien, et par surcroît, +il arriva une très forte tempête.</p> + +<p>Avec tout cela, il fallait trouver le détroit pour sortir +de cette mer tempétueuse. Après plusieurs jours d'inquiétude +et de tâtonnements, on put reconnaître qu'on était +à l'entrée du détroit et en face de l'île de Sasbré. On continua +la marche avec plus d'assurance, en allant toujours +à l'est, et, le 2 octobre, c'est-à-dire huit jours après le +départ du fort Nelson, l'escadre se trouvait à, 50 lieues +de l'entrée ouest du détroit, devant le cap Charles, au +63e degré de latitude, presque au milieu du parcours du +détroit.</p> + +<p>On longea ensuite les îles Bonaventure. Ces îles +avaient été ainsi nommées dans une expédition précédente, +du nom du capitaine de frégate Bonaventure, qui +avait accompagné le chevalier en 1689.</p> + +<p>On passa ensuite devant les îles sauvages et devant le +cap Dragon, au 62e degré de latitude.</p> + +<p>Le 9 d'octobre on longeait les îles Button, et enfin le 10 +octobre 1697, on était hors de danger à l'entrée du +détroit, où l'on avait passé précédemment le 7 juillet, en +se rendant dans la baie d'Hudson.</p> + +<p>M. de La Potherie cite alors ces vers d'Horace adressés +à Virgile, qui se rendait d'Italie à Athènes avec un +vent de nord-ouest:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Ventorumque regat pater,</p> +<p>Obstrictis aliis, proeter Iapyga...</p> + </div> </div> + +<p>C'était le vent d'Iapyx qui était favorable à Virgile, +comme lu vent nord-ouest qui poussait l'escadre vers la +sortie du détroit.</p> + +<p>Dans cette traversée, M. de La Potherie fait remarquer +que les équipages furent rudement éprouvés par le +scorbut.</p> + +<p>Les hommes étaient exposés à prendre cette terrible +maladie par l'usage des viandes salées, par les rafales +continuelles qui couvraient d'eau les bâtiments, par l'impossibilité +de changer d'habits et de linge qui était en +petite quantité. Plusieurs succombèrent.</p> + +<p>L'escadre arriva à Belle-Isle le 9 novembre, et deux +semaines après, Rochefort, terme de la navigation, était +en vue.</p> + +<p>En terminant sa relation, M. de La Potherie croit +devoir assurer que l'occupation de la baie d'Hudson n'offrait +pas assez d'avantages de commerce pour affronter +les périls d'une navigation si longue et si difficile dans +des climats si rigoureux.</p> + +<p>Mais tel n'était pas le sentiment du chevalier d'Iberville, +qui savait très bien le parti que les Anglais pouvaient +tirer de ce pays.</p> + +<p>C'est ce qui a été confirmé par la suite des événements. +Les Anglais revinrent plus tard; ils s'assurèrent +de tout le pays, favorisèrent des associations puissantes, +et ces commerçants, avec les subsides et les primes du +gouvernement, établirent deux grandes compagnies qui +se mirent à la tête du commerce des fourrures dans le +monde entier.</p> + +<p>Ce sont les deux compagnies de la baie d'Hudson et +du Nord-Ouest, qui, jusque dans les derniers temps, ont +réalisé des bénéfices montant presque chaque année à la +somme de vingt à vingt-cinq millions de francs.</p> + +<p>D'Iberville, à son retour, vit le ministre des colonies, et +lui exposa avec force la situation de la Nouvelle-France, +et le danger que lui faisait courir le voisinage des Anglais.</p> + +<p>Ces représentations eurent un plein succès, et le ministre +chargea d'Iberville d'une expédition plus considérable +que toutes celles qui lui avaient été confiées +jusque-là.</p> + +<p>C'est ce que nous verrons dans les chapitres suivants.</p> +<br><br><br> + + + +<h3>CINQUIÈME PARTIE</h3> +<br><br> + + + +<h3>EXPÉDITION DU MISSISSIPI.</h3> + +<p>M. d'Iberville quitta la baie d'Hudson on 1697 et revint +en France. Il rendit compte de sa mission et énonça +les moyens qu'il y avait à prendre afin d'en assurer le +succès. Il parle ainsi de l'avenir des possessions françaises +en Amérique:</p> + +<p>«Suivant lui, il fallait s'occuper des dangers qui +menaçaient nos établissements. Ces dangers venaient du +voisinage de puissances qui étaient redoutables par leur +nombre et par une position supérieure à celle des colonies +françaises.</p> + +<p>«Vis-à-vis de nos colonies du nord, les Anglais et les +Hollandais occupaient des pays d'un climat tempéré et +d'une production surabondante.</p> + +<p>«Ils pouvaient attirer des quantités innombrables +d'émigrants; de plus, ils pouvaient les établir avantageusement +et les fixer pour jamais.</p> + +<p>«Les Français qui viennent dans la Nouvelle-France +y sont attirés par quelques avantages: par l'immensité +des forêts et des pêcheries à exploiter; mais ils ont à, +lutter contre un climat si rigoureux, qu'ils ne songent +après avoir amassé quelque bien, qu'à s'en aller le faire +fructifier dans la mère patrie. De là, une cause d'infériorité +pour les colonies françaises. Les Anglais sont établis +dans le sud, sous une zône supérieure à celle de leur +propre pays; quand ils en ont joui pendant quelques +années, il ne veulent plus partir et contribuent à élever +ainsi chaque année le chiffre de leur population.</p> + +<p>«Aussi les Français ne se comptent que par vingt +mille, et leurs voisins par plus de deux cent mille.</p> + +<p>«Pour soutenir la concurrence, il faudrait donc que +tout en conservant les possessions si avantageuses du +nord, la France songeât à occuper les contrées si favorables +du sud, sur les rives du Mississipi et du Missouri, +et cela jusques aux bords du golfe du Mexique, où se +trouvent les plus beaux pays du monde.</p> + +<p>«Et ce serait d'autant plus urgent que les Anglais +se préparent à s'établir dans ces immenses contrées du +sud.»</p> + +<p>Et il concluait par ces paroles:</p> + +<p>«Si la France ne se saisit de cette partie de l'Amérique +qui est la plus belle, pour avoir une colonie capable +de résister aux forces de l'occupation anglaise, celle-ci, +qui est déjà très considérable, s'augmentera de manière +que dans moins de cent années, elle sera assez forte pour +se saisir de toute l'Amérique et en chasser toutes les +autres nations.</p> + +<p>«D'un autre côté, la possession du Canada ne peut +avoir son prix que par l'extension à l'ouest par le Mississipi, +et cette extension n'a absolument d'utilité que par +la possession des bouches de ce fleuve, qui mettra le +grand Ouest en communication avec les îles françaises +des Antilles, et principalement avec Saint-Domingue.»</p> + +<p>Vauban, dans ses considérations sur l'avenir des colonies +françaises, avait absolument les mêmes idées que le +chevalier d'Iberville. Quant à la qualité des établissements +coloniaux, disait-il, il n'y a rien de plus noble et +de plus nécessaire.</p> + +<p>«Rien de plus noble, parce qu'il n'y va pas moins que +de donner naissance et accroissement à une immense +monarchie qui, pouvant s'élever au Canada, à la Louisiane +et à Saint-Domingue, deviendra capable de balancer +toutes les autres puissances de l'Amérique et d'enrichir +les rois de France.</p> + +<p>«Rien de plus nécessaire, parce que, sans cet accroissement, +à la première guerre avec les Anglais et les Hollandais, +nous perdrons nos possessions sans espoir d'y +jamais revenir.»</p> + +<p>Dans le même temps on remit à M. de Pontchartrain +un mémoire qui avait été rédigé par M. d'Ailleboust, fils +de l'ancien gouverneur de Montréal, et qui résume toutes +les données fournies par les différents explorateurs de +l'Ouest et du Mississipi, comme Marquette, Jolliet, La +Salle, de Tonty, etc.</p> + +<p>«Le pays où l'on propose à Monseigneur d'établir une +nouvelle colonie est d'une richesse admirable et du plus +bel avenir. Il est d'une grande étendue, car le Mississipi +qui l'arrose a plus de six cents lieues de longueur, allant +du 46e degré de latitude au 30e.</p> + +<p>«Ce fleuve est alimenté par plusieurs rivières très +telles, venant les unes de l'est, comme l'Ohio, le Wabash, +le Tennessee, les autres de l'ouest, comme le Red River, +l'Arkansas et le Missouri.</p> + +<p>«Les seuls habitants sont des sauvages paisibles, hospitaliers +et amis des Français. Ils sont relativement peu +nombreux. Enfin, c'est une contrée d'une fertilité incomparable.</p> + +<p>«Le climat est tempéré, l'air pur, le pays capable de +produire toutes les choses nécessaires à la vie.</p> + +<p>«Le maïs et les vignes y sont en abondance, ainsi que +les arbres à fruits, et produisent deux fois par année.</p> + +<p>«La plupart des fruits y sont plus gros et meilleurs +que les nôtres. Enfin, il y en a des quantités qui nous +sont inconnues: les bananes, les ananas, et bien d'autres.</p> + +<p>«Les chanvres ont huit à dix pieds de hauteur, les oliviers +poussent jusqu'à trente pieds au-dessous des branches.</p> + +<p>«Les chênes sont énormes et comparables à ceux de +Norwège. Les pêchers, les pruniers, les figuiers produisent +des fruits énormes et mûrissent deux fois par an.</p> + +<p>«Les copals, les pins, les cypriers, les ciriers, les châtaigniers +abondent, et les marronniers sont aussi beaux que +ceux de Lyon. Les melons et les patates sont d'un revenu +abondant.</p> + +<p>«Le gibier est nombreux en castors, en chevreuils, en +cerfs plus grands que ceux de l'Europe. Les boeufs +sauvages donnent le plus beau cuir; on les rencontre, +ainsi que les chevaux, par groupes de plusieurs milliers. +Les prairies et les forêts sont remplies de faisans, de +pigeons, d'outardes et de dindons sauvages.</p> + +<p>«On peut en tirer une infinité de pelleteries, des cuirs +et des laines très fines et très abondantes.</p> + +<p>«On trouve des métaux en quantité: du plomb, du +cuivre, de l'étain, etc.</p> + +<p>«Il y a abondance de bois de construction faciles à +transporter par la quantité des rivières navigables. Il y +a aussi abondance de bois précieux, de couleurs, et +propres à la marqueterie.</p> + +<p>«Le tabac, le sucre et le coton y viennent très bien et +sont aussi beaux que ceux des tropiques.</p> + +<p>«Enfin, c'est un pays de plus grand avenir.</p> + +<p>«La position est avantageuse au commerce; à proximité +des Antilles d'une part, et de l'autre, du Mexique et +du Pérou.»</p> + +<p>Ces renseignements concordaient avec les assertions de +La Salle et de Tonty. Ces hommes héroïques, au prix de +leurs jours, avaient non seulement reconnu la richesse +incroyable de ces pays, mais ils en avaient aussi frayé le +chemin et reconnu les voies. De plus, ils avaient noué +des relations qui n'avaient laissé que de bons souvenirs +et avaient fait aimer le nom français.</p> + +<p>«Quand on examine les extrémités où ces hommes +d'un caractère si élevé se sont réduits pour conquérir +des empires à l'Europe, quand on pèse le peu de gloire +qu'ils ont acquise à côté des misères qu'ils ont supportées, +on s'étonne et on gémit de l'oubli où leur mémoire est +tombée. Le nom de La Salle avait disparu de cette +terre après que les dernières traces de son expédition +furent effacées.»</p> + +<p>Ces renseignements, qui concordaient avec plusieurs +documents que le ministre avait déjà en sa possession, +déterminèrent à exécuter immédiatement ce qui +avait été arrêté depuis longtemps. On trouvait le moment +urgent: on savait que les Anglais avaient l'intention +de se rendre au Mexique.</p> + +<p>La décision fut prise. Dès le 15 février 1698, M. d'Iberville +fut prévenu de réunir tous les Canadiens qui étaient +revenus à la Rochelle avec lui et avec son frère de Sérigny, +afin qu'ils pussent se joindre à l'expédition.</p> + +<p>Le ministre avait l'estime la plus haute pour ces marins +intrépides qui s'étaient distingués à la baie d'Hudson +et à l'île de Terre-Neuve. M. de Frontenac avait signalé +leur mérite en ces termes: «Je me fais fort de fournir +des gens plus habiles qu'aucuns de l'Europe: ce sont les +Canadiens. Ils naissent canotiers et sont habitués à l'eau +comme poissons.»</p> + +<p>Ensuite, on procéda à l'armement des bâtiments. Le 10 +juin, le ministre donna la liste des officiers. Il y avait deux +bâtiments: la <i>Badine</i>, de 40 canons, le <i>Marin</i>, de 30 +canons, et plusieurs felouques.</p> + +<p>Liste des officiers devant servir sur la <i>Badine</i>: le sieur +d'Iberville, capitaine de frégate; le sieur Lescalette, lieutenant +de vaisseau: le sieur Moreau, enseigne: le sieur +de Marigny, enseigne en second; de La Gauchetière et +de Bienville, gardes de marine.</p> + +<p>Officiers devant servir sur le <i>Marin</i>: commandant, le +sieur de Surgère, capitaine de frégate; le sieur du Hamel +et le sieur de Sauvalle, lieutenants de vaisseaux; le sieur +de Villautreys, enseigne, et le sieur de Sainte-Colombe, +garde de la marine.</p> + +<p>Le 10 juin, d'Iberville adressait un nouveau mémoire, +où il exposait ses vues en ces termes:</p> + +<p>«Pour faire un établissement sur le Mississipi, il faudrait +au moins quatre bâtiments:</p> + +<p>«1° Un navire de 50 canons avec 250 hommes d'équipage; +2° une frégate de 20 canons, avec 120 hommes; +3° un bâtiment de 12 canons, avec 65 hommes; 4° un +bâtiment de charge monté par 80 hommes, dont 30 soldats; +huit mois de vivres, avec faculté d'accoster à Saint-Domingue +pour prendre de la viande fraîche, si nécessaire +dans les grandes traversées. Je n'arrêterai qu'une dizaine +de jours, et il serait bon de ne rien dire du but du voyage +à Saint-Domingue, à cause de la proximité de la colonie +anglaise de la Jamaïque.</p> + +<p>«De là, il faudra longer la côte américaine à 50 lieues +de la Floride jusqu'à la baie du Saint-Esprit, qui est à +moitié de la distance entre la Floride et la baie Saint-Louis, +où La Salle était allé atterrir en son voyage.</p> + +<p>«La baie du Saint-Esprit est à 100 lieues de la baie +Saint-Louis; de là, j'enverrais un bâtiment à l'Acadie +pour ramener 50 Canadiens. Il faut des marchandises pour +présenter aux sauvages: haches, chaudières, aiguilles, rassades, +clous, etc. Ces objets représentent au moins 20,000 +francs de dépenses. Enfin, je demanderais que mes ordres +soient généraux, comme à la haie d'Hudson, à cause des +inconvénients qui arrivent quand les ordres sont trop +bornés, dans une entreprise de cette longueur et de cette +importance, où l'on ne peut tout prévoir.»</p> + +<p>Le 23 juillet, le ministre envoya au sieur d'Iberville +ses instructions, dans lesquelles nous voyons qu'il +acquiesce à toutes les suggestions qui lui avaient été +énoncées.</p> +<br><br> + +<blockquote class="ill"> + +<p class="milieu"><img alt="" src="images/228s.png"><br><a href="images/228l.png">(Cliquer pour agrandir)</a></p> + + + +<h4>OCEAN ATLANTIQUE.</h4> + +<p><b>Vaste étendue d'eau qui sépare l'Europe et l'Afrique de +l'Amérique. Cet océan forme la mer des Antilles, la Manche, +la mer d'Irlande, la mer du Nord, la mer Baltique et la Méditerranée, +qui communique avec l'Atlantique par des passes +très étroites. Les principaux tributaires sont, en Europe; la +Tamise, la Seine, la Loire, la Garonne, etc.; en Amérique, le +Saint-Laurent, l'Orénoque, l'Amazone, la Plata. Dans cet +océan, il y a plusieurs courants; d'abord, le courant équinoxial, +qui se dirige du Sénégal au Yucatan, puis le Gulf-Stream, +qui longe la côte est de l'Amérique, entre ensuite dans +le golfe du Mexique, puis se dirige vers le nord jusqu'au Labrador, +d'où il traverse l'Atlantique pour aller échauffer les +côtes de la France et de l'Angleterre jusqu'au cap Nord, au +sommet de l'Europe. Au sud-est, on trouve ce qu'on appelle +la mer des sargasses, vaste assemblage de plantes marines qui +rendent la navigation difficile.</b> +</p></blockquote> +<br><br><br> + + + +<h3>CHAPITRE II</h3> + +<h3>PREMIER VOYAGE.</h3> + +<p>Tous les préparatifs étaient faits avec le soin que +d'Iberville mettait à tout ce qu'il entreprenait. Le départ +fut fixé pour le 24 octobre 1698.</p> + +<p>Il y avait quatre bâtiments; deux frégates: la <i>Badine</i> +et le <i>Marin</i>. Il y avait 200 hommes d'équipage, dont +50 Canadiens et le reste moitié soldats et matelots, et +près de 100 canons.</p> + +<p>M. d'Iberville, comme toujours, avait pris soin des +intérêts spirituels de ses hommes. Il avait avec lui un +aumônier, et sur l'autre bâtiment, le Père Anastase Douay, +qui connaissait les langues indiennes et avait accompagné +M. de La Salle en 1682 dans son exploration du Mississipi.</p> + +<p>D'Iberville comprenait l'importance de la mission qui +lui était confiée; il savait qu'il avait à lutter contre de +grands obstacles; la traversée dans des mers inconnues, +la jalousie et la haine de deux nations puissantes fortement +implantées dans ce nouveau monde: l'Espagne avec +le Mexique et le Pérou; l'Angleterre avec les rives de +l'Atlantique depuis la Nouvelle-Angleterre jusqu'à la +Caroline.</p> + +<p>Mais il mettait sa confiance dans ce souverain Maître +qui lui avait donné le succès dans les tentatives les plus +aventureuses. C'était ce qui le distinguait tout particulièrement; +une audace invincible et un esprit de foi +qui lui montrait, au-dessus de toute chose, la divine Providence +et les intérêts de la religion.</p> + +<p>Nous avons sous les yeux trois relations de ce premier +voyage: celle de M. d'Iberville, celle de M. de Surgère, +et celle d'un maître charpentier, qui est pleine de détails +et qui s'accorde avec les deux autres sur les points +essentiels.</p> + +<p>Nous remarquons d'abord que le départ de l'escadre +ne fut signalé par aucune démonstration publique, et +cependant il s'agissait de conquérir un monde. Il y avait +une raison à cette absence de publicité; on ne voulait +pas donner l'éveil aux Anglais ni aux Espagnols, et M. +d'Iberville avait recommandé lui-même d'expliquer son +départ par la nécessité d'aller porter des renforts à +l'Acadie et à la Nouvelle-France.</p> + +<p>L'expédition devait suivre la voie inaugurée par Christophe +Colomb dans sa première traversée. Il fallait longer +l'Afrique jusqu'aux îles Canaries. La se trouvent ces +vents alizés qui, vers le 23e degré de latitude, soufflent +avec force de l'est à l'ouest; ensuite l'on devait remonter +au nord pour trouver l'île de Saint-Domingue, occupée +en partie par les Français et où l'on devait avoir un premier +lieu de ravitaillement.</p> + +<p>Douze jours après le départ de Brest, on était au 28e +degré en vue de l'île de Madère et celle de Porto Santo.</p> + +<p>On suivit alors la direction des vents alizés, et l'on +traversa cette partie de la mer que l'on voit toute couverte +d'herbes et de plantes tropicales apportées par les +courants marins qui vont de l'Amérique à l'Afrique.</p> + +<p>Le 19, on arriva au tropique du cancer, au 23e degré +de latitude, et M. de Surgère nous dit qu'il fallut subir +la cérémonie du baptême, qui était déjà dans les traditions +des hommes de mer.</p> + +<p>C'était le 20 novembre. Tous les matelots, dans les +costumes les plus grotesques qui représentaient les divinités +de la mer, s'adressaient à ceux qui traversaient la +ligne pour la première fois et les obligeaient à passer par +une immersion plus ou moins complète, que l'on appelait +le <i>baptême du tropique</i>. Il suffisait d'une petite gratification +pour en être dispensé.</p> + +<p>Au bout de quelques jours on s'aperçut qu'on approchait +de contrées nouvelles; les régions tropicales. L'air +était plus doux, le ciel d'un éclat ravissant. On y contemplait +des nuances claires et profondes qui semblaient +révéler quelque chose de l'immensité du firmament. Les +doux zéphirs qui répandaient leurs effluves rafraîchissaient +et apportaient en même temps l'odeur suave de +plantes et de parfums inconnus aux régions que l'on +venait de quitter.</p> + +<p>A ce signe, M. d'Iberville voyait l'approche des terres +bénies qu'il recherchait. Les Canadiens, dont les sens si +subtils n'avaient éprouvé jusque-là que les impressions +après du nord, saluèrent l'annonce d'une contrée nouvelle, +les douces visions du matin, les splendeurs du +milieu du jour, les spectacles féeriques du soleil couchant, +tout était nouveau pour ces rudes explorateurs des +régions du nord.</p> +<br><br><br> + + +<h3>CHAPITRE III</h3> + +<h3>ARRIVÉE AUX ANTILLES.</h3> + +<p>Enfin, on contempla, les cimes lointaines de la plus belle +île de l'archipel Indien; c'était l'île d'Haïti, que les Espagnols, +un souvenir de la patrie, avaient baptisée du nom +gracieux d'Hispaniola. Cette île, presque aussi grande que +l'Irlande, s'élève en pyramide sur l'Océan.</p> + +<p>Dans le lointain, l'on contemplait des montagnes qui +semblaient étagées jusqu'à la hauteur de 3,000 pieds, elles +présentaient les formes les plus élégantes. On pouvait admirer +sur l'horizon les cimes bleues des derniers sommets; +sur lea penchants, des forêts et une végétation abondante; +sur les rives, les dentelures des baies, coupées par +des promontoires couverts de mousse et venant apporter +jusqu'au sein de la mer des géants de verdure qui baignaient +leurs branches au sein des ondes les plus transparentes. +Ces eaux reflétaient le pur azur du ciel; au +loin, des échappées laissaient contempler des étendues +immenses, plantées de palmiers et d'orangers, qui offraient +des dispositions régulières comme celles de la main de +l'homme.</p> + +<p>Les richesses de la nature tropicale resplendissaient +partout; des pins et des palmiers énormes, des cactus gigantesques. +C'était une succession, non interrompue de +prodiges.</p> + +<p>Les équipages acclamaient au passage ces visions enchantées, +et faisaient retentir les airs de cantiques sacrés +que la surface unie des eaux rendaient encore plus éclatants.</p> + +<p>«Le 3 décembre, nous voyons le cap Français, qui avait +été atteint en 39 jours depuis le départ de Brest. Aussitôt +l'équipage se met à l'oeuvre et l'on fait de l'eau, du bois, +de la viande fraîche et des volailles pour le soulagement +des hommes. On fait du biscuit avec la fleur, parce qu'il +n'y avait pas eu de place pour en emporter sur les bâtiments; +enfin, l'on monte les embarcations, les biscayennes +qui avaient été mises <i>en bottes</i> sur le pont.</p> + +<p>M. de Chateaumorand était arrivé le 30 novembre 1698.</p> + +<p>C'était le commandant d'un bâtiment du 50 canons, nommé +le <i>Français</i>, qui avait été désigné pour venir assister +M. d'Iberville dans sa prise de possession des rives du +golfe du Mexique. Il était le neveu de M. de Tourville et +le parent de M. d'Urfé, prêtre de Saint-Sulpice à Montréal, +Enfin, comme M. Ducasse, le gouverneur, ne se trouvait +pas au Cap, mais avait été se reposer au sud de l'île, dans +le district de Léogane, M. d'Iberville s'y dirigea aussitôt.</p> + +<p>M. d'Iberville se mit en rapports avec le gouverneur et +obtint tous les ravitaillements qui lui étaient nécessaires. +Le gouverneur parut enchanté des vues du commandant +et de son air de résolution. Il lui accorda quelques flibustiers +pour remplacer les hommes qui avaient succombé +dans la traversée; il y avait six Canadiens et deux écrivains +de morts, ce qui fait dire a M. d'Iberville: «La maladie +n'en veut qu'aux Canadiens et aux écrivains.»</p> + +<p>M. d'Iberville dit qu'il partit de Léogane le premier +jour de l'année 1699, à midi, étant alors au 78e degré de +longitude.</p> + +<p>Il savait très bien qu'il ne devait pas suivre le côté +nord de l'île de Cuba, à cause des grands courants venant +du sud, qui font le tour du golfe du Mexique et qui remontent +par le bras de mer situé entre Cuba et la Floride.</p> + +<p>Il longea donc avec son escadre la côte sud de l'île de +Cuba. Il parcourut toutes ces petites îles qui environnent +Cuba au sud, qui sont ravissantes de fraîcheur et +de forme, couvertes de palmiers et d'orangers chargés de +fleurs et de fruits. Il vit alors ces sites enchanteurs et +parfumés que Christophe Colomb avait appelés «les +jardins de la reine», à cause des merveilles de leur végétation. +Il fallait passer au milieu de ces îles environnées +de coraux et de madrépores, où les navires pouvaient +échouer; mais le commandant savait trouver son chemin +au milieu de tous ces obstacles. Il était d'ailleurs grandement +aidé par l'expérience d'un vieux marin nommé +M. de Graff, que M. de Chateaumorand avait pris avec lui +au Cap, et qui avait navigué pendant plusieurs années +au milieu de ces parages.</p> + +<p>Le 4 janvier, on était à l'extrémité ouest de Saint-Domingue; +ensuite, on arriva à Santiago, ville principale +de Cuba. Le 9, on était au cap de Corientes, à l'extrémité +ouest de Cuba; et enfin, le jour suivant, en face du +cap de Cruz, ainsi nommé parce que Christophe Colomb +y avait planté une croix.</p> + +<p>Les jours suivants, on entrait dans les eaux de la Floride, +et en suivant les courants du sud, l'on avançait vers +les côtes est du golfe.</p> + +<p>La <i>Badine</i>, le <i>Marin</i> et le <i>Français</i> voguaient +de conserve dans le golfe, accompagnés des felouques et des +tartanes qui portaient les provisions.</p> + +<p>Pour ceux qui connaissaient le but de ce voyage, +le spectacle était imposant. C'était une marche comparable +à celle de l'escadre de Christophe Colomb, lorsqu'il +accosta, non loin de là, aux premières Antilles.</p> + +<p>C'était un nouveau monde que d'Iberville allait aborder; +il était considérable et était réservé au plus grand +avenir.</p> + +<p>Actuellement, les Antilles, où s'arrêtèrent les explorations +de Colomb, ne comptent pas un million d'habitants, +tandis que les pays dont M. d'Iberville allait prendre possession +en comptent aujourd'hui près de dix millions, +et la dixième partie seule est encore explorée.</p> +<br><br><br> + + +<h3>CHAPITRE IV</h3> + +<h3>ARRIVÉE DEVANT LES RIVES DU GOLFE DU MEXIQUE.</h3> + +<p>Le 2 février, on passa près des îles à l'ouest qui cachent +le delta du Mississipi. Elle furent nommées, de la fête du +jour, du nom d'îles de la Chandeleur, qu'elles conservent +encore aujourd'hui. M. d'Iberville, ni personne de l'équipage, +ni M. de Graff, ni le pilote qui lui avait été donné +par M. Ducasse, ne connaissaient l'existence de cet +immense triangle de détritus, amenés au milieu de la mer +par le Mississipi et qui, à partir du trentième degré, s'avance +dans la mer et à près de quarante lieues d'étendue.</p> + +<p>Il avait calculé que le Mississipi débouchait au 30e +degré de latitude, à mi-distance de la baie Saint-Louis et +de la Floride, laquelle côte suivait constamment la ligne +du 30e degré de latitude. Il ignorait que le Mississipi, +arrivé à cette hauteur, avait amené un immense amas +d'alluvion, et que son embouchure était reportée à 40 +lieues plus loin.</p> + +<p>D'ailleurs, il voulait avant tout explorer les rives des +possessions espagnoles. Il dirigea donc ses bâtiments vers +le 30e degré, en marchant en ligne droite à partir de l'extrémité +ouest de l'île de Cuba.</p> + +<p>Après avoir dépassé les îles de la Chandeleur, il se dirigea +à l'est pour explorer toute la côte, en commençant, du +côté de la Floride, par les pays occupés par les Espagnols.</p> + +<p>Il aborda d'abord au 90e degré de longitude, et il reconnut +Pensacola, station espagnole. Il la croyait considérable, +mais il n'y trouva que quelques soldats. Il se dirigea +vers l'ouest pour explorer la côte et la débarrasser de +toute occupation étrangère.</p> + +<p>Il parcourut la côte depuis la Floride à l'est jusqu'aux +lacs situés à l'ouest à la tête du delta, examinant et sondant +partout. Alors, ayant vérifié qu'il n'y avait ni +Anglais ni Espagnols dans tout ce parcours, et de plus +ayant appris par les relations des sauvages et par le +témoignage des Espagnols qu'il y avait l'embouchure +d'un grand fleuve en remontant au sud-ouest, il se décida +à prendre connaissance de ces localités.</p> + +<p>Il commença par établir un fort dans l'endroit qu'il +jugea le plus convenable, à moitié chemin de l'occupation +des Espagnols à Pensacola.</p> + +<p>Pendant qu'il était occupé à cet établissement, il examina +tout le pays d'alentour et accueillit avec empressement +la visite des tribus sauvages environnantes.</p> + +<p>Quant au pays, il était presque aussi beau que le littoral +de Saint-Domingue. L'on voyait des pins et des cypriers +sur de grandes étendues, des prairies surabondantes, +des arbres à fruits d'une force de végétation inconnue +en Europe. Tout était à l'avenant: des outardes ou oies +sauvages énormes, des poules d'Inde qui volaient par légions +et que l'on pouvait prendre avec la main ou tuer à +coups de fusil sans enrayer les autres. Dans ces étendues, +des fruits pleins de saveur, des plantes pleines d'arômes, +une végétation vigoureuse recelant dans ses profondeurs +des milliers d'oiseaux pélagiques: des cormorans, des canards, +des flamants; tandis que le vol et les cris des perroquets +animaient la solitude.</p> + +<p>Le 4 février, M. d'Iberville fit une excursion sur les +bords: il vit des quantités de chênes de la plus belle venue, +des ormes, des frênes, des pins, des vignes en grand +nombre; sur le sol, des herbes vigoureuses semées de violettes, +de giroflées, de féveroles, comme à Saint-Domingue; +des noyers d'une fine écorce, des bouleaux. Le temps +était très beau, l'air très chaud. Il explorait et faisait sonder +toutes les embouchures des fleuves principaux qui se +rendaient à la mer.</p> + +<p>Après l'admiration pour les richesses de cette nature +presque tropicale, M. d'Iberville avait une attention particulière +pour s'attirer la confiance et l'affection des indigènes, +qui entraient pour une grande part dans ses projets d'avenir.</p> + +<p>Ceux-ci détestaient les Espagnols, dont ils avaient depuis +longtemps éprouvé le caractère violent et implacable; +de plus, ils surent bientôt que les Français établis +dans les régions du Nord s'étaient toujours attachés à, +gagner les Indiens qui les environnaient, par les procédés +les plus affectueux et les plus généreux.</p> + +<p>Les Biloxis vinrent d'abord saluer les nouveaux arrivés, +et il paraît, d'après la relation de Pénicaud, qu'ils purent +s'entendre avec plusieurs Canadiens qui connaissaient +l'iroquois et qui formaient une forte partie des équipages.</p> + +<p>Après les Biloxis, vinrent cinq autres nations situées aux +environs du Mississipi: les Bayagoulas, les Chichipiacs, +les Oumas, les Tonicas.</p> + +<p>Pénicaud raconte les cérémonies qui accompagnaient +ces rencontres. Les sauvages arrivaient en présentant, en +signe de bienvenue, une énorme pipe longue d'une aune, +ornée dans toute sa longueur d'une immense quantité de +plumes disposées en forme d'un vaste éventail; c'est ce +qu'ils appelaient «le calumet». Ils le chargeaient de tabac, +l'allumaient, puis le présentaient au nouvel arrivé. M. +d'Iberville, qui n'avait jamais fumé, nous dit-il, n'en pouvait +supporter le goût, mais il ne disait rien, fumait et +refumait avec la plus grande complaisance. Pénicaud rend +compte d'une de ces cérémonies, qui fut plus solennelle +que les autres.</p> + +<p>Les chefs des cinq nations que nous venons de nommer +vinrent au fort avec leurs hommes. Ils chantaient tous. +Ils commencèrent par dresser un poteau orné de verdure +et de couleurs éclatantes, puis ils dansèrent autour, tandis +que plusieurs d'entre eux allèrent chercher M. d'Iberville. +Chantant avec leurs instruments et leurs tambours, ils +firent monter M. d'Iberville sur le dos d'un sauvage, qui +devait servir de coursier, et qui imitait l'allure et les courbettes +et même les hennissements d'un cheval d'apparat.</p> + +<p>Lorsqu'on fut arrivé au poteau, on fit asseoir M. d'Iberville +avec ses gens sur des peaux de chevreuils, puis on +commença une danse guerrière pendant laquelle chacun +des sauvages, revêtu de ses armes, allait frapper de son +casse-tête des coups sur le poteau et racontait ses exploits.</p> + +<p>M. d'Iberville répondit à ces démonstrations en faisant +venir les présents: des couteaux, des rassades, du vermillon, +des fusils, des miroirs, des peignes; de plus, des +habillements; des capots, des mitasses, des chemises, des +colliers et des bagues. Les Canadiens, qui avaient l'usage +de tous ces habillements, en revêtaient les sauvages. +Après cela M. d'Iberville servit un repas pour tous les +assistants; de la sagamité aux pruneaux, des confitures, +du vin, de l'eau-de-vie, à laquelle on mit le feu, ce qui +émerveilla les sauvages.</p> + +<p>Après cette cérémonie, M. d'Iberville prit ses dispositions +pour continuer son exploration. Il savait désormais +où était l'embouchure du Mississipi, c'est-à-dire à quinze +ou vingt lieues au sud-ouest. Là se trouvait l'embouchure +d'un grand fleuve que les sauvages appelaient la +Malbanchia, et les Espagnols, la rivière aux Palissades, à +cause des arbres qui on barraient l'ouverture, ce qui +s'accordait avec les relations de M. de La Salle.</p> + +<p>M. d'Iberville avait reconnu qu'il n'y avait ni Anglais +ni Espagnols dans le golfe, et qu'il n'avait à craindre +aucune rencontre ennemie. Dès lors, il prit congé de M. +de Chateaumorand, dont il n'avait plus à réclamer l'assistance. +Ils se quittèrent dans les meilleurs termes.</p> + +<p>M. de Chateaumorand appréciait hautement la capacité +et le zèle de M. d'Iberville, et il le traitait avec la plus +grande considération, comme un vrai gentilhomme. Cela +formait un contraste sensible avec les duretés que M. de +La Salle avait eu à endurer du commissaire de la marine +royale qui l'accompagnait, et qui, par son entêtement et +son ignorance, avait fait manquer toute l'entreprise. M. +de Chateaumorand laissa une centaine de barriques de vin, +de la fleur et du beurre dont M. d'Iberville avait besoin, +et il partit pour Saint-Domingue, où il pouvait se ravitailler.</p> +<br><br><br> + + +<h3>CHAPITRE V</h3> + +<h3>VOYAGE A LA MALBANCHIA.</h3> + +<p>M. de Chateaumorand partit le 20 février. M. d'Iberville +fit ses préparatifs de voyage. Il était assuré qu'il +n'avait aucun obstacle à craindre de la part des Espagnols +ni de la part des Anglais. Il savait qu'il pouvait compter +sur les bonnes dispositions des sauvages.</p> + +<p>Le 27 février, jour fixé, il partit de Biloxi avec deux +biscayennes et deux canots, et 50 hommes armés de fusils +et de haches. Ils avaient pour 20 jours de vivres. Presque +tous ces hommes étaient des Canadiens éprouvés +dans les expéditions précédentes, et les autres, des +flibustiers de Saint-Domingue.</p> + +<p>Il y avait deux pierriers sur les biscayennes pour +imposer aux sauvages. M. d'Iberville était sur l'une des +biscayennes avec son frère M. de Bienville, et M. de Sauvalle +sur l'autre, avec le Père Anastase, Récollet, +qui avait sa chapelle avec lui. Les prières se faisaient +matin et soir comme sur les vaisseaux, et lorsqu'on pouvait +débarquer le dimanche, le père disait la messe.</p> + +<p>Le 27 et le 28, on commença à longer à l'ouest une +grande île de sable. On passa ensuite devant plusieurs +baies environnées d'herbe et de joncs, mais sans bois.</p> + +<p>En naviguant, on faisait la plus grande attention à ne +passer l'embouchure d'aucune rivière.</p> + +<p>Le 1er mars, qui était un dimanche, on aborda à une +île, et le père dit la messe pour l'équipage.</p> + +<p>L'autel fut dressé sous un bouquet d'arbres, et connue +le sol était très humide en quelques endroits, d'Iberville +fit couper des branches pour les mettre sous les pieds des +hommes, afin de les préserver de toute incommodité. Dans +la journée, les gens tuèrent plusieurs chats sauvages: +l'île en était remplie, et on l'appela l'île aux Chats, nom +qui a subsisté jusqu'à présent.</p> + +<p>Il fallait tenir la mer à une certaine distance parce +que le vent était violent et pouvait pousser sur les rochers; +mais en même temps il ne fallait pas s'éloigner +beaucoup, pour n'être pas enlevé par la mer, qui était très +forte.</p> + +<p>«C'est un métier bien gaillard, dit M. d'Iberville, que +de découvrir les côtes de la mer avec des chaloupes qui +ne sont ni assez grandes pour tenir la mer quand elles +sont sous voiles, ni même quand elles sont à l'ancré, et +qui sont trop grandes pour aborder à une côte plate, où +elles touchent et échouent à une demi-lieue au large.»</p> + +<p>C'est alors qu'étant obligé de gagner la côte, l'équipage, +vers le soir du 2 mars, aperçut des rochers très rapprochés +les uns des autres et à travers lesquels passait un grand +courant.</p> + +<p>C'était une rivière, et d'Iberville pressentit que c'était +celle qu'il cherchait.</p> + +<p>Il s'approcha avec précaution, parce que le courant +était rapide à faire une lieue et demie à l'heure. M. d'Iberville +reconnut alors plusieurs circonstances qui s'accordaient +avec les informations de M. de La Salle.</p> + +<p>Les eaux conservaient leur douceur à une grande distance +dans la mer, comme l'avait dit M. de La Salle. Les +roches étaient très nombreuses, très rapprochées et l'on +voyait qu'elles étaient de bois pétrifié avec la vase; elles +résistaient à la mer et elles étaient toutes noires; parfois +elles étaient espacées de vingt pas et d'autres fois +beaucoup plus; mais elles conservaient l'aspect d'une +palissade, comme l'avaient affirmé les Espagnols. Le +fleuve avait 400 toises de largeur, avec une rapidité +extraordinaire.</p> + +<p>D'Iberville reconnut que c'était le Mississipi, et qu'il +contemplait cette embouchure que M. de La Salle n'avait +pu découvrir.</p> + +<p>La satisfaction était grande chez tous ceux qui prenaient +part à l'expédition. Les gens d'Iberville, qui lui +étaient si dévoués, étaient heureux de voir leur chef bien-aimé +couronné encore de succès dans une entreprise tentée +vainement jusqu'à lui. M. d'Iberville remerciait la +divine Providence; il voyait se réaliser toutes ses espérances. +Il se trouvait comme en possession d'un nouveau +monde qu'il avait promis au roi et à M. de Pontchartrain; +enfin, le titre de gouverneur de la Louisiane lui +était désormais acquis. Le Père Douay considérait surtout +les intérêts spirituels de ce grand continent.</p> + +<p>Le lendemain, 3 mars, l'équipage aborda à l'entrée du +fleuve; au matin, la sainte, messe fut dite en actions de +grâces et on chanta le <i>Te Deum</i>.</p> + +<p>L'émotion du Père Douay, qui était un saint homme, +était au comble, et il sut la communiquer à son auditoire. +«C'était une terre nouvelle, conquise au Sauveur, où son +nom serait béni et exalté», et il faut reconnaître que les +fervents chrétiens auxquels il s'adressait pouvaient +comprendre ces pieux sentiments. Quant à d'Iberville, +comme l'avait déjà remarqué le Père Marest dans l'expédition +de la baie d'Hudson, il était toujours le premier +à donner l'exemple dans les manifestations de la piété.</p> + +<p>L'équipage, avant de continuer sa course, resta au repos +sous les arbres pour se remettre des fatigues des jours +précédents.</p> + +<p>«Nous sentons, dit M, d'Iberville, couchés sur des roseaux +et à l'abri du mauvais temps, le plaisir qu'il y a de +se voir délivrés d'un péril évident.»</p> + +<p>Le lendemain, mercredi des Cendres, la messe fut +encore célébrée, et les gens reçurent les cendres, avec les +officiers en tête.</p> + +<p>On commença ensuite à remonter la rivière. A quelques +lieues on trouva ce que les précédents explorateurs avaient +appelé une fourche, c'est-à-dire une division de la rivière +en trois courants différents. C'était une confirmation de +toutes les antres indications que M. de La Salle avait +données sur l'embouchure du Mississipi.</p> + +<p>Après ces assurances, pour faire acte de possession au +nom de l'Église, M. d'Iberville fit planter une croix par +ses hommes, et le Père Récollet la bénit solennellement, +pendant que les matelots l'entouraient à genoux et chantaient le:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p> Vexilla régis prodeunt,</p> +<p> Fulget crucis mysterium...</p> + </div> </div> + +<p>M. d'Iberville commença à remonter la rivière. Étant +arrive au 30e degré de latitude et au-dessus du Delta +il continua sa navigation pour prendre connaissance du +pays et de ses ressources.</p> + +<p>Il rencontra d'abord le village des Bayagoulas, dont +plusieurs habitants étaient venus le visiter au port de +Biloxi; là il trouva le meilleur accueil.</p> + +<p>Ensuite, il alla au site des Mahongoulas, où l'un des +chefs lui vendit, pour une hache, une lettre de M. de +Tonty, adressée à M. de La Salle, dans laquelle il lui disait +qu'il était venu à son secours, et qu'il avait trouvé toutes +les nations des rives du fleuve bien disposées pour +les Français.</p> + +<p>M. d'Iberville reconnut la vérité de ces dispositions et +il continua sa course.</p> + +<p>Le pays apparaissait dans toute sa beauté. «Les terres +sont les plus belles que l'on puisse jamais voir; elles sont +traversées par une infinité de belles et grandes rivières; +elles sont couvertes de bois franc, comme chênes, ormes, +noyers, de vignes d'une grosseur excessive; des prairies +sans fin, les rivières couvertes de canards et d'oies sauvages; +les arbres remplis d'oiseaux aux couleurs éclatantes, +de perroquets, de geais, d'oiseaux-mouches de +toutes sortes.»</p> + +<p>Des légions de boeufs sauvages paissent par milliers à +travers les prairies.</p> + +<p>Voici quel était le plan de M. d'Iberville dans cette +exploration. Il voulait choisir un site qui serait au centre +des tribus indiennes, pour pouvoir facilement communiquer +avec elles, et de plus, qui serait en communication +directe avec la mer par l'une des branches du fleuve, de ces +fourches dont M. de La Salle avait parlé dans ses relations.</p> + +<p>Il trouva d'abord, à 40 lieues de l'embouchure, la +nation des Pascomboulas, et au delà, il reconnut qu'il y +avait une voie directe vers la mer par ces lacs immenses +qui occupent la baie du Delta. Il explora ces lacs, et +eu l'honneur des ministres du roi, appela le plus grand +du nom de «Pontchartrain», il nomma l'autre «Maurepas».</p> + +<p>En remontant, il rencontra une station où se trouvait +un mat peint et décoré que les sauvages appelaient +Bâton-Rouge. C'était un point de démarcation entre les +terrains du chasse des Pascomboulas et de la nation +suivante, les Oumas, dont M. d'Iberville voulut visiter +le principal village.</p> + +<p>Il arriva le 20 mars au village des Oumas. Des chefs +l'attendaient sur le rivage avec le calumet de paix. Ils +l'entourèrent, le mirent au milieu d'eux et le conduisirent +au village en chantant et en dansant. «Arrivés +au village, dit M. d'Iberville, nous nous sommes +salués et embrassés. Il était une heure de l'après-midi.» +Il fallut s'arrêter et recommencer à fumer, «ce qui me +fatiguait beaucoup, n'ayant jamais fumé.»</p> + +<p>Tout le village était rassemblé. Les tambours et les +calebasses accompagnaient le chant, et il y eut plusieurs +danses. Ce furent d'abord des danses militaires +exécutées par des guerriers revêtus de fourrures, armés +de pied on cap et portant sur la fête des mufles d'animaux +de toutes sortes, fabriqués avec un rare talent +d'imitation.</p> + +<p>Ces chants guerriers étaient des sons incohérents, mais +non formés au hasard. Les danseurs reproduisaient avec +une fidélité parfaite les cris et les hurlements des animaux +féroces dont ils mettaient le masque sur leur tête.</p> + +<p>Deux bandes de guerriers se plaçaient en présence et, +tout en gardant une certaine cadence, ils représentaient +un combat, se précipitant et reculant par bonds. Ils +brandissaient les casse-tête, se frappaient avec des cris +de défi; et, pendant ce temps, les autres guerriers chantaient, +en marquant le temps avec des tambours, et en +poussant du fond du gosier des cris d'applaudissement, +tels que: Hou! Hou! Hou! Hou! ou encore: Ché! Ché! +Ché!</p> + +<p>Après la danse des guerriers, on passait à des exercices +moins effrayants. Les jeunes gens s'avançaient avec les +jeunes filles. Ils étaient richement parés à leur manière: +ils avaient des diadèmes de plumes qui montaient très +haut; leurs ceintures d'orignal brodées en rassades +descendaient jusqu'aux genoux; elles étaient ornées tout +autour de disques de métal qui retentissaient comme des +grelots à chaque mouvement de la danse. Ils étaient +peints de rouge, de blanc et de jaune, disposés avec un +certain art et figurant des galons et des ornements multipliés. +Les jeunes tilles portaient des éventails de plumes +dont elles accompagnaient leurs mouvements. Les jeunes +gens avaient une sorte de sceptre qui marquait la mesure.</p> + +<p>Ces groupes représentaient diverses scènes de la vie +sauvage, comme le départ pour la chasse, pour la guerre, +le retour, les fiançailles, etc. Les danseurs se lançaient avec +une agilité remarquable et en tournant sur eux-mêmes. +«Ces danses, nous dit M. d'Iberville, étaient gracieuses +et assez jolies, et elles étaient accompagnées de chants +pleins de douceur. Quand les sauvages le veulent, ils +chantent avec beaucoup d'agrément. Ils ont l'oreille délicate, +la voix belle et une disposition remarquable pour +la musique.»</p> + +<p>Le lendemain, on visita les villages. On vit 150 cabanes, +avec une place au centre, de 200 pas de largeur.</p> + +<p>Tout autour, on voit s'étendre d'immenses prairies, +sans rochers, avec des arbres d'une grande vigueur. Sur +les champs s'étalent des fleurs, des citrouilles, des melons +et du tabac d'une taille surprenante.»</p> + +<p>On alla visiter le temple, qui est au milieu du village. +C'est un édifice surmonté d'une coupole; au centre on +entretient un feu continuel. A l'extrémité il y a un sanctuaire +avec des tables en forme d'autel; sur ces autels +étaient disposées des fourrures précieuses et d'autres +emblèmes mystérieux.</p> + +<p>En revenant à la hauteur de Bâton-Rouge, M. d'Iberville +reconnut par ses calculs qu'il était à la latitude de +Biloxi, où se trouvaient ses vaisseaux. Alors, il observa +les rives et, trouvant au-dessous de Bâton-Rouge un courant +d'eau considérable, allant, en droite ligne, du Mississipi +dans la direction de l'est, il s'abandonna à ce courant +qui, suivant sa prévision, allait se jeter vers la baie de +Biloxi. C'est cette rivière que l'on a nommée la rivière +d'Iberville, d'après celui qui l'avait découverte. Elle a 25 +lieues d'étendue. Elle lui épargna l'immense parcours +qu'il lui aurait fallu faire pour descendre le Mississipi +avec tous ses détours jusqu'à la mer, au 29e degré, et +pour remonter jusqu'au 30e degré à Biloxi. C'était près +de 100 lieues d'épargnées. Cette rivière offrait bien des +portages, mais elle révélait un pays magnifique, d'une +grande abondance en poisson et gibier. On vit passer sur +les rives, par centaines, des troupeaux de boeufs au galop.</p> + +<p>La rivière su jetait dans le lac Maurepas, qui est la +suite du lac Pontchartrain, et de là, M. d'Iberville arrivait +le 30 mars à Biloxi, ayant fait 300 lieues environ on +30 jours, y compris les stations aux différentes nations +sauvages.</p> + +<p>Là, M. d'Iberville écrivit sur son journal: «Depuis un +mois de séjour, un peu de curiosité eût dû encourager les +personnes qui sont restées, à faire sonder les environs de +cette rade avec leurs traversières.» Puis, réfléchissant +que cela exprimait un blâme pour ses subordonnés, il a +effacé cette phrase pour qu'elle ne fût pas mise dans la +copie qu'il devait envoyer au ministre. Les jours suivants, +le sondage fut accompli par M. d'Iberville.</p> + +<p>Après cette exploration, il jugea qu'il n'y avait pas +d'endroit plus convenable que la baie de Biloxi pour +l'érection d'un fort, et il fit aussitôt abattre des arbres +en quantité suffisante. Ces arbres étaient d'un bois si dur +que les haches s'y brisaient. Aussitôt une forge fut établie +pour réparer les haches à mesure de l'exploitation.</p> + +<p>A la fin du mois, le fort était terminé. Aussitôt on fait +descendre les canons avec leurs affûts; on fait aussi installer +les vaches et les volailles, puis l'on sème des pois +des fèves et du maïs à l'entour du fort. Les Espagnols +vinrent alors pour visiter les Français. Ils virent le fort +et purent en admirer l'ordonnance.</p> + +<p>Cela pouvait leur donner à réfléchir, mais M. d'Iberville +s'en inquiétait peu. Il avait jugé ces Espagnols +comme des hommes de peu d'importance, et il fait cette +réflexion: «Les Espagnols établis dans ces contrées se +sont beaucoup nui par leurs alliances avec les Indiens. +Les enfants provenant de ces unions, tenaient beaucoup +plus du sang sauvage que du sang espagnol: ils étaient +chétifs, mous et sans énergie. Je suis certain, ajoutait-il, +qu'avec 500 Canadiens, je pourrais enlever le Mexique, +où se trouvent tant de trésors.»</p> + +<p>Toute cette expédition du Mississipi avait augmenté +l'estime que M. d'Iberville avait de ses compagnons +d'armes canadiens.</p> + +<p>Il les avait vus inébranlables dans les plus grandes +fatigues, intrépides, ne reculant devant aucun danger, +infatigables dans les marches et dans toutes les manoeuvres. +Il avait pu reconnaître avec une sensible complaisance +que ses compatriotes étaient au moins égaux à +ces flibustiers de Saint-Domingue, que l'on regardait +comme les hommes les plus audacieux qu'il y eût alors +dans le monde.</p> + +<p>De plus, il les avait trouvés d'une ressource précieuse +dans les relations avec les sauvages, sachant les gagner +par leurs égards et leur amabilité, et pouvant s'en faire +comprendre par la connaissance des langues sauvages du +Nord, dont beaucoup d'expressions avaient pénétré sur +les côtes du golfe. Cela était dû aux Tuscaroras, nation +iroquoise établie depuis longtemps dans le voisinage du +Mississipi, dans la province de la Caroline.</p> + +<p>Le Père Anastase, vu ses fatigues et son grand âge, +avait manifesté le désir de revenir en France, ce que M. +d'Iberville accorda aussitôt. Il fit venir au fort le jeune +aumônier de la <i>Badine</i>. Mais lorsque les fêtes arrivèrent, +c'est-à-dire le dimanche des Rameaux, le 12 avril, le Père +Anastase se fit conduire en chaloupe, par M. de Beauharnois, +au fort, pour confesser tous ceux qui se présentèrent. +Il y revint encore le jeudi saint, y resta jusqu'au +jour de Pâques, dit la messe, et le soir, il y eut sermon +et vêpres. Après quoi il revint aux vaisseaux pour faire +faire les pâques aux gens. Il y eut encore confession, +messe et communion.</p> + +<p>Tout étant réglé, M. d'Iberville laissa au fort près de +14,000 rations, et de plus, il envoya un traversier à M. +Ducasse pour avoir des vivres. Lui-même ne devait pas +prendre ce chemin, mais profiter du Gulf-Stream pour +sortir du golfe du Mexique.</p> + +<p>Il dit: «Le 2 mai, j'ai établi les offices du fort. J'ai +fait reconnaître le sieur de Sauvalle, enseigne de vaisseau, +pour commander; c'est un garçon sage et de mérite. +J'ai mis mon frère de Bienville, âgé de 18 ans, comme +lieutenant, et Levasseur-Boussonelle comme major. Je +leur laisse 70 hommes, les mousses et, de plus, les équipages +des traversières.»</p> + +<p>Il laissait les mousses pour séjourner parmi les sauvages +afin d'apprendre leur langue. C'est ainsi que son +père avait agi autrefois, à Montréal, avec lui et ses +autres frères.</p> + +<p>Il plut extraordinairement les deux jours suivants, et +si abondamment que les eaux de la baie devinrent +douces, fait incroyable et cependant réel.</p> + +<p>Le 4 mai au matin, on leva l'ancre par un vent du sud-sud-ouest. +Au 20 mai ils étaient devant l'île de Cuba, à +Matanzas, à dix lieues est de la Havane, et le 23 ils arrivèrent +au cap de la Floride.</p> + +<p>Le 23 mai, samedi, M. de Surgère avait rencontré +trois vaisseaux anglais qui, les prenant pour des forbans, +firent mine de tirer sur le <i>Marin</i>. «Ils auraient été bien +accommodés s'ils avaient commencé», dit M. de Surgère, +qui ne doutait de rien; mais, reconnaissant des vaisseaux +français, ils leur firent mille amitiés.</p> + +<p>«Ensuite, ils voguèrent de conserve avec nous, et cela +heureusement, car ils connaissaient les îles de l'entrée +du golfe et ils pouvaient passer le Gulf-Stream, que +nous ne connaissions pas.</p> + +<p>«Ayant débarqué au golfe le 26 mai, nous remerciâmes +Dieu et nous quittâmes les Anglais, car nos frégates +allaient mieux que les leurs.</p> + +<p>«Nous suivions l'est-nord-est, nous dirigeant vers la +France. Nous allions du trentième degré au quarante-cinquième. +Là, nous avons été assaillis par une tempête +épouvantable; les matelots n'en pouvaient plus. On +voulut jeter les canons à la mer, mais on n'osa les +déplacer, de peur d'enfoncer le vaisseau. Nous pouvions +nous croire à notre dernière heure.</p> + +<p>«La <i>Badine</i> n'eut pas les mêmes épreuves, nous ayant +devancés.</p> + +<p>«Le 1er juillet, arrivée à Chef-de-Bois, puis à l'île +d'Aix; et le 2 juillet, entrée dans le port de Rochefort, +où nous retrouvâmes la <i>Badine</i>.»</p> +<br><br><br> + + +<h3>CHAPITRE VI</h3> + +<h3>GRANDS CHANGEMENTS EN FRANCE.</h3> + +<p>Lorsque M. d'Iberville revint, au mois de juin 1700, de +grands changements étaient survenus en France. Louis +XIV avait ramené à la paix toute l'Europe coalisée contre +lui. Délivré de graves difficultés, il était déterminé à s'occuper +exclusivement du bien-être de ses sujets, du développement +du commerce et de l'industrie, et enfin des +établissements.</p> + +<p>Pour bien envisager ces changements, il faut faire quelque +retour sur les événements précédents.</p> + +<p>De 1690 à 1700, quatre grandes nations: l'Angleterre +et la Hollande, l'Allemagne, l'Espagne et la Savoie s'étaient +réunies contre la France, et, malgré ces coalitions +et les efforts réunis depuis dix ans, le roi, à force de ménagements +et aussi de succès victorieux, était parvenu à +se faire accorder une paix qui lui assurait une autorité +encore prépondérante en Europe.</p> + +<p>Le roi, dès le commencement, avait jugé dans sa sagesse +qu'il ne pouvait prolonger indéfiniment une lutte, qui +était un si rude fardeau pour ses sujets. Aussi, plusieurs +fois il chercha à se faire accorder des conditions convenables +d'arrangement, qui furent rejetées avec dédain, +par des ennemis fiers de leur puissance et confiants dans +leur nombre.</p> + +<p>Alors le souverain, déçu dans ses tentatives, résolut de +demander à la victoire ce que les voies de conciliation +n'avaient pu obtenir, et il y réussit d'une manière inespérée, +grâce à cette force et à cette intrépidité qui se +révélèrent encore si merveilleusement dans le peuple +qu'il gouvernait.</p> + +<p>Il put mettre 400,000 hommes sur pied, des troupes +aguerries et habituées à vaincre. Il disposa ses forces et +ses généraux suivant les centres d'attaque, et, la +victoire secondant ses desseins, il inspira à la France un +élan et un enthousiasme dignes de la plus grande nation +militaire.</p> + +<p>Les succès étaient si nombreux, si multipliés, que les +coalisés, tout en espérant qu'ils finiraient par lasser la +France et l'accabler, pouvaient prévoir qu'ils sortiraient, +d'ici là, épuisés et anéantis.</p> + +<p>An bout de dix ans de lutte les Anglais et les Hollandais +réclamaient la paix. Dans ce laps de temps, les Français +avaient remporté plusieurs victoires et enlevé aux +ennemis pour près d'un milliard de marchandises.</p> + +<p>Les Espagnols ne savaient quel sort attendre: ils avaient +été chassés de la Navarre et du Roussillon; ils avaient +perdu la Catalogne avec les villes principales: Gironne et +Barcelone.</p> + +<p>Le roi de Savoie avait perdu plusieurs batailles rangées, +et il avait vu succomber dix villes principales.</p> + +<p>L'Allemagne avait été chassée de la Flandre, de la Lorraine, +de la Franche-Comté, du Palatinat, et, dans toute la +confédération, l'on ne savait que prévoir.</p> + +<p>La paix de Ryswick, appuyée par les succès des armées +de terre et de mer, dans lesquels les exploits d'Iberville +au nord de l'Amérique eurent leur part, avait calmé les +esprits, et conservait à la France un prestige incomparable.</p> + +<p>Le roi avait, fait, il est vrai, de grandes concessions, mais +il avait gagné bien des avantages, étant on paix avec l'Allemagne +et avec l'Espagne. Il savait en ce moment que, +malgré les efforts de l'Autriche, la succession au trône +d'Espagne était assurée à l'un de ses enfants.</p> + +<p>Il avait reconnu l'autorité du roi d'Angleterre, et n'avait +rien à craindre de ce côté.</p> + +<p>Débarrassé de ses plus grands soucis, il ne songea plus +qu'à rétablir les finances, à procurer le bien-être à ses +sujets et à assurer la prospérité des établissements extérieurs.</p> + +<p>Il licencia la moitié de ses troupes, réduisit les impôts, +suivant les sages traditions laissées par Colbert, et commença +à donner le plus grand essor aux Indes Orientales. +La France y possédait un territoire immense, avec des +points d'une grande importance, parmi lesquels Chandernagor +et Pondichéry, qui, en quelques années, devaient +compter 50,000 âmes.</p> + +<p>Quant aux Indes Occidentales, le roi en comprenait +très bien l'importance. Il pensait, d'après Vauban, que +l'on pouvait y établir l'un des plus grands royaumes du +monde, avec la Nouvelle-France, le cours du Mississipi, +la Louisiane, et enfin les Antilles françaises, dont Saint-Domingue +formait la partie principale.</p> + +<p>Saint-Domingue donnait la clef des possessions espagnoles +du Mexique, du Pérou, du Quito, en fournissant +l'accès à Carthagène, à Porto Bello et à la Vera Cruz.</p> + +<p>Quant à l'embouchure du Mississipi, son occupation +donnait l'accès aux richesses de la Louisiane, que Sa +Majesté avait fait découvrir depuis plusieurs années, et +qui révélaient «dans le nouveau monde un monde nouveau.»</p> + +<p>Les nouvelles que M. d'Iberville apportait répondaient +bien aux desseins des autorités souveraines. Il arriva en +France aux premiers jours de juillet 1699. Il commença +par licencier son monde et décharger ses bâtiments, et en +même temps il envoyait une copie de son journal à M. de +Pontchartrain, ministre de la marine.</p> + +<p>Celui-ci lui en accusa aussitôt réception. Il lui demanda +de plus amples détails pour la satisfaction du roi, et en +même temps il lui fit pressentir la nécessité d'un second +voyage.</p> + +<p>On destina aussitôt deux bâtiments, la <i>Renommée</i>, de +45 canons, et la <i>Gironde</i>, pour la nouvelle entreprise.</p> + +<p>M. de Pontchartrain voyait que les oppositions ne +manquaient pas, mais il savait que le roi ne voulait en +tenir aucun compte.</p> + +<p>Les gens de Montréal, parmi lesquels M. de Longueuil +et M. Le Ber, les plus proches parents de M. d'Iberville, +avaient écrit que l'occupation, du sud de l'Amérique pouvait +nuire gravement aux établissements de la Nouvelle-France.</p> + +<p>Le gouverneur de Saint-Domingue, de son côté, voyait +avec ombrage cette nouvelle expédition; il pensait que +ce serait une disgrâce pour les possessions françaises aux +Antilles.</p> + +<p>Il disait, dans ses lettres, qu'on allait susciter l'agression +des Espagnols. Suivant lui, ils pouvaient mettre +100,000 hommes sur pied et soulever les sauvages, qui +étaient au nombre de plusieurs millions, disait-il. «Je +crois, ajoutait-il, que M. d'Iberville est un très honnête +homme, et bien intentionné, mais il faut se défier de son +esprit d'entreprise.»</p> + +<p>De plus, des officiers supérieurs de la marine, prévenus +contre les succès d'un officier canadien, répandaient le +bruit «qu'il ne réussirait pas mieux que La Salle; que +son expédition avait été mal menée parce qu'il avait fait +trop de retards; qu'il n'avait pas su ménager ses provisions, +etc., etc.; enfin qu'il fallait appréhender que les 80 +hommes placés à Biloxi ne fussent exposés au même sort +que les gens de La Salle.»</p> + +<p>M. de Pontchartrain, voulant être à même d'éclairer le +roi sur ces objections, demanda à M. d'Iberville de faire +un mémoire sur l'importance de son établissement.</p> + +<p>M. d'Iberville répondit aussitôt par un factum d'une +dizaine de pages. Il avait déjà exposé les avantages que +le Canada retirerait de cette entreprise, qui donnerait les +moyens de communiquer avec toute l'Amérique centrale +par le Mississipi, où les Canadiens avaient déjà des stations +importantes. Il montrait ensuite la possibilité de +se saisir du Mexique, où se trouvaient des trésors; enfin +il affirmait la nécessité d'arrêter l'extension continuelle +des Anglais, «déjà trop puissants».</p> + +<p>Ensuite M. d'Iberville énumérait les sites occupés par +les Espagnols sur le golfe du Mexique, et leur peu de +valeur, puis il signalait les conditions favorables pour le +commerce des pelleteries et des autres produits.</p> + +<p>Il finissait en affirmant que dans ces régions presque +tropicales on pouvait récolter les productions des Antilles.</p> + +<p>M. de Pontchartrain répondit en recommandant à M. +Duguay, l'intendant de la marine à Rochefort, d'activer +l'armement des navires destinés à l'expédition.</p> + +<p>Il envoyait en même temps la liste des officiers nommés +par le roi sur la <i>Renommée</i>, bâtiment de 50 canons: +M. d'Iberville, commandant; M. de Ricouard, lieutenant; +le sieur Duguay, enseigne; le sieur Desjordy, le sieur de +Hautemaison et le sieur de Saint-Hermine, gardes de +marine. Dans l'équipage il devait y avoir 50 Canadiens +réunis à Rochefort.</p> + +<p>M. d'Iberville emmenait avec lui un de ses cousins, M. +Lesueur, militaire plein d'expérience, et son frère de +Châteauguay, âgé de 14 ans. C'était lui qui était destiné +devenir un jour gouverneur de la Guyane.</p> + +<p>Sur la <i>Gironde</i>, se trouvaient le chevalier de Surgère, +commandant; M. de Villautreys, lieutenant; le sieur de +Courcières, lieutenant en second, etc.</p> + +<p>M. d'Iberville et M. de Surgère, pour récompense de +leurs services, recevaient le titre de chevaliera de Saint-Louis.</p> + +<p>Le roi nommait aussi M. de Sauvalle commandant du +fort de Biloxi, et M. de Bienville, âgé alors de vingt ans, +lieutenant.</p> + +<p>En même temps, M. Duguay recevait l'ordre de donner +a M. d'Iberville tout ce qu'il avait demandé pour l'armement +du fort de Biloxi: 10 pièces de canon, 2,000 +boulets, 400 paquets de mitraille, 17,000 livres de poudre +à mousquet.</p> +<br><br><br> + + + +<h3>SIXIEME PARTIE</h3> + + + +<h3>DEUXIÈME VOYAGE.</h3> + +<p>Le départ eut lieu de La Rochelle le 17 septembre 1699, +à 8 heures et demie du matin.</p> + +<p>Le 11 décembre, c'est-à-dire après 50 jours de navigation, +l'escadre arrivait au cap Français, où débarquèrent +quatre malades. M. de Galifet, lieutenant du gouverneur, +accueillit M. d'Iberville et lui fournit les rafraîchissements +nécessaires. On embarqua aussi des volailles et +des bestiaux.</p> + +<p>Le 22 décembre, départ du cap Français, et, 20 jours +après, arrivée au fort de Biloxi.</p> + +<p>Le 9 janvier M. de Sauvalle vint à bord, et rendit +compte de tout ce qui s'était passé depuis le départ de +M. d'Iberville.</p> + +<p>Il avait reçu la visite d'un bâtiment anglais commandé +par le capitaine Banks, que M. d'Iberville avait fait prisonnier +au fort Nelson cinq ans auparavant. Le capitaine, +ayant vu le fort de Biloxi, avait dit qu'il reviendrait +en force, mais cela n'inquiéta ni M. d'Iberville ni +M. de Sauvalle.</p> + +<p>Pendant que quelques marchands de Montréal s'inquiétaient +de l'établissement de Biloxi, d'autres Canadiens +s'en réjouissaient, et y voyaient la source de beaucoup +d'avantages pour la Nouvelle-France.</p> + +<p>Dès que Mgr l'évêque de Québec avait eu connaissance +des succès de M. d'Iberville, il avait envoyé M. de +Montigny, son grand vicaire, avec M. d'Avion, missionnaire +des Illinois. Ces messieurs parlaient les langues de +plusieurs nations sauvages, et ils venaient s'offrir au zèle +religieux du chevalier d'Iberville. M. Juchereau de Saint-Denis, +oncle de madame d'Iberville, comme nous l'avons +vu précédemment, vînt offrir ses services et son expérience; +il avait conduit plusieurs hommes avec lui. Il +était réservé à plus d'une aventure. Enfin, l'on vit aussi +arriver vingt Canadiens commandés par M. de Tonty, qui +avait traversé intrépidement toutes les nations sauvages, +et qui s'était rendu avec bonheur é cet ancien théâtre de +ses premiers exploits. Il était au comble de la satisfaction +de voir se réaliser l'oeuvre qu'il avait déjà, tentée avec +l'héroïque M. de La Salle.</p> + +<p>M. d'Iberville accueillit ces nouveaux auxiliaires avec +la plus entière cordialité. Il enjoignit d'abord à M. Lesueur, +son cousin, de préparer tout ce qui était nécessaire +pour remonter le fleuve avec une vingtaine d'hommes, +afin d'aller exploiter aussitôt les mines de cuivre qui lui +avaient été signalées au 45e degré de latitude.</p> + +<p>Il donna des compagnons à M. de Saint-Denis pour s'en +aller explorer les côtes du golfe, à, l'ouest, depuis la +Palissade jusqu'à la baie Saint-Louis.</p> + +<p>Quant à M. de Tonty, qui connaissait les langues sauvages, +ainsi que les Canadiens qui l'avaient accompagné, +il lui proposa de remonter le fleuve avec lui. Enfin, il prit +aussi avec lui l'aumônier de l'escadre, ainsi que M. de +Montigny. Son frère Châteauguay devait être aussi de +l'expédition.</p> + +<p>Le but de M, d'Iberville était de reconnaître les sites +avantageux, de voir quelle était la fertilité de la terre et +les productions utiles, enfin de lier des relations avec +toutes les tribus sauvages, dont il avait dessein de se servir +pour l'exploitation et la colonisation du pays.</p> + +<p>Il partit le 1er mars 1700, et en deux jours il atteignit +la première île du Mississipi en quittant la mer. Il paraît +que c'est alors qu'il commença à être atteint de la fièvre +et de douleurs extrêmement vives aux genoux, qui venaient +probablement de toutes les fatigues qu'il avait +ressenties dans les expéditions précédentes. Il chercha +d'abord à vaincre son mal et continua sa marche, mais au +bout de quelques semaines, les douleurs furent si vives, +qu'il fut obligé de revenir sur ses pas.</p> + +<p>Le 3 mars 1700, il débarquait aux Oumas, et renouvelait +les arrangements qu'il avait faits avec eux lors de +son premier voyage.</p> + +<p>Les jours suivants il atteignit le port qui se trouve à +l'extrémité nord de la nation des Oumas.</p> + +<p>Le 10, il visitait les Natchez, qu'il considérait comme +la nation sauvage la plus intelligente, et où il voulait établir +une station principale, à laquelle il désirait donner le +nom de Sainte-Rosalie, en l'honneur de la patronne de +madame la marquise de Pontchartrain.</p> + +<p>Le 14 mars, arrivée aux Tasmas, à 15 lieues des Natchez, +au 34e degré de latitude. Ce fut le point extrême où +se rendit M. d'Iberville. M. de Montigny connaissait la +langue de cette nation, et il y fit commencer une église, +qu'il devait remettre à un missionnaire du Canada. Lui-même +se proposait de résider aux Natchez. Il était capable +de rendre les plus grands services aux intérêts do +la religion.</p> + +<p>M. d'Iberville ayant rempli le principal objet de son +excursion, et, se sentant encore plus malade, confia à M. +de Bienville la suite des opérations.</p> + +<p>Il avait accompli au moins une partie de ce qu'il +s'était proposé. Il avait parcouru 200 lieues sur le fleuve, +il en avait exploré les rives, et constaté l'abondante fertilité +du sol. Il avait noué des relations avec les principales +tribus du Sud; il avait pacifié leurs différends, et +les avait exhortées à vivre en amitié avec les Français +qui allaient s'établir chez eux.</p> + +<p>Des missionnaires allaient fonder des sanctuaires et +faire connaître les enseignements de la religion, contre +lesquels les naturels n'avaient aucune prévention.</p> + +<p>M. de Montigny devait s'établir aux Natchez, et un +autre religieux devait résider aux Oumas. En même +temps, M. Davion allait s'établir aux Illinois, sur l'invitation +de ceux-ci, et un Père Jésuite commençait l'érection +d'une église aux Bayagoulas.</p> + +<p>M. de Tonty, ayant vu les premiers fruits de l'entreprise, +reçut une mission particulière. Il devait aller +jusqu'aux Illinois, chargé des présents de M. d'Iberville +pour concilier les indigènes aux enseignements de M. +Davion.</p> + +<p>Le 24 mars, M. d'Iberville, revenant vers Bayagoulas, +rencontra M. Lesueur, son cousin, qui avait terminé ses +préparatifs, et qui allait remonter jusqu'aux chutes Saint-Antoine. +Il avait avec lui le sieur Pénicaud, maître charpentier, +qui a écrit la relation de cette entreprise. Nous +en citerons quelques détails.</p> + +<p>Le 25 au matin, M. d'Iberville se dirigea vers Bayagoulas +avec son frère de Châteauguay, tandis qu'il envoyait +M. de Bienville passer quelques semaines dans les +régions de l'Ouest. C'était d'abord son dessein de faire +lui-même cette excursion, mais son malaise étant devenu +plus grand, il lui fallut confier cette mission à son frère. +Il continua son retour en canot, avec deux hommes et le +jeune de Châteauguay.</p> + +<p>M. d'Iberville, malgré la fièvre qui le tourmentait +toujours, et malgré les douleurs qui l'empêchaient de +marcher, passa tout ce mois à sonder les passes, à examiner +les sites pour les établissements futurs. Enfin, il +put recueillir bien des renseignements de la part des +sauvages qu'il rencontra.</p> + +<p>Il apprit ensuite que des nations sauvages avaient +quitté leur position au nord pour s'établir dans un climat +plus favorable au sud. Entre autres, il en était ainsi des +Tuscaroras, une des cinq nations iroquoises établies près +du lac Ontario, qui avaient quitté leurs foyers depuis +quelques années, attirés par la douceur du climat du sud, +et qui étaient venus se fixer dans la Caroline, et cela, +paraît-il, lui suggéra des idées pour l'avenir. Par une +disposition particulière, les pays du sud qui étaient les +plus doux et les plus fertiles étaient les moins peuplés, +et les populations les plus nombreuses étaient au nord. +Du golfe du Mexique jusqu'à l'entrée du Missouri, on +comptait une vingtaine de petites nations, et ces nations +n'étaient composées que de quelques familles, 30 ou 40, +et pas davantage.</p> + +<p>Pour exploiter tous ces pays, il aurait fallu que les nations +du Nord qui sont très nombreuses, comme les Sioux, +les Ottawas, les Illinois, fussent déterminées à descendre +dans la proximité du golfe, ce qui serait d'un immense +avantage pour eux et pour les Français qui voudraient +traiter avec eux.</p> + +<p>Cette idée, si étrange qu'elle puisse paraître, était déjà +venue à plusieurs de ces nations, même les plus sauvages, +et, comme nous l'avons dit, les Tuscaroras étaient établis +dans la Caroline.</p> + +<p>Le 18 du mois de mai, comme il avait été convenu, M. +de Bienville, qui avait été en excursion à l'ouest du Mississipi, +revint à Biloxi. Il avait fait peu de chemin, et +avait rencontré peu d'indigènes. A cette époque de l'année, +la fonte des neiges faisait déborder toutes les rivières +affluant au Mississipi, qui sortait de ses rives. L'on pouvait +à grande peine remonter la force des courants, et +l'on ne pouvait aborder, parce, que toutes les côtes étaient +submergées à une grande distance. M. de Bienville avait +donc peu de renseignements à fournir à son frère.</p> + +<p>Le 19 de mai, M. de Montigny et M. Davion arriveront +avec deux chefs sauvages des Natchez et des Tonicas.</p> + +<p>M. de Montigny était tellement accablé de fatigue, +qu'il crut devoir demander de repasser en France. Il pouvait +utiliser son voyage en demandant des prêtres à la +maison des Missions étrangères à Paris. On pensait néanmoins +qu'il était déjà découragé du peu de succès qu'il +y avait à espérer parmi ces populations légères et dépravées +du Sud.</p> + +<p>Le 16 mai, M. d'Iberville donna des instructions à M. +de Sauvalle sur ce qu'il y aurait à faire pendant son absence.</p> + +<p>«Il insiste sur la nécessité de recueillir toutes ces +plantes que connaissent les sauvages, et dont ils se servent +pour leurs teintures et pour leurs remèdes.</p> + +<p>«Il faut se procurer le plus que l'on pourra de veaux +sauvages pour les élever dans les parcs et les domestiquer.</p> + +<p>«Il faut rechercher tous les lieux où se trouvent des +perles. L'on devra éprouver différents bois en les mettant +dans l'eau pour voir quels sont ceux qui ne sont pas +attaqués par les vers.</p> + +<p>«En attendant que M. Lesueur revienne de son excursion +dans le haut Mississipi, il faudra envoyer M. de +Saint-Denis pour visiter la rivière de la Marne au pays +des Gododaquis.</p> + +<p>«Enfin, il faudra s'opposer par tous les moyens à aucune +agression de la part des Espagnols.»</p> + +<p>Le 28 mai, M d'Iberville ayant fini ses dispositions, +partit pour la France avec ses deux vaisseaux. Il était +favorisé par un vent sud-sud-ouest.</p> +<br><br><br> + + +<h3>CHAPITRE VIII</h3> + +<h3>MORT DE D'IBERVILLE.</h3> + +<p>A partir de 1700, la santé de d'Iberville fut profondément +altérée. En 1702, il repassa en France et alla à +Paris. Sa femme, née Marie Thérèse de La Pocatière, qu'il +avait laissée à La Rochelle, chez son frère de Sérigny, +intendant du port de cette ville, vint le rejoindre dans la +ville capitale avec Sérigny.</p> + +<p>Le 8 octobre 1693, d'Iberville avait épousé a Québec Mlle Marie +Thérèse Polette de La Combe-Pocatière, fille de François Polette de La +Combe-Pocatière, capitaine au régiment de Carignan Salières, et de +dame Marie Anne Juchereau, qui elle-même, à la date du mariage de +sa fille avec d'Iberville, avait contracté un second mariage avec le +chevalier François Madeleine Ruette, sieur d'Auteuil et de Monceaux, +conseiller.</p> + +<p>De ce mariage d'Iberville eut deux enfants; Pierre Louis Joseph +qui, né et ondoyé le 22 juin 1694, sur le grand banc de Terre-Neuve, +reçut le baptême à Québec, le 7 août suivant, des mains de M. Dupré, +curé de la cathédrale; le parrain était M. Joseph Le Moyne, sieur de +Sérigny, et la marraine, dame Marie Anne Juchereau, épouse de +M. d'Auteuil, sa grand'mère; et une fille connue dans le monde sous +le nom de dame Grandive de Lavanais.</p> + +<p>D'Iberville avait contracté depuis plusieurs années +des douleurs rhumatismales, et on ne sait si c'est à cette +époque qu'il alla aux eaux de Bourbon-l'Archamhault.</p> + +<p>Les bons soins qu'il reçut le remirent en quelques mois. +Toute souffrance cessant, il crut pouvoir continuer son +oeuvre.</p> + +<p>Connaissant les projets de la cour de France sur les +colonies des Antilles, il offrit au cabinet de Versailles +d'aller surprendre la Barbade et les autres îles occidentales.</p> + +<p>On lui accorda ce qu'il demandait. Il partit avec onze +vaisseaux de Sa Majesté et trois cents hommes d'équipage. +Sur son chemin, en se rendant aux Barbades, il +attaqua l'île de Niepce. C'était au commencement d'avril +1706.</p> + +<p>Après quelques escarmouches, les habitants, se voyant +inférieurs en nombre, et surpris par la rapidité de +l'attaque, offrirent de capituler et de se rendre avec tous +leurs biens.</p> + +<p>Pendant ce temps, la petite armée de d'Iberville parcourait +le pays et rançonnait toute la contrée. Elle s'emparait +des chevaux, des animaux, des moulins, des serviteurs +et des nègres.</p> + +<p>M. d'Iberville proposa des conditions de capitulation, +elles furent acceptées par le commandant anglais.</p> + +<p>La capitulation fut signée le 4 avril 1706. On fit la +liste des prisonniers. Elle comprenait le gouverneur, +1758 hommes de guerre, tous les habitants, y compris +7,000 nègres.</p> + +<p>D'Iberville s'était en outre emparé de trente navires, +les uns armés en guerre, les autres chargés de marchandises.</p> + +<p>Les nègres faits prisonniers, s'étant enfuis sur la montagne, +à un endroit appelé le <i>Réduit</i>, on stipula que +dans les trois mois à partir du jour de la capitulation, +on transporterait à la Martinique 1400 nègres, ou la +somme de cent piastres par chaque nègre qu'on ne +remettrait pas.</p> + +<p>Les pertes faites par les Anglais à, Niepce furent +immenses.</p> + +<p>La conquête de cette île répandit de grandes richesses +a la Martinique, où d'Iberville alla déposer ses trophées.</p> + +<p>D'Iberville mit bientôt après à la voile pour aller +attaquer les flottes marchandes de la Virginie et de la +Caroline. Il cingla vers la Havane afin de tomber sur la +flotte de la Virginie pendant qu'elle s'assemblait pour +retourner en Europe.</p> + +<p>Mais, dit M. Guérin, dans son <i>Histoire maritime de +la France</i>, cette entreprise importante fut interrompue +par la mort prématurée de son chef. D'Iberville, qui +avait conservé sa santé pendant vingt années de combats +glorieux, de découvertes importantes et d'utiles fondations, +fut victime, à la Havane, d'une attaque d'épidémie. +M. Guérin affirme que si ses campagnes prodigieuses par +leurs résultats avaient eu l'Europe pour témoin, d'Iberville +eût en, de son vivant et après sa mort, un nom +aussi célèbre que ceux des Jean Bart, des Duguay-Trouin, +des Tourville, et serait parvenu, sans conteste, +aux plus grands commandements dans la marine.</p> + +<p>Depuis longtemps, cet illustre marin était affligé d'une +maladie qui lui enlevait toutes ses forces. Il voyait sa +santé décliner tous les jours. A un âge qui lui permettait +d'espérer une longue existence (il avait à peine 45 +ans), il se résigna noblement et il offrit avec générosité +le sacrifice de cette existence qu'il avait remplie de +tant de faits glorieux et pendant laquelle il croyait pouvoir +terminer tant d'oeuvres importantes qu'il avait +si admirablement commencées.</p> + +<p>Il avait doté son pays de conquêtes immenses, il avait +assuré le commerce des produits les plus variés et les +plus riches, il s'était rendu maître de tout un immense +continent, et était parvenu à détruire complètement le +prestige militaire et naval de deux grandes puissances, +l'Angleterre et l'Espagne.</p> + +<p>D'Iberville voyait la mort arriver à grands pas. Il lui +fallait donc renoncer à toutes ses espérances.</p> + +<p>Ce qui aggravait sa position, c'était la pensée qu'il +abandonnait son oeuvre à des mains qui n'étaient ni +assez expérimentées ni assez éprouvées.</p> + +<p>A la métropole les affaires étaient dirigées par des +hommes d'un mérite incontestable, mais qui ne comprenaient +pas l'importance, ni l'avenir de ces pays lointains.</p> + +<p>Au centre de ces nouvelles colonies, ceux appelés à les +régir se laissaient souvent conduire par des motifs d'intérêt +personnel. Il eût fallu, d'une part, des administrateurs +parfaitement éclairés sur la valeur des nouvelles +conquêtes; d'autre part, une direction désintéressée sur +les autorités subalternes.</p> + +<p>C'est, dans ces tristes prévisions que le chevalier d'Iberville +débarqua à la Havane, étant si malade qu'il ne +pouvait plus supporter la mer. Il fut transporté à l'hôpital, +où il se prépara sérieusement à recevoir les secours +de cette religion qu'il avait si fidèlement observée toute +sa vie, et à laquelle il avait toujours eu recours au milieu +des plus grands dangers.</p> + +<p>D'Iberville expira à la Havane, le 5 juillet 1706, après +avoir reçu tous les secours de la religion, comme on en +trouve la preuve dans les registres de la paroisse principale +de la ville, que nous citons ci-après.</p> + +<p>D'Iberville ne fut inhumé que le 5 septembre, dans +l'église paroissiale majeure de Saint-Christophe, où on +ensevelit plus tard les restes de Christophe Colomb, +ramenés de Séville.</p> + +<p>Voici comme est relaté l'acte de décès de d'Iberville:</p> + +<blockquote><p> +«En la cité de la Havane, le 5 septembre 1706, a été +inhumé dans cette sainte église paroissiale majeure de +Saint-Christophe, M. Moine de Berbilla, natif du +royaume de France, muni des saints sacrements.</p> + +<p>«JEAN DE PETTROZA,</p> + +<p>«Prêtre de l'église majeure.» +</p></blockquote> + +<p>Moine de Berbilla n'est qu'une corruption espagnole +de la prononciation de Le Moyne d'Iberville.</p> + +<p>Après la mort de son mari, Mme d'Iberville passa en +France, et épousa en secondes noces le comte de Béthune, +lieutenant général des armées du roi.</p> +<br><br><br> + + +<h3>CONCLUSION</h3> + +<p>Nous voici arrivé au terme de notre oeuvre. Nous +avons relaté tout ce qui se rapporte au chevalier d'Iberville. +Il nous resterait à faire quelques considérations +sur les conséquences de toutes ces grandes expéditions.</p> + +<p>D'abord les prévisions de d'Iberville ne se réalisèrent +malheureusement que trop. Le gouvernement, au lieu +d'accorder sa confiance aux hommes qui avaient donné +les plus grandes preuves de dévouement, ne recourut pas +à la famille d'Iberville, ni à aucun de ses anciens compagnons +d'armes.</p> + +<p>La compagnie des Indes, qui s'était emparée de l'administration +de la nouvelle colonie, mit à la tête un homme +qui ne connaissait pas le pays.</p> + +<p>M. de Lamothe-Cadillac fut élu. Il avait quelques faits +d'armes à invoquer: l'occupation des lacs, la fondation +de la ville de Détroit; mais il était complètement étranger +aux intérêts et aux besoins de la Louisiane. M. de Lamothe-Cadillac +ne put conserver longtemps sa position de +gouverneur, et il s'en alla blâmé par tout le monde.</p> + +<p>Après lui, le pays tomba dans les mains de ce qu'on +appelait la compagnie du Mississipi, que le malheureux +Law avait fondée. Il profita de la mort de d'Iberville +pour lancer sur le pavé de Paris une oeuvre qui, au début, +eut une étonnante prospérité, et qui aboutit h une épouvantable +catastrophe.</p> + +<p>Ces deux insuccès rendirent le gouvernement plus +prudent et plus attentif, et l'on recourut, dix ans après +la mort de d'Iberville, à celui qui l'avait accompagné +dans ses expéditions et secondé dans ses entreprises, +c'est-à-dire à son frère de Bienville.</p> + +<p>Le 4 octobre 1716, M. de Bienville recevait de France +des lettres qui le plaçaient à la tête de toute la colonie. +Ses mérites avaient été longtemps méconnus, mais on +reconnaissait enfin, en ce moment, qu'on ne pouvait se +passer de ses services.</p> + +<p>Voici comme s'exprimait un intendant français sur les +mérites de Bienville, le digne héritier de son frère:</p> + +<p>«On ne saurait trop exalter, disait-il, la manière admirable +dont M. de Bienville a su s'emparer de l'esprit des +sauvages pour les dominer. Il a réussi par sa générosité +et sa loyauté; il s'est surtout acquis l'estime de toute la +population en sévissant contre toute déprédation commise +par les Français.»</p> + +<p>Ces paroles peuvent nous faire comprendre la mauvaise +foi de M. de Cadillac, qui écrivait alors à, Versailles: +«Tous ces Canadiens ne sont que des gens sans +respect pour la subordination. Ils ne font aucun cas +ni de la religion, ni du gouvernement. Le lieutenant du +roi, M. de Bienville, est sans expérience, il est venu en +Louisiane à 18 ans, sans avoir servi ni en Canada ni en +France.» Ceci est inexact, car M. de Bienville avait alors +près de vingt ans de service.</p> + +<p>Nommé gouverneur, M. de Bienville s'empressa d'exécuter +le projet qu'il avait depuis longtemps d'établir le +centre de la colonie à l'extrémité du delta. Il lui donna +le nom de Nouvelle-Orléans, en l'honneur du duc +d'Orléans, régent du royaume de France. La nouvelle +compagnie d'Occident éleva Bienville au commandement +général de la Louisiane. Il fut secondé dans son oeuvre +par ses frères, les messieurs de Longueuil, qui devinrent +successivement gouverneurs de Montréal et de la Nouvelle-France.</p> + +<p>Pendant ce temps la colonie se développait. Plusieurs +des anciens compagnons de d'Iberville venaient s'y établir +chaque année. On voyait y arriver des gens de +Montréal, Québec et autres villes.</p> + +<p>En 1724, M. de Bienville fut mandé à Paris pour donner +des explications sur sa conduite. Il reçut sa démission +par suite des rapports calomnieux qui avaient été faits +contre lui par des ennemis de la famille de Longueuil. +Cinq ans après, en 1731, il fut rétabli dans son commandement; +puis ayant terminé son oeuvre, il passa en +France, en 1760.</p> + +<p>Comme nous l'avons dit en commençant, la France +possédait à ce moment presque toute l'Amérique du Nord. +Ses possessions, d'une superficie de plus de trois cent +mille lieues carrées, s'étendaient de l'océan Atlantique à +l'océan Pacifique, et de la baie d'Hudson au golfe du +Mexique. Les plus beaux et les plus grands fleuves du +monde: le Saint-Laurent, l'Ohio, le Missouri, le Mississipi +s'y trouvaient; on y voyait des lacs grands comme +des mers: les lacs Érié, Ontario, Huron, Michigan, Supérieur. +Nous avons vu toute la part que M. d'Iberville +eut à ces merveilleux résultats.</p> + +<p>Cette contrée est douée des ressources naturelles les +plus diverses et les plus abondantes; ses habitants sont +actuellement au nombre de plusieurs millions. Aussi +peut-on facilement comprendre la perte immense que +fit la France en ne prenant pas les mesures nécessaires +pour conserver cet immense territoire, dans lequel elle +aurait pu créer un empire d'une incalculable richesse: +une France d'outre-mer qui eût imprimé le sceau de son +génie sur ce continent.</p> + +<p>Quand le sort des armes eut trahi le drapeau des +Français, qui luttèrent avec une indomptable énergie, et +qui ne succombèrent que sous le nombre, le pays tout +entier fut conquis par B'Angleterre. Son gouvernement +s'était solennellement; engagé à, respecter tous les droits +et privilèges des familles françaises. Néanmoins, beaucoup +de ces familles ne voulant pas rester sous la domination +des Anglais, émigrèrent sur la rive gauche du +Mississipi pour se trouver sur une terre française. Là, ces +familles fondèrent les établissements de Saint-Louis, +Saint-Ferdinand, Carondelet, Saint-Charles, Sainte-Geneviève, +Nouvelle-Madrid, Gasconnade.</p> + +<p>Ce mouvement d'émigration vers le nord-ouest se continua, +et par suite, les Franco-Canadiens fournirent les +premiers groupes de colons de la plupart des États de +l'Ouest et de la Rivière-Rouge. Ne s'arrêtant que sur les +bords de l'océan Pacifique, ils jetèrent le germe des établissements +de Vancouver et de l'Orégon.</p> + +<p>Nous les trouvons aussi dans le Nord-Ouest canadien +et jusqu'à la baie d'Hudson. La plupart sont dispersés +dans les terres, où ils trafiquent avec les indigènes. Des +centres qui deviendront vite prospères se sont formés au +fort Edmonton, au lac Sainte-Anne, au lac La Biche.</p> + +<p>Les Canadiens-Français sont déjà nombreux au Manitoba; +ils se sont groupés à Saint-Boniface, à Saint-Norbert, +à Sainte-Agathe, à Saint-François-Xavier, à Saint-Laurent.</p> + +<p>Dans d'autres États, on rencontre aussi des Canadiens: +il y en a dans l'Ohio, l'Iowa, le Dakota, le Montana, le +Colorado, l'État de Washington, le Kansas, l'Arizona, le +Nouveau-Mexique.</p> + +<p>Dispersés sur un immense territoire, entourés de populations +de races différentes, les Canadiens-Français ont +conservé leur religion. Dès qu'ils ont pu se rassembler +et former des établissements, ils ont demandé des +prêtres et ont élevé à leurs frais des temples au +Seigneur. La plus grande partie d'entre eux ont conservé +comme un trésor précieux leur langue et leurs habitudes +nationales.</p> + +<p>En 1864, M. E. Duvergier de Hauranne se trouvait +dans le Minnesota. «Ce pays, dit-il, est plein de Français. +Quelques-uns viennent de la mère patrie, la plupart ont +émigré du Canada par les grands lacs. Quand je ne +les aurais pas reconnus à, leur langage, leurs plaisanteries, +leurs danses, leur gaieté invincible à la fatigue me les +auraient désignés.»</p> + +<p>«La France a été, jusqu'au milieu du 18e siècle, une +des plus grandes puissances coloniales du monde, et +l'Espagne seule pouvait lui disputer la prééminence. En +effet, au commencement du 18e siècle, elle possédait toute +l'Amérique du Nord jusqu'au Mexique sur l'océan Atlantique, +et jusqu'à la Californie sur le Pacifique. Le +golfe Saint-Laurent, le Canada, les lacs intérieurs, +tout le bassin du Mississipi, le Nord-Ouest, l'Orégon et +tous les territoires au nord de la Californie et du Mexique, +lui appartenaient et formaient deux provinces immenses: +le Canada et la Louisiane. Elle avait dans les Antilles +plus de la moitié de Saint-Domingue, Sainte-Lucie, la +Dominique, Tobago, Saint-Barthélémy, et enfin la Martinique +et la Guadeloupe, faibles débris qui lui sont restes +de tant de colonies.</p> + +<p>«De toutes ces possessions, la plus précieuse était le +vaste empire dont elle avait jeté les fondements au nord +et à l'ouest de l'Amérique, et qui lui eût assuré une prépondérance +incontestable dans le inonde entier.»</p> + +<p>Malheureusement, les systèmes erronés, les fausses +idées qui présidèrent alors à la direction de ses colonies, +firent végéter ces établissements, tandis que ceux des +Anglais prospéraient à côté des siens. Mais l'insouciance, +l'incapacité de la cour les laissèrent exposés sans défense +aux attaques de voisins qui, dix fois plus nombreux que +ces malheureux colons, les écrasèrent un dépit d'une +résistance énergique.</p> + +<p>Ce fut donc sous le règne déplorable de Louis XV que +succomba la puissance coloniale de la France: les Anglais +lui enlevèrent, on 1763, tout le nord du continent américain. +La même année, elle céda à l'Espagne la Louisiane +et toutes les régions de l'Ouest, pour éviter de les abandonner +aux Anglais, auxquels, dans le même temps, elle +dut livrer la Dominique, Saint-Vincent, Tobago.</p> + +<p>Ainsi s'accomplit la ruine de l'oeuvre de Richelieu et +de Colbert, la ruine coloniale de la France.</p> + +<p>Après cette ruine et après les désastres du premier +empire, la France ne possédait plus que la Martinique, la +Guadeloupe dans les Antilles, et la Réunion dans +l'océan Indien; ajoutez les comptoirs de l'Inde, quelques +établissements en Guyane et en Sénégal.</p> + +<p>A peu près ruinées à la fin de l'empire, la Martinique, +la Guadeloupe et la Réunion se sont rapidement relevées, +et aujourd'hui, la France peut les mettre en +parallèle avec les colonies les plus florissantes. Leur +population est beaucoup plus dense que celle du continent +européen. La Martinique a près de 160,000 +habitants, et elle exporte, rien qu'en sucre, pour plus de +20 millions par an. La Guadeloupe compte 170,000 +âmes, la Réunion plus de 180,000, et leurs productions +sont supérieures à celles de la Martinique.</p> + +<p>Il est à remarquer que par un phénomène rare, la +langue et les moeurs de la France, ainsi qu'un ardent +amour pour elles, se perpétuent dans celles des anciennes +colonies qu'elle a perdues. Témoin, Madagascar; +témoin aussi, le Canada. Voilà certes des résultats assez +inattendus.</p> + +<p>Dans l'Inde, les comptoirs de la France, quoique +enclavés dans l'empire indien de l'Angleterre, n'ont pas +déchu.</p> + +<p>Quant aux établissements du Sénégal, ils se sont +développés dans des proportions énormes. La population +soumise à la France ne dépassait pas une quinzaine +de mille âmes en 1815, et l'on n'y opérait +qu'un très maigre trafic. Aujourd'hui la France y a +poussé ses postes jusqu'au Niger. Plusieurs millions +d'hommes y sont ses tributaires et le commerce du +pays, prodigieusement accru, a atteint plus de 50 millions +de francs.</p> + +<p>L'oeuvre coloniale de la France, dans ce siècle, n'a pas +consisté seulement à conserver et à, améliorer les épaves +du son ancien domaine; de 1830 à 1847, elle a conquis +l'Algérie. L'Algérie ne peut être comparée, ni comme +étendue, ni comme fertilité aux immensités de l'Amérique +du Nord ou de l'Australie. Mais la France, dans la colonisation +de ce pays, a obtenu des résultats précieux. +Elle y a implanté plus de quatre cent mille colons +européens. Des villes florissantes se sont élevées sur +l'emplacement des terrains incultes et des marais fangeux +d'il y a quarante ans. Le mouvement commercial +atteint cinq cent millions de francs.</p> + +<p>A l'Algérie, la France vient d'ajouter la Tunisie, qui +rivalisera bientôt de prospérité et de vitalité avec l'Algérie +française.</p> + +<p>Pour un peuple soi-disant incapable de coloniser, le +résultat ne laisse pas que d'être satisfaisant.</p> + +<p>En Océanie, la France possède l'archipel de Taïti. La +Nouvelle-Calédonie, occupée à une date plus récente, a +permis à la France de créer une colonie pénitentiaire +dont tout le monde reconnaît l'utilité. Par la Cochinchine, +elle a repris pied sur le continent asiatique; et, +si ce n'est encore qu'un embrion d'empire colonial en +extrême Orient, cet embrion est prodigieusement vivace. +Elle paie tous ses frais d'administration, et verse en +outre une contribution dans le trésor de la métropole. +Sa population est d'un million et demi, et son commerce +extérieur très considérable.</p> + +<p>De ce qui précède, on peut reconnaître que la France +commence à revenir à ces entreprises coloniales qui lui +ont fait tant d'honneur au XVIIe siècle.</p> + +<p>Dans de pareilles dispositions, le récit de ces grandes +oeuvres auxquelles d'Iberville a eu une si large part, ne +peut manquer d'intéresser ceux qui se préoccupent de +l'agrandissement de la France par les établissements +coloniaux.</p> + +<p>Le gouvernement français a donné la preuve de ses +sympathies particulières pour les anciennes colonies en +nommant un des bâtiments nouvellement construits; +<i>Le Chevalier d'Iberville</i>.</p> + +<p>C'est ce que nous avons appris au moment où nous +écrivions les dernières lignes de cette histoire.</p> +<br><br> + + + +<p>TABLE DES MATIÈRES</p> + + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>INTRODUCTION</p> + </div><div class="stanza"> +<p>PREMIÈRE PARTIE</p> + </div><div class="stanza"> +<p>CHAPITRE:</p> +<p class="i6">I—De l'établissement de la Nouvelle-France.</p> +<p class="i6">II—La famille Le Moyne.</p> +<p class="i6">III—Développements de Montréal.</p> +<p class="i6">IV—Naissance de Pierre d'Iberville.</p> +<p class="i6">V—Les troupes arrivent en Canada.</p> +<p class="i6">VI—Expéditions des troupes.</p> +<p class="i6">VII—Montréal et ses souvenirs.</p> +<p class="i6">VIII—Exploration du fleuve Saint-Laurent.</p> +<p class="i6">IX—M. Le Moyne envoie ses enfants en France pour entrer dans la marine.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>DEUXIÈME PARTIE</p> + </div><div class="stanza"> +<p>CHAPITRE</p> +<p class="i6">I—Expéditions à la baie d'Hudson.</p> +<p class="i6">II—Aspect de la baie d'Hudson.</p> +<p class="i6">III—Expédition dans la colonie anglaise.</p> +<p class="i6">IV—Nouvelle expédition à la baie d'Hudson.</p> +<p class="i6">V—Siège de Québec.</p> +<p class="i6">VI—Nouveaux événements à la baie d'Hudson.</p> +<p class="i6">VII—M. d'Iberville à Versailles.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>TROISIÈME PARTIE</p> + </div><div class="stanza"> +<p>CHAPITRE</p> +<p class="i6">I—Expédition en Terre-Neuve (1696-1697).</p> +<p class="i6">II—Le Gulf-Stream.</p> +<p class="i6">III—M. d'Iberville mis à la tête de l'expédition.</p> +<p class="i6">IV—Arrivée de M. Beaudoin, aumônier des Abénaquis.</p> +<p class="i6">V—Prise de Pémaquid.</p> +<p class="i6">VI—Difficultés avec M. de Brouillan.</p> +<p class="i6">VII—Prise de Saint-Jean.</p> +<p class="i6">VIII—Conquête du territoire.</p> +<p class="i6">IX—Énumération des prises, et occupation de 500 lieues carrées en territoire.</p> +<p class="i6">X—État actuel de Terre-Neuve, cent bâtiments employés, 20,000 pêcheurs.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>QUATRIÈME PARTIE</p> + </div><div class="stanza"> +<p>CHAPITRE</p> +<p class="i6">I—IVe expédition à la baie d'Hudson.</p> +<p class="i6">II—Arrivée au Labrador.</p> +<p class="i6">III—-Rencontre des banquises.</p> +<p class="i6">IV—Arrivée dans la baie d'Hudson.</p> +<p class="i6">V—Rencontre de trois vaisseaux anglais.</p> +<p class="i6">VI—Prise du fort Nelson.</p> +<p class="i6">VII—Retour en France.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>CINQUIÈME PARTIE</p> + </div><div class="stanza"> +<p>CHAPITRE</p> +<p class="i6">I—Expédition du Mississipi.</p> +<p class="i6">II—Premier voyage.</p> +<p class="i6">III—Arrivée aux Antilles.</p> +<p class="i6">IV—Arrivée devant les rives du golfe du Mexique.</p> +<p class="i6">V—Voyage à la Malbanchia.</p> +<p class="i6">VI—Grands changements on France.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>SIXIÈME PARTIE</p> + </div><div class="stanza"> +<p>CHAPITRE</p> +<p class="i6">I—Deuxième voyage.</p> +<p class="i6">II—Retour en France.</p> +<p class="i6">III—Expédition dans les Antilles.</p> +<p class="i6">IV—Mort de d'Iberville.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>CONCLUSION.</p> + </div> </div> + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Histoire du Chevalier d'Iberville +by Adam-Charles-Gustave Desmazures + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DU CHEVALIER D'IBERVILLE *** + +***** This file should be named 13981-h.htm or 13981-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/3/9/8/13981/ + +Produced by Renald Levesque from files made available by the BNF (La +bibliothèque Nationale du Québec) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at https://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. 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Donations are accepted in a number of other +ways including including checks, online payments and credit card +donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + https://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + + +</pre> + +</body> +</html> diff --git a/old/13981-h/images/002.png b/old/13981-h/images/002.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..73d9703 --- /dev/null +++ b/old/13981-h/images/002.png diff --git a/old/13981-h/images/058l.png b/old/13981-h/images/058l.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..d05c9d8 --- /dev/null +++ b/old/13981-h/images/058l.png diff --git a/old/13981-h/images/058s.png b/old/13981-h/images/058s.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..c9810ea --- /dev/null +++ b/old/13981-h/images/058s.png diff --git a/old/13981-h/images/095.png b/old/13981-h/images/095.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..5ea3a75 --- /dev/null +++ b/old/13981-h/images/095.png diff --git a/old/13981-h/images/115l.png b/old/13981-h/images/115l.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..20840f6 --- /dev/null +++ b/old/13981-h/images/115l.png diff --git a/old/13981-h/images/115s.png b/old/13981-h/images/115s.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..4de3190 --- /dev/null +++ b/old/13981-h/images/115s.png diff --git a/old/13981-h/images/132.png b/old/13981-h/images/132.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..cc7e384 --- /dev/null +++ b/old/13981-h/images/132.png diff --git a/old/13981-h/images/150l.png b/old/13981-h/images/150l.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..06f1cdc --- /dev/null +++ b/old/13981-h/images/150l.png diff --git a/old/13981-h/images/150s.png b/old/13981-h/images/150s.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..011fdb6 --- /dev/null +++ b/old/13981-h/images/150s.png diff --git a/old/13981-h/images/180l.png b/old/13981-h/images/180l.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..a3c3a1f --- /dev/null +++ b/old/13981-h/images/180l.png diff --git a/old/13981-h/images/180s.png b/old/13981-h/images/180s.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..a5e8cc3 --- /dev/null +++ b/old/13981-h/images/180s.png diff --git a/old/13981-h/images/184.png b/old/13981-h/images/184.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..3800549 --- /dev/null +++ b/old/13981-h/images/184.png diff --git a/old/13981-h/images/228l.png b/old/13981-h/images/228l.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..fe97068 --- /dev/null +++ b/old/13981-h/images/228l.png diff --git a/old/13981-h/images/228s.png b/old/13981-h/images/228s.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..aa408c2 --- /dev/null +++ b/old/13981-h/images/228s.png diff --git a/old/13981.txt b/old/13981.txt new file mode 100644 index 0000000..88e336d --- /dev/null +++ b/old/13981.txt @@ -0,0 +1,6431 @@ +The Project Gutenberg EBook of Histoire du Chevalier d'Iberville +by Adam-Charles-Gustave Desmazures + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Histoire du Chevalier d'Iberville + +Author: Adam-Charles-Gustave Desmazures + +Release Date: November 8, 2004 [EBook #13981] + +Language: French + +Character set encoding: ASCII + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DU CHEVALIER D'IBERVILLE *** + + + + +Produced by Renald Levesque from files made available by the BNF (La +bibliotheque Nationale du Quebec) + + + + + + + +HISTOIRE DU +CHEVALIER D'IBERVILLE +(1663-1706) + + +1890 + + +INTRODUCTION + +La Nouvelle-France, exploree en 1534 par Jacques Cartier, occupee par +Champlain en 1608, estimee a la plus haute valeur par de grands hommes +d'Etat, comme le president Jeannin, le cardinal de Richelien, l'illustre +Colbert, avait pu conquerir, des la fin du XVIIe siecle, une importance +considerable. + +Et en effet, cette colonie, confinee d'abord sur les rives du +Saint-Laurent, etait devenue, vers l'annee 1700, une domination +puissante. Elle s'etendait depuis Terre-Neuve jusqu'aux montagnes +Rocheuses, depuis la baie d'Hudson jusqu'au golfe du Mexique. Ainsi +elle formait un immense triangle presentant 900 lieues sur chaque face, +c'est-a-dire 400,000 lieues carrees, pres de onze fois la surface du la +France. + +Une si vaste contree etait aussi precieuse par l'abondance de ses +produits que par leur variete; elle offrait a la mere patrie une source +inepuisable de richesse. + +A l'ouest, des forets sans limites; au nord, la region des fourrures; +a l'est, les grandes pecheries de Terre-Neuve; enfin au sud, un sol +fertile, un climat enchanteur, avec les produits incomparables des +tropiques. + +De plus, la Nouvelle-France avait conquis une vie individuelle eminente +sous tous les rapports; elle avait offert une carriere heroique a des +missionnaires intrepides, fourni des saints, recrute des communautes +nombreuses et exemplaires; elle avait revele a l'admiration de la +metropole des hommes du plus grand merite, comme Jacques Cartier, +Samuel de Champlain, du Maisonneuve, Le Ber, Talon, de Frontenac, de +Tonnancourt, de Montigny, de Boucherville, et enfin, cette admirable +famille des Le Moyne, qui ont ete juges dignes d'etre salues du nom +glorieux de Macchabees du Canada. + +A une epoque comme la notre, ou l'on a sagement reconnu l'importance des +entreprises coloniales et des etablissements lointains; dans un temps +on l'on revient a ces oeuvres, on peut trouver interessant et +souverainement utile de considerer comment une domination si grande a +ete conquise, etablie et developpee. + +Les premiers temps de l'occupation ont ete largement exposes dans des +ouvrages considerables, comme ceux du P. Charlevoix, de M. Faillon, +de M. Garneau, de M. Ferland; enfin dans les oeuvres des premiers +navigateurs eux-memes: Jacques Cartier, Champlain, et M. de +Poutrincourt, qui ont redige leurs memoires. Mais quand on arrive a la +periode de l'accroissement meme de la Nouvelle-France, a partir de 1680, +il est necessaire de reunir, de rassembler les documents innombrables +dissemines dans un nombre infini d'ouvrages. + +Pour bien connaitre ces temps de transition, ou la petite colonie du +Saint-Laurent atteignit l'etendue d'une domination presque aussi vaste +que l'Europe, il faut commencer par etudier quelques-uns des hommes +d'Etat et des hommes de guerre qui ont eu part a ces changements +extraordinaires. + +Or, incontestablement, l'homme dont il faudrait d'abord s'occuper, c'est +celui qui a ete le plus remarquable de tous, celui qui a eu la vie la +plus aventureuse et la destinee la plus glorieuse, qui a joue le role +le plus eminent, pendant trente ans, dans les plus grands evenements du +pays. Celui-la, c'est l'illustre chevalier d'Iberville, de la famille +des Le Moyne; et nous croyons qu'il serait indispensable de le faire +connaitre avant tous. + +D'Iberville etait ne a Montreal, en 1662, dans la maison de son pere, +Charles Le Moyne, sur la rue Saint-Joseph, ou se trouve actuellement le +bureau de la Fabrique de l'eglise Notre-Dame. Il a eu la gloire d'etre +associe aux plus grands evenements de ces premieres annees, et on peut +dire qu'il y a eu la part principale. + +Il s'agissait de conquerir les richesses de cet immense continent, et +ces forets dix fois seculaires qui couvraient au nord des cent mille +lieues carrees, et ces regions ou se trouvent les pelleteries les plus +belles qu'il y ait au monde, et ces courants mysterieux de l'Ocean +allant porter chaque annee sur les cotes de l'Atlantique des millions +de bancs de poissons pour la subsistance de l'univers, et enfin ces +contrees du sud avec leurs sites enchanteurs, un climat delicieux, une +fertilite incomparable et tous les fruits du paradis terrestre. + +Or, c'est ce que le chevalier d'Iberville a merveilleusement mis +a execution. A l'age de 22 ans, en 1684. il conduisit plusieurs +expeditions a la baie d'Hudson et prit tous les comptoirs anglais. Des +lors, la France pouvait pretendre au monopole des forets de l'Ouest et +du commerce des fourrures. + +Dans son expedition a Terre-Neuve, en 1690, il rendit la mere patrie +maitresse des marches de l'Europe pour l'exploitation des pecheries. + +Enfin, par ses exploits dans les Antilles et dans le golfe du Mexique, +de 1700 a 1705, il avait conquis les plus beaux pays du monde. + +N'en est-ce pas assez pour etre tire de l'oubli des annees et pour etre +propose a l'attention des generations presentes? + +Donc, dans l'espoir d'etre utile a notre temps, nous voudrions que +l'on prit connaissance de cette oeuvre de reparation vis-a-vis d'un +colonisateur incomparable et d'un heros trop ignore. C'est un grand +enseignement pour les esprits d'elite qui commencent a estimer +l'importance de nos ancienne colonies; c'est une gloire pour la marine +francaise, qui peut citer ce nom sur se meme rang que ceux de Jean Bart, +Tourville ou Duguay-Trouin; c'est un honneur pour la ville de Montreal, +la plus grande cite de la colonie francaise, que de faire valoir celui +qui a ete peut-etre le plus illustre de ses enfants. On a deja parle de +lui consacrer, dans sa ville natale, une effigie qui serait si belle +avec le magnifique portrait que l'on a conserve de lui; mais, un +attendant, ne convient-il pas de montrer combien cet honneur lui est du? + +C'est dans ce but que nous consacrons cette monographie a la memoire du +tres illustre Pierre Le Moyne, citoyen de Montreal, sire d'Iberville, +chevalier des ordres du roi et commandant de ses vaisseaux. + + + + + + +VIE DU +CHEVALIER D'IBERVILLE + + + +PREMIERE PARTIE + + + +CHAPITRE 1er + +DE L'ETABLISSEMENT DE LA NOUVELLE-FRANCE. + +Christophe Colomb avait accompli sa decouverte, le 12 octobre 1492. Le +bruit s'en repandit aussitot en Europe et l'on comprend quelle emotion +causa un si grand evenement. En attendant que les gouvernements prissent +une decision, plusieurs contrees maritimes songerent a explorer les +regions nouvelles. + +Les marins de la Bretagne et de la Normandie furent des premiers a les +aborder; ils reconnurent d'abord le banc de Torre-Neuve, et les pays de +chasse du Labrador. + +Des 1504 la peche avait commence; plusieurs capitaines entrerent dans le +pays et rechercherent les fourrures. + +En 1506, Denys, pilote de Honfleur, revint avec une carte du +Saint-Laurent. + +En 1508, on amenait en France des sauvages des cotes americaines. + +En 1524, le gouvernement francais envoyait un explorateur, Verazzani, +qui visita les contrees que l'on appela depuis la Nouvelle-Ecosse et la +Nouvelle-Angleterre. + +En 1527, un navire anglais signalait la presence, pres de Terre-Neuve, +de dix batiments bretons et normands. + +En 1534, le grand amiral de France, Philippe de Chabot, envoyait un +marin experimente, Jacques Cartier, qui, en trois voyages consecutifs, +explora le cours du Saint-Laurent et prit possession de ces nouveaux +territoires au nom du roi de France. Il planta une croix surmontee d'un +ecusson aux armes royales, et il batit un fort pres de Quebec.[1] + +[Note 1: Bancrof _Histoire de l'Amerique_, tome 1er.--M. Garneau, +_Histoire du Canada_,--M. Faillon. _Histoire de la colonie francaise en +Canada_, tome 1er,--M. Ferland.] + +Les guerres qui survinrent en Europe arreteront les missions royales, +mais les marins venaient toujours pour la peche, et, en 1578, on compta +jusqu'a 150 batiments francais sur le banc de Terre-Neuve. + +En 1594, Henri IV fit reprendre les entreprises coloniales au Canada. +Il nomma le marquis de La Roche lieutenant general des possessions +americaines. De Monts lui succeda en 1596, puis M. du Pontgrave. Enfin, +en 1601, les expeditions furent confiees a un officier habile, homme de +science et d'experience, Samuel de Champlain, qui a merite le titre de +pere de la Nouvelle-France. + +Champlain vint occuper les rives du Saint-Laurent, pendant que M. de +Poutrincourt s'etablissait en Acadie. + +En 1609, Champlain fonda In ville de Quebec, puis il explora le pays. + +Il visita la riviere dite depuis de Richelieu, il reconnut au sud +un grand lac qui porte maintenant son nom. Il signala la position +d'Hochelaga (Montreal), remonta l'Ottawa et vint jusqu'au lac Nipissing, +en 1616. Il explora, aux environs du lac Nipissing, un autre lac qui a +aussi porte son nom. Enfin, il fit venir les religieux Recollets, qu'il +etablit en deux missions principales; a Quebec et au lac Huron, Entre +1607 et 1635, Champlain avait fait quinze voyages. Il allait exciter +le zele des gouvernants, parlait des ressources du pays; mais en meme +temps, il faisait connaitre les difficultes de l'etablissement: le froid +excessif decourageait les nouveaux arrives; le monopole de certaines +compagnies tuait le commerce; l'agriculture exigeait de grands +sacrifices. + +Apres tant d'expeditions et de tentatives, Champlain ne voyait a +Quebec, en 1630, que quelques familles bien etablies. Emu de ses +representations, le cardinal de Richelieu prend l'oeuvre en main et +veut lu seconder de tout son pouvoir: il fonde la societe de lu +Nouvelle-France, qui comptait 110 membres choisis parmi les premiers +personnages du royaume; il envoie des colons et des religieux. Mais en +1640, au bout de dix ans, tous ces efforts n'avaient reussi qu'a etablir +200 personnes dans tout le pays, en comprenant meme les pretres, les +religieux, les femmes et les enfants.[2] + +[Note 2: _Histoire de la Nouvelle-France_, tome Ier, page +XX.--Dollier de Casson, _Histoire de Montreal_, 1640-1641.] + +Pour avoir un etablissement, il fallait d'importants secours de la mere +patrie, et il fallait que ces secours fussent desinteresses. De plus, +les colons devaient etre guides par des vues de foi et de sacrifice; +ils devaient etre decides a supporter le climat, les privations, et des +dangers extremes, parce qu'il y avait a lutter contre des peuplades +nombreuses, implacables, et fournies d'armes a feu par les +etablissements voisins de la Nouvelle-Angleterre et de la +Nouvelle-Orange. + +Or quand, apres la mort de Champlain, tout semblait en detresse, le +Seigneur vient en aide a la jeune colonie et lui procure miraculeusement +des ressources inattendues, qui devaient assurer un succes jusque-la +vainement poursuivi. Des hommes de foi et de devouement se deciderent a +fournir les moyens d'une nouvelle entreprise, et en meme temps des heros +s'offrirent pour les seconder, et assurer l'etablissement de la religion +en ces contrees inhospitalieres. + +Champlain venait de mourir (25 octobre 1635), et quelques semaines +apres, le 2 fevrier 1636, un pieux gentilhomme de la Fleche, M. de La +Dauversiere, etant en priere, recoit l'avis de fonder un etablissement +a, une certaine distance de Quebec pour couvrir les voies qui +conduisaient au centre de ia colonie francaise et, pour etre plus au +milieu des populations que l'on voulait convertir. L'endroit lui est +montre de la maniere la plus distincte. Cet avis fut repete plusieurs +fois. Chose etonnante, il n'etait pas le seul qui eut recu cette +indication, et en effet le meme jour, 2 fevrier 1636, un jeune +ecclesiastique qu'il ne connaissait pas, M. Olier, alors age de +vingt-six ans, et etabli a Vaugirard avec quelques pretres, est averti +qu'il doit se consacrer a fonder un etablissement, pour le bien de lu +religion, a un endroit du Canada qui lui est montre aussi de la maniere +la plus distincte, et en meme temps il lui est enjoint d'etablir une +compagnie de pretres pour prendre soin des interets spirituels de +l'entreprise. + +Or, dans ces deux revelations arrivees le meme jour, il s'agissait de +la meme oeuvre, et l'endroit indique etait le meme. C'est ce +que reconnurent ces deux grands serviteurs de Dieu quand ils se +rencontrerent plusieurs annees apres, vers 1640. Ils ne se connaissaient +pas, et furent secretement avertis de la communaute de leur vocation et +de leur mission.[3] + +[Note 3: Le P. Vimont, _Lettres des rev. PP. Jesuites_, tome 1er, +page 15,--La mere de l'Incarnation, ses lettres de 1642,--M, Dollier de +Casson, _Histoire de Montreal_.] + +Grace a l'union de leurs efforts, l'oeuvre prit tous les developpements +desirables; de nobles seigneurs s'y associerent. Enfin, au moment ou +la compagnie achetait l'ile de Montreal, un gentilhomme, jeune encore, +retire du service, desirant se consacrer A une oeuvre de zele, se +presentait: c'etait M. de Maisonneuve. C'est lui qui fut le fondateur +de Montreal et qui devait en faire le boulevard de la colonie par vingt +annees d'un devouement intrepide et de l'administration la plus nage. + +Il fut aide par des hommes de foi et de courage. Parmi ces auxiliaires, +nous nous proposons de faire connaitre la famille des Le Moyne, et la +part qu'ils ont eue a l'etablissement de la Nouvelle-France. + +C'est ce que nous allons exposer dans les paragraphes suivants. + + + +CHAPITRE II + +LA FAMILLE LE MOYNE. + +Cette famille, etablie dans la Nouvelle-France au milieu du XVIIe +siecle, devait y conquerir une grande illustration. A la premiere +generation, elle avait fourni des commandants aux armees du roi, des +gouverneurs a la Nouvelle-France et a la Louisiane, des intendants aux +commandements maritimes de la France. + +Elle etait originaire de la ville de Dieppe. Depuis Jacques Cartier, +Dieppe avait toujours eu beaucoup de relations avec la nouvelle colonie. + +C'est de Dieppe que partit M. de Poutrincourt, dont l'ancienne residence +se voit encore aux environs de cette ville, au chateau de Mesnieres. + +Un gouverneur de Dieppe, M. de Chattes, son lieutenant, M. de Monts. +madame de Guercheville, epouse d'un gouverneur de la ville de Paris sous +Henri IV, avec leurs expeditions, avaient fait connaitre ces nouveaux +pays pour lesquels, a chaque printemps, partaient des flottilles +de batiments pour les peches de Terre-Neuve et pour la traite des +fourrures. + +En 1664, dans un seul mois, on vit partir des cotes de Dieppe et des +pays voisins, 65 grands vaisseaux pour le Canada. + +Il y avait en cette ville des quartiers consacres au commerce des +produits de l'Amerique, et il existe encore une rue nommee de la +Pelleterie, ou residaient une quantite de marchands de fourrures, qui +trafiquaient des envois du Canada avec l'Europe. + +M. Paillon, en parcourant les livres des paroisses, a trouve aux +registres de l'etat civil un temoignage bien caracteristique des +rapports de Dieppe avec la Nouvelle-France. Voici les noms qu'il a +releves a la paroisse Saint-Jacques de Dieppe pour l'annee 1630: +Duhamel, Hardy, Auger, Aubuchon, Duhuc, Godebout, Davignon, Hebert, +Senecal, Gaudry, Duval, Gervais, Vallee, Lecompte, Godard, L'Ecuyer, +Leroux, Dumouchel, Viger, Cardinal, Duchesne, etc.: on se croirait dans +une paroisse de Montreal ou de Quebec. + +Il ne faut pas s'etonner qu'au moment ou les chefs des nouvelles +entreprises recrutaient des volontaires pour la Nouvelle-France, le +nomme Duchesne, soldat dans les troupes du roi, se presenta, avec deux +de ses neveux: Jacques Le Moyne, age de dix-sept ans, et son frere +Charles, age de 14 ans. Leur pere, Pierre Le Moyne. etait marie avec +Judith, soeur de Duchesne. C'etait un ancien soldat qui tenait un hotel +sur la paroisse Saint-Jacques, pres de la mer, et qui recevait comme +clients ordinaires les marins qui s'embarquaient pour l'Amerique. + +Ces familles des cotes de la Manche etaient toujours disposees a, tenter +les aventures perilleuses, et la religion presentait cette oeuvre comme +digne de coeurs chretiens; il s'agissait de donner aux populations +sauvages le tresor de la foi en echange des biens qu'ils trafiquaient. + +M. Faillon a trouve aussi dans les registres de Dieppe qu'il y avait +beaucoup de Le Moyne en cette ville. + +Il a compte jusqu'a quatorze chefs de famille de ce nom au commencement +du XVIIe siecle, parmi lesquels un capitaine du roi, un procureur, un +lieutenant general en l'amiraute de France. "Nous n'osons affirmer, dit +M. Faillon, que Pierre fut parent de ces personnages, mais Charles Le +Moyne s'est rendu encore plus illustre qu'aucun de ses predecesseurs, +par ses qualites personnelles, par ses exploits et ceux de ses enfants." + +Charles Le Moyne, ne en 1626, de Pierre Le Moyne et de Judith Dufresne, +sur la paroisse Saint-Remi de Dieppe, partit donc en 1640 pour le Canada +avec son frere aine, Jacques, et leur oncle. Il avait alors quatorze +ans. + +Plus tard, deux de leurs soeurs, Jeanne et Marie, vinrent de France et +se joignirent a eux. + +Charles Le Moyne accompagna d'abord les PP. Jesuites dans le pays des +Hurons, et resta avec eux jusqu'a l'age de vingt ans. + +Il devint un guide sur et un interprete consomme. Il connaissait tous +les sentiers du pays, et avait appris plusieurs dialectes. Enfin, il +s'etait familiarise avec la tactique des sauvages, a l'egal des colons +les plus capables. Il s'habillait comme les sauvages, et se transformait +quand il voulait, sans pouvoir etre reconnu comme etranger; d'ailleurs +il trouvait ce costume plus commode pour la marche et pour la chasse. Il +savait parfaitement se servir des raquettes, de la hache et de l'aviron, +"sans lesquels on ne peut rien dans ce pays." Enfin, il etait devenu, +dans des expeditions continuelles, d'une taille et d'une force +extraordinaires. C'est ce qui apparait dans le portrait decouvert a +Paris par l'editeur des documents sur les pays d'outre-mer, M. Margry. + +En 1646, M. de Montmagny ayant vu Duchesne et son neveu, voulut +tirer parti de leurs bonnes qualites, et il les attacha aux nouveaux +etablissements francais du Saint-Laurent. Il envoya Duchesne a +Trois-Rivieres et Charles Lu Moyne a Montreal, tous deux comme +interpretes. + +Montreal, ou Charles Le Moyne se rendit en 1646, etait un poste +avantageux, et comme une sentinelle avancee a 60 lieues de Quebec, au +milieu des etablissements sauvages. C'est la qu'il devait faire eclater +ses qualites hors ligne. + +Cette position avait ete signalee des le commencement par Jacques +Cartier et ensuite par Champlain. On pensait que ce jugement avait ete +confirme par une inspiration divine envoyee a ceux qui devaient etre les +fondateurs de cette nouvelle colonie: M. Olier et M. de La Dauversiere, +ainsi que nous l'avons dit precedemment. + +La position etait favorable. Placee sur une eminence de deux milles de +longueur, entre le grand fleuve et une petite riviere, l'habitation +etait environnee d'eau de toutes parts. Le fleuve la mettait a l'abri +de la surprise des ennemis, et on arriere une haute montagne, toute +couverte d'arbres seculaires, protegeait contre les vents du nord. [4] + +[Note 4: Notice sur Montreal. Paris, 1869.] + +Cette habitation si bien defendue avait en meme temps un aspect +attrayant. Elle etait environnee des plus beaux arbres, plantes si +regulierement entre le rivage et la montagne, que Champlain lui avait +donne le nom de place royale, digne avenue du mont superbe que Jacques +Cartier avait nomme le mont Royal, nom qui lui est reste. + +Enfin, pour ajouter a l'ornement et en faire un site remarquable, on +voyait, au milieu du fleuve et en face du lieu de debarquement, deux +belles iles chargees de forets, l'une s'elevant en pyramide, comme +un bouquet de verdure, a cent pieds de hauteur, l'autre s'etendant +gracieusement sur une lieue de longueur: c'etaient comme deux +sentinelles avancees, pouvant servir un jour de citadelles. + +Ce site, si fort comme poste militaire, etait aussi l'un des plus beaux +que l'on puisse citer dans le monde. On pouvait s'en convaincre en le +contemplant du haut de la montagne, ou les colons se rendaient souvent +en pelerinage. Au point le plus eleve, il y avait une croix imposante +plantee par M. de Maisonneuve. De la, a cinq cents pieds au-dessus du +niveau du fleuve, l'etablissement parait dans toute sa magnificence. +Depuis le haut du mont descend un amphitheatre d'une lieue de largeur +qui montre des arbres varies et precieux; en bas, d'immenses prairies +fertiles etaient des fleurs eclatantes; plus loin se deploie la ceinture +splendide d'un fleuve profond, qui n'a pas moins d'une lieue de largeur. +Au dela, pour completer ce beau panorama, des montagnes disposees en +cercle jusqu'a dix et vingt lieues dans le sud, forment comme une +corbeille de verdure dont Montreal est le centre. + +Cette nature apparaissant comme le createur l'avait formee, sans les +modifications du travail de l'homme, pouvait sembler plus pittoresque +que nous ne la contemplons maintenant. Mais si l'aspect est un peu +change, tous les souvenirs des premiers temps ne sont pas effaces. La +ville est toujours appelee, dans le coeur des fideles, Ville-Marie, en +souvenir de l'indication donnee par la sainte Vierge elle-meme. Le mont +porte toujours le nom de Mont-Royal, choisi par Jacques Cartier. L'une +des iles s'appelle Sainte-Helene, comme l'a nommee M. de Champlain, en +l'honneur de son epouse, Helene Boulle; l'autre est nommee Saint-Paul, +en souvenir de M. Paul de Maisonneuve, premier gouverneur de la colonie. + +Le fort de Montreal, eleve en 1642, etait tellement couvert par les +arbres, que les sauvages, dans leurs excursions sur le fleuve, ne le +decouvrirent qu'a la seconde annee de sa construction. Bientot ils en +comprirent l'importance et le danger pour eux. Ce poste avance entre +plusieurs tribus puissantes pouvait les tenir en echec et leur enlever +le libre parcours du Saint-Laurent; aussi le nouvel etablissement fut-il +bientot le but de leurs attaques. + +M. de Maisonneuve, renferme dans le fort avec cinquante hommes, comptait +avec lui des gens de guerre pleins d'experience, parmi lesquels les +deux freres Le Moyne, qui furent les plus renommes dans la suite. M. de +Maisonneuve sut si bien se garder que, malgre les tentatives de milliers +d'ennemis qui vinrent reconnaitre le terrain, les Francais ne perdirent +guere qu'une dizaine d'hommes de 1642 a 1650. + +Les procedes des sauvages etaient pleins de perfidie. Ils cherchaient a +attirer les cultivateurs par des signes de paix, et puis ils se jetaient +sur eux pour les faire perir dans d'affreux supplices.[5] + +En 1643, on perdit quatre hommes; en 1644, on en perdit trois, et sur +les sept, trois, faits prisonniers, furent cruellement brules.[6] + +Au 6 mai 1641, Boudard fut tue par les Iroquois; sa femme, Catherine +Mercier, prise pres de lui, fut martyrisee pendant deux jours, puis +brulee en refusant heroiquement de renoncer a sa religion. + +[Note 5: M. Paillon, _Histoire de la colonie,_ tome II, PP. l51 et +364.] + +[Note 6: Registre des sepultures de Montreal, 1643-1644.] + +Charles Le Moyne, arrive a Montreal en 1646, se montra bientot un devoue +champion de la mission. Il ne reculait devant aucune entreprise, et se +montrait toujours dispose a proteger les colons. Il etait d'une bravoure +et d'une habilete merveilleuses. Parfois, seul sur la plage, s'il +rencontrait des sauvages qui etaient venus tenter quelque coup, il +les menacait de son fusil s'ils essayaient de s'echapper, et il les +obligeait a aller se constituer prisonniers au fort. D'autres fois, +voyant un canot de sauvages sur le fleuve, il attendait qu'ils fussent +engages dans la force du courant, fondait sur eux comme la foudre, dans +son embarcation, et les forcait a venir aborder comme prisonniers. + +Un jour, sachant que des travailleurs sont attaques a la pointe +Saint-Charles, il s'y rend avec quatre hommes, se gare a propos derriere +des troncs d'arbres, et, avant d'avoir ete apercu, met vingt-cinq ou +trente sauvages hors de combat. + +On cite aussi une rencontre, ou, avec 15 habitants du fort armes de +fusils et de pistolets, il alla se presenter en face de 300 sauvages qui +se precipitaient sur les colons, et il leur tua 32 hommes a la premiere +decharge, tout le reste s'enfuit epouvante. + +Il se montrait le serviteur devoue de M. de Maisonneuve, comme le major +Lambert Closse, qui proclamait qu'il n'etait venu a Montreal que pour +offrir sa vie a Dieu. + +M. de Maisonneuve avait tant de confiance en Le Moyne qu'il le chargeait +de ses messages pour les Indiens. + +M. de Maisonneuve le mit aussi a la tete d'une milice qu'il forma, en +1660, parmi les habitants pour la defense de la mission, et qu'il placa +sous la protection de la sainte Famille. Il l'assigna a la defense de +Montreal avec le sieur Picote de Belestre, a un moment ou l'on attendait +l'arrivee de milliers d'Iroquois souleves de toutes parts dans les +environs du lac Ontario et des rives du lac Champlain. On sait que ces +Iroquois furent arretes par la defense heroique, au Long-Sault, de +dix-sept Montrealais, sous la conduite de l'intrepide Dollard. + +C'est dans ces circonstances que l'on s'appliqua a proteger la ville. Il +y avait deja quarante maisons separees, mais avec des meurtrieres et des +creneaux; elles etaient baties de maniere a pouvoir se defendre les unes +les autres. Alors, on completa les forts qui environnaient la ville +et qui devaient servir a assister les travailleurs dans les champs +environnants. + +En meme temps qu'il assurait la defense militaire du pays, M. de +Maisonneuve s'occupait d'en preparer l'existence a venir, et pour cela +il offrait les plus grands avantages a ceux qui voulaient s'y etablir et +fonder des familles. Il donna a Charles Le Moyne une terre a la pointe +Saint-Charles et deux emplacements dans la ville, l'un pres de la +residence du gouverneur et des pretres, pour leur servir de defense; +l'autre au bord du fleuve, ou se trouve le marche Bonsecours, pour +surveiller l'entree de la ville, et la cote opposee, dont il devait +devenir le seigneur. + +Vers 1665 arriva un evenement que nous tenons d'autant plus a signaler +qu'il montra quelle affection Charles Le Moyne inspirait a toute la +colonie et en meme temps quelle etait l'estime qu'il avait su imposer +aux populations sauvages. + +Comme il ne s'epargnait jamais dans aucune rencontre, il fut fait +prisonnier aux environs de Montreal en 1665. + +Sa jeune femme, agee de vingt-cinq ans, et qui avait deja quatre +enfants, etait dans la desolation. Elle le recommanda aux prieres de +tous, et elle-meme recourut au Seigneur avec une telle ferveur, que M. +Dollier de Casson dit qu'on peut lui attribuer l'espece de miracle qu'il +plut a Dieu d'operer en faveur de son mari. + +Au bout de quelques jours Le Moyne revint; il avait gagne ses ennemis +en leur rappelant les bontes qu'il avait eues pour les prisonniers +iroquois, et en les menacant de la vengeance des troupes du roi qui +allaient bientot arriver. + +Charles Le Moyne retourna a Montreal. C'est alors qu'il fut sensiblement +eprouve dans ses plus tendres affections, par suite du depart de M. +de Maisonneuve pour la France. Il lui etait attache par les liens de +l'estime la plus haute et de la reconnaissance la plus tendre; aussi ce +depart lui causa-t-il la plus vive douleur, comme la separation d'avec +le pere le plus tendre et le plus aime. + +M. de Maisonneuve, de retour en France, resta toujours attache a son +ancien gouvernement. Il s'endormit dans le Seigneur "avec une confiance +d'autant plus parfaite dans les recompenses du ciel," nous dit M. +Faillon, "qu'il n'avait rien recu pour ses services de la terre." [7] + +[Note 7: M. Faillon, _Histoire de la colonie_, tome III, page 115.] + + + +CHAPITRE III + +DEVELOPPEMENTS DE MONTREAL. + +Fondee on 1642, la cite de Montreal s'accrut lentement dans ses +commencements, mais ensuite l'accroissement fut rapide. + +Ainsi, apres vingt ans, elle ne comptait que 500 ames, mais dix ans +apres, il y en avait plus de 1500. + +Ce qui etait surtout a considerer dans ces commencements, c'etait le +zele pour l'amelioration des pauvres sauvages, et l'energie des pieux +colons. + +Le zele pour la conversion des infideles etait extraordinaire, et le +courage pour braver les epreuves et les dangers, au-dessus de toute +expression. + +"On voyait bien, dit le Pere Leclercq, que ces gens-la avaient quitte +leur patrie par les mouvements d'un zele apostolique," et rien ne +pouvait les faire changer de sentiments; ni l'ingratitude, ni la +perfidie des sauvages, ni leur defaut de bonne foi, ni leurs cruautes +inhumaines, rien ne pouvait eteindre le feu de la charite. + +Tout etait regle dans la nouvelle ville comme dans une communaute +militaire. A une heure fixee, apres la priere et la sainte messe, qui +avaient lieu a 4 heures du matin, la population se rendait au travail +dans les champs; chacun avait pres de soi son fusil cache dans un +sillon. + +Il ne se passait pas de jour sans attaque. Ceux qui se laissaient +surprendre etaient voues a des supplices atroces. On admirait leur +courage, on plaignait leurs souffrances, mais on ne renoncait pas a +prier pour les bourreaux. Enfin, des qu'une occasion favorable se +presentait, on cherchait a gagner ces pauvres aveugles. A force +d'efforts et de patience, les ames finissaient par se laisser eclairer, +les coeurs etaient touches, le mal vaincu par le bien. + +Ces premiers temps ont ete admirables. La ville offrait comme une image +de la primitive Eglise. Ces braves gens etaient voues a la piete la +plus fervente et a la charite la plus devouee. Il n'y avait jamais de +contestation entre eux; il n'y avait qu'un coeur et qu'une ame, et +tandis qu'ils etaient si unis a Dieu, si bons entre eux, ils restaient +inebranlables dans le danger. Chaque citoyen se regardait comme une +victime offerte a la mort pour la glorification de l'Evangile. + +Dans les annales de la soeur Morin, ecrites vers ce temps, nous avons +les details les plus touchants sur la vie a Montreal avant l'arrivee des +troupes: la piete, la charite, des colons, les privations qu'ils avaient +a subir, enfin les cruautes extremes qu'ils etaient exposes a eprouver, +etant entoures d'ennemis feroces, nombreux et implacables. + +Bientot differentes circonstances favoriserent les saintes dispositions +et le zele des colons pour la conversion des infideles. + +Plusieurs nations etaient en guerre; l'une d'elles, celle des Iroquois, +puissante et implacable, faisait une guerre d'extermination contre ses +ennemis. + +Leurs victimes venaient implorer la protection des Francais. Elles +furent accueillies et placees dans des positions retranchees. On compta +bientot plusieurs colonies chretiennes: a la Montagne, a la Prairie, au +Sault-Saint-Louis, au lac Saint-Francois, au lac des Deux-Montagnes, et +enfin a la Petite-Nation, sur l'Ottawa, a vingt lieues de Montreal. + +Ces nouveaux chretiens, disciplines par les Francais, devinrent +eux-memes comme des apotres. On en fit des catechistes zeles et habiles. +Ils rendaient de grands services au sein des autres tribus. + +Les Francais excitaient l'admiration de leurs plus cruels ennemis par +leur douceur, leur sollicitude et leurs liberalites inepuisables. Ils +etablissaient ceux qui se donnaient a eux, leur apprenaient a cultiver, +leur livraient des terres, representaient l'excellence de la vie reglee +et civilisee a ces pauvres barbares, et se montraient ainsi bien +differents des gens de Boston, qui ne s'etaient jamais occupes des +nations qui les entouraient, que pour les detruire et se mettre a leur +place. + +Au milieu de leur noble mission, les Francais acqueraient une habilete +merveilleuse pour occuper le pays. Formes par M. de Maisonneuve et +par le chef de la milice, Charles Le Moyne, ils etaient devenus des +combattants consommes, des explorateurs infatigables. Ils avaient pris +les bonnes qualites des sauvages, et y ajoutaient l'esprit de discipline +et de tactique des milices francaises. + +On a dit que les Francais n'avaient pas le genie de la colonisation +comme leurs voisins; mais, suivant M. Parkman lui-meme, cela n'est point +exact. M. Parkman pense que les colons francais egalaient les Anglais +sous bien des rapports. + +Les Francais n'avaient pas les vues odieuses des colons de la +Nouvelle-Angleterre: ils n'auraient jamais voulu adopter, comme eux, un +plan d'extermination contre ces pauvres gens. + +Ce qui est affirme, meme par les ecrivains anglais, c'est que sous +le rapport des qualites morales et des qualites intellectuelles, les +colonies anglaises etaient vraiment inferieures a la colonie francaise, +tandis que sous le rapport de l'activite, de l'intelligence et de la +bonne organisation, la colonie francaise egalait toutes les colonies +anglaises reunies.[8] + +[Note 8: Le systeme francais avait un grand avantage; il favorisait +l'element guerrier: la population etait formee entierement de soldats +et de miliciens (Parkman). L'occupation principale etait un continuel +apprentissage de la guerre dans les bois. La haute classe regardait +la guerre comme la seule occupation digne d'elle, et elle estimait +l'honneur plus que la vie. Pour ce qui est de l'habitant, les bois, les +lacs, les cours d'eau etaient ses lieux d'etude, et la il etait maitre +consomme. Forestier habile, hardi canotier, toujours pret pour les +entreprises perilleuses; dans les guerres d'escarmouche et d'embuscade +au milieu des bois, il y en avait peu qui pussent lui etre compares +(Parkman).--"En Canada, comme en Europe, a ce moment, la race francaise +a appris a se connaitre. Elle s'est trouve des forces que les autres +siecles ne savaient pas." Voila ce qu'a produit l'amour de la discipline +et le zele de la religion. + +Les Francais n'aspiraient pas a des conquetes, mais ils voulaient sauver +des ames, et pour arriver a ce but, ils avaient autant de perseverance +et d'energie que leurs voisins en avaient pour les avantages materiels +(Saint-Marc Girardin sur l'Amerique du Nord).] + + +Au milieu de terribles epreuves, la colonie s'etablissait, avec une +reunion des hommes les plus capables: M. de Maisonneuve, le gouverneur; +son lieutenant, Lambert Closse; M. d'Ailleboust, un officier de haut +grade; son neveu M. de Musseaux; M. Le Moyne, lieutenant; M. Le Ber de +Senneville; M. Decelles de Sailly; M. de Montigny; M. de Repentigny et +M. de Brassac; de plus, les hommes de la milice, si dignes d'admiration, +et dont les descendants remplissent maintenant le pays.[9] + +[Note 9: On trouve encore actuellement en Canada et dans les +environs de Montreal des descendants de ces premiers colons, dont les +noms sont portes par des milliers d'individus: Prud'homme, Descaries, +Hurtubise, Lortie, Beaudry, Dumoulin, Renaud, Laviolette, Desautels, +Boudraud, Lavigne, Trudeau, Cadieux, Deschamps, Barbier, Meunier, +Dagenais, Leblanc, Jodoin, Toussaint, Beaudry, Laplante, Beauvais, +Rolland, Lenoir, etc.] + +De nobles coeurs assistaient ces bras heroiques: Mlle Mance, de +l'Hotel-Dieu, et ses compagnes; la soeur Bourgeois et ses institutrices; +madame Le Moyne, que l'on a appelee la mere des Macchabees; madame Le +Ber, qui devait voir une sainte a miracles en l'une de ses enfants; +madame d'Ailleboust, et sa soeur, mademoiselle de Boullogne, qui +aspiraient dans le monde a la vie religieuse. + +La ville etait sous la direction de pretres eminents. M. Gabriel de +Queylus, le directeur de la cure de Saint-Sulpice de Paris, etait venu +s'etablir a Montreal; et aussi M. l'abbe Francois Dollier de Casson, +ancien colonel et aide de camp du marechal de Turenne; M. d'Urfe, ancien +cure de la cathedrale du Puy, allie du ministre Colbert et petit-neveu +du celebre M. d'Urfe; M. de Fenelon, frere de l'illustre archeveque de +Cambray; M. Souart, un des plus grands predicateurs de Paris; M. de +Belmont, l'un des pretres les plus riches de France, charge des missions +sauvages; M. Barthelemy, qui explora le lac Ontario. + +Ces messieurs etaient en communication continuelle avec les associes de +l'oeuvre residant a Paris, tels que M. le baron Pierre de Fancamp, M, de +Liancourt, M. de Renty, M. de Bretonvilliers, M. Legauffre, M. Dubois, +madame de Bullion, si genereuse, qui contribuait avec les autres +associes pour des sommes si abondantes. + +M. Olier, avec la compagnie des associes des oeuvres, avait donne plus +de 300,000 livres: M. de Bretonvilliers, successeur de M. Olier, 400,000 +livres; M. Dubois, M. de Queylus, M. de Fenelon, M. d'Urfe donnerent +leur fortune, qui etait considerable; M. de Belmont, 300,000 livres en +une seule fois. On a calcule, dans le temps, que les associes et pretres +du Seminaire avaient fourni, pour l'oeuvre de Montreal, de leurs propres +deniers, en trente ans, la somme de 1,800,000 livres, ou environ sept +millions de la monnaie actuelle. + +Ce qui donna bientot de la vie a la colonie, et qui assura sa +tranquillite, ce fut l'arrivee des troupes, demandees depuis longtemps, +et de plus, la determination que prirent un grand nombre de soldats et +d'officiers de s'etablir dans des terres concedees suivant le systeme +feodal, afin de mettre la ville a l'abri de toute incursion des +sauvages, comme nous le verrons plus tard. + +Les officiers et les soldats se distinguerent autant que les premiers +colons par leur esprit de foi et leur devouement a l'oeuvre entreprise. + + + +CHAPITRE IV + +NAISSANCE DE PIERRE D'IBERVILLE. + +C'est au milieu de cette reunion de chretiens exemplaires, de +gentilshommes choisis, de militaires intrepides que s'elevaient les +enfants des familles principales de Montreal: Le Ber, Saint-Andre, de +La Porte, Decelles de Sailly, de Jacques et de Charles Le Moyne, de +Montigny, de Belestre, de d'Ailleboust de Musseaux, de Prud'homme, de +Tessier, de Louvigny, de Le Noir Rolland. + +La famille qui se distinguait entre toutes par ses enfants, tant par +leur nombre que par leurs heureuses dispositions, c'etait celle de +Charles Le Moyne, marie a la fille adoptive des Primot. Il y avait la. +douze enfants pleins de force et de bonnes qualites. Le troisieme, +Pierre d'Iberville, se faisait remarquer des sa jeunesse. Il annoncait +un esprit vif et hardi, et il etait d'une force extraordinaire pour son +age. + +Voici l'ordre des naissances de ces enfants, auxquels Le Moyne, pour +les distinguer, donna des noms empruntes aux localites des environs de +Dieppe, en souvenir de la patrie absente: + +"En 1650, Charles de Longueuil; en 1659, Jacques de Sainte-Helene; en +1661, Pierre d'Iberville; en 1663, Paul de Maricourt; en 1668, Joseph +de Serigny; en 1669, Francois de Bienville; en 1670, anonyme; en 1673, +Catherine-Jeanne; en 1676, Louis de Chateauguay; en 1678, Marie-Anne; +en 1680, Jean-Baptiste de Bienville, deuxieme du nom; en 1681, Gabriel +d'Assigny; en 1684, Antoine de Chateauguay." + +Ils se distinguerent par leur merite et leur devouement; cinq moururent +au service du roi: Sainte-Helene fut tue au siege de Quebec en 1690; de +Maricourt mourut de fatigue au pays des Iroquois en 1704; de Bienville +1er fut tue par les sauvages en 1691; de Chateauguay 1er fut tue a +la prise du fort Nelson en 1686; d'Assigny mourut des fievres dans +l'expedition du golfe du Mexique en 1700. + +Charles de Longueuil fut gouverneur de Montreal; de Bienville, deuxieme +du nom, fut gouverneur de la Louisiane pendant quinze ans; Antoine de +Chateauguay devint gouverneur de la Guyane. Catherine-Jeanne fut mariee +au sieur de Noyan, capitaine de la milice; Marie-Anne fut mariee en 1699 +au sieur de La Chassoigne, gouverneur des Trois-Rivieres. + +Voici donc une famille qui est un precieux temoignage de l'etat des +choses sous l'ancien regime; une famille modeste, mais elevee avec les +soins qu'inspire la religion, et qui, grace a ce secours, fournit tant +de sujets remarquables. Le gouvernement etait juste appreciateur du +merite, et il n'hesitait pas a mettre les petits-fils d'un humble +aubergiste au premier rang, quand il les en voyait dignes. + +Nous trouvons sur les registres de Notre-Dame l'acte de naissance de +Pierre d'Iberville, notre heros, et nous le transcrivons ici: + + Le 20 juillet 1661, ai baptise Pierre, fils de Charles Le Moyne et + de Catherine Primot, sa femme. Le parrain, Jean Grevier, au nom + de noble homme Pierre Boucher, [10] demeurant au cap pres des + Trots-Rivieres; et marraine, Jeanne Le Moyne, femme de Jacques Le + Ber, marchand. + + Signe: PEROT, cure de Montreal. + +[Note 10: C'est ce Pierre Boucher qui a donne une notice interessante +sur la Nouvelle-France. Il devint gouverneur des Trois-Rivieres et est +l'ancetre de personnages remarquables: La Verendrie, qui explora le +Nord-Ouest; la soeur d'Youville, fondatrice des soeurs Grises, et enfin +M. de Boucherville, premier ministre de la province de Quebec de 1874 a +1878.] + +Tandis que les jeunes filles allaient recevoir l'enseignement de la +soeur Bourgeois et de Mlle Mance, les jeunes gens etaient formes par les +messieurs du Seminaire, et principalement par M. Souart et M. Perot. + +M. Souart avait organise une ecole formee sur le modele des maitrises de +France, et les enfants, malgre l'eloignement, recevaient l'instruction +telle qu'on la donnait dans les meilleures ecoles de la mere patrie. + +M. Souart etait un maitre consomme. M. Perot nous a laisse, dans les +registres de la paroisse, des temoignages precis de sa capacite: on +remarque une ecriture d'une delicatesse comparable a la gravure, une +redaction irreprochable, une connaissance par faite de la langue. + +Ceux d'entre les jeunes gens qui, apres quelques annees d'etudes, +montraient des inclinations pour l'etat ecclesiastique, etaient envoyes +au college des Jesuites de Quebec; les autres s'exercaient pour la +profession militaire et etudiaient les lettres et les mathematiques. +Cette ecole de M. Souart, etant aussi une maitrise, devait concourir au +service religieux. Les enfants servaient la messe; de plus, ils etaient +formes au chant religieux et aux ceremonies ecclesiastiques, comme cela +se passe dans toute maitrise. + +On observait le reglement de la paroisse de Saint-Sulpice de Paris pour +l'instruction religieuse et la preparation a la premiere communion. M. +de Queylus avait pratique cet enseignement a la cure de Saint-Sulpice, +ainsi que M. de Fenelon, et ils le continuaient a Montreal, tandis que +le frere de M. de Fenelon, le futur archeveque de Cambray, remplissait +les memes fonctions a la cure de Paris, a laquelle il etait attache. + +Le catechisme dont on se servait venait de Paris; il avait ete compose +sous la direction de M. Olier, et il a ete conserve jusqu'a ce jour en +Canada, presque sous la meme forme, d'apres la redaction d'un pretre de +Saint-Sulpice, M. Languet, qui devint plus tard archeveque de Sens. + +Voici les noms des enfants qui firent la premiere communion, vers 1674, +avec Pierre d'Iberville: + +Robutel de Saint-Andre, Aubuchon, Louis Descaries, Antoine de La Porte, +Pierre, Paul et Jean Le Moyne, Paul et Nicolas d'Ailleboust de Manthet, +Urbain Tessier, Gabriel de Montigny, Pierre Cavelier, Benoit et Jean +Barret, Jacques Le Ber, Zacharie Robutel, et Duluth. + +Ces noms sont precieux a conserver, ce sont les noms d'enfants nes sur +le sol canadien des les premiers temps, et qui, a differents titres, ont +acquis des droits a la notoriete nationale. + +Ainsi Jean, Pierre et Paul Le Moyne allerent a la baie d'Hudson en 1686. + +D'Ailleboust de Manthet parcourut le Nord-Ouest et, dans un memoire +remarquable, fit connaitre les richesses de la Louisiane. + +Gabriel de Montigny accompagna Pierre d'Iberville a Terre-Neuve en 1686; +Jean Barret suivit M. de La Salle dans ses expeditions et perit dans un +naufrage. + +Duluth explora le lac Superieur. + +Ces enfants s'instruisaient de la religion en meme temps qu'ils +s'initiaient aux exercices militaires, comme il convient dans une place +de guerre. Le dimanche, ils revetaient les habits de choeur et aimaient +a prendre part aux ceremonies; et ensuite, aux jours de conge, ils +prenaient le costume des jeunes sauvages et s'en allaient aux environs, +avec des arcs et des fleches, chasser le gibier, qui etait d'une +abondance extraordinaire. + +Pierre d'Iberville qui, d'apres les memoires du temps, se distinguait +au milieu de tous par sa piete et son heureux caractere, etait +singulierement remarquable par un temperament infatigable et son +habilete dans les exercices corporels. + +Les ecrits et les memoires qu'ils a laisses et qui sont pleins d'interet +et du style le plus noble, font voir qu'il avait bien profite des +enseignements de M. Souart. + +Pierre passa sa jeunesse dans la maison de son pere, sur la rue +Saint-Joseph. On peut voir encore, pres de la sacristie de Notre-Dame, +quelques corps de batiment de la maison des Le Moyne, et dans le jardin +du Seminaire, il restait encore, il y a quelques annees, des arbres tres +anciens qui avaient pu ombrager ses premiers jeux. + +Le futur heros etait grand pour son age, d'une figure ovale et agreable, +teint clair, tres blond, avec des cheveux abondants, digne fils du baron +de Longueuil, que les sauvages avaient nomme l'alouette, a cause de son +teint et de ses cheveux blonds. Son maintien etait noble, mais tempere +par beaucoup de modestie et de douceur. + +Il etait de ceux dont on a pu dire qu'ils plaisaient au premier regard, +mais qu'on les aimait en les connaissant davantage. Ses manieres etaient +aisees, agreables, et son commerce plein d'ouverture et conciliant. + +Il montrait, des sa jeunesse, tous les signes de ce caractere obligeant +et genereux qui le fit tant aimer de ses soldats qu'ils l'auraient suivi +jusqu'au bout du monde, disaient-ils; enfin, il avait ce coeur tendre, +plein de pitie pour le malheur qui le fit remarquer et adorer des +nations sauvages. + +Pendant qu'il demeurait chez son pere, il put etre temoin de differents +evenements notables: la construction de l'eglise paroissiale, la +division et la denomination des rues de la ville, et enfin, l'entree +dans Montreal, d'une partie des troupes que le roi avaient envoyees dans +la Nouvelle-France. Ces troupes venaient se fixer dans la ville et aux +environs pour defendre les colons, Cet evenement dut lui faire une +grande impression. + + + +CHAPITRE V + +LES TROUPES ARRIVENT EN CANADA. + +L'obligation de lutter continuellement contre les sauvages portait +l'attention des colons vers l'etat militaire: c'etait l'etat le plus en +vue. Or cette disposition fut singulierement activee parmi la jeunesse +de Montreal lorsqu'on vit arriver dans le pays, avec le regiment de +Carignan, la fleur de la noblesse de France et l'elite de ces familles +militaires qui vouaient leurs enfants a la guerre. + +Apres toutes les reclamations des colons contre les attaques +continuelles des sauvages, le gouvernement resolut enfin, vers 1666, de +transporter en Amerique des forces considerables pour assurer le salut +de la colonie. + +"Les Iroquois, dit M. Colbert, dans ses lettres a l'intendant Talon, +s'etant declares les ennemis perpetuels et irreconciliables de la +colonie et ayant empeche par leurs massacres et leurs cruautes que le +pays ne put se peupler et s'etablir, et tenant tout en crainte et en +echec, le roi a resolu de porter la guerre jusque dans leurs foyers pour +les exterminer entierement, n'y ayant nulle surete en leur parole." + +Et en effet, le ministre envoyait le general de Tracy avec plusieurs +compagnies d'infanterie, et le commandant de Courcelles, avec mille +hommes du regiment de Carignan, qui avait suivi Turenne depuis plusieurs +annees; il venait de se signaler en Hongrie sous les ordres du general +Montecuculli qui, en 1664, a Saint-Gothard, aide par 6,000 Francais, +accabla l'armee ottomane.[11] + +[Note 11: Des l'annee 1650, ce meme regiment de Carignan, sous +les ordres de M. de Turenne, s'etait distingue par sa bravoure et sa +fidelite a l'autorite royale dans les combats contre la Fronde: a +Etampes, a Auxerre et enfin a la porte Saint-Antoine.] + +L'arrivee des troupes a Quebec fit un effet merveilleux: la confiance +fut ranimee et les coeurs remplis d'esperance dans la sollicitude du +gouvernement. + +L'entree des regiments etait de l'aspect le plus imposant au milieu des +colons separes depuis si longtemps des splendeurs de la mere patrie. Une +bande de clairons et de tambours ouvrait la marche. La fanfare jouait +ordinairement la marche de Turenne, composee par Lulli pour M. de +Turenne. Apres la fanfare venaient les militaires appartenant a deux +regiments, avec leurs couleurs distinctives, les officiers habilles +richement et comme il convenait a des jeunes gentilshommes des +meilleures familles. Ensuite, l'on voyait apparaitre les commandants +superieurs: M. de Courcelles, M. de Salieres, et en fin M. de Tracy +avec ses officiers d'ordonnance. Il avait vingt-quatre gardes toujours +attaches a sa personne. (La mere Juchereau, page 271 de _L'Histoire de +l'Hotel-Dieu de Quebec_.) + + + +CHAPITRE VI + +EXPEDITIONS DES TROUPES + +Quelques compagnies furent envoyees a Montreal. Ces troupes etaient +destinees a proteger la ville; elles finirent par s'y etablir et aussi +dans les environs. Cette garnison donna, une animation toute nouvelle, +avec les jeunes officiers dont nous aurons a parler. M. de Salieres +resolut d'aller attaquer aussitot les Iroquois. Malheureusement, il se +laissa tromper par cette apparence benigne du froid qui surprend les +Europeens a leur arrivee en Canada. Comme ce froid sec est moins +sensible que le froid humide de l'Europe, il pensa, que ses troupes, +aguerries par plusieurs annees de la vie militaire, pourraient le braver +impunement, et il se mit en route au milieu de l'hiver pour aller +attaquer les etablissements iroquois aux environs du lac Champlain. Mais +il fallut bientot revenir sur ses pas. + +Nos Francais ne se decouragerent pas, et quelques mois apres, M. du +Tracy reprit l'expedition. Il partit au mois de septembre; mais cette +fois il avait eu soin de se faire accompagner par des miliciens du pays. +Cent vingt hommes parfaitement exerces vinrent de Montreal; ils etaient +commandes par des officiers experimentes, comme Charles Le Moyne et M. +d'Ailleboust de Musseaux. Charles Le Moyne, en particulier, rendit les +plus grands services, et attira l'attention des officiers superieurs par +sa connaissance de la tactique des sauvages. + +Le lac Champlain fut traverse le 15 octobre, et, quelques jours apres, +on se trouva, en vue des premiers villages iroquois; ils etaient +abandonnes. Les sauvages avaient concentre leurs armes et leurs +provisions dans le dernier village, environne de plusieurs palissades et +ou ils pretendaient se mesurer avec les Francais. + +Les troupes avancaient resolument; elles etaient precedees des clairons +et des tambours, au nombre de vingt. Quand ceux-ci commencerent a jouer +leurs fanfares, une panique effroyable se repandit parmi les sauvages et +ils se deroberent, s'ecriant qu'il leur semblait entendre les hurlements +des demons de l'enfer. L'effet fut irresistible. + +Les troupes escaladerent l'enceinte et trouverent le village abandonne, +mais rempli de provisions et d'armes. + +Les soldats purent alors se remettre de leurs fatigues. Apres quelques +jours de repos, les troupes auraient voulu se mettre a la poursuite +des sauvages; mais M. de Tracy, averti par les colons, jugea qu'il ne +fallait pas attendre l'hiver, et il revint vers le Canada, en ayant soin +de placer les miliciens de Montreal a l'arriere-garde. + +Il avait appris a apprecier ces braves miliciens; il mentionnait souvent +"ses capots bleus". Il les trouvait habiles pour aller en avant et +eclairer la marche, capables pour ramer sur les canots et les conduire +surement, infatigables pour la marche, et infaillibles pour suivre les +traces des sauvages au milieu des bois. Mais tous ces merites revenaient +pour une bonne part a celui qui les commandait et leur enseignait depuis +longtemps l'art de la guerre: l'intrepide et habile commandant, Charles +Le Moyne. + +Aussi, l'on ne doit pas s'etonner qu'il fut compris dans la promotion +aux titres de noblesse qui eut lieu l'annee suivante, en 1668, et ou +l'on reunit tous ceux qui avaient rendu les services les plus eminents +a la defense et au defrichement pays, comme M. Boucher, M. Hebert, M. +Couillard, M. Le Ber et Charles Le Moyne. Ses titres de noblesse sont +ainsi concus: + + Desirant favoriser notre cher Charles Le Moyne, sieur de Longueuil, + pour ses belles actions; de notre pleine puissance, nous avons, par + les presentes, signees de notre main anobli, anoblissons et decorons + du titre de noblesse ledit Charles Le Moyne, ainsi que sa femme et + ses enfants nes et a naitre. + +En revenant des expeditions du lac Champlain, le gouverneur assigna a la +garde de Montreal et des environs plusieurs compagnies du regiment de +Carignan, et il distribua des fiefs aux officiers et des terres aux +soldats qui voulurent s'etablir sur les fiefs de leurs commandants. +Ces officiers sont principalement: MM, les capitaines de Chambly, de +Saint-Ours, de Berthier, du Pads, de Varennes, de Vercheres, de La +Valterie, de La Chesnaye, de Contrecoeur, qui devinrent proprietaires de +fiefs, et concederent chacun des terres aux soldats de leur compagnie. + +Quant aux soldats, ils sont designes sur les registres par leurs noms +de guerre, qu'ils portent encore dans le pays: Lafranchise, Lajeunesse, +Latreille, Lefifre, Lafleche, Laroche, Ladouceur, Lafortune, Lafleur, +Laviolette, Latulipe, Lagiroflee, Lapensee, Laprairie, Laverdure, +Lacaille, Portelance, Tranchemontagne, Lalance, Sanschagrin, Sansfacon, +Sansquartier, Sanssouci, Sanspeur. + +Ces noms sont portes actuellement par un grand nombre du familles, en +qui on remarque encore toutes les qualites des races militaires. + + + +CHAPITRE VII + +MONTREAL ET SES SOUVENIRS. + +Maintenant, nous allons relever des faits qui nous paraissent tout +a fait interessants: c'est que la ville ett le pays ont conserve le +souvenir de tous ces noms comme au premier jour. Ces noms subsistent +depuis deux siecles, malgre les changements inevitables des annees, et +malgre l'influence de la conquete. + +En 1672, M. Dollier de Casson, voyant l'accroissement des constructions +de la ville, avisa a etablir des rues suivant la direction la plus +convenable. + +Dans le sens de la largeur de la ville, il traca trois rues paralleles +au fleuve. Celle du milieu recut le nom de Notre-Dame, en l'honneur de +la protectrice de la ville; pres de la riviere, la rue Saint-Paul, en +l'honneur du premier gouverneur, Paul de Maisonneuve; de l'autre cote, +la rue Saint-Jacques, en l'honneur de M. Jacques Olier, fondateur de +la ville. Ces trois rues paralleles au fleuve etaient coupees par six +autres a angle droit. La premiere, a l'ouest, appelee Saint-Pierre, +patron de M. de Fancamp; la seconde, Saint-Francois, en l'honneur de +M. Francois Dollier de Casson, cure de Montreal; la troisieme, +Saint-Joseph, parce qu'elle longeait l'Hotel-Dieu, place sous ce +patronage; la quatrieme, Saint-Lambert, patron de M. Lambert Closse, +qui avait ete tue par les Iroquois a cet endroit; la cinquieme, +Saint-Gabriel, patron de M. de Queylus; la sixieme, Saint-Charles, +patron de M. Le Moyne. Tous ces noms ont ete conserves, et ces rues sont +les plus peuplees et les plus riches de Montreal. + +Venons maintenant aux fiefs concedes aux environs de Montreal. + +M. de Clarion et M. de Morel furent places au nord-est. En face de la +ville, M. Le Moyne recut l'ile Sainte-Helene et la rive de Longueuil; M. +Le Ber, l'ile Saint-Paul; M. Dupuy, l'ile au Heron; M. de La Salle, +la cote de Lachine. En descendant le fleuve, on trouvait M. Boucher a +Boucherville, puis M. de Varennes, M. de Vercheres, M. de Boisbriant, +M. de Repentigny, M. de La Valterie, M. de La Chesnaye, M. de +Contrecoeur. Sur une zone plus eloignee se trouvaient M. de Berthier, +M. du Pads, M. de Sorel, M. de Saint-Ours et M. de Chambly. + +Ces officiers etaient etablis avec des titres seigneuriaux et avec leurs +soldats. Toutes ces agglomerations ont forme des paroisses qui existent +encore, et qui ont conserve les noms des concessionnaires. + +Telle a ete l'origine des cantons environnant Montreal: Longueuil, +Boucherville, Varennes, Vercheres, Contrecoeur, Lavaltrie, Repentigny, +Chambly, Saint-Ours, Sorel, l'ile Dupas, Berthier, etc., etc. + +Ces dispositions ont subsiste, et on ne peut faire un pas dans le pays +sans trouver des vestiges de ces premiers temps si remarquables. Il n'y +a peut-etre pas de contree ou l'on ait conserve aussi religieusement les +touchants souvenirs des commencements. + +La ville avec ses environs est un memorial vivant de tout ce qui s'est +passe aux premiers temps. + +Nous avons dit tout ce qui se rapporte a Montreal et a ses environs; +maintenant, nous allons voir apparaitre de graves evenements. + + + + [Illustration: Carte de Montreal] + + ILE DE MONTREAL. + + A 60 lieues de Quebec, apres avoir traverse le lac Saint-Pierre, + on trouve plusieurs agglomerations d'iles, parmi lesquelles + le groupe de Montreal, ou l'on compte pres de vingt iles; les + principales sont l'ile de Montreal, avec l'ile de Jesus au nord, et + l'ile Perrot au sud. + + L'ile de Montreal a une dizaine de lieues de longueur et trois ou + quatre lieues dans sa plus grande largeur. + + C'est dans cette ile que se trouve la ville de Montreal, fondee en + 1642. En 1815, elle ne comptait que 15,000 habitants, et elle est + arrivee maintenant a pres de 250,000. Elle etait jadis le siege de + la compagnie du Nord-Ouest pour la traite des pelleteries. Le fleuve + Saint-Laurent, qui longe l'ile de Montreal au sud, a, en certains + endroits, jusqu'a deux lieues de largeur. + + + + +CHAPITRE VIII + +EXPLORATION DU FLEUVE SAINT-LAURENT. + +Les Iroquois du lac Champlain etant soumis, le gouvernement songea a +s'assujettir les tribus iroquoises du lac Ontario, et il voulait +aussi tendre la main aux peuplades nombreuses de l'Ouest, qui etaient +favorables a la France. + +A partir de ce moment, des voyageurs francais remonterent le +Saint-Laurent et allerent commercer sur les bords des grands lacs, +comme Manthet, Louvigny, Duluth, Nicolas Perrot, qui, en 1671, au +Sault-Sainte-Marie, reunit quatorze nations, et obtint d'elles qu'elles +se mettraient sous la protection du roi de France. + +En meme temps, les gouverneurs conduisaient des troupes et fondaient +plusieurs etablissements sur le parcours du fleuve. Dans ces expeditions, +Charles Le Moyne etait toujours employe comme intermediaire avec les +peuples sauvages, qui avaient la plus haute consideration pour lui. De +1670 a 1680, il accompagna les gouverneurs, M. de Courcelles, M. de +Frontenac, et enfin M. de Labarre. + +En 1671, M. de Courcelles voulant imposer aux Iroquois, decida d'aller +les rencontrer au lac Ontario, que les Francais nommaient alors le lac +de Tracy, du nom du commandant des troupes. Il etait accompagne de M. de +Varennes, gouverneur des Trois-Rivieres; de M. Perot, nouveau gouverneur +de Montreal; enfin de M. Le Moyne. Il voulut que le cure de Montreal, M. +Dollier de Casson, fit partie de l'expedition; il le choisit a cause de +sa connaissance du pays. + +M. Dollier y consentit, et c'est lui qui est l'auteur de la relation qui +a ete publiee de ce voyage. + +M. Dollier nous dit que plusieurs jeunes gentilshommes accompagnaient +l'expedition, d'ou quelques-uns ont conclu que ce pouvaient etre les +enfants de M. Le Moyne, de M. Le Ber et de M. de Montigny, qui etaient +de meme age et toujours ensemble. + +On partit le 2 juin 1671, avec une vingtaine de canots. + +Il y avait a bord des tambours et des clairons pour donner les signaux. +Ces instruments de fanfare animaient les canotiers, et firent un effet +merveilleux sur les sauvages. + +M. Dollier a donne, en commencant, une description du fleuve +Saint-Laurent, qui montre que des lors on avait une connaissance assez +exacte du pays: nous en citerons quelques points: + + Le fleuve Saint-Laurent est l'un des plus grands fleuves du monde, + puisque a son embouchure, situee vers le 50e degre de latitude, + apres une course de 700 lieues, il a pres de 30 lieues de largeur. + Il se retrecit par l'espace de 150 lieues jusqu'a Quebec, ou il + a pres d'une lieue, et il conserve cette dimension non seulement + jusqu'a Montreal, a 60 lieues plus haut, mais meme par l'espace + de 500 lieues, s'etendant tantot en des lacs d'une epouvantable + largeur, tantot se retrecissant dans le lit d'une riviere, mais au + moins de la dimension que nous avons dite. + +Le premier lac, a 33 lieues au-dessus de Quebec, est le lac +Saint-Pierre, de 11 lieues sur 3; le second, le lac Saint-Louis, de 7 +lieues sur 2; le troisieme, le lac St-Francois, de 10 lieues sur 2. +Ensuite arrivent "ces lacs d'une epouvantable Largeur", grands comme +certaines mers en Europe; le lac Ontario, le lac Erie, le lac Huron, et +enfin le plus grand de tous, le lac Superieur, qui a 190 lieues sur 50, +et recoit douze grandes rivieres, qu'il faudrait explorer jusqu'au bout +pour trouver la source du grand fleuve. + +Or, dans tout ce parcours, il y a des particularites dignes de +remarques. Toutes les eaux du nord comprises entre les hauteurs du +Mississipi et le faite des terres opposees a la baie d'Hudson sont +inclinees vers le sud et portees a un meme centre situe a 1,600 pieds +au-dessus du niveau de la mer, et ayant pres de 300 lieues de diametre. +Il y a pres de 60 affluents qui descendent 900 pieds plus bas, et au +fond de cette coupe immense se trouve le lac Superieur. + +Ces premiers affluents, dont quelques-uns sont enormes, comme le +Saint-Louis, le Kamanistiquia et le Nipigon, se concentrent d'abord en +plusieurs lacs, comme le Nipigon, qui a 25 lieues de longueur, puis +ils sortent de ces lacs et continuent leur cours sur une etendue de 10 +lieues et vont se jeter dans le lac Superieur, qui mesure, comme nous +l'avons dit, 190 lieues de longueur. + +Mais ce n'est la que le commencement des merveilles. + +Ces contrees, pendant l'hiver, sont ensevelies sous les neiges et les +frimas; les cours d'eau gelent a pres de dix pieds de profondeur; les +neiges tombent incessamment et s'accumulent comme des montagnes de +glace. + +Toute cette etendue est ensevelie sous les brouillards, et souvent des +ouragans en bouleversent la superficie jusqu'a l'approche du printemps. + +Alors, la temperature s'adoucit, ces amas se desagregent, les eaux +s'ecoulent; mais tout est regle par la nature avec une economie +admirable. + +Les terrains, depuis le point de depart jusqu'aux rives de l'Ocean, sont +disposes en differents etages, et ils presentent l'aspect d'une immense +pyramide, dont chaque degre renferme des bassins grands comme des mers. + +Ces bassins superposes se deversent les uns dans les autres par des +chutes, des cataractes et des rapides qui, moins eleves, sont cependant +presque infranchissables. + +Au milieu de ces mouvements des eaux, le grand fleuve conserve une +admirable transparence et une purete d'eau de roche continuee jusqu'a la +mer. + +Voici l'enumeration de ces merveilleux mouvements: Les premiers +affluents descendent de pres de mille pieds, et arrivent au lac +Superieur. Celui-ci, situe a 625 pieds au-dessus de la mer, avec +sa masse immense, franchit un second degre, et descend par le saut +Sainte-Marie, qui a 1,000 pieds de largeur. Cette grande nappe d'eau +s'en va s'epanouir en trois bassins; le lac Michigan, le lac Huron et la +baie Georgienne. Ces bassins sont d'une immense etendue, de 100 lieues +sur 50. Le fleuve continue son cours en recueillant plusieurs affluents. +Il descend ensuite par la riviere de Detroit, qui a 2,000 pieds de +largeur. Ensuite se presente le lac Erie, de 90 lieues sur 45, et a +son extremite sud, il se precipite comme tout entier a 140 pieds de +profondeur sur 3,000 pieds de largeur a Niagara, dans le lac Ontario, +qui est encore a 225 pieds au-dessus du niveau de la mer. + +Ces 225 pieds sont representes jusqu'a Montreal par plusieurs rapides +ainsi nommes: les Galops, le Long-Sault, les Cedres, et enfin le saut +St-Louis, qui a pres de vingt pieds de hauteur, ou se trouvent les +derniers degres de cette pyramide de 1,600 pieds de hauteur que nous +venons de parcourir. Le fleuve recoit alors d'immenses affluents: +l'Ottawa, le Richelieu, le Saint-Maurice, l'Yamaska, le Saguenay, de +3,000 pieds de largeur, apres lequel le grand fleuve atteint 10 lieues, +puis 20 lieues, puis 30 lieues de largeur en arrivant a la mer. + +Le bateau du gouverneur etait d'une grande dimension. Les sauvages +furent au dernier degre d'etonnement en voyant les Francais manoeuvrer +un si grand batiment. Ils savaient le sortir de l'eau en un instant, et +le porter au dela des rapides avec une remarquable facilite. + +M. Le Moyne rendit les plus grands services, et sut faire valoir pres +des sauvages l'effroi que leur inspiraient la force et l'audace des +Francais; aussi les sauvages n'oserent pas attaquer le gouverneur a +l'aller ni au retour. + +En 1673, deux ans apres, nous dit M. Dollier de Casson, M. de Frontenac, +le nouveau gouverneur, voulut faire le meme voyage, et il emmena avec +lui M. Le Moyne, qui devait lui etre du plus grand secours. M. Le Moyne +pouvait s'assurer des dispositions des sauvages, et ainsi il faisait +eviter tout mal entendu; nous le verrons ci-apres. + +M. de Frontenac arriva a Montreal vers le 20 juin 1673, il fut recu en +grande pompe par le clerge et par la garnison, avec le gouverneur Perot, +qui devait l'accompagner. Il assista, le 24 juin, a la messe a l'eglise +paroissiale: c'etait le jour de saint Jean-Baptiste, patron du pays et +du ministre Colbert. Le gouverneur fut complimente dans le sermon donne +par M. de Fenelon. Le lendemain, il partit avec 400 hommes et 100 +canots. Il avait, en outre, deux grandes berges ornees de couleurs +eclatantes pour frapper, disait-il, les sauvages. C'est pour la meme +raison que son escorte etait si nombreuse. Il avait avec lui trois +pretres: M. Dollier de Casson, M. d'Urfe et M. de Fenelon, pour traiter +avec les sauvages, dont ils etaient les missionnaires. + +M. Le Moyne recut les sauvages et les presenta a, M. de Frontenac. Il +traduisit les allocutions et les reponses, et enfin, il etait charge +d'amener chaque jour, a la table du gouverneur, deux ou trois des +principaux parmi les Iroquois. Nous pensons que M. Le Moyne avait avec +lui ses fils, au moins les trois aines: Charles, qui avait dix-neuf ans, +Jacques, qui avait dix-sept ans, et Pierre, age de pres de quinze ans. + +M. de Frontenac ayant recu les Indiens, ceux-ci lui adresserent, un +discours de bienvenue par un des principaux chefs, Garakonthie. Ensuite, +M. de Frontenac fit une reponse qui fut traduite par M. Le Moyne. Les +jours suivants furent employes a la construction d'un fort ou M. de +Frontenac installa une garnison. + +Ensuite le gouverneur revint a Ville-Marie avec ses troupes, et il +continua a s'occuper de l'amelioration de son fort, qu'il confia l'annee +suivante a M. de La Salle, a qui il accorda une garnison de 40 soldats, +destines a proteger les marchands et les traitants qui se fixerent +autour du Fort. + + + +CHAPITRE IX + +MONSIEUR LE MOYNE ENVOIE SES ENFANTS EN FRANCE POUR ENTRER DANS LA +MARINE. + +En revenant de cette expedition, M. Le Moyne prit une decision qui +devait avoir les consequences les plus avantageuses pour ses enfants. + +Vers ce temps, Colbert employait tous les moyens pour mettre la marine +militaire sur le plus grand pied. Dans sa superiorite de vues, il avait +compris qu'avec les nouvelles colonies possedees par les autres nations, +la marine etait appelee a occuper une place considerable dans le monde. +Il voyait que le siege de la puissance etait deplace dans l'ordre +politique, et se trouvait alors dans le commerce des deux mondes. + +Cinq ports furent agrandis et fortifies: Brest, Toulon, Rochefort, le +Havre et Dunkerque. Des vaisseaux furent construits sur un plus grand +modele que ceux de l'Angleterre et de la Hollande. Cent vaisseaux de +ligne furent prepares, avec 60,000 matelots, et les commandements furent +donnes a des hommes d'un grand genie: d'Estrees, Tourville, Duquesne, +Jean Bart et Forbin. Bientot le pavillon francais, jusque-la a peine +connu sur les mers, donna la loi aux autres nations. + +Colbert voulut assurer ces succes. "Le roi avait demande a Colbert +l'empire de la mer, et Colbert, par les mesures les plus puissantes, sut +le lui donner." + +Tels furent, dans les annees suivantes, les progres de la marine que, +tandis que la France, en 1672, n'avait que soixante vaisseaux de ligne +et quarante fregates avec 60,000 matelots, moins de dix ans apres, en +1681, la marine comptait cent quatre-vingt-dix-huit batiments de guerre +et 160,000 hommes de mer. + +Mais pour en arriver la, le ministre avait etabli des classes de +recrutement pour les marins et des ecoles speciales pour former les +officiers, pris dans les meilleures familles. A Rochefort, a Brest, a +Dieppe, a Toulon, on avait fonde des ecoles ou les jeunes gens faisaient +leur apprentissage d'officiers. + +On y enseignait les mathematiques, l'hydrographie, le service du canon. +On assujettissait les pilotes et les artilleurs a apprendre leur metier +autrement que par routine, et les eleves de la marine profitaient de cet +enseignement. + +On voit tout cela regle et dispose avec la plus grande habilete par +le grand ministre dans ses lettres aux intendants maritimes: Amous, +Matharel, du Terron, du Seul, dans les annees 1661, 1670 et 1671, et +enfin dans sa grande ordonnance sur la marine, en 1680. Cotte ordonnance +a ete conservee, et elle se trouve au deuxieme livre du Code du commerce +actuellement en vigueur. + +Le roi secondait ces mesures de tout son pouvoir. Il avait d'abord fait +appel aux principales familles des cotes maritimes, pour leur faire +destiner quelques-uns de leurs enfants a la marine; il s'etait aussi +adresse aux grandes familles des colonies, qui devaient retirer tant +d'avantages de l'accroissement des forces navales. + +M. Le Moyne repondit a ces invitations en envoyant trois de ses +enfants dans les ecoles de France: de Sainte-Helene, d'Iberville et de +Maricourt. Il est probable que c'est alors que M. Testard de Montigny +envoya aussi son fils, l'ami des jeunes Le Moyne. + +D'Iberville, avec ses freres, passa quatre on cinq ans dans +l'apprentissage de la vie de marin. Il commenca par etudier aux ecoles, +et ensuite il continua ses travaux avec ses freres sur les vaisseaux du +roi en campagne. + +C'etait le temps des grandes luttes de la France sur les mers avec +l'Angleterre et la Hollande. La France remporta alors plusieurs +victoires signalees. Nous ne savons pas avec lequel des commandants les +jeunes Le Moyne firent alors leur apprentissage; mais l'occasion ne +devait par leur manquer, puisque les eleves de marine n'etaient pas plus +inactifs que le reste de la flotte. + +En 1676, le duc de Vivonne, assiste de Duquesne, lieutenant general +de la marine, se rendit en Sicile. Il y trouva les Espagnols et les +Hollandais reunis. Ceux-ci avaient pour commandant leur plus grand homme +de guerre, l'amiral Ruyter. + +Un premier combat, livre pres de l'ile de Stromboli, fut indecis; mais +un second, livre pres de Syracuse, fut une complete victoire pour les +Francais; Ruyter y fut tue. Enfin, Vivonne et Tourville, continuant +leur course, atteignirent encore une fois, devant Palerme, les flottes +ennemies et les ecraserent. La France eut des lors l'empire de la +Mediterranee. + +Les Hollandais avaient, cette meme annee, pris Cayenne et ravage nos +etablissements des Antilles. Le vice-amiral d'Estrees, avec huit +batiments, reprit Cayenne et detruisit, dans le port de Tobago, une +escadre ennemie de dix vaisseaux. En 1678, d'Estrees enleva cette ile, +puis il traversa l'Atlantique et prit tous les comptoirs hollandais au +Senegal. Le pavillon francais regna alors sur l'Atlantique comme sur la +Mediterranee. + +D'autres succes suivirent: Duquesne bombarda Alger en 1681 et 1684; +Tripoli et Tunis eprouverent le meme sort, et pendant quelque temps, la +Mediterranee fut purgee des corsaires. + +Dans l'intervalle, Duquesne avait bombarde Genes, en 1684. En 1689, le +convoi destine pour l'Angleterre traversa la Manche, et le commandant +Chateau-Renaud battit l'escadre anglaise a Bantry. + +Tourville, avec 78 voiles, attaqua l'escadre ennemie sur les cotes de +Sussex, et detruisit 18 vaisseaux pres de Beachy Hood (10 juillet 1690). +Alors la France eut l'empire de l'Ocean, jusqu'au desastre de la Hogue, +ou Tourville, avec 40 vaisseaux, soutint le choc de 80 vaisseaux anglais +et hollandais. Mais l'annee suivante, cette defaite fut reparee, car en +1693, a la bataille de Lagos, Tourville aneantit les flottes anglaise et +hollandaise, et saisit pour 80 millions de marchandises. + +Pendant ce temps-la, Jean Bart avait fait connaitre son habilete et son +audace. En 1691, apres de brillants exploits, il avait ete nomme chef +d'escadre dans la marine royale. Etant sorti de Dunkerque, malgre le +blocus des Anglais, il brula 80 vaisseaux ennemis, debarqua a New-Castle +et revint avec un immense butin. En 1694, malgre tous les efforts +des ennemis, il alla prendre un convoi de grains, et defit la flotte +hollandaise, superieure en nombre. C'est alors qu'ayant aborde le +vaisseau amiral, il tua le commandant et enleva toute l'escadre. + +Lorsque les jeunes Le Moyne eurent acquis la science competente, il +parait qu'ils furent envoyes a Montreal, ou le gouverneur meditait des +entreprises considerables, comme nous le verrons bientot. + +Vers 1684, les Le Moyne retrouverent leur pere avancant toujours en +merite et en consideration; il n'avait que 50 ans. Ils revirent aussi +leur sainte et admirable mere, riche en piete, on tendresse et en +vertus: elle etait entouree de douze enfants, dont quatre etaient deja +des hommes faits, et elle n'avait alors que 44 ans. + +Montreal avait pris, pendant ce temps, un grand developpement; la +population etait arrivee a 1,500 ames; la ville etait protegee par une +milice devouee et intrepide, et elle etait environnee de remparts en +palissades avec des bastions. + +Le gouverneur etait toujours M. Perot, neveu de M. Talon par sa femme, +et beau-frere, par sa soeur, de M. le president de Bretonvilliers, frere +du superieur de Saint-Sulpice. Le major etait M. Bisard, qui avait +epouse la fille de M. Lambert Closse. Le cure etait M. Dollier de +Casson, residant a Montreal avec M. Souart, l'ancien instituteur des +jeunes Le Moyne. + +M. d'Urfe et M. de Fenelon s'occupaient surtout des missions. M. de +Belmont etait a la tete de la mission de la Montagne. + +Les Le Moyne avaient beaucoup de parents dans la ville: M. Jacques Le +Moyne et ses fils, madame Le Ber et ses enfants, parmi lesquels Jeanne, +cette jeune fille d'une piete si eminente, et qui menait la vie de +recluse dans la maison de ses parents. + +M. Charles Le Moyne avait quitte sa maison de la rue Saint-Joseph pour +aller s'etablir sur le quai, pres de la rue Saint-Charles. De la, il +pouvait se rendre plus facilement a son fief de Longueuil, ou il faisait +elever un chateau considerable. M. Le Ber avait aussi quitte la rue +Saint-Joseph, et il etait venu s'etablir sur la rue Saint-Paul, pres de +la rue Saint-Dizier, ou il etait plus commodement pour les interets de +son commerce. + +Les principaux citoyens que l'on cite a ce moment dans le recensement +etaient les amis ou les allies de la famille Le Moyne, et ils ont tous +eu des descendants nombreux dans le pays. C'etaient MM. Prud'homme, +Descaries, Deschamps, Jean Dupuy, Urbain Tessier, de Lamothe, de Brasac, +Robert Cavelier, Antoine Primot, Francois Lenoir, Pierre Robutel, de +Hautmesnil. + +Les jeunes Le Moyne, en attendant les ordres du gouvernement qu'on leur +avait fait pressentir, accompagnerent encore leur pere, qui prit part a +deux expeditions, en 1684 et 1685. + +D'abord en 1684, M. de Frontenac, voulant etablir une ferme +confiance parmi les colons contre les entreprises des sauvages, +resolut d'aller trouver ceux-ci pour les determiner a faire une paix +durable; enfin, il voulait aussi explorer les nations de l'Ouest pour +lier commerce avec elles, et les attirer dans notre parti en cas de +rupture avec les Iroquois. C'est alors qu'il determina d'envoyer, en +forme d'ambassade, quelques Canadiens amis des sauvages, pour les +assurer de la decision du roi a l'egard de la paix. + +Charles Le Moyne fut choisi. Il avait la confiance des sauvages, qui +le distinguaient entre tous et l'avaient honore d'un nom sauvage; ils +l'appelaient Akouassen, c'est-a-dire la perdrix, a cause de son agilite +extraordinaire et peut-etre aussi a cause de son teint normand et +vermeil. M. de Frontenac se disposait a partir pour rejoindre les +envoyes, lorsqu'il fut remplace dans son gouvernement par M. de La +Barre, qui mit a execution le projet de son predecesseur. + +M. de La Barre partit de Montreal le 25 juin 1684 avec M. Le Moyne. Il +se rendit au lac Ontario, puis a l'embouchure d'une riviere ou se trouve +maintenant la ville d'Oswego. Il envoya de la M. Le Moyne chez les +Onnontagues, qui paraissaient bien disposes. M. Le Moyne revint avec +plusieurs chefs indiens qui entrerent en pourparlers avec le gouverneur. +C'etait M. Le Moyne qui interpretait les allocutions de M. de La Barre +et les reponses du chef iroquois. Mais ces pourparlers n'eurent pas +d'issue, parce que les Onnontagues ne voulaient pas s'engager a part +des autres nations, et craignaient de se mettre en butte a leur +ressentiment; car ces nations etaient irritees de n'avoir pas ete +appelees a ces conferences, M. Le Moyne avait prevenu M. de La Barre, +qui ne voulut pas l'ecouter. Il ne consentit a aucun arrangement, ce +qui mit fin a ces entrevues, et il revint mecontent des pretentions des +sauvages. + +De nouveaux evenements tournerent les esprits vers d'autres interets, +ainsi que nous allons le voir au chapitre Suivant. + + + + +DEUXIEME PARTIE + + + +CHAPITRE Ier + +EXPEDITIONS A LA BAIE D'HUDSON. + +Les circonstances que les jeunes Le Moyne attendaient, se presenterent +enfin vers l'annee 1686. + +Il y avait longtemps que le gouvernement voulait prendre une decision +pour les pays du Nord occupes d'abord par les Francais et enleves depuis +par les Anglais. + +Colbert avait ecrit a M, Denonville, le nouveau gouverneur general, de +s'en occuper activement. Ces pays commencaient au 51 deg. de latitude, +et comprenaient le Labrador, la baie d'Hudson et les contrees +environnantes. Ils etaient tres importants par leur position au milieu +de tribus nombreuses, et surtout pour le commerce des fourrures, que +l'on savait plus belles a mesure que l'on approchait du pole nord. + +Il y avait des annees ou l'on avait pu recueillir jusqu'a 800,000 +pieces. C'etait un revenu de plusieurs millions que l'on pouvait +percevoir, et, de nos jours, malgre la diminution du gibier, on a +recueilli a la baie d'Hudson, en castors, en orignaux, en renards bleus, +et en martres, jusqu'a vingt millions de francs par annee. + +Le centre de ce trafic est la baie d'Hudson, vaste golfe qui est comme +une mer de 550 lieues de longueur sur 250 lieues de largeur. On croit +que les Francais et les Portugais avaient explore ces cotes a partir de +l'an 1500. En 1610, un navigateur anglais, Hudson, en prit possession, +et vers 1660, le prince Rupert, oncle du roi Charles II, chef de +l'amiraute anglaise, fonda une compagnie de la baie d'Hudson pour +l'exploitation des fourrures. + +Des marins anglais y furent envoyes, et ils construisirent plusieurs +forts pour la traite avec les sauvages, Aussitot les marchands de Quebec +etablirent une societe sous le nom de "Compagnie du Nord", et ils +reclamerent l'appui du gouvernement. Ils alleguaient ce principe, +qu'avant l'institution du prince Rupert, les Francais possedaient +plusieurs etablissements qui avaient ete livres aux Anglais par deux +renegats, Radisson et de Groseillers. + +Le gouverneur, M. Denonville, presse par Colbert. voulut remedier a cet +etat de choses. Il fit reunir a Montreal une troupe de cent hommes, a la +tete desquels il mit un des anciens officiers de Carignan, le chevalier +de Troyes, qui etait renomme pour son habilete. Il avait avec lui 30 +soldats et 70 Canadiens. M. de Catalogue commandait les soldats, et M. +Lenoir Roland etait a la tete des Canadiens. + +Charles Le Moyne, alors age de 60 ans, aurait voulu etre de cette +expedition, mais ses infirmites ne le lui permettaient pas. Il proposa +trois de ses fils, Saint-Helene, d'Iberville et Maricourt comme +volontaires, pouvant servir de guides et d'interpretes. Le chevalier de +Troyes demanda qu'on lui donnat le Pere Silvy pour chapelain, afin de +subvenir aux besoins spirituels des soldats, et pour traiter avec les +sauvages, parmi lesquels il avait fait plusieurs missions. C'etait un +homme eminent, et qui fut du plus grand secours. + +Il y avait plusieurs chemins pour se rendre a la baie d'Hudson; le +premier, en partant de Tadoussac et en remontant le Saguenay; de la. on +arrivait au lac Saint-Jean, puis au lac Mistassini, d'ou l'on suivait un +affluent de la riviere Rupert qui debouchait dans la mer du Nord. + +Le second partait de Trois-Rivieres, remontait le Saint-Maurice, puis +trouvait plusieurs affluents qui descendaient vers la baie d'Hudson. +On fut oblige de renoncer a ces deux chemins. On ne voulait pas donner +l'eveil aux Anglais, qui etaient aux environs, et l'on craignait aussi +de rencontrer les Iroquois, qui venaient souvent dans ces parages. On +choisit alors le chemin de l'Ottawa, a l'ouest de Montreal, qui etait +eloigne de tout voisinage dangereux et a l'abri de toute surprise. + +Le depart fut fixe au 20 mars 1686. Le degel etait a peine commence, +mais il importait d'arriver avant que les vaisseaux anglais du printemps +fussent venus ravitailler les stations anglaises et enlever les +pelleteries. + +L'expedition entendit la sainte messe dans l'eglise Notre-Dame, qui +servait au culte depuis peu. Toute la population environnait les jeunes +volontaires, et l'on peut concevoir quels etaient les sentiments des +meres, et en particulier de l'admirable madame Le Moyne, agee alors de +46 ans, et qui voyait partir en meme temps trois de ses enfants. + +Les soldats etaient equipes de tout ce qui etait necessaire: ils avaient +une vingtaine de traineaux; ils emportaient des vivres et des munitions +pour plusieurs mois. Parmi eux il y avait des charpentiers pour +etablir les campements, des marins pour conduire les embarcations, +des canonniers, des mineurs pour saper les fortifications s'il etait +necessaire; enfin des sauvages eprouves et devoues les accompagnaient: +c'etaient des gens appartenant a la mission de la Montagne et a celle de +Lachine. + +Ils remonterent le fleuve, purent porter leurs bagages au saut +Saint-Louis et aux rapides de Sainte-Anne, puis ils suivirent le cours +de l'Ottawa. Les rives etaient couvertes alors de bois sans limites. + +Quelques jours apres, ils arriverent devant le fort de la Petite-Nation, +ou il y avait une reunion de chretiens indiens sous la direction des +pretres de la maison de l'eveque de Quebec. Ils saluerent le fort d'une +salve de coups de fusils, auxquels le fort repondit par un coup de canon +en deployant au haut du rempart le drapeau de la France. + +Ils longerent les chutes de la Chaudiere, puis le lac des Chats, et ils +arriverent on vue de l'ile du Calumet et de l'ile des Allumettes. + +Ils etaient alors au milieu de ces iles si nombreuses qu'on les appelle +les Mille-Iles, comme celles que l'on trouve a Gananoque sur le +Saint-Laurent, a l'entree du lac Ontario, et comme celles aussi que l'on +rencontre en si grand nombre a l'extremite ouest de l'ile de Montreal. + +Arrives a l'embouchure de la riviere Mattawa au 1er jour de mai, ils ne +continuerent pas dans la direction du lac Nipissing, a travers de lac +Champlain et le lac Talon, comme l'avait fait Champlain et plus tard +M. de Talon en 1616. Ils remonterent droit dans le nord par la riviere +Mattawa jusqu'au lac Temiscaming. + +C'est la, dit M. de Catalogne, dans sa relation, qu'ils se firent des +canots et qu'ils les employerent sur le lac. + +Ce lac a 60 lieues de longueur sur 4 de large. Les rives sont bordees +des terres les plus fertiles. Sur tout ce parcours, ils rencontraient +differentes populations qui, comme toutes les nations sauvages du +Nord, etaient ennemies des Iroquois et des Anglais, et etaient en bons +rapports avec les Francais, qu'elles avaient appris a aimer par les +missions infatigables des Peres Jesuites. + +Des receptions solennelles avaient lieu: les tribus apportaient le +calumet de paix; elles executaient leurs danses en suivant les bateaux; +puis elles entonnaient des chants de joie qui se distinguaient surtout +pur cette particularite, disent les memoires, "que c'etait a qui +crierait le plus fort." + +On debarquait le soir; on tirait les chaloupes a terre. + +Alors les gens faisaient du feu et prenaient le repos, que l'on +prolongeait parfois pendant plusieurs jours quand les fatigues le +demandaient. + +Les freres Le Moyne guidaient les miliciens dans le bois, pour se +procurer de nouvelles provisions par la, peche ou la chasse. + +Quand on fut arrive a l'extremite du lac Temiscaming, on porta les +canots pour trouver les affluents de la riviere Abbitibbi, qui se dirige +vers la mer du Nord. + +Tout ce trajet ne s'accomplissait pas sans de grandes difficultes: +souvent l'on trouvait les cours d'eau geles sur une grande etendue; +d'autres fois, il fallait lutter contre les glacons qui obstruaient le +cours du fleuve. + +A mesure que l'on avancait dans le nord, les obstacles augmentaient. Les +rivieres etaient encore gelees sur un long parcours; aussi, malgre la +force et l'habilete des hommes, on mit a traverser cette etendue de 900 +milles de longueur, un temps bien plus considerable que l'on n'avait pu +prevoir; le trajet dura plus de deux mois. + +En ce temps, le pays avait un aspect de severite et de grandeur qui +imposait. Cette perspective austere et sauvage a disparu par suite des +defrichements et de la destruction des bois. C'est ainsi que s'expriment +les missionnaires: + + Nous avons a passer des forets capables d'effrayer les voyageurs les + plus assures, soit par leur vaste etendue, soit par l'aprete dos + chemins rudes et dangereux. Sur la terre, on ne peut marcher que sur + des precipices; sur le fleuve, on ne peut voguer qu'a travers des + abimes ou l'on dispute sa vie sur une frele ecorce, entre des + tourbillons capables de perdre de grands vaisseaux. + +A mesure que l'expedition remontait, elle pouvait contempler, jusqu'aux +extremites de l'horizon, ces forets immenses qui n'etaient pas encore +exploitees et qui presentaient la variete des plus beaux arbres, a +l'etat plusieurs fois seculaire. Ce que l'on ne trouve plus qu'en +remontant a de grandes distances, on le voyait alors a proximite, du +Montreal et du lac Chaudiere. On trouvait des vallees, des montagnes +couvertes de la vegetation la plus abondante et la plus extraordinaire, +jusqu'a porte de vue, et avec une continuite si suivie dans toutes les +directions, qu'elle faisait dire aux voyageurs du temps que "le Canada +n'etait qu'une foret." En meme temps, la densite de cette masse de +verdure etait si grande avec son enchevetrement de branches, de plantes +grimpantes et de lianes, qu'on ne voyait sur sa tete, pendant des lieues +et des journees entieres de marche, qu'un dome continu d'arbres sans la +moindre echappee de ciel. + +Depuis ce temps, l'exploitation a commence a s'etendre, et elle a +continue depuis deux siecles avec une activite toujours croissante, en +sorte que, actuellement, elle produit chaque annee cent millions de +francs de revenu. L'aspect du pays a donc pu changer, et, malgre cela, a +20 lieues de Montreal et d'Ottawa et a 10 lieues de Mattawa, on trouve +encore des traces de la foret primitive, avec ses troncs seculaires et +ses proportions gigantesques. + +Pendant la marche, l'expedition pouvait contempler des varietes +singulieres. Sur certaines montagnes, au cote sud, on voyait la neige +disparue et les premieres pousses de la vegetation naissante; et pendant +ce temps-la, au cote nord, les arbres etaient revetus encore d'une +imperissable blancheur, et couverts de cristaux et de stalactites +resplendissant aux feux du jour. + +Ce n'etait pas sans peine que l'on affrontait ces immensites: tantot il +fallait traverser des berceaux de branches penchees sur la riviere de +maniere a intercepter la navigation; ensuite, lorsque l'on recourait +aux portages, souvent on rencontrait sur les rives des arbres brises +et couches que l'on ne pouvait franchir qu'en se glissant, en rampant +presque, pendant des distances considerables. + +C'est la qu'on voyait dans toute leur realite ces aspects etranges +decrits par Parkman: + + Ici, des arbres renverses par la tempete servaient de digue aux + flots ecumants avec leurs debris monstrueux: en meme temps, on + pouvait contempler les profondeurs des forets seculaires, obscures + et silencieuses comme des cavernes soutenues par les piliers de ces + arbres dont chacun est un Atlas supportant un monde de feuillage, et + repandant une humidite continuelle a travers leurs ecorces epaisses + et rugueuses. + + Quelques arbres apparaissent pleins de jeunesse; d'autres, au + contraire, sont tout decrepits et deformes par l'Age, semblables a + des fantomes aux contorsions etranges. Ils sont tout replies sur + eux-memes et couverts de veines et d'excroissances; d'autres, + entrelaces et reunis ensemble, paraissent comme des serpents + petrifies au milieu des embrassements d'une lutte mortelle: les + mousses apparaissent aussi aux regards, etendant sur les sols + pierreux un tapis verdoyant; la revetant les rochers de draperies + ondoyantes: plus loin transformant les debris en remparts de + verdure, ou bien enveloppant les troncs brises comme d'un filet qui + les preserve d'une derniere destruction; plus haut, on les voit se + suspendre et se deployer en guirlandes et en spirales comme des + formes de reptiles, et sur eux resplendit la jeune vegetation qui + appuie sur des ruines les pousses vigoureuses d'une foret naissante. + + (M. Parkman.) + +Lorsqu'on arrivait aux chutes et aux rapides, on contemplait d'autres +spectacles saisissants de grandeur. + +A l'extremite des lacs immenses refletant les clartes d'un ciel +etincelant, l'on voyait descendre sur des escaliers de granit les chutes +d'un lac plus eleve occupant souvent toute la ligne de l'horizon. +Parfois la chute arrivait en tournoyant autour d'immenses sommites, puis +au dela, on voyait de nouveaux lacs environnes de rochers surplombant, +avec des arbres qui venaient baigner leurs branches dans les eaux +profondes. Les rives etaient surchargees de plantes, de lierres qui +semblaient disposes avec l'art le plus complique. A d'autres endroits, +l'immensite des eaux etait interrompue par des rochers qui se +rapprochaient comme une barriere infranchissable, dont on ne trouvait +l'issue qu'apres mille detours; et ensuite, au dela, on contemplait de +nouvelles nappes d'eau d'une purete et d'un eclat sans egal. + +Avec toutes les difficultes que presentait le parcours de cette nature +primitive, il arrivait des evenement inattendus, qui arretaient la +marche et reduisaient l'expedition a une inaction complete. Des +brouillards qui s'elevaient du sein des ondes ne permettaient plus +d'avancer et environnaient tout d'une obscurite profonde. D'autres fois, +un changement de temperature amenait un degel si complet que les chemins +devenaient comme des fondrieres insondables, et l'on ne pouvait porter +les canots et les bagages. + +D'autres phenomenes propres a ces climats venaient surprendre les +voyageurs. Dans la nuit arrivait une pluie abondante qui, en tombant, se +changeait en pince, et recouvrait tout comme d'un cristal epais. Alors, +les arbres et les buissons semblaient transformes en girandoles. +Les troncs, les branches et jusqu'aux moindres brindilles etaient +completement renfermes dans un etui de place. En outre, du haut des +rochers pendaient des guirlandes et des aiguilles de cristal; tout cela +plus admirable que les effets du givre, qui ne sont que passagers. +C'etait magnifique, c'etait feerique. Les fameux palais de cristal des +souverains orientaux ne sont rien compares a ces merveilles. + +Mais toutes ces beautes devaient voir une fin terrible. Il y avait un +moment ou les arbres finissaient par ceder sous des poids ecrasants; les +branches commencaient a eclater et a se rompre de toutes parts avec +un bruit sinistre. Les voyageurs n'osaient sortir de leurs tentes, ni +avancer, ni meme lever leurs regards vers ces massifs qui s'ebranlaient +et s'ecroulaient sur leurs tetes. Et enfin, quand l'oeuvre de +destruction etait terminee, on pouvait constater l'etendue du mal; des +arbres deracines jonchaient les chemins; d'enormes chenes casses en tete +ou par le milieu formaient des amoncellements et des chaos au milieu +desquels il semblait que l'expedition ne pourrait jamais continuer sa +marche. + +Pendant l'expedition, on put reconnaitre quels services rendait le Pere +Silvy: il instruisait les sauvages, les exhortait au bien, entendait +les confessions et administrait le bapteme. De plus, il portait les +consolations aux malades et aux decourages. Lorsque la fatigue etait +trop grande et qu'il fallait necessairement s'arreter quelques jours, +les charpentiers elevaient en quelques heures une chapelle. Les nefs +etaient couvertes de branches et de feuillages, et le sanctuaire decore +d'ecorce de bouleau. Cet appareil avait, aux yeux de ces hommes de foi, +autant de prix que les basiliques les plus belles, ornees de marbres et +de porphyres. + +Le Pere Silvy n'etait pas seulement secourable pour le ministere +religieux; il etait habile pour gagner le coeur des sauvages. Ils +l'admiraient comme le representant de ces heroiques Peres Jesuites qui, +depuis cinquante ans, parcouraient sans cesse ces contrees lointaines, +en faisant connaitre l'Evangile. + +Apres le Pere Silvy, ceux qui avaient pu rendre le plus de services +etaient les freres Le Moyne, qui etaient incomparables pour guider +l'expedition sur les courants, et pour la conduire dans les profondeurs +des forets. Ils avaient une habilete egale a celle des sauvages pour +s'orienter au milieu des solitudes les plus impenetrables; enfin, par +leur connaissance des langues sauvages et leur titre de representants +des nations indiennes aupres du gouvernement, ils etaient consideres +tout particulierement. + +D'apres les memoires du temps et les portraits des Le Moyne conserves a +Paris, on peut avoir une idee de ce qu'etaient alors ces jeunes gens +de 22, 24 et 26 ans. Ils etaient grands, forts et d'une habilete +extraordinaire pour les exercices du corps. + +D'Iberville qui, par la taille, depassait ses deux freres, les +surpassait aussi par la force. A cela pres, ils se ressemblaient a s'y +meprendre. + +Le teint clair, les cheveux abondants et tres blonds; les traits grands +mais delicats; le front large, ouvert; les yeux bleus et penetrants; le +nez aquilin; la bouche fine et bien dessinee; le menton carre, signe +d'une grande fermete. Ils semblaient bien appartenir a cette admirable +race normande qui avait produit les conquerants de l'Angleterre, les +champions de la Sicile et les heros des croisades. + +Enfin, apres deux mois de marche, on put contempler, du sommet des +montagnes, une immensite d'eau refletant les tons pales d'un ciel froid +mais pur; c'etait la baie d'Hudson, vaste comme une mer, et s'etendant +au loin jusqu'a l'horizon. + +Le but de tant de fatigues etait atteint; les coeurs furent remplis de +joie, mais l'expression on fut contenue, de crainte de quelque surprise. +Sur l'invitation du missionnaire, tous les voyageurs se prosternerent et +tirent entendre, mais a, demi voix, un _Te Deum_ d'actions de graces. + + + + [Illustration: Costume des trappeurs.] + + COSTUME DES TRAPPEURS. + + Ce costume se composait d'un vetement de fourrure ou de drap, qui + descendait jusqu'aux genoux. Les jambes etaient preservees du froid + par des bas de laine foulee qui remontaient jusqu'au-dessus du genou + et etaient retenus par de fortes jarretieres en peau. Ce vetement + etait de differentes couleurs, suivant les localites; les gens de + Montreal etaient habilles en bleu, ceux de Trois-Rivieres, en blanc + ceux de Quebec en rouge. Il etait ainsi facile de les reconnaitre. + Leur chapeau etait en feutre noir, a grands bords releves par + devant. Le costume etait accompagne d'une ceinture en laine, et + d'une large cravate qui faisait plusieurs fois le tour du cou. + + + +CHAPITRE II + +ASPECT DE LA BAIE D'HUDSON. + +La baie nommee baie du Nord, se presentait donc il leurs regards dans +son immensite. + +Cette masse d'eau, qui est vraiment une mer interieure, n'a pas moins de +300 lieues de longueur sur 250 lieues dans sa plus grande largeur. Au +sud, elle se retrecit en une baie qui a 80 lieues de largeur: c'est ce +que l'on appelle la baie James. + +Cette partie etait occupee par quatre forts: a l'extremite sud, le fort +Monsipi, que les Francais ont appele depuis le fort Saint-Louis; a +droite, a quarante lieues, le fort Rupert; a gauche, a quarante lieues, +le fort Kichichouane, que les Francais nommerent le fort Sainte-Anne. +Plus haut, du meme cote, le fort de New Savanne, appele ensuite +fort Sainte-Therese. Ce fort etait situe sur la riviere appelee des +Saintes-Huiles, parce que l'un des missionnaires y avait perdu son +bagage. + +Enfin, plus loin, a trente lieues au nord, on trouvait le fort Nelson, +nomme plus tard le fort Bourbon. + +Les Canadiens etaient donc arrives a leur but, le 20 juin 1686, a ce +centre si recherche du commerce des fourrures du Nord. + +Nul bruit de leur marche n'avait transpire. Les Anglais, renfermes +dans leurs forts, attendaient la venue des batiments du printemps; ils +etaient loin de penser qu'une troupe d'hommes charges de munitions et +d'un materiel de siege avait pu franchir, pour les surprendre, 900 +milles dans la saison de l'annee la plus difficile pour la marche. + +On ne songeait donc pas a se garder au fort Monsipi; il n'y avait ni +poste d'observation, ni rondes de nuit, ni sentinelles. Les voyageurs +attendirent avec une vive impatience le moment fixe par leur chef, et +jusque-la, ils pouvaient jouir d'un beau spectacle, comme il arrive +souvent dans ces grandes regions du Nord. Des bruits se faisaient +entendre au loin. C'etait le degel qui operait son oeuvre de destruction +sur les masses de glace environnantes. Ces amas se detachaient du haut +des rives, et se precipitaient ensuite avec un fracas semblable au +bruit du tonnerre. La lune, entouree d'aureoles de diverses couleurs, +eclairait faiblement. A mesure que l'expedition avait avance dans le +nord, elle avait pu contempler plusieurs fois cette merveille des +regions polaires que l'on appelle l'aurore boreale. Presque tous les +soirs, le ciel parait en feu avec des dispositions de lumiere qui +varient et changent d'instant en instant. Tantot, l'on voit les degres +d'un portique qui va se perdre dans le sommet des nuages; quelques +minutes apres, les lueurs paraissent comme des colonnes d'albatre qui se +mettent en mouvement et se croisent en formant des losanges de feu. A +certains moments, tout s'eteint, puis les lueurs reapparaissent avec +des combinaisons nouvelles. Quelquefois, on apercoit comme un immense +eventail offrant plusieurs cercles d'ou s'echappent des rayons de feu +qui eclatent dans l'immensite comme des fusees d'artifice. Voila ce que +l'on pouvait contempler presque chaque soir. Ce sont les particularites +que l'on observe encore aujourd'hui, et qui viennent rompre la monotonie +des longues nuits du pole. + +L'heure etant venue, le capitaine de Troyes prit les dispositions +necessaires pour n'etre pas surpris lui-meme. Il placa une vingtaine +d'hommes a la garde des canots, puis il s'avanca avec le reste du +detachement. + +Pour expliquer ce qui se passa, M. de La Potherie a donne une +description tres detaillee du fort; + + A trente pas de la riviere, sur une petite hauteur, etait un carre + de palissades de cent pieds de facade sur le fleuve et de dix-huit + pieds de hauteur, avec des bastions a chaque angle. + + Les bastions, revetus de forts madriers, avaient en dedans une + terrasse assez large pour placer des tirailleurs. Dans les bastions, + il y avait plusieurs canons d'environ six livres de balles. Au + milieu de la facade, il y avait une porte epaisse d'un demi-pied, + garnie de clous et de ferrements pour qu'on ne put l'entamer avec la + hache. + + Au milieu de l'enceinte s'elevait une redoute de troncs d'arbres + assembles et poses piece sur piece. La redoute avait trente pieds de + longueur et autant de hauteur, avec trois etages et vingt-huit pieds + de profondeur. Au sommet, il y avait un parapet et des embrasures + pour les canons de la plate-forme. + +Le commandant fit approcher, au milieu des tenebres, deux canots charges +de madriers, de pioches et d'un belier, tandis que les hommes montaient +par un chemin enseveli sous les rochers et les arbres. [12] + +[Note 12: L'on remarque encore aujourd'hui ce sentier.] + +Sainte-Helene et d'Iberville furent designes pour faire le tour de la +place et chercher a penetrer par la palissade qui regarde le desert. Le +sergent Laliberte, du regiment de Carignan, fut envoye avec ses hommes +pour couper la palissade sur le cote et s'en aller tirer sur les +embrasures de la redoute. + +Le chevalier de Troyes se reservait de faire enfoncer la porte de la +facade avec le belier. + +Sainte-Helene et d'Iberville, en se rendant a leur poste, commencerent +avec leurs hommes a lier les canons de la palissade par la volee avec de +fortes cordes attachees a des madriers, de maniere que si l'on mettait +le feu aux canons, en reculant ils auraient arrache la palissade. Ils +escaladerent la cloture en arriere du fort et ils s'en vinrent aussitot +ouvrir la porte du cote du bois, car elle n'etait fermee qu'au verrou, +et ils firent entrer leurs hommes; ils revinrent aussitot vers la porte +de la redoute, que le chevalier de Troyes se mettait en devoir de briser +avec le belier. + +En meme temps, les soldats faisaient feu dans les embrasures de la +redoute, avec des cris affreux a l'iroquoise: Sassa Koues! Sassa Koues! +qu'ils prononcaient au plus haut de la voix, comme les Indiens. + +Quelques Anglais, s'etant reveilles au bruit, parurent sur la +plate-forme et se mirent a pointer les canons sur les assaillants, +qu'ils prenaient pour des sauvages. Sainte-Helene visa le premier qui se +presenta aux embrasures et lui cassa la tete du premier coup de fusil. + +Pendant ce temps, le belier avait commence a produire son effet. Des que +la porte fut a moitie demontee, d'Iberville, sans calculer le danger +qu'il pouvait courir, se jeta dedans, l'epee d'une main et son fusil de +l'autre. + +Les Anglais, surpris, se precipiterent sur la porte, qui tenait encore +par quelques ferrements, et la refermerent. + +D'Iberville, place avec les ennemis dans l'obscurite la plus profonde, +"ne voyait ni ciel ni terre" il se detendit comme il put avec la crosse +de son fusil, puis, entendant descendre de nouveaux assaillants d'un +escalier, il tira au hasard. Les Anglais hesitaient, croyant avoir +affaire a un grand nombre; mais ils eurent bientot reconnu leur erreur, +lorsque les Francais, ayant reussi a briser la porte, se precipiterent +en foule, l'epee a la main, et trouverent les Anglais nus et sans armes. +Ils avaient ete reveilles on sursaut et ne s'etaient pas apercus des +premiers mouvements de l'attaque. Trompes par les cris, ils avaient cru +a une fausse alerte des sauvages. Tous se rendirent, sans essayer de +combattre, et demanderent a etre renvoyes en Angleterre. On trouva dans +le fort douze canons de six a huit livres, trois mille livres de poudre +et dix mille de plomb, que les artilleurs canadiens, qui possedaient un +moule a boulets, commencerent a utiliser. + +On prit quinze hommes dans ce fort, nous dit le Pere Silvy, et on en +aurait pris encore quinze autres, sans une barque que nos decouvreurs +avaient apercue la veille, mais elle etait partie le soir pour le fort +Rupert, avec le commandant de Monsipi, qui etait designe pour remplacer +le commandant general de la Baie, et qui, en consequence, etait alle +faire faire des travaux a Rupert. "Nous fumes bien faches, dit le Pere +Silvy, de l'avoir manque, et comme sa barque nous etait necessaire pour +porter du canon au fort Kichichouane (qui avait cinquante canons en +batterie), on prit la resolution de la suivre et de s'en aller attaquer +Rupert, esperant enlever le fort et le vaisseau du meme coup". + +Il y avait quarante lieues, et elles furent faites en cinq jours, +jusqu'au 1er juillet. D'Iberville conduisait une chaloupe portant +deux pieces de canon. Quand on fut arrive a une certaine distance, +Sainte-Helene eut ordre d'aller a la decouverte. Il se glissa a travers +les arbres et les rochers, et il prit connaissance de la position. Le +fort etait de la meme construction que le fort Monsipi, avec cette +particularite que la redoute n'etait pas au milieu de l'enceinte, que +le toit etait sans parapets, et que quatre bastions environnaient la +redoute avec huit pieces de canon. En fin, de Sainte-Helene remarqua +une echelle attachee le long du mur de la redoute pour se sauver en cas +d'incendie. + +Le chevalier de Troyes prit aussitot ses dispositions: il debarqua des +canons, fit faire des affuts et preparer les grenades; on disposa des +madriers pour le travail du mineur qui devait aller placer ses pieces +d'artifice sous le mur de la redoute. + +En meme temps, d'Iberville partit avec douze hommes dans sa chaloupe, +afin d'aborder le vaisseau au milieu de la nuit. Ils savaient que +Brigueur, le gouverneur, devait s'y trouver. Arrives au vaisseau, ils +virent la sentinelle endormie; c'est ce que l'on pouvait prevoir sur une +mer eloignee de toute menace d'attaque. On ne laissa pas a la sentinelle +le temps de donner l'alarme. + +D'Iberville frappa alors du pied sur le pont pour reveiller les gens, +comme c'est l'usage sur les vaisseaux lorsqu'il faut que l'equipage se +leve pour quelque chose d'extraordinaire. Le premier qui se presenta au +haut de l'echelle recut un coup de sabre sur la tete; un autre qui avait +monte par l'avant perit de meme. Alors, on descendit; la chambre fut +forcee a coups de hache et l'equipage fut reduit en quelques instants. +Ils eurent quartier, et en particulier Brigueur, gouverneur de Monsipi, +qui s'en allait prendre la qualite de gouverneur general de la Baie. + +Pendant ce temps, le chevalier de Troyes avait enfonce la porte de +l'enceinte avec son belier, et il entourait la redoute avec son monde, +l'epee a la main. + +Le grenadier, profitant aussitot de l'echelle placee sur la redoute, +arriva sur la plate-forme, et se mit a lancer ses grenades par le tuyau +de la chemine. Tout fut bientot brise par cette explosion, et il n'y eut +plus moyen de tenir en cet endroit. Une femme, reveillee en sursaut par +ce bruit, s'enfuit dans une autre chambre, ou elle fut atteinte, ainsi +que deux autres, par des eclats de grenade. La garnison se refugia alors +au rez-de-chaussee, mais elle s'y trouva sous le feu des Canadiens, +qui tiraient par les ouvertures. Le chevalier, trouvant que le belier +n'allait pas assez vite, fit tirer le canon sur la porte. + +Au mome moment, le mineur fit connaitre qu'il avait place ses pieces, et +qu'il n'attendait qu'un ordre pour faire sauter la redoute. Ce que les +Anglais ayant entendu, ils comprirent qu'ils ne pouvaient plus resister, +et ils demanderent quartier. + +Ainsi fut pris le second fort; les prisonniers, places dans un yacht +qu'on trouva amarre pres de la, furent diriges vers Monsipi; ils etaient +escortes par le vaisseau qui avait ete charge de toutes les munitions et +des pelleteries trouvees dans le fort. + +Le chevalier fit alors sauter le fort et les palissades parce qu'il +aurait fallu trop de monde pour le garder. Il y laissa d'Iberville pour +surveiller cette execution, et il lui donna la chaloupe pour operer son +retour. + +M. du Troyes partit en canot avec quelques hommes. En arrivant a +Monsipi, il y trouva les deux batiments qui avaient transporte la prise. +Il fit emmagasiner les provisions, et il decida alors du sort des +prisonniers. + +Le chevalier les reunit et les fit transporter a l'autre bord de la +riviere, avec des vivres. Il leur donna des filets pour la peche et des +fusils pour la chasse. Il leur enjoignit de ne pas passer outre, sous +menace de mort, et il leur dit que s'ils avaient quelque chose a +communiquer, ils pouvaient envoyer sur la batture deux hommes qui +mettraient un mouchoir au bout d'un baton pour signal. + +Ensuite, le chevalier de Troyes se disposa pour sa nouvelle entreprise. +Il fit charger les canons sur le vaisseau pris au fort Rupert, et il mit +son monde en plusieurs canots. Les memoires du temps remarquent qu'il +pria alors le Pere Silvy, qui etait reste a Monsipi, de l'accompagner +dans cette expedition, que l'on pouvait penser devoir etre plus longue +que les premieres. + +Le Pere Silvy pouvait etre utile par son experience en ces contrees; +ensuite, rien n'egalait son influence sur les gens, au milieu des peines +et des difficultes. + +Elles furent tres grandes, car il fallait se diriger a trente lieues +au nord, sans savoir au juste quelle etait la situation du fort. Toute +cette cote est environnee de battures qui s'etendent au loin dans la mer +et qui ne sont pas navigables. Il fallait donc se tenir a trois lieues +de la cote, et, quand la maree etait basse, il fallait porter les canots +et les bagages a de grandes distances, tandis que, lorsque la maree +montait, l'on se trouvait engage dans les glaces, dont il etait +difficile de sortir. + +Apres plusieurs jours de marche et de navigation, on reconnut qu'on +avait depasse la situation du fort sans l'avoir apercu, et les sauvages +qui accompagnaient l'expedition ne savaient plus ou ils en etaient, bien +qu'ils crussent connaitre le pays; mais ils ne se decouragerent pas, +tant ils tenaient a se venger des Anglais, qui les avaient accables de +mauvais traitements. + +On etait dans la plus grande incertitude, lorsque, dans le lointain, on +entendit sur la cote sept ou huit coups de canon. + +L'expedition vogua dans cette direction, aborda avec armes et bagages a +l'embouchure de la riviere Kichichouane, que l'on n'avait pas apercue +d'abord. On parvint a un endroit ou il y avait une sorte d'estrapade au +haut de laquelle on placait une sentinelle pour signaler l'arrivee des +vaisseaux. En ce moment, d'Iberville arriva avec Sainte-Helene dans +la chaloupe qui portait tous les pavillons de la compagnie de la baie +d'Hudson. Iberville, avec son habilete ordinaire, avait su se diriger en +droite ligne en partant du fort Rupert vers l'embouchure de la riviere +Kichichouane que l'expedition avait eu tant de peine a rencontrer. + +Aussitot arrive, Sainte-Helene fut encore designe pour reconnaitre +l'assiette de la place. Il revint bientot et annonca que le fort etait +semblable aux deux autres. Il etait sur une hauteur, a quarante pas du +bord de l'eau, et environne d'un fosse en ruines. + +Au centre d'une palissade, s'elevait une redoute de trente pieds de +haut, a plusieurs etages, avec une plate-forme au-dessus; mais il y +avait, de plus qu'aux autres forts, une artillerie considerable: quatre +canons dans chaque bastion, et 25 ou 30 dans le corps principal, places +aux differents etages. + +Le chevalier de Troyes, sachant que son arrivee avait ete signalee, +voulut proceder par voie de conciliation. Il envoya demander au +gouverneur qu'il voulut bien lui remettre trois Francais qui etaient +detenus dans la place. Le gouverneur, qui ne savait pas a quels ennemis +redoutables il avait affaire, ne voulut repondre que d'une maniere +evasive. Aussitot le chevalier de Troyes decida de recourir a la force. + +Il fit etablir une batterie de dix canons de l'autre cote de la riviere, +sur une hauteur, dans des buissons, et puis il attendit le soir. Alors, +ayant reconnu avec sa longue-vue que le gouverneur s'etait retire, avec +sa famille, dans sa chambre, qui etait sur la facade, il demasqua sa +batterie, et envoya une volee sur la table du gouverneur. Tout fut mis +sens dessus dessous, mais il n'y eut heureusement personne de blesse. + +L'on continua a tirer, et en moins de cinq quarts d'heure, on tira pres +de cent cinquante coups de canon, qui criblerent tout le fort. + +Les Canadiens, voyant que tout allait bien, se mirent a crier: Vive le +roi! L'on entendit en meme temps des voix sourdes qui semblaient sortir +du soubassement du fort qui en faisaient autant: c'etaient les assieges, +qui s'etaient retires dans les caves, et qui, ne voulant pas se risquer +a aller sur la plate-forme pour amener le pavillon, avaient fait tous +ensemble ce signal, pour faire connaitre qu'ils voulaient se rendre. + +Les Canadiens ne comprirent pas le sens de ces acclamations, et ils se +preparerent a renouveler l'attaque. + +Ayant tire tous leurs boulets, ils s'occuperent a en faire de nouveaux +avec leur moule, lorsqu'on entendit les tambours du fort qui battaient +la chamade. Aussitot on vit paraitre un homme avec un pavillon blanc, +qui s'embarquait dans une chaloupe. + +Le chevalier recut l'envoye avec courtoisie, et sur son invitation, il +se rendit a mi-chemin du fort, ou il trouva le gouverneur. Celui-ci +avait fait porter avec lui du vin d'Espagne, et, apres avoir bu a +la sante des deux rois, on s'occupa d'arreter les conditions de la +reddition. Voici ce qu'elles portaient en substance: + + Articles accordes entre le chevalier de Troyes, commandant le + detachement du parti du Nord, et le sieur Henry Sargent, gouverneur + pour la compagnie anglaise de la baie d'Hudson; + + 1 deg. Il est accorde que le fort sera rendu avec tout ce qu'il + contient, dont on prendra facture pour la satisfaction des deux + parties; + + 2 deg. Il est accorde que tous les serviteurs de la compagnie jouiront + de ce qui leur appartient en propre, ainsi que le gouverneur, son + ministre et ses serviteurs; + + 3 deg. Que le dit chevalier de Troyes enverra les serviteurs de la + compagnie au fort de l'ile Weston, ou ils attendront les vaisseaux + anglais, et qu'il leur donnera les vivres necessaires pour retourner + en Angleterre; + + 4 deg. Que les hommes sortiront du fort sans armes, a l'exception du + gouverneur et de son fils, qui sortiront avec l'epee au cote. + +Ce qui fut execute. D'Iberville conduisit les Anglais a l'ile Weston, ou +ils avaient un magasin, puis revint au fort Sainte-Anne. + +Ce fort contenait les principaux magasins de la compagnie; on y +trouva des quantites de provisions et de munitions, et 50,000 ecus de +pelleteries. Ce fut le principal fruit de cette expedition, qui rendait +les Francais maitres de la partie meridionale de la baie d'Hudson. + +Le Pere Silvy remarque, dans sa relation, "qu'on entra dans le fort +tambour battant et enseignes deployees, le 26 juillet, le propre jour de +sainte Anne, c'est-a-dire de la sainte qu'on avait prise pour patronne +du voyage et de l'expedition." Le chevalier de Troyes voulut reconnaitre +la protection continuelle de la divine Providence pendant toute la duree +de l'entreprise. Il donna au fort le nom de la patronne que l'on +avait invoquee; ensuite il chargea le Pere Silvy d'etablir le service +religieux dans le fort. L'une des pieces principales fut convertie +en chapelle, et decoree en partie avec les drapeaux de la compagnie +anglaise. Chaque jour, la sainte messe y etait celebree; la garnison y +assistait aux fetes principales, et il n'etait pas difficile de trouver +parmi les Canadiens eleves par M. Dollier de Casson, des assistants et +des servants pour le saint sacrifice. + +L'on a pu remarquer comme le chevalier de Troyes et les messieurs Le +Moyne avaient desire emmener un aumonier avec eux. Ils tenaient aussi +a ce qu'il les accompagnat dans leurs differentes expeditions pour les +secours qu'il pouvait donner aux hommes malades ou blesses, et on fin +pour la celebration des saints mysteres. Mais il y avait encore une +autre raison qui accompagnait toutes les decisions des hommes de guerre +dans la Nouvelle-France: c'est que tout ce qu'on faisait avait pour but +principal d'avoir des relations avec les sauvages et de leur donner la +connaissance de la vraie religion. Aussi le Pere Silvy nous dit, dans sa +relation, "qu'il a des rapports avec des sauvages de differentes tribus, +qu'il comprend la langue de plusieurs d'entre eux et qu'il espere +que Dieu, dans sa bonte, donnera a ces pauvres gens la grace de se +convertir." + +Telle fut donc la premiere expedition a la mer du Nord, expedition qui, +tout en faisant le plus grand honneur au chevalier de Troyes, mit en +grand relief les qualites du chevalier d'Iberville et de ses freres. + +C'est ce que fait remarquer aussi le Pere Silvy: "Voila, dit-il dans sa +lettre a Mgr de Saint-Vallier, le coup d'essai de nos Canadiens sous la +sage conduite du brave M. de Troyes, et de messieurs Sainte-Helene et +d'Iberville, ses lieutenants." + + + + [Illustration: Carte de la baie d'Hudson.] + + LA BAIE D'HUDSON. + + Vaste baie au nord de l'Amerique septentrionale, communiquant avec + l'Atlantique par le detroit du meme nom; par 51 deg. a 70 deg. de + latitude nord, et par 79 deg. a 98 deg. de longitude. Elle baigne la + Nouvelle-Bretagne a l'ouest, au sud et a l'est; au nord, elle se + reunit a la mer polaire. C'est sur ses bords que se trouvent tous + les forts qui ont ete le theatre des exploits d'Iberville. Elle + recoit un grand nombre d'affluents; les rivieres Sainte-Anne, des + Saintes-Huiles, de Bourbon, de la Rive. Au sud-ouest, le fort de + Monsipi, puis les forts de New-Savane, Bourbon; au sud-est le fort + de Rupert. C'est la qu'on trouvait les iles Weston, du Retour, + Mansfield, de Saint-Charles, et a l'extremite est, dans le detroit + d'Hudson, les iles Button, decouvertes par Anscolde, et explorees + par Hudson en 1610. La compagnie de la baie d'Hudson s'etablit sous + Charles II, en 1670, a l'endroit qu'on appela le fort de Rupert. + + + +"Ces deux genereux freres se sont merveilleusement signales et les +sauvages qui ont vu ce qu'on a fait en si peu de temps et avec si peu +de carnage, en sont si frappes qu'ils ne cesseront jamais d'en parler +partout ou ils se trouveront." + +Les sauvages en effet, avaient une admiration particuliere pour la +moderation des Francais et leur douceur. Dans leurs expeditions, ils +evitaient de verser le sang, et au milieu de leurs succes, ils avaient +horreur de ces massacres outres et odieux qui viennent parfois de +l'enivrement et de l'entrainement de la victoire. Ce sont ces sentiments +qui ont gagne le coeur de ces barbares, et en ont fait les allies +devoues de la France. + +M. de Troyes, voyant l'expedition terminee, se disposa a revenir a +Montreal, comme on le lui avait enjoint a son depart. Il remit la garde +des forts au jeune de Maricourt, chargea d'Iberville de courir la mer +contre les vaisseaux anglais; enfin, il confia au digne Pere Silvy le +soin spirituel de la garnison. D'Iberville utilisa ses fonctions avec +les deux batiments qu'il avait. Il s'empara d'un grand vaisseau anglais +qu'il chargea de toutes les pelleteries des forts qu'il avait pris, puis +il decida de revenir a Quebec pour aller prendre quelques vaisseaux qui +lui seraient indispensables pour attaquer les convois anglais l'annee +suivante. + +Il parait donc qu'il revint aux derniers jours d'automne 1686, avec +Sainte-Helene, et il fut recu a Montreal comme un triomphateur. Toute la +ville savait quelle part il avait eue aux succes de l'expedition. Les +citoyens voyaient avec bonheur leur compatriote couvert de gloire. +D'Iberville rentra dans Montreal tambour battant et enseignes deployees. +Les citoyens acclamaient le vainqueur; et la mere, retrouvant ses +enfants apres des jours d'inquietude et encore desolee de son veuvage, +combien elle etait heureuse de les revoir sains et saufs! + +Nous ne pouvons savoir, d'apres les documents, la date precise et les +circonstances de la mort de Charles Le Moyne, que l'on place en 1685. +Nous savons seulement que s'il avait vecu en 1686, il n'aurait eu que 60 +ans et aurait encore pu etre plein de force et de resolution. + +Mais telle etait alors la situation glorieuse de cette nombreuse famille +qui comptait dix enfants. L'aine, Le Moyne de Longueuil, etait honore +de la confiance des autorites superieures, et il avait l'affection des +nations sauvages, qui l'avaient choisi comme leur representant pres du +gouvernement. Sainte-Helene, de Maricourt et de Bienville etaient des +militaires consommes. A l'egard de Maricourt, nous avons un temoignage +digne de consideration dans une lettre de Mgr de Laval du 12 janvier +1684. + +D'Iberville s'etait revele comme commandant capable, et sur mer comme +manoeuvrier des plus consommes. + +Enfin, les autres fils grandissaient pleins de force, et se montraient +d'une habilete extraordinaire dans les exercices militaires. + + + +CHAPITRE III + +EXPEDITION DANS LA COLONIE ANGLAISE. + +L'intervalle qui separe l'annee 1687 et l'annee 1689 fut occupe par +plusieurs incidents ou d'Iberville prit part, et il est probable qu'il +etait a la baie d'Hudson au mois d'aout 1689, lorsqu'arriverent des +evenements considerables qui eurent des consequences si graves sur les +destinees du pays. + +Il y avait longtemps que les Anglais voyaient avec ombrage le voisinage +des Francais. Ils etaient inquiets de leur accroissement et de leurs +excursions dans l'Ouest. Les sauvages redoutaient les Anglais, et ils +aimaient les Francais. Ils etaient attires vers ceux-ci par leurs moeurs +agreables, leurs gouts chevaleresques, tandis qu'ils etaient repousses +par l'austerite et la severite des puritains anglais. + +L'on pouvait donc prevoir que, grace a cette sympathie et grace aussi +aux travaux des missionnaires, les sauvages se laisseraient gagner, +et que bientot les vastes contrees du Mississipi passeraient sous la +domination francaise. Les Anglais s'en inquietaient, et la nouvelle +de l'entreprise audacieuse de la baie d'Hudson mit le comble aux +ressentiments. + +Dans ces circonstances, les Anglais et les Hollandais, voyant toute +influence leur echapper, se determinerent a irriter les Francais contre +les sauvages en excitant ceux-ci a l'acte le plus odieux vis-a-vis de la +colonie de Montreal. + +Aux premiers jours d'aout 1689, 1400 Iroquois traverserent le lac +Saint-Louis. Pendant la nuit du 5 aout, a la faveur d'un orage et d'une +pluie torrentielle, ils environnent le village de Lachine, et ils +mettent tout a feu et a sang, avec des details de cruaute que l'on peut +a peine rapporter. Le matin, ils avaient egorge plus de 200 personnes, +et ils en emmenaient autant en esclavage, les reservant aux plus affreux +supplices. La colonie fut dans la consternation, et ne reprit quelque +espoir que lorsque M, de Frontenac revint de France comme gouverneur +general. Il succedait a M. de La Barre et a M. Denonville, qui avaient +rabaisse le prestige du nom francais par leur faiblesse et leur defaut +de decision. + +Le nouveau gouverneur, informe des derniers evenements, se determina a +tirer une vengeance eclatante. Ayant acquis la certitude que les Anglais +et les Hollandais etaient les instigateurs de l'expedition des Iroquois, +il organisa contre eux quatre expeditions. + +L'une devait partir de Montreal avec M. d'Ailleboust et M. de +Sainte-Helene; l'autre, de Trois-Rivieres avec M. Hertel et son fils, le +lieutenant La Freniere; la troisieme avec M. de Portneuf, fils du baron +de Becancourt, de Quebec; enfin la quatrieme avec les sauvages +abenaquis de la mission de Lorette, qui devaient aller rejoindre leurs +compatriotes des rives de l'Atlantique. + +La premiere expedition partit de Montreal a la fin de janvier 1690. Les +deux commandants, d'Ailleboust et de Sainte-Helene, avaient avec eux des +officiers capables: d'Iberville, qui avait suggere l'expedition, et de +Bienville, son frere; MM. de Montigny, Le Ber du Chesne, le frere de +mademoiselle Jeanne Le Ber, et enfin M. de Repentigny. + +Ils avaient 210 hommes, dont 90 sauvages, et ils devaient se rendre a +Albany. Les ordres de M. de Frontenac etaient absolus; il fallait faire +comprendre aux Anglais qu'on etait determine a en venir aux dernieres +extremites. Mais de grandes difficultes survinrent: le temps devint +excessivement froid, les chemins etaient affreux, les hommes se +trouverent accables de fatigue. Sur les representations des sauvages, on +decida de ne pas aller plus loin que la petite ville de Schenectady, ou +l'on arriva le 8 de fevrier, au commencement de la nuit. Les habitants +reposaient dans la securite la plus complete; ils avaient laisse les +portes ouvertes, avec deux statues de neige en guise de sentinelles. + +Le village fut entoure, les habitations envahies, 60 habitants furent +tues et 80 faits prisonniers. + +D'Iberville fit epargner le gouverneur, Alexandre Glen, pour le +recompenser d'avoir sauve la vie a des prisonniers francais en +differentes circonstances. Un seul Francais fut tue, et M. de Montigny +blesse. Puis les Francais, s'etant reposes, jugerent a propos de revenir +sur leurs pas. + +Le second detachement, conduit par Hertel, quitta Trois-Rivieres le 28 +janvier. Il comptait 24 Francais et 25 sauvages. Apres deux mois de +marche, il s'avanca jusqu'a Salmon-Falls, au centre de la colonie +anglaise, et apres plusieurs engagements, il s'empara de cette station, +apres avoir tue 140 ennemis. Il y eut, du cote des Francais, plusieurs +blesses et plusieurs tues, parmi lesquels le lieutenant La Freniere. + +Le troisieme detachement, parti de Quebec avec M. de Portneuf, s'avanca +jusqu'a la baie de Casco avec les Canadiens, les Acadiens et les +Abenaquis. Il prit le fort Loyal et extermina la garnison. + +Enfin, les Abenaquis situes a Sillery pres de Quebec, sous la direction +des Peres Jesuites, allerent se reunir a leurs compatriotes de l'Est, +qui les attendaient, et tous ensemble se dirigerent vers la place +principale des provinces du Nord, Pemaquid. Cette place avait une grande +importance; elle possedait 20 pieces de canon et 500 hommes de +garnison. Les Abenaquis, apres avoir rase toutes les habitations +qu'ils rencontrerent sur leur passage, arriverent devant Pemaquid, Ils +l'investirent, puis echangerent quelques escarmouches, et enfin, ayant +donne l'assaut, ils emporterent la place apres avoir, tue 200 hommes et +reduit les autres a demander quartier. + +Toutes ces attaques couronnees de succes eurent un effet merveilleux: +elles ranimerent le moral des colons, accables par les massacres de +Lachine; elles abattirent la presomption des Anglais, qui virent que les +Francais, sans le nombre, etaient encore de redoutables adversaires. +Enfin, le prestige du nom francais fut tellement releve aupres des +sauvages, que l'on put presumer que les Francais auraient bientot la +preponderance en Amerique. + +En effet, sur ces entrefaites et vers la fin de juillet 1,690,800 +sauvages de l'Ouest, ayant 110 canots charges de 100,000 ecus de +pelleteries, se rendirent a Montreal pour voir le gouverneur. Ils +arrivaient avec le desir de s'unir aux Francais par les liens les plus +intimes. + +Frontenac, avec cet esprit decisif et determine qui le caracterisait, +saisit habilement l'occasion de conquerir l'esprit des sauvages. Il leur +fit la plus aimable reception, rendue solennelle par la presence +des troupes, et les sauvages purent contempler les plus belles +demonstrations militaires. M. de Frontenac ecouta avec interet les +harangues des sauvages. Le chef des Ottawais parla surtout des avantages +que leur offrait le trafic avec les Anglais; le chef des Hurons parla +des engagements que les Francais avaient deja pris de combattre leurs +ennemis les Anglais et les Iroquois, et de les mettre hors d'etat de +nuire, engagement qui n'avait pas ete tenu par M. de La Barre et M. +Denoncourt. Ensuite, pour exciter les Francais a se prononcer, ils +entonnerent leurs chants heroiques accompagnes de danses de guerre. +Frontenac repondit aussitot qu'il accorderait tout avantage possible de +commerce aux sauvages, et qu'il les assisterait de sa protection +contre leurs ennemis; enfin, il leur declara qu'il allait se mettre en +campagne, et qu'il ne cesserait la lutte qu'apres avoir obtenu que +les peaux rouges, qui etaient ses enfants comme les blancs, seraient +respectes. + +Apres ces assurances, il termina son discours, comme les sauvages, par +des demonstrations martiales. Il prit une hache, entonna un chant de +guerre accompagne de Sassa Koues, de toute la force de ses poumons et +avec le ceremonial ordinaire, c'est-a-dire en dansant et en se frappant +la bouche avec la main pour donner plus de force a ses cris. + +Cette demonstration eut un effet indescriptible. Les sauvages +trepignaient de joie, et Frontenac, voyant le bon effet de sa +demonstration, y voulut mettre le comble. + +Il fit signe a ses officiers, qui prirent tous des casse-tete, et +se mirent a danser et a chanter avec un entrain et une vigueur qui +ravissaient les Indiens. L'on eut dit que les Francais n'avaient jamais +fait autre chose; ils y mettaient cet emportement qui est particulier +aux Francais, la _furia francese_, donnant le plus haut caractere a leur +mise en scene. "Ils semblaient, nous dit M. de La Potheie, comme des +possedes, par les gestes et les contorsions extraordinaires qu'ils +faisaient, tandis que leurs voix fortes et vigoureuses faisaient valoir +les cris et les hurlements guerriers." + +Les Indiens etaient ivres de joie en entendant ces voix puissantes et +exercees, en voyant leurs danses si merveilleusement interpretees par +ces nobles gentilshommes qui reunissaient l'entrain a la force, la +vivacite a l'elegance, et dont plusieurs avaient figure dans les +carrousels de Louis XIV. + +Un repas suivit, a tout boire et tout manger. "Les Indiens, nous dit +encore La Potherie, y firent honneur avec une vraie frenesie, et ensuite +ils prononcerent leur serment d'allegeance." + + + +CHAPITRE IV + +NOUVELLE EXPEDITION A LA BAIE D'HUDSON. + +Comme la navigation etait encore possible, Frontenac, pour seconder les +derniers exploits, enjoignit a d'Iberville de partir pour aller croiser +dans la baie d'Hudson. Celui-ci partit aux premiers jours d'aout avec +deux batiments, la _Sainte-Anne_ et le _Saint-Francois_, et le 24 +septembre 1690, il abordait pres de la riviere Sainte-Therese. + +Ici se placent differents incidents qui montrent quelles etaient +l'habilete et la presence d'esprit de ce grand homme de guerre. + +D'abord les Anglais voulurent le prendre par surprise; ils lui +envoyerent des parlementaires pour fixer un lieu de conference a +l'amiable. D'Iberville soupconna quelque ruse; il accepta l'entrevue +et fit explorer les environs par ses hommes. L'on trouva deux canons +charges a mitraille diriges sur le lieu fixe pour l'entrevue. +D'Iberville tua les canonniers sur leurs pieces, puis se mit a la +poursuite des parlementaires, qu'il passa par les armes. + +Quelques jours apres, les Anglais voulurent recourir a la force; ils +firent sortir deux de leurs plus grands vaisseaux, l'un de vingt-deux +canons et l'autre de quatorze. D'Iberville feignit de fuir devant eux, +et ayant exactement calcule l'heure de la maree, il les attira sur la +haute mer au moment ou la mer se retirait. Les deux vaisseaux anglais +s'echouerent sur les rochers. Alors, avec la maree suivante, d'Iberville +revint sur les ennemis et les forca d'amener pavillon. + +Un troisieme vaisseau fut enleve par un acte d'audace incomparable. +D'Iberville avait envoye quatre hommes pour signaler les batiments +anglais. Deux des explorateurs turent faits prisonniers. Les Anglais +prirent l'un de ces hommes, qui semblait le plus faible et le moins +resolu pour les aider dans la manoeuvre. Un jour que presque tous les +hommes etaient dans le haut de la mature, le Canadien, n'en voyant que +deux sur le pont, sauta sur une hache et leur cassa la tete, puis il +delivra son compagnon; ensuite, armes de toutes pieces, ils monterent +sur le pont et ils coucherent en joue les autres matelots, les forcant +de venir se constituer prisonniers. Alors ils conduisirent sans delai +les vaisseaux a la cote, ou la cargaison fut d'un grand secours. + +Apres ces exploits, le fort Sainte-Therese se trouvait prive d'une +grande partie de ses defenseurs. Alors d'Iberville le fit entourer et +dressa ses batteries. Il commenca a canonner. Les Anglais, voyant qu'ils +ne pourraient resister, mirent le feu au fort pendant la nuit, puis +s'en allerent se refugier au fort Nelson a trente lieues de distance. +D'Iberville entra aussitot dans le fort, et avec tant de promptitude, +qu'il put eteindre le feu et sauver les pelleteries, qui etaient +considerables. + +Il laissa le fort sous le commandement de son jeune frere, et ayant +charge le plus grand de ses batiments, le _Saint-Francois_, avec +toutes les pelleteries, il se dirigea vers Quebec, et entra dans le +Saint-Laurent vers le milieu d'octobre 1690. M. d'Iberville se trouvait +vers les iles aux Coudres, lorsqu'il fut hele par un batiment qui venait +a sa rencontre. C'etait son frere, M. de Longueuil, qui avait ete envoye +par le gouverneur pour rencontrer les batiments qui venaient de France, +et pour les prevenir qu'une flotte anglaise assiegeait Quebec, et qu'ils +devaient entrer dans le Saguenay pour se mettre a l'abri. + +C'est alors que M. d'Iberville apprit tout ce qui venait d'arriver. Nous +croyons devoir en dire quelques mots. Nous donnerons donc le recit de M. +de Longueuil a son frere, sur les evenements qui avaient eu lieu pendant +le sejour de M. d'Iberville a la baie d'Hudson. + + + + [Illustration: Quebec] + + QUEBEC. + + Ancienne capitale du Canada. Port tres vaste. Fortifications + importantes. Fondee par les Francais en 1608, assiegee vainement par + les Anglais en 1690, elle resta aux Francais jusqu'en 1759. Devant + Quebec, le Saint-Laurent a environ un mille de largeur, et quoique a + 150 lieues de son embouchure, la maree s'y fait sentir. Quebec est a + la fois une forteresse, un port de guerre, un port de commerce, et + un vaste chantier de construction. La citadelle s'eleve a 360 pieds + de hauteur au-dessus du fleuve. + + + + +CHAPITRE V + +SIEGE DE QUEBEC. + +Lorsque les sauvages de l'Ouest etaient venus a Montreal, comme nous +l'avons dit, ils avaient termine tous leurs pourparlers en pretant un +serment d'allegeance. Cette demonstration excita au dernier point le +ressentiment des Anglais, qui jurerent de faire le plus grand effort +qu'ils eussent encore tente contre la colonie. + +Ils envoyerent a la fois 16,000 hommes par le lac Champlain, et une +flotte de 36 vaisseaux partit de Boston, conduite par leur meilleur +homme de guerre, l'amiral Phipps. L'armee du lac Champlain se trouva +arretee inopinement par la petite verole, qui fit de tels ravages que +les troupes revinrent sur leurs pas. Quant a la flotte, elle perdit +beaucoup de temps a se consulter, de telle sorte que lorsqu'elle arriva +devant Quebec, tous les preparatifs avaient ete faits pour la recevoir. + +Toute l'enceinte etait garnie de canons; la ville etait fournie de +provisions et de munitions; enfin les troupes de Montreal avaient eu le +temps de s'equiper pour se rendre a Quebec. + +L'amiral Phipps envoya un parlementaire. Les Francais l'accueillirent +et lui banderent les yeux, puis ils s'amuserent a le faire passer par +toutes sortes de retranchements, de tranchees, d'inegalites de terrain, +pour lui donner l'idee que la ville etait munie des plus redoutables +fortifications. + +Introduit au chateau du gouverneur, il se vit entoure d'une multitude +d'officiers qui, pour la circonstance, s'etaient revetus de tout ce +qu'ils avaient de plus riche en galons d'or et d'argent, en rubans et en +plumes, comme dans les receptions les plus solennelles. L'officier, a la +vue d'un concours si nombreux et si imposant, parut interdit et devint +presque tremblant. Il se mit alors a lire la depeche de l'amiral, dont +le ton hautain et imperieux contrastait de la maniere la plus plaisante +avec l'air terrifie du mandataire, et comme l'amiral concluait en +demandant qu'il lui fut repondu dans une heure, Frontenac, d'une voix +tonnante, s'ecria qu'il ne le ferait pas attendre si longtemps et qu'il +lui repondrait, non par ecrit, mais par la bouche de ses canons. Ceci se +passait le 15 octobre 1690. + +Le 16, 2,000 Anglais debarquerent a la riviere Saint-Charles. Vers le +soir, on entendit dans la haute ville un grand bruit de roulement de +tambours et de fifres: c'etaient les gens de Montreal qui arrivaient, +au nombre de 800, avec M. de Longueuil, M. de Sainte-Helene et M. de +Maricourt. Ils etaient accompagnes d'un grand nombre de coureurs de bois +et de volontaires chantant et poussant des cris de guerre en entrant +dans la ville. Un prisonnier francais, a bord du vaisseau amiral, dit a +l'amiral: "Vous avez perdu votre chance; ce sont les gens de Montreal +qui arrivent." Le jour suivant, les Anglais campes a la riviere +Saint-Charles se mirent en marche, et alors, de plusieurs bosquets de +bois partirent des feux de peloton qui ecraserent les assaillants; +il leur semblait que chaque arbre cachait un sauvage arme, et ils ne +savaient comment viser leurs adversaires. + +Phipps, voyant que cette attaque ne reussissait pas, amena tous les +vaisseaux devant la ville et commenca a tirer. L'attaque etait dirigee +avec une telle vigueur que de vieux officiers declarerent qu'ils +n'avaient jamais entendu une pareille canonnade. Le bruit etait repete +par les montagnes et se prolongeait comme les roulements du tonnerre, +mais l'effet etait nul et les boulets se perdaient sur les rocs de la +ville. + +Sainte-Helene et Maricourt, qui etaient revenus de la riviere +Saint-Charles, dirigeaient le tir des canons de la basse ville, Aux +premiers coups, ils atteignirent le pavillon du vaisseau amiral, qui +tomba dans le fleuve; le courant le porta sur la rive, et aussitot +un canot d'ecorce alla le prendre sous le feu de la mousqueterie des +Anglais, et il fut porte a la cathedrale; il y est reste jusqu'en 1760. + +Bientot les vaisseaux anglais furent cribles de coups et desempares, et +l'amiral fut oblige de retirer sa flotte du combat. Alors les ennemis +preparerent une seconde attaque par terre. + +Le lendemain les Anglais voulurent commencer une nouvelle descente vers +la riviere Saint-Charles. Ils debarquerent un millier d'hommes avec des +pieces d'artillerie; mais ils montraient plus de courage et de bonne +volonte que de tactique et de discipline. Ils perdirent encore trois +ou quatre cents hommes et ils blesserent une quarantaine de soldats +francais et de sauvages. M. de Sainte-Helene fut atteint d'une balle; la +blessure empira malheureusement et l'emporta en peu de jours. + +Il etait age de 31 ans. Nous avons vu comme il se signalait a, la +premiere expedition de la baie d'Hudson et ensuite a l'expedition de +Schenectady. Nul ne le depassait en agilite et en adresse dans les +expeditions des bois; ce fut une grande perte pour les Francais et une +grande douleur pour sa mere. + +Les Francais environnerent le camp, et ils se preparerent a l'attaque au +lever du soleil. Les Anglais, renoncant a la lutte, s'embarquerent en +toute hate, vers minuit, et ils perdirent encore cinquante hommes, +pendant qu'ils montaient dans leurs chaloupes. + +Le jour etant survenu, on fit transporter a, Quebec les tentes et les +canons qui avaient ete abandonnes. + +L'amiral Phipps appareilla pour partir, et aussitot M. de Frontenac +envoya M. de Longueuil avec une chaloupe qui traversa la flotte anglaise +et arriva a temps vers l'ile aux Coudres pour rencontrer M. d'Iberville +qui arrivait du Nord. M. de Frontenac fit alors chanter un _Te Deum_ +dans la cathedrale avec toute la solennite possible. + + + +CHAPITRE VI + +NOUVEAUX EVENEMENTS A LA BAIE D'HUDSON. + +M. d'Iberville repartit des qu'il put pour la baie d'Hudson, en l'annee +1691. C'est alors qu'il revint a Quebec, a la fin de la saison de 1691, +avec deux navires charges de 80,000 peaux de castors et de 6,000 livres +de pelleteries. Il avait pu reconnaitre qu'il n'avait pas les moyens +d'attaquer le fort Nelson, et comme M. de Frontenac n'avait pas assez de +batiments pour l'assister, M. d'Iberville prit le parti d'aller encore +en France. C'est dans ce voyage qu'il exposa au ministre l'importance de +l'occupation de la baie d'Hudson. Il fut ecoute avec faveur, et obtint +plusieurs navires dont il recut le commandement, avec le titre de +capitaine de fregate. + +Revenu dans l'ete de 1693, avec ces vaisseaux, dont l'amenagement avait +pris un temps considerable, M. de Frontenac lui representa que la saison +etait trop avancee, et il le pria d'employer tous ses moyens a la +conquete du fort de Pemaquid, que les Anglais etaient venus reoccuper et +d'ou ils tenaient les Abenaquis en echec. Cette entreprise decidee trop +precipitamment ne put reussir. + +D'Iberville, en arrivant en vue de la place, reconnut qu'elle ne pouvait +etre abordee surement; elle etait entouree de recifs et de bas-fonds que +l'on ne pouvait affronter qu'avec un pilote capable et experimente; mais +l'on n'en put trouver. Il fallut donc se retirer, et il alla hiverner a +Quebec. + +Sur ces entrefaites, Serigny arriva a Montreal, au printemps de 1694, +avec l'ordre expres du roi de prendre des hommes et de s'en aller avec +son frere, d'Iberville, pour attaquer le fort Nelson. + +Ils partirent le 10 aout 1694 avec trois vaisseaux de guerre: le _Poli_, +la _Salamandre_ et l'_Envieux_. + +D'Iberville et Serigny prirent avec eux leurs deux jeunes freres, +Maricourt et Chateauguay. Celui-ci etait age seulement de vingt ans. + +Le Pere Gabriel Marest fut choisi comme chapelain. + +C'etait un digne religieux de la compagnie de Jesus, qui devait leur +rendre les plus grands services. + +Ce pere, d'un zele infatigable, seconde par la devotion incomparable du +brave d'Iberville, donna a cette expedition un caractere exceptionnel +d'edification. On voit quel etait l'esprit de ces heroiques combattants +de la Nouvelle France. + +Nous citerons les traits rapportes dans les lettres du Pere Marest; +c'est interessant, et cela peint le pays, les gens et l'epoque. + +Le pere dit que l'embarquement eut lieu le 10 du mois d'aout, etc. Il +se mit aussitot a exercer ses fonctions, que les Canadiens surtout +reclamaient avec instance. + +Le 14, le pere, embarque sur le _Poli_, distribua en l'honneur de +l'Assomption, des images de la sainte Vierge, et invita les gens du bord +a se confesser. Le lendemain, il celebra la sainte messe avec autant de +solennite que possible, et plusieurs communierent. + +Ensuite, l'on continua le voyage, qui n'etait pas sans difficultes, car, +dit le pere, "nous allions dans un pays ou l'hiver vient a l'automne." +Le 21 du mois d'aout, nous vimes beaucoup de montagnes de glace flottant +sur la mer a l'entree du detroit de la baie d'Hudson. Il fallait quatre +jours pour passer le detroit, qui a 135 lieues de longueur. Du 1er de +septembre au 8, le pere prepara les gens pour la fete de la Nativite de +la sainte Vierge, et plus de cinquante communierent le jour de sa fete. + +Alors, le calme etant arrive au grand deplaisir des equipages, le pere +profita de cette circonstance pour suggerer une neuvaine a la bonne +sainte Anne, que les Canadiens honoraient beaucoup, surtout depuis +l'erection d'un sanctuaire special pres de Quebec par M. l'abbe de +Queylus, superieur du seminaire de Montreal. + +Le vent devint favorable, et l'on continua a avancer; mais le 12 +septembre, le vent ayant encore tourne, les Canadiens firent un voeu en +promettant a sainte Anne une part dans leur premier butin, et presque +tous s'approcherent des sacrements. Les autres matelots et soldats, +voyant le zele des Canadiens, voulurent les imiter, et ils allerent a +confesse. Le Pere Marest fait la remarque que M. d'Iberville et les +autres officiers se mirent a leur tete. Ce qui est a noter, c'est que le +vent reprit aussitot. + +Trois jours apres, on se trouvait devant la riviere Bourbon. La joie +fut grande. On chanta l'hymne _Vexilla regis prodeunt_, en repetant +plusieurs fois: _O crux ave_. Nous repetames plusieurs fois, dit le Pere +Marest, _O crux, ave_, pour honorer la croix dans un pays ou elle a ete +souvent profanee et abattue par les heretiques. + +Pres de la riviere Bourbon est la riviere Sainte-Therese, ou l'on arriva +le 24 septembre. Les marins ne manquerent pas de se mettre sous la +protection de cette grande sainte. + +Comme la mer etait houleuse, on allegea le navire en le dechargeant avec +les canots d'ecorce qui avaient ete apportes de Quebec, et "que les +Canadiens, dit le pere, manoeuvraient avec une adresse admirable." + +Vers ce temps, le jeune Chateauguay etant alle a la rencontre des +Anglais, fut blesse d'une balle; aussitot le pere alla l'assister. Il +mourut, au grand chagrin de ses freres. Le pere remarque encore que +tous les malheurs qui survenaient n'abattaient pas le courage de M. +d'Iberville. "Il savait toujours se contenir, et ne voulait pas qu'aucun +signe d'inquietude vint troubler son monde. Il etait sans cesse en +action, dirigeant tout et pourvoyant a tout: il montrait une presence +d'esprit que rien ne pouvait abattre." + +Le 11 octobre, le chemin pour conduire les canons etait praticable; +le 12 et le 13 on placa les mortiers en batterie et l'on commenca la +canonnade. Le 15, jour de sainte Therese, les Anglais se rendirent. +"Nous admirames la divine Providence, dit le Pere Marest. Les gens, +en penetrant dans la riviere Sainte-Therese, s'etaient mis sous la +protection de la sainte, et le jour de la fete, le 15, ils entraient +dans le fort." Comme la saison etait avancee, d'Iberville decida de +rester jusqu'au printemps. + +En attendant, le Pere Marest, tout en prenant soin de la garnison, +s'occupa des sauvages. Il les plaignait, et gemissait en voyant leur +ignorance de la verite et leur entrainement au mal. Il les accueillait +au fort avec toute bonte, et il allait au plus loin les rejoindre. A +force d'etudier, il en vint bientot a comprendre plusieurs dialectes +indiens. "Il est impossible, nous dit M. Bacqueville de La Potherie, +d'enumerer les actes de zele et de devouement du pere. Il allait +au loin, marchant jour et nuit, se contentant de la nourriture des +sauvages; rien ne pouvait le rebuter." + +En meme temps, dans ses excursions, il prenait connaissance du pays et +de ses ressources. Il nous dit qu'a l'automne et au printemps, on voit +des multitudes prodigieuses d'oies et d'outardes, de perdrix et de +canards. Il y a des jours ou les caribous passent par centaines et par +milliers, suivant le temoignage de M. de Serigny, qui allait souvent a +la chasse. + +M. d'Iberville, apres avoir hiverne au fort, laissa son frere de +Maricourt commandant de la place, avec le sieur de La Foret pour +lieutenant, et il revint en France avec deux navires charges de +pelleteries. Il arriva a la Rochelle le 9 octobre 1697, et il se mit +aussitot en devoir de preparer une nouvelle expedition. On pense que +c'est dans cet intervalle que le chevalier d'Iberville vint a Versailles +pour exposer ses vues au ministre du roi, M. de Pontchartrain. + + + +CHAPITRE VII + +M. D'IBERVILLE A VERSAILLES. + +C'etait vers 1696, et lorsque le regne de Louis XIV etait dans son plus +grand eclat. On venait de construire, sous l'impulsion de Colbert, des +monuments qui avaient fait de Paris la premiere ville du monde. On avait +bati les Invalides, termine le Val-de-Grace, les Tuileries, le Louvre, +ouvert et plante les grands boulevards depuis la porte Saint-Honore +jusqu'a la Bastille, avec ces belles portes Saint-Antoine, Saint-Martin, +Saint-Denis, qui font un si grand effet. Dans le meme temps, Versailles +etait devenu une merveille de grandeur et de richesse. + +Au milieu de ces progres, le roi se trouvait environne des plus grandes +illustrations. Il presidait une noblesse devouee et brillante. Il avait +des ministres habiles, des generaux redoutables, des genies merveilleux +dans tous les genres. Les finances, par les soins de Colbert, avaient +double d'importance; l'armee avait ete mise par Louvois sur un pied +formidable, et avec cette annee, le roi avait une nation valeureuse de +vingt millions d'ames. + +Malgre la perte de generaux incomparables, la France avait encore de +grands hommes de guerre; Luxembourg, Catinat, Boufflers, de Lorges, +Tourville, Jean Bart, Chateau-Renaud, d'Estrees et Duguay-Trouin. On +venait de remporter de grandes victoires; sur terre, a Fleurus, a +Steinkerke, a Nerwinde, a Marseille et a Staffarde; sur mer, Lagos, qui +avait venge les Francais du desastre de l'annee precedente a la Hogue. +D'Iberville vit ces merveilles; il contempla ces illustrations; il +entrevit ce roi qui avait les plus grandes qualites d'un souverain. + +Louis XIV possedait un air d'autorite qui imposait le respect, et une +egalite de caractere qui gagnait les coeurs. Il savait dire a chacun, en +peu de mots, ce qui pouvait lui plaire, et en meme temps, il montrait +cette delicatesse d'egards qui convient si bien a l'autorite souveraine. +Il ne lui arrivait jamais de faire en public, ni railleries, ni +reproches, ni menaces. Ouvert et sincere avec tous, il etait doue du la +memoire la plus heureuse des faits, des visages et des services rendus. + +Tel etait le souverain qui presidait aux destinees du la France, et qui +ravissait tous les grands genies de son entourage. + +D'Iberville, charme et gagne par tant d'amitie et de grandeur, +retourna a ses entreprises, plus devoue que jamais aux interets de la +Nouvelle-France et a la gloire de la mere patrie. + + + + [Illustration: Carte de Terre-Neuve.] + + TERRE-NEUVE. + + Ile de l'Amerique septentrionale, par 47 deg. 52m. de latitude et 55 deg. + 62m. de longitude. 600 kilometres du nord au sud et 295 kilometres, + largeur moyenne. Population 190,000 habitants. Capitale Saint-Jean. + Cotes dangereuses. Sur ces cotes, on trouve d'immenses quantites de + poissons. Cette ile offre une belle race de chiens a poils soyeux, + remarquables par leur force, leur taille et leur habilete a nager. + La France s'est fait donner, au traite de Paris, en 1763, le droit + de peche. Les etablissements francais sont au nord et a l'ouest. Il + est a remarquer que c'est le confluent des courants du sud et des + courants du nord, et c'est ce qui lui donne une si grande importance + pour les pecheries de la France. + + + +TROISIEME PARTIE + +EXPEDITION EN TERRE-NEUVE.--1696-1697. + +L'ile de Terre-Neuve est situee entre le 47e et le 52e degre de +latitude, et entre le 55e et le 70e de longitude; elle occupe toute +l'entree du fleuve Saint-Laurent, sur une etendue de 150 lieues de +longueur et de 90 lieues de largeur. + +Cette ile, signalee par Sebastien Cabot en 1497, sous Henri VII, fut +visitee en 1500 par un navigateur portugais nomme Cortereal. C'est de +la que viennent plusieurs noms portugais donnes a differents lieux: le +Labrador le Portugal-Cove, Bonavista, la baie des Espagnols, etc. + +Le capitaine Denis, de Dieppe, s'y rendit peu apres, et fit une carte de +l'entree du Saint-Laurent. + +En 1508, un autre Dieppois nomme Thomas Aubert y alla, dit-on, par ordre +du roi Louis XII. En 1523, Francois Ier y envoya Verazzani. Mais, a part +ces expeditions officielles, il y en eut bien d'autres dirigees par des +particuliers. On pense que depuis longtemps les Bretons et les Basques y +faisaient la peche. Ils avaient signale la presence d'un banc immense +ou l'on trouvait le poisson en abondance, et a chaque printemps les +pecheurs y venaient en grand nombre. Dix ans apres Verazzani, en 1534, +Philippe de Chabot, amiral de France, engagea le roi a reprendre le +dessein d'etablir une colonie francaise dans le nouveau monde, et il lui +presenta Jacques Cartier, marin tres habile de Saint-Malo, qui, le 10 +mai, debarqua au nord-est de Terre-Neuve, pres d'un cap qui avait ete +nomme Bonavista, peut-etre par Cortereal. Il conserve encore ce nom. + +Ce que nous avons a remarquer par rapport a cette ile, c'est qu'elle se +trouve au confluent de trois grands courants qui aboutissent au meme +point: d'une part, le Saint-Laurent vient precipiter ses glaces dans la +mer; de l'autre, les courants arrivent du nord avec leurs banquises ou +"icebergs", et vont s'attiedir dans une region temperee; et enfin le +Gulf-Stream, partant du golfe du Mexique, monte vers le nord en longeant +la cote orientale de l'Amerique. Il arrive charge d'une quantite +d'animaux marins, de mollusques et d'etres microscopiques. + +Au contact des eaux chaudes du Gulf-Stream, les masses de glaces venant +du nord se desagregent, fondent, et les rochers, les matieres solides +qu'elles contiennent s'en detachent et tombent au fond de la mer, tandis +que tous les animaux marins venus du sud sont saisis et detruits par +le froid. Leurs debris s'ajoutent aux amoncellements qui se forment et +s'elevent d'annee en annee dans le fond du golfe Saint-Laurent, et dont +le banc de Terre-Neuve est la principale partie. + +Ce qui est particulier a ces bancs, c'est qu'ils sont aussi le +rendez-vous d'une immense quantite de poissons qui viennent de toutes +les rives et de toutes les baies du nord. Ils y arrivent par millions, +occupant parfois une etendue de cent milles carres, sur plus de cent +pieds de profondeur; ils se dirigent vers ces confluents et sur les +bancs ou ils trouvent des eaux plus temperees et une nourriture assuree, +dans l'agglomeration des poissons de taille inferieure, qui ne peuvent +leur resister. + +Cette enorme quantite de poissons, reunis en bancs de plusieurs milles +carres sur des profondeurs si extraordinaires, ne peuvent nous etonner +lorsque nous savons que les harengs et les saumons produisent des cent +milliers d'oeufs, et la morue, des millions. La plus grande partie, +aneantie par la violence des flots, est dispersee par la mer, et des +auteurs pretendent que, sans cette dispersion, la masse produite serait +si grande qu'elle comblerait les courants d'eau de ce point de rencontre +jusqu'a rendre la navigation presque impossible. + +Quoi qu'il en soit, la morue en particulier offrait des ressources +inepuisables pour la nourriture des populations europeennes. En effet, +la morue est un poisson d'une grande dimension, fournissant une +nourriture forte et substantielle; appreciee du riche et du pauvre, elle +est demandee dans tous les pays; son huile est abondante et precieuse. +Enfin, par son agglomeration, elle rendait ces parages plus riches que +les plus grandes mines de l'Inde, du Perou et du Mexique. + +Aussi, peu d'annees apres Verazzani, les Anglais avaient etabli, sur +la cote orientale qui longeait Terre-Neuve, un nombre considerable de +stations de peche, entre lesquelles ils avaient place des communications +faciles, par des chemins coupee dans les bois. Les rives etaient +couvertes des habitations des pecheurs; en arriere, des fermes +d'exploitation etaient construites et avaient rapporte a leurs +possesseurs de grands capitaux. Les pecheries seules rendaient pres de +vingt millions par an, et les Anglais comprenaient qu'ils pouvaient, +avec Terre-Neuve, se rendre les maitres absolus du commerce le moins +dispendieux, le plus aise et le plus etendu de l'univers. + +M. d'Iberville, avec sa haute intelligence, avait compris les +consequences de ce monopole. Il les avait signalees a M, de Frontenac, +et, d'apres l'injonction du gouverneur, _il representa a la cour que le +commerce des Anglais dans Terre-Neuve pouvait les rendre assez puissants +pour s'emparer de la colonie francaise._. + +Il obtint donc de former une expedition pour attaquer les stations +anglaises. En meme temps, l'avis fut envoye a M. de Brouillan, +commandant de l'etablissement francais de Plaisance, au sud-ouest de +l'ile, de lui laisser tout pouvoir et de l'assister avec ses forces. + +Vers le commencement de l'annee 1696, M. d'Iberville revint au Canada +avec M. de Bonaventure, officier de marine: ils avaient deux vaisseaux. + +Il devait trouver reunis une centaine de Canadiens, qu'il avait formes, +les annees precedentes, aux entreprises les plus perilleuses. + +A son arrivee, il les enrola avec d'autres volontaires qui trafiquaient +avec les sauvages dans les pays les plus eloignes du centre. Leur +principal merite etait un courage et une hardiesse a toute epreuve: on +les appelait les coureurs de bois, mais ils avaient a rencontrer tant +d'obstacles et tant de dangers, que les memoires du temps disent qu'on +devait plutot les appeler des "coureurs de risques". + +M. d'Iberville, ayant choisi ses gens, fit annoncer a M. de Brouillan +qu'il le rejoindrait aux premiers jours de septembre. Il etait au milieu +de ses preparatifs, lorsque survint une cause de retard difficile a +eviter. Le gouverneur general, inquiet des progres des Anglais dans +l'Acadie, demanda a d'Iberville d'aller prendre part a l'attaque que +du fort ile Pemaquid, que les Bostonnais, comme nous l'avons deja dit, +avaient etabli au centre du pays des Abenaquis, amis devoues de la +France. De la, les Anglais menacaient sans cesse nos fideles allies. + +M. d'Iberville et M. de Bonaventure, commissionnes par M. de Frontenac, +arriverent a la baie des Espagnols le 26 juin 1696. La, ils trouverent +M. Beaudoin, missionnaire arrive recemment de France, qui avait reuni +quelques sauvages et qui voulait se joindre a M. d'Iberville. + +M. Beaudoin, dont le nom reviendra souvent dans ce recit, avait ete +mousquetaire dans les gardes du roi. Il entra, jeune encore, au +seminaire de Saint-Sulpice de Paris, et y resta plusieurs annees sous la +direction de M. Tronson; ensuite, il vint en Acadie, ou il evangelisa +les sauvages. + +Il etait alle chercher des ressources en France, l'annee precedente, +pour ses pauvres ouailles. S'etant presente a la cour, il fut prie +d'accompagner M. d'Iberville a Terre-Neuve. + +M. Beaudoin fut donc ainsi amene a faire cette expedition, et c'est a +lui que l'on doit surtout d'en connaitre les incidents. A son retour, il +en ecrivit une relation tres detaillee, et avec un si grand soin que +de La Potherie et le Pere de Charlevoix ont pu y trouver, pour leurs +ouvrages, les faits les plus circonstancies et les plus interessants. + +M. Beaudoin etait un homme qui avait conserve de son ancien etat une +vivacite et une resolution extraordinaires. Il dit, des les premieres +lignes de son journal: + + Nous avons trouve, en arrivant a la baie des Espagnols, des lettres + de M. de Villebon qui nous marquent que les ennemis nous attendent a + la riviere Saint-Jean. Dieu soit beni, nous somme resolus de les y + aller trouver. + +Au bout de quelques jours, c'est-a-dire le 14 juillet 1696, trois +vaisseaux de guerre anglais furent signales; d'Iberville alla aussitot +les attaquer. Avec son habilete ordinaire, il demata, de quelques volees +de canon, le plus grand des vaisseaux, le _New-Port_, et l'enleva a +l'abordage sans perdre un seul homme. Il se dirigea ensuite vers les +deux autres batiments, qui prirent la fuite et parvinrent a s'echapper, +grace a une forte brume. + +M. Beaudoin nous fait ici connaitre l'habilete du commandant et les +dispositions religieuses des hommes intrepides qu'il commandait. M. +d'Iberville avait fait fermer les sabords du _Profond_, et avait fait +coucher ses gens sur le pont, pour donner confiance au vaisseau anglais, +qui vint sans defiance aborder le _Profond_. Aussitot les sabords sont +ouverts, les hommes commencent la mousqueterie sur les deux vaisseaux +ennemis, dont l'un est bientot demate, et M. Beaudoin fait la remarque +qu'il avait bien espere que Dieu benirait ces braves Canadiens, qui +depuis le depart s'etaient approches tres souvent des sacrements. + +Apres cet incident, les commandants francais se dirigerent vers +Pemaquid, ou ils arriverent le 13 du mois d'aout. Dans le trajet, ils +avaient embarque avec eux deux cent cinquante sauvages allies, commandes +par M. de Saint-Castin et M. de Villebon, deux officiers places dans +l'Acadie. Le Pere Simon, missionnaire de l'Acadie, les accompagnait +comme chapelain. + +M. de Villebon, M. de Montigny et l'abbe de Thury se rendirent sur la +cote en canot avec les sauvages. Ils etaient suivis des vaisseaux, qui +aborderent. + +Le 15 aout, jour de l'Assomption, les troupes assisterent a la sainte +messe, et ensuite M. d'Iberville fit debarquer les mortiers et les +canons. On envoya un parlementaire au commandant de Pemaquid, qui +repondit a la sommation que "quand bien meme la mer serait couverte de +vaisseaux et la terre couverte d'Indiens, il ne se rendrait pas, a moins +d'y etre force." + +Dans la nuit, d'Iberville mit le temps a profit: il fit entourer le +fort de batteries. Le commandant, voyant qu'il ne pouvait pas resister, +demanda a capituler, ce qui fut accorde. + +Le fort avait une tres belle apparence; il etait de figure carree, avec +quatre tours enormes; il possedait un magasin de poudre creuse, dans +le roc, et une vaste place d'armes; les murailles avaient 12 pieds +d'epaisseur et de hauteur, et enfin il y avait 16 pieces de canon. + +On permit aux militaires anglais de s'embarquer sur les vaisseaux de +leur pays, et on leur fournit des provisions pour le voyage. + +Le but de l'expedition etait donc atteint: les Anglais etaient expulses, +et M. d'Iberville, craignant leur retour, fit demanteler le fort pour +qu'il ne put etre occupe de nouveau. + +Tout etant termine a Pemaquid, M. d'Iberville partit pour Plaisance, +ou il arriva le 12 septembre. A sa grande surprise, il trouva M. de +Brouillan parti. La cause de cette precipitation fut bientot connue: M. +de Brouillan, mecontent de voir d'Iberville a la tete de l'expedition +et ne voulant pas avoir a partager son commandement, avait leve l'ancre +avec tous ses vaisseaux pour se rendre a la ville de Saint-Jean, ou il +devait commencer l'attaque des possessions anglaises de Terre-Neuve. + +C'etait aller contre les ordres du roi et contre la promesse qu'il avait +faite a d'Iberville; c'etait meconnaitre imprudemment les sages avis que +lui avait donnes M. d'Iberville, qui pensait que cette expedition ne +pouvait etre faite par mer a cause des dangers de la cote et de la force +des courants, comme M. de Brouillan put bientot s'en convaincre. + +Arrive devant Saint-Jean, M. de Brouillan se mit en devoir de canonner +la place: mais il ne put se maintenir dans la rade, et fut entraine par +les courants six lieues plus bas au sud. Pour reparer le mauvais effet +de cet insucces, il debarqua ses troupes et s'empara de quelques +stations insignifiantes, puis il revint a Plaisance, irrite de se +trouver en defaut vis-a-vis de d'Iberville. + +C'est alors qu'arriverent bien des contradictions, dont le Pere +Charlevoix nous donne l'explication d'apres M. Beaudoin. Il nous dit que +M. de Brouillan etait un honnete homme, intelligent et d'une bravoure +incontestable, mais il etait inexperimente dans les expeditions de +ce genre, et il ne pouvait recevoir d'avis parce qu'il etait d'une +susceptibilite extraordinaire sur la question de son autorite. + +M. d'Iberville, qui ne connaissait pas encore a quel homme il avait +affaire, chercha a l'eclairer. Il lui dit d'abord que l'occasion d'agir +n'etait pas encore perdue, que l'hiver etait le temps le plus propice, +parce que les Anglais ne seraient plus sur leurs gardes et ne seraient +pas appuyes par les flottes du printemps. Il lui representa encore que +l'abord des cotes etait impossible, a cause des courants, ainsi que M. +de Brouillan avait pu le reconnaitre lui-meme; que les recifs etaient +nombreux, tres dangereux et peu connus des pilotes francais. + +Tout le monde savait, en outre, que le trajet par mer etait bien plus +long a cause de la multitude des baies et des criques, tandis que, par +terre, il etait beaucoup plus court, et se trouvait, de plus, facilite +par toutes les voies de communication que les Anglais avaient etablies +depuis longtemps entre leurs stations, a travers les bois. + +Tout cela etait si raisonnable que, si M. de Brouillan avait voulu y +preter l'oreille, il s'y fut rendu aussitot. Mais il ne voulut rien +entendre, et, sans tenir compte des sages avis d'Iberville, il lui +declara qu'il ne reconnaissait qu'une seule maniere d'enlever la place: +c'etait par mer et par les ressources que lui offraient les vaisseaux +dont il disposait, M. de Brouillan termina en disant a d'Iberville +d'agir a sa guise, mais qu'il lui enlevait le commandement des +Canadiens, et que desormais ils seraient sous les ordres du capitaine +des Muys. + +Quoique M. d'Iberville fut afflige de cette decision et qu'il souffrit +d'abandonner ceux qu'il avait formes et toujours conduits avec lui, il +etait dispose cependant a se soumettre, par respect pour l'autorite; +mais il n'en fut pas de meme des Canadiens. A peine eurent-ils +connaissance de cette mesure qu'ils jeterent les hauts cris, disant +qu'ils s'etaient engages a d'Iberville, et qu'ils l'avaient recu comme +commandant de M. de Frontenac. Ils ajouterent que s'ils ne devaient pas +l'avoir pour chef, ils etaient decides a se retirer et a retourner dans +leurs foyers. + +M. de Brouillan n'epargna ni remontrances, ni exhortations; mais voyant +qu'il ne devait rien obtenir de ces braves gens, et sachant bien qu'il +ne pourrait reussir sans leur secours, il changea sa decision, et envoya +M. de Muys dire a d'Iberville qu'il garderait son commandement. + +De plus, il consentit a ce qu'il allat par terre, et enfin il reconnut +que le butin de Saint-Jean devait etre partage, non par moitie, mais +en rapport avec les frais que d'Iberville avait faits pour cette +expedition; ce qui etait tout a fait juste. + +Ils partirent chacun de son cote: M. de Brouillan par mer, M. +d'Iberville par terre. Ils devaient se reunir au port de Rognouse, a +quelques lieues au sud de Saint-Jean. M, l'abbe Beaudoin accompagnait +les Canadiens; il fit tout le voyage a pied, en un mot, en raquettes, +comme les combattants; il assista a tous les engagements, et c'est ainsi +qu'il a pu recueillir tous les faits qu'il a consignes dans le recit si +interessant que l'on retrouve dans les ouvrages de M. de La Potherie et +du Pere Charlevoix. + +M. d'Iberville partit de Plaisance le 1er novembre. Il parcourut un +terrain marecageux, a demi gele et ou il trouva bien des difficultes; +mais ce trajet avait aguerri ses gens et les avait habitues a la marche. +Il arriva a Rognouse le 12 de novembre et y trouva M. de Brouillan, qui +voulut essuyer encore d'une nouvelle contradiction: il declara donc +a d'Iberville qu'il ne lui accorderait que la moitie des prises de +Saint-Jean. + +Cette decision fut si mal recue, que M. de Brouillan vit qu'il etait a +craindre que M. d'Iberville ne se retirat avec ses gens, qui voulaient +le suivre a tout prix. Il changea alors de langage, et il declara qu'il +se desistait. + +Aussitot d'Iberville prit les resolutions qu'il jugea les meilleures: +c'etait d'attaquer par terre les stations ou l'on avait un facile acces +par les habitations. Apres avoir pris les provisions du _Profond_, il le +fit partir pour transporter les prisonniers, tandis que lui-meme n'en +avait plus besoin, puisque le gouverneur le laissait operer par terre. + +Mais ici, il y eut encore un changement inopine. Le _Profond_ etant +parti, M. de Brouillan ne craignit plus que d'Iberville en profitat pour +se retirer s'il etait mecontent; alors il declara que tous les Canadiens +seraient sous ses ordres et que les volontaires iraient ou ils +voudraient avec M. d'Iberville. + +Le Pere Charlevoix nous fait admirer le noble caractere de d'Iberville. +Sans aucune reclamation ni plainte, il supporta en silence cette +nouvelle incartade. Il prit le parti de patienter encore et de laisser +le gouverneur seul dans son tort. Il ne craignait qu'une chose: c'etait +de n'avoir pas assez d'autorite sur ses gens pour les empecher de se +revolter apres tant de palinodies. + +Cette moderation fit reflechir M. de Brouillan, et, tres inquiet du ce +qui arriverait s'il etait prive du concours de d'Iberville, il chercha +encore une fois a se debrouiller en envoyant quelqu'un pour declarer +qu'il revenait sur sa decision. C'etait la troisieme ou quatrieme +reconciliation. + +M. Beaudoin fait cette reflexion: "J'aurais, je vous avoue, Monseigneur, +voulu etre bien loin dans tous ces grabuges, etant ami de ces messieurs, +qui m'ont fait mille fois plus d'honneur que je ne merite. Nonobstant +cela, j'aurais eu au moins autant de peine que le sieur d'Iberville a +consentir a tout ce qu'il a accorde au sieur de Brouillan. Ces messieurs +sont un peu d'accord; mais j'apprehende que cela ne dure pas." + +Les Canadiens partirent alors avec M. d'Iberville pour aller reconnaitre +la place en remontant vers le Fourillon, station qui est a six lieues de +Saint-Jean. + +Au second jour, ils virent un vaisseau marchand de 100 tonneaux, qu'ils +emporterent du premier choc. L'equipage prit les chaloupes et s'enfuit +dans les bois. + +M. d'Iberville les poursuivit et s'empara de vingt hommes, avec le +capitaine du vaisseau qui les accompagnait. Plus loin, il enleva trente +Anglais, a l'endroit appele le Petit-Havre. Ensuite, les Canadiens +traverserent a mi-corps une riviere tres rapide, et emporterent des +retranchements tout a pic, ou ils mirent hors de combat trente-six +Anglais. C'etait le 28 novembre. + +Ils se mirent alors en marche pour approcher de Saint-Jean. M. Beaudoin +a decrit cette marche en temoin oculaire: + +M. de Montigny marchait a trois cents pas en avant avec trente +Canadiens; M. d'Iberville et M. de Brouillan suivaient avec le corps +principal. + +Apres deux heures de marche, l'avant-garde signala quatre-vingts ennemis +retranches derriere des troncs d'arbres et des quartiers de roche. +Aussitot M. de Montigny fit arreter sa troupe et se disposa a la lancer +sur les retranchements. M. l'abbe Beaudoin harangua les hommes; il les +excita a donner leur vie en braves. Ils s'agenouillerent et ils recurent +l'absolution generale, puis chacun jeta ses hardes et se tint pret a +s'elancer. + +M. de Montigny ayant mis l'epee a la main, s'avanca a la tete pour +attaquer les ennemis au centre; M. d'Iberville devait les prendre Par +la gauche, et M. de Brouillan par la droite. La lutte fut acharnee, et, +malgre leur nombre inferieur, les Francais montrerent admirablement leur +superiorite dans l'emploi des armes et dans la rapidite des mouvements. +Au bout d'une demi-heure, les ennemis, apres des pertes enormes, +durent aller se refugier dans deux redoutes qui couvraient la porte +de Saint-Jean, et la fusillade recommenca; mais voyant qu'ils etaient +encore trop imparfaitement abrites dans les redoutes, ils se retirerent +dans le fort principal, qui etait bastionne et palissade. Ce fort +renfermait une vingtaine de canons qui dominaient la ville. En ce moment +une centaine d'Anglais s'etant jetes dans une embarcation, profiterent +d'un vent favorable pour gagner la haute mer; mais dans le desordre de +l'embarquement, ils eurent cinquante des leurs blesses a mort. + +M. Beaudoin fait remarquer la superiorite des Canadiens dans toutes ces +rencontres. Les gens de M. de Brouillan auraient eu besoin d'une ou deux +campagnes avec les Iroquois pour savoir se couvrir des ennemis, et pour +savoir les surprendre. Si les Canadiens sont plus aguerris, c'est qu'ils +l'ont appris a leurs depens dans leurs rencontres avec les sauvages. Ils +savent qu'il ne faut jamais s'epargner dans ces expeditions ou tout +est a l'aventure; qu'il vaut mieux se faire tuer que de rester blesse, +expose a tomber ainsi au pouvoir d'ennemis implacables, ou a mourir +d'epuisement au milieu des frimas. + +Il fallut songer a faire le siege de la citadelle, qui avait deux cents +hommes de garnison bien equipes, et qui voyait deux vaisseaux de guerre +arriver a son secours. + +Les Canadiens commencerent par bruler toutes les maisons qui occupaient +les approches du fort, et le fort, completement demasque, apparut avec +toutes ses defenses. + +Ce fort, situe sur une hauteur au nord-ouest, etait flanque de quatre +bastions et entoure d'une palissade garnie de canons. Au centre +s'elevait une tour a deux etages, egalement garnie de canons. M. de +Brouillan, voyant l'attitude determinee des assieges et leurs moyens +de defense, envoya chercher les mortiers, que l'on avait laisses a +Bayeboulle, et le lendemain il commenca la canonnade. + +Le gouverneur, esperant toujours l'arrivee des vaisseaux qui louvoyaient +en haute mer, envoya, le 30 novembre, jour de saint Andre, un +parlementaire demander un delai. Le commandant francais, comprenant son +intention, refusa cette demande, et le gouverneur, renoncant a toute +esperance de secours, se decida a signer la capitulation. + +M. de Brouillan n'eut aucun egard aux services rendus par M. +d'Iberville. Il ne lui laissa prendre aucune part aux decisions qui +precederent la capitulation, et il la signa sans lui. Ce procede parut +tout a fait inconvenant a M. Beaudoin, qui remarque que M. d'Iberville +avait eu au moins autant de part a la prise de la place que M. de +Brouillan. + +M. d'Iberville ne fit aucune observation. Il se reservait de faire +connaitre plus tard ce qu'il pensait de tous ces manques d'egards. + +Voici quels etaient les termes de la reddition de la place: + +On convint: 1 deg. que la place se rendrait a deux heures de l'apres-midi; +2 deg. que le gouverneur et ses hommes sortiraient sans armes, qu'ils +auraient la vie sauve et conserveraient ce qu'ils portaient sur eux; 3 deg. +qu'on leur fournirait deux batiments et des vivres pour retourner en +Angleterre. + +Les Francais avaient fait 300 prisonniers et ils avaient trouve 62,600 +quintaux de morue, ce qui, joint aux prises recentes, portait le butin +jusqu'a ce jour a plus de 110 mille quintaux. + +Saint-Jean est un beau havre pouvant recevoir deux cents vaisseaux. Son +entree est de la largeur d'une portee de fusil; elle est dominee par +deux montagnes tres hautes, avec une batterie de huit canons. Outre +cela, il y avait trois forts, comme nous l'avons vu plus haut. + +Les fermes, qui suivirent la destinee du fort, etaient au nombre de +soixante et occupaient une demi-lieue le long de la rade. + +Comme on ne pouvait occuper cette ville, il fallut demolir les forts et +bruler les habitations. On conserva quelques maisons pour le soin des +malades qu'on ne pouvait transporter. + +Le bruit de cette prise se repandit dans toutes les stations anglaises, +et y mit la plus grande consternation. + +Apres cet exploit, M. de Brouillan, se trouvant accable de fatigue, se +decida a retourner a Plaisance, laissant a d'Iberville tous les honneurs +et les soucis de l'expedition. + +"Le 23 decembre, apres ma messe, dit M. Beaudoin, etant aupres du feu, +avec M. d'Iberville, M. de Brouillan vint lui dire qu'il etait incapable +de le suivre dans les voyages sur la neige, telle que doit etre la +guerre qu'il a eu a faire tout l'hiver, et qu'il veut ramener son monde +a Plaisance par le chemin que d'Iberville avait suivi pour venir a +Rognouse. M. d'Iberville, voyant qu'il paraissait accable de fatigue +et excede de tous les mecomptes qu'il s'etait attires par sa faute, ne +tenta point de le dissuader, et lui fit ses adieux dans les meilleurs +termes. M. de Brouillan partit alors a travers les neiges, qui etaient +tres hautes, ayant avec lui quatre Canadiens qui devaient lui battre le +chemin." + +On etait arrive a la fin du mois de decembre. + +Avant de se remettre en marche, M. d'Iberville prit soin de faire +celebrer la grande fete de Noel a ses Canadiens, qui etaient aussi +fervents chretiens qu'intrepides combattants. Il y eut solennite +religieuse, grace a la presence de M. Beaudoin, et du Pere Simon qui +l'assistait: messe de minuit, grand'messe du jour avec fanfares et +sonneries des clairons, coups de canons et pieces d'artifices. C'est +ainsi que l'on arriva au mois de janvier 1697. + +D'Iberville, qui avait conserve tous ses hommes, se disposa a continuer +sa marche au nord. Il envoya en avant de Montigny, qui s'empara de deux +stations importantes; Kividi et Portugal Cove. Il sa saisit aussi d'une +chaloupe qui venait de Carbonniere, et il fit cent prisonniers. + +Pendant ce temps, un autre lieutenant de d'Iberville, M. de La Perriere, +s'empara de Tascove et du cap Saint-Francois, a l'extremite de la baie +de la Conception. D'Iberville suivait avec le corps principal; il prit +80 chaloupes, et se rendit maitre de 35 lieues de pays sur le cote sud +de la baie de la Conception. + +Apres avoir reuni tout son monde, il se disposa a occuper l'autre cote +de la baie; mais avant de partir, il fit fabriquer des raquettes pour +ses gens. Depuis plusieurs jours la neige etait tombee en si grande +quantite que les sauvages disaient n'avoir jamais rien vu de semblable +en Canada: elle atteignait dans les vallees jusqu'a vingt pieds de +hauteur. + +Nous n'avons pas besoin de decrire longuement les raquettes dont les +Canadiens avaient tire tant d'avantages dans leur expedition de la baie +d'Hudson. On les nommait ainsi parce qu'elles avaient a peu pres la +forme des raquettes du jeu de paume, seulement, elles etaient plus +grandes. On les attache sous le pied avec une double courroie qui Part +du centre de la raquette et qui fixe le pied tres solidement. Avec cet +appareil, un homme exerce peut franchir les neiges les plus epaisses +sans enfoncer, et avec une singuliere rapidite. + +On partit le 18 janvier, de Montigny marchant toujours en avant; et deux +jours apres, grace aux raquettes, on arriva a trente lieues de distance, +sur la cote nord, pres du fort de Carbonniere et en face de l'ile +du meme nom. C'est la que se trouvait l'une des stations les plus +importantes des Anglais. + +On navigua plusieurs jours en vue de l'ile, en attendant un moment +favorable pour debarquer. + +Le chevalier s'empara d'abord de plusieurs chaloupes des habitations +voisines, et les mit aussitot en bon etat. + +Apres plusieurs tentatives, on vit qu'il fallait renoncer a cette +expedition. L'ile etait inabordable; toute la cote est revetue de +rochers a pic d'une grande hauteur; le seul endroit au niveau de +l'eau est entoure d'une batture qui est pleine de perils pour les +embarcations, et qui n'est accessible qu'aux pilotes de l'ile. + +Voyant ces difficultes, le chevalier ne perdit pas son temps. Il +debarqua ses troupes sur la terre ferme, et, au bout de quelques jours, +les Francais s'etaient empares de toutes les stations qui occupaient le +nord de la baie de In Conception. + +Le chevalier commenca par le Havre-de-Grace, l'un des plus anciens +etablissements des Anglais. Il y trouva 100 hommes et 7,500 quintaux de +morue, et des bestiaux en grande quantite. On prit ensuite Porte-Grave +avec 116 hommes et 10,000 quintaux de morue; Mosquetti, le poste de +Carbonniere, en terre ferme, avec 220 hommes et 22,500 quintaux de +morue; New Perlican, Salmon Cove et Bridge, avec 70 hommes et 6,000 +quintaux de morue. Apres quoi, M. d'Iberville, se dirigeant dans le +nord, arriva a la station de Bayever, dont il s'empara. La, il fit 80 +hommes prisonniers et prit 11,000 quintaux de morue. Deux lieues plus +haut, a Colicove, il trouva encore un grand nombre d'animaux. + +Il y avait la des fermes magnifiques, et plusieurs fermiers possedaient +des cent mille livres de capital. Les habitants, fuyant a son approche, +s'etaient refugies au Havre Content, situe a l'extremite nord de la +baie suivante, nommee la baie de la Trinite. M. d'Iberville s'y rendit +aussitot et obtint que l'on capitulat. Quatre-vingts habitants, venus de +differents points, s'y trouvaient avec leurs femmes et leurs enfants. + +Au Havre Content, M. Deschauffours, gentilhomme acadien, fut etabli avec +dix hommes de garnison. + +Dans toute cette expedition, cent vingt-cinq Canadiens s'emparerent, en +cinq mois, d'une etendue de pays de 500 lieues carrees, apres une marche +de plus de deux cents lieues; ils firent 700 prisonniers et tuerent 200 +hommes, n'ayant subi eux-memes que peu de pertes, et ils ne saisirent +pas moins de 190,000 quintaux de morue. + +Apres la prise de Havre Content, M. d'Iberville, ayant su que les gens +de Carbonniere, de Porte-Grave et de Bridge, auxquels il avait laisse +la vie sauve, avaient forme le projet de se refugier a l'ile de +Carbonniere, contre la parole qu'ils avaient donnee, revint aussitot sur +ses pas pour les maintenir dans l'obeissance. Il lui fallut passer a +travers les bois et par les chemins les plus difficiles. "On avait a +chaque instant a traverser a mi-jambe dans l'eau, qui n'est pas trop +chaude en cette saison", dit M. Beaudoin. En effet, on etait au 10 +fevrier. Mais a Carbonniere, les gens se dedommagerent de leurs fatigues +en faisant venir de la viande fraiche du Havre-de-Grace, ou, comme nous +l'avons dit, il y avait des bestiaux en grande quantite. M. d'Iberville, +pour terminer la conquete de toute l'ile, songea des lors a se rendre a +Bonavista, qui est a 100 lieues au nord de Carbonniere, mais auparavant +il voulut traiter d'echange avec les Anglais de l'ile de Carbonniere. + +Ceux-ci repondirent en demandant un Anglais pour un Francais et trois +Anglais pour un Irlandais. Ils etaient irrites contre les Irlandais, +qu'ils regardaient comme leurs sujets et qu'ils avaient trouves dans les +rangs de leurs adversaires. Mais cette demande n'eut pas de suite parce +qu'elle fut eludee par les Francais. + +Sur ces entrefaites, vers le 14 fevrier, on vit revenir les quatre +Canadiens que M. de Brouillan avait emmenes avec lui, a la fin de +decembre, pour le conduire par terre de Saint-Jean a Plaisance. Ces +braves gens revenaient partager les dangers et les fatigues de leurs +compagnons d'armes. "Ils nous apprirent, dit M.. Beaudoin, que M. de +Brouillan, arrive a Bayeboulle, a 15 lieues de Saint-Jean, se trouva +tellement accable de fatigue et decourage, qu'il se refusa absolument +a continuer par terre, ou il n'avait que 25 lieues a faire, et qu'il +prefera s'embarquer a Bayeboulle, ce qui faisait une difference de plus +de 100 lieues a parcourir par mer." + +"M. d'Iberville eut bientot occasion de prendre ce chemin de terre, +qui paraissait impraticable a M. de Brouillan et a messieurs les +Plaisantins, ajoute M. Beaudoin. Il est vrai qu'il n'est pas aussi beau +que celui de Paris a Versailles, mais on peut le faire en quatre jours +en marchant d'un bon pas." M. d'Iberville voulait, avant de continuer +son expedition, revenir a Plaisance pour avoir des nouvelles de France, +d'ou il attendait l'escadre qui lui avait ete promise pour se rendre a +la baie d'Hudson. Enfin, "il avait peut-etre a prendre des munitions, et +moi des hosties," nous dit M. Beaudoin, qui l'accompagna dans ce trajet +de quelques jours. + +Cette expedition avait fait connaitre aux Francais toutes les ressources +de ce pays; ils avaient appris, par la pratique des Anglais, qui etaient +de grands chasseurs, la distance qui les separait des possessions +francaises et les voies praticables qui y conduisaient. + + + + [Illustration: Carte des baies....] + + PORT DE PLAISANCE DANS L'ILE DE TERRE-NEUVE. + + La baie de Plaisance a 25 lieues de largeur a son entree et 50 + lieues de profondeur. C'etait la residence du gouverneur francais, + M. de Brouillan. + + + +Ainsi, du fond de la baie de la Trinite, ou d'Iberville avait pris +New Perlican, Bayever, Bridge, etc., jusqu'au fond de la baie meme de +Plaisance, a l'endroit que l'on appelait le port de Cromwell, il n'y a +qu'une lieue a traverser, tandis qu'en allant par mer, on trouverait 150 +lieues de parcours. + +M. d'Iberville s'etait donc rendu a Plaisance au mois d'aout 1697 pour +avoir des nouvelles; et, en attendant, il preparait l'expedition +de Bonavista, comme nous l'avons dit plus haut, pour consommer la +destruction des etablissements de Terre-Neuve. + +Au bout de quelques semaines, les gens que d'Iberville avait laisses +sur les cotes pour detruire ce qui restait des possessions anglaises, +vinrent le rejoindre a Plaisance avec M. d'Amour de Plaine, leur +commandant. + +Toute la troupe de M. d'Iberville se trouvait reunie autour de lui. Il y +avait plusieurs gentilshommes canadiens, quatre officiers des troupes du +roi, et enfin des hommes signales par les exploits les plus aventureux. + +C'etait la plus intrepide reunion que l'on vit jamais en Canada. Choisis +parmi les meilleurs, M. d'Iberville, dans sa nouvelle expedition, les +avait formes encore a affronter les plus grandes fatigues. Nous aimons a +rappeler ici les noms qui nous ont ete conserves dans les relations, et +dont plusieurs sont encore dignement portes en Canada: + +Le capitaine des Muys, MM. de Rancogne, d'Amour de Plaine, de Montigny, +de Bienville, frere du commandant, Boucher de La Perriere, Deschauffours +l'Hermite, Dugue de Boisbriant, et enfin Nescambiout, le chef des +Abenaquis, qui alla a Versailles quelques annees apres. Il fut presente +au roi et recut un sabre d'honneur. + +Cette derniere campagne ne les avait pas seulement aguerris, elle leur +avait procure l'abondance. Ils n'en abusaient pas, etant soumis a la +plus stricte discipline, mais ils en profitaient pour se preparer aux +eventualites de l'avenir, achetant des armes excellentes, des vetements +et les fourrures necessaires pour les rudes climats du Nord. + +Mais ce riche butin amena des difficultes auxquelles on etait loin de +s'attendre. + +M. de Brouillan fit connaitre de la maniere la plus formelle qu'il +pretendait participer aux benefices d'une expedition dont il n'avait +pas voulu partager les dangers. M. d'Iberville, tout en reconnaissant +l'injustice de cette reclamation, etait dispose a ceder, par respect +pour l'autorite; mais il n'en fut pas de meme de ses gens, qui +refuserent d'ecouter de telles pretentions. Ils declarerent que si le +gouverneur voulait avoir sa part, il n'avait qu'il aller la chercher +lui-meme dans les stations ou il restait quelque chose. Ils citaient +parmi celles-ci le port de Rognouse, ou on savait qu'il y avait cent +hommes, de defense avec des provisions abondantes. + + + + [Illustration: Les navires...] + + QUATRIEME EXPEDITION A LA BAIE D'HUDSON. + + Les batiments etaient au nombre de trois principaux: d'Iberville + commandait le _Pelican_, vaisseau de 50 canons et de 150 hommes + d'equipage; M. de Serigny, le _Profond_, et M. de Boisbriand, le + _Wesph_. L'equipage etait reparti sur deux autres petits batiments, + le _Palmier_ et _l'Esquimau_, charges de vivres. L'escadre avait, + outre les hommes d'equipage, 250 combattants. Les batiments etaient + approvisionnes de tout ce qui etait necessaire pour cas expeditions + du nord: des mousquets, des haches d'armes, des harpons, des + grappins, des couvertures de laine, des fourrures, des armes + particulieres pour combattre les baleines. La navigation avait cela + de particulier que jusqu'a l'entree de la baie d'Hudson, on pouvait + rencontrer les glaces venant du pole, tandis que, plus loin, ces + glaces diminuaient a cause de la chaleur du Gulf-Stream, qui quitte + les cotes de l'Amerique en cet endroit pour traverser l'Atlantique. + + + +M. de Brouillan, irrite, fit emprisonner quelques-uns des opposants, +et chercha a separer M. de Montigny de M. d'Iberville. Cela poussa +d'Iberville aux dernieres limites du mecontentement. + +On ne sait ce qui aurait pu resulter de l'entetement de M. de Brouillan +et de l'indignation du capitaine canadien, lorsque arriva un evenement +qui changea toutes choses. + +M. de Serigny, frere du chevalier, arriva de France le 15 du mois de +mai 1698. Il conduisait une escadre qui apportait les ordres les plus +pressants de se rendre a la baie d'Hudson. + +La cour ayant appris que Terre-Neuve etait conquise presque entierement, +enjoignait a M. d'Iberville de se rendre aussitot a la haie d'Hudson. +On pensait que M. de Brouillan suffirait a completer la conquete par la +prise de Bonavista. + +Ainsi finit l'oeuvre de M. d'Iberville en Terre-Neuve et il ne lui resta +plus qu'a prendre conge de l'irascible gouverneur. + +Apres cela, M. Beaudoin enumere le resultat de cette annee de combats. +Il nous fait remarquer que 125 hommes, en si peu de temps, avaient +occupe pres de 500 lieues carrees de territoire, avaient pris trente +stations, fait plus de 1,000 prisonniers, tue 200 hommes, et saisi tant +de milliers de quintaux de morue, sans avoir eprouve d'autre accident +que deux hommes blesses. + +Le pieux missionnaire ajoute qu'il benit le Seigneur d'avoir assiste les +Francais, qui avaient presque tous la crainte de Dieu, tandis que leurs +ennemis etaient de moeurs abominables. + +Ces Anglais avaient cependant de bonnes qualites: ils etaient des hommes +actifs et habiles dans l'exploitation des pecheries et des chasses; mais +ils n'avaient rien des qualites militaires, et ils etaient incapables de +resister a des combattants intrepides comme les Canadiens. + +De plus, Dieu ne pouvait les favoriser: ils ne faisaient aucune +religion, n'ayant pas meme de ministre avec eux, Ils etaient, dans leur +conduite, pires que les sauvages, abandonnes a l'ivrognerie et a tous +les desordres. + +M. Beaudoin donne ensuite remuneration des stations prises par les +Francais, et il les met sous trois divisions distinctes: + +Celles prises par M. de Brouillan seul, avant l'arrivee d'Iberville; +celles prises par M. de Brouillan reuni a M. d'Iberville; et enfin les +stations prises par M. d'Iberville seul, avec le nombre des habitants de +chaque place, les chaloupes qu'ils y ont trouvees, et le poisson qu'ils +y prennent chaque annee. + +Il y en a dix dans la premiere categorie, trois dans la seconde, et +vingt-trois dans la troisieme. + +Il est a remarquer que M. de La Potherie, qui copie l'enumeration, a +omis de faire cette distinction, de maniere qu'on ne peut comprendre ce +qu'il a voulu dire en cet endroit. + +Voici la liste donnee par M. Beaudoin: + +1 deg. Stations prises par M. de Brouillan avec ses gens: Rognouse, +Tremousse, Forillon, Caplini Bay, Cap Reuil, Brigue, Tothcave, +Bayeboulle, Aigueforte--490 pecheurs, 54 habitants, 71 chaloupes prises, +25,000 quintaux de morue; + +2 deg. Celles prises par M. d'Iberville et M. de Brouillan reunis: le +Petit-Havre, la ville de Saint-Jean, le fort de Kividi--420 pecheurs, 82 +habitants, 150 chaloupes, 75,000 quintaux de morue; + +3 deg. Stations prises par M. d'Iberville seul: 1 deg. dans la baie de la +Conception et la haie de la Trinite: 2 deg. de Portugal Cove, Havremon, +Quinscove, Havre-de-Grace, Mousquit, Carbonniere, Croques Coves, Kelins +Cove, Fresh Water, Bayever, Vieux Perlican, Lance-Arbre, Colicove, New +Perlican, Havre Content, Arcisse, la Trinite.--1,138 pecheurs, 149 +habitants, 214 chaloupes, 113,800 quintaux de morue. + +Total: 2,048 pecheurs, 285 habitants, 435 chaloupes, 263,900 quintaux de +morue. + +Apres le depart de M. d'Iberville, M. de Brouillan se trouva delivre +d'une grande preoccupation: il lui semblait qu'il serait plus en mesure +d'exercer ses prerogatives, et de prouver qu'il n'avait pas besoin de +partager son autorite. Mais les annees suivantes ne lui furent pas +favorables, et on 1698 les Anglais etaient revenus occuper sans +resistances toutes les stations de la cote orientale. + +M. de Brouillan ayant ete nomme au gouvernement de l'Acadie, fut +remplace par M. de Subercase. Ce dernier se decida d'attaquer les +stations anglaises, ce qu'il opera, avec le commandant de Montigny, en +janvier 1707. Ils avaient reuni 450 hommes. Ils prirent plusieurs postes +et detruisirent tous les environs de Saint-Jean. L'annee suivante, M. de +Saint-Ovide, neveu de M. de Brouillan, alla, avec 125 hommes et M. +de Cortebelle, occuper le pays; ils enleverent Saint-Jean, et se +preparaient a de nouvelles excursions, lorsque le gouverneur de +Plaisance les rappela, parce qu'il avait appris que les Anglais se +preparaient a l'attaquer avec 2,000 hommes. + +Les succes furent ainsi partages dans le cours du XVIIIe siecle; les +Anglais finirent par consolider leur occupation, mais ils consentirent a +laisser aux pecheurs francais quelques points sur la cote. Il ne reste +plus aujourd'hui a la France que deux iles au sud de Terre-Neuve, +Saint-Pierre et Miquelon, qui sont aujourd'hui le contre d'une +exploitation considerable. + +En 1745, la peche occupait chaque annee dix mille hommes avec 500 +navires de Bayonne, de Saint-Jean de Luz et du Havre-de-Grace. + +Aujourd'hui les pecheries ont une importance plus grande que jamais. +Chaque annee, pres de cent quatre-vingt-dix batiments viennent se fixer +sur le banc de Terre-Neuve. Ils ne doivent pas, d'apres les traites, +avancer a plus de vingt lieues du rivage, mais cela suffit pour la +peche. Ils trafiquent avec les riverains de Terre-Neuve, qui leur +apportent le menu poisson qui doit servir d'amorce. Pas moins de +vingt-cinq a trente mille pecheurs, largement retribues, sont ainsi +employes a la peche. Cette occupation est une ecole tout a fait +precieuse pour la preparation de la marine francaise. Aussi le +gouvernement donne-t-il a chaque batiment une prime considerable. + +Tel est l'etat actuel des pecheries francaises en Amerique, et l'on ne +doit pas oublier la part que d'Iberville a prise au developpement de +cette precieuse industrie. + + + + +QUATRIEME PARTIE + + + +IV EXPEDITION A LA BAIE D'HUDSON. + +Tous les preparatifs etant termines a Plaisance et les equipages de +l'escadre ayant ete completes, on mit a la voile le 8 juillet 1697, +et l'on avanca par un vent du sud-ouest. D'Iberville commandait le +_Pelican_, vaisseau de 50 canons et de 150 hommes d'equipage. M. de +Serigny commandait le _Profond_ et M. de Boisbriant le _Wesph_. +Ces officiers avaient parcouru plusieurs fois les mers du Nord et +connaissaient la baie d'Hudson. Enfin, les hommes de guerre qui les +secondaient, avaient ete deja leurs compagnons. + +Outre M. d'Iberville et ses deux freres, M. de Serigny, et de Bienville, +age seulement de quatorze ans et frere cheri d'Iberville, il y avait +leur cousin de Martigny, fils de leur oncle, Jacques Le Moyne; les +deux MM. Dugue de Boisbriant, de La Salle, de Caumont, le chevalier de +Montalembert, de la compagnie du marquis de Villette, M. de La Potherie, +qui a publie plusieurs volumes pleins d'interet sur la Nouvelle-France +et sur les evenements dont il avait ete temoin; MM. de Grandville et de +Ligonde, gardes de la marine; Chatrier. Saint-Aubin, Jourdain et Vivien, +pilotes, La Carbonniere de Montreal, Saint-Martin, etc.; enfin, Jeremie, +qui a laisse une relation assez complete de tous ces evenements. Ils +avaient avec eux un aumonier. D'Iberville avait toujours soin d'en +associer a toutes ces entreprises, ou il fallait toujours etre pret a +donner sa vie pour le service de Dieu et du roi. Cet aumonier etait +M. Fitz-Maurice, de la famille des Kieri en Irlande, dont d'Iberville +estimait tout particulierement le merite et le zele infatigable. Il +devait rendre les plus grands services, et il etait destine a subir de +grandes fatigues. + +L'equipage etait reparti sur cinq navires: le _Pelican, le Palmier, +le Wesph, le Profond_, et un brigantin nomme _l'Esquimau_, charge +de vivres. L'escadre reunissait, outre les hommes d'equipage, 250 +combattants. Les batiments etaient approvisionnes de tout ce qui etait +necessaire pour ces expeditions du Nord; des mousquets, des haches +d'armes, des harpons, des grappins pour fixer les navires sur les glaces +lorsqu'on ne pouvait plus naviguer, des couvertures de laine et des +fourrures pour les jours les plus froids, des armes particulieres pour +combattre les baleines, qui naviguaient par legions dans le nord, et +pour s'emparer de ces populations d'amphibies qui couvraient les rivages +parfois jusqu'a perte de vue; sans compter les armes de chasse pour +attaquer ces tribus d'oiseaux si nombreux, non encore decimes par les +chasseurs: les oies, les outardes, les pingouins, les mouettes, les +goelands. + +De Plaisance, on longea l'ile pour se rendre sur la cote orientale. On +passa devant le cap Sainte-Marie, devant lu cap de Rase au sud de l'ile, +puis on remonta le long du banc de Terre-Neuve. M. d'Iberville avait +recu l'instruction de courir des bordees sur cette cote; mais des +brumes tres epaisses s'etant elevees, ces instructions ne purent etre +observees, et l'escadre se dirigea aussitot vers le nord. + +Le 17 juillet, neuf jours apres le depart, l'escadre ayant passe le cap +Saint-Francois et le cap Bonavista, on se trouva pres de Belle-Isle, +en face de l'embouchure du fleuve Saint-Laurent et par le 52e degre de +latitude. + +On commenca a rencontrer quelques glaces derivant vers le sud, mais ce +n'etait rien en comparaison de ce que l'on devait voir plus tard. + +Le 18 juillet, l'escadre longea les cotes du Labrador. Le 24, 16 jours +apres le depart de Plaisance, l'entree de la baie d'Hudson se presenta: +elle etait tout obstruee de glaces. On etait en face de l'ile de la +Resolution, et des iles Button, qui conservent encore le meme nom. Il +fallait se frayer un passage en naviguant vers l'ouest. + +D'Iberville, monte sur le Pelican, affrontait les banquises, sachant +profiter de toutes les ressources de ces passages, qu'il avait traverses +plusieurs fois, et frayant la route aux autres navires. + +Il fallait souvent grappiner, c'est-a-dire fixer les batiments sur les +glaces au moyen de grappins dont on avait un bon nombre. + +A cette hauteur, on etait au 62e degre de latitude, le soleil etait +perpetuel, eclairant la nuit comme le jour. On rencontra ensuite les +iles du Pole et de la Salamandre, ainsi nommees d'apres les deux +batiments que d'Iberville y avait conduits dans son voyage precedent de +1694. + +Arrives a ce point, les navigateurs virent marcher contre eux +l'immensite des glaces venant du pole; elles apparaissaient au loin +jusqu'a la ligne de l'horizon. C'etaient des masses enormes qui +semblaient entassees les unes sur les autres. Enfin, a chaque instant, +comme dans la region des nuages, on voyait s'accomplir les mouvements +les plus varies. + +Certains bancs s'arretaient et se disposaient avec ordre comme les quais +d'un fleuve. Les autres continuaient a marcher et s'avancaient plusieurs +de front comme une flotte gigantesque. Il y avait des blocs de 300 pieds +de hauteur. A certains moments, dans cette procession effrayante, il y +avait des rencontres, avec des bruits terribles; tantot c'etait comme +des coups de tonnerre, d'autres fois comme des salves d'artillerie, ou +des feux de file de mousqueterie. A ces rencontres, les blocs de glace, +pousses par une force irresistible, se levaient, se dressaient les uns +contre les autres, et menacaient de s'abattre sur les embarcations. + +Il etait difficile de braver ces obstacles avec ces petits navires, qui +etaient si mal disposes pour supporter les grandes lames de l'Ocean. +C'est ainsi que s'avancaient ces intrepides navigateurs; ils n'avaient +pour appui que des coques de noix; ils etaient depourvus de ces +instruments de precision modernes qui parlent un langage, si +infaillible; ils n'avaient pour guide que la boussole et marchaient +connue les yeux fermes dans les brumes. + +A un certain moment, un vent s'eleva qui ebranla les glaces et les +bouleversa. Au milieu de ce conflit, deux batiments se rencontrerent, et +un mat d'artimon fut brise, tandis que le brigantin _l'Esquimau_, pousse +par la violence des courants, fut enleve et sombra avec son chargement. +Tout ce que l'on put faire fut de sauver l'equipage. + +Dans ces regions, les tempetes sont plus effrayantes que partout +ailleurs. Le 24 juillet, l'escadre en ressentit une qui dura huit +heures. + +Les cordages et le pont etaient couverts de verglas, les voiles +s'immobilisaient; le veilleur, a son poste d'observation au haut du mat, +etait comme une stalactite vivante. Les cotes presentaient une masse de +pics et de precipices effrayants. Enfin, au milieu de la tempete, le +_Pelican_ se vit separe des trois autres vaisseaux, qui jusque-la +l'avaient suivi. + +Le 8 du mois d'aout, on etait entre dans le detroit de la baie d'Hudson; +on doubla le cap Haut, puis le cap Charles, a 50 lieues de l'ouverture +du detroit. + +Le 15 du mois d'aout, le _Pelican_ etait arrive a 150 lieues des iles +Button et de l'entree est du detroit. D'Iberville, ne voyant pas +arriver les trois vaisseaux francais, s'arreta, quelques jours pour les +attendre. + +Ils etaient au milieu des splendeurs des mers du Nord. Dans le jour, ils +pouvaient contempler un ciel d'un eclat et d'une purete extraordinaires, +qui tranchait sur la blancheur des neiges, et les glaces, qui +s'etendaient a perte de vue. Pendant la nuit, les aurores boreales +apparaissaient avec leurs lueurs plus blanches que l'albatre et variant +a chaque instant. Autour du navire, tout un peuple d'amphibies, de loups +et de veaux marins couvraient les rivages; ils offraient aux chasseurs +une proie facile. Dans le ciel, des volees d'oiseaux enormes: les +outardes, les goelands remplissaient les airs, et ils etaient en si +grande quantite que La Potherie nous dit qu'on pouvait les prendre par +milliers. + +Tandis qu'on pouvait se livrer a la chasse, on pouvait aussi s'occuper a +la peche, qui offrait une proie abondante. + +On etait encore sur les glaces lorsqu'on vit arriver une bande de +sauvages esquimaux avec qui l'on se mit en rapport. M. de La Potherie +donne de grands details sur ces habitants etranges des mers du pole. Il +nous dit comme leurs vetements, leurs armes et tous les objets a leur +usage sont admirablement adaptes au climat qu'ils doivent habiter. + +Ils portent un surtout fait de fourrures tres epaisses, avec des gilets +et des hauts-de-chausse de peau. Le tout est cousu avec les nerfs les +plus delicats des animaux et "avec une perfection dont les couturieres +europeennes n'approchent pas". Par-dessus leurs chausses, ils mettent +deux paires de bottes l'une sur l'autre, alternees avec des chaussons +de peau. Ils prennent donc plus de precautions contre le froid que les +Europeens, mais aussi il parait qu'ils ne connaissent pas les infirmites +qui affligent les peuples qui se disent civilises. + +Leurs canots de peaux de loups marins montees sur des os de baleine, +sont une invention merveilleuse pour braver la fureur des flots. Ils +sont tout couverts sur le dessus, a la reserve d'une ouverture ou les +navigateurs se mettent; elle est si bien ajustee qu'il n'y entre jamais +d'eau. Ils les gouvernent tres facilement avec une rame de quatre pieds +de longueur, arrondie aux deux extremites et qu'ils savent manoeuvrer +avec une rapidite extraordinaire. + +Le _Pelican_ remit a la voile et arriva le 3 septembre en vue du fort +Nelson, n'ayant pas de nouvelles des autres batiments. + +Le 5 septembre, l'on vit arriver trois vaisseaux que l'on prit pour +l'escadre: grand mouvement a bord et grande joie. On bat aux champs +et l'on arbore les pavillons de bienvenue. Mais, etonnement general +lorsqu'on s'apercoit que les batiments signales ne repondent pas et +s'avancent toujours, en silence, a force de voiles. La meprise ne fut +pas longue; on avait devant soi trois vaisseaux ennemis qui venaient +d'attaquer le _Profond_ dans le nord de la baie, et qui croyaient +l'avoir coule a fond. + +Ces trois batiments etaient le _Hampshire_, de 50 canons et de 150 +hommes d'equipage; le _Derring_, de 36 canons et 100 hommes d'equipage, +et le _Hudson Bay_, de 32 canons et plus de 200 hommes d'equipage: +total, pres de 350 hommes avec 108 canons, auxquels le _Pelican_ ne +pouvait opposer que 150 hommes et 50 canons. + +D'Iberville comprit aussitot le danger, mais il jugea qu'il devait le +braver. D'ailleurs, il commandait des hommes resolus et qui n'auraient +pas voulu entendre parler de retraite. + +Aussitot, il divise son monde en plusieurs detachements. Il met La Salle +et de Grandville, gardes de la marine, avec leurs hommes a la batterie +d'en bas; il place son jeune frere de Bienville et M. de Ligonde, +autre o-arde de la marine, a la batterie du haut, et etablit M. de La +Potherie, Saint-Martin et La Carbonniere au chateau dee l'avant, avec +les hommes les plus aguerris; lui-meme se porte, avec un detachement, au +chateau de poupe, pres du pilote, pour tout diriger. + +D'Iberville, avec l'intelligence qui le caracterisait, decida qu'un +abordage vaudrait mieux que le vain essai de lutter, avec 50 canons, +contre trois vaisseaux pouvant tirer de tous cotes en l'environnant +comme d'un cercle de feu. Il se dirige donc vers le _Hampshire_, tandis +que les Anglais l'apostrophaient en criant qu'ils le reconnaissaient, +"qu'ils le cherchaient depuis longtemps, que son dernier jour etait venu +et qu'ils ne l'epargneraient pas." Et sur cela, des cris et des hourras +repetes. + +Le moment etait solennel. D'Iberville avancait toujours; il etait d'une +impassibilite qui lui etait ordinaire dans le danger et qui electrisait +ses gens, qui avaient les yeux sur lui. + +Il fait sonner l'abordage. Tous ses gens se garent d'abord pour essuyer +la premiere bordee du _Hampshire_, puis ils se relevent et montent d'un +bond sur les embrasures. Retenus d'une main aux manoeuvres du navire, de +l'autre, ils brandissaient leurs haches d'armes. Le navire marchait +avec rapidite. Le capitaine du Hampshire, les ayant contemples quelques +instants, jugea qu'il pouvait etre aneanti du premier coup avant qu'il +put etre secouru par les autres navires. Il fait aussitot carguer ses +voiles, et, virant de bord, il se derobe a une lutte qu'il n'ose pas +affronter. + +D'Iberville ne perd pas un instant. Il continue sa course et se dirige +entre les deux autres vaisseaux. En passant pres du _Derring_, il le +foudroie avec sa batterie de droite. Il se retourne vers le _Hudson +Bay_, et lui envoie sa bordee de gauche, puis il revient vers le +_Hampshire_, qui, voyant le Pelican aux prises avec deux vaisseaux, +avait decide de se remettre en ligne. Les deux batiments anglais +avaient peine a se retablir; les manoeuvres etaient hachees, les voiles +criblees, les canons renverses, les blesses nombreux. + +Cependant, d'Iberville voyant que ce qu'il avait voulu eviter allait +se realiser, si les trois navires se reunissaient, marcha droit sur le +_Hampshire_. Pendant ce temps, les trois navires se remirent en ligne et +tiraient a la fois, criblant le _Pelican_, mais sans blesser beaucoup de +monde, les gens d'Iberville etant si exerces a se garer a chaque bordee. +Ils jugeaient de la direction des coups, et suivant leur portee, ils +montaient dans les manoeuvres avec la rapidite la plus extraordinaire, +ou se garaient dans l'entrepont, puis ils revenaient sur le tillac en +poussant des cris de defi. + +_Le Hampshire_, voyant l'inutilite de toutes ses volees de canons, se +decida enfin a aborder le _Pelican_, reservant son feu pour frapper son +adversaire d'aussi pres que possible. Il commenca par chercher a prendre +le vent pour revenir sur le _Pelican_ avec plus de force, mais, la +eclata l'inhabilete des marins anglais; ils ne purent reussir dans cette +manoeuvre, et su retrouverent cote a cote avec le _Pelican_, qui les +prolongeait et les suivait dans tous leurs mouvements. + +C'est alors qu'arriva l'evenement le plus considerable du combat. + +Les navires etaient si pres l'un de l'autre que les hommes +s'apostrophaient des deux bords. Les Anglais criaient aux Francais +qu'ils vinssent leur rendre visite, et, voyant M. de La Potherie qui +avait le visage tout noir de poudre, ils s'ecrierent: "Ali! quel beau +visage de Guinee." + +Le _Hampshire_ se voyant a portee de pistolet, lanca sa bordee, qui +n'eut presque pas de prise sur l'equipage etendu a plat sur le pont. + +Alors, d'Iberville riposta. Tous ses canons etaient pointes a couler +bas, et il envoya si bien sa bordee que le _Hampshire_ ne put faire +que quelques brasses et sombra completement sous voiles, avec tout son +monde, qui comprenait 150 combattants. + +Les deux autres vaisseaux, voyant ce desastre, ne songerent plus a faire +aucune resistance. Le _Derring_ vira de bord avec la plus grande hate, +et s'enfuit; mais l'_Hudson Bay_, trop crible pour en faire autant, +amena aussitot son pavillon, et d'Iberville envoya La Salle avec 25 +hommes pour l'amariner. + +Tout avait ete si bien conduit, que d'Iberville n'avait pas de morts, +et ne comptait que 14 blesses; mais les manoeuvres etaient coupees, les +voiles percees a jour, les mats cribles. + +Le chevalier du Ligonde avait recu deux coups de feu; La Carbonniere +avait le coude entame; Saint-Martin, la main fracassee; M. de La +Potherie avait recu plusieurs balles dans ses vetements, et avait un +bras contusionne. + +Apres ce combat acharne il se passa encore bien dea evenements avant +l'attaque du fort Nelson. On etait parvenu au 7 de septembre, et l'on +experimenta alors la rigueur de ces climats. Il faisait tres grand +froid; le vaisseau, avec ses agres et ses mats, etait tout couvert +de neige et de verglas. Le vent etait tres fort, et, la grande ancre +s'etant rompue, la desolation fut au comble parmi les blesses et les +malades. M. de La Potherie, quelque accable de fatigue qu'il fut, avait +encore assez de liberte d'esprit pour faire la remarque que Horace, qui +releve l'audace de celui que le premier confia une nef aux flots, ne +s'etait cependant jamais trouve en si facheuse conjoncture. + + Illi robur et aes triplex + Circa, pectus erat qui fragilem truci + Commisit pelago ratem + Primus, nec timuit proecipitem Africum + Decertantem... + +La tempete se dechaina, ensuite dans toute sa fureur; la galerie fut +enlevee, les tables et les bancs brises dans la grande salle; enfin, +vers dix heures du soir, le 7 septembre, le gouvernail fut enleve. Le +vaisseau, secoue et pousse sur les battures, ne put resister et fut +ouvert par le milieu. Au matin, il commenca a sombrer: il fallut +l'abandonner. En ce moment on voyait la terre a deux lieues. + +Au milieu de ces epreuves d'Iberville etait inebranlable: c'etait dans +les plus terribles circonstances que se revelaient sa fermete et la +surete de ses decisions. Il se mit en devoir de sauver son equipage. +Il envoya M. de La Potherie et son cousin de Martigny dans un esquif, +chercher un lieu de deparquement, puis il fit disposer des radeaux, et +embarqua son monde. Les rigueurs du froid etaient telles que, sur les +200 hommes qui se trouvaient sur le batiment et qui eurent a traverser +les battures dans l'eau jusqu'a la ceinture, 18 perirent. M. de La +Potherie tomba sans mouvement, epuise de fatigue; quelques Canadiens le +sauverent. L'aumonier, M de Fitz-Maurice, fut admirable de devouement, +etant, comme nous l'avons dit, d'une force extraordinaire. Il soutenait +et meme portait ceux qui ne pouvaient se trainer, et il ne les +abandonnait pas avant qu'ils fussent arrives en terre ferme. + +De grands feux que l'on fit soulagerent ces pauvres gens qui etaient +legerement vetus et tout degouttants encore du naufrage. Dans tous ces +desastres, d'Iberville avait veille a tout. Il avait sauve sa provision +de poudre, et il put ainsi envoyer ses meilleurs tireurs pour se +procurer du gibier. Heureusement, les autres vaisseaux arriverent, +le _Palmier_, le _Wesph_ et le _Profond_, apportant des vivres, des +munitions et des vetements de toutes sortes; il etait temps: les plus +robustes succombaient, les plus nobles coeurs etaient anxieux. Les +fronts s'eclaircirent, mais comme en ces temps la foi accompagnait +toutes les emotions, de vives demonstrations de reconnaissance furent +adressees a Dieu. D'ailleurs, ces braves gens etaient determines a toute +tentative supreme et, perir pour perir, ils disaient qu'il valait mieux +sacrifier sa vie sur un bastion du fort Nelson que de languir dans un +bois avec un pied de neige. + +Le 11 septembre, dit M. de La Potherie, nous allames faire du feu a la +portee du canon du fort et sous le couvert des arbres, pour tromper +l'ennemi. La fumee nous attira des coups de canon, mais facilita aux +gens le debarquement le long de la riviere. M. d'Iberville, se dirigeant +par de petits sentiers couverts, s'en alla reconnaitre la place, sur les +11 heures du matin; apres quoi il envoya de Martigny en parlementaire +pour reclamer deux Canadiens et deux Iroquois qui etaient restes +prisonniers l'annee precedente. Le gouverneur les refusa: alors on +resolut l'attaque. + +Apres diner, on dressa une batterie a deux cents pas du fort, et l'on +debarqua les mortiers, les canons et les munitions, sous la direction +du chevalier de Montalembert, garde de la marine. Le lendemain, le +bombardement commenca vers 10 heures du matin, et continua jusqu'a, une +heure de l'apres-midi. Les bombes faisaient un effet merveilleux; les +remparts etaient renverses, et les Canadiens envoyes en tirailleurs, +voyant les resultats, les saluaient de Sassa Koues de triomphe. On +commenca alors, sur la cote opposee du Nord, une nouvelle batterie +qui aurait ecrase le fort, mais le gouverneur envoya le ministre, M. +Morrisson, proposer une capitulation, qui ne put etre acceptee a cause +des conditions qui l'accompagnaient. Enfin, le lendemain, 13 septembre, +le gouverneur envoya des parlementaires charge d'accepter les conditions +posees par M. d'Iberville. + +A une heure de l'apres-midi, l'evacuation eut lieu. La garnison sortit +tambours battants, meches allumees, enseignes deployees, avec armes et +bagages. + +Le fort Nelson, que l'on venait de prendre, est au 59e degre 30 m. de +latitude; c'est la derniere place de l'Amerique septentrionale. Il etait +en forme de trapeze avec quatre bastions. Dans chaque bastion il y +avait des fauconneaux et des pieces de quatre et de huit. En tout, deux +mortiers de fonte, 34 canons et plusieurs petites pieces. + +M. d'Iberville installa ses hommes, puis fit celebrer les offices +religieux. M. de Fitz-Maurice fit les offices et ensuite s'occupa de se +mettre en rapport avec les sauvages. + +Cette campagne rendait la France maitresse de toute la baie d'Hudson et +du toutes ses richesses, qui sont tres grandes, car dans un climat +si rude la Providence a pourvu merveilleusement a la subsistance des +peuples qui y sont etablis. + +Les rivieres sont tres poissonneuses, la chasse y est abondante. Il y a +des perdrix en si grande quantite qu'on peut en tirer des milliers et +des milliers. Elles sont toutes blanches, beaucoup plus delicates que +celles d'Europe, et presque aussi grosses que des poules. Les outardes +et les oies sauvages y abondent si tort au printemps et a l'automne, +que les bords des rivieres en sont remplis. Les caribous s'y trouvent +presque toute l'annee; on les rencontre parfois par bandes de sept a +huit cents. La viande en est encore meilleure que celle du cerf. + +Les pelleteries sont tres nombreuses, tres variees, tres precieuses, +bien plus belles que celles des climats plus doux: les martes, les +renards noirs, les loutres, les ours, les loups, les castors sont tres +abondants et d'une fourrure fournie et tres fine. Mais ce qui pouvait +surtout attacher les Francais a ce pays, c'est que les sauvages sont +bons, tres desireux d'embrasser la vraie religion, et tout differents +des populations iroquoises, qui ont ete si acharnees contre les +etablissements francais. + +Les sauvages venaient donc un foule au fort Nelson pour se mettre on +rapport avec les Francais, qu'ils avaient appris a aimer dans leurs +rapports precedents. Ils aimaient ardemment le noble caractere +d'Iberville; ils estimaient sa franchise, sa noblesse de coeur, sa +droiture, qui est la qualite qu'ils estiment le plus, nous dit M. de +La Potherie. Ils avaient appris a connaitre M. de Martigny et M. de +Serigny, qui, dans les expeditions precedentes, etaient restes plusieurs +mois avec eux. Ils savaient d'avance aussi qu'ils devaient mettre toute +leur confiance dans le missionnaire, par les vertus qu'ils avaient +admirees dans ceux qui l'avaient precede. Ils n'oubliaient pas le P. +Silvy, venu avec d'Iberville dans sa premiere expedition, et qui, reste +avec eux, s'etait devoue jusqu'a ce que sa sante fut epuisee. Le P. +Silvy, apres ces oeuvres de missions a la baie d'Hudson, fut rappele +a Quebec, mais le coup de mort etait deja porte: il mourut au bout de +quelques semaines. Les sauvages savaient tout cela, et lui conservaient +une filiale reconnaissance. + +Ils avaient ete attaches encore au nom francais par le devouement sans +limites du P. Marest, venu en 1694, et qui etait reste plusieurs annees +avec eux. Le zele qu'il avait mis a travailler au service de l'equipage, +pendant l'hiver meme, etait grand, mais celui qui l'animait a s'occuper +des sauvages etait encore plus grand, a cause du besoin ou il voyait +leurs ames. Il s'en allait aux plus grandes distances par tous les +temps; il passait les rivieres a mi-corps, traversait des marais et des +savanes, supportant les froids les plus violents, et gagnant ainsi +le coeur des sauvages. Ils comprenaient, en le voyant supporter +heroiquement ces epreuves, quelle affection il devait avoir pour les +ames. Ce sont des choses que les sauvages ne devaient jamais oublier; +ils n'avaient rien vu de semblable chez les ennemis des Francais. + +M. de Fitz-Maurice, anime par ces exemples, se mit dans les memes +rapports avec les sauvages. Il allait au loin les trouver dans leurs +campements, et passait les ruisseaux, les rivieres, les marais, +supportant tout. Mais il est bon de rapporter une part du merite de ces +oeuvres a M. d'Iberville, qui s'occupait avant tout du bien spirituel +de ses hommes et des sauvages. A bord, il assistait aux prieres, aux +neuvaines et a la sainte messe, Il secondait l'aumonier dans toutes les +dispositions de son zele. Le P. Fitz-Maurice nous dit qu'il etait un des +premiers a la confession et a la communion. Nous ne pouvons avoir une +trop haute idee de ces heros chretiens, placant au-dessus de tout, le +but religieux qui les guidait dans leurs entreprises, et sachant mettre +leur conduite en rapport avec leurs pieuses convictions. Ils rappellent +les heros des croisades. + +M. d'Iberville pourvut ensuite a l'organisation de la nouvelle colonie. +Il mit son frere de Serigny a la tete des stations; il demanda ensuite a +M. Fitz-Maurice de se charger de l'administration spirituelle, puis il +repartit pour la France, le 24 septembre 1697, bien que la saison fut +deja avancee. + +Il avait installe a bord du _Profond_ l'equipage du _Pelican_, qui avait +sombre; il y avait ajoute une partie de l'equipage de l'_Hudson-Bay_, et +enfin la garnison du fort, qu'il devait rapatrier. + +Une heure apres le depart le _Profond_ echouait, mais ce ne fut qu'une +alerte de peu de duree, car la maree survenant, on put continuer la +route. + +A cette epoque de l'annee, le soleil baissait sur l'horizon a mesure +que l'on avancait vers le nord, et au bout de quelques jours, il ne +paraissait plus et l'on ne pouvait plus prendre la hauteur pour se +diriger. + +Aussi, dit M. Bacqueville de La Potherie, on avancait dans les tenebres; +on ne voyait plus rien, et par surcroit, il arriva une tres forte +tempete. + +Avec tout cela, il fallait trouver le detroit pour sortir de cette mer +tempetueuse. Apres plusieurs jours d'inquietude et de tatonnements, on +put reconnaitre qu'on etait a l'entree du detroit et en face de l'ile de +Sasbre. On continua la marche avec plus d'assurance, en allant toujours +a l'est, et, le 2 octobre, c'est-a-dire huit jours apres le depart du +fort Nelson, l'escadre se trouvait a, 50 lieues de l'entree ouest du +detroit, devant le cap Charles, au 63e degre de latitude, presque au +milieu du parcours du detroit. + +On longea ensuite les iles Bonaventure. Ces iles avaient ete ainsi +nommees dans une expedition precedente, du nom du capitaine de fregate +Bonaventure, qui avait accompagne le chevalier en 1689. + +On passa ensuite devant les iles sauvages et devant le cap Dragon, au +62e degre de latitude. + +Le 9 d'octobre on longeait les iles Button, et enfin le 10 octobre 1697, +on etait hors de danger a l'entree du detroit, ou l'on avait passe +precedemment le 7 juillet, en se rendant dans la baie d'Hudson. + +M. de La Potherie cite alors ces vers d'Horace adresses a Virgile, qui +se rendait d'Italie a Athenes avec un vent de nord-ouest: + + Ventorumque regat pater, + Obstrictis aliis, proeter Iapyga... + +C'etait le vent d'Iapyx qui etait favorable a Virgile, comme lu vent +nord-ouest qui poussait l'escadre vers la sortie du detroit. + +Dans cette traversee, M. de La Potherie fait remarquer que les equipages +furent rudement eprouves par le scorbut. + +Les hommes etaient exposes a prendre cette terrible maladie par l'usage +des viandes salees, par les rafales continuelles qui couvraient d'eau +les batiments, par l'impossibilite de changer d'habits et de linge qui +etait en petite quantite. Plusieurs succomberent. + +L'escadre arriva a Belle-Isle le 9 novembre, et deux semaines apres, +Rochefort, terme de la navigation, etait en vue. + +En terminant sa relation, M. de La Potherie croit devoir assurer que +l'occupation de la baie d'Hudson n'offrait pas assez d'avantages de +commerce pour affronter les perils d'une navigation si longue et si +difficile dans des climats si rigoureux. + +Mais tel n'etait pas le sentiment du chevalier d'Iberville, qui savait +tres bien le parti que les Anglais pouvaient tirer de ce pays. + +C'est ce qui a ete confirme par la suite des evenements. Les Anglais +revinrent plus tard; ils s'assurerent de tout le pays, favoriserent des +associations puissantes, et ces commercants, avec les subsides et les +primes du gouvernement, etablirent deux grandes compagnies qui se mirent +a la tete du commerce des fourrures dans le monde entier. + +Ce sont les deux compagnies de la baie d'Hudson et du Nord-Ouest, qui, +jusque dans les derniers temps, ont realise des benefices montant +presque chaque annee a la somme de vingt a vingt-cinq millions de +francs. + +D'Iberville, a son retour, vit le ministre des colonies, et lui exposa +avec force la situation de la Nouvelle-France, et le danger que lui +faisait courir le voisinage des Anglais. + +Ces representations eurent un plein succes, et le ministre chargea +d'Iberville d'une expedition plus considerable que toutes celles qui lui +avaient ete confiees jusque-la. + +C'est ce que nous verrons dans les chapitres suivants. + + + + +CINQUIEME PARTIE + + + + +EXPEDITION DU MISSISSIPI. + +M. d'Iberville quitta la baie d'Hudson on 1697 et revint en France. Il +rendit compte de sa mission et enonca les moyens qu'il y avait a prendre +afin d'en assurer le succes. Il parle ainsi de l'avenir des possessions +francaises en Amerique: + +"Suivant lui, il fallait s'occuper des dangers qui menacaient nos +etablissements. Ces dangers venaient du voisinage de puissances qui +etaient redoutables par leur nombre et par une position superieure a +celle des colonies francaises. + +"Vis-a-vis de nos colonies du nord, les Anglais et les Hollandais +occupaient des pays d'un climat tempere et d'une production +surabondante. + +"Ils pouvaient attirer des quantites innombrables d'emigrants; de plus, +ils pouvaient les etablir avantageusement et les fixer pour jamais. + +"Les Francais qui viennent dans la Nouvelle-France y sont attires par +quelques avantages: par l'immensite des forets et des pecheries a +exploiter; mais ils ont a, lutter contre un climat si rigoureux, qu'ils +ne songent apres avoir amasse quelque bien, qu'a s'en aller le faire +fructifier dans la mere patrie. De la, une cause d'inferiorite pour les +colonies francaises. Les Anglais sont etablis dans le sud, sous une zone +superieure a celle de leur propre pays; quand ils en ont joui pendant +quelques annees, il ne veulent plus partir et contribuent a elever ainsi +chaque annee le chiffre de leur population. + +"Aussi les Francais ne se comptent que par vingt mille, et leurs voisins +par plus de deux cent mille. + +"Pour soutenir la concurrence, il faudrait donc que tout en conservant +les possessions si avantageuses du nord, la France songeat a occuper +les contrees si favorables du sud, sur les rives du Mississipi et du +Missouri, et cela jusques aux bords du golfe du Mexique, ou se trouvent +les plus beaux pays du monde. + +"Et ce serait d'autant plus urgent que les Anglais se preparent a +s'etablir dans ces immenses contrees du sud." + +Et il concluait par ces paroles: + +"Si la France ne se saisit de cette partie de l'Amerique qui est la +plus belle, pour avoir une colonie capable de resister aux forces +de l'occupation anglaise, celle-ci, qui est deja tres considerable, +s'augmentera de maniere que dans moins de cent annees, elle sera assez +forte pour se saisir de toute l'Amerique et en chasser toutes les autres +nations. + +"D'un autre cote, la possession du Canada ne peut avoir son prix que +par l'extension a l'ouest par le Mississipi, et cette extension n'a +absolument d'utilite que par la possession des bouches de ce fleuve, +qui mettra le grand Ouest en communication avec les iles francaises des +Antilles, et principalement avec Saint-Domingue." + +Vauban, dans ses considerations sur l'avenir des colonies francaises, +avait absolument les memes idees que le chevalier d'Iberville. Quant a +la qualite des etablissements coloniaux, disait-il, il n'y a rien de +plus noble et de plus necessaire. + +"Rien de plus noble, parce qu'il n'y va pas moins que de donner +naissance et accroissement a une immense monarchie qui, pouvant s'elever +au Canada, a la Louisiane et a Saint-Domingue, deviendra capable de +balancer toutes les autres puissances de l'Amerique et d'enrichir les +rois de France. + +"Rien de plus necessaire, parce que, sans cet accroissement, a la +premiere guerre avec les Anglais et les Hollandais, nous perdrons nos +possessions sans espoir d'y jamais revenir." + +Dans le meme temps on remit a M. de Pontchartrain un memoire qui avait +ete redige par M. d'Ailleboust, fils de l'ancien gouverneur de +Montreal, et qui resume toutes les donnees fournies par les differents +explorateurs de l'Ouest et du Mississipi, comme Marquette, Jolliet, La +Salle, de Tonty, etc. + +"Le pays ou l'on propose a Monseigneur d'etablir une nouvelle colonie +est d'une richesse admirable et du plus bel avenir. Il est d'une grande +etendue, car le Mississipi qui l'arrose a plus de six cents lieues de +longueur, allant du 46e degre de latitude au 30e. + +"Ce fleuve est alimente par plusieurs rivieres tres telles, venant les +unes de l'est, comme l'Ohio, le Wabash, le Tennessee, les autres de +l'ouest, comme le Red River, l'Arkansas et le Missouri. + +"Les seuls habitants sont des sauvages paisibles, hospitaliers et amis +des Francais. Ils sont relativement peu nombreux. Enfin, c'est une +contree d'une fertilite incomparable. + +"Le climat est tempere, l'air pur, le pays capable de produire toutes +les choses necessaires a la vie. + +"Le mais et les vignes y sont en abondance, ainsi que les arbres a +fruits, et produisent deux fois par annee. + +"La plupart des fruits y sont plus gros et meilleurs que les notres. +Enfin, il y en a des quantites qui nous sont inconnues: les bananes, les +ananas, et bien d'autres. + +"Les chanvres ont huit a dix pieds de hauteur, les oliviers poussent +jusqu'a trente pieds au-dessous des branches. + +"Les chenes sont enormes et comparables a ceux de Norwege. Les pechers, +les pruniers, les figuiers produisent des fruits enormes et murissent +deux fois par an. + +"Les copals, les pins, les cypriers, les ciriers, les chataigniers +abondent, et les marronniers sont aussi beaux que ceux de Lyon. Les +melons et les patates sont d'un revenu abondant. + +"Le gibier est nombreux en castors, en chevreuils, en cerfs plus grands +que ceux de l'Europe. Les boeufs sauvages donnent le plus beau cuir; on +les rencontre, ainsi que les chevaux, par groupes de plusieurs milliers. +Les prairies et les forets sont remplies de faisans, de pigeons, +d'outardes et de dindons sauvages. + +"On peut en tirer une infinite de pelleteries, des cuirs et des laines +tres fines et tres abondantes. + +"On trouve des metaux en quantite: du plomb, du cuivre, de l'etain, etc. + +"Il y a abondance de bois de construction faciles a transporter par +la quantite des rivieres navigables. Il y a aussi abondance de bois +precieux, de couleurs, et propres a la marqueterie. + +"Le tabac, le sucre et le coton y viennent tres bien et sont aussi beaux +que ceux des tropiques. + +"Enfin, c'est un pays de plus grand avenir. + +"La position est avantageuse au commerce; a proximite des Antilles d'une +part, et de l'autre, du Mexique et du Perou." + +Ces renseignements concordaient avec les assertions de La Salle et +de Tonty. Ces hommes heroiques, au prix de leurs jours, avaient non +seulement reconnu la richesse incroyable de ces pays, mais ils en +avaient aussi fraye le chemin et reconnu les voies. De plus, ils avaient +noue des relations qui n'avaient laisse que de bons souvenirs et +avaient fait aimer le nom francais. + +"Quand on examine les extremites ou ces hommes d'un caractere si eleve +se sont reduits pour conquerir des empires a l'Europe, quand on pese +le peu de gloire qu'ils ont acquise a cote des miseres qu'ils ont +supportees, on s'etonne et on gemit de l'oubli ou leur memoire est +tombee. Le nom de La Salle avait disparu de cette terre apres que les +dernieres traces de son expedition furent effacees." + +Ces renseignements, qui concordaient avec plusieurs documents que +le ministre avait deja en sa possession, determinerent a executer +immediatement ce qui avait ete arrete depuis longtemps. On trouvait +le moment urgent: on savait que les Anglais avaient l'intention de se +rendre au Mexique. + +La decision fut prise. Des le 15 fevrier 1698, M. d'Iberville fut +prevenu de reunir tous les Canadiens qui etaient revenus a la Rochelle +avec lui et avec son frere de Serigny, afin qu'ils pussent se joindre a +l'expedition. + +Le ministre avait l'estime la plus haute pour ces marins intrepides qui +s'etaient distingues a la baie d'Hudson et a l'ile de Terre-Neuve. M. de +Frontenac avait signale leur merite en ces termes: "Je me fais fort +de fournir des gens plus habiles qu'aucuns de l'Europe: ce sont les +Canadiens. Ils naissent canotiers et sont habitues a l'eau comme +poissons." + +Ensuite, on proceda a l'armement des batiments. Le 10 juin, le ministre +donna la liste des officiers. Il y avait deux batiments: la _Badine_, de +40 canons, le _Marin_, de 30 canons, et plusieurs felouques. + +Liste des officiers devant servir sur la _Badine_: le sieur d'Iberville, +capitaine de fregate; le sieur Lescalette, lieutenant de vaisseau: le +sieur Moreau, enseigne: le sieur de Marigny, enseigne en second; de La +Gauchetiere et de Bienville, gardes de marine. + +Officiers devant servir sur le _Marin_: commandant, le sieur de Surgere, +capitaine de fregate; le sieur du Hamel et le sieur de Sauvalle, +lieutenants de vaisseaux; le sieur de Villautreys, enseigne, et le sieur +de Sainte-Colombe, garde de la marine. + +Le 10 juin, d'Iberville adressait un nouveau memoire, ou il exposait ses +vues en ces termes: + +"Pour faire un etablissement sur le Mississipi, il faudrait au moins +quatre batiments: + +"1 deg. Un navire de 50 canons avec 250 hommes d'equipage; 2 deg. une fregate de +20 canons, avec 120 hommes; 3 deg. un batiment de 12 canons, avec 65 hommes; +4 deg. un batiment de charge monte par 80 hommes, dont 30 soldats; huit mois +de vivres, avec faculte d'accoster a Saint-Domingue pour prendre de +la viande fraiche, si necessaire dans les grandes traversees. Je +n'arreterai qu'une dizaine de jours, et il serait bon de ne rien dire du +but du voyage a Saint-Domingue, a cause de la proximite de la colonie +anglaise de la Jamaique. + +"De la, il faudra longer la cote americaine a 50 lieues de la Floride +jusqu'a la baie du Saint-Esprit, qui est a moitie de la distance entre +la Floride et la baie Saint-Louis, ou La Salle etait alle atterrir en +son voyage. + +"La baie du Saint-Esprit est a 100 lieues de la baie Saint-Louis; de la, +j'enverrais un batiment a l'Acadie pour ramener 50 Canadiens. Il faut +des marchandises pour presenter aux sauvages: haches, chaudieres, +aiguilles, rassades, clous, etc. Ces objets representent au moins +20,000 francs de depenses. Enfin, je demanderais que mes ordres soient +generaux, comme a la haie d'Hudson, a cause des inconvenients qui +arrivent quand les ordres sont trop bornes, dans une entreprise de cette +longueur et de cette importance, ou l'on ne peut tout prevoir." + +Le 23 juillet, le ministre envoya au sieur d'Iberville ses instructions, +dans lesquelles nous voyons qu'il acquiesce a toutes les suggestions qui +lui avaient ete enoncees. + + + + [Illustration: L'ocean Atlantique.] + + OCEAN ATLANTIQUE. + + Vaste etendue d'eau qui separe l'Europe et l'Afrique de l'Amerique. + Cet ocean forme la mer des Antilles, la Manche, la mer d'Irlande, la + mer du Nord, la mer Baltique et la Mediterranee, qui communique + avec l'Atlantique par des passes tres etroites. Les principaux + tributaires sont, en Europe; la Tamise, la Seine, la Loire, la + Garonne, etc.; en Amerique, le Saint-Laurent, l'Orenoque, l'Amazone, + la Plata. Dans cet ocean, il y a plusieurs courants; d'abord, le + courant equinoxial, qui se dirige du Senegal au Yucatan, puis le + Gulf-Stream, qui longe la cote est de l'Amerique, entre ensuite dans + le golfe du Mexique, puis se dirige vers le nord jusqu'au Labrador, + d'ou il traverse l'Atlantique pour aller echauffer les cotes de la + France et de l'Angleterre jusqu'au cap Nord, au sommet de l'Europe. + Au sud-est, on trouve ce qu'on appelle la mer des sargasses, vaste + assemblage de plantes marines qui rendent la navigation difficile. + + + + +CHAPITRE II + +PREMIER VOYAGE. + +Tous les preparatifs etaient faits avec le soin que d'Iberville mettait +a tout ce qu'il entreprenait. Le depart fut fixe pour le 24 octobre +1698. + +Il y avait quatre batiments; deux fregates: la _Badine_ et le _Marin_. +Il y avait 200 hommes d'equipage, dont 50 Canadiens et le reste moitie +soldats et matelots, et pres de 100 canons. + +M. d'Iberville, comme toujours, avait pris soin des interets spirituels +de ses hommes. Il avait avec lui un aumonier, et sur l'autre batiment, +le Pere Anastase Douay, qui connaissait les langues indiennes et avait +accompagne M. de La Salle en 1682 dans son exploration du Mississipi. + +D'Iberville comprenait l'importance de la mission qui lui etait confiee; +il savait qu'il avait a lutter contre de grands obstacles; la traversee +dans des mers inconnues, la jalousie et la haine de deux nations +puissantes fortement implantees dans ce nouveau monde: l'Espagne avec le +Mexique et le Perou; l'Angleterre avec les rives de l'Atlantique depuis +la Nouvelle-Angleterre jusqu'a la Caroline. + +Mais il mettait sa confiance dans ce souverain Maitre qui lui avait +donne le succes dans les tentatives les plus aventureuses. C'etait ce +qui le distinguait tout particulierement; une audace invincible et un +esprit de foi qui lui montrait, au-dessus de toute chose, la divine +Providence et les interets de la religion. + +Nous avons sous les yeux trois relations de ce premier voyage: celle +de M. d'Iberville, celle de M. de Surgere, et celle d'un maitre +charpentier, qui est pleine de details et qui s'accorde avec les deux +autres sur les points essentiels. + +Nous remarquons d'abord que le depart de l'escadre ne fut signale par +aucune demonstration publique, et cependant il s'agissait de conquerir +un monde. Il y avait une raison a cette absence de publicite; on +ne voulait pas donner l'eveil aux Anglais ni aux Espagnols, et M. +d'Iberville avait recommande lui-meme d'expliquer son depart par +la necessite d'aller porter des renforts a l'Acadie et a la +Nouvelle-France. + +L'expedition devait suivre la voie inauguree par Christophe Colomb +dans sa premiere traversee. Il fallait longer l'Afrique jusqu'aux iles +Canaries. La se trouvent ces vents alizes qui, vers le 23e degre de +latitude, soufflent avec force de l'est a l'ouest; ensuite l'on devait +remonter au nord pour trouver l'ile de Saint-Domingue, occupee en +partie par les Francais et ou l'on devait avoir un premier lieu de +ravitaillement. + +Douze jours apres le depart de Brest, on etait au 28e degre en vue de +l'ile de Madere et celle de Porto Santo. + +On suivit alors la direction des vents alizes, et l'on traversa cette +partie de la mer que l'on voit toute couverte d'herbes et de plantes +tropicales apportees par les courants marins qui vont de l'Amerique a +l'Afrique. + +Le 19, on arriva au tropique du cancer, au 23e degre de latitude, et +M. de Surgere nous dit qu'il fallut subir la ceremonie du bapteme, qui +etait deja dans les traditions des hommes de mer. + +C'etait le 20 novembre. Tous les matelots, dans les costumes les plus +grotesques qui representaient les divinites de la mer, s'adressaient a +ceux qui traversaient la ligne pour la premiere fois et les obligeaient +a passer par une immersion plus ou moins complete, que l'on appelait le +_bapteme du tropique_. Il suffisait d'une petite gratification pour en +etre dispense. + +Au bout de quelques jours on s'apercut qu'on approchait de contrees +nouvelles; les regions tropicales. L'air etait plus doux, le ciel d'un +eclat ravissant. On y contemplait des nuances claires et profondes qui +semblaient reveler quelque chose de l'immensite du firmament. Les doux +zephirs qui repandaient leurs effluves rafraichissaient et apportaient +en meme temps l'odeur suave de plantes et de parfums inconnus aux +regions que l'on venait de quitter. + +A ce signe, M. d'Iberville voyait l'approche des terres benies qu'il +recherchait. Les Canadiens, dont les sens si subtils n'avaient eprouve +jusque-la que les impressions apres du nord, saluerent l'annonce d'une +contree nouvelle, les douces visions du matin, les splendeurs du milieu +du jour, les spectacles feeriques du soleil couchant, tout etait nouveau +pour ces rudes explorateurs des regions du nord. + + + +CHAPITRE III + +ARRIVEE AUX ANTILLES. + +Enfin, on contempla, les cimes lointaines de la plus belle ile de +l'archipel Indien; c'etait l'ile d'Haiti, que les Espagnols, un souvenir +de la patrie, avaient baptisee du nom gracieux d'Hispaniola. Cette ile, +presque aussi grande que l'Irlande, s'eleve en pyramide sur l'Ocean. + +Dans le lointain, l'on contemplait des montagnes qui semblaient etagees +jusqu'a la hauteur de 3,000 pieds, elles presentaient les formes les +plus elegantes. On pouvait admirer sur l'horizon les cimes bleues des +derniers sommets; sur lea penchants, des forets et une vegetation +abondante; sur les rives, les dentelures des baies, coupees par des +promontoires couverts de mousse et venant apporter jusqu'au sein de la +mer des geants de verdure qui baignaient leurs branches au sein des +ondes les plus transparentes. Ces eaux refletaient le pur azur du ciel; +au loin, des echappees laissaient contempler des etendues immenses, +plantees de palmiers et d'orangers, qui offraient des dispositions +regulieres comme celles de la main de l'homme. + +Les richesses de la nature tropicale resplendissaient partout; des +pins et des palmiers enormes, des cactus gigantesques. C'etait une +succession, non interrompue de prodiges. + +Les equipages acclamaient au passage ces visions enchantees, et +faisaient retentir les airs de cantiques sacres que la surface unie des +eaux rendaient encore plus eclatants. + +"Le 3 decembre, nous voyons le cap Francais, qui avait ete atteint en 39 +jours depuis le depart de Brest. Aussitot l'equipage se met a l'oeuvre +et l'on fait de l'eau, du bois, de la viande fraiche et des volailles +pour le soulagement des hommes. On fait du biscuit avec la fleur, parce +qu'il n'y avait pas eu de place pour en emporter sur les batiments; +enfin, l'on monte les embarcations, les biscayennes qui avaient ete +mises _en bottes_ sur le pont. + +M. de Chateaumorand etait arrive le 30 novembre 1698. + +C'etait le commandant d'un batiment du 50 canons, nomme le _Francais_, +qui avait ete designe pour venir assister M. d'Iberville dans sa prise +de possession des rives du golfe du Mexique. Il etait le neveu de M. de +Tourville et le parent de M. d'Urfe, pretre de Saint-Sulpice a Montreal, +Enfin, comme M. Ducasse, le gouverneur, ne se trouvait pas au Cap, mais +avait ete se reposer au sud de l'ile, dans le district de Leogane, M. +d'Iberville s'y dirigea aussitot. + +M. d'Iberville se mit en rapports avec le gouverneur et obtint tous +les ravitaillements qui lui etaient necessaires. Le gouverneur parut +enchante des vues du commandant et de son air de resolution. Il lui +accorda quelques flibustiers pour remplacer les hommes qui avaient +succombe dans la traversee; il y avait six Canadiens et deux ecrivains +de morts, ce qui fait dire a M. d'Iberville: "La maladie n'en veut +qu'aux Canadiens et aux ecrivains." + +M. d'Iberville dit qu'il partit de Leogane le premier jour de l'annee +1699, a midi, etant alors au 78e degre de longitude. + +Il savait tres bien qu'il ne devait pas suivre le cote nord de l'ile de +Cuba, a cause des grands courants venant du sud, qui font le tour du +golfe du Mexique et qui remontent par le bras de mer situe entre Cuba et +la Floride. + +Il longea donc avec son escadre la cote sud de l'ile de Cuba. Il +parcourut toutes ces petites iles qui environnent Cuba au sud, qui +sont ravissantes de fraicheur et de forme, couvertes de palmiers et +d'orangers charges de fleurs et de fruits. Il vit alors ces sites +enchanteurs et parfumes que Christophe Colomb avait appeles "les jardins +de la reine", a cause des merveilles de leur vegetation. Il fallait +passer au milieu de ces iles environnees de coraux et de madrepores, ou +les navires pouvaient echouer; mais le commandant savait trouver son +chemin au milieu de tous ces obstacles. Il etait d'ailleurs grandement +aide par l'experience d'un vieux marin nomme M. de Graff, que M. de +Chateaumorand avait pris avec lui au Cap, et qui avait navigue pendant +plusieurs annees au milieu de ces parages. + +Le 4 janvier, on etait a l'extremite ouest de Saint-Domingue; ensuite, +on arriva a Santiago, ville principale de Cuba. Le 9, on etait au cap de +Corientes, a l'extremite ouest de Cuba; et enfin, le jour suivant, en +face du cap de Cruz, ainsi nomme parce que Christophe Colomb y avait +plante une croix. + +Les jours suivants, on entrait dans les eaux de la Floride, et en +suivant les courants du sud, l'on avancait vers les cotes est du golfe. + +La _Badine_, le _Marin_ et le _Francais_ voguaient de conserve dans +le golfe, accompagnes des felouques et des tartanes qui portaient les +provisions. + +Pour ceux qui connaissaient le but de ce voyage, le spectacle etait +imposant. C'etait une marche comparable a celle de l'escadre de +Christophe Colomb, lorsqu'il accosta, non loin de la, aux premieres +Antilles. + +C'etait un nouveau monde que d'Iberville allait aborder; il etait +considerable et etait reserve au plus grand avenir. + +Actuellement, les Antilles, ou s'arreterent les explorations de Colomb, +ne comptent pas un million d'habitants, tandis que les pays dont M. +d'Iberville allait prendre possession en comptent aujourd'hui pres de +dix millions, et la dixieme partie seule est encore exploree. + + + +CHAPITRE IV + +ARRIVEE DEVANT LES RIVES DU GOLFE DU MEXIQUE. + +Le 2 fevrier, on passa pres des iles a l'ouest qui cachent le delta du +Mississipi. Elle furent nommees, de la fete du jour, du nom d'iles de la +Chandeleur, qu'elles conservent encore aujourd'hui. M. d'Iberville, ni +personne de l'equipage, ni M. de Graff, ni le pilote qui lui avait +ete donne par M. Ducasse, ne connaissaient l'existence de cet immense +triangle de detritus, amenes au milieu de la mer par le Mississipi et +qui, a partir du trentieme degre, s'avance dans la mer et a pres de +quarante lieues d'etendue. + +Il avait calcule que le Mississipi debouchait au 30e degre de latitude, +a mi-distance de la baie Saint-Louis et de la Floride, laquelle cote +suivait constamment la ligne du 30e degre de latitude. Il ignorait que +le Mississipi, arrive a cette hauteur, avait amene un immense amas +d'alluvion, et que son embouchure etait reportee a 40 lieues plus loin. + +D'ailleurs, il voulait avant tout explorer les rives des possessions +espagnoles. Il dirigea donc ses batiments vers le 30e degre, en marchant +en ligne droite a partir de l'extremite ouest de l'ile de Cuba. + +Apres avoir depasse les iles de la Chandeleur, il se dirigea a l'est +pour explorer toute la cote, en commencant, du cote de la Floride, par +les pays occupes par les Espagnols. + +Il aborda d'abord au 90e degre de longitude, et il reconnut Pensacola, +station espagnole. Il la croyait considerable, mais il n'y trouva que +quelques soldats. Il se dirigea vers l'ouest pour explorer la cote et la +debarrasser de toute occupation etrangere. + +Il parcourut la cote depuis la Floride a l'est jusqu'aux lacs situes a +l'ouest a la tete du delta, examinant et sondant partout. Alors, ayant +verifie qu'il n'y avait ni Anglais ni Espagnols dans tout ce parcours, +et de plus ayant appris par les relations des sauvages et par le +temoignage des Espagnols qu'il y avait l'embouchure d'un grand fleuve +en remontant au sud-ouest, il se decida a prendre connaissance de ces +localites. + +Il commenca par etablir un fort dans l'endroit qu'il jugea le plus +convenable, a moitie chemin de l'occupation des Espagnols a Pensacola. + +Pendant qu'il etait occupe a cet etablissement, il examina tout le pays +d'alentour et accueillit avec empressement la visite des tribus sauvages +environnantes. + +Quant au pays, il etait presque aussi beau que le littoral de +Saint-Domingue. L'on voyait des pins et des cypriers sur de grandes +etendues, des prairies surabondantes, des arbres a fruits d'une force de +vegetation inconnue en Europe. Tout etait a l'avenant: des outardes ou +oies sauvages enormes, des poules d'Inde qui volaient par legions et que +l'on pouvait prendre avec la main ou tuer a coups de fusil sans enrayer +les autres. Dans ces etendues, des fruits pleins de saveur, des +plantes pleines d'aromes, une vegetation vigoureuse recelant dans ses +profondeurs des milliers d'oiseaux pelagiques: des cormorans, des +canards, des flamants; tandis que le vol et les cris des perroquets +animaient la solitude. + +Le 4 fevrier, M. d'Iberville fit une excursion sur les bords: il vit des +quantites de chenes de la plus belle venue, des ormes, des frenes, des +pins, des vignes en grand nombre; sur le sol, des herbes vigoureuses +semees de violettes, de giroflees, de feveroles, comme a Saint-Domingue; +des noyers d'une fine ecorce, des bouleaux. Le temps etait tres beau, +l'air tres chaud. Il explorait et faisait sonder toutes les embouchures +des fleuves principaux qui se rendaient a la mer. + +Apres l'admiration pour les richesses de cette nature presque tropicale, +M. d'Iberville avait une attention particuliere pour s'attirer la +confiance et l'affection des indigenes, qui entraient pour une grande +part dans ses projets d'avenir. + +Ceux-ci detestaient les Espagnols, dont ils avaient depuis longtemps +eprouve le caractere violent et implacable; de plus, ils surent bientot +que les Francais etablis dans les regions du Nord s'etaient toujours +attaches a, gagner les Indiens qui les environnaient, par les procedes +les plus affectueux et les plus genereux. + +Les Biloxis vinrent d'abord saluer les nouveaux arrives, et il parait, +d'apres la relation de Penicaud, qu'ils purent s'entendre avec plusieurs +Canadiens qui connaissaient l'iroquois et qui formaient une forte partie +des equipages. + +Apres les Biloxis, vinrent cinq autres nations situees aux environs du +Mississipi: les Bayagoulas, les Chichipiacs, les Oumas, les Tonicas. + +Penicaud raconte les ceremonies qui accompagnaient ces rencontres. Les +sauvages arrivaient en presentant, en signe de bienvenue, une enorme +pipe longue d'une aune, ornee dans toute sa longueur d'une immense +quantite de plumes disposees en forme d'un vaste eventail; c'est +ce qu'ils appelaient "le calumet". Ils le chargeaient de tabac, +l'allumaient, puis le presentaient au nouvel arrive. M. d'Iberville, qui +n'avait jamais fume, nous dit-il, n'en pouvait supporter le gout, mais +il ne disait rien, fumait et refumait avec la plus grande complaisance. +Penicaud rend compte d'une de ces ceremonies, qui fut plus solennelle +que les autres. + +Les chefs des cinq nations que nous venons de nommer vinrent au fort +avec leurs hommes. Ils chantaient tous. Ils commencerent par dresser un +poteau orne de verdure et de couleurs eclatantes, puis ils danserent +autour, tandis que plusieurs d'entre eux allerent chercher M. +d'Iberville. Chantant avec leurs instruments et leurs tambours, ils +firent monter M. d'Iberville sur le dos d'un sauvage, qui devait servir +de coursier, et qui imitait l'allure et les courbettes et meme les +hennissements d'un cheval d'apparat. + +Lorsqu'on fut arrive au poteau, on fit asseoir M. d'Iberville avec ses +gens sur des peaux de chevreuils, puis on commenca une danse guerriere +pendant laquelle chacun des sauvages, revetu de ses armes, allait +frapper de son casse-tete des coups sur le poteau et racontait ses +exploits. + +M. d'Iberville repondit a ces demonstrations en faisant venir les +presents: des couteaux, des rassades, du vermillon, des fusils, des +miroirs, des peignes; de plus, des habillements; des capots, des +mitasses, des chemises, des colliers et des bagues. Les Canadiens, qui +avaient l'usage de tous ces habillements, en revetaient les sauvages. +Apres cela M. d'Iberville servit un repas pour tous les assistants; de +la sagamite aux pruneaux, des confitures, du vin, de l'eau-de-vie, a +laquelle on mit le feu, ce qui emerveilla les sauvages. + +Apres cette ceremonie, M. d'Iberville prit ses dispositions pour +continuer son exploration. Il savait desormais ou etait l'embouchure du +Mississipi, c'est-a-dire a quinze ou vingt lieues au sud-ouest. La se +trouvait l'embouchure d'un grand fleuve que les sauvages appelaient la +Malbanchia, et les Espagnols, la riviere aux Palissades, a cause des +arbres qui on barraient l'ouverture, ce qui s'accordait avec les +relations de M. de La Salle. + +M. d'Iberville avait reconnu qu'il n'y avait ni Anglais ni Espagnols +dans le golfe, et qu'il n'avait a craindre aucune rencontre ennemie. +Des lors, il prit conge de M. de Chateaumorand, dont il n'avait plus a +reclamer l'assistance. Ils se quitterent dans les meilleurs termes. + +M. de Chateaumorand appreciait hautement la capacite et le zele de M. +d'Iberville, et il le traitait avec la plus grande consideration, comme +un vrai gentilhomme. Cela formait un contraste sensible avec les duretes +que M. de La Salle avait eu a endurer du commissaire de la marine royale +qui l'accompagnait, et qui, par son entetement et son ignorance, avait +fait manquer toute l'entreprise. M. de Chateaumorand laissa une centaine +de barriques de vin, de la fleur et du beurre dont M. d'Iberville avait +besoin, et il partit pour Saint-Domingue, ou il pouvait se ravitailler. + + + +CHAPITRE V + +VOYAGE A LA MALBANCHIA. + +M. de Chateaumorand partit le 20 fevrier. M. d'Iberville fit ses +preparatifs de voyage. Il etait assure qu'il n'avait aucun obstacle a +craindre de la part des Espagnols ni de la part des Anglais. Il savait +qu'il pouvait compter sur les bonnes dispositions des sauvages. + +Le 27 fevrier, jour fixe, il partit de Biloxi avec deux biscayennes et +deux canots, et 50 hommes armes de fusils et de haches. Ils avaient +pour 20 jours de vivres. Presque tous ces hommes etaient des Canadiens +eprouves dans les expeditions precedentes, et les autres, des +flibustiers de Saint-Domingue. + +Il y avait deux pierriers sur les biscayennes pour imposer aux sauvages. +M. d'Iberville etait sur l'une des biscayennes avec son frere M. de +Bienville, et M. de Sauvalle sur l'autre, avec le Pere Anastase, +Recollet, qui avait sa chapelle avec lui. Les prieres se faisaient matin +et soir comme sur les vaisseaux, et lorsqu'on pouvait debarquer le +dimanche, le pere disait la messe. + +Le 27 et le 28, on commenca a longer a l'ouest une grande ile de sable. +On passa ensuite devant plusieurs baies environnees d'herbe et de joncs, +mais sans bois. + +En naviguant, on faisait la plus grande attention a ne passer +l'embouchure d'aucune riviere. + +Le 1er mars, qui etait un dimanche, on aborda a une ile, et le pere dit +la messe pour l'equipage. + +L'autel fut dresse sous un bouquet d'arbres, et connue le sol etait tres +humide en quelques endroits, d'Iberville fit couper des branches pour +les mettre sous les pieds des hommes, afin de les preserver de toute +incommodite. Dans la journee, les gens tuerent plusieurs chats sauvages: +l'ile en etait remplie, et on l'appela l'ile aux Chats, nom qui a +subsiste jusqu'a present. + +Il fallait tenir la mer a une certaine distance parce que le vent etait +violent et pouvait pousser sur les rochers; mais en meme temps il ne +fallait pas s'eloigner beaucoup, pour n'etre pas enleve par la mer, qui +etait tres forte. + +"C'est un metier bien gaillard, dit M. d'Iberville, que de decouvrir les +cotes de la mer avec des chaloupes qui ne sont ni assez grandes pour +tenir la mer quand elles sont sous voiles, ni meme quand elles sont a +l'ancre, et qui sont trop grandes pour aborder a une cote plate, ou +elles touchent et echouent a une demi-lieue au large." + +C'est alors qu'etant oblige de gagner la cote, l'equipage, vers le soir +du 2 mars, apercut des rochers tres rapproches les uns des autres et a +travers lesquels passait un grand courant. + +C'etait une riviere, et d'Iberville pressentit que c'etait celle qu'il +cherchait. + +Il s'approcha avec precaution, parce que le courant etait rapide a faire +une lieue et demie a l'heure. M. d'Iberville reconnut alors plusieurs +circonstances qui s'accordaient avec les informations de M. de La Salle. + +Les eaux conservaient leur douceur a une grande distance dans la mer, +comme l'avait dit M. de La Salle. Les roches etaient tres nombreuses, +tres rapprochees et l'on voyait qu'elles etaient de bois petrifie avec +la vase; elles resistaient a la mer et elles etaient toutes noires; +parfois elles etaient espacees de vingt pas et d'autres fois beaucoup +plus; mais elles conservaient l'aspect d'une palissade, comme l'avaient +affirme les Espagnols. Le fleuve avait 400 toises de largeur, avec une +rapidite extraordinaire. + +D'Iberville reconnut que c'etait le Mississipi, et qu'il contemplait +cette embouchure que M. de La Salle n'avait pu decouvrir. + +La satisfaction etait grande chez tous ceux qui prenaient part a +l'expedition. Les gens d'Iberville, qui lui etaient si devoues, etaient +heureux de voir leur chef bien-aime couronne encore de succes dans une +entreprise tentee vainement jusqu'a lui. M. d'Iberville remerciait la +divine Providence; il voyait se realiser toutes ses esperances. Il se +trouvait comme en possession d'un nouveau monde qu'il avait promis +au roi et a M. de Pontchartrain; enfin, le titre de gouverneur de la +Louisiane lui etait desormais acquis. Le Pere Douay considerait surtout +les interets spirituels de ce grand continent. + +Le lendemain, 3 mars, l'equipage aborda a l'entree du fleuve; au matin, +la sainte, messe fut dite en actions de graces et on chanta le _Te +Deum_. + +L'emotion du Pere Douay, qui etait un saint homme, etait au comble, et +il sut la communiquer a son auditoire. "C'etait une terre nouvelle, +conquise au Sauveur, ou son nom serait beni et exalte", et il faut +reconnaitre que les fervents chretiens auxquels il s'adressait pouvaient +comprendre ces pieux sentiments. Quant a d'Iberville, comme l'avait deja +remarque le Pere Marest dans l'expedition de la baie d'Hudson, il etait +toujours le premier a donner l'exemple dans les manifestations de la +piete. + +L'equipage, avant de continuer sa course, resta au repos sous les arbres +pour se remettre des fatigues des jours precedents. + +"Nous sentons, dit M, d'Iberville, couches sur des roseaux et a l'abri +du mauvais temps, le plaisir qu'il y a de se voir delivres d'un peril +evident." + +Le lendemain, mercredi des Cendres, la messe fut encore celebree, et les +gens recurent les cendres, avec les officiers en tete. + +On commenca ensuite a remonter la riviere. A quelques lieues on +trouva ce que les precedents explorateurs avaient appele une fourche, +c'est-a-dire une division de la riviere en trois courants differents. +C'etait une confirmation de toutes les antres indications que M. de La +Salle avait donnees sur l'embouchure du Mississipi. + +Apres ces assurances, pour faire acte de possession au nom de l'Eglise, +M. d'Iberville fit planter une croix par ses hommes, et le Pere Recollet +la benit solennellement, pendant que les matelots l'entouraient a genoux +et chantaient le: + + Vexilla regis prodeunt, + Fulget crucis mysterium... + +M. d'Iberville commenca a remonter la riviere. Etant arrive au 30e degre +de latitude et au-dessus du Delta il continua sa navigation pour prendre +connaissance du pays et de ses ressources. + +Il rencontra d'abord le village des Bayagoulas, dont plusieurs habitants +etaient venus le visiter au port de Biloxi; la il trouva le meilleur +accueil. + +Ensuite, il alla au site des Mahongoulas, ou l'un des chefs lui vendit, +pour une hache, une lettre de M. de Tonty, adressee a M. de La Salle, +dans laquelle il lui disait qu'il etait venu a son secours, et qu'il +avait trouve toutes les nations des rives du fleuve bien disposees pour +les Francais. + +M. d'Iberville reconnut la verite de ces dispositions et il continua sa +course. + +Le pays apparaissait dans toute sa beaute. "Les terres sont les plus +belles que l'on puisse jamais voir; elles sont traversees par une +infinite de belles et grandes rivieres; elles sont couvertes de bois +franc, comme chenes, ormes, noyers, de vignes d'une grosseur excessive; +des prairies sans fin, les rivieres couvertes de canards et d'oies +sauvages; les arbres remplis d'oiseaux aux couleurs eclatantes, de +perroquets, de geais, d'oiseaux-mouches de toutes sortes." + +Des legions de boeufs sauvages paissent par milliers a travers les +prairies. + +Voici quel etait le plan de M. d'Iberville dans cette exploration. Il +voulait choisir un site qui serait au centre des tribus indiennes, pour +pouvoir facilement communiquer avec elles, et de plus, qui serait en +communication directe avec la mer par l'une des branches du fleuve, de +ces fourches dont M. de La Salle avait parle dans ses relations. + +Il trouva d'abord, a 40 lieues de l'embouchure, la nation des +Pascomboulas, et au dela, il reconnut qu'il y avait une voie directe +vers la mer par ces lacs immenses qui occupent la baie du Delta. Il +explora ces lacs, et eu l'honneur des ministres du roi, appela le plus +grand du nom de "Pontchartrain", il nomma l'autre "Maurepas". + +En remontant, il rencontra une station ou se trouvait un mat peint et +decore que les sauvages appelaient Baton-Rouge. C'etait un point de +demarcation entre les terrains du chasse des Pascomboulas et de la +nation suivante, les Oumas, dont M. d'Iberville voulut visiter le +principal village. + +Il arriva le 20 mars au village des Oumas. Des chefs l'attendaient sur +le rivage avec le calumet de paix. Ils l'entourerent, le mirent au +milieu d'eux et le conduisirent au village en chantant et en dansant. +"Arrives au village, dit M. d'Iberville, nous nous sommes salues et +embrasses. Il etait une heure de l'apres-midi." Il fallut s'arreter +et recommencer a fumer, "ce qui me fatiguait beaucoup, n'ayant jamais +fume." + +Tout le village etait rassemble. Les tambours et les calebasses +accompagnaient le chant, et il y eut plusieurs danses. Ce furent d'abord +des danses militaires executees par des guerriers revetus de fourrures, +armes de pied on cap et portant sur la fete des mufles d'animaux de +toutes sortes, fabriques avec un rare talent d'imitation. + +Ces chants guerriers etaient des sons incoherents, mais non formes au +hasard. Les danseurs reproduisaient avec une fidelite parfaite les cris +et les hurlements des animaux feroces dont ils mettaient le masque sur +leur tete. + +Deux bandes de guerriers se placaient en presence et, tout en gardant +une certaine cadence, ils representaient un combat, se precipitant et +reculant par bonds. Ils brandissaient les casse-tete, se frappaient avec +des cris de defi; et, pendant ce temps, les autres guerriers chantaient, +en marquant le temps avec des tambours, et en poussant du fond du gosier +des cris d'applaudissement, tels que: Hou! Hou! Hou! Hou! ou encore: +Che! Che! Che! + +Apres la danse des guerriers, on passait a des exercices moins +effrayants. Les jeunes gens s'avancaient avec les jeunes filles. Ils +etaient richement pares a leur maniere: ils avaient des diademes de +plumes qui montaient tres haut; leurs ceintures d'orignal brodees en +rassades descendaient jusqu'aux genoux; elles etaient ornees tout autour +de disques de metal qui retentissaient comme des grelots a chaque +mouvement de la danse. Ils etaient peints de rouge, de blanc et de +jaune, disposes avec un certain art et figurant des galons et des +ornements multiplies. Les jeunes tilles portaient des eventails de +plumes dont elles accompagnaient leurs mouvements. Les jeunes gens +avaient une sorte de sceptre qui marquait la mesure. + +Ces groupes representaient diverses scenes de la vie sauvage, comme le +depart pour la chasse, pour la guerre, le retour, les fiancailles, etc. +Les danseurs se lancaient avec une agilite remarquable et en tournant +sur eux-memes. "Ces danses, nous dit M. d'Iberville, etaient gracieuses +et assez jolies, et elles etaient accompagnees de chants pleins de +douceur. Quand les sauvages le veulent, ils chantent avec beaucoup +d'agrement. Ils ont l'oreille delicate, la voix belle et une disposition +remarquable pour la musique." + +Le lendemain, on visita les villages. On vit 150 cabanes, avec une place +au centre, de 200 pas de largeur. + +Tout autour, on voit s'etendre d'immenses prairies, sans rochers, avec +des arbres d'une grande vigueur. Sur les champs s'etalent des fleurs, +des citrouilles, des melons et du tabac d'une taille surprenante." + +On alla visiter le temple, qui est au milieu du village. C'est un +edifice surmonte d'une coupole; au centre on entretient un feu +continuel. A l'extremite il y a un sanctuaire avec des tables en forme +d'autel; sur ces autels etaient disposees des fourrures precieuses et +d'autres emblemes mysterieux. + +En revenant a la hauteur de Baton-Rouge, M. d'Iberville reconnut par +ses calculs qu'il etait a la latitude de Biloxi, ou se trouvaient ses +vaisseaux. Alors, il observa les rives et, trouvant au-dessous de +Baton-Rouge un courant d'eau considerable, allant, en droite ligne, du +Mississipi dans la direction de l'est, il s'abandonna a ce courant qui, +suivant sa prevision, allait se jeter vers la baie de Biloxi. C'est +cette riviere que l'on a nommee la riviere d'Iberville, d'apres celui +qui l'avait decouverte. Elle a 25 lieues d'etendue. Elle lui epargna +l'immense parcours qu'il lui aurait fallu faire pour descendre le +Mississipi avec tous ses detours jusqu'a la mer, au 29e degre, et +pour remonter jusqu'au 30e degre a Biloxi. C'etait pres de 100 lieues +d'epargnees. Cette riviere offrait bien des portages, mais elle revelait +un pays magnifique, d'une grande abondance en poisson et gibier. On vit +passer sur les rives, par centaines, des troupeaux de boeufs au galop. + +La riviere su jetait dans le lac Maurepas, qui est la suite du lac +Pontchartrain, et de la, M. d'Iberville arrivait le 30 mars a Biloxi, +ayant fait 300 lieues environ on 30 jours, y compris les stations aux +differentes nations sauvages. + +La, M. d'Iberville ecrivit sur son journal: "Depuis un mois de sejour, +un peu de curiosite eut du encourager les personnes qui sont restees, a +faire sonder les environs de cette rade avec leurs traversieres." Puis, +reflechissant que cela exprimait un blame pour ses subordonnes, il a +efface cette phrase pour qu'elle ne fut pas mise dans la copie qu'il +devait envoyer au ministre. Les jours suivants, le sondage fut accompli +par M. d'Iberville. + +Apres cette exploration, il jugea qu'il n'y avait pas d'endroit plus +convenable que la baie de Biloxi pour l'erection d'un fort, et il fit +aussitot abattre des arbres en quantite suffisante. Ces arbres etaient +d'un bois si dur que les haches s'y brisaient. Aussitot une forge fut +etablie pour reparer les haches a mesure de l'exploitation. + +A la fin du mois, le fort etait termine. Aussitot on fait descendre les +canons avec leurs affuts; on fait aussi installer les vaches et les +volailles, puis l'on seme des pois des feves et du mais a l'entour du +fort. Les Espagnols vinrent alors pour visiter les Francais. Ils virent +le fort et purent en admirer l'ordonnance. + +Cela pouvait leur donner a reflechir, mais M. d'Iberville s'en +inquietait peu. Il avait juge ces Espagnols comme des hommes de peu +d'importance, et il fait cette reflexion: "Les Espagnols etablis dans +ces contrees se sont beaucoup nui par leurs alliances avec les Indiens. +Les enfants provenant de ces unions, tenaient beaucoup plus du sang +sauvage que du sang espagnol: ils etaient chetifs, mous et sans energie. +Je suis certain, ajoutait-il, qu'avec 500 Canadiens, je pourrais enlever +le Mexique, ou se trouvent tant de tresors." + +Toute cette expedition du Mississipi avait augmente l'estime que M. +d'Iberville avait de ses compagnons d'armes canadiens. + +Il les avait vus inebranlables dans les plus grandes fatigues, +intrepides, ne reculant devant aucun danger, infatigables dans les +marches et dans toutes les manoeuvres. Il avait pu reconnaitre avec une +sensible complaisance que ses compatriotes etaient au moins egaux a ces +flibustiers de Saint-Domingue, que l'on regardait comme les hommes les +plus audacieux qu'il y eut alors dans le monde. + +De plus, il les avait trouves d'une ressource precieuse dans les +relations avec les sauvages, sachant les gagner par leurs egards et leur +amabilite, et pouvant s'en faire comprendre par la connaissance des +langues sauvages du Nord, dont beaucoup d'expressions avaient penetre +sur les cotes du golfe. Cela etait du aux Tuscaroras, nation iroquoise +etablie depuis longtemps dans le voisinage du Mississipi, dans la +province de la Caroline. + +Le Pere Anastase, vu ses fatigues et son grand age, avait manifeste le +desir de revenir en France, ce que M. d'Iberville accorda aussitot. Il +fit venir au fort le jeune aumonier de la _Badine_. Mais lorsque les +fetes arriverent, c'est-a-dire le dimanche des Rameaux, le 12 avril, le +Pere Anastase se fit conduire en chaloupe, par M. de Beauharnois, au +fort, pour confesser tous ceux qui se presenterent. Il y revint encore +le jeudi saint, y resta jusqu'au jour de Paques, dit la messe, et le +soir, il y eut sermon et vepres. Apres quoi il revint aux vaisseaux pour +faire faire les paques aux gens. Il y eut encore confession, messe et +communion. + +Tout etant regle, M. d'Iberville laissa au fort pres de 14,000 rations, +et de plus, il envoya un traversier a M. Ducasse pour avoir des vivres. +Lui-meme ne devait pas prendre ce chemin, mais profiter du Gulf-Stream +pour sortir du golfe du Mexique. + +Il dit: "Le 2 mai, j'ai etabli les offices du fort. J'ai fait +reconnaitre le sieur de Sauvalle, enseigne de vaisseau, pour commander; +c'est un garcon sage et de merite. J'ai mis mon frere de Bienville, age +de 18 ans, comme lieutenant, et Levasseur-Boussonelle comme major. +Je leur laisse 70 hommes, les mousses et, de plus, les equipages des +traversieres." + +Il laissait les mousses pour sejourner parmi les sauvages afin +d'apprendre leur langue. C'est ainsi que son pere avait agi autrefois, a +Montreal, avec lui et ses autres freres. + +Il plut extraordinairement les deux jours suivants, et si abondamment +que les eaux de la baie devinrent douces, fait incroyable et cependant +reel. + +Le 4 mai au matin, on leva l'ancre par un vent du sud-sud-ouest. Au 20 +mai ils etaient devant l'ile de Cuba, a Matanzas, a dix lieues est de la +Havane, et le 23 ils arriverent au cap de la Floride. + +Le 23 mai, samedi, M. de Surgere avait rencontre trois vaisseaux anglais +qui, les prenant pour des forbans, firent mine de tirer sur le _Marin_. +"Ils auraient ete bien accommodes s'ils avaient commence", dit M. de +Surgere, qui ne doutait de rien; mais, reconnaissant des vaisseaux +francais, ils leur firent mille amities. + +"Ensuite, ils voguerent de conserve avec nous, et cela heureusement, car +ils connaissaient les iles de l'entree du golfe et ils pouvaient passer +le Gulf-Stream, que nous ne connaissions pas. + +"Ayant debarque au golfe le 26 mai, nous remerciames Dieu et nous +quittames les Anglais, car nos fregates allaient mieux que les leurs. + +"Nous suivions l'est-nord-est, nous dirigeant vers la France. Nous +allions du trentieme degre au quarante-cinquieme. La, nous avons ete +assaillis par une tempete epouvantable; les matelots n'en pouvaient +plus. On voulut jeter les canons a la mer, mais on n'osa les deplacer, +de peur d'enfoncer le vaisseau. Nous pouvions nous croire a notre +derniere heure. + +"La _Badine_ n'eut pas les memes epreuves, nous ayant devances. + +"Le 1er juillet, arrivee a Chef-de-Bois, puis a l'ile d'Aix; et le +2 juillet, entree dans le port de Rochefort, ou nous retrouvames la +_Badine_." + + + +CHAPITRE VI + +GRANDS CHANGEMENTS EN FRANCE. + +Lorsque M. d'Iberville revint, au mois de juin 1700, de grands +changements etaient survenus en France. Louis XIV avait ramene a la paix +toute l'Europe coalisee contre lui. Delivre de graves difficultes, il +etait determine a s'occuper exclusivement du bien-etre de ses sujets, +du developpement du commerce et de l'industrie, et enfin des +etablissements. + +Pour bien envisager ces changements, il faut faire quelque retour sur +les evenements precedents. + +De 1690 a 1700, quatre grandes nations: l'Angleterre et la Hollande, +l'Allemagne, l'Espagne et la Savoie s'etaient reunies contre la France, +et, malgre ces coalitions et les efforts reunis depuis dix ans, le roi, +a force de menagements et aussi de succes victorieux, etait parvenu a +se faire accorder une paix qui lui assurait une autorite encore +preponderante en Europe. + +Le roi, des le commencement, avait juge dans sa sagesse qu'il ne pouvait +prolonger indefiniment une lutte, qui etait un si rude fardeau pour +ses sujets. Aussi, plusieurs fois il chercha a se faire accorder des +conditions convenables d'arrangement, qui furent rejetees avec dedain, +par des ennemis fiers de leur puissance et confiants dans leur nombre. + +Alors le souverain, decu dans ses tentatives, resolut de demander a la +victoire ce que les voies de conciliation n'avaient pu obtenir, et il +y reussit d'une maniere inesperee, grace a cette force et a cette +intrepidite qui se revelerent encore si merveilleusement dans le peuple +qu'il gouvernait. + +Il put mettre 400,000 hommes sur pied, des troupes aguerries et +habituees a vaincre. Il disposa ses forces et ses generaux suivant les +centres d'attaque, et, la victoire secondant ses desseins, il inspira +a la France un elan et un enthousiasme dignes de la plus grande nation +militaire. + +Les succes etaient si nombreux, si multiplies, que les coalises, tout en +esperant qu'ils finiraient par lasser la France et l'accabler, pouvaient +prevoir qu'ils sortiraient, d'ici la, epuises et aneantis. + +An bout de dix ans de lutte les Anglais et les Hollandais reclamaient +la paix. Dans ce laps de temps, les Francais avaient remporte plusieurs +victoires et enleve aux ennemis pour pres d'un milliard de marchandises. + +Les Espagnols ne savaient quel sort attendre: ils avaient ete chasses +de la Navarre et du Roussillon; ils avaient perdu la Catalogne avec les +villes principales: Gironne et Barcelone. + +Le roi de Savoie avait perdu plusieurs batailles rangees, et il avait vu +succomber dix villes principales. + +L'Allemagne avait ete chassee de la Flandre, de la Lorraine, de la +Franche-Comte, du Palatinat, et, dans toute la confederation, l'on ne +savait que prevoir. + +La paix de Ryswick, appuyee par les succes des armees de terre et de +mer, dans lesquels les exploits d'Iberville au nord de l'Amerique +eurent leur part, avait calme les esprits, et conservait a la France un +prestige incomparable. + +Le roi avait, fait, il est vrai, de grandes concessions, mais il avait +gagne bien des avantages, etant on paix avec l'Allemagne et avec +l'Espagne. Il savait en ce moment que, malgre les efforts de l'Autriche, +la succession au trone d'Espagne etait assuree a l'un de ses enfants. + +Il avait reconnu l'autorite du roi d'Angleterre, et n'avait rien a +craindre de ce cote. + +Debarrasse de ses plus grands soucis, il ne songea plus qu'a retablir +les finances, a procurer le bien-etre a ses sujets et a assurer la +prosperite des etablissements exterieurs. + +Il licencia la moitie de ses troupes, reduisit les impots, suivant les +sages traditions laissees par Colbert, et commenca a donner le plus +grand essor aux Indes Orientales. La France y possedait un territoire +immense, avec des points d'une grande importance, parmi lesquels +Chandernagor et Pondichery, qui, en quelques annees, devaient compter +50,000 ames. + +Quant aux Indes Occidentales, le roi en comprenait tres bien +l'importance. Il pensait, d'apres Vauban, que l'on pouvait y etablir +l'un des plus grands royaumes du monde, avec la Nouvelle-France, le +cours du Mississipi, la Louisiane, et enfin les Antilles francaises, +dont Saint-Domingue formait la partie principale. + +Saint-Domingue donnait la clef des possessions espagnoles du Mexique, du +Perou, du Quito, en fournissant l'acces a Carthagene, a Porto Bello et a +la Vera Cruz. + +Quant a l'embouchure du Mississipi, son occupation donnait l'acces aux +richesses de la Louisiane, que Sa Majeste avait fait decouvrir depuis +plusieurs annees, et qui revelaient "dans le nouveau monde un monde +nouveau." + +Les nouvelles que M. d'Iberville apportait repondaient bien aux desseins +des autorites souveraines. Il arriva en France aux premiers jours de +juillet 1699. Il commenca par licencier son monde et decharger ses +batiments, et en meme temps il envoyait une copie de son journal a M. de +Pontchartrain, ministre de la marine. + +Celui-ci lui en accusa aussitot reception. Il lui demanda de plus +amples details pour la satisfaction du roi, et en meme temps il lui fit +pressentir la necessite d'un second voyage. + +On destina aussitot deux batiments, la _Renommee_, de 45 canons, et la +_Gironde_, pour la nouvelle entreprise. + +M. de Pontchartrain voyait que les oppositions ne manquaient pas, mais +il savait que le roi ne voulait en tenir aucun compte. + +Les gens de Montreal, parmi lesquels M. de Longueuil et M. Le Ber, les +plus proches parents de M. d'Iberville, avaient ecrit que l'occupation, +du sud de l'Amerique pouvait nuire gravement aux etablissements de la +Nouvelle-France. + +Le gouverneur de Saint-Domingue, de son cote, voyait avec ombrage cette +nouvelle expedition; il pensait que ce serait une disgrace pour les +possessions francaises aux Antilles. + +Il disait, dans ses lettres, qu'on allait susciter l'agression des +Espagnols. Suivant lui, ils pouvaient mettre 100,000 hommes sur pied +et soulever les sauvages, qui etaient au nombre de plusieurs millions, +disait-il. "Je crois, ajoutait-il, que M. d'Iberville est un tres +honnete homme, et bien intentionne, mais il faut se defier de son esprit +d'entreprise." + +De plus, des officiers superieurs de la marine, prevenus contre les +succes d'un officier canadien, repandaient le bruit "qu'il ne reussirait +pas mieux que La Salle; que son expedition avait ete mal menee parce +qu'il avait fait trop de retards; qu'il n'avait pas su menager ses +provisions, etc., etc.; enfin qu'il fallait apprehender que les 80 +hommes places a Biloxi ne fussent exposes au meme sort que les gens de +La Salle." + +M. de Pontchartrain, voulant etre a meme d'eclairer le roi sur +ces objections, demanda a M. d'Iberville de faire un memoire sur +l'importance de son etablissement. + +M. d'Iberville repondit aussitot par un factum d'une dizaine de pages. +Il avait deja expose les avantages que le Canada retirerait de cette +entreprise, qui donnerait les moyens de communiquer avec toute +l'Amerique centrale par le Mississipi, ou les Canadiens avaient deja des +stations importantes. Il montrait ensuite la possibilite de se saisir du +Mexique, ou se trouvaient des tresors; enfin il affirmait la necessite +d'arreter l'extension continuelle des Anglais, "deja trop puissants". + +Ensuite M. d'Iberville enumerait les sites occupes par les Espagnols +sur le golfe du Mexique, et leur peu de valeur, puis il signalait les +conditions favorables pour le commerce des pelleteries et des autres +produits. + +Il finissait en affirmant que dans ces regions presque tropicales on +pouvait recolter les productions des Antilles. + +M. de Pontchartrain repondit en recommandant a M. Duguay, l'intendant +de la marine a Rochefort, d'activer l'armement des navires destines a +l'expedition. + +Il envoyait en meme temps la liste des officiers nommes par le roi sur +la _Renommee_, batiment de 50 canons: M. d'Iberville, commandant; M. de +Ricouard, lieutenant; le sieur Duguay, enseigne; le sieur Desjordy, le +sieur de Hautemaison et le sieur de Saint-Hermine, gardes de marine. +Dans l'equipage il devait y avoir 50 Canadiens reunis a Rochefort. + +M. d'Iberville emmenait avec lui un de ses cousins, M. Lesueur, +militaire plein d'experience, et son frere de Chateauguay, age de 14 +ans. C'etait lui qui etait destine devenir un jour gouverneur de la +Guyane. + +Sur la _Gironde_, se trouvaient le chevalier de Surgere, commandant; +M. de Villautreys, lieutenant; le sieur de Courcieres, lieutenant en +second, etc. + +M. d'Iberville et M. de Surgere, pour recompense de leurs services, +recevaient le titre de chevaliera de Saint-Louis. + +Le roi nommait aussi M. de Sauvalle commandant du fort de Biloxi, et M. +de Bienville, age alors de vingt ans, lieutenant. + +En meme temps, M. Duguay recevait l'ordre de donner a M. d'Iberville +tout ce qu'il avait demande pour l'armement du fort de Biloxi: 10 pieces +de canon, 2,000 boulets, 400 paquets de mitraille, 17,000 livres de +poudre a mousquet. + + + + +SIXIEME PARTIE + + + +DEUXIEME VOYAGE. + +Le depart eut lieu de La Rochelle le 17 septembre 1699, a 8 heures et +demie du matin. + +Le 11 decembre, c'est-a-dire apres 50 jours de navigation, l'escadre +arrivait au cap Francais, ou debarquerent quatre malades. M. de Galifet, +lieutenant du gouverneur, accueillit M. d'Iberville et lui fournit les +rafraichissements necessaires. On embarqua aussi des volailles et des +bestiaux. + +Le 22 decembre, depart du cap Francais, et, 20 jours apres, arrivee au +fort de Biloxi. + +Le 9 janvier M. de Sauvalle vint a bord, et rendit compte de tout ce qui +s'etait passe depuis le depart de M. d'Iberville. + +Il avait recu la visite d'un batiment anglais commande par le capitaine +Banks, que M. d'Iberville avait fait prisonnier au fort Nelson cinq ans +auparavant. Le capitaine, ayant vu le fort de Biloxi, avait dit qu'il +reviendrait en force, mais cela n'inquieta ni M. d'Iberville ni M. de +Sauvalle. + +Pendant que quelques marchands de Montreal s'inquietaient de +l'etablissement de Biloxi, d'autres Canadiens s'en rejouissaient, et y +voyaient la source de beaucoup d'avantages pour la Nouvelle-France. + +Des que Mgr l'eveque de Quebec avait eu connaissance des succes de M. +d'Iberville, il avait envoye M. de Montigny, son grand vicaire, avec M. +d'Avion, missionnaire des Illinois. Ces messieurs parlaient les langues +de plusieurs nations sauvages, et ils venaient s'offrir au zele +religieux du chevalier d'Iberville. M. Juchereau de Saint-Denis, oncle +de madame d'Iberville, comme nous l'avons vu precedemment, vint offrir +ses services et son experience; il avait conduit plusieurs hommes avec +lui. Il etait reserve a plus d'une aventure. Enfin, l'on vit aussi +arriver vingt Canadiens commandes par M. de Tonty, qui avait traverse +intrepidement toutes les nations sauvages, et qui s'etait rendu avec +bonheur e cet ancien theatre de ses premiers exploits. Il etait au +comble de la satisfaction de voir se realiser l'oeuvre qu'il avait deja, +tentee avec l'heroique M. de La Salle. + +M. d'Iberville accueillit ces nouveaux auxiliaires avec la plus entiere +cordialite. Il enjoignit d'abord a M. Lesueur, son cousin, de preparer +tout ce qui etait necessaire pour remonter le fleuve avec une vingtaine +d'hommes, afin d'aller exploiter aussitot les mines de cuivre qui lui +avaient ete signalees au 45e degre de latitude. + +Il donna des compagnons a M. de Saint-Denis pour s'en aller explorer +les cotes du golfe, a, l'ouest, depuis la Palissade jusqu'a la baie +Saint-Louis. + +Quant a M. de Tonty, qui connaissait les langues sauvages, ainsi que les +Canadiens qui l'avaient accompagne, il lui proposa de remonter le fleuve +avec lui. Enfin, il prit aussi avec lui l'aumonier de l'escadre, +ainsi que M. de Montigny. Son frere Chateauguay devait etre aussi de +l'expedition. + +Le but de M, d'Iberville etait de reconnaitre les sites avantageux, de +voir quelle etait la fertilite de la terre et les productions utiles, +enfin de lier des relations avec toutes les tribus sauvages, dont il +avait dessein de se servir pour l'exploitation et la colonisation du +pays. + +Il partit le 1er mars 1700, et en deux jours il atteignit la premiere +ile du Mississipi en quittant la mer. Il parait que c'est alors qu'il +commenca a etre atteint de la fievre et de douleurs extremement vives +aux genoux, qui venaient probablement de toutes les fatigues qu'il +avait ressenties dans les expeditions precedentes. Il chercha d'abord +a vaincre son mal et continua sa marche, mais au bout de quelques +semaines, les douleurs furent si vives, qu'il fut oblige de revenir sur +ses pas. + +Le 3 mars 1700, il debarquait aux Oumas, et renouvelait les arrangements +qu'il avait faits avec eux lors de son premier voyage. + +Les jours suivants il atteignit le port qui se trouve a l'extremite nord +de la nation des Oumas. + +Le 10, il visitait les Natchez, qu'il considerait comme la nation +sauvage la plus intelligente, et ou il voulait etablir une station +principale, a laquelle il desirait donner le nom de Sainte-Rosalie, en +l'honneur de la patronne de madame la marquise de Pontchartrain. + +Le 14 mars, arrivee aux Tasmas, a 15 lieues des Natchez, au 34e degre +de latitude. Ce fut le point extreme ou se rendit M. d'Iberville. M. de +Montigny connaissait la langue de cette nation, et il y fit commencer +une eglise, qu'il devait remettre a un missionnaire du Canada. Lui-meme +se proposait de resider aux Natchez. Il etait capable de rendre les plus +grands services aux interets do la religion. + +M. d'Iberville ayant rempli le principal objet de son excursion, et, +se sentant encore plus malade, confia a M. de Bienville la suite des +operations. + +Il avait accompli au moins une partie de ce qu'il s'etait propose. Il +avait parcouru 200 lieues sur le fleuve, il en avait explore les rives, +et constate l'abondante fertilite du sol. Il avait noue des relations +avec les principales tribus du Sud; il avait pacifie leurs differends, +et les avait exhortees a vivre en amitie avec les Francais qui allaient +s'etablir chez eux. + +Des missionnaires allaient fonder des sanctuaires et faire connaitre les +enseignements de la religion, contre lesquels les naturels n'avaient +aucune prevention. + +M. de Montigny devait s'etablir aux Natchez, et un autre religieux +devait resider aux Oumas. En meme temps, M. Davion allait s'etablir aux +Illinois, sur l'invitation de ceux-ci, et un Pere Jesuite commencait +l'erection d'une eglise aux Bayagoulas. + +M. de Tonty, ayant vu les premiers fruits de l'entreprise, recut une +mission particuliere. Il devait aller jusqu'aux Illinois, charge +des presents de M. d'Iberville pour concilier les indigenes aux +enseignements de M. Davion. + +Le 24 mars, M. d'Iberville, revenant vers Bayagoulas, rencontra M. +Lesueur, son cousin, qui avait termine ses preparatifs, et qui allait +remonter jusqu'aux chutes Saint-Antoine. Il avait avec lui le sieur +Penicaud, maitre charpentier, qui a ecrit la relation de cette +entreprise. Nous en citerons quelques details. + +Le 25 au matin, M. d'Iberville se dirigea vers Bayagoulas avec son frere +de Chateauguay, tandis qu'il envoyait M. de Bienville passer quelques +semaines dans les regions de l'Ouest. C'etait d'abord son dessein de +faire lui-meme cette excursion, mais son malaise etant devenu plus +grand, il lui fallut confier cette mission a son frere. Il continua son +retour en canot, avec deux hommes et le jeune de Chateauguay. + +M. d'Iberville, malgre la fievre qui le tourmentait toujours, et malgre +les douleurs qui l'empechaient de marcher, passa tout ce mois a sonder +les passes, a examiner les sites pour les etablissements futurs. Enfin, +il put recueillir bien des renseignements de la part des sauvages qu'il +rencontra. + +Il apprit ensuite que des nations sauvages avaient quitte leur position +au nord pour s'etablir dans un climat plus favorable au sud. Entre +autres, il en etait ainsi des Tuscaroras, une des cinq nations +iroquoises etablies pres du lac Ontario, qui avaient quitte leurs foyers +depuis quelques annees, attires par la douceur du climat du sud, et qui +etaient venus se fixer dans la Caroline, et cela, parait-il, lui suggera +des idees pour l'avenir. Par une disposition particuliere, les pays du +sud qui etaient les plus doux et les plus fertiles etaient les moins +peuples, et les populations les plus nombreuses etaient au nord. Du +golfe du Mexique jusqu'a l'entree du Missouri, on comptait une vingtaine +de petites nations, et ces nations n'etaient composees que de quelques +familles, 30 ou 40, et pas davantage. + +Pour exploiter tous ces pays, il aurait fallu que les nations du Nord +qui sont tres nombreuses, comme les Sioux, les Ottawas, les Illinois, +fussent determinees a descendre dans la proximite du golfe, ce qui +serait d'un immense avantage pour eux et pour les Francais qui +voudraient traiter avec eux. + +Cette idee, si etrange qu'elle puisse paraitre, etait deja venue a +plusieurs de ces nations, meme les plus sauvages, et, comme nous l'avons +dit, les Tuscaroras etaient etablis dans la Caroline. + +Le 18 du mois de mai, comme il avait ete convenu, M. de Bienville, qui +avait ete en excursion a l'ouest du Mississipi, revint a Biloxi. Il +avait fait peu de chemin, et avait rencontre peu d'indigenes. A cette +epoque de l'annee, la fonte des neiges faisait deborder toutes les +rivieres affluant au Mississipi, qui sortait de ses rives. L'on pouvait +a grande peine remonter la force des courants, et l'on ne pouvait +aborder, parce, que toutes les cotes etaient submergees a une grande +distance. M. de Bienville avait donc peu de renseignements a fournir a +son frere. + +Le 19 de mai, M. de Montigny et M. Davion arriveront avec deux chefs +sauvages des Natchez et des Tonicas. + +M. de Montigny etait tellement accable de fatigue, qu'il crut devoir +demander de repasser en France. Il pouvait utiliser son voyage en +demandant des pretres a la maison des Missions etrangeres a Paris. On +pensait neanmoins qu'il etait deja decourage du peu de succes qu'il y +avait a esperer parmi ces populations legeres et depravees du Sud. + +Le 16 mai, M. d'Iberville donna des instructions a M. de Sauvalle sur ce +qu'il y aurait a faire pendant son absence. + +"Il insiste sur la necessite de recueillir toutes ces plantes que +connaissent les sauvages, et dont ils se servent pour leurs teintures et +pour leurs remedes. + +"Il faut se procurer le plus que l'on pourra de veaux sauvages pour les +elever dans les parcs et les domestiquer. + +"Il faut rechercher tous les lieux ou se trouvent des perles. L'on devra +eprouver differents bois en les mettant dans l'eau pour voir quels sont +ceux qui ne sont pas attaques par les vers. + +"En attendant que M. Lesueur revienne de son excursion dans le haut +Mississipi, il faudra envoyer M. de Saint-Denis pour visiter la riviere +de la Marne au pays des Gododaquis. + +"Enfin, il faudra s'opposer par tous les moyens a aucune agression de la +part des Espagnols." + +Le 28 mai, M d'Iberville ayant fini ses dispositions, partit pour +la France avec ses deux vaisseaux. Il etait favorise par un vent +sud-sud-ouest. + + + +CHAPITRE VIII + +MORT DE D'IBERVILLE. + +A partir de 1700, la sante de d'Iberville fut profondement alteree. En +1702, il repassa en France et alla a Paris. Sa femme, nee Marie Therese +de La Pocatiere, qu'il avait laissee a La Rochelle, chez son frere de +Serigny, intendant du port de cette ville, vint le rejoindre dans la +ville capitale avec Serigny. + +Le 8 octobre 1693, d'Iberville avait epouse a Quebec Mlle Marie +Therese Polette de La Combe-Pocatiere, fille de Francois Polette de La +Combe-Pocatiere, capitaine au regiment de Carignan Salieres, et de dame +Marie Anne Juchereau, qui elle-meme, a la date du mariage de sa fille +avec d'Iberville, avait contracte un second mariage avec le chevalier +Francois Madeleine Ruette, sieur d'Auteuil et de Monceaux, conseiller. + +De ce mariage d'Iberville eut deux enfants; Pierre Louis Joseph qui, ne +et ondoye le 22 juin 1694, sur le grand banc de Terre-Neuve, recut le +bapteme a Quebec, le 7 aout suivant, des mains de M. Dupre, cure de la +cathedrale; le parrain etait M. Joseph Le Moyne, sieur de Serigny, et +la marraine, dame Marie Anne Juchereau, epouse de M. d'Auteuil, sa +grand'mere; et une fille connue dans le monde sous le nom de dame +Grandive de Lavanais. + +D'Iberville avait contracte depuis plusieurs annees des douleurs +rhumatismales, et on ne sait si c'est a cette epoque qu'il alla aux eaux +de Bourbon-l'Archamhault. + +Les bons soins qu'il recut le remirent en quelques mois. Toute +souffrance cessant, il crut pouvoir continuer son oeuvre. + +Connaissant les projets de la cour de France sur les colonies des +Antilles, il offrit au cabinet de Versailles d'aller surprendre la +Barbade et les autres iles occidentales. + +On lui accorda ce qu'il demandait. Il partit avec onze vaisseaux de Sa +Majeste et trois cents hommes d'equipage. Sur son chemin, en se rendant +aux Barbades, il attaqua l'ile de Niepce. C'etait au commencement +d'avril 1706. + +Apres quelques escarmouches, les habitants, se voyant inferieurs en +nombre, et surpris par la rapidite de l'attaque, offrirent de capituler +et de se rendre avec tous leurs biens. + +Pendant ce temps, la petite armee de d'Iberville parcourait le pays et +ranconnait toute la contree. Elle s'emparait des chevaux, des animaux, +des moulins, des serviteurs et des negres. + +M. d'Iberville proposa des conditions de capitulation, elles furent +acceptees par le commandant anglais. + +La capitulation fut signee le 4 avril 1706. On fit la liste des +prisonniers. Elle comprenait le gouverneur, 1758 hommes de guerre, tous +les habitants, y compris 7,000 negres. + +D'Iberville s'etait en outre empare de trente navires, les uns armes en +guerre, les autres charges de marchandises. + +Les negres faits prisonniers, s'etant enfuis sur la montagne, a un +endroit appele le _Reduit_, on stipula que dans les trois mois a partir +du jour de la capitulation, on transporterait a la Martinique 1400 +negres, ou la somme de cent piastres par chaque negre qu'on ne +remettrait pas. + +Les pertes faites par les Anglais a, Niepce furent immenses. + +La conquete de cette ile repandit de grandes richesses a la Martinique, +ou d'Iberville alla deposer ses trophees. + +D'Iberville mit bientot apres a la voile pour aller attaquer les flottes +marchandes de la Virginie et de la Caroline. Il cingla vers la Havane +afin de tomber sur la flotte de la Virginie pendant qu'elle s'assemblait +pour retourner en Europe. + +Mais, dit M. Guerin, dans son _Histoire maritime de la France_, cette +entreprise importante fut interrompue par la mort prematuree de son +chef. D'Iberville, qui avait conserve sa sante pendant vingt annees de +combats glorieux, de decouvertes importantes et d'utiles fondations, fut +victime, a la Havane, d'une attaque d'epidemie. M. Guerin affirme que si +ses campagnes prodigieuses par leurs resultats avaient eu l'Europe pour +temoin, d'Iberville eut en, de son vivant et apres sa mort, un nom aussi +celebre que ceux des Jean Bart, des Duguay-Trouin, des Tourville, et +serait parvenu, sans conteste, aux plus grands commandements dans la +marine. + +Depuis longtemps, cet illustre marin etait afflige d'une maladie qui lui +enlevait toutes ses forces. Il voyait sa sante decliner tous les jours. +A un age qui lui permettait d'esperer une longue existence (il avait a +peine 45 ans), il se resigna noblement et il offrit avec generosite +le sacrifice de cette existence qu'il avait remplie de tant de faits +glorieux et pendant laquelle il croyait pouvoir terminer tant d'oeuvres +importantes qu'il avait si admirablement commencees. + +Il avait dote son pays de conquetes immenses, il avait assure le +commerce des produits les plus varies et les plus riches, il s'etait +rendu maitre de tout un immense continent, et etait parvenu a detruire +completement le prestige militaire et naval de deux grandes puissances, +l'Angleterre et l'Espagne. + +D'Iberville voyait la mort arriver a grands pas. Il lui fallait donc +renoncer a toutes ses esperances. + +Ce qui aggravait sa position, c'etait la pensee qu'il abandonnait +son oeuvre a des mains qui n'etaient ni assez experimentees ni assez +eprouvees. + +A la metropole les affaires etaient dirigees par des hommes d'un merite +incontestable, mais qui ne comprenaient pas l'importance, ni l'avenir de +ces pays lointains. + +Au centre de ces nouvelles colonies, ceux appeles a les regir se +laissaient souvent conduire par des motifs d'interet personnel. Il eut +fallu, d'une part, des administrateurs parfaitement eclaires sur +la valeur des nouvelles conquetes; d'autre part, une direction +desinteressee sur les autorites subalternes. + +C'est, dans ces tristes previsions que le chevalier d'Iberville debarqua +a la Havane, etant si malade qu'il ne pouvait plus supporter la mer. Il +fut transporte a l'hopital, ou il se prepara serieusement a recevoir les +secours de cette religion qu'il avait si fidelement observee toute sa +vie, et a laquelle il avait toujours eu recours au milieu des plus +grands dangers. + +D'Iberville expira a la Havane, le 5 juillet 1706, apres avoir recu +tous les secours de la religion, comme on en trouve la preuve dans +les registres de la paroisse principale de la ville, que nous citons +ci-apres. + +D'Iberville ne fut inhume que le 5 septembre, dans l'eglise paroissiale +majeure de Saint-Christophe, ou on ensevelit plus tard les restes de +Christophe Colomb, ramenes de Seville. + +Voici comme est relate l'acte de deces de d'Iberville: + + "En la cite de la Havane, le 5 septembre 1706, a ete inhume dans + cette sainte eglise paroissiale majeure de Saint-Christophe, M. + Moine de Berbilla, natif du royaume de France, muni des saints + sacrements. + + "JEAN DE PETTROZA, + + "Pretre de l'eglise majeure." + +Moine de Berbilla n'est qu'une corruption espagnole de la prononciation +de Le Moyne d'Iberville. + +Apres la mort de son mari, Mme d'Iberville passa en France, et epousa +en secondes noces le comte de Bethune, lieutenant general des armees du +roi. + + + +CONCLUSION + +Nous voici arrive au terme de notre oeuvre. Nous avons relate tout ce +qui se rapporte au chevalier d'Iberville. Il nous resterait a faire +quelques considerations sur les consequences de toutes ces grandes +expeditions. + +D'abord les previsions de d'Iberville ne se realiserent malheureusement +que trop. Le gouvernement, au lieu d'accorder sa confiance aux hommes +qui avaient donne les plus grandes preuves de devouement, ne recourut +pas a la famille d'Iberville, ni a aucun de ses anciens compagnons +d'armes. + +La compagnie des Indes, qui s'etait emparee de l'administration de la +nouvelle colonie, mit a la tete un homme qui ne connaissait pas le pays. + +M. de Lamothe-Cadillac fut elu. Il avait quelques faits d'armes a +invoquer: l'occupation des lacs, la fondation de la ville de Detroit; +mais il etait completement etranger aux interets et aux besoins de la +Louisiane. M. de Lamothe-Cadillac ne put conserver longtemps sa position +de gouverneur, et il s'en alla blame par tout le monde. + +Apres lui, le pays tomba dans les mains de ce qu'on appelait la +compagnie du Mississipi, que le malheureux Law avait fondee. Il profita +de la mort de d'Iberville pour lancer sur le pave de Paris une oeuvre +qui, au debut, eut une etonnante prosperite, et qui aboutit h une +epouvantable catastrophe. + +Ces deux insucces rendirent le gouvernement plus prudent et plus +attentif, et l'on recourut, dix ans apres la mort de d'Iberville, a +celui qui l'avait accompagne dans ses expeditions et seconde dans ses +entreprises, c'est-a-dire a son frere de Bienville. + +Le 4 octobre 1716, M. de Bienville recevait de France des lettres qui +le placaient a la tete de toute la colonie. Ses merites avaient ete +longtemps meconnus, mais on reconnaissait enfin, en ce moment, qu'on ne +pouvait se passer de ses services. + +Voici comme s'exprimait un intendant francais sur les merites de +Bienville, le digne heritier de son frere: + +"On ne saurait trop exalter, disait-il, la maniere admirable dont M. de +Bienville a su s'emparer de l'esprit des sauvages pour les dominer. Il a +reussi par sa generosite et sa loyaute; il s'est surtout acquis l'estime +de toute la population en sevissant contre toute depredation commise par +les Francais." + +Ces paroles peuvent nous faire comprendre la mauvaise foi de M. de +Cadillac, qui ecrivait alors a, Versailles: "Tous ces Canadiens ne sont +que des gens sans respect pour la subordination. Ils ne font aucun cas +ni de la religion, ni du gouvernement. Le lieutenant du roi, M. de +Bienville, est sans experience, il est venu en Louisiane a 18 ans, sans +avoir servi ni en Canada ni en France." Ceci est inexact, car M. de +Bienville avait alors pres de vingt ans de service. + +Nomme gouverneur, M. de Bienville s'empressa d'executer le projet qu'il +avait depuis longtemps d'etablir le centre de la colonie a l'extremite +du delta. Il lui donna le nom de Nouvelle-Orleans, en l'honneur du duc +d'Orleans, regent du royaume de France. La nouvelle compagnie d'Occident +eleva Bienville au commandement general de la Louisiane. Il fut seconde +dans son oeuvre par ses freres, les messieurs de Longueuil, +qui devinrent successivement gouverneurs de Montreal et de la +Nouvelle-France. + +Pendant ce temps la colonie se developpait. Plusieurs des anciens +compagnons de d'Iberville venaient s'y etablir chaque annee. On voyait y +arriver des gens de Montreal, Quebec et autres villes. + +En 1724, M. de Bienville fut mande a Paris pour donner des explications +sur sa conduite. Il recut sa demission par suite des rapports calomnieux +qui avaient ete faits contre lui par des ennemis de la famille +de Longueuil. Cinq ans apres, en 1731, il fut retabli dans son +commandement; puis ayant termine son oeuvre, il passa en France, en +1760. + +Comme nous l'avons dit en commencant, la France possedait a ce moment +presque toute l'Amerique du Nord. Ses possessions, d'une superficie +de plus de trois cent mille lieues carrees, s'etendaient de l'ocean +Atlantique a l'ocean Pacifique, et de la baie d'Hudson au golfe du +Mexique. Les plus beaux et les plus grands fleuves du monde: le +Saint-Laurent, l'Ohio, le Missouri, le Mississipi s'y trouvaient; on y +voyait des lacs grands comme des mers: les lacs Erie, Ontario, Huron, +Michigan, Superieur. Nous avons vu toute la part que M. d'Iberville eut +a ces merveilleux resultats. + +Cette contree est douee des ressources naturelles les plus diverses +et les plus abondantes; ses habitants sont actuellement au nombre de +plusieurs millions. Aussi peut-on facilement comprendre la perte immense +que fit la France en ne prenant pas les mesures necessaires pour +conserver cet immense territoire, dans lequel elle aurait pu creer un +empire d'une incalculable richesse: une France d'outre-mer qui eut +imprime le sceau de son genie sur ce continent. + +Quand le sort des armes eut trahi le drapeau des Francais, qui lutterent +avec une indomptable energie, et qui ne succomberent que sous le nombre, +le pays tout entier fut conquis par B'Angleterre. Son gouvernement +s'etait solennellement; engage a, respecter tous les droits et +privileges des familles francaises. Neanmoins, beaucoup de ces familles +ne voulant pas rester sous la domination des Anglais, emigrerent sur la +rive gauche du Mississipi pour se trouver sur une terre francaise. +La, ces familles fonderent les etablissements de Saint-Louis, +Saint-Ferdinand, Carondelet, Saint-Charles, Sainte-Genevieve, +Nouvelle-Madrid, Gasconnade. + +Ce mouvement d'emigration vers le nord-ouest se continua, et par suite, +les Franco-Canadiens fournirent les premiers groupes de colons de la +plupart des Etats de l'Ouest et de la Riviere-Rouge. Ne s'arretant +que sur les bords de l'ocean Pacifique, ils jeterent le germe des +etablissements de Vancouver et de l'Oregon. + +Nous les trouvons aussi dans le Nord-Ouest canadien et jusqu'a la baie +d'Hudson. La plupart sont disperses dans les terres, ou ils trafiquent +avec les indigenes. Des centres qui deviendront vite prosperes se sont +formes au fort Edmonton, au lac Sainte-Anne, au lac La Biche. + +Les Canadiens-Francais sont deja nombreux au Manitoba; ils se sont +groupes a Saint-Boniface, a Saint-Norbert, a Sainte-Agathe, a +Saint-Francois-Xavier, a Saint-Laurent. + +Dans d'autres Etats, on rencontre aussi des Canadiens: il y en a +dans l'Ohio, l'Iowa, le Dakota, le Montana, le Colorado, l'Etat de +Washington, le Kansas, l'Arizona, le Nouveau-Mexique. + +Disperses sur un immense territoire, entoures de populations de races +differentes, les Canadiens-Francais ont conserve leur religion. Des +qu'ils ont pu se rassembler et former des etablissements, ils ont +demande des pretres et ont eleve a leurs frais des temples au Seigneur. +La plus grande partie d'entre eux ont conserve comme un tresor precieux +leur langue et leurs habitudes nationales. + +En 1864, M. E. Duvergier de Hauranne se trouvait dans le Minnesota. "Ce +pays, dit-il, est plein de Francais. Quelques-uns viennent de la mere +patrie, la plupart ont emigre du Canada par les grands lacs. Quand je +ne les aurais pas reconnus a, leur langage, leurs plaisanteries, leurs +danses, leur gaiete invincible a la fatigue me les auraient designes." + +"La France a ete, jusqu'au milieu du 18e siecle, une des plus grandes +puissances coloniales du monde, et l'Espagne seule pouvait lui disputer +la preeminence. En effet, au commencement du 18e siecle, elle possedait +toute l'Amerique du Nord jusqu'au Mexique sur l'ocean Atlantique, et +jusqu'a la Californie sur le Pacifique. Le golfe Saint-Laurent, +le Canada, les lacs interieurs, tout le bassin du Mississipi, le +Nord-Ouest, l'Oregon et tous les territoires au nord de la Californie et +du Mexique, lui appartenaient et formaient deux provinces immenses: le +Canada et la Louisiane. Elle avait dans les Antilles plus de la moitie +de Saint-Domingue, Sainte-Lucie, la Dominique, Tobago, Saint-Barthelemy, +et enfin la Martinique et la Guadeloupe, faibles debris qui lui sont +restes de tant de colonies. + +"De toutes ces possessions, la plus precieuse etait le vaste empire dont +elle avait jete les fondements au nord et a l'ouest de l'Amerique, +et qui lui eut assure une preponderance incontestable dans le inonde +entier." + +Malheureusement, les systemes errones, les fausses idees qui presiderent +alors a la direction de ses colonies, firent vegeter ces etablissements, +tandis que ceux des Anglais prosperaient a cote des siens. Mais +l'insouciance, l'incapacite de la cour les laisserent exposes sans +defense aux attaques de voisins qui, dix fois plus nombreux que ces +malheureux colons, les ecraserent un depit d'une resistance energique. + +Ce fut donc sous le regne deplorable de Louis XV que succomba la +puissance coloniale de la France: les Anglais lui enleverent, on +1763, tout le nord du continent americain. La meme annee, elle ceda a +l'Espagne la Louisiane et toutes les regions de l'Ouest, pour eviter +de les abandonner aux Anglais, auxquels, dans le meme temps, elle dut +livrer la Dominique, Saint-Vincent, Tobago. + +Ainsi s'accomplit la ruine de l'oeuvre de Richelieu et de Colbert, la +ruine coloniale de la France. + +Apres cette ruine et apres les desastres du premier empire, la France ne +possedait plus que la Martinique, la Guadeloupe dans les Antilles, et la +Reunion dans l'ocean Indien; ajoutez les comptoirs de l'Inde, quelques +etablissements en Guyane et en Senegal. + +A peu pres ruinees a la fin de l'empire, la Martinique, la Guadeloupe et +la Reunion se sont rapidement relevees, et aujourd'hui, la France peut +les mettre en parallele avec les colonies les plus florissantes. Leur +population est beaucoup plus dense que celle du continent europeen. La +Martinique a pres de 160,000 habitants, et elle exporte, rien qu'en +sucre, pour plus de 20 millions par an. La Guadeloupe compte 170,000 +ames, la Reunion plus de 180,000, et leurs productions sont superieures +a celles de la Martinique. + +Il est a remarquer que par un phenomene rare, la langue et les moeurs +de la France, ainsi qu'un ardent amour pour elles, se perpetuent dans +celles des anciennes colonies qu'elle a perdues. Temoin, Madagascar; +temoin aussi, le Canada. Voila certes des resultats assez inattendus. + +Dans l'Inde, les comptoirs de la France, quoique enclaves dans l'empire +indien de l'Angleterre, n'ont pas dechu. + +Quant aux etablissements du Senegal, ils se sont developpes dans des +proportions enormes. La population soumise a la France ne depassait pas +une quinzaine de mille ames en 1815, et l'on n'y operait qu'un tres +maigre trafic. Aujourd'hui la France y a pousse ses postes jusqu'au +Niger. Plusieurs millions d'hommes y sont ses tributaires et le commerce +du pays, prodigieusement accru, a atteint plus de 50 millions de francs. + +L'oeuvre coloniale de la France, dans ce siecle, n'a pas consiste +seulement a conserver et a, ameliorer les epaves du son ancien domaine; +de 1830 a 1847, elle a conquis l'Algerie. L'Algerie ne peut etre +comparee, ni comme etendue, ni comme fertilite aux immensites de +l'Amerique du Nord ou de l'Australie. Mais la France, dans la +colonisation de ce pays, a obtenu des resultats precieux. Elle y +a implante plus de quatre cent mille colons europeens. Des villes +florissantes se sont elevees sur l'emplacement des terrains incultes +et des marais fangeux d'il y a quarante ans. Le mouvement commercial +atteint cinq cent millions de francs. + +A l'Algerie, la France vient d'ajouter la Tunisie, qui rivalisera +bientot de prosperite et de vitalite avec l'Algerie francaise. + +Pour un peuple soi-disant incapable de coloniser, le resultat ne laisse +pas que d'etre satisfaisant. + +En Oceanie, la France possede l'archipel de Taiti. La +Nouvelle-Caledonie, occupee a une date plus recente, a permis a la +France de creer une colonie penitentiaire dont tout le monde reconnait +l'utilite. Par la Cochinchine, elle a repris pied sur le continent +asiatique; et, si ce n'est encore qu'un embrion d'empire colonial en +extreme Orient, cet embrion est prodigieusement vivace. Elle paie tous +ses frais d'administration, et verse en outre une contribution dans le +tresor de la metropole. Sa population est d'un million et demi, et son +commerce exterieur tres considerable. + +De ce qui precede, on peut reconnaitre que la France commence a revenir +a ces entreprises coloniales qui lui ont fait tant d'honneur au XVIIe +siecle. + +Dans de pareilles dispositions, le recit de ces grandes oeuvres +auxquelles d'Iberville a eu une si large part, ne peut manquer +d'interesser ceux qui se preoccupent de l'agrandissement de la France +par les etablissements coloniaux. + +Le gouvernement francais a donne la preuve de ses sympathies +particulieres pour les anciennes colonies en nommant un des batiments +nouvellement construits; _Le Chevalier d'Iberville_. + +C'est ce que nous avons appris au moment ou nous ecrivions les dernieres +lignes de cette histoire. + + + + +TABLE DES MATIERES + + + INTRODUCTION + + PREMIERE PARTIE + + CHAPITRE: + I--De l'etablissement de la Nouvelle-France. + II--La famille Le Moyne. + III--Developpements de Montreal. + IV--Naissance de Pierre d'Iberville. + V--Les troupes arrivent en Canada. + VI--Expeditions des troupes. + VII--Montreal et ses souvenirs. + VIII--Exploration du fleuve Saint-Laurent. + IX--M. Le Moyne envoie ses enfants en France pour entrer dans la marine. + + DEUXIEME PARTIE + + CHAPITRE: + I--Expeditions a la baie d'Hudson. + II--Aspect de la baie d'Hudson. + III--Expedition dans la colonie anglaise. + IV--Nouvelle expedition a la baie d'Hudson. + V--Siege de Quebec. + VI--Nouveaux evenements a la baie d'Hudson. + VII--M. d'Iberville a Versailles. + + TROISIEME PARTIE + + CHAPITRE: + I--Expedition en Terre-Neuve (1696-1697). + II--Le Gulf-Stream. + III--M. d'Iberville mis a la tete de l'expedition. + IV--Arrivee de M. Beaudoin, aumonier des Abenaquis. + V--Prise de Pemaquid. + VI--Difficultes avec M. de Brouillan. + VII--Prise de Saint-Jean. + VIII--Conquete du territoire. + IX--Enumeration des prises, et occupation de 500 lieues carrees en + territoire. + X--Etat actuel de Terre-Neuve, cent batiments employes, 20,000 pecheurs. + + QUATRIEME PARTIE + + CHAPITRE: + I--IVe expedition a la baie d'Hudson. + II--Arrivee au Labrador. + III---Rencontre des banquises. + IV--Arrivee dans la baie d'Hudson. + V--Rencontre de trois vaisseaux anglais. + VI--Prise du fort Nelson. + VII--Retour en France. + + CINQUIEME PARTIE + + CHAPITRE: + I--Expedition du Mississipi. + II--Premier voyage. + III--Arrivee aux Antilles. + IV--Arrivee devant les rives du golfe du Mexique. + V--Voyage a la Malbanchia. + VI--Grands changements on France. + + SIXIEME PARTIE + + CHAPITRE: + I--Deuxieme voyage. + II--Retour en France. + III--Expedition dans les Antilles. + IV--Mort de d'Iberville. + + CONCLUSION. + + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Histoire du Chevalier d'Iberville +by Adam-Charles-Gustave Desmazures + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DU CHEVALIER D'IBERVILLE *** + +***** This file should be named 13981.txt or 13981.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/3/9/8/13981/ + +Produced by Renald Levesque from files made available by the BNF (La +bibliotheque Nationale du Quebec) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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