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diff --git a/.gitattributes b/.gitattributes new file mode 100644 index 0000000..6833f05 --- /dev/null +++ b/.gitattributes @@ -0,0 +1,3 @@ +* text=auto +*.txt text +*.md text diff --git a/14683-0.txt b/14683-0.txt new file mode 100644 index 0000000..73e7ac7 --- /dev/null +++ b/14683-0.txt @@ -0,0 +1,4688 @@ +*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 14683 *** + + OSCAR WILDE + + POÈMES + + _Traduction et Préface_ + PAR ALBERT SAVINE + + + + + 1907 + + + + + +LES POÈMES D'OSCAR WILDE + +Les _Poèmes_ ont été publiés en 1881, puis réimprimés en 1882 aux +États-Unis. + +Né en 1856, Oscar Wilde venait alors d'achever ses études à Oxford où +il avait passé cinq années au Magdalen collège, remportant, en 1878, +le prix Newdegate pour son poème _Ravenne_, écho des émotions et des +souvenirs qu'il avait rapportés, l'année précédente, de son voyage en +Italie et en Grèce avec le professeur Mahaffy. + +Les _Poèmes_ firent grand bruit dans les cercles littéraires londoniens. +Wilde fut très discuté. + +Pour les uns, son oeuvre n'était que la réunion des informes essais d'un +collégien sans originalité, rejetant en hâte dans la circulation ce +qu'il avait pu s'assimiler plus ou moins étroitement des idées et de la +civilisation des Anciens. + +Pour d'autres, les _Poèmes_ affectaient la plus fausse, la plus +artificielle recherche d'originalité. + +On y voyait, à les entendre, régner ce style alambique, contourné, +bizarre que fut jadis celui de Lily et des Euphuistes, de Gongora et des +Précieuses, et tout cela réussissait mal à masquer le vide d'une âme +incapable de penser par elle-même. + +Pour un troisième groupe enfin, il fallait voir dans les _Poèmes_ comme +«l'Evangile d'un nouveau Credo». Wilde n'était-il pas l'apôtre et le +pontife de l'art pour l'art, l'homme qui faisait bon marché du «puissant +empire aux pieds d'argile», de la «petite île désertée par toute +chevalerie»? Chez lui plus de patriotisme, plus de haine invétérée du +Papisme... + +... «_Parmi ses collines_ (de l'Angleterre), disait un de ses sonnets, +_s'est tue cette voix qui parlait de liberté. Oh! quitte-la, mon âme, +quitte-la! Tu n'es point faite pour habiter cette vile demeure de +trafiquants où chaque jour_ + +«_On met en vente publique la sagesse et le respect, où le peuple +grossier pousse les cris enragés de l'ignorance contre ce qui est le +legs des siècles._ + +«_Cela trouble mon calme. Aussi mon désir est-il_ + +_de m'isoler dans des rêves d'art et de suprême culture, sans prendre +parti ni pour Dieu ni pour ses ennemis_[1].» + +[Note 1: _Théoretikos._] + +On ne pouvait lui refuser toute attache dans le passé et ce culte des +choses d'autrefois qui est une partie du patrimoine intellectuel de +l'artiste. S'il ne voulait prendre parti ni pour Dieu ni pour +ses ennemis, son dédain de la bataille vile, des cris enragés de +l'ignorance, érigeait une sorte d'autel au passé + +«_Esprit de beauté, reste encore un peu, chantait-il dans son Jardin +D'Eros, ils ne sont pas tous morts, tes adorateurs de jadis. Il en vit +encore un petit nombre de ceux à gui le rayonnement de ton sourire est +préférable à des milliers de victoires, dussent les nobles victimes +tombées à Waterloo, se redresser furieuses contre eux. Reste encore, il +en survit quelques-uns_ + +«_Qui pour toi donneraient leur part d'humanité et te consacreraient +leur existence. Moi, du moins, j'ai agi ainsi. J'ai fait de tes lèvres +ma nourriture de tous les jours et dans tes temples j'ai trouvé un +festin somptueux, tel que n'eût pu_ _me le donner ce siècle affamé, en +dépit de ses doctrines toutes neuves où tant de scepticisme s'offre sous +une forme si dogmatique_. + +«_Là ne coule aucun Céphise, aucun Hissus. Là ne se retrouvent point +les lois du blanc Colonos. Jamais sur nos blêmes collines ne croit +l'olivier, jamais un pâtre simple ne fait gravir à son taureau mugissant +les hautes marches de marbre et l'on ne voit point par la ville les +rieuses jeunes filles t'apporter la robe brodée de crocus_...» + +Peut-être cet amour de l'antiquité, ce dédain du mercantilisme moderne, +on eût pu de l'autre côté de la Manche les pardonner à Oscar Wilde s'il +avait accepté de suivre la foule dans quelques-unes de ses ruées contre +ce qu'elle haïssait. Mais là encore l'abîme s'ouvrait entre Wilde et ses +contemporains. + +Il a depuis exprimé ce regret que son père l'eût empêché alors de se +faire catholique, seul contrepoids aux déviations qui allaient faire +dérailler son âme sur les chemins de la vie. + +La démonstration de cette tendance à une conversion catholique n'est pas +inscrite dans ses _Poèmes_ mais de leur lecture il résulte nettement que +Wilde avait rapporté d'Italie le respect et le regret des âges passés de +la Papauté. Il appartenait à cette petite élite protestante d'artistes +et de musiciens à qui il parut, après 1870, qu'il y avait quelque chose +de rompu dans l'esthétique romaine et qu'avec son Pontife-Roi Rome avait +perdu un de ses plus beaux fleurons. + +_Pour moi_, dit Wilde, _pèlerin des mers du Nord, quelle joie de me +mettre tout seul à la recherche du temple merveilleux et du trône de +celui qui tient les clés redoutables_. + +_Alors que tout brillants de pourpre et d'or, défilent et prêtres et +saints cardinaux et que porté au-dessus de toutes les têtes arrive le +doux pasteur du troupeau_. + +_Quelle joie de voir, avant que je meure, ce seul roi qui soit oint par +Dieu et d'entendre les trompettes d'argent sonner triomphalement sur son +passage_. + +_Ou lorsqu'à l'autel du sanctuaire, il élève le signe du mystérieux +sacrifice et montre aux yeux mortels un Dieu sous le voile du pain et du +vin_. + +Aussi chez le poète, quelle désillusion lorsqu'il voit dans là cité +«couronnée par Dieu, découronnée par l'homme», flotter «l'odieux drapeau +rouge, bleu et vert». + +Ce n'est pas qu'il ait abjuré le culte de la liberté, mais il n'a jamais +aimé celle-ci pour elle-même. Il n'est que «sur certains points» avec +ces Christs qui meurent sur les barricades. Il n'aime guère les enfants +de la Liberté «dont les yeux mornes ne voient rien si ce n'est leur +misère sans noblesse, dont les esprits ne connaissent rien, n'ont souci +de rien connaîtra». En somme, + + +_Malgré cette démangeaison moderne de liberté, je préfère le +gouvernement d'un seul, auquel tous obéissent, à celui de ces démocrates +braillards qui trahissent notre indépendance par les baisers qu'ils +donnent à l'anarchie!_ + +Ce qui lit vibrer son coeur, c'est que + + + +_...Le grondement de les démocraties. Les règnes de la Terreur, les +grandes anarchies, reflètent pareilles à la mer mes passions les plus +fougueuses et donnent à ma rage un frein. Liberté! pour cela uniquement +tes cris discordants Enchantent mon âme jusqu'en ses profondeurs. Sans +cela tous les rois pourraient, au moyen du knout ensanglanté et des +traitreuses mitraillades, dépouiller les nations de leurs droits +inviolables,_ + +«_Que je resterais sans m'émouvoir _...» + +C'était un irréductible aristocrate, de cet «heureux petit nombre» qui +concentre autour de soi la joie de vivre. + +Et voilà pourquoi le monde, se vengeant, lui fut si cruel! + +Albert Savine. + + + + + +HÉLAS + + Être entraîné à la dérive de toute passion jusqu'à + ce que mon âme devienne un luth aux cordes + tendues dont peuvent jouer tous les vents, c'est pour + cela que j'ai renoncé à mon antique sagesse, à l'austère + maîtrise de moi-même. + + A ce qu'il me semble, ma vie est un parchemin + sur lequel on aurait écrit deux fois, où en quelque + jour de vacances, une main enfantine aurait griffonné + de vaines chansons pour la flûte ou le virelai, + sans autre effet que de profaner tout le mystère. + + Sûrement il fut un temps où j'aurais pu fouler + les hauteurs ensoleillées, où parmi les dissonances + de la vie, j'aurais pu faire vibrer une corde assez + sonore pour monter jusqu'à l'oreille de Dieu! + + Ce temps-là est-il mort? Hélas! faut-il que pour + avoir seulemeut effleuré d'une baguette légère le + miel de la romance, je perde tout le patrimoine dû + à une âme. + + + + + +LE JARDIN D'ÉROS + + Nous voici en plein printemps, au coeur de juin; + pas encore les travailleurs hâlés ne se hâtent sur les + prairies des hauteurs, où l'opulent automne, saison + usurière, ne vient que trop tôt offrir aux arbres l'or + qu'il a mis de côté, trésor qu'il verra disperser par + la folle prodigalité de la brise. + + Il est bien tôt, vraiment! l'asphodèle, enfant + chérie du Printemps, s'attarde pour piquer la jalousie + de la rose; la campanule, elle aussi, tient + déployé son pavillon d'azur. Et, pareil à un fêtard + égaré, perdu, que ses frères ont laissé là , pour + s'enfuir des bosquets, d'où les a chassés la grive, + messagère de juin, + + seul, un pâle narcisse reste là , tout apeuré, tapi + dans un coin d'ombre, où des violettes, presque inquiètes + de leur propre beauté, se refusent à regarder + face à face l'or du soleil, par effroi d'une trop forte + splendeur. Ah! c'est bien là , ce me semble, + + --que viendraient se poser les pieds de Perséphoné, + quand elle est lasse des prairies sans fleurs + de Pluton,--là que danseraient les adolescents + arcadiens, là qu'un homme pourrait trouver le mystère + secret de l'éternelle volupté, ce secret que les + Grecs ont connu. Ah! vous et moi, nous pourrions + le découvrir ici, pour peu que l'Amour et le sommeil + y consentent. + + Ce sont là les fleurs qu'Héraklèsen deuiisema sur + la tombe d'Hylas, l'ancolie, avec toutes ses blanches + colombes agitées d'un frisson, quand la brise les a + froissées d'un baiser trop rude, la mignonne chélidoine + qui, dans son jupon jaune, chante le crépuscule + du soir, et le lilas en robe de grande dame,--mais + laissons-les fleurir à l'écart, laissons + + là -bas, les spirales de la rose trémière, aux rouges + dentelures, agiter sans bruit leurs clochettes, sans + quoi l'abeille, son petit carillonneur, irait chercher + plus loin quelque autre divertissement; l'anémone + qui pleure dès l'aube, comme une jolie fillette devant + son galant, et ne laisse, qu'à grand'peine les + papillons ouvrir toutes grandes, auprès d'elle, + + leurs ailes bigarrées, laissons-la languir dans la + pâle virginité, La neige hivernale lui plaira mieux + que des lèvres comme les tiennes, dont la brûlure + ne saurait que la flétrir. Va-t-en plutôt cueillir cette + fleur amoureuse qui s'épanouit solitaire, et que le + vent, entremetteur, poudre de baisers savoureux + qui ne sont pas de lui. + + Les liserons aux fleurs en forme de trompette, et + qu'aiment tant les jeunes filles; la reine des prés, + à la teinte de crème, plus blanche que la gorge de + Junon, odorante autant que l'Arabie entière; l'hyacinthe, + que les pieds de Diane chasseresse hésiteraient + à fouler, même à la poursuite du plus beau des + daims tachetés, la marjolaine en bouton, dont un + seul baiser suffirait à embaumer les lèvres de la + déesse de Cythère, et rendre jaloux Adonis,--cela, + c'est pour ton front,--et pour te faire une + + ceinture,--voici ce flexible rameau de clématite pourpre, + dont la couleur somptueuse efface de son éclat le + roi de Tyr,--et ces digitales aux corolles + retombantes,--mais pour cet unique narcisse, que + laissa tomber de sa robe la saison printanière, lorsqu'elle + entendit avec effarement, dans les bois où + elle régnait, résonner le chant ardent, orageux de + l'oiseau d'été. + + Ah! qu'il te soit un souvenir subtil de ces jours + charmants de pluie et de soleil, alors qu'avril riait + a travers ses larmes, en voyant la précoce primevère + quitter d'un pied furtif les racines tortueuses des + chênes, et envahir la forêt, au point que malgré ses + feuilles jaunies et froissées, elle se couvrait d'un or + étincelant. + + Non, lu peux le cueillir aussi. Il n'a pas même + la moitié de ton charme, ô toi l'idole de mon âme, + et quand tes pieds seront las, les anchuses tisseront + leurs tapis les plus brillants; pour toi, les chèvrefeuilles + oublieront leur orgueil et voileront leur lacis + confus, et tu marcheras sur les pensées bariolées. + + Et je couperai un roseau dans le ruisseau de là -bas, + et je rendrai jaloux les dieux des bois; le vieux + Pan se demandera quel est ce jeune intrus qui + s'enhardit à chanter dans ces retraites plus creuses + où jamais homme ne devrait risquer un pied le + soir, par crainte de surprendre Artémis et sa troupe + aux corps de marbre. + + Et je te coulerai pourquoi la jacinthe se revêt + d'une aussi morne parure de gémissements plaintifs; + pourquoi l'infortuné rossignol s'interdit de + lancer son chant eh plein jour, et préfère pleurer + seul, alors que dort la rapide hirondelle et que les + riches font la fête; et pourquoi le laurier tremble + en voyant des lueurs d'éclair à l'Orient. + + Et je chanterai comment la triste Proserpine fut + mariée à un grave, à un sombre maître et seigneur. + Des prairies infernales semées de lotus j'évoquerai + Hélène aux seins d'argent, et aussi tu verras cette + beauté fatale, pour qui deux puissantes armées se + heurtèrent d'un choc terrible, dans l'abîme de la + guerre. + + Puis je te chanterai ce conte grec où Cynthia + s'éprend du jeune Endymion, et s'enveloppant d'un + voile gris de brouillards, se bute vers les cimes du + Latmos, dès que le soleil quitte son lit de l'Océan, + pour s'élancer à la poursuite de ces pieds pâles et + légers qui se fondent sous son étreinte. + + Et si ma flûte est capable de verser une douce + mélodie, nous pourrons voir face à face celle qui, en + des temps bien lointains, habita parmi les hommes, + près de la mer Égée, et dont la triste demeure au + portique ravagé, au mur dépouillé de sa frise, aux + colonnes croulées, domine les ruines de cette cité + charmante, ceinte de violettes. + + Esprit de beauté, reste encore un peu: ils ne sont + pas tous morts, tes adorateurs de jadis; il en vit + encore un petit nombre, de ceux pour qui le rayonnement + de ton sourire est préférable à des milliers + de victoires, dussent les nobles victimes tombées à + Waterloo se redresser furieuses contre eux; reste + encore, il en survit quelques-uns, + + qui pour toi donneraient leur part d'humanité, et + te consacreraient leur existence. Moi, du moins, j'ai + agi ainsi. J'ai fait de tes lèvres ma nourriture de + tous les jours, et dans tes temples j'ai trouvé un + festin somptueux, tel que n'eût pu me le donner ce + siècle affamé, en dépit de ses doctrines toutes + neuves, où tant de scepticisme s'offre sous une + forme si dogmatique. + + Là , ne coule aucun Cephise, aucun Ilissus; là ne + se retrouvent point les bois du blanc Colonos. Jamais + sur nos blêmes collines ne croit l'olivier, jamais + un pâtre simple ne fait gravir à son taureau + mugissant les hautes marches de marbre; on ne + voit point par la ville les rieuses jeunes filles t'apporter + la robe brodée de crocus. + + Pourtant, reste encore. Car l'enfant qui t'aima le + mieux, dont le seul nom devrait être un souvenir + capable de te retenir [2], dort dans un repos silencieux, + au pied des murs de Rome, et la mélodie + pleure d'avoir perdu sa lyre la plus douce; nul ne + saurait manier le luth d'Adonais, et le chant est + mort sur ses lèvres. + +[Note 2: Il s'agit de John Keats (1795-1821) dont nous publierons +prochainement les _Poèmes_.] + + Non, à la mort de Keats, il restait encore aux + Muses une voix argentine pour chanter sa thrénodie, + mais hélas! nous la perdîmes trop tôt, en cette nuit + déchirée par la foudre, en cette mer rageuse, Panthéa + vint réclamer comme son bien celui qui l'avait + chantée, et fermer la bouche qui l'avait louée [3]; + depuis lors, nous allons dans la solitude, nous + n'avons + + plus que ce coeur ardent, cette étoile matinale de + l'Angleterre ressuscitée, dont le clair regard, derrière + notre trône croulant, et les ruines de la guerre, + vit les grandes formes grecques de la jeune Démocratie + surgir dans leur puissance comme Hespérus, + et amener la grande République [4]. A lui du + moins tu as enseigné le chant. + +[Note 3: Shelley.] + +[Note 4: Swinburne qui, à côté des _Poèmes et Ballades_, est +l'auteur d'une tragédie, _Atalante à Calydon_, dont nous avons en +préparation une traduction.] + + Et il t'a accompagné en Thessalie, et il a vu la + blanche Atalante, aux pieds légers, à la virginité + impassible et sauvage, chasser le sanglier armé de + défenses. Son luth, aussi doux que le miel, a ouvert + la caverne dans la colline creuse, et Vénus rit de + savoir qu'un genou fléchira encore devant elle. + + Et il a baisé les lèvres de Proserpine et chanté + le _requiem_ du Galiléen. Ce front meurtri, taché + de sang et de vin, il l'a découronné. Les Dieux de + jadis ont trouvé en lui leur dernier, leur plus ardent + adorateur, et le signe nouveau s'efface et pâlit devant + son vainqueur. + + Esprit de Beauté, reste encore avec nous. Elle + n'est point encore éteinte, la torche de la poésie. + L'étoile qui surgit par-dessus les hauteurs de + l'Orient défend invinciblement ses armoiries argentées, + contre les ténèbres qui s'épaississent, contre + la fureur des ennemis. Oh! reste encore avec nous, + car, au cours de la nuit longue et monotone, + + Morris[5], le doux et simple enfant de Chaucer, + l'aimable héritier des pipeaux mélodieux de Spencer, + a souvent charmé par ses tendres airs champêtres + l'âme humaine en ses besoins et ses détresses, + et des champs de glace, lointains et dénudés, a + rapporté assez de belles fleurs pour faire ensemble + un paradis terrestre. + +[Note 5: William Morris, poète et ouvrier d'art, auteur du poème +_L'Histoire de Sigurd le Volsung_ et _La chute des Niebelungen_, 1877.] + + Nous les connaissons tous, Gudrun, la fiancée + des hommes forts, et Aslaug, et Olfason, nous les + connaissons tous, et comment combattait le géant + Grettir, et comment mourut Sigurd, et quel enchantement + tenait le roi captif, quand Brynhild + luttait avec les puissances qui déclarent la guerre à + toute passion. Ah! que de fois, pendant les heures + d'été, + + les longues heures monotones, alors que le midi, + s'amourachant d'une rose de Damas, oublie de reprendre + sa marche vers l'Ouest, si bien que la lune, + pâle usurpatrice, élargissant sa tache, change son + mince croissant en un disque d'argent, et réprimande + son char paresseux,--que de fois, dans + l'herbe fraîche et drue, + + bien loin du jeu de cricket et des bruyants canotiers, + à Bagley, où les campanules devancent un + peu l'époque de l'accouplement pour les merles et + s'attardent à attendre l'hirondelle, où le bourdonnement + d'innombrables abeilles vibre dans la + feuillée, je suis resté à m'abandonner aux contes + rêveurs que tisse sa fantaisie. + + Et à travers leurs infortunes imaginaires, et + leurs douleurs fictives, j'ai pleuré sur moi-même, + puis retrouvé la bonne humeur dans une simple + gaîté, en voyageant sur cette mer aux mille teintes. + Je sentais en moi la force et la splendeur de la + tempête, sans avoir à en subir les désastres, car le + chanteur est divin. + + Le petit rire que fait entendre l'eau en tombant, + n'est point aussi musical, et l'or liquide qui s'accumule + en piles serrées dans la mignonne cité de cire + n'a pas tant de douceur. Les vieux roseaux à demi + desséchés qui se balançaient en Arcadie, dès que + ses lèvres les touchent, exhalent une harmonie toute + nouvelle. + + Esprit de beauté, attarde-toi encore un peu, bien + que les marchands trompeurs du commerce profanent + de leurs routes de fer notre île charmante, et + qu'ils rompent les membres de l'Art sur des + roues tournoyantes, hélas! bien que les usines + bondées propagent l'ignorance, ver rongeur qui tue + l'âme, oh! reste encore. + + Car il est au moins un homme,--il tire son + nom de Dante et du séraphin Gabriel, et son double + laurier brûle d'une flamme impérissable pour + éclairer ton autel. Celui-là t'aime bien, qui vit le + vieux Merlin se prendre au piège de Viviane, et les + anges aux pieds blancs descendre les marches + d'or[6]. + +[Note 6: Gabriel Dante Rosetti.] + + Il t'aime si bien que l'univers doit se couvrir de + vêtements aux couleurs somptueuses, et le Chagrin + prendre un diadème de pourpre, ou, sans cela, il + cesserait d'être le Chagrin; et le Désespoir devrait + dorer ses cornes, et la Douleur, pareille à Adon, serait + belle même dans son excès. Tel est l'empire + + qu'exercent les Peintres, tel est l'héritage que + possède notre solennel Esprit, car avec toute sa + pitié, son amour, sa lassitude, il est un miroir plus + fidèle de son siècle que ne le sont les Peintres dont + le talent ne peut prétendre à un but plus haut que + la copie des banalités, incapable qu'il est de représenter + l'âme avec ses terribles problèmes. + + Mais ils sont en petit nombre, et tout romanesque + s'est dissipé. Les hommes peuvent faire des + prophéties au sujet du soleil, des leçons sur les taches, + enseigner comment les atomes sans âme parcourent + isolément un vide infini, comme de chaque arbre + a fui la nymphe éplorée, pourquoi nulle naïade ne + montre plus sa tête parmi les roseaux d'Angleterre. + + A mon gré, ces modernes Actéons se vantent + trop tôt d'avoir surpris les secrets de la Beauté: + faut-il, parce que nous avons analysé l'arc-en-ciel + et dépouillé la lune de son mystère le plus ancien, + le plus chaste, que moi, le dernier Endymion, je + perde tout espoir, parce que des yeux impertinents + ont lorgné ma maîtresse à travers un télescope? + + A quoi nous sert-il que ce siècle scientifique ait + fait irruption par nos portes avec tout son cortège + de miracles modernes? Peut-il apaiser un amant au + coeur brisé? Peut-il, en toute sa durée, faire quoi + que ce soit pour rendre une existence plus belle, + la faire plus divine un seul jour? Mais maintenant + le siècle d'argile + + reparaît, ramené par un cycle horrible: la Terre + a engendré une nouvelle et bruyante progéniture + de Titans ignorants, que leur origine impure lance + encore une fois contre l'auguste hiérarchie qui siégeait + sur l'Olympe. Ils ont fait appel à la Poussière, + + et c'est de cet arbitre infécond qu'ils doivent attendre + la sentence. Qu'ils tâchent, s'ils en sont capables, + de faire sortir de la lutte naturelle et du hasard + sans raison la nouvelle règle de l'idéal pour + l'homme! Il me semble que ce n'était point là mon + héritage, car j'avais été nourri d'une façon tout + opposée. Mon âme va des hauteurs suprêmes de + la vie vers un but plus élevé. + + Vois, pendant que nous parlions, la Terre a détourné + du Dieu sa face, et la barque d'Hécate a surgi + avec sa charge argentée, jusqu'à ce qu'enfin le jour + jaloux en éteignît toutes les torches. Je n'ai point + remarqué la fuite des heures; pour les jeunes Endymions, + les doigts paralysés du Temps égrènent en + vain son rosaire de soleils. + + Regardez comme l'iris jaune penche languissamment + sa gorge en arrière, pour appeler le baiser de + son page perfide, la libellule, alors que celle-ci, + pareille à une veine bleue sur le poignet blanc d'une + jeune fille, dort sur la primevère neigeuse qui est née + cette nuit et qui commence à s'enflammer du rouge + ardent de la honte, et va mourir en pleine lumière. + + Allons-nous-en. Déjà se profilent sur le pâle bouclier + du ciel décoloré les brillantes fleurs de l'amandier. + Le râle des prés, tapi dans l'herbe encore respectée + de la faux, répond à l'appel de sa compagne; + les courlis réveillés en sursaut franchissent d'un vol + irrégulier le ruisseau couvert de brouillards, et + dans son lit de roseaux, l'alouette, joyeuse de voir + poindre le jour, + + éparpille dans l'herbe les perles de la rosée, et + toute tremblante d'extase, va saluer le Soleil, qui + bientôt, sous sa complète armure d'or, va sortir de + cette tente couleur orangée, que voici dressée là -bas + vers l'Orient en feu. Vois, la frange rouge apparaît + sur les hauteurs attentives. Voici le Dieu, et + dans son amour pour lui, + + la bruyante alouette est déjà hors de vue et + remplit de ses chants cette vallée de silence. Ah! + il y a dans le vol de cet oiseau plus d'une chose + qu'on ne saurait apprendre dans une cornue. Mais + l'air fraîchit. Partons, car bientôt les bûcherons seront + ici. Quelle nuit de juin nous avons vécue! + + + + + + +LA NOUVELLE HÉLÈNE + + Où donc étais-tu, pendant qu'autour des murs + de Troie, les fils des Dieux se battaient en cette + grande emprise? Pourquoi reviens-tu fouler notre + terre à nous? As-tu oublié cet adolescent passionné, + et sa galère aux voiles de pourpre, et son équipage + tyrien, et les yeux moqueurs de la perfide + Aphrodite? Car c'est assurément toi qui, pareille à + une étoile suspendue dans le silence argenté de la + nuit, entraînas la chevalerie et l'énergie du monde + antique au milieu des clameurs et des torrents de + sang de la guerre. + + Ou bien régnais-tu sur la lune chargée de feu? + Ton temple a-t-il été bâti dans l'amoureuse Sidon, + au-dessus de la lumière et du rire de la mer? Est-ce + là que, voilée par le treillis fait d'écarlate aux + mailles d'or, quelque jeune fille aux membres + bruns brodait une tapisserie pendant toute la durée + des heures vides et lourdes du plein jour, jusqu'à + ce qu'enfin sa joue s'allumât des flammes de la + passion, et qu'elle se levât pour recevoir, sur ses + lèvres salées par l'embrun, le baiser d'un joyeux + matelot cyprien, revenu sain et sauf de Calpé et + des falaises d'Héraklès? + + Non, tu es bien Hélène elle-même et non point + une autre; c'est pour toi que mourut le jeune Sarpédon, + et que l'âge viril de Memnon fut fauché + prématurément. C'est pour toi qu'Hector au cimier + d'or tenta de vaincre le fils de Thétis dans cette + course fatale, dans la dernière année de la captivité. + Oui, aujourd'hui encore l'éclat de ta renommée + flamboie dans ces plaines d'asphodèles flétries, où + les grands princes, si bien connus d'Ilion, entrechoquent + des fantômes de boucliers, en t'appelant + par ton nom. + + Où donc étais-tu? Dans cette terre enchantée dont + Calypso la délaissée connaissait les vallons endormis, + où jamais faucheur ne se lève pour saluer le + jour, mais où l'herbe intacte s'emmêlait confusément, + où le berger mélancolique voyait ses hauts + épis rester debout jusqu'au temps où le rouge de + l'été faisait place aux teintes grises de la sécheresse? + Étais-tu étendue là -bas, près de quelque source + léthéenne, tout entière à tes souvenirs d'autrefois, + au craquement des lances qui se brisent, à l'éclair + soudain d'un heaume fracassé, au cri de guerre des + Grecs? + + Non, tu avais pour retraite cette colline creuse + que tu habitais avec celle dont on a perdu tout souvenir, + cette reine découronnée que les hommes appellent + l'Erycine, cachée si loin que tu ne pouvais + jamais voir la face de celle dont aujourd'hui, à + Rome, les nations révèrent en silence les autels + décrépits, de celle à qui l'amour n'apporta nulle + joie, nulle volupté, de celle qui ne connut de + l'amour que l'intolérable souffrance, pour qui ce + fut seulement une épée qui lui fendit le coeur, et + qui n'en eut que la douleur de l'enfantement. + + Les feuilles de lotus qui guérissent de la mort, + tu les tiens à la main. Oh, sois bonne pour moi, + pendant que je me sais encore à l'été de ma vie, car + c'est à peine si mes lèvres tremblantes laissent + passer un souffle capable de faire retentir de ton + éloge la trompette d'argent, tant je suis courbé devant + ton mystère, tant je suis ployé, brisé sur la + terrible roue de l'amour, et je n'ai plus d'espoir, + plus le coeur de chanter. Pourtant je ne me soucie + point quel désastre le temps peut amener, si tu me + permets de m'agenouiller dans ton temple. + + Hélas! tu refuses de t'arrêter ici, mais comme + cet oiseau serviteur du soleil, et qui fuit devant le + vent du nord, de même tu vas fuir loin de notre + terre maudite et morne pour regagner la tour où + jadis tu te plaisais tant, et retrouver les lèvres + rouges du jeune Euphorion. Et pour moi, je ne + verrai plus jamais ta face; il me faudra rester en ce + jardin plein de poisons, poser sur mon front la couronne + d'épines de la douleur, jusqu'à ce que ma vie + sans amour se soit écoulée tout entière. + + O Hélène, Hélène, Hélène! Encore un peu, encore + un peu de temps! Reste ici jusqu'à ce que le + jour vienne, et que les ombres s'enfuient, car dans + la lumière ensoleillée de ton rassurant sourire, je + n'ai nulle pensée, nulle crainte au sujet du ciel ou + de l'enfer, puisque je ne connais d'autre divinité + que toi, que celui aux pieds duquel les planètes fatiguées + se meuvent, entraînées dans des filets d'or, + que l'esprit incarné de l'amour spirituel, qui a + fixé son séjour de volupté dans ton corps. + + Ta naissance ne fut point celle des femmes ordinaires, + mais ceinte de la splendeur argentée de + l'écume, tu surgis des abîmes des mers azurées, et + à ta venue, quelque étoile immortelle, à la chevelure + de flamme, rayonna dans les cieux d'Orient, + et réveilla les pâtres de l'île qui fut ta patrie. Tu + ne mourras point. Pas de venimeux aspic d'Égypte + pour ramper à tes pieds et infecter la pureté de + l'air; ta chevelure ne sera, point salie des mornes + fleurs du pavot, ces hérauts qui, vêtus d'écarlate, + annoncent l'éternel sommeil. + + Lis d'amour, pur, inviolé, tour d'ivoire, rose rouge + de feu, tu es venue ici-bas illuminer nos ténèbres. + Car pour nous, qu'enserrent de près les vastes + filets du destin, nous qui sommes las d'attendre + que vienne le désiré des nations, nous errions au + hasard dans l'obscure demeure, nous cherchions à + tâtons quelque calmant endormeur pour les existences + manquées, pour les misères qui s'éternisent + jusqu'au jour où reparut devant nous, sur ton autel + relevé, la blanche splendeur de ta beauté. + + + + +CHARMIDÈS + + +I + + C'était un adolescent grec, et il revenait à la + maison, avec des figues pulpeuses et du vin de + Sicile. Il se tenait à la proue de la galère, et laissait + inconsciemment l'embrun souffler à travers ses + grosses boucles brunes, et avec un dédain d'enfant + pour la vague et le vent, de son siège tout dégouttant + d'eau, il guettait à travers la nuit humide et + orageuse. + + Enfin, à la lueur de l'aube, il vit une lance polie + se dessiner comme un mince filet d'or sur le ciel, + et il hissa la voile, il tendit les cordages criards, + commanda au pilote de naviguer vivement contre + la forte brise du nord, et pendant tout le jour il + se tint à son poste, dirigeant du rythme de ses + chants les mouvements des rameurs. + + Et quand du rouge apparut sur les vagues contours + des collines corinthiennes, il mit à l'ancre + dans une petite baie à fond de sable, posa sur sa + tête une couronne d'olivier fraîchement coupé, puis + il tira du réduit sa tunique de lin et ses sandales + aux semelles d'airain, + + et une riche robe teinte du suc des poissons; il + l'avait achetée à quelque marchand au teint de suie, + sur le quai ensoleillé de Syracuse, et elle était + ornée de broderies tyriennes. Puis, il se fraya passage + parmi les marchands curieux, à travers les + bois au doux feuillage argenté, et quand le jour + fatigué + + eut achevé son tissu compliqué de nuages cramoisis, + il monta la colline escarpée, et d'un pas + alerte et silencieux, il se glissa vers le temple, inaperçu + de la foule des prêtres affairés, et à l'abri + d'une sombre cachette, il contempla ces jeunes + bergers, ses turbulents camarades de jeux, qui apportaient + les prémices de leurs petits troupeaux, il + vit le timide berger jeter + + sur la flamme le sel crépitant, ou suspendre au + mur du temple sa houlette sculptée, en l'honneur + de celle qui éloigne de la ferme et de l'étable le + loup perfide, aux dents aiguisées par la faim. Puis, + les jeunes filles aux voix claires se mirent à chanter + et chacun apporta à l'autel quelque pieuse offrande, + une coupe en bois de hêtre, pleine d'un lait écumant, + une belle étoffe où étaient ingénieusement + représentés des chiens en chasse, un rayon de miel + tout débordant d'or encore liquide que l'abeille + avait à peine fini de travailler, ou une outre noire, + pleine d'huile, préparée pour les lutteurs, la dépouille + hérissée, ornée de ses défenses, d'un énorme + sanglier, + + dérobée à Artémis, cette vierge jalouse, pour + plaire à Athéné, et la peau tachetée d'un grand + daim, que la flèche était allée atteindre au milieu + d'un bosquet de la montagne. Et alors le héraut + fit un appel, et des colonnes du portique s'avancèrent + un à un les Grecs joyeux, enchantés d'avoir + fait leurs modestes offrandes. + + Et le vieux prêtre éteignit la flamme languissante, + à l'exception de la lampe unique, rubis tremblotant, + qui brillait perpétuellement dans la cella. Les sons + perçants des lyres s'amoindrirent sous le vent, à + mesure que les campagnards s'éloignaient en + dansant. Et d'un bras vigoureux, le gardien ferma + les portes de bronze poli. + + Charmidès resta longtemps immobile, osant à + peine respirer, écartant le bruit cadencé que faisaient + en tombant les gouttes de vin elles pétales de roses + qui se détachaient des guirlandes, pendant que la + brise nocturne errait par le sanctuaire. On eût dit + qu'il était évanoui dans une sorte d'extase, lorsqu'enfin + la pleine lune apparut tout entière par + l'ouverture du toit, + + Et inonda de ses flots de lumière le pavé de + marbre. Alors l'aventureux adolescent s'élança de + sa cachette, et ouvrant toute grande la porte de + cèdre sculpté, il se vit devant une terrible image, au + vêtement couleur de safran, en complète armure de + bataille. Le griffon efflanqué brillait au sommet + du vaste casque et la longue lance qui sème le naufrage + et la ruine + + semblait une verge rougie au feu. La tête de Gorgone, + faite de pierre et d'acier, ouvrait largement + ses yeux morts, entrelaçait sur le bouclier ses + horribles serpents, et restait bouche béante, les + lèvres exsangues, glacées dans une impuissante fureur, + pendant que, tout effarée, la chouette aux + yeux éblouis, qui se trouvait aux pieds de la statue, + poussait son ululement aigu. + + Le pêcheur solitaire qui ranimait son fanal, bien + loin en mer, au large de Sunium, ou qui jetait le + filet à prendre les thons, entendit le pas d'airain + de chevaux qui frappait les vagues, et vit un terrible + éclair déchirer les plis multiples des rideaux de la + nuit, et il s'agenouilla sur la poupe étroite, et dans + sa peur sacrée, il fit une prière. + + Et les amants coupables, au milieu même de leur + étreinte, oublièrent un instant leurs furtives caresses, + s'imaginant avoir entendu le cri plein de + menace et de colère de Diane; et les rudes veilleurs, + sur leurs sièges élevés, se hâtèrent vers leurs boucliers, + ou tendirent leurs cous hérissés d'une + barbe noire par-dessus l'ombre des créneaux. + + Car tout autour du temple roulait un cliquetis + d'armes, et les douze Dieux sursautèrent d'effroi + dans leur marbre. L'air retentit d'appels discordants. + Enfin le vaste Poséidon brandit sa lance et les chevaux + qui bondissent sur la frise se mirent à hennir, + et du cortège équestre arriva un bruit sourd de pas + qui se hâtent. + + Prêt à la mort, il resta immobile, les lèvres entr'ouvertes, + tout heureux qu'à un tel prix il pût + voir ce calme et vaste front, cette redoutable virginité, + la merveille de cette chasteté impitoyable. Ah! + certes il était heureux, car jamais, depuis le jeune + prince-berger de Troie, créature humaine n'avait + eu sous les yeux un spectacle aussi étonnant. + + Il restait immobile, prêt à mourir, mais soudain + l'air devint silencieux, les chevaux cessèrent de + hennir; il repoussa en arrière son épaisse chevelure; + il rejeta les vêtements qui couvraient ses + membres, car quel est celui qu'un tel amour ne forcerait + pas à tout oser; et il lui boucha la gorge, + et de ses mains sacrilèges + + il défit la cuirasse, et la robe de couleur safran, + et mit à nu les seins polis, et enfin le péplos glissa + de la taille et laissa voir le secret mystère, celui + qu'à nul amant Athéné ne montrera, les grands + flancs froids, le croissant des cuisses, les onduleuses + collines de neige. + + Ceux-là qui n'ont jamais commis un pêché + d'amoureux, qu'ils ne lisent point mon poème, car + leur oreille n'y percevrait qu'un bruit grêle et sans + harmonie, et n'y trouverait aucun charme. Mais + vous, dont les joues fanées gardent encore la trace + d'un sourire, vous qui avez appris ce que c'est + qu'Eros, vous autres, écoutez-moi encore un + peu. + + Il resta encore un court instant à contempler de + ses yeux avides la statue polie, jusqu'à ce qu'à + force de regarder de telles splendeurs, sa vision + devînt confuse, et alors ses lèvres affamées de volupté + se rassasièrent sur les lèvres de la statue, et + il jeta ses bras autour du cou rond comme une tour, + et ne se soucia plus de mettre un frein à la volonté + de sa passion. + + Jamais, me semble-t-il, amant n'eut un rendez-vous + pareil, car pendant toute la nuit, il murmura + des mots aussi doux que le miel, et il vit les + membres au dessin si pur que nul n'avait touchés, + et sans que rien l'en empêchât, il baisa le corps + pâle, aux reflets d'argent, et il promena ses mains + sur les seins polis, et appuya son front brûlant sur + la froide, la glaciale poitrine. + + Il lui semblait que des javelines numides traversaient + coup coup sur son cerveau affolé, saisi de vertige. + Ses nerfs frémissaient comme vibrent les cordes + des violons, d'une pulsation exquise, et sa souffrance + était une angoisse si douce, qu'il ne put détacher ses + lèvres des siennes, qu'à l'heure où passa au-dessus + de sa tête l'avertissement de l'alouette. + + Qui n'a jamais vu l'aube jeter un regard furtif + dans une chambre assombrie, qui n'a point tiré le + rideau, pour se lever, les yeux mornes et las, d'auprès + d'un corps aimé, adoré, tenez pour certain que + jamais il ne comprendra ce que je tente de chanter, + combien dura son baiser suprême, combien il se + plut à prolonger ses caresses. + + La lune se bordait d'un contour de cristal, signe + que les gens de mer tiennent pour un présage de + la colère céleste. Les étoiles pâlies s'effaçaient, et à + l'horizon déjà éclairé, tremblotaient d'un léger frémissement + les ailes de l'aurore prête à fuir, avant + que de la cella sombre et silencieuse cet amoureux + fût sorti. + + Il descendit la roche escarpée d'un pied hâtif; il + descendit rapidement la pente, le brave jeune + homme. Il atteignit la grotte de Pan, et entendit, + en passant, las ronflements de l'être aux pieds de + chèvre. Il franchit d'un bond un tertre de gazon, et + pareil à un jeune paon, il courut vers un bois d'olivier, + qui se trouvait dans une vallée ombreuse, non + loin de la cité aux beaux édifices. + + Et il chercha un petit ruisseau bien connu de + lui, car plus d'une fois, tout enfant, il y avait pourchassé + le grèbe vert à aigrette, ou il y avait attiré + dans les mailles d'un filet la truite argentée. Il + s'étendit de tout son long parmi les roseaux surpris, + tout haletant, le coeur battant d'un effroi + mêlé de plaisir, et il attendit le jour, + + Il resta couché sur la rive verte, laissant sa main + distraite plonger dans les remous de l'eau froide et + sombre, et bientôt l'haleine du matin vint éventer + ses joues brûlantes et rougies, ou jouer étourdiment + avec les boucles qui s'emmêlaient sur son + front, pendant qu'il regardait dans l'eau avec un + étrange, un mystérieux sourire. + + Et de bonne heure le berger au manteau de laine + grossière ouvrit avec le crochet de son bâton les + barrières de branches entrelacées, et montant du + tas d'ajoncs, une mince guirlande de fumée bleue se + déroula dans les airs au-dessus des blés mûrissants. + Et sur la colline, le chien jaune de la maison aboya, + pendant que le lourd bétail se dispersait parmi la + fougère frisée et bruissante. + + Et quand le faucheur au pied léger se rendit aux + champs par les prairies que voilaient comme une + dentelle les fils de la rosée, quand les brebis bêlèrent + sous le brouillard de la lande, quand le râle des + prés se réveilla et s'envola de son nid, des bûcherons + aperçurent le jeune homme allongé près + du ruisseau, et se demandèrent avec grande surprise + comment un adolescent pouvait être aussi + beau. + + Et ils jugèrent qu'il n'était point de la race des + mortels, et l'un d'entre eux dit: «C'est le jeune + Hylas, ce vagabond infidèle qui, oubliant Héraklès, + aura voulu coucher avec une Naïade»; mais + d'autres dirent: «Non, c'est Narcisse, épris de + lui-même. Ce sont bien là ces lèvres caressantes, + purpurines, que nulle femme ne peut tenter.» + + Et quand ils furent plus près, un troisième + s'écria: «C'est le jeune Dionysos, qui aura caché + au bord du ruisseau sa lance et sa peau de faon, + las de chasser avec la Bassaride, et nous agirions + sagement en prenant la fuite: ils ne vivent pas + longtemps, ceux qui viennent épier les dieux immortels.» + + Ainsi donc, ils s'en allèrent, se gardant bien de + tourner la tête, et ils contèrent au timide berger + comment ils avaient aperçu je ne sais quel dieu de + la forêt couché parmi les roseaux, et nul n'osa + traverser l'étendue de la prairie, et en ce jour-là , on + s'abstint d'abattre un seul olivier, ou de couper des + roseaux, et la belle campagne resta déserte, + + excepté lorsque le serviteur du bouvier, avec son + seau bien équilibré sur son dos, vint par bonds + légers, et se montra sur l'autre bord; il s'arrêta + pour jeter un appel, pensant avoir trouvé un nouveau + camarade. Mais ne recevant point de réponse, + quelque peu effrayé, le simple enfant reprit sa + route. Ou bien, descendant du bosquet tranquille + et silencieux, + + une fillette rieuse s'échappa de la ferme, ne + songeant nullement aux mystérieux secrets + d'amour, et quand elle aperçut le bras d'une éclatante + blancheur, et toute sa virilité, alors d'un + long regard d'envie où la passion jetait un défi à sa + tendre virginité, elle l'épia un instant, puis s'esquiva + songeuse et lasse. + + De bien loin il entendait le bourdonnement et + le tumulte de la cité, puis de temps à autre des + rires plus perçants, venus de l'endroit où les jeunes + garçons aux membres bruns, dans leur innocente + passion, se défiaient à la lutte ou à la course, ou + bien parfois le tintement grêle d'une clochette, + quand le bélier guidait les brebis vers la fontaine + couverte de mousse. + + À travers les saules grisonnants dansait le moucheron + capricieux; du haut de l'arbre, la tourterelle + lançait sa monotone stridulation; le rat d'eau, à la + fourrure lustrée d'huile, nageait bravement contre + le courant, cherchant à découvrir le nid du canard + sauvage; de branche en branche sautillait le pinson + craintif, et la massive tortue rampait sur le + limon. + + A la brise légère voltigeaient les graines soyeuses, + lorsque la faux luisante prenait son élan à travers + les vagues de gazon; le merle d'eau faisait jaillir + des gouttes en cercle parmi les roseaux, et semait + de taches d'argent le miroir qui, dans la forêt, avait + à peine reflété l'image des alentours, lorsque du + fond de l'eau, la tanche sombre faisait un bond + pour atteindre la libellule. + + Quant à lui, il ne prêtait aucune attention, même + quand l'écureuil s'amusait à monter, à descendre + sur le tronc du bouleau, quand la linotte avait + commencé à chanter pour son compagnon sa plus + douce sérénade. Ah! il ne prêtait guère d'attention, + car il avait vu les seins de Pallas et la nudité merveilleuse + de la Reine. + + Mais quand le berger rappela ses chèvres vagabondes, + en sifflant dans son chalumeau, par-dessus + la route pierreuse, quand le lucane sonore, comme + un clairon, bourdonna dans l'obscurité croissante, + des bois, quand la grue attardée passa comme une + ombre pour regagner sa demeure, quand de grosses + gouttes de pluie tombèrent lourdement sur les + feuilles des figuiers, il se leva. + + Il quitta la sombre forêt, longea dans les ténèbres + les murs de la ferme et la clôture du verger humide + ; il arriva enfin à un petit quai, fit monter à + bord ses matelots, reprit sa place sur la haute poupe, + et gagnant le large, il détendit la voile ruisselante. + + Il traversa la baie, et quand neuf soleils eurent + descendu les degrés de la longue roule d'or, quand + neuf lunes pâlies eurent murmuré leurs prières à + leurs confesseurs, les chastes étoiles, ou conté leurs + secrets les plus chers aux papillons veloutés qui se + refusent à voler au grand jour, alors à travers + l'écume et l'embrun orageux, + + arriva une grande chouette aux yeux d'un jaune + de soufre. Elle s'abattit sur le vaisseau dont les + charpentes craquèrent comme si la voûte avait + contenu la charge de trois navires marchands. Elle + battit des ailes, et jeta un cri aigu, et aussitôt les + ténèbres s'épaissirent dans l'espace. L'épée d'Orion + rentra dans son fourreau, et le redoutable Mars lui-même + descendit en fuyant. + + Et la lune se cacha derrière un masque à la + teinte de rouille que lui firent des nuages errants. + Et du bord de l'océan monta l'aigrette rouge, le + vaste beaume cornu, la lance de sept coudées, le + bouclier d'airain, et vêtue de toute son armure + brillante et polie, Athéné franchit à grands pas + l'étendue de la mer effrayée et frissonnante. + + Aux yeux las du marin, sa chevelure flottante + parut semblable au nuage déchiré par la tempête, + et ses pieds ne furent que l'écume qui flotte sur les + brisants cachés. Et voyant les vagues monter de + plus en plus et imprimer au navire un roulis + plus violent, le pilote cria au jeune limonier qui + tenait la barre de virer du côté d'où venait le + vent. + + Mais lui, l'adultère trop audacieux, le charmant + violateur des augustes mystères, en idolâtre épris + d'un ardent amour, quand il vit ces grands yeux + impitoyables, il fut pris d'une joie bruyante, et + jetant ce cri: «Me voici», il s'élança de la haute + poupe dans le tumulte des vagues glacées. + + Alors tomba du haut des cieux une brillante + étoile, un danseur se sépara du cercle de la Voie + lactée, et sur son char retentissant, dans tout l'orgueil + de la divinité vengée, faisant sonner son armure + du bruit aigu de l'acier, la pâle déesse reprit + le chemin d'Athènes, et quelques bulles montaient + en bouillonnant, à l'endroit où était tombé l'adolescent + qui s'était épris d'elle. + + Et le mât trembla quand la grande chouette le + quitta en jetant des ululements moqueurs, avant + de rejoindre la Reine irritée, et le vieux pilote commanda + à l'équipage effrayé de hisser la grande voile + et conta qu'il avait vu tout près de la poupe une + vaste et indécise apparition. Et pareille à une hirondelle + qui rase l'eau dans son vol, le solide navire + s'élança à travers la tempête. + + Et nul ne se hasarda à parler de Charmidès; + on crut qu'il s'était rendu coupable de quelque + grande faute. Puis quand les marins parvinrent au + détroit des Symplégades, ils tirèrent leur galère a + sec, et se hâtèrent d'entrer dans la cité par la porte + de la douane et d'exposer au marché leurs poteries + peintes en argile brune. + + +II + + Mais un des dieux Tritons, pris de pitié, rapporta + sur la terre grecque le corps du jeune noyé. + Les sirènes peignèrent sa chevelure alourdie par + l'eau, lissèrent son front, rouvrirent ses mains crispées. + Plusieurs apportèrent de doux parfums de la + lointaine Arabie, et d'autres commandèrent à l'alcyon + de chanter sa chanson la plus berceuse. + + Et quand il fut plus près de sa vieille demeure + d'Athènes, surgit soudain une vague puissante, et + sur le dos lustré de cette vague se forma une couche + d'écume solide, aux teintes irisées d'une étrange + fantaisie, et l'enfermant dans son sein de verre, elle + l'emporta vent à terre, pareille à un étalon à la + blanche crinière qui poursuit un but aventureux. + + Or, du côté où Colonos se tourne vers la mer, + s'étend une longue pelouse bien nivelée; le lapin + la connaît, et pour elle l'abeille montagnarde abandonne + l'Hymeite. Et le Jaune n'y a point peur, car + en aucune heure de la journée, on n'y entend de + bruit plus terrible que les cris des jeunes bergers + dans leurs jeux. + + Mais souvent le chasseur au pas furtif, quand il + sort du labyrinthe épineux, de l'inextricable + fouillis du bois environnant, aperçoit le jeune + Hyacinthe lançant le disque poli. Alors il tire son + capuchon sur ses yeux coupables et ne se risque + point à sonner de sa corne,--ou bien dès les premières + lueurs de l'aube, + + arrivent les Dryades, qui lancent la balle de + cuir, le long du rivage semé de roseaux, et entourant + quelque Pan aux oreilles de chèvre lui imposent + la tâche d'être leur gardien, si elles craignent + d'être ravies par l'audacieux Poséidon. Elles délient + leurs ceintures, les yeux pleins de crainte et d'effarement, + comme si ses bras bleus et sa barbe rouge + allaient surgir de la vague. + + Ça et là dans le roc s'ouvre une caverne que le + viorne tapisse de ses clochettes jaunes; la grève est + unie, excepté où quelque vague du flux a laissé sa + trace légère empreinte sur le sable, comme si elle + craignait d'être trop vite oubliée du roseau vert, + son compagnon de jeu, et pourtant ce lieu + + est si petit que l'inconstant papillon pourrait, + dès avant midi, ravir à toutes les fleurs leur trésor + de miel, sans parvenir à rassasier son amour trop + avide, et qu'en moins d'une heure, un jeune mousse + débarqué, pour peu qu'il y mît de l'ardeur, pourrait + y cueillir de quoi orner d'une guirlande la proue + peinte de sa galère, + + et laisserait la petite prairie presque entièrement + dépouillée, car elle n'a point de fleurs somptueuses, + excepté les rares narcisses qui se dressent + çà et là , parsemant d'étoiles d'argent le gazon jamais + fauché, excepté quelques asphodèles qui + brandissent de mignons cimeterres. + + C'est là que vint le déposer le flot, heureux + d'avoir subi un si doux esclavage, et il porta l'adolescent + là où le sol était vierge de tout contact avec + la mer, sur la marge argentée de la grève, et + comme un amant qui s'attarde, il vint plus d'une + fois baiser ces membres pâles que naguère brûlait + une ardeur intense, + + avant que l'eau de la mer eût éteint cet holocauste, + cette flamme qui se nourrissait d'elle-même, + cette volupté passionnée, avant que la mort chenue, + de son souffle glacé et flétrissant, eût fané ces + lis blancs et rouges, qui, alors que le jeune homme + errait par la forêt, échangeaient leurs antiennes et + répons si charmants. + + Et quand, à l'aube, les nymphes des bois, se tenant + par la main, défilèrent dans le vallon boisé, + leur satyre aperçut le corps de l'éphèbe étendu sur + le sable. Il redouta une traîtrise de Poséidon; il + jeta un cri, et pareilles à de brillants rayons de soleil + qui se jouent parmi les branches, toutes les + Dryades effarouchées cherchèrent dans la feuillée + une retraite sûre, + + à l'exception d'une blanche jeune fille, qui ne + trouva rien de bien terrible à sentir ses seins + pressés par la tyrannie amoureuse d'un dieu marin. + Elle eût bien voulu prêter l'oreille à ces charmes + subtils que tissent les amants insidieux quand ils + veulent conquérir une forteresse bien close: elle + s'écarta des autres furtivement, et ne crut point que + ce fût une faute + + d'abandonner son trésor à un être aussi beau. + Elle s'étendit près de lui, la gorge desséchée par la + soif d'amour. Elle l'appela des noms les plus doux, + joua avec sa chevelure en désordre, et de ses lèvres + brûlantes ravagea la bouche du jeune homme, craignant + qu'il ne s'éveillât point, et craignant ensuite + qu'il ne s'éveillât trop tôt, s'éloignant, puis, + comme l'amour la rendait infidèle à elle-même, + + elle reprit ses attaques. Et pendant tout le jour, + elle resta assise à côté de lui. Elle rit de son nouveau + jouet, lui prit la main, lui chanta sa chanson + la plus douce, puis fronça le sourcil en voyant cet + enfant si peu empressé à enlacer sa virginité. Elle + ignorait que depuis trois jours ces yeux-là s'étaient + rouverts devant Proserpine; + + elle ignorait aussi quel sacrilège ces lèvres + avaient commis; aussi se dit-elle: «Il va s'éveiller, + je le sais fort bien, il s'éveillera le soir, quand le + soleil suspendra son rouge bouclier sur la citadelle + de Corinthe: ce sommeil n'est qu'un cruel artifice + pour se faire aimer davantage, et dans quelque caverne + Marine, + + «à des profondeurs que jamais n'atteint la ligne + du pêcheur, déjà quelque énorme triton souffle + dans sa conque et avec les branches cristallines qui + flottent dans l'Océan, il tresse une guirlande pour + orner les piliers d'émeraude de notre lit nuptial; + c'est là que, sons une voûte faite d'écume argentée + et la tête couronnée de corail, + + «nous nous asseoirons tous deux sur un trône + de perles, et une vague bleue nous servira de dais, + et à nos pieds les serpents d'eau s'enrouleront sous + leur armure d'améthyste aux mailles de diamant, et + nous suivrons des yeux dans leurs mouvements, autour + du mât d'une barque engloutie par la tempête, + + «les muges aux nageoires vermillon, aux yeux + qu'on dirait taillés dans l'or, et qui ressemblent à + des éclats de lumière cramoisie; l'abîme profond + ouvrira les portes de verre de son palais, et nous + verrons les dauphins tachetés dormir au bercement + des alcyons qui murmurent du haut des rocs, là où + Protée, au bizarre costume vert, fait paître son troupeau + de monstres, + + «et les anémones tremblantes aux teintes opalines, + qui agitent leurs franges pourprées quand + nous posons le pied sur le sol miroitant, et des + flottes entières de poissons aux taches d'écailles + couleur de feu suivront les cordages flottants de + l'épave fracassée, et des grains d'ambre couleur de + miel orneront nos membres entrelacés.» + + Mais quand le seigneur de la guerre, le soleil, + passa, déçu en faisant voltiger son pennon aux + vives couleurs, avant de rentrer dans sa demeure + d'airain, lorsque, une à une, les petites étoiles + jaunes apparurent éparses dans les champs du ciel, + oh alors elle craignit que ses lèvres à lui refusassent + de se désaltérer de ses lèvres à elle, + + et cria: «Réveille-toi: déjà la pâle lune verse + son argent sur les arbres, et la vague s'étend de proche + en proche, grise et glacée sur cette grève de sable; + les grenouilles croassantes se montrent, et du fond + de la caverne l'engoulevent lance son cri aigu; les + chauves-souris volètent en tous les sens, et la belette + brune aux lianes creux rampe à travers l'ombre + du gazon. + + «Non, bien que tu sois un Dieu, ne te montre + point si farouche; car là -bas il est une petite canne + qui redit souvent à voix basse comment un jeune + charmeur la séduisit un jour sur l'herbe de la + prairie et quand il se fut donné tout son cruel plaisir, + déploya des ailes d'or toutes bruissantes, et + s'envola vers le soleil. + + «Ne sois pas si timide; le laurier tremble encore + des baisers du grand Apollon, et le pin, dont + les soeurs groupées couronnent la colline, pourrait + en dire long sur le hardi ravisseur que les hommes + appellent Borée; et j'ai vu les yeux narquois d'Hermès + à travers le feuillage argenté du peuplier. + + «Même les jalouses Naïades me disent jolie, et + chaque matin un jeune galant au teint hâlé me fait + la cour, en m'offrant des pommes et des boucles de + cheveux; il cherche à vaincre mon dédain virginal, + avec les dons qu'aiment les charmantes nymphes + des bois; hier encore il m'apporta une colombe au + plumage irisé, + + «aux petits pieds de couleur cramoisie, que le + cruel enfant avait dérobée au sommet d'un sycomore, + avec sa ponte de sept oeufs tachetés, pendant + que le mâle amoureux s'était envolé au loin pour + chercher des baies de genièvre, leur nourriture préférée; + la guêpe fantasque, la plus hâtive des vendangeuses, + + a qui cueillent les raisins bleus, n'est pas plus tenace + dans sa constance, que ce simple petit berger, + à vouloir mes lèvres sans éclat, tant il est joyeux et + pur. Ses yeux pleins de vie et de soleil feraient oublier + à une Dryade le serment fait à Artémis, tant + il est beau, et sa lèvre est faite pour le baiser. + + «Son front blanc d'argent, comme une lune qui + surgit sur les collines obscures du rendez-vous, a + la forme d'un croissant. L'ardeur du midi tyrien ne + saurait évoquer du bosquet de myrte un époux + plus charmant pour la Cythérée. Le premier et + soyeux duvet borde ses joues rougissantes, et ses + jeunes membres sont forts et bruns. + + «Et il est riche: des troupeaux bêlants de grasses + brebis aux épaisses toisons couvrent ses prairies, et + dans sa demeure, bien des pots d'argile pleins de + caillé jauni invitent la mouche voleuse à s'ébattre + et se noyer. La plaine couverte de trèfle incarnat, + lui garde son doux trésor, et il sait jouer du chalumeau + d'avoine. + + «Et pourtant je ne l'aime point. C'était pour toi + que je gardais mon amour. Je savais que tu viendrais + un jour me délivrer de cette pâle chasteté, ô + toi, la plus belle fleur de la vague qui ne fleurit point, + de toute la vaste mer Égée, la plus brillante des + étoiles dans le ciel azuré de l'Océan, où se reflètent + les planètes. + + «Je savais que tu viendrais, car dès que les + branches desséchées bourgeonnèrent, dès que la + sève du printemps gonfla ma verte et tendre écorce, + ou qu'elle jaillit en myriades nombreuses de fleurs + qui raillaient l'heure de minuit par leur forme lunaire, + sans rien craindre de l'aurore, dès que les + chants ravis du sansonnet + + «ont réveillé l'écureuil endormi parmi ses provisions + de grains, dès que les fleurs de coucou bordèrent + d'une frange l'étroite clairière, à travers mes jeunes + feuilles une extase de volupté s'épandit comme un + vin nouveau, et dans toutes mes veines de mousse + battit le pouls agité d'un sang amoureux, et les + vents violents de la passion secouèrent la virginité + de ma tige svelte. + + «Les faons vinrent en troupe le soir et posèrent + leurs narines fraîches et noires sur mes branches les + plus basses, tandis que sur la plus haute, le merle faisait + un petit nid de brins d'herbes pour sa compagne. + Et de temps en temps un roitelet reposait sur une + branche mince, à peine capable de porter un poids + si charmant. + + «Près de moi, les bergers d'Attique donnaient + des rendez-vous; sous mon ombre se couchait Amaryllis, + et autour de mon tronc Daphnis poursuivait la + fillette craintive jusqu'à ce qu'enfin lasse de jouer, elle + sentit sa chevelure défaite s'agiter sous un souffle + ardent. Alors elle se retournait, regardait et ne cherchait + plus à échapper au doux piège. + + «Aussi viens-t-en en mon embuscade, là où l'entassement + de chèvrefeuille sylvestre entrelace une + voûte pour les plaisirs de l'amour, où l'ombre frissonnante + des myrtes paphiens semble sanctifier les + rites les plus tendres de la volupté, là -bas dans les + fraîches et vertes retraites de ses asiles les plus profonds, + la forêt recèle un petit lac + + «hanté du merle d'eau, pâturage de l'abeille sauvage, + car tout autour de ses bords flottent les grands + lis d'un blanc de crème, retenus comme par des + ancres vertes par leurs larges feuilles. Chaque corolle + est un esquif aux blanches voiles, chargé d'or, + avec une libellule placée au timon. N'hésite pas à + quitter cette pâle grève que vient baiser la vague. + Sûrement cet endroit est destiné + + «à des amants comme nous; la déesse qui règne + à Chypre vient souvent, le bras enlaçant la taille de + son jeune amoureux, s'y égarer le soir, et j'ai vu + la lune rejeter son vêtement de brouillards devant + les yeux du jeune Endymion. Ne crains rien, Diane + au pas de panthère ne foule jamais cette clairière + inconnue. + + «Ou, si tu t'y refuses, retournons vers la mer + salée, retournons vers la vague tumultueuse, et + promenons-nous tout le jour sous la voûte de cristal + dont les eaux font un portique à Neptune et contemplons + les monstres empourprés de l'abîme dans + leurs jeux maladroits, voyons bondir de sa retraite + le rusé Xiphias. + + «Car si ma maîtresse me surprend couchée ici, + elle ne montrera nulle hésitation, nulle tendre + pitié. Elle déposera l'épieu destiné au sanglier, et + de ses doigts sévère, inexorable, elle tendra l'arc + de cornouiller, et rapprochant de son sein la fente + empennée de la flèche, elle lâchera la corde courbée. + Oui, en cet instant même, elle est à ma recherche. + + «J'entends ses pas qui se hâtent. Debout, soldat, + déserteur de la bataille amoureuse, fais-moi boire + au moins une longue gorgée du vin de la passion, + désaltère mon être assoiffé de ce délicieux nectar + qui enivre même les dieux. Viens, mon amour, + nous avons encore le temps d'atteindre la demeure + bleue.» + + À peine avait-elle fini, que les arbres s'agitèrent + d'un frisson. Le feuillage s'entr'ouvrit et l'on sentit + bientôt la présence d'une divinité, et les flots gris + rampèrent à reculons. Un long et effrayant rugissement + sortit d'une trompe ornée de franges. Un + chien de meute aboya, et pareil à une flamme un + roseau empenné traversa la clairière en sifflant, + + et là même où les fleurettes de son sein venaient + d'éclore dans leur éclat, cet amant meurtrier, + cet hôte inattendu, entra, se planta profondément, + se fit un passage invisible, et creusa de sa pointe un + sillon sanglant, se fraya une longue route rouge + et les ailes de mort lui fendirent le coeur. + + Exhalant sa vie dans un sanglot, dans un cri de + désespoir, la jeune Dryade tomba sur le corps de + l'adolescent. Elle sanglotait sur sa virginité restée + inféconde, sur les délices dont elle n'avait point + joui, sur les plaisirs défunts, de toute la douleur + des choses restées sans récompense, et les gouttes + brillantes de sa jeunesse coulèrent en un filet de + pourpre de son côté palpitant. + + Ah! c'était pitié que d'entendre sa plainte, c'était + grande pitié de la voir mourir avant qu'elle eût fait + présent de ses charmes, ou connût la joie de la + passion, ce mystère redoutable, tel que l'ignorer, + c'est ne point vivre, et que pourtant l'on ne saurait + le connaître sans être pris dans les plus pesantes + chaînes de la mort. + + Mais par hasard, la Reine de Cythère, qui avait + passé toute la nuit aux côtés d'Adonis, dans la hutte + d'un berger arcadien, revenant à Paphos, sur son + char en bois doré attelé de colombes argentées, + voguait à des hauteurs que n'atteint pas l'oeil des + mortels, entre les montagnes et l'étoile du matin; + + Elle jeta les yeux vers la terre, et aperçut le + couple infortuné. Elle entendit le faible cri de + désespoir échappé à l'Oréade, cri dont les vibrations + condensées semblèrent se jouer dans l'air, comme + les sons d'une viole. En toute hâte, elle ordonna à + ses deux pigeons de fermer leurs ailes tendues avec + effort. Elle fondit sur la terre, atteignit le rivage et + vit leur douloureux destin. + + Car, ainsi qu'un jardinier, détournant la tête + pour saisir au vol les derniers chants de la linotte, + tranche d'une faux insouciante une plate-bande + de fleurs qui se trouvaient trop près, et coupant net + la frêle tige de la rose, jette sur le terreau brun les + charmes dispersés de la fleur, ainsi qu'un jeune berger + en son inattention, + + tout en menant son petit troupeau par la prairie, + couche sous son pas deux asphodèles qui, croissant + côte à côte, ont séduit la coccinelle en leurs filets + jaunes, et fait oublier au brillant papillon tout son + orgueil, écrase contre terre leurs calices ruisselants + d'or, sous des pieds légers qui n'étaient point faits + pour des ravages aussi cruels, + + ou comme un écolier, quand, ennuyé de son livre, + il se laisse aller sur le gazon semé de joncs et cueille + dans le ruisseau deux iris, puis se lasse de leurs + beautés, et s'en va, les laissant à l'ardeur meurtrière + du soleil,--ainsi gisaient les deux amants. + + Et Vénus s'écria: «C'est l'impitoyable Artémis + dont la main cruelle a commis ce méfait, ou bien + c'est peut-être l'oeuvre de cette divinité puissante si + soucieuse de préserver sa majesté souveraine de + toute profanation sur la colline athénienne;--Hélas! + faut-il que des êtres capables de tant + d'amour descendent sans avoir aimé dans le séjour + de la mort?» + + Aussi, de ses douces mains, avec tendresse, elle + plaça l'adolescent et la jeune fille dans le chariot + d'or. La gorge blanche, plus blanche qu'un croissant + de perle, et qu'à peine rayait le lacis d'une + veine bleue, n'avait pas encore cessé de palpiter, + et son sein oscillait encore comme un lis que le + vent agite d'un souffle incertain. + + Alors les deux pigeons déployèrent leurs ailes + d'un blanc de lait, et le char brillant vogua par le + ciel, où pointait l'aube; et l'aérienne caravane, + pareille à un nuage, passa en silence au-dessus de + l'Egée, jusqu'à l'heure où l'air léger fût troublé + par le chant des voix languissantes qui appellent + pendant toute la nuit Thammus ensanglanté. + + Mais quand les colombes eurent atteint leur but + accoutumé, là où le large escalier de marbre aux + marches circulaires plonge sa neige dans la mer, + l'âme voletante de la jeune fille agita une dernière + fois ses lèvres, pétales tremblants, et s'exhala dans + le vide. Et Vénus vit alors que son cortège comptait + une jolie fille de moins. + + Et elle commanda à ses serviteurs de sculpter + sur un cercueil en bois de cèdre toutes les merveilles + de cette histoire. C'était dans ce giron odorant + que reposeraient leurs membres, là où les oliviers + adoucissent la teinte bleue du ciel, sur les + petites collines de Paphos, où le faune joue de la + flûte en plein midi, où le rossignol chante jusqu'à + l'aurore. + + Et ils ne faillirent point à exécuter ses ordres, et + avant que l'abeille matinale eût percé l'asphodèle + des coups rageurs de son aiguillon ténu, avant que + le dix-cors vigilant, quittant sa reposée, eût d'un + bond franchi le ruisseau, et fait partir le merle + d'eau, avant que le lézard eût grimpé sur le roc + échauffé par le soleil, leurs corps reposaient sous + le gazon. + + Et lorsque parut le jour, dans ce sanctuaire d'argent + où brillent éternellement les flammes des trépieds + vibrants, la Reine Vénus s'agenouilla, implora + Proserpine, pour qu'elle, dont la beauté avait rendu + amoureux le Dieu de la mort, voulût bien demander + une faveur à son pâle époux, et obtenir qu'il + laissât le Désir franchir avec le terrible Charon le + passage du fleuve glacial. + + +III + + Dans le mélancolique Achéron, où ne luit point + de lune, loin de la bonne Terre, loin du jour joyeux, + là où nul printemps ne montre ses bourgeons, où + nul soleil mûrissant ne fait ployer les pommiers, où + mai, le mois fleuri, ne parsème point le gazon des + fleurs du châtaignier, où jamais ne chantent les + merles, où ne s'apparient jamais les linottes siffleuses, + + là , près d'une source léthéenne aux eaux troubles + et sonores, était couché le jeune Charmidès. D'une + main lasse, il avait cueilli les fleurs de l'asphodèle, + et éparpillait sur les eaux mornes du ruisseau noir + le petit trésor qu'il avait récolté, et il regardait disparaître + les étoiles blanches, et tout ce qui l'entourait + était comme un rêve, + + lorsque, jetant un regard dans le miroir des + eaux, à travers le désordre de sa chevelure frisée, + il lui sembla voir passer une ombre sur son image + et une petite main se glissa dans la sienne. De chaudes + lèvres effleurèrent timidement ses joues pâles et + dans un soupir lui murmurèrent leur secret. + + Alors il tourna en arrière ses yeux las, et il vit. + Et leurs figures se rapprochèrent de plus en plus. + Leurs jeunes bouches s'attirèrent de si près qu'on + eût dit une rose de flamme, unique et parfaite, et + il sentit son sein palpitant, et son haleine qui s'échauffait, + s'accélérait. + + Et il lui donna toutes les caresses qu'il avait + tenues en réserve, et elle lui fit le sacrifice de + toute sa virginité, et membre contre membre, en + une longue et voluptueuse extase, leur passion s'accrut + et se calma. Oh! pourquoi, chalumeau trop + aventureux, te risquer à chanter encore l'amour; + c'est assez de dire qu'Eros ait fait résonner son rire + sur cette prairie sans fleur. + + O trop audacieuse poésie, pourquoi essayer de + chanter encore la passion? Reploie tes ailes sur le + téméraire Icare, et laisse ton lai dormir sur les + cordes silencieuses de la lyre, jusqu'au jour où tu + auras découvert l'antique source de Castalie, ou + cueilli dans les eaux lesbiennes la plume d'or que + laissa tomber Sapho, en se noyant. + + C'est assez, c'est assez de dire que l'être dont la + vie avait été une ardente et coupable pulsation, une + infamie splendide, pût dans le pays sans amour où + règne Hadès, glaner une moisson brûlante sur ces + champs de flamme, où la passion erre pieds nus, + sans chaussures et pourtant sans se blesser. Ah! + c'est assez qu'une seule fois leurs lèvres aient pu + se rencontrer, + + en celle ardente palpitation où des existences entières + semblent se condenser en une seule extase, + et qui meurt dans l'excès de la volupté, dans la + tension d'un plaisir convulsif, avant que Proserpine + les désignât pour la servir autour du trône d'ébène + où siège le pâle Dieu qui lui délia la ceinture dans + les campagnes d'Enna. + + + + +PANTHÉA + + Non, allons d'un feu à un autre feu, de la souffrance + passionnée à une volupté plus mortelle. + Je suis trop jeune pour vivre sans désir, tu es trop + jeune pour perdre cette nuit d'été à faire ces vaines + questions que depuis longtemps l'homme a posées + au voyant et à l'oracle, sans recevoir de réponse. + + Car, ma tendre amie, mieux vaut sentir que savoir, + et la sagesse est un héritage sans enfants. Une + vague de passion, la première et ardente explosion + de la jeunesse, voilà qui vaut bien les proverbes + accumulés par le sage. Ne tourmente point ton + âme d'une philosophie morte; n'avons-nous pas + des lèvres pour le baiser, des coeurs pour aimer et + des yeux pour voir? + + N'entends-tu pas le murmure du rossignol, pareil + à de l'eau qui chante au sortir d'une urne + d'argent? Si doux est ce chant qu'il fait pâlir la + lune de dépit d'être suspendue à une telle hauteur + dans le ciel, et de ne pouvoir entendre cette mélodie + ravissante d'amour.--Vois comme elle enguirlande + de brouillards ses deux cornes, la lune attardée + dans sa tâche. + + Des lis blancs, coupes dans lesquelles rêvent les + abeilles d'or, la neige que forment les pétales tombés, + quand la brise éparpille les fleurs du châtaignier, + ou l'éclat des corps d'éphèbes reflétés par + l'eau,--tout cela ne te suffit-il pas? Désires-tu + quelque chose de plus? Hélas, les Dieux ne donneront + jamais rien de plus de leur éternel trésor. + + Car nos grands Dieux ont fini par se lasser, par + s'irriter de tous nos pêchés sans fin, de notre vain + effort pour expier par la souffrance, par la prière, + ou par le prêtre, le gaspillage des jours de la jeunesse, + et jamais, jamais ils ne prêtent la moindre + attention, soit au bien, soit au mal, mais dans + leur indifférence, ils font tomber la pluie sur le + juste et l'injuste. + + Ils prennent leurs aises, nos dieux. Ils prennent + leurs aises. Ils parsèment des pétales de rose leur + vin parfumé. Ils dorment, dorment sous les arbres + berceurs où s'entrelacent l'asphodèle et le jaune lotus. + Ils regrettent les jours heureux de jadis, où ils + ne savaient pas encore ce qu'on peut rêver de mal, + et faire en rêvant. + + Et bien loin, au-dessous du pavé de bronze, ils + voient comme un essaim de mouches la foule des + petits hommes, l'agitation des menues existences, + puis dans leur ennui, ils reviennent à leur séjour + parmi les lotus, et se baisent les uns les autres sur + les lèvres, et boivent à plus longs traits la liqueur + préparée avec les graines du pavot, qui amène le + doux sommeil aux paupières de pourpre. + + Là , tout le long du jour, le soleil aux vêtements + d'or, reste debout, tenant en main sa torche flambante, + et quand le tissu varié des heures de la journée + a été achevé par les douze vierges, alors à travers + le brouillard cramoisi s'avance la lune, à peine + échappée des bras d'Endymion, et les Dieux immortels + se pâment dans les transes de passions mortelles. + + Là -haut la reine Junon se promène parmi la rosée + des prés, ses grands pieds blancs tachés par la + poussière safranée des lis agités par le veut, pendant + que le jeune Ganymède s'ébat dans le moût + brûlant à l'écume ambrée; et ses boucles voltigent + de tous côtés, comme au jour où l'aigle ravit sur + l'Ida l'enfant tout effrayé, et l'emporta à travers le + ciel ionien... + + Là -haut, dans le fond vert de quelque jardin bien + clos, la reine Vénus, ayant à son côté le berger, + près de son corps doux et chaud, comme la fleur + d'églantine, qui voudrait être blanche, mais qui + rougit de son orgueil, rit tout bas dans son amour, + si bien que le jaloux Salmacis, épiant à travers le + feuillage des myrtes, soupire dans la douleur de la + volupté solitaire. + + Là -haut ne souffle jamais ce terrible vent du Nord + qui laisse nos forêts d'Angleterre mornes et nues, + jamais la neige rapide n'y tombe en blanc duvet, + jamais l'éclair aux rouges dentelures ne se risque à + les réveiller dans la nuit cerclée d'argent, alors que + nous pleurons sur quelque douce et triste faute, sur + quelque délice mort. + + Hélas! eux, ils connaissent la lointaine source du + Léthé, ils les connaissent bien, les eaux qui se cachent + parmi les violettes, où celui dont les pieds meurtris + sont las d'errer, peut reprendre courage et marcher, + et boire à ces profondeurs l'eau fraîche et cristalline, + y puiser un baume du sommeil pour les âmes que + fuit le sommeil, un engourdissement de la douleur. + + Mais nous comprimons nos natures; Dieu, ou le + Destin est notre ennemi. Assez de ce désespoir qui + accompagne partout le plaisir, assez de tous les + temples que nous avons bâtis, assez d'avoir fait de + justes prières jamais exaucées, car l'homme est + faible, Dieu dort, et le ciel est haut. Un instant + brillamment coloré, un seul grand amour, et voilà + que nous mourons. + + Ah! nul batelier, maniant péniblement la gaffe, + ne pousse sa noire chaloupe vers le rivage sans + fleurs. Aucune petite monnaie de bronze ne saurait + porter l'âme par-dessus le fleuve de la mort au pays + sans soleil. Victimes, libations, voeux, tout est inutile; + la tombe est scellée; les morts ne se relèvent + point. + + Nous nous dissolvons dans l'air des hautes régions; + nous redevenons des choses identiques à + celles que nous touchons; chaque rayon cramoisi de + soleil doit son éclat au sang de notre coeur: tout + astre qu'émeut le printemps doit à nos jeunes vies + son déploiement de flamme verte; les bêles les plus + sauvages qui battent la broussaille nous sont apparentées; + toute vie est une et tout est changement. + + Un unique battement de systole et de diastole, + effet d'une seule et vaste existence, soulève le coeur + géant de la Terre, et les vagues puissantes de l'être + unique ondulent depuis le germe sans nerf, jusqu'à + l'homme, car nous sommes une parcelle de + tout. Rocher, oiseau, animal ou colline, nous ne + faisons qu'un avec les êtres qui nous dévorent, avec + les êtres que nous tuons. + + Des cellules inférieures où la vie se réveille nous + passons à la plénitude de la perfection; ainsi + vieillit l'Univers. Nous qui sommes aujourd'hui + semblables à des dieux, nous avons été jadis une + masse de pourpre frissonnante barrée de lignes d'or, + insensible à la joie et à la souffrance, et ballottée + dans les dédales terribles de mers furieuses sous les + coups des vents. + + Cette ardente et vigoureuse flamme dont brûlent + nos corps, elle fera peut-être resplendir d'asphodèles + quelques prairies, oui, et ces seins d'argent, les + tiens, deviendront perles d'eau. Les terres brunes + que labourent les hommes seront rendues plus fécondes + par nos amours de cette nuit. Rien n'est + perdu dans la nature; toutes choses vivent en dépit + de la Mort. + + Le premier baiser de l'adolescent, la première + clochette de l'hyacinthe, la dernière passion de + l'homme, la dernière lance rouge qui jaillit hors + du lis, l'asphodèle qui ne veut point laisser ses + fleurs s'épanouir par effroi de sa trop grande beauté + et par réserve pudique, comme celle qu'éprouve la + jeune fiancée sous le regard de son amoureux, ce + sont là autant de choses + + que consacre un unique sacrement. Nous ne + sommes pas seuls à avoir la passion de l'hyménée. + La terre aussi l'éprouve. Les jaunes boutons d'or, + que le rire secoue, connaissent à la pointe du jour + un plaisir aussi réel que nous, quand dans un bois + plein de fraîches fleurs, nous respirons le printemps + sur notre coeur, et sentons que la vie est bonne. + + Aussi, quand les hommes nous enseveliront sous + l'if, ta bouche pareille à une tache pourpre, deviendra + une rose, et tes doux yeux seront des campanules + d'un bleu foncé, obscurcies de rosée, et quand le + blanc narcisse jettera étourdiment ses baisers au + vent, son compagnon de jeu, un vague reste de joie + agitera notre poussière, et nous redeviendrons + jeune fille et jeune homme épris. + + Et ainsi, sans avoir de la vie la douleur cruelle + qui lui vient de la conscience, en quelque fleur + charmante nous sentirons le soleil, nous chanterons + encore par la gorge de la linotte, et comme + deux serpents revêtus d'une somptueuse cotte de + mailles, nous passerons sur nos tombes, ou bien, + couple de tigres, nous ramperons par la jungle torride, + jusqu'à l'endroit où dorment les énormes lions + aux yeux jaunes + + et nous leur livrerons bataille. Comme mon + coeur bondit à la pensée de cette grande vie après la + mort, de ce passage par la bête, l'oiseau, la fleur, + quand cette coupe contenant trop d'esprit se brise + pour respirer plus à l'aise, et avec les feuilles pâlies + d'automne, l'âme, qui fut la première à conquérir + la terre, sera la dernière et noble proie de la + terre. + + Oh! songe à cela! nous revêtirons toutes les + formes capables de vie sensuelle; le Faune aux + pieds de chèvre, le Centaure ou les Elfes aux yeux + pétillants de gaîté, qui laissent des anneaux pour + trace de leurs danses, dans la prairie, afin de taquiner + l'aurore, et ne sont pas plus près que vous + et moi des mystères de la nature, car nous entendrons + + battre le coeur du merle, et croître les marguerites, + et la perce-neige défaillante soupirer après le + soleil, dans les jours sombres de l'hiver; nous saurons + par qui sont lissés les fils argentés de la Vierge, + à qui les fritillaires diaprées doivent leur peinture, + et qui donne à l'aigle de larges ailes pour voler d'un + pin frissonnant à un autre. + + Oui, si nous n'avions jamais aimé, qui sait si + cette asphodèle que voilà aurait attiré l'abeille en + son sein doré, ou si la rose eût jamais suspendu à + toutes ses branches ses lampes cramoisies. À ce + qu'il me semble, nulle feuille ne devrait jamais + bourgeonner au printemps, sinon pour les lèvres + qu'ont les amants pour le baiser, pour les lèvres + avec lesquelles chantent les poètes. + + Le soleil doit-il donc perdre sa lumière, ou cette + lèvre façonnée par l'art de Dédale est-elle moins + belle, parce que nous héritons de la nature, et ne + faisons qu'un avec chaque battement du pouls vital + qui agite l'air? Que plutôt de nouveaux soleils parcourent + le ciel, que la fleur prenne une nouvelle + splendeur, et soit un charme de plus pour la prairie. + + Et nous deux qui nous aimons, n'allons point + nous asseoir à l'écart pour critiquer la nature, mais + que la mer joyeuse soit notre vêtement, et que + l'étoile chevelue lance ses flèches à notre gré! Nous + ferons partie du grandiose ensemble de toutes + choses, et dans toute la succession des éons, nous + nous mêlerons, nous nous perdrons dans l'âme cosmique, + + Nous serons des notes dans cette grande symphonie + dont la cadence allant de cercle en cercle + forme le rythme de toutes les sphères, le coeur de + l'Univers entier, battant de vie, ne fera qu'un avec + notre coeur. Les années qui arrivent d'un pas furtif + ont maintenant perdu les terreurs qu'elles nous + causaient: nous ne mourrons point: l'Univers lui-même + fera notre immortalité. + + + + + +HUMANITAD + + Nous voici au coeur de l'hiver. Les arbres sont + dépouillés, excepté là où les bestiaux se terrent pour + résister au froid, sous le pin, car celui-ci ne revêt + jamais la livrée éclatante de l'automne, à qui son + frère jaloux dérobe son or. Pour lui, il garde fidèlement + son costume vert; âpre est le vent, + + comme s'il soufflait de la caverne de Saturne. + Quelques minces poignées de foin adhèrent encore + aux haies vivement dessinées en noir, la où le + charretier a ramené la charge odorante d'un jour + d'été, depuis les prairies d'en bas jusqu'à la pente + étroite. Sur la neige à demi fondue, les bêlantes + brebis se tassent contre les barrières, et les chiens + domestiques, tout transis, + + vont de t'étable close au ruisseau gelé, et reviennent + l'air découragé, et regrettent le pâtre grondeur + et le bruyant attelage. Et dans les hauteurs, + décrivant des cercles sans but, les corbeaux croassants + tournoient autour de la meule blanche de + givre, ou se tiennent en rang serré sur les rameaux + ruisselants, et dans le marécage, les plaques de + glace se fendillent + + sous les pas solennels du héron décharné qui va + par les roseaux, bat des ailes et ramène son cou en + arrière, et pousse un cri railleur à la vue de la lune. + À travers les prairies s'en va d'un pied boiteux le + pauvre lièvre effaré; qu'on prendrait pour une + petite tache. Et une mouette égarée, jetant sa clameur + irritée, voleté comme une soudaine tombée + de neige sous le ciel d'un gris morne. + + C'est le plein hiver, et le robuste paysan rapporte + de l'étable glacée sa charge de fagots, frappe du pied + sur le foyer, jette sur le feu languissant les bûches + gorgées de sève, et rit de voir le jaillissement brusque + de la flamme, effrayer ses enfants dans leurs + jeux. Et pourtant... le printemps est dans l'air. + + Déjà le grêle crocus se fraye passage à travers la + neige, et bientôt les campagnes blanches vont de + nouveau se fleurir de primevères que viendra faucher + quelque jeune gars, car dès les premiers baisers + d'une chaude pluie, la mélancolie glacée de l'hiver + se résout en larmes. Les bruns sansonnets s'accouplent, + et le lapin, les yeux brillants, épie + + de son terrier obscur de quel côté sont semés les + cônes de sapin. Il écrase du pied une perce-neige, + et court sur le tertre moussu. Les merles traversent + de leur vol noire promenade du soir, et les soleils + restent plus longtemps avec nous. Ah! qu'il fait + bon voir le Printemps ceint de gazon, dans toute + la joie que lui donne la vue de cette riante verdure, + + franchir les haies en dansant, jusqu'au jour où la + rose précoce (ce remords charmant de l'épineuse + églantine) fait éclater son fourreau d'émeraude, et + étale le petit disque frissonnant de flamme dorée, + si bien connu des abeilles, car à sa suite se montrent + les pâles armoises, les oeillets pourprés et les asphodèles + en pleine floraison. + + Alors le semeur arpente le champ du haut en + bas, pendant que derrière lui le gamin rieur écarte + de ses cris aigus la troupe noire et pillarde des + corbeaux. Alors le châtaignier déploie toute sa + gloire, et sur le gazon tombe le flot parfumé des + fleurs à la nuance de crème; les madrigaux langoureux, + murmurés à demi-voix, + + s'envolent furtivement du carillon mobile de la + campanule, à chaque brise matinale. Puis ce sont + le blanc jasmin, qui étoile son propre ciel, et la + linaire qui tire sa langue de feu. L'églantine, vêtue + de velours poudreux, s'empare du sol et prend + l'empire de la forêt; puis, lorsque la rose attardée + a laissé choir, + + une à une les pièces froissées de son armure, + lorsque les pensées ont fermé leurs yeux aux paupières + de pourpre, les chrysanthèmes débarquent + de leurs navires dorés leurs marchandises voyantes + et sans parfum, et les violettes, devenues d'une hardiesse + téméraire, quittent leurs modestes recoins; + et des baies écarlates parsèment l'aubépine encore + sans feuilles. + + O campagne heureuse, ô arbre trois fois heureux, + bientôt voire reine, en robe brodée de marguerites, + couronnée de fleurs de lys, va descendre à petits + pas sur la prairie. Bientôt les pâtres paresseux vont + de nouveau pousser leur troupeau le long de l'étang. + Bientôt, sous la verte feuillée flottera en plein midi + le bourdonnement sourd des abeilles. + + Bientôt la clairière sera toute brillante de miroirs + de Vénus, fleur préférée des audacieux, et ces + charmantes nonnes, les muguets, aux vêtements + d'un blanc de neige, égrèneront leur chapelet de + perles, et les oeillets incarnats, aux pétales foncés + en forme de mitre, embaumeront le vent; et la + clématite accrochera partout dans les haies ses + étoiles jaunes. + + Cher fiancé de la Nature, si bienfaisant Printemps, + toi qui peux multiplier la génisse à la douce + haleine, donner au chevreau ses petites cornes, et + apporter à la vigne ses fleurs tendres et soyeuses, + où donc est ce népenthès que jadis l'homme tirait + de la racine de pavot et de la mandragore aux baies + luisantes? + + Il fut un temps où le plus commun des oiseaux + savait me faire chanter à l'unisson avec lui, un + temps où toutes les cordes de la jeunesse vibraient + pour répondre sans retard, ou plus mélodieusement, + en rimes, à toute idylle de la forêt. Est-ce moi qui + change? Ou y aurait-il quelque chose de changé + dans la joyeuse et charmante carrière? + + Non, non, tu es toujours le même: c'est moi qui + cherche à troubler par des soupirs ta simple solitude, + et parce que des larmes stériles mouillent ma + joue d'une rosée, je voudrais te voir pleurer fraternellement + avec moi? Insensé! faut-il que tout coeur + blessé et inquiet s'enhardisse à corrompre un tel + vin du poison amer de son désespoir? + + Tu es le même: c'est moi dont l'âme misérable + trouve du mécontentement à s'éprendre d'elle-même + et abandonne son pouvoir royal à la rude domination + de qui devrait la servir en esclave. Car, assurément, + la sagesse existe quelque part, bien que la + mer orageuse ne la recèle point, bien que l'immense + abîme réponde: «Elle n'est pas en moi.» + + Brûler d'une seule et claire flamme, se tenir ferme + selon l'honneur naturel, ne point ployer le genou + en de vains prosternements, que leur inutilité condamne: + quelle alchimie pourrait me l'enseigner? + Quelle herbe travaillée par Médée m'apportera la + paix sans exaltation de l'être que rien ne fléchit? + + La corde mineure qui termine l'harmonie et qui + attend vainement une réponse fraternelle, jette un + sanglot sur sa mélodie restée inachevée, et meurt + de la mort du cygne. Ainsi moi, l'héritier de la + souffrance, Memnon silencieux aux yeux sans regard + et sans paupière, j'attends la lumière et la + musique de soleils qui ne se lèveront jamais. + + La torche éteinte, le sombre et solitaire cyprès, + le peu de poussière recueillie dans une urne étroite, + le doux chairi (mot grec) de la tombe attique, tout cela ne valait-il + pas mieux que de revenir à mes capricieux et maladifs + accès d'agitation d'autrefois, que de passer + mes jours dans la muette caverne de la souffrance? + + Non, car peut-être ce dieu couronné de pavots + est semblable au gardien qui, près du lit d'un malade, + parle de sommeil, mais ne peut le donner. + Sa baguette a perdu sa vertu, et pour tout dire d'un + mot, la mort est une réponse trop brutale, une clef + trop banale pour résoudre un seul mystère dans la + philosophie d'une existence. + + Et l'Amour, cette noble folie, dont la puissance + auguste, invincible, peut tuer l'âme de ses remèdes + emmiellés? Hélas! il me faut jouer le rôle de + fuyard, m'éloigner de cette ruine charmante, bien + qu'une mémoire trop tenace ne puisse oublier la + courbe magnifique de ce front olympien, + + qui, en une courte saison, fit de ma jeunesse une + extase de si exquise indolence, que toutes les gronderies + de la vérité plus prudente me semblaient la + voix grêle de la jalousie! Oh! éloigne-loi d'ici, + chasseresse plus fatale qu'Artémis, va chercher + quelque autre proie, car à tes charmes trop périlleux + + mes lèvres ont assez bu!--Jamais, non jamais, + quand même l'amour en personne tournerait sa joue + dorée vers les flots troublés de ce rivage où j'ai été + jeté comme une épave par le naufrage,--en cet + instant même où les roues du char de la passion + m'effleurent de trop près; loin d'ici! loin d'ici! + je me voue à une vie plus stérile, plus austère. + + Plus stérile, oui! ces bras-ci ne se pencheront + plus à travers le treillage des vignes pour attirer + mon âme malgré sa douce résistance, par la verdure + entrelacée. Une autre tête aura cette auréole + à porter, car pour moi j'appartiens à Celle qui + n'aime aucun homme, celle dont le sein blanc et + pur porte le signe de la Gorgone. + + Que Vénus s'en aille prendre le menton de son page + mignon, et lui emmêler sa chevelure frisée; que + pourvu du filet, de l'épieu et de l'équipage de chasse, + le jeune Adonis sonne de la corne à son rendez-vous, + quant à moi, son enchantement câlin, aux + manoeuvres subtiles, ne me charme plus, bien que + je sois en état de conquérir sa plus chère citadelle. + + Non, quand je serais ce jeune pâtre rieur qui vit + du sommet de l'Ida passer le petit nuage par-dessus + Ténédos et la haute Troie, et devina la venue de la + Reine, et dans son admiration, s'inclina devant + elle,--non, pas même pour une nouvelle Hélène, + je ne tendrais la pomme à sa main. + + Ainsi donc, apparais, Athéné aux bras d'argent, + et si la musique ne sort plus de mes lèvres, inspire + du moins ma vie. Ta gloire n'a-t-elle point été + chantée en hymnes par un homme qui le donna + son épée et sa lyre, ainsi que fit Eschyle au beau + combat de Marathon, et qui mourut pour montrer + que de l'Angleterre de Milton pourrait encore + naître un fils[7]. + +[Note 7: Byron.] + + Et pourtant, je ne saurais fréquenter le Portique, + et vivre sans désir, sans crainte ni souffrance, + et développer en moi cette calme sagesse, qu'en un + temps lointain, le grave maître athénien enseigna + aux hommes, acquérir cet équilibre volontaire, + concentré en soi, qui trouve en soi son réconfort, + afin de voir défiler les vaines fantasmagories du + monde sans baisser la tête. + + Hélas! ce front serein, ces lèvres éloquentes, ces + yeux où se reflétait l'éternité entière, tout cela repose + dans Colonos sa patrie; une éclipse a passé sur + la sagesse, et Mnémosyne est sans enfants; la + chouette de Minerve s'est égarée dans les ténèbres + qu'elle s'est faites pour assurer la sécurité de son vol + orgueilleux. + + Je ne me soucie guère de gravir en compagnie de + la Science, bien que par une subtile et étrange incantation, + elle fasse descendre la lune du ciel. La + Muse du Temps déploie son tapis aux couleurs + somptueuses devant des regards non moins avides, + et souvent, je l'avoue, dans la grande épopée que + déroule Polymnie, je me plais à lire + + les pages où l'on voit l'Asie envoyer en guerre + ses myriades de soldats contre une petite cité, et le + Mède tout cuirassé de mailles dorées, armé d'un + cimeterre orné de gemmes, et d'un bouclier blanc, + empanaché de pourpre, chevauchant entre les peupliers + ondulants et la mer que les hommes appellent + Artémisium, jusqu'à ce qu'il aperçût les Thermopyles + + et leur défilé ardu que fermait un mur étroit, et + sur les pentes les plus proches, une petite troupe + de lions prenant leurs ébats insouciants.--Et + comment il fut stupéfait de voir tant de hardiesse, + et dressa sa tente sur le rivage semé de roseaux, et + resta deux jours immobile d'étonnement. Puis à + minuit se glissa par-dessus + + une hauteur peu fréquentée, et descendant à + travers la forêt automnale, massacra traîtreusement + ces êtres si chers à Sparte, couronne du lointain + Eurotas, et puis reprit sa marche, sans soupçonner + le piège fatal que Dieu avait tendu pour lui dans + l'étroite baie de Salamine.--Et pourtant les lignes + deviennent confuses. + + Et la cadence de leur langage grec ne me charme + plus; je me sens trop en désaccord avec cette époque + si belle pour l'aimer beaucoup. Car ainsi que le + disque du cadran solaire reçoit en plein midi les + rayons de l'astre, sans en rien voir dans son aveugle + obscurité, ainsi mes yeux poursuivent sans trêve + ce qui fuit ma vision déçue. + + Oh! s'il se pouvait qu'un seul être grandiose, + désintéressé, simple, nous apprenne ce que c'est + que la sagesse? Parlez donc, cimes du solitaire + Helwellyn, car ces bruits de mêlée se sont écartés + de vos rochers impassibles et de vos ruisselets cristallins, + où donc est cet esprit que son existence irréprochable + n'empêcha pas de baiser la bouche + meurtrie de son propre siècle[8]? + +[Note 8: William Wordsworth (1770-1850).] + + Parlez donc, Lauriers de Rydal, où est Celui + dont vous avez ombragé le doux front, où est cette + âme pure qui, en ses jours de gracieuse majesté + sans couronne, a, malgré son humble carrière, + atteint le but grandiose où s'unissent amour et + devoir. Lui, du moins, il sut satisfaire les lois les + plus hautes, et il s'assit au festin de la Sagesse. + + Mais nous autres, nous sommes les bâtards de + l'Erudition; nous savons par coeur le sonore mot + de passe de toutes les écoles grecques, et nous n'en + prisons aucune. L'Épée sans défaut qui abattit + l'Hydre païenne est un instrument sans vigueur, + que nous avons nous-mêmes émoussé. Quel homme + de nos jours escaladera les augustes, antiques sommets, + et se courbera devant le Respect vénérable? + + Il est vrai, j'en ai connu un, mais, par Schabod! + il a disparu, ce dernier et cher fils de l'Italie, qui + étant homme est mort pour la cause de Dieu, et ses + os reposent en paix[9]. Oh! garde-le, garde-le bien, + ma Tour de Giotto, lis de marbre dans la ville des + lys, ne permets pas aux caprices farouches de la + tempête + +[Note 9: Mazzini.] + + de tourmenter son sommeil, interdis à l'Arno de + lancer ses eaux troubles et jaunes par-dessus ses + bords: jamais plus puissant vainqueur ne gravit + les marches du Capitole dans les temps jadis, où + Rome était vraiment Rome, car la liberté marchait + a côté de lui comme une fiancée, et à leur vue le + pâle Mystère + + fuyait en jetant un cri aigu jusqu'en sa sombre + cellule, et entraînant un vieillard qui tenait des + clés rouillées; fuyait en frémissant de terreur à ce + tocsin éternel qui sonne le glas de l'oubli sur les + dynasties défuntes, et enfin il a'abattit comme + l'aigle blessé sous la rafale, lorsque le grand triumvir + pénétra jusqu'au coeur sacré de Rome. + + Il connaissait le coeur sacro-saint et les collines + de Rome; il arracha sa louve immonde de la caverne + du lion, et maintenant il repose dans la mort, près + de ce dôme empyréen que Brunelleschi suspendit + dans les airs au-dessus du Val d'Arno. O Melpomêne, + fais chanter dans ta flûte mélancolique ta plus douce + plainte. + + Fais chanter par les clefs tragiques des mélodies + telles que la joie elle-même puisse en concevoir de + la jalousie, et que les Neuf oublient un instant leur + modeste empire pour pleurer sur celui qui, pour + ressusciter les hommes, alluma dans le plus grandiose + des sanctuaires de Rome le flambeau de Marathon, + et porta l'ardeur du soleil jusque sur les + plaines oubliées du Soleil. + + Oh! garde-le bien, ma Tour de Giotto, et que + chaque jour quelque jeune Florentin apporte des + couronnes de cette fleur enchantée que recèlent les + sombres sommets de Vallombrosa, et en couvre sa + tombe où gît celui dont l'urne est pareille à un + arbre puissant que ne voient point des yeux mortels, + + un arbre puissant qui en ses cycles errants serait + poussé par la tempête jusqu'au bout infiniment + lointain où Chaos et Création se confondent, où les + ailes des chérubins aux chants éternels sont tissues + de Néant, et ont pénétré jusqu'en un vide-sans + Lune,--Et pourtant, bien qu'il soit poussière, + argile, + + Il n'est point mort. Les Parques aux éternelles + mémoires s'y opposent, et les ciseaux s'abstiennent + de se refermer. Relevez vos têtes, ô poètes qui durerez + toujours, et vous clairons argentins, lancez une + sonnerie plus fière; car la vile chose qui fut l'objet + de sa haine, reste rampante en sa sombre demeure, + seule avec Dieu et des souvenirs de péché. + + Et même, à quoi lui sert d'avoir regagné sa + caverne, à cette mère meurtrière des prostitutions + vêtues de pourpre? A Munich, sur l'architrave de + marbre, les jeunes Grecs meurent en souriant, mais + les mers qui baignent Egine s'agitent de dépit de se + voir désertes, et de ne pas refléter leur beauté, car + nos vies se dépouillent de toute couleur, + + faute de nos idéals; si une seule étoile pareille à + une torche enflammée brille au ciel, l'injuste lumière + du jour la tue sans délai, et nulle trompette de guerre + ne peut rendre la voix de la passion à la muette poussière, + qui jadis était Manzini! La riche Niobé avait + ses fils pour se consoler des douleurs qu'elle éprouvait + dans sa pierre,--mais l'Italie! + + Quel jour de Pâques ressuscitera-t-il encore ses + enfants, eux qui n'étaient pas Dieu, et néanmoins + ont souffert? Quels pieds iront sans s'égarer jusqu'à + leurs suaires aux multiples replis? Quels yeux clairs + les verront en chair et en os. Oh! qu'il serait + opportun de racler la pierre de dessus leur sépulcre, + et de baiser les roses saignantes de leurs blessures, + par amour d'Elle, + + de notre Italie! notre mère visible! La plus + sainte parmi toutes les nations, et la plus triste, + pour la cause chérie de laquelle le jeune Calabrais + tomba en cette journée d'Aspromonte, le coeur + joyeux, qu'en un siècle où Dieu s'achète et se vend, + un homme se trouvât, mourant pour la Liberté! + mais nous autres, qui sommes consumés, refroidis, + + nous voyons l'honneur souffleté et des entraves + enchaîner les beaux pieds de la Pitié; la Pauvreté + se glisse dans nos rues sans soleil, et d'un couteau + bien affilé, d'une main furtive coupe la gorge chaude + aux enfants. Et personne ne dit mot. Oh! nous + sommes de misérables hommes, indignes de notre + magnifique héritage. Où est-elle, la plume + + de l'austère Milton? où est-elle, cette puissante + épée qui punit son maître d'une juste mort? Les + années ont perdu leur chef de jadis, et aucune voix + ne part du trépied muet pour atteindre à nos oreilles: + Et cependant, ainsi qu'une mère réduite à la dégradation, + met au monde au milieu d'un spasme + un vil enfant, qui lui inspire de l'horreur, de même + notre enthousiasme le plus sincère + + engendre des enfants illégitimes, l'anarchie, qui + joue pour la Liberté le rôle de Judas, le vil et licencieux + prodigue qui vole l'or de la liberté, sans + que pourtant il lui en reste rien, l'Ignorance, le + seul vrai fratricide depuis Caïn, l'Envie, aspic qui se + meurtrit lui-même de ses piqûres, l'Avarice, dont + la main paralysée + + ne s'ouvre plus qu'avec raideur; l'Avidité bondée + d'argent, et dont la faim monotone épuise les + hommes, au milieu du tumulte des roues. Ce sont + là les semences de choses qui feront périr leur + semeur. Voilà ce que chaque jour voit mûrir en + Angleterre, et les pas si doux de la Beauté ne foulent + plus les pierres d'aucune des rues enlaidies. + + Ce qu'avait épargné Cromwell lui-même, est + profané par les mauvaises herbes et les vers, abandonné + aux jeux tumultueux du vent et des rafales + de neige, ou bien est restauré par des mains plus + meurtrières encore. La pire dégradation qu'opère le + Temps; il la voile de quelque grâce, mais ces modernes + scandales ne savent faire qu'une nudité imperméable + à la pluie. + + Où est-il cet Art qui invitait des Anges à venir + chanter sous les hautes voûtes du choeur à Lincoln. + Si bien que l'air semble emprunter à de telles harmonies + de marbre une douceur que des lèvres humaines + n'espèrent point tirer du vrai roseau? Ah! + où est-elle cette main habile qui sut fléchir les + branches fleuries de l'aubépine, + + pour l'arche de Southwell, et sculpta la maison + de Celui qui aimait les champs avec toutes nos plus + charmantes fleurs anglaises? Le même soleil se + lève pour nous; les saisons naturelles tissent le + même tapis de vert et de gris; les collines ont + gardé parmi nous leur aspect, mais cet Esprit-là a + disparu. + + Et peut-être vaut-il mieux qu'il en soit ainsi. + Car la Tyrannie est une Reine incestueuse, elle a + pour frère et comme pour compagnon de lit le + Meurtre, et la Peste habite avec elle; ses pas perfides + vont et viennent par des sentiers impurs et + sanglants. Mieux valent un désert vide et une âme + inviolée. + + Car une noble fraternité, l'harmonie de la vie + qui se meut dans un air pur, l'agile et pure beauté + des membres forts chez les hommes libres, et les + femmes chastes, ces choses-là élèvent nos âmes + plus haut que ne saurait le faire la maigre et aveugle + Sibylle d'Agnelo, penchée sur le livre des douleurs + humaines, + + ou que la fillette que Titien représente toute + blanche sur un escalier, près de son lit, charmant, + qu'elle égale en hauteur, ou que Mona Lisa souriant + à travers ses cheveux. Ah! quoi qu'on pense, la vie + est, après toute chose, plus vaste qu'aucun ange + peint, si nous étions en état de voir le Dieu qui est + au dedans de nous. La sérénité grecque de jadis, + + qui maîtrise la passion, ou cette ligne bien droite + chez les vierges de marbre, qu'on voit, sans trouble + dans le regard, sans agitation dans les membres, + chevaucher autour du Temple d'Athéné, et en + refléter les divines ordonnances, et cette exacte symétrie + de toutes les choses qui dans l'homme se + livreraient sans cela d'incessants combats,--tout + au moins dans l'intervalle, + + qui s'étend des baisers maternels à la tombe, + voilà sans doute de quoi gouverner nos vies, et + nous assurer un empire assez puissant pour que la + tentation s'enroue à appeler du fond de sa caverne, + pour que le blême Péché marche courbé sous la + honte de ses adultères, pour que la Passion, en + quittant la maison de plaisir, ouvre des yeux + effarés. + + Faire le corps et l'Esprit chose une et identique + avec tout ce qui est droit, si bien que rien ne vive + en vain, du matin jusqu'à midi, mais qu'en un + doux unisson, outre chaque pouls de la chair et + chaque palpitation du cerveau, l'âme, encore parfaite, + réside sur un trône défendu par d'imprenables + bastions contre toutes les vaines attaques du + dehors, + + Et qu'elle observe, avec une sereine impartialité, + la mêlée des choses, et y puise néanmoins du réconfort, + en sachant que par la chaîne de la causalité + sont mariées toutes les choses différentes, qu'il + en résulte un tout suprême, qui a pour langage la + joie ou un hymne plus saint! Ah! certes, ce serait + là une manière de gouverner + + la vie en la plus auguste omniprésence, et + par là , l'intellect doué de raison trouverait dans la + passion son expression; les purs sens, qui autrement + sont ignobles, communiqueraient la flamme + à l'esprit, et le tout formerait une harmonie plus + mystique que celle dont sont unies les étoiles planétaires + + et de leurs tons divers ferait une corde à l'octave, + dont la cadence étant sans bornes, se répandrait à + travers les orbes de toutes les sphères, et de là + jusqu'à leur Maître reviendrait, renforcée par sa + nouvelle puissance, douées d'un pouvoir plus efficace. + --Ah! vraiment, si nous pouvions seulement + atteindre à cela, nous aurions trouvé le dernier, le + suprême credo. + + Ah! c'était chose aisée quand le monde était + jeune, que de tenir sa vie à l'écart des contraintes + et des souillures. Sur nos lèvres tristes a vibré un + chant différent; nous nous sommes ôté notre couronne + de nos propres mains, pour errer parmi les + souffrances de l'exil; et dépossédés que nous + sommes de ce qui nous appartient en propre, nous + ne pouvons connaître d'autre aliment qu'une agitation + sans trêve. + + En somme, la grâce, la fleur des choses s'est + dissipée, et de tous les hommes nous sommes les + plus misérables, nous qui devons vivre la vie l'un + de l'autre et jamais celle qui nous appartient en + propre, et cela par pure pitié, avec la peine de défaire + ensuite; il en était autrement au temps où âme et + corps semblaient se confondre en mystiques + symphonies. + + Mais nous avons déserté ces charmants refuges, + pour entreprendre d'un pied fatigué le voyage du + nouveau Calvaire, où nous contemplons, comme + celui qui voit sa propre face dans un miroir, l'Humanité + s'égorgeant elle-même, où dans le reproche + muet de ce triste regard, nous apprenons quel terrible + fantôme peut faire surgir la main rougie de + l'homme. + + O bouche meurtrie! O front couronné d'épines! + O calice plein de toutes les misères communes! + Toi, tu as pour l'amour de nous qui ne t'avons + point aimé, tu as enduré une agonie prolongée + pendant des siècles sans fin. Et nous autres nous + étions vains, ignorants, et nous ne sûmes point + que le coup de poignard, porté par nous à ton + coeur, atteignait mortellement le nôtre. + + Car nous étions à la fois les semeurs et les semences, + la nuit qui enveloppe, et le jour qui s'assombrit, + la lance qui perce et le flanc qui saigne, + les lèvres qui trahissent, et la vie qui est trahie; + l'abîme a le calme, la lune a le repos, mais nous les + maîtres du monde de la nature, nous» sommes + encore notre redoutable ennemi. + + Est-ce là le terme de toute cette force primitive, + qui restant identique sous les divers changements, + est sortie par violence du chaos aveugle, pour + monter toujours plus haut, à travers des mers + affamées et des tourbillons de rochers et de + flammes, jusqu'à ce que les soleils se fussent groupés + dans le ciel, pour commencer leurs cycles, + jusqu'à ce que chantassent les étoiles du matin et + que le Verbe se fit homme? + + Non, non, nous ne sommes que crucifiés, et bien + que de nos sourcils tombe comme une pluie, la + sueur de sang, qu'on arrache les clous, et nous descendrons, + je le sais! Que soient étanchées les + rouges blessures, et nous retrouverons notre intégrité! + Nous n'avons nul besoin de l'hysope offerte + au bout d'un roseau. Ce qui est purement humain, + est aussi de nature divine, est aussi Dieu. + + + + +SONNET A LA LIBERTÉ + + Ce n'est point que j'aime les enfants, dont les + yeux mornes ne voient rien si ce n'est leur misère + sans noblesse, dont les esprits ne connaissent + rien, n'ont souci de rien connaître, mais parce que + le grondement de tes Démocraties, + + tes Règnes de la Terreur, les grandes Anarchies, + reflètent pareils à la mer mes passions les plus + fougueuses, et donnent à ma rage un frère,--Liberté! + Pour cela uniquement, tes cris discordants + + enchantent mon âme jusqu'en ses profondeurs, + sans cela tous les rois pourraient, au moyen du + knout ensanglanté et des traitreuses mitraillades, + dépouiller les nations de leurs droits inviolables, + + que je resterais sans m'émouvoir. Et pourtant... + et pourtant, ces Christs, qui meurent sur les barricades, + Dieu sait si je suis avec eux sur certains + points. + + + +AVE, IMPERATRIX + + Fixée dans cette orageuse Mer du Nord, reine + de ces plaines sans repos que soulève la marée, + Angleterre, que diront les hommes sur loi, devant + qui les mondes se partagent. + + La terre, fragile globe de verre, tient dans le + creux de ta main, et à travers son coeur de cristal + passent, comme les ombres par une région crépusculaire, + + les lances de la guerre au vêtement cramoisi, + les longues vagues empanachées de blanc, de la + bataille, et toutes ces flammes qui sèment la mort, + les torches des seigneurs, de la Nuit. + + Les pauvres léopards, efflanqués et maigres, que + connaît si bien la traitreuse Russie, on les voit + ouvrant largement leurs gueules noircies et bondissant + à travers la grêle des bombes hurlantes. + + Le vigoureux lion-marin des guerres d'Angleterre + a quitté sa caverne de saphir de l'océan, pour + livrer bataille à l'orage qui fait pâlir l'étoile de la + chevalerie anglaise. + + Le clairon à la gorge de bronze résonne par les + landes et les joncs du Palhan, et les pentes escarpées + des neiges de l'Inde tremblent sous le pas des + hommes armés. + + Et plus d'un chef Afghan, couché sous la fraîcheur + de ses grenadiers, serre dans sa main son épée, + en sentant naître en lui le farouche soupçon, dès qu'il + voit sur la pente de la montagne + + le Marri, éclaireur au pied agile, qui vient lui + apprendre qu'il a entendu dans le lointain le roulement + rythmé des tambours anglais résonner aux + portes de Kandahar. + + Car le vent du sud et le vent de l'est se rejoignent + à l'endroit où, ceinte et couronnée par le fer et + le feu, l'Angleterre, les pieds nus et sanglants, + monte la route escarpée d'un vaste empire. + + O cime solitaire de l'Himalaya, gris pilier du ciel + indien, où as-tu vu pour la dernière fois dans la mêlée + retentissante, nos chiens ailés que mène la Victoire? + + Près des bosquets d'amandiers de Samarkand à + Bokhara, où s'épanouissent les rouges, et vers + l'Oxus au sable jaune où se rendent les graves + marchands aux turbans blancs, + + Et de là en route vers Ispahan, le jardin doré du + soleil, d'où la longue et poudreuse caravane rapporte + cèdre et vermillon; + + Et cette redoutable cité de Caboul, posée aux + pieds de la montagne escarpée, dont les vasques de + marbre sont toujours pleines d'eau pour combattre + l'ardeur de midi: + + Où l'on promène, par l'allée étroite et rectiligne + du Bazar, une toute jeune Circassienne, présent + qu'envoie le Czar à quelque vieux Khan barbu, + + Là ont volé nos ardents aigles de guerre, là ils + ont battu des ailes dans l'âpre bataille, mais la + colombe attristée, qui habite la solitude en Angleterre, + n'a aucun plaisir. + + En vain la jeune fille rieuse se penche pour répondre + à son amour avec ses yeux qu'éclaire + l'amour, là -bas dans quelque ravin noir et plein + d'embûches, gît le jeune homme étreignant son drapeau. + + Et bien des lunes, bien des soleils verront les + enfants languissant d'attente épier le moment + de grimper sur les genoux du père, et dans chaque + demeure où sera entrée la désolation, + + De pâles épouses, qui auront perdu leur maître + et seigneur, baiseront les reliques du défunt,--quelque + épaulette ternie, une épée,--pauvres + joujoux pour soulager une si douloureuse angoisse, + + Car ce n'est point dans les paisibles campagnes + de l'Angleterre que ces hommes-là , nos frères, ont + été déposés sur le lit de repos, où nous pourrions + couvrir leurs boucliers brisés de toutes les fleurs + que préfèrent les morts. + + Il en est de leur nombre qui gisent près des + murs de Delhi, beaucoup d'autres dans la terre afghane, + et beaucoup au pays où le Gange coule + pendant sept mois sur des sables mobiles. + + Et d'autres gisent dans les mers russes, et + d'autres dans les mers qui sont les portes de + l'Orient, ou bien près des hauteurs de Trafalgar + que balaie le vent. + + O tombeaux errants, ô sommeil sans repos, ô silence + du jour sans soleil! ô ravin tranquille, ô + profondeur orageuse, rendez votre proie! rendez + votre proie! + + Et toi, dont les blessures ne se guérissent jamais, + toi qui ne parviens jamais au terme de la + course pénible, ô Angleterre de Cromwell, faut-il + que tu paies d'un de tes fils chaque pouce de + terre? + + Va! Couronne d'épines ta tête ornée d'une couronne + d'or. Que ton chant de joie fasse place au + chant de la souffrance. Le vent et la vague furieuse + l'ont pris tes morts, et jamais ils ne te les rendront. + + La vague, le vent furieux, la rive étrangère + possèdent la fleur de la terre anglaise,--ces lèvres + que les lèvres ne baiseront plus jamais, ces mains + qui jamais ne te serreront la main. + + Et maintenant qu'avons-nous gagné à enserrer + tout le globe terrestre en des filets d'or, si l'on + trouve caché dans notre coeur le souci qui ne + vieillit jamais? + + À quoi nous sert-il que nos galères couvrent, + comme une forêt de pins, toute partie de la mer? + La ruine et le naufrage sont à nos côtés, en farouches + gardiens de la Maison de douleur. + + Où sont les braves, les forts, les rapides? Où est + notre chevalerie anglaise? Les herbes sauvages leur + servent de linceul, et le sanglot des vagues est leur + plainte funèbre. + + O bien-aimés qui gisez bien loin, quel mot d'affection + peuvent envoyer des lèvres mortes? O poussière + perdue, ô argile insensible! Est-ce pour finir, + est-ce pour finir ainsi? + + Paix! Paix! c'est offenser les nobles morts que + de tourmenter ainsi leur sommeil solennel. Bien que + privée de ses enfants, et la tête couronnée d'épines, + l'Angleterre doive monter la route escarpée. + + Et pourtant, quand ce pénible tertre sera achevé, + ses veilleurs signaleront de loin la jeune République + comme un soleil qui surgit des mers empourprées + de la guerre. + + + + + +A MILTON + + Milton, il me semble que ton esprit s'est retiré + bien loin de ces falaises blanches, de ces hautes + tours crénelées; ce monde aux somptueuses et ardentes + couleurs, le nôtre, semble être tombé en + cendres ternes et grises, + + on dirait que le siècle est changé en une pantomime + où nous gaspillons nos heures trop chargées de + bien d'autres tâches. Car, avec toute notre pompe + et notre luxe, et nos puissances, nous ne sommes + guère propres qu'à piocher la banale argile, + + puisque cette petite île que nous occupons, cette + Angleterre, ce lion marin de la mer, est à la solde + d'ignorants démagogues, + + qui ne l'aiment point. Dieu bon, est-ce bien là + ce pays qui porta dans sa main un triple empire, + quand Cromwell eut prononcé le mot de Démocratie? + + + + +LOUIS-NAPOLEON + + Aigle d'Austerlitz, où étaient tes ailes quand, + exilé bien loin sur un rivage barbare, après une + lutte inégale, sous les coups d'un inconnu, tomba + le dernier rejeton de ta race de rois? + + Pauvre enfant! tu ne paraderas plus dans ton + manteau rouge, tu ne chevaucheras pas en grande + pompe à travers Paris, à la tête de tes légions revenues, + mais d'autre part, ta mère, la France, libre + et républicaine, + + posera sur ton front pâle et sans couronne les + lauriers plus glorieux de la couronne guerrière, + afin que ton âme puisse sans déshonneur aller là -bas + raconter au puissant auteur de ta race + + que la France a baisé les lèvres de la Liberté, et + les a trouvées plus douces que le miel de ses abeilles + à lui, et que la Démocratie, vague géante, se brise + sur les rivages où les rois reposaient sans souci. + + + + +SONNET SUR LE MASSACRE DES CHRÉTIENS EN BULGARIE + + Christ, est-ce que tu as vraiment expiré? Ou + bien tes os gisent-ils en leur sépulcre taillé dans + le roc. Et ta Résurrection n'a-t-elle été que le rêve + de celle dont les péchés méritent pardon par cela + seul qu'elle t'aimait tant? + + Car ici l'air est rempli des plaintes horribles + des hommes, et on massacre les prêtres qui invoquent + ton nom. N'entends-tu point les lamentations + douloureuses de ceux dont les enfants gisent + sur la pierre? + + Descends, ô Fils de Dieu, une nuit incestueuse + voile la terre, et à travers la nuit sans étoiles, je + vois le croissant lunaire dominer ta croix. + + S'il est bien vrai que tu as brisé les barrières de + la tombe, descends, ô Fils de l'homme, et montre + ta puissance, de peur qu'à ta place ne soit couronné + Mahomet. + + + + +QUANTUM MUTATA + + Il y eut en Europe, un temps bien lointain, où + nulle part aucun homme ne mourait pour la liberté + sans que le Lion d'Angleterre, sortant d'un + bond, de sa caverne, ne posât la main sur l'oppresseur! + C'était alors + + que l'Angleterre était en état de se montrer Grande + République, témoin les hommes du Piémont, objets + préférés des soucis de Cromwell, alors que dans + son palais à fresques, le Pontife, en un impuissant + désespoir, + + tremblait devant nos inexorables ambassadeurs. + Comment, dès lors, se fait-il que nous soyons déchus + d'une telle grandeur, sinon parce que le + luxe + + encombre de ses stériles produits la porte par où + entreraient nobles pensées, nobles actions. Sans + cela nous pourrions être encore les héritiers de Milton. + + + + + +LIBERTATIS SACRA FAMES + + Bien que j'aie été nourri dans la Démocratie, et + que je préfère à tout cet état républicain, où chaque + homme est comme un roi, où nul n'est distingué + des autres par une couronne, malgré tout, + + malgré cette démangeaison moderne de Liberté, + je préfère le gouvernement d'un seul, auquel tous + obéissent, à celui de ces démagogues braillards qui + trahissent notre indépendance par les baisers qu'ils + donnent à l'anarchie. + + Aussi n'ai-je aucune sympathie pour ceux dont + les mains sacrilèges plantent le drapeau rouge sur + les barricades des rues, sans défendre une juste + cause, et qui établiraient le règne de l'ignorance: + + Alors, arts, civilisation, politesse, honneur, tout + s'évanouirait, il ne resterait que la trahison, et le + poignard qui est son seul outil, et le meurtre aux + pieds silencieux et sanglants. + + + + +THEORETIKOS + + Ce puissant empire n'a que des pieds d'argile. + Toute chevalerie, toute puissance ont abandonné + entièrement notre petite île. Quelque ennemi a dérobé + sa couronne de laurier, + + et parmi ses collines s'est tue cette voix qui parlait + de Liberté. Oh! quitte-la, mon âme, quitte-la; + lu n'es point faite pour habiter cette vile demeure + de trafiquants, où chaque jour + + on met en vente publique la sagesse et le respect, + où le peuple grossier pousse les cris enragés + de l'ignorance contre ce qui est le legs des siècles. + + Cela trouble mon calme; aussi mon désir est-il de + m'isoler dans des rêves d'art et de suprême culture, + sans prendre parti ni pour Dieu, ni pour ses ennemis. + + + + +REQUIESCAT + + Marche d'un pas léger, elle est tout près, sous la + neige. Parle à voix basse: elle peut entendre croître + les pâquerettes. + + Toute sa belle chevelure dorée a pris la teinte de + la rouille; elle qui était jeune, et charmante, elle + n'est que poussière. + + Pareille au lis, blanche comme la neige, elle savait + à peine qu'elle était femme si doucement elle + avait grandi. + + Les planches du cercueil, une lourde pierre pèsent + sur sa poitrine; seul je me torture le coeur, + mais elle, elle repose. + + Silence! Silence! elle ne saurait entendre la lyre + ni le sonnet; toute ma vie est ensevelie ici. Entassons + de la terre par-dessus elle. + +_Avignon_. + + + + + +SONNET COMPOSÉ EN APPROCHANT DE L'ITALIE + + J'atteignais les Alpes, mon âme brûlait en moi, + à ton nom, Italie, Italie. Et quand je sortis du coeur + de la montagne, et que je vis le pays qui avait été + le désir de ma vie, + + je me mis à rire comme un homme qui a gagné + un prix de haute valeur; et rêvant à l'histoire de + ta gloire, j'épiai le jour, jusqu'au moment où, + zébré de blessures enflammées, le ciel de turquoise + prit peu à peu la couleur de l'or poli. + + Les pins flottaient comme flotte une chevelure + de femme, et dans les vergers, tout le lacis des + branchages s'épanouissait en flocons d'écume fleurie. + + Mais quand j'appris que bien loin de là , dans + Rome, un second Pierre portait des chaînes funestes, + je pleurai de voir si belle une telle contrée. + +_Turin_. + + + + + +SAN MINIATO + + Vous le voyez, j'ai gravi la pente de la montagne + jusqu'à cette sainte maison de Dieu, où jadis allait + et venait le peintre angélique, qui vit les cieux largement + ouverts, + + et sur un trône au-dessus du croissant de la + lune, la blanche et virginale Reine de grâce. Marie! + Si je pouvais seulement voir ta face, la mort + ne viendrait jamais trop tôt. + + O toi que Dieu couronna d'épines et de douleurs! + Mère du Christ! ô Épouse mystique! Mon coeur est + las de cette vie, et trop accablé de tristesse pour + chanter encore. + + O toi, que Dieu couronna d'amour et de flamme, + que couronna le Christ, le très saint; oh! écoute, + avant que le soleil impitoyable n'expose à l'univers + mon péché et ma honte. + + + + +AVE, MARIA, GRATIA PLENA + + Est-ce ainsi qu'il est venu? Je m'attendais à voir + une scène d'un éclat merveilleux, telle qu'on le + conte au sujet d'un Dieu qui, dans une pluie d'or, + fit tomber les barrières et descendit sur Danaé: + + ou bien à une apparition terrible, comme quand + Sémélè, languissante d'amour et de désir inapaisé, + supplia pour voir le corps lumineux du Dieu, et que + la flamme saisit ses membres blancs et l'anéantit entièrement. + + C'est avec ces rêves joyeux que je visitai ce lieu + sacré, et maintenant les yeux et le coeur pleins + d'étonnement, je reste immobile devant ce suprême + mystère d'amour, + + une jeune fille à genoux, la figure pâle et sans + passion, un ange qui tient un lis en sa main, et au-dessus + d'eux, la colombe, déployant ses ailes. + +_Florence_. + + + + + + +ITALIA + + Italie! tu es déchue, bien que toutes hérissées de + lances brillantes, tes armées marchent à grand fracas + des Alpes du Nord jusqu'aux flots siciliens! + Oui, déchue, bien que les nations te saluent reine, + + parce que l'on voit l'or faire briller ta richesse + dans toutes les villes, et que sur ton lac de saphir, + d'un air allier, sous le vent qui enfle leurs voiles, + naviguent par milliers tes galères, sous l'unique + drapeau rouge, blanc et vert. + + Belle et forte! Mais belle et forte en vain! Porte + ton regard vers le Sud, où Rome, ville profanée, + attend en vêtement de deuil un roi oint par Dieu. + + Lève ton regard au ciel; Dieu permettra-t-il une + telle chose? Non, mais quelque Raphaël ceint de + flamme va descendre, et frapper le Profanateur + avec l'épée du châtiment. + + + + + +SONNET ÉCRIT PENDANT LA SEMAINE SAINTE A GÈNES + + J'errais dans la verte retraite de Scoglietto. Les + oranges à tous les rameaux qui formaient la voûte, + étaient suspendues comme des lampes brillantes + d'or, pour faire honte au jour. Çà et là , un oiseau + surpris, de ses ailes battantes et de ses pieds + + éparpillait comme de la neige toutes les fleurs. + À mes pieds de pâles narcisses pareils à des lunes + d'argent; et les vagues arrondies qui rayaient la + baie de saphir, riaient au soleil, et la vie paraissait + très douce. + + Au dehors, le jeune enfant de choeur passait + chantant d'une voix claire: «Jésus, le fils de + Marie, a été mis à mort. Oh! venez, et couvrez de + fleurs son tombeau.» + + Ah! Dieu! Ah! Dieu! ces charmantes heures + helléniques ont submergé tout souvenir de tes amères + douleurs, de la Croix, de la Couronne, des Soldats + et de la Lance. + + + + +ROME QUE JE N'AI POINT VISITÉE + +I + + Le blé a passé du gris au rouge, depuis que pour + la première fois mon esprit a fui les mornes cités + du Nord, pour voler aux montagnes de l'Italie. + + Et maintenant je me retourne du côté du foyer + domestique, car mon pèlerinage est tout à fait terminé, + bien que, ce me semble, ce soleil, rouge + comme le sang, m'indique la route qui mène à + Rome la sainte. + + O Dame bénie, qui as sous ton empire les sept + collines, ô Mère sans tache ni souillure, toi qui + portes une triple couronne d'or, + + O Roma, Roma, je dépose à tes pieds ce vain + tribut de mon chant, car, hélas! elle est rude et + longue, la route qui conduit à la Voie sacrée. + +II + + Et pourtant, quelle joie ce serait pour moi que + de tourner mes pas vers le Sud, après avoir suivi le + Tibre jusqu'à son embouchure, de revenir m'agenouiller + dans Fiésole + + et d'errer à travers l'épaisse forêt de pins, qui + interrompt le cours de l'Arno aux reflets d'or, pour + voir le brouillard empourpré et la lueur du matin + sur les Apennins, + + en passant près de mainte maison enfouie parmi + les vignes, près du verger, près du jardin d'oliviers + gris, jusqu'à ce qu'enfin du haut de la route qui + parcourt la morne Campagna, surgissent les sept + collines qui portent le Dôme. + +III + + Pour moi, pèlerin des mers du Nord, quelle joie + de me mettre tout seul à la recherche du temple + merveilleux et du trône de Celui qui tient les clefs + redoutables. + + Alors que tout brillants de pourpre et d'or, défilent + et prêtres et saints cardinaux, et que porté au-dessus + de toutes les têtes, arrive le doux pasteur du + troupeau. + + Quelle joie de voir, avant que je meure, le seul + roi qui soit oint par Dieu, et d'entendre les trompettes + d'argent sonner triomphalement sur son passage. + + Ou lorsqu'à l'autel du sanctuaire, il élève le + signe du mystérieux sacrifice et montre aux yeux + mortels un Dieu sous le voile du pain et du vin. + +IV + + Car quels changements le temps n'amène-t-il + pas? Les cycles des années qui reviennent peuvent + délivrer mon coeur de ses craintes et apprendre à + mes lèvres un chant qu'elles pussent chanter. + + Avant que dans ce champ de à -bas, l'or frémissant + soit rassemblé en gerbes poudreuses, avant que les + feuilles écarlates de l'automne voltigent comme + des oiseaux pour tomber sur l'herbe, + + J'aurai peut-être parcouru la glorieuse carrière + et saisi la torche encore flambante, et invoqué le + nom sacré de Celui qui maintenant cache sa face. + + + + +URBS SACRA ET AETERNA + + Rome! quelle page dans l'histoire a été la tienne, + dans les temps d'autrefois où ton épée républicaine + régit le monde entier, pendant une période de bien + des siècles! Alors tu fus la reine couronnée de tes + peuples, + + jusqu'au jour où parut dans tes rues le Goth + barbu. Et aujourd'hui, ô cité couronnée par Dieu, + découronnée par l'homme, c'est l'odieux drapeau + rouge, blanc et vert que les brises font flotter sur + tes murs. + + En quel temps étais-tu en ta gloire? Alors que tes + aigles avides de pouvoir prenaient leur vol pour saluer + le double soleil et que les nations tremblaient + sous ton sceptre? + + Non, ta gloire s'est prolongée jusqu'à ce jour, où + les pèlerins s'agenouillent devant, le Saint unique, + le pasteur captif de l'Eglise de Dieu. + + + + +SONNET COMPOSÉ APRÈS L'AUDITION DU _DIES IRAE_ + +_CHANTÉ DANS LA CHAPELLE SIXTINE_ + + Non, Seigneur, il n'en est pas ainsi. La blancheur + du lis au printemps, les mélancoliques bois d'oliviers + ou la colombe à la poitrine argentée m'apprennent + plus clairement ta vie et ton amour, que + ces flammes rouges et ces coups de tonnerre, avec + leurs terreurs. + + Les vignes empourprées m'apportent de doux + souvenirs de toi: un oiseau qui, le soir, rentre à tire + d'aile vers son nid, me parle de celui qui n'a aucune + place pour se reposer. Je m'imagine que c'est sur toi + que chante le passereau. + + Viens plutôt par une soirée d'automne, quand le + rouge et le brun brillent sur les feuilles et que les + campagnes répètent comme un écho la chanson du + passeur. + + Viens quand la pleine lune en sa splendeur laisse + tomber son regard sur les rangées de gerbes dorées, + et alors fais ta moisson; nous avons attendu longtemps. + + + + +PAQUES + + Les trompettes d'argent résonnèrent sous le + Dôme, le peuple avec un respect religieux s'agenouilla + sur le sol, et je vis porté sur les épaules des + hommes, pareil à quelque grande divinité, le saint + Maître de Rome. + + Comme un prêtre, il portait une robe plus blanche + que l'écume; comme un roi, il était ceint de pourpre + royale. Trois couronnes d'or s'élevaient bien haut + sur sa tête. Entouré de splendeur et de lumière, le + Pape rentra chez lui. + + Mon coeur s'enfuit bien loin dans le passé, à travers + le désert des années, vers un homme qui errait + au bord d'une mer solitaire, et cherchait vainement + un endroit pour se reposer. + + «Les renards ont leur tanière, et tout oiseau + a son nid, et moi, moi seul, il me faut errer sans + repos, les pieds meurtris, et boire avec le vin + l'amertume des larmes.» + + + +E TENEBRIS + + Descends, ô Christ, et viens à mon aide! Tends-moi + la main, car je vais me noyer dans une mer + plus orageuse que ne fut pour Simon ton lac de + Galilée. Le vin de la vie est répandu sur la table. + + Mon coeur est pareil à une contrée ravagée par ta + famine et où ont péri toutes les choses utiles. Et je + sais fort bien que mon âme est destinée à l'Enfer, + s'il me faut cette nuit comparaître devant le trône + du Dieu. + + «Il dort peut-être, ou bien il part à cheval pour + la chasse, comme Baal, quand ses prophètes hurlaient + son nom, de l'aurore à midi, sur la cime foudroyée + du Carmel.» + + Non, soyons tranquille, avant la nuit venue, je contemplerai + les pieds de bronze, la robe plus blanche + que la flamme, les mains meurtries, et la face empreinte + d'une lassitude tout humaine. + + + + +VITA NUOVA + + J'étais debout près de la mer où nul ne vendange, + jusqu'à ce que les vagues humides eussent couvert + de leur écume ma face et mes cheveux; les longues + flammes rouges du jour mourant brûlaient à l'occident; + le vent avait un sifflement triste + + et les mouettes criardes fuyaient vers la terre: + «Hélas! m'écriai-je, ma vie est pleine de douleur; + et qui donc peut faire provision de fruit ou de + grain doré sur ces plaines stériles qui s'agitent incessamment?» + + Mes filets avaient ça et la bien des larges déchirures, + bien des fentes; néanmoins je les jetai pour + tenter ma dernière chance, dans la mer, et j'attendis + la fin. + + Quand! ô surprise! quelle soudaine gloire! Et je + vis monter la splendeur argentée d'un corps aux + membres blancs, et cette joie me fit oublier les + tourments du passé. + + + + +MADONNA MIA + + Jeune fille et lys, elle n'était point faite pour la + douleur de ce monde, avec sa chevelure brune et + douce que ses larmes collaient en tresses, avec ses + yeux pleins de désirs, à demi voilés par les larmes + encore endormies, comme des eaux très bleues qu'on + voit à travers les brouillards de la pluie; + + des joues pâles, où nul amour n'avait laissé sa + tache, sa lèvre inférieure rouge, et ramenée en dedans + pour fuir l'amour, et une gorge blanche, plus + blanche que la colombe argentée, et dont le marbre + pâle était rayé d'une veine pourpre. Et pourtant, + quoique mes lèvres ne doivent point cesser de la + louer, + + je ne serais point assez hardi pour lui baiser + même les pieds, car je me sens sous l'ombre que + font les ailes du respect, + + ainsi que Dante, quand il était debout avec Béatrice, + sous la poitrine enflammée du Lion, et qu'il + voyait le septième ciel de cristal et l'escalier d'or. + + + + +LA CHANSON D'ITYS + + La Tamise anglaise est bien plus sainte que + Rome. Ces campanules, qui comme une montée + soudaine de la mer, viennent envahir les bocages, + avec, pour écume, la reine des prés et la blanche + anémone pour tacheter les vagues bleues,--Dieu + est ici plus manifeste que là où il se cache, dans + l'étoile au coeur de cristal que porte un moine + blême. + + Ces papillons aux reflets violets qui prennent + pour tente ce lis à la teinte de crème, ce sont des + monsignori, et là où s'agitent les roseaux, où un + brochet paresseux se laisse flotter au soleil, les yeux + à demi clos,--voici un vieil évêque mitre, _in partibus_. + Regardez donc ces brillantes écailles toutes vert + et or. + + Le vent, prisonnier qui s'agite sans repos dans + les arbres, joue fort bien le Palestrina. On dirait + que les doigts du puissant maestro sont posés sur + les touches de l'orgue de Maria, et qu'ils y jouent, + quand, aux premières heures d'un matin tout bleu + de Pâques, le Pape, porté sur un brancard tout rouge + comme le sang ou le crime, va + + de sa sombre demeure sur le balcon, au-dessus + des portes de bronze, et, dominant la foule serrée + sur la place, ou les fontaines elles-mêmes semblent + dans leur extase jeter en l'air leurs lances d'argent, + étend ses faibles mains vers l'Orient, vers l'Occident, + envoie une vaine paix aux pays qui ne connaissent + nulle paix, le repos aux nations qui ne + connaissent pas le repos. + + Et ce rayonnement orangé qui s'attarde et semble + vouloir taquiner la lune, n'est-il pas plus beau que + les pompes les plus brillantes de Rome! Chose + étrange! il y a un an, je me mis à genoux devant + je ne sais quel cardinal en robe rouge, qui portait + l'hostie à travers l'Esquilin!... et maintenant, ces + vulgaires pavots parmi le blé me semblent deux + fois aussi beaux. + + Ces champs de pois, d'un vert bleu, que voici là -bas, + frissonnants de la dernière averse, émettent en + cette fraîche soirée des parfums plus doux que ceux + des encensoirs ornés de gemmes flamboyantes que + balancent les jeunes diacres, lorsque le vieux prêtre + ouvre le tabernacle voilé de rideaux, et donne à + Dieu un corps fait avec le fruit banal du blé et de + la vigne. + + Le pauvre frère Giovanni, qui braille à la messe, + s'étonnerait certainement ici, car là -haut chante un + petit oiseau brun, et à travers le long et frais gazon + je vois cette gorge vibrante que j'entendis jadis sur + les collines éclairées par les étoiles, dans l'Arcadie + étoilée de fleurs, où le demi-cercle blanc de sable + de la plage de Salamine rejoint la mer. + + Charmante est l'hirondelle qui babille sur les toits, + à la pointe du jour, quand le faucheur aiguise la + faux, quand gémissent les colombes, et que la laitière, + quittant son petit lit solitaire, va légère, et + chantonnant, vers le troupeau aux graves mugissements, + qui attend, et avance par-dessus les portes + de la cour, ses vastes mufles débordants d'écume. + + Et ils sont charmants les houblons sur les plaines + du Kent, et doux est le vent qui agite le foin fraîchement + coupé, et doux sont les essaims capricieux + des bourdonnantes abeilles, et douce est la génisse + qui souffle dans l'écurie, et les figues vertes près + d'éclater, qui pendent par-dessus le mur de briques + rouges. + + Et il est doux d'entendre le coucou railler le + printemps, alors que les dernières violettes flânent + encore près de la source, et il est doux d'entendre + le berger Daphnis chanter la chanson de Linus + dans quelque vallon ensoleillé de la chaude Arcadie + où le blé est de l'or, où les moissonneurs aux + membres légers et sveltes dansent près du troupeau + enfermé dans le parc. + + Et il est doux d'entendre à côté de la jeune Lycoris + dans quelque lointaine vallée de l'Illyrie, et + sous une voûte de feuillage sur un tapis d'amaracus, + nous pourrions, nous aussi, perdre dans l'extase un + jour d'été, et nous divertir à qui sera le plus habile + sur le chalumeau, pendant que bien loin au-dessous + de nous, s'irrite la pourpre troublée de la mer. + + Mais combien ce serait plus doux si le pied + chaussé de sandales d'argent de quelque Dieu longtemps + caché venait jamais fouler les prairies de + Nuneham; si jamais Faune portant à ses lèvres la + flûte de roseau pouvait lever la tête près des vertes + flaques d'eau! Ah! il serait doux, en effet, de voir + le céleste berger appeler à la pâture son troupeau à + la blanche toison. + + Aussi, chante donc pour moi, musicien harmonieux, + quoique tu ne chantes, après tout, que ton + propre _requiem_. Dis-moi ton récit, infortuné chroniqueur, + conte-moi tes tragédies. Ne dédaigne point + ces retraites nouvelles pour toi, cette campagne anglaise, + car notre île du Nord peut donner de quoi + faire bien des belles couronnes, + + que ne connaissent point les prairies grecques; + plus d'une rose telle que vainement un adolescent + la chercherait pendant tout un jour, dans les vallons + d'Eolie, croît en masses touffues sur nos haies, + comme une insouciante courtisane prodigue de sa + beauté; et aussi des lis tels que jamais n'en réfléchit + l'Ilissus étoilent nos ruisseaux, et des nielles bleues + + ponctuent le froment vert, et bien qu'elles soient + pour les hirondelles un avertissement de se diriger + vers le Sud, elles ne déploieraient jamais leurs pavillons + d'azur parmi les vignes grecques. Et même + cette petite herbe en haillons rouges, qui invite le + rouge-gorge à pépier, serait une étrangère en Arcadie, + et plus d'une élégie restée muette + + dort dans les roseaux qui frangent notre sinueuse + Tamise, et qui la réveillerait, donnerait un enchantement + plus doux que celui qui fit pleurer Syrinx, + et par ici se cachent des orchidées brunes semées + d'abeilles, assez belles pour faire un diadème au + front de Cythérée, et que Cythérée ne connaît + point, et là -bas tout près de ce taureau qui paît, + + il est une mignonne asphodèle jaune; le papillon + peut l'apercevoir de loin, bien que la rosée d'un + seul soir d'été suffise à remplir deux fois sa petite + coupe, avant que l'étoile ait rappelé le berger paresseux + à son parc, et sans être prodigue, chaque + pétale est semé de taches d'or + + comme si l'opulente maîtresse de Jupiter, Danaé, + sortie toute brûlante encore de ses bras dorés, s'était + penchée pour baiser les pétales tremblants, ou + comme si le jeune Mercure, qui rase de son vol le + gué sombre de Dis, les avait frôlés tout récemment + d'une plume de ses ailes; la tige svelte qui porte la + charge de ses soleils + + est à peine plus épaisse que le fil de la Vierge, ou + que la tapisserie argentée de la pauvre Arachné. + Les hommes disent qu'elle s'épanouit sur le tombeau + d'un être auquel je rendis jadis un culte, mais + à moi elle semble me rappeler des souvenirs plus + divins d'ombrages héliconiens hantés des Faunes + et de mers bleues aimées des nymphes + + d'une vallée inconnue a Tempé, où Narcisse s'étend + sur le bord d'une rivière transparente, ayant dans sa + chevelure le désordre de la forêt, dans ses yeux le + silence du bois, courtisant cette image mobile qui à + peine baisée se dissout; des souvenirs de Salmacis, + + qui n'est ni jeune homme, ni jeune fille, et qui + est pourtant l'un et l'autre, embrasé d'une double + flamme, et jamais satisfait par leur excès même, + car chacune des deux passions, dans son ardeur + éprise, se refuse à se séparer de l'autre, et pourtant + tue l'amour par ce refus;--des souvenirs d'oréades + épiant à travers les feuilles des arbres silencieux + sous le clair de lune, + + d'Ariane abandonnée sur le port de Naxos, lorsqu'elle + vit bien loin sur les flots le perfide équipage, + qu'elle agita son écharpe rouge, et appela le + trompeur Thésée, ignorant que tout près derrière + elle était Dionysos sur une panthère couleur + d'ambre,--des souvenirs de ce que vit + + le barde aveugle de Méonie, le mur de Troie, la + reine Hélène assise dans la chambre sculptée, ayant + auprès d'elle un amoureux jeune homme aux lèvres + rouges, arrangeant de sa main mignonne la crinière + de son casque, et bien loin de là , la mêlée, les cris, + les plaintes, quand Hector écartait avec son bouclier + la lance et qu'Ajax lançait la pierre, + + Ou c'est Persée ailé, qui, de son épée bien trempée, + tranche les serpents entrelacés de la sorcière, ce + sont tous ces contes fixés pour l'éternité sur les petites + urnes grecques, charge plus riche que ne le + fut le plus opulent galion d'Espagne à son retour + des Indes. Car du moins de cette charge il arrive + quelque partie + + et je sais bien qu'ils ne sont point du tout + morts, les anciens Dieux de la poésie grecque; ils + ne sont qu'endormis, et dès qu'ils entendront ton + appel, ils s'éveilleront, et se croiront en pleine + Thessalie. Cette Tamise leur sera l'eau de Daulis, + cette fraîche clairière la prairie semée d'iris jaunes + où jadis riait et jouait le jeune Itys. + + Si ce fut toi, cher oiseau, qui as fait ton berceau + dans le jasmin, si ce fut toi, qui de l'immobile + feuillage de ton trône, as chanté pour le merveilleux + enfant jusqu'à ce qu'il entendit le cor d'Atalante + retentir faiblement parmi les collines de Cumner, + et que dans ses courses vagabondes par les bois de + Bagley, il rencontrât, le soir, la fontaine des poètes + grecs, + + Ah! mignon avocat au simple costume, qui + plaides pour la lune contre le jour, si c'est grâce à + toi que le berger cherche sa compagne, en celle + douce poursuite, alors que Proserpine oublia qu'elle + n'était point en Sicile, et qu'elle s'appuya, toute + émerveillée, contre cette barrière moussue de Sandfort, + + Prodige du bois, à l'aile légère, aux yeux + brillants, si jamais tu as consolé par ta mélodie + quelqu'un de ce petit clan, de cette troupe fraternelle + qui aima l'étoile matinale de la Toscane, + plus que le soleil accompli de Raphaël, et qui est + immortelle, chante pour moi, car je l'aime bien, + + chante, chante encore! Que le morne univers redevienne + jeune, que les éléments prennent des + formes nouvelles, et que les antiques formes de la + Beauté se promènent parmi les formes simples, + parmi les petits champs sans barrières, comme au + temps où le fils de Latone portait la houlette de + saule, où les moelleuses brebis et les chèvres ébouriffées + suivaient le Dieu presque enfant. + + Chante, chante encore! et Bacchus va paraître + ici, à cheval sur son magnifique trône indien, et + au-dessus des tigres geignants, il agitera son bâton + couronné de lierre jaune et d'un cône résineux, + pendant qu'à côté de lui l'effrontée Bassaride jettera + par terre le lion par sa crinière, et attrapera le + faon montagnard. + + Chante encore! et je porterai la peau de léopard, + et je déroberai les ailes lunaires d'Astaroth, et sur + son chariot glacé nous pourrons gagner le Cithéron + en une heure, avant que l'écume ait débordé pardessus + le pressoir, avant que le Faune ait cessé de + fouler les grappes; oui, avant que la lampe clignotante + du jour + + ait fait fuir la hulotte criarde jusqu'en son nid, + et averti la chauve-souris de reployer ses éventails + membraneux, quelque jeune Ménade, aux seins + couverts de feuilles de vigne, maraudera aux Pans + endormis leurs fruits de faine, si doucement que le + petit sansonnet ne s'éveillera point dans son nid et + aussitôt lançant un rire aigu, et s'élançant d'un + bond, + + elle atteindra la verte vallée, où la rosée tombée + se rassemble sous l'orme, et alors comptera son butin; + puis les bruns satyres, bande joyeuse, fouleront + la lysimachie le long du rivage, et là où leur + maître cornu trône en grand appareil, apporteront + des fraises et des prunes duvetées sur une claie + d'osier. + + Chante encore! et bientôt, la face fatiguée par la + passion, apparaîtra à travers la fraîche fouillée le + jeune homme serviteur d'Apollon. Le prince tyrien + chassera son sanglier hérissé, parcourra les bois de + châtaigniers tout fleuris, et la vierge aux membres + d'ivoire, aux yeux gris, où brille la fierté, poursuivra + à cheval le daim vêtu de velours. + + Chante encore! et je verrai le jeune garçon mourant + teindre de la pourpre de son sang la clochette + de cire dont le poids fait pencher la jacinthe, et à + moi Cypris éplorée viendra conter sa douleur, et je + baiserai sa bouche et ses yeux ruisselants, et je + la conduirai au mystérieux bosquet de myrtes où + gît Adonis. + + Redouble d'efforts, ô Itys! Le souvenir, frère de + lait du remords et de la douleur, verse goutte à + goutte le poison dans mon oreille. Oh! être libre! + Brûler ses vieux vaisseaux! Se lancer encore dans + la mêlée des Vagues empanachées de blanc, et livrer + bataille au vieux Protée pour piller les cavernes + fleuries de corail! + + Oh! pour Médée et ses parents magiques! pour + le secret du sanctuaire de Colchide! Oh! pour une + feuille de cette pâle asphodèle qui entoure le front + las de Proserpine, et verse le soir des rosées si merveilleuses, + qu'elle rêve des campagnes d'Enna, près + de la lointaine mer de Sicile, + + où souvent elle pourchassa l'abeille à la ceinture + d'or, de lis en lis, dans la prairie unie, avant que + son ténébreux maître lui eût fait goûter au fruit + fatal, à ce grain de grenade, avant que les noirs + coursiers l'eussent emportée au loin, jusque dans + le pays vague et sans fleurs, au jour languissant et + sans soleil. + + Oh! pour une heure de minuit, avoir pour maîtresse + la Vénus de la petite ferme de Mélos! Oh! si + pour une heure seulement quelque antique statue + s'éveillait à la passion; et que je pusse faire oublier + à l'Aurore de Florence son muet désespoir, m'accoler + à ces membres puissants et faire mon oreiller de + cette poitrine géante! + + Chante, chante encore! Je voudrais être ivre de + vie, ivre de la vendange foulée sous le pressoir, de + ma jeunesse; j'oublierais les luttes d'un labeur + stérile, la vallée déchirée, les yeux de Gorgone de la + Vérité, la veillée sans prière, et le cri qui implore + la prière, les dons inféconds, les bras levés, l'air + morne et insensible. + + Chante, chante encore! O Niobé emplumée, tu + peux donner de la beauté à la douleur, et dérober + à la joie ses accents les plus mélodieux, tandis que + nous autres, nous n'avons que le silence mort et + sans voix pour guérir nos plaies trop découvertes, + et ne savons que tenir la souffrance emprisonnée + en nos coeurs, que tuer le sommeil sur l'oreiller. + + Chante encore plus fort, pourquoi faut-il que je + revoie la face lasse et pâle de ce Christ abandonné, + dont jadis mes mains ont tenu les mains sanglantes, + dont si souvent mes lèvres ont baisé les lèvres + meurtries, et qui maintenant muet, misérable en + son marbre, reste seul dans sa demeure déshonorée, + et pleure, sur moi peut-être. + + O mémoire, dépouille ton enveloppe enguirlandée, + brise ton luth aux sons rauques, ô triste Melpomène; + ô souffrance, souffrance, reste close en ta + cellule fermée; et ne double point de tes larmes cette + limpide Castalie! Tais-toi, tais-toi, triste oiseau, tu + offenses la forêt en tourmentant son calme champêtre + de ton chant si ardemment passionné! + + Silence, silence, ou s'il est angoissant de se taire, + emprunte au sansonnet des champs son air plus + simple, à lui dont la joyeuse insouciance est mieux + faite pour ces forêts anglaises que ton cri aigu de + désespoir. Ah! tais-toi, et que le vent du Nord + remporte ton lai aux collines rocheuses de la Thrace, + à la baie orageuse de Daulis. + + Un instant encore! Les feuilles effarouchées seront + agitées: peut-être Endymion aura traversé la prairie, + épris d'amour pour la lune, et cette tranquille Tamise + aura entendu Pan battre et faire voler l'eau, en + cherchant à tâtons un roseau, pour attirer hors de sa + caverne bleue quelque innocente Naïade, qui, partagée + entre la joie et la peur, prête l'oreille à sa flûte. + + Un instant encore! La tourterelle réveillée a roucoulé; + la fille argentée de la mer argentée a enchaîné, + de ses mains amoureuses, son inconstant qui + allait chasser, et Dryopé a écarté les branches de + son chêne pour voir le rétif adolescent aux cheveux + dorés se révolter sous son joug. + + Un instant encore! Les arbres se sont inclinés + pour baiser la pâle Daphné qui sort à peine de la + langueur des lauriers tremblants, et Salmacis, dans + son isolement, a mis à nu sa stérile beauté devant + la lune, et à travers la vallée, avec un triste et voluptueux + sourire, est passé Antinoüs; le rouge lotus + du Nil + + sort à demi fléchi des boucles noires de sa chevelure, + pour voiler le charme enfoui sous ces paupières + endormies; ou bien c'est, là -bas, sur cette + pente couverte de gazon, l'intangible Artémis aux + membres nus sous sa tunique relevée haut, qui a + commandé à ses chiens de donner de la voix, qui + a débusqué le daim de sa verte reposée par ses + cris aigus et la piqûre de son épée. + + Reste calme, reste calme, ô coeur passionné, reste + calme! Oh Mélancolie, ferme ton aile de corbeau, + O Dryade qui sanglotes, ne quitte point le creux + de ta colline pour venir apporter une réponse aussi + découragée. O Marsyas ailé, cesse de te plaindre. + Apollon n'aime point entendre des chants ainsi + troublés par la souffrance. + + C'était un rêve: la clairière est déserte. Nul doux + rire de l'Ionie n'agite l'air. La Tamise rampe, paresseuse + et plombée, et du bois épais, redevenu désolé, + désert, a fui le jeune Bacohus avec son bruyant + cortège. Et pourtant du bois de Nuneham vient + toujours cette vibrante mélodie, + + si triste, qu'on croirait entendre un coeur humain + se briser dans chaque note distincte. C'est une qualité + que possède parfois la musique, car elle est l'art qui + tient de plus prés aux larmes et au souvenir. Pauvre + Philomèle en deuil, que crains-tu donc? Ta soeur ne + hante point ces campagnes, Pandion n'est pas ici. + + Ici jamais on ne voit un maître cruel, armé de la + lame meurtrière, point de tissu formé de sanglants + insignes; ce ne sont que vallées moussues, faites + pour les camarades qui vont à l'aventure, de chauds + vallons où se repose l'étudiant fatigué, son livre à + moitié fermé, et bien des allées sinueuses, où le + soir, les rustiques amants sont heureux d'échanger + leurs naïfs propos. + + L'inoffensif lapin gambade avec ses petits sur le + sentier tracé par le halage, où récemment encore, + une troupe de joyeux gars, se bousculant à l'envi, + encourageait de ses cris bruyants les équipes de rameurs; + l'araignée avec ses fils d'argent travaille à + son petit métier, et des sombres murailles à crêtes + de buées rouges + + de la ferme isolée part une lueur clignotante. + C'est là que le berger accablé de fatigue pousse son + troupeau bêlant, et le renferme dans le pare formé + de claies. Une clameur assourdie vient de quelque + bateau d'Oxford, arrêté à la barrière de Sandford, + et fait lever en sursaut la poule d'eau de son abri + dans les roseaux; et les ombres obscures s'allongent + sur la colline en voltigeant comme des hirondelles. + + Le héron passe, revenant au lac, sa demeure. Le + brouillard bleu se glisse à travers les arbres frissonnants. + Les étoiles silencieuses, mondes d'or, apparaissent + une à une, et pareille à une fleur que chasse + la brise, une lune étincelante parcourt le ciel + brillant. C'est l'arbitre muet de toute ta plainte mélancolique, + enchanteresse. + + Elle ne se soucie point de toi; pourquoi s'en soucierait-elle? + Endymion, elle le sait, n'est pas loin. + C'est moi, c'est moi, dont l'âme est comme le roseau, + qui ne saurait jouer de lui-même aucun message, + mais qui chante sur l'ordre d'autrui; c'est moi qui + vais poussé par tous les vents sur le vaste Océan de + la souffrance. + + Ah! cet oiseau brun s'est tu; un trille exquis + semble être resté dans le sombre feuillage, et mourir + en accents musicaux. À cela près, l'air est silencieux, + silencieux au point qu'on entendrait la + chauve-souris, aux courtes ailes, errer et tourner + au-dessus des pins, qu'on pourrait compter une à + une chaque gouttelette de rosée qui tombe du calice + débordant de la campanule. + + Et bien loin, par la plaine qui s'étale, à travers + les saules groupés, et les buissons bruns, la haute + tour de Magdalen, terminée par une girouette + d'or, masque la longue Grand'Rue de la petite + ville! Attention! voilà que la cloche de la porte de + Christ-Church annonce d'une voix retentissante le + couvre-feu. + + + + +IMPRESSION DU MATIN + + Le nocturne bleu et or de la Tamise a fait place à + une symphonie en gris. Une barque chargée de foin + couleur d'ocre s'est détachée du quai. Glacial dans + sa froideur, + + le brouillard jaune est descendu suivant les ponts, + si bien que les murs des maisons ont pris l'air + d'ombres, et que saint Paul plane comme une + bulle au-dessus de la ville. + + Puis soudain s'est éveillé le tapage de la ville, + les rues se sont remplies de charrettes campagnardes + et un oiseau s'est envolé vers les toits luisants et a + chanté. + + Mais une femme pâle, et toute seule, dont le jour + baise la chevelure décolorée, allait et venait sous la + clarté crue des becs de gaz, la flamme aux lèvres et + le coeur pétrifié. + + + + +PROMENADES DE MAGDALEN + + Les petits nuages blancs luttent à la course à + travers le ciel, et les champs sont parsemés de l'or + de la fleur de Mars. L'asphodèle surgit sous les + pieds, et le mélèze orné de franges oscille et se balance + quand le sansonnet pressé passe tout près. + + Une délicate odeur se dissémine sur les ailes de + la brise matinale, odeur de feuilles, et de gazon, et + de terra fraîchement retournée. Les oiseaux chantent + gaiement l'heureuse naissance du Printemps, et + sautillent de branche en branche sur les arbres qui + se balancent. + + Et partout les bois sont animés par le murmure et + les bruits du printemps, et le bourgeon de rose + éclate sur l'églantine grimpante, et la masse des + crocus est une frissonnante lune de feu, bordée de + toutes parts d'un anneau d'améthyste. + + Et le platane dit à demi-voix au pin quelque + conte d'amour, si bien que celui-ci, sans sourire, + s'agite et secoue son manteau vert, et l'obscurité, + dans le creux de l'orme des montagnes, s'illumine + de l'éclat irisé que jette l'arc-en-ciel brillant sur la + gorge et la poitrine argentée de la colombe. + + Voyez, là -bas, l'alouette quitte brusquement son + lit dans la prairie en brisant les fils de la Vierge et + les réseaux de la rosée, et filant au cours de la rivière, + pareil à une flamme bleue, le martin-pêcheur + vole comme une flèche et fend l'air. + + + + +ATHANASIA + + Dans cette grande et maigre demeure de l'Art, où + ne manque aucune des grandes choses que les + hommes ont sauvées du Temps, on apporta le corps + flétri d'une jeune fille morte avant que l'heureuse + jeunesse du monde eût atteint sa floraison. Elle + avait été aperçue par des Arabes isolés, bien cachée + dans le sein ténébreux d'une noire pyramide. + + Mais quand on eut déroulé les bandes de lin qui + enveloppaient le corps de l'Égyptienne, voici qu'on + trouva, dans le creux de sa main, une petite graine + qu'on sema dans la terre anglaise, et qui produisit + une merveilleuse neige de fleurs étoilées, et répandit + de riches parfums dans notre air printanier. + + Cette fleur attirait par des charmes si étranges, + qu'elle fit entièrement oublier l'asphodèle, et que + la brune abeille, l'amante du lys, délaissa la coupe + dont elle faisait son séjour ordinaire, car on n'eût + point cru que c'était là quelque chose de terrestre, + mais plutôt qu'elle avait été dérobée dans quelque + Arcadie du ciel. + + En vain le triste Narcisse, languissant et pâli par + la contemplation de sa propre beauté, se penchait par-dessus + le ruisseau; la libellule pourpre ne trouvait + plus d'attrait à lustrer ses ailes de l'or de sa poussière, + plus de plaisir à baiser la fleur du jasmin, ou + à faire tomber de l'eucharis les perles de rosée. + + Par amour d'elle, le passionné rossignol oublia + les montagnes de Thrace et le roi cruel; et la pâle + tourterelle ne songea plus à faire voile à travers les + temps humides, au temps de la floraison. Elle cherchait + à planer autour de cette fleur d'Égypte, avec + son aile d'argent et sa gorge d'améthyste. + + Pendant que l'ardent soleil flamboyait au haut + de sa tour bleue, un vent rafraîchissant vint furtivement + du pays des neiges, et le chaud vent du sud + arriva avec de tendres larmes de rosée, et humecta + ses feuilles blanches, lorsque Hespérus surgit dans + ces prairies du ciel à la teinte d'algue marine sur + lesquelles s'allongent les bandes écarlates du couchant. + + Mais quand les oiseaux fatigués eurent cessé leurs + chansons amoureuses par les champs déserts que + hantent les lis, quand, large et resplendissante + comme un bouclier d'argent, la lune se balança + dans la hauteur du ciel de saphir, est-ce qu'un rêve + étrange, un mauvais souvenir ne vint point agiter + tous les pétales tremblants de ses fleurs? + + Oh! non, à cette fleur magnifique, un millier + d'années ne semblait que la prolongation d'un + beau jour d'été. Elle ne connaissait rien de la marée + des craintes rongeantes, qui changent en un + gris terne l'or de la chevelure chez un jeune homme. + Elle ne connut jamais la terrible aspiration après la + mort, ni le regret que doivent éprouver tous les + mortels d'être nés. + + Car nous allons à la mort en jouant de la flûte, + en dansant, et nous ne voudrions point repasser par + la porte d'ivoire, ainsi qu'un fleuve mélancolique, + las de couler, s'élance comme un amant, dans la + terrible mer, et trouve qu'il y a profit à mourir si + glorieusement. + + Nous gaspillons notre force majestueuse en luttes + infécondes contre les légions du monde conduites + par le bruyant souci; jamais elle ne sent la décadence, + mais elle puise de la vie dans la pure lumière + du soleil, et dans l'air sublime; nous vivons sous la + puissance ravageuse du Temps; elle est l'enfant de + toute éternité. + + + + +SÉRÉNADE + + Le vent d'occident souffle fort à travers la sombre + mer Égée, et au pied du secret escalier de marbre, ma + galère tyrienne t'attend. Descends, la voile de + pourpre est déployée. Le veilleur dort dans la + ville. Oh! quitte ton lit brodé de fleurs de lys, ô + ma Dame, descends, descends. + + Elle ne viendra pas, je la connais bien; elle n'a + aucun souci des voeux d'un amant, et un homme + n'aurait guère de bien à dire d'une créature si + cruelle et si belle. Le véritable amour n'est qu'un + joujou de femme; elle n'ont jamais connu la douleur + d'un amant, et moi qui aimais autant qu'aimé un + jeune homme, il faut que j'aime en vain, que j'aime + en vain. + + O noble pilote, dis-moi la vérité. Est-ce là le + brillant d'une chevelure dorée, ou n'est-ce que le + réseau de la rosée dans ces fleurs de la passion que + voici? Bon marin, viens et dis-moi maintenant: + est-ce là la main de ma Dame? ou n'est-ce que le reflet + de la proue, où n'est-ce encore que le sable + argenté. + + Non, non, ce n'est point le réseau de la rosée, ce + n'est point le sable bordé d'argent, c'est vraiment + ma chère Dame, avec sa chevelure d'or et sa main + de lys. O noble pilote, gouverne du côté de Troie + Bon marin, joue de la lourde rame. C'est la Reine + de vie et de joie que nous devons enlever au rivage + grec. + + Le ciel décoloré prend une teinte vaguement + bleue; une heure encore, et il fera jour. A bord! à + bord! mon vaillant équipage. O ma Dame, fuyons! + fuyons! O noble Pilote, tourne la proue vers Troie. + Bon matelot, joue activement de la lourde rame. O + toi que j'aime comme n'aime qu'un jeune homme, + ô toi que j'aimerai d'un amour éternel. + + + + + +ENDYMION + + Aux pommiers pendent des fruits d'or, et en Arcadie, + les oiseaux chantent à tue-tête; les brebis + couchées bêlent dans le parc; la chèvre sauvage + court par la forêt. Mais hier il a conté son amour, + je sais qu'il me reviendra. O lune qui surgissez, ô + Dame la lune, soyez une sentinelle pour mon + amant. Il est impossible que vous ne le connaissiez + pas très bien, car il porte des chaussures de + pourpre; il est impossible que vous ne le connaissiez + pas très bien, car il est armé de la houlette pastorale, + et il est aussi doux qu'une colombe, et sa + chevelure est brune et frisée. + + Maintenant la tourterelle a cessé les appels + qu'elle adressait à son serviteur aux pieds rouges. + Le loup gris rôde autour de l'étable. Le sénéchal + chanteur du lis est endormi dans la corolle du lis. + et partout les collines violettes sont ensevelies dans + les ténèbres. O lune qui surgissez, ô sainte lune, + arrêtez-vous sur le sommet d'Hélicé, et s'il vous est + agréable d'être témoin de mon fidèle amour, ah! si + vous voyez la chaussure de pourpre, la houlette et + le coudrier, la chevelure brune du jeune homme, + et la peau de chèvre enroulée autour de son bras, + dites-lui que je l'attends ici, dans la ferme où brille + la mèche de roseau. + + La rosée qui tombe est froide, glaciale, et nul oiseau + ne chante dans l'Arcadie. Les petits Faunes + ont abandonné la colline, et même l'asphodèle fatiguée + a clos ses portes d'or, et pourtant mon + amant ne revient point près de moi. Lune trompeuse, + lune trompeuse! O lune qui pâlissez! où + donc est allé mon fidèle amant? Où sont les lèvres + de vermillon, la houlette de berger, les chaussures + de pourpre? Pourquoi déployer cet étendard d'argent? + Pourquoi prendre ce voile de brouillards + mobiles? Ah! c'est toi qui possèdes le jeune Endymion, + c'est toi qui possèdes ces lèvres destinées au + baiser. + + +LA BELLA DONNA DELLA MIA MENTE + + Mes membres sont rongés par une flamme. Mes + pieds sont las de voyager, et à force d'invoquer le + nom de ma Dame, mes lèvres ont maintenant désappris + à chanter. + + O linotte, dans le buisson de roses sauvages, déploie + ta mélodie sur mon amour. O alouette, chante + plus haut, en l'honneur de l'amour: une dame + passe tout près. + + Elle est trop belle pour qu'un homme, quel qu'il + soit, puisse voir ou posséder celle qui charmait son + coeur; plus belle qu'une Reine, qu'une courtisane, + ou que l'eau où la nuit se reflète la lune. + + Sa chevelure est retenue par des feuilles de + myrte (feuilles vertes sur sa chevelure dorée). Les + herbes vertes parmi les gerbes jaunes de la moisson + d'automne ne sont pas plus belles. + + Ses lèvres, petites, plus faites pour le baiser que + pour exhaler la plainte amère de la douleur, tremblotent + comme fait l'eau du ruisseau, ou comme les + roses après la pluie du soir. + + Son cou a la blancheur du mélilot, qui rougit de + plaisir au soleil; la palpitation de la gorge de la linotte + n'est pas plus charmante à contempler. + + Ainsi qu'une grenade coupée en deux, avec ses + grains blancs, telle est sa bouche écarlate; ses joues + sont comme la nuance fondue qu'offre la pêche qui + rougit du côté du sud. + + O mains entrelacées! O corps délicat et blanc, fait + pour l'amour et la souffrance! O Demeure d'amour! + Opale fleur désolée et battue par la pluie! + + + + +CHANSON + + Un anneau d'or et une colombe blanche comme + le lait, tels sont les présents qui te conviennent; + puis une corde de chanvre pour votre amour à vous, + pour le pendre à quelque arbre. + + Pour vous, une demeure d'ivoire (les roses sont + blanches dans la tonnelle de roses), et pour moi, + un petit lit pour m'étendre (blanche, oh! qu'elle est + blanche la fleur de la ciguë)! + + Le myrte et le jasmin pour vous (oh! qu'elle est + belle à voir, la rose rouge!), et pour moi, le cyprès + et la rue (le plus beau de tous est le romarin). + + Pour toi, trois amants, aspirants à ta main (l'herbe + verdit sur la tombe d'un mort), pour moi, l'espace + de trois pas dans le sable (qu'on plante des lis du + côté de ma tête)! + + + + + +IMPRESSIONS + + + +I.--LES SILHOUETTES + + La mer est tachée de barres grises, le vent morne + et funèbre chante faux, et pareil à une feuille flétrie, + le reflet de la lune est chassé à travers la baie + orageuse. + + Dessiné par un contour net sur le sable pâle, gît le + noir bateau. Un mousse, dans sa joie insouciante, + grimpe à bord. On voit le rire sur sa face et la blancheur + de sa main. + + Et là -haut s'entend le cri des courlis, là où par + la prairie enténébrée des hauteurs, passent les + jeunes moissonneurs aux cous hâlés, silhouettes + qui se dessinent sur le ciel. + +II.--LA SUITE DE LA LUNE + + Pour les sens du dehors, c'est la paix, une paix + rêveuse dans toutes les directions, un silence profond + sur la terre enveloppée d'ombres, un silence + profond là où cessent les ombres. + + À part un cri qui réveille un écho perçant, et que + lance un oiseau qui se désole dans sa solitude, un + râle des genêts appelant sa compagne, et la réponse + part de la colline perdue dans le brouillard. + + Et soudain, la lune retire des cieux qui s'éclairent, + sa faucille, et fuit vers sa sombre caverne, enveloppée + dans un voile de gaze jaune. + + + + +LA TOMBE DE KEATS + + Désormais à l'abri de l'injustice du monde et de + sa souffrance, il repose sous le voile bleu de la Divinité. + Enlevé à la vie, quand la vie et l'amour + étaient dans toute leur nouveauté, ainsi gît le plus + jeune des martyrs; + + beau comme Sébastien, et comme lui, mis à + mort prématurément. Nul cyprès ne jette son ombre + sur son tombeau, point d'if funéraire, mais de douces + violettes, qui pleurent avec la rosée, tissent sur ses + restes une chaîne qui fleurit sans cesse. + + O coeur si fier que brisa la misère, ô lèvres, les + plus douces depuis celles de Mitylène, ô poète + peintre de notre terre anglaise! + + Ton nom était écrit sur l'eau,--et il survivra--et + des larmes comme les miennes entretiendront + bien verte ta mémoire, comme le feront celles d'Isabelle + pour l'arbre de son Basile. + + + + +THÉOCRITE + +VILLANELLE + + O chanteur de Perséphoné, dans tes sombres et + désertes prairies, te souviens-tu de la Sicile? + + L'abeille voltige encore à travers le lierre, là où + gît solennellement inhumée Amaryllis, ô chanteur + de Perséphoné! + + Simaetha invoque Hécate et entend à sa porte + les chiens féroces; te souviens-tu de la Sicile? + + Silencieux près de la mer légère et rieuse, le pauvre + Polyphème déplore son destin, ô chanteur de Perséphoné! + + Et toujours, dans son émulation enfantine, le + jeune Daphnis défie son camarade: te souviens-tu + de la Sicile? + + Le svelte Lacon garde une chèvre pour toi, et + c'est toi qu'attendent les joyeux bergers; ô chanteur + de Perséphoné, te souviens-tu de la Sicile? + + + + +DANS LA CHAMBRE D'OR + +HARMONIE + + Ses mains d'ivoires erraient au hasard du caprice + sur les touches d'ivoire, pareilles au rayon argenté + qui traverse les peupliers quand ils agitent distraitement + leurs pâles feuilles, ou à l'écume mobile + d'une mer sans repos, quand les vagues montrent + leurs dents à la brise volage. + + Sa chevelure d'or tombait sur la mer d'or, + comme les délicats fils de la vierge, tissés sur le + disque poli de la pâquerette, ou comme l'hélianthe + qui se tourne vers le soleil, quand la nuit jalouse + a complété l'obscurité, et que la lance du lis s'entoure + d'une auréole. + + Et ses douces et rouges lèvres sur ces lèvres, les + miennes brûlaient comme le feu de rubis serti dans + la lampe oscillante d'un reliquaire cramoisi, ou + comme les blessures saignantes de la grenade, ou + le coeur du lotus tout inondé, tout humide du + sang répandu de la vigne rose et rouge... + + + + +BALLADE DE MARGUERITE + +NORMANDE + + --Je suis las de rester en forêt, alors que les + chevaliers se réunissent sur la place du marché. + + --Non, ne va pas à la ville aux toits rouges, de + peur que les fers des chevaux de guerre ne te + meurtrissent. + + --Mais non, je n'irai point là où chevauchent + les Écuyers, je me bornerai à marcher aux côtés de + ma Dame. + + --Hélas! hélas! Tu es par trop téméraire! Le fils + d'un forestier n'est point fait pour manger dans de + l'or. + + --M'aimera-t-elle moins parce que, à chaque + Saint-Martin, mon père se montre vêtu d'un justaucorps + vert? + + --Peut-être est-elle occupée à broder une tapisserie. + Le fuseau et la navette ne te conviennent + point. + + --Ah! si elle travaille à une somptueuse tapisserie, + je pourrais débrouiller les fils à la lumière du feu. + + --Peut-être se lance-t-elle à la chasse du daim. + Comment la suivre par monts et par mers? + + --Ah! si elle chevauche avec la cour, je pourrais + courir à son côté et souffler le hallali. + + --Peut-être est-elle agenouillée dans Saint-Denis + (que Notre-Dame ait grand'pitié de son âme!). + + --Ah! si elle prie dans la chapelle solitaire, je + pourrais balancer l'encensoir et sonner la cloche. + + --Rentrez, mon fils, vous avez la figure si pâle, + et le père vous remplira une tasse d'ale. + + --Mais quels sont ces chevaliers en riches costumes? + Est-ce un spectacle où se rassemblent les + gens riches? + + --C'est le roi d'Angleterre, qui a passé la mer + pour venir visiter notre beau pays. + + --Mais pourquoi le couvre-feu rend-il un son + aussi, sourd, et pourquoi ces gens en deuil qui se + suivent à la file? + + --Oh! c'est Hugues d'Amiens, le fils de ma + soeur, qui gît mort, car son jour est venu. + + --Non, non, car je vois distinctement des lis + blancs. Ce n'est point un homme vigoureux qui git + sur la bière. + + --C'est la vieille dame Jeannette, qui gardait le + bail; j'étais sûr qu'elle mourrait aux premiers jours + d'automne. + + --Dame Jeannette n'avait point ces cheveux d'or + bruni; la vieille Jeannette n'était point une jolie + fille. + + ---Ce n'est point quelqu'un de notre sorte, quelqu'un + de notre famille (que Notre-Dame la préserve + de tout péché!). + + --Mais j'entends la douce voix de l'enfant qui + chante: «Elle est morte, la Marguerite!» + + --Rentre, mon fils, et mets-toi au lit, et laisse + les morts ensevelir leurs morts. + + --O mère, vous savez comme je l'aimais sincèrement. + O mère, une seule tombe est-elle assez large + pour deux? + + + + +LE SORT DE LA FILLE DU ROI + +BRETONNE + + Sept étoiles dans l'eau calme, et sept dans le ciel, + sept péchés sur la fille du roi, et ils sont profondément + cachés en son âme. + + A ses pieds sont des roses rouges (les roses sont + rouges dans sa chevelure d'or rouge). Et voyez! + encore des roses rouges à l'endroit où se réunissent + sa poitrine et sa ceinture. + + Il est beau, le chevalier qui gît, assassiné, parmi + les ajoncs et les roseaux; voyez les maigres poissons + pressés de se repaître des cadavres. + + Il est charmant le page qui est étendu ici (du + drap d'or, c'est un beau butin); voyez dans l'air les + noirs corbeaux. Ils sont noirs, oh! ils sont noirs + comme la nuit. + + Que font là ces cadavres immobiles, inertes? + (elle a du sang sur la main), pourquoi les lis sont-ils + tachés de rouge? (il y a du sang sur le sable de + la rivière). + + Il y a deux hommes qui viennent à cheval du + sud et de l'est, et deux qui viennent du nord et de + l'ouest, festin abondant pour le noir corbeau, sécurité + pour la fille du roi. + + Il y a un homme qui l'aime loyalement (rouge, + oh! qu'elle est rouge, la tache de sang); il a creusé + une tombe auprès de l'yeuse sombre (une seule + tombe suffira pour quatre). + + Pas de lune au ciel calme; pas de lune dans l'eau + noire. Et sur son âme, elle a sept péchés, lui a un + péché sur la sienne. + + + + + +AMOR INTELLECTUALIS + + Souvent nous avons parcouru les vallées de Castalie, + et entendu les doux accents d'une musique + champêtre jouée sur des flûtes antiques à de vulgaires + inconnus, et souvent nous avons lancé notre + barque sur cette mer + + où les neuf Muses ont établi leur empire, et tracé + librement nos sillons à travers la vague et l'écume, + sans déployer nos voiles hésitantes pour gagner + une demeure plus sûre, jusqu'à ce que nous eussions + entièrement chargé notre embarcation. + + De ces trésors, de ces dépouilles, voici ce qui reste, + la passion de Sordelio[10], le contour suave du jeune + Endymion[11], l'important Tamburlaine + poussant devant lui ses haridelles rassasiées de + bien-être[12], et mieux que cela, la septuple vision + du Florentin[13], et les solennelles harmonies de + Milton au front austère. + +[Note 10: _Sordello_, poème de Robert Browning.] + +[Note 11: _Endymion_, poème de Keats.] + +[Note 12: _Tamerlaen_, pièce de Marlowe.] + +[Note 13: _La divine Comédie_.] + + + + + + +SANTA DECCA + + Les Dieux sont morts; nous avons cessé d'offrir + à Pallas aux yeux: gris des couronnes de feuilles + d'olivier! L'enfant de Demeter ne reçoit plus la + dîme de nos gerbes, et vers midi les bergers chantent + sans crainte, car Pan est mort; plus de turbulentes + amourettes par les clairières secrètes et + les tortueux asiles. Le jeune Hylas ne cherche plus + les sources; le grand Pan est mort, et c'est le fils + de Marie qui est roi. + + Et pourtant, peut-être en cette île que la mer + tient en extase, quelque dieu, mâchant le fruit amer + de la mémoire, reste caché parmi les asphodèles! + O Amour, s'il y en avait encore un, nous ferions + sagement de fuir sa colère! Non! mais, regardez, + les feuilles s'agitent. Restons un instant à épier. + + + + + +UNE VISION + + Deux rois couronnés, et un autre qui se tenait à + l'écart, sans que le vert laurier pesât bien lourd + sur sa tête, mais avec un regard triste, comme s'il + était découragé, fatigué de l'incessant gémissement + de l'homme, + + au sujet de péchés que ne saurait effacer une + bêlante victime, avec de longues et douces lèvres + nourries de larmes et de baisers. Il était ceint d'un + vêtement noir et rouge, et à ses pieds j'aperçus une + pierre brisée + + d'où sortaient des lis pareils à des colombes, + montant à ses genoux. Et alors, à cette vue, mon + coeur s'allumant d'une flamme, + + je criai à Béatrice: «Quels sont-ils?» Et elle + répondit, car elle connaissait bien leurs noms: «Le + premier, c'est Eschyle, le second est Sophocle, et + enfin (large flot de larmes), c'est Euripide. + + + + + +IMPRESSION DE VOYAGE + + La mer avait la couleur du saphir, et le ciel, dans + l'air, brûlait comme une opale chauffée: nous + hissâmes la voile; le vent soufflait avec force du + côté des pays bleus qui s'étendent vers l'Orient. + + De la proue escarpée, je remarquai, avec, une attention + plus vive, Zacynthos, et chaque bois d'olivier, + et chaque baie, les falaises d'Ithaque, et le + pic neigeux de Lycaon, et toutes les collines de + l'Arcadie avec leur parure de fleurs. + + Le battement de la voile contre le mât, et les + ondulations qui se faisaient dans l'eau sur les côtés, + et les ondulations dans le rire des jeunes filles, à + l'avant, + + pas d'autres bruits. Quand l'Occident s'embrasa + et un rouge soleil se balança sur les mers, j'étais, + enfin, sur le sol de la Grèce. + + + + + +LA TOMBE DE SHELLEY + + Comme des torches qui ont fini de se consumer + près du lit d'un malade, les maigres cyprès se + dressent autour de la pierre que le soleil a blanchie. + C'est là que la petite chouette nocturne a établi son + trône, que le lézard léger montre sa tôle-parée de + gemmes, et la où les pavots aux formes de calices + s'embrasent jusqu'au rouge, dans la chambre silencieuse + de cette pyramide que voici, assurément + se tapit dans les ténèbres quelque Sphinx du monde + ancien, farouche gardien de ce séjour aimé des + morts. + + Ah! sans doute il est doux de reposer dans le + sein maternel de la Terre, auguste mère de l'éternel + sommeil. Mais combien il est plus doux pour toi + d'avoir une tombe incessamment agitée, dans la + caverne bleue des profondeurs aux échos sonores, + ou bien là où s'engloutissent dans les ténèbres les + immenses vaisseaux heurtés contre les flancs de + quelque falaise rongée par la vague. + +_Rome_. + + + + + + +PRES DE L'ARNO + + Le nerprun sur la mer se teinte d'écarlate à la + lumière de l'aurore, bien que les ombres grises de + la nuit enveloppent encore Florence comme d'un + linceul. + + La rosée scintille sur la colline et les fleurs + brillent au-dessus de nous. Oui! mais les cigales + ont fui et la petite chanson attique s'est tue. + + Seules les feuilles sont doucement agitées par la + molle haleine de la brise, et dans le vallon qu'embaume + l'amandier, on entend le rossignol solitaire. + + Le jour viendra bientôt t'imposer silence, ô rossignol, + chante de bon coeur pendant qu'encore sur le + bosquet ombreux se brisent les flèches de la lune. + + Avant que d'un pas furtif, dans un brouillard + vert de mer, le matin se glisse à travers la prairie, + et laisse voir aux yeux effarés de l'amour les longs + doigts blancs de l'aube, + + gravissant en hâte le ciel d'Orient pour saisir et + mettre à mort la nuit tremblante, sans avoir le + moindre souci de ce qui charme mon coeur ou de + ce que le rossignol pourrait en mourir. + + + + + +FABIEN DEI FRANCHI + + La chambre silencieuse, les ténèbres qui rampent + d'un pas lourd, les morts qui voyagent vite, la + porte qui s'ouvre, les doigts blancs du fantôme posés + sur tes épaules, + + et ensuite le duel sans témoin dans la clairière, + les épées brisées, le cri étouffé, le sang, tes grands + yeux pleins de vengeance satisfaite, maintenant + que tout est fini,--ces choses-là suffisent amplement,--mais + tu étais fait + + pour une création plus auguste! Léar délirant devait, + à ton commandement, errer sur la lande, pour + suivi par la raillerie criarde de la folie. Pour toi, + Roméo + + devrait tendre le piège de son amour et la terreur + désespérée tirer de son fourreau le poignard de Richard; + tu es un trempette que devraient faire résonner + les lèvres de Shakespeare. + + + + +PHEDRE + + Combien il doit paraître vain et monotone ce + monde banal, pour celui qui, comme toi, aurait pu + converser à Florence avec Mirandola, ou se promener + parmi les frais oliviers de l'Académie! + + Tu aurais cueilli dans un verdoyant ruisseau des + roseaux pour faire une flûte au son perçant, à Pan, + le dieu au pied de chèvre, et tu aurais joué avec les + blanches jeunes filles dans ce bosquet phéacien où + la grave Odysseus s'éveilla de son rêve. + + Ah! sûrement jadis une urne d'argile attique + contint ta poussière morte, et tu es revenu à la vie + en ce monde vulgaire, si monotone et si vain, + + parce que tu étais las du jour sans soleil, et des + plaines ennuyeuses où croît l'asphodèle sans parfum, + et des lèvres sans amour que baisent les hommes + dans l'Hadès. + + + + +PORTIA + + Je ne m'étonne point que Bassanio ait été assez + téméraire pour risquer tout ce qu'il possédait sur le + plomb[14], et que le fier Aragon ait courbé si bas + là tête, que ce coeur ardent du Maroc[15] se soit refroidi; + + car dans ce somptueux costume lamé d'or, et qui + a plus d'or que le soleil doré, aucune des femmes + contemplées par Véronése n'avait la moitié de la + beauté que je contemple. + +[Note 14: Bassanio, dans le _Marchand de Venise_, joue son existence +sur le coffre de plomb où est caché le portrait de Portia.] + +[Note 15: Le prince d'Aragon et le prince du Maroc sont les deux +rivaux de Bassanio.] + + Et pourtant tu étais plus belle quand, te protégeant + du bouclier de la sagesse, tu prenais la robe + sévère du légiste, et que tu empêchais les lois de + Venise de livrer + + le coeur d'Antonio à ce Juif maudit. O Portia, + accepte mon coeur; il t'appartient de droit, je crois + que je n'élèverai point de chicane sur mon engagement. + + + + + +LA REINE HENRIETTE-MARIE + + Sous la tente solitaire, dans l'espérance de la + victoire, elle reste, les yeux troublés par les + brouillards de la souffrance, pareille à un lis que + l'ondée fait pencher; les cris et les bruits de la bataille, + le ciel ensanglanté, + + le fléau de la guerre, le naufrage de la chevalerie + ne sauraient faire naître en son âme fière une vulgaire + crainte. Elle attend bravement son Seigneur, + le Roi, et son âme brûle tout entière d'une extase + de passion. + + O chevelure d'or, ô lèvres de pourpre, ô figure + faite pour la séduction et l'amour de l'homme! + Avec toi j'oublie la fatigue et l'inquiétude, + + et la roule sans amour où tout repos est inconnu + et le pouls accéléré du Temps, et la mortelle lassitude + de l'âme, ma liberté et mon passé républicain. + + + + + +GLUKUPICROS ERÔS + + Ma chérie, je ne vous blâme point, car j'étais + dans mon tort; si je n'avais point été fait de la + commune argile, j'aurais escaladé les hautes cimes, + encore vierges, connu l'atmosphère plus vivifiante, + le jour plus vaste. + + Du désert de ma passion dépensée en vain j'ai + fait sortir un chant meilleur, plus clair, allumé + une flamme plus lumineuse de liberté plus complète, + livré bataille à quelque mal aux têtes + d'hydre. + + Si mes lèvres, meurtries par des baisers qui n'en + ont fait jaillir que du sang, avaient pu répondre + par des chants, vous auriez marché avec Bice et les + anges sur cette prairie verdoyante et diaprée. + + J'aurais suivi la route où Dante, en la parcourant, + vit briller les soleils des sept cercles! Oui, peut-être + aurais-je vu les cieux s'ouvrir comme ils s'ouvrirent + pour le Florentin. + + Et les puissantes nations m'auraient couronné, + moi qui maintenant n'ai ni une couronne, ni un + nom. Et le lever d'une aurore m'aurait trouvé agenouillé + sur le seuil du Temple de la gloire. + + J'aurais pris place dans ce cercle de marbre où le + plus ancien est comme le plus jeune des bardes, + où le miel tombe sans cesse de la flûte, où les cordes + de la lyre sont constamment tendues. + + Keats a relevé ses boucles virginales au-dessus + de la coupe de vin mêlée de pavots, et sa bouche + immortelle a baisé mon front, et ma main a serré + sa main dans l'étreinte du noble amour. + + Et au printemps, dans la saison où la colombe, + de sa poitrine irisée, frôle les fleurs de pommier, + deux jeunes amants, couchés dans le verger, auraient + lu le récit de notre amour, + + auraient lu la légende de ma passion, comme + l'amer secret de mon coeur, échangé des baisers + comme nous, mais ne se seraient jamais séparés, + comme nous l'ordonne désormais la destinée. + + Car la fleur pourpre de notre vie est dévorée par + lever rongeur de la vérité, et nulle main n'est capable + de réunir les pétales tombés et flétris de la + rose de la jeunesse. + + Pourtant, je ne me repens pas de vous avoir + aimée. Adolescent que j'étais, pouvais-je faire autrement, + --car les dents voraces du Temps dévorent, + et les années au pas silencieux pourchassant. + + Nous allons, emportés sans gouvernail, au gré + d'une tempête, et quand est passé l'orage de la jeunesse, + plus de lyre, plus de luth, plus de choeur; + alors parait la mort, pilote silencieux. + + Et au dedans de la tombe, il n'est plus de plaisir, + car l'orvet s'engraisse de corruption, et le désir, + après un frisson, devient cendre, et l'arbre + de la passion ne porte pas de fruit. + + Ah! que pouvais-je faire, sinon vous aimer? La + Mère même de Dieu m'était moins chère, et moins + chère la déesse de Cythère surgissant de la mer + comme un lis d'argent. + + J'ai fait mon choix, j'ai vécu mes poèmes, et + bien que ma jeunesse se soit dissipée en jours gaspillés, + j'ai trouvé la couronne de myrte de l'amant + préférable à la couronne de laurier du poète. + + + + + +TABLE DES MATIÈRES + + PRÉFACE + + Hélas! + Le Jardin d'Eros. + La nouvelle Hélène. + Charmidès. + Panthéa. + Humanitad. + Sonnet à la liberté. + Ave Imperatrix. + A Milton. + Louis-Napoléon. + Sonnet sur le massacre des chrétiens en Bulgarie. + Quantum mutata. + Libertatis sacra fames. + Théoretikos. + Requiescat. + Sonnet composé en approchant de l'Italie. + San Miniato. + Ave, Maria, gratia plena. + Italia. + Sonnet écrit pendant la Semaine Sainte à Gênes. + Rome que je n'ai point visitée. + Urbs sacra et aeterna. + Sonnet composé après l'audition du _Dies irae_, chanté + dans la Chapelle Sixtine. + Pâques. + E tenebris. + Vita nuova. + Madonna mia. + La chanson d'Itys. + Impression du matin. + Promenades de Magdalen. + Athanasia. + Sérénade. + Endymion. + La Bella donna della mia mente. + Chanson. + Impressions: I.--Les silhouettes. + II.--La fuite de la lune. + La tombe de Keats. + Théocrite, villanelle. + Dans la chambre d'or, harmonie. + Ballade de Marguerite, normande. + Le Sort de la fille du roi, bretonne. + Amor intellectualis. + Santa Decca. + Une vision. + Impression de voyage. + La tombe de Shelley. + Près de I'Arno. + Fabien dei Franchi. + Phèdre. + Portia. + La reine Henriette-Marie. + Glukupicros Erôs. + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Poèmes, by Oscar Wilde + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 14683 *** diff --git a/14683-h/14683-h.htm b/14683-h/14683-h.htm new file mode 100644 index 0000000..c952ccb --- /dev/null +++ b/14683-h/14683-h.htm @@ -0,0 +1,4968 @@ +<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD HTML 4.01 Transitional//EN"> +<html> +<head> + <meta http-equiv="content-type" content="text/html; charset=UTF-8"> + <title>Poemes</title> + <meta name="author" content="Oscar Wilde"> + +<style type="text/css"> +<!-- + +body {margin-left: 10%; margin-right: 10%} + +h1,h2,h3,h4,h5,h6 {text-align: center;} +p {text-align: justify} +blockquote {text-align: justify} + +hr {width: 50%; text-align: center} +hr.full {width: 100%} +hr.short {width: 20%; text-align: center} + +.note {font-size: 0.8em; margin-left: 10%; margin-right: 10%} +.footnote {font-size: 0.8em; margin-left: 10%; margin-right: 10%} +.side {padding-left: 10px; font-weight: bold; font-size: 75%; + float: right; margin-left: 10px; border-left: thin dashed; + width: 25%; text-indent: 0px; font-style: italic; text-align: left} + +.lef {float: left} +.mid {text-align: center} +.rig {float: right} + +span.pagenum {font-size: 8pt; left: 91%; right: 1%; position: absolute} +span.linenum {font-size: 8pt; right: 91%; left: 1%; position: absolute} + +.poem {margin-bottom: 1em; margin-left: 10%; margin-right: 10%; + text-align: left} +.poem .stanza {margin: 1em 0em} +.poem .stanza.i {margin: 1em 0em; font-style: italic;} +.poem p {padding-left: 3em; margin: 0px; text-indent: -3em} +.poem p.i2 {margin-left: 1em} +.poem p.i4 {margin-left: 2em} +.poem p.i6 {margin-left: 3em} +.poem p.i8 {margin-left: 4em} +.poem p.i10 {margin-left: 5em} + + + +--> +</style> + +</head> +<body> +<div>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 14683 ***</div> + +<h3>OSCAR WILDE</h3> +<br><br><br> + +<h1>POÈMES</h1> +<br> + +<h3><i>Traduction et Préface</i><br> +PAR<br> +ALBERT SAVINE</h3> +<br><br> + + +<h4>1907</h4> +<br><br><br> + + + + +<p class="mid"><b>LES POÈMES D'OSCAR WILDE</b></p> + +<p>Les <i>Poèmes</i> ont été publiés en 1881, puis réimprimés +en 1882 aux États-Unis.</p> + +<p>Né en 1856, Oscar Wilde venait alors d'achever +ses études à Oxford où il avait passé cinq années au +Magdalen collège, remportant, en 1878, le prix Newdegate +pour son poème <i>Ravenne</i>, écho des émotions +et des souvenirs qu'il avait rapportés, l'année précédente, +de son voyage en Italie et en Grèce avec le +professeur Mahaffy.</p> + +<p>Les <i>Poèmes</i> firent grand bruit dans les cercles +littéraires londoniens. Wilde fut très discuté.</p> + +<p>Pour les uns, son oeuvre n'était que la réunion +des informes essais d'un collégien sans originalité, +rejetant en hâte dans la circulation ce qu'il avait +pu s'assimiler plus ou moins étroitement des idées +et de la civilisation des Anciens.</p> + +<p>Pour d'autres, les <i>Poèmes</i> affectaient la plus +fausse, la plus artificielle recherche d'originalité.</p> + +<p>On y voyait, à les entendre, régner ce style +alambique, contourné, bizarre que fut jadis celui +de Lily et des Euphuistes, de Gongora et des Précieuses, +et tout cela réussissait mal à masquer le +vide d'une âme incapable de penser par elle-même.</p> + +<p>Pour un troisième groupe enfin, il fallait voir +dans les <i>Poèmes</i> comme «l'Evangile d'un nouveau +Credo». Wilde n'était-il pas l'apôtre et le pontife +de l'art pour l'art, l'homme qui faisait bon marché +du «puissant empire aux pieds d'argile», de la +«petite île désertée par toute chevalerie»? Chez +lui plus de patriotisme, plus de haine invétérée du +Papisme...</p> + +<blockquote><p>... «<i>Parmi ses collines</i> (de l'Angleterre), disait +un de ses sonnets, <i>s'est tue cette voix qui parlait +de liberté. Oh! quitte-la, mon âme, quitte-la! Tu +n'es point faite pour habiter cette vile demeure de +trafiquants où chaque jour</i></p> + +<p>«<i>On met en vente publique la sagesse et le respect, +où le peuple grossier pousse les cris enragés +de l'ignorance contre ce qui est le legs des +siècles.</i></p> + +<p>«<i>Cela trouble mon calme. Aussi mon désir est-il</i></p> + +<p><i>de m'isoler dans des rêves d'art et de suprême +culture, sans prendre parti ni pour Dieu ni pour +ses ennemis</i><a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a><a href="#footnote1"><sup>1</sup></a>.»</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote1" name="footnote1"></a><b>Note 1:</b><a href="#footnotetag1"> (retour) </a> <i>Théoretikos.</i></blockquote> + +<p>On ne pouvait lui refuser toute attache dans le +passé et ce culte des choses d'autrefois qui est une +partie du patrimoine intellectuel de l'artiste. S'il ne +voulait prendre parti ni pour Dieu ni pour ses ennemis, +son dédain de la bataille vile, des cris enragés +de l'ignorance, érigeait une sorte d'autel au +passé</p> + +<blockquote><p>«<i>Esprit de beauté, reste encore un peu, chantait-il +dans son Jardin D'Eros, ils ne sont pas tous +morts, tes adorateurs de jadis. Il en vit encore un +petit nombre de ceux à gui le rayonnement de ton +sourire est préférable à des milliers de victoires, +dussent les nobles victimes tombées à Waterloo, se +redresser furieuses contre eux. Reste encore, il en +survit quelques-uns</i></p> + +<p>«<i>Qui pour toi donneraient leur part d'humanité +et te consacreraient leur existence. Moi, du +moins, j'ai agi ainsi. J'ai fait de tes lèvres ma +nourriture de tous les jours et dans tes temples +j'ai trouvé un festin somptueux, tel que n'eût pu</i> +<i>me le donner ce siècle affamé, en dépit de ses doctrines +toutes neuves où tant de scepticisme s'offre +sous une forme si dogmatique</i>.</p> + +<p>«<i>Là ne coule aucun Céphise, aucun Hissus. +Là ne se retrouvent point les lois du blanc Colonos. +Jamais sur nos blêmes collines ne croit l'olivier, +jamais un pâtre simple ne fait gravir à son +taureau mugissant les hautes marches de marbre +et l'on ne voit point par la ville les rieuses jeunes +filles t'apporter la robe brodée de crocus</i>...»</p></blockquote> + +<p>Peut-être cet amour de l'antiquité, ce dédain du +mercantilisme moderne, on eût pu de l'autre côté +de la Manche les pardonner à Oscar Wilde s'il avait +accepté de suivre la foule dans quelques-unes de +ses ruées contre ce qu'elle haïssait. Mais là encore +l'abîme s'ouvrait entre Wilde et ses contemporains.</p> + +<p>Il a depuis exprimé ce regret que son père l'eût +empêché alors de se faire catholique, seul contrepoids +aux déviations qui allaient faire dérailler son âme +sur les chemins de la vie.</p> + +<p>La démonstration de cette tendance à une conversion +catholique n'est pas inscrite dans ses <i>Poèmes</i> +mais de leur lecture il résulte nettement que Wilde +avait rapporté d'Italie le respect et le regret des +âges passés de la Papauté. Il appartenait à cette +petite élite protestante d'artistes et de musiciens +à qui il parut, après 1870, qu'il y avait quelque chose +de rompu dans l'esthétique romaine et qu'avec son +Pontife-Roi Rome avait perdu un de ses plus beaux +fleurons.</p> + +<blockquote><p><i>Pour moi</i>, dit Wilde, <i>pèlerin des mers du Nord, +quelle joie de me mettre tout seul à la recherche +du temple merveilleux et du trône de celui qui +tient les clés redoutables</i>.</p> + +<p><i>Alors que tout brillants de pourpre et d'or, défilent +et prêtres et saints cardinaux et que porté +au-dessus de toutes les têtes arrive le doux pasteur +du troupeau</i>.</p> + +<p><i>Quelle joie de voir, avant que je meure, ce seul +roi qui soit oint par Dieu et d'entendre les trompettes +d'argent sonner triomphalement sur son passage</i>.</p> + +<p><i>Ou lorsqu'à l'autel du sanctuaire, il élève le +signe du mystérieux sacrifice et montre aux yeux +mortels un Dieu sous le voile du pain et du vin</i>.</p></blockquote> + +<p>Aussi chez le poète, quelle désillusion lorsqu'il +voit dans là cité «couronnée par Dieu, découronnée +par l'homme», flotter «l'odieux drapeau rouge, +bleu et vert».</p> + +<p>Ce n'est pas qu'il ait abjuré le culte de la liberté, +mais il n'a jamais aimé celle-ci pour elle-même. Il +n'est que «sur certains points» avec ces Christs +qui meurent sur les barricades. Il n'aime guère les +enfants de la Liberté «dont les yeux mornes ne +voient rien si ce n'est leur misère sans noblesse, +dont les esprits ne connaissent rien, n'ont souci de +rien connaîtra». En somme,</p> + + + +<blockquote><p><i>Malgré cette démangeaison moderne de liberté,<br> +je préfère le gouvernement d'un seul, auquel tous<br> +obéissent, à celui de ces démocrates braillards qui<br> +trahissent notre indépendance par les baisers<br> +qu'ils donnent à l'anarchie!</i></p></blockquote> + +<p>Ce qui lit vibrer son coeur, c'est que</p> + + + +<blockquote><p><i>...Le grondement de les démocraties.<br> +Les règnes de la Terreur, les grandes anarchies,<br> +reflètent pareilles à la mer mes passions les plus<br> +fougueuses et donnent à ma rage un frein. Liberté!<br> +pour cela uniquement tes cris discordants<br> +Enchantent mon âme jusqu'en ses profondeurs.<br> +Sans cela tous les rois pourraient, au moyen du<br> +knout ensanglanté et des traitreuses mitraillades,<br> +dépouiller les nations de leurs droits inviolables,</i></p> + +<p>«<i>Que je resterais sans m'émouvoir </i>...»</p></blockquote> + +<p>C'était un irréductible aristocrate, de cet «heureux +petit nombre» qui concentre autour de soi la +joie de vivre.</p> + +<p>Et voilà pourquoi le monde, se vengeant, lui fut +si cruel!</p> + +<p>Albert Savine.</p> +<br><br> + + + + +<h2>HÉLAS</h2> +<br><br> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Être entraîné à la dérive de toute passion jusqu'à </p> +<p>ce que mon âme devienne un luth aux cordes</p> +<p>tendues dont peuvent jouer tous les vents, c'est pour</p> +<p>cela que j'ai renoncé à mon antique sagesse, à l'austère</p> +<p>maîtrise de moi-même.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>A ce qu'il me semble, ma vie est un parchemin</p> +<p>sur lequel on aurait écrit deux fois, où en quelque</p> +<p>jour de vacances, une main enfantine aurait griffonné</p> +<p>de vaines chansons pour la flûte ou le virelai,</p> +<p>sans autre effet que de profaner tout le mystère.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Sûrement il fut un temps où j'aurais pu fouler</p> +<p>les hauteurs ensoleillées, où parmi les dissonances</p> +<p>de la vie, j'aurais pu faire vibrer une corde assez</p> +<p>sonore pour monter jusqu'à l'oreille de Dieu!</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Ce temps-là est-il mort? Hélas! faut-il que pour</p> +<p>avoir seulemeut effleuré d'une baguette légère le</p> +<p>miel de la romance, je perde tout le patrimoine dû</p> +<p>à une âme.</p> + </div> </div> +<br><br> + + + + +<h2>LE JARDIN D'ÉROS</h2> +<br><br> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Nous voici en plein printemps, au coeur de juin;</p> +<p>pas encore les travailleurs hâlés ne se hâtent sur les</p> +<p>prairies des hauteurs, où l'opulent automne, saison</p> +<p>usurière, ne vient que trop tôt offrir aux arbres l'or</p> +<p>qu'il a mis de côté, trésor qu'il verra disperser par</p> +<p>la folle prodigalité de la brise.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Il est bien tôt, vraiment! l'asphodèle, enfant</p> +<p>chérie du Printemps, s'attarde pour piquer la jalousie</p> +<p>de la rose; la campanule, elle aussi, tient</p> +<p>déployé son pavillon d'azur. Et, pareil à un fêtard</p> +<p>égaré, perdu, que ses frères ont laissé là , pour</p> +<p>s'enfuir des bosquets, d'où les a chassés la grive,</p> +<p>messagère de juin,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>seul, un pâle narcisse reste là , tout apeuré, tapi</p> +<p>dans un coin d'ombre, où des violettes, presque inquiètes</p> +<p>de leur propre beauté, se refusent à regarder</p> +<p>face à face l'or du soleil, par effroi d'une trop forte</p> +<p>splendeur. Ah! c'est bien là , ce me semble,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>—que viendraient se poser les pieds de Perséphoné,</p> +<p>quand elle est lasse des prairies sans fleurs</p> +<p>de Pluton,—là que danseraient les adolescents</p> +<p>arcadiens, là qu'un homme pourrait trouver le mystère</p> +<p>secret de l'éternelle volupté, ce secret que les</p> +<p>Grecs ont connu. Ah! vous et moi, nous pourrions</p> +<p>le découvrir ici, pour peu que l'Amour et le sommeil</p> +<p>y consentent.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Ce sont là les fleurs qu'Héraklèsen deuiisema sur</p> +<p>la tombe d'Hylas, l'ancolie, avec toutes ses blanches</p> +<p>colombes agitées d'un frisson, quand la brise les a</p> +<p>froissées d'un baiser trop rude, la mignonne chélidoine</p> +<p>qui, dans son jupon jaune, chante le crépuscule</p> +<p>du soir, et le lilas en robe de grande dame,—mais</p> +<p>laissons-les fleurir à l'écart, laissons</p> + </div><div class="stanza"> +<p>là -bas, les spirales de la rose trémière, aux rouges</p> +<p>dentelures, agiter sans bruit leurs clochettes, sans</p> +<p>quoi l'abeille, son petit carillonneur, irait chercher</p> +<p>plus loin quelque autre divertissement; l'anémone</p> +<p>qui pleure dès l'aube, comme une jolie fillette devant</p> +<p>son galant, et ne laisse, qu'à grand'peine les</p> +<p>papillons ouvrir toutes grandes, auprès d'elle,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>leurs ailes bigarrées, laissons-la languir dans la</p> +<p>pâle virginité, La neige hivernale lui plaira mieux</p> +<p>que des lèvres comme les tiennes, dont la brûlure</p> +<p>ne saurait que la flétrir. Va-t-en plutôt cueillir cette</p> +<p>fleur amoureuse qui s'épanouit solitaire, et que le</p> +<p>vent, entremetteur, poudre de baisers savoureux</p> +<p>qui ne sont pas de lui.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Les liserons aux fleurs en forme de trompette, et</p> +<p>qu'aiment tant les jeunes filles; la reine des prés,</p> +<p>à la teinte de crème, plus blanche que la gorge de</p> +<p>Junon, odorante autant que l'Arabie entière; l'hyacinthe,</p> +<p>que les pieds de Diane chasseresse hésiteraient</p> +<p>à fouler, même à la poursuite du plus beau des</p> +<p>daims tachetés, la marjolaine en bouton, dont un</p> +<p>seul baiser suffirait à embaumer les lèvres de la</p> +<p>déesse de Cythère, et rendre jaloux Adonis,—cela,</p> +<p>c'est pour ton front,—et pour te faire une</p> + </div><div class="stanza"> +<p>ceinture,—voici ce flexible rameau de clématite pourpre,</p> +<p>dont la couleur somptueuse efface de son éclat le</p> +<p>roi de Tyr,—et ces digitales aux corolles</p> +<p>retombantes,—mais pour cet unique narcisse, que</p> +<p>laissa tomber de sa robe la saison printanière, lorsqu'elle</p> +<p>entendit avec effarement, dans les bois où</p> +<p>elle régnait, résonner le chant ardent, orageux de</p> +<p>l'oiseau d'été.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Ah! qu'il te soit un souvenir subtil de ces jours</p> +<p>charmants de pluie et de soleil, alors qu'avril riait</p> +<p>a travers ses larmes, en voyant la précoce primevère</p> +<p>quitter d'un pied furtif les racines tortueuses des</p> +<p>chênes, et envahir la forêt, au point que malgré ses</p> +<p>feuilles jaunies et froissées, elle se couvrait d'un or</p> +<p>étincelant.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Non, lu peux le cueillir aussi. Il n'a pas même</p> +<p>la moitié de ton charme, ô toi l'idole de mon âme,</p> +<p>et quand tes pieds seront las, les anchuses tisseront</p> +<p>leurs tapis les plus brillants; pour toi, les chèvrefeuilles</p> +<p>oublieront leur orgueil et voileront leur lacis</p> +<p>confus, et tu marcheras sur les pensées bariolées.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Et je couperai un roseau dans le ruisseau de là -bas,</p> +<p>et je rendrai jaloux les dieux des bois; le vieux</p> +<p>Pan se demandera quel est ce jeune intrus qui</p> +<p>s'enhardit à chanter dans ces retraites plus creuses</p> +<p>où jamais homme ne devrait risquer un pied le</p> +<p>soir, par crainte de surprendre Artémis et sa troupe</p> +<p>aux corps de marbre.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Et je te coulerai pourquoi la jacinthe se revêt</p> +<p>d'une aussi morne parure de gémissements plaintifs;</p> +<p>pourquoi l'infortuné rossignol s'interdit de</p> +<p>lancer son chant eh plein jour, et préfère pleurer</p> +<p>seul, alors que dort la rapide hirondelle et que les</p> +<p>riches font la fête; et pourquoi le laurier tremble</p> +<p>en voyant des lueurs d'éclair à l'Orient.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Et je chanterai comment la triste Proserpine fut</p> +<p>mariée à un grave, à un sombre maître et seigneur.</p> +<p>Des prairies infernales semées de lotus j'évoquerai</p> +<p>Hélène aux seins d'argent, et aussi tu verras cette</p> +<p>beauté fatale, pour qui deux puissantes armées se</p> +<p>heurtèrent d'un choc terrible, dans l'abîme de la</p> +<p>guerre.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Puis je te chanterai ce conte grec où Cynthia</p> +<p>s'éprend du jeune Endymion, et s'enveloppant d'un</p> +<p>voile gris de brouillards, se bute vers les cimes du</p> +<p>Latmos, dès que le soleil quitte son lit de l'Océan,</p> +<p>pour s'élancer à la poursuite de ces pieds pâles et</p> +<p>légers qui se fondent sous son étreinte.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Et si ma flûte est capable de verser une douce</p> +<p>mélodie, nous pourrons voir face à face celle qui, en</p> +<p>des temps bien lointains, habita parmi les hommes,</p> +<p>près de la mer Égée, et dont la triste demeure au</p> +<p>portique ravagé, au mur dépouillé de sa frise, aux</p> +<p>colonnes croulées, domine les ruines de cette cité</p> +<p>charmante, ceinte de violettes.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Esprit de beauté, reste encore un peu: ils ne sont</p> +<p>pas tous morts, tes adorateurs de jadis; il en vit</p> +<p>encore un petit nombre, de ceux pour qui le rayonnement</p> +<p>de ton sourire est préférable à des milliers</p> +<p>de victoires, dussent les nobles victimes tombées à </p> +<p>Waterloo se redresser furieuses contre eux; reste</p> +<p>encore, il en survit quelques-uns,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>qui pour toi donneraient leur part d'humanité, et</p> +<p>te consacreraient leur existence. Moi, du moins, j'ai</p> +<p>agi ainsi. J'ai fait de tes lèvres ma nourriture de</p> +<p>tous les jours, et dans tes temples j'ai trouvé un</p> +<p>festin somptueux, tel que n'eût pu me le donner ce</p> +<p>siècle affamé, en dépit de ses doctrines toutes</p> +<p>neuves, où tant de scepticisme s'offre sous une</p> +<p>forme si dogmatique.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Là , ne coule aucun Cephise, aucun Ilissus; là ne</p> +<p>se retrouvent point les bois du blanc Colonos. Jamais</p> +<p>sur nos blêmes collines ne croit l'olivier, jamais</p> +<p>un pâtre simple ne fait gravir à son taureau</p> +<p>mugissant les hautes marches de marbre; on ne</p> +<p>voit point par la ville les rieuses jeunes filles t'apporter</p> +<p>la robe brodée de crocus.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Pourtant, reste encore. Car l'enfant qui t'aima le</p> +<p>mieux, dont le seul nom devrait être un souvenir</p> +<p>capable de te retenir <a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a><a href="#footnote2"><sup>2</sup></a>, dort dans un repos silencieux,</p> +<p>au pied des murs de Rome, et la mélodie</p> +<p>pleure d'avoir perdu sa lyre la plus douce; nul ne</p> +<p>saurait manier le luth d'Adonais, et le chant est</p> +<p>mort sur ses lèvres.</p> + </div> </div> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote2" name="footnote2"></a><b>Note 2:</b><a href="#footnotetag2"> (retour) </a> Il s'agit de John Keats (1795-1821) dont nous publierons +prochainement les <i>Poèmes</i>.</blockquote> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Non, à la mort de Keats, il restait encore aux</p> +<p>Muses une voix argentine pour chanter sa thrénodie,</p> +<p>mais hélas! nous la perdîmes trop tôt, en cette nuit</p> +<p>déchirée par la foudre, en cette mer rageuse, Panthéa</p> +<p>vint réclamer comme son bien celui qui l'avait</p> +<p>chantée, et fermer la bouche qui l'avait louée <a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a><a href="#footnote3"><sup>3</sup></a>;</p> +<p>depuis lors, nous allons dans la solitude, nous</p> +<p>n'avons</p> + </div><div class="stanza"> +<p>plus que ce coeur ardent, cette étoile matinale de</p> +<p>l'Angleterre ressuscitée, dont le clair regard, derrière</p> +<p>notre trône croulant, et les ruines de la guerre,</p> +<p>vit les grandes formes grecques de la jeune Démocratie</p> +<p>surgir dans leur puissance comme Hespérus,</p> +<p>et amener la grande République <a id="footnotetag4" name="footnotetag4"></a><a href="#footnote4"><sup>4</sup></a>. A lui du</p> +<p>moins tu as enseigné le chant.</p> + </div> </div> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote3" name="footnote3"></a><b>Note 3:</b><a href="#footnotetag3"> (retour) </a> Shelley.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote4" name="footnote4"></a><b>Note 4:</b><a href="#footnotetag4"> (retour) </a> Swinburne qui, à côté des <i>Poèmes et Ballades</i>, est +l'auteur d'une tragédie, <i>Atalante à Calydon</i>, dont nous +avons en préparation une traduction.</blockquote> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Et il t'a accompagné en Thessalie, et il a vu la</p> +<p>blanche Atalante, aux pieds légers, à la virginité</p> +<p>impassible et sauvage, chasser le sanglier armé de</p> +<p>défenses. Son luth, aussi doux que le miel, a ouvert</p> +<p>la caverne dans la colline creuse, et Vénus rit de</p> +<p>savoir qu'un genou fléchira encore devant elle.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Et il a baisé les lèvres de Proserpine et chanté</p> +<p>le <i>requiem</i> du Galiléen. Ce front meurtri, taché</p> +<p>de sang et de vin, il l'a découronné. Les Dieux de</p> +<p>jadis ont trouvé en lui leur dernier, leur plus ardent</p> +<p>adorateur, et le signe nouveau s'efface et pâlit devant</p> +<p>son vainqueur.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Esprit de Beauté, reste encore avec nous. Elle</p> +<p>n'est point encore éteinte, la torche de la poésie.</p> +<p>L'étoile qui surgit par-dessus les hauteurs de</p> +<p>l'Orient défend invinciblement ses armoiries argentées,</p> +<p>contre les ténèbres qui s'épaississent, contre</p> +<p>la fureur des ennemis. Oh! reste encore avec nous,</p> +<p>car, au cours de la nuit longue et monotone,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Morris<a id="footnotetag5" name="footnotetag5"></a><a href="#footnote5"><sup>5</sup></a>, le doux et simple enfant de Chaucer,</p> +<p>l'aimable héritier des pipeaux mélodieux de Spencer,</p> +<p>a souvent charmé par ses tendres airs champêtres</p> +<p>l'âme humaine en ses besoins et ses détresses,</p> +<p>et des champs de glace, lointains et dénudés, a</p> +<p>rapporté assez de belles fleurs pour faire ensemble</p> +<p>un paradis terrestre.</p> + </div> </div> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote5" name="footnote5"></a><b>Note 5:</b><a href="#footnotetag5"> (retour) </a> William Morris, poète et ouvrier d'art, auteur du +poème <i>L'Histoire de Sigurd le Volsung</i> et <i>La chute des +Niebelungen</i>, 1877.</blockquote> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Nous les connaissons tous, Gudrun, la fiancée</p> +<p>des hommes forts, et Aslaug, et Olfason, nous les</p> +<p>connaissons tous, et comment combattait le géant</p> +<p>Grettir, et comment mourut Sigurd, et quel enchantement</p> +<p>tenait le roi captif, quand Brynhild</p> +<p>luttait avec les puissances qui déclarent la guerre à </p> +<p>toute passion. Ah! que de fois, pendant les heures</p> +<p>d'été,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>les longues heures monotones, alors que le midi,</p> +<p>s'amourachant d'une rose de Damas, oublie de reprendre</p> +<p>sa marche vers l'Ouest, si bien que la lune,</p> +<p>pâle usurpatrice, élargissant sa tache, change son</p> +<p>mince croissant en un disque d'argent, et réprimande</p> +<p>son char paresseux,—que de fois, dans</p> +<p>l'herbe fraîche et drue,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>bien loin du jeu de cricket et des bruyants canotiers,</p> +<p>à Bagley, où les campanules devancent un</p> +<p>peu l'époque de l'accouplement pour les merles et</p> +<p>s'attardent à attendre l'hirondelle, où le bourdonnement</p> +<p>d'innombrables abeilles vibre dans la</p> +<p>feuillée, je suis resté à m'abandonner aux contes</p> +<p>rêveurs que tisse sa fantaisie.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Et à travers leurs infortunes imaginaires, et</p> +<p>leurs douleurs fictives, j'ai pleuré sur moi-même,</p> +<p>puis retrouvé la bonne humeur dans une simple</p> +<p>gaîté, en voyageant sur cette mer aux mille teintes.</p> +<p>Je sentais en moi la force et la splendeur de la</p> +<p>tempête, sans avoir à en subir les désastres, car le</p> +<p>chanteur est divin.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Le petit rire que fait entendre l'eau en tombant,</p> +<p>n'est point aussi musical, et l'or liquide qui s'accumule</p> +<p>en piles serrées dans la mignonne cité de cire</p> +<p>n'a pas tant de douceur. Les vieux roseaux à demi</p> +<p>desséchés qui se balançaient en Arcadie, dès que</p> +<p>ses lèvres les touchent, exhalent une harmonie toute</p> +<p>nouvelle.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Esprit de beauté, attarde-toi encore un peu, bien</p> +<p>que les marchands trompeurs du commerce profanent</p> +<p>de leurs routes de fer notre île charmante, et</p> +<p>qu'ils rompent les membres de l'Art sur des</p> +<p>roues tournoyantes, hélas! bien que les usines</p> +<p>bondées propagent l'ignorance, ver rongeur qui tue</p> +<p>l'âme, oh! reste encore.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Car il est au moins un homme,—il tire son</p> +<p>nom de Dante et du séraphin Gabriel, et son double</p> +<p>laurier brûle d'une flamme impérissable pour</p> +<p>éclairer ton autel. Celui-là t'aime bien, qui vit le</p> +<p>vieux Merlin se prendre au piège de Viviane, et les</p> +<p>anges aux pieds blancs descendre les marches</p> +<p>d'or<a id="footnotetag6" name="footnotetag6"></a><a href="#footnote6"><sup>6</sup></a>.</p> + </div> </div> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote6" name="footnote6"></a><b>Note 6:</b><a href="#footnotetag6"> (retour) </a> Gabriel Dante Rosetti.</blockquote> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Il t'aime si bien que l'univers doit se couvrir de</p> +<p>vêtements aux couleurs somptueuses, et le Chagrin</p> +<p>prendre un diadème de pourpre, ou, sans cela, il</p> +<p>cesserait d'être le Chagrin; et le Désespoir devrait</p> +<p>dorer ses cornes, et la Douleur, pareille à Adon, serait</p> +<p>belle même dans son excès. Tel est l'empire</p> + </div><div class="stanza"> +<p>qu'exercent les Peintres, tel est l'héritage que</p> +<p>possède notre solennel Esprit, car avec toute sa</p> +<p>pitié, son amour, sa lassitude, il est un miroir plus</p> +<p>fidèle de son siècle que ne le sont les Peintres dont</p> +<p>le talent ne peut prétendre à un but plus haut que</p> +<p>la copie des banalités, incapable qu'il est de représenter</p> +<p>l'âme avec ses terribles problèmes.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Mais ils sont en petit nombre, et tout romanesque</p> +<p>s'est dissipé. Les hommes peuvent faire des</p> +<p>prophéties au sujet du soleil, des leçons sur les taches,</p> +<p>enseigner comment les atomes sans âme parcourent</p> +<p>isolément un vide infini, comme de chaque arbre</p> +<p>a fui la nymphe éplorée, pourquoi nulle naïade ne</p> +<p>montre plus sa tête parmi les roseaux d'Angleterre.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>A mon gré, ces modernes Actéons se vantent</p> +<p>trop tôt d'avoir surpris les secrets de la Beauté:</p> +<p>faut-il, parce que nous avons analysé l'arc-en-ciel</p> +<p>et dépouillé la lune de son mystère le plus ancien,</p> +<p>le plus chaste, que moi, le dernier Endymion, je</p> +<p>perde tout espoir, parce que des yeux impertinents</p> +<p>ont lorgné ma maîtresse à travers un télescope?</p> + </div><div class="stanza"> +<p>A quoi nous sert-il que ce siècle scientifique ait</p> +<p>fait irruption par nos portes avec tout son cortège</p> +<p>de miracles modernes? Peut-il apaiser un amant au</p> +<p>coeur brisé? Peut-il, en toute sa durée, faire quoi</p> +<p>que ce soit pour rendre une existence plus belle,</p> +<p>la faire plus divine un seul jour? Mais maintenant</p> +<p>le siècle d'argile</p> + </div><div class="stanza"> +<p>reparaît, ramené par un cycle horrible: la Terre</p> +<p>a engendré une nouvelle et bruyante progéniture</p> +<p>de Titans ignorants, que leur origine impure lance</p> +<p>encore une fois contre l'auguste hiérarchie qui siégeait</p> +<p>sur l'Olympe. Ils ont fait appel à la Poussière,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>et c'est de cet arbitre infécond qu'ils doivent attendre</p> +<p>la sentence. Qu'ils tâchent, s'ils en sont capables,</p> +<p>de faire sortir de la lutte naturelle et du hasard</p> +<p>sans raison la nouvelle règle de l'idéal pour</p> +<p>l'homme! Il me semble que ce n'était point là mon</p> +<p>héritage, car j'avais été nourri d'une façon tout</p> +<p>opposée. Mon âme va des hauteurs suprêmes de</p> +<p>la vie vers un but plus élevé.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Vois, pendant que nous parlions, la Terre a détourné</p> +<p>du Dieu sa face, et la barque d'Hécate a surgi</p> +<p>avec sa charge argentée, jusqu'à ce qu'enfin le jour</p> +<p>jaloux en éteignît toutes les torches. Je n'ai point</p> +<p>remarqué la fuite des heures; pour les jeunes Endymions,</p> +<p>les doigts paralysés du Temps égrènent en</p> +<p>vain son rosaire de soleils.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Regardez comme l'iris jaune penche languissamment</p> +<p>sa gorge en arrière, pour appeler le baiser de</p> +<p>son page perfide, la libellule, alors que celle-ci,</p> +<p>pareille à une veine bleue sur le poignet blanc d'une</p> +<p>jeune fille, dort sur la primevère neigeuse qui est née</p> +<p>cette nuit et qui commence à s'enflammer du rouge</p> +<p>ardent de la honte, et va mourir en pleine lumière.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Allons-nous-en. Déjà se profilent sur le pâle bouclier</p> +<p>du ciel décoloré les brillantes fleurs de l'amandier.</p> +<p>Le râle des prés, tapi dans l'herbe encore respectée</p> +<p>de la faux, répond à l'appel de sa compagne;</p> +<p>les courlis réveillés en sursaut franchissent d'un vol</p> +<p>irrégulier le ruisseau couvert de brouillards, et</p> +<p>dans son lit de roseaux, l'alouette, joyeuse de voir</p> +<p>poindre le jour,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>éparpille dans l'herbe les perles de la rosée, et</p> +<p>toute tremblante d'extase, va saluer le Soleil, qui</p> +<p>bientôt, sous sa complète armure d'or, va sortir de</p> +<p>cette tente couleur orangée, que voici dressée là -bas</p> +<p>vers l'Orient en feu. Vois, la frange rouge apparaît</p> +<p>sur les hauteurs attentives. Voici le Dieu, et</p> +<p>dans son amour pour lui,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>la bruyante alouette est déjà hors de vue et</p> +<p>remplit de ses chants cette vallée de silence. Ah!</p> +<p>il y a dans le vol de cet oiseau plus d'une chose</p> +<p>qu'on ne saurait apprendre dans une cornue. Mais</p> +<p>l'air fraîchit. Partons, car bientôt les bûcherons seront</p> +<p>ici. Quelle nuit de juin nous avons vécue!</p> + </div> </div> +<br><br> + + + + + +<h2>LA NOUVELLE HÉLÈNE</h2> +<br><br> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Où donc étais-tu, pendant qu'autour des murs</p> +<p>de Troie, les fils des Dieux se battaient en cette</p> +<p>grande emprise? Pourquoi reviens-tu fouler notre</p> +<p>terre à nous? As-tu oublié cet adolescent passionné,</p> +<p>et sa galère aux voiles de pourpre, et son équipage</p> +<p>tyrien, et les yeux moqueurs de la perfide</p> +<p>Aphrodite? Car c'est assurément toi qui, pareille à </p> +<p>une étoile suspendue dans le silence argenté de la</p> +<p>nuit, entraînas la chevalerie et l'énergie du monde</p> +<p>antique au milieu des clameurs et des torrents de</p> +<p>sang de la guerre.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Ou bien régnais-tu sur la lune chargée de feu?</p> +<p>Ton temple a-t-il été bâti dans l'amoureuse Sidon,</p> +<p>au-dessus de la lumière et du rire de la mer? Est-ce</p> +<p>là que, voilée par le treillis fait d'écarlate aux</p> +<p>mailles d'or, quelque jeune fille aux membres</p> +<p>bruns brodait une tapisserie pendant toute la durée</p> +<p>des heures vides et lourdes du plein jour, jusqu'à </p> +<p>ce qu'enfin sa joue s'allumât des flammes de la</p> +<p>passion, et qu'elle se levât pour recevoir, sur ses</p> +<p>lèvres salées par l'embrun, le baiser d'un joyeux</p> +<p>matelot cyprien, revenu sain et sauf de Calpé et</p> +<p>des falaises d'Héraklès?</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Non, tu es bien Hélène elle-même et non point</p> +<p>une autre; c'est pour toi que mourut le jeune Sarpédon,</p> +<p>et que l'âge viril de Memnon fut fauché</p> +<p>prématurément. C'est pour toi qu'Hector au cimier</p> +<p>d'or tenta de vaincre le fils de Thétis dans cette</p> +<p>course fatale, dans la dernière année de la captivité.</p> +<p>Oui, aujourd'hui encore l'éclat de ta renommée</p> +<p>flamboie dans ces plaines d'asphodèles flétries, où</p> +<p>les grands princes, si bien connus d'Ilion, entrechoquent</p> +<p>des fantômes de boucliers, en t'appelant</p> +<p>par ton nom.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Où donc étais-tu? Dans cette terre enchantée dont</p> +<p>Calypso la délaissée connaissait les vallons endormis,</p> +<p>où jamais faucheur ne se lève pour saluer le</p> +<p>jour, mais où l'herbe intacte s'emmêlait confusément,</p> +<p>où le berger mélancolique voyait ses hauts</p> +<p>épis rester debout jusqu'au temps où le rouge de</p> +<p>l'été faisait place aux teintes grises de la sécheresse?</p> +<p>Étais-tu étendue là -bas, près de quelque source</p> +<p>léthéenne, tout entière à tes souvenirs d'autrefois,</p> +<p>au craquement des lances qui se brisent, à l'éclair</p> +<p>soudain d'un heaume fracassé, au cri de guerre des</p> +<p>Grecs?</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Non, tu avais pour retraite cette colline creuse</p> +<p>que tu habitais avec celle dont on a perdu tout souvenir,</p> +<p>cette reine découronnée que les hommes appellent</p> +<p>l'Erycine, cachée si loin que tu ne pouvais</p> +<p>jamais voir la face de celle dont aujourd'hui, à </p> +<p>Rome, les nations révèrent en silence les autels</p> +<p>décrépits, de celle à qui l'amour n'apporta nulle</p> +<p>joie, nulle volupté, de celle qui ne connut de</p> +<p>l'amour que l'intolérable souffrance, pour qui ce</p> +<p>fut seulement une épée qui lui fendit le coeur, et</p> +<p>qui n'en eut que la douleur de l'enfantement.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Les feuilles de lotus qui guérissent de la mort,</p> +<p>tu les tiens à la main. Oh, sois bonne pour moi,</p> +<p>pendant que je me sais encore à l'été de ma vie, car</p> +<p>c'est à peine si mes lèvres tremblantes laissent</p> +<p>passer un souffle capable de faire retentir de ton</p> +<p>éloge la trompette d'argent, tant je suis courbé devant</p> +<p>ton mystère, tant je suis ployé, brisé sur la</p> +<p>terrible roue de l'amour, et je n'ai plus d'espoir,</p> +<p>plus le coeur de chanter. Pourtant je ne me soucie</p> +<p>point quel désastre le temps peut amener, si tu me</p> +<p>permets de m'agenouiller dans ton temple.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Hélas! tu refuses de t'arrêter ici, mais comme</p> +<p>cet oiseau serviteur du soleil, et qui fuit devant le</p> +<p>vent du nord, de même tu vas fuir loin de notre</p> +<p>terre maudite et morne pour regagner la tour où</p> +<p>jadis tu te plaisais tant, et retrouver les lèvres</p> +<p>rouges du jeune Euphorion. Et pour moi, je ne</p> +<p>verrai plus jamais ta face; il me faudra rester en ce</p> +<p>jardin plein de poisons, poser sur mon front la couronne</p> +<p>d'épines de la douleur, jusqu'à ce que ma vie</p> +<p>sans amour se soit écoulée tout entière.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>O Hélène, Hélène, Hélène! Encore un peu, encore</p> +<p>un peu de temps! Reste ici jusqu'à ce que le</p> +<p>jour vienne, et que les ombres s'enfuient, car dans</p> +<p>la lumière ensoleillée de ton rassurant sourire, je</p> +<p>n'ai nulle pensée, nulle crainte au sujet du ciel ou</p> +<p>de l'enfer, puisque je ne connais d'autre divinité</p> +<p>que toi, que celui aux pieds duquel les planètes fatiguées</p> +<p>se meuvent, entraînées dans des filets d'or,</p> +<p>que l'esprit incarné de l'amour spirituel, qui a</p> +<p>fixé son séjour de volupté dans ton corps.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Ta naissance ne fut point celle des femmes ordinaires,</p> +<p>mais ceinte de la splendeur argentée de</p> +<p>l'écume, tu surgis des abîmes des mers azurées, et</p> +<p>à ta venue, quelque étoile immortelle, à la chevelure</p> +<p>de flamme, rayonna dans les cieux d'Orient,</p> +<p>et réveilla les pâtres de l'île qui fut ta patrie. Tu</p> +<p>ne mourras point. Pas de venimeux aspic d'Égypte</p> +<p>pour ramper à tes pieds et infecter la pureté de</p> +<p>l'air; ta chevelure ne sera, point salie des mornes</p> +<p>fleurs du pavot, ces hérauts qui, vêtus d'écarlate,</p> +<p>annoncent l'éternel sommeil.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Lis d'amour, pur, inviolé, tour d'ivoire, rose rouge</p> +<p>de feu, tu es venue ici-bas illuminer nos ténèbres.</p> +<p>Car pour nous, qu'enserrent de près les vastes</p> +<p>filets du destin, nous qui sommes las d'attendre</p> +<p>que vienne le désiré des nations, nous errions au</p> +<p>hasard dans l'obscure demeure, nous cherchions à </p> +<p>tâtons quelque calmant endormeur pour les existences</p> +<p>manquées, pour les misères qui s'éternisent</p> +<p>jusqu'au jour où reparut devant nous, sur ton autel</p> +<p>relevé, la blanche splendeur de ta beauté.</p> + </div> </div> +<br><br> + + + +<h2>CHARMIDÈS</h2> +<br><br> + +<h3>I</h3> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>C'était un adolescent grec, et il revenait à la</p> +<p>maison, avec des figues pulpeuses et du vin de</p> +<p>Sicile. Il se tenait à la proue de la galère, et laissait</p> +<p>inconsciemment l'embrun souffler à travers ses</p> +<p>grosses boucles brunes, et avec un dédain d'enfant</p> +<p>pour la vague et le vent, de son siège tout dégouttant</p> +<p>d'eau, il guettait à travers la nuit humide et</p> +<p>orageuse.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Enfin, à la lueur de l'aube, il vit une lance polie</p> +<p>se dessiner comme un mince filet d'or sur le ciel,</p> +<p>et il hissa la voile, il tendit les cordages criards,</p> +<p>commanda au pilote de naviguer vivement contre</p> +<p>la forte brise du nord, et pendant tout le jour il</p> +<p>se tint à son poste, dirigeant du rythme de ses</p> +<p>chants les mouvements des rameurs.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Et quand du rouge apparut sur les vagues contours</p> +<p>des collines corinthiennes, il mit à l'ancre</p> +<p>dans une petite baie à fond de sable, posa sur sa</p> +<p>tête une couronne d'olivier fraîchement coupé, puis</p> +<p>il tira du réduit sa tunique de lin et ses sandales</p> +<p>aux semelles d'airain,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>et une riche robe teinte du suc des poissons; il</p> +<p>l'avait achetée à quelque marchand au teint de suie,</p> +<p>sur le quai ensoleillé de Syracuse, et elle était</p> +<p>ornée de broderies tyriennes. Puis, il se fraya passage</p> +<p>parmi les marchands curieux, à travers les</p> +<p>bois au doux feuillage argenté, et quand le jour</p> +<p>fatigué</p> + </div><div class="stanza"> +<p>eut achevé son tissu compliqué de nuages cramoisis,</p> +<p>il monta la colline escarpée, et d'un pas</p> +<p>alerte et silencieux, il se glissa vers le temple, inaperçu</p> +<p>de la foule des prêtres affairés, et à l'abri</p> +<p>d'une sombre cachette, il contempla ces jeunes</p> +<p>bergers, ses turbulents camarades de jeux, qui apportaient</p> +<p>les prémices de leurs petits troupeaux, il</p> +<p>vit le timide berger jeter</p> + </div><div class="stanza"> +<p>sur la flamme le sel crépitant, ou suspendre au</p> +<p>mur du temple sa houlette sculptée, en l'honneur</p> +<p>de celle qui éloigne de la ferme et de l'étable le</p> +<p>loup perfide, aux dents aiguisées par la faim. Puis,</p> +<p>les jeunes filles aux voix claires se mirent à chanter</p> +<p>et chacun apporta à l'autel quelque pieuse offrande,</p> +<p>une coupe en bois de hêtre, pleine d'un lait écumant,</p> +<p>une belle étoffe où étaient ingénieusement</p> +<p>représentés des chiens en chasse, un rayon de miel</p> +<p>tout débordant d'or encore liquide que l'abeille</p> +<p>avait à peine fini de travailler, ou une outre noire,</p> +<p>pleine d'huile, préparée pour les lutteurs, la dépouille</p> +<p>hérissée, ornée de ses défenses, d'un énorme</p> +<p>sanglier,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>dérobée à Artémis, cette vierge jalouse, pour</p> +<p>plaire à Athéné, et la peau tachetée d'un grand</p> +<p>daim, que la flèche était allée atteindre au milieu</p> +<p>d'un bosquet de la montagne. Et alors le héraut</p> +<p>fit un appel, et des colonnes du portique s'avancèrent</p> +<p>un à un les Grecs joyeux, enchantés d'avoir</p> +<p>fait leurs modestes offrandes.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Et le vieux prêtre éteignit la flamme languissante,</p> +<p>à l'exception de la lampe unique, rubis tremblotant,</p> +<p>qui brillait perpétuellement dans la cella. Les sons</p> +<p>perçants des lyres s'amoindrirent sous le vent, à </p> +<p>mesure que les campagnards s'éloignaient en</p> +<p>dansant. Et d'un bras vigoureux, le gardien ferma</p> +<p>les portes de bronze poli.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Charmidès resta longtemps immobile, osant à </p> +<p>peine respirer, écartant le bruit cadencé que faisaient</p> +<p>en tombant les gouttes de vin elles pétales de roses</p> +<p>qui se détachaient des guirlandes, pendant que la</p> +<p>brise nocturne errait par le sanctuaire. On eût dit</p> +<p>qu'il était évanoui dans une sorte d'extase, lorsqu'enfin</p> +<p>la pleine lune apparut tout entière par</p> +<p>l'ouverture du toit,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Et inonda de ses flots de lumière le pavé de</p> +<p>marbre. Alors l'aventureux adolescent s'élança de</p> +<p>sa cachette, et ouvrant toute grande la porte de</p> +<p>cèdre sculpté, il se vit devant une terrible image, au</p> +<p>vêtement couleur de safran, en complète armure de</p> +<p>bataille. Le griffon efflanqué brillait au sommet</p> +<p>du vaste casque et la longue lance qui sème le naufrage</p> +<p>et la ruine</p> + </div><div class="stanza"> +<p>semblait une verge rougie au feu. La tête de Gorgone,</p> +<p>faite de pierre et d'acier, ouvrait largement</p> +<p>ses yeux morts, entrelaçait sur le bouclier ses</p> +<p>horribles serpents, et restait bouche béante, les</p> +<p>lèvres exsangues, glacées dans une impuissante fureur,</p> +<p>pendant que, tout effarée, la chouette aux</p> +<p>yeux éblouis, qui se trouvait aux pieds de la statue,</p> +<p>poussait son ululement aigu.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Le pêcheur solitaire qui ranimait son fanal, bien</p> +<p>loin en mer, au large de Sunium, ou qui jetait le</p> +<p>filet à prendre les thons, entendit le pas d'airain</p> +<p>de chevaux qui frappait les vagues, et vit un terrible</p> +<p>éclair déchirer les plis multiples des rideaux de la</p> +<p>nuit, et il s'agenouilla sur la poupe étroite, et dans</p> +<p>sa peur sacrée, il fit une prière.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Et les amants coupables, au milieu même de leur</p> +<p>étreinte, oublièrent un instant leurs furtives caresses,</p> +<p>s'imaginant avoir entendu le cri plein de</p> +<p>menace et de colère de Diane; et les rudes veilleurs,</p> +<p>sur leurs sièges élevés, se hâtèrent vers leurs boucliers,</p> +<p>ou tendirent leurs cous hérissés d'une</p> +<p>barbe noire par-dessus l'ombre des créneaux.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Car tout autour du temple roulait un cliquetis</p> +<p>d'armes, et les douze Dieux sursautèrent d'effroi</p> +<p>dans leur marbre. L'air retentit d'appels discordants.</p> +<p>Enfin le vaste Poséidon brandit sa lance et les chevaux</p> +<p>qui bondissent sur la frise se mirent à hennir,</p> +<p>et du cortège équestre arriva un bruit sourd de pas</p> +<p>qui se hâtent.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Prêt à la mort, il resta immobile, les lèvres entr'ouvertes,</p> +<p>tout heureux qu'à un tel prix il pût</p> +<p>voir ce calme et vaste front, cette redoutable virginité,</p> +<p>la merveille de cette chasteté impitoyable. Ah!</p> +<p>certes il était heureux, car jamais, depuis le jeune</p> +<p>prince-berger de Troie, créature humaine n'avait</p> +<p>eu sous les yeux un spectacle aussi étonnant.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Il restait immobile, prêt à mourir, mais soudain</p> +<p>l'air devint silencieux, les chevaux cessèrent de</p> +<p>hennir; il repoussa en arrière son épaisse chevelure;</p> +<p>il rejeta les vêtements qui couvraient ses</p> +<p>membres, car quel est celui qu'un tel amour ne forcerait</p> +<p>pas à tout oser; et il lui boucha la gorge,</p> +<p>et de ses mains sacrilèges</p> + </div><div class="stanza"> +<p>il défit la cuirasse, et la robe de couleur safran,</p> +<p>et mit à nu les seins polis, et enfin le péplos glissa</p> +<p>de la taille et laissa voir le secret mystère, celui</p> +<p>qu'à nul amant Athéné ne montrera, les grands</p> +<p>flancs froids, le croissant des cuisses, les onduleuses</p> +<p>collines de neige.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Ceux-là qui n'ont jamais commis un pêché</p> +<p>d'amoureux, qu'ils ne lisent point mon poème, car</p> +<p>leur oreille n'y percevrait qu'un bruit grêle et sans</p> +<p>harmonie, et n'y trouverait aucun charme. Mais</p> +<p>vous, dont les joues fanées gardent encore la trace</p> +<p>d'un sourire, vous qui avez appris ce que c'est</p> +<p>qu'Eros, vous autres, écoutez-moi encore un</p> +<p>peu.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Il resta encore un court instant à contempler de</p> +<p>ses yeux avides la statue polie, jusqu'à ce qu'à </p> +<p>force de regarder de telles splendeurs, sa vision</p> +<p>devînt confuse, et alors ses lèvres affamées de volupté</p> +<p>se rassasièrent sur les lèvres de la statue, et</p> +<p>il jeta ses bras autour du cou rond comme une tour,</p> +<p>et ne se soucia plus de mettre un frein à la volonté</p> +<p>de sa passion.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Jamais, me semble-t-il, amant n'eut un rendez-vous</p> +<p>pareil, car pendant toute la nuit, il murmura</p> +<p>des mots aussi doux que le miel, et il vit les</p> +<p>membres au dessin si pur que nul n'avait touchés,</p> +<p>et sans que rien l'en empêchât, il baisa le corps</p> +<p>pâle, aux reflets d'argent, et il promena ses mains</p> +<p>sur les seins polis, et appuya son front brûlant sur</p> +<p>la froide, la glaciale poitrine.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Il lui semblait que des javelines numides traversaient</p> +<p>coup coup sur son cerveau affolé, saisi de vertige.</p> +<p>Ses nerfs frémissaient comme vibrent les cordes</p> +<p>des violons, d'une pulsation exquise, et sa souffrance</p> +<p>était une angoisse si douce, qu'il ne put détacher ses</p> +<p>lèvres des siennes, qu'à l'heure où passa au-dessus</p> +<p>de sa tête l'avertissement de l'alouette.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Qui n'a jamais vu l'aube jeter un regard furtif</p> +<p>dans une chambre assombrie, qui n'a point tiré le</p> +<p>rideau, pour se lever, les yeux mornes et las, d'auprès</p> +<p>d'un corps aimé, adoré, tenez pour certain que</p> +<p>jamais il ne comprendra ce que je tente de chanter,</p> +<p>combien dura son baiser suprême, combien il se</p> +<p>plut à prolonger ses caresses.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>La lune se bordait d'un contour de cristal, signe</p> +<p>que les gens de mer tiennent pour un présage de</p> +<p>la colère céleste. Les étoiles pâlies s'effaçaient, et à </p> +<p>l'horizon déjà éclairé, tremblotaient d'un léger frémissement</p> +<p>les ailes de l'aurore prête à fuir, avant</p> +<p>que de la cella sombre et silencieuse cet amoureux</p> +<p>fût sorti.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Il descendit la roche escarpée d'un pied hâtif; il</p> +<p>descendit rapidement la pente, le brave jeune</p> +<p>homme. Il atteignit la grotte de Pan, et entendit,</p> +<p>en passant, las ronflements de l'être aux pieds de</p> +<p>chèvre. Il franchit d'un bond un tertre de gazon, et</p> +<p>pareil à un jeune paon, il courut vers un bois d'olivier,</p> +<p>qui se trouvait dans une vallée ombreuse, non</p> +<p>loin de la cité aux beaux édifices.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Et il chercha un petit ruisseau bien connu de</p> +<p>lui, car plus d'une fois, tout enfant, il y avait pourchassé</p> +<p>le grèbe vert à aigrette, ou il y avait attiré</p> +<p>dans les mailles d'un filet la truite argentée. Il</p> +<p>s'étendit de tout son long parmi les roseaux surpris,</p> +<p>tout haletant, le coeur battant d'un effroi</p> +<p>mêlé de plaisir, et il attendit le jour,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Il resta couché sur la rive verte, laissant sa main</p> +<p>distraite plonger dans les remous de l'eau froide et</p> +<p>sombre, et bientôt l'haleine du matin vint éventer</p> +<p>ses joues brûlantes et rougies, ou jouer étourdiment</p> +<p>avec les boucles qui s'emmêlaient sur son</p> +<p>front, pendant qu'il regardait dans l'eau avec un</p> +<p>étrange, un mystérieux sourire.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Et de bonne heure le berger au manteau de laine</p> +<p>grossière ouvrit avec le crochet de son bâton les</p> +<p>barrières de branches entrelacées, et montant du</p> +<p>tas d'ajoncs, une mince guirlande de fumée bleue se</p> +<p>déroula dans les airs au-dessus des blés mûrissants.</p> +<p>Et sur la colline, le chien jaune de la maison aboya,</p> +<p>pendant que le lourd bétail se dispersait parmi la</p> +<p>fougère frisée et bruissante.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Et quand le faucheur au pied léger se rendit aux</p> +<p>champs par les prairies que voilaient comme une</p> +<p>dentelle les fils de la rosée, quand les brebis bêlèrent</p> +<p>sous le brouillard de la lande, quand le râle des</p> +<p>prés se réveilla et s'envola de son nid, des bûcherons</p> +<p>aperçurent le jeune homme allongé près</p> +<p>du ruisseau, et se demandèrent avec grande surprise</p> +<p>comment un adolescent pouvait être aussi</p> +<p>beau.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Et ils jugèrent qu'il n'était point de la race des</p> +<p>mortels, et l'un d'entre eux dit: «C'est le jeune</p> +<p>Hylas, ce vagabond infidèle qui, oubliant Héraklès,</p> +<p>aura voulu coucher avec une Naïade»; mais</p> +<p>d'autres dirent: «Non, c'est Narcisse, épris de</p> +<p>lui-même. Ce sont bien là ces lèvres caressantes,</p> +<p>purpurines, que nulle femme ne peut tenter.»</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Et quand ils furent plus près, un troisième</p> +<p>s'écria: «C'est le jeune Dionysos, qui aura caché</p> +<p>au bord du ruisseau sa lance et sa peau de faon,</p> +<p>las de chasser avec la Bassaride, et nous agirions</p> +<p>sagement en prenant la fuite: ils ne vivent pas</p> +<p>longtemps, ceux qui viennent épier les dieux immortels.»</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Ainsi donc, ils s'en allèrent, se gardant bien de</p> +<p>tourner la tête, et ils contèrent au timide berger</p> +<p>comment ils avaient aperçu je ne sais quel dieu de</p> +<p>la forêt couché parmi les roseaux, et nul n'osa</p> +<p>traverser l'étendue de la prairie, et en ce jour-là , on</p> +<p>s'abstint d'abattre un seul olivier, ou de couper des</p> +<p>roseaux, et la belle campagne resta déserte,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>excepté lorsque le serviteur du bouvier, avec son</p> +<p>seau bien équilibré sur son dos, vint par bonds</p> +<p>légers, et se montra sur l'autre bord; il s'arrêta</p> +<p>pour jeter un appel, pensant avoir trouvé un nouveau</p> +<p>camarade. Mais ne recevant point de réponse,</p> +<p>quelque peu effrayé, le simple enfant reprit sa</p> +<p>route. Ou bien, descendant du bosquet tranquille</p> +<p>et silencieux,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>une fillette rieuse s'échappa de la ferme, ne</p> +<p>songeant nullement aux mystérieux secrets</p> +<p>d'amour, et quand elle aperçut le bras d'une éclatante</p> +<p>blancheur, et toute sa virilité, alors d'un</p> +<p>long regard d'envie où la passion jetait un défi à sa</p> +<p>tendre virginité, elle l'épia un instant, puis s'esquiva</p> +<p>songeuse et lasse.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>De bien loin il entendait le bourdonnement et</p> +<p>le tumulte de la cité, puis de temps à autre des</p> +<p>rires plus perçants, venus de l'endroit où les jeunes</p> +<p>garçons aux membres bruns, dans leur innocente</p> +<p>passion, se défiaient à la lutte ou à la course, ou</p> +<p>bien parfois le tintement grêle d'une clochette,</p> +<p>quand le bélier guidait les brebis vers la fontaine</p> +<p>couverte de mousse.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>À travers les saules grisonnants dansait le moucheron</p> +<p>capricieux; du haut de l'arbre, la tourterelle</p> +<p>lançait sa monotone stridulation; le rat d'eau, à la</p> +<p>fourrure lustrée d'huile, nageait bravement contre</p> +<p>le courant, cherchant à découvrir le nid du canard</p> +<p>sauvage; de branche en branche sautillait le pinson</p> +<p>craintif, et la massive tortue rampait sur le</p> +<p>limon.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>A la brise légère voltigeaient les graines soyeuses,</p> +<p>lorsque la faux luisante prenait son élan à travers</p> +<p>les vagues de gazon; le merle d'eau faisait jaillir</p> +<p>des gouttes en cercle parmi les roseaux, et semait</p> +<p>de taches d'argent le miroir qui, dans la forêt, avait</p> +<p>à peine reflété l'image des alentours, lorsque du</p> +<p>fond de l'eau, la tanche sombre faisait un bond</p> +<p>pour atteindre la libellule.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Quant à lui, il ne prêtait aucune attention, même</p> +<p>quand l'écureuil s'amusait à monter, à descendre</p> +<p>sur le tronc du bouleau, quand la linotte avait</p> +<p>commencé à chanter pour son compagnon sa plus</p> +<p>douce sérénade. Ah! il ne prêtait guère d'attention,</p> +<p>car il avait vu les seins de Pallas et la nudité merveilleuse</p> +<p>de la Reine.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Mais quand le berger rappela ses chèvres vagabondes,</p> +<p>en sifflant dans son chalumeau, par-dessus</p> +<p>la route pierreuse, quand le lucane sonore, comme</p> +<p>un clairon, bourdonna dans l'obscurité croissante,</p> +<p>des bois, quand la grue attardée passa comme une</p> +<p>ombre pour regagner sa demeure, quand de grosses</p> +<p>gouttes de pluie tombèrent lourdement sur les</p> +<p>feuilles des figuiers, il se leva.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Il quitta la sombre forêt, longea dans les ténèbres</p> +<p>les murs de la ferme et la clôture du verger humide</p> +<p>; il arriva enfin à un petit quai, fit monter à </p> +<p>bord ses matelots, reprit sa place sur la haute poupe,</p> +<p>et gagnant le large, il détendit la voile ruisselante.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Il traversa la baie, et quand neuf soleils eurent</p> +<p>descendu les degrés de la longue roule d'or, quand</p> +<p>neuf lunes pâlies eurent murmuré leurs prières à </p> +<p>leurs confesseurs, les chastes étoiles, ou conté leurs</p> +<p>secrets les plus chers aux papillons veloutés qui se</p> +<p>refusent à voler au grand jour, alors à travers</p> +<p>l'écume et l'embrun orageux,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>arriva une grande chouette aux yeux d'un jaune</p> +<p>de soufre. Elle s'abattit sur le vaisseau dont les</p> +<p>charpentes craquèrent comme si la voûte avait</p> +<p>contenu la charge de trois navires marchands. Elle</p> +<p>battit des ailes, et jeta un cri aigu, et aussitôt les</p> +<p>ténèbres s'épaissirent dans l'espace. L'épée d'Orion</p> +<p>rentra dans son fourreau, et le redoutable Mars lui-même</p> +<p>descendit en fuyant.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Et la lune se cacha derrière un masque à la</p> +<p>teinte de rouille que lui firent des nuages errants.</p> +<p>Et du bord de l'océan monta l'aigrette rouge, le</p> +<p>vaste beaume cornu, la lance de sept coudées, le</p> +<p>bouclier d'airain, et vêtue de toute son armure</p> +<p>brillante et polie, Athéné franchit à grands pas</p> +<p>l'étendue de la mer effrayée et frissonnante.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Aux yeux las du marin, sa chevelure flottante</p> +<p>parut semblable au nuage déchiré par la tempête,</p> +<p>et ses pieds ne furent que l'écume qui flotte sur les</p> +<p>brisants cachés. Et voyant les vagues monter de</p> +<p>plus en plus et imprimer au navire un roulis</p> +<p>plus violent, le pilote cria au jeune limonier qui</p> +<p>tenait la barre de virer du côté d'où venait le</p> +<p>vent.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Mais lui, l'adultère trop audacieux, le charmant</p> +<p>violateur des augustes mystères, en idolâtre épris</p> +<p>d'un ardent amour, quand il vit ces grands yeux</p> +<p>impitoyables, il fut pris d'une joie bruyante, et</p> +<p>jetant ce cri: «Me voici», il s'élança de la haute</p> +<p>poupe dans le tumulte des vagues glacées.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Alors tomba du haut des cieux une brillante</p> +<p>étoile, un danseur se sépara du cercle de la Voie</p> +<p>lactée, et sur son char retentissant, dans tout l'orgueil</p> +<p>de la divinité vengée, faisant sonner son armure</p> +<p>du bruit aigu de l'acier, la pâle déesse reprit</p> +<p>le chemin d'Athènes, et quelques bulles montaient</p> +<p>en bouillonnant, à l'endroit où était tombé l'adolescent</p> +<p>qui s'était épris d'elle.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Et le mât trembla quand la grande chouette le</p> +<p>quitta en jetant des ululements moqueurs, avant</p> +<p>de rejoindre la Reine irritée, et le vieux pilote commanda</p> +<p>à l'équipage effrayé de hisser la grande voile</p> +<p>et conta qu'il avait vu tout près de la poupe une</p> +<p>vaste et indécise apparition. Et pareille à une hirondelle</p> +<p>qui rase l'eau dans son vol, le solide navire</p> +<p>s'élança à travers la tempête.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Et nul ne se hasarda à parler de Charmidès;</p> +<p>on crut qu'il s'était rendu coupable de quelque</p> +<p>grande faute. Puis quand les marins parvinrent au</p> +<p>détroit des Symplégades, ils tirèrent leur galère a</p> +<p>sec, et se hâtèrent d'entrer dans la cité par la porte</p> +<p>de la douane et d'exposer au marché leurs poteries</p> +<p>peintes en argile brune.</p> + </div> </div> +<br><br> + +<h3>II</h3> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Mais un des dieux Tritons, pris de pitié, rapporta</p> +<p>sur la terre grecque le corps du jeune noyé.</p> +<p>Les sirènes peignèrent sa chevelure alourdie par</p> +<p>l'eau, lissèrent son front, rouvrirent ses mains crispées.</p> +<p>Plusieurs apportèrent de doux parfums de la</p> +<p>lointaine Arabie, et d'autres commandèrent à l'alcyon</p> +<p>de chanter sa chanson la plus berceuse.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Et quand il fut plus près de sa vieille demeure</p> +<p>d'Athènes, surgit soudain une vague puissante, et</p> +<p>sur le dos lustré de cette vague se forma une couche</p> +<p>d'écume solide, aux teintes irisées d'une étrange</p> +<p>fantaisie, et l'enfermant dans son sein de verre, elle</p> +<p>l'emporta vent à terre, pareille à un étalon à la</p> +<p>blanche crinière qui poursuit un but aventureux.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Or, du côté où Colonos se tourne vers la mer,</p> +<p>s'étend une longue pelouse bien nivelée; le lapin</p> +<p>la connaît, et pour elle l'abeille montagnarde abandonne</p> +<p>l'Hymeite. Et le Jaune n'y a point peur, car</p> +<p>en aucune heure de la journée, on n'y entend de</p> +<p>bruit plus terrible que les cris des jeunes bergers</p> +<p>dans leurs jeux.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Mais souvent le chasseur au pas furtif, quand il</p> +<p>sort du labyrinthe épineux, de l'inextricable</p> +<p>fouillis du bois environnant, aperçoit le jeune</p> +<p>Hyacinthe lançant le disque poli. Alors il tire son</p> +<p>capuchon sur ses yeux coupables et ne se risque</p> +<p>point à sonner de sa corne,—ou bien dès les premières</p> +<p>lueurs de l'aube,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>arrivent les Dryades, qui lancent la balle de</p> +<p>cuir, le long du rivage semé de roseaux, et entourant</p> +<p>quelque Pan aux oreilles de chèvre lui imposent</p> +<p>la tâche d'être leur gardien, si elles craignent</p> +<p>d'être ravies par l'audacieux Poséidon. Elles délient</p> +<p>leurs ceintures, les yeux pleins de crainte et d'effarement,</p> +<p>comme si ses bras bleus et sa barbe rouge</p> +<p>allaient surgir de la vague.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Ça et là dans le roc s'ouvre une caverne que le</p> +<p>viorne tapisse de ses clochettes jaunes; la grève est</p> +<p>unie, excepté où quelque vague du flux a laissé sa</p> +<p>trace légère empreinte sur le sable, comme si elle</p> +<p>craignait d'être trop vite oubliée du roseau vert,</p> +<p>son compagnon de jeu, et pourtant ce lieu</p> + </div><div class="stanza"> +<p>est si petit que l'inconstant papillon pourrait,</p> +<p>dès avant midi, ravir à toutes les fleurs leur trésor</p> +<p>de miel, sans parvenir à rassasier son amour trop</p> +<p>avide, et qu'en moins d'une heure, un jeune mousse</p> +<p>débarqué, pour peu qu'il y mît de l'ardeur, pourrait</p> +<p>y cueillir de quoi orner d'une guirlande la proue</p> +<p>peinte de sa galère,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>et laisserait la petite prairie presque entièrement</p> +<p>dépouillée, car elle n'a point de fleurs somptueuses,</p> +<p>excepté les rares narcisses qui se dressent</p> +<p>çà et là , parsemant d'étoiles d'argent le gazon jamais</p> +<p>fauché, excepté quelques asphodèles qui</p> +<p>brandissent de mignons cimeterres.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>C'est là que vint le déposer le flot, heureux</p> +<p>d'avoir subi un si doux esclavage, et il porta l'adolescent</p> +<p>là où le sol était vierge de tout contact avec</p> +<p>la mer, sur la marge argentée de la grève, et</p> +<p>comme un amant qui s'attarde, il vint plus d'une</p> +<p>fois baiser ces membres pâles que naguère brûlait</p> +<p>une ardeur intense,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>avant que l'eau de la mer eût éteint cet holocauste,</p> +<p>cette flamme qui se nourrissait d'elle-même,</p> +<p>cette volupté passionnée, avant que la mort chenue,</p> +<p>de son souffle glacé et flétrissant, eût fané ces</p> +<p>lis blancs et rouges, qui, alors que le jeune homme</p> +<p>errait par la forêt, échangeaient leurs antiennes et</p> +<p>répons si charmants.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Et quand, à l'aube, les nymphes des bois, se tenant</p> +<p>par la main, défilèrent dans le vallon boisé,</p> +<p>leur satyre aperçut le corps de l'éphèbe étendu sur</p> +<p>le sable. Il redouta une traîtrise de Poséidon; il</p> +<p>jeta un cri, et pareilles à de brillants rayons de soleil</p> +<p>qui se jouent parmi les branches, toutes les</p> +<p>Dryades effarouchées cherchèrent dans la feuillée</p> +<p>une retraite sûre,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>à l'exception d'une blanche jeune fille, qui ne</p> +<p>trouva rien de bien terrible à sentir ses seins</p> +<p>pressés par la tyrannie amoureuse d'un dieu marin.</p> +<p>Elle eût bien voulu prêter l'oreille à ces charmes</p> +<p>subtils que tissent les amants insidieux quand ils</p> +<p>veulent conquérir une forteresse bien close: elle</p> +<p>s'écarta des autres furtivement, et ne crut point que</p> +<p>ce fût une faute</p> + </div><div class="stanza"> +<p>d'abandonner son trésor à un être aussi beau.</p> +<p>Elle s'étendit près de lui, la gorge desséchée par la</p> +<p>soif d'amour. Elle l'appela des noms les plus doux,</p> +<p>joua avec sa chevelure en désordre, et de ses lèvres</p> +<p>brûlantes ravagea la bouche du jeune homme, craignant</p> +<p>qu'il ne s'éveillât point, et craignant ensuite</p> +<p>qu'il ne s'éveillât trop tôt, s'éloignant, puis,</p> +<p>comme l'amour la rendait infidèle à elle-même,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>elle reprit ses attaques. Et pendant tout le jour,</p> +<p>elle resta assise à côté de lui. Elle rit de son nouveau</p> +<p>jouet, lui prit la main, lui chanta sa chanson</p> +<p>la plus douce, puis fronça le sourcil en voyant cet</p> +<p>enfant si peu empressé à enlacer sa virginité. Elle</p> +<p>ignorait que depuis trois jours ces yeux-là s'étaient</p> +<p>rouverts devant Proserpine;</p> + </div><div class="stanza"> +<p>elle ignorait aussi quel sacrilège ces lèvres</p> +<p>avaient commis; aussi se dit-elle: «Il va s'éveiller,</p> +<p>je le sais fort bien, il s'éveillera le soir, quand le</p> +<p>soleil suspendra son rouge bouclier sur la citadelle</p> +<p>de Corinthe: ce sommeil n'est qu'un cruel artifice</p> +<p>pour se faire aimer davantage, et dans quelque caverne</p> +<p>Marine,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>«à des profondeurs que jamais n'atteint la ligne</p> +<p>du pêcheur, déjà quelque énorme triton souffle</p> +<p>dans sa conque et avec les branches cristallines qui</p> +<p>flottent dans l'Océan, il tresse une guirlande pour</p> +<p>orner les piliers d'émeraude de notre lit nuptial;</p> +<p>c'est là que, sons une voûte faite d'écume argentée</p> +<p>et la tête couronnée de corail,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>«nous nous asseoirons tous deux sur un trône</p> +<p>de perles, et une vague bleue nous servira de dais,</p> +<p>et à nos pieds les serpents d'eau s'enrouleront sous</p> +<p>leur armure d'améthyste aux mailles de diamant, et</p> +<p>nous suivrons des yeux dans leurs mouvements, autour</p> +<p>du mât d'une barque engloutie par la tempête,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>«les muges aux nageoires vermillon, aux yeux</p> +<p>qu'on dirait taillés dans l'or, et qui ressemblent à </p> +<p>des éclats de lumière cramoisie; l'abîme profond</p> +<p>ouvrira les portes de verre de son palais, et nous</p> +<p>verrons les dauphins tachetés dormir au bercement</p> +<p>des alcyons qui murmurent du haut des rocs, là où</p> +<p>Protée, au bizarre costume vert, fait paître son troupeau</p> +<p>de monstres,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>«et les anémones tremblantes aux teintes opalines,</p> +<p>qui agitent leurs franges pourprées quand</p> +<p>nous posons le pied sur le sol miroitant, et des</p> +<p>flottes entières de poissons aux taches d'écailles</p> +<p>couleur de feu suivront les cordages flottants de</p> +<p>l'épave fracassée, et des grains d'ambre couleur de</p> +<p>miel orneront nos membres entrelacés.»</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Mais quand le seigneur de la guerre, le soleil,</p> +<p>passa, déçu en faisant voltiger son pennon aux</p> +<p>vives couleurs, avant de rentrer dans sa demeure</p> +<p>d'airain, lorsque, une à une, les petites étoiles</p> +<p>jaunes apparurent éparses dans les champs du ciel,</p> +<p>oh alors elle craignit que ses lèvres à lui refusassent</p> +<p>de se désaltérer de ses lèvres à elle,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>et cria: «Réveille-toi: déjà la pâle lune verse</p> +<p>son argent sur les arbres, et la vague s'étend de proche</p> +<p>en proche, grise et glacée sur cette grève de sable;</p> +<p>les grenouilles croassantes se montrent, et du fond</p> +<p>de la caverne l'engoulevent lance son cri aigu; les</p> +<p>chauves-souris volètent en tous les sens, et la belette</p> +<p>brune aux lianes creux rampe à travers l'ombre</p> +<p>du gazon.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>«Non, bien que tu sois un Dieu, ne te montre</p> +<p>point si farouche; car là -bas il est une petite canne</p> +<p>qui redit souvent à voix basse comment un jeune</p> +<p>charmeur la séduisit un jour sur l'herbe de la</p> +<p>prairie et quand il se fut donné tout son cruel plaisir,</p> +<p>déploya des ailes d'or toutes bruissantes, et</p> +<p>s'envola vers le soleil.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>«Ne sois pas si timide; le laurier tremble encore</p> +<p>des baisers du grand Apollon, et le pin, dont</p> +<p>les soeurs groupées couronnent la colline, pourrait</p> +<p>en dire long sur le hardi ravisseur que les hommes</p> +<p>appellent Borée; et j'ai vu les yeux narquois d'Hermès</p> +<p>à travers le feuillage argenté du peuplier.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>«Même les jalouses Naïades me disent jolie, et</p> +<p>chaque matin un jeune galant au teint hâlé me fait</p> +<p>la cour, en m'offrant des pommes et des boucles de</p> +<p>cheveux; il cherche à vaincre mon dédain virginal,</p> +<p>avec les dons qu'aiment les charmantes nymphes</p> +<p>des bois; hier encore il m'apporta une colombe au</p> +<p>plumage irisé,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>«aux petits pieds de couleur cramoisie, que le</p> +<p>cruel enfant avait dérobée au sommet d'un sycomore,</p> +<p>avec sa ponte de sept oeufs tachetés, pendant</p> +<p>que le mâle amoureux s'était envolé au loin pour</p> +<p>chercher des baies de genièvre, leur nourriture préférée;</p> +<p>la guêpe fantasque, la plus hâtive des vendangeuses,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>a qui cueillent les raisins bleus, n'est pas plus tenace</p> +<p>dans sa constance, que ce simple petit berger,</p> +<p>à vouloir mes lèvres sans éclat, tant il est joyeux et</p> +<p>pur. Ses yeux pleins de vie et de soleil feraient oublier</p> +<p>à une Dryade le serment fait à Artémis, tant</p> +<p>il est beau, et sa lèvre est faite pour le baiser.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>«Son front blanc d'argent, comme une lune qui</p> +<p>surgit sur les collines obscures du rendez-vous, a</p> +<p>la forme d'un croissant. L'ardeur du midi tyrien ne</p> +<p>saurait évoquer du bosquet de myrte un époux</p> +<p>plus charmant pour la Cythérée. Le premier et</p> +<p>soyeux duvet borde ses joues rougissantes, et ses</p> +<p>jeunes membres sont forts et bruns.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>«Et il est riche: des troupeaux bêlants de grasses</p> +<p>brebis aux épaisses toisons couvrent ses prairies, et</p> +<p>dans sa demeure, bien des pots d'argile pleins de</p> +<p>caillé jauni invitent la mouche voleuse à s'ébattre</p> +<p>et se noyer. La plaine couverte de trèfle incarnat,</p> +<p>lui garde son doux trésor, et il sait jouer du chalumeau</p> +<p>d'avoine.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>«Et pourtant je ne l'aime point. C'était pour toi</p> +<p>que je gardais mon amour. Je savais que tu viendrais</p> +<p>un jour me délivrer de cette pâle chasteté, ô</p> +<p>toi, la plus belle fleur de la vague qui ne fleurit point,</p> +<p>de toute la vaste mer Égée, la plus brillante des</p> +<p>étoiles dans le ciel azuré de l'Océan, où se reflètent</p> +<p>les planètes.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>«Je savais que tu viendrais, car dès que les</p> +<p>branches desséchées bourgeonnèrent, dès que la</p> +<p>sève du printemps gonfla ma verte et tendre écorce,</p> +<p>ou qu'elle jaillit en myriades nombreuses de fleurs</p> +<p>qui raillaient l'heure de minuit par leur forme lunaire,</p> +<p>sans rien craindre de l'aurore, dès que les</p> +<p>chants ravis du sansonnet</p> + </div><div class="stanza"> +<p>«ont réveillé l'écureuil endormi parmi ses provisions</p> +<p>de grains, dès que les fleurs de coucou bordèrent</p> +<p>d'une frange l'étroite clairière, à travers mes jeunes</p> +<p>feuilles une extase de volupté s'épandit comme un</p> +<p>vin nouveau, et dans toutes mes veines de mousse</p> +<p>battit le pouls agité d'un sang amoureux, et les</p> +<p>vents violents de la passion secouèrent la virginité</p> +<p>de ma tige svelte.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>«Les faons vinrent en troupe le soir et posèrent</p> +<p>leurs narines fraîches et noires sur mes branches les</p> +<p>plus basses, tandis que sur la plus haute, le merle faisait</p> +<p>un petit nid de brins d'herbes pour sa compagne.</p> +<p>Et de temps en temps un roitelet reposait sur une</p> +<p>branche mince, à peine capable de porter un poids</p> +<p>si charmant.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>«Près de moi, les bergers d'Attique donnaient</p> +<p>des rendez-vous; sous mon ombre se couchait Amaryllis,</p> +<p>et autour de mon tronc Daphnis poursuivait la</p> +<p>fillette craintive jusqu'à ce qu'enfin lasse de jouer, elle</p> +<p>sentit sa chevelure défaite s'agiter sous un souffle</p> +<p>ardent. Alors elle se retournait, regardait et ne cherchait</p> +<p>plus à échapper au doux piège.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>«Aussi viens-t-en en mon embuscade, là où l'entassement</p> +<p>de chèvrefeuille sylvestre entrelace une</p> +<p>voûte pour les plaisirs de l'amour, où l'ombre frissonnante</p> +<p>des myrtes paphiens semble sanctifier les</p> +<p>rites les plus tendres de la volupté, là -bas dans les</p> +<p>fraîches et vertes retraites de ses asiles les plus profonds,</p> +<p>la forêt recèle un petit lac</p> + </div><div class="stanza"> +<p>«hanté du merle d'eau, pâturage de l'abeille sauvage,</p> +<p>car tout autour de ses bords flottent les grands</p> +<p>lis d'un blanc de crème, retenus comme par des</p> +<p>ancres vertes par leurs larges feuilles. Chaque corolle</p> +<p>est un esquif aux blanches voiles, chargé d'or,</p> +<p>avec une libellule placée au timon. N'hésite pas à </p> +<p>quitter cette pâle grève que vient baiser la vague.</p> +<p>Sûrement cet endroit est destiné</p> + </div><div class="stanza"> +<p>«à des amants comme nous; la déesse qui règne</p> +<p>à Chypre vient souvent, le bras enlaçant la taille de</p> +<p>son jeune amoureux, s'y égarer le soir, et j'ai vu</p> +<p>la lune rejeter son vêtement de brouillards devant</p> +<p>les yeux du jeune Endymion. Ne crains rien, Diane</p> +<p>au pas de panthère ne foule jamais cette clairière</p> +<p>inconnue.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>«Ou, si tu t'y refuses, retournons vers la mer</p> +<p>salée, retournons vers la vague tumultueuse, et</p> +<p>promenons-nous tout le jour sous la voûte de cristal</p> +<p>dont les eaux font un portique à Neptune et contemplons</p> +<p>les monstres empourprés de l'abîme dans</p> +<p>leurs jeux maladroits, voyons bondir de sa retraite</p> +<p>le rusé Xiphias.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>«Car si ma maîtresse me surprend couchée ici,</p> +<p>elle ne montrera nulle hésitation, nulle tendre</p> +<p>pitié. Elle déposera l'épieu destiné au sanglier, et</p> +<p>de ses doigts sévère, inexorable, elle tendra l'arc</p> +<p>de cornouiller, et rapprochant de son sein la fente</p> +<p>empennée de la flèche, elle lâchera la corde courbée.</p> +<p>Oui, en cet instant même, elle est à ma recherche.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>«J'entends ses pas qui se hâtent. Debout, soldat,</p> +<p>déserteur de la bataille amoureuse, fais-moi boire</p> +<p>au moins une longue gorgée du vin de la passion,</p> +<p>désaltère mon être assoiffé de ce délicieux nectar</p> +<p>qui enivre même les dieux. Viens, mon amour,</p> +<p>nous avons encore le temps d'atteindre la demeure</p> +<p>bleue.»</p> + </div><div class="stanza"> +<p>À peine avait-elle fini, que les arbres s'agitèrent</p> +<p>d'un frisson. Le feuillage s'entr'ouvrit et l'on sentit</p> +<p>bientôt la présence d'une divinité, et les flots gris</p> +<p>rampèrent à reculons. Un long et effrayant rugissement</p> +<p>sortit d'une trompe ornée de franges. Un</p> +<p>chien de meute aboya, et pareil à une flamme un</p> +<p>roseau empenné traversa la clairière en sifflant,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>et là même où les fleurettes de son sein venaient</p> +<p>d'éclore dans leur éclat, cet amant meurtrier,</p> +<p>cet hôte inattendu, entra, se planta profondément,</p> +<p>se fit un passage invisible, et creusa de sa pointe un</p> +<p>sillon sanglant, se fraya une longue route rouge</p> +<p>et les ailes de mort lui fendirent le coeur.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Exhalant sa vie dans un sanglot, dans un cri de</p> +<p>désespoir, la jeune Dryade tomba sur le corps de</p> +<p>l'adolescent. Elle sanglotait sur sa virginité restée</p> +<p>inféconde, sur les délices dont elle n'avait point</p> +<p>joui, sur les plaisirs défunts, de toute la douleur</p> +<p>des choses restées sans récompense, et les gouttes</p> +<p>brillantes de sa jeunesse coulèrent en un filet de</p> +<p>pourpre de son côté palpitant.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Ah! c'était pitié que d'entendre sa plainte, c'était</p> +<p>grande pitié de la voir mourir avant qu'elle eût fait</p> +<p>présent de ses charmes, ou connût la joie de la</p> +<p>passion, ce mystère redoutable, tel que l'ignorer,</p> +<p>c'est ne point vivre, et que pourtant l'on ne saurait</p> +<p>le connaître sans être pris dans les plus pesantes</p> +<p>chaînes de la mort.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Mais par hasard, la Reine de Cythère, qui avait</p> +<p>passé toute la nuit aux côtés d'Adonis, dans la hutte</p> +<p>d'un berger arcadien, revenant à Paphos, sur son</p> +<p>char en bois doré attelé de colombes argentées,</p> +<p>voguait à des hauteurs que n'atteint pas l'oeil des</p> +<p>mortels, entre les montagnes et l'étoile du matin;</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Elle jeta les yeux vers la terre, et aperçut le</p> +<p>couple infortuné. Elle entendit le faible cri de</p> +<p>désespoir échappé à l'Oréade, cri dont les vibrations</p> +<p>condensées semblèrent se jouer dans l'air, comme</p> +<p>les sons d'une viole. En toute hâte, elle ordonna à </p> +<p>ses deux pigeons de fermer leurs ailes tendues avec</p> +<p>effort. Elle fondit sur la terre, atteignit le rivage et</p> +<p>vit leur douloureux destin.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Car, ainsi qu'un jardinier, détournant la tête</p> +<p>pour saisir au vol les derniers chants de la linotte,</p> +<p>tranche d'une faux insouciante une plate-bande</p> +<p>de fleurs qui se trouvaient trop près, et coupant net</p> +<p>la frêle tige de la rose, jette sur le terreau brun les</p> +<p>charmes dispersés de la fleur, ainsi qu'un jeune berger</p> +<p>en son inattention,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>tout en menant son petit troupeau par la prairie,</p> +<p>couche sous son pas deux asphodèles qui, croissant</p> +<p>côte à côte, ont séduit la coccinelle en leurs filets</p> +<p>jaunes, et fait oublier au brillant papillon tout son</p> +<p>orgueil, écrase contre terre leurs calices ruisselants</p> +<p>d'or, sous des pieds légers qui n'étaient point faits</p> +<p>pour des ravages aussi cruels,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>ou comme un écolier, quand, ennuyé de son livre,</p> +<p>il se laisse aller sur le gazon semé de joncs et cueille</p> +<p>dans le ruisseau deux iris, puis se lasse de leurs</p> +<p>beautés, et s'en va, les laissant à l'ardeur meurtrière</p> +<p>du soleil,—ainsi gisaient les deux amants.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Et Vénus s'écria: «C'est l'impitoyable Artémis</p> +<p>dont la main cruelle a commis ce méfait, ou bien</p> +<p>c'est peut-être l'oeuvre de cette divinité puissante si</p> +<p>soucieuse de préserver sa majesté souveraine de</p> +<p>toute profanation sur la colline athénienne;—Hélas!</p> +<p>faut-il que des êtres capables de tant</p> +<p>d'amour descendent sans avoir aimé dans le séjour</p> +<p>de la mort?»</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Aussi, de ses douces mains, avec tendresse, elle</p> +<p>plaça l'adolescent et la jeune fille dans le chariot</p> +<p>d'or. La gorge blanche, plus blanche qu'un croissant</p> +<p>de perle, et qu'à peine rayait le lacis d'une</p> +<p>veine bleue, n'avait pas encore cessé de palpiter,</p> +<p>et son sein oscillait encore comme un lis que le</p> +<p>vent agite d'un souffle incertain.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Alors les deux pigeons déployèrent leurs ailes</p> +<p>d'un blanc de lait, et le char brillant vogua par le</p> +<p>ciel, où pointait l'aube; et l'aérienne caravane,</p> +<p>pareille à un nuage, passa en silence au-dessus de</p> +<p>l'Egée, jusqu'à l'heure où l'air léger fût troublé</p> +<p>par le chant des voix languissantes qui appellent</p> +<p>pendant toute la nuit Thammus ensanglanté.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Mais quand les colombes eurent atteint leur but</p> +<p>accoutumé, là où le large escalier de marbre aux</p> +<p>marches circulaires plonge sa neige dans la mer,</p> +<p>l'âme voletante de la jeune fille agita une dernière</p> +<p>fois ses lèvres, pétales tremblants, et s'exhala dans</p> +<p>le vide. Et Vénus vit alors que son cortège comptait</p> +<p>une jolie fille de moins.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Et elle commanda à ses serviteurs de sculpter</p> +<p>sur un cercueil en bois de cèdre toutes les merveilles</p> +<p>de cette histoire. C'était dans ce giron odorant</p> +<p>que reposeraient leurs membres, là où les oliviers</p> +<p>adoucissent la teinte bleue du ciel, sur les</p> +<p>petites collines de Paphos, où le faune joue de la</p> +<p>flûte en plein midi, où le rossignol chante jusqu'à </p> +<p>l'aurore.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Et ils ne faillirent point à exécuter ses ordres, et</p> +<p>avant que l'abeille matinale eût percé l'asphodèle</p> +<p>des coups rageurs de son aiguillon ténu, avant que</p> +<p>le dix-cors vigilant, quittant sa reposée, eût d'un</p> +<p>bond franchi le ruisseau, et fait partir le merle</p> +<p>d'eau, avant que le lézard eût grimpé sur le roc</p> +<p>échauffé par le soleil, leurs corps reposaient sous</p> +<p>le gazon.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Et lorsque parut le jour, dans ce sanctuaire d'argent</p> +<p>où brillent éternellement les flammes des trépieds</p> +<p>vibrants, la Reine Vénus s'agenouilla, implora</p> +<p>Proserpine, pour qu'elle, dont la beauté avait rendu</p> +<p>amoureux le Dieu de la mort, voulût bien demander</p> +<p>une faveur à son pâle époux, et obtenir qu'il</p> +<p>laissât le Désir franchir avec le terrible Charon le</p> +<p>passage du fleuve glacial.</p> + </div> </div> +<br><br> + +<h3>III</h3> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Dans le mélancolique Achéron, où ne luit point</p> +<p>de lune, loin de la bonne Terre, loin du jour joyeux,</p> +<p>là où nul printemps ne montre ses bourgeons, où</p> +<p>nul soleil mûrissant ne fait ployer les pommiers, où</p> +<p>mai, le mois fleuri, ne parsème point le gazon des</p> +<p>fleurs du châtaignier, où jamais ne chantent les</p> +<p>merles, où ne s'apparient jamais les linottes siffleuses,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>là , près d'une source léthéenne aux eaux troubles</p> +<p>et sonores, était couché le jeune Charmidès. D'une</p> +<p>main lasse, il avait cueilli les fleurs de l'asphodèle,</p> +<p>et éparpillait sur les eaux mornes du ruisseau noir</p> +<p>le petit trésor qu'il avait récolté, et il regardait disparaître</p> +<p>les étoiles blanches, et tout ce qui l'entourait</p> +<p>était comme un rêve,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>lorsque, jetant un regard dans le miroir des</p> +<p>eaux, à travers le désordre de sa chevelure frisée,</p> +<p>il lui sembla voir passer une ombre sur son image</p> +<p>et une petite main se glissa dans la sienne. De chaudes</p> +<p>lèvres effleurèrent timidement ses joues pâles et</p> +<p>dans un soupir lui murmurèrent leur secret.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Alors il tourna en arrière ses yeux las, et il vit.</p> +<p>Et leurs figures se rapprochèrent de plus en plus.</p> +<p>Leurs jeunes bouches s'attirèrent de si près qu'on</p> +<p>eût dit une rose de flamme, unique et parfaite, et</p> +<p>il sentit son sein palpitant, et son haleine qui s'échauffait,</p> +<p>s'accélérait.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Et il lui donna toutes les caresses qu'il avait</p> +<p>tenues en réserve, et elle lui fit le sacrifice de</p> +<p>toute sa virginité, et membre contre membre, en</p> +<p>une longue et voluptueuse extase, leur passion s'accrut</p> +<p>et se calma. Oh! pourquoi, chalumeau trop</p> +<p>aventureux, te risquer à chanter encore l'amour;</p> +<p>c'est assez de dire qu'Eros ait fait résonner son rire</p> +<p>sur cette prairie sans fleur.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>O trop audacieuse poésie, pourquoi essayer de</p> +<p>chanter encore la passion? Reploie tes ailes sur le</p> +<p>téméraire Icare, et laisse ton lai dormir sur les</p> +<p>cordes silencieuses de la lyre, jusqu'au jour où tu</p> +<p>auras découvert l'antique source de Castalie, ou</p> +<p>cueilli dans les eaux lesbiennes la plume d'or que</p> +<p>laissa tomber Sapho, en se noyant.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>C'est assez, c'est assez de dire que l'être dont la</p> +<p>vie avait été une ardente et coupable pulsation, une</p> +<p>infamie splendide, pût dans le pays sans amour où</p> +<p>règne Hadès, glaner une moisson brûlante sur ces</p> +<p>champs de flamme, où la passion erre pieds nus,</p> +<p>sans chaussures et pourtant sans se blesser. Ah!</p> +<p>c'est assez qu'une seule fois leurs lèvres aient pu</p> +<p>se rencontrer,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>en celle ardente palpitation où des existences entières</p> +<p>semblent se condenser en une seule extase,</p> +<p>et qui meurt dans l'excès de la volupté, dans la</p> +<p>tension d'un plaisir convulsif, avant que Proserpine</p> +<p>les désignât pour la servir autour du trône d'ébène</p> +<p>où siège le pâle Dieu qui lui délia la ceinture dans</p> +<p>les campagnes d'Enna.</p> + </div> </div> + +<br><br> + + +<h2>PANTHÉA</h2> +<br><br> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Non, allons d'un feu à un autre feu, de la souffrance</p> +<p>passionnée à une volupté plus mortelle.</p> +<p>Je suis trop jeune pour vivre sans désir, tu es trop</p> +<p>jeune pour perdre cette nuit d'été à faire ces vaines</p> +<p>questions que depuis longtemps l'homme a posées</p> +<p>au voyant et à l'oracle, sans recevoir de réponse.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Car, ma tendre amie, mieux vaut sentir que savoir,</p> +<p>et la sagesse est un héritage sans enfants. Une</p> +<p>vague de passion, la première et ardente explosion</p> +<p>de la jeunesse, voilà qui vaut bien les proverbes</p> +<p>accumulés par le sage. Ne tourmente point ton</p> +<p>âme d'une philosophie morte; n'avons-nous pas</p> +<p>des lèvres pour le baiser, des coeurs pour aimer et</p> +<p>des yeux pour voir?</p> + </div><div class="stanza"> +<p>N'entends-tu pas le murmure du rossignol, pareil</p> +<p>à de l'eau qui chante au sortir d'une urne</p> +<p>d'argent? Si doux est ce chant qu'il fait pâlir la</p> +<p>lune de dépit d'être suspendue à une telle hauteur</p> +<p>dans le ciel, et de ne pouvoir entendre cette mélodie</p> +<p>ravissante d'amour.—Vois comme elle enguirlande</p> +<p>de brouillards ses deux cornes, la lune attardée</p> +<p>dans sa tâche.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Des lis blancs, coupes dans lesquelles rêvent les</p> +<p>abeilles d'or, la neige que forment les pétales tombés,</p> +<p>quand la brise éparpille les fleurs du châtaignier,</p> +<p>ou l'éclat des corps d'éphèbes reflétés par</p> +<p>l'eau,—tout cela ne te suffit-il pas? Désires-tu</p> +<p>quelque chose de plus? Hélas, les Dieux ne donneront</p> +<p>jamais rien de plus de leur éternel trésor.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Car nos grands Dieux ont fini par se lasser, par</p> +<p>s'irriter de tous nos pêchés sans fin, de notre vain</p> +<p>effort pour expier par la souffrance, par la prière,</p> +<p>ou par le prêtre, le gaspillage des jours de la jeunesse,</p> +<p>et jamais, jamais ils ne prêtent la moindre</p> +<p>attention, soit au bien, soit au mal, mais dans</p> +<p>leur indifférence, ils font tomber la pluie sur le</p> +<p>juste et l'injuste.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Ils prennent leurs aises, nos dieux. Ils prennent</p> +<p>leurs aises. Ils parsèment des pétales de rose leur</p> +<p>vin parfumé. Ils dorment, dorment sous les arbres</p> +<p>berceurs où s'entrelacent l'asphodèle et le jaune lotus.</p> +<p>Ils regrettent les jours heureux de jadis, où ils</p> +<p>ne savaient pas encore ce qu'on peut rêver de mal,</p> +<p>et faire en rêvant.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Et bien loin, au-dessous du pavé de bronze, ils</p> +<p>voient comme un essaim de mouches la foule des</p> +<p>petits hommes, l'agitation des menues existences,</p> +<p>puis dans leur ennui, ils reviennent à leur séjour</p> +<p>parmi les lotus, et se baisent les uns les autres sur</p> +<p>les lèvres, et boivent à plus longs traits la liqueur</p> +<p>préparée avec les graines du pavot, qui amène le</p> +<p>doux sommeil aux paupières de pourpre.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Là , tout le long du jour, le soleil aux vêtements</p> +<p>d'or, reste debout, tenant en main sa torche flambante,</p> +<p>et quand le tissu varié des heures de la journée</p> +<p>a été achevé par les douze vierges, alors à travers</p> +<p>le brouillard cramoisi s'avance la lune, à peine</p> +<p>échappée des bras d'Endymion, et les Dieux immortels</p> +<p>se pâment dans les transes de passions mortelles.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Là -haut la reine Junon se promène parmi la rosée</p> +<p>des prés, ses grands pieds blancs tachés par la</p> +<p>poussière safranée des lis agités par le veut, pendant</p> +<p>que le jeune Ganymède s'ébat dans le moût</p> +<p>brûlant à l'écume ambrée; et ses boucles voltigent</p> +<p>de tous côtés, comme au jour où l'aigle ravit sur</p> +<p>l'Ida l'enfant tout effrayé, et l'emporta à travers le</p> +<p>ciel ionien...</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Là -haut, dans le fond vert de quelque jardin bien</p> +<p>clos, la reine Vénus, ayant à son côté le berger,</p> +<p>près de son corps doux et chaud, comme la fleur</p> +<p>d'églantine, qui voudrait être blanche, mais qui</p> +<p>rougit de son orgueil, rit tout bas dans son amour,</p> +<p>si bien que le jaloux Salmacis, épiant à travers le</p> +<p>feuillage des myrtes, soupire dans la douleur de la</p> +<p>volupté solitaire.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Là -haut ne souffle jamais ce terrible vent du Nord</p> +<p>qui laisse nos forêts d'Angleterre mornes et nues,</p> +<p>jamais la neige rapide n'y tombe en blanc duvet,</p> +<p>jamais l'éclair aux rouges dentelures ne se risque à </p> +<p>les réveiller dans la nuit cerclée d'argent, alors que</p> +<p>nous pleurons sur quelque douce et triste faute, sur</p> +<p>quelque délice mort.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Hélas! eux, ils connaissent la lointaine source du</p> +<p>Léthé, ils les connaissent bien, les eaux qui se cachent</p> +<p>parmi les violettes, où celui dont les pieds meurtris</p> +<p>sont las d'errer, peut reprendre courage et marcher,</p> +<p>et boire à ces profondeurs l'eau fraîche et cristalline,</p> +<p>y puiser un baume du sommeil pour les âmes que</p> +<p>fuit le sommeil, un engourdissement de la douleur.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Mais nous comprimons nos natures; Dieu, ou le</p> +<p>Destin est notre ennemi. Assez de ce désespoir qui</p> +<p>accompagne partout le plaisir, assez de tous les</p> +<p>temples que nous avons bâtis, assez d'avoir fait de</p> +<p>justes prières jamais exaucées, car l'homme est</p> +<p>faible, Dieu dort, et le ciel est haut. Un instant</p> +<p>brillamment coloré, un seul grand amour, et voilà </p> +<p>que nous mourons.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Ah! nul batelier, maniant péniblement la gaffe,</p> +<p>ne pousse sa noire chaloupe vers le rivage sans</p> +<p>fleurs. Aucune petite monnaie de bronze ne saurait</p> +<p>porter l'âme par-dessus le fleuve de la mort au pays</p> +<p>sans soleil. Victimes, libations, voeux, tout est inutile;</p> +<p>la tombe est scellée; les morts ne se relèvent</p> +<p>point.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Nous nous dissolvons dans l'air des hautes régions;</p> +<p>nous redevenons des choses identiques à </p> +<p>celles que nous touchons; chaque rayon cramoisi de</p> +<p>soleil doit son éclat au sang de notre coeur: tout</p> +<p>astre qu'émeut le printemps doit à nos jeunes vies</p> +<p>son déploiement de flamme verte; les bêles les plus</p> +<p>sauvages qui battent la broussaille nous sont apparentées;</p> +<p>toute vie est une et tout est changement.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Un unique battement de systole et de diastole,</p> +<p>effet d'une seule et vaste existence, soulève le coeur</p> +<p>géant de la Terre, et les vagues puissantes de l'être</p> +<p>unique ondulent depuis le germe sans nerf, jusqu'à </p> +<p>l'homme, car nous sommes une parcelle de</p> +<p>tout. Rocher, oiseau, animal ou colline, nous ne</p> +<p>faisons qu'un avec les êtres qui nous dévorent, avec</p> +<p>les êtres que nous tuons.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Des cellules inférieures où la vie se réveille nous</p> +<p>passons à la plénitude de la perfection; ainsi</p> +<p>vieillit l'Univers. Nous qui sommes aujourd'hui</p> +<p>semblables à des dieux, nous avons été jadis une</p> +<p>masse de pourpre frissonnante barrée de lignes d'or,</p> +<p>insensible à la joie et à la souffrance, et ballottée</p> +<p>dans les dédales terribles de mers furieuses sous les</p> +<p>coups des vents.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Cette ardente et vigoureuse flamme dont brûlent</p> +<p>nos corps, elle fera peut-être resplendir d'asphodèles</p> +<p>quelques prairies, oui, et ces seins d'argent, les</p> +<p>tiens, deviendront perles d'eau. Les terres brunes</p> +<p>que labourent les hommes seront rendues plus fécondes</p> +<p>par nos amours de cette nuit. Rien n'est</p> +<p>perdu dans la nature; toutes choses vivent en dépit</p> +<p>de la Mort.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Le premier baiser de l'adolescent, la première</p> +<p>clochette de l'hyacinthe, la dernière passion de</p> +<p>l'homme, la dernière lance rouge qui jaillit hors</p> +<p>du lis, l'asphodèle qui ne veut point laisser ses</p> +<p>fleurs s'épanouir par effroi de sa trop grande beauté</p> +<p>et par réserve pudique, comme celle qu'éprouve la</p> +<p>jeune fiancée sous le regard de son amoureux, ce</p> +<p>sont là autant de choses</p> + </div><div class="stanza"> +<p>que consacre un unique sacrement. Nous ne</p> +<p>sommes pas seuls à avoir la passion de l'hyménée.</p> +<p>La terre aussi l'éprouve. Les jaunes boutons d'or,</p> +<p>que le rire secoue, connaissent à la pointe du jour</p> +<p>un plaisir aussi réel que nous, quand dans un bois</p> +<p>plein de fraîches fleurs, nous respirons le printemps</p> +<p>sur notre coeur, et sentons que la vie est bonne.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Aussi, quand les hommes nous enseveliront sous</p> +<p>l'if, ta bouche pareille à une tache pourpre, deviendra</p> +<p>une rose, et tes doux yeux seront des campanules</p> +<p>d'un bleu foncé, obscurcies de rosée, et quand le</p> +<p>blanc narcisse jettera étourdiment ses baisers au</p> +<p>vent, son compagnon de jeu, un vague reste de joie</p> +<p>agitera notre poussière, et nous redeviendrons</p> +<p>jeune fille et jeune homme épris.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Et ainsi, sans avoir de la vie la douleur cruelle</p> +<p>qui lui vient de la conscience, en quelque fleur</p> +<p>charmante nous sentirons le soleil, nous chanterons</p> +<p>encore par la gorge de la linotte, et comme</p> +<p>deux serpents revêtus d'une somptueuse cotte de</p> +<p>mailles, nous passerons sur nos tombes, ou bien,</p> +<p>couple de tigres, nous ramperons par la jungle torride,</p> +<p>jusqu'à l'endroit où dorment les énormes lions</p> +<p>aux yeux jaunes</p> + </div><div class="stanza"> +<p>et nous leur livrerons bataille. Comme mon</p> +<p>coeur bondit à la pensée de cette grande vie après la</p> +<p>mort, de ce passage par la bête, l'oiseau, la fleur,</p> +<p>quand cette coupe contenant trop d'esprit se brise</p> +<p>pour respirer plus à l'aise, et avec les feuilles pâlies</p> +<p>d'automne, l'âme, qui fut la première à conquérir</p> +<p>la terre, sera la dernière et noble proie de la</p> +<p>terre.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Oh! songe à cela! nous revêtirons toutes les</p> +<p>formes capables de vie sensuelle; le Faune aux</p> +<p>pieds de chèvre, le Centaure ou les Elfes aux yeux</p> +<p>pétillants de gaîté, qui laissent des anneaux pour</p> +<p>trace de leurs danses, dans la prairie, afin de taquiner</p> +<p>l'aurore, et ne sont pas plus près que vous</p> +<p>et moi des mystères de la nature, car nous entendrons</p> + </div><div class="stanza"> +<p>battre le coeur du merle, et croître les marguerites,</p> +<p>et la perce-neige défaillante soupirer après le</p> +<p>soleil, dans les jours sombres de l'hiver; nous saurons</p> +<p>par qui sont lissés les fils argentés de la Vierge,</p> +<p>à qui les fritillaires diaprées doivent leur peinture,</p> +<p>et qui donne à l'aigle de larges ailes pour voler d'un</p> +<p>pin frissonnant à un autre.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Oui, si nous n'avions jamais aimé, qui sait si</p> +<p>cette asphodèle que voilà aurait attiré l'abeille en</p> +<p>son sein doré, ou si la rose eût jamais suspendu à </p> +<p>toutes ses branches ses lampes cramoisies. À ce</p> +<p>qu'il me semble, nulle feuille ne devrait jamais</p> +<p>bourgeonner au printemps, sinon pour les lèvres</p> +<p>qu'ont les amants pour le baiser, pour les lèvres</p> +<p>avec lesquelles chantent les poètes.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Le soleil doit-il donc perdre sa lumière, ou cette</p> +<p>lèvre façonnée par l'art de Dédale est-elle moins</p> +<p>belle, parce que nous héritons de la nature, et ne</p> +<p>faisons qu'un avec chaque battement du pouls vital</p> +<p>qui agite l'air? Que plutôt de nouveaux soleils parcourent</p> +<p>le ciel, que la fleur prenne une nouvelle</p> +<p>splendeur, et soit un charme de plus pour la prairie.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Et nous deux qui nous aimons, n'allons point</p> +<p>nous asseoir à l'écart pour critiquer la nature, mais</p> +<p>que la mer joyeuse soit notre vêtement, et que</p> +<p>l'étoile chevelue lance ses flèches à notre gré! Nous</p> +<p>ferons partie du grandiose ensemble de toutes</p> +<p>choses, et dans toute la succession des éons, nous</p> +<p>nous mêlerons, nous nous perdrons dans l'âme cosmique,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Nous serons des notes dans cette grande symphonie</p> +<p>dont la cadence allant de cercle en cercle</p> +<p>forme le rythme de toutes les sphères, le coeur de</p> +<p>l'Univers entier, battant de vie, ne fera qu'un avec</p> +<p>notre coeur. Les années qui arrivent d'un pas furtif</p> +<p>ont maintenant perdu les terreurs qu'elles nous</p> +<p>causaient: nous ne mourrons point: l'Univers lui-même</p> +<p>fera notre immortalité.</p> + </div> </div> + +<br><br> + + + +<h3>HUMANITAD</h3> +<br><br> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Nous voici au coeur de l'hiver. Les arbres sont</p> +<p>dépouillés, excepté là où les bestiaux se terrent pour</p> +<p>résister au froid, sous le pin, car celui-ci ne revêt</p> +<p>jamais la livrée éclatante de l'automne, à qui son</p> +<p>frère jaloux dérobe son or. Pour lui, il garde fidèlement</p> +<p>son costume vert; âpre est le vent,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>comme s'il soufflait de la caverne de Saturne.</p> +<p>Quelques minces poignées de foin adhèrent encore</p> +<p>aux haies vivement dessinées en noir, la où le</p> +<p>charretier a ramené la charge odorante d'un jour</p> +<p>d'été, depuis les prairies d'en bas jusqu'à la pente</p> +<p>étroite. Sur la neige à demi fondue, les bêlantes</p> +<p>brebis se tassent contre les barrières, et les chiens</p> +<p>domestiques, tout transis,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>vont de t'étable close au ruisseau gelé, et reviennent</p> +<p>l'air découragé, et regrettent le pâtre grondeur</p> +<p>et le bruyant attelage. Et dans les hauteurs,</p> +<p>décrivant des cercles sans but, les corbeaux croassants</p> +<p>tournoient autour de la meule blanche de</p> +<p>givre, ou se tiennent en rang serré sur les rameaux</p> +<p>ruisselants, et dans le marécage, les plaques de</p> +<p>glace se fendillent</p> + </div><div class="stanza"> +<p>sous les pas solennels du héron décharné qui va</p> +<p>par les roseaux, bat des ailes et ramène son cou en</p> +<p>arrière, et pousse un cri railleur à la vue de la lune.</p> +<p>À travers les prairies s'en va d'un pied boiteux le</p> +<p>pauvre lièvre effaré; qu'on prendrait pour une</p> +<p>petite tache. Et une mouette égarée, jetant sa clameur</p> +<p>irritée, voleté comme une soudaine tombée</p> +<p>de neige sous le ciel d'un gris morne.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>C'est le plein hiver, et le robuste paysan rapporte</p> +<p>de l'étable glacée sa charge de fagots, frappe du pied</p> +<p>sur le foyer, jette sur le feu languissant les bûches</p> +<p>gorgées de sève, et rit de voir le jaillissement brusque</p> +<p>de la flamme, effrayer ses enfants dans leurs</p> +<p>jeux. Et pourtant... le printemps est dans l'air.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Déjà le grêle crocus se fraye passage à travers la</p> +<p>neige, et bientôt les campagnes blanches vont de</p> +<p>nouveau se fleurir de primevères que viendra faucher</p> +<p>quelque jeune gars, car dès les premiers baisers</p> +<p>d'une chaude pluie, la mélancolie glacée de l'hiver</p> +<p>se résout en larmes. Les bruns sansonnets s'accouplent,</p> +<p>et le lapin, les yeux brillants, épie</p> + </div><div class="stanza"> +<p>de son terrier obscur de quel côté sont semés les</p> +<p>cônes de sapin. Il écrase du pied une perce-neige,</p> +<p>et court sur le tertre moussu. Les merles traversent</p> +<p>de leur vol noire promenade du soir, et les soleils</p> +<p>restent plus longtemps avec nous. Ah! qu'il fait</p> +<p>bon voir le Printemps ceint de gazon, dans toute</p> +<p>la joie que lui donne la vue de cette riante verdure,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>franchir les haies en dansant, jusqu'au jour où la</p> +<p>rose précoce (ce remords charmant de l'épineuse</p> +<p>églantine) fait éclater son fourreau d'émeraude, et</p> +<p>étale le petit disque frissonnant de flamme dorée,</p> +<p>si bien connu des abeilles, car à sa suite se montrent</p> +<p>les pâles armoises, les oeillets pourprés et les asphodèles</p> +<p>en pleine floraison.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Alors le semeur arpente le champ du haut en</p> +<p>bas, pendant que derrière lui le gamin rieur écarte</p> +<p>de ses cris aigus la troupe noire et pillarde des</p> +<p>corbeaux. Alors le châtaignier déploie toute sa</p> +<p>gloire, et sur le gazon tombe le flot parfumé des</p> +<p>fleurs à la nuance de crème; les madrigaux langoureux,</p> +<p>murmurés à demi-voix,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>s'envolent furtivement du carillon mobile de la</p> +<p>campanule, à chaque brise matinale. Puis ce sont</p> +<p>le blanc jasmin, qui étoile son propre ciel, et la</p> +<p>linaire qui tire sa langue de feu. L'églantine, vêtue</p> +<p>de velours poudreux, s'empare du sol et prend</p> +<p>l'empire de la forêt; puis, lorsque la rose attardée</p> +<p>a laissé choir,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>une à une les pièces froissées de son armure,</p> +<p>lorsque les pensées ont fermé leurs yeux aux paupières</p> +<p>de pourpre, les chrysanthèmes débarquent</p> +<p>de leurs navires dorés leurs marchandises voyantes</p> +<p>et sans parfum, et les violettes, devenues d'une hardiesse</p> +<p>téméraire, quittent leurs modestes recoins;</p> +<p>et des baies écarlates parsèment l'aubépine encore</p> +<p>sans feuilles.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>O campagne heureuse, ô arbre trois fois heureux,</p> +<p>bientôt voire reine, en robe brodée de marguerites,</p> +<p>couronnée de fleurs de lys, va descendre à petits</p> +<p>pas sur la prairie. Bientôt les pâtres paresseux vont</p> +<p>de nouveau pousser leur troupeau le long de l'étang.</p> +<p>Bientôt, sous la verte feuillée flottera en plein midi</p> +<p>le bourdonnement sourd des abeilles.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Bientôt la clairière sera toute brillante de miroirs</p> +<p>de Vénus, fleur préférée des audacieux, et ces</p> +<p>charmantes nonnes, les muguets, aux vêtements</p> +<p>d'un blanc de neige, égrèneront leur chapelet de</p> +<p>perles, et les oeillets incarnats, aux pétales foncés</p> +<p>en forme de mitre, embaumeront le vent; et la</p> +<p>clématite accrochera partout dans les haies ses</p> +<p>étoiles jaunes.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Cher fiancé de la Nature, si bienfaisant Printemps,</p> +<p>toi qui peux multiplier la génisse à la douce</p> +<p>haleine, donner au chevreau ses petites cornes, et</p> +<p>apporter à la vigne ses fleurs tendres et soyeuses,</p> +<p>où donc est ce népenthès que jadis l'homme tirait</p> +<p>de la racine de pavot et de la mandragore aux baies</p> +<p>luisantes?</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Il fut un temps où le plus commun des oiseaux</p> +<p>savait me faire chanter à l'unisson avec lui, un</p> +<p>temps où toutes les cordes de la jeunesse vibraient</p> +<p>pour répondre sans retard, ou plus mélodieusement,</p> +<p>en rimes, à toute idylle de la forêt. Est-ce moi qui</p> +<p>change? Ou y aurait-il quelque chose de changé</p> +<p>dans la joyeuse et charmante carrière?</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Non, non, tu es toujours le même: c'est moi qui</p> +<p>cherche à troubler par des soupirs ta simple solitude,</p> +<p>et parce que des larmes stériles mouillent ma</p> +<p>joue d'une rosée, je voudrais te voir pleurer fraternellement</p> +<p>avec moi? Insensé! faut-il que tout coeur</p> +<p>blessé et inquiet s'enhardisse à corrompre un tel</p> +<p>vin du poison amer de son désespoir?</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Tu es le même: c'est moi dont l'âme misérable</p> +<p>trouve du mécontentement à s'éprendre d'elle-même</p> +<p>et abandonne son pouvoir royal à la rude domination</p> +<p>de qui devrait la servir en esclave. Car, assurément,</p> +<p>la sagesse existe quelque part, bien que la</p> +<p>mer orageuse ne la recèle point, bien que l'immense</p> +<p>abîme réponde: «Elle n'est pas en moi.»</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Brûler d'une seule et claire flamme, se tenir ferme</p> +<p>selon l'honneur naturel, ne point ployer le genou</p> +<p>en de vains prosternements, que leur inutilité condamne:</p> +<p>quelle alchimie pourrait me l'enseigner?</p> +<p>Quelle herbe travaillée par Médée m'apportera la</p> +<p>paix sans exaltation de l'être que rien ne fléchit?</p> + </div><div class="stanza"> +<p>La corde mineure qui termine l'harmonie et qui</p> +<p>attend vainement une réponse fraternelle, jette un</p> +<p>sanglot sur sa mélodie restée inachevée, et meurt</p> +<p>de la mort du cygne. Ainsi moi, l'héritier de la</p> +<p>souffrance, Memnon silencieux aux yeux sans regard</p> +<p>et sans paupière, j'attends la lumière et la</p> +<p>musique de soleils qui ne se lèveront jamais.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>La torche éteinte, le sombre et solitaire cyprès,</p> +<p>le peu de poussière recueillie dans une urne étroite,</p> +<p>le doux chairi (mot grec) de la tombe attique, tout cela ne valait-il</p> +<p>pas mieux que de revenir à mes capricieux et maladifs</p> +<p>accès d'agitation d'autrefois, que de passer</p> +<p>mes jours dans la muette caverne de la souffrance?</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Non, car peut-être ce dieu couronné de pavots</p> +<p>est semblable au gardien qui, près du lit d'un malade,</p> +<p>parle de sommeil, mais ne peut le donner.</p> +<p>Sa baguette a perdu sa vertu, et pour tout dire d'un</p> +<p>mot, la mort est une réponse trop brutale, une clef</p> +<p>trop banale pour résoudre un seul mystère dans la</p> +<p>philosophie d'une existence.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Et l'Amour, cette noble folie, dont la puissance</p> +<p>auguste, invincible, peut tuer l'âme de ses remèdes</p> +<p>emmiellés? Hélas! il me faut jouer le rôle de</p> +<p>fuyard, m'éloigner de cette ruine charmante, bien</p> +<p>qu'une mémoire trop tenace ne puisse oublier la</p> +<p>courbe magnifique de ce front olympien,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>qui, en une courte saison, fit de ma jeunesse une</p> +<p>extase de si exquise indolence, que toutes les gronderies</p> +<p>de la vérité plus prudente me semblaient la</p> +<p>voix grêle de la jalousie! Oh! éloigne-loi d'ici,</p> +<p>chasseresse plus fatale qu'Artémis, va chercher</p> +<p>quelque autre proie, car à tes charmes trop périlleux</p> + </div><div class="stanza"> +<p>mes lèvres ont assez bu!—Jamais, non jamais,</p> +<p>quand même l'amour en personne tournerait sa joue</p> +<p>dorée vers les flots troublés de ce rivage où j'ai été</p> +<p>jeté comme une épave par le naufrage,—en cet</p> +<p>instant même où les roues du char de la passion</p> +<p>m'effleurent de trop près; loin d'ici! loin d'ici!</p> +<p>je me voue à une vie plus stérile, plus austère.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Plus stérile, oui! ces bras-ci ne se pencheront</p> +<p>plus à travers le treillage des vignes pour attirer</p> +<p>mon âme malgré sa douce résistance, par la verdure</p> +<p>entrelacée. Une autre tête aura cette auréole</p> +<p>à porter, car pour moi j'appartiens à Celle qui</p> +<p>n'aime aucun homme, celle dont le sein blanc et</p> +<p>pur porte le signe de la Gorgone.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Que Vénus s'en aille prendre le menton de son page</p> +<p>mignon, et lui emmêler sa chevelure frisée; que</p> +<p>pourvu du filet, de l'épieu et de l'équipage de chasse,</p> +<p>le jeune Adonis sonne de la corne à son rendez-vous,</p> +<p>quant à moi, son enchantement câlin, aux</p> +<p>manoeuvres subtiles, ne me charme plus, bien que</p> +<p>je sois en état de conquérir sa plus chère citadelle.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Non, quand je serais ce jeune pâtre rieur qui vit</p> +<p>du sommet de l'Ida passer le petit nuage par-dessus</p> +<p>Ténédos et la haute Troie, et devina la venue de la</p> +<p>Reine, et dans son admiration, s'inclina devant</p> +<p>elle,—non, pas même pour une nouvelle Hélène,</p> +<p>je ne tendrais la pomme à sa main.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Ainsi donc, apparais, Athéné aux bras d'argent,</p> +<p>et si la musique ne sort plus de mes lèvres, inspire</p> +<p>du moins ma vie. Ta gloire n'a-t-elle point été</p> +<p>chantée en hymnes par un homme qui le donna</p> +<p>son épée et sa lyre, ainsi que fit Eschyle au beau</p> +<p>combat de Marathon, et qui mourut pour montrer</p> +<p>que de l'Angleterre de Milton pourrait encore</p> +<p>naître un fils<a id="footnotetag7" name="footnotetag7"></a><a href="#footnote7"><sup>7</sup></a>.</p> + </div> </div> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote7" name="footnote7"></a><b>Note 7:</b><a href="#footnotetag7"> (retour) </a> Byron.</blockquote> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Et pourtant, je ne saurais fréquenter le Portique,</p> +<p>et vivre sans désir, sans crainte ni souffrance,</p> +<p>et développer en moi cette calme sagesse, qu'en un</p> +<p>temps lointain, le grave maître athénien enseigna</p> +<p>aux hommes, acquérir cet équilibre volontaire,</p> +<p>concentré en soi, qui trouve en soi son réconfort,</p> +<p>afin de voir défiler les vaines fantasmagories du</p> +<p>monde sans baisser la tête.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Hélas! ce front serein, ces lèvres éloquentes, ces</p> +<p>yeux où se reflétait l'éternité entière, tout cela repose</p> +<p>dans Colonos sa patrie; une éclipse a passé sur</p> +<p>la sagesse, et Mnémosyne est sans enfants; la</p> +<p>chouette de Minerve s'est égarée dans les ténèbres</p> +<p>qu'elle s'est faites pour assurer la sécurité de son vol</p> +<p>orgueilleux.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Je ne me soucie guère de gravir en compagnie de</p> +<p>la Science, bien que par une subtile et étrange incantation,</p> +<p>elle fasse descendre la lune du ciel. La</p> +<p>Muse du Temps déploie son tapis aux couleurs</p> +<p>somptueuses devant des regards non moins avides,</p> +<p>et souvent, je l'avoue, dans la grande épopée que</p> +<p>déroule Polymnie, je me plais à lire</p> + </div><div class="stanza"> +<p>les pages où l'on voit l'Asie envoyer en guerre</p> +<p>ses myriades de soldats contre une petite cité, et le</p> +<p>Mède tout cuirassé de mailles dorées, armé d'un</p> +<p>cimeterre orné de gemmes, et d'un bouclier blanc,</p> +<p>empanaché de pourpre, chevauchant entre les peupliers</p> +<p>ondulants et la mer que les hommes appellent</p> +<p>Artémisium, jusqu'à ce qu'il aperçût les Thermopyles</p> + </div><div class="stanza"> +<p>et leur défilé ardu que fermait un mur étroit, et</p> +<p>sur les pentes les plus proches, une petite troupe</p> +<p>de lions prenant leurs ébats insouciants.—Et</p> +<p>comment il fut stupéfait de voir tant de hardiesse,</p> +<p>et dressa sa tente sur le rivage semé de roseaux, et</p> +<p>resta deux jours immobile d'étonnement. Puis à </p> +<p>minuit se glissa par-dessus</p> + </div><div class="stanza"> +<p>une hauteur peu fréquentée, et descendant à </p> +<p>travers la forêt automnale, massacra traîtreusement</p> +<p>ces êtres si chers à Sparte, couronne du lointain</p> +<p>Eurotas, et puis reprit sa marche, sans soupçonner</p> +<p>le piège fatal que Dieu avait tendu pour lui dans</p> +<p>l'étroite baie de Salamine.—Et pourtant les lignes</p> +<p>deviennent confuses.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Et la cadence de leur langage grec ne me charme</p> +<p>plus; je me sens trop en désaccord avec cette époque</p> +<p>si belle pour l'aimer beaucoup. Car ainsi que le</p> +<p>disque du cadran solaire reçoit en plein midi les</p> +<p>rayons de l'astre, sans en rien voir dans son aveugle</p> +<p>obscurité, ainsi mes yeux poursuivent sans trêve</p> +<p>ce qui fuit ma vision déçue.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Oh! s'il se pouvait qu'un seul être grandiose,</p> +<p>désintéressé, simple, nous apprenne ce que c'est</p> +<p>que la sagesse? Parlez donc, cimes du solitaire</p> +<p>Helwellyn, car ces bruits de mêlée se sont écartés</p> +<p>de vos rochers impassibles et de vos ruisselets cristallins,</p> +<p>où donc est cet esprit que son existence irréprochable</p> +<p>n'empêcha pas de baiser la bouche</p> +<p>meurtrie de son propre siècle<a id="footnotetag8" name="footnotetag8"></a><a href="#footnote8"><sup>8</sup></a>?</p> + </div> </div> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote8" name="footnote8"></a><b>Note 8:</b><a href="#footnotetag8"> (retour) </a> William Wordsworth (1770-1850).</blockquote> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Parlez donc, Lauriers de Rydal, où est Celui</p> +<p>dont vous avez ombragé le doux front, où est cette</p> +<p>âme pure qui, en ses jours de gracieuse majesté</p> +<p>sans couronne, a, malgré son humble carrière,</p> +<p>atteint le but grandiose où s'unissent amour et</p> +<p>devoir. Lui, du moins, il sut satisfaire les lois les</p> +<p>plus hautes, et il s'assit au festin de la Sagesse.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Mais nous autres, nous sommes les bâtards de</p> +<p>l'Erudition; nous savons par coeur le sonore mot</p> +<p>de passe de toutes les écoles grecques, et nous n'en</p> +<p>prisons aucune. L'Épée sans défaut qui abattit</p> +<p>l'Hydre païenne est un instrument sans vigueur,</p> +<p>que nous avons nous-mêmes émoussé. Quel homme</p> +<p>de nos jours escaladera les augustes, antiques sommets,</p> +<p>et se courbera devant le Respect vénérable?</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Il est vrai, j'en ai connu un, mais, par Schabod!</p> +<p>il a disparu, ce dernier et cher fils de l'Italie, qui</p> +<p>étant homme est mort pour la cause de Dieu, et ses</p> +<p>os reposent en paix<a id="footnotetag9" name="footnotetag9"></a><a href="#footnote9"><sup>9</sup></a>. Oh! garde-le, garde-le bien,</p> +<p>ma Tour de Giotto, lis de marbre dans la ville des</p> +<p>lys, ne permets pas aux caprices farouches de la</p> +<p>tempête</p> + </div> </div> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote9" name="footnote9"></a><b>Note 9:</b><a href="#footnotetag9"> (retour) </a> Mazzini.</blockquote> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>de tourmenter son sommeil, interdis à l'Arno de</p> +<p>lancer ses eaux troubles et jaunes par-dessus ses</p> +<p>bords: jamais plus puissant vainqueur ne gravit</p> +<p>les marches du Capitole dans les temps jadis, où</p> +<p>Rome était vraiment Rome, car la liberté marchait</p> +<p>a côté de lui comme une fiancée, et à leur vue le</p> +<p>pâle Mystère</p> + </div><div class="stanza"> +<p>fuyait en jetant un cri aigu jusqu'en sa sombre</p> +<p>cellule, et entraînant un vieillard qui tenait des</p> +<p>clés rouillées; fuyait en frémissant de terreur à ce</p> +<p>tocsin éternel qui sonne le glas de l'oubli sur les</p> +<p>dynasties défuntes, et enfin il a'abattit comme</p> +<p>l'aigle blessé sous la rafale, lorsque le grand triumvir</p> +<p>pénétra jusqu'au coeur sacré de Rome.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Il connaissait le coeur sacro-saint et les collines</p> +<p>de Rome; il arracha sa louve immonde de la caverne</p> +<p>du lion, et maintenant il repose dans la mort, près</p> +<p>de ce dôme empyréen que Brunelleschi suspendit</p> +<p>dans les airs au-dessus du Val d'Arno. O Melpomêne,</p> +<p>fais chanter dans ta flûte mélancolique ta plus douce</p> +<p>plainte.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Fais chanter par les clefs tragiques des mélodies</p> +<p>telles que la joie elle-même puisse en concevoir de</p> +<p>la jalousie, et que les Neuf oublient un instant leur</p> +<p>modeste empire pour pleurer sur celui qui, pour</p> +<p>ressusciter les hommes, alluma dans le plus grandiose</p> +<p>des sanctuaires de Rome le flambeau de Marathon,</p> +<p>et porta l'ardeur du soleil jusque sur les</p> +<p>plaines oubliées du Soleil.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Oh! garde-le bien, ma Tour de Giotto, et que</p> +<p>chaque jour quelque jeune Florentin apporte des</p> +<p>couronnes de cette fleur enchantée que recèlent les</p> +<p>sombres sommets de Vallombrosa, et en couvre sa</p> +<p>tombe où gît celui dont l'urne est pareille à un</p> +<p>arbre puissant que ne voient point des yeux mortels,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>un arbre puissant qui en ses cycles errants serait</p> +<p>poussé par la tempête jusqu'au bout infiniment</p> +<p>lointain où Chaos et Création se confondent, où les</p> +<p>ailes des chérubins aux chants éternels sont tissues</p> +<p>de Néant, et ont pénétré jusqu'en un vide-sans</p> +<p>Lune,—Et pourtant, bien qu'il soit poussière,</p> +<p>argile,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Il n'est point mort. Les Parques aux éternelles</p> +<p>mémoires s'y opposent, et les ciseaux s'abstiennent</p> +<p>de se refermer. Relevez vos têtes, ô poètes qui durerez</p> +<p>toujours, et vous clairons argentins, lancez une</p> +<p>sonnerie plus fière; car la vile chose qui fut l'objet</p> +<p>de sa haine, reste rampante en sa sombre demeure,</p> +<p>seule avec Dieu et des souvenirs de péché.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Et même, à quoi lui sert d'avoir regagné sa</p> +<p>caverne, à cette mère meurtrière des prostitutions</p> +<p>vêtues de pourpre? A Munich, sur l'architrave de</p> +<p>marbre, les jeunes Grecs meurent en souriant, mais</p> +<p>les mers qui baignent Egine s'agitent de dépit de se</p> +<p>voir désertes, et de ne pas refléter leur beauté, car</p> +<p>nos vies se dépouillent de toute couleur,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>faute de nos idéals; si une seule étoile pareille à </p> +<p>une torche enflammée brille au ciel, l'injuste lumière</p> +<p>du jour la tue sans délai, et nulle trompette de guerre</p> +<p>ne peut rendre la voix de la passion à la muette poussière,</p> +<p>qui jadis était Manzini! La riche Niobé avait</p> +<p>ses fils pour se consoler des douleurs qu'elle éprouvait</p> +<p>dans sa pierre,—mais l'Italie!</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Quel jour de Pâques ressuscitera-t-il encore ses</p> +<p>enfants, eux qui n'étaient pas Dieu, et néanmoins</p> +<p>ont souffert? Quels pieds iront sans s'égarer jusqu'à </p> +<p>leurs suaires aux multiples replis? Quels yeux clairs</p> +<p>les verront en chair et en os. Oh! qu'il serait</p> +<p>opportun de racler la pierre de dessus leur sépulcre,</p> +<p>et de baiser les roses saignantes de leurs blessures,</p> +<p>par amour d'Elle,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>de notre Italie! notre mère visible! La plus</p> +<p>sainte parmi toutes les nations, et la plus triste,</p> +<p>pour la cause chérie de laquelle le jeune Calabrais</p> +<p>tomba en cette journée d'Aspromonte, le coeur</p> +<p>joyeux, qu'en un siècle où Dieu s'achète et se vend,</p> +<p>un homme se trouvât, mourant pour la Liberté!</p> +<p>mais nous autres, qui sommes consumés, refroidis,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>nous voyons l'honneur souffleté et des entraves</p> +<p>enchaîner les beaux pieds de la Pitié; la Pauvreté</p> +<p>se glisse dans nos rues sans soleil, et d'un couteau</p> +<p>bien affilé, d'une main furtive coupe la gorge chaude</p> +<p>aux enfants. Et personne ne dit mot. Oh! nous</p> +<p>sommes de misérables hommes, indignes de notre</p> +<p>magnifique héritage. Où est-elle, la plume</p> + </div><div class="stanza"> +<p>de l'austère Milton? où est-elle, cette puissante</p> +<p>épée qui punit son maître d'une juste mort? Les</p> +<p>années ont perdu leur chef de jadis, et aucune voix</p> +<p>ne part du trépied muet pour atteindre à nos oreilles:</p> +<p>Et cependant, ainsi qu'une mère réduite à la dégradation,</p> +<p>met au monde au milieu d'un spasme</p> +<p>un vil enfant, qui lui inspire de l'horreur, de même</p> +<p>notre enthousiasme le plus sincère</p> + </div><div class="stanza"> +<p>engendre des enfants illégitimes, l'anarchie, qui</p> +<p>joue pour la Liberté le rôle de Judas, le vil et licencieux</p> +<p>prodigue qui vole l'or de la liberté, sans</p> +<p>que pourtant il lui en reste rien, l'Ignorance, le</p> +<p>seul vrai fratricide depuis Caïn, l'Envie, aspic qui se</p> +<p>meurtrit lui-même de ses piqûres, l'Avarice, dont</p> +<p>la main paralysée</p> + </div><div class="stanza"> +<p>ne s'ouvre plus qu'avec raideur; l'Avidité bondée</p> +<p>d'argent, et dont la faim monotone épuise les</p> +<p>hommes, au milieu du tumulte des roues. Ce sont</p> +<p>là les semences de choses qui feront périr leur</p> +<p>semeur. Voilà ce que chaque jour voit mûrir en</p> +<p>Angleterre, et les pas si doux de la Beauté ne foulent</p> +<p>plus les pierres d'aucune des rues enlaidies.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Ce qu'avait épargné Cromwell lui-même, est</p> +<p>profané par les mauvaises herbes et les vers, abandonné</p> +<p>aux jeux tumultueux du vent et des rafales</p> +<p>de neige, ou bien est restauré par des mains plus</p> +<p>meurtrières encore. La pire dégradation qu'opère le</p> +<p>Temps; il la voile de quelque grâce, mais ces modernes</p> +<p>scandales ne savent faire qu'une nudité imperméable</p> +<p>à la pluie.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Où est-il cet Art qui invitait des Anges à venir</p> +<p>chanter sous les hautes voûtes du choeur à Lincoln.</p> +<p>Si bien que l'air semble emprunter à de telles harmonies</p> +<p>de marbre une douceur que des lèvres humaines</p> +<p>n'espèrent point tirer du vrai roseau? Ah!</p> +<p>où est-elle cette main habile qui sut fléchir les</p> +<p>branches fleuries de l'aubépine,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>pour l'arche de Southwell, et sculpta la maison</p> +<p>de Celui qui aimait les champs avec toutes nos plus</p> +<p>charmantes fleurs anglaises? Le même soleil se</p> +<p>lève pour nous; les saisons naturelles tissent le</p> +<p>même tapis de vert et de gris; les collines ont</p> +<p>gardé parmi nous leur aspect, mais cet Esprit-là a</p> +<p>disparu.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Et peut-être vaut-il mieux qu'il en soit ainsi.</p> +<p>Car la Tyrannie est une Reine incestueuse, elle a</p> +<p>pour frère et comme pour compagnon de lit le</p> +<p>Meurtre, et la Peste habite avec elle; ses pas perfides</p> +<p>vont et viennent par des sentiers impurs et</p> +<p>sanglants. Mieux valent un désert vide et une âme</p> +<p>inviolée.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Car une noble fraternité, l'harmonie de la vie</p> +<p>qui se meut dans un air pur, l'agile et pure beauté</p> +<p>des membres forts chez les hommes libres, et les</p> +<p>femmes chastes, ces choses-là élèvent nos âmes</p> +<p>plus haut que ne saurait le faire la maigre et aveugle</p> +<p>Sibylle d'Agnelo, penchée sur le livre des douleurs</p> +<p>humaines,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>ou que la fillette que Titien représente toute</p> +<p>blanche sur un escalier, près de son lit, charmant,</p> +<p>qu'elle égale en hauteur, ou que Mona Lisa souriant</p> +<p>à travers ses cheveux. Ah! quoi qu'on pense, la vie</p> +<p>est, après toute chose, plus vaste qu'aucun ange</p> +<p>peint, si nous étions en état de voir le Dieu qui est</p> +<p>au dedans de nous. La sérénité grecque de jadis,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>qui maîtrise la passion, ou cette ligne bien droite</p> +<p>chez les vierges de marbre, qu'on voit, sans trouble</p> +<p>dans le regard, sans agitation dans les membres,</p> +<p>chevaucher autour du Temple d'Athéné, et en</p> +<p>refléter les divines ordonnances, et cette exacte symétrie</p> +<p>de toutes les choses qui dans l'homme se</p> +<p>livreraient sans cela d'incessants combats,—tout</p> +<p>au moins dans l'intervalle,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>qui s'étend des baisers maternels à la tombe,</p> +<p>voilà sans doute de quoi gouverner nos vies, et</p> +<p>nous assurer un empire assez puissant pour que la</p> +<p>tentation s'enroue à appeler du fond de sa caverne,</p> +<p>pour que le blême Péché marche courbé sous la</p> +<p>honte de ses adultères, pour que la Passion, en</p> +<p>quittant la maison de plaisir, ouvre des yeux</p> +<p>effarés.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Faire le corps et l'Esprit chose une et identique</p> +<p>avec tout ce qui est droit, si bien que rien ne vive</p> +<p>en vain, du matin jusqu'à midi, mais qu'en un</p> +<p>doux unisson, outre chaque pouls de la chair et</p> +<p>chaque palpitation du cerveau, l'âme, encore parfaite,</p> +<p>réside sur un trône défendu par d'imprenables</p> +<p>bastions contre toutes les vaines attaques du</p> +<p>dehors,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Et qu'elle observe, avec une sereine impartialité,</p> +<p>la mêlée des choses, et y puise néanmoins du réconfort,</p> +<p>en sachant que par la chaîne de la causalité</p> +<p>sont mariées toutes les choses différentes, qu'il</p> +<p>en résulte un tout suprême, qui a pour langage la</p> +<p>joie ou un hymne plus saint! Ah! certes, ce serait</p> +<p>là une manière de gouverner</p> + </div><div class="stanza"> +<p>la vie en la plus auguste omniprésence, et</p> +<p>par là , l'intellect doué de raison trouverait dans la</p> +<p>passion son expression; les purs sens, qui autrement</p> +<p>sont ignobles, communiqueraient la flamme</p> +<p>à l'esprit, et le tout formerait une harmonie plus</p> +<p>mystique que celle dont sont unies les étoiles planétaires</p> + </div><div class="stanza"> +<p>et de leurs tons divers ferait une corde à l'octave,</p> +<p>dont la cadence étant sans bornes, se répandrait à </p> +<p>travers les orbes de toutes les sphères, et de là </p> +<p>jusqu'à leur Maître reviendrait, renforcée par sa</p> +<p>nouvelle puissance, douées d'un pouvoir plus efficace.</p> +<p>—Ah! vraiment, si nous pouvions seulement</p> +<p>atteindre à cela, nous aurions trouvé le dernier, le</p> +<p>suprême credo.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Ah! c'était chose aisée quand le monde était</p> +<p>jeune, que de tenir sa vie à l'écart des contraintes</p> +<p>et des souillures. Sur nos lèvres tristes a vibré un</p> +<p>chant différent; nous nous sommes ôté notre couronne</p> +<p>de nos propres mains, pour errer parmi les</p> +<p>souffrances de l'exil; et dépossédés que nous</p> +<p>sommes de ce qui nous appartient en propre, nous</p> +<p>ne pouvons connaître d'autre aliment qu'une agitation</p> +<p>sans trêve.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>En somme, la grâce, la fleur des choses s'est</p> +<p>dissipée, et de tous les hommes nous sommes les</p> +<p>plus misérables, nous qui devons vivre la vie l'un</p> +<p>de l'autre et jamais celle qui nous appartient en</p> +<p>propre, et cela par pure pitié, avec la peine de défaire</p> +<p>ensuite; il en était autrement au temps où âme et</p> +<p>corps semblaient se confondre en mystiques</p> +<p>symphonies.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Mais nous avons déserté ces charmants refuges,</p> +<p>pour entreprendre d'un pied fatigué le voyage du</p> +<p>nouveau Calvaire, où nous contemplons, comme</p> +<p>celui qui voit sa propre face dans un miroir, l'Humanité</p> +<p>s'égorgeant elle-même, où dans le reproche</p> +<p>muet de ce triste regard, nous apprenons quel terrible</p> +<p>fantôme peut faire surgir la main rougie de</p> +<p>l'homme.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>O bouche meurtrie! O front couronné d'épines!</p> +<p>O calice plein de toutes les misères communes!</p> +<p>Toi, tu as pour l'amour de nous qui ne t'avons</p> +<p>point aimé, tu as enduré une agonie prolongée</p> +<p>pendant des siècles sans fin. Et nous autres nous</p> +<p>étions vains, ignorants, et nous ne sûmes point</p> +<p>que le coup de poignard, porté par nous à ton</p> +<p>coeur, atteignait mortellement le nôtre.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Car nous étions à la fois les semeurs et les semences,</p> +<p>la nuit qui enveloppe, et le jour qui s'assombrit,</p> +<p>la lance qui perce et le flanc qui saigne,</p> +<p>les lèvres qui trahissent, et la vie qui est trahie;</p> +<p>l'abîme a le calme, la lune a le repos, mais nous les</p> +<p>maîtres du monde de la nature, nous» sommes</p> +<p>encore notre redoutable ennemi.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Est-ce là le terme de toute cette force primitive,</p> +<p>qui restant identique sous les divers changements,</p> +<p>est sortie par violence du chaos aveugle, pour</p> +<p>monter toujours plus haut, à travers des mers</p> +<p>affamées et des tourbillons de rochers et de</p> +<p>flammes, jusqu'à ce que les soleils se fussent groupés</p> +<p>dans le ciel, pour commencer leurs cycles,</p> +<p>jusqu'à ce que chantassent les étoiles du matin et</p> +<p>que le Verbe se fit homme?</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Non, non, nous ne sommes que crucifiés, et bien</p> +<p>que de nos sourcils tombe comme une pluie, la</p> +<p>sueur de sang, qu'on arrache les clous, et nous descendrons,</p> +<p>je le sais! Que soient étanchées les</p> +<p>rouges blessures, et nous retrouverons notre intégrité!</p> +<p>Nous n'avons nul besoin de l'hysope offerte</p> +<p>au bout d'un roseau. Ce qui est purement humain,</p> +<p>est aussi de nature divine, est aussi Dieu.</p> + </div> </div> +<br><br> + + + +<h2>SONNET A LA LIBERTÉ</h2> +<br><br> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Ce n'est point que j'aime les enfants, dont les</p> +<p>yeux mornes ne voient rien si ce n'est leur misère</p> +<p>sans noblesse, dont les esprits ne connaissent</p> +<p>rien, n'ont souci de rien connaître, mais parce que</p> +<p>le grondement de tes Démocraties,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>tes Règnes de la Terreur, les grandes Anarchies,</p> +<p>reflètent pareils à la mer mes passions les plus</p> +<p>fougueuses, et donnent à ma rage un frère,—Liberté!</p> +<p>Pour cela uniquement, tes cris discordants</p> + </div><div class="stanza"> +<p>enchantent mon âme jusqu'en ses profondeurs,</p> +<p>sans cela tous les rois pourraient, au moyen du</p> +<p>knout ensanglanté et des traitreuses mitraillades,</p> +<p>dépouiller les nations de leurs droits inviolables,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>que je resterais sans m'émouvoir. Et pourtant...</p> +<p>et pourtant, ces Christs, qui meurent sur les barricades,</p> +<p>Dieu sait si je suis avec eux sur certains</p> +<p>points.</p> + </div> </div> +<br><br> + + +<h2>AVE, IMPERATRIX</h2> +<br><br> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Fixée dans cette orageuse Mer du Nord, reine</p> +<p>de ces plaines sans repos que soulève la marée,</p> +<p>Angleterre, que diront les hommes sur loi, devant</p> +<p>qui les mondes se partagent.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>La terre, fragile globe de verre, tient dans le</p> +<p>creux de ta main, et à travers son coeur de cristal</p> +<p>passent, comme les ombres par une région crépusculaire,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>les lances de la guerre au vêtement cramoisi,</p> +<p>les longues vagues empanachées de blanc, de la</p> +<p>bataille, et toutes ces flammes qui sèment la mort,</p> +<p>les torches des seigneurs, de la Nuit.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Les pauvres léopards, efflanqués et maigres, que</p> +<p>connaît si bien la traitreuse Russie, on les voit</p> +<p>ouvrant largement leurs gueules noircies et bondissant</p> +<p>à travers la grêle des bombes hurlantes.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Le vigoureux lion-marin des guerres d'Angleterre</p> +<p>a quitté sa caverne de saphir de l'océan, pour</p> +<p>livrer bataille à l'orage qui fait pâlir l'étoile de la</p> +<p>chevalerie anglaise.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Le clairon à la gorge de bronze résonne par les</p> +<p>landes et les joncs du Palhan, et les pentes escarpées</p> +<p>des neiges de l'Inde tremblent sous le pas des</p> +<p>hommes armés.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Et plus d'un chef Afghan, couché sous la fraîcheur</p> +<p>de ses grenadiers, serre dans sa main son épée,</p> +<p>en sentant naître en lui le farouche soupçon, dès qu'il</p> +<p>voit sur la pente de la montagne</p> + </div><div class="stanza"> +<p>le Marri, éclaireur au pied agile, qui vient lui</p> +<p>apprendre qu'il a entendu dans le lointain le roulement</p> +<p>rythmé des tambours anglais résonner aux</p> +<p>portes de Kandahar.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Car le vent du sud et le vent de l'est se rejoignent</p> +<p>à l'endroit où, ceinte et couronnée par le fer et</p> +<p>le feu, l'Angleterre, les pieds nus et sanglants,</p> +<p>monte la route escarpée d'un vaste empire.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>O cime solitaire de l'Himalaya, gris pilier du ciel</p> +<p>indien, où as-tu vu pour la dernière fois dans la mêlée</p> +<p>retentissante, nos chiens ailés que mène la Victoire?</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Près des bosquets d'amandiers de Samarkand à </p> +<p>Bokhara, où s'épanouissent les rouges, et vers</p> +<p>l'Oxus au sable jaune où se rendent les graves</p> +<p>marchands aux turbans blancs,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Et de là en route vers Ispahan, le jardin doré du</p> +<p>soleil, d'où la longue et poudreuse caravane rapporte</p> +<p>cèdre et vermillon;</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Et cette redoutable cité de Caboul, posée aux</p> +<p>pieds de la montagne escarpée, dont les vasques de</p> +<p>marbre sont toujours pleines d'eau pour combattre</p> +<p>l'ardeur de midi:</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Où l'on promène, par l'allée étroite et rectiligne</p> +<p>du Bazar, une toute jeune Circassienne, présent</p> +<p>qu'envoie le Czar à quelque vieux Khan barbu,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Là ont volé nos ardents aigles de guerre, là ils</p> +<p>ont battu des ailes dans l'âpre bataille, mais la</p> +<p>colombe attristée, qui habite la solitude en Angleterre,</p> +<p>n'a aucun plaisir.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>En vain la jeune fille rieuse se penche pour répondre</p> +<p>à son amour avec ses yeux qu'éclaire</p> +<p>l'amour, là -bas dans quelque ravin noir et plein</p> +<p>d'embûches, gît le jeune homme étreignant son drapeau.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Et bien des lunes, bien des soleils verront les</p> +<p>enfants languissant d'attente épier le moment</p> +<p>de grimper sur les genoux du père, et dans chaque</p> +<p>demeure où sera entrée la désolation,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>De pâles épouses, qui auront perdu leur maître</p> +<p>et seigneur, baiseront les reliques du défunt,—quelque</p> +<p>épaulette ternie, une épée,—pauvres</p> +<p>joujoux pour soulager une si douloureuse angoisse,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Car ce n'est point dans les paisibles campagnes</p> +<p>de l'Angleterre que ces hommes-là , nos frères, ont</p> +<p>été déposés sur le lit de repos, où nous pourrions</p> +<p>couvrir leurs boucliers brisés de toutes les fleurs</p> +<p>que préfèrent les morts.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Il en est de leur nombre qui gisent près des</p> +<p>murs de Delhi, beaucoup d'autres dans la terre afghane,</p> +<p>et beaucoup au pays où le Gange coule</p> +<p>pendant sept mois sur des sables mobiles.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Et d'autres gisent dans les mers russes, et</p> +<p>d'autres dans les mers qui sont les portes de</p> +<p>l'Orient, ou bien près des hauteurs de Trafalgar</p> +<p>que balaie le vent.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>O tombeaux errants, ô sommeil sans repos, ô silence</p> +<p>du jour sans soleil! ô ravin tranquille, ô</p> +<p>profondeur orageuse, rendez votre proie! rendez</p> +<p>votre proie!</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Et toi, dont les blessures ne se guérissent jamais,</p> +<p>toi qui ne parviens jamais au terme de la</p> +<p>course pénible, ô Angleterre de Cromwell, faut-il</p> +<p>que tu paies d'un de tes fils chaque pouce de</p> +<p>terre?</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Va! Couronne d'épines ta tête ornée d'une couronne</p> +<p>d'or. Que ton chant de joie fasse place au</p> +<p>chant de la souffrance. Le vent et la vague furieuse</p> +<p>l'ont pris tes morts, et jamais ils ne te les rendront.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>La vague, le vent furieux, la rive étrangère</p> +<p>possèdent la fleur de la terre anglaise,—ces lèvres</p> +<p>que les lèvres ne baiseront plus jamais, ces mains</p> +<p>qui jamais ne te serreront la main.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Et maintenant qu'avons-nous gagné à enserrer</p> +<p>tout le globe terrestre en des filets d'or, si l'on</p> +<p>trouve caché dans notre coeur le souci qui ne</p> +<p>vieillit jamais?</p> + </div><div class="stanza"> +<p>À quoi nous sert-il que nos galères couvrent,</p> +<p>comme une forêt de pins, toute partie de la mer?</p> +<p>La ruine et le naufrage sont à nos côtés, en farouches</p> +<p>gardiens de la Maison de douleur.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Où sont les braves, les forts, les rapides? Où est</p> +<p>notre chevalerie anglaise? Les herbes sauvages leur</p> +<p>servent de linceul, et le sanglot des vagues est leur</p> +<p>plainte funèbre.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>O bien-aimés qui gisez bien loin, quel mot d'affection</p> +<p>peuvent envoyer des lèvres mortes? O poussière</p> +<p>perdue, ô argile insensible! Est-ce pour finir,</p> +<p>est-ce pour finir ainsi?</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Paix! Paix! c'est offenser les nobles morts que</p> +<p>de tourmenter ainsi leur sommeil solennel. Bien que</p> +<p>privée de ses enfants, et la tête couronnée d'épines,</p> +<p>l'Angleterre doive monter la route escarpée.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Et pourtant, quand ce pénible tertre sera achevé,</p> +<p>ses veilleurs signaleront de loin la jeune République</p> +<p>comme un soleil qui surgit des mers empourprées</p> +<p>de la guerre.</p> + </div> </div> + +<br><br> + + + +<h2>A MILTON</h2> +<br><br> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Milton, il me semble que ton esprit s'est retiré</p> +<p>bien loin de ces falaises blanches, de ces hautes</p> +<p>tours crénelées; ce monde aux somptueuses et ardentes</p> +<p>couleurs, le nôtre, semble être tombé en</p> +<p>cendres ternes et grises,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>on dirait que le siècle est changé en une pantomime</p> +<p>où nous gaspillons nos heures trop chargées de</p> +<p>bien d'autres tâches. Car, avec toute notre pompe</p> +<p>et notre luxe, et nos puissances, nous ne sommes</p> +<p>guère propres qu'à piocher la banale argile,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>puisque cette petite île que nous occupons, cette</p> +<p>Angleterre, ce lion marin de la mer, est à la solde</p> +<p>d'ignorants démagogues,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>qui ne l'aiment point. Dieu bon, est-ce bien là </p> +<p>ce pays qui porta dans sa main un triple empire,</p> +<p>quand Cromwell eut prononcé le mot de Démocratie?</p> + </div> </div> +<br><br> + + + +<h2>LOUIS-NAPOLEON</h2> +<br><br> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Aigle d'Austerlitz, où étaient tes ailes quand,</p> +<p>exilé bien loin sur un rivage barbare, après une</p> +<p>lutte inégale, sous les coups d'un inconnu, tomba</p> +<p>le dernier rejeton de ta race de rois?</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Pauvre enfant! tu ne paraderas plus dans ton</p> +<p>manteau rouge, tu ne chevaucheras pas en grande</p> +<p>pompe à travers Paris, à la tête de tes légions revenues,</p> +<p>mais d'autre part, ta mère, la France, libre</p> +<p>et républicaine,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>posera sur ton front pâle et sans couronne les</p> +<p>lauriers plus glorieux de la couronne guerrière,</p> +<p>afin que ton âme puisse sans déshonneur aller là -bas</p> +<p>raconter au puissant auteur de ta race</p> + </div><div class="stanza"> +<p>que la France a baisé les lèvres de la Liberté, et</p> +<p>les a trouvées plus douces que le miel de ses abeilles</p> +<p>à lui, et que la Démocratie, vague géante, se brise</p> +<p>sur les rivages où les rois reposaient sans souci.</p> + </div> </div> +<br><br> + + + +<h2>SONNET SUR LE MASSACRE<br> +DES CHRÉTIENS EN BULGARIE</h2> +<br><br> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Christ, est-ce que tu as vraiment expiré? Ou</p> +<p>bien tes os gisent-ils en leur sépulcre taillé dans</p> +<p>le roc. Et ta Résurrection n'a-t-elle été que le rêve</p> +<p>de celle dont les péchés méritent pardon par cela</p> +<p>seul qu'elle t'aimait tant?</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Car ici l'air est rempli des plaintes horribles</p> +<p>des hommes, et on massacre les prêtres qui invoquent</p> +<p>ton nom. N'entends-tu point les lamentations</p> +<p>douloureuses de ceux dont les enfants gisent</p> +<p>sur la pierre?</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Descends, ô Fils de Dieu, une nuit incestueuse</p> +<p>voile la terre, et à travers la nuit sans étoiles, je</p> +<p>vois le croissant lunaire dominer ta croix.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>S'il est bien vrai que tu as brisé les barrières de</p> +<p>la tombe, descends, ô Fils de l'homme, et montre</p> +<p>ta puissance, de peur qu'à ta place ne soit couronné</p> +<p>Mahomet.</p> + </div> </div> +<br><br> + + + +<h2>QUANTUM MUTATA</h2> +<br><br> +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Il y eut en Europe, un temps bien lointain, où</p> +<p>nulle part aucun homme ne mourait pour la liberté</p> +<p>sans que le Lion d'Angleterre, sortant d'un</p> +<p>bond, de sa caverne, ne posât la main sur l'oppresseur!</p> +<p>C'était alors</p> + </div><div class="stanza"> +<p>que l'Angleterre était en état de se montrer Grande</p> +<p>République, témoin les hommes du Piémont, objets</p> +<p>préférés des soucis de Cromwell, alors que dans</p> +<p>son palais à fresques, le Pontife, en un impuissant</p> +<p>désespoir,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>tremblait devant nos inexorables ambassadeurs.</p> +<p>Comment, dès lors, se fait-il que nous soyons déchus</p> +<p>d'une telle grandeur, sinon parce que le</p> +<p>luxe</p> + </div><div class="stanza"> +<p>encombre de ses stériles produits la porte par où</p> +<p>entreraient nobles pensées, nobles actions. Sans</p> +<p>cela nous pourrions être encore les héritiers de Milton.</p> + </div> </div> +<br><br> + + + + +<h2>LIBERTATIS SACRA FAMES</h2> +<br><br> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Bien que j'aie été nourri dans la Démocratie, et</p> +<p>que je préfère à tout cet état républicain, où chaque</p> +<p>homme est comme un roi, où nul n'est distingué</p> +<p>des autres par une couronne, malgré tout,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>malgré cette démangeaison moderne de Liberté,</p> +<p>je préfère le gouvernement d'un seul, auquel tous</p> +<p>obéissent, à celui de ces démagogues braillards qui</p> +<p>trahissent notre indépendance par les baisers qu'ils</p> +<p>donnent à l'anarchie.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Aussi n'ai-je aucune sympathie pour ceux dont</p> +<p>les mains sacrilèges plantent le drapeau rouge sur</p> +<p>les barricades des rues, sans défendre une juste</p> +<p>cause, et qui établiraient le règne de l'ignorance:</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Alors, arts, civilisation, politesse, honneur, tout</p> +<p>s'évanouirait, il ne resterait que la trahison, et le</p> +<p>poignard qui est son seul outil, et le meurtre aux</p> +<p>pieds silencieux et sanglants.</p> + </div> </div> +<br><br> + + + +<h2>THEORETIKOS</h2> +<br><br> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Ce puissant empire n'a que des pieds d'argile.</p> +<p>Toute chevalerie, toute puissance ont abandonné</p> +<p>entièrement notre petite île. Quelque ennemi a dérobé</p> +<p>sa couronne de laurier,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>et parmi ses collines s'est tue cette voix qui parlait</p> +<p>de Liberté. Oh! quitte-la, mon âme, quitte-la;</p> +<p>lu n'es point faite pour habiter cette vile demeure</p> +<p>de trafiquants, où chaque jour</p> + </div><div class="stanza"> +<p>on met en vente publique la sagesse et le respect,</p> +<p>où le peuple grossier pousse les cris enragés</p> +<p>de l'ignorance contre ce qui est le legs des siècles.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Cela trouble mon calme; aussi mon désir est-il de</p> +<p>m'isoler dans des rêves d'art et de suprême culture,</p> +<p>sans prendre parti ni pour Dieu, ni pour ses ennemis.</p> + </div> </div> +<br><br> + + + +<h2>REQUIESCAT</h2> +<br><br> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Marche d'un pas léger, elle est tout près, sous la</p> +<p>neige. Parle à voix basse: elle peut entendre croître</p> +<p>les pâquerettes.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Toute sa belle chevelure dorée a pris la teinte de</p> +<p>la rouille; elle qui était jeune, et charmante, elle</p> +<p>n'est que poussière.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Pareille au lis, blanche comme la neige, elle savait</p> +<p>à peine qu'elle était femme si doucement elle</p> +<p>avait grandi.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Les planches du cercueil, une lourde pierre pèsent</p> +<p>sur sa poitrine; seul je me torture le coeur,</p> +<p>mais elle, elle repose.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Silence! Silence! elle ne saurait entendre la lyre</p> +<p>ni le sonnet; toute ma vie est ensevelie ici. Entassons</p> +<p>de la terre par-dessus elle.</p> + </div> </div> + +<p><i>Avignon</i>.</p> +<br><br> + + + + + +<h2>SONNET COMPOSÉ EN APPROCHANT DE<br> +L'ITALIE</h2> +<br><br> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>J'atteignais les Alpes, mon âme brûlait en moi,</p> +<p>à ton nom, Italie, Italie. Et quand je sortis du coeur</p> +<p>de la montagne, et que je vis le pays qui avait été</p> +<p>le désir de ma vie,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>je me mis à rire comme un homme qui a gagné</p> +<p>un prix de haute valeur; et rêvant à l'histoire de</p> +<p>ta gloire, j'épiai le jour, jusqu'au moment où,</p> +<p>zébré de blessures enflammées, le ciel de turquoise</p> +<p>prit peu à peu la couleur de l'or poli.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Les pins flottaient comme flotte une chevelure</p> +<p>de femme, et dans les vergers, tout le lacis des</p> +<p>branchages s'épanouissait en flocons d'écume fleurie.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Mais quand j'appris que bien loin de là , dans</p> +<p>Rome, un second Pierre portait des chaînes funestes,</p> +<p>je pleurai de voir si belle une telle contrée.</p> + </div> </div> + +<p><i>Turin</i>.</p> +<br><br> + + + + +<h2>SAN MINIATO</h2> +<br><br> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Vous le voyez, j'ai gravi la pente de la montagne</p> +<p>jusqu'à cette sainte maison de Dieu, où jadis allait</p> +<p>et venait le peintre angélique, qui vit les cieux largement</p> +<p>ouverts,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>et sur un trône au-dessus du croissant de la</p> +<p>lune, la blanche et virginale Reine de grâce. Marie!</p> +<p>Si je pouvais seulement voir ta face, la mort</p> +<p>ne viendrait jamais trop tôt.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>O toi que Dieu couronna d'épines et de douleurs!</p> +<p>Mère du Christ! ô Épouse mystique! Mon coeur est</p> +<p>las de cette vie, et trop accablé de tristesse pour</p> +<p>chanter encore.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>O toi, que Dieu couronna d'amour et de flamme,</p> +<p>que couronna le Christ, le très saint; oh! écoute,</p> +<p>avant que le soleil impitoyable n'expose à l'univers</p> +<p>mon péché et ma honte.</p> + </div> </div> +<br><br> + + + +<h2>AVE, MARIA, GRATIA PLENA</h2> +<br><br> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Est-ce ainsi qu'il est venu? Je m'attendais à voir</p> +<p>une scène d'un éclat merveilleux, telle qu'on le</p> +<p>conte au sujet d'un Dieu qui, dans une pluie d'or,</p> +<p>fit tomber les barrières et descendit sur Danaé:</p> + </div><div class="stanza"> +<p>ou bien à une apparition terrible, comme quand</p> +<p>Sémélè, languissante d'amour et de désir inapaisé,</p> +<p>supplia pour voir le corps lumineux du Dieu, et que</p> +<p>la flamme saisit ses membres blancs et l'anéantit entièrement.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>C'est avec ces rêves joyeux que je visitai ce lieu</p> +<p>sacré, et maintenant les yeux et le coeur pleins</p> +<p>d'étonnement, je reste immobile devant ce suprême</p> +<p>mystère d'amour,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>une jeune fille à genoux, la figure pâle et sans</p> +<p>passion, un ange qui tient un lis en sa main, et au-dessus</p> +<p>d'eux, la colombe, déployant ses ailes.</p> + </div> </div> + +<p><i>Florence</i>.</p> +<br><br> + + + + + +<h2>ITALIA</h2> +<br><br> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Italie! tu es déchue, bien que toutes hérissées de</p> +<p>lances brillantes, tes armées marchent à grand fracas</p> +<p>des Alpes du Nord jusqu'aux flots siciliens!</p> +<p>Oui, déchue, bien que les nations te saluent reine,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>parce que l'on voit l'or faire briller ta richesse</p> +<p>dans toutes les villes, et que sur ton lac de saphir,</p> +<p>d'un air allier, sous le vent qui enfle leurs voiles,</p> +<p>naviguent par milliers tes galères, sous l'unique</p> +<p>drapeau rouge, blanc et vert.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Belle et forte! Mais belle et forte en vain! Porte</p> +<p>ton regard vers le Sud, où Rome, ville profanée,</p> +<p>attend en vêtement de deuil un roi oint par Dieu.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Lève ton regard au ciel; Dieu permettra-t-il une</p> +<p>telle chose? Non, mais quelque Raphaël ceint de</p> +<p>flamme va descendre, et frapper le Profanateur</p> +<p>avec l'épée du châtiment.</p> + </div> </div> +<br><br> + + + + +<h2>SONNET ÉCRIT PENDANT LA SEMAINE SAINTE<br> +A GÈNES</h2> +<br><br> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>J'errais dans la verte retraite de Scoglietto. Les</p> +<p>oranges à tous les rameaux qui formaient la voûte,</p> +<p>étaient suspendues comme des lampes brillantes</p> +<p>d'or, pour faire honte au jour. Çà et là , un oiseau</p> +<p>surpris, de ses ailes battantes et de ses pieds</p> + </div><div class="stanza"> +<p>éparpillait comme de la neige toutes les fleurs.</p> +<p>À mes pieds de pâles narcisses pareils à des lunes</p> +<p>d'argent; et les vagues arrondies qui rayaient la</p> +<p>baie de saphir, riaient au soleil, et la vie paraissait</p> +<p>très douce.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Au dehors, le jeune enfant de choeur passait</p> +<p>chantant d'une voix claire: «Jésus, le fils de</p> +<p>Marie, a été mis à mort. Oh! venez, et couvrez de</p> +<p>fleurs son tombeau.»</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Ah! Dieu! Ah! Dieu! ces charmantes heures</p> +<p>helléniques ont submergé tout souvenir de tes amères</p> +<p>douleurs, de la Croix, de la Couronne, des Soldats</p> +<p>et de la Lance.</p> + </div> </div> +<br><br> +<br><br> + + +<h2>ROME QUE JE N'AI POINT VISITÉE</h2> +<br><br> + +<h3>I</h3> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Le blé a passé du gris au rouge, depuis que pour</p> +<p>la première fois mon esprit a fui les mornes cités</p> +<p>du Nord, pour voler aux montagnes de l'Italie.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Et maintenant je me retourne du côté du foyer</p> +<p>domestique, car mon pèlerinage est tout à fait terminé,</p> +<p>bien que, ce me semble, ce soleil, rouge</p> +<p>comme le sang, m'indique la route qui mène à </p> +<p>Rome la sainte.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>O Dame bénie, qui as sous ton empire les sept</p> +<p>collines, ô Mère sans tache ni souillure, toi qui</p> +<p>portes une triple couronne d'or,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>O Roma, Roma, je dépose à tes pieds ce vain</p> +<p>tribut de mon chant, car, hélas! elle est rude et</p> +<p>longue, la route qui conduit à la Voie sacrée.</p> + </div> </div> + +<br> +<h3>II</h3> +<br> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Et pourtant, quelle joie ce serait pour moi que</p> +<p>de tourner mes pas vers le Sud, après avoir suivi le</p> +<p>Tibre jusqu'à son embouchure, de revenir m'agenouiller</p> +<p>dans Fiésole</p> + </div><div class="stanza"> +<p>et d'errer à travers l'épaisse forêt de pins, qui</p> +<p>interrompt le cours de l'Arno aux reflets d'or, pour</p> +<p>voir le brouillard empourpré et la lueur du matin</p> +<p>sur les Apennins,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>en passant près de mainte maison enfouie parmi</p> +<p>les vignes, près du verger, près du jardin d'oliviers</p> +<p>gris, jusqu'à ce qu'enfin du haut de la route qui</p> +<p>parcourt la morne Campagna, surgissent les sept</p> +<p>collines qui portent le Dôme.</p> + </div> </div> + +<br> +<h3>III</h3> +<br> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Pour moi, pèlerin des mers du Nord, quelle joie</p> +<p>de me mettre tout seul à la recherche du temple</p> +<p>merveilleux et du trône de Celui qui tient les clefs</p> +<p>redoutables.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Alors que tout brillants de pourpre et d'or, défilent</p> +<p>et prêtres et saints cardinaux, et que porté au-dessus</p> +<p>de toutes les têtes, arrive le doux pasteur du</p> +<p>troupeau.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Quelle joie de voir, avant que je meure, le seul</p> +<p>roi qui soit oint par Dieu, et d'entendre les trompettes</p> +<p>d'argent sonner triomphalement sur son passage.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Ou lorsqu'à l'autel du sanctuaire, il élève le</p> +<p>signe du mystérieux sacrifice et montre aux yeux</p> +<p>mortels un Dieu sous le voile du pain et du vin.</p> + </div> </div> + +<br> +<h3>IV</h3> +<br> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Car quels changements le temps n'amène-t-il</p> +<p>pas? Les cycles des années qui reviennent peuvent</p> +<p>délivrer mon coeur de ses craintes et apprendre à </p> +<p>mes lèvres un chant qu'elles pussent chanter.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Avant que dans ce champ de à -bas, l'or frémissant</p> +<p>soit rassemblé en gerbes poudreuses, avant que les</p> +<p>feuilles écarlates de l'automne voltigent comme</p> +<p>des oiseaux pour tomber sur l'herbe,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>J'aurai peut-être parcouru la glorieuse carrière</p> +<p>et saisi la torche encore flambante, et invoqué le</p> +<p>nom sacré de Celui qui maintenant cache sa face.</p> + </div> </div> +<br><br> + + + +<h2>URBS SACRA ET AETERNA</h2> +<br><br> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Rome! quelle page dans l'histoire a été la tienne,</p> +<p>dans les temps d'autrefois où ton épée républicaine</p> +<p>régit le monde entier, pendant une période de bien</p> +<p>des siècles! Alors tu fus la reine couronnée de tes</p> +<p>peuples,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>jusqu'au jour où parut dans tes rues le Goth</p> +<p>barbu. Et aujourd'hui, ô cité couronnée par Dieu,</p> +<p>découronnée par l'homme, c'est l'odieux drapeau</p> +<p>rouge, blanc et vert que les brises font flotter sur</p> +<p>tes murs.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>En quel temps étais-tu en ta gloire? Alors que tes</p> +<p>aigles avides de pouvoir prenaient leur vol pour saluer</p> +<p>le double soleil et que les nations tremblaient</p> +<p>sous ton sceptre?</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Non, ta gloire s'est prolongée jusqu'à ce jour, où</p> +<p>les pèlerins s'agenouillent devant, le Saint unique,</p> +<p>le pasteur captif de l'Eglise de Dieu.</p> + </div> </div> +<br><br> + + + +<h2>SONNET COMPOSÉ APRÈS L'AUDITION DU<br> +<i>DIES IRAE</i><br> + +<i>CHANTÉ DANS LA CHAPELLE SIXTINE</i></h2> +<br><br> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Non, Seigneur, il n'en est pas ainsi. La blancheur</p> +<p>du lis au printemps, les mélancoliques bois d'oliviers</p> +<p>ou la colombe à la poitrine argentée m'apprennent</p> +<p>plus clairement ta vie et ton amour, que</p> +<p>ces flammes rouges et ces coups de tonnerre, avec</p> +<p>leurs terreurs.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Les vignes empourprées m'apportent de doux</p> +<p>souvenirs de toi: un oiseau qui, le soir, rentre à tire</p> +<p>d'aile vers son nid, me parle de celui qui n'a aucune</p> +<p>place pour se reposer. Je m'imagine que c'est sur toi</p> +<p>que chante le passereau.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Viens plutôt par une soirée d'automne, quand le</p> +<p>rouge et le brun brillent sur les feuilles et que les</p> +<p>campagnes répètent comme un écho la chanson du</p> +<p>passeur.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Viens quand la pleine lune en sa splendeur laisse</p> +<p>tomber son regard sur les rangées de gerbes dorées,</p> +<p>et alors fais ta moisson; nous avons attendu longtemps.</p> + </div> </div> +<br><br> + + + +<h2>PAQUES</h2> +<br><br> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Les trompettes d'argent résonnèrent sous le</p> +<p>Dôme, le peuple avec un respect religieux s'agenouilla</p> +<p>sur le sol, et je vis porté sur les épaules des</p> +<p>hommes, pareil à quelque grande divinité, le saint</p> +<p>Maître de Rome.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Comme un prêtre, il portait une robe plus blanche</p> +<p>que l'écume; comme un roi, il était ceint de pourpre</p> +<p>royale. Trois couronnes d'or s'élevaient bien haut</p> +<p>sur sa tête. Entouré de splendeur et de lumière, le</p> +<p>Pape rentra chez lui.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Mon coeur s'enfuit bien loin dans le passé, à travers</p> +<p>le désert des années, vers un homme qui errait</p> +<p>au bord d'une mer solitaire, et cherchait vainement</p> +<p>un endroit pour se reposer.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>«Les renards ont leur tanière, et tout oiseau</p> +<p>a son nid, et moi, moi seul, il me faut errer sans</p> +<p>repos, les pieds meurtris, et boire avec le vin</p> +<p>l'amertume des larmes.»</p> + </div> </div> +<br><br> + + +<h2>E TENEBRIS</h2> +<br><br> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Descends, ô Christ, et viens à mon aide! Tends-moi</p> +<p>la main, car je vais me noyer dans une mer</p> +<p>plus orageuse que ne fut pour Simon ton lac de</p> +<p>Galilée. Le vin de la vie est répandu sur la table.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Mon coeur est pareil à une contrée ravagée par ta</p> +<p>famine et où ont péri toutes les choses utiles. Et je</p> +<p>sais fort bien que mon âme est destinée à l'Enfer,</p> +<p>s'il me faut cette nuit comparaître devant le trône</p> +<p>du Dieu.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>«Il dort peut-être, ou bien il part à cheval pour</p> +<p>la chasse, comme Baal, quand ses prophètes hurlaient</p> +<p>son nom, de l'aurore à midi, sur la cime foudroyée</p> +<p>du Carmel.»</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Non, soyons tranquille, avant la nuit venue, je contemplerai</p> +<p>les pieds de bronze, la robe plus blanche</p> +<p>que la flamme, les mains meurtries, et la face empreinte</p> +<p>d'une lassitude tout humaine.</p> + </div> </div> +<br><br> + + + +<h3>VITA NUOVA</h3> +<br><br> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>J'étais debout près de la mer où nul ne vendange,</p> +<p>jusqu'à ce que les vagues humides eussent couvert</p> +<p>de leur écume ma face et mes cheveux; les longues</p> +<p>flammes rouges du jour mourant brûlaient à l'occident;</p> +<p>le vent avait un sifflement triste</p> + </div><div class="stanza"> +<p>et les mouettes criardes fuyaient vers la terre:</p> +<p>«Hélas! m'écriai-je, ma vie est pleine de douleur;</p> +<p>et qui donc peut faire provision de fruit ou de</p> +<p>grain doré sur ces plaines stériles qui s'agitent incessamment?»</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Mes filets avaient ça et la bien des larges déchirures,</p> +<p>bien des fentes; néanmoins je les jetai pour</p> +<p>tenter ma dernière chance, dans la mer, et j'attendis</p> +<p>la fin.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Quand! ô surprise! quelle soudaine gloire! Et je</p> +<p>vis monter la splendeur argentée d'un corps aux</p> +<p>membres blancs, et cette joie me fit oublier les</p> +<p>tourments du passé.</p> + </div> </div> +<br><br> + + + +<h2>MADONNA MIA</h2> +<br><br> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Jeune fille et lys, elle n'était point faite pour la</p> +<p>douleur de ce monde, avec sa chevelure brune et</p> +<p>douce que ses larmes collaient en tresses, avec ses</p> +<p>yeux pleins de désirs, à demi voilés par les larmes</p> +<p>encore endormies, comme des eaux très bleues qu'on</p> +<p>voit à travers les brouillards de la pluie;</p> + </div><div class="stanza"> +<p>des joues pâles, où nul amour n'avait laissé sa</p> +<p>tache, sa lèvre inférieure rouge, et ramenée en dedans</p> +<p>pour fuir l'amour, et une gorge blanche, plus</p> +<p>blanche que la colombe argentée, et dont le marbre</p> +<p>pâle était rayé d'une veine pourpre. Et pourtant,</p> +<p>quoique mes lèvres ne doivent point cesser de la</p> +<p>louer,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>je ne serais point assez hardi pour lui baiser</p> +<p>même les pieds, car je me sens sous l'ombre que</p> +<p>font les ailes du respect,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>ainsi que Dante, quand il était debout avec Béatrice,</p> +<p>sous la poitrine enflammée du Lion, et qu'il</p> +<p>voyait le septième ciel de cristal et l'escalier d'or.</p> + </div> </div> +<br><br> + + + +<h2>LA CHANSON D'ITYS</h2> +<br><br> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>La Tamise anglaise est bien plus sainte que</p> +<p>Rome. Ces campanules, qui comme une montée</p> +<p>soudaine de la mer, viennent envahir les bocages,</p> +<p>avec, pour écume, la reine des prés et la blanche</p> +<p>anémone pour tacheter les vagues bleues,—Dieu</p> +<p>est ici plus manifeste que là où il se cache, dans</p> +<p>l'étoile au coeur de cristal que porte un moine</p> +<p>blême.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Ces papillons aux reflets violets qui prennent</p> +<p>pour tente ce lis à la teinte de crème, ce sont des</p> +<p>monsignori, et là où s'agitent les roseaux, où un</p> +<p>brochet paresseux se laisse flotter au soleil, les yeux</p> +<p>à demi clos,—voici un vieil évêque mitre, <i>in partibus</i>.</p> +<p>Regardez donc ces brillantes écailles toutes vert</p> +<p>et or.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Le vent, prisonnier qui s'agite sans repos dans</p> +<p>les arbres, joue fort bien le Palestrina. On dirait</p> +<p>que les doigts du puissant maestro sont posés sur</p> +<p>les touches de l'orgue de Maria, et qu'ils y jouent,</p> +<p>quand, aux premières heures d'un matin tout bleu</p> +<p>de Pâques, le Pape, porté sur un brancard tout rouge</p> +<p>comme le sang ou le crime, va</p> + </div><div class="stanza"> +<p>de sa sombre demeure sur le balcon, au-dessus</p> +<p>des portes de bronze, et, dominant la foule serrée</p> +<p>sur la place, ou les fontaines elles-mêmes semblent</p> +<p>dans leur extase jeter en l'air leurs lances d'argent,</p> +<p>étend ses faibles mains vers l'Orient, vers l'Occident,</p> +<p>envoie une vaine paix aux pays qui ne connaissent</p> +<p>nulle paix, le repos aux nations qui ne</p> +<p>connaissent pas le repos.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Et ce rayonnement orangé qui s'attarde et semble</p> +<p>vouloir taquiner la lune, n'est-il pas plus beau que</p> +<p>les pompes les plus brillantes de Rome! Chose</p> +<p>étrange! il y a un an, je me mis à genoux devant</p> +<p>je ne sais quel cardinal en robe rouge, qui portait</p> +<p>l'hostie à travers l'Esquilin!... et maintenant, ces</p> +<p>vulgaires pavots parmi le blé me semblent deux</p> +<p>fois aussi beaux.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Ces champs de pois, d'un vert bleu, que voici là -bas,</p> +<p>frissonnants de la dernière averse, émettent en</p> +<p>cette fraîche soirée des parfums plus doux que ceux</p> +<p>des encensoirs ornés de gemmes flamboyantes que</p> +<p>balancent les jeunes diacres, lorsque le vieux prêtre</p> +<p>ouvre le tabernacle voilé de rideaux, et donne à </p> +<p>Dieu un corps fait avec le fruit banal du blé et de</p> +<p>la vigne.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Le pauvre frère Giovanni, qui braille à la messe,</p> +<p>s'étonnerait certainement ici, car là -haut chante un</p> +<p>petit oiseau brun, et à travers le long et frais gazon</p> +<p>je vois cette gorge vibrante que j'entendis jadis sur</p> +<p>les collines éclairées par les étoiles, dans l'Arcadie</p> +<p>étoilée de fleurs, où le demi-cercle blanc de sable</p> +<p>de la plage de Salamine rejoint la mer.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Charmante est l'hirondelle qui babille sur les toits,</p> +<p>à la pointe du jour, quand le faucheur aiguise la</p> +<p>faux, quand gémissent les colombes, et que la laitière,</p> +<p>quittant son petit lit solitaire, va légère, et</p> +<p>chantonnant, vers le troupeau aux graves mugissements,</p> +<p>qui attend, et avance par-dessus les portes</p> +<p>de la cour, ses vastes mufles débordants d'écume.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Et ils sont charmants les houblons sur les plaines</p> +<p>du Kent, et doux est le vent qui agite le foin fraîchement</p> +<p>coupé, et doux sont les essaims capricieux</p> +<p>des bourdonnantes abeilles, et douce est la génisse</p> +<p>qui souffle dans l'écurie, et les figues vertes près</p> +<p>d'éclater, qui pendent par-dessus le mur de briques</p> +<p>rouges.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Et il est doux d'entendre le coucou railler le</p> +<p>printemps, alors que les dernières violettes flânent</p> +<p>encore près de la source, et il est doux d'entendre</p> +<p>le berger Daphnis chanter la chanson de Linus</p> +<p>dans quelque vallon ensoleillé de la chaude Arcadie</p> +<p>où le blé est de l'or, où les moissonneurs aux</p> +<p>membres légers et sveltes dansent près du troupeau</p> +<p>enfermé dans le parc.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Et il est doux d'entendre à côté de la jeune Lycoris</p> +<p>dans quelque lointaine vallée de l'Illyrie, et</p> +<p>sous une voûte de feuillage sur un tapis d'amaracus,</p> +<p>nous pourrions, nous aussi, perdre dans l'extase un</p> +<p>jour d'été, et nous divertir à qui sera le plus habile</p> +<p>sur le chalumeau, pendant que bien loin au-dessous</p> +<p>de nous, s'irrite la pourpre troublée de la mer.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Mais combien ce serait plus doux si le pied</p> +<p>chaussé de sandales d'argent de quelque Dieu longtemps</p> +<p>caché venait jamais fouler les prairies de</p> +<p>Nuneham; si jamais Faune portant à ses lèvres la</p> +<p>flûte de roseau pouvait lever la tête près des vertes</p> +<p>flaques d'eau! Ah! il serait doux, en effet, de voir</p> +<p>le céleste berger appeler à la pâture son troupeau à </p> +<p>la blanche toison.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Aussi, chante donc pour moi, musicien harmonieux,</p> +<p>quoique tu ne chantes, après tout, que ton</p> +<p>propre <i>requiem</i>. Dis-moi ton récit, infortuné chroniqueur,</p> +<p>conte-moi tes tragédies. Ne dédaigne point</p> +<p>ces retraites nouvelles pour toi, cette campagne anglaise,</p> +<p>car notre île du Nord peut donner de quoi</p> +<p>faire bien des belles couronnes,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>que ne connaissent point les prairies grecques;</p> +<p>plus d'une rose telle que vainement un adolescent</p> +<p>la chercherait pendant tout un jour, dans les vallons</p> +<p>d'Eolie, croît en masses touffues sur nos haies,</p> +<p>comme une insouciante courtisane prodigue de sa</p> +<p>beauté; et aussi des lis tels que jamais n'en réfléchit</p> +<p>l'Ilissus étoilent nos ruisseaux, et des nielles bleues</p> + </div><div class="stanza"> +<p>ponctuent le froment vert, et bien qu'elles soient</p> +<p>pour les hirondelles un avertissement de se diriger</p> +<p>vers le Sud, elles ne déploieraient jamais leurs pavillons</p> +<p>d'azur parmi les vignes grecques. Et même</p> +<p>cette petite herbe en haillons rouges, qui invite le</p> +<p>rouge-gorge à pépier, serait une étrangère en Arcadie,</p> +<p>et plus d'une élégie restée muette</p> + </div><div class="stanza"> +<p>dort dans les roseaux qui frangent notre sinueuse</p> +<p>Tamise, et qui la réveillerait, donnerait un enchantement</p> +<p>plus doux que celui qui fit pleurer Syrinx,</p> +<p>et par ici se cachent des orchidées brunes semées</p> +<p>d'abeilles, assez belles pour faire un diadème au</p> +<p>front de Cythérée, et que Cythérée ne connaît</p> +<p>point, et là -bas tout près de ce taureau qui paît,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>il est une mignonne asphodèle jaune; le papillon</p> +<p>peut l'apercevoir de loin, bien que la rosée d'un</p> +<p>seul soir d'été suffise à remplir deux fois sa petite</p> +<p>coupe, avant que l'étoile ait rappelé le berger paresseux</p> +<p>à son parc, et sans être prodigue, chaque</p> +<p>pétale est semé de taches d'or</p> + </div><div class="stanza"> +<p>comme si l'opulente maîtresse de Jupiter, Danaé,</p> +<p>sortie toute brûlante encore de ses bras dorés, s'était</p> +<p>penchée pour baiser les pétales tremblants, ou</p> +<p>comme si le jeune Mercure, qui rase de son vol le</p> +<p>gué sombre de Dis, les avait frôlés tout récemment</p> +<p>d'une plume de ses ailes; la tige svelte qui porte la</p> +<p>charge de ses soleils</p> + </div><div class="stanza"> +<p>est à peine plus épaisse que le fil de la Vierge, ou</p> +<p>que la tapisserie argentée de la pauvre Arachné.</p> +<p>Les hommes disent qu'elle s'épanouit sur le tombeau</p> +<p>d'un être auquel je rendis jadis un culte, mais</p> +<p>à moi elle semble me rappeler des souvenirs plus</p> +<p>divins d'ombrages héliconiens hantés des Faunes</p> +<p>et de mers bleues aimées des nymphes</p> + </div><div class="stanza"> +<p>d'une vallée inconnue a Tempé, où Narcisse s'étend</p> +<p>sur le bord d'une rivière transparente, ayant dans sa</p> +<p>chevelure le désordre de la forêt, dans ses yeux le</p> +<p>silence du bois, courtisant cette image mobile qui à </p> +<p>peine baisée se dissout; des souvenirs de Salmacis,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>qui n'est ni jeune homme, ni jeune fille, et qui</p> +<p>est pourtant l'un et l'autre, embrasé d'une double</p> +<p>flamme, et jamais satisfait par leur excès même,</p> +<p>car chacune des deux passions, dans son ardeur</p> +<p>éprise, se refuse à se séparer de l'autre, et pourtant</p> +<p>tue l'amour par ce refus;—des souvenirs d'oréades</p> +<p>épiant à travers les feuilles des arbres silencieux</p> +<p>sous le clair de lune,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>d'Ariane abandonnée sur le port de Naxos, lorsqu'elle</p> +<p>vit bien loin sur les flots le perfide équipage,</p> +<p>qu'elle agita son écharpe rouge, et appela le</p> +<p>trompeur Thésée, ignorant que tout près derrière</p> +<p>elle était Dionysos sur une panthère couleur</p> +<p>d'ambre,—des souvenirs de ce que vit</p> + </div><div class="stanza"> +<p>le barde aveugle de Méonie, le mur de Troie, la</p> +<p>reine Hélène assise dans la chambre sculptée, ayant</p> +<p>auprès d'elle un amoureux jeune homme aux lèvres</p> +<p>rouges, arrangeant de sa main mignonne la crinière</p> +<p>de son casque, et bien loin de là , la mêlée, les cris,</p> +<p>les plaintes, quand Hector écartait avec son bouclier</p> +<p>la lance et qu'Ajax lançait la pierre,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Ou c'est Persée ailé, qui, de son épée bien trempée,</p> +<p>tranche les serpents entrelacés de la sorcière, ce</p> +<p>sont tous ces contes fixés pour l'éternité sur les petites</p> +<p>urnes grecques, charge plus riche que ne le</p> +<p>fut le plus opulent galion d'Espagne à son retour</p> +<p>des Indes. Car du moins de cette charge il arrive</p> +<p>quelque partie</p> + </div><div class="stanza"> +<p>et je sais bien qu'ils ne sont point du tout</p> +<p>morts, les anciens Dieux de la poésie grecque; ils</p> +<p>ne sont qu'endormis, et dès qu'ils entendront ton</p> +<p>appel, ils s'éveilleront, et se croiront en pleine</p> +<p>Thessalie. Cette Tamise leur sera l'eau de Daulis,</p> +<p>cette fraîche clairière la prairie semée d'iris jaunes</p> +<p>où jadis riait et jouait le jeune Itys.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Si ce fut toi, cher oiseau, qui as fait ton berceau</p> +<p>dans le jasmin, si ce fut toi, qui de l'immobile</p> +<p>feuillage de ton trône, as chanté pour le merveilleux</p> +<p>enfant jusqu'à ce qu'il entendit le cor d'Atalante</p> +<p>retentir faiblement parmi les collines de Cumner,</p> +<p>et que dans ses courses vagabondes par les bois de</p> +<p>Bagley, il rencontrât, le soir, la fontaine des poètes</p> +<p>grecs,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Ah! mignon avocat au simple costume, qui</p> +<p>plaides pour la lune contre le jour, si c'est grâce à </p> +<p>toi que le berger cherche sa compagne, en celle</p> +<p>douce poursuite, alors que Proserpine oublia qu'elle</p> +<p>n'était point en Sicile, et qu'elle s'appuya, toute</p> +<p>émerveillée, contre cette barrière moussue de Sandfort,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Prodige du bois, à l'aile légère, aux yeux</p> +<p>brillants, si jamais tu as consolé par ta mélodie</p> +<p>quelqu'un de ce petit clan, de cette troupe fraternelle</p> +<p>qui aima l'étoile matinale de la Toscane,</p> +<p>plus que le soleil accompli de Raphaël, et qui est</p> +<p>immortelle, chante pour moi, car je l'aime bien,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>chante, chante encore! Que le morne univers redevienne</p> +<p>jeune, que les éléments prennent des</p> +<p>formes nouvelles, et que les antiques formes de la</p> +<p>Beauté se promènent parmi les formes simples,</p> +<p>parmi les petits champs sans barrières, comme au</p> +<p>temps où le fils de Latone portait la houlette de</p> +<p>saule, où les moelleuses brebis et les chèvres ébouriffées</p> +<p>suivaient le Dieu presque enfant.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Chante, chante encore! et Bacchus va paraître</p> +<p>ici, à cheval sur son magnifique trône indien, et</p> +<p>au-dessus des tigres geignants, il agitera son bâton</p> +<p>couronné de lierre jaune et d'un cône résineux,</p> +<p>pendant qu'à côté de lui l'effrontée Bassaride jettera</p> +<p>par terre le lion par sa crinière, et attrapera le</p> +<p>faon montagnard.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Chante encore! et je porterai la peau de léopard,</p> +<p>et je déroberai les ailes lunaires d'Astaroth, et sur</p> +<p>son chariot glacé nous pourrons gagner le Cithéron</p> +<p>en une heure, avant que l'écume ait débordé pardessus</p> +<p>le pressoir, avant que le Faune ait cessé de</p> +<p>fouler les grappes; oui, avant que la lampe clignotante</p> +<p>du jour</p> + </div><div class="stanza"> +<p>ait fait fuir la hulotte criarde jusqu'en son nid,</p> +<p>et averti la chauve-souris de reployer ses éventails</p> +<p>membraneux, quelque jeune Ménade, aux seins</p> +<p>couverts de feuilles de vigne, maraudera aux Pans</p> +<p>endormis leurs fruits de faine, si doucement que le</p> +<p>petit sansonnet ne s'éveillera point dans son nid et</p> +<p>aussitôt lançant un rire aigu, et s'élançant d'un</p> +<p>bond,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>elle atteindra la verte vallée, où la rosée tombée</p> +<p>se rassemble sous l'orme, et alors comptera son butin;</p> +<p>puis les bruns satyres, bande joyeuse, fouleront</p> +<p>la lysimachie le long du rivage, et là où leur</p> +<p>maître cornu trône en grand appareil, apporteront</p> +<p>des fraises et des prunes duvetées sur une claie</p> +<p>d'osier.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Chante encore! et bientôt, la face fatiguée par la</p> +<p>passion, apparaîtra à travers la fraîche fouillée le</p> +<p>jeune homme serviteur d'Apollon. Le prince tyrien</p> +<p>chassera son sanglier hérissé, parcourra les bois de</p> +<p>châtaigniers tout fleuris, et la vierge aux membres</p> +<p>d'ivoire, aux yeux gris, où brille la fierté, poursuivra</p> +<p>à cheval le daim vêtu de velours.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Chante encore! et je verrai le jeune garçon mourant</p> +<p>teindre de la pourpre de son sang la clochette</p> +<p>de cire dont le poids fait pencher la jacinthe, et à </p> +<p>moi Cypris éplorée viendra conter sa douleur, et je</p> +<p>baiserai sa bouche et ses yeux ruisselants, et je</p> +<p>la conduirai au mystérieux bosquet de myrtes où</p> +<p>gît Adonis.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Redouble d'efforts, ô Itys! Le souvenir, frère de</p> +<p>lait du remords et de la douleur, verse goutte à </p> +<p>goutte le poison dans mon oreille. Oh! être libre!</p> +<p>Brûler ses vieux vaisseaux! Se lancer encore dans</p> +<p>la mêlée des Vagues empanachées de blanc, et livrer</p> +<p>bataille au vieux Protée pour piller les cavernes</p> +<p>fleuries de corail!</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Oh! pour Médée et ses parents magiques! pour</p> +<p>le secret du sanctuaire de Colchide! Oh! pour une</p> +<p>feuille de cette pâle asphodèle qui entoure le front</p> +<p>las de Proserpine, et verse le soir des rosées si merveilleuses,</p> +<p>qu'elle rêve des campagnes d'Enna, près</p> +<p>de la lointaine mer de Sicile,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>où souvent elle pourchassa l'abeille à la ceinture</p> +<p>d'or, de lis en lis, dans la prairie unie, avant que</p> +<p>son ténébreux maître lui eût fait goûter au fruit</p> +<p>fatal, à ce grain de grenade, avant que les noirs</p> +<p>coursiers l'eussent emportée au loin, jusque dans</p> +<p>le pays vague et sans fleurs, au jour languissant et</p> +<p>sans soleil.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Oh! pour une heure de minuit, avoir pour maîtresse</p> +<p>la Vénus de la petite ferme de Mélos! Oh! si</p> +<p>pour une heure seulement quelque antique statue</p> +<p>s'éveillait à la passion; et que je pusse faire oublier</p> +<p>à l'Aurore de Florence son muet désespoir, m'accoler</p> +<p>à ces membres puissants et faire mon oreiller de</p> +<p>cette poitrine géante!</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Chante, chante encore! Je voudrais être ivre de</p> +<p>vie, ivre de la vendange foulée sous le pressoir, de</p> +<p>ma jeunesse; j'oublierais les luttes d'un labeur</p> +<p>stérile, la vallée déchirée, les yeux de Gorgone de la</p> +<p>Vérité, la veillée sans prière, et le cri qui implore</p> +<p>la prière, les dons inféconds, les bras levés, l'air</p> +<p>morne et insensible.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Chante, chante encore! O Niobé emplumée, tu</p> +<p>peux donner de la beauté à la douleur, et dérober</p> +<p>à la joie ses accents les plus mélodieux, tandis que</p> +<p>nous autres, nous n'avons que le silence mort et</p> +<p>sans voix pour guérir nos plaies trop découvertes,</p> +<p>et ne savons que tenir la souffrance emprisonnée</p> +<p>en nos coeurs, que tuer le sommeil sur l'oreiller.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Chante encore plus fort, pourquoi faut-il que je</p> +<p>revoie la face lasse et pâle de ce Christ abandonné,</p> +<p>dont jadis mes mains ont tenu les mains sanglantes,</p> +<p>dont si souvent mes lèvres ont baisé les lèvres</p> +<p>meurtries, et qui maintenant muet, misérable en</p> +<p>son marbre, reste seul dans sa demeure déshonorée,</p> +<p>et pleure, sur moi peut-être.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>O mémoire, dépouille ton enveloppe enguirlandée,</p> +<p>brise ton luth aux sons rauques, ô triste Melpomène;</p> +<p>ô souffrance, souffrance, reste close en ta</p> +<p>cellule fermée; et ne double point de tes larmes cette</p> +<p>limpide Castalie! Tais-toi, tais-toi, triste oiseau, tu</p> +<p>offenses la forêt en tourmentant son calme champêtre</p> +<p>de ton chant si ardemment passionné!</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Silence, silence, ou s'il est angoissant de se taire,</p> +<p>emprunte au sansonnet des champs son air plus</p> +<p>simple, à lui dont la joyeuse insouciance est mieux</p> +<p>faite pour ces forêts anglaises que ton cri aigu de</p> +<p>désespoir. Ah! tais-toi, et que le vent du Nord</p> +<p>remporte ton lai aux collines rocheuses de la Thrace,</p> +<p>à la baie orageuse de Daulis.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Un instant encore! Les feuilles effarouchées seront</p> +<p>agitées: peut-être Endymion aura traversé la prairie,</p> +<p>épris d'amour pour la lune, et cette tranquille Tamise</p> +<p>aura entendu Pan battre et faire voler l'eau, en</p> +<p>cherchant à tâtons un roseau, pour attirer hors de sa</p> +<p>caverne bleue quelque innocente Naïade, qui, partagée</p> +<p>entre la joie et la peur, prête l'oreille à sa flûte.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Un instant encore! La tourterelle réveillée a roucoulé;</p> +<p>la fille argentée de la mer argentée a enchaîné,</p> +<p>de ses mains amoureuses, son inconstant qui</p> +<p>allait chasser, et Dryopé a écarté les branches de</p> +<p>son chêne pour voir le rétif adolescent aux cheveux</p> +<p>dorés se révolter sous son joug.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Un instant encore! Les arbres se sont inclinés</p> +<p>pour baiser la pâle Daphné qui sort à peine de la</p> +<p>langueur des lauriers tremblants, et Salmacis, dans</p> +<p>son isolement, a mis à nu sa stérile beauté devant</p> +<p>la lune, et à travers la vallée, avec un triste et voluptueux</p> +<p>sourire, est passé Antinoüs; le rouge lotus</p> +<p>du Nil</p> + </div><div class="stanza"> +<p>sort à demi fléchi des boucles noires de sa chevelure,</p> +<p>pour voiler le charme enfoui sous ces paupières</p> +<p>endormies; ou bien c'est, là -bas, sur cette</p> +<p>pente couverte de gazon, l'intangible Artémis aux</p> +<p>membres nus sous sa tunique relevée haut, qui a</p> +<p>commandé à ses chiens de donner de la voix, qui</p> +<p>a débusqué le daim de sa verte reposée par ses</p> +<p>cris aigus et la piqûre de son épée.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Reste calme, reste calme, ô coeur passionné, reste</p> +<p>calme! Oh Mélancolie, ferme ton aile de corbeau,</p> +<p>O Dryade qui sanglotes, ne quitte point le creux</p> +<p>de ta colline pour venir apporter une réponse aussi</p> +<p>découragée. O Marsyas ailé, cesse de te plaindre.</p> +<p>Apollon n'aime point entendre des chants ainsi</p> +<p>troublés par la souffrance.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>C'était un rêve: la clairière est déserte. Nul doux</p> +<p>rire de l'Ionie n'agite l'air. La Tamise rampe, paresseuse</p> +<p>et plombée, et du bois épais, redevenu désolé,</p> +<p>désert, a fui le jeune Bacohus avec son bruyant</p> +<p>cortège. Et pourtant du bois de Nuneham vient</p> +<p>toujours cette vibrante mélodie,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>si triste, qu'on croirait entendre un coeur humain</p> +<p>se briser dans chaque note distincte. C'est une qualité</p> +<p>que possède parfois la musique, car elle est l'art qui</p> +<p>tient de plus prés aux larmes et au souvenir. Pauvre</p> +<p>Philomèle en deuil, que crains-tu donc? Ta soeur ne</p> +<p>hante point ces campagnes, Pandion n'est pas ici.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Ici jamais on ne voit un maître cruel, armé de la</p> +<p>lame meurtrière, point de tissu formé de sanglants</p> +<p>insignes; ce ne sont que vallées moussues, faites</p> +<p>pour les camarades qui vont à l'aventure, de chauds</p> +<p>vallons où se repose l'étudiant fatigué, son livre à </p> +<p>moitié fermé, et bien des allées sinueuses, où le</p> +<p>soir, les rustiques amants sont heureux d'échanger</p> +<p>leurs naïfs propos.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>L'inoffensif lapin gambade avec ses petits sur le</p> +<p>sentier tracé par le halage, où récemment encore,</p> +<p>une troupe de joyeux gars, se bousculant à l'envi,</p> +<p>encourageait de ses cris bruyants les équipes de rameurs;</p> +<p>l'araignée avec ses fils d'argent travaille à </p> +<p>son petit métier, et des sombres murailles à crêtes</p> +<p>de buées rouges</p> + </div><div class="stanza"> +<p>de la ferme isolée part une lueur clignotante.</p> +<p>C'est là que le berger accablé de fatigue pousse son</p> +<p>troupeau bêlant, et le renferme dans le pare formé</p> +<p>de claies. Une clameur assourdie vient de quelque</p> +<p>bateau d'Oxford, arrêté à la barrière de Sandford,</p> +<p>et fait lever en sursaut la poule d'eau de son abri</p> +<p>dans les roseaux; et les ombres obscures s'allongent</p> +<p>sur la colline en voltigeant comme des hirondelles.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Le héron passe, revenant au lac, sa demeure. Le</p> +<p>brouillard bleu se glisse à travers les arbres frissonnants.</p> +<p>Les étoiles silencieuses, mondes d'or, apparaissent</p> +<p>une à une, et pareille à une fleur que chasse</p> +<p>la brise, une lune étincelante parcourt le ciel</p> +<p>brillant. C'est l'arbitre muet de toute ta plainte mélancolique,</p> +<p>enchanteresse.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Elle ne se soucie point de toi; pourquoi s'en soucierait-elle?</p> +<p>Endymion, elle le sait, n'est pas loin.</p> +<p>C'est moi, c'est moi, dont l'âme est comme le roseau,</p> +<p>qui ne saurait jouer de lui-même aucun message,</p> +<p>mais qui chante sur l'ordre d'autrui; c'est moi qui</p> +<p>vais poussé par tous les vents sur le vaste Océan de</p> +<p>la souffrance.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Ah! cet oiseau brun s'est tu; un trille exquis</p> +<p>semble être resté dans le sombre feuillage, et mourir</p> +<p>en accents musicaux. À cela près, l'air est silencieux,</p> +<p>silencieux au point qu'on entendrait la</p> +<p>chauve-souris, aux courtes ailes, errer et tourner</p> +<p>au-dessus des pins, qu'on pourrait compter une à </p> +<p>une chaque gouttelette de rosée qui tombe du calice</p> +<p>débordant de la campanule.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Et bien loin, par la plaine qui s'étale, à travers</p> +<p>les saules groupés, et les buissons bruns, la haute</p> +<p>tour de Magdalen, terminée par une girouette</p> +<p>d'or, masque la longue Grand'Rue de la petite</p> +<p>ville! Attention! voilà que la cloche de la porte de</p> +<p>Christ-Church annonce d'une voix retentissante le</p> +<p>couvre-feu.</p> + </div> </div> +<br><br> + + + +<h2>IMPRESSION DU MATIN</h2> +<br><br> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Le nocturne bleu et or de la Tamise a fait place à </p> +<p>une symphonie en gris. Une barque chargée de foin</p> +<p>couleur d'ocre s'est détachée du quai. Glacial dans</p> +<p>sa froideur,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>le brouillard jaune est descendu suivant les ponts,</p> +<p>si bien que les murs des maisons ont pris l'air</p> +<p>d'ombres, et que saint Paul plane comme une</p> +<p>bulle au-dessus de la ville.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Puis soudain s'est éveillé le tapage de la ville,</p> +<p>les rues se sont remplies de charrettes campagnardes</p> +<p>et un oiseau s'est envolé vers les toits luisants et a</p> +<p>chanté.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Mais une femme pâle, et toute seule, dont le jour</p> +<p>baise la chevelure décolorée, allait et venait sous la</p> +<p>clarté crue des becs de gaz, la flamme aux lèvres et</p> +<p>le coeur pétrifié.</p> + </div> </div> +<br><br> + + + +<h2>PROMENADES DE MAGDALEN</h2> +<br><br> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Les petits nuages blancs luttent à la course à </p> +<p>travers le ciel, et les champs sont parsemés de l'or</p> +<p>de la fleur de Mars. L'asphodèle surgit sous les</p> +<p>pieds, et le mélèze orné de franges oscille et se balance</p> +<p>quand le sansonnet pressé passe tout près.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Une délicate odeur se dissémine sur les ailes de</p> +<p>la brise matinale, odeur de feuilles, et de gazon, et</p> +<p>de terra fraîchement retournée. Les oiseaux chantent</p> +<p>gaiement l'heureuse naissance du Printemps, et</p> +<p>sautillent de branche en branche sur les arbres qui</p> +<p>se balancent.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Et partout les bois sont animés par le murmure et</p> +<p>les bruits du printemps, et le bourgeon de rose</p> +<p>éclate sur l'églantine grimpante, et la masse des</p> +<p>crocus est une frissonnante lune de feu, bordée de</p> +<p>toutes parts d'un anneau d'améthyste.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Et le platane dit à demi-voix au pin quelque</p> +<p>conte d'amour, si bien que celui-ci, sans sourire,</p> +<p>s'agite et secoue son manteau vert, et l'obscurité,</p> +<p>dans le creux de l'orme des montagnes, s'illumine</p> +<p>de l'éclat irisé que jette l'arc-en-ciel brillant sur la</p> +<p>gorge et la poitrine argentée de la colombe.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Voyez, là -bas, l'alouette quitte brusquement son</p> +<p>lit dans la prairie en brisant les fils de la Vierge et</p> +<p>les réseaux de la rosée, et filant au cours de la rivière,</p> +<p>pareil à une flamme bleue, le martin-pêcheur</p> +<p>vole comme une flèche et fend l'air.</p> + </div> </div> +<br><br> + + + +<h2>ATHANASIA</h2> +<br><br> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Dans cette grande et maigre demeure de l'Art, où</p> +<p>ne manque aucune des grandes choses que les</p> +<p>hommes ont sauvées du Temps, on apporta le corps</p> +<p>flétri d'une jeune fille morte avant que l'heureuse</p> +<p>jeunesse du monde eût atteint sa floraison. Elle</p> +<p>avait été aperçue par des Arabes isolés, bien cachée</p> +<p>dans le sein ténébreux d'une noire pyramide.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Mais quand on eut déroulé les bandes de lin qui</p> +<p>enveloppaient le corps de l'Égyptienne, voici qu'on</p> +<p>trouva, dans le creux de sa main, une petite graine</p> +<p>qu'on sema dans la terre anglaise, et qui produisit</p> +<p>une merveilleuse neige de fleurs étoilées, et répandit</p> +<p>de riches parfums dans notre air printanier.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Cette fleur attirait par des charmes si étranges,</p> +<p>qu'elle fit entièrement oublier l'asphodèle, et que</p> +<p>la brune abeille, l'amante du lys, délaissa la coupe</p> +<p>dont elle faisait son séjour ordinaire, car on n'eût</p> +<p>point cru que c'était là quelque chose de terrestre,</p> +<p>mais plutôt qu'elle avait été dérobée dans quelque</p> +<p>Arcadie du ciel.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>En vain le triste Narcisse, languissant et pâli par</p> +<p>la contemplation de sa propre beauté, se penchait par-dessus</p> +<p>le ruisseau; la libellule pourpre ne trouvait</p> +<p>plus d'attrait à lustrer ses ailes de l'or de sa poussière,</p> +<p>plus de plaisir à baiser la fleur du jasmin, ou</p> +<p>à faire tomber de l'eucharis les perles de rosée.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Par amour d'elle, le passionné rossignol oublia</p> +<p>les montagnes de Thrace et le roi cruel; et la pâle</p> +<p>tourterelle ne songea plus à faire voile à travers les</p> +<p>temps humides, au temps de la floraison. Elle cherchait</p> +<p>à planer autour de cette fleur d'Égypte, avec</p> +<p>son aile d'argent et sa gorge d'améthyste.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Pendant que l'ardent soleil flamboyait au haut</p> +<p>de sa tour bleue, un vent rafraîchissant vint furtivement</p> +<p>du pays des neiges, et le chaud vent du sud</p> +<p>arriva avec de tendres larmes de rosée, et humecta</p> +<p>ses feuilles blanches, lorsque Hespérus surgit dans</p> +<p>ces prairies du ciel à la teinte d'algue marine sur</p> +<p>lesquelles s'allongent les bandes écarlates du couchant.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Mais quand les oiseaux fatigués eurent cessé leurs</p> +<p>chansons amoureuses par les champs déserts que</p> +<p>hantent les lis, quand, large et resplendissante</p> +<p>comme un bouclier d'argent, la lune se balança</p> +<p>dans la hauteur du ciel de saphir, est-ce qu'un rêve</p> +<p>étrange, un mauvais souvenir ne vint point agiter</p> +<p>tous les pétales tremblants de ses fleurs?</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Oh! non, à cette fleur magnifique, un millier</p> +<p>d'années ne semblait que la prolongation d'un</p> +<p>beau jour d'été. Elle ne connaissait rien de la marée</p> +<p>des craintes rongeantes, qui changent en un</p> +<p>gris terne l'or de la chevelure chez un jeune homme.</p> +<p>Elle ne connut jamais la terrible aspiration après la</p> +<p>mort, ni le regret que doivent éprouver tous les</p> +<p>mortels d'être nés.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Car nous allons à la mort en jouant de la flûte,</p> +<p>en dansant, et nous ne voudrions point repasser par</p> +<p>la porte d'ivoire, ainsi qu'un fleuve mélancolique,</p> +<p>las de couler, s'élance comme un amant, dans la</p> +<p>terrible mer, et trouve qu'il y a profit à mourir si</p> +<p>glorieusement.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Nous gaspillons notre force majestueuse en luttes</p> +<p>infécondes contre les légions du monde conduites</p> +<p>par le bruyant souci; jamais elle ne sent la décadence,</p> +<p>mais elle puise de la vie dans la pure lumière</p> +<p>du soleil, et dans l'air sublime; nous vivons sous la</p> +<p>puissance ravageuse du Temps; elle est l'enfant de</p> +<p>toute éternité.</p> + </div> </div> +<br><br> + + + +<h2>SÉRÉNADE</h2> +<br><br> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Le vent d'occident souffle fort à travers la sombre</p> +<p>mer Égée, et au pied du secret escalier de marbre, ma</p> +<p>galère tyrienne t'attend. Descends, la voile de</p> +<p>pourpre est déployée. Le veilleur dort dans la</p> +<p>ville. Oh! quitte ton lit brodé de fleurs de lys, ô</p> +<p>ma Dame, descends, descends.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Elle ne viendra pas, je la connais bien; elle n'a</p> +<p>aucun souci des voeux d'un amant, et un homme</p> +<p>n'aurait guère de bien à dire d'une créature si</p> +<p>cruelle et si belle. Le véritable amour n'est qu'un</p> +<p>joujou de femme; elle n'ont jamais connu la douleur</p> +<p>d'un amant, et moi qui aimais autant qu'aimé un</p> +<p>jeune homme, il faut que j'aime en vain, que j'aime</p> +<p>en vain.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>O noble pilote, dis-moi la vérité. Est-ce là le</p> +<p>brillant d'une chevelure dorée, ou n'est-ce que le</p> +<p>réseau de la rosée dans ces fleurs de la passion que</p> +<p>voici? Bon marin, viens et dis-moi maintenant:</p> +<p>est-ce là la main de ma Dame? ou n'est-ce que le reflet</p> +<p>de la proue, où n'est-ce encore que le sable</p> +<p>argenté.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Non, non, ce n'est point le réseau de la rosée, ce</p> +<p>n'est point le sable bordé d'argent, c'est vraiment</p> +<p>ma chère Dame, avec sa chevelure d'or et sa main</p> +<p>de lys. O noble pilote, gouverne du côté de Troie</p> +<p>Bon marin, joue de la lourde rame. C'est la Reine</p> +<p>de vie et de joie que nous devons enlever au rivage</p> +<p>grec.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Le ciel décoloré prend une teinte vaguement</p> +<p>bleue; une heure encore, et il fera jour. A bord! à </p> +<p>bord! mon vaillant équipage. O ma Dame, fuyons!</p> +<p>fuyons! O noble Pilote, tourne la proue vers Troie.</p> +<p>Bon matelot, joue activement de la lourde rame. O</p> +<p>toi que j'aime comme n'aime qu'un jeune homme,</p> +<p>ô toi que j'aimerai d'un amour éternel.</p> + </div> </div> +<br><br> + + + + +<h2>ENDYMION</h2> +<br><br> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Aux pommiers pendent des fruits d'or, et en Arcadie,</p> +<p>les oiseaux chantent à tue-tête; les brebis</p> +<p>couchées bêlent dans le parc; la chèvre sauvage</p> +<p>court par la forêt. Mais hier il a conté son amour,</p> +<p>je sais qu'il me reviendra. O lune qui surgissez, ô</p> +<p>Dame la lune, soyez une sentinelle pour mon</p> +<p>amant. Il est impossible que vous ne le connaissiez</p> +<p>pas très bien, car il porte des chaussures de</p> +<p>pourpre; il est impossible que vous ne le connaissiez</p> +<p>pas très bien, car il est armé de la houlette pastorale,</p> +<p>et il est aussi doux qu'une colombe, et sa</p> +<p>chevelure est brune et frisée.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Maintenant la tourterelle a cessé les appels</p> +<p>qu'elle adressait à son serviteur aux pieds rouges.</p> +<p>Le loup gris rôde autour de l'étable. Le sénéchal</p> +<p>chanteur du lis est endormi dans la corolle du lis.</p> +<p>et partout les collines violettes sont ensevelies dans</p> +<p>les ténèbres. O lune qui surgissez, ô sainte lune,</p> +<p>arrêtez-vous sur le sommet d'Hélicé, et s'il vous est</p> +<p>agréable d'être témoin de mon fidèle amour, ah! si</p> +<p>vous voyez la chaussure de pourpre, la houlette et</p> +<p>le coudrier, la chevelure brune du jeune homme,</p> +<p>et la peau de chèvre enroulée autour de son bras,</p> +<p>dites-lui que je l'attends ici, dans la ferme où brille</p> +<p>la mèche de roseau.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>La rosée qui tombe est froide, glaciale, et nul oiseau</p> +<p>ne chante dans l'Arcadie. Les petits Faunes</p> +<p>ont abandonné la colline, et même l'asphodèle fatiguée</p> +<p>a clos ses portes d'or, et pourtant mon</p> +<p>amant ne revient point près de moi. Lune trompeuse,</p> +<p>lune trompeuse! O lune qui pâlissez! où</p> +<p>donc est allé mon fidèle amant? Où sont les lèvres</p> +<p>de vermillon, la houlette de berger, les chaussures</p> +<p>de pourpre? Pourquoi déployer cet étendard d'argent?</p> +<p>Pourquoi prendre ce voile de brouillards</p> +<p>mobiles? Ah! c'est toi qui possèdes le jeune Endymion,</p> +<p>c'est toi qui possèdes ces lèvres destinées au</p> +<p>baiser.</p> + </div> </div> +<br><br> + +<h2>LA BELLA DONNA DELLA MIA MENTE</h2> +<br><br> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Mes membres sont rongés par une flamme. Mes</p> +<p>pieds sont las de voyager, et à force d'invoquer le</p> +<p>nom de ma Dame, mes lèvres ont maintenant désappris</p> +<p>à chanter.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>O linotte, dans le buisson de roses sauvages, déploie</p> +<p>ta mélodie sur mon amour. O alouette, chante</p> +<p>plus haut, en l'honneur de l'amour: une dame</p> +<p>passe tout près.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Elle est trop belle pour qu'un homme, quel qu'il</p> +<p>soit, puisse voir ou posséder celle qui charmait son</p> +<p>coeur; plus belle qu'une Reine, qu'une courtisane,</p> +<p>ou que l'eau où la nuit se reflète la lune.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Sa chevelure est retenue par des feuilles de</p> +<p>myrte (feuilles vertes sur sa chevelure dorée). Les</p> +<p>herbes vertes parmi les gerbes jaunes de la moisson</p> +<p>d'automne ne sont pas plus belles.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Ses lèvres, petites, plus faites pour le baiser que</p> +<p>pour exhaler la plainte amère de la douleur, tremblotent</p> +<p>comme fait l'eau du ruisseau, ou comme les</p> +<p>roses après la pluie du soir.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Son cou a la blancheur du mélilot, qui rougit de</p> +<p>plaisir au soleil; la palpitation de la gorge de la linotte</p> +<p>n'est pas plus charmante à contempler.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Ainsi qu'une grenade coupée en deux, avec ses</p> +<p>grains blancs, telle est sa bouche écarlate; ses joues</p> +<p>sont comme la nuance fondue qu'offre la pêche qui</p> +<p>rougit du côté du sud.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>O mains entrelacées! O corps délicat et blanc, fait</p> +<p>pour l'amour et la souffrance! O Demeure d'amour!</p> +<p>Opale fleur désolée et battue par la pluie!</p> + </div> </div> +<br><br> + + + +<h2>CHANSON</h2> +<br><br> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Un anneau d'or et une colombe blanche comme</p> +<p>le lait, tels sont les présents qui te conviennent;</p> +<p>puis une corde de chanvre pour votre amour à vous,</p> +<p>pour le pendre à quelque arbre.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Pour vous, une demeure d'ivoire (les roses sont</p> +<p>blanches dans la tonnelle de roses), et pour moi,</p> +<p>un petit lit pour m'étendre (blanche, oh! qu'elle est</p> +<p>blanche la fleur de la ciguë)!</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Le myrte et le jasmin pour vous (oh! qu'elle est</p> +<p>belle à voir, la rose rouge!), et pour moi, le cyprès</p> +<p>et la rue (le plus beau de tous est le romarin).</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Pour toi, trois amants, aspirants à ta main (l'herbe</p> +<p>verdit sur la tombe d'un mort), pour moi, l'espace</p> +<p>de trois pas dans le sable (qu'on plante des lis du</p> +<p>côté de ma tête)!</p> + </div> </div> + +<br><br> + + + +<h2>IMPRESSIONS</h2> +<br> + + +<h3>I.—LES SILHOUETTES</h3> + + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>La mer est tachée de barres grises, le vent morne</p> +<p>et funèbre chante faux, et pareil à une feuille flétrie,</p> +<p>le reflet de la lune est chassé à travers la baie</p> +<p>orageuse.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Dessiné par un contour net sur le sable pâle, gît le</p> +<p>noir bateau. Un mousse, dans sa joie insouciante,</p> +<p>grimpe à bord. On voit le rire sur sa face et la blancheur</p> +<p>de sa main.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Et là -haut s'entend le cri des courlis, là où par</p> +<p>la prairie enténébrée des hauteurs, passent les</p> +<p>jeunes moissonneurs aux cous hâlés, silhouettes</p> +<p>qui se dessinent sur le ciel.</p> + </div> </div> +<br> + +<h3>II.—LA SUITE DE LA LUNE</h3> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Pour les sens du dehors, c'est la paix, une paix</p> +<p>rêveuse dans toutes les directions, un silence profond</p> +<p>sur la terre enveloppée d'ombres, un silence</p> +<p>profond là où cessent les ombres.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>À part un cri qui réveille un écho perçant, et que</p> +<p>lance un oiseau qui se désole dans sa solitude, un</p> +<p>râle des genêts appelant sa compagne, et la réponse</p> +<p>part de la colline perdue dans le brouillard.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Et soudain, la lune retire des cieux qui s'éclairent,</p> +<p>sa faucille, et fuit vers sa sombre caverne, enveloppée</p> +<p>dans un voile de gaze jaune.</p> + </div> </div> +<br><br> + + + +<h3>LA TOMBE DE KEATS</h3> +<br><br> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Désormais à l'abri de l'injustice du monde et de</p> +<p>sa souffrance, il repose sous le voile bleu de la Divinité.</p> +<p>Enlevé à la vie, quand la vie et l'amour</p> +<p>étaient dans toute leur nouveauté, ainsi gît le plus</p> +<p>jeune des martyrs;</p> + </div><div class="stanza"> +<p>beau comme Sébastien, et comme lui, mis à </p> +<p>mort prématurément. Nul cyprès ne jette son ombre</p> +<p>sur son tombeau, point d'if funéraire, mais de douces</p> +<p>violettes, qui pleurent avec la rosée, tissent sur ses</p> +<p>restes une chaîne qui fleurit sans cesse.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>O coeur si fier que brisa la misère, ô lèvres, les</p> +<p>plus douces depuis celles de Mitylène, ô poète</p> +<p>peintre de notre terre anglaise!</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Ton nom était écrit sur l'eau,—et il survivra—et</p> +<p>des larmes comme les miennes entretiendront</p> +<p>bien verte ta mémoire, comme le feront celles d'Isabelle</p> +<p>pour l'arbre de son Basile.</p> + </div> </div> +<br><br> + + + +<h2>THÉOCRITE<br> + +VILLANELLE</h2> +<br><br> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>O chanteur de Perséphoné, dans tes sombres et</p> +<p>désertes prairies, te souviens-tu de la Sicile?</p> + </div><div class="stanza"> +<p>L'abeille voltige encore à travers le lierre, là où</p> +<p>gît solennellement inhumée Amaryllis, ô chanteur</p> +<p>de Perséphoné!</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Simaetha invoque Hécate et entend à sa porte</p> +<p>les chiens féroces; te souviens-tu de la Sicile?</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Silencieux près de la mer légère et rieuse, le pauvre</p> +<p>Polyphème déplore son destin, ô chanteur de Perséphoné!</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Et toujours, dans son émulation enfantine, le</p> +<p>jeune Daphnis défie son camarade: te souviens-tu</p> +<p>de la Sicile?</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Le svelte Lacon garde une chèvre pour toi, et</p> +<p>c'est toi qu'attendent les joyeux bergers; ô chanteur</p> +<p>de Perséphoné, te souviens-tu de la Sicile?</p> + </div> </div> +<br><br> + + + +<h2>DANS LA CHAMBRE D'OR<br> + +HARMONIE</h2> +<br><br> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Ses mains d'ivoires erraient au hasard du caprice</p> +<p>sur les touches d'ivoire, pareilles au rayon argenté</p> +<p>qui traverse les peupliers quand ils agitent distraitement</p> +<p>leurs pâles feuilles, ou à l'écume mobile</p> +<p>d'une mer sans repos, quand les vagues montrent</p> +<p>leurs dents à la brise volage.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Sa chevelure d'or tombait sur la mer d'or,</p> +<p>comme les délicats fils de la vierge, tissés sur le</p> +<p>disque poli de la pâquerette, ou comme l'hélianthe</p> +<p>qui se tourne vers le soleil, quand la nuit jalouse</p> +<p>a complété l'obscurité, et que la lance du lis s'entoure</p> +<p>d'une auréole.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Et ses douces et rouges lèvres sur ces lèvres, les</p> +<p>miennes brûlaient comme le feu de rubis serti dans</p> +<p>la lampe oscillante d'un reliquaire cramoisi, ou</p> +<p>comme les blessures saignantes de la grenade, ou</p> +<p>le coeur du lotus tout inondé, tout humide du</p> +<p>sang répandu de la vigne rose et rouge...</p> + </div> </div> +<br><br> + + + +<h2>BALLADE DE MARGUERITE<br> + +NORMANDE</h2> +<br><br> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>—Je suis las de rester en forêt, alors que les</p> +<p>chevaliers se réunissent sur la place du marché.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>—Non, ne va pas à la ville aux toits rouges, de</p> +<p>peur que les fers des chevaux de guerre ne te</p> +<p>meurtrissent.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>—Mais non, je n'irai point là où chevauchent</p> +<p>les Écuyers, je me bornerai à marcher aux côtés de</p> +<p>ma Dame.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>—Hélas! hélas! Tu es par trop téméraire! Le fils</p> +<p>d'un forestier n'est point fait pour manger dans de</p> +<p>l'or.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>—M'aimera-t-elle moins parce que, à chaque</p> +<p>Saint-Martin, mon père se montre vêtu d'un justaucorps</p> +<p>vert?</p> + </div><div class="stanza"> +<p>—Peut-être est-elle occupée à broder une tapisserie.</p> +<p>Le fuseau et la navette ne te conviennent</p> +<p>point.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>—Ah! si elle travaille à une somptueuse tapisserie,</p> +<p>je pourrais débrouiller les fils à la lumière du feu.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>—Peut-être se lance-t-elle à la chasse du daim.</p> +<p>Comment la suivre par monts et par mers?</p> + </div><div class="stanza"> +<p>—Ah! si elle chevauche avec la cour, je pourrais</p> +<p>courir à son côté et souffler le hallali.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>—Peut-être est-elle agenouillée dans Saint-Denis</p> +<p>(que Notre-Dame ait grand'pitié de son âme!).</p> + </div><div class="stanza"> +<p>—Ah! si elle prie dans la chapelle solitaire, je</p> +<p>pourrais balancer l'encensoir et sonner la cloche.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>—Rentrez, mon fils, vous avez la figure si pâle,</p> +<p>et le père vous remplira une tasse d'ale.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>—Mais quels sont ces chevaliers en riches costumes?</p> +<p>Est-ce un spectacle où se rassemblent les</p> +<p>gens riches?</p> + </div><div class="stanza"> +<p>—C'est le roi d'Angleterre, qui a passé la mer</p> +<p>pour venir visiter notre beau pays.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>—Mais pourquoi le couvre-feu rend-il un son</p> +<p>aussi, sourd, et pourquoi ces gens en deuil qui se</p> +<p>suivent à la file?</p> + </div><div class="stanza"> +<p>—Oh! c'est Hugues d'Amiens, le fils de ma</p> +<p>soeur, qui gît mort, car son jour est venu.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>—Non, non, car je vois distinctement des lis</p> +<p>blancs. Ce n'est point un homme vigoureux qui git</p> +<p>sur la bière.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>—C'est la vieille dame Jeannette, qui gardait le</p> +<p>bail; j'étais sûr qu'elle mourrait aux premiers jours</p> +<p>d'automne.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>—Dame Jeannette n'avait point ces cheveux d'or</p> +<p>bruni; la vieille Jeannette n'était point une jolie</p> +<p>fille.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>—-Ce n'est point quelqu'un de notre sorte, quelqu'un</p> +<p>de notre famille (que Notre-Dame la préserve</p> +<p>de tout péché!).</p> + </div><div class="stanza"> +<p>—Mais j'entends la douce voix de l'enfant qui</p> +<p>chante: «Elle est morte, la Marguerite!»</p> + </div><div class="stanza"> +<p>—Rentre, mon fils, et mets-toi au lit, et laisse</p> +<p>les morts ensevelir leurs morts.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>—O mère, vous savez comme je l'aimais sincèrement.</p> +<p>O mère, une seule tombe est-elle assez large</p> +<p>pour deux?</p> + </div> </div> +<br><br> + + + +<h2>LE SORT DE LA FILLE DU ROI<br> + +BRETONNE</h2> +<br><br> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Sept étoiles dans l'eau calme, et sept dans le ciel,</p> +<p>sept péchés sur la fille du roi, et ils sont profondément</p> +<p>cachés en son âme.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>A ses pieds sont des roses rouges (les roses sont</p> +<p>rouges dans sa chevelure d'or rouge). Et voyez!</p> +<p>encore des roses rouges à l'endroit où se réunissent</p> +<p>sa poitrine et sa ceinture.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Il est beau, le chevalier qui gît, assassiné, parmi</p> +<p>les ajoncs et les roseaux; voyez les maigres poissons</p> +<p>pressés de se repaître des cadavres.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Il est charmant le page qui est étendu ici (du</p> +<p>drap d'or, c'est un beau butin); voyez dans l'air les</p> +<p>noirs corbeaux. Ils sont noirs, oh! ils sont noirs</p> +<p>comme la nuit.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Que font là ces cadavres immobiles, inertes?</p> +<p>(elle a du sang sur la main), pourquoi les lis sont-ils</p> +<p>tachés de rouge? (il y a du sang sur le sable de</p> +<p>la rivière).</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Il y a deux hommes qui viennent à cheval du</p> +<p>sud et de l'est, et deux qui viennent du nord et de</p> +<p>l'ouest, festin abondant pour le noir corbeau, sécurité</p> +<p>pour la fille du roi.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Il y a un homme qui l'aime loyalement (rouge,</p> +<p>oh! qu'elle est rouge, la tache de sang); il a creusé</p> +<p>une tombe auprès de l'yeuse sombre (une seule</p> +<p>tombe suffira pour quatre).</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Pas de lune au ciel calme; pas de lune dans l'eau</p> +<p>noire. Et sur son âme, elle a sept péchés, lui a un</p> +<p>péché sur la sienne.</p> + </div> </div> +<br><br> + + + + +<h2>AMOR INTELLECTUALIS</h2> +<br><br> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Souvent nous avons parcouru les vallées de Castalie,</p> +<p>et entendu les doux accents d'une musique</p> +<p>champêtre jouée sur des flûtes antiques à de vulgaires</p> +<p>inconnus, et souvent nous avons lancé notre</p> +<p>barque sur cette mer</p> + </div><div class="stanza"> +<p>où les neuf Muses ont établi leur empire, et tracé</p> +<p>librement nos sillons à travers la vague et l'écume,</p> +<p>sans déployer nos voiles hésitantes pour gagner</p> +<p>une demeure plus sûre, jusqu'à ce que nous eussions</p> +<p>entièrement chargé notre embarcation.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>De ces trésors, de ces dépouilles, voici ce qui reste,</p> +<p>la passion de Sordelio<a id="footnotetag10" name="footnotetag10"></a><a href="#footnote10"><sup>10</sup></a>, le contour suave du jeune</p> +<p>Endymion<a id="footnotetag11" name="footnotetag11"></a><a href="#footnote11"><sup>11</sup></a>, l'important Tamburlaine</p> +<p>poussant devant lui ses haridelles rassasiées de</p> +<p>bien-être<a id="footnotetag12" name="footnotetag12"></a><a href="#footnote12"><sup>12</sup></a>, et mieux que cela, la septuple vision</p> +<p>du Florentin<a id="footnotetag13" name="footnotetag13"></a><a href="#footnote13"><sup>13</sup></a>, et les solennelles harmonies de</p> +<p>Milton au front austère.</p> + </div> </div> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote10" name="footnote10"></a><b>Note 10:</b><a href="#footnotetag10"> (retour) </a> <i>Sordello</i>, poème de Robert Browning.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote11" name="footnote11"></a><b>Note 11:</b><a href="#footnotetag11"> (retour) </a> <i>Endymion</i>, poème de Keats.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote12" name="footnote12"></a><b>Note 12:</b><a href="#footnotetag12"> (retour) </a> <i>Tamerlaen</i>, pièce de Marlowe.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote13" name="footnote13"></a><b>Note 13:</b><a href="#footnotetag13"> (retour) </a> <i>La divine Comédie</i>.</blockquote> +<br><br> + + + + + +<h2>SANTA DECCA</h2> +<br><br> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Les Dieux sont morts; nous avons cessé d'offrir</p> +<p>à Pallas aux yeux: gris des couronnes de feuilles</p> +<p>d'olivier! L'enfant de Demeter ne reçoit plus la</p> +<p>dîme de nos gerbes, et vers midi les bergers chantent</p> +<p>sans crainte, car Pan est mort; plus de turbulentes</p> +<p>amourettes par les clairières secrètes et</p> +<p>les tortueux asiles. Le jeune Hylas ne cherche plus</p> +<p>les sources; le grand Pan est mort, et c'est le fils</p> +<p>de Marie qui est roi.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Et pourtant, peut-être en cette île que la mer</p> +<p>tient en extase, quelque dieu, mâchant le fruit amer</p> +<p>de la mémoire, reste caché parmi les asphodèles!</p> +<p>O Amour, s'il y en avait encore un, nous ferions</p> +<p>sagement de fuir sa colère! Non! mais, regardez,</p> +<p>les feuilles s'agitent. Restons un instant à épier.</p> + </div> </div> +<br><br> + + + + +<h2>UNE VISION</h2> +<br><br> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Deux rois couronnés, et un autre qui se tenait à </p> +<p>l'écart, sans que le vert laurier pesât bien lourd</p> +<p>sur sa tête, mais avec un regard triste, comme s'il</p> +<p>était découragé, fatigué de l'incessant gémissement</p> +<p>de l'homme,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>au sujet de péchés que ne saurait effacer une</p> +<p>bêlante victime, avec de longues et douces lèvres</p> +<p>nourries de larmes et de baisers. Il était ceint d'un</p> +<p>vêtement noir et rouge, et à ses pieds j'aperçus une</p> +<p>pierre brisée</p> + </div><div class="stanza"> +<p>d'où sortaient des lis pareils à des colombes,</p> +<p>montant à ses genoux. Et alors, à cette vue, mon</p> +<p>coeur s'allumant d'une flamme,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>je criai à Béatrice: «Quels sont-ils?» Et elle</p> +<p>répondit, car elle connaissait bien leurs noms: «Le</p> +<p>premier, c'est Eschyle, le second est Sophocle, et</p> +<p>enfin (large flot de larmes), c'est Euripide.</p> + </div> </div> +<br><br> + + + + +<h2>IMPRESSION DE VOYAGE</h2> +<br><br> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>La mer avait la couleur du saphir, et le ciel, dans</p> +<p>l'air, brûlait comme une opale chauffée: nous</p> +<p>hissâmes la voile; le vent soufflait avec force du</p> +<p>côté des pays bleus qui s'étendent vers l'Orient.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>De la proue escarpée, je remarquai, avec, une attention</p> +<p>plus vive, Zacynthos, et chaque bois d'olivier,</p> +<p>et chaque baie, les falaises d'Ithaque, et le</p> +<p>pic neigeux de Lycaon, et toutes les collines de</p> +<p>l'Arcadie avec leur parure de fleurs.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Le battement de la voile contre le mât, et les</p> +<p>ondulations qui se faisaient dans l'eau sur les côtés,</p> +<p>et les ondulations dans le rire des jeunes filles, à </p> +<p>l'avant,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>pas d'autres bruits. Quand l'Occident s'embrasa</p> +<p>et un rouge soleil se balança sur les mers, j'étais,</p> +<p>enfin, sur le sol de la Grèce.</p> + </div> </div> +<br><br> + + + + +<h2>LA TOMBE DE SHELLEY</h2> +<br><br> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Comme des torches qui ont fini de se consumer</p> +<p>près du lit d'un malade, les maigres cyprès se</p> +<p>dressent autour de la pierre que le soleil a blanchie.</p> +<p>C'est là que la petite chouette nocturne a établi son</p> +<p>trône, que le lézard léger montre sa tôle-parée de</p> +<p>gemmes, et la où les pavots aux formes de calices</p> +<p>s'embrasent jusqu'au rouge, dans la chambre silencieuse</p> +<p>de cette pyramide que voici, assurément</p> +<p>se tapit dans les ténèbres quelque Sphinx du monde</p> +<p>ancien, farouche gardien de ce séjour aimé des</p> +<p>morts.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Ah! sans doute il est doux de reposer dans le</p> +<p>sein maternel de la Terre, auguste mère de l'éternel</p> +<p>sommeil. Mais combien il est plus doux pour toi</p> +<p>d'avoir une tombe incessamment agitée, dans la</p> +<p>caverne bleue des profondeurs aux échos sonores,</p> +<p>ou bien là où s'engloutissent dans les ténèbres les</p> +<p>immenses vaisseaux heurtés contre les flancs de</p> +<p>quelque falaise rongée par la vague.</p> + </div> </div> + +<p><i>Rome</i>.</p> +<br><br> + + + + + +<h2>PRES DE L'ARNO</h2> +<br><br> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Le nerprun sur la mer se teinte d'écarlate à la</p> +<p>lumière de l'aurore, bien que les ombres grises de</p> +<p>la nuit enveloppent encore Florence comme d'un</p> +<p>linceul.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>La rosée scintille sur la colline et les fleurs</p> +<p>brillent au-dessus de nous. Oui! mais les cigales</p> +<p>ont fui et la petite chanson attique s'est tue.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Seules les feuilles sont doucement agitées par la</p> +<p>molle haleine de la brise, et dans le vallon qu'embaume</p> +<p>l'amandier, on entend le rossignol solitaire.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Le jour viendra bientôt t'imposer silence, ô rossignol,</p> +<p>chante de bon coeur pendant qu'encore sur le</p> +<p>bosquet ombreux se brisent les flèches de la lune.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Avant que d'un pas furtif, dans un brouillard</p> +<p>vert de mer, le matin se glisse à travers la prairie,</p> +<p>et laisse voir aux yeux effarés de l'amour les longs</p> +<p>doigts blancs de l'aube,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>gravissant en hâte le ciel d'Orient pour saisir et</p> +<p>mettre à mort la nuit tremblante, sans avoir le</p> +<p>moindre souci de ce qui charme mon coeur ou de</p> +<p>ce que le rossignol pourrait en mourir.</p> + </div> </div> +<br><br> + + + + +<h2>FABIEN DEI FRANCHI</h2> +<br><br> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>La chambre silencieuse, les ténèbres qui rampent</p> +<p>d'un pas lourd, les morts qui voyagent vite, la</p> +<p>porte qui s'ouvre, les doigts blancs du fantôme posés</p> +<p>sur tes épaules,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>et ensuite le duel sans témoin dans la clairière,</p> +<p>les épées brisées, le cri étouffé, le sang, tes grands</p> +<p>yeux pleins de vengeance satisfaite, maintenant</p> +<p>que tout est fini,—ces choses-là suffisent amplement,—mais</p> +<p>tu étais fait</p> + </div><div class="stanza"> +<p>pour une création plus auguste! Léar délirant devait,</p> +<p>à ton commandement, errer sur la lande, pour</p> +<p>suivi par la raillerie criarde de la folie. Pour toi,</p> +<p>Roméo</p> + </div><div class="stanza"> +<p>devrait tendre le piège de son amour et la terreur</p> +<p>désespérée tirer de son fourreau le poignard de Richard;</p> +<p>tu es un trempette que devraient faire résonner</p> +<p>les lèvres de Shakespeare.</p> + </div> </div> +<br><br> + + + +<h2>PHEDRE</h2> +<br><br> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Combien il doit paraître vain et monotone ce</p> +<p>monde banal, pour celui qui, comme toi, aurait pu</p> +<p>converser à Florence avec Mirandola, ou se promener</p> +<p>parmi les frais oliviers de l'Académie!</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Tu aurais cueilli dans un verdoyant ruisseau des</p> +<p>roseaux pour faire une flûte au son perçant, à Pan,</p> +<p>le dieu au pied de chèvre, et tu aurais joué avec les</p> +<p>blanches jeunes filles dans ce bosquet phéacien où</p> +<p>la grave Odysseus s'éveilla de son rêve.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Ah! sûrement jadis une urne d'argile attique</p> +<p>contint ta poussière morte, et tu es revenu à la vie</p> +<p>en ce monde vulgaire, si monotone et si vain,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>parce que tu étais las du jour sans soleil, et des</p> +<p>plaines ennuyeuses où croît l'asphodèle sans parfum,</p> +<p>et des lèvres sans amour que baisent les hommes</p> +<p>dans l'Hadès.</p> + </div> </div> +<br><br> + + + +<h2>PORTIA</h2> +<br><br> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Je ne m'étonne point que Bassanio ait été assez</p> +<p>téméraire pour risquer tout ce qu'il possédait sur le</p> +<p>plomb<a id="footnotetag14" name="footnotetag14"></a><a href="#footnote14"><sup>14</sup></a>, et que le fier Aragon ait courbé si bas</p> +<p>là tête, que ce coeur ardent du Maroc<a id="footnotetag15" name="footnotetag15"></a><a href="#footnote15"><sup>15</sup></a> se soit refroidi;</p> + </div><div class="stanza"> +<p>car dans ce somptueux costume lamé d'or, et qui</p> +<p>a plus d'or que le soleil doré, aucune des femmes</p> +<p>contemplées par Véronése n'avait la moitié de la</p> +<p>beauté que je contemple.</p> + </div> </div> + + + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Et pourtant tu étais plus belle quand, te protégeant</p> +<p>du bouclier de la sagesse, tu prenais la robe</p> +<p>sévère du légiste, et que tu empêchais les lois de</p> +<p>Venise de livrer</p> + </div><div class="stanza"> +<p>le coeur d'Antonio à ce Juif maudit. O Portia,</p> +<p>accepte mon coeur; il t'appartient de droit, je crois</p> +<p>que je n'élèverai point de chicane sur mon engagement.</p> + </div> </div> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote14" name="footnote14"></a><b>Note 14:</b><a href="#footnotetag14"> (retour) </a> Bassanio, dans le <i>Marchand de Venise</i>, joue son +existence sur le coffre de plomb où est caché le portrait de +Portia.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote15" name="footnote15"></a><b>Note 15:</b><a href="#footnotetag15"> (retour) </a> Le prince d'Aragon et le prince du Maroc sont les +deux rivaux de Bassanio.</blockquote> +<br><br> + + + + +<h2>LA REINE HENRIETTE-MARIE</h2> +<br><br> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Sous la tente solitaire, dans l'espérance de la</p> +<p>victoire, elle reste, les yeux troublés par les</p> +<p>brouillards de la souffrance, pareille à un lis que</p> +<p>l'ondée fait pencher; les cris et les bruits de la bataille,</p> +<p>le ciel ensanglanté,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>le fléau de la guerre, le naufrage de la chevalerie</p> +<p>ne sauraient faire naître en son âme fière une vulgaire</p> +<p>crainte. Elle attend bravement son Seigneur,</p> +<p>le Roi, et son âme brûle tout entière d'une extase</p> +<p>de passion.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>O chevelure d'or, ô lèvres de pourpre, ô figure</p> +<p>faite pour la séduction et l'amour de l'homme!</p> +<p>Avec toi j'oublie la fatigue et l'inquiétude,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>et la roule sans amour où tout repos est inconnu</p> +<p>et le pouls accéléré du Temps, et la mortelle lassitude</p> +<p>de l'âme, ma liberté et mon passé républicain.</p> + </div> </div> +<br><br> + + + + +<h2>GLUKUPICROS ERÔS</h2> +<br><br> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Ma chérie, je ne vous blâme point, car j'étais</p> +<p>dans mon tort; si je n'avais point été fait de la</p> +<p>commune argile, j'aurais escaladé les hautes cimes,</p> +<p>encore vierges, connu l'atmosphère plus vivifiante,</p> +<p>le jour plus vaste.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Du désert de ma passion dépensée en vain j'ai</p> +<p>fait sortir un chant meilleur, plus clair, allumé</p> +<p>une flamme plus lumineuse de liberté plus complète,</p> +<p>livré bataille à quelque mal aux têtes</p> +<p>d'hydre.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Si mes lèvres, meurtries par des baisers qui n'en</p> +<p>ont fait jaillir que du sang, avaient pu répondre</p> +<p>par des chants, vous auriez marché avec Bice et les</p> +<p>anges sur cette prairie verdoyante et diaprée.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>J'aurais suivi la route où Dante, en la parcourant,</p> +<p>vit briller les soleils des sept cercles! Oui, peut-être</p> +<p>aurais-je vu les cieux s'ouvrir comme ils s'ouvrirent</p> +<p>pour le Florentin.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Et les puissantes nations m'auraient couronné,</p> +<p>moi qui maintenant n'ai ni une couronne, ni un</p> +<p>nom. Et le lever d'une aurore m'aurait trouvé agenouillé</p> +<p>sur le seuil du Temple de la gloire.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>J'aurais pris place dans ce cercle de marbre où le</p> +<p>plus ancien est comme le plus jeune des bardes,</p> +<p>où le miel tombe sans cesse de la flûte, où les cordes</p> +<p>de la lyre sont constamment tendues.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Keats a relevé ses boucles virginales au-dessus</p> +<p>de la coupe de vin mêlée de pavots, et sa bouche</p> +<p>immortelle a baisé mon front, et ma main a serré</p> +<p>sa main dans l'étreinte du noble amour.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Et au printemps, dans la saison où la colombe,</p> +<p>de sa poitrine irisée, frôle les fleurs de pommier,</p> +<p>deux jeunes amants, couchés dans le verger, auraient</p> +<p>lu le récit de notre amour,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>auraient lu la légende de ma passion, comme</p> +<p>l'amer secret de mon coeur, échangé des baisers</p> +<p>comme nous, mais ne se seraient jamais séparés,</p> +<p>comme nous l'ordonne désormais la destinée.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Car la fleur pourpre de notre vie est dévorée par</p> +<p>lever rongeur de la vérité, et nulle main n'est capable</p> +<p>de réunir les pétales tombés et flétris de la</p> +<p>rose de la jeunesse.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Pourtant, je ne me repens pas de vous avoir</p> +<p>aimée. Adolescent que j'étais, pouvais-je faire autrement,</p> +<p>—car les dents voraces du Temps dévorent,</p> +<p>et les années au pas silencieux pourchassant.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Nous allons, emportés sans gouvernail, au gré</p> +<p>d'une tempête, et quand est passé l'orage de la jeunesse,</p> +<p>plus de lyre, plus de luth, plus de choeur;</p> +<p>alors parait la mort, pilote silencieux.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Et au dedans de la tombe, il n'est plus de plaisir,</p> +<p>car l'orvet s'engraisse de corruption, et le désir,</p> +<p>après un frisson, devient cendre, et l'arbre</p> +<p>de la passion ne porte pas de fruit.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Ah! que pouvais-je faire, sinon vous aimer? La</p> +<p>Mère même de Dieu m'était moins chère, et moins</p> +<p>chère la déesse de Cythère surgissant de la mer</p> +<p>comme un lis d'argent.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>J'ai fait mon choix, j'ai vécu mes poèmes, et</p> +<p>bien que ma jeunesse se soit dissipée en jours gaspillés,</p> +<p>j'ai trouvé la couronne de myrte de l'amant</p> +<p>préférable à la couronne de laurier du poète.</p> + </div> </div> +<br><br><br> + + + + +<h3>TABLE DES MATIÈRES</h3><br> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>PRÉFACE</p> +<p>Hélas!</p> +<p>Le Jardin d'Eros.</p> +<p>La nouvelle Hélène.</p> +<p>Charmidès.</p> +<p>Panthéa.</p> +<p>Humanitad.</p> +<p>Sonnet à la liberté.</p> +<p>Ave Imperatrix.</p> +<p>A Milton.</p> +<p>Louis-Napoléon.</p> +<p>Sonnet sur le massacre des chrétiens en Bulgarie.</p> +<p>Quantum mutata.</p> +<p>Libertatis sacra fames.</p> +<p>Théoretikos.</p> +<p>Requiescat.</p> +<p>Sonnet composé en approchant de l'Italie.</p> +<p>San Miniato.</p> +<p>Ave, Maria, gratia plena.</p> +<p>Italia.</p> +<p>Sonnet écrit pendant la Semaine Sainte à Gênes.</p> +<p>Rome que je n'ai point visitée.</p> +<p>Urbs sacra et aeterna.</p> +<p>Sonnet composé après l'audition du <i>Dies irae</i>, chanté</p> +<p class="i2">dans la Chapelle Sixtine.</p> +<p>Pâques.</p> +<p>E tenebris.</p> +<p>Vita nuova.</p> +<p>Madonna mia.</p> +<p>La chanson d'Itys.</p> +<p>Impression du matin.</p> +<p>Promenades de Magdalen.</p> +<p>Athanasia.</p> +<p>Sérénade.</p> +<p>Endymion.</p> +<p>La Bella donna della mia mente.</p> +<p>Chanson.</p> +<p>Impressions: I.—Les silhouettes.</p> +<p class="i10"> II.—La fuite de la lune.</p> +<p>La tombe de Keats.</p> +<p>Théocrite, villanelle.</p> +<p>Dans la chambre d'or, harmonie.</p> +<p>Ballade de Marguerite, normande.</p> +<p>Le Sort de la fille du roi, bretonne.</p> +<p>Amor intellectualis.</p> +<p>Santa Decca.</p> +<p>Une vision.</p> +<p>Impression de voyage.</p> +<p>La tombe de Shelley.</p> +<p>Près de I'Arno.</p> +<p>Fabien dei Franchi.</p> +<p>Phèdre.</p> +<p>Portia.</p> +<p>La reine Henriette-Marie.</p> +<p>Glukupicros Erôs.</p> + </div> </div> + +<div>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 14683 ***</div> +</body> +</html> diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. 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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Poèmes + +Author: Oscar Wilde + +Release Date: January 13, 2005 [EBook #14683] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK POÈMES *** + + + + +Produced by Miranda van de Heijning, Renald Levesque and the Online +Distributed Proofreading Team. + + + + + + + + + + + OSCAR WILDE + + POÈMES + + _Traduction et Préface_ + PAR ALBERT SAVINE + + + + + 1907 + + + + + +LES POÈMES D'OSCAR WILDE + +Les _Poèmes_ ont été publiés en 1881, puis réimprimés en 1882 aux +États-Unis. + +Né en 1856, Oscar Wilde venait alors d'achever ses études à Oxford où +il avait passé cinq années au Magdalen collège, remportant, en 1878, +le prix Newdegate pour son poème _Ravenne_, écho des émotions et des +souvenirs qu'il avait rapportés, l'année précédente, de son voyage en +Italie et en Grèce avec le professeur Mahaffy. + +Les _Poèmes_ firent grand bruit dans les cercles littéraires londoniens. +Wilde fut très discuté. + +Pour les uns, son oeuvre n'était que la réunion des informes essais d'un +collégien sans originalité, rejetant en hâte dans la circulation ce +qu'il avait pu s'assimiler plus ou moins étroitement des idées et de la +civilisation des Anciens. + +Pour d'autres, les _Poèmes_ affectaient la plus fausse, la plus +artificielle recherche d'originalité. + +On y voyait, à les entendre, régner ce style alambique, contourné, +bizarre que fut jadis celui de Lily et des Euphuistes, de Gongora et des +Précieuses, et tout cela réussissait mal à masquer le vide d'une âme +incapable de penser par elle-même. + +Pour un troisième groupe enfin, il fallait voir dans les _Poèmes_ comme +«l'Evangile d'un nouveau Credo». Wilde n'était-il pas l'apôtre et le +pontife de l'art pour l'art, l'homme qui faisait bon marché du «puissant +empire aux pieds d'argile», de la «petite île désertée par toute +chevalerie»? Chez lui plus de patriotisme, plus de haine invétérée du +Papisme... + +... «_Parmi ses collines_ (de l'Angleterre), disait un de ses sonnets, +_s'est tue cette voix qui parlait de liberté. Oh! quitte-la, mon âme, +quitte-la! Tu n'es point faite pour habiter cette vile demeure de +trafiquants où chaque jour_ + +«_On met en vente publique la sagesse et le respect, où le peuple +grossier pousse les cris enragés de l'ignorance contre ce qui est le +legs des siècles._ + +«_Cela trouble mon calme. Aussi mon désir est-il_ + +_de m'isoler dans des rêves d'art et de suprême culture, sans prendre +parti ni pour Dieu ni pour ses ennemis_[1].» + +[Note 1: _Théoretikos._] + +On ne pouvait lui refuser toute attache dans le passé et ce culte des +choses d'autrefois qui est une partie du patrimoine intellectuel de +l'artiste. S'il ne voulait prendre parti ni pour Dieu ni pour +ses ennemis, son dédain de la bataille vile, des cris enragés de +l'ignorance, érigeait une sorte d'autel au passé + +«_Esprit de beauté, reste encore un peu, chantait-il dans son Jardin +D'Eros, ils ne sont pas tous morts, tes adorateurs de jadis. Il en vit +encore un petit nombre de ceux à gui le rayonnement de ton sourire est +préférable à des milliers de victoires, dussent les nobles victimes +tombées à Waterloo, se redresser furieuses contre eux. Reste encore, il +en survit quelques-uns_ + +«_Qui pour toi donneraient leur part d'humanité et te consacreraient +leur existence. Moi, du moins, j'ai agi ainsi. J'ai fait de tes lèvres +ma nourriture de tous les jours et dans tes temples j'ai trouvé un +festin somptueux, tel que n'eût pu_ _me le donner ce siècle affamé, en +dépit de ses doctrines toutes neuves où tant de scepticisme s'offre sous +une forme si dogmatique_. + +«_Là ne coule aucun Céphise, aucun Hissus. Là ne se retrouvent point +les lois du blanc Colonos. Jamais sur nos blêmes collines ne croit +l'olivier, jamais un pâtre simple ne fait gravir à son taureau mugissant +les hautes marches de marbre et l'on ne voit point par la ville les +rieuses jeunes filles t'apporter la robe brodée de crocus_...» + +Peut-être cet amour de l'antiquité, ce dédain du mercantilisme moderne, +on eût pu de l'autre côté de la Manche les pardonner à Oscar Wilde s'il +avait accepté de suivre la foule dans quelques-unes de ses ruées contre +ce qu'elle haïssait. Mais là encore l'abîme s'ouvrait entre Wilde et ses +contemporains. + +Il a depuis exprimé ce regret que son père l'eût empêché alors de se +faire catholique, seul contrepoids aux déviations qui allaient faire +dérailler son âme sur les chemins de la vie. + +La démonstration de cette tendance à une conversion catholique n'est pas +inscrite dans ses _Poèmes_ mais de leur lecture il résulte nettement que +Wilde avait rapporté d'Italie le respect et le regret des âges passés de +la Papauté. Il appartenait à cette petite élite protestante d'artistes +et de musiciens à qui il parut, après 1870, qu'il y avait quelque chose +de rompu dans l'esthétique romaine et qu'avec son Pontife-Roi Rome avait +perdu un de ses plus beaux fleurons. + +_Pour moi_, dit Wilde, _pèlerin des mers du Nord, quelle joie de me +mettre tout seul à la recherche du temple merveilleux et du trône de +celui qui tient les clés redoutables_. + +_Alors que tout brillants de pourpre et d'or, défilent et prêtres et +saints cardinaux et que porté au-dessus de toutes les têtes arrive le +doux pasteur du troupeau_. + +_Quelle joie de voir, avant que je meure, ce seul roi qui soit oint par +Dieu et d'entendre les trompettes d'argent sonner triomphalement sur son +passage_. + +_Ou lorsqu'à l'autel du sanctuaire, il élève le signe du mystérieux +sacrifice et montre aux yeux mortels un Dieu sous le voile du pain et du +vin_. + +Aussi chez le poète, quelle désillusion lorsqu'il voit dans là cité +«couronnée par Dieu, découronnée par l'homme», flotter «l'odieux drapeau +rouge, bleu et vert». + +Ce n'est pas qu'il ait abjuré le culte de la liberté, mais il n'a jamais +aimé celle-ci pour elle-même. Il n'est que «sur certains points» avec +ces Christs qui meurent sur les barricades. Il n'aime guère les enfants +de la Liberté «dont les yeux mornes ne voient rien si ce n'est leur +misère sans noblesse, dont les esprits ne connaissent rien, n'ont souci +de rien connaîtra». En somme, + + +_Malgré cette démangeaison moderne de liberté, je préfère le +gouvernement d'un seul, auquel tous obéissent, à celui de ces démocrates +braillards qui trahissent notre indépendance par les baisers qu'ils +donnent à l'anarchie!_ + +Ce qui lit vibrer son coeur, c'est que + + + +_...Le grondement de les démocraties. Les règnes de la Terreur, les +grandes anarchies, reflètent pareilles à la mer mes passions les plus +fougueuses et donnent à ma rage un frein. Liberté! pour cela uniquement +tes cris discordants Enchantent mon âme jusqu'en ses profondeurs. Sans +cela tous les rois pourraient, au moyen du knout ensanglanté et des +traitreuses mitraillades, dépouiller les nations de leurs droits +inviolables,_ + +«_Que je resterais sans m'émouvoir _...» + +C'était un irréductible aristocrate, de cet «heureux petit nombre» qui +concentre autour de soi la joie de vivre. + +Et voilà pourquoi le monde, se vengeant, lui fut si cruel! + +Albert Savine. + + + + + +HÉLAS + + Être entraîné à la dérive de toute passion jusqu'à + ce que mon âme devienne un luth aux cordes + tendues dont peuvent jouer tous les vents, c'est pour + cela que j'ai renoncé à mon antique sagesse, à l'austère + maîtrise de moi-même. + + A ce qu'il me semble, ma vie est un parchemin + sur lequel on aurait écrit deux fois, où en quelque + jour de vacances, une main enfantine aurait griffonné + de vaines chansons pour la flûte ou le virelai, + sans autre effet que de profaner tout le mystère. + + Sûrement il fut un temps où j'aurais pu fouler + les hauteurs ensoleillées, où parmi les dissonances + de la vie, j'aurais pu faire vibrer une corde assez + sonore pour monter jusqu'à l'oreille de Dieu! + + Ce temps-là est-il mort? Hélas! faut-il que pour + avoir seulemeut effleuré d'une baguette légère le + miel de la romance, je perde tout le patrimoine dû + à une âme. + + + + + +LE JARDIN D'ÉROS + + Nous voici en plein printemps, au coeur de juin; + pas encore les travailleurs hâlés ne se hâtent sur les + prairies des hauteurs, où l'opulent automne, saison + usurière, ne vient que trop tôt offrir aux arbres l'or + qu'il a mis de côté, trésor qu'il verra disperser par + la folle prodigalité de la brise. + + Il est bien tôt, vraiment! l'asphodèle, enfant + chérie du Printemps, s'attarde pour piquer la jalousie + de la rose; la campanule, elle aussi, tient + déployé son pavillon d'azur. Et, pareil à un fêtard + égaré, perdu, que ses frères ont laissé là, pour + s'enfuir des bosquets, d'où les a chassés la grive, + messagère de juin, + + seul, un pâle narcisse reste là, tout apeuré, tapi + dans un coin d'ombre, où des violettes, presque inquiètes + de leur propre beauté, se refusent à regarder + face à face l'or du soleil, par effroi d'une trop forte + splendeur. Ah! c'est bien là, ce me semble, + + --que viendraient se poser les pieds de Perséphoné, + quand elle est lasse des prairies sans fleurs + de Pluton,--là que danseraient les adolescents + arcadiens, là qu'un homme pourrait trouver le mystère + secret de l'éternelle volupté, ce secret que les + Grecs ont connu. Ah! vous et moi, nous pourrions + le découvrir ici, pour peu que l'Amour et le sommeil + y consentent. + + Ce sont là les fleurs qu'Héraklèsen deuiisema sur + la tombe d'Hylas, l'ancolie, avec toutes ses blanches + colombes agitées d'un frisson, quand la brise les a + froissées d'un baiser trop rude, la mignonne chélidoine + qui, dans son jupon jaune, chante le crépuscule + du soir, et le lilas en robe de grande dame,--mais + laissons-les fleurir à l'écart, laissons + + là-bas, les spirales de la rose trémière, aux rouges + dentelures, agiter sans bruit leurs clochettes, sans + quoi l'abeille, son petit carillonneur, irait chercher + plus loin quelque autre divertissement; l'anémone + qui pleure dès l'aube, comme une jolie fillette devant + son galant, et ne laisse, qu'à grand'peine les + papillons ouvrir toutes grandes, auprès d'elle, + + leurs ailes bigarrées, laissons-la languir dans la + pâle virginité, La neige hivernale lui plaira mieux + que des lèvres comme les tiennes, dont la brûlure + ne saurait que la flétrir. Va-t-en plutôt cueillir cette + fleur amoureuse qui s'épanouit solitaire, et que le + vent, entremetteur, poudre de baisers savoureux + qui ne sont pas de lui. + + Les liserons aux fleurs en forme de trompette, et + qu'aiment tant les jeunes filles; la reine des prés, + à la teinte de crème, plus blanche que la gorge de + Junon, odorante autant que l'Arabie entière; l'hyacinthe, + que les pieds de Diane chasseresse hésiteraient + à fouler, même à la poursuite du plus beau des + daims tachetés, la marjolaine en bouton, dont un + seul baiser suffirait à embaumer les lèvres de la + déesse de Cythère, et rendre jaloux Adonis,--cela, + c'est pour ton front,--et pour te faire une + + ceinture,--voici ce flexible rameau de clématite pourpre, + dont la couleur somptueuse efface de son éclat le + roi de Tyr,--et ces digitales aux corolles + retombantes,--mais pour cet unique narcisse, que + laissa tomber de sa robe la saison printanière, lorsqu'elle + entendit avec effarement, dans les bois où + elle régnait, résonner le chant ardent, orageux de + l'oiseau d'été. + + Ah! qu'il te soit un souvenir subtil de ces jours + charmants de pluie et de soleil, alors qu'avril riait + a travers ses larmes, en voyant la précoce primevère + quitter d'un pied furtif les racines tortueuses des + chênes, et envahir la forêt, au point que malgré ses + feuilles jaunies et froissées, elle se couvrait d'un or + étincelant. + + Non, lu peux le cueillir aussi. Il n'a pas même + la moitié de ton charme, ô toi l'idole de mon âme, + et quand tes pieds seront las, les anchuses tisseront + leurs tapis les plus brillants; pour toi, les chèvrefeuilles + oublieront leur orgueil et voileront leur lacis + confus, et tu marcheras sur les pensées bariolées. + + Et je couperai un roseau dans le ruisseau de là-bas, + et je rendrai jaloux les dieux des bois; le vieux + Pan se demandera quel est ce jeune intrus qui + s'enhardit à chanter dans ces retraites plus creuses + où jamais homme ne devrait risquer un pied le + soir, par crainte de surprendre Artémis et sa troupe + aux corps de marbre. + + Et je te coulerai pourquoi la jacinthe se revêt + d'une aussi morne parure de gémissements plaintifs; + pourquoi l'infortuné rossignol s'interdit de + lancer son chant eh plein jour, et préfère pleurer + seul, alors que dort la rapide hirondelle et que les + riches font la fête; et pourquoi le laurier tremble + en voyant des lueurs d'éclair à l'Orient. + + Et je chanterai comment la triste Proserpine fut + mariée à un grave, à un sombre maître et seigneur. + Des prairies infernales semées de lotus j'évoquerai + Hélène aux seins d'argent, et aussi tu verras cette + beauté fatale, pour qui deux puissantes armées se + heurtèrent d'un choc terrible, dans l'abîme de la + guerre. + + Puis je te chanterai ce conte grec où Cynthia + s'éprend du jeune Endymion, et s'enveloppant d'un + voile gris de brouillards, se bute vers les cimes du + Latmos, dès que le soleil quitte son lit de l'Océan, + pour s'élancer à la poursuite de ces pieds pâles et + légers qui se fondent sous son étreinte. + + Et si ma flûte est capable de verser une douce + mélodie, nous pourrons voir face à face celle qui, en + des temps bien lointains, habita parmi les hommes, + près de la mer Égée, et dont la triste demeure au + portique ravagé, au mur dépouillé de sa frise, aux + colonnes croulées, domine les ruines de cette cité + charmante, ceinte de violettes. + + Esprit de beauté, reste encore un peu: ils ne sont + pas tous morts, tes adorateurs de jadis; il en vit + encore un petit nombre, de ceux pour qui le rayonnement + de ton sourire est préférable à des milliers + de victoires, dussent les nobles victimes tombées à + Waterloo se redresser furieuses contre eux; reste + encore, il en survit quelques-uns, + + qui pour toi donneraient leur part d'humanité, et + te consacreraient leur existence. Moi, du moins, j'ai + agi ainsi. J'ai fait de tes lèvres ma nourriture de + tous les jours, et dans tes temples j'ai trouvé un + festin somptueux, tel que n'eût pu me le donner ce + siècle affamé, en dépit de ses doctrines toutes + neuves, où tant de scepticisme s'offre sous une + forme si dogmatique. + + Là, ne coule aucun Cephise, aucun Ilissus; là ne + se retrouvent point les bois du blanc Colonos. Jamais + sur nos blêmes collines ne croit l'olivier, jamais + un pâtre simple ne fait gravir à son taureau + mugissant les hautes marches de marbre; on ne + voit point par la ville les rieuses jeunes filles t'apporter + la robe brodée de crocus. + + Pourtant, reste encore. Car l'enfant qui t'aima le + mieux, dont le seul nom devrait être un souvenir + capable de te retenir [2], dort dans un repos silencieux, + au pied des murs de Rome, et la mélodie + pleure d'avoir perdu sa lyre la plus douce; nul ne + saurait manier le luth d'Adonais, et le chant est + mort sur ses lèvres. + +[Note 2: Il s'agit de John Keats (1795-1821) dont nous publierons +prochainement les _Poèmes_.] + + Non, à la mort de Keats, il restait encore aux + Muses une voix argentine pour chanter sa thrénodie, + mais hélas! nous la perdîmes trop tôt, en cette nuit + déchirée par la foudre, en cette mer rageuse, Panthéa + vint réclamer comme son bien celui qui l'avait + chantée, et fermer la bouche qui l'avait louée [3]; + depuis lors, nous allons dans la solitude, nous + n'avons + + plus que ce coeur ardent, cette étoile matinale de + l'Angleterre ressuscitée, dont le clair regard, derrière + notre trône croulant, et les ruines de la guerre, + vit les grandes formes grecques de la jeune Démocratie + surgir dans leur puissance comme Hespérus, + et amener la grande République [4]. A lui du + moins tu as enseigné le chant. + +[Note 3: Shelley.] + +[Note 4: Swinburne qui, à côté des _Poèmes et Ballades_, est +l'auteur d'une tragédie, _Atalante à Calydon_, dont nous avons en +préparation une traduction.] + + Et il t'a accompagné en Thessalie, et il a vu la + blanche Atalante, aux pieds légers, à la virginité + impassible et sauvage, chasser le sanglier armé de + défenses. Son luth, aussi doux que le miel, a ouvert + la caverne dans la colline creuse, et Vénus rit de + savoir qu'un genou fléchira encore devant elle. + + Et il a baisé les lèvres de Proserpine et chanté + le _requiem_ du Galiléen. Ce front meurtri, taché + de sang et de vin, il l'a découronné. Les Dieux de + jadis ont trouvé en lui leur dernier, leur plus ardent + adorateur, et le signe nouveau s'efface et pâlit devant + son vainqueur. + + Esprit de Beauté, reste encore avec nous. Elle + n'est point encore éteinte, la torche de la poésie. + L'étoile qui surgit par-dessus les hauteurs de + l'Orient défend invinciblement ses armoiries argentées, + contre les ténèbres qui s'épaississent, contre + la fureur des ennemis. Oh! reste encore avec nous, + car, au cours de la nuit longue et monotone, + + Morris[5], le doux et simple enfant de Chaucer, + l'aimable héritier des pipeaux mélodieux de Spencer, + a souvent charmé par ses tendres airs champêtres + l'âme humaine en ses besoins et ses détresses, + et des champs de glace, lointains et dénudés, a + rapporté assez de belles fleurs pour faire ensemble + un paradis terrestre. + +[Note 5: William Morris, poète et ouvrier d'art, auteur du poème +_L'Histoire de Sigurd le Volsung_ et _La chute des Niebelungen_, 1877.] + + Nous les connaissons tous, Gudrun, la fiancée + des hommes forts, et Aslaug, et Olfason, nous les + connaissons tous, et comment combattait le géant + Grettir, et comment mourut Sigurd, et quel enchantement + tenait le roi captif, quand Brynhild + luttait avec les puissances qui déclarent la guerre à + toute passion. Ah! que de fois, pendant les heures + d'été, + + les longues heures monotones, alors que le midi, + s'amourachant d'une rose de Damas, oublie de reprendre + sa marche vers l'Ouest, si bien que la lune, + pâle usurpatrice, élargissant sa tache, change son + mince croissant en un disque d'argent, et réprimande + son char paresseux,--que de fois, dans + l'herbe fraîche et drue, + + bien loin du jeu de cricket et des bruyants canotiers, + à Bagley, où les campanules devancent un + peu l'époque de l'accouplement pour les merles et + s'attardent à attendre l'hirondelle, où le bourdonnement + d'innombrables abeilles vibre dans la + feuillée, je suis resté à m'abandonner aux contes + rêveurs que tisse sa fantaisie. + + Et à travers leurs infortunes imaginaires, et + leurs douleurs fictives, j'ai pleuré sur moi-même, + puis retrouvé la bonne humeur dans une simple + gaîté, en voyageant sur cette mer aux mille teintes. + Je sentais en moi la force et la splendeur de la + tempête, sans avoir à en subir les désastres, car le + chanteur est divin. + + Le petit rire que fait entendre l'eau en tombant, + n'est point aussi musical, et l'or liquide qui s'accumule + en piles serrées dans la mignonne cité de cire + n'a pas tant de douceur. Les vieux roseaux à demi + desséchés qui se balançaient en Arcadie, dès que + ses lèvres les touchent, exhalent une harmonie toute + nouvelle. + + Esprit de beauté, attarde-toi encore un peu, bien + que les marchands trompeurs du commerce profanent + de leurs routes de fer notre île charmante, et + qu'ils rompent les membres de l'Art sur des + roues tournoyantes, hélas! bien que les usines + bondées propagent l'ignorance, ver rongeur qui tue + l'âme, oh! reste encore. + + Car il est au moins un homme,--il tire son + nom de Dante et du séraphin Gabriel, et son double + laurier brûle d'une flamme impérissable pour + éclairer ton autel. Celui-là t'aime bien, qui vit le + vieux Merlin se prendre au piège de Viviane, et les + anges aux pieds blancs descendre les marches + d'or[6]. + +[Note 6: Gabriel Dante Rosetti.] + + Il t'aime si bien que l'univers doit se couvrir de + vêtements aux couleurs somptueuses, et le Chagrin + prendre un diadème de pourpre, ou, sans cela, il + cesserait d'être le Chagrin; et le Désespoir devrait + dorer ses cornes, et la Douleur, pareille à Adon, serait + belle même dans son excès. Tel est l'empire + + qu'exercent les Peintres, tel est l'héritage que + possède notre solennel Esprit, car avec toute sa + pitié, son amour, sa lassitude, il est un miroir plus + fidèle de son siècle que ne le sont les Peintres dont + le talent ne peut prétendre à un but plus haut que + la copie des banalités, incapable qu'il est de représenter + l'âme avec ses terribles problèmes. + + Mais ils sont en petit nombre, et tout romanesque + s'est dissipé. Les hommes peuvent faire des + prophéties au sujet du soleil, des leçons sur les taches, + enseigner comment les atomes sans âme parcourent + isolément un vide infini, comme de chaque arbre + a fui la nymphe éplorée, pourquoi nulle naïade ne + montre plus sa tête parmi les roseaux d'Angleterre. + + A mon gré, ces modernes Actéons se vantent + trop tôt d'avoir surpris les secrets de la Beauté: + faut-il, parce que nous avons analysé l'arc-en-ciel + et dépouillé la lune de son mystère le plus ancien, + le plus chaste, que moi, le dernier Endymion, je + perde tout espoir, parce que des yeux impertinents + ont lorgné ma maîtresse à travers un télescope? + + A quoi nous sert-il que ce siècle scientifique ait + fait irruption par nos portes avec tout son cortège + de miracles modernes? Peut-il apaiser un amant au + coeur brisé? Peut-il, en toute sa durée, faire quoi + que ce soit pour rendre une existence plus belle, + la faire plus divine un seul jour? Mais maintenant + le siècle d'argile + + reparaît, ramené par un cycle horrible: la Terre + a engendré une nouvelle et bruyante progéniture + de Titans ignorants, que leur origine impure lance + encore une fois contre l'auguste hiérarchie qui siégeait + sur l'Olympe. Ils ont fait appel à la Poussière, + + et c'est de cet arbitre infécond qu'ils doivent attendre + la sentence. Qu'ils tâchent, s'ils en sont capables, + de faire sortir de la lutte naturelle et du hasard + sans raison la nouvelle règle de l'idéal pour + l'homme! Il me semble que ce n'était point là mon + héritage, car j'avais été nourri d'une façon tout + opposée. Mon âme va des hauteurs suprêmes de + la vie vers un but plus élevé. + + Vois, pendant que nous parlions, la Terre a détourné + du Dieu sa face, et la barque d'Hécate a surgi + avec sa charge argentée, jusqu'à ce qu'enfin le jour + jaloux en éteignît toutes les torches. Je n'ai point + remarqué la fuite des heures; pour les jeunes Endymions, + les doigts paralysés du Temps égrènent en + vain son rosaire de soleils. + + Regardez comme l'iris jaune penche languissamment + sa gorge en arrière, pour appeler le baiser de + son page perfide, la libellule, alors que celle-ci, + pareille à une veine bleue sur le poignet blanc d'une + jeune fille, dort sur la primevère neigeuse qui est née + cette nuit et qui commence à s'enflammer du rouge + ardent de la honte, et va mourir en pleine lumière. + + Allons-nous-en. Déjà se profilent sur le pâle bouclier + du ciel décoloré les brillantes fleurs de l'amandier. + Le râle des prés, tapi dans l'herbe encore respectée + de la faux, répond à l'appel de sa compagne; + les courlis réveillés en sursaut franchissent d'un vol + irrégulier le ruisseau couvert de brouillards, et + dans son lit de roseaux, l'alouette, joyeuse de voir + poindre le jour, + + éparpille dans l'herbe les perles de la rosée, et + toute tremblante d'extase, va saluer le Soleil, qui + bientôt, sous sa complète armure d'or, va sortir de + cette tente couleur orangée, que voici dressée là-bas + vers l'Orient en feu. Vois, la frange rouge apparaît + sur les hauteurs attentives. Voici le Dieu, et + dans son amour pour lui, + + la bruyante alouette est déjà hors de vue et + remplit de ses chants cette vallée de silence. Ah! + il y a dans le vol de cet oiseau plus d'une chose + qu'on ne saurait apprendre dans une cornue. Mais + l'air fraîchit. Partons, car bientôt les bûcherons seront + ici. Quelle nuit de juin nous avons vécue! + + + + + + +LA NOUVELLE HÉLÈNE + + Où donc étais-tu, pendant qu'autour des murs + de Troie, les fils des Dieux se battaient en cette + grande emprise? Pourquoi reviens-tu fouler notre + terre à nous? As-tu oublié cet adolescent passionné, + et sa galère aux voiles de pourpre, et son équipage + tyrien, et les yeux moqueurs de la perfide + Aphrodite? Car c'est assurément toi qui, pareille à + une étoile suspendue dans le silence argenté de la + nuit, entraînas la chevalerie et l'énergie du monde + antique au milieu des clameurs et des torrents de + sang de la guerre. + + Ou bien régnais-tu sur la lune chargée de feu? + Ton temple a-t-il été bâti dans l'amoureuse Sidon, + au-dessus de la lumière et du rire de la mer? Est-ce + là que, voilée par le treillis fait d'écarlate aux + mailles d'or, quelque jeune fille aux membres + bruns brodait une tapisserie pendant toute la durée + des heures vides et lourdes du plein jour, jusqu'à + ce qu'enfin sa joue s'allumât des flammes de la + passion, et qu'elle se levât pour recevoir, sur ses + lèvres salées par l'embrun, le baiser d'un joyeux + matelot cyprien, revenu sain et sauf de Calpé et + des falaises d'Héraklès? + + Non, tu es bien Hélène elle-même et non point + une autre; c'est pour toi que mourut le jeune Sarpédon, + et que l'âge viril de Memnon fut fauché + prématurément. C'est pour toi qu'Hector au cimier + d'or tenta de vaincre le fils de Thétis dans cette + course fatale, dans la dernière année de la captivité. + Oui, aujourd'hui encore l'éclat de ta renommée + flamboie dans ces plaines d'asphodèles flétries, où + les grands princes, si bien connus d'Ilion, entrechoquent + des fantômes de boucliers, en t'appelant + par ton nom. + + Où donc étais-tu? Dans cette terre enchantée dont + Calypso la délaissée connaissait les vallons endormis, + où jamais faucheur ne se lève pour saluer le + jour, mais où l'herbe intacte s'emmêlait confusément, + où le berger mélancolique voyait ses hauts + épis rester debout jusqu'au temps où le rouge de + l'été faisait place aux teintes grises de la sécheresse? + Étais-tu étendue là-bas, près de quelque source + léthéenne, tout entière à tes souvenirs d'autrefois, + au craquement des lances qui se brisent, à l'éclair + soudain d'un heaume fracassé, au cri de guerre des + Grecs? + + Non, tu avais pour retraite cette colline creuse + que tu habitais avec celle dont on a perdu tout souvenir, + cette reine découronnée que les hommes appellent + l'Erycine, cachée si loin que tu ne pouvais + jamais voir la face de celle dont aujourd'hui, à + Rome, les nations révèrent en silence les autels + décrépits, de celle à qui l'amour n'apporta nulle + joie, nulle volupté, de celle qui ne connut de + l'amour que l'intolérable souffrance, pour qui ce + fut seulement une épée qui lui fendit le coeur, et + qui n'en eut que la douleur de l'enfantement. + + Les feuilles de lotus qui guérissent de la mort, + tu les tiens à la main. Oh, sois bonne pour moi, + pendant que je me sais encore à l'été de ma vie, car + c'est à peine si mes lèvres tremblantes laissent + passer un souffle capable de faire retentir de ton + éloge la trompette d'argent, tant je suis courbé devant + ton mystère, tant je suis ployé, brisé sur la + terrible roue de l'amour, et je n'ai plus d'espoir, + plus le coeur de chanter. Pourtant je ne me soucie + point quel désastre le temps peut amener, si tu me + permets de m'agenouiller dans ton temple. + + Hélas! tu refuses de t'arrêter ici, mais comme + cet oiseau serviteur du soleil, et qui fuit devant le + vent du nord, de même tu vas fuir loin de notre + terre maudite et morne pour regagner la tour où + jadis tu te plaisais tant, et retrouver les lèvres + rouges du jeune Euphorion. Et pour moi, je ne + verrai plus jamais ta face; il me faudra rester en ce + jardin plein de poisons, poser sur mon front la couronne + d'épines de la douleur, jusqu'à ce que ma vie + sans amour se soit écoulée tout entière. + + O Hélène, Hélène, Hélène! Encore un peu, encore + un peu de temps! Reste ici jusqu'à ce que le + jour vienne, et que les ombres s'enfuient, car dans + la lumière ensoleillée de ton rassurant sourire, je + n'ai nulle pensée, nulle crainte au sujet du ciel ou + de l'enfer, puisque je ne connais d'autre divinité + que toi, que celui aux pieds duquel les planètes fatiguées + se meuvent, entraînées dans des filets d'or, + que l'esprit incarné de l'amour spirituel, qui a + fixé son séjour de volupté dans ton corps. + + Ta naissance ne fut point celle des femmes ordinaires, + mais ceinte de la splendeur argentée de + l'écume, tu surgis des abîmes des mers azurées, et + à ta venue, quelque étoile immortelle, à la chevelure + de flamme, rayonna dans les cieux d'Orient, + et réveilla les pâtres de l'île qui fut ta patrie. Tu + ne mourras point. Pas de venimeux aspic d'Égypte + pour ramper à tes pieds et infecter la pureté de + l'air; ta chevelure ne sera, point salie des mornes + fleurs du pavot, ces hérauts qui, vêtus d'écarlate, + annoncent l'éternel sommeil. + + Lis d'amour, pur, inviolé, tour d'ivoire, rose rouge + de feu, tu es venue ici-bas illuminer nos ténèbres. + Car pour nous, qu'enserrent de près les vastes + filets du destin, nous qui sommes las d'attendre + que vienne le désiré des nations, nous errions au + hasard dans l'obscure demeure, nous cherchions à + tâtons quelque calmant endormeur pour les existences + manquées, pour les misères qui s'éternisent + jusqu'au jour où reparut devant nous, sur ton autel + relevé, la blanche splendeur de ta beauté. + + + + +CHARMIDÈS + + +I + + C'était un adolescent grec, et il revenait à la + maison, avec des figues pulpeuses et du vin de + Sicile. Il se tenait à la proue de la galère, et laissait + inconsciemment l'embrun souffler à travers ses + grosses boucles brunes, et avec un dédain d'enfant + pour la vague et le vent, de son siège tout dégouttant + d'eau, il guettait à travers la nuit humide et + orageuse. + + Enfin, à la lueur de l'aube, il vit une lance polie + se dessiner comme un mince filet d'or sur le ciel, + et il hissa la voile, il tendit les cordages criards, + commanda au pilote de naviguer vivement contre + la forte brise du nord, et pendant tout le jour il + se tint à son poste, dirigeant du rythme de ses + chants les mouvements des rameurs. + + Et quand du rouge apparut sur les vagues contours + des collines corinthiennes, il mit à l'ancre + dans une petite baie à fond de sable, posa sur sa + tête une couronne d'olivier fraîchement coupé, puis + il tira du réduit sa tunique de lin et ses sandales + aux semelles d'airain, + + et une riche robe teinte du suc des poissons; il + l'avait achetée à quelque marchand au teint de suie, + sur le quai ensoleillé de Syracuse, et elle était + ornée de broderies tyriennes. Puis, il se fraya passage + parmi les marchands curieux, à travers les + bois au doux feuillage argenté, et quand le jour + fatigué + + eut achevé son tissu compliqué de nuages cramoisis, + il monta la colline escarpée, et d'un pas + alerte et silencieux, il se glissa vers le temple, inaperçu + de la foule des prêtres affairés, et à l'abri + d'une sombre cachette, il contempla ces jeunes + bergers, ses turbulents camarades de jeux, qui apportaient + les prémices de leurs petits troupeaux, il + vit le timide berger jeter + + sur la flamme le sel crépitant, ou suspendre au + mur du temple sa houlette sculptée, en l'honneur + de celle qui éloigne de la ferme et de l'étable le + loup perfide, aux dents aiguisées par la faim. Puis, + les jeunes filles aux voix claires se mirent à chanter + et chacun apporta à l'autel quelque pieuse offrande, + une coupe en bois de hêtre, pleine d'un lait écumant, + une belle étoffe où étaient ingénieusement + représentés des chiens en chasse, un rayon de miel + tout débordant d'or encore liquide que l'abeille + avait à peine fini de travailler, ou une outre noire, + pleine d'huile, préparée pour les lutteurs, la dépouille + hérissée, ornée de ses défenses, d'un énorme + sanglier, + + dérobée à Artémis, cette vierge jalouse, pour + plaire à Athéné, et la peau tachetée d'un grand + daim, que la flèche était allée atteindre au milieu + d'un bosquet de la montagne. Et alors le héraut + fit un appel, et des colonnes du portique s'avancèrent + un à un les Grecs joyeux, enchantés d'avoir + fait leurs modestes offrandes. + + Et le vieux prêtre éteignit la flamme languissante, + à l'exception de la lampe unique, rubis tremblotant, + qui brillait perpétuellement dans la cella. Les sons + perçants des lyres s'amoindrirent sous le vent, à + mesure que les campagnards s'éloignaient en + dansant. Et d'un bras vigoureux, le gardien ferma + les portes de bronze poli. + + Charmidès resta longtemps immobile, osant à + peine respirer, écartant le bruit cadencé que faisaient + en tombant les gouttes de vin elles pétales de roses + qui se détachaient des guirlandes, pendant que la + brise nocturne errait par le sanctuaire. On eût dit + qu'il était évanoui dans une sorte d'extase, lorsqu'enfin + la pleine lune apparut tout entière par + l'ouverture du toit, + + Et inonda de ses flots de lumière le pavé de + marbre. Alors l'aventureux adolescent s'élança de + sa cachette, et ouvrant toute grande la porte de + cèdre sculpté, il se vit devant une terrible image, au + vêtement couleur de safran, en complète armure de + bataille. Le griffon efflanqué brillait au sommet + du vaste casque et la longue lance qui sème le naufrage + et la ruine + + semblait une verge rougie au feu. La tête de Gorgone, + faite de pierre et d'acier, ouvrait largement + ses yeux morts, entrelaçait sur le bouclier ses + horribles serpents, et restait bouche béante, les + lèvres exsangues, glacées dans une impuissante fureur, + pendant que, tout effarée, la chouette aux + yeux éblouis, qui se trouvait aux pieds de la statue, + poussait son ululement aigu. + + Le pêcheur solitaire qui ranimait son fanal, bien + loin en mer, au large de Sunium, ou qui jetait le + filet à prendre les thons, entendit le pas d'airain + de chevaux qui frappait les vagues, et vit un terrible + éclair déchirer les plis multiples des rideaux de la + nuit, et il s'agenouilla sur la poupe étroite, et dans + sa peur sacrée, il fit une prière. + + Et les amants coupables, au milieu même de leur + étreinte, oublièrent un instant leurs furtives caresses, + s'imaginant avoir entendu le cri plein de + menace et de colère de Diane; et les rudes veilleurs, + sur leurs sièges élevés, se hâtèrent vers leurs boucliers, + ou tendirent leurs cous hérissés d'une + barbe noire par-dessus l'ombre des créneaux. + + Car tout autour du temple roulait un cliquetis + d'armes, et les douze Dieux sursautèrent d'effroi + dans leur marbre. L'air retentit d'appels discordants. + Enfin le vaste Poséidon brandit sa lance et les chevaux + qui bondissent sur la frise se mirent à hennir, + et du cortège équestre arriva un bruit sourd de pas + qui se hâtent. + + Prêt à la mort, il resta immobile, les lèvres entr'ouvertes, + tout heureux qu'à un tel prix il pût + voir ce calme et vaste front, cette redoutable virginité, + la merveille de cette chasteté impitoyable. Ah! + certes il était heureux, car jamais, depuis le jeune + prince-berger de Troie, créature humaine n'avait + eu sous les yeux un spectacle aussi étonnant. + + Il restait immobile, prêt à mourir, mais soudain + l'air devint silencieux, les chevaux cessèrent de + hennir; il repoussa en arrière son épaisse chevelure; + il rejeta les vêtements qui couvraient ses + membres, car quel est celui qu'un tel amour ne forcerait + pas à tout oser; et il lui boucha la gorge, + et de ses mains sacrilèges + + il défit la cuirasse, et la robe de couleur safran, + et mit à nu les seins polis, et enfin le péplos glissa + de la taille et laissa voir le secret mystère, celui + qu'à nul amant Athéné ne montrera, les grands + flancs froids, le croissant des cuisses, les onduleuses + collines de neige. + + Ceux-là qui n'ont jamais commis un pêché + d'amoureux, qu'ils ne lisent point mon poème, car + leur oreille n'y percevrait qu'un bruit grêle et sans + harmonie, et n'y trouverait aucun charme. Mais + vous, dont les joues fanées gardent encore la trace + d'un sourire, vous qui avez appris ce que c'est + qu'Eros, vous autres, écoutez-moi encore un + peu. + + Il resta encore un court instant à contempler de + ses yeux avides la statue polie, jusqu'à ce qu'à + force de regarder de telles splendeurs, sa vision + devînt confuse, et alors ses lèvres affamées de volupté + se rassasièrent sur les lèvres de la statue, et + il jeta ses bras autour du cou rond comme une tour, + et ne se soucia plus de mettre un frein à la volonté + de sa passion. + + Jamais, me semble-t-il, amant n'eut un rendez-vous + pareil, car pendant toute la nuit, il murmura + des mots aussi doux que le miel, et il vit les + membres au dessin si pur que nul n'avait touchés, + et sans que rien l'en empêchât, il baisa le corps + pâle, aux reflets d'argent, et il promena ses mains + sur les seins polis, et appuya son front brûlant sur + la froide, la glaciale poitrine. + + Il lui semblait que des javelines numides traversaient + coup coup sur son cerveau affolé, saisi de vertige. + Ses nerfs frémissaient comme vibrent les cordes + des violons, d'une pulsation exquise, et sa souffrance + était une angoisse si douce, qu'il ne put détacher ses + lèvres des siennes, qu'à l'heure où passa au-dessus + de sa tête l'avertissement de l'alouette. + + Qui n'a jamais vu l'aube jeter un regard furtif + dans une chambre assombrie, qui n'a point tiré le + rideau, pour se lever, les yeux mornes et las, d'auprès + d'un corps aimé, adoré, tenez pour certain que + jamais il ne comprendra ce que je tente de chanter, + combien dura son baiser suprême, combien il se + plut à prolonger ses caresses. + + La lune se bordait d'un contour de cristal, signe + que les gens de mer tiennent pour un présage de + la colère céleste. Les étoiles pâlies s'effaçaient, et à + l'horizon déjà éclairé, tremblotaient d'un léger frémissement + les ailes de l'aurore prête à fuir, avant + que de la cella sombre et silencieuse cet amoureux + fût sorti. + + Il descendit la roche escarpée d'un pied hâtif; il + descendit rapidement la pente, le brave jeune + homme. Il atteignit la grotte de Pan, et entendit, + en passant, las ronflements de l'être aux pieds de + chèvre. Il franchit d'un bond un tertre de gazon, et + pareil à un jeune paon, il courut vers un bois d'olivier, + qui se trouvait dans une vallée ombreuse, non + loin de la cité aux beaux édifices. + + Et il chercha un petit ruisseau bien connu de + lui, car plus d'une fois, tout enfant, il y avait pourchassé + le grèbe vert à aigrette, ou il y avait attiré + dans les mailles d'un filet la truite argentée. Il + s'étendit de tout son long parmi les roseaux surpris, + tout haletant, le coeur battant d'un effroi + mêlé de plaisir, et il attendit le jour, + + Il resta couché sur la rive verte, laissant sa main + distraite plonger dans les remous de l'eau froide et + sombre, et bientôt l'haleine du matin vint éventer + ses joues brûlantes et rougies, ou jouer étourdiment + avec les boucles qui s'emmêlaient sur son + front, pendant qu'il regardait dans l'eau avec un + étrange, un mystérieux sourire. + + Et de bonne heure le berger au manteau de laine + grossière ouvrit avec le crochet de son bâton les + barrières de branches entrelacées, et montant du + tas d'ajoncs, une mince guirlande de fumée bleue se + déroula dans les airs au-dessus des blés mûrissants. + Et sur la colline, le chien jaune de la maison aboya, + pendant que le lourd bétail se dispersait parmi la + fougère frisée et bruissante. + + Et quand le faucheur au pied léger se rendit aux + champs par les prairies que voilaient comme une + dentelle les fils de la rosée, quand les brebis bêlèrent + sous le brouillard de la lande, quand le râle des + prés se réveilla et s'envola de son nid, des bûcherons + aperçurent le jeune homme allongé près + du ruisseau, et se demandèrent avec grande surprise + comment un adolescent pouvait être aussi + beau. + + Et ils jugèrent qu'il n'était point de la race des + mortels, et l'un d'entre eux dit: «C'est le jeune + Hylas, ce vagabond infidèle qui, oubliant Héraklès, + aura voulu coucher avec une Naïade»; mais + d'autres dirent: «Non, c'est Narcisse, épris de + lui-même. Ce sont bien là ces lèvres caressantes, + purpurines, que nulle femme ne peut tenter.» + + Et quand ils furent plus près, un troisième + s'écria: «C'est le jeune Dionysos, qui aura caché + au bord du ruisseau sa lance et sa peau de faon, + las de chasser avec la Bassaride, et nous agirions + sagement en prenant la fuite: ils ne vivent pas + longtemps, ceux qui viennent épier les dieux immortels.» + + Ainsi donc, ils s'en allèrent, se gardant bien de + tourner la tête, et ils contèrent au timide berger + comment ils avaient aperçu je ne sais quel dieu de + la forêt couché parmi les roseaux, et nul n'osa + traverser l'étendue de la prairie, et en ce jour-là, on + s'abstint d'abattre un seul olivier, ou de couper des + roseaux, et la belle campagne resta déserte, + + excepté lorsque le serviteur du bouvier, avec son + seau bien équilibré sur son dos, vint par bonds + légers, et se montra sur l'autre bord; il s'arrêta + pour jeter un appel, pensant avoir trouvé un nouveau + camarade. Mais ne recevant point de réponse, + quelque peu effrayé, le simple enfant reprit sa + route. Ou bien, descendant du bosquet tranquille + et silencieux, + + une fillette rieuse s'échappa de la ferme, ne + songeant nullement aux mystérieux secrets + d'amour, et quand elle aperçut le bras d'une éclatante + blancheur, et toute sa virilité, alors d'un + long regard d'envie où la passion jetait un défi à sa + tendre virginité, elle l'épia un instant, puis s'esquiva + songeuse et lasse. + + De bien loin il entendait le bourdonnement et + le tumulte de la cité, puis de temps à autre des + rires plus perçants, venus de l'endroit où les jeunes + garçons aux membres bruns, dans leur innocente + passion, se défiaient à la lutte ou à la course, ou + bien parfois le tintement grêle d'une clochette, + quand le bélier guidait les brebis vers la fontaine + couverte de mousse. + + À travers les saules grisonnants dansait le moucheron + capricieux; du haut de l'arbre, la tourterelle + lançait sa monotone stridulation; le rat d'eau, à la + fourrure lustrée d'huile, nageait bravement contre + le courant, cherchant à découvrir le nid du canard + sauvage; de branche en branche sautillait le pinson + craintif, et la massive tortue rampait sur le + limon. + + A la brise légère voltigeaient les graines soyeuses, + lorsque la faux luisante prenait son élan à travers + les vagues de gazon; le merle d'eau faisait jaillir + des gouttes en cercle parmi les roseaux, et semait + de taches d'argent le miroir qui, dans la forêt, avait + à peine reflété l'image des alentours, lorsque du + fond de l'eau, la tanche sombre faisait un bond + pour atteindre la libellule. + + Quant à lui, il ne prêtait aucune attention, même + quand l'écureuil s'amusait à monter, à descendre + sur le tronc du bouleau, quand la linotte avait + commencé à chanter pour son compagnon sa plus + douce sérénade. Ah! il ne prêtait guère d'attention, + car il avait vu les seins de Pallas et la nudité merveilleuse + de la Reine. + + Mais quand le berger rappela ses chèvres vagabondes, + en sifflant dans son chalumeau, par-dessus + la route pierreuse, quand le lucane sonore, comme + un clairon, bourdonna dans l'obscurité croissante, + des bois, quand la grue attardée passa comme une + ombre pour regagner sa demeure, quand de grosses + gouttes de pluie tombèrent lourdement sur les + feuilles des figuiers, il se leva. + + Il quitta la sombre forêt, longea dans les ténèbres + les murs de la ferme et la clôture du verger humide + ; il arriva enfin à un petit quai, fit monter à + bord ses matelots, reprit sa place sur la haute poupe, + et gagnant le large, il détendit la voile ruisselante. + + Il traversa la baie, et quand neuf soleils eurent + descendu les degrés de la longue roule d'or, quand + neuf lunes pâlies eurent murmuré leurs prières à + leurs confesseurs, les chastes étoiles, ou conté leurs + secrets les plus chers aux papillons veloutés qui se + refusent à voler au grand jour, alors à travers + l'écume et l'embrun orageux, + + arriva une grande chouette aux yeux d'un jaune + de soufre. Elle s'abattit sur le vaisseau dont les + charpentes craquèrent comme si la voûte avait + contenu la charge de trois navires marchands. Elle + battit des ailes, et jeta un cri aigu, et aussitôt les + ténèbres s'épaissirent dans l'espace. L'épée d'Orion + rentra dans son fourreau, et le redoutable Mars lui-même + descendit en fuyant. + + Et la lune se cacha derrière un masque à la + teinte de rouille que lui firent des nuages errants. + Et du bord de l'océan monta l'aigrette rouge, le + vaste beaume cornu, la lance de sept coudées, le + bouclier d'airain, et vêtue de toute son armure + brillante et polie, Athéné franchit à grands pas + l'étendue de la mer effrayée et frissonnante. + + Aux yeux las du marin, sa chevelure flottante + parut semblable au nuage déchiré par la tempête, + et ses pieds ne furent que l'écume qui flotte sur les + brisants cachés. Et voyant les vagues monter de + plus en plus et imprimer au navire un roulis + plus violent, le pilote cria au jeune limonier qui + tenait la barre de virer du côté d'où venait le + vent. + + Mais lui, l'adultère trop audacieux, le charmant + violateur des augustes mystères, en idolâtre épris + d'un ardent amour, quand il vit ces grands yeux + impitoyables, il fut pris d'une joie bruyante, et + jetant ce cri: «Me voici», il s'élança de la haute + poupe dans le tumulte des vagues glacées. + + Alors tomba du haut des cieux une brillante + étoile, un danseur se sépara du cercle de la Voie + lactée, et sur son char retentissant, dans tout l'orgueil + de la divinité vengée, faisant sonner son armure + du bruit aigu de l'acier, la pâle déesse reprit + le chemin d'Athènes, et quelques bulles montaient + en bouillonnant, à l'endroit où était tombé l'adolescent + qui s'était épris d'elle. + + Et le mât trembla quand la grande chouette le + quitta en jetant des ululements moqueurs, avant + de rejoindre la Reine irritée, et le vieux pilote commanda + à l'équipage effrayé de hisser la grande voile + et conta qu'il avait vu tout près de la poupe une + vaste et indécise apparition. Et pareille à une hirondelle + qui rase l'eau dans son vol, le solide navire + s'élança à travers la tempête. + + Et nul ne se hasarda à parler de Charmidès; + on crut qu'il s'était rendu coupable de quelque + grande faute. Puis quand les marins parvinrent au + détroit des Symplégades, ils tirèrent leur galère a + sec, et se hâtèrent d'entrer dans la cité par la porte + de la douane et d'exposer au marché leurs poteries + peintes en argile brune. + + +II + + Mais un des dieux Tritons, pris de pitié, rapporta + sur la terre grecque le corps du jeune noyé. + Les sirènes peignèrent sa chevelure alourdie par + l'eau, lissèrent son front, rouvrirent ses mains crispées. + Plusieurs apportèrent de doux parfums de la + lointaine Arabie, et d'autres commandèrent à l'alcyon + de chanter sa chanson la plus berceuse. + + Et quand il fut plus près de sa vieille demeure + d'Athènes, surgit soudain une vague puissante, et + sur le dos lustré de cette vague se forma une couche + d'écume solide, aux teintes irisées d'une étrange + fantaisie, et l'enfermant dans son sein de verre, elle + l'emporta vent à terre, pareille à un étalon à la + blanche crinière qui poursuit un but aventureux. + + Or, du côté où Colonos se tourne vers la mer, + s'étend une longue pelouse bien nivelée; le lapin + la connaît, et pour elle l'abeille montagnarde abandonne + l'Hymeite. Et le Jaune n'y a point peur, car + en aucune heure de la journée, on n'y entend de + bruit plus terrible que les cris des jeunes bergers + dans leurs jeux. + + Mais souvent le chasseur au pas furtif, quand il + sort du labyrinthe épineux, de l'inextricable + fouillis du bois environnant, aperçoit le jeune + Hyacinthe lançant le disque poli. Alors il tire son + capuchon sur ses yeux coupables et ne se risque + point à sonner de sa corne,--ou bien dès les premières + lueurs de l'aube, + + arrivent les Dryades, qui lancent la balle de + cuir, le long du rivage semé de roseaux, et entourant + quelque Pan aux oreilles de chèvre lui imposent + la tâche d'être leur gardien, si elles craignent + d'être ravies par l'audacieux Poséidon. Elles délient + leurs ceintures, les yeux pleins de crainte et d'effarement, + comme si ses bras bleus et sa barbe rouge + allaient surgir de la vague. + + Ça et là dans le roc s'ouvre une caverne que le + viorne tapisse de ses clochettes jaunes; la grève est + unie, excepté où quelque vague du flux a laissé sa + trace légère empreinte sur le sable, comme si elle + craignait d'être trop vite oubliée du roseau vert, + son compagnon de jeu, et pourtant ce lieu + + est si petit que l'inconstant papillon pourrait, + dès avant midi, ravir à toutes les fleurs leur trésor + de miel, sans parvenir à rassasier son amour trop + avide, et qu'en moins d'une heure, un jeune mousse + débarqué, pour peu qu'il y mît de l'ardeur, pourrait + y cueillir de quoi orner d'une guirlande la proue + peinte de sa galère, + + et laisserait la petite prairie presque entièrement + dépouillée, car elle n'a point de fleurs somptueuses, + excepté les rares narcisses qui se dressent + çà et là, parsemant d'étoiles d'argent le gazon jamais + fauché, excepté quelques asphodèles qui + brandissent de mignons cimeterres. + + C'est là que vint le déposer le flot, heureux + d'avoir subi un si doux esclavage, et il porta l'adolescent + là où le sol était vierge de tout contact avec + la mer, sur la marge argentée de la grève, et + comme un amant qui s'attarde, il vint plus d'une + fois baiser ces membres pâles que naguère brûlait + une ardeur intense, + + avant que l'eau de la mer eût éteint cet holocauste, + cette flamme qui se nourrissait d'elle-même, + cette volupté passionnée, avant que la mort chenue, + de son souffle glacé et flétrissant, eût fané ces + lis blancs et rouges, qui, alors que le jeune homme + errait par la forêt, échangeaient leurs antiennes et + répons si charmants. + + Et quand, à l'aube, les nymphes des bois, se tenant + par la main, défilèrent dans le vallon boisé, + leur satyre aperçut le corps de l'éphèbe étendu sur + le sable. Il redouta une traîtrise de Poséidon; il + jeta un cri, et pareilles à de brillants rayons de soleil + qui se jouent parmi les branches, toutes les + Dryades effarouchées cherchèrent dans la feuillée + une retraite sûre, + + à l'exception d'une blanche jeune fille, qui ne + trouva rien de bien terrible à sentir ses seins + pressés par la tyrannie amoureuse d'un dieu marin. + Elle eût bien voulu prêter l'oreille à ces charmes + subtils que tissent les amants insidieux quand ils + veulent conquérir une forteresse bien close: elle + s'écarta des autres furtivement, et ne crut point que + ce fût une faute + + d'abandonner son trésor à un être aussi beau. + Elle s'étendit près de lui, la gorge desséchée par la + soif d'amour. Elle l'appela des noms les plus doux, + joua avec sa chevelure en désordre, et de ses lèvres + brûlantes ravagea la bouche du jeune homme, craignant + qu'il ne s'éveillât point, et craignant ensuite + qu'il ne s'éveillât trop tôt, s'éloignant, puis, + comme l'amour la rendait infidèle à elle-même, + + elle reprit ses attaques. Et pendant tout le jour, + elle resta assise à côté de lui. Elle rit de son nouveau + jouet, lui prit la main, lui chanta sa chanson + la plus douce, puis fronça le sourcil en voyant cet + enfant si peu empressé à enlacer sa virginité. Elle + ignorait que depuis trois jours ces yeux-là s'étaient + rouverts devant Proserpine; + + elle ignorait aussi quel sacrilège ces lèvres + avaient commis; aussi se dit-elle: «Il va s'éveiller, + je le sais fort bien, il s'éveillera le soir, quand le + soleil suspendra son rouge bouclier sur la citadelle + de Corinthe: ce sommeil n'est qu'un cruel artifice + pour se faire aimer davantage, et dans quelque caverne + Marine, + + «à des profondeurs que jamais n'atteint la ligne + du pêcheur, déjà quelque énorme triton souffle + dans sa conque et avec les branches cristallines qui + flottent dans l'Océan, il tresse une guirlande pour + orner les piliers d'émeraude de notre lit nuptial; + c'est là que, sons une voûte faite d'écume argentée + et la tête couronnée de corail, + + «nous nous asseoirons tous deux sur un trône + de perles, et une vague bleue nous servira de dais, + et à nos pieds les serpents d'eau s'enrouleront sous + leur armure d'améthyste aux mailles de diamant, et + nous suivrons des yeux dans leurs mouvements, autour + du mât d'une barque engloutie par la tempête, + + «les muges aux nageoires vermillon, aux yeux + qu'on dirait taillés dans l'or, et qui ressemblent à + des éclats de lumière cramoisie; l'abîme profond + ouvrira les portes de verre de son palais, et nous + verrons les dauphins tachetés dormir au bercement + des alcyons qui murmurent du haut des rocs, là où + Protée, au bizarre costume vert, fait paître son troupeau + de monstres, + + «et les anémones tremblantes aux teintes opalines, + qui agitent leurs franges pourprées quand + nous posons le pied sur le sol miroitant, et des + flottes entières de poissons aux taches d'écailles + couleur de feu suivront les cordages flottants de + l'épave fracassée, et des grains d'ambre couleur de + miel orneront nos membres entrelacés.» + + Mais quand le seigneur de la guerre, le soleil, + passa, déçu en faisant voltiger son pennon aux + vives couleurs, avant de rentrer dans sa demeure + d'airain, lorsque, une à une, les petites étoiles + jaunes apparurent éparses dans les champs du ciel, + oh alors elle craignit que ses lèvres à lui refusassent + de se désaltérer de ses lèvres à elle, + + et cria: «Réveille-toi: déjà la pâle lune verse + son argent sur les arbres, et la vague s'étend de proche + en proche, grise et glacée sur cette grève de sable; + les grenouilles croassantes se montrent, et du fond + de la caverne l'engoulevent lance son cri aigu; les + chauves-souris volètent en tous les sens, et la belette + brune aux lianes creux rampe à travers l'ombre + du gazon. + + «Non, bien que tu sois un Dieu, ne te montre + point si farouche; car là-bas il est une petite canne + qui redit souvent à voix basse comment un jeune + charmeur la séduisit un jour sur l'herbe de la + prairie et quand il se fut donné tout son cruel plaisir, + déploya des ailes d'or toutes bruissantes, et + s'envola vers le soleil. + + «Ne sois pas si timide; le laurier tremble encore + des baisers du grand Apollon, et le pin, dont + les soeurs groupées couronnent la colline, pourrait + en dire long sur le hardi ravisseur que les hommes + appellent Borée; et j'ai vu les yeux narquois d'Hermès + à travers le feuillage argenté du peuplier. + + «Même les jalouses Naïades me disent jolie, et + chaque matin un jeune galant au teint hâlé me fait + la cour, en m'offrant des pommes et des boucles de + cheveux; il cherche à vaincre mon dédain virginal, + avec les dons qu'aiment les charmantes nymphes + des bois; hier encore il m'apporta une colombe au + plumage irisé, + + «aux petits pieds de couleur cramoisie, que le + cruel enfant avait dérobée au sommet d'un sycomore, + avec sa ponte de sept oeufs tachetés, pendant + que le mâle amoureux s'était envolé au loin pour + chercher des baies de genièvre, leur nourriture préférée; + la guêpe fantasque, la plus hâtive des vendangeuses, + + a qui cueillent les raisins bleus, n'est pas plus tenace + dans sa constance, que ce simple petit berger, + à vouloir mes lèvres sans éclat, tant il est joyeux et + pur. Ses yeux pleins de vie et de soleil feraient oublier + à une Dryade le serment fait à Artémis, tant + il est beau, et sa lèvre est faite pour le baiser. + + «Son front blanc d'argent, comme une lune qui + surgit sur les collines obscures du rendez-vous, a + la forme d'un croissant. L'ardeur du midi tyrien ne + saurait évoquer du bosquet de myrte un époux + plus charmant pour la Cythérée. Le premier et + soyeux duvet borde ses joues rougissantes, et ses + jeunes membres sont forts et bruns. + + «Et il est riche: des troupeaux bêlants de grasses + brebis aux épaisses toisons couvrent ses prairies, et + dans sa demeure, bien des pots d'argile pleins de + caillé jauni invitent la mouche voleuse à s'ébattre + et se noyer. La plaine couverte de trèfle incarnat, + lui garde son doux trésor, et il sait jouer du chalumeau + d'avoine. + + «Et pourtant je ne l'aime point. C'était pour toi + que je gardais mon amour. Je savais que tu viendrais + un jour me délivrer de cette pâle chasteté, ô + toi, la plus belle fleur de la vague qui ne fleurit point, + de toute la vaste mer Égée, la plus brillante des + étoiles dans le ciel azuré de l'Océan, où se reflètent + les planètes. + + «Je savais que tu viendrais, car dès que les + branches desséchées bourgeonnèrent, dès que la + sève du printemps gonfla ma verte et tendre écorce, + ou qu'elle jaillit en myriades nombreuses de fleurs + qui raillaient l'heure de minuit par leur forme lunaire, + sans rien craindre de l'aurore, dès que les + chants ravis du sansonnet + + «ont réveillé l'écureuil endormi parmi ses provisions + de grains, dès que les fleurs de coucou bordèrent + d'une frange l'étroite clairière, à travers mes jeunes + feuilles une extase de volupté s'épandit comme un + vin nouveau, et dans toutes mes veines de mousse + battit le pouls agité d'un sang amoureux, et les + vents violents de la passion secouèrent la virginité + de ma tige svelte. + + «Les faons vinrent en troupe le soir et posèrent + leurs narines fraîches et noires sur mes branches les + plus basses, tandis que sur la plus haute, le merle faisait + un petit nid de brins d'herbes pour sa compagne. + Et de temps en temps un roitelet reposait sur une + branche mince, à peine capable de porter un poids + si charmant. + + «Près de moi, les bergers d'Attique donnaient + des rendez-vous; sous mon ombre se couchait Amaryllis, + et autour de mon tronc Daphnis poursuivait la + fillette craintive jusqu'à ce qu'enfin lasse de jouer, elle + sentit sa chevelure défaite s'agiter sous un souffle + ardent. Alors elle se retournait, regardait et ne cherchait + plus à échapper au doux piège. + + «Aussi viens-t-en en mon embuscade, là où l'entassement + de chèvrefeuille sylvestre entrelace une + voûte pour les plaisirs de l'amour, où l'ombre frissonnante + des myrtes paphiens semble sanctifier les + rites les plus tendres de la volupté, là-bas dans les + fraîches et vertes retraites de ses asiles les plus profonds, + la forêt recèle un petit lac + + «hanté du merle d'eau, pâturage de l'abeille sauvage, + car tout autour de ses bords flottent les grands + lis d'un blanc de crème, retenus comme par des + ancres vertes par leurs larges feuilles. Chaque corolle + est un esquif aux blanches voiles, chargé d'or, + avec une libellule placée au timon. N'hésite pas à + quitter cette pâle grève que vient baiser la vague. + Sûrement cet endroit est destiné + + «à des amants comme nous; la déesse qui règne + à Chypre vient souvent, le bras enlaçant la taille de + son jeune amoureux, s'y égarer le soir, et j'ai vu + la lune rejeter son vêtement de brouillards devant + les yeux du jeune Endymion. Ne crains rien, Diane + au pas de panthère ne foule jamais cette clairière + inconnue. + + «Ou, si tu t'y refuses, retournons vers la mer + salée, retournons vers la vague tumultueuse, et + promenons-nous tout le jour sous la voûte de cristal + dont les eaux font un portique à Neptune et contemplons + les monstres empourprés de l'abîme dans + leurs jeux maladroits, voyons bondir de sa retraite + le rusé Xiphias. + + «Car si ma maîtresse me surprend couchée ici, + elle ne montrera nulle hésitation, nulle tendre + pitié. Elle déposera l'épieu destiné au sanglier, et + de ses doigts sévère, inexorable, elle tendra l'arc + de cornouiller, et rapprochant de son sein la fente + empennée de la flèche, elle lâchera la corde courbée. + Oui, en cet instant même, elle est à ma recherche. + + «J'entends ses pas qui se hâtent. Debout, soldat, + déserteur de la bataille amoureuse, fais-moi boire + au moins une longue gorgée du vin de la passion, + désaltère mon être assoiffé de ce délicieux nectar + qui enivre même les dieux. Viens, mon amour, + nous avons encore le temps d'atteindre la demeure + bleue.» + + À peine avait-elle fini, que les arbres s'agitèrent + d'un frisson. Le feuillage s'entr'ouvrit et l'on sentit + bientôt la présence d'une divinité, et les flots gris + rampèrent à reculons. Un long et effrayant rugissement + sortit d'une trompe ornée de franges. Un + chien de meute aboya, et pareil à une flamme un + roseau empenné traversa la clairière en sifflant, + + et là même où les fleurettes de son sein venaient + d'éclore dans leur éclat, cet amant meurtrier, + cet hôte inattendu, entra, se planta profondément, + se fit un passage invisible, et creusa de sa pointe un + sillon sanglant, se fraya une longue route rouge + et les ailes de mort lui fendirent le coeur. + + Exhalant sa vie dans un sanglot, dans un cri de + désespoir, la jeune Dryade tomba sur le corps de + l'adolescent. Elle sanglotait sur sa virginité restée + inféconde, sur les délices dont elle n'avait point + joui, sur les plaisirs défunts, de toute la douleur + des choses restées sans récompense, et les gouttes + brillantes de sa jeunesse coulèrent en un filet de + pourpre de son côté palpitant. + + Ah! c'était pitié que d'entendre sa plainte, c'était + grande pitié de la voir mourir avant qu'elle eût fait + présent de ses charmes, ou connût la joie de la + passion, ce mystère redoutable, tel que l'ignorer, + c'est ne point vivre, et que pourtant l'on ne saurait + le connaître sans être pris dans les plus pesantes + chaînes de la mort. + + Mais par hasard, la Reine de Cythère, qui avait + passé toute la nuit aux côtés d'Adonis, dans la hutte + d'un berger arcadien, revenant à Paphos, sur son + char en bois doré attelé de colombes argentées, + voguait à des hauteurs que n'atteint pas l'oeil des + mortels, entre les montagnes et l'étoile du matin; + + Elle jeta les yeux vers la terre, et aperçut le + couple infortuné. Elle entendit le faible cri de + désespoir échappé à l'Oréade, cri dont les vibrations + condensées semblèrent se jouer dans l'air, comme + les sons d'une viole. En toute hâte, elle ordonna à + ses deux pigeons de fermer leurs ailes tendues avec + effort. Elle fondit sur la terre, atteignit le rivage et + vit leur douloureux destin. + + Car, ainsi qu'un jardinier, détournant la tête + pour saisir au vol les derniers chants de la linotte, + tranche d'une faux insouciante une plate-bande + de fleurs qui se trouvaient trop près, et coupant net + la frêle tige de la rose, jette sur le terreau brun les + charmes dispersés de la fleur, ainsi qu'un jeune berger + en son inattention, + + tout en menant son petit troupeau par la prairie, + couche sous son pas deux asphodèles qui, croissant + côte à côte, ont séduit la coccinelle en leurs filets + jaunes, et fait oublier au brillant papillon tout son + orgueil, écrase contre terre leurs calices ruisselants + d'or, sous des pieds légers qui n'étaient point faits + pour des ravages aussi cruels, + + ou comme un écolier, quand, ennuyé de son livre, + il se laisse aller sur le gazon semé de joncs et cueille + dans le ruisseau deux iris, puis se lasse de leurs + beautés, et s'en va, les laissant à l'ardeur meurtrière + du soleil,--ainsi gisaient les deux amants. + + Et Vénus s'écria: «C'est l'impitoyable Artémis + dont la main cruelle a commis ce méfait, ou bien + c'est peut-être l'oeuvre de cette divinité puissante si + soucieuse de préserver sa majesté souveraine de + toute profanation sur la colline athénienne;--Hélas! + faut-il que des êtres capables de tant + d'amour descendent sans avoir aimé dans le séjour + de la mort?» + + Aussi, de ses douces mains, avec tendresse, elle + plaça l'adolescent et la jeune fille dans le chariot + d'or. La gorge blanche, plus blanche qu'un croissant + de perle, et qu'à peine rayait le lacis d'une + veine bleue, n'avait pas encore cessé de palpiter, + et son sein oscillait encore comme un lis que le + vent agite d'un souffle incertain. + + Alors les deux pigeons déployèrent leurs ailes + d'un blanc de lait, et le char brillant vogua par le + ciel, où pointait l'aube; et l'aérienne caravane, + pareille à un nuage, passa en silence au-dessus de + l'Egée, jusqu'à l'heure où l'air léger fût troublé + par le chant des voix languissantes qui appellent + pendant toute la nuit Thammus ensanglanté. + + Mais quand les colombes eurent atteint leur but + accoutumé, là où le large escalier de marbre aux + marches circulaires plonge sa neige dans la mer, + l'âme voletante de la jeune fille agita une dernière + fois ses lèvres, pétales tremblants, et s'exhala dans + le vide. Et Vénus vit alors que son cortège comptait + une jolie fille de moins. + + Et elle commanda à ses serviteurs de sculpter + sur un cercueil en bois de cèdre toutes les merveilles + de cette histoire. C'était dans ce giron odorant + que reposeraient leurs membres, là où les oliviers + adoucissent la teinte bleue du ciel, sur les + petites collines de Paphos, où le faune joue de la + flûte en plein midi, où le rossignol chante jusqu'à + l'aurore. + + Et ils ne faillirent point à exécuter ses ordres, et + avant que l'abeille matinale eût percé l'asphodèle + des coups rageurs de son aiguillon ténu, avant que + le dix-cors vigilant, quittant sa reposée, eût d'un + bond franchi le ruisseau, et fait partir le merle + d'eau, avant que le lézard eût grimpé sur le roc + échauffé par le soleil, leurs corps reposaient sous + le gazon. + + Et lorsque parut le jour, dans ce sanctuaire d'argent + où brillent éternellement les flammes des trépieds + vibrants, la Reine Vénus s'agenouilla, implora + Proserpine, pour qu'elle, dont la beauté avait rendu + amoureux le Dieu de la mort, voulût bien demander + une faveur à son pâle époux, et obtenir qu'il + laissât le Désir franchir avec le terrible Charon le + passage du fleuve glacial. + + +III + + Dans le mélancolique Achéron, où ne luit point + de lune, loin de la bonne Terre, loin du jour joyeux, + là où nul printemps ne montre ses bourgeons, où + nul soleil mûrissant ne fait ployer les pommiers, où + mai, le mois fleuri, ne parsème point le gazon des + fleurs du châtaignier, où jamais ne chantent les + merles, où ne s'apparient jamais les linottes siffleuses, + + là, près d'une source léthéenne aux eaux troubles + et sonores, était couché le jeune Charmidès. D'une + main lasse, il avait cueilli les fleurs de l'asphodèle, + et éparpillait sur les eaux mornes du ruisseau noir + le petit trésor qu'il avait récolté, et il regardait disparaître + les étoiles blanches, et tout ce qui l'entourait + était comme un rêve, + + lorsque, jetant un regard dans le miroir des + eaux, à travers le désordre de sa chevelure frisée, + il lui sembla voir passer une ombre sur son image + et une petite main se glissa dans la sienne. De chaudes + lèvres effleurèrent timidement ses joues pâles et + dans un soupir lui murmurèrent leur secret. + + Alors il tourna en arrière ses yeux las, et il vit. + Et leurs figures se rapprochèrent de plus en plus. + Leurs jeunes bouches s'attirèrent de si près qu'on + eût dit une rose de flamme, unique et parfaite, et + il sentit son sein palpitant, et son haleine qui s'échauffait, + s'accélérait. + + Et il lui donna toutes les caresses qu'il avait + tenues en réserve, et elle lui fit le sacrifice de + toute sa virginité, et membre contre membre, en + une longue et voluptueuse extase, leur passion s'accrut + et se calma. Oh! pourquoi, chalumeau trop + aventureux, te risquer à chanter encore l'amour; + c'est assez de dire qu'Eros ait fait résonner son rire + sur cette prairie sans fleur. + + O trop audacieuse poésie, pourquoi essayer de + chanter encore la passion? Reploie tes ailes sur le + téméraire Icare, et laisse ton lai dormir sur les + cordes silencieuses de la lyre, jusqu'au jour où tu + auras découvert l'antique source de Castalie, ou + cueilli dans les eaux lesbiennes la plume d'or que + laissa tomber Sapho, en se noyant. + + C'est assez, c'est assez de dire que l'être dont la + vie avait été une ardente et coupable pulsation, une + infamie splendide, pût dans le pays sans amour où + règne Hadès, glaner une moisson brûlante sur ces + champs de flamme, où la passion erre pieds nus, + sans chaussures et pourtant sans se blesser. Ah! + c'est assez qu'une seule fois leurs lèvres aient pu + se rencontrer, + + en celle ardente palpitation où des existences entières + semblent se condenser en une seule extase, + et qui meurt dans l'excès de la volupté, dans la + tension d'un plaisir convulsif, avant que Proserpine + les désignât pour la servir autour du trône d'ébène + où siège le pâle Dieu qui lui délia la ceinture dans + les campagnes d'Enna. + + + + +PANTHÉA + + Non, allons d'un feu à un autre feu, de la souffrance + passionnée à une volupté plus mortelle. + Je suis trop jeune pour vivre sans désir, tu es trop + jeune pour perdre cette nuit d'été à faire ces vaines + questions que depuis longtemps l'homme a posées + au voyant et à l'oracle, sans recevoir de réponse. + + Car, ma tendre amie, mieux vaut sentir que savoir, + et la sagesse est un héritage sans enfants. Une + vague de passion, la première et ardente explosion + de la jeunesse, voilà qui vaut bien les proverbes + accumulés par le sage. Ne tourmente point ton + âme d'une philosophie morte; n'avons-nous pas + des lèvres pour le baiser, des coeurs pour aimer et + des yeux pour voir? + + N'entends-tu pas le murmure du rossignol, pareil + à de l'eau qui chante au sortir d'une urne + d'argent? Si doux est ce chant qu'il fait pâlir la + lune de dépit d'être suspendue à une telle hauteur + dans le ciel, et de ne pouvoir entendre cette mélodie + ravissante d'amour.--Vois comme elle enguirlande + de brouillards ses deux cornes, la lune attardée + dans sa tâche. + + Des lis blancs, coupes dans lesquelles rêvent les + abeilles d'or, la neige que forment les pétales tombés, + quand la brise éparpille les fleurs du châtaignier, + ou l'éclat des corps d'éphèbes reflétés par + l'eau,--tout cela ne te suffit-il pas? Désires-tu + quelque chose de plus? Hélas, les Dieux ne donneront + jamais rien de plus de leur éternel trésor. + + Car nos grands Dieux ont fini par se lasser, par + s'irriter de tous nos pêchés sans fin, de notre vain + effort pour expier par la souffrance, par la prière, + ou par le prêtre, le gaspillage des jours de la jeunesse, + et jamais, jamais ils ne prêtent la moindre + attention, soit au bien, soit au mal, mais dans + leur indifférence, ils font tomber la pluie sur le + juste et l'injuste. + + Ils prennent leurs aises, nos dieux. Ils prennent + leurs aises. Ils parsèment des pétales de rose leur + vin parfumé. Ils dorment, dorment sous les arbres + berceurs où s'entrelacent l'asphodèle et le jaune lotus. + Ils regrettent les jours heureux de jadis, où ils + ne savaient pas encore ce qu'on peut rêver de mal, + et faire en rêvant. + + Et bien loin, au-dessous du pavé de bronze, ils + voient comme un essaim de mouches la foule des + petits hommes, l'agitation des menues existences, + puis dans leur ennui, ils reviennent à leur séjour + parmi les lotus, et se baisent les uns les autres sur + les lèvres, et boivent à plus longs traits la liqueur + préparée avec les graines du pavot, qui amène le + doux sommeil aux paupières de pourpre. + + Là, tout le long du jour, le soleil aux vêtements + d'or, reste debout, tenant en main sa torche flambante, + et quand le tissu varié des heures de la journée + a été achevé par les douze vierges, alors à travers + le brouillard cramoisi s'avance la lune, à peine + échappée des bras d'Endymion, et les Dieux immortels + se pâment dans les transes de passions mortelles. + + Là-haut la reine Junon se promène parmi la rosée + des prés, ses grands pieds blancs tachés par la + poussière safranée des lis agités par le veut, pendant + que le jeune Ganymède s'ébat dans le moût + brûlant à l'écume ambrée; et ses boucles voltigent + de tous côtés, comme au jour où l'aigle ravit sur + l'Ida l'enfant tout effrayé, et l'emporta à travers le + ciel ionien... + + Là-haut, dans le fond vert de quelque jardin bien + clos, la reine Vénus, ayant à son côté le berger, + près de son corps doux et chaud, comme la fleur + d'églantine, qui voudrait être blanche, mais qui + rougit de son orgueil, rit tout bas dans son amour, + si bien que le jaloux Salmacis, épiant à travers le + feuillage des myrtes, soupire dans la douleur de la + volupté solitaire. + + Là-haut ne souffle jamais ce terrible vent du Nord + qui laisse nos forêts d'Angleterre mornes et nues, + jamais la neige rapide n'y tombe en blanc duvet, + jamais l'éclair aux rouges dentelures ne se risque à + les réveiller dans la nuit cerclée d'argent, alors que + nous pleurons sur quelque douce et triste faute, sur + quelque délice mort. + + Hélas! eux, ils connaissent la lointaine source du + Léthé, ils les connaissent bien, les eaux qui se cachent + parmi les violettes, où celui dont les pieds meurtris + sont las d'errer, peut reprendre courage et marcher, + et boire à ces profondeurs l'eau fraîche et cristalline, + y puiser un baume du sommeil pour les âmes que + fuit le sommeil, un engourdissement de la douleur. + + Mais nous comprimons nos natures; Dieu, ou le + Destin est notre ennemi. Assez de ce désespoir qui + accompagne partout le plaisir, assez de tous les + temples que nous avons bâtis, assez d'avoir fait de + justes prières jamais exaucées, car l'homme est + faible, Dieu dort, et le ciel est haut. Un instant + brillamment coloré, un seul grand amour, et voilà + que nous mourons. + + Ah! nul batelier, maniant péniblement la gaffe, + ne pousse sa noire chaloupe vers le rivage sans + fleurs. Aucune petite monnaie de bronze ne saurait + porter l'âme par-dessus le fleuve de la mort au pays + sans soleil. Victimes, libations, voeux, tout est inutile; + la tombe est scellée; les morts ne se relèvent + point. + + Nous nous dissolvons dans l'air des hautes régions; + nous redevenons des choses identiques à + celles que nous touchons; chaque rayon cramoisi de + soleil doit son éclat au sang de notre coeur: tout + astre qu'émeut le printemps doit à nos jeunes vies + son déploiement de flamme verte; les bêles les plus + sauvages qui battent la broussaille nous sont apparentées; + toute vie est une et tout est changement. + + Un unique battement de systole et de diastole, + effet d'une seule et vaste existence, soulève le coeur + géant de la Terre, et les vagues puissantes de l'être + unique ondulent depuis le germe sans nerf, jusqu'à + l'homme, car nous sommes une parcelle de + tout. Rocher, oiseau, animal ou colline, nous ne + faisons qu'un avec les êtres qui nous dévorent, avec + les êtres que nous tuons. + + Des cellules inférieures où la vie se réveille nous + passons à la plénitude de la perfection; ainsi + vieillit l'Univers. Nous qui sommes aujourd'hui + semblables à des dieux, nous avons été jadis une + masse de pourpre frissonnante barrée de lignes d'or, + insensible à la joie et à la souffrance, et ballottée + dans les dédales terribles de mers furieuses sous les + coups des vents. + + Cette ardente et vigoureuse flamme dont brûlent + nos corps, elle fera peut-être resplendir d'asphodèles + quelques prairies, oui, et ces seins d'argent, les + tiens, deviendront perles d'eau. Les terres brunes + que labourent les hommes seront rendues plus fécondes + par nos amours de cette nuit. Rien n'est + perdu dans la nature; toutes choses vivent en dépit + de la Mort. + + Le premier baiser de l'adolescent, la première + clochette de l'hyacinthe, la dernière passion de + l'homme, la dernière lance rouge qui jaillit hors + du lis, l'asphodèle qui ne veut point laisser ses + fleurs s'épanouir par effroi de sa trop grande beauté + et par réserve pudique, comme celle qu'éprouve la + jeune fiancée sous le regard de son amoureux, ce + sont là autant de choses + + que consacre un unique sacrement. Nous ne + sommes pas seuls à avoir la passion de l'hyménée. + La terre aussi l'éprouve. Les jaunes boutons d'or, + que le rire secoue, connaissent à la pointe du jour + un plaisir aussi réel que nous, quand dans un bois + plein de fraîches fleurs, nous respirons le printemps + sur notre coeur, et sentons que la vie est bonne. + + Aussi, quand les hommes nous enseveliront sous + l'if, ta bouche pareille à une tache pourpre, deviendra + une rose, et tes doux yeux seront des campanules + d'un bleu foncé, obscurcies de rosée, et quand le + blanc narcisse jettera étourdiment ses baisers au + vent, son compagnon de jeu, un vague reste de joie + agitera notre poussière, et nous redeviendrons + jeune fille et jeune homme épris. + + Et ainsi, sans avoir de la vie la douleur cruelle + qui lui vient de la conscience, en quelque fleur + charmante nous sentirons le soleil, nous chanterons + encore par la gorge de la linotte, et comme + deux serpents revêtus d'une somptueuse cotte de + mailles, nous passerons sur nos tombes, ou bien, + couple de tigres, nous ramperons par la jungle torride, + jusqu'à l'endroit où dorment les énormes lions + aux yeux jaunes + + et nous leur livrerons bataille. Comme mon + coeur bondit à la pensée de cette grande vie après la + mort, de ce passage par la bête, l'oiseau, la fleur, + quand cette coupe contenant trop d'esprit se brise + pour respirer plus à l'aise, et avec les feuilles pâlies + d'automne, l'âme, qui fut la première à conquérir + la terre, sera la dernière et noble proie de la + terre. + + Oh! songe à cela! nous revêtirons toutes les + formes capables de vie sensuelle; le Faune aux + pieds de chèvre, le Centaure ou les Elfes aux yeux + pétillants de gaîté, qui laissent des anneaux pour + trace de leurs danses, dans la prairie, afin de taquiner + l'aurore, et ne sont pas plus près que vous + et moi des mystères de la nature, car nous entendrons + + battre le coeur du merle, et croître les marguerites, + et la perce-neige défaillante soupirer après le + soleil, dans les jours sombres de l'hiver; nous saurons + par qui sont lissés les fils argentés de la Vierge, + à qui les fritillaires diaprées doivent leur peinture, + et qui donne à l'aigle de larges ailes pour voler d'un + pin frissonnant à un autre. + + Oui, si nous n'avions jamais aimé, qui sait si + cette asphodèle que voilà aurait attiré l'abeille en + son sein doré, ou si la rose eût jamais suspendu à + toutes ses branches ses lampes cramoisies. À ce + qu'il me semble, nulle feuille ne devrait jamais + bourgeonner au printemps, sinon pour les lèvres + qu'ont les amants pour le baiser, pour les lèvres + avec lesquelles chantent les poètes. + + Le soleil doit-il donc perdre sa lumière, ou cette + lèvre façonnée par l'art de Dédale est-elle moins + belle, parce que nous héritons de la nature, et ne + faisons qu'un avec chaque battement du pouls vital + qui agite l'air? Que plutôt de nouveaux soleils parcourent + le ciel, que la fleur prenne une nouvelle + splendeur, et soit un charme de plus pour la prairie. + + Et nous deux qui nous aimons, n'allons point + nous asseoir à l'écart pour critiquer la nature, mais + que la mer joyeuse soit notre vêtement, et que + l'étoile chevelue lance ses flèches à notre gré! Nous + ferons partie du grandiose ensemble de toutes + choses, et dans toute la succession des éons, nous + nous mêlerons, nous nous perdrons dans l'âme cosmique, + + Nous serons des notes dans cette grande symphonie + dont la cadence allant de cercle en cercle + forme le rythme de toutes les sphères, le coeur de + l'Univers entier, battant de vie, ne fera qu'un avec + notre coeur. Les années qui arrivent d'un pas furtif + ont maintenant perdu les terreurs qu'elles nous + causaient: nous ne mourrons point: l'Univers lui-même + fera notre immortalité. + + + + + +HUMANITAD + + Nous voici au coeur de l'hiver. Les arbres sont + dépouillés, excepté là où les bestiaux se terrent pour + résister au froid, sous le pin, car celui-ci ne revêt + jamais la livrée éclatante de l'automne, à qui son + frère jaloux dérobe son or. Pour lui, il garde fidèlement + son costume vert; âpre est le vent, + + comme s'il soufflait de la caverne de Saturne. + Quelques minces poignées de foin adhèrent encore + aux haies vivement dessinées en noir, la où le + charretier a ramené la charge odorante d'un jour + d'été, depuis les prairies d'en bas jusqu'à la pente + étroite. Sur la neige à demi fondue, les bêlantes + brebis se tassent contre les barrières, et les chiens + domestiques, tout transis, + + vont de t'étable close au ruisseau gelé, et reviennent + l'air découragé, et regrettent le pâtre grondeur + et le bruyant attelage. Et dans les hauteurs, + décrivant des cercles sans but, les corbeaux croassants + tournoient autour de la meule blanche de + givre, ou se tiennent en rang serré sur les rameaux + ruisselants, et dans le marécage, les plaques de + glace se fendillent + + sous les pas solennels du héron décharné qui va + par les roseaux, bat des ailes et ramène son cou en + arrière, et pousse un cri railleur à la vue de la lune. + À travers les prairies s'en va d'un pied boiteux le + pauvre lièvre effaré; qu'on prendrait pour une + petite tache. Et une mouette égarée, jetant sa clameur + irritée, voleté comme une soudaine tombée + de neige sous le ciel d'un gris morne. + + C'est le plein hiver, et le robuste paysan rapporte + de l'étable glacée sa charge de fagots, frappe du pied + sur le foyer, jette sur le feu languissant les bûches + gorgées de sève, et rit de voir le jaillissement brusque + de la flamme, effrayer ses enfants dans leurs + jeux. Et pourtant... le printemps est dans l'air. + + Déjà le grêle crocus se fraye passage à travers la + neige, et bientôt les campagnes blanches vont de + nouveau se fleurir de primevères que viendra faucher + quelque jeune gars, car dès les premiers baisers + d'une chaude pluie, la mélancolie glacée de l'hiver + se résout en larmes. Les bruns sansonnets s'accouplent, + et le lapin, les yeux brillants, épie + + de son terrier obscur de quel côté sont semés les + cônes de sapin. Il écrase du pied une perce-neige, + et court sur le tertre moussu. Les merles traversent + de leur vol noire promenade du soir, et les soleils + restent plus longtemps avec nous. Ah! qu'il fait + bon voir le Printemps ceint de gazon, dans toute + la joie que lui donne la vue de cette riante verdure, + + franchir les haies en dansant, jusqu'au jour où la + rose précoce (ce remords charmant de l'épineuse + églantine) fait éclater son fourreau d'émeraude, et + étale le petit disque frissonnant de flamme dorée, + si bien connu des abeilles, car à sa suite se montrent + les pâles armoises, les oeillets pourprés et les asphodèles + en pleine floraison. + + Alors le semeur arpente le champ du haut en + bas, pendant que derrière lui le gamin rieur écarte + de ses cris aigus la troupe noire et pillarde des + corbeaux. Alors le châtaignier déploie toute sa + gloire, et sur le gazon tombe le flot parfumé des + fleurs à la nuance de crème; les madrigaux langoureux, + murmurés à demi-voix, + + s'envolent furtivement du carillon mobile de la + campanule, à chaque brise matinale. Puis ce sont + le blanc jasmin, qui étoile son propre ciel, et la + linaire qui tire sa langue de feu. L'églantine, vêtue + de velours poudreux, s'empare du sol et prend + l'empire de la forêt; puis, lorsque la rose attardée + a laissé choir, + + une à une les pièces froissées de son armure, + lorsque les pensées ont fermé leurs yeux aux paupières + de pourpre, les chrysanthèmes débarquent + de leurs navires dorés leurs marchandises voyantes + et sans parfum, et les violettes, devenues d'une hardiesse + téméraire, quittent leurs modestes recoins; + et des baies écarlates parsèment l'aubépine encore + sans feuilles. + + O campagne heureuse, ô arbre trois fois heureux, + bientôt voire reine, en robe brodée de marguerites, + couronnée de fleurs de lys, va descendre à petits + pas sur la prairie. Bientôt les pâtres paresseux vont + de nouveau pousser leur troupeau le long de l'étang. + Bientôt, sous la verte feuillée flottera en plein midi + le bourdonnement sourd des abeilles. + + Bientôt la clairière sera toute brillante de miroirs + de Vénus, fleur préférée des audacieux, et ces + charmantes nonnes, les muguets, aux vêtements + d'un blanc de neige, égrèneront leur chapelet de + perles, et les oeillets incarnats, aux pétales foncés + en forme de mitre, embaumeront le vent; et la + clématite accrochera partout dans les haies ses + étoiles jaunes. + + Cher fiancé de la Nature, si bienfaisant Printemps, + toi qui peux multiplier la génisse à la douce + haleine, donner au chevreau ses petites cornes, et + apporter à la vigne ses fleurs tendres et soyeuses, + où donc est ce népenthès que jadis l'homme tirait + de la racine de pavot et de la mandragore aux baies + luisantes? + + Il fut un temps où le plus commun des oiseaux + savait me faire chanter à l'unisson avec lui, un + temps où toutes les cordes de la jeunesse vibraient + pour répondre sans retard, ou plus mélodieusement, + en rimes, à toute idylle de la forêt. Est-ce moi qui + change? Ou y aurait-il quelque chose de changé + dans la joyeuse et charmante carrière? + + Non, non, tu es toujours le même: c'est moi qui + cherche à troubler par des soupirs ta simple solitude, + et parce que des larmes stériles mouillent ma + joue d'une rosée, je voudrais te voir pleurer fraternellement + avec moi? Insensé! faut-il que tout coeur + blessé et inquiet s'enhardisse à corrompre un tel + vin du poison amer de son désespoir? + + Tu es le même: c'est moi dont l'âme misérable + trouve du mécontentement à s'éprendre d'elle-même + et abandonne son pouvoir royal à la rude domination + de qui devrait la servir en esclave. Car, assurément, + la sagesse existe quelque part, bien que la + mer orageuse ne la recèle point, bien que l'immense + abîme réponde: «Elle n'est pas en moi.» + + Brûler d'une seule et claire flamme, se tenir ferme + selon l'honneur naturel, ne point ployer le genou + en de vains prosternements, que leur inutilité condamne: + quelle alchimie pourrait me l'enseigner? + Quelle herbe travaillée par Médée m'apportera la + paix sans exaltation de l'être que rien ne fléchit? + + La corde mineure qui termine l'harmonie et qui + attend vainement une réponse fraternelle, jette un + sanglot sur sa mélodie restée inachevée, et meurt + de la mort du cygne. Ainsi moi, l'héritier de la + souffrance, Memnon silencieux aux yeux sans regard + et sans paupière, j'attends la lumière et la + musique de soleils qui ne se lèveront jamais. + + La torche éteinte, le sombre et solitaire cyprès, + le peu de poussière recueillie dans une urne étroite, + le doux chairi (mot grec) de la tombe attique, tout cela ne valait-il + pas mieux que de revenir à mes capricieux et maladifs + accès d'agitation d'autrefois, que de passer + mes jours dans la muette caverne de la souffrance? + + Non, car peut-être ce dieu couronné de pavots + est semblable au gardien qui, près du lit d'un malade, + parle de sommeil, mais ne peut le donner. + Sa baguette a perdu sa vertu, et pour tout dire d'un + mot, la mort est une réponse trop brutale, une clef + trop banale pour résoudre un seul mystère dans la + philosophie d'une existence. + + Et l'Amour, cette noble folie, dont la puissance + auguste, invincible, peut tuer l'âme de ses remèdes + emmiellés? Hélas! il me faut jouer le rôle de + fuyard, m'éloigner de cette ruine charmante, bien + qu'une mémoire trop tenace ne puisse oublier la + courbe magnifique de ce front olympien, + + qui, en une courte saison, fit de ma jeunesse une + extase de si exquise indolence, que toutes les gronderies + de la vérité plus prudente me semblaient la + voix grêle de la jalousie! Oh! éloigne-loi d'ici, + chasseresse plus fatale qu'Artémis, va chercher + quelque autre proie, car à tes charmes trop périlleux + + mes lèvres ont assez bu!--Jamais, non jamais, + quand même l'amour en personne tournerait sa joue + dorée vers les flots troublés de ce rivage où j'ai été + jeté comme une épave par le naufrage,--en cet + instant même où les roues du char de la passion + m'effleurent de trop près; loin d'ici! loin d'ici! + je me voue à une vie plus stérile, plus austère. + + Plus stérile, oui! ces bras-ci ne se pencheront + plus à travers le treillage des vignes pour attirer + mon âme malgré sa douce résistance, par la verdure + entrelacée. Une autre tête aura cette auréole + à porter, car pour moi j'appartiens à Celle qui + n'aime aucun homme, celle dont le sein blanc et + pur porte le signe de la Gorgone. + + Que Vénus s'en aille prendre le menton de son page + mignon, et lui emmêler sa chevelure frisée; que + pourvu du filet, de l'épieu et de l'équipage de chasse, + le jeune Adonis sonne de la corne à son rendez-vous, + quant à moi, son enchantement câlin, aux + manoeuvres subtiles, ne me charme plus, bien que + je sois en état de conquérir sa plus chère citadelle. + + Non, quand je serais ce jeune pâtre rieur qui vit + du sommet de l'Ida passer le petit nuage par-dessus + Ténédos et la haute Troie, et devina la venue de la + Reine, et dans son admiration, s'inclina devant + elle,--non, pas même pour une nouvelle Hélène, + je ne tendrais la pomme à sa main. + + Ainsi donc, apparais, Athéné aux bras d'argent, + et si la musique ne sort plus de mes lèvres, inspire + du moins ma vie. Ta gloire n'a-t-elle point été + chantée en hymnes par un homme qui le donna + son épée et sa lyre, ainsi que fit Eschyle au beau + combat de Marathon, et qui mourut pour montrer + que de l'Angleterre de Milton pourrait encore + naître un fils[7]. + +[Note 7: Byron.] + + Et pourtant, je ne saurais fréquenter le Portique, + et vivre sans désir, sans crainte ni souffrance, + et développer en moi cette calme sagesse, qu'en un + temps lointain, le grave maître athénien enseigna + aux hommes, acquérir cet équilibre volontaire, + concentré en soi, qui trouve en soi son réconfort, + afin de voir défiler les vaines fantasmagories du + monde sans baisser la tête. + + Hélas! ce front serein, ces lèvres éloquentes, ces + yeux où se reflétait l'éternité entière, tout cela repose + dans Colonos sa patrie; une éclipse a passé sur + la sagesse, et Mnémosyne est sans enfants; la + chouette de Minerve s'est égarée dans les ténèbres + qu'elle s'est faites pour assurer la sécurité de son vol + orgueilleux. + + Je ne me soucie guère de gravir en compagnie de + la Science, bien que par une subtile et étrange incantation, + elle fasse descendre la lune du ciel. La + Muse du Temps déploie son tapis aux couleurs + somptueuses devant des regards non moins avides, + et souvent, je l'avoue, dans la grande épopée que + déroule Polymnie, je me plais à lire + + les pages où l'on voit l'Asie envoyer en guerre + ses myriades de soldats contre une petite cité, et le + Mède tout cuirassé de mailles dorées, armé d'un + cimeterre orné de gemmes, et d'un bouclier blanc, + empanaché de pourpre, chevauchant entre les peupliers + ondulants et la mer que les hommes appellent + Artémisium, jusqu'à ce qu'il aperçût les Thermopyles + + et leur défilé ardu que fermait un mur étroit, et + sur les pentes les plus proches, une petite troupe + de lions prenant leurs ébats insouciants.--Et + comment il fut stupéfait de voir tant de hardiesse, + et dressa sa tente sur le rivage semé de roseaux, et + resta deux jours immobile d'étonnement. Puis à + minuit se glissa par-dessus + + une hauteur peu fréquentée, et descendant à + travers la forêt automnale, massacra traîtreusement + ces êtres si chers à Sparte, couronne du lointain + Eurotas, et puis reprit sa marche, sans soupçonner + le piège fatal que Dieu avait tendu pour lui dans + l'étroite baie de Salamine.--Et pourtant les lignes + deviennent confuses. + + Et la cadence de leur langage grec ne me charme + plus; je me sens trop en désaccord avec cette époque + si belle pour l'aimer beaucoup. Car ainsi que le + disque du cadran solaire reçoit en plein midi les + rayons de l'astre, sans en rien voir dans son aveugle + obscurité, ainsi mes yeux poursuivent sans trêve + ce qui fuit ma vision déçue. + + Oh! s'il se pouvait qu'un seul être grandiose, + désintéressé, simple, nous apprenne ce que c'est + que la sagesse? Parlez donc, cimes du solitaire + Helwellyn, car ces bruits de mêlée se sont écartés + de vos rochers impassibles et de vos ruisselets cristallins, + où donc est cet esprit que son existence irréprochable + n'empêcha pas de baiser la bouche + meurtrie de son propre siècle[8]? + +[Note 8: William Wordsworth (1770-1850).] + + Parlez donc, Lauriers de Rydal, où est Celui + dont vous avez ombragé le doux front, où est cette + âme pure qui, en ses jours de gracieuse majesté + sans couronne, a, malgré son humble carrière, + atteint le but grandiose où s'unissent amour et + devoir. Lui, du moins, il sut satisfaire les lois les + plus hautes, et il s'assit au festin de la Sagesse. + + Mais nous autres, nous sommes les bâtards de + l'Erudition; nous savons par coeur le sonore mot + de passe de toutes les écoles grecques, et nous n'en + prisons aucune. L'Épée sans défaut qui abattit + l'Hydre païenne est un instrument sans vigueur, + que nous avons nous-mêmes émoussé. Quel homme + de nos jours escaladera les augustes, antiques sommets, + et se courbera devant le Respect vénérable? + + Il est vrai, j'en ai connu un, mais, par Schabod! + il a disparu, ce dernier et cher fils de l'Italie, qui + étant homme est mort pour la cause de Dieu, et ses + os reposent en paix[9]. Oh! garde-le, garde-le bien, + ma Tour de Giotto, lis de marbre dans la ville des + lys, ne permets pas aux caprices farouches de la + tempête + +[Note 9: Mazzini.] + + de tourmenter son sommeil, interdis à l'Arno de + lancer ses eaux troubles et jaunes par-dessus ses + bords: jamais plus puissant vainqueur ne gravit + les marches du Capitole dans les temps jadis, où + Rome était vraiment Rome, car la liberté marchait + a côté de lui comme une fiancée, et à leur vue le + pâle Mystère + + fuyait en jetant un cri aigu jusqu'en sa sombre + cellule, et entraînant un vieillard qui tenait des + clés rouillées; fuyait en frémissant de terreur à ce + tocsin éternel qui sonne le glas de l'oubli sur les + dynasties défuntes, et enfin il a'abattit comme + l'aigle blessé sous la rafale, lorsque le grand triumvir + pénétra jusqu'au coeur sacré de Rome. + + Il connaissait le coeur sacro-saint et les collines + de Rome; il arracha sa louve immonde de la caverne + du lion, et maintenant il repose dans la mort, près + de ce dôme empyréen que Brunelleschi suspendit + dans les airs au-dessus du Val d'Arno. O Melpomêne, + fais chanter dans ta flûte mélancolique ta plus douce + plainte. + + Fais chanter par les clefs tragiques des mélodies + telles que la joie elle-même puisse en concevoir de + la jalousie, et que les Neuf oublient un instant leur + modeste empire pour pleurer sur celui qui, pour + ressusciter les hommes, alluma dans le plus grandiose + des sanctuaires de Rome le flambeau de Marathon, + et porta l'ardeur du soleil jusque sur les + plaines oubliées du Soleil. + + Oh! garde-le bien, ma Tour de Giotto, et que + chaque jour quelque jeune Florentin apporte des + couronnes de cette fleur enchantée que recèlent les + sombres sommets de Vallombrosa, et en couvre sa + tombe où gît celui dont l'urne est pareille à un + arbre puissant que ne voient point des yeux mortels, + + un arbre puissant qui en ses cycles errants serait + poussé par la tempête jusqu'au bout infiniment + lointain où Chaos et Création se confondent, où les + ailes des chérubins aux chants éternels sont tissues + de Néant, et ont pénétré jusqu'en un vide-sans + Lune,--Et pourtant, bien qu'il soit poussière, + argile, + + Il n'est point mort. Les Parques aux éternelles + mémoires s'y opposent, et les ciseaux s'abstiennent + de se refermer. Relevez vos têtes, ô poètes qui durerez + toujours, et vous clairons argentins, lancez une + sonnerie plus fière; car la vile chose qui fut l'objet + de sa haine, reste rampante en sa sombre demeure, + seule avec Dieu et des souvenirs de péché. + + Et même, à quoi lui sert d'avoir regagné sa + caverne, à cette mère meurtrière des prostitutions + vêtues de pourpre? A Munich, sur l'architrave de + marbre, les jeunes Grecs meurent en souriant, mais + les mers qui baignent Egine s'agitent de dépit de se + voir désertes, et de ne pas refléter leur beauté, car + nos vies se dépouillent de toute couleur, + + faute de nos idéals; si une seule étoile pareille à + une torche enflammée brille au ciel, l'injuste lumière + du jour la tue sans délai, et nulle trompette de guerre + ne peut rendre la voix de la passion à la muette poussière, + qui jadis était Manzini! La riche Niobé avait + ses fils pour se consoler des douleurs qu'elle éprouvait + dans sa pierre,--mais l'Italie! + + Quel jour de Pâques ressuscitera-t-il encore ses + enfants, eux qui n'étaient pas Dieu, et néanmoins + ont souffert? Quels pieds iront sans s'égarer jusqu'à + leurs suaires aux multiples replis? Quels yeux clairs + les verront en chair et en os. Oh! qu'il serait + opportun de racler la pierre de dessus leur sépulcre, + et de baiser les roses saignantes de leurs blessures, + par amour d'Elle, + + de notre Italie! notre mère visible! La plus + sainte parmi toutes les nations, et la plus triste, + pour la cause chérie de laquelle le jeune Calabrais + tomba en cette journée d'Aspromonte, le coeur + joyeux, qu'en un siècle où Dieu s'achète et se vend, + un homme se trouvât, mourant pour la Liberté! + mais nous autres, qui sommes consumés, refroidis, + + nous voyons l'honneur souffleté et des entraves + enchaîner les beaux pieds de la Pitié; la Pauvreté + se glisse dans nos rues sans soleil, et d'un couteau + bien affilé, d'une main furtive coupe la gorge chaude + aux enfants. Et personne ne dit mot. Oh! nous + sommes de misérables hommes, indignes de notre + magnifique héritage. Où est-elle, la plume + + de l'austère Milton? où est-elle, cette puissante + épée qui punit son maître d'une juste mort? Les + années ont perdu leur chef de jadis, et aucune voix + ne part du trépied muet pour atteindre à nos oreilles: + Et cependant, ainsi qu'une mère réduite à la dégradation, + met au monde au milieu d'un spasme + un vil enfant, qui lui inspire de l'horreur, de même + notre enthousiasme le plus sincère + + engendre des enfants illégitimes, l'anarchie, qui + joue pour la Liberté le rôle de Judas, le vil et licencieux + prodigue qui vole l'or de la liberté, sans + que pourtant il lui en reste rien, l'Ignorance, le + seul vrai fratricide depuis Caïn, l'Envie, aspic qui se + meurtrit lui-même de ses piqûres, l'Avarice, dont + la main paralysée + + ne s'ouvre plus qu'avec raideur; l'Avidité bondée + d'argent, et dont la faim monotone épuise les + hommes, au milieu du tumulte des roues. Ce sont + là les semences de choses qui feront périr leur + semeur. Voilà ce que chaque jour voit mûrir en + Angleterre, et les pas si doux de la Beauté ne foulent + plus les pierres d'aucune des rues enlaidies. + + Ce qu'avait épargné Cromwell lui-même, est + profané par les mauvaises herbes et les vers, abandonné + aux jeux tumultueux du vent et des rafales + de neige, ou bien est restauré par des mains plus + meurtrières encore. La pire dégradation qu'opère le + Temps; il la voile de quelque grâce, mais ces modernes + scandales ne savent faire qu'une nudité imperméable + à la pluie. + + Où est-il cet Art qui invitait des Anges à venir + chanter sous les hautes voûtes du choeur à Lincoln. + Si bien que l'air semble emprunter à de telles harmonies + de marbre une douceur que des lèvres humaines + n'espèrent point tirer du vrai roseau? Ah! + où est-elle cette main habile qui sut fléchir les + branches fleuries de l'aubépine, + + pour l'arche de Southwell, et sculpta la maison + de Celui qui aimait les champs avec toutes nos plus + charmantes fleurs anglaises? Le même soleil se + lève pour nous; les saisons naturelles tissent le + même tapis de vert et de gris; les collines ont + gardé parmi nous leur aspect, mais cet Esprit-là a + disparu. + + Et peut-être vaut-il mieux qu'il en soit ainsi. + Car la Tyrannie est une Reine incestueuse, elle a + pour frère et comme pour compagnon de lit le + Meurtre, et la Peste habite avec elle; ses pas perfides + vont et viennent par des sentiers impurs et + sanglants. Mieux valent un désert vide et une âme + inviolée. + + Car une noble fraternité, l'harmonie de la vie + qui se meut dans un air pur, l'agile et pure beauté + des membres forts chez les hommes libres, et les + femmes chastes, ces choses-là élèvent nos âmes + plus haut que ne saurait le faire la maigre et aveugle + Sibylle d'Agnelo, penchée sur le livre des douleurs + humaines, + + ou que la fillette que Titien représente toute + blanche sur un escalier, près de son lit, charmant, + qu'elle égale en hauteur, ou que Mona Lisa souriant + à travers ses cheveux. Ah! quoi qu'on pense, la vie + est, après toute chose, plus vaste qu'aucun ange + peint, si nous étions en état de voir le Dieu qui est + au dedans de nous. La sérénité grecque de jadis, + + qui maîtrise la passion, ou cette ligne bien droite + chez les vierges de marbre, qu'on voit, sans trouble + dans le regard, sans agitation dans les membres, + chevaucher autour du Temple d'Athéné, et en + refléter les divines ordonnances, et cette exacte symétrie + de toutes les choses qui dans l'homme se + livreraient sans cela d'incessants combats,--tout + au moins dans l'intervalle, + + qui s'étend des baisers maternels à la tombe, + voilà sans doute de quoi gouverner nos vies, et + nous assurer un empire assez puissant pour que la + tentation s'enroue à appeler du fond de sa caverne, + pour que le blême Péché marche courbé sous la + honte de ses adultères, pour que la Passion, en + quittant la maison de plaisir, ouvre des yeux + effarés. + + Faire le corps et l'Esprit chose une et identique + avec tout ce qui est droit, si bien que rien ne vive + en vain, du matin jusqu'à midi, mais qu'en un + doux unisson, outre chaque pouls de la chair et + chaque palpitation du cerveau, l'âme, encore parfaite, + réside sur un trône défendu par d'imprenables + bastions contre toutes les vaines attaques du + dehors, + + Et qu'elle observe, avec une sereine impartialité, + la mêlée des choses, et y puise néanmoins du réconfort, + en sachant que par la chaîne de la causalité + sont mariées toutes les choses différentes, qu'il + en résulte un tout suprême, qui a pour langage la + joie ou un hymne plus saint! Ah! certes, ce serait + là une manière de gouverner + + la vie en la plus auguste omniprésence, et + par là, l'intellect doué de raison trouverait dans la + passion son expression; les purs sens, qui autrement + sont ignobles, communiqueraient la flamme + à l'esprit, et le tout formerait une harmonie plus + mystique que celle dont sont unies les étoiles planétaires + + et de leurs tons divers ferait une corde à l'octave, + dont la cadence étant sans bornes, se répandrait à + travers les orbes de toutes les sphères, et de là + jusqu'à leur Maître reviendrait, renforcée par sa + nouvelle puissance, douées d'un pouvoir plus efficace. + --Ah! vraiment, si nous pouvions seulement + atteindre à cela, nous aurions trouvé le dernier, le + suprême credo. + + Ah! c'était chose aisée quand le monde était + jeune, que de tenir sa vie à l'écart des contraintes + et des souillures. Sur nos lèvres tristes a vibré un + chant différent; nous nous sommes ôté notre couronne + de nos propres mains, pour errer parmi les + souffrances de l'exil; et dépossédés que nous + sommes de ce qui nous appartient en propre, nous + ne pouvons connaître d'autre aliment qu'une agitation + sans trêve. + + En somme, la grâce, la fleur des choses s'est + dissipée, et de tous les hommes nous sommes les + plus misérables, nous qui devons vivre la vie l'un + de l'autre et jamais celle qui nous appartient en + propre, et cela par pure pitié, avec la peine de défaire + ensuite; il en était autrement au temps où âme et + corps semblaient se confondre en mystiques + symphonies. + + Mais nous avons déserté ces charmants refuges, + pour entreprendre d'un pied fatigué le voyage du + nouveau Calvaire, où nous contemplons, comme + celui qui voit sa propre face dans un miroir, l'Humanité + s'égorgeant elle-même, où dans le reproche + muet de ce triste regard, nous apprenons quel terrible + fantôme peut faire surgir la main rougie de + l'homme. + + O bouche meurtrie! O front couronné d'épines! + O calice plein de toutes les misères communes! + Toi, tu as pour l'amour de nous qui ne t'avons + point aimé, tu as enduré une agonie prolongée + pendant des siècles sans fin. Et nous autres nous + étions vains, ignorants, et nous ne sûmes point + que le coup de poignard, porté par nous à ton + coeur, atteignait mortellement le nôtre. + + Car nous étions à la fois les semeurs et les semences, + la nuit qui enveloppe, et le jour qui s'assombrit, + la lance qui perce et le flanc qui saigne, + les lèvres qui trahissent, et la vie qui est trahie; + l'abîme a le calme, la lune a le repos, mais nous les + maîtres du monde de la nature, nous» sommes + encore notre redoutable ennemi. + + Est-ce là le terme de toute cette force primitive, + qui restant identique sous les divers changements, + est sortie par violence du chaos aveugle, pour + monter toujours plus haut, à travers des mers + affamées et des tourbillons de rochers et de + flammes, jusqu'à ce que les soleils se fussent groupés + dans le ciel, pour commencer leurs cycles, + jusqu'à ce que chantassent les étoiles du matin et + que le Verbe se fit homme? + + Non, non, nous ne sommes que crucifiés, et bien + que de nos sourcils tombe comme une pluie, la + sueur de sang, qu'on arrache les clous, et nous descendrons, + je le sais! Que soient étanchées les + rouges blessures, et nous retrouverons notre intégrité! + Nous n'avons nul besoin de l'hysope offerte + au bout d'un roseau. Ce qui est purement humain, + est aussi de nature divine, est aussi Dieu. + + + + +SONNET A LA LIBERTÉ + + Ce n'est point que j'aime les enfants, dont les + yeux mornes ne voient rien si ce n'est leur misère + sans noblesse, dont les esprits ne connaissent + rien, n'ont souci de rien connaître, mais parce que + le grondement de tes Démocraties, + + tes Règnes de la Terreur, les grandes Anarchies, + reflètent pareils à la mer mes passions les plus + fougueuses, et donnent à ma rage un frère,--Liberté! + Pour cela uniquement, tes cris discordants + + enchantent mon âme jusqu'en ses profondeurs, + sans cela tous les rois pourraient, au moyen du + knout ensanglanté et des traitreuses mitraillades, + dépouiller les nations de leurs droits inviolables, + + que je resterais sans m'émouvoir. Et pourtant... + et pourtant, ces Christs, qui meurent sur les barricades, + Dieu sait si je suis avec eux sur certains + points. + + + +AVE, IMPERATRIX + + Fixée dans cette orageuse Mer du Nord, reine + de ces plaines sans repos que soulève la marée, + Angleterre, que diront les hommes sur loi, devant + qui les mondes se partagent. + + La terre, fragile globe de verre, tient dans le + creux de ta main, et à travers son coeur de cristal + passent, comme les ombres par une région crépusculaire, + + les lances de la guerre au vêtement cramoisi, + les longues vagues empanachées de blanc, de la + bataille, et toutes ces flammes qui sèment la mort, + les torches des seigneurs, de la Nuit. + + Les pauvres léopards, efflanqués et maigres, que + connaît si bien la traitreuse Russie, on les voit + ouvrant largement leurs gueules noircies et bondissant + à travers la grêle des bombes hurlantes. + + Le vigoureux lion-marin des guerres d'Angleterre + a quitté sa caverne de saphir de l'océan, pour + livrer bataille à l'orage qui fait pâlir l'étoile de la + chevalerie anglaise. + + Le clairon à la gorge de bronze résonne par les + landes et les joncs du Palhan, et les pentes escarpées + des neiges de l'Inde tremblent sous le pas des + hommes armés. + + Et plus d'un chef Afghan, couché sous la fraîcheur + de ses grenadiers, serre dans sa main son épée, + en sentant naître en lui le farouche soupçon, dès qu'il + voit sur la pente de la montagne + + le Marri, éclaireur au pied agile, qui vient lui + apprendre qu'il a entendu dans le lointain le roulement + rythmé des tambours anglais résonner aux + portes de Kandahar. + + Car le vent du sud et le vent de l'est se rejoignent + à l'endroit où, ceinte et couronnée par le fer et + le feu, l'Angleterre, les pieds nus et sanglants, + monte la route escarpée d'un vaste empire. + + O cime solitaire de l'Himalaya, gris pilier du ciel + indien, où as-tu vu pour la dernière fois dans la mêlée + retentissante, nos chiens ailés que mène la Victoire? + + Près des bosquets d'amandiers de Samarkand à + Bokhara, où s'épanouissent les rouges, et vers + l'Oxus au sable jaune où se rendent les graves + marchands aux turbans blancs, + + Et de là en route vers Ispahan, le jardin doré du + soleil, d'où la longue et poudreuse caravane rapporte + cèdre et vermillon; + + Et cette redoutable cité de Caboul, posée aux + pieds de la montagne escarpée, dont les vasques de + marbre sont toujours pleines d'eau pour combattre + l'ardeur de midi: + + Où l'on promène, par l'allée étroite et rectiligne + du Bazar, une toute jeune Circassienne, présent + qu'envoie le Czar à quelque vieux Khan barbu, + + Là ont volé nos ardents aigles de guerre, là ils + ont battu des ailes dans l'âpre bataille, mais la + colombe attristée, qui habite la solitude en Angleterre, + n'a aucun plaisir. + + En vain la jeune fille rieuse se penche pour répondre + à son amour avec ses yeux qu'éclaire + l'amour, là-bas dans quelque ravin noir et plein + d'embûches, gît le jeune homme étreignant son drapeau. + + Et bien des lunes, bien des soleils verront les + enfants languissant d'attente épier le moment + de grimper sur les genoux du père, et dans chaque + demeure où sera entrée la désolation, + + De pâles épouses, qui auront perdu leur maître + et seigneur, baiseront les reliques du défunt,--quelque + épaulette ternie, une épée,--pauvres + joujoux pour soulager une si douloureuse angoisse, + + Car ce n'est point dans les paisibles campagnes + de l'Angleterre que ces hommes-là, nos frères, ont + été déposés sur le lit de repos, où nous pourrions + couvrir leurs boucliers brisés de toutes les fleurs + que préfèrent les morts. + + Il en est de leur nombre qui gisent près des + murs de Delhi, beaucoup d'autres dans la terre afghane, + et beaucoup au pays où le Gange coule + pendant sept mois sur des sables mobiles. + + Et d'autres gisent dans les mers russes, et + d'autres dans les mers qui sont les portes de + l'Orient, ou bien près des hauteurs de Trafalgar + que balaie le vent. + + O tombeaux errants, ô sommeil sans repos, ô silence + du jour sans soleil! ô ravin tranquille, ô + profondeur orageuse, rendez votre proie! rendez + votre proie! + + Et toi, dont les blessures ne se guérissent jamais, + toi qui ne parviens jamais au terme de la + course pénible, ô Angleterre de Cromwell, faut-il + que tu paies d'un de tes fils chaque pouce de + terre? + + Va! Couronne d'épines ta tête ornée d'une couronne + d'or. Que ton chant de joie fasse place au + chant de la souffrance. Le vent et la vague furieuse + l'ont pris tes morts, et jamais ils ne te les rendront. + + La vague, le vent furieux, la rive étrangère + possèdent la fleur de la terre anglaise,--ces lèvres + que les lèvres ne baiseront plus jamais, ces mains + qui jamais ne te serreront la main. + + Et maintenant qu'avons-nous gagné à enserrer + tout le globe terrestre en des filets d'or, si l'on + trouve caché dans notre coeur le souci qui ne + vieillit jamais? + + À quoi nous sert-il que nos galères couvrent, + comme une forêt de pins, toute partie de la mer? + La ruine et le naufrage sont à nos côtés, en farouches + gardiens de la Maison de douleur. + + Où sont les braves, les forts, les rapides? Où est + notre chevalerie anglaise? Les herbes sauvages leur + servent de linceul, et le sanglot des vagues est leur + plainte funèbre. + + O bien-aimés qui gisez bien loin, quel mot d'affection + peuvent envoyer des lèvres mortes? O poussière + perdue, ô argile insensible! Est-ce pour finir, + est-ce pour finir ainsi? + + Paix! Paix! c'est offenser les nobles morts que + de tourmenter ainsi leur sommeil solennel. Bien que + privée de ses enfants, et la tête couronnée d'épines, + l'Angleterre doive monter la route escarpée. + + Et pourtant, quand ce pénible tertre sera achevé, + ses veilleurs signaleront de loin la jeune République + comme un soleil qui surgit des mers empourprées + de la guerre. + + + + + +A MILTON + + Milton, il me semble que ton esprit s'est retiré + bien loin de ces falaises blanches, de ces hautes + tours crénelées; ce monde aux somptueuses et ardentes + couleurs, le nôtre, semble être tombé en + cendres ternes et grises, + + on dirait que le siècle est changé en une pantomime + où nous gaspillons nos heures trop chargées de + bien d'autres tâches. Car, avec toute notre pompe + et notre luxe, et nos puissances, nous ne sommes + guère propres qu'à piocher la banale argile, + + puisque cette petite île que nous occupons, cette + Angleterre, ce lion marin de la mer, est à la solde + d'ignorants démagogues, + + qui ne l'aiment point. Dieu bon, est-ce bien là + ce pays qui porta dans sa main un triple empire, + quand Cromwell eut prononcé le mot de Démocratie? + + + + +LOUIS-NAPOLEON + + Aigle d'Austerlitz, où étaient tes ailes quand, + exilé bien loin sur un rivage barbare, après une + lutte inégale, sous les coups d'un inconnu, tomba + le dernier rejeton de ta race de rois? + + Pauvre enfant! tu ne paraderas plus dans ton + manteau rouge, tu ne chevaucheras pas en grande + pompe à travers Paris, à la tête de tes légions revenues, + mais d'autre part, ta mère, la France, libre + et républicaine, + + posera sur ton front pâle et sans couronne les + lauriers plus glorieux de la couronne guerrière, + afin que ton âme puisse sans déshonneur aller là-bas + raconter au puissant auteur de ta race + + que la France a baisé les lèvres de la Liberté, et + les a trouvées plus douces que le miel de ses abeilles + à lui, et que la Démocratie, vague géante, se brise + sur les rivages où les rois reposaient sans souci. + + + + +SONNET SUR LE MASSACRE DES CHRÉTIENS EN BULGARIE + + Christ, est-ce que tu as vraiment expiré? Ou + bien tes os gisent-ils en leur sépulcre taillé dans + le roc. Et ta Résurrection n'a-t-elle été que le rêve + de celle dont les péchés méritent pardon par cela + seul qu'elle t'aimait tant? + + Car ici l'air est rempli des plaintes horribles + des hommes, et on massacre les prêtres qui invoquent + ton nom. N'entends-tu point les lamentations + douloureuses de ceux dont les enfants gisent + sur la pierre? + + Descends, ô Fils de Dieu, une nuit incestueuse + voile la terre, et à travers la nuit sans étoiles, je + vois le croissant lunaire dominer ta croix. + + S'il est bien vrai que tu as brisé les barrières de + la tombe, descends, ô Fils de l'homme, et montre + ta puissance, de peur qu'à ta place ne soit couronné + Mahomet. + + + + +QUANTUM MUTATA + + Il y eut en Europe, un temps bien lointain, où + nulle part aucun homme ne mourait pour la liberté + sans que le Lion d'Angleterre, sortant d'un + bond, de sa caverne, ne posât la main sur l'oppresseur! + C'était alors + + que l'Angleterre était en état de se montrer Grande + République, témoin les hommes du Piémont, objets + préférés des soucis de Cromwell, alors que dans + son palais à fresques, le Pontife, en un impuissant + désespoir, + + tremblait devant nos inexorables ambassadeurs. + Comment, dès lors, se fait-il que nous soyons déchus + d'une telle grandeur, sinon parce que le + luxe + + encombre de ses stériles produits la porte par où + entreraient nobles pensées, nobles actions. Sans + cela nous pourrions être encore les héritiers de Milton. + + + + + +LIBERTATIS SACRA FAMES + + Bien que j'aie été nourri dans la Démocratie, et + que je préfère à tout cet état républicain, où chaque + homme est comme un roi, où nul n'est distingué + des autres par une couronne, malgré tout, + + malgré cette démangeaison moderne de Liberté, + je préfère le gouvernement d'un seul, auquel tous + obéissent, à celui de ces démagogues braillards qui + trahissent notre indépendance par les baisers qu'ils + donnent à l'anarchie. + + Aussi n'ai-je aucune sympathie pour ceux dont + les mains sacrilèges plantent le drapeau rouge sur + les barricades des rues, sans défendre une juste + cause, et qui établiraient le règne de l'ignorance: + + Alors, arts, civilisation, politesse, honneur, tout + s'évanouirait, il ne resterait que la trahison, et le + poignard qui est son seul outil, et le meurtre aux + pieds silencieux et sanglants. + + + + +THEORETIKOS + + Ce puissant empire n'a que des pieds d'argile. + Toute chevalerie, toute puissance ont abandonné + entièrement notre petite île. Quelque ennemi a dérobé + sa couronne de laurier, + + et parmi ses collines s'est tue cette voix qui parlait + de Liberté. Oh! quitte-la, mon âme, quitte-la; + lu n'es point faite pour habiter cette vile demeure + de trafiquants, où chaque jour + + on met en vente publique la sagesse et le respect, + où le peuple grossier pousse les cris enragés + de l'ignorance contre ce qui est le legs des siècles. + + Cela trouble mon calme; aussi mon désir est-il de + m'isoler dans des rêves d'art et de suprême culture, + sans prendre parti ni pour Dieu, ni pour ses ennemis. + + + + +REQUIESCAT + + Marche d'un pas léger, elle est tout près, sous la + neige. Parle à voix basse: elle peut entendre croître + les pâquerettes. + + Toute sa belle chevelure dorée a pris la teinte de + la rouille; elle qui était jeune, et charmante, elle + n'est que poussière. + + Pareille au lis, blanche comme la neige, elle savait + à peine qu'elle était femme si doucement elle + avait grandi. + + Les planches du cercueil, une lourde pierre pèsent + sur sa poitrine; seul je me torture le coeur, + mais elle, elle repose. + + Silence! Silence! elle ne saurait entendre la lyre + ni le sonnet; toute ma vie est ensevelie ici. Entassons + de la terre par-dessus elle. + +_Avignon_. + + + + + +SONNET COMPOSÉ EN APPROCHANT DE L'ITALIE + + J'atteignais les Alpes, mon âme brûlait en moi, + à ton nom, Italie, Italie. Et quand je sortis du coeur + de la montagne, et que je vis le pays qui avait été + le désir de ma vie, + + je me mis à rire comme un homme qui a gagné + un prix de haute valeur; et rêvant à l'histoire de + ta gloire, j'épiai le jour, jusqu'au moment où, + zébré de blessures enflammées, le ciel de turquoise + prit peu à peu la couleur de l'or poli. + + Les pins flottaient comme flotte une chevelure + de femme, et dans les vergers, tout le lacis des + branchages s'épanouissait en flocons d'écume fleurie. + + Mais quand j'appris que bien loin de là, dans + Rome, un second Pierre portait des chaînes funestes, + je pleurai de voir si belle une telle contrée. + +_Turin_. + + + + + +SAN MINIATO + + Vous le voyez, j'ai gravi la pente de la montagne + jusqu'à cette sainte maison de Dieu, où jadis allait + et venait le peintre angélique, qui vit les cieux largement + ouverts, + + et sur un trône au-dessus du croissant de la + lune, la blanche et virginale Reine de grâce. Marie! + Si je pouvais seulement voir ta face, la mort + ne viendrait jamais trop tôt. + + O toi que Dieu couronna d'épines et de douleurs! + Mère du Christ! ô Épouse mystique! Mon coeur est + las de cette vie, et trop accablé de tristesse pour + chanter encore. + + O toi, que Dieu couronna d'amour et de flamme, + que couronna le Christ, le très saint; oh! écoute, + avant que le soleil impitoyable n'expose à l'univers + mon péché et ma honte. + + + + +AVE, MARIA, GRATIA PLENA + + Est-ce ainsi qu'il est venu? Je m'attendais à voir + une scène d'un éclat merveilleux, telle qu'on le + conte au sujet d'un Dieu qui, dans une pluie d'or, + fit tomber les barrières et descendit sur Danaé: + + ou bien à une apparition terrible, comme quand + Sémélè, languissante d'amour et de désir inapaisé, + supplia pour voir le corps lumineux du Dieu, et que + la flamme saisit ses membres blancs et l'anéantit entièrement. + + C'est avec ces rêves joyeux que je visitai ce lieu + sacré, et maintenant les yeux et le coeur pleins + d'étonnement, je reste immobile devant ce suprême + mystère d'amour, + + une jeune fille à genoux, la figure pâle et sans + passion, un ange qui tient un lis en sa main, et au-dessus + d'eux, la colombe, déployant ses ailes. + +_Florence_. + + + + + + +ITALIA + + Italie! tu es déchue, bien que toutes hérissées de + lances brillantes, tes armées marchent à grand fracas + des Alpes du Nord jusqu'aux flots siciliens! + Oui, déchue, bien que les nations te saluent reine, + + parce que l'on voit l'or faire briller ta richesse + dans toutes les villes, et que sur ton lac de saphir, + d'un air allier, sous le vent qui enfle leurs voiles, + naviguent par milliers tes galères, sous l'unique + drapeau rouge, blanc et vert. + + Belle et forte! Mais belle et forte en vain! Porte + ton regard vers le Sud, où Rome, ville profanée, + attend en vêtement de deuil un roi oint par Dieu. + + Lève ton regard au ciel; Dieu permettra-t-il une + telle chose? Non, mais quelque Raphaël ceint de + flamme va descendre, et frapper le Profanateur + avec l'épée du châtiment. + + + + + +SONNET ÉCRIT PENDANT LA SEMAINE SAINTE A GÈNES + + J'errais dans la verte retraite de Scoglietto. Les + oranges à tous les rameaux qui formaient la voûte, + étaient suspendues comme des lampes brillantes + d'or, pour faire honte au jour. Çà et là, un oiseau + surpris, de ses ailes battantes et de ses pieds + + éparpillait comme de la neige toutes les fleurs. + À mes pieds de pâles narcisses pareils à des lunes + d'argent; et les vagues arrondies qui rayaient la + baie de saphir, riaient au soleil, et la vie paraissait + très douce. + + Au dehors, le jeune enfant de choeur passait + chantant d'une voix claire: «Jésus, le fils de + Marie, a été mis à mort. Oh! venez, et couvrez de + fleurs son tombeau.» + + Ah! Dieu! Ah! Dieu! ces charmantes heures + helléniques ont submergé tout souvenir de tes amères + douleurs, de la Croix, de la Couronne, des Soldats + et de la Lance. + + + + +ROME QUE JE N'AI POINT VISITÉE + +I + + Le blé a passé du gris au rouge, depuis que pour + la première fois mon esprit a fui les mornes cités + du Nord, pour voler aux montagnes de l'Italie. + + Et maintenant je me retourne du côté du foyer + domestique, car mon pèlerinage est tout à fait terminé, + bien que, ce me semble, ce soleil, rouge + comme le sang, m'indique la route qui mène à + Rome la sainte. + + O Dame bénie, qui as sous ton empire les sept + collines, ô Mère sans tache ni souillure, toi qui + portes une triple couronne d'or, + + O Roma, Roma, je dépose à tes pieds ce vain + tribut de mon chant, car, hélas! elle est rude et + longue, la route qui conduit à la Voie sacrée. + +II + + Et pourtant, quelle joie ce serait pour moi que + de tourner mes pas vers le Sud, après avoir suivi le + Tibre jusqu'à son embouchure, de revenir m'agenouiller + dans Fiésole + + et d'errer à travers l'épaisse forêt de pins, qui + interrompt le cours de l'Arno aux reflets d'or, pour + voir le brouillard empourpré et la lueur du matin + sur les Apennins, + + en passant près de mainte maison enfouie parmi + les vignes, près du verger, près du jardin d'oliviers + gris, jusqu'à ce qu'enfin du haut de la route qui + parcourt la morne Campagna, surgissent les sept + collines qui portent le Dôme. + +III + + Pour moi, pèlerin des mers du Nord, quelle joie + de me mettre tout seul à la recherche du temple + merveilleux et du trône de Celui qui tient les clefs + redoutables. + + Alors que tout brillants de pourpre et d'or, défilent + et prêtres et saints cardinaux, et que porté au-dessus + de toutes les têtes, arrive le doux pasteur du + troupeau. + + Quelle joie de voir, avant que je meure, le seul + roi qui soit oint par Dieu, et d'entendre les trompettes + d'argent sonner triomphalement sur son passage. + + Ou lorsqu'à l'autel du sanctuaire, il élève le + signe du mystérieux sacrifice et montre aux yeux + mortels un Dieu sous le voile du pain et du vin. + +IV + + Car quels changements le temps n'amène-t-il + pas? Les cycles des années qui reviennent peuvent + délivrer mon coeur de ses craintes et apprendre à + mes lèvres un chant qu'elles pussent chanter. + + Avant que dans ce champ de à-bas, l'or frémissant + soit rassemblé en gerbes poudreuses, avant que les + feuilles écarlates de l'automne voltigent comme + des oiseaux pour tomber sur l'herbe, + + J'aurai peut-être parcouru la glorieuse carrière + et saisi la torche encore flambante, et invoqué le + nom sacré de Celui qui maintenant cache sa face. + + + + +URBS SACRA ET AETERNA + + Rome! quelle page dans l'histoire a été la tienne, + dans les temps d'autrefois où ton épée républicaine + régit le monde entier, pendant une période de bien + des siècles! Alors tu fus la reine couronnée de tes + peuples, + + jusqu'au jour où parut dans tes rues le Goth + barbu. Et aujourd'hui, ô cité couronnée par Dieu, + découronnée par l'homme, c'est l'odieux drapeau + rouge, blanc et vert que les brises font flotter sur + tes murs. + + En quel temps étais-tu en ta gloire? Alors que tes + aigles avides de pouvoir prenaient leur vol pour saluer + le double soleil et que les nations tremblaient + sous ton sceptre? + + Non, ta gloire s'est prolongée jusqu'à ce jour, où + les pèlerins s'agenouillent devant, le Saint unique, + le pasteur captif de l'Eglise de Dieu. + + + + +SONNET COMPOSÉ APRÈS L'AUDITION DU _DIES IRAE_ + +_CHANTÉ DANS LA CHAPELLE SIXTINE_ + + Non, Seigneur, il n'en est pas ainsi. La blancheur + du lis au printemps, les mélancoliques bois d'oliviers + ou la colombe à la poitrine argentée m'apprennent + plus clairement ta vie et ton amour, que + ces flammes rouges et ces coups de tonnerre, avec + leurs terreurs. + + Les vignes empourprées m'apportent de doux + souvenirs de toi: un oiseau qui, le soir, rentre à tire + d'aile vers son nid, me parle de celui qui n'a aucune + place pour se reposer. Je m'imagine que c'est sur toi + que chante le passereau. + + Viens plutôt par une soirée d'automne, quand le + rouge et le brun brillent sur les feuilles et que les + campagnes répètent comme un écho la chanson du + passeur. + + Viens quand la pleine lune en sa splendeur laisse + tomber son regard sur les rangées de gerbes dorées, + et alors fais ta moisson; nous avons attendu longtemps. + + + + +PAQUES + + Les trompettes d'argent résonnèrent sous le + Dôme, le peuple avec un respect religieux s'agenouilla + sur le sol, et je vis porté sur les épaules des + hommes, pareil à quelque grande divinité, le saint + Maître de Rome. + + Comme un prêtre, il portait une robe plus blanche + que l'écume; comme un roi, il était ceint de pourpre + royale. Trois couronnes d'or s'élevaient bien haut + sur sa tête. Entouré de splendeur et de lumière, le + Pape rentra chez lui. + + Mon coeur s'enfuit bien loin dans le passé, à travers + le désert des années, vers un homme qui errait + au bord d'une mer solitaire, et cherchait vainement + un endroit pour se reposer. + + «Les renards ont leur tanière, et tout oiseau + a son nid, et moi, moi seul, il me faut errer sans + repos, les pieds meurtris, et boire avec le vin + l'amertume des larmes.» + + + +E TENEBRIS + + Descends, ô Christ, et viens à mon aide! Tends-moi + la main, car je vais me noyer dans une mer + plus orageuse que ne fut pour Simon ton lac de + Galilée. Le vin de la vie est répandu sur la table. + + Mon coeur est pareil à une contrée ravagée par ta + famine et où ont péri toutes les choses utiles. Et je + sais fort bien que mon âme est destinée à l'Enfer, + s'il me faut cette nuit comparaître devant le trône + du Dieu. + + «Il dort peut-être, ou bien il part à cheval pour + la chasse, comme Baal, quand ses prophètes hurlaient + son nom, de l'aurore à midi, sur la cime foudroyée + du Carmel.» + + Non, soyons tranquille, avant la nuit venue, je contemplerai + les pieds de bronze, la robe plus blanche + que la flamme, les mains meurtries, et la face empreinte + d'une lassitude tout humaine. + + + + +VITA NUOVA + + J'étais debout près de la mer où nul ne vendange, + jusqu'à ce que les vagues humides eussent couvert + de leur écume ma face et mes cheveux; les longues + flammes rouges du jour mourant brûlaient à l'occident; + le vent avait un sifflement triste + + et les mouettes criardes fuyaient vers la terre: + «Hélas! m'écriai-je, ma vie est pleine de douleur; + et qui donc peut faire provision de fruit ou de + grain doré sur ces plaines stériles qui s'agitent incessamment?» + + Mes filets avaient ça et la bien des larges déchirures, + bien des fentes; néanmoins je les jetai pour + tenter ma dernière chance, dans la mer, et j'attendis + la fin. + + Quand! ô surprise! quelle soudaine gloire! Et je + vis monter la splendeur argentée d'un corps aux + membres blancs, et cette joie me fit oublier les + tourments du passé. + + + + +MADONNA MIA + + Jeune fille et lys, elle n'était point faite pour la + douleur de ce monde, avec sa chevelure brune et + douce que ses larmes collaient en tresses, avec ses + yeux pleins de désirs, à demi voilés par les larmes + encore endormies, comme des eaux très bleues qu'on + voit à travers les brouillards de la pluie; + + des joues pâles, où nul amour n'avait laissé sa + tache, sa lèvre inférieure rouge, et ramenée en dedans + pour fuir l'amour, et une gorge blanche, plus + blanche que la colombe argentée, et dont le marbre + pâle était rayé d'une veine pourpre. Et pourtant, + quoique mes lèvres ne doivent point cesser de la + louer, + + je ne serais point assez hardi pour lui baiser + même les pieds, car je me sens sous l'ombre que + font les ailes du respect, + + ainsi que Dante, quand il était debout avec Béatrice, + sous la poitrine enflammée du Lion, et qu'il + voyait le septième ciel de cristal et l'escalier d'or. + + + + +LA CHANSON D'ITYS + + La Tamise anglaise est bien plus sainte que + Rome. Ces campanules, qui comme une montée + soudaine de la mer, viennent envahir les bocages, + avec, pour écume, la reine des prés et la blanche + anémone pour tacheter les vagues bleues,--Dieu + est ici plus manifeste que là où il se cache, dans + l'étoile au coeur de cristal que porte un moine + blême. + + Ces papillons aux reflets violets qui prennent + pour tente ce lis à la teinte de crème, ce sont des + monsignori, et là où s'agitent les roseaux, où un + brochet paresseux se laisse flotter au soleil, les yeux + à demi clos,--voici un vieil évêque mitre, _in partibus_. + Regardez donc ces brillantes écailles toutes vert + et or. + + Le vent, prisonnier qui s'agite sans repos dans + les arbres, joue fort bien le Palestrina. On dirait + que les doigts du puissant maestro sont posés sur + les touches de l'orgue de Maria, et qu'ils y jouent, + quand, aux premières heures d'un matin tout bleu + de Pâques, le Pape, porté sur un brancard tout rouge + comme le sang ou le crime, va + + de sa sombre demeure sur le balcon, au-dessus + des portes de bronze, et, dominant la foule serrée + sur la place, ou les fontaines elles-mêmes semblent + dans leur extase jeter en l'air leurs lances d'argent, + étend ses faibles mains vers l'Orient, vers l'Occident, + envoie une vaine paix aux pays qui ne connaissent + nulle paix, le repos aux nations qui ne + connaissent pas le repos. + + Et ce rayonnement orangé qui s'attarde et semble + vouloir taquiner la lune, n'est-il pas plus beau que + les pompes les plus brillantes de Rome! Chose + étrange! il y a un an, je me mis à genoux devant + je ne sais quel cardinal en robe rouge, qui portait + l'hostie à travers l'Esquilin!... et maintenant, ces + vulgaires pavots parmi le blé me semblent deux + fois aussi beaux. + + Ces champs de pois, d'un vert bleu, que voici là-bas, + frissonnants de la dernière averse, émettent en + cette fraîche soirée des parfums plus doux que ceux + des encensoirs ornés de gemmes flamboyantes que + balancent les jeunes diacres, lorsque le vieux prêtre + ouvre le tabernacle voilé de rideaux, et donne à + Dieu un corps fait avec le fruit banal du blé et de + la vigne. + + Le pauvre frère Giovanni, qui braille à la messe, + s'étonnerait certainement ici, car là-haut chante un + petit oiseau brun, et à travers le long et frais gazon + je vois cette gorge vibrante que j'entendis jadis sur + les collines éclairées par les étoiles, dans l'Arcadie + étoilée de fleurs, où le demi-cercle blanc de sable + de la plage de Salamine rejoint la mer. + + Charmante est l'hirondelle qui babille sur les toits, + à la pointe du jour, quand le faucheur aiguise la + faux, quand gémissent les colombes, et que la laitière, + quittant son petit lit solitaire, va légère, et + chantonnant, vers le troupeau aux graves mugissements, + qui attend, et avance par-dessus les portes + de la cour, ses vastes mufles débordants d'écume. + + Et ils sont charmants les houblons sur les plaines + du Kent, et doux est le vent qui agite le foin fraîchement + coupé, et doux sont les essaims capricieux + des bourdonnantes abeilles, et douce est la génisse + qui souffle dans l'écurie, et les figues vertes près + d'éclater, qui pendent par-dessus le mur de briques + rouges. + + Et il est doux d'entendre le coucou railler le + printemps, alors que les dernières violettes flânent + encore près de la source, et il est doux d'entendre + le berger Daphnis chanter la chanson de Linus + dans quelque vallon ensoleillé de la chaude Arcadie + où le blé est de l'or, où les moissonneurs aux + membres légers et sveltes dansent près du troupeau + enfermé dans le parc. + + Et il est doux d'entendre à côté de la jeune Lycoris + dans quelque lointaine vallée de l'Illyrie, et + sous une voûte de feuillage sur un tapis d'amaracus, + nous pourrions, nous aussi, perdre dans l'extase un + jour d'été, et nous divertir à qui sera le plus habile + sur le chalumeau, pendant que bien loin au-dessous + de nous, s'irrite la pourpre troublée de la mer. + + Mais combien ce serait plus doux si le pied + chaussé de sandales d'argent de quelque Dieu longtemps + caché venait jamais fouler les prairies de + Nuneham; si jamais Faune portant à ses lèvres la + flûte de roseau pouvait lever la tête près des vertes + flaques d'eau! Ah! il serait doux, en effet, de voir + le céleste berger appeler à la pâture son troupeau à + la blanche toison. + + Aussi, chante donc pour moi, musicien harmonieux, + quoique tu ne chantes, après tout, que ton + propre _requiem_. Dis-moi ton récit, infortuné chroniqueur, + conte-moi tes tragédies. Ne dédaigne point + ces retraites nouvelles pour toi, cette campagne anglaise, + car notre île du Nord peut donner de quoi + faire bien des belles couronnes, + + que ne connaissent point les prairies grecques; + plus d'une rose telle que vainement un adolescent + la chercherait pendant tout un jour, dans les vallons + d'Eolie, croît en masses touffues sur nos haies, + comme une insouciante courtisane prodigue de sa + beauté; et aussi des lis tels que jamais n'en réfléchit + l'Ilissus étoilent nos ruisseaux, et des nielles bleues + + ponctuent le froment vert, et bien qu'elles soient + pour les hirondelles un avertissement de se diriger + vers le Sud, elles ne déploieraient jamais leurs pavillons + d'azur parmi les vignes grecques. Et même + cette petite herbe en haillons rouges, qui invite le + rouge-gorge à pépier, serait une étrangère en Arcadie, + et plus d'une élégie restée muette + + dort dans les roseaux qui frangent notre sinueuse + Tamise, et qui la réveillerait, donnerait un enchantement + plus doux que celui qui fit pleurer Syrinx, + et par ici se cachent des orchidées brunes semées + d'abeilles, assez belles pour faire un diadème au + front de Cythérée, et que Cythérée ne connaît + point, et là-bas tout près de ce taureau qui paît, + + il est une mignonne asphodèle jaune; le papillon + peut l'apercevoir de loin, bien que la rosée d'un + seul soir d'été suffise à remplir deux fois sa petite + coupe, avant que l'étoile ait rappelé le berger paresseux + à son parc, et sans être prodigue, chaque + pétale est semé de taches d'or + + comme si l'opulente maîtresse de Jupiter, Danaé, + sortie toute brûlante encore de ses bras dorés, s'était + penchée pour baiser les pétales tremblants, ou + comme si le jeune Mercure, qui rase de son vol le + gué sombre de Dis, les avait frôlés tout récemment + d'une plume de ses ailes; la tige svelte qui porte la + charge de ses soleils + + est à peine plus épaisse que le fil de la Vierge, ou + que la tapisserie argentée de la pauvre Arachné. + Les hommes disent qu'elle s'épanouit sur le tombeau + d'un être auquel je rendis jadis un culte, mais + à moi elle semble me rappeler des souvenirs plus + divins d'ombrages héliconiens hantés des Faunes + et de mers bleues aimées des nymphes + + d'une vallée inconnue a Tempé, où Narcisse s'étend + sur le bord d'une rivière transparente, ayant dans sa + chevelure le désordre de la forêt, dans ses yeux le + silence du bois, courtisant cette image mobile qui à + peine baisée se dissout; des souvenirs de Salmacis, + + qui n'est ni jeune homme, ni jeune fille, et qui + est pourtant l'un et l'autre, embrasé d'une double + flamme, et jamais satisfait par leur excès même, + car chacune des deux passions, dans son ardeur + éprise, se refuse à se séparer de l'autre, et pourtant + tue l'amour par ce refus;--des souvenirs d'oréades + épiant à travers les feuilles des arbres silencieux + sous le clair de lune, + + d'Ariane abandonnée sur le port de Naxos, lorsqu'elle + vit bien loin sur les flots le perfide équipage, + qu'elle agita son écharpe rouge, et appela le + trompeur Thésée, ignorant que tout près derrière + elle était Dionysos sur une panthère couleur + d'ambre,--des souvenirs de ce que vit + + le barde aveugle de Méonie, le mur de Troie, la + reine Hélène assise dans la chambre sculptée, ayant + auprès d'elle un amoureux jeune homme aux lèvres + rouges, arrangeant de sa main mignonne la crinière + de son casque, et bien loin de là, la mêlée, les cris, + les plaintes, quand Hector écartait avec son bouclier + la lance et qu'Ajax lançait la pierre, + + Ou c'est Persée ailé, qui, de son épée bien trempée, + tranche les serpents entrelacés de la sorcière, ce + sont tous ces contes fixés pour l'éternité sur les petites + urnes grecques, charge plus riche que ne le + fut le plus opulent galion d'Espagne à son retour + des Indes. Car du moins de cette charge il arrive + quelque partie + + et je sais bien qu'ils ne sont point du tout + morts, les anciens Dieux de la poésie grecque; ils + ne sont qu'endormis, et dès qu'ils entendront ton + appel, ils s'éveilleront, et se croiront en pleine + Thessalie. Cette Tamise leur sera l'eau de Daulis, + cette fraîche clairière la prairie semée d'iris jaunes + où jadis riait et jouait le jeune Itys. + + Si ce fut toi, cher oiseau, qui as fait ton berceau + dans le jasmin, si ce fut toi, qui de l'immobile + feuillage de ton trône, as chanté pour le merveilleux + enfant jusqu'à ce qu'il entendit le cor d'Atalante + retentir faiblement parmi les collines de Cumner, + et que dans ses courses vagabondes par les bois de + Bagley, il rencontrât, le soir, la fontaine des poètes + grecs, + + Ah! mignon avocat au simple costume, qui + plaides pour la lune contre le jour, si c'est grâce à + toi que le berger cherche sa compagne, en celle + douce poursuite, alors que Proserpine oublia qu'elle + n'était point en Sicile, et qu'elle s'appuya, toute + émerveillée, contre cette barrière moussue de Sandfort, + + Prodige du bois, à l'aile légère, aux yeux + brillants, si jamais tu as consolé par ta mélodie + quelqu'un de ce petit clan, de cette troupe fraternelle + qui aima l'étoile matinale de la Toscane, + plus que le soleil accompli de Raphaël, et qui est + immortelle, chante pour moi, car je l'aime bien, + + chante, chante encore! Que le morne univers redevienne + jeune, que les éléments prennent des + formes nouvelles, et que les antiques formes de la + Beauté se promènent parmi les formes simples, + parmi les petits champs sans barrières, comme au + temps où le fils de Latone portait la houlette de + saule, où les moelleuses brebis et les chèvres ébouriffées + suivaient le Dieu presque enfant. + + Chante, chante encore! et Bacchus va paraître + ici, à cheval sur son magnifique trône indien, et + au-dessus des tigres geignants, il agitera son bâton + couronné de lierre jaune et d'un cône résineux, + pendant qu'à côté de lui l'effrontée Bassaride jettera + par terre le lion par sa crinière, et attrapera le + faon montagnard. + + Chante encore! et je porterai la peau de léopard, + et je déroberai les ailes lunaires d'Astaroth, et sur + son chariot glacé nous pourrons gagner le Cithéron + en une heure, avant que l'écume ait débordé pardessus + le pressoir, avant que le Faune ait cessé de + fouler les grappes; oui, avant que la lampe clignotante + du jour + + ait fait fuir la hulotte criarde jusqu'en son nid, + et averti la chauve-souris de reployer ses éventails + membraneux, quelque jeune Ménade, aux seins + couverts de feuilles de vigne, maraudera aux Pans + endormis leurs fruits de faine, si doucement que le + petit sansonnet ne s'éveillera point dans son nid et + aussitôt lançant un rire aigu, et s'élançant d'un + bond, + + elle atteindra la verte vallée, où la rosée tombée + se rassemble sous l'orme, et alors comptera son butin; + puis les bruns satyres, bande joyeuse, fouleront + la lysimachie le long du rivage, et là où leur + maître cornu trône en grand appareil, apporteront + des fraises et des prunes duvetées sur une claie + d'osier. + + Chante encore! et bientôt, la face fatiguée par la + passion, apparaîtra à travers la fraîche fouillée le + jeune homme serviteur d'Apollon. Le prince tyrien + chassera son sanglier hérissé, parcourra les bois de + châtaigniers tout fleuris, et la vierge aux membres + d'ivoire, aux yeux gris, où brille la fierté, poursuivra + à cheval le daim vêtu de velours. + + Chante encore! et je verrai le jeune garçon mourant + teindre de la pourpre de son sang la clochette + de cire dont le poids fait pencher la jacinthe, et à + moi Cypris éplorée viendra conter sa douleur, et je + baiserai sa bouche et ses yeux ruisselants, et je + la conduirai au mystérieux bosquet de myrtes où + gît Adonis. + + Redouble d'efforts, ô Itys! Le souvenir, frère de + lait du remords et de la douleur, verse goutte à + goutte le poison dans mon oreille. Oh! être libre! + Brûler ses vieux vaisseaux! Se lancer encore dans + la mêlée des Vagues empanachées de blanc, et livrer + bataille au vieux Protée pour piller les cavernes + fleuries de corail! + + Oh! pour Médée et ses parents magiques! pour + le secret du sanctuaire de Colchide! Oh! pour une + feuille de cette pâle asphodèle qui entoure le front + las de Proserpine, et verse le soir des rosées si merveilleuses, + qu'elle rêve des campagnes d'Enna, près + de la lointaine mer de Sicile, + + où souvent elle pourchassa l'abeille à la ceinture + d'or, de lis en lis, dans la prairie unie, avant que + son ténébreux maître lui eût fait goûter au fruit + fatal, à ce grain de grenade, avant que les noirs + coursiers l'eussent emportée au loin, jusque dans + le pays vague et sans fleurs, au jour languissant et + sans soleil. + + Oh! pour une heure de minuit, avoir pour maîtresse + la Vénus de la petite ferme de Mélos! Oh! si + pour une heure seulement quelque antique statue + s'éveillait à la passion; et que je pusse faire oublier + à l'Aurore de Florence son muet désespoir, m'accoler + à ces membres puissants et faire mon oreiller de + cette poitrine géante! + + Chante, chante encore! Je voudrais être ivre de + vie, ivre de la vendange foulée sous le pressoir, de + ma jeunesse; j'oublierais les luttes d'un labeur + stérile, la vallée déchirée, les yeux de Gorgone de la + Vérité, la veillée sans prière, et le cri qui implore + la prière, les dons inféconds, les bras levés, l'air + morne et insensible. + + Chante, chante encore! O Niobé emplumée, tu + peux donner de la beauté à la douleur, et dérober + à la joie ses accents les plus mélodieux, tandis que + nous autres, nous n'avons que le silence mort et + sans voix pour guérir nos plaies trop découvertes, + et ne savons que tenir la souffrance emprisonnée + en nos coeurs, que tuer le sommeil sur l'oreiller. + + Chante encore plus fort, pourquoi faut-il que je + revoie la face lasse et pâle de ce Christ abandonné, + dont jadis mes mains ont tenu les mains sanglantes, + dont si souvent mes lèvres ont baisé les lèvres + meurtries, et qui maintenant muet, misérable en + son marbre, reste seul dans sa demeure déshonorée, + et pleure, sur moi peut-être. + + O mémoire, dépouille ton enveloppe enguirlandée, + brise ton luth aux sons rauques, ô triste Melpomène; + ô souffrance, souffrance, reste close en ta + cellule fermée; et ne double point de tes larmes cette + limpide Castalie! Tais-toi, tais-toi, triste oiseau, tu + offenses la forêt en tourmentant son calme champêtre + de ton chant si ardemment passionné! + + Silence, silence, ou s'il est angoissant de se taire, + emprunte au sansonnet des champs son air plus + simple, à lui dont la joyeuse insouciance est mieux + faite pour ces forêts anglaises que ton cri aigu de + désespoir. Ah! tais-toi, et que le vent du Nord + remporte ton lai aux collines rocheuses de la Thrace, + à la baie orageuse de Daulis. + + Un instant encore! Les feuilles effarouchées seront + agitées: peut-être Endymion aura traversé la prairie, + épris d'amour pour la lune, et cette tranquille Tamise + aura entendu Pan battre et faire voler l'eau, en + cherchant à tâtons un roseau, pour attirer hors de sa + caverne bleue quelque innocente Naïade, qui, partagée + entre la joie et la peur, prête l'oreille à sa flûte. + + Un instant encore! La tourterelle réveillée a roucoulé; + la fille argentée de la mer argentée a enchaîné, + de ses mains amoureuses, son inconstant qui + allait chasser, et Dryopé a écarté les branches de + son chêne pour voir le rétif adolescent aux cheveux + dorés se révolter sous son joug. + + Un instant encore! Les arbres se sont inclinés + pour baiser la pâle Daphné qui sort à peine de la + langueur des lauriers tremblants, et Salmacis, dans + son isolement, a mis à nu sa stérile beauté devant + la lune, et à travers la vallée, avec un triste et voluptueux + sourire, est passé Antinoüs; le rouge lotus + du Nil + + sort à demi fléchi des boucles noires de sa chevelure, + pour voiler le charme enfoui sous ces paupières + endormies; ou bien c'est, là-bas, sur cette + pente couverte de gazon, l'intangible Artémis aux + membres nus sous sa tunique relevée haut, qui a + commandé à ses chiens de donner de la voix, qui + a débusqué le daim de sa verte reposée par ses + cris aigus et la piqûre de son épée. + + Reste calme, reste calme, ô coeur passionné, reste + calme! Oh Mélancolie, ferme ton aile de corbeau, + O Dryade qui sanglotes, ne quitte point le creux + de ta colline pour venir apporter une réponse aussi + découragée. O Marsyas ailé, cesse de te plaindre. + Apollon n'aime point entendre des chants ainsi + troublés par la souffrance. + + C'était un rêve: la clairière est déserte. Nul doux + rire de l'Ionie n'agite l'air. La Tamise rampe, paresseuse + et plombée, et du bois épais, redevenu désolé, + désert, a fui le jeune Bacohus avec son bruyant + cortège. Et pourtant du bois de Nuneham vient + toujours cette vibrante mélodie, + + si triste, qu'on croirait entendre un coeur humain + se briser dans chaque note distincte. C'est une qualité + que possède parfois la musique, car elle est l'art qui + tient de plus prés aux larmes et au souvenir. Pauvre + Philomèle en deuil, que crains-tu donc? Ta soeur ne + hante point ces campagnes, Pandion n'est pas ici. + + Ici jamais on ne voit un maître cruel, armé de la + lame meurtrière, point de tissu formé de sanglants + insignes; ce ne sont que vallées moussues, faites + pour les camarades qui vont à l'aventure, de chauds + vallons où se repose l'étudiant fatigué, son livre à + moitié fermé, et bien des allées sinueuses, où le + soir, les rustiques amants sont heureux d'échanger + leurs naïfs propos. + + L'inoffensif lapin gambade avec ses petits sur le + sentier tracé par le halage, où récemment encore, + une troupe de joyeux gars, se bousculant à l'envi, + encourageait de ses cris bruyants les équipes de rameurs; + l'araignée avec ses fils d'argent travaille à + son petit métier, et des sombres murailles à crêtes + de buées rouges + + de la ferme isolée part une lueur clignotante. + C'est là que le berger accablé de fatigue pousse son + troupeau bêlant, et le renferme dans le pare formé + de claies. Une clameur assourdie vient de quelque + bateau d'Oxford, arrêté à la barrière de Sandford, + et fait lever en sursaut la poule d'eau de son abri + dans les roseaux; et les ombres obscures s'allongent + sur la colline en voltigeant comme des hirondelles. + + Le héron passe, revenant au lac, sa demeure. Le + brouillard bleu se glisse à travers les arbres frissonnants. + Les étoiles silencieuses, mondes d'or, apparaissent + une à une, et pareille à une fleur que chasse + la brise, une lune étincelante parcourt le ciel + brillant. C'est l'arbitre muet de toute ta plainte mélancolique, + enchanteresse. + + Elle ne se soucie point de toi; pourquoi s'en soucierait-elle? + Endymion, elle le sait, n'est pas loin. + C'est moi, c'est moi, dont l'âme est comme le roseau, + qui ne saurait jouer de lui-même aucun message, + mais qui chante sur l'ordre d'autrui; c'est moi qui + vais poussé par tous les vents sur le vaste Océan de + la souffrance. + + Ah! cet oiseau brun s'est tu; un trille exquis + semble être resté dans le sombre feuillage, et mourir + en accents musicaux. À cela près, l'air est silencieux, + silencieux au point qu'on entendrait la + chauve-souris, aux courtes ailes, errer et tourner + au-dessus des pins, qu'on pourrait compter une à + une chaque gouttelette de rosée qui tombe du calice + débordant de la campanule. + + Et bien loin, par la plaine qui s'étale, à travers + les saules groupés, et les buissons bruns, la haute + tour de Magdalen, terminée par une girouette + d'or, masque la longue Grand'Rue de la petite + ville! Attention! voilà que la cloche de la porte de + Christ-Church annonce d'une voix retentissante le + couvre-feu. + + + + +IMPRESSION DU MATIN + + Le nocturne bleu et or de la Tamise a fait place à + une symphonie en gris. Une barque chargée de foin + couleur d'ocre s'est détachée du quai. Glacial dans + sa froideur, + + le brouillard jaune est descendu suivant les ponts, + si bien que les murs des maisons ont pris l'air + d'ombres, et que saint Paul plane comme une + bulle au-dessus de la ville. + + Puis soudain s'est éveillé le tapage de la ville, + les rues se sont remplies de charrettes campagnardes + et un oiseau s'est envolé vers les toits luisants et a + chanté. + + Mais une femme pâle, et toute seule, dont le jour + baise la chevelure décolorée, allait et venait sous la + clarté crue des becs de gaz, la flamme aux lèvres et + le coeur pétrifié. + + + + +PROMENADES DE MAGDALEN + + Les petits nuages blancs luttent à la course à + travers le ciel, et les champs sont parsemés de l'or + de la fleur de Mars. L'asphodèle surgit sous les + pieds, et le mélèze orné de franges oscille et se balance + quand le sansonnet pressé passe tout près. + + Une délicate odeur se dissémine sur les ailes de + la brise matinale, odeur de feuilles, et de gazon, et + de terra fraîchement retournée. Les oiseaux chantent + gaiement l'heureuse naissance du Printemps, et + sautillent de branche en branche sur les arbres qui + se balancent. + + Et partout les bois sont animés par le murmure et + les bruits du printemps, et le bourgeon de rose + éclate sur l'églantine grimpante, et la masse des + crocus est une frissonnante lune de feu, bordée de + toutes parts d'un anneau d'améthyste. + + Et le platane dit à demi-voix au pin quelque + conte d'amour, si bien que celui-ci, sans sourire, + s'agite et secoue son manteau vert, et l'obscurité, + dans le creux de l'orme des montagnes, s'illumine + de l'éclat irisé que jette l'arc-en-ciel brillant sur la + gorge et la poitrine argentée de la colombe. + + Voyez, là-bas, l'alouette quitte brusquement son + lit dans la prairie en brisant les fils de la Vierge et + les réseaux de la rosée, et filant au cours de la rivière, + pareil à une flamme bleue, le martin-pêcheur + vole comme une flèche et fend l'air. + + + + +ATHANASIA + + Dans cette grande et maigre demeure de l'Art, où + ne manque aucune des grandes choses que les + hommes ont sauvées du Temps, on apporta le corps + flétri d'une jeune fille morte avant que l'heureuse + jeunesse du monde eût atteint sa floraison. Elle + avait été aperçue par des Arabes isolés, bien cachée + dans le sein ténébreux d'une noire pyramide. + + Mais quand on eut déroulé les bandes de lin qui + enveloppaient le corps de l'Égyptienne, voici qu'on + trouva, dans le creux de sa main, une petite graine + qu'on sema dans la terre anglaise, et qui produisit + une merveilleuse neige de fleurs étoilées, et répandit + de riches parfums dans notre air printanier. + + Cette fleur attirait par des charmes si étranges, + qu'elle fit entièrement oublier l'asphodèle, et que + la brune abeille, l'amante du lys, délaissa la coupe + dont elle faisait son séjour ordinaire, car on n'eût + point cru que c'était là quelque chose de terrestre, + mais plutôt qu'elle avait été dérobée dans quelque + Arcadie du ciel. + + En vain le triste Narcisse, languissant et pâli par + la contemplation de sa propre beauté, se penchait par-dessus + le ruisseau; la libellule pourpre ne trouvait + plus d'attrait à lustrer ses ailes de l'or de sa poussière, + plus de plaisir à baiser la fleur du jasmin, ou + à faire tomber de l'eucharis les perles de rosée. + + Par amour d'elle, le passionné rossignol oublia + les montagnes de Thrace et le roi cruel; et la pâle + tourterelle ne songea plus à faire voile à travers les + temps humides, au temps de la floraison. Elle cherchait + à planer autour de cette fleur d'Égypte, avec + son aile d'argent et sa gorge d'améthyste. + + Pendant que l'ardent soleil flamboyait au haut + de sa tour bleue, un vent rafraîchissant vint furtivement + du pays des neiges, et le chaud vent du sud + arriva avec de tendres larmes de rosée, et humecta + ses feuilles blanches, lorsque Hespérus surgit dans + ces prairies du ciel à la teinte d'algue marine sur + lesquelles s'allongent les bandes écarlates du couchant. + + Mais quand les oiseaux fatigués eurent cessé leurs + chansons amoureuses par les champs déserts que + hantent les lis, quand, large et resplendissante + comme un bouclier d'argent, la lune se balança + dans la hauteur du ciel de saphir, est-ce qu'un rêve + étrange, un mauvais souvenir ne vint point agiter + tous les pétales tremblants de ses fleurs? + + Oh! non, à cette fleur magnifique, un millier + d'années ne semblait que la prolongation d'un + beau jour d'été. Elle ne connaissait rien de la marée + des craintes rongeantes, qui changent en un + gris terne l'or de la chevelure chez un jeune homme. + Elle ne connut jamais la terrible aspiration après la + mort, ni le regret que doivent éprouver tous les + mortels d'être nés. + + Car nous allons à la mort en jouant de la flûte, + en dansant, et nous ne voudrions point repasser par + la porte d'ivoire, ainsi qu'un fleuve mélancolique, + las de couler, s'élance comme un amant, dans la + terrible mer, et trouve qu'il y a profit à mourir si + glorieusement. + + Nous gaspillons notre force majestueuse en luttes + infécondes contre les légions du monde conduites + par le bruyant souci; jamais elle ne sent la décadence, + mais elle puise de la vie dans la pure lumière + du soleil, et dans l'air sublime; nous vivons sous la + puissance ravageuse du Temps; elle est l'enfant de + toute éternité. + + + + +SÉRÉNADE + + Le vent d'occident souffle fort à travers la sombre + mer Égée, et au pied du secret escalier de marbre, ma + galère tyrienne t'attend. Descends, la voile de + pourpre est déployée. Le veilleur dort dans la + ville. Oh! quitte ton lit brodé de fleurs de lys, ô + ma Dame, descends, descends. + + Elle ne viendra pas, je la connais bien; elle n'a + aucun souci des voeux d'un amant, et un homme + n'aurait guère de bien à dire d'une créature si + cruelle et si belle. Le véritable amour n'est qu'un + joujou de femme; elle n'ont jamais connu la douleur + d'un amant, et moi qui aimais autant qu'aimé un + jeune homme, il faut que j'aime en vain, que j'aime + en vain. + + O noble pilote, dis-moi la vérité. Est-ce là le + brillant d'une chevelure dorée, ou n'est-ce que le + réseau de la rosée dans ces fleurs de la passion que + voici? Bon marin, viens et dis-moi maintenant: + est-ce là la main de ma Dame? ou n'est-ce que le reflet + de la proue, où n'est-ce encore que le sable + argenté. + + Non, non, ce n'est point le réseau de la rosée, ce + n'est point le sable bordé d'argent, c'est vraiment + ma chère Dame, avec sa chevelure d'or et sa main + de lys. O noble pilote, gouverne du côté de Troie + Bon marin, joue de la lourde rame. C'est la Reine + de vie et de joie que nous devons enlever au rivage + grec. + + Le ciel décoloré prend une teinte vaguement + bleue; une heure encore, et il fera jour. A bord! à + bord! mon vaillant équipage. O ma Dame, fuyons! + fuyons! O noble Pilote, tourne la proue vers Troie. + Bon matelot, joue activement de la lourde rame. O + toi que j'aime comme n'aime qu'un jeune homme, + ô toi que j'aimerai d'un amour éternel. + + + + + +ENDYMION + + Aux pommiers pendent des fruits d'or, et en Arcadie, + les oiseaux chantent à tue-tête; les brebis + couchées bêlent dans le parc; la chèvre sauvage + court par la forêt. Mais hier il a conté son amour, + je sais qu'il me reviendra. O lune qui surgissez, ô + Dame la lune, soyez une sentinelle pour mon + amant. Il est impossible que vous ne le connaissiez + pas très bien, car il porte des chaussures de + pourpre; il est impossible que vous ne le connaissiez + pas très bien, car il est armé de la houlette pastorale, + et il est aussi doux qu'une colombe, et sa + chevelure est brune et frisée. + + Maintenant la tourterelle a cessé les appels + qu'elle adressait à son serviteur aux pieds rouges. + Le loup gris rôde autour de l'étable. Le sénéchal + chanteur du lis est endormi dans la corolle du lis. + et partout les collines violettes sont ensevelies dans + les ténèbres. O lune qui surgissez, ô sainte lune, + arrêtez-vous sur le sommet d'Hélicé, et s'il vous est + agréable d'être témoin de mon fidèle amour, ah! si + vous voyez la chaussure de pourpre, la houlette et + le coudrier, la chevelure brune du jeune homme, + et la peau de chèvre enroulée autour de son bras, + dites-lui que je l'attends ici, dans la ferme où brille + la mèche de roseau. + + La rosée qui tombe est froide, glaciale, et nul oiseau + ne chante dans l'Arcadie. Les petits Faunes + ont abandonné la colline, et même l'asphodèle fatiguée + a clos ses portes d'or, et pourtant mon + amant ne revient point près de moi. Lune trompeuse, + lune trompeuse! O lune qui pâlissez! où + donc est allé mon fidèle amant? Où sont les lèvres + de vermillon, la houlette de berger, les chaussures + de pourpre? Pourquoi déployer cet étendard d'argent? + Pourquoi prendre ce voile de brouillards + mobiles? Ah! c'est toi qui possèdes le jeune Endymion, + c'est toi qui possèdes ces lèvres destinées au + baiser. + + +LA BELLA DONNA DELLA MIA MENTE + + Mes membres sont rongés par une flamme. Mes + pieds sont las de voyager, et à force d'invoquer le + nom de ma Dame, mes lèvres ont maintenant désappris + à chanter. + + O linotte, dans le buisson de roses sauvages, déploie + ta mélodie sur mon amour. O alouette, chante + plus haut, en l'honneur de l'amour: une dame + passe tout près. + + Elle est trop belle pour qu'un homme, quel qu'il + soit, puisse voir ou posséder celle qui charmait son + coeur; plus belle qu'une Reine, qu'une courtisane, + ou que l'eau où la nuit se reflète la lune. + + Sa chevelure est retenue par des feuilles de + myrte (feuilles vertes sur sa chevelure dorée). Les + herbes vertes parmi les gerbes jaunes de la moisson + d'automne ne sont pas plus belles. + + Ses lèvres, petites, plus faites pour le baiser que + pour exhaler la plainte amère de la douleur, tremblotent + comme fait l'eau du ruisseau, ou comme les + roses après la pluie du soir. + + Son cou a la blancheur du mélilot, qui rougit de + plaisir au soleil; la palpitation de la gorge de la linotte + n'est pas plus charmante à contempler. + + Ainsi qu'une grenade coupée en deux, avec ses + grains blancs, telle est sa bouche écarlate; ses joues + sont comme la nuance fondue qu'offre la pêche qui + rougit du côté du sud. + + O mains entrelacées! O corps délicat et blanc, fait + pour l'amour et la souffrance! O Demeure d'amour! + Opale fleur désolée et battue par la pluie! + + + + +CHANSON + + Un anneau d'or et une colombe blanche comme + le lait, tels sont les présents qui te conviennent; + puis une corde de chanvre pour votre amour à vous, + pour le pendre à quelque arbre. + + Pour vous, une demeure d'ivoire (les roses sont + blanches dans la tonnelle de roses), et pour moi, + un petit lit pour m'étendre (blanche, oh! qu'elle est + blanche la fleur de la ciguë)! + + Le myrte et le jasmin pour vous (oh! qu'elle est + belle à voir, la rose rouge!), et pour moi, le cyprès + et la rue (le plus beau de tous est le romarin). + + Pour toi, trois amants, aspirants à ta main (l'herbe + verdit sur la tombe d'un mort), pour moi, l'espace + de trois pas dans le sable (qu'on plante des lis du + côté de ma tête)! + + + + + +IMPRESSIONS + + + +I.--LES SILHOUETTES + + La mer est tachée de barres grises, le vent morne + et funèbre chante faux, et pareil à une feuille flétrie, + le reflet de la lune est chassé à travers la baie + orageuse. + + Dessiné par un contour net sur le sable pâle, gît le + noir bateau. Un mousse, dans sa joie insouciante, + grimpe à bord. On voit le rire sur sa face et la blancheur + de sa main. + + Et là-haut s'entend le cri des courlis, là où par + la prairie enténébrée des hauteurs, passent les + jeunes moissonneurs aux cous hâlés, silhouettes + qui se dessinent sur le ciel. + +II.--LA SUITE DE LA LUNE + + Pour les sens du dehors, c'est la paix, une paix + rêveuse dans toutes les directions, un silence profond + sur la terre enveloppée d'ombres, un silence + profond là où cessent les ombres. + + À part un cri qui réveille un écho perçant, et que + lance un oiseau qui se désole dans sa solitude, un + râle des genêts appelant sa compagne, et la réponse + part de la colline perdue dans le brouillard. + + Et soudain, la lune retire des cieux qui s'éclairent, + sa faucille, et fuit vers sa sombre caverne, enveloppée + dans un voile de gaze jaune. + + + + +LA TOMBE DE KEATS + + Désormais à l'abri de l'injustice du monde et de + sa souffrance, il repose sous le voile bleu de la Divinité. + Enlevé à la vie, quand la vie et l'amour + étaient dans toute leur nouveauté, ainsi gît le plus + jeune des martyrs; + + beau comme Sébastien, et comme lui, mis à + mort prématurément. Nul cyprès ne jette son ombre + sur son tombeau, point d'if funéraire, mais de douces + violettes, qui pleurent avec la rosée, tissent sur ses + restes une chaîne qui fleurit sans cesse. + + O coeur si fier que brisa la misère, ô lèvres, les + plus douces depuis celles de Mitylène, ô poète + peintre de notre terre anglaise! + + Ton nom était écrit sur l'eau,--et il survivra--et + des larmes comme les miennes entretiendront + bien verte ta mémoire, comme le feront celles d'Isabelle + pour l'arbre de son Basile. + + + + +THÉOCRITE + +VILLANELLE + + O chanteur de Perséphoné, dans tes sombres et + désertes prairies, te souviens-tu de la Sicile? + + L'abeille voltige encore à travers le lierre, là où + gît solennellement inhumée Amaryllis, ô chanteur + de Perséphoné! + + Simaetha invoque Hécate et entend à sa porte + les chiens féroces; te souviens-tu de la Sicile? + + Silencieux près de la mer légère et rieuse, le pauvre + Polyphème déplore son destin, ô chanteur de Perséphoné! + + Et toujours, dans son émulation enfantine, le + jeune Daphnis défie son camarade: te souviens-tu + de la Sicile? + + Le svelte Lacon garde une chèvre pour toi, et + c'est toi qu'attendent les joyeux bergers; ô chanteur + de Perséphoné, te souviens-tu de la Sicile? + + + + +DANS LA CHAMBRE D'OR + +HARMONIE + + Ses mains d'ivoires erraient au hasard du caprice + sur les touches d'ivoire, pareilles au rayon argenté + qui traverse les peupliers quand ils agitent distraitement + leurs pâles feuilles, ou à l'écume mobile + d'une mer sans repos, quand les vagues montrent + leurs dents à la brise volage. + + Sa chevelure d'or tombait sur la mer d'or, + comme les délicats fils de la vierge, tissés sur le + disque poli de la pâquerette, ou comme l'hélianthe + qui se tourne vers le soleil, quand la nuit jalouse + a complété l'obscurité, et que la lance du lis s'entoure + d'une auréole. + + Et ses douces et rouges lèvres sur ces lèvres, les + miennes brûlaient comme le feu de rubis serti dans + la lampe oscillante d'un reliquaire cramoisi, ou + comme les blessures saignantes de la grenade, ou + le coeur du lotus tout inondé, tout humide du + sang répandu de la vigne rose et rouge... + + + + +BALLADE DE MARGUERITE + +NORMANDE + + --Je suis las de rester en forêt, alors que les + chevaliers se réunissent sur la place du marché. + + --Non, ne va pas à la ville aux toits rouges, de + peur que les fers des chevaux de guerre ne te + meurtrissent. + + --Mais non, je n'irai point là où chevauchent + les Écuyers, je me bornerai à marcher aux côtés de + ma Dame. + + --Hélas! hélas! Tu es par trop téméraire! Le fils + d'un forestier n'est point fait pour manger dans de + l'or. + + --M'aimera-t-elle moins parce que, à chaque + Saint-Martin, mon père se montre vêtu d'un justaucorps + vert? + + --Peut-être est-elle occupée à broder une tapisserie. + Le fuseau et la navette ne te conviennent + point. + + --Ah! si elle travaille à une somptueuse tapisserie, + je pourrais débrouiller les fils à la lumière du feu. + + --Peut-être se lance-t-elle à la chasse du daim. + Comment la suivre par monts et par mers? + + --Ah! si elle chevauche avec la cour, je pourrais + courir à son côté et souffler le hallali. + + --Peut-être est-elle agenouillée dans Saint-Denis + (que Notre-Dame ait grand'pitié de son âme!). + + --Ah! si elle prie dans la chapelle solitaire, je + pourrais balancer l'encensoir et sonner la cloche. + + --Rentrez, mon fils, vous avez la figure si pâle, + et le père vous remplira une tasse d'ale. + + --Mais quels sont ces chevaliers en riches costumes? + Est-ce un spectacle où se rassemblent les + gens riches? + + --C'est le roi d'Angleterre, qui a passé la mer + pour venir visiter notre beau pays. + + --Mais pourquoi le couvre-feu rend-il un son + aussi, sourd, et pourquoi ces gens en deuil qui se + suivent à la file? + + --Oh! c'est Hugues d'Amiens, le fils de ma + soeur, qui gît mort, car son jour est venu. + + --Non, non, car je vois distinctement des lis + blancs. Ce n'est point un homme vigoureux qui git + sur la bière. + + --C'est la vieille dame Jeannette, qui gardait le + bail; j'étais sûr qu'elle mourrait aux premiers jours + d'automne. + + --Dame Jeannette n'avait point ces cheveux d'or + bruni; la vieille Jeannette n'était point une jolie + fille. + + ---Ce n'est point quelqu'un de notre sorte, quelqu'un + de notre famille (que Notre-Dame la préserve + de tout péché!). + + --Mais j'entends la douce voix de l'enfant qui + chante: «Elle est morte, la Marguerite!» + + --Rentre, mon fils, et mets-toi au lit, et laisse + les morts ensevelir leurs morts. + + --O mère, vous savez comme je l'aimais sincèrement. + O mère, une seule tombe est-elle assez large + pour deux? + + + + +LE SORT DE LA FILLE DU ROI + +BRETONNE + + Sept étoiles dans l'eau calme, et sept dans le ciel, + sept péchés sur la fille du roi, et ils sont profondément + cachés en son âme. + + A ses pieds sont des roses rouges (les roses sont + rouges dans sa chevelure d'or rouge). Et voyez! + encore des roses rouges à l'endroit où se réunissent + sa poitrine et sa ceinture. + + Il est beau, le chevalier qui gît, assassiné, parmi + les ajoncs et les roseaux; voyez les maigres poissons + pressés de se repaître des cadavres. + + Il est charmant le page qui est étendu ici (du + drap d'or, c'est un beau butin); voyez dans l'air les + noirs corbeaux. Ils sont noirs, oh! ils sont noirs + comme la nuit. + + Que font là ces cadavres immobiles, inertes? + (elle a du sang sur la main), pourquoi les lis sont-ils + tachés de rouge? (il y a du sang sur le sable de + la rivière). + + Il y a deux hommes qui viennent à cheval du + sud et de l'est, et deux qui viennent du nord et de + l'ouest, festin abondant pour le noir corbeau, sécurité + pour la fille du roi. + + Il y a un homme qui l'aime loyalement (rouge, + oh! qu'elle est rouge, la tache de sang); il a creusé + une tombe auprès de l'yeuse sombre (une seule + tombe suffira pour quatre). + + Pas de lune au ciel calme; pas de lune dans l'eau + noire. Et sur son âme, elle a sept péchés, lui a un + péché sur la sienne. + + + + + +AMOR INTELLECTUALIS + + Souvent nous avons parcouru les vallées de Castalie, + et entendu les doux accents d'une musique + champêtre jouée sur des flûtes antiques à de vulgaires + inconnus, et souvent nous avons lancé notre + barque sur cette mer + + où les neuf Muses ont établi leur empire, et tracé + librement nos sillons à travers la vague et l'écume, + sans déployer nos voiles hésitantes pour gagner + une demeure plus sûre, jusqu'à ce que nous eussions + entièrement chargé notre embarcation. + + De ces trésors, de ces dépouilles, voici ce qui reste, + la passion de Sordelio[10], le contour suave du jeune + Endymion[11], l'important Tamburlaine + poussant devant lui ses haridelles rassasiées de + bien-être[12], et mieux que cela, la septuple vision + du Florentin[13], et les solennelles harmonies de + Milton au front austère. + +[Note 10: _Sordello_, poème de Robert Browning.] + +[Note 11: _Endymion_, poème de Keats.] + +[Note 12: _Tamerlaen_, pièce de Marlowe.] + +[Note 13: _La divine Comédie_.] + + + + + + +SANTA DECCA + + Les Dieux sont morts; nous avons cessé d'offrir + à Pallas aux yeux: gris des couronnes de feuilles + d'olivier! L'enfant de Demeter ne reçoit plus la + dîme de nos gerbes, et vers midi les bergers chantent + sans crainte, car Pan est mort; plus de turbulentes + amourettes par les clairières secrètes et + les tortueux asiles. Le jeune Hylas ne cherche plus + les sources; le grand Pan est mort, et c'est le fils + de Marie qui est roi. + + Et pourtant, peut-être en cette île que la mer + tient en extase, quelque dieu, mâchant le fruit amer + de la mémoire, reste caché parmi les asphodèles! + O Amour, s'il y en avait encore un, nous ferions + sagement de fuir sa colère! Non! mais, regardez, + les feuilles s'agitent. Restons un instant à épier. + + + + + +UNE VISION + + Deux rois couronnés, et un autre qui se tenait à + l'écart, sans que le vert laurier pesât bien lourd + sur sa tête, mais avec un regard triste, comme s'il + était découragé, fatigué de l'incessant gémissement + de l'homme, + + au sujet de péchés que ne saurait effacer une + bêlante victime, avec de longues et douces lèvres + nourries de larmes et de baisers. Il était ceint d'un + vêtement noir et rouge, et à ses pieds j'aperçus une + pierre brisée + + d'où sortaient des lis pareils à des colombes, + montant à ses genoux. Et alors, à cette vue, mon + coeur s'allumant d'une flamme, + + je criai à Béatrice: «Quels sont-ils?» Et elle + répondit, car elle connaissait bien leurs noms: «Le + premier, c'est Eschyle, le second est Sophocle, et + enfin (large flot de larmes), c'est Euripide. + + + + + +IMPRESSION DE VOYAGE + + La mer avait la couleur du saphir, et le ciel, dans + l'air, brûlait comme une opale chauffée: nous + hissâmes la voile; le vent soufflait avec force du + côté des pays bleus qui s'étendent vers l'Orient. + + De la proue escarpée, je remarquai, avec, une attention + plus vive, Zacynthos, et chaque bois d'olivier, + et chaque baie, les falaises d'Ithaque, et le + pic neigeux de Lycaon, et toutes les collines de + l'Arcadie avec leur parure de fleurs. + + Le battement de la voile contre le mât, et les + ondulations qui se faisaient dans l'eau sur les côtés, + et les ondulations dans le rire des jeunes filles, à + l'avant, + + pas d'autres bruits. Quand l'Occident s'embrasa + et un rouge soleil se balança sur les mers, j'étais, + enfin, sur le sol de la Grèce. + + + + + +LA TOMBE DE SHELLEY + + Comme des torches qui ont fini de se consumer + près du lit d'un malade, les maigres cyprès se + dressent autour de la pierre que le soleil a blanchie. + C'est là que la petite chouette nocturne a établi son + trône, que le lézard léger montre sa tôle-parée de + gemmes, et la où les pavots aux formes de calices + s'embrasent jusqu'au rouge, dans la chambre silencieuse + de cette pyramide que voici, assurément + se tapit dans les ténèbres quelque Sphinx du monde + ancien, farouche gardien de ce séjour aimé des + morts. + + Ah! sans doute il est doux de reposer dans le + sein maternel de la Terre, auguste mère de l'éternel + sommeil. Mais combien il est plus doux pour toi + d'avoir une tombe incessamment agitée, dans la + caverne bleue des profondeurs aux échos sonores, + ou bien là où s'engloutissent dans les ténèbres les + immenses vaisseaux heurtés contre les flancs de + quelque falaise rongée par la vague. + +_Rome_. + + + + + + +PRES DE L'ARNO + + Le nerprun sur la mer se teinte d'écarlate à la + lumière de l'aurore, bien que les ombres grises de + la nuit enveloppent encore Florence comme d'un + linceul. + + La rosée scintille sur la colline et les fleurs + brillent au-dessus de nous. Oui! mais les cigales + ont fui et la petite chanson attique s'est tue. + + Seules les feuilles sont doucement agitées par la + molle haleine de la brise, et dans le vallon qu'embaume + l'amandier, on entend le rossignol solitaire. + + Le jour viendra bientôt t'imposer silence, ô rossignol, + chante de bon coeur pendant qu'encore sur le + bosquet ombreux se brisent les flèches de la lune. + + Avant que d'un pas furtif, dans un brouillard + vert de mer, le matin se glisse à travers la prairie, + et laisse voir aux yeux effarés de l'amour les longs + doigts blancs de l'aube, + + gravissant en hâte le ciel d'Orient pour saisir et + mettre à mort la nuit tremblante, sans avoir le + moindre souci de ce qui charme mon coeur ou de + ce que le rossignol pourrait en mourir. + + + + + +FABIEN DEI FRANCHI + + La chambre silencieuse, les ténèbres qui rampent + d'un pas lourd, les morts qui voyagent vite, la + porte qui s'ouvre, les doigts blancs du fantôme posés + sur tes épaules, + + et ensuite le duel sans témoin dans la clairière, + les épées brisées, le cri étouffé, le sang, tes grands + yeux pleins de vengeance satisfaite, maintenant + que tout est fini,--ces choses-là suffisent amplement,--mais + tu étais fait + + pour une création plus auguste! Léar délirant devait, + à ton commandement, errer sur la lande, pour + suivi par la raillerie criarde de la folie. Pour toi, + Roméo + + devrait tendre le piège de son amour et la terreur + désespérée tirer de son fourreau le poignard de Richard; + tu es un trempette que devraient faire résonner + les lèvres de Shakespeare. + + + + +PHEDRE + + Combien il doit paraître vain et monotone ce + monde banal, pour celui qui, comme toi, aurait pu + converser à Florence avec Mirandola, ou se promener + parmi les frais oliviers de l'Académie! + + Tu aurais cueilli dans un verdoyant ruisseau des + roseaux pour faire une flûte au son perçant, à Pan, + le dieu au pied de chèvre, et tu aurais joué avec les + blanches jeunes filles dans ce bosquet phéacien où + la grave Odysseus s'éveilla de son rêve. + + Ah! sûrement jadis une urne d'argile attique + contint ta poussière morte, et tu es revenu à la vie + en ce monde vulgaire, si monotone et si vain, + + parce que tu étais las du jour sans soleil, et des + plaines ennuyeuses où croît l'asphodèle sans parfum, + et des lèvres sans amour que baisent les hommes + dans l'Hadès. + + + + +PORTIA + + Je ne m'étonne point que Bassanio ait été assez + téméraire pour risquer tout ce qu'il possédait sur le + plomb[14], et que le fier Aragon ait courbé si bas + là tête, que ce coeur ardent du Maroc[15] se soit refroidi; + + car dans ce somptueux costume lamé d'or, et qui + a plus d'or que le soleil doré, aucune des femmes + contemplées par Véronése n'avait la moitié de la + beauté que je contemple. + +[Note 14: Bassanio, dans le _Marchand de Venise_, joue son existence +sur le coffre de plomb où est caché le portrait de Portia.] + +[Note 15: Le prince d'Aragon et le prince du Maroc sont les deux +rivaux de Bassanio.] + + Et pourtant tu étais plus belle quand, te protégeant + du bouclier de la sagesse, tu prenais la robe + sévère du légiste, et que tu empêchais les lois de + Venise de livrer + + le coeur d'Antonio à ce Juif maudit. O Portia, + accepte mon coeur; il t'appartient de droit, je crois + que je n'élèverai point de chicane sur mon engagement. + + + + + +LA REINE HENRIETTE-MARIE + + Sous la tente solitaire, dans l'espérance de la + victoire, elle reste, les yeux troublés par les + brouillards de la souffrance, pareille à un lis que + l'ondée fait pencher; les cris et les bruits de la bataille, + le ciel ensanglanté, + + le fléau de la guerre, le naufrage de la chevalerie + ne sauraient faire naître en son âme fière une vulgaire + crainte. Elle attend bravement son Seigneur, + le Roi, et son âme brûle tout entière d'une extase + de passion. + + O chevelure d'or, ô lèvres de pourpre, ô figure + faite pour la séduction et l'amour de l'homme! + Avec toi j'oublie la fatigue et l'inquiétude, + + et la roule sans amour où tout repos est inconnu + et le pouls accéléré du Temps, et la mortelle lassitude + de l'âme, ma liberté et mon passé républicain. + + + + + +GLUKUPICROS ERÔS + + Ma chérie, je ne vous blâme point, car j'étais + dans mon tort; si je n'avais point été fait de la + commune argile, j'aurais escaladé les hautes cimes, + encore vierges, connu l'atmosphère plus vivifiante, + le jour plus vaste. + + Du désert de ma passion dépensée en vain j'ai + fait sortir un chant meilleur, plus clair, allumé + une flamme plus lumineuse de liberté plus complète, + livré bataille à quelque mal aux têtes + d'hydre. + + Si mes lèvres, meurtries par des baisers qui n'en + ont fait jaillir que du sang, avaient pu répondre + par des chants, vous auriez marché avec Bice et les + anges sur cette prairie verdoyante et diaprée. + + J'aurais suivi la route où Dante, en la parcourant, + vit briller les soleils des sept cercles! Oui, peut-être + aurais-je vu les cieux s'ouvrir comme ils s'ouvrirent + pour le Florentin. + + Et les puissantes nations m'auraient couronné, + moi qui maintenant n'ai ni une couronne, ni un + nom. Et le lever d'une aurore m'aurait trouvé agenouillé + sur le seuil du Temple de la gloire. + + J'aurais pris place dans ce cercle de marbre où le + plus ancien est comme le plus jeune des bardes, + où le miel tombe sans cesse de la flûte, où les cordes + de la lyre sont constamment tendues. + + Keats a relevé ses boucles virginales au-dessus + de la coupe de vin mêlée de pavots, et sa bouche + immortelle a baisé mon front, et ma main a serré + sa main dans l'étreinte du noble amour. + + Et au printemps, dans la saison où la colombe, + de sa poitrine irisée, frôle les fleurs de pommier, + deux jeunes amants, couchés dans le verger, auraient + lu le récit de notre amour, + + auraient lu la légende de ma passion, comme + l'amer secret de mon coeur, échangé des baisers + comme nous, mais ne se seraient jamais séparés, + comme nous l'ordonne désormais la destinée. + + Car la fleur pourpre de notre vie est dévorée par + lever rongeur de la vérité, et nulle main n'est capable + de réunir les pétales tombés et flétris de la + rose de la jeunesse. + + Pourtant, je ne me repens pas de vous avoir + aimée. Adolescent que j'étais, pouvais-je faire autrement, + --car les dents voraces du Temps dévorent, + et les années au pas silencieux pourchassant. + + Nous allons, emportés sans gouvernail, au gré + d'une tempête, et quand est passé l'orage de la jeunesse, + plus de lyre, plus de luth, plus de choeur; + alors parait la mort, pilote silencieux. + + Et au dedans de la tombe, il n'est plus de plaisir, + car l'orvet s'engraisse de corruption, et le désir, + après un frisson, devient cendre, et l'arbre + de la passion ne porte pas de fruit. + + Ah! que pouvais-je faire, sinon vous aimer? La + Mère même de Dieu m'était moins chère, et moins + chère la déesse de Cythère surgissant de la mer + comme un lis d'argent. + + J'ai fait mon choix, j'ai vécu mes poèmes, et + bien que ma jeunesse se soit dissipée en jours gaspillés, + j'ai trouvé la couronne de myrte de l'amant + préférable à la couronne de laurier du poète. + + + + + +TABLE DES MATIÈRES + + PRÉFACE + + Hélas! + Le Jardin d'Eros. + La nouvelle Hélène. + Charmidès. + Panthéa. + Humanitad. + Sonnet à la liberté. + Ave Imperatrix. + A Milton. + Louis-Napoléon. + Sonnet sur le massacre des chrétiens en Bulgarie. + Quantum mutata. + Libertatis sacra fames. + Théoretikos. + Requiescat. + Sonnet composé en approchant de l'Italie. + San Miniato. + Ave, Maria, gratia plena. + Italia. + Sonnet écrit pendant la Semaine Sainte à Gênes. + Rome que je n'ai point visitée. + Urbs sacra et aeterna. + Sonnet composé après l'audition du _Dies irae_, chanté + dans la Chapelle Sixtine. + Pâques. + E tenebris. + Vita nuova. + Madonna mia. + La chanson d'Itys. + Impression du matin. + Promenades de Magdalen. + Athanasia. + Sérénade. + Endymion. + La Bella donna della mia mente. + Chanson. + Impressions: I.--Les silhouettes. + II.--La fuite de la lune. + La tombe de Keats. + Théocrite, villanelle. + Dans la chambre d'or, harmonie. + Ballade de Marguerite, normande. + Le Sort de la fille du roi, bretonne. + Amor intellectualis. + Santa Decca. + Une vision. + Impression de voyage. + La tombe de Shelley. + Près de I'Arno. + Fabien dei Franchi. + Phèdre. + Portia. + La reine Henriette-Marie. + Glukupicros Erôs. + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Poèmes, by Oscar Wilde + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK POÈMES *** + +***** This file should be named 14683-8.txt or 14683-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/4/6/8/14683/ + +Produced by Miranda van de Heijning, Renald Levesque and the Online +Distributed Proofreading Team. + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at https://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. 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Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + https://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. diff --git a/old/14683-8.zip b/old/14683-8.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..1793d94 --- /dev/null +++ b/old/14683-8.zip diff --git a/old/14683-h.zip b/old/14683-h.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..70a52d5 --- /dev/null +++ b/old/14683-h.zip diff --git a/old/14683-h/14683-h.htm b/old/14683-h/14683-h.htm new file mode 100644 index 0000000..df66b6f --- /dev/null +++ b/old/14683-h/14683-h.htm @@ -0,0 +1,5387 @@ +<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD HTML 4.01 Transitional//EN"> +<html> +<head> + <meta http-equiv="content-type" content="text/html; charset=ISO-8859-1"> + <title>Poemes</title> + <meta name="author" content="Oscar Wilde"> + +<style type="text/css"> +<!-- + +body {margin-left: 10%; margin-right: 10%} + +h1,h2,h3,h4,h5,h6 {text-align: center;} +p {text-align: justify} +blockquote {text-align: justify} + +hr {width: 50%; text-align: center} +hr.full {width: 100%} +hr.short {width: 20%; text-align: center} + +.note {font-size: 0.8em; margin-left: 10%; margin-right: 10%} +.footnote {font-size: 0.8em; margin-left: 10%; margin-right: 10%} +.side {padding-left: 10px; font-weight: bold; font-size: 75%; + float: right; margin-left: 10px; border-left: thin dashed; + width: 25%; text-indent: 0px; font-style: italic; text-align: left} + +.lef {float: left} +.mid {text-align: center} +.rig {float: right} + +span.pagenum {font-size: 8pt; left: 91%; right: 1%; position: absolute} +span.linenum {font-size: 8pt; right: 91%; left: 1%; position: absolute} + +.poem {margin-bottom: 1em; margin-left: 10%; margin-right: 10%; + text-align: left} +.poem .stanza {margin: 1em 0em} +.poem .stanza.i {margin: 1em 0em; font-style: italic;} +.poem p {padding-left: 3em; margin: 0px; text-indent: -3em} +.poem p.i2 {margin-left: 1em} +.poem p.i4 {margin-left: 2em} +.poem p.i6 {margin-left: 3em} +.poem p.i8 {margin-left: 4em} +.poem p.i10 {margin-left: 5em} + + + +--> +</style> + +</head> +<body> + + +<pre> + +The Project Gutenberg EBook of Poèmes, by Oscar Wilde + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Poèmes + +Author: Oscar Wilde + +Release Date: January 13, 2005 [EBook #14683] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK POÈMES *** + + + + +Produced by Miranda van de Heijning, Renald Levesque and the Online +Distributed Proofreading Team. + + + + + + +</pre> + + + + + + + +<h3>OSCAR WILDE</h3> +<br><br><br> + +<h1>POÈMES</h1> +<br> + +<h3><i>Traduction et Préface</i><br> +PAR<br> +ALBERT SAVINE</h3> +<br><br> + + +<h4>1907</h4> +<br><br><br> + + + + +<p class="mid"><b>LES POÈMES D'OSCAR WILDE</b></p> + +<p>Les <i>Poèmes</i> ont été publiés en 1881, puis réimprimés +en 1882 aux États-Unis.</p> + +<p>Né en 1856, Oscar Wilde venait alors d'achever +ses études à Oxford où il avait passé cinq années au +Magdalen collège, remportant, en 1878, le prix Newdegate +pour son poème <i>Ravenne</i>, écho des émotions +et des souvenirs qu'il avait rapportés, l'année précédente, +de son voyage en Italie et en Grèce avec le +professeur Mahaffy.</p> + +<p>Les <i>Poèmes</i> firent grand bruit dans les cercles +littéraires londoniens. Wilde fut très discuté.</p> + +<p>Pour les uns, son oeuvre n'était que la réunion +des informes essais d'un collégien sans originalité, +rejetant en hâte dans la circulation ce qu'il avait +pu s'assimiler plus ou moins étroitement des idées +et de la civilisation des Anciens.</p> + +<p>Pour d'autres, les <i>Poèmes</i> affectaient la plus +fausse, la plus artificielle recherche d'originalité.</p> + +<p>On y voyait, à les entendre, régner ce style +alambique, contourné, bizarre que fut jadis celui +de Lily et des Euphuistes, de Gongora et des Précieuses, +et tout cela réussissait mal à masquer le +vide d'une âme incapable de penser par elle-même.</p> + +<p>Pour un troisième groupe enfin, il fallait voir +dans les <i>Poèmes</i> comme «l'Evangile d'un nouveau +Credo». Wilde n'était-il pas l'apôtre et le pontife +de l'art pour l'art, l'homme qui faisait bon marché +du «puissant empire aux pieds d'argile», de la +«petite île désertée par toute chevalerie»? Chez +lui plus de patriotisme, plus de haine invétérée du +Papisme...</p> + +<blockquote><p>... «<i>Parmi ses collines</i> (de l'Angleterre), disait +un de ses sonnets, <i>s'est tue cette voix qui parlait +de liberté. Oh! quitte-la, mon âme, quitte-la! Tu +n'es point faite pour habiter cette vile demeure de +trafiquants où chaque jour</i></p> + +<p>«<i>On met en vente publique la sagesse et le respect, +où le peuple grossier pousse les cris enragés +de l'ignorance contre ce qui est le legs des +siècles.</i></p> + +<p>«<i>Cela trouble mon calme. Aussi mon désir est-il</i></p> + +<p><i>de m'isoler dans des rêves d'art et de suprême +culture, sans prendre parti ni pour Dieu ni pour +ses ennemis</i><a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a><a href="#footnote1"><sup>1</sup></a>.»</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote1" name="footnote1"></a><b>Note 1:</b><a href="#footnotetag1"> (retour) </a> <i>Théoretikos.</i></blockquote> + +<p>On ne pouvait lui refuser toute attache dans le +passé et ce culte des choses d'autrefois qui est une +partie du patrimoine intellectuel de l'artiste. S'il ne +voulait prendre parti ni pour Dieu ni pour ses ennemis, +son dédain de la bataille vile, des cris enragés +de l'ignorance, érigeait une sorte d'autel au +passé</p> + +<blockquote><p>«<i>Esprit de beauté, reste encore un peu, chantait-il +dans son Jardin D'Eros, ils ne sont pas tous +morts, tes adorateurs de jadis. Il en vit encore un +petit nombre de ceux à gui le rayonnement de ton +sourire est préférable à des milliers de victoires, +dussent les nobles victimes tombées à Waterloo, se +redresser furieuses contre eux. Reste encore, il en +survit quelques-uns</i></p> + +<p>«<i>Qui pour toi donneraient leur part d'humanité +et te consacreraient leur existence. Moi, du +moins, j'ai agi ainsi. J'ai fait de tes lèvres ma +nourriture de tous les jours et dans tes temples +j'ai trouvé un festin somptueux, tel que n'eût pu</i> +<i>me le donner ce siècle affamé, en dépit de ses doctrines +toutes neuves où tant de scepticisme s'offre +sous une forme si dogmatique</i>.</p> + +<p>«<i>Là ne coule aucun Céphise, aucun Hissus. +Là ne se retrouvent point les lois du blanc Colonos. +Jamais sur nos blêmes collines ne croit l'olivier, +jamais un pâtre simple ne fait gravir à son +taureau mugissant les hautes marches de marbre +et l'on ne voit point par la ville les rieuses jeunes +filles t'apporter la robe brodée de crocus</i>...»</p></blockquote> + +<p>Peut-être cet amour de l'antiquité, ce dédain du +mercantilisme moderne, on eût pu de l'autre côté +de la Manche les pardonner à Oscar Wilde s'il avait +accepté de suivre la foule dans quelques-unes de +ses ruées contre ce qu'elle haïssait. Mais là encore +l'abîme s'ouvrait entre Wilde et ses contemporains.</p> + +<p>Il a depuis exprimé ce regret que son père l'eût +empêché alors de se faire catholique, seul contrepoids +aux déviations qui allaient faire dérailler son âme +sur les chemins de la vie.</p> + +<p>La démonstration de cette tendance à une conversion +catholique n'est pas inscrite dans ses <i>Poèmes</i> +mais de leur lecture il résulte nettement que Wilde +avait rapporté d'Italie le respect et le regret des +âges passés de la Papauté. Il appartenait à cette +petite élite protestante d'artistes et de musiciens +à qui il parut, après 1870, qu'il y avait quelque chose +de rompu dans l'esthétique romaine et qu'avec son +Pontife-Roi Rome avait perdu un de ses plus beaux +fleurons.</p> + +<blockquote><p><i>Pour moi</i>, dit Wilde, <i>pèlerin des mers du Nord, +quelle joie de me mettre tout seul à la recherche +du temple merveilleux et du trône de celui qui +tient les clés redoutables</i>.</p> + +<p><i>Alors que tout brillants de pourpre et d'or, défilent +et prêtres et saints cardinaux et que porté +au-dessus de toutes les têtes arrive le doux pasteur +du troupeau</i>.</p> + +<p><i>Quelle joie de voir, avant que je meure, ce seul +roi qui soit oint par Dieu et d'entendre les trompettes +d'argent sonner triomphalement sur son passage</i>.</p> + +<p><i>Ou lorsqu'à l'autel du sanctuaire, il élève le +signe du mystérieux sacrifice et montre aux yeux +mortels un Dieu sous le voile du pain et du vin</i>.</p></blockquote> + +<p>Aussi chez le poète, quelle désillusion lorsqu'il +voit dans là cité «couronnée par Dieu, découronnée +par l'homme», flotter «l'odieux drapeau rouge, +bleu et vert».</p> + +<p>Ce n'est pas qu'il ait abjuré le culte de la liberté, +mais il n'a jamais aimé celle-ci pour elle-même. Il +n'est que «sur certains points» avec ces Christs +qui meurent sur les barricades. Il n'aime guère les +enfants de la Liberté «dont les yeux mornes ne +voient rien si ce n'est leur misère sans noblesse, +dont les esprits ne connaissent rien, n'ont souci de +rien connaîtra». En somme,</p> + + + +<blockquote><p><i>Malgré cette démangeaison moderne de liberté,<br> +je préfère le gouvernement d'un seul, auquel tous<br> +obéissent, à celui de ces démocrates braillards qui<br> +trahissent notre indépendance par les baisers<br> +qu'ils donnent à l'anarchie!</i></p></blockquote> + +<p>Ce qui lit vibrer son coeur, c'est que</p> + + + +<blockquote><p><i>...Le grondement de les démocraties.<br> +Les règnes de la Terreur, les grandes anarchies,<br> +reflètent pareilles à la mer mes passions les plus<br> +fougueuses et donnent à ma rage un frein. Liberté!<br> +pour cela uniquement tes cris discordants<br> +Enchantent mon âme jusqu'en ses profondeurs.<br> +Sans cela tous les rois pourraient, au moyen du<br> +knout ensanglanté et des traitreuses mitraillades,<br> +dépouiller les nations de leurs droits inviolables,</i></p> + +<p>«<i>Que je resterais sans m'émouvoir </i>...»</p></blockquote> + +<p>C'était un irréductible aristocrate, de cet «heureux +petit nombre» qui concentre autour de soi la +joie de vivre.</p> + +<p>Et voilà pourquoi le monde, se vengeant, lui fut +si cruel!</p> + +<p>Albert Savine.</p> +<br><br> + + + + +<h2>HÉLAS</h2> +<br><br> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Être entraîné à la dérive de toute passion jusqu'à</p> +<p>ce que mon âme devienne un luth aux cordes</p> +<p>tendues dont peuvent jouer tous les vents, c'est pour</p> +<p>cela que j'ai renoncé à mon antique sagesse, à l'austère</p> +<p>maîtrise de moi-même.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>A ce qu'il me semble, ma vie est un parchemin</p> +<p>sur lequel on aurait écrit deux fois, où en quelque</p> +<p>jour de vacances, une main enfantine aurait griffonné</p> +<p>de vaines chansons pour la flûte ou le virelai,</p> +<p>sans autre effet que de profaner tout le mystère.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Sûrement il fut un temps où j'aurais pu fouler</p> +<p>les hauteurs ensoleillées, où parmi les dissonances</p> +<p>de la vie, j'aurais pu faire vibrer une corde assez</p> +<p>sonore pour monter jusqu'à l'oreille de Dieu!</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Ce temps-là est-il mort? Hélas! faut-il que pour</p> +<p>avoir seulemeut effleuré d'une baguette légère le</p> +<p>miel de la romance, je perde tout le patrimoine dû</p> +<p>à une âme.</p> + </div> </div> +<br><br> + + + + +<h2>LE JARDIN D'ÉROS</h2> +<br><br> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Nous voici en plein printemps, au coeur de juin;</p> +<p>pas encore les travailleurs hâlés ne se hâtent sur les</p> +<p>prairies des hauteurs, où l'opulent automne, saison</p> +<p>usurière, ne vient que trop tôt offrir aux arbres l'or</p> +<p>qu'il a mis de côté, trésor qu'il verra disperser par</p> +<p>la folle prodigalité de la brise.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Il est bien tôt, vraiment! l'asphodèle, enfant</p> +<p>chérie du Printemps, s'attarde pour piquer la jalousie</p> +<p>de la rose; la campanule, elle aussi, tient</p> +<p>déployé son pavillon d'azur. Et, pareil à un fêtard</p> +<p>égaré, perdu, que ses frères ont laissé là, pour</p> +<p>s'enfuir des bosquets, d'où les a chassés la grive,</p> +<p>messagère de juin,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>seul, un pâle narcisse reste là, tout apeuré, tapi</p> +<p>dans un coin d'ombre, où des violettes, presque inquiètes</p> +<p>de leur propre beauté, se refusent à regarder</p> +<p>face à face l'or du soleil, par effroi d'une trop forte</p> +<p>splendeur. Ah! c'est bien là, ce me semble,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>—que viendraient se poser les pieds de Perséphoné,</p> +<p>quand elle est lasse des prairies sans fleurs</p> +<p>de Pluton,—là que danseraient les adolescents</p> +<p>arcadiens, là qu'un homme pourrait trouver le mystère</p> +<p>secret de l'éternelle volupté, ce secret que les</p> +<p>Grecs ont connu. Ah! vous et moi, nous pourrions</p> +<p>le découvrir ici, pour peu que l'Amour et le sommeil</p> +<p>y consentent.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Ce sont là les fleurs qu'Héraklèsen deuiisema sur</p> +<p>la tombe d'Hylas, l'ancolie, avec toutes ses blanches</p> +<p>colombes agitées d'un frisson, quand la brise les a</p> +<p>froissées d'un baiser trop rude, la mignonne chélidoine</p> +<p>qui, dans son jupon jaune, chante le crépuscule</p> +<p>du soir, et le lilas en robe de grande dame,—mais</p> +<p>laissons-les fleurir à l'écart, laissons</p> + </div><div class="stanza"> +<p>là-bas, les spirales de la rose trémière, aux rouges</p> +<p>dentelures, agiter sans bruit leurs clochettes, sans</p> +<p>quoi l'abeille, son petit carillonneur, irait chercher</p> +<p>plus loin quelque autre divertissement; l'anémone</p> +<p>qui pleure dès l'aube, comme une jolie fillette devant</p> +<p>son galant, et ne laisse, qu'à grand'peine les</p> +<p>papillons ouvrir toutes grandes, auprès d'elle,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>leurs ailes bigarrées, laissons-la languir dans la</p> +<p>pâle virginité, La neige hivernale lui plaira mieux</p> +<p>que des lèvres comme les tiennes, dont la brûlure</p> +<p>ne saurait que la flétrir. Va-t-en plutôt cueillir cette</p> +<p>fleur amoureuse qui s'épanouit solitaire, et que le</p> +<p>vent, entremetteur, poudre de baisers savoureux</p> +<p>qui ne sont pas de lui.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Les liserons aux fleurs en forme de trompette, et</p> +<p>qu'aiment tant les jeunes filles; la reine des prés,</p> +<p>à la teinte de crème, plus blanche que la gorge de</p> +<p>Junon, odorante autant que l'Arabie entière; l'hyacinthe,</p> +<p>que les pieds de Diane chasseresse hésiteraient</p> +<p>à fouler, même à la poursuite du plus beau des</p> +<p>daims tachetés, la marjolaine en bouton, dont un</p> +<p>seul baiser suffirait à embaumer les lèvres de la</p> +<p>déesse de Cythère, et rendre jaloux Adonis,—cela,</p> +<p>c'est pour ton front,—et pour te faire une</p> + </div><div class="stanza"> +<p>ceinture,—voici ce flexible rameau de clématite pourpre,</p> +<p>dont la couleur somptueuse efface de son éclat le</p> +<p>roi de Tyr,—et ces digitales aux corolles</p> +<p>retombantes,—mais pour cet unique narcisse, que</p> +<p>laissa tomber de sa robe la saison printanière, lorsqu'elle</p> +<p>entendit avec effarement, dans les bois où</p> +<p>elle régnait, résonner le chant ardent, orageux de</p> +<p>l'oiseau d'été.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Ah! qu'il te soit un souvenir subtil de ces jours</p> +<p>charmants de pluie et de soleil, alors qu'avril riait</p> +<p>a travers ses larmes, en voyant la précoce primevère</p> +<p>quitter d'un pied furtif les racines tortueuses des</p> +<p>chênes, et envahir la forêt, au point que malgré ses</p> +<p>feuilles jaunies et froissées, elle se couvrait d'un or</p> +<p>étincelant.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Non, lu peux le cueillir aussi. Il n'a pas même</p> +<p>la moitié de ton charme, ô toi l'idole de mon âme,</p> +<p>et quand tes pieds seront las, les anchuses tisseront</p> +<p>leurs tapis les plus brillants; pour toi, les chèvrefeuilles</p> +<p>oublieront leur orgueil et voileront leur lacis</p> +<p>confus, et tu marcheras sur les pensées bariolées.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Et je couperai un roseau dans le ruisseau de là-bas,</p> +<p>et je rendrai jaloux les dieux des bois; le vieux</p> +<p>Pan se demandera quel est ce jeune intrus qui</p> +<p>s'enhardit à chanter dans ces retraites plus creuses</p> +<p>où jamais homme ne devrait risquer un pied le</p> +<p>soir, par crainte de surprendre Artémis et sa troupe</p> +<p>aux corps de marbre.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Et je te coulerai pourquoi la jacinthe se revêt</p> +<p>d'une aussi morne parure de gémissements plaintifs;</p> +<p>pourquoi l'infortuné rossignol s'interdit de</p> +<p>lancer son chant eh plein jour, et préfère pleurer</p> +<p>seul, alors que dort la rapide hirondelle et que les</p> +<p>riches font la fête; et pourquoi le laurier tremble</p> +<p>en voyant des lueurs d'éclair à l'Orient.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Et je chanterai comment la triste Proserpine fut</p> +<p>mariée à un grave, à un sombre maître et seigneur.</p> +<p>Des prairies infernales semées de lotus j'évoquerai</p> +<p>Hélène aux seins d'argent, et aussi tu verras cette</p> +<p>beauté fatale, pour qui deux puissantes armées se</p> +<p>heurtèrent d'un choc terrible, dans l'abîme de la</p> +<p>guerre.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Puis je te chanterai ce conte grec où Cynthia</p> +<p>s'éprend du jeune Endymion, et s'enveloppant d'un</p> +<p>voile gris de brouillards, se bute vers les cimes du</p> +<p>Latmos, dès que le soleil quitte son lit de l'Océan,</p> +<p>pour s'élancer à la poursuite de ces pieds pâles et</p> +<p>légers qui se fondent sous son étreinte.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Et si ma flûte est capable de verser une douce</p> +<p>mélodie, nous pourrons voir face à face celle qui, en</p> +<p>des temps bien lointains, habita parmi les hommes,</p> +<p>près de la mer Égée, et dont la triste demeure au</p> +<p>portique ravagé, au mur dépouillé de sa frise, aux</p> +<p>colonnes croulées, domine les ruines de cette cité</p> +<p>charmante, ceinte de violettes.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Esprit de beauté, reste encore un peu: ils ne sont</p> +<p>pas tous morts, tes adorateurs de jadis; il en vit</p> +<p>encore un petit nombre, de ceux pour qui le rayonnement</p> +<p>de ton sourire est préférable à des milliers</p> +<p>de victoires, dussent les nobles victimes tombées à</p> +<p>Waterloo se redresser furieuses contre eux; reste</p> +<p>encore, il en survit quelques-uns,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>qui pour toi donneraient leur part d'humanité, et</p> +<p>te consacreraient leur existence. Moi, du moins, j'ai</p> +<p>agi ainsi. J'ai fait de tes lèvres ma nourriture de</p> +<p>tous les jours, et dans tes temples j'ai trouvé un</p> +<p>festin somptueux, tel que n'eût pu me le donner ce</p> +<p>siècle affamé, en dépit de ses doctrines toutes</p> +<p>neuves, où tant de scepticisme s'offre sous une</p> +<p>forme si dogmatique.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Là, ne coule aucun Cephise, aucun Ilissus; là ne</p> +<p>se retrouvent point les bois du blanc Colonos. Jamais</p> +<p>sur nos blêmes collines ne croit l'olivier, jamais</p> +<p>un pâtre simple ne fait gravir à son taureau</p> +<p>mugissant les hautes marches de marbre; on ne</p> +<p>voit point par la ville les rieuses jeunes filles t'apporter</p> +<p>la robe brodée de crocus.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Pourtant, reste encore. Car l'enfant qui t'aima le</p> +<p>mieux, dont le seul nom devrait être un souvenir</p> +<p>capable de te retenir <a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a><a href="#footnote2"><sup>2</sup></a>, dort dans un repos silencieux,</p> +<p>au pied des murs de Rome, et la mélodie</p> +<p>pleure d'avoir perdu sa lyre la plus douce; nul ne</p> +<p>saurait manier le luth d'Adonais, et le chant est</p> +<p>mort sur ses lèvres.</p> + </div> </div> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote2" name="footnote2"></a><b>Note 2:</b><a href="#footnotetag2"> (retour) </a> Il s'agit de John Keats (1795-1821) dont nous publierons +prochainement les <i>Poèmes</i>.</blockquote> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Non, à la mort de Keats, il restait encore aux</p> +<p>Muses une voix argentine pour chanter sa thrénodie,</p> +<p>mais hélas! nous la perdîmes trop tôt, en cette nuit</p> +<p>déchirée par la foudre, en cette mer rageuse, Panthéa</p> +<p>vint réclamer comme son bien celui qui l'avait</p> +<p>chantée, et fermer la bouche qui l'avait louée <a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a><a href="#footnote3"><sup>3</sup></a>;</p> +<p>depuis lors, nous allons dans la solitude, nous</p> +<p>n'avons</p> + </div><div class="stanza"> +<p>plus que ce coeur ardent, cette étoile matinale de</p> +<p>l'Angleterre ressuscitée, dont le clair regard, derrière</p> +<p>notre trône croulant, et les ruines de la guerre,</p> +<p>vit les grandes formes grecques de la jeune Démocratie</p> +<p>surgir dans leur puissance comme Hespérus,</p> +<p>et amener la grande République <a id="footnotetag4" name="footnotetag4"></a><a href="#footnote4"><sup>4</sup></a>. A lui du</p> +<p>moins tu as enseigné le chant.</p> + </div> </div> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote3" name="footnote3"></a><b>Note 3:</b><a href="#footnotetag3"> (retour) </a> Shelley.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote4" name="footnote4"></a><b>Note 4:</b><a href="#footnotetag4"> (retour) </a> Swinburne qui, à côté des <i>Poèmes et Ballades</i>, est +l'auteur d'une tragédie, <i>Atalante à Calydon</i>, dont nous +avons en préparation une traduction.</blockquote> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Et il t'a accompagné en Thessalie, et il a vu la</p> +<p>blanche Atalante, aux pieds légers, à la virginité</p> +<p>impassible et sauvage, chasser le sanglier armé de</p> +<p>défenses. Son luth, aussi doux que le miel, a ouvert</p> +<p>la caverne dans la colline creuse, et Vénus rit de</p> +<p>savoir qu'un genou fléchira encore devant elle.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Et il a baisé les lèvres de Proserpine et chanté</p> +<p>le <i>requiem</i> du Galiléen. Ce front meurtri, taché</p> +<p>de sang et de vin, il l'a découronné. Les Dieux de</p> +<p>jadis ont trouvé en lui leur dernier, leur plus ardent</p> +<p>adorateur, et le signe nouveau s'efface et pâlit devant</p> +<p>son vainqueur.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Esprit de Beauté, reste encore avec nous. Elle</p> +<p>n'est point encore éteinte, la torche de la poésie.</p> +<p>L'étoile qui surgit par-dessus les hauteurs de</p> +<p>l'Orient défend invinciblement ses armoiries argentées,</p> +<p>contre les ténèbres qui s'épaississent, contre</p> +<p>la fureur des ennemis. Oh! reste encore avec nous,</p> +<p>car, au cours de la nuit longue et monotone,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Morris<a id="footnotetag5" name="footnotetag5"></a><a href="#footnote5"><sup>5</sup></a>, le doux et simple enfant de Chaucer,</p> +<p>l'aimable héritier des pipeaux mélodieux de Spencer,</p> +<p>a souvent charmé par ses tendres airs champêtres</p> +<p>l'âme humaine en ses besoins et ses détresses,</p> +<p>et des champs de glace, lointains et dénudés, a</p> +<p>rapporté assez de belles fleurs pour faire ensemble</p> +<p>un paradis terrestre.</p> + </div> </div> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote5" name="footnote5"></a><b>Note 5:</b><a href="#footnotetag5"> (retour) </a> William Morris, poète et ouvrier d'art, auteur du +poème <i>L'Histoire de Sigurd le Volsung</i> et <i>La chute des +Niebelungen</i>, 1877.</blockquote> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Nous les connaissons tous, Gudrun, la fiancée</p> +<p>des hommes forts, et Aslaug, et Olfason, nous les</p> +<p>connaissons tous, et comment combattait le géant</p> +<p>Grettir, et comment mourut Sigurd, et quel enchantement</p> +<p>tenait le roi captif, quand Brynhild</p> +<p>luttait avec les puissances qui déclarent la guerre à</p> +<p>toute passion. Ah! que de fois, pendant les heures</p> +<p>d'été,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>les longues heures monotones, alors que le midi,</p> +<p>s'amourachant d'une rose de Damas, oublie de reprendre</p> +<p>sa marche vers l'Ouest, si bien que la lune,</p> +<p>pâle usurpatrice, élargissant sa tache, change son</p> +<p>mince croissant en un disque d'argent, et réprimande</p> +<p>son char paresseux,—que de fois, dans</p> +<p>l'herbe fraîche et drue,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>bien loin du jeu de cricket et des bruyants canotiers,</p> +<p>à Bagley, où les campanules devancent un</p> +<p>peu l'époque de l'accouplement pour les merles et</p> +<p>s'attardent à attendre l'hirondelle, où le bourdonnement</p> +<p>d'innombrables abeilles vibre dans la</p> +<p>feuillée, je suis resté à m'abandonner aux contes</p> +<p>rêveurs que tisse sa fantaisie.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Et à travers leurs infortunes imaginaires, et</p> +<p>leurs douleurs fictives, j'ai pleuré sur moi-même,</p> +<p>puis retrouvé la bonne humeur dans une simple</p> +<p>gaîté, en voyageant sur cette mer aux mille teintes.</p> +<p>Je sentais en moi la force et la splendeur de la</p> +<p>tempête, sans avoir à en subir les désastres, car le</p> +<p>chanteur est divin.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Le petit rire que fait entendre l'eau en tombant,</p> +<p>n'est point aussi musical, et l'or liquide qui s'accumule</p> +<p>en piles serrées dans la mignonne cité de cire</p> +<p>n'a pas tant de douceur. Les vieux roseaux à demi</p> +<p>desséchés qui se balançaient en Arcadie, dès que</p> +<p>ses lèvres les touchent, exhalent une harmonie toute</p> +<p>nouvelle.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Esprit de beauté, attarde-toi encore un peu, bien</p> +<p>que les marchands trompeurs du commerce profanent</p> +<p>de leurs routes de fer notre île charmante, et</p> +<p>qu'ils rompent les membres de l'Art sur des</p> +<p>roues tournoyantes, hélas! bien que les usines</p> +<p>bondées propagent l'ignorance, ver rongeur qui tue</p> +<p>l'âme, oh! reste encore.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Car il est au moins un homme,—il tire son</p> +<p>nom de Dante et du séraphin Gabriel, et son double</p> +<p>laurier brûle d'une flamme impérissable pour</p> +<p>éclairer ton autel. Celui-là t'aime bien, qui vit le</p> +<p>vieux Merlin se prendre au piège de Viviane, et les</p> +<p>anges aux pieds blancs descendre les marches</p> +<p>d'or<a id="footnotetag6" name="footnotetag6"></a><a href="#footnote6"><sup>6</sup></a>.</p> + </div> </div> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote6" name="footnote6"></a><b>Note 6:</b><a href="#footnotetag6"> (retour) </a> Gabriel Dante Rosetti.</blockquote> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Il t'aime si bien que l'univers doit se couvrir de</p> +<p>vêtements aux couleurs somptueuses, et le Chagrin</p> +<p>prendre un diadème de pourpre, ou, sans cela, il</p> +<p>cesserait d'être le Chagrin; et le Désespoir devrait</p> +<p>dorer ses cornes, et la Douleur, pareille à Adon, serait</p> +<p>belle même dans son excès. Tel est l'empire</p> + </div><div class="stanza"> +<p>qu'exercent les Peintres, tel est l'héritage que</p> +<p>possède notre solennel Esprit, car avec toute sa</p> +<p>pitié, son amour, sa lassitude, il est un miroir plus</p> +<p>fidèle de son siècle que ne le sont les Peintres dont</p> +<p>le talent ne peut prétendre à un but plus haut que</p> +<p>la copie des banalités, incapable qu'il est de représenter</p> +<p>l'âme avec ses terribles problèmes.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Mais ils sont en petit nombre, et tout romanesque</p> +<p>s'est dissipé. Les hommes peuvent faire des</p> +<p>prophéties au sujet du soleil, des leçons sur les taches,</p> +<p>enseigner comment les atomes sans âme parcourent</p> +<p>isolément un vide infini, comme de chaque arbre</p> +<p>a fui la nymphe éplorée, pourquoi nulle naïade ne</p> +<p>montre plus sa tête parmi les roseaux d'Angleterre.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>A mon gré, ces modernes Actéons se vantent</p> +<p>trop tôt d'avoir surpris les secrets de la Beauté:</p> +<p>faut-il, parce que nous avons analysé l'arc-en-ciel</p> +<p>et dépouillé la lune de son mystère le plus ancien,</p> +<p>le plus chaste, que moi, le dernier Endymion, je</p> +<p>perde tout espoir, parce que des yeux impertinents</p> +<p>ont lorgné ma maîtresse à travers un télescope?</p> + </div><div class="stanza"> +<p>A quoi nous sert-il que ce siècle scientifique ait</p> +<p>fait irruption par nos portes avec tout son cortège</p> +<p>de miracles modernes? Peut-il apaiser un amant au</p> +<p>coeur brisé? Peut-il, en toute sa durée, faire quoi</p> +<p>que ce soit pour rendre une existence plus belle,</p> +<p>la faire plus divine un seul jour? Mais maintenant</p> +<p>le siècle d'argile</p> + </div><div class="stanza"> +<p>reparaît, ramené par un cycle horrible: la Terre</p> +<p>a engendré une nouvelle et bruyante progéniture</p> +<p>de Titans ignorants, que leur origine impure lance</p> +<p>encore une fois contre l'auguste hiérarchie qui siégeait</p> +<p>sur l'Olympe. Ils ont fait appel à la Poussière,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>et c'est de cet arbitre infécond qu'ils doivent attendre</p> +<p>la sentence. Qu'ils tâchent, s'ils en sont capables,</p> +<p>de faire sortir de la lutte naturelle et du hasard</p> +<p>sans raison la nouvelle règle de l'idéal pour</p> +<p>l'homme! Il me semble que ce n'était point là mon</p> +<p>héritage, car j'avais été nourri d'une façon tout</p> +<p>opposée. Mon âme va des hauteurs suprêmes de</p> +<p>la vie vers un but plus élevé.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Vois, pendant que nous parlions, la Terre a détourné</p> +<p>du Dieu sa face, et la barque d'Hécate a surgi</p> +<p>avec sa charge argentée, jusqu'à ce qu'enfin le jour</p> +<p>jaloux en éteignît toutes les torches. Je n'ai point</p> +<p>remarqué la fuite des heures; pour les jeunes Endymions,</p> +<p>les doigts paralysés du Temps égrènent en</p> +<p>vain son rosaire de soleils.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Regardez comme l'iris jaune penche languissamment</p> +<p>sa gorge en arrière, pour appeler le baiser de</p> +<p>son page perfide, la libellule, alors que celle-ci,</p> +<p>pareille à une veine bleue sur le poignet blanc d'une</p> +<p>jeune fille, dort sur la primevère neigeuse qui est née</p> +<p>cette nuit et qui commence à s'enflammer du rouge</p> +<p>ardent de la honte, et va mourir en pleine lumière.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Allons-nous-en. Déjà se profilent sur le pâle bouclier</p> +<p>du ciel décoloré les brillantes fleurs de l'amandier.</p> +<p>Le râle des prés, tapi dans l'herbe encore respectée</p> +<p>de la faux, répond à l'appel de sa compagne;</p> +<p>les courlis réveillés en sursaut franchissent d'un vol</p> +<p>irrégulier le ruisseau couvert de brouillards, et</p> +<p>dans son lit de roseaux, l'alouette, joyeuse de voir</p> +<p>poindre le jour,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>éparpille dans l'herbe les perles de la rosée, et</p> +<p>toute tremblante d'extase, va saluer le Soleil, qui</p> +<p>bientôt, sous sa complète armure d'or, va sortir de</p> +<p>cette tente couleur orangée, que voici dressée là-bas</p> +<p>vers l'Orient en feu. Vois, la frange rouge apparaît</p> +<p>sur les hauteurs attentives. Voici le Dieu, et</p> +<p>dans son amour pour lui,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>la bruyante alouette est déjà hors de vue et</p> +<p>remplit de ses chants cette vallée de silence. Ah!</p> +<p>il y a dans le vol de cet oiseau plus d'une chose</p> +<p>qu'on ne saurait apprendre dans une cornue. Mais</p> +<p>l'air fraîchit. Partons, car bientôt les bûcherons seront</p> +<p>ici. Quelle nuit de juin nous avons vécue!</p> + </div> </div> +<br><br> + + + + + +<h2>LA NOUVELLE HÉLÈNE</h2> +<br><br> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Où donc étais-tu, pendant qu'autour des murs</p> +<p>de Troie, les fils des Dieux se battaient en cette</p> +<p>grande emprise? Pourquoi reviens-tu fouler notre</p> +<p>terre à nous? As-tu oublié cet adolescent passionné,</p> +<p>et sa galère aux voiles de pourpre, et son équipage</p> +<p>tyrien, et les yeux moqueurs de la perfide</p> +<p>Aphrodite? Car c'est assurément toi qui, pareille à</p> +<p>une étoile suspendue dans le silence argenté de la</p> +<p>nuit, entraînas la chevalerie et l'énergie du monde</p> +<p>antique au milieu des clameurs et des torrents de</p> +<p>sang de la guerre.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Ou bien régnais-tu sur la lune chargée de feu?</p> +<p>Ton temple a-t-il été bâti dans l'amoureuse Sidon,</p> +<p>au-dessus de la lumière et du rire de la mer? Est-ce</p> +<p>là que, voilée par le treillis fait d'écarlate aux</p> +<p>mailles d'or, quelque jeune fille aux membres</p> +<p>bruns brodait une tapisserie pendant toute la durée</p> +<p>des heures vides et lourdes du plein jour, jusqu'à</p> +<p>ce qu'enfin sa joue s'allumât des flammes de la</p> +<p>passion, et qu'elle se levât pour recevoir, sur ses</p> +<p>lèvres salées par l'embrun, le baiser d'un joyeux</p> +<p>matelot cyprien, revenu sain et sauf de Calpé et</p> +<p>des falaises d'Héraklès?</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Non, tu es bien Hélène elle-même et non point</p> +<p>une autre; c'est pour toi que mourut le jeune Sarpédon,</p> +<p>et que l'âge viril de Memnon fut fauché</p> +<p>prématurément. C'est pour toi qu'Hector au cimier</p> +<p>d'or tenta de vaincre le fils de Thétis dans cette</p> +<p>course fatale, dans la dernière année de la captivité.</p> +<p>Oui, aujourd'hui encore l'éclat de ta renommée</p> +<p>flamboie dans ces plaines d'asphodèles flétries, où</p> +<p>les grands princes, si bien connus d'Ilion, entrechoquent</p> +<p>des fantômes de boucliers, en t'appelant</p> +<p>par ton nom.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Où donc étais-tu? Dans cette terre enchantée dont</p> +<p>Calypso la délaissée connaissait les vallons endormis,</p> +<p>où jamais faucheur ne se lève pour saluer le</p> +<p>jour, mais où l'herbe intacte s'emmêlait confusément,</p> +<p>où le berger mélancolique voyait ses hauts</p> +<p>épis rester debout jusqu'au temps où le rouge de</p> +<p>l'été faisait place aux teintes grises de la sécheresse?</p> +<p>Étais-tu étendue là-bas, près de quelque source</p> +<p>léthéenne, tout entière à tes souvenirs d'autrefois,</p> +<p>au craquement des lances qui se brisent, à l'éclair</p> +<p>soudain d'un heaume fracassé, au cri de guerre des</p> +<p>Grecs?</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Non, tu avais pour retraite cette colline creuse</p> +<p>que tu habitais avec celle dont on a perdu tout souvenir,</p> +<p>cette reine découronnée que les hommes appellent</p> +<p>l'Erycine, cachée si loin que tu ne pouvais</p> +<p>jamais voir la face de celle dont aujourd'hui, à</p> +<p>Rome, les nations révèrent en silence les autels</p> +<p>décrépits, de celle à qui l'amour n'apporta nulle</p> +<p>joie, nulle volupté, de celle qui ne connut de</p> +<p>l'amour que l'intolérable souffrance, pour qui ce</p> +<p>fut seulement une épée qui lui fendit le coeur, et</p> +<p>qui n'en eut que la douleur de l'enfantement.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Les feuilles de lotus qui guérissent de la mort,</p> +<p>tu les tiens à la main. Oh, sois bonne pour moi,</p> +<p>pendant que je me sais encore à l'été de ma vie, car</p> +<p>c'est à peine si mes lèvres tremblantes laissent</p> +<p>passer un souffle capable de faire retentir de ton</p> +<p>éloge la trompette d'argent, tant je suis courbé devant</p> +<p>ton mystère, tant je suis ployé, brisé sur la</p> +<p>terrible roue de l'amour, et je n'ai plus d'espoir,</p> +<p>plus le coeur de chanter. Pourtant je ne me soucie</p> +<p>point quel désastre le temps peut amener, si tu me</p> +<p>permets de m'agenouiller dans ton temple.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Hélas! tu refuses de t'arrêter ici, mais comme</p> +<p>cet oiseau serviteur du soleil, et qui fuit devant le</p> +<p>vent du nord, de même tu vas fuir loin de notre</p> +<p>terre maudite et morne pour regagner la tour où</p> +<p>jadis tu te plaisais tant, et retrouver les lèvres</p> +<p>rouges du jeune Euphorion. Et pour moi, je ne</p> +<p>verrai plus jamais ta face; il me faudra rester en ce</p> +<p>jardin plein de poisons, poser sur mon front la couronne</p> +<p>d'épines de la douleur, jusqu'à ce que ma vie</p> +<p>sans amour se soit écoulée tout entière.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>O Hélène, Hélène, Hélène! Encore un peu, encore</p> +<p>un peu de temps! Reste ici jusqu'à ce que le</p> +<p>jour vienne, et que les ombres s'enfuient, car dans</p> +<p>la lumière ensoleillée de ton rassurant sourire, je</p> +<p>n'ai nulle pensée, nulle crainte au sujet du ciel ou</p> +<p>de l'enfer, puisque je ne connais d'autre divinité</p> +<p>que toi, que celui aux pieds duquel les planètes fatiguées</p> +<p>se meuvent, entraînées dans des filets d'or,</p> +<p>que l'esprit incarné de l'amour spirituel, qui a</p> +<p>fixé son séjour de volupté dans ton corps.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Ta naissance ne fut point celle des femmes ordinaires,</p> +<p>mais ceinte de la splendeur argentée de</p> +<p>l'écume, tu surgis des abîmes des mers azurées, et</p> +<p>à ta venue, quelque étoile immortelle, à la chevelure</p> +<p>de flamme, rayonna dans les cieux d'Orient,</p> +<p>et réveilla les pâtres de l'île qui fut ta patrie. Tu</p> +<p>ne mourras point. Pas de venimeux aspic d'Égypte</p> +<p>pour ramper à tes pieds et infecter la pureté de</p> +<p>l'air; ta chevelure ne sera, point salie des mornes</p> +<p>fleurs du pavot, ces hérauts qui, vêtus d'écarlate,</p> +<p>annoncent l'éternel sommeil.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Lis d'amour, pur, inviolé, tour d'ivoire, rose rouge</p> +<p>de feu, tu es venue ici-bas illuminer nos ténèbres.</p> +<p>Car pour nous, qu'enserrent de près les vastes</p> +<p>filets du destin, nous qui sommes las d'attendre</p> +<p>que vienne le désiré des nations, nous errions au</p> +<p>hasard dans l'obscure demeure, nous cherchions à</p> +<p>tâtons quelque calmant endormeur pour les existences</p> +<p>manquées, pour les misères qui s'éternisent</p> +<p>jusqu'au jour où reparut devant nous, sur ton autel</p> +<p>relevé, la blanche splendeur de ta beauté.</p> + </div> </div> +<br><br> + + + +<h2>CHARMIDÈS</h2> +<br><br> + +<h3>I</h3> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>C'était un adolescent grec, et il revenait à la</p> +<p>maison, avec des figues pulpeuses et du vin de</p> +<p>Sicile. Il se tenait à la proue de la galère, et laissait</p> +<p>inconsciemment l'embrun souffler à travers ses</p> +<p>grosses boucles brunes, et avec un dédain d'enfant</p> +<p>pour la vague et le vent, de son siège tout dégouttant</p> +<p>d'eau, il guettait à travers la nuit humide et</p> +<p>orageuse.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Enfin, à la lueur de l'aube, il vit une lance polie</p> +<p>se dessiner comme un mince filet d'or sur le ciel,</p> +<p>et il hissa la voile, il tendit les cordages criards,</p> +<p>commanda au pilote de naviguer vivement contre</p> +<p>la forte brise du nord, et pendant tout le jour il</p> +<p>se tint à son poste, dirigeant du rythme de ses</p> +<p>chants les mouvements des rameurs.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Et quand du rouge apparut sur les vagues contours</p> +<p>des collines corinthiennes, il mit à l'ancre</p> +<p>dans une petite baie à fond de sable, posa sur sa</p> +<p>tête une couronne d'olivier fraîchement coupé, puis</p> +<p>il tira du réduit sa tunique de lin et ses sandales</p> +<p>aux semelles d'airain,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>et une riche robe teinte du suc des poissons; il</p> +<p>l'avait achetée à quelque marchand au teint de suie,</p> +<p>sur le quai ensoleillé de Syracuse, et elle était</p> +<p>ornée de broderies tyriennes. Puis, il se fraya passage</p> +<p>parmi les marchands curieux, à travers les</p> +<p>bois au doux feuillage argenté, et quand le jour</p> +<p>fatigué</p> + </div><div class="stanza"> +<p>eut achevé son tissu compliqué de nuages cramoisis,</p> +<p>il monta la colline escarpée, et d'un pas</p> +<p>alerte et silencieux, il se glissa vers le temple, inaperçu</p> +<p>de la foule des prêtres affairés, et à l'abri</p> +<p>d'une sombre cachette, il contempla ces jeunes</p> +<p>bergers, ses turbulents camarades de jeux, qui apportaient</p> +<p>les prémices de leurs petits troupeaux, il</p> +<p>vit le timide berger jeter</p> + </div><div class="stanza"> +<p>sur la flamme le sel crépitant, ou suspendre au</p> +<p>mur du temple sa houlette sculptée, en l'honneur</p> +<p>de celle qui éloigne de la ferme et de l'étable le</p> +<p>loup perfide, aux dents aiguisées par la faim. Puis,</p> +<p>les jeunes filles aux voix claires se mirent à chanter</p> +<p>et chacun apporta à l'autel quelque pieuse offrande,</p> +<p>une coupe en bois de hêtre, pleine d'un lait écumant,</p> +<p>une belle étoffe où étaient ingénieusement</p> +<p>représentés des chiens en chasse, un rayon de miel</p> +<p>tout débordant d'or encore liquide que l'abeille</p> +<p>avait à peine fini de travailler, ou une outre noire,</p> +<p>pleine d'huile, préparée pour les lutteurs, la dépouille</p> +<p>hérissée, ornée de ses défenses, d'un énorme</p> +<p>sanglier,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>dérobée à Artémis, cette vierge jalouse, pour</p> +<p>plaire à Athéné, et la peau tachetée d'un grand</p> +<p>daim, que la flèche était allée atteindre au milieu</p> +<p>d'un bosquet de la montagne. Et alors le héraut</p> +<p>fit un appel, et des colonnes du portique s'avancèrent</p> +<p>un à un les Grecs joyeux, enchantés d'avoir</p> +<p>fait leurs modestes offrandes.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Et le vieux prêtre éteignit la flamme languissante,</p> +<p>à l'exception de la lampe unique, rubis tremblotant,</p> +<p>qui brillait perpétuellement dans la cella. Les sons</p> +<p>perçants des lyres s'amoindrirent sous le vent, à</p> +<p>mesure que les campagnards s'éloignaient en</p> +<p>dansant. Et d'un bras vigoureux, le gardien ferma</p> +<p>les portes de bronze poli.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Charmidès resta longtemps immobile, osant à</p> +<p>peine respirer, écartant le bruit cadencé que faisaient</p> +<p>en tombant les gouttes de vin elles pétales de roses</p> +<p>qui se détachaient des guirlandes, pendant que la</p> +<p>brise nocturne errait par le sanctuaire. On eût dit</p> +<p>qu'il était évanoui dans une sorte d'extase, lorsqu'enfin</p> +<p>la pleine lune apparut tout entière par</p> +<p>l'ouverture du toit,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Et inonda de ses flots de lumière le pavé de</p> +<p>marbre. Alors l'aventureux adolescent s'élança de</p> +<p>sa cachette, et ouvrant toute grande la porte de</p> +<p>cèdre sculpté, il se vit devant une terrible image, au</p> +<p>vêtement couleur de safran, en complète armure de</p> +<p>bataille. Le griffon efflanqué brillait au sommet</p> +<p>du vaste casque et la longue lance qui sème le naufrage</p> +<p>et la ruine</p> + </div><div class="stanza"> +<p>semblait une verge rougie au feu. La tête de Gorgone,</p> +<p>faite de pierre et d'acier, ouvrait largement</p> +<p>ses yeux morts, entrelaçait sur le bouclier ses</p> +<p>horribles serpents, et restait bouche béante, les</p> +<p>lèvres exsangues, glacées dans une impuissante fureur,</p> +<p>pendant que, tout effarée, la chouette aux</p> +<p>yeux éblouis, qui se trouvait aux pieds de la statue,</p> +<p>poussait son ululement aigu.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Le pêcheur solitaire qui ranimait son fanal, bien</p> +<p>loin en mer, au large de Sunium, ou qui jetait le</p> +<p>filet à prendre les thons, entendit le pas d'airain</p> +<p>de chevaux qui frappait les vagues, et vit un terrible</p> +<p>éclair déchirer les plis multiples des rideaux de la</p> +<p>nuit, et il s'agenouilla sur la poupe étroite, et dans</p> +<p>sa peur sacrée, il fit une prière.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Et les amants coupables, au milieu même de leur</p> +<p>étreinte, oublièrent un instant leurs furtives caresses,</p> +<p>s'imaginant avoir entendu le cri plein de</p> +<p>menace et de colère de Diane; et les rudes veilleurs,</p> +<p>sur leurs sièges élevés, se hâtèrent vers leurs boucliers,</p> +<p>ou tendirent leurs cous hérissés d'une</p> +<p>barbe noire par-dessus l'ombre des créneaux.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Car tout autour du temple roulait un cliquetis</p> +<p>d'armes, et les douze Dieux sursautèrent d'effroi</p> +<p>dans leur marbre. L'air retentit d'appels discordants.</p> +<p>Enfin le vaste Poséidon brandit sa lance et les chevaux</p> +<p>qui bondissent sur la frise se mirent à hennir,</p> +<p>et du cortège équestre arriva un bruit sourd de pas</p> +<p>qui se hâtent.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Prêt à la mort, il resta immobile, les lèvres entr'ouvertes,</p> +<p>tout heureux qu'à un tel prix il pût</p> +<p>voir ce calme et vaste front, cette redoutable virginité,</p> +<p>la merveille de cette chasteté impitoyable. Ah!</p> +<p>certes il était heureux, car jamais, depuis le jeune</p> +<p>prince-berger de Troie, créature humaine n'avait</p> +<p>eu sous les yeux un spectacle aussi étonnant.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Il restait immobile, prêt à mourir, mais soudain</p> +<p>l'air devint silencieux, les chevaux cessèrent de</p> +<p>hennir; il repoussa en arrière son épaisse chevelure;</p> +<p>il rejeta les vêtements qui couvraient ses</p> +<p>membres, car quel est celui qu'un tel amour ne forcerait</p> +<p>pas à tout oser; et il lui boucha la gorge,</p> +<p>et de ses mains sacrilèges</p> + </div><div class="stanza"> +<p>il défit la cuirasse, et la robe de couleur safran,</p> +<p>et mit à nu les seins polis, et enfin le péplos glissa</p> +<p>de la taille et laissa voir le secret mystère, celui</p> +<p>qu'à nul amant Athéné ne montrera, les grands</p> +<p>flancs froids, le croissant des cuisses, les onduleuses</p> +<p>collines de neige.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Ceux-là qui n'ont jamais commis un pêché</p> +<p>d'amoureux, qu'ils ne lisent point mon poème, car</p> +<p>leur oreille n'y percevrait qu'un bruit grêle et sans</p> +<p>harmonie, et n'y trouverait aucun charme. Mais</p> +<p>vous, dont les joues fanées gardent encore la trace</p> +<p>d'un sourire, vous qui avez appris ce que c'est</p> +<p>qu'Eros, vous autres, écoutez-moi encore un</p> +<p>peu.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Il resta encore un court instant à contempler de</p> +<p>ses yeux avides la statue polie, jusqu'à ce qu'à</p> +<p>force de regarder de telles splendeurs, sa vision</p> +<p>devînt confuse, et alors ses lèvres affamées de volupté</p> +<p>se rassasièrent sur les lèvres de la statue, et</p> +<p>il jeta ses bras autour du cou rond comme une tour,</p> +<p>et ne se soucia plus de mettre un frein à la volonté</p> +<p>de sa passion.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Jamais, me semble-t-il, amant n'eut un rendez-vous</p> +<p>pareil, car pendant toute la nuit, il murmura</p> +<p>des mots aussi doux que le miel, et il vit les</p> +<p>membres au dessin si pur que nul n'avait touchés,</p> +<p>et sans que rien l'en empêchât, il baisa le corps</p> +<p>pâle, aux reflets d'argent, et il promena ses mains</p> +<p>sur les seins polis, et appuya son front brûlant sur</p> +<p>la froide, la glaciale poitrine.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Il lui semblait que des javelines numides traversaient</p> +<p>coup coup sur son cerveau affolé, saisi de vertige.</p> +<p>Ses nerfs frémissaient comme vibrent les cordes</p> +<p>des violons, d'une pulsation exquise, et sa souffrance</p> +<p>était une angoisse si douce, qu'il ne put détacher ses</p> +<p>lèvres des siennes, qu'à l'heure où passa au-dessus</p> +<p>de sa tête l'avertissement de l'alouette.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Qui n'a jamais vu l'aube jeter un regard furtif</p> +<p>dans une chambre assombrie, qui n'a point tiré le</p> +<p>rideau, pour se lever, les yeux mornes et las, d'auprès</p> +<p>d'un corps aimé, adoré, tenez pour certain que</p> +<p>jamais il ne comprendra ce que je tente de chanter,</p> +<p>combien dura son baiser suprême, combien il se</p> +<p>plut à prolonger ses caresses.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>La lune se bordait d'un contour de cristal, signe</p> +<p>que les gens de mer tiennent pour un présage de</p> +<p>la colère céleste. Les étoiles pâlies s'effaçaient, et à</p> +<p>l'horizon déjà éclairé, tremblotaient d'un léger frémissement</p> +<p>les ailes de l'aurore prête à fuir, avant</p> +<p>que de la cella sombre et silencieuse cet amoureux</p> +<p>fût sorti.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Il descendit la roche escarpée d'un pied hâtif; il</p> +<p>descendit rapidement la pente, le brave jeune</p> +<p>homme. Il atteignit la grotte de Pan, et entendit,</p> +<p>en passant, las ronflements de l'être aux pieds de</p> +<p>chèvre. Il franchit d'un bond un tertre de gazon, et</p> +<p>pareil à un jeune paon, il courut vers un bois d'olivier,</p> +<p>qui se trouvait dans une vallée ombreuse, non</p> +<p>loin de la cité aux beaux édifices.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Et il chercha un petit ruisseau bien connu de</p> +<p>lui, car plus d'une fois, tout enfant, il y avait pourchassé</p> +<p>le grèbe vert à aigrette, ou il y avait attiré</p> +<p>dans les mailles d'un filet la truite argentée. Il</p> +<p>s'étendit de tout son long parmi les roseaux surpris,</p> +<p>tout haletant, le coeur battant d'un effroi</p> +<p>mêlé de plaisir, et il attendit le jour,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Il resta couché sur la rive verte, laissant sa main</p> +<p>distraite plonger dans les remous de l'eau froide et</p> +<p>sombre, et bientôt l'haleine du matin vint éventer</p> +<p>ses joues brûlantes et rougies, ou jouer étourdiment</p> +<p>avec les boucles qui s'emmêlaient sur son</p> +<p>front, pendant qu'il regardait dans l'eau avec un</p> +<p>étrange, un mystérieux sourire.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Et de bonne heure le berger au manteau de laine</p> +<p>grossière ouvrit avec le crochet de son bâton les</p> +<p>barrières de branches entrelacées, et montant du</p> +<p>tas d'ajoncs, une mince guirlande de fumée bleue se</p> +<p>déroula dans les airs au-dessus des blés mûrissants.</p> +<p>Et sur la colline, le chien jaune de la maison aboya,</p> +<p>pendant que le lourd bétail se dispersait parmi la</p> +<p>fougère frisée et bruissante.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Et quand le faucheur au pied léger se rendit aux</p> +<p>champs par les prairies que voilaient comme une</p> +<p>dentelle les fils de la rosée, quand les brebis bêlèrent</p> +<p>sous le brouillard de la lande, quand le râle des</p> +<p>prés se réveilla et s'envola de son nid, des bûcherons</p> +<p>aperçurent le jeune homme allongé près</p> +<p>du ruisseau, et se demandèrent avec grande surprise</p> +<p>comment un adolescent pouvait être aussi</p> +<p>beau.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Et ils jugèrent qu'il n'était point de la race des</p> +<p>mortels, et l'un d'entre eux dit: «C'est le jeune</p> +<p>Hylas, ce vagabond infidèle qui, oubliant Héraklès,</p> +<p>aura voulu coucher avec une Naïade»; mais</p> +<p>d'autres dirent: «Non, c'est Narcisse, épris de</p> +<p>lui-même. Ce sont bien là ces lèvres caressantes,</p> +<p>purpurines, que nulle femme ne peut tenter.»</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Et quand ils furent plus près, un troisième</p> +<p>s'écria: «C'est le jeune Dionysos, qui aura caché</p> +<p>au bord du ruisseau sa lance et sa peau de faon,</p> +<p>las de chasser avec la Bassaride, et nous agirions</p> +<p>sagement en prenant la fuite: ils ne vivent pas</p> +<p>longtemps, ceux qui viennent épier les dieux immortels.»</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Ainsi donc, ils s'en allèrent, se gardant bien de</p> +<p>tourner la tête, et ils contèrent au timide berger</p> +<p>comment ils avaient aperçu je ne sais quel dieu de</p> +<p>la forêt couché parmi les roseaux, et nul n'osa</p> +<p>traverser l'étendue de la prairie, et en ce jour-là, on</p> +<p>s'abstint d'abattre un seul olivier, ou de couper des</p> +<p>roseaux, et la belle campagne resta déserte,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>excepté lorsque le serviteur du bouvier, avec son</p> +<p>seau bien équilibré sur son dos, vint par bonds</p> +<p>légers, et se montra sur l'autre bord; il s'arrêta</p> +<p>pour jeter un appel, pensant avoir trouvé un nouveau</p> +<p>camarade. Mais ne recevant point de réponse,</p> +<p>quelque peu effrayé, le simple enfant reprit sa</p> +<p>route. Ou bien, descendant du bosquet tranquille</p> +<p>et silencieux,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>une fillette rieuse s'échappa de la ferme, ne</p> +<p>songeant nullement aux mystérieux secrets</p> +<p>d'amour, et quand elle aperçut le bras d'une éclatante</p> +<p>blancheur, et toute sa virilité, alors d'un</p> +<p>long regard d'envie où la passion jetait un défi à sa</p> +<p>tendre virginité, elle l'épia un instant, puis s'esquiva</p> +<p>songeuse et lasse.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>De bien loin il entendait le bourdonnement et</p> +<p>le tumulte de la cité, puis de temps à autre des</p> +<p>rires plus perçants, venus de l'endroit où les jeunes</p> +<p>garçons aux membres bruns, dans leur innocente</p> +<p>passion, se défiaient à la lutte ou à la course, ou</p> +<p>bien parfois le tintement grêle d'une clochette,</p> +<p>quand le bélier guidait les brebis vers la fontaine</p> +<p>couverte de mousse.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>À travers les saules grisonnants dansait le moucheron</p> +<p>capricieux; du haut de l'arbre, la tourterelle</p> +<p>lançait sa monotone stridulation; le rat d'eau, à la</p> +<p>fourrure lustrée d'huile, nageait bravement contre</p> +<p>le courant, cherchant à découvrir le nid du canard</p> +<p>sauvage; de branche en branche sautillait le pinson</p> +<p>craintif, et la massive tortue rampait sur le</p> +<p>limon.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>A la brise légère voltigeaient les graines soyeuses,</p> +<p>lorsque la faux luisante prenait son élan à travers</p> +<p>les vagues de gazon; le merle d'eau faisait jaillir</p> +<p>des gouttes en cercle parmi les roseaux, et semait</p> +<p>de taches d'argent le miroir qui, dans la forêt, avait</p> +<p>à peine reflété l'image des alentours, lorsque du</p> +<p>fond de l'eau, la tanche sombre faisait un bond</p> +<p>pour atteindre la libellule.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Quant à lui, il ne prêtait aucune attention, même</p> +<p>quand l'écureuil s'amusait à monter, à descendre</p> +<p>sur le tronc du bouleau, quand la linotte avait</p> +<p>commencé à chanter pour son compagnon sa plus</p> +<p>douce sérénade. Ah! il ne prêtait guère d'attention,</p> +<p>car il avait vu les seins de Pallas et la nudité merveilleuse</p> +<p>de la Reine.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Mais quand le berger rappela ses chèvres vagabondes,</p> +<p>en sifflant dans son chalumeau, par-dessus</p> +<p>la route pierreuse, quand le lucane sonore, comme</p> +<p>un clairon, bourdonna dans l'obscurité croissante,</p> +<p>des bois, quand la grue attardée passa comme une</p> +<p>ombre pour regagner sa demeure, quand de grosses</p> +<p>gouttes de pluie tombèrent lourdement sur les</p> +<p>feuilles des figuiers, il se leva.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Il quitta la sombre forêt, longea dans les ténèbres</p> +<p>les murs de la ferme et la clôture du verger humide</p> +<p>; il arriva enfin à un petit quai, fit monter à</p> +<p>bord ses matelots, reprit sa place sur la haute poupe,</p> +<p>et gagnant le large, il détendit la voile ruisselante.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Il traversa la baie, et quand neuf soleils eurent</p> +<p>descendu les degrés de la longue roule d'or, quand</p> +<p>neuf lunes pâlies eurent murmuré leurs prières à</p> +<p>leurs confesseurs, les chastes étoiles, ou conté leurs</p> +<p>secrets les plus chers aux papillons veloutés qui se</p> +<p>refusent à voler au grand jour, alors à travers</p> +<p>l'écume et l'embrun orageux,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>arriva une grande chouette aux yeux d'un jaune</p> +<p>de soufre. Elle s'abattit sur le vaisseau dont les</p> +<p>charpentes craquèrent comme si la voûte avait</p> +<p>contenu la charge de trois navires marchands. Elle</p> +<p>battit des ailes, et jeta un cri aigu, et aussitôt les</p> +<p>ténèbres s'épaissirent dans l'espace. L'épée d'Orion</p> +<p>rentra dans son fourreau, et le redoutable Mars lui-même</p> +<p>descendit en fuyant.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Et la lune se cacha derrière un masque à la</p> +<p>teinte de rouille que lui firent des nuages errants.</p> +<p>Et du bord de l'océan monta l'aigrette rouge, le</p> +<p>vaste beaume cornu, la lance de sept coudées, le</p> +<p>bouclier d'airain, et vêtue de toute son armure</p> +<p>brillante et polie, Athéné franchit à grands pas</p> +<p>l'étendue de la mer effrayée et frissonnante.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Aux yeux las du marin, sa chevelure flottante</p> +<p>parut semblable au nuage déchiré par la tempête,</p> +<p>et ses pieds ne furent que l'écume qui flotte sur les</p> +<p>brisants cachés. Et voyant les vagues monter de</p> +<p>plus en plus et imprimer au navire un roulis</p> +<p>plus violent, le pilote cria au jeune limonier qui</p> +<p>tenait la barre de virer du côté d'où venait le</p> +<p>vent.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Mais lui, l'adultère trop audacieux, le charmant</p> +<p>violateur des augustes mystères, en idolâtre épris</p> +<p>d'un ardent amour, quand il vit ces grands yeux</p> +<p>impitoyables, il fut pris d'une joie bruyante, et</p> +<p>jetant ce cri: «Me voici», il s'élança de la haute</p> +<p>poupe dans le tumulte des vagues glacées.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Alors tomba du haut des cieux une brillante</p> +<p>étoile, un danseur se sépara du cercle de la Voie</p> +<p>lactée, et sur son char retentissant, dans tout l'orgueil</p> +<p>de la divinité vengée, faisant sonner son armure</p> +<p>du bruit aigu de l'acier, la pâle déesse reprit</p> +<p>le chemin d'Athènes, et quelques bulles montaient</p> +<p>en bouillonnant, à l'endroit où était tombé l'adolescent</p> +<p>qui s'était épris d'elle.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Et le mât trembla quand la grande chouette le</p> +<p>quitta en jetant des ululements moqueurs, avant</p> +<p>de rejoindre la Reine irritée, et le vieux pilote commanda</p> +<p>à l'équipage effrayé de hisser la grande voile</p> +<p>et conta qu'il avait vu tout près de la poupe une</p> +<p>vaste et indécise apparition. Et pareille à une hirondelle</p> +<p>qui rase l'eau dans son vol, le solide navire</p> +<p>s'élança à travers la tempête.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Et nul ne se hasarda à parler de Charmidès;</p> +<p>on crut qu'il s'était rendu coupable de quelque</p> +<p>grande faute. Puis quand les marins parvinrent au</p> +<p>détroit des Symplégades, ils tirèrent leur galère a</p> +<p>sec, et se hâtèrent d'entrer dans la cité par la porte</p> +<p>de la douane et d'exposer au marché leurs poteries</p> +<p>peintes en argile brune.</p> + </div> </div> +<br><br> + +<h3>II</h3> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Mais un des dieux Tritons, pris de pitié, rapporta</p> +<p>sur la terre grecque le corps du jeune noyé.</p> +<p>Les sirènes peignèrent sa chevelure alourdie par</p> +<p>l'eau, lissèrent son front, rouvrirent ses mains crispées.</p> +<p>Plusieurs apportèrent de doux parfums de la</p> +<p>lointaine Arabie, et d'autres commandèrent à l'alcyon</p> +<p>de chanter sa chanson la plus berceuse.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Et quand il fut plus près de sa vieille demeure</p> +<p>d'Athènes, surgit soudain une vague puissante, et</p> +<p>sur le dos lustré de cette vague se forma une couche</p> +<p>d'écume solide, aux teintes irisées d'une étrange</p> +<p>fantaisie, et l'enfermant dans son sein de verre, elle</p> +<p>l'emporta vent à terre, pareille à un étalon à la</p> +<p>blanche crinière qui poursuit un but aventureux.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Or, du côté où Colonos se tourne vers la mer,</p> +<p>s'étend une longue pelouse bien nivelée; le lapin</p> +<p>la connaît, et pour elle l'abeille montagnarde abandonne</p> +<p>l'Hymeite. Et le Jaune n'y a point peur, car</p> +<p>en aucune heure de la journée, on n'y entend de</p> +<p>bruit plus terrible que les cris des jeunes bergers</p> +<p>dans leurs jeux.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Mais souvent le chasseur au pas furtif, quand il</p> +<p>sort du labyrinthe épineux, de l'inextricable</p> +<p>fouillis du bois environnant, aperçoit le jeune</p> +<p>Hyacinthe lançant le disque poli. Alors il tire son</p> +<p>capuchon sur ses yeux coupables et ne se risque</p> +<p>point à sonner de sa corne,—ou bien dès les premières</p> +<p>lueurs de l'aube,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>arrivent les Dryades, qui lancent la balle de</p> +<p>cuir, le long du rivage semé de roseaux, et entourant</p> +<p>quelque Pan aux oreilles de chèvre lui imposent</p> +<p>la tâche d'être leur gardien, si elles craignent</p> +<p>d'être ravies par l'audacieux Poséidon. Elles délient</p> +<p>leurs ceintures, les yeux pleins de crainte et d'effarement,</p> +<p>comme si ses bras bleus et sa barbe rouge</p> +<p>allaient surgir de la vague.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Ça et là dans le roc s'ouvre une caverne que le</p> +<p>viorne tapisse de ses clochettes jaunes; la grève est</p> +<p>unie, excepté où quelque vague du flux a laissé sa</p> +<p>trace légère empreinte sur le sable, comme si elle</p> +<p>craignait d'être trop vite oubliée du roseau vert,</p> +<p>son compagnon de jeu, et pourtant ce lieu</p> + </div><div class="stanza"> +<p>est si petit que l'inconstant papillon pourrait,</p> +<p>dès avant midi, ravir à toutes les fleurs leur trésor</p> +<p>de miel, sans parvenir à rassasier son amour trop</p> +<p>avide, et qu'en moins d'une heure, un jeune mousse</p> +<p>débarqué, pour peu qu'il y mît de l'ardeur, pourrait</p> +<p>y cueillir de quoi orner d'une guirlande la proue</p> +<p>peinte de sa galère,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>et laisserait la petite prairie presque entièrement</p> +<p>dépouillée, car elle n'a point de fleurs somptueuses,</p> +<p>excepté les rares narcisses qui se dressent</p> +<p>çà et là, parsemant d'étoiles d'argent le gazon jamais</p> +<p>fauché, excepté quelques asphodèles qui</p> +<p>brandissent de mignons cimeterres.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>C'est là que vint le déposer le flot, heureux</p> +<p>d'avoir subi un si doux esclavage, et il porta l'adolescent</p> +<p>là où le sol était vierge de tout contact avec</p> +<p>la mer, sur la marge argentée de la grève, et</p> +<p>comme un amant qui s'attarde, il vint plus d'une</p> +<p>fois baiser ces membres pâles que naguère brûlait</p> +<p>une ardeur intense,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>avant que l'eau de la mer eût éteint cet holocauste,</p> +<p>cette flamme qui se nourrissait d'elle-même,</p> +<p>cette volupté passionnée, avant que la mort chenue,</p> +<p>de son souffle glacé et flétrissant, eût fané ces</p> +<p>lis blancs et rouges, qui, alors que le jeune homme</p> +<p>errait par la forêt, échangeaient leurs antiennes et</p> +<p>répons si charmants.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Et quand, à l'aube, les nymphes des bois, se tenant</p> +<p>par la main, défilèrent dans le vallon boisé,</p> +<p>leur satyre aperçut le corps de l'éphèbe étendu sur</p> +<p>le sable. Il redouta une traîtrise de Poséidon; il</p> +<p>jeta un cri, et pareilles à de brillants rayons de soleil</p> +<p>qui se jouent parmi les branches, toutes les</p> +<p>Dryades effarouchées cherchèrent dans la feuillée</p> +<p>une retraite sûre,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>à l'exception d'une blanche jeune fille, qui ne</p> +<p>trouva rien de bien terrible à sentir ses seins</p> +<p>pressés par la tyrannie amoureuse d'un dieu marin.</p> +<p>Elle eût bien voulu prêter l'oreille à ces charmes</p> +<p>subtils que tissent les amants insidieux quand ils</p> +<p>veulent conquérir une forteresse bien close: elle</p> +<p>s'écarta des autres furtivement, et ne crut point que</p> +<p>ce fût une faute</p> + </div><div class="stanza"> +<p>d'abandonner son trésor à un être aussi beau.</p> +<p>Elle s'étendit près de lui, la gorge desséchée par la</p> +<p>soif d'amour. Elle l'appela des noms les plus doux,</p> +<p>joua avec sa chevelure en désordre, et de ses lèvres</p> +<p>brûlantes ravagea la bouche du jeune homme, craignant</p> +<p>qu'il ne s'éveillât point, et craignant ensuite</p> +<p>qu'il ne s'éveillât trop tôt, s'éloignant, puis,</p> +<p>comme l'amour la rendait infidèle à elle-même,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>elle reprit ses attaques. Et pendant tout le jour,</p> +<p>elle resta assise à côté de lui. Elle rit de son nouveau</p> +<p>jouet, lui prit la main, lui chanta sa chanson</p> +<p>la plus douce, puis fronça le sourcil en voyant cet</p> +<p>enfant si peu empressé à enlacer sa virginité. Elle</p> +<p>ignorait que depuis trois jours ces yeux-là s'étaient</p> +<p>rouverts devant Proserpine;</p> + </div><div class="stanza"> +<p>elle ignorait aussi quel sacrilège ces lèvres</p> +<p>avaient commis; aussi se dit-elle: «Il va s'éveiller,</p> +<p>je le sais fort bien, il s'éveillera le soir, quand le</p> +<p>soleil suspendra son rouge bouclier sur la citadelle</p> +<p>de Corinthe: ce sommeil n'est qu'un cruel artifice</p> +<p>pour se faire aimer davantage, et dans quelque caverne</p> +<p>Marine,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>«à des profondeurs que jamais n'atteint la ligne</p> +<p>du pêcheur, déjà quelque énorme triton souffle</p> +<p>dans sa conque et avec les branches cristallines qui</p> +<p>flottent dans l'Océan, il tresse une guirlande pour</p> +<p>orner les piliers d'émeraude de notre lit nuptial;</p> +<p>c'est là que, sons une voûte faite d'écume argentée</p> +<p>et la tête couronnée de corail,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>«nous nous asseoirons tous deux sur un trône</p> +<p>de perles, et une vague bleue nous servira de dais,</p> +<p>et à nos pieds les serpents d'eau s'enrouleront sous</p> +<p>leur armure d'améthyste aux mailles de diamant, et</p> +<p>nous suivrons des yeux dans leurs mouvements, autour</p> +<p>du mât d'une barque engloutie par la tempête,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>«les muges aux nageoires vermillon, aux yeux</p> +<p>qu'on dirait taillés dans l'or, et qui ressemblent à</p> +<p>des éclats de lumière cramoisie; l'abîme profond</p> +<p>ouvrira les portes de verre de son palais, et nous</p> +<p>verrons les dauphins tachetés dormir au bercement</p> +<p>des alcyons qui murmurent du haut des rocs, là où</p> +<p>Protée, au bizarre costume vert, fait paître son troupeau</p> +<p>de monstres,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>«et les anémones tremblantes aux teintes opalines,</p> +<p>qui agitent leurs franges pourprées quand</p> +<p>nous posons le pied sur le sol miroitant, et des</p> +<p>flottes entières de poissons aux taches d'écailles</p> +<p>couleur de feu suivront les cordages flottants de</p> +<p>l'épave fracassée, et des grains d'ambre couleur de</p> +<p>miel orneront nos membres entrelacés.»</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Mais quand le seigneur de la guerre, le soleil,</p> +<p>passa, déçu en faisant voltiger son pennon aux</p> +<p>vives couleurs, avant de rentrer dans sa demeure</p> +<p>d'airain, lorsque, une à une, les petites étoiles</p> +<p>jaunes apparurent éparses dans les champs du ciel,</p> +<p>oh alors elle craignit que ses lèvres à lui refusassent</p> +<p>de se désaltérer de ses lèvres à elle,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>et cria: «Réveille-toi: déjà la pâle lune verse</p> +<p>son argent sur les arbres, et la vague s'étend de proche</p> +<p>en proche, grise et glacée sur cette grève de sable;</p> +<p>les grenouilles croassantes se montrent, et du fond</p> +<p>de la caverne l'engoulevent lance son cri aigu; les</p> +<p>chauves-souris volètent en tous les sens, et la belette</p> +<p>brune aux lianes creux rampe à travers l'ombre</p> +<p>du gazon.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>«Non, bien que tu sois un Dieu, ne te montre</p> +<p>point si farouche; car là-bas il est une petite canne</p> +<p>qui redit souvent à voix basse comment un jeune</p> +<p>charmeur la séduisit un jour sur l'herbe de la</p> +<p>prairie et quand il se fut donné tout son cruel plaisir,</p> +<p>déploya des ailes d'or toutes bruissantes, et</p> +<p>s'envola vers le soleil.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>«Ne sois pas si timide; le laurier tremble encore</p> +<p>des baisers du grand Apollon, et le pin, dont</p> +<p>les soeurs groupées couronnent la colline, pourrait</p> +<p>en dire long sur le hardi ravisseur que les hommes</p> +<p>appellent Borée; et j'ai vu les yeux narquois d'Hermès</p> +<p>à travers le feuillage argenté du peuplier.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>«Même les jalouses Naïades me disent jolie, et</p> +<p>chaque matin un jeune galant au teint hâlé me fait</p> +<p>la cour, en m'offrant des pommes et des boucles de</p> +<p>cheveux; il cherche à vaincre mon dédain virginal,</p> +<p>avec les dons qu'aiment les charmantes nymphes</p> +<p>des bois; hier encore il m'apporta une colombe au</p> +<p>plumage irisé,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>«aux petits pieds de couleur cramoisie, que le</p> +<p>cruel enfant avait dérobée au sommet d'un sycomore,</p> +<p>avec sa ponte de sept oeufs tachetés, pendant</p> +<p>que le mâle amoureux s'était envolé au loin pour</p> +<p>chercher des baies de genièvre, leur nourriture préférée;</p> +<p>la guêpe fantasque, la plus hâtive des vendangeuses,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>a qui cueillent les raisins bleus, n'est pas plus tenace</p> +<p>dans sa constance, que ce simple petit berger,</p> +<p>à vouloir mes lèvres sans éclat, tant il est joyeux et</p> +<p>pur. Ses yeux pleins de vie et de soleil feraient oublier</p> +<p>à une Dryade le serment fait à Artémis, tant</p> +<p>il est beau, et sa lèvre est faite pour le baiser.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>«Son front blanc d'argent, comme une lune qui</p> +<p>surgit sur les collines obscures du rendez-vous, a</p> +<p>la forme d'un croissant. L'ardeur du midi tyrien ne</p> +<p>saurait évoquer du bosquet de myrte un époux</p> +<p>plus charmant pour la Cythérée. Le premier et</p> +<p>soyeux duvet borde ses joues rougissantes, et ses</p> +<p>jeunes membres sont forts et bruns.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>«Et il est riche: des troupeaux bêlants de grasses</p> +<p>brebis aux épaisses toisons couvrent ses prairies, et</p> +<p>dans sa demeure, bien des pots d'argile pleins de</p> +<p>caillé jauni invitent la mouche voleuse à s'ébattre</p> +<p>et se noyer. La plaine couverte de trèfle incarnat,</p> +<p>lui garde son doux trésor, et il sait jouer du chalumeau</p> +<p>d'avoine.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>«Et pourtant je ne l'aime point. C'était pour toi</p> +<p>que je gardais mon amour. Je savais que tu viendrais</p> +<p>un jour me délivrer de cette pâle chasteté, ô</p> +<p>toi, la plus belle fleur de la vague qui ne fleurit point,</p> +<p>de toute la vaste mer Égée, la plus brillante des</p> +<p>étoiles dans le ciel azuré de l'Océan, où se reflètent</p> +<p>les planètes.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>«Je savais que tu viendrais, car dès que les</p> +<p>branches desséchées bourgeonnèrent, dès que la</p> +<p>sève du printemps gonfla ma verte et tendre écorce,</p> +<p>ou qu'elle jaillit en myriades nombreuses de fleurs</p> +<p>qui raillaient l'heure de minuit par leur forme lunaire,</p> +<p>sans rien craindre de l'aurore, dès que les</p> +<p>chants ravis du sansonnet</p> + </div><div class="stanza"> +<p>«ont réveillé l'écureuil endormi parmi ses provisions</p> +<p>de grains, dès que les fleurs de coucou bordèrent</p> +<p>d'une frange l'étroite clairière, à travers mes jeunes</p> +<p>feuilles une extase de volupté s'épandit comme un</p> +<p>vin nouveau, et dans toutes mes veines de mousse</p> +<p>battit le pouls agité d'un sang amoureux, et les</p> +<p>vents violents de la passion secouèrent la virginité</p> +<p>de ma tige svelte.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>«Les faons vinrent en troupe le soir et posèrent</p> +<p>leurs narines fraîches et noires sur mes branches les</p> +<p>plus basses, tandis que sur la plus haute, le merle faisait</p> +<p>un petit nid de brins d'herbes pour sa compagne.</p> +<p>Et de temps en temps un roitelet reposait sur une</p> +<p>branche mince, à peine capable de porter un poids</p> +<p>si charmant.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>«Près de moi, les bergers d'Attique donnaient</p> +<p>des rendez-vous; sous mon ombre se couchait Amaryllis,</p> +<p>et autour de mon tronc Daphnis poursuivait la</p> +<p>fillette craintive jusqu'à ce qu'enfin lasse de jouer, elle</p> +<p>sentit sa chevelure défaite s'agiter sous un souffle</p> +<p>ardent. Alors elle se retournait, regardait et ne cherchait</p> +<p>plus à échapper au doux piège.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>«Aussi viens-t-en en mon embuscade, là où l'entassement</p> +<p>de chèvrefeuille sylvestre entrelace une</p> +<p>voûte pour les plaisirs de l'amour, où l'ombre frissonnante</p> +<p>des myrtes paphiens semble sanctifier les</p> +<p>rites les plus tendres de la volupté, là-bas dans les</p> +<p>fraîches et vertes retraites de ses asiles les plus profonds,</p> +<p>la forêt recèle un petit lac</p> + </div><div class="stanza"> +<p>«hanté du merle d'eau, pâturage de l'abeille sauvage,</p> +<p>car tout autour de ses bords flottent les grands</p> +<p>lis d'un blanc de crème, retenus comme par des</p> +<p>ancres vertes par leurs larges feuilles. Chaque corolle</p> +<p>est un esquif aux blanches voiles, chargé d'or,</p> +<p>avec une libellule placée au timon. N'hésite pas à</p> +<p>quitter cette pâle grève que vient baiser la vague.</p> +<p>Sûrement cet endroit est destiné</p> + </div><div class="stanza"> +<p>«à des amants comme nous; la déesse qui règne</p> +<p>à Chypre vient souvent, le bras enlaçant la taille de</p> +<p>son jeune amoureux, s'y égarer le soir, et j'ai vu</p> +<p>la lune rejeter son vêtement de brouillards devant</p> +<p>les yeux du jeune Endymion. Ne crains rien, Diane</p> +<p>au pas de panthère ne foule jamais cette clairière</p> +<p>inconnue.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>«Ou, si tu t'y refuses, retournons vers la mer</p> +<p>salée, retournons vers la vague tumultueuse, et</p> +<p>promenons-nous tout le jour sous la voûte de cristal</p> +<p>dont les eaux font un portique à Neptune et contemplons</p> +<p>les monstres empourprés de l'abîme dans</p> +<p>leurs jeux maladroits, voyons bondir de sa retraite</p> +<p>le rusé Xiphias.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>«Car si ma maîtresse me surprend couchée ici,</p> +<p>elle ne montrera nulle hésitation, nulle tendre</p> +<p>pitié. Elle déposera l'épieu destiné au sanglier, et</p> +<p>de ses doigts sévère, inexorable, elle tendra l'arc</p> +<p>de cornouiller, et rapprochant de son sein la fente</p> +<p>empennée de la flèche, elle lâchera la corde courbée.</p> +<p>Oui, en cet instant même, elle est à ma recherche.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>«J'entends ses pas qui se hâtent. Debout, soldat,</p> +<p>déserteur de la bataille amoureuse, fais-moi boire</p> +<p>au moins une longue gorgée du vin de la passion,</p> +<p>désaltère mon être assoiffé de ce délicieux nectar</p> +<p>qui enivre même les dieux. Viens, mon amour,</p> +<p>nous avons encore le temps d'atteindre la demeure</p> +<p>bleue.»</p> + </div><div class="stanza"> +<p>À peine avait-elle fini, que les arbres s'agitèrent</p> +<p>d'un frisson. Le feuillage s'entr'ouvrit et l'on sentit</p> +<p>bientôt la présence d'une divinité, et les flots gris</p> +<p>rampèrent à reculons. Un long et effrayant rugissement</p> +<p>sortit d'une trompe ornée de franges. Un</p> +<p>chien de meute aboya, et pareil à une flamme un</p> +<p>roseau empenné traversa la clairière en sifflant,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>et là même où les fleurettes de son sein venaient</p> +<p>d'éclore dans leur éclat, cet amant meurtrier,</p> +<p>cet hôte inattendu, entra, se planta profondément,</p> +<p>se fit un passage invisible, et creusa de sa pointe un</p> +<p>sillon sanglant, se fraya une longue route rouge</p> +<p>et les ailes de mort lui fendirent le coeur.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Exhalant sa vie dans un sanglot, dans un cri de</p> +<p>désespoir, la jeune Dryade tomba sur le corps de</p> +<p>l'adolescent. Elle sanglotait sur sa virginité restée</p> +<p>inféconde, sur les délices dont elle n'avait point</p> +<p>joui, sur les plaisirs défunts, de toute la douleur</p> +<p>des choses restées sans récompense, et les gouttes</p> +<p>brillantes de sa jeunesse coulèrent en un filet de</p> +<p>pourpre de son côté palpitant.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Ah! c'était pitié que d'entendre sa plainte, c'était</p> +<p>grande pitié de la voir mourir avant qu'elle eût fait</p> +<p>présent de ses charmes, ou connût la joie de la</p> +<p>passion, ce mystère redoutable, tel que l'ignorer,</p> +<p>c'est ne point vivre, et que pourtant l'on ne saurait</p> +<p>le connaître sans être pris dans les plus pesantes</p> +<p>chaînes de la mort.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Mais par hasard, la Reine de Cythère, qui avait</p> +<p>passé toute la nuit aux côtés d'Adonis, dans la hutte</p> +<p>d'un berger arcadien, revenant à Paphos, sur son</p> +<p>char en bois doré attelé de colombes argentées,</p> +<p>voguait à des hauteurs que n'atteint pas l'oeil des</p> +<p>mortels, entre les montagnes et l'étoile du matin;</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Elle jeta les yeux vers la terre, et aperçut le</p> +<p>couple infortuné. Elle entendit le faible cri de</p> +<p>désespoir échappé à l'Oréade, cri dont les vibrations</p> +<p>condensées semblèrent se jouer dans l'air, comme</p> +<p>les sons d'une viole. En toute hâte, elle ordonna à</p> +<p>ses deux pigeons de fermer leurs ailes tendues avec</p> +<p>effort. Elle fondit sur la terre, atteignit le rivage et</p> +<p>vit leur douloureux destin.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Car, ainsi qu'un jardinier, détournant la tête</p> +<p>pour saisir au vol les derniers chants de la linotte,</p> +<p>tranche d'une faux insouciante une plate-bande</p> +<p>de fleurs qui se trouvaient trop près, et coupant net</p> +<p>la frêle tige de la rose, jette sur le terreau brun les</p> +<p>charmes dispersés de la fleur, ainsi qu'un jeune berger</p> +<p>en son inattention,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>tout en menant son petit troupeau par la prairie,</p> +<p>couche sous son pas deux asphodèles qui, croissant</p> +<p>côte à côte, ont séduit la coccinelle en leurs filets</p> +<p>jaunes, et fait oublier au brillant papillon tout son</p> +<p>orgueil, écrase contre terre leurs calices ruisselants</p> +<p>d'or, sous des pieds légers qui n'étaient point faits</p> +<p>pour des ravages aussi cruels,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>ou comme un écolier, quand, ennuyé de son livre,</p> +<p>il se laisse aller sur le gazon semé de joncs et cueille</p> +<p>dans le ruisseau deux iris, puis se lasse de leurs</p> +<p>beautés, et s'en va, les laissant à l'ardeur meurtrière</p> +<p>du soleil,—ainsi gisaient les deux amants.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Et Vénus s'écria: «C'est l'impitoyable Artémis</p> +<p>dont la main cruelle a commis ce méfait, ou bien</p> +<p>c'est peut-être l'oeuvre de cette divinité puissante si</p> +<p>soucieuse de préserver sa majesté souveraine de</p> +<p>toute profanation sur la colline athénienne;—Hélas!</p> +<p>faut-il que des êtres capables de tant</p> +<p>d'amour descendent sans avoir aimé dans le séjour</p> +<p>de la mort?»</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Aussi, de ses douces mains, avec tendresse, elle</p> +<p>plaça l'adolescent et la jeune fille dans le chariot</p> +<p>d'or. La gorge blanche, plus blanche qu'un croissant</p> +<p>de perle, et qu'à peine rayait le lacis d'une</p> +<p>veine bleue, n'avait pas encore cessé de palpiter,</p> +<p>et son sein oscillait encore comme un lis que le</p> +<p>vent agite d'un souffle incertain.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Alors les deux pigeons déployèrent leurs ailes</p> +<p>d'un blanc de lait, et le char brillant vogua par le</p> +<p>ciel, où pointait l'aube; et l'aérienne caravane,</p> +<p>pareille à un nuage, passa en silence au-dessus de</p> +<p>l'Egée, jusqu'à l'heure où l'air léger fût troublé</p> +<p>par le chant des voix languissantes qui appellent</p> +<p>pendant toute la nuit Thammus ensanglanté.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Mais quand les colombes eurent atteint leur but</p> +<p>accoutumé, là où le large escalier de marbre aux</p> +<p>marches circulaires plonge sa neige dans la mer,</p> +<p>l'âme voletante de la jeune fille agita une dernière</p> +<p>fois ses lèvres, pétales tremblants, et s'exhala dans</p> +<p>le vide. Et Vénus vit alors que son cortège comptait</p> +<p>une jolie fille de moins.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Et elle commanda à ses serviteurs de sculpter</p> +<p>sur un cercueil en bois de cèdre toutes les merveilles</p> +<p>de cette histoire. C'était dans ce giron odorant</p> +<p>que reposeraient leurs membres, là où les oliviers</p> +<p>adoucissent la teinte bleue du ciel, sur les</p> +<p>petites collines de Paphos, où le faune joue de la</p> +<p>flûte en plein midi, où le rossignol chante jusqu'à</p> +<p>l'aurore.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Et ils ne faillirent point à exécuter ses ordres, et</p> +<p>avant que l'abeille matinale eût percé l'asphodèle</p> +<p>des coups rageurs de son aiguillon ténu, avant que</p> +<p>le dix-cors vigilant, quittant sa reposée, eût d'un</p> +<p>bond franchi le ruisseau, et fait partir le merle</p> +<p>d'eau, avant que le lézard eût grimpé sur le roc</p> +<p>échauffé par le soleil, leurs corps reposaient sous</p> +<p>le gazon.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Et lorsque parut le jour, dans ce sanctuaire d'argent</p> +<p>où brillent éternellement les flammes des trépieds</p> +<p>vibrants, la Reine Vénus s'agenouilla, implora</p> +<p>Proserpine, pour qu'elle, dont la beauté avait rendu</p> +<p>amoureux le Dieu de la mort, voulût bien demander</p> +<p>une faveur à son pâle époux, et obtenir qu'il</p> +<p>laissât le Désir franchir avec le terrible Charon le</p> +<p>passage du fleuve glacial.</p> + </div> </div> +<br><br> + +<h3>III</h3> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Dans le mélancolique Achéron, où ne luit point</p> +<p>de lune, loin de la bonne Terre, loin du jour joyeux,</p> +<p>là où nul printemps ne montre ses bourgeons, où</p> +<p>nul soleil mûrissant ne fait ployer les pommiers, où</p> +<p>mai, le mois fleuri, ne parsème point le gazon des</p> +<p>fleurs du châtaignier, où jamais ne chantent les</p> +<p>merles, où ne s'apparient jamais les linottes siffleuses,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>là, près d'une source léthéenne aux eaux troubles</p> +<p>et sonores, était couché le jeune Charmidès. D'une</p> +<p>main lasse, il avait cueilli les fleurs de l'asphodèle,</p> +<p>et éparpillait sur les eaux mornes du ruisseau noir</p> +<p>le petit trésor qu'il avait récolté, et il regardait disparaître</p> +<p>les étoiles blanches, et tout ce qui l'entourait</p> +<p>était comme un rêve,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>lorsque, jetant un regard dans le miroir des</p> +<p>eaux, à travers le désordre de sa chevelure frisée,</p> +<p>il lui sembla voir passer une ombre sur son image</p> +<p>et une petite main se glissa dans la sienne. De chaudes</p> +<p>lèvres effleurèrent timidement ses joues pâles et</p> +<p>dans un soupir lui murmurèrent leur secret.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Alors il tourna en arrière ses yeux las, et il vit.</p> +<p>Et leurs figures se rapprochèrent de plus en plus.</p> +<p>Leurs jeunes bouches s'attirèrent de si près qu'on</p> +<p>eût dit une rose de flamme, unique et parfaite, et</p> +<p>il sentit son sein palpitant, et son haleine qui s'échauffait,</p> +<p>s'accélérait.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Et il lui donna toutes les caresses qu'il avait</p> +<p>tenues en réserve, et elle lui fit le sacrifice de</p> +<p>toute sa virginité, et membre contre membre, en</p> +<p>une longue et voluptueuse extase, leur passion s'accrut</p> +<p>et se calma. Oh! pourquoi, chalumeau trop</p> +<p>aventureux, te risquer à chanter encore l'amour;</p> +<p>c'est assez de dire qu'Eros ait fait résonner son rire</p> +<p>sur cette prairie sans fleur.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>O trop audacieuse poésie, pourquoi essayer de</p> +<p>chanter encore la passion? Reploie tes ailes sur le</p> +<p>téméraire Icare, et laisse ton lai dormir sur les</p> +<p>cordes silencieuses de la lyre, jusqu'au jour où tu</p> +<p>auras découvert l'antique source de Castalie, ou</p> +<p>cueilli dans les eaux lesbiennes la plume d'or que</p> +<p>laissa tomber Sapho, en se noyant.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>C'est assez, c'est assez de dire que l'être dont la</p> +<p>vie avait été une ardente et coupable pulsation, une</p> +<p>infamie splendide, pût dans le pays sans amour où</p> +<p>règne Hadès, glaner une moisson brûlante sur ces</p> +<p>champs de flamme, où la passion erre pieds nus,</p> +<p>sans chaussures et pourtant sans se blesser. Ah!</p> +<p>c'est assez qu'une seule fois leurs lèvres aient pu</p> +<p>se rencontrer,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>en celle ardente palpitation où des existences entières</p> +<p>semblent se condenser en une seule extase,</p> +<p>et qui meurt dans l'excès de la volupté, dans la</p> +<p>tension d'un plaisir convulsif, avant que Proserpine</p> +<p>les désignât pour la servir autour du trône d'ébène</p> +<p>où siège le pâle Dieu qui lui délia la ceinture dans</p> +<p>les campagnes d'Enna.</p> + </div> </div> + +<br><br> + + +<h2>PANTHÉA</h2> +<br><br> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Non, allons d'un feu à un autre feu, de la souffrance</p> +<p>passionnée à une volupté plus mortelle.</p> +<p>Je suis trop jeune pour vivre sans désir, tu es trop</p> +<p>jeune pour perdre cette nuit d'été à faire ces vaines</p> +<p>questions que depuis longtemps l'homme a posées</p> +<p>au voyant et à l'oracle, sans recevoir de réponse.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Car, ma tendre amie, mieux vaut sentir que savoir,</p> +<p>et la sagesse est un héritage sans enfants. Une</p> +<p>vague de passion, la première et ardente explosion</p> +<p>de la jeunesse, voilà qui vaut bien les proverbes</p> +<p>accumulés par le sage. Ne tourmente point ton</p> +<p>âme d'une philosophie morte; n'avons-nous pas</p> +<p>des lèvres pour le baiser, des coeurs pour aimer et</p> +<p>des yeux pour voir?</p> + </div><div class="stanza"> +<p>N'entends-tu pas le murmure du rossignol, pareil</p> +<p>à de l'eau qui chante au sortir d'une urne</p> +<p>d'argent? Si doux est ce chant qu'il fait pâlir la</p> +<p>lune de dépit d'être suspendue à une telle hauteur</p> +<p>dans le ciel, et de ne pouvoir entendre cette mélodie</p> +<p>ravissante d'amour.—Vois comme elle enguirlande</p> +<p>de brouillards ses deux cornes, la lune attardée</p> +<p>dans sa tâche.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Des lis blancs, coupes dans lesquelles rêvent les</p> +<p>abeilles d'or, la neige que forment les pétales tombés,</p> +<p>quand la brise éparpille les fleurs du châtaignier,</p> +<p>ou l'éclat des corps d'éphèbes reflétés par</p> +<p>l'eau,—tout cela ne te suffit-il pas? Désires-tu</p> +<p>quelque chose de plus? Hélas, les Dieux ne donneront</p> +<p>jamais rien de plus de leur éternel trésor.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Car nos grands Dieux ont fini par se lasser, par</p> +<p>s'irriter de tous nos pêchés sans fin, de notre vain</p> +<p>effort pour expier par la souffrance, par la prière,</p> +<p>ou par le prêtre, le gaspillage des jours de la jeunesse,</p> +<p>et jamais, jamais ils ne prêtent la moindre</p> +<p>attention, soit au bien, soit au mal, mais dans</p> +<p>leur indifférence, ils font tomber la pluie sur le</p> +<p>juste et l'injuste.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Ils prennent leurs aises, nos dieux. Ils prennent</p> +<p>leurs aises. Ils parsèment des pétales de rose leur</p> +<p>vin parfumé. Ils dorment, dorment sous les arbres</p> +<p>berceurs où s'entrelacent l'asphodèle et le jaune lotus.</p> +<p>Ils regrettent les jours heureux de jadis, où ils</p> +<p>ne savaient pas encore ce qu'on peut rêver de mal,</p> +<p>et faire en rêvant.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Et bien loin, au-dessous du pavé de bronze, ils</p> +<p>voient comme un essaim de mouches la foule des</p> +<p>petits hommes, l'agitation des menues existences,</p> +<p>puis dans leur ennui, ils reviennent à leur séjour</p> +<p>parmi les lotus, et se baisent les uns les autres sur</p> +<p>les lèvres, et boivent à plus longs traits la liqueur</p> +<p>préparée avec les graines du pavot, qui amène le</p> +<p>doux sommeil aux paupières de pourpre.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Là, tout le long du jour, le soleil aux vêtements</p> +<p>d'or, reste debout, tenant en main sa torche flambante,</p> +<p>et quand le tissu varié des heures de la journée</p> +<p>a été achevé par les douze vierges, alors à travers</p> +<p>le brouillard cramoisi s'avance la lune, à peine</p> +<p>échappée des bras d'Endymion, et les Dieux immortels</p> +<p>se pâment dans les transes de passions mortelles.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Là-haut la reine Junon se promène parmi la rosée</p> +<p>des prés, ses grands pieds blancs tachés par la</p> +<p>poussière safranée des lis agités par le veut, pendant</p> +<p>que le jeune Ganymède s'ébat dans le moût</p> +<p>brûlant à l'écume ambrée; et ses boucles voltigent</p> +<p>de tous côtés, comme au jour où l'aigle ravit sur</p> +<p>l'Ida l'enfant tout effrayé, et l'emporta à travers le</p> +<p>ciel ionien...</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Là-haut, dans le fond vert de quelque jardin bien</p> +<p>clos, la reine Vénus, ayant à son côté le berger,</p> +<p>près de son corps doux et chaud, comme la fleur</p> +<p>d'églantine, qui voudrait être blanche, mais qui</p> +<p>rougit de son orgueil, rit tout bas dans son amour,</p> +<p>si bien que le jaloux Salmacis, épiant à travers le</p> +<p>feuillage des myrtes, soupire dans la douleur de la</p> +<p>volupté solitaire.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Là-haut ne souffle jamais ce terrible vent du Nord</p> +<p>qui laisse nos forêts d'Angleterre mornes et nues,</p> +<p>jamais la neige rapide n'y tombe en blanc duvet,</p> +<p>jamais l'éclair aux rouges dentelures ne se risque à</p> +<p>les réveiller dans la nuit cerclée d'argent, alors que</p> +<p>nous pleurons sur quelque douce et triste faute, sur</p> +<p>quelque délice mort.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Hélas! eux, ils connaissent la lointaine source du</p> +<p>Léthé, ils les connaissent bien, les eaux qui se cachent</p> +<p>parmi les violettes, où celui dont les pieds meurtris</p> +<p>sont las d'errer, peut reprendre courage et marcher,</p> +<p>et boire à ces profondeurs l'eau fraîche et cristalline,</p> +<p>y puiser un baume du sommeil pour les âmes que</p> +<p>fuit le sommeil, un engourdissement de la douleur.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Mais nous comprimons nos natures; Dieu, ou le</p> +<p>Destin est notre ennemi. Assez de ce désespoir qui</p> +<p>accompagne partout le plaisir, assez de tous les</p> +<p>temples que nous avons bâtis, assez d'avoir fait de</p> +<p>justes prières jamais exaucées, car l'homme est</p> +<p>faible, Dieu dort, et le ciel est haut. Un instant</p> +<p>brillamment coloré, un seul grand amour, et voilà</p> +<p>que nous mourons.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Ah! nul batelier, maniant péniblement la gaffe,</p> +<p>ne pousse sa noire chaloupe vers le rivage sans</p> +<p>fleurs. Aucune petite monnaie de bronze ne saurait</p> +<p>porter l'âme par-dessus le fleuve de la mort au pays</p> +<p>sans soleil. Victimes, libations, voeux, tout est inutile;</p> +<p>la tombe est scellée; les morts ne se relèvent</p> +<p>point.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Nous nous dissolvons dans l'air des hautes régions;</p> +<p>nous redevenons des choses identiques à</p> +<p>celles que nous touchons; chaque rayon cramoisi de</p> +<p>soleil doit son éclat au sang de notre coeur: tout</p> +<p>astre qu'émeut le printemps doit à nos jeunes vies</p> +<p>son déploiement de flamme verte; les bêles les plus</p> +<p>sauvages qui battent la broussaille nous sont apparentées;</p> +<p>toute vie est une et tout est changement.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Un unique battement de systole et de diastole,</p> +<p>effet d'une seule et vaste existence, soulève le coeur</p> +<p>géant de la Terre, et les vagues puissantes de l'être</p> +<p>unique ondulent depuis le germe sans nerf, jusqu'à</p> +<p>l'homme, car nous sommes une parcelle de</p> +<p>tout. Rocher, oiseau, animal ou colline, nous ne</p> +<p>faisons qu'un avec les êtres qui nous dévorent, avec</p> +<p>les êtres que nous tuons.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Des cellules inférieures où la vie se réveille nous</p> +<p>passons à la plénitude de la perfection; ainsi</p> +<p>vieillit l'Univers. Nous qui sommes aujourd'hui</p> +<p>semblables à des dieux, nous avons été jadis une</p> +<p>masse de pourpre frissonnante barrée de lignes d'or,</p> +<p>insensible à la joie et à la souffrance, et ballottée</p> +<p>dans les dédales terribles de mers furieuses sous les</p> +<p>coups des vents.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Cette ardente et vigoureuse flamme dont brûlent</p> +<p>nos corps, elle fera peut-être resplendir d'asphodèles</p> +<p>quelques prairies, oui, et ces seins d'argent, les</p> +<p>tiens, deviendront perles d'eau. Les terres brunes</p> +<p>que labourent les hommes seront rendues plus fécondes</p> +<p>par nos amours de cette nuit. Rien n'est</p> +<p>perdu dans la nature; toutes choses vivent en dépit</p> +<p>de la Mort.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Le premier baiser de l'adolescent, la première</p> +<p>clochette de l'hyacinthe, la dernière passion de</p> +<p>l'homme, la dernière lance rouge qui jaillit hors</p> +<p>du lis, l'asphodèle qui ne veut point laisser ses</p> +<p>fleurs s'épanouir par effroi de sa trop grande beauté</p> +<p>et par réserve pudique, comme celle qu'éprouve la</p> +<p>jeune fiancée sous le regard de son amoureux, ce</p> +<p>sont là autant de choses</p> + </div><div class="stanza"> +<p>que consacre un unique sacrement. Nous ne</p> +<p>sommes pas seuls à avoir la passion de l'hyménée.</p> +<p>La terre aussi l'éprouve. Les jaunes boutons d'or,</p> +<p>que le rire secoue, connaissent à la pointe du jour</p> +<p>un plaisir aussi réel que nous, quand dans un bois</p> +<p>plein de fraîches fleurs, nous respirons le printemps</p> +<p>sur notre coeur, et sentons que la vie est bonne.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Aussi, quand les hommes nous enseveliront sous</p> +<p>l'if, ta bouche pareille à une tache pourpre, deviendra</p> +<p>une rose, et tes doux yeux seront des campanules</p> +<p>d'un bleu foncé, obscurcies de rosée, et quand le</p> +<p>blanc narcisse jettera étourdiment ses baisers au</p> +<p>vent, son compagnon de jeu, un vague reste de joie</p> +<p>agitera notre poussière, et nous redeviendrons</p> +<p>jeune fille et jeune homme épris.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Et ainsi, sans avoir de la vie la douleur cruelle</p> +<p>qui lui vient de la conscience, en quelque fleur</p> +<p>charmante nous sentirons le soleil, nous chanterons</p> +<p>encore par la gorge de la linotte, et comme</p> +<p>deux serpents revêtus d'une somptueuse cotte de</p> +<p>mailles, nous passerons sur nos tombes, ou bien,</p> +<p>couple de tigres, nous ramperons par la jungle torride,</p> +<p>jusqu'à l'endroit où dorment les énormes lions</p> +<p>aux yeux jaunes</p> + </div><div class="stanza"> +<p>et nous leur livrerons bataille. Comme mon</p> +<p>coeur bondit à la pensée de cette grande vie après la</p> +<p>mort, de ce passage par la bête, l'oiseau, la fleur,</p> +<p>quand cette coupe contenant trop d'esprit se brise</p> +<p>pour respirer plus à l'aise, et avec les feuilles pâlies</p> +<p>d'automne, l'âme, qui fut la première à conquérir</p> +<p>la terre, sera la dernière et noble proie de la</p> +<p>terre.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Oh! songe à cela! nous revêtirons toutes les</p> +<p>formes capables de vie sensuelle; le Faune aux</p> +<p>pieds de chèvre, le Centaure ou les Elfes aux yeux</p> +<p>pétillants de gaîté, qui laissent des anneaux pour</p> +<p>trace de leurs danses, dans la prairie, afin de taquiner</p> +<p>l'aurore, et ne sont pas plus près que vous</p> +<p>et moi des mystères de la nature, car nous entendrons</p> + </div><div class="stanza"> +<p>battre le coeur du merle, et croître les marguerites,</p> +<p>et la perce-neige défaillante soupirer après le</p> +<p>soleil, dans les jours sombres de l'hiver; nous saurons</p> +<p>par qui sont lissés les fils argentés de la Vierge,</p> +<p>à qui les fritillaires diaprées doivent leur peinture,</p> +<p>et qui donne à l'aigle de larges ailes pour voler d'un</p> +<p>pin frissonnant à un autre.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Oui, si nous n'avions jamais aimé, qui sait si</p> +<p>cette asphodèle que voilà aurait attiré l'abeille en</p> +<p>son sein doré, ou si la rose eût jamais suspendu à</p> +<p>toutes ses branches ses lampes cramoisies. À ce</p> +<p>qu'il me semble, nulle feuille ne devrait jamais</p> +<p>bourgeonner au printemps, sinon pour les lèvres</p> +<p>qu'ont les amants pour le baiser, pour les lèvres</p> +<p>avec lesquelles chantent les poètes.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Le soleil doit-il donc perdre sa lumière, ou cette</p> +<p>lèvre façonnée par l'art de Dédale est-elle moins</p> +<p>belle, parce que nous héritons de la nature, et ne</p> +<p>faisons qu'un avec chaque battement du pouls vital</p> +<p>qui agite l'air? Que plutôt de nouveaux soleils parcourent</p> +<p>le ciel, que la fleur prenne une nouvelle</p> +<p>splendeur, et soit un charme de plus pour la prairie.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Et nous deux qui nous aimons, n'allons point</p> +<p>nous asseoir à l'écart pour critiquer la nature, mais</p> +<p>que la mer joyeuse soit notre vêtement, et que</p> +<p>l'étoile chevelue lance ses flèches à notre gré! Nous</p> +<p>ferons partie du grandiose ensemble de toutes</p> +<p>choses, et dans toute la succession des éons, nous</p> +<p>nous mêlerons, nous nous perdrons dans l'âme cosmique,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Nous serons des notes dans cette grande symphonie</p> +<p>dont la cadence allant de cercle en cercle</p> +<p>forme le rythme de toutes les sphères, le coeur de</p> +<p>l'Univers entier, battant de vie, ne fera qu'un avec</p> +<p>notre coeur. Les années qui arrivent d'un pas furtif</p> +<p>ont maintenant perdu les terreurs qu'elles nous</p> +<p>causaient: nous ne mourrons point: l'Univers lui-même</p> +<p>fera notre immortalité.</p> + </div> </div> + +<br><br> + + + +<h3>HUMANITAD</h3> +<br><br> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Nous voici au coeur de l'hiver. Les arbres sont</p> +<p>dépouillés, excepté là où les bestiaux se terrent pour</p> +<p>résister au froid, sous le pin, car celui-ci ne revêt</p> +<p>jamais la livrée éclatante de l'automne, à qui son</p> +<p>frère jaloux dérobe son or. Pour lui, il garde fidèlement</p> +<p>son costume vert; âpre est le vent,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>comme s'il soufflait de la caverne de Saturne.</p> +<p>Quelques minces poignées de foin adhèrent encore</p> +<p>aux haies vivement dessinées en noir, la où le</p> +<p>charretier a ramené la charge odorante d'un jour</p> +<p>d'été, depuis les prairies d'en bas jusqu'à la pente</p> +<p>étroite. Sur la neige à demi fondue, les bêlantes</p> +<p>brebis se tassent contre les barrières, et les chiens</p> +<p>domestiques, tout transis,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>vont de t'étable close au ruisseau gelé, et reviennent</p> +<p>l'air découragé, et regrettent le pâtre grondeur</p> +<p>et le bruyant attelage. Et dans les hauteurs,</p> +<p>décrivant des cercles sans but, les corbeaux croassants</p> +<p>tournoient autour de la meule blanche de</p> +<p>givre, ou se tiennent en rang serré sur les rameaux</p> +<p>ruisselants, et dans le marécage, les plaques de</p> +<p>glace se fendillent</p> + </div><div class="stanza"> +<p>sous les pas solennels du héron décharné qui va</p> +<p>par les roseaux, bat des ailes et ramène son cou en</p> +<p>arrière, et pousse un cri railleur à la vue de la lune.</p> +<p>À travers les prairies s'en va d'un pied boiteux le</p> +<p>pauvre lièvre effaré; qu'on prendrait pour une</p> +<p>petite tache. Et une mouette égarée, jetant sa clameur</p> +<p>irritée, voleté comme une soudaine tombée</p> +<p>de neige sous le ciel d'un gris morne.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>C'est le plein hiver, et le robuste paysan rapporte</p> +<p>de l'étable glacée sa charge de fagots, frappe du pied</p> +<p>sur le foyer, jette sur le feu languissant les bûches</p> +<p>gorgées de sève, et rit de voir le jaillissement brusque</p> +<p>de la flamme, effrayer ses enfants dans leurs</p> +<p>jeux. Et pourtant... le printemps est dans l'air.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Déjà le grêle crocus se fraye passage à travers la</p> +<p>neige, et bientôt les campagnes blanches vont de</p> +<p>nouveau se fleurir de primevères que viendra faucher</p> +<p>quelque jeune gars, car dès les premiers baisers</p> +<p>d'une chaude pluie, la mélancolie glacée de l'hiver</p> +<p>se résout en larmes. Les bruns sansonnets s'accouplent,</p> +<p>et le lapin, les yeux brillants, épie</p> + </div><div class="stanza"> +<p>de son terrier obscur de quel côté sont semés les</p> +<p>cônes de sapin. Il écrase du pied une perce-neige,</p> +<p>et court sur le tertre moussu. Les merles traversent</p> +<p>de leur vol noire promenade du soir, et les soleils</p> +<p>restent plus longtemps avec nous. Ah! qu'il fait</p> +<p>bon voir le Printemps ceint de gazon, dans toute</p> +<p>la joie que lui donne la vue de cette riante verdure,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>franchir les haies en dansant, jusqu'au jour où la</p> +<p>rose précoce (ce remords charmant de l'épineuse</p> +<p>églantine) fait éclater son fourreau d'émeraude, et</p> +<p>étale le petit disque frissonnant de flamme dorée,</p> +<p>si bien connu des abeilles, car à sa suite se montrent</p> +<p>les pâles armoises, les oeillets pourprés et les asphodèles</p> +<p>en pleine floraison.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Alors le semeur arpente le champ du haut en</p> +<p>bas, pendant que derrière lui le gamin rieur écarte</p> +<p>de ses cris aigus la troupe noire et pillarde des</p> +<p>corbeaux. Alors le châtaignier déploie toute sa</p> +<p>gloire, et sur le gazon tombe le flot parfumé des</p> +<p>fleurs à la nuance de crème; les madrigaux langoureux,</p> +<p>murmurés à demi-voix,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>s'envolent furtivement du carillon mobile de la</p> +<p>campanule, à chaque brise matinale. Puis ce sont</p> +<p>le blanc jasmin, qui étoile son propre ciel, et la</p> +<p>linaire qui tire sa langue de feu. L'églantine, vêtue</p> +<p>de velours poudreux, s'empare du sol et prend</p> +<p>l'empire de la forêt; puis, lorsque la rose attardée</p> +<p>a laissé choir,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>une à une les pièces froissées de son armure,</p> +<p>lorsque les pensées ont fermé leurs yeux aux paupières</p> +<p>de pourpre, les chrysanthèmes débarquent</p> +<p>de leurs navires dorés leurs marchandises voyantes</p> +<p>et sans parfum, et les violettes, devenues d'une hardiesse</p> +<p>téméraire, quittent leurs modestes recoins;</p> +<p>et des baies écarlates parsèment l'aubépine encore</p> +<p>sans feuilles.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>O campagne heureuse, ô arbre trois fois heureux,</p> +<p>bientôt voire reine, en robe brodée de marguerites,</p> +<p>couronnée de fleurs de lys, va descendre à petits</p> +<p>pas sur la prairie. Bientôt les pâtres paresseux vont</p> +<p>de nouveau pousser leur troupeau le long de l'étang.</p> +<p>Bientôt, sous la verte feuillée flottera en plein midi</p> +<p>le bourdonnement sourd des abeilles.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Bientôt la clairière sera toute brillante de miroirs</p> +<p>de Vénus, fleur préférée des audacieux, et ces</p> +<p>charmantes nonnes, les muguets, aux vêtements</p> +<p>d'un blanc de neige, égrèneront leur chapelet de</p> +<p>perles, et les oeillets incarnats, aux pétales foncés</p> +<p>en forme de mitre, embaumeront le vent; et la</p> +<p>clématite accrochera partout dans les haies ses</p> +<p>étoiles jaunes.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Cher fiancé de la Nature, si bienfaisant Printemps,</p> +<p>toi qui peux multiplier la génisse à la douce</p> +<p>haleine, donner au chevreau ses petites cornes, et</p> +<p>apporter à la vigne ses fleurs tendres et soyeuses,</p> +<p>où donc est ce népenthès que jadis l'homme tirait</p> +<p>de la racine de pavot et de la mandragore aux baies</p> +<p>luisantes?</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Il fut un temps où le plus commun des oiseaux</p> +<p>savait me faire chanter à l'unisson avec lui, un</p> +<p>temps où toutes les cordes de la jeunesse vibraient</p> +<p>pour répondre sans retard, ou plus mélodieusement,</p> +<p>en rimes, à toute idylle de la forêt. Est-ce moi qui</p> +<p>change? Ou y aurait-il quelque chose de changé</p> +<p>dans la joyeuse et charmante carrière?</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Non, non, tu es toujours le même: c'est moi qui</p> +<p>cherche à troubler par des soupirs ta simple solitude,</p> +<p>et parce que des larmes stériles mouillent ma</p> +<p>joue d'une rosée, je voudrais te voir pleurer fraternellement</p> +<p>avec moi? Insensé! faut-il que tout coeur</p> +<p>blessé et inquiet s'enhardisse à corrompre un tel</p> +<p>vin du poison amer de son désespoir?</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Tu es le même: c'est moi dont l'âme misérable</p> +<p>trouve du mécontentement à s'éprendre d'elle-même</p> +<p>et abandonne son pouvoir royal à la rude domination</p> +<p>de qui devrait la servir en esclave. Car, assurément,</p> +<p>la sagesse existe quelque part, bien que la</p> +<p>mer orageuse ne la recèle point, bien que l'immense</p> +<p>abîme réponde: «Elle n'est pas en moi.»</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Brûler d'une seule et claire flamme, se tenir ferme</p> +<p>selon l'honneur naturel, ne point ployer le genou</p> +<p>en de vains prosternements, que leur inutilité condamne:</p> +<p>quelle alchimie pourrait me l'enseigner?</p> +<p>Quelle herbe travaillée par Médée m'apportera la</p> +<p>paix sans exaltation de l'être que rien ne fléchit?</p> + </div><div class="stanza"> +<p>La corde mineure qui termine l'harmonie et qui</p> +<p>attend vainement une réponse fraternelle, jette un</p> +<p>sanglot sur sa mélodie restée inachevée, et meurt</p> +<p>de la mort du cygne. Ainsi moi, l'héritier de la</p> +<p>souffrance, Memnon silencieux aux yeux sans regard</p> +<p>et sans paupière, j'attends la lumière et la</p> +<p>musique de soleils qui ne se lèveront jamais.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>La torche éteinte, le sombre et solitaire cyprès,</p> +<p>le peu de poussière recueillie dans une urne étroite,</p> +<p>le doux chairi (mot grec) de la tombe attique, tout cela ne valait-il</p> +<p>pas mieux que de revenir à mes capricieux et maladifs</p> +<p>accès d'agitation d'autrefois, que de passer</p> +<p>mes jours dans la muette caverne de la souffrance?</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Non, car peut-être ce dieu couronné de pavots</p> +<p>est semblable au gardien qui, près du lit d'un malade,</p> +<p>parle de sommeil, mais ne peut le donner.</p> +<p>Sa baguette a perdu sa vertu, et pour tout dire d'un</p> +<p>mot, la mort est une réponse trop brutale, une clef</p> +<p>trop banale pour résoudre un seul mystère dans la</p> +<p>philosophie d'une existence.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Et l'Amour, cette noble folie, dont la puissance</p> +<p>auguste, invincible, peut tuer l'âme de ses remèdes</p> +<p>emmiellés? Hélas! il me faut jouer le rôle de</p> +<p>fuyard, m'éloigner de cette ruine charmante, bien</p> +<p>qu'une mémoire trop tenace ne puisse oublier la</p> +<p>courbe magnifique de ce front olympien,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>qui, en une courte saison, fit de ma jeunesse une</p> +<p>extase de si exquise indolence, que toutes les gronderies</p> +<p>de la vérité plus prudente me semblaient la</p> +<p>voix grêle de la jalousie! Oh! éloigne-loi d'ici,</p> +<p>chasseresse plus fatale qu'Artémis, va chercher</p> +<p>quelque autre proie, car à tes charmes trop périlleux</p> + </div><div class="stanza"> +<p>mes lèvres ont assez bu!—Jamais, non jamais,</p> +<p>quand même l'amour en personne tournerait sa joue</p> +<p>dorée vers les flots troublés de ce rivage où j'ai été</p> +<p>jeté comme une épave par le naufrage,—en cet</p> +<p>instant même où les roues du char de la passion</p> +<p>m'effleurent de trop près; loin d'ici! loin d'ici!</p> +<p>je me voue à une vie plus stérile, plus austère.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Plus stérile, oui! ces bras-ci ne se pencheront</p> +<p>plus à travers le treillage des vignes pour attirer</p> +<p>mon âme malgré sa douce résistance, par la verdure</p> +<p>entrelacée. Une autre tête aura cette auréole</p> +<p>à porter, car pour moi j'appartiens à Celle qui</p> +<p>n'aime aucun homme, celle dont le sein blanc et</p> +<p>pur porte le signe de la Gorgone.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Que Vénus s'en aille prendre le menton de son page</p> +<p>mignon, et lui emmêler sa chevelure frisée; que</p> +<p>pourvu du filet, de l'épieu et de l'équipage de chasse,</p> +<p>le jeune Adonis sonne de la corne à son rendez-vous,</p> +<p>quant à moi, son enchantement câlin, aux</p> +<p>manoeuvres subtiles, ne me charme plus, bien que</p> +<p>je sois en état de conquérir sa plus chère citadelle.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Non, quand je serais ce jeune pâtre rieur qui vit</p> +<p>du sommet de l'Ida passer le petit nuage par-dessus</p> +<p>Ténédos et la haute Troie, et devina la venue de la</p> +<p>Reine, et dans son admiration, s'inclina devant</p> +<p>elle,—non, pas même pour une nouvelle Hélène,</p> +<p>je ne tendrais la pomme à sa main.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Ainsi donc, apparais, Athéné aux bras d'argent,</p> +<p>et si la musique ne sort plus de mes lèvres, inspire</p> +<p>du moins ma vie. Ta gloire n'a-t-elle point été</p> +<p>chantée en hymnes par un homme qui le donna</p> +<p>son épée et sa lyre, ainsi que fit Eschyle au beau</p> +<p>combat de Marathon, et qui mourut pour montrer</p> +<p>que de l'Angleterre de Milton pourrait encore</p> +<p>naître un fils<a id="footnotetag7" name="footnotetag7"></a><a href="#footnote7"><sup>7</sup></a>.</p> + </div> </div> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote7" name="footnote7"></a><b>Note 7:</b><a href="#footnotetag7"> (retour) </a> Byron.</blockquote> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Et pourtant, je ne saurais fréquenter le Portique,</p> +<p>et vivre sans désir, sans crainte ni souffrance,</p> +<p>et développer en moi cette calme sagesse, qu'en un</p> +<p>temps lointain, le grave maître athénien enseigna</p> +<p>aux hommes, acquérir cet équilibre volontaire,</p> +<p>concentré en soi, qui trouve en soi son réconfort,</p> +<p>afin de voir défiler les vaines fantasmagories du</p> +<p>monde sans baisser la tête.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Hélas! ce front serein, ces lèvres éloquentes, ces</p> +<p>yeux où se reflétait l'éternité entière, tout cela repose</p> +<p>dans Colonos sa patrie; une éclipse a passé sur</p> +<p>la sagesse, et Mnémosyne est sans enfants; la</p> +<p>chouette de Minerve s'est égarée dans les ténèbres</p> +<p>qu'elle s'est faites pour assurer la sécurité de son vol</p> +<p>orgueilleux.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Je ne me soucie guère de gravir en compagnie de</p> +<p>la Science, bien que par une subtile et étrange incantation,</p> +<p>elle fasse descendre la lune du ciel. La</p> +<p>Muse du Temps déploie son tapis aux couleurs</p> +<p>somptueuses devant des regards non moins avides,</p> +<p>et souvent, je l'avoue, dans la grande épopée que</p> +<p>déroule Polymnie, je me plais à lire</p> + </div><div class="stanza"> +<p>les pages où l'on voit l'Asie envoyer en guerre</p> +<p>ses myriades de soldats contre une petite cité, et le</p> +<p>Mède tout cuirassé de mailles dorées, armé d'un</p> +<p>cimeterre orné de gemmes, et d'un bouclier blanc,</p> +<p>empanaché de pourpre, chevauchant entre les peupliers</p> +<p>ondulants et la mer que les hommes appellent</p> +<p>Artémisium, jusqu'à ce qu'il aperçût les Thermopyles</p> + </div><div class="stanza"> +<p>et leur défilé ardu que fermait un mur étroit, et</p> +<p>sur les pentes les plus proches, une petite troupe</p> +<p>de lions prenant leurs ébats insouciants.—Et</p> +<p>comment il fut stupéfait de voir tant de hardiesse,</p> +<p>et dressa sa tente sur le rivage semé de roseaux, et</p> +<p>resta deux jours immobile d'étonnement. Puis à</p> +<p>minuit se glissa par-dessus</p> + </div><div class="stanza"> +<p>une hauteur peu fréquentée, et descendant à</p> +<p>travers la forêt automnale, massacra traîtreusement</p> +<p>ces êtres si chers à Sparte, couronne du lointain</p> +<p>Eurotas, et puis reprit sa marche, sans soupçonner</p> +<p>le piège fatal que Dieu avait tendu pour lui dans</p> +<p>l'étroite baie de Salamine.—Et pourtant les lignes</p> +<p>deviennent confuses.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Et la cadence de leur langage grec ne me charme</p> +<p>plus; je me sens trop en désaccord avec cette époque</p> +<p>si belle pour l'aimer beaucoup. Car ainsi que le</p> +<p>disque du cadran solaire reçoit en plein midi les</p> +<p>rayons de l'astre, sans en rien voir dans son aveugle</p> +<p>obscurité, ainsi mes yeux poursuivent sans trêve</p> +<p>ce qui fuit ma vision déçue.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Oh! s'il se pouvait qu'un seul être grandiose,</p> +<p>désintéressé, simple, nous apprenne ce que c'est</p> +<p>que la sagesse? Parlez donc, cimes du solitaire</p> +<p>Helwellyn, car ces bruits de mêlée se sont écartés</p> +<p>de vos rochers impassibles et de vos ruisselets cristallins,</p> +<p>où donc est cet esprit que son existence irréprochable</p> +<p>n'empêcha pas de baiser la bouche</p> +<p>meurtrie de son propre siècle<a id="footnotetag8" name="footnotetag8"></a><a href="#footnote8"><sup>8</sup></a>?</p> + </div> </div> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote8" name="footnote8"></a><b>Note 8:</b><a href="#footnotetag8"> (retour) </a> William Wordsworth (1770-1850).</blockquote> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Parlez donc, Lauriers de Rydal, où est Celui</p> +<p>dont vous avez ombragé le doux front, où est cette</p> +<p>âme pure qui, en ses jours de gracieuse majesté</p> +<p>sans couronne, a, malgré son humble carrière,</p> +<p>atteint le but grandiose où s'unissent amour et</p> +<p>devoir. Lui, du moins, il sut satisfaire les lois les</p> +<p>plus hautes, et il s'assit au festin de la Sagesse.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Mais nous autres, nous sommes les bâtards de</p> +<p>l'Erudition; nous savons par coeur le sonore mot</p> +<p>de passe de toutes les écoles grecques, et nous n'en</p> +<p>prisons aucune. L'Épée sans défaut qui abattit</p> +<p>l'Hydre païenne est un instrument sans vigueur,</p> +<p>que nous avons nous-mêmes émoussé. Quel homme</p> +<p>de nos jours escaladera les augustes, antiques sommets,</p> +<p>et se courbera devant le Respect vénérable?</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Il est vrai, j'en ai connu un, mais, par Schabod!</p> +<p>il a disparu, ce dernier et cher fils de l'Italie, qui</p> +<p>étant homme est mort pour la cause de Dieu, et ses</p> +<p>os reposent en paix<a id="footnotetag9" name="footnotetag9"></a><a href="#footnote9"><sup>9</sup></a>. Oh! garde-le, garde-le bien,</p> +<p>ma Tour de Giotto, lis de marbre dans la ville des</p> +<p>lys, ne permets pas aux caprices farouches de la</p> +<p>tempête</p> + </div> </div> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote9" name="footnote9"></a><b>Note 9:</b><a href="#footnotetag9"> (retour) </a> Mazzini.</blockquote> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>de tourmenter son sommeil, interdis à l'Arno de</p> +<p>lancer ses eaux troubles et jaunes par-dessus ses</p> +<p>bords: jamais plus puissant vainqueur ne gravit</p> +<p>les marches du Capitole dans les temps jadis, où</p> +<p>Rome était vraiment Rome, car la liberté marchait</p> +<p>a côté de lui comme une fiancée, et à leur vue le</p> +<p>pâle Mystère</p> + </div><div class="stanza"> +<p>fuyait en jetant un cri aigu jusqu'en sa sombre</p> +<p>cellule, et entraînant un vieillard qui tenait des</p> +<p>clés rouillées; fuyait en frémissant de terreur à ce</p> +<p>tocsin éternel qui sonne le glas de l'oubli sur les</p> +<p>dynasties défuntes, et enfin il a'abattit comme</p> +<p>l'aigle blessé sous la rafale, lorsque le grand triumvir</p> +<p>pénétra jusqu'au coeur sacré de Rome.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Il connaissait le coeur sacro-saint et les collines</p> +<p>de Rome; il arracha sa louve immonde de la caverne</p> +<p>du lion, et maintenant il repose dans la mort, près</p> +<p>de ce dôme empyréen que Brunelleschi suspendit</p> +<p>dans les airs au-dessus du Val d'Arno. O Melpomêne,</p> +<p>fais chanter dans ta flûte mélancolique ta plus douce</p> +<p>plainte.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Fais chanter par les clefs tragiques des mélodies</p> +<p>telles que la joie elle-même puisse en concevoir de</p> +<p>la jalousie, et que les Neuf oublient un instant leur</p> +<p>modeste empire pour pleurer sur celui qui, pour</p> +<p>ressusciter les hommes, alluma dans le plus grandiose</p> +<p>des sanctuaires de Rome le flambeau de Marathon,</p> +<p>et porta l'ardeur du soleil jusque sur les</p> +<p>plaines oubliées du Soleil.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Oh! garde-le bien, ma Tour de Giotto, et que</p> +<p>chaque jour quelque jeune Florentin apporte des</p> +<p>couronnes de cette fleur enchantée que recèlent les</p> +<p>sombres sommets de Vallombrosa, et en couvre sa</p> +<p>tombe où gît celui dont l'urne est pareille à un</p> +<p>arbre puissant que ne voient point des yeux mortels,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>un arbre puissant qui en ses cycles errants serait</p> +<p>poussé par la tempête jusqu'au bout infiniment</p> +<p>lointain où Chaos et Création se confondent, où les</p> +<p>ailes des chérubins aux chants éternels sont tissues</p> +<p>de Néant, et ont pénétré jusqu'en un vide-sans</p> +<p>Lune,—Et pourtant, bien qu'il soit poussière,</p> +<p>argile,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Il n'est point mort. Les Parques aux éternelles</p> +<p>mémoires s'y opposent, et les ciseaux s'abstiennent</p> +<p>de se refermer. Relevez vos têtes, ô poètes qui durerez</p> +<p>toujours, et vous clairons argentins, lancez une</p> +<p>sonnerie plus fière; car la vile chose qui fut l'objet</p> +<p>de sa haine, reste rampante en sa sombre demeure,</p> +<p>seule avec Dieu et des souvenirs de péché.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Et même, à quoi lui sert d'avoir regagné sa</p> +<p>caverne, à cette mère meurtrière des prostitutions</p> +<p>vêtues de pourpre? A Munich, sur l'architrave de</p> +<p>marbre, les jeunes Grecs meurent en souriant, mais</p> +<p>les mers qui baignent Egine s'agitent de dépit de se</p> +<p>voir désertes, et de ne pas refléter leur beauté, car</p> +<p>nos vies se dépouillent de toute couleur,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>faute de nos idéals; si une seule étoile pareille à</p> +<p>une torche enflammée brille au ciel, l'injuste lumière</p> +<p>du jour la tue sans délai, et nulle trompette de guerre</p> +<p>ne peut rendre la voix de la passion à la muette poussière,</p> +<p>qui jadis était Manzini! La riche Niobé avait</p> +<p>ses fils pour se consoler des douleurs qu'elle éprouvait</p> +<p>dans sa pierre,—mais l'Italie!</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Quel jour de Pâques ressuscitera-t-il encore ses</p> +<p>enfants, eux qui n'étaient pas Dieu, et néanmoins</p> +<p>ont souffert? Quels pieds iront sans s'égarer jusqu'à</p> +<p>leurs suaires aux multiples replis? Quels yeux clairs</p> +<p>les verront en chair et en os. Oh! qu'il serait</p> +<p>opportun de racler la pierre de dessus leur sépulcre,</p> +<p>et de baiser les roses saignantes de leurs blessures,</p> +<p>par amour d'Elle,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>de notre Italie! notre mère visible! La plus</p> +<p>sainte parmi toutes les nations, et la plus triste,</p> +<p>pour la cause chérie de laquelle le jeune Calabrais</p> +<p>tomba en cette journée d'Aspromonte, le coeur</p> +<p>joyeux, qu'en un siècle où Dieu s'achète et se vend,</p> +<p>un homme se trouvât, mourant pour la Liberté!</p> +<p>mais nous autres, qui sommes consumés, refroidis,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>nous voyons l'honneur souffleté et des entraves</p> +<p>enchaîner les beaux pieds de la Pitié; la Pauvreté</p> +<p>se glisse dans nos rues sans soleil, et d'un couteau</p> +<p>bien affilé, d'une main furtive coupe la gorge chaude</p> +<p>aux enfants. Et personne ne dit mot. Oh! nous</p> +<p>sommes de misérables hommes, indignes de notre</p> +<p>magnifique héritage. Où est-elle, la plume</p> + </div><div class="stanza"> +<p>de l'austère Milton? où est-elle, cette puissante</p> +<p>épée qui punit son maître d'une juste mort? Les</p> +<p>années ont perdu leur chef de jadis, et aucune voix</p> +<p>ne part du trépied muet pour atteindre à nos oreilles:</p> +<p>Et cependant, ainsi qu'une mère réduite à la dégradation,</p> +<p>met au monde au milieu d'un spasme</p> +<p>un vil enfant, qui lui inspire de l'horreur, de même</p> +<p>notre enthousiasme le plus sincère</p> + </div><div class="stanza"> +<p>engendre des enfants illégitimes, l'anarchie, qui</p> +<p>joue pour la Liberté le rôle de Judas, le vil et licencieux</p> +<p>prodigue qui vole l'or de la liberté, sans</p> +<p>que pourtant il lui en reste rien, l'Ignorance, le</p> +<p>seul vrai fratricide depuis Caïn, l'Envie, aspic qui se</p> +<p>meurtrit lui-même de ses piqûres, l'Avarice, dont</p> +<p>la main paralysée</p> + </div><div class="stanza"> +<p>ne s'ouvre plus qu'avec raideur; l'Avidité bondée</p> +<p>d'argent, et dont la faim monotone épuise les</p> +<p>hommes, au milieu du tumulte des roues. Ce sont</p> +<p>là les semences de choses qui feront périr leur</p> +<p>semeur. Voilà ce que chaque jour voit mûrir en</p> +<p>Angleterre, et les pas si doux de la Beauté ne foulent</p> +<p>plus les pierres d'aucune des rues enlaidies.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Ce qu'avait épargné Cromwell lui-même, est</p> +<p>profané par les mauvaises herbes et les vers, abandonné</p> +<p>aux jeux tumultueux du vent et des rafales</p> +<p>de neige, ou bien est restauré par des mains plus</p> +<p>meurtrières encore. La pire dégradation qu'opère le</p> +<p>Temps; il la voile de quelque grâce, mais ces modernes</p> +<p>scandales ne savent faire qu'une nudité imperméable</p> +<p>à la pluie.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Où est-il cet Art qui invitait des Anges à venir</p> +<p>chanter sous les hautes voûtes du choeur à Lincoln.</p> +<p>Si bien que l'air semble emprunter à de telles harmonies</p> +<p>de marbre une douceur que des lèvres humaines</p> +<p>n'espèrent point tirer du vrai roseau? Ah!</p> +<p>où est-elle cette main habile qui sut fléchir les</p> +<p>branches fleuries de l'aubépine,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>pour l'arche de Southwell, et sculpta la maison</p> +<p>de Celui qui aimait les champs avec toutes nos plus</p> +<p>charmantes fleurs anglaises? Le même soleil se</p> +<p>lève pour nous; les saisons naturelles tissent le</p> +<p>même tapis de vert et de gris; les collines ont</p> +<p>gardé parmi nous leur aspect, mais cet Esprit-là a</p> +<p>disparu.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Et peut-être vaut-il mieux qu'il en soit ainsi.</p> +<p>Car la Tyrannie est une Reine incestueuse, elle a</p> +<p>pour frère et comme pour compagnon de lit le</p> +<p>Meurtre, et la Peste habite avec elle; ses pas perfides</p> +<p>vont et viennent par des sentiers impurs et</p> +<p>sanglants. Mieux valent un désert vide et une âme</p> +<p>inviolée.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Car une noble fraternité, l'harmonie de la vie</p> +<p>qui se meut dans un air pur, l'agile et pure beauté</p> +<p>des membres forts chez les hommes libres, et les</p> +<p>femmes chastes, ces choses-là élèvent nos âmes</p> +<p>plus haut que ne saurait le faire la maigre et aveugle</p> +<p>Sibylle d'Agnelo, penchée sur le livre des douleurs</p> +<p>humaines,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>ou que la fillette que Titien représente toute</p> +<p>blanche sur un escalier, près de son lit, charmant,</p> +<p>qu'elle égale en hauteur, ou que Mona Lisa souriant</p> +<p>à travers ses cheveux. Ah! quoi qu'on pense, la vie</p> +<p>est, après toute chose, plus vaste qu'aucun ange</p> +<p>peint, si nous étions en état de voir le Dieu qui est</p> +<p>au dedans de nous. La sérénité grecque de jadis,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>qui maîtrise la passion, ou cette ligne bien droite</p> +<p>chez les vierges de marbre, qu'on voit, sans trouble</p> +<p>dans le regard, sans agitation dans les membres,</p> +<p>chevaucher autour du Temple d'Athéné, et en</p> +<p>refléter les divines ordonnances, et cette exacte symétrie</p> +<p>de toutes les choses qui dans l'homme se</p> +<p>livreraient sans cela d'incessants combats,—tout</p> +<p>au moins dans l'intervalle,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>qui s'étend des baisers maternels à la tombe,</p> +<p>voilà sans doute de quoi gouverner nos vies, et</p> +<p>nous assurer un empire assez puissant pour que la</p> +<p>tentation s'enroue à appeler du fond de sa caverne,</p> +<p>pour que le blême Péché marche courbé sous la</p> +<p>honte de ses adultères, pour que la Passion, en</p> +<p>quittant la maison de plaisir, ouvre des yeux</p> +<p>effarés.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Faire le corps et l'Esprit chose une et identique</p> +<p>avec tout ce qui est droit, si bien que rien ne vive</p> +<p>en vain, du matin jusqu'à midi, mais qu'en un</p> +<p>doux unisson, outre chaque pouls de la chair et</p> +<p>chaque palpitation du cerveau, l'âme, encore parfaite,</p> +<p>réside sur un trône défendu par d'imprenables</p> +<p>bastions contre toutes les vaines attaques du</p> +<p>dehors,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Et qu'elle observe, avec une sereine impartialité,</p> +<p>la mêlée des choses, et y puise néanmoins du réconfort,</p> +<p>en sachant que par la chaîne de la causalité</p> +<p>sont mariées toutes les choses différentes, qu'il</p> +<p>en résulte un tout suprême, qui a pour langage la</p> +<p>joie ou un hymne plus saint! Ah! certes, ce serait</p> +<p>là une manière de gouverner</p> + </div><div class="stanza"> +<p>la vie en la plus auguste omniprésence, et</p> +<p>par là, l'intellect doué de raison trouverait dans la</p> +<p>passion son expression; les purs sens, qui autrement</p> +<p>sont ignobles, communiqueraient la flamme</p> +<p>à l'esprit, et le tout formerait une harmonie plus</p> +<p>mystique que celle dont sont unies les étoiles planétaires</p> + </div><div class="stanza"> +<p>et de leurs tons divers ferait une corde à l'octave,</p> +<p>dont la cadence étant sans bornes, se répandrait à</p> +<p>travers les orbes de toutes les sphères, et de là</p> +<p>jusqu'à leur Maître reviendrait, renforcée par sa</p> +<p>nouvelle puissance, douées d'un pouvoir plus efficace.</p> +<p>—Ah! vraiment, si nous pouvions seulement</p> +<p>atteindre à cela, nous aurions trouvé le dernier, le</p> +<p>suprême credo.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Ah! c'était chose aisée quand le monde était</p> +<p>jeune, que de tenir sa vie à l'écart des contraintes</p> +<p>et des souillures. Sur nos lèvres tristes a vibré un</p> +<p>chant différent; nous nous sommes ôté notre couronne</p> +<p>de nos propres mains, pour errer parmi les</p> +<p>souffrances de l'exil; et dépossédés que nous</p> +<p>sommes de ce qui nous appartient en propre, nous</p> +<p>ne pouvons connaître d'autre aliment qu'une agitation</p> +<p>sans trêve.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>En somme, la grâce, la fleur des choses s'est</p> +<p>dissipée, et de tous les hommes nous sommes les</p> +<p>plus misérables, nous qui devons vivre la vie l'un</p> +<p>de l'autre et jamais celle qui nous appartient en</p> +<p>propre, et cela par pure pitié, avec la peine de défaire</p> +<p>ensuite; il en était autrement au temps où âme et</p> +<p>corps semblaient se confondre en mystiques</p> +<p>symphonies.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Mais nous avons déserté ces charmants refuges,</p> +<p>pour entreprendre d'un pied fatigué le voyage du</p> +<p>nouveau Calvaire, où nous contemplons, comme</p> +<p>celui qui voit sa propre face dans un miroir, l'Humanité</p> +<p>s'égorgeant elle-même, où dans le reproche</p> +<p>muet de ce triste regard, nous apprenons quel terrible</p> +<p>fantôme peut faire surgir la main rougie de</p> +<p>l'homme.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>O bouche meurtrie! O front couronné d'épines!</p> +<p>O calice plein de toutes les misères communes!</p> +<p>Toi, tu as pour l'amour de nous qui ne t'avons</p> +<p>point aimé, tu as enduré une agonie prolongée</p> +<p>pendant des siècles sans fin. Et nous autres nous</p> +<p>étions vains, ignorants, et nous ne sûmes point</p> +<p>que le coup de poignard, porté par nous à ton</p> +<p>coeur, atteignait mortellement le nôtre.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Car nous étions à la fois les semeurs et les semences,</p> +<p>la nuit qui enveloppe, et le jour qui s'assombrit,</p> +<p>la lance qui perce et le flanc qui saigne,</p> +<p>les lèvres qui trahissent, et la vie qui est trahie;</p> +<p>l'abîme a le calme, la lune a le repos, mais nous les</p> +<p>maîtres du monde de la nature, nous» sommes</p> +<p>encore notre redoutable ennemi.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Est-ce là le terme de toute cette force primitive,</p> +<p>qui restant identique sous les divers changements,</p> +<p>est sortie par violence du chaos aveugle, pour</p> +<p>monter toujours plus haut, à travers des mers</p> +<p>affamées et des tourbillons de rochers et de</p> +<p>flammes, jusqu'à ce que les soleils se fussent groupés</p> +<p>dans le ciel, pour commencer leurs cycles,</p> +<p>jusqu'à ce que chantassent les étoiles du matin et</p> +<p>que le Verbe se fit homme?</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Non, non, nous ne sommes que crucifiés, et bien</p> +<p>que de nos sourcils tombe comme une pluie, la</p> +<p>sueur de sang, qu'on arrache les clous, et nous descendrons,</p> +<p>je le sais! Que soient étanchées les</p> +<p>rouges blessures, et nous retrouverons notre intégrité!</p> +<p>Nous n'avons nul besoin de l'hysope offerte</p> +<p>au bout d'un roseau. Ce qui est purement humain,</p> +<p>est aussi de nature divine, est aussi Dieu.</p> + </div> </div> +<br><br> + + + +<h2>SONNET A LA LIBERTÉ</h2> +<br><br> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Ce n'est point que j'aime les enfants, dont les</p> +<p>yeux mornes ne voient rien si ce n'est leur misère</p> +<p>sans noblesse, dont les esprits ne connaissent</p> +<p>rien, n'ont souci de rien connaître, mais parce que</p> +<p>le grondement de tes Démocraties,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>tes Règnes de la Terreur, les grandes Anarchies,</p> +<p>reflètent pareils à la mer mes passions les plus</p> +<p>fougueuses, et donnent à ma rage un frère,—Liberté!</p> +<p>Pour cela uniquement, tes cris discordants</p> + </div><div class="stanza"> +<p>enchantent mon âme jusqu'en ses profondeurs,</p> +<p>sans cela tous les rois pourraient, au moyen du</p> +<p>knout ensanglanté et des traitreuses mitraillades,</p> +<p>dépouiller les nations de leurs droits inviolables,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>que je resterais sans m'émouvoir. Et pourtant...</p> +<p>et pourtant, ces Christs, qui meurent sur les barricades,</p> +<p>Dieu sait si je suis avec eux sur certains</p> +<p>points.</p> + </div> </div> +<br><br> + + +<h2>AVE, IMPERATRIX</h2> +<br><br> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Fixée dans cette orageuse Mer du Nord, reine</p> +<p>de ces plaines sans repos que soulève la marée,</p> +<p>Angleterre, que diront les hommes sur loi, devant</p> +<p>qui les mondes se partagent.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>La terre, fragile globe de verre, tient dans le</p> +<p>creux de ta main, et à travers son coeur de cristal</p> +<p>passent, comme les ombres par une région crépusculaire,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>les lances de la guerre au vêtement cramoisi,</p> +<p>les longues vagues empanachées de blanc, de la</p> +<p>bataille, et toutes ces flammes qui sèment la mort,</p> +<p>les torches des seigneurs, de la Nuit.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Les pauvres léopards, efflanqués et maigres, que</p> +<p>connaît si bien la traitreuse Russie, on les voit</p> +<p>ouvrant largement leurs gueules noircies et bondissant</p> +<p>à travers la grêle des bombes hurlantes.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Le vigoureux lion-marin des guerres d'Angleterre</p> +<p>a quitté sa caverne de saphir de l'océan, pour</p> +<p>livrer bataille à l'orage qui fait pâlir l'étoile de la</p> +<p>chevalerie anglaise.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Le clairon à la gorge de bronze résonne par les</p> +<p>landes et les joncs du Palhan, et les pentes escarpées</p> +<p>des neiges de l'Inde tremblent sous le pas des</p> +<p>hommes armés.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Et plus d'un chef Afghan, couché sous la fraîcheur</p> +<p>de ses grenadiers, serre dans sa main son épée,</p> +<p>en sentant naître en lui le farouche soupçon, dès qu'il</p> +<p>voit sur la pente de la montagne</p> + </div><div class="stanza"> +<p>le Marri, éclaireur au pied agile, qui vient lui</p> +<p>apprendre qu'il a entendu dans le lointain le roulement</p> +<p>rythmé des tambours anglais résonner aux</p> +<p>portes de Kandahar.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Car le vent du sud et le vent de l'est se rejoignent</p> +<p>à l'endroit où, ceinte et couronnée par le fer et</p> +<p>le feu, l'Angleterre, les pieds nus et sanglants,</p> +<p>monte la route escarpée d'un vaste empire.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>O cime solitaire de l'Himalaya, gris pilier du ciel</p> +<p>indien, où as-tu vu pour la dernière fois dans la mêlée</p> +<p>retentissante, nos chiens ailés que mène la Victoire?</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Près des bosquets d'amandiers de Samarkand à</p> +<p>Bokhara, où s'épanouissent les rouges, et vers</p> +<p>l'Oxus au sable jaune où se rendent les graves</p> +<p>marchands aux turbans blancs,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Et de là en route vers Ispahan, le jardin doré du</p> +<p>soleil, d'où la longue et poudreuse caravane rapporte</p> +<p>cèdre et vermillon;</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Et cette redoutable cité de Caboul, posée aux</p> +<p>pieds de la montagne escarpée, dont les vasques de</p> +<p>marbre sont toujours pleines d'eau pour combattre</p> +<p>l'ardeur de midi:</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Où l'on promène, par l'allée étroite et rectiligne</p> +<p>du Bazar, une toute jeune Circassienne, présent</p> +<p>qu'envoie le Czar à quelque vieux Khan barbu,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Là ont volé nos ardents aigles de guerre, là ils</p> +<p>ont battu des ailes dans l'âpre bataille, mais la</p> +<p>colombe attristée, qui habite la solitude en Angleterre,</p> +<p>n'a aucun plaisir.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>En vain la jeune fille rieuse se penche pour répondre</p> +<p>à son amour avec ses yeux qu'éclaire</p> +<p>l'amour, là-bas dans quelque ravin noir et plein</p> +<p>d'embûches, gît le jeune homme étreignant son drapeau.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Et bien des lunes, bien des soleils verront les</p> +<p>enfants languissant d'attente épier le moment</p> +<p>de grimper sur les genoux du père, et dans chaque</p> +<p>demeure où sera entrée la désolation,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>De pâles épouses, qui auront perdu leur maître</p> +<p>et seigneur, baiseront les reliques du défunt,—quelque</p> +<p>épaulette ternie, une épée,—pauvres</p> +<p>joujoux pour soulager une si douloureuse angoisse,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Car ce n'est point dans les paisibles campagnes</p> +<p>de l'Angleterre que ces hommes-là, nos frères, ont</p> +<p>été déposés sur le lit de repos, où nous pourrions</p> +<p>couvrir leurs boucliers brisés de toutes les fleurs</p> +<p>que préfèrent les morts.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Il en est de leur nombre qui gisent près des</p> +<p>murs de Delhi, beaucoup d'autres dans la terre afghane,</p> +<p>et beaucoup au pays où le Gange coule</p> +<p>pendant sept mois sur des sables mobiles.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Et d'autres gisent dans les mers russes, et</p> +<p>d'autres dans les mers qui sont les portes de</p> +<p>l'Orient, ou bien près des hauteurs de Trafalgar</p> +<p>que balaie le vent.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>O tombeaux errants, ô sommeil sans repos, ô silence</p> +<p>du jour sans soleil! ô ravin tranquille, ô</p> +<p>profondeur orageuse, rendez votre proie! rendez</p> +<p>votre proie!</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Et toi, dont les blessures ne se guérissent jamais,</p> +<p>toi qui ne parviens jamais au terme de la</p> +<p>course pénible, ô Angleterre de Cromwell, faut-il</p> +<p>que tu paies d'un de tes fils chaque pouce de</p> +<p>terre?</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Va! Couronne d'épines ta tête ornée d'une couronne</p> +<p>d'or. Que ton chant de joie fasse place au</p> +<p>chant de la souffrance. Le vent et la vague furieuse</p> +<p>l'ont pris tes morts, et jamais ils ne te les rendront.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>La vague, le vent furieux, la rive étrangère</p> +<p>possèdent la fleur de la terre anglaise,—ces lèvres</p> +<p>que les lèvres ne baiseront plus jamais, ces mains</p> +<p>qui jamais ne te serreront la main.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Et maintenant qu'avons-nous gagné à enserrer</p> +<p>tout le globe terrestre en des filets d'or, si l'on</p> +<p>trouve caché dans notre coeur le souci qui ne</p> +<p>vieillit jamais?</p> + </div><div class="stanza"> +<p>À quoi nous sert-il que nos galères couvrent,</p> +<p>comme une forêt de pins, toute partie de la mer?</p> +<p>La ruine et le naufrage sont à nos côtés, en farouches</p> +<p>gardiens de la Maison de douleur.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Où sont les braves, les forts, les rapides? Où est</p> +<p>notre chevalerie anglaise? Les herbes sauvages leur</p> +<p>servent de linceul, et le sanglot des vagues est leur</p> +<p>plainte funèbre.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>O bien-aimés qui gisez bien loin, quel mot d'affection</p> +<p>peuvent envoyer des lèvres mortes? O poussière</p> +<p>perdue, ô argile insensible! Est-ce pour finir,</p> +<p>est-ce pour finir ainsi?</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Paix! Paix! c'est offenser les nobles morts que</p> +<p>de tourmenter ainsi leur sommeil solennel. Bien que</p> +<p>privée de ses enfants, et la tête couronnée d'épines,</p> +<p>l'Angleterre doive monter la route escarpée.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Et pourtant, quand ce pénible tertre sera achevé,</p> +<p>ses veilleurs signaleront de loin la jeune République</p> +<p>comme un soleil qui surgit des mers empourprées</p> +<p>de la guerre.</p> + </div> </div> + +<br><br> + + + +<h2>A MILTON</h2> +<br><br> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Milton, il me semble que ton esprit s'est retiré</p> +<p>bien loin de ces falaises blanches, de ces hautes</p> +<p>tours crénelées; ce monde aux somptueuses et ardentes</p> +<p>couleurs, le nôtre, semble être tombé en</p> +<p>cendres ternes et grises,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>on dirait que le siècle est changé en une pantomime</p> +<p>où nous gaspillons nos heures trop chargées de</p> +<p>bien d'autres tâches. Car, avec toute notre pompe</p> +<p>et notre luxe, et nos puissances, nous ne sommes</p> +<p>guère propres qu'à piocher la banale argile,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>puisque cette petite île que nous occupons, cette</p> +<p>Angleterre, ce lion marin de la mer, est à la solde</p> +<p>d'ignorants démagogues,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>qui ne l'aiment point. Dieu bon, est-ce bien là</p> +<p>ce pays qui porta dans sa main un triple empire,</p> +<p>quand Cromwell eut prononcé le mot de Démocratie?</p> + </div> </div> +<br><br> + + + +<h2>LOUIS-NAPOLEON</h2> +<br><br> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Aigle d'Austerlitz, où étaient tes ailes quand,</p> +<p>exilé bien loin sur un rivage barbare, après une</p> +<p>lutte inégale, sous les coups d'un inconnu, tomba</p> +<p>le dernier rejeton de ta race de rois?</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Pauvre enfant! tu ne paraderas plus dans ton</p> +<p>manteau rouge, tu ne chevaucheras pas en grande</p> +<p>pompe à travers Paris, à la tête de tes légions revenues,</p> +<p>mais d'autre part, ta mère, la France, libre</p> +<p>et républicaine,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>posera sur ton front pâle et sans couronne les</p> +<p>lauriers plus glorieux de la couronne guerrière,</p> +<p>afin que ton âme puisse sans déshonneur aller là-bas</p> +<p>raconter au puissant auteur de ta race</p> + </div><div class="stanza"> +<p>que la France a baisé les lèvres de la Liberté, et</p> +<p>les a trouvées plus douces que le miel de ses abeilles</p> +<p>à lui, et que la Démocratie, vague géante, se brise</p> +<p>sur les rivages où les rois reposaient sans souci.</p> + </div> </div> +<br><br> + + + +<h2>SONNET SUR LE MASSACRE<br> +DES CHRÉTIENS EN BULGARIE</h2> +<br><br> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Christ, est-ce que tu as vraiment expiré? Ou</p> +<p>bien tes os gisent-ils en leur sépulcre taillé dans</p> +<p>le roc. Et ta Résurrection n'a-t-elle été que le rêve</p> +<p>de celle dont les péchés méritent pardon par cela</p> +<p>seul qu'elle t'aimait tant?</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Car ici l'air est rempli des plaintes horribles</p> +<p>des hommes, et on massacre les prêtres qui invoquent</p> +<p>ton nom. N'entends-tu point les lamentations</p> +<p>douloureuses de ceux dont les enfants gisent</p> +<p>sur la pierre?</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Descends, ô Fils de Dieu, une nuit incestueuse</p> +<p>voile la terre, et à travers la nuit sans étoiles, je</p> +<p>vois le croissant lunaire dominer ta croix.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>S'il est bien vrai que tu as brisé les barrières de</p> +<p>la tombe, descends, ô Fils de l'homme, et montre</p> +<p>ta puissance, de peur qu'à ta place ne soit couronné</p> +<p>Mahomet.</p> + </div> </div> +<br><br> + + + +<h2>QUANTUM MUTATA</h2> +<br><br> +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Il y eut en Europe, un temps bien lointain, où</p> +<p>nulle part aucun homme ne mourait pour la liberté</p> +<p>sans que le Lion d'Angleterre, sortant d'un</p> +<p>bond, de sa caverne, ne posât la main sur l'oppresseur!</p> +<p>C'était alors</p> + </div><div class="stanza"> +<p>que l'Angleterre était en état de se montrer Grande</p> +<p>République, témoin les hommes du Piémont, objets</p> +<p>préférés des soucis de Cromwell, alors que dans</p> +<p>son palais à fresques, le Pontife, en un impuissant</p> +<p>désespoir,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>tremblait devant nos inexorables ambassadeurs.</p> +<p>Comment, dès lors, se fait-il que nous soyons déchus</p> +<p>d'une telle grandeur, sinon parce que le</p> +<p>luxe</p> + </div><div class="stanza"> +<p>encombre de ses stériles produits la porte par où</p> +<p>entreraient nobles pensées, nobles actions. Sans</p> +<p>cela nous pourrions être encore les héritiers de Milton.</p> + </div> </div> +<br><br> + + + + +<h2>LIBERTATIS SACRA FAMES</h2> +<br><br> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Bien que j'aie été nourri dans la Démocratie, et</p> +<p>que je préfère à tout cet état républicain, où chaque</p> +<p>homme est comme un roi, où nul n'est distingué</p> +<p>des autres par une couronne, malgré tout,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>malgré cette démangeaison moderne de Liberté,</p> +<p>je préfère le gouvernement d'un seul, auquel tous</p> +<p>obéissent, à celui de ces démagogues braillards qui</p> +<p>trahissent notre indépendance par les baisers qu'ils</p> +<p>donnent à l'anarchie.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Aussi n'ai-je aucune sympathie pour ceux dont</p> +<p>les mains sacrilèges plantent le drapeau rouge sur</p> +<p>les barricades des rues, sans défendre une juste</p> +<p>cause, et qui établiraient le règne de l'ignorance:</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Alors, arts, civilisation, politesse, honneur, tout</p> +<p>s'évanouirait, il ne resterait que la trahison, et le</p> +<p>poignard qui est son seul outil, et le meurtre aux</p> +<p>pieds silencieux et sanglants.</p> + </div> </div> +<br><br> + + + +<h2>THEORETIKOS</h2> +<br><br> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Ce puissant empire n'a que des pieds d'argile.</p> +<p>Toute chevalerie, toute puissance ont abandonné</p> +<p>entièrement notre petite île. Quelque ennemi a dérobé</p> +<p>sa couronne de laurier,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>et parmi ses collines s'est tue cette voix qui parlait</p> +<p>de Liberté. Oh! quitte-la, mon âme, quitte-la;</p> +<p>lu n'es point faite pour habiter cette vile demeure</p> +<p>de trafiquants, où chaque jour</p> + </div><div class="stanza"> +<p>on met en vente publique la sagesse et le respect,</p> +<p>où le peuple grossier pousse les cris enragés</p> +<p>de l'ignorance contre ce qui est le legs des siècles.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Cela trouble mon calme; aussi mon désir est-il de</p> +<p>m'isoler dans des rêves d'art et de suprême culture,</p> +<p>sans prendre parti ni pour Dieu, ni pour ses ennemis.</p> + </div> </div> +<br><br> + + + +<h2>REQUIESCAT</h2> +<br><br> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Marche d'un pas léger, elle est tout près, sous la</p> +<p>neige. Parle à voix basse: elle peut entendre croître</p> +<p>les pâquerettes.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Toute sa belle chevelure dorée a pris la teinte de</p> +<p>la rouille; elle qui était jeune, et charmante, elle</p> +<p>n'est que poussière.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Pareille au lis, blanche comme la neige, elle savait</p> +<p>à peine qu'elle était femme si doucement elle</p> +<p>avait grandi.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Les planches du cercueil, une lourde pierre pèsent</p> +<p>sur sa poitrine; seul je me torture le coeur,</p> +<p>mais elle, elle repose.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Silence! Silence! elle ne saurait entendre la lyre</p> +<p>ni le sonnet; toute ma vie est ensevelie ici. Entassons</p> +<p>de la terre par-dessus elle.</p> + </div> </div> + +<p><i>Avignon</i>.</p> +<br><br> + + + + + +<h2>SONNET COMPOSÉ EN APPROCHANT DE<br> +L'ITALIE</h2> +<br><br> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>J'atteignais les Alpes, mon âme brûlait en moi,</p> +<p>à ton nom, Italie, Italie. Et quand je sortis du coeur</p> +<p>de la montagne, et que je vis le pays qui avait été</p> +<p>le désir de ma vie,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>je me mis à rire comme un homme qui a gagné</p> +<p>un prix de haute valeur; et rêvant à l'histoire de</p> +<p>ta gloire, j'épiai le jour, jusqu'au moment où,</p> +<p>zébré de blessures enflammées, le ciel de turquoise</p> +<p>prit peu à peu la couleur de l'or poli.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Les pins flottaient comme flotte une chevelure</p> +<p>de femme, et dans les vergers, tout le lacis des</p> +<p>branchages s'épanouissait en flocons d'écume fleurie.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Mais quand j'appris que bien loin de là, dans</p> +<p>Rome, un second Pierre portait des chaînes funestes,</p> +<p>je pleurai de voir si belle une telle contrée.</p> + </div> </div> + +<p><i>Turin</i>.</p> +<br><br> + + + + +<h2>SAN MINIATO</h2> +<br><br> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Vous le voyez, j'ai gravi la pente de la montagne</p> +<p>jusqu'à cette sainte maison de Dieu, où jadis allait</p> +<p>et venait le peintre angélique, qui vit les cieux largement</p> +<p>ouverts,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>et sur un trône au-dessus du croissant de la</p> +<p>lune, la blanche et virginale Reine de grâce. Marie!</p> +<p>Si je pouvais seulement voir ta face, la mort</p> +<p>ne viendrait jamais trop tôt.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>O toi que Dieu couronna d'épines et de douleurs!</p> +<p>Mère du Christ! ô Épouse mystique! Mon coeur est</p> +<p>las de cette vie, et trop accablé de tristesse pour</p> +<p>chanter encore.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>O toi, que Dieu couronna d'amour et de flamme,</p> +<p>que couronna le Christ, le très saint; oh! écoute,</p> +<p>avant que le soleil impitoyable n'expose à l'univers</p> +<p>mon péché et ma honte.</p> + </div> </div> +<br><br> + + + +<h2>AVE, MARIA, GRATIA PLENA</h2> +<br><br> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Est-ce ainsi qu'il est venu? Je m'attendais à voir</p> +<p>une scène d'un éclat merveilleux, telle qu'on le</p> +<p>conte au sujet d'un Dieu qui, dans une pluie d'or,</p> +<p>fit tomber les barrières et descendit sur Danaé:</p> + </div><div class="stanza"> +<p>ou bien à une apparition terrible, comme quand</p> +<p>Sémélè, languissante d'amour et de désir inapaisé,</p> +<p>supplia pour voir le corps lumineux du Dieu, et que</p> +<p>la flamme saisit ses membres blancs et l'anéantit entièrement.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>C'est avec ces rêves joyeux que je visitai ce lieu</p> +<p>sacré, et maintenant les yeux et le coeur pleins</p> +<p>d'étonnement, je reste immobile devant ce suprême</p> +<p>mystère d'amour,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>une jeune fille à genoux, la figure pâle et sans</p> +<p>passion, un ange qui tient un lis en sa main, et au-dessus</p> +<p>d'eux, la colombe, déployant ses ailes.</p> + </div> </div> + +<p><i>Florence</i>.</p> +<br><br> + + + + + +<h2>ITALIA</h2> +<br><br> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Italie! tu es déchue, bien que toutes hérissées de</p> +<p>lances brillantes, tes armées marchent à grand fracas</p> +<p>des Alpes du Nord jusqu'aux flots siciliens!</p> +<p>Oui, déchue, bien que les nations te saluent reine,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>parce que l'on voit l'or faire briller ta richesse</p> +<p>dans toutes les villes, et que sur ton lac de saphir,</p> +<p>d'un air allier, sous le vent qui enfle leurs voiles,</p> +<p>naviguent par milliers tes galères, sous l'unique</p> +<p>drapeau rouge, blanc et vert.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Belle et forte! Mais belle et forte en vain! Porte</p> +<p>ton regard vers le Sud, où Rome, ville profanée,</p> +<p>attend en vêtement de deuil un roi oint par Dieu.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Lève ton regard au ciel; Dieu permettra-t-il une</p> +<p>telle chose? Non, mais quelque Raphaël ceint de</p> +<p>flamme va descendre, et frapper le Profanateur</p> +<p>avec l'épée du châtiment.</p> + </div> </div> +<br><br> + + + + +<h2>SONNET ÉCRIT PENDANT LA SEMAINE SAINTE<br> +A GÈNES</h2> +<br><br> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>J'errais dans la verte retraite de Scoglietto. Les</p> +<p>oranges à tous les rameaux qui formaient la voûte,</p> +<p>étaient suspendues comme des lampes brillantes</p> +<p>d'or, pour faire honte au jour. Çà et là, un oiseau</p> +<p>surpris, de ses ailes battantes et de ses pieds</p> + </div><div class="stanza"> +<p>éparpillait comme de la neige toutes les fleurs.</p> +<p>À mes pieds de pâles narcisses pareils à des lunes</p> +<p>d'argent; et les vagues arrondies qui rayaient la</p> +<p>baie de saphir, riaient au soleil, et la vie paraissait</p> +<p>très douce.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Au dehors, le jeune enfant de choeur passait</p> +<p>chantant d'une voix claire: «Jésus, le fils de</p> +<p>Marie, a été mis à mort. Oh! venez, et couvrez de</p> +<p>fleurs son tombeau.»</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Ah! Dieu! Ah! Dieu! ces charmantes heures</p> +<p>helléniques ont submergé tout souvenir de tes amères</p> +<p>douleurs, de la Croix, de la Couronne, des Soldats</p> +<p>et de la Lance.</p> + </div> </div> +<br><br> +<br><br> + + +<h2>ROME QUE JE N'AI POINT VISITÉE</h2> +<br><br> + +<h3>I</h3> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Le blé a passé du gris au rouge, depuis que pour</p> +<p>la première fois mon esprit a fui les mornes cités</p> +<p>du Nord, pour voler aux montagnes de l'Italie.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Et maintenant je me retourne du côté du foyer</p> +<p>domestique, car mon pèlerinage est tout à fait terminé,</p> +<p>bien que, ce me semble, ce soleil, rouge</p> +<p>comme le sang, m'indique la route qui mène à</p> +<p>Rome la sainte.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>O Dame bénie, qui as sous ton empire les sept</p> +<p>collines, ô Mère sans tache ni souillure, toi qui</p> +<p>portes une triple couronne d'or,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>O Roma, Roma, je dépose à tes pieds ce vain</p> +<p>tribut de mon chant, car, hélas! elle est rude et</p> +<p>longue, la route qui conduit à la Voie sacrée.</p> + </div> </div> + +<br> +<h3>II</h3> +<br> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Et pourtant, quelle joie ce serait pour moi que</p> +<p>de tourner mes pas vers le Sud, après avoir suivi le</p> +<p>Tibre jusqu'à son embouchure, de revenir m'agenouiller</p> +<p>dans Fiésole</p> + </div><div class="stanza"> +<p>et d'errer à travers l'épaisse forêt de pins, qui</p> +<p>interrompt le cours de l'Arno aux reflets d'or, pour</p> +<p>voir le brouillard empourpré et la lueur du matin</p> +<p>sur les Apennins,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>en passant près de mainte maison enfouie parmi</p> +<p>les vignes, près du verger, près du jardin d'oliviers</p> +<p>gris, jusqu'à ce qu'enfin du haut de la route qui</p> +<p>parcourt la morne Campagna, surgissent les sept</p> +<p>collines qui portent le Dôme.</p> + </div> </div> + +<br> +<h3>III</h3> +<br> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Pour moi, pèlerin des mers du Nord, quelle joie</p> +<p>de me mettre tout seul à la recherche du temple</p> +<p>merveilleux et du trône de Celui qui tient les clefs</p> +<p>redoutables.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Alors que tout brillants de pourpre et d'or, défilent</p> +<p>et prêtres et saints cardinaux, et que porté au-dessus</p> +<p>de toutes les têtes, arrive le doux pasteur du</p> +<p>troupeau.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Quelle joie de voir, avant que je meure, le seul</p> +<p>roi qui soit oint par Dieu, et d'entendre les trompettes</p> +<p>d'argent sonner triomphalement sur son passage.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Ou lorsqu'à l'autel du sanctuaire, il élève le</p> +<p>signe du mystérieux sacrifice et montre aux yeux</p> +<p>mortels un Dieu sous le voile du pain et du vin.</p> + </div> </div> + +<br> +<h3>IV</h3> +<br> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Car quels changements le temps n'amène-t-il</p> +<p>pas? Les cycles des années qui reviennent peuvent</p> +<p>délivrer mon coeur de ses craintes et apprendre à</p> +<p>mes lèvres un chant qu'elles pussent chanter.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Avant que dans ce champ de à-bas, l'or frémissant</p> +<p>soit rassemblé en gerbes poudreuses, avant que les</p> +<p>feuilles écarlates de l'automne voltigent comme</p> +<p>des oiseaux pour tomber sur l'herbe,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>J'aurai peut-être parcouru la glorieuse carrière</p> +<p>et saisi la torche encore flambante, et invoqué le</p> +<p>nom sacré de Celui qui maintenant cache sa face.</p> + </div> </div> +<br><br> + + + +<h2>URBS SACRA ET AETERNA</h2> +<br><br> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Rome! quelle page dans l'histoire a été la tienne,</p> +<p>dans les temps d'autrefois où ton épée républicaine</p> +<p>régit le monde entier, pendant une période de bien</p> +<p>des siècles! Alors tu fus la reine couronnée de tes</p> +<p>peuples,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>jusqu'au jour où parut dans tes rues le Goth</p> +<p>barbu. Et aujourd'hui, ô cité couronnée par Dieu,</p> +<p>découronnée par l'homme, c'est l'odieux drapeau</p> +<p>rouge, blanc et vert que les brises font flotter sur</p> +<p>tes murs.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>En quel temps étais-tu en ta gloire? Alors que tes</p> +<p>aigles avides de pouvoir prenaient leur vol pour saluer</p> +<p>le double soleil et que les nations tremblaient</p> +<p>sous ton sceptre?</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Non, ta gloire s'est prolongée jusqu'à ce jour, où</p> +<p>les pèlerins s'agenouillent devant, le Saint unique,</p> +<p>le pasteur captif de l'Eglise de Dieu.</p> + </div> </div> +<br><br> + + + +<h2>SONNET COMPOSÉ APRÈS L'AUDITION DU<br> +<i>DIES IRAE</i><br> + +<i>CHANTÉ DANS LA CHAPELLE SIXTINE</i></h2> +<br><br> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Non, Seigneur, il n'en est pas ainsi. La blancheur</p> +<p>du lis au printemps, les mélancoliques bois d'oliviers</p> +<p>ou la colombe à la poitrine argentée m'apprennent</p> +<p>plus clairement ta vie et ton amour, que</p> +<p>ces flammes rouges et ces coups de tonnerre, avec</p> +<p>leurs terreurs.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Les vignes empourprées m'apportent de doux</p> +<p>souvenirs de toi: un oiseau qui, le soir, rentre à tire</p> +<p>d'aile vers son nid, me parle de celui qui n'a aucune</p> +<p>place pour se reposer. Je m'imagine que c'est sur toi</p> +<p>que chante le passereau.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Viens plutôt par une soirée d'automne, quand le</p> +<p>rouge et le brun brillent sur les feuilles et que les</p> +<p>campagnes répètent comme un écho la chanson du</p> +<p>passeur.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Viens quand la pleine lune en sa splendeur laisse</p> +<p>tomber son regard sur les rangées de gerbes dorées,</p> +<p>et alors fais ta moisson; nous avons attendu longtemps.</p> + </div> </div> +<br><br> + + + +<h2>PAQUES</h2> +<br><br> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Les trompettes d'argent résonnèrent sous le</p> +<p>Dôme, le peuple avec un respect religieux s'agenouilla</p> +<p>sur le sol, et je vis porté sur les épaules des</p> +<p>hommes, pareil à quelque grande divinité, le saint</p> +<p>Maître de Rome.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Comme un prêtre, il portait une robe plus blanche</p> +<p>que l'écume; comme un roi, il était ceint de pourpre</p> +<p>royale. Trois couronnes d'or s'élevaient bien haut</p> +<p>sur sa tête. Entouré de splendeur et de lumière, le</p> +<p>Pape rentra chez lui.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Mon coeur s'enfuit bien loin dans le passé, à travers</p> +<p>le désert des années, vers un homme qui errait</p> +<p>au bord d'une mer solitaire, et cherchait vainement</p> +<p>un endroit pour se reposer.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>«Les renards ont leur tanière, et tout oiseau</p> +<p>a son nid, et moi, moi seul, il me faut errer sans</p> +<p>repos, les pieds meurtris, et boire avec le vin</p> +<p>l'amertume des larmes.»</p> + </div> </div> +<br><br> + + +<h2>E TENEBRIS</h2> +<br><br> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Descends, ô Christ, et viens à mon aide! Tends-moi</p> +<p>la main, car je vais me noyer dans une mer</p> +<p>plus orageuse que ne fut pour Simon ton lac de</p> +<p>Galilée. Le vin de la vie est répandu sur la table.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Mon coeur est pareil à une contrée ravagée par ta</p> +<p>famine et où ont péri toutes les choses utiles. Et je</p> +<p>sais fort bien que mon âme est destinée à l'Enfer,</p> +<p>s'il me faut cette nuit comparaître devant le trône</p> +<p>du Dieu.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>«Il dort peut-être, ou bien il part à cheval pour</p> +<p>la chasse, comme Baal, quand ses prophètes hurlaient</p> +<p>son nom, de l'aurore à midi, sur la cime foudroyée</p> +<p>du Carmel.»</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Non, soyons tranquille, avant la nuit venue, je contemplerai</p> +<p>les pieds de bronze, la robe plus blanche</p> +<p>que la flamme, les mains meurtries, et la face empreinte</p> +<p>d'une lassitude tout humaine.</p> + </div> </div> +<br><br> + + + +<h3>VITA NUOVA</h3> +<br><br> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>J'étais debout près de la mer où nul ne vendange,</p> +<p>jusqu'à ce que les vagues humides eussent couvert</p> +<p>de leur écume ma face et mes cheveux; les longues</p> +<p>flammes rouges du jour mourant brûlaient à l'occident;</p> +<p>le vent avait un sifflement triste</p> + </div><div class="stanza"> +<p>et les mouettes criardes fuyaient vers la terre:</p> +<p>«Hélas! m'écriai-je, ma vie est pleine de douleur;</p> +<p>et qui donc peut faire provision de fruit ou de</p> +<p>grain doré sur ces plaines stériles qui s'agitent incessamment?»</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Mes filets avaient ça et la bien des larges déchirures,</p> +<p>bien des fentes; néanmoins je les jetai pour</p> +<p>tenter ma dernière chance, dans la mer, et j'attendis</p> +<p>la fin.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Quand! ô surprise! quelle soudaine gloire! Et je</p> +<p>vis monter la splendeur argentée d'un corps aux</p> +<p>membres blancs, et cette joie me fit oublier les</p> +<p>tourments du passé.</p> + </div> </div> +<br><br> + + + +<h2>MADONNA MIA</h2> +<br><br> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Jeune fille et lys, elle n'était point faite pour la</p> +<p>douleur de ce monde, avec sa chevelure brune et</p> +<p>douce que ses larmes collaient en tresses, avec ses</p> +<p>yeux pleins de désirs, à demi voilés par les larmes</p> +<p>encore endormies, comme des eaux très bleues qu'on</p> +<p>voit à travers les brouillards de la pluie;</p> + </div><div class="stanza"> +<p>des joues pâles, où nul amour n'avait laissé sa</p> +<p>tache, sa lèvre inférieure rouge, et ramenée en dedans</p> +<p>pour fuir l'amour, et une gorge blanche, plus</p> +<p>blanche que la colombe argentée, et dont le marbre</p> +<p>pâle était rayé d'une veine pourpre. Et pourtant,</p> +<p>quoique mes lèvres ne doivent point cesser de la</p> +<p>louer,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>je ne serais point assez hardi pour lui baiser</p> +<p>même les pieds, car je me sens sous l'ombre que</p> +<p>font les ailes du respect,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>ainsi que Dante, quand il était debout avec Béatrice,</p> +<p>sous la poitrine enflammée du Lion, et qu'il</p> +<p>voyait le septième ciel de cristal et l'escalier d'or.</p> + </div> </div> +<br><br> + + + +<h2>LA CHANSON D'ITYS</h2> +<br><br> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>La Tamise anglaise est bien plus sainte que</p> +<p>Rome. Ces campanules, qui comme une montée</p> +<p>soudaine de la mer, viennent envahir les bocages,</p> +<p>avec, pour écume, la reine des prés et la blanche</p> +<p>anémone pour tacheter les vagues bleues,—Dieu</p> +<p>est ici plus manifeste que là où il se cache, dans</p> +<p>l'étoile au coeur de cristal que porte un moine</p> +<p>blême.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Ces papillons aux reflets violets qui prennent</p> +<p>pour tente ce lis à la teinte de crème, ce sont des</p> +<p>monsignori, et là où s'agitent les roseaux, où un</p> +<p>brochet paresseux se laisse flotter au soleil, les yeux</p> +<p>à demi clos,—voici un vieil évêque mitre, <i>in partibus</i>.</p> +<p>Regardez donc ces brillantes écailles toutes vert</p> +<p>et or.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Le vent, prisonnier qui s'agite sans repos dans</p> +<p>les arbres, joue fort bien le Palestrina. On dirait</p> +<p>que les doigts du puissant maestro sont posés sur</p> +<p>les touches de l'orgue de Maria, et qu'ils y jouent,</p> +<p>quand, aux premières heures d'un matin tout bleu</p> +<p>de Pâques, le Pape, porté sur un brancard tout rouge</p> +<p>comme le sang ou le crime, va</p> + </div><div class="stanza"> +<p>de sa sombre demeure sur le balcon, au-dessus</p> +<p>des portes de bronze, et, dominant la foule serrée</p> +<p>sur la place, ou les fontaines elles-mêmes semblent</p> +<p>dans leur extase jeter en l'air leurs lances d'argent,</p> +<p>étend ses faibles mains vers l'Orient, vers l'Occident,</p> +<p>envoie une vaine paix aux pays qui ne connaissent</p> +<p>nulle paix, le repos aux nations qui ne</p> +<p>connaissent pas le repos.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Et ce rayonnement orangé qui s'attarde et semble</p> +<p>vouloir taquiner la lune, n'est-il pas plus beau que</p> +<p>les pompes les plus brillantes de Rome! Chose</p> +<p>étrange! il y a un an, je me mis à genoux devant</p> +<p>je ne sais quel cardinal en robe rouge, qui portait</p> +<p>l'hostie à travers l'Esquilin!... et maintenant, ces</p> +<p>vulgaires pavots parmi le blé me semblent deux</p> +<p>fois aussi beaux.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Ces champs de pois, d'un vert bleu, que voici là-bas,</p> +<p>frissonnants de la dernière averse, émettent en</p> +<p>cette fraîche soirée des parfums plus doux que ceux</p> +<p>des encensoirs ornés de gemmes flamboyantes que</p> +<p>balancent les jeunes diacres, lorsque le vieux prêtre</p> +<p>ouvre le tabernacle voilé de rideaux, et donne à</p> +<p>Dieu un corps fait avec le fruit banal du blé et de</p> +<p>la vigne.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Le pauvre frère Giovanni, qui braille à la messe,</p> +<p>s'étonnerait certainement ici, car là-haut chante un</p> +<p>petit oiseau brun, et à travers le long et frais gazon</p> +<p>je vois cette gorge vibrante que j'entendis jadis sur</p> +<p>les collines éclairées par les étoiles, dans l'Arcadie</p> +<p>étoilée de fleurs, où le demi-cercle blanc de sable</p> +<p>de la plage de Salamine rejoint la mer.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Charmante est l'hirondelle qui babille sur les toits,</p> +<p>à la pointe du jour, quand le faucheur aiguise la</p> +<p>faux, quand gémissent les colombes, et que la laitière,</p> +<p>quittant son petit lit solitaire, va légère, et</p> +<p>chantonnant, vers le troupeau aux graves mugissements,</p> +<p>qui attend, et avance par-dessus les portes</p> +<p>de la cour, ses vastes mufles débordants d'écume.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Et ils sont charmants les houblons sur les plaines</p> +<p>du Kent, et doux est le vent qui agite le foin fraîchement</p> +<p>coupé, et doux sont les essaims capricieux</p> +<p>des bourdonnantes abeilles, et douce est la génisse</p> +<p>qui souffle dans l'écurie, et les figues vertes près</p> +<p>d'éclater, qui pendent par-dessus le mur de briques</p> +<p>rouges.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Et il est doux d'entendre le coucou railler le</p> +<p>printemps, alors que les dernières violettes flânent</p> +<p>encore près de la source, et il est doux d'entendre</p> +<p>le berger Daphnis chanter la chanson de Linus</p> +<p>dans quelque vallon ensoleillé de la chaude Arcadie</p> +<p>où le blé est de l'or, où les moissonneurs aux</p> +<p>membres légers et sveltes dansent près du troupeau</p> +<p>enfermé dans le parc.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Et il est doux d'entendre à côté de la jeune Lycoris</p> +<p>dans quelque lointaine vallée de l'Illyrie, et</p> +<p>sous une voûte de feuillage sur un tapis d'amaracus,</p> +<p>nous pourrions, nous aussi, perdre dans l'extase un</p> +<p>jour d'été, et nous divertir à qui sera le plus habile</p> +<p>sur le chalumeau, pendant que bien loin au-dessous</p> +<p>de nous, s'irrite la pourpre troublée de la mer.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Mais combien ce serait plus doux si le pied</p> +<p>chaussé de sandales d'argent de quelque Dieu longtemps</p> +<p>caché venait jamais fouler les prairies de</p> +<p>Nuneham; si jamais Faune portant à ses lèvres la</p> +<p>flûte de roseau pouvait lever la tête près des vertes</p> +<p>flaques d'eau! Ah! il serait doux, en effet, de voir</p> +<p>le céleste berger appeler à la pâture son troupeau à</p> +<p>la blanche toison.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Aussi, chante donc pour moi, musicien harmonieux,</p> +<p>quoique tu ne chantes, après tout, que ton</p> +<p>propre <i>requiem</i>. Dis-moi ton récit, infortuné chroniqueur,</p> +<p>conte-moi tes tragédies. Ne dédaigne point</p> +<p>ces retraites nouvelles pour toi, cette campagne anglaise,</p> +<p>car notre île du Nord peut donner de quoi</p> +<p>faire bien des belles couronnes,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>que ne connaissent point les prairies grecques;</p> +<p>plus d'une rose telle que vainement un adolescent</p> +<p>la chercherait pendant tout un jour, dans les vallons</p> +<p>d'Eolie, croît en masses touffues sur nos haies,</p> +<p>comme une insouciante courtisane prodigue de sa</p> +<p>beauté; et aussi des lis tels que jamais n'en réfléchit</p> +<p>l'Ilissus étoilent nos ruisseaux, et des nielles bleues</p> + </div><div class="stanza"> +<p>ponctuent le froment vert, et bien qu'elles soient</p> +<p>pour les hirondelles un avertissement de se diriger</p> +<p>vers le Sud, elles ne déploieraient jamais leurs pavillons</p> +<p>d'azur parmi les vignes grecques. Et même</p> +<p>cette petite herbe en haillons rouges, qui invite le</p> +<p>rouge-gorge à pépier, serait une étrangère en Arcadie,</p> +<p>et plus d'une élégie restée muette</p> + </div><div class="stanza"> +<p>dort dans les roseaux qui frangent notre sinueuse</p> +<p>Tamise, et qui la réveillerait, donnerait un enchantement</p> +<p>plus doux que celui qui fit pleurer Syrinx,</p> +<p>et par ici se cachent des orchidées brunes semées</p> +<p>d'abeilles, assez belles pour faire un diadème au</p> +<p>front de Cythérée, et que Cythérée ne connaît</p> +<p>point, et là-bas tout près de ce taureau qui paît,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>il est une mignonne asphodèle jaune; le papillon</p> +<p>peut l'apercevoir de loin, bien que la rosée d'un</p> +<p>seul soir d'été suffise à remplir deux fois sa petite</p> +<p>coupe, avant que l'étoile ait rappelé le berger paresseux</p> +<p>à son parc, et sans être prodigue, chaque</p> +<p>pétale est semé de taches d'or</p> + </div><div class="stanza"> +<p>comme si l'opulente maîtresse de Jupiter, Danaé,</p> +<p>sortie toute brûlante encore de ses bras dorés, s'était</p> +<p>penchée pour baiser les pétales tremblants, ou</p> +<p>comme si le jeune Mercure, qui rase de son vol le</p> +<p>gué sombre de Dis, les avait frôlés tout récemment</p> +<p>d'une plume de ses ailes; la tige svelte qui porte la</p> +<p>charge de ses soleils</p> + </div><div class="stanza"> +<p>est à peine plus épaisse que le fil de la Vierge, ou</p> +<p>que la tapisserie argentée de la pauvre Arachné.</p> +<p>Les hommes disent qu'elle s'épanouit sur le tombeau</p> +<p>d'un être auquel je rendis jadis un culte, mais</p> +<p>à moi elle semble me rappeler des souvenirs plus</p> +<p>divins d'ombrages héliconiens hantés des Faunes</p> +<p>et de mers bleues aimées des nymphes</p> + </div><div class="stanza"> +<p>d'une vallée inconnue a Tempé, où Narcisse s'étend</p> +<p>sur le bord d'une rivière transparente, ayant dans sa</p> +<p>chevelure le désordre de la forêt, dans ses yeux le</p> +<p>silence du bois, courtisant cette image mobile qui à</p> +<p>peine baisée se dissout; des souvenirs de Salmacis,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>qui n'est ni jeune homme, ni jeune fille, et qui</p> +<p>est pourtant l'un et l'autre, embrasé d'une double</p> +<p>flamme, et jamais satisfait par leur excès même,</p> +<p>car chacune des deux passions, dans son ardeur</p> +<p>éprise, se refuse à se séparer de l'autre, et pourtant</p> +<p>tue l'amour par ce refus;—des souvenirs d'oréades</p> +<p>épiant à travers les feuilles des arbres silencieux</p> +<p>sous le clair de lune,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>d'Ariane abandonnée sur le port de Naxos, lorsqu'elle</p> +<p>vit bien loin sur les flots le perfide équipage,</p> +<p>qu'elle agita son écharpe rouge, et appela le</p> +<p>trompeur Thésée, ignorant que tout près derrière</p> +<p>elle était Dionysos sur une panthère couleur</p> +<p>d'ambre,—des souvenirs de ce que vit</p> + </div><div class="stanza"> +<p>le barde aveugle de Méonie, le mur de Troie, la</p> +<p>reine Hélène assise dans la chambre sculptée, ayant</p> +<p>auprès d'elle un amoureux jeune homme aux lèvres</p> +<p>rouges, arrangeant de sa main mignonne la crinière</p> +<p>de son casque, et bien loin de là, la mêlée, les cris,</p> +<p>les plaintes, quand Hector écartait avec son bouclier</p> +<p>la lance et qu'Ajax lançait la pierre,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Ou c'est Persée ailé, qui, de son épée bien trempée,</p> +<p>tranche les serpents entrelacés de la sorcière, ce</p> +<p>sont tous ces contes fixés pour l'éternité sur les petites</p> +<p>urnes grecques, charge plus riche que ne le</p> +<p>fut le plus opulent galion d'Espagne à son retour</p> +<p>des Indes. Car du moins de cette charge il arrive</p> +<p>quelque partie</p> + </div><div class="stanza"> +<p>et je sais bien qu'ils ne sont point du tout</p> +<p>morts, les anciens Dieux de la poésie grecque; ils</p> +<p>ne sont qu'endormis, et dès qu'ils entendront ton</p> +<p>appel, ils s'éveilleront, et se croiront en pleine</p> +<p>Thessalie. Cette Tamise leur sera l'eau de Daulis,</p> +<p>cette fraîche clairière la prairie semée d'iris jaunes</p> +<p>où jadis riait et jouait le jeune Itys.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Si ce fut toi, cher oiseau, qui as fait ton berceau</p> +<p>dans le jasmin, si ce fut toi, qui de l'immobile</p> +<p>feuillage de ton trône, as chanté pour le merveilleux</p> +<p>enfant jusqu'à ce qu'il entendit le cor d'Atalante</p> +<p>retentir faiblement parmi les collines de Cumner,</p> +<p>et que dans ses courses vagabondes par les bois de</p> +<p>Bagley, il rencontrât, le soir, la fontaine des poètes</p> +<p>grecs,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Ah! mignon avocat au simple costume, qui</p> +<p>plaides pour la lune contre le jour, si c'est grâce à</p> +<p>toi que le berger cherche sa compagne, en celle</p> +<p>douce poursuite, alors que Proserpine oublia qu'elle</p> +<p>n'était point en Sicile, et qu'elle s'appuya, toute</p> +<p>émerveillée, contre cette barrière moussue de Sandfort,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Prodige du bois, à l'aile légère, aux yeux</p> +<p>brillants, si jamais tu as consolé par ta mélodie</p> +<p>quelqu'un de ce petit clan, de cette troupe fraternelle</p> +<p>qui aima l'étoile matinale de la Toscane,</p> +<p>plus que le soleil accompli de Raphaël, et qui est</p> +<p>immortelle, chante pour moi, car je l'aime bien,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>chante, chante encore! Que le morne univers redevienne</p> +<p>jeune, que les éléments prennent des</p> +<p>formes nouvelles, et que les antiques formes de la</p> +<p>Beauté se promènent parmi les formes simples,</p> +<p>parmi les petits champs sans barrières, comme au</p> +<p>temps où le fils de Latone portait la houlette de</p> +<p>saule, où les moelleuses brebis et les chèvres ébouriffées</p> +<p>suivaient le Dieu presque enfant.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Chante, chante encore! et Bacchus va paraître</p> +<p>ici, à cheval sur son magnifique trône indien, et</p> +<p>au-dessus des tigres geignants, il agitera son bâton</p> +<p>couronné de lierre jaune et d'un cône résineux,</p> +<p>pendant qu'à côté de lui l'effrontée Bassaride jettera</p> +<p>par terre le lion par sa crinière, et attrapera le</p> +<p>faon montagnard.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Chante encore! et je porterai la peau de léopard,</p> +<p>et je déroberai les ailes lunaires d'Astaroth, et sur</p> +<p>son chariot glacé nous pourrons gagner le Cithéron</p> +<p>en une heure, avant que l'écume ait débordé pardessus</p> +<p>le pressoir, avant que le Faune ait cessé de</p> +<p>fouler les grappes; oui, avant que la lampe clignotante</p> +<p>du jour</p> + </div><div class="stanza"> +<p>ait fait fuir la hulotte criarde jusqu'en son nid,</p> +<p>et averti la chauve-souris de reployer ses éventails</p> +<p>membraneux, quelque jeune Ménade, aux seins</p> +<p>couverts de feuilles de vigne, maraudera aux Pans</p> +<p>endormis leurs fruits de faine, si doucement que le</p> +<p>petit sansonnet ne s'éveillera point dans son nid et</p> +<p>aussitôt lançant un rire aigu, et s'élançant d'un</p> +<p>bond,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>elle atteindra la verte vallée, où la rosée tombée</p> +<p>se rassemble sous l'orme, et alors comptera son butin;</p> +<p>puis les bruns satyres, bande joyeuse, fouleront</p> +<p>la lysimachie le long du rivage, et là où leur</p> +<p>maître cornu trône en grand appareil, apporteront</p> +<p>des fraises et des prunes duvetées sur une claie</p> +<p>d'osier.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Chante encore! et bientôt, la face fatiguée par la</p> +<p>passion, apparaîtra à travers la fraîche fouillée le</p> +<p>jeune homme serviteur d'Apollon. Le prince tyrien</p> +<p>chassera son sanglier hérissé, parcourra les bois de</p> +<p>châtaigniers tout fleuris, et la vierge aux membres</p> +<p>d'ivoire, aux yeux gris, où brille la fierté, poursuivra</p> +<p>à cheval le daim vêtu de velours.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Chante encore! et je verrai le jeune garçon mourant</p> +<p>teindre de la pourpre de son sang la clochette</p> +<p>de cire dont le poids fait pencher la jacinthe, et à</p> +<p>moi Cypris éplorée viendra conter sa douleur, et je</p> +<p>baiserai sa bouche et ses yeux ruisselants, et je</p> +<p>la conduirai au mystérieux bosquet de myrtes où</p> +<p>gît Adonis.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Redouble d'efforts, ô Itys! Le souvenir, frère de</p> +<p>lait du remords et de la douleur, verse goutte à</p> +<p>goutte le poison dans mon oreille. Oh! être libre!</p> +<p>Brûler ses vieux vaisseaux! Se lancer encore dans</p> +<p>la mêlée des Vagues empanachées de blanc, et livrer</p> +<p>bataille au vieux Protée pour piller les cavernes</p> +<p>fleuries de corail!</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Oh! pour Médée et ses parents magiques! pour</p> +<p>le secret du sanctuaire de Colchide! Oh! pour une</p> +<p>feuille de cette pâle asphodèle qui entoure le front</p> +<p>las de Proserpine, et verse le soir des rosées si merveilleuses,</p> +<p>qu'elle rêve des campagnes d'Enna, près</p> +<p>de la lointaine mer de Sicile,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>où souvent elle pourchassa l'abeille à la ceinture</p> +<p>d'or, de lis en lis, dans la prairie unie, avant que</p> +<p>son ténébreux maître lui eût fait goûter au fruit</p> +<p>fatal, à ce grain de grenade, avant que les noirs</p> +<p>coursiers l'eussent emportée au loin, jusque dans</p> +<p>le pays vague et sans fleurs, au jour languissant et</p> +<p>sans soleil.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Oh! pour une heure de minuit, avoir pour maîtresse</p> +<p>la Vénus de la petite ferme de Mélos! Oh! si</p> +<p>pour une heure seulement quelque antique statue</p> +<p>s'éveillait à la passion; et que je pusse faire oublier</p> +<p>à l'Aurore de Florence son muet désespoir, m'accoler</p> +<p>à ces membres puissants et faire mon oreiller de</p> +<p>cette poitrine géante!</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Chante, chante encore! Je voudrais être ivre de</p> +<p>vie, ivre de la vendange foulée sous le pressoir, de</p> +<p>ma jeunesse; j'oublierais les luttes d'un labeur</p> +<p>stérile, la vallée déchirée, les yeux de Gorgone de la</p> +<p>Vérité, la veillée sans prière, et le cri qui implore</p> +<p>la prière, les dons inféconds, les bras levés, l'air</p> +<p>morne et insensible.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Chante, chante encore! O Niobé emplumée, tu</p> +<p>peux donner de la beauté à la douleur, et dérober</p> +<p>à la joie ses accents les plus mélodieux, tandis que</p> +<p>nous autres, nous n'avons que le silence mort et</p> +<p>sans voix pour guérir nos plaies trop découvertes,</p> +<p>et ne savons que tenir la souffrance emprisonnée</p> +<p>en nos coeurs, que tuer le sommeil sur l'oreiller.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Chante encore plus fort, pourquoi faut-il que je</p> +<p>revoie la face lasse et pâle de ce Christ abandonné,</p> +<p>dont jadis mes mains ont tenu les mains sanglantes,</p> +<p>dont si souvent mes lèvres ont baisé les lèvres</p> +<p>meurtries, et qui maintenant muet, misérable en</p> +<p>son marbre, reste seul dans sa demeure déshonorée,</p> +<p>et pleure, sur moi peut-être.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>O mémoire, dépouille ton enveloppe enguirlandée,</p> +<p>brise ton luth aux sons rauques, ô triste Melpomène;</p> +<p>ô souffrance, souffrance, reste close en ta</p> +<p>cellule fermée; et ne double point de tes larmes cette</p> +<p>limpide Castalie! Tais-toi, tais-toi, triste oiseau, tu</p> +<p>offenses la forêt en tourmentant son calme champêtre</p> +<p>de ton chant si ardemment passionné!</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Silence, silence, ou s'il est angoissant de se taire,</p> +<p>emprunte au sansonnet des champs son air plus</p> +<p>simple, à lui dont la joyeuse insouciance est mieux</p> +<p>faite pour ces forêts anglaises que ton cri aigu de</p> +<p>désespoir. Ah! tais-toi, et que le vent du Nord</p> +<p>remporte ton lai aux collines rocheuses de la Thrace,</p> +<p>à la baie orageuse de Daulis.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Un instant encore! Les feuilles effarouchées seront</p> +<p>agitées: peut-être Endymion aura traversé la prairie,</p> +<p>épris d'amour pour la lune, et cette tranquille Tamise</p> +<p>aura entendu Pan battre et faire voler l'eau, en</p> +<p>cherchant à tâtons un roseau, pour attirer hors de sa</p> +<p>caverne bleue quelque innocente Naïade, qui, partagée</p> +<p>entre la joie et la peur, prête l'oreille à sa flûte.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Un instant encore! La tourterelle réveillée a roucoulé;</p> +<p>la fille argentée de la mer argentée a enchaîné,</p> +<p>de ses mains amoureuses, son inconstant qui</p> +<p>allait chasser, et Dryopé a écarté les branches de</p> +<p>son chêne pour voir le rétif adolescent aux cheveux</p> +<p>dorés se révolter sous son joug.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Un instant encore! Les arbres se sont inclinés</p> +<p>pour baiser la pâle Daphné qui sort à peine de la</p> +<p>langueur des lauriers tremblants, et Salmacis, dans</p> +<p>son isolement, a mis à nu sa stérile beauté devant</p> +<p>la lune, et à travers la vallée, avec un triste et voluptueux</p> +<p>sourire, est passé Antinoüs; le rouge lotus</p> +<p>du Nil</p> + </div><div class="stanza"> +<p>sort à demi fléchi des boucles noires de sa chevelure,</p> +<p>pour voiler le charme enfoui sous ces paupières</p> +<p>endormies; ou bien c'est, là-bas, sur cette</p> +<p>pente couverte de gazon, l'intangible Artémis aux</p> +<p>membres nus sous sa tunique relevée haut, qui a</p> +<p>commandé à ses chiens de donner de la voix, qui</p> +<p>a débusqué le daim de sa verte reposée par ses</p> +<p>cris aigus et la piqûre de son épée.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Reste calme, reste calme, ô coeur passionné, reste</p> +<p>calme! Oh Mélancolie, ferme ton aile de corbeau,</p> +<p>O Dryade qui sanglotes, ne quitte point le creux</p> +<p>de ta colline pour venir apporter une réponse aussi</p> +<p>découragée. O Marsyas ailé, cesse de te plaindre.</p> +<p>Apollon n'aime point entendre des chants ainsi</p> +<p>troublés par la souffrance.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>C'était un rêve: la clairière est déserte. Nul doux</p> +<p>rire de l'Ionie n'agite l'air. La Tamise rampe, paresseuse</p> +<p>et plombée, et du bois épais, redevenu désolé,</p> +<p>désert, a fui le jeune Bacohus avec son bruyant</p> +<p>cortège. Et pourtant du bois de Nuneham vient</p> +<p>toujours cette vibrante mélodie,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>si triste, qu'on croirait entendre un coeur humain</p> +<p>se briser dans chaque note distincte. C'est une qualité</p> +<p>que possède parfois la musique, car elle est l'art qui</p> +<p>tient de plus prés aux larmes et au souvenir. Pauvre</p> +<p>Philomèle en deuil, que crains-tu donc? Ta soeur ne</p> +<p>hante point ces campagnes, Pandion n'est pas ici.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Ici jamais on ne voit un maître cruel, armé de la</p> +<p>lame meurtrière, point de tissu formé de sanglants</p> +<p>insignes; ce ne sont que vallées moussues, faites</p> +<p>pour les camarades qui vont à l'aventure, de chauds</p> +<p>vallons où se repose l'étudiant fatigué, son livre à</p> +<p>moitié fermé, et bien des allées sinueuses, où le</p> +<p>soir, les rustiques amants sont heureux d'échanger</p> +<p>leurs naïfs propos.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>L'inoffensif lapin gambade avec ses petits sur le</p> +<p>sentier tracé par le halage, où récemment encore,</p> +<p>une troupe de joyeux gars, se bousculant à l'envi,</p> +<p>encourageait de ses cris bruyants les équipes de rameurs;</p> +<p>l'araignée avec ses fils d'argent travaille à</p> +<p>son petit métier, et des sombres murailles à crêtes</p> +<p>de buées rouges</p> + </div><div class="stanza"> +<p>de la ferme isolée part une lueur clignotante.</p> +<p>C'est là que le berger accablé de fatigue pousse son</p> +<p>troupeau bêlant, et le renferme dans le pare formé</p> +<p>de claies. Une clameur assourdie vient de quelque</p> +<p>bateau d'Oxford, arrêté à la barrière de Sandford,</p> +<p>et fait lever en sursaut la poule d'eau de son abri</p> +<p>dans les roseaux; et les ombres obscures s'allongent</p> +<p>sur la colline en voltigeant comme des hirondelles.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Le héron passe, revenant au lac, sa demeure. Le</p> +<p>brouillard bleu se glisse à travers les arbres frissonnants.</p> +<p>Les étoiles silencieuses, mondes d'or, apparaissent</p> +<p>une à une, et pareille à une fleur que chasse</p> +<p>la brise, une lune étincelante parcourt le ciel</p> +<p>brillant. C'est l'arbitre muet de toute ta plainte mélancolique,</p> +<p>enchanteresse.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Elle ne se soucie point de toi; pourquoi s'en soucierait-elle?</p> +<p>Endymion, elle le sait, n'est pas loin.</p> +<p>C'est moi, c'est moi, dont l'âme est comme le roseau,</p> +<p>qui ne saurait jouer de lui-même aucun message,</p> +<p>mais qui chante sur l'ordre d'autrui; c'est moi qui</p> +<p>vais poussé par tous les vents sur le vaste Océan de</p> +<p>la souffrance.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Ah! cet oiseau brun s'est tu; un trille exquis</p> +<p>semble être resté dans le sombre feuillage, et mourir</p> +<p>en accents musicaux. À cela près, l'air est silencieux,</p> +<p>silencieux au point qu'on entendrait la</p> +<p>chauve-souris, aux courtes ailes, errer et tourner</p> +<p>au-dessus des pins, qu'on pourrait compter une à</p> +<p>une chaque gouttelette de rosée qui tombe du calice</p> +<p>débordant de la campanule.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Et bien loin, par la plaine qui s'étale, à travers</p> +<p>les saules groupés, et les buissons bruns, la haute</p> +<p>tour de Magdalen, terminée par une girouette</p> +<p>d'or, masque la longue Grand'Rue de la petite</p> +<p>ville! Attention! voilà que la cloche de la porte de</p> +<p>Christ-Church annonce d'une voix retentissante le</p> +<p>couvre-feu.</p> + </div> </div> +<br><br> + + + +<h2>IMPRESSION DU MATIN</h2> +<br><br> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Le nocturne bleu et or de la Tamise a fait place à</p> +<p>une symphonie en gris. Une barque chargée de foin</p> +<p>couleur d'ocre s'est détachée du quai. Glacial dans</p> +<p>sa froideur,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>le brouillard jaune est descendu suivant les ponts,</p> +<p>si bien que les murs des maisons ont pris l'air</p> +<p>d'ombres, et que saint Paul plane comme une</p> +<p>bulle au-dessus de la ville.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Puis soudain s'est éveillé le tapage de la ville,</p> +<p>les rues se sont remplies de charrettes campagnardes</p> +<p>et un oiseau s'est envolé vers les toits luisants et a</p> +<p>chanté.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Mais une femme pâle, et toute seule, dont le jour</p> +<p>baise la chevelure décolorée, allait et venait sous la</p> +<p>clarté crue des becs de gaz, la flamme aux lèvres et</p> +<p>le coeur pétrifié.</p> + </div> </div> +<br><br> + + + +<h2>PROMENADES DE MAGDALEN</h2> +<br><br> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Les petits nuages blancs luttent à la course à</p> +<p>travers le ciel, et les champs sont parsemés de l'or</p> +<p>de la fleur de Mars. L'asphodèle surgit sous les</p> +<p>pieds, et le mélèze orné de franges oscille et se balance</p> +<p>quand le sansonnet pressé passe tout près.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Une délicate odeur se dissémine sur les ailes de</p> +<p>la brise matinale, odeur de feuilles, et de gazon, et</p> +<p>de terra fraîchement retournée. Les oiseaux chantent</p> +<p>gaiement l'heureuse naissance du Printemps, et</p> +<p>sautillent de branche en branche sur les arbres qui</p> +<p>se balancent.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Et partout les bois sont animés par le murmure et</p> +<p>les bruits du printemps, et le bourgeon de rose</p> +<p>éclate sur l'églantine grimpante, et la masse des</p> +<p>crocus est une frissonnante lune de feu, bordée de</p> +<p>toutes parts d'un anneau d'améthyste.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Et le platane dit à demi-voix au pin quelque</p> +<p>conte d'amour, si bien que celui-ci, sans sourire,</p> +<p>s'agite et secoue son manteau vert, et l'obscurité,</p> +<p>dans le creux de l'orme des montagnes, s'illumine</p> +<p>de l'éclat irisé que jette l'arc-en-ciel brillant sur la</p> +<p>gorge et la poitrine argentée de la colombe.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Voyez, là-bas, l'alouette quitte brusquement son</p> +<p>lit dans la prairie en brisant les fils de la Vierge et</p> +<p>les réseaux de la rosée, et filant au cours de la rivière,</p> +<p>pareil à une flamme bleue, le martin-pêcheur</p> +<p>vole comme une flèche et fend l'air.</p> + </div> </div> +<br><br> + + + +<h2>ATHANASIA</h2> +<br><br> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Dans cette grande et maigre demeure de l'Art, où</p> +<p>ne manque aucune des grandes choses que les</p> +<p>hommes ont sauvées du Temps, on apporta le corps</p> +<p>flétri d'une jeune fille morte avant que l'heureuse</p> +<p>jeunesse du monde eût atteint sa floraison. Elle</p> +<p>avait été aperçue par des Arabes isolés, bien cachée</p> +<p>dans le sein ténébreux d'une noire pyramide.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Mais quand on eut déroulé les bandes de lin qui</p> +<p>enveloppaient le corps de l'Égyptienne, voici qu'on</p> +<p>trouva, dans le creux de sa main, une petite graine</p> +<p>qu'on sema dans la terre anglaise, et qui produisit</p> +<p>une merveilleuse neige de fleurs étoilées, et répandit</p> +<p>de riches parfums dans notre air printanier.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Cette fleur attirait par des charmes si étranges,</p> +<p>qu'elle fit entièrement oublier l'asphodèle, et que</p> +<p>la brune abeille, l'amante du lys, délaissa la coupe</p> +<p>dont elle faisait son séjour ordinaire, car on n'eût</p> +<p>point cru que c'était là quelque chose de terrestre,</p> +<p>mais plutôt qu'elle avait été dérobée dans quelque</p> +<p>Arcadie du ciel.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>En vain le triste Narcisse, languissant et pâli par</p> +<p>la contemplation de sa propre beauté, se penchait par-dessus</p> +<p>le ruisseau; la libellule pourpre ne trouvait</p> +<p>plus d'attrait à lustrer ses ailes de l'or de sa poussière,</p> +<p>plus de plaisir à baiser la fleur du jasmin, ou</p> +<p>à faire tomber de l'eucharis les perles de rosée.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Par amour d'elle, le passionné rossignol oublia</p> +<p>les montagnes de Thrace et le roi cruel; et la pâle</p> +<p>tourterelle ne songea plus à faire voile à travers les</p> +<p>temps humides, au temps de la floraison. Elle cherchait</p> +<p>à planer autour de cette fleur d'Égypte, avec</p> +<p>son aile d'argent et sa gorge d'améthyste.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Pendant que l'ardent soleil flamboyait au haut</p> +<p>de sa tour bleue, un vent rafraîchissant vint furtivement</p> +<p>du pays des neiges, et le chaud vent du sud</p> +<p>arriva avec de tendres larmes de rosée, et humecta</p> +<p>ses feuilles blanches, lorsque Hespérus surgit dans</p> +<p>ces prairies du ciel à la teinte d'algue marine sur</p> +<p>lesquelles s'allongent les bandes écarlates du couchant.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Mais quand les oiseaux fatigués eurent cessé leurs</p> +<p>chansons amoureuses par les champs déserts que</p> +<p>hantent les lis, quand, large et resplendissante</p> +<p>comme un bouclier d'argent, la lune se balança</p> +<p>dans la hauteur du ciel de saphir, est-ce qu'un rêve</p> +<p>étrange, un mauvais souvenir ne vint point agiter</p> +<p>tous les pétales tremblants de ses fleurs?</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Oh! non, à cette fleur magnifique, un millier</p> +<p>d'années ne semblait que la prolongation d'un</p> +<p>beau jour d'été. Elle ne connaissait rien de la marée</p> +<p>des craintes rongeantes, qui changent en un</p> +<p>gris terne l'or de la chevelure chez un jeune homme.</p> +<p>Elle ne connut jamais la terrible aspiration après la</p> +<p>mort, ni le regret que doivent éprouver tous les</p> +<p>mortels d'être nés.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Car nous allons à la mort en jouant de la flûte,</p> +<p>en dansant, et nous ne voudrions point repasser par</p> +<p>la porte d'ivoire, ainsi qu'un fleuve mélancolique,</p> +<p>las de couler, s'élance comme un amant, dans la</p> +<p>terrible mer, et trouve qu'il y a profit à mourir si</p> +<p>glorieusement.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Nous gaspillons notre force majestueuse en luttes</p> +<p>infécondes contre les légions du monde conduites</p> +<p>par le bruyant souci; jamais elle ne sent la décadence,</p> +<p>mais elle puise de la vie dans la pure lumière</p> +<p>du soleil, et dans l'air sublime; nous vivons sous la</p> +<p>puissance ravageuse du Temps; elle est l'enfant de</p> +<p>toute éternité.</p> + </div> </div> +<br><br> + + + +<h2>SÉRÉNADE</h2> +<br><br> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Le vent d'occident souffle fort à travers la sombre</p> +<p>mer Égée, et au pied du secret escalier de marbre, ma</p> +<p>galère tyrienne t'attend. Descends, la voile de</p> +<p>pourpre est déployée. Le veilleur dort dans la</p> +<p>ville. Oh! quitte ton lit brodé de fleurs de lys, ô</p> +<p>ma Dame, descends, descends.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Elle ne viendra pas, je la connais bien; elle n'a</p> +<p>aucun souci des voeux d'un amant, et un homme</p> +<p>n'aurait guère de bien à dire d'une créature si</p> +<p>cruelle et si belle. Le véritable amour n'est qu'un</p> +<p>joujou de femme; elle n'ont jamais connu la douleur</p> +<p>d'un amant, et moi qui aimais autant qu'aimé un</p> +<p>jeune homme, il faut que j'aime en vain, que j'aime</p> +<p>en vain.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>O noble pilote, dis-moi la vérité. Est-ce là le</p> +<p>brillant d'une chevelure dorée, ou n'est-ce que le</p> +<p>réseau de la rosée dans ces fleurs de la passion que</p> +<p>voici? Bon marin, viens et dis-moi maintenant:</p> +<p>est-ce là la main de ma Dame? ou n'est-ce que le reflet</p> +<p>de la proue, où n'est-ce encore que le sable</p> +<p>argenté.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Non, non, ce n'est point le réseau de la rosée, ce</p> +<p>n'est point le sable bordé d'argent, c'est vraiment</p> +<p>ma chère Dame, avec sa chevelure d'or et sa main</p> +<p>de lys. O noble pilote, gouverne du côté de Troie</p> +<p>Bon marin, joue de la lourde rame. C'est la Reine</p> +<p>de vie et de joie que nous devons enlever au rivage</p> +<p>grec.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Le ciel décoloré prend une teinte vaguement</p> +<p>bleue; une heure encore, et il fera jour. A bord! à</p> +<p>bord! mon vaillant équipage. O ma Dame, fuyons!</p> +<p>fuyons! O noble Pilote, tourne la proue vers Troie.</p> +<p>Bon matelot, joue activement de la lourde rame. O</p> +<p>toi que j'aime comme n'aime qu'un jeune homme,</p> +<p>ô toi que j'aimerai d'un amour éternel.</p> + </div> </div> +<br><br> + + + + +<h2>ENDYMION</h2> +<br><br> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Aux pommiers pendent des fruits d'or, et en Arcadie,</p> +<p>les oiseaux chantent à tue-tête; les brebis</p> +<p>couchées bêlent dans le parc; la chèvre sauvage</p> +<p>court par la forêt. Mais hier il a conté son amour,</p> +<p>je sais qu'il me reviendra. O lune qui surgissez, ô</p> +<p>Dame la lune, soyez une sentinelle pour mon</p> +<p>amant. Il est impossible que vous ne le connaissiez</p> +<p>pas très bien, car il porte des chaussures de</p> +<p>pourpre; il est impossible que vous ne le connaissiez</p> +<p>pas très bien, car il est armé de la houlette pastorale,</p> +<p>et il est aussi doux qu'une colombe, et sa</p> +<p>chevelure est brune et frisée.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Maintenant la tourterelle a cessé les appels</p> +<p>qu'elle adressait à son serviteur aux pieds rouges.</p> +<p>Le loup gris rôde autour de l'étable. Le sénéchal</p> +<p>chanteur du lis est endormi dans la corolle du lis.</p> +<p>et partout les collines violettes sont ensevelies dans</p> +<p>les ténèbres. O lune qui surgissez, ô sainte lune,</p> +<p>arrêtez-vous sur le sommet d'Hélicé, et s'il vous est</p> +<p>agréable d'être témoin de mon fidèle amour, ah! si</p> +<p>vous voyez la chaussure de pourpre, la houlette et</p> +<p>le coudrier, la chevelure brune du jeune homme,</p> +<p>et la peau de chèvre enroulée autour de son bras,</p> +<p>dites-lui que je l'attends ici, dans la ferme où brille</p> +<p>la mèche de roseau.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>La rosée qui tombe est froide, glaciale, et nul oiseau</p> +<p>ne chante dans l'Arcadie. Les petits Faunes</p> +<p>ont abandonné la colline, et même l'asphodèle fatiguée</p> +<p>a clos ses portes d'or, et pourtant mon</p> +<p>amant ne revient point près de moi. Lune trompeuse,</p> +<p>lune trompeuse! O lune qui pâlissez! où</p> +<p>donc est allé mon fidèle amant? Où sont les lèvres</p> +<p>de vermillon, la houlette de berger, les chaussures</p> +<p>de pourpre? Pourquoi déployer cet étendard d'argent?</p> +<p>Pourquoi prendre ce voile de brouillards</p> +<p>mobiles? Ah! c'est toi qui possèdes le jeune Endymion,</p> +<p>c'est toi qui possèdes ces lèvres destinées au</p> +<p>baiser.</p> + </div> </div> +<br><br> + +<h2>LA BELLA DONNA DELLA MIA MENTE</h2> +<br><br> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Mes membres sont rongés par une flamme. Mes</p> +<p>pieds sont las de voyager, et à force d'invoquer le</p> +<p>nom de ma Dame, mes lèvres ont maintenant désappris</p> +<p>à chanter.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>O linotte, dans le buisson de roses sauvages, déploie</p> +<p>ta mélodie sur mon amour. O alouette, chante</p> +<p>plus haut, en l'honneur de l'amour: une dame</p> +<p>passe tout près.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Elle est trop belle pour qu'un homme, quel qu'il</p> +<p>soit, puisse voir ou posséder celle qui charmait son</p> +<p>coeur; plus belle qu'une Reine, qu'une courtisane,</p> +<p>ou que l'eau où la nuit se reflète la lune.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Sa chevelure est retenue par des feuilles de</p> +<p>myrte (feuilles vertes sur sa chevelure dorée). Les</p> +<p>herbes vertes parmi les gerbes jaunes de la moisson</p> +<p>d'automne ne sont pas plus belles.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Ses lèvres, petites, plus faites pour le baiser que</p> +<p>pour exhaler la plainte amère de la douleur, tremblotent</p> +<p>comme fait l'eau du ruisseau, ou comme les</p> +<p>roses après la pluie du soir.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Son cou a la blancheur du mélilot, qui rougit de</p> +<p>plaisir au soleil; la palpitation de la gorge de la linotte</p> +<p>n'est pas plus charmante à contempler.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Ainsi qu'une grenade coupée en deux, avec ses</p> +<p>grains blancs, telle est sa bouche écarlate; ses joues</p> +<p>sont comme la nuance fondue qu'offre la pêche qui</p> +<p>rougit du côté du sud.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>O mains entrelacées! O corps délicat et blanc, fait</p> +<p>pour l'amour et la souffrance! O Demeure d'amour!</p> +<p>Opale fleur désolée et battue par la pluie!</p> + </div> </div> +<br><br> + + + +<h2>CHANSON</h2> +<br><br> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Un anneau d'or et une colombe blanche comme</p> +<p>le lait, tels sont les présents qui te conviennent;</p> +<p>puis une corde de chanvre pour votre amour à vous,</p> +<p>pour le pendre à quelque arbre.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Pour vous, une demeure d'ivoire (les roses sont</p> +<p>blanches dans la tonnelle de roses), et pour moi,</p> +<p>un petit lit pour m'étendre (blanche, oh! qu'elle est</p> +<p>blanche la fleur de la ciguë)!</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Le myrte et le jasmin pour vous (oh! qu'elle est</p> +<p>belle à voir, la rose rouge!), et pour moi, le cyprès</p> +<p>et la rue (le plus beau de tous est le romarin).</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Pour toi, trois amants, aspirants à ta main (l'herbe</p> +<p>verdit sur la tombe d'un mort), pour moi, l'espace</p> +<p>de trois pas dans le sable (qu'on plante des lis du</p> +<p>côté de ma tête)!</p> + </div> </div> + +<br><br> + + + +<h2>IMPRESSIONS</h2> +<br> + + +<h3>I.—LES SILHOUETTES</h3> + + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>La mer est tachée de barres grises, le vent morne</p> +<p>et funèbre chante faux, et pareil à une feuille flétrie,</p> +<p>le reflet de la lune est chassé à travers la baie</p> +<p>orageuse.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Dessiné par un contour net sur le sable pâle, gît le</p> +<p>noir bateau. Un mousse, dans sa joie insouciante,</p> +<p>grimpe à bord. On voit le rire sur sa face et la blancheur</p> +<p>de sa main.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Et là-haut s'entend le cri des courlis, là où par</p> +<p>la prairie enténébrée des hauteurs, passent les</p> +<p>jeunes moissonneurs aux cous hâlés, silhouettes</p> +<p>qui se dessinent sur le ciel.</p> + </div> </div> +<br> + +<h3>II.—LA SUITE DE LA LUNE</h3> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Pour les sens du dehors, c'est la paix, une paix</p> +<p>rêveuse dans toutes les directions, un silence profond</p> +<p>sur la terre enveloppée d'ombres, un silence</p> +<p>profond là où cessent les ombres.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>À part un cri qui réveille un écho perçant, et que</p> +<p>lance un oiseau qui se désole dans sa solitude, un</p> +<p>râle des genêts appelant sa compagne, et la réponse</p> +<p>part de la colline perdue dans le brouillard.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Et soudain, la lune retire des cieux qui s'éclairent,</p> +<p>sa faucille, et fuit vers sa sombre caverne, enveloppée</p> +<p>dans un voile de gaze jaune.</p> + </div> </div> +<br><br> + + + +<h3>LA TOMBE DE KEATS</h3> +<br><br> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Désormais à l'abri de l'injustice du monde et de</p> +<p>sa souffrance, il repose sous le voile bleu de la Divinité.</p> +<p>Enlevé à la vie, quand la vie et l'amour</p> +<p>étaient dans toute leur nouveauté, ainsi gît le plus</p> +<p>jeune des martyrs;</p> + </div><div class="stanza"> +<p>beau comme Sébastien, et comme lui, mis à</p> +<p>mort prématurément. Nul cyprès ne jette son ombre</p> +<p>sur son tombeau, point d'if funéraire, mais de douces</p> +<p>violettes, qui pleurent avec la rosée, tissent sur ses</p> +<p>restes une chaîne qui fleurit sans cesse.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>O coeur si fier que brisa la misère, ô lèvres, les</p> +<p>plus douces depuis celles de Mitylène, ô poète</p> +<p>peintre de notre terre anglaise!</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Ton nom était écrit sur l'eau,—et il survivra—et</p> +<p>des larmes comme les miennes entretiendront</p> +<p>bien verte ta mémoire, comme le feront celles d'Isabelle</p> +<p>pour l'arbre de son Basile.</p> + </div> </div> +<br><br> + + + +<h2>THÉOCRITE<br> + +VILLANELLE</h2> +<br><br> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>O chanteur de Perséphoné, dans tes sombres et</p> +<p>désertes prairies, te souviens-tu de la Sicile?</p> + </div><div class="stanza"> +<p>L'abeille voltige encore à travers le lierre, là où</p> +<p>gît solennellement inhumée Amaryllis, ô chanteur</p> +<p>de Perséphoné!</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Simaetha invoque Hécate et entend à sa porte</p> +<p>les chiens féroces; te souviens-tu de la Sicile?</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Silencieux près de la mer légère et rieuse, le pauvre</p> +<p>Polyphème déplore son destin, ô chanteur de Perséphoné!</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Et toujours, dans son émulation enfantine, le</p> +<p>jeune Daphnis défie son camarade: te souviens-tu</p> +<p>de la Sicile?</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Le svelte Lacon garde une chèvre pour toi, et</p> +<p>c'est toi qu'attendent les joyeux bergers; ô chanteur</p> +<p>de Perséphoné, te souviens-tu de la Sicile?</p> + </div> </div> +<br><br> + + + +<h2>DANS LA CHAMBRE D'OR<br> + +HARMONIE</h2> +<br><br> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Ses mains d'ivoires erraient au hasard du caprice</p> +<p>sur les touches d'ivoire, pareilles au rayon argenté</p> +<p>qui traverse les peupliers quand ils agitent distraitement</p> +<p>leurs pâles feuilles, ou à l'écume mobile</p> +<p>d'une mer sans repos, quand les vagues montrent</p> +<p>leurs dents à la brise volage.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Sa chevelure d'or tombait sur la mer d'or,</p> +<p>comme les délicats fils de la vierge, tissés sur le</p> +<p>disque poli de la pâquerette, ou comme l'hélianthe</p> +<p>qui se tourne vers le soleil, quand la nuit jalouse</p> +<p>a complété l'obscurité, et que la lance du lis s'entoure</p> +<p>d'une auréole.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Et ses douces et rouges lèvres sur ces lèvres, les</p> +<p>miennes brûlaient comme le feu de rubis serti dans</p> +<p>la lampe oscillante d'un reliquaire cramoisi, ou</p> +<p>comme les blessures saignantes de la grenade, ou</p> +<p>le coeur du lotus tout inondé, tout humide du</p> +<p>sang répandu de la vigne rose et rouge...</p> + </div> </div> +<br><br> + + + +<h2>BALLADE DE MARGUERITE<br> + +NORMANDE</h2> +<br><br> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>—Je suis las de rester en forêt, alors que les</p> +<p>chevaliers se réunissent sur la place du marché.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>—Non, ne va pas à la ville aux toits rouges, de</p> +<p>peur que les fers des chevaux de guerre ne te</p> +<p>meurtrissent.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>—Mais non, je n'irai point là où chevauchent</p> +<p>les Écuyers, je me bornerai à marcher aux côtés de</p> +<p>ma Dame.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>—Hélas! hélas! Tu es par trop téméraire! Le fils</p> +<p>d'un forestier n'est point fait pour manger dans de</p> +<p>l'or.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>—M'aimera-t-elle moins parce que, à chaque</p> +<p>Saint-Martin, mon père se montre vêtu d'un justaucorps</p> +<p>vert?</p> + </div><div class="stanza"> +<p>—Peut-être est-elle occupée à broder une tapisserie.</p> +<p>Le fuseau et la navette ne te conviennent</p> +<p>point.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>—Ah! si elle travaille à une somptueuse tapisserie,</p> +<p>je pourrais débrouiller les fils à la lumière du feu.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>—Peut-être se lance-t-elle à la chasse du daim.</p> +<p>Comment la suivre par monts et par mers?</p> + </div><div class="stanza"> +<p>—Ah! si elle chevauche avec la cour, je pourrais</p> +<p>courir à son côté et souffler le hallali.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>—Peut-être est-elle agenouillée dans Saint-Denis</p> +<p>(que Notre-Dame ait grand'pitié de son âme!).</p> + </div><div class="stanza"> +<p>—Ah! si elle prie dans la chapelle solitaire, je</p> +<p>pourrais balancer l'encensoir et sonner la cloche.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>—Rentrez, mon fils, vous avez la figure si pâle,</p> +<p>et le père vous remplira une tasse d'ale.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>—Mais quels sont ces chevaliers en riches costumes?</p> +<p>Est-ce un spectacle où se rassemblent les</p> +<p>gens riches?</p> + </div><div class="stanza"> +<p>—C'est le roi d'Angleterre, qui a passé la mer</p> +<p>pour venir visiter notre beau pays.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>—Mais pourquoi le couvre-feu rend-il un son</p> +<p>aussi, sourd, et pourquoi ces gens en deuil qui se</p> +<p>suivent à la file?</p> + </div><div class="stanza"> +<p>—Oh! c'est Hugues d'Amiens, le fils de ma</p> +<p>soeur, qui gît mort, car son jour est venu.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>—Non, non, car je vois distinctement des lis</p> +<p>blancs. Ce n'est point un homme vigoureux qui git</p> +<p>sur la bière.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>—C'est la vieille dame Jeannette, qui gardait le</p> +<p>bail; j'étais sûr qu'elle mourrait aux premiers jours</p> +<p>d'automne.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>—Dame Jeannette n'avait point ces cheveux d'or</p> +<p>bruni; la vieille Jeannette n'était point une jolie</p> +<p>fille.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>—-Ce n'est point quelqu'un de notre sorte, quelqu'un</p> +<p>de notre famille (que Notre-Dame la préserve</p> +<p>de tout péché!).</p> + </div><div class="stanza"> +<p>—Mais j'entends la douce voix de l'enfant qui</p> +<p>chante: «Elle est morte, la Marguerite!»</p> + </div><div class="stanza"> +<p>—Rentre, mon fils, et mets-toi au lit, et laisse</p> +<p>les morts ensevelir leurs morts.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>—O mère, vous savez comme je l'aimais sincèrement.</p> +<p>O mère, une seule tombe est-elle assez large</p> +<p>pour deux?</p> + </div> </div> +<br><br> + + + +<h2>LE SORT DE LA FILLE DU ROI<br> + +BRETONNE</h2> +<br><br> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Sept étoiles dans l'eau calme, et sept dans le ciel,</p> +<p>sept péchés sur la fille du roi, et ils sont profondément</p> +<p>cachés en son âme.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>A ses pieds sont des roses rouges (les roses sont</p> +<p>rouges dans sa chevelure d'or rouge). Et voyez!</p> +<p>encore des roses rouges à l'endroit où se réunissent</p> +<p>sa poitrine et sa ceinture.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Il est beau, le chevalier qui gît, assassiné, parmi</p> +<p>les ajoncs et les roseaux; voyez les maigres poissons</p> +<p>pressés de se repaître des cadavres.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Il est charmant le page qui est étendu ici (du</p> +<p>drap d'or, c'est un beau butin); voyez dans l'air les</p> +<p>noirs corbeaux. Ils sont noirs, oh! ils sont noirs</p> +<p>comme la nuit.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Que font là ces cadavres immobiles, inertes?</p> +<p>(elle a du sang sur la main), pourquoi les lis sont-ils</p> +<p>tachés de rouge? (il y a du sang sur le sable de</p> +<p>la rivière).</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Il y a deux hommes qui viennent à cheval du</p> +<p>sud et de l'est, et deux qui viennent du nord et de</p> +<p>l'ouest, festin abondant pour le noir corbeau, sécurité</p> +<p>pour la fille du roi.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Il y a un homme qui l'aime loyalement (rouge,</p> +<p>oh! qu'elle est rouge, la tache de sang); il a creusé</p> +<p>une tombe auprès de l'yeuse sombre (une seule</p> +<p>tombe suffira pour quatre).</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Pas de lune au ciel calme; pas de lune dans l'eau</p> +<p>noire. Et sur son âme, elle a sept péchés, lui a un</p> +<p>péché sur la sienne.</p> + </div> </div> +<br><br> + + + + +<h2>AMOR INTELLECTUALIS</h2> +<br><br> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Souvent nous avons parcouru les vallées de Castalie,</p> +<p>et entendu les doux accents d'une musique</p> +<p>champêtre jouée sur des flûtes antiques à de vulgaires</p> +<p>inconnus, et souvent nous avons lancé notre</p> +<p>barque sur cette mer</p> + </div><div class="stanza"> +<p>où les neuf Muses ont établi leur empire, et tracé</p> +<p>librement nos sillons à travers la vague et l'écume,</p> +<p>sans déployer nos voiles hésitantes pour gagner</p> +<p>une demeure plus sûre, jusqu'à ce que nous eussions</p> +<p>entièrement chargé notre embarcation.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>De ces trésors, de ces dépouilles, voici ce qui reste,</p> +<p>la passion de Sordelio<a id="footnotetag10" name="footnotetag10"></a><a href="#footnote10"><sup>10</sup></a>, le contour suave du jeune</p> +<p>Endymion<a id="footnotetag11" name="footnotetag11"></a><a href="#footnote11"><sup>11</sup></a>, l'important Tamburlaine</p> +<p>poussant devant lui ses haridelles rassasiées de</p> +<p>bien-être<a id="footnotetag12" name="footnotetag12"></a><a href="#footnote12"><sup>12</sup></a>, et mieux que cela, la septuple vision</p> +<p>du Florentin<a id="footnotetag13" name="footnotetag13"></a><a href="#footnote13"><sup>13</sup></a>, et les solennelles harmonies de</p> +<p>Milton au front austère.</p> + </div> </div> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote10" name="footnote10"></a><b>Note 10:</b><a href="#footnotetag10"> (retour) </a> <i>Sordello</i>, poème de Robert Browning.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote11" name="footnote11"></a><b>Note 11:</b><a href="#footnotetag11"> (retour) </a> <i>Endymion</i>, poème de Keats.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote12" name="footnote12"></a><b>Note 12:</b><a href="#footnotetag12"> (retour) </a> <i>Tamerlaen</i>, pièce de Marlowe.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote13" name="footnote13"></a><b>Note 13:</b><a href="#footnotetag13"> (retour) </a> <i>La divine Comédie</i>.</blockquote> +<br><br> + + + + + +<h2>SANTA DECCA</h2> +<br><br> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Les Dieux sont morts; nous avons cessé d'offrir</p> +<p>à Pallas aux yeux: gris des couronnes de feuilles</p> +<p>d'olivier! L'enfant de Demeter ne reçoit plus la</p> +<p>dîme de nos gerbes, et vers midi les bergers chantent</p> +<p>sans crainte, car Pan est mort; plus de turbulentes</p> +<p>amourettes par les clairières secrètes et</p> +<p>les tortueux asiles. Le jeune Hylas ne cherche plus</p> +<p>les sources; le grand Pan est mort, et c'est le fils</p> +<p>de Marie qui est roi.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Et pourtant, peut-être en cette île que la mer</p> +<p>tient en extase, quelque dieu, mâchant le fruit amer</p> +<p>de la mémoire, reste caché parmi les asphodèles!</p> +<p>O Amour, s'il y en avait encore un, nous ferions</p> +<p>sagement de fuir sa colère! Non! mais, regardez,</p> +<p>les feuilles s'agitent. Restons un instant à épier.</p> + </div> </div> +<br><br> + + + + +<h2>UNE VISION</h2> +<br><br> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Deux rois couronnés, et un autre qui se tenait à</p> +<p>l'écart, sans que le vert laurier pesât bien lourd</p> +<p>sur sa tête, mais avec un regard triste, comme s'il</p> +<p>était découragé, fatigué de l'incessant gémissement</p> +<p>de l'homme,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>au sujet de péchés que ne saurait effacer une</p> +<p>bêlante victime, avec de longues et douces lèvres</p> +<p>nourries de larmes et de baisers. Il était ceint d'un</p> +<p>vêtement noir et rouge, et à ses pieds j'aperçus une</p> +<p>pierre brisée</p> + </div><div class="stanza"> +<p>d'où sortaient des lis pareils à des colombes,</p> +<p>montant à ses genoux. Et alors, à cette vue, mon</p> +<p>coeur s'allumant d'une flamme,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>je criai à Béatrice: «Quels sont-ils?» Et elle</p> +<p>répondit, car elle connaissait bien leurs noms: «Le</p> +<p>premier, c'est Eschyle, le second est Sophocle, et</p> +<p>enfin (large flot de larmes), c'est Euripide.</p> + </div> </div> +<br><br> + + + + +<h2>IMPRESSION DE VOYAGE</h2> +<br><br> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>La mer avait la couleur du saphir, et le ciel, dans</p> +<p>l'air, brûlait comme une opale chauffée: nous</p> +<p>hissâmes la voile; le vent soufflait avec force du</p> +<p>côté des pays bleus qui s'étendent vers l'Orient.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>De la proue escarpée, je remarquai, avec, une attention</p> +<p>plus vive, Zacynthos, et chaque bois d'olivier,</p> +<p>et chaque baie, les falaises d'Ithaque, et le</p> +<p>pic neigeux de Lycaon, et toutes les collines de</p> +<p>l'Arcadie avec leur parure de fleurs.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Le battement de la voile contre le mât, et les</p> +<p>ondulations qui se faisaient dans l'eau sur les côtés,</p> +<p>et les ondulations dans le rire des jeunes filles, à</p> +<p>l'avant,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>pas d'autres bruits. Quand l'Occident s'embrasa</p> +<p>et un rouge soleil se balança sur les mers, j'étais,</p> +<p>enfin, sur le sol de la Grèce.</p> + </div> </div> +<br><br> + + + + +<h2>LA TOMBE DE SHELLEY</h2> +<br><br> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Comme des torches qui ont fini de se consumer</p> +<p>près du lit d'un malade, les maigres cyprès se</p> +<p>dressent autour de la pierre que le soleil a blanchie.</p> +<p>C'est là que la petite chouette nocturne a établi son</p> +<p>trône, que le lézard léger montre sa tôle-parée de</p> +<p>gemmes, et la où les pavots aux formes de calices</p> +<p>s'embrasent jusqu'au rouge, dans la chambre silencieuse</p> +<p>de cette pyramide que voici, assurément</p> +<p>se tapit dans les ténèbres quelque Sphinx du monde</p> +<p>ancien, farouche gardien de ce séjour aimé des</p> +<p>morts.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Ah! sans doute il est doux de reposer dans le</p> +<p>sein maternel de la Terre, auguste mère de l'éternel</p> +<p>sommeil. Mais combien il est plus doux pour toi</p> +<p>d'avoir une tombe incessamment agitée, dans la</p> +<p>caverne bleue des profondeurs aux échos sonores,</p> +<p>ou bien là où s'engloutissent dans les ténèbres les</p> +<p>immenses vaisseaux heurtés contre les flancs de</p> +<p>quelque falaise rongée par la vague.</p> + </div> </div> + +<p><i>Rome</i>.</p> +<br><br> + + + + + +<h2>PRES DE L'ARNO</h2> +<br><br> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Le nerprun sur la mer se teinte d'écarlate à la</p> +<p>lumière de l'aurore, bien que les ombres grises de</p> +<p>la nuit enveloppent encore Florence comme d'un</p> +<p>linceul.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>La rosée scintille sur la colline et les fleurs</p> +<p>brillent au-dessus de nous. Oui! mais les cigales</p> +<p>ont fui et la petite chanson attique s'est tue.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Seules les feuilles sont doucement agitées par la</p> +<p>molle haleine de la brise, et dans le vallon qu'embaume</p> +<p>l'amandier, on entend le rossignol solitaire.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Le jour viendra bientôt t'imposer silence, ô rossignol,</p> +<p>chante de bon coeur pendant qu'encore sur le</p> +<p>bosquet ombreux se brisent les flèches de la lune.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Avant que d'un pas furtif, dans un brouillard</p> +<p>vert de mer, le matin se glisse à travers la prairie,</p> +<p>et laisse voir aux yeux effarés de l'amour les longs</p> +<p>doigts blancs de l'aube,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>gravissant en hâte le ciel d'Orient pour saisir et</p> +<p>mettre à mort la nuit tremblante, sans avoir le</p> +<p>moindre souci de ce qui charme mon coeur ou de</p> +<p>ce que le rossignol pourrait en mourir.</p> + </div> </div> +<br><br> + + + + +<h2>FABIEN DEI FRANCHI</h2> +<br><br> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>La chambre silencieuse, les ténèbres qui rampent</p> +<p>d'un pas lourd, les morts qui voyagent vite, la</p> +<p>porte qui s'ouvre, les doigts blancs du fantôme posés</p> +<p>sur tes épaules,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>et ensuite le duel sans témoin dans la clairière,</p> +<p>les épées brisées, le cri étouffé, le sang, tes grands</p> +<p>yeux pleins de vengeance satisfaite, maintenant</p> +<p>que tout est fini,—ces choses-là suffisent amplement,—mais</p> +<p>tu étais fait</p> + </div><div class="stanza"> +<p>pour une création plus auguste! Léar délirant devait,</p> +<p>à ton commandement, errer sur la lande, pour</p> +<p>suivi par la raillerie criarde de la folie. Pour toi,</p> +<p>Roméo</p> + </div><div class="stanza"> +<p>devrait tendre le piège de son amour et la terreur</p> +<p>désespérée tirer de son fourreau le poignard de Richard;</p> +<p>tu es un trempette que devraient faire résonner</p> +<p>les lèvres de Shakespeare.</p> + </div> </div> +<br><br> + + + +<h2>PHEDRE</h2> +<br><br> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Combien il doit paraître vain et monotone ce</p> +<p>monde banal, pour celui qui, comme toi, aurait pu</p> +<p>converser à Florence avec Mirandola, ou se promener</p> +<p>parmi les frais oliviers de l'Académie!</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Tu aurais cueilli dans un verdoyant ruisseau des</p> +<p>roseaux pour faire une flûte au son perçant, à Pan,</p> +<p>le dieu au pied de chèvre, et tu aurais joué avec les</p> +<p>blanches jeunes filles dans ce bosquet phéacien où</p> +<p>la grave Odysseus s'éveilla de son rêve.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Ah! sûrement jadis une urne d'argile attique</p> +<p>contint ta poussière morte, et tu es revenu à la vie</p> +<p>en ce monde vulgaire, si monotone et si vain,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>parce que tu étais las du jour sans soleil, et des</p> +<p>plaines ennuyeuses où croît l'asphodèle sans parfum,</p> +<p>et des lèvres sans amour que baisent les hommes</p> +<p>dans l'Hadès.</p> + </div> </div> +<br><br> + + + +<h2>PORTIA</h2> +<br><br> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Je ne m'étonne point que Bassanio ait été assez</p> +<p>téméraire pour risquer tout ce qu'il possédait sur le</p> +<p>plomb<a id="footnotetag14" name="footnotetag14"></a><a href="#footnote14"><sup>14</sup></a>, et que le fier Aragon ait courbé si bas</p> +<p>là tête, que ce coeur ardent du Maroc<a id="footnotetag15" name="footnotetag15"></a><a href="#footnote15"><sup>15</sup></a> se soit refroidi;</p> + </div><div class="stanza"> +<p>car dans ce somptueux costume lamé d'or, et qui</p> +<p>a plus d'or que le soleil doré, aucune des femmes</p> +<p>contemplées par Véronése n'avait la moitié de la</p> +<p>beauté que je contemple.</p> + </div> </div> + + + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Et pourtant tu étais plus belle quand, te protégeant</p> +<p>du bouclier de la sagesse, tu prenais la robe</p> +<p>sévère du légiste, et que tu empêchais les lois de</p> +<p>Venise de livrer</p> + </div><div class="stanza"> +<p>le coeur d'Antonio à ce Juif maudit. O Portia,</p> +<p>accepte mon coeur; il t'appartient de droit, je crois</p> +<p>que je n'élèverai point de chicane sur mon engagement.</p> + </div> </div> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote14" name="footnote14"></a><b>Note 14:</b><a href="#footnotetag14"> (retour) </a> Bassanio, dans le <i>Marchand de Venise</i>, joue son +existence sur le coffre de plomb où est caché le portrait de +Portia.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote15" name="footnote15"></a><b>Note 15:</b><a href="#footnotetag15"> (retour) </a> Le prince d'Aragon et le prince du Maroc sont les +deux rivaux de Bassanio.</blockquote> +<br><br> + + + + +<h2>LA REINE HENRIETTE-MARIE</h2> +<br><br> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Sous la tente solitaire, dans l'espérance de la</p> +<p>victoire, elle reste, les yeux troublés par les</p> +<p>brouillards de la souffrance, pareille à un lis que</p> +<p>l'ondée fait pencher; les cris et les bruits de la bataille,</p> +<p>le ciel ensanglanté,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>le fléau de la guerre, le naufrage de la chevalerie</p> +<p>ne sauraient faire naître en son âme fière une vulgaire</p> +<p>crainte. Elle attend bravement son Seigneur,</p> +<p>le Roi, et son âme brûle tout entière d'une extase</p> +<p>de passion.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>O chevelure d'or, ô lèvres de pourpre, ô figure</p> +<p>faite pour la séduction et l'amour de l'homme!</p> +<p>Avec toi j'oublie la fatigue et l'inquiétude,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>et la roule sans amour où tout repos est inconnu</p> +<p>et le pouls accéléré du Temps, et la mortelle lassitude</p> +<p>de l'âme, ma liberté et mon passé républicain.</p> + </div> </div> +<br><br> + + + + +<h2>GLUKUPICROS ERÔS</h2> +<br><br> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Ma chérie, je ne vous blâme point, car j'étais</p> +<p>dans mon tort; si je n'avais point été fait de la</p> +<p>commune argile, j'aurais escaladé les hautes cimes,</p> +<p>encore vierges, connu l'atmosphère plus vivifiante,</p> +<p>le jour plus vaste.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Du désert de ma passion dépensée en vain j'ai</p> +<p>fait sortir un chant meilleur, plus clair, allumé</p> +<p>une flamme plus lumineuse de liberté plus complète,</p> +<p>livré bataille à quelque mal aux têtes</p> +<p>d'hydre.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Si mes lèvres, meurtries par des baisers qui n'en</p> +<p>ont fait jaillir que du sang, avaient pu répondre</p> +<p>par des chants, vous auriez marché avec Bice et les</p> +<p>anges sur cette prairie verdoyante et diaprée.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>J'aurais suivi la route où Dante, en la parcourant,</p> +<p>vit briller les soleils des sept cercles! Oui, peut-être</p> +<p>aurais-je vu les cieux s'ouvrir comme ils s'ouvrirent</p> +<p>pour le Florentin.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Et les puissantes nations m'auraient couronné,</p> +<p>moi qui maintenant n'ai ni une couronne, ni un</p> +<p>nom. Et le lever d'une aurore m'aurait trouvé agenouillé</p> +<p>sur le seuil du Temple de la gloire.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>J'aurais pris place dans ce cercle de marbre où le</p> +<p>plus ancien est comme le plus jeune des bardes,</p> +<p>où le miel tombe sans cesse de la flûte, où les cordes</p> +<p>de la lyre sont constamment tendues.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Keats a relevé ses boucles virginales au-dessus</p> +<p>de la coupe de vin mêlée de pavots, et sa bouche</p> +<p>immortelle a baisé mon front, et ma main a serré</p> +<p>sa main dans l'étreinte du noble amour.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Et au printemps, dans la saison où la colombe,</p> +<p>de sa poitrine irisée, frôle les fleurs de pommier,</p> +<p>deux jeunes amants, couchés dans le verger, auraient</p> +<p>lu le récit de notre amour,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>auraient lu la légende de ma passion, comme</p> +<p>l'amer secret de mon coeur, échangé des baisers</p> +<p>comme nous, mais ne se seraient jamais séparés,</p> +<p>comme nous l'ordonne désormais la destinée.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Car la fleur pourpre de notre vie est dévorée par</p> +<p>lever rongeur de la vérité, et nulle main n'est capable</p> +<p>de réunir les pétales tombés et flétris de la</p> +<p>rose de la jeunesse.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Pourtant, je ne me repens pas de vous avoir</p> +<p>aimée. Adolescent que j'étais, pouvais-je faire autrement,</p> +<p>—car les dents voraces du Temps dévorent,</p> +<p>et les années au pas silencieux pourchassant.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Nous allons, emportés sans gouvernail, au gré</p> +<p>d'une tempête, et quand est passé l'orage de la jeunesse,</p> +<p>plus de lyre, plus de luth, plus de choeur;</p> +<p>alors parait la mort, pilote silencieux.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Et au dedans de la tombe, il n'est plus de plaisir,</p> +<p>car l'orvet s'engraisse de corruption, et le désir,</p> +<p>après un frisson, devient cendre, et l'arbre</p> +<p>de la passion ne porte pas de fruit.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Ah! que pouvais-je faire, sinon vous aimer? La</p> +<p>Mère même de Dieu m'était moins chère, et moins</p> +<p>chère la déesse de Cythère surgissant de la mer</p> +<p>comme un lis d'argent.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>J'ai fait mon choix, j'ai vécu mes poèmes, et</p> +<p>bien que ma jeunesse se soit dissipée en jours gaspillés,</p> +<p>j'ai trouvé la couronne de myrte de l'amant</p> +<p>préférable à la couronne de laurier du poète.</p> + </div> </div> +<br><br><br> + + + + +<h3>TABLE DES MATIÈRES</h3><br> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>PRÉFACE</p> +<p>Hélas!</p> +<p>Le Jardin d'Eros.</p> +<p>La nouvelle Hélène.</p> +<p>Charmidès.</p> +<p>Panthéa.</p> +<p>Humanitad.</p> +<p>Sonnet à la liberté.</p> +<p>Ave Imperatrix.</p> +<p>A Milton.</p> +<p>Louis-Napoléon.</p> +<p>Sonnet sur le massacre des chrétiens en Bulgarie.</p> +<p>Quantum mutata.</p> +<p>Libertatis sacra fames.</p> +<p>Théoretikos.</p> +<p>Requiescat.</p> +<p>Sonnet composé en approchant de l'Italie.</p> +<p>San Miniato.</p> +<p>Ave, Maria, gratia plena.</p> +<p>Italia.</p> +<p>Sonnet écrit pendant la Semaine Sainte à Gênes.</p> +<p>Rome que je n'ai point visitée.</p> +<p>Urbs sacra et aeterna.</p> +<p>Sonnet composé après l'audition du <i>Dies irae</i>, chanté</p> +<p class="i2">dans la Chapelle Sixtine.</p> +<p>Pâques.</p> +<p>E tenebris.</p> +<p>Vita nuova.</p> +<p>Madonna mia.</p> +<p>La chanson d'Itys.</p> +<p>Impression du matin.</p> +<p>Promenades de Magdalen.</p> +<p>Athanasia.</p> +<p>Sérénade.</p> +<p>Endymion.</p> +<p>La Bella donna della mia mente.</p> +<p>Chanson.</p> +<p>Impressions: I.—Les silhouettes.</p> +<p class="i10"> II.—La fuite de la lune.</p> +<p>La tombe de Keats.</p> +<p>Théocrite, villanelle.</p> +<p>Dans la chambre d'or, harmonie.</p> +<p>Ballade de Marguerite, normande.</p> +<p>Le Sort de la fille du roi, bretonne.</p> +<p>Amor intellectualis.</p> +<p>Santa Decca.</p> +<p>Une vision.</p> +<p>Impression de voyage.</p> +<p>La tombe de Shelley.</p> +<p>Près de I'Arno.</p> +<p>Fabien dei Franchi.</p> +<p>Phèdre.</p> +<p>Portia.</p> +<p>La reine Henriette-Marie.</p> +<p>Glukupicros Erôs.</p> + </div> </div> + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Poèmes, by Oscar Wilde + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK POÈMES *** + +***** This file should be named 14683-h.htm or 14683-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/4/6/8/14683/ + +Produced by Miranda van de Heijning, Renald Levesque and the Online +Distributed Proofreading Team. + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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Redistribution is +subject to the trademark license, especially commercial +redistribution. + + + +*** START: FULL LICENSE *** + +THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE +PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK + +To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free +distribution of electronic works, by using or distributing this work +(or any other work associated in any way with the phrase "Project +Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project +Gutenberg-tm License (available with this file or online at +https://gutenberg.org/license). + + +Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm +electronic works + +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. 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