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+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 14683 ***
+
+ OSCAR WILDE
+
+ POÈMES
+
+ _Traduction et Préface_
+ PAR ALBERT SAVINE
+
+
+
+
+ 1907
+
+
+
+
+
+LES POÈMES D'OSCAR WILDE
+
+Les _Poèmes_ ont été publiés en 1881, puis réimprimés en 1882 aux
+États-Unis.
+
+Né en 1856, Oscar Wilde venait alors d'achever ses études à Oxford où
+il avait passé cinq années au Magdalen collège, remportant, en 1878,
+le prix Newdegate pour son poème _Ravenne_, écho des émotions et des
+souvenirs qu'il avait rapportés, l'année précédente, de son voyage en
+Italie et en Grèce avec le professeur Mahaffy.
+
+Les _Poèmes_ firent grand bruit dans les cercles littéraires londoniens.
+Wilde fut très discuté.
+
+Pour les uns, son oeuvre n'était que la réunion des informes essais d'un
+collégien sans originalité, rejetant en hâte dans la circulation ce
+qu'il avait pu s'assimiler plus ou moins étroitement des idées et de la
+civilisation des Anciens.
+
+Pour d'autres, les _Poèmes_ affectaient la plus fausse, la plus
+artificielle recherche d'originalité.
+
+On y voyait, à les entendre, régner ce style alambique, contourné,
+bizarre que fut jadis celui de Lily et des Euphuistes, de Gongora et des
+Précieuses, et tout cela réussissait mal à masquer le vide d'une âme
+incapable de penser par elle-même.
+
+Pour un troisième groupe enfin, il fallait voir dans les _Poèmes_ comme
+«l'Evangile d'un nouveau Credo». Wilde n'était-il pas l'apôtre et le
+pontife de l'art pour l'art, l'homme qui faisait bon marché du «puissant
+empire aux pieds d'argile», de la «petite île désertée par toute
+chevalerie»? Chez lui plus de patriotisme, plus de haine invétérée du
+Papisme...
+
+... «_Parmi ses collines_ (de l'Angleterre), disait un de ses sonnets,
+_s'est tue cette voix qui parlait de liberté. Oh! quitte-la, mon âme,
+quitte-la! Tu n'es point faite pour habiter cette vile demeure de
+trafiquants où chaque jour_
+
+«_On met en vente publique la sagesse et le respect, où le peuple
+grossier pousse les cris enragés de l'ignorance contre ce qui est le
+legs des siècles._
+
+«_Cela trouble mon calme. Aussi mon désir est-il_
+
+_de m'isoler dans des rêves d'art et de suprême culture, sans prendre
+parti ni pour Dieu ni pour ses ennemis_[1].»
+
+[Note 1: _Théoretikos._]
+
+On ne pouvait lui refuser toute attache dans le passé et ce culte des
+choses d'autrefois qui est une partie du patrimoine intellectuel de
+l'artiste. S'il ne voulait prendre parti ni pour Dieu ni pour
+ses ennemis, son dédain de la bataille vile, des cris enragés de
+l'ignorance, érigeait une sorte d'autel au passé
+
+«_Esprit de beauté, reste encore un peu, chantait-il dans son Jardin
+D'Eros, ils ne sont pas tous morts, tes adorateurs de jadis. Il en vit
+encore un petit nombre de ceux à gui le rayonnement de ton sourire est
+préférable à des milliers de victoires, dussent les nobles victimes
+tombées à Waterloo, se redresser furieuses contre eux. Reste encore, il
+en survit quelques-uns_
+
+«_Qui pour toi donneraient leur part d'humanité et te consacreraient
+leur existence. Moi, du moins, j'ai agi ainsi. J'ai fait de tes lèvres
+ma nourriture de tous les jours et dans tes temples j'ai trouvé un
+festin somptueux, tel que n'eût pu_ _me le donner ce siècle affamé, en
+dépit de ses doctrines toutes neuves où tant de scepticisme s'offre sous
+une forme si dogmatique_.
+
+«_Là ne coule aucun Céphise, aucun Hissus. Là ne se retrouvent point
+les lois du blanc Colonos. Jamais sur nos blêmes collines ne croit
+l'olivier, jamais un pâtre simple ne fait gravir à son taureau mugissant
+les hautes marches de marbre et l'on ne voit point par la ville les
+rieuses jeunes filles t'apporter la robe brodée de crocus_...»
+
+Peut-être cet amour de l'antiquité, ce dédain du mercantilisme moderne,
+on eût pu de l'autre côté de la Manche les pardonner à Oscar Wilde s'il
+avait accepté de suivre la foule dans quelques-unes de ses ruées contre
+ce qu'elle haïssait. Mais là encore l'abîme s'ouvrait entre Wilde et ses
+contemporains.
+
+Il a depuis exprimé ce regret que son père l'eût empêché alors de se
+faire catholique, seul contrepoids aux déviations qui allaient faire
+dérailler son âme sur les chemins de la vie.
+
+La démonstration de cette tendance à une conversion catholique n'est pas
+inscrite dans ses _Poèmes_ mais de leur lecture il résulte nettement que
+Wilde avait rapporté d'Italie le respect et le regret des âges passés de
+la Papauté. Il appartenait à cette petite élite protestante d'artistes
+et de musiciens à qui il parut, après 1870, qu'il y avait quelque chose
+de rompu dans l'esthétique romaine et qu'avec son Pontife-Roi Rome avait
+perdu un de ses plus beaux fleurons.
+
+_Pour moi_, dit Wilde, _pèlerin des mers du Nord, quelle joie de me
+mettre tout seul à la recherche du temple merveilleux et du trône de
+celui qui tient les clés redoutables_.
+
+_Alors que tout brillants de pourpre et d'or, défilent et prêtres et
+saints cardinaux et que porté au-dessus de toutes les têtes arrive le
+doux pasteur du troupeau_.
+
+_Quelle joie de voir, avant que je meure, ce seul roi qui soit oint par
+Dieu et d'entendre les trompettes d'argent sonner triomphalement sur son
+passage_.
+
+_Ou lorsqu'à l'autel du sanctuaire, il élève le signe du mystérieux
+sacrifice et montre aux yeux mortels un Dieu sous le voile du pain et du
+vin_.
+
+Aussi chez le poète, quelle désillusion lorsqu'il voit dans là cité
+«couronnée par Dieu, découronnée par l'homme», flotter «l'odieux drapeau
+rouge, bleu et vert».
+
+Ce n'est pas qu'il ait abjuré le culte de la liberté, mais il n'a jamais
+aimé celle-ci pour elle-même. Il n'est que «sur certains points» avec
+ces Christs qui meurent sur les barricades. Il n'aime guère les enfants
+de la Liberté «dont les yeux mornes ne voient rien si ce n'est leur
+misère sans noblesse, dont les esprits ne connaissent rien, n'ont souci
+de rien connaîtra». En somme,
+
+
+_Malgré cette démangeaison moderne de liberté, je préfère le
+gouvernement d'un seul, auquel tous obéissent, à celui de ces démocrates
+braillards qui trahissent notre indépendance par les baisers qu'ils
+donnent à l'anarchie!_
+
+Ce qui lit vibrer son coeur, c'est que
+
+
+
+_...Le grondement de les démocraties. Les règnes de la Terreur, les
+grandes anarchies, reflètent pareilles à la mer mes passions les plus
+fougueuses et donnent à ma rage un frein. Liberté! pour cela uniquement
+tes cris discordants Enchantent mon âme jusqu'en ses profondeurs. Sans
+cela tous les rois pourraient, au moyen du knout ensanglanté et des
+traitreuses mitraillades, dépouiller les nations de leurs droits
+inviolables,_
+
+«_Que je resterais sans m'émouvoir _...»
+
+C'était un irréductible aristocrate, de cet «heureux petit nombre» qui
+concentre autour de soi la joie de vivre.
+
+Et voilà pourquoi le monde, se vengeant, lui fut si cruel!
+
+Albert Savine.
+
+
+
+
+
+HÉLAS
+
+ Être entraîné à la dérive de toute passion jusqu'à
+ ce que mon âme devienne un luth aux cordes
+ tendues dont peuvent jouer tous les vents, c'est pour
+ cela que j'ai renoncé à mon antique sagesse, à l'austère
+ maîtrise de moi-même.
+
+ A ce qu'il me semble, ma vie est un parchemin
+ sur lequel on aurait écrit deux fois, où en quelque
+ jour de vacances, une main enfantine aurait griffonné
+ de vaines chansons pour la flûte ou le virelai,
+ sans autre effet que de profaner tout le mystère.
+
+ Sûrement il fut un temps où j'aurais pu fouler
+ les hauteurs ensoleillées, où parmi les dissonances
+ de la vie, j'aurais pu faire vibrer une corde assez
+ sonore pour monter jusqu'à l'oreille de Dieu!
+
+ Ce temps-là est-il mort? Hélas! faut-il que pour
+ avoir seulemeut effleuré d'une baguette légère le
+ miel de la romance, je perde tout le patrimoine dû
+ à une âme.
+
+
+
+
+
+LE JARDIN D'ÉROS
+
+ Nous voici en plein printemps, au coeur de juin;
+ pas encore les travailleurs hâlés ne se hâtent sur les
+ prairies des hauteurs, où l'opulent automne, saison
+ usurière, ne vient que trop tôt offrir aux arbres l'or
+ qu'il a mis de côté, trésor qu'il verra disperser par
+ la folle prodigalité de la brise.
+
+ Il est bien tôt, vraiment! l'asphodèle, enfant
+ chérie du Printemps, s'attarde pour piquer la jalousie
+ de la rose; la campanule, elle aussi, tient
+ déployé son pavillon d'azur. Et, pareil à un fêtard
+ égaré, perdu, que ses frères ont laissé là, pour
+ s'enfuir des bosquets, d'où les a chassés la grive,
+ messagère de juin,
+
+ seul, un pâle narcisse reste là, tout apeuré, tapi
+ dans un coin d'ombre, où des violettes, presque inquiètes
+ de leur propre beauté, se refusent à regarder
+ face à face l'or du soleil, par effroi d'une trop forte
+ splendeur. Ah! c'est bien là, ce me semble,
+
+ --que viendraient se poser les pieds de Perséphoné,
+ quand elle est lasse des prairies sans fleurs
+ de Pluton,--là que danseraient les adolescents
+ arcadiens, là qu'un homme pourrait trouver le mystère
+ secret de l'éternelle volupté, ce secret que les
+ Grecs ont connu. Ah! vous et moi, nous pourrions
+ le découvrir ici, pour peu que l'Amour et le sommeil
+ y consentent.
+
+ Ce sont là les fleurs qu'Héraklèsen deuiisema sur
+ la tombe d'Hylas, l'ancolie, avec toutes ses blanches
+ colombes agitées d'un frisson, quand la brise les a
+ froissées d'un baiser trop rude, la mignonne chélidoine
+ qui, dans son jupon jaune, chante le crépuscule
+ du soir, et le lilas en robe de grande dame,--mais
+ laissons-les fleurir à l'écart, laissons
+
+ là-bas, les spirales de la rose trémière, aux rouges
+ dentelures, agiter sans bruit leurs clochettes, sans
+ quoi l'abeille, son petit carillonneur, irait chercher
+ plus loin quelque autre divertissement; l'anémone
+ qui pleure dès l'aube, comme une jolie fillette devant
+ son galant, et ne laisse, qu'à grand'peine les
+ papillons ouvrir toutes grandes, auprès d'elle,
+
+ leurs ailes bigarrées, laissons-la languir dans la
+ pâle virginité, La neige hivernale lui plaira mieux
+ que des lèvres comme les tiennes, dont la brûlure
+ ne saurait que la flétrir. Va-t-en plutôt cueillir cette
+ fleur amoureuse qui s'épanouit solitaire, et que le
+ vent, entremetteur, poudre de baisers savoureux
+ qui ne sont pas de lui.
+
+ Les liserons aux fleurs en forme de trompette, et
+ qu'aiment tant les jeunes filles; la reine des prés,
+ à la teinte de crème, plus blanche que la gorge de
+ Junon, odorante autant que l'Arabie entière; l'hyacinthe,
+ que les pieds de Diane chasseresse hésiteraient
+ à fouler, même à la poursuite du plus beau des
+ daims tachetés, la marjolaine en bouton, dont un
+ seul baiser suffirait à embaumer les lèvres de la
+ déesse de Cythère, et rendre jaloux Adonis,--cela,
+ c'est pour ton front,--et pour te faire une
+
+ ceinture,--voici ce flexible rameau de clématite pourpre,
+ dont la couleur somptueuse efface de son éclat le
+ roi de Tyr,--et ces digitales aux corolles
+ retombantes,--mais pour cet unique narcisse, que
+ laissa tomber de sa robe la saison printanière, lorsqu'elle
+ entendit avec effarement, dans les bois où
+ elle régnait, résonner le chant ardent, orageux de
+ l'oiseau d'été.
+
+ Ah! qu'il te soit un souvenir subtil de ces jours
+ charmants de pluie et de soleil, alors qu'avril riait
+ a travers ses larmes, en voyant la précoce primevère
+ quitter d'un pied furtif les racines tortueuses des
+ chênes, et envahir la forêt, au point que malgré ses
+ feuilles jaunies et froissées, elle se couvrait d'un or
+ étincelant.
+
+ Non, lu peux le cueillir aussi. Il n'a pas même
+ la moitié de ton charme, ô toi l'idole de mon âme,
+ et quand tes pieds seront las, les anchuses tisseront
+ leurs tapis les plus brillants; pour toi, les chèvrefeuilles
+ oublieront leur orgueil et voileront leur lacis
+ confus, et tu marcheras sur les pensées bariolées.
+
+ Et je couperai un roseau dans le ruisseau de là-bas,
+ et je rendrai jaloux les dieux des bois; le vieux
+ Pan se demandera quel est ce jeune intrus qui
+ s'enhardit à chanter dans ces retraites plus creuses
+ où jamais homme ne devrait risquer un pied le
+ soir, par crainte de surprendre Artémis et sa troupe
+ aux corps de marbre.
+
+ Et je te coulerai pourquoi la jacinthe se revêt
+ d'une aussi morne parure de gémissements plaintifs;
+ pourquoi l'infortuné rossignol s'interdit de
+ lancer son chant eh plein jour, et préfère pleurer
+ seul, alors que dort la rapide hirondelle et que les
+ riches font la fête; et pourquoi le laurier tremble
+ en voyant des lueurs d'éclair à l'Orient.
+
+ Et je chanterai comment la triste Proserpine fut
+ mariée à un grave, à un sombre maître et seigneur.
+ Des prairies infernales semées de lotus j'évoquerai
+ Hélène aux seins d'argent, et aussi tu verras cette
+ beauté fatale, pour qui deux puissantes armées se
+ heurtèrent d'un choc terrible, dans l'abîme de la
+ guerre.
+
+ Puis je te chanterai ce conte grec où Cynthia
+ s'éprend du jeune Endymion, et s'enveloppant d'un
+ voile gris de brouillards, se bute vers les cimes du
+ Latmos, dès que le soleil quitte son lit de l'Océan,
+ pour s'élancer à la poursuite de ces pieds pâles et
+ légers qui se fondent sous son étreinte.
+
+ Et si ma flûte est capable de verser une douce
+ mélodie, nous pourrons voir face à face celle qui, en
+ des temps bien lointains, habita parmi les hommes,
+ près de la mer Égée, et dont la triste demeure au
+ portique ravagé, au mur dépouillé de sa frise, aux
+ colonnes croulées, domine les ruines de cette cité
+ charmante, ceinte de violettes.
+
+ Esprit de beauté, reste encore un peu: ils ne sont
+ pas tous morts, tes adorateurs de jadis; il en vit
+ encore un petit nombre, de ceux pour qui le rayonnement
+ de ton sourire est préférable à des milliers
+ de victoires, dussent les nobles victimes tombées à
+ Waterloo se redresser furieuses contre eux; reste
+ encore, il en survit quelques-uns,
+
+ qui pour toi donneraient leur part d'humanité, et
+ te consacreraient leur existence. Moi, du moins, j'ai
+ agi ainsi. J'ai fait de tes lèvres ma nourriture de
+ tous les jours, et dans tes temples j'ai trouvé un
+ festin somptueux, tel que n'eût pu me le donner ce
+ siècle affamé, en dépit de ses doctrines toutes
+ neuves, où tant de scepticisme s'offre sous une
+ forme si dogmatique.
+
+ Là, ne coule aucun Cephise, aucun Ilissus; là ne
+ se retrouvent point les bois du blanc Colonos. Jamais
+ sur nos blêmes collines ne croit l'olivier, jamais
+ un pâtre simple ne fait gravir à son taureau
+ mugissant les hautes marches de marbre; on ne
+ voit point par la ville les rieuses jeunes filles t'apporter
+ la robe brodée de crocus.
+
+ Pourtant, reste encore. Car l'enfant qui t'aima le
+ mieux, dont le seul nom devrait être un souvenir
+ capable de te retenir [2], dort dans un repos silencieux,
+ au pied des murs de Rome, et la mélodie
+ pleure d'avoir perdu sa lyre la plus douce; nul ne
+ saurait manier le luth d'Adonais, et le chant est
+ mort sur ses lèvres.
+
+[Note 2: Il s'agit de John Keats (1795-1821) dont nous publierons
+prochainement les _Poèmes_.]
+
+ Non, à la mort de Keats, il restait encore aux
+ Muses une voix argentine pour chanter sa thrénodie,
+ mais hélas! nous la perdîmes trop tôt, en cette nuit
+ déchirée par la foudre, en cette mer rageuse, Panthéa
+ vint réclamer comme son bien celui qui l'avait
+ chantée, et fermer la bouche qui l'avait louée [3];
+ depuis lors, nous allons dans la solitude, nous
+ n'avons
+
+ plus que ce coeur ardent, cette étoile matinale de
+ l'Angleterre ressuscitée, dont le clair regard, derrière
+ notre trône croulant, et les ruines de la guerre,
+ vit les grandes formes grecques de la jeune Démocratie
+ surgir dans leur puissance comme Hespérus,
+ et amener la grande République [4]. A lui du
+ moins tu as enseigné le chant.
+
+[Note 3: Shelley.]
+
+[Note 4: Swinburne qui, à côté des _Poèmes et Ballades_, est
+l'auteur d'une tragédie, _Atalante à Calydon_, dont nous avons en
+préparation une traduction.]
+
+ Et il t'a accompagné en Thessalie, et il a vu la
+ blanche Atalante, aux pieds légers, à la virginité
+ impassible et sauvage, chasser le sanglier armé de
+ défenses. Son luth, aussi doux que le miel, a ouvert
+ la caverne dans la colline creuse, et Vénus rit de
+ savoir qu'un genou fléchira encore devant elle.
+
+ Et il a baisé les lèvres de Proserpine et chanté
+ le _requiem_ du Galiléen. Ce front meurtri, taché
+ de sang et de vin, il l'a découronné. Les Dieux de
+ jadis ont trouvé en lui leur dernier, leur plus ardent
+ adorateur, et le signe nouveau s'efface et pâlit devant
+ son vainqueur.
+
+ Esprit de Beauté, reste encore avec nous. Elle
+ n'est point encore éteinte, la torche de la poésie.
+ L'étoile qui surgit par-dessus les hauteurs de
+ l'Orient défend invinciblement ses armoiries argentées,
+ contre les ténèbres qui s'épaississent, contre
+ la fureur des ennemis. Oh! reste encore avec nous,
+ car, au cours de la nuit longue et monotone,
+
+ Morris[5], le doux et simple enfant de Chaucer,
+ l'aimable héritier des pipeaux mélodieux de Spencer,
+ a souvent charmé par ses tendres airs champêtres
+ l'âme humaine en ses besoins et ses détresses,
+ et des champs de glace, lointains et dénudés, a
+ rapporté assez de belles fleurs pour faire ensemble
+ un paradis terrestre.
+
+[Note 5: William Morris, poète et ouvrier d'art, auteur du poème
+_L'Histoire de Sigurd le Volsung_ et _La chute des Niebelungen_, 1877.]
+
+ Nous les connaissons tous, Gudrun, la fiancée
+ des hommes forts, et Aslaug, et Olfason, nous les
+ connaissons tous, et comment combattait le géant
+ Grettir, et comment mourut Sigurd, et quel enchantement
+ tenait le roi captif, quand Brynhild
+ luttait avec les puissances qui déclarent la guerre à
+ toute passion. Ah! que de fois, pendant les heures
+ d'été,
+
+ les longues heures monotones, alors que le midi,
+ s'amourachant d'une rose de Damas, oublie de reprendre
+ sa marche vers l'Ouest, si bien que la lune,
+ pâle usurpatrice, élargissant sa tache, change son
+ mince croissant en un disque d'argent, et réprimande
+ son char paresseux,--que de fois, dans
+ l'herbe fraîche et drue,
+
+ bien loin du jeu de cricket et des bruyants canotiers,
+ à Bagley, où les campanules devancent un
+ peu l'époque de l'accouplement pour les merles et
+ s'attardent à attendre l'hirondelle, où le bourdonnement
+ d'innombrables abeilles vibre dans la
+ feuillée, je suis resté à m'abandonner aux contes
+ rêveurs que tisse sa fantaisie.
+
+ Et à travers leurs infortunes imaginaires, et
+ leurs douleurs fictives, j'ai pleuré sur moi-même,
+ puis retrouvé la bonne humeur dans une simple
+ gaîté, en voyageant sur cette mer aux mille teintes.
+ Je sentais en moi la force et la splendeur de la
+ tempête, sans avoir à en subir les désastres, car le
+ chanteur est divin.
+
+ Le petit rire que fait entendre l'eau en tombant,
+ n'est point aussi musical, et l'or liquide qui s'accumule
+ en piles serrées dans la mignonne cité de cire
+ n'a pas tant de douceur. Les vieux roseaux à demi
+ desséchés qui se balançaient en Arcadie, dès que
+ ses lèvres les touchent, exhalent une harmonie toute
+ nouvelle.
+
+ Esprit de beauté, attarde-toi encore un peu, bien
+ que les marchands trompeurs du commerce profanent
+ de leurs routes de fer notre île charmante, et
+ qu'ils rompent les membres de l'Art sur des
+ roues tournoyantes, hélas! bien que les usines
+ bondées propagent l'ignorance, ver rongeur qui tue
+ l'âme, oh! reste encore.
+
+ Car il est au moins un homme,--il tire son
+ nom de Dante et du séraphin Gabriel, et son double
+ laurier brûle d'une flamme impérissable pour
+ éclairer ton autel. Celui-là t'aime bien, qui vit le
+ vieux Merlin se prendre au piège de Viviane, et les
+ anges aux pieds blancs descendre les marches
+ d'or[6].
+
+[Note 6: Gabriel Dante Rosetti.]
+
+ Il t'aime si bien que l'univers doit se couvrir de
+ vêtements aux couleurs somptueuses, et le Chagrin
+ prendre un diadème de pourpre, ou, sans cela, il
+ cesserait d'être le Chagrin; et le Désespoir devrait
+ dorer ses cornes, et la Douleur, pareille à Adon, serait
+ belle même dans son excès. Tel est l'empire
+
+ qu'exercent les Peintres, tel est l'héritage que
+ possède notre solennel Esprit, car avec toute sa
+ pitié, son amour, sa lassitude, il est un miroir plus
+ fidèle de son siècle que ne le sont les Peintres dont
+ le talent ne peut prétendre à un but plus haut que
+ la copie des banalités, incapable qu'il est de représenter
+ l'âme avec ses terribles problèmes.
+
+ Mais ils sont en petit nombre, et tout romanesque
+ s'est dissipé. Les hommes peuvent faire des
+ prophéties au sujet du soleil, des leçons sur les taches,
+ enseigner comment les atomes sans âme parcourent
+ isolément un vide infini, comme de chaque arbre
+ a fui la nymphe éplorée, pourquoi nulle naïade ne
+ montre plus sa tête parmi les roseaux d'Angleterre.
+
+ A mon gré, ces modernes Actéons se vantent
+ trop tôt d'avoir surpris les secrets de la Beauté:
+ faut-il, parce que nous avons analysé l'arc-en-ciel
+ et dépouillé la lune de son mystère le plus ancien,
+ le plus chaste, que moi, le dernier Endymion, je
+ perde tout espoir, parce que des yeux impertinents
+ ont lorgné ma maîtresse à travers un télescope?
+
+ A quoi nous sert-il que ce siècle scientifique ait
+ fait irruption par nos portes avec tout son cortège
+ de miracles modernes? Peut-il apaiser un amant au
+ coeur brisé? Peut-il, en toute sa durée, faire quoi
+ que ce soit pour rendre une existence plus belle,
+ la faire plus divine un seul jour? Mais maintenant
+ le siècle d'argile
+
+ reparaît, ramené par un cycle horrible: la Terre
+ a engendré une nouvelle et bruyante progéniture
+ de Titans ignorants, que leur origine impure lance
+ encore une fois contre l'auguste hiérarchie qui siégeait
+ sur l'Olympe. Ils ont fait appel à la Poussière,
+
+ et c'est de cet arbitre infécond qu'ils doivent attendre
+ la sentence. Qu'ils tâchent, s'ils en sont capables,
+ de faire sortir de la lutte naturelle et du hasard
+ sans raison la nouvelle règle de l'idéal pour
+ l'homme! Il me semble que ce n'était point là mon
+ héritage, car j'avais été nourri d'une façon tout
+ opposée. Mon âme va des hauteurs suprêmes de
+ la vie vers un but plus élevé.
+
+ Vois, pendant que nous parlions, la Terre a détourné
+ du Dieu sa face, et la barque d'Hécate a surgi
+ avec sa charge argentée, jusqu'à ce qu'enfin le jour
+ jaloux en éteignît toutes les torches. Je n'ai point
+ remarqué la fuite des heures; pour les jeunes Endymions,
+ les doigts paralysés du Temps égrènent en
+ vain son rosaire de soleils.
+
+ Regardez comme l'iris jaune penche languissamment
+ sa gorge en arrière, pour appeler le baiser de
+ son page perfide, la libellule, alors que celle-ci,
+ pareille à une veine bleue sur le poignet blanc d'une
+ jeune fille, dort sur la primevère neigeuse qui est née
+ cette nuit et qui commence à s'enflammer du rouge
+ ardent de la honte, et va mourir en pleine lumière.
+
+ Allons-nous-en. Déjà se profilent sur le pâle bouclier
+ du ciel décoloré les brillantes fleurs de l'amandier.
+ Le râle des prés, tapi dans l'herbe encore respectée
+ de la faux, répond à l'appel de sa compagne;
+ les courlis réveillés en sursaut franchissent d'un vol
+ irrégulier le ruisseau couvert de brouillards, et
+ dans son lit de roseaux, l'alouette, joyeuse de voir
+ poindre le jour,
+
+ éparpille dans l'herbe les perles de la rosée, et
+ toute tremblante d'extase, va saluer le Soleil, qui
+ bientôt, sous sa complète armure d'or, va sortir de
+ cette tente couleur orangée, que voici dressée là-bas
+ vers l'Orient en feu. Vois, la frange rouge apparaît
+ sur les hauteurs attentives. Voici le Dieu, et
+ dans son amour pour lui,
+
+ la bruyante alouette est déjà hors de vue et
+ remplit de ses chants cette vallée de silence. Ah!
+ il y a dans le vol de cet oiseau plus d'une chose
+ qu'on ne saurait apprendre dans une cornue. Mais
+ l'air fraîchit. Partons, car bientôt les bûcherons seront
+ ici. Quelle nuit de juin nous avons vécue!
+
+
+
+
+
+
+LA NOUVELLE HÉLÈNE
+
+ Où donc étais-tu, pendant qu'autour des murs
+ de Troie, les fils des Dieux se battaient en cette
+ grande emprise? Pourquoi reviens-tu fouler notre
+ terre à nous? As-tu oublié cet adolescent passionné,
+ et sa galère aux voiles de pourpre, et son équipage
+ tyrien, et les yeux moqueurs de la perfide
+ Aphrodite? Car c'est assurément toi qui, pareille à
+ une étoile suspendue dans le silence argenté de la
+ nuit, entraînas la chevalerie et l'énergie du monde
+ antique au milieu des clameurs et des torrents de
+ sang de la guerre.
+
+ Ou bien régnais-tu sur la lune chargée de feu?
+ Ton temple a-t-il été bâti dans l'amoureuse Sidon,
+ au-dessus de la lumière et du rire de la mer? Est-ce
+ là que, voilée par le treillis fait d'écarlate aux
+ mailles d'or, quelque jeune fille aux membres
+ bruns brodait une tapisserie pendant toute la durée
+ des heures vides et lourdes du plein jour, jusqu'à
+ ce qu'enfin sa joue s'allumât des flammes de la
+ passion, et qu'elle se levât pour recevoir, sur ses
+ lèvres salées par l'embrun, le baiser d'un joyeux
+ matelot cyprien, revenu sain et sauf de Calpé et
+ des falaises d'Héraklès?
+
+ Non, tu es bien Hélène elle-même et non point
+ une autre; c'est pour toi que mourut le jeune Sarpédon,
+ et que l'âge viril de Memnon fut fauché
+ prématurément. C'est pour toi qu'Hector au cimier
+ d'or tenta de vaincre le fils de Thétis dans cette
+ course fatale, dans la dernière année de la captivité.
+ Oui, aujourd'hui encore l'éclat de ta renommée
+ flamboie dans ces plaines d'asphodèles flétries, où
+ les grands princes, si bien connus d'Ilion, entrechoquent
+ des fantômes de boucliers, en t'appelant
+ par ton nom.
+
+ Où donc étais-tu? Dans cette terre enchantée dont
+ Calypso la délaissée connaissait les vallons endormis,
+ où jamais faucheur ne se lève pour saluer le
+ jour, mais où l'herbe intacte s'emmêlait confusément,
+ où le berger mélancolique voyait ses hauts
+ épis rester debout jusqu'au temps où le rouge de
+ l'été faisait place aux teintes grises de la sécheresse?
+ Étais-tu étendue là-bas, près de quelque source
+ léthéenne, tout entière à tes souvenirs d'autrefois,
+ au craquement des lances qui se brisent, à l'éclair
+ soudain d'un heaume fracassé, au cri de guerre des
+ Grecs?
+
+ Non, tu avais pour retraite cette colline creuse
+ que tu habitais avec celle dont on a perdu tout souvenir,
+ cette reine découronnée que les hommes appellent
+ l'Erycine, cachée si loin que tu ne pouvais
+ jamais voir la face de celle dont aujourd'hui, à
+ Rome, les nations révèrent en silence les autels
+ décrépits, de celle à qui l'amour n'apporta nulle
+ joie, nulle volupté, de celle qui ne connut de
+ l'amour que l'intolérable souffrance, pour qui ce
+ fut seulement une épée qui lui fendit le coeur, et
+ qui n'en eut que la douleur de l'enfantement.
+
+ Les feuilles de lotus qui guérissent de la mort,
+ tu les tiens à la main. Oh, sois bonne pour moi,
+ pendant que je me sais encore à l'été de ma vie, car
+ c'est à peine si mes lèvres tremblantes laissent
+ passer un souffle capable de faire retentir de ton
+ éloge la trompette d'argent, tant je suis courbé devant
+ ton mystère, tant je suis ployé, brisé sur la
+ terrible roue de l'amour, et je n'ai plus d'espoir,
+ plus le coeur de chanter. Pourtant je ne me soucie
+ point quel désastre le temps peut amener, si tu me
+ permets de m'agenouiller dans ton temple.
+
+ Hélas! tu refuses de t'arrêter ici, mais comme
+ cet oiseau serviteur du soleil, et qui fuit devant le
+ vent du nord, de même tu vas fuir loin de notre
+ terre maudite et morne pour regagner la tour où
+ jadis tu te plaisais tant, et retrouver les lèvres
+ rouges du jeune Euphorion. Et pour moi, je ne
+ verrai plus jamais ta face; il me faudra rester en ce
+ jardin plein de poisons, poser sur mon front la couronne
+ d'épines de la douleur, jusqu'à ce que ma vie
+ sans amour se soit écoulée tout entière.
+
+ O Hélène, Hélène, Hélène! Encore un peu, encore
+ un peu de temps! Reste ici jusqu'à ce que le
+ jour vienne, et que les ombres s'enfuient, car dans
+ la lumière ensoleillée de ton rassurant sourire, je
+ n'ai nulle pensée, nulle crainte au sujet du ciel ou
+ de l'enfer, puisque je ne connais d'autre divinité
+ que toi, que celui aux pieds duquel les planètes fatiguées
+ se meuvent, entraînées dans des filets d'or,
+ que l'esprit incarné de l'amour spirituel, qui a
+ fixé son séjour de volupté dans ton corps.
+
+ Ta naissance ne fut point celle des femmes ordinaires,
+ mais ceinte de la splendeur argentée de
+ l'écume, tu surgis des abîmes des mers azurées, et
+ à ta venue, quelque étoile immortelle, à la chevelure
+ de flamme, rayonna dans les cieux d'Orient,
+ et réveilla les pâtres de l'île qui fut ta patrie. Tu
+ ne mourras point. Pas de venimeux aspic d'Égypte
+ pour ramper à tes pieds et infecter la pureté de
+ l'air; ta chevelure ne sera, point salie des mornes
+ fleurs du pavot, ces hérauts qui, vêtus d'écarlate,
+ annoncent l'éternel sommeil.
+
+ Lis d'amour, pur, inviolé, tour d'ivoire, rose rouge
+ de feu, tu es venue ici-bas illuminer nos ténèbres.
+ Car pour nous, qu'enserrent de près les vastes
+ filets du destin, nous qui sommes las d'attendre
+ que vienne le désiré des nations, nous errions au
+ hasard dans l'obscure demeure, nous cherchions à
+ tâtons quelque calmant endormeur pour les existences
+ manquées, pour les misères qui s'éternisent
+ jusqu'au jour où reparut devant nous, sur ton autel
+ relevé, la blanche splendeur de ta beauté.
+
+
+
+
+CHARMIDÈS
+
+
+I
+
+ C'était un adolescent grec, et il revenait à la
+ maison, avec des figues pulpeuses et du vin de
+ Sicile. Il se tenait à la proue de la galère, et laissait
+ inconsciemment l'embrun souffler à travers ses
+ grosses boucles brunes, et avec un dédain d'enfant
+ pour la vague et le vent, de son siège tout dégouttant
+ d'eau, il guettait à travers la nuit humide et
+ orageuse.
+
+ Enfin, à la lueur de l'aube, il vit une lance polie
+ se dessiner comme un mince filet d'or sur le ciel,
+ et il hissa la voile, il tendit les cordages criards,
+ commanda au pilote de naviguer vivement contre
+ la forte brise du nord, et pendant tout le jour il
+ se tint à son poste, dirigeant du rythme de ses
+ chants les mouvements des rameurs.
+
+ Et quand du rouge apparut sur les vagues contours
+ des collines corinthiennes, il mit à l'ancre
+ dans une petite baie à fond de sable, posa sur sa
+ tête une couronne d'olivier fraîchement coupé, puis
+ il tira du réduit sa tunique de lin et ses sandales
+ aux semelles d'airain,
+
+ et une riche robe teinte du suc des poissons; il
+ l'avait achetée à quelque marchand au teint de suie,
+ sur le quai ensoleillé de Syracuse, et elle était
+ ornée de broderies tyriennes. Puis, il se fraya passage
+ parmi les marchands curieux, à travers les
+ bois au doux feuillage argenté, et quand le jour
+ fatigué
+
+ eut achevé son tissu compliqué de nuages cramoisis,
+ il monta la colline escarpée, et d'un pas
+ alerte et silencieux, il se glissa vers le temple, inaperçu
+ de la foule des prêtres affairés, et à l'abri
+ d'une sombre cachette, il contempla ces jeunes
+ bergers, ses turbulents camarades de jeux, qui apportaient
+ les prémices de leurs petits troupeaux, il
+ vit le timide berger jeter
+
+ sur la flamme le sel crépitant, ou suspendre au
+ mur du temple sa houlette sculptée, en l'honneur
+ de celle qui éloigne de la ferme et de l'étable le
+ loup perfide, aux dents aiguisées par la faim. Puis,
+ les jeunes filles aux voix claires se mirent à chanter
+ et chacun apporta à l'autel quelque pieuse offrande,
+ une coupe en bois de hêtre, pleine d'un lait écumant,
+ une belle étoffe où étaient ingénieusement
+ représentés des chiens en chasse, un rayon de miel
+ tout débordant d'or encore liquide que l'abeille
+ avait à peine fini de travailler, ou une outre noire,
+ pleine d'huile, préparée pour les lutteurs, la dépouille
+ hérissée, ornée de ses défenses, d'un énorme
+ sanglier,
+
+ dérobée à Artémis, cette vierge jalouse, pour
+ plaire à Athéné, et la peau tachetée d'un grand
+ daim, que la flèche était allée atteindre au milieu
+ d'un bosquet de la montagne. Et alors le héraut
+ fit un appel, et des colonnes du portique s'avancèrent
+ un à un les Grecs joyeux, enchantés d'avoir
+ fait leurs modestes offrandes.
+
+ Et le vieux prêtre éteignit la flamme languissante,
+ à l'exception de la lampe unique, rubis tremblotant,
+ qui brillait perpétuellement dans la cella. Les sons
+ perçants des lyres s'amoindrirent sous le vent, à
+ mesure que les campagnards s'éloignaient en
+ dansant. Et d'un bras vigoureux, le gardien ferma
+ les portes de bronze poli.
+
+ Charmidès resta longtemps immobile, osant à
+ peine respirer, écartant le bruit cadencé que faisaient
+ en tombant les gouttes de vin elles pétales de roses
+ qui se détachaient des guirlandes, pendant que la
+ brise nocturne errait par le sanctuaire. On eût dit
+ qu'il était évanoui dans une sorte d'extase, lorsqu'enfin
+ la pleine lune apparut tout entière par
+ l'ouverture du toit,
+
+ Et inonda de ses flots de lumière le pavé de
+ marbre. Alors l'aventureux adolescent s'élança de
+ sa cachette, et ouvrant toute grande la porte de
+ cèdre sculpté, il se vit devant une terrible image, au
+ vêtement couleur de safran, en complète armure de
+ bataille. Le griffon efflanqué brillait au sommet
+ du vaste casque et la longue lance qui sème le naufrage
+ et la ruine
+
+ semblait une verge rougie au feu. La tête de Gorgone,
+ faite de pierre et d'acier, ouvrait largement
+ ses yeux morts, entrelaçait sur le bouclier ses
+ horribles serpents, et restait bouche béante, les
+ lèvres exsangues, glacées dans une impuissante fureur,
+ pendant que, tout effarée, la chouette aux
+ yeux éblouis, qui se trouvait aux pieds de la statue,
+ poussait son ululement aigu.
+
+ Le pêcheur solitaire qui ranimait son fanal, bien
+ loin en mer, au large de Sunium, ou qui jetait le
+ filet à prendre les thons, entendit le pas d'airain
+ de chevaux qui frappait les vagues, et vit un terrible
+ éclair déchirer les plis multiples des rideaux de la
+ nuit, et il s'agenouilla sur la poupe étroite, et dans
+ sa peur sacrée, il fit une prière.
+
+ Et les amants coupables, au milieu même de leur
+ étreinte, oublièrent un instant leurs furtives caresses,
+ s'imaginant avoir entendu le cri plein de
+ menace et de colère de Diane; et les rudes veilleurs,
+ sur leurs sièges élevés, se hâtèrent vers leurs boucliers,
+ ou tendirent leurs cous hérissés d'une
+ barbe noire par-dessus l'ombre des créneaux.
+
+ Car tout autour du temple roulait un cliquetis
+ d'armes, et les douze Dieux sursautèrent d'effroi
+ dans leur marbre. L'air retentit d'appels discordants.
+ Enfin le vaste Poséidon brandit sa lance et les chevaux
+ qui bondissent sur la frise se mirent à hennir,
+ et du cortège équestre arriva un bruit sourd de pas
+ qui se hâtent.
+
+ Prêt à la mort, il resta immobile, les lèvres entr'ouvertes,
+ tout heureux qu'à un tel prix il pût
+ voir ce calme et vaste front, cette redoutable virginité,
+ la merveille de cette chasteté impitoyable. Ah!
+ certes il était heureux, car jamais, depuis le jeune
+ prince-berger de Troie, créature humaine n'avait
+ eu sous les yeux un spectacle aussi étonnant.
+
+ Il restait immobile, prêt à mourir, mais soudain
+ l'air devint silencieux, les chevaux cessèrent de
+ hennir; il repoussa en arrière son épaisse chevelure;
+ il rejeta les vêtements qui couvraient ses
+ membres, car quel est celui qu'un tel amour ne forcerait
+ pas à tout oser; et il lui boucha la gorge,
+ et de ses mains sacrilèges
+
+ il défit la cuirasse, et la robe de couleur safran,
+ et mit à nu les seins polis, et enfin le péplos glissa
+ de la taille et laissa voir le secret mystère, celui
+ qu'à nul amant Athéné ne montrera, les grands
+ flancs froids, le croissant des cuisses, les onduleuses
+ collines de neige.
+
+ Ceux-là qui n'ont jamais commis un pêché
+ d'amoureux, qu'ils ne lisent point mon poème, car
+ leur oreille n'y percevrait qu'un bruit grêle et sans
+ harmonie, et n'y trouverait aucun charme. Mais
+ vous, dont les joues fanées gardent encore la trace
+ d'un sourire, vous qui avez appris ce que c'est
+ qu'Eros, vous autres, écoutez-moi encore un
+ peu.
+
+ Il resta encore un court instant à contempler de
+ ses yeux avides la statue polie, jusqu'à ce qu'à
+ force de regarder de telles splendeurs, sa vision
+ devînt confuse, et alors ses lèvres affamées de volupté
+ se rassasièrent sur les lèvres de la statue, et
+ il jeta ses bras autour du cou rond comme une tour,
+ et ne se soucia plus de mettre un frein à la volonté
+ de sa passion.
+
+ Jamais, me semble-t-il, amant n'eut un rendez-vous
+ pareil, car pendant toute la nuit, il murmura
+ des mots aussi doux que le miel, et il vit les
+ membres au dessin si pur que nul n'avait touchés,
+ et sans que rien l'en empêchât, il baisa le corps
+ pâle, aux reflets d'argent, et il promena ses mains
+ sur les seins polis, et appuya son front brûlant sur
+ la froide, la glaciale poitrine.
+
+ Il lui semblait que des javelines numides traversaient
+ coup coup sur son cerveau affolé, saisi de vertige.
+ Ses nerfs frémissaient comme vibrent les cordes
+ des violons, d'une pulsation exquise, et sa souffrance
+ était une angoisse si douce, qu'il ne put détacher ses
+ lèvres des siennes, qu'à l'heure où passa au-dessus
+ de sa tête l'avertissement de l'alouette.
+
+ Qui n'a jamais vu l'aube jeter un regard furtif
+ dans une chambre assombrie, qui n'a point tiré le
+ rideau, pour se lever, les yeux mornes et las, d'auprès
+ d'un corps aimé, adoré, tenez pour certain que
+ jamais il ne comprendra ce que je tente de chanter,
+ combien dura son baiser suprême, combien il se
+ plut à prolonger ses caresses.
+
+ La lune se bordait d'un contour de cristal, signe
+ que les gens de mer tiennent pour un présage de
+ la colère céleste. Les étoiles pâlies s'effaçaient, et à
+ l'horizon déjà éclairé, tremblotaient d'un léger frémissement
+ les ailes de l'aurore prête à fuir, avant
+ que de la cella sombre et silencieuse cet amoureux
+ fût sorti.
+
+ Il descendit la roche escarpée d'un pied hâtif; il
+ descendit rapidement la pente, le brave jeune
+ homme. Il atteignit la grotte de Pan, et entendit,
+ en passant, las ronflements de l'être aux pieds de
+ chèvre. Il franchit d'un bond un tertre de gazon, et
+ pareil à un jeune paon, il courut vers un bois d'olivier,
+ qui se trouvait dans une vallée ombreuse, non
+ loin de la cité aux beaux édifices.
+
+ Et il chercha un petit ruisseau bien connu de
+ lui, car plus d'une fois, tout enfant, il y avait pourchassé
+ le grèbe vert à aigrette, ou il y avait attiré
+ dans les mailles d'un filet la truite argentée. Il
+ s'étendit de tout son long parmi les roseaux surpris,
+ tout haletant, le coeur battant d'un effroi
+ mêlé de plaisir, et il attendit le jour,
+
+ Il resta couché sur la rive verte, laissant sa main
+ distraite plonger dans les remous de l'eau froide et
+ sombre, et bientôt l'haleine du matin vint éventer
+ ses joues brûlantes et rougies, ou jouer étourdiment
+ avec les boucles qui s'emmêlaient sur son
+ front, pendant qu'il regardait dans l'eau avec un
+ étrange, un mystérieux sourire.
+
+ Et de bonne heure le berger au manteau de laine
+ grossière ouvrit avec le crochet de son bâton les
+ barrières de branches entrelacées, et montant du
+ tas d'ajoncs, une mince guirlande de fumée bleue se
+ déroula dans les airs au-dessus des blés mûrissants.
+ Et sur la colline, le chien jaune de la maison aboya,
+ pendant que le lourd bétail se dispersait parmi la
+ fougère frisée et bruissante.
+
+ Et quand le faucheur au pied léger se rendit aux
+ champs par les prairies que voilaient comme une
+ dentelle les fils de la rosée, quand les brebis bêlèrent
+ sous le brouillard de la lande, quand le râle des
+ prés se réveilla et s'envola de son nid, des bûcherons
+ aperçurent le jeune homme allongé près
+ du ruisseau, et se demandèrent avec grande surprise
+ comment un adolescent pouvait être aussi
+ beau.
+
+ Et ils jugèrent qu'il n'était point de la race des
+ mortels, et l'un d'entre eux dit: «C'est le jeune
+ Hylas, ce vagabond infidèle qui, oubliant Héraklès,
+ aura voulu coucher avec une Naïade»; mais
+ d'autres dirent: «Non, c'est Narcisse, épris de
+ lui-même. Ce sont bien là ces lèvres caressantes,
+ purpurines, que nulle femme ne peut tenter.»
+
+ Et quand ils furent plus près, un troisième
+ s'écria: «C'est le jeune Dionysos, qui aura caché
+ au bord du ruisseau sa lance et sa peau de faon,
+ las de chasser avec la Bassaride, et nous agirions
+ sagement en prenant la fuite: ils ne vivent pas
+ longtemps, ceux qui viennent épier les dieux immortels.»
+
+ Ainsi donc, ils s'en allèrent, se gardant bien de
+ tourner la tête, et ils contèrent au timide berger
+ comment ils avaient aperçu je ne sais quel dieu de
+ la forêt couché parmi les roseaux, et nul n'osa
+ traverser l'étendue de la prairie, et en ce jour-là, on
+ s'abstint d'abattre un seul olivier, ou de couper des
+ roseaux, et la belle campagne resta déserte,
+
+ excepté lorsque le serviteur du bouvier, avec son
+ seau bien équilibré sur son dos, vint par bonds
+ légers, et se montra sur l'autre bord; il s'arrêta
+ pour jeter un appel, pensant avoir trouvé un nouveau
+ camarade. Mais ne recevant point de réponse,
+ quelque peu effrayé, le simple enfant reprit sa
+ route. Ou bien, descendant du bosquet tranquille
+ et silencieux,
+
+ une fillette rieuse s'échappa de la ferme, ne
+ songeant nullement aux mystérieux secrets
+ d'amour, et quand elle aperçut le bras d'une éclatante
+ blancheur, et toute sa virilité, alors d'un
+ long regard d'envie où la passion jetait un défi à sa
+ tendre virginité, elle l'épia un instant, puis s'esquiva
+ songeuse et lasse.
+
+ De bien loin il entendait le bourdonnement et
+ le tumulte de la cité, puis de temps à autre des
+ rires plus perçants, venus de l'endroit où les jeunes
+ garçons aux membres bruns, dans leur innocente
+ passion, se défiaient à la lutte ou à la course, ou
+ bien parfois le tintement grêle d'une clochette,
+ quand le bélier guidait les brebis vers la fontaine
+ couverte de mousse.
+
+ À travers les saules grisonnants dansait le moucheron
+ capricieux; du haut de l'arbre, la tourterelle
+ lançait sa monotone stridulation; le rat d'eau, à la
+ fourrure lustrée d'huile, nageait bravement contre
+ le courant, cherchant à découvrir le nid du canard
+ sauvage; de branche en branche sautillait le pinson
+ craintif, et la massive tortue rampait sur le
+ limon.
+
+ A la brise légère voltigeaient les graines soyeuses,
+ lorsque la faux luisante prenait son élan à travers
+ les vagues de gazon; le merle d'eau faisait jaillir
+ des gouttes en cercle parmi les roseaux, et semait
+ de taches d'argent le miroir qui, dans la forêt, avait
+ à peine reflété l'image des alentours, lorsque du
+ fond de l'eau, la tanche sombre faisait un bond
+ pour atteindre la libellule.
+
+ Quant à lui, il ne prêtait aucune attention, même
+ quand l'écureuil s'amusait à monter, à descendre
+ sur le tronc du bouleau, quand la linotte avait
+ commencé à chanter pour son compagnon sa plus
+ douce sérénade. Ah! il ne prêtait guère d'attention,
+ car il avait vu les seins de Pallas et la nudité merveilleuse
+ de la Reine.
+
+ Mais quand le berger rappela ses chèvres vagabondes,
+ en sifflant dans son chalumeau, par-dessus
+ la route pierreuse, quand le lucane sonore, comme
+ un clairon, bourdonna dans l'obscurité croissante,
+ des bois, quand la grue attardée passa comme une
+ ombre pour regagner sa demeure, quand de grosses
+ gouttes de pluie tombèrent lourdement sur les
+ feuilles des figuiers, il se leva.
+
+ Il quitta la sombre forêt, longea dans les ténèbres
+ les murs de la ferme et la clôture du verger humide
+ ; il arriva enfin à un petit quai, fit monter à
+ bord ses matelots, reprit sa place sur la haute poupe,
+ et gagnant le large, il détendit la voile ruisselante.
+
+ Il traversa la baie, et quand neuf soleils eurent
+ descendu les degrés de la longue roule d'or, quand
+ neuf lunes pâlies eurent murmuré leurs prières à
+ leurs confesseurs, les chastes étoiles, ou conté leurs
+ secrets les plus chers aux papillons veloutés qui se
+ refusent à voler au grand jour, alors à travers
+ l'écume et l'embrun orageux,
+
+ arriva une grande chouette aux yeux d'un jaune
+ de soufre. Elle s'abattit sur le vaisseau dont les
+ charpentes craquèrent comme si la voûte avait
+ contenu la charge de trois navires marchands. Elle
+ battit des ailes, et jeta un cri aigu, et aussitôt les
+ ténèbres s'épaissirent dans l'espace. L'épée d'Orion
+ rentra dans son fourreau, et le redoutable Mars lui-même
+ descendit en fuyant.
+
+ Et la lune se cacha derrière un masque à la
+ teinte de rouille que lui firent des nuages errants.
+ Et du bord de l'océan monta l'aigrette rouge, le
+ vaste beaume cornu, la lance de sept coudées, le
+ bouclier d'airain, et vêtue de toute son armure
+ brillante et polie, Athéné franchit à grands pas
+ l'étendue de la mer effrayée et frissonnante.
+
+ Aux yeux las du marin, sa chevelure flottante
+ parut semblable au nuage déchiré par la tempête,
+ et ses pieds ne furent que l'écume qui flotte sur les
+ brisants cachés. Et voyant les vagues monter de
+ plus en plus et imprimer au navire un roulis
+ plus violent, le pilote cria au jeune limonier qui
+ tenait la barre de virer du côté d'où venait le
+ vent.
+
+ Mais lui, l'adultère trop audacieux, le charmant
+ violateur des augustes mystères, en idolâtre épris
+ d'un ardent amour, quand il vit ces grands yeux
+ impitoyables, il fut pris d'une joie bruyante, et
+ jetant ce cri: «Me voici», il s'élança de la haute
+ poupe dans le tumulte des vagues glacées.
+
+ Alors tomba du haut des cieux une brillante
+ étoile, un danseur se sépara du cercle de la Voie
+ lactée, et sur son char retentissant, dans tout l'orgueil
+ de la divinité vengée, faisant sonner son armure
+ du bruit aigu de l'acier, la pâle déesse reprit
+ le chemin d'Athènes, et quelques bulles montaient
+ en bouillonnant, à l'endroit où était tombé l'adolescent
+ qui s'était épris d'elle.
+
+ Et le mât trembla quand la grande chouette le
+ quitta en jetant des ululements moqueurs, avant
+ de rejoindre la Reine irritée, et le vieux pilote commanda
+ à l'équipage effrayé de hisser la grande voile
+ et conta qu'il avait vu tout près de la poupe une
+ vaste et indécise apparition. Et pareille à une hirondelle
+ qui rase l'eau dans son vol, le solide navire
+ s'élança à travers la tempête.
+
+ Et nul ne se hasarda à parler de Charmidès;
+ on crut qu'il s'était rendu coupable de quelque
+ grande faute. Puis quand les marins parvinrent au
+ détroit des Symplégades, ils tirèrent leur galère a
+ sec, et se hâtèrent d'entrer dans la cité par la porte
+ de la douane et d'exposer au marché leurs poteries
+ peintes en argile brune.
+
+
+II
+
+ Mais un des dieux Tritons, pris de pitié, rapporta
+ sur la terre grecque le corps du jeune noyé.
+ Les sirènes peignèrent sa chevelure alourdie par
+ l'eau, lissèrent son front, rouvrirent ses mains crispées.
+ Plusieurs apportèrent de doux parfums de la
+ lointaine Arabie, et d'autres commandèrent à l'alcyon
+ de chanter sa chanson la plus berceuse.
+
+ Et quand il fut plus près de sa vieille demeure
+ d'Athènes, surgit soudain une vague puissante, et
+ sur le dos lustré de cette vague se forma une couche
+ d'écume solide, aux teintes irisées d'une étrange
+ fantaisie, et l'enfermant dans son sein de verre, elle
+ l'emporta vent à terre, pareille à un étalon à la
+ blanche crinière qui poursuit un but aventureux.
+
+ Or, du côté où Colonos se tourne vers la mer,
+ s'étend une longue pelouse bien nivelée; le lapin
+ la connaît, et pour elle l'abeille montagnarde abandonne
+ l'Hymeite. Et le Jaune n'y a point peur, car
+ en aucune heure de la journée, on n'y entend de
+ bruit plus terrible que les cris des jeunes bergers
+ dans leurs jeux.
+
+ Mais souvent le chasseur au pas furtif, quand il
+ sort du labyrinthe épineux, de l'inextricable
+ fouillis du bois environnant, aperçoit le jeune
+ Hyacinthe lançant le disque poli. Alors il tire son
+ capuchon sur ses yeux coupables et ne se risque
+ point à sonner de sa corne,--ou bien dès les premières
+ lueurs de l'aube,
+
+ arrivent les Dryades, qui lancent la balle de
+ cuir, le long du rivage semé de roseaux, et entourant
+ quelque Pan aux oreilles de chèvre lui imposent
+ la tâche d'être leur gardien, si elles craignent
+ d'être ravies par l'audacieux Poséidon. Elles délient
+ leurs ceintures, les yeux pleins de crainte et d'effarement,
+ comme si ses bras bleus et sa barbe rouge
+ allaient surgir de la vague.
+
+ Ça et là dans le roc s'ouvre une caverne que le
+ viorne tapisse de ses clochettes jaunes; la grève est
+ unie, excepté où quelque vague du flux a laissé sa
+ trace légère empreinte sur le sable, comme si elle
+ craignait d'être trop vite oubliée du roseau vert,
+ son compagnon de jeu, et pourtant ce lieu
+
+ est si petit que l'inconstant papillon pourrait,
+ dès avant midi, ravir à toutes les fleurs leur trésor
+ de miel, sans parvenir à rassasier son amour trop
+ avide, et qu'en moins d'une heure, un jeune mousse
+ débarqué, pour peu qu'il y mît de l'ardeur, pourrait
+ y cueillir de quoi orner d'une guirlande la proue
+ peinte de sa galère,
+
+ et laisserait la petite prairie presque entièrement
+ dépouillée, car elle n'a point de fleurs somptueuses,
+ excepté les rares narcisses qui se dressent
+ çà et là, parsemant d'étoiles d'argent le gazon jamais
+ fauché, excepté quelques asphodèles qui
+ brandissent de mignons cimeterres.
+
+ C'est là que vint le déposer le flot, heureux
+ d'avoir subi un si doux esclavage, et il porta l'adolescent
+ là où le sol était vierge de tout contact avec
+ la mer, sur la marge argentée de la grève, et
+ comme un amant qui s'attarde, il vint plus d'une
+ fois baiser ces membres pâles que naguère brûlait
+ une ardeur intense,
+
+ avant que l'eau de la mer eût éteint cet holocauste,
+ cette flamme qui se nourrissait d'elle-même,
+ cette volupté passionnée, avant que la mort chenue,
+ de son souffle glacé et flétrissant, eût fané ces
+ lis blancs et rouges, qui, alors que le jeune homme
+ errait par la forêt, échangeaient leurs antiennes et
+ répons si charmants.
+
+ Et quand, à l'aube, les nymphes des bois, se tenant
+ par la main, défilèrent dans le vallon boisé,
+ leur satyre aperçut le corps de l'éphèbe étendu sur
+ le sable. Il redouta une traîtrise de Poséidon; il
+ jeta un cri, et pareilles à de brillants rayons de soleil
+ qui se jouent parmi les branches, toutes les
+ Dryades effarouchées cherchèrent dans la feuillée
+ une retraite sûre,
+
+ à l'exception d'une blanche jeune fille, qui ne
+ trouva rien de bien terrible à sentir ses seins
+ pressés par la tyrannie amoureuse d'un dieu marin.
+ Elle eût bien voulu prêter l'oreille à ces charmes
+ subtils que tissent les amants insidieux quand ils
+ veulent conquérir une forteresse bien close: elle
+ s'écarta des autres furtivement, et ne crut point que
+ ce fût une faute
+
+ d'abandonner son trésor à un être aussi beau.
+ Elle s'étendit près de lui, la gorge desséchée par la
+ soif d'amour. Elle l'appela des noms les plus doux,
+ joua avec sa chevelure en désordre, et de ses lèvres
+ brûlantes ravagea la bouche du jeune homme, craignant
+ qu'il ne s'éveillât point, et craignant ensuite
+ qu'il ne s'éveillât trop tôt, s'éloignant, puis,
+ comme l'amour la rendait infidèle à elle-même,
+
+ elle reprit ses attaques. Et pendant tout le jour,
+ elle resta assise à côté de lui. Elle rit de son nouveau
+ jouet, lui prit la main, lui chanta sa chanson
+ la plus douce, puis fronça le sourcil en voyant cet
+ enfant si peu empressé à enlacer sa virginité. Elle
+ ignorait que depuis trois jours ces yeux-là s'étaient
+ rouverts devant Proserpine;
+
+ elle ignorait aussi quel sacrilège ces lèvres
+ avaient commis; aussi se dit-elle: «Il va s'éveiller,
+ je le sais fort bien, il s'éveillera le soir, quand le
+ soleil suspendra son rouge bouclier sur la citadelle
+ de Corinthe: ce sommeil n'est qu'un cruel artifice
+ pour se faire aimer davantage, et dans quelque caverne
+ Marine,
+
+ «à des profondeurs que jamais n'atteint la ligne
+ du pêcheur, déjà quelque énorme triton souffle
+ dans sa conque et avec les branches cristallines qui
+ flottent dans l'Océan, il tresse une guirlande pour
+ orner les piliers d'émeraude de notre lit nuptial;
+ c'est là que, sons une voûte faite d'écume argentée
+ et la tête couronnée de corail,
+
+ «nous nous asseoirons tous deux sur un trône
+ de perles, et une vague bleue nous servira de dais,
+ et à nos pieds les serpents d'eau s'enrouleront sous
+ leur armure d'améthyste aux mailles de diamant, et
+ nous suivrons des yeux dans leurs mouvements, autour
+ du mât d'une barque engloutie par la tempête,
+
+ «les muges aux nageoires vermillon, aux yeux
+ qu'on dirait taillés dans l'or, et qui ressemblent à
+ des éclats de lumière cramoisie; l'abîme profond
+ ouvrira les portes de verre de son palais, et nous
+ verrons les dauphins tachetés dormir au bercement
+ des alcyons qui murmurent du haut des rocs, là où
+ Protée, au bizarre costume vert, fait paître son troupeau
+ de monstres,
+
+ «et les anémones tremblantes aux teintes opalines,
+ qui agitent leurs franges pourprées quand
+ nous posons le pied sur le sol miroitant, et des
+ flottes entières de poissons aux taches d'écailles
+ couleur de feu suivront les cordages flottants de
+ l'épave fracassée, et des grains d'ambre couleur de
+ miel orneront nos membres entrelacés.»
+
+ Mais quand le seigneur de la guerre, le soleil,
+ passa, déçu en faisant voltiger son pennon aux
+ vives couleurs, avant de rentrer dans sa demeure
+ d'airain, lorsque, une à une, les petites étoiles
+ jaunes apparurent éparses dans les champs du ciel,
+ oh alors elle craignit que ses lèvres à lui refusassent
+ de se désaltérer de ses lèvres à elle,
+
+ et cria: «Réveille-toi: déjà la pâle lune verse
+ son argent sur les arbres, et la vague s'étend de proche
+ en proche, grise et glacée sur cette grève de sable;
+ les grenouilles croassantes se montrent, et du fond
+ de la caverne l'engoulevent lance son cri aigu; les
+ chauves-souris volètent en tous les sens, et la belette
+ brune aux lianes creux rampe à travers l'ombre
+ du gazon.
+
+ «Non, bien que tu sois un Dieu, ne te montre
+ point si farouche; car là-bas il est une petite canne
+ qui redit souvent à voix basse comment un jeune
+ charmeur la séduisit un jour sur l'herbe de la
+ prairie et quand il se fut donné tout son cruel plaisir,
+ déploya des ailes d'or toutes bruissantes, et
+ s'envola vers le soleil.
+
+ «Ne sois pas si timide; le laurier tremble encore
+ des baisers du grand Apollon, et le pin, dont
+ les soeurs groupées couronnent la colline, pourrait
+ en dire long sur le hardi ravisseur que les hommes
+ appellent Borée; et j'ai vu les yeux narquois d'Hermès
+ à travers le feuillage argenté du peuplier.
+
+ «Même les jalouses Naïades me disent jolie, et
+ chaque matin un jeune galant au teint hâlé me fait
+ la cour, en m'offrant des pommes et des boucles de
+ cheveux; il cherche à vaincre mon dédain virginal,
+ avec les dons qu'aiment les charmantes nymphes
+ des bois; hier encore il m'apporta une colombe au
+ plumage irisé,
+
+ «aux petits pieds de couleur cramoisie, que le
+ cruel enfant avait dérobée au sommet d'un sycomore,
+ avec sa ponte de sept oeufs tachetés, pendant
+ que le mâle amoureux s'était envolé au loin pour
+ chercher des baies de genièvre, leur nourriture préférée;
+ la guêpe fantasque, la plus hâtive des vendangeuses,
+
+ a qui cueillent les raisins bleus, n'est pas plus tenace
+ dans sa constance, que ce simple petit berger,
+ à vouloir mes lèvres sans éclat, tant il est joyeux et
+ pur. Ses yeux pleins de vie et de soleil feraient oublier
+ à une Dryade le serment fait à Artémis, tant
+ il est beau, et sa lèvre est faite pour le baiser.
+
+ «Son front blanc d'argent, comme une lune qui
+ surgit sur les collines obscures du rendez-vous, a
+ la forme d'un croissant. L'ardeur du midi tyrien ne
+ saurait évoquer du bosquet de myrte un époux
+ plus charmant pour la Cythérée. Le premier et
+ soyeux duvet borde ses joues rougissantes, et ses
+ jeunes membres sont forts et bruns.
+
+ «Et il est riche: des troupeaux bêlants de grasses
+ brebis aux épaisses toisons couvrent ses prairies, et
+ dans sa demeure, bien des pots d'argile pleins de
+ caillé jauni invitent la mouche voleuse à s'ébattre
+ et se noyer. La plaine couverte de trèfle incarnat,
+ lui garde son doux trésor, et il sait jouer du chalumeau
+ d'avoine.
+
+ «Et pourtant je ne l'aime point. C'était pour toi
+ que je gardais mon amour. Je savais que tu viendrais
+ un jour me délivrer de cette pâle chasteté, ô
+ toi, la plus belle fleur de la vague qui ne fleurit point,
+ de toute la vaste mer Égée, la plus brillante des
+ étoiles dans le ciel azuré de l'Océan, où se reflètent
+ les planètes.
+
+ «Je savais que tu viendrais, car dès que les
+ branches desséchées bourgeonnèrent, dès que la
+ sève du printemps gonfla ma verte et tendre écorce,
+ ou qu'elle jaillit en myriades nombreuses de fleurs
+ qui raillaient l'heure de minuit par leur forme lunaire,
+ sans rien craindre de l'aurore, dès que les
+ chants ravis du sansonnet
+
+ «ont réveillé l'écureuil endormi parmi ses provisions
+ de grains, dès que les fleurs de coucou bordèrent
+ d'une frange l'étroite clairière, à travers mes jeunes
+ feuilles une extase de volupté s'épandit comme un
+ vin nouveau, et dans toutes mes veines de mousse
+ battit le pouls agité d'un sang amoureux, et les
+ vents violents de la passion secouèrent la virginité
+ de ma tige svelte.
+
+ «Les faons vinrent en troupe le soir et posèrent
+ leurs narines fraîches et noires sur mes branches les
+ plus basses, tandis que sur la plus haute, le merle faisait
+ un petit nid de brins d'herbes pour sa compagne.
+ Et de temps en temps un roitelet reposait sur une
+ branche mince, à peine capable de porter un poids
+ si charmant.
+
+ «Près de moi, les bergers d'Attique donnaient
+ des rendez-vous; sous mon ombre se couchait Amaryllis,
+ et autour de mon tronc Daphnis poursuivait la
+ fillette craintive jusqu'à ce qu'enfin lasse de jouer, elle
+ sentit sa chevelure défaite s'agiter sous un souffle
+ ardent. Alors elle se retournait, regardait et ne cherchait
+ plus à échapper au doux piège.
+
+ «Aussi viens-t-en en mon embuscade, là où l'entassement
+ de chèvrefeuille sylvestre entrelace une
+ voûte pour les plaisirs de l'amour, où l'ombre frissonnante
+ des myrtes paphiens semble sanctifier les
+ rites les plus tendres de la volupté, là-bas dans les
+ fraîches et vertes retraites de ses asiles les plus profonds,
+ la forêt recèle un petit lac
+
+ «hanté du merle d'eau, pâturage de l'abeille sauvage,
+ car tout autour de ses bords flottent les grands
+ lis d'un blanc de crème, retenus comme par des
+ ancres vertes par leurs larges feuilles. Chaque corolle
+ est un esquif aux blanches voiles, chargé d'or,
+ avec une libellule placée au timon. N'hésite pas à
+ quitter cette pâle grève que vient baiser la vague.
+ Sûrement cet endroit est destiné
+
+ «à des amants comme nous; la déesse qui règne
+ à Chypre vient souvent, le bras enlaçant la taille de
+ son jeune amoureux, s'y égarer le soir, et j'ai vu
+ la lune rejeter son vêtement de brouillards devant
+ les yeux du jeune Endymion. Ne crains rien, Diane
+ au pas de panthère ne foule jamais cette clairière
+ inconnue.
+
+ «Ou, si tu t'y refuses, retournons vers la mer
+ salée, retournons vers la vague tumultueuse, et
+ promenons-nous tout le jour sous la voûte de cristal
+ dont les eaux font un portique à Neptune et contemplons
+ les monstres empourprés de l'abîme dans
+ leurs jeux maladroits, voyons bondir de sa retraite
+ le rusé Xiphias.
+
+ «Car si ma maîtresse me surprend couchée ici,
+ elle ne montrera nulle hésitation, nulle tendre
+ pitié. Elle déposera l'épieu destiné au sanglier, et
+ de ses doigts sévère, inexorable, elle tendra l'arc
+ de cornouiller, et rapprochant de son sein la fente
+ empennée de la flèche, elle lâchera la corde courbée.
+ Oui, en cet instant même, elle est à ma recherche.
+
+ «J'entends ses pas qui se hâtent. Debout, soldat,
+ déserteur de la bataille amoureuse, fais-moi boire
+ au moins une longue gorgée du vin de la passion,
+ désaltère mon être assoiffé de ce délicieux nectar
+ qui enivre même les dieux. Viens, mon amour,
+ nous avons encore le temps d'atteindre la demeure
+ bleue.»
+
+ À peine avait-elle fini, que les arbres s'agitèrent
+ d'un frisson. Le feuillage s'entr'ouvrit et l'on sentit
+ bientôt la présence d'une divinité, et les flots gris
+ rampèrent à reculons. Un long et effrayant rugissement
+ sortit d'une trompe ornée de franges. Un
+ chien de meute aboya, et pareil à une flamme un
+ roseau empenné traversa la clairière en sifflant,
+
+ et là même où les fleurettes de son sein venaient
+ d'éclore dans leur éclat, cet amant meurtrier,
+ cet hôte inattendu, entra, se planta profondément,
+ se fit un passage invisible, et creusa de sa pointe un
+ sillon sanglant, se fraya une longue route rouge
+ et les ailes de mort lui fendirent le coeur.
+
+ Exhalant sa vie dans un sanglot, dans un cri de
+ désespoir, la jeune Dryade tomba sur le corps de
+ l'adolescent. Elle sanglotait sur sa virginité restée
+ inféconde, sur les délices dont elle n'avait point
+ joui, sur les plaisirs défunts, de toute la douleur
+ des choses restées sans récompense, et les gouttes
+ brillantes de sa jeunesse coulèrent en un filet de
+ pourpre de son côté palpitant.
+
+ Ah! c'était pitié que d'entendre sa plainte, c'était
+ grande pitié de la voir mourir avant qu'elle eût fait
+ présent de ses charmes, ou connût la joie de la
+ passion, ce mystère redoutable, tel que l'ignorer,
+ c'est ne point vivre, et que pourtant l'on ne saurait
+ le connaître sans être pris dans les plus pesantes
+ chaînes de la mort.
+
+ Mais par hasard, la Reine de Cythère, qui avait
+ passé toute la nuit aux côtés d'Adonis, dans la hutte
+ d'un berger arcadien, revenant à Paphos, sur son
+ char en bois doré attelé de colombes argentées,
+ voguait à des hauteurs que n'atteint pas l'oeil des
+ mortels, entre les montagnes et l'étoile du matin;
+
+ Elle jeta les yeux vers la terre, et aperçut le
+ couple infortuné. Elle entendit le faible cri de
+ désespoir échappé à l'Oréade, cri dont les vibrations
+ condensées semblèrent se jouer dans l'air, comme
+ les sons d'une viole. En toute hâte, elle ordonna à
+ ses deux pigeons de fermer leurs ailes tendues avec
+ effort. Elle fondit sur la terre, atteignit le rivage et
+ vit leur douloureux destin.
+
+ Car, ainsi qu'un jardinier, détournant la tête
+ pour saisir au vol les derniers chants de la linotte,
+ tranche d'une faux insouciante une plate-bande
+ de fleurs qui se trouvaient trop près, et coupant net
+ la frêle tige de la rose, jette sur le terreau brun les
+ charmes dispersés de la fleur, ainsi qu'un jeune berger
+ en son inattention,
+
+ tout en menant son petit troupeau par la prairie,
+ couche sous son pas deux asphodèles qui, croissant
+ côte à côte, ont séduit la coccinelle en leurs filets
+ jaunes, et fait oublier au brillant papillon tout son
+ orgueil, écrase contre terre leurs calices ruisselants
+ d'or, sous des pieds légers qui n'étaient point faits
+ pour des ravages aussi cruels,
+
+ ou comme un écolier, quand, ennuyé de son livre,
+ il se laisse aller sur le gazon semé de joncs et cueille
+ dans le ruisseau deux iris, puis se lasse de leurs
+ beautés, et s'en va, les laissant à l'ardeur meurtrière
+ du soleil,--ainsi gisaient les deux amants.
+
+ Et Vénus s'écria: «C'est l'impitoyable Artémis
+ dont la main cruelle a commis ce méfait, ou bien
+ c'est peut-être l'oeuvre de cette divinité puissante si
+ soucieuse de préserver sa majesté souveraine de
+ toute profanation sur la colline athénienne;--Hélas!
+ faut-il que des êtres capables de tant
+ d'amour descendent sans avoir aimé dans le séjour
+ de la mort?»
+
+ Aussi, de ses douces mains, avec tendresse, elle
+ plaça l'adolescent et la jeune fille dans le chariot
+ d'or. La gorge blanche, plus blanche qu'un croissant
+ de perle, et qu'à peine rayait le lacis d'une
+ veine bleue, n'avait pas encore cessé de palpiter,
+ et son sein oscillait encore comme un lis que le
+ vent agite d'un souffle incertain.
+
+ Alors les deux pigeons déployèrent leurs ailes
+ d'un blanc de lait, et le char brillant vogua par le
+ ciel, où pointait l'aube; et l'aérienne caravane,
+ pareille à un nuage, passa en silence au-dessus de
+ l'Egée, jusqu'à l'heure où l'air léger fût troublé
+ par le chant des voix languissantes qui appellent
+ pendant toute la nuit Thammus ensanglanté.
+
+ Mais quand les colombes eurent atteint leur but
+ accoutumé, là où le large escalier de marbre aux
+ marches circulaires plonge sa neige dans la mer,
+ l'âme voletante de la jeune fille agita une dernière
+ fois ses lèvres, pétales tremblants, et s'exhala dans
+ le vide. Et Vénus vit alors que son cortège comptait
+ une jolie fille de moins.
+
+ Et elle commanda à ses serviteurs de sculpter
+ sur un cercueil en bois de cèdre toutes les merveilles
+ de cette histoire. C'était dans ce giron odorant
+ que reposeraient leurs membres, là où les oliviers
+ adoucissent la teinte bleue du ciel, sur les
+ petites collines de Paphos, où le faune joue de la
+ flûte en plein midi, où le rossignol chante jusqu'à
+ l'aurore.
+
+ Et ils ne faillirent point à exécuter ses ordres, et
+ avant que l'abeille matinale eût percé l'asphodèle
+ des coups rageurs de son aiguillon ténu, avant que
+ le dix-cors vigilant, quittant sa reposée, eût d'un
+ bond franchi le ruisseau, et fait partir le merle
+ d'eau, avant que le lézard eût grimpé sur le roc
+ échauffé par le soleil, leurs corps reposaient sous
+ le gazon.
+
+ Et lorsque parut le jour, dans ce sanctuaire d'argent
+ où brillent éternellement les flammes des trépieds
+ vibrants, la Reine Vénus s'agenouilla, implora
+ Proserpine, pour qu'elle, dont la beauté avait rendu
+ amoureux le Dieu de la mort, voulût bien demander
+ une faveur à son pâle époux, et obtenir qu'il
+ laissât le Désir franchir avec le terrible Charon le
+ passage du fleuve glacial.
+
+
+III
+
+ Dans le mélancolique Achéron, où ne luit point
+ de lune, loin de la bonne Terre, loin du jour joyeux,
+ là où nul printemps ne montre ses bourgeons, où
+ nul soleil mûrissant ne fait ployer les pommiers, où
+ mai, le mois fleuri, ne parsème point le gazon des
+ fleurs du châtaignier, où jamais ne chantent les
+ merles, où ne s'apparient jamais les linottes siffleuses,
+
+ là, près d'une source léthéenne aux eaux troubles
+ et sonores, était couché le jeune Charmidès. D'une
+ main lasse, il avait cueilli les fleurs de l'asphodèle,
+ et éparpillait sur les eaux mornes du ruisseau noir
+ le petit trésor qu'il avait récolté, et il regardait disparaître
+ les étoiles blanches, et tout ce qui l'entourait
+ était comme un rêve,
+
+ lorsque, jetant un regard dans le miroir des
+ eaux, à travers le désordre de sa chevelure frisée,
+ il lui sembla voir passer une ombre sur son image
+ et une petite main se glissa dans la sienne. De chaudes
+ lèvres effleurèrent timidement ses joues pâles et
+ dans un soupir lui murmurèrent leur secret.
+
+ Alors il tourna en arrière ses yeux las, et il vit.
+ Et leurs figures se rapprochèrent de plus en plus.
+ Leurs jeunes bouches s'attirèrent de si près qu'on
+ eût dit une rose de flamme, unique et parfaite, et
+ il sentit son sein palpitant, et son haleine qui s'échauffait,
+ s'accélérait.
+
+ Et il lui donna toutes les caresses qu'il avait
+ tenues en réserve, et elle lui fit le sacrifice de
+ toute sa virginité, et membre contre membre, en
+ une longue et voluptueuse extase, leur passion s'accrut
+ et se calma. Oh! pourquoi, chalumeau trop
+ aventureux, te risquer à chanter encore l'amour;
+ c'est assez de dire qu'Eros ait fait résonner son rire
+ sur cette prairie sans fleur.
+
+ O trop audacieuse poésie, pourquoi essayer de
+ chanter encore la passion? Reploie tes ailes sur le
+ téméraire Icare, et laisse ton lai dormir sur les
+ cordes silencieuses de la lyre, jusqu'au jour où tu
+ auras découvert l'antique source de Castalie, ou
+ cueilli dans les eaux lesbiennes la plume d'or que
+ laissa tomber Sapho, en se noyant.
+
+ C'est assez, c'est assez de dire que l'être dont la
+ vie avait été une ardente et coupable pulsation, une
+ infamie splendide, pût dans le pays sans amour où
+ règne Hadès, glaner une moisson brûlante sur ces
+ champs de flamme, où la passion erre pieds nus,
+ sans chaussures et pourtant sans se blesser. Ah!
+ c'est assez qu'une seule fois leurs lèvres aient pu
+ se rencontrer,
+
+ en celle ardente palpitation où des existences entières
+ semblent se condenser en une seule extase,
+ et qui meurt dans l'excès de la volupté, dans la
+ tension d'un plaisir convulsif, avant que Proserpine
+ les désignât pour la servir autour du trône d'ébène
+ où siège le pâle Dieu qui lui délia la ceinture dans
+ les campagnes d'Enna.
+
+
+
+
+PANTHÉA
+
+ Non, allons d'un feu à un autre feu, de la souffrance
+ passionnée à une volupté plus mortelle.
+ Je suis trop jeune pour vivre sans désir, tu es trop
+ jeune pour perdre cette nuit d'été à faire ces vaines
+ questions que depuis longtemps l'homme a posées
+ au voyant et à l'oracle, sans recevoir de réponse.
+
+ Car, ma tendre amie, mieux vaut sentir que savoir,
+ et la sagesse est un héritage sans enfants. Une
+ vague de passion, la première et ardente explosion
+ de la jeunesse, voilà qui vaut bien les proverbes
+ accumulés par le sage. Ne tourmente point ton
+ âme d'une philosophie morte; n'avons-nous pas
+ des lèvres pour le baiser, des coeurs pour aimer et
+ des yeux pour voir?
+
+ N'entends-tu pas le murmure du rossignol, pareil
+ à de l'eau qui chante au sortir d'une urne
+ d'argent? Si doux est ce chant qu'il fait pâlir la
+ lune de dépit d'être suspendue à une telle hauteur
+ dans le ciel, et de ne pouvoir entendre cette mélodie
+ ravissante d'amour.--Vois comme elle enguirlande
+ de brouillards ses deux cornes, la lune attardée
+ dans sa tâche.
+
+ Des lis blancs, coupes dans lesquelles rêvent les
+ abeilles d'or, la neige que forment les pétales tombés,
+ quand la brise éparpille les fleurs du châtaignier,
+ ou l'éclat des corps d'éphèbes reflétés par
+ l'eau,--tout cela ne te suffit-il pas? Désires-tu
+ quelque chose de plus? Hélas, les Dieux ne donneront
+ jamais rien de plus de leur éternel trésor.
+
+ Car nos grands Dieux ont fini par se lasser, par
+ s'irriter de tous nos pêchés sans fin, de notre vain
+ effort pour expier par la souffrance, par la prière,
+ ou par le prêtre, le gaspillage des jours de la jeunesse,
+ et jamais, jamais ils ne prêtent la moindre
+ attention, soit au bien, soit au mal, mais dans
+ leur indifférence, ils font tomber la pluie sur le
+ juste et l'injuste.
+
+ Ils prennent leurs aises, nos dieux. Ils prennent
+ leurs aises. Ils parsèment des pétales de rose leur
+ vin parfumé. Ils dorment, dorment sous les arbres
+ berceurs où s'entrelacent l'asphodèle et le jaune lotus.
+ Ils regrettent les jours heureux de jadis, où ils
+ ne savaient pas encore ce qu'on peut rêver de mal,
+ et faire en rêvant.
+
+ Et bien loin, au-dessous du pavé de bronze, ils
+ voient comme un essaim de mouches la foule des
+ petits hommes, l'agitation des menues existences,
+ puis dans leur ennui, ils reviennent à leur séjour
+ parmi les lotus, et se baisent les uns les autres sur
+ les lèvres, et boivent à plus longs traits la liqueur
+ préparée avec les graines du pavot, qui amène le
+ doux sommeil aux paupières de pourpre.
+
+ Là, tout le long du jour, le soleil aux vêtements
+ d'or, reste debout, tenant en main sa torche flambante,
+ et quand le tissu varié des heures de la journée
+ a été achevé par les douze vierges, alors à travers
+ le brouillard cramoisi s'avance la lune, à peine
+ échappée des bras d'Endymion, et les Dieux immortels
+ se pâment dans les transes de passions mortelles.
+
+ Là-haut la reine Junon se promène parmi la rosée
+ des prés, ses grands pieds blancs tachés par la
+ poussière safranée des lis agités par le veut, pendant
+ que le jeune Ganymède s'ébat dans le moût
+ brûlant à l'écume ambrée; et ses boucles voltigent
+ de tous côtés, comme au jour où l'aigle ravit sur
+ l'Ida l'enfant tout effrayé, et l'emporta à travers le
+ ciel ionien...
+
+ Là-haut, dans le fond vert de quelque jardin bien
+ clos, la reine Vénus, ayant à son côté le berger,
+ près de son corps doux et chaud, comme la fleur
+ d'églantine, qui voudrait être blanche, mais qui
+ rougit de son orgueil, rit tout bas dans son amour,
+ si bien que le jaloux Salmacis, épiant à travers le
+ feuillage des myrtes, soupire dans la douleur de la
+ volupté solitaire.
+
+ Là-haut ne souffle jamais ce terrible vent du Nord
+ qui laisse nos forêts d'Angleterre mornes et nues,
+ jamais la neige rapide n'y tombe en blanc duvet,
+ jamais l'éclair aux rouges dentelures ne se risque à
+ les réveiller dans la nuit cerclée d'argent, alors que
+ nous pleurons sur quelque douce et triste faute, sur
+ quelque délice mort.
+
+ Hélas! eux, ils connaissent la lointaine source du
+ Léthé, ils les connaissent bien, les eaux qui se cachent
+ parmi les violettes, où celui dont les pieds meurtris
+ sont las d'errer, peut reprendre courage et marcher,
+ et boire à ces profondeurs l'eau fraîche et cristalline,
+ y puiser un baume du sommeil pour les âmes que
+ fuit le sommeil, un engourdissement de la douleur.
+
+ Mais nous comprimons nos natures; Dieu, ou le
+ Destin est notre ennemi. Assez de ce désespoir qui
+ accompagne partout le plaisir, assez de tous les
+ temples que nous avons bâtis, assez d'avoir fait de
+ justes prières jamais exaucées, car l'homme est
+ faible, Dieu dort, et le ciel est haut. Un instant
+ brillamment coloré, un seul grand amour, et voilà
+ que nous mourons.
+
+ Ah! nul batelier, maniant péniblement la gaffe,
+ ne pousse sa noire chaloupe vers le rivage sans
+ fleurs. Aucune petite monnaie de bronze ne saurait
+ porter l'âme par-dessus le fleuve de la mort au pays
+ sans soleil. Victimes, libations, voeux, tout est inutile;
+ la tombe est scellée; les morts ne se relèvent
+ point.
+
+ Nous nous dissolvons dans l'air des hautes régions;
+ nous redevenons des choses identiques à
+ celles que nous touchons; chaque rayon cramoisi de
+ soleil doit son éclat au sang de notre coeur: tout
+ astre qu'émeut le printemps doit à nos jeunes vies
+ son déploiement de flamme verte; les bêles les plus
+ sauvages qui battent la broussaille nous sont apparentées;
+ toute vie est une et tout est changement.
+
+ Un unique battement de systole et de diastole,
+ effet d'une seule et vaste existence, soulève le coeur
+ géant de la Terre, et les vagues puissantes de l'être
+ unique ondulent depuis le germe sans nerf, jusqu'à
+ l'homme, car nous sommes une parcelle de
+ tout. Rocher, oiseau, animal ou colline, nous ne
+ faisons qu'un avec les êtres qui nous dévorent, avec
+ les êtres que nous tuons.
+
+ Des cellules inférieures où la vie se réveille nous
+ passons à la plénitude de la perfection; ainsi
+ vieillit l'Univers. Nous qui sommes aujourd'hui
+ semblables à des dieux, nous avons été jadis une
+ masse de pourpre frissonnante barrée de lignes d'or,
+ insensible à la joie et à la souffrance, et ballottée
+ dans les dédales terribles de mers furieuses sous les
+ coups des vents.
+
+ Cette ardente et vigoureuse flamme dont brûlent
+ nos corps, elle fera peut-être resplendir d'asphodèles
+ quelques prairies, oui, et ces seins d'argent, les
+ tiens, deviendront perles d'eau. Les terres brunes
+ que labourent les hommes seront rendues plus fécondes
+ par nos amours de cette nuit. Rien n'est
+ perdu dans la nature; toutes choses vivent en dépit
+ de la Mort.
+
+ Le premier baiser de l'adolescent, la première
+ clochette de l'hyacinthe, la dernière passion de
+ l'homme, la dernière lance rouge qui jaillit hors
+ du lis, l'asphodèle qui ne veut point laisser ses
+ fleurs s'épanouir par effroi de sa trop grande beauté
+ et par réserve pudique, comme celle qu'éprouve la
+ jeune fiancée sous le regard de son amoureux, ce
+ sont là autant de choses
+
+ que consacre un unique sacrement. Nous ne
+ sommes pas seuls à avoir la passion de l'hyménée.
+ La terre aussi l'éprouve. Les jaunes boutons d'or,
+ que le rire secoue, connaissent à la pointe du jour
+ un plaisir aussi réel que nous, quand dans un bois
+ plein de fraîches fleurs, nous respirons le printemps
+ sur notre coeur, et sentons que la vie est bonne.
+
+ Aussi, quand les hommes nous enseveliront sous
+ l'if, ta bouche pareille à une tache pourpre, deviendra
+ une rose, et tes doux yeux seront des campanules
+ d'un bleu foncé, obscurcies de rosée, et quand le
+ blanc narcisse jettera étourdiment ses baisers au
+ vent, son compagnon de jeu, un vague reste de joie
+ agitera notre poussière, et nous redeviendrons
+ jeune fille et jeune homme épris.
+
+ Et ainsi, sans avoir de la vie la douleur cruelle
+ qui lui vient de la conscience, en quelque fleur
+ charmante nous sentirons le soleil, nous chanterons
+ encore par la gorge de la linotte, et comme
+ deux serpents revêtus d'une somptueuse cotte de
+ mailles, nous passerons sur nos tombes, ou bien,
+ couple de tigres, nous ramperons par la jungle torride,
+ jusqu'à l'endroit où dorment les énormes lions
+ aux yeux jaunes
+
+ et nous leur livrerons bataille. Comme mon
+ coeur bondit à la pensée de cette grande vie après la
+ mort, de ce passage par la bête, l'oiseau, la fleur,
+ quand cette coupe contenant trop d'esprit se brise
+ pour respirer plus à l'aise, et avec les feuilles pâlies
+ d'automne, l'âme, qui fut la première à conquérir
+ la terre, sera la dernière et noble proie de la
+ terre.
+
+ Oh! songe à cela! nous revêtirons toutes les
+ formes capables de vie sensuelle; le Faune aux
+ pieds de chèvre, le Centaure ou les Elfes aux yeux
+ pétillants de gaîté, qui laissent des anneaux pour
+ trace de leurs danses, dans la prairie, afin de taquiner
+ l'aurore, et ne sont pas plus près que vous
+ et moi des mystères de la nature, car nous entendrons
+
+ battre le coeur du merle, et croître les marguerites,
+ et la perce-neige défaillante soupirer après le
+ soleil, dans les jours sombres de l'hiver; nous saurons
+ par qui sont lissés les fils argentés de la Vierge,
+ à qui les fritillaires diaprées doivent leur peinture,
+ et qui donne à l'aigle de larges ailes pour voler d'un
+ pin frissonnant à un autre.
+
+ Oui, si nous n'avions jamais aimé, qui sait si
+ cette asphodèle que voilà aurait attiré l'abeille en
+ son sein doré, ou si la rose eût jamais suspendu à
+ toutes ses branches ses lampes cramoisies. À ce
+ qu'il me semble, nulle feuille ne devrait jamais
+ bourgeonner au printemps, sinon pour les lèvres
+ qu'ont les amants pour le baiser, pour les lèvres
+ avec lesquelles chantent les poètes.
+
+ Le soleil doit-il donc perdre sa lumière, ou cette
+ lèvre façonnée par l'art de Dédale est-elle moins
+ belle, parce que nous héritons de la nature, et ne
+ faisons qu'un avec chaque battement du pouls vital
+ qui agite l'air? Que plutôt de nouveaux soleils parcourent
+ le ciel, que la fleur prenne une nouvelle
+ splendeur, et soit un charme de plus pour la prairie.
+
+ Et nous deux qui nous aimons, n'allons point
+ nous asseoir à l'écart pour critiquer la nature, mais
+ que la mer joyeuse soit notre vêtement, et que
+ l'étoile chevelue lance ses flèches à notre gré! Nous
+ ferons partie du grandiose ensemble de toutes
+ choses, et dans toute la succession des éons, nous
+ nous mêlerons, nous nous perdrons dans l'âme cosmique,
+
+ Nous serons des notes dans cette grande symphonie
+ dont la cadence allant de cercle en cercle
+ forme le rythme de toutes les sphères, le coeur de
+ l'Univers entier, battant de vie, ne fera qu'un avec
+ notre coeur. Les années qui arrivent d'un pas furtif
+ ont maintenant perdu les terreurs qu'elles nous
+ causaient: nous ne mourrons point: l'Univers lui-même
+ fera notre immortalité.
+
+
+
+
+
+HUMANITAD
+
+ Nous voici au coeur de l'hiver. Les arbres sont
+ dépouillés, excepté là où les bestiaux se terrent pour
+ résister au froid, sous le pin, car celui-ci ne revêt
+ jamais la livrée éclatante de l'automne, à qui son
+ frère jaloux dérobe son or. Pour lui, il garde fidèlement
+ son costume vert; âpre est le vent,
+
+ comme s'il soufflait de la caverne de Saturne.
+ Quelques minces poignées de foin adhèrent encore
+ aux haies vivement dessinées en noir, la où le
+ charretier a ramené la charge odorante d'un jour
+ d'été, depuis les prairies d'en bas jusqu'à la pente
+ étroite. Sur la neige à demi fondue, les bêlantes
+ brebis se tassent contre les barrières, et les chiens
+ domestiques, tout transis,
+
+ vont de t'étable close au ruisseau gelé, et reviennent
+ l'air découragé, et regrettent le pâtre grondeur
+ et le bruyant attelage. Et dans les hauteurs,
+ décrivant des cercles sans but, les corbeaux croassants
+ tournoient autour de la meule blanche de
+ givre, ou se tiennent en rang serré sur les rameaux
+ ruisselants, et dans le marécage, les plaques de
+ glace se fendillent
+
+ sous les pas solennels du héron décharné qui va
+ par les roseaux, bat des ailes et ramène son cou en
+ arrière, et pousse un cri railleur à la vue de la lune.
+ À travers les prairies s'en va d'un pied boiteux le
+ pauvre lièvre effaré; qu'on prendrait pour une
+ petite tache. Et une mouette égarée, jetant sa clameur
+ irritée, voleté comme une soudaine tombée
+ de neige sous le ciel d'un gris morne.
+
+ C'est le plein hiver, et le robuste paysan rapporte
+ de l'étable glacée sa charge de fagots, frappe du pied
+ sur le foyer, jette sur le feu languissant les bûches
+ gorgées de sève, et rit de voir le jaillissement brusque
+ de la flamme, effrayer ses enfants dans leurs
+ jeux. Et pourtant... le printemps est dans l'air.
+
+ Déjà le grêle crocus se fraye passage à travers la
+ neige, et bientôt les campagnes blanches vont de
+ nouveau se fleurir de primevères que viendra faucher
+ quelque jeune gars, car dès les premiers baisers
+ d'une chaude pluie, la mélancolie glacée de l'hiver
+ se résout en larmes. Les bruns sansonnets s'accouplent,
+ et le lapin, les yeux brillants, épie
+
+ de son terrier obscur de quel côté sont semés les
+ cônes de sapin. Il écrase du pied une perce-neige,
+ et court sur le tertre moussu. Les merles traversent
+ de leur vol noire promenade du soir, et les soleils
+ restent plus longtemps avec nous. Ah! qu'il fait
+ bon voir le Printemps ceint de gazon, dans toute
+ la joie que lui donne la vue de cette riante verdure,
+
+ franchir les haies en dansant, jusqu'au jour où la
+ rose précoce (ce remords charmant de l'épineuse
+ églantine) fait éclater son fourreau d'émeraude, et
+ étale le petit disque frissonnant de flamme dorée,
+ si bien connu des abeilles, car à sa suite se montrent
+ les pâles armoises, les oeillets pourprés et les asphodèles
+ en pleine floraison.
+
+ Alors le semeur arpente le champ du haut en
+ bas, pendant que derrière lui le gamin rieur écarte
+ de ses cris aigus la troupe noire et pillarde des
+ corbeaux. Alors le châtaignier déploie toute sa
+ gloire, et sur le gazon tombe le flot parfumé des
+ fleurs à la nuance de crème; les madrigaux langoureux,
+ murmurés à demi-voix,
+
+ s'envolent furtivement du carillon mobile de la
+ campanule, à chaque brise matinale. Puis ce sont
+ le blanc jasmin, qui étoile son propre ciel, et la
+ linaire qui tire sa langue de feu. L'églantine, vêtue
+ de velours poudreux, s'empare du sol et prend
+ l'empire de la forêt; puis, lorsque la rose attardée
+ a laissé choir,
+
+ une à une les pièces froissées de son armure,
+ lorsque les pensées ont fermé leurs yeux aux paupières
+ de pourpre, les chrysanthèmes débarquent
+ de leurs navires dorés leurs marchandises voyantes
+ et sans parfum, et les violettes, devenues d'une hardiesse
+ téméraire, quittent leurs modestes recoins;
+ et des baies écarlates parsèment l'aubépine encore
+ sans feuilles.
+
+ O campagne heureuse, ô arbre trois fois heureux,
+ bientôt voire reine, en robe brodée de marguerites,
+ couronnée de fleurs de lys, va descendre à petits
+ pas sur la prairie. Bientôt les pâtres paresseux vont
+ de nouveau pousser leur troupeau le long de l'étang.
+ Bientôt, sous la verte feuillée flottera en plein midi
+ le bourdonnement sourd des abeilles.
+
+ Bientôt la clairière sera toute brillante de miroirs
+ de Vénus, fleur préférée des audacieux, et ces
+ charmantes nonnes, les muguets, aux vêtements
+ d'un blanc de neige, égrèneront leur chapelet de
+ perles, et les oeillets incarnats, aux pétales foncés
+ en forme de mitre, embaumeront le vent; et la
+ clématite accrochera partout dans les haies ses
+ étoiles jaunes.
+
+ Cher fiancé de la Nature, si bienfaisant Printemps,
+ toi qui peux multiplier la génisse à la douce
+ haleine, donner au chevreau ses petites cornes, et
+ apporter à la vigne ses fleurs tendres et soyeuses,
+ où donc est ce népenthès que jadis l'homme tirait
+ de la racine de pavot et de la mandragore aux baies
+ luisantes?
+
+ Il fut un temps où le plus commun des oiseaux
+ savait me faire chanter à l'unisson avec lui, un
+ temps où toutes les cordes de la jeunesse vibraient
+ pour répondre sans retard, ou plus mélodieusement,
+ en rimes, à toute idylle de la forêt. Est-ce moi qui
+ change? Ou y aurait-il quelque chose de changé
+ dans la joyeuse et charmante carrière?
+
+ Non, non, tu es toujours le même: c'est moi qui
+ cherche à troubler par des soupirs ta simple solitude,
+ et parce que des larmes stériles mouillent ma
+ joue d'une rosée, je voudrais te voir pleurer fraternellement
+ avec moi? Insensé! faut-il que tout coeur
+ blessé et inquiet s'enhardisse à corrompre un tel
+ vin du poison amer de son désespoir?
+
+ Tu es le même: c'est moi dont l'âme misérable
+ trouve du mécontentement à s'éprendre d'elle-même
+ et abandonne son pouvoir royal à la rude domination
+ de qui devrait la servir en esclave. Car, assurément,
+ la sagesse existe quelque part, bien que la
+ mer orageuse ne la recèle point, bien que l'immense
+ abîme réponde: «Elle n'est pas en moi.»
+
+ Brûler d'une seule et claire flamme, se tenir ferme
+ selon l'honneur naturel, ne point ployer le genou
+ en de vains prosternements, que leur inutilité condamne:
+ quelle alchimie pourrait me l'enseigner?
+ Quelle herbe travaillée par Médée m'apportera la
+ paix sans exaltation de l'être que rien ne fléchit?
+
+ La corde mineure qui termine l'harmonie et qui
+ attend vainement une réponse fraternelle, jette un
+ sanglot sur sa mélodie restée inachevée, et meurt
+ de la mort du cygne. Ainsi moi, l'héritier de la
+ souffrance, Memnon silencieux aux yeux sans regard
+ et sans paupière, j'attends la lumière et la
+ musique de soleils qui ne se lèveront jamais.
+
+ La torche éteinte, le sombre et solitaire cyprès,
+ le peu de poussière recueillie dans une urne étroite,
+ le doux chairi (mot grec) de la tombe attique, tout cela ne valait-il
+ pas mieux que de revenir à mes capricieux et maladifs
+ accès d'agitation d'autrefois, que de passer
+ mes jours dans la muette caverne de la souffrance?
+
+ Non, car peut-être ce dieu couronné de pavots
+ est semblable au gardien qui, près du lit d'un malade,
+ parle de sommeil, mais ne peut le donner.
+ Sa baguette a perdu sa vertu, et pour tout dire d'un
+ mot, la mort est une réponse trop brutale, une clef
+ trop banale pour résoudre un seul mystère dans la
+ philosophie d'une existence.
+
+ Et l'Amour, cette noble folie, dont la puissance
+ auguste, invincible, peut tuer l'âme de ses remèdes
+ emmiellés? Hélas! il me faut jouer le rôle de
+ fuyard, m'éloigner de cette ruine charmante, bien
+ qu'une mémoire trop tenace ne puisse oublier la
+ courbe magnifique de ce front olympien,
+
+ qui, en une courte saison, fit de ma jeunesse une
+ extase de si exquise indolence, que toutes les gronderies
+ de la vérité plus prudente me semblaient la
+ voix grêle de la jalousie! Oh! éloigne-loi d'ici,
+ chasseresse plus fatale qu'Artémis, va chercher
+ quelque autre proie, car à tes charmes trop périlleux
+
+ mes lèvres ont assez bu!--Jamais, non jamais,
+ quand même l'amour en personne tournerait sa joue
+ dorée vers les flots troublés de ce rivage où j'ai été
+ jeté comme une épave par le naufrage,--en cet
+ instant même où les roues du char de la passion
+ m'effleurent de trop près; loin d'ici! loin d'ici!
+ je me voue à une vie plus stérile, plus austère.
+
+ Plus stérile, oui! ces bras-ci ne se pencheront
+ plus à travers le treillage des vignes pour attirer
+ mon âme malgré sa douce résistance, par la verdure
+ entrelacée. Une autre tête aura cette auréole
+ à porter, car pour moi j'appartiens à Celle qui
+ n'aime aucun homme, celle dont le sein blanc et
+ pur porte le signe de la Gorgone.
+
+ Que Vénus s'en aille prendre le menton de son page
+ mignon, et lui emmêler sa chevelure frisée; que
+ pourvu du filet, de l'épieu et de l'équipage de chasse,
+ le jeune Adonis sonne de la corne à son rendez-vous,
+ quant à moi, son enchantement câlin, aux
+ manoeuvres subtiles, ne me charme plus, bien que
+ je sois en état de conquérir sa plus chère citadelle.
+
+ Non, quand je serais ce jeune pâtre rieur qui vit
+ du sommet de l'Ida passer le petit nuage par-dessus
+ Ténédos et la haute Troie, et devina la venue de la
+ Reine, et dans son admiration, s'inclina devant
+ elle,--non, pas même pour une nouvelle Hélène,
+ je ne tendrais la pomme à sa main.
+
+ Ainsi donc, apparais, Athéné aux bras d'argent,
+ et si la musique ne sort plus de mes lèvres, inspire
+ du moins ma vie. Ta gloire n'a-t-elle point été
+ chantée en hymnes par un homme qui le donna
+ son épée et sa lyre, ainsi que fit Eschyle au beau
+ combat de Marathon, et qui mourut pour montrer
+ que de l'Angleterre de Milton pourrait encore
+ naître un fils[7].
+
+[Note 7: Byron.]
+
+ Et pourtant, je ne saurais fréquenter le Portique,
+ et vivre sans désir, sans crainte ni souffrance,
+ et développer en moi cette calme sagesse, qu'en un
+ temps lointain, le grave maître athénien enseigna
+ aux hommes, acquérir cet équilibre volontaire,
+ concentré en soi, qui trouve en soi son réconfort,
+ afin de voir défiler les vaines fantasmagories du
+ monde sans baisser la tête.
+
+ Hélas! ce front serein, ces lèvres éloquentes, ces
+ yeux où se reflétait l'éternité entière, tout cela repose
+ dans Colonos sa patrie; une éclipse a passé sur
+ la sagesse, et Mnémosyne est sans enfants; la
+ chouette de Minerve s'est égarée dans les ténèbres
+ qu'elle s'est faites pour assurer la sécurité de son vol
+ orgueilleux.
+
+ Je ne me soucie guère de gravir en compagnie de
+ la Science, bien que par une subtile et étrange incantation,
+ elle fasse descendre la lune du ciel. La
+ Muse du Temps déploie son tapis aux couleurs
+ somptueuses devant des regards non moins avides,
+ et souvent, je l'avoue, dans la grande épopée que
+ déroule Polymnie, je me plais à lire
+
+ les pages où l'on voit l'Asie envoyer en guerre
+ ses myriades de soldats contre une petite cité, et le
+ Mède tout cuirassé de mailles dorées, armé d'un
+ cimeterre orné de gemmes, et d'un bouclier blanc,
+ empanaché de pourpre, chevauchant entre les peupliers
+ ondulants et la mer que les hommes appellent
+ Artémisium, jusqu'à ce qu'il aperçût les Thermopyles
+
+ et leur défilé ardu que fermait un mur étroit, et
+ sur les pentes les plus proches, une petite troupe
+ de lions prenant leurs ébats insouciants.--Et
+ comment il fut stupéfait de voir tant de hardiesse,
+ et dressa sa tente sur le rivage semé de roseaux, et
+ resta deux jours immobile d'étonnement. Puis à
+ minuit se glissa par-dessus
+
+ une hauteur peu fréquentée, et descendant à
+ travers la forêt automnale, massacra traîtreusement
+ ces êtres si chers à Sparte, couronne du lointain
+ Eurotas, et puis reprit sa marche, sans soupçonner
+ le piège fatal que Dieu avait tendu pour lui dans
+ l'étroite baie de Salamine.--Et pourtant les lignes
+ deviennent confuses.
+
+ Et la cadence de leur langage grec ne me charme
+ plus; je me sens trop en désaccord avec cette époque
+ si belle pour l'aimer beaucoup. Car ainsi que le
+ disque du cadran solaire reçoit en plein midi les
+ rayons de l'astre, sans en rien voir dans son aveugle
+ obscurité, ainsi mes yeux poursuivent sans trêve
+ ce qui fuit ma vision déçue.
+
+ Oh! s'il se pouvait qu'un seul être grandiose,
+ désintéressé, simple, nous apprenne ce que c'est
+ que la sagesse? Parlez donc, cimes du solitaire
+ Helwellyn, car ces bruits de mêlée se sont écartés
+ de vos rochers impassibles et de vos ruisselets cristallins,
+ où donc est cet esprit que son existence irréprochable
+ n'empêcha pas de baiser la bouche
+ meurtrie de son propre siècle[8]?
+
+[Note 8: William Wordsworth (1770-1850).]
+
+ Parlez donc, Lauriers de Rydal, où est Celui
+ dont vous avez ombragé le doux front, où est cette
+ âme pure qui, en ses jours de gracieuse majesté
+ sans couronne, a, malgré son humble carrière,
+ atteint le but grandiose où s'unissent amour et
+ devoir. Lui, du moins, il sut satisfaire les lois les
+ plus hautes, et il s'assit au festin de la Sagesse.
+
+ Mais nous autres, nous sommes les bâtards de
+ l'Erudition; nous savons par coeur le sonore mot
+ de passe de toutes les écoles grecques, et nous n'en
+ prisons aucune. L'Épée sans défaut qui abattit
+ l'Hydre païenne est un instrument sans vigueur,
+ que nous avons nous-mêmes émoussé. Quel homme
+ de nos jours escaladera les augustes, antiques sommets,
+ et se courbera devant le Respect vénérable?
+
+ Il est vrai, j'en ai connu un, mais, par Schabod!
+ il a disparu, ce dernier et cher fils de l'Italie, qui
+ étant homme est mort pour la cause de Dieu, et ses
+ os reposent en paix[9]. Oh! garde-le, garde-le bien,
+ ma Tour de Giotto, lis de marbre dans la ville des
+ lys, ne permets pas aux caprices farouches de la
+ tempête
+
+[Note 9: Mazzini.]
+
+ de tourmenter son sommeil, interdis à l'Arno de
+ lancer ses eaux troubles et jaunes par-dessus ses
+ bords: jamais plus puissant vainqueur ne gravit
+ les marches du Capitole dans les temps jadis, où
+ Rome était vraiment Rome, car la liberté marchait
+ a côté de lui comme une fiancée, et à leur vue le
+ pâle Mystère
+
+ fuyait en jetant un cri aigu jusqu'en sa sombre
+ cellule, et entraînant un vieillard qui tenait des
+ clés rouillées; fuyait en frémissant de terreur à ce
+ tocsin éternel qui sonne le glas de l'oubli sur les
+ dynasties défuntes, et enfin il a'abattit comme
+ l'aigle blessé sous la rafale, lorsque le grand triumvir
+ pénétra jusqu'au coeur sacré de Rome.
+
+ Il connaissait le coeur sacro-saint et les collines
+ de Rome; il arracha sa louve immonde de la caverne
+ du lion, et maintenant il repose dans la mort, près
+ de ce dôme empyréen que Brunelleschi suspendit
+ dans les airs au-dessus du Val d'Arno. O Melpomêne,
+ fais chanter dans ta flûte mélancolique ta plus douce
+ plainte.
+
+ Fais chanter par les clefs tragiques des mélodies
+ telles que la joie elle-même puisse en concevoir de
+ la jalousie, et que les Neuf oublient un instant leur
+ modeste empire pour pleurer sur celui qui, pour
+ ressusciter les hommes, alluma dans le plus grandiose
+ des sanctuaires de Rome le flambeau de Marathon,
+ et porta l'ardeur du soleil jusque sur les
+ plaines oubliées du Soleil.
+
+ Oh! garde-le bien, ma Tour de Giotto, et que
+ chaque jour quelque jeune Florentin apporte des
+ couronnes de cette fleur enchantée que recèlent les
+ sombres sommets de Vallombrosa, et en couvre sa
+ tombe où gît celui dont l'urne est pareille à un
+ arbre puissant que ne voient point des yeux mortels,
+
+ un arbre puissant qui en ses cycles errants serait
+ poussé par la tempête jusqu'au bout infiniment
+ lointain où Chaos et Création se confondent, où les
+ ailes des chérubins aux chants éternels sont tissues
+ de Néant, et ont pénétré jusqu'en un vide-sans
+ Lune,--Et pourtant, bien qu'il soit poussière,
+ argile,
+
+ Il n'est point mort. Les Parques aux éternelles
+ mémoires s'y opposent, et les ciseaux s'abstiennent
+ de se refermer. Relevez vos têtes, ô poètes qui durerez
+ toujours, et vous clairons argentins, lancez une
+ sonnerie plus fière; car la vile chose qui fut l'objet
+ de sa haine, reste rampante en sa sombre demeure,
+ seule avec Dieu et des souvenirs de péché.
+
+ Et même, à quoi lui sert d'avoir regagné sa
+ caverne, à cette mère meurtrière des prostitutions
+ vêtues de pourpre? A Munich, sur l'architrave de
+ marbre, les jeunes Grecs meurent en souriant, mais
+ les mers qui baignent Egine s'agitent de dépit de se
+ voir désertes, et de ne pas refléter leur beauté, car
+ nos vies se dépouillent de toute couleur,
+
+ faute de nos idéals; si une seule étoile pareille à
+ une torche enflammée brille au ciel, l'injuste lumière
+ du jour la tue sans délai, et nulle trompette de guerre
+ ne peut rendre la voix de la passion à la muette poussière,
+ qui jadis était Manzini! La riche Niobé avait
+ ses fils pour se consoler des douleurs qu'elle éprouvait
+ dans sa pierre,--mais l'Italie!
+
+ Quel jour de Pâques ressuscitera-t-il encore ses
+ enfants, eux qui n'étaient pas Dieu, et néanmoins
+ ont souffert? Quels pieds iront sans s'égarer jusqu'à
+ leurs suaires aux multiples replis? Quels yeux clairs
+ les verront en chair et en os. Oh! qu'il serait
+ opportun de racler la pierre de dessus leur sépulcre,
+ et de baiser les roses saignantes de leurs blessures,
+ par amour d'Elle,
+
+ de notre Italie! notre mère visible! La plus
+ sainte parmi toutes les nations, et la plus triste,
+ pour la cause chérie de laquelle le jeune Calabrais
+ tomba en cette journée d'Aspromonte, le coeur
+ joyeux, qu'en un siècle où Dieu s'achète et se vend,
+ un homme se trouvât, mourant pour la Liberté!
+ mais nous autres, qui sommes consumés, refroidis,
+
+ nous voyons l'honneur souffleté et des entraves
+ enchaîner les beaux pieds de la Pitié; la Pauvreté
+ se glisse dans nos rues sans soleil, et d'un couteau
+ bien affilé, d'une main furtive coupe la gorge chaude
+ aux enfants. Et personne ne dit mot. Oh! nous
+ sommes de misérables hommes, indignes de notre
+ magnifique héritage. Où est-elle, la plume
+
+ de l'austère Milton? où est-elle, cette puissante
+ épée qui punit son maître d'une juste mort? Les
+ années ont perdu leur chef de jadis, et aucune voix
+ ne part du trépied muet pour atteindre à nos oreilles:
+ Et cependant, ainsi qu'une mère réduite à la dégradation,
+ met au monde au milieu d'un spasme
+ un vil enfant, qui lui inspire de l'horreur, de même
+ notre enthousiasme le plus sincère
+
+ engendre des enfants illégitimes, l'anarchie, qui
+ joue pour la Liberté le rôle de Judas, le vil et licencieux
+ prodigue qui vole l'or de la liberté, sans
+ que pourtant il lui en reste rien, l'Ignorance, le
+ seul vrai fratricide depuis Caïn, l'Envie, aspic qui se
+ meurtrit lui-même de ses piqûres, l'Avarice, dont
+ la main paralysée
+
+ ne s'ouvre plus qu'avec raideur; l'Avidité bondée
+ d'argent, et dont la faim monotone épuise les
+ hommes, au milieu du tumulte des roues. Ce sont
+ là les semences de choses qui feront périr leur
+ semeur. Voilà ce que chaque jour voit mûrir en
+ Angleterre, et les pas si doux de la Beauté ne foulent
+ plus les pierres d'aucune des rues enlaidies.
+
+ Ce qu'avait épargné Cromwell lui-même, est
+ profané par les mauvaises herbes et les vers, abandonné
+ aux jeux tumultueux du vent et des rafales
+ de neige, ou bien est restauré par des mains plus
+ meurtrières encore. La pire dégradation qu'opère le
+ Temps; il la voile de quelque grâce, mais ces modernes
+ scandales ne savent faire qu'une nudité imperméable
+ à la pluie.
+
+ Où est-il cet Art qui invitait des Anges à venir
+ chanter sous les hautes voûtes du choeur à Lincoln.
+ Si bien que l'air semble emprunter à de telles harmonies
+ de marbre une douceur que des lèvres humaines
+ n'espèrent point tirer du vrai roseau? Ah!
+ où est-elle cette main habile qui sut fléchir les
+ branches fleuries de l'aubépine,
+
+ pour l'arche de Southwell, et sculpta la maison
+ de Celui qui aimait les champs avec toutes nos plus
+ charmantes fleurs anglaises? Le même soleil se
+ lève pour nous; les saisons naturelles tissent le
+ même tapis de vert et de gris; les collines ont
+ gardé parmi nous leur aspect, mais cet Esprit-là a
+ disparu.
+
+ Et peut-être vaut-il mieux qu'il en soit ainsi.
+ Car la Tyrannie est une Reine incestueuse, elle a
+ pour frère et comme pour compagnon de lit le
+ Meurtre, et la Peste habite avec elle; ses pas perfides
+ vont et viennent par des sentiers impurs et
+ sanglants. Mieux valent un désert vide et une âme
+ inviolée.
+
+ Car une noble fraternité, l'harmonie de la vie
+ qui se meut dans un air pur, l'agile et pure beauté
+ des membres forts chez les hommes libres, et les
+ femmes chastes, ces choses-là élèvent nos âmes
+ plus haut que ne saurait le faire la maigre et aveugle
+ Sibylle d'Agnelo, penchée sur le livre des douleurs
+ humaines,
+
+ ou que la fillette que Titien représente toute
+ blanche sur un escalier, près de son lit, charmant,
+ qu'elle égale en hauteur, ou que Mona Lisa souriant
+ à travers ses cheveux. Ah! quoi qu'on pense, la vie
+ est, après toute chose, plus vaste qu'aucun ange
+ peint, si nous étions en état de voir le Dieu qui est
+ au dedans de nous. La sérénité grecque de jadis,
+
+ qui maîtrise la passion, ou cette ligne bien droite
+ chez les vierges de marbre, qu'on voit, sans trouble
+ dans le regard, sans agitation dans les membres,
+ chevaucher autour du Temple d'Athéné, et en
+ refléter les divines ordonnances, et cette exacte symétrie
+ de toutes les choses qui dans l'homme se
+ livreraient sans cela d'incessants combats,--tout
+ au moins dans l'intervalle,
+
+ qui s'étend des baisers maternels à la tombe,
+ voilà sans doute de quoi gouverner nos vies, et
+ nous assurer un empire assez puissant pour que la
+ tentation s'enroue à appeler du fond de sa caverne,
+ pour que le blême Péché marche courbé sous la
+ honte de ses adultères, pour que la Passion, en
+ quittant la maison de plaisir, ouvre des yeux
+ effarés.
+
+ Faire le corps et l'Esprit chose une et identique
+ avec tout ce qui est droit, si bien que rien ne vive
+ en vain, du matin jusqu'à midi, mais qu'en un
+ doux unisson, outre chaque pouls de la chair et
+ chaque palpitation du cerveau, l'âme, encore parfaite,
+ réside sur un trône défendu par d'imprenables
+ bastions contre toutes les vaines attaques du
+ dehors,
+
+ Et qu'elle observe, avec une sereine impartialité,
+ la mêlée des choses, et y puise néanmoins du réconfort,
+ en sachant que par la chaîne de la causalité
+ sont mariées toutes les choses différentes, qu'il
+ en résulte un tout suprême, qui a pour langage la
+ joie ou un hymne plus saint! Ah! certes, ce serait
+ là une manière de gouverner
+
+ la vie en la plus auguste omniprésence, et
+ par là, l'intellect doué de raison trouverait dans la
+ passion son expression; les purs sens, qui autrement
+ sont ignobles, communiqueraient la flamme
+ à l'esprit, et le tout formerait une harmonie plus
+ mystique que celle dont sont unies les étoiles planétaires
+
+ et de leurs tons divers ferait une corde à l'octave,
+ dont la cadence étant sans bornes, se répandrait à
+ travers les orbes de toutes les sphères, et de là
+ jusqu'à leur Maître reviendrait, renforcée par sa
+ nouvelle puissance, douées d'un pouvoir plus efficace.
+ --Ah! vraiment, si nous pouvions seulement
+ atteindre à cela, nous aurions trouvé le dernier, le
+ suprême credo.
+
+ Ah! c'était chose aisée quand le monde était
+ jeune, que de tenir sa vie à l'écart des contraintes
+ et des souillures. Sur nos lèvres tristes a vibré un
+ chant différent; nous nous sommes ôté notre couronne
+ de nos propres mains, pour errer parmi les
+ souffrances de l'exil; et dépossédés que nous
+ sommes de ce qui nous appartient en propre, nous
+ ne pouvons connaître d'autre aliment qu'une agitation
+ sans trêve.
+
+ En somme, la grâce, la fleur des choses s'est
+ dissipée, et de tous les hommes nous sommes les
+ plus misérables, nous qui devons vivre la vie l'un
+ de l'autre et jamais celle qui nous appartient en
+ propre, et cela par pure pitié, avec la peine de défaire
+ ensuite; il en était autrement au temps où âme et
+ corps semblaient se confondre en mystiques
+ symphonies.
+
+ Mais nous avons déserté ces charmants refuges,
+ pour entreprendre d'un pied fatigué le voyage du
+ nouveau Calvaire, où nous contemplons, comme
+ celui qui voit sa propre face dans un miroir, l'Humanité
+ s'égorgeant elle-même, où dans le reproche
+ muet de ce triste regard, nous apprenons quel terrible
+ fantôme peut faire surgir la main rougie de
+ l'homme.
+
+ O bouche meurtrie! O front couronné d'épines!
+ O calice plein de toutes les misères communes!
+ Toi, tu as pour l'amour de nous qui ne t'avons
+ point aimé, tu as enduré une agonie prolongée
+ pendant des siècles sans fin. Et nous autres nous
+ étions vains, ignorants, et nous ne sûmes point
+ que le coup de poignard, porté par nous à ton
+ coeur, atteignait mortellement le nôtre.
+
+ Car nous étions à la fois les semeurs et les semences,
+ la nuit qui enveloppe, et le jour qui s'assombrit,
+ la lance qui perce et le flanc qui saigne,
+ les lèvres qui trahissent, et la vie qui est trahie;
+ l'abîme a le calme, la lune a le repos, mais nous les
+ maîtres du monde de la nature, nous» sommes
+ encore notre redoutable ennemi.
+
+ Est-ce là le terme de toute cette force primitive,
+ qui restant identique sous les divers changements,
+ est sortie par violence du chaos aveugle, pour
+ monter toujours plus haut, à travers des mers
+ affamées et des tourbillons de rochers et de
+ flammes, jusqu'à ce que les soleils se fussent groupés
+ dans le ciel, pour commencer leurs cycles,
+ jusqu'à ce que chantassent les étoiles du matin et
+ que le Verbe se fit homme?
+
+ Non, non, nous ne sommes que crucifiés, et bien
+ que de nos sourcils tombe comme une pluie, la
+ sueur de sang, qu'on arrache les clous, et nous descendrons,
+ je le sais! Que soient étanchées les
+ rouges blessures, et nous retrouverons notre intégrité!
+ Nous n'avons nul besoin de l'hysope offerte
+ au bout d'un roseau. Ce qui est purement humain,
+ est aussi de nature divine, est aussi Dieu.
+
+
+
+
+SONNET A LA LIBERTÉ
+
+ Ce n'est point que j'aime les enfants, dont les
+ yeux mornes ne voient rien si ce n'est leur misère
+ sans noblesse, dont les esprits ne connaissent
+ rien, n'ont souci de rien connaître, mais parce que
+ le grondement de tes Démocraties,
+
+ tes Règnes de la Terreur, les grandes Anarchies,
+ reflètent pareils à la mer mes passions les plus
+ fougueuses, et donnent à ma rage un frère,--Liberté!
+ Pour cela uniquement, tes cris discordants
+
+ enchantent mon âme jusqu'en ses profondeurs,
+ sans cela tous les rois pourraient, au moyen du
+ knout ensanglanté et des traitreuses mitraillades,
+ dépouiller les nations de leurs droits inviolables,
+
+ que je resterais sans m'émouvoir. Et pourtant...
+ et pourtant, ces Christs, qui meurent sur les barricades,
+ Dieu sait si je suis avec eux sur certains
+ points.
+
+
+
+AVE, IMPERATRIX
+
+ Fixée dans cette orageuse Mer du Nord, reine
+ de ces plaines sans repos que soulève la marée,
+ Angleterre, que diront les hommes sur loi, devant
+ qui les mondes se partagent.
+
+ La terre, fragile globe de verre, tient dans le
+ creux de ta main, et à travers son coeur de cristal
+ passent, comme les ombres par une région crépusculaire,
+
+ les lances de la guerre au vêtement cramoisi,
+ les longues vagues empanachées de blanc, de la
+ bataille, et toutes ces flammes qui sèment la mort,
+ les torches des seigneurs, de la Nuit.
+
+ Les pauvres léopards, efflanqués et maigres, que
+ connaît si bien la traitreuse Russie, on les voit
+ ouvrant largement leurs gueules noircies et bondissant
+ à travers la grêle des bombes hurlantes.
+
+ Le vigoureux lion-marin des guerres d'Angleterre
+ a quitté sa caverne de saphir de l'océan, pour
+ livrer bataille à l'orage qui fait pâlir l'étoile de la
+ chevalerie anglaise.
+
+ Le clairon à la gorge de bronze résonne par les
+ landes et les joncs du Palhan, et les pentes escarpées
+ des neiges de l'Inde tremblent sous le pas des
+ hommes armés.
+
+ Et plus d'un chef Afghan, couché sous la fraîcheur
+ de ses grenadiers, serre dans sa main son épée,
+ en sentant naître en lui le farouche soupçon, dès qu'il
+ voit sur la pente de la montagne
+
+ le Marri, éclaireur au pied agile, qui vient lui
+ apprendre qu'il a entendu dans le lointain le roulement
+ rythmé des tambours anglais résonner aux
+ portes de Kandahar.
+
+ Car le vent du sud et le vent de l'est se rejoignent
+ à l'endroit où, ceinte et couronnée par le fer et
+ le feu, l'Angleterre, les pieds nus et sanglants,
+ monte la route escarpée d'un vaste empire.
+
+ O cime solitaire de l'Himalaya, gris pilier du ciel
+ indien, où as-tu vu pour la dernière fois dans la mêlée
+ retentissante, nos chiens ailés que mène la Victoire?
+
+ Près des bosquets d'amandiers de Samarkand à
+ Bokhara, où s'épanouissent les rouges, et vers
+ l'Oxus au sable jaune où se rendent les graves
+ marchands aux turbans blancs,
+
+ Et de là en route vers Ispahan, le jardin doré du
+ soleil, d'où la longue et poudreuse caravane rapporte
+ cèdre et vermillon;
+
+ Et cette redoutable cité de Caboul, posée aux
+ pieds de la montagne escarpée, dont les vasques de
+ marbre sont toujours pleines d'eau pour combattre
+ l'ardeur de midi:
+
+ Où l'on promène, par l'allée étroite et rectiligne
+ du Bazar, une toute jeune Circassienne, présent
+ qu'envoie le Czar à quelque vieux Khan barbu,
+
+ Là ont volé nos ardents aigles de guerre, là ils
+ ont battu des ailes dans l'âpre bataille, mais la
+ colombe attristée, qui habite la solitude en Angleterre,
+ n'a aucun plaisir.
+
+ En vain la jeune fille rieuse se penche pour répondre
+ à son amour avec ses yeux qu'éclaire
+ l'amour, là-bas dans quelque ravin noir et plein
+ d'embûches, gît le jeune homme étreignant son drapeau.
+
+ Et bien des lunes, bien des soleils verront les
+ enfants languissant d'attente épier le moment
+ de grimper sur les genoux du père, et dans chaque
+ demeure où sera entrée la désolation,
+
+ De pâles épouses, qui auront perdu leur maître
+ et seigneur, baiseront les reliques du défunt,--quelque
+ épaulette ternie, une épée,--pauvres
+ joujoux pour soulager une si douloureuse angoisse,
+
+ Car ce n'est point dans les paisibles campagnes
+ de l'Angleterre que ces hommes-là, nos frères, ont
+ été déposés sur le lit de repos, où nous pourrions
+ couvrir leurs boucliers brisés de toutes les fleurs
+ que préfèrent les morts.
+
+ Il en est de leur nombre qui gisent près des
+ murs de Delhi, beaucoup d'autres dans la terre afghane,
+ et beaucoup au pays où le Gange coule
+ pendant sept mois sur des sables mobiles.
+
+ Et d'autres gisent dans les mers russes, et
+ d'autres dans les mers qui sont les portes de
+ l'Orient, ou bien près des hauteurs de Trafalgar
+ que balaie le vent.
+
+ O tombeaux errants, ô sommeil sans repos, ô silence
+ du jour sans soleil! ô ravin tranquille, ô
+ profondeur orageuse, rendez votre proie! rendez
+ votre proie!
+
+ Et toi, dont les blessures ne se guérissent jamais,
+ toi qui ne parviens jamais au terme de la
+ course pénible, ô Angleterre de Cromwell, faut-il
+ que tu paies d'un de tes fils chaque pouce de
+ terre?
+
+ Va! Couronne d'épines ta tête ornée d'une couronne
+ d'or. Que ton chant de joie fasse place au
+ chant de la souffrance. Le vent et la vague furieuse
+ l'ont pris tes morts, et jamais ils ne te les rendront.
+
+ La vague, le vent furieux, la rive étrangère
+ possèdent la fleur de la terre anglaise,--ces lèvres
+ que les lèvres ne baiseront plus jamais, ces mains
+ qui jamais ne te serreront la main.
+
+ Et maintenant qu'avons-nous gagné à enserrer
+ tout le globe terrestre en des filets d'or, si l'on
+ trouve caché dans notre coeur le souci qui ne
+ vieillit jamais?
+
+ À quoi nous sert-il que nos galères couvrent,
+ comme une forêt de pins, toute partie de la mer?
+ La ruine et le naufrage sont à nos côtés, en farouches
+ gardiens de la Maison de douleur.
+
+ Où sont les braves, les forts, les rapides? Où est
+ notre chevalerie anglaise? Les herbes sauvages leur
+ servent de linceul, et le sanglot des vagues est leur
+ plainte funèbre.
+
+ O bien-aimés qui gisez bien loin, quel mot d'affection
+ peuvent envoyer des lèvres mortes? O poussière
+ perdue, ô argile insensible! Est-ce pour finir,
+ est-ce pour finir ainsi?
+
+ Paix! Paix! c'est offenser les nobles morts que
+ de tourmenter ainsi leur sommeil solennel. Bien que
+ privée de ses enfants, et la tête couronnée d'épines,
+ l'Angleterre doive monter la route escarpée.
+
+ Et pourtant, quand ce pénible tertre sera achevé,
+ ses veilleurs signaleront de loin la jeune République
+ comme un soleil qui surgit des mers empourprées
+ de la guerre.
+
+
+
+
+
+A MILTON
+
+ Milton, il me semble que ton esprit s'est retiré
+ bien loin de ces falaises blanches, de ces hautes
+ tours crénelées; ce monde aux somptueuses et ardentes
+ couleurs, le nôtre, semble être tombé en
+ cendres ternes et grises,
+
+ on dirait que le siècle est changé en une pantomime
+ où nous gaspillons nos heures trop chargées de
+ bien d'autres tâches. Car, avec toute notre pompe
+ et notre luxe, et nos puissances, nous ne sommes
+ guère propres qu'à piocher la banale argile,
+
+ puisque cette petite île que nous occupons, cette
+ Angleterre, ce lion marin de la mer, est à la solde
+ d'ignorants démagogues,
+
+ qui ne l'aiment point. Dieu bon, est-ce bien là
+ ce pays qui porta dans sa main un triple empire,
+ quand Cromwell eut prononcé le mot de Démocratie?
+
+
+
+
+LOUIS-NAPOLEON
+
+ Aigle d'Austerlitz, où étaient tes ailes quand,
+ exilé bien loin sur un rivage barbare, après une
+ lutte inégale, sous les coups d'un inconnu, tomba
+ le dernier rejeton de ta race de rois?
+
+ Pauvre enfant! tu ne paraderas plus dans ton
+ manteau rouge, tu ne chevaucheras pas en grande
+ pompe à travers Paris, à la tête de tes légions revenues,
+ mais d'autre part, ta mère, la France, libre
+ et républicaine,
+
+ posera sur ton front pâle et sans couronne les
+ lauriers plus glorieux de la couronne guerrière,
+ afin que ton âme puisse sans déshonneur aller là-bas
+ raconter au puissant auteur de ta race
+
+ que la France a baisé les lèvres de la Liberté, et
+ les a trouvées plus douces que le miel de ses abeilles
+ à lui, et que la Démocratie, vague géante, se brise
+ sur les rivages où les rois reposaient sans souci.
+
+
+
+
+SONNET SUR LE MASSACRE DES CHRÉTIENS EN BULGARIE
+
+ Christ, est-ce que tu as vraiment expiré? Ou
+ bien tes os gisent-ils en leur sépulcre taillé dans
+ le roc. Et ta Résurrection n'a-t-elle été que le rêve
+ de celle dont les péchés méritent pardon par cela
+ seul qu'elle t'aimait tant?
+
+ Car ici l'air est rempli des plaintes horribles
+ des hommes, et on massacre les prêtres qui invoquent
+ ton nom. N'entends-tu point les lamentations
+ douloureuses de ceux dont les enfants gisent
+ sur la pierre?
+
+ Descends, ô Fils de Dieu, une nuit incestueuse
+ voile la terre, et à travers la nuit sans étoiles, je
+ vois le croissant lunaire dominer ta croix.
+
+ S'il est bien vrai que tu as brisé les barrières de
+ la tombe, descends, ô Fils de l'homme, et montre
+ ta puissance, de peur qu'à ta place ne soit couronné
+ Mahomet.
+
+
+
+
+QUANTUM MUTATA
+
+ Il y eut en Europe, un temps bien lointain, où
+ nulle part aucun homme ne mourait pour la liberté
+ sans que le Lion d'Angleterre, sortant d'un
+ bond, de sa caverne, ne posât la main sur l'oppresseur!
+ C'était alors
+
+ que l'Angleterre était en état de se montrer Grande
+ République, témoin les hommes du Piémont, objets
+ préférés des soucis de Cromwell, alors que dans
+ son palais à fresques, le Pontife, en un impuissant
+ désespoir,
+
+ tremblait devant nos inexorables ambassadeurs.
+ Comment, dès lors, se fait-il que nous soyons déchus
+ d'une telle grandeur, sinon parce que le
+ luxe
+
+ encombre de ses stériles produits la porte par où
+ entreraient nobles pensées, nobles actions. Sans
+ cela nous pourrions être encore les héritiers de Milton.
+
+
+
+
+
+LIBERTATIS SACRA FAMES
+
+ Bien que j'aie été nourri dans la Démocratie, et
+ que je préfère à tout cet état républicain, où chaque
+ homme est comme un roi, où nul n'est distingué
+ des autres par une couronne, malgré tout,
+
+ malgré cette démangeaison moderne de Liberté,
+ je préfère le gouvernement d'un seul, auquel tous
+ obéissent, à celui de ces démagogues braillards qui
+ trahissent notre indépendance par les baisers qu'ils
+ donnent à l'anarchie.
+
+ Aussi n'ai-je aucune sympathie pour ceux dont
+ les mains sacrilèges plantent le drapeau rouge sur
+ les barricades des rues, sans défendre une juste
+ cause, et qui établiraient le règne de l'ignorance:
+
+ Alors, arts, civilisation, politesse, honneur, tout
+ s'évanouirait, il ne resterait que la trahison, et le
+ poignard qui est son seul outil, et le meurtre aux
+ pieds silencieux et sanglants.
+
+
+
+
+THEORETIKOS
+
+ Ce puissant empire n'a que des pieds d'argile.
+ Toute chevalerie, toute puissance ont abandonné
+ entièrement notre petite île. Quelque ennemi a dérobé
+ sa couronne de laurier,
+
+ et parmi ses collines s'est tue cette voix qui parlait
+ de Liberté. Oh! quitte-la, mon âme, quitte-la;
+ lu n'es point faite pour habiter cette vile demeure
+ de trafiquants, où chaque jour
+
+ on met en vente publique la sagesse et le respect,
+ où le peuple grossier pousse les cris enragés
+ de l'ignorance contre ce qui est le legs des siècles.
+
+ Cela trouble mon calme; aussi mon désir est-il de
+ m'isoler dans des rêves d'art et de suprême culture,
+ sans prendre parti ni pour Dieu, ni pour ses ennemis.
+
+
+
+
+REQUIESCAT
+
+ Marche d'un pas léger, elle est tout près, sous la
+ neige. Parle à voix basse: elle peut entendre croître
+ les pâquerettes.
+
+ Toute sa belle chevelure dorée a pris la teinte de
+ la rouille; elle qui était jeune, et charmante, elle
+ n'est que poussière.
+
+ Pareille au lis, blanche comme la neige, elle savait
+ à peine qu'elle était femme si doucement elle
+ avait grandi.
+
+ Les planches du cercueil, une lourde pierre pèsent
+ sur sa poitrine; seul je me torture le coeur,
+ mais elle, elle repose.
+
+ Silence! Silence! elle ne saurait entendre la lyre
+ ni le sonnet; toute ma vie est ensevelie ici. Entassons
+ de la terre par-dessus elle.
+
+_Avignon_.
+
+
+
+
+
+SONNET COMPOSÉ EN APPROCHANT DE L'ITALIE
+
+ J'atteignais les Alpes, mon âme brûlait en moi,
+ à ton nom, Italie, Italie. Et quand je sortis du coeur
+ de la montagne, et que je vis le pays qui avait été
+ le désir de ma vie,
+
+ je me mis à rire comme un homme qui a gagné
+ un prix de haute valeur; et rêvant à l'histoire de
+ ta gloire, j'épiai le jour, jusqu'au moment où,
+ zébré de blessures enflammées, le ciel de turquoise
+ prit peu à peu la couleur de l'or poli.
+
+ Les pins flottaient comme flotte une chevelure
+ de femme, et dans les vergers, tout le lacis des
+ branchages s'épanouissait en flocons d'écume fleurie.
+
+ Mais quand j'appris que bien loin de là, dans
+ Rome, un second Pierre portait des chaînes funestes,
+ je pleurai de voir si belle une telle contrée.
+
+_Turin_.
+
+
+
+
+
+SAN MINIATO
+
+ Vous le voyez, j'ai gravi la pente de la montagne
+ jusqu'à cette sainte maison de Dieu, où jadis allait
+ et venait le peintre angélique, qui vit les cieux largement
+ ouverts,
+
+ et sur un trône au-dessus du croissant de la
+ lune, la blanche et virginale Reine de grâce. Marie!
+ Si je pouvais seulement voir ta face, la mort
+ ne viendrait jamais trop tôt.
+
+ O toi que Dieu couronna d'épines et de douleurs!
+ Mère du Christ! ô Épouse mystique! Mon coeur est
+ las de cette vie, et trop accablé de tristesse pour
+ chanter encore.
+
+ O toi, que Dieu couronna d'amour et de flamme,
+ que couronna le Christ, le très saint; oh! écoute,
+ avant que le soleil impitoyable n'expose à l'univers
+ mon péché et ma honte.
+
+
+
+
+AVE, MARIA, GRATIA PLENA
+
+ Est-ce ainsi qu'il est venu? Je m'attendais à voir
+ une scène d'un éclat merveilleux, telle qu'on le
+ conte au sujet d'un Dieu qui, dans une pluie d'or,
+ fit tomber les barrières et descendit sur Danaé:
+
+ ou bien à une apparition terrible, comme quand
+ Sémélè, languissante d'amour et de désir inapaisé,
+ supplia pour voir le corps lumineux du Dieu, et que
+ la flamme saisit ses membres blancs et l'anéantit entièrement.
+
+ C'est avec ces rêves joyeux que je visitai ce lieu
+ sacré, et maintenant les yeux et le coeur pleins
+ d'étonnement, je reste immobile devant ce suprême
+ mystère d'amour,
+
+ une jeune fille à genoux, la figure pâle et sans
+ passion, un ange qui tient un lis en sa main, et au-dessus
+ d'eux, la colombe, déployant ses ailes.
+
+_Florence_.
+
+
+
+
+
+
+ITALIA
+
+ Italie! tu es déchue, bien que toutes hérissées de
+ lances brillantes, tes armées marchent à grand fracas
+ des Alpes du Nord jusqu'aux flots siciliens!
+ Oui, déchue, bien que les nations te saluent reine,
+
+ parce que l'on voit l'or faire briller ta richesse
+ dans toutes les villes, et que sur ton lac de saphir,
+ d'un air allier, sous le vent qui enfle leurs voiles,
+ naviguent par milliers tes galères, sous l'unique
+ drapeau rouge, blanc et vert.
+
+ Belle et forte! Mais belle et forte en vain! Porte
+ ton regard vers le Sud, où Rome, ville profanée,
+ attend en vêtement de deuil un roi oint par Dieu.
+
+ Lève ton regard au ciel; Dieu permettra-t-il une
+ telle chose? Non, mais quelque Raphaël ceint de
+ flamme va descendre, et frapper le Profanateur
+ avec l'épée du châtiment.
+
+
+
+
+
+SONNET ÉCRIT PENDANT LA SEMAINE SAINTE A GÈNES
+
+ J'errais dans la verte retraite de Scoglietto. Les
+ oranges à tous les rameaux qui formaient la voûte,
+ étaient suspendues comme des lampes brillantes
+ d'or, pour faire honte au jour. Çà et là, un oiseau
+ surpris, de ses ailes battantes et de ses pieds
+
+ éparpillait comme de la neige toutes les fleurs.
+ À mes pieds de pâles narcisses pareils à des lunes
+ d'argent; et les vagues arrondies qui rayaient la
+ baie de saphir, riaient au soleil, et la vie paraissait
+ très douce.
+
+ Au dehors, le jeune enfant de choeur passait
+ chantant d'une voix claire: «Jésus, le fils de
+ Marie, a été mis à mort. Oh! venez, et couvrez de
+ fleurs son tombeau.»
+
+ Ah! Dieu! Ah! Dieu! ces charmantes heures
+ helléniques ont submergé tout souvenir de tes amères
+ douleurs, de la Croix, de la Couronne, des Soldats
+ et de la Lance.
+
+
+
+
+ROME QUE JE N'AI POINT VISITÉE
+
+I
+
+ Le blé a passé du gris au rouge, depuis que pour
+ la première fois mon esprit a fui les mornes cités
+ du Nord, pour voler aux montagnes de l'Italie.
+
+ Et maintenant je me retourne du côté du foyer
+ domestique, car mon pèlerinage est tout à fait terminé,
+ bien que, ce me semble, ce soleil, rouge
+ comme le sang, m'indique la route qui mène à
+ Rome la sainte.
+
+ O Dame bénie, qui as sous ton empire les sept
+ collines, ô Mère sans tache ni souillure, toi qui
+ portes une triple couronne d'or,
+
+ O Roma, Roma, je dépose à tes pieds ce vain
+ tribut de mon chant, car, hélas! elle est rude et
+ longue, la route qui conduit à la Voie sacrée.
+
+II
+
+ Et pourtant, quelle joie ce serait pour moi que
+ de tourner mes pas vers le Sud, après avoir suivi le
+ Tibre jusqu'à son embouchure, de revenir m'agenouiller
+ dans Fiésole
+
+ et d'errer à travers l'épaisse forêt de pins, qui
+ interrompt le cours de l'Arno aux reflets d'or, pour
+ voir le brouillard empourpré et la lueur du matin
+ sur les Apennins,
+
+ en passant près de mainte maison enfouie parmi
+ les vignes, près du verger, près du jardin d'oliviers
+ gris, jusqu'à ce qu'enfin du haut de la route qui
+ parcourt la morne Campagna, surgissent les sept
+ collines qui portent le Dôme.
+
+III
+
+ Pour moi, pèlerin des mers du Nord, quelle joie
+ de me mettre tout seul à la recherche du temple
+ merveilleux et du trône de Celui qui tient les clefs
+ redoutables.
+
+ Alors que tout brillants de pourpre et d'or, défilent
+ et prêtres et saints cardinaux, et que porté au-dessus
+ de toutes les têtes, arrive le doux pasteur du
+ troupeau.
+
+ Quelle joie de voir, avant que je meure, le seul
+ roi qui soit oint par Dieu, et d'entendre les trompettes
+ d'argent sonner triomphalement sur son passage.
+
+ Ou lorsqu'à l'autel du sanctuaire, il élève le
+ signe du mystérieux sacrifice et montre aux yeux
+ mortels un Dieu sous le voile du pain et du vin.
+
+IV
+
+ Car quels changements le temps n'amène-t-il
+ pas? Les cycles des années qui reviennent peuvent
+ délivrer mon coeur de ses craintes et apprendre à
+ mes lèvres un chant qu'elles pussent chanter.
+
+ Avant que dans ce champ de à-bas, l'or frémissant
+ soit rassemblé en gerbes poudreuses, avant que les
+ feuilles écarlates de l'automne voltigent comme
+ des oiseaux pour tomber sur l'herbe,
+
+ J'aurai peut-être parcouru la glorieuse carrière
+ et saisi la torche encore flambante, et invoqué le
+ nom sacré de Celui qui maintenant cache sa face.
+
+
+
+
+URBS SACRA ET AETERNA
+
+ Rome! quelle page dans l'histoire a été la tienne,
+ dans les temps d'autrefois où ton épée républicaine
+ régit le monde entier, pendant une période de bien
+ des siècles! Alors tu fus la reine couronnée de tes
+ peuples,
+
+ jusqu'au jour où parut dans tes rues le Goth
+ barbu. Et aujourd'hui, ô cité couronnée par Dieu,
+ découronnée par l'homme, c'est l'odieux drapeau
+ rouge, blanc et vert que les brises font flotter sur
+ tes murs.
+
+ En quel temps étais-tu en ta gloire? Alors que tes
+ aigles avides de pouvoir prenaient leur vol pour saluer
+ le double soleil et que les nations tremblaient
+ sous ton sceptre?
+
+ Non, ta gloire s'est prolongée jusqu'à ce jour, où
+ les pèlerins s'agenouillent devant, le Saint unique,
+ le pasteur captif de l'Eglise de Dieu.
+
+
+
+
+SONNET COMPOSÉ APRÈS L'AUDITION DU _DIES IRAE_
+
+_CHANTÉ DANS LA CHAPELLE SIXTINE_
+
+ Non, Seigneur, il n'en est pas ainsi. La blancheur
+ du lis au printemps, les mélancoliques bois d'oliviers
+ ou la colombe à la poitrine argentée m'apprennent
+ plus clairement ta vie et ton amour, que
+ ces flammes rouges et ces coups de tonnerre, avec
+ leurs terreurs.
+
+ Les vignes empourprées m'apportent de doux
+ souvenirs de toi: un oiseau qui, le soir, rentre à tire
+ d'aile vers son nid, me parle de celui qui n'a aucune
+ place pour se reposer. Je m'imagine que c'est sur toi
+ que chante le passereau.
+
+ Viens plutôt par une soirée d'automne, quand le
+ rouge et le brun brillent sur les feuilles et que les
+ campagnes répètent comme un écho la chanson du
+ passeur.
+
+ Viens quand la pleine lune en sa splendeur laisse
+ tomber son regard sur les rangées de gerbes dorées,
+ et alors fais ta moisson; nous avons attendu longtemps.
+
+
+
+
+PAQUES
+
+ Les trompettes d'argent résonnèrent sous le
+ Dôme, le peuple avec un respect religieux s'agenouilla
+ sur le sol, et je vis porté sur les épaules des
+ hommes, pareil à quelque grande divinité, le saint
+ Maître de Rome.
+
+ Comme un prêtre, il portait une robe plus blanche
+ que l'écume; comme un roi, il était ceint de pourpre
+ royale. Trois couronnes d'or s'élevaient bien haut
+ sur sa tête. Entouré de splendeur et de lumière, le
+ Pape rentra chez lui.
+
+ Mon coeur s'enfuit bien loin dans le passé, à travers
+ le désert des années, vers un homme qui errait
+ au bord d'une mer solitaire, et cherchait vainement
+ un endroit pour se reposer.
+
+ «Les renards ont leur tanière, et tout oiseau
+ a son nid, et moi, moi seul, il me faut errer sans
+ repos, les pieds meurtris, et boire avec le vin
+ l'amertume des larmes.»
+
+
+
+E TENEBRIS
+
+ Descends, ô Christ, et viens à mon aide! Tends-moi
+ la main, car je vais me noyer dans une mer
+ plus orageuse que ne fut pour Simon ton lac de
+ Galilée. Le vin de la vie est répandu sur la table.
+
+ Mon coeur est pareil à une contrée ravagée par ta
+ famine et où ont péri toutes les choses utiles. Et je
+ sais fort bien que mon âme est destinée à l'Enfer,
+ s'il me faut cette nuit comparaître devant le trône
+ du Dieu.
+
+ «Il dort peut-être, ou bien il part à cheval pour
+ la chasse, comme Baal, quand ses prophètes hurlaient
+ son nom, de l'aurore à midi, sur la cime foudroyée
+ du Carmel.»
+
+ Non, soyons tranquille, avant la nuit venue, je contemplerai
+ les pieds de bronze, la robe plus blanche
+ que la flamme, les mains meurtries, et la face empreinte
+ d'une lassitude tout humaine.
+
+
+
+
+VITA NUOVA
+
+ J'étais debout près de la mer où nul ne vendange,
+ jusqu'à ce que les vagues humides eussent couvert
+ de leur écume ma face et mes cheveux; les longues
+ flammes rouges du jour mourant brûlaient à l'occident;
+ le vent avait un sifflement triste
+
+ et les mouettes criardes fuyaient vers la terre:
+ «Hélas! m'écriai-je, ma vie est pleine de douleur;
+ et qui donc peut faire provision de fruit ou de
+ grain doré sur ces plaines stériles qui s'agitent incessamment?»
+
+ Mes filets avaient ça et la bien des larges déchirures,
+ bien des fentes; néanmoins je les jetai pour
+ tenter ma dernière chance, dans la mer, et j'attendis
+ la fin.
+
+ Quand! ô surprise! quelle soudaine gloire! Et je
+ vis monter la splendeur argentée d'un corps aux
+ membres blancs, et cette joie me fit oublier les
+ tourments du passé.
+
+
+
+
+MADONNA MIA
+
+ Jeune fille et lys, elle n'était point faite pour la
+ douleur de ce monde, avec sa chevelure brune et
+ douce que ses larmes collaient en tresses, avec ses
+ yeux pleins de désirs, à demi voilés par les larmes
+ encore endormies, comme des eaux très bleues qu'on
+ voit à travers les brouillards de la pluie;
+
+ des joues pâles, où nul amour n'avait laissé sa
+ tache, sa lèvre inférieure rouge, et ramenée en dedans
+ pour fuir l'amour, et une gorge blanche, plus
+ blanche que la colombe argentée, et dont le marbre
+ pâle était rayé d'une veine pourpre. Et pourtant,
+ quoique mes lèvres ne doivent point cesser de la
+ louer,
+
+ je ne serais point assez hardi pour lui baiser
+ même les pieds, car je me sens sous l'ombre que
+ font les ailes du respect,
+
+ ainsi que Dante, quand il était debout avec Béatrice,
+ sous la poitrine enflammée du Lion, et qu'il
+ voyait le septième ciel de cristal et l'escalier d'or.
+
+
+
+
+LA CHANSON D'ITYS
+
+ La Tamise anglaise est bien plus sainte que
+ Rome. Ces campanules, qui comme une montée
+ soudaine de la mer, viennent envahir les bocages,
+ avec, pour écume, la reine des prés et la blanche
+ anémone pour tacheter les vagues bleues,--Dieu
+ est ici plus manifeste que là où il se cache, dans
+ l'étoile au coeur de cristal que porte un moine
+ blême.
+
+ Ces papillons aux reflets violets qui prennent
+ pour tente ce lis à la teinte de crème, ce sont des
+ monsignori, et là où s'agitent les roseaux, où un
+ brochet paresseux se laisse flotter au soleil, les yeux
+ à demi clos,--voici un vieil évêque mitre, _in partibus_.
+ Regardez donc ces brillantes écailles toutes vert
+ et or.
+
+ Le vent, prisonnier qui s'agite sans repos dans
+ les arbres, joue fort bien le Palestrina. On dirait
+ que les doigts du puissant maestro sont posés sur
+ les touches de l'orgue de Maria, et qu'ils y jouent,
+ quand, aux premières heures d'un matin tout bleu
+ de Pâques, le Pape, porté sur un brancard tout rouge
+ comme le sang ou le crime, va
+
+ de sa sombre demeure sur le balcon, au-dessus
+ des portes de bronze, et, dominant la foule serrée
+ sur la place, ou les fontaines elles-mêmes semblent
+ dans leur extase jeter en l'air leurs lances d'argent,
+ étend ses faibles mains vers l'Orient, vers l'Occident,
+ envoie une vaine paix aux pays qui ne connaissent
+ nulle paix, le repos aux nations qui ne
+ connaissent pas le repos.
+
+ Et ce rayonnement orangé qui s'attarde et semble
+ vouloir taquiner la lune, n'est-il pas plus beau que
+ les pompes les plus brillantes de Rome! Chose
+ étrange! il y a un an, je me mis à genoux devant
+ je ne sais quel cardinal en robe rouge, qui portait
+ l'hostie à travers l'Esquilin!... et maintenant, ces
+ vulgaires pavots parmi le blé me semblent deux
+ fois aussi beaux.
+
+ Ces champs de pois, d'un vert bleu, que voici là-bas,
+ frissonnants de la dernière averse, émettent en
+ cette fraîche soirée des parfums plus doux que ceux
+ des encensoirs ornés de gemmes flamboyantes que
+ balancent les jeunes diacres, lorsque le vieux prêtre
+ ouvre le tabernacle voilé de rideaux, et donne à
+ Dieu un corps fait avec le fruit banal du blé et de
+ la vigne.
+
+ Le pauvre frère Giovanni, qui braille à la messe,
+ s'étonnerait certainement ici, car là-haut chante un
+ petit oiseau brun, et à travers le long et frais gazon
+ je vois cette gorge vibrante que j'entendis jadis sur
+ les collines éclairées par les étoiles, dans l'Arcadie
+ étoilée de fleurs, où le demi-cercle blanc de sable
+ de la plage de Salamine rejoint la mer.
+
+ Charmante est l'hirondelle qui babille sur les toits,
+ à la pointe du jour, quand le faucheur aiguise la
+ faux, quand gémissent les colombes, et que la laitière,
+ quittant son petit lit solitaire, va légère, et
+ chantonnant, vers le troupeau aux graves mugissements,
+ qui attend, et avance par-dessus les portes
+ de la cour, ses vastes mufles débordants d'écume.
+
+ Et ils sont charmants les houblons sur les plaines
+ du Kent, et doux est le vent qui agite le foin fraîchement
+ coupé, et doux sont les essaims capricieux
+ des bourdonnantes abeilles, et douce est la génisse
+ qui souffle dans l'écurie, et les figues vertes près
+ d'éclater, qui pendent par-dessus le mur de briques
+ rouges.
+
+ Et il est doux d'entendre le coucou railler le
+ printemps, alors que les dernières violettes flânent
+ encore près de la source, et il est doux d'entendre
+ le berger Daphnis chanter la chanson de Linus
+ dans quelque vallon ensoleillé de la chaude Arcadie
+ où le blé est de l'or, où les moissonneurs aux
+ membres légers et sveltes dansent près du troupeau
+ enfermé dans le parc.
+
+ Et il est doux d'entendre à côté de la jeune Lycoris
+ dans quelque lointaine vallée de l'Illyrie, et
+ sous une voûte de feuillage sur un tapis d'amaracus,
+ nous pourrions, nous aussi, perdre dans l'extase un
+ jour d'été, et nous divertir à qui sera le plus habile
+ sur le chalumeau, pendant que bien loin au-dessous
+ de nous, s'irrite la pourpre troublée de la mer.
+
+ Mais combien ce serait plus doux si le pied
+ chaussé de sandales d'argent de quelque Dieu longtemps
+ caché venait jamais fouler les prairies de
+ Nuneham; si jamais Faune portant à ses lèvres la
+ flûte de roseau pouvait lever la tête près des vertes
+ flaques d'eau! Ah! il serait doux, en effet, de voir
+ le céleste berger appeler à la pâture son troupeau à
+ la blanche toison.
+
+ Aussi, chante donc pour moi, musicien harmonieux,
+ quoique tu ne chantes, après tout, que ton
+ propre _requiem_. Dis-moi ton récit, infortuné chroniqueur,
+ conte-moi tes tragédies. Ne dédaigne point
+ ces retraites nouvelles pour toi, cette campagne anglaise,
+ car notre île du Nord peut donner de quoi
+ faire bien des belles couronnes,
+
+ que ne connaissent point les prairies grecques;
+ plus d'une rose telle que vainement un adolescent
+ la chercherait pendant tout un jour, dans les vallons
+ d'Eolie, croît en masses touffues sur nos haies,
+ comme une insouciante courtisane prodigue de sa
+ beauté; et aussi des lis tels que jamais n'en réfléchit
+ l'Ilissus étoilent nos ruisseaux, et des nielles bleues
+
+ ponctuent le froment vert, et bien qu'elles soient
+ pour les hirondelles un avertissement de se diriger
+ vers le Sud, elles ne déploieraient jamais leurs pavillons
+ d'azur parmi les vignes grecques. Et même
+ cette petite herbe en haillons rouges, qui invite le
+ rouge-gorge à pépier, serait une étrangère en Arcadie,
+ et plus d'une élégie restée muette
+
+ dort dans les roseaux qui frangent notre sinueuse
+ Tamise, et qui la réveillerait, donnerait un enchantement
+ plus doux que celui qui fit pleurer Syrinx,
+ et par ici se cachent des orchidées brunes semées
+ d'abeilles, assez belles pour faire un diadème au
+ front de Cythérée, et que Cythérée ne connaît
+ point, et là-bas tout près de ce taureau qui paît,
+
+ il est une mignonne asphodèle jaune; le papillon
+ peut l'apercevoir de loin, bien que la rosée d'un
+ seul soir d'été suffise à remplir deux fois sa petite
+ coupe, avant que l'étoile ait rappelé le berger paresseux
+ à son parc, et sans être prodigue, chaque
+ pétale est semé de taches d'or
+
+ comme si l'opulente maîtresse de Jupiter, Danaé,
+ sortie toute brûlante encore de ses bras dorés, s'était
+ penchée pour baiser les pétales tremblants, ou
+ comme si le jeune Mercure, qui rase de son vol le
+ gué sombre de Dis, les avait frôlés tout récemment
+ d'une plume de ses ailes; la tige svelte qui porte la
+ charge de ses soleils
+
+ est à peine plus épaisse que le fil de la Vierge, ou
+ que la tapisserie argentée de la pauvre Arachné.
+ Les hommes disent qu'elle s'épanouit sur le tombeau
+ d'un être auquel je rendis jadis un culte, mais
+ à moi elle semble me rappeler des souvenirs plus
+ divins d'ombrages héliconiens hantés des Faunes
+ et de mers bleues aimées des nymphes
+
+ d'une vallée inconnue a Tempé, où Narcisse s'étend
+ sur le bord d'une rivière transparente, ayant dans sa
+ chevelure le désordre de la forêt, dans ses yeux le
+ silence du bois, courtisant cette image mobile qui à
+ peine baisée se dissout; des souvenirs de Salmacis,
+
+ qui n'est ni jeune homme, ni jeune fille, et qui
+ est pourtant l'un et l'autre, embrasé d'une double
+ flamme, et jamais satisfait par leur excès même,
+ car chacune des deux passions, dans son ardeur
+ éprise, se refuse à se séparer de l'autre, et pourtant
+ tue l'amour par ce refus;--des souvenirs d'oréades
+ épiant à travers les feuilles des arbres silencieux
+ sous le clair de lune,
+
+ d'Ariane abandonnée sur le port de Naxos, lorsqu'elle
+ vit bien loin sur les flots le perfide équipage,
+ qu'elle agita son écharpe rouge, et appela le
+ trompeur Thésée, ignorant que tout près derrière
+ elle était Dionysos sur une panthère couleur
+ d'ambre,--des souvenirs de ce que vit
+
+ le barde aveugle de Méonie, le mur de Troie, la
+ reine Hélène assise dans la chambre sculptée, ayant
+ auprès d'elle un amoureux jeune homme aux lèvres
+ rouges, arrangeant de sa main mignonne la crinière
+ de son casque, et bien loin de là, la mêlée, les cris,
+ les plaintes, quand Hector écartait avec son bouclier
+ la lance et qu'Ajax lançait la pierre,
+
+ Ou c'est Persée ailé, qui, de son épée bien trempée,
+ tranche les serpents entrelacés de la sorcière, ce
+ sont tous ces contes fixés pour l'éternité sur les petites
+ urnes grecques, charge plus riche que ne le
+ fut le plus opulent galion d'Espagne à son retour
+ des Indes. Car du moins de cette charge il arrive
+ quelque partie
+
+ et je sais bien qu'ils ne sont point du tout
+ morts, les anciens Dieux de la poésie grecque; ils
+ ne sont qu'endormis, et dès qu'ils entendront ton
+ appel, ils s'éveilleront, et se croiront en pleine
+ Thessalie. Cette Tamise leur sera l'eau de Daulis,
+ cette fraîche clairière la prairie semée d'iris jaunes
+ où jadis riait et jouait le jeune Itys.
+
+ Si ce fut toi, cher oiseau, qui as fait ton berceau
+ dans le jasmin, si ce fut toi, qui de l'immobile
+ feuillage de ton trône, as chanté pour le merveilleux
+ enfant jusqu'à ce qu'il entendit le cor d'Atalante
+ retentir faiblement parmi les collines de Cumner,
+ et que dans ses courses vagabondes par les bois de
+ Bagley, il rencontrât, le soir, la fontaine des poètes
+ grecs,
+
+ Ah! mignon avocat au simple costume, qui
+ plaides pour la lune contre le jour, si c'est grâce à
+ toi que le berger cherche sa compagne, en celle
+ douce poursuite, alors que Proserpine oublia qu'elle
+ n'était point en Sicile, et qu'elle s'appuya, toute
+ émerveillée, contre cette barrière moussue de Sandfort,
+
+ Prodige du bois, à l'aile légère, aux yeux
+ brillants, si jamais tu as consolé par ta mélodie
+ quelqu'un de ce petit clan, de cette troupe fraternelle
+ qui aima l'étoile matinale de la Toscane,
+ plus que le soleil accompli de Raphaël, et qui est
+ immortelle, chante pour moi, car je l'aime bien,
+
+ chante, chante encore! Que le morne univers redevienne
+ jeune, que les éléments prennent des
+ formes nouvelles, et que les antiques formes de la
+ Beauté se promènent parmi les formes simples,
+ parmi les petits champs sans barrières, comme au
+ temps où le fils de Latone portait la houlette de
+ saule, où les moelleuses brebis et les chèvres ébouriffées
+ suivaient le Dieu presque enfant.
+
+ Chante, chante encore! et Bacchus va paraître
+ ici, à cheval sur son magnifique trône indien, et
+ au-dessus des tigres geignants, il agitera son bâton
+ couronné de lierre jaune et d'un cône résineux,
+ pendant qu'à côté de lui l'effrontée Bassaride jettera
+ par terre le lion par sa crinière, et attrapera le
+ faon montagnard.
+
+ Chante encore! et je porterai la peau de léopard,
+ et je déroberai les ailes lunaires d'Astaroth, et sur
+ son chariot glacé nous pourrons gagner le Cithéron
+ en une heure, avant que l'écume ait débordé pardessus
+ le pressoir, avant que le Faune ait cessé de
+ fouler les grappes; oui, avant que la lampe clignotante
+ du jour
+
+ ait fait fuir la hulotte criarde jusqu'en son nid,
+ et averti la chauve-souris de reployer ses éventails
+ membraneux, quelque jeune Ménade, aux seins
+ couverts de feuilles de vigne, maraudera aux Pans
+ endormis leurs fruits de faine, si doucement que le
+ petit sansonnet ne s'éveillera point dans son nid et
+ aussitôt lançant un rire aigu, et s'élançant d'un
+ bond,
+
+ elle atteindra la verte vallée, où la rosée tombée
+ se rassemble sous l'orme, et alors comptera son butin;
+ puis les bruns satyres, bande joyeuse, fouleront
+ la lysimachie le long du rivage, et là où leur
+ maître cornu trône en grand appareil, apporteront
+ des fraises et des prunes duvetées sur une claie
+ d'osier.
+
+ Chante encore! et bientôt, la face fatiguée par la
+ passion, apparaîtra à travers la fraîche fouillée le
+ jeune homme serviteur d'Apollon. Le prince tyrien
+ chassera son sanglier hérissé, parcourra les bois de
+ châtaigniers tout fleuris, et la vierge aux membres
+ d'ivoire, aux yeux gris, où brille la fierté, poursuivra
+ à cheval le daim vêtu de velours.
+
+ Chante encore! et je verrai le jeune garçon mourant
+ teindre de la pourpre de son sang la clochette
+ de cire dont le poids fait pencher la jacinthe, et à
+ moi Cypris éplorée viendra conter sa douleur, et je
+ baiserai sa bouche et ses yeux ruisselants, et je
+ la conduirai au mystérieux bosquet de myrtes où
+ gît Adonis.
+
+ Redouble d'efforts, ô Itys! Le souvenir, frère de
+ lait du remords et de la douleur, verse goutte à
+ goutte le poison dans mon oreille. Oh! être libre!
+ Brûler ses vieux vaisseaux! Se lancer encore dans
+ la mêlée des Vagues empanachées de blanc, et livrer
+ bataille au vieux Protée pour piller les cavernes
+ fleuries de corail!
+
+ Oh! pour Médée et ses parents magiques! pour
+ le secret du sanctuaire de Colchide! Oh! pour une
+ feuille de cette pâle asphodèle qui entoure le front
+ las de Proserpine, et verse le soir des rosées si merveilleuses,
+ qu'elle rêve des campagnes d'Enna, près
+ de la lointaine mer de Sicile,
+
+ où souvent elle pourchassa l'abeille à la ceinture
+ d'or, de lis en lis, dans la prairie unie, avant que
+ son ténébreux maître lui eût fait goûter au fruit
+ fatal, à ce grain de grenade, avant que les noirs
+ coursiers l'eussent emportée au loin, jusque dans
+ le pays vague et sans fleurs, au jour languissant et
+ sans soleil.
+
+ Oh! pour une heure de minuit, avoir pour maîtresse
+ la Vénus de la petite ferme de Mélos! Oh! si
+ pour une heure seulement quelque antique statue
+ s'éveillait à la passion; et que je pusse faire oublier
+ à l'Aurore de Florence son muet désespoir, m'accoler
+ à ces membres puissants et faire mon oreiller de
+ cette poitrine géante!
+
+ Chante, chante encore! Je voudrais être ivre de
+ vie, ivre de la vendange foulée sous le pressoir, de
+ ma jeunesse; j'oublierais les luttes d'un labeur
+ stérile, la vallée déchirée, les yeux de Gorgone de la
+ Vérité, la veillée sans prière, et le cri qui implore
+ la prière, les dons inféconds, les bras levés, l'air
+ morne et insensible.
+
+ Chante, chante encore! O Niobé emplumée, tu
+ peux donner de la beauté à la douleur, et dérober
+ à la joie ses accents les plus mélodieux, tandis que
+ nous autres, nous n'avons que le silence mort et
+ sans voix pour guérir nos plaies trop découvertes,
+ et ne savons que tenir la souffrance emprisonnée
+ en nos coeurs, que tuer le sommeil sur l'oreiller.
+
+ Chante encore plus fort, pourquoi faut-il que je
+ revoie la face lasse et pâle de ce Christ abandonné,
+ dont jadis mes mains ont tenu les mains sanglantes,
+ dont si souvent mes lèvres ont baisé les lèvres
+ meurtries, et qui maintenant muet, misérable en
+ son marbre, reste seul dans sa demeure déshonorée,
+ et pleure, sur moi peut-être.
+
+ O mémoire, dépouille ton enveloppe enguirlandée,
+ brise ton luth aux sons rauques, ô triste Melpomène;
+ ô souffrance, souffrance, reste close en ta
+ cellule fermée; et ne double point de tes larmes cette
+ limpide Castalie! Tais-toi, tais-toi, triste oiseau, tu
+ offenses la forêt en tourmentant son calme champêtre
+ de ton chant si ardemment passionné!
+
+ Silence, silence, ou s'il est angoissant de se taire,
+ emprunte au sansonnet des champs son air plus
+ simple, à lui dont la joyeuse insouciance est mieux
+ faite pour ces forêts anglaises que ton cri aigu de
+ désespoir. Ah! tais-toi, et que le vent du Nord
+ remporte ton lai aux collines rocheuses de la Thrace,
+ à la baie orageuse de Daulis.
+
+ Un instant encore! Les feuilles effarouchées seront
+ agitées: peut-être Endymion aura traversé la prairie,
+ épris d'amour pour la lune, et cette tranquille Tamise
+ aura entendu Pan battre et faire voler l'eau, en
+ cherchant à tâtons un roseau, pour attirer hors de sa
+ caverne bleue quelque innocente Naïade, qui, partagée
+ entre la joie et la peur, prête l'oreille à sa flûte.
+
+ Un instant encore! La tourterelle réveillée a roucoulé;
+ la fille argentée de la mer argentée a enchaîné,
+ de ses mains amoureuses, son inconstant qui
+ allait chasser, et Dryopé a écarté les branches de
+ son chêne pour voir le rétif adolescent aux cheveux
+ dorés se révolter sous son joug.
+
+ Un instant encore! Les arbres se sont inclinés
+ pour baiser la pâle Daphné qui sort à peine de la
+ langueur des lauriers tremblants, et Salmacis, dans
+ son isolement, a mis à nu sa stérile beauté devant
+ la lune, et à travers la vallée, avec un triste et voluptueux
+ sourire, est passé Antinoüs; le rouge lotus
+ du Nil
+
+ sort à demi fléchi des boucles noires de sa chevelure,
+ pour voiler le charme enfoui sous ces paupières
+ endormies; ou bien c'est, là-bas, sur cette
+ pente couverte de gazon, l'intangible Artémis aux
+ membres nus sous sa tunique relevée haut, qui a
+ commandé à ses chiens de donner de la voix, qui
+ a débusqué le daim de sa verte reposée par ses
+ cris aigus et la piqûre de son épée.
+
+ Reste calme, reste calme, ô coeur passionné, reste
+ calme! Oh Mélancolie, ferme ton aile de corbeau,
+ O Dryade qui sanglotes, ne quitte point le creux
+ de ta colline pour venir apporter une réponse aussi
+ découragée. O Marsyas ailé, cesse de te plaindre.
+ Apollon n'aime point entendre des chants ainsi
+ troublés par la souffrance.
+
+ C'était un rêve: la clairière est déserte. Nul doux
+ rire de l'Ionie n'agite l'air. La Tamise rampe, paresseuse
+ et plombée, et du bois épais, redevenu désolé,
+ désert, a fui le jeune Bacohus avec son bruyant
+ cortège. Et pourtant du bois de Nuneham vient
+ toujours cette vibrante mélodie,
+
+ si triste, qu'on croirait entendre un coeur humain
+ se briser dans chaque note distincte. C'est une qualité
+ que possède parfois la musique, car elle est l'art qui
+ tient de plus prés aux larmes et au souvenir. Pauvre
+ Philomèle en deuil, que crains-tu donc? Ta soeur ne
+ hante point ces campagnes, Pandion n'est pas ici.
+
+ Ici jamais on ne voit un maître cruel, armé de la
+ lame meurtrière, point de tissu formé de sanglants
+ insignes; ce ne sont que vallées moussues, faites
+ pour les camarades qui vont à l'aventure, de chauds
+ vallons où se repose l'étudiant fatigué, son livre à
+ moitié fermé, et bien des allées sinueuses, où le
+ soir, les rustiques amants sont heureux d'échanger
+ leurs naïfs propos.
+
+ L'inoffensif lapin gambade avec ses petits sur le
+ sentier tracé par le halage, où récemment encore,
+ une troupe de joyeux gars, se bousculant à l'envi,
+ encourageait de ses cris bruyants les équipes de rameurs;
+ l'araignée avec ses fils d'argent travaille à
+ son petit métier, et des sombres murailles à crêtes
+ de buées rouges
+
+ de la ferme isolée part une lueur clignotante.
+ C'est là que le berger accablé de fatigue pousse son
+ troupeau bêlant, et le renferme dans le pare formé
+ de claies. Une clameur assourdie vient de quelque
+ bateau d'Oxford, arrêté à la barrière de Sandford,
+ et fait lever en sursaut la poule d'eau de son abri
+ dans les roseaux; et les ombres obscures s'allongent
+ sur la colline en voltigeant comme des hirondelles.
+
+ Le héron passe, revenant au lac, sa demeure. Le
+ brouillard bleu se glisse à travers les arbres frissonnants.
+ Les étoiles silencieuses, mondes d'or, apparaissent
+ une à une, et pareille à une fleur que chasse
+ la brise, une lune étincelante parcourt le ciel
+ brillant. C'est l'arbitre muet de toute ta plainte mélancolique,
+ enchanteresse.
+
+ Elle ne se soucie point de toi; pourquoi s'en soucierait-elle?
+ Endymion, elle le sait, n'est pas loin.
+ C'est moi, c'est moi, dont l'âme est comme le roseau,
+ qui ne saurait jouer de lui-même aucun message,
+ mais qui chante sur l'ordre d'autrui; c'est moi qui
+ vais poussé par tous les vents sur le vaste Océan de
+ la souffrance.
+
+ Ah! cet oiseau brun s'est tu; un trille exquis
+ semble être resté dans le sombre feuillage, et mourir
+ en accents musicaux. À cela près, l'air est silencieux,
+ silencieux au point qu'on entendrait la
+ chauve-souris, aux courtes ailes, errer et tourner
+ au-dessus des pins, qu'on pourrait compter une à
+ une chaque gouttelette de rosée qui tombe du calice
+ débordant de la campanule.
+
+ Et bien loin, par la plaine qui s'étale, à travers
+ les saules groupés, et les buissons bruns, la haute
+ tour de Magdalen, terminée par une girouette
+ d'or, masque la longue Grand'Rue de la petite
+ ville! Attention! voilà que la cloche de la porte de
+ Christ-Church annonce d'une voix retentissante le
+ couvre-feu.
+
+
+
+
+IMPRESSION DU MATIN
+
+ Le nocturne bleu et or de la Tamise a fait place à
+ une symphonie en gris. Une barque chargée de foin
+ couleur d'ocre s'est détachée du quai. Glacial dans
+ sa froideur,
+
+ le brouillard jaune est descendu suivant les ponts,
+ si bien que les murs des maisons ont pris l'air
+ d'ombres, et que saint Paul plane comme une
+ bulle au-dessus de la ville.
+
+ Puis soudain s'est éveillé le tapage de la ville,
+ les rues se sont remplies de charrettes campagnardes
+ et un oiseau s'est envolé vers les toits luisants et a
+ chanté.
+
+ Mais une femme pâle, et toute seule, dont le jour
+ baise la chevelure décolorée, allait et venait sous la
+ clarté crue des becs de gaz, la flamme aux lèvres et
+ le coeur pétrifié.
+
+
+
+
+PROMENADES DE MAGDALEN
+
+ Les petits nuages blancs luttent à la course à
+ travers le ciel, et les champs sont parsemés de l'or
+ de la fleur de Mars. L'asphodèle surgit sous les
+ pieds, et le mélèze orné de franges oscille et se balance
+ quand le sansonnet pressé passe tout près.
+
+ Une délicate odeur se dissémine sur les ailes de
+ la brise matinale, odeur de feuilles, et de gazon, et
+ de terra fraîchement retournée. Les oiseaux chantent
+ gaiement l'heureuse naissance du Printemps, et
+ sautillent de branche en branche sur les arbres qui
+ se balancent.
+
+ Et partout les bois sont animés par le murmure et
+ les bruits du printemps, et le bourgeon de rose
+ éclate sur l'églantine grimpante, et la masse des
+ crocus est une frissonnante lune de feu, bordée de
+ toutes parts d'un anneau d'améthyste.
+
+ Et le platane dit à demi-voix au pin quelque
+ conte d'amour, si bien que celui-ci, sans sourire,
+ s'agite et secoue son manteau vert, et l'obscurité,
+ dans le creux de l'orme des montagnes, s'illumine
+ de l'éclat irisé que jette l'arc-en-ciel brillant sur la
+ gorge et la poitrine argentée de la colombe.
+
+ Voyez, là-bas, l'alouette quitte brusquement son
+ lit dans la prairie en brisant les fils de la Vierge et
+ les réseaux de la rosée, et filant au cours de la rivière,
+ pareil à une flamme bleue, le martin-pêcheur
+ vole comme une flèche et fend l'air.
+
+
+
+
+ATHANASIA
+
+ Dans cette grande et maigre demeure de l'Art, où
+ ne manque aucune des grandes choses que les
+ hommes ont sauvées du Temps, on apporta le corps
+ flétri d'une jeune fille morte avant que l'heureuse
+ jeunesse du monde eût atteint sa floraison. Elle
+ avait été aperçue par des Arabes isolés, bien cachée
+ dans le sein ténébreux d'une noire pyramide.
+
+ Mais quand on eut déroulé les bandes de lin qui
+ enveloppaient le corps de l'Égyptienne, voici qu'on
+ trouva, dans le creux de sa main, une petite graine
+ qu'on sema dans la terre anglaise, et qui produisit
+ une merveilleuse neige de fleurs étoilées, et répandit
+ de riches parfums dans notre air printanier.
+
+ Cette fleur attirait par des charmes si étranges,
+ qu'elle fit entièrement oublier l'asphodèle, et que
+ la brune abeille, l'amante du lys, délaissa la coupe
+ dont elle faisait son séjour ordinaire, car on n'eût
+ point cru que c'était là quelque chose de terrestre,
+ mais plutôt qu'elle avait été dérobée dans quelque
+ Arcadie du ciel.
+
+ En vain le triste Narcisse, languissant et pâli par
+ la contemplation de sa propre beauté, se penchait par-dessus
+ le ruisseau; la libellule pourpre ne trouvait
+ plus d'attrait à lustrer ses ailes de l'or de sa poussière,
+ plus de plaisir à baiser la fleur du jasmin, ou
+ à faire tomber de l'eucharis les perles de rosée.
+
+ Par amour d'elle, le passionné rossignol oublia
+ les montagnes de Thrace et le roi cruel; et la pâle
+ tourterelle ne songea plus à faire voile à travers les
+ temps humides, au temps de la floraison. Elle cherchait
+ à planer autour de cette fleur d'Égypte, avec
+ son aile d'argent et sa gorge d'améthyste.
+
+ Pendant que l'ardent soleil flamboyait au haut
+ de sa tour bleue, un vent rafraîchissant vint furtivement
+ du pays des neiges, et le chaud vent du sud
+ arriva avec de tendres larmes de rosée, et humecta
+ ses feuilles blanches, lorsque Hespérus surgit dans
+ ces prairies du ciel à la teinte d'algue marine sur
+ lesquelles s'allongent les bandes écarlates du couchant.
+
+ Mais quand les oiseaux fatigués eurent cessé leurs
+ chansons amoureuses par les champs déserts que
+ hantent les lis, quand, large et resplendissante
+ comme un bouclier d'argent, la lune se balança
+ dans la hauteur du ciel de saphir, est-ce qu'un rêve
+ étrange, un mauvais souvenir ne vint point agiter
+ tous les pétales tremblants de ses fleurs?
+
+ Oh! non, à cette fleur magnifique, un millier
+ d'années ne semblait que la prolongation d'un
+ beau jour d'été. Elle ne connaissait rien de la marée
+ des craintes rongeantes, qui changent en un
+ gris terne l'or de la chevelure chez un jeune homme.
+ Elle ne connut jamais la terrible aspiration après la
+ mort, ni le regret que doivent éprouver tous les
+ mortels d'être nés.
+
+ Car nous allons à la mort en jouant de la flûte,
+ en dansant, et nous ne voudrions point repasser par
+ la porte d'ivoire, ainsi qu'un fleuve mélancolique,
+ las de couler, s'élance comme un amant, dans la
+ terrible mer, et trouve qu'il y a profit à mourir si
+ glorieusement.
+
+ Nous gaspillons notre force majestueuse en luttes
+ infécondes contre les légions du monde conduites
+ par le bruyant souci; jamais elle ne sent la décadence,
+ mais elle puise de la vie dans la pure lumière
+ du soleil, et dans l'air sublime; nous vivons sous la
+ puissance ravageuse du Temps; elle est l'enfant de
+ toute éternité.
+
+
+
+
+SÉRÉNADE
+
+ Le vent d'occident souffle fort à travers la sombre
+ mer Égée, et au pied du secret escalier de marbre, ma
+ galère tyrienne t'attend. Descends, la voile de
+ pourpre est déployée. Le veilleur dort dans la
+ ville. Oh! quitte ton lit brodé de fleurs de lys, ô
+ ma Dame, descends, descends.
+
+ Elle ne viendra pas, je la connais bien; elle n'a
+ aucun souci des voeux d'un amant, et un homme
+ n'aurait guère de bien à dire d'une créature si
+ cruelle et si belle. Le véritable amour n'est qu'un
+ joujou de femme; elle n'ont jamais connu la douleur
+ d'un amant, et moi qui aimais autant qu'aimé un
+ jeune homme, il faut que j'aime en vain, que j'aime
+ en vain.
+
+ O noble pilote, dis-moi la vérité. Est-ce là le
+ brillant d'une chevelure dorée, ou n'est-ce que le
+ réseau de la rosée dans ces fleurs de la passion que
+ voici? Bon marin, viens et dis-moi maintenant:
+ est-ce là la main de ma Dame? ou n'est-ce que le reflet
+ de la proue, où n'est-ce encore que le sable
+ argenté.
+
+ Non, non, ce n'est point le réseau de la rosée, ce
+ n'est point le sable bordé d'argent, c'est vraiment
+ ma chère Dame, avec sa chevelure d'or et sa main
+ de lys. O noble pilote, gouverne du côté de Troie
+ Bon marin, joue de la lourde rame. C'est la Reine
+ de vie et de joie que nous devons enlever au rivage
+ grec.
+
+ Le ciel décoloré prend une teinte vaguement
+ bleue; une heure encore, et il fera jour. A bord! à
+ bord! mon vaillant équipage. O ma Dame, fuyons!
+ fuyons! O noble Pilote, tourne la proue vers Troie.
+ Bon matelot, joue activement de la lourde rame. O
+ toi que j'aime comme n'aime qu'un jeune homme,
+ ô toi que j'aimerai d'un amour éternel.
+
+
+
+
+
+ENDYMION
+
+ Aux pommiers pendent des fruits d'or, et en Arcadie,
+ les oiseaux chantent à tue-tête; les brebis
+ couchées bêlent dans le parc; la chèvre sauvage
+ court par la forêt. Mais hier il a conté son amour,
+ je sais qu'il me reviendra. O lune qui surgissez, ô
+ Dame la lune, soyez une sentinelle pour mon
+ amant. Il est impossible que vous ne le connaissiez
+ pas très bien, car il porte des chaussures de
+ pourpre; il est impossible que vous ne le connaissiez
+ pas très bien, car il est armé de la houlette pastorale,
+ et il est aussi doux qu'une colombe, et sa
+ chevelure est brune et frisée.
+
+ Maintenant la tourterelle a cessé les appels
+ qu'elle adressait à son serviteur aux pieds rouges.
+ Le loup gris rôde autour de l'étable. Le sénéchal
+ chanteur du lis est endormi dans la corolle du lis.
+ et partout les collines violettes sont ensevelies dans
+ les ténèbres. O lune qui surgissez, ô sainte lune,
+ arrêtez-vous sur le sommet d'Hélicé, et s'il vous est
+ agréable d'être témoin de mon fidèle amour, ah! si
+ vous voyez la chaussure de pourpre, la houlette et
+ le coudrier, la chevelure brune du jeune homme,
+ et la peau de chèvre enroulée autour de son bras,
+ dites-lui que je l'attends ici, dans la ferme où brille
+ la mèche de roseau.
+
+ La rosée qui tombe est froide, glaciale, et nul oiseau
+ ne chante dans l'Arcadie. Les petits Faunes
+ ont abandonné la colline, et même l'asphodèle fatiguée
+ a clos ses portes d'or, et pourtant mon
+ amant ne revient point près de moi. Lune trompeuse,
+ lune trompeuse! O lune qui pâlissez! où
+ donc est allé mon fidèle amant? Où sont les lèvres
+ de vermillon, la houlette de berger, les chaussures
+ de pourpre? Pourquoi déployer cet étendard d'argent?
+ Pourquoi prendre ce voile de brouillards
+ mobiles? Ah! c'est toi qui possèdes le jeune Endymion,
+ c'est toi qui possèdes ces lèvres destinées au
+ baiser.
+
+
+LA BELLA DONNA DELLA MIA MENTE
+
+ Mes membres sont rongés par une flamme. Mes
+ pieds sont las de voyager, et à force d'invoquer le
+ nom de ma Dame, mes lèvres ont maintenant désappris
+ à chanter.
+
+ O linotte, dans le buisson de roses sauvages, déploie
+ ta mélodie sur mon amour. O alouette, chante
+ plus haut, en l'honneur de l'amour: une dame
+ passe tout près.
+
+ Elle est trop belle pour qu'un homme, quel qu'il
+ soit, puisse voir ou posséder celle qui charmait son
+ coeur; plus belle qu'une Reine, qu'une courtisane,
+ ou que l'eau où la nuit se reflète la lune.
+
+ Sa chevelure est retenue par des feuilles de
+ myrte (feuilles vertes sur sa chevelure dorée). Les
+ herbes vertes parmi les gerbes jaunes de la moisson
+ d'automne ne sont pas plus belles.
+
+ Ses lèvres, petites, plus faites pour le baiser que
+ pour exhaler la plainte amère de la douleur, tremblotent
+ comme fait l'eau du ruisseau, ou comme les
+ roses après la pluie du soir.
+
+ Son cou a la blancheur du mélilot, qui rougit de
+ plaisir au soleil; la palpitation de la gorge de la linotte
+ n'est pas plus charmante à contempler.
+
+ Ainsi qu'une grenade coupée en deux, avec ses
+ grains blancs, telle est sa bouche écarlate; ses joues
+ sont comme la nuance fondue qu'offre la pêche qui
+ rougit du côté du sud.
+
+ O mains entrelacées! O corps délicat et blanc, fait
+ pour l'amour et la souffrance! O Demeure d'amour!
+ Opale fleur désolée et battue par la pluie!
+
+
+
+
+CHANSON
+
+ Un anneau d'or et une colombe blanche comme
+ le lait, tels sont les présents qui te conviennent;
+ puis une corde de chanvre pour votre amour à vous,
+ pour le pendre à quelque arbre.
+
+ Pour vous, une demeure d'ivoire (les roses sont
+ blanches dans la tonnelle de roses), et pour moi,
+ un petit lit pour m'étendre (blanche, oh! qu'elle est
+ blanche la fleur de la ciguë)!
+
+ Le myrte et le jasmin pour vous (oh! qu'elle est
+ belle à voir, la rose rouge!), et pour moi, le cyprès
+ et la rue (le plus beau de tous est le romarin).
+
+ Pour toi, trois amants, aspirants à ta main (l'herbe
+ verdit sur la tombe d'un mort), pour moi, l'espace
+ de trois pas dans le sable (qu'on plante des lis du
+ côté de ma tête)!
+
+
+
+
+
+IMPRESSIONS
+
+
+
+I.--LES SILHOUETTES
+
+ La mer est tachée de barres grises, le vent morne
+ et funèbre chante faux, et pareil à une feuille flétrie,
+ le reflet de la lune est chassé à travers la baie
+ orageuse.
+
+ Dessiné par un contour net sur le sable pâle, gît le
+ noir bateau. Un mousse, dans sa joie insouciante,
+ grimpe à bord. On voit le rire sur sa face et la blancheur
+ de sa main.
+
+ Et là-haut s'entend le cri des courlis, là où par
+ la prairie enténébrée des hauteurs, passent les
+ jeunes moissonneurs aux cous hâlés, silhouettes
+ qui se dessinent sur le ciel.
+
+II.--LA SUITE DE LA LUNE
+
+ Pour les sens du dehors, c'est la paix, une paix
+ rêveuse dans toutes les directions, un silence profond
+ sur la terre enveloppée d'ombres, un silence
+ profond là où cessent les ombres.
+
+ À part un cri qui réveille un écho perçant, et que
+ lance un oiseau qui se désole dans sa solitude, un
+ râle des genêts appelant sa compagne, et la réponse
+ part de la colline perdue dans le brouillard.
+
+ Et soudain, la lune retire des cieux qui s'éclairent,
+ sa faucille, et fuit vers sa sombre caverne, enveloppée
+ dans un voile de gaze jaune.
+
+
+
+
+LA TOMBE DE KEATS
+
+ Désormais à l'abri de l'injustice du monde et de
+ sa souffrance, il repose sous le voile bleu de la Divinité.
+ Enlevé à la vie, quand la vie et l'amour
+ étaient dans toute leur nouveauté, ainsi gît le plus
+ jeune des martyrs;
+
+ beau comme Sébastien, et comme lui, mis à
+ mort prématurément. Nul cyprès ne jette son ombre
+ sur son tombeau, point d'if funéraire, mais de douces
+ violettes, qui pleurent avec la rosée, tissent sur ses
+ restes une chaîne qui fleurit sans cesse.
+
+ O coeur si fier que brisa la misère, ô lèvres, les
+ plus douces depuis celles de Mitylène, ô poète
+ peintre de notre terre anglaise!
+
+ Ton nom était écrit sur l'eau,--et il survivra--et
+ des larmes comme les miennes entretiendront
+ bien verte ta mémoire, comme le feront celles d'Isabelle
+ pour l'arbre de son Basile.
+
+
+
+
+THÉOCRITE
+
+VILLANELLE
+
+ O chanteur de Perséphoné, dans tes sombres et
+ désertes prairies, te souviens-tu de la Sicile?
+
+ L'abeille voltige encore à travers le lierre, là où
+ gît solennellement inhumée Amaryllis, ô chanteur
+ de Perséphoné!
+
+ Simaetha invoque Hécate et entend à sa porte
+ les chiens féroces; te souviens-tu de la Sicile?
+
+ Silencieux près de la mer légère et rieuse, le pauvre
+ Polyphème déplore son destin, ô chanteur de Perséphoné!
+
+ Et toujours, dans son émulation enfantine, le
+ jeune Daphnis défie son camarade: te souviens-tu
+ de la Sicile?
+
+ Le svelte Lacon garde une chèvre pour toi, et
+ c'est toi qu'attendent les joyeux bergers; ô chanteur
+ de Perséphoné, te souviens-tu de la Sicile?
+
+
+
+
+DANS LA CHAMBRE D'OR
+
+HARMONIE
+
+ Ses mains d'ivoires erraient au hasard du caprice
+ sur les touches d'ivoire, pareilles au rayon argenté
+ qui traverse les peupliers quand ils agitent distraitement
+ leurs pâles feuilles, ou à l'écume mobile
+ d'une mer sans repos, quand les vagues montrent
+ leurs dents à la brise volage.
+
+ Sa chevelure d'or tombait sur la mer d'or,
+ comme les délicats fils de la vierge, tissés sur le
+ disque poli de la pâquerette, ou comme l'hélianthe
+ qui se tourne vers le soleil, quand la nuit jalouse
+ a complété l'obscurité, et que la lance du lis s'entoure
+ d'une auréole.
+
+ Et ses douces et rouges lèvres sur ces lèvres, les
+ miennes brûlaient comme le feu de rubis serti dans
+ la lampe oscillante d'un reliquaire cramoisi, ou
+ comme les blessures saignantes de la grenade, ou
+ le coeur du lotus tout inondé, tout humide du
+ sang répandu de la vigne rose et rouge...
+
+
+
+
+BALLADE DE MARGUERITE
+
+NORMANDE
+
+ --Je suis las de rester en forêt, alors que les
+ chevaliers se réunissent sur la place du marché.
+
+ --Non, ne va pas à la ville aux toits rouges, de
+ peur que les fers des chevaux de guerre ne te
+ meurtrissent.
+
+ --Mais non, je n'irai point là où chevauchent
+ les Écuyers, je me bornerai à marcher aux côtés de
+ ma Dame.
+
+ --Hélas! hélas! Tu es par trop téméraire! Le fils
+ d'un forestier n'est point fait pour manger dans de
+ l'or.
+
+ --M'aimera-t-elle moins parce que, à chaque
+ Saint-Martin, mon père se montre vêtu d'un justaucorps
+ vert?
+
+ --Peut-être est-elle occupée à broder une tapisserie.
+ Le fuseau et la navette ne te conviennent
+ point.
+
+ --Ah! si elle travaille à une somptueuse tapisserie,
+ je pourrais débrouiller les fils à la lumière du feu.
+
+ --Peut-être se lance-t-elle à la chasse du daim.
+ Comment la suivre par monts et par mers?
+
+ --Ah! si elle chevauche avec la cour, je pourrais
+ courir à son côté et souffler le hallali.
+
+ --Peut-être est-elle agenouillée dans Saint-Denis
+ (que Notre-Dame ait grand'pitié de son âme!).
+
+ --Ah! si elle prie dans la chapelle solitaire, je
+ pourrais balancer l'encensoir et sonner la cloche.
+
+ --Rentrez, mon fils, vous avez la figure si pâle,
+ et le père vous remplira une tasse d'ale.
+
+ --Mais quels sont ces chevaliers en riches costumes?
+ Est-ce un spectacle où se rassemblent les
+ gens riches?
+
+ --C'est le roi d'Angleterre, qui a passé la mer
+ pour venir visiter notre beau pays.
+
+ --Mais pourquoi le couvre-feu rend-il un son
+ aussi, sourd, et pourquoi ces gens en deuil qui se
+ suivent à la file?
+
+ --Oh! c'est Hugues d'Amiens, le fils de ma
+ soeur, qui gît mort, car son jour est venu.
+
+ --Non, non, car je vois distinctement des lis
+ blancs. Ce n'est point un homme vigoureux qui git
+ sur la bière.
+
+ --C'est la vieille dame Jeannette, qui gardait le
+ bail; j'étais sûr qu'elle mourrait aux premiers jours
+ d'automne.
+
+ --Dame Jeannette n'avait point ces cheveux d'or
+ bruni; la vieille Jeannette n'était point une jolie
+ fille.
+
+ ---Ce n'est point quelqu'un de notre sorte, quelqu'un
+ de notre famille (que Notre-Dame la préserve
+ de tout péché!).
+
+ --Mais j'entends la douce voix de l'enfant qui
+ chante: «Elle est morte, la Marguerite!»
+
+ --Rentre, mon fils, et mets-toi au lit, et laisse
+ les morts ensevelir leurs morts.
+
+ --O mère, vous savez comme je l'aimais sincèrement.
+ O mère, une seule tombe est-elle assez large
+ pour deux?
+
+
+
+
+LE SORT DE LA FILLE DU ROI
+
+BRETONNE
+
+ Sept étoiles dans l'eau calme, et sept dans le ciel,
+ sept péchés sur la fille du roi, et ils sont profondément
+ cachés en son âme.
+
+ A ses pieds sont des roses rouges (les roses sont
+ rouges dans sa chevelure d'or rouge). Et voyez!
+ encore des roses rouges à l'endroit où se réunissent
+ sa poitrine et sa ceinture.
+
+ Il est beau, le chevalier qui gît, assassiné, parmi
+ les ajoncs et les roseaux; voyez les maigres poissons
+ pressés de se repaître des cadavres.
+
+ Il est charmant le page qui est étendu ici (du
+ drap d'or, c'est un beau butin); voyez dans l'air les
+ noirs corbeaux. Ils sont noirs, oh! ils sont noirs
+ comme la nuit.
+
+ Que font là ces cadavres immobiles, inertes?
+ (elle a du sang sur la main), pourquoi les lis sont-ils
+ tachés de rouge? (il y a du sang sur le sable de
+ la rivière).
+
+ Il y a deux hommes qui viennent à cheval du
+ sud et de l'est, et deux qui viennent du nord et de
+ l'ouest, festin abondant pour le noir corbeau, sécurité
+ pour la fille du roi.
+
+ Il y a un homme qui l'aime loyalement (rouge,
+ oh! qu'elle est rouge, la tache de sang); il a creusé
+ une tombe auprès de l'yeuse sombre (une seule
+ tombe suffira pour quatre).
+
+ Pas de lune au ciel calme; pas de lune dans l'eau
+ noire. Et sur son âme, elle a sept péchés, lui a un
+ péché sur la sienne.
+
+
+
+
+
+AMOR INTELLECTUALIS
+
+ Souvent nous avons parcouru les vallées de Castalie,
+ et entendu les doux accents d'une musique
+ champêtre jouée sur des flûtes antiques à de vulgaires
+ inconnus, et souvent nous avons lancé notre
+ barque sur cette mer
+
+ où les neuf Muses ont établi leur empire, et tracé
+ librement nos sillons à travers la vague et l'écume,
+ sans déployer nos voiles hésitantes pour gagner
+ une demeure plus sûre, jusqu'à ce que nous eussions
+ entièrement chargé notre embarcation.
+
+ De ces trésors, de ces dépouilles, voici ce qui reste,
+ la passion de Sordelio[10], le contour suave du jeune
+ Endymion[11], l'important Tamburlaine
+ poussant devant lui ses haridelles rassasiées de
+ bien-être[12], et mieux que cela, la septuple vision
+ du Florentin[13], et les solennelles harmonies de
+ Milton au front austère.
+
+[Note 10: _Sordello_, poème de Robert Browning.]
+
+[Note 11: _Endymion_, poème de Keats.]
+
+[Note 12: _Tamerlaen_, pièce de Marlowe.]
+
+[Note 13: _La divine Comédie_.]
+
+
+
+
+
+
+SANTA DECCA
+
+ Les Dieux sont morts; nous avons cessé d'offrir
+ à Pallas aux yeux: gris des couronnes de feuilles
+ d'olivier! L'enfant de Demeter ne reçoit plus la
+ dîme de nos gerbes, et vers midi les bergers chantent
+ sans crainte, car Pan est mort; plus de turbulentes
+ amourettes par les clairières secrètes et
+ les tortueux asiles. Le jeune Hylas ne cherche plus
+ les sources; le grand Pan est mort, et c'est le fils
+ de Marie qui est roi.
+
+ Et pourtant, peut-être en cette île que la mer
+ tient en extase, quelque dieu, mâchant le fruit amer
+ de la mémoire, reste caché parmi les asphodèles!
+ O Amour, s'il y en avait encore un, nous ferions
+ sagement de fuir sa colère! Non! mais, regardez,
+ les feuilles s'agitent. Restons un instant à épier.
+
+
+
+
+
+UNE VISION
+
+ Deux rois couronnés, et un autre qui se tenait à
+ l'écart, sans que le vert laurier pesât bien lourd
+ sur sa tête, mais avec un regard triste, comme s'il
+ était découragé, fatigué de l'incessant gémissement
+ de l'homme,
+
+ au sujet de péchés que ne saurait effacer une
+ bêlante victime, avec de longues et douces lèvres
+ nourries de larmes et de baisers. Il était ceint d'un
+ vêtement noir et rouge, et à ses pieds j'aperçus une
+ pierre brisée
+
+ d'où sortaient des lis pareils à des colombes,
+ montant à ses genoux. Et alors, à cette vue, mon
+ coeur s'allumant d'une flamme,
+
+ je criai à Béatrice: «Quels sont-ils?» Et elle
+ répondit, car elle connaissait bien leurs noms: «Le
+ premier, c'est Eschyle, le second est Sophocle, et
+ enfin (large flot de larmes), c'est Euripide.
+
+
+
+
+
+IMPRESSION DE VOYAGE
+
+ La mer avait la couleur du saphir, et le ciel, dans
+ l'air, brûlait comme une opale chauffée: nous
+ hissâmes la voile; le vent soufflait avec force du
+ côté des pays bleus qui s'étendent vers l'Orient.
+
+ De la proue escarpée, je remarquai, avec, une attention
+ plus vive, Zacynthos, et chaque bois d'olivier,
+ et chaque baie, les falaises d'Ithaque, et le
+ pic neigeux de Lycaon, et toutes les collines de
+ l'Arcadie avec leur parure de fleurs.
+
+ Le battement de la voile contre le mât, et les
+ ondulations qui se faisaient dans l'eau sur les côtés,
+ et les ondulations dans le rire des jeunes filles, à
+ l'avant,
+
+ pas d'autres bruits. Quand l'Occident s'embrasa
+ et un rouge soleil se balança sur les mers, j'étais,
+ enfin, sur le sol de la Grèce.
+
+
+
+
+
+LA TOMBE DE SHELLEY
+
+ Comme des torches qui ont fini de se consumer
+ près du lit d'un malade, les maigres cyprès se
+ dressent autour de la pierre que le soleil a blanchie.
+ C'est là que la petite chouette nocturne a établi son
+ trône, que le lézard léger montre sa tôle-parée de
+ gemmes, et la où les pavots aux formes de calices
+ s'embrasent jusqu'au rouge, dans la chambre silencieuse
+ de cette pyramide que voici, assurément
+ se tapit dans les ténèbres quelque Sphinx du monde
+ ancien, farouche gardien de ce séjour aimé des
+ morts.
+
+ Ah! sans doute il est doux de reposer dans le
+ sein maternel de la Terre, auguste mère de l'éternel
+ sommeil. Mais combien il est plus doux pour toi
+ d'avoir une tombe incessamment agitée, dans la
+ caverne bleue des profondeurs aux échos sonores,
+ ou bien là où s'engloutissent dans les ténèbres les
+ immenses vaisseaux heurtés contre les flancs de
+ quelque falaise rongée par la vague.
+
+_Rome_.
+
+
+
+
+
+
+PRES DE L'ARNO
+
+ Le nerprun sur la mer se teinte d'écarlate à la
+ lumière de l'aurore, bien que les ombres grises de
+ la nuit enveloppent encore Florence comme d'un
+ linceul.
+
+ La rosée scintille sur la colline et les fleurs
+ brillent au-dessus de nous. Oui! mais les cigales
+ ont fui et la petite chanson attique s'est tue.
+
+ Seules les feuilles sont doucement agitées par la
+ molle haleine de la brise, et dans le vallon qu'embaume
+ l'amandier, on entend le rossignol solitaire.
+
+ Le jour viendra bientôt t'imposer silence, ô rossignol,
+ chante de bon coeur pendant qu'encore sur le
+ bosquet ombreux se brisent les flèches de la lune.
+
+ Avant que d'un pas furtif, dans un brouillard
+ vert de mer, le matin se glisse à travers la prairie,
+ et laisse voir aux yeux effarés de l'amour les longs
+ doigts blancs de l'aube,
+
+ gravissant en hâte le ciel d'Orient pour saisir et
+ mettre à mort la nuit tremblante, sans avoir le
+ moindre souci de ce qui charme mon coeur ou de
+ ce que le rossignol pourrait en mourir.
+
+
+
+
+
+FABIEN DEI FRANCHI
+
+ La chambre silencieuse, les ténèbres qui rampent
+ d'un pas lourd, les morts qui voyagent vite, la
+ porte qui s'ouvre, les doigts blancs du fantôme posés
+ sur tes épaules,
+
+ et ensuite le duel sans témoin dans la clairière,
+ les épées brisées, le cri étouffé, le sang, tes grands
+ yeux pleins de vengeance satisfaite, maintenant
+ que tout est fini,--ces choses-là suffisent amplement,--mais
+ tu étais fait
+
+ pour une création plus auguste! Léar délirant devait,
+ à ton commandement, errer sur la lande, pour
+ suivi par la raillerie criarde de la folie. Pour toi,
+ Roméo
+
+ devrait tendre le piège de son amour et la terreur
+ désespérée tirer de son fourreau le poignard de Richard;
+ tu es un trempette que devraient faire résonner
+ les lèvres de Shakespeare.
+
+
+
+
+PHEDRE
+
+ Combien il doit paraître vain et monotone ce
+ monde banal, pour celui qui, comme toi, aurait pu
+ converser à Florence avec Mirandola, ou se promener
+ parmi les frais oliviers de l'Académie!
+
+ Tu aurais cueilli dans un verdoyant ruisseau des
+ roseaux pour faire une flûte au son perçant, à Pan,
+ le dieu au pied de chèvre, et tu aurais joué avec les
+ blanches jeunes filles dans ce bosquet phéacien où
+ la grave Odysseus s'éveilla de son rêve.
+
+ Ah! sûrement jadis une urne d'argile attique
+ contint ta poussière morte, et tu es revenu à la vie
+ en ce monde vulgaire, si monotone et si vain,
+
+ parce que tu étais las du jour sans soleil, et des
+ plaines ennuyeuses où croît l'asphodèle sans parfum,
+ et des lèvres sans amour que baisent les hommes
+ dans l'Hadès.
+
+
+
+
+PORTIA
+
+ Je ne m'étonne point que Bassanio ait été assez
+ téméraire pour risquer tout ce qu'il possédait sur le
+ plomb[14], et que le fier Aragon ait courbé si bas
+ là tête, que ce coeur ardent du Maroc[15] se soit refroidi;
+
+ car dans ce somptueux costume lamé d'or, et qui
+ a plus d'or que le soleil doré, aucune des femmes
+ contemplées par Véronése n'avait la moitié de la
+ beauté que je contemple.
+
+[Note 14: Bassanio, dans le _Marchand de Venise_, joue son existence
+sur le coffre de plomb où est caché le portrait de Portia.]
+
+[Note 15: Le prince d'Aragon et le prince du Maroc sont les deux
+rivaux de Bassanio.]
+
+ Et pourtant tu étais plus belle quand, te protégeant
+ du bouclier de la sagesse, tu prenais la robe
+ sévère du légiste, et que tu empêchais les lois de
+ Venise de livrer
+
+ le coeur d'Antonio à ce Juif maudit. O Portia,
+ accepte mon coeur; il t'appartient de droit, je crois
+ que je n'élèverai point de chicane sur mon engagement.
+
+
+
+
+
+LA REINE HENRIETTE-MARIE
+
+ Sous la tente solitaire, dans l'espérance de la
+ victoire, elle reste, les yeux troublés par les
+ brouillards de la souffrance, pareille à un lis que
+ l'ondée fait pencher; les cris et les bruits de la bataille,
+ le ciel ensanglanté,
+
+ le fléau de la guerre, le naufrage de la chevalerie
+ ne sauraient faire naître en son âme fière une vulgaire
+ crainte. Elle attend bravement son Seigneur,
+ le Roi, et son âme brûle tout entière d'une extase
+ de passion.
+
+ O chevelure d'or, ô lèvres de pourpre, ô figure
+ faite pour la séduction et l'amour de l'homme!
+ Avec toi j'oublie la fatigue et l'inquiétude,
+
+ et la roule sans amour où tout repos est inconnu
+ et le pouls accéléré du Temps, et la mortelle lassitude
+ de l'âme, ma liberté et mon passé républicain.
+
+
+
+
+
+GLUKUPICROS ERÔS
+
+ Ma chérie, je ne vous blâme point, car j'étais
+ dans mon tort; si je n'avais point été fait de la
+ commune argile, j'aurais escaladé les hautes cimes,
+ encore vierges, connu l'atmosphère plus vivifiante,
+ le jour plus vaste.
+
+ Du désert de ma passion dépensée en vain j'ai
+ fait sortir un chant meilleur, plus clair, allumé
+ une flamme plus lumineuse de liberté plus complète,
+ livré bataille à quelque mal aux têtes
+ d'hydre.
+
+ Si mes lèvres, meurtries par des baisers qui n'en
+ ont fait jaillir que du sang, avaient pu répondre
+ par des chants, vous auriez marché avec Bice et les
+ anges sur cette prairie verdoyante et diaprée.
+
+ J'aurais suivi la route où Dante, en la parcourant,
+ vit briller les soleils des sept cercles! Oui, peut-être
+ aurais-je vu les cieux s'ouvrir comme ils s'ouvrirent
+ pour le Florentin.
+
+ Et les puissantes nations m'auraient couronné,
+ moi qui maintenant n'ai ni une couronne, ni un
+ nom. Et le lever d'une aurore m'aurait trouvé agenouillé
+ sur le seuil du Temple de la gloire.
+
+ J'aurais pris place dans ce cercle de marbre où le
+ plus ancien est comme le plus jeune des bardes,
+ où le miel tombe sans cesse de la flûte, où les cordes
+ de la lyre sont constamment tendues.
+
+ Keats a relevé ses boucles virginales au-dessus
+ de la coupe de vin mêlée de pavots, et sa bouche
+ immortelle a baisé mon front, et ma main a serré
+ sa main dans l'étreinte du noble amour.
+
+ Et au printemps, dans la saison où la colombe,
+ de sa poitrine irisée, frôle les fleurs de pommier,
+ deux jeunes amants, couchés dans le verger, auraient
+ lu le récit de notre amour,
+
+ auraient lu la légende de ma passion, comme
+ l'amer secret de mon coeur, échangé des baisers
+ comme nous, mais ne se seraient jamais séparés,
+ comme nous l'ordonne désormais la destinée.
+
+ Car la fleur pourpre de notre vie est dévorée par
+ lever rongeur de la vérité, et nulle main n'est capable
+ de réunir les pétales tombés et flétris de la
+ rose de la jeunesse.
+
+ Pourtant, je ne me repens pas de vous avoir
+ aimée. Adolescent que j'étais, pouvais-je faire autrement,
+ --car les dents voraces du Temps dévorent,
+ et les années au pas silencieux pourchassant.
+
+ Nous allons, emportés sans gouvernail, au gré
+ d'une tempête, et quand est passé l'orage de la jeunesse,
+ plus de lyre, plus de luth, plus de choeur;
+ alors parait la mort, pilote silencieux.
+
+ Et au dedans de la tombe, il n'est plus de plaisir,
+ car l'orvet s'engraisse de corruption, et le désir,
+ après un frisson, devient cendre, et l'arbre
+ de la passion ne porte pas de fruit.
+
+ Ah! que pouvais-je faire, sinon vous aimer? La
+ Mère même de Dieu m'était moins chère, et moins
+ chère la déesse de Cythère surgissant de la mer
+ comme un lis d'argent.
+
+ J'ai fait mon choix, j'ai vécu mes poèmes, et
+ bien que ma jeunesse se soit dissipée en jours gaspillés,
+ j'ai trouvé la couronne de myrte de l'amant
+ préférable à la couronne de laurier du poète.
+
+
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES
+
+ PRÉFACE
+
+ Hélas!
+ Le Jardin d'Eros.
+ La nouvelle Hélène.
+ Charmidès.
+ Panthéa.
+ Humanitad.
+ Sonnet à la liberté.
+ Ave Imperatrix.
+ A Milton.
+ Louis-Napoléon.
+ Sonnet sur le massacre des chrétiens en Bulgarie.
+ Quantum mutata.
+ Libertatis sacra fames.
+ Théoretikos.
+ Requiescat.
+ Sonnet composé en approchant de l'Italie.
+ San Miniato.
+ Ave, Maria, gratia plena.
+ Italia.
+ Sonnet écrit pendant la Semaine Sainte à Gênes.
+ Rome que je n'ai point visitée.
+ Urbs sacra et aeterna.
+ Sonnet composé après l'audition du _Dies irae_, chanté
+ dans la Chapelle Sixtine.
+ Pâques.
+ E tenebris.
+ Vita nuova.
+ Madonna mia.
+ La chanson d'Itys.
+ Impression du matin.
+ Promenades de Magdalen.
+ Athanasia.
+ Sérénade.
+ Endymion.
+ La Bella donna della mia mente.
+ Chanson.
+ Impressions: I.--Les silhouettes.
+ II.--La fuite de la lune.
+ La tombe de Keats.
+ Théocrite, villanelle.
+ Dans la chambre d'or, harmonie.
+ Ballade de Marguerite, normande.
+ Le Sort de la fille du roi, bretonne.
+ Amor intellectualis.
+ Santa Decca.
+ Une vision.
+ Impression de voyage.
+ La tombe de Shelley.
+ Près de I'Arno.
+ Fabien dei Franchi.
+ Phèdre.
+ Portia.
+ La reine Henriette-Marie.
+ Glukupicros Erôs.
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Poèmes, by Oscar Wilde
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 14683 ***
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+
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+<body>
+<div>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 14683 ***</div>
+
+<h3>OSCAR WILDE</h3>
+<br><br><br>
+
+<h1>POÈMES</h1>
+<br>
+
+<h3><i>Traduction et Préface</i><br>
+PAR<br>
+ALBERT SAVINE</h3>
+<br><br>
+
+
+<h4>1907</h4>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+<p class="mid"><b>LES POÈMES D'OSCAR WILDE</b></p>
+
+<p>Les <i>Poèmes</i> ont été publiés en 1881, puis réimprimés
+en 1882 aux États-Unis.</p>
+
+<p>Né en 1856, Oscar Wilde venait alors d'achever
+ses études à Oxford où il avait passé cinq années au
+Magdalen collège, remportant, en 1878, le prix Newdegate
+pour son poème <i>Ravenne</i>, écho des émotions
+et des souvenirs qu'il avait rapportés, l'année précédente,
+de son voyage en Italie et en Grèce avec le
+professeur Mahaffy.</p>
+
+<p>Les <i>Poèmes</i> firent grand bruit dans les cercles
+littéraires londoniens. Wilde fut très discuté.</p>
+
+<p>Pour les uns, son oeuvre n'était que la réunion
+des informes essais d'un collégien sans originalité,
+rejetant en hâte dans la circulation ce qu'il avait
+pu s'assimiler plus ou moins étroitement des idées
+et de la civilisation des Anciens.</p>
+
+<p>Pour d'autres, les <i>Poèmes</i> affectaient la plus
+fausse, la plus artificielle recherche d'originalité.</p>
+
+<p>On y voyait, à les entendre, régner ce style
+alambique, contourné, bizarre que fut jadis celui
+de Lily et des Euphuistes, de Gongora et des Précieuses,
+et tout cela réussissait mal à masquer le
+vide d'une âme incapable de penser par elle-même.</p>
+
+<p>Pour un troisième groupe enfin, il fallait voir
+dans les <i>Poèmes</i> comme «l'Evangile d'un nouveau
+Credo». Wilde n'était-il pas l'apôtre et le pontife
+de l'art pour l'art, l'homme qui faisait bon marché
+du «puissant empire aux pieds d'argile», de la
+«petite île désertée par toute chevalerie»? Chez
+lui plus de patriotisme, plus de haine invétérée du
+Papisme...</p>
+
+<blockquote><p>... «<i>Parmi ses collines</i> (de l'Angleterre), disait
+un de ses sonnets, <i>s'est tue cette voix qui parlait
+de liberté. Oh! quitte-la, mon âme, quitte-la! Tu
+n'es point faite pour habiter cette vile demeure de
+trafiquants où chaque jour</i></p>
+
+<p>«<i>On met en vente publique la sagesse et le respect,
+où le peuple grossier pousse les cris enragés
+de l'ignorance contre ce qui est le legs des
+siècles.</i></p>
+
+<p>«<i>Cela trouble mon calme. Aussi mon désir est-il</i></p>
+
+<p><i>de m'isoler dans des rêves d'art et de suprême
+culture, sans prendre parti ni pour Dieu ni pour
+ses ennemis</i><a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a><a href="#footnote1"><sup>1</sup></a>.»</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1" name="footnote1"></a><b>Note 1:</b><a href="#footnotetag1"> (retour) </a> <i>Théoretikos.</i></blockquote>
+
+<p>On ne pouvait lui refuser toute attache dans le
+passé et ce culte des choses d'autrefois qui est une
+partie du patrimoine intellectuel de l'artiste. S'il ne
+voulait prendre parti ni pour Dieu ni pour ses ennemis,
+son dédain de la bataille vile, des cris enragés
+de l'ignorance, érigeait une sorte d'autel au
+passé</p>
+
+<blockquote><p>«<i>Esprit de beauté, reste encore un peu, chantait-il
+dans son Jardin D'Eros, ils ne sont pas tous
+morts, tes adorateurs de jadis. Il en vit encore un
+petit nombre de ceux à gui le rayonnement de ton
+sourire est préférable à des milliers de victoires,
+dussent les nobles victimes tombées à Waterloo, se
+redresser furieuses contre eux. Reste encore, il en
+survit quelques-uns</i></p>
+
+<p>«<i>Qui pour toi donneraient leur part d'humanité
+et te consacreraient leur existence. Moi, du
+moins, j'ai agi ainsi. J'ai fait de tes lèvres ma
+nourriture de tous les jours et dans tes temples
+j'ai trouvé un festin somptueux, tel que n'eût pu</i>
+<i>me le donner ce siècle affamé, en dépit de ses doctrines
+toutes neuves où tant de scepticisme s'offre
+sous une forme si dogmatique</i>.</p>
+
+<p>«<i>Là ne coule aucun Céphise, aucun Hissus.
+Là ne se retrouvent point les lois du blanc Colonos.
+Jamais sur nos blêmes collines ne croit l'olivier,
+jamais un pâtre simple ne fait gravir à son
+taureau mugissant les hautes marches de marbre
+et l'on ne voit point par la ville les rieuses jeunes
+filles t'apporter la robe brodée de crocus</i>...»</p></blockquote>
+
+<p>Peut-être cet amour de l'antiquité, ce dédain du
+mercantilisme moderne, on eût pu de l'autre côté
+de la Manche les pardonner à Oscar Wilde s'il avait
+accepté de suivre la foule dans quelques-unes de
+ses ruées contre ce qu'elle haïssait. Mais là encore
+l'abîme s'ouvrait entre Wilde et ses contemporains.</p>
+
+<p>Il a depuis exprimé ce regret que son père l'eût
+empêché alors de se faire catholique, seul contrepoids
+aux déviations qui allaient faire dérailler son âme
+sur les chemins de la vie.</p>
+
+<p>La démonstration de cette tendance à une conversion
+catholique n'est pas inscrite dans ses <i>Poèmes</i>
+mais de leur lecture il résulte nettement que Wilde
+avait rapporté d'Italie le respect et le regret des
+âges passés de la Papauté. Il appartenait à cette
+petite élite protestante d'artistes et de musiciens
+à qui il parut, après 1870, qu'il y avait quelque chose
+de rompu dans l'esthétique romaine et qu'avec son
+Pontife-Roi Rome avait perdu un de ses plus beaux
+fleurons.</p>
+
+<blockquote><p><i>Pour moi</i>, dit Wilde, <i>pèlerin des mers du Nord,
+quelle joie de me mettre tout seul à la recherche
+du temple merveilleux et du trône de celui qui
+tient les clés redoutables</i>.</p>
+
+<p><i>Alors que tout brillants de pourpre et d'or, défilent
+et prêtres et saints cardinaux et que porté
+au-dessus de toutes les têtes arrive le doux pasteur
+du troupeau</i>.</p>
+
+<p><i>Quelle joie de voir, avant que je meure, ce seul
+roi qui soit oint par Dieu et d'entendre les trompettes
+d'argent sonner triomphalement sur son passage</i>.</p>
+
+<p><i>Ou lorsqu'à l'autel du sanctuaire, il élève le
+signe du mystérieux sacrifice et montre aux yeux
+mortels un Dieu sous le voile du pain et du vin</i>.</p></blockquote>
+
+<p>Aussi chez le poète, quelle désillusion lorsqu'il
+voit dans là cité «couronnée par Dieu, découronnée
+par l'homme», flotter «l'odieux drapeau rouge,
+bleu et vert».</p>
+
+<p>Ce n'est pas qu'il ait abjuré le culte de la liberté,
+mais il n'a jamais aimé celle-ci pour elle-même. Il
+n'est que «sur certains points» avec ces Christs
+qui meurent sur les barricades. Il n'aime guère les
+enfants de la Liberté «dont les yeux mornes ne
+voient rien si ce n'est leur misère sans noblesse,
+dont les esprits ne connaissent rien, n'ont souci de
+rien connaîtra». En somme,</p>
+
+
+
+<blockquote><p><i>Malgré cette démangeaison moderne de liberté,<br>
+je préfère le gouvernement d'un seul, auquel tous<br>
+obéissent, à celui de ces démocrates braillards qui<br>
+trahissent notre indépendance par les baisers<br>
+qu'ils donnent à l'anarchie!</i></p></blockquote>
+
+<p>Ce qui lit vibrer son coeur, c'est que</p>
+
+
+
+<blockquote><p><i>...Le grondement de les démocraties.<br>
+Les règnes de la Terreur, les grandes anarchies,<br>
+reflètent pareilles à la mer mes passions les plus<br>
+fougueuses et donnent à ma rage un frein. Liberté!<br>
+pour cela uniquement tes cris discordants<br>
+Enchantent mon âme jusqu'en ses profondeurs.<br>
+Sans cela tous les rois pourraient, au moyen du<br>
+knout ensanglanté et des traitreuses mitraillades,<br>
+dépouiller les nations de leurs droits inviolables,</i></p>
+
+<p>«<i>Que je resterais sans m'émouvoir </i>...»</p></blockquote>
+
+<p>C'était un irréductible aristocrate, de cet «heureux
+petit nombre» qui concentre autour de soi la
+joie de vivre.</p>
+
+<p>Et voilà pourquoi le monde, se vengeant, lui fut
+si cruel!</p>
+
+<p>Albert Savine.</p>
+<br><br>
+
+
+
+
+<h2>HÉLAS</h2>
+<br><br>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Être entraîné à la dérive de toute passion jusqu'à</p>
+<p>ce que mon âme devienne un luth aux cordes</p>
+<p>tendues dont peuvent jouer tous les vents, c'est pour</p>
+<p>cela que j'ai renoncé à mon antique sagesse, à l'austère</p>
+<p>maîtrise de moi-même.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>A ce qu'il me semble, ma vie est un parchemin</p>
+<p>sur lequel on aurait écrit deux fois, où en quelque</p>
+<p>jour de vacances, une main enfantine aurait griffonné</p>
+<p>de vaines chansons pour la flûte ou le virelai,</p>
+<p>sans autre effet que de profaner tout le mystère.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Sûrement il fut un temps où j'aurais pu fouler</p>
+<p>les hauteurs ensoleillées, où parmi les dissonances</p>
+<p>de la vie, j'aurais pu faire vibrer une corde assez</p>
+<p>sonore pour monter jusqu'à l'oreille de Dieu!</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Ce temps-là est-il mort? Hélas! faut-il que pour</p>
+<p>avoir seulemeut effleuré d'une baguette légère le</p>
+<p>miel de la romance, je perde tout le patrimoine dû</p>
+<p>à une âme.</p>
+ </div> </div>
+<br><br>
+
+
+
+
+<h2>LE JARDIN D'ÉROS</h2>
+<br><br>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Nous voici en plein printemps, au coeur de juin;</p>
+<p>pas encore les travailleurs hâlés ne se hâtent sur les</p>
+<p>prairies des hauteurs, où l'opulent automne, saison</p>
+<p>usurière, ne vient que trop tôt offrir aux arbres l'or</p>
+<p>qu'il a mis de côté, trésor qu'il verra disperser par</p>
+<p>la folle prodigalité de la brise.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Il est bien tôt, vraiment! l'asphodèle, enfant</p>
+<p>chérie du Printemps, s'attarde pour piquer la jalousie</p>
+<p>de la rose; la campanule, elle aussi, tient</p>
+<p>déployé son pavillon d'azur. Et, pareil à un fêtard</p>
+<p>égaré, perdu, que ses frères ont laissé là, pour</p>
+<p>s'enfuir des bosquets, d'où les a chassés la grive,</p>
+<p>messagère de juin,</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>seul, un pâle narcisse reste là, tout apeuré, tapi</p>
+<p>dans un coin d'ombre, où des violettes, presque inquiètes</p>
+<p>de leur propre beauté, se refusent à regarder</p>
+<p>face à face l'or du soleil, par effroi d'une trop forte</p>
+<p>splendeur. Ah! c'est bien là, ce me semble,</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>&mdash;que viendraient se poser les pieds de Perséphoné,</p>
+<p>quand elle est lasse des prairies sans fleurs</p>
+<p>de Pluton,&mdash;là que danseraient les adolescents</p>
+<p>arcadiens, là qu'un homme pourrait trouver le mystère</p>
+<p>secret de l'éternelle volupté, ce secret que les</p>
+<p>Grecs ont connu. Ah! vous et moi, nous pourrions</p>
+<p>le découvrir ici, pour peu que l'Amour et le sommeil</p>
+<p>y consentent.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Ce sont là les fleurs qu'Héraklèsen deuiisema sur</p>
+<p>la tombe d'Hylas, l'ancolie, avec toutes ses blanches</p>
+<p>colombes agitées d'un frisson, quand la brise les a</p>
+<p>froissées d'un baiser trop rude, la mignonne chélidoine</p>
+<p>qui, dans son jupon jaune, chante le crépuscule</p>
+<p>du soir, et le lilas en robe de grande dame,&mdash;mais</p>
+<p>laissons-les fleurir à l'écart, laissons</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>là-bas, les spirales de la rose trémière, aux rouges</p>
+<p>dentelures, agiter sans bruit leurs clochettes, sans</p>
+<p>quoi l'abeille, son petit carillonneur, irait chercher</p>
+<p>plus loin quelque autre divertissement; l'anémone</p>
+<p>qui pleure dès l'aube, comme une jolie fillette devant</p>
+<p>son galant, et ne laisse, qu'à grand'peine les</p>
+<p>papillons ouvrir toutes grandes, auprès d'elle,</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>leurs ailes bigarrées, laissons-la languir dans la</p>
+<p>pâle virginité, La neige hivernale lui plaira mieux</p>
+<p>que des lèvres comme les tiennes, dont la brûlure</p>
+<p>ne saurait que la flétrir. Va-t-en plutôt cueillir cette</p>
+<p>fleur amoureuse qui s'épanouit solitaire, et que le</p>
+<p>vent, entremetteur, poudre de baisers savoureux</p>
+<p>qui ne sont pas de lui.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Les liserons aux fleurs en forme de trompette, et</p>
+<p>qu'aiment tant les jeunes filles; la reine des prés,</p>
+<p>à la teinte de crème, plus blanche que la gorge de</p>
+<p>Junon, odorante autant que l'Arabie entière; l'hyacinthe,</p>
+<p>que les pieds de Diane chasseresse hésiteraient</p>
+<p>à fouler, même à la poursuite du plus beau des</p>
+<p>daims tachetés, la marjolaine en bouton, dont un</p>
+<p>seul baiser suffirait à embaumer les lèvres de la</p>
+<p>déesse de Cythère, et rendre jaloux Adonis,&mdash;cela,</p>
+<p>c'est pour ton front,&mdash;et pour te faire une</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>ceinture,&mdash;voici ce flexible rameau de clématite pourpre,</p>
+<p>dont la couleur somptueuse efface de son éclat le</p>
+<p>roi de Tyr,&mdash;et ces digitales aux corolles</p>
+<p>retombantes,&mdash;mais pour cet unique narcisse, que</p>
+<p>laissa tomber de sa robe la saison printanière, lorsqu'elle</p>
+<p>entendit avec effarement, dans les bois où</p>
+<p>elle régnait, résonner le chant ardent, orageux de</p>
+<p>l'oiseau d'été.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Ah! qu'il te soit un souvenir subtil de ces jours</p>
+<p>charmants de pluie et de soleil, alors qu'avril riait</p>
+<p>a travers ses larmes, en voyant la précoce primevère</p>
+<p>quitter d'un pied furtif les racines tortueuses des</p>
+<p>chênes, et envahir la forêt, au point que malgré ses</p>
+<p>feuilles jaunies et froissées, elle se couvrait d'un or</p>
+<p>étincelant.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Non, lu peux le cueillir aussi. Il n'a pas même</p>
+<p>la moitié de ton charme, ô toi l'idole de mon âme,</p>
+<p>et quand tes pieds seront las, les anchuses tisseront</p>
+<p>leurs tapis les plus brillants; pour toi, les chèvrefeuilles</p>
+<p>oublieront leur orgueil et voileront leur lacis</p>
+<p>confus, et tu marcheras sur les pensées bariolées.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Et je couperai un roseau dans le ruisseau de là-bas,</p>
+<p>et je rendrai jaloux les dieux des bois; le vieux</p>
+<p>Pan se demandera quel est ce jeune intrus qui</p>
+<p>s'enhardit à chanter dans ces retraites plus creuses</p>
+<p>où jamais homme ne devrait risquer un pied le</p>
+<p>soir, par crainte de surprendre Artémis et sa troupe</p>
+<p>aux corps de marbre.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Et je te coulerai pourquoi la jacinthe se revêt</p>
+<p>d'une aussi morne parure de gémissements plaintifs;</p>
+<p>pourquoi l'infortuné rossignol s'interdit de</p>
+<p>lancer son chant eh plein jour, et préfère pleurer</p>
+<p>seul, alors que dort la rapide hirondelle et que les</p>
+<p>riches font la fête; et pourquoi le laurier tremble</p>
+<p>en voyant des lueurs d'éclair à l'Orient.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Et je chanterai comment la triste Proserpine fut</p>
+<p>mariée à un grave, à un sombre maître et seigneur.</p>
+<p>Des prairies infernales semées de lotus j'évoquerai</p>
+<p>Hélène aux seins d'argent, et aussi tu verras cette</p>
+<p>beauté fatale, pour qui deux puissantes armées se</p>
+<p>heurtèrent d'un choc terrible, dans l'abîme de la</p>
+<p>guerre.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Puis je te chanterai ce conte grec où Cynthia</p>
+<p>s'éprend du jeune Endymion, et s'enveloppant d'un</p>
+<p>voile gris de brouillards, se bute vers les cimes du</p>
+<p>Latmos, dès que le soleil quitte son lit de l'Océan,</p>
+<p>pour s'élancer à la poursuite de ces pieds pâles et</p>
+<p>légers qui se fondent sous son étreinte.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Et si ma flûte est capable de verser une douce</p>
+<p>mélodie, nous pourrons voir face à face celle qui, en</p>
+<p>des temps bien lointains, habita parmi les hommes,</p>
+<p>près de la mer Égée, et dont la triste demeure au</p>
+<p>portique ravagé, au mur dépouillé de sa frise, aux</p>
+<p>colonnes croulées, domine les ruines de cette cité</p>
+<p>charmante, ceinte de violettes.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Esprit de beauté, reste encore un peu: ils ne sont</p>
+<p>pas tous morts, tes adorateurs de jadis; il en vit</p>
+<p>encore un petit nombre, de ceux pour qui le rayonnement</p>
+<p>de ton sourire est préférable à des milliers</p>
+<p>de victoires, dussent les nobles victimes tombées à</p>
+<p>Waterloo se redresser furieuses contre eux; reste</p>
+<p>encore, il en survit quelques-uns,</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>qui pour toi donneraient leur part d'humanité, et</p>
+<p>te consacreraient leur existence. Moi, du moins, j'ai</p>
+<p>agi ainsi. J'ai fait de tes lèvres ma nourriture de</p>
+<p>tous les jours, et dans tes temples j'ai trouvé un</p>
+<p>festin somptueux, tel que n'eût pu me le donner ce</p>
+<p>siècle affamé, en dépit de ses doctrines toutes</p>
+<p>neuves, où tant de scepticisme s'offre sous une</p>
+<p>forme si dogmatique.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Là, ne coule aucun Cephise, aucun Ilissus; là ne</p>
+<p>se retrouvent point les bois du blanc Colonos. Jamais</p>
+<p>sur nos blêmes collines ne croit l'olivier, jamais</p>
+<p>un pâtre simple ne fait gravir à son taureau</p>
+<p>mugissant les hautes marches de marbre; on ne</p>
+<p>voit point par la ville les rieuses jeunes filles t'apporter</p>
+<p>la robe brodée de crocus.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Pourtant, reste encore. Car l'enfant qui t'aima le</p>
+<p>mieux, dont le seul nom devrait être un souvenir</p>
+<p>capable de te retenir <a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a><a href="#footnote2"><sup>2</sup></a>, dort dans un repos silencieux,</p>
+<p>au pied des murs de Rome, et la mélodie</p>
+<p>pleure d'avoir perdu sa lyre la plus douce; nul ne</p>
+<p>saurait manier le luth d'Adonais, et le chant est</p>
+<p>mort sur ses lèvres.</p>
+ </div> </div>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote2" name="footnote2"></a><b>Note 2:</b><a href="#footnotetag2"> (retour) </a> Il s'agit de John Keats (1795-1821) dont nous publierons
+prochainement les <i>Poèmes</i>.</blockquote>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Non, à la mort de Keats, il restait encore aux</p>
+<p>Muses une voix argentine pour chanter sa thrénodie,</p>
+<p>mais hélas! nous la perdîmes trop tôt, en cette nuit</p>
+<p>déchirée par la foudre, en cette mer rageuse, Panthéa</p>
+<p>vint réclamer comme son bien celui qui l'avait</p>
+<p>chantée, et fermer la bouche qui l'avait louée <a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a><a href="#footnote3"><sup>3</sup></a>;</p>
+<p>depuis lors, nous allons dans la solitude, nous</p>
+<p>n'avons</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>plus que ce coeur ardent, cette étoile matinale de</p>
+<p>l'Angleterre ressuscitée, dont le clair regard, derrière</p>
+<p>notre trône croulant, et les ruines de la guerre,</p>
+<p>vit les grandes formes grecques de la jeune Démocratie</p>
+<p>surgir dans leur puissance comme Hespérus,</p>
+<p>et amener la grande République <a id="footnotetag4" name="footnotetag4"></a><a href="#footnote4"><sup>4</sup></a>. A lui du</p>
+<p>moins tu as enseigné le chant.</p>
+ </div> </div>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote3" name="footnote3"></a><b>Note 3:</b><a href="#footnotetag3"> (retour) </a> Shelley.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote4" name="footnote4"></a><b>Note 4:</b><a href="#footnotetag4"> (retour) </a> Swinburne qui, à côté des <i>Poèmes et Ballades</i>, est
+l'auteur d'une tragédie, <i>Atalante à Calydon</i>, dont nous
+avons en préparation une traduction.</blockquote>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Et il t'a accompagné en Thessalie, et il a vu la</p>
+<p>blanche Atalante, aux pieds légers, à la virginité</p>
+<p>impassible et sauvage, chasser le sanglier armé de</p>
+<p>défenses. Son luth, aussi doux que le miel, a ouvert</p>
+<p>la caverne dans la colline creuse, et Vénus rit de</p>
+<p>savoir qu'un genou fléchira encore devant elle.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Et il a baisé les lèvres de Proserpine et chanté</p>
+<p>le <i>requiem</i> du Galiléen. Ce front meurtri, taché</p>
+<p>de sang et de vin, il l'a découronné. Les Dieux de</p>
+<p>jadis ont trouvé en lui leur dernier, leur plus ardent</p>
+<p>adorateur, et le signe nouveau s'efface et pâlit devant</p>
+<p>son vainqueur.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Esprit de Beauté, reste encore avec nous. Elle</p>
+<p>n'est point encore éteinte, la torche de la poésie.</p>
+<p>L'étoile qui surgit par-dessus les hauteurs de</p>
+<p>l'Orient défend invinciblement ses armoiries argentées,</p>
+<p>contre les ténèbres qui s'épaississent, contre</p>
+<p>la fureur des ennemis. Oh! reste encore avec nous,</p>
+<p>car, au cours de la nuit longue et monotone,</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Morris<a id="footnotetag5" name="footnotetag5"></a><a href="#footnote5"><sup>5</sup></a>, le doux et simple enfant de Chaucer,</p>
+<p>l'aimable héritier des pipeaux mélodieux de Spencer,</p>
+<p>a souvent charmé par ses tendres airs champêtres</p>
+<p>l'âme humaine en ses besoins et ses détresses,</p>
+<p>et des champs de glace, lointains et dénudés, a</p>
+<p>rapporté assez de belles fleurs pour faire ensemble</p>
+<p>un paradis terrestre.</p>
+ </div> </div>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote5" name="footnote5"></a><b>Note 5:</b><a href="#footnotetag5"> (retour) </a> William Morris, poète et ouvrier d'art, auteur du
+poème <i>L'Histoire de Sigurd le Volsung</i> et <i>La chute des
+Niebelungen</i>, 1877.</blockquote>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Nous les connaissons tous, Gudrun, la fiancée</p>
+<p>des hommes forts, et Aslaug, et Olfason, nous les</p>
+<p>connaissons tous, et comment combattait le géant</p>
+<p>Grettir, et comment mourut Sigurd, et quel enchantement</p>
+<p>tenait le roi captif, quand Brynhild</p>
+<p>luttait avec les puissances qui déclarent la guerre à</p>
+<p>toute passion. Ah! que de fois, pendant les heures</p>
+<p>d'été,</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>les longues heures monotones, alors que le midi,</p>
+<p>s'amourachant d'une rose de Damas, oublie de reprendre</p>
+<p>sa marche vers l'Ouest, si bien que la lune,</p>
+<p>pâle usurpatrice, élargissant sa tache, change son</p>
+<p>mince croissant en un disque d'argent, et réprimande</p>
+<p>son char paresseux,&mdash;que de fois, dans</p>
+<p>l'herbe fraîche et drue,</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>bien loin du jeu de cricket et des bruyants canotiers,</p>
+<p>à Bagley, où les campanules devancent un</p>
+<p>peu l'époque de l'accouplement pour les merles et</p>
+<p>s'attardent à attendre l'hirondelle, où le bourdonnement</p>
+<p>d'innombrables abeilles vibre dans la</p>
+<p>feuillée, je suis resté à m'abandonner aux contes</p>
+<p>rêveurs que tisse sa fantaisie.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Et à travers leurs infortunes imaginaires, et</p>
+<p>leurs douleurs fictives, j'ai pleuré sur moi-même,</p>
+<p>puis retrouvé la bonne humeur dans une simple</p>
+<p>gaîté, en voyageant sur cette mer aux mille teintes.</p>
+<p>Je sentais en moi la force et la splendeur de la</p>
+<p>tempête, sans avoir à en subir les désastres, car le</p>
+<p>chanteur est divin.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Le petit rire que fait entendre l'eau en tombant,</p>
+<p>n'est point aussi musical, et l'or liquide qui s'accumule</p>
+<p>en piles serrées dans la mignonne cité de cire</p>
+<p>n'a pas tant de douceur. Les vieux roseaux à demi</p>
+<p>desséchés qui se balançaient en Arcadie, dès que</p>
+<p>ses lèvres les touchent, exhalent une harmonie toute</p>
+<p>nouvelle.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Esprit de beauté, attarde-toi encore un peu, bien</p>
+<p>que les marchands trompeurs du commerce profanent</p>
+<p>de leurs routes de fer notre île charmante, et</p>
+<p>qu'ils rompent les membres de l'Art sur des</p>
+<p>roues tournoyantes, hélas! bien que les usines</p>
+<p>bondées propagent l'ignorance, ver rongeur qui tue</p>
+<p>l'âme, oh! reste encore.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Car il est au moins un homme,&mdash;il tire son</p>
+<p>nom de Dante et du séraphin Gabriel, et son double</p>
+<p>laurier brûle d'une flamme impérissable pour</p>
+<p>éclairer ton autel. Celui-là t'aime bien, qui vit le</p>
+<p>vieux Merlin se prendre au piège de Viviane, et les</p>
+<p>anges aux pieds blancs descendre les marches</p>
+<p>d'or<a id="footnotetag6" name="footnotetag6"></a><a href="#footnote6"><sup>6</sup></a>.</p>
+ </div> </div>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote6" name="footnote6"></a><b>Note 6:</b><a href="#footnotetag6"> (retour) </a> Gabriel Dante Rosetti.</blockquote>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Il t'aime si bien que l'univers doit se couvrir de</p>
+<p>vêtements aux couleurs somptueuses, et le Chagrin</p>
+<p>prendre un diadème de pourpre, ou, sans cela, il</p>
+<p>cesserait d'être le Chagrin; et le Désespoir devrait</p>
+<p>dorer ses cornes, et la Douleur, pareille à Adon, serait</p>
+<p>belle même dans son excès. Tel est l'empire</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>qu'exercent les Peintres, tel est l'héritage que</p>
+<p>possède notre solennel Esprit, car avec toute sa</p>
+<p>pitié, son amour, sa lassitude, il est un miroir plus</p>
+<p>fidèle de son siècle que ne le sont les Peintres dont</p>
+<p>le talent ne peut prétendre à un but plus haut que</p>
+<p>la copie des banalités, incapable qu'il est de représenter</p>
+<p>l'âme avec ses terribles problèmes.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Mais ils sont en petit nombre, et tout romanesque</p>
+<p>s'est dissipé. Les hommes peuvent faire des</p>
+<p>prophéties au sujet du soleil, des leçons sur les taches,</p>
+<p>enseigner comment les atomes sans âme parcourent</p>
+<p>isolément un vide infini, comme de chaque arbre</p>
+<p>a fui la nymphe éplorée, pourquoi nulle naïade ne</p>
+<p>montre plus sa tête parmi les roseaux d'Angleterre.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>A mon gré, ces modernes Actéons se vantent</p>
+<p>trop tôt d'avoir surpris les secrets de la Beauté:</p>
+<p>faut-il, parce que nous avons analysé l'arc-en-ciel</p>
+<p>et dépouillé la lune de son mystère le plus ancien,</p>
+<p>le plus chaste, que moi, le dernier Endymion, je</p>
+<p>perde tout espoir, parce que des yeux impertinents</p>
+<p>ont lorgné ma maîtresse à travers un télescope?</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>A quoi nous sert-il que ce siècle scientifique ait</p>
+<p>fait irruption par nos portes avec tout son cortège</p>
+<p>de miracles modernes? Peut-il apaiser un amant au</p>
+<p>coeur brisé? Peut-il, en toute sa durée, faire quoi</p>
+<p>que ce soit pour rendre une existence plus belle,</p>
+<p>la faire plus divine un seul jour? Mais maintenant</p>
+<p>le siècle d'argile</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>reparaît, ramené par un cycle horrible: la Terre</p>
+<p>a engendré une nouvelle et bruyante progéniture</p>
+<p>de Titans ignorants, que leur origine impure lance</p>
+<p>encore une fois contre l'auguste hiérarchie qui siégeait</p>
+<p>sur l'Olympe. Ils ont fait appel à la Poussière,</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>et c'est de cet arbitre infécond qu'ils doivent attendre</p>
+<p>la sentence. Qu'ils tâchent, s'ils en sont capables,</p>
+<p>de faire sortir de la lutte naturelle et du hasard</p>
+<p>sans raison la nouvelle règle de l'idéal pour</p>
+<p>l'homme! Il me semble que ce n'était point là mon</p>
+<p>héritage, car j'avais été nourri d'une façon tout</p>
+<p>opposée. Mon âme va des hauteurs suprêmes de</p>
+<p>la vie vers un but plus élevé.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Vois, pendant que nous parlions, la Terre a détourné</p>
+<p>du Dieu sa face, et la barque d'Hécate a surgi</p>
+<p>avec sa charge argentée, jusqu'à ce qu'enfin le jour</p>
+<p>jaloux en éteignît toutes les torches. Je n'ai point</p>
+<p>remarqué la fuite des heures; pour les jeunes Endymions,</p>
+<p>les doigts paralysés du Temps égrènent en</p>
+<p>vain son rosaire de soleils.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Regardez comme l'iris jaune penche languissamment</p>
+<p>sa gorge en arrière, pour appeler le baiser de</p>
+<p>son page perfide, la libellule, alors que celle-ci,</p>
+<p>pareille à une veine bleue sur le poignet blanc d'une</p>
+<p>jeune fille, dort sur la primevère neigeuse qui est née</p>
+<p>cette nuit et qui commence à s'enflammer du rouge</p>
+<p>ardent de la honte, et va mourir en pleine lumière.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Allons-nous-en. Déjà se profilent sur le pâle bouclier</p>
+<p>du ciel décoloré les brillantes fleurs de l'amandier.</p>
+<p>Le râle des prés, tapi dans l'herbe encore respectée</p>
+<p>de la faux, répond à l'appel de sa compagne;</p>
+<p>les courlis réveillés en sursaut franchissent d'un vol</p>
+<p>irrégulier le ruisseau couvert de brouillards, et</p>
+<p>dans son lit de roseaux, l'alouette, joyeuse de voir</p>
+<p>poindre le jour,</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>éparpille dans l'herbe les perles de la rosée, et</p>
+<p>toute tremblante d'extase, va saluer le Soleil, qui</p>
+<p>bientôt, sous sa complète armure d'or, va sortir de</p>
+<p>cette tente couleur orangée, que voici dressée là-bas</p>
+<p>vers l'Orient en feu. Vois, la frange rouge apparaît</p>
+<p>sur les hauteurs attentives. Voici le Dieu, et</p>
+<p>dans son amour pour lui,</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>la bruyante alouette est déjà hors de vue et</p>
+<p>remplit de ses chants cette vallée de silence. Ah!</p>
+<p>il y a dans le vol de cet oiseau plus d'une chose</p>
+<p>qu'on ne saurait apprendre dans une cornue. Mais</p>
+<p>l'air fraîchit. Partons, car bientôt les bûcherons seront</p>
+<p>ici. Quelle nuit de juin nous avons vécue!</p>
+ </div> </div>
+<br><br>
+
+
+
+
+
+<h2>LA NOUVELLE HÉLÈNE</h2>
+<br><br>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Où donc étais-tu, pendant qu'autour des murs</p>
+<p>de Troie, les fils des Dieux se battaient en cette</p>
+<p>grande emprise? Pourquoi reviens-tu fouler notre</p>
+<p>terre à nous? As-tu oublié cet adolescent passionné,</p>
+<p>et sa galère aux voiles de pourpre, et son équipage</p>
+<p>tyrien, et les yeux moqueurs de la perfide</p>
+<p>Aphrodite? Car c'est assurément toi qui, pareille à</p>
+<p>une étoile suspendue dans le silence argenté de la</p>
+<p>nuit, entraînas la chevalerie et l'énergie du monde</p>
+<p>antique au milieu des clameurs et des torrents de</p>
+<p>sang de la guerre.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Ou bien régnais-tu sur la lune chargée de feu?</p>
+<p>Ton temple a-t-il été bâti dans l'amoureuse Sidon,</p>
+<p>au-dessus de la lumière et du rire de la mer? Est-ce</p>
+<p>là que, voilée par le treillis fait d'écarlate aux</p>
+<p>mailles d'or, quelque jeune fille aux membres</p>
+<p>bruns brodait une tapisserie pendant toute la durée</p>
+<p>des heures vides et lourdes du plein jour, jusqu'à</p>
+<p>ce qu'enfin sa joue s'allumât des flammes de la</p>
+<p>passion, et qu'elle se levât pour recevoir, sur ses</p>
+<p>lèvres salées par l'embrun, le baiser d'un joyeux</p>
+<p>matelot cyprien, revenu sain et sauf de Calpé et</p>
+<p>des falaises d'Héraklès?</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Non, tu es bien Hélène elle-même et non point</p>
+<p>une autre; c'est pour toi que mourut le jeune Sarpédon,</p>
+<p>et que l'âge viril de Memnon fut fauché</p>
+<p>prématurément. C'est pour toi qu'Hector au cimier</p>
+<p>d'or tenta de vaincre le fils de Thétis dans cette</p>
+<p>course fatale, dans la dernière année de la captivité.</p>
+<p>Oui, aujourd'hui encore l'éclat de ta renommée</p>
+<p>flamboie dans ces plaines d'asphodèles flétries, où</p>
+<p>les grands princes, si bien connus d'Ilion, entrechoquent</p>
+<p>des fantômes de boucliers, en t'appelant</p>
+<p>par ton nom.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Où donc étais-tu? Dans cette terre enchantée dont</p>
+<p>Calypso la délaissée connaissait les vallons endormis,</p>
+<p>où jamais faucheur ne se lève pour saluer le</p>
+<p>jour, mais où l'herbe intacte s'emmêlait confusément,</p>
+<p>où le berger mélancolique voyait ses hauts</p>
+<p>épis rester debout jusqu'au temps où le rouge de</p>
+<p>l'été faisait place aux teintes grises de la sécheresse?</p>
+<p>Étais-tu étendue là-bas, près de quelque source</p>
+<p>léthéenne, tout entière à tes souvenirs d'autrefois,</p>
+<p>au craquement des lances qui se brisent, à l'éclair</p>
+<p>soudain d'un heaume fracassé, au cri de guerre des</p>
+<p>Grecs?</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Non, tu avais pour retraite cette colline creuse</p>
+<p>que tu habitais avec celle dont on a perdu tout souvenir,</p>
+<p>cette reine découronnée que les hommes appellent</p>
+<p>l'Erycine, cachée si loin que tu ne pouvais</p>
+<p>jamais voir la face de celle dont aujourd'hui, à</p>
+<p>Rome, les nations révèrent en silence les autels</p>
+<p>décrépits, de celle à qui l'amour n'apporta nulle</p>
+<p>joie, nulle volupté, de celle qui ne connut de</p>
+<p>l'amour que l'intolérable souffrance, pour qui ce</p>
+<p>fut seulement une épée qui lui fendit le coeur, et</p>
+<p>qui n'en eut que la douleur de l'enfantement.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Les feuilles de lotus qui guérissent de la mort,</p>
+<p>tu les tiens à la main. Oh, sois bonne pour moi,</p>
+<p>pendant que je me sais encore à l'été de ma vie, car</p>
+<p>c'est à peine si mes lèvres tremblantes laissent</p>
+<p>passer un souffle capable de faire retentir de ton</p>
+<p>éloge la trompette d'argent, tant je suis courbé devant</p>
+<p>ton mystère, tant je suis ployé, brisé sur la</p>
+<p>terrible roue de l'amour, et je n'ai plus d'espoir,</p>
+<p>plus le coeur de chanter. Pourtant je ne me soucie</p>
+<p>point quel désastre le temps peut amener, si tu me</p>
+<p>permets de m'agenouiller dans ton temple.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Hélas! tu refuses de t'arrêter ici, mais comme</p>
+<p>cet oiseau serviteur du soleil, et qui fuit devant le</p>
+<p>vent du nord, de même tu vas fuir loin de notre</p>
+<p>terre maudite et morne pour regagner la tour où</p>
+<p>jadis tu te plaisais tant, et retrouver les lèvres</p>
+<p>rouges du jeune Euphorion. Et pour moi, je ne</p>
+<p>verrai plus jamais ta face; il me faudra rester en ce</p>
+<p>jardin plein de poisons, poser sur mon front la couronne</p>
+<p>d'épines de la douleur, jusqu'à ce que ma vie</p>
+<p>sans amour se soit écoulée tout entière.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>O Hélène, Hélène, Hélène! Encore un peu, encore</p>
+<p>un peu de temps! Reste ici jusqu'à ce que le</p>
+<p>jour vienne, et que les ombres s'enfuient, car dans</p>
+<p>la lumière ensoleillée de ton rassurant sourire, je</p>
+<p>n'ai nulle pensée, nulle crainte au sujet du ciel ou</p>
+<p>de l'enfer, puisque je ne connais d'autre divinité</p>
+<p>que toi, que celui aux pieds duquel les planètes fatiguées</p>
+<p>se meuvent, entraînées dans des filets d'or,</p>
+<p>que l'esprit incarné de l'amour spirituel, qui a</p>
+<p>fixé son séjour de volupté dans ton corps.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Ta naissance ne fut point celle des femmes ordinaires,</p>
+<p>mais ceinte de la splendeur argentée de</p>
+<p>l'écume, tu surgis des abîmes des mers azurées, et</p>
+<p>à ta venue, quelque étoile immortelle, à la chevelure</p>
+<p>de flamme, rayonna dans les cieux d'Orient,</p>
+<p>et réveilla les pâtres de l'île qui fut ta patrie. Tu</p>
+<p>ne mourras point. Pas de venimeux aspic d'Égypte</p>
+<p>pour ramper à tes pieds et infecter la pureté de</p>
+<p>l'air; ta chevelure ne sera, point salie des mornes</p>
+<p>fleurs du pavot, ces hérauts qui, vêtus d'écarlate,</p>
+<p>annoncent l'éternel sommeil.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Lis d'amour, pur, inviolé, tour d'ivoire, rose rouge</p>
+<p>de feu, tu es venue ici-bas illuminer nos ténèbres.</p>
+<p>Car pour nous, qu'enserrent de près les vastes</p>
+<p>filets du destin, nous qui sommes las d'attendre</p>
+<p>que vienne le désiré des nations, nous errions au</p>
+<p>hasard dans l'obscure demeure, nous cherchions à</p>
+<p>tâtons quelque calmant endormeur pour les existences</p>
+<p>manquées, pour les misères qui s'éternisent</p>
+<p>jusqu'au jour où reparut devant nous, sur ton autel</p>
+<p>relevé, la blanche splendeur de ta beauté.</p>
+ </div> </div>
+<br><br>
+
+
+
+<h2>CHARMIDÈS</h2>
+<br><br>
+
+<h3>I</h3>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>C'était un adolescent grec, et il revenait à la</p>
+<p>maison, avec des figues pulpeuses et du vin de</p>
+<p>Sicile. Il se tenait à la proue de la galère, et laissait</p>
+<p>inconsciemment l'embrun souffler à travers ses</p>
+<p>grosses boucles brunes, et avec un dédain d'enfant</p>
+<p>pour la vague et le vent, de son siège tout dégouttant</p>
+<p>d'eau, il guettait à travers la nuit humide et</p>
+<p>orageuse.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Enfin, à la lueur de l'aube, il vit une lance polie</p>
+<p>se dessiner comme un mince filet d'or sur le ciel,</p>
+<p>et il hissa la voile, il tendit les cordages criards,</p>
+<p>commanda au pilote de naviguer vivement contre</p>
+<p>la forte brise du nord, et pendant tout le jour il</p>
+<p>se tint à son poste, dirigeant du rythme de ses</p>
+<p>chants les mouvements des rameurs.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Et quand du rouge apparut sur les vagues contours</p>
+<p>des collines corinthiennes, il mit à l'ancre</p>
+<p>dans une petite baie à fond de sable, posa sur sa</p>
+<p>tête une couronne d'olivier fraîchement coupé, puis</p>
+<p>il tira du réduit sa tunique de lin et ses sandales</p>
+<p>aux semelles d'airain,</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>et une riche robe teinte du suc des poissons; il</p>
+<p>l'avait achetée à quelque marchand au teint de suie,</p>
+<p>sur le quai ensoleillé de Syracuse, et elle était</p>
+<p>ornée de broderies tyriennes. Puis, il se fraya passage</p>
+<p>parmi les marchands curieux, à travers les</p>
+<p>bois au doux feuillage argenté, et quand le jour</p>
+<p>fatigué</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>eut achevé son tissu compliqué de nuages cramoisis,</p>
+<p>il monta la colline escarpée, et d'un pas</p>
+<p>alerte et silencieux, il se glissa vers le temple, inaperçu</p>
+<p>de la foule des prêtres affairés, et à l'abri</p>
+<p>d'une sombre cachette, il contempla ces jeunes</p>
+<p>bergers, ses turbulents camarades de jeux, qui apportaient</p>
+<p>les prémices de leurs petits troupeaux, il</p>
+<p>vit le timide berger jeter</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>sur la flamme le sel crépitant, ou suspendre au</p>
+<p>mur du temple sa houlette sculptée, en l'honneur</p>
+<p>de celle qui éloigne de la ferme et de l'étable le</p>
+<p>loup perfide, aux dents aiguisées par la faim. Puis,</p>
+<p>les jeunes filles aux voix claires se mirent à chanter</p>
+<p>et chacun apporta à l'autel quelque pieuse offrande,</p>
+<p>une coupe en bois de hêtre, pleine d'un lait écumant,</p>
+<p>une belle étoffe où étaient ingénieusement</p>
+<p>représentés des chiens en chasse, un rayon de miel</p>
+<p>tout débordant d'or encore liquide que l'abeille</p>
+<p>avait à peine fini de travailler, ou une outre noire,</p>
+<p>pleine d'huile, préparée pour les lutteurs, la dépouille</p>
+<p>hérissée, ornée de ses défenses, d'un énorme</p>
+<p>sanglier,</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>dérobée à Artémis, cette vierge jalouse, pour</p>
+<p>plaire à Athéné, et la peau tachetée d'un grand</p>
+<p>daim, que la flèche était allée atteindre au milieu</p>
+<p>d'un bosquet de la montagne. Et alors le héraut</p>
+<p>fit un appel, et des colonnes du portique s'avancèrent</p>
+<p>un à un les Grecs joyeux, enchantés d'avoir</p>
+<p>fait leurs modestes offrandes.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Et le vieux prêtre éteignit la flamme languissante,</p>
+<p>à l'exception de la lampe unique, rubis tremblotant,</p>
+<p>qui brillait perpétuellement dans la cella. Les sons</p>
+<p>perçants des lyres s'amoindrirent sous le vent, à</p>
+<p>mesure que les campagnards s'éloignaient en</p>
+<p>dansant. Et d'un bras vigoureux, le gardien ferma</p>
+<p>les portes de bronze poli.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Charmidès resta longtemps immobile, osant à</p>
+<p>peine respirer, écartant le bruit cadencé que faisaient</p>
+<p>en tombant les gouttes de vin elles pétales de roses</p>
+<p>qui se détachaient des guirlandes, pendant que la</p>
+<p>brise nocturne errait par le sanctuaire. On eût dit</p>
+<p>qu'il était évanoui dans une sorte d'extase, lorsqu'enfin</p>
+<p>la pleine lune apparut tout entière par</p>
+<p>l'ouverture du toit,</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Et inonda de ses flots de lumière le pavé de</p>
+<p>marbre. Alors l'aventureux adolescent s'élança de</p>
+<p>sa cachette, et ouvrant toute grande la porte de</p>
+<p>cèdre sculpté, il se vit devant une terrible image, au</p>
+<p>vêtement couleur de safran, en complète armure de</p>
+<p>bataille. Le griffon efflanqué brillait au sommet</p>
+<p>du vaste casque et la longue lance qui sème le naufrage</p>
+<p>et la ruine</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>semblait une verge rougie au feu. La tête de Gorgone,</p>
+<p>faite de pierre et d'acier, ouvrait largement</p>
+<p>ses yeux morts, entrelaçait sur le bouclier ses</p>
+<p>horribles serpents, et restait bouche béante, les</p>
+<p>lèvres exsangues, glacées dans une impuissante fureur,</p>
+<p>pendant que, tout effarée, la chouette aux</p>
+<p>yeux éblouis, qui se trouvait aux pieds de la statue,</p>
+<p>poussait son ululement aigu.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Le pêcheur solitaire qui ranimait son fanal, bien</p>
+<p>loin en mer, au large de Sunium, ou qui jetait le</p>
+<p>filet à prendre les thons, entendit le pas d'airain</p>
+<p>de chevaux qui frappait les vagues, et vit un terrible</p>
+<p>éclair déchirer les plis multiples des rideaux de la</p>
+<p>nuit, et il s'agenouilla sur la poupe étroite, et dans</p>
+<p>sa peur sacrée, il fit une prière.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Et les amants coupables, au milieu même de leur</p>
+<p>étreinte, oublièrent un instant leurs furtives caresses,</p>
+<p>s'imaginant avoir entendu le cri plein de</p>
+<p>menace et de colère de Diane; et les rudes veilleurs,</p>
+<p>sur leurs sièges élevés, se hâtèrent vers leurs boucliers,</p>
+<p>ou tendirent leurs cous hérissés d'une</p>
+<p>barbe noire par-dessus l'ombre des créneaux.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Car tout autour du temple roulait un cliquetis</p>
+<p>d'armes, et les douze Dieux sursautèrent d'effroi</p>
+<p>dans leur marbre. L'air retentit d'appels discordants.</p>
+<p>Enfin le vaste Poséidon brandit sa lance et les chevaux</p>
+<p>qui bondissent sur la frise se mirent à hennir,</p>
+<p>et du cortège équestre arriva un bruit sourd de pas</p>
+<p>qui se hâtent.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Prêt à la mort, il resta immobile, les lèvres entr'ouvertes,</p>
+<p>tout heureux qu'à un tel prix il pût</p>
+<p>voir ce calme et vaste front, cette redoutable virginité,</p>
+<p>la merveille de cette chasteté impitoyable. Ah!</p>
+<p>certes il était heureux, car jamais, depuis le jeune</p>
+<p>prince-berger de Troie, créature humaine n'avait</p>
+<p>eu sous les yeux un spectacle aussi étonnant.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Il restait immobile, prêt à mourir, mais soudain</p>
+<p>l'air devint silencieux, les chevaux cessèrent de</p>
+<p>hennir; il repoussa en arrière son épaisse chevelure;</p>
+<p>il rejeta les vêtements qui couvraient ses</p>
+<p>membres, car quel est celui qu'un tel amour ne forcerait</p>
+<p>pas à tout oser; et il lui boucha la gorge,</p>
+<p>et de ses mains sacrilèges</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>il défit la cuirasse, et la robe de couleur safran,</p>
+<p>et mit à nu les seins polis, et enfin le péplos glissa</p>
+<p>de la taille et laissa voir le secret mystère, celui</p>
+<p>qu'à nul amant Athéné ne montrera, les grands</p>
+<p>flancs froids, le croissant des cuisses, les onduleuses</p>
+<p>collines de neige.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Ceux-là qui n'ont jamais commis un pêché</p>
+<p>d'amoureux, qu'ils ne lisent point mon poème, car</p>
+<p>leur oreille n'y percevrait qu'un bruit grêle et sans</p>
+<p>harmonie, et n'y trouverait aucun charme. Mais</p>
+<p>vous, dont les joues fanées gardent encore la trace</p>
+<p>d'un sourire, vous qui avez appris ce que c'est</p>
+<p>qu'Eros, vous autres, écoutez-moi encore un</p>
+<p>peu.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Il resta encore un court instant à contempler de</p>
+<p>ses yeux avides la statue polie, jusqu'à ce qu'à</p>
+<p>force de regarder de telles splendeurs, sa vision</p>
+<p>devînt confuse, et alors ses lèvres affamées de volupté</p>
+<p>se rassasièrent sur les lèvres de la statue, et</p>
+<p>il jeta ses bras autour du cou rond comme une tour,</p>
+<p>et ne se soucia plus de mettre un frein à la volonté</p>
+<p>de sa passion.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Jamais, me semble-t-il, amant n'eut un rendez-vous</p>
+<p>pareil, car pendant toute la nuit, il murmura</p>
+<p>des mots aussi doux que le miel, et il vit les</p>
+<p>membres au dessin si pur que nul n'avait touchés,</p>
+<p>et sans que rien l'en empêchât, il baisa le corps</p>
+<p>pâle, aux reflets d'argent, et il promena ses mains</p>
+<p>sur les seins polis, et appuya son front brûlant sur</p>
+<p>la froide, la glaciale poitrine.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Il lui semblait que des javelines numides traversaient</p>
+<p>coup coup sur son cerveau affolé, saisi de vertige.</p>
+<p>Ses nerfs frémissaient comme vibrent les cordes</p>
+<p>des violons, d'une pulsation exquise, et sa souffrance</p>
+<p>était une angoisse si douce, qu'il ne put détacher ses</p>
+<p>lèvres des siennes, qu'à l'heure où passa au-dessus</p>
+<p>de sa tête l'avertissement de l'alouette.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Qui n'a jamais vu l'aube jeter un regard furtif</p>
+<p>dans une chambre assombrie, qui n'a point tiré le</p>
+<p>rideau, pour se lever, les yeux mornes et las, d'auprès</p>
+<p>d'un corps aimé, adoré, tenez pour certain que</p>
+<p>jamais il ne comprendra ce que je tente de chanter,</p>
+<p>combien dura son baiser suprême, combien il se</p>
+<p>plut à prolonger ses caresses.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>La lune se bordait d'un contour de cristal, signe</p>
+<p>que les gens de mer tiennent pour un présage de</p>
+<p>la colère céleste. Les étoiles pâlies s'effaçaient, et à</p>
+<p>l'horizon déjà éclairé, tremblotaient d'un léger frémissement</p>
+<p>les ailes de l'aurore prête à fuir, avant</p>
+<p>que de la cella sombre et silencieuse cet amoureux</p>
+<p>fût sorti.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Il descendit la roche escarpée d'un pied hâtif; il</p>
+<p>descendit rapidement la pente, le brave jeune</p>
+<p>homme. Il atteignit la grotte de Pan, et entendit,</p>
+<p>en passant, las ronflements de l'être aux pieds de</p>
+<p>chèvre. Il franchit d'un bond un tertre de gazon, et</p>
+<p>pareil à un jeune paon, il courut vers un bois d'olivier,</p>
+<p>qui se trouvait dans une vallée ombreuse, non</p>
+<p>loin de la cité aux beaux édifices.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Et il chercha un petit ruisseau bien connu de</p>
+<p>lui, car plus d'une fois, tout enfant, il y avait pourchassé</p>
+<p>le grèbe vert à aigrette, ou il y avait attiré</p>
+<p>dans les mailles d'un filet la truite argentée. Il</p>
+<p>s'étendit de tout son long parmi les roseaux surpris,</p>
+<p>tout haletant, le coeur battant d'un effroi</p>
+<p>mêlé de plaisir, et il attendit le jour,</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Il resta couché sur la rive verte, laissant sa main</p>
+<p>distraite plonger dans les remous de l'eau froide et</p>
+<p>sombre, et bientôt l'haleine du matin vint éventer</p>
+<p>ses joues brûlantes et rougies, ou jouer étourdiment</p>
+<p>avec les boucles qui s'emmêlaient sur son</p>
+<p>front, pendant qu'il regardait dans l'eau avec un</p>
+<p>étrange, un mystérieux sourire.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Et de bonne heure le berger au manteau de laine</p>
+<p>grossière ouvrit avec le crochet de son bâton les</p>
+<p>barrières de branches entrelacées, et montant du</p>
+<p>tas d'ajoncs, une mince guirlande de fumée bleue se</p>
+<p>déroula dans les airs au-dessus des blés mûrissants.</p>
+<p>Et sur la colline, le chien jaune de la maison aboya,</p>
+<p>pendant que le lourd bétail se dispersait parmi la</p>
+<p>fougère frisée et bruissante.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Et quand le faucheur au pied léger se rendit aux</p>
+<p>champs par les prairies que voilaient comme une</p>
+<p>dentelle les fils de la rosée, quand les brebis bêlèrent</p>
+<p>sous le brouillard de la lande, quand le râle des</p>
+<p>prés se réveilla et s'envola de son nid, des bûcherons</p>
+<p>aperçurent le jeune homme allongé près</p>
+<p>du ruisseau, et se demandèrent avec grande surprise</p>
+<p>comment un adolescent pouvait être aussi</p>
+<p>beau.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Et ils jugèrent qu'il n'était point de la race des</p>
+<p>mortels, et l'un d'entre eux dit: «C'est le jeune</p>
+<p>Hylas, ce vagabond infidèle qui, oubliant Héraklès,</p>
+<p>aura voulu coucher avec une Naïade»; mais</p>
+<p>d'autres dirent: «Non, c'est Narcisse, épris de</p>
+<p>lui-même. Ce sont bien là ces lèvres caressantes,</p>
+<p>purpurines, que nulle femme ne peut tenter.»</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Et quand ils furent plus près, un troisième</p>
+<p>s'écria: «C'est le jeune Dionysos, qui aura caché</p>
+<p>au bord du ruisseau sa lance et sa peau de faon,</p>
+<p>las de chasser avec la Bassaride, et nous agirions</p>
+<p>sagement en prenant la fuite: ils ne vivent pas</p>
+<p>longtemps, ceux qui viennent épier les dieux immortels.»</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Ainsi donc, ils s'en allèrent, se gardant bien de</p>
+<p>tourner la tête, et ils contèrent au timide berger</p>
+<p>comment ils avaient aperçu je ne sais quel dieu de</p>
+<p>la forêt couché parmi les roseaux, et nul n'osa</p>
+<p>traverser l'étendue de la prairie, et en ce jour-là, on</p>
+<p>s'abstint d'abattre un seul olivier, ou de couper des</p>
+<p>roseaux, et la belle campagne resta déserte,</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>excepté lorsque le serviteur du bouvier, avec son</p>
+<p>seau bien équilibré sur son dos, vint par bonds</p>
+<p>légers, et se montra sur l'autre bord; il s'arrêta</p>
+<p>pour jeter un appel, pensant avoir trouvé un nouveau</p>
+<p>camarade. Mais ne recevant point de réponse,</p>
+<p>quelque peu effrayé, le simple enfant reprit sa</p>
+<p>route. Ou bien, descendant du bosquet tranquille</p>
+<p>et silencieux,</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>une fillette rieuse s'échappa de la ferme, ne</p>
+<p>songeant nullement aux mystérieux secrets</p>
+<p>d'amour, et quand elle aperçut le bras d'une éclatante</p>
+<p>blancheur, et toute sa virilité, alors d'un</p>
+<p>long regard d'envie où la passion jetait un défi à sa</p>
+<p>tendre virginité, elle l'épia un instant, puis s'esquiva</p>
+<p>songeuse et lasse.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>De bien loin il entendait le bourdonnement et</p>
+<p>le tumulte de la cité, puis de temps à autre des</p>
+<p>rires plus perçants, venus de l'endroit où les jeunes</p>
+<p>garçons aux membres bruns, dans leur innocente</p>
+<p>passion, se défiaient à la lutte ou à la course, ou</p>
+<p>bien parfois le tintement grêle d'une clochette,</p>
+<p>quand le bélier guidait les brebis vers la fontaine</p>
+<p>couverte de mousse.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>À travers les saules grisonnants dansait le moucheron</p>
+<p>capricieux; du haut de l'arbre, la tourterelle</p>
+<p>lançait sa monotone stridulation; le rat d'eau, à la</p>
+<p>fourrure lustrée d'huile, nageait bravement contre</p>
+<p>le courant, cherchant à découvrir le nid du canard</p>
+<p>sauvage; de branche en branche sautillait le pinson</p>
+<p>craintif, et la massive tortue rampait sur le</p>
+<p>limon.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>A la brise légère voltigeaient les graines soyeuses,</p>
+<p>lorsque la faux luisante prenait son élan à travers</p>
+<p>les vagues de gazon; le merle d'eau faisait jaillir</p>
+<p>des gouttes en cercle parmi les roseaux, et semait</p>
+<p>de taches d'argent le miroir qui, dans la forêt, avait</p>
+<p>à peine reflété l'image des alentours, lorsque du</p>
+<p>fond de l'eau, la tanche sombre faisait un bond</p>
+<p>pour atteindre la libellule.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Quant à lui, il ne prêtait aucune attention, même</p>
+<p>quand l'écureuil s'amusait à monter, à descendre</p>
+<p>sur le tronc du bouleau, quand la linotte avait</p>
+<p>commencé à chanter pour son compagnon sa plus</p>
+<p>douce sérénade. Ah! il ne prêtait guère d'attention,</p>
+<p>car il avait vu les seins de Pallas et la nudité merveilleuse</p>
+<p>de la Reine.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Mais quand le berger rappela ses chèvres vagabondes,</p>
+<p>en sifflant dans son chalumeau, par-dessus</p>
+<p>la route pierreuse, quand le lucane sonore, comme</p>
+<p>un clairon, bourdonna dans l'obscurité croissante,</p>
+<p>des bois, quand la grue attardée passa comme une</p>
+<p>ombre pour regagner sa demeure, quand de grosses</p>
+<p>gouttes de pluie tombèrent lourdement sur les</p>
+<p>feuilles des figuiers, il se leva.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Il quitta la sombre forêt, longea dans les ténèbres</p>
+<p>les murs de la ferme et la clôture du verger humide</p>
+<p>; il arriva enfin à un petit quai, fit monter à</p>
+<p>bord ses matelots, reprit sa place sur la haute poupe,</p>
+<p>et gagnant le large, il détendit la voile ruisselante.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Il traversa la baie, et quand neuf soleils eurent</p>
+<p>descendu les degrés de la longue roule d'or, quand</p>
+<p>neuf lunes pâlies eurent murmuré leurs prières à</p>
+<p>leurs confesseurs, les chastes étoiles, ou conté leurs</p>
+<p>secrets les plus chers aux papillons veloutés qui se</p>
+<p>refusent à voler au grand jour, alors à travers</p>
+<p>l'écume et l'embrun orageux,</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>arriva une grande chouette aux yeux d'un jaune</p>
+<p>de soufre. Elle s'abattit sur le vaisseau dont les</p>
+<p>charpentes craquèrent comme si la voûte avait</p>
+<p>contenu la charge de trois navires marchands. Elle</p>
+<p>battit des ailes, et jeta un cri aigu, et aussitôt les</p>
+<p>ténèbres s'épaissirent dans l'espace. L'épée d'Orion</p>
+<p>rentra dans son fourreau, et le redoutable Mars lui-même</p>
+<p>descendit en fuyant.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Et la lune se cacha derrière un masque à la</p>
+<p>teinte de rouille que lui firent des nuages errants.</p>
+<p>Et du bord de l'océan monta l'aigrette rouge, le</p>
+<p>vaste beaume cornu, la lance de sept coudées, le</p>
+<p>bouclier d'airain, et vêtue de toute son armure</p>
+<p>brillante et polie, Athéné franchit à grands pas</p>
+<p>l'étendue de la mer effrayée et frissonnante.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Aux yeux las du marin, sa chevelure flottante</p>
+<p>parut semblable au nuage déchiré par la tempête,</p>
+<p>et ses pieds ne furent que l'écume qui flotte sur les</p>
+<p>brisants cachés. Et voyant les vagues monter de</p>
+<p>plus en plus et imprimer au navire un roulis</p>
+<p>plus violent, le pilote cria au jeune limonier qui</p>
+<p>tenait la barre de virer du côté d'où venait le</p>
+<p>vent.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Mais lui, l'adultère trop audacieux, le charmant</p>
+<p>violateur des augustes mystères, en idolâtre épris</p>
+<p>d'un ardent amour, quand il vit ces grands yeux</p>
+<p>impitoyables, il fut pris d'une joie bruyante, et</p>
+<p>jetant ce cri: «Me voici», il s'élança de la haute</p>
+<p>poupe dans le tumulte des vagues glacées.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Alors tomba du haut des cieux une brillante</p>
+<p>étoile, un danseur se sépara du cercle de la Voie</p>
+<p>lactée, et sur son char retentissant, dans tout l'orgueil</p>
+<p>de la divinité vengée, faisant sonner son armure</p>
+<p>du bruit aigu de l'acier, la pâle déesse reprit</p>
+<p>le chemin d'Athènes, et quelques bulles montaient</p>
+<p>en bouillonnant, à l'endroit où était tombé l'adolescent</p>
+<p>qui s'était épris d'elle.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Et le mât trembla quand la grande chouette le</p>
+<p>quitta en jetant des ululements moqueurs, avant</p>
+<p>de rejoindre la Reine irritée, et le vieux pilote commanda</p>
+<p>à l'équipage effrayé de hisser la grande voile</p>
+<p>et conta qu'il avait vu tout près de la poupe une</p>
+<p>vaste et indécise apparition. Et pareille à une hirondelle</p>
+<p>qui rase l'eau dans son vol, le solide navire</p>
+<p>s'élança à travers la tempête.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Et nul ne se hasarda à parler de Charmidès;</p>
+<p>on crut qu'il s'était rendu coupable de quelque</p>
+<p>grande faute. Puis quand les marins parvinrent au</p>
+<p>détroit des Symplégades, ils tirèrent leur galère a</p>
+<p>sec, et se hâtèrent d'entrer dans la cité par la porte</p>
+<p>de la douane et d'exposer au marché leurs poteries</p>
+<p>peintes en argile brune.</p>
+ </div> </div>
+<br><br>
+
+<h3>II</h3>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Mais un des dieux Tritons, pris de pitié, rapporta</p>
+<p>sur la terre grecque le corps du jeune noyé.</p>
+<p>Les sirènes peignèrent sa chevelure alourdie par</p>
+<p>l'eau, lissèrent son front, rouvrirent ses mains crispées.</p>
+<p>Plusieurs apportèrent de doux parfums de la</p>
+<p>lointaine Arabie, et d'autres commandèrent à l'alcyon</p>
+<p>de chanter sa chanson la plus berceuse.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Et quand il fut plus près de sa vieille demeure</p>
+<p>d'Athènes, surgit soudain une vague puissante, et</p>
+<p>sur le dos lustré de cette vague se forma une couche</p>
+<p>d'écume solide, aux teintes irisées d'une étrange</p>
+<p>fantaisie, et l'enfermant dans son sein de verre, elle</p>
+<p>l'emporta vent à terre, pareille à un étalon à la</p>
+<p>blanche crinière qui poursuit un but aventureux.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Or, du côté où Colonos se tourne vers la mer,</p>
+<p>s'étend une longue pelouse bien nivelée; le lapin</p>
+<p>la connaît, et pour elle l'abeille montagnarde abandonne</p>
+<p>l'Hymeite. Et le Jaune n'y a point peur, car</p>
+<p>en aucune heure de la journée, on n'y entend de</p>
+<p>bruit plus terrible que les cris des jeunes bergers</p>
+<p>dans leurs jeux.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Mais souvent le chasseur au pas furtif, quand il</p>
+<p>sort du labyrinthe épineux, de l'inextricable</p>
+<p>fouillis du bois environnant, aperçoit le jeune</p>
+<p>Hyacinthe lançant le disque poli. Alors il tire son</p>
+<p>capuchon sur ses yeux coupables et ne se risque</p>
+<p>point à sonner de sa corne,&mdash;ou bien dès les premières</p>
+<p>lueurs de l'aube,</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>arrivent les Dryades, qui lancent la balle de</p>
+<p>cuir, le long du rivage semé de roseaux, et entourant</p>
+<p>quelque Pan aux oreilles de chèvre lui imposent</p>
+<p>la tâche d'être leur gardien, si elles craignent</p>
+<p>d'être ravies par l'audacieux Poséidon. Elles délient</p>
+<p>leurs ceintures, les yeux pleins de crainte et d'effarement,</p>
+<p>comme si ses bras bleus et sa barbe rouge</p>
+<p>allaient surgir de la vague.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Ça et là dans le roc s'ouvre une caverne que le</p>
+<p>viorne tapisse de ses clochettes jaunes; la grève est</p>
+<p>unie, excepté où quelque vague du flux a laissé sa</p>
+<p>trace légère empreinte sur le sable, comme si elle</p>
+<p>craignait d'être trop vite oubliée du roseau vert,</p>
+<p>son compagnon de jeu, et pourtant ce lieu</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>est si petit que l'inconstant papillon pourrait,</p>
+<p>dès avant midi, ravir à toutes les fleurs leur trésor</p>
+<p>de miel, sans parvenir à rassasier son amour trop</p>
+<p>avide, et qu'en moins d'une heure, un jeune mousse</p>
+<p>débarqué, pour peu qu'il y mît de l'ardeur, pourrait</p>
+<p>y cueillir de quoi orner d'une guirlande la proue</p>
+<p>peinte de sa galère,</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>et laisserait la petite prairie presque entièrement</p>
+<p>dépouillée, car elle n'a point de fleurs somptueuses,</p>
+<p>excepté les rares narcisses qui se dressent</p>
+<p>çà et là, parsemant d'étoiles d'argent le gazon jamais</p>
+<p>fauché, excepté quelques asphodèles qui</p>
+<p>brandissent de mignons cimeterres.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>C'est là que vint le déposer le flot, heureux</p>
+<p>d'avoir subi un si doux esclavage, et il porta l'adolescent</p>
+<p>là où le sol était vierge de tout contact avec</p>
+<p>la mer, sur la marge argentée de la grève, et</p>
+<p>comme un amant qui s'attarde, il vint plus d'une</p>
+<p>fois baiser ces membres pâles que naguère brûlait</p>
+<p>une ardeur intense,</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>avant que l'eau de la mer eût éteint cet holocauste,</p>
+<p>cette flamme qui se nourrissait d'elle-même,</p>
+<p>cette volupté passionnée, avant que la mort chenue,</p>
+<p>de son souffle glacé et flétrissant, eût fané ces</p>
+<p>lis blancs et rouges, qui, alors que le jeune homme</p>
+<p>errait par la forêt, échangeaient leurs antiennes et</p>
+<p>répons si charmants.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Et quand, à l'aube, les nymphes des bois, se tenant</p>
+<p>par la main, défilèrent dans le vallon boisé,</p>
+<p>leur satyre aperçut le corps de l'éphèbe étendu sur</p>
+<p>le sable. Il redouta une traîtrise de Poséidon; il</p>
+<p>jeta un cri, et pareilles à de brillants rayons de soleil</p>
+<p>qui se jouent parmi les branches, toutes les</p>
+<p>Dryades effarouchées cherchèrent dans la feuillée</p>
+<p>une retraite sûre,</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>à l'exception d'une blanche jeune fille, qui ne</p>
+<p>trouva rien de bien terrible à sentir ses seins</p>
+<p>pressés par la tyrannie amoureuse d'un dieu marin.</p>
+<p>Elle eût bien voulu prêter l'oreille à ces charmes</p>
+<p>subtils que tissent les amants insidieux quand ils</p>
+<p>veulent conquérir une forteresse bien close: elle</p>
+<p>s'écarta des autres furtivement, et ne crut point que</p>
+<p>ce fût une faute</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>d'abandonner son trésor à un être aussi beau.</p>
+<p>Elle s'étendit près de lui, la gorge desséchée par la</p>
+<p>soif d'amour. Elle l'appela des noms les plus doux,</p>
+<p>joua avec sa chevelure en désordre, et de ses lèvres</p>
+<p>brûlantes ravagea la bouche du jeune homme, craignant</p>
+<p>qu'il ne s'éveillât point, et craignant ensuite</p>
+<p>qu'il ne s'éveillât trop tôt, s'éloignant, puis,</p>
+<p>comme l'amour la rendait infidèle à elle-même,</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>elle reprit ses attaques. Et pendant tout le jour,</p>
+<p>elle resta assise à côté de lui. Elle rit de son nouveau</p>
+<p>jouet, lui prit la main, lui chanta sa chanson</p>
+<p>la plus douce, puis fronça le sourcil en voyant cet</p>
+<p>enfant si peu empressé à enlacer sa virginité. Elle</p>
+<p>ignorait que depuis trois jours ces yeux-là s'étaient</p>
+<p>rouverts devant Proserpine;</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>elle ignorait aussi quel sacrilège ces lèvres</p>
+<p>avaient commis; aussi se dit-elle: «Il va s'éveiller,</p>
+<p>je le sais fort bien, il s'éveillera le soir, quand le</p>
+<p>soleil suspendra son rouge bouclier sur la citadelle</p>
+<p>de Corinthe: ce sommeil n'est qu'un cruel artifice</p>
+<p>pour se faire aimer davantage, et dans quelque caverne</p>
+<p>Marine,</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>«à des profondeurs que jamais n'atteint la ligne</p>
+<p>du pêcheur, déjà quelque énorme triton souffle</p>
+<p>dans sa conque et avec les branches cristallines qui</p>
+<p>flottent dans l'Océan, il tresse une guirlande pour</p>
+<p>orner les piliers d'émeraude de notre lit nuptial;</p>
+<p>c'est là que, sons une voûte faite d'écume argentée</p>
+<p>et la tête couronnée de corail,</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>«nous nous asseoirons tous deux sur un trône</p>
+<p>de perles, et une vague bleue nous servira de dais,</p>
+<p>et à nos pieds les serpents d'eau s'enrouleront sous</p>
+<p>leur armure d'améthyste aux mailles de diamant, et</p>
+<p>nous suivrons des yeux dans leurs mouvements, autour</p>
+<p>du mât d'une barque engloutie par la tempête,</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>«les muges aux nageoires vermillon, aux yeux</p>
+<p>qu'on dirait taillés dans l'or, et qui ressemblent à</p>
+<p>des éclats de lumière cramoisie; l'abîme profond</p>
+<p>ouvrira les portes de verre de son palais, et nous</p>
+<p>verrons les dauphins tachetés dormir au bercement</p>
+<p>des alcyons qui murmurent du haut des rocs, là où</p>
+<p>Protée, au bizarre costume vert, fait paître son troupeau</p>
+<p>de monstres,</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>«et les anémones tremblantes aux teintes opalines,</p>
+<p>qui agitent leurs franges pourprées quand</p>
+<p>nous posons le pied sur le sol miroitant, et des</p>
+<p>flottes entières de poissons aux taches d'écailles</p>
+<p>couleur de feu suivront les cordages flottants de</p>
+<p>l'épave fracassée, et des grains d'ambre couleur de</p>
+<p>miel orneront nos membres entrelacés.»</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Mais quand le seigneur de la guerre, le soleil,</p>
+<p>passa, déçu en faisant voltiger son pennon aux</p>
+<p>vives couleurs, avant de rentrer dans sa demeure</p>
+<p>d'airain, lorsque, une à une, les petites étoiles</p>
+<p>jaunes apparurent éparses dans les champs du ciel,</p>
+<p>oh alors elle craignit que ses lèvres à lui refusassent</p>
+<p>de se désaltérer de ses lèvres à elle,</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>et cria: «Réveille-toi: déjà la pâle lune verse</p>
+<p>son argent sur les arbres, et la vague s'étend de proche</p>
+<p>en proche, grise et glacée sur cette grève de sable;</p>
+<p>les grenouilles croassantes se montrent, et du fond</p>
+<p>de la caverne l'engoulevent lance son cri aigu; les</p>
+<p>chauves-souris volètent en tous les sens, et la belette</p>
+<p>brune aux lianes creux rampe à travers l'ombre</p>
+<p>du gazon.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>«Non, bien que tu sois un Dieu, ne te montre</p>
+<p>point si farouche; car là-bas il est une petite canne</p>
+<p>qui redit souvent à voix basse comment un jeune</p>
+<p>charmeur la séduisit un jour sur l'herbe de la</p>
+<p>prairie et quand il se fut donné tout son cruel plaisir,</p>
+<p>déploya des ailes d'or toutes bruissantes, et</p>
+<p>s'envola vers le soleil.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>«Ne sois pas si timide; le laurier tremble encore</p>
+<p>des baisers du grand Apollon, et le pin, dont</p>
+<p>les soeurs groupées couronnent la colline, pourrait</p>
+<p>en dire long sur le hardi ravisseur que les hommes</p>
+<p>appellent Borée; et j'ai vu les yeux narquois d'Hermès</p>
+<p>à travers le feuillage argenté du peuplier.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>«Même les jalouses Naïades me disent jolie, et</p>
+<p>chaque matin un jeune galant au teint hâlé me fait</p>
+<p>la cour, en m'offrant des pommes et des boucles de</p>
+<p>cheveux; il cherche à vaincre mon dédain virginal,</p>
+<p>avec les dons qu'aiment les charmantes nymphes</p>
+<p>des bois; hier encore il m'apporta une colombe au</p>
+<p>plumage irisé,</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>«aux petits pieds de couleur cramoisie, que le</p>
+<p>cruel enfant avait dérobée au sommet d'un sycomore,</p>
+<p>avec sa ponte de sept oeufs tachetés, pendant</p>
+<p>que le mâle amoureux s'était envolé au loin pour</p>
+<p>chercher des baies de genièvre, leur nourriture préférée;</p>
+<p>la guêpe fantasque, la plus hâtive des vendangeuses,</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>a qui cueillent les raisins bleus, n'est pas plus tenace</p>
+<p>dans sa constance, que ce simple petit berger,</p>
+<p>à vouloir mes lèvres sans éclat, tant il est joyeux et</p>
+<p>pur. Ses yeux pleins de vie et de soleil feraient oublier</p>
+<p>à une Dryade le serment fait à Artémis, tant</p>
+<p>il est beau, et sa lèvre est faite pour le baiser.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>«Son front blanc d'argent, comme une lune qui</p>
+<p>surgit sur les collines obscures du rendez-vous, a</p>
+<p>la forme d'un croissant. L'ardeur du midi tyrien ne</p>
+<p>saurait évoquer du bosquet de myrte un époux</p>
+<p>plus charmant pour la Cythérée. Le premier et</p>
+<p>soyeux duvet borde ses joues rougissantes, et ses</p>
+<p>jeunes membres sont forts et bruns.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>«Et il est riche: des troupeaux bêlants de grasses</p>
+<p>brebis aux épaisses toisons couvrent ses prairies, et</p>
+<p>dans sa demeure, bien des pots d'argile pleins de</p>
+<p>caillé jauni invitent la mouche voleuse à s'ébattre</p>
+<p>et se noyer. La plaine couverte de trèfle incarnat,</p>
+<p>lui garde son doux trésor, et il sait jouer du chalumeau</p>
+<p>d'avoine.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>«Et pourtant je ne l'aime point. C'était pour toi</p>
+<p>que je gardais mon amour. Je savais que tu viendrais</p>
+<p>un jour me délivrer de cette pâle chasteté, ô</p>
+<p>toi, la plus belle fleur de la vague qui ne fleurit point,</p>
+<p>de toute la vaste mer Égée, la plus brillante des</p>
+<p>étoiles dans le ciel azuré de l'Océan, où se reflètent</p>
+<p>les planètes.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>«Je savais que tu viendrais, car dès que les</p>
+<p>branches desséchées bourgeonnèrent, dès que la</p>
+<p>sève du printemps gonfla ma verte et tendre écorce,</p>
+<p>ou qu'elle jaillit en myriades nombreuses de fleurs</p>
+<p>qui raillaient l'heure de minuit par leur forme lunaire,</p>
+<p>sans rien craindre de l'aurore, dès que les</p>
+<p>chants ravis du sansonnet</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>«ont réveillé l'écureuil endormi parmi ses provisions</p>
+<p>de grains, dès que les fleurs de coucou bordèrent</p>
+<p>d'une frange l'étroite clairière, à travers mes jeunes</p>
+<p>feuilles une extase de volupté s'épandit comme un</p>
+<p>vin nouveau, et dans toutes mes veines de mousse</p>
+<p>battit le pouls agité d'un sang amoureux, et les</p>
+<p>vents violents de la passion secouèrent la virginité</p>
+<p>de ma tige svelte.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>«Les faons vinrent en troupe le soir et posèrent</p>
+<p>leurs narines fraîches et noires sur mes branches les</p>
+<p>plus basses, tandis que sur la plus haute, le merle faisait</p>
+<p>un petit nid de brins d'herbes pour sa compagne.</p>
+<p>Et de temps en temps un roitelet reposait sur une</p>
+<p>branche mince, à peine capable de porter un poids</p>
+<p>si charmant.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>«Près de moi, les bergers d'Attique donnaient</p>
+<p>des rendez-vous; sous mon ombre se couchait Amaryllis,</p>
+<p>et autour de mon tronc Daphnis poursuivait la</p>
+<p>fillette craintive jusqu'à ce qu'enfin lasse de jouer, elle</p>
+<p>sentit sa chevelure défaite s'agiter sous un souffle</p>
+<p>ardent. Alors elle se retournait, regardait et ne cherchait</p>
+<p>plus à échapper au doux piège.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>«Aussi viens-t-en en mon embuscade, là où l'entassement</p>
+<p>de chèvrefeuille sylvestre entrelace une</p>
+<p>voûte pour les plaisirs de l'amour, où l'ombre frissonnante</p>
+<p>des myrtes paphiens semble sanctifier les</p>
+<p>rites les plus tendres de la volupté, là-bas dans les</p>
+<p>fraîches et vertes retraites de ses asiles les plus profonds,</p>
+<p>la forêt recèle un petit lac</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>«hanté du merle d'eau, pâturage de l'abeille sauvage,</p>
+<p>car tout autour de ses bords flottent les grands</p>
+<p>lis d'un blanc de crème, retenus comme par des</p>
+<p>ancres vertes par leurs larges feuilles. Chaque corolle</p>
+<p>est un esquif aux blanches voiles, chargé d'or,</p>
+<p>avec une libellule placée au timon. N'hésite pas à</p>
+<p>quitter cette pâle grève que vient baiser la vague.</p>
+<p>Sûrement cet endroit est destiné</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>«à des amants comme nous; la déesse qui règne</p>
+<p>à Chypre vient souvent, le bras enlaçant la taille de</p>
+<p>son jeune amoureux, s'y égarer le soir, et j'ai vu</p>
+<p>la lune rejeter son vêtement de brouillards devant</p>
+<p>les yeux du jeune Endymion. Ne crains rien, Diane</p>
+<p>au pas de panthère ne foule jamais cette clairière</p>
+<p>inconnue.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>«Ou, si tu t'y refuses, retournons vers la mer</p>
+<p>salée, retournons vers la vague tumultueuse, et</p>
+<p>promenons-nous tout le jour sous la voûte de cristal</p>
+<p>dont les eaux font un portique à Neptune et contemplons</p>
+<p>les monstres empourprés de l'abîme dans</p>
+<p>leurs jeux maladroits, voyons bondir de sa retraite</p>
+<p>le rusé Xiphias.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>«Car si ma maîtresse me surprend couchée ici,</p>
+<p>elle ne montrera nulle hésitation, nulle tendre</p>
+<p>pitié. Elle déposera l'épieu destiné au sanglier, et</p>
+<p>de ses doigts sévère, inexorable, elle tendra l'arc</p>
+<p>de cornouiller, et rapprochant de son sein la fente</p>
+<p>empennée de la flèche, elle lâchera la corde courbée.</p>
+<p>Oui, en cet instant même, elle est à ma recherche.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>«J'entends ses pas qui se hâtent. Debout, soldat,</p>
+<p>déserteur de la bataille amoureuse, fais-moi boire</p>
+<p>au moins une longue gorgée du vin de la passion,</p>
+<p>désaltère mon être assoiffé de ce délicieux nectar</p>
+<p>qui enivre même les dieux. Viens, mon amour,</p>
+<p>nous avons encore le temps d'atteindre la demeure</p>
+<p>bleue.»</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>À peine avait-elle fini, que les arbres s'agitèrent</p>
+<p>d'un frisson. Le feuillage s'entr'ouvrit et l'on sentit</p>
+<p>bientôt la présence d'une divinité, et les flots gris</p>
+<p>rampèrent à reculons. Un long et effrayant rugissement</p>
+<p>sortit d'une trompe ornée de franges. Un</p>
+<p>chien de meute aboya, et pareil à une flamme un</p>
+<p>roseau empenné traversa la clairière en sifflant,</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>et là même où les fleurettes de son sein venaient</p>
+<p>d'éclore dans leur éclat, cet amant meurtrier,</p>
+<p>cet hôte inattendu, entra, se planta profondément,</p>
+<p>se fit un passage invisible, et creusa de sa pointe un</p>
+<p>sillon sanglant, se fraya une longue route rouge</p>
+<p>et les ailes de mort lui fendirent le coeur.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Exhalant sa vie dans un sanglot, dans un cri de</p>
+<p>désespoir, la jeune Dryade tomba sur le corps de</p>
+<p>l'adolescent. Elle sanglotait sur sa virginité restée</p>
+<p>inféconde, sur les délices dont elle n'avait point</p>
+<p>joui, sur les plaisirs défunts, de toute la douleur</p>
+<p>des choses restées sans récompense, et les gouttes</p>
+<p>brillantes de sa jeunesse coulèrent en un filet de</p>
+<p>pourpre de son côté palpitant.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Ah! c'était pitié que d'entendre sa plainte, c'était</p>
+<p>grande pitié de la voir mourir avant qu'elle eût fait</p>
+<p>présent de ses charmes, ou connût la joie de la</p>
+<p>passion, ce mystère redoutable, tel que l'ignorer,</p>
+<p>c'est ne point vivre, et que pourtant l'on ne saurait</p>
+<p>le connaître sans être pris dans les plus pesantes</p>
+<p>chaînes de la mort.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Mais par hasard, la Reine de Cythère, qui avait</p>
+<p>passé toute la nuit aux côtés d'Adonis, dans la hutte</p>
+<p>d'un berger arcadien, revenant à Paphos, sur son</p>
+<p>char en bois doré attelé de colombes argentées,</p>
+<p>voguait à des hauteurs que n'atteint pas l'oeil des</p>
+<p>mortels, entre les montagnes et l'étoile du matin;</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Elle jeta les yeux vers la terre, et aperçut le</p>
+<p>couple infortuné. Elle entendit le faible cri de</p>
+<p>désespoir échappé à l'Oréade, cri dont les vibrations</p>
+<p>condensées semblèrent se jouer dans l'air, comme</p>
+<p>les sons d'une viole. En toute hâte, elle ordonna à</p>
+<p>ses deux pigeons de fermer leurs ailes tendues avec</p>
+<p>effort. Elle fondit sur la terre, atteignit le rivage et</p>
+<p>vit leur douloureux destin.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Car, ainsi qu'un jardinier, détournant la tête</p>
+<p>pour saisir au vol les derniers chants de la linotte,</p>
+<p>tranche d'une faux insouciante une plate-bande</p>
+<p>de fleurs qui se trouvaient trop près, et coupant net</p>
+<p>la frêle tige de la rose, jette sur le terreau brun les</p>
+<p>charmes dispersés de la fleur, ainsi qu'un jeune berger</p>
+<p>en son inattention,</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>tout en menant son petit troupeau par la prairie,</p>
+<p>couche sous son pas deux asphodèles qui, croissant</p>
+<p>côte à côte, ont séduit la coccinelle en leurs filets</p>
+<p>jaunes, et fait oublier au brillant papillon tout son</p>
+<p>orgueil, écrase contre terre leurs calices ruisselants</p>
+<p>d'or, sous des pieds légers qui n'étaient point faits</p>
+<p>pour des ravages aussi cruels,</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>ou comme un écolier, quand, ennuyé de son livre,</p>
+<p>il se laisse aller sur le gazon semé de joncs et cueille</p>
+<p>dans le ruisseau deux iris, puis se lasse de leurs</p>
+<p>beautés, et s'en va, les laissant à l'ardeur meurtrière</p>
+<p>du soleil,&mdash;ainsi gisaient les deux amants.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Et Vénus s'écria: «C'est l'impitoyable Artémis</p>
+<p>dont la main cruelle a commis ce méfait, ou bien</p>
+<p>c'est peut-être l'oeuvre de cette divinité puissante si</p>
+<p>soucieuse de préserver sa majesté souveraine de</p>
+<p>toute profanation sur la colline athénienne;&mdash;Hélas!</p>
+<p>faut-il que des êtres capables de tant</p>
+<p>d'amour descendent sans avoir aimé dans le séjour</p>
+<p>de la mort?»</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Aussi, de ses douces mains, avec tendresse, elle</p>
+<p>plaça l'adolescent et la jeune fille dans le chariot</p>
+<p>d'or. La gorge blanche, plus blanche qu'un croissant</p>
+<p>de perle, et qu'à peine rayait le lacis d'une</p>
+<p>veine bleue, n'avait pas encore cessé de palpiter,</p>
+<p>et son sein oscillait encore comme un lis que le</p>
+<p>vent agite d'un souffle incertain.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Alors les deux pigeons déployèrent leurs ailes</p>
+<p>d'un blanc de lait, et le char brillant vogua par le</p>
+<p>ciel, où pointait l'aube; et l'aérienne caravane,</p>
+<p>pareille à un nuage, passa en silence au-dessus de</p>
+<p>l'Egée, jusqu'à l'heure où l'air léger fût troublé</p>
+<p>par le chant des voix languissantes qui appellent</p>
+<p>pendant toute la nuit Thammus ensanglanté.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Mais quand les colombes eurent atteint leur but</p>
+<p>accoutumé, là où le large escalier de marbre aux</p>
+<p>marches circulaires plonge sa neige dans la mer,</p>
+<p>l'âme voletante de la jeune fille agita une dernière</p>
+<p>fois ses lèvres, pétales tremblants, et s'exhala dans</p>
+<p>le vide. Et Vénus vit alors que son cortège comptait</p>
+<p>une jolie fille de moins.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Et elle commanda à ses serviteurs de sculpter</p>
+<p>sur un cercueil en bois de cèdre toutes les merveilles</p>
+<p>de cette histoire. C'était dans ce giron odorant</p>
+<p>que reposeraient leurs membres, là où les oliviers</p>
+<p>adoucissent la teinte bleue du ciel, sur les</p>
+<p>petites collines de Paphos, où le faune joue de la</p>
+<p>flûte en plein midi, où le rossignol chante jusqu'à</p>
+<p>l'aurore.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Et ils ne faillirent point à exécuter ses ordres, et</p>
+<p>avant que l'abeille matinale eût percé l'asphodèle</p>
+<p>des coups rageurs de son aiguillon ténu, avant que</p>
+<p>le dix-cors vigilant, quittant sa reposée, eût d'un</p>
+<p>bond franchi le ruisseau, et fait partir le merle</p>
+<p>d'eau, avant que le lézard eût grimpé sur le roc</p>
+<p>échauffé par le soleil, leurs corps reposaient sous</p>
+<p>le gazon.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Et lorsque parut le jour, dans ce sanctuaire d'argent</p>
+<p>où brillent éternellement les flammes des trépieds</p>
+<p>vibrants, la Reine Vénus s'agenouilla, implora</p>
+<p>Proserpine, pour qu'elle, dont la beauté avait rendu</p>
+<p>amoureux le Dieu de la mort, voulût bien demander</p>
+<p>une faveur à son pâle époux, et obtenir qu'il</p>
+<p>laissât le Désir franchir avec le terrible Charon le</p>
+<p>passage du fleuve glacial.</p>
+ </div> </div>
+<br><br>
+
+<h3>III</h3>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Dans le mélancolique Achéron, où ne luit point</p>
+<p>de lune, loin de la bonne Terre, loin du jour joyeux,</p>
+<p>là où nul printemps ne montre ses bourgeons, où</p>
+<p>nul soleil mûrissant ne fait ployer les pommiers, où</p>
+<p>mai, le mois fleuri, ne parsème point le gazon des</p>
+<p>fleurs du châtaignier, où jamais ne chantent les</p>
+<p>merles, où ne s'apparient jamais les linottes siffleuses,</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>là, près d'une source léthéenne aux eaux troubles</p>
+<p>et sonores, était couché le jeune Charmidès. D'une</p>
+<p>main lasse, il avait cueilli les fleurs de l'asphodèle,</p>
+<p>et éparpillait sur les eaux mornes du ruisseau noir</p>
+<p>le petit trésor qu'il avait récolté, et il regardait disparaître</p>
+<p>les étoiles blanches, et tout ce qui l'entourait</p>
+<p>était comme un rêve,</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>lorsque, jetant un regard dans le miroir des</p>
+<p>eaux, à travers le désordre de sa chevelure frisée,</p>
+<p>il lui sembla voir passer une ombre sur son image</p>
+<p>et une petite main se glissa dans la sienne. De chaudes</p>
+<p>lèvres effleurèrent timidement ses joues pâles et</p>
+<p>dans un soupir lui murmurèrent leur secret.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Alors il tourna en arrière ses yeux las, et il vit.</p>
+<p>Et leurs figures se rapprochèrent de plus en plus.</p>
+<p>Leurs jeunes bouches s'attirèrent de si près qu'on</p>
+<p>eût dit une rose de flamme, unique et parfaite, et</p>
+<p>il sentit son sein palpitant, et son haleine qui s'échauffait,</p>
+<p>s'accélérait.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Et il lui donna toutes les caresses qu'il avait</p>
+<p>tenues en réserve, et elle lui fit le sacrifice de</p>
+<p>toute sa virginité, et membre contre membre, en</p>
+<p>une longue et voluptueuse extase, leur passion s'accrut</p>
+<p>et se calma. Oh! pourquoi, chalumeau trop</p>
+<p>aventureux, te risquer à chanter encore l'amour;</p>
+<p>c'est assez de dire qu'Eros ait fait résonner son rire</p>
+<p>sur cette prairie sans fleur.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>O trop audacieuse poésie, pourquoi essayer de</p>
+<p>chanter encore la passion? Reploie tes ailes sur le</p>
+<p>téméraire Icare, et laisse ton lai dormir sur les</p>
+<p>cordes silencieuses de la lyre, jusqu'au jour où tu</p>
+<p>auras découvert l'antique source de Castalie, ou</p>
+<p>cueilli dans les eaux lesbiennes la plume d'or que</p>
+<p>laissa tomber Sapho, en se noyant.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>C'est assez, c'est assez de dire que l'être dont la</p>
+<p>vie avait été une ardente et coupable pulsation, une</p>
+<p>infamie splendide, pût dans le pays sans amour où</p>
+<p>règne Hadès, glaner une moisson brûlante sur ces</p>
+<p>champs de flamme, où la passion erre pieds nus,</p>
+<p>sans chaussures et pourtant sans se blesser. Ah!</p>
+<p>c'est assez qu'une seule fois leurs lèvres aient pu</p>
+<p>se rencontrer,</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>en celle ardente palpitation où des existences entières</p>
+<p>semblent se condenser en une seule extase,</p>
+<p>et qui meurt dans l'excès de la volupté, dans la</p>
+<p>tension d'un plaisir convulsif, avant que Proserpine</p>
+<p>les désignât pour la servir autour du trône d'ébène</p>
+<p>où siège le pâle Dieu qui lui délia la ceinture dans</p>
+<p>les campagnes d'Enna.</p>
+ </div> </div>
+
+<br><br>
+
+
+<h2>PANTHÉA</h2>
+<br><br>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Non, allons d'un feu à un autre feu, de la souffrance</p>
+<p>passionnée à une volupté plus mortelle.</p>
+<p>Je suis trop jeune pour vivre sans désir, tu es trop</p>
+<p>jeune pour perdre cette nuit d'été à faire ces vaines</p>
+<p>questions que depuis longtemps l'homme a posées</p>
+<p>au voyant et à l'oracle, sans recevoir de réponse.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Car, ma tendre amie, mieux vaut sentir que savoir,</p>
+<p>et la sagesse est un héritage sans enfants. Une</p>
+<p>vague de passion, la première et ardente explosion</p>
+<p>de la jeunesse, voilà qui vaut bien les proverbes</p>
+<p>accumulés par le sage. Ne tourmente point ton</p>
+<p>âme d'une philosophie morte; n'avons-nous pas</p>
+<p>des lèvres pour le baiser, des coeurs pour aimer et</p>
+<p>des yeux pour voir?</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>N'entends-tu pas le murmure du rossignol, pareil</p>
+<p>à de l'eau qui chante au sortir d'une urne</p>
+<p>d'argent? Si doux est ce chant qu'il fait pâlir la</p>
+<p>lune de dépit d'être suspendue à une telle hauteur</p>
+<p>dans le ciel, et de ne pouvoir entendre cette mélodie</p>
+<p>ravissante d'amour.&mdash;Vois comme elle enguirlande</p>
+<p>de brouillards ses deux cornes, la lune attardée</p>
+<p>dans sa tâche.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Des lis blancs, coupes dans lesquelles rêvent les</p>
+<p>abeilles d'or, la neige que forment les pétales tombés,</p>
+<p>quand la brise éparpille les fleurs du châtaignier,</p>
+<p>ou l'éclat des corps d'éphèbes reflétés par</p>
+<p>l'eau,&mdash;tout cela ne te suffit-il pas? Désires-tu</p>
+<p>quelque chose de plus? Hélas, les Dieux ne donneront</p>
+<p>jamais rien de plus de leur éternel trésor.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Car nos grands Dieux ont fini par se lasser, par</p>
+<p>s'irriter de tous nos pêchés sans fin, de notre vain</p>
+<p>effort pour expier par la souffrance, par la prière,</p>
+<p>ou par le prêtre, le gaspillage des jours de la jeunesse,</p>
+<p>et jamais, jamais ils ne prêtent la moindre</p>
+<p>attention, soit au bien, soit au mal, mais dans</p>
+<p>leur indifférence, ils font tomber la pluie sur le</p>
+<p>juste et l'injuste.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Ils prennent leurs aises, nos dieux. Ils prennent</p>
+<p>leurs aises. Ils parsèment des pétales de rose leur</p>
+<p>vin parfumé. Ils dorment, dorment sous les arbres</p>
+<p>berceurs où s'entrelacent l'asphodèle et le jaune lotus.</p>
+<p>Ils regrettent les jours heureux de jadis, où ils</p>
+<p>ne savaient pas encore ce qu'on peut rêver de mal,</p>
+<p>et faire en rêvant.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Et bien loin, au-dessous du pavé de bronze, ils</p>
+<p>voient comme un essaim de mouches la foule des</p>
+<p>petits hommes, l'agitation des menues existences,</p>
+<p>puis dans leur ennui, ils reviennent à leur séjour</p>
+<p>parmi les lotus, et se baisent les uns les autres sur</p>
+<p>les lèvres, et boivent à plus longs traits la liqueur</p>
+<p>préparée avec les graines du pavot, qui amène le</p>
+<p>doux sommeil aux paupières de pourpre.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Là, tout le long du jour, le soleil aux vêtements</p>
+<p>d'or, reste debout, tenant en main sa torche flambante,</p>
+<p>et quand le tissu varié des heures de la journée</p>
+<p>a été achevé par les douze vierges, alors à travers</p>
+<p>le brouillard cramoisi s'avance la lune, à peine</p>
+<p>échappée des bras d'Endymion, et les Dieux immortels</p>
+<p>se pâment dans les transes de passions mortelles.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Là-haut la reine Junon se promène parmi la rosée</p>
+<p>des prés, ses grands pieds blancs tachés par la</p>
+<p>poussière safranée des lis agités par le veut, pendant</p>
+<p>que le jeune Ganymède s'ébat dans le moût</p>
+<p>brûlant à l'écume ambrée; et ses boucles voltigent</p>
+<p>de tous côtés, comme au jour où l'aigle ravit sur</p>
+<p>l'Ida l'enfant tout effrayé, et l'emporta à travers le</p>
+<p>ciel ionien...</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Là-haut, dans le fond vert de quelque jardin bien</p>
+<p>clos, la reine Vénus, ayant à son côté le berger,</p>
+<p>près de son corps doux et chaud, comme la fleur</p>
+<p>d'églantine, qui voudrait être blanche, mais qui</p>
+<p>rougit de son orgueil, rit tout bas dans son amour,</p>
+<p>si bien que le jaloux Salmacis, épiant à travers le</p>
+<p>feuillage des myrtes, soupire dans la douleur de la</p>
+<p>volupté solitaire.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Là-haut ne souffle jamais ce terrible vent du Nord</p>
+<p>qui laisse nos forêts d'Angleterre mornes et nues,</p>
+<p>jamais la neige rapide n'y tombe en blanc duvet,</p>
+<p>jamais l'éclair aux rouges dentelures ne se risque à</p>
+<p>les réveiller dans la nuit cerclée d'argent, alors que</p>
+<p>nous pleurons sur quelque douce et triste faute, sur</p>
+<p>quelque délice mort.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Hélas! eux, ils connaissent la lointaine source du</p>
+<p>Léthé, ils les connaissent bien, les eaux qui se cachent</p>
+<p>parmi les violettes, où celui dont les pieds meurtris</p>
+<p>sont las d'errer, peut reprendre courage et marcher,</p>
+<p>et boire à ces profondeurs l'eau fraîche et cristalline,</p>
+<p>y puiser un baume du sommeil pour les âmes que</p>
+<p>fuit le sommeil, un engourdissement de la douleur.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Mais nous comprimons nos natures; Dieu, ou le</p>
+<p>Destin est notre ennemi. Assez de ce désespoir qui</p>
+<p>accompagne partout le plaisir, assez de tous les</p>
+<p>temples que nous avons bâtis, assez d'avoir fait de</p>
+<p>justes prières jamais exaucées, car l'homme est</p>
+<p>faible, Dieu dort, et le ciel est haut. Un instant</p>
+<p>brillamment coloré, un seul grand amour, et voilà</p>
+<p>que nous mourons.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Ah! nul batelier, maniant péniblement la gaffe,</p>
+<p>ne pousse sa noire chaloupe vers le rivage sans</p>
+<p>fleurs. Aucune petite monnaie de bronze ne saurait</p>
+<p>porter l'âme par-dessus le fleuve de la mort au pays</p>
+<p>sans soleil. Victimes, libations, voeux, tout est inutile;</p>
+<p>la tombe est scellée; les morts ne se relèvent</p>
+<p>point.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Nous nous dissolvons dans l'air des hautes régions;</p>
+<p>nous redevenons des choses identiques à</p>
+<p>celles que nous touchons; chaque rayon cramoisi de</p>
+<p>soleil doit son éclat au sang de notre coeur: tout</p>
+<p>astre qu'émeut le printemps doit à nos jeunes vies</p>
+<p>son déploiement de flamme verte; les bêles les plus</p>
+<p>sauvages qui battent la broussaille nous sont apparentées;</p>
+<p>toute vie est une et tout est changement.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Un unique battement de systole et de diastole,</p>
+<p>effet d'une seule et vaste existence, soulève le coeur</p>
+<p>géant de la Terre, et les vagues puissantes de l'être</p>
+<p>unique ondulent depuis le germe sans nerf, jusqu'à</p>
+<p>l'homme, car nous sommes une parcelle de</p>
+<p>tout. Rocher, oiseau, animal ou colline, nous ne</p>
+<p>faisons qu'un avec les êtres qui nous dévorent, avec</p>
+<p>les êtres que nous tuons.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Des cellules inférieures où la vie se réveille nous</p>
+<p>passons à la plénitude de la perfection; ainsi</p>
+<p>vieillit l'Univers. Nous qui sommes aujourd'hui</p>
+<p>semblables à des dieux, nous avons été jadis une</p>
+<p>masse de pourpre frissonnante barrée de lignes d'or,</p>
+<p>insensible à la joie et à la souffrance, et ballottée</p>
+<p>dans les dédales terribles de mers furieuses sous les</p>
+<p>coups des vents.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Cette ardente et vigoureuse flamme dont brûlent</p>
+<p>nos corps, elle fera peut-être resplendir d'asphodèles</p>
+<p>quelques prairies, oui, et ces seins d'argent, les</p>
+<p>tiens, deviendront perles d'eau. Les terres brunes</p>
+<p>que labourent les hommes seront rendues plus fécondes</p>
+<p>par nos amours de cette nuit. Rien n'est</p>
+<p>perdu dans la nature; toutes choses vivent en dépit</p>
+<p>de la Mort.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Le premier baiser de l'adolescent, la première</p>
+<p>clochette de l'hyacinthe, la dernière passion de</p>
+<p>l'homme, la dernière lance rouge qui jaillit hors</p>
+<p>du lis, l'asphodèle qui ne veut point laisser ses</p>
+<p>fleurs s'épanouir par effroi de sa trop grande beauté</p>
+<p>et par réserve pudique, comme celle qu'éprouve la</p>
+<p>jeune fiancée sous le regard de son amoureux, ce</p>
+<p>sont là autant de choses</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>que consacre un unique sacrement. Nous ne</p>
+<p>sommes pas seuls à avoir la passion de l'hyménée.</p>
+<p>La terre aussi l'éprouve. Les jaunes boutons d'or,</p>
+<p>que le rire secoue, connaissent à la pointe du jour</p>
+<p>un plaisir aussi réel que nous, quand dans un bois</p>
+<p>plein de fraîches fleurs, nous respirons le printemps</p>
+<p>sur notre coeur, et sentons que la vie est bonne.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Aussi, quand les hommes nous enseveliront sous</p>
+<p>l'if, ta bouche pareille à une tache pourpre, deviendra</p>
+<p>une rose, et tes doux yeux seront des campanules</p>
+<p>d'un bleu foncé, obscurcies de rosée, et quand le</p>
+<p>blanc narcisse jettera étourdiment ses baisers au</p>
+<p>vent, son compagnon de jeu, un vague reste de joie</p>
+<p>agitera notre poussière, et nous redeviendrons</p>
+<p>jeune fille et jeune homme épris.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Et ainsi, sans avoir de la vie la douleur cruelle</p>
+<p>qui lui vient de la conscience, en quelque fleur</p>
+<p>charmante nous sentirons le soleil, nous chanterons</p>
+<p>encore par la gorge de la linotte, et comme</p>
+<p>deux serpents revêtus d'une somptueuse cotte de</p>
+<p>mailles, nous passerons sur nos tombes, ou bien,</p>
+<p>couple de tigres, nous ramperons par la jungle torride,</p>
+<p>jusqu'à l'endroit où dorment les énormes lions</p>
+<p>aux yeux jaunes</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>et nous leur livrerons bataille. Comme mon</p>
+<p>coeur bondit à la pensée de cette grande vie après la</p>
+<p>mort, de ce passage par la bête, l'oiseau, la fleur,</p>
+<p>quand cette coupe contenant trop d'esprit se brise</p>
+<p>pour respirer plus à l'aise, et avec les feuilles pâlies</p>
+<p>d'automne, l'âme, qui fut la première à conquérir</p>
+<p>la terre, sera la dernière et noble proie de la</p>
+<p>terre.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Oh! songe à cela! nous revêtirons toutes les</p>
+<p>formes capables de vie sensuelle; le Faune aux</p>
+<p>pieds de chèvre, le Centaure ou les Elfes aux yeux</p>
+<p>pétillants de gaîté, qui laissent des anneaux pour</p>
+<p>trace de leurs danses, dans la prairie, afin de taquiner</p>
+<p>l'aurore, et ne sont pas plus près que vous</p>
+<p>et moi des mystères de la nature, car nous entendrons</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>battre le coeur du merle, et croître les marguerites,</p>
+<p>et la perce-neige défaillante soupirer après le</p>
+<p>soleil, dans les jours sombres de l'hiver; nous saurons</p>
+<p>par qui sont lissés les fils argentés de la Vierge,</p>
+<p>à qui les fritillaires diaprées doivent leur peinture,</p>
+<p>et qui donne à l'aigle de larges ailes pour voler d'un</p>
+<p>pin frissonnant à un autre.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Oui, si nous n'avions jamais aimé, qui sait si</p>
+<p>cette asphodèle que voilà aurait attiré l'abeille en</p>
+<p>son sein doré, ou si la rose eût jamais suspendu à</p>
+<p>toutes ses branches ses lampes cramoisies. À ce</p>
+<p>qu'il me semble, nulle feuille ne devrait jamais</p>
+<p>bourgeonner au printemps, sinon pour les lèvres</p>
+<p>qu'ont les amants pour le baiser, pour les lèvres</p>
+<p>avec lesquelles chantent les poètes.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Le soleil doit-il donc perdre sa lumière, ou cette</p>
+<p>lèvre façonnée par l'art de Dédale est-elle moins</p>
+<p>belle, parce que nous héritons de la nature, et ne</p>
+<p>faisons qu'un avec chaque battement du pouls vital</p>
+<p>qui agite l'air? Que plutôt de nouveaux soleils parcourent</p>
+<p>le ciel, que la fleur prenne une nouvelle</p>
+<p>splendeur, et soit un charme de plus pour la prairie.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Et nous deux qui nous aimons, n'allons point</p>
+<p>nous asseoir à l'écart pour critiquer la nature, mais</p>
+<p>que la mer joyeuse soit notre vêtement, et que</p>
+<p>l'étoile chevelue lance ses flèches à notre gré! Nous</p>
+<p>ferons partie du grandiose ensemble de toutes</p>
+<p>choses, et dans toute la succession des éons, nous</p>
+<p>nous mêlerons, nous nous perdrons dans l'âme cosmique,</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Nous serons des notes dans cette grande symphonie</p>
+<p>dont la cadence allant de cercle en cercle</p>
+<p>forme le rythme de toutes les sphères, le coeur de</p>
+<p>l'Univers entier, battant de vie, ne fera qu'un avec</p>
+<p>notre coeur. Les années qui arrivent d'un pas furtif</p>
+<p>ont maintenant perdu les terreurs qu'elles nous</p>
+<p>causaient: nous ne mourrons point: l'Univers lui-même</p>
+<p>fera notre immortalité.</p>
+ </div> </div>
+
+<br><br>
+
+
+
+<h3>HUMANITAD</h3>
+<br><br>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Nous voici au coeur de l'hiver. Les arbres sont</p>
+<p>dépouillés, excepté là où les bestiaux se terrent pour</p>
+<p>résister au froid, sous le pin, car celui-ci ne revêt</p>
+<p>jamais la livrée éclatante de l'automne, à qui son</p>
+<p>frère jaloux dérobe son or. Pour lui, il garde fidèlement</p>
+<p>son costume vert; âpre est le vent,</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>comme s'il soufflait de la caverne de Saturne.</p>
+<p>Quelques minces poignées de foin adhèrent encore</p>
+<p>aux haies vivement dessinées en noir, la où le</p>
+<p>charretier a ramené la charge odorante d'un jour</p>
+<p>d'été, depuis les prairies d'en bas jusqu'à la pente</p>
+<p>étroite. Sur la neige à demi fondue, les bêlantes</p>
+<p>brebis se tassent contre les barrières, et les chiens</p>
+<p>domestiques, tout transis,</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>vont de t'étable close au ruisseau gelé, et reviennent</p>
+<p>l'air découragé, et regrettent le pâtre grondeur</p>
+<p>et le bruyant attelage. Et dans les hauteurs,</p>
+<p>décrivant des cercles sans but, les corbeaux croassants</p>
+<p>tournoient autour de la meule blanche de</p>
+<p>givre, ou se tiennent en rang serré sur les rameaux</p>
+<p>ruisselants, et dans le marécage, les plaques de</p>
+<p>glace se fendillent</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>sous les pas solennels du héron décharné qui va</p>
+<p>par les roseaux, bat des ailes et ramène son cou en</p>
+<p>arrière, et pousse un cri railleur à la vue de la lune.</p>
+<p>À travers les prairies s'en va d'un pied boiteux le</p>
+<p>pauvre lièvre effaré; qu'on prendrait pour une</p>
+<p>petite tache. Et une mouette égarée, jetant sa clameur</p>
+<p>irritée, voleté comme une soudaine tombée</p>
+<p>de neige sous le ciel d'un gris morne.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>C'est le plein hiver, et le robuste paysan rapporte</p>
+<p>de l'étable glacée sa charge de fagots, frappe du pied</p>
+<p>sur le foyer, jette sur le feu languissant les bûches</p>
+<p>gorgées de sève, et rit de voir le jaillissement brusque</p>
+<p>de la flamme, effrayer ses enfants dans leurs</p>
+<p>jeux. Et pourtant... le printemps est dans l'air.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Déjà le grêle crocus se fraye passage à travers la</p>
+<p>neige, et bientôt les campagnes blanches vont de</p>
+<p>nouveau se fleurir de primevères que viendra faucher</p>
+<p>quelque jeune gars, car dès les premiers baisers</p>
+<p>d'une chaude pluie, la mélancolie glacée de l'hiver</p>
+<p>se résout en larmes. Les bruns sansonnets s'accouplent,</p>
+<p>et le lapin, les yeux brillants, épie</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>de son terrier obscur de quel côté sont semés les</p>
+<p>cônes de sapin. Il écrase du pied une perce-neige,</p>
+<p>et court sur le tertre moussu. Les merles traversent</p>
+<p>de leur vol noire promenade du soir, et les soleils</p>
+<p>restent plus longtemps avec nous. Ah! qu'il fait</p>
+<p>bon voir le Printemps ceint de gazon, dans toute</p>
+<p>la joie que lui donne la vue de cette riante verdure,</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>franchir les haies en dansant, jusqu'au jour où la</p>
+<p>rose précoce (ce remords charmant de l'épineuse</p>
+<p>églantine) fait éclater son fourreau d'émeraude, et</p>
+<p>étale le petit disque frissonnant de flamme dorée,</p>
+<p>si bien connu des abeilles, car à sa suite se montrent</p>
+<p>les pâles armoises, les oeillets pourprés et les asphodèles</p>
+<p>en pleine floraison.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Alors le semeur arpente le champ du haut en</p>
+<p>bas, pendant que derrière lui le gamin rieur écarte</p>
+<p>de ses cris aigus la troupe noire et pillarde des</p>
+<p>corbeaux. Alors le châtaignier déploie toute sa</p>
+<p>gloire, et sur le gazon tombe le flot parfumé des</p>
+<p>fleurs à la nuance de crème; les madrigaux langoureux,</p>
+<p>murmurés à demi-voix,</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>s'envolent furtivement du carillon mobile de la</p>
+<p>campanule, à chaque brise matinale. Puis ce sont</p>
+<p>le blanc jasmin, qui étoile son propre ciel, et la</p>
+<p>linaire qui tire sa langue de feu. L'églantine, vêtue</p>
+<p>de velours poudreux, s'empare du sol et prend</p>
+<p>l'empire de la forêt; puis, lorsque la rose attardée</p>
+<p>a laissé choir,</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>une à une les pièces froissées de son armure,</p>
+<p>lorsque les pensées ont fermé leurs yeux aux paupières</p>
+<p>de pourpre, les chrysanthèmes débarquent</p>
+<p>de leurs navires dorés leurs marchandises voyantes</p>
+<p>et sans parfum, et les violettes, devenues d'une hardiesse</p>
+<p>téméraire, quittent leurs modestes recoins;</p>
+<p>et des baies écarlates parsèment l'aubépine encore</p>
+<p>sans feuilles.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>O campagne heureuse, ô arbre trois fois heureux,</p>
+<p>bientôt voire reine, en robe brodée de marguerites,</p>
+<p>couronnée de fleurs de lys, va descendre à petits</p>
+<p>pas sur la prairie. Bientôt les pâtres paresseux vont</p>
+<p>de nouveau pousser leur troupeau le long de l'étang.</p>
+<p>Bientôt, sous la verte feuillée flottera en plein midi</p>
+<p>le bourdonnement sourd des abeilles.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Bientôt la clairière sera toute brillante de miroirs</p>
+<p>de Vénus, fleur préférée des audacieux, et ces</p>
+<p>charmantes nonnes, les muguets, aux vêtements</p>
+<p>d'un blanc de neige, égrèneront leur chapelet de</p>
+<p>perles, et les oeillets incarnats, aux pétales foncés</p>
+<p>en forme de mitre, embaumeront le vent; et la</p>
+<p>clématite accrochera partout dans les haies ses</p>
+<p>étoiles jaunes.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Cher fiancé de la Nature, si bienfaisant Printemps,</p>
+<p>toi qui peux multiplier la génisse à la douce</p>
+<p>haleine, donner au chevreau ses petites cornes, et</p>
+<p>apporter à la vigne ses fleurs tendres et soyeuses,</p>
+<p>où donc est ce népenthès que jadis l'homme tirait</p>
+<p>de la racine de pavot et de la mandragore aux baies</p>
+<p>luisantes?</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Il fut un temps où le plus commun des oiseaux</p>
+<p>savait me faire chanter à l'unisson avec lui, un</p>
+<p>temps où toutes les cordes de la jeunesse vibraient</p>
+<p>pour répondre sans retard, ou plus mélodieusement,</p>
+<p>en rimes, à toute idylle de la forêt. Est-ce moi qui</p>
+<p>change? Ou y aurait-il quelque chose de changé</p>
+<p>dans la joyeuse et charmante carrière?</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Non, non, tu es toujours le même: c'est moi qui</p>
+<p>cherche à troubler par des soupirs ta simple solitude,</p>
+<p>et parce que des larmes stériles mouillent ma</p>
+<p>joue d'une rosée, je voudrais te voir pleurer fraternellement</p>
+<p>avec moi? Insensé! faut-il que tout coeur</p>
+<p>blessé et inquiet s'enhardisse à corrompre un tel</p>
+<p>vin du poison amer de son désespoir?</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Tu es le même: c'est moi dont l'âme misérable</p>
+<p>trouve du mécontentement à s'éprendre d'elle-même</p>
+<p>et abandonne son pouvoir royal à la rude domination</p>
+<p>de qui devrait la servir en esclave. Car, assurément,</p>
+<p>la sagesse existe quelque part, bien que la</p>
+<p>mer orageuse ne la recèle point, bien que l'immense</p>
+<p>abîme réponde: «Elle n'est pas en moi.»</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Brûler d'une seule et claire flamme, se tenir ferme</p>
+<p>selon l'honneur naturel, ne point ployer le genou</p>
+<p>en de vains prosternements, que leur inutilité condamne:</p>
+<p>quelle alchimie pourrait me l'enseigner?</p>
+<p>Quelle herbe travaillée par Médée m'apportera la</p>
+<p>paix sans exaltation de l'être que rien ne fléchit?</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>La corde mineure qui termine l'harmonie et qui</p>
+<p>attend vainement une réponse fraternelle, jette un</p>
+<p>sanglot sur sa mélodie restée inachevée, et meurt</p>
+<p>de la mort du cygne. Ainsi moi, l'héritier de la</p>
+<p>souffrance, Memnon silencieux aux yeux sans regard</p>
+<p>et sans paupière, j'attends la lumière et la</p>
+<p>musique de soleils qui ne se lèveront jamais.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>La torche éteinte, le sombre et solitaire cyprès,</p>
+<p>le peu de poussière recueillie dans une urne étroite,</p>
+<p>le doux chairi (mot grec) de la tombe attique, tout cela ne valait-il</p>
+<p>pas mieux que de revenir à mes capricieux et maladifs</p>
+<p>accès d'agitation d'autrefois, que de passer</p>
+<p>mes jours dans la muette caverne de la souffrance?</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Non, car peut-être ce dieu couronné de pavots</p>
+<p>est semblable au gardien qui, près du lit d'un malade,</p>
+<p>parle de sommeil, mais ne peut le donner.</p>
+<p>Sa baguette a perdu sa vertu, et pour tout dire d'un</p>
+<p>mot, la mort est une réponse trop brutale, une clef</p>
+<p>trop banale pour résoudre un seul mystère dans la</p>
+<p>philosophie d'une existence.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Et l'Amour, cette noble folie, dont la puissance</p>
+<p>auguste, invincible, peut tuer l'âme de ses remèdes</p>
+<p>emmiellés? Hélas! il me faut jouer le rôle de</p>
+<p>fuyard, m'éloigner de cette ruine charmante, bien</p>
+<p>qu'une mémoire trop tenace ne puisse oublier la</p>
+<p>courbe magnifique de ce front olympien,</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>qui, en une courte saison, fit de ma jeunesse une</p>
+<p>extase de si exquise indolence, que toutes les gronderies</p>
+<p>de la vérité plus prudente me semblaient la</p>
+<p>voix grêle de la jalousie! Oh! éloigne-loi d'ici,</p>
+<p>chasseresse plus fatale qu'Artémis, va chercher</p>
+<p>quelque autre proie, car à tes charmes trop périlleux</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>mes lèvres ont assez bu!&mdash;Jamais, non jamais,</p>
+<p>quand même l'amour en personne tournerait sa joue</p>
+<p>dorée vers les flots troublés de ce rivage où j'ai été</p>
+<p>jeté comme une épave par le naufrage,&mdash;en cet</p>
+<p>instant même où les roues du char de la passion</p>
+<p>m'effleurent de trop près; loin d'ici! loin d'ici!</p>
+<p>je me voue à une vie plus stérile, plus austère.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Plus stérile, oui! ces bras-ci ne se pencheront</p>
+<p>plus à travers le treillage des vignes pour attirer</p>
+<p>mon âme malgré sa douce résistance, par la verdure</p>
+<p>entrelacée. Une autre tête aura cette auréole</p>
+<p>à porter, car pour moi j'appartiens à Celle qui</p>
+<p>n'aime aucun homme, celle dont le sein blanc et</p>
+<p>pur porte le signe de la Gorgone.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Que Vénus s'en aille prendre le menton de son page</p>
+<p>mignon, et lui emmêler sa chevelure frisée; que</p>
+<p>pourvu du filet, de l'épieu et de l'équipage de chasse,</p>
+<p>le jeune Adonis sonne de la corne à son rendez-vous,</p>
+<p>quant à moi, son enchantement câlin, aux</p>
+<p>manoeuvres subtiles, ne me charme plus, bien que</p>
+<p>je sois en état de conquérir sa plus chère citadelle.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Non, quand je serais ce jeune pâtre rieur qui vit</p>
+<p>du sommet de l'Ida passer le petit nuage par-dessus</p>
+<p>Ténédos et la haute Troie, et devina la venue de la</p>
+<p>Reine, et dans son admiration, s'inclina devant</p>
+<p>elle,&mdash;non, pas même pour une nouvelle Hélène,</p>
+<p>je ne tendrais la pomme à sa main.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Ainsi donc, apparais, Athéné aux bras d'argent,</p>
+<p>et si la musique ne sort plus de mes lèvres, inspire</p>
+<p>du moins ma vie. Ta gloire n'a-t-elle point été</p>
+<p>chantée en hymnes par un homme qui le donna</p>
+<p>son épée et sa lyre, ainsi que fit Eschyle au beau</p>
+<p>combat de Marathon, et qui mourut pour montrer</p>
+<p>que de l'Angleterre de Milton pourrait encore</p>
+<p>naître un fils<a id="footnotetag7" name="footnotetag7"></a><a href="#footnote7"><sup>7</sup></a>.</p>
+ </div> </div>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote7" name="footnote7"></a><b>Note 7:</b><a href="#footnotetag7"> (retour) </a> Byron.</blockquote>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Et pourtant, je ne saurais fréquenter le Portique,</p>
+<p>et vivre sans désir, sans crainte ni souffrance,</p>
+<p>et développer en moi cette calme sagesse, qu'en un</p>
+<p>temps lointain, le grave maître athénien enseigna</p>
+<p>aux hommes, acquérir cet équilibre volontaire,</p>
+<p>concentré en soi, qui trouve en soi son réconfort,</p>
+<p>afin de voir défiler les vaines fantasmagories du</p>
+<p>monde sans baisser la tête.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Hélas! ce front serein, ces lèvres éloquentes, ces</p>
+<p>yeux où se reflétait l'éternité entière, tout cela repose</p>
+<p>dans Colonos sa patrie; une éclipse a passé sur</p>
+<p>la sagesse, et Mnémosyne est sans enfants; la</p>
+<p>chouette de Minerve s'est égarée dans les ténèbres</p>
+<p>qu'elle s'est faites pour assurer la sécurité de son vol</p>
+<p>orgueilleux.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Je ne me soucie guère de gravir en compagnie de</p>
+<p>la Science, bien que par une subtile et étrange incantation,</p>
+<p>elle fasse descendre la lune du ciel. La</p>
+<p>Muse du Temps déploie son tapis aux couleurs</p>
+<p>somptueuses devant des regards non moins avides,</p>
+<p>et souvent, je l'avoue, dans la grande épopée que</p>
+<p>déroule Polymnie, je me plais à lire</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>les pages où l'on voit l'Asie envoyer en guerre</p>
+<p>ses myriades de soldats contre une petite cité, et le</p>
+<p>Mède tout cuirassé de mailles dorées, armé d'un</p>
+<p>cimeterre orné de gemmes, et d'un bouclier blanc,</p>
+<p>empanaché de pourpre, chevauchant entre les peupliers</p>
+<p>ondulants et la mer que les hommes appellent</p>
+<p>Artémisium, jusqu'à ce qu'il aperçût les Thermopyles</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>et leur défilé ardu que fermait un mur étroit, et</p>
+<p>sur les pentes les plus proches, une petite troupe</p>
+<p>de lions prenant leurs ébats insouciants.&mdash;Et</p>
+<p>comment il fut stupéfait de voir tant de hardiesse,</p>
+<p>et dressa sa tente sur le rivage semé de roseaux, et</p>
+<p>resta deux jours immobile d'étonnement. Puis à</p>
+<p>minuit se glissa par-dessus</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>une hauteur peu fréquentée, et descendant à</p>
+<p>travers la forêt automnale, massacra traîtreusement</p>
+<p>ces êtres si chers à Sparte, couronne du lointain</p>
+<p>Eurotas, et puis reprit sa marche, sans soupçonner</p>
+<p>le piège fatal que Dieu avait tendu pour lui dans</p>
+<p>l'étroite baie de Salamine.&mdash;Et pourtant les lignes</p>
+<p>deviennent confuses.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Et la cadence de leur langage grec ne me charme</p>
+<p>plus; je me sens trop en désaccord avec cette époque</p>
+<p>si belle pour l'aimer beaucoup. Car ainsi que le</p>
+<p>disque du cadran solaire reçoit en plein midi les</p>
+<p>rayons de l'astre, sans en rien voir dans son aveugle</p>
+<p>obscurité, ainsi mes yeux poursuivent sans trêve</p>
+<p>ce qui fuit ma vision déçue.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Oh! s'il se pouvait qu'un seul être grandiose,</p>
+<p>désintéressé, simple, nous apprenne ce que c'est</p>
+<p>que la sagesse? Parlez donc, cimes du solitaire</p>
+<p>Helwellyn, car ces bruits de mêlée se sont écartés</p>
+<p>de vos rochers impassibles et de vos ruisselets cristallins,</p>
+<p>où donc est cet esprit que son existence irréprochable</p>
+<p>n'empêcha pas de baiser la bouche</p>
+<p>meurtrie de son propre siècle<a id="footnotetag8" name="footnotetag8"></a><a href="#footnote8"><sup>8</sup></a>?</p>
+ </div> </div>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote8" name="footnote8"></a><b>Note 8:</b><a href="#footnotetag8"> (retour) </a> William Wordsworth (1770-1850).</blockquote>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Parlez donc, Lauriers de Rydal, où est Celui</p>
+<p>dont vous avez ombragé le doux front, où est cette</p>
+<p>âme pure qui, en ses jours de gracieuse majesté</p>
+<p>sans couronne, a, malgré son humble carrière,</p>
+<p>atteint le but grandiose où s'unissent amour et</p>
+<p>devoir. Lui, du moins, il sut satisfaire les lois les</p>
+<p>plus hautes, et il s'assit au festin de la Sagesse.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Mais nous autres, nous sommes les bâtards de</p>
+<p>l'Erudition; nous savons par coeur le sonore mot</p>
+<p>de passe de toutes les écoles grecques, et nous n'en</p>
+<p>prisons aucune. L'Épée sans défaut qui abattit</p>
+<p>l'Hydre païenne est un instrument sans vigueur,</p>
+<p>que nous avons nous-mêmes émoussé. Quel homme</p>
+<p>de nos jours escaladera les augustes, antiques sommets,</p>
+<p>et se courbera devant le Respect vénérable?</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Il est vrai, j'en ai connu un, mais, par Schabod!</p>
+<p>il a disparu, ce dernier et cher fils de l'Italie, qui</p>
+<p>étant homme est mort pour la cause de Dieu, et ses</p>
+<p>os reposent en paix<a id="footnotetag9" name="footnotetag9"></a><a href="#footnote9"><sup>9</sup></a>. Oh! garde-le, garde-le bien,</p>
+<p>ma Tour de Giotto, lis de marbre dans la ville des</p>
+<p>lys, ne permets pas aux caprices farouches de la</p>
+<p>tempête</p>
+ </div> </div>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote9" name="footnote9"></a><b>Note 9:</b><a href="#footnotetag9"> (retour) </a> Mazzini.</blockquote>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>de tourmenter son sommeil, interdis à l'Arno de</p>
+<p>lancer ses eaux troubles et jaunes par-dessus ses</p>
+<p>bords: jamais plus puissant vainqueur ne gravit</p>
+<p>les marches du Capitole dans les temps jadis, où</p>
+<p>Rome était vraiment Rome, car la liberté marchait</p>
+<p>a côté de lui comme une fiancée, et à leur vue le</p>
+<p>pâle Mystère</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>fuyait en jetant un cri aigu jusqu'en sa sombre</p>
+<p>cellule, et entraînant un vieillard qui tenait des</p>
+<p>clés rouillées; fuyait en frémissant de terreur à ce</p>
+<p>tocsin éternel qui sonne le glas de l'oubli sur les</p>
+<p>dynasties défuntes, et enfin il a'abattit comme</p>
+<p>l'aigle blessé sous la rafale, lorsque le grand triumvir</p>
+<p>pénétra jusqu'au coeur sacré de Rome.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Il connaissait le coeur sacro-saint et les collines</p>
+<p>de Rome; il arracha sa louve immonde de la caverne</p>
+<p>du lion, et maintenant il repose dans la mort, près</p>
+<p>de ce dôme empyréen que Brunelleschi suspendit</p>
+<p>dans les airs au-dessus du Val d'Arno. O Melpomêne,</p>
+<p>fais chanter dans ta flûte mélancolique ta plus douce</p>
+<p>plainte.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Fais chanter par les clefs tragiques des mélodies</p>
+<p>telles que la joie elle-même puisse en concevoir de</p>
+<p>la jalousie, et que les Neuf oublient un instant leur</p>
+<p>modeste empire pour pleurer sur celui qui, pour</p>
+<p>ressusciter les hommes, alluma dans le plus grandiose</p>
+<p>des sanctuaires de Rome le flambeau de Marathon,</p>
+<p>et porta l'ardeur du soleil jusque sur les</p>
+<p>plaines oubliées du Soleil.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Oh! garde-le bien, ma Tour de Giotto, et que</p>
+<p>chaque jour quelque jeune Florentin apporte des</p>
+<p>couronnes de cette fleur enchantée que recèlent les</p>
+<p>sombres sommets de Vallombrosa, et en couvre sa</p>
+<p>tombe où gît celui dont l'urne est pareille à un</p>
+<p>arbre puissant que ne voient point des yeux mortels,</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>un arbre puissant qui en ses cycles errants serait</p>
+<p>poussé par la tempête jusqu'au bout infiniment</p>
+<p>lointain où Chaos et Création se confondent, où les</p>
+<p>ailes des chérubins aux chants éternels sont tissues</p>
+<p>de Néant, et ont pénétré jusqu'en un vide-sans</p>
+<p>Lune,&mdash;Et pourtant, bien qu'il soit poussière,</p>
+<p>argile,</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Il n'est point mort. Les Parques aux éternelles</p>
+<p>mémoires s'y opposent, et les ciseaux s'abstiennent</p>
+<p>de se refermer. Relevez vos têtes, ô poètes qui durerez</p>
+<p>toujours, et vous clairons argentins, lancez une</p>
+<p>sonnerie plus fière; car la vile chose qui fut l'objet</p>
+<p>de sa haine, reste rampante en sa sombre demeure,</p>
+<p>seule avec Dieu et des souvenirs de péché.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Et même, à quoi lui sert d'avoir regagné sa</p>
+<p>caverne, à cette mère meurtrière des prostitutions</p>
+<p>vêtues de pourpre? A Munich, sur l'architrave de</p>
+<p>marbre, les jeunes Grecs meurent en souriant, mais</p>
+<p>les mers qui baignent Egine s'agitent de dépit de se</p>
+<p>voir désertes, et de ne pas refléter leur beauté, car</p>
+<p>nos vies se dépouillent de toute couleur,</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>faute de nos idéals; si une seule étoile pareille à</p>
+<p>une torche enflammée brille au ciel, l'injuste lumière</p>
+<p>du jour la tue sans délai, et nulle trompette de guerre</p>
+<p>ne peut rendre la voix de la passion à la muette poussière,</p>
+<p>qui jadis était Manzini! La riche Niobé avait</p>
+<p>ses fils pour se consoler des douleurs qu'elle éprouvait</p>
+<p>dans sa pierre,&mdash;mais l'Italie!</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Quel jour de Pâques ressuscitera-t-il encore ses</p>
+<p>enfants, eux qui n'étaient pas Dieu, et néanmoins</p>
+<p>ont souffert? Quels pieds iront sans s'égarer jusqu'à</p>
+<p>leurs suaires aux multiples replis? Quels yeux clairs</p>
+<p>les verront en chair et en os. Oh! qu'il serait</p>
+<p>opportun de racler la pierre de dessus leur sépulcre,</p>
+<p>et de baiser les roses saignantes de leurs blessures,</p>
+<p>par amour d'Elle,</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>de notre Italie! notre mère visible! La plus</p>
+<p>sainte parmi toutes les nations, et la plus triste,</p>
+<p>pour la cause chérie de laquelle le jeune Calabrais</p>
+<p>tomba en cette journée d'Aspromonte, le coeur</p>
+<p>joyeux, qu'en un siècle où Dieu s'achète et se vend,</p>
+<p>un homme se trouvât, mourant pour la Liberté!</p>
+<p>mais nous autres, qui sommes consumés, refroidis,</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>nous voyons l'honneur souffleté et des entraves</p>
+<p>enchaîner les beaux pieds de la Pitié; la Pauvreté</p>
+<p>se glisse dans nos rues sans soleil, et d'un couteau</p>
+<p>bien affilé, d'une main furtive coupe la gorge chaude</p>
+<p>aux enfants. Et personne ne dit mot. Oh! nous</p>
+<p>sommes de misérables hommes, indignes de notre</p>
+<p>magnifique héritage. Où est-elle, la plume</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>de l'austère Milton? où est-elle, cette puissante</p>
+<p>épée qui punit son maître d'une juste mort? Les</p>
+<p>années ont perdu leur chef de jadis, et aucune voix</p>
+<p>ne part du trépied muet pour atteindre à nos oreilles:</p>
+<p>Et cependant, ainsi qu'une mère réduite à la dégradation,</p>
+<p>met au monde au milieu d'un spasme</p>
+<p>un vil enfant, qui lui inspire de l'horreur, de même</p>
+<p>notre enthousiasme le plus sincère</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>engendre des enfants illégitimes, l'anarchie, qui</p>
+<p>joue pour la Liberté le rôle de Judas, le vil et licencieux</p>
+<p>prodigue qui vole l'or de la liberté, sans</p>
+<p>que pourtant il lui en reste rien, l'Ignorance, le</p>
+<p>seul vrai fratricide depuis Caïn, l'Envie, aspic qui se</p>
+<p>meurtrit lui-même de ses piqûres, l'Avarice, dont</p>
+<p>la main paralysée</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>ne s'ouvre plus qu'avec raideur; l'Avidité bondée</p>
+<p>d'argent, et dont la faim monotone épuise les</p>
+<p>hommes, au milieu du tumulte des roues. Ce sont</p>
+<p>là les semences de choses qui feront périr leur</p>
+<p>semeur. Voilà ce que chaque jour voit mûrir en</p>
+<p>Angleterre, et les pas si doux de la Beauté ne foulent</p>
+<p>plus les pierres d'aucune des rues enlaidies.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Ce qu'avait épargné Cromwell lui-même, est</p>
+<p>profané par les mauvaises herbes et les vers, abandonné</p>
+<p>aux jeux tumultueux du vent et des rafales</p>
+<p>de neige, ou bien est restauré par des mains plus</p>
+<p>meurtrières encore. La pire dégradation qu'opère le</p>
+<p>Temps; il la voile de quelque grâce, mais ces modernes</p>
+<p>scandales ne savent faire qu'une nudité imperméable</p>
+<p>à la pluie.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Où est-il cet Art qui invitait des Anges à venir</p>
+<p>chanter sous les hautes voûtes du choeur à Lincoln.</p>
+<p>Si bien que l'air semble emprunter à de telles harmonies</p>
+<p>de marbre une douceur que des lèvres humaines</p>
+<p>n'espèrent point tirer du vrai roseau? Ah!</p>
+<p>où est-elle cette main habile qui sut fléchir les</p>
+<p>branches fleuries de l'aubépine,</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>pour l'arche de Southwell, et sculpta la maison</p>
+<p>de Celui qui aimait les champs avec toutes nos plus</p>
+<p>charmantes fleurs anglaises? Le même soleil se</p>
+<p>lève pour nous; les saisons naturelles tissent le</p>
+<p>même tapis de vert et de gris; les collines ont</p>
+<p>gardé parmi nous leur aspect, mais cet Esprit-là a</p>
+<p>disparu.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Et peut-être vaut-il mieux qu'il en soit ainsi.</p>
+<p>Car la Tyrannie est une Reine incestueuse, elle a</p>
+<p>pour frère et comme pour compagnon de lit le</p>
+<p>Meurtre, et la Peste habite avec elle; ses pas perfides</p>
+<p>vont et viennent par des sentiers impurs et</p>
+<p>sanglants. Mieux valent un désert vide et une âme</p>
+<p>inviolée.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Car une noble fraternité, l'harmonie de la vie</p>
+<p>qui se meut dans un air pur, l'agile et pure beauté</p>
+<p>des membres forts chez les hommes libres, et les</p>
+<p>femmes chastes, ces choses-là élèvent nos âmes</p>
+<p>plus haut que ne saurait le faire la maigre et aveugle</p>
+<p>Sibylle d'Agnelo, penchée sur le livre des douleurs</p>
+<p>humaines,</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>ou que la fillette que Titien représente toute</p>
+<p>blanche sur un escalier, près de son lit, charmant,</p>
+<p>qu'elle égale en hauteur, ou que Mona Lisa souriant</p>
+<p>à travers ses cheveux. Ah! quoi qu'on pense, la vie</p>
+<p>est, après toute chose, plus vaste qu'aucun ange</p>
+<p>peint, si nous étions en état de voir le Dieu qui est</p>
+<p>au dedans de nous. La sérénité grecque de jadis,</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>qui maîtrise la passion, ou cette ligne bien droite</p>
+<p>chez les vierges de marbre, qu'on voit, sans trouble</p>
+<p>dans le regard, sans agitation dans les membres,</p>
+<p>chevaucher autour du Temple d'Athéné, et en</p>
+<p>refléter les divines ordonnances, et cette exacte symétrie</p>
+<p>de toutes les choses qui dans l'homme se</p>
+<p>livreraient sans cela d'incessants combats,&mdash;tout</p>
+<p>au moins dans l'intervalle,</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>qui s'étend des baisers maternels à la tombe,</p>
+<p>voilà sans doute de quoi gouverner nos vies, et</p>
+<p>nous assurer un empire assez puissant pour que la</p>
+<p>tentation s'enroue à appeler du fond de sa caverne,</p>
+<p>pour que le blême Péché marche courbé sous la</p>
+<p>honte de ses adultères, pour que la Passion, en</p>
+<p>quittant la maison de plaisir, ouvre des yeux</p>
+<p>effarés.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Faire le corps et l'Esprit chose une et identique</p>
+<p>avec tout ce qui est droit, si bien que rien ne vive</p>
+<p>en vain, du matin jusqu'à midi, mais qu'en un</p>
+<p>doux unisson, outre chaque pouls de la chair et</p>
+<p>chaque palpitation du cerveau, l'âme, encore parfaite,</p>
+<p>réside sur un trône défendu par d'imprenables</p>
+<p>bastions contre toutes les vaines attaques du</p>
+<p>dehors,</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Et qu'elle observe, avec une sereine impartialité,</p>
+<p>la mêlée des choses, et y puise néanmoins du réconfort,</p>
+<p>en sachant que par la chaîne de la causalité</p>
+<p>sont mariées toutes les choses différentes, qu'il</p>
+<p>en résulte un tout suprême, qui a pour langage la</p>
+<p>joie ou un hymne plus saint! Ah! certes, ce serait</p>
+<p>là une manière de gouverner</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>la vie en la plus auguste omniprésence, et</p>
+<p>par là, l'intellect doué de raison trouverait dans la</p>
+<p>passion son expression; les purs sens, qui autrement</p>
+<p>sont ignobles, communiqueraient la flamme</p>
+<p>à l'esprit, et le tout formerait une harmonie plus</p>
+<p>mystique que celle dont sont unies les étoiles planétaires</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>et de leurs tons divers ferait une corde à l'octave,</p>
+<p>dont la cadence étant sans bornes, se répandrait à</p>
+<p>travers les orbes de toutes les sphères, et de là</p>
+<p>jusqu'à leur Maître reviendrait, renforcée par sa</p>
+<p>nouvelle puissance, douées d'un pouvoir plus efficace.</p>
+<p>&mdash;Ah! vraiment, si nous pouvions seulement</p>
+<p>atteindre à cela, nous aurions trouvé le dernier, le</p>
+<p>suprême credo.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Ah! c'était chose aisée quand le monde était</p>
+<p>jeune, que de tenir sa vie à l'écart des contraintes</p>
+<p>et des souillures. Sur nos lèvres tristes a vibré un</p>
+<p>chant différent; nous nous sommes ôté notre couronne</p>
+<p>de nos propres mains, pour errer parmi les</p>
+<p>souffrances de l'exil; et dépossédés que nous</p>
+<p>sommes de ce qui nous appartient en propre, nous</p>
+<p>ne pouvons connaître d'autre aliment qu'une agitation</p>
+<p>sans trêve.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>En somme, la grâce, la fleur des choses s'est</p>
+<p>dissipée, et de tous les hommes nous sommes les</p>
+<p>plus misérables, nous qui devons vivre la vie l'un</p>
+<p>de l'autre et jamais celle qui nous appartient en</p>
+<p>propre, et cela par pure pitié, avec la peine de défaire</p>
+<p>ensuite; il en était autrement au temps où âme et</p>
+<p>corps semblaient se confondre en mystiques</p>
+<p>symphonies.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Mais nous avons déserté ces charmants refuges,</p>
+<p>pour entreprendre d'un pied fatigué le voyage du</p>
+<p>nouveau Calvaire, où nous contemplons, comme</p>
+<p>celui qui voit sa propre face dans un miroir, l'Humanité</p>
+<p>s'égorgeant elle-même, où dans le reproche</p>
+<p>muet de ce triste regard, nous apprenons quel terrible</p>
+<p>fantôme peut faire surgir la main rougie de</p>
+<p>l'homme.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>O bouche meurtrie! O front couronné d'épines!</p>
+<p>O calice plein de toutes les misères communes!</p>
+<p>Toi, tu as pour l'amour de nous qui ne t'avons</p>
+<p>point aimé, tu as enduré une agonie prolongée</p>
+<p>pendant des siècles sans fin. Et nous autres nous</p>
+<p>étions vains, ignorants, et nous ne sûmes point</p>
+<p>que le coup de poignard, porté par nous à ton</p>
+<p>coeur, atteignait mortellement le nôtre.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Car nous étions à la fois les semeurs et les semences,</p>
+<p>la nuit qui enveloppe, et le jour qui s'assombrit,</p>
+<p>la lance qui perce et le flanc qui saigne,</p>
+<p>les lèvres qui trahissent, et la vie qui est trahie;</p>
+<p>l'abîme a le calme, la lune a le repos, mais nous les</p>
+<p>maîtres du monde de la nature, nous» sommes</p>
+<p>encore notre redoutable ennemi.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Est-ce là le terme de toute cette force primitive,</p>
+<p>qui restant identique sous les divers changements,</p>
+<p>est sortie par violence du chaos aveugle, pour</p>
+<p>monter toujours plus haut, à travers des mers</p>
+<p>affamées et des tourbillons de rochers et de</p>
+<p>flammes, jusqu'à ce que les soleils se fussent groupés</p>
+<p>dans le ciel, pour commencer leurs cycles,</p>
+<p>jusqu'à ce que chantassent les étoiles du matin et</p>
+<p>que le Verbe se fit homme?</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Non, non, nous ne sommes que crucifiés, et bien</p>
+<p>que de nos sourcils tombe comme une pluie, la</p>
+<p>sueur de sang, qu'on arrache les clous, et nous descendrons,</p>
+<p>je le sais! Que soient étanchées les</p>
+<p>rouges blessures, et nous retrouverons notre intégrité!</p>
+<p>Nous n'avons nul besoin de l'hysope offerte</p>
+<p>au bout d'un roseau. Ce qui est purement humain,</p>
+<p>est aussi de nature divine, est aussi Dieu.</p>
+ </div> </div>
+<br><br>
+
+
+
+<h2>SONNET A LA LIBERTÉ</h2>
+<br><br>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Ce n'est point que j'aime les enfants, dont les</p>
+<p>yeux mornes ne voient rien si ce n'est leur misère</p>
+<p>sans noblesse, dont les esprits ne connaissent</p>
+<p>rien, n'ont souci de rien connaître, mais parce que</p>
+<p>le grondement de tes Démocraties,</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>tes Règnes de la Terreur, les grandes Anarchies,</p>
+<p>reflètent pareils à la mer mes passions les plus</p>
+<p>fougueuses, et donnent à ma rage un frère,&mdash;Liberté!</p>
+<p>Pour cela uniquement, tes cris discordants</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>enchantent mon âme jusqu'en ses profondeurs,</p>
+<p>sans cela tous les rois pourraient, au moyen du</p>
+<p>knout ensanglanté et des traitreuses mitraillades,</p>
+<p>dépouiller les nations de leurs droits inviolables,</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>que je resterais sans m'émouvoir. Et pourtant...</p>
+<p>et pourtant, ces Christs, qui meurent sur les barricades,</p>
+<p>Dieu sait si je suis avec eux sur certains</p>
+<p>points.</p>
+ </div> </div>
+<br><br>
+
+
+<h2>AVE, IMPERATRIX</h2>
+<br><br>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Fixée dans cette orageuse Mer du Nord, reine</p>
+<p>de ces plaines sans repos que soulève la marée,</p>
+<p>Angleterre, que diront les hommes sur loi, devant</p>
+<p>qui les mondes se partagent.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>La terre, fragile globe de verre, tient dans le</p>
+<p>creux de ta main, et à travers son coeur de cristal</p>
+<p>passent, comme les ombres par une région crépusculaire,</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>les lances de la guerre au vêtement cramoisi,</p>
+<p>les longues vagues empanachées de blanc, de la</p>
+<p>bataille, et toutes ces flammes qui sèment la mort,</p>
+<p>les torches des seigneurs, de la Nuit.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Les pauvres léopards, efflanqués et maigres, que</p>
+<p>connaît si bien la traitreuse Russie, on les voit</p>
+<p>ouvrant largement leurs gueules noircies et bondissant</p>
+<p>à travers la grêle des bombes hurlantes.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Le vigoureux lion-marin des guerres d'Angleterre</p>
+<p>a quitté sa caverne de saphir de l'océan, pour</p>
+<p>livrer bataille à l'orage qui fait pâlir l'étoile de la</p>
+<p>chevalerie anglaise.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Le clairon à la gorge de bronze résonne par les</p>
+<p>landes et les joncs du Palhan, et les pentes escarpées</p>
+<p>des neiges de l'Inde tremblent sous le pas des</p>
+<p>hommes armés.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Et plus d'un chef Afghan, couché sous la fraîcheur</p>
+<p>de ses grenadiers, serre dans sa main son épée,</p>
+<p>en sentant naître en lui le farouche soupçon, dès qu'il</p>
+<p>voit sur la pente de la montagne</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>le Marri, éclaireur au pied agile, qui vient lui</p>
+<p>apprendre qu'il a entendu dans le lointain le roulement</p>
+<p>rythmé des tambours anglais résonner aux</p>
+<p>portes de Kandahar.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Car le vent du sud et le vent de l'est se rejoignent</p>
+<p>à l'endroit où, ceinte et couronnée par le fer et</p>
+<p>le feu, l'Angleterre, les pieds nus et sanglants,</p>
+<p>monte la route escarpée d'un vaste empire.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>O cime solitaire de l'Himalaya, gris pilier du ciel</p>
+<p>indien, où as-tu vu pour la dernière fois dans la mêlée</p>
+<p>retentissante, nos chiens ailés que mène la Victoire?</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Près des bosquets d'amandiers de Samarkand à</p>
+<p>Bokhara, où s'épanouissent les rouges, et vers</p>
+<p>l'Oxus au sable jaune où se rendent les graves</p>
+<p>marchands aux turbans blancs,</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Et de là en route vers Ispahan, le jardin doré du</p>
+<p>soleil, d'où la longue et poudreuse caravane rapporte</p>
+<p>cèdre et vermillon;</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Et cette redoutable cité de Caboul, posée aux</p>
+<p>pieds de la montagne escarpée, dont les vasques de</p>
+<p>marbre sont toujours pleines d'eau pour combattre</p>
+<p>l'ardeur de midi:</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Où l'on promène, par l'allée étroite et rectiligne</p>
+<p>du Bazar, une toute jeune Circassienne, présent</p>
+<p>qu'envoie le Czar à quelque vieux Khan barbu,</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Là ont volé nos ardents aigles de guerre, là ils</p>
+<p>ont battu des ailes dans l'âpre bataille, mais la</p>
+<p>colombe attristée, qui habite la solitude en Angleterre,</p>
+<p>n'a aucun plaisir.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>En vain la jeune fille rieuse se penche pour répondre</p>
+<p>à son amour avec ses yeux qu'éclaire</p>
+<p>l'amour, là-bas dans quelque ravin noir et plein</p>
+<p>d'embûches, gît le jeune homme étreignant son drapeau.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Et bien des lunes, bien des soleils verront les</p>
+<p>enfants languissant d'attente épier le moment</p>
+<p>de grimper sur les genoux du père, et dans chaque</p>
+<p>demeure où sera entrée la désolation,</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>De pâles épouses, qui auront perdu leur maître</p>
+<p>et seigneur, baiseront les reliques du défunt,&mdash;quelque</p>
+<p>épaulette ternie, une épée,&mdash;pauvres</p>
+<p>joujoux pour soulager une si douloureuse angoisse,</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Car ce n'est point dans les paisibles campagnes</p>
+<p>de l'Angleterre que ces hommes-là, nos frères, ont</p>
+<p>été déposés sur le lit de repos, où nous pourrions</p>
+<p>couvrir leurs boucliers brisés de toutes les fleurs</p>
+<p>que préfèrent les morts.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Il en est de leur nombre qui gisent près des</p>
+<p>murs de Delhi, beaucoup d'autres dans la terre afghane,</p>
+<p>et beaucoup au pays où le Gange coule</p>
+<p>pendant sept mois sur des sables mobiles.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Et d'autres gisent dans les mers russes, et</p>
+<p>d'autres dans les mers qui sont les portes de</p>
+<p>l'Orient, ou bien près des hauteurs de Trafalgar</p>
+<p>que balaie le vent.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>O tombeaux errants, ô sommeil sans repos, ô silence</p>
+<p>du jour sans soleil! ô ravin tranquille, ô</p>
+<p>profondeur orageuse, rendez votre proie! rendez</p>
+<p>votre proie!</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Et toi, dont les blessures ne se guérissent jamais,</p>
+<p>toi qui ne parviens jamais au terme de la</p>
+<p>course pénible, ô Angleterre de Cromwell, faut-il</p>
+<p>que tu paies d'un de tes fils chaque pouce de</p>
+<p>terre?</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Va! Couronne d'épines ta tête ornée d'une couronne</p>
+<p>d'or. Que ton chant de joie fasse place au</p>
+<p>chant de la souffrance. Le vent et la vague furieuse</p>
+<p>l'ont pris tes morts, et jamais ils ne te les rendront.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>La vague, le vent furieux, la rive étrangère</p>
+<p>possèdent la fleur de la terre anglaise,&mdash;ces lèvres</p>
+<p>que les lèvres ne baiseront plus jamais, ces mains</p>
+<p>qui jamais ne te serreront la main.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Et maintenant qu'avons-nous gagné à enserrer</p>
+<p>tout le globe terrestre en des filets d'or, si l'on</p>
+<p>trouve caché dans notre coeur le souci qui ne</p>
+<p>vieillit jamais?</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>À quoi nous sert-il que nos galères couvrent,</p>
+<p>comme une forêt de pins, toute partie de la mer?</p>
+<p>La ruine et le naufrage sont à nos côtés, en farouches</p>
+<p>gardiens de la Maison de douleur.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Où sont les braves, les forts, les rapides? Où est</p>
+<p>notre chevalerie anglaise? Les herbes sauvages leur</p>
+<p>servent de linceul, et le sanglot des vagues est leur</p>
+<p>plainte funèbre.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>O bien-aimés qui gisez bien loin, quel mot d'affection</p>
+<p>peuvent envoyer des lèvres mortes? O poussière</p>
+<p>perdue, ô argile insensible! Est-ce pour finir,</p>
+<p>est-ce pour finir ainsi?</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Paix! Paix! c'est offenser les nobles morts que</p>
+<p>de tourmenter ainsi leur sommeil solennel. Bien que</p>
+<p>privée de ses enfants, et la tête couronnée d'épines,</p>
+<p>l'Angleterre doive monter la route escarpée.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Et pourtant, quand ce pénible tertre sera achevé,</p>
+<p>ses veilleurs signaleront de loin la jeune République</p>
+<p>comme un soleil qui surgit des mers empourprées</p>
+<p>de la guerre.</p>
+ </div> </div>
+
+<br><br>
+
+
+
+<h2>A MILTON</h2>
+<br><br>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Milton, il me semble que ton esprit s'est retiré</p>
+<p>bien loin de ces falaises blanches, de ces hautes</p>
+<p>tours crénelées; ce monde aux somptueuses et ardentes</p>
+<p>couleurs, le nôtre, semble être tombé en</p>
+<p>cendres ternes et grises,</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>on dirait que le siècle est changé en une pantomime</p>
+<p>où nous gaspillons nos heures trop chargées de</p>
+<p>bien d'autres tâches. Car, avec toute notre pompe</p>
+<p>et notre luxe, et nos puissances, nous ne sommes</p>
+<p>guère propres qu'à piocher la banale argile,</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>puisque cette petite île que nous occupons, cette</p>
+<p>Angleterre, ce lion marin de la mer, est à la solde</p>
+<p>d'ignorants démagogues,</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>qui ne l'aiment point. Dieu bon, est-ce bien là</p>
+<p>ce pays qui porta dans sa main un triple empire,</p>
+<p>quand Cromwell eut prononcé le mot de Démocratie?</p>
+ </div> </div>
+<br><br>
+
+
+
+<h2>LOUIS-NAPOLEON</h2>
+<br><br>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Aigle d'Austerlitz, où étaient tes ailes quand,</p>
+<p>exilé bien loin sur un rivage barbare, après une</p>
+<p>lutte inégale, sous les coups d'un inconnu, tomba</p>
+<p>le dernier rejeton de ta race de rois?</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Pauvre enfant! tu ne paraderas plus dans ton</p>
+<p>manteau rouge, tu ne chevaucheras pas en grande</p>
+<p>pompe à travers Paris, à la tête de tes légions revenues,</p>
+<p>mais d'autre part, ta mère, la France, libre</p>
+<p>et républicaine,</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>posera sur ton front pâle et sans couronne les</p>
+<p>lauriers plus glorieux de la couronne guerrière,</p>
+<p>afin que ton âme puisse sans déshonneur aller là-bas</p>
+<p>raconter au puissant auteur de ta race</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>que la France a baisé les lèvres de la Liberté, et</p>
+<p>les a trouvées plus douces que le miel de ses abeilles</p>
+<p>à lui, et que la Démocratie, vague géante, se brise</p>
+<p>sur les rivages où les rois reposaient sans souci.</p>
+ </div> </div>
+<br><br>
+
+
+
+<h2>SONNET SUR LE MASSACRE<br>
+DES CHRÉTIENS EN BULGARIE</h2>
+<br><br>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Christ, est-ce que tu as vraiment expiré? Ou</p>
+<p>bien tes os gisent-ils en leur sépulcre taillé dans</p>
+<p>le roc. Et ta Résurrection n'a-t-elle été que le rêve</p>
+<p>de celle dont les péchés méritent pardon par cela</p>
+<p>seul qu'elle t'aimait tant?</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Car ici l'air est rempli des plaintes horribles</p>
+<p>des hommes, et on massacre les prêtres qui invoquent</p>
+<p>ton nom. N'entends-tu point les lamentations</p>
+<p>douloureuses de ceux dont les enfants gisent</p>
+<p>sur la pierre?</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Descends, ô Fils de Dieu, une nuit incestueuse</p>
+<p>voile la terre, et à travers la nuit sans étoiles, je</p>
+<p>vois le croissant lunaire dominer ta croix.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>S'il est bien vrai que tu as brisé les barrières de</p>
+<p>la tombe, descends, ô Fils de l'homme, et montre</p>
+<p>ta puissance, de peur qu'à ta place ne soit couronné</p>
+<p>Mahomet.</p>
+ </div> </div>
+<br><br>
+
+
+
+<h2>QUANTUM MUTATA</h2>
+<br><br>
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Il y eut en Europe, un temps bien lointain, où</p>
+<p>nulle part aucun homme ne mourait pour la liberté</p>
+<p>sans que le Lion d'Angleterre, sortant d'un</p>
+<p>bond, de sa caverne, ne posât la main sur l'oppresseur!</p>
+<p>C'était alors</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>que l'Angleterre était en état de se montrer Grande</p>
+<p>République, témoin les hommes du Piémont, objets</p>
+<p>préférés des soucis de Cromwell, alors que dans</p>
+<p>son palais à fresques, le Pontife, en un impuissant</p>
+<p>désespoir,</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>tremblait devant nos inexorables ambassadeurs.</p>
+<p>Comment, dès lors, se fait-il que nous soyons déchus</p>
+<p>d'une telle grandeur, sinon parce que le</p>
+<p>luxe</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>encombre de ses stériles produits la porte par où</p>
+<p>entreraient nobles pensées, nobles actions. Sans</p>
+<p>cela nous pourrions être encore les héritiers de Milton.</p>
+ </div> </div>
+<br><br>
+
+
+
+
+<h2>LIBERTATIS SACRA FAMES</h2>
+<br><br>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Bien que j'aie été nourri dans la Démocratie, et</p>
+<p>que je préfère à tout cet état républicain, où chaque</p>
+<p>homme est comme un roi, où nul n'est distingué</p>
+<p>des autres par une couronne, malgré tout,</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>malgré cette démangeaison moderne de Liberté,</p>
+<p>je préfère le gouvernement d'un seul, auquel tous</p>
+<p>obéissent, à celui de ces démagogues braillards qui</p>
+<p>trahissent notre indépendance par les baisers qu'ils</p>
+<p>donnent à l'anarchie.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Aussi n'ai-je aucune sympathie pour ceux dont</p>
+<p>les mains sacrilèges plantent le drapeau rouge sur</p>
+<p>les barricades des rues, sans défendre une juste</p>
+<p>cause, et qui établiraient le règne de l'ignorance:</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Alors, arts, civilisation, politesse, honneur, tout</p>
+<p>s'évanouirait, il ne resterait que la trahison, et le</p>
+<p>poignard qui est son seul outil, et le meurtre aux</p>
+<p>pieds silencieux et sanglants.</p>
+ </div> </div>
+<br><br>
+
+
+
+<h2>THEORETIKOS</h2>
+<br><br>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Ce puissant empire n'a que des pieds d'argile.</p>
+<p>Toute chevalerie, toute puissance ont abandonné</p>
+<p>entièrement notre petite île. Quelque ennemi a dérobé</p>
+<p>sa couronne de laurier,</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>et parmi ses collines s'est tue cette voix qui parlait</p>
+<p>de Liberté. Oh! quitte-la, mon âme, quitte-la;</p>
+<p>lu n'es point faite pour habiter cette vile demeure</p>
+<p>de trafiquants, où chaque jour</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>on met en vente publique la sagesse et le respect,</p>
+<p>où le peuple grossier pousse les cris enragés</p>
+<p>de l'ignorance contre ce qui est le legs des siècles.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Cela trouble mon calme; aussi mon désir est-il de</p>
+<p>m'isoler dans des rêves d'art et de suprême culture,</p>
+<p>sans prendre parti ni pour Dieu, ni pour ses ennemis.</p>
+ </div> </div>
+<br><br>
+
+
+
+<h2>REQUIESCAT</h2>
+<br><br>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Marche d'un pas léger, elle est tout près, sous la</p>
+<p>neige. Parle à voix basse: elle peut entendre croître</p>
+<p>les pâquerettes.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Toute sa belle chevelure dorée a pris la teinte de</p>
+<p>la rouille; elle qui était jeune, et charmante, elle</p>
+<p>n'est que poussière.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Pareille au lis, blanche comme la neige, elle savait</p>
+<p>à peine qu'elle était femme si doucement elle</p>
+<p>avait grandi.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Les planches du cercueil, une lourde pierre pèsent</p>
+<p>sur sa poitrine; seul je me torture le coeur,</p>
+<p>mais elle, elle repose.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Silence! Silence! elle ne saurait entendre la lyre</p>
+<p>ni le sonnet; toute ma vie est ensevelie ici. Entassons</p>
+<p>de la terre par-dessus elle.</p>
+ </div> </div>
+
+<p><i>Avignon</i>.</p>
+<br><br>
+
+
+
+
+
+<h2>SONNET COMPOSÉ EN APPROCHANT DE<br>
+L'ITALIE</h2>
+<br><br>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>J'atteignais les Alpes, mon âme brûlait en moi,</p>
+<p>à ton nom, Italie, Italie. Et quand je sortis du coeur</p>
+<p>de la montagne, et que je vis le pays qui avait été</p>
+<p>le désir de ma vie,</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>je me mis à rire comme un homme qui a gagné</p>
+<p>un prix de haute valeur; et rêvant à l'histoire de</p>
+<p>ta gloire, j'épiai le jour, jusqu'au moment où,</p>
+<p>zébré de blessures enflammées, le ciel de turquoise</p>
+<p>prit peu à peu la couleur de l'or poli.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Les pins flottaient comme flotte une chevelure</p>
+<p>de femme, et dans les vergers, tout le lacis des</p>
+<p>branchages s'épanouissait en flocons d'écume fleurie.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Mais quand j'appris que bien loin de là, dans</p>
+<p>Rome, un second Pierre portait des chaînes funestes,</p>
+<p>je pleurai de voir si belle une telle contrée.</p>
+ </div> </div>
+
+<p><i>Turin</i>.</p>
+<br><br>
+
+
+
+
+<h2>SAN MINIATO</h2>
+<br><br>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Vous le voyez, j'ai gravi la pente de la montagne</p>
+<p>jusqu'à cette sainte maison de Dieu, où jadis allait</p>
+<p>et venait le peintre angélique, qui vit les cieux largement</p>
+<p>ouverts,</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>et sur un trône au-dessus du croissant de la</p>
+<p>lune, la blanche et virginale Reine de grâce. Marie!</p>
+<p>Si je pouvais seulement voir ta face, la mort</p>
+<p>ne viendrait jamais trop tôt.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>O toi que Dieu couronna d'épines et de douleurs!</p>
+<p>Mère du Christ! ô Épouse mystique! Mon coeur est</p>
+<p>las de cette vie, et trop accablé de tristesse pour</p>
+<p>chanter encore.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>O toi, que Dieu couronna d'amour et de flamme,</p>
+<p>que couronna le Christ, le très saint; oh! écoute,</p>
+<p>avant que le soleil impitoyable n'expose à l'univers</p>
+<p>mon péché et ma honte.</p>
+ </div> </div>
+<br><br>
+
+
+
+<h2>AVE, MARIA, GRATIA PLENA</h2>
+<br><br>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Est-ce ainsi qu'il est venu? Je m'attendais à voir</p>
+<p>une scène d'un éclat merveilleux, telle qu'on le</p>
+<p>conte au sujet d'un Dieu qui, dans une pluie d'or,</p>
+<p>fit tomber les barrières et descendit sur Danaé:</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>ou bien à une apparition terrible, comme quand</p>
+<p>Sémélè, languissante d'amour et de désir inapaisé,</p>
+<p>supplia pour voir le corps lumineux du Dieu, et que</p>
+<p>la flamme saisit ses membres blancs et l'anéantit entièrement.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>C'est avec ces rêves joyeux que je visitai ce lieu</p>
+<p>sacré, et maintenant les yeux et le coeur pleins</p>
+<p>d'étonnement, je reste immobile devant ce suprême</p>
+<p>mystère d'amour,</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>une jeune fille à genoux, la figure pâle et sans</p>
+<p>passion, un ange qui tient un lis en sa main, et au-dessus</p>
+<p>d'eux, la colombe, déployant ses ailes.</p>
+ </div> </div>
+
+<p><i>Florence</i>.</p>
+<br><br>
+
+
+
+
+
+<h2>ITALIA</h2>
+<br><br>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Italie! tu es déchue, bien que toutes hérissées de</p>
+<p>lances brillantes, tes armées marchent à grand fracas</p>
+<p>des Alpes du Nord jusqu'aux flots siciliens!</p>
+<p>Oui, déchue, bien que les nations te saluent reine,</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>parce que l'on voit l'or faire briller ta richesse</p>
+<p>dans toutes les villes, et que sur ton lac de saphir,</p>
+<p>d'un air allier, sous le vent qui enfle leurs voiles,</p>
+<p>naviguent par milliers tes galères, sous l'unique</p>
+<p>drapeau rouge, blanc et vert.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Belle et forte! Mais belle et forte en vain! Porte</p>
+<p>ton regard vers le Sud, où Rome, ville profanée,</p>
+<p>attend en vêtement de deuil un roi oint par Dieu.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Lève ton regard au ciel; Dieu permettra-t-il une</p>
+<p>telle chose? Non, mais quelque Raphaël ceint de</p>
+<p>flamme va descendre, et frapper le Profanateur</p>
+<p>avec l'épée du châtiment.</p>
+ </div> </div>
+<br><br>
+
+
+
+
+<h2>SONNET ÉCRIT PENDANT LA SEMAINE SAINTE<br>
+A GÈNES</h2>
+<br><br>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>J'errais dans la verte retraite de Scoglietto. Les</p>
+<p>oranges à tous les rameaux qui formaient la voûte,</p>
+<p>étaient suspendues comme des lampes brillantes</p>
+<p>d'or, pour faire honte au jour. Çà et là, un oiseau</p>
+<p>surpris, de ses ailes battantes et de ses pieds</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>éparpillait comme de la neige toutes les fleurs.</p>
+<p>À mes pieds de pâles narcisses pareils à des lunes</p>
+<p>d'argent; et les vagues arrondies qui rayaient la</p>
+<p>baie de saphir, riaient au soleil, et la vie paraissait</p>
+<p>très douce.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Au dehors, le jeune enfant de choeur passait</p>
+<p>chantant d'une voix claire: «Jésus, le fils de</p>
+<p>Marie, a été mis à mort. Oh! venez, et couvrez de</p>
+<p>fleurs son tombeau.»</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Ah! Dieu! Ah! Dieu! ces charmantes heures</p>
+<p>helléniques ont submergé tout souvenir de tes amères</p>
+<p>douleurs, de la Croix, de la Couronne, des Soldats</p>
+<p>et de la Lance.</p>
+ </div> </div>
+<br><br>
+<br><br>
+
+
+<h2>ROME QUE JE N'AI POINT VISITÉE</h2>
+<br><br>
+
+<h3>I</h3>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Le blé a passé du gris au rouge, depuis que pour</p>
+<p>la première fois mon esprit a fui les mornes cités</p>
+<p>du Nord, pour voler aux montagnes de l'Italie.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Et maintenant je me retourne du côté du foyer</p>
+<p>domestique, car mon pèlerinage est tout à fait terminé,</p>
+<p>bien que, ce me semble, ce soleil, rouge</p>
+<p>comme le sang, m'indique la route qui mène à</p>
+<p>Rome la sainte.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>O Dame bénie, qui as sous ton empire les sept</p>
+<p>collines, ô Mère sans tache ni souillure, toi qui</p>
+<p>portes une triple couronne d'or,</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>O Roma, Roma, je dépose à tes pieds ce vain</p>
+<p>tribut de mon chant, car, hélas! elle est rude et</p>
+<p>longue, la route qui conduit à la Voie sacrée.</p>
+ </div> </div>
+
+<br>
+<h3>II</h3>
+<br>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Et pourtant, quelle joie ce serait pour moi que</p>
+<p>de tourner mes pas vers le Sud, après avoir suivi le</p>
+<p>Tibre jusqu'à son embouchure, de revenir m'agenouiller</p>
+<p>dans Fiésole</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>et d'errer à travers l'épaisse forêt de pins, qui</p>
+<p>interrompt le cours de l'Arno aux reflets d'or, pour</p>
+<p>voir le brouillard empourpré et la lueur du matin</p>
+<p>sur les Apennins,</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>en passant près de mainte maison enfouie parmi</p>
+<p>les vignes, près du verger, près du jardin d'oliviers</p>
+<p>gris, jusqu'à ce qu'enfin du haut de la route qui</p>
+<p>parcourt la morne Campagna, surgissent les sept</p>
+<p>collines qui portent le Dôme.</p>
+ </div> </div>
+
+<br>
+<h3>III</h3>
+<br>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Pour moi, pèlerin des mers du Nord, quelle joie</p>
+<p>de me mettre tout seul à la recherche du temple</p>
+<p>merveilleux et du trône de Celui qui tient les clefs</p>
+<p>redoutables.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Alors que tout brillants de pourpre et d'or, défilent</p>
+<p>et prêtres et saints cardinaux, et que porté au-dessus</p>
+<p>de toutes les têtes, arrive le doux pasteur du</p>
+<p>troupeau.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Quelle joie de voir, avant que je meure, le seul</p>
+<p>roi qui soit oint par Dieu, et d'entendre les trompettes</p>
+<p>d'argent sonner triomphalement sur son passage.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Ou lorsqu'à l'autel du sanctuaire, il élève le</p>
+<p>signe du mystérieux sacrifice et montre aux yeux</p>
+<p>mortels un Dieu sous le voile du pain et du vin.</p>
+ </div> </div>
+
+<br>
+<h3>IV</h3>
+<br>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Car quels changements le temps n'amène-t-il</p>
+<p>pas? Les cycles des années qui reviennent peuvent</p>
+<p>délivrer mon coeur de ses craintes et apprendre à</p>
+<p>mes lèvres un chant qu'elles pussent chanter.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Avant que dans ce champ de à-bas, l'or frémissant</p>
+<p>soit rassemblé en gerbes poudreuses, avant que les</p>
+<p>feuilles écarlates de l'automne voltigent comme</p>
+<p>des oiseaux pour tomber sur l'herbe,</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>J'aurai peut-être parcouru la glorieuse carrière</p>
+<p>et saisi la torche encore flambante, et invoqué le</p>
+<p>nom sacré de Celui qui maintenant cache sa face.</p>
+ </div> </div>
+<br><br>
+
+
+
+<h2>URBS SACRA ET AETERNA</h2>
+<br><br>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Rome! quelle page dans l'histoire a été la tienne,</p>
+<p>dans les temps d'autrefois où ton épée républicaine</p>
+<p>régit le monde entier, pendant une période de bien</p>
+<p>des siècles! Alors tu fus la reine couronnée de tes</p>
+<p>peuples,</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>jusqu'au jour où parut dans tes rues le Goth</p>
+<p>barbu. Et aujourd'hui, ô cité couronnée par Dieu,</p>
+<p>découronnée par l'homme, c'est l'odieux drapeau</p>
+<p>rouge, blanc et vert que les brises font flotter sur</p>
+<p>tes murs.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>En quel temps étais-tu en ta gloire? Alors que tes</p>
+<p>aigles avides de pouvoir prenaient leur vol pour saluer</p>
+<p>le double soleil et que les nations tremblaient</p>
+<p>sous ton sceptre?</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Non, ta gloire s'est prolongée jusqu'à ce jour, où</p>
+<p>les pèlerins s'agenouillent devant, le Saint unique,</p>
+<p>le pasteur captif de l'Eglise de Dieu.</p>
+ </div> </div>
+<br><br>
+
+
+
+<h2>SONNET COMPOSÉ APRÈS L'AUDITION DU<br>
+<i>DIES IRAE</i><br>
+
+<i>CHANTÉ DANS LA CHAPELLE SIXTINE</i></h2>
+<br><br>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Non, Seigneur, il n'en est pas ainsi. La blancheur</p>
+<p>du lis au printemps, les mélancoliques bois d'oliviers</p>
+<p>ou la colombe à la poitrine argentée m'apprennent</p>
+<p>plus clairement ta vie et ton amour, que</p>
+<p>ces flammes rouges et ces coups de tonnerre, avec</p>
+<p>leurs terreurs.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Les vignes empourprées m'apportent de doux</p>
+<p>souvenirs de toi: un oiseau qui, le soir, rentre à tire</p>
+<p>d'aile vers son nid, me parle de celui qui n'a aucune</p>
+<p>place pour se reposer. Je m'imagine que c'est sur toi</p>
+<p>que chante le passereau.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Viens plutôt par une soirée d'automne, quand le</p>
+<p>rouge et le brun brillent sur les feuilles et que les</p>
+<p>campagnes répètent comme un écho la chanson du</p>
+<p>passeur.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Viens quand la pleine lune en sa splendeur laisse</p>
+<p>tomber son regard sur les rangées de gerbes dorées,</p>
+<p>et alors fais ta moisson; nous avons attendu longtemps.</p>
+ </div> </div>
+<br><br>
+
+
+
+<h2>PAQUES</h2>
+<br><br>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Les trompettes d'argent résonnèrent sous le</p>
+<p>Dôme, le peuple avec un respect religieux s'agenouilla</p>
+<p>sur le sol, et je vis porté sur les épaules des</p>
+<p>hommes, pareil à quelque grande divinité, le saint</p>
+<p>Maître de Rome.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Comme un prêtre, il portait une robe plus blanche</p>
+<p>que l'écume; comme un roi, il était ceint de pourpre</p>
+<p>royale. Trois couronnes d'or s'élevaient bien haut</p>
+<p>sur sa tête. Entouré de splendeur et de lumière, le</p>
+<p>Pape rentra chez lui.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Mon coeur s'enfuit bien loin dans le passé, à travers</p>
+<p>le désert des années, vers un homme qui errait</p>
+<p>au bord d'une mer solitaire, et cherchait vainement</p>
+<p>un endroit pour se reposer.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>«Les renards ont leur tanière, et tout oiseau</p>
+<p>a son nid, et moi, moi seul, il me faut errer sans</p>
+<p>repos, les pieds meurtris, et boire avec le vin</p>
+<p>l'amertume des larmes.»</p>
+ </div> </div>
+<br><br>
+
+
+<h2>E TENEBRIS</h2>
+<br><br>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Descends, ô Christ, et viens à mon aide! Tends-moi</p>
+<p>la main, car je vais me noyer dans une mer</p>
+<p>plus orageuse que ne fut pour Simon ton lac de</p>
+<p>Galilée. Le vin de la vie est répandu sur la table.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Mon coeur est pareil à une contrée ravagée par ta</p>
+<p>famine et où ont péri toutes les choses utiles. Et je</p>
+<p>sais fort bien que mon âme est destinée à l'Enfer,</p>
+<p>s'il me faut cette nuit comparaître devant le trône</p>
+<p>du Dieu.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>«Il dort peut-être, ou bien il part à cheval pour</p>
+<p>la chasse, comme Baal, quand ses prophètes hurlaient</p>
+<p>son nom, de l'aurore à midi, sur la cime foudroyée</p>
+<p>du Carmel.»</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Non, soyons tranquille, avant la nuit venue, je contemplerai</p>
+<p>les pieds de bronze, la robe plus blanche</p>
+<p>que la flamme, les mains meurtries, et la face empreinte</p>
+<p>d'une lassitude tout humaine.</p>
+ </div> </div>
+<br><br>
+
+
+
+<h3>VITA NUOVA</h3>
+<br><br>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>J'étais debout près de la mer où nul ne vendange,</p>
+<p>jusqu'à ce que les vagues humides eussent couvert</p>
+<p>de leur écume ma face et mes cheveux; les longues</p>
+<p>flammes rouges du jour mourant brûlaient à l'occident;</p>
+<p>le vent avait un sifflement triste</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>et les mouettes criardes fuyaient vers la terre:</p>
+<p>«Hélas! m'écriai-je, ma vie est pleine de douleur;</p>
+<p>et qui donc peut faire provision de fruit ou de</p>
+<p>grain doré sur ces plaines stériles qui s'agitent incessamment?»</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Mes filets avaient ça et la bien des larges déchirures,</p>
+<p>bien des fentes; néanmoins je les jetai pour</p>
+<p>tenter ma dernière chance, dans la mer, et j'attendis</p>
+<p>la fin.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Quand! ô surprise! quelle soudaine gloire! Et je</p>
+<p>vis monter la splendeur argentée d'un corps aux</p>
+<p>membres blancs, et cette joie me fit oublier les</p>
+<p>tourments du passé.</p>
+ </div> </div>
+<br><br>
+
+
+
+<h2>MADONNA MIA</h2>
+<br><br>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Jeune fille et lys, elle n'était point faite pour la</p>
+<p>douleur de ce monde, avec sa chevelure brune et</p>
+<p>douce que ses larmes collaient en tresses, avec ses</p>
+<p>yeux pleins de désirs, à demi voilés par les larmes</p>
+<p>encore endormies, comme des eaux très bleues qu'on</p>
+<p>voit à travers les brouillards de la pluie;</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>des joues pâles, où nul amour n'avait laissé sa</p>
+<p>tache, sa lèvre inférieure rouge, et ramenée en dedans</p>
+<p>pour fuir l'amour, et une gorge blanche, plus</p>
+<p>blanche que la colombe argentée, et dont le marbre</p>
+<p>pâle était rayé d'une veine pourpre. Et pourtant,</p>
+<p>quoique mes lèvres ne doivent point cesser de la</p>
+<p>louer,</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>je ne serais point assez hardi pour lui baiser</p>
+<p>même les pieds, car je me sens sous l'ombre que</p>
+<p>font les ailes du respect,</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>ainsi que Dante, quand il était debout avec Béatrice,</p>
+<p>sous la poitrine enflammée du Lion, et qu'il</p>
+<p>voyait le septième ciel de cristal et l'escalier d'or.</p>
+ </div> </div>
+<br><br>
+
+
+
+<h2>LA CHANSON D'ITYS</h2>
+<br><br>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>La Tamise anglaise est bien plus sainte que</p>
+<p>Rome. Ces campanules, qui comme une montée</p>
+<p>soudaine de la mer, viennent envahir les bocages,</p>
+<p>avec, pour écume, la reine des prés et la blanche</p>
+<p>anémone pour tacheter les vagues bleues,&mdash;Dieu</p>
+<p>est ici plus manifeste que là où il se cache, dans</p>
+<p>l'étoile au coeur de cristal que porte un moine</p>
+<p>blême.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Ces papillons aux reflets violets qui prennent</p>
+<p>pour tente ce lis à la teinte de crème, ce sont des</p>
+<p>monsignori, et là où s'agitent les roseaux, où un</p>
+<p>brochet paresseux se laisse flotter au soleil, les yeux</p>
+<p>à demi clos,&mdash;voici un vieil évêque mitre, <i>in partibus</i>.</p>
+<p>Regardez donc ces brillantes écailles toutes vert</p>
+<p>et or.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Le vent, prisonnier qui s'agite sans repos dans</p>
+<p>les arbres, joue fort bien le Palestrina. On dirait</p>
+<p>que les doigts du puissant maestro sont posés sur</p>
+<p>les touches de l'orgue de Maria, et qu'ils y jouent,</p>
+<p>quand, aux premières heures d'un matin tout bleu</p>
+<p>de Pâques, le Pape, porté sur un brancard tout rouge</p>
+<p>comme le sang ou le crime, va</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>de sa sombre demeure sur le balcon, au-dessus</p>
+<p>des portes de bronze, et, dominant la foule serrée</p>
+<p>sur la place, ou les fontaines elles-mêmes semblent</p>
+<p>dans leur extase jeter en l'air leurs lances d'argent,</p>
+<p>étend ses faibles mains vers l'Orient, vers l'Occident,</p>
+<p>envoie une vaine paix aux pays qui ne connaissent</p>
+<p>nulle paix, le repos aux nations qui ne</p>
+<p>connaissent pas le repos.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Et ce rayonnement orangé qui s'attarde et semble</p>
+<p>vouloir taquiner la lune, n'est-il pas plus beau que</p>
+<p>les pompes les plus brillantes de Rome! Chose</p>
+<p>étrange! il y a un an, je me mis à genoux devant</p>
+<p>je ne sais quel cardinal en robe rouge, qui portait</p>
+<p>l'hostie à travers l'Esquilin!... et maintenant, ces</p>
+<p>vulgaires pavots parmi le blé me semblent deux</p>
+<p>fois aussi beaux.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Ces champs de pois, d'un vert bleu, que voici là-bas,</p>
+<p>frissonnants de la dernière averse, émettent en</p>
+<p>cette fraîche soirée des parfums plus doux que ceux</p>
+<p>des encensoirs ornés de gemmes flamboyantes que</p>
+<p>balancent les jeunes diacres, lorsque le vieux prêtre</p>
+<p>ouvre le tabernacle voilé de rideaux, et donne à</p>
+<p>Dieu un corps fait avec le fruit banal du blé et de</p>
+<p>la vigne.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Le pauvre frère Giovanni, qui braille à la messe,</p>
+<p>s'étonnerait certainement ici, car là-haut chante un</p>
+<p>petit oiseau brun, et à travers le long et frais gazon</p>
+<p>je vois cette gorge vibrante que j'entendis jadis sur</p>
+<p>les collines éclairées par les étoiles, dans l'Arcadie</p>
+<p>étoilée de fleurs, où le demi-cercle blanc de sable</p>
+<p>de la plage de Salamine rejoint la mer.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Charmante est l'hirondelle qui babille sur les toits,</p>
+<p>à la pointe du jour, quand le faucheur aiguise la</p>
+<p>faux, quand gémissent les colombes, et que la laitière,</p>
+<p>quittant son petit lit solitaire, va légère, et</p>
+<p>chantonnant, vers le troupeau aux graves mugissements,</p>
+<p>qui attend, et avance par-dessus les portes</p>
+<p>de la cour, ses vastes mufles débordants d'écume.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Et ils sont charmants les houblons sur les plaines</p>
+<p>du Kent, et doux est le vent qui agite le foin fraîchement</p>
+<p>coupé, et doux sont les essaims capricieux</p>
+<p>des bourdonnantes abeilles, et douce est la génisse</p>
+<p>qui souffle dans l'écurie, et les figues vertes près</p>
+<p>d'éclater, qui pendent par-dessus le mur de briques</p>
+<p>rouges.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Et il est doux d'entendre le coucou railler le</p>
+<p>printemps, alors que les dernières violettes flânent</p>
+<p>encore près de la source, et il est doux d'entendre</p>
+<p>le berger Daphnis chanter la chanson de Linus</p>
+<p>dans quelque vallon ensoleillé de la chaude Arcadie</p>
+<p>où le blé est de l'or, où les moissonneurs aux</p>
+<p>membres légers et sveltes dansent près du troupeau</p>
+<p>enfermé dans le parc.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Et il est doux d'entendre à côté de la jeune Lycoris</p>
+<p>dans quelque lointaine vallée de l'Illyrie, et</p>
+<p>sous une voûte de feuillage sur un tapis d'amaracus,</p>
+<p>nous pourrions, nous aussi, perdre dans l'extase un</p>
+<p>jour d'été, et nous divertir à qui sera le plus habile</p>
+<p>sur le chalumeau, pendant que bien loin au-dessous</p>
+<p>de nous, s'irrite la pourpre troublée de la mer.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Mais combien ce serait plus doux si le pied</p>
+<p>chaussé de sandales d'argent de quelque Dieu longtemps</p>
+<p>caché venait jamais fouler les prairies de</p>
+<p>Nuneham; si jamais Faune portant à ses lèvres la</p>
+<p>flûte de roseau pouvait lever la tête près des vertes</p>
+<p>flaques d'eau! Ah! il serait doux, en effet, de voir</p>
+<p>le céleste berger appeler à la pâture son troupeau à</p>
+<p>la blanche toison.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Aussi, chante donc pour moi, musicien harmonieux,</p>
+<p>quoique tu ne chantes, après tout, que ton</p>
+<p>propre <i>requiem</i>. Dis-moi ton récit, infortuné chroniqueur,</p>
+<p>conte-moi tes tragédies. Ne dédaigne point</p>
+<p>ces retraites nouvelles pour toi, cette campagne anglaise,</p>
+<p>car notre île du Nord peut donner de quoi</p>
+<p>faire bien des belles couronnes,</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>que ne connaissent point les prairies grecques;</p>
+<p>plus d'une rose telle que vainement un adolescent</p>
+<p>la chercherait pendant tout un jour, dans les vallons</p>
+<p>d'Eolie, croît en masses touffues sur nos haies,</p>
+<p>comme une insouciante courtisane prodigue de sa</p>
+<p>beauté; et aussi des lis tels que jamais n'en réfléchit</p>
+<p>l'Ilissus étoilent nos ruisseaux, et des nielles bleues</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>ponctuent le froment vert, et bien qu'elles soient</p>
+<p>pour les hirondelles un avertissement de se diriger</p>
+<p>vers le Sud, elles ne déploieraient jamais leurs pavillons</p>
+<p>d'azur parmi les vignes grecques. Et même</p>
+<p>cette petite herbe en haillons rouges, qui invite le</p>
+<p>rouge-gorge à pépier, serait une étrangère en Arcadie,</p>
+<p>et plus d'une élégie restée muette</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>dort dans les roseaux qui frangent notre sinueuse</p>
+<p>Tamise, et qui la réveillerait, donnerait un enchantement</p>
+<p>plus doux que celui qui fit pleurer Syrinx,</p>
+<p>et par ici se cachent des orchidées brunes semées</p>
+<p>d'abeilles, assez belles pour faire un diadème au</p>
+<p>front de Cythérée, et que Cythérée ne connaît</p>
+<p>point, et là-bas tout près de ce taureau qui paît,</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>il est une mignonne asphodèle jaune; le papillon</p>
+<p>peut l'apercevoir de loin, bien que la rosée d'un</p>
+<p>seul soir d'été suffise à remplir deux fois sa petite</p>
+<p>coupe, avant que l'étoile ait rappelé le berger paresseux</p>
+<p>à son parc, et sans être prodigue, chaque</p>
+<p>pétale est semé de taches d'or</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>comme si l'opulente maîtresse de Jupiter, Danaé,</p>
+<p>sortie toute brûlante encore de ses bras dorés, s'était</p>
+<p>penchée pour baiser les pétales tremblants, ou</p>
+<p>comme si le jeune Mercure, qui rase de son vol le</p>
+<p>gué sombre de Dis, les avait frôlés tout récemment</p>
+<p>d'une plume de ses ailes; la tige svelte qui porte la</p>
+<p>charge de ses soleils</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>est à peine plus épaisse que le fil de la Vierge, ou</p>
+<p>que la tapisserie argentée de la pauvre Arachné.</p>
+<p>Les hommes disent qu'elle s'épanouit sur le tombeau</p>
+<p>d'un être auquel je rendis jadis un culte, mais</p>
+<p>à moi elle semble me rappeler des souvenirs plus</p>
+<p>divins d'ombrages héliconiens hantés des Faunes</p>
+<p>et de mers bleues aimées des nymphes</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>d'une vallée inconnue a Tempé, où Narcisse s'étend</p>
+<p>sur le bord d'une rivière transparente, ayant dans sa</p>
+<p>chevelure le désordre de la forêt, dans ses yeux le</p>
+<p>silence du bois, courtisant cette image mobile qui à</p>
+<p>peine baisée se dissout; des souvenirs de Salmacis,</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>qui n'est ni jeune homme, ni jeune fille, et qui</p>
+<p>est pourtant l'un et l'autre, embrasé d'une double</p>
+<p>flamme, et jamais satisfait par leur excès même,</p>
+<p>car chacune des deux passions, dans son ardeur</p>
+<p>éprise, se refuse à se séparer de l'autre, et pourtant</p>
+<p>tue l'amour par ce refus;&mdash;des souvenirs d'oréades</p>
+<p>épiant à travers les feuilles des arbres silencieux</p>
+<p>sous le clair de lune,</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>d'Ariane abandonnée sur le port de Naxos, lorsqu'elle</p>
+<p>vit bien loin sur les flots le perfide équipage,</p>
+<p>qu'elle agita son écharpe rouge, et appela le</p>
+<p>trompeur Thésée, ignorant que tout près derrière</p>
+<p>elle était Dionysos sur une panthère couleur</p>
+<p>d'ambre,&mdash;des souvenirs de ce que vit</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>le barde aveugle de Méonie, le mur de Troie, la</p>
+<p>reine Hélène assise dans la chambre sculptée, ayant</p>
+<p>auprès d'elle un amoureux jeune homme aux lèvres</p>
+<p>rouges, arrangeant de sa main mignonne la crinière</p>
+<p>de son casque, et bien loin de là, la mêlée, les cris,</p>
+<p>les plaintes, quand Hector écartait avec son bouclier</p>
+<p>la lance et qu'Ajax lançait la pierre,</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Ou c'est Persée ailé, qui, de son épée bien trempée,</p>
+<p>tranche les serpents entrelacés de la sorcière, ce</p>
+<p>sont tous ces contes fixés pour l'éternité sur les petites</p>
+<p>urnes grecques, charge plus riche que ne le</p>
+<p>fut le plus opulent galion d'Espagne à son retour</p>
+<p>des Indes. Car du moins de cette charge il arrive</p>
+<p>quelque partie</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>et je sais bien qu'ils ne sont point du tout</p>
+<p>morts, les anciens Dieux de la poésie grecque; ils</p>
+<p>ne sont qu'endormis, et dès qu'ils entendront ton</p>
+<p>appel, ils s'éveilleront, et se croiront en pleine</p>
+<p>Thessalie. Cette Tamise leur sera l'eau de Daulis,</p>
+<p>cette fraîche clairière la prairie semée d'iris jaunes</p>
+<p>où jadis riait et jouait le jeune Itys.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Si ce fut toi, cher oiseau, qui as fait ton berceau</p>
+<p>dans le jasmin, si ce fut toi, qui de l'immobile</p>
+<p>feuillage de ton trône, as chanté pour le merveilleux</p>
+<p>enfant jusqu'à ce qu'il entendit le cor d'Atalante</p>
+<p>retentir faiblement parmi les collines de Cumner,</p>
+<p>et que dans ses courses vagabondes par les bois de</p>
+<p>Bagley, il rencontrât, le soir, la fontaine des poètes</p>
+<p>grecs,</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Ah! mignon avocat au simple costume, qui</p>
+<p>plaides pour la lune contre le jour, si c'est grâce à</p>
+<p>toi que le berger cherche sa compagne, en celle</p>
+<p>douce poursuite, alors que Proserpine oublia qu'elle</p>
+<p>n'était point en Sicile, et qu'elle s'appuya, toute</p>
+<p>émerveillée, contre cette barrière moussue de Sandfort,</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Prodige du bois, à l'aile légère, aux yeux</p>
+<p>brillants, si jamais tu as consolé par ta mélodie</p>
+<p>quelqu'un de ce petit clan, de cette troupe fraternelle</p>
+<p>qui aima l'étoile matinale de la Toscane,</p>
+<p>plus que le soleil accompli de Raphaël, et qui est</p>
+<p>immortelle, chante pour moi, car je l'aime bien,</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>chante, chante encore! Que le morne univers redevienne</p>
+<p>jeune, que les éléments prennent des</p>
+<p>formes nouvelles, et que les antiques formes de la</p>
+<p>Beauté se promènent parmi les formes simples,</p>
+<p>parmi les petits champs sans barrières, comme au</p>
+<p>temps où le fils de Latone portait la houlette de</p>
+<p>saule, où les moelleuses brebis et les chèvres ébouriffées</p>
+<p>suivaient le Dieu presque enfant.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Chante, chante encore! et Bacchus va paraître</p>
+<p>ici, à cheval sur son magnifique trône indien, et</p>
+<p>au-dessus des tigres geignants, il agitera son bâton</p>
+<p>couronné de lierre jaune et d'un cône résineux,</p>
+<p>pendant qu'à côté de lui l'effrontée Bassaride jettera</p>
+<p>par terre le lion par sa crinière, et attrapera le</p>
+<p>faon montagnard.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Chante encore! et je porterai la peau de léopard,</p>
+<p>et je déroberai les ailes lunaires d'Astaroth, et sur</p>
+<p>son chariot glacé nous pourrons gagner le Cithéron</p>
+<p>en une heure, avant que l'écume ait débordé pardessus</p>
+<p>le pressoir, avant que le Faune ait cessé de</p>
+<p>fouler les grappes; oui, avant que la lampe clignotante</p>
+<p>du jour</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>ait fait fuir la hulotte criarde jusqu'en son nid,</p>
+<p>et averti la chauve-souris de reployer ses éventails</p>
+<p>membraneux, quelque jeune Ménade, aux seins</p>
+<p>couverts de feuilles de vigne, maraudera aux Pans</p>
+<p>endormis leurs fruits de faine, si doucement que le</p>
+<p>petit sansonnet ne s'éveillera point dans son nid et</p>
+<p>aussitôt lançant un rire aigu, et s'élançant d'un</p>
+<p>bond,</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>elle atteindra la verte vallée, où la rosée tombée</p>
+<p>se rassemble sous l'orme, et alors comptera son butin;</p>
+<p>puis les bruns satyres, bande joyeuse, fouleront</p>
+<p>la lysimachie le long du rivage, et là où leur</p>
+<p>maître cornu trône en grand appareil, apporteront</p>
+<p>des fraises et des prunes duvetées sur une claie</p>
+<p>d'osier.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Chante encore! et bientôt, la face fatiguée par la</p>
+<p>passion, apparaîtra à travers la fraîche fouillée le</p>
+<p>jeune homme serviteur d'Apollon. Le prince tyrien</p>
+<p>chassera son sanglier hérissé, parcourra les bois de</p>
+<p>châtaigniers tout fleuris, et la vierge aux membres</p>
+<p>d'ivoire, aux yeux gris, où brille la fierté, poursuivra</p>
+<p>à cheval le daim vêtu de velours.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Chante encore! et je verrai le jeune garçon mourant</p>
+<p>teindre de la pourpre de son sang la clochette</p>
+<p>de cire dont le poids fait pencher la jacinthe, et à</p>
+<p>moi Cypris éplorée viendra conter sa douleur, et je</p>
+<p>baiserai sa bouche et ses yeux ruisselants, et je</p>
+<p>la conduirai au mystérieux bosquet de myrtes où</p>
+<p>gît Adonis.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Redouble d'efforts, ô Itys! Le souvenir, frère de</p>
+<p>lait du remords et de la douleur, verse goutte à</p>
+<p>goutte le poison dans mon oreille. Oh! être libre!</p>
+<p>Brûler ses vieux vaisseaux! Se lancer encore dans</p>
+<p>la mêlée des Vagues empanachées de blanc, et livrer</p>
+<p>bataille au vieux Protée pour piller les cavernes</p>
+<p>fleuries de corail!</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Oh! pour Médée et ses parents magiques! pour</p>
+<p>le secret du sanctuaire de Colchide! Oh! pour une</p>
+<p>feuille de cette pâle asphodèle qui entoure le front</p>
+<p>las de Proserpine, et verse le soir des rosées si merveilleuses,</p>
+<p>qu'elle rêve des campagnes d'Enna, près</p>
+<p>de la lointaine mer de Sicile,</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>où souvent elle pourchassa l'abeille à la ceinture</p>
+<p>d'or, de lis en lis, dans la prairie unie, avant que</p>
+<p>son ténébreux maître lui eût fait goûter au fruit</p>
+<p>fatal, à ce grain de grenade, avant que les noirs</p>
+<p>coursiers l'eussent emportée au loin, jusque dans</p>
+<p>le pays vague et sans fleurs, au jour languissant et</p>
+<p>sans soleil.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Oh! pour une heure de minuit, avoir pour maîtresse</p>
+<p>la Vénus de la petite ferme de Mélos! Oh! si</p>
+<p>pour une heure seulement quelque antique statue</p>
+<p>s'éveillait à la passion; et que je pusse faire oublier</p>
+<p>à l'Aurore de Florence son muet désespoir, m'accoler</p>
+<p>à ces membres puissants et faire mon oreiller de</p>
+<p>cette poitrine géante!</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Chante, chante encore! Je voudrais être ivre de</p>
+<p>vie, ivre de la vendange foulée sous le pressoir, de</p>
+<p>ma jeunesse; j'oublierais les luttes d'un labeur</p>
+<p>stérile, la vallée déchirée, les yeux de Gorgone de la</p>
+<p>Vérité, la veillée sans prière, et le cri qui implore</p>
+<p>la prière, les dons inféconds, les bras levés, l'air</p>
+<p>morne et insensible.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Chante, chante encore! O Niobé emplumée, tu</p>
+<p>peux donner de la beauté à la douleur, et dérober</p>
+<p>à la joie ses accents les plus mélodieux, tandis que</p>
+<p>nous autres, nous n'avons que le silence mort et</p>
+<p>sans voix pour guérir nos plaies trop découvertes,</p>
+<p>et ne savons que tenir la souffrance emprisonnée</p>
+<p>en nos coeurs, que tuer le sommeil sur l'oreiller.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Chante encore plus fort, pourquoi faut-il que je</p>
+<p>revoie la face lasse et pâle de ce Christ abandonné,</p>
+<p>dont jadis mes mains ont tenu les mains sanglantes,</p>
+<p>dont si souvent mes lèvres ont baisé les lèvres</p>
+<p>meurtries, et qui maintenant muet, misérable en</p>
+<p>son marbre, reste seul dans sa demeure déshonorée,</p>
+<p>et pleure, sur moi peut-être.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>O mémoire, dépouille ton enveloppe enguirlandée,</p>
+<p>brise ton luth aux sons rauques, ô triste Melpomène;</p>
+<p>ô souffrance, souffrance, reste close en ta</p>
+<p>cellule fermée; et ne double point de tes larmes cette</p>
+<p>limpide Castalie! Tais-toi, tais-toi, triste oiseau, tu</p>
+<p>offenses la forêt en tourmentant son calme champêtre</p>
+<p>de ton chant si ardemment passionné!</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Silence, silence, ou s'il est angoissant de se taire,</p>
+<p>emprunte au sansonnet des champs son air plus</p>
+<p>simple, à lui dont la joyeuse insouciance est mieux</p>
+<p>faite pour ces forêts anglaises que ton cri aigu de</p>
+<p>désespoir. Ah! tais-toi, et que le vent du Nord</p>
+<p>remporte ton lai aux collines rocheuses de la Thrace,</p>
+<p>à la baie orageuse de Daulis.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Un instant encore! Les feuilles effarouchées seront</p>
+<p>agitées: peut-être Endymion aura traversé la prairie,</p>
+<p>épris d'amour pour la lune, et cette tranquille Tamise</p>
+<p>aura entendu Pan battre et faire voler l'eau, en</p>
+<p>cherchant à tâtons un roseau, pour attirer hors de sa</p>
+<p>caverne bleue quelque innocente Naïade, qui, partagée</p>
+<p>entre la joie et la peur, prête l'oreille à sa flûte.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Un instant encore! La tourterelle réveillée a roucoulé;</p>
+<p>la fille argentée de la mer argentée a enchaîné,</p>
+<p>de ses mains amoureuses, son inconstant qui</p>
+<p>allait chasser, et Dryopé a écarté les branches de</p>
+<p>son chêne pour voir le rétif adolescent aux cheveux</p>
+<p>dorés se révolter sous son joug.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Un instant encore! Les arbres se sont inclinés</p>
+<p>pour baiser la pâle Daphné qui sort à peine de la</p>
+<p>langueur des lauriers tremblants, et Salmacis, dans</p>
+<p>son isolement, a mis à nu sa stérile beauté devant</p>
+<p>la lune, et à travers la vallée, avec un triste et voluptueux</p>
+<p>sourire, est passé Antinoüs; le rouge lotus</p>
+<p>du Nil</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>sort à demi fléchi des boucles noires de sa chevelure,</p>
+<p>pour voiler le charme enfoui sous ces paupières</p>
+<p>endormies; ou bien c'est, là-bas, sur cette</p>
+<p>pente couverte de gazon, l'intangible Artémis aux</p>
+<p>membres nus sous sa tunique relevée haut, qui a</p>
+<p>commandé à ses chiens de donner de la voix, qui</p>
+<p>a débusqué le daim de sa verte reposée par ses</p>
+<p>cris aigus et la piqûre de son épée.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Reste calme, reste calme, ô coeur passionné, reste</p>
+<p>calme! Oh Mélancolie, ferme ton aile de corbeau,</p>
+<p>O Dryade qui sanglotes, ne quitte point le creux</p>
+<p>de ta colline pour venir apporter une réponse aussi</p>
+<p>découragée. O Marsyas ailé, cesse de te plaindre.</p>
+<p>Apollon n'aime point entendre des chants ainsi</p>
+<p>troublés par la souffrance.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>C'était un rêve: la clairière est déserte. Nul doux</p>
+<p>rire de l'Ionie n'agite l'air. La Tamise rampe, paresseuse</p>
+<p>et plombée, et du bois épais, redevenu désolé,</p>
+<p>désert, a fui le jeune Bacohus avec son bruyant</p>
+<p>cortège. Et pourtant du bois de Nuneham vient</p>
+<p>toujours cette vibrante mélodie,</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>si triste, qu'on croirait entendre un coeur humain</p>
+<p>se briser dans chaque note distincte. C'est une qualité</p>
+<p>que possède parfois la musique, car elle est l'art qui</p>
+<p>tient de plus prés aux larmes et au souvenir. Pauvre</p>
+<p>Philomèle en deuil, que crains-tu donc? Ta soeur ne</p>
+<p>hante point ces campagnes, Pandion n'est pas ici.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Ici jamais on ne voit un maître cruel, armé de la</p>
+<p>lame meurtrière, point de tissu formé de sanglants</p>
+<p>insignes; ce ne sont que vallées moussues, faites</p>
+<p>pour les camarades qui vont à l'aventure, de chauds</p>
+<p>vallons où se repose l'étudiant fatigué, son livre à</p>
+<p>moitié fermé, et bien des allées sinueuses, où le</p>
+<p>soir, les rustiques amants sont heureux d'échanger</p>
+<p>leurs naïfs propos.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>L'inoffensif lapin gambade avec ses petits sur le</p>
+<p>sentier tracé par le halage, où récemment encore,</p>
+<p>une troupe de joyeux gars, se bousculant à l'envi,</p>
+<p>encourageait de ses cris bruyants les équipes de rameurs;</p>
+<p>l'araignée avec ses fils d'argent travaille à</p>
+<p>son petit métier, et des sombres murailles à crêtes</p>
+<p>de buées rouges</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>de la ferme isolée part une lueur clignotante.</p>
+<p>C'est là que le berger accablé de fatigue pousse son</p>
+<p>troupeau bêlant, et le renferme dans le pare formé</p>
+<p>de claies. Une clameur assourdie vient de quelque</p>
+<p>bateau d'Oxford, arrêté à la barrière de Sandford,</p>
+<p>et fait lever en sursaut la poule d'eau de son abri</p>
+<p>dans les roseaux; et les ombres obscures s'allongent</p>
+<p>sur la colline en voltigeant comme des hirondelles.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Le héron passe, revenant au lac, sa demeure. Le</p>
+<p>brouillard bleu se glisse à travers les arbres frissonnants.</p>
+<p>Les étoiles silencieuses, mondes d'or, apparaissent</p>
+<p>une à une, et pareille à une fleur que chasse</p>
+<p>la brise, une lune étincelante parcourt le ciel</p>
+<p>brillant. C'est l'arbitre muet de toute ta plainte mélancolique,</p>
+<p>enchanteresse.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Elle ne se soucie point de toi; pourquoi s'en soucierait-elle?</p>
+<p>Endymion, elle le sait, n'est pas loin.</p>
+<p>C'est moi, c'est moi, dont l'âme est comme le roseau,</p>
+<p>qui ne saurait jouer de lui-même aucun message,</p>
+<p>mais qui chante sur l'ordre d'autrui; c'est moi qui</p>
+<p>vais poussé par tous les vents sur le vaste Océan de</p>
+<p>la souffrance.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Ah! cet oiseau brun s'est tu; un trille exquis</p>
+<p>semble être resté dans le sombre feuillage, et mourir</p>
+<p>en accents musicaux. À cela près, l'air est silencieux,</p>
+<p>silencieux au point qu'on entendrait la</p>
+<p>chauve-souris, aux courtes ailes, errer et tourner</p>
+<p>au-dessus des pins, qu'on pourrait compter une à</p>
+<p>une chaque gouttelette de rosée qui tombe du calice</p>
+<p>débordant de la campanule.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Et bien loin, par la plaine qui s'étale, à travers</p>
+<p>les saules groupés, et les buissons bruns, la haute</p>
+<p>tour de Magdalen, terminée par une girouette</p>
+<p>d'or, masque la longue Grand'Rue de la petite</p>
+<p>ville! Attention! voilà que la cloche de la porte de</p>
+<p>Christ-Church annonce d'une voix retentissante le</p>
+<p>couvre-feu.</p>
+ </div> </div>
+<br><br>
+
+
+
+<h2>IMPRESSION DU MATIN</h2>
+<br><br>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Le nocturne bleu et or de la Tamise a fait place à</p>
+<p>une symphonie en gris. Une barque chargée de foin</p>
+<p>couleur d'ocre s'est détachée du quai. Glacial dans</p>
+<p>sa froideur,</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>le brouillard jaune est descendu suivant les ponts,</p>
+<p>si bien que les murs des maisons ont pris l'air</p>
+<p>d'ombres, et que saint Paul plane comme une</p>
+<p>bulle au-dessus de la ville.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Puis soudain s'est éveillé le tapage de la ville,</p>
+<p>les rues se sont remplies de charrettes campagnardes</p>
+<p>et un oiseau s'est envolé vers les toits luisants et a</p>
+<p>chanté.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Mais une femme pâle, et toute seule, dont le jour</p>
+<p>baise la chevelure décolorée, allait et venait sous la</p>
+<p>clarté crue des becs de gaz, la flamme aux lèvres et</p>
+<p>le coeur pétrifié.</p>
+ </div> </div>
+<br><br>
+
+
+
+<h2>PROMENADES DE MAGDALEN</h2>
+<br><br>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Les petits nuages blancs luttent à la course à</p>
+<p>travers le ciel, et les champs sont parsemés de l'or</p>
+<p>de la fleur de Mars. L'asphodèle surgit sous les</p>
+<p>pieds, et le mélèze orné de franges oscille et se balance</p>
+<p>quand le sansonnet pressé passe tout près.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Une délicate odeur se dissémine sur les ailes de</p>
+<p>la brise matinale, odeur de feuilles, et de gazon, et</p>
+<p>de terra fraîchement retournée. Les oiseaux chantent</p>
+<p>gaiement l'heureuse naissance du Printemps, et</p>
+<p>sautillent de branche en branche sur les arbres qui</p>
+<p>se balancent.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Et partout les bois sont animés par le murmure et</p>
+<p>les bruits du printemps, et le bourgeon de rose</p>
+<p>éclate sur l'églantine grimpante, et la masse des</p>
+<p>crocus est une frissonnante lune de feu, bordée de</p>
+<p>toutes parts d'un anneau d'améthyste.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Et le platane dit à demi-voix au pin quelque</p>
+<p>conte d'amour, si bien que celui-ci, sans sourire,</p>
+<p>s'agite et secoue son manteau vert, et l'obscurité,</p>
+<p>dans le creux de l'orme des montagnes, s'illumine</p>
+<p>de l'éclat irisé que jette l'arc-en-ciel brillant sur la</p>
+<p>gorge et la poitrine argentée de la colombe.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Voyez, là-bas, l'alouette quitte brusquement son</p>
+<p>lit dans la prairie en brisant les fils de la Vierge et</p>
+<p>les réseaux de la rosée, et filant au cours de la rivière,</p>
+<p>pareil à une flamme bleue, le martin-pêcheur</p>
+<p>vole comme une flèche et fend l'air.</p>
+ </div> </div>
+<br><br>
+
+
+
+<h2>ATHANASIA</h2>
+<br><br>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Dans cette grande et maigre demeure de l'Art, où</p>
+<p>ne manque aucune des grandes choses que les</p>
+<p>hommes ont sauvées du Temps, on apporta le corps</p>
+<p>flétri d'une jeune fille morte avant que l'heureuse</p>
+<p>jeunesse du monde eût atteint sa floraison. Elle</p>
+<p>avait été aperçue par des Arabes isolés, bien cachée</p>
+<p>dans le sein ténébreux d'une noire pyramide.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Mais quand on eut déroulé les bandes de lin qui</p>
+<p>enveloppaient le corps de l'Égyptienne, voici qu'on</p>
+<p>trouva, dans le creux de sa main, une petite graine</p>
+<p>qu'on sema dans la terre anglaise, et qui produisit</p>
+<p>une merveilleuse neige de fleurs étoilées, et répandit</p>
+<p>de riches parfums dans notre air printanier.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Cette fleur attirait par des charmes si étranges,</p>
+<p>qu'elle fit entièrement oublier l'asphodèle, et que</p>
+<p>la brune abeille, l'amante du lys, délaissa la coupe</p>
+<p>dont elle faisait son séjour ordinaire, car on n'eût</p>
+<p>point cru que c'était là quelque chose de terrestre,</p>
+<p>mais plutôt qu'elle avait été dérobée dans quelque</p>
+<p>Arcadie du ciel.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>En vain le triste Narcisse, languissant et pâli par</p>
+<p>la contemplation de sa propre beauté, se penchait par-dessus</p>
+<p>le ruisseau; la libellule pourpre ne trouvait</p>
+<p>plus d'attrait à lustrer ses ailes de l'or de sa poussière,</p>
+<p>plus de plaisir à baiser la fleur du jasmin, ou</p>
+<p>à faire tomber de l'eucharis les perles de rosée.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Par amour d'elle, le passionné rossignol oublia</p>
+<p>les montagnes de Thrace et le roi cruel; et la pâle</p>
+<p>tourterelle ne songea plus à faire voile à travers les</p>
+<p>temps humides, au temps de la floraison. Elle cherchait</p>
+<p>à planer autour de cette fleur d'Égypte, avec</p>
+<p>son aile d'argent et sa gorge d'améthyste.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Pendant que l'ardent soleil flamboyait au haut</p>
+<p>de sa tour bleue, un vent rafraîchissant vint furtivement</p>
+<p>du pays des neiges, et le chaud vent du sud</p>
+<p>arriva avec de tendres larmes de rosée, et humecta</p>
+<p>ses feuilles blanches, lorsque Hespérus surgit dans</p>
+<p>ces prairies du ciel à la teinte d'algue marine sur</p>
+<p>lesquelles s'allongent les bandes écarlates du couchant.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Mais quand les oiseaux fatigués eurent cessé leurs</p>
+<p>chansons amoureuses par les champs déserts que</p>
+<p>hantent les lis, quand, large et resplendissante</p>
+<p>comme un bouclier d'argent, la lune se balança</p>
+<p>dans la hauteur du ciel de saphir, est-ce qu'un rêve</p>
+<p>étrange, un mauvais souvenir ne vint point agiter</p>
+<p>tous les pétales tremblants de ses fleurs?</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Oh! non, à cette fleur magnifique, un millier</p>
+<p>d'années ne semblait que la prolongation d'un</p>
+<p>beau jour d'été. Elle ne connaissait rien de la marée</p>
+<p>des craintes rongeantes, qui changent en un</p>
+<p>gris terne l'or de la chevelure chez un jeune homme.</p>
+<p>Elle ne connut jamais la terrible aspiration après la</p>
+<p>mort, ni le regret que doivent éprouver tous les</p>
+<p>mortels d'être nés.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Car nous allons à la mort en jouant de la flûte,</p>
+<p>en dansant, et nous ne voudrions point repasser par</p>
+<p>la porte d'ivoire, ainsi qu'un fleuve mélancolique,</p>
+<p>las de couler, s'élance comme un amant, dans la</p>
+<p>terrible mer, et trouve qu'il y a profit à mourir si</p>
+<p>glorieusement.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Nous gaspillons notre force majestueuse en luttes</p>
+<p>infécondes contre les légions du monde conduites</p>
+<p>par le bruyant souci; jamais elle ne sent la décadence,</p>
+<p>mais elle puise de la vie dans la pure lumière</p>
+<p>du soleil, et dans l'air sublime; nous vivons sous la</p>
+<p>puissance ravageuse du Temps; elle est l'enfant de</p>
+<p>toute éternité.</p>
+ </div> </div>
+<br><br>
+
+
+
+<h2>SÉRÉNADE</h2>
+<br><br>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Le vent d'occident souffle fort à travers la sombre</p>
+<p>mer Égée, et au pied du secret escalier de marbre, ma</p>
+<p>galère tyrienne t'attend. Descends, la voile de</p>
+<p>pourpre est déployée. Le veilleur dort dans la</p>
+<p>ville. Oh! quitte ton lit brodé de fleurs de lys, ô</p>
+<p>ma Dame, descends, descends.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Elle ne viendra pas, je la connais bien; elle n'a</p>
+<p>aucun souci des voeux d'un amant, et un homme</p>
+<p>n'aurait guère de bien à dire d'une créature si</p>
+<p>cruelle et si belle. Le véritable amour n'est qu'un</p>
+<p>joujou de femme; elle n'ont jamais connu la douleur</p>
+<p>d'un amant, et moi qui aimais autant qu'aimé un</p>
+<p>jeune homme, il faut que j'aime en vain, que j'aime</p>
+<p>en vain.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>O noble pilote, dis-moi la vérité. Est-ce là le</p>
+<p>brillant d'une chevelure dorée, ou n'est-ce que le</p>
+<p>réseau de la rosée dans ces fleurs de la passion que</p>
+<p>voici? Bon marin, viens et dis-moi maintenant:</p>
+<p>est-ce là la main de ma Dame? ou n'est-ce que le reflet</p>
+<p>de la proue, où n'est-ce encore que le sable</p>
+<p>argenté.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Non, non, ce n'est point le réseau de la rosée, ce</p>
+<p>n'est point le sable bordé d'argent, c'est vraiment</p>
+<p>ma chère Dame, avec sa chevelure d'or et sa main</p>
+<p>de lys. O noble pilote, gouverne du côté de Troie</p>
+<p>Bon marin, joue de la lourde rame. C'est la Reine</p>
+<p>de vie et de joie que nous devons enlever au rivage</p>
+<p>grec.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Le ciel décoloré prend une teinte vaguement</p>
+<p>bleue; une heure encore, et il fera jour. A bord! à</p>
+<p>bord! mon vaillant équipage. O ma Dame, fuyons!</p>
+<p>fuyons! O noble Pilote, tourne la proue vers Troie.</p>
+<p>Bon matelot, joue activement de la lourde rame. O</p>
+<p>toi que j'aime comme n'aime qu'un jeune homme,</p>
+<p>ô toi que j'aimerai d'un amour éternel.</p>
+ </div> </div>
+<br><br>
+
+
+
+
+<h2>ENDYMION</h2>
+<br><br>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Aux pommiers pendent des fruits d'or, et en Arcadie,</p>
+<p>les oiseaux chantent à tue-tête; les brebis</p>
+<p>couchées bêlent dans le parc; la chèvre sauvage</p>
+<p>court par la forêt. Mais hier il a conté son amour,</p>
+<p>je sais qu'il me reviendra. O lune qui surgissez, ô</p>
+<p>Dame la lune, soyez une sentinelle pour mon</p>
+<p>amant. Il est impossible que vous ne le connaissiez</p>
+<p>pas très bien, car il porte des chaussures de</p>
+<p>pourpre; il est impossible que vous ne le connaissiez</p>
+<p>pas très bien, car il est armé de la houlette pastorale,</p>
+<p>et il est aussi doux qu'une colombe, et sa</p>
+<p>chevelure est brune et frisée.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Maintenant la tourterelle a cessé les appels</p>
+<p>qu'elle adressait à son serviteur aux pieds rouges.</p>
+<p>Le loup gris rôde autour de l'étable. Le sénéchal</p>
+<p>chanteur du lis est endormi dans la corolle du lis.</p>
+<p>et partout les collines violettes sont ensevelies dans</p>
+<p>les ténèbres. O lune qui surgissez, ô sainte lune,</p>
+<p>arrêtez-vous sur le sommet d'Hélicé, et s'il vous est</p>
+<p>agréable d'être témoin de mon fidèle amour, ah! si</p>
+<p>vous voyez la chaussure de pourpre, la houlette et</p>
+<p>le coudrier, la chevelure brune du jeune homme,</p>
+<p>et la peau de chèvre enroulée autour de son bras,</p>
+<p>dites-lui que je l'attends ici, dans la ferme où brille</p>
+<p>la mèche de roseau.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>La rosée qui tombe est froide, glaciale, et nul oiseau</p>
+<p>ne chante dans l'Arcadie. Les petits Faunes</p>
+<p>ont abandonné la colline, et même l'asphodèle fatiguée</p>
+<p>a clos ses portes d'or, et pourtant mon</p>
+<p>amant ne revient point près de moi. Lune trompeuse,</p>
+<p>lune trompeuse! O lune qui pâlissez! où</p>
+<p>donc est allé mon fidèle amant? Où sont les lèvres</p>
+<p>de vermillon, la houlette de berger, les chaussures</p>
+<p>de pourpre? Pourquoi déployer cet étendard d'argent?</p>
+<p>Pourquoi prendre ce voile de brouillards</p>
+<p>mobiles? Ah! c'est toi qui possèdes le jeune Endymion,</p>
+<p>c'est toi qui possèdes ces lèvres destinées au</p>
+<p>baiser.</p>
+ </div> </div>
+<br><br>
+
+<h2>LA BELLA DONNA DELLA MIA MENTE</h2>
+<br><br>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Mes membres sont rongés par une flamme. Mes</p>
+<p>pieds sont las de voyager, et à force d'invoquer le</p>
+<p>nom de ma Dame, mes lèvres ont maintenant désappris</p>
+<p>à chanter.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>O linotte, dans le buisson de roses sauvages, déploie</p>
+<p>ta mélodie sur mon amour. O alouette, chante</p>
+<p>plus haut, en l'honneur de l'amour: une dame</p>
+<p>passe tout près.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Elle est trop belle pour qu'un homme, quel qu'il</p>
+<p>soit, puisse voir ou posséder celle qui charmait son</p>
+<p>coeur; plus belle qu'une Reine, qu'une courtisane,</p>
+<p>ou que l'eau où la nuit se reflète la lune.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Sa chevelure est retenue par des feuilles de</p>
+<p>myrte (feuilles vertes sur sa chevelure dorée). Les</p>
+<p>herbes vertes parmi les gerbes jaunes de la moisson</p>
+<p>d'automne ne sont pas plus belles.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Ses lèvres, petites, plus faites pour le baiser que</p>
+<p>pour exhaler la plainte amère de la douleur, tremblotent</p>
+<p>comme fait l'eau du ruisseau, ou comme les</p>
+<p>roses après la pluie du soir.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Son cou a la blancheur du mélilot, qui rougit de</p>
+<p>plaisir au soleil; la palpitation de la gorge de la linotte</p>
+<p>n'est pas plus charmante à contempler.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Ainsi qu'une grenade coupée en deux, avec ses</p>
+<p>grains blancs, telle est sa bouche écarlate; ses joues</p>
+<p>sont comme la nuance fondue qu'offre la pêche qui</p>
+<p>rougit du côté du sud.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>O mains entrelacées! O corps délicat et blanc, fait</p>
+<p>pour l'amour et la souffrance! O Demeure d'amour!</p>
+<p>Opale fleur désolée et battue par la pluie!</p>
+ </div> </div>
+<br><br>
+
+
+
+<h2>CHANSON</h2>
+<br><br>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Un anneau d'or et une colombe blanche comme</p>
+<p>le lait, tels sont les présents qui te conviennent;</p>
+<p>puis une corde de chanvre pour votre amour à vous,</p>
+<p>pour le pendre à quelque arbre.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Pour vous, une demeure d'ivoire (les roses sont</p>
+<p>blanches dans la tonnelle de roses), et pour moi,</p>
+<p>un petit lit pour m'étendre (blanche, oh! qu'elle est</p>
+<p>blanche la fleur de la ciguë)!</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Le myrte et le jasmin pour vous (oh! qu'elle est</p>
+<p>belle à voir, la rose rouge!), et pour moi, le cyprès</p>
+<p>et la rue (le plus beau de tous est le romarin).</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Pour toi, trois amants, aspirants à ta main (l'herbe</p>
+<p>verdit sur la tombe d'un mort), pour moi, l'espace</p>
+<p>de trois pas dans le sable (qu'on plante des lis du</p>
+<p>côté de ma tête)!</p>
+ </div> </div>
+
+<br><br>
+
+
+
+<h2>IMPRESSIONS</h2>
+<br>
+
+
+<h3>I.&mdash;LES SILHOUETTES</h3>
+
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>La mer est tachée de barres grises, le vent morne</p>
+<p>et funèbre chante faux, et pareil à une feuille flétrie,</p>
+<p>le reflet de la lune est chassé à travers la baie</p>
+<p>orageuse.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Dessiné par un contour net sur le sable pâle, gît le</p>
+<p>noir bateau. Un mousse, dans sa joie insouciante,</p>
+<p>grimpe à bord. On voit le rire sur sa face et la blancheur</p>
+<p>de sa main.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Et là-haut s'entend le cri des courlis, là où par</p>
+<p>la prairie enténébrée des hauteurs, passent les</p>
+<p>jeunes moissonneurs aux cous hâlés, silhouettes</p>
+<p>qui se dessinent sur le ciel.</p>
+ </div> </div>
+<br>
+
+<h3>II.&mdash;LA SUITE DE LA LUNE</h3>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Pour les sens du dehors, c'est la paix, une paix</p>
+<p>rêveuse dans toutes les directions, un silence profond</p>
+<p>sur la terre enveloppée d'ombres, un silence</p>
+<p>profond là où cessent les ombres.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>À part un cri qui réveille un écho perçant, et que</p>
+<p>lance un oiseau qui se désole dans sa solitude, un</p>
+<p>râle des genêts appelant sa compagne, et la réponse</p>
+<p>part de la colline perdue dans le brouillard.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Et soudain, la lune retire des cieux qui s'éclairent,</p>
+<p>sa faucille, et fuit vers sa sombre caverne, enveloppée</p>
+<p>dans un voile de gaze jaune.</p>
+ </div> </div>
+<br><br>
+
+
+
+<h3>LA TOMBE DE KEATS</h3>
+<br><br>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Désormais à l'abri de l'injustice du monde et de</p>
+<p>sa souffrance, il repose sous le voile bleu de la Divinité.</p>
+<p>Enlevé à la vie, quand la vie et l'amour</p>
+<p>étaient dans toute leur nouveauté, ainsi gît le plus</p>
+<p>jeune des martyrs;</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>beau comme Sébastien, et comme lui, mis à</p>
+<p>mort prématurément. Nul cyprès ne jette son ombre</p>
+<p>sur son tombeau, point d'if funéraire, mais de douces</p>
+<p>violettes, qui pleurent avec la rosée, tissent sur ses</p>
+<p>restes une chaîne qui fleurit sans cesse.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>O coeur si fier que brisa la misère, ô lèvres, les</p>
+<p>plus douces depuis celles de Mitylène, ô poète</p>
+<p>peintre de notre terre anglaise!</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Ton nom était écrit sur l'eau,&mdash;et il survivra&mdash;et</p>
+<p>des larmes comme les miennes entretiendront</p>
+<p>bien verte ta mémoire, comme le feront celles d'Isabelle</p>
+<p>pour l'arbre de son Basile.</p>
+ </div> </div>
+<br><br>
+
+
+
+<h2>THÉOCRITE<br>
+
+VILLANELLE</h2>
+<br><br>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>O chanteur de Perséphoné, dans tes sombres et</p>
+<p>désertes prairies, te souviens-tu de la Sicile?</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>L'abeille voltige encore à travers le lierre, là où</p>
+<p>gît solennellement inhumée Amaryllis, ô chanteur</p>
+<p>de Perséphoné!</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Simaetha invoque Hécate et entend à sa porte</p>
+<p>les chiens féroces; te souviens-tu de la Sicile?</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Silencieux près de la mer légère et rieuse, le pauvre</p>
+<p>Polyphème déplore son destin, ô chanteur de Perséphoné!</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Et toujours, dans son émulation enfantine, le</p>
+<p>jeune Daphnis défie son camarade: te souviens-tu</p>
+<p>de la Sicile?</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Le svelte Lacon garde une chèvre pour toi, et</p>
+<p>c'est toi qu'attendent les joyeux bergers; ô chanteur</p>
+<p>de Perséphoné, te souviens-tu de la Sicile?</p>
+ </div> </div>
+<br><br>
+
+
+
+<h2>DANS LA CHAMBRE D'OR<br>
+
+HARMONIE</h2>
+<br><br>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Ses mains d'ivoires erraient au hasard du caprice</p>
+<p>sur les touches d'ivoire, pareilles au rayon argenté</p>
+<p>qui traverse les peupliers quand ils agitent distraitement</p>
+<p>leurs pâles feuilles, ou à l'écume mobile</p>
+<p>d'une mer sans repos, quand les vagues montrent</p>
+<p>leurs dents à la brise volage.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Sa chevelure d'or tombait sur la mer d'or,</p>
+<p>comme les délicats fils de la vierge, tissés sur le</p>
+<p>disque poli de la pâquerette, ou comme l'hélianthe</p>
+<p>qui se tourne vers le soleil, quand la nuit jalouse</p>
+<p>a complété l'obscurité, et que la lance du lis s'entoure</p>
+<p>d'une auréole.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Et ses douces et rouges lèvres sur ces lèvres, les</p>
+<p>miennes brûlaient comme le feu de rubis serti dans</p>
+<p>la lampe oscillante d'un reliquaire cramoisi, ou</p>
+<p>comme les blessures saignantes de la grenade, ou</p>
+<p>le coeur du lotus tout inondé, tout humide du</p>
+<p>sang répandu de la vigne rose et rouge...</p>
+ </div> </div>
+<br><br>
+
+
+
+<h2>BALLADE DE MARGUERITE<br>
+
+NORMANDE</h2>
+<br><br>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>&mdash;Je suis las de rester en forêt, alors que les</p>
+<p>chevaliers se réunissent sur la place du marché.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>&mdash;Non, ne va pas à la ville aux toits rouges, de</p>
+<p>peur que les fers des chevaux de guerre ne te</p>
+<p>meurtrissent.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>&mdash;Mais non, je n'irai point là où chevauchent</p>
+<p>les Écuyers, je me bornerai à marcher aux côtés de</p>
+<p>ma Dame.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>&mdash;Hélas! hélas! Tu es par trop téméraire! Le fils</p>
+<p>d'un forestier n'est point fait pour manger dans de</p>
+<p>l'or.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>&mdash;M'aimera-t-elle moins parce que, à chaque</p>
+<p>Saint-Martin, mon père se montre vêtu d'un justaucorps</p>
+<p>vert?</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>&mdash;Peut-être est-elle occupée à broder une tapisserie.</p>
+<p>Le fuseau et la navette ne te conviennent</p>
+<p>point.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>&mdash;Ah! si elle travaille à une somptueuse tapisserie,</p>
+<p>je pourrais débrouiller les fils à la lumière du feu.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>&mdash;Peut-être se lance-t-elle à la chasse du daim.</p>
+<p>Comment la suivre par monts et par mers?</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>&mdash;Ah! si elle chevauche avec la cour, je pourrais</p>
+<p>courir à son côté et souffler le hallali.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>&mdash;Peut-être est-elle agenouillée dans Saint-Denis</p>
+<p>(que Notre-Dame ait grand'pitié de son âme!).</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>&mdash;Ah! si elle prie dans la chapelle solitaire, je</p>
+<p>pourrais balancer l'encensoir et sonner la cloche.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>&mdash;Rentrez, mon fils, vous avez la figure si pâle,</p>
+<p>et le père vous remplira une tasse d'ale.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>&mdash;Mais quels sont ces chevaliers en riches costumes?</p>
+<p>Est-ce un spectacle où se rassemblent les</p>
+<p>gens riches?</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>&mdash;C'est le roi d'Angleterre, qui a passé la mer</p>
+<p>pour venir visiter notre beau pays.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>&mdash;Mais pourquoi le couvre-feu rend-il un son</p>
+<p>aussi, sourd, et pourquoi ces gens en deuil qui se</p>
+<p>suivent à la file?</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>&mdash;Oh! c'est Hugues d'Amiens, le fils de ma</p>
+<p>soeur, qui gît mort, car son jour est venu.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>&mdash;Non, non, car je vois distinctement des lis</p>
+<p>blancs. Ce n'est point un homme vigoureux qui git</p>
+<p>sur la bière.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>&mdash;C'est la vieille dame Jeannette, qui gardait le</p>
+<p>bail; j'étais sûr qu'elle mourrait aux premiers jours</p>
+<p>d'automne.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>&mdash;Dame Jeannette n'avait point ces cheveux d'or</p>
+<p>bruni; la vieille Jeannette n'était point une jolie</p>
+<p>fille.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>&mdash;-Ce n'est point quelqu'un de notre sorte, quelqu'un</p>
+<p>de notre famille (que Notre-Dame la préserve</p>
+<p>de tout péché!).</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>&mdash;Mais j'entends la douce voix de l'enfant qui</p>
+<p>chante: «Elle est morte, la Marguerite!»</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>&mdash;Rentre, mon fils, et mets-toi au lit, et laisse</p>
+<p>les morts ensevelir leurs morts.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>&mdash;O mère, vous savez comme je l'aimais sincèrement.</p>
+<p>O mère, une seule tombe est-elle assez large</p>
+<p>pour deux?</p>
+ </div> </div>
+<br><br>
+
+
+
+<h2>LE SORT DE LA FILLE DU ROI<br>
+
+BRETONNE</h2>
+<br><br>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Sept étoiles dans l'eau calme, et sept dans le ciel,</p>
+<p>sept péchés sur la fille du roi, et ils sont profondément</p>
+<p>cachés en son âme.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>A ses pieds sont des roses rouges (les roses sont</p>
+<p>rouges dans sa chevelure d'or rouge). Et voyez!</p>
+<p>encore des roses rouges à l'endroit où se réunissent</p>
+<p>sa poitrine et sa ceinture.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Il est beau, le chevalier qui gît, assassiné, parmi</p>
+<p>les ajoncs et les roseaux; voyez les maigres poissons</p>
+<p>pressés de se repaître des cadavres.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Il est charmant le page qui est étendu ici (du</p>
+<p>drap d'or, c'est un beau butin); voyez dans l'air les</p>
+<p>noirs corbeaux. Ils sont noirs, oh! ils sont noirs</p>
+<p>comme la nuit.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Que font là ces cadavres immobiles, inertes?</p>
+<p>(elle a du sang sur la main), pourquoi les lis sont-ils</p>
+<p>tachés de rouge? (il y a du sang sur le sable de</p>
+<p>la rivière).</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Il y a deux hommes qui viennent à cheval du</p>
+<p>sud et de l'est, et deux qui viennent du nord et de</p>
+<p>l'ouest, festin abondant pour le noir corbeau, sécurité</p>
+<p>pour la fille du roi.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Il y a un homme qui l'aime loyalement (rouge,</p>
+<p>oh! qu'elle est rouge, la tache de sang); il a creusé</p>
+<p>une tombe auprès de l'yeuse sombre (une seule</p>
+<p>tombe suffira pour quatre).</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Pas de lune au ciel calme; pas de lune dans l'eau</p>
+<p>noire. Et sur son âme, elle a sept péchés, lui a un</p>
+<p>péché sur la sienne.</p>
+ </div> </div>
+<br><br>
+
+
+
+
+<h2>AMOR INTELLECTUALIS</h2>
+<br><br>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Souvent nous avons parcouru les vallées de Castalie,</p>
+<p>et entendu les doux accents d'une musique</p>
+<p>champêtre jouée sur des flûtes antiques à de vulgaires</p>
+<p>inconnus, et souvent nous avons lancé notre</p>
+<p>barque sur cette mer</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>où les neuf Muses ont établi leur empire, et tracé</p>
+<p>librement nos sillons à travers la vague et l'écume,</p>
+<p>sans déployer nos voiles hésitantes pour gagner</p>
+<p>une demeure plus sûre, jusqu'à ce que nous eussions</p>
+<p>entièrement chargé notre embarcation.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>De ces trésors, de ces dépouilles, voici ce qui reste,</p>
+<p>la passion de Sordelio<a id="footnotetag10" name="footnotetag10"></a><a href="#footnote10"><sup>10</sup></a>, le contour suave du jeune</p>
+<p>Endymion<a id="footnotetag11" name="footnotetag11"></a><a href="#footnote11"><sup>11</sup></a>, l'important Tamburlaine</p>
+<p>poussant devant lui ses haridelles rassasiées de</p>
+<p>bien-être<a id="footnotetag12" name="footnotetag12"></a><a href="#footnote12"><sup>12</sup></a>, et mieux que cela, la septuple vision</p>
+<p>du Florentin<a id="footnotetag13" name="footnotetag13"></a><a href="#footnote13"><sup>13</sup></a>, et les solennelles harmonies de</p>
+<p>Milton au front austère.</p>
+ </div> </div>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote10" name="footnote10"></a><b>Note 10:</b><a href="#footnotetag10"> (retour) </a> <i>Sordello</i>, poème de Robert Browning.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote11" name="footnote11"></a><b>Note 11:</b><a href="#footnotetag11"> (retour) </a> <i>Endymion</i>, poème de Keats.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote12" name="footnote12"></a><b>Note 12:</b><a href="#footnotetag12"> (retour) </a> <i>Tamerlaen</i>, pièce de Marlowe.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote13" name="footnote13"></a><b>Note 13:</b><a href="#footnotetag13"> (retour) </a> <i>La divine Comédie</i>.</blockquote>
+<br><br>
+
+
+
+
+
+<h2>SANTA DECCA</h2>
+<br><br>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Les Dieux sont morts; nous avons cessé d'offrir</p>
+<p>à Pallas aux yeux: gris des couronnes de feuilles</p>
+<p>d'olivier! L'enfant de Demeter ne reçoit plus la</p>
+<p>dîme de nos gerbes, et vers midi les bergers chantent</p>
+<p>sans crainte, car Pan est mort; plus de turbulentes</p>
+<p>amourettes par les clairières secrètes et</p>
+<p>les tortueux asiles. Le jeune Hylas ne cherche plus</p>
+<p>les sources; le grand Pan est mort, et c'est le fils</p>
+<p>de Marie qui est roi.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Et pourtant, peut-être en cette île que la mer</p>
+<p>tient en extase, quelque dieu, mâchant le fruit amer</p>
+<p>de la mémoire, reste caché parmi les asphodèles!</p>
+<p>O Amour, s'il y en avait encore un, nous ferions</p>
+<p>sagement de fuir sa colère! Non! mais, regardez,</p>
+<p>les feuilles s'agitent. Restons un instant à épier.</p>
+ </div> </div>
+<br><br>
+
+
+
+
+<h2>UNE VISION</h2>
+<br><br>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Deux rois couronnés, et un autre qui se tenait à</p>
+<p>l'écart, sans que le vert laurier pesât bien lourd</p>
+<p>sur sa tête, mais avec un regard triste, comme s'il</p>
+<p>était découragé, fatigué de l'incessant gémissement</p>
+<p>de l'homme,</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>au sujet de péchés que ne saurait effacer une</p>
+<p>bêlante victime, avec de longues et douces lèvres</p>
+<p>nourries de larmes et de baisers. Il était ceint d'un</p>
+<p>vêtement noir et rouge, et à ses pieds j'aperçus une</p>
+<p>pierre brisée</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>d'où sortaient des lis pareils à des colombes,</p>
+<p>montant à ses genoux. Et alors, à cette vue, mon</p>
+<p>coeur s'allumant d'une flamme,</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>je criai à Béatrice: «Quels sont-ils?» Et elle</p>
+<p>répondit, car elle connaissait bien leurs noms: «Le</p>
+<p>premier, c'est Eschyle, le second est Sophocle, et</p>
+<p>enfin (large flot de larmes), c'est Euripide.</p>
+ </div> </div>
+<br><br>
+
+
+
+
+<h2>IMPRESSION DE VOYAGE</h2>
+<br><br>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>La mer avait la couleur du saphir, et le ciel, dans</p>
+<p>l'air, brûlait comme une opale chauffée: nous</p>
+<p>hissâmes la voile; le vent soufflait avec force du</p>
+<p>côté des pays bleus qui s'étendent vers l'Orient.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>De la proue escarpée, je remarquai, avec, une attention</p>
+<p>plus vive, Zacynthos, et chaque bois d'olivier,</p>
+<p>et chaque baie, les falaises d'Ithaque, et le</p>
+<p>pic neigeux de Lycaon, et toutes les collines de</p>
+<p>l'Arcadie avec leur parure de fleurs.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Le battement de la voile contre le mât, et les</p>
+<p>ondulations qui se faisaient dans l'eau sur les côtés,</p>
+<p>et les ondulations dans le rire des jeunes filles, à</p>
+<p>l'avant,</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>pas d'autres bruits. Quand l'Occident s'embrasa</p>
+<p>et un rouge soleil se balança sur les mers, j'étais,</p>
+<p>enfin, sur le sol de la Grèce.</p>
+ </div> </div>
+<br><br>
+
+
+
+
+<h2>LA TOMBE DE SHELLEY</h2>
+<br><br>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Comme des torches qui ont fini de se consumer</p>
+<p>près du lit d'un malade, les maigres cyprès se</p>
+<p>dressent autour de la pierre que le soleil a blanchie.</p>
+<p>C'est là que la petite chouette nocturne a établi son</p>
+<p>trône, que le lézard léger montre sa tôle-parée de</p>
+<p>gemmes, et la où les pavots aux formes de calices</p>
+<p>s'embrasent jusqu'au rouge, dans la chambre silencieuse</p>
+<p>de cette pyramide que voici, assurément</p>
+<p>se tapit dans les ténèbres quelque Sphinx du monde</p>
+<p>ancien, farouche gardien de ce séjour aimé des</p>
+<p>morts.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Ah! sans doute il est doux de reposer dans le</p>
+<p>sein maternel de la Terre, auguste mère de l'éternel</p>
+<p>sommeil. Mais combien il est plus doux pour toi</p>
+<p>d'avoir une tombe incessamment agitée, dans la</p>
+<p>caverne bleue des profondeurs aux échos sonores,</p>
+<p>ou bien là où s'engloutissent dans les ténèbres les</p>
+<p>immenses vaisseaux heurtés contre les flancs de</p>
+<p>quelque falaise rongée par la vague.</p>
+ </div> </div>
+
+<p><i>Rome</i>.</p>
+<br><br>
+
+
+
+
+
+<h2>PRES DE L'ARNO</h2>
+<br><br>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Le nerprun sur la mer se teinte d'écarlate à la</p>
+<p>lumière de l'aurore, bien que les ombres grises de</p>
+<p>la nuit enveloppent encore Florence comme d'un</p>
+<p>linceul.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>La rosée scintille sur la colline et les fleurs</p>
+<p>brillent au-dessus de nous. Oui! mais les cigales</p>
+<p>ont fui et la petite chanson attique s'est tue.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Seules les feuilles sont doucement agitées par la</p>
+<p>molle haleine de la brise, et dans le vallon qu'embaume</p>
+<p>l'amandier, on entend le rossignol solitaire.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Le jour viendra bientôt t'imposer silence, ô rossignol,</p>
+<p>chante de bon coeur pendant qu'encore sur le</p>
+<p>bosquet ombreux se brisent les flèches de la lune.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Avant que d'un pas furtif, dans un brouillard</p>
+<p>vert de mer, le matin se glisse à travers la prairie,</p>
+<p>et laisse voir aux yeux effarés de l'amour les longs</p>
+<p>doigts blancs de l'aube,</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>gravissant en hâte le ciel d'Orient pour saisir et</p>
+<p>mettre à mort la nuit tremblante, sans avoir le</p>
+<p>moindre souci de ce qui charme mon coeur ou de</p>
+<p>ce que le rossignol pourrait en mourir.</p>
+ </div> </div>
+<br><br>
+
+
+
+
+<h2>FABIEN DEI FRANCHI</h2>
+<br><br>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>La chambre silencieuse, les ténèbres qui rampent</p>
+<p>d'un pas lourd, les morts qui voyagent vite, la</p>
+<p>porte qui s'ouvre, les doigts blancs du fantôme posés</p>
+<p>sur tes épaules,</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>et ensuite le duel sans témoin dans la clairière,</p>
+<p>les épées brisées, le cri étouffé, le sang, tes grands</p>
+<p>yeux pleins de vengeance satisfaite, maintenant</p>
+<p>que tout est fini,&mdash;ces choses-là suffisent amplement,&mdash;mais</p>
+<p>tu étais fait</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>pour une création plus auguste! Léar délirant devait,</p>
+<p>à ton commandement, errer sur la lande, pour</p>
+<p>suivi par la raillerie criarde de la folie. Pour toi,</p>
+<p>Roméo</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>devrait tendre le piège de son amour et la terreur</p>
+<p>désespérée tirer de son fourreau le poignard de Richard;</p>
+<p>tu es un trempette que devraient faire résonner</p>
+<p>les lèvres de Shakespeare.</p>
+ </div> </div>
+<br><br>
+
+
+
+<h2>PHEDRE</h2>
+<br><br>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Combien il doit paraître vain et monotone ce</p>
+<p>monde banal, pour celui qui, comme toi, aurait pu</p>
+<p>converser à Florence avec Mirandola, ou se promener</p>
+<p>parmi les frais oliviers de l'Académie!</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Tu aurais cueilli dans un verdoyant ruisseau des</p>
+<p>roseaux pour faire une flûte au son perçant, à Pan,</p>
+<p>le dieu au pied de chèvre, et tu aurais joué avec les</p>
+<p>blanches jeunes filles dans ce bosquet phéacien où</p>
+<p>la grave Odysseus s'éveilla de son rêve.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Ah! sûrement jadis une urne d'argile attique</p>
+<p>contint ta poussière morte, et tu es revenu à la vie</p>
+<p>en ce monde vulgaire, si monotone et si vain,</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>parce que tu étais las du jour sans soleil, et des</p>
+<p>plaines ennuyeuses où croît l'asphodèle sans parfum,</p>
+<p>et des lèvres sans amour que baisent les hommes</p>
+<p>dans l'Hadès.</p>
+ </div> </div>
+<br><br>
+
+
+
+<h2>PORTIA</h2>
+<br><br>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Je ne m'étonne point que Bassanio ait été assez</p>
+<p>téméraire pour risquer tout ce qu'il possédait sur le</p>
+<p>plomb<a id="footnotetag14" name="footnotetag14"></a><a href="#footnote14"><sup>14</sup></a>, et que le fier Aragon ait courbé si bas</p>
+<p>là tête, que ce coeur ardent du Maroc<a id="footnotetag15" name="footnotetag15"></a><a href="#footnote15"><sup>15</sup></a> se soit refroidi;</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>car dans ce somptueux costume lamé d'or, et qui</p>
+<p>a plus d'or que le soleil doré, aucune des femmes</p>
+<p>contemplées par Véronése n'avait la moitié de la</p>
+<p>beauté que je contemple.</p>
+ </div> </div>
+
+
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Et pourtant tu étais plus belle quand, te protégeant</p>
+<p>du bouclier de la sagesse, tu prenais la robe</p>
+<p>sévère du légiste, et que tu empêchais les lois de</p>
+<p>Venise de livrer</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>le coeur d'Antonio à ce Juif maudit. O Portia,</p>
+<p>accepte mon coeur; il t'appartient de droit, je crois</p>
+<p>que je n'élèverai point de chicane sur mon engagement.</p>
+ </div> </div>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote14" name="footnote14"></a><b>Note 14:</b><a href="#footnotetag14"> (retour) </a> Bassanio, dans le <i>Marchand de Venise</i>, joue son
+existence sur le coffre de plomb où est caché le portrait de
+Portia.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote15" name="footnote15"></a><b>Note 15:</b><a href="#footnotetag15"> (retour) </a> Le prince d'Aragon et le prince du Maroc sont les
+deux rivaux de Bassanio.</blockquote>
+<br><br>
+
+
+
+
+<h2>LA REINE HENRIETTE-MARIE</h2>
+<br><br>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Sous la tente solitaire, dans l'espérance de la</p>
+<p>victoire, elle reste, les yeux troublés par les</p>
+<p>brouillards de la souffrance, pareille à un lis que</p>
+<p>l'ondée fait pencher; les cris et les bruits de la bataille,</p>
+<p>le ciel ensanglanté,</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>le fléau de la guerre, le naufrage de la chevalerie</p>
+<p>ne sauraient faire naître en son âme fière une vulgaire</p>
+<p>crainte. Elle attend bravement son Seigneur,</p>
+<p>le Roi, et son âme brûle tout entière d'une extase</p>
+<p>de passion.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>O chevelure d'or, ô lèvres de pourpre, ô figure</p>
+<p>faite pour la séduction et l'amour de l'homme!</p>
+<p>Avec toi j'oublie la fatigue et l'inquiétude,</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>et la roule sans amour où tout repos est inconnu</p>
+<p>et le pouls accéléré du Temps, et la mortelle lassitude</p>
+<p>de l'âme, ma liberté et mon passé républicain.</p>
+ </div> </div>
+<br><br>
+
+
+
+
+<h2>GLUKUPICROS ERÔS</h2>
+<br><br>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Ma chérie, je ne vous blâme point, car j'étais</p>
+<p>dans mon tort; si je n'avais point été fait de la</p>
+<p>commune argile, j'aurais escaladé les hautes cimes,</p>
+<p>encore vierges, connu l'atmosphère plus vivifiante,</p>
+<p>le jour plus vaste.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Du désert de ma passion dépensée en vain j'ai</p>
+<p>fait sortir un chant meilleur, plus clair, allumé</p>
+<p>une flamme plus lumineuse de liberté plus complète,</p>
+<p>livré bataille à quelque mal aux têtes</p>
+<p>d'hydre.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Si mes lèvres, meurtries par des baisers qui n'en</p>
+<p>ont fait jaillir que du sang, avaient pu répondre</p>
+<p>par des chants, vous auriez marché avec Bice et les</p>
+<p>anges sur cette prairie verdoyante et diaprée.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>J'aurais suivi la route où Dante, en la parcourant,</p>
+<p>vit briller les soleils des sept cercles! Oui, peut-être</p>
+<p>aurais-je vu les cieux s'ouvrir comme ils s'ouvrirent</p>
+<p>pour le Florentin.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Et les puissantes nations m'auraient couronné,</p>
+<p>moi qui maintenant n'ai ni une couronne, ni un</p>
+<p>nom. Et le lever d'une aurore m'aurait trouvé agenouillé</p>
+<p>sur le seuil du Temple de la gloire.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>J'aurais pris place dans ce cercle de marbre où le</p>
+<p>plus ancien est comme le plus jeune des bardes,</p>
+<p>où le miel tombe sans cesse de la flûte, où les cordes</p>
+<p>de la lyre sont constamment tendues.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Keats a relevé ses boucles virginales au-dessus</p>
+<p>de la coupe de vin mêlée de pavots, et sa bouche</p>
+<p>immortelle a baisé mon front, et ma main a serré</p>
+<p>sa main dans l'étreinte du noble amour.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Et au printemps, dans la saison où la colombe,</p>
+<p>de sa poitrine irisée, frôle les fleurs de pommier,</p>
+<p>deux jeunes amants, couchés dans le verger, auraient</p>
+<p>lu le récit de notre amour,</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>auraient lu la légende de ma passion, comme</p>
+<p>l'amer secret de mon coeur, échangé des baisers</p>
+<p>comme nous, mais ne se seraient jamais séparés,</p>
+<p>comme nous l'ordonne désormais la destinée.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Car la fleur pourpre de notre vie est dévorée par</p>
+<p>lever rongeur de la vérité, et nulle main n'est capable</p>
+<p>de réunir les pétales tombés et flétris de la</p>
+<p>rose de la jeunesse.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Pourtant, je ne me repens pas de vous avoir</p>
+<p>aimée. Adolescent que j'étais, pouvais-je faire autrement,</p>
+<p>&mdash;car les dents voraces du Temps dévorent,</p>
+<p>et les années au pas silencieux pourchassant.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Nous allons, emportés sans gouvernail, au gré</p>
+<p>d'une tempête, et quand est passé l'orage de la jeunesse,</p>
+<p>plus de lyre, plus de luth, plus de choeur;</p>
+<p>alors parait la mort, pilote silencieux.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Et au dedans de la tombe, il n'est plus de plaisir,</p>
+<p>car l'orvet s'engraisse de corruption, et le désir,</p>
+<p>après un frisson, devient cendre, et l'arbre</p>
+<p>de la passion ne porte pas de fruit.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Ah! que pouvais-je faire, sinon vous aimer? La</p>
+<p>Mère même de Dieu m'était moins chère, et moins</p>
+<p>chère la déesse de Cythère surgissant de la mer</p>
+<p>comme un lis d'argent.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>J'ai fait mon choix, j'ai vécu mes poèmes, et</p>
+<p>bien que ma jeunesse se soit dissipée en jours gaspillés,</p>
+<p>j'ai trouvé la couronne de myrte de l'amant</p>
+<p>préférable à la couronne de laurier du poète.</p>
+ </div> </div>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+<h3>TABLE DES MATIÈRES</h3><br>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>PRÉFACE</p>
+<p>Hélas!</p>
+<p>Le Jardin d'Eros.</p>
+<p>La nouvelle Hélène.</p>
+<p>Charmidès.</p>
+<p>Panthéa.</p>
+<p>Humanitad.</p>
+<p>Sonnet à la liberté.</p>
+<p>Ave Imperatrix.</p>
+<p>A Milton.</p>
+<p>Louis-Napoléon.</p>
+<p>Sonnet sur le massacre des chrétiens en Bulgarie.</p>
+<p>Quantum mutata.</p>
+<p>Libertatis sacra fames.</p>
+<p>Théoretikos.</p>
+<p>Requiescat.</p>
+<p>Sonnet composé en approchant de l'Italie.</p>
+<p>San Miniato.</p>
+<p>Ave, Maria, gratia plena.</p>
+<p>Italia.</p>
+<p>Sonnet écrit pendant la Semaine Sainte à Gênes.</p>
+<p>Rome que je n'ai point visitée.</p>
+<p>Urbs sacra et aeterna.</p>
+<p>Sonnet composé après l'audition du <i>Dies irae</i>, chanté</p>
+<p class="i2">dans la Chapelle Sixtine.</p>
+<p>Pâques.</p>
+<p>E tenebris.</p>
+<p>Vita nuova.</p>
+<p>Madonna mia.</p>
+<p>La chanson d'Itys.</p>
+<p>Impression du matin.</p>
+<p>Promenades de Magdalen.</p>
+<p>Athanasia.</p>
+<p>Sérénade.</p>
+<p>Endymion.</p>
+<p>La Bella donna della mia mente.</p>
+<p>Chanson.</p>
+<p>Impressions: I.&mdash;Les silhouettes.</p>
+<p class="i10"> II.&mdash;La fuite de la lune.</p>
+<p>La tombe de Keats.</p>
+<p>Théocrite, villanelle.</p>
+<p>Dans la chambre d'or, harmonie.</p>
+<p>Ballade de Marguerite, normande.</p>
+<p>Le Sort de la fille du roi, bretonne.</p>
+<p>Amor intellectualis.</p>
+<p>Santa Decca.</p>
+<p>Une vision.</p>
+<p>Impression de voyage.</p>
+<p>La tombe de Shelley.</p>
+<p>Près de I'Arno.</p>
+<p>Fabien dei Franchi.</p>
+<p>Phèdre.</p>
+<p>Portia.</p>
+<p>La reine Henriette-Marie.</p>
+<p>Glukupicros Erôs.</p>
+ </div> </div>
+
+<div>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 14683 ***</div>
+</body>
+</html>
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+Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for
+eBook #14683 (https://www.gutenberg.org/ebooks/14683)
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@@ -0,0 +1,5081 @@
+The Project Gutenberg EBook of Poèmes, by Oscar Wilde
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Poèmes
+
+Author: Oscar Wilde
+
+Release Date: January 13, 2005 [EBook #14683]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK POÈMES ***
+
+
+
+
+Produced by Miranda van de Heijning, Renald Levesque and the Online
+Distributed Proofreading Team.
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+ OSCAR WILDE
+
+ POÈMES
+
+ _Traduction et Préface_
+ PAR ALBERT SAVINE
+
+
+
+
+ 1907
+
+
+
+
+
+LES POÈMES D'OSCAR WILDE
+
+Les _Poèmes_ ont été publiés en 1881, puis réimprimés en 1882 aux
+États-Unis.
+
+Né en 1856, Oscar Wilde venait alors d'achever ses études à Oxford où
+il avait passé cinq années au Magdalen collège, remportant, en 1878,
+le prix Newdegate pour son poème _Ravenne_, écho des émotions et des
+souvenirs qu'il avait rapportés, l'année précédente, de son voyage en
+Italie et en Grèce avec le professeur Mahaffy.
+
+Les _Poèmes_ firent grand bruit dans les cercles littéraires londoniens.
+Wilde fut très discuté.
+
+Pour les uns, son oeuvre n'était que la réunion des informes essais d'un
+collégien sans originalité, rejetant en hâte dans la circulation ce
+qu'il avait pu s'assimiler plus ou moins étroitement des idées et de la
+civilisation des Anciens.
+
+Pour d'autres, les _Poèmes_ affectaient la plus fausse, la plus
+artificielle recherche d'originalité.
+
+On y voyait, à les entendre, régner ce style alambique, contourné,
+bizarre que fut jadis celui de Lily et des Euphuistes, de Gongora et des
+Précieuses, et tout cela réussissait mal à masquer le vide d'une âme
+incapable de penser par elle-même.
+
+Pour un troisième groupe enfin, il fallait voir dans les _Poèmes_ comme
+«l'Evangile d'un nouveau Credo». Wilde n'était-il pas l'apôtre et le
+pontife de l'art pour l'art, l'homme qui faisait bon marché du «puissant
+empire aux pieds d'argile», de la «petite île désertée par toute
+chevalerie»? Chez lui plus de patriotisme, plus de haine invétérée du
+Papisme...
+
+... «_Parmi ses collines_ (de l'Angleterre), disait un de ses sonnets,
+_s'est tue cette voix qui parlait de liberté. Oh! quitte-la, mon âme,
+quitte-la! Tu n'es point faite pour habiter cette vile demeure de
+trafiquants où chaque jour_
+
+«_On met en vente publique la sagesse et le respect, où le peuple
+grossier pousse les cris enragés de l'ignorance contre ce qui est le
+legs des siècles._
+
+«_Cela trouble mon calme. Aussi mon désir est-il_
+
+_de m'isoler dans des rêves d'art et de suprême culture, sans prendre
+parti ni pour Dieu ni pour ses ennemis_[1].»
+
+[Note 1: _Théoretikos._]
+
+On ne pouvait lui refuser toute attache dans le passé et ce culte des
+choses d'autrefois qui est une partie du patrimoine intellectuel de
+l'artiste. S'il ne voulait prendre parti ni pour Dieu ni pour
+ses ennemis, son dédain de la bataille vile, des cris enragés de
+l'ignorance, érigeait une sorte d'autel au passé
+
+«_Esprit de beauté, reste encore un peu, chantait-il dans son Jardin
+D'Eros, ils ne sont pas tous morts, tes adorateurs de jadis. Il en vit
+encore un petit nombre de ceux à gui le rayonnement de ton sourire est
+préférable à des milliers de victoires, dussent les nobles victimes
+tombées à Waterloo, se redresser furieuses contre eux. Reste encore, il
+en survit quelques-uns_
+
+«_Qui pour toi donneraient leur part d'humanité et te consacreraient
+leur existence. Moi, du moins, j'ai agi ainsi. J'ai fait de tes lèvres
+ma nourriture de tous les jours et dans tes temples j'ai trouvé un
+festin somptueux, tel que n'eût pu_ _me le donner ce siècle affamé, en
+dépit de ses doctrines toutes neuves où tant de scepticisme s'offre sous
+une forme si dogmatique_.
+
+«_Là ne coule aucun Céphise, aucun Hissus. Là ne se retrouvent point
+les lois du blanc Colonos. Jamais sur nos blêmes collines ne croit
+l'olivier, jamais un pâtre simple ne fait gravir à son taureau mugissant
+les hautes marches de marbre et l'on ne voit point par la ville les
+rieuses jeunes filles t'apporter la robe brodée de crocus_...»
+
+Peut-être cet amour de l'antiquité, ce dédain du mercantilisme moderne,
+on eût pu de l'autre côté de la Manche les pardonner à Oscar Wilde s'il
+avait accepté de suivre la foule dans quelques-unes de ses ruées contre
+ce qu'elle haïssait. Mais là encore l'abîme s'ouvrait entre Wilde et ses
+contemporains.
+
+Il a depuis exprimé ce regret que son père l'eût empêché alors de se
+faire catholique, seul contrepoids aux déviations qui allaient faire
+dérailler son âme sur les chemins de la vie.
+
+La démonstration de cette tendance à une conversion catholique n'est pas
+inscrite dans ses _Poèmes_ mais de leur lecture il résulte nettement que
+Wilde avait rapporté d'Italie le respect et le regret des âges passés de
+la Papauté. Il appartenait à cette petite élite protestante d'artistes
+et de musiciens à qui il parut, après 1870, qu'il y avait quelque chose
+de rompu dans l'esthétique romaine et qu'avec son Pontife-Roi Rome avait
+perdu un de ses plus beaux fleurons.
+
+_Pour moi_, dit Wilde, _pèlerin des mers du Nord, quelle joie de me
+mettre tout seul à la recherche du temple merveilleux et du trône de
+celui qui tient les clés redoutables_.
+
+_Alors que tout brillants de pourpre et d'or, défilent et prêtres et
+saints cardinaux et que porté au-dessus de toutes les têtes arrive le
+doux pasteur du troupeau_.
+
+_Quelle joie de voir, avant que je meure, ce seul roi qui soit oint par
+Dieu et d'entendre les trompettes d'argent sonner triomphalement sur son
+passage_.
+
+_Ou lorsqu'à l'autel du sanctuaire, il élève le signe du mystérieux
+sacrifice et montre aux yeux mortels un Dieu sous le voile du pain et du
+vin_.
+
+Aussi chez le poète, quelle désillusion lorsqu'il voit dans là cité
+«couronnée par Dieu, découronnée par l'homme», flotter «l'odieux drapeau
+rouge, bleu et vert».
+
+Ce n'est pas qu'il ait abjuré le culte de la liberté, mais il n'a jamais
+aimé celle-ci pour elle-même. Il n'est que «sur certains points» avec
+ces Christs qui meurent sur les barricades. Il n'aime guère les enfants
+de la Liberté «dont les yeux mornes ne voient rien si ce n'est leur
+misère sans noblesse, dont les esprits ne connaissent rien, n'ont souci
+de rien connaîtra». En somme,
+
+
+_Malgré cette démangeaison moderne de liberté, je préfère le
+gouvernement d'un seul, auquel tous obéissent, à celui de ces démocrates
+braillards qui trahissent notre indépendance par les baisers qu'ils
+donnent à l'anarchie!_
+
+Ce qui lit vibrer son coeur, c'est que
+
+
+
+_...Le grondement de les démocraties. Les règnes de la Terreur, les
+grandes anarchies, reflètent pareilles à la mer mes passions les plus
+fougueuses et donnent à ma rage un frein. Liberté! pour cela uniquement
+tes cris discordants Enchantent mon âme jusqu'en ses profondeurs. Sans
+cela tous les rois pourraient, au moyen du knout ensanglanté et des
+traitreuses mitraillades, dépouiller les nations de leurs droits
+inviolables,_
+
+«_Que je resterais sans m'émouvoir _...»
+
+C'était un irréductible aristocrate, de cet «heureux petit nombre» qui
+concentre autour de soi la joie de vivre.
+
+Et voilà pourquoi le monde, se vengeant, lui fut si cruel!
+
+Albert Savine.
+
+
+
+
+
+HÉLAS
+
+ Être entraîné à la dérive de toute passion jusqu'à
+ ce que mon âme devienne un luth aux cordes
+ tendues dont peuvent jouer tous les vents, c'est pour
+ cela que j'ai renoncé à mon antique sagesse, à l'austère
+ maîtrise de moi-même.
+
+ A ce qu'il me semble, ma vie est un parchemin
+ sur lequel on aurait écrit deux fois, où en quelque
+ jour de vacances, une main enfantine aurait griffonné
+ de vaines chansons pour la flûte ou le virelai,
+ sans autre effet que de profaner tout le mystère.
+
+ Sûrement il fut un temps où j'aurais pu fouler
+ les hauteurs ensoleillées, où parmi les dissonances
+ de la vie, j'aurais pu faire vibrer une corde assez
+ sonore pour monter jusqu'à l'oreille de Dieu!
+
+ Ce temps-là est-il mort? Hélas! faut-il que pour
+ avoir seulemeut effleuré d'une baguette légère le
+ miel de la romance, je perde tout le patrimoine dû
+ à une âme.
+
+
+
+
+
+LE JARDIN D'ÉROS
+
+ Nous voici en plein printemps, au coeur de juin;
+ pas encore les travailleurs hâlés ne se hâtent sur les
+ prairies des hauteurs, où l'opulent automne, saison
+ usurière, ne vient que trop tôt offrir aux arbres l'or
+ qu'il a mis de côté, trésor qu'il verra disperser par
+ la folle prodigalité de la brise.
+
+ Il est bien tôt, vraiment! l'asphodèle, enfant
+ chérie du Printemps, s'attarde pour piquer la jalousie
+ de la rose; la campanule, elle aussi, tient
+ déployé son pavillon d'azur. Et, pareil à un fêtard
+ égaré, perdu, que ses frères ont laissé là, pour
+ s'enfuir des bosquets, d'où les a chassés la grive,
+ messagère de juin,
+
+ seul, un pâle narcisse reste là, tout apeuré, tapi
+ dans un coin d'ombre, où des violettes, presque inquiètes
+ de leur propre beauté, se refusent à regarder
+ face à face l'or du soleil, par effroi d'une trop forte
+ splendeur. Ah! c'est bien là, ce me semble,
+
+ --que viendraient se poser les pieds de Perséphoné,
+ quand elle est lasse des prairies sans fleurs
+ de Pluton,--là que danseraient les adolescents
+ arcadiens, là qu'un homme pourrait trouver le mystère
+ secret de l'éternelle volupté, ce secret que les
+ Grecs ont connu. Ah! vous et moi, nous pourrions
+ le découvrir ici, pour peu que l'Amour et le sommeil
+ y consentent.
+
+ Ce sont là les fleurs qu'Héraklèsen deuiisema sur
+ la tombe d'Hylas, l'ancolie, avec toutes ses blanches
+ colombes agitées d'un frisson, quand la brise les a
+ froissées d'un baiser trop rude, la mignonne chélidoine
+ qui, dans son jupon jaune, chante le crépuscule
+ du soir, et le lilas en robe de grande dame,--mais
+ laissons-les fleurir à l'écart, laissons
+
+ là-bas, les spirales de la rose trémière, aux rouges
+ dentelures, agiter sans bruit leurs clochettes, sans
+ quoi l'abeille, son petit carillonneur, irait chercher
+ plus loin quelque autre divertissement; l'anémone
+ qui pleure dès l'aube, comme une jolie fillette devant
+ son galant, et ne laisse, qu'à grand'peine les
+ papillons ouvrir toutes grandes, auprès d'elle,
+
+ leurs ailes bigarrées, laissons-la languir dans la
+ pâle virginité, La neige hivernale lui plaira mieux
+ que des lèvres comme les tiennes, dont la brûlure
+ ne saurait que la flétrir. Va-t-en plutôt cueillir cette
+ fleur amoureuse qui s'épanouit solitaire, et que le
+ vent, entremetteur, poudre de baisers savoureux
+ qui ne sont pas de lui.
+
+ Les liserons aux fleurs en forme de trompette, et
+ qu'aiment tant les jeunes filles; la reine des prés,
+ à la teinte de crème, plus blanche que la gorge de
+ Junon, odorante autant que l'Arabie entière; l'hyacinthe,
+ que les pieds de Diane chasseresse hésiteraient
+ à fouler, même à la poursuite du plus beau des
+ daims tachetés, la marjolaine en bouton, dont un
+ seul baiser suffirait à embaumer les lèvres de la
+ déesse de Cythère, et rendre jaloux Adonis,--cela,
+ c'est pour ton front,--et pour te faire une
+
+ ceinture,--voici ce flexible rameau de clématite pourpre,
+ dont la couleur somptueuse efface de son éclat le
+ roi de Tyr,--et ces digitales aux corolles
+ retombantes,--mais pour cet unique narcisse, que
+ laissa tomber de sa robe la saison printanière, lorsqu'elle
+ entendit avec effarement, dans les bois où
+ elle régnait, résonner le chant ardent, orageux de
+ l'oiseau d'été.
+
+ Ah! qu'il te soit un souvenir subtil de ces jours
+ charmants de pluie et de soleil, alors qu'avril riait
+ a travers ses larmes, en voyant la précoce primevère
+ quitter d'un pied furtif les racines tortueuses des
+ chênes, et envahir la forêt, au point que malgré ses
+ feuilles jaunies et froissées, elle se couvrait d'un or
+ étincelant.
+
+ Non, lu peux le cueillir aussi. Il n'a pas même
+ la moitié de ton charme, ô toi l'idole de mon âme,
+ et quand tes pieds seront las, les anchuses tisseront
+ leurs tapis les plus brillants; pour toi, les chèvrefeuilles
+ oublieront leur orgueil et voileront leur lacis
+ confus, et tu marcheras sur les pensées bariolées.
+
+ Et je couperai un roseau dans le ruisseau de là-bas,
+ et je rendrai jaloux les dieux des bois; le vieux
+ Pan se demandera quel est ce jeune intrus qui
+ s'enhardit à chanter dans ces retraites plus creuses
+ où jamais homme ne devrait risquer un pied le
+ soir, par crainte de surprendre Artémis et sa troupe
+ aux corps de marbre.
+
+ Et je te coulerai pourquoi la jacinthe se revêt
+ d'une aussi morne parure de gémissements plaintifs;
+ pourquoi l'infortuné rossignol s'interdit de
+ lancer son chant eh plein jour, et préfère pleurer
+ seul, alors que dort la rapide hirondelle et que les
+ riches font la fête; et pourquoi le laurier tremble
+ en voyant des lueurs d'éclair à l'Orient.
+
+ Et je chanterai comment la triste Proserpine fut
+ mariée à un grave, à un sombre maître et seigneur.
+ Des prairies infernales semées de lotus j'évoquerai
+ Hélène aux seins d'argent, et aussi tu verras cette
+ beauté fatale, pour qui deux puissantes armées se
+ heurtèrent d'un choc terrible, dans l'abîme de la
+ guerre.
+
+ Puis je te chanterai ce conte grec où Cynthia
+ s'éprend du jeune Endymion, et s'enveloppant d'un
+ voile gris de brouillards, se bute vers les cimes du
+ Latmos, dès que le soleil quitte son lit de l'Océan,
+ pour s'élancer à la poursuite de ces pieds pâles et
+ légers qui se fondent sous son étreinte.
+
+ Et si ma flûte est capable de verser une douce
+ mélodie, nous pourrons voir face à face celle qui, en
+ des temps bien lointains, habita parmi les hommes,
+ près de la mer Égée, et dont la triste demeure au
+ portique ravagé, au mur dépouillé de sa frise, aux
+ colonnes croulées, domine les ruines de cette cité
+ charmante, ceinte de violettes.
+
+ Esprit de beauté, reste encore un peu: ils ne sont
+ pas tous morts, tes adorateurs de jadis; il en vit
+ encore un petit nombre, de ceux pour qui le rayonnement
+ de ton sourire est préférable à des milliers
+ de victoires, dussent les nobles victimes tombées à
+ Waterloo se redresser furieuses contre eux; reste
+ encore, il en survit quelques-uns,
+
+ qui pour toi donneraient leur part d'humanité, et
+ te consacreraient leur existence. Moi, du moins, j'ai
+ agi ainsi. J'ai fait de tes lèvres ma nourriture de
+ tous les jours, et dans tes temples j'ai trouvé un
+ festin somptueux, tel que n'eût pu me le donner ce
+ siècle affamé, en dépit de ses doctrines toutes
+ neuves, où tant de scepticisme s'offre sous une
+ forme si dogmatique.
+
+ Là, ne coule aucun Cephise, aucun Ilissus; là ne
+ se retrouvent point les bois du blanc Colonos. Jamais
+ sur nos blêmes collines ne croit l'olivier, jamais
+ un pâtre simple ne fait gravir à son taureau
+ mugissant les hautes marches de marbre; on ne
+ voit point par la ville les rieuses jeunes filles t'apporter
+ la robe brodée de crocus.
+
+ Pourtant, reste encore. Car l'enfant qui t'aima le
+ mieux, dont le seul nom devrait être un souvenir
+ capable de te retenir [2], dort dans un repos silencieux,
+ au pied des murs de Rome, et la mélodie
+ pleure d'avoir perdu sa lyre la plus douce; nul ne
+ saurait manier le luth d'Adonais, et le chant est
+ mort sur ses lèvres.
+
+[Note 2: Il s'agit de John Keats (1795-1821) dont nous publierons
+prochainement les _Poèmes_.]
+
+ Non, à la mort de Keats, il restait encore aux
+ Muses une voix argentine pour chanter sa thrénodie,
+ mais hélas! nous la perdîmes trop tôt, en cette nuit
+ déchirée par la foudre, en cette mer rageuse, Panthéa
+ vint réclamer comme son bien celui qui l'avait
+ chantée, et fermer la bouche qui l'avait louée [3];
+ depuis lors, nous allons dans la solitude, nous
+ n'avons
+
+ plus que ce coeur ardent, cette étoile matinale de
+ l'Angleterre ressuscitée, dont le clair regard, derrière
+ notre trône croulant, et les ruines de la guerre,
+ vit les grandes formes grecques de la jeune Démocratie
+ surgir dans leur puissance comme Hespérus,
+ et amener la grande République [4]. A lui du
+ moins tu as enseigné le chant.
+
+[Note 3: Shelley.]
+
+[Note 4: Swinburne qui, à côté des _Poèmes et Ballades_, est
+l'auteur d'une tragédie, _Atalante à Calydon_, dont nous avons en
+préparation une traduction.]
+
+ Et il t'a accompagné en Thessalie, et il a vu la
+ blanche Atalante, aux pieds légers, à la virginité
+ impassible et sauvage, chasser le sanglier armé de
+ défenses. Son luth, aussi doux que le miel, a ouvert
+ la caverne dans la colline creuse, et Vénus rit de
+ savoir qu'un genou fléchira encore devant elle.
+
+ Et il a baisé les lèvres de Proserpine et chanté
+ le _requiem_ du Galiléen. Ce front meurtri, taché
+ de sang et de vin, il l'a découronné. Les Dieux de
+ jadis ont trouvé en lui leur dernier, leur plus ardent
+ adorateur, et le signe nouveau s'efface et pâlit devant
+ son vainqueur.
+
+ Esprit de Beauté, reste encore avec nous. Elle
+ n'est point encore éteinte, la torche de la poésie.
+ L'étoile qui surgit par-dessus les hauteurs de
+ l'Orient défend invinciblement ses armoiries argentées,
+ contre les ténèbres qui s'épaississent, contre
+ la fureur des ennemis. Oh! reste encore avec nous,
+ car, au cours de la nuit longue et monotone,
+
+ Morris[5], le doux et simple enfant de Chaucer,
+ l'aimable héritier des pipeaux mélodieux de Spencer,
+ a souvent charmé par ses tendres airs champêtres
+ l'âme humaine en ses besoins et ses détresses,
+ et des champs de glace, lointains et dénudés, a
+ rapporté assez de belles fleurs pour faire ensemble
+ un paradis terrestre.
+
+[Note 5: William Morris, poète et ouvrier d'art, auteur du poème
+_L'Histoire de Sigurd le Volsung_ et _La chute des Niebelungen_, 1877.]
+
+ Nous les connaissons tous, Gudrun, la fiancée
+ des hommes forts, et Aslaug, et Olfason, nous les
+ connaissons tous, et comment combattait le géant
+ Grettir, et comment mourut Sigurd, et quel enchantement
+ tenait le roi captif, quand Brynhild
+ luttait avec les puissances qui déclarent la guerre à
+ toute passion. Ah! que de fois, pendant les heures
+ d'été,
+
+ les longues heures monotones, alors que le midi,
+ s'amourachant d'une rose de Damas, oublie de reprendre
+ sa marche vers l'Ouest, si bien que la lune,
+ pâle usurpatrice, élargissant sa tache, change son
+ mince croissant en un disque d'argent, et réprimande
+ son char paresseux,--que de fois, dans
+ l'herbe fraîche et drue,
+
+ bien loin du jeu de cricket et des bruyants canotiers,
+ à Bagley, où les campanules devancent un
+ peu l'époque de l'accouplement pour les merles et
+ s'attardent à attendre l'hirondelle, où le bourdonnement
+ d'innombrables abeilles vibre dans la
+ feuillée, je suis resté à m'abandonner aux contes
+ rêveurs que tisse sa fantaisie.
+
+ Et à travers leurs infortunes imaginaires, et
+ leurs douleurs fictives, j'ai pleuré sur moi-même,
+ puis retrouvé la bonne humeur dans une simple
+ gaîté, en voyageant sur cette mer aux mille teintes.
+ Je sentais en moi la force et la splendeur de la
+ tempête, sans avoir à en subir les désastres, car le
+ chanteur est divin.
+
+ Le petit rire que fait entendre l'eau en tombant,
+ n'est point aussi musical, et l'or liquide qui s'accumule
+ en piles serrées dans la mignonne cité de cire
+ n'a pas tant de douceur. Les vieux roseaux à demi
+ desséchés qui se balançaient en Arcadie, dès que
+ ses lèvres les touchent, exhalent une harmonie toute
+ nouvelle.
+
+ Esprit de beauté, attarde-toi encore un peu, bien
+ que les marchands trompeurs du commerce profanent
+ de leurs routes de fer notre île charmante, et
+ qu'ils rompent les membres de l'Art sur des
+ roues tournoyantes, hélas! bien que les usines
+ bondées propagent l'ignorance, ver rongeur qui tue
+ l'âme, oh! reste encore.
+
+ Car il est au moins un homme,--il tire son
+ nom de Dante et du séraphin Gabriel, et son double
+ laurier brûle d'une flamme impérissable pour
+ éclairer ton autel. Celui-là t'aime bien, qui vit le
+ vieux Merlin se prendre au piège de Viviane, et les
+ anges aux pieds blancs descendre les marches
+ d'or[6].
+
+[Note 6: Gabriel Dante Rosetti.]
+
+ Il t'aime si bien que l'univers doit se couvrir de
+ vêtements aux couleurs somptueuses, et le Chagrin
+ prendre un diadème de pourpre, ou, sans cela, il
+ cesserait d'être le Chagrin; et le Désespoir devrait
+ dorer ses cornes, et la Douleur, pareille à Adon, serait
+ belle même dans son excès. Tel est l'empire
+
+ qu'exercent les Peintres, tel est l'héritage que
+ possède notre solennel Esprit, car avec toute sa
+ pitié, son amour, sa lassitude, il est un miroir plus
+ fidèle de son siècle que ne le sont les Peintres dont
+ le talent ne peut prétendre à un but plus haut que
+ la copie des banalités, incapable qu'il est de représenter
+ l'âme avec ses terribles problèmes.
+
+ Mais ils sont en petit nombre, et tout romanesque
+ s'est dissipé. Les hommes peuvent faire des
+ prophéties au sujet du soleil, des leçons sur les taches,
+ enseigner comment les atomes sans âme parcourent
+ isolément un vide infini, comme de chaque arbre
+ a fui la nymphe éplorée, pourquoi nulle naïade ne
+ montre plus sa tête parmi les roseaux d'Angleterre.
+
+ A mon gré, ces modernes Actéons se vantent
+ trop tôt d'avoir surpris les secrets de la Beauté:
+ faut-il, parce que nous avons analysé l'arc-en-ciel
+ et dépouillé la lune de son mystère le plus ancien,
+ le plus chaste, que moi, le dernier Endymion, je
+ perde tout espoir, parce que des yeux impertinents
+ ont lorgné ma maîtresse à travers un télescope?
+
+ A quoi nous sert-il que ce siècle scientifique ait
+ fait irruption par nos portes avec tout son cortège
+ de miracles modernes? Peut-il apaiser un amant au
+ coeur brisé? Peut-il, en toute sa durée, faire quoi
+ que ce soit pour rendre une existence plus belle,
+ la faire plus divine un seul jour? Mais maintenant
+ le siècle d'argile
+
+ reparaît, ramené par un cycle horrible: la Terre
+ a engendré une nouvelle et bruyante progéniture
+ de Titans ignorants, que leur origine impure lance
+ encore une fois contre l'auguste hiérarchie qui siégeait
+ sur l'Olympe. Ils ont fait appel à la Poussière,
+
+ et c'est de cet arbitre infécond qu'ils doivent attendre
+ la sentence. Qu'ils tâchent, s'ils en sont capables,
+ de faire sortir de la lutte naturelle et du hasard
+ sans raison la nouvelle règle de l'idéal pour
+ l'homme! Il me semble que ce n'était point là mon
+ héritage, car j'avais été nourri d'une façon tout
+ opposée. Mon âme va des hauteurs suprêmes de
+ la vie vers un but plus élevé.
+
+ Vois, pendant que nous parlions, la Terre a détourné
+ du Dieu sa face, et la barque d'Hécate a surgi
+ avec sa charge argentée, jusqu'à ce qu'enfin le jour
+ jaloux en éteignît toutes les torches. Je n'ai point
+ remarqué la fuite des heures; pour les jeunes Endymions,
+ les doigts paralysés du Temps égrènent en
+ vain son rosaire de soleils.
+
+ Regardez comme l'iris jaune penche languissamment
+ sa gorge en arrière, pour appeler le baiser de
+ son page perfide, la libellule, alors que celle-ci,
+ pareille à une veine bleue sur le poignet blanc d'une
+ jeune fille, dort sur la primevère neigeuse qui est née
+ cette nuit et qui commence à s'enflammer du rouge
+ ardent de la honte, et va mourir en pleine lumière.
+
+ Allons-nous-en. Déjà se profilent sur le pâle bouclier
+ du ciel décoloré les brillantes fleurs de l'amandier.
+ Le râle des prés, tapi dans l'herbe encore respectée
+ de la faux, répond à l'appel de sa compagne;
+ les courlis réveillés en sursaut franchissent d'un vol
+ irrégulier le ruisseau couvert de brouillards, et
+ dans son lit de roseaux, l'alouette, joyeuse de voir
+ poindre le jour,
+
+ éparpille dans l'herbe les perles de la rosée, et
+ toute tremblante d'extase, va saluer le Soleil, qui
+ bientôt, sous sa complète armure d'or, va sortir de
+ cette tente couleur orangée, que voici dressée là-bas
+ vers l'Orient en feu. Vois, la frange rouge apparaît
+ sur les hauteurs attentives. Voici le Dieu, et
+ dans son amour pour lui,
+
+ la bruyante alouette est déjà hors de vue et
+ remplit de ses chants cette vallée de silence. Ah!
+ il y a dans le vol de cet oiseau plus d'une chose
+ qu'on ne saurait apprendre dans une cornue. Mais
+ l'air fraîchit. Partons, car bientôt les bûcherons seront
+ ici. Quelle nuit de juin nous avons vécue!
+
+
+
+
+
+
+LA NOUVELLE HÉLÈNE
+
+ Où donc étais-tu, pendant qu'autour des murs
+ de Troie, les fils des Dieux se battaient en cette
+ grande emprise? Pourquoi reviens-tu fouler notre
+ terre à nous? As-tu oublié cet adolescent passionné,
+ et sa galère aux voiles de pourpre, et son équipage
+ tyrien, et les yeux moqueurs de la perfide
+ Aphrodite? Car c'est assurément toi qui, pareille à
+ une étoile suspendue dans le silence argenté de la
+ nuit, entraînas la chevalerie et l'énergie du monde
+ antique au milieu des clameurs et des torrents de
+ sang de la guerre.
+
+ Ou bien régnais-tu sur la lune chargée de feu?
+ Ton temple a-t-il été bâti dans l'amoureuse Sidon,
+ au-dessus de la lumière et du rire de la mer? Est-ce
+ là que, voilée par le treillis fait d'écarlate aux
+ mailles d'or, quelque jeune fille aux membres
+ bruns brodait une tapisserie pendant toute la durée
+ des heures vides et lourdes du plein jour, jusqu'à
+ ce qu'enfin sa joue s'allumât des flammes de la
+ passion, et qu'elle se levât pour recevoir, sur ses
+ lèvres salées par l'embrun, le baiser d'un joyeux
+ matelot cyprien, revenu sain et sauf de Calpé et
+ des falaises d'Héraklès?
+
+ Non, tu es bien Hélène elle-même et non point
+ une autre; c'est pour toi que mourut le jeune Sarpédon,
+ et que l'âge viril de Memnon fut fauché
+ prématurément. C'est pour toi qu'Hector au cimier
+ d'or tenta de vaincre le fils de Thétis dans cette
+ course fatale, dans la dernière année de la captivité.
+ Oui, aujourd'hui encore l'éclat de ta renommée
+ flamboie dans ces plaines d'asphodèles flétries, où
+ les grands princes, si bien connus d'Ilion, entrechoquent
+ des fantômes de boucliers, en t'appelant
+ par ton nom.
+
+ Où donc étais-tu? Dans cette terre enchantée dont
+ Calypso la délaissée connaissait les vallons endormis,
+ où jamais faucheur ne se lève pour saluer le
+ jour, mais où l'herbe intacte s'emmêlait confusément,
+ où le berger mélancolique voyait ses hauts
+ épis rester debout jusqu'au temps où le rouge de
+ l'été faisait place aux teintes grises de la sécheresse?
+ Étais-tu étendue là-bas, près de quelque source
+ léthéenne, tout entière à tes souvenirs d'autrefois,
+ au craquement des lances qui se brisent, à l'éclair
+ soudain d'un heaume fracassé, au cri de guerre des
+ Grecs?
+
+ Non, tu avais pour retraite cette colline creuse
+ que tu habitais avec celle dont on a perdu tout souvenir,
+ cette reine découronnée que les hommes appellent
+ l'Erycine, cachée si loin que tu ne pouvais
+ jamais voir la face de celle dont aujourd'hui, à
+ Rome, les nations révèrent en silence les autels
+ décrépits, de celle à qui l'amour n'apporta nulle
+ joie, nulle volupté, de celle qui ne connut de
+ l'amour que l'intolérable souffrance, pour qui ce
+ fut seulement une épée qui lui fendit le coeur, et
+ qui n'en eut que la douleur de l'enfantement.
+
+ Les feuilles de lotus qui guérissent de la mort,
+ tu les tiens à la main. Oh, sois bonne pour moi,
+ pendant que je me sais encore à l'été de ma vie, car
+ c'est à peine si mes lèvres tremblantes laissent
+ passer un souffle capable de faire retentir de ton
+ éloge la trompette d'argent, tant je suis courbé devant
+ ton mystère, tant je suis ployé, brisé sur la
+ terrible roue de l'amour, et je n'ai plus d'espoir,
+ plus le coeur de chanter. Pourtant je ne me soucie
+ point quel désastre le temps peut amener, si tu me
+ permets de m'agenouiller dans ton temple.
+
+ Hélas! tu refuses de t'arrêter ici, mais comme
+ cet oiseau serviteur du soleil, et qui fuit devant le
+ vent du nord, de même tu vas fuir loin de notre
+ terre maudite et morne pour regagner la tour où
+ jadis tu te plaisais tant, et retrouver les lèvres
+ rouges du jeune Euphorion. Et pour moi, je ne
+ verrai plus jamais ta face; il me faudra rester en ce
+ jardin plein de poisons, poser sur mon front la couronne
+ d'épines de la douleur, jusqu'à ce que ma vie
+ sans amour se soit écoulée tout entière.
+
+ O Hélène, Hélène, Hélène! Encore un peu, encore
+ un peu de temps! Reste ici jusqu'à ce que le
+ jour vienne, et que les ombres s'enfuient, car dans
+ la lumière ensoleillée de ton rassurant sourire, je
+ n'ai nulle pensée, nulle crainte au sujet du ciel ou
+ de l'enfer, puisque je ne connais d'autre divinité
+ que toi, que celui aux pieds duquel les planètes fatiguées
+ se meuvent, entraînées dans des filets d'or,
+ que l'esprit incarné de l'amour spirituel, qui a
+ fixé son séjour de volupté dans ton corps.
+
+ Ta naissance ne fut point celle des femmes ordinaires,
+ mais ceinte de la splendeur argentée de
+ l'écume, tu surgis des abîmes des mers azurées, et
+ à ta venue, quelque étoile immortelle, à la chevelure
+ de flamme, rayonna dans les cieux d'Orient,
+ et réveilla les pâtres de l'île qui fut ta patrie. Tu
+ ne mourras point. Pas de venimeux aspic d'Égypte
+ pour ramper à tes pieds et infecter la pureté de
+ l'air; ta chevelure ne sera, point salie des mornes
+ fleurs du pavot, ces hérauts qui, vêtus d'écarlate,
+ annoncent l'éternel sommeil.
+
+ Lis d'amour, pur, inviolé, tour d'ivoire, rose rouge
+ de feu, tu es venue ici-bas illuminer nos ténèbres.
+ Car pour nous, qu'enserrent de près les vastes
+ filets du destin, nous qui sommes las d'attendre
+ que vienne le désiré des nations, nous errions au
+ hasard dans l'obscure demeure, nous cherchions à
+ tâtons quelque calmant endormeur pour les existences
+ manquées, pour les misères qui s'éternisent
+ jusqu'au jour où reparut devant nous, sur ton autel
+ relevé, la blanche splendeur de ta beauté.
+
+
+
+
+CHARMIDÈS
+
+
+I
+
+ C'était un adolescent grec, et il revenait à la
+ maison, avec des figues pulpeuses et du vin de
+ Sicile. Il se tenait à la proue de la galère, et laissait
+ inconsciemment l'embrun souffler à travers ses
+ grosses boucles brunes, et avec un dédain d'enfant
+ pour la vague et le vent, de son siège tout dégouttant
+ d'eau, il guettait à travers la nuit humide et
+ orageuse.
+
+ Enfin, à la lueur de l'aube, il vit une lance polie
+ se dessiner comme un mince filet d'or sur le ciel,
+ et il hissa la voile, il tendit les cordages criards,
+ commanda au pilote de naviguer vivement contre
+ la forte brise du nord, et pendant tout le jour il
+ se tint à son poste, dirigeant du rythme de ses
+ chants les mouvements des rameurs.
+
+ Et quand du rouge apparut sur les vagues contours
+ des collines corinthiennes, il mit à l'ancre
+ dans une petite baie à fond de sable, posa sur sa
+ tête une couronne d'olivier fraîchement coupé, puis
+ il tira du réduit sa tunique de lin et ses sandales
+ aux semelles d'airain,
+
+ et une riche robe teinte du suc des poissons; il
+ l'avait achetée à quelque marchand au teint de suie,
+ sur le quai ensoleillé de Syracuse, et elle était
+ ornée de broderies tyriennes. Puis, il se fraya passage
+ parmi les marchands curieux, à travers les
+ bois au doux feuillage argenté, et quand le jour
+ fatigué
+
+ eut achevé son tissu compliqué de nuages cramoisis,
+ il monta la colline escarpée, et d'un pas
+ alerte et silencieux, il se glissa vers le temple, inaperçu
+ de la foule des prêtres affairés, et à l'abri
+ d'une sombre cachette, il contempla ces jeunes
+ bergers, ses turbulents camarades de jeux, qui apportaient
+ les prémices de leurs petits troupeaux, il
+ vit le timide berger jeter
+
+ sur la flamme le sel crépitant, ou suspendre au
+ mur du temple sa houlette sculptée, en l'honneur
+ de celle qui éloigne de la ferme et de l'étable le
+ loup perfide, aux dents aiguisées par la faim. Puis,
+ les jeunes filles aux voix claires se mirent à chanter
+ et chacun apporta à l'autel quelque pieuse offrande,
+ une coupe en bois de hêtre, pleine d'un lait écumant,
+ une belle étoffe où étaient ingénieusement
+ représentés des chiens en chasse, un rayon de miel
+ tout débordant d'or encore liquide que l'abeille
+ avait à peine fini de travailler, ou une outre noire,
+ pleine d'huile, préparée pour les lutteurs, la dépouille
+ hérissée, ornée de ses défenses, d'un énorme
+ sanglier,
+
+ dérobée à Artémis, cette vierge jalouse, pour
+ plaire à Athéné, et la peau tachetée d'un grand
+ daim, que la flèche était allée atteindre au milieu
+ d'un bosquet de la montagne. Et alors le héraut
+ fit un appel, et des colonnes du portique s'avancèrent
+ un à un les Grecs joyeux, enchantés d'avoir
+ fait leurs modestes offrandes.
+
+ Et le vieux prêtre éteignit la flamme languissante,
+ à l'exception de la lampe unique, rubis tremblotant,
+ qui brillait perpétuellement dans la cella. Les sons
+ perçants des lyres s'amoindrirent sous le vent, à
+ mesure que les campagnards s'éloignaient en
+ dansant. Et d'un bras vigoureux, le gardien ferma
+ les portes de bronze poli.
+
+ Charmidès resta longtemps immobile, osant à
+ peine respirer, écartant le bruit cadencé que faisaient
+ en tombant les gouttes de vin elles pétales de roses
+ qui se détachaient des guirlandes, pendant que la
+ brise nocturne errait par le sanctuaire. On eût dit
+ qu'il était évanoui dans une sorte d'extase, lorsqu'enfin
+ la pleine lune apparut tout entière par
+ l'ouverture du toit,
+
+ Et inonda de ses flots de lumière le pavé de
+ marbre. Alors l'aventureux adolescent s'élança de
+ sa cachette, et ouvrant toute grande la porte de
+ cèdre sculpté, il se vit devant une terrible image, au
+ vêtement couleur de safran, en complète armure de
+ bataille. Le griffon efflanqué brillait au sommet
+ du vaste casque et la longue lance qui sème le naufrage
+ et la ruine
+
+ semblait une verge rougie au feu. La tête de Gorgone,
+ faite de pierre et d'acier, ouvrait largement
+ ses yeux morts, entrelaçait sur le bouclier ses
+ horribles serpents, et restait bouche béante, les
+ lèvres exsangues, glacées dans une impuissante fureur,
+ pendant que, tout effarée, la chouette aux
+ yeux éblouis, qui se trouvait aux pieds de la statue,
+ poussait son ululement aigu.
+
+ Le pêcheur solitaire qui ranimait son fanal, bien
+ loin en mer, au large de Sunium, ou qui jetait le
+ filet à prendre les thons, entendit le pas d'airain
+ de chevaux qui frappait les vagues, et vit un terrible
+ éclair déchirer les plis multiples des rideaux de la
+ nuit, et il s'agenouilla sur la poupe étroite, et dans
+ sa peur sacrée, il fit une prière.
+
+ Et les amants coupables, au milieu même de leur
+ étreinte, oublièrent un instant leurs furtives caresses,
+ s'imaginant avoir entendu le cri plein de
+ menace et de colère de Diane; et les rudes veilleurs,
+ sur leurs sièges élevés, se hâtèrent vers leurs boucliers,
+ ou tendirent leurs cous hérissés d'une
+ barbe noire par-dessus l'ombre des créneaux.
+
+ Car tout autour du temple roulait un cliquetis
+ d'armes, et les douze Dieux sursautèrent d'effroi
+ dans leur marbre. L'air retentit d'appels discordants.
+ Enfin le vaste Poséidon brandit sa lance et les chevaux
+ qui bondissent sur la frise se mirent à hennir,
+ et du cortège équestre arriva un bruit sourd de pas
+ qui se hâtent.
+
+ Prêt à la mort, il resta immobile, les lèvres entr'ouvertes,
+ tout heureux qu'à un tel prix il pût
+ voir ce calme et vaste front, cette redoutable virginité,
+ la merveille de cette chasteté impitoyable. Ah!
+ certes il était heureux, car jamais, depuis le jeune
+ prince-berger de Troie, créature humaine n'avait
+ eu sous les yeux un spectacle aussi étonnant.
+
+ Il restait immobile, prêt à mourir, mais soudain
+ l'air devint silencieux, les chevaux cessèrent de
+ hennir; il repoussa en arrière son épaisse chevelure;
+ il rejeta les vêtements qui couvraient ses
+ membres, car quel est celui qu'un tel amour ne forcerait
+ pas à tout oser; et il lui boucha la gorge,
+ et de ses mains sacrilèges
+
+ il défit la cuirasse, et la robe de couleur safran,
+ et mit à nu les seins polis, et enfin le péplos glissa
+ de la taille et laissa voir le secret mystère, celui
+ qu'à nul amant Athéné ne montrera, les grands
+ flancs froids, le croissant des cuisses, les onduleuses
+ collines de neige.
+
+ Ceux-là qui n'ont jamais commis un pêché
+ d'amoureux, qu'ils ne lisent point mon poème, car
+ leur oreille n'y percevrait qu'un bruit grêle et sans
+ harmonie, et n'y trouverait aucun charme. Mais
+ vous, dont les joues fanées gardent encore la trace
+ d'un sourire, vous qui avez appris ce que c'est
+ qu'Eros, vous autres, écoutez-moi encore un
+ peu.
+
+ Il resta encore un court instant à contempler de
+ ses yeux avides la statue polie, jusqu'à ce qu'à
+ force de regarder de telles splendeurs, sa vision
+ devînt confuse, et alors ses lèvres affamées de volupté
+ se rassasièrent sur les lèvres de la statue, et
+ il jeta ses bras autour du cou rond comme une tour,
+ et ne se soucia plus de mettre un frein à la volonté
+ de sa passion.
+
+ Jamais, me semble-t-il, amant n'eut un rendez-vous
+ pareil, car pendant toute la nuit, il murmura
+ des mots aussi doux que le miel, et il vit les
+ membres au dessin si pur que nul n'avait touchés,
+ et sans que rien l'en empêchât, il baisa le corps
+ pâle, aux reflets d'argent, et il promena ses mains
+ sur les seins polis, et appuya son front brûlant sur
+ la froide, la glaciale poitrine.
+
+ Il lui semblait que des javelines numides traversaient
+ coup coup sur son cerveau affolé, saisi de vertige.
+ Ses nerfs frémissaient comme vibrent les cordes
+ des violons, d'une pulsation exquise, et sa souffrance
+ était une angoisse si douce, qu'il ne put détacher ses
+ lèvres des siennes, qu'à l'heure où passa au-dessus
+ de sa tête l'avertissement de l'alouette.
+
+ Qui n'a jamais vu l'aube jeter un regard furtif
+ dans une chambre assombrie, qui n'a point tiré le
+ rideau, pour se lever, les yeux mornes et las, d'auprès
+ d'un corps aimé, adoré, tenez pour certain que
+ jamais il ne comprendra ce que je tente de chanter,
+ combien dura son baiser suprême, combien il se
+ plut à prolonger ses caresses.
+
+ La lune se bordait d'un contour de cristal, signe
+ que les gens de mer tiennent pour un présage de
+ la colère céleste. Les étoiles pâlies s'effaçaient, et à
+ l'horizon déjà éclairé, tremblotaient d'un léger frémissement
+ les ailes de l'aurore prête à fuir, avant
+ que de la cella sombre et silencieuse cet amoureux
+ fût sorti.
+
+ Il descendit la roche escarpée d'un pied hâtif; il
+ descendit rapidement la pente, le brave jeune
+ homme. Il atteignit la grotte de Pan, et entendit,
+ en passant, las ronflements de l'être aux pieds de
+ chèvre. Il franchit d'un bond un tertre de gazon, et
+ pareil à un jeune paon, il courut vers un bois d'olivier,
+ qui se trouvait dans une vallée ombreuse, non
+ loin de la cité aux beaux édifices.
+
+ Et il chercha un petit ruisseau bien connu de
+ lui, car plus d'une fois, tout enfant, il y avait pourchassé
+ le grèbe vert à aigrette, ou il y avait attiré
+ dans les mailles d'un filet la truite argentée. Il
+ s'étendit de tout son long parmi les roseaux surpris,
+ tout haletant, le coeur battant d'un effroi
+ mêlé de plaisir, et il attendit le jour,
+
+ Il resta couché sur la rive verte, laissant sa main
+ distraite plonger dans les remous de l'eau froide et
+ sombre, et bientôt l'haleine du matin vint éventer
+ ses joues brûlantes et rougies, ou jouer étourdiment
+ avec les boucles qui s'emmêlaient sur son
+ front, pendant qu'il regardait dans l'eau avec un
+ étrange, un mystérieux sourire.
+
+ Et de bonne heure le berger au manteau de laine
+ grossière ouvrit avec le crochet de son bâton les
+ barrières de branches entrelacées, et montant du
+ tas d'ajoncs, une mince guirlande de fumée bleue se
+ déroula dans les airs au-dessus des blés mûrissants.
+ Et sur la colline, le chien jaune de la maison aboya,
+ pendant que le lourd bétail se dispersait parmi la
+ fougère frisée et bruissante.
+
+ Et quand le faucheur au pied léger se rendit aux
+ champs par les prairies que voilaient comme une
+ dentelle les fils de la rosée, quand les brebis bêlèrent
+ sous le brouillard de la lande, quand le râle des
+ prés se réveilla et s'envola de son nid, des bûcherons
+ aperçurent le jeune homme allongé près
+ du ruisseau, et se demandèrent avec grande surprise
+ comment un adolescent pouvait être aussi
+ beau.
+
+ Et ils jugèrent qu'il n'était point de la race des
+ mortels, et l'un d'entre eux dit: «C'est le jeune
+ Hylas, ce vagabond infidèle qui, oubliant Héraklès,
+ aura voulu coucher avec une Naïade»; mais
+ d'autres dirent: «Non, c'est Narcisse, épris de
+ lui-même. Ce sont bien là ces lèvres caressantes,
+ purpurines, que nulle femme ne peut tenter.»
+
+ Et quand ils furent plus près, un troisième
+ s'écria: «C'est le jeune Dionysos, qui aura caché
+ au bord du ruisseau sa lance et sa peau de faon,
+ las de chasser avec la Bassaride, et nous agirions
+ sagement en prenant la fuite: ils ne vivent pas
+ longtemps, ceux qui viennent épier les dieux immortels.»
+
+ Ainsi donc, ils s'en allèrent, se gardant bien de
+ tourner la tête, et ils contèrent au timide berger
+ comment ils avaient aperçu je ne sais quel dieu de
+ la forêt couché parmi les roseaux, et nul n'osa
+ traverser l'étendue de la prairie, et en ce jour-là, on
+ s'abstint d'abattre un seul olivier, ou de couper des
+ roseaux, et la belle campagne resta déserte,
+
+ excepté lorsque le serviteur du bouvier, avec son
+ seau bien équilibré sur son dos, vint par bonds
+ légers, et se montra sur l'autre bord; il s'arrêta
+ pour jeter un appel, pensant avoir trouvé un nouveau
+ camarade. Mais ne recevant point de réponse,
+ quelque peu effrayé, le simple enfant reprit sa
+ route. Ou bien, descendant du bosquet tranquille
+ et silencieux,
+
+ une fillette rieuse s'échappa de la ferme, ne
+ songeant nullement aux mystérieux secrets
+ d'amour, et quand elle aperçut le bras d'une éclatante
+ blancheur, et toute sa virilité, alors d'un
+ long regard d'envie où la passion jetait un défi à sa
+ tendre virginité, elle l'épia un instant, puis s'esquiva
+ songeuse et lasse.
+
+ De bien loin il entendait le bourdonnement et
+ le tumulte de la cité, puis de temps à autre des
+ rires plus perçants, venus de l'endroit où les jeunes
+ garçons aux membres bruns, dans leur innocente
+ passion, se défiaient à la lutte ou à la course, ou
+ bien parfois le tintement grêle d'une clochette,
+ quand le bélier guidait les brebis vers la fontaine
+ couverte de mousse.
+
+ À travers les saules grisonnants dansait le moucheron
+ capricieux; du haut de l'arbre, la tourterelle
+ lançait sa monotone stridulation; le rat d'eau, à la
+ fourrure lustrée d'huile, nageait bravement contre
+ le courant, cherchant à découvrir le nid du canard
+ sauvage; de branche en branche sautillait le pinson
+ craintif, et la massive tortue rampait sur le
+ limon.
+
+ A la brise légère voltigeaient les graines soyeuses,
+ lorsque la faux luisante prenait son élan à travers
+ les vagues de gazon; le merle d'eau faisait jaillir
+ des gouttes en cercle parmi les roseaux, et semait
+ de taches d'argent le miroir qui, dans la forêt, avait
+ à peine reflété l'image des alentours, lorsque du
+ fond de l'eau, la tanche sombre faisait un bond
+ pour atteindre la libellule.
+
+ Quant à lui, il ne prêtait aucune attention, même
+ quand l'écureuil s'amusait à monter, à descendre
+ sur le tronc du bouleau, quand la linotte avait
+ commencé à chanter pour son compagnon sa plus
+ douce sérénade. Ah! il ne prêtait guère d'attention,
+ car il avait vu les seins de Pallas et la nudité merveilleuse
+ de la Reine.
+
+ Mais quand le berger rappela ses chèvres vagabondes,
+ en sifflant dans son chalumeau, par-dessus
+ la route pierreuse, quand le lucane sonore, comme
+ un clairon, bourdonna dans l'obscurité croissante,
+ des bois, quand la grue attardée passa comme une
+ ombre pour regagner sa demeure, quand de grosses
+ gouttes de pluie tombèrent lourdement sur les
+ feuilles des figuiers, il se leva.
+
+ Il quitta la sombre forêt, longea dans les ténèbres
+ les murs de la ferme et la clôture du verger humide
+ ; il arriva enfin à un petit quai, fit monter à
+ bord ses matelots, reprit sa place sur la haute poupe,
+ et gagnant le large, il détendit la voile ruisselante.
+
+ Il traversa la baie, et quand neuf soleils eurent
+ descendu les degrés de la longue roule d'or, quand
+ neuf lunes pâlies eurent murmuré leurs prières à
+ leurs confesseurs, les chastes étoiles, ou conté leurs
+ secrets les plus chers aux papillons veloutés qui se
+ refusent à voler au grand jour, alors à travers
+ l'écume et l'embrun orageux,
+
+ arriva une grande chouette aux yeux d'un jaune
+ de soufre. Elle s'abattit sur le vaisseau dont les
+ charpentes craquèrent comme si la voûte avait
+ contenu la charge de trois navires marchands. Elle
+ battit des ailes, et jeta un cri aigu, et aussitôt les
+ ténèbres s'épaissirent dans l'espace. L'épée d'Orion
+ rentra dans son fourreau, et le redoutable Mars lui-même
+ descendit en fuyant.
+
+ Et la lune se cacha derrière un masque à la
+ teinte de rouille que lui firent des nuages errants.
+ Et du bord de l'océan monta l'aigrette rouge, le
+ vaste beaume cornu, la lance de sept coudées, le
+ bouclier d'airain, et vêtue de toute son armure
+ brillante et polie, Athéné franchit à grands pas
+ l'étendue de la mer effrayée et frissonnante.
+
+ Aux yeux las du marin, sa chevelure flottante
+ parut semblable au nuage déchiré par la tempête,
+ et ses pieds ne furent que l'écume qui flotte sur les
+ brisants cachés. Et voyant les vagues monter de
+ plus en plus et imprimer au navire un roulis
+ plus violent, le pilote cria au jeune limonier qui
+ tenait la barre de virer du côté d'où venait le
+ vent.
+
+ Mais lui, l'adultère trop audacieux, le charmant
+ violateur des augustes mystères, en idolâtre épris
+ d'un ardent amour, quand il vit ces grands yeux
+ impitoyables, il fut pris d'une joie bruyante, et
+ jetant ce cri: «Me voici», il s'élança de la haute
+ poupe dans le tumulte des vagues glacées.
+
+ Alors tomba du haut des cieux une brillante
+ étoile, un danseur se sépara du cercle de la Voie
+ lactée, et sur son char retentissant, dans tout l'orgueil
+ de la divinité vengée, faisant sonner son armure
+ du bruit aigu de l'acier, la pâle déesse reprit
+ le chemin d'Athènes, et quelques bulles montaient
+ en bouillonnant, à l'endroit où était tombé l'adolescent
+ qui s'était épris d'elle.
+
+ Et le mât trembla quand la grande chouette le
+ quitta en jetant des ululements moqueurs, avant
+ de rejoindre la Reine irritée, et le vieux pilote commanda
+ à l'équipage effrayé de hisser la grande voile
+ et conta qu'il avait vu tout près de la poupe une
+ vaste et indécise apparition. Et pareille à une hirondelle
+ qui rase l'eau dans son vol, le solide navire
+ s'élança à travers la tempête.
+
+ Et nul ne se hasarda à parler de Charmidès;
+ on crut qu'il s'était rendu coupable de quelque
+ grande faute. Puis quand les marins parvinrent au
+ détroit des Symplégades, ils tirèrent leur galère a
+ sec, et se hâtèrent d'entrer dans la cité par la porte
+ de la douane et d'exposer au marché leurs poteries
+ peintes en argile brune.
+
+
+II
+
+ Mais un des dieux Tritons, pris de pitié, rapporta
+ sur la terre grecque le corps du jeune noyé.
+ Les sirènes peignèrent sa chevelure alourdie par
+ l'eau, lissèrent son front, rouvrirent ses mains crispées.
+ Plusieurs apportèrent de doux parfums de la
+ lointaine Arabie, et d'autres commandèrent à l'alcyon
+ de chanter sa chanson la plus berceuse.
+
+ Et quand il fut plus près de sa vieille demeure
+ d'Athènes, surgit soudain une vague puissante, et
+ sur le dos lustré de cette vague se forma une couche
+ d'écume solide, aux teintes irisées d'une étrange
+ fantaisie, et l'enfermant dans son sein de verre, elle
+ l'emporta vent à terre, pareille à un étalon à la
+ blanche crinière qui poursuit un but aventureux.
+
+ Or, du côté où Colonos se tourne vers la mer,
+ s'étend une longue pelouse bien nivelée; le lapin
+ la connaît, et pour elle l'abeille montagnarde abandonne
+ l'Hymeite. Et le Jaune n'y a point peur, car
+ en aucune heure de la journée, on n'y entend de
+ bruit plus terrible que les cris des jeunes bergers
+ dans leurs jeux.
+
+ Mais souvent le chasseur au pas furtif, quand il
+ sort du labyrinthe épineux, de l'inextricable
+ fouillis du bois environnant, aperçoit le jeune
+ Hyacinthe lançant le disque poli. Alors il tire son
+ capuchon sur ses yeux coupables et ne se risque
+ point à sonner de sa corne,--ou bien dès les premières
+ lueurs de l'aube,
+
+ arrivent les Dryades, qui lancent la balle de
+ cuir, le long du rivage semé de roseaux, et entourant
+ quelque Pan aux oreilles de chèvre lui imposent
+ la tâche d'être leur gardien, si elles craignent
+ d'être ravies par l'audacieux Poséidon. Elles délient
+ leurs ceintures, les yeux pleins de crainte et d'effarement,
+ comme si ses bras bleus et sa barbe rouge
+ allaient surgir de la vague.
+
+ Ça et là dans le roc s'ouvre une caverne que le
+ viorne tapisse de ses clochettes jaunes; la grève est
+ unie, excepté où quelque vague du flux a laissé sa
+ trace légère empreinte sur le sable, comme si elle
+ craignait d'être trop vite oubliée du roseau vert,
+ son compagnon de jeu, et pourtant ce lieu
+
+ est si petit que l'inconstant papillon pourrait,
+ dès avant midi, ravir à toutes les fleurs leur trésor
+ de miel, sans parvenir à rassasier son amour trop
+ avide, et qu'en moins d'une heure, un jeune mousse
+ débarqué, pour peu qu'il y mît de l'ardeur, pourrait
+ y cueillir de quoi orner d'une guirlande la proue
+ peinte de sa galère,
+
+ et laisserait la petite prairie presque entièrement
+ dépouillée, car elle n'a point de fleurs somptueuses,
+ excepté les rares narcisses qui se dressent
+ çà et là, parsemant d'étoiles d'argent le gazon jamais
+ fauché, excepté quelques asphodèles qui
+ brandissent de mignons cimeterres.
+
+ C'est là que vint le déposer le flot, heureux
+ d'avoir subi un si doux esclavage, et il porta l'adolescent
+ là où le sol était vierge de tout contact avec
+ la mer, sur la marge argentée de la grève, et
+ comme un amant qui s'attarde, il vint plus d'une
+ fois baiser ces membres pâles que naguère brûlait
+ une ardeur intense,
+
+ avant que l'eau de la mer eût éteint cet holocauste,
+ cette flamme qui se nourrissait d'elle-même,
+ cette volupté passionnée, avant que la mort chenue,
+ de son souffle glacé et flétrissant, eût fané ces
+ lis blancs et rouges, qui, alors que le jeune homme
+ errait par la forêt, échangeaient leurs antiennes et
+ répons si charmants.
+
+ Et quand, à l'aube, les nymphes des bois, se tenant
+ par la main, défilèrent dans le vallon boisé,
+ leur satyre aperçut le corps de l'éphèbe étendu sur
+ le sable. Il redouta une traîtrise de Poséidon; il
+ jeta un cri, et pareilles à de brillants rayons de soleil
+ qui se jouent parmi les branches, toutes les
+ Dryades effarouchées cherchèrent dans la feuillée
+ une retraite sûre,
+
+ à l'exception d'une blanche jeune fille, qui ne
+ trouva rien de bien terrible à sentir ses seins
+ pressés par la tyrannie amoureuse d'un dieu marin.
+ Elle eût bien voulu prêter l'oreille à ces charmes
+ subtils que tissent les amants insidieux quand ils
+ veulent conquérir une forteresse bien close: elle
+ s'écarta des autres furtivement, et ne crut point que
+ ce fût une faute
+
+ d'abandonner son trésor à un être aussi beau.
+ Elle s'étendit près de lui, la gorge desséchée par la
+ soif d'amour. Elle l'appela des noms les plus doux,
+ joua avec sa chevelure en désordre, et de ses lèvres
+ brûlantes ravagea la bouche du jeune homme, craignant
+ qu'il ne s'éveillât point, et craignant ensuite
+ qu'il ne s'éveillât trop tôt, s'éloignant, puis,
+ comme l'amour la rendait infidèle à elle-même,
+
+ elle reprit ses attaques. Et pendant tout le jour,
+ elle resta assise à côté de lui. Elle rit de son nouveau
+ jouet, lui prit la main, lui chanta sa chanson
+ la plus douce, puis fronça le sourcil en voyant cet
+ enfant si peu empressé à enlacer sa virginité. Elle
+ ignorait que depuis trois jours ces yeux-là s'étaient
+ rouverts devant Proserpine;
+
+ elle ignorait aussi quel sacrilège ces lèvres
+ avaient commis; aussi se dit-elle: «Il va s'éveiller,
+ je le sais fort bien, il s'éveillera le soir, quand le
+ soleil suspendra son rouge bouclier sur la citadelle
+ de Corinthe: ce sommeil n'est qu'un cruel artifice
+ pour se faire aimer davantage, et dans quelque caverne
+ Marine,
+
+ «à des profondeurs que jamais n'atteint la ligne
+ du pêcheur, déjà quelque énorme triton souffle
+ dans sa conque et avec les branches cristallines qui
+ flottent dans l'Océan, il tresse une guirlande pour
+ orner les piliers d'émeraude de notre lit nuptial;
+ c'est là que, sons une voûte faite d'écume argentée
+ et la tête couronnée de corail,
+
+ «nous nous asseoirons tous deux sur un trône
+ de perles, et une vague bleue nous servira de dais,
+ et à nos pieds les serpents d'eau s'enrouleront sous
+ leur armure d'améthyste aux mailles de diamant, et
+ nous suivrons des yeux dans leurs mouvements, autour
+ du mât d'une barque engloutie par la tempête,
+
+ «les muges aux nageoires vermillon, aux yeux
+ qu'on dirait taillés dans l'or, et qui ressemblent à
+ des éclats de lumière cramoisie; l'abîme profond
+ ouvrira les portes de verre de son palais, et nous
+ verrons les dauphins tachetés dormir au bercement
+ des alcyons qui murmurent du haut des rocs, là où
+ Protée, au bizarre costume vert, fait paître son troupeau
+ de monstres,
+
+ «et les anémones tremblantes aux teintes opalines,
+ qui agitent leurs franges pourprées quand
+ nous posons le pied sur le sol miroitant, et des
+ flottes entières de poissons aux taches d'écailles
+ couleur de feu suivront les cordages flottants de
+ l'épave fracassée, et des grains d'ambre couleur de
+ miel orneront nos membres entrelacés.»
+
+ Mais quand le seigneur de la guerre, le soleil,
+ passa, déçu en faisant voltiger son pennon aux
+ vives couleurs, avant de rentrer dans sa demeure
+ d'airain, lorsque, une à une, les petites étoiles
+ jaunes apparurent éparses dans les champs du ciel,
+ oh alors elle craignit que ses lèvres à lui refusassent
+ de se désaltérer de ses lèvres à elle,
+
+ et cria: «Réveille-toi: déjà la pâle lune verse
+ son argent sur les arbres, et la vague s'étend de proche
+ en proche, grise et glacée sur cette grève de sable;
+ les grenouilles croassantes se montrent, et du fond
+ de la caverne l'engoulevent lance son cri aigu; les
+ chauves-souris volètent en tous les sens, et la belette
+ brune aux lianes creux rampe à travers l'ombre
+ du gazon.
+
+ «Non, bien que tu sois un Dieu, ne te montre
+ point si farouche; car là-bas il est une petite canne
+ qui redit souvent à voix basse comment un jeune
+ charmeur la séduisit un jour sur l'herbe de la
+ prairie et quand il se fut donné tout son cruel plaisir,
+ déploya des ailes d'or toutes bruissantes, et
+ s'envola vers le soleil.
+
+ «Ne sois pas si timide; le laurier tremble encore
+ des baisers du grand Apollon, et le pin, dont
+ les soeurs groupées couronnent la colline, pourrait
+ en dire long sur le hardi ravisseur que les hommes
+ appellent Borée; et j'ai vu les yeux narquois d'Hermès
+ à travers le feuillage argenté du peuplier.
+
+ «Même les jalouses Naïades me disent jolie, et
+ chaque matin un jeune galant au teint hâlé me fait
+ la cour, en m'offrant des pommes et des boucles de
+ cheveux; il cherche à vaincre mon dédain virginal,
+ avec les dons qu'aiment les charmantes nymphes
+ des bois; hier encore il m'apporta une colombe au
+ plumage irisé,
+
+ «aux petits pieds de couleur cramoisie, que le
+ cruel enfant avait dérobée au sommet d'un sycomore,
+ avec sa ponte de sept oeufs tachetés, pendant
+ que le mâle amoureux s'était envolé au loin pour
+ chercher des baies de genièvre, leur nourriture préférée;
+ la guêpe fantasque, la plus hâtive des vendangeuses,
+
+ a qui cueillent les raisins bleus, n'est pas plus tenace
+ dans sa constance, que ce simple petit berger,
+ à vouloir mes lèvres sans éclat, tant il est joyeux et
+ pur. Ses yeux pleins de vie et de soleil feraient oublier
+ à une Dryade le serment fait à Artémis, tant
+ il est beau, et sa lèvre est faite pour le baiser.
+
+ «Son front blanc d'argent, comme une lune qui
+ surgit sur les collines obscures du rendez-vous, a
+ la forme d'un croissant. L'ardeur du midi tyrien ne
+ saurait évoquer du bosquet de myrte un époux
+ plus charmant pour la Cythérée. Le premier et
+ soyeux duvet borde ses joues rougissantes, et ses
+ jeunes membres sont forts et bruns.
+
+ «Et il est riche: des troupeaux bêlants de grasses
+ brebis aux épaisses toisons couvrent ses prairies, et
+ dans sa demeure, bien des pots d'argile pleins de
+ caillé jauni invitent la mouche voleuse à s'ébattre
+ et se noyer. La plaine couverte de trèfle incarnat,
+ lui garde son doux trésor, et il sait jouer du chalumeau
+ d'avoine.
+
+ «Et pourtant je ne l'aime point. C'était pour toi
+ que je gardais mon amour. Je savais que tu viendrais
+ un jour me délivrer de cette pâle chasteté, ô
+ toi, la plus belle fleur de la vague qui ne fleurit point,
+ de toute la vaste mer Égée, la plus brillante des
+ étoiles dans le ciel azuré de l'Océan, où se reflètent
+ les planètes.
+
+ «Je savais que tu viendrais, car dès que les
+ branches desséchées bourgeonnèrent, dès que la
+ sève du printemps gonfla ma verte et tendre écorce,
+ ou qu'elle jaillit en myriades nombreuses de fleurs
+ qui raillaient l'heure de minuit par leur forme lunaire,
+ sans rien craindre de l'aurore, dès que les
+ chants ravis du sansonnet
+
+ «ont réveillé l'écureuil endormi parmi ses provisions
+ de grains, dès que les fleurs de coucou bordèrent
+ d'une frange l'étroite clairière, à travers mes jeunes
+ feuilles une extase de volupté s'épandit comme un
+ vin nouveau, et dans toutes mes veines de mousse
+ battit le pouls agité d'un sang amoureux, et les
+ vents violents de la passion secouèrent la virginité
+ de ma tige svelte.
+
+ «Les faons vinrent en troupe le soir et posèrent
+ leurs narines fraîches et noires sur mes branches les
+ plus basses, tandis que sur la plus haute, le merle faisait
+ un petit nid de brins d'herbes pour sa compagne.
+ Et de temps en temps un roitelet reposait sur une
+ branche mince, à peine capable de porter un poids
+ si charmant.
+
+ «Près de moi, les bergers d'Attique donnaient
+ des rendez-vous; sous mon ombre se couchait Amaryllis,
+ et autour de mon tronc Daphnis poursuivait la
+ fillette craintive jusqu'à ce qu'enfin lasse de jouer, elle
+ sentit sa chevelure défaite s'agiter sous un souffle
+ ardent. Alors elle se retournait, regardait et ne cherchait
+ plus à échapper au doux piège.
+
+ «Aussi viens-t-en en mon embuscade, là où l'entassement
+ de chèvrefeuille sylvestre entrelace une
+ voûte pour les plaisirs de l'amour, où l'ombre frissonnante
+ des myrtes paphiens semble sanctifier les
+ rites les plus tendres de la volupté, là-bas dans les
+ fraîches et vertes retraites de ses asiles les plus profonds,
+ la forêt recèle un petit lac
+
+ «hanté du merle d'eau, pâturage de l'abeille sauvage,
+ car tout autour de ses bords flottent les grands
+ lis d'un blanc de crème, retenus comme par des
+ ancres vertes par leurs larges feuilles. Chaque corolle
+ est un esquif aux blanches voiles, chargé d'or,
+ avec une libellule placée au timon. N'hésite pas à
+ quitter cette pâle grève que vient baiser la vague.
+ Sûrement cet endroit est destiné
+
+ «à des amants comme nous; la déesse qui règne
+ à Chypre vient souvent, le bras enlaçant la taille de
+ son jeune amoureux, s'y égarer le soir, et j'ai vu
+ la lune rejeter son vêtement de brouillards devant
+ les yeux du jeune Endymion. Ne crains rien, Diane
+ au pas de panthère ne foule jamais cette clairière
+ inconnue.
+
+ «Ou, si tu t'y refuses, retournons vers la mer
+ salée, retournons vers la vague tumultueuse, et
+ promenons-nous tout le jour sous la voûte de cristal
+ dont les eaux font un portique à Neptune et contemplons
+ les monstres empourprés de l'abîme dans
+ leurs jeux maladroits, voyons bondir de sa retraite
+ le rusé Xiphias.
+
+ «Car si ma maîtresse me surprend couchée ici,
+ elle ne montrera nulle hésitation, nulle tendre
+ pitié. Elle déposera l'épieu destiné au sanglier, et
+ de ses doigts sévère, inexorable, elle tendra l'arc
+ de cornouiller, et rapprochant de son sein la fente
+ empennée de la flèche, elle lâchera la corde courbée.
+ Oui, en cet instant même, elle est à ma recherche.
+
+ «J'entends ses pas qui se hâtent. Debout, soldat,
+ déserteur de la bataille amoureuse, fais-moi boire
+ au moins une longue gorgée du vin de la passion,
+ désaltère mon être assoiffé de ce délicieux nectar
+ qui enivre même les dieux. Viens, mon amour,
+ nous avons encore le temps d'atteindre la demeure
+ bleue.»
+
+ À peine avait-elle fini, que les arbres s'agitèrent
+ d'un frisson. Le feuillage s'entr'ouvrit et l'on sentit
+ bientôt la présence d'une divinité, et les flots gris
+ rampèrent à reculons. Un long et effrayant rugissement
+ sortit d'une trompe ornée de franges. Un
+ chien de meute aboya, et pareil à une flamme un
+ roseau empenné traversa la clairière en sifflant,
+
+ et là même où les fleurettes de son sein venaient
+ d'éclore dans leur éclat, cet amant meurtrier,
+ cet hôte inattendu, entra, se planta profondément,
+ se fit un passage invisible, et creusa de sa pointe un
+ sillon sanglant, se fraya une longue route rouge
+ et les ailes de mort lui fendirent le coeur.
+
+ Exhalant sa vie dans un sanglot, dans un cri de
+ désespoir, la jeune Dryade tomba sur le corps de
+ l'adolescent. Elle sanglotait sur sa virginité restée
+ inféconde, sur les délices dont elle n'avait point
+ joui, sur les plaisirs défunts, de toute la douleur
+ des choses restées sans récompense, et les gouttes
+ brillantes de sa jeunesse coulèrent en un filet de
+ pourpre de son côté palpitant.
+
+ Ah! c'était pitié que d'entendre sa plainte, c'était
+ grande pitié de la voir mourir avant qu'elle eût fait
+ présent de ses charmes, ou connût la joie de la
+ passion, ce mystère redoutable, tel que l'ignorer,
+ c'est ne point vivre, et que pourtant l'on ne saurait
+ le connaître sans être pris dans les plus pesantes
+ chaînes de la mort.
+
+ Mais par hasard, la Reine de Cythère, qui avait
+ passé toute la nuit aux côtés d'Adonis, dans la hutte
+ d'un berger arcadien, revenant à Paphos, sur son
+ char en bois doré attelé de colombes argentées,
+ voguait à des hauteurs que n'atteint pas l'oeil des
+ mortels, entre les montagnes et l'étoile du matin;
+
+ Elle jeta les yeux vers la terre, et aperçut le
+ couple infortuné. Elle entendit le faible cri de
+ désespoir échappé à l'Oréade, cri dont les vibrations
+ condensées semblèrent se jouer dans l'air, comme
+ les sons d'une viole. En toute hâte, elle ordonna à
+ ses deux pigeons de fermer leurs ailes tendues avec
+ effort. Elle fondit sur la terre, atteignit le rivage et
+ vit leur douloureux destin.
+
+ Car, ainsi qu'un jardinier, détournant la tête
+ pour saisir au vol les derniers chants de la linotte,
+ tranche d'une faux insouciante une plate-bande
+ de fleurs qui se trouvaient trop près, et coupant net
+ la frêle tige de la rose, jette sur le terreau brun les
+ charmes dispersés de la fleur, ainsi qu'un jeune berger
+ en son inattention,
+
+ tout en menant son petit troupeau par la prairie,
+ couche sous son pas deux asphodèles qui, croissant
+ côte à côte, ont séduit la coccinelle en leurs filets
+ jaunes, et fait oublier au brillant papillon tout son
+ orgueil, écrase contre terre leurs calices ruisselants
+ d'or, sous des pieds légers qui n'étaient point faits
+ pour des ravages aussi cruels,
+
+ ou comme un écolier, quand, ennuyé de son livre,
+ il se laisse aller sur le gazon semé de joncs et cueille
+ dans le ruisseau deux iris, puis se lasse de leurs
+ beautés, et s'en va, les laissant à l'ardeur meurtrière
+ du soleil,--ainsi gisaient les deux amants.
+
+ Et Vénus s'écria: «C'est l'impitoyable Artémis
+ dont la main cruelle a commis ce méfait, ou bien
+ c'est peut-être l'oeuvre de cette divinité puissante si
+ soucieuse de préserver sa majesté souveraine de
+ toute profanation sur la colline athénienne;--Hélas!
+ faut-il que des êtres capables de tant
+ d'amour descendent sans avoir aimé dans le séjour
+ de la mort?»
+
+ Aussi, de ses douces mains, avec tendresse, elle
+ plaça l'adolescent et la jeune fille dans le chariot
+ d'or. La gorge blanche, plus blanche qu'un croissant
+ de perle, et qu'à peine rayait le lacis d'une
+ veine bleue, n'avait pas encore cessé de palpiter,
+ et son sein oscillait encore comme un lis que le
+ vent agite d'un souffle incertain.
+
+ Alors les deux pigeons déployèrent leurs ailes
+ d'un blanc de lait, et le char brillant vogua par le
+ ciel, où pointait l'aube; et l'aérienne caravane,
+ pareille à un nuage, passa en silence au-dessus de
+ l'Egée, jusqu'à l'heure où l'air léger fût troublé
+ par le chant des voix languissantes qui appellent
+ pendant toute la nuit Thammus ensanglanté.
+
+ Mais quand les colombes eurent atteint leur but
+ accoutumé, là où le large escalier de marbre aux
+ marches circulaires plonge sa neige dans la mer,
+ l'âme voletante de la jeune fille agita une dernière
+ fois ses lèvres, pétales tremblants, et s'exhala dans
+ le vide. Et Vénus vit alors que son cortège comptait
+ une jolie fille de moins.
+
+ Et elle commanda à ses serviteurs de sculpter
+ sur un cercueil en bois de cèdre toutes les merveilles
+ de cette histoire. C'était dans ce giron odorant
+ que reposeraient leurs membres, là où les oliviers
+ adoucissent la teinte bleue du ciel, sur les
+ petites collines de Paphos, où le faune joue de la
+ flûte en plein midi, où le rossignol chante jusqu'à
+ l'aurore.
+
+ Et ils ne faillirent point à exécuter ses ordres, et
+ avant que l'abeille matinale eût percé l'asphodèle
+ des coups rageurs de son aiguillon ténu, avant que
+ le dix-cors vigilant, quittant sa reposée, eût d'un
+ bond franchi le ruisseau, et fait partir le merle
+ d'eau, avant que le lézard eût grimpé sur le roc
+ échauffé par le soleil, leurs corps reposaient sous
+ le gazon.
+
+ Et lorsque parut le jour, dans ce sanctuaire d'argent
+ où brillent éternellement les flammes des trépieds
+ vibrants, la Reine Vénus s'agenouilla, implora
+ Proserpine, pour qu'elle, dont la beauté avait rendu
+ amoureux le Dieu de la mort, voulût bien demander
+ une faveur à son pâle époux, et obtenir qu'il
+ laissât le Désir franchir avec le terrible Charon le
+ passage du fleuve glacial.
+
+
+III
+
+ Dans le mélancolique Achéron, où ne luit point
+ de lune, loin de la bonne Terre, loin du jour joyeux,
+ là où nul printemps ne montre ses bourgeons, où
+ nul soleil mûrissant ne fait ployer les pommiers, où
+ mai, le mois fleuri, ne parsème point le gazon des
+ fleurs du châtaignier, où jamais ne chantent les
+ merles, où ne s'apparient jamais les linottes siffleuses,
+
+ là, près d'une source léthéenne aux eaux troubles
+ et sonores, était couché le jeune Charmidès. D'une
+ main lasse, il avait cueilli les fleurs de l'asphodèle,
+ et éparpillait sur les eaux mornes du ruisseau noir
+ le petit trésor qu'il avait récolté, et il regardait disparaître
+ les étoiles blanches, et tout ce qui l'entourait
+ était comme un rêve,
+
+ lorsque, jetant un regard dans le miroir des
+ eaux, à travers le désordre de sa chevelure frisée,
+ il lui sembla voir passer une ombre sur son image
+ et une petite main se glissa dans la sienne. De chaudes
+ lèvres effleurèrent timidement ses joues pâles et
+ dans un soupir lui murmurèrent leur secret.
+
+ Alors il tourna en arrière ses yeux las, et il vit.
+ Et leurs figures se rapprochèrent de plus en plus.
+ Leurs jeunes bouches s'attirèrent de si près qu'on
+ eût dit une rose de flamme, unique et parfaite, et
+ il sentit son sein palpitant, et son haleine qui s'échauffait,
+ s'accélérait.
+
+ Et il lui donna toutes les caresses qu'il avait
+ tenues en réserve, et elle lui fit le sacrifice de
+ toute sa virginité, et membre contre membre, en
+ une longue et voluptueuse extase, leur passion s'accrut
+ et se calma. Oh! pourquoi, chalumeau trop
+ aventureux, te risquer à chanter encore l'amour;
+ c'est assez de dire qu'Eros ait fait résonner son rire
+ sur cette prairie sans fleur.
+
+ O trop audacieuse poésie, pourquoi essayer de
+ chanter encore la passion? Reploie tes ailes sur le
+ téméraire Icare, et laisse ton lai dormir sur les
+ cordes silencieuses de la lyre, jusqu'au jour où tu
+ auras découvert l'antique source de Castalie, ou
+ cueilli dans les eaux lesbiennes la plume d'or que
+ laissa tomber Sapho, en se noyant.
+
+ C'est assez, c'est assez de dire que l'être dont la
+ vie avait été une ardente et coupable pulsation, une
+ infamie splendide, pût dans le pays sans amour où
+ règne Hadès, glaner une moisson brûlante sur ces
+ champs de flamme, où la passion erre pieds nus,
+ sans chaussures et pourtant sans se blesser. Ah!
+ c'est assez qu'une seule fois leurs lèvres aient pu
+ se rencontrer,
+
+ en celle ardente palpitation où des existences entières
+ semblent se condenser en une seule extase,
+ et qui meurt dans l'excès de la volupté, dans la
+ tension d'un plaisir convulsif, avant que Proserpine
+ les désignât pour la servir autour du trône d'ébène
+ où siège le pâle Dieu qui lui délia la ceinture dans
+ les campagnes d'Enna.
+
+
+
+
+PANTHÉA
+
+ Non, allons d'un feu à un autre feu, de la souffrance
+ passionnée à une volupté plus mortelle.
+ Je suis trop jeune pour vivre sans désir, tu es trop
+ jeune pour perdre cette nuit d'été à faire ces vaines
+ questions que depuis longtemps l'homme a posées
+ au voyant et à l'oracle, sans recevoir de réponse.
+
+ Car, ma tendre amie, mieux vaut sentir que savoir,
+ et la sagesse est un héritage sans enfants. Une
+ vague de passion, la première et ardente explosion
+ de la jeunesse, voilà qui vaut bien les proverbes
+ accumulés par le sage. Ne tourmente point ton
+ âme d'une philosophie morte; n'avons-nous pas
+ des lèvres pour le baiser, des coeurs pour aimer et
+ des yeux pour voir?
+
+ N'entends-tu pas le murmure du rossignol, pareil
+ à de l'eau qui chante au sortir d'une urne
+ d'argent? Si doux est ce chant qu'il fait pâlir la
+ lune de dépit d'être suspendue à une telle hauteur
+ dans le ciel, et de ne pouvoir entendre cette mélodie
+ ravissante d'amour.--Vois comme elle enguirlande
+ de brouillards ses deux cornes, la lune attardée
+ dans sa tâche.
+
+ Des lis blancs, coupes dans lesquelles rêvent les
+ abeilles d'or, la neige que forment les pétales tombés,
+ quand la brise éparpille les fleurs du châtaignier,
+ ou l'éclat des corps d'éphèbes reflétés par
+ l'eau,--tout cela ne te suffit-il pas? Désires-tu
+ quelque chose de plus? Hélas, les Dieux ne donneront
+ jamais rien de plus de leur éternel trésor.
+
+ Car nos grands Dieux ont fini par se lasser, par
+ s'irriter de tous nos pêchés sans fin, de notre vain
+ effort pour expier par la souffrance, par la prière,
+ ou par le prêtre, le gaspillage des jours de la jeunesse,
+ et jamais, jamais ils ne prêtent la moindre
+ attention, soit au bien, soit au mal, mais dans
+ leur indifférence, ils font tomber la pluie sur le
+ juste et l'injuste.
+
+ Ils prennent leurs aises, nos dieux. Ils prennent
+ leurs aises. Ils parsèment des pétales de rose leur
+ vin parfumé. Ils dorment, dorment sous les arbres
+ berceurs où s'entrelacent l'asphodèle et le jaune lotus.
+ Ils regrettent les jours heureux de jadis, où ils
+ ne savaient pas encore ce qu'on peut rêver de mal,
+ et faire en rêvant.
+
+ Et bien loin, au-dessous du pavé de bronze, ils
+ voient comme un essaim de mouches la foule des
+ petits hommes, l'agitation des menues existences,
+ puis dans leur ennui, ils reviennent à leur séjour
+ parmi les lotus, et se baisent les uns les autres sur
+ les lèvres, et boivent à plus longs traits la liqueur
+ préparée avec les graines du pavot, qui amène le
+ doux sommeil aux paupières de pourpre.
+
+ Là, tout le long du jour, le soleil aux vêtements
+ d'or, reste debout, tenant en main sa torche flambante,
+ et quand le tissu varié des heures de la journée
+ a été achevé par les douze vierges, alors à travers
+ le brouillard cramoisi s'avance la lune, à peine
+ échappée des bras d'Endymion, et les Dieux immortels
+ se pâment dans les transes de passions mortelles.
+
+ Là-haut la reine Junon se promène parmi la rosée
+ des prés, ses grands pieds blancs tachés par la
+ poussière safranée des lis agités par le veut, pendant
+ que le jeune Ganymède s'ébat dans le moût
+ brûlant à l'écume ambrée; et ses boucles voltigent
+ de tous côtés, comme au jour où l'aigle ravit sur
+ l'Ida l'enfant tout effrayé, et l'emporta à travers le
+ ciel ionien...
+
+ Là-haut, dans le fond vert de quelque jardin bien
+ clos, la reine Vénus, ayant à son côté le berger,
+ près de son corps doux et chaud, comme la fleur
+ d'églantine, qui voudrait être blanche, mais qui
+ rougit de son orgueil, rit tout bas dans son amour,
+ si bien que le jaloux Salmacis, épiant à travers le
+ feuillage des myrtes, soupire dans la douleur de la
+ volupté solitaire.
+
+ Là-haut ne souffle jamais ce terrible vent du Nord
+ qui laisse nos forêts d'Angleterre mornes et nues,
+ jamais la neige rapide n'y tombe en blanc duvet,
+ jamais l'éclair aux rouges dentelures ne se risque à
+ les réveiller dans la nuit cerclée d'argent, alors que
+ nous pleurons sur quelque douce et triste faute, sur
+ quelque délice mort.
+
+ Hélas! eux, ils connaissent la lointaine source du
+ Léthé, ils les connaissent bien, les eaux qui se cachent
+ parmi les violettes, où celui dont les pieds meurtris
+ sont las d'errer, peut reprendre courage et marcher,
+ et boire à ces profondeurs l'eau fraîche et cristalline,
+ y puiser un baume du sommeil pour les âmes que
+ fuit le sommeil, un engourdissement de la douleur.
+
+ Mais nous comprimons nos natures; Dieu, ou le
+ Destin est notre ennemi. Assez de ce désespoir qui
+ accompagne partout le plaisir, assez de tous les
+ temples que nous avons bâtis, assez d'avoir fait de
+ justes prières jamais exaucées, car l'homme est
+ faible, Dieu dort, et le ciel est haut. Un instant
+ brillamment coloré, un seul grand amour, et voilà
+ que nous mourons.
+
+ Ah! nul batelier, maniant péniblement la gaffe,
+ ne pousse sa noire chaloupe vers le rivage sans
+ fleurs. Aucune petite monnaie de bronze ne saurait
+ porter l'âme par-dessus le fleuve de la mort au pays
+ sans soleil. Victimes, libations, voeux, tout est inutile;
+ la tombe est scellée; les morts ne se relèvent
+ point.
+
+ Nous nous dissolvons dans l'air des hautes régions;
+ nous redevenons des choses identiques à
+ celles que nous touchons; chaque rayon cramoisi de
+ soleil doit son éclat au sang de notre coeur: tout
+ astre qu'émeut le printemps doit à nos jeunes vies
+ son déploiement de flamme verte; les bêles les plus
+ sauvages qui battent la broussaille nous sont apparentées;
+ toute vie est une et tout est changement.
+
+ Un unique battement de systole et de diastole,
+ effet d'une seule et vaste existence, soulève le coeur
+ géant de la Terre, et les vagues puissantes de l'être
+ unique ondulent depuis le germe sans nerf, jusqu'à
+ l'homme, car nous sommes une parcelle de
+ tout. Rocher, oiseau, animal ou colline, nous ne
+ faisons qu'un avec les êtres qui nous dévorent, avec
+ les êtres que nous tuons.
+
+ Des cellules inférieures où la vie se réveille nous
+ passons à la plénitude de la perfection; ainsi
+ vieillit l'Univers. Nous qui sommes aujourd'hui
+ semblables à des dieux, nous avons été jadis une
+ masse de pourpre frissonnante barrée de lignes d'or,
+ insensible à la joie et à la souffrance, et ballottée
+ dans les dédales terribles de mers furieuses sous les
+ coups des vents.
+
+ Cette ardente et vigoureuse flamme dont brûlent
+ nos corps, elle fera peut-être resplendir d'asphodèles
+ quelques prairies, oui, et ces seins d'argent, les
+ tiens, deviendront perles d'eau. Les terres brunes
+ que labourent les hommes seront rendues plus fécondes
+ par nos amours de cette nuit. Rien n'est
+ perdu dans la nature; toutes choses vivent en dépit
+ de la Mort.
+
+ Le premier baiser de l'adolescent, la première
+ clochette de l'hyacinthe, la dernière passion de
+ l'homme, la dernière lance rouge qui jaillit hors
+ du lis, l'asphodèle qui ne veut point laisser ses
+ fleurs s'épanouir par effroi de sa trop grande beauté
+ et par réserve pudique, comme celle qu'éprouve la
+ jeune fiancée sous le regard de son amoureux, ce
+ sont là autant de choses
+
+ que consacre un unique sacrement. Nous ne
+ sommes pas seuls à avoir la passion de l'hyménée.
+ La terre aussi l'éprouve. Les jaunes boutons d'or,
+ que le rire secoue, connaissent à la pointe du jour
+ un plaisir aussi réel que nous, quand dans un bois
+ plein de fraîches fleurs, nous respirons le printemps
+ sur notre coeur, et sentons que la vie est bonne.
+
+ Aussi, quand les hommes nous enseveliront sous
+ l'if, ta bouche pareille à une tache pourpre, deviendra
+ une rose, et tes doux yeux seront des campanules
+ d'un bleu foncé, obscurcies de rosée, et quand le
+ blanc narcisse jettera étourdiment ses baisers au
+ vent, son compagnon de jeu, un vague reste de joie
+ agitera notre poussière, et nous redeviendrons
+ jeune fille et jeune homme épris.
+
+ Et ainsi, sans avoir de la vie la douleur cruelle
+ qui lui vient de la conscience, en quelque fleur
+ charmante nous sentirons le soleil, nous chanterons
+ encore par la gorge de la linotte, et comme
+ deux serpents revêtus d'une somptueuse cotte de
+ mailles, nous passerons sur nos tombes, ou bien,
+ couple de tigres, nous ramperons par la jungle torride,
+ jusqu'à l'endroit où dorment les énormes lions
+ aux yeux jaunes
+
+ et nous leur livrerons bataille. Comme mon
+ coeur bondit à la pensée de cette grande vie après la
+ mort, de ce passage par la bête, l'oiseau, la fleur,
+ quand cette coupe contenant trop d'esprit se brise
+ pour respirer plus à l'aise, et avec les feuilles pâlies
+ d'automne, l'âme, qui fut la première à conquérir
+ la terre, sera la dernière et noble proie de la
+ terre.
+
+ Oh! songe à cela! nous revêtirons toutes les
+ formes capables de vie sensuelle; le Faune aux
+ pieds de chèvre, le Centaure ou les Elfes aux yeux
+ pétillants de gaîté, qui laissent des anneaux pour
+ trace de leurs danses, dans la prairie, afin de taquiner
+ l'aurore, et ne sont pas plus près que vous
+ et moi des mystères de la nature, car nous entendrons
+
+ battre le coeur du merle, et croître les marguerites,
+ et la perce-neige défaillante soupirer après le
+ soleil, dans les jours sombres de l'hiver; nous saurons
+ par qui sont lissés les fils argentés de la Vierge,
+ à qui les fritillaires diaprées doivent leur peinture,
+ et qui donne à l'aigle de larges ailes pour voler d'un
+ pin frissonnant à un autre.
+
+ Oui, si nous n'avions jamais aimé, qui sait si
+ cette asphodèle que voilà aurait attiré l'abeille en
+ son sein doré, ou si la rose eût jamais suspendu à
+ toutes ses branches ses lampes cramoisies. À ce
+ qu'il me semble, nulle feuille ne devrait jamais
+ bourgeonner au printemps, sinon pour les lèvres
+ qu'ont les amants pour le baiser, pour les lèvres
+ avec lesquelles chantent les poètes.
+
+ Le soleil doit-il donc perdre sa lumière, ou cette
+ lèvre façonnée par l'art de Dédale est-elle moins
+ belle, parce que nous héritons de la nature, et ne
+ faisons qu'un avec chaque battement du pouls vital
+ qui agite l'air? Que plutôt de nouveaux soleils parcourent
+ le ciel, que la fleur prenne une nouvelle
+ splendeur, et soit un charme de plus pour la prairie.
+
+ Et nous deux qui nous aimons, n'allons point
+ nous asseoir à l'écart pour critiquer la nature, mais
+ que la mer joyeuse soit notre vêtement, et que
+ l'étoile chevelue lance ses flèches à notre gré! Nous
+ ferons partie du grandiose ensemble de toutes
+ choses, et dans toute la succession des éons, nous
+ nous mêlerons, nous nous perdrons dans l'âme cosmique,
+
+ Nous serons des notes dans cette grande symphonie
+ dont la cadence allant de cercle en cercle
+ forme le rythme de toutes les sphères, le coeur de
+ l'Univers entier, battant de vie, ne fera qu'un avec
+ notre coeur. Les années qui arrivent d'un pas furtif
+ ont maintenant perdu les terreurs qu'elles nous
+ causaient: nous ne mourrons point: l'Univers lui-même
+ fera notre immortalité.
+
+
+
+
+
+HUMANITAD
+
+ Nous voici au coeur de l'hiver. Les arbres sont
+ dépouillés, excepté là où les bestiaux se terrent pour
+ résister au froid, sous le pin, car celui-ci ne revêt
+ jamais la livrée éclatante de l'automne, à qui son
+ frère jaloux dérobe son or. Pour lui, il garde fidèlement
+ son costume vert; âpre est le vent,
+
+ comme s'il soufflait de la caverne de Saturne.
+ Quelques minces poignées de foin adhèrent encore
+ aux haies vivement dessinées en noir, la où le
+ charretier a ramené la charge odorante d'un jour
+ d'été, depuis les prairies d'en bas jusqu'à la pente
+ étroite. Sur la neige à demi fondue, les bêlantes
+ brebis se tassent contre les barrières, et les chiens
+ domestiques, tout transis,
+
+ vont de t'étable close au ruisseau gelé, et reviennent
+ l'air découragé, et regrettent le pâtre grondeur
+ et le bruyant attelage. Et dans les hauteurs,
+ décrivant des cercles sans but, les corbeaux croassants
+ tournoient autour de la meule blanche de
+ givre, ou se tiennent en rang serré sur les rameaux
+ ruisselants, et dans le marécage, les plaques de
+ glace se fendillent
+
+ sous les pas solennels du héron décharné qui va
+ par les roseaux, bat des ailes et ramène son cou en
+ arrière, et pousse un cri railleur à la vue de la lune.
+ À travers les prairies s'en va d'un pied boiteux le
+ pauvre lièvre effaré; qu'on prendrait pour une
+ petite tache. Et une mouette égarée, jetant sa clameur
+ irritée, voleté comme une soudaine tombée
+ de neige sous le ciel d'un gris morne.
+
+ C'est le plein hiver, et le robuste paysan rapporte
+ de l'étable glacée sa charge de fagots, frappe du pied
+ sur le foyer, jette sur le feu languissant les bûches
+ gorgées de sève, et rit de voir le jaillissement brusque
+ de la flamme, effrayer ses enfants dans leurs
+ jeux. Et pourtant... le printemps est dans l'air.
+
+ Déjà le grêle crocus se fraye passage à travers la
+ neige, et bientôt les campagnes blanches vont de
+ nouveau se fleurir de primevères que viendra faucher
+ quelque jeune gars, car dès les premiers baisers
+ d'une chaude pluie, la mélancolie glacée de l'hiver
+ se résout en larmes. Les bruns sansonnets s'accouplent,
+ et le lapin, les yeux brillants, épie
+
+ de son terrier obscur de quel côté sont semés les
+ cônes de sapin. Il écrase du pied une perce-neige,
+ et court sur le tertre moussu. Les merles traversent
+ de leur vol noire promenade du soir, et les soleils
+ restent plus longtemps avec nous. Ah! qu'il fait
+ bon voir le Printemps ceint de gazon, dans toute
+ la joie que lui donne la vue de cette riante verdure,
+
+ franchir les haies en dansant, jusqu'au jour où la
+ rose précoce (ce remords charmant de l'épineuse
+ églantine) fait éclater son fourreau d'émeraude, et
+ étale le petit disque frissonnant de flamme dorée,
+ si bien connu des abeilles, car à sa suite se montrent
+ les pâles armoises, les oeillets pourprés et les asphodèles
+ en pleine floraison.
+
+ Alors le semeur arpente le champ du haut en
+ bas, pendant que derrière lui le gamin rieur écarte
+ de ses cris aigus la troupe noire et pillarde des
+ corbeaux. Alors le châtaignier déploie toute sa
+ gloire, et sur le gazon tombe le flot parfumé des
+ fleurs à la nuance de crème; les madrigaux langoureux,
+ murmurés à demi-voix,
+
+ s'envolent furtivement du carillon mobile de la
+ campanule, à chaque brise matinale. Puis ce sont
+ le blanc jasmin, qui étoile son propre ciel, et la
+ linaire qui tire sa langue de feu. L'églantine, vêtue
+ de velours poudreux, s'empare du sol et prend
+ l'empire de la forêt; puis, lorsque la rose attardée
+ a laissé choir,
+
+ une à une les pièces froissées de son armure,
+ lorsque les pensées ont fermé leurs yeux aux paupières
+ de pourpre, les chrysanthèmes débarquent
+ de leurs navires dorés leurs marchandises voyantes
+ et sans parfum, et les violettes, devenues d'une hardiesse
+ téméraire, quittent leurs modestes recoins;
+ et des baies écarlates parsèment l'aubépine encore
+ sans feuilles.
+
+ O campagne heureuse, ô arbre trois fois heureux,
+ bientôt voire reine, en robe brodée de marguerites,
+ couronnée de fleurs de lys, va descendre à petits
+ pas sur la prairie. Bientôt les pâtres paresseux vont
+ de nouveau pousser leur troupeau le long de l'étang.
+ Bientôt, sous la verte feuillée flottera en plein midi
+ le bourdonnement sourd des abeilles.
+
+ Bientôt la clairière sera toute brillante de miroirs
+ de Vénus, fleur préférée des audacieux, et ces
+ charmantes nonnes, les muguets, aux vêtements
+ d'un blanc de neige, égrèneront leur chapelet de
+ perles, et les oeillets incarnats, aux pétales foncés
+ en forme de mitre, embaumeront le vent; et la
+ clématite accrochera partout dans les haies ses
+ étoiles jaunes.
+
+ Cher fiancé de la Nature, si bienfaisant Printemps,
+ toi qui peux multiplier la génisse à la douce
+ haleine, donner au chevreau ses petites cornes, et
+ apporter à la vigne ses fleurs tendres et soyeuses,
+ où donc est ce népenthès que jadis l'homme tirait
+ de la racine de pavot et de la mandragore aux baies
+ luisantes?
+
+ Il fut un temps où le plus commun des oiseaux
+ savait me faire chanter à l'unisson avec lui, un
+ temps où toutes les cordes de la jeunesse vibraient
+ pour répondre sans retard, ou plus mélodieusement,
+ en rimes, à toute idylle de la forêt. Est-ce moi qui
+ change? Ou y aurait-il quelque chose de changé
+ dans la joyeuse et charmante carrière?
+
+ Non, non, tu es toujours le même: c'est moi qui
+ cherche à troubler par des soupirs ta simple solitude,
+ et parce que des larmes stériles mouillent ma
+ joue d'une rosée, je voudrais te voir pleurer fraternellement
+ avec moi? Insensé! faut-il que tout coeur
+ blessé et inquiet s'enhardisse à corrompre un tel
+ vin du poison amer de son désespoir?
+
+ Tu es le même: c'est moi dont l'âme misérable
+ trouve du mécontentement à s'éprendre d'elle-même
+ et abandonne son pouvoir royal à la rude domination
+ de qui devrait la servir en esclave. Car, assurément,
+ la sagesse existe quelque part, bien que la
+ mer orageuse ne la recèle point, bien que l'immense
+ abîme réponde: «Elle n'est pas en moi.»
+
+ Brûler d'une seule et claire flamme, se tenir ferme
+ selon l'honneur naturel, ne point ployer le genou
+ en de vains prosternements, que leur inutilité condamne:
+ quelle alchimie pourrait me l'enseigner?
+ Quelle herbe travaillée par Médée m'apportera la
+ paix sans exaltation de l'être que rien ne fléchit?
+
+ La corde mineure qui termine l'harmonie et qui
+ attend vainement une réponse fraternelle, jette un
+ sanglot sur sa mélodie restée inachevée, et meurt
+ de la mort du cygne. Ainsi moi, l'héritier de la
+ souffrance, Memnon silencieux aux yeux sans regard
+ et sans paupière, j'attends la lumière et la
+ musique de soleils qui ne se lèveront jamais.
+
+ La torche éteinte, le sombre et solitaire cyprès,
+ le peu de poussière recueillie dans une urne étroite,
+ le doux chairi (mot grec) de la tombe attique, tout cela ne valait-il
+ pas mieux que de revenir à mes capricieux et maladifs
+ accès d'agitation d'autrefois, que de passer
+ mes jours dans la muette caverne de la souffrance?
+
+ Non, car peut-être ce dieu couronné de pavots
+ est semblable au gardien qui, près du lit d'un malade,
+ parle de sommeil, mais ne peut le donner.
+ Sa baguette a perdu sa vertu, et pour tout dire d'un
+ mot, la mort est une réponse trop brutale, une clef
+ trop banale pour résoudre un seul mystère dans la
+ philosophie d'une existence.
+
+ Et l'Amour, cette noble folie, dont la puissance
+ auguste, invincible, peut tuer l'âme de ses remèdes
+ emmiellés? Hélas! il me faut jouer le rôle de
+ fuyard, m'éloigner de cette ruine charmante, bien
+ qu'une mémoire trop tenace ne puisse oublier la
+ courbe magnifique de ce front olympien,
+
+ qui, en une courte saison, fit de ma jeunesse une
+ extase de si exquise indolence, que toutes les gronderies
+ de la vérité plus prudente me semblaient la
+ voix grêle de la jalousie! Oh! éloigne-loi d'ici,
+ chasseresse plus fatale qu'Artémis, va chercher
+ quelque autre proie, car à tes charmes trop périlleux
+
+ mes lèvres ont assez bu!--Jamais, non jamais,
+ quand même l'amour en personne tournerait sa joue
+ dorée vers les flots troublés de ce rivage où j'ai été
+ jeté comme une épave par le naufrage,--en cet
+ instant même où les roues du char de la passion
+ m'effleurent de trop près; loin d'ici! loin d'ici!
+ je me voue à une vie plus stérile, plus austère.
+
+ Plus stérile, oui! ces bras-ci ne se pencheront
+ plus à travers le treillage des vignes pour attirer
+ mon âme malgré sa douce résistance, par la verdure
+ entrelacée. Une autre tête aura cette auréole
+ à porter, car pour moi j'appartiens à Celle qui
+ n'aime aucun homme, celle dont le sein blanc et
+ pur porte le signe de la Gorgone.
+
+ Que Vénus s'en aille prendre le menton de son page
+ mignon, et lui emmêler sa chevelure frisée; que
+ pourvu du filet, de l'épieu et de l'équipage de chasse,
+ le jeune Adonis sonne de la corne à son rendez-vous,
+ quant à moi, son enchantement câlin, aux
+ manoeuvres subtiles, ne me charme plus, bien que
+ je sois en état de conquérir sa plus chère citadelle.
+
+ Non, quand je serais ce jeune pâtre rieur qui vit
+ du sommet de l'Ida passer le petit nuage par-dessus
+ Ténédos et la haute Troie, et devina la venue de la
+ Reine, et dans son admiration, s'inclina devant
+ elle,--non, pas même pour une nouvelle Hélène,
+ je ne tendrais la pomme à sa main.
+
+ Ainsi donc, apparais, Athéné aux bras d'argent,
+ et si la musique ne sort plus de mes lèvres, inspire
+ du moins ma vie. Ta gloire n'a-t-elle point été
+ chantée en hymnes par un homme qui le donna
+ son épée et sa lyre, ainsi que fit Eschyle au beau
+ combat de Marathon, et qui mourut pour montrer
+ que de l'Angleterre de Milton pourrait encore
+ naître un fils[7].
+
+[Note 7: Byron.]
+
+ Et pourtant, je ne saurais fréquenter le Portique,
+ et vivre sans désir, sans crainte ni souffrance,
+ et développer en moi cette calme sagesse, qu'en un
+ temps lointain, le grave maître athénien enseigna
+ aux hommes, acquérir cet équilibre volontaire,
+ concentré en soi, qui trouve en soi son réconfort,
+ afin de voir défiler les vaines fantasmagories du
+ monde sans baisser la tête.
+
+ Hélas! ce front serein, ces lèvres éloquentes, ces
+ yeux où se reflétait l'éternité entière, tout cela repose
+ dans Colonos sa patrie; une éclipse a passé sur
+ la sagesse, et Mnémosyne est sans enfants; la
+ chouette de Minerve s'est égarée dans les ténèbres
+ qu'elle s'est faites pour assurer la sécurité de son vol
+ orgueilleux.
+
+ Je ne me soucie guère de gravir en compagnie de
+ la Science, bien que par une subtile et étrange incantation,
+ elle fasse descendre la lune du ciel. La
+ Muse du Temps déploie son tapis aux couleurs
+ somptueuses devant des regards non moins avides,
+ et souvent, je l'avoue, dans la grande épopée que
+ déroule Polymnie, je me plais à lire
+
+ les pages où l'on voit l'Asie envoyer en guerre
+ ses myriades de soldats contre une petite cité, et le
+ Mède tout cuirassé de mailles dorées, armé d'un
+ cimeterre orné de gemmes, et d'un bouclier blanc,
+ empanaché de pourpre, chevauchant entre les peupliers
+ ondulants et la mer que les hommes appellent
+ Artémisium, jusqu'à ce qu'il aperçût les Thermopyles
+
+ et leur défilé ardu que fermait un mur étroit, et
+ sur les pentes les plus proches, une petite troupe
+ de lions prenant leurs ébats insouciants.--Et
+ comment il fut stupéfait de voir tant de hardiesse,
+ et dressa sa tente sur le rivage semé de roseaux, et
+ resta deux jours immobile d'étonnement. Puis à
+ minuit se glissa par-dessus
+
+ une hauteur peu fréquentée, et descendant à
+ travers la forêt automnale, massacra traîtreusement
+ ces êtres si chers à Sparte, couronne du lointain
+ Eurotas, et puis reprit sa marche, sans soupçonner
+ le piège fatal que Dieu avait tendu pour lui dans
+ l'étroite baie de Salamine.--Et pourtant les lignes
+ deviennent confuses.
+
+ Et la cadence de leur langage grec ne me charme
+ plus; je me sens trop en désaccord avec cette époque
+ si belle pour l'aimer beaucoup. Car ainsi que le
+ disque du cadran solaire reçoit en plein midi les
+ rayons de l'astre, sans en rien voir dans son aveugle
+ obscurité, ainsi mes yeux poursuivent sans trêve
+ ce qui fuit ma vision déçue.
+
+ Oh! s'il se pouvait qu'un seul être grandiose,
+ désintéressé, simple, nous apprenne ce que c'est
+ que la sagesse? Parlez donc, cimes du solitaire
+ Helwellyn, car ces bruits de mêlée se sont écartés
+ de vos rochers impassibles et de vos ruisselets cristallins,
+ où donc est cet esprit que son existence irréprochable
+ n'empêcha pas de baiser la bouche
+ meurtrie de son propre siècle[8]?
+
+[Note 8: William Wordsworth (1770-1850).]
+
+ Parlez donc, Lauriers de Rydal, où est Celui
+ dont vous avez ombragé le doux front, où est cette
+ âme pure qui, en ses jours de gracieuse majesté
+ sans couronne, a, malgré son humble carrière,
+ atteint le but grandiose où s'unissent amour et
+ devoir. Lui, du moins, il sut satisfaire les lois les
+ plus hautes, et il s'assit au festin de la Sagesse.
+
+ Mais nous autres, nous sommes les bâtards de
+ l'Erudition; nous savons par coeur le sonore mot
+ de passe de toutes les écoles grecques, et nous n'en
+ prisons aucune. L'Épée sans défaut qui abattit
+ l'Hydre païenne est un instrument sans vigueur,
+ que nous avons nous-mêmes émoussé. Quel homme
+ de nos jours escaladera les augustes, antiques sommets,
+ et se courbera devant le Respect vénérable?
+
+ Il est vrai, j'en ai connu un, mais, par Schabod!
+ il a disparu, ce dernier et cher fils de l'Italie, qui
+ étant homme est mort pour la cause de Dieu, et ses
+ os reposent en paix[9]. Oh! garde-le, garde-le bien,
+ ma Tour de Giotto, lis de marbre dans la ville des
+ lys, ne permets pas aux caprices farouches de la
+ tempête
+
+[Note 9: Mazzini.]
+
+ de tourmenter son sommeil, interdis à l'Arno de
+ lancer ses eaux troubles et jaunes par-dessus ses
+ bords: jamais plus puissant vainqueur ne gravit
+ les marches du Capitole dans les temps jadis, où
+ Rome était vraiment Rome, car la liberté marchait
+ a côté de lui comme une fiancée, et à leur vue le
+ pâle Mystère
+
+ fuyait en jetant un cri aigu jusqu'en sa sombre
+ cellule, et entraînant un vieillard qui tenait des
+ clés rouillées; fuyait en frémissant de terreur à ce
+ tocsin éternel qui sonne le glas de l'oubli sur les
+ dynasties défuntes, et enfin il a'abattit comme
+ l'aigle blessé sous la rafale, lorsque le grand triumvir
+ pénétra jusqu'au coeur sacré de Rome.
+
+ Il connaissait le coeur sacro-saint et les collines
+ de Rome; il arracha sa louve immonde de la caverne
+ du lion, et maintenant il repose dans la mort, près
+ de ce dôme empyréen que Brunelleschi suspendit
+ dans les airs au-dessus du Val d'Arno. O Melpomêne,
+ fais chanter dans ta flûte mélancolique ta plus douce
+ plainte.
+
+ Fais chanter par les clefs tragiques des mélodies
+ telles que la joie elle-même puisse en concevoir de
+ la jalousie, et que les Neuf oublient un instant leur
+ modeste empire pour pleurer sur celui qui, pour
+ ressusciter les hommes, alluma dans le plus grandiose
+ des sanctuaires de Rome le flambeau de Marathon,
+ et porta l'ardeur du soleil jusque sur les
+ plaines oubliées du Soleil.
+
+ Oh! garde-le bien, ma Tour de Giotto, et que
+ chaque jour quelque jeune Florentin apporte des
+ couronnes de cette fleur enchantée que recèlent les
+ sombres sommets de Vallombrosa, et en couvre sa
+ tombe où gît celui dont l'urne est pareille à un
+ arbre puissant que ne voient point des yeux mortels,
+
+ un arbre puissant qui en ses cycles errants serait
+ poussé par la tempête jusqu'au bout infiniment
+ lointain où Chaos et Création se confondent, où les
+ ailes des chérubins aux chants éternels sont tissues
+ de Néant, et ont pénétré jusqu'en un vide-sans
+ Lune,--Et pourtant, bien qu'il soit poussière,
+ argile,
+
+ Il n'est point mort. Les Parques aux éternelles
+ mémoires s'y opposent, et les ciseaux s'abstiennent
+ de se refermer. Relevez vos têtes, ô poètes qui durerez
+ toujours, et vous clairons argentins, lancez une
+ sonnerie plus fière; car la vile chose qui fut l'objet
+ de sa haine, reste rampante en sa sombre demeure,
+ seule avec Dieu et des souvenirs de péché.
+
+ Et même, à quoi lui sert d'avoir regagné sa
+ caverne, à cette mère meurtrière des prostitutions
+ vêtues de pourpre? A Munich, sur l'architrave de
+ marbre, les jeunes Grecs meurent en souriant, mais
+ les mers qui baignent Egine s'agitent de dépit de se
+ voir désertes, et de ne pas refléter leur beauté, car
+ nos vies se dépouillent de toute couleur,
+
+ faute de nos idéals; si une seule étoile pareille à
+ une torche enflammée brille au ciel, l'injuste lumière
+ du jour la tue sans délai, et nulle trompette de guerre
+ ne peut rendre la voix de la passion à la muette poussière,
+ qui jadis était Manzini! La riche Niobé avait
+ ses fils pour se consoler des douleurs qu'elle éprouvait
+ dans sa pierre,--mais l'Italie!
+
+ Quel jour de Pâques ressuscitera-t-il encore ses
+ enfants, eux qui n'étaient pas Dieu, et néanmoins
+ ont souffert? Quels pieds iront sans s'égarer jusqu'à
+ leurs suaires aux multiples replis? Quels yeux clairs
+ les verront en chair et en os. Oh! qu'il serait
+ opportun de racler la pierre de dessus leur sépulcre,
+ et de baiser les roses saignantes de leurs blessures,
+ par amour d'Elle,
+
+ de notre Italie! notre mère visible! La plus
+ sainte parmi toutes les nations, et la plus triste,
+ pour la cause chérie de laquelle le jeune Calabrais
+ tomba en cette journée d'Aspromonte, le coeur
+ joyeux, qu'en un siècle où Dieu s'achète et se vend,
+ un homme se trouvât, mourant pour la Liberté!
+ mais nous autres, qui sommes consumés, refroidis,
+
+ nous voyons l'honneur souffleté et des entraves
+ enchaîner les beaux pieds de la Pitié; la Pauvreté
+ se glisse dans nos rues sans soleil, et d'un couteau
+ bien affilé, d'une main furtive coupe la gorge chaude
+ aux enfants. Et personne ne dit mot. Oh! nous
+ sommes de misérables hommes, indignes de notre
+ magnifique héritage. Où est-elle, la plume
+
+ de l'austère Milton? où est-elle, cette puissante
+ épée qui punit son maître d'une juste mort? Les
+ années ont perdu leur chef de jadis, et aucune voix
+ ne part du trépied muet pour atteindre à nos oreilles:
+ Et cependant, ainsi qu'une mère réduite à la dégradation,
+ met au monde au milieu d'un spasme
+ un vil enfant, qui lui inspire de l'horreur, de même
+ notre enthousiasme le plus sincère
+
+ engendre des enfants illégitimes, l'anarchie, qui
+ joue pour la Liberté le rôle de Judas, le vil et licencieux
+ prodigue qui vole l'or de la liberté, sans
+ que pourtant il lui en reste rien, l'Ignorance, le
+ seul vrai fratricide depuis Caïn, l'Envie, aspic qui se
+ meurtrit lui-même de ses piqûres, l'Avarice, dont
+ la main paralysée
+
+ ne s'ouvre plus qu'avec raideur; l'Avidité bondée
+ d'argent, et dont la faim monotone épuise les
+ hommes, au milieu du tumulte des roues. Ce sont
+ là les semences de choses qui feront périr leur
+ semeur. Voilà ce que chaque jour voit mûrir en
+ Angleterre, et les pas si doux de la Beauté ne foulent
+ plus les pierres d'aucune des rues enlaidies.
+
+ Ce qu'avait épargné Cromwell lui-même, est
+ profané par les mauvaises herbes et les vers, abandonné
+ aux jeux tumultueux du vent et des rafales
+ de neige, ou bien est restauré par des mains plus
+ meurtrières encore. La pire dégradation qu'opère le
+ Temps; il la voile de quelque grâce, mais ces modernes
+ scandales ne savent faire qu'une nudité imperméable
+ à la pluie.
+
+ Où est-il cet Art qui invitait des Anges à venir
+ chanter sous les hautes voûtes du choeur à Lincoln.
+ Si bien que l'air semble emprunter à de telles harmonies
+ de marbre une douceur que des lèvres humaines
+ n'espèrent point tirer du vrai roseau? Ah!
+ où est-elle cette main habile qui sut fléchir les
+ branches fleuries de l'aubépine,
+
+ pour l'arche de Southwell, et sculpta la maison
+ de Celui qui aimait les champs avec toutes nos plus
+ charmantes fleurs anglaises? Le même soleil se
+ lève pour nous; les saisons naturelles tissent le
+ même tapis de vert et de gris; les collines ont
+ gardé parmi nous leur aspect, mais cet Esprit-là a
+ disparu.
+
+ Et peut-être vaut-il mieux qu'il en soit ainsi.
+ Car la Tyrannie est une Reine incestueuse, elle a
+ pour frère et comme pour compagnon de lit le
+ Meurtre, et la Peste habite avec elle; ses pas perfides
+ vont et viennent par des sentiers impurs et
+ sanglants. Mieux valent un désert vide et une âme
+ inviolée.
+
+ Car une noble fraternité, l'harmonie de la vie
+ qui se meut dans un air pur, l'agile et pure beauté
+ des membres forts chez les hommes libres, et les
+ femmes chastes, ces choses-là élèvent nos âmes
+ plus haut que ne saurait le faire la maigre et aveugle
+ Sibylle d'Agnelo, penchée sur le livre des douleurs
+ humaines,
+
+ ou que la fillette que Titien représente toute
+ blanche sur un escalier, près de son lit, charmant,
+ qu'elle égale en hauteur, ou que Mona Lisa souriant
+ à travers ses cheveux. Ah! quoi qu'on pense, la vie
+ est, après toute chose, plus vaste qu'aucun ange
+ peint, si nous étions en état de voir le Dieu qui est
+ au dedans de nous. La sérénité grecque de jadis,
+
+ qui maîtrise la passion, ou cette ligne bien droite
+ chez les vierges de marbre, qu'on voit, sans trouble
+ dans le regard, sans agitation dans les membres,
+ chevaucher autour du Temple d'Athéné, et en
+ refléter les divines ordonnances, et cette exacte symétrie
+ de toutes les choses qui dans l'homme se
+ livreraient sans cela d'incessants combats,--tout
+ au moins dans l'intervalle,
+
+ qui s'étend des baisers maternels à la tombe,
+ voilà sans doute de quoi gouverner nos vies, et
+ nous assurer un empire assez puissant pour que la
+ tentation s'enroue à appeler du fond de sa caverne,
+ pour que le blême Péché marche courbé sous la
+ honte de ses adultères, pour que la Passion, en
+ quittant la maison de plaisir, ouvre des yeux
+ effarés.
+
+ Faire le corps et l'Esprit chose une et identique
+ avec tout ce qui est droit, si bien que rien ne vive
+ en vain, du matin jusqu'à midi, mais qu'en un
+ doux unisson, outre chaque pouls de la chair et
+ chaque palpitation du cerveau, l'âme, encore parfaite,
+ réside sur un trône défendu par d'imprenables
+ bastions contre toutes les vaines attaques du
+ dehors,
+
+ Et qu'elle observe, avec une sereine impartialité,
+ la mêlée des choses, et y puise néanmoins du réconfort,
+ en sachant que par la chaîne de la causalité
+ sont mariées toutes les choses différentes, qu'il
+ en résulte un tout suprême, qui a pour langage la
+ joie ou un hymne plus saint! Ah! certes, ce serait
+ là une manière de gouverner
+
+ la vie en la plus auguste omniprésence, et
+ par là, l'intellect doué de raison trouverait dans la
+ passion son expression; les purs sens, qui autrement
+ sont ignobles, communiqueraient la flamme
+ à l'esprit, et le tout formerait une harmonie plus
+ mystique que celle dont sont unies les étoiles planétaires
+
+ et de leurs tons divers ferait une corde à l'octave,
+ dont la cadence étant sans bornes, se répandrait à
+ travers les orbes de toutes les sphères, et de là
+ jusqu'à leur Maître reviendrait, renforcée par sa
+ nouvelle puissance, douées d'un pouvoir plus efficace.
+ --Ah! vraiment, si nous pouvions seulement
+ atteindre à cela, nous aurions trouvé le dernier, le
+ suprême credo.
+
+ Ah! c'était chose aisée quand le monde était
+ jeune, que de tenir sa vie à l'écart des contraintes
+ et des souillures. Sur nos lèvres tristes a vibré un
+ chant différent; nous nous sommes ôté notre couronne
+ de nos propres mains, pour errer parmi les
+ souffrances de l'exil; et dépossédés que nous
+ sommes de ce qui nous appartient en propre, nous
+ ne pouvons connaître d'autre aliment qu'une agitation
+ sans trêve.
+
+ En somme, la grâce, la fleur des choses s'est
+ dissipée, et de tous les hommes nous sommes les
+ plus misérables, nous qui devons vivre la vie l'un
+ de l'autre et jamais celle qui nous appartient en
+ propre, et cela par pure pitié, avec la peine de défaire
+ ensuite; il en était autrement au temps où âme et
+ corps semblaient se confondre en mystiques
+ symphonies.
+
+ Mais nous avons déserté ces charmants refuges,
+ pour entreprendre d'un pied fatigué le voyage du
+ nouveau Calvaire, où nous contemplons, comme
+ celui qui voit sa propre face dans un miroir, l'Humanité
+ s'égorgeant elle-même, où dans le reproche
+ muet de ce triste regard, nous apprenons quel terrible
+ fantôme peut faire surgir la main rougie de
+ l'homme.
+
+ O bouche meurtrie! O front couronné d'épines!
+ O calice plein de toutes les misères communes!
+ Toi, tu as pour l'amour de nous qui ne t'avons
+ point aimé, tu as enduré une agonie prolongée
+ pendant des siècles sans fin. Et nous autres nous
+ étions vains, ignorants, et nous ne sûmes point
+ que le coup de poignard, porté par nous à ton
+ coeur, atteignait mortellement le nôtre.
+
+ Car nous étions à la fois les semeurs et les semences,
+ la nuit qui enveloppe, et le jour qui s'assombrit,
+ la lance qui perce et le flanc qui saigne,
+ les lèvres qui trahissent, et la vie qui est trahie;
+ l'abîme a le calme, la lune a le repos, mais nous les
+ maîtres du monde de la nature, nous» sommes
+ encore notre redoutable ennemi.
+
+ Est-ce là le terme de toute cette force primitive,
+ qui restant identique sous les divers changements,
+ est sortie par violence du chaos aveugle, pour
+ monter toujours plus haut, à travers des mers
+ affamées et des tourbillons de rochers et de
+ flammes, jusqu'à ce que les soleils se fussent groupés
+ dans le ciel, pour commencer leurs cycles,
+ jusqu'à ce que chantassent les étoiles du matin et
+ que le Verbe se fit homme?
+
+ Non, non, nous ne sommes que crucifiés, et bien
+ que de nos sourcils tombe comme une pluie, la
+ sueur de sang, qu'on arrache les clous, et nous descendrons,
+ je le sais! Que soient étanchées les
+ rouges blessures, et nous retrouverons notre intégrité!
+ Nous n'avons nul besoin de l'hysope offerte
+ au bout d'un roseau. Ce qui est purement humain,
+ est aussi de nature divine, est aussi Dieu.
+
+
+
+
+SONNET A LA LIBERTÉ
+
+ Ce n'est point que j'aime les enfants, dont les
+ yeux mornes ne voient rien si ce n'est leur misère
+ sans noblesse, dont les esprits ne connaissent
+ rien, n'ont souci de rien connaître, mais parce que
+ le grondement de tes Démocraties,
+
+ tes Règnes de la Terreur, les grandes Anarchies,
+ reflètent pareils à la mer mes passions les plus
+ fougueuses, et donnent à ma rage un frère,--Liberté!
+ Pour cela uniquement, tes cris discordants
+
+ enchantent mon âme jusqu'en ses profondeurs,
+ sans cela tous les rois pourraient, au moyen du
+ knout ensanglanté et des traitreuses mitraillades,
+ dépouiller les nations de leurs droits inviolables,
+
+ que je resterais sans m'émouvoir. Et pourtant...
+ et pourtant, ces Christs, qui meurent sur les barricades,
+ Dieu sait si je suis avec eux sur certains
+ points.
+
+
+
+AVE, IMPERATRIX
+
+ Fixée dans cette orageuse Mer du Nord, reine
+ de ces plaines sans repos que soulève la marée,
+ Angleterre, que diront les hommes sur loi, devant
+ qui les mondes se partagent.
+
+ La terre, fragile globe de verre, tient dans le
+ creux de ta main, et à travers son coeur de cristal
+ passent, comme les ombres par une région crépusculaire,
+
+ les lances de la guerre au vêtement cramoisi,
+ les longues vagues empanachées de blanc, de la
+ bataille, et toutes ces flammes qui sèment la mort,
+ les torches des seigneurs, de la Nuit.
+
+ Les pauvres léopards, efflanqués et maigres, que
+ connaît si bien la traitreuse Russie, on les voit
+ ouvrant largement leurs gueules noircies et bondissant
+ à travers la grêle des bombes hurlantes.
+
+ Le vigoureux lion-marin des guerres d'Angleterre
+ a quitté sa caverne de saphir de l'océan, pour
+ livrer bataille à l'orage qui fait pâlir l'étoile de la
+ chevalerie anglaise.
+
+ Le clairon à la gorge de bronze résonne par les
+ landes et les joncs du Palhan, et les pentes escarpées
+ des neiges de l'Inde tremblent sous le pas des
+ hommes armés.
+
+ Et plus d'un chef Afghan, couché sous la fraîcheur
+ de ses grenadiers, serre dans sa main son épée,
+ en sentant naître en lui le farouche soupçon, dès qu'il
+ voit sur la pente de la montagne
+
+ le Marri, éclaireur au pied agile, qui vient lui
+ apprendre qu'il a entendu dans le lointain le roulement
+ rythmé des tambours anglais résonner aux
+ portes de Kandahar.
+
+ Car le vent du sud et le vent de l'est se rejoignent
+ à l'endroit où, ceinte et couronnée par le fer et
+ le feu, l'Angleterre, les pieds nus et sanglants,
+ monte la route escarpée d'un vaste empire.
+
+ O cime solitaire de l'Himalaya, gris pilier du ciel
+ indien, où as-tu vu pour la dernière fois dans la mêlée
+ retentissante, nos chiens ailés que mène la Victoire?
+
+ Près des bosquets d'amandiers de Samarkand à
+ Bokhara, où s'épanouissent les rouges, et vers
+ l'Oxus au sable jaune où se rendent les graves
+ marchands aux turbans blancs,
+
+ Et de là en route vers Ispahan, le jardin doré du
+ soleil, d'où la longue et poudreuse caravane rapporte
+ cèdre et vermillon;
+
+ Et cette redoutable cité de Caboul, posée aux
+ pieds de la montagne escarpée, dont les vasques de
+ marbre sont toujours pleines d'eau pour combattre
+ l'ardeur de midi:
+
+ Où l'on promène, par l'allée étroite et rectiligne
+ du Bazar, une toute jeune Circassienne, présent
+ qu'envoie le Czar à quelque vieux Khan barbu,
+
+ Là ont volé nos ardents aigles de guerre, là ils
+ ont battu des ailes dans l'âpre bataille, mais la
+ colombe attristée, qui habite la solitude en Angleterre,
+ n'a aucun plaisir.
+
+ En vain la jeune fille rieuse se penche pour répondre
+ à son amour avec ses yeux qu'éclaire
+ l'amour, là-bas dans quelque ravin noir et plein
+ d'embûches, gît le jeune homme étreignant son drapeau.
+
+ Et bien des lunes, bien des soleils verront les
+ enfants languissant d'attente épier le moment
+ de grimper sur les genoux du père, et dans chaque
+ demeure où sera entrée la désolation,
+
+ De pâles épouses, qui auront perdu leur maître
+ et seigneur, baiseront les reliques du défunt,--quelque
+ épaulette ternie, une épée,--pauvres
+ joujoux pour soulager une si douloureuse angoisse,
+
+ Car ce n'est point dans les paisibles campagnes
+ de l'Angleterre que ces hommes-là, nos frères, ont
+ été déposés sur le lit de repos, où nous pourrions
+ couvrir leurs boucliers brisés de toutes les fleurs
+ que préfèrent les morts.
+
+ Il en est de leur nombre qui gisent près des
+ murs de Delhi, beaucoup d'autres dans la terre afghane,
+ et beaucoup au pays où le Gange coule
+ pendant sept mois sur des sables mobiles.
+
+ Et d'autres gisent dans les mers russes, et
+ d'autres dans les mers qui sont les portes de
+ l'Orient, ou bien près des hauteurs de Trafalgar
+ que balaie le vent.
+
+ O tombeaux errants, ô sommeil sans repos, ô silence
+ du jour sans soleil! ô ravin tranquille, ô
+ profondeur orageuse, rendez votre proie! rendez
+ votre proie!
+
+ Et toi, dont les blessures ne se guérissent jamais,
+ toi qui ne parviens jamais au terme de la
+ course pénible, ô Angleterre de Cromwell, faut-il
+ que tu paies d'un de tes fils chaque pouce de
+ terre?
+
+ Va! Couronne d'épines ta tête ornée d'une couronne
+ d'or. Que ton chant de joie fasse place au
+ chant de la souffrance. Le vent et la vague furieuse
+ l'ont pris tes morts, et jamais ils ne te les rendront.
+
+ La vague, le vent furieux, la rive étrangère
+ possèdent la fleur de la terre anglaise,--ces lèvres
+ que les lèvres ne baiseront plus jamais, ces mains
+ qui jamais ne te serreront la main.
+
+ Et maintenant qu'avons-nous gagné à enserrer
+ tout le globe terrestre en des filets d'or, si l'on
+ trouve caché dans notre coeur le souci qui ne
+ vieillit jamais?
+
+ À quoi nous sert-il que nos galères couvrent,
+ comme une forêt de pins, toute partie de la mer?
+ La ruine et le naufrage sont à nos côtés, en farouches
+ gardiens de la Maison de douleur.
+
+ Où sont les braves, les forts, les rapides? Où est
+ notre chevalerie anglaise? Les herbes sauvages leur
+ servent de linceul, et le sanglot des vagues est leur
+ plainte funèbre.
+
+ O bien-aimés qui gisez bien loin, quel mot d'affection
+ peuvent envoyer des lèvres mortes? O poussière
+ perdue, ô argile insensible! Est-ce pour finir,
+ est-ce pour finir ainsi?
+
+ Paix! Paix! c'est offenser les nobles morts que
+ de tourmenter ainsi leur sommeil solennel. Bien que
+ privée de ses enfants, et la tête couronnée d'épines,
+ l'Angleterre doive monter la route escarpée.
+
+ Et pourtant, quand ce pénible tertre sera achevé,
+ ses veilleurs signaleront de loin la jeune République
+ comme un soleil qui surgit des mers empourprées
+ de la guerre.
+
+
+
+
+
+A MILTON
+
+ Milton, il me semble que ton esprit s'est retiré
+ bien loin de ces falaises blanches, de ces hautes
+ tours crénelées; ce monde aux somptueuses et ardentes
+ couleurs, le nôtre, semble être tombé en
+ cendres ternes et grises,
+
+ on dirait que le siècle est changé en une pantomime
+ où nous gaspillons nos heures trop chargées de
+ bien d'autres tâches. Car, avec toute notre pompe
+ et notre luxe, et nos puissances, nous ne sommes
+ guère propres qu'à piocher la banale argile,
+
+ puisque cette petite île que nous occupons, cette
+ Angleterre, ce lion marin de la mer, est à la solde
+ d'ignorants démagogues,
+
+ qui ne l'aiment point. Dieu bon, est-ce bien là
+ ce pays qui porta dans sa main un triple empire,
+ quand Cromwell eut prononcé le mot de Démocratie?
+
+
+
+
+LOUIS-NAPOLEON
+
+ Aigle d'Austerlitz, où étaient tes ailes quand,
+ exilé bien loin sur un rivage barbare, après une
+ lutte inégale, sous les coups d'un inconnu, tomba
+ le dernier rejeton de ta race de rois?
+
+ Pauvre enfant! tu ne paraderas plus dans ton
+ manteau rouge, tu ne chevaucheras pas en grande
+ pompe à travers Paris, à la tête de tes légions revenues,
+ mais d'autre part, ta mère, la France, libre
+ et républicaine,
+
+ posera sur ton front pâle et sans couronne les
+ lauriers plus glorieux de la couronne guerrière,
+ afin que ton âme puisse sans déshonneur aller là-bas
+ raconter au puissant auteur de ta race
+
+ que la France a baisé les lèvres de la Liberté, et
+ les a trouvées plus douces que le miel de ses abeilles
+ à lui, et que la Démocratie, vague géante, se brise
+ sur les rivages où les rois reposaient sans souci.
+
+
+
+
+SONNET SUR LE MASSACRE DES CHRÉTIENS EN BULGARIE
+
+ Christ, est-ce que tu as vraiment expiré? Ou
+ bien tes os gisent-ils en leur sépulcre taillé dans
+ le roc. Et ta Résurrection n'a-t-elle été que le rêve
+ de celle dont les péchés méritent pardon par cela
+ seul qu'elle t'aimait tant?
+
+ Car ici l'air est rempli des plaintes horribles
+ des hommes, et on massacre les prêtres qui invoquent
+ ton nom. N'entends-tu point les lamentations
+ douloureuses de ceux dont les enfants gisent
+ sur la pierre?
+
+ Descends, ô Fils de Dieu, une nuit incestueuse
+ voile la terre, et à travers la nuit sans étoiles, je
+ vois le croissant lunaire dominer ta croix.
+
+ S'il est bien vrai que tu as brisé les barrières de
+ la tombe, descends, ô Fils de l'homme, et montre
+ ta puissance, de peur qu'à ta place ne soit couronné
+ Mahomet.
+
+
+
+
+QUANTUM MUTATA
+
+ Il y eut en Europe, un temps bien lointain, où
+ nulle part aucun homme ne mourait pour la liberté
+ sans que le Lion d'Angleterre, sortant d'un
+ bond, de sa caverne, ne posât la main sur l'oppresseur!
+ C'était alors
+
+ que l'Angleterre était en état de se montrer Grande
+ République, témoin les hommes du Piémont, objets
+ préférés des soucis de Cromwell, alors que dans
+ son palais à fresques, le Pontife, en un impuissant
+ désespoir,
+
+ tremblait devant nos inexorables ambassadeurs.
+ Comment, dès lors, se fait-il que nous soyons déchus
+ d'une telle grandeur, sinon parce que le
+ luxe
+
+ encombre de ses stériles produits la porte par où
+ entreraient nobles pensées, nobles actions. Sans
+ cela nous pourrions être encore les héritiers de Milton.
+
+
+
+
+
+LIBERTATIS SACRA FAMES
+
+ Bien que j'aie été nourri dans la Démocratie, et
+ que je préfère à tout cet état républicain, où chaque
+ homme est comme un roi, où nul n'est distingué
+ des autres par une couronne, malgré tout,
+
+ malgré cette démangeaison moderne de Liberté,
+ je préfère le gouvernement d'un seul, auquel tous
+ obéissent, à celui de ces démagogues braillards qui
+ trahissent notre indépendance par les baisers qu'ils
+ donnent à l'anarchie.
+
+ Aussi n'ai-je aucune sympathie pour ceux dont
+ les mains sacrilèges plantent le drapeau rouge sur
+ les barricades des rues, sans défendre une juste
+ cause, et qui établiraient le règne de l'ignorance:
+
+ Alors, arts, civilisation, politesse, honneur, tout
+ s'évanouirait, il ne resterait que la trahison, et le
+ poignard qui est son seul outil, et le meurtre aux
+ pieds silencieux et sanglants.
+
+
+
+
+THEORETIKOS
+
+ Ce puissant empire n'a que des pieds d'argile.
+ Toute chevalerie, toute puissance ont abandonné
+ entièrement notre petite île. Quelque ennemi a dérobé
+ sa couronne de laurier,
+
+ et parmi ses collines s'est tue cette voix qui parlait
+ de Liberté. Oh! quitte-la, mon âme, quitte-la;
+ lu n'es point faite pour habiter cette vile demeure
+ de trafiquants, où chaque jour
+
+ on met en vente publique la sagesse et le respect,
+ où le peuple grossier pousse les cris enragés
+ de l'ignorance contre ce qui est le legs des siècles.
+
+ Cela trouble mon calme; aussi mon désir est-il de
+ m'isoler dans des rêves d'art et de suprême culture,
+ sans prendre parti ni pour Dieu, ni pour ses ennemis.
+
+
+
+
+REQUIESCAT
+
+ Marche d'un pas léger, elle est tout près, sous la
+ neige. Parle à voix basse: elle peut entendre croître
+ les pâquerettes.
+
+ Toute sa belle chevelure dorée a pris la teinte de
+ la rouille; elle qui était jeune, et charmante, elle
+ n'est que poussière.
+
+ Pareille au lis, blanche comme la neige, elle savait
+ à peine qu'elle était femme si doucement elle
+ avait grandi.
+
+ Les planches du cercueil, une lourde pierre pèsent
+ sur sa poitrine; seul je me torture le coeur,
+ mais elle, elle repose.
+
+ Silence! Silence! elle ne saurait entendre la lyre
+ ni le sonnet; toute ma vie est ensevelie ici. Entassons
+ de la terre par-dessus elle.
+
+_Avignon_.
+
+
+
+
+
+SONNET COMPOSÉ EN APPROCHANT DE L'ITALIE
+
+ J'atteignais les Alpes, mon âme brûlait en moi,
+ à ton nom, Italie, Italie. Et quand je sortis du coeur
+ de la montagne, et que je vis le pays qui avait été
+ le désir de ma vie,
+
+ je me mis à rire comme un homme qui a gagné
+ un prix de haute valeur; et rêvant à l'histoire de
+ ta gloire, j'épiai le jour, jusqu'au moment où,
+ zébré de blessures enflammées, le ciel de turquoise
+ prit peu à peu la couleur de l'or poli.
+
+ Les pins flottaient comme flotte une chevelure
+ de femme, et dans les vergers, tout le lacis des
+ branchages s'épanouissait en flocons d'écume fleurie.
+
+ Mais quand j'appris que bien loin de là, dans
+ Rome, un second Pierre portait des chaînes funestes,
+ je pleurai de voir si belle une telle contrée.
+
+_Turin_.
+
+
+
+
+
+SAN MINIATO
+
+ Vous le voyez, j'ai gravi la pente de la montagne
+ jusqu'à cette sainte maison de Dieu, où jadis allait
+ et venait le peintre angélique, qui vit les cieux largement
+ ouverts,
+
+ et sur un trône au-dessus du croissant de la
+ lune, la blanche et virginale Reine de grâce. Marie!
+ Si je pouvais seulement voir ta face, la mort
+ ne viendrait jamais trop tôt.
+
+ O toi que Dieu couronna d'épines et de douleurs!
+ Mère du Christ! ô Épouse mystique! Mon coeur est
+ las de cette vie, et trop accablé de tristesse pour
+ chanter encore.
+
+ O toi, que Dieu couronna d'amour et de flamme,
+ que couronna le Christ, le très saint; oh! écoute,
+ avant que le soleil impitoyable n'expose à l'univers
+ mon péché et ma honte.
+
+
+
+
+AVE, MARIA, GRATIA PLENA
+
+ Est-ce ainsi qu'il est venu? Je m'attendais à voir
+ une scène d'un éclat merveilleux, telle qu'on le
+ conte au sujet d'un Dieu qui, dans une pluie d'or,
+ fit tomber les barrières et descendit sur Danaé:
+
+ ou bien à une apparition terrible, comme quand
+ Sémélè, languissante d'amour et de désir inapaisé,
+ supplia pour voir le corps lumineux du Dieu, et que
+ la flamme saisit ses membres blancs et l'anéantit entièrement.
+
+ C'est avec ces rêves joyeux que je visitai ce lieu
+ sacré, et maintenant les yeux et le coeur pleins
+ d'étonnement, je reste immobile devant ce suprême
+ mystère d'amour,
+
+ une jeune fille à genoux, la figure pâle et sans
+ passion, un ange qui tient un lis en sa main, et au-dessus
+ d'eux, la colombe, déployant ses ailes.
+
+_Florence_.
+
+
+
+
+
+
+ITALIA
+
+ Italie! tu es déchue, bien que toutes hérissées de
+ lances brillantes, tes armées marchent à grand fracas
+ des Alpes du Nord jusqu'aux flots siciliens!
+ Oui, déchue, bien que les nations te saluent reine,
+
+ parce que l'on voit l'or faire briller ta richesse
+ dans toutes les villes, et que sur ton lac de saphir,
+ d'un air allier, sous le vent qui enfle leurs voiles,
+ naviguent par milliers tes galères, sous l'unique
+ drapeau rouge, blanc et vert.
+
+ Belle et forte! Mais belle et forte en vain! Porte
+ ton regard vers le Sud, où Rome, ville profanée,
+ attend en vêtement de deuil un roi oint par Dieu.
+
+ Lève ton regard au ciel; Dieu permettra-t-il une
+ telle chose? Non, mais quelque Raphaël ceint de
+ flamme va descendre, et frapper le Profanateur
+ avec l'épée du châtiment.
+
+
+
+
+
+SONNET ÉCRIT PENDANT LA SEMAINE SAINTE A GÈNES
+
+ J'errais dans la verte retraite de Scoglietto. Les
+ oranges à tous les rameaux qui formaient la voûte,
+ étaient suspendues comme des lampes brillantes
+ d'or, pour faire honte au jour. Çà et là, un oiseau
+ surpris, de ses ailes battantes et de ses pieds
+
+ éparpillait comme de la neige toutes les fleurs.
+ À mes pieds de pâles narcisses pareils à des lunes
+ d'argent; et les vagues arrondies qui rayaient la
+ baie de saphir, riaient au soleil, et la vie paraissait
+ très douce.
+
+ Au dehors, le jeune enfant de choeur passait
+ chantant d'une voix claire: «Jésus, le fils de
+ Marie, a été mis à mort. Oh! venez, et couvrez de
+ fleurs son tombeau.»
+
+ Ah! Dieu! Ah! Dieu! ces charmantes heures
+ helléniques ont submergé tout souvenir de tes amères
+ douleurs, de la Croix, de la Couronne, des Soldats
+ et de la Lance.
+
+
+
+
+ROME QUE JE N'AI POINT VISITÉE
+
+I
+
+ Le blé a passé du gris au rouge, depuis que pour
+ la première fois mon esprit a fui les mornes cités
+ du Nord, pour voler aux montagnes de l'Italie.
+
+ Et maintenant je me retourne du côté du foyer
+ domestique, car mon pèlerinage est tout à fait terminé,
+ bien que, ce me semble, ce soleil, rouge
+ comme le sang, m'indique la route qui mène à
+ Rome la sainte.
+
+ O Dame bénie, qui as sous ton empire les sept
+ collines, ô Mère sans tache ni souillure, toi qui
+ portes une triple couronne d'or,
+
+ O Roma, Roma, je dépose à tes pieds ce vain
+ tribut de mon chant, car, hélas! elle est rude et
+ longue, la route qui conduit à la Voie sacrée.
+
+II
+
+ Et pourtant, quelle joie ce serait pour moi que
+ de tourner mes pas vers le Sud, après avoir suivi le
+ Tibre jusqu'à son embouchure, de revenir m'agenouiller
+ dans Fiésole
+
+ et d'errer à travers l'épaisse forêt de pins, qui
+ interrompt le cours de l'Arno aux reflets d'or, pour
+ voir le brouillard empourpré et la lueur du matin
+ sur les Apennins,
+
+ en passant près de mainte maison enfouie parmi
+ les vignes, près du verger, près du jardin d'oliviers
+ gris, jusqu'à ce qu'enfin du haut de la route qui
+ parcourt la morne Campagna, surgissent les sept
+ collines qui portent le Dôme.
+
+III
+
+ Pour moi, pèlerin des mers du Nord, quelle joie
+ de me mettre tout seul à la recherche du temple
+ merveilleux et du trône de Celui qui tient les clefs
+ redoutables.
+
+ Alors que tout brillants de pourpre et d'or, défilent
+ et prêtres et saints cardinaux, et que porté au-dessus
+ de toutes les têtes, arrive le doux pasteur du
+ troupeau.
+
+ Quelle joie de voir, avant que je meure, le seul
+ roi qui soit oint par Dieu, et d'entendre les trompettes
+ d'argent sonner triomphalement sur son passage.
+
+ Ou lorsqu'à l'autel du sanctuaire, il élève le
+ signe du mystérieux sacrifice et montre aux yeux
+ mortels un Dieu sous le voile du pain et du vin.
+
+IV
+
+ Car quels changements le temps n'amène-t-il
+ pas? Les cycles des années qui reviennent peuvent
+ délivrer mon coeur de ses craintes et apprendre à
+ mes lèvres un chant qu'elles pussent chanter.
+
+ Avant que dans ce champ de à-bas, l'or frémissant
+ soit rassemblé en gerbes poudreuses, avant que les
+ feuilles écarlates de l'automne voltigent comme
+ des oiseaux pour tomber sur l'herbe,
+
+ J'aurai peut-être parcouru la glorieuse carrière
+ et saisi la torche encore flambante, et invoqué le
+ nom sacré de Celui qui maintenant cache sa face.
+
+
+
+
+URBS SACRA ET AETERNA
+
+ Rome! quelle page dans l'histoire a été la tienne,
+ dans les temps d'autrefois où ton épée républicaine
+ régit le monde entier, pendant une période de bien
+ des siècles! Alors tu fus la reine couronnée de tes
+ peuples,
+
+ jusqu'au jour où parut dans tes rues le Goth
+ barbu. Et aujourd'hui, ô cité couronnée par Dieu,
+ découronnée par l'homme, c'est l'odieux drapeau
+ rouge, blanc et vert que les brises font flotter sur
+ tes murs.
+
+ En quel temps étais-tu en ta gloire? Alors que tes
+ aigles avides de pouvoir prenaient leur vol pour saluer
+ le double soleil et que les nations tremblaient
+ sous ton sceptre?
+
+ Non, ta gloire s'est prolongée jusqu'à ce jour, où
+ les pèlerins s'agenouillent devant, le Saint unique,
+ le pasteur captif de l'Eglise de Dieu.
+
+
+
+
+SONNET COMPOSÉ APRÈS L'AUDITION DU _DIES IRAE_
+
+_CHANTÉ DANS LA CHAPELLE SIXTINE_
+
+ Non, Seigneur, il n'en est pas ainsi. La blancheur
+ du lis au printemps, les mélancoliques bois d'oliviers
+ ou la colombe à la poitrine argentée m'apprennent
+ plus clairement ta vie et ton amour, que
+ ces flammes rouges et ces coups de tonnerre, avec
+ leurs terreurs.
+
+ Les vignes empourprées m'apportent de doux
+ souvenirs de toi: un oiseau qui, le soir, rentre à tire
+ d'aile vers son nid, me parle de celui qui n'a aucune
+ place pour se reposer. Je m'imagine que c'est sur toi
+ que chante le passereau.
+
+ Viens plutôt par une soirée d'automne, quand le
+ rouge et le brun brillent sur les feuilles et que les
+ campagnes répètent comme un écho la chanson du
+ passeur.
+
+ Viens quand la pleine lune en sa splendeur laisse
+ tomber son regard sur les rangées de gerbes dorées,
+ et alors fais ta moisson; nous avons attendu longtemps.
+
+
+
+
+PAQUES
+
+ Les trompettes d'argent résonnèrent sous le
+ Dôme, le peuple avec un respect religieux s'agenouilla
+ sur le sol, et je vis porté sur les épaules des
+ hommes, pareil à quelque grande divinité, le saint
+ Maître de Rome.
+
+ Comme un prêtre, il portait une robe plus blanche
+ que l'écume; comme un roi, il était ceint de pourpre
+ royale. Trois couronnes d'or s'élevaient bien haut
+ sur sa tête. Entouré de splendeur et de lumière, le
+ Pape rentra chez lui.
+
+ Mon coeur s'enfuit bien loin dans le passé, à travers
+ le désert des années, vers un homme qui errait
+ au bord d'une mer solitaire, et cherchait vainement
+ un endroit pour se reposer.
+
+ «Les renards ont leur tanière, et tout oiseau
+ a son nid, et moi, moi seul, il me faut errer sans
+ repos, les pieds meurtris, et boire avec le vin
+ l'amertume des larmes.»
+
+
+
+E TENEBRIS
+
+ Descends, ô Christ, et viens à mon aide! Tends-moi
+ la main, car je vais me noyer dans une mer
+ plus orageuse que ne fut pour Simon ton lac de
+ Galilée. Le vin de la vie est répandu sur la table.
+
+ Mon coeur est pareil à une contrée ravagée par ta
+ famine et où ont péri toutes les choses utiles. Et je
+ sais fort bien que mon âme est destinée à l'Enfer,
+ s'il me faut cette nuit comparaître devant le trône
+ du Dieu.
+
+ «Il dort peut-être, ou bien il part à cheval pour
+ la chasse, comme Baal, quand ses prophètes hurlaient
+ son nom, de l'aurore à midi, sur la cime foudroyée
+ du Carmel.»
+
+ Non, soyons tranquille, avant la nuit venue, je contemplerai
+ les pieds de bronze, la robe plus blanche
+ que la flamme, les mains meurtries, et la face empreinte
+ d'une lassitude tout humaine.
+
+
+
+
+VITA NUOVA
+
+ J'étais debout près de la mer où nul ne vendange,
+ jusqu'à ce que les vagues humides eussent couvert
+ de leur écume ma face et mes cheveux; les longues
+ flammes rouges du jour mourant brûlaient à l'occident;
+ le vent avait un sifflement triste
+
+ et les mouettes criardes fuyaient vers la terre:
+ «Hélas! m'écriai-je, ma vie est pleine de douleur;
+ et qui donc peut faire provision de fruit ou de
+ grain doré sur ces plaines stériles qui s'agitent incessamment?»
+
+ Mes filets avaient ça et la bien des larges déchirures,
+ bien des fentes; néanmoins je les jetai pour
+ tenter ma dernière chance, dans la mer, et j'attendis
+ la fin.
+
+ Quand! ô surprise! quelle soudaine gloire! Et je
+ vis monter la splendeur argentée d'un corps aux
+ membres blancs, et cette joie me fit oublier les
+ tourments du passé.
+
+
+
+
+MADONNA MIA
+
+ Jeune fille et lys, elle n'était point faite pour la
+ douleur de ce monde, avec sa chevelure brune et
+ douce que ses larmes collaient en tresses, avec ses
+ yeux pleins de désirs, à demi voilés par les larmes
+ encore endormies, comme des eaux très bleues qu'on
+ voit à travers les brouillards de la pluie;
+
+ des joues pâles, où nul amour n'avait laissé sa
+ tache, sa lèvre inférieure rouge, et ramenée en dedans
+ pour fuir l'amour, et une gorge blanche, plus
+ blanche que la colombe argentée, et dont le marbre
+ pâle était rayé d'une veine pourpre. Et pourtant,
+ quoique mes lèvres ne doivent point cesser de la
+ louer,
+
+ je ne serais point assez hardi pour lui baiser
+ même les pieds, car je me sens sous l'ombre que
+ font les ailes du respect,
+
+ ainsi que Dante, quand il était debout avec Béatrice,
+ sous la poitrine enflammée du Lion, et qu'il
+ voyait le septième ciel de cristal et l'escalier d'or.
+
+
+
+
+LA CHANSON D'ITYS
+
+ La Tamise anglaise est bien plus sainte que
+ Rome. Ces campanules, qui comme une montée
+ soudaine de la mer, viennent envahir les bocages,
+ avec, pour écume, la reine des prés et la blanche
+ anémone pour tacheter les vagues bleues,--Dieu
+ est ici plus manifeste que là où il se cache, dans
+ l'étoile au coeur de cristal que porte un moine
+ blême.
+
+ Ces papillons aux reflets violets qui prennent
+ pour tente ce lis à la teinte de crème, ce sont des
+ monsignori, et là où s'agitent les roseaux, où un
+ brochet paresseux se laisse flotter au soleil, les yeux
+ à demi clos,--voici un vieil évêque mitre, _in partibus_.
+ Regardez donc ces brillantes écailles toutes vert
+ et or.
+
+ Le vent, prisonnier qui s'agite sans repos dans
+ les arbres, joue fort bien le Palestrina. On dirait
+ que les doigts du puissant maestro sont posés sur
+ les touches de l'orgue de Maria, et qu'ils y jouent,
+ quand, aux premières heures d'un matin tout bleu
+ de Pâques, le Pape, porté sur un brancard tout rouge
+ comme le sang ou le crime, va
+
+ de sa sombre demeure sur le balcon, au-dessus
+ des portes de bronze, et, dominant la foule serrée
+ sur la place, ou les fontaines elles-mêmes semblent
+ dans leur extase jeter en l'air leurs lances d'argent,
+ étend ses faibles mains vers l'Orient, vers l'Occident,
+ envoie une vaine paix aux pays qui ne connaissent
+ nulle paix, le repos aux nations qui ne
+ connaissent pas le repos.
+
+ Et ce rayonnement orangé qui s'attarde et semble
+ vouloir taquiner la lune, n'est-il pas plus beau que
+ les pompes les plus brillantes de Rome! Chose
+ étrange! il y a un an, je me mis à genoux devant
+ je ne sais quel cardinal en robe rouge, qui portait
+ l'hostie à travers l'Esquilin!... et maintenant, ces
+ vulgaires pavots parmi le blé me semblent deux
+ fois aussi beaux.
+
+ Ces champs de pois, d'un vert bleu, que voici là-bas,
+ frissonnants de la dernière averse, émettent en
+ cette fraîche soirée des parfums plus doux que ceux
+ des encensoirs ornés de gemmes flamboyantes que
+ balancent les jeunes diacres, lorsque le vieux prêtre
+ ouvre le tabernacle voilé de rideaux, et donne à
+ Dieu un corps fait avec le fruit banal du blé et de
+ la vigne.
+
+ Le pauvre frère Giovanni, qui braille à la messe,
+ s'étonnerait certainement ici, car là-haut chante un
+ petit oiseau brun, et à travers le long et frais gazon
+ je vois cette gorge vibrante que j'entendis jadis sur
+ les collines éclairées par les étoiles, dans l'Arcadie
+ étoilée de fleurs, où le demi-cercle blanc de sable
+ de la plage de Salamine rejoint la mer.
+
+ Charmante est l'hirondelle qui babille sur les toits,
+ à la pointe du jour, quand le faucheur aiguise la
+ faux, quand gémissent les colombes, et que la laitière,
+ quittant son petit lit solitaire, va légère, et
+ chantonnant, vers le troupeau aux graves mugissements,
+ qui attend, et avance par-dessus les portes
+ de la cour, ses vastes mufles débordants d'écume.
+
+ Et ils sont charmants les houblons sur les plaines
+ du Kent, et doux est le vent qui agite le foin fraîchement
+ coupé, et doux sont les essaims capricieux
+ des bourdonnantes abeilles, et douce est la génisse
+ qui souffle dans l'écurie, et les figues vertes près
+ d'éclater, qui pendent par-dessus le mur de briques
+ rouges.
+
+ Et il est doux d'entendre le coucou railler le
+ printemps, alors que les dernières violettes flânent
+ encore près de la source, et il est doux d'entendre
+ le berger Daphnis chanter la chanson de Linus
+ dans quelque vallon ensoleillé de la chaude Arcadie
+ où le blé est de l'or, où les moissonneurs aux
+ membres légers et sveltes dansent près du troupeau
+ enfermé dans le parc.
+
+ Et il est doux d'entendre à côté de la jeune Lycoris
+ dans quelque lointaine vallée de l'Illyrie, et
+ sous une voûte de feuillage sur un tapis d'amaracus,
+ nous pourrions, nous aussi, perdre dans l'extase un
+ jour d'été, et nous divertir à qui sera le plus habile
+ sur le chalumeau, pendant que bien loin au-dessous
+ de nous, s'irrite la pourpre troublée de la mer.
+
+ Mais combien ce serait plus doux si le pied
+ chaussé de sandales d'argent de quelque Dieu longtemps
+ caché venait jamais fouler les prairies de
+ Nuneham; si jamais Faune portant à ses lèvres la
+ flûte de roseau pouvait lever la tête près des vertes
+ flaques d'eau! Ah! il serait doux, en effet, de voir
+ le céleste berger appeler à la pâture son troupeau à
+ la blanche toison.
+
+ Aussi, chante donc pour moi, musicien harmonieux,
+ quoique tu ne chantes, après tout, que ton
+ propre _requiem_. Dis-moi ton récit, infortuné chroniqueur,
+ conte-moi tes tragédies. Ne dédaigne point
+ ces retraites nouvelles pour toi, cette campagne anglaise,
+ car notre île du Nord peut donner de quoi
+ faire bien des belles couronnes,
+
+ que ne connaissent point les prairies grecques;
+ plus d'une rose telle que vainement un adolescent
+ la chercherait pendant tout un jour, dans les vallons
+ d'Eolie, croît en masses touffues sur nos haies,
+ comme une insouciante courtisane prodigue de sa
+ beauté; et aussi des lis tels que jamais n'en réfléchit
+ l'Ilissus étoilent nos ruisseaux, et des nielles bleues
+
+ ponctuent le froment vert, et bien qu'elles soient
+ pour les hirondelles un avertissement de se diriger
+ vers le Sud, elles ne déploieraient jamais leurs pavillons
+ d'azur parmi les vignes grecques. Et même
+ cette petite herbe en haillons rouges, qui invite le
+ rouge-gorge à pépier, serait une étrangère en Arcadie,
+ et plus d'une élégie restée muette
+
+ dort dans les roseaux qui frangent notre sinueuse
+ Tamise, et qui la réveillerait, donnerait un enchantement
+ plus doux que celui qui fit pleurer Syrinx,
+ et par ici se cachent des orchidées brunes semées
+ d'abeilles, assez belles pour faire un diadème au
+ front de Cythérée, et que Cythérée ne connaît
+ point, et là-bas tout près de ce taureau qui paît,
+
+ il est une mignonne asphodèle jaune; le papillon
+ peut l'apercevoir de loin, bien que la rosée d'un
+ seul soir d'été suffise à remplir deux fois sa petite
+ coupe, avant que l'étoile ait rappelé le berger paresseux
+ à son parc, et sans être prodigue, chaque
+ pétale est semé de taches d'or
+
+ comme si l'opulente maîtresse de Jupiter, Danaé,
+ sortie toute brûlante encore de ses bras dorés, s'était
+ penchée pour baiser les pétales tremblants, ou
+ comme si le jeune Mercure, qui rase de son vol le
+ gué sombre de Dis, les avait frôlés tout récemment
+ d'une plume de ses ailes; la tige svelte qui porte la
+ charge de ses soleils
+
+ est à peine plus épaisse que le fil de la Vierge, ou
+ que la tapisserie argentée de la pauvre Arachné.
+ Les hommes disent qu'elle s'épanouit sur le tombeau
+ d'un être auquel je rendis jadis un culte, mais
+ à moi elle semble me rappeler des souvenirs plus
+ divins d'ombrages héliconiens hantés des Faunes
+ et de mers bleues aimées des nymphes
+
+ d'une vallée inconnue a Tempé, où Narcisse s'étend
+ sur le bord d'une rivière transparente, ayant dans sa
+ chevelure le désordre de la forêt, dans ses yeux le
+ silence du bois, courtisant cette image mobile qui à
+ peine baisée se dissout; des souvenirs de Salmacis,
+
+ qui n'est ni jeune homme, ni jeune fille, et qui
+ est pourtant l'un et l'autre, embrasé d'une double
+ flamme, et jamais satisfait par leur excès même,
+ car chacune des deux passions, dans son ardeur
+ éprise, se refuse à se séparer de l'autre, et pourtant
+ tue l'amour par ce refus;--des souvenirs d'oréades
+ épiant à travers les feuilles des arbres silencieux
+ sous le clair de lune,
+
+ d'Ariane abandonnée sur le port de Naxos, lorsqu'elle
+ vit bien loin sur les flots le perfide équipage,
+ qu'elle agita son écharpe rouge, et appela le
+ trompeur Thésée, ignorant que tout près derrière
+ elle était Dionysos sur une panthère couleur
+ d'ambre,--des souvenirs de ce que vit
+
+ le barde aveugle de Méonie, le mur de Troie, la
+ reine Hélène assise dans la chambre sculptée, ayant
+ auprès d'elle un amoureux jeune homme aux lèvres
+ rouges, arrangeant de sa main mignonne la crinière
+ de son casque, et bien loin de là, la mêlée, les cris,
+ les plaintes, quand Hector écartait avec son bouclier
+ la lance et qu'Ajax lançait la pierre,
+
+ Ou c'est Persée ailé, qui, de son épée bien trempée,
+ tranche les serpents entrelacés de la sorcière, ce
+ sont tous ces contes fixés pour l'éternité sur les petites
+ urnes grecques, charge plus riche que ne le
+ fut le plus opulent galion d'Espagne à son retour
+ des Indes. Car du moins de cette charge il arrive
+ quelque partie
+
+ et je sais bien qu'ils ne sont point du tout
+ morts, les anciens Dieux de la poésie grecque; ils
+ ne sont qu'endormis, et dès qu'ils entendront ton
+ appel, ils s'éveilleront, et se croiront en pleine
+ Thessalie. Cette Tamise leur sera l'eau de Daulis,
+ cette fraîche clairière la prairie semée d'iris jaunes
+ où jadis riait et jouait le jeune Itys.
+
+ Si ce fut toi, cher oiseau, qui as fait ton berceau
+ dans le jasmin, si ce fut toi, qui de l'immobile
+ feuillage de ton trône, as chanté pour le merveilleux
+ enfant jusqu'à ce qu'il entendit le cor d'Atalante
+ retentir faiblement parmi les collines de Cumner,
+ et que dans ses courses vagabondes par les bois de
+ Bagley, il rencontrât, le soir, la fontaine des poètes
+ grecs,
+
+ Ah! mignon avocat au simple costume, qui
+ plaides pour la lune contre le jour, si c'est grâce à
+ toi que le berger cherche sa compagne, en celle
+ douce poursuite, alors que Proserpine oublia qu'elle
+ n'était point en Sicile, et qu'elle s'appuya, toute
+ émerveillée, contre cette barrière moussue de Sandfort,
+
+ Prodige du bois, à l'aile légère, aux yeux
+ brillants, si jamais tu as consolé par ta mélodie
+ quelqu'un de ce petit clan, de cette troupe fraternelle
+ qui aima l'étoile matinale de la Toscane,
+ plus que le soleil accompli de Raphaël, et qui est
+ immortelle, chante pour moi, car je l'aime bien,
+
+ chante, chante encore! Que le morne univers redevienne
+ jeune, que les éléments prennent des
+ formes nouvelles, et que les antiques formes de la
+ Beauté se promènent parmi les formes simples,
+ parmi les petits champs sans barrières, comme au
+ temps où le fils de Latone portait la houlette de
+ saule, où les moelleuses brebis et les chèvres ébouriffées
+ suivaient le Dieu presque enfant.
+
+ Chante, chante encore! et Bacchus va paraître
+ ici, à cheval sur son magnifique trône indien, et
+ au-dessus des tigres geignants, il agitera son bâton
+ couronné de lierre jaune et d'un cône résineux,
+ pendant qu'à côté de lui l'effrontée Bassaride jettera
+ par terre le lion par sa crinière, et attrapera le
+ faon montagnard.
+
+ Chante encore! et je porterai la peau de léopard,
+ et je déroberai les ailes lunaires d'Astaroth, et sur
+ son chariot glacé nous pourrons gagner le Cithéron
+ en une heure, avant que l'écume ait débordé pardessus
+ le pressoir, avant que le Faune ait cessé de
+ fouler les grappes; oui, avant que la lampe clignotante
+ du jour
+
+ ait fait fuir la hulotte criarde jusqu'en son nid,
+ et averti la chauve-souris de reployer ses éventails
+ membraneux, quelque jeune Ménade, aux seins
+ couverts de feuilles de vigne, maraudera aux Pans
+ endormis leurs fruits de faine, si doucement que le
+ petit sansonnet ne s'éveillera point dans son nid et
+ aussitôt lançant un rire aigu, et s'élançant d'un
+ bond,
+
+ elle atteindra la verte vallée, où la rosée tombée
+ se rassemble sous l'orme, et alors comptera son butin;
+ puis les bruns satyres, bande joyeuse, fouleront
+ la lysimachie le long du rivage, et là où leur
+ maître cornu trône en grand appareil, apporteront
+ des fraises et des prunes duvetées sur une claie
+ d'osier.
+
+ Chante encore! et bientôt, la face fatiguée par la
+ passion, apparaîtra à travers la fraîche fouillée le
+ jeune homme serviteur d'Apollon. Le prince tyrien
+ chassera son sanglier hérissé, parcourra les bois de
+ châtaigniers tout fleuris, et la vierge aux membres
+ d'ivoire, aux yeux gris, où brille la fierté, poursuivra
+ à cheval le daim vêtu de velours.
+
+ Chante encore! et je verrai le jeune garçon mourant
+ teindre de la pourpre de son sang la clochette
+ de cire dont le poids fait pencher la jacinthe, et à
+ moi Cypris éplorée viendra conter sa douleur, et je
+ baiserai sa bouche et ses yeux ruisselants, et je
+ la conduirai au mystérieux bosquet de myrtes où
+ gît Adonis.
+
+ Redouble d'efforts, ô Itys! Le souvenir, frère de
+ lait du remords et de la douleur, verse goutte à
+ goutte le poison dans mon oreille. Oh! être libre!
+ Brûler ses vieux vaisseaux! Se lancer encore dans
+ la mêlée des Vagues empanachées de blanc, et livrer
+ bataille au vieux Protée pour piller les cavernes
+ fleuries de corail!
+
+ Oh! pour Médée et ses parents magiques! pour
+ le secret du sanctuaire de Colchide! Oh! pour une
+ feuille de cette pâle asphodèle qui entoure le front
+ las de Proserpine, et verse le soir des rosées si merveilleuses,
+ qu'elle rêve des campagnes d'Enna, près
+ de la lointaine mer de Sicile,
+
+ où souvent elle pourchassa l'abeille à la ceinture
+ d'or, de lis en lis, dans la prairie unie, avant que
+ son ténébreux maître lui eût fait goûter au fruit
+ fatal, à ce grain de grenade, avant que les noirs
+ coursiers l'eussent emportée au loin, jusque dans
+ le pays vague et sans fleurs, au jour languissant et
+ sans soleil.
+
+ Oh! pour une heure de minuit, avoir pour maîtresse
+ la Vénus de la petite ferme de Mélos! Oh! si
+ pour une heure seulement quelque antique statue
+ s'éveillait à la passion; et que je pusse faire oublier
+ à l'Aurore de Florence son muet désespoir, m'accoler
+ à ces membres puissants et faire mon oreiller de
+ cette poitrine géante!
+
+ Chante, chante encore! Je voudrais être ivre de
+ vie, ivre de la vendange foulée sous le pressoir, de
+ ma jeunesse; j'oublierais les luttes d'un labeur
+ stérile, la vallée déchirée, les yeux de Gorgone de la
+ Vérité, la veillée sans prière, et le cri qui implore
+ la prière, les dons inféconds, les bras levés, l'air
+ morne et insensible.
+
+ Chante, chante encore! O Niobé emplumée, tu
+ peux donner de la beauté à la douleur, et dérober
+ à la joie ses accents les plus mélodieux, tandis que
+ nous autres, nous n'avons que le silence mort et
+ sans voix pour guérir nos plaies trop découvertes,
+ et ne savons que tenir la souffrance emprisonnée
+ en nos coeurs, que tuer le sommeil sur l'oreiller.
+
+ Chante encore plus fort, pourquoi faut-il que je
+ revoie la face lasse et pâle de ce Christ abandonné,
+ dont jadis mes mains ont tenu les mains sanglantes,
+ dont si souvent mes lèvres ont baisé les lèvres
+ meurtries, et qui maintenant muet, misérable en
+ son marbre, reste seul dans sa demeure déshonorée,
+ et pleure, sur moi peut-être.
+
+ O mémoire, dépouille ton enveloppe enguirlandée,
+ brise ton luth aux sons rauques, ô triste Melpomène;
+ ô souffrance, souffrance, reste close en ta
+ cellule fermée; et ne double point de tes larmes cette
+ limpide Castalie! Tais-toi, tais-toi, triste oiseau, tu
+ offenses la forêt en tourmentant son calme champêtre
+ de ton chant si ardemment passionné!
+
+ Silence, silence, ou s'il est angoissant de se taire,
+ emprunte au sansonnet des champs son air plus
+ simple, à lui dont la joyeuse insouciance est mieux
+ faite pour ces forêts anglaises que ton cri aigu de
+ désespoir. Ah! tais-toi, et que le vent du Nord
+ remporte ton lai aux collines rocheuses de la Thrace,
+ à la baie orageuse de Daulis.
+
+ Un instant encore! Les feuilles effarouchées seront
+ agitées: peut-être Endymion aura traversé la prairie,
+ épris d'amour pour la lune, et cette tranquille Tamise
+ aura entendu Pan battre et faire voler l'eau, en
+ cherchant à tâtons un roseau, pour attirer hors de sa
+ caverne bleue quelque innocente Naïade, qui, partagée
+ entre la joie et la peur, prête l'oreille à sa flûte.
+
+ Un instant encore! La tourterelle réveillée a roucoulé;
+ la fille argentée de la mer argentée a enchaîné,
+ de ses mains amoureuses, son inconstant qui
+ allait chasser, et Dryopé a écarté les branches de
+ son chêne pour voir le rétif adolescent aux cheveux
+ dorés se révolter sous son joug.
+
+ Un instant encore! Les arbres se sont inclinés
+ pour baiser la pâle Daphné qui sort à peine de la
+ langueur des lauriers tremblants, et Salmacis, dans
+ son isolement, a mis à nu sa stérile beauté devant
+ la lune, et à travers la vallée, avec un triste et voluptueux
+ sourire, est passé Antinoüs; le rouge lotus
+ du Nil
+
+ sort à demi fléchi des boucles noires de sa chevelure,
+ pour voiler le charme enfoui sous ces paupières
+ endormies; ou bien c'est, là-bas, sur cette
+ pente couverte de gazon, l'intangible Artémis aux
+ membres nus sous sa tunique relevée haut, qui a
+ commandé à ses chiens de donner de la voix, qui
+ a débusqué le daim de sa verte reposée par ses
+ cris aigus et la piqûre de son épée.
+
+ Reste calme, reste calme, ô coeur passionné, reste
+ calme! Oh Mélancolie, ferme ton aile de corbeau,
+ O Dryade qui sanglotes, ne quitte point le creux
+ de ta colline pour venir apporter une réponse aussi
+ découragée. O Marsyas ailé, cesse de te plaindre.
+ Apollon n'aime point entendre des chants ainsi
+ troublés par la souffrance.
+
+ C'était un rêve: la clairière est déserte. Nul doux
+ rire de l'Ionie n'agite l'air. La Tamise rampe, paresseuse
+ et plombée, et du bois épais, redevenu désolé,
+ désert, a fui le jeune Bacohus avec son bruyant
+ cortège. Et pourtant du bois de Nuneham vient
+ toujours cette vibrante mélodie,
+
+ si triste, qu'on croirait entendre un coeur humain
+ se briser dans chaque note distincte. C'est une qualité
+ que possède parfois la musique, car elle est l'art qui
+ tient de plus prés aux larmes et au souvenir. Pauvre
+ Philomèle en deuil, que crains-tu donc? Ta soeur ne
+ hante point ces campagnes, Pandion n'est pas ici.
+
+ Ici jamais on ne voit un maître cruel, armé de la
+ lame meurtrière, point de tissu formé de sanglants
+ insignes; ce ne sont que vallées moussues, faites
+ pour les camarades qui vont à l'aventure, de chauds
+ vallons où se repose l'étudiant fatigué, son livre à
+ moitié fermé, et bien des allées sinueuses, où le
+ soir, les rustiques amants sont heureux d'échanger
+ leurs naïfs propos.
+
+ L'inoffensif lapin gambade avec ses petits sur le
+ sentier tracé par le halage, où récemment encore,
+ une troupe de joyeux gars, se bousculant à l'envi,
+ encourageait de ses cris bruyants les équipes de rameurs;
+ l'araignée avec ses fils d'argent travaille à
+ son petit métier, et des sombres murailles à crêtes
+ de buées rouges
+
+ de la ferme isolée part une lueur clignotante.
+ C'est là que le berger accablé de fatigue pousse son
+ troupeau bêlant, et le renferme dans le pare formé
+ de claies. Une clameur assourdie vient de quelque
+ bateau d'Oxford, arrêté à la barrière de Sandford,
+ et fait lever en sursaut la poule d'eau de son abri
+ dans les roseaux; et les ombres obscures s'allongent
+ sur la colline en voltigeant comme des hirondelles.
+
+ Le héron passe, revenant au lac, sa demeure. Le
+ brouillard bleu se glisse à travers les arbres frissonnants.
+ Les étoiles silencieuses, mondes d'or, apparaissent
+ une à une, et pareille à une fleur que chasse
+ la brise, une lune étincelante parcourt le ciel
+ brillant. C'est l'arbitre muet de toute ta plainte mélancolique,
+ enchanteresse.
+
+ Elle ne se soucie point de toi; pourquoi s'en soucierait-elle?
+ Endymion, elle le sait, n'est pas loin.
+ C'est moi, c'est moi, dont l'âme est comme le roseau,
+ qui ne saurait jouer de lui-même aucun message,
+ mais qui chante sur l'ordre d'autrui; c'est moi qui
+ vais poussé par tous les vents sur le vaste Océan de
+ la souffrance.
+
+ Ah! cet oiseau brun s'est tu; un trille exquis
+ semble être resté dans le sombre feuillage, et mourir
+ en accents musicaux. À cela près, l'air est silencieux,
+ silencieux au point qu'on entendrait la
+ chauve-souris, aux courtes ailes, errer et tourner
+ au-dessus des pins, qu'on pourrait compter une à
+ une chaque gouttelette de rosée qui tombe du calice
+ débordant de la campanule.
+
+ Et bien loin, par la plaine qui s'étale, à travers
+ les saules groupés, et les buissons bruns, la haute
+ tour de Magdalen, terminée par une girouette
+ d'or, masque la longue Grand'Rue de la petite
+ ville! Attention! voilà que la cloche de la porte de
+ Christ-Church annonce d'une voix retentissante le
+ couvre-feu.
+
+
+
+
+IMPRESSION DU MATIN
+
+ Le nocturne bleu et or de la Tamise a fait place à
+ une symphonie en gris. Une barque chargée de foin
+ couleur d'ocre s'est détachée du quai. Glacial dans
+ sa froideur,
+
+ le brouillard jaune est descendu suivant les ponts,
+ si bien que les murs des maisons ont pris l'air
+ d'ombres, et que saint Paul plane comme une
+ bulle au-dessus de la ville.
+
+ Puis soudain s'est éveillé le tapage de la ville,
+ les rues se sont remplies de charrettes campagnardes
+ et un oiseau s'est envolé vers les toits luisants et a
+ chanté.
+
+ Mais une femme pâle, et toute seule, dont le jour
+ baise la chevelure décolorée, allait et venait sous la
+ clarté crue des becs de gaz, la flamme aux lèvres et
+ le coeur pétrifié.
+
+
+
+
+PROMENADES DE MAGDALEN
+
+ Les petits nuages blancs luttent à la course à
+ travers le ciel, et les champs sont parsemés de l'or
+ de la fleur de Mars. L'asphodèle surgit sous les
+ pieds, et le mélèze orné de franges oscille et se balance
+ quand le sansonnet pressé passe tout près.
+
+ Une délicate odeur se dissémine sur les ailes de
+ la brise matinale, odeur de feuilles, et de gazon, et
+ de terra fraîchement retournée. Les oiseaux chantent
+ gaiement l'heureuse naissance du Printemps, et
+ sautillent de branche en branche sur les arbres qui
+ se balancent.
+
+ Et partout les bois sont animés par le murmure et
+ les bruits du printemps, et le bourgeon de rose
+ éclate sur l'églantine grimpante, et la masse des
+ crocus est une frissonnante lune de feu, bordée de
+ toutes parts d'un anneau d'améthyste.
+
+ Et le platane dit à demi-voix au pin quelque
+ conte d'amour, si bien que celui-ci, sans sourire,
+ s'agite et secoue son manteau vert, et l'obscurité,
+ dans le creux de l'orme des montagnes, s'illumine
+ de l'éclat irisé que jette l'arc-en-ciel brillant sur la
+ gorge et la poitrine argentée de la colombe.
+
+ Voyez, là-bas, l'alouette quitte brusquement son
+ lit dans la prairie en brisant les fils de la Vierge et
+ les réseaux de la rosée, et filant au cours de la rivière,
+ pareil à une flamme bleue, le martin-pêcheur
+ vole comme une flèche et fend l'air.
+
+
+
+
+ATHANASIA
+
+ Dans cette grande et maigre demeure de l'Art, où
+ ne manque aucune des grandes choses que les
+ hommes ont sauvées du Temps, on apporta le corps
+ flétri d'une jeune fille morte avant que l'heureuse
+ jeunesse du monde eût atteint sa floraison. Elle
+ avait été aperçue par des Arabes isolés, bien cachée
+ dans le sein ténébreux d'une noire pyramide.
+
+ Mais quand on eut déroulé les bandes de lin qui
+ enveloppaient le corps de l'Égyptienne, voici qu'on
+ trouva, dans le creux de sa main, une petite graine
+ qu'on sema dans la terre anglaise, et qui produisit
+ une merveilleuse neige de fleurs étoilées, et répandit
+ de riches parfums dans notre air printanier.
+
+ Cette fleur attirait par des charmes si étranges,
+ qu'elle fit entièrement oublier l'asphodèle, et que
+ la brune abeille, l'amante du lys, délaissa la coupe
+ dont elle faisait son séjour ordinaire, car on n'eût
+ point cru que c'était là quelque chose de terrestre,
+ mais plutôt qu'elle avait été dérobée dans quelque
+ Arcadie du ciel.
+
+ En vain le triste Narcisse, languissant et pâli par
+ la contemplation de sa propre beauté, se penchait par-dessus
+ le ruisseau; la libellule pourpre ne trouvait
+ plus d'attrait à lustrer ses ailes de l'or de sa poussière,
+ plus de plaisir à baiser la fleur du jasmin, ou
+ à faire tomber de l'eucharis les perles de rosée.
+
+ Par amour d'elle, le passionné rossignol oublia
+ les montagnes de Thrace et le roi cruel; et la pâle
+ tourterelle ne songea plus à faire voile à travers les
+ temps humides, au temps de la floraison. Elle cherchait
+ à planer autour de cette fleur d'Égypte, avec
+ son aile d'argent et sa gorge d'améthyste.
+
+ Pendant que l'ardent soleil flamboyait au haut
+ de sa tour bleue, un vent rafraîchissant vint furtivement
+ du pays des neiges, et le chaud vent du sud
+ arriva avec de tendres larmes de rosée, et humecta
+ ses feuilles blanches, lorsque Hespérus surgit dans
+ ces prairies du ciel à la teinte d'algue marine sur
+ lesquelles s'allongent les bandes écarlates du couchant.
+
+ Mais quand les oiseaux fatigués eurent cessé leurs
+ chansons amoureuses par les champs déserts que
+ hantent les lis, quand, large et resplendissante
+ comme un bouclier d'argent, la lune se balança
+ dans la hauteur du ciel de saphir, est-ce qu'un rêve
+ étrange, un mauvais souvenir ne vint point agiter
+ tous les pétales tremblants de ses fleurs?
+
+ Oh! non, à cette fleur magnifique, un millier
+ d'années ne semblait que la prolongation d'un
+ beau jour d'été. Elle ne connaissait rien de la marée
+ des craintes rongeantes, qui changent en un
+ gris terne l'or de la chevelure chez un jeune homme.
+ Elle ne connut jamais la terrible aspiration après la
+ mort, ni le regret que doivent éprouver tous les
+ mortels d'être nés.
+
+ Car nous allons à la mort en jouant de la flûte,
+ en dansant, et nous ne voudrions point repasser par
+ la porte d'ivoire, ainsi qu'un fleuve mélancolique,
+ las de couler, s'élance comme un amant, dans la
+ terrible mer, et trouve qu'il y a profit à mourir si
+ glorieusement.
+
+ Nous gaspillons notre force majestueuse en luttes
+ infécondes contre les légions du monde conduites
+ par le bruyant souci; jamais elle ne sent la décadence,
+ mais elle puise de la vie dans la pure lumière
+ du soleil, et dans l'air sublime; nous vivons sous la
+ puissance ravageuse du Temps; elle est l'enfant de
+ toute éternité.
+
+
+
+
+SÉRÉNADE
+
+ Le vent d'occident souffle fort à travers la sombre
+ mer Égée, et au pied du secret escalier de marbre, ma
+ galère tyrienne t'attend. Descends, la voile de
+ pourpre est déployée. Le veilleur dort dans la
+ ville. Oh! quitte ton lit brodé de fleurs de lys, ô
+ ma Dame, descends, descends.
+
+ Elle ne viendra pas, je la connais bien; elle n'a
+ aucun souci des voeux d'un amant, et un homme
+ n'aurait guère de bien à dire d'une créature si
+ cruelle et si belle. Le véritable amour n'est qu'un
+ joujou de femme; elle n'ont jamais connu la douleur
+ d'un amant, et moi qui aimais autant qu'aimé un
+ jeune homme, il faut que j'aime en vain, que j'aime
+ en vain.
+
+ O noble pilote, dis-moi la vérité. Est-ce là le
+ brillant d'une chevelure dorée, ou n'est-ce que le
+ réseau de la rosée dans ces fleurs de la passion que
+ voici? Bon marin, viens et dis-moi maintenant:
+ est-ce là la main de ma Dame? ou n'est-ce que le reflet
+ de la proue, où n'est-ce encore que le sable
+ argenté.
+
+ Non, non, ce n'est point le réseau de la rosée, ce
+ n'est point le sable bordé d'argent, c'est vraiment
+ ma chère Dame, avec sa chevelure d'or et sa main
+ de lys. O noble pilote, gouverne du côté de Troie
+ Bon marin, joue de la lourde rame. C'est la Reine
+ de vie et de joie que nous devons enlever au rivage
+ grec.
+
+ Le ciel décoloré prend une teinte vaguement
+ bleue; une heure encore, et il fera jour. A bord! à
+ bord! mon vaillant équipage. O ma Dame, fuyons!
+ fuyons! O noble Pilote, tourne la proue vers Troie.
+ Bon matelot, joue activement de la lourde rame. O
+ toi que j'aime comme n'aime qu'un jeune homme,
+ ô toi que j'aimerai d'un amour éternel.
+
+
+
+
+
+ENDYMION
+
+ Aux pommiers pendent des fruits d'or, et en Arcadie,
+ les oiseaux chantent à tue-tête; les brebis
+ couchées bêlent dans le parc; la chèvre sauvage
+ court par la forêt. Mais hier il a conté son amour,
+ je sais qu'il me reviendra. O lune qui surgissez, ô
+ Dame la lune, soyez une sentinelle pour mon
+ amant. Il est impossible que vous ne le connaissiez
+ pas très bien, car il porte des chaussures de
+ pourpre; il est impossible que vous ne le connaissiez
+ pas très bien, car il est armé de la houlette pastorale,
+ et il est aussi doux qu'une colombe, et sa
+ chevelure est brune et frisée.
+
+ Maintenant la tourterelle a cessé les appels
+ qu'elle adressait à son serviteur aux pieds rouges.
+ Le loup gris rôde autour de l'étable. Le sénéchal
+ chanteur du lis est endormi dans la corolle du lis.
+ et partout les collines violettes sont ensevelies dans
+ les ténèbres. O lune qui surgissez, ô sainte lune,
+ arrêtez-vous sur le sommet d'Hélicé, et s'il vous est
+ agréable d'être témoin de mon fidèle amour, ah! si
+ vous voyez la chaussure de pourpre, la houlette et
+ le coudrier, la chevelure brune du jeune homme,
+ et la peau de chèvre enroulée autour de son bras,
+ dites-lui que je l'attends ici, dans la ferme où brille
+ la mèche de roseau.
+
+ La rosée qui tombe est froide, glaciale, et nul oiseau
+ ne chante dans l'Arcadie. Les petits Faunes
+ ont abandonné la colline, et même l'asphodèle fatiguée
+ a clos ses portes d'or, et pourtant mon
+ amant ne revient point près de moi. Lune trompeuse,
+ lune trompeuse! O lune qui pâlissez! où
+ donc est allé mon fidèle amant? Où sont les lèvres
+ de vermillon, la houlette de berger, les chaussures
+ de pourpre? Pourquoi déployer cet étendard d'argent?
+ Pourquoi prendre ce voile de brouillards
+ mobiles? Ah! c'est toi qui possèdes le jeune Endymion,
+ c'est toi qui possèdes ces lèvres destinées au
+ baiser.
+
+
+LA BELLA DONNA DELLA MIA MENTE
+
+ Mes membres sont rongés par une flamme. Mes
+ pieds sont las de voyager, et à force d'invoquer le
+ nom de ma Dame, mes lèvres ont maintenant désappris
+ à chanter.
+
+ O linotte, dans le buisson de roses sauvages, déploie
+ ta mélodie sur mon amour. O alouette, chante
+ plus haut, en l'honneur de l'amour: une dame
+ passe tout près.
+
+ Elle est trop belle pour qu'un homme, quel qu'il
+ soit, puisse voir ou posséder celle qui charmait son
+ coeur; plus belle qu'une Reine, qu'une courtisane,
+ ou que l'eau où la nuit se reflète la lune.
+
+ Sa chevelure est retenue par des feuilles de
+ myrte (feuilles vertes sur sa chevelure dorée). Les
+ herbes vertes parmi les gerbes jaunes de la moisson
+ d'automne ne sont pas plus belles.
+
+ Ses lèvres, petites, plus faites pour le baiser que
+ pour exhaler la plainte amère de la douleur, tremblotent
+ comme fait l'eau du ruisseau, ou comme les
+ roses après la pluie du soir.
+
+ Son cou a la blancheur du mélilot, qui rougit de
+ plaisir au soleil; la palpitation de la gorge de la linotte
+ n'est pas plus charmante à contempler.
+
+ Ainsi qu'une grenade coupée en deux, avec ses
+ grains blancs, telle est sa bouche écarlate; ses joues
+ sont comme la nuance fondue qu'offre la pêche qui
+ rougit du côté du sud.
+
+ O mains entrelacées! O corps délicat et blanc, fait
+ pour l'amour et la souffrance! O Demeure d'amour!
+ Opale fleur désolée et battue par la pluie!
+
+
+
+
+CHANSON
+
+ Un anneau d'or et une colombe blanche comme
+ le lait, tels sont les présents qui te conviennent;
+ puis une corde de chanvre pour votre amour à vous,
+ pour le pendre à quelque arbre.
+
+ Pour vous, une demeure d'ivoire (les roses sont
+ blanches dans la tonnelle de roses), et pour moi,
+ un petit lit pour m'étendre (blanche, oh! qu'elle est
+ blanche la fleur de la ciguë)!
+
+ Le myrte et le jasmin pour vous (oh! qu'elle est
+ belle à voir, la rose rouge!), et pour moi, le cyprès
+ et la rue (le plus beau de tous est le romarin).
+
+ Pour toi, trois amants, aspirants à ta main (l'herbe
+ verdit sur la tombe d'un mort), pour moi, l'espace
+ de trois pas dans le sable (qu'on plante des lis du
+ côté de ma tête)!
+
+
+
+
+
+IMPRESSIONS
+
+
+
+I.--LES SILHOUETTES
+
+ La mer est tachée de barres grises, le vent morne
+ et funèbre chante faux, et pareil à une feuille flétrie,
+ le reflet de la lune est chassé à travers la baie
+ orageuse.
+
+ Dessiné par un contour net sur le sable pâle, gît le
+ noir bateau. Un mousse, dans sa joie insouciante,
+ grimpe à bord. On voit le rire sur sa face et la blancheur
+ de sa main.
+
+ Et là-haut s'entend le cri des courlis, là où par
+ la prairie enténébrée des hauteurs, passent les
+ jeunes moissonneurs aux cous hâlés, silhouettes
+ qui se dessinent sur le ciel.
+
+II.--LA SUITE DE LA LUNE
+
+ Pour les sens du dehors, c'est la paix, une paix
+ rêveuse dans toutes les directions, un silence profond
+ sur la terre enveloppée d'ombres, un silence
+ profond là où cessent les ombres.
+
+ À part un cri qui réveille un écho perçant, et que
+ lance un oiseau qui se désole dans sa solitude, un
+ râle des genêts appelant sa compagne, et la réponse
+ part de la colline perdue dans le brouillard.
+
+ Et soudain, la lune retire des cieux qui s'éclairent,
+ sa faucille, et fuit vers sa sombre caverne, enveloppée
+ dans un voile de gaze jaune.
+
+
+
+
+LA TOMBE DE KEATS
+
+ Désormais à l'abri de l'injustice du monde et de
+ sa souffrance, il repose sous le voile bleu de la Divinité.
+ Enlevé à la vie, quand la vie et l'amour
+ étaient dans toute leur nouveauté, ainsi gît le plus
+ jeune des martyrs;
+
+ beau comme Sébastien, et comme lui, mis à
+ mort prématurément. Nul cyprès ne jette son ombre
+ sur son tombeau, point d'if funéraire, mais de douces
+ violettes, qui pleurent avec la rosée, tissent sur ses
+ restes une chaîne qui fleurit sans cesse.
+
+ O coeur si fier que brisa la misère, ô lèvres, les
+ plus douces depuis celles de Mitylène, ô poète
+ peintre de notre terre anglaise!
+
+ Ton nom était écrit sur l'eau,--et il survivra--et
+ des larmes comme les miennes entretiendront
+ bien verte ta mémoire, comme le feront celles d'Isabelle
+ pour l'arbre de son Basile.
+
+
+
+
+THÉOCRITE
+
+VILLANELLE
+
+ O chanteur de Perséphoné, dans tes sombres et
+ désertes prairies, te souviens-tu de la Sicile?
+
+ L'abeille voltige encore à travers le lierre, là où
+ gît solennellement inhumée Amaryllis, ô chanteur
+ de Perséphoné!
+
+ Simaetha invoque Hécate et entend à sa porte
+ les chiens féroces; te souviens-tu de la Sicile?
+
+ Silencieux près de la mer légère et rieuse, le pauvre
+ Polyphème déplore son destin, ô chanteur de Perséphoné!
+
+ Et toujours, dans son émulation enfantine, le
+ jeune Daphnis défie son camarade: te souviens-tu
+ de la Sicile?
+
+ Le svelte Lacon garde une chèvre pour toi, et
+ c'est toi qu'attendent les joyeux bergers; ô chanteur
+ de Perséphoné, te souviens-tu de la Sicile?
+
+
+
+
+DANS LA CHAMBRE D'OR
+
+HARMONIE
+
+ Ses mains d'ivoires erraient au hasard du caprice
+ sur les touches d'ivoire, pareilles au rayon argenté
+ qui traverse les peupliers quand ils agitent distraitement
+ leurs pâles feuilles, ou à l'écume mobile
+ d'une mer sans repos, quand les vagues montrent
+ leurs dents à la brise volage.
+
+ Sa chevelure d'or tombait sur la mer d'or,
+ comme les délicats fils de la vierge, tissés sur le
+ disque poli de la pâquerette, ou comme l'hélianthe
+ qui se tourne vers le soleil, quand la nuit jalouse
+ a complété l'obscurité, et que la lance du lis s'entoure
+ d'une auréole.
+
+ Et ses douces et rouges lèvres sur ces lèvres, les
+ miennes brûlaient comme le feu de rubis serti dans
+ la lampe oscillante d'un reliquaire cramoisi, ou
+ comme les blessures saignantes de la grenade, ou
+ le coeur du lotus tout inondé, tout humide du
+ sang répandu de la vigne rose et rouge...
+
+
+
+
+BALLADE DE MARGUERITE
+
+NORMANDE
+
+ --Je suis las de rester en forêt, alors que les
+ chevaliers se réunissent sur la place du marché.
+
+ --Non, ne va pas à la ville aux toits rouges, de
+ peur que les fers des chevaux de guerre ne te
+ meurtrissent.
+
+ --Mais non, je n'irai point là où chevauchent
+ les Écuyers, je me bornerai à marcher aux côtés de
+ ma Dame.
+
+ --Hélas! hélas! Tu es par trop téméraire! Le fils
+ d'un forestier n'est point fait pour manger dans de
+ l'or.
+
+ --M'aimera-t-elle moins parce que, à chaque
+ Saint-Martin, mon père se montre vêtu d'un justaucorps
+ vert?
+
+ --Peut-être est-elle occupée à broder une tapisserie.
+ Le fuseau et la navette ne te conviennent
+ point.
+
+ --Ah! si elle travaille à une somptueuse tapisserie,
+ je pourrais débrouiller les fils à la lumière du feu.
+
+ --Peut-être se lance-t-elle à la chasse du daim.
+ Comment la suivre par monts et par mers?
+
+ --Ah! si elle chevauche avec la cour, je pourrais
+ courir à son côté et souffler le hallali.
+
+ --Peut-être est-elle agenouillée dans Saint-Denis
+ (que Notre-Dame ait grand'pitié de son âme!).
+
+ --Ah! si elle prie dans la chapelle solitaire, je
+ pourrais balancer l'encensoir et sonner la cloche.
+
+ --Rentrez, mon fils, vous avez la figure si pâle,
+ et le père vous remplira une tasse d'ale.
+
+ --Mais quels sont ces chevaliers en riches costumes?
+ Est-ce un spectacle où se rassemblent les
+ gens riches?
+
+ --C'est le roi d'Angleterre, qui a passé la mer
+ pour venir visiter notre beau pays.
+
+ --Mais pourquoi le couvre-feu rend-il un son
+ aussi, sourd, et pourquoi ces gens en deuil qui se
+ suivent à la file?
+
+ --Oh! c'est Hugues d'Amiens, le fils de ma
+ soeur, qui gît mort, car son jour est venu.
+
+ --Non, non, car je vois distinctement des lis
+ blancs. Ce n'est point un homme vigoureux qui git
+ sur la bière.
+
+ --C'est la vieille dame Jeannette, qui gardait le
+ bail; j'étais sûr qu'elle mourrait aux premiers jours
+ d'automne.
+
+ --Dame Jeannette n'avait point ces cheveux d'or
+ bruni; la vieille Jeannette n'était point une jolie
+ fille.
+
+ ---Ce n'est point quelqu'un de notre sorte, quelqu'un
+ de notre famille (que Notre-Dame la préserve
+ de tout péché!).
+
+ --Mais j'entends la douce voix de l'enfant qui
+ chante: «Elle est morte, la Marguerite!»
+
+ --Rentre, mon fils, et mets-toi au lit, et laisse
+ les morts ensevelir leurs morts.
+
+ --O mère, vous savez comme je l'aimais sincèrement.
+ O mère, une seule tombe est-elle assez large
+ pour deux?
+
+
+
+
+LE SORT DE LA FILLE DU ROI
+
+BRETONNE
+
+ Sept étoiles dans l'eau calme, et sept dans le ciel,
+ sept péchés sur la fille du roi, et ils sont profondément
+ cachés en son âme.
+
+ A ses pieds sont des roses rouges (les roses sont
+ rouges dans sa chevelure d'or rouge). Et voyez!
+ encore des roses rouges à l'endroit où se réunissent
+ sa poitrine et sa ceinture.
+
+ Il est beau, le chevalier qui gît, assassiné, parmi
+ les ajoncs et les roseaux; voyez les maigres poissons
+ pressés de se repaître des cadavres.
+
+ Il est charmant le page qui est étendu ici (du
+ drap d'or, c'est un beau butin); voyez dans l'air les
+ noirs corbeaux. Ils sont noirs, oh! ils sont noirs
+ comme la nuit.
+
+ Que font là ces cadavres immobiles, inertes?
+ (elle a du sang sur la main), pourquoi les lis sont-ils
+ tachés de rouge? (il y a du sang sur le sable de
+ la rivière).
+
+ Il y a deux hommes qui viennent à cheval du
+ sud et de l'est, et deux qui viennent du nord et de
+ l'ouest, festin abondant pour le noir corbeau, sécurité
+ pour la fille du roi.
+
+ Il y a un homme qui l'aime loyalement (rouge,
+ oh! qu'elle est rouge, la tache de sang); il a creusé
+ une tombe auprès de l'yeuse sombre (une seule
+ tombe suffira pour quatre).
+
+ Pas de lune au ciel calme; pas de lune dans l'eau
+ noire. Et sur son âme, elle a sept péchés, lui a un
+ péché sur la sienne.
+
+
+
+
+
+AMOR INTELLECTUALIS
+
+ Souvent nous avons parcouru les vallées de Castalie,
+ et entendu les doux accents d'une musique
+ champêtre jouée sur des flûtes antiques à de vulgaires
+ inconnus, et souvent nous avons lancé notre
+ barque sur cette mer
+
+ où les neuf Muses ont établi leur empire, et tracé
+ librement nos sillons à travers la vague et l'écume,
+ sans déployer nos voiles hésitantes pour gagner
+ une demeure plus sûre, jusqu'à ce que nous eussions
+ entièrement chargé notre embarcation.
+
+ De ces trésors, de ces dépouilles, voici ce qui reste,
+ la passion de Sordelio[10], le contour suave du jeune
+ Endymion[11], l'important Tamburlaine
+ poussant devant lui ses haridelles rassasiées de
+ bien-être[12], et mieux que cela, la septuple vision
+ du Florentin[13], et les solennelles harmonies de
+ Milton au front austère.
+
+[Note 10: _Sordello_, poème de Robert Browning.]
+
+[Note 11: _Endymion_, poème de Keats.]
+
+[Note 12: _Tamerlaen_, pièce de Marlowe.]
+
+[Note 13: _La divine Comédie_.]
+
+
+
+
+
+
+SANTA DECCA
+
+ Les Dieux sont morts; nous avons cessé d'offrir
+ à Pallas aux yeux: gris des couronnes de feuilles
+ d'olivier! L'enfant de Demeter ne reçoit plus la
+ dîme de nos gerbes, et vers midi les bergers chantent
+ sans crainte, car Pan est mort; plus de turbulentes
+ amourettes par les clairières secrètes et
+ les tortueux asiles. Le jeune Hylas ne cherche plus
+ les sources; le grand Pan est mort, et c'est le fils
+ de Marie qui est roi.
+
+ Et pourtant, peut-être en cette île que la mer
+ tient en extase, quelque dieu, mâchant le fruit amer
+ de la mémoire, reste caché parmi les asphodèles!
+ O Amour, s'il y en avait encore un, nous ferions
+ sagement de fuir sa colère! Non! mais, regardez,
+ les feuilles s'agitent. Restons un instant à épier.
+
+
+
+
+
+UNE VISION
+
+ Deux rois couronnés, et un autre qui se tenait à
+ l'écart, sans que le vert laurier pesât bien lourd
+ sur sa tête, mais avec un regard triste, comme s'il
+ était découragé, fatigué de l'incessant gémissement
+ de l'homme,
+
+ au sujet de péchés que ne saurait effacer une
+ bêlante victime, avec de longues et douces lèvres
+ nourries de larmes et de baisers. Il était ceint d'un
+ vêtement noir et rouge, et à ses pieds j'aperçus une
+ pierre brisée
+
+ d'où sortaient des lis pareils à des colombes,
+ montant à ses genoux. Et alors, à cette vue, mon
+ coeur s'allumant d'une flamme,
+
+ je criai à Béatrice: «Quels sont-ils?» Et elle
+ répondit, car elle connaissait bien leurs noms: «Le
+ premier, c'est Eschyle, le second est Sophocle, et
+ enfin (large flot de larmes), c'est Euripide.
+
+
+
+
+
+IMPRESSION DE VOYAGE
+
+ La mer avait la couleur du saphir, et le ciel, dans
+ l'air, brûlait comme une opale chauffée: nous
+ hissâmes la voile; le vent soufflait avec force du
+ côté des pays bleus qui s'étendent vers l'Orient.
+
+ De la proue escarpée, je remarquai, avec, une attention
+ plus vive, Zacynthos, et chaque bois d'olivier,
+ et chaque baie, les falaises d'Ithaque, et le
+ pic neigeux de Lycaon, et toutes les collines de
+ l'Arcadie avec leur parure de fleurs.
+
+ Le battement de la voile contre le mât, et les
+ ondulations qui se faisaient dans l'eau sur les côtés,
+ et les ondulations dans le rire des jeunes filles, à
+ l'avant,
+
+ pas d'autres bruits. Quand l'Occident s'embrasa
+ et un rouge soleil se balança sur les mers, j'étais,
+ enfin, sur le sol de la Grèce.
+
+
+
+
+
+LA TOMBE DE SHELLEY
+
+ Comme des torches qui ont fini de se consumer
+ près du lit d'un malade, les maigres cyprès se
+ dressent autour de la pierre que le soleil a blanchie.
+ C'est là que la petite chouette nocturne a établi son
+ trône, que le lézard léger montre sa tôle-parée de
+ gemmes, et la où les pavots aux formes de calices
+ s'embrasent jusqu'au rouge, dans la chambre silencieuse
+ de cette pyramide que voici, assurément
+ se tapit dans les ténèbres quelque Sphinx du monde
+ ancien, farouche gardien de ce séjour aimé des
+ morts.
+
+ Ah! sans doute il est doux de reposer dans le
+ sein maternel de la Terre, auguste mère de l'éternel
+ sommeil. Mais combien il est plus doux pour toi
+ d'avoir une tombe incessamment agitée, dans la
+ caverne bleue des profondeurs aux échos sonores,
+ ou bien là où s'engloutissent dans les ténèbres les
+ immenses vaisseaux heurtés contre les flancs de
+ quelque falaise rongée par la vague.
+
+_Rome_.
+
+
+
+
+
+
+PRES DE L'ARNO
+
+ Le nerprun sur la mer se teinte d'écarlate à la
+ lumière de l'aurore, bien que les ombres grises de
+ la nuit enveloppent encore Florence comme d'un
+ linceul.
+
+ La rosée scintille sur la colline et les fleurs
+ brillent au-dessus de nous. Oui! mais les cigales
+ ont fui et la petite chanson attique s'est tue.
+
+ Seules les feuilles sont doucement agitées par la
+ molle haleine de la brise, et dans le vallon qu'embaume
+ l'amandier, on entend le rossignol solitaire.
+
+ Le jour viendra bientôt t'imposer silence, ô rossignol,
+ chante de bon coeur pendant qu'encore sur le
+ bosquet ombreux se brisent les flèches de la lune.
+
+ Avant que d'un pas furtif, dans un brouillard
+ vert de mer, le matin se glisse à travers la prairie,
+ et laisse voir aux yeux effarés de l'amour les longs
+ doigts blancs de l'aube,
+
+ gravissant en hâte le ciel d'Orient pour saisir et
+ mettre à mort la nuit tremblante, sans avoir le
+ moindre souci de ce qui charme mon coeur ou de
+ ce que le rossignol pourrait en mourir.
+
+
+
+
+
+FABIEN DEI FRANCHI
+
+ La chambre silencieuse, les ténèbres qui rampent
+ d'un pas lourd, les morts qui voyagent vite, la
+ porte qui s'ouvre, les doigts blancs du fantôme posés
+ sur tes épaules,
+
+ et ensuite le duel sans témoin dans la clairière,
+ les épées brisées, le cri étouffé, le sang, tes grands
+ yeux pleins de vengeance satisfaite, maintenant
+ que tout est fini,--ces choses-là suffisent amplement,--mais
+ tu étais fait
+
+ pour une création plus auguste! Léar délirant devait,
+ à ton commandement, errer sur la lande, pour
+ suivi par la raillerie criarde de la folie. Pour toi,
+ Roméo
+
+ devrait tendre le piège de son amour et la terreur
+ désespérée tirer de son fourreau le poignard de Richard;
+ tu es un trempette que devraient faire résonner
+ les lèvres de Shakespeare.
+
+
+
+
+PHEDRE
+
+ Combien il doit paraître vain et monotone ce
+ monde banal, pour celui qui, comme toi, aurait pu
+ converser à Florence avec Mirandola, ou se promener
+ parmi les frais oliviers de l'Académie!
+
+ Tu aurais cueilli dans un verdoyant ruisseau des
+ roseaux pour faire une flûte au son perçant, à Pan,
+ le dieu au pied de chèvre, et tu aurais joué avec les
+ blanches jeunes filles dans ce bosquet phéacien où
+ la grave Odysseus s'éveilla de son rêve.
+
+ Ah! sûrement jadis une urne d'argile attique
+ contint ta poussière morte, et tu es revenu à la vie
+ en ce monde vulgaire, si monotone et si vain,
+
+ parce que tu étais las du jour sans soleil, et des
+ plaines ennuyeuses où croît l'asphodèle sans parfum,
+ et des lèvres sans amour que baisent les hommes
+ dans l'Hadès.
+
+
+
+
+PORTIA
+
+ Je ne m'étonne point que Bassanio ait été assez
+ téméraire pour risquer tout ce qu'il possédait sur le
+ plomb[14], et que le fier Aragon ait courbé si bas
+ là tête, que ce coeur ardent du Maroc[15] se soit refroidi;
+
+ car dans ce somptueux costume lamé d'or, et qui
+ a plus d'or que le soleil doré, aucune des femmes
+ contemplées par Véronése n'avait la moitié de la
+ beauté que je contemple.
+
+[Note 14: Bassanio, dans le _Marchand de Venise_, joue son existence
+sur le coffre de plomb où est caché le portrait de Portia.]
+
+[Note 15: Le prince d'Aragon et le prince du Maroc sont les deux
+rivaux de Bassanio.]
+
+ Et pourtant tu étais plus belle quand, te protégeant
+ du bouclier de la sagesse, tu prenais la robe
+ sévère du légiste, et que tu empêchais les lois de
+ Venise de livrer
+
+ le coeur d'Antonio à ce Juif maudit. O Portia,
+ accepte mon coeur; il t'appartient de droit, je crois
+ que je n'élèverai point de chicane sur mon engagement.
+
+
+
+
+
+LA REINE HENRIETTE-MARIE
+
+ Sous la tente solitaire, dans l'espérance de la
+ victoire, elle reste, les yeux troublés par les
+ brouillards de la souffrance, pareille à un lis que
+ l'ondée fait pencher; les cris et les bruits de la bataille,
+ le ciel ensanglanté,
+
+ le fléau de la guerre, le naufrage de la chevalerie
+ ne sauraient faire naître en son âme fière une vulgaire
+ crainte. Elle attend bravement son Seigneur,
+ le Roi, et son âme brûle tout entière d'une extase
+ de passion.
+
+ O chevelure d'or, ô lèvres de pourpre, ô figure
+ faite pour la séduction et l'amour de l'homme!
+ Avec toi j'oublie la fatigue et l'inquiétude,
+
+ et la roule sans amour où tout repos est inconnu
+ et le pouls accéléré du Temps, et la mortelle lassitude
+ de l'âme, ma liberté et mon passé républicain.
+
+
+
+
+
+GLUKUPICROS ERÔS
+
+ Ma chérie, je ne vous blâme point, car j'étais
+ dans mon tort; si je n'avais point été fait de la
+ commune argile, j'aurais escaladé les hautes cimes,
+ encore vierges, connu l'atmosphère plus vivifiante,
+ le jour plus vaste.
+
+ Du désert de ma passion dépensée en vain j'ai
+ fait sortir un chant meilleur, plus clair, allumé
+ une flamme plus lumineuse de liberté plus complète,
+ livré bataille à quelque mal aux têtes
+ d'hydre.
+
+ Si mes lèvres, meurtries par des baisers qui n'en
+ ont fait jaillir que du sang, avaient pu répondre
+ par des chants, vous auriez marché avec Bice et les
+ anges sur cette prairie verdoyante et diaprée.
+
+ J'aurais suivi la route où Dante, en la parcourant,
+ vit briller les soleils des sept cercles! Oui, peut-être
+ aurais-je vu les cieux s'ouvrir comme ils s'ouvrirent
+ pour le Florentin.
+
+ Et les puissantes nations m'auraient couronné,
+ moi qui maintenant n'ai ni une couronne, ni un
+ nom. Et le lever d'une aurore m'aurait trouvé agenouillé
+ sur le seuil du Temple de la gloire.
+
+ J'aurais pris place dans ce cercle de marbre où le
+ plus ancien est comme le plus jeune des bardes,
+ où le miel tombe sans cesse de la flûte, où les cordes
+ de la lyre sont constamment tendues.
+
+ Keats a relevé ses boucles virginales au-dessus
+ de la coupe de vin mêlée de pavots, et sa bouche
+ immortelle a baisé mon front, et ma main a serré
+ sa main dans l'étreinte du noble amour.
+
+ Et au printemps, dans la saison où la colombe,
+ de sa poitrine irisée, frôle les fleurs de pommier,
+ deux jeunes amants, couchés dans le verger, auraient
+ lu le récit de notre amour,
+
+ auraient lu la légende de ma passion, comme
+ l'amer secret de mon coeur, échangé des baisers
+ comme nous, mais ne se seraient jamais séparés,
+ comme nous l'ordonne désormais la destinée.
+
+ Car la fleur pourpre de notre vie est dévorée par
+ lever rongeur de la vérité, et nulle main n'est capable
+ de réunir les pétales tombés et flétris de la
+ rose de la jeunesse.
+
+ Pourtant, je ne me repens pas de vous avoir
+ aimée. Adolescent que j'étais, pouvais-je faire autrement,
+ --car les dents voraces du Temps dévorent,
+ et les années au pas silencieux pourchassant.
+
+ Nous allons, emportés sans gouvernail, au gré
+ d'une tempête, et quand est passé l'orage de la jeunesse,
+ plus de lyre, plus de luth, plus de choeur;
+ alors parait la mort, pilote silencieux.
+
+ Et au dedans de la tombe, il n'est plus de plaisir,
+ car l'orvet s'engraisse de corruption, et le désir,
+ après un frisson, devient cendre, et l'arbre
+ de la passion ne porte pas de fruit.
+
+ Ah! que pouvais-je faire, sinon vous aimer? La
+ Mère même de Dieu m'était moins chère, et moins
+ chère la déesse de Cythère surgissant de la mer
+ comme un lis d'argent.
+
+ J'ai fait mon choix, j'ai vécu mes poèmes, et
+ bien que ma jeunesse se soit dissipée en jours gaspillés,
+ j'ai trouvé la couronne de myrte de l'amant
+ préférable à la couronne de laurier du poète.
+
+
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES
+
+ PRÉFACE
+
+ Hélas!
+ Le Jardin d'Eros.
+ La nouvelle Hélène.
+ Charmidès.
+ Panthéa.
+ Humanitad.
+ Sonnet à la liberté.
+ Ave Imperatrix.
+ A Milton.
+ Louis-Napoléon.
+ Sonnet sur le massacre des chrétiens en Bulgarie.
+ Quantum mutata.
+ Libertatis sacra fames.
+ Théoretikos.
+ Requiescat.
+ Sonnet composé en approchant de l'Italie.
+ San Miniato.
+ Ave, Maria, gratia plena.
+ Italia.
+ Sonnet écrit pendant la Semaine Sainte à Gênes.
+ Rome que je n'ai point visitée.
+ Urbs sacra et aeterna.
+ Sonnet composé après l'audition du _Dies irae_, chanté
+ dans la Chapelle Sixtine.
+ Pâques.
+ E tenebris.
+ Vita nuova.
+ Madonna mia.
+ La chanson d'Itys.
+ Impression du matin.
+ Promenades de Magdalen.
+ Athanasia.
+ Sérénade.
+ Endymion.
+ La Bella donna della mia mente.
+ Chanson.
+ Impressions: I.--Les silhouettes.
+ II.--La fuite de la lune.
+ La tombe de Keats.
+ Théocrite, villanelle.
+ Dans la chambre d'or, harmonie.
+ Ballade de Marguerite, normande.
+ Le Sort de la fille du roi, bretonne.
+ Amor intellectualis.
+ Santa Decca.
+ Une vision.
+ Impression de voyage.
+ La tombe de Shelley.
+ Près de I'Arno.
+ Fabien dei Franchi.
+ Phèdre.
+ Portia.
+ La reine Henriette-Marie.
+ Glukupicros Erôs.
+
+
+
+
+
+
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+
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+
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+License as specified in paragraph 1.E.1.
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+1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
+performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
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+access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
+that
+
+- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
+ the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
+ owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
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+ must be paid within 60 days following each date on which you
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+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
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+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
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+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
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+is also defective, you may demand a refund in writing without further
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+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
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+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
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+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
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+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
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+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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+Author: Oscar Wilde
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+Release Date: January 13, 2005 [EBook #14683]
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK POÈMES ***
+
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+Produced by Miranda van de Heijning, Renald Levesque and the Online
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+
+
+
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+
+
+<h3>OSCAR WILDE</h3>
+<br><br><br>
+
+<h1>POÈMES</h1>
+<br>
+
+<h3><i>Traduction et Préface</i><br>
+PAR<br>
+ALBERT SAVINE</h3>
+<br><br>
+
+
+<h4>1907</h4>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+<p class="mid"><b>LES POÈMES D'OSCAR WILDE</b></p>
+
+<p>Les <i>Poèmes</i> ont été publiés en 1881, puis réimprimés
+en 1882 aux États-Unis.</p>
+
+<p>Né en 1856, Oscar Wilde venait alors d'achever
+ses études à Oxford où il avait passé cinq années au
+Magdalen collège, remportant, en 1878, le prix Newdegate
+pour son poème <i>Ravenne</i>, écho des émotions
+et des souvenirs qu'il avait rapportés, l'année précédente,
+de son voyage en Italie et en Grèce avec le
+professeur Mahaffy.</p>
+
+<p>Les <i>Poèmes</i> firent grand bruit dans les cercles
+littéraires londoniens. Wilde fut très discuté.</p>
+
+<p>Pour les uns, son oeuvre n'était que la réunion
+des informes essais d'un collégien sans originalité,
+rejetant en hâte dans la circulation ce qu'il avait
+pu s'assimiler plus ou moins étroitement des idées
+et de la civilisation des Anciens.</p>
+
+<p>Pour d'autres, les <i>Poèmes</i> affectaient la plus
+fausse, la plus artificielle recherche d'originalité.</p>
+
+<p>On y voyait, à les entendre, régner ce style
+alambique, contourné, bizarre que fut jadis celui
+de Lily et des Euphuistes, de Gongora et des Précieuses,
+et tout cela réussissait mal à masquer le
+vide d'une âme incapable de penser par elle-même.</p>
+
+<p>Pour un troisième groupe enfin, il fallait voir
+dans les <i>Poèmes</i> comme «l'Evangile d'un nouveau
+Credo». Wilde n'était-il pas l'apôtre et le pontife
+de l'art pour l'art, l'homme qui faisait bon marché
+du «puissant empire aux pieds d'argile», de la
+«petite île désertée par toute chevalerie»? Chez
+lui plus de patriotisme, plus de haine invétérée du
+Papisme...</p>
+
+<blockquote><p>... «<i>Parmi ses collines</i> (de l'Angleterre), disait
+un de ses sonnets, <i>s'est tue cette voix qui parlait
+de liberté. Oh! quitte-la, mon âme, quitte-la! Tu
+n'es point faite pour habiter cette vile demeure de
+trafiquants où chaque jour</i></p>
+
+<p>«<i>On met en vente publique la sagesse et le respect,
+où le peuple grossier pousse les cris enragés
+de l'ignorance contre ce qui est le legs des
+siècles.</i></p>
+
+<p>«<i>Cela trouble mon calme. Aussi mon désir est-il</i></p>
+
+<p><i>de m'isoler dans des rêves d'art et de suprême
+culture, sans prendre parti ni pour Dieu ni pour
+ses ennemis</i><a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a><a href="#footnote1"><sup>1</sup></a>.»</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1" name="footnote1"></a><b>Note 1:</b><a href="#footnotetag1"> (retour) </a> <i>Théoretikos.</i></blockquote>
+
+<p>On ne pouvait lui refuser toute attache dans le
+passé et ce culte des choses d'autrefois qui est une
+partie du patrimoine intellectuel de l'artiste. S'il ne
+voulait prendre parti ni pour Dieu ni pour ses ennemis,
+son dédain de la bataille vile, des cris enragés
+de l'ignorance, érigeait une sorte d'autel au
+passé</p>
+
+<blockquote><p>«<i>Esprit de beauté, reste encore un peu, chantait-il
+dans son Jardin D'Eros, ils ne sont pas tous
+morts, tes adorateurs de jadis. Il en vit encore un
+petit nombre de ceux à gui le rayonnement de ton
+sourire est préférable à des milliers de victoires,
+dussent les nobles victimes tombées à Waterloo, se
+redresser furieuses contre eux. Reste encore, il en
+survit quelques-uns</i></p>
+
+<p>«<i>Qui pour toi donneraient leur part d'humanité
+et te consacreraient leur existence. Moi, du
+moins, j'ai agi ainsi. J'ai fait de tes lèvres ma
+nourriture de tous les jours et dans tes temples
+j'ai trouvé un festin somptueux, tel que n'eût pu</i>
+<i>me le donner ce siècle affamé, en dépit de ses doctrines
+toutes neuves où tant de scepticisme s'offre
+sous une forme si dogmatique</i>.</p>
+
+<p>«<i>Là ne coule aucun Céphise, aucun Hissus.
+Là ne se retrouvent point les lois du blanc Colonos.
+Jamais sur nos blêmes collines ne croit l'olivier,
+jamais un pâtre simple ne fait gravir à son
+taureau mugissant les hautes marches de marbre
+et l'on ne voit point par la ville les rieuses jeunes
+filles t'apporter la robe brodée de crocus</i>...»</p></blockquote>
+
+<p>Peut-être cet amour de l'antiquité, ce dédain du
+mercantilisme moderne, on eût pu de l'autre côté
+de la Manche les pardonner à Oscar Wilde s'il avait
+accepté de suivre la foule dans quelques-unes de
+ses ruées contre ce qu'elle haïssait. Mais là encore
+l'abîme s'ouvrait entre Wilde et ses contemporains.</p>
+
+<p>Il a depuis exprimé ce regret que son père l'eût
+empêché alors de se faire catholique, seul contrepoids
+aux déviations qui allaient faire dérailler son âme
+sur les chemins de la vie.</p>
+
+<p>La démonstration de cette tendance à une conversion
+catholique n'est pas inscrite dans ses <i>Poèmes</i>
+mais de leur lecture il résulte nettement que Wilde
+avait rapporté d'Italie le respect et le regret des
+âges passés de la Papauté. Il appartenait à cette
+petite élite protestante d'artistes et de musiciens
+à qui il parut, après 1870, qu'il y avait quelque chose
+de rompu dans l'esthétique romaine et qu'avec son
+Pontife-Roi Rome avait perdu un de ses plus beaux
+fleurons.</p>
+
+<blockquote><p><i>Pour moi</i>, dit Wilde, <i>pèlerin des mers du Nord,
+quelle joie de me mettre tout seul à la recherche
+du temple merveilleux et du trône de celui qui
+tient les clés redoutables</i>.</p>
+
+<p><i>Alors que tout brillants de pourpre et d'or, défilent
+et prêtres et saints cardinaux et que porté
+au-dessus de toutes les têtes arrive le doux pasteur
+du troupeau</i>.</p>
+
+<p><i>Quelle joie de voir, avant que je meure, ce seul
+roi qui soit oint par Dieu et d'entendre les trompettes
+d'argent sonner triomphalement sur son passage</i>.</p>
+
+<p><i>Ou lorsqu'à l'autel du sanctuaire, il élève le
+signe du mystérieux sacrifice et montre aux yeux
+mortels un Dieu sous le voile du pain et du vin</i>.</p></blockquote>
+
+<p>Aussi chez le poète, quelle désillusion lorsqu'il
+voit dans là cité «couronnée par Dieu, découronnée
+par l'homme», flotter «l'odieux drapeau rouge,
+bleu et vert».</p>
+
+<p>Ce n'est pas qu'il ait abjuré le culte de la liberté,
+mais il n'a jamais aimé celle-ci pour elle-même. Il
+n'est que «sur certains points» avec ces Christs
+qui meurent sur les barricades. Il n'aime guère les
+enfants de la Liberté «dont les yeux mornes ne
+voient rien si ce n'est leur misère sans noblesse,
+dont les esprits ne connaissent rien, n'ont souci de
+rien connaîtra». En somme,</p>
+
+
+
+<blockquote><p><i>Malgré cette démangeaison moderne de liberté,<br>
+je préfère le gouvernement d'un seul, auquel tous<br>
+obéissent, à celui de ces démocrates braillards qui<br>
+trahissent notre indépendance par les baisers<br>
+qu'ils donnent à l'anarchie!</i></p></blockquote>
+
+<p>Ce qui lit vibrer son coeur, c'est que</p>
+
+
+
+<blockquote><p><i>...Le grondement de les démocraties.<br>
+Les règnes de la Terreur, les grandes anarchies,<br>
+reflètent pareilles à la mer mes passions les plus<br>
+fougueuses et donnent à ma rage un frein. Liberté!<br>
+pour cela uniquement tes cris discordants<br>
+Enchantent mon âme jusqu'en ses profondeurs.<br>
+Sans cela tous les rois pourraient, au moyen du<br>
+knout ensanglanté et des traitreuses mitraillades,<br>
+dépouiller les nations de leurs droits inviolables,</i></p>
+
+<p>«<i>Que je resterais sans m'émouvoir </i>...»</p></blockquote>
+
+<p>C'était un irréductible aristocrate, de cet «heureux
+petit nombre» qui concentre autour de soi la
+joie de vivre.</p>
+
+<p>Et voilà pourquoi le monde, se vengeant, lui fut
+si cruel!</p>
+
+<p>Albert Savine.</p>
+<br><br>
+
+
+
+
+<h2>HÉLAS</h2>
+<br><br>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Être entraîné à la dérive de toute passion jusqu'à</p>
+<p>ce que mon âme devienne un luth aux cordes</p>
+<p>tendues dont peuvent jouer tous les vents, c'est pour</p>
+<p>cela que j'ai renoncé à mon antique sagesse, à l'austère</p>
+<p>maîtrise de moi-même.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>A ce qu'il me semble, ma vie est un parchemin</p>
+<p>sur lequel on aurait écrit deux fois, où en quelque</p>
+<p>jour de vacances, une main enfantine aurait griffonné</p>
+<p>de vaines chansons pour la flûte ou le virelai,</p>
+<p>sans autre effet que de profaner tout le mystère.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Sûrement il fut un temps où j'aurais pu fouler</p>
+<p>les hauteurs ensoleillées, où parmi les dissonances</p>
+<p>de la vie, j'aurais pu faire vibrer une corde assez</p>
+<p>sonore pour monter jusqu'à l'oreille de Dieu!</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Ce temps-là est-il mort? Hélas! faut-il que pour</p>
+<p>avoir seulemeut effleuré d'une baguette légère le</p>
+<p>miel de la romance, je perde tout le patrimoine dû</p>
+<p>à une âme.</p>
+ </div> </div>
+<br><br>
+
+
+
+
+<h2>LE JARDIN D'ÉROS</h2>
+<br><br>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Nous voici en plein printemps, au coeur de juin;</p>
+<p>pas encore les travailleurs hâlés ne se hâtent sur les</p>
+<p>prairies des hauteurs, où l'opulent automne, saison</p>
+<p>usurière, ne vient que trop tôt offrir aux arbres l'or</p>
+<p>qu'il a mis de côté, trésor qu'il verra disperser par</p>
+<p>la folle prodigalité de la brise.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Il est bien tôt, vraiment! l'asphodèle, enfant</p>
+<p>chérie du Printemps, s'attarde pour piquer la jalousie</p>
+<p>de la rose; la campanule, elle aussi, tient</p>
+<p>déployé son pavillon d'azur. Et, pareil à un fêtard</p>
+<p>égaré, perdu, que ses frères ont laissé là, pour</p>
+<p>s'enfuir des bosquets, d'où les a chassés la grive,</p>
+<p>messagère de juin,</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>seul, un pâle narcisse reste là, tout apeuré, tapi</p>
+<p>dans un coin d'ombre, où des violettes, presque inquiètes</p>
+<p>de leur propre beauté, se refusent à regarder</p>
+<p>face à face l'or du soleil, par effroi d'une trop forte</p>
+<p>splendeur. Ah! c'est bien là, ce me semble,</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>&mdash;que viendraient se poser les pieds de Perséphoné,</p>
+<p>quand elle est lasse des prairies sans fleurs</p>
+<p>de Pluton,&mdash;là que danseraient les adolescents</p>
+<p>arcadiens, là qu'un homme pourrait trouver le mystère</p>
+<p>secret de l'éternelle volupté, ce secret que les</p>
+<p>Grecs ont connu. Ah! vous et moi, nous pourrions</p>
+<p>le découvrir ici, pour peu que l'Amour et le sommeil</p>
+<p>y consentent.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Ce sont là les fleurs qu'Héraklèsen deuiisema sur</p>
+<p>la tombe d'Hylas, l'ancolie, avec toutes ses blanches</p>
+<p>colombes agitées d'un frisson, quand la brise les a</p>
+<p>froissées d'un baiser trop rude, la mignonne chélidoine</p>
+<p>qui, dans son jupon jaune, chante le crépuscule</p>
+<p>du soir, et le lilas en robe de grande dame,&mdash;mais</p>
+<p>laissons-les fleurir à l'écart, laissons</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>là-bas, les spirales de la rose trémière, aux rouges</p>
+<p>dentelures, agiter sans bruit leurs clochettes, sans</p>
+<p>quoi l'abeille, son petit carillonneur, irait chercher</p>
+<p>plus loin quelque autre divertissement; l'anémone</p>
+<p>qui pleure dès l'aube, comme une jolie fillette devant</p>
+<p>son galant, et ne laisse, qu'à grand'peine les</p>
+<p>papillons ouvrir toutes grandes, auprès d'elle,</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>leurs ailes bigarrées, laissons-la languir dans la</p>
+<p>pâle virginité, La neige hivernale lui plaira mieux</p>
+<p>que des lèvres comme les tiennes, dont la brûlure</p>
+<p>ne saurait que la flétrir. Va-t-en plutôt cueillir cette</p>
+<p>fleur amoureuse qui s'épanouit solitaire, et que le</p>
+<p>vent, entremetteur, poudre de baisers savoureux</p>
+<p>qui ne sont pas de lui.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Les liserons aux fleurs en forme de trompette, et</p>
+<p>qu'aiment tant les jeunes filles; la reine des prés,</p>
+<p>à la teinte de crème, plus blanche que la gorge de</p>
+<p>Junon, odorante autant que l'Arabie entière; l'hyacinthe,</p>
+<p>que les pieds de Diane chasseresse hésiteraient</p>
+<p>à fouler, même à la poursuite du plus beau des</p>
+<p>daims tachetés, la marjolaine en bouton, dont un</p>
+<p>seul baiser suffirait à embaumer les lèvres de la</p>
+<p>déesse de Cythère, et rendre jaloux Adonis,&mdash;cela,</p>
+<p>c'est pour ton front,&mdash;et pour te faire une</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>ceinture,&mdash;voici ce flexible rameau de clématite pourpre,</p>
+<p>dont la couleur somptueuse efface de son éclat le</p>
+<p>roi de Tyr,&mdash;et ces digitales aux corolles</p>
+<p>retombantes,&mdash;mais pour cet unique narcisse, que</p>
+<p>laissa tomber de sa robe la saison printanière, lorsqu'elle</p>
+<p>entendit avec effarement, dans les bois où</p>
+<p>elle régnait, résonner le chant ardent, orageux de</p>
+<p>l'oiseau d'été.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Ah! qu'il te soit un souvenir subtil de ces jours</p>
+<p>charmants de pluie et de soleil, alors qu'avril riait</p>
+<p>a travers ses larmes, en voyant la précoce primevère</p>
+<p>quitter d'un pied furtif les racines tortueuses des</p>
+<p>chênes, et envahir la forêt, au point que malgré ses</p>
+<p>feuilles jaunies et froissées, elle se couvrait d'un or</p>
+<p>étincelant.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Non, lu peux le cueillir aussi. Il n'a pas même</p>
+<p>la moitié de ton charme, ô toi l'idole de mon âme,</p>
+<p>et quand tes pieds seront las, les anchuses tisseront</p>
+<p>leurs tapis les plus brillants; pour toi, les chèvrefeuilles</p>
+<p>oublieront leur orgueil et voileront leur lacis</p>
+<p>confus, et tu marcheras sur les pensées bariolées.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Et je couperai un roseau dans le ruisseau de là-bas,</p>
+<p>et je rendrai jaloux les dieux des bois; le vieux</p>
+<p>Pan se demandera quel est ce jeune intrus qui</p>
+<p>s'enhardit à chanter dans ces retraites plus creuses</p>
+<p>où jamais homme ne devrait risquer un pied le</p>
+<p>soir, par crainte de surprendre Artémis et sa troupe</p>
+<p>aux corps de marbre.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Et je te coulerai pourquoi la jacinthe se revêt</p>
+<p>d'une aussi morne parure de gémissements plaintifs;</p>
+<p>pourquoi l'infortuné rossignol s'interdit de</p>
+<p>lancer son chant eh plein jour, et préfère pleurer</p>
+<p>seul, alors que dort la rapide hirondelle et que les</p>
+<p>riches font la fête; et pourquoi le laurier tremble</p>
+<p>en voyant des lueurs d'éclair à l'Orient.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Et je chanterai comment la triste Proserpine fut</p>
+<p>mariée à un grave, à un sombre maître et seigneur.</p>
+<p>Des prairies infernales semées de lotus j'évoquerai</p>
+<p>Hélène aux seins d'argent, et aussi tu verras cette</p>
+<p>beauté fatale, pour qui deux puissantes armées se</p>
+<p>heurtèrent d'un choc terrible, dans l'abîme de la</p>
+<p>guerre.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Puis je te chanterai ce conte grec où Cynthia</p>
+<p>s'éprend du jeune Endymion, et s'enveloppant d'un</p>
+<p>voile gris de brouillards, se bute vers les cimes du</p>
+<p>Latmos, dès que le soleil quitte son lit de l'Océan,</p>
+<p>pour s'élancer à la poursuite de ces pieds pâles et</p>
+<p>légers qui se fondent sous son étreinte.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Et si ma flûte est capable de verser une douce</p>
+<p>mélodie, nous pourrons voir face à face celle qui, en</p>
+<p>des temps bien lointains, habita parmi les hommes,</p>
+<p>près de la mer Égée, et dont la triste demeure au</p>
+<p>portique ravagé, au mur dépouillé de sa frise, aux</p>
+<p>colonnes croulées, domine les ruines de cette cité</p>
+<p>charmante, ceinte de violettes.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Esprit de beauté, reste encore un peu: ils ne sont</p>
+<p>pas tous morts, tes adorateurs de jadis; il en vit</p>
+<p>encore un petit nombre, de ceux pour qui le rayonnement</p>
+<p>de ton sourire est préférable à des milliers</p>
+<p>de victoires, dussent les nobles victimes tombées à</p>
+<p>Waterloo se redresser furieuses contre eux; reste</p>
+<p>encore, il en survit quelques-uns,</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>qui pour toi donneraient leur part d'humanité, et</p>
+<p>te consacreraient leur existence. Moi, du moins, j'ai</p>
+<p>agi ainsi. J'ai fait de tes lèvres ma nourriture de</p>
+<p>tous les jours, et dans tes temples j'ai trouvé un</p>
+<p>festin somptueux, tel que n'eût pu me le donner ce</p>
+<p>siècle affamé, en dépit de ses doctrines toutes</p>
+<p>neuves, où tant de scepticisme s'offre sous une</p>
+<p>forme si dogmatique.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Là, ne coule aucun Cephise, aucun Ilissus; là ne</p>
+<p>se retrouvent point les bois du blanc Colonos. Jamais</p>
+<p>sur nos blêmes collines ne croit l'olivier, jamais</p>
+<p>un pâtre simple ne fait gravir à son taureau</p>
+<p>mugissant les hautes marches de marbre; on ne</p>
+<p>voit point par la ville les rieuses jeunes filles t'apporter</p>
+<p>la robe brodée de crocus.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Pourtant, reste encore. Car l'enfant qui t'aima le</p>
+<p>mieux, dont le seul nom devrait être un souvenir</p>
+<p>capable de te retenir <a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a><a href="#footnote2"><sup>2</sup></a>, dort dans un repos silencieux,</p>
+<p>au pied des murs de Rome, et la mélodie</p>
+<p>pleure d'avoir perdu sa lyre la plus douce; nul ne</p>
+<p>saurait manier le luth d'Adonais, et le chant est</p>
+<p>mort sur ses lèvres.</p>
+ </div> </div>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote2" name="footnote2"></a><b>Note 2:</b><a href="#footnotetag2"> (retour) </a> Il s'agit de John Keats (1795-1821) dont nous publierons
+prochainement les <i>Poèmes</i>.</blockquote>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Non, à la mort de Keats, il restait encore aux</p>
+<p>Muses une voix argentine pour chanter sa thrénodie,</p>
+<p>mais hélas! nous la perdîmes trop tôt, en cette nuit</p>
+<p>déchirée par la foudre, en cette mer rageuse, Panthéa</p>
+<p>vint réclamer comme son bien celui qui l'avait</p>
+<p>chantée, et fermer la bouche qui l'avait louée <a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a><a href="#footnote3"><sup>3</sup></a>;</p>
+<p>depuis lors, nous allons dans la solitude, nous</p>
+<p>n'avons</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>plus que ce coeur ardent, cette étoile matinale de</p>
+<p>l'Angleterre ressuscitée, dont le clair regard, derrière</p>
+<p>notre trône croulant, et les ruines de la guerre,</p>
+<p>vit les grandes formes grecques de la jeune Démocratie</p>
+<p>surgir dans leur puissance comme Hespérus,</p>
+<p>et amener la grande République <a id="footnotetag4" name="footnotetag4"></a><a href="#footnote4"><sup>4</sup></a>. A lui du</p>
+<p>moins tu as enseigné le chant.</p>
+ </div> </div>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote3" name="footnote3"></a><b>Note 3:</b><a href="#footnotetag3"> (retour) </a> Shelley.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote4" name="footnote4"></a><b>Note 4:</b><a href="#footnotetag4"> (retour) </a> Swinburne qui, à côté des <i>Poèmes et Ballades</i>, est
+l'auteur d'une tragédie, <i>Atalante à Calydon</i>, dont nous
+avons en préparation une traduction.</blockquote>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Et il t'a accompagné en Thessalie, et il a vu la</p>
+<p>blanche Atalante, aux pieds légers, à la virginité</p>
+<p>impassible et sauvage, chasser le sanglier armé de</p>
+<p>défenses. Son luth, aussi doux que le miel, a ouvert</p>
+<p>la caverne dans la colline creuse, et Vénus rit de</p>
+<p>savoir qu'un genou fléchira encore devant elle.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Et il a baisé les lèvres de Proserpine et chanté</p>
+<p>le <i>requiem</i> du Galiléen. Ce front meurtri, taché</p>
+<p>de sang et de vin, il l'a découronné. Les Dieux de</p>
+<p>jadis ont trouvé en lui leur dernier, leur plus ardent</p>
+<p>adorateur, et le signe nouveau s'efface et pâlit devant</p>
+<p>son vainqueur.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Esprit de Beauté, reste encore avec nous. Elle</p>
+<p>n'est point encore éteinte, la torche de la poésie.</p>
+<p>L'étoile qui surgit par-dessus les hauteurs de</p>
+<p>l'Orient défend invinciblement ses armoiries argentées,</p>
+<p>contre les ténèbres qui s'épaississent, contre</p>
+<p>la fureur des ennemis. Oh! reste encore avec nous,</p>
+<p>car, au cours de la nuit longue et monotone,</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Morris<a id="footnotetag5" name="footnotetag5"></a><a href="#footnote5"><sup>5</sup></a>, le doux et simple enfant de Chaucer,</p>
+<p>l'aimable héritier des pipeaux mélodieux de Spencer,</p>
+<p>a souvent charmé par ses tendres airs champêtres</p>
+<p>l'âme humaine en ses besoins et ses détresses,</p>
+<p>et des champs de glace, lointains et dénudés, a</p>
+<p>rapporté assez de belles fleurs pour faire ensemble</p>
+<p>un paradis terrestre.</p>
+ </div> </div>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote5" name="footnote5"></a><b>Note 5:</b><a href="#footnotetag5"> (retour) </a> William Morris, poète et ouvrier d'art, auteur du
+poème <i>L'Histoire de Sigurd le Volsung</i> et <i>La chute des
+Niebelungen</i>, 1877.</blockquote>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Nous les connaissons tous, Gudrun, la fiancée</p>
+<p>des hommes forts, et Aslaug, et Olfason, nous les</p>
+<p>connaissons tous, et comment combattait le géant</p>
+<p>Grettir, et comment mourut Sigurd, et quel enchantement</p>
+<p>tenait le roi captif, quand Brynhild</p>
+<p>luttait avec les puissances qui déclarent la guerre à</p>
+<p>toute passion. Ah! que de fois, pendant les heures</p>
+<p>d'été,</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>les longues heures monotones, alors que le midi,</p>
+<p>s'amourachant d'une rose de Damas, oublie de reprendre</p>
+<p>sa marche vers l'Ouest, si bien que la lune,</p>
+<p>pâle usurpatrice, élargissant sa tache, change son</p>
+<p>mince croissant en un disque d'argent, et réprimande</p>
+<p>son char paresseux,&mdash;que de fois, dans</p>
+<p>l'herbe fraîche et drue,</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>bien loin du jeu de cricket et des bruyants canotiers,</p>
+<p>à Bagley, où les campanules devancent un</p>
+<p>peu l'époque de l'accouplement pour les merles et</p>
+<p>s'attardent à attendre l'hirondelle, où le bourdonnement</p>
+<p>d'innombrables abeilles vibre dans la</p>
+<p>feuillée, je suis resté à m'abandonner aux contes</p>
+<p>rêveurs que tisse sa fantaisie.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Et à travers leurs infortunes imaginaires, et</p>
+<p>leurs douleurs fictives, j'ai pleuré sur moi-même,</p>
+<p>puis retrouvé la bonne humeur dans une simple</p>
+<p>gaîté, en voyageant sur cette mer aux mille teintes.</p>
+<p>Je sentais en moi la force et la splendeur de la</p>
+<p>tempête, sans avoir à en subir les désastres, car le</p>
+<p>chanteur est divin.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Le petit rire que fait entendre l'eau en tombant,</p>
+<p>n'est point aussi musical, et l'or liquide qui s'accumule</p>
+<p>en piles serrées dans la mignonne cité de cire</p>
+<p>n'a pas tant de douceur. Les vieux roseaux à demi</p>
+<p>desséchés qui se balançaient en Arcadie, dès que</p>
+<p>ses lèvres les touchent, exhalent une harmonie toute</p>
+<p>nouvelle.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Esprit de beauté, attarde-toi encore un peu, bien</p>
+<p>que les marchands trompeurs du commerce profanent</p>
+<p>de leurs routes de fer notre île charmante, et</p>
+<p>qu'ils rompent les membres de l'Art sur des</p>
+<p>roues tournoyantes, hélas! bien que les usines</p>
+<p>bondées propagent l'ignorance, ver rongeur qui tue</p>
+<p>l'âme, oh! reste encore.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Car il est au moins un homme,&mdash;il tire son</p>
+<p>nom de Dante et du séraphin Gabriel, et son double</p>
+<p>laurier brûle d'une flamme impérissable pour</p>
+<p>éclairer ton autel. Celui-là t'aime bien, qui vit le</p>
+<p>vieux Merlin se prendre au piège de Viviane, et les</p>
+<p>anges aux pieds blancs descendre les marches</p>
+<p>d'or<a id="footnotetag6" name="footnotetag6"></a><a href="#footnote6"><sup>6</sup></a>.</p>
+ </div> </div>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote6" name="footnote6"></a><b>Note 6:</b><a href="#footnotetag6"> (retour) </a> Gabriel Dante Rosetti.</blockquote>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Il t'aime si bien que l'univers doit se couvrir de</p>
+<p>vêtements aux couleurs somptueuses, et le Chagrin</p>
+<p>prendre un diadème de pourpre, ou, sans cela, il</p>
+<p>cesserait d'être le Chagrin; et le Désespoir devrait</p>
+<p>dorer ses cornes, et la Douleur, pareille à Adon, serait</p>
+<p>belle même dans son excès. Tel est l'empire</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>qu'exercent les Peintres, tel est l'héritage que</p>
+<p>possède notre solennel Esprit, car avec toute sa</p>
+<p>pitié, son amour, sa lassitude, il est un miroir plus</p>
+<p>fidèle de son siècle que ne le sont les Peintres dont</p>
+<p>le talent ne peut prétendre à un but plus haut que</p>
+<p>la copie des banalités, incapable qu'il est de représenter</p>
+<p>l'âme avec ses terribles problèmes.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Mais ils sont en petit nombre, et tout romanesque</p>
+<p>s'est dissipé. Les hommes peuvent faire des</p>
+<p>prophéties au sujet du soleil, des leçons sur les taches,</p>
+<p>enseigner comment les atomes sans âme parcourent</p>
+<p>isolément un vide infini, comme de chaque arbre</p>
+<p>a fui la nymphe éplorée, pourquoi nulle naïade ne</p>
+<p>montre plus sa tête parmi les roseaux d'Angleterre.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>A mon gré, ces modernes Actéons se vantent</p>
+<p>trop tôt d'avoir surpris les secrets de la Beauté:</p>
+<p>faut-il, parce que nous avons analysé l'arc-en-ciel</p>
+<p>et dépouillé la lune de son mystère le plus ancien,</p>
+<p>le plus chaste, que moi, le dernier Endymion, je</p>
+<p>perde tout espoir, parce que des yeux impertinents</p>
+<p>ont lorgné ma maîtresse à travers un télescope?</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>A quoi nous sert-il que ce siècle scientifique ait</p>
+<p>fait irruption par nos portes avec tout son cortège</p>
+<p>de miracles modernes? Peut-il apaiser un amant au</p>
+<p>coeur brisé? Peut-il, en toute sa durée, faire quoi</p>
+<p>que ce soit pour rendre une existence plus belle,</p>
+<p>la faire plus divine un seul jour? Mais maintenant</p>
+<p>le siècle d'argile</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>reparaît, ramené par un cycle horrible: la Terre</p>
+<p>a engendré une nouvelle et bruyante progéniture</p>
+<p>de Titans ignorants, que leur origine impure lance</p>
+<p>encore une fois contre l'auguste hiérarchie qui siégeait</p>
+<p>sur l'Olympe. Ils ont fait appel à la Poussière,</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>et c'est de cet arbitre infécond qu'ils doivent attendre</p>
+<p>la sentence. Qu'ils tâchent, s'ils en sont capables,</p>
+<p>de faire sortir de la lutte naturelle et du hasard</p>
+<p>sans raison la nouvelle règle de l'idéal pour</p>
+<p>l'homme! Il me semble que ce n'était point là mon</p>
+<p>héritage, car j'avais été nourri d'une façon tout</p>
+<p>opposée. Mon âme va des hauteurs suprêmes de</p>
+<p>la vie vers un but plus élevé.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Vois, pendant que nous parlions, la Terre a détourné</p>
+<p>du Dieu sa face, et la barque d'Hécate a surgi</p>
+<p>avec sa charge argentée, jusqu'à ce qu'enfin le jour</p>
+<p>jaloux en éteignît toutes les torches. Je n'ai point</p>
+<p>remarqué la fuite des heures; pour les jeunes Endymions,</p>
+<p>les doigts paralysés du Temps égrènent en</p>
+<p>vain son rosaire de soleils.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Regardez comme l'iris jaune penche languissamment</p>
+<p>sa gorge en arrière, pour appeler le baiser de</p>
+<p>son page perfide, la libellule, alors que celle-ci,</p>
+<p>pareille à une veine bleue sur le poignet blanc d'une</p>
+<p>jeune fille, dort sur la primevère neigeuse qui est née</p>
+<p>cette nuit et qui commence à s'enflammer du rouge</p>
+<p>ardent de la honte, et va mourir en pleine lumière.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Allons-nous-en. Déjà se profilent sur le pâle bouclier</p>
+<p>du ciel décoloré les brillantes fleurs de l'amandier.</p>
+<p>Le râle des prés, tapi dans l'herbe encore respectée</p>
+<p>de la faux, répond à l'appel de sa compagne;</p>
+<p>les courlis réveillés en sursaut franchissent d'un vol</p>
+<p>irrégulier le ruisseau couvert de brouillards, et</p>
+<p>dans son lit de roseaux, l'alouette, joyeuse de voir</p>
+<p>poindre le jour,</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>éparpille dans l'herbe les perles de la rosée, et</p>
+<p>toute tremblante d'extase, va saluer le Soleil, qui</p>
+<p>bientôt, sous sa complète armure d'or, va sortir de</p>
+<p>cette tente couleur orangée, que voici dressée là-bas</p>
+<p>vers l'Orient en feu. Vois, la frange rouge apparaît</p>
+<p>sur les hauteurs attentives. Voici le Dieu, et</p>
+<p>dans son amour pour lui,</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>la bruyante alouette est déjà hors de vue et</p>
+<p>remplit de ses chants cette vallée de silence. Ah!</p>
+<p>il y a dans le vol de cet oiseau plus d'une chose</p>
+<p>qu'on ne saurait apprendre dans une cornue. Mais</p>
+<p>l'air fraîchit. Partons, car bientôt les bûcherons seront</p>
+<p>ici. Quelle nuit de juin nous avons vécue!</p>
+ </div> </div>
+<br><br>
+
+
+
+
+
+<h2>LA NOUVELLE HÉLÈNE</h2>
+<br><br>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Où donc étais-tu, pendant qu'autour des murs</p>
+<p>de Troie, les fils des Dieux se battaient en cette</p>
+<p>grande emprise? Pourquoi reviens-tu fouler notre</p>
+<p>terre à nous? As-tu oublié cet adolescent passionné,</p>
+<p>et sa galère aux voiles de pourpre, et son équipage</p>
+<p>tyrien, et les yeux moqueurs de la perfide</p>
+<p>Aphrodite? Car c'est assurément toi qui, pareille à</p>
+<p>une étoile suspendue dans le silence argenté de la</p>
+<p>nuit, entraînas la chevalerie et l'énergie du monde</p>
+<p>antique au milieu des clameurs et des torrents de</p>
+<p>sang de la guerre.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Ou bien régnais-tu sur la lune chargée de feu?</p>
+<p>Ton temple a-t-il été bâti dans l'amoureuse Sidon,</p>
+<p>au-dessus de la lumière et du rire de la mer? Est-ce</p>
+<p>là que, voilée par le treillis fait d'écarlate aux</p>
+<p>mailles d'or, quelque jeune fille aux membres</p>
+<p>bruns brodait une tapisserie pendant toute la durée</p>
+<p>des heures vides et lourdes du plein jour, jusqu'à</p>
+<p>ce qu'enfin sa joue s'allumât des flammes de la</p>
+<p>passion, et qu'elle se levât pour recevoir, sur ses</p>
+<p>lèvres salées par l'embrun, le baiser d'un joyeux</p>
+<p>matelot cyprien, revenu sain et sauf de Calpé et</p>
+<p>des falaises d'Héraklès?</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Non, tu es bien Hélène elle-même et non point</p>
+<p>une autre; c'est pour toi que mourut le jeune Sarpédon,</p>
+<p>et que l'âge viril de Memnon fut fauché</p>
+<p>prématurément. C'est pour toi qu'Hector au cimier</p>
+<p>d'or tenta de vaincre le fils de Thétis dans cette</p>
+<p>course fatale, dans la dernière année de la captivité.</p>
+<p>Oui, aujourd'hui encore l'éclat de ta renommée</p>
+<p>flamboie dans ces plaines d'asphodèles flétries, où</p>
+<p>les grands princes, si bien connus d'Ilion, entrechoquent</p>
+<p>des fantômes de boucliers, en t'appelant</p>
+<p>par ton nom.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Où donc étais-tu? Dans cette terre enchantée dont</p>
+<p>Calypso la délaissée connaissait les vallons endormis,</p>
+<p>où jamais faucheur ne se lève pour saluer le</p>
+<p>jour, mais où l'herbe intacte s'emmêlait confusément,</p>
+<p>où le berger mélancolique voyait ses hauts</p>
+<p>épis rester debout jusqu'au temps où le rouge de</p>
+<p>l'été faisait place aux teintes grises de la sécheresse?</p>
+<p>Étais-tu étendue là-bas, près de quelque source</p>
+<p>léthéenne, tout entière à tes souvenirs d'autrefois,</p>
+<p>au craquement des lances qui se brisent, à l'éclair</p>
+<p>soudain d'un heaume fracassé, au cri de guerre des</p>
+<p>Grecs?</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Non, tu avais pour retraite cette colline creuse</p>
+<p>que tu habitais avec celle dont on a perdu tout souvenir,</p>
+<p>cette reine découronnée que les hommes appellent</p>
+<p>l'Erycine, cachée si loin que tu ne pouvais</p>
+<p>jamais voir la face de celle dont aujourd'hui, à</p>
+<p>Rome, les nations révèrent en silence les autels</p>
+<p>décrépits, de celle à qui l'amour n'apporta nulle</p>
+<p>joie, nulle volupté, de celle qui ne connut de</p>
+<p>l'amour que l'intolérable souffrance, pour qui ce</p>
+<p>fut seulement une épée qui lui fendit le coeur, et</p>
+<p>qui n'en eut que la douleur de l'enfantement.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Les feuilles de lotus qui guérissent de la mort,</p>
+<p>tu les tiens à la main. Oh, sois bonne pour moi,</p>
+<p>pendant que je me sais encore à l'été de ma vie, car</p>
+<p>c'est à peine si mes lèvres tremblantes laissent</p>
+<p>passer un souffle capable de faire retentir de ton</p>
+<p>éloge la trompette d'argent, tant je suis courbé devant</p>
+<p>ton mystère, tant je suis ployé, brisé sur la</p>
+<p>terrible roue de l'amour, et je n'ai plus d'espoir,</p>
+<p>plus le coeur de chanter. Pourtant je ne me soucie</p>
+<p>point quel désastre le temps peut amener, si tu me</p>
+<p>permets de m'agenouiller dans ton temple.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Hélas! tu refuses de t'arrêter ici, mais comme</p>
+<p>cet oiseau serviteur du soleil, et qui fuit devant le</p>
+<p>vent du nord, de même tu vas fuir loin de notre</p>
+<p>terre maudite et morne pour regagner la tour où</p>
+<p>jadis tu te plaisais tant, et retrouver les lèvres</p>
+<p>rouges du jeune Euphorion. Et pour moi, je ne</p>
+<p>verrai plus jamais ta face; il me faudra rester en ce</p>
+<p>jardin plein de poisons, poser sur mon front la couronne</p>
+<p>d'épines de la douleur, jusqu'à ce que ma vie</p>
+<p>sans amour se soit écoulée tout entière.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>O Hélène, Hélène, Hélène! Encore un peu, encore</p>
+<p>un peu de temps! Reste ici jusqu'à ce que le</p>
+<p>jour vienne, et que les ombres s'enfuient, car dans</p>
+<p>la lumière ensoleillée de ton rassurant sourire, je</p>
+<p>n'ai nulle pensée, nulle crainte au sujet du ciel ou</p>
+<p>de l'enfer, puisque je ne connais d'autre divinité</p>
+<p>que toi, que celui aux pieds duquel les planètes fatiguées</p>
+<p>se meuvent, entraînées dans des filets d'or,</p>
+<p>que l'esprit incarné de l'amour spirituel, qui a</p>
+<p>fixé son séjour de volupté dans ton corps.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Ta naissance ne fut point celle des femmes ordinaires,</p>
+<p>mais ceinte de la splendeur argentée de</p>
+<p>l'écume, tu surgis des abîmes des mers azurées, et</p>
+<p>à ta venue, quelque étoile immortelle, à la chevelure</p>
+<p>de flamme, rayonna dans les cieux d'Orient,</p>
+<p>et réveilla les pâtres de l'île qui fut ta patrie. Tu</p>
+<p>ne mourras point. Pas de venimeux aspic d'Égypte</p>
+<p>pour ramper à tes pieds et infecter la pureté de</p>
+<p>l'air; ta chevelure ne sera, point salie des mornes</p>
+<p>fleurs du pavot, ces hérauts qui, vêtus d'écarlate,</p>
+<p>annoncent l'éternel sommeil.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Lis d'amour, pur, inviolé, tour d'ivoire, rose rouge</p>
+<p>de feu, tu es venue ici-bas illuminer nos ténèbres.</p>
+<p>Car pour nous, qu'enserrent de près les vastes</p>
+<p>filets du destin, nous qui sommes las d'attendre</p>
+<p>que vienne le désiré des nations, nous errions au</p>
+<p>hasard dans l'obscure demeure, nous cherchions à</p>
+<p>tâtons quelque calmant endormeur pour les existences</p>
+<p>manquées, pour les misères qui s'éternisent</p>
+<p>jusqu'au jour où reparut devant nous, sur ton autel</p>
+<p>relevé, la blanche splendeur de ta beauté.</p>
+ </div> </div>
+<br><br>
+
+
+
+<h2>CHARMIDÈS</h2>
+<br><br>
+
+<h3>I</h3>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>C'était un adolescent grec, et il revenait à la</p>
+<p>maison, avec des figues pulpeuses et du vin de</p>
+<p>Sicile. Il se tenait à la proue de la galère, et laissait</p>
+<p>inconsciemment l'embrun souffler à travers ses</p>
+<p>grosses boucles brunes, et avec un dédain d'enfant</p>
+<p>pour la vague et le vent, de son siège tout dégouttant</p>
+<p>d'eau, il guettait à travers la nuit humide et</p>
+<p>orageuse.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Enfin, à la lueur de l'aube, il vit une lance polie</p>
+<p>se dessiner comme un mince filet d'or sur le ciel,</p>
+<p>et il hissa la voile, il tendit les cordages criards,</p>
+<p>commanda au pilote de naviguer vivement contre</p>
+<p>la forte brise du nord, et pendant tout le jour il</p>
+<p>se tint à son poste, dirigeant du rythme de ses</p>
+<p>chants les mouvements des rameurs.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Et quand du rouge apparut sur les vagues contours</p>
+<p>des collines corinthiennes, il mit à l'ancre</p>
+<p>dans une petite baie à fond de sable, posa sur sa</p>
+<p>tête une couronne d'olivier fraîchement coupé, puis</p>
+<p>il tira du réduit sa tunique de lin et ses sandales</p>
+<p>aux semelles d'airain,</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>et une riche robe teinte du suc des poissons; il</p>
+<p>l'avait achetée à quelque marchand au teint de suie,</p>
+<p>sur le quai ensoleillé de Syracuse, et elle était</p>
+<p>ornée de broderies tyriennes. Puis, il se fraya passage</p>
+<p>parmi les marchands curieux, à travers les</p>
+<p>bois au doux feuillage argenté, et quand le jour</p>
+<p>fatigué</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>eut achevé son tissu compliqué de nuages cramoisis,</p>
+<p>il monta la colline escarpée, et d'un pas</p>
+<p>alerte et silencieux, il se glissa vers le temple, inaperçu</p>
+<p>de la foule des prêtres affairés, et à l'abri</p>
+<p>d'une sombre cachette, il contempla ces jeunes</p>
+<p>bergers, ses turbulents camarades de jeux, qui apportaient</p>
+<p>les prémices de leurs petits troupeaux, il</p>
+<p>vit le timide berger jeter</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>sur la flamme le sel crépitant, ou suspendre au</p>
+<p>mur du temple sa houlette sculptée, en l'honneur</p>
+<p>de celle qui éloigne de la ferme et de l'étable le</p>
+<p>loup perfide, aux dents aiguisées par la faim. Puis,</p>
+<p>les jeunes filles aux voix claires se mirent à chanter</p>
+<p>et chacun apporta à l'autel quelque pieuse offrande,</p>
+<p>une coupe en bois de hêtre, pleine d'un lait écumant,</p>
+<p>une belle étoffe où étaient ingénieusement</p>
+<p>représentés des chiens en chasse, un rayon de miel</p>
+<p>tout débordant d'or encore liquide que l'abeille</p>
+<p>avait à peine fini de travailler, ou une outre noire,</p>
+<p>pleine d'huile, préparée pour les lutteurs, la dépouille</p>
+<p>hérissée, ornée de ses défenses, d'un énorme</p>
+<p>sanglier,</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>dérobée à Artémis, cette vierge jalouse, pour</p>
+<p>plaire à Athéné, et la peau tachetée d'un grand</p>
+<p>daim, que la flèche était allée atteindre au milieu</p>
+<p>d'un bosquet de la montagne. Et alors le héraut</p>
+<p>fit un appel, et des colonnes du portique s'avancèrent</p>
+<p>un à un les Grecs joyeux, enchantés d'avoir</p>
+<p>fait leurs modestes offrandes.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Et le vieux prêtre éteignit la flamme languissante,</p>
+<p>à l'exception de la lampe unique, rubis tremblotant,</p>
+<p>qui brillait perpétuellement dans la cella. Les sons</p>
+<p>perçants des lyres s'amoindrirent sous le vent, à</p>
+<p>mesure que les campagnards s'éloignaient en</p>
+<p>dansant. Et d'un bras vigoureux, le gardien ferma</p>
+<p>les portes de bronze poli.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Charmidès resta longtemps immobile, osant à</p>
+<p>peine respirer, écartant le bruit cadencé que faisaient</p>
+<p>en tombant les gouttes de vin elles pétales de roses</p>
+<p>qui se détachaient des guirlandes, pendant que la</p>
+<p>brise nocturne errait par le sanctuaire. On eût dit</p>
+<p>qu'il était évanoui dans une sorte d'extase, lorsqu'enfin</p>
+<p>la pleine lune apparut tout entière par</p>
+<p>l'ouverture du toit,</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Et inonda de ses flots de lumière le pavé de</p>
+<p>marbre. Alors l'aventureux adolescent s'élança de</p>
+<p>sa cachette, et ouvrant toute grande la porte de</p>
+<p>cèdre sculpté, il se vit devant une terrible image, au</p>
+<p>vêtement couleur de safran, en complète armure de</p>
+<p>bataille. Le griffon efflanqué brillait au sommet</p>
+<p>du vaste casque et la longue lance qui sème le naufrage</p>
+<p>et la ruine</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>semblait une verge rougie au feu. La tête de Gorgone,</p>
+<p>faite de pierre et d'acier, ouvrait largement</p>
+<p>ses yeux morts, entrelaçait sur le bouclier ses</p>
+<p>horribles serpents, et restait bouche béante, les</p>
+<p>lèvres exsangues, glacées dans une impuissante fureur,</p>
+<p>pendant que, tout effarée, la chouette aux</p>
+<p>yeux éblouis, qui se trouvait aux pieds de la statue,</p>
+<p>poussait son ululement aigu.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Le pêcheur solitaire qui ranimait son fanal, bien</p>
+<p>loin en mer, au large de Sunium, ou qui jetait le</p>
+<p>filet à prendre les thons, entendit le pas d'airain</p>
+<p>de chevaux qui frappait les vagues, et vit un terrible</p>
+<p>éclair déchirer les plis multiples des rideaux de la</p>
+<p>nuit, et il s'agenouilla sur la poupe étroite, et dans</p>
+<p>sa peur sacrée, il fit une prière.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Et les amants coupables, au milieu même de leur</p>
+<p>étreinte, oublièrent un instant leurs furtives caresses,</p>
+<p>s'imaginant avoir entendu le cri plein de</p>
+<p>menace et de colère de Diane; et les rudes veilleurs,</p>
+<p>sur leurs sièges élevés, se hâtèrent vers leurs boucliers,</p>
+<p>ou tendirent leurs cous hérissés d'une</p>
+<p>barbe noire par-dessus l'ombre des créneaux.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Car tout autour du temple roulait un cliquetis</p>
+<p>d'armes, et les douze Dieux sursautèrent d'effroi</p>
+<p>dans leur marbre. L'air retentit d'appels discordants.</p>
+<p>Enfin le vaste Poséidon brandit sa lance et les chevaux</p>
+<p>qui bondissent sur la frise se mirent à hennir,</p>
+<p>et du cortège équestre arriva un bruit sourd de pas</p>
+<p>qui se hâtent.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Prêt à la mort, il resta immobile, les lèvres entr'ouvertes,</p>
+<p>tout heureux qu'à un tel prix il pût</p>
+<p>voir ce calme et vaste front, cette redoutable virginité,</p>
+<p>la merveille de cette chasteté impitoyable. Ah!</p>
+<p>certes il était heureux, car jamais, depuis le jeune</p>
+<p>prince-berger de Troie, créature humaine n'avait</p>
+<p>eu sous les yeux un spectacle aussi étonnant.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Il restait immobile, prêt à mourir, mais soudain</p>
+<p>l'air devint silencieux, les chevaux cessèrent de</p>
+<p>hennir; il repoussa en arrière son épaisse chevelure;</p>
+<p>il rejeta les vêtements qui couvraient ses</p>
+<p>membres, car quel est celui qu'un tel amour ne forcerait</p>
+<p>pas à tout oser; et il lui boucha la gorge,</p>
+<p>et de ses mains sacrilèges</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>il défit la cuirasse, et la robe de couleur safran,</p>
+<p>et mit à nu les seins polis, et enfin le péplos glissa</p>
+<p>de la taille et laissa voir le secret mystère, celui</p>
+<p>qu'à nul amant Athéné ne montrera, les grands</p>
+<p>flancs froids, le croissant des cuisses, les onduleuses</p>
+<p>collines de neige.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Ceux-là qui n'ont jamais commis un pêché</p>
+<p>d'amoureux, qu'ils ne lisent point mon poème, car</p>
+<p>leur oreille n'y percevrait qu'un bruit grêle et sans</p>
+<p>harmonie, et n'y trouverait aucun charme. Mais</p>
+<p>vous, dont les joues fanées gardent encore la trace</p>
+<p>d'un sourire, vous qui avez appris ce que c'est</p>
+<p>qu'Eros, vous autres, écoutez-moi encore un</p>
+<p>peu.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Il resta encore un court instant à contempler de</p>
+<p>ses yeux avides la statue polie, jusqu'à ce qu'à</p>
+<p>force de regarder de telles splendeurs, sa vision</p>
+<p>devînt confuse, et alors ses lèvres affamées de volupté</p>
+<p>se rassasièrent sur les lèvres de la statue, et</p>
+<p>il jeta ses bras autour du cou rond comme une tour,</p>
+<p>et ne se soucia plus de mettre un frein à la volonté</p>
+<p>de sa passion.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Jamais, me semble-t-il, amant n'eut un rendez-vous</p>
+<p>pareil, car pendant toute la nuit, il murmura</p>
+<p>des mots aussi doux que le miel, et il vit les</p>
+<p>membres au dessin si pur que nul n'avait touchés,</p>
+<p>et sans que rien l'en empêchât, il baisa le corps</p>
+<p>pâle, aux reflets d'argent, et il promena ses mains</p>
+<p>sur les seins polis, et appuya son front brûlant sur</p>
+<p>la froide, la glaciale poitrine.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Il lui semblait que des javelines numides traversaient</p>
+<p>coup coup sur son cerveau affolé, saisi de vertige.</p>
+<p>Ses nerfs frémissaient comme vibrent les cordes</p>
+<p>des violons, d'une pulsation exquise, et sa souffrance</p>
+<p>était une angoisse si douce, qu'il ne put détacher ses</p>
+<p>lèvres des siennes, qu'à l'heure où passa au-dessus</p>
+<p>de sa tête l'avertissement de l'alouette.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Qui n'a jamais vu l'aube jeter un regard furtif</p>
+<p>dans une chambre assombrie, qui n'a point tiré le</p>
+<p>rideau, pour se lever, les yeux mornes et las, d'auprès</p>
+<p>d'un corps aimé, adoré, tenez pour certain que</p>
+<p>jamais il ne comprendra ce que je tente de chanter,</p>
+<p>combien dura son baiser suprême, combien il se</p>
+<p>plut à prolonger ses caresses.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>La lune se bordait d'un contour de cristal, signe</p>
+<p>que les gens de mer tiennent pour un présage de</p>
+<p>la colère céleste. Les étoiles pâlies s'effaçaient, et à</p>
+<p>l'horizon déjà éclairé, tremblotaient d'un léger frémissement</p>
+<p>les ailes de l'aurore prête à fuir, avant</p>
+<p>que de la cella sombre et silencieuse cet amoureux</p>
+<p>fût sorti.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Il descendit la roche escarpée d'un pied hâtif; il</p>
+<p>descendit rapidement la pente, le brave jeune</p>
+<p>homme. Il atteignit la grotte de Pan, et entendit,</p>
+<p>en passant, las ronflements de l'être aux pieds de</p>
+<p>chèvre. Il franchit d'un bond un tertre de gazon, et</p>
+<p>pareil à un jeune paon, il courut vers un bois d'olivier,</p>
+<p>qui se trouvait dans une vallée ombreuse, non</p>
+<p>loin de la cité aux beaux édifices.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Et il chercha un petit ruisseau bien connu de</p>
+<p>lui, car plus d'une fois, tout enfant, il y avait pourchassé</p>
+<p>le grèbe vert à aigrette, ou il y avait attiré</p>
+<p>dans les mailles d'un filet la truite argentée. Il</p>
+<p>s'étendit de tout son long parmi les roseaux surpris,</p>
+<p>tout haletant, le coeur battant d'un effroi</p>
+<p>mêlé de plaisir, et il attendit le jour,</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Il resta couché sur la rive verte, laissant sa main</p>
+<p>distraite plonger dans les remous de l'eau froide et</p>
+<p>sombre, et bientôt l'haleine du matin vint éventer</p>
+<p>ses joues brûlantes et rougies, ou jouer étourdiment</p>
+<p>avec les boucles qui s'emmêlaient sur son</p>
+<p>front, pendant qu'il regardait dans l'eau avec un</p>
+<p>étrange, un mystérieux sourire.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Et de bonne heure le berger au manteau de laine</p>
+<p>grossière ouvrit avec le crochet de son bâton les</p>
+<p>barrières de branches entrelacées, et montant du</p>
+<p>tas d'ajoncs, une mince guirlande de fumée bleue se</p>
+<p>déroula dans les airs au-dessus des blés mûrissants.</p>
+<p>Et sur la colline, le chien jaune de la maison aboya,</p>
+<p>pendant que le lourd bétail se dispersait parmi la</p>
+<p>fougère frisée et bruissante.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Et quand le faucheur au pied léger se rendit aux</p>
+<p>champs par les prairies que voilaient comme une</p>
+<p>dentelle les fils de la rosée, quand les brebis bêlèrent</p>
+<p>sous le brouillard de la lande, quand le râle des</p>
+<p>prés se réveilla et s'envola de son nid, des bûcherons</p>
+<p>aperçurent le jeune homme allongé près</p>
+<p>du ruisseau, et se demandèrent avec grande surprise</p>
+<p>comment un adolescent pouvait être aussi</p>
+<p>beau.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Et ils jugèrent qu'il n'était point de la race des</p>
+<p>mortels, et l'un d'entre eux dit: «C'est le jeune</p>
+<p>Hylas, ce vagabond infidèle qui, oubliant Héraklès,</p>
+<p>aura voulu coucher avec une Naïade»; mais</p>
+<p>d'autres dirent: «Non, c'est Narcisse, épris de</p>
+<p>lui-même. Ce sont bien là ces lèvres caressantes,</p>
+<p>purpurines, que nulle femme ne peut tenter.»</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Et quand ils furent plus près, un troisième</p>
+<p>s'écria: «C'est le jeune Dionysos, qui aura caché</p>
+<p>au bord du ruisseau sa lance et sa peau de faon,</p>
+<p>las de chasser avec la Bassaride, et nous agirions</p>
+<p>sagement en prenant la fuite: ils ne vivent pas</p>
+<p>longtemps, ceux qui viennent épier les dieux immortels.»</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Ainsi donc, ils s'en allèrent, se gardant bien de</p>
+<p>tourner la tête, et ils contèrent au timide berger</p>
+<p>comment ils avaient aperçu je ne sais quel dieu de</p>
+<p>la forêt couché parmi les roseaux, et nul n'osa</p>
+<p>traverser l'étendue de la prairie, et en ce jour-là, on</p>
+<p>s'abstint d'abattre un seul olivier, ou de couper des</p>
+<p>roseaux, et la belle campagne resta déserte,</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>excepté lorsque le serviteur du bouvier, avec son</p>
+<p>seau bien équilibré sur son dos, vint par bonds</p>
+<p>légers, et se montra sur l'autre bord; il s'arrêta</p>
+<p>pour jeter un appel, pensant avoir trouvé un nouveau</p>
+<p>camarade. Mais ne recevant point de réponse,</p>
+<p>quelque peu effrayé, le simple enfant reprit sa</p>
+<p>route. Ou bien, descendant du bosquet tranquille</p>
+<p>et silencieux,</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>une fillette rieuse s'échappa de la ferme, ne</p>
+<p>songeant nullement aux mystérieux secrets</p>
+<p>d'amour, et quand elle aperçut le bras d'une éclatante</p>
+<p>blancheur, et toute sa virilité, alors d'un</p>
+<p>long regard d'envie où la passion jetait un défi à sa</p>
+<p>tendre virginité, elle l'épia un instant, puis s'esquiva</p>
+<p>songeuse et lasse.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>De bien loin il entendait le bourdonnement et</p>
+<p>le tumulte de la cité, puis de temps à autre des</p>
+<p>rires plus perçants, venus de l'endroit où les jeunes</p>
+<p>garçons aux membres bruns, dans leur innocente</p>
+<p>passion, se défiaient à la lutte ou à la course, ou</p>
+<p>bien parfois le tintement grêle d'une clochette,</p>
+<p>quand le bélier guidait les brebis vers la fontaine</p>
+<p>couverte de mousse.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>À travers les saules grisonnants dansait le moucheron</p>
+<p>capricieux; du haut de l'arbre, la tourterelle</p>
+<p>lançait sa monotone stridulation; le rat d'eau, à la</p>
+<p>fourrure lustrée d'huile, nageait bravement contre</p>
+<p>le courant, cherchant à découvrir le nid du canard</p>
+<p>sauvage; de branche en branche sautillait le pinson</p>
+<p>craintif, et la massive tortue rampait sur le</p>
+<p>limon.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>A la brise légère voltigeaient les graines soyeuses,</p>
+<p>lorsque la faux luisante prenait son élan à travers</p>
+<p>les vagues de gazon; le merle d'eau faisait jaillir</p>
+<p>des gouttes en cercle parmi les roseaux, et semait</p>
+<p>de taches d'argent le miroir qui, dans la forêt, avait</p>
+<p>à peine reflété l'image des alentours, lorsque du</p>
+<p>fond de l'eau, la tanche sombre faisait un bond</p>
+<p>pour atteindre la libellule.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Quant à lui, il ne prêtait aucune attention, même</p>
+<p>quand l'écureuil s'amusait à monter, à descendre</p>
+<p>sur le tronc du bouleau, quand la linotte avait</p>
+<p>commencé à chanter pour son compagnon sa plus</p>
+<p>douce sérénade. Ah! il ne prêtait guère d'attention,</p>
+<p>car il avait vu les seins de Pallas et la nudité merveilleuse</p>
+<p>de la Reine.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Mais quand le berger rappela ses chèvres vagabondes,</p>
+<p>en sifflant dans son chalumeau, par-dessus</p>
+<p>la route pierreuse, quand le lucane sonore, comme</p>
+<p>un clairon, bourdonna dans l'obscurité croissante,</p>
+<p>des bois, quand la grue attardée passa comme une</p>
+<p>ombre pour regagner sa demeure, quand de grosses</p>
+<p>gouttes de pluie tombèrent lourdement sur les</p>
+<p>feuilles des figuiers, il se leva.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Il quitta la sombre forêt, longea dans les ténèbres</p>
+<p>les murs de la ferme et la clôture du verger humide</p>
+<p>; il arriva enfin à un petit quai, fit monter à</p>
+<p>bord ses matelots, reprit sa place sur la haute poupe,</p>
+<p>et gagnant le large, il détendit la voile ruisselante.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Il traversa la baie, et quand neuf soleils eurent</p>
+<p>descendu les degrés de la longue roule d'or, quand</p>
+<p>neuf lunes pâlies eurent murmuré leurs prières à</p>
+<p>leurs confesseurs, les chastes étoiles, ou conté leurs</p>
+<p>secrets les plus chers aux papillons veloutés qui se</p>
+<p>refusent à voler au grand jour, alors à travers</p>
+<p>l'écume et l'embrun orageux,</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>arriva une grande chouette aux yeux d'un jaune</p>
+<p>de soufre. Elle s'abattit sur le vaisseau dont les</p>
+<p>charpentes craquèrent comme si la voûte avait</p>
+<p>contenu la charge de trois navires marchands. Elle</p>
+<p>battit des ailes, et jeta un cri aigu, et aussitôt les</p>
+<p>ténèbres s'épaissirent dans l'espace. L'épée d'Orion</p>
+<p>rentra dans son fourreau, et le redoutable Mars lui-même</p>
+<p>descendit en fuyant.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Et la lune se cacha derrière un masque à la</p>
+<p>teinte de rouille que lui firent des nuages errants.</p>
+<p>Et du bord de l'océan monta l'aigrette rouge, le</p>
+<p>vaste beaume cornu, la lance de sept coudées, le</p>
+<p>bouclier d'airain, et vêtue de toute son armure</p>
+<p>brillante et polie, Athéné franchit à grands pas</p>
+<p>l'étendue de la mer effrayée et frissonnante.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Aux yeux las du marin, sa chevelure flottante</p>
+<p>parut semblable au nuage déchiré par la tempête,</p>
+<p>et ses pieds ne furent que l'écume qui flotte sur les</p>
+<p>brisants cachés. Et voyant les vagues monter de</p>
+<p>plus en plus et imprimer au navire un roulis</p>
+<p>plus violent, le pilote cria au jeune limonier qui</p>
+<p>tenait la barre de virer du côté d'où venait le</p>
+<p>vent.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Mais lui, l'adultère trop audacieux, le charmant</p>
+<p>violateur des augustes mystères, en idolâtre épris</p>
+<p>d'un ardent amour, quand il vit ces grands yeux</p>
+<p>impitoyables, il fut pris d'une joie bruyante, et</p>
+<p>jetant ce cri: «Me voici», il s'élança de la haute</p>
+<p>poupe dans le tumulte des vagues glacées.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Alors tomba du haut des cieux une brillante</p>
+<p>étoile, un danseur se sépara du cercle de la Voie</p>
+<p>lactée, et sur son char retentissant, dans tout l'orgueil</p>
+<p>de la divinité vengée, faisant sonner son armure</p>
+<p>du bruit aigu de l'acier, la pâle déesse reprit</p>
+<p>le chemin d'Athènes, et quelques bulles montaient</p>
+<p>en bouillonnant, à l'endroit où était tombé l'adolescent</p>
+<p>qui s'était épris d'elle.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Et le mât trembla quand la grande chouette le</p>
+<p>quitta en jetant des ululements moqueurs, avant</p>
+<p>de rejoindre la Reine irritée, et le vieux pilote commanda</p>
+<p>à l'équipage effrayé de hisser la grande voile</p>
+<p>et conta qu'il avait vu tout près de la poupe une</p>
+<p>vaste et indécise apparition. Et pareille à une hirondelle</p>
+<p>qui rase l'eau dans son vol, le solide navire</p>
+<p>s'élança à travers la tempête.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Et nul ne se hasarda à parler de Charmidès;</p>
+<p>on crut qu'il s'était rendu coupable de quelque</p>
+<p>grande faute. Puis quand les marins parvinrent au</p>
+<p>détroit des Symplégades, ils tirèrent leur galère a</p>
+<p>sec, et se hâtèrent d'entrer dans la cité par la porte</p>
+<p>de la douane et d'exposer au marché leurs poteries</p>
+<p>peintes en argile brune.</p>
+ </div> </div>
+<br><br>
+
+<h3>II</h3>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Mais un des dieux Tritons, pris de pitié, rapporta</p>
+<p>sur la terre grecque le corps du jeune noyé.</p>
+<p>Les sirènes peignèrent sa chevelure alourdie par</p>
+<p>l'eau, lissèrent son front, rouvrirent ses mains crispées.</p>
+<p>Plusieurs apportèrent de doux parfums de la</p>
+<p>lointaine Arabie, et d'autres commandèrent à l'alcyon</p>
+<p>de chanter sa chanson la plus berceuse.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Et quand il fut plus près de sa vieille demeure</p>
+<p>d'Athènes, surgit soudain une vague puissante, et</p>
+<p>sur le dos lustré de cette vague se forma une couche</p>
+<p>d'écume solide, aux teintes irisées d'une étrange</p>
+<p>fantaisie, et l'enfermant dans son sein de verre, elle</p>
+<p>l'emporta vent à terre, pareille à un étalon à la</p>
+<p>blanche crinière qui poursuit un but aventureux.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Or, du côté où Colonos se tourne vers la mer,</p>
+<p>s'étend une longue pelouse bien nivelée; le lapin</p>
+<p>la connaît, et pour elle l'abeille montagnarde abandonne</p>
+<p>l'Hymeite. Et le Jaune n'y a point peur, car</p>
+<p>en aucune heure de la journée, on n'y entend de</p>
+<p>bruit plus terrible que les cris des jeunes bergers</p>
+<p>dans leurs jeux.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Mais souvent le chasseur au pas furtif, quand il</p>
+<p>sort du labyrinthe épineux, de l'inextricable</p>
+<p>fouillis du bois environnant, aperçoit le jeune</p>
+<p>Hyacinthe lançant le disque poli. Alors il tire son</p>
+<p>capuchon sur ses yeux coupables et ne se risque</p>
+<p>point à sonner de sa corne,&mdash;ou bien dès les premières</p>
+<p>lueurs de l'aube,</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>arrivent les Dryades, qui lancent la balle de</p>
+<p>cuir, le long du rivage semé de roseaux, et entourant</p>
+<p>quelque Pan aux oreilles de chèvre lui imposent</p>
+<p>la tâche d'être leur gardien, si elles craignent</p>
+<p>d'être ravies par l'audacieux Poséidon. Elles délient</p>
+<p>leurs ceintures, les yeux pleins de crainte et d'effarement,</p>
+<p>comme si ses bras bleus et sa barbe rouge</p>
+<p>allaient surgir de la vague.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Ça et là dans le roc s'ouvre une caverne que le</p>
+<p>viorne tapisse de ses clochettes jaunes; la grève est</p>
+<p>unie, excepté où quelque vague du flux a laissé sa</p>
+<p>trace légère empreinte sur le sable, comme si elle</p>
+<p>craignait d'être trop vite oubliée du roseau vert,</p>
+<p>son compagnon de jeu, et pourtant ce lieu</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>est si petit que l'inconstant papillon pourrait,</p>
+<p>dès avant midi, ravir à toutes les fleurs leur trésor</p>
+<p>de miel, sans parvenir à rassasier son amour trop</p>
+<p>avide, et qu'en moins d'une heure, un jeune mousse</p>
+<p>débarqué, pour peu qu'il y mît de l'ardeur, pourrait</p>
+<p>y cueillir de quoi orner d'une guirlande la proue</p>
+<p>peinte de sa galère,</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>et laisserait la petite prairie presque entièrement</p>
+<p>dépouillée, car elle n'a point de fleurs somptueuses,</p>
+<p>excepté les rares narcisses qui se dressent</p>
+<p>çà et là, parsemant d'étoiles d'argent le gazon jamais</p>
+<p>fauché, excepté quelques asphodèles qui</p>
+<p>brandissent de mignons cimeterres.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>C'est là que vint le déposer le flot, heureux</p>
+<p>d'avoir subi un si doux esclavage, et il porta l'adolescent</p>
+<p>là où le sol était vierge de tout contact avec</p>
+<p>la mer, sur la marge argentée de la grève, et</p>
+<p>comme un amant qui s'attarde, il vint plus d'une</p>
+<p>fois baiser ces membres pâles que naguère brûlait</p>
+<p>une ardeur intense,</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>avant que l'eau de la mer eût éteint cet holocauste,</p>
+<p>cette flamme qui se nourrissait d'elle-même,</p>
+<p>cette volupté passionnée, avant que la mort chenue,</p>
+<p>de son souffle glacé et flétrissant, eût fané ces</p>
+<p>lis blancs et rouges, qui, alors que le jeune homme</p>
+<p>errait par la forêt, échangeaient leurs antiennes et</p>
+<p>répons si charmants.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Et quand, à l'aube, les nymphes des bois, se tenant</p>
+<p>par la main, défilèrent dans le vallon boisé,</p>
+<p>leur satyre aperçut le corps de l'éphèbe étendu sur</p>
+<p>le sable. Il redouta une traîtrise de Poséidon; il</p>
+<p>jeta un cri, et pareilles à de brillants rayons de soleil</p>
+<p>qui se jouent parmi les branches, toutes les</p>
+<p>Dryades effarouchées cherchèrent dans la feuillée</p>
+<p>une retraite sûre,</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>à l'exception d'une blanche jeune fille, qui ne</p>
+<p>trouva rien de bien terrible à sentir ses seins</p>
+<p>pressés par la tyrannie amoureuse d'un dieu marin.</p>
+<p>Elle eût bien voulu prêter l'oreille à ces charmes</p>
+<p>subtils que tissent les amants insidieux quand ils</p>
+<p>veulent conquérir une forteresse bien close: elle</p>
+<p>s'écarta des autres furtivement, et ne crut point que</p>
+<p>ce fût une faute</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>d'abandonner son trésor à un être aussi beau.</p>
+<p>Elle s'étendit près de lui, la gorge desséchée par la</p>
+<p>soif d'amour. Elle l'appela des noms les plus doux,</p>
+<p>joua avec sa chevelure en désordre, et de ses lèvres</p>
+<p>brûlantes ravagea la bouche du jeune homme, craignant</p>
+<p>qu'il ne s'éveillât point, et craignant ensuite</p>
+<p>qu'il ne s'éveillât trop tôt, s'éloignant, puis,</p>
+<p>comme l'amour la rendait infidèle à elle-même,</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>elle reprit ses attaques. Et pendant tout le jour,</p>
+<p>elle resta assise à côté de lui. Elle rit de son nouveau</p>
+<p>jouet, lui prit la main, lui chanta sa chanson</p>
+<p>la plus douce, puis fronça le sourcil en voyant cet</p>
+<p>enfant si peu empressé à enlacer sa virginité. Elle</p>
+<p>ignorait que depuis trois jours ces yeux-là s'étaient</p>
+<p>rouverts devant Proserpine;</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>elle ignorait aussi quel sacrilège ces lèvres</p>
+<p>avaient commis; aussi se dit-elle: «Il va s'éveiller,</p>
+<p>je le sais fort bien, il s'éveillera le soir, quand le</p>
+<p>soleil suspendra son rouge bouclier sur la citadelle</p>
+<p>de Corinthe: ce sommeil n'est qu'un cruel artifice</p>
+<p>pour se faire aimer davantage, et dans quelque caverne</p>
+<p>Marine,</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>«à des profondeurs que jamais n'atteint la ligne</p>
+<p>du pêcheur, déjà quelque énorme triton souffle</p>
+<p>dans sa conque et avec les branches cristallines qui</p>
+<p>flottent dans l'Océan, il tresse une guirlande pour</p>
+<p>orner les piliers d'émeraude de notre lit nuptial;</p>
+<p>c'est là que, sons une voûte faite d'écume argentée</p>
+<p>et la tête couronnée de corail,</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>«nous nous asseoirons tous deux sur un trône</p>
+<p>de perles, et une vague bleue nous servira de dais,</p>
+<p>et à nos pieds les serpents d'eau s'enrouleront sous</p>
+<p>leur armure d'améthyste aux mailles de diamant, et</p>
+<p>nous suivrons des yeux dans leurs mouvements, autour</p>
+<p>du mât d'une barque engloutie par la tempête,</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>«les muges aux nageoires vermillon, aux yeux</p>
+<p>qu'on dirait taillés dans l'or, et qui ressemblent à</p>
+<p>des éclats de lumière cramoisie; l'abîme profond</p>
+<p>ouvrira les portes de verre de son palais, et nous</p>
+<p>verrons les dauphins tachetés dormir au bercement</p>
+<p>des alcyons qui murmurent du haut des rocs, là où</p>
+<p>Protée, au bizarre costume vert, fait paître son troupeau</p>
+<p>de monstres,</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>«et les anémones tremblantes aux teintes opalines,</p>
+<p>qui agitent leurs franges pourprées quand</p>
+<p>nous posons le pied sur le sol miroitant, et des</p>
+<p>flottes entières de poissons aux taches d'écailles</p>
+<p>couleur de feu suivront les cordages flottants de</p>
+<p>l'épave fracassée, et des grains d'ambre couleur de</p>
+<p>miel orneront nos membres entrelacés.»</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Mais quand le seigneur de la guerre, le soleil,</p>
+<p>passa, déçu en faisant voltiger son pennon aux</p>
+<p>vives couleurs, avant de rentrer dans sa demeure</p>
+<p>d'airain, lorsque, une à une, les petites étoiles</p>
+<p>jaunes apparurent éparses dans les champs du ciel,</p>
+<p>oh alors elle craignit que ses lèvres à lui refusassent</p>
+<p>de se désaltérer de ses lèvres à elle,</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>et cria: «Réveille-toi: déjà la pâle lune verse</p>
+<p>son argent sur les arbres, et la vague s'étend de proche</p>
+<p>en proche, grise et glacée sur cette grève de sable;</p>
+<p>les grenouilles croassantes se montrent, et du fond</p>
+<p>de la caverne l'engoulevent lance son cri aigu; les</p>
+<p>chauves-souris volètent en tous les sens, et la belette</p>
+<p>brune aux lianes creux rampe à travers l'ombre</p>
+<p>du gazon.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>«Non, bien que tu sois un Dieu, ne te montre</p>
+<p>point si farouche; car là-bas il est une petite canne</p>
+<p>qui redit souvent à voix basse comment un jeune</p>
+<p>charmeur la séduisit un jour sur l'herbe de la</p>
+<p>prairie et quand il se fut donné tout son cruel plaisir,</p>
+<p>déploya des ailes d'or toutes bruissantes, et</p>
+<p>s'envola vers le soleil.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>«Ne sois pas si timide; le laurier tremble encore</p>
+<p>des baisers du grand Apollon, et le pin, dont</p>
+<p>les soeurs groupées couronnent la colline, pourrait</p>
+<p>en dire long sur le hardi ravisseur que les hommes</p>
+<p>appellent Borée; et j'ai vu les yeux narquois d'Hermès</p>
+<p>à travers le feuillage argenté du peuplier.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>«Même les jalouses Naïades me disent jolie, et</p>
+<p>chaque matin un jeune galant au teint hâlé me fait</p>
+<p>la cour, en m'offrant des pommes et des boucles de</p>
+<p>cheveux; il cherche à vaincre mon dédain virginal,</p>
+<p>avec les dons qu'aiment les charmantes nymphes</p>
+<p>des bois; hier encore il m'apporta une colombe au</p>
+<p>plumage irisé,</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>«aux petits pieds de couleur cramoisie, que le</p>
+<p>cruel enfant avait dérobée au sommet d'un sycomore,</p>
+<p>avec sa ponte de sept oeufs tachetés, pendant</p>
+<p>que le mâle amoureux s'était envolé au loin pour</p>
+<p>chercher des baies de genièvre, leur nourriture préférée;</p>
+<p>la guêpe fantasque, la plus hâtive des vendangeuses,</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>a qui cueillent les raisins bleus, n'est pas plus tenace</p>
+<p>dans sa constance, que ce simple petit berger,</p>
+<p>à vouloir mes lèvres sans éclat, tant il est joyeux et</p>
+<p>pur. Ses yeux pleins de vie et de soleil feraient oublier</p>
+<p>à une Dryade le serment fait à Artémis, tant</p>
+<p>il est beau, et sa lèvre est faite pour le baiser.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>«Son front blanc d'argent, comme une lune qui</p>
+<p>surgit sur les collines obscures du rendez-vous, a</p>
+<p>la forme d'un croissant. L'ardeur du midi tyrien ne</p>
+<p>saurait évoquer du bosquet de myrte un époux</p>
+<p>plus charmant pour la Cythérée. Le premier et</p>
+<p>soyeux duvet borde ses joues rougissantes, et ses</p>
+<p>jeunes membres sont forts et bruns.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>«Et il est riche: des troupeaux bêlants de grasses</p>
+<p>brebis aux épaisses toisons couvrent ses prairies, et</p>
+<p>dans sa demeure, bien des pots d'argile pleins de</p>
+<p>caillé jauni invitent la mouche voleuse à s'ébattre</p>
+<p>et se noyer. La plaine couverte de trèfle incarnat,</p>
+<p>lui garde son doux trésor, et il sait jouer du chalumeau</p>
+<p>d'avoine.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>«Et pourtant je ne l'aime point. C'était pour toi</p>
+<p>que je gardais mon amour. Je savais que tu viendrais</p>
+<p>un jour me délivrer de cette pâle chasteté, ô</p>
+<p>toi, la plus belle fleur de la vague qui ne fleurit point,</p>
+<p>de toute la vaste mer Égée, la plus brillante des</p>
+<p>étoiles dans le ciel azuré de l'Océan, où se reflètent</p>
+<p>les planètes.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>«Je savais que tu viendrais, car dès que les</p>
+<p>branches desséchées bourgeonnèrent, dès que la</p>
+<p>sève du printemps gonfla ma verte et tendre écorce,</p>
+<p>ou qu'elle jaillit en myriades nombreuses de fleurs</p>
+<p>qui raillaient l'heure de minuit par leur forme lunaire,</p>
+<p>sans rien craindre de l'aurore, dès que les</p>
+<p>chants ravis du sansonnet</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>«ont réveillé l'écureuil endormi parmi ses provisions</p>
+<p>de grains, dès que les fleurs de coucou bordèrent</p>
+<p>d'une frange l'étroite clairière, à travers mes jeunes</p>
+<p>feuilles une extase de volupté s'épandit comme un</p>
+<p>vin nouveau, et dans toutes mes veines de mousse</p>
+<p>battit le pouls agité d'un sang amoureux, et les</p>
+<p>vents violents de la passion secouèrent la virginité</p>
+<p>de ma tige svelte.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>«Les faons vinrent en troupe le soir et posèrent</p>
+<p>leurs narines fraîches et noires sur mes branches les</p>
+<p>plus basses, tandis que sur la plus haute, le merle faisait</p>
+<p>un petit nid de brins d'herbes pour sa compagne.</p>
+<p>Et de temps en temps un roitelet reposait sur une</p>
+<p>branche mince, à peine capable de porter un poids</p>
+<p>si charmant.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>«Près de moi, les bergers d'Attique donnaient</p>
+<p>des rendez-vous; sous mon ombre se couchait Amaryllis,</p>
+<p>et autour de mon tronc Daphnis poursuivait la</p>
+<p>fillette craintive jusqu'à ce qu'enfin lasse de jouer, elle</p>
+<p>sentit sa chevelure défaite s'agiter sous un souffle</p>
+<p>ardent. Alors elle se retournait, regardait et ne cherchait</p>
+<p>plus à échapper au doux piège.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>«Aussi viens-t-en en mon embuscade, là où l'entassement</p>
+<p>de chèvrefeuille sylvestre entrelace une</p>
+<p>voûte pour les plaisirs de l'amour, où l'ombre frissonnante</p>
+<p>des myrtes paphiens semble sanctifier les</p>
+<p>rites les plus tendres de la volupté, là-bas dans les</p>
+<p>fraîches et vertes retraites de ses asiles les plus profonds,</p>
+<p>la forêt recèle un petit lac</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>«hanté du merle d'eau, pâturage de l'abeille sauvage,</p>
+<p>car tout autour de ses bords flottent les grands</p>
+<p>lis d'un blanc de crème, retenus comme par des</p>
+<p>ancres vertes par leurs larges feuilles. Chaque corolle</p>
+<p>est un esquif aux blanches voiles, chargé d'or,</p>
+<p>avec une libellule placée au timon. N'hésite pas à</p>
+<p>quitter cette pâle grève que vient baiser la vague.</p>
+<p>Sûrement cet endroit est destiné</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>«à des amants comme nous; la déesse qui règne</p>
+<p>à Chypre vient souvent, le bras enlaçant la taille de</p>
+<p>son jeune amoureux, s'y égarer le soir, et j'ai vu</p>
+<p>la lune rejeter son vêtement de brouillards devant</p>
+<p>les yeux du jeune Endymion. Ne crains rien, Diane</p>
+<p>au pas de panthère ne foule jamais cette clairière</p>
+<p>inconnue.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>«Ou, si tu t'y refuses, retournons vers la mer</p>
+<p>salée, retournons vers la vague tumultueuse, et</p>
+<p>promenons-nous tout le jour sous la voûte de cristal</p>
+<p>dont les eaux font un portique à Neptune et contemplons</p>
+<p>les monstres empourprés de l'abîme dans</p>
+<p>leurs jeux maladroits, voyons bondir de sa retraite</p>
+<p>le rusé Xiphias.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>«Car si ma maîtresse me surprend couchée ici,</p>
+<p>elle ne montrera nulle hésitation, nulle tendre</p>
+<p>pitié. Elle déposera l'épieu destiné au sanglier, et</p>
+<p>de ses doigts sévère, inexorable, elle tendra l'arc</p>
+<p>de cornouiller, et rapprochant de son sein la fente</p>
+<p>empennée de la flèche, elle lâchera la corde courbée.</p>
+<p>Oui, en cet instant même, elle est à ma recherche.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>«J'entends ses pas qui se hâtent. Debout, soldat,</p>
+<p>déserteur de la bataille amoureuse, fais-moi boire</p>
+<p>au moins une longue gorgée du vin de la passion,</p>
+<p>désaltère mon être assoiffé de ce délicieux nectar</p>
+<p>qui enivre même les dieux. Viens, mon amour,</p>
+<p>nous avons encore le temps d'atteindre la demeure</p>
+<p>bleue.»</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>À peine avait-elle fini, que les arbres s'agitèrent</p>
+<p>d'un frisson. Le feuillage s'entr'ouvrit et l'on sentit</p>
+<p>bientôt la présence d'une divinité, et les flots gris</p>
+<p>rampèrent à reculons. Un long et effrayant rugissement</p>
+<p>sortit d'une trompe ornée de franges. Un</p>
+<p>chien de meute aboya, et pareil à une flamme un</p>
+<p>roseau empenné traversa la clairière en sifflant,</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>et là même où les fleurettes de son sein venaient</p>
+<p>d'éclore dans leur éclat, cet amant meurtrier,</p>
+<p>cet hôte inattendu, entra, se planta profondément,</p>
+<p>se fit un passage invisible, et creusa de sa pointe un</p>
+<p>sillon sanglant, se fraya une longue route rouge</p>
+<p>et les ailes de mort lui fendirent le coeur.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Exhalant sa vie dans un sanglot, dans un cri de</p>
+<p>désespoir, la jeune Dryade tomba sur le corps de</p>
+<p>l'adolescent. Elle sanglotait sur sa virginité restée</p>
+<p>inféconde, sur les délices dont elle n'avait point</p>
+<p>joui, sur les plaisirs défunts, de toute la douleur</p>
+<p>des choses restées sans récompense, et les gouttes</p>
+<p>brillantes de sa jeunesse coulèrent en un filet de</p>
+<p>pourpre de son côté palpitant.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Ah! c'était pitié que d'entendre sa plainte, c'était</p>
+<p>grande pitié de la voir mourir avant qu'elle eût fait</p>
+<p>présent de ses charmes, ou connût la joie de la</p>
+<p>passion, ce mystère redoutable, tel que l'ignorer,</p>
+<p>c'est ne point vivre, et que pourtant l'on ne saurait</p>
+<p>le connaître sans être pris dans les plus pesantes</p>
+<p>chaînes de la mort.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Mais par hasard, la Reine de Cythère, qui avait</p>
+<p>passé toute la nuit aux côtés d'Adonis, dans la hutte</p>
+<p>d'un berger arcadien, revenant à Paphos, sur son</p>
+<p>char en bois doré attelé de colombes argentées,</p>
+<p>voguait à des hauteurs que n'atteint pas l'oeil des</p>
+<p>mortels, entre les montagnes et l'étoile du matin;</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Elle jeta les yeux vers la terre, et aperçut le</p>
+<p>couple infortuné. Elle entendit le faible cri de</p>
+<p>désespoir échappé à l'Oréade, cri dont les vibrations</p>
+<p>condensées semblèrent se jouer dans l'air, comme</p>
+<p>les sons d'une viole. En toute hâte, elle ordonna à</p>
+<p>ses deux pigeons de fermer leurs ailes tendues avec</p>
+<p>effort. Elle fondit sur la terre, atteignit le rivage et</p>
+<p>vit leur douloureux destin.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Car, ainsi qu'un jardinier, détournant la tête</p>
+<p>pour saisir au vol les derniers chants de la linotte,</p>
+<p>tranche d'une faux insouciante une plate-bande</p>
+<p>de fleurs qui se trouvaient trop près, et coupant net</p>
+<p>la frêle tige de la rose, jette sur le terreau brun les</p>
+<p>charmes dispersés de la fleur, ainsi qu'un jeune berger</p>
+<p>en son inattention,</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>tout en menant son petit troupeau par la prairie,</p>
+<p>couche sous son pas deux asphodèles qui, croissant</p>
+<p>côte à côte, ont séduit la coccinelle en leurs filets</p>
+<p>jaunes, et fait oublier au brillant papillon tout son</p>
+<p>orgueil, écrase contre terre leurs calices ruisselants</p>
+<p>d'or, sous des pieds légers qui n'étaient point faits</p>
+<p>pour des ravages aussi cruels,</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>ou comme un écolier, quand, ennuyé de son livre,</p>
+<p>il se laisse aller sur le gazon semé de joncs et cueille</p>
+<p>dans le ruisseau deux iris, puis se lasse de leurs</p>
+<p>beautés, et s'en va, les laissant à l'ardeur meurtrière</p>
+<p>du soleil,&mdash;ainsi gisaient les deux amants.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Et Vénus s'écria: «C'est l'impitoyable Artémis</p>
+<p>dont la main cruelle a commis ce méfait, ou bien</p>
+<p>c'est peut-être l'oeuvre de cette divinité puissante si</p>
+<p>soucieuse de préserver sa majesté souveraine de</p>
+<p>toute profanation sur la colline athénienne;&mdash;Hélas!</p>
+<p>faut-il que des êtres capables de tant</p>
+<p>d'amour descendent sans avoir aimé dans le séjour</p>
+<p>de la mort?»</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Aussi, de ses douces mains, avec tendresse, elle</p>
+<p>plaça l'adolescent et la jeune fille dans le chariot</p>
+<p>d'or. La gorge blanche, plus blanche qu'un croissant</p>
+<p>de perle, et qu'à peine rayait le lacis d'une</p>
+<p>veine bleue, n'avait pas encore cessé de palpiter,</p>
+<p>et son sein oscillait encore comme un lis que le</p>
+<p>vent agite d'un souffle incertain.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Alors les deux pigeons déployèrent leurs ailes</p>
+<p>d'un blanc de lait, et le char brillant vogua par le</p>
+<p>ciel, où pointait l'aube; et l'aérienne caravane,</p>
+<p>pareille à un nuage, passa en silence au-dessus de</p>
+<p>l'Egée, jusqu'à l'heure où l'air léger fût troublé</p>
+<p>par le chant des voix languissantes qui appellent</p>
+<p>pendant toute la nuit Thammus ensanglanté.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Mais quand les colombes eurent atteint leur but</p>
+<p>accoutumé, là où le large escalier de marbre aux</p>
+<p>marches circulaires plonge sa neige dans la mer,</p>
+<p>l'âme voletante de la jeune fille agita une dernière</p>
+<p>fois ses lèvres, pétales tremblants, et s'exhala dans</p>
+<p>le vide. Et Vénus vit alors que son cortège comptait</p>
+<p>une jolie fille de moins.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Et elle commanda à ses serviteurs de sculpter</p>
+<p>sur un cercueil en bois de cèdre toutes les merveilles</p>
+<p>de cette histoire. C'était dans ce giron odorant</p>
+<p>que reposeraient leurs membres, là où les oliviers</p>
+<p>adoucissent la teinte bleue du ciel, sur les</p>
+<p>petites collines de Paphos, où le faune joue de la</p>
+<p>flûte en plein midi, où le rossignol chante jusqu'à</p>
+<p>l'aurore.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Et ils ne faillirent point à exécuter ses ordres, et</p>
+<p>avant que l'abeille matinale eût percé l'asphodèle</p>
+<p>des coups rageurs de son aiguillon ténu, avant que</p>
+<p>le dix-cors vigilant, quittant sa reposée, eût d'un</p>
+<p>bond franchi le ruisseau, et fait partir le merle</p>
+<p>d'eau, avant que le lézard eût grimpé sur le roc</p>
+<p>échauffé par le soleil, leurs corps reposaient sous</p>
+<p>le gazon.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Et lorsque parut le jour, dans ce sanctuaire d'argent</p>
+<p>où brillent éternellement les flammes des trépieds</p>
+<p>vibrants, la Reine Vénus s'agenouilla, implora</p>
+<p>Proserpine, pour qu'elle, dont la beauté avait rendu</p>
+<p>amoureux le Dieu de la mort, voulût bien demander</p>
+<p>une faveur à son pâle époux, et obtenir qu'il</p>
+<p>laissât le Désir franchir avec le terrible Charon le</p>
+<p>passage du fleuve glacial.</p>
+ </div> </div>
+<br><br>
+
+<h3>III</h3>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Dans le mélancolique Achéron, où ne luit point</p>
+<p>de lune, loin de la bonne Terre, loin du jour joyeux,</p>
+<p>là où nul printemps ne montre ses bourgeons, où</p>
+<p>nul soleil mûrissant ne fait ployer les pommiers, où</p>
+<p>mai, le mois fleuri, ne parsème point le gazon des</p>
+<p>fleurs du châtaignier, où jamais ne chantent les</p>
+<p>merles, où ne s'apparient jamais les linottes siffleuses,</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>là, près d'une source léthéenne aux eaux troubles</p>
+<p>et sonores, était couché le jeune Charmidès. D'une</p>
+<p>main lasse, il avait cueilli les fleurs de l'asphodèle,</p>
+<p>et éparpillait sur les eaux mornes du ruisseau noir</p>
+<p>le petit trésor qu'il avait récolté, et il regardait disparaître</p>
+<p>les étoiles blanches, et tout ce qui l'entourait</p>
+<p>était comme un rêve,</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>lorsque, jetant un regard dans le miroir des</p>
+<p>eaux, à travers le désordre de sa chevelure frisée,</p>
+<p>il lui sembla voir passer une ombre sur son image</p>
+<p>et une petite main se glissa dans la sienne. De chaudes</p>
+<p>lèvres effleurèrent timidement ses joues pâles et</p>
+<p>dans un soupir lui murmurèrent leur secret.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Alors il tourna en arrière ses yeux las, et il vit.</p>
+<p>Et leurs figures se rapprochèrent de plus en plus.</p>
+<p>Leurs jeunes bouches s'attirèrent de si près qu'on</p>
+<p>eût dit une rose de flamme, unique et parfaite, et</p>
+<p>il sentit son sein palpitant, et son haleine qui s'échauffait,</p>
+<p>s'accélérait.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Et il lui donna toutes les caresses qu'il avait</p>
+<p>tenues en réserve, et elle lui fit le sacrifice de</p>
+<p>toute sa virginité, et membre contre membre, en</p>
+<p>une longue et voluptueuse extase, leur passion s'accrut</p>
+<p>et se calma. Oh! pourquoi, chalumeau trop</p>
+<p>aventureux, te risquer à chanter encore l'amour;</p>
+<p>c'est assez de dire qu'Eros ait fait résonner son rire</p>
+<p>sur cette prairie sans fleur.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>O trop audacieuse poésie, pourquoi essayer de</p>
+<p>chanter encore la passion? Reploie tes ailes sur le</p>
+<p>téméraire Icare, et laisse ton lai dormir sur les</p>
+<p>cordes silencieuses de la lyre, jusqu'au jour où tu</p>
+<p>auras découvert l'antique source de Castalie, ou</p>
+<p>cueilli dans les eaux lesbiennes la plume d'or que</p>
+<p>laissa tomber Sapho, en se noyant.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>C'est assez, c'est assez de dire que l'être dont la</p>
+<p>vie avait été une ardente et coupable pulsation, une</p>
+<p>infamie splendide, pût dans le pays sans amour où</p>
+<p>règne Hadès, glaner une moisson brûlante sur ces</p>
+<p>champs de flamme, où la passion erre pieds nus,</p>
+<p>sans chaussures et pourtant sans se blesser. Ah!</p>
+<p>c'est assez qu'une seule fois leurs lèvres aient pu</p>
+<p>se rencontrer,</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>en celle ardente palpitation où des existences entières</p>
+<p>semblent se condenser en une seule extase,</p>
+<p>et qui meurt dans l'excès de la volupté, dans la</p>
+<p>tension d'un plaisir convulsif, avant que Proserpine</p>
+<p>les désignât pour la servir autour du trône d'ébène</p>
+<p>où siège le pâle Dieu qui lui délia la ceinture dans</p>
+<p>les campagnes d'Enna.</p>
+ </div> </div>
+
+<br><br>
+
+
+<h2>PANTHÉA</h2>
+<br><br>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Non, allons d'un feu à un autre feu, de la souffrance</p>
+<p>passionnée à une volupté plus mortelle.</p>
+<p>Je suis trop jeune pour vivre sans désir, tu es trop</p>
+<p>jeune pour perdre cette nuit d'été à faire ces vaines</p>
+<p>questions que depuis longtemps l'homme a posées</p>
+<p>au voyant et à l'oracle, sans recevoir de réponse.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Car, ma tendre amie, mieux vaut sentir que savoir,</p>
+<p>et la sagesse est un héritage sans enfants. Une</p>
+<p>vague de passion, la première et ardente explosion</p>
+<p>de la jeunesse, voilà qui vaut bien les proverbes</p>
+<p>accumulés par le sage. Ne tourmente point ton</p>
+<p>âme d'une philosophie morte; n'avons-nous pas</p>
+<p>des lèvres pour le baiser, des coeurs pour aimer et</p>
+<p>des yeux pour voir?</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>N'entends-tu pas le murmure du rossignol, pareil</p>
+<p>à de l'eau qui chante au sortir d'une urne</p>
+<p>d'argent? Si doux est ce chant qu'il fait pâlir la</p>
+<p>lune de dépit d'être suspendue à une telle hauteur</p>
+<p>dans le ciel, et de ne pouvoir entendre cette mélodie</p>
+<p>ravissante d'amour.&mdash;Vois comme elle enguirlande</p>
+<p>de brouillards ses deux cornes, la lune attardée</p>
+<p>dans sa tâche.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Des lis blancs, coupes dans lesquelles rêvent les</p>
+<p>abeilles d'or, la neige que forment les pétales tombés,</p>
+<p>quand la brise éparpille les fleurs du châtaignier,</p>
+<p>ou l'éclat des corps d'éphèbes reflétés par</p>
+<p>l'eau,&mdash;tout cela ne te suffit-il pas? Désires-tu</p>
+<p>quelque chose de plus? Hélas, les Dieux ne donneront</p>
+<p>jamais rien de plus de leur éternel trésor.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Car nos grands Dieux ont fini par se lasser, par</p>
+<p>s'irriter de tous nos pêchés sans fin, de notre vain</p>
+<p>effort pour expier par la souffrance, par la prière,</p>
+<p>ou par le prêtre, le gaspillage des jours de la jeunesse,</p>
+<p>et jamais, jamais ils ne prêtent la moindre</p>
+<p>attention, soit au bien, soit au mal, mais dans</p>
+<p>leur indifférence, ils font tomber la pluie sur le</p>
+<p>juste et l'injuste.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Ils prennent leurs aises, nos dieux. Ils prennent</p>
+<p>leurs aises. Ils parsèment des pétales de rose leur</p>
+<p>vin parfumé. Ils dorment, dorment sous les arbres</p>
+<p>berceurs où s'entrelacent l'asphodèle et le jaune lotus.</p>
+<p>Ils regrettent les jours heureux de jadis, où ils</p>
+<p>ne savaient pas encore ce qu'on peut rêver de mal,</p>
+<p>et faire en rêvant.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Et bien loin, au-dessous du pavé de bronze, ils</p>
+<p>voient comme un essaim de mouches la foule des</p>
+<p>petits hommes, l'agitation des menues existences,</p>
+<p>puis dans leur ennui, ils reviennent à leur séjour</p>
+<p>parmi les lotus, et se baisent les uns les autres sur</p>
+<p>les lèvres, et boivent à plus longs traits la liqueur</p>
+<p>préparée avec les graines du pavot, qui amène le</p>
+<p>doux sommeil aux paupières de pourpre.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Là, tout le long du jour, le soleil aux vêtements</p>
+<p>d'or, reste debout, tenant en main sa torche flambante,</p>
+<p>et quand le tissu varié des heures de la journée</p>
+<p>a été achevé par les douze vierges, alors à travers</p>
+<p>le brouillard cramoisi s'avance la lune, à peine</p>
+<p>échappée des bras d'Endymion, et les Dieux immortels</p>
+<p>se pâment dans les transes de passions mortelles.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Là-haut la reine Junon se promène parmi la rosée</p>
+<p>des prés, ses grands pieds blancs tachés par la</p>
+<p>poussière safranée des lis agités par le veut, pendant</p>
+<p>que le jeune Ganymède s'ébat dans le moût</p>
+<p>brûlant à l'écume ambrée; et ses boucles voltigent</p>
+<p>de tous côtés, comme au jour où l'aigle ravit sur</p>
+<p>l'Ida l'enfant tout effrayé, et l'emporta à travers le</p>
+<p>ciel ionien...</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Là-haut, dans le fond vert de quelque jardin bien</p>
+<p>clos, la reine Vénus, ayant à son côté le berger,</p>
+<p>près de son corps doux et chaud, comme la fleur</p>
+<p>d'églantine, qui voudrait être blanche, mais qui</p>
+<p>rougit de son orgueil, rit tout bas dans son amour,</p>
+<p>si bien que le jaloux Salmacis, épiant à travers le</p>
+<p>feuillage des myrtes, soupire dans la douleur de la</p>
+<p>volupté solitaire.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Là-haut ne souffle jamais ce terrible vent du Nord</p>
+<p>qui laisse nos forêts d'Angleterre mornes et nues,</p>
+<p>jamais la neige rapide n'y tombe en blanc duvet,</p>
+<p>jamais l'éclair aux rouges dentelures ne se risque à</p>
+<p>les réveiller dans la nuit cerclée d'argent, alors que</p>
+<p>nous pleurons sur quelque douce et triste faute, sur</p>
+<p>quelque délice mort.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Hélas! eux, ils connaissent la lointaine source du</p>
+<p>Léthé, ils les connaissent bien, les eaux qui se cachent</p>
+<p>parmi les violettes, où celui dont les pieds meurtris</p>
+<p>sont las d'errer, peut reprendre courage et marcher,</p>
+<p>et boire à ces profondeurs l'eau fraîche et cristalline,</p>
+<p>y puiser un baume du sommeil pour les âmes que</p>
+<p>fuit le sommeil, un engourdissement de la douleur.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Mais nous comprimons nos natures; Dieu, ou le</p>
+<p>Destin est notre ennemi. Assez de ce désespoir qui</p>
+<p>accompagne partout le plaisir, assez de tous les</p>
+<p>temples que nous avons bâtis, assez d'avoir fait de</p>
+<p>justes prières jamais exaucées, car l'homme est</p>
+<p>faible, Dieu dort, et le ciel est haut. Un instant</p>
+<p>brillamment coloré, un seul grand amour, et voilà</p>
+<p>que nous mourons.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Ah! nul batelier, maniant péniblement la gaffe,</p>
+<p>ne pousse sa noire chaloupe vers le rivage sans</p>
+<p>fleurs. Aucune petite monnaie de bronze ne saurait</p>
+<p>porter l'âme par-dessus le fleuve de la mort au pays</p>
+<p>sans soleil. Victimes, libations, voeux, tout est inutile;</p>
+<p>la tombe est scellée; les morts ne se relèvent</p>
+<p>point.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Nous nous dissolvons dans l'air des hautes régions;</p>
+<p>nous redevenons des choses identiques à</p>
+<p>celles que nous touchons; chaque rayon cramoisi de</p>
+<p>soleil doit son éclat au sang de notre coeur: tout</p>
+<p>astre qu'émeut le printemps doit à nos jeunes vies</p>
+<p>son déploiement de flamme verte; les bêles les plus</p>
+<p>sauvages qui battent la broussaille nous sont apparentées;</p>
+<p>toute vie est une et tout est changement.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Un unique battement de systole et de diastole,</p>
+<p>effet d'une seule et vaste existence, soulève le coeur</p>
+<p>géant de la Terre, et les vagues puissantes de l'être</p>
+<p>unique ondulent depuis le germe sans nerf, jusqu'à</p>
+<p>l'homme, car nous sommes une parcelle de</p>
+<p>tout. Rocher, oiseau, animal ou colline, nous ne</p>
+<p>faisons qu'un avec les êtres qui nous dévorent, avec</p>
+<p>les êtres que nous tuons.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Des cellules inférieures où la vie se réveille nous</p>
+<p>passons à la plénitude de la perfection; ainsi</p>
+<p>vieillit l'Univers. Nous qui sommes aujourd'hui</p>
+<p>semblables à des dieux, nous avons été jadis une</p>
+<p>masse de pourpre frissonnante barrée de lignes d'or,</p>
+<p>insensible à la joie et à la souffrance, et ballottée</p>
+<p>dans les dédales terribles de mers furieuses sous les</p>
+<p>coups des vents.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Cette ardente et vigoureuse flamme dont brûlent</p>
+<p>nos corps, elle fera peut-être resplendir d'asphodèles</p>
+<p>quelques prairies, oui, et ces seins d'argent, les</p>
+<p>tiens, deviendront perles d'eau. Les terres brunes</p>
+<p>que labourent les hommes seront rendues plus fécondes</p>
+<p>par nos amours de cette nuit. Rien n'est</p>
+<p>perdu dans la nature; toutes choses vivent en dépit</p>
+<p>de la Mort.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Le premier baiser de l'adolescent, la première</p>
+<p>clochette de l'hyacinthe, la dernière passion de</p>
+<p>l'homme, la dernière lance rouge qui jaillit hors</p>
+<p>du lis, l'asphodèle qui ne veut point laisser ses</p>
+<p>fleurs s'épanouir par effroi de sa trop grande beauté</p>
+<p>et par réserve pudique, comme celle qu'éprouve la</p>
+<p>jeune fiancée sous le regard de son amoureux, ce</p>
+<p>sont là autant de choses</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>que consacre un unique sacrement. Nous ne</p>
+<p>sommes pas seuls à avoir la passion de l'hyménée.</p>
+<p>La terre aussi l'éprouve. Les jaunes boutons d'or,</p>
+<p>que le rire secoue, connaissent à la pointe du jour</p>
+<p>un plaisir aussi réel que nous, quand dans un bois</p>
+<p>plein de fraîches fleurs, nous respirons le printemps</p>
+<p>sur notre coeur, et sentons que la vie est bonne.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Aussi, quand les hommes nous enseveliront sous</p>
+<p>l'if, ta bouche pareille à une tache pourpre, deviendra</p>
+<p>une rose, et tes doux yeux seront des campanules</p>
+<p>d'un bleu foncé, obscurcies de rosée, et quand le</p>
+<p>blanc narcisse jettera étourdiment ses baisers au</p>
+<p>vent, son compagnon de jeu, un vague reste de joie</p>
+<p>agitera notre poussière, et nous redeviendrons</p>
+<p>jeune fille et jeune homme épris.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Et ainsi, sans avoir de la vie la douleur cruelle</p>
+<p>qui lui vient de la conscience, en quelque fleur</p>
+<p>charmante nous sentirons le soleil, nous chanterons</p>
+<p>encore par la gorge de la linotte, et comme</p>
+<p>deux serpents revêtus d'une somptueuse cotte de</p>
+<p>mailles, nous passerons sur nos tombes, ou bien,</p>
+<p>couple de tigres, nous ramperons par la jungle torride,</p>
+<p>jusqu'à l'endroit où dorment les énormes lions</p>
+<p>aux yeux jaunes</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>et nous leur livrerons bataille. Comme mon</p>
+<p>coeur bondit à la pensée de cette grande vie après la</p>
+<p>mort, de ce passage par la bête, l'oiseau, la fleur,</p>
+<p>quand cette coupe contenant trop d'esprit se brise</p>
+<p>pour respirer plus à l'aise, et avec les feuilles pâlies</p>
+<p>d'automne, l'âme, qui fut la première à conquérir</p>
+<p>la terre, sera la dernière et noble proie de la</p>
+<p>terre.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Oh! songe à cela! nous revêtirons toutes les</p>
+<p>formes capables de vie sensuelle; le Faune aux</p>
+<p>pieds de chèvre, le Centaure ou les Elfes aux yeux</p>
+<p>pétillants de gaîté, qui laissent des anneaux pour</p>
+<p>trace de leurs danses, dans la prairie, afin de taquiner</p>
+<p>l'aurore, et ne sont pas plus près que vous</p>
+<p>et moi des mystères de la nature, car nous entendrons</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>battre le coeur du merle, et croître les marguerites,</p>
+<p>et la perce-neige défaillante soupirer après le</p>
+<p>soleil, dans les jours sombres de l'hiver; nous saurons</p>
+<p>par qui sont lissés les fils argentés de la Vierge,</p>
+<p>à qui les fritillaires diaprées doivent leur peinture,</p>
+<p>et qui donne à l'aigle de larges ailes pour voler d'un</p>
+<p>pin frissonnant à un autre.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Oui, si nous n'avions jamais aimé, qui sait si</p>
+<p>cette asphodèle que voilà aurait attiré l'abeille en</p>
+<p>son sein doré, ou si la rose eût jamais suspendu à</p>
+<p>toutes ses branches ses lampes cramoisies. À ce</p>
+<p>qu'il me semble, nulle feuille ne devrait jamais</p>
+<p>bourgeonner au printemps, sinon pour les lèvres</p>
+<p>qu'ont les amants pour le baiser, pour les lèvres</p>
+<p>avec lesquelles chantent les poètes.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Le soleil doit-il donc perdre sa lumière, ou cette</p>
+<p>lèvre façonnée par l'art de Dédale est-elle moins</p>
+<p>belle, parce que nous héritons de la nature, et ne</p>
+<p>faisons qu'un avec chaque battement du pouls vital</p>
+<p>qui agite l'air? Que plutôt de nouveaux soleils parcourent</p>
+<p>le ciel, que la fleur prenne une nouvelle</p>
+<p>splendeur, et soit un charme de plus pour la prairie.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Et nous deux qui nous aimons, n'allons point</p>
+<p>nous asseoir à l'écart pour critiquer la nature, mais</p>
+<p>que la mer joyeuse soit notre vêtement, et que</p>
+<p>l'étoile chevelue lance ses flèches à notre gré! Nous</p>
+<p>ferons partie du grandiose ensemble de toutes</p>
+<p>choses, et dans toute la succession des éons, nous</p>
+<p>nous mêlerons, nous nous perdrons dans l'âme cosmique,</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Nous serons des notes dans cette grande symphonie</p>
+<p>dont la cadence allant de cercle en cercle</p>
+<p>forme le rythme de toutes les sphères, le coeur de</p>
+<p>l'Univers entier, battant de vie, ne fera qu'un avec</p>
+<p>notre coeur. Les années qui arrivent d'un pas furtif</p>
+<p>ont maintenant perdu les terreurs qu'elles nous</p>
+<p>causaient: nous ne mourrons point: l'Univers lui-même</p>
+<p>fera notre immortalité.</p>
+ </div> </div>
+
+<br><br>
+
+
+
+<h3>HUMANITAD</h3>
+<br><br>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Nous voici au coeur de l'hiver. Les arbres sont</p>
+<p>dépouillés, excepté là où les bestiaux se terrent pour</p>
+<p>résister au froid, sous le pin, car celui-ci ne revêt</p>
+<p>jamais la livrée éclatante de l'automne, à qui son</p>
+<p>frère jaloux dérobe son or. Pour lui, il garde fidèlement</p>
+<p>son costume vert; âpre est le vent,</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>comme s'il soufflait de la caverne de Saturne.</p>
+<p>Quelques minces poignées de foin adhèrent encore</p>
+<p>aux haies vivement dessinées en noir, la où le</p>
+<p>charretier a ramené la charge odorante d'un jour</p>
+<p>d'été, depuis les prairies d'en bas jusqu'à la pente</p>
+<p>étroite. Sur la neige à demi fondue, les bêlantes</p>
+<p>brebis se tassent contre les barrières, et les chiens</p>
+<p>domestiques, tout transis,</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>vont de t'étable close au ruisseau gelé, et reviennent</p>
+<p>l'air découragé, et regrettent le pâtre grondeur</p>
+<p>et le bruyant attelage. Et dans les hauteurs,</p>
+<p>décrivant des cercles sans but, les corbeaux croassants</p>
+<p>tournoient autour de la meule blanche de</p>
+<p>givre, ou se tiennent en rang serré sur les rameaux</p>
+<p>ruisselants, et dans le marécage, les plaques de</p>
+<p>glace se fendillent</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>sous les pas solennels du héron décharné qui va</p>
+<p>par les roseaux, bat des ailes et ramène son cou en</p>
+<p>arrière, et pousse un cri railleur à la vue de la lune.</p>
+<p>À travers les prairies s'en va d'un pied boiteux le</p>
+<p>pauvre lièvre effaré; qu'on prendrait pour une</p>
+<p>petite tache. Et une mouette égarée, jetant sa clameur</p>
+<p>irritée, voleté comme une soudaine tombée</p>
+<p>de neige sous le ciel d'un gris morne.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>C'est le plein hiver, et le robuste paysan rapporte</p>
+<p>de l'étable glacée sa charge de fagots, frappe du pied</p>
+<p>sur le foyer, jette sur le feu languissant les bûches</p>
+<p>gorgées de sève, et rit de voir le jaillissement brusque</p>
+<p>de la flamme, effrayer ses enfants dans leurs</p>
+<p>jeux. Et pourtant... le printemps est dans l'air.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Déjà le grêle crocus se fraye passage à travers la</p>
+<p>neige, et bientôt les campagnes blanches vont de</p>
+<p>nouveau se fleurir de primevères que viendra faucher</p>
+<p>quelque jeune gars, car dès les premiers baisers</p>
+<p>d'une chaude pluie, la mélancolie glacée de l'hiver</p>
+<p>se résout en larmes. Les bruns sansonnets s'accouplent,</p>
+<p>et le lapin, les yeux brillants, épie</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>de son terrier obscur de quel côté sont semés les</p>
+<p>cônes de sapin. Il écrase du pied une perce-neige,</p>
+<p>et court sur le tertre moussu. Les merles traversent</p>
+<p>de leur vol noire promenade du soir, et les soleils</p>
+<p>restent plus longtemps avec nous. Ah! qu'il fait</p>
+<p>bon voir le Printemps ceint de gazon, dans toute</p>
+<p>la joie que lui donne la vue de cette riante verdure,</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>franchir les haies en dansant, jusqu'au jour où la</p>
+<p>rose précoce (ce remords charmant de l'épineuse</p>
+<p>églantine) fait éclater son fourreau d'émeraude, et</p>
+<p>étale le petit disque frissonnant de flamme dorée,</p>
+<p>si bien connu des abeilles, car à sa suite se montrent</p>
+<p>les pâles armoises, les oeillets pourprés et les asphodèles</p>
+<p>en pleine floraison.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Alors le semeur arpente le champ du haut en</p>
+<p>bas, pendant que derrière lui le gamin rieur écarte</p>
+<p>de ses cris aigus la troupe noire et pillarde des</p>
+<p>corbeaux. Alors le châtaignier déploie toute sa</p>
+<p>gloire, et sur le gazon tombe le flot parfumé des</p>
+<p>fleurs à la nuance de crème; les madrigaux langoureux,</p>
+<p>murmurés à demi-voix,</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>s'envolent furtivement du carillon mobile de la</p>
+<p>campanule, à chaque brise matinale. Puis ce sont</p>
+<p>le blanc jasmin, qui étoile son propre ciel, et la</p>
+<p>linaire qui tire sa langue de feu. L'églantine, vêtue</p>
+<p>de velours poudreux, s'empare du sol et prend</p>
+<p>l'empire de la forêt; puis, lorsque la rose attardée</p>
+<p>a laissé choir,</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>une à une les pièces froissées de son armure,</p>
+<p>lorsque les pensées ont fermé leurs yeux aux paupières</p>
+<p>de pourpre, les chrysanthèmes débarquent</p>
+<p>de leurs navires dorés leurs marchandises voyantes</p>
+<p>et sans parfum, et les violettes, devenues d'une hardiesse</p>
+<p>téméraire, quittent leurs modestes recoins;</p>
+<p>et des baies écarlates parsèment l'aubépine encore</p>
+<p>sans feuilles.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>O campagne heureuse, ô arbre trois fois heureux,</p>
+<p>bientôt voire reine, en robe brodée de marguerites,</p>
+<p>couronnée de fleurs de lys, va descendre à petits</p>
+<p>pas sur la prairie. Bientôt les pâtres paresseux vont</p>
+<p>de nouveau pousser leur troupeau le long de l'étang.</p>
+<p>Bientôt, sous la verte feuillée flottera en plein midi</p>
+<p>le bourdonnement sourd des abeilles.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Bientôt la clairière sera toute brillante de miroirs</p>
+<p>de Vénus, fleur préférée des audacieux, et ces</p>
+<p>charmantes nonnes, les muguets, aux vêtements</p>
+<p>d'un blanc de neige, égrèneront leur chapelet de</p>
+<p>perles, et les oeillets incarnats, aux pétales foncés</p>
+<p>en forme de mitre, embaumeront le vent; et la</p>
+<p>clématite accrochera partout dans les haies ses</p>
+<p>étoiles jaunes.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Cher fiancé de la Nature, si bienfaisant Printemps,</p>
+<p>toi qui peux multiplier la génisse à la douce</p>
+<p>haleine, donner au chevreau ses petites cornes, et</p>
+<p>apporter à la vigne ses fleurs tendres et soyeuses,</p>
+<p>où donc est ce népenthès que jadis l'homme tirait</p>
+<p>de la racine de pavot et de la mandragore aux baies</p>
+<p>luisantes?</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Il fut un temps où le plus commun des oiseaux</p>
+<p>savait me faire chanter à l'unisson avec lui, un</p>
+<p>temps où toutes les cordes de la jeunesse vibraient</p>
+<p>pour répondre sans retard, ou plus mélodieusement,</p>
+<p>en rimes, à toute idylle de la forêt. Est-ce moi qui</p>
+<p>change? Ou y aurait-il quelque chose de changé</p>
+<p>dans la joyeuse et charmante carrière?</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Non, non, tu es toujours le même: c'est moi qui</p>
+<p>cherche à troubler par des soupirs ta simple solitude,</p>
+<p>et parce que des larmes stériles mouillent ma</p>
+<p>joue d'une rosée, je voudrais te voir pleurer fraternellement</p>
+<p>avec moi? Insensé! faut-il que tout coeur</p>
+<p>blessé et inquiet s'enhardisse à corrompre un tel</p>
+<p>vin du poison amer de son désespoir?</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Tu es le même: c'est moi dont l'âme misérable</p>
+<p>trouve du mécontentement à s'éprendre d'elle-même</p>
+<p>et abandonne son pouvoir royal à la rude domination</p>
+<p>de qui devrait la servir en esclave. Car, assurément,</p>
+<p>la sagesse existe quelque part, bien que la</p>
+<p>mer orageuse ne la recèle point, bien que l'immense</p>
+<p>abîme réponde: «Elle n'est pas en moi.»</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Brûler d'une seule et claire flamme, se tenir ferme</p>
+<p>selon l'honneur naturel, ne point ployer le genou</p>
+<p>en de vains prosternements, que leur inutilité condamne:</p>
+<p>quelle alchimie pourrait me l'enseigner?</p>
+<p>Quelle herbe travaillée par Médée m'apportera la</p>
+<p>paix sans exaltation de l'être que rien ne fléchit?</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>La corde mineure qui termine l'harmonie et qui</p>
+<p>attend vainement une réponse fraternelle, jette un</p>
+<p>sanglot sur sa mélodie restée inachevée, et meurt</p>
+<p>de la mort du cygne. Ainsi moi, l'héritier de la</p>
+<p>souffrance, Memnon silencieux aux yeux sans regard</p>
+<p>et sans paupière, j'attends la lumière et la</p>
+<p>musique de soleils qui ne se lèveront jamais.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>La torche éteinte, le sombre et solitaire cyprès,</p>
+<p>le peu de poussière recueillie dans une urne étroite,</p>
+<p>le doux chairi (mot grec) de la tombe attique, tout cela ne valait-il</p>
+<p>pas mieux que de revenir à mes capricieux et maladifs</p>
+<p>accès d'agitation d'autrefois, que de passer</p>
+<p>mes jours dans la muette caverne de la souffrance?</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Non, car peut-être ce dieu couronné de pavots</p>
+<p>est semblable au gardien qui, près du lit d'un malade,</p>
+<p>parle de sommeil, mais ne peut le donner.</p>
+<p>Sa baguette a perdu sa vertu, et pour tout dire d'un</p>
+<p>mot, la mort est une réponse trop brutale, une clef</p>
+<p>trop banale pour résoudre un seul mystère dans la</p>
+<p>philosophie d'une existence.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Et l'Amour, cette noble folie, dont la puissance</p>
+<p>auguste, invincible, peut tuer l'âme de ses remèdes</p>
+<p>emmiellés? Hélas! il me faut jouer le rôle de</p>
+<p>fuyard, m'éloigner de cette ruine charmante, bien</p>
+<p>qu'une mémoire trop tenace ne puisse oublier la</p>
+<p>courbe magnifique de ce front olympien,</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>qui, en une courte saison, fit de ma jeunesse une</p>
+<p>extase de si exquise indolence, que toutes les gronderies</p>
+<p>de la vérité plus prudente me semblaient la</p>
+<p>voix grêle de la jalousie! Oh! éloigne-loi d'ici,</p>
+<p>chasseresse plus fatale qu'Artémis, va chercher</p>
+<p>quelque autre proie, car à tes charmes trop périlleux</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>mes lèvres ont assez bu!&mdash;Jamais, non jamais,</p>
+<p>quand même l'amour en personne tournerait sa joue</p>
+<p>dorée vers les flots troublés de ce rivage où j'ai été</p>
+<p>jeté comme une épave par le naufrage,&mdash;en cet</p>
+<p>instant même où les roues du char de la passion</p>
+<p>m'effleurent de trop près; loin d'ici! loin d'ici!</p>
+<p>je me voue à une vie plus stérile, plus austère.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Plus stérile, oui! ces bras-ci ne se pencheront</p>
+<p>plus à travers le treillage des vignes pour attirer</p>
+<p>mon âme malgré sa douce résistance, par la verdure</p>
+<p>entrelacée. Une autre tête aura cette auréole</p>
+<p>à porter, car pour moi j'appartiens à Celle qui</p>
+<p>n'aime aucun homme, celle dont le sein blanc et</p>
+<p>pur porte le signe de la Gorgone.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Que Vénus s'en aille prendre le menton de son page</p>
+<p>mignon, et lui emmêler sa chevelure frisée; que</p>
+<p>pourvu du filet, de l'épieu et de l'équipage de chasse,</p>
+<p>le jeune Adonis sonne de la corne à son rendez-vous,</p>
+<p>quant à moi, son enchantement câlin, aux</p>
+<p>manoeuvres subtiles, ne me charme plus, bien que</p>
+<p>je sois en état de conquérir sa plus chère citadelle.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Non, quand je serais ce jeune pâtre rieur qui vit</p>
+<p>du sommet de l'Ida passer le petit nuage par-dessus</p>
+<p>Ténédos et la haute Troie, et devina la venue de la</p>
+<p>Reine, et dans son admiration, s'inclina devant</p>
+<p>elle,&mdash;non, pas même pour une nouvelle Hélène,</p>
+<p>je ne tendrais la pomme à sa main.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Ainsi donc, apparais, Athéné aux bras d'argent,</p>
+<p>et si la musique ne sort plus de mes lèvres, inspire</p>
+<p>du moins ma vie. Ta gloire n'a-t-elle point été</p>
+<p>chantée en hymnes par un homme qui le donna</p>
+<p>son épée et sa lyre, ainsi que fit Eschyle au beau</p>
+<p>combat de Marathon, et qui mourut pour montrer</p>
+<p>que de l'Angleterre de Milton pourrait encore</p>
+<p>naître un fils<a id="footnotetag7" name="footnotetag7"></a><a href="#footnote7"><sup>7</sup></a>.</p>
+ </div> </div>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote7" name="footnote7"></a><b>Note 7:</b><a href="#footnotetag7"> (retour) </a> Byron.</blockquote>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Et pourtant, je ne saurais fréquenter le Portique,</p>
+<p>et vivre sans désir, sans crainte ni souffrance,</p>
+<p>et développer en moi cette calme sagesse, qu'en un</p>
+<p>temps lointain, le grave maître athénien enseigna</p>
+<p>aux hommes, acquérir cet équilibre volontaire,</p>
+<p>concentré en soi, qui trouve en soi son réconfort,</p>
+<p>afin de voir défiler les vaines fantasmagories du</p>
+<p>monde sans baisser la tête.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Hélas! ce front serein, ces lèvres éloquentes, ces</p>
+<p>yeux où se reflétait l'éternité entière, tout cela repose</p>
+<p>dans Colonos sa patrie; une éclipse a passé sur</p>
+<p>la sagesse, et Mnémosyne est sans enfants; la</p>
+<p>chouette de Minerve s'est égarée dans les ténèbres</p>
+<p>qu'elle s'est faites pour assurer la sécurité de son vol</p>
+<p>orgueilleux.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Je ne me soucie guère de gravir en compagnie de</p>
+<p>la Science, bien que par une subtile et étrange incantation,</p>
+<p>elle fasse descendre la lune du ciel. La</p>
+<p>Muse du Temps déploie son tapis aux couleurs</p>
+<p>somptueuses devant des regards non moins avides,</p>
+<p>et souvent, je l'avoue, dans la grande épopée que</p>
+<p>déroule Polymnie, je me plais à lire</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>les pages où l'on voit l'Asie envoyer en guerre</p>
+<p>ses myriades de soldats contre une petite cité, et le</p>
+<p>Mède tout cuirassé de mailles dorées, armé d'un</p>
+<p>cimeterre orné de gemmes, et d'un bouclier blanc,</p>
+<p>empanaché de pourpre, chevauchant entre les peupliers</p>
+<p>ondulants et la mer que les hommes appellent</p>
+<p>Artémisium, jusqu'à ce qu'il aperçût les Thermopyles</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>et leur défilé ardu que fermait un mur étroit, et</p>
+<p>sur les pentes les plus proches, une petite troupe</p>
+<p>de lions prenant leurs ébats insouciants.&mdash;Et</p>
+<p>comment il fut stupéfait de voir tant de hardiesse,</p>
+<p>et dressa sa tente sur le rivage semé de roseaux, et</p>
+<p>resta deux jours immobile d'étonnement. Puis à</p>
+<p>minuit se glissa par-dessus</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>une hauteur peu fréquentée, et descendant à</p>
+<p>travers la forêt automnale, massacra traîtreusement</p>
+<p>ces êtres si chers à Sparte, couronne du lointain</p>
+<p>Eurotas, et puis reprit sa marche, sans soupçonner</p>
+<p>le piège fatal que Dieu avait tendu pour lui dans</p>
+<p>l'étroite baie de Salamine.&mdash;Et pourtant les lignes</p>
+<p>deviennent confuses.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Et la cadence de leur langage grec ne me charme</p>
+<p>plus; je me sens trop en désaccord avec cette époque</p>
+<p>si belle pour l'aimer beaucoup. Car ainsi que le</p>
+<p>disque du cadran solaire reçoit en plein midi les</p>
+<p>rayons de l'astre, sans en rien voir dans son aveugle</p>
+<p>obscurité, ainsi mes yeux poursuivent sans trêve</p>
+<p>ce qui fuit ma vision déçue.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Oh! s'il se pouvait qu'un seul être grandiose,</p>
+<p>désintéressé, simple, nous apprenne ce que c'est</p>
+<p>que la sagesse? Parlez donc, cimes du solitaire</p>
+<p>Helwellyn, car ces bruits de mêlée se sont écartés</p>
+<p>de vos rochers impassibles et de vos ruisselets cristallins,</p>
+<p>où donc est cet esprit que son existence irréprochable</p>
+<p>n'empêcha pas de baiser la bouche</p>
+<p>meurtrie de son propre siècle<a id="footnotetag8" name="footnotetag8"></a><a href="#footnote8"><sup>8</sup></a>?</p>
+ </div> </div>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote8" name="footnote8"></a><b>Note 8:</b><a href="#footnotetag8"> (retour) </a> William Wordsworth (1770-1850).</blockquote>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Parlez donc, Lauriers de Rydal, où est Celui</p>
+<p>dont vous avez ombragé le doux front, où est cette</p>
+<p>âme pure qui, en ses jours de gracieuse majesté</p>
+<p>sans couronne, a, malgré son humble carrière,</p>
+<p>atteint le but grandiose où s'unissent amour et</p>
+<p>devoir. Lui, du moins, il sut satisfaire les lois les</p>
+<p>plus hautes, et il s'assit au festin de la Sagesse.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Mais nous autres, nous sommes les bâtards de</p>
+<p>l'Erudition; nous savons par coeur le sonore mot</p>
+<p>de passe de toutes les écoles grecques, et nous n'en</p>
+<p>prisons aucune. L'Épée sans défaut qui abattit</p>
+<p>l'Hydre païenne est un instrument sans vigueur,</p>
+<p>que nous avons nous-mêmes émoussé. Quel homme</p>
+<p>de nos jours escaladera les augustes, antiques sommets,</p>
+<p>et se courbera devant le Respect vénérable?</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Il est vrai, j'en ai connu un, mais, par Schabod!</p>
+<p>il a disparu, ce dernier et cher fils de l'Italie, qui</p>
+<p>étant homme est mort pour la cause de Dieu, et ses</p>
+<p>os reposent en paix<a id="footnotetag9" name="footnotetag9"></a><a href="#footnote9"><sup>9</sup></a>. Oh! garde-le, garde-le bien,</p>
+<p>ma Tour de Giotto, lis de marbre dans la ville des</p>
+<p>lys, ne permets pas aux caprices farouches de la</p>
+<p>tempête</p>
+ </div> </div>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote9" name="footnote9"></a><b>Note 9:</b><a href="#footnotetag9"> (retour) </a> Mazzini.</blockquote>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>de tourmenter son sommeil, interdis à l'Arno de</p>
+<p>lancer ses eaux troubles et jaunes par-dessus ses</p>
+<p>bords: jamais plus puissant vainqueur ne gravit</p>
+<p>les marches du Capitole dans les temps jadis, où</p>
+<p>Rome était vraiment Rome, car la liberté marchait</p>
+<p>a côté de lui comme une fiancée, et à leur vue le</p>
+<p>pâle Mystère</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>fuyait en jetant un cri aigu jusqu'en sa sombre</p>
+<p>cellule, et entraînant un vieillard qui tenait des</p>
+<p>clés rouillées; fuyait en frémissant de terreur à ce</p>
+<p>tocsin éternel qui sonne le glas de l'oubli sur les</p>
+<p>dynasties défuntes, et enfin il a'abattit comme</p>
+<p>l'aigle blessé sous la rafale, lorsque le grand triumvir</p>
+<p>pénétra jusqu'au coeur sacré de Rome.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Il connaissait le coeur sacro-saint et les collines</p>
+<p>de Rome; il arracha sa louve immonde de la caverne</p>
+<p>du lion, et maintenant il repose dans la mort, près</p>
+<p>de ce dôme empyréen que Brunelleschi suspendit</p>
+<p>dans les airs au-dessus du Val d'Arno. O Melpomêne,</p>
+<p>fais chanter dans ta flûte mélancolique ta plus douce</p>
+<p>plainte.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Fais chanter par les clefs tragiques des mélodies</p>
+<p>telles que la joie elle-même puisse en concevoir de</p>
+<p>la jalousie, et que les Neuf oublient un instant leur</p>
+<p>modeste empire pour pleurer sur celui qui, pour</p>
+<p>ressusciter les hommes, alluma dans le plus grandiose</p>
+<p>des sanctuaires de Rome le flambeau de Marathon,</p>
+<p>et porta l'ardeur du soleil jusque sur les</p>
+<p>plaines oubliées du Soleil.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Oh! garde-le bien, ma Tour de Giotto, et que</p>
+<p>chaque jour quelque jeune Florentin apporte des</p>
+<p>couronnes de cette fleur enchantée que recèlent les</p>
+<p>sombres sommets de Vallombrosa, et en couvre sa</p>
+<p>tombe où gît celui dont l'urne est pareille à un</p>
+<p>arbre puissant que ne voient point des yeux mortels,</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>un arbre puissant qui en ses cycles errants serait</p>
+<p>poussé par la tempête jusqu'au bout infiniment</p>
+<p>lointain où Chaos et Création se confondent, où les</p>
+<p>ailes des chérubins aux chants éternels sont tissues</p>
+<p>de Néant, et ont pénétré jusqu'en un vide-sans</p>
+<p>Lune,&mdash;Et pourtant, bien qu'il soit poussière,</p>
+<p>argile,</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Il n'est point mort. Les Parques aux éternelles</p>
+<p>mémoires s'y opposent, et les ciseaux s'abstiennent</p>
+<p>de se refermer. Relevez vos têtes, ô poètes qui durerez</p>
+<p>toujours, et vous clairons argentins, lancez une</p>
+<p>sonnerie plus fière; car la vile chose qui fut l'objet</p>
+<p>de sa haine, reste rampante en sa sombre demeure,</p>
+<p>seule avec Dieu et des souvenirs de péché.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Et même, à quoi lui sert d'avoir regagné sa</p>
+<p>caverne, à cette mère meurtrière des prostitutions</p>
+<p>vêtues de pourpre? A Munich, sur l'architrave de</p>
+<p>marbre, les jeunes Grecs meurent en souriant, mais</p>
+<p>les mers qui baignent Egine s'agitent de dépit de se</p>
+<p>voir désertes, et de ne pas refléter leur beauté, car</p>
+<p>nos vies se dépouillent de toute couleur,</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>faute de nos idéals; si une seule étoile pareille à</p>
+<p>une torche enflammée brille au ciel, l'injuste lumière</p>
+<p>du jour la tue sans délai, et nulle trompette de guerre</p>
+<p>ne peut rendre la voix de la passion à la muette poussière,</p>
+<p>qui jadis était Manzini! La riche Niobé avait</p>
+<p>ses fils pour se consoler des douleurs qu'elle éprouvait</p>
+<p>dans sa pierre,&mdash;mais l'Italie!</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Quel jour de Pâques ressuscitera-t-il encore ses</p>
+<p>enfants, eux qui n'étaient pas Dieu, et néanmoins</p>
+<p>ont souffert? Quels pieds iront sans s'égarer jusqu'à</p>
+<p>leurs suaires aux multiples replis? Quels yeux clairs</p>
+<p>les verront en chair et en os. Oh! qu'il serait</p>
+<p>opportun de racler la pierre de dessus leur sépulcre,</p>
+<p>et de baiser les roses saignantes de leurs blessures,</p>
+<p>par amour d'Elle,</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>de notre Italie! notre mère visible! La plus</p>
+<p>sainte parmi toutes les nations, et la plus triste,</p>
+<p>pour la cause chérie de laquelle le jeune Calabrais</p>
+<p>tomba en cette journée d'Aspromonte, le coeur</p>
+<p>joyeux, qu'en un siècle où Dieu s'achète et se vend,</p>
+<p>un homme se trouvât, mourant pour la Liberté!</p>
+<p>mais nous autres, qui sommes consumés, refroidis,</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>nous voyons l'honneur souffleté et des entraves</p>
+<p>enchaîner les beaux pieds de la Pitié; la Pauvreté</p>
+<p>se glisse dans nos rues sans soleil, et d'un couteau</p>
+<p>bien affilé, d'une main furtive coupe la gorge chaude</p>
+<p>aux enfants. Et personne ne dit mot. Oh! nous</p>
+<p>sommes de misérables hommes, indignes de notre</p>
+<p>magnifique héritage. Où est-elle, la plume</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>de l'austère Milton? où est-elle, cette puissante</p>
+<p>épée qui punit son maître d'une juste mort? Les</p>
+<p>années ont perdu leur chef de jadis, et aucune voix</p>
+<p>ne part du trépied muet pour atteindre à nos oreilles:</p>
+<p>Et cependant, ainsi qu'une mère réduite à la dégradation,</p>
+<p>met au monde au milieu d'un spasme</p>
+<p>un vil enfant, qui lui inspire de l'horreur, de même</p>
+<p>notre enthousiasme le plus sincère</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>engendre des enfants illégitimes, l'anarchie, qui</p>
+<p>joue pour la Liberté le rôle de Judas, le vil et licencieux</p>
+<p>prodigue qui vole l'or de la liberté, sans</p>
+<p>que pourtant il lui en reste rien, l'Ignorance, le</p>
+<p>seul vrai fratricide depuis Caïn, l'Envie, aspic qui se</p>
+<p>meurtrit lui-même de ses piqûres, l'Avarice, dont</p>
+<p>la main paralysée</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>ne s'ouvre plus qu'avec raideur; l'Avidité bondée</p>
+<p>d'argent, et dont la faim monotone épuise les</p>
+<p>hommes, au milieu du tumulte des roues. Ce sont</p>
+<p>là les semences de choses qui feront périr leur</p>
+<p>semeur. Voilà ce que chaque jour voit mûrir en</p>
+<p>Angleterre, et les pas si doux de la Beauté ne foulent</p>
+<p>plus les pierres d'aucune des rues enlaidies.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Ce qu'avait épargné Cromwell lui-même, est</p>
+<p>profané par les mauvaises herbes et les vers, abandonné</p>
+<p>aux jeux tumultueux du vent et des rafales</p>
+<p>de neige, ou bien est restauré par des mains plus</p>
+<p>meurtrières encore. La pire dégradation qu'opère le</p>
+<p>Temps; il la voile de quelque grâce, mais ces modernes</p>
+<p>scandales ne savent faire qu'une nudité imperméable</p>
+<p>à la pluie.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Où est-il cet Art qui invitait des Anges à venir</p>
+<p>chanter sous les hautes voûtes du choeur à Lincoln.</p>
+<p>Si bien que l'air semble emprunter à de telles harmonies</p>
+<p>de marbre une douceur que des lèvres humaines</p>
+<p>n'espèrent point tirer du vrai roseau? Ah!</p>
+<p>où est-elle cette main habile qui sut fléchir les</p>
+<p>branches fleuries de l'aubépine,</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>pour l'arche de Southwell, et sculpta la maison</p>
+<p>de Celui qui aimait les champs avec toutes nos plus</p>
+<p>charmantes fleurs anglaises? Le même soleil se</p>
+<p>lève pour nous; les saisons naturelles tissent le</p>
+<p>même tapis de vert et de gris; les collines ont</p>
+<p>gardé parmi nous leur aspect, mais cet Esprit-là a</p>
+<p>disparu.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Et peut-être vaut-il mieux qu'il en soit ainsi.</p>
+<p>Car la Tyrannie est une Reine incestueuse, elle a</p>
+<p>pour frère et comme pour compagnon de lit le</p>
+<p>Meurtre, et la Peste habite avec elle; ses pas perfides</p>
+<p>vont et viennent par des sentiers impurs et</p>
+<p>sanglants. Mieux valent un désert vide et une âme</p>
+<p>inviolée.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Car une noble fraternité, l'harmonie de la vie</p>
+<p>qui se meut dans un air pur, l'agile et pure beauté</p>
+<p>des membres forts chez les hommes libres, et les</p>
+<p>femmes chastes, ces choses-là élèvent nos âmes</p>
+<p>plus haut que ne saurait le faire la maigre et aveugle</p>
+<p>Sibylle d'Agnelo, penchée sur le livre des douleurs</p>
+<p>humaines,</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>ou que la fillette que Titien représente toute</p>
+<p>blanche sur un escalier, près de son lit, charmant,</p>
+<p>qu'elle égale en hauteur, ou que Mona Lisa souriant</p>
+<p>à travers ses cheveux. Ah! quoi qu'on pense, la vie</p>
+<p>est, après toute chose, plus vaste qu'aucun ange</p>
+<p>peint, si nous étions en état de voir le Dieu qui est</p>
+<p>au dedans de nous. La sérénité grecque de jadis,</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>qui maîtrise la passion, ou cette ligne bien droite</p>
+<p>chez les vierges de marbre, qu'on voit, sans trouble</p>
+<p>dans le regard, sans agitation dans les membres,</p>
+<p>chevaucher autour du Temple d'Athéné, et en</p>
+<p>refléter les divines ordonnances, et cette exacte symétrie</p>
+<p>de toutes les choses qui dans l'homme se</p>
+<p>livreraient sans cela d'incessants combats,&mdash;tout</p>
+<p>au moins dans l'intervalle,</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>qui s'étend des baisers maternels à la tombe,</p>
+<p>voilà sans doute de quoi gouverner nos vies, et</p>
+<p>nous assurer un empire assez puissant pour que la</p>
+<p>tentation s'enroue à appeler du fond de sa caverne,</p>
+<p>pour que le blême Péché marche courbé sous la</p>
+<p>honte de ses adultères, pour que la Passion, en</p>
+<p>quittant la maison de plaisir, ouvre des yeux</p>
+<p>effarés.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Faire le corps et l'Esprit chose une et identique</p>
+<p>avec tout ce qui est droit, si bien que rien ne vive</p>
+<p>en vain, du matin jusqu'à midi, mais qu'en un</p>
+<p>doux unisson, outre chaque pouls de la chair et</p>
+<p>chaque palpitation du cerveau, l'âme, encore parfaite,</p>
+<p>réside sur un trône défendu par d'imprenables</p>
+<p>bastions contre toutes les vaines attaques du</p>
+<p>dehors,</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Et qu'elle observe, avec une sereine impartialité,</p>
+<p>la mêlée des choses, et y puise néanmoins du réconfort,</p>
+<p>en sachant que par la chaîne de la causalité</p>
+<p>sont mariées toutes les choses différentes, qu'il</p>
+<p>en résulte un tout suprême, qui a pour langage la</p>
+<p>joie ou un hymne plus saint! Ah! certes, ce serait</p>
+<p>là une manière de gouverner</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>la vie en la plus auguste omniprésence, et</p>
+<p>par là, l'intellect doué de raison trouverait dans la</p>
+<p>passion son expression; les purs sens, qui autrement</p>
+<p>sont ignobles, communiqueraient la flamme</p>
+<p>à l'esprit, et le tout formerait une harmonie plus</p>
+<p>mystique que celle dont sont unies les étoiles planétaires</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>et de leurs tons divers ferait une corde à l'octave,</p>
+<p>dont la cadence étant sans bornes, se répandrait à</p>
+<p>travers les orbes de toutes les sphères, et de là</p>
+<p>jusqu'à leur Maître reviendrait, renforcée par sa</p>
+<p>nouvelle puissance, douées d'un pouvoir plus efficace.</p>
+<p>&mdash;Ah! vraiment, si nous pouvions seulement</p>
+<p>atteindre à cela, nous aurions trouvé le dernier, le</p>
+<p>suprême credo.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Ah! c'était chose aisée quand le monde était</p>
+<p>jeune, que de tenir sa vie à l'écart des contraintes</p>
+<p>et des souillures. Sur nos lèvres tristes a vibré un</p>
+<p>chant différent; nous nous sommes ôté notre couronne</p>
+<p>de nos propres mains, pour errer parmi les</p>
+<p>souffrances de l'exil; et dépossédés que nous</p>
+<p>sommes de ce qui nous appartient en propre, nous</p>
+<p>ne pouvons connaître d'autre aliment qu'une agitation</p>
+<p>sans trêve.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>En somme, la grâce, la fleur des choses s'est</p>
+<p>dissipée, et de tous les hommes nous sommes les</p>
+<p>plus misérables, nous qui devons vivre la vie l'un</p>
+<p>de l'autre et jamais celle qui nous appartient en</p>
+<p>propre, et cela par pure pitié, avec la peine de défaire</p>
+<p>ensuite; il en était autrement au temps où âme et</p>
+<p>corps semblaient se confondre en mystiques</p>
+<p>symphonies.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Mais nous avons déserté ces charmants refuges,</p>
+<p>pour entreprendre d'un pied fatigué le voyage du</p>
+<p>nouveau Calvaire, où nous contemplons, comme</p>
+<p>celui qui voit sa propre face dans un miroir, l'Humanité</p>
+<p>s'égorgeant elle-même, où dans le reproche</p>
+<p>muet de ce triste regard, nous apprenons quel terrible</p>
+<p>fantôme peut faire surgir la main rougie de</p>
+<p>l'homme.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>O bouche meurtrie! O front couronné d'épines!</p>
+<p>O calice plein de toutes les misères communes!</p>
+<p>Toi, tu as pour l'amour de nous qui ne t'avons</p>
+<p>point aimé, tu as enduré une agonie prolongée</p>
+<p>pendant des siècles sans fin. Et nous autres nous</p>
+<p>étions vains, ignorants, et nous ne sûmes point</p>
+<p>que le coup de poignard, porté par nous à ton</p>
+<p>coeur, atteignait mortellement le nôtre.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Car nous étions à la fois les semeurs et les semences,</p>
+<p>la nuit qui enveloppe, et le jour qui s'assombrit,</p>
+<p>la lance qui perce et le flanc qui saigne,</p>
+<p>les lèvres qui trahissent, et la vie qui est trahie;</p>
+<p>l'abîme a le calme, la lune a le repos, mais nous les</p>
+<p>maîtres du monde de la nature, nous» sommes</p>
+<p>encore notre redoutable ennemi.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Est-ce là le terme de toute cette force primitive,</p>
+<p>qui restant identique sous les divers changements,</p>
+<p>est sortie par violence du chaos aveugle, pour</p>
+<p>monter toujours plus haut, à travers des mers</p>
+<p>affamées et des tourbillons de rochers et de</p>
+<p>flammes, jusqu'à ce que les soleils se fussent groupés</p>
+<p>dans le ciel, pour commencer leurs cycles,</p>
+<p>jusqu'à ce que chantassent les étoiles du matin et</p>
+<p>que le Verbe se fit homme?</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Non, non, nous ne sommes que crucifiés, et bien</p>
+<p>que de nos sourcils tombe comme une pluie, la</p>
+<p>sueur de sang, qu'on arrache les clous, et nous descendrons,</p>
+<p>je le sais! Que soient étanchées les</p>
+<p>rouges blessures, et nous retrouverons notre intégrité!</p>
+<p>Nous n'avons nul besoin de l'hysope offerte</p>
+<p>au bout d'un roseau. Ce qui est purement humain,</p>
+<p>est aussi de nature divine, est aussi Dieu.</p>
+ </div> </div>
+<br><br>
+
+
+
+<h2>SONNET A LA LIBERTÉ</h2>
+<br><br>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Ce n'est point que j'aime les enfants, dont les</p>
+<p>yeux mornes ne voient rien si ce n'est leur misère</p>
+<p>sans noblesse, dont les esprits ne connaissent</p>
+<p>rien, n'ont souci de rien connaître, mais parce que</p>
+<p>le grondement de tes Démocraties,</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>tes Règnes de la Terreur, les grandes Anarchies,</p>
+<p>reflètent pareils à la mer mes passions les plus</p>
+<p>fougueuses, et donnent à ma rage un frère,&mdash;Liberté!</p>
+<p>Pour cela uniquement, tes cris discordants</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>enchantent mon âme jusqu'en ses profondeurs,</p>
+<p>sans cela tous les rois pourraient, au moyen du</p>
+<p>knout ensanglanté et des traitreuses mitraillades,</p>
+<p>dépouiller les nations de leurs droits inviolables,</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>que je resterais sans m'émouvoir. Et pourtant...</p>
+<p>et pourtant, ces Christs, qui meurent sur les barricades,</p>
+<p>Dieu sait si je suis avec eux sur certains</p>
+<p>points.</p>
+ </div> </div>
+<br><br>
+
+
+<h2>AVE, IMPERATRIX</h2>
+<br><br>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Fixée dans cette orageuse Mer du Nord, reine</p>
+<p>de ces plaines sans repos que soulève la marée,</p>
+<p>Angleterre, que diront les hommes sur loi, devant</p>
+<p>qui les mondes se partagent.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>La terre, fragile globe de verre, tient dans le</p>
+<p>creux de ta main, et à travers son coeur de cristal</p>
+<p>passent, comme les ombres par une région crépusculaire,</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>les lances de la guerre au vêtement cramoisi,</p>
+<p>les longues vagues empanachées de blanc, de la</p>
+<p>bataille, et toutes ces flammes qui sèment la mort,</p>
+<p>les torches des seigneurs, de la Nuit.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Les pauvres léopards, efflanqués et maigres, que</p>
+<p>connaît si bien la traitreuse Russie, on les voit</p>
+<p>ouvrant largement leurs gueules noircies et bondissant</p>
+<p>à travers la grêle des bombes hurlantes.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Le vigoureux lion-marin des guerres d'Angleterre</p>
+<p>a quitté sa caverne de saphir de l'océan, pour</p>
+<p>livrer bataille à l'orage qui fait pâlir l'étoile de la</p>
+<p>chevalerie anglaise.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Le clairon à la gorge de bronze résonne par les</p>
+<p>landes et les joncs du Palhan, et les pentes escarpées</p>
+<p>des neiges de l'Inde tremblent sous le pas des</p>
+<p>hommes armés.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Et plus d'un chef Afghan, couché sous la fraîcheur</p>
+<p>de ses grenadiers, serre dans sa main son épée,</p>
+<p>en sentant naître en lui le farouche soupçon, dès qu'il</p>
+<p>voit sur la pente de la montagne</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>le Marri, éclaireur au pied agile, qui vient lui</p>
+<p>apprendre qu'il a entendu dans le lointain le roulement</p>
+<p>rythmé des tambours anglais résonner aux</p>
+<p>portes de Kandahar.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Car le vent du sud et le vent de l'est se rejoignent</p>
+<p>à l'endroit où, ceinte et couronnée par le fer et</p>
+<p>le feu, l'Angleterre, les pieds nus et sanglants,</p>
+<p>monte la route escarpée d'un vaste empire.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>O cime solitaire de l'Himalaya, gris pilier du ciel</p>
+<p>indien, où as-tu vu pour la dernière fois dans la mêlée</p>
+<p>retentissante, nos chiens ailés que mène la Victoire?</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Près des bosquets d'amandiers de Samarkand à</p>
+<p>Bokhara, où s'épanouissent les rouges, et vers</p>
+<p>l'Oxus au sable jaune où se rendent les graves</p>
+<p>marchands aux turbans blancs,</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Et de là en route vers Ispahan, le jardin doré du</p>
+<p>soleil, d'où la longue et poudreuse caravane rapporte</p>
+<p>cèdre et vermillon;</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Et cette redoutable cité de Caboul, posée aux</p>
+<p>pieds de la montagne escarpée, dont les vasques de</p>
+<p>marbre sont toujours pleines d'eau pour combattre</p>
+<p>l'ardeur de midi:</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Où l'on promène, par l'allée étroite et rectiligne</p>
+<p>du Bazar, une toute jeune Circassienne, présent</p>
+<p>qu'envoie le Czar à quelque vieux Khan barbu,</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Là ont volé nos ardents aigles de guerre, là ils</p>
+<p>ont battu des ailes dans l'âpre bataille, mais la</p>
+<p>colombe attristée, qui habite la solitude en Angleterre,</p>
+<p>n'a aucun plaisir.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>En vain la jeune fille rieuse se penche pour répondre</p>
+<p>à son amour avec ses yeux qu'éclaire</p>
+<p>l'amour, là-bas dans quelque ravin noir et plein</p>
+<p>d'embûches, gît le jeune homme étreignant son drapeau.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Et bien des lunes, bien des soleils verront les</p>
+<p>enfants languissant d'attente épier le moment</p>
+<p>de grimper sur les genoux du père, et dans chaque</p>
+<p>demeure où sera entrée la désolation,</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>De pâles épouses, qui auront perdu leur maître</p>
+<p>et seigneur, baiseront les reliques du défunt,&mdash;quelque</p>
+<p>épaulette ternie, une épée,&mdash;pauvres</p>
+<p>joujoux pour soulager une si douloureuse angoisse,</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Car ce n'est point dans les paisibles campagnes</p>
+<p>de l'Angleterre que ces hommes-là, nos frères, ont</p>
+<p>été déposés sur le lit de repos, où nous pourrions</p>
+<p>couvrir leurs boucliers brisés de toutes les fleurs</p>
+<p>que préfèrent les morts.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Il en est de leur nombre qui gisent près des</p>
+<p>murs de Delhi, beaucoup d'autres dans la terre afghane,</p>
+<p>et beaucoup au pays où le Gange coule</p>
+<p>pendant sept mois sur des sables mobiles.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Et d'autres gisent dans les mers russes, et</p>
+<p>d'autres dans les mers qui sont les portes de</p>
+<p>l'Orient, ou bien près des hauteurs de Trafalgar</p>
+<p>que balaie le vent.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>O tombeaux errants, ô sommeil sans repos, ô silence</p>
+<p>du jour sans soleil! ô ravin tranquille, ô</p>
+<p>profondeur orageuse, rendez votre proie! rendez</p>
+<p>votre proie!</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Et toi, dont les blessures ne se guérissent jamais,</p>
+<p>toi qui ne parviens jamais au terme de la</p>
+<p>course pénible, ô Angleterre de Cromwell, faut-il</p>
+<p>que tu paies d'un de tes fils chaque pouce de</p>
+<p>terre?</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Va! Couronne d'épines ta tête ornée d'une couronne</p>
+<p>d'or. Que ton chant de joie fasse place au</p>
+<p>chant de la souffrance. Le vent et la vague furieuse</p>
+<p>l'ont pris tes morts, et jamais ils ne te les rendront.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>La vague, le vent furieux, la rive étrangère</p>
+<p>possèdent la fleur de la terre anglaise,&mdash;ces lèvres</p>
+<p>que les lèvres ne baiseront plus jamais, ces mains</p>
+<p>qui jamais ne te serreront la main.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Et maintenant qu'avons-nous gagné à enserrer</p>
+<p>tout le globe terrestre en des filets d'or, si l'on</p>
+<p>trouve caché dans notre coeur le souci qui ne</p>
+<p>vieillit jamais?</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>À quoi nous sert-il que nos galères couvrent,</p>
+<p>comme une forêt de pins, toute partie de la mer?</p>
+<p>La ruine et le naufrage sont à nos côtés, en farouches</p>
+<p>gardiens de la Maison de douleur.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Où sont les braves, les forts, les rapides? Où est</p>
+<p>notre chevalerie anglaise? Les herbes sauvages leur</p>
+<p>servent de linceul, et le sanglot des vagues est leur</p>
+<p>plainte funèbre.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>O bien-aimés qui gisez bien loin, quel mot d'affection</p>
+<p>peuvent envoyer des lèvres mortes? O poussière</p>
+<p>perdue, ô argile insensible! Est-ce pour finir,</p>
+<p>est-ce pour finir ainsi?</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Paix! Paix! c'est offenser les nobles morts que</p>
+<p>de tourmenter ainsi leur sommeil solennel. Bien que</p>
+<p>privée de ses enfants, et la tête couronnée d'épines,</p>
+<p>l'Angleterre doive monter la route escarpée.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Et pourtant, quand ce pénible tertre sera achevé,</p>
+<p>ses veilleurs signaleront de loin la jeune République</p>
+<p>comme un soleil qui surgit des mers empourprées</p>
+<p>de la guerre.</p>
+ </div> </div>
+
+<br><br>
+
+
+
+<h2>A MILTON</h2>
+<br><br>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Milton, il me semble que ton esprit s'est retiré</p>
+<p>bien loin de ces falaises blanches, de ces hautes</p>
+<p>tours crénelées; ce monde aux somptueuses et ardentes</p>
+<p>couleurs, le nôtre, semble être tombé en</p>
+<p>cendres ternes et grises,</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>on dirait que le siècle est changé en une pantomime</p>
+<p>où nous gaspillons nos heures trop chargées de</p>
+<p>bien d'autres tâches. Car, avec toute notre pompe</p>
+<p>et notre luxe, et nos puissances, nous ne sommes</p>
+<p>guère propres qu'à piocher la banale argile,</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>puisque cette petite île que nous occupons, cette</p>
+<p>Angleterre, ce lion marin de la mer, est à la solde</p>
+<p>d'ignorants démagogues,</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>qui ne l'aiment point. Dieu bon, est-ce bien là</p>
+<p>ce pays qui porta dans sa main un triple empire,</p>
+<p>quand Cromwell eut prononcé le mot de Démocratie?</p>
+ </div> </div>
+<br><br>
+
+
+
+<h2>LOUIS-NAPOLEON</h2>
+<br><br>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Aigle d'Austerlitz, où étaient tes ailes quand,</p>
+<p>exilé bien loin sur un rivage barbare, après une</p>
+<p>lutte inégale, sous les coups d'un inconnu, tomba</p>
+<p>le dernier rejeton de ta race de rois?</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Pauvre enfant! tu ne paraderas plus dans ton</p>
+<p>manteau rouge, tu ne chevaucheras pas en grande</p>
+<p>pompe à travers Paris, à la tête de tes légions revenues,</p>
+<p>mais d'autre part, ta mère, la France, libre</p>
+<p>et républicaine,</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>posera sur ton front pâle et sans couronne les</p>
+<p>lauriers plus glorieux de la couronne guerrière,</p>
+<p>afin que ton âme puisse sans déshonneur aller là-bas</p>
+<p>raconter au puissant auteur de ta race</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>que la France a baisé les lèvres de la Liberté, et</p>
+<p>les a trouvées plus douces que le miel de ses abeilles</p>
+<p>à lui, et que la Démocratie, vague géante, se brise</p>
+<p>sur les rivages où les rois reposaient sans souci.</p>
+ </div> </div>
+<br><br>
+
+
+
+<h2>SONNET SUR LE MASSACRE<br>
+DES CHRÉTIENS EN BULGARIE</h2>
+<br><br>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Christ, est-ce que tu as vraiment expiré? Ou</p>
+<p>bien tes os gisent-ils en leur sépulcre taillé dans</p>
+<p>le roc. Et ta Résurrection n'a-t-elle été que le rêve</p>
+<p>de celle dont les péchés méritent pardon par cela</p>
+<p>seul qu'elle t'aimait tant?</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Car ici l'air est rempli des plaintes horribles</p>
+<p>des hommes, et on massacre les prêtres qui invoquent</p>
+<p>ton nom. N'entends-tu point les lamentations</p>
+<p>douloureuses de ceux dont les enfants gisent</p>
+<p>sur la pierre?</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Descends, ô Fils de Dieu, une nuit incestueuse</p>
+<p>voile la terre, et à travers la nuit sans étoiles, je</p>
+<p>vois le croissant lunaire dominer ta croix.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>S'il est bien vrai que tu as brisé les barrières de</p>
+<p>la tombe, descends, ô Fils de l'homme, et montre</p>
+<p>ta puissance, de peur qu'à ta place ne soit couronné</p>
+<p>Mahomet.</p>
+ </div> </div>
+<br><br>
+
+
+
+<h2>QUANTUM MUTATA</h2>
+<br><br>
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Il y eut en Europe, un temps bien lointain, où</p>
+<p>nulle part aucun homme ne mourait pour la liberté</p>
+<p>sans que le Lion d'Angleterre, sortant d'un</p>
+<p>bond, de sa caverne, ne posât la main sur l'oppresseur!</p>
+<p>C'était alors</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>que l'Angleterre était en état de se montrer Grande</p>
+<p>République, témoin les hommes du Piémont, objets</p>
+<p>préférés des soucis de Cromwell, alors que dans</p>
+<p>son palais à fresques, le Pontife, en un impuissant</p>
+<p>désespoir,</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>tremblait devant nos inexorables ambassadeurs.</p>
+<p>Comment, dès lors, se fait-il que nous soyons déchus</p>
+<p>d'une telle grandeur, sinon parce que le</p>
+<p>luxe</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>encombre de ses stériles produits la porte par où</p>
+<p>entreraient nobles pensées, nobles actions. Sans</p>
+<p>cela nous pourrions être encore les héritiers de Milton.</p>
+ </div> </div>
+<br><br>
+
+
+
+
+<h2>LIBERTATIS SACRA FAMES</h2>
+<br><br>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Bien que j'aie été nourri dans la Démocratie, et</p>
+<p>que je préfère à tout cet état républicain, où chaque</p>
+<p>homme est comme un roi, où nul n'est distingué</p>
+<p>des autres par une couronne, malgré tout,</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>malgré cette démangeaison moderne de Liberté,</p>
+<p>je préfère le gouvernement d'un seul, auquel tous</p>
+<p>obéissent, à celui de ces démagogues braillards qui</p>
+<p>trahissent notre indépendance par les baisers qu'ils</p>
+<p>donnent à l'anarchie.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Aussi n'ai-je aucune sympathie pour ceux dont</p>
+<p>les mains sacrilèges plantent le drapeau rouge sur</p>
+<p>les barricades des rues, sans défendre une juste</p>
+<p>cause, et qui établiraient le règne de l'ignorance:</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Alors, arts, civilisation, politesse, honneur, tout</p>
+<p>s'évanouirait, il ne resterait que la trahison, et le</p>
+<p>poignard qui est son seul outil, et le meurtre aux</p>
+<p>pieds silencieux et sanglants.</p>
+ </div> </div>
+<br><br>
+
+
+
+<h2>THEORETIKOS</h2>
+<br><br>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Ce puissant empire n'a que des pieds d'argile.</p>
+<p>Toute chevalerie, toute puissance ont abandonné</p>
+<p>entièrement notre petite île. Quelque ennemi a dérobé</p>
+<p>sa couronne de laurier,</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>et parmi ses collines s'est tue cette voix qui parlait</p>
+<p>de Liberté. Oh! quitte-la, mon âme, quitte-la;</p>
+<p>lu n'es point faite pour habiter cette vile demeure</p>
+<p>de trafiquants, où chaque jour</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>on met en vente publique la sagesse et le respect,</p>
+<p>où le peuple grossier pousse les cris enragés</p>
+<p>de l'ignorance contre ce qui est le legs des siècles.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Cela trouble mon calme; aussi mon désir est-il de</p>
+<p>m'isoler dans des rêves d'art et de suprême culture,</p>
+<p>sans prendre parti ni pour Dieu, ni pour ses ennemis.</p>
+ </div> </div>
+<br><br>
+
+
+
+<h2>REQUIESCAT</h2>
+<br><br>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Marche d'un pas léger, elle est tout près, sous la</p>
+<p>neige. Parle à voix basse: elle peut entendre croître</p>
+<p>les pâquerettes.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Toute sa belle chevelure dorée a pris la teinte de</p>
+<p>la rouille; elle qui était jeune, et charmante, elle</p>
+<p>n'est que poussière.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Pareille au lis, blanche comme la neige, elle savait</p>
+<p>à peine qu'elle était femme si doucement elle</p>
+<p>avait grandi.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Les planches du cercueil, une lourde pierre pèsent</p>
+<p>sur sa poitrine; seul je me torture le coeur,</p>
+<p>mais elle, elle repose.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Silence! Silence! elle ne saurait entendre la lyre</p>
+<p>ni le sonnet; toute ma vie est ensevelie ici. Entassons</p>
+<p>de la terre par-dessus elle.</p>
+ </div> </div>
+
+<p><i>Avignon</i>.</p>
+<br><br>
+
+
+
+
+
+<h2>SONNET COMPOSÉ EN APPROCHANT DE<br>
+L'ITALIE</h2>
+<br><br>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>J'atteignais les Alpes, mon âme brûlait en moi,</p>
+<p>à ton nom, Italie, Italie. Et quand je sortis du coeur</p>
+<p>de la montagne, et que je vis le pays qui avait été</p>
+<p>le désir de ma vie,</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>je me mis à rire comme un homme qui a gagné</p>
+<p>un prix de haute valeur; et rêvant à l'histoire de</p>
+<p>ta gloire, j'épiai le jour, jusqu'au moment où,</p>
+<p>zébré de blessures enflammées, le ciel de turquoise</p>
+<p>prit peu à peu la couleur de l'or poli.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Les pins flottaient comme flotte une chevelure</p>
+<p>de femme, et dans les vergers, tout le lacis des</p>
+<p>branchages s'épanouissait en flocons d'écume fleurie.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Mais quand j'appris que bien loin de là, dans</p>
+<p>Rome, un second Pierre portait des chaînes funestes,</p>
+<p>je pleurai de voir si belle une telle contrée.</p>
+ </div> </div>
+
+<p><i>Turin</i>.</p>
+<br><br>
+
+
+
+
+<h2>SAN MINIATO</h2>
+<br><br>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Vous le voyez, j'ai gravi la pente de la montagne</p>
+<p>jusqu'à cette sainte maison de Dieu, où jadis allait</p>
+<p>et venait le peintre angélique, qui vit les cieux largement</p>
+<p>ouverts,</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>et sur un trône au-dessus du croissant de la</p>
+<p>lune, la blanche et virginale Reine de grâce. Marie!</p>
+<p>Si je pouvais seulement voir ta face, la mort</p>
+<p>ne viendrait jamais trop tôt.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>O toi que Dieu couronna d'épines et de douleurs!</p>
+<p>Mère du Christ! ô Épouse mystique! Mon coeur est</p>
+<p>las de cette vie, et trop accablé de tristesse pour</p>
+<p>chanter encore.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>O toi, que Dieu couronna d'amour et de flamme,</p>
+<p>que couronna le Christ, le très saint; oh! écoute,</p>
+<p>avant que le soleil impitoyable n'expose à l'univers</p>
+<p>mon péché et ma honte.</p>
+ </div> </div>
+<br><br>
+
+
+
+<h2>AVE, MARIA, GRATIA PLENA</h2>
+<br><br>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Est-ce ainsi qu'il est venu? Je m'attendais à voir</p>
+<p>une scène d'un éclat merveilleux, telle qu'on le</p>
+<p>conte au sujet d'un Dieu qui, dans une pluie d'or,</p>
+<p>fit tomber les barrières et descendit sur Danaé:</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>ou bien à une apparition terrible, comme quand</p>
+<p>Sémélè, languissante d'amour et de désir inapaisé,</p>
+<p>supplia pour voir le corps lumineux du Dieu, et que</p>
+<p>la flamme saisit ses membres blancs et l'anéantit entièrement.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>C'est avec ces rêves joyeux que je visitai ce lieu</p>
+<p>sacré, et maintenant les yeux et le coeur pleins</p>
+<p>d'étonnement, je reste immobile devant ce suprême</p>
+<p>mystère d'amour,</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>une jeune fille à genoux, la figure pâle et sans</p>
+<p>passion, un ange qui tient un lis en sa main, et au-dessus</p>
+<p>d'eux, la colombe, déployant ses ailes.</p>
+ </div> </div>
+
+<p><i>Florence</i>.</p>
+<br><br>
+
+
+
+
+
+<h2>ITALIA</h2>
+<br><br>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Italie! tu es déchue, bien que toutes hérissées de</p>
+<p>lances brillantes, tes armées marchent à grand fracas</p>
+<p>des Alpes du Nord jusqu'aux flots siciliens!</p>
+<p>Oui, déchue, bien que les nations te saluent reine,</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>parce que l'on voit l'or faire briller ta richesse</p>
+<p>dans toutes les villes, et que sur ton lac de saphir,</p>
+<p>d'un air allier, sous le vent qui enfle leurs voiles,</p>
+<p>naviguent par milliers tes galères, sous l'unique</p>
+<p>drapeau rouge, blanc et vert.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Belle et forte! Mais belle et forte en vain! Porte</p>
+<p>ton regard vers le Sud, où Rome, ville profanée,</p>
+<p>attend en vêtement de deuil un roi oint par Dieu.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Lève ton regard au ciel; Dieu permettra-t-il une</p>
+<p>telle chose? Non, mais quelque Raphaël ceint de</p>
+<p>flamme va descendre, et frapper le Profanateur</p>
+<p>avec l'épée du châtiment.</p>
+ </div> </div>
+<br><br>
+
+
+
+
+<h2>SONNET ÉCRIT PENDANT LA SEMAINE SAINTE<br>
+A GÈNES</h2>
+<br><br>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>J'errais dans la verte retraite de Scoglietto. Les</p>
+<p>oranges à tous les rameaux qui formaient la voûte,</p>
+<p>étaient suspendues comme des lampes brillantes</p>
+<p>d'or, pour faire honte au jour. Çà et là, un oiseau</p>
+<p>surpris, de ses ailes battantes et de ses pieds</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>éparpillait comme de la neige toutes les fleurs.</p>
+<p>À mes pieds de pâles narcisses pareils à des lunes</p>
+<p>d'argent; et les vagues arrondies qui rayaient la</p>
+<p>baie de saphir, riaient au soleil, et la vie paraissait</p>
+<p>très douce.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Au dehors, le jeune enfant de choeur passait</p>
+<p>chantant d'une voix claire: «Jésus, le fils de</p>
+<p>Marie, a été mis à mort. Oh! venez, et couvrez de</p>
+<p>fleurs son tombeau.»</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Ah! Dieu! Ah! Dieu! ces charmantes heures</p>
+<p>helléniques ont submergé tout souvenir de tes amères</p>
+<p>douleurs, de la Croix, de la Couronne, des Soldats</p>
+<p>et de la Lance.</p>
+ </div> </div>
+<br><br>
+<br><br>
+
+
+<h2>ROME QUE JE N'AI POINT VISITÉE</h2>
+<br><br>
+
+<h3>I</h3>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Le blé a passé du gris au rouge, depuis que pour</p>
+<p>la première fois mon esprit a fui les mornes cités</p>
+<p>du Nord, pour voler aux montagnes de l'Italie.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Et maintenant je me retourne du côté du foyer</p>
+<p>domestique, car mon pèlerinage est tout à fait terminé,</p>
+<p>bien que, ce me semble, ce soleil, rouge</p>
+<p>comme le sang, m'indique la route qui mène à</p>
+<p>Rome la sainte.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>O Dame bénie, qui as sous ton empire les sept</p>
+<p>collines, ô Mère sans tache ni souillure, toi qui</p>
+<p>portes une triple couronne d'or,</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>O Roma, Roma, je dépose à tes pieds ce vain</p>
+<p>tribut de mon chant, car, hélas! elle est rude et</p>
+<p>longue, la route qui conduit à la Voie sacrée.</p>
+ </div> </div>
+
+<br>
+<h3>II</h3>
+<br>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Et pourtant, quelle joie ce serait pour moi que</p>
+<p>de tourner mes pas vers le Sud, après avoir suivi le</p>
+<p>Tibre jusqu'à son embouchure, de revenir m'agenouiller</p>
+<p>dans Fiésole</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>et d'errer à travers l'épaisse forêt de pins, qui</p>
+<p>interrompt le cours de l'Arno aux reflets d'or, pour</p>
+<p>voir le brouillard empourpré et la lueur du matin</p>
+<p>sur les Apennins,</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>en passant près de mainte maison enfouie parmi</p>
+<p>les vignes, près du verger, près du jardin d'oliviers</p>
+<p>gris, jusqu'à ce qu'enfin du haut de la route qui</p>
+<p>parcourt la morne Campagna, surgissent les sept</p>
+<p>collines qui portent le Dôme.</p>
+ </div> </div>
+
+<br>
+<h3>III</h3>
+<br>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Pour moi, pèlerin des mers du Nord, quelle joie</p>
+<p>de me mettre tout seul à la recherche du temple</p>
+<p>merveilleux et du trône de Celui qui tient les clefs</p>
+<p>redoutables.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Alors que tout brillants de pourpre et d'or, défilent</p>
+<p>et prêtres et saints cardinaux, et que porté au-dessus</p>
+<p>de toutes les têtes, arrive le doux pasteur du</p>
+<p>troupeau.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Quelle joie de voir, avant que je meure, le seul</p>
+<p>roi qui soit oint par Dieu, et d'entendre les trompettes</p>
+<p>d'argent sonner triomphalement sur son passage.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Ou lorsqu'à l'autel du sanctuaire, il élève le</p>
+<p>signe du mystérieux sacrifice et montre aux yeux</p>
+<p>mortels un Dieu sous le voile du pain et du vin.</p>
+ </div> </div>
+
+<br>
+<h3>IV</h3>
+<br>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Car quels changements le temps n'amène-t-il</p>
+<p>pas? Les cycles des années qui reviennent peuvent</p>
+<p>délivrer mon coeur de ses craintes et apprendre à</p>
+<p>mes lèvres un chant qu'elles pussent chanter.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Avant que dans ce champ de à-bas, l'or frémissant</p>
+<p>soit rassemblé en gerbes poudreuses, avant que les</p>
+<p>feuilles écarlates de l'automne voltigent comme</p>
+<p>des oiseaux pour tomber sur l'herbe,</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>J'aurai peut-être parcouru la glorieuse carrière</p>
+<p>et saisi la torche encore flambante, et invoqué le</p>
+<p>nom sacré de Celui qui maintenant cache sa face.</p>
+ </div> </div>
+<br><br>
+
+
+
+<h2>URBS SACRA ET AETERNA</h2>
+<br><br>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Rome! quelle page dans l'histoire a été la tienne,</p>
+<p>dans les temps d'autrefois où ton épée républicaine</p>
+<p>régit le monde entier, pendant une période de bien</p>
+<p>des siècles! Alors tu fus la reine couronnée de tes</p>
+<p>peuples,</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>jusqu'au jour où parut dans tes rues le Goth</p>
+<p>barbu. Et aujourd'hui, ô cité couronnée par Dieu,</p>
+<p>découronnée par l'homme, c'est l'odieux drapeau</p>
+<p>rouge, blanc et vert que les brises font flotter sur</p>
+<p>tes murs.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>En quel temps étais-tu en ta gloire? Alors que tes</p>
+<p>aigles avides de pouvoir prenaient leur vol pour saluer</p>
+<p>le double soleil et que les nations tremblaient</p>
+<p>sous ton sceptre?</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Non, ta gloire s'est prolongée jusqu'à ce jour, où</p>
+<p>les pèlerins s'agenouillent devant, le Saint unique,</p>
+<p>le pasteur captif de l'Eglise de Dieu.</p>
+ </div> </div>
+<br><br>
+
+
+
+<h2>SONNET COMPOSÉ APRÈS L'AUDITION DU<br>
+<i>DIES IRAE</i><br>
+
+<i>CHANTÉ DANS LA CHAPELLE SIXTINE</i></h2>
+<br><br>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Non, Seigneur, il n'en est pas ainsi. La blancheur</p>
+<p>du lis au printemps, les mélancoliques bois d'oliviers</p>
+<p>ou la colombe à la poitrine argentée m'apprennent</p>
+<p>plus clairement ta vie et ton amour, que</p>
+<p>ces flammes rouges et ces coups de tonnerre, avec</p>
+<p>leurs terreurs.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Les vignes empourprées m'apportent de doux</p>
+<p>souvenirs de toi: un oiseau qui, le soir, rentre à tire</p>
+<p>d'aile vers son nid, me parle de celui qui n'a aucune</p>
+<p>place pour se reposer. Je m'imagine que c'est sur toi</p>
+<p>que chante le passereau.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Viens plutôt par une soirée d'automne, quand le</p>
+<p>rouge et le brun brillent sur les feuilles et que les</p>
+<p>campagnes répètent comme un écho la chanson du</p>
+<p>passeur.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Viens quand la pleine lune en sa splendeur laisse</p>
+<p>tomber son regard sur les rangées de gerbes dorées,</p>
+<p>et alors fais ta moisson; nous avons attendu longtemps.</p>
+ </div> </div>
+<br><br>
+
+
+
+<h2>PAQUES</h2>
+<br><br>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Les trompettes d'argent résonnèrent sous le</p>
+<p>Dôme, le peuple avec un respect religieux s'agenouilla</p>
+<p>sur le sol, et je vis porté sur les épaules des</p>
+<p>hommes, pareil à quelque grande divinité, le saint</p>
+<p>Maître de Rome.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Comme un prêtre, il portait une robe plus blanche</p>
+<p>que l'écume; comme un roi, il était ceint de pourpre</p>
+<p>royale. Trois couronnes d'or s'élevaient bien haut</p>
+<p>sur sa tête. Entouré de splendeur et de lumière, le</p>
+<p>Pape rentra chez lui.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Mon coeur s'enfuit bien loin dans le passé, à travers</p>
+<p>le désert des années, vers un homme qui errait</p>
+<p>au bord d'une mer solitaire, et cherchait vainement</p>
+<p>un endroit pour se reposer.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>«Les renards ont leur tanière, et tout oiseau</p>
+<p>a son nid, et moi, moi seul, il me faut errer sans</p>
+<p>repos, les pieds meurtris, et boire avec le vin</p>
+<p>l'amertume des larmes.»</p>
+ </div> </div>
+<br><br>
+
+
+<h2>E TENEBRIS</h2>
+<br><br>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Descends, ô Christ, et viens à mon aide! Tends-moi</p>
+<p>la main, car je vais me noyer dans une mer</p>
+<p>plus orageuse que ne fut pour Simon ton lac de</p>
+<p>Galilée. Le vin de la vie est répandu sur la table.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Mon coeur est pareil à une contrée ravagée par ta</p>
+<p>famine et où ont péri toutes les choses utiles. Et je</p>
+<p>sais fort bien que mon âme est destinée à l'Enfer,</p>
+<p>s'il me faut cette nuit comparaître devant le trône</p>
+<p>du Dieu.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>«Il dort peut-être, ou bien il part à cheval pour</p>
+<p>la chasse, comme Baal, quand ses prophètes hurlaient</p>
+<p>son nom, de l'aurore à midi, sur la cime foudroyée</p>
+<p>du Carmel.»</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Non, soyons tranquille, avant la nuit venue, je contemplerai</p>
+<p>les pieds de bronze, la robe plus blanche</p>
+<p>que la flamme, les mains meurtries, et la face empreinte</p>
+<p>d'une lassitude tout humaine.</p>
+ </div> </div>
+<br><br>
+
+
+
+<h3>VITA NUOVA</h3>
+<br><br>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>J'étais debout près de la mer où nul ne vendange,</p>
+<p>jusqu'à ce que les vagues humides eussent couvert</p>
+<p>de leur écume ma face et mes cheveux; les longues</p>
+<p>flammes rouges du jour mourant brûlaient à l'occident;</p>
+<p>le vent avait un sifflement triste</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>et les mouettes criardes fuyaient vers la terre:</p>
+<p>«Hélas! m'écriai-je, ma vie est pleine de douleur;</p>
+<p>et qui donc peut faire provision de fruit ou de</p>
+<p>grain doré sur ces plaines stériles qui s'agitent incessamment?»</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Mes filets avaient ça et la bien des larges déchirures,</p>
+<p>bien des fentes; néanmoins je les jetai pour</p>
+<p>tenter ma dernière chance, dans la mer, et j'attendis</p>
+<p>la fin.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Quand! ô surprise! quelle soudaine gloire! Et je</p>
+<p>vis monter la splendeur argentée d'un corps aux</p>
+<p>membres blancs, et cette joie me fit oublier les</p>
+<p>tourments du passé.</p>
+ </div> </div>
+<br><br>
+
+
+
+<h2>MADONNA MIA</h2>
+<br><br>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Jeune fille et lys, elle n'était point faite pour la</p>
+<p>douleur de ce monde, avec sa chevelure brune et</p>
+<p>douce que ses larmes collaient en tresses, avec ses</p>
+<p>yeux pleins de désirs, à demi voilés par les larmes</p>
+<p>encore endormies, comme des eaux très bleues qu'on</p>
+<p>voit à travers les brouillards de la pluie;</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>des joues pâles, où nul amour n'avait laissé sa</p>
+<p>tache, sa lèvre inférieure rouge, et ramenée en dedans</p>
+<p>pour fuir l'amour, et une gorge blanche, plus</p>
+<p>blanche que la colombe argentée, et dont le marbre</p>
+<p>pâle était rayé d'une veine pourpre. Et pourtant,</p>
+<p>quoique mes lèvres ne doivent point cesser de la</p>
+<p>louer,</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>je ne serais point assez hardi pour lui baiser</p>
+<p>même les pieds, car je me sens sous l'ombre que</p>
+<p>font les ailes du respect,</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>ainsi que Dante, quand il était debout avec Béatrice,</p>
+<p>sous la poitrine enflammée du Lion, et qu'il</p>
+<p>voyait le septième ciel de cristal et l'escalier d'or.</p>
+ </div> </div>
+<br><br>
+
+
+
+<h2>LA CHANSON D'ITYS</h2>
+<br><br>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>La Tamise anglaise est bien plus sainte que</p>
+<p>Rome. Ces campanules, qui comme une montée</p>
+<p>soudaine de la mer, viennent envahir les bocages,</p>
+<p>avec, pour écume, la reine des prés et la blanche</p>
+<p>anémone pour tacheter les vagues bleues,&mdash;Dieu</p>
+<p>est ici plus manifeste que là où il se cache, dans</p>
+<p>l'étoile au coeur de cristal que porte un moine</p>
+<p>blême.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Ces papillons aux reflets violets qui prennent</p>
+<p>pour tente ce lis à la teinte de crème, ce sont des</p>
+<p>monsignori, et là où s'agitent les roseaux, où un</p>
+<p>brochet paresseux se laisse flotter au soleil, les yeux</p>
+<p>à demi clos,&mdash;voici un vieil évêque mitre, <i>in partibus</i>.</p>
+<p>Regardez donc ces brillantes écailles toutes vert</p>
+<p>et or.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Le vent, prisonnier qui s'agite sans repos dans</p>
+<p>les arbres, joue fort bien le Palestrina. On dirait</p>
+<p>que les doigts du puissant maestro sont posés sur</p>
+<p>les touches de l'orgue de Maria, et qu'ils y jouent,</p>
+<p>quand, aux premières heures d'un matin tout bleu</p>
+<p>de Pâques, le Pape, porté sur un brancard tout rouge</p>
+<p>comme le sang ou le crime, va</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>de sa sombre demeure sur le balcon, au-dessus</p>
+<p>des portes de bronze, et, dominant la foule serrée</p>
+<p>sur la place, ou les fontaines elles-mêmes semblent</p>
+<p>dans leur extase jeter en l'air leurs lances d'argent,</p>
+<p>étend ses faibles mains vers l'Orient, vers l'Occident,</p>
+<p>envoie une vaine paix aux pays qui ne connaissent</p>
+<p>nulle paix, le repos aux nations qui ne</p>
+<p>connaissent pas le repos.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Et ce rayonnement orangé qui s'attarde et semble</p>
+<p>vouloir taquiner la lune, n'est-il pas plus beau que</p>
+<p>les pompes les plus brillantes de Rome! Chose</p>
+<p>étrange! il y a un an, je me mis à genoux devant</p>
+<p>je ne sais quel cardinal en robe rouge, qui portait</p>
+<p>l'hostie à travers l'Esquilin!... et maintenant, ces</p>
+<p>vulgaires pavots parmi le blé me semblent deux</p>
+<p>fois aussi beaux.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Ces champs de pois, d'un vert bleu, que voici là-bas,</p>
+<p>frissonnants de la dernière averse, émettent en</p>
+<p>cette fraîche soirée des parfums plus doux que ceux</p>
+<p>des encensoirs ornés de gemmes flamboyantes que</p>
+<p>balancent les jeunes diacres, lorsque le vieux prêtre</p>
+<p>ouvre le tabernacle voilé de rideaux, et donne à</p>
+<p>Dieu un corps fait avec le fruit banal du blé et de</p>
+<p>la vigne.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Le pauvre frère Giovanni, qui braille à la messe,</p>
+<p>s'étonnerait certainement ici, car là-haut chante un</p>
+<p>petit oiseau brun, et à travers le long et frais gazon</p>
+<p>je vois cette gorge vibrante que j'entendis jadis sur</p>
+<p>les collines éclairées par les étoiles, dans l'Arcadie</p>
+<p>étoilée de fleurs, où le demi-cercle blanc de sable</p>
+<p>de la plage de Salamine rejoint la mer.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Charmante est l'hirondelle qui babille sur les toits,</p>
+<p>à la pointe du jour, quand le faucheur aiguise la</p>
+<p>faux, quand gémissent les colombes, et que la laitière,</p>
+<p>quittant son petit lit solitaire, va légère, et</p>
+<p>chantonnant, vers le troupeau aux graves mugissements,</p>
+<p>qui attend, et avance par-dessus les portes</p>
+<p>de la cour, ses vastes mufles débordants d'écume.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Et ils sont charmants les houblons sur les plaines</p>
+<p>du Kent, et doux est le vent qui agite le foin fraîchement</p>
+<p>coupé, et doux sont les essaims capricieux</p>
+<p>des bourdonnantes abeilles, et douce est la génisse</p>
+<p>qui souffle dans l'écurie, et les figues vertes près</p>
+<p>d'éclater, qui pendent par-dessus le mur de briques</p>
+<p>rouges.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Et il est doux d'entendre le coucou railler le</p>
+<p>printemps, alors que les dernières violettes flânent</p>
+<p>encore près de la source, et il est doux d'entendre</p>
+<p>le berger Daphnis chanter la chanson de Linus</p>
+<p>dans quelque vallon ensoleillé de la chaude Arcadie</p>
+<p>où le blé est de l'or, où les moissonneurs aux</p>
+<p>membres légers et sveltes dansent près du troupeau</p>
+<p>enfermé dans le parc.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Et il est doux d'entendre à côté de la jeune Lycoris</p>
+<p>dans quelque lointaine vallée de l'Illyrie, et</p>
+<p>sous une voûte de feuillage sur un tapis d'amaracus,</p>
+<p>nous pourrions, nous aussi, perdre dans l'extase un</p>
+<p>jour d'été, et nous divertir à qui sera le plus habile</p>
+<p>sur le chalumeau, pendant que bien loin au-dessous</p>
+<p>de nous, s'irrite la pourpre troublée de la mer.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Mais combien ce serait plus doux si le pied</p>
+<p>chaussé de sandales d'argent de quelque Dieu longtemps</p>
+<p>caché venait jamais fouler les prairies de</p>
+<p>Nuneham; si jamais Faune portant à ses lèvres la</p>
+<p>flûte de roseau pouvait lever la tête près des vertes</p>
+<p>flaques d'eau! Ah! il serait doux, en effet, de voir</p>
+<p>le céleste berger appeler à la pâture son troupeau à</p>
+<p>la blanche toison.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Aussi, chante donc pour moi, musicien harmonieux,</p>
+<p>quoique tu ne chantes, après tout, que ton</p>
+<p>propre <i>requiem</i>. Dis-moi ton récit, infortuné chroniqueur,</p>
+<p>conte-moi tes tragédies. Ne dédaigne point</p>
+<p>ces retraites nouvelles pour toi, cette campagne anglaise,</p>
+<p>car notre île du Nord peut donner de quoi</p>
+<p>faire bien des belles couronnes,</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>que ne connaissent point les prairies grecques;</p>
+<p>plus d'une rose telle que vainement un adolescent</p>
+<p>la chercherait pendant tout un jour, dans les vallons</p>
+<p>d'Eolie, croît en masses touffues sur nos haies,</p>
+<p>comme une insouciante courtisane prodigue de sa</p>
+<p>beauté; et aussi des lis tels que jamais n'en réfléchit</p>
+<p>l'Ilissus étoilent nos ruisseaux, et des nielles bleues</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>ponctuent le froment vert, et bien qu'elles soient</p>
+<p>pour les hirondelles un avertissement de se diriger</p>
+<p>vers le Sud, elles ne déploieraient jamais leurs pavillons</p>
+<p>d'azur parmi les vignes grecques. Et même</p>
+<p>cette petite herbe en haillons rouges, qui invite le</p>
+<p>rouge-gorge à pépier, serait une étrangère en Arcadie,</p>
+<p>et plus d'une élégie restée muette</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>dort dans les roseaux qui frangent notre sinueuse</p>
+<p>Tamise, et qui la réveillerait, donnerait un enchantement</p>
+<p>plus doux que celui qui fit pleurer Syrinx,</p>
+<p>et par ici se cachent des orchidées brunes semées</p>
+<p>d'abeilles, assez belles pour faire un diadème au</p>
+<p>front de Cythérée, et que Cythérée ne connaît</p>
+<p>point, et là-bas tout près de ce taureau qui paît,</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>il est une mignonne asphodèle jaune; le papillon</p>
+<p>peut l'apercevoir de loin, bien que la rosée d'un</p>
+<p>seul soir d'été suffise à remplir deux fois sa petite</p>
+<p>coupe, avant que l'étoile ait rappelé le berger paresseux</p>
+<p>à son parc, et sans être prodigue, chaque</p>
+<p>pétale est semé de taches d'or</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>comme si l'opulente maîtresse de Jupiter, Danaé,</p>
+<p>sortie toute brûlante encore de ses bras dorés, s'était</p>
+<p>penchée pour baiser les pétales tremblants, ou</p>
+<p>comme si le jeune Mercure, qui rase de son vol le</p>
+<p>gué sombre de Dis, les avait frôlés tout récemment</p>
+<p>d'une plume de ses ailes; la tige svelte qui porte la</p>
+<p>charge de ses soleils</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>est à peine plus épaisse que le fil de la Vierge, ou</p>
+<p>que la tapisserie argentée de la pauvre Arachné.</p>
+<p>Les hommes disent qu'elle s'épanouit sur le tombeau</p>
+<p>d'un être auquel je rendis jadis un culte, mais</p>
+<p>à moi elle semble me rappeler des souvenirs plus</p>
+<p>divins d'ombrages héliconiens hantés des Faunes</p>
+<p>et de mers bleues aimées des nymphes</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>d'une vallée inconnue a Tempé, où Narcisse s'étend</p>
+<p>sur le bord d'une rivière transparente, ayant dans sa</p>
+<p>chevelure le désordre de la forêt, dans ses yeux le</p>
+<p>silence du bois, courtisant cette image mobile qui à</p>
+<p>peine baisée se dissout; des souvenirs de Salmacis,</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>qui n'est ni jeune homme, ni jeune fille, et qui</p>
+<p>est pourtant l'un et l'autre, embrasé d'une double</p>
+<p>flamme, et jamais satisfait par leur excès même,</p>
+<p>car chacune des deux passions, dans son ardeur</p>
+<p>éprise, se refuse à se séparer de l'autre, et pourtant</p>
+<p>tue l'amour par ce refus;&mdash;des souvenirs d'oréades</p>
+<p>épiant à travers les feuilles des arbres silencieux</p>
+<p>sous le clair de lune,</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>d'Ariane abandonnée sur le port de Naxos, lorsqu'elle</p>
+<p>vit bien loin sur les flots le perfide équipage,</p>
+<p>qu'elle agita son écharpe rouge, et appela le</p>
+<p>trompeur Thésée, ignorant que tout près derrière</p>
+<p>elle était Dionysos sur une panthère couleur</p>
+<p>d'ambre,&mdash;des souvenirs de ce que vit</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>le barde aveugle de Méonie, le mur de Troie, la</p>
+<p>reine Hélène assise dans la chambre sculptée, ayant</p>
+<p>auprès d'elle un amoureux jeune homme aux lèvres</p>
+<p>rouges, arrangeant de sa main mignonne la crinière</p>
+<p>de son casque, et bien loin de là, la mêlée, les cris,</p>
+<p>les plaintes, quand Hector écartait avec son bouclier</p>
+<p>la lance et qu'Ajax lançait la pierre,</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Ou c'est Persée ailé, qui, de son épée bien trempée,</p>
+<p>tranche les serpents entrelacés de la sorcière, ce</p>
+<p>sont tous ces contes fixés pour l'éternité sur les petites</p>
+<p>urnes grecques, charge plus riche que ne le</p>
+<p>fut le plus opulent galion d'Espagne à son retour</p>
+<p>des Indes. Car du moins de cette charge il arrive</p>
+<p>quelque partie</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>et je sais bien qu'ils ne sont point du tout</p>
+<p>morts, les anciens Dieux de la poésie grecque; ils</p>
+<p>ne sont qu'endormis, et dès qu'ils entendront ton</p>
+<p>appel, ils s'éveilleront, et se croiront en pleine</p>
+<p>Thessalie. Cette Tamise leur sera l'eau de Daulis,</p>
+<p>cette fraîche clairière la prairie semée d'iris jaunes</p>
+<p>où jadis riait et jouait le jeune Itys.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Si ce fut toi, cher oiseau, qui as fait ton berceau</p>
+<p>dans le jasmin, si ce fut toi, qui de l'immobile</p>
+<p>feuillage de ton trône, as chanté pour le merveilleux</p>
+<p>enfant jusqu'à ce qu'il entendit le cor d'Atalante</p>
+<p>retentir faiblement parmi les collines de Cumner,</p>
+<p>et que dans ses courses vagabondes par les bois de</p>
+<p>Bagley, il rencontrât, le soir, la fontaine des poètes</p>
+<p>grecs,</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Ah! mignon avocat au simple costume, qui</p>
+<p>plaides pour la lune contre le jour, si c'est grâce à</p>
+<p>toi que le berger cherche sa compagne, en celle</p>
+<p>douce poursuite, alors que Proserpine oublia qu'elle</p>
+<p>n'était point en Sicile, et qu'elle s'appuya, toute</p>
+<p>émerveillée, contre cette barrière moussue de Sandfort,</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Prodige du bois, à l'aile légère, aux yeux</p>
+<p>brillants, si jamais tu as consolé par ta mélodie</p>
+<p>quelqu'un de ce petit clan, de cette troupe fraternelle</p>
+<p>qui aima l'étoile matinale de la Toscane,</p>
+<p>plus que le soleil accompli de Raphaël, et qui est</p>
+<p>immortelle, chante pour moi, car je l'aime bien,</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>chante, chante encore! Que le morne univers redevienne</p>
+<p>jeune, que les éléments prennent des</p>
+<p>formes nouvelles, et que les antiques formes de la</p>
+<p>Beauté se promènent parmi les formes simples,</p>
+<p>parmi les petits champs sans barrières, comme au</p>
+<p>temps où le fils de Latone portait la houlette de</p>
+<p>saule, où les moelleuses brebis et les chèvres ébouriffées</p>
+<p>suivaient le Dieu presque enfant.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Chante, chante encore! et Bacchus va paraître</p>
+<p>ici, à cheval sur son magnifique trône indien, et</p>
+<p>au-dessus des tigres geignants, il agitera son bâton</p>
+<p>couronné de lierre jaune et d'un cône résineux,</p>
+<p>pendant qu'à côté de lui l'effrontée Bassaride jettera</p>
+<p>par terre le lion par sa crinière, et attrapera le</p>
+<p>faon montagnard.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Chante encore! et je porterai la peau de léopard,</p>
+<p>et je déroberai les ailes lunaires d'Astaroth, et sur</p>
+<p>son chariot glacé nous pourrons gagner le Cithéron</p>
+<p>en une heure, avant que l'écume ait débordé pardessus</p>
+<p>le pressoir, avant que le Faune ait cessé de</p>
+<p>fouler les grappes; oui, avant que la lampe clignotante</p>
+<p>du jour</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>ait fait fuir la hulotte criarde jusqu'en son nid,</p>
+<p>et averti la chauve-souris de reployer ses éventails</p>
+<p>membraneux, quelque jeune Ménade, aux seins</p>
+<p>couverts de feuilles de vigne, maraudera aux Pans</p>
+<p>endormis leurs fruits de faine, si doucement que le</p>
+<p>petit sansonnet ne s'éveillera point dans son nid et</p>
+<p>aussitôt lançant un rire aigu, et s'élançant d'un</p>
+<p>bond,</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>elle atteindra la verte vallée, où la rosée tombée</p>
+<p>se rassemble sous l'orme, et alors comptera son butin;</p>
+<p>puis les bruns satyres, bande joyeuse, fouleront</p>
+<p>la lysimachie le long du rivage, et là où leur</p>
+<p>maître cornu trône en grand appareil, apporteront</p>
+<p>des fraises et des prunes duvetées sur une claie</p>
+<p>d'osier.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Chante encore! et bientôt, la face fatiguée par la</p>
+<p>passion, apparaîtra à travers la fraîche fouillée le</p>
+<p>jeune homme serviteur d'Apollon. Le prince tyrien</p>
+<p>chassera son sanglier hérissé, parcourra les bois de</p>
+<p>châtaigniers tout fleuris, et la vierge aux membres</p>
+<p>d'ivoire, aux yeux gris, où brille la fierté, poursuivra</p>
+<p>à cheval le daim vêtu de velours.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Chante encore! et je verrai le jeune garçon mourant</p>
+<p>teindre de la pourpre de son sang la clochette</p>
+<p>de cire dont le poids fait pencher la jacinthe, et à</p>
+<p>moi Cypris éplorée viendra conter sa douleur, et je</p>
+<p>baiserai sa bouche et ses yeux ruisselants, et je</p>
+<p>la conduirai au mystérieux bosquet de myrtes où</p>
+<p>gît Adonis.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Redouble d'efforts, ô Itys! Le souvenir, frère de</p>
+<p>lait du remords et de la douleur, verse goutte à</p>
+<p>goutte le poison dans mon oreille. Oh! être libre!</p>
+<p>Brûler ses vieux vaisseaux! Se lancer encore dans</p>
+<p>la mêlée des Vagues empanachées de blanc, et livrer</p>
+<p>bataille au vieux Protée pour piller les cavernes</p>
+<p>fleuries de corail!</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Oh! pour Médée et ses parents magiques! pour</p>
+<p>le secret du sanctuaire de Colchide! Oh! pour une</p>
+<p>feuille de cette pâle asphodèle qui entoure le front</p>
+<p>las de Proserpine, et verse le soir des rosées si merveilleuses,</p>
+<p>qu'elle rêve des campagnes d'Enna, près</p>
+<p>de la lointaine mer de Sicile,</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>où souvent elle pourchassa l'abeille à la ceinture</p>
+<p>d'or, de lis en lis, dans la prairie unie, avant que</p>
+<p>son ténébreux maître lui eût fait goûter au fruit</p>
+<p>fatal, à ce grain de grenade, avant que les noirs</p>
+<p>coursiers l'eussent emportée au loin, jusque dans</p>
+<p>le pays vague et sans fleurs, au jour languissant et</p>
+<p>sans soleil.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Oh! pour une heure de minuit, avoir pour maîtresse</p>
+<p>la Vénus de la petite ferme de Mélos! Oh! si</p>
+<p>pour une heure seulement quelque antique statue</p>
+<p>s'éveillait à la passion; et que je pusse faire oublier</p>
+<p>à l'Aurore de Florence son muet désespoir, m'accoler</p>
+<p>à ces membres puissants et faire mon oreiller de</p>
+<p>cette poitrine géante!</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Chante, chante encore! Je voudrais être ivre de</p>
+<p>vie, ivre de la vendange foulée sous le pressoir, de</p>
+<p>ma jeunesse; j'oublierais les luttes d'un labeur</p>
+<p>stérile, la vallée déchirée, les yeux de Gorgone de la</p>
+<p>Vérité, la veillée sans prière, et le cri qui implore</p>
+<p>la prière, les dons inféconds, les bras levés, l'air</p>
+<p>morne et insensible.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Chante, chante encore! O Niobé emplumée, tu</p>
+<p>peux donner de la beauté à la douleur, et dérober</p>
+<p>à la joie ses accents les plus mélodieux, tandis que</p>
+<p>nous autres, nous n'avons que le silence mort et</p>
+<p>sans voix pour guérir nos plaies trop découvertes,</p>
+<p>et ne savons que tenir la souffrance emprisonnée</p>
+<p>en nos coeurs, que tuer le sommeil sur l'oreiller.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Chante encore plus fort, pourquoi faut-il que je</p>
+<p>revoie la face lasse et pâle de ce Christ abandonné,</p>
+<p>dont jadis mes mains ont tenu les mains sanglantes,</p>
+<p>dont si souvent mes lèvres ont baisé les lèvres</p>
+<p>meurtries, et qui maintenant muet, misérable en</p>
+<p>son marbre, reste seul dans sa demeure déshonorée,</p>
+<p>et pleure, sur moi peut-être.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>O mémoire, dépouille ton enveloppe enguirlandée,</p>
+<p>brise ton luth aux sons rauques, ô triste Melpomène;</p>
+<p>ô souffrance, souffrance, reste close en ta</p>
+<p>cellule fermée; et ne double point de tes larmes cette</p>
+<p>limpide Castalie! Tais-toi, tais-toi, triste oiseau, tu</p>
+<p>offenses la forêt en tourmentant son calme champêtre</p>
+<p>de ton chant si ardemment passionné!</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Silence, silence, ou s'il est angoissant de se taire,</p>
+<p>emprunte au sansonnet des champs son air plus</p>
+<p>simple, à lui dont la joyeuse insouciance est mieux</p>
+<p>faite pour ces forêts anglaises que ton cri aigu de</p>
+<p>désespoir. Ah! tais-toi, et que le vent du Nord</p>
+<p>remporte ton lai aux collines rocheuses de la Thrace,</p>
+<p>à la baie orageuse de Daulis.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Un instant encore! Les feuilles effarouchées seront</p>
+<p>agitées: peut-être Endymion aura traversé la prairie,</p>
+<p>épris d'amour pour la lune, et cette tranquille Tamise</p>
+<p>aura entendu Pan battre et faire voler l'eau, en</p>
+<p>cherchant à tâtons un roseau, pour attirer hors de sa</p>
+<p>caverne bleue quelque innocente Naïade, qui, partagée</p>
+<p>entre la joie et la peur, prête l'oreille à sa flûte.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Un instant encore! La tourterelle réveillée a roucoulé;</p>
+<p>la fille argentée de la mer argentée a enchaîné,</p>
+<p>de ses mains amoureuses, son inconstant qui</p>
+<p>allait chasser, et Dryopé a écarté les branches de</p>
+<p>son chêne pour voir le rétif adolescent aux cheveux</p>
+<p>dorés se révolter sous son joug.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Un instant encore! Les arbres se sont inclinés</p>
+<p>pour baiser la pâle Daphné qui sort à peine de la</p>
+<p>langueur des lauriers tremblants, et Salmacis, dans</p>
+<p>son isolement, a mis à nu sa stérile beauté devant</p>
+<p>la lune, et à travers la vallée, avec un triste et voluptueux</p>
+<p>sourire, est passé Antinoüs; le rouge lotus</p>
+<p>du Nil</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>sort à demi fléchi des boucles noires de sa chevelure,</p>
+<p>pour voiler le charme enfoui sous ces paupières</p>
+<p>endormies; ou bien c'est, là-bas, sur cette</p>
+<p>pente couverte de gazon, l'intangible Artémis aux</p>
+<p>membres nus sous sa tunique relevée haut, qui a</p>
+<p>commandé à ses chiens de donner de la voix, qui</p>
+<p>a débusqué le daim de sa verte reposée par ses</p>
+<p>cris aigus et la piqûre de son épée.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Reste calme, reste calme, ô coeur passionné, reste</p>
+<p>calme! Oh Mélancolie, ferme ton aile de corbeau,</p>
+<p>O Dryade qui sanglotes, ne quitte point le creux</p>
+<p>de ta colline pour venir apporter une réponse aussi</p>
+<p>découragée. O Marsyas ailé, cesse de te plaindre.</p>
+<p>Apollon n'aime point entendre des chants ainsi</p>
+<p>troublés par la souffrance.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>C'était un rêve: la clairière est déserte. Nul doux</p>
+<p>rire de l'Ionie n'agite l'air. La Tamise rampe, paresseuse</p>
+<p>et plombée, et du bois épais, redevenu désolé,</p>
+<p>désert, a fui le jeune Bacohus avec son bruyant</p>
+<p>cortège. Et pourtant du bois de Nuneham vient</p>
+<p>toujours cette vibrante mélodie,</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>si triste, qu'on croirait entendre un coeur humain</p>
+<p>se briser dans chaque note distincte. C'est une qualité</p>
+<p>que possède parfois la musique, car elle est l'art qui</p>
+<p>tient de plus prés aux larmes et au souvenir. Pauvre</p>
+<p>Philomèle en deuil, que crains-tu donc? Ta soeur ne</p>
+<p>hante point ces campagnes, Pandion n'est pas ici.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Ici jamais on ne voit un maître cruel, armé de la</p>
+<p>lame meurtrière, point de tissu formé de sanglants</p>
+<p>insignes; ce ne sont que vallées moussues, faites</p>
+<p>pour les camarades qui vont à l'aventure, de chauds</p>
+<p>vallons où se repose l'étudiant fatigué, son livre à</p>
+<p>moitié fermé, et bien des allées sinueuses, où le</p>
+<p>soir, les rustiques amants sont heureux d'échanger</p>
+<p>leurs naïfs propos.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>L'inoffensif lapin gambade avec ses petits sur le</p>
+<p>sentier tracé par le halage, où récemment encore,</p>
+<p>une troupe de joyeux gars, se bousculant à l'envi,</p>
+<p>encourageait de ses cris bruyants les équipes de rameurs;</p>
+<p>l'araignée avec ses fils d'argent travaille à</p>
+<p>son petit métier, et des sombres murailles à crêtes</p>
+<p>de buées rouges</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>de la ferme isolée part une lueur clignotante.</p>
+<p>C'est là que le berger accablé de fatigue pousse son</p>
+<p>troupeau bêlant, et le renferme dans le pare formé</p>
+<p>de claies. Une clameur assourdie vient de quelque</p>
+<p>bateau d'Oxford, arrêté à la barrière de Sandford,</p>
+<p>et fait lever en sursaut la poule d'eau de son abri</p>
+<p>dans les roseaux; et les ombres obscures s'allongent</p>
+<p>sur la colline en voltigeant comme des hirondelles.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Le héron passe, revenant au lac, sa demeure. Le</p>
+<p>brouillard bleu se glisse à travers les arbres frissonnants.</p>
+<p>Les étoiles silencieuses, mondes d'or, apparaissent</p>
+<p>une à une, et pareille à une fleur que chasse</p>
+<p>la brise, une lune étincelante parcourt le ciel</p>
+<p>brillant. C'est l'arbitre muet de toute ta plainte mélancolique,</p>
+<p>enchanteresse.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Elle ne se soucie point de toi; pourquoi s'en soucierait-elle?</p>
+<p>Endymion, elle le sait, n'est pas loin.</p>
+<p>C'est moi, c'est moi, dont l'âme est comme le roseau,</p>
+<p>qui ne saurait jouer de lui-même aucun message,</p>
+<p>mais qui chante sur l'ordre d'autrui; c'est moi qui</p>
+<p>vais poussé par tous les vents sur le vaste Océan de</p>
+<p>la souffrance.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Ah! cet oiseau brun s'est tu; un trille exquis</p>
+<p>semble être resté dans le sombre feuillage, et mourir</p>
+<p>en accents musicaux. À cela près, l'air est silencieux,</p>
+<p>silencieux au point qu'on entendrait la</p>
+<p>chauve-souris, aux courtes ailes, errer et tourner</p>
+<p>au-dessus des pins, qu'on pourrait compter une à</p>
+<p>une chaque gouttelette de rosée qui tombe du calice</p>
+<p>débordant de la campanule.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Et bien loin, par la plaine qui s'étale, à travers</p>
+<p>les saules groupés, et les buissons bruns, la haute</p>
+<p>tour de Magdalen, terminée par une girouette</p>
+<p>d'or, masque la longue Grand'Rue de la petite</p>
+<p>ville! Attention! voilà que la cloche de la porte de</p>
+<p>Christ-Church annonce d'une voix retentissante le</p>
+<p>couvre-feu.</p>
+ </div> </div>
+<br><br>
+
+
+
+<h2>IMPRESSION DU MATIN</h2>
+<br><br>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Le nocturne bleu et or de la Tamise a fait place à</p>
+<p>une symphonie en gris. Une barque chargée de foin</p>
+<p>couleur d'ocre s'est détachée du quai. Glacial dans</p>
+<p>sa froideur,</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>le brouillard jaune est descendu suivant les ponts,</p>
+<p>si bien que les murs des maisons ont pris l'air</p>
+<p>d'ombres, et que saint Paul plane comme une</p>
+<p>bulle au-dessus de la ville.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Puis soudain s'est éveillé le tapage de la ville,</p>
+<p>les rues se sont remplies de charrettes campagnardes</p>
+<p>et un oiseau s'est envolé vers les toits luisants et a</p>
+<p>chanté.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Mais une femme pâle, et toute seule, dont le jour</p>
+<p>baise la chevelure décolorée, allait et venait sous la</p>
+<p>clarté crue des becs de gaz, la flamme aux lèvres et</p>
+<p>le coeur pétrifié.</p>
+ </div> </div>
+<br><br>
+
+
+
+<h2>PROMENADES DE MAGDALEN</h2>
+<br><br>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Les petits nuages blancs luttent à la course à</p>
+<p>travers le ciel, et les champs sont parsemés de l'or</p>
+<p>de la fleur de Mars. L'asphodèle surgit sous les</p>
+<p>pieds, et le mélèze orné de franges oscille et se balance</p>
+<p>quand le sansonnet pressé passe tout près.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Une délicate odeur se dissémine sur les ailes de</p>
+<p>la brise matinale, odeur de feuilles, et de gazon, et</p>
+<p>de terra fraîchement retournée. Les oiseaux chantent</p>
+<p>gaiement l'heureuse naissance du Printemps, et</p>
+<p>sautillent de branche en branche sur les arbres qui</p>
+<p>se balancent.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Et partout les bois sont animés par le murmure et</p>
+<p>les bruits du printemps, et le bourgeon de rose</p>
+<p>éclate sur l'églantine grimpante, et la masse des</p>
+<p>crocus est une frissonnante lune de feu, bordée de</p>
+<p>toutes parts d'un anneau d'améthyste.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Et le platane dit à demi-voix au pin quelque</p>
+<p>conte d'amour, si bien que celui-ci, sans sourire,</p>
+<p>s'agite et secoue son manteau vert, et l'obscurité,</p>
+<p>dans le creux de l'orme des montagnes, s'illumine</p>
+<p>de l'éclat irisé que jette l'arc-en-ciel brillant sur la</p>
+<p>gorge et la poitrine argentée de la colombe.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Voyez, là-bas, l'alouette quitte brusquement son</p>
+<p>lit dans la prairie en brisant les fils de la Vierge et</p>
+<p>les réseaux de la rosée, et filant au cours de la rivière,</p>
+<p>pareil à une flamme bleue, le martin-pêcheur</p>
+<p>vole comme une flèche et fend l'air.</p>
+ </div> </div>
+<br><br>
+
+
+
+<h2>ATHANASIA</h2>
+<br><br>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Dans cette grande et maigre demeure de l'Art, où</p>
+<p>ne manque aucune des grandes choses que les</p>
+<p>hommes ont sauvées du Temps, on apporta le corps</p>
+<p>flétri d'une jeune fille morte avant que l'heureuse</p>
+<p>jeunesse du monde eût atteint sa floraison. Elle</p>
+<p>avait été aperçue par des Arabes isolés, bien cachée</p>
+<p>dans le sein ténébreux d'une noire pyramide.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Mais quand on eut déroulé les bandes de lin qui</p>
+<p>enveloppaient le corps de l'Égyptienne, voici qu'on</p>
+<p>trouva, dans le creux de sa main, une petite graine</p>
+<p>qu'on sema dans la terre anglaise, et qui produisit</p>
+<p>une merveilleuse neige de fleurs étoilées, et répandit</p>
+<p>de riches parfums dans notre air printanier.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Cette fleur attirait par des charmes si étranges,</p>
+<p>qu'elle fit entièrement oublier l'asphodèle, et que</p>
+<p>la brune abeille, l'amante du lys, délaissa la coupe</p>
+<p>dont elle faisait son séjour ordinaire, car on n'eût</p>
+<p>point cru que c'était là quelque chose de terrestre,</p>
+<p>mais plutôt qu'elle avait été dérobée dans quelque</p>
+<p>Arcadie du ciel.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>En vain le triste Narcisse, languissant et pâli par</p>
+<p>la contemplation de sa propre beauté, se penchait par-dessus</p>
+<p>le ruisseau; la libellule pourpre ne trouvait</p>
+<p>plus d'attrait à lustrer ses ailes de l'or de sa poussière,</p>
+<p>plus de plaisir à baiser la fleur du jasmin, ou</p>
+<p>à faire tomber de l'eucharis les perles de rosée.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Par amour d'elle, le passionné rossignol oublia</p>
+<p>les montagnes de Thrace et le roi cruel; et la pâle</p>
+<p>tourterelle ne songea plus à faire voile à travers les</p>
+<p>temps humides, au temps de la floraison. Elle cherchait</p>
+<p>à planer autour de cette fleur d'Égypte, avec</p>
+<p>son aile d'argent et sa gorge d'améthyste.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Pendant que l'ardent soleil flamboyait au haut</p>
+<p>de sa tour bleue, un vent rafraîchissant vint furtivement</p>
+<p>du pays des neiges, et le chaud vent du sud</p>
+<p>arriva avec de tendres larmes de rosée, et humecta</p>
+<p>ses feuilles blanches, lorsque Hespérus surgit dans</p>
+<p>ces prairies du ciel à la teinte d'algue marine sur</p>
+<p>lesquelles s'allongent les bandes écarlates du couchant.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Mais quand les oiseaux fatigués eurent cessé leurs</p>
+<p>chansons amoureuses par les champs déserts que</p>
+<p>hantent les lis, quand, large et resplendissante</p>
+<p>comme un bouclier d'argent, la lune se balança</p>
+<p>dans la hauteur du ciel de saphir, est-ce qu'un rêve</p>
+<p>étrange, un mauvais souvenir ne vint point agiter</p>
+<p>tous les pétales tremblants de ses fleurs?</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Oh! non, à cette fleur magnifique, un millier</p>
+<p>d'années ne semblait que la prolongation d'un</p>
+<p>beau jour d'été. Elle ne connaissait rien de la marée</p>
+<p>des craintes rongeantes, qui changent en un</p>
+<p>gris terne l'or de la chevelure chez un jeune homme.</p>
+<p>Elle ne connut jamais la terrible aspiration après la</p>
+<p>mort, ni le regret que doivent éprouver tous les</p>
+<p>mortels d'être nés.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Car nous allons à la mort en jouant de la flûte,</p>
+<p>en dansant, et nous ne voudrions point repasser par</p>
+<p>la porte d'ivoire, ainsi qu'un fleuve mélancolique,</p>
+<p>las de couler, s'élance comme un amant, dans la</p>
+<p>terrible mer, et trouve qu'il y a profit à mourir si</p>
+<p>glorieusement.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Nous gaspillons notre force majestueuse en luttes</p>
+<p>infécondes contre les légions du monde conduites</p>
+<p>par le bruyant souci; jamais elle ne sent la décadence,</p>
+<p>mais elle puise de la vie dans la pure lumière</p>
+<p>du soleil, et dans l'air sublime; nous vivons sous la</p>
+<p>puissance ravageuse du Temps; elle est l'enfant de</p>
+<p>toute éternité.</p>
+ </div> </div>
+<br><br>
+
+
+
+<h2>SÉRÉNADE</h2>
+<br><br>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Le vent d'occident souffle fort à travers la sombre</p>
+<p>mer Égée, et au pied du secret escalier de marbre, ma</p>
+<p>galère tyrienne t'attend. Descends, la voile de</p>
+<p>pourpre est déployée. Le veilleur dort dans la</p>
+<p>ville. Oh! quitte ton lit brodé de fleurs de lys, ô</p>
+<p>ma Dame, descends, descends.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Elle ne viendra pas, je la connais bien; elle n'a</p>
+<p>aucun souci des voeux d'un amant, et un homme</p>
+<p>n'aurait guère de bien à dire d'une créature si</p>
+<p>cruelle et si belle. Le véritable amour n'est qu'un</p>
+<p>joujou de femme; elle n'ont jamais connu la douleur</p>
+<p>d'un amant, et moi qui aimais autant qu'aimé un</p>
+<p>jeune homme, il faut que j'aime en vain, que j'aime</p>
+<p>en vain.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>O noble pilote, dis-moi la vérité. Est-ce là le</p>
+<p>brillant d'une chevelure dorée, ou n'est-ce que le</p>
+<p>réseau de la rosée dans ces fleurs de la passion que</p>
+<p>voici? Bon marin, viens et dis-moi maintenant:</p>
+<p>est-ce là la main de ma Dame? ou n'est-ce que le reflet</p>
+<p>de la proue, où n'est-ce encore que le sable</p>
+<p>argenté.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Non, non, ce n'est point le réseau de la rosée, ce</p>
+<p>n'est point le sable bordé d'argent, c'est vraiment</p>
+<p>ma chère Dame, avec sa chevelure d'or et sa main</p>
+<p>de lys. O noble pilote, gouverne du côté de Troie</p>
+<p>Bon marin, joue de la lourde rame. C'est la Reine</p>
+<p>de vie et de joie que nous devons enlever au rivage</p>
+<p>grec.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Le ciel décoloré prend une teinte vaguement</p>
+<p>bleue; une heure encore, et il fera jour. A bord! à</p>
+<p>bord! mon vaillant équipage. O ma Dame, fuyons!</p>
+<p>fuyons! O noble Pilote, tourne la proue vers Troie.</p>
+<p>Bon matelot, joue activement de la lourde rame. O</p>
+<p>toi que j'aime comme n'aime qu'un jeune homme,</p>
+<p>ô toi que j'aimerai d'un amour éternel.</p>
+ </div> </div>
+<br><br>
+
+
+
+
+<h2>ENDYMION</h2>
+<br><br>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Aux pommiers pendent des fruits d'or, et en Arcadie,</p>
+<p>les oiseaux chantent à tue-tête; les brebis</p>
+<p>couchées bêlent dans le parc; la chèvre sauvage</p>
+<p>court par la forêt. Mais hier il a conté son amour,</p>
+<p>je sais qu'il me reviendra. O lune qui surgissez, ô</p>
+<p>Dame la lune, soyez une sentinelle pour mon</p>
+<p>amant. Il est impossible que vous ne le connaissiez</p>
+<p>pas très bien, car il porte des chaussures de</p>
+<p>pourpre; il est impossible que vous ne le connaissiez</p>
+<p>pas très bien, car il est armé de la houlette pastorale,</p>
+<p>et il est aussi doux qu'une colombe, et sa</p>
+<p>chevelure est brune et frisée.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Maintenant la tourterelle a cessé les appels</p>
+<p>qu'elle adressait à son serviteur aux pieds rouges.</p>
+<p>Le loup gris rôde autour de l'étable. Le sénéchal</p>
+<p>chanteur du lis est endormi dans la corolle du lis.</p>
+<p>et partout les collines violettes sont ensevelies dans</p>
+<p>les ténèbres. O lune qui surgissez, ô sainte lune,</p>
+<p>arrêtez-vous sur le sommet d'Hélicé, et s'il vous est</p>
+<p>agréable d'être témoin de mon fidèle amour, ah! si</p>
+<p>vous voyez la chaussure de pourpre, la houlette et</p>
+<p>le coudrier, la chevelure brune du jeune homme,</p>
+<p>et la peau de chèvre enroulée autour de son bras,</p>
+<p>dites-lui que je l'attends ici, dans la ferme où brille</p>
+<p>la mèche de roseau.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>La rosée qui tombe est froide, glaciale, et nul oiseau</p>
+<p>ne chante dans l'Arcadie. Les petits Faunes</p>
+<p>ont abandonné la colline, et même l'asphodèle fatiguée</p>
+<p>a clos ses portes d'or, et pourtant mon</p>
+<p>amant ne revient point près de moi. Lune trompeuse,</p>
+<p>lune trompeuse! O lune qui pâlissez! où</p>
+<p>donc est allé mon fidèle amant? Où sont les lèvres</p>
+<p>de vermillon, la houlette de berger, les chaussures</p>
+<p>de pourpre? Pourquoi déployer cet étendard d'argent?</p>
+<p>Pourquoi prendre ce voile de brouillards</p>
+<p>mobiles? Ah! c'est toi qui possèdes le jeune Endymion,</p>
+<p>c'est toi qui possèdes ces lèvres destinées au</p>
+<p>baiser.</p>
+ </div> </div>
+<br><br>
+
+<h2>LA BELLA DONNA DELLA MIA MENTE</h2>
+<br><br>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Mes membres sont rongés par une flamme. Mes</p>
+<p>pieds sont las de voyager, et à force d'invoquer le</p>
+<p>nom de ma Dame, mes lèvres ont maintenant désappris</p>
+<p>à chanter.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>O linotte, dans le buisson de roses sauvages, déploie</p>
+<p>ta mélodie sur mon amour. O alouette, chante</p>
+<p>plus haut, en l'honneur de l'amour: une dame</p>
+<p>passe tout près.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Elle est trop belle pour qu'un homme, quel qu'il</p>
+<p>soit, puisse voir ou posséder celle qui charmait son</p>
+<p>coeur; plus belle qu'une Reine, qu'une courtisane,</p>
+<p>ou que l'eau où la nuit se reflète la lune.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Sa chevelure est retenue par des feuilles de</p>
+<p>myrte (feuilles vertes sur sa chevelure dorée). Les</p>
+<p>herbes vertes parmi les gerbes jaunes de la moisson</p>
+<p>d'automne ne sont pas plus belles.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Ses lèvres, petites, plus faites pour le baiser que</p>
+<p>pour exhaler la plainte amère de la douleur, tremblotent</p>
+<p>comme fait l'eau du ruisseau, ou comme les</p>
+<p>roses après la pluie du soir.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Son cou a la blancheur du mélilot, qui rougit de</p>
+<p>plaisir au soleil; la palpitation de la gorge de la linotte</p>
+<p>n'est pas plus charmante à contempler.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Ainsi qu'une grenade coupée en deux, avec ses</p>
+<p>grains blancs, telle est sa bouche écarlate; ses joues</p>
+<p>sont comme la nuance fondue qu'offre la pêche qui</p>
+<p>rougit du côté du sud.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>O mains entrelacées! O corps délicat et blanc, fait</p>
+<p>pour l'amour et la souffrance! O Demeure d'amour!</p>
+<p>Opale fleur désolée et battue par la pluie!</p>
+ </div> </div>
+<br><br>
+
+
+
+<h2>CHANSON</h2>
+<br><br>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Un anneau d'or et une colombe blanche comme</p>
+<p>le lait, tels sont les présents qui te conviennent;</p>
+<p>puis une corde de chanvre pour votre amour à vous,</p>
+<p>pour le pendre à quelque arbre.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Pour vous, une demeure d'ivoire (les roses sont</p>
+<p>blanches dans la tonnelle de roses), et pour moi,</p>
+<p>un petit lit pour m'étendre (blanche, oh! qu'elle est</p>
+<p>blanche la fleur de la ciguë)!</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Le myrte et le jasmin pour vous (oh! qu'elle est</p>
+<p>belle à voir, la rose rouge!), et pour moi, le cyprès</p>
+<p>et la rue (le plus beau de tous est le romarin).</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Pour toi, trois amants, aspirants à ta main (l'herbe</p>
+<p>verdit sur la tombe d'un mort), pour moi, l'espace</p>
+<p>de trois pas dans le sable (qu'on plante des lis du</p>
+<p>côté de ma tête)!</p>
+ </div> </div>
+
+<br><br>
+
+
+
+<h2>IMPRESSIONS</h2>
+<br>
+
+
+<h3>I.&mdash;LES SILHOUETTES</h3>
+
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>La mer est tachée de barres grises, le vent morne</p>
+<p>et funèbre chante faux, et pareil à une feuille flétrie,</p>
+<p>le reflet de la lune est chassé à travers la baie</p>
+<p>orageuse.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Dessiné par un contour net sur le sable pâle, gît le</p>
+<p>noir bateau. Un mousse, dans sa joie insouciante,</p>
+<p>grimpe à bord. On voit le rire sur sa face et la blancheur</p>
+<p>de sa main.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Et là-haut s'entend le cri des courlis, là où par</p>
+<p>la prairie enténébrée des hauteurs, passent les</p>
+<p>jeunes moissonneurs aux cous hâlés, silhouettes</p>
+<p>qui se dessinent sur le ciel.</p>
+ </div> </div>
+<br>
+
+<h3>II.&mdash;LA SUITE DE LA LUNE</h3>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Pour les sens du dehors, c'est la paix, une paix</p>
+<p>rêveuse dans toutes les directions, un silence profond</p>
+<p>sur la terre enveloppée d'ombres, un silence</p>
+<p>profond là où cessent les ombres.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>À part un cri qui réveille un écho perçant, et que</p>
+<p>lance un oiseau qui se désole dans sa solitude, un</p>
+<p>râle des genêts appelant sa compagne, et la réponse</p>
+<p>part de la colline perdue dans le brouillard.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Et soudain, la lune retire des cieux qui s'éclairent,</p>
+<p>sa faucille, et fuit vers sa sombre caverne, enveloppée</p>
+<p>dans un voile de gaze jaune.</p>
+ </div> </div>
+<br><br>
+
+
+
+<h3>LA TOMBE DE KEATS</h3>
+<br><br>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Désormais à l'abri de l'injustice du monde et de</p>
+<p>sa souffrance, il repose sous le voile bleu de la Divinité.</p>
+<p>Enlevé à la vie, quand la vie et l'amour</p>
+<p>étaient dans toute leur nouveauté, ainsi gît le plus</p>
+<p>jeune des martyrs;</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>beau comme Sébastien, et comme lui, mis à</p>
+<p>mort prématurément. Nul cyprès ne jette son ombre</p>
+<p>sur son tombeau, point d'if funéraire, mais de douces</p>
+<p>violettes, qui pleurent avec la rosée, tissent sur ses</p>
+<p>restes une chaîne qui fleurit sans cesse.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>O coeur si fier que brisa la misère, ô lèvres, les</p>
+<p>plus douces depuis celles de Mitylène, ô poète</p>
+<p>peintre de notre terre anglaise!</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Ton nom était écrit sur l'eau,&mdash;et il survivra&mdash;et</p>
+<p>des larmes comme les miennes entretiendront</p>
+<p>bien verte ta mémoire, comme le feront celles d'Isabelle</p>
+<p>pour l'arbre de son Basile.</p>
+ </div> </div>
+<br><br>
+
+
+
+<h2>THÉOCRITE<br>
+
+VILLANELLE</h2>
+<br><br>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>O chanteur de Perséphoné, dans tes sombres et</p>
+<p>désertes prairies, te souviens-tu de la Sicile?</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>L'abeille voltige encore à travers le lierre, là où</p>
+<p>gît solennellement inhumée Amaryllis, ô chanteur</p>
+<p>de Perséphoné!</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Simaetha invoque Hécate et entend à sa porte</p>
+<p>les chiens féroces; te souviens-tu de la Sicile?</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Silencieux près de la mer légère et rieuse, le pauvre</p>
+<p>Polyphème déplore son destin, ô chanteur de Perséphoné!</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Et toujours, dans son émulation enfantine, le</p>
+<p>jeune Daphnis défie son camarade: te souviens-tu</p>
+<p>de la Sicile?</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Le svelte Lacon garde une chèvre pour toi, et</p>
+<p>c'est toi qu'attendent les joyeux bergers; ô chanteur</p>
+<p>de Perséphoné, te souviens-tu de la Sicile?</p>
+ </div> </div>
+<br><br>
+
+
+
+<h2>DANS LA CHAMBRE D'OR<br>
+
+HARMONIE</h2>
+<br><br>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Ses mains d'ivoires erraient au hasard du caprice</p>
+<p>sur les touches d'ivoire, pareilles au rayon argenté</p>
+<p>qui traverse les peupliers quand ils agitent distraitement</p>
+<p>leurs pâles feuilles, ou à l'écume mobile</p>
+<p>d'une mer sans repos, quand les vagues montrent</p>
+<p>leurs dents à la brise volage.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Sa chevelure d'or tombait sur la mer d'or,</p>
+<p>comme les délicats fils de la vierge, tissés sur le</p>
+<p>disque poli de la pâquerette, ou comme l'hélianthe</p>
+<p>qui se tourne vers le soleil, quand la nuit jalouse</p>
+<p>a complété l'obscurité, et que la lance du lis s'entoure</p>
+<p>d'une auréole.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Et ses douces et rouges lèvres sur ces lèvres, les</p>
+<p>miennes brûlaient comme le feu de rubis serti dans</p>
+<p>la lampe oscillante d'un reliquaire cramoisi, ou</p>
+<p>comme les blessures saignantes de la grenade, ou</p>
+<p>le coeur du lotus tout inondé, tout humide du</p>
+<p>sang répandu de la vigne rose et rouge...</p>
+ </div> </div>
+<br><br>
+
+
+
+<h2>BALLADE DE MARGUERITE<br>
+
+NORMANDE</h2>
+<br><br>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>&mdash;Je suis las de rester en forêt, alors que les</p>
+<p>chevaliers se réunissent sur la place du marché.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>&mdash;Non, ne va pas à la ville aux toits rouges, de</p>
+<p>peur que les fers des chevaux de guerre ne te</p>
+<p>meurtrissent.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>&mdash;Mais non, je n'irai point là où chevauchent</p>
+<p>les Écuyers, je me bornerai à marcher aux côtés de</p>
+<p>ma Dame.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>&mdash;Hélas! hélas! Tu es par trop téméraire! Le fils</p>
+<p>d'un forestier n'est point fait pour manger dans de</p>
+<p>l'or.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>&mdash;M'aimera-t-elle moins parce que, à chaque</p>
+<p>Saint-Martin, mon père se montre vêtu d'un justaucorps</p>
+<p>vert?</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>&mdash;Peut-être est-elle occupée à broder une tapisserie.</p>
+<p>Le fuseau et la navette ne te conviennent</p>
+<p>point.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>&mdash;Ah! si elle travaille à une somptueuse tapisserie,</p>
+<p>je pourrais débrouiller les fils à la lumière du feu.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>&mdash;Peut-être se lance-t-elle à la chasse du daim.</p>
+<p>Comment la suivre par monts et par mers?</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>&mdash;Ah! si elle chevauche avec la cour, je pourrais</p>
+<p>courir à son côté et souffler le hallali.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>&mdash;Peut-être est-elle agenouillée dans Saint-Denis</p>
+<p>(que Notre-Dame ait grand'pitié de son âme!).</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>&mdash;Ah! si elle prie dans la chapelle solitaire, je</p>
+<p>pourrais balancer l'encensoir et sonner la cloche.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>&mdash;Rentrez, mon fils, vous avez la figure si pâle,</p>
+<p>et le père vous remplira une tasse d'ale.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>&mdash;Mais quels sont ces chevaliers en riches costumes?</p>
+<p>Est-ce un spectacle où se rassemblent les</p>
+<p>gens riches?</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>&mdash;C'est le roi d'Angleterre, qui a passé la mer</p>
+<p>pour venir visiter notre beau pays.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>&mdash;Mais pourquoi le couvre-feu rend-il un son</p>
+<p>aussi, sourd, et pourquoi ces gens en deuil qui se</p>
+<p>suivent à la file?</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>&mdash;Oh! c'est Hugues d'Amiens, le fils de ma</p>
+<p>soeur, qui gît mort, car son jour est venu.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>&mdash;Non, non, car je vois distinctement des lis</p>
+<p>blancs. Ce n'est point un homme vigoureux qui git</p>
+<p>sur la bière.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>&mdash;C'est la vieille dame Jeannette, qui gardait le</p>
+<p>bail; j'étais sûr qu'elle mourrait aux premiers jours</p>
+<p>d'automne.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>&mdash;Dame Jeannette n'avait point ces cheveux d'or</p>
+<p>bruni; la vieille Jeannette n'était point une jolie</p>
+<p>fille.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>&mdash;-Ce n'est point quelqu'un de notre sorte, quelqu'un</p>
+<p>de notre famille (que Notre-Dame la préserve</p>
+<p>de tout péché!).</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>&mdash;Mais j'entends la douce voix de l'enfant qui</p>
+<p>chante: «Elle est morte, la Marguerite!»</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>&mdash;Rentre, mon fils, et mets-toi au lit, et laisse</p>
+<p>les morts ensevelir leurs morts.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>&mdash;O mère, vous savez comme je l'aimais sincèrement.</p>
+<p>O mère, une seule tombe est-elle assez large</p>
+<p>pour deux?</p>
+ </div> </div>
+<br><br>
+
+
+
+<h2>LE SORT DE LA FILLE DU ROI<br>
+
+BRETONNE</h2>
+<br><br>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Sept étoiles dans l'eau calme, et sept dans le ciel,</p>
+<p>sept péchés sur la fille du roi, et ils sont profondément</p>
+<p>cachés en son âme.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>A ses pieds sont des roses rouges (les roses sont</p>
+<p>rouges dans sa chevelure d'or rouge). Et voyez!</p>
+<p>encore des roses rouges à l'endroit où se réunissent</p>
+<p>sa poitrine et sa ceinture.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Il est beau, le chevalier qui gît, assassiné, parmi</p>
+<p>les ajoncs et les roseaux; voyez les maigres poissons</p>
+<p>pressés de se repaître des cadavres.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Il est charmant le page qui est étendu ici (du</p>
+<p>drap d'or, c'est un beau butin); voyez dans l'air les</p>
+<p>noirs corbeaux. Ils sont noirs, oh! ils sont noirs</p>
+<p>comme la nuit.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Que font là ces cadavres immobiles, inertes?</p>
+<p>(elle a du sang sur la main), pourquoi les lis sont-ils</p>
+<p>tachés de rouge? (il y a du sang sur le sable de</p>
+<p>la rivière).</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Il y a deux hommes qui viennent à cheval du</p>
+<p>sud et de l'est, et deux qui viennent du nord et de</p>
+<p>l'ouest, festin abondant pour le noir corbeau, sécurité</p>
+<p>pour la fille du roi.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Il y a un homme qui l'aime loyalement (rouge,</p>
+<p>oh! qu'elle est rouge, la tache de sang); il a creusé</p>
+<p>une tombe auprès de l'yeuse sombre (une seule</p>
+<p>tombe suffira pour quatre).</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Pas de lune au ciel calme; pas de lune dans l'eau</p>
+<p>noire. Et sur son âme, elle a sept péchés, lui a un</p>
+<p>péché sur la sienne.</p>
+ </div> </div>
+<br><br>
+
+
+
+
+<h2>AMOR INTELLECTUALIS</h2>
+<br><br>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Souvent nous avons parcouru les vallées de Castalie,</p>
+<p>et entendu les doux accents d'une musique</p>
+<p>champêtre jouée sur des flûtes antiques à de vulgaires</p>
+<p>inconnus, et souvent nous avons lancé notre</p>
+<p>barque sur cette mer</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>où les neuf Muses ont établi leur empire, et tracé</p>
+<p>librement nos sillons à travers la vague et l'écume,</p>
+<p>sans déployer nos voiles hésitantes pour gagner</p>
+<p>une demeure plus sûre, jusqu'à ce que nous eussions</p>
+<p>entièrement chargé notre embarcation.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>De ces trésors, de ces dépouilles, voici ce qui reste,</p>
+<p>la passion de Sordelio<a id="footnotetag10" name="footnotetag10"></a><a href="#footnote10"><sup>10</sup></a>, le contour suave du jeune</p>
+<p>Endymion<a id="footnotetag11" name="footnotetag11"></a><a href="#footnote11"><sup>11</sup></a>, l'important Tamburlaine</p>
+<p>poussant devant lui ses haridelles rassasiées de</p>
+<p>bien-être<a id="footnotetag12" name="footnotetag12"></a><a href="#footnote12"><sup>12</sup></a>, et mieux que cela, la septuple vision</p>
+<p>du Florentin<a id="footnotetag13" name="footnotetag13"></a><a href="#footnote13"><sup>13</sup></a>, et les solennelles harmonies de</p>
+<p>Milton au front austère.</p>
+ </div> </div>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote10" name="footnote10"></a><b>Note 10:</b><a href="#footnotetag10"> (retour) </a> <i>Sordello</i>, poème de Robert Browning.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote11" name="footnote11"></a><b>Note 11:</b><a href="#footnotetag11"> (retour) </a> <i>Endymion</i>, poème de Keats.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote12" name="footnote12"></a><b>Note 12:</b><a href="#footnotetag12"> (retour) </a> <i>Tamerlaen</i>, pièce de Marlowe.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote13" name="footnote13"></a><b>Note 13:</b><a href="#footnotetag13"> (retour) </a> <i>La divine Comédie</i>.</blockquote>
+<br><br>
+
+
+
+
+
+<h2>SANTA DECCA</h2>
+<br><br>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Les Dieux sont morts; nous avons cessé d'offrir</p>
+<p>à Pallas aux yeux: gris des couronnes de feuilles</p>
+<p>d'olivier! L'enfant de Demeter ne reçoit plus la</p>
+<p>dîme de nos gerbes, et vers midi les bergers chantent</p>
+<p>sans crainte, car Pan est mort; plus de turbulentes</p>
+<p>amourettes par les clairières secrètes et</p>
+<p>les tortueux asiles. Le jeune Hylas ne cherche plus</p>
+<p>les sources; le grand Pan est mort, et c'est le fils</p>
+<p>de Marie qui est roi.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Et pourtant, peut-être en cette île que la mer</p>
+<p>tient en extase, quelque dieu, mâchant le fruit amer</p>
+<p>de la mémoire, reste caché parmi les asphodèles!</p>
+<p>O Amour, s'il y en avait encore un, nous ferions</p>
+<p>sagement de fuir sa colère! Non! mais, regardez,</p>
+<p>les feuilles s'agitent. Restons un instant à épier.</p>
+ </div> </div>
+<br><br>
+
+
+
+
+<h2>UNE VISION</h2>
+<br><br>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Deux rois couronnés, et un autre qui se tenait à</p>
+<p>l'écart, sans que le vert laurier pesât bien lourd</p>
+<p>sur sa tête, mais avec un regard triste, comme s'il</p>
+<p>était découragé, fatigué de l'incessant gémissement</p>
+<p>de l'homme,</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>au sujet de péchés que ne saurait effacer une</p>
+<p>bêlante victime, avec de longues et douces lèvres</p>
+<p>nourries de larmes et de baisers. Il était ceint d'un</p>
+<p>vêtement noir et rouge, et à ses pieds j'aperçus une</p>
+<p>pierre brisée</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>d'où sortaient des lis pareils à des colombes,</p>
+<p>montant à ses genoux. Et alors, à cette vue, mon</p>
+<p>coeur s'allumant d'une flamme,</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>je criai à Béatrice: «Quels sont-ils?» Et elle</p>
+<p>répondit, car elle connaissait bien leurs noms: «Le</p>
+<p>premier, c'est Eschyle, le second est Sophocle, et</p>
+<p>enfin (large flot de larmes), c'est Euripide.</p>
+ </div> </div>
+<br><br>
+
+
+
+
+<h2>IMPRESSION DE VOYAGE</h2>
+<br><br>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>La mer avait la couleur du saphir, et le ciel, dans</p>
+<p>l'air, brûlait comme une opale chauffée: nous</p>
+<p>hissâmes la voile; le vent soufflait avec force du</p>
+<p>côté des pays bleus qui s'étendent vers l'Orient.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>De la proue escarpée, je remarquai, avec, une attention</p>
+<p>plus vive, Zacynthos, et chaque bois d'olivier,</p>
+<p>et chaque baie, les falaises d'Ithaque, et le</p>
+<p>pic neigeux de Lycaon, et toutes les collines de</p>
+<p>l'Arcadie avec leur parure de fleurs.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Le battement de la voile contre le mât, et les</p>
+<p>ondulations qui se faisaient dans l'eau sur les côtés,</p>
+<p>et les ondulations dans le rire des jeunes filles, à</p>
+<p>l'avant,</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>pas d'autres bruits. Quand l'Occident s'embrasa</p>
+<p>et un rouge soleil se balança sur les mers, j'étais,</p>
+<p>enfin, sur le sol de la Grèce.</p>
+ </div> </div>
+<br><br>
+
+
+
+
+<h2>LA TOMBE DE SHELLEY</h2>
+<br><br>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Comme des torches qui ont fini de se consumer</p>
+<p>près du lit d'un malade, les maigres cyprès se</p>
+<p>dressent autour de la pierre que le soleil a blanchie.</p>
+<p>C'est là que la petite chouette nocturne a établi son</p>
+<p>trône, que le lézard léger montre sa tôle-parée de</p>
+<p>gemmes, et la où les pavots aux formes de calices</p>
+<p>s'embrasent jusqu'au rouge, dans la chambre silencieuse</p>
+<p>de cette pyramide que voici, assurément</p>
+<p>se tapit dans les ténèbres quelque Sphinx du monde</p>
+<p>ancien, farouche gardien de ce séjour aimé des</p>
+<p>morts.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Ah! sans doute il est doux de reposer dans le</p>
+<p>sein maternel de la Terre, auguste mère de l'éternel</p>
+<p>sommeil. Mais combien il est plus doux pour toi</p>
+<p>d'avoir une tombe incessamment agitée, dans la</p>
+<p>caverne bleue des profondeurs aux échos sonores,</p>
+<p>ou bien là où s'engloutissent dans les ténèbres les</p>
+<p>immenses vaisseaux heurtés contre les flancs de</p>
+<p>quelque falaise rongée par la vague.</p>
+ </div> </div>
+
+<p><i>Rome</i>.</p>
+<br><br>
+
+
+
+
+
+<h2>PRES DE L'ARNO</h2>
+<br><br>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Le nerprun sur la mer se teinte d'écarlate à la</p>
+<p>lumière de l'aurore, bien que les ombres grises de</p>
+<p>la nuit enveloppent encore Florence comme d'un</p>
+<p>linceul.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>La rosée scintille sur la colline et les fleurs</p>
+<p>brillent au-dessus de nous. Oui! mais les cigales</p>
+<p>ont fui et la petite chanson attique s'est tue.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Seules les feuilles sont doucement agitées par la</p>
+<p>molle haleine de la brise, et dans le vallon qu'embaume</p>
+<p>l'amandier, on entend le rossignol solitaire.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Le jour viendra bientôt t'imposer silence, ô rossignol,</p>
+<p>chante de bon coeur pendant qu'encore sur le</p>
+<p>bosquet ombreux se brisent les flèches de la lune.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Avant que d'un pas furtif, dans un brouillard</p>
+<p>vert de mer, le matin se glisse à travers la prairie,</p>
+<p>et laisse voir aux yeux effarés de l'amour les longs</p>
+<p>doigts blancs de l'aube,</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>gravissant en hâte le ciel d'Orient pour saisir et</p>
+<p>mettre à mort la nuit tremblante, sans avoir le</p>
+<p>moindre souci de ce qui charme mon coeur ou de</p>
+<p>ce que le rossignol pourrait en mourir.</p>
+ </div> </div>
+<br><br>
+
+
+
+
+<h2>FABIEN DEI FRANCHI</h2>
+<br><br>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>La chambre silencieuse, les ténèbres qui rampent</p>
+<p>d'un pas lourd, les morts qui voyagent vite, la</p>
+<p>porte qui s'ouvre, les doigts blancs du fantôme posés</p>
+<p>sur tes épaules,</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>et ensuite le duel sans témoin dans la clairière,</p>
+<p>les épées brisées, le cri étouffé, le sang, tes grands</p>
+<p>yeux pleins de vengeance satisfaite, maintenant</p>
+<p>que tout est fini,&mdash;ces choses-là suffisent amplement,&mdash;mais</p>
+<p>tu étais fait</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>pour une création plus auguste! Léar délirant devait,</p>
+<p>à ton commandement, errer sur la lande, pour</p>
+<p>suivi par la raillerie criarde de la folie. Pour toi,</p>
+<p>Roméo</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>devrait tendre le piège de son amour et la terreur</p>
+<p>désespérée tirer de son fourreau le poignard de Richard;</p>
+<p>tu es un trempette que devraient faire résonner</p>
+<p>les lèvres de Shakespeare.</p>
+ </div> </div>
+<br><br>
+
+
+
+<h2>PHEDRE</h2>
+<br><br>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Combien il doit paraître vain et monotone ce</p>
+<p>monde banal, pour celui qui, comme toi, aurait pu</p>
+<p>converser à Florence avec Mirandola, ou se promener</p>
+<p>parmi les frais oliviers de l'Académie!</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Tu aurais cueilli dans un verdoyant ruisseau des</p>
+<p>roseaux pour faire une flûte au son perçant, à Pan,</p>
+<p>le dieu au pied de chèvre, et tu aurais joué avec les</p>
+<p>blanches jeunes filles dans ce bosquet phéacien où</p>
+<p>la grave Odysseus s'éveilla de son rêve.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Ah! sûrement jadis une urne d'argile attique</p>
+<p>contint ta poussière morte, et tu es revenu à la vie</p>
+<p>en ce monde vulgaire, si monotone et si vain,</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>parce que tu étais las du jour sans soleil, et des</p>
+<p>plaines ennuyeuses où croît l'asphodèle sans parfum,</p>
+<p>et des lèvres sans amour que baisent les hommes</p>
+<p>dans l'Hadès.</p>
+ </div> </div>
+<br><br>
+
+
+
+<h2>PORTIA</h2>
+<br><br>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Je ne m'étonne point que Bassanio ait été assez</p>
+<p>téméraire pour risquer tout ce qu'il possédait sur le</p>
+<p>plomb<a id="footnotetag14" name="footnotetag14"></a><a href="#footnote14"><sup>14</sup></a>, et que le fier Aragon ait courbé si bas</p>
+<p>là tête, que ce coeur ardent du Maroc<a id="footnotetag15" name="footnotetag15"></a><a href="#footnote15"><sup>15</sup></a> se soit refroidi;</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>car dans ce somptueux costume lamé d'or, et qui</p>
+<p>a plus d'or que le soleil doré, aucune des femmes</p>
+<p>contemplées par Véronése n'avait la moitié de la</p>
+<p>beauté que je contemple.</p>
+ </div> </div>
+
+
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Et pourtant tu étais plus belle quand, te protégeant</p>
+<p>du bouclier de la sagesse, tu prenais la robe</p>
+<p>sévère du légiste, et que tu empêchais les lois de</p>
+<p>Venise de livrer</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>le coeur d'Antonio à ce Juif maudit. O Portia,</p>
+<p>accepte mon coeur; il t'appartient de droit, je crois</p>
+<p>que je n'élèverai point de chicane sur mon engagement.</p>
+ </div> </div>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote14" name="footnote14"></a><b>Note 14:</b><a href="#footnotetag14"> (retour) </a> Bassanio, dans le <i>Marchand de Venise</i>, joue son
+existence sur le coffre de plomb où est caché le portrait de
+Portia.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote15" name="footnote15"></a><b>Note 15:</b><a href="#footnotetag15"> (retour) </a> Le prince d'Aragon et le prince du Maroc sont les
+deux rivaux de Bassanio.</blockquote>
+<br><br>
+
+
+
+
+<h2>LA REINE HENRIETTE-MARIE</h2>
+<br><br>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Sous la tente solitaire, dans l'espérance de la</p>
+<p>victoire, elle reste, les yeux troublés par les</p>
+<p>brouillards de la souffrance, pareille à un lis que</p>
+<p>l'ondée fait pencher; les cris et les bruits de la bataille,</p>
+<p>le ciel ensanglanté,</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>le fléau de la guerre, le naufrage de la chevalerie</p>
+<p>ne sauraient faire naître en son âme fière une vulgaire</p>
+<p>crainte. Elle attend bravement son Seigneur,</p>
+<p>le Roi, et son âme brûle tout entière d'une extase</p>
+<p>de passion.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>O chevelure d'or, ô lèvres de pourpre, ô figure</p>
+<p>faite pour la séduction et l'amour de l'homme!</p>
+<p>Avec toi j'oublie la fatigue et l'inquiétude,</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>et la roule sans amour où tout repos est inconnu</p>
+<p>et le pouls accéléré du Temps, et la mortelle lassitude</p>
+<p>de l'âme, ma liberté et mon passé républicain.</p>
+ </div> </div>
+<br><br>
+
+
+
+
+<h2>GLUKUPICROS ERÔS</h2>
+<br><br>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Ma chérie, je ne vous blâme point, car j'étais</p>
+<p>dans mon tort; si je n'avais point été fait de la</p>
+<p>commune argile, j'aurais escaladé les hautes cimes,</p>
+<p>encore vierges, connu l'atmosphère plus vivifiante,</p>
+<p>le jour plus vaste.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Du désert de ma passion dépensée en vain j'ai</p>
+<p>fait sortir un chant meilleur, plus clair, allumé</p>
+<p>une flamme plus lumineuse de liberté plus complète,</p>
+<p>livré bataille à quelque mal aux têtes</p>
+<p>d'hydre.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Si mes lèvres, meurtries par des baisers qui n'en</p>
+<p>ont fait jaillir que du sang, avaient pu répondre</p>
+<p>par des chants, vous auriez marché avec Bice et les</p>
+<p>anges sur cette prairie verdoyante et diaprée.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>J'aurais suivi la route où Dante, en la parcourant,</p>
+<p>vit briller les soleils des sept cercles! Oui, peut-être</p>
+<p>aurais-je vu les cieux s'ouvrir comme ils s'ouvrirent</p>
+<p>pour le Florentin.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Et les puissantes nations m'auraient couronné,</p>
+<p>moi qui maintenant n'ai ni une couronne, ni un</p>
+<p>nom. Et le lever d'une aurore m'aurait trouvé agenouillé</p>
+<p>sur le seuil du Temple de la gloire.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>J'aurais pris place dans ce cercle de marbre où le</p>
+<p>plus ancien est comme le plus jeune des bardes,</p>
+<p>où le miel tombe sans cesse de la flûte, où les cordes</p>
+<p>de la lyre sont constamment tendues.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Keats a relevé ses boucles virginales au-dessus</p>
+<p>de la coupe de vin mêlée de pavots, et sa bouche</p>
+<p>immortelle a baisé mon front, et ma main a serré</p>
+<p>sa main dans l'étreinte du noble amour.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Et au printemps, dans la saison où la colombe,</p>
+<p>de sa poitrine irisée, frôle les fleurs de pommier,</p>
+<p>deux jeunes amants, couchés dans le verger, auraient</p>
+<p>lu le récit de notre amour,</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>auraient lu la légende de ma passion, comme</p>
+<p>l'amer secret de mon coeur, échangé des baisers</p>
+<p>comme nous, mais ne se seraient jamais séparés,</p>
+<p>comme nous l'ordonne désormais la destinée.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Car la fleur pourpre de notre vie est dévorée par</p>
+<p>lever rongeur de la vérité, et nulle main n'est capable</p>
+<p>de réunir les pétales tombés et flétris de la</p>
+<p>rose de la jeunesse.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Pourtant, je ne me repens pas de vous avoir</p>
+<p>aimée. Adolescent que j'étais, pouvais-je faire autrement,</p>
+<p>&mdash;car les dents voraces du Temps dévorent,</p>
+<p>et les années au pas silencieux pourchassant.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Nous allons, emportés sans gouvernail, au gré</p>
+<p>d'une tempête, et quand est passé l'orage de la jeunesse,</p>
+<p>plus de lyre, plus de luth, plus de choeur;</p>
+<p>alors parait la mort, pilote silencieux.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Et au dedans de la tombe, il n'est plus de plaisir,</p>
+<p>car l'orvet s'engraisse de corruption, et le désir,</p>
+<p>après un frisson, devient cendre, et l'arbre</p>
+<p>de la passion ne porte pas de fruit.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Ah! que pouvais-je faire, sinon vous aimer? La</p>
+<p>Mère même de Dieu m'était moins chère, et moins</p>
+<p>chère la déesse de Cythère surgissant de la mer</p>
+<p>comme un lis d'argent.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>J'ai fait mon choix, j'ai vécu mes poèmes, et</p>
+<p>bien que ma jeunesse se soit dissipée en jours gaspillés,</p>
+<p>j'ai trouvé la couronne de myrte de l'amant</p>
+<p>préférable à la couronne de laurier du poète.</p>
+ </div> </div>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+<h3>TABLE DES MATIÈRES</h3><br>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>PRÉFACE</p>
+<p>Hélas!</p>
+<p>Le Jardin d'Eros.</p>
+<p>La nouvelle Hélène.</p>
+<p>Charmidès.</p>
+<p>Panthéa.</p>
+<p>Humanitad.</p>
+<p>Sonnet à la liberté.</p>
+<p>Ave Imperatrix.</p>
+<p>A Milton.</p>
+<p>Louis-Napoléon.</p>
+<p>Sonnet sur le massacre des chrétiens en Bulgarie.</p>
+<p>Quantum mutata.</p>
+<p>Libertatis sacra fames.</p>
+<p>Théoretikos.</p>
+<p>Requiescat.</p>
+<p>Sonnet composé en approchant de l'Italie.</p>
+<p>San Miniato.</p>
+<p>Ave, Maria, gratia plena.</p>
+<p>Italia.</p>
+<p>Sonnet écrit pendant la Semaine Sainte à Gênes.</p>
+<p>Rome que je n'ai point visitée.</p>
+<p>Urbs sacra et aeterna.</p>
+<p>Sonnet composé après l'audition du <i>Dies irae</i>, chanté</p>
+<p class="i2">dans la Chapelle Sixtine.</p>
+<p>Pâques.</p>
+<p>E tenebris.</p>
+<p>Vita nuova.</p>
+<p>Madonna mia.</p>
+<p>La chanson d'Itys.</p>
+<p>Impression du matin.</p>
+<p>Promenades de Magdalen.</p>
+<p>Athanasia.</p>
+<p>Sérénade.</p>
+<p>Endymion.</p>
+<p>La Bella donna della mia mente.</p>
+<p>Chanson.</p>
+<p>Impressions: I.&mdash;Les silhouettes.</p>
+<p class="i10"> II.&mdash;La fuite de la lune.</p>
+<p>La tombe de Keats.</p>
+<p>Théocrite, villanelle.</p>
+<p>Dans la chambre d'or, harmonie.</p>
+<p>Ballade de Marguerite, normande.</p>
+<p>Le Sort de la fille du roi, bretonne.</p>
+<p>Amor intellectualis.</p>
+<p>Santa Decca.</p>
+<p>Une vision.</p>
+<p>Impression de voyage.</p>
+<p>La tombe de Shelley.</p>
+<p>Près de I'Arno.</p>
+<p>Fabien dei Franchi.</p>
+<p>Phèdre.</p>
+<p>Portia.</p>
+<p>La reine Henriette-Marie.</p>
+<p>Glukupicros Erôs.</p>
+ </div> </div>
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Poèmes, by Oscar Wilde
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK POÈMES ***
+
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+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
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+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
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+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
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+
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+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
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+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
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+ways including including checks, online payments and credit card
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+
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+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
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+
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