summaryrefslogtreecommitdiff
diff options
context:
space:
mode:
-rw-r--r--.gitattributes3
-rw-r--r--14702-0.txt11390
-rw-r--r--14702-8.txt11772
-rw-r--r--14702-8.zipbin0 -> 181807 bytes
-rw-r--r--14702-r.rtf7413
-rw-r--r--14702-r.zipbin0 -> 195922 bytes
-rw-r--r--LICENSE.txt11
-rw-r--r--README.md2
-rw-r--r--old/14702-8.txt11772
-rw-r--r--old/14702-8.zipbin0 -> 181807 bytes
-rw-r--r--old/14702-r.rtf7413
-rw-r--r--old/14702-r.zipbin0 -> 195922 bytes
12 files changed, 49776 insertions, 0 deletions
diff --git a/.gitattributes b/.gitattributes
new file mode 100644
index 0000000..6833f05
--- /dev/null
+++ b/.gitattributes
@@ -0,0 +1,3 @@
+* text=auto
+*.txt text
+*.md text
diff --git a/14702-0.txt b/14702-0.txt
new file mode 100644
index 0000000..d5eb7d1
--- /dev/null
+++ b/14702-0.txt
@@ -0,0 +1,11390 @@
+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 14702 ***
+
+This Etext was prepared by Ebooks libres et gratuits and
+is available at http://www.ebooksgratuits.com in Word format,
+Mobipocket Reader format, eReader format and Acrobat Reader format.
+
+
+
+
+
+
+Paul Féval (père)
+
+LE LOUP BLANC
+
+(1843)
+
+
+Table des matières
+
+I La chanson
+II Le coffret de fer
+III Le dépôt
+IV La Fosse-aux-Loups
+V Le creux d'un chêne
+VI Le voyage
+VII La forêt de Villers-Cotterets
+VIII Tutelle
+IX L'étang de La Tremlays
+X La veillée
+XI Fleur-des-Genêts
+XII Dans la forêt
+XIII Le capitaine Didier
+XIV Où le Loup Blanc montre le bout de son museau
+XV Portraits
+XVI Le conseil privé de M. de Vaunoy
+XVII Visite matinale
+XVIII Rêves
+XIX Sous la charmille
+XX Avant et après le déjeuner
+XXI Mademoiselle de Vaunoy
+XXII Deux bons serviteurs
+XXIII Voyage de Jude Leker
+XXIV La loge
+XXV Huit hommes et un collecteur
+XXVI Un accès de haut mal
+XXVII La première béchamelle
+XXVIII Chez les Loups
+XXIX Avant la lutte
+XXX Quatre contre un
+XXXI Alix et Marie
+XXXII La chambrette
+XXXIII Le tribunal des Loups
+XXXIV Jean Blanc
+
+
+
+
+I
+La chanson
+
+Il n'y a pas encore bien longtemps, le voyageur qui allait de
+Paris à Brest, de la capitale du royaume à la première de nos
+cités maritimes, s'endormait et s'éveillait deux fois, bercé par
+les cahots de la diligence, avant d'apercevoir les maigres
+moissons, les pommiers trapus et les chênes ébranlés de la pauvre
+Bretagne. Il s'éveillait la première fois dans les fertiles
+plaines du Perche, tout près de la Beauce, ce paradis des
+négociants en farine: il se rendormait poursuivi par l'aigrelet
+parfum du cidre de l'Orne et par le patois nasillard des naturels
+de la Basse-Normandie. Le lendemain matin, le paysage avait
+changé; c'était Vitré, la gothique momie, qui penche ses maisons
+noires et les ruines chevelues de son château sur la pente raide
+de sa colline; c'était l'échiquier de prairies plantées çà et là
+de saules et d'oseraies où la Vilaine plie et replie en mille
+détours son étroit ruban d'azur. Le ciel, bleu la veille, était
+devenu gris; l'horizon avait perdu son ampleur, l'air avait pris
+une saveur humide. Au loin, sur la droite, derrière une série de
+monticules arides et couverts de genêts, on apercevait une ligne
+noire. C'était la forêt de Rennes.
+
+La forêt de Rennes est bien déchue de sa gloire antique. Les
+exploitations industrielles ont fait, depuis ce temps, un terrible
+massacre de ses beaux arbres.
+
+MM. de Rohan, de Montbourcher, de Châteaubriant y couraient le
+cerf autrefois, en compagnie des seigneurs de Laval, invités tout
+exprès, et de M. l'intendant royal, dont on se serait passé
+volontiers. Maintenant, c'est à peine si les commis rougeauds des
+maîtres de forges y peuvent tuer à l'affût, de temps à autre,
+quelque chétif lapereau ou un chevreuil étique que le spleen porte
+à braver cet indigne trépas.
+
+On n'entend plus, sous le couvert, les éclatantes fanfares; le
+sabot des nobles chevaux ne frappe plus le gazon des allées; tout
+se tait, hormis les marteaux et la toux cyclopéenne de la pompe à
+feu.
+
+Certains se frottent les mains à l'aspect de ce résultat. Ils
+disent que les châteaux ne servaient à rien et que les usines font
+des clous. Nous avons peut-être, à ce sujet, une opinion arrêtée,
+mais nous la réserverons pour une occasion meilleure.
+
+Quoi qu'il en soit, au lieu de quelques kilomètres carrés, grevés
+de coupes accablantes, et dont les trois quarts sont à l'état de
+taillis, la forêt de Rennes avait, il y a cent cinquante ans, onze
+bonnes lieues de tour, et des tenues de futaie si haut lancées, si
+vastes et si bien fourrées de plantes à la racine, que les gardes
+eux-mêmes y perdaient leur chemin.
+
+En fait d'usines, on n'y trouvait que des saboteries dans les
+«fouteaux»; et aussi, dans les châtaigneraies, quelques huttes où
+l'on faisait des cercles pour les tonneaux. Au centre des
+clairières, dix à douze loges groupées et comme entassées
+servaient de demeures aux charbonniers. Il y en avait un nombre
+fort considérable, et, en somme, la population de la forêt passait
+pour n'être point au-dessous de quatre à cinq mille habitants.
+
+C'était une caste à part, un peuple à demi sauvage, ennemi-né de
+toute innovation, et détestant par instinct et par intérêt tout
+régime autre que la coutume, laquelle lui accordait tacitement un
+droit d'usage illimité sur tous les produits de la forêt, sauf le
+gibier.
+
+De temps immémorial, sabotiers, tonneliers, charbonniers et
+vanniers avaient pu, non seulement ignorer jusqu'au nom d'_impôt_,
+mais encore prendre le bois nécessaire à leur industrie sans
+indemnité aucune. Dans leur croyance, la forêt était leur légitime
+patrimoine: ils y étaient nés; ils avaient le droit
+imprescriptible d'y vivre et d'y mourir. Quiconque leur contestait
+ce droit devenait pour eux un oppresseur.
+
+Or ils n'étaient point gens à se laisser opprimer sans résistance.
+
+Louis XIV était mort. Philippe d'Orléans, au mépris du testament
+du monarque défunt, tenait la régence. Bien que ce prince, pour
+qui l'histoire a eu de sévères condamnations, mît volontairement
+en oubli la grande politique de son maître, cette politique
+subsistait par sa force propre, partout où des mains malhabiles ou
+perfides ne prenaient point à tâche de la miner sourdement.
+
+En Bretagne, la longue et vaillante résistance des États avait
+pris fin.
+
+Un intendant de l'impôt avait été installé à Rennes, et le pacte
+d'Union, violemment amendé, ne gardait plus ses fières
+stipulations en faveur des libertés de la province. Le parti
+breton était donc vaincu; la Bretagne se faisait France en
+définitive: il n'y avait plus de frontière.
+
+Mais autre chose était de consentir une mesure en assemblée
+parlementaire, autre chose de faire passer cette mesure dans les
+moeurs d'un peuple dont l'entêtement est devenu proverbial.
+M. de Pontchartain, le nouvel intendant royal de l'impôt, avait
+l'investiture légale de ses fonctions; il lui restait à exécuter
+son mandat, ce qui n'était point chose facile.
+
+Partout on accusa les États de forfaiture: on résistait partout.
+
+Lors de la conspiration de Cellamare, ce fut en Bretagne que la
+duchesse du Maine réunit ses plus hardis soldats. Les _Chevaliers
+de la Mouche à miel_ qui se nommaient aussi les _Frères bretons,
+formaient une véritable armée dont les chefs, MM. de Pontcallec,
+de Talhoët, de Rohan-Polduc et autres eurent la tête tranchée sous
+le Bouffay de Nantes, en 1718.
+
+Ce fut un rude coup. La conspiration rentra sous terre.
+
+Mais la ligue des Frères bretons, antérieure à la conspiration, et
+qui, en réalité, n'avait plus d'objet politique, continua
+d'exister et d'agir quand la conspiration fut morte.
+
+C'est le propre des assemblées secrètes de vivre sous terre. Les
+Frères bretons refusèrent d'abord l'impôt les armes à la main,
+puis ils cédèrent à leur tour, mais, tout en cédant, ils vécurent.
+
+Vingt ans après l'époque où se passèrent les événements que nous
+allons raconter, et qui forment le prologue de notre récit, nous
+retrouverons leurs traces. Le mystère est dans la nature de
+l'homme. Les sociétés secrètes meurent cent fois.
+
+En 1719, presque tous les gentilshommes s'étaient retirés de
+l'association, mais elle subsistait parmi le bas peuple des villes
+et des campagnes.
+
+Ce qui restait de _frères_ nobles était l'objet d'un véritable
+culte.
+
+Les châteaux où se retranchaient ces partisans inflexibles de
+l'indépendance devenaient des centres autour desquels se
+groupaient les mécontents. Ceux-ci étaient peut-être impuissants
+déjà pour agir sur une grande échelle, mais leur _opposition_
+(qu'on nous passe l'anachronisme) se faisait en toute sécurité.
+
+Il eût fallu, pour les réduire, mettre à feu et à sang le pays où
+ils avaient des attaches innombrables.
+
+D'après ce que nous avons dit de la forêt de Rennes, on doit
+penser qu'elle était un des plus actifs foyers de la résistance.
+Sa population entièrement composée de gens pauvres, ignorants et
+endurcis aux plus rudes travaux, était dans des conditions
+singulièrement favorables à cette résistance, dont le fond est une
+négation pure et simple, soutenue par la force d'inertie. Assez
+nombreux et assez unis pour combattre si nulle autre ressource ne
+pouvait être employée, les gens de la forêt attendaient, confiants
+dans les retraites inaccessibles qu'offrait, à chaque pas, le
+pays, confiants surtout dans la connaissance parfaite qu'ils
+avaient de leur forêt, cet immense et sombre labyrinthe dont les
+taillis reliaient la campagne de Rennes aux faubourgs de Fougères
+et de Vitré.
+
+Dans ces trois villes, ils avaient des adhérents. Le premier coup
+de mousquet tiré sous le couvert devait armer la plèbe déguenillée
+des basses rues de Rennes, les historiques bourgeois de Vitré, qui
+portaient encore brassards, hauberts et salades, comme des hommes
+d'armes, du XVe siècle, et les habiles braconniers de Fougères.
+Avec tout cela, il était raisonnable d'espérer que les sergents de
+M. de Pontchartrain pourraient ne point avoir beau jeu.
+
+Il y avait au monde un homme qu'ils respectaient tant que, si cet
+homme leur eût dit: payez l'impôt au roi de France, ils auraient
+peut-être obéi.
+
+Mais cet homme n'avait garde.
+
+Il était justement, cet homme, l'un des plus obstinés débris de
+l'association bretonne, et sa voix retentissait encore de temps à
+autre dans la salle des États, pour protester contre
+l'envahissement de l'ancien domaine des _Riches ducs_ par les gens
+du roi de France.
+
+Il avait nom Nicolas Treml de La Tremlays, seigneur de
+Boüexis-en-Forêt, et possédait, à une demi-lieue du bourg de
+Liffré, un domaine qui le faisait suzerain de presque tout le pays.
+
+Son château de La Tremlays était l'un des plus beaux qui fût dans
+la Haute-Bretagne; son manoir de Bouëxis n'était guère moins
+magnifique. Il fallait deux heures pour se rendre de l'un à
+l'autre, et tout le long du chemin on marchait sur la terre de
+Treml.
+
+M. Nicolas, comme on l'appelait, était un vieillard de grande
+taille et d'austère physionomie. Ses longs cheveux blancs
+tombaient en mèches éparses sur le drap grossier de son pourpoint
+coupé à l'ancienne mode. L'âge n'avait point modéré la fougue de
+son sang. À le voir droit et ferme sur la selle, lorsqu'il
+chevauchait sous la futaie, les gens de la forêt se sentaient le
+coeur gaillard et disaient:
+
+--Tant que vivra notre monsieur, il y aura un Breton dans la
+Bretagne, et gare aux sangsues de Paris.
+
+Ils disaient vrai. Le patriotisme de Nicolas Treml était aussi
+indomptable qu'exclusif. La décadence graduelle du parti de
+l'indépendance, loin de lui être un enseignement, n'avait fait que
+grandir son obstination. D'année en année, ses collègues des États
+écoutaient avec moins de faveur ses rudes protestations; mais il
+protestait toujours, et c'était la main sur la garde de son épée
+qu'il fulminait ses menaçantes diatribes contre le représentant de
+la couronne.
+
+Un jour, pendant qu'il parlait, messieurs de la noblesse se
+prirent à rire et plusieurs voix murmurèrent:
+
+--Décidément, monsieur Nicolas a perdu la tête.
+
+Il s'arrêta tout à coup: une grande pâleur monta jusqu'à son
+front; son oeil lança un éclair. Il se couvrit et gagna lentement
+la porte. Sur le seuil il croisa ses bras et envoya au banc de la
+noblesse un long regard de défi.
+
+--Je remercie Dieu, dit-il d'une voix lente et durement accentuée
+qui pénétra jusqu'aux extrémités de la salle, je remercie Dieu de
+n'avoir perdu que la tête, quand messieurs mes amis, eux, ont
+perdu le coeur.
+
+À ce sanglant outrage vous eussiez vu bondir sur leurs sièges tous
+ces fiers gentilshommes. Vingt rapières furent à l'instant
+dégainées. Nicolas Treml ne bougea pas.
+
+--Laissez là vos épées, reprit-il. Moi aussi, je fus insulté;
+pourtant je me retire. Ce n'est point du sang breton qu'il faut à
+ma colère. Adieu, messieurs. Je prie Dieu que vos enfants oublient
+leurs pères et se souviennent de leurs aïeux. Je me sépare de vous
+et je vous renie. Vous avez mis la Bretagne au tombeau; moi, je
+mettrai du sang sur le tombeau de la Bretagne. Quand il n'est plus
+temps de combattre, il est temps encore de se venger et de mourir.
+
+M. de La Tremlays monta sur son bon cheval et prit la route de son
+domaine.
+
+Ceux qui le rencontrèrent en chemin, ce jour-là, ne purent deviner
+les pensées qui se pressaient dans son esprit. Robuste de coeur
+autant que de corps, il savait garder au-dedans de lui sa colère.
+Son front restait calme, son regard errait, vague et indifférent,
+sur le plat paysage des environs de Rennes.
+
+Lorsqu'il entra sous le couvert de la forêt, le soleil baissait à
+l'horizon. M. de La Tremlays contempla plus d'une fois avec
+convoitise les retranchements naturels et imprenables qu'offrait à
+chaque pas le sol vierge; il comptait involontairement ces hommes
+vigoureux et vaillants qui le saluaient de loin avec une
+respectueuse affection.
+
+--La guerre, pensait-il, pourrait être terrible avec ces soldats
+et ces retraites.
+
+Il arrêtait son cheval et devenait rêveur. Mais bientôt une idée
+tyrannique fronçait ses sourcils grisonnants. Il se redressait et
+son oeil brillait d'un sauvage éclat.
+
+--Point de guerre! disait-il alors. Un duel! Un seul coup, une
+seule mort!
+
+Et M. de La Tremlays, enfonçant ses éperons dans les flancs de son
+cheval, combinait un de ces plans dont l'extravagante hardiesse
+amène le sourire sur les lèvres des hommes de bon sens, et que le
+succès peut à peine sanctionner: un plan audacieux, chevaleresque,
+mais impossible et fou, dont l'idée ne pouvait germer que dans un
+cerveau de gentilhomme campagnard, ignorant le monde et toisant la
+prose du présent à la poétique mesure du passé.
+
+Il ne faudrait point pourtant se méprendre et taxer Nicolas Treml
+de démence, parce que son entreprise dépassait les bornes du
+possible. Il le savait et son enthousiasme ne lui cachait point la
+profondeur de l'abîme.
+
+Mais c'est un de ces hommes à cervelle de bronze, qui voient le
+précipice ouvert et ne s'arrêtent point pour si peu en chemin.
+
+Une seule circonstance eût pu le faire hésiter. La maison de La
+Tremlays n'avait qu'un héritier direct, Georges Treml, petit-fils
+du vieux gentilhomme. Que deviendrait cet enfant de cinq ans,
+frappé dans la personne de son aïeul et dépourvu de protecteur
+naturel? Nicolas Treml supportait impatiemment cette objection que
+lui faisait sa conscience.
+
+--Si je réussis, pensait-il, Georges aura un héritage de gloire;
+si j'échoue, monsieur mon cousin de Vaunoy lui gardera son
+patrimoine. Vaunoy est un bon chrétien et un loyal gentilhomme.
+
+Comme il prononçait mentalement ces paroles, une voix grêle et
+lointaine lui apporta le refrain d'une chanson du pays, sorte de
+complainte dont l'air mélancolique accompagnait le récit du trépas
+d'Arthur de Bretagne, méchamment mis à mort par son oncle Jean
+sans Terre.
+
+M. de La Tremlays se sentit venir au coeur un pressentiment
+funeste en écoutant cela.
+
+--Impossible! murmura-t-il pourtant; M. de Vaunoy est un digne
+parent.
+
+La voix se rapprochait, le chant semblait prendre une nuance
+d'ironie.
+
+--D'ailleurs, poursuivit le vieux gentilhomme, mon petit Georges
+est breton; son bonheur, comme son sang appartient à la Bretagne.
+
+La voix se tut durant quelques secondes, puis elle éclata tout à
+coup juste au-dessus de M. de La Tremlays. Celui-ci leva
+brusquement la tête et aperçut, au haut d'un gigantesque
+châtaignier dont la couronne, dominant les arbres d'alentour,
+était vivement frappée par les rayons du soleil couchant, un être
+d'apparence extraordinaire et presque diabolique. Son corps, ainsi
+éclairé, rayonnait une sorte de lueur blafarde. Si un voyageur
+l'eût rencontré dans les forêts du Nouveau Monde il ne lui aurait
+certainement pas accordé le nom d'homme, et l'histoire naturelle
+de M. de Buffon contiendrait un article de plus: le babouin blanc.
+Cette créature ressemblait en effet à un énorme singe de couleur
+blanchâtre, elle sautait d'une branche à l'autre avec une agilité
+merveilleuse, et à chaque saut, un faisceau de menus roseaux
+tombait à terre.
+
+Son chant continuait.
+
+Il est à croire que ce n'était pas la première fois que M. de La
+Tremlays rencontrait ce personnage étrange, car il arrêta son
+cheval sans manifester la moindre surprise et siffla comme on fait
+pour appeler un chien.
+
+Le chant cessa aussitôt, et la créature perchée au sommet du
+châtaignier, dégringolant de branche en branche, tomba aux pieds
+du vieux seigneur en poussant un grognement amical et respectueux.
+
+C'était bien un homme, et pourtant il était plus extraordinaire
+encore de près que de loin. Ses jambes nues, couvertes de poils
+incolores, supportaient gauchement un torse difforme et de
+beaucoup trop court. Son cou, osseux et planté en biseau sur sa
+creuse poitrine, était surmonté d'une face anguleuse, aux os de
+laquelle se collait une peau blême et semée de duvet. Ses cheveux,
+ses sourcils, sa barbe naissante, tout était blanc, et c'était
+merveille de voir reluire son oeil sanglant au milieu de ce
+laiteux entourage.
+
+Aucun signe certain, dans toute sa personne, ne pouvait servir à
+préciser son âge.
+
+Peut-être était-ce un enfant, peut-être était-ce un vieillard.
+
+L'extrême agilité qu'il venait de déployer éloignait également
+néanmoins ces deux suppositions.
+
+Il fallait la pleine jeunesse pour concentrer tant de vigoureuse
+souplesse sous cette enveloppe chétive et misérable.
+
+Il se releva d'un bond et vint se planter au milieu du chemin,
+devant la tête du cheval.
+
+--Comment va ton père, Jean Blanc? demanda M. de La Tremlays.
+
+--Comment va ton fils, Nicolas Treml? répondit l'albinos en
+exécutant une cabriole.
+
+Un nuage couvrit le front du vieillard. Cette brusque question
+correspondait mystérieusement au sujet de sa rêverie.
+
+--Tu deviens insolent, mon garçon, grommela-t-il. Je suis trop
+bon envers vous autres vilains, et cela vous donne de l'audace.
+Fais-moi place, et que je ne t'y prenne plus!
+
+Au lieu d'obéir à cet ordre, prononcé d'un ton sévère, Jean Blanc
+saisit la bride du cheval et se mit à sourire tranquillement.
+
+--Tu te trompes, monsieur Nicolas, dit-il d'une voix douce et
+triste. Ce n'est pas avec nous pauvres gens, que tu es trop bon,
+c'est avec d'autres que tu aimes et qui te détestent.
+
+--Paix! fou que tu es! voulut interrompre M. de La Tremlays.
+
+L'albinos ne lâcha point la bride et continua:
+
+--Le père de Jean Blanc va bien. Jean Blanc veillait hier auprès
+de lui; auprès de lui il veillera demain. Hier tu veillais sur
+Georges Treml: veilleras-tu sur lui demain, monsieur Nicolas?
+
+--Que veux-tu dire?
+
+--C'est une belle chanson que la chanson d'Arthur de Bretagne...
+Écoute: je sais ramper sous le couvert, tout aussi bien que
+grimper au faîte des châtaigniers. Je t'ai suivi longtemps dans la
+forêt, tu causais avec ta conscience; j'ai compris, et j'ai chanté
+la chanson d'Arthur.
+
+--Quoi! s'écria M. de La Tremlays, tu m'as entendu! tu sais tout!
+
+--Non, pas tout. Tu as dit trop de folies pour que j'aie pu
+comprendre. Mais, crois-moi, ne laisse pas notre petit monsieur
+Georges à la merci d'un cousin. Si tu veux t'en aller bien loin,
+prends ton petit-fils en croupe: si tu ne le peux pas, tue-le,
+mais ne l'abandonne pas. Et maintenant je vais couper des branches
+pour faire des cercles de barrique, monsieur Nicolas. Que Dieu te
+bénisse!
+
+L'albinos lâcha la bride et grimpa comme un chat le long du tronc
+noueux d'un châtaignier. La nuit commençait à tomber. Le costume
+de cet être bizarre, formé de peaux d'agneaux et blanc comme sa
+personne, se distinguait à travers les branches qu'il franchissait
+avec une indescriptible prestesse.
+
+M. de La Tremlays se remit en route, tout pensif.
+
+--C'est un pauvre insensé, se disait-il.
+
+Mais son coeur se serrait de plus en plus, et lorsque la voix de
+Jean Blanc, se faisant de nouveau entendre, lui jeta, par-dessus
+les têtes touffues de grands chênes, les notes lugubres de la
+complainte d'Arthur de Bretagne, le vieux gentilhomme eut froid à
+l'âme et prononça en frémissant le nom de son petit-fils.
+
+
+
+II
+Le coffret de fer
+
+Quand Nicolas Treml de La Tremlays franchit la grand'porte de son
+beau château, il faisait nuit noire. Il jeta la bride à ses valets
+sans mot dire, monta le perron d'un air distrait et se rendit tout
+droit à la chambre de son petit-fils.
+
+Georges dormait. C'était un joli enfant blanc et rose, dont les
+cheveux blonds bouclaient gracieusement sur les broderies de
+l'oreiller. Sans doute un doux songe visitait en ce moment son
+sommeil, car sa bouche s'entr'ouvrait en un charmant sourire,
+pendant que ses petites mains s'agitaient et semblaient soutenir
+une lutte de caresses.
+
+Quand les enfants s'ébattent ainsi en de joyeux rêves, les bonnes
+gens de Rennes disent qu'ils _rient aux anges_; pensée charmante
+et poétique, à coup sûr.
+
+Mais en Bretagne tout ce qui est poétique et charmant tourne bien
+vite à la mélancolie: on regarde cette joie du sommeil comme un
+présage de mort. L'enfant _rit aux anges_, parce que les anges de
+Dieu sont là autour de son chevet, pour emporter son âme au ciel.
+
+Nicolas Treml se pencha sur la couche de son petit-fils. Sa lèvre
+barbue toucha la joue de l'enfant qui ne s'éveilla point.
+
+--Arthur de Bretagne! murmura le vieux gentilhomme qui ne pouvait
+oublier les paroles de Jean Blanc; si le dernier rejeton de ma
+race allait être sacrifié!... Mais non cet homme est un fou, et
+mon cousin de Vaunoy ne ressemble pas plus à l'Anglais Jean sans
+Terre qu'un chien fidèle ne ressemble à un loup!
+
+Il s'assit auprès du chevet de Georges et rendit son esprit à
+l'idée fixe qu'il poursuivait.
+
+M. de La Tremlays, puissamment riche et noble, comme nous l'avons
+dit, avait perdu son fils unique deux ans auparavant. Ce fils, qui
+avait nom Jacques Treml et qui était père de Georges, avait été de
+son vivant un homme fort et brave; Nicolas Treml lui avait
+inculqué de bonne heure sa haine contre la France, son amour pour
+la Bretagne, deux sentiments qui, chez lui, affectaient tous les
+caractères de la passion.
+
+La mort de Jacques fut pour le vieux gentilhomme un coup cruel. Ce
+n'était pas seulement un fils, c'était l'héritier de ses croyances
+qui descendait dans la tombe.
+
+Il se sentait vieillir. Aurait-il le temps d'inoculer à Georges sa
+haine et son amour?
+
+Les vieux souverains, à qui Dieu retire le fils qui devait
+continuer leur oeuvre politique laborieusement commencée,
+regardent avec désespoir le berceau du fils de leur fils.
+
+Cet enfant mettra vingt ans à se faire homme, et il ne faut qu'un
+jour pour voir crouler une dynastie.
+
+Nicolas Treml n'était pas roi, mais il se regardait comme le
+dernier représentant d'une pensée vaincue qui pouvait à son tour
+remporter la victoire. Jacques était son bras droit, son
+successeur, un autre lui-même; Georges n'était qu'un enfant.
+
+Au lieu d'une arme à l'épreuve, Nicolas Treml n'avait plus qu'un
+faible roseau dans la main.
+
+Il y avait de par la province de Bretagne une famille pauvre et de
+noblesse douteuse qui se prétendait branche de Treml et ajoutait
+ce nom au sien propre. Avant la mort de Jacques, M. de La Tremlays
+avait intenté à cette famille de Vaunoy un procès, pour la
+contraindre à se désister de toute prétention au nom de Treml.
+
+Le procès était pendant, et, suivant toute apparence, le parlement
+de Rennes allait condamner les Vaunoy lorsque Jacques mourut. Ce
+fatal événement sembla changer subitement les desseins de M. de La
+Tremlays. Il arrêta l'action pendante au parlement de Rennes et
+invita Hervé de Vaunoy, l'aîné de la famille, à se rendre aussitôt
+près de lui. Celui-ci n'eut garde de refuser l'invitation.
+
+Il traversa la forêt monté sur un piètre cheval de labour. Arrivé
+sur la lisière qui touchait le domaine de Treml et les futaies de
+Bouëxis, il ôta respectueusement son feutre et salua toutes ces
+richesses, pendant qu'un sourire relevait les coins de ses lèvres
+sous les crocs fauves de sa moustache.
+
+Hervé de Vaunoy pouvait avoir alors quarante ans. C'était un petit
+homme replet, à chevelure roussâtre, dont les exubérants anneaux
+encadraient un visage souriant et d'expression débonnaire. Ses
+yeux disparaissaient presque sous les longs poils de ses sourcils;
+mais ce qu'on en voyait était fort avenant et cadrait au mieux
+avec la fraîcheur vermeille de ses joues.
+
+En somme, il avait l'air du meilleur vivant qui fût au monde, et
+il était impossible de le voir une seule fois sans se dire: voilà
+un excellent petit homme!
+
+La seconde fois, on ne disait rien du tout.
+
+La troisième, on pensait à part soi que le petit homme pouvait
+bien n'être point si bon qu'il voulait paraître.
+
+Chemin faisant, il inspecta le manoir de Bouëxis, qu'il trouva
+très à son gré, et les fermes, métairies et tenures, qui lui
+parurent bien en point, et les bois dont il admira cordialement la
+belle venue. Pendant cela, son sourire vainqueur ne le quittait
+point. On eût dit que le petit homme se voyait déjà dans l'avenir
+propriétaire et seigneur de toutes ces belles choses.
+
+Mais ce qui le flatta le plus, ce fut le château de La Tremlays
+lui-même. À la vue de ce cher édifice qui ouvrait sur une immense
+avenue sa grande porte écussonnée, Hervé de Vaunoy arrêta son
+cheval de charrette et ne put retenir un cri d'allégresse.
+
+--Saint-Dieu! murmura-t-il tout ému, notre maison de Vaunoy
+tiendrait avec ses étables, écuries et pigeonniers sous le portail
+de ce noble château. Il faudrait que M. Nicolas Treml, mon cousin,
+eût l'âme bien dure pour ne point me donner un gîte en quelque
+coin; et quand on a pied dans quelque coin, talent et bonne
+volonté, tout le reste y passe!
+
+Il souleva le lourd marteau de la porte et mit de côté son sourire
+pour prendre un air humble et décemment réservé.
+
+M. de La Tremlays était assis sous le manteau de la haute cheminée
+dans la salle à manger. À son côté, un grand et beau chien de race
+sommeillait indolemment. Dans un coin, le petit Georges, âgé de
+quatre ans alors, jouait sur les genoux de sa nourrice. On annonça
+Hervé de Vaunoy.
+
+Le vieux seigneur se tourna lentement vers le nouveau venu et le
+chien, se dressant sur ses quatre pattes, poussa un sourd
+grognement.
+
+--Paix, Loup, dit M. de La Tremlays.
+
+Le chien se recoucha sans quitter des yeux le seuil où Hervé se
+tenait découvert et respectueusement incliné.
+
+M. de La Tremlays continuait d'examiner ce dernier en silence.
+
+Au bout de quelques minutes, il parut prendre tout à coup une
+résolution et se leva.
+
+--Approchez, monsieur mon cousin, dit-il avec une brusque
+courtoisie; vous êtes le bienvenu au château de nos communs
+ancêtres.
+
+Hervé ne put retenir un mouvement de joie en voyant sa parenté, à
+laquelle il ne croyait guère lui-même, si tôt et si aisément
+reconnue. Sur un geste du vieux seigneur, il prit place sous le
+manteau de la cheminée.
+
+L'entrevue fut courte et décisive.
+
+--J'espère, monsieur de Vaunoy, dit Nicolas Treml, que vous êtes
+un vrai Breton!
+
+--Oui, Saint-Dieu! mon cousin, répondit Hervé, un vrai Breton,
+tout à fait!
+
+--Déterminé à donner sa vie pour le bien de la province?
+
+--Sa vie et son sang, monsieur mon cousin de La Tremlays! ses os
+et sa chair! Détestant la France, Saint-Dieu! abhorrant la France,
+monsieur mon digne parent! prêt à dévorer la France d'un coup de
+dent si elle n'avait qu'une bouchée!
+
+--À la bonne heure! s'écria Nicolas Treml enchanté. Touchez-là,
+Vaunoy, mon ami. Nous nous entendrons à merveille, et mon petit-fils
+Georges aura un père en cas de malheur.
+
+Hervé fut installé le soir même au château de La Tremlays, et,
+depuis lors, il ne le quitta plus. Georges lui était spécialement
+confié, et nous devons reconnaître qu'il affectait en toute
+occasion, pour l'enfant, une tendresse extraordinaire.
+
+Les choses restèrent ainsi durant dix-huit mois. M. de La Tremlays
+prenait Hervé en confiance. Il le regardait comme un excellent et
+loyal parent. Les commensaux du château faisaient comme le maître,
+et Vaunoy avait l'estime de tout le monde.
+
+Il n'y avait que deux personnages auprès desquels Vaunoy n'avait
+point su trouver grâce: le premier et le plus considérable était
+Loup, le chien favori de Nicolas Treml; le second n'était autre
+que Jean Blanc, l'albinos.
+
+Chaque fois que Vaunoy entrait au salon, Loup fixait sur lui ses
+rondes prunelles et grognait dans ses soies jusqu'à ce que
+M. de La Tremlays lui eût imposé péremptoirement silence. Vaunoy
+avait beau le flatter, il perdait sa peine. Loup, en bon Breton
+qu'il était, avait la tête dure et ne changeait point volontiers
+de sentiment.
+
+M. de La Tremlays s'étonnait souvent de l'aversion que Loup
+montrait à son cousin; cela lui donnait même parfois à réfléchir,
+car il tenait Loup pour un chien perspicace et de bon conseil.
+Mais Vaunoy, d'autre part, était si humble, si serviable, si
+dévoué!
+
+Et puis, Saint-Dieu! il détestait si cordialement la France.
+
+Le moyen de concevoir des soupçons contre un homme qui abhorrait
+ainsi M. le Régent?
+
+Quant à Jean Blanc, sa haine était moins redoutable que celle de
+Loup. Jean Blanc, en effet, occupait dans l'échelle sociale une
+position infiniment plus humble. Il était, de son métier tailleur
+de cercles, passait pour idiot, et n'eût point pu soutenir son
+vieux père sans l'aide charitable de M. de La Tremlays. Jean Blanc
+était reçu dans les cuisines du château, parce que l'hospitalité
+bretonne accueillait hommes, mendiants et animaux avec une égale
+religion; mais c'était à grand'peine qu'il conquérait sa place au
+feu, et il lui fallait exécuter bien des cabrioles pour désarmer
+le mauvais vouloir du maître d'hôtel, lors de la distribution des
+vivres.
+
+--Arrière, méchant mouton blanc! disait ce chef des valets de
+Treml. N'as-tu pas honte, gibier de rebut, de demander la pitance
+d'un chrétien?
+
+Jean, suivant son humeur, hochait la tête en éclatant de rire, ou
+baissait ses yeux pleins de larmes. Parfois un éclair de raison ou
+de fierté semblait traverser sa cervelle. Alors la bordure
+enflammée de ses paupières devenait livide, tandis qu'une tache
+écarlate se dessinait sur sa joue. C'était l'affaire d'un instant.
+
+L'écuyer Jude prenait alors le parti du pauvre albinos, dont
+l'apathie naturelle avait déjà triomphé de sa fugitive colère.
+
+--Un peu plus de charité, maître Alain, disait l'écuyer Jude au
+majordome; Jean Blanc est le fils de son père, qui était un digne
+serviteur de Treml. Notre monsieur Nicolas n'entend pas qu'on
+traite ainsi les bonnes gens de la forêt.
+
+Jude ne mentait point. Nicolas Treml était doux envers ses
+vassaux; mais, si accompli que soit le maître, l'insolence, cette
+gangrène de la valetaille, sait toujours se faire place en quelque
+coin de l'office.
+
+Alain, le maître d'hôtel, grommelait un juron armoricain et
+coupait à Jean Blanc un morceau de pain de mauvaise grâce. Celui-ci
+trempait aussitôt sa soupe, sans rancune apparente, et la
+dévorait avec la plus parfaite égalité d'âme. Quand il avait fini,
+on lui donnait une seconde écuelle de bouillon bien chaud qu'il
+portait à son père, Mathieu Blanc, le vieux vannier de la
+Fosse-aux-Loups.
+
+Cette tranquillité de Jean Blanc était-elle feinte ou réelle? nous
+ne saurions trancher cette question d'une manière précise, et
+parmi ceux qui le connaissaient, les avis étaient partagés. On
+s'accordait à reconnaître que sa cervelle ne contenait point la
+somme d'idées raisonnables que comporte l'intelligence de l'homme;
+mais était-il sérieusement idiot?
+
+Tant que durait le jour, il chantait de bizarres refrains sur les
+couronnes de châtaigniers, ou bien il gambadait le long des
+chemins. À vêpres, son blême visage grimaçait à faire pâmer de
+rire chantres, marguillier et bedeau.
+
+Et pourtant Jean priait dévotement.
+
+Et pourtant Jean soignait son vieux père avec l'attention d'une
+fille dévouée; quand Mathieu avait besoin de remèdes, Jean
+travaillait double, et plus d'un paysan affirmait l'avoir vu, le
+soir, agenouillé au chevet du vieillard endormi.
+
+En outre, on le savait capable d'une reconnaissance sans bornes.
+Il s'était jeté, sans armes, au-devant d'un sanglier qui menaçait
+l'écuyer Jude, son protecteur, et il avait escaladé plus d'une
+fois les hautes murailles du jardin de La Tremlays, rien que pour
+baiser, en pleurant de joie, les mains du petit Georges, le
+petit-fils de son bienfaiteur.
+
+Sa tendresse pour l'enfant était poussée jusqu'à la passion, et
+ceux qui ne croyaient point à l'idiotisme de Jean disaient que sa
+haine pour M. de Vaunoy venait de ce qu'il le regardait comme un
+intrus, destiné à frustrer le petit Georges de son héritage.
+
+Ils disaient cela quand ils n'avaient point à dire autre chose de
+plus intéressant, car, bien entendu, Jean Blanc était un sujet de
+conversation fort secondaire. À part Vaunoy qui le craignait
+vaguement d'instinct, Jude et M. de La Tremlays qui ne
+dédaignaient point de causer parfois familièrement avec lui,
+personne ne s'occupait beaucoup du pauvre albinos.
+
+On admirait sa merveilleuse adresse à tous les exercices du corps,
+comme on eût admiré l'agilité d'un chevreuil de la forêt. Sa
+douteuse folie ne l'entourait pas même de ce prestige qui
+s'attache, dans les contrées demi-sauvages, aux êtres privés de
+raison. Les gens de la forêt se défiaient de sa démence et ne la
+trouvaient point de franc aloi.
+
+Quant aux femmes, Jean était pour elles un objet de dégoût ou de
+moquerie. Elles riaient en apercevant de loin sa face enfarinée
+que nous ne saurions comparer qu'au masque populaire de nos
+pierrots; elles frissonnaient lorsque le soir elles voyaient
+briller, sous le linceul de sa chevelure, l'éclat phosphorescent
+de ses yeux.
+
+Revenons à Nicolas Treml que nous avons laissé méditant au chevet
+de son petit-fils Georges.
+
+Sans doute le sujet de ses réflexions le captivait bien
+puissamment; car pendant de longues heures il demeura immobile et
+si profondément absorbé qu'on eût pu le prendre pour l'un de ces
+vieillards de pierre qui dorment autour des tombeaux.
+
+L'horloge du château avait sonné minuit depuis longtemps lorsqu'il
+secoua sa préoccupation.
+
+Il se leva; son visage était sombre, mais résolu. Il saisit la
+lampe qui brûlait auprès de lui et traversa doucement la salle,
+assourdissant le sonore cliquetis de ses éperons pour ne point
+troubler le sommeil de Georges.
+
+--Vaunoy est incapable de me trahir, murmura-t-il; je le crois...
+sur mon salut, je le crois! Mais la confiance n'exclut pas la
+prudence, et il n'y a que Dieu pour sonder jusqu'au fond le coeur
+des hommes. Je veux prendre mes précautions.
+
+Le vent des nuits courait dans les longs corridors de La Tremlays.
+Nicolas Treml, abritant de la main la flamme de la lampe,
+descendit le grand escalier et se rendit à la salle d'armes où
+reposait Jude Leker, son écuyer.
+
+Il l'éveilla et lui fit signe de le suivre.
+
+Jude obéit aussitôt en silence.
+
+M. de La Tremlays remonta d'un pas rapide les escaliers du
+château, traversa de nouveau les corridors et fit entrer Jude dans
+une petite pièce de forme octogonale qu'il avait choisie pour sa
+retraite, au premier étage d'une tourelle.
+
+Lorsque Jude fut entré, M. de La Tremlays ferma la porte à clef.
+
+L'honnête écuyer n'avait point coutume de provoquer la confiance
+de son maître. Quand Nicolas Treml parlait Jude écoutait avec
+respect, mais il ne faisait jamais de questions.
+
+Cette fois, pourtant, la conduite du vieux seigneur était si
+étrange, sa physionomie portait le cachet d'une résolution si
+solennelle, que l'écuyer ne put réprimer sa curiosité.
+
+--Vous n'avez pas votre figure de tous les jours, notre
+monsieur... commença-t-il.
+
+Nicolas Treml lui imposa silence d'un geste et fit jouer la
+serrure d'une armoire scellée dans le mur.
+
+De cette armoire, il tira un coffret de fer vide qu'il mit entre
+les mains de Jude.
+
+Ensuite, prenant, au fond d'un compartiment secret, de pleines
+poignées d'or il les empila méthodiquement dans le coffret,
+comptant les pièces une à une.
+
+Cela dura longtemps, car il compta cent mille livres tournois.
+
+Jude n'en pouvait croire ses yeux et se creusait la tête pour
+deviner le motif de cette conduite extraordinaire.
+
+Quand il y eut dans le coffret cent mille livres bien comptées,
+Nicolas Treml le ferma d'un double cadenas.
+
+--Demain, dit-il, presque à voix basse et calme, tu chargeras
+cette cassette sur un cheval, sur ton meilleur cheval, et tu iras
+m'attendre, avant le lever du soleil, à la Fosse-aux-Loups.
+
+Jude s'inclina.
+
+--Avant de partir, reprit M. de La Tremlays, tu prieras monsieur
+mon cousin de Vaunoy de se rendre auprès de moi. Va!
+
+Jude se dirigea vers la porte.
+
+--Attends! poursuivit encore Nicolas Treml: tu t'habilleras comme
+on fait lorsqu'on ne doit point revenir au logis de longtemps. Tu
+t'armeras comme pour une bataille où il faut mourir. Tu diras
+adieu à ceux que tu aimes. As-tu fait ton testament?
+
+--Non, répondit Jude.
+
+--Tu le feras, continua M. de La Tremlays.
+
+Jude fit un signe d'obéissance et emporta la cassette.
+
+
+
+III
+Le dépôt
+
+Nicolas Treml ne dormit point cette nuit-là. Le lendemain, avant
+le jour, il entendit dans la cour le pas du cheval de Jude.
+Presque au même instant la porte de sa chambre s'ouvrit et Hervé
+de Vaunoy parut sur le seuil. Maître Hervé n'avait plus cet air
+humble et craintif dont nous l'avons vu s'affubler en entrant au
+château pour la première fois. Son sourire s'épanouissait
+maintenant, joyeux, sur sa lèvre. Il portait le front haut et
+affectait les dehors d'une franchise brusque, à peine tempérée par
+le respect.
+
+--Saint-Dieu! dit-il en arrivant, vous êtes matinal, monsieur mon
+très cher cousin. J'étais encore à mon premier somme lorsqu'on est
+venu me réveiller de votre part...
+
+Il s'arrêta tout à coup en apercevant le sévère et pâle visage de
+Nicolas Treml, dont l'oeil perçant tombait d'aplomb sur son oeil
+et semblait vouloir descendre jusqu'au fond de sa conscience.
+
+--Qu'y a-t-il? murmura-t-il avec un involontaire effroi.
+
+Nicolas Treml lui montra du doigt un siège; il s'assit.
+
+--Hervé, dit le vieux gentilhomme d'une voix lente et tristement
+accentuée, quand Dieu m'a repris mon fils, vous étiez un pauvre
+homme faible, vous souteniez une lutte inégale contre moi qui suis
+fort. Vous alliez être écrasé...
+
+--Vous avez été généreux, mon noble cousin, interrompit Vaunoy
+qui se sentait venir une vague inquiétude.
+
+--Serez-vous reconnaissant? reprit le vieillard.
+
+Vaunoy se leva et lui saisit la main qu'il porta vivement à ses
+lèvres.
+
+--Saint-Dieu! monsieur, s'écria-t-il, je suis à vous corps et
+âme!
+
+Nicolas Treml fut quelque temps avant de reprendre la parole. Son
+regard ne se détachait point de Vaunoy.
+
+--Je crois, dit-il enfin; je veux vous croire. Aussi bien, il
+n'est plus temps d'hésiter; ma résolution est prise. Écoutez.
+
+M. de La Tremlays s'assit auprès de Vaunoy et poursuivit:
+
+--Je vais partir pour ne point revenir peut-être... ne
+m'interrompez pas... Ma route sera longue, et au bout de la route
+je trouverai un abîme. La Providence protège-t-elle encore le pays
+breton? Mon espoir est faible, et ma ferme croyance est que je
+vais à la mort.
+
+--À la mort? répéta Vaunoy sans comprendre.
+
+--À la mort! s'écria le vieillard dont un soudain enthousiasme
+illumina le visage; n'avez-vous jamais désiré mourir pour la
+Bretagne, vous monsieur de Vaunoy?
+
+--Saint-Dieu! mon cousin il est à croire que cette idée a pu me
+venir une fois ou l'autre, répondit Hervé à tout hasard.
+
+--Mourir pour la Bretagne! mourir pour une mère opprimée,
+monsieur, n'est-ce pas là le devoir d'un gentilhomme et d'un
+Breton?
+
+--Si fait, ah! Saint-Dieu, je crois bien! mais...
+
+--Le temps presse, interrompit Nicolas Treml, et mon projet n'est
+point d'entrer dans d'inutiles explications. Quand je ne serai
+plus là, Georges aura besoin d'un appui.
+
+--Je lui en servirai.
+
+--D'un père...
+
+--Ne vous dois-je pas la reconnaissance d'un fils? déclama
+pathétiquement Vaunoy.
+
+--Vous l'aimez bien, n'est-ce pas, Hervé, ce pauvre enfant que je
+vous lègue? Vous lui apprendrez à aimer la Bretagne, à détester
+l'étranger. Vous me remplacerez.
+
+Vaunoy fit le geste d'essuyer une larme.
+
+--Oui, reprit le vieillard en refoulant son émotion au-dedans de
+lui-même, vous êtes bon et loyal, j'ai confiance en vous et ma
+dernière heure sera tranquille.
+
+Il se leva, traversa la salle d'un pas ferme et ouvrit un meuble
+scellé à ses armes.
+
+--Voici un acte olographe, continua-t-il, que j'ai rédigé cette
+nuit, et qui vous confère la pleine propriété de tous les domaines
+de Treml.
+
+Vaunoy sauta sur son siège. Ses yeux éblouis virent des millions
+d'étincelles. Tout son sang se précipita vers sa joue. M. de La
+Tremlays, occupé à déplier le parchemin, ne prit point garde à ce
+mouvement de trop franche allégresse.
+
+Il continua.
+
+--Sans vous mettre dans mon secret, qui appartient à la Bretagne,
+je puis vous dire que mon entreprise m'expose à une accusation de
+lèse-majesté. Ce crime, car ils nomment cela un crime! entraîne
+non seulement la mort, mais la confiscation de tous les biens de
+l'accusé. Il faut que l'héritage de Georges Treml soit à l'abri de
+cette chance, et je vous ai choisi pour dépositaire de la fortune
+de mon petit-fils.
+
+Vaunoy n'eut point la force de répondre, tant sa cervelle était
+bouleversée par cet événement inattendu. Il mit seulement la main
+sur son coeur et darda au plafond son regard hypocrite.
+
+--Acceptez-vous? demanda Nicolas Treml.
+
+--Si j'accepte! s'écria Vaunoy retrouvant à propos la parole. Ah!
+mon cousin, voici donc venue l'occasion de vous témoigner ma
+gratitude. Si j'accepte! Saint-Dieu! vous me le demandez!
+
+Il prit à deux mains celles du vieillard.
+
+--Merci, merci, mon noble cousin! continua-t-il avec effusion; je
+prends le ciel à témoin que votre confiance est bien placée!
+
+Loup, le chien favori de M. de La Tremlays, interrompit à ce
+moment Vaunoy par un grognement sourd et prolongé. Ensuite il
+quitta le coussin où il avait passé la nuit et vint se placer
+entre son maître et Hervé, sur lequel il fixa ses yeux fauves.
+
+Vaunoy recula instinctivement.
+
+--Loup et Jean Blanc! pensa le vieillard qui n'était pas pour
+rien breton de bonne race et gardait au fond de son coeur cette
+corde qui vibre si aisément dans les poitrines armoricaines, la
+superstition. C'est singulier! le chien et l'innocent se
+rencontrent pour détester monsieur mon cousin!
+
+Il hésita un instant, et fut tenté peut-être de serrer le
+parchemin, mais la voix de ce qu'il appelait son devoir le
+poussait en avant. Il écarta du pied Loup avec rudesse et remit
+l'acte entre les mains de Vaunoy.
+
+--Dieu vous voit, dit-il, et Dieu punit les traîtres. Vous voici
+souverain maître de la destinée de Treml.
+
+Le chien, comme s'il eût compris ce que ces paroles avaient de
+solennel, s'affaissa sur son coussin en hurlant plaintivement.
+
+--Et maintenant, monsieur de Vaunoy, reprit Nicolas Treml, non
+par défiance de vous, mais parce que tout homme est mortel et que
+vous pourriez quitter ce monde sans avoir le temps de vous
+reconnaître, je vous demande une garantie.
+
+--Tout ce que vous voudrez mon cousin.
+
+--Écrivez donc, dit le vieillard en lui désignant la table où
+l'attendaient encore plume et parchemins.
+
+Vaunoy s'assit, Treml dicta:
+
+«Moi, Hervé de Vaunoy, je m'engage à remettre le domaine de La
+Tremlays, celui de Bouëxis-en-Forêt et leurs dépendances à tout
+descendant direct de Nicolas Treml qui me présentera cet écrit...»
+
+--Monsieur mon cousin, interrompit Vaunoy, ceci pourrait donner
+des armes au fisc. Si vous êtes condamné coupable de lèse-majesté,
+cet acte sera naturellement suspect.
+
+--Écrivez toujours, ordonna Nicolas Treml.
+
+Et il continua à dicter.
+
+«... Cet écrit, accompagné de la somme de cent mille livres, prix
+de la vente desdits domaines et dépendances.»
+
+--Comme cela, monsieur, reprit le vieillard, le fisc n'aura rien
+à reprendre. Cent mille livres forment un prix sérieux quoique
+bien au-dessous de la valeur des domaines.
+
+Vaunoy demeura pensif. Au bout de quelques secondes, il déplia le
+parchemin que lui avait remis d'abord M. de La Tremlays. C'était
+un acte de vente en due forme. La ligne de ses sourcils, qui
+s'était légèrement plissée, se détendit tout à coup à cette vue.
+
+--Allons, dit-il, tout est pour le mieux, puisque telle est votre
+volonté. Dieu m'est témoin que je souhaite du fond du coeur que
+ces paperasses deviennent bientôt inutiles par votre heureux
+retour.
+
+--Souhaitez-le, mon cousin, dit le vieillard en hochant la tête,
+mais ne l'espérez pas. Veuillez signer et parapher votre
+engagement.
+
+Vaunoy signa et parapha. Puis chacun des deux cousins mit son
+parchemin dans sa poche.
+
+--Je pense, reprit Vaunoy après un long silence pendant lequel
+Nicolas Treml s'était replongé dans sa rêverie, je pense que ces
+préparatifs n'annoncent point un départ subit?
+
+Il pensait tout le contraire et ne se trompait point.
+
+Sa voix éveilla en sursaut M. de La Tremlays qui se leva, repoussa
+violemment son siège et passa la main sur son front avec une sorte
+d'égarement.
+
+--Il est temps, murmura-t-il d'une voix étouffée, vous m'avez
+rappelé mon devoir. Je vais partir.
+
+--Déjà!
+
+--On m'attend, et je suis en retard. Allez, Vaunoy, faites seller
+mon cheval. Je vais dire adieu à la maison de mon père et
+embrasser pour la dernière fois l'enfant de mon fils.
+
+Vaunoy baissa la tête avec toutes les marques extérieures d'une
+sincère affliction et gagna les écuries.
+
+Nicolas Treml ceignit la grande épée de ses aïeux, vaillant acier
+damassé par la rouille et qui avait fendu plus d'un crâne anglais
+au temps des guerres nationales. Il couvrit ses épaules d'un
+manteau et posa son feutre sur les mèches de ses cheveux blancs.
+
+Entre sa chambre et la retraite où reposait Georges, son petit-fils,
+se trouvait le grand salon d'apparat. C'était une vaste salle
+aux lambris de chêne noir sculptés, dont les panneaux étaient
+séparés par des colonnettes en demi-relief à corniches dorées.
+
+Dans chaque panneau pendait un portrait de famille au-dessus
+duquel était peint un écusson à quartiers.
+
+Nicolas Treml traversa cette salle d'un pas lent et pénible. Son
+visage portait l'empreinte d'une austère douleur. Il s'arrêta
+devant les derniers portraits qui étaient ceux de son père et de
+sa mère défunts et se mit à genoux.
+
+--Adieu, madame ma mère, murmura-t-il; adieu, mon respecté père.
+Je vais mourir comme vous avez vécu, pour la Bretagne!
+
+Comme il se relevait, un rayon de soleil levant, perçant les
+vitraux de la salle, fit scintiller les dorures et mit un reflet
+de vie sur tous ces raides visages de chevaliers. On eût dit que
+les nobles dames souriaient et respiraient le séculaire parfum de
+leur inévitable bouquet de roses; on eût dit que les fiers
+seigneurs mettaient, plus superbes, leurs poings gantés de buffle
+sur leurs hanches bardées de fer, en écoutant la voix de ce Breton
+qui parlait encore de mourir pour la Bretagne.
+
+Avant de quitter la salle, Nicolas Treml se découvrit et salua les
+vingt générations d'aïeux qui applaudissaient à son sacrifice.
+
+Le petit Georges dormait, mais ce sommeil matinal était léger. Le
+contact de la bouche de son aïeul suffit pour clore son rêve. Il
+s'éveilla dans un charmant sourire et jeta ses bras autour du cou
+du vieillard.
+
+M. de La Tremlays avait dit adieu sans faiblir aux images vénérées
+de ses ancêtres, mais il n'en fut pas ainsi à la vue de cet
+enfant, seul espoir de sa race, qui allait être orphelin et qui
+souriait doucement comme à l'aurore d'un jour de bonheur.
+
+--Que Dieu te protège, mon cher fils, murmura-t-il, pendant
+qu'une larme furtive mouillait le bord de sa paupière; qu'il fasse
+de toi un gentilhomme. Puisses-tu ressembler à tes pères, qui
+étaient pieux, vaillants--et libres!
+
+Il déposa un dernier baiser sur le front de l'enfant et s'enfuit
+parce que l'émotion brisait son courage.
+
+Dans la cour, Hervé de Vaunoy tenait le cheval sellé par la bride.
+Ce modèle des cousins voulut à toute force faire la conduite à
+M. de La Tremlays jusqu'au bout de son avenue. Quant à Loup, on
+fut obligé de le mettre à la chaîne pour l'empêcher de suivre son
+maître.
+
+Au bout de l'avenue, M. de La Tremlays arrêta son cheval et tendit
+la main à Vaunoy.
+
+--Retournez au château, dit-il; nul ne doit savoir où se dirigent
+mes pas.
+
+--Adieu donc, monsieur mon excellent ami! sanglota Vaunoy. Mon
+coeur se fend à prononcer ces tristes paroles.
+
+--Adieu! dit brusquement le vieillard. Souvenez-vous de vos
+promesses et priez pour moi.
+
+Il piqua des deux. Le galop de son cheval s'étouffa bientôt sur la
+mousse de la forêt.
+
+Hervé de Vaunoy, resté seul, garda pendant quelques instants son
+visage contristé, puis il frappa bruyamment ses mains l'une contre
+l'autre en éclatant de rire.
+
+--Saint-Dieu! dit-il, on m'a donné place en un petit coin,
+j'avais talent et bonne volonté, tout le reste y a passé. Bon
+voyage, monsieur mon digne parent! soyez tranquille! nous
+accomplirons pour le mieux nos promesses, et vos domaines iront en
+bonnes mains!
+
+Il rentra au château la tête haute et le feutre sur l'oreille. En
+passant près de Loup, il frappa rudement le pauvre chien du
+pommeau de son épée en disant:
+
+--Ainsi traiterai-je quiconque ne pliera point devant moi. Ce
+jour-là, les serviteurs de Treml oublièrent de chanter les joyeux
+noëls à la veillée. Il y avait autour du château comme une
+atmosphère de malheur, et chacun pressentait un événement funeste.
+
+M. Nicolas enfila au galop les sentiers tortueux de la forêt. Au
+lieu de suivre les routes tracées, il s'enfonçait comme à plaisir
+dans les plus épais fourrés.
+
+À mesure qu'il avançait, l'aspect du paysage devenait plus sombre,
+la nature plus sauvage. De gigantesques ronces s'élançaient
+d'arbre en arbre comme les lianes des forêts vierges du Nouveau
+Monde.
+
+Çà et là, au milieu de quelque clairière où croissaient la
+bruyère, l'ajonc et l'aride genêt, une misérable cabane fumait et
+animait le tableau d'une vie mélancolique.
+
+Après une demi-lieue faite à franc étrier, le vieux gentilhomme
+fut obligé de ralentir sa course. La forêt devenait réellement
+impraticable. Il attacha son cheval au tronc d'un chêne près
+duquel paissait déjà la monture de son écuyer Jude, qui ne devait
+pas être loin, et se fraya un passage dans le taillis.
+
+Quelques minutes après, il rejoignait son fidèle serviteur, qui
+l'attendait, assis sur le coffret de fer.
+
+
+
+IV
+La Fosse-aux-Loups
+
+À une demi-heure de chemin de la lisière orientale de la forêt de
+Rennes, loin de tout village et au centre des plus épais fourrés,
+se trouve un ravin profond dont la pente raide et rocheuse est
+plantée d'arbres qui s'étagent, mêlés çà et là d'épais buissons de
+houx et de touffes d'ajoncs qui atteignent une hauteur
+extraordinaire.
+
+Un mince filet d'eau coule pendant la saison pluvieuse au fond du
+ravin; l'été, toute trace d'humidité disparaît et le lit du
+ruisseau est marqué seulement par la ligne verte que trace l'herbe
+croissant au milieu de la mousse desséchée.
+
+Ce ravin court du nord au sud. L'un de ses bords, celui qui
+regarde l'orient, est occupé par une futaie de chênes; l'autre
+s'élève presque à pic, boisé vers sa base, puis ras et nu comme
+une lande, jusqu'à une hauteur considérable. La tête chauve du roc
+y perce à chaque pas entre les touffes de bruyères. De larges
+crevasses s'ouvrent çà et là, bordées d'ormeaux nains et de
+prunelliers au noir feuillage.
+
+Au XVIIIe siècle, l'aspect de ce paysage était plus sombre encore
+qu'aujourd'hui. Le sommet de la rampe que nous venons de décrire
+portait deux tours de maçonnerie qui avaient dû servir autrefois
+de moulins à vent. Ces tours avaient leurs murailles lézardées et
+menaçaient ruine complète depuis longtemps. Tout à l'entour,
+l'herbe disparaissait sous les décombres.
+
+À quelques pas, sur la droite, le sol se montrait tourmenté et
+gardait des traces d'antiques travaux. Çà et là on découvrait des
+tranchées profondes dont les lèvres arrondies par le temps,
+avaient dû être coupées à pic autrefois et correspondre à quelques
+puits de carrière ou de mine. De l'autre côté de la montée, des
+pans de murailles annonçaient que des constructions considérables
+avaient existé en ce lieu.
+
+Tous ces restes d'anciens édifices étaient de beaucoup antérieurs
+aux moulins à vent, qui pourtant eux aussi s'affaissaient de
+vieillesse. Pour remonter à leur origine et se rendre raison de
+leur destination évidemment industrielle, il eût fallu traverser
+le Moyen Âge entier, et se guider peut-être jusqu'aux temps plus
+civilisés de la domination romaine.
+
+Or, nous pouvons affirmer que, dans la forêt de Rennes, au
+commencement du XVIIIe siècle, le nombre des savants archéologues
+ou antiquaires était extraordinairement limité.
+
+Précisément en face et au-dessous des moulins à vent en ruine, le
+ravin se rétrécissait tout à coup, de telle façon que les grands
+arbres, penchés sur les deux rampes, rejoignaient leurs épais
+branchages et formaient une voûte impénétrable. Cet immense
+berceau avait nom, dans le pays, la Fosse-aux-Loups.
+
+Point n'est besoin de dire au lecteur l'origine probable de ce
+nom.
+
+Le voyageur égaré qui traversait par hasard ce site sauvage, dont
+les lugubres teintes, transportées sur la toile, formeraient une
+décoration merveilleusement assortie pour certains de nos drames
+de boulevard, le voyageur, dis-je, n'apercevait, de prime aspect,
+nulle trace du voisinage ou de la présence des hommes. Partout la
+solitude, partout le silence, rompu seulement par ces mille bruits
+qui s'entendent là où la nature est livrée à elle-même.
+
+On aurait pu se croire au milieu d'un désert.
+
+Néanmoins un examen plus attentif eût fait découvrir, demi-cachée
+par un bouquet de frênes, une petite loge de terre battue,
+couverte en chaume, et dont l'unique ouverture était garnie de
+lambeaux de serpillière faisant l'office de carreaux. Cette loge
+s'appuyait à l'une des deux tours. Son apparence misérable, loin
+d'égayer le paysage, jetait sur tout ce qui l'entourait un reflet
+de détresse et d'abandon.
+
+C'était comme nous l'avons vu, à la Fosse-aux-Loups que Nicolas
+Treml avait donné rendez-vous à Jude, son écuyer. Le bon serviteur
+était à son poste avant le jour.
+
+Pendant qu'il attend patiemment son maître, assis sur les cent
+mille livres qui représentent, à cette heure, l'opulent domaine de
+Treml, nous soulèverons le lambeau de toile servant de porte à la
+pauvre loge couverte en chaume, et nous introduirons à l'intérieur
+un regard curieux.
+
+La loge était composée d'une seule chambre. Ses meubles
+consistaient en un grabat et deux escabelles. Au lieu de plancher,
+le sol nu et humide; au lieu de plafond, le revers de la
+couverture, c'est-à-dire le chaume, supporté par des gaules qui
+servaient de solives. Dans un coin un peu de paille, et sur la
+paille un homme endormi.
+
+Sur le grabat un autre homme veillait: c'était un vieillard que
+l'âge et la maladie avaient réduit à une extrême faiblesse. Il
+souffrait, et ses deux mains qui serraient sa poitrine semblaient
+vouloir étouffer une plainte.
+
+L'homme qui gisait sur le grabat et celui qui dormait sur la
+paille avaient entre eux une ressemblance frappante. Leurs traits
+étaient également pâles et comme effacés; tous deux avaient des
+chevelures de neige. C'était évidemment le père et le fils; mais
+l'âge avait blanchi la chevelure du vieillard, tandis que le jeune
+homme, créature monstrueuse, avait apporté en naissant ce signe
+ordinaire de la décrépitude.
+
+C'était Jean Blanc, l'albinos.
+
+Une douleur plus aiguë arracha au vieillard un cri plaintif. Jean
+bondit sur la paille froissée de sa couche et fut sur pied en un
+instant. Il s'approcha du grabat et prit la main de son père qu'il
+pressa silencieusement contre son coeur.
+
+--J'ai soif, dit Mathieu Blanc.
+
+Jean prit une écuelle fêlée où restaient quelques gouttes de
+breuvage, et la tendit à son père qui but avec avidité.
+
+--J'ai encore soif, murmura le vieillard après avoir bu; bien
+soif.
+
+Jean parcourut des yeux la cabane. Il n'y avait rien.
+
+--Je vais travailler, père, s'écria-t-il en s'élançant vers sa
+cognée; j'ai dormi trop longtemps. J'apporterai du remède.
+
+Le vieux Mathieu se retourna péniblement sur sa couche; mais au
+moment où Jean allait franchir le seuil il le rappela.
+
+--Reste, dit-il; je souffre trop quand je suis seul.
+
+Jean déposa aussitôt sa cognée et revint vers le lit.
+
+--Je resterai père, répondit-il. Quand vous aurez sommeil, je
+courrai jusqu'au château et je demanderai ce qu'il faut à Nicolas
+Treml, qui ne refuse jamais.
+
+--Jamais! prononça lentement Mathieu. Celui-là est un
+gentilhomme: il n'oublie point son serviteur qui n'a plus de bras
+pour travailler ou se battre. Il ne méprise point l'enfant parce
+qu'il a les cheveux d'une autre couleur que ceux des hommes. Que
+Dieu le bénisse!
+
+--Que Dieu le sauve! dit Jean.
+
+Mathieu se souleva sur son séant et regarda son fils en face.
+
+--Jean, mon gars, reprit-il avec effort, ma mémoire est faible,
+parce que je suis bien vieux. Mais pourtant je crois me
+souvenir... Ne m'as-tu pas dit que le fils de Nicolas Treml est en
+grave péril?
+
+--Voici deux ans qu'il est trépassé, mon père.
+
+--C'est vrai. Ma mémoire est faible. Le fils de son fils alors?
+le dernier rejeton de Treml?
+
+--Je vous l'ai dit, mon père.
+
+--Quel danger, enfant? quel danger? s'écria le vieillard avec une
+soudaine exaltation. Ne puis-je point le secourir?
+
+Jean laissa tomber un triste regard sur le corps épuisé de son
+père.
+
+--Priez, dit-il, moi j'agirai. Hier, du haut d'un arbre dont
+j'ébranchais la couronne, j'ai aperçu au loin Nicolas Treml qui
+revenait de Rennes où sont assemblés les États.
+
+--C'est une noble et vaillante assemblée, Jean!
+
+--Elle était ainsi autrefois, mon père. Je descendis sur la route
+afin de saluer notre monsieur, suivant ma coutume; mais sa
+préoccupation était si grande qu'il passa près de moi sans me
+voir. Je le suivis. Il causait avec lui-même et j'entendais ses
+paroles.
+
+--Que disait-il?
+
+Les traits de l'albinos se contractèrent tout à coup, et une
+irrésistible convulsion fit jouer tous les muscles de sa face. Il
+éclata de rire.
+
+--Que disait-il? répéta le vieillard.
+
+Jean, au lieu de répondre, se prit à gambader par la chambre en
+chantant un monotone refrain du pays.
+
+Son père fit un geste de muette douleur et se retourna vers la
+muraille, comme s'il eût été habitué à ces tristes scènes de
+folie.
+
+Il en était ainsi. Jean, sans être idiot, comme le croyaient les
+bonnes gens de la forêt, avait de fréquents dérangements d'esprit
+qui lui laissaient une lassitude morale et une mélancolie
+habituelles. Sa laideur physique et la faiblesse de ses facultés
+faisaient de lui un être à part; il le savait, il se sentait
+inférieur à ses grossiers compagnons, que son intelligence
+dominait pourtant à ses heures lucides.
+
+Il cachait avec soin cette intelligence, se tenant à l'écart, et
+affectait d'étranges manies qu'il plaçait comme une barrière entre
+lui et la foule.
+
+Moitié maniaque, moitié misanthrope, il était tantôt bouffon
+volontaire, tantôt réellement insensé.
+
+À son père seulement, pauvre vieillard qui s'éteignait dans sa
+misère, Jean Blanc se montrait sans voile et découvrait les
+trésors de tendresse filiale qui étaient au fond de son coeur.
+
+Quant à Nicolas Treml, l'albinos avait pour lui un dévouement sans
+bornes, mais entre eux la distance était trop grande. Jean Blanc,
+le tailleur de cercles, le malheureux à qui Dieu avait refusé
+jusqu'à l'apparence humaine, portait en son âme une indomptable
+fierté. Il se tenait à distance; il bornait lui-même les bienfaits
+du châtelain, et n'acceptait que le strict nécessaire. M. de La
+Tremlays, d'ailleurs, exclusivement occupé de ses idées de
+résistance aux empiétements de la couronne, ignorait jusqu'à quel
+point son vieux serviteur Mathieu était dénué de ressources. Il
+avait dit, une fois pour toutes, à son maître d'hôtel, de ne
+jamais rien refuser au fils de Mathieu, et se reposait du reste
+sur cet homme.
+
+Alain, le maître d'hôtel, détestait Jean Blanc et remplissait mal
+à son égard les généreuses intentions de son maître; mais Jean
+Blanc n'avait garde de se plaindre. Quand il rencontrait par
+hasard M. de La Tremlays dans les sentiers de la forêt, il lui
+parlait de Georges qu'il aimait avec passion, et enveloppait de
+mystérieuses paraboles l'expression des soupçons qu'il avait
+conçus contre Hervé de Vaunoy.
+
+Ces entrevues avaient un caractère étrange. Le seigneur et le
+vilain se traitaient d'égal à égal, parce que le premier prenait
+en pitié sincère le second, et que celui-ci, dévoué, mais
+orgueilleux outre mesure, trouvait un bizarre plaisir à
+s'envelopper de sa folie comme d'un manteau qui lui permettait de
+jeter bas tout cérémonial.
+
+Jean Blanc resta une demi-heure à peu près en proie à son accès de
+délire. Il sautait et grommelait entre ses dents:
+
+--Je suis le mouton blanc, le mouton!
+
+Et il riait d'un rire amer, tout plein de sarcastique souffrance.
+
+Au plus fort de son accès, il s'arrêta tout à coup; son oeil
+enflammé s'éteignit; son transport tomba. Il passa vivement sa
+tête à la fenêtre et jeta son regard avide dans la direction de la
+Fosse-aux-Loups.
+
+À ce moment, Nicolas Treml et son écuyer Jude sortaient du ravin
+et remontaient la rampe opposée. Jean se précipita au-dehors, mais
+pendant qu'il gagnait la porte le maître et le serviteur avaient
+disparu derrière les grands arbres.
+
+Voici ce qui s'était passé entre eux:
+
+
+
+V
+Le creux d'un chêne
+
+Au centre de la Fosse-aux-Loups s'élevait un chêne de dimensions
+colossales. Il étageait ses hautes et noueuses racines sur le plan
+incliné de la rampe; ses branches, grosses comme des arbres
+ordinaires, radiaient en tous sens et formaient en quelque sorte
+la clef de la voûte de verdure qui recouvrait cette partie du
+ravin.
+
+Il courait, dans le pays, sur cet arbre géant et sur les deux
+tours qui couronnaient la rampe méridionale du ravin, divers
+bruits traditionnels. On disait, entre autres choses, que l'arbre
+s'élevait directement au-dessus d'un vaste souterrain dont
+l'entrée devait se trouver dans les fondations de l'une des deux
+tours, ou bien encore sur le versant opposé de la montée, au
+milieu des tranchées et pans de murailles dont nous avons parlé.
+
+Personne, et c'est bien là le caractère propre de l'apathie
+bretonne, n'avait songé jamais à vérifier cet on-dit; à cause de
+cela, tout le monde était persuadé de son exactitude.
+
+Les opinions étaient seulement partagées sur l'origine de ces
+souterrains, que, de mémoire d'homme, nul n'avait explorés. Les
+uns prétendaient que c'étaient tout simplement d'anciens puits
+d'où l'on retirait autrefois du minerai de fer; les autres,
+repoussant cette hypothèse trop simple, affirmaient que ces caves
+sans limites couraient en tous sens sous la forêt et rejoignaient
+celles du manoir de Bouëxis, où la tradition plaçait un des
+centres de résistance au contrat d'Union, du temps de la bonne
+duchesse Anne, cette princesse si populaire en Bretagne, dont les
+actes sont maudits et dont la mémoire est adorée.
+
+Dans cette seconde hypothèse, le souterrain aurait été un refuge
+ou un lieu d'assemblée pour les premiers conjurés qui, dans la
+Haute-Bretagne, portèrent le nom de Frères bretons, sous le règne
+de Louis XII.
+
+Quoi qu'il en soit, quiconque eût douté de l'existence de ces
+caves aurait été regardé comme un ignorant ou un insensé.
+
+Aucune trace n'accusait néanmoins leur voisinage, et il fallait
+qu'elles fussent situées à une grande profondeur, car le chêne
+atteignait presque le fond du ravin, et ses racines devaient
+percer au loin le sol.
+
+La circonférence du tronc était énorme, et bien que nul signe de
+décrépitude ne se montrât dans son vivace feuillage de vieil arbre
+complètement dépourvu de moelle et de coeur, il ne se soutenait
+plus que par l'aubier et l'écorce.
+
+Deux larges trous donnaient passage à l'intérieur, qui formait une
+véritable salle où dix hommes auraient pu s'asseoir à l'aise.
+
+Ce fut au pied de ce chêne que M. de La Tremlays rejoignit son
+écuyer.
+
+Nicolas Treml était soucieux. Les pensées qui se pressaient dans
+son coeur se reflétaient sur son austère visage. Jude était vêtu
+et armé comme pour un long voyage. À l'approche de son maître, il
+se leva et montra du doigt le coffret de fer.
+
+--C'est bien, dit Nicolas Treml.
+
+Il se mit à genoux près du coffret dont il fit jouer la serrure.
+Puis, tirant de son sein le parchemin signé par Hervé de Vaunoy,
+il le cacha sous les pièces d'or.
+
+--Comme cela, murmurait-il en renfermant le coffre, pauvres ou
+riches, les Treml pourront réclamer leur héritage, et la trahison
+sera vaincue... si trahison il y a.
+
+Jude ne comprenait point et demeurait immobile, prêt à exécuter un
+ordre, quel qu'il fût, mais ne se souciant point de le devancer.
+
+Jude était un homme de robuste taille et de visage durement
+accentué. Ses pommettes anguleuses saillaient brusquement hors du
+contour de sa joue et donnaient à ses traits ce caractère de
+rudesse que présente souvent le type breton.
+
+Il portait les cheveux longs et sa barbe grisonnante s'enroulait
+en épais collier autour de son cou.
+
+Son costume, de même que celui de M. Nicolas, eût été fort à la
+mode cent ans auparavant, et, à la longueur démesurée de sa
+rapière à garde de fer, on pouvait croire que le temps des
+chevaliers errants et des hauberts d'acier n'était point passé
+depuis des siècles.
+
+C'est que, en Bretagne, le temps ne vole point, il marche; ses
+ailes se détrempent et s'alourdissent au brumeux contact de
+l'atmosphère armoricaine. Les coutumes enchérissent sur le temps;
+elles restent immobiles. Il y a encore, au moment où nous écrivons
+ces lignes, entre Paris et telle ville du pays de Léon, de la
+Cornouaille ou de l'évêché de Rennes, la même distance qui existe
+entre le Moyen Âge et notre ère, entre la résine et le gaz, entre
+le coche et la vapeur,--mais aussi entre la croyance et le
+doute, entre la poésie et la prose, entre les flèches à jour d'une
+cathédrale et les toits bâtards des temples de l'argent.
+
+Au moral, Jude était une de ces honnêtes natures façonnées à la
+soumission passive, et qui ont, dès l'enfance, inféodé leur
+vouloir à une volonté suzeraine. Jude obéissait; c'était son rôle
+et sa vocation; mais son obéissance était dévouement et non point
+servilité. On ne conçoit plus guère de nos jours ces contrats
+tacites et irrévocables qui faisaient du maître et du serviteur un
+seul tout, possédant deux forces d'hommes au service d'une volonté
+unique.
+
+Domesticité emporte l'idée d'abjection, et, juste ou non, cette
+idée pèse sur toute une classe de notre société; mais, à ces
+époques où le vasselage organisé remontait du serf au souverain
+par tous les échelons d'un système complet et sans lacunes, le
+valet était à son seigneur ce que son seigneur était au roi. Il y
+avait proportion, par conséquent comparaison, et toute comparaison
+exclut le dédain.
+
+En des temps plus éloignés de nous et lorsque la chevalerie était
+encore une vérité, les fils de preux ne chaussaient point les
+éperons de plein droit; il leur fallait porter la lance d'autrui
+avant de mettre une devise à leur écu, et c'était par les épreuves
+d'une domesticité véritable qu'ils devaient passer pour arriver au
+titre le plus splendide dont jamais vaillant homme ait été revêtu:
+celui de chevalier.
+
+Or, comme nous l'avons dit, les moeurs sont stationnaires en
+Bretagne et les souvenirs vivaces. Au commencement du siècle qui
+vit compiler _l'Encyclopédie_ et dressa un piédestal à Voltaire,
+les rites féodaux n'étaient point oubliés en Bretagne, au «pays
+des pierres et des mers». Les gentilshommes, qui ne perdaient
+jamais de vue les cheminées de leurs manoirs, n'avaient pu changer
+de peau au contact des idées nouvelles. Les vassaux étaient des
+vassaux dans toute la force du mot, c'est-à-dire des termes de la
+grande progression féodale.
+
+Les valets étaient des «petits vassaux[1]«.
+
+On ne doit point s'étonner si nous faisons une différence entre
+Jude et un serviteur à gages de notre époque. Nous restons dans la
+vérité. Jude tout disposé qu'il était à obéir passivement et sans
+discussion, gardait entière sa dignité d'homme. Son obéissance
+avait la même source, sinon la même portée, que le dévouement d'un
+haut baron à la personne du roi.
+
+Lorsque M. de La Tremlays eut refermé le coffret à double tour, il
+jeta autour de lui un regard inquiet.
+
+--Sommes-nous seuls, demanda-t-il à voix basse, bien seuls?
+
+Jude fit une minutieuse battue dans les buissons environnants.
+
+--Nous sommes seuls, répondit-il.
+
+--C'est que, poursuivit le vieux gentilhomme en plaçant sa main
+étendue sur le coffret de fer, la vie et la fortune de Treml sont
+là-dedans, mon homme. Voici mon secret, l'espoir de ma race, la
+compensation de mon sacrifice, et mon plus cher ami courrait
+danger de mort s'il me surprenait ici à cette heure.
+
+--Dois-je me retirer? demanda Jude.
+
+--Non, tu es à moi et tu es moi. Je sais que tu mourrais avant de
+trahir.
+
+Jude mit la main sur son coeur.
+
+--Vous êtes seul, répéta-t-il.
+
+M. de La Tremlays jeta un second regard aux taillis d'alentour.
+Puis il leva les yeux vers la rampe.
+
+--Qu'est-ce que cela? dit-il en apercevant derrière les tours
+ruinées la loge de Mathieu Blanc.
+
+--Ce n'est rien, répondit Jude. Le mouton blanc dort et son père
+se meurt.
+
+Un nuage passa sur le front du vieux gentilhomme.
+
+--Jean Blanc! murmura-t-il.
+
+Le souvenir de la scène de la veille traversa son esprit comme un
+mauvais présage.
+
+--Le pauvre gars, dit Jude, n'est point aimé de maître Alain.
+Dieu sait ce qu'il deviendra en notre absence!
+
+Nicolas Treml tendit sa bourse à Jude qui comprit et la lança
+comme une fronde par-dessus les arbres. La bourse, adroitement
+dirigée, alla tomber juste au seuil de la loge.
+
+--Et maintenant, à l'ouvrage, dit le vieux gentilhomme.
+
+Avec l'aide de Jude, il porta le coffret de fer dans le creux du
+chêne. Ce lieu servait de magasin à Jean Blanc et contenait ses
+outils en même temps que plusieurs bottes de branches de
+châtaignier prêtes à être fendues.
+
+Jude prit un pic et commença à creuser.
+
+Après une heure d'un travail qui fut rude à cause de la nature du
+sol, tout veiné de racines, le coffret fut enfoui et recouvert de
+terre. Jude foula le sol et rétablit si adroitement les choses
+dans leur état primitif qu'il eût fallu trahison préalable pour
+soupçonner que la terre eût été remuée.
+
+Le soleil montait et jetait déjà ses rayons par-dessus les cimes.
+
+--En route! dit Nicolas Treml. Le chemin est long et j'ai grande
+hâte.
+
+Le maître et le serviteur remontèrent la rampe à pas précipités.
+
+Ce fut à ce moment que Jean sortit de la loge et les aperçut. Doué
+comme il l'était d'une agilité merveilleuse, il bondit le long de
+la descente et atteignit bientôt l'endroit du fourré où M. de La
+Tremlays avait disparu. Mais il tâtonna dans le taillis, et
+lorsqu'il arriva dans la route frayée il entendit au loin le galop
+de deux chevaux.
+
+Il s'élança de nouveau. Les chevaux allaient comme le vent; quoi
+qu'il pût faire, il ne gagnait point de terrain. Alors, par une
+inspiration soudaine, il gravit un chêne avec la prestesse d'un
+écureuil et gagna le sommet en quelques secondes. Il put voir
+alors les deux chevaux qui couraient dans la direction de
+Fougères.
+
+--Monsieur Nicolas! cria-t-il d'une voix désespérée.
+
+Le vieux gentilhomme se retourna, mais il ne s'arrêta point.
+
+Jean Blanc se fit un porte-voix de ses deux mains et entonna le
+chant d'Arthur de Bretagne.
+
+Un instant il put croire que ce naïf expédient produirait l'effet
+qu'il en attendait.
+
+Nicolas Treml s'arrêta indécis, mais bientôt, passant la main sur
+son front comme pour chasser une dernière hésitation, il enfonça
+ses éperons dans le ventre de son cheval.
+
+Jean Blanc descendit et regagna silencieusement la Fosse-aux-Loups.
+
+Auprès du seuil de la loge, il vit briller un objet aux rayons du
+soleil. C'était la bourse du vieux seigneur.
+
+Une larme vint dans les yeux de Jean Blanc.
+
+--Dieu le conduise! murmura-t-il. Il est bon, il croit bien
+faire.
+
+Il s'assit sur le seuil et demeura pensif.
+
+--Pauvre petit monsieur Georges! dit-il après un long silence;
+seul, aux mains de ce Vaunoy qui ne croit pas en Dieu!
+
+Il fit encore une pause, puis il ajouta:
+
+--Ils m'appellent le mouton blanc... Je suis le mouton et cet
+homme est le loup: mauvaise bataille! le loup a ses dents: si les
+dents me poussaient... le mouton se ferait loup pour défendre ou
+venger ceux qu'il aime. Qui vivra verra!
+
+
+
+VI
+Le voyage
+
+La dernière voix que Nicolas Treml entendit sur ses domaines fut
+celle de Jean Blanc, dont le chant mélancolique le saluait au
+départ comme un menaçant augure. Il fallut au vieux gentilhomme
+toute sa force d'âme et cette obstination qui est le propre du
+caractère breton pour vaincre les tristesses qui vinrent assaillir
+son coeur.
+
+Il repoussa loin de lui l'image de Georges et continua sa route.
+
+Il ne voulait point que l'on connût son itinéraire, car, après
+avoir fait deux lieues dans la direction du Couesnon et de la mer,
+il revint brusquement sur ses pas, tourna Vitré dont la noire
+citadelle absorbait les rayons du soleil de midi, et gagna le
+chemin de Laval, en laissant sur sa droite les belles prairies où
+serpente le ruisseau qui s'appelle déjà la Vilaine.
+
+Entre Laval et Vitré, un peu au-dessous du bourg d'Ernée, qui
+joua, quatre-vingts ans plus tard, un grand rôle dans les guerres
+de la chouannerie, s'élevaient, sur un petit tertre, deux tronçons
+de poteaux dont les têtes avaient été coupées.
+
+Ces deux poteaux se dressaient à six toises l'un de l'autre,
+séparés par deux tranchées entre lesquelles on voyait encore les
+débris vermoulus d'une barrière.
+
+Nicolas Treml arrêta son cheval et se découvrit. Jude Leker
+l'imita.
+
+--Quelques pas encore, dit M. de La Tremlays, et nous serons sur
+la terre ennemie, la terre de France. Pendant que nos pieds
+touchent encore le sol de la patrie, il nous faut dire un _Ave_ à
+Notre-Dame de Mi-Forêt.
+
+Tous deux récitèrent l'oraison latine.
+
+--Autrefois, reprit le vieux gentilhomme, ces poteaux avaient une
+tête. Celui-ci portait l'écusson d'hermine timbré d'une couronne
+ducale. L'autre portait d'azur à trois fleurs de lis d'or. De ce
+côté-ci de la barrière il y avait un homme d'armes breton; de
+l'autre, un homme d'armes français. Les soldats se regardaient en
+face; les emblèmes se dressaient fièrement à longueur de lance:
+Dreux et Valois étaient égaux.
+
+--C'était un glorieux temps, monsieur Nicolas! soupira Jude.
+
+--Dreux n'est plus, continua Treml dont la voix tremblait, et la
+Bretagne est une province française. Mais Dieu est juste; il
+rendra mon bras fort. Marchons!
+
+Ils franchirent l'ancienne limite des deux États et continuèrent
+leur route en silence.
+
+Le voyage fut long. Ils virent d'abord Laval, ancien fief de La
+Trémoille; Mayenne, qui donna son nom au plus gros des ligueurs;
+Alençon, qui fut l'apanage des fils de France.
+
+Dans chacune de ces villes ils s'arrêtaient le temps de faire
+reposer leurs chevaux. Puis ils repartaient en hâte.
+
+--Où allons-nous? se demandait parfois Jude Leker.
+
+Mais il ne faisait point cette question tout haut. S'il plaisait à
+Nicolas Treml de taire le but de ce voyage, ce n'était point à
+lui, Jude, qu'il appartenait de surprendre ce secret.
+
+Son incertitude ne devait pas durer longtemps désormais. Ils
+traversèrent Mortagne, puis Verneuil, puis Dreux, et, le matin du
+sixième jour, ils franchirent la grille dorée du parc de
+Versailles.
+
+Versailles était abandonné déjà, mais ses blancs perrons de marbre
+avaient encore le brillant éclat des jours de sa gloire.
+
+Statues, colonnades, urnes antiques et riches frontons gardaient
+leur splendeur du dernier règne. Il y avait si peu de temps que
+durait le veuvage de la cité royale! Le sable des allées ne
+conservait-il pas encore les traces des mules de satin et des
+hauts talons vermillonnés?
+
+N'y avait-il pas encore des fleurs dans les vases, des strophes
+gravées sur l'écorce des arbres, des jets de cristal dans la
+bouche souriante des naïades de bronze?
+
+Hélas! le veuvage a continué trop longtemps; les fleurs se sont
+flétries; bronzes et marbres ont pris l'austère beauté des oeuvres
+d'un autre âge; il n'y a plus ni chants, ni joies. C'est au passé
+qu'il faut dire avec le poète, pleurant les grandeurs de la
+monarchie:
+
+_Oh! que Versailles était superbe
+Dans ces jours purs de tout affront,
+Où les prospérités en gerbe
+S'épanouissaient sur son front!
+Là tout faste était sans mesure,
+Là chaque arbre avait sa parure,
+Là chaque homme avait sa dorure;
+Tout du maître suivait la loi
+Comme au même but vont cent routes,
+Là les grandeurs abondaient toutes:
+L'Olympe ne pendait aux voûtes
+Que pour compléter le grand roi._
+
+Nicolas Treml et son écuyer n'étaient point gens, il faut le dire,
+à s'occuper beaucoup de sculptures ou de jets d'eau. Ils jetèrent
+chemin faisant un regard distrait sur tous ces dieux de pierre qui
+souriaient, jouaient de la flûte ou dansaient couronnés de
+raisins, puis ils passèrent.
+
+Après avoir marché quelques heures encore, ils trouvèrent la
+Seine.
+
+--Paris est-il encore bien loin? demanda Nicolas Treml à un
+bourgeois qui, monté sur son bidet, tenait le bas de la chaussée.
+
+Le bourgeois se retourna et tendit son bras vers l'est. M. de La
+Tremlays, suivant ce geste, aperçut à l'horizon un point lumineux.
+C'était l'or tout neuf du dôme des Invalides qui lui renvoyait les
+rayons du soleil levant.
+
+--Courage, ami! dit-il à Jude, voici le terme de notre
+pèlerinage.
+
+Jude répondit:
+
+--C'est bien.
+
+Si les chevaux avaient su parler, ils auraient sans doute
+manifesté leur satisfaction d'une manière plus explicite.
+
+En entrant dans la ville, Nicolas Treml se fit indiquer le palais
+du régent et piqua des deux pour y arriver plus vite. Une sorte de
+fièvre semblait s'être emparée de lui. Jude le suivait pas à pas.
+La figure du bon serviteur trahissait cette fois une curiosité
+puissante. Par le fait, que pouvait vouloir au régent M. de La
+Tremlays?
+
+Ce dernier descendit de cheval à la porte du Palais-Royal. Il
+voulut entrer; les valets lui barrèrent le passage.
+
+--Allez dire à Philippe d'Orléans, dit-il, que Nicolas Treml veut
+l'entretenir.
+
+Les valets regardèrent le costume gothique du vieux gentilhomme
+qui disparaissait littéralement sous une épaisse couche de
+poussière, et tournèrent le dos en éclatant de rire.
+
+Le plus courtois d'entre eux répondit du bout des lèvres:
+
+--S. A. R. est à son château de Villers-Cotterets.
+
+M. de La Tremlays se remit en selle.
+
+--Quelqu'un de vous, dit-il, veut-il me conduire à ce château?
+
+La livrée du régent redoubla ses rires dédaigneux.
+
+--Mon brave homme, s'écria-t-on, les gens de votre sorte ne sont
+point admis au château de Villers-Cotterets.
+
+--C'est le paysan du Danube! chuchota un valet de pied.
+
+--C'est plutôt, répliqua un coureur, le Juif errant qui aura volé
+sur sa route un domestique et une haridelle!
+
+--C'est don Quichotte!
+
+--C'est M. de La Palisse!
+
+Jude mit la main sur la garde de son épée, mais son maître le
+retint d'un geste et tourna bride: l'insulte qui vient de trop bas
+s'arrête en chemin et n'est point entendue.
+
+M. de La Tremlays fit halte dans une hôtellerie qui portait pour
+enseigne les armes de Bretagne. Sans prendre le temps de se
+débotter, il manda le maître et lui ordonna de trouver un guide
+qui pût le conduire sur l'heure à Villers-Cotterets.
+
+L'étonnement de Jude était au comble. Sa curiosité, refoulée,
+l'étouffait. Enfin, n'y pouvant plus tenir, il prit la parole.
+
+--Monsieur Nicolas, dit-il timidement, vous avez donc grand désir
+de voir ce Philippe d'Orléans?
+
+--Tu me le demandes! s'écria Nicolas Treml avec énergie.
+
+Cette réponse porta la surprise de Jude au-delà de toutes bornes.
+
+--Que je meure! murmura-t-il en se parlant à lui-même, si je sais
+ce que notre monsieur peut vouloir au régent!
+
+Nicolas Treml entendit, saisit le bras de son écuyer et dit:
+
+--Je veux le tuer!
+
+Jude se reprocha de n'avoir point deviné une chose si naturelle.
+
+--À la bonne heure! dit-il; c'est bien.
+
+Et il reprit sa tranquillité habituelle.
+
+À ce moment, l'hôte reparut avec un guide.
+
+
+
+VII
+La forêt de Villers-Cotterets
+
+La magnifique maison de plaisance du régent Philippe d'Orléans
+avait ce jour-là un aspect plus joyeux encore que d'habitude. On
+voyait les palefreniers s'empresser autour des carrosses attelés.
+Les chevaux de selle piaffaient et se démenaient comme pour
+appeler leurs maîtres, et toute une armée de pages, coureurs et
+laquais à brillantes livrées encombrait les abords du perron.
+
+Le régent était encore à table. Dès que le repas fut fini,
+courtisans et belles dames descendirent à flots de velours et de
+satin le grand perron du château. Aussitôt les carrosses
+s'émaillèrent de gracieux visages, les chevaux de selle dansèrent
+sous leurs cavaliers, et la grande porte de la cour s'ouvrit.
+
+Par extraordinaire, Philippe d'Orléans n'avait pas pris place dans
+son carrosse. Il essayait un magnifique cheval que lui avait
+envoyé la reine Anne d'Angleterre, présent qu'il appréciait
+surtout à cause de son origine britannique, car le régent était
+anglais de coeur.
+
+Tous les historiens s'accordent à dire que Philippe d'Orléans
+avait un fort beau visage; ses portraits d'ailleurs en font foi.
+Quand il voulait bien mettre de côté ses allures abandonnées, on
+reconnaissait en lui le descendant des rois, et il pouvait faire
+figure de prince.
+
+Ce jour-là, se trouvant d'humeur gaillarde, il se mit en selle
+avec aisance, et tout aussitôt la cavalcade s'ébranla.
+
+Entre la sauvage forêt de Rennes et les massifs artistement percés
+de Villers-Cotterets, il y avait plein contraste. C'étaient bien
+encore ici de grands bois à l'opaque ombrage, des chênes haut
+lancés, des couverts à égarer une armée, mais la main de l'homme
+se faisait partout sentir.
+
+Il fait bon pour une terre être domaine de prince. Lorsque la main
+du maître peut ne point ménager l'or, la nature se façonne et
+s'embellit sans rien perdre de son agreste splendeur. Tantôt les
+larges allées se déroulaient en méandres capricieux et ménagés
+comme à plaisir, tantôt elles alignaient à perte de vue leurs
+doubles rangées de troncs sveltes et semblaient une immense
+colonnade supportant une voûte de verdure.
+
+Entre les deux paysages, il faut le dire, l'avantage ne restait
+point à la Bretagne.
+
+La forêt de Villers-Cotterets fourmille de sites admirables. En
+descendant les ombreux sentiers qui mènent à la vallée, on songe
+au paradis terrestre; lorsqu'on regagne les hauteurs, l'horizon
+s'étend et acquiert cette largeur qui manque presque toujours aux
+paysages bretons.
+
+Et d'ailleurs la pauvre forêt de Rennes ne saurait opposer que
+quelques gentilhommières inconnues ou le clocher d'une église de
+village au royal château bâti par les Valois et à la noble abbaye
+de Prémontré.
+
+Il y avait une heure que la cavalcade avait quitté l'avenue de
+Villers-Cotterets; elle avançait lentement: les gentilshommes
+caracolaient aux portières des carrosses qui roulaient sans bruit
+sur le gazon des allées. Philippe d'Orléans causait avec
+Mme de Carnavalet par la portière.
+
+Tout à coup, à un détour de la route, deux cavaliers apparurent et
+se postèrent au milieu du chemin, de manière à barrer le passage.
+
+C'étaient deux hommes de haute taille et d'athlétique carrure.
+Leur costume, qui ne ressemblait en rien à celui de l'époque,
+était gris de poussière.
+
+Le plus vieux de ces inconnus se tourna vers un paysan monté sur
+un bidet qui lui servait de guide et se tenait à distance
+respectueuse, et lui demanda tout haut:
+
+--Lequel de ces gens est le duc d'Orléans?
+
+Le paysan montra du doigt le prince et s'enfuit.
+
+L'inconnu poussa droit au régent qui recula instinctivement et
+porta la main à son épée. Les courtisans, un instant paralysés par
+la surprise, se jetèrent au-devant de leur maître.
+
+Quelques dames songèrent d'abord à s'évanouir, mais elles
+reprirent leurs sens, parce que la scène promettait d'être
+curieuse.
+
+--Qui êtes-vous? demanda le régent après le premier moment de
+silence.
+
+--Je suis Nicolas Treml de La Tremlays, seigneur de
+Bouëxis-en-Forêt, répondit le nouveau venu.
+
+--Et que voulez-vous?
+
+--Me battre en combat singulier contre le régent de France!
+
+Ces étranges paroles furent prononcées d'un ton grave et ferme,
+exempt de toute fanfaronnade.
+
+Les courtisans se regardèrent. Un muet sourire vint à leurs
+lèvres. Les dames étaient puissamment intéressées: elles
+contemplaient cela comme on suit une représentation dramatique.
+
+C'était en effet un spectacle singulier et fait pour étonner que
+ces deux hommes, débris d'un autre siècle, mais débris vigoureux,
+menaçants, intrépides, au milieu de ces visages fardés, que ces
+longues épées à garde de fer parmi ces rapières de parade, que ces
+pourpoints de gros drap, sans rubans ni broderies, au milieu de
+tout cet or et de tout ce velours.
+
+On eût dit que la Bretagne du XVe siècle sortait du tombeau et
+venait demander raison de la conquête aux arrière-neveux des
+conquérants.
+
+Philippe d'Orléans avait senti d'abord un mouvement d'inquiétude,
+mais dix gentilshommes le séparaient maintenant du vieux Breton.
+Il oublia sa passagère frayeur.
+
+--Ce bonhomme est fou, dit-il en riant; il fera peur à nos dames.
+Qu'on le chasse!
+
+L'ordre était explicite, mais la rapière de M. Nicolas était
+longue. Les gentilshommes ne se pressaient point d'attaquer.
+
+Le vieux Breton ôta lentement son gant de peau de buffle qui
+pouvait bien peser une demi-livre.
+
+--Il faut en finir! murmura le régent avec impatience.
+
+--Il faut en finir! répéta gravement Nicolas Treml. On m'avait
+dit que le sang de Bourbon était un sang héroïque; mais la
+Renommée est menteuse, je le vois, ou bien la branche aînée a
+gardé tout entier l'héritage de vaillance. Philippe d'Orléans,
+régent de France, pour la seconde fois, moi, gentilhomme comme
+toi, je te provoque au combat!
+
+Ce disant, M. de La Tremlays dégaina.
+
+MM. les courtisans en firent autant. Les dames trouvaient que la
+comédie marchait à souhait.
+
+--Soyez témoins! reprit Nicolas Treml d'une voix haute et
+solennelle; ne pouvant accuser le roi qui est un enfant, j'accuse
+le régent de France de tenir en servage la province de Bretagne,
+laquelle est libre de droit. Pour prouver la vérité de mon dire,
+j'offre le combat à outrance et sans merci. Si Dieu permet que je
+succombe, la Bretagne n'aura perdu qu'un de ses enfants. Si je
+suis vainqueur, elle recouvrera ses légitimes privilèges.
+
+--Un combat en champ clos! murmuraient ces messieurs qui
+commençaient à s'amuser de l'aventure. Un jugement de Dieu entre
+son Altesse Royale et M. Nicolas! l'idée vaut quelque chose!
+
+Le régent ne riait plus.
+
+Quant aux dames saisies par le côté romanesque de l'aventure,
+elles admiraient maintenant l'austère visage du vieillard et
+prenaient peut-être parti pour sa barbe blanche.
+
+Mme la duchesse de Berry dit à l'oreille de Riom qui était à la
+portière:
+
+--Quel beau vieux fou!
+
+--Eh bien! reprit encore Nicolas Treml dont l'oeil s'allumait
+d'indignation, régent de France, vous ne répondez pas!
+
+Un silence suivit ces paroles. Chacun eut le pressentiment d'un
+événement extraordinaire. Au moment où le régent ouvrait la bouche
+pour ordonner définitivement à sa suite d'écarter le vieux Breton,
+celui-ci le prévint et se tourna vers son écuyer.
+
+--Fais ranger ces gens! dit-il froidement.
+
+Jude poussa son robuste cheval au milieu du flot des courtisans
+qui, refoulés avec une irrésistible vigueur, se rejetèrent à
+droite et à gauche.
+
+Durant une seconde,--une seule,--Philippe d'Orléans et Nicolas
+Treml se trouvèrent face à face. Ce court espace de temps suffit
+au vieillard qui, levant son massif gant de buffle, en frappa le
+régent de France en plein visage et cria d'une voix retentissante:
+
+--Pour la Bretagne!
+
+Trente épées menacèrent au même instant sa poitrine. Les dames
+purent s'évanouir.--Le dénouement surpassait toute attente.
+
+En recevant ce sanglant outrage, Philippe d'Orléans avait pâli. Il
+mit l'épée à la main comme le dernier de ses gentilshommes et se
+précipita vers l'agresseur.
+
+Mais il s'arrêta en chemin. La colère avait peu de prise sur cette
+nature où la tête dominait complètement le coeur. Il revint vers
+les princesses pour calmer leur frayeur.
+
+Pendant cela, un combat inégal et dont l'issue ne pouvait rester
+douteuse s'était engagé entre les deux Bretons et la suite de Son
+Altesse Royale. Ces messieurs de la suite du régent qui, pour être
+de joyeux compagnons, n'en étaient pas moins de galants hommes,
+essayaient de désarmer leurs adversaires et non point de les tuer.
+Au bout de quelques minutes, Nicolas Treml, renversé de cheval,
+fut pris et lié à un arbre.
+
+Il ne prononça plus une parole, et resta, tête haute, devant son
+vainqueur.
+
+Jude avait encore son épée, il était entouré de tous côtés, mais
+non pas vaincu.
+
+M. de La Tremlays, jugeant inutile de prolonger la bataille, lui
+fit de loin un signe. Aussitôt Jude jeta son arme aux pieds de ses
+adversaires, qui s'emparèrent de lui sur-le-champ.
+
+À ce moment, une douleur amère et soudaine se refléta sur les
+traits du vieux gentilhomme qui, jusqu'alors, avait gardé
+l'apparence d'un calme stoïque. Un souvenir venait de traverser
+son âme; il avait vu Georges qui souriait dans son berceau.
+
+Jusqu'à cette heure, son extravagant espoir l'avait soutenu. Il
+avait cru forcer le régent à descendre dans l'arène et à jouer
+contre lui, l'épée à la main, les destinées de la Bretagne.
+
+C'était simple et naturel à son sens. Il n'avait pas même supposé
+qu'il faudrait en venir au dernier outrage. Maintenant il
+comprenait. La fièvre était passée.
+
+Comme il arrive toujours après une défaite, mille pensées se
+pressaient dans son cerveau. Il sentait naître en lui un doute
+touchant la loyauté de son parent, Hervé de Vaunoy; et ce doute, à
+peine conçu, grandissait, grandissait jusqu'à devenir terrible
+comme une certitude. Il croyait entendre la voix lointaine du
+pauvre fendeur de cercles, et cette voix lui disait la ruine de sa
+race.
+
+Il jeta un regard découragé vers Jude, et se repentit de lui avoir
+fait rendre son épée.
+
+--Reprends ton arme, mon homme, cria-t-il. Passe sur le corps de
+ces valets et va-t'en veiller sur l'enfant.
+
+Jude obéit comme toujours. Un puissant effort le dégagea des mains
+qui le retenaient, mais la foule s'était augmentée; les valets et
+les palefreniers avaient rejoint la cour. Jude fut terrassé. En
+tombant, il tourna vers son maître ses yeux pleins d'une
+respectueuse tristesse.
+
+--Je n'ai pas pu, murmura-t-il comme s'il eût voulu excuser une
+désobéissance.
+
+Nicolas Treml courba la tête.
+
+--Pauvre berceau! dit-il; que Dieu ne punisse que moi et prenne
+l'enfant en pitié!
+
+Le régent donna le signal du retour.
+
+Tout le long de la route, il se montra d'une fort aimable gaieté.
+Il n'était pas méchant. Seulement, en montant le perron du
+château, il se pencha à l'oreille d'un de ses conseillers et
+prononça le mot Bastille; le conseiller s'inclina.
+
+C'était l'arrêt de Nicolas Treml et de l'honnête Jude, son écuyer.
+
+
+
+VIII
+Tutelle
+
+Quelques heures après l'étrange bataille que nous avons rapportée,
+M. de La Tremlays et son écuyer furent enfermés à la Bastille.
+
+Il est permis de croire que le vieux Breton fit des réflexions
+assez tristes lorsqu'il franchit le seuil de la forteresse. Quant
+à Jude, on peut affirmer qu'il ne réfléchit pas du tout.
+
+Quelles que fussent ses angoisses secrètes, Nicolas Treml était
+trop fier et trop fort pour les laisser paraître sur son visage.
+Il monta en silence les noirs escaliers de la Bastille, et entra
+dans son cachot comme il entrait jadis au grand salon du château
+de La Tremlays, le front haut et la tête calme.
+
+Mais, une fois seul, le vieux gentilhomme donna cours à son
+désespoir. Il s'accusa d'avoir abandonné Georges, et maudit
+presque son patriotisme inutile. Son entreprise lui apparaissait
+maintenant sous son véritable jour. La vue de la cour avait changé
+ses idées. Il comprenait, mais trop tard, que sa tentative, qui
+eût été téméraire au temps de la chevalerie, devenait, au XVIIIe
+siècle, un acte de véritable extravagance.
+
+Sa douleur et ses regrets eussent été bien plus amers encore s'il
+avait pu voir ce qui se passait dans son château de La Tremlays.
+Hervé de Vaunoy, en effet, ne faisait point les choses à demi.
+Quelques mots échappés à Nicolas Treml, dans la dernière
+conversation qu'ils avaient eue ensemble, avaient mis Hervé sur la
+voie, et il devinait à peu près le but du voyage de son parent.
+
+Ce lui en était assez pour conjecturer le reste, car il
+connaissait l'indomptable rancune du vieux Breton.
+
+Il laissa passer une semaine. Au bout de ce terme, il regarda le
+retour de Nicolas Treml comme étant pour le moins fort
+problématique, et agit en conséquence. La majeure partie des vieux
+serviteurs du château fut congédiée, Vaunoy ne garda que ceux
+qu'il avait su se concilier dès longtemps, et Alain, le maître
+d'hôtel, qui était un peu son confident.
+
+Vaunoy avait totalement changé de caractère. Depuis deux ans, il
+rêvait nuit et jour la possession du riche domaine de Treml, et
+voilà que tout à coup ce rêve s'était accompli. Pauvre hier et ne
+possédant que son manteau râpé de gentillâtre, il s'éveillait
+aujourd'hui aussi riche que pas un membre de la haute noblesse
+bretonne.
+
+Il y avait de quoi mettre une cervelle d'ambitieux à l'envers, et
+celle de Vaunoy fit la culbute.
+
+Il est vrai que, à bien prendre, cette opulence n'avait rien de
+réel. Entre les mains d'Hervé, le château avec ses dépendances
+n'était qu'un dépôt, et son rôle celui d'un fidéicommissaire.
+
+Mais, pour qui sait conduire sa barque, ce rôle de
+fidéicommissaire peut mener loin. Tout homme est mortel; le
+pupille est soumis à cette foule de hasards déplorables qui
+menacent notre pauvre humanité: on meurt de la fièvre, du croup;
+on meurt pour ne point manger assez ou pour manger trop; on est
+croqué par le loup, même ailleurs que dans les contes de Perrault;
+on se noie; que sais-je!
+
+Plus tard, il y a les duels, les chutes de cheval et autres
+aventures.
+
+À cause de tout cela, le pupille d'un fidéicommissaire bien appris
+atteint rarement sa majorité.
+
+Or, M. de Vaunoy était un homme fort capable. Seulement, comme il
+était impatient outre mesure de jouir sans contrôle, il ne fit
+point grand fond sur ces éventualités que nous venons d'énumérer.
+Le petit Georges, à la rigueur, pouvait sortir victorieux de
+toutes ces épreuves, et M. de Vaunoy entendait ne point courir les
+chances de ce jeu périlleux.
+
+Le Breton est bon et généreux d'ordinaire, mais quand il se met à
+être mauvais, les traîtres du mélodrame sont des anges auprès de
+lui: rien ne lui coûte, et les moyens qu'il emploie alors sont
+d'une brutalité diabolique.
+
+Le lecteur en pourra juger sous peu.
+
+Vaunoy continua de traiter Georges comme le petit-fils chéri et
+respecté de son seigneur. Il voulait se faire un appui de
+l'affection de l'enfant pour le cas redoutable où M. de La
+Tremlays fût revenu inopinément quelque jour. Un mois, deux mois
+se passèrent. Hervé avait fait maison nette de tout ce qui portait
+amour au vieux sang de Treml. Néanmoins il y avait un fidèle
+serviteur qu'il n'avait point pu chasser: c'était Loup, le chien
+favori de M. Nicolas.
+
+En vain les nouveaux valets, armés de fouets, avaient poursuivi
+Loup jusqu'à une grande distance dans la forêt, il revenait
+toujours. Au moment où Hervé le croyait bien loin, il le
+retrouvait, le soir, assis auprès du berceau de Georges endormi.
+Le chien veillait, et nous ne pouvons point affirmer que, sans la
+présence de ce vaillant gardien, l'héritier de Treml eût passé ses
+nuits sans péril, car M. de Vaunoy jetait souvent d'étranges
+regards sur la couche où reposait son jeune cousin.
+
+Loup n'était pas seul à veiller sur le petit Georges: un autre
+protecteur couvrait l'enfant de sa mystérieuse vigilance. Avec la
+bourse de Nicolas Treml, Jean Blanc avait soulagé les souffrances
+de son père, il ne travaillait plus: le jour, il dormait ou rôdait
+autour du château; la nuit, il montait dans l'un des arbres du
+parc, dont les longues branches venaient frôler les fenêtres de la
+chambre où dormait Georges, et là il faisait sentinelle jusqu'au
+matin.
+
+Hervé l'avait bien menacé parfois du fusil de son veneur, mais
+Jean Blanc savait courir sur la verte couronne des arbres comme un
+matelot dans les agrès de son navire. Il ne craignait point les
+balles, seulement, il se garait, ne voulant point mourir,
+puisqu'il avait dit: _Qui vivra verra!_
+
+Pour voir, il voulait vivre.
+
+
+
+IX
+L'étang de La Tremlays
+
+Il y avait six mois que Nicolas Treml était parti. Personne ne
+savait en Bretagne ce qu'il était devenu. Les gens de la forêt le
+regrettaient parce qu'il était bon maître, et priaient Dieu pour
+le repos de son âme.
+
+Un soir d'automne, Hervé de Vaunoy jeta sa canardière sur son
+épaule et prit le petit Georges par la main. En cet équipage, il
+se dirigea vers l'étang de La Tremlays. Loup marchait sur ses
+talons; Vaunoy suivait du coin de l'oeil le fidèle animal, et ce
+regard annonçait des dispositions qui n'étaient rien moins que
+bienveillantes.
+
+Georges courait dans l'herbe ou cueillait les fleurs d'or des
+genêts. Ses cheveux blonds flottaient au vent du soir. Il était
+gracieux et charmant comme la joie de l'enfance.
+
+L'étang de La Tremlays est situé à l'ouest et à un quart de lieue
+du château. Sa forme est celle d'un trapèze dont trois côtés
+appuient leurs bordures d'aunes à de grands taillis, tandis que le
+quatrième, coupé en talus escarpé, porte à son sommet un bouquet
+de futaie.
+
+Du point central de ce talus, qui surplombe par suite
+d'éboulements anciens, s'élance presque horizontalement le tronc
+robuste et rabougri d'un chêne noir dont les longues branches
+pendent au-dessus de l'eau et couvrent le quart de la largeur de
+l'étang.
+
+C'est vis-à-vis de ce chêne et à quelques toises de ses dernières
+branches que la pièce d'eau atteint sa plus grande profondeur. Le
+reste est fond de vase où croissent des moissons de joncs et de
+roseaux que peuplent vers le commencement de l'hiver des myriades
+d'oiseaux aquatiques.
+
+Sur la rive occidentale de l'étang de La Tremlays s'assied
+maintenant une petite bourgade avec chapelle et moulin; mais, à
+l'époque où se passe notre histoire, ce lieu était complètement
+désert, et il était bien rare qu'un passant vînt troubler les
+silencieux ébats des sarcelles ou des tanches.
+
+M. de Vaunoy ouvrit le cadenas d'un petit bateau, plaça Georges
+sur l'un des bancs et quitta la rive; Loup, sans y être invité,
+franchit d'un bond la distance et s'installa aux pieds de
+l'enfant.
+
+Après quelques coups de rames qui le portèrent au milieu de
+l'étang, M. de Vaunoy arma sa canardière et jeta autour de lui un
+regard de chasseur novice. Un plongeon montra sa tête noire entre
+les roseaux: Hervé fit feu.
+
+La détonation fit tressaillir Loup; l'odeur de la poudre dilata
+ses narines. Il se dressa sur ses quatre pattes et darda son
+regard dans la direction des roseaux.
+
+--Cherche là..., cherche, dit doucement M. de Vaunoy. Vous savez
+l'histoire de la chatte métamorphosée en femme. Une souris se
+montre, et Minette de courir à quatre pattes. Loup, excité dans
+son instinct, bondit hors du bateau, laissant Georges, effrayé du
+bruit, sur son banc.
+
+--Cherche là..., cherche! répéta M. de Vaunoy, qui rechargeait
+vivement sa canardière.
+
+Le chien cherchait, mais il n'avait garde de trouver le plongeon,
+dont la santé n'avait aucunement souffert.
+
+M. de Vaunoy épaula de nouveau sa canardière.
+
+--Regarde donc quel grand chêne, Georges! dit-il.
+
+Pendant que l'enfant était retourné, le coup partit. Loup poussa
+un hurlement plaintif, et se coucha, mort, dans les roseaux.
+
+--J'ai vu derrière les feuilles du chêne, dit l'enfant, une
+grande figure blanche qui nous regardait.
+
+Vaunoy jeta vivement les yeux vers l'arbre, mais il n'aperçut
+rien.
+
+--Regarde encore! dit-il d'une voix pateline.
+
+Puis il grommela entre ses dents:
+
+--Cette fois le maudit chien ne reviendra pas!
+
+--Tiens! s'écria Georges, voilà encore la figure blanche!
+
+Vaunoy était dans l'un de ces instants où l'homme a peur de son
+ombre. La nuit tombait rapidement. Il compta du regard les
+feuilles du chêne noir, et n'aperçut rien encore. L'enfant s'était
+trompé.
+
+La main d'Hervé tremblait néanmoins pendant qu'il déposait sa
+canardière au fond du bateau pour prendre les rames. Il se dirigea
+lentement vers le point de l'étang qui fait face au grand chêne.
+En cet endroit, l'eau tranquille et plus sombre annonçait une
+grande profondeur. Vaunoy cessa de ramer. Il appuya sa tête sur sa
+main. Sa respiration était oppressée, des gouttes de sueur
+coulaient sur son front.
+
+Quand il se redressa, la nuit était tout à fait venue. À deux ou
+trois reprises, il étendit sa main vers Georges, et chaque fois sa
+main retomba. Enfin il fit sur lui-même un violent effort:
+
+--Eh bien! dit-il d'une voix étouffée, ne vois-tu plus la grande
+figure blanche?
+
+L'enfant tourna la tête.
+
+--Si, répondit-il, la voilà!
+
+Pendant qu'il parlait encore, Vaunoy le saisit par-derrière et le
+précipita dans l'étang.
+
+Au même instant, une longue forme blanche se montra, en effet,
+dans le feuillage du chêne, mais Vaunoy ne put la voir, occupé
+qu'il était à fuir vers le bord à force de rames.
+
+La lune qui se levait jeta ses premiers rayons par-dessus les
+taillis et vint éclairer le pâle visage de Jean Blanc.
+
+Au moment où Vaunoy atteignait la rive, l'albinos se laissa
+glisser le long d'une branche flexible qui pliait sous son poids
+et retombait au ras de l'eau. À l'aide de ses pieds, il imprima un
+mouvement de fronde à ce balancier, puis, ouvrant les mains tout à
+coup, il se trouva lancé tout près de l'endroit où Georges avait
+disparu.
+
+Vaunoy entendit sans doute le bruit de sa chute; mais, plein de
+cette superstitieuse terreur qui suit et venge le crime, il se
+boucha les oreilles et s'enfuit, éperdu.
+
+Quelques secondes après, Jean Blanc revint à la surface, ramenant
+l'enfant évanoui.
+
+Le pauvre visage de l'albinos avait une expression d'allégresse
+délirante lorsqu'il toucha le bord. Il prit sa course, serra
+convulsivement l'enfant dans ses bras, et ne s'arrêta que
+lorsqu'il eut mis une large distance entre lui et le château de La
+Tremlays.
+
+--J'étais là, disait-il en riant; je savais qu'on ferait du mal
+au petit monsieur! Maintenant, il est à moi: je l'ai gagné!
+J'étais là pour que le fort ne tuât point le faible, comme dans la
+chanson d'Arthur de Bretagne.
+
+Ceux qui connaissaient le pauvre Jean Blanc eussent vu dans ces
+paroles entrecoupées le symptôme précurseur de l'un de ses accès.
+Lui-même sentait vaguement l'approche d'une tempête
+intellectuelle, car sa joie tomba tout à coup. Il fit halte au
+milieu sur le gazon d'un talus.
+
+L'atmosphère était froide. Une abondante rosée descendait du faîte
+des arbres à demi dépouillés de leurs feuilles. Georges restait
+sans mouvement: ses membres étaient raides et glacés. Une pâleur
+mortelle couvrait son joli visage.
+
+--Il faut qu'il s'éveille! grommelait Jean Blanc en tâchant de le
+réchauffer sur son sein; il le faut. Sainte Vierge, réveillez-le!
+
+Ce disant, il se dépouillait de son justaucorps de peau de mouton,
+et s'en servait pour envelopper le corps transi de l'enfant. Sa
+poitrine haletait, ses yeux devenaient hagards. Il luttait contre
+l'accès qui envahissait ses chancelantes facultés.
+
+Par un dernier éclair d'intelligence, il ôta de sa poitrine une
+médaille de cuivre qui portait l'image de Notre-Dame de Mi-Forêt.
+Il la passa d'une main frémissante au cou de l'enfant toujours
+inanimé.
+
+--Sainte Vierge, cria-t-il dans sa foi désolée, moi, je ne peux
+plus! Il a maintenant votre sainte médaille: il est à vous,
+réveillez-le! Si vous l'éveillez, bonne Mère de Dieu, je fais
+voeu...
+
+Un irrésistible rire interrompit cette ardente invocation.
+Aussitôt après il tomba en convulsion, puis, emporté par sa fièvre
+folle, il se jeta, tête baissée, gambadant, au plus épais du
+fourré.
+
+L'enfant, évanoui, resta à la garde de Notre-Dame.
+
+L'accès de Jean Blanc fut long, parce que l'émotion qui l'avait
+provoqué avait été puissante; pendant plus d'une heure, il courut
+les taillis en répétant son étrange refrain:
+
+--Je suis le mouton blanc..., le mouton!
+
+Au bout de ce temps, sa fièvre se calma, il sentit revenir ses
+idées, et le souvenir de Georges emplit tout à coup son coeur.
+
+Il s'élança, passant par-dessus tout obstacle, et, retrouvant sa
+route par instinct, en quelques minutes il atteignit l'allée où il
+avait laissé l'enfant.
+
+Son coeur battit de joie, car un rayon de lune, glissant au
+travers des branches, éclairait un objet blanc sur le talus.
+
+--Georges! cria-t-il.
+
+Georges ne répondit point.
+
+Jean Blanc franchit en deux bonds la distance qui le séparait du
+talus et tomba sur ses genoux.
+
+--Georges! dit-il encore.
+
+Et comme l'objet blanc restait immobile, Jean le toucha. C'était
+son justaucorps de peau.
+
+L'enfant avait disparu.
+
+
+
+X
+La veillée
+
+Vingt ans de plus pèsent un poids bien lourd sur la tête d'un
+homme; mais, pour l'ensemble des choses créées, mis à part l'homme
+lui-même, c'est-à-dire pour la portion la plus grande, la plus
+durable, la plus vivante de la nature, vingt ans passent comme un
+souffle de brise, qui effleure et n'entame point.
+
+Vingt ans écoulés ont rendu méconnaissables les personnages de
+notre récit: l'enfant s'est fait homme, l'homme est devenu
+vieillard, le vieillard a cessé de vivre.
+
+Mais le beau château de La Tremlays s'élève toujours, droit et
+robuste au bout de son avenue de grands chênes. Si quelques arbres
+sont morts dans la forêt, d'autres jaillissent du sol et
+s'élancent, pleins de sève, vers le beau soleil qui chauffe la
+voûte de feuillage. La Fosse-aux-Loups a gardé ses sombres
+ombrages et le chêne creux soutient vaillamment le pesant fardeau
+de ses branches colossales. Les deux moulins chancellent et
+menacent ruine comme autrefois, et c'est à peine si l'on aperçoit
+que la pauvre loge de Mathieu Blanc s'est affaissée au ras du sol,
+tant le détail est mince et peu digne d'attention.
+
+Quant à l'étang de La Tremlays, ce sont toujours les mêmes eaux
+dormantes et la même moisson de roseaux sous lesquels blanchissent
+dans la vase les ossements de Loup, le fidèle chien de Nicolas
+Treml.
+
+Nous sommes à l'automne de l'année 1740, et il y a veillée dans
+les cuisines de M. Hervé de Vaunoy de La Tremlays, seigneur de
+Bouëxis-en-Forêt.
+
+La cuisine est une grande pièce carrée, percée de quatre fenêtres
+hautes. Une porte de chêne, garnie de fer, ouvre ses deux battants
+vis-à-vis de la vaste cheminée dont le manteau, en forme de
+toiture, peut abriter une compagnie raisonnablement nombreuse.
+Cinq ou six bûches broient dans l'âtre et mêlent leur rouge
+lumière à la lueur crépitante de deux résines.
+
+Sur la table massive qui occupe le milieu de la pièce, une rangée
+de _pichets_ (cruches), méthodiquement alignés, exhalent une bonne
+odeur de cidre dur. Des pommes de terre rôtissent sous les
+cendres, et une demi-douzaine de quartiers de lard montrent, des
+deux côtés de la crémaillère, leur couenne recouverte de suie.
+
+Nous faisons grâce au lecteur des fourneaux, casseroles, cuillers
+à pots, marmites, écumoires, etc.
+
+Il y a une quinzaine de personnes assises sous le manteau de la
+cheminée. La plupart sont serviteurs ou servantes de Vaunoy; deux
+ou trois sont étrangères et reçoivent l'hospitalité.
+
+Pour ne point faire défaut à la galanterie française, nous
+parlerons d'abord des femmes.
+
+Sur cette escabelle à trois pieds et si près du feu que la pointe
+de ses sabots se charbonne, est assise la dame Goton Rehou, femme
+de charge de La Tremlays. Elle fut, si l'on en croit la chronique
+de la forêt, une joyeuse commère; mais cela date de quarante ans,
+et, à l'heure qu'il est, elle fume une pipe courte noircie par un
+long usage, avec toute la gravité qui convient à une personne de
+son importance.
+
+Auprès d'elle, et s'éloignant graduellement du foyer, siègent les
+servantes du château: la fille de basse-cour, la pigeonnière, la
+trayeuse de vaches, et même la femme de chambre de Mlle Alix de
+Vaunoy. Cette dernière déroge sans nul doute en semblable
+compagnie, mais il faut tuer le temps.
+
+De l'autre côté de la cheminée, sont rangés les garçons.
+
+C'est d'abord André, le garde; Simonnet, le maître du pressoir;
+Corentin, l'homme de la charrue, et beaucoup d'autres encore dont
+l'énumération serait longue et superflue.
+
+Dans l'âtre même, et juste en face de la dame Goton Rehou, est
+assis un homme de la forêt; hôte de La Tremlays pour quelques
+heures. Cet homme mérite une description particulière.
+
+Il est charbonnier, cela se voit. Une couche épaisse de noir
+couvre son visage et s'éclaircit seulement quelque peu aux angles
+saillants de la face, comme il arrive aux masques de bronze. Ses
+yeux, dont la paupière est enflammée, semblent craindre l'éclat
+ardent du foyer et s'abritent derrière sa main noircie; du reste,
+vêtu comme les gens de la forêt: bonnet de laine mêlée, veste
+longue en forme de paletot échancré, culottes courtes, bas bleus
+et souliers à boucle de fer.
+
+Il est de taille problématique. Assis, il semble petit, mais
+lorsqu'il se lève pour saisir un pichet et boire à même, ses
+longues jambes l'exhaussent tout à coup. Dans l'attitude de son
+corps, il y a plus de souplesse que de force. Quant à son âge, nul
+ne saurait le dire. Depuis quinze ans, le charbonnier Pelo Rouan
+court la forêt. Tel on l'a vu la première fois, tel on le voit
+encore.
+
+Nos personnages ainsi posés, nous écouterons leur conversation,
+car nous sommes fort dépaysés dans ce château où nous n'avons pas
+mis le pied depuis vingt ans.
+
+Renée, la fille de chambre de Mlle Alix de Vaunoy, cause avec Yvon,
+le valet des chiens, lequel raccommode son fouet et tresse une
+_soutisse_ (mèche), que Mirault, Gerfault, Renault, etc.,
+sentiront plus d'une fois sur leurs flancs savamment amaigris.
+André, le garde, frotte d'huile le ressort de son fusil à pierre.
+Corentin taille un battoir pour Anne, la surintendante des vaches;
+l'entretien n'a rien encore de général.
+
+Mais six heures ont sonné à la cloche fêlée du beffroi. Le vieux
+Simonnet, maître du pressoir, a récité dévotement les versets de
+l'angélus. Un silence de quelques minutes s'est fait, pendant
+lequel tout le monde a prié.
+
+Quand ce silence eut duré suffisamment à son gré, dame Goton fit
+un signe de croix final et secoua les cendres de sa pipe avec
+précaution.
+
+--Les jours s'en vont petissant! dit-elle.
+
+Chacun reconnut implicitement la justesse infinie de cette
+observation.
+
+--Vienne la fin du mois, poursuivit la vieille femme de charge,
+et nous aurons la résine allumée pour dire l'angélus le matin et
+le soir.
+
+--Ça, c'est la vérité! appuya Simonnet.
+
+Et tous répétèrent avec conviction:
+
+--Les jours s'en vont petissant, c'est la vérité!
+
+Dame Goton savoura un instant l'approbation générale.
+
+--Maître Simonnet, reprit-elle ensuite, si c'est un effet de
+votre complaisance, passez-moi le pichet; ma pauvre langue brûle.
+
+Au lieu d'un pichet, on en passa dix, et tout le monde s'abreuva
+copieusement.
+
+--Fameux et droit en goût! s'écria la vieille femme en promenant
+voluptueusement sa langue sur ses lèvres après avoir bu; tout ce
+qu'on peut demander, c'est que le cidre de l'automne qui vient
+vaille celui de l'autre année, pas vrai?
+
+C'était là encore une de ces propositions dont le succès n'est
+point douteux. Tout le monde répondit affirmativement, et le
+maître du pressoir but un second coup pour prouver la sincérité de
+son opinion.
+
+--Quant à ce qui est de l'an prochain, dit-il, on ne sait pas ce
+qu'on ne sait pas. Il cherra bien du bois mort dans la forêt d'ici
+l'autre automne; d'ici l'autre automne, bien de l'eau passera sous
+le pont de Noyal, et notre monsieur dit que le temps qui court est
+un temps de péril.
+
+Renée cessa de causer avec Yvon et releva la tête avec inquiétude.
+
+--Est-ce qu'on craint une attaque des Loups? murmura-t-elle.
+
+À cette question, on eût pu voir le charbonnier fermer à demi les
+yeux et jeter à la ronde un fugitif regard.
+
+--Les Loups! répéta Simon net en frappant son poing sur la table.
+Si j'étais seulement dans la peau de M. le lieutenant du roi, on
+ne les craindrait pas longtemps, les maudits brigands! Dire qu'ils
+ont brûlé mon beau pressoir de Bouëxis-en-Forêt!
+
+--Volé mes vaches! ajouta la trayeuse.
+
+--Dévasté mon chenil! dit Yvon.
+
+--Braconné plus de gibier que n'en chasse en trois ans notre
+monsieur! s'exclama le garde.
+
+--Tué mes poules!
+
+--Foulé mes guérets!
+
+--Brisé mes espaliers! crièrent en choeur les divers
+fonctionnaires de La Tremlays.
+
+La dame Goton bourrait gravement sa pipe et ne disait rien, Pelo
+Rouan, le charbonnier, semblait dormir, adossé contre la paroi de
+la cheminée.
+
+--Oh! les maudits brigands! reprit le choeur au milieu duquel on
+distinguait la voix flûtée et suraiguë de la fille de chambre.
+
+Goton alluma sa pipe et lança trois redoutables bouffées.
+
+--Il y a vingt ans, murmura-t-elle, le maître de La Tremlays
+s'appelait M. Nicolas. Ceux que vous nommez les Loups étaient des
+agneaux alors. C'est la misère qui a aiguisé leurs dents.
+
+Un murmure désapprobateur suivit ces paroles.
+
+--Les Treml étaient de bons maîtres, dit Simonnet avec le même
+embarras qu'aurait un vieux courtisan parlant d'un roi déchu au
+sein d'une cour nouvelle, on ne peut pas dire le contraire; mais
+les Loups sont des bandits, et il n'y a que vous, dame Goton, pour
+prendre leur défense.
+
+Un imperceptible sourire plissa les lèvres de Pelo Rouan. La
+vieille releva sa tête chenue avec dignité.
+
+--Maître Simonnet, répondit-elle, je ne défends point les Loups,
+qui savent bien se défendre eux-mêmes. Je dis que ce sont des
+Bretons, voilà tout, et que certaines gens sont plus vaillants au
+coin du feu que sous le couvert!
+
+Le sourire du charbonnier se renforça et les serviteurs du château
+restèrent penauds sous cette accusation de couardise faite ainsi à
+brûle-pourpoint.
+
+--Patience! Patience! dit enfin Simonnet. Il doit nous arriver de
+Paris un brave officier du roi pour prendre le commandement des
+sergents de Rennes et protéger le passage des deniers de l'impôt à
+travers la forêt. Ces Loups damnés ont tué le dernier capitaine.
+
+--Gare au nouveau! interrompit dame Goton.
+
+--On dirait que vous souhaitez un malheur! s'écria aigrement
+Renée la fille de chambre.
+
+--Ma mie, répondit Goton avec autorité, je suis vieille et je
+regrette l'ancien temps où nos dames ne prenaient point pour
+chambrières des mijaurées de Normandie. Laissez les Bretons
+répondre aux Bretons!
+
+Renée devint rouge et ne parla plus. La conversation allait mourir
+ou changer d'objet, lorsque Pelo Rouan, qui avait sans doute des
+raisons pour cela frotta ses yeux comme un homme qui s'éveille et
+dit:
+
+--Ai-je rêvé, maître Simonnet? n'avez-vous point dit que nous
+allons avoir un nouveau capitaine pour mettre à la raison les
+Loups que le ciel confond?
+
+--J'ai dit cela mon homme, et c'est la vérité. Tant que les Loups
+n'ont fait que piller M. de Vaunoy, la cour de Paris n'y a point
+vu de mal, mais les hardis brigands sont allés, comme chacun sait,
+jusqu'à Rennes, attaquer en plein jour l'hôtel de M. l'intendant.
+Ils interceptent l'impôt.
+
+--Quel dommage! interrompit l'incorrigible Goton qui renforça son
+sarcastique sourire. Voler le roi!
+
+--Ce sont de fiers gueux! dit Pelo Rouan avec simplicité; mais
+savez-vous quand arrive cet officier du roi dont vous parlez,
+maître Simonnet?
+
+--On l'attend mon homme.
+
+Pelo Rouan se leva, prit son pichet qu'il porta à ses lèvres et
+dit avec une bonhomie où la vieille Goton crut découvrir une
+pointe de raillerie:
+
+--À la santé du nouveau capitaine!
+
+--À sa santé! répondirent les serviteurs de La Tremlays.
+
+
+
+XI
+Fleur-des-Genêts
+
+Pelo Rouan, avant de poser son pichet sur la table, ajouta, comme
+complément de son toast:
+
+--Et à la confusion du Loup Blanc et de ses louveteaux.
+
+--À la bonne heure! dit la vieille Goton lorsque chacun eut
+applaudi à ce souhait charitable; Pelo Rouan est un pauvre homme
+de la forêt. Il y a pour lui courage à maudire tout haut le Loup
+Blanc, qui est fort et puissant, et dont mille bras exécutent les
+ordres car tout à l'heure il va prendre son bâton de houx et
+affronter la nuit qui est le domaine des Loups: à la bonne heure!
+Je ne veux point de mal à Pelo Rouan.
+
+--Merci, dame! prononça lentement le charbonnier; moi, je vous
+veux du bien.
+
+C'était un homme étrange que ce Pelo Rouan. Pendant qu'il parlait
+ainsi, son regard fixe couvait Goton, et la ligne rouge de ses
+paupières clignotait à la lumière du feu.
+
+Il y avait dans ce regard une gratitude plus grande que ne le
+méritait à coup sûr l'observation de la vieille femme de charge.
+
+Du reste, et nous devons le dire tout d'abord, la plupart des
+actions de cet homme étaient difficiles à expliquer. On croyait
+deviner chez lui parfois une marche lente et systématique vers un
+but mystérieux, mais on ne tardait pas à perdre sa trace, et
+l'espionnage le plus fin comme le plus obstiné eût été dérouté par
+sa conduite.
+
+Nul ne songeait d'ailleurs à l'espionner. À quoi bon l'eût-on
+fait? Ses fréquentes visites à la maison de M. de Vaunoy, ennemi
+personnel et acharné des Loups, éloignaient toute idée de
+connivence avec ces derniers, et cette connivence seule aurait pu
+donner quelque force à un homme si bas placé dans l'échelle
+sociale.
+
+Il y avait quinze ou seize ans que Pelo (Pierre) Rouan était venu
+s'établir dans la forêt de Rennes. Il avait amené avec lui une
+petite fille au berceau qu'il appelait Marie. Solitaire d'habitude
+et paraissant fuir la société de ses pareils, il s'était bâti une
+loge à l'endroit le plus désert de la forêt, avait creusé un four
+souterrain et faisait depuis lors ce qu'il fallait de charbon pour
+soutenir son existence et celle de sa fille.
+
+Marie avait pris la taille d'une femme. En grandissant, elle était
+devenue bien belle, mais elle l'ignorait. Beaucoup prétendront que
+ces derniers mots renferment une impossibilité flagrante: nous
+soutenons néanmoins notre dire.
+
+Marie, enfant de la solitude, n'avait de hardiesse que contre le
+danger. La vue de l'homme la troublait et l'effrayait. Lorsque la
+trompe de chasse criait dans les allées, Marie faisait comme les
+biches; elle se cachait dans les buissons.
+
+Jamais elle ne mettait de bouquets dans un panier verni pour les
+porter au château, avec des pommes, des oeufs et de la crème,
+comme cela se pratique de nos jours au théâtre de l'Opéra-Comique.
+Elle ne dansait ni _sur la fougère_ ni même _sous la coudrette_;
+en un mot, ce n'était en aucune façon une rosière de
+Mme de Genlis, se mirant dans le cristal des fontaines, ni une
+ingénue de M. Marmontel, raisonnant l'Être suprême, la nature et
+le reste. Ces braves poètes n'ont jamais vu la campagne qu'à
+Courbevoie!
+
+C'était une fille de la forêt, simple et pure, demi-sauvage, mais
+portant en elle le germe de tout ce qui est noble, gracieux,
+poétique et bon.
+
+Elle aimait à prier Dieu, car une foi profonde remplissait cette
+âme angélique qui ne soupçonnait pas le mal.
+
+L'expression générale de son visage était un mélange d'exquise
+gentillesse et de sensibilité exaltée. Elle avait de grands yeux
+bleus pensifs et doux, dont le sourire échauffait l'âme comme un
+rayon de soleil. Sa joue pâle l'encadrait d'un double flot de
+boucles dorées, qui ondoyaient à chaque mouvement de sa tête et se
+jouaient sur ses épaules modestement couvertes. La nuance de cette
+chevelure eût embarrassé un peintre, parce que les couleurs dont
+peut disposer l'art humain sont parfois impuissantes. Cette
+nuance, dans un tableau, semblerait terne; ses candides reflets
+affadiraient le regard; elle ne repousserait point assez la teinte
+de la peau.
+
+Mais cela prouve seulement que l'homme n'a su dérober que la
+moitié de la palette céleste. Chez Marie, c'était un charme de
+plus: ses traits fins, mais hardiment modelés, apparaissaient
+suaves et comme voilés sous cette indécise auréole. Cela faisait
+l'effet de ce nuage mystique, aux rayons naïvement adoucis, que
+les peintres du Moyen Âge donnaient pour ornement au front divin
+de la Mère de Dieu.
+
+Marie était sauvage comme son père. Lorsqu'elle ne restait point
+dans la loge, occupée à tresser des paniers de chèvrefeuille que
+Pelo Rouan vendait aux foires de Saint-Aubin-du-Cormier, Marie
+errait, seule et rêveuse, dans les sentiers perdus de la forêt.
+
+Souvent le voyageur s'arrêtait pour écouter une voix pure, et
+semblable à la voix des anges, qui chantait la complainte d'Arthur
+de Bretagne, dont nous avons parlé dans la première partie de ce
+récit. Ceux qui se souvenaient du pauvre Jean Blanc songeaient à
+lui en entendant son refrain favori; la plupart savouraient la
+musique sans évoquer la mémoire de l'albinos, car bien d'autres
+que lui répétaient ce refrain qui berce les enfants dans toutes
+les loges du pays de Rennes.
+
+Du reste, on entendait toujours Marie comme on écoute le
+rossignol, sans la voir. Dès qu'elle apercevait un étranger, son
+instinct de timidité farouche la portait à fuir. On voyait le
+taillis s'agiter comme au passage d'un faon, puis plus rien. Marie
+était alerte et vive. On eût couru longtemps pour l'atteindre.
+
+Quelques-uns cependant l'avaient vue et le bruit de sa beauté sans
+rivale s'était répandu dans le pays. On fut du temps avant de
+savoir son nom, car Pelo Rouan ne souffrait guère de questions,
+surtout lorsqu'il s'agissait de sa fille, et Marie devenait muette
+dès qu'un homme lui adressait la parole. À cause de cette
+ignorance, et par un reste de cette chevaleresque poésie qui a
+fleuri si longtemps sur la terre de Bretagne, on choisissait pour
+désigner Marie les noms des plus charmantes fleurs.
+
+Les jeunes gens de la forêt parlaient d'elle d'autant plus souvent
+que son existence était plus mystérieuse. À la longue, la coutume
+effeuilla cette guirlande de jolis sobriquets. Un seul resta, qui
+faisait allusion à la couleur des cheveux de Marie:
+
+On l'appela _Fleur-des-Genêts_.
+
+Pelo Rouan laissait à sa fille une liberté entière, dont celle-ci
+usait tout naturellement et comme on respire sans savoir qu'il en
+pût être autrement. D'ailleurs, le charbonnier, quand même il
+l'aurait voulu, n'aurait point pu surveiller fort attentivement la
+jeune fille, car il faisait de longues et fréquentes absences.
+
+Le motif de ces absences était un secret, même pour Marie.
+
+Parfois, durant des semaines, le four de Pelo Rouan restait froid,
+mais quand il revenait, il travaillait le double et réparait le
+temps perdu.
+
+Personne n'était admis dans la loge. On venait chercher Pelo Rouan
+de temps en temps la nuit. Dans ces circonstances, ceux qui
+avaient besoin du charbonnier pour des causes que nous ne saurions
+dire, frappaient à la porte d'une certaine façon.
+
+Pelo sortait alors; Marie, habituée à ce manège, ne prenait pas
+garde.
+
+Un jour, pourtant, un étranger avait franchi le seuil de la loge
+inhospitalière: il soutenait les pas de Fleur-des-Genêts bien
+chancelante et bien effrayée, parce que des soudards de France qui
+venaient de Paris et allaient à Rennes l'avaient poursuivie dans
+les futaies. Son compagnon était un loyal jeune homme au visage
+doux et bon. Il l'avait protégée. Sa première pensée fut de
+remercier Dieu du plus profond de son coeur, en même temps qu'elle
+lui adressait une fervente prière pour son sauveur.
+
+Depuis ce jour, quand Fleur-des-Genêts rencontrait l'étranger,
+elle allait à lui sans frayeur et ils échangeaient quelques mots
+purs et naïfs comme l'entretien de deux enfants.
+
+Puis l'étranger partit, laissant son souvenir dans le coeur de
+Marie. Les gens de la forêt la rencontrèrent de nouveau dans les
+taillis. Elle allait lentement, la tête penchée, et chantait bien
+mélancoliquement la complainte d'Arthur de Bretagne.
+
+Pelo Rouan ne l'interrogeait point parce qu'il connaissait la
+cause de sa tristesse.
+
+Cependant la veillée continuait dans la cuisine du château de La
+Tremlays. Après avoir porté la santé qui ouvre ce chapitre, Pelo
+prit son bâton de houx, comme l'avait annoncé la vieille femme de
+charge; mais au lieu de partir, il secoua lentement sa pipe et se
+planta, le dos au feu, en face de maître Simonnet.
+
+--Et sait-on son nom? dit-il en jouant l'indifférence.
+
+--Le nom de qui?
+
+--Du nouveau capitaine.
+
+--Notre monsieur le sait peut-être, répondit Simonnet.
+
+--Au fait, ce doit être un bon serviteur du roi, c'est le
+principal. Il logera au château?
+
+--Ou chez l'intendant royal.
+
+Pelo Rouan sembla hésiter au moment de faire une nouvelle
+question.
+
+--C'est juste, dit-il enfin, c'est à qui recevra ce brave
+officier et les bons soldats de la maréchaussée.
+
+À ces mots, il se dirigea vers la porte. En passant auprès d'Yvon,
+il lui serra furtivement la main et adressa à Corentin un regard
+d'intelligence.
+
+--Bonsoir, maître Simonnet et toute la maisonnée! dit-il.
+
+Comme il mettait la main sur le loquet, un fort coup de marteau
+retentit frappé à la porte extérieure. Pelo resta.
+
+Quelques minutes après, deux hommes, enveloppés de manteaux,
+furent introduits. Les larges bords de leurs feutres cachaient
+presque entièrement leurs visages. Cependant, à un mouvement que
+fit l'un d'eux, la lumière du foyer vint éclairer partiellement
+ses traits.
+
+Pelo Rouan recula à son aspect, et, au lieu de sortir, il se
+glissa prestement dans une embrasure.
+
+
+
+XII
+Dans la forêt
+
+Les nouveaux venus étaient tous deux de haute taille et
+d'apparence robuste. Celui dont Pelo Rouan avait aperçu la figure
+était dans toute la force de la jeunesse, beau visage et
+merveilleusement tourné. L'autre avait sous son feutre une
+chevelure grise, et plus de soixante ans sur les épaules.
+
+--Qui que vous soyez, dit Simonnet employant la digne formule
+armoricaine, vous êtes les bienvenus. Que demandez-vous?
+
+Le plus jeune des deux étrangers rejeta son manteau sur le coude
+et montra l'uniforme de capitaine des soldats de la maréchaussée.
+
+--Je veux parler à M. Hervé de Vaunoy, répondit-il.
+
+--Le nouveau capitaine! chuchotèrent les serviteurs de La
+Tremlays.
+
+Renée, la servante normande de Mlle Alix, arrangea aussitôt les
+plis de sa robe; les autres femmes, moins bien apprises, se
+bornèrent à rougir immodérément.
+
+Quant à Pelo Rouan, il gagna la porte sans bruit, après avoir
+échangé un second regard d'intelligence avec Yvon et Corentin.
+
+--Ah! c'est lui qui est le nouveau capitaine? murmura-t-il
+lentement d'un air pensif.
+
+Puis il s'enfonça dans les sentiers de la forêt.
+
+Maître Simonnet prit un maintien grave et solennel, pour remplir
+convenablement son office d'introducteur aux lieu et place de
+maître Alain, le majordome, qui se faisait vieux et dormait
+d'ordinaire à cette heure, ivre d'eau-de-vie.
+
+Il mit le bonnet à la main et précéda les nouveaux venus dans le
+salon de réception où se tenaient Hervé de Vaunoy et sa famille.
+
+Pendant qu'il traverse le vestibule et la grande salle, nous
+rétrograderons de quelques heures et nous prendrons nos deux
+étrangers au moment où ils quittent la bonne ville de Vitré pour
+entrer dans la forêt. Outre que c'est un moyen fort simple de
+faire leur connaissance, nous assisterons ainsi avec eux à
+quelques petits incidents qu'il nous importe de ne point passer
+sous silence.
+
+Comme le lecteur a pu le conjecturer, le vieillard à barbe grise
+remplissait auprès du jeune capitaine l'office du valet. C'était
+un homme à visage honnête et austère; sa taille légèrement voûtée
+annonçait seule la fatigue ou la souffrance, car son beau front
+restait sans rides et son regard serein exprimait la tranquillité
+d'âme la plus parfaite.
+
+Quant au capitaine, il y avait sous sa fine moustache noire
+retroussée un sourire insouciant et fin; dans ses yeux, une
+hardiesse indomptable, une gaieté franche et comme un reflet de
+cordiale loyauté. On eût trouvé difficilement une taille plus
+élégante que la sienne, une pose plus gaillarde sur son cheval
+isabelle, et une plus gracieuse façon de porter son belliqueux
+uniforme. Il avait de vingt-cinq à vingt-sept ans.
+
+Le valet s'appelait Jude Leker; le maître avait nom Didier tout
+court.
+
+Le bon écuyer de Nicolas Treml n'avait point changé beaucoup au
+long de ces vingt années. La souffrance avait glissé sur son coeur
+comme le temps sur la dure peau de son visage. Il se tenait encore
+ferme sur son cheval, et il n'eût point fait bon recevoir un coup
+de la rapière plus moderne qui avait remplacé sa longue épée à
+garde de fer.
+
+Il pouvait être deux heures après midi quand Didier et Jude
+dépassèrent les premiers arbres de la forêt. Le pâle soleil
+d'automne se jouait dans le feuillage jaunissant, et le sabot des
+chevaux s'enfonçait à chaque pas dans la molle litière que
+novembre étend au pied des arbres. Jude semblait respirer avec
+délices une atmosphère connue; il saluait chaque vieux tronc d'un
+regard ami et presque filial. Il y avait vingt ans que Jude
+n'avait vu la forêt de Rennes.
+
+Tout en marchant, le maître et le serviteur poursuivaient une
+conversation commencée.
+
+--C'était, ma foi! un vaillant vieillard que ce M. Nicolas!
+s'écria Didier interrompant un long récit que lui faisait Jude;
+j'aime son gant de buffle qui pesait une livre, et j'aurais voulu
+voir la pauvre mine que dut faire M. le Régent.
+
+--Le Régent nous mit à la Bastille! répondit Jude avec un soupir.
+
+--C'était, en conscience, le moins qu'il pût faire, mon garçon!
+
+--Nicolas Treml, que Dieu sauve son âme! était déjà bien vieux,
+et puis il pensait sans cesse à l'enfant.
+
+--Quel enfant? interrompit Didier.
+
+--Georges Treml, qui doit être, à l'heure qu'il est, un hardi
+soldat, s'il a gardé dans ses veines une goutte du bon sang de ses
+pères.
+
+L'histoire languissait. Didier bâilla. Jude poursuivit:
+
+--Il pensait donc à l'enfant qui était au pays sans protecteur et
+sans appui. Vieillesse et chagrin, c'est trop à la fois, mon jeune
+monsieur et pourtant Nicolas Treml mit longtemps à mourir! Il
+descendit en terre, voici trois ans passés, et me légua le petit
+M. Georges.
+
+--Et qu'est devenu ce Georges?
+
+--Dieu le sait! Moi, je fus mis en liberté deux ans après la mort
+de mon maître. Je n'avais point d'argent, et si la Providence ne
+m'eût pas envoyé sur votre chemin au moment où vous cherchiez un
+valet pour le voyage, je ne sais comment j'aurais regagné la
+Bretagne. Ma chère, ma noble Bretagne! répéta Jude avec des larmes
+de joie dans les yeux.
+
+Didier s'arrêta et lui tendit la main.
+
+--Tu es un honnête coeur, mon garçon, dit-il; je t'aime pour ton
+attachement au souvenir de ton vieux maître, et pour l'amour que
+tu as gardé à ton pays. Si tu veux, tu ne me quitteras plus.
+
+Jude toucha respectueusement la main que lui offrait le capitaine.
+
+--Je le voudrais, murmura-t-il en secouant la tête, sur ma
+parole, je le voudrais, car il y a en vous quelque chose qui
+rappelle la franche loyauté de Treml. Mais je suis à l'enfant et
+je suis breton: ne m'avez-vous point dit que vous venez pour
+anéantir les derniers restes de la résistance bretonne?
+
+--Si fait! quelques centaines de fous furieux. Quand la rébellion
+se sent faible, vois-tu, elle tourne au brigandage: je viens pour
+punir des bandits.
+
+Jude réprima un geste de colère.
+
+--De mon temps, murmura-t-il, messieurs de la Frérie bretonne ne
+méritaient point ce nom.
+
+--C'est vrai: ceux dont tu parles n'étaient que des maniaques
+entêtés; mais les _Frères bretons_ sont devenus les _Loups_.
+
+--Les Loups? répéta Jude sans comprendre.
+
+--Ils ont eux-mêmes choisi ce sauvage sobriquet. Ce n'est pas la
+Bretagne, ce sont les Loups que je viens combattre de par l'ordre
+du roi.
+
+Jude ne fut probablement point persuadé par cette subtile
+distinction car il se borna à répondre:
+
+--Je ne sais pas ce que font les Loups, mais ils sont bretons, et
+vous êtes français!
+
+--N'en parlons plus! s'écria gaiement le capitaine. Quant à la
+question de savoir si je suis français ou non, c'est plus que je
+ne puis dire. Bois un coup, mon garçon!
+
+Il tendit sa gourde de voyage à Jude qui, cette fois, n'eut aucune
+objection à soulever.
+
+--Et maintenant, reprit le capitaine, orientons-nous: voici un
+sentier qui doit mener à Saint-Aubin-du-Cormier.
+
+--C'est ma route, répondit Jude, et nous allons nous séparer...,
+car vous allez à Rennes, je pense?
+
+--Je vais au château de La Tremlays.
+
+Jude devint pensif.
+
+--Vous êtes déjà venu dans le pays, dit-il après un silence, car
+vous le connaissez aussi bien que moi. Peut-être n'est-ce pas la
+première fois que vous allez au château de La Tremlays?
+
+--Peut-être, répéta le capitaine qui sembla éviter une réponse
+plus catégorique.
+
+--Si vous y êtes allé, continua Jude dont tous les traits
+exprimaient une curiosité puissante, vous avez dû voir un jeune
+homme..., un beau jeune homme: l'héritier de ces nobles domaines,
+l'unique rejeton d'une race qui est vieille comme la Bretagne!
+
+--Tu le nommes?
+
+--Georges Treml.
+
+Ce fut au tour du capitaine de s'étonner. Pour la première fois,
+il rapprocha ce nom de Treml de celui du château, et il comprit
+que le vieux gentilhomme, dont il venait d'entendre la
+chevaleresque histoire, était l'ancien maître de La Tremlays.
+
+--Je n'ai jamais vu ce jeune homme, répondit-il.
+
+
+
+XIII
+Le capitaine Didier
+
+Jude demeura un instant comme atterré.
+
+--Mon Dieu! pensait-il, qu'ont-ils fait de notre petit monsieur?
+
+Le capitaine était devenu rêveur. Peut-être connaissait-il assez
+M. de Vaunoy pour qu'un doute s'élevât dans son esprit touchant le
+sort de l'héritier de Treml.
+
+--Ma tâche est tracée, reprit Jude; je la remplirai, monsieur,
+ajouta-t-il d'une voix que son émotion rendait solennelle; je vous
+adjure, par votre titre de gentilhomme, de me prêter votre aide.
+
+Un triste sourire vint à la lèvre du capitaine.
+
+--Gentilhomme! dit-il.
+
+--Par votre mère!... voulut continuer Jude.
+
+--Ma mère! dit encore le capitaine. Allons, mon garçon, tu tombes
+mal. Que viens-tu me parler de titres et de mère?... Mais je suis
+officier du roi, et cela vaut noblesse: tu auras mon aide, pour
+l'amour de Dieu.
+
+--Merci! merci! s'écria Jude. En revanche, moi, je suis à vous,
+monsieur; à vous de tout coeur et tant qu'il vous plaira.
+Maintenant, veuillez vous détourner quelque peu de votre route;
+nous reviendrons ensemble au château.
+
+Le capitaine suivit Jude aussitôt. Ils marchèrent un quart d'heure
+le long du chemin qui mène au bourg de Saint-Aubin-du-Cormier,
+puis Jude, tournant à gauche, s'enfonça dans un épais taillis. Au
+bout d'une centaine de pas, Didier arrêta son cheval.
+
+--Où me mènes-tu? demanda-t-il.
+
+--Au lieu où Nicolas Treml, mon maître, partant pour la cour de
+Paris, a enfoui l'espoir et la fortune de sa race.
+
+--Tu as grande confiance en moi?
+
+Jude hésita un instant.
+
+--Je vous confierais ma vie, dit-il enfin, mais le trésor de
+Treml n'est point à moi. Vous avez raison: mieux vaut que je sois
+seul à garder ce secret.
+
+--Et mieux vaut, ajouta Didier, que je ne m'enfonce point trop
+dans ce fourré, au-delà duquel est la retraite des Loups. Ils
+pourraient me mordre, mon garçon. Va, tu me retrouveras ici.
+
+Jude descendit de cheval et s'engagea, à pied, dans l'épais
+taillis où nous avons vu autrefois cheminer Nicolas Treml
+lorsqu'il portait en poche l'acte signé par son cousin Hervé de
+Vaunoy.
+
+Resté seul, le jeune capitaine mit aussi pied à terre, s'étendit
+sur le gazon et donna son âme à la rêverie. Ses méditations furent
+douces. Officier de fortune et parvenu, son mérite aidant, à un
+poste que ses pareils n'atteignaient point avant d'avoir vu
+blanchir leur moustache et tomber leurs cheveux, il avait
+désormais devant lui un avenir couleur de rose. Sa mission en
+Bretagne n'était pas sans importance, et il espérait réduire
+aisément cette poignée d'hommes intrépides, mais simples et
+grossiers, qui s'opposaient encore à la levée de l'impôt,
+molestaient les sujets soumis au roi et poussaient parfois leur
+insolente audace jusqu'à mettre la main sur les fonds du
+gouvernement.
+
+À part cet intérêt politique, son arrivée dans le pays de Rennes
+avait pour lui un intérêt particulier, dont nous ne ferons point
+mystère au lecteur. Ce n'était pas la première fois que Didier
+venait en Bretagne. L'année précédente, il avait passé six mois à
+Rennes, en qualité de gentilhomme[2] de M. le comte de Toulouse,
+gouverneur de la province, lequel l'avait fait entrer depuis dans
+les gardes-françaises, d'où il était sorti avec son grade actuel.
+
+Beau de visage et de tournure, prompt à l'amitié, mais étourdi et
+léger, il avait été bien près, une fois, de choisir la compagne de
+sa vie.
+
+Pendant son séjour à Rennes, dans la maison du prince gouverneur,
+il avait été de pair à compagnon avec les fils des premières
+familles de la province. Il était de toutes les fêtes de messieurs
+des États, et dans ce monde des gens du roi, sa position lui
+attirait une faveur à laquelle ne nuisait point sa bonne mine.
+
+À cette époque, la reine des salons dans la capitale bretonne
+était Mlle Alix de Vaunoy de La Tremlays, noble créature dont le
+charmant visage était moins parfait que l'esprit, et dont l'esprit
+ne valait point encore le coeur. Didier l'avait vue au palais même
+du prince gouverneur qui, pendant son séjour dans la province,
+tenait une véritable cour. Il s'était senti attiré vers elle.
+
+Alix, de son côté, n'avait point dissimulé le plaisir que lui
+causait cette recherche. Le monde avait remarqué leur naissante et
+mutuelle sympathie.
+
+M. de Vaunoy seul semblait ne s'en point apercevoir ou y prêter
+volontairement les mains, ce qui surprenait fort chacun.
+
+On savait, en effet, que Vaunoy avait pour l'établissement de sa
+fille unique des prétentions fort élevées, et qui ne s'attaquaient
+à rien moins qu'à M. de Béchameil, marquis de Nointel, intendant
+royal de l'impôt et l'un des plus opulents financiers qui fussent
+alors en Europe.
+
+Nonobstant cela, Vaunoy, qui avait d'abord regardé le jeune
+officier de fortune avec un dédain tout particulier, l'attira
+bientôt chez lui et lui fit fête tout autant qu'aux héritiers des
+plus puissantes maisons.
+
+Si ce n'eût point été là une circonstance positivement
+insignifiante pour le public, on aurait pu remarquer que ce
+changement avait coïncidé avec l'acquisition que fit Vaunoy d'un
+certain Lapierre, valet du prince gouverneur.
+
+Mais il n'était point probable, en vérité, que cette révolution
+d'antichambre eût pu influer en rien sur la conduite ultérieure du
+riche maître de La Tremlays.
+
+Quoi qu'il en soit, un soir que Didier sortait de l'hôtel de
+Vaunoy, le coeur tout plein d'espérance, il fut attaqué dans la
+rue par trois estafiers qui le poussèrent rudement. Il n'avait que
+son épée de bal, mais il s'en servit comme il faut; les trois
+estafiers en furent pour leurs peines et les horions qu'ils
+reçurent.
+
+Didier, blessé, rentra au palais du gouvernement; l'affaire n'eut
+point de suite, parce que le comte de Toulouse quitta Rennes
+quelques jours après.
+
+Mais ce n'était pas là le seul souvenir du capitaine Didier. Il en
+avait un autre beaucoup plus humble, qui restait plus avant peut-être
+dans son coeur. C'était une blonde fille de la forêt dont nous
+avons déjà prononcé le nom.
+
+En ce moment encore, couché sur l'herbe et bercé par ses
+méditations, il ne songeait point à Mlle de Vaunoy, et c'était la
+pure et gracieuse image de Fleur-des-Genêts qui souriait au fond
+de sa pensée.
+
+Il rêvait, et ne s'en rendait point compte, à cette douce et
+chaste tendresse qui avait embelli quelques jours de sa vie quand
+il était encore presque adolescent. Les Loups, l'impôt, la
+bataille prochaine, rien de tout cela pour lui n'existait en ce
+moment. Les arbres de la vieille forêt lui parlaient de sa vision
+d'autrefois.
+
+--Si elle venait! murmura-t-il en glissant son regard dans les
+sombres profondeurs des taillis.
+
+Ce qui pouvait lui venir le plus probablement, c'était la balle de
+quelque Loup, car il avait jeté sous lui son manteau, et les
+broderies de son uniforme brillaient maintenant sans voile.
+
+Mais il y a un Dieu pour les capitaines qui rêvent. Une voix douce
+et lointaine encore sembla répondre à son aspiration. Il tendit
+l'oreille. La voix approchait. Elle chantait la complainte
+d'Arthur de Bretagne.
+
+Didier écoutait avec délices cette voix et cette mélodie connues.
+À mesure que la voix approchait, les paroles devenaient plus
+distinctes. Fleur-des-Genêts chantait ce passage de la complainte
+populaire où Constance de Bretagne commence à désespérer de revoir
+son malheureux fils. Nous traduisons le patois des paysans
+d'Ille-et-Vilaine.
+
+Marie disait:
+
+_Elle attendait, car pauvre mère
+Longtemps espère,
+Elle attendait, le coeur marri,
+Son fils chéri.
+Elle mettait son âme entière
+Dans sa prière
+Et disait: «Rends-moi mon enfant!
+Dieu tout-puissant!»_
+
+Marie n'était plus qu'à quelques pas de Didier, mais ils ne se
+voyaient point encore, tant le taillis était épais. Le capitaine
+retenait son souffle.
+
+Marie poursuivit, répétant, suivant l'usage, les deux derniers
+vers en guise de refrain:
+
+_Et disait: «Rends-moi mon enfant!
+Dieu tout-puissant!
+Arthur! Arthur! Hélas! absence
+Brise espérance
+Le faible est au pouvoir du fort
+Jusqu'à la mort!»_
+
+Le caractère de ce chant est une mélancolie tendre et si profonde
+que le ménétrier qui le dit à un rustique auditoire est certain
+d'avance d'un succès de larmes. Il semblait que la pauvre Marie
+rapportât à elle-même le sens des deux derniers vers, car le chant
+tomba de ses lèvres comme un harmonieux gémissement.
+
+--Fleur-des-Genêts! murmura Didier.
+
+Elle entendit et perça d'un bond le fourré.
+
+Lorsqu'elle aperçut enfin le capitaine, ses genoux fléchirent;
+elle s'affaissa sur elle-même en levant ses grands yeux au ciel,
+et son coeur s'élança vers Dieu.
+
+Cette âme candide et virginale ignorait les artifices du mensonge;
+elle lui raconta ses craintes et ses espérances et combien elle
+avait prié pour son retour; ainsi se prolongea longtemps, avec
+tout le charme et la naïveté de l'innocence, cet entretien
+touchant qui devait avoir une influence décisive sur leur
+destinée.
+
+
+
+XIV
+Où le Loup Blanc montre le bout de son museau
+
+Pendant cela, Jude Leker essayait de trouver son chemin dans le
+taillis. Il eut d'abord grand'peine à s'orienter, car nul sentier
+ne traversait l'épaisseur du fourré; mais au bout d'une centaine
+de pas, il vit avec surprise qu'une multitude de petites routes se
+croisaient en tous sens et semblaient néanmoins converger vers un
+centre commun.
+
+Il suivit un de ces sentiers, et arriva bientôt au bord de ce
+sauvage ravin que nous connaissons déjà sous le nom de la
+_Fosse-aux-Loups_.
+
+À part ces routes qui n'existaient point autrefois et qui
+annonçaient très positivement le voisinage d'un lieu de réunion où
+de nombreux habitués se rendaient de différents côtés, rien
+n'était changé dans le sombre aspect du paysage. Le même silence
+régnait autour de la même solitude.
+
+Jude descendit les bords du ravin en se retenant aux branches et
+atteignit le fond où s'élevait le chêne creux. La physionomie du
+bon écuyer était triste et grave. Il songeait sans doute que la
+dernière fois qu'il avait visité ce lieu, c'était en compagnie de
+son maître défunt.
+
+Il songeait aussi que le creux du chêne pouvait avoir été
+dépositaire infidèle. Or la fortune de Treml avait été mise tout
+entière entre ces noueuses racines qui déchiraient le sol.
+
+Avant de pénétrer dans l'intérieur de l'arbre, Jude examina les
+alentours avec soin; il fouilla du regard chaque buisson, chaque
+touffe de bruyère, et dut se convaincre qu'il était bien seul.
+
+Cet examen lui fit découvrir, derrière l'une des tours en ruine,
+un petit monceau de décombres, à la place où s'élevait jadis la
+cabane de Mathieu Blanc.
+
+--C'étaient de bons serviteurs de Treml, murmura-t-il en se
+découvrant, que Dieu ait leur âme!
+
+Dans l'intérieur de l'arbre, il trouva quelques débris de cercles,
+et presque tous les ustensiles de Jean Blanc, mais rouillés et
+dans un état qui ne permettait point de croire qu'on s'en fût
+servi depuis peu.
+
+Jude prit une pioche et se mit aussitôt en besogne.
+
+Pendant qu'il travaillait, un imperceptible mouvement se fit dans
+les buissons et deux têtes d'hommes, masqués à l'aide d'un carré
+de peau de loup, se montrèrent.
+
+Une troisième tête, masquée de blanc, sortit au même instant d'une
+haute touffe d'ajoncs qui touchait presque le chêne où travaillait
+Jude.
+
+Les trois hommes, porteurs de ce déguisement étrange, échangèrent
+rapidement un signe d'intelligence.
+
+Le signe du masque blanc fut un ordre, sans doute, car les deux
+autres rentrèrent immédiatement dans leurs cachettes.
+
+Le masque blanc se coucha sans bruit à plat ventre et se mit à
+ramper vers l'arbre. Il franchit lentement la distance qui l'en
+séparait, puis il se dressa de manière à fourrer sa tête dans
+l'une des ouvertures que le temps avait pratiquées au tronc creux
+du vieux chêne.
+
+Son masque le gênait pour voir; il l'arracha et découvrit un
+visage tout noirci de charbon et de fumée: le visage de Pelo
+Rouan, le charbonnier.
+
+Jude travaillait toujours et ne se doutait point qu'un regard
+curieux suivait chacun de ses mouvements.
+
+Au bout de quelques minutes, la pioche rebondit sur un corps dur
+et sonore. Jude se hâta de déblayer le trou et retira bientôt le
+coffret de fer que Nicolas Treml avait enfoui autrefois en cet
+endroit. Après l'avoir examiné un instant avec inquiétude pour
+voir s'il n'avait point été visité en son absence, Jude sortit une
+clef de la poche de son pourpoint.
+
+À ce moment, Pelo Rouan se mit à ramper et rentra sans bruit dans
+sa cachette.
+
+Ce fut pour lui un coup de fortune, car Jude, sur le point
+d'ouvrir le coffret, se ravisa et fit le tour du chêne, jetant à
+la ronde son regard inquiet. Il ne vit personne, regagna le creux
+de l'arbre et fit jouer la serrure du coffret de fer.
+
+Tout y était, intact comme au jour du dépôt: or et parchemin. Le
+bon Jude ne put retenir une exclamation de joie, en songeant que,
+avec cela, Georges Treml, fût-il réduit à mendier son pain,
+n'aurait qu'un mot à dire pour recouvrer son héritage intact.
+
+Mais une expression de tristesse remplaça bientôt son joyeux
+sourire: où était Georges Treml!
+
+Le capitaine Didier, son nouveau maître, avait reçu l'hospitalité
+au château, et il ne savait même pas qu'il existât une créature
+humaine du nom de Georges Treml.
+
+Donc, non seulement Georges n'était plus là, mais on ne parlait
+même plus de lui.
+
+Jude aurait voulu déjà être au château pour s'informer du sort de
+l'enfant. Il plaça le coffret dans le trou, qu'il combla de
+nouveau en ayant soin d'effacer de son mieux les traces de la
+fouille, puis il gravit la rampe du ravin.
+
+Pelo Rouan le suivit de l'oeil pendant qu'il s'éloignait.
+
+--C'est bien Jude! murmura-t-il, Jude l'écuyer du vieux Nicolas
+Treml! il n'emporte pas le coffret; je verrai cette nuit ce qu'il
+peut contenir. En attendant, il ne faut point que nos gens
+soupçonnent ce mystère, car ils pourraient revenir avant moi.
+
+Jude avait disparu. Les deux hommes à masques fauves quittèrent le
+fourré et s'élancèrent vers le chêne. Ils remuèrent les outils,
+visitèrent chaque repli de l'écorce et ne trouvèrent rien.
+
+Ces deux hommes étaient deux _Loups_.
+
+Ils s'approchèrent de la touffe d'ajoncs.
+
+--Maître, dirent-ils en soulevant leurs bonnets, qu'avez-vous vu?
+
+Pelo Rouan haussa les épaules.
+
+--C'est grand dommage que vous n'habitiez point la bonne ville de
+Vitré, dit-il. Vous êtes curieux comme des vieilles femmes, et
+vous feriez d'excellents bourgeois. J'ai vu un rustre déterrer
+deux douzaines d'écus de six livres qu'il avait enfouies en ce
+lieu.
+
+Les deux Loups se regardèrent.
+
+--Cela fait plus de deux cents piécettes de douze sous à la fleur
+de lis, grommela l'un d'eux, et il y en a peut-être d'autres.
+
+--Cherchez, dit Pelo Rouan avec une indifférence affectée. Moi,
+je vais veiller à votre place.
+
+Les deux Loups hésitèrent un instant, mais ce ne fut pas long. Ils
+touchèrent de nouveau leurs bonnets et regagnèrent leurs postes.
+
+Pelo Rouan remit son masque en peau de mouton.
+
+--C'est bien, dit-il: mais souvenez-vous de ceci: quand je suis
+là, mes yeux veillent avec les vôtres, je puis pardonner un
+instant de négligence. Quand je m'éloigne, la négligence devient
+trahison, et vous savez comment je punis les traîtres. On a vu des
+soldats de la maréchaussée dans la forêt, et peut-être en ce
+moment même des yeux ennemis interrogent les profondeurs de ce
+ravin. La moindre imprudence peut livrer le secret de notre
+retraite. Prenez garde!
+
+Le charbonnier prononça ces mots d'une voix brève et impérieuse.
+Les deux Loups répondirent humblement:
+
+--Maître, nous veillerons.
+
+Pelo Rouan ôta les pistolets qui pendaient à sa ceinture et les
+cacha sous ses vêtements.
+
+--Je vais au château, continua-t-il, afin d'apprendre ce que nous
+devons craindre des gens du roi. Je reviendrai cette nuit.
+
+À ces mots, il gravit la montée d'un pas rapide et disparut
+derrière les arbres de la forêt.
+
+--Le Loup Blanc et le diable, murmura l'une des sentinelles, il
+n'y a qu'eux deux pour courir ainsi. Guyot?
+
+--Francin?
+
+--J'aurais pourtant voulu voir là-bas dans le creux du chêne.
+
+--Moi aussi, mais... Si on fouillait, il verrait. Je m'entends.
+
+--La terre est pourtant fraîchement remuée...
+
+--Il verrait, je te dis! Et nous savons ses ordres.
+
+--C'est la vérité! Quand il a parlé, ça suffit.
+
+En conséquence de quoi, les deux Loups se résignèrent à faire
+bonne garde.
+
+Jude Leker, lui, reprenait le chemin qui devait le conduire vers
+son capitaine. Il traversa le taillis d'un pas plus leste et le
+coeur plus content que la première fois. Une de ses inquiétudes
+était au moins calmée et il avait désormais en main de quoi
+racheter les riches domaines de la maison de Treml.
+
+Quand il arriva au lieu où il avait laissé Didier, celui-ci était
+seul.
+
+--Tu n'as pas perdu de temps, mon garçon, dit-il gaiement. Je ne
+t'attendais pas si vite.
+
+Jude prit cela pour un reproche adressé à sa lenteur et se
+confondit en excuses.
+
+--Allons! s'écria le capitaine qui sauta en selle sans toucher
+l'étrier, j'aurai dormi sans doute, et fait un beau rêve, car je
+veux mourir si j'étais pressé de te voir arriver. À propos, et le
+trésor de Treml?
+
+--Dieu l'a tenu en sa garde, répondit Jude.
+
+--Tant mieux! Au château, maintenant, à moins qu'il ne te reste
+quelque mystérieuse expédition à accomplir.
+
+Il est rare qu'un Breton de la vieille roche sympathise
+complètement avec cette gaieté insouciante et communicative qui
+est le fond du caractère français. Cette recrudescence soudaine de
+bonne humeur mit l'honnête Jude à la gêne, d'autant plus qu'il
+était occupé lui-même de pensées graves.
+
+Il suivit quelque temps en silence le jeune capitaine qui
+fredonnait et semblait vouloir passer en revue tous les
+ponts-neufs, anciens et nouveaux, chantés au théâtre de la foire.
+
+Enfin Jude poussa son cheval et prit la parole.
+
+--Monsieur, dit-il, mon devoir est lourd et mon esprit borné. Je
+compte sur l'aide que vous m'avez promise.
+
+--Et tu as raison, mon garçon; tout ce que je pourrai faire, je
+le ferai. Voyons, explique-moi un peu ce que tu attends de moi.
+
+--D'abord, répondit Jude, bien que vingt ans se soient écoulés
+depuis que j'ai mis le pied pour la dernière fois au château de La
+Tremlays, il pourrait s'y trouver quelqu'un pour me reconnaître,
+et j'ai intérêt à me cacher. Je voudrais donc n'y point entrer
+avant la nuit venue.
+
+--Soit, le temps est beau; nous attendrons dans la forêt. Mais
+l'expédient me semble médiocrement ingénieux, par la raison qu'il
+y a résines et lampes au château de M. de Vaunoy.
+
+--C'est vrai, murmura dolemment le pauvre Jude; je n'avais point
+songé à cela.
+
+Le capitaine reprit en souriant:
+
+--Il y a un moyen d'arranger les choses, mon garçon. Nous
+arriverons enveloppés dans nos manteaux de voyage, et je trouverai
+bien quelque prétexte pour te protéger contre les regards
+indiscrets. Après?
+
+--Après? répéta Jude fort embarrassé; après, je tâcherai de
+savoir... de manière ou d'autre... ce qu'est devenu le petit
+monsieur.
+
+--C'est cela, nous tâcherons.
+
+La nuit vint: nos deux voyageurs furent introduits au château,
+comme nous l'avons vu, et Simonnet, le maître du pressoir, se
+chargea de les annoncer aux maîtres.
+
+M. Hervé de Vaunoy et sa fille Alix étaient au salon, en compagnie
+de Mlle Olive de Vaunoy, soeur cadette d'Hervé, et de
+M. de Béchameil, marquis de Nointel, intendant royal de l'impôt.
+
+Le capitaine était attendu depuis quelques jours déjà, bien qu'on
+ignorât le nom du nouveau titulaire. Dès que maître Simonnet eut
+prononcé le mot _capitaine_, tous ces personnages se levèrent et
+dardèrent leurs regards vers la porte avec une curiosité plus ou
+moins prononcée.
+
+Le capitaine entra, suivi de Jude qui se tint aux environs du
+seuil, le nez dans le manteau. Didier s'avança le feutre sous le
+bras, la mine haute, et se portant comme il convenait à un homme
+rompu aux belles façons de la cour.
+
+Son aspect parut étonner grandement tout le monde, ce qu'il dut
+déchiffrer en caractères lisibles, quoique différents, sur les
+quatre physionomies présentes.
+
+Mlle Olive pinça ses lèvres en jouant vigoureusement de l'éventail.
+
+Alix pâlit et s'appuya au bras de son fauteuil.
+
+M. de Vaunoy laissa percer un tic nerveux sous son patelin
+sourire.
+
+Enfin, M. de Béchameil, marquis de Nointel, exécuta la plus
+piteuse grimace qui se puisse voir sur visage de financier
+désagréablement surpris.
+
+
+
+XV
+Portraits
+
+Didier s'inclina profondément devant les dames, salua un peu moins
+bas Hervé de Vaunoy, et presque point M. l'intendant royal.
+
+Vaunoy renforça aussitôt son bénin sourire et fit trois pas
+au-devant du capitaine.
+
+--Saint-Dieu! mon jeune ami, s'écria-t-il du ton le plus cordial,
+soyez trois fois le bienvenu! Quelque chose me disait que je vous
+reverrais bientôt officier du roi. Touchez là, mon capitaine!
+Saint-Dieu! touchez là!
+
+Didier se prêta de fort bonne grâce à cet affectueux accueil.
+Quand il eut baisé la main des deux dames, savoir: celle d'Alix en
+silence, et celle de mademoiselle Olive de Vaunoy en lui faisant
+quelque compliment banal, il prit place auprès du maître de La
+Tremlays.
+
+--L'ordre de Sa Majesté, dit-il, me donnait à choisir entre
+l'hospitalité de M. le marquis de Nointel et la vôtre. J'ai pensé
+qu'il ne vous déplairait point de me recevoir pendant quelques
+jours.
+
+--Saint-Dieu! s'écria Vaunoy, mon jeune compagnon, ce qui m'eût
+déplu, c'eût été le contraire.
+
+--Je vous rends grâce, et pour mettre à profit votre bonne
+volonté je vous demande la permission de faire conduire
+sur-le-champ mon valet à la chambre qu'on me destine.
+
+Mlle Olive agita une sonnette d'argent placée près d'elle sur la
+cheminée.
+
+--Auparavant, votre valet boira bien le coup du soir avec Alain,
+mon maître d'hôtel, dit Hervé de Vaunoy.
+
+À ce nom d'Alain, Jude devint blême derrière le collet de son
+manteau.
+
+--Mon valet est malade, répondit le capitaine; ce qu'il lui faut,
+c'est un bon lit et le repos.
+
+--À votre volonté, mon jeune ami.
+
+Un domestique entra, appelé par le coup de sonnette de Mlle Olive.
+
+--Préparez un lit à ce bon garçon, dit M. de Vaunoy, et traitez-le
+en tout comme le serviteur d'un homme que j'honore et que
+j'aime.
+
+Didier s'inclina; Jude, toujours enveloppé dans son manteau,
+sortit sur les pas du domestique qui, malgré sa bonne envie, ne
+put apercevoir ses traits.
+
+Nous connaissons de longue date M. Hervé de Vaunoy, maître actuel
+de La Tremlays et de Bouëxis-en-Forêt. Ces vingt années n'avaient
+point assez changé son visage dodu, rouge et souriant pour qu'il
+soit besoin de parfaire une nouvelle description de sa personne.
+
+Mlle Olive de Vaunoy, sa soeur, était une longue et sèche fille,
+qui avait été fort laide au temps de sa jeunesse. L'âge, incapable
+d'embellir, efface du moins les différences excessives qui
+séparent la beauté de la laideur. À cinquante ans, ce qui reste
+d'une femme laide est bien près de ressembler à ce qui reste d'une
+jolie femme.
+
+L'expression du visage peut seule rétablir des catégories.
+
+Celui de Mlle Olive n'exprimait rien, si ce n'est une préciosité
+majuscule, d'obstinées prétentions à la gentillesse, et une
+incomparable pruderie.
+
+Elle était vêtue d'ailleurs à la dernière mode, portant corsage
+long, en coeur, avec des hanches immodérément rembourrées, cheveux
+crêpés à outrance et poudrés, éventail que nous nommerions
+aujourd'hui rococo, et mules de cuir mordoré à talons évidés comme
+l'âme d'une poulie.
+
+La mode n'invente jamais rien. Après cent cinquante ans, ces
+précieux talons nous sont revenus, plus élevés, plus évidés et non
+moins ridicules.
+
+La joue de Mlle Olive était tigrée de mouches de formes très
+variées, et un trait de vernis noir lui faisait des sourcils
+admirablement arqués.
+
+Nous passons sous silence le carmin étendu en couche épaisse sur
+ses lèvres, le vermillon délicatement passé sur ses pommettes et
+l'enfantin sourire qui ajoutait, à tant de séductions diverses, un
+charme précisément extraordinaire.
+
+Alix ne ressemblait point à son père, et encore moins à sa tante.
+Elle était grande, et néanmoins sa taille, exquise dans ses
+proportions, gardait une grâce pleine de noblesse. Son front large
+avait, sous les noirs bandeaux de ses cheveux sans poudre, une
+expression fière de pudeur qu'adoucissait le rayon de son grand
+oeil bleu. Son regard était sérieux et non point triste, et de
+même que les pures lignes de sa bouche annonçaient une nature,
+pensive plutôt que mélancolique.
+
+C'était le type parfait de la femme, vigoureuse dans sa grâce,
+alliant la sensibilité vraie à la fermeté digne et haute, sachant
+souffrir, capable de dévouement jusqu'à l'héroïsme.
+
+Hervé de Vaunoy s'était marié un an après le départ de Nicolas
+Treml. Sa femme était morte au bout de l'autre année. Alix était
+le seul fruit de cette union. Elle avait dix-huit ans.
+
+Il nous reste à parler de M. l'intendant royal de l'impôt.
+
+Antinoüs de Béchameil, marquis de Nointel, était un fort bel homme
+de quarante ans et quelque chose de plus. Il avait du ventre, mais
+pas trop, le teint fleuri et la joue rebondie. Son menton ne
+dépassait pas trois étages, et chacun s'accordait à trouver son
+gras de jambe irréprochable.
+
+Au moral, il prenait du tabac d'Espagne dans une boîte d'or si
+bien émaillée que toutes les marquises y inséraient leurs jolis
+doigts avec délices. Son habit de cour avait des boutons de
+diamant dont chacun valait vingt mille livres. Il avait des façons
+de secouer la dentelle de son jabot et de relever la pointe de sa
+rapière jusqu'à la hauteur de l'épaule qui n'appartenaient qu'à
+lui, et sa mémoire suffisamment cultivée, lui permettait de placer
+çà et là des bons mots d'occasion qui n'avaient jamais cours que
+depuis six semaines.
+
+Il possédait en outre un appétit incomparable, auquel il
+sacrifiait un estomac à l'épreuve.
+
+En somme, ce n'était pas un personnage beaucoup plus grotesque que
+la plupart des nobles financiers de son temps. Il admettait Dieu,
+récemment inventé par le jeune M. de Voltaire, à l'usage des
+manants, mais n'en voulait point pour lui-même, pensant que la
+nature suffit à produire les truffes, le poisson, le gibier et le
+champagne.
+
+M. le marquis de Nointel avait en Bretagne de nombreuses et
+importantes occupations. D'abord il courtisait Mlle Alix de Vaunoy
+dont il voulait faire sa femme à tout prix. M. de Vaunoy ne
+demandait pas mieux, mais Alix semblait être d'une opinion
+diamétralement opposée, et c'était pitié de voir M. de Béchameil
+perdre ses galanteries, ses madrigaux improvisés de mémoire, et
+surtout les merveilles de sa cuisine dont l'excellence est
+historique, auprès de la fière Bretonne.
+
+Il ne se décourageait pas cependant et redoublait chaque jour ses
+efforts incessamment inutiles.
+
+M. le marquis de Nointel était, en outre, comme nous l'avons pu
+dire déjà, intendant royal de l'impôt. Cette charge, qu'il ne
+faudrait en aucune façon comparer à la banque gouvernementale de
+nos receveurs généraux, nécessitait, en Bretagne surtout, une
+terrible dépense d'activité. La province, en effet, manquait à la
+fois d'argent et de bonne volonté pour acquitter les lourdes
+tailles qui pesaient depuis peu sur elle.
+
+En troisième lieu,--et c'était, à coup sûr, l'emploi auquel il
+tenait le plus--Béchameil avait la haute main sur toutes preuves
+nobles dans l'étendue de la province. Ce droit d'investigation
+était pour ainsi dire inhérent à la charge d'intendant, puisque
+les gentilshommes n'étaient pas sujets à l'impôt, et qu'ainsi,
+sous fausse couleur de noblesse, nombre de roturiers auraient pu
+se soustraire aux tailles.
+
+M. de Béchameil tenait ce droit à titre plus explicite encore. Il
+avait affermé en effet, moyennant une somme considérable payée
+annuellement à la couronne, la vérification des titres, actes et
+diplômes, et en vertu de ce contrat, il profitait seul des amendes
+prononcées sur son instance par le parlement breton à l'encontre
+de tout vilain qui prenait état de gentilhomme.
+
+En conséquence, il avait intérêt à trouver des usurpateurs en
+quantité. Aussi ne se faisait-il point faute de bouleverser les
+chartriers des familles et se montrait-il si âpre à la curée que
+les seigneurs ralliés au roi eux-mêmes avaient sa personne en fort
+mauvaise odeur. Mais on le craignait plus encore qu'on ne le
+détestait.
+
+Par le fait, en une province comme la Bretagne, pays de bonne foi
+et d'usage, où beaucoup de gentilshommes, forts de leur possession
+d'état immémoriale, n'avaient ni titres ni parchemins, le pouvoir
+de M. de Béchameil avait une portée terrible. Pauvre d'esprit,
+avide et étroit de coeur, rompu aux façons mondaines, n'ayant
+d'autre bienveillance que cette courtoisie tout extérieure qui
+vaut à ses adeptes le nom sans signification d'excellent homme,
+l'intendant de l'impôt était juste assez sot pour faire un
+impitoyable tyran.
+
+Une seule chose pouvait le fléchir: l'argent.
+
+Quiconque lui donnait de la main à la main le montant de l'amende
+et quelques milliers de livres en sus par forme d'épingles était
+sûr de n'être point inquiété, quelle que fût d'ailleurs la
+témérité de ses prétentions: pour dix mille écus, il eût laissé le
+titre de duc au rejeton d'un laquais.
+
+Mais quand on n'avait point d'argent, par contre, il fallait, pour
+sortir de ses griffes un droit bien irrécusable, et les Mémoires
+du temps ont relaté plusieurs exemples de gens de qualité réduits
+par lui à l'état de roture;[3]
+
+On doit penser que M. de Vaunoy, lequel n'avait point par devers
+lui des papiers de famille fort en règle, avait tremblé d'abord
+devant un pareil homme.
+
+Les méchantes langues prétendaient qu'il avait commencé par
+financer de bonne grâce, ce qui était toujours un excellent moyen.
+Mais, dans la position de Vaunoy, cela ne suffisait pas. Substitué
+par une vente aux droits des Treml, dont il portait le nom et dont
+il avait pris jusqu'aux armes pour en écarteler son douteux
+écusson, il avait trop à craindre pour ne pas chercher tous les
+moyens de se concilier son juge.
+
+Un retrait de noblesse lui eût fait perdre à la fois ses titres,
+auxquels il tenait beaucoup, et ses biens auxquels il tenait
+davantage, car c'était son état de gentilhomme et sa parenté qui
+lui avaient donné qualité pour acheter le domaine de Treml.
+
+Heureusement pour lui, Béchameil fit les trois quarts du chemin.
+Ce gros homme se jeta pour ainsi dire dans ses bras, en ne faisant
+point mystère du grand désir qu'il avait d'obtenir la main d'Alix.
+
+C'était un coup de fortune, et Vaunoy en sut profiter. Béchameil
+et lui se lièrent, et, bien que l'intendant royal fût de fait le
+plus fort, il se laissa vite dominer par l'adresse supérieure de
+son nouvel ami.
+
+Il va sans dire que Béchameil reçut promesse formelle d'être
+l'époux d'Alix, ce qui n'empêcha point Vaunoy de favoriser sous
+main la très innocente intimité qui s'était établie à Rennes entre
+la jeune fille et Didier. Vaunoy avait sans doute ses raisons pour
+cela.
+
+Pendant le séjour de Didier à Rennes, Béchameil n'avait point été
+sans s'apercevoir des soins que le jeune protégé du comte de
+Toulouse rendait à Alix. Ceci nous explique la grimace du gros et
+galant financier à la vue de son jeune rival. Quant à Mlle Olive,
+si elle avait agité son éventail, c'est qu'il avait coûté cher et
+qu'elle en voulait montrer les peintures.
+
+Le repas est toujours l'acte le plus important de l'hospitalité
+bretonne. Au bout de quelques instants, maître Alain, le
+majordome, décoré de sa chaîne d'argent officielle et les yeux
+rouges encore de son somme bachique, ouvrit les deux battants de
+la porte pour annoncer le souper.
+
+--Demain nous parlerons d'affaires, dit gaiement M. de Vaunoy.
+Maintenant, à table!
+
+--À table! répéta Béchameil à qui ce mot rendit une partie de sa
+sérénité.
+
+Alix se leva, et, d'instinct, offrit sa main à Didier. Ce fut
+M. de Béchameil qui la prit. Le capitaine, à dessein ou faute de
+mieux, se contenta des doigts osseux de Mlle Olive.
+
+Nous ne raconterons point le souper, pressé que nous sommes
+d'arriver à des événements de plus haut intérêt. Nous dirons
+seulement que M. de Vaunoy, tout en portant à diverses reprises la
+santé de son jeune ami, le capitaine Didier, échangea plus d'un
+regard équivoque avec maître Alain, auquel même, vers la fin du
+repas, il donna un ordre à voix basse.
+
+Maître Alain transmit cet ordre à un valet de mine peu avenante
+que Vaunoy avait débauché l'année précédente à Mgr le gouverneur
+de la province, et qui avait nom Lapierre. Nous avons déjà fait
+mention de lui.
+
+Pendant cela, Béchameil faisait sa cour accoutumée. Alix ne
+l'écoutait point et tournait de temps en temps son regard triste
+et surpris vers le capitaine qui causait fort assidûment avec Mlle
+Olive. Celle-ci le trouvait fort bien élevé. Elle avait la même
+opinion de tous ceux qui voulaient bien l'écouter ou faire
+semblant.
+
+Après le repas, Hervé de Vaunoy conduisit lui-même le capitaine
+jusqu'à la porte de sa chambre à coucher et lui souhaita la bonne
+nuit. Jude était debout encore. Il arpentait la chambre à pas
+lents, plongé dans de profondes méditations.
+
+--Eh bien! lui dit son maître, es-tu content de moi! T'ai-je
+épargné les regards indiscrets?
+
+--Monsieur, je vous remercie, répondit Jude.
+
+--As-tu appris quelque chose?
+
+--Rien sur l'enfant, et c'est d'un triste augure! Mais je sais
+que dame Goton Rehou, qui fut la nourrice du petit monsieur, est
+maintenant femme de charge au château.
+
+--Et elle donnera des nouvelles.
+
+--Je sais aussi que j'aurai de la peine à me cacher longtemps,
+car j'ai vu la figure d'un ennemi: Alain, l'ancien maître d'hôtel
+de Treml.
+
+--Je t'en offre autant, mon garçon; j'ai aperçu le visage d'un
+drôle qui fut le valet de M. de Toulouse, gouverneur de Bretagne,
+mon noble protecteur, et que je soupçonne fort de n'avoir point
+été étranger à certaine alerte nocturne qui me valut l'an dernier
+un coup d'épée. Mais nous débrouillerons tout cela. En attendant,
+dormons!
+
+--Dormez, répondit Jude.
+
+La capitaine se jeta sur son lit. Jude continua de veiller.
+
+
+
+XVI
+Le conseil privé de M. de Vaunoy
+
+Tout reposait au château, ou du moins c'était l'heure propice.
+
+Le capitaine Didier dormait, rêvant peut-être de l'humble fille de
+la forêt qui avait ranimé en lui les souvenirs de l'adolescence,
+le premier, le plus pur battement de son coeur. Nous ne saurions
+dire pourtant qu'il eut revu sans émotion aucune cette belle Alix
+de Vaunoy qui avait autrefois accepté sa recherche, mais notre
+Didier était un loyal enfant et il n'avait qu'une foi.
+
+Béchameil dégustait en songe un blanc-manger. Mademoiselle Olive
+bâtissait un superbe château en Espagne où elle se voyait la dame
+d'un gentil officier de Sa Majesté le roi Louis XV, à qui la fée
+protectrice des vieilles demoiselles l'avait unie en légitime
+mariage.
+
+Parmi ceux qui veillaient, nous citerons Jude d'abord; le bon
+écuyer arpentait sa chambre et demandait à son honnête cervelle un
+moyen de retrouver le fils de Treml.
+
+Alix, de son côté, cherchait en vain le sommeil et combattait la
+fièvre, car elle avait souffert ce soir. Elle ne voulait point
+interroger son coeur et son coeur parlait en dépit d'elle: elle se
+souvenait. Elle avait cru autrefois qu'on la payait de retour.
+Jusqu'alors elle n'avait vu d'autre obstacle entre elle et le
+bonheur que son devoir ou la volonté de son père. Maintenant,
+c'était un abîme qui s'ouvrait devant elle: Didier l'avait
+oubliée.
+
+Enfin, dans l'appartement privé de M. de Vaunoy, dont la double
+porte était fermée avec soin, trois hommes étaient réunis et
+tenaient conseil. C'étaient M. de Vaunoy lui-même, Alain, son
+maître d'hôtel, et le valet Lapierre.
+
+Alain était maintenant un vieillard. Sa rude physionomie, sur
+laquelle l'ivresse de chaque jour avait laissé d'ignobles traces,
+n'avait d'autre expression qu'une dureté stupide et impitoyable.
+
+Lapierre pouvait avoir de quarante-cinq à cinquante ans. Son
+visage ne portait point le caractère breton. Il était en effet
+originaire de la partie méridionale de l'Anjou. Jusqu'à l'âge de
+vingt-cinq ans, il avait exercé, çà et là, la respectable et
+triple profession de marchand de vulnéraire, avaleur de sabres et
+sauteur de cordes.
+
+À cette époque, il parvint à entrer comme valet de pied dans la
+maison de Mgr de Toulouse, qui n'était point encore gouverneur de
+Bretagne.
+
+Lapierre avait alors avec lui un jeune enfant qui n'était point
+son fils et dont il se servait pour attirer le public à ses
+parades. L'enfant était beau; le comte de Toulouse le prit en
+affection et en fit son page; puis, au bout de quelques années, le
+mit au nombre des gentilshommes de sa maison.
+
+Lapierre, resté valet, conçut une véritable rancune contre
+l'enfant autrefois son esclave et maintenant son supérieur. Lors
+du séjour à Rennes du prince gouverneur de Bretagne, il se
+présenta chez Vaunoy et lui demanda un entretien particulier.
+Cette conférence fut longue et Vaunoy changea plus d'une fois de
+couleur aux paroles de l'ancien saltimbanque.
+
+Lapierre, avant de sortir, reçut une bourse bien garnie, et, peu
+de jours après, Vaunoy le prit à son service.
+
+À dater de ce moment, le nouveau maître de La Tremlays commença à
+faire un grand accueil au jeune page Didier, ce qui donna de
+furieux accès de jalousie à Antinoüs de Béchameil, marquis de
+Nointel.
+
+Ce fut peu de semaines après que Didier fut traîtreusement attaqué
+de nuit dans les rues de Rennes.
+
+Il était plus de minuit. Hervé de Vaunoy allait et venait avec
+agitation, tandis que ses deux serviteurs se tenaient commodément
+assis auprès du foyer. Lapierre se balançait, en équilibre sur
+l'un des pieds de sa chaise, avec une adresse qui se ressentait de
+son métier; maître Alain caressait sous sa jaquette le ventre aimé
+de certaine bouteille de fer-blanc, large, carrée, toujours pleine
+d'eau-de-vie, à laquelle il guettait l'occasion de dire deux mots,
+et semblait combattre le sommeil.
+
+--Saint-Dieu! Saint-Dieu! Saint-Dieu! s'écria par trois fois
+M. de Vaunoy qui frappa violemment du pied et s'arrêta juste en
+face de ses acolytes.
+
+Maître Alain sauta comme on fait quand on s'éveille en sursaut.
+Lapierre ne perdit pas l'équilibre.
+
+--Vous étiez trois contre un! reprit Vaunoy dont la colère allait
+croissant; c'était la nuit: trois bonnes rapières, la nuit, contre
+une épée de bal! et vous l'avez manqué!
+
+--J'aurais voulu vous y voir! murmura pesamment Alain; le jeune
+drôle se débattait comme un diable. Je veux mourir si je ne sentis
+pas dix fois le vent de son arme sous ma moustache. D'ailleurs
+c'est une vieille histoire!
+
+--Moi, je sentis son arme de plus près, dit Lapierre qui écarta
+le col de sa chemise pour montrer une cicatrice triangulaire; et
+Joachim, notre pauvre compagnon, la sentit mieux que moi encore,
+car il resta sur la place. Je prie Dieu qu'il ait son âme.
+
+--Ainsi soit-il! grommela maître Alain.
+
+--Je prie le diable qu'il prenne la vôtre! s'écria Vaunoy. Tu as
+eu peur, maître Alain et toi, Lapierre, méchant bateleur, tu t'es
+enfui avec ton égratignure!
+
+--Il aurait fallu faire comme Joachim, n'est-ce pas? demanda le
+maître d'hôtel avec un commencement d'aigreur; oui, je sais bien
+que vous nous aimeriez mieux morts que vivants, notre monsieur...
+
+--Tais-toi! interrompit Hervé qui haussa les épaules.
+
+Alain obéit de mauvaise grâce, et M. de Vaunoy reprit sa promenade
+enragée, frappant du pied, serrant les poings et murmurant sur
+tous les tons son juron favori.
+
+Les deux valets échangèrent un regard.
+
+--Ça va lui coûter deux louis d'or, dit tout bas Lapierre.
+
+Maître Alain saisit ce moment pour avaler une rasade, en faisant
+un signe de tête affirmatif, et tous deux se prirent à sourire
+sournoisement comme des gens sûrs de leur fait.
+
+Au bout de quelques minutes, Vaunoy s'arrêta en effet subitement
+et mit la main à sa poche.
+
+--Saint-Dieu! dit-il en reprenant son patelin sourire, je crois
+que je me suis fâché, mes dignes amis. La colère est un péché;
+j'en veux faire pénitence, et voici pour boire à ma santé, mes
+enfants.
+
+Il tira deux louis de sa bourse. Les deux valets prirent et la
+paix fut faite.
+
+--Raisonnons maintenant, poursuivit Vaunoy. Comment sortir
+d'embarras?
+
+--Quand j'étais médecin ambulant, répondit Lapierre, et qu'une
+dose de mon élixir ne suffisait pas, j'en donnais une seconde.
+
+--C'est cela! s'écria le majordome à qui la bouteille carrée
+donnait de l'éloquence; il faut doubler la dose: nous étions
+trois: nous nous mettrons six.
+
+--Et cette fois je réponds de la cure, ajouta l'ex-bateleur.
+
+Vaunoy secoua la tête.
+
+--Impossible, dit-il.
+
+--Pourquoi cela?
+
+--Parce qu'il se méfie. D'ailleurs les temps sont changés.
+Autrefois, c'était un jeune fou, courant les aventures, et sa mort
+n'eût point excité de soupçon. Je n'étais pas chargé de la police
+des rues de Rennes. Maintenant, c'est un officier du roi; il est
+mon hôte pour le bien de l'État. Son séjour à La Tremlays a
+quelque chose d'officiel: la sainte hospitalité, mes enfants,
+défend formellement de tuer un hôte... à moins qu'on ne le puisse
+faire en toute sécurité.
+
+Alain et Lapierre firent à cette bonne plaisanterie un accueil
+très flatteur.
+
+--Il faut trouver autre chose, continua M. de Vaunoy.
+
+Maître Alain se creusa la cervelle; Lapierre fit semblant de
+chercher.
+
+--Eh bien? demanda Hervé au bout de quelques minutes.
+
+--Je ne trouve rien, dit le majordome.
+
+--Rien, répéta Lapierre; si ce n'est peut-être... mais le poison
+ne vous sourit pas plus que le poignard, sans doute?
+
+--Encore moins, mon enfant, Saint-Dieu! c'est une malheureuse
+affaire. D'un jour à l'autre, le hasard peut lui révéler ce qu'il
+ne faut point qu'il sache. Et qui me dit d'ailleurs qu'il ne sait
+rien? Quelle chambre lui a-t-on donnée?
+
+--La chambre de la nourrice, répondit Alain. Vous l'avez conduit
+jusqu'à la porte.
+
+Vaunoy devint pâle.
+
+--La chambre de la nourrice, répéta-t-il en frémissant; la
+chambre où était autrefois le berceau! et je n'ai pas pris garde!
+
+--Bah! fit Lapierre, une chambre ressemble à une autre chambre...
+Après si longtemps!
+
+--C'est évident, appuya le majordome qui dormait aux trois
+quarts.
+
+Ceci ne parut point rassurer M. de Vaunoy qui reprit avec
+inquiétude:
+
+--Et ce valet malade? Il semblait avoir intérêt à se cacher. Quel
+homme est-ce?
+
+--Quant à cela, repartit Lapierre, c'est plus que je ne saurais
+dire. Il tenait son manteau sur ses yeux, et je n'ai même pu voir
+le bout de son nez.
+
+--C'est étrange! murmura Vaunoy porté comme toutes les âmes
+bourrelées à voir l'événement le plus ordinaire sous un menaçant
+aspect; je n'aime pas cette affectation de mystère. Je voudrais
+savoir quel est cet homme; je voudrais...
+
+--Demain il fera jour, interrompit philosophiquement l'ancien
+saltimbanque.
+
+--Cette nuit! tout de suite! s'écria Vaunoy d'une voix brève et
+comme égarée. Quelque chose me dit que la présence de cet homme
+est un malheur! Suivez-moi!
+
+Lapierre fut tenté de répondre que, selon toute apparence, le
+capitaine et son valet dormaient tous deux à cette heure avancée
+de la nuit; mais Vaunoy avait parlé d'un ton qui n'admettait pas
+de réplique.
+
+Les deux serviteurs se levèrent. Vaunoy ouvrit sans bruit la porte
+de son appartement, et tous trois s'engagèrent dans le corridor
+qui régnait d'une aile à l'autre.
+
+Après avoir fait quelques pas, Hervé s'arrêta et pressa fortement
+le bras de son majordome.
+
+--Ils ne dorment pas, dit-il à voix basse en montrant un petit
+point lumineux qui brillait dans l'ombre à l'autre bout du
+corridor.
+
+C'était en effet de la chambre occupée par le capitaine que
+partait cette lueur.
+
+--Que peuvent-ils faire à cette heure? reprit Vaunoy; s'ils
+s'entretiennent, nous écouterons. Quelque mot viendra bien
+éteindre ou légitimer ma frayeur. Et si j'ai raison de craindre,
+s'il sait tout ou seulement s'il soupçonne, Saint-Dieu! sa mission
+ne le sauvera pas!
+
+Ils continuèrent de se glisser le long des murailles. Le
+majordome, qui s'était complètement éveillé, marchait le premier.
+
+En arrivant auprès de la porte du capitaine, il colla son oeil à
+la serrure.
+
+Jude était agenouillé au chevet de son lit et priait, la tête
+entre ses deux mains. Maître Alain ne pouvait voir son visage.
+
+Au bout de quelques secondes, le vieil écuyer termina sa prière et
+se redressa. La lumière tomba d'aplomb sur son visage.
+
+Maître Alain se rejeta violemment en arrière.
+
+--Je connais cet homme, dit-il.
+
+Vaunoy le repoussa et mit à son tour son oeil à la serrure; mais
+il ne vit plus que la mèche rouge et fumeuse de la résine que Jude
+avait éteinte avant de se jeter sur son lit.
+
+--Saint-Dieu! gronda-t-il en se relevant. Tu le connais, dis-tu?
+Qui est-ce?
+
+Maître Alain se pressait le front, cherchant à rappeler ses
+souvenirs.
+
+--Je le connais, je l'ai vu, dit-il enfin, mais où? Je ne sais.
+Mais quand? Il doit y avoir bien longtemps.
+
+Vaunoy dévora un blasphème, et le philosophique Lapierre répéta:
+
+--Demain il fera jour!
+
+
+
+XVII
+Visite matinale
+
+Bien avant le jour, Jude Leker était sur pied. Il se leva sans
+bruit afin de ne point éveiller son maître qui dormait comme on
+dort à vingt-cinq ans après un long et fatigant voyage.
+
+Quoique le crépuscule n'éclairât point encore la nuit des
+interminables corridors, Jude y trouva son chemin sans tâtonner.
+Il était né au château et l'avait habité durant quarante années.
+
+Laissant le grand escalier dont la double rampe desservait le
+premier étage, il gagna l'office et prit un couloir étroit qui
+conduisait aux communs.
+
+Beaucoup de choses avaient changé dans les coutumes de La
+Tremlays, mais les logements des serviteurs avaient gardé leur
+disposition primitive. Sans cette circonstance, l'excellente
+mémoire de Jude ne lui eût point été d'un grand secours. Il compta
+trois portes dans la galerie intérieure des communs et frappa à la
+quatrième.
+
+Il est à croire que dame Goton Rehou, femme de charge du château,
+ne recevait point d'ordinaire ses visites à heure si indue. La
+bonne dame avait soixante ans, et, à cet âge, les femmes de charge
+ne craignent que les voleurs.
+
+Elle dormait ou faisait la sourde oreille: Jude ne reçut point de
+réponse.
+
+Il frappa de nouveau et plus fort.
+
+--Béni Jésus! dit la voix enrouée de la vieille dame, le feu
+est-il au château?
+
+--C'est moi, c'est Jude, murmura celui-ci en frappant toujours,
+Jude Leker!
+
+Goton n'était point une femmelette. Elle prit un gourdin et s'en
+vint ouvrir, bien que son oreille, rendue paresseuse par l'âge,
+n'eût pas saisi une syllabe des paroles de Jude.
+
+--On y va! grommelait-elle; si ce sont les Loups, eh bien! je
+leur parlerai du vieux Treml, et ils ne toucheront pas un fétu
+dans la maison qui fut la sienne; si ce sont des esprits...
+
+Elle fit un signe de croix et s'arrêta.
+
+--Ouvrez donc! dit Jude.
+
+--Si ce sont des esprits, continua la vieille, eh bien! Bah! ils
+auraient aussi bien passé par le trou de la serrure!
+
+Elle ouvrit et mit son gourdin en travers.
+
+--Qui vive? dit-elle.
+
+--Chut! dame; silence au nom de Dieu!
+
+--Qui vive? répéta l'intrépide vieille en levant son bâton. Jude
+le saisit, entra, ferma la porte et répondit:
+
+--Un homme dont il ne faut point répéter le nom sans nécessité
+dans la demeure de Treml.
+
+--La demeure de Treml! répéta Goton qui sentit tressauter son
+coeur à ce nom; merci, qui que vous soyez. Il y a vingt ans que je
+n'avais entendu donner son véritable nom à la maison qu'habite
+Hervé de Vaunoy.
+
+Jude tendit sa main dans l'ombre; celle de Goton fit la moitié du
+chemin. Elle n'avait pas besoin de voir. Ce fut comme un salut
+mystérieux entre ces deux fidèles serviteurs.
+
+--Mais qui donc es-tu, brave coeur, demanda enfin la vieille
+femme, toi qui te souviens de Treml?
+
+Jude prononça son nom.
+
+--Jude! s'écria Goton oubliant toute prudence; Jude Leker,
+l'écuyer de notre monsieur! Oh! que je te voie, mon homme, que je
+te voie!
+
+Tremblante et empressée, elle courut à tâtons, cherchant son
+briquet et ne le trouvant point; elle remua les cendres de son
+réchaud. Enfin sa résine s'alluma. Elle regarda Jude longtemps et
+comme en extase.
+
+--Et lui, dit-elle, M. Nicolas, le reverrons-nous?
+
+--Mort, répondit Jude.
+
+Goton se mit à genoux, joignit ses mains et récita un _De
+Profundis_. De grosses larmes coulaient lentement le long de sa
+joue ridée. Quiconque l'aurait vue en ce moment se serait senti
+puissamment attendri, car rien n'émeut comme les larmes qui
+roulent sur un rude visage, et tel qui passe en souriant devant
+deux beaux yeux en pleurs pâlit et souffre quand il voit
+s'humecter la paupière d'un soldat.
+
+Jude se tut tant que Goton pria. Il semblait qu'il voulût
+maintenant prolonger son incertitude et qu'il reculât, effrayé
+devant la révélation qu'il était venu chercher.
+
+Lorsqu'il prit la parole, ce fut d'une voix altérée.
+
+--Et le petit monsieur? dit-il enfin avec effort.
+
+--Georges Treml? Vingt ans se sont écoulés depuis que je l'ai vu
+pour la dernière fois, le cher et noble enfant, sourire et me
+tendre ses petits bras dans son berceau.
+
+--Mort, mort aussi! prononça Jude dont le robuste corps
+s'affaissa.
+
+Il mit ses deux mains sur son visage; sa poitrine se souleva en un
+sanglot.
+
+--Je n'ai pas dit cela! s'écria Goton; non, je ne l'ai pas dit.
+Et Dieu me préserve de le croire! Pourtant... Hélas! Jude, mon
+ami, depuis vingt ans j'espère, et chaque année use mon espoir.
+
+Jude attacha sur elle ses yeux fixes. Il ne comprenait point.
+
+--Oui, reprit-elle, je voudrais espérer. Je me dis: quelque jour
+je verrai notre petit monsieur, grand et fort, la tête haute, la
+mine fière, l'épée au flanc. Hélas! hélas! il y a si longtemps que
+je me dis cela!
+
+--Mais enfin, dame, que savez-vous sur le sort de Georges Treml?
+
+--Je sais... je ne sais rien, mon homme. Un soir,--approche
+ici, car il ne faut point dire cela tout haut,--un soir, il y a
+dix-neuf ans et cinq mois... ah! j'ai compté, Hervé de Vaunoy
+revint tout pâle et l'oeil hagard. Il nous dit que l'enfant
+s'était noyé dans l'étang de La Tremlays. On courut, on sonda le
+fond de l'eau, mais on ne trouva point le corps de Georges.
+
+Jude écoutait, la poitrine haletante, l'oeil grand ouvert.
+
+--Et c'est sur cela, interrompit-il, que se fonde votre espoir?
+
+--Non. Te souvient-il d'un pauvre innocent de la forêt que l'on
+nommait le Mouton blanc?
+
+--Je me souviens de Jean Blanc, dame.
+
+--Pauvre créature! Il aimait Treml presque autant que nous
+l'aimions...
+
+--Mais Georges, Georges! interrompit encore Jude.
+
+--Eh bien! mon homme, Jean Blanc racontait d'étranges choses dans
+la forêt. Il disait qu'Hervé de Vaunoy avait jeté à l'eau le petit
+monsieur de ses propres mains.
+
+--Il disait cela! s'écria Jude dont l'oeil étincela.
+
+--Il disait cela, oui. Et quoiqu'il passât pour un pauvre fou, je
+crois qu'il disait vrai toutes les fois qu'il parlait de Treml.
+Mais ce n'est pas tout; Jean Blanc ajoutait qu'il avait plongé au
+fond de l'étang et ramené M. Georges évanoui...
+
+--Ah! fit le bon écuyer avec un long soupir de bien-être.
+
+--Puis, poursuivit Goton, il fut pris d'un de ses accès, et le
+pauvre enfant resta tout seul sur l'herbe. Et quand le Mouton
+blanc revint il n'y avait plus d'enfant.
+
+--Ah! fit encore Jude.
+
+--Et il y a vingt ans de cela, mon homme!
+
+Jude demeura un instant comme atterré.
+
+--Où est Jean Blanc? dit-il ensuite; je veux le voir.
+
+Goton secoua lentement sa tête grise.
+
+--Pauvre créature! dit-elle encore; il ne fait pas bon, pour un
+pauvre homme, affronter la colère d'un homme puissant. Hervé de
+Vaunoy apprit les bruits qui couraient dans la forêt. On tourmenta
+Mathieu Blanc et son fils par rapport à l'impôt. Le vieillard
+mourut; le fils disparut. Quelques-uns disent qu'il s'est fait
+Loup.
+
+--J'ai déjà entendu prononcer ce mot. Quels sont ces gens, dame?
+
+--Ce sont des Bretons, mon homme, qui se défendent et qui se
+vengent. On leur a donné ce nom, parce que leur retraite avoisine
+la Fosse-aux-Loups. Chacun sait cela; mais nul ne pourrait trouver
+l'issue par où l'on pénètre dans cette retraite. Eux-mêmes
+semblent prendre à tâche d'accréditer ce sobriquet qui fait peur
+aux poltrons. Leurs masques sont en peau de loup; il n'y a que
+leur chef qui porte un masque blanc.
+
+--J'irai trouver les Loups, dit Jude.
+
+La vieille dame réfléchit un instant.
+
+--Écoute, reprit-elle ensuite. Il est un homme dans la forêt qui
+pourrait te dire peut-être si Jean Blanc existe encore. Cet homme
+est un Breton, quoiqu'il feigne souvent de parler comme s'il avait
+le coeur d'un Français. Il me souvient qu'au temps où il vint
+s'établir de ce côté de la forêt, les sabotiers disaient que sa
+fille, qui était alors un enfant, avait tous les traits de la
+fille de Jean Blanc, le pauvre fou. Certains même affirmaient la
+reconnaître.
+
+--Où trouver cet homme?
+
+--Sa loge est à cent pas de Notre-Dame de Mi-Forêt.
+
+--Il se nomme?
+
+--Pelo Rouan, le charbonnier.
+
+Le jour commençait à poindre. La résine pâlissait aux premiers
+rayons du crépuscule.
+
+--Au revoir et merci, dame, dit Jude. Je verrai Pelo Rouan avant
+qu'il soit une heure.
+
+Il serra la main de Goton et sortit.
+
+--Que Dieu soit avec toi, mon homme! murmura la vieille femme de
+charge en le suivant du regard pendant qu'il traversait les
+corridors; il y avait longtemps que mon pauvre coeur n'avait
+ressentit pareille joie. Que Dieu soit avec toi, et puisses-tu
+ramener en ses domaines l'héritier de Treml!
+
+Goton avait plus de désir que d'espérance, car elle secoua
+tristement la tête en prononçant ces dernières paroles.
+
+
+
+XVIII
+Rêves
+
+Lorsque Jude, après avoir traversé les longs corridors, revint à
+la chambre où il avait passé la nuit, le capitaine dormait encore.
+Son visage était calme et souriant. Jude le contempla un instant.
+
+--C'est un loyal jeune homme, pensa-t-il; ses traits hardis me
+rappellent le vieux Treml au temps où sa moustache était noire. Il
+est heureux, lui! Oh! que je donnerais de bon coeur tout mon sang
+pour voir M. Georges à sa place!
+
+Jude reprit son manteau de voyage, pour cacher ses traits en cas
+de rencontre suspecte. Le jour était venu. Les premiers rayons du
+soleil levant se jouaient dans la soie des rideaux. Au moment où
+Jude ceignait son épée pour partir, Didier s'agita sur sa couche.
+
+--Alix, murmura-t-il, ma soeur!...
+
+--Voici dans la cour tous les serviteurs du château, se dit Jude;
+j'aurai de la peine à passer inaperçu.
+
+--Marie! murmura encore Didier.
+
+Jude le regarda en souriant.
+
+--Bravo! mon jeune maître, pensa-t-il; ne rêverez-vous point à
+quelque autre, maintenant?
+
+--Fleur-des-Genêts! cria le capitaine, comme s'il eût voulu
+relever le défi.
+
+En même temps il se redressa, éveillé, sur son séant.
+
+--C'est toi, ami Jude? reprit-il après avoir jeté ses regards
+tout autour de la chambre, comme s'il se fût attendu à voir un
+autre visage; je crois que je rêvais.
+
+--Vous pouvez l'affirmer, monsieur, et joyeusement, répondit
+Jude.
+
+L'oeil de Didier s'arrêta par hasard sur les antiques rideaux que
+perçaient les rayons obliques du soleil. Son sourire, qui ne
+l'avait point abandonné, s'épanouit davantage.
+
+--Les poètes ont bien raison, dit-il comme s'il se fût parlé à
+lui-même, de vanter les joies du retour au toit paternel. Moi qui
+n'ai point de famille, je ressens ici comme un avant-goût de ce
+bonheur... Et tiens, Jude, mon garçon, l'illusion s'accroît: il me
+semble qu'enfant j'ai vu jouer le soleil d'automne dans des
+rideaux de soie comme ceux-ci. Sentiment étrange, Jude! Enfant
+sans père, j'éprouve ici comme un ressouvenir lointain de baisers,
+de caresses et de douces paroles...
+
+--Monsieur, interrompit le vieil écuyer, je vais prendre congé de
+vous, pour commencer ma tâche.
+
+--Reste, Jude, quelques minutes, un instant, je t'en prie! Mon
+coeur s'amollit au contact de pensées nouvelles. Je ne sais, Jude,
+mes yeux ont besoin de pleurer!
+
+--Souffrez-vous donc? dit celui-ci en s'approchant aussitôt.
+
+Didier laissa tomber sa main dans celle du vieillard et renversa
+sa tête sur l'oreiller.
+
+--Non, répondit-il, je ne souffre pas. Au contraire. Je ne
+voudrais point ne pas éprouver ce que j'éprouve: car cette
+angoisse inconnue est pleine de douceur. Qu'ils sont heureux,
+Jude, ceux qui ont de vrais souvenirs!
+
+--Ceux-là, répliqua l'écuyer avec tristesse, ne revoient parfois
+jamais la maison des ancêtres. Ce doit être une amère douleur,
+n'est-ce pas, que celle de l'enfant qui se souvient à demi et qui
+meurt avant d'avoir retrouvé la demeure de son père.
+
+--Tu penses à Georges Treml, mon pauvre Jude.
+
+--Je pense à Georges Treml, monsieur.
+
+--Toujours! Dieu t'aidera, mon garçon, car ton dévouement est
+oeuvre chrétienne... Allons! voici un nuage qui couvre le soleil.
+Le charme s'évanouit. Je redeviens le capitaine Didier et je suis
+prêt à jurer maintenant que j'ai vu, enfant, plus de rideaux de
+bure que de tentures de soie. Va, mon garçon, je ne te retiens
+plus.
+
+Didier, secouant un reste de langueur rêveuse, avait sauté hors de
+son lit. Jude, avant de partir, jeta un regard dans la cour et
+reconnut maître Alain qui s'entretenait avec Lapierre.
+
+--Il est bien tard, maintenant, dit-il, pour m'esquiver. Je vois
+là-bas un homme dont j'aurai de la peine à éviter les regards.
+
+--Lequel? demanda Didier en s'approchant de la fenêtre: Lapierre?
+
+--Je ne sais s'il a changé de nom, mais on l'appelait de mon
+temps maître Alain. C'est le plus vieux des deux.
+
+--À la bonne heure! Et c'est celui-là que tu nommais hier ton
+ennemi?
+
+--Celui-là même.
+
+--Eh bien! mon garçon, l'autre est le mien.
+
+--Un valet, votre ennemi?
+
+--Cela t'étonne? Faut-il donc te répéter que je ne suis point
+gentilhomme? Ce valet est le seul être au monde qui sache le
+secret de ma naissance. Il ne veut pas le dire et c'est son droit.
+Il prétend m'avoir autrefois servi de père... Tu vois bien ceci?
+
+Didier, qui n'était pas encore vêtu, écarta sa chemise et montra
+par-derrière, à la naissance de l'épaule, une cicatrice encore
+récente.
+
+--C'est une blessure faite traîtreusement et par la main d'un
+misérable, dit Jude en fronçant le sourcil.
+
+--Tu t'y connais, mon garçon. J'ai tout lieu de croire que le
+misérable est cet homme: mais si je ne suis pas noble, je suis
+soldat, et ma main ne s'abaissera point volontiers jusqu'à lui.
+
+--Moi je suis un valet, dit Jude avec froideur; prononcez un mot
+et je le châtie.
+
+--Voilà que tu oublies Georges Treml! s'écria Didier en souriant.
+Sur mon honneur! il y a de la fine fleur de chevalerie dans ces
+vieux coeurs bretons. Pensons à ton jeune monsieur, mon brave ami.
+Je ne sais pas ce que tu peux tenter pour son service, c'est ton
+secret, mais j'ai promis de t'aider et je t'aiderai. Descendons
+ensemble: M. de Vaunoy est un trop soumis et dévoué sujet de Sa
+Majesté pour que sa livrée ose regarder, de plus près qu'il ne
+convient, le serviteur d'un capitaine de la maréchaussée.
+
+Jude mit son manteau sur sa figure et descendit avec le capitaine.
+
+Alain et Lapierre étaient toujours dans la cour; ils s'inclinèrent
+avec respect devant Didier, qui toucha négligemment son feutre.
+
+--Qu'on selle le cheval de mon serviteur, dit-il.
+
+Lapierre se hâta d'obéir. Le majordome resta.
+
+--Mon camarade, dit-il à Jude, votre maladie exige-t-elle donc
+que vous ayez toujours le nez dans le manteau? Les gens de La
+Tremlays n'ont point pu encore vous souhaiter la bienvenue.
+
+--Que dit-on des Loups dans le pays, maître? demanda Didier pour
+éviter à Jude l'embarras de répondre.
+
+--On dit que ce sont des méchantes bêtes, monsieur le
+capitaine... N'accepterez-vous pas un verre de cidre, mon
+camarade?
+
+--Que font les gens de la forêt? demanda encore Didier.
+
+--Monsieur le capitaine, répondit Alain de mauvaise grâce, ils
+font le cercle, du charbon et des sabots... Eh bien, mon camarade,
+ajouta-t-il en exhibant son _vademecum_, c'est-à-dire sa bouteille
+de fer-blanc, aimez-vous mieux une goutte d'eau-de-vie?
+
+Maître Alain fut interrompu par Lapierre, qui amenait le cheval de
+Jude. Celui-ci se mit aussitôt en selle. Dans le mouvement qu'il
+fit pour cela, son manteau s'écarta quelque peu. Le majordome put
+voir une partie de son visage.
+
+--Du diable si je connais autre chose que cette figure-là!
+grommela-t-il; où donc l'ai-je vue? Je me fais vieux!
+
+--Tu me rejoindras ce soir à Rennes, mon garçon, s'écria Didier.
+En route maintenant et bonne chance!
+
+Jude ne se fit point répéter cet ordre; il piqua des deux et
+partit au galop.
+
+Quand il eut franchi la porte de la cour, le capitaine se détourna
+vers les deux valets de Vaunoy.
+
+--Vous êtes curieux, maître, dit-il à Alain; c'est un fâcheux
+défaut et qui ne porte point bonheur. Quant à toi, ajouta-t-il en
+s'adressant à Lapierre, prends garde!
+
+Il s'éloigna. Les deux valets le suivirent des yeux.
+
+--Prends garde! répéta ironiquement Lapierre; que dites-vous de
+cela, maître Alain?
+
+Maître Alain répondit:
+
+--Le jeune coq chante haut; on dirait qu'il se sent de race. Pour
+ce qui est de prendre garde, c'est toujours un bon conseil.
+
+Didier avait pris, sans savoir, la direction du jardin. Il se
+trouva bientôt au milieu de hautes charmilles taillées à pic et
+formant l'inévitable et classique labyrinthe des jardins du XVIIIe
+siècle. De temps en temps, quelques statues de marbre blanc
+s'apercevaient à travers les branches qui se ressentaient déjà des
+approches de l'hiver.
+
+Didier jetait sur tout cela un regard distrait; involontairement,
+son esprit était revenu aux pensées qui avaient préoccupé son
+réveil.
+
+Comme il arrive souvent aux esprits vifs et poétiques, il lui
+suffit, pour ainsi dire, d'évoquer l'illusion pour qu'elle
+reparût. Ces grandes murailles de verdure devinrent pour lui de
+vieilles connaissances. Il se retrouva dans ces dédales, et,
+quoique leur artifice fût assez innocent pour que la chose pût
+sembler naturelle, il crut ou tâcha de croire que le souvenir
+était pour lui le fil d'Ariane.
+
+--Voyons! se disait-il d'un ton moitié enjoué, moitié sérieux:
+voyons si je me trompe! si je me souviens ou si je divague! ma
+mémoire ou mon imagination me dit qu'au bout de cette allée, à
+droite, il y a un berceau, et dans un berceau une statue de nymphe
+antique. Voyons?
+
+Il prit sa course, impatient; car l'illusion avait grandi et il en
+était déjà à craindre une déception.
+
+À quelques pas de l'endroit où la charmille faisait un coude, il
+s'arrêta et glissa son regard à travers les branches. Il devint
+pâle, mit la main sur son coeur et laissa échapper un cri. Berceau
+et statue étaient là devant ses yeux.
+
+Seulement au cri qu'il poussa, la statue animée, nymphe vêtue de
+blanc, tressaillit vivement et se retourna.
+
+
+
+XIX
+Sous la charmille
+
+L'illusion s'enfuit tambour battant. Dans cette gageure qu'il
+avait engagée contre lui-même, Didier avait parié pour un berceau
+et une statue. Le berceau existait, mais ce qu'il venait de
+prendre pour une statue était une jeune fille en chair et en os,
+mademoiselle Alix de Vaunoy de La Tremlays.
+
+La méprise du reste était fort excusable. Au moment où Didier
+l'avait aperçue, mademoiselle de Vaunoy lui tournait le dos. Elle
+était debout et immobile au centre du berceau, lisant une lettre
+froissée et sans doute bien souvent relue. Ses beaux cheveux noirs
+avaient, ce matin, de la poudre, et une robe de mousseline blanche
+formait toute sa toilette.
+
+Au cri poussé par Didier, elle se retourna, comme nous l'avons
+dit, et le papier qu'elle lisait s'échappa de sa main.
+
+Son premier mouvement fut de fuir, mais la réflexion la retint.
+Elle fit même un pas vers le coude de la charmille, où, suivant
+toute apparence, Didier allait se montrer.
+
+Elle avait reconnu sa voix.
+
+Mademoiselle de Vaunoy avait sur son visage cette pâleur qui
+présage de décisives résolutions. Son regard, ordinairement hardi
+dans sa douceur, était triste, timide et grave. Didier s'avança
+vers elle d'un air embarrassé. Pour prendre contenance, il se
+baissa et releva la lettre qu'Alix avait laissée tomber. Cette
+lettre était de lui. Il la reconnut et son malaise augmenta.
+
+--C'est la lettre que vous crûtes devoir m'écrire pour m'annoncer
+votre départ, dit Alix avec simplicité. Je suis bien aise qu'elle
+soit tombée entre vos mains, vous la garderez.
+
+Didier demeura muet. Alix reprit:
+
+--J'ai été heureuse de vous revoir, car je me souvenais de vous
+comme d'un frère.
+
+Didier l'avait appelée ma soeur dans son rêve, et bien souvent il
+lui était arrivé de comparer le sentiment qu'il gardait pour elle
+à la tendresse d'un frère. Et pourtant il demanda:
+
+--Alix, dites-vous la vérité?
+
+--Je dis toujours la vérité, répondit-elle.
+
+Elle eut un sourire grave et poursuivit:
+
+--Parlons d'elle, je le veux.
+
+«C'est une chère enfant. Son regard est pur comme le regard d'un
+ange. Son âme est plus pure que son regard.»
+
+--De qui parlez-vous? balbutia Didier.
+
+--Oh! fit Mlle de Vaunoy dont la voix devint plus sévère, vous
+n'avez rien à vous reprocher, je le sais; mais ne niez pas, ce
+serait mal. Il y a une fraternité entre nous autres jeunes filles
+de la forêt. Je suis noble et riche, elle est paysanne et pauvre;
+mais, enfants, nous nous sommes rencontrées souvent dans les
+bruyères. Nous avons joué autrefois sous les grands chênes qui
+protègent Notre-Dame de Mi-Forêt; je l'avais apprivoisée, la
+petite sauvage! Depuis lors, tandis qu'elle restait dans sa
+solitude, je faisais, moi, connaissance avec le monde; tandis
+qu'elle courait libre sous le couvert, j'apprenais à porter le
+velours et la soie, à parler, à me taire, à sourire. Étrange
+destinée! elle, dans sa solitude, moi, au milieu des somptueuses
+fêtes de Rennes, nous avons subi toutes deux le même sort. Dieu la
+destinait à l'homme que je... que je croyais souhaiter pour mari.
+
+--Vous ne le croyez plus, Alix?
+
+--Un jour, il y avait deux mois que vous étiez parti, Didier, je
+me promenais seule dans la forêt, songeant encore aux fêtes de Mgr
+le comte de Toulouse, lorsque j'entendis une voix connue qui
+chantait sous le couvert la complainte d'Arthur de Bretagne.
+
+--Fleur-des-Genêts! balbutia le capitaine.
+
+Alix sourit doucement.
+
+--Vous savez enfin de qui je parle, Didier, dit-elle. Il y avait
+bien longtemps que je ne l'avais vue. Que je la trouvai belle, ce
+jour-là! Elle me reconnut tout de suite et vint à moi les bras
+ouverts. Puis elle prit dans son panier de chèvrefeuille un beau
+bouquet de primevères qu'elle attacha à mon corsage, puis encore
+elle me parla de vous.
+
+--De moi! prononça involontairement Didier.
+
+--Elle ne vous nomma point, mais je vous reconnus; je sentis quel
+était mon devoir.
+
+--Hélas! mademoiselle, s'écria Didier, je suis bien coupable
+peut-être...
+
+--Envers elle, oui, monsieur, si vous dites un mot de plus, car
+elle est votre fiancée.
+
+Il y eut un moment de silence. Alix reprit:
+
+--Quand elle sera votre femme...
+
+Elle s'interrompit parce que le regard du jeune capitaine avait
+exprimé la surprise.
+
+--Elle sera votre femme, poursuivit-elle cependant avec fermeté;
+vous le voulez... et vous le devez. Elle est bien pauvre, mais
+vous avez votre épée, et vous n'êtes point de ceux que leur
+naissance enchaîne à l'orgueil!
+
+Didier se redressa.
+
+--Je ne suis pas gentilhomme, c'est vrai, dit-il, je le sais.
+Peut-être n'était-il pas besoin de me le rappeler.
+
+Alix lui tendit la main cette fois et répliqua:
+
+--Excusez-moi, je plaide la cause de mon amie.
+
+Les capitaines n'aiment pas à être congédiés, même de cette façon
+noble et charmante.
+
+--Mademoiselle, dit-il, la cause de Marie n'avait peut-être pas
+besoin d'être plaidée; mais voyons, puisque nous sommes le frère
+et la soeur, noble soeur et frère de roture, j'ai bien le droit
+d'interroger.
+
+--Interrogez.
+
+--Votre conduite a-t-elle pour cause la distance qui nous sépare?
+
+--Non.
+
+--Y aurait-il sous jeu un autre mariage?
+
+--Mon père veut en effet me marier.
+
+--Ah! ah!
+
+--Mais celui qu'on me propose ne sera jamais mon mari.
+
+--N'a-t-il pas un nom qui soit au niveau du vôtre? demanda Didier
+non sans raillerie.
+
+--C'est M. de Béchameil, marquis de Nointel, intendant royal de
+l'impôt.
+
+Didier éclata de rire.
+
+Comme s'il y avait eu de l'écho sous la charmille, un autre rire
+épais et bruyant retentit à une vingtaine de pas, derrière le
+feuillage.
+
+--Folle que je suis! s'écria Alix. Je ne vous ai pas dit le
+principal. Il n'est plus temps, ce sont eux; à bientôt, nous nous
+reverrons encore une fois!
+
+Elle s'enfuit précipitamment, laissant le capitaine étourdi de
+cette disparition subite.
+
+L'éclat de rire se répéta sous la charmille. Un bruit de voix s'y
+joignit et bientôt, au tournant de l'allée, débouchèrent
+MM. de Vaunoy et de Béchameil.
+
+
+
+XX
+Avant et après le déjeuner
+
+Vaunoy et l'intendant royal semblaient de fort heureuse humeur.
+Ils marchèrent avec empressement vers Didier qui avait peine à se
+remettre et gardait une contenance embarrassée.
+
+--Nous arrivons ici, mon cher hôte, dit Vaunoy, guidés par vos
+éclats de rire. La promenade solitaire vous rend-elle donc si
+joyeux?
+
+--Ai-je ri? demanda machinalement Didier.
+
+--Oui, Saint-Dieu! vous avez ri.
+
+--Le fait est que vous avez ri, dit Béchameil. J'ai l'honneur de
+vous présenter le bonjour.
+
+--Je ne me souviens pas... commença Didier.
+
+--Eh! dit Vaunoy avisant le papier que celui-ci tenait encore à
+la main, c'est sans doute cette lettre qui causait votre hilarité
+matinale?
+
+--Je ne serai pas éloigné de le croire, appuya Béchameil;
+veuillez me donner je vous prie, des nouvelles de votre santé.
+
+Didier froissa la lettre et la déchira en tout petits morceaux.
+Cela fait, il salua l'intendant royal et lui répondit par quelque
+banale politesse. M. de Béchameil avait complètement mis bas ses
+fâcheuses dispositions de la veille: Vaunoy venait de lui faire
+entendre qu'il n'avait rien à craindre d'un semblable rival et que
+la main d'Alix lui était assurée. Aussi se sentait-il porté vers
+Didier d'une bienveillance inaccoutumée.
+
+Quant à Vaunoy, il n'avait point dépouillé son masque de bonhomie.
+On eût dit, en vérité, un brave oncle abordant son neveu chéri.
+
+--Messieurs, dit le capitaine dont la froideur contrastait fort
+avec la cordialité de ses hôtes, vous plairait-il que nous
+parlions maintenant de ce qui concerne le service de Sa Majesté?
+
+--Assurément, répondit Vaunoy.
+
+Et Béchameil répéta:
+
+--Assurément!... Pourtant, ajouta-t-il après réflexion, je pense,
+sauf avis meilleur, qu'il serait convenable de déjeuner d'abord.
+
+--Fi! monsieur de Béchameil! dit Vaunoy en souriant.
+
+--Mettez, monsieur mon ami, que je n'aie point parlé. Je préfère
+évidemment le service du roi au déjeuner et même au dîner! Mais
+ceci n'empêche point qu'un déjeuner refroidi soit une triste
+chose. Nous vous écoutons, Monsieur le capitaine.
+
+Didier tira de son portefeuille un parchemin sur lequel Vaunoy
+jeta les yeux pour la forme. Béchameil, en lisant le seing royal,
+crut devoir ôter son feutre et prier Dieu qu'il bénît Sa Majesté.
+
+--Sur la proposition de S. A. R. Mgr le comte de Toulouse,
+gouverneur de Bretagne, dit le capitaine, le roi m'a conféré
+mission d'escorter les fonds provenant de l'impôt à travers cette
+contrée qui passe pour dangereuse...
+
+--Et qui l'est! interrompit Vaunoy.
+
+--Qui l'est énormément, ajouta Béchameil.
+
+--Le roi m'a chargé en outre, reprit Didier, de veiller à la
+perception des tailles, et Son Altesse Sérénissime m'a donné
+mission particulière de poursuivre et détruire, par tous moyens,
+cette poignée de rebelles qui portent le nom de _Loups_.
+
+--Que Dieu vous aide! dit Vaunoy. C'est là, mon jeune ami,
+une noble mission.
+
+--Une mission que je ne vous envie en aucune façon, mon jeune
+maître! pensa tout bas Béchameil. Dieu vous assiste! prononça-t-il
+à haute voix.
+
+--Je vous rends grâces, messieurs. Dieu protège la France, et son
+aide ne nous manquera point. Je pense que la vôtre ne me fera pas
+défaut davantage.
+
+À cette question faite d'un ton de brusque franchise, Vaunoy
+répondit par un mouvement de tête accompagné d'un diplomatique
+sourire. Béchameil, malgré sa bonne envie, ne put imiter que le
+mouvement. Ce gastronome n'était point diplomate.
+
+Didier insista.
+
+--Je puis compter sur votre aide? demanda-t-il une seconde fois.
+
+Vaunoy répondit:
+
+--À plus d'un titre, mon jeune ami: pour vous-même et pour Sa
+Majesté.
+
+--Je m'en réfère aux paroles de M. de Vaunoy, dit Béchameil.
+
+--Merci, messieurs. Je n'attendais pas moins de deux loyaux
+sujets du roi. Je fais grand fonds sur votre secours, et vous
+préviens à l'avance que je ne ménagerai pas votre bonne volonté.
+Veuillez me prêter attention.
+
+Béchameil tira sa montre et constata avec douleur que l'heure
+normale du déjeuner était passée depuis dix minutes. Il poussa un
+profond soupir, n'osant pas manifester plus clairement son
+chagrin.
+
+--Je ne suis point arrivé jusqu'ici, reprit Didier, sans avoir
+arrêté mon plan de campagne. Toutes mes mesures sont prises. La
+maréchaussée de Rennes est prévenue; celle de Laval marche sur la
+Bretagne à l'heure où je vous parle. Les sergenteries de Vitré, de
+Fougères et de Louvigné-du-Désert me seconderont au besoin.
+
+--À la bonne heure! s'écria Béchameil. Tout cela formera une
+armée respectable.
+
+--Trois cents hommes environ, monsieur.
+
+--Ce n'est pas assez, dit Vaunoy. Les Loups sont en nombre
+quadruple.
+
+Béchameil modéra sa joie.
+
+--J'avais cru qu'ils étaient plus nombreux que cela, repartit
+froidement le capitaine. Nous serons un contre quatre. C'est
+beaucoup!
+
+--Je ne saisis pas bien, dit Béchameil.
+
+--C'est beaucoup, répéta Didier, parce que nous aurons de notre
+côté tous les avantages. Vous ne pensez pas, je suppose, que je
+veuille les attaquer à la Fosse-aux-Loups? Ne vous étonnez point,
+monsieur de Vaunoy, si je sais le nom de leur retraite. Grâce à
+des circonstances que je ne juge point à propos de vous détailler
+ici, je connais la forêt de Rennes comme si j'y étais né.
+
+À ce dernier mot, Hervé de Vaunoy tressaillit violemment et devint
+si pâle que Béchameil crut devoir le soutenir dans ses bras.
+
+--Qu'avez-vous, monsieur mon ami? demanda l'intendant.
+
+--Rien... je n'ai rien, balbutia Vaunoy.
+
+--Si fait! je parie que c'est le besoin de prendre quelque chose
+qui vous travaille. Et, par le fait, l'heure du déjeuner est
+passée depuis trente-cinq minutes et une fraction.
+
+Vaunoy, par un brusque effort, s'était remis tant bien que mal. Il
+repoussa Béchameil.
+
+--Capitaine, dit-il, je vous prie de m'excuser. Un éblouissement
+subit... je suis sujet à cette infirmité. Vous plairait-il de
+poursuivre?
+
+--Dans votre intérêt, monsieur mon ami, insista héroïquement
+Béchameil, je vous engage à prendre quelque chose. Nous vous
+ferons raison, le capitaine et moi.
+
+Vaunoy fit un geste d'impatience, et Béchameil reconnut avec
+découragement que le déjeuner était désormais indéfiniment
+retardé.
+
+--Je vous disais, reprit Didier qui n'avait prêté à cette scène
+qu'une attention médiocre, je vous disais que la forêt est pour
+moi pays de connaissance; je sais que la position des Loups est
+inexpugnable, et ne prétends point courir les chances d'une
+attaque, au moins tant que les deniers de Sa Majesté ne seront
+point à couvert. Il me faut, à moi aussi, des positions dans la
+forêt, et je vous demande, à vous, monsieur de Vaunoy, votre
+château de La Tremlays, à vous, monsieur l'intendant royal, votre
+maison de plaisance de la Cour-Rose.
+
+--Ma _folie_, s'écria Béchameil; et qu'en prétendez-vous faire,
+monsieur?
+
+--Je ne sais: peut-être une place d'armes.
+
+--Mais il y a des tapis dans toutes les chambres, monsieur; il y
+en a pour vingt mille écus...
+
+--Fi! monsieur de Béchameil, fi! voulut interrompre Vaunoy.
+
+Cette fois le financier se montra rétif.
+
+--Il y a, continua-t-il, des meubles sculptés, incrustés, dorés.
+Il y en a pour trente mille écus, monsieur!
+
+--Fi! monsieur de Béchameil, fi! répéta Vaunoy.
+
+--Il y a des porcelaines du Japon, de la faïence d'Italie, des
+grès de Suisse, des cristaux de Suède. La batterie de cuisine
+seule vaut quatorze mille cinq cents livres, monsieur. Et vous
+voulez mettre tout cela au pillage! Vos soldats dévaliseraient mon
+garde-manger; ils boiraient ma cave... ma cave qui est la plus
+riche de France et de Navarre! Ils écailleraient mes mosaïques,
+crèveraient mes tableaux, briseraient mes cristaux, que sais-je!
+Une place d'armes! Morbleu! monsieur, pensez-vous que j'aie fait
+bâtir ma _folie_ pour héberger vos soudards!
+
+--Fi! monsieur de Béchameil! répéta Vaunoy pour la troisième
+fois; Saint-Dieu! fi! vous dis-je.
+
+Le financier s'arrêta essoufflé. Didier regarda l'interruption
+comme non avenue, et reprit avec le plus grand calme:
+
+--Peut-être une place d'armes. En tout cas, je puis vous faire
+promesse, messieurs, de vous prévenir deux heures à l'avance.
+
+--Cela suffira, dit Vaunoy qui semblait résolu à tout approuver.
+
+--Monsieur mon ami, s'écria Béchameil exaspéré, je ne vous
+comprends pas! Savez-vous que je ne donnerais pas ma petite maison
+pour cent mille pistoles!
+
+Vaunoy lui serra fortement la main. C'est là un signe que les
+intelligences, même les plus épaisses, comprennent par tous pays.
+
+Le financier se tut instinctivement.
+
+--Je pense, mon cher hôte, demanda Vaunoy du ton de la plus
+cordiale courtoisie, que ces mesures dont vous parlez forment la
+dernière partie de votre plan. Avant de vous fortifier, vous vous
+occuperez sans doute de convoyer les espèces qui vous attendent à
+Rennes, car on dit que la cassette du roi est vide, ou peu s'en
+faut.
+
+--Tel est en effet mon projet, monsieur.
+
+--Donc, en attendant que La Tremlays devienne place d'armes, nous
+en ferons, s'il vous plaît, une auberge où se reposera l'escorte
+de l'impôt.
+
+--L'impôt, répondit le capitaine, reste sous la garantie et
+responsabilité de M. l'intendant royal tant qu'il n'a point
+franchi les frontières de la Bretagne. C'est donc à M. l'intendant
+de faire choix du lieu où l'escorte passera la nuit.
+
+Une expression de singulière inquiétude se répandit sur le visage
+du maître de La Tremlays. Il fallait que cette inquiétude fût bien
+puissante pour que Vaunoy habitué comme il l'était à dompter
+souverainement sa physionomie, n'en pût réprimer les symptômes.
+
+Didier et l'intendant la remarquèrent.
+
+Le premier n'y fit pas grande attention. Il croyait connaître
+Vaunoy qu'il méprisait sans le soupçonner de trahison. Sa hautaine
+insouciance ne daigna point se préoccuper de ce mince incident.
+
+Quant à Béchameil, il interpréta à sa manière l'angoisse évidente
+du maître de La Tremlays. Il pensa que Vaunoy, voyant que le choix
+de la halte restait entre ses mains, à lui, Béchameil, redoutait
+sa décision pour l'office et les provisions du château.
+
+--Monsieur mon ami, dit-il en conséquence, je dois vous prévenir
+tout d'abord que les frais de convoi me regardent...
+
+Vaunoy pâlit et fronça le sourcil.
+
+--Je paierai tout, poursuivit l'intendant: l'hospitalité est pour
+moi un devoir.
+
+--Vous prétendez donc recevoir les gens du roi dans votre maison
+de la Cour-Rose? demanda Vaunoy dont l'anxiété augmentait
+visiblement.
+
+--Non pas, monsieur mon ami, non pas! s'écria vivement Béchameil.
+
+Vaunoy respira longuement. Ses couleurs vermeilles reparurent aux
+rondes pommettes de ses joues.
+
+Ce mouvement fut tellement irrésistible et marqué que Didier ne
+put s'empêcher d'y prendre garde.
+
+Ce fut, au reste, l'affaire d'un instant, et, à mesure que le
+calme revenait sur le visage de Vaunoy, les doutes du jeune
+capitaine se dissipaient.
+
+Mais, pour un spectateur attentif et désintéressé de cette scène,
+il eût été évident qu'un hardi dessein venait de surgir dans le
+cerveau de Vaunoy, dessein que favorisait grandement l'option de
+M. de Béchameil, désignant La Tremlays pour lieu de repos à
+l'escorte des gens du roi.
+
+Béchameil qui était à cent lieues de penser que sa décision pût
+faire plaisir à Hervé de Vaunoy, prit à tâche de l'excuser et de
+la motiver, ce qu'il fit à sa manière.
+
+--Je vous répète, monsieur mon ami, dit-il, que vous n'aurez
+rien, absolument rien à débourser.
+
+--Laissons cela, interrompit Vaunoy.
+
+--Permettez! Je suis, vous me faites, j'espère, l'honneur d'en
+être persuadé, un sujet fidèle et dévoué de Sa Majesté. Ma pauvre
+maison est fort à son service, depuis les fondements jusqu'aux
+combles, y compris, bien entendu, les étages intermédiaires, mais
+il s'agit de cinq cent mille livres tournois.
+
+--Cinq cent mille livres tournois? répéta lentement le maître de
+La Tremlays.
+
+--Tout autant, monsieur mon ami, il y a même quelques écus de
+plus. Si cette somme était enlevée, mon aisance, qui est honnête,
+serait terriblement réduite. Or, suivez bien: ma _folie_ de la
+Cour-Rose n'est point propre à soutenir un siège, et si les
+Loups...
+
+Vaunoy haussa les épaules avec affectation.
+
+--Monsieur l'intendant a raison, dit le capitaine qui, depuis dix
+minutes, n'apportait plus à la discussion qu'une attention fort
+médiocre.
+
+--Permettez, dit encore Béchameil répondant au geste de Vaunoy;
+je serais mortifié que vous puissiez croire...
+
+--Allons déjeuner, interrompit en souriant le maître de La
+Tremlays.
+
+Le coup était d'un effet sûr: il porta. Béchameil remua
+convulsivement les mâchoires, comme s'il eût voulu parfaire son
+explication; mais il ne put que répéter ces mots qui éveillaient
+les plus tendres échos de son coeur:
+
+--Allons déjeuner.
+
+Vaunoy s'appuya familièrement sur le bras de Didier. Béchameil,
+les narines gonflées et saisissant au vol parmi les effluves
+épandues dans l'air toutes celles qui venaient de l'office, ouvrit
+la marche. En chemin il fut décidé que le convoi d'argent
+partirait de Rennes le lendemain. De la ville au château, l'étape
+était courte, mais les routes de Bretagne, en l'an 1740, étaient
+tracées de manière à quadrupler la distance.
+
+Béchameil, malgré la proéminence notable de son abdomen, monta le
+perron en trois sauts. Une minute après, il nouait sa serviette
+autour de ses mentons et dégustait savamment un salmis d'ailerons
+de bécasses qu'il déclara sans pareil et fêta en conscience.
+
+Hervé de Vaunoy ne resta point oisif durant cette matinée. Le
+déjeuner était à peine fini, et M. de Béchameil venait de
+s'étendre sur un lit de jour pour se livrer à cet important devoir
+que les gourmets ne doivent négliger jamais, la sieste, lorsque
+M. de Vaunoy, quittant Didier sous un prétexte d'autant plus
+facile à trouver que le jeune capitaine ne tenait point
+extraordinairement à sa compagnie, se dirigea d'un air soucieux et
+affairé vers son appartement.
+
+--Qu'on m'envoie sur-le-champ Lapierre et maître Alain, dit-il à
+un valet qu'il rencontra sur son chemin.
+
+Le valet se hâta d'obéir, et Vaunoy poursuivit sa route; mais,
+ayant jeté par hasard un regard distrait à travers les carreaux de
+l'une des croisées du corridor, il aperçut Alix qui, rêveuse et la
+tête penchée, suivait à pas lents l'allée principale du jardin.
+
+--Toujours triste! se dit Vaunoy d'un ton où perçait un atome de
+sensibilité; pauvre fille! Mais, après tout, elle n'est pas
+raisonnable! Béchameil serait la perle des maris.
+
+Il allait passer outre, lorsque, dans une autre allée dont la
+direction formait angle avec celle de la première, il vit le
+capitaine Didier, lequel, par impossible, semblait rêver aussi.
+Vaunoy fit un geste de mauvaise humeur.
+
+--Elle était sur le point de l'oublier! murmura-t-il; je m'y
+connais! Et le voilà revenu! Sa seule approche déjoue fatalement
+tous mes plans. Et puis, si quelqu'un de ces hasards que nulle
+précaution ne peut déjouer, allait lui apprendre...
+
+Vaunoy s'interrompit. Comme nous l'avons dit, les deux allées que
+suivaient Alix et Didier se croisaient. Chaque pas fait par les
+deux jeunes gens les rapprochait: ils allaient se rencontrer dans
+quelques secondes.
+
+--Eh! qu'a-t-il besoin de savoir? reprit Vaunoy avec emportement.
+Son étoile le pousse à me nuire. Qu'il sache ou non, il me perdra
+si je ne le perds.
+
+Alix et Didier arrivaient en même temps au point de convergence
+des allées; au moment où ils allaient se trouver face à face.
+Vaunoy porta son sifflet de chasse à ses lèvres.
+
+Le bruit fit lever la tête aux deux jeunes gens, Alix se tourna du
+côté du château et dut obéir au geste d'appel que lui envoya son
+père.
+
+Didier salua et poursuivit sa route.
+
+--C'était comme un fait exprès! pensa Vaunoy. Saint-Dieu! j'ai
+manqué mon coup deux fois déjà; mais on dit que le nombre trois
+porte bonheur!...
+
+Il entra dans son appartement où ne tardèrent pas à le joindre ses
+deux féaux serviteurs, Alain et Lapierre. Presque au même instant,
+Alix entr'ouvrit la porte.
+
+--Vous m'avez appelée, mon père?
+
+Vaunoy, qui ouvrait la bouche pour donner des ordres à ses deux
+acolytes, hésita quelque peu et fut sur le point de renvoyer sa
+fille; mais il se ravisa.
+
+--Restez ici, dit-il aux valets. J'aurai besoin de vous dans un
+instant.
+
+Puis il passa le bras d'Alix sous le sien et l'entraîna doucement
+dans la galerie.
+
+Maître Alain et Lapierre demeurèrent seuls. Le premier, dont
+l'intelligence avait considérablement fléchi sous le poids de
+l'âge et aussi par l'effet de l'ivrognerie, tira de sa poche son
+flacon carré de fer-blanc et but une ample rasade d'eau-de-vie.
+
+--En veux-tu? demanda-t-il à Lapierre.
+
+--Il y a temps pour tout, répondit l'ex-saltimbanque; je ne bois
+jamais quand je dois causer avec monsieur.
+
+--Moi, je bois double.
+
+--Et tu vois de même. Hier tu n'as pas seulement pu reconnaître
+ce drôle de valet.
+
+--Je me fais vieux, dit Alain en buvant une seconde gorgée. Le
+fait est que ma pauvre mémoire s'en va. Mais si je le vois encore
+une fois je le reconnaîtrai peut-être.
+
+--Et s'il ne revient pas?
+
+Alain, au lieu de répondre, but une troisième rasade et s'arrangea
+pour dormir, en attendant son maître. Lapierre haussa les épaules,
+et, pour ne point perdre son temps, il fit le tour de la chambre,
+donnant généreusement l'hospitalité, dans les vastes poches de son
+pourpoint, à toutes les pièces de monnaie égarées qu'il trouva sur
+les meubles. Les tiroirs étaient fermés.
+
+Quand il eut achevé sa tournée, il s'accouda sur l'appui de la
+fenêtre. Au loin, dans le jardin, il aperçut Didier qui continuait
+solitairement sa promenade.
+
+Lapierre se prit à réfléchir.
+
+--Peuh! dit-il enfin en enflant ses joues; je croyais le détester
+davantage. C'est un joli garçon. Vaunoy paie mal et demande
+beaucoup. Hé! hé!... il faudra voir!...
+
+--En veux-tu? grommela maître Alain qui trinquait en rêve.
+
+Lapierre laissa tomber sur le vieillard un long regard de mépris.
+
+--Voici ce qu'on devient au service de Vaunoy! dit-il ensuite.
+Jamais de tiroirs ouverts. Quelques pièces d'or pour beaucoup de
+travail. C'est pitoyable de se damner ainsi au rabais... Il faudra
+voir.
+
+
+
+XXI
+Mademoiselle de Vaunoy
+
+Pendant que maître Alain et Lapierre attendaient, Hervé de Vaunoy
+arpentait à pas lents le corridor avec sa fille qui s'appuyait à
+son bras et dont il caressait paternellement la blanche main.
+
+--J'ai à vous gronder, Alix, disait-il, de sa voix la plus
+doucereuse. Vous avez été vis-à-vis de notre hôte, le capitaine
+Didier, d'une froideur!
+
+Il appuya sur ce mot et regarda sa fille en dessous. Aucune
+émotion ne parut sur le calme et beau visage d'Alix.
+
+--Il ne faut point outrepasser le but, reprit le maître de La
+Tremlays. Le capitaine est un brave officier du roi qui a droit à
+tous nos égards, et, quand on n'aime point un homme, il est bon de
+se contraindre un peu.
+
+Alix releva sur Vaunoy son regard tranquille et Vaunoy se tut.
+
+Il aimait sa fille: c'était le seul sentiment humain qui fût resté
+debout en son coeur parmi les ravages de l'égoïsme et de la
+cupidité. Il eût voulu la faire heureuse, mais les événements le
+pressaient. Il n'avait point le choix: un mot de Béchameil pouvait
+mettre en question sa fortune, sa noblesse, sa vie; à quelque prix
+que ce fût, il lui fallait acheter l'appui de Béchameil.
+
+En ce moment, Vaunoy était à la gêne. Alix le dominait de toute la
+hauteur de sa franchise. Pour la millième fois peut-être, il se
+repentit d'avoir usé de ruse avec elle, reconnaissant trop tard
+que la ruse s'émousse contre la candeur.
+
+Trop vil pour ressentir dans toute sa force l'angoisse qui serre
+le coeur d'un père surpris par son enfant en flagrant délit de
+tromperie, il était néanmoins humilié de son rôle et fit effort
+pour jeter son masque loin de lui.
+
+--Alix, dit-il tout à coup, en jouant passablement la rondeur,
+j'ai eu tort d'en user ainsi avec vous. Pardonnez-moi. Vous
+méritez ma confiance entière, et je veux dépouiller tout
+subterfuge. Vous savez ce que je veux; vous devinez peut-être
+pourquoi je le veux. Tromperez-vous mes espérances?
+
+--Je ferai ce que j'ai promis, monsieur, répondit Alix. Vaunoy
+respira.
+
+--Cela suffit, dit-il. Le temps est un puissant remède aux
+répugnances capricieuses des jeunes filles; pour le moment, je
+vous demande seulement de ne point voir le capitaine Didier.
+
+--Je l'ai vu déjà, monsieur.
+
+--Ah! Et vous lui avez parlé?
+
+--Je lui ai parlé.
+
+--De sorte que cette froideur affectée était un rôle appris...
+
+Alix l'arrêta d'un regard calme et doux.
+
+--Mes actions ne mentent pas plus que mes paroles, dit-elle.
+Rassurez-vous, monsieur. J'ai la volonté de tenir ma promesse.
+D'ailleurs, ajouta-t-elle plus bas, ma volonté n'est pas votre
+seule garantie: le capitaine Didier ne vous demandera pas ma main.
+
+--En vérité! s'écria Vaunoy avec une joie brutale.
+
+Puis il poursuivit:
+
+--Voilà une heureuse nouvelle, Alix; que ne le disiez-vous tout
+de suite, ma chère enfant? Ah! le capitaine... cet impertinent
+soldat de fortune!
+
+Il prononça ces derniers mots d'un ton de pitié ironique qui eût
+profondément blessé un coeur vulgaire; mais Alix était au-dessus
+de cette atteinte. Son front resta serein, et ce fut avec un
+sourire mélancolique, mais tranquille, qu'elle reprit la parole.
+
+--Je suis de votre avis, mon père, dit-elle; je crois que tout
+est pour le mieux.
+
+Vaunoy connaissait sa fille, et, si peu fait qu'il fût pour la
+comprendre, il avait pour elle une sorte de respect. Néanmoins
+cette résignation lui sembla si extraordinaire qu'il eut peine à y
+croire.
+
+Involontairement et suivant la pente de sa vieille habitude, il
+reprit son espionnage moral.
+
+--Saint-Dieu! dit-il après un silence, vous êtes le parangon de
+l'obéissance filiale, Alix, et je veux parier qu'on irait de
+Rennes à Nantes sans trouver votre pareille. Pas une plainte!
+c'est à n'y pas croire, et cela me donne bonne espérance pour ce
+pauvre M. de Béchameil.
+
+Alix ne répondit point.
+
+--Mais ne parlons pas de cela, poursuivit le maître de La
+Tremlays. Voici déjà un point de gagné; il ne faut pas trop
+demander à la fois. Moi qui étais dans des transes! Maintenant je
+n'ai garde de craindre. Je ne m'étonne plus de votre réserve
+d'hier soir... Vit-on jamais semblable outrecuidance! et, certes,
+je suis prêt à faire serment que cette entrevue dont nous parlions
+tout à l'heure sera la dernière et n'aura point de pendant.
+
+Cette phrase était la partie importante du discours d'Hervé de
+Vaunoy. Tout le reste n'était qu'une préparation. Aussi en suivit-il
+l'effet avec inquiétude, attendant une réponse et épiant la
+signification du moindre geste.
+
+Il oubliait encore une fois que ces soins étaient superflus. Les
+paroles d'Alix défiaient les interprétations et n'avaient pas
+besoin de commentaire.
+
+Elle montra de son doigt tendu Didier qui, franchissant la
+dernière barrière du parc, s'enfonçait sous le couvert.
+
+--Il me faudra attendre son retour, dit-elle.
+
+Vaunoy crut avoir mal compris.
+
+--Son retour? répéta-t-il machinalement.
+
+--Oui, monsieur. J'ai promis au capitaine Didier de le revoir. Il
+le faut, je le dois, et je vous demande comme une grâce de vouloir
+bien n'y point mettre obstacle.
+
+--Mais... commença Vaunoy surpris et intrigué.
+
+--Ne me refusez pas! dit Alix avec une chaleur soudaine. Je ne
+vous ai jamais désobéi, et Dieu m'est témoin que je souffrirais de
+le faire.
+
+--De sorte, que si je vous déniais mon consentement vous me
+désobéiriez?
+
+Alix courba la tête en silence.
+
+--À merveille! reprit Vaunoy dont le dépit ne ressemblait en rien
+à la dignité d'un père offensé; je suis au moins prévenu d'avance.
+Et m'est-il permis de vous demander quelle communication si
+importante peut exiger le rapprochement de Mlle de Vaunoy et du
+capitaine Didier?
+
+--Je ne saurai vous le dire, monsieur.
+
+--De mieux en mieux! Mais c'est à n'y point croire! Vous oubliez,
+Alix, que je pourrais vous contraindre, vous confiner dans votre
+appartement.
+
+--J'espère que vous ne le ferez point, mon père.
+
+--Et si je le faisais! s'écria Vaunoy véritablement en colère.
+
+--Monsieur, dit Alix en retenant sa voix qui voulait éclater, je
+vous respecte et je vous aime, mais il y a longtemps que je garde
+le silence vis-à-vis de M. de Béchameil, et c'est à cause de vous
+que je me tais...
+
+Elle s'arrêta honteuse d'avoir été sur le point de menacer, mais
+Vaunoy avait compris, et sa colère était tombée comme par
+enchantement.
+
+Il appela sur son visage, fait à ces brusques changements, une
+expression de grosse gaieté.
+
+--Vous êtes une méchante enfant, Alix, dit-il en la baisant
+bruyamment au front. Vous savez que je n'ai rien à vous refuser et
+vous abusez de votre pouvoir, qui marche à grands pas vers la
+tyrannie. Ce que j'en disais était curiosité pure. Je voulais
+surprendre ce grand secret, mais vous m'avez vaincu, et je
+n'engagerai plus avec vous de combats de paroles. Je lancerai
+contre vous, en guise d'avant-garde, si le cas se présente,
+mademoiselle Olive de Vaunoy, ma digne soeur... et alors
+tenez-vous bien, je vous le conseille!
+
+Alix ne se méprit point à cette gaieté soudaine. Vaunoy avait
+raison de le dire: malgré sa vieille expérience d'intrigant, il
+n'était point de force à lutter contre la hautaine droiture de sa
+fille. C'était de la part du maître de La Tremlays de la
+diplomatie prodiguée en pure perte.
+
+--Je suis heureuse de vous entendre parler ainsi, mon père, dit
+seulement Alix.
+
+--Alors, soyez clémente, et prenez un peu de compassion de ce
+pauvre M. de Béchameil... mais cela viendra, et il sera temps d'en
+parler plus tard.
+
+Il tira sa montre.
+
+--Onze heures déjà, murmura-t-il. Allons! ma fille, je vous
+laisse et vous donne carte blanche, sûr que ma confiance est bien
+placée. Au revoir!
+
+Il fit un geste familier et caressant auquel Alix répondit par une
+respectueuse révérence, et se hâta de regagner son appartement, où
+ses deux ministres l'attendaient l'un en philosophant, l'autre en
+ronflant.
+
+Lorsque Alix fut seule, son beau visage perdit son expression de
+fierté. Un morne découragement se peignit dans son regard.
+
+--Le revoir! murmura-t-elle; subir encore cette douleur!
+
+Elle avait descendu sans savoir les escaliers intérieurs et les
+degrés de granit du perron. Elle se laissa tomber sur un banc de
+gazon à l'entrée du jardin et mit sa tête pâlie entre ses mains.
+
+Au bout de quelques minutes, elle retira de son sein une petite
+médaille de cuivre, informe et rustiquement historiée, qu'un
+cordon de soie suspendait à son cou sous ses habits.
+
+Elle la regarda longtemps, puis elle dit:
+
+--Le revoir! oui... souffrir, mais le sauver!
+
+
+
+XXII
+Deux bons serviteurs
+
+Vaunoy avait souvent avec sa fille des entretiens semblables à
+celui que nous venons de rapporter. Alix savait à peu de chose
+près de quel intérêt étaient pour son père les bonnes grâces de
+M. de Béchameil; elle avait même deviné que Vaunoy n'avait sur les
+immenses domaines de Treml qu'un droit de possession douteux et
+précaire.
+
+Il va sans dire qu'elle n'abusait jamais de cette connaissance.
+
+Le caractère de son père, qu'elle eût sincèrement voulu ne point
+juger, mais dont la bassesse lui sautait aux yeux, lui avait été,
+dès sa première jeunesse, une cause perpétuelle de chagrin. Son
+esprit sérieux, loyal et fort s'était habitué à la tristesse, et
+dans l'empressement qu'elle avait mis autrefois à accepter la
+recherche de Didier, il faut compter pour une part son désir ou
+plutôt son besoin d'échapper à l'obsession paternelle.
+
+Elle ne voyait, au reste, dans l'usurpation de Vaunoy qu'un danger
+et non point un crime, parce qu'elle ignorait que cette usurpation
+préjudiciât au légitime propriétaire.
+
+Et, par le fait, personne n'aurait pu soutenir l'opinion opposée,
+Treml n'ayant point laissé d'héritier.
+
+L'intendant royal, ridicule et méprisable à la fois, inspirait à
+Alix une invincible répulsion, et sans la patiente insistance de
+son père elle eût rejeté ouvertement et depuis longtemps les
+prétentions de Béchameil. Vaunoy ne se lassait pas. Il croyait
+connaître les femmes, et attaquait Alix en faisait briller à ses
+yeux toutes les féeries que peut évoquer l'opulence. Béchameil
+était l'homme le plus riche de son temps.
+
+Vaunoy ne faisait pas de progrès, mais il gagnait des jours.
+
+L'arrivée de Didier pouvait anéantir son pénible et long travail;
+il essaya de dresser une barrière entre sa fille et le capitaine.
+Nous avons vu le résultat de sa tentative: le hasard devait le
+servir bien mieux que son habileté.
+
+Il avait un hardi projet dont la première idée lui était venue
+sous la charmille, en compagnie de Didier et de Béchameil.
+
+Le projet, depuis lors, avait mûri dans sa tête. Il en avait pesé
+laborieusement les chances pendant le déjeuner, et s'était
+déterminé à jouer coûte que coûte ce périlleux coup de dés.
+
+Il y avait une demi-heure que M. de Vaunoy avait rejoint ses deux
+acolytes. Maître Alain avait secoué tant bien que mal sa
+somnolence, et Lapierre s'était installé, selon sa coutume, dans
+un excellent fauteuil. Il s'agissait d'écouter le maître faisant
+l'exposé de son plan.
+
+Vaunoy avait parlé longtemps et sans s'interrompre. Lorsqu'il se
+tut enfin, il interrogea ses deux serviteurs du regard. Maître
+Alain répondit par un geste équivoque, et Lapierre se balança fort
+adroitement sur un seul des quatre pieds de son siège.
+
+--Ne m'avez-vous pas entendu? demanda Vaunoy.
+
+--Si fait, dit Lapierre; pour ma part, j'ai entendu.
+
+--Moi aussi, ajouta maître Alain.
+
+--Et qu'en dites-vous?
+
+Le vieux majordome eut la démangeaison d'atteindre sa bouteille
+carrée, où peut-être il aurait trouvé une réponse, mais il n'osa
+pas; il attendit, pensant qu'il serait temps de parler lorsque
+Lapierre aurait donné son avis.
+
+Lapierre se balançait toujours.
+
+--Qu'en dites-vous? répéta Vaunoy en fronçant le sourcil.
+
+--Hé! hé! fit Lapierre d'un air capable.
+
+--Voilà! prononça emphatiquement maître Alain.
+
+--Comment! s'écria Vaunoy avec colère, vous ne comprenez pas que,
+dans ces circonstances, sa mort devient un cas fortuit dont je ne
+puis être responsable? que les soupçons se détourneront
+naturellement de moi, et qu'il faudrait folie ou mauvaise foi
+insigne pour m'accuser d'un pareil _malheur_.
+
+--Si fait, dit Lapierre; pour ma part, je comprends cela.
+
+Maître Alain exécuta un grave signe d'approbation.
+
+--Eh bien? reprit Hervé de Vaunoy.
+
+--Hé! hé! fit encore Lapierre.
+
+Vaunoy dont le front devenait pourpre, blasphéma entre ses dents.
+
+--Oui, reprit l'ex-avaleur de sabres sans s'émouvoir le moins du
+monde; évidemment il ne pourrait échapper. Si nous en étions là,
+je ne donnerais pas six deniers de sa vie, mais...
+
+--Mais quoi?
+
+--Nous n'en sommes pas là.
+
+--Penses-tu donc que l'appât des cinq cent mille livres ne soit
+pas assez fort?
+
+--Ils viendraient pour la dixième partie de cette somme.
+
+--Pour la vingtième, dit maître Alain en aparté, je donnerais mon
+âme au diable, moi qui suis un homme d'âge et un fidèle sujet du
+roi.
+
+--Alors, que veux-tu dire? demanda Vaunoy à Lapierre.
+
+Maître Alain tendit l'oreille, afin de s'approprier, au besoin,
+l'opinion de son collègue. Celui-ci, sans paraître prendre garde à
+l'impatience toujours croissante de Vaunoy, se dandina un instant
+et jeta ces paroles avec suffisance:
+
+--Vous n'êtes pas sans avoir entendu parler des apologues de La
+Fontaine, je suppose... Si vous vous fâchez, je deviens muet. Ce
+La Fontaine est un poète de fort bon conseil, ce qui est rare chez
+les poètes. Il me souvient d'une de ses fables...
+
+--Saint-Dieu! interrompit Vaunoy, je donnerais dix louis pour
+bâtonner ce drôle!
+
+--Donnez et bâtonnez, répondit imperturbablement Lapierre. Quant
+à la fable dont je parle, vous ne pouvez la juger avant de l'avoir
+entendue, et, ne la sachant point par coeur, je ne vous la
+réciterai pas.
+
+--Mais, Saint-Dieu! détestable maraud, où veux-tu en venir?
+
+--Je vous prie d'excuser mon peu de mémoire, poursuivit Lapierre;
+à défaut de texte, le conte suffira. Voilà ce que c'est: les rats
+tiennent conseil et cherchent un moyen de mettre à mort un chat
+fort redoutable...
+
+--Je te comprends! s'écria violemment Vaunoy qui se leva et
+parcourut la chambre à grandes enjambées.
+
+--Pas moi, pensa maître Alain.
+
+--Je te comprends, répéta Vaunoy; tu as peur!
+
+--Vous vous trompez. Il vaudrait mieux pour votre projet que
+j'eusse peur. Mais je suis parfaitement déterminé à faire comme
+les rats de la fable; je n'ai pas peur.
+
+--Tu braverais mes ordres, misérable!
+
+--Attacher le grelot est une niaiserie tout à fait en dehors de
+mes principes et de mes habitudes. Qu'un autre l'attache, et, pour
+le reste, je suis votre soumis serviteur.
+
+--De quel diable de grelot parle-t-il? se demandait tout
+doucement maître Alain, et à quel propos est-il ici question de
+rats?
+
+Vaunoy garda un instant le silence et activa sa promenade. Son
+front si riant d'ordinaire était sombre comme un ciel de tempête.
+Sa face passait alternativement du pourpre au livide, et un
+tremblement agitait ses lèvres.
+
+--L'orage sera rude, dit tout bas Lapierre. Attention, maître
+Alain!
+
+--Par grâce, de quoi s'agit-il! murmura celui-ci qui trembla de
+confiance.
+
+Lapierre se pencha à son oreille et prononça quelques mots. Un
+frisson secoua les membres du vieillard.
+
+--Notre-Dame de Mi-Forêt! balbutia-t-il; j'aimerais mieux aller
+en enfer!
+
+--Tu n'as pas le choix, mon vieux compagnon, attendu que le
+diable te garde depuis longtemps une place au lieu que tu viens de
+nommer. Mais si tu veux n'en jouir que le plus tard possible,
+comme je le crois, tiens-toi ferme et fais comme moi.
+
+--Notre-Dame! Saint-Sauveur! Jésus Dieu! murmura maître Alain
+bouleversé.
+
+--Allons bois un coup! l'attaque va commencer.
+
+Le vieillard n'était point homme à mépriser ce conseil. Il jeta un
+regard du côté de Vaunoy, qui ne songeait guère à l'épier, tira
+son flacon de fer-blanc de sa poche et but tant que son haleine ne
+lui fit point défaut.
+
+--Il va faire rage, reprit Lapierre, car c'est pour lui un coup
+de partie; mais, après tout, il ne peut que nous faire pendre ici,
+et là-bas nous serons brûlés vifs.
+
+--Pour le moins! soupira maître Alain avec conviction. Je
+voudrais être hors de tout cela, dussé-je, après, ne point boire
+pendant un jour entier!
+
+Vaunoy s'arrêta tout à coup, les sourcils froncés, le regard
+brillant et résolu. Ce n'était plus le même homme. Toute
+expression cauteleuse avait disparu de sa physionomie.
+
+Maître Alain se rapetissa et ferma les yeux comme font les enfants
+craintifs devant la férule du pédagogue. Lapierre, au contraire,
+assura son fauteuil sur ses quatre pieds, croisa ses jambes et se
+renversa dans l'attitude du calme le plus parfait.
+
+La terreur de l'un et la provocante intrépidité de l'autre
+passèrent également inaperçues. Vaunoy n'y prit point garde.
+
+Au lieu d'éclater en invectives pour retomber ensuite jusqu'à une
+sorte de flatterie pateline, comme c'était assez sa coutume
+vis-à-vis de ses deux acolytes, il reprit froidement son siège et
+les regarda tour à tour d'un air qui fit réfléchir Lapierre lui-même.
+
+--Dans une heure, prononça-t-il lentement et en appuyant sur
+chaque mot, il faut que l'un de nous monte à cheval.
+
+--Pourvu que ce ne soit pas moi, répondit Lapierre, je n'y mets
+nul empêchement.
+
+--Taisez-vous! dit le maître de La Tremlays sans élever la voix;
+je le répète, l'un de nous doit partir dans une heure. Il le faut.
+Je pourrais essayer de la force, je suis le maître; mais la force
+échouerait peut-être contre votre apathie, Alain, contre votre
+entêtement, Lapierre; et le temps est trop précieux pour que je le
+dépense à sévir contre vous. J'aime mieux mettre votre obéissance
+à l'enchère. Voyons, lequel de vous deux veut gagner mille livres
+tournois?
+
+Un éclair d'avide désir s'alluma dans l'oeil éteint du majordome.
+
+--Mille livres! répéta-t-il machinalement.
+
+Vaunoy suivit l'effet de sa proposition avec une anxiété
+véritable. Il crut un instant que le vieillard était ébloui de la
+munificence de l'offre, mais il avait compté sans Lapierre.
+
+--Mille livres! répéta ce dernier à son tour. Les morts ne
+reviennent point pour toucher leurs créances, et vous avez beau
+jeu, monsieur. Mille livres! Encore si j'avais des héritiers!
+
+Maître Alain se gratta l'oreille et reprit son apparence de momie.
+
+--Deux mille livres! s'écria Vaunoy; je donnerai deux mille
+livres d'avance, sur-le-champ, à celui qui m'obéira.
+
+Lapierre haussa les épaules, et maître Alain, se modelant sur lui,
+fit un geste de refus.
+
+Le front de Vaunoy se couvrait de gouttelettes de sueur.
+
+--Mais, Saint-Dieu! que demandez-vous? s'écria-t-il d'un ton de
+détresse. Je vous dis qu'il le faut! Cet homme, de quelque côté
+que je me tourne, me barre fatalement le chemin. Il me fait
+obstacle partout. Une fois débarrassé de lui, tous mes embarras
+disparaissent; tant qu'il vivra, au contraire, je l'aurai toujours
+devant moi comme une menace vivante.
+
+--Comme qui dirait l'épée de Damoclès, fit observer Lapierre qui
+avait de la littérature. Tout cela est l'exacte vérité.
+
+--Sa présence ici, poursuivit Vaunoy en s'échauffant, attaque non
+seulement mes projets sur ma fille, elle menace encore ma fortune,
+mon nom, ma vie!
+
+--C'est encore vrai, dit Lapierre.
+
+--Et vous me refusez votre aide au moment où, d'un seul coup, je
+pourrais l'écraser! Dites, faut-il doubler la somme, la tripler,
+la quadrupler?
+
+--Huit mille livres, supputa Alain à voix basse.
+
+--Huit mille livres, mon bon, mon vieux serviteur! s'écria
+Vaunoy, dix mille, si tu veux, et ma reconnaissance, et...
+
+--Un bûcher de bois vert dans quelque coin de la forêt,
+interrompit Lapierre. C'est tentant.
+
+Vaunoy lui serra le bras avec violence.
+
+--Au moins, dit-il tout bas, ne parle que pour toi et n'influence
+pas cet homme. Je paierai jusqu'à ton silence.
+
+--À la bonne heure! répondit Lapierre. Il ne s'agit que de
+s'expliquer. Combien me donnerez-vous?
+
+--Dix louis.
+
+L'ancien bateleur devint muet; mais il était trop tard. Le coup
+était porté. Le vieux majordome, ébloui d'abord par les dix mille
+livres, reculait maintenant devant la pensée de la mort. Vaunoy
+eut beau renouveler la tentation; à toutes ses offres, maître
+Alain ne répondit plus que par le silence.
+
+--Ainsi vous refusez tous les deux? s'écria enfin le maître de La
+Tremlays en se levant de nouveau.
+
+--Pour ma part, je refuse, dit hardiment Lapierre.
+
+Maître Alain ne répondit point.
+
+--C'est bien! murmura Vaunoy. Je devais m'y attendre. Souvent, au
+moment décisif, l'arme se brise. Il faut alors lutter corps à
+corps et payer de sa personne... Maître Alain, ajouta-t-il d'une
+voix brève, préparez mes habits de voyage et mes pistolets.
+Lapierre, fais seller mon cheval.
+
+Maître Alain se hâta d'obéir. Lapierre resta et regarda Vaunoy en
+face avec un étonnement inexprimable.
+
+--Ai-je bien compris? dit-il après un instant de silence;
+songeriez-vous à risquer vous-même cette démarche?
+
+--Fais seller mon cheval, te dis-je.
+
+--À votre place, je serais moins pressé... Allons! au demeurant,
+cela vous regarde, et si, par hasard, vous revenez avec votre tête
+sur vos épaules, je conviens que le capitaine est un homme mort.
+
+Il fit mine de sortir; mais, arrivé au seuil, il se retourna.
+
+--Vous êtes plus brave que je croyais, dit-il encore. Le diable
+vous doit protection, et peut-être... C'est égal! le jeu est
+chanceux, et j'aime mieux qu'il soit à vous qu'à moi.
+
+Vaunoy, resté seul, se laissa tomber sur un siège. Quand ses deux
+acolytes revinrent lui annoncer que tout était prêt pour son
+départ, il se leva et prit le chemin de la cour. Il se mit en
+selle sans mot dire. Les rubis de sa joue avaient fait place à une
+effrayante pâleur.
+
+Il partit.
+
+Dès que son cheval eut passé le seuil de la grand'porte, Lapierre
+hocha la tête et dit avec ironie:
+
+--Bon voyage!
+
+--En veux-tu? lui demanda maître Alain qui lui présenta sa
+bouteille carrée.
+
+--Volontiers, répondit Lapierre; il est permis de boire après la
+bataille. J'ai la tête faible, vois-tu, et si j'avais embrassé
+trop tendrement ton flacon ce matin, peut-être serais-je, à
+l'heure qu'il est, aux lieu et place de M. de Vaunoy, sur le grand
+chemin du cimetière. À sa santé!
+
+--_Requiescat in pace!_ prononça gravement le majordome.
+
+
+
+XXIII
+Voyage de Jude Leker
+
+Hervé de Vaunoy n'était point, tant s'en fallait, un homme
+téméraire. La démarche qu'il tentait et qui l'exposait en réalité
+à un danger terrible était, pour nous servir de l'expression de
+Lapierre, un coup de partie...
+
+Une manière de duel à mort, où il jouait sa vie contre celle de
+Didier.
+
+Peut-être, aveuglé par son désir passionné de se défaire du jeune
+homme, se dissimulait-il une partie du péril; peut-être comptait-il
+sur des moyens de réussite dont il avait fait mystère à ses
+deux aides. Quoi qu'il en soit, sa terreur restait grande, et
+quiconque l'eût rencontré, tremblant et blême sur son cheval
+n'aurait eu garde de le prendre pour un coureur d'aventures.
+
+Bien avant l'heure de son départ, l'ancien écuyer de Nicolas
+Treml, Jude Leker, avait, comme nous l'avons dit, quitté le
+château pour se rendre à la demeure de Pelo Rouan, le charbonnier.
+
+Jude était arrivé la veille en Bretagne, inquiet, mais plein
+d'espoir. Au pis-aller, Georges Treml, le petit-fils de son
+seigneur, avait été dépouillé peut-être de son héritage, et Jude
+avait en main ce qu'il fallait pour le lui rendre.
+
+Maintenant l'inquiétude s'était faite angoisse, et l'espoir se
+mourait. Mieux eût valu mille fois retrouver l'enfant et perdre le
+coffret dépositaire de la fortune de Treml.
+
+Georges vivant aurait eu son épée pour soutenir sa querelle.
+Georges mort ou absent, il ne restait plus qu'un vain droit.
+
+Le coffret, c'est-à-dire l'immense domaine de Treml, était sans
+maître légitime, et le dévouement de Jude, que vingt années d'exil
+n'avaient pu entamer, restait désormais sans but.
+
+Il y avait bien encore la vengeance, ce suprême mobile des gens
+qui n'espèrent plus. Mais Jude était vieux. Sa loyale nature
+comportait plus d'amour que de haine. La vengeance, qui a tant
+d'attraits pour certaines âmes, lui apparaissait comme une inutile
+et triste compensation.
+
+--Je chercherai, se disait-il, en retrouvant son chemin dans les
+sentiers connus de la forêt; je chercherai longtemps, toujours. Si
+j'acquiers la preuve de sa mort, et je prie Dieu d'épargner cette
+douleur à ma vieillesse, j'irai vers son assassin et je le tuerai
+au nom de Nicolas Treml.
+
+Il ne pouvait pas faire un pas dans ces routes tortueuses et
+sombres, tant de fois parcourues jadis, sans rencontrer un
+souvenir. C'était par ce sentier que le vieux maître de La
+Tremlays avait coutume de chevaucher lorsqu'il se rendait avec son
+petit-fils à son beau manoir de Boüexis; à ce détour, Loup, le
+magnifique et fidèle animal, avait forcé un sanglier après un
+combat héroïque; ce chemin percé dans le fourré, et si étroit
+qu'un chevreuil semblait y pouvoir passer à peine, menait droit à
+l'étang de La Tremlays.--L'étang de La Tremlays, qui peut-être
+était le tombeau du dernier des Treml!
+
+Le coeur de Jude se fendait, ses yeux secs brûlaient.
+
+Autrefois, Jude s'en souvenait, on voyait fumer sous le couvert
+les toits des charbonniers. Maintenant plus rien. Les cabanes
+étaient là, les unes debout encore, les autres à demi ruinées,
+mais la plupart semblaient désertes. Au lieu du bruit incessant du
+ciseau et de la doloire, le silence régnait, un silence uniforme,
+universel.
+
+Quel fléau avait donc passé sur la forêt de Rennes? Quelle peste
+avait dépeuplé ces clairières et mis cette apparence de mort en
+ces lieux jadis si pleins de mouvement et de vie?
+
+Jude allait, plus triste et plus morne que ces alentours si mornes
+et si tristes. Il se signait par habitude aux croix des carrefours
+auxquelles ne pendaient plus les dévotes offrandes des fidèles. Il
+prononçait des noms connus en passant auprès de certaines loges
+abandonnées, et nulle voix ne lui répondait.
+
+Parfois une forme humaine se montrait à un coude de la route; mais
+elle disparaissait aussitôt comme un éclair, et Jude, vieux
+chasseur habitué aux hêtres de la forêt, devinait, à
+l'imperceptible agitation des basses branches du taillis, que la
+solitude n'était pas si complète en réalité qu'en apparence, et
+que plus d'un regard était ouvert derrière ces épaisses murailles
+de verdure.
+
+Lorsqu'il s'approcha de la croix de Mi-Forêt, qui, comme l'indique
+son nom, marquait à peu près le centre des bois, le paysage
+changea et devint plus désolé encore s'il est possible. En ce
+lieu, toutes les routes de grande communication qui traversent la
+forêt se croisent. Les clairières y sont plus abondantes que
+partout ailleurs, et le voisinage des chemins avait rassemblé dans
+les environs une multitude d'industries forestières.
+
+Tout le long des larges et belles allées qui se coupaient en
+étoile au pied de la croix, on voyait jadis une bordure de loges
+couvertes en chaume, où travaillaient des tonneliers, des vanniers
+et des sabotiers.
+
+Jude trouva ces loges incendiées pour la plupart; celles qui, çà
+et là, restaient debout, étaient dévastées et gardaient des traces
+non équivoques de ravages opérés par la main de l'homme.
+
+Jude s'arrêta devant ces ruines rustiques et rappelait les
+souvenirs du passé. Au temps où Treml était seigneur du pays,
+toutes ces loges étaient habitées et tous leurs habitants étaient
+heureux.
+
+--Les _gens de France_ ont passé par là! se disait le vieil
+écuyer. Sous prétexte d'impôts, ils ont demandé la bourse ou la
+vie, et les hommes de la forêt n'ont pas de bourse.
+
+Jude devinait juste. Ces ruines étaient l'oeuvre des agents du
+fisc, secondés, il faut le dire, par quelques gentilshommes du
+pays rennais, parmi lesquels Hervé de Vaunoy se distinguait au
+premier rang.
+
+M. de Pontchartrain, premier intendant royal, et, après lui,
+M. de Béchameil, marquis de Nointel, ayant pris, suivant la
+coutume, à forfait la levée de l'impôt breton, avaient un intérêt
+évident à ne laisser aucune partie de la province se prévaloir
+d'une exception uniquement fondée sur l'usage. Ils voulurent
+forcer les gens de la forêt à solder leur part des tailles, et ne
+reculèrent devant aucune extrémité pour en venir à leurs fins.
+
+C'était ce que Jude appelait demander la bourse ou la vie.
+
+Quant aux gentilshommes, leur intérêt était autre, mais également
+évident.
+
+Les hommes de la forêt, disséminés sur les divers domaines qui
+formaient la majeure partie de cette énorme tenure, prétendaient
+droit d'usage gratuit et grevaient par le fait ces domaines d'une
+véritable et lourde servitude.
+
+Tant que Nicolas Treml avait vécu, comme il possédait, lui seul,
+autant et plus de biens que tous les autres gentilshommes
+ensemble, ces derniers s'étaient modelés sur lui. Or, Treml était
+un vrai seigneur, doux au faible, rude au fort, et plus disposé à
+faire l'aumône à ses voisins qu'à leur disputer le chétif soutien
+de leur existence.
+
+Vaunoy avait pris sa place et mis sa lésinerie de gentillâtre dans
+toutes les affaires que son cousin avait traitées en gentilhomme.
+Les propriétaires des alentours, autorisés par ce nouvel exemple,
+firent de même, et ce fut bientôt de toutes parts un système
+d'attaque et de compression contre les malheureux de la forêt.
+
+D'un côté, le fisc; de l'autre, les propriétaires. Celui-là leur
+arrachait leurs faibles épargnes, ceux-ci leur enlevaient tout
+moyen de vivre.
+
+Les gens de la forêt, nous croyons l'avoir déjà dit, ressemblaient
+plus au sanglier qu'au lièvre; néanmoins dans le premier moment,
+traqués, poursuivis de toutes parts, ils ne cherchèrent leur salut
+que dans la fuite, et se cachèrent au fond des retraites ignorées
+qui pullulaient alors dans le pays.
+
+Mais leur naturel farouche et belliqueux supportait impatiemment
+cette tactique pusillanime: pour combattre, ils n'avaient besoin
+que de se concerter.
+
+Au premier appel, ils se levèrent.
+
+Les épais fourrés de la forêt vomirent inopinément cette
+population sauvage, et mal en prit aux agents du fisc aussi bien
+qu'aux avares propriétaires qui avaient suscité cette tempête.
+Bien des cadavres jonchèrent la mousse des futaies, bien des
+ossements blanchirent sous le couvert, et, par les nuits noires,
+plus d'une gentilhommière, attaquée à l'improviste, porta la peine
+de la cupidité de son maître.
+
+On fit venir des soldats de Rennes et de toutes les villes
+environnantes; mais, à mesure que l'attaque s'opiniâtrait, la
+résistance s'organisait plus puissante. Il devint évident que les
+insurgés (car leur nombre et leurs griefs défendaient qu'on les
+appelât bandits) avaient un chef habile et résolu, dont les
+ordres, quels qu'ils fussent, étaient suivis avec une aveugle
+soumission.
+
+Le moment vint où la défense, conduite avec un ensemble
+merveilleux déborda l'attaque.
+
+Les rôles changèrent. Les opprimés devinrent agresseurs, et un
+beau jour cinq mille paysans en sabots, le visage couvert de
+masques bizarres, firent irruption jusque dans Rennes et pillèrent
+l'hôtel de M. le lieutenant du roi.
+
+De ce moment, la terreur se mit de la partie. L'insurrection
+acquit ce prestige qui est à toute entreprise comme un gage assuré
+de succès. On entoura le chef des révoltés d'une mystérieuse
+auréole, et chacun eut à raconter sur son compte quelque
+miraculeux exploit. Les gens de la forêt devinrent populaires à
+vingt lieues à la ronde. Ils eurent leurs généalogistes, et les
+savants du cru prirent la peine de rattacher leur association par
+des liens historiques et d'ailleurs incontestables à la fameuse
+société politique des _Frères bretons_, qui, au milieu du siècle
+précédent, avaient failli enlever la Bretagne à la domination
+française.
+
+Dès l'origine du soulèvement, les principaux conjurés s'étaient
+réunis en sociétés secrètes, sous les ordres de ce chef qui devait
+bientôt se rendre si redoutable. En ce temps déjà, les hommes de
+la forêt étaient les partisans naturels de cette association; mais
+rien n'était organisé; les membres affiliés de prime abord avaient
+tout à craindre.
+
+Ce fut sans doute ce danger qui leur inspira la pensée d'entourer
+leurs actions d'un mystère absolu et de ne jamais quitter leur
+retraite sans avoir le visage couvert d'un masque.
+
+Ce masque était tout simplement un carré de peau de loup. De là le
+surnom qu'on leur donna d'abord comme un méprisant sobriquet, et
+qui, peu de mois après, était prononcé avec terreur dans tout le
+pays de Rennes.
+
+Les choses subsistèrent ainsi pendant des années, avec diverses
+chances de succès et de revers pour les Loups, mais sans que
+jamais les troupes du gouvernement pussent entamer le centre de
+leurs opérations.
+
+Depuis un temps assez long, les gentilshommes du voisinage avaient
+conclu avec la forêt une sorte de trêve tacite, et l'intendant
+royal, découragé, avait discontinué ses efforts. Mais Béchameil,
+six mois avant l'époque où commence notre histoire, eut la
+malencontreuse idée de recommencer les hostilités.
+
+L'explosion fut terrible.
+
+Presque toutes les loges devinrent désertes le même jour.
+Charbonniers, tonneliers, vanniers, etc., se rassemblèrent et
+coururent à la retraite permanente du noyau de l'affiliation.
+
+Là ils trouvèrent, comme toujours, des chefs et des armes; le
+lendemain, la révolte était de nouveau aux portes de Rennes; le
+surlendemain l'hôtel de l'intendant royal était au pillage.
+
+En conscience, il fallait bien que les gens de la forêt
+trouvassent leur vie quelque part. Ils avaient pour eux la
+prescription que nos codes rangent au nombre des «manières
+d'acquérir la propriété», non pas la prescription de cinq ans qui
+achète les meubles, non pas même la prescription trentenaire qui
+conquiert les immeubles, mais une prescription plusieurs fois
+centenaire!
+
+On leur prenait ce qui, de père en fils, avait toujours été à eux,
+ce que les tribunaux, mis en demeure de juger, selon la coutume de
+Bretagne et la loi romaine, leur auraient certainement concédé.
+
+D'un autre côté, le fisc leur arrachait le fruit de leur labeur.
+
+Il aurait fallu opposer l'idée chrétienne à leurs rancunes et la
+charité à leur ruine; mais au lieu de prêtres on leur envoya des
+soudards.
+
+Ils ne travaillèrent plus, et ce fut tant pis pour leurs voisins.
+Les soldats du roi, par représailles, démolirent ou incendièrent
+les loges qui bordaient les grandes allées; mais c'était là peine
+perdue. Les Loups savaient où trouver ailleurs un asile; ils
+apprenaient en outre à s'indemniser largement des pertes qu'on
+leur faisait subir.
+
+Après l'intendant royal, ce fut Hervé de Vaunoy qui reçut les plus
+rudes atteintes de leur méchante humeur. Hervé de Vaunoy avait
+beau faire mystère de sa rancune profonde contre les Loups, qui, à
+diverses reprises, avaient cruellement maltraité ses domaines; il
+avait beau se cacher pour conseiller la rigueur au pacifique
+Béchameil: chaque fois que, derrière le rideau, il suggérait
+quelque mesure impitoyable, les Loups se vengeaient immédiatement.
+
+On eût dit, tant le châtiment suivait de près l'offense, que le
+chef des Loups avait au château de La Tremlays des intelligences
+ou des espions.
+
+Tout récemment, Vaunoy ayant ouvert l'avis que, pour détruire
+l'insurrection dans sa racine, il fallait attaquer la Fosse-aux-Loups
+et sonder le ravin, son manoir de Boüexis fut, vingt-quatre heures
+après, dévasté de fond en comble.
+
+En somme, les Loups n'avaient point d'ennemi plus mortel qu'Hervé
+de Vaunoy, et ils lui rendaient depuis longtemps haine pour haine.
+
+Jude savait une partie de ces choses, et devait sous peu apprendre
+le reste. Dans cette querelle, son choix ne pouvait être douteux.
+Le souvenir de son maître et ses vieilles sympathies le portaient
+vers les Loups qui étaient des _Bretons_, comme disait dame Goton
+avec tant d'emphase.
+
+Mais Jude n'avait ni la volonté ni le loisir de prêter l'appui de
+son bras aux gens de la forêt. Sa mission était définie; les
+dernières paroles de Treml mourant retentissaient encore à son
+oreille, et il eût regardé comme un crime de s'arrêter sur la voie
+tracée par le suprême commandement de son maître, ou même de
+s'écarter un instant du droit chemin.
+
+Il était huit heures du matin à peu près quand Jude arriva en vue
+de la croix de Mi-Forêt. Ce lieu était en grande vénération dans
+tout le pays, et les bonnes gens des alentours avaient surtout une
+dévotion en quelque sorte patriotique pour une petite madone dont
+la niche était pratiquée dans le bois même de la croix.
+
+C'était à cette vierge, connue sous le nom de Notre-Dame de
+Mi-Forêt, que Nicolas Treml avait dit son dernier _Ave_ en quittant
+la terre de Bretagne qu'il n'espérait plus revoir.
+
+Jude mit pied à terre devant le monument rustique, s'agenouilla et
+pria.
+
+Quelques minutes après, il apercevait, à travers l'épais branchage
+d'un bouquet de hêtres, la fumée du toit de Pelo Rouan, le
+charbonnier.
+
+La loge de Pelo se cachait au centre du bouquet, et s'élevait,
+adossée à un petit mamelon couvert de bruyères, au pied duquel il
+avait bâti ses fours à charbon.
+
+L'aspect de ce lieu était agreste, mais riant, et un petit jardin,
+tout empli de fleurs comme une corbeille, donnait à la cabane un
+peu de calme et de bien-être.
+
+Ce jardin était le domaine de Marie. C'était elle qui plantait et
+arrosait ces fleurs.
+
+Au moment où Jude dépassait les derniers arbres, Marie, assise sur
+le pas de sa porte, tressait un panier de chèvrefeuille. Son
+esprit n'était pour rien dans son travail, mais ses petits doigts
+blancs, roses et effilés, pliaient si dextrement les branches
+parfumées que le travail ne se ressentait point de sa distraction.
+
+En tressant, elle chantait, mais ce n'était pas non plus son chant
+qui captivait sa pensée. Sa voix pure s'échappait par capricieuses
+bouffées; la mélodie s'interrompait brusquement, puis reprenait
+tout à coup, tantôt mélancolique et lente, tantôt vive et joyeuse,
+toujours charmante.
+
+Ce qui occupait Fleur-des-Genêts tandis qu'elle travaillait ainsi,
+seule, sur le pas de sa porte, c'était Didier, l'ami de son
+enfance. Il avait promis de l'épouser. Elle l'avait revu.
+
+Elle était heureuse et savourait sa joie; elle n'en voulait rien
+perdre et chassait avec soin toute pensée de doute ou de crainte.
+
+Pourquoi douter? pourquoi craindre? N'était-il pas aussi fier et
+noble de coeur que de mine? avait-il jamais menti?
+
+Aussi le chant de Marie était une prière, hymne d'action de grâces
+qui s'exhalait de son coeur pour monter vers le ciel.
+
+Elle avait mis, ce matin, une sorte de coquetterie naïve dans sa
+parure. Les corolles d'azur de quelques bluets d'automne se
+montraient çà et là dans l'or ruisselant de sa chevelure. Elle
+avait serré, à l'aide de rubans de laine, le corsage aux couleurs
+voyantes des filles de la forêt, et ses petits sabots, comparables
+aux mules de cristal des contes de fées, rendaient plus
+remarquable la mignonne délicatesse de son pied.
+
+Mais sa parure n'était pas tant dans ces ornements champêtres que
+dans l'allégresse angélique qui rayonnait à son front. Le regard
+de ses grands yeux bleus, reconnaissants et dévots, allaient vers
+Dieu avec son chant. Elle était belle ainsi et digne du gracieux
+nom qu'avait trouvé pour elle la poésie des chaumières, car elle
+avait de la fleur l'éclat et les parfums.
+
+Jude l'aperçut et un sourire paternel vint à la lèvre du vieux
+soldat. Lorsque Marie le vit à son tour, elle rougit, effrayée, et
+voulut s'enfuir, mais le loyal visage de Jude la rassura.
+
+Elle se leva et fit la révérence avec le respect qu'on doit à un
+vieillard.
+
+--Ma fille, dit l'écuyer, je cherche la demeure de Pelo Rouan.
+
+--C'est mon père, répondit Fleur-des-Genêts.
+
+--Dieu lui a donné une douce et belle enfant, ma fille. Puisque
+c'est ici sa demeure, je vais entrer, car je veux l'entretenir.
+
+Jude joignit l'action à la parole et mit le pied sur le seuil.
+mais Fleur-des-Genêts lui barra vivement le passage.
+
+--On n'entre pas ainsi, dit-elle doucement, dans la maison de
+Pelo Rouan. Je voulais dire: arrêtez-vous ici et reposez-vous.
+Mais nul ne passe le seuil de notre pauvre demeure; tel est
+l'ordre de mon père.
+
+--Cependant... voulut insister Jude.
+
+--Tel est l'ordre de mon père, répéta résolument Marie.
+
+L'honnête écuyer avait un besoin trop sérieux d'interroger Pelo
+Rouan pour se payer d'un semblable refus. De son côté,
+Fleur-des-Genêts, obéissante et vaillante, exécutait à la
+lettre la consigne de son père et fermait la porte à tout
+venant. En cette circonstance, elle avait tout l'air de
+vouloir défendre opiniâtrement la brèche. Heureusement, les
+choses n'en devaient pas venir à cette héroï-comique extrémité.
+
+À ce moment, en effet, une voix se fit entendre tout au fond de la
+loge.
+
+--Enfant, dit-elle, regarde bien la figure de cet homme, pour ne
+lui refuser jamais l'entrée de la demeure de ton père. Fais place!
+
+Fleur-des-Genêts se rangea aussitôt. Jude, étonné, restait
+immobile et hésitait à s'avancer.
+
+--Approche, Jude Leker! reprit la voix. Sois le bienvenu, bon
+serviteur de Treml! Je t'attendais.
+
+
+
+XXIV
+La loge
+
+Nul obstacle n'empêchait plus Jude Leker de franchir le seuil de
+la loge. Fleur-des-Genêts, en effet, obéissant à la voix de son
+père, s'était mise à l'écart. Néanmoins, le vieil écuyer ne se
+pressait point de profiter de la permission donnée. Il demeurait
+immobile, à la même place, craignant un piège et se demandant quel
+pouvait être cet homme qui affectait de prononcer le nom de Treml
+avec respect.
+
+La défiance, au reste, était permise en ce temps et en ce lieu.
+L'intérieur de la loge avait un aspect peu attrayant et fait, au
+contraire, pour inspirer les soupçons. La lumière n'y pénétrait
+que par la basse ouverture de la porte, de telle sorte que, du
+dehors, tout y paraissait plongé dans une obscurité profonde.
+
+Jude était arrivé de la veille. Vingt années de captivité avaient
+dû changer son visage, et pourtant il y avait là, dans la nuit de
+cette sombre loge, un homme qui savait son nom et qui lui disait:
+
+--Je t'attendais!
+
+Était-ce un ami ou un ennemi? Et cette cabane inhospitalière, qui
+s'ouvrait pour lui seul, ne cachait-elle pas une embûche?
+
+Jude était brave jusqu'à la témérité; mais il se devait à la
+volonté dernière de son maître: il avait frayeur de mourir avant
+d'avoir obéi.
+
+Néanmoins, son hésitation ne fut point de longue durée. Un second
+regard jeté sur les traits angéliques de Fleur-des-Genêts chassa
+de son esprit toutes noires pensées. Où habitait cette enfant il
+ne pouvait y avoir trahison.
+
+Jude entra dans la cabane. Ses yeux, habitués au grand jour, ne
+distinguèrent rien d'abord.
+
+--Par ici, dit la voix.
+
+Le bon écuyer tourna aussitôt ses regards de ce côté et aperçut
+dans l'ombre épaisse qui remplissait le fond de la loge deux
+points ronds et lumineux comme les yeux d'un chat sauvage. Il
+avança résolument; une main saisit la sienne et l'attira vers un
+banc de bois.
+
+Dans cette position, Jude se trouva assis, tournant le flanc au
+vif rayon de jour qui pénétrait par l'ouverture. Sa vue, qui
+s'accoutumait graduellement aux ténèbres, lui permit de distinguer
+la forme de la cabane et de son ameublement.
+
+C'était une grande chambre carrée, sans fenêtres, ou dont les
+fenêtres étaient hermétiquement bouchées. Le plafond était si bas,
+que l'écuyer s'étonna de ne l'avoir point touché du front pendant
+qu'il était debout.
+
+Dans l'un des angles opposés à la porte, une planche inclinée,
+recouverte de paille, servait sans doute de lit à l'un des
+habitants de cette pauvre retraite. Le reste de l'ameublement
+consistait en deux bancs et quelques escabelles qui entouraient
+une table de bois simplement dégrossi.
+
+Rien dans tout cela qui pût servir au sommeil d'une jeune fille.
+Marie devait avoir une autre retraite.
+
+Entre Jude et le jour, il y avait la silhouette entièrement noire
+d'un homme assis, comme lui, sur un banc. Les deux points ronds et
+lumineux que Jude avait aperçus dans l'obscurité se trouvaient
+maintenant entre lui et le jour: c'étaient les yeux d'un homme.
+
+--C'est vous qui êtes le charbonnier Rouan? lui demanda Jude.
+
+--Je suis en effet celui qu'on nomme ainsi, mon compagnon; et je
+te répète: sois le bienvenu dans ma maison; je t'attendais.
+
+--Vous me connaissez donc?
+
+--Peut-être bien, mon homme.
+
+--Moi, je ne puis dire si je vous connais, car je ne vois point
+votre visage.
+
+Pelo se leva en silence, prit la main de Jude et le conduisit au
+seuil. Là, il exposa en plein sa face noircie aux rayons du jour.
+
+--Je ne vous connais pas, dit Jude après l'avoir attentivement
+examiné.
+
+Pelo Rouan regagna sa place première, et Jude le suivit.
+
+--Tu as raison, dit lentement le charbonnier, tu ne me connais
+pas. Cette loge a été bâtie longtemps après le départ de Nicolas
+Treml. Mais ce n'est pas pour me parler de toi ou de moi que tu as
+quitté le château?
+
+--C'est vrai. Je suis venu vers vous...
+
+--Tu as bien fait, interrompit Pelo Rouan, et tu fais toujours
+bien, Jude Leker, parce que ton coeur est fidèle et loyal. Quant
+au motif de ta visite point n'est besoin de me l'apprendre, je le
+sais.
+
+--Vous le savez! répéta Jude avec surprise.
+
+--Je le sais. Tu viens me demander des nouvelles d'un malheureux
+idiot qu'on appelait Jean Blanc.
+
+--Serait-il mort? s'écria Jude.
+
+--Non. Et tu veux savoir de ses nouvelles, afin d'apprendre de
+lui le sort de l'héritier de Treml.
+
+--C'est vrai! c'est encore vrai, murmura Jude dont l'honnête mais
+lourde nature était violemment secouée par le mystère de cette
+scène. Vous qui connaissez l'unique but de ma vie, qui êtes-vous,
+au nom de Dieu, répondez: qui êtes-vous?
+
+--Je suis le charbonnier Rouan, répondit Pelo avec simplicité: un
+pauvre homme dont la vie obscure fut cruellement éprouvée, un
+malheureux qui a quelques bienfaits à payer et bien des outrages à
+venger.
+
+--Et savez-vous quelque chose du petit monsieur Georges?
+
+La voix de Pelo se fit profondément triste pendant qu'il
+répondait:
+
+--Je ne sais rien, rien que ce que vous savez vous-même. Plût au
+ciel que le château de La Tremlays eût gardé son dépôt aussi
+fidèlement que le chêne de la Fosse-aux-Loups.
+
+Ces derniers mots firent sauter Jude sur son banc.
+
+--Le chêne de la Fosse-aux-Loups! balbutia-t-il.
+
+--Le creux du chêne de la Fosse-aux-Loups, répéta Pelo Rouan.
+
+Si l'obscurité eût été moins épaisse, on eût pu voir Jude changer
+deux ou trois fois de couleur dans l'espace d'une seconde. Il prit
+entre ses doigts de bronze le bras du charbonnier, et le serra
+convulsivement.
+
+--Qui que tu sois, tu en sais trop long! dit-il d'une voix basse
+et menaçante.
+
+Le bras de Rouan était bien frêle pour appartenir à un homme de sa
+taille. La force de Jude était si évidemment supérieure qu'il
+semblait que le bon écuyer ne dût avoir qu'un geste à faire pour
+renverser son hôte sous ses pieds.
+
+Néanmoins, celui-ci garda une contenance tranquille et se renferma
+dans le silence.
+
+--Qui t'a dit cela? poursuivit Jude dont la voix tremblait. Sur
+mon salut, il faut que tu donnes ton âme à Dieu, car tu as surpris
+le secret de Treml, et c'est moi qui suis le gardien de ce secret.
+
+Et Jude, sans lâcher le bras de Rouan, porta vivement la main à
+son épée.
+
+Mais, pendant que le bon écuyer dégainait, le maigre bras de Pelo
+Rouan tourna entre les doigts robustes: les muscles de ce bras se
+tendirent et devinrent d'acier.
+
+Jude voulut serrer plus fort, et ses doigts choquèrent la paume de
+sa main, qui était vide.
+
+D'un bond, Pelo avait franchi toute la largeur de la loge. Jude
+n'apercevait plus que le rouge éclat de ses yeux qui brillaient de
+loin dans l'ombre.
+
+Il se précipita de ce côté; le bruit d'un pistolet qu'on armait ne
+l'arrêta point: mais, dans sa course, il heurta du pied contre une
+escabelle renversée et tomba lourdement sur le sol.
+
+À l'instant même, le genou de Pelo Rouan s'appuya sur sa poitrine.
+
+--Si tu te relèves, tu me tueras, mon homme, dit le charbonnier
+avec calme; c'est pourquoi, si tu essaies de te relever, je te
+tue.
+
+Jude sentit sur sa tempe la froide bouche du pistolet.
+
+--La vieillesse ne t'a point changé, reprit Pelo: brave coeur et
+cervelle bornée. Que veux-tu que je fasse de ton secret? Et si les
+cent mille livres m'eussent tenté, seraient-elles encore au creux
+du chêne?
+
+--C'est vrai, dit pour la troisième fois le pauvre Jude; mais je
+ne sais pas qui vous êtes...
+
+--Peut-être ne le sauras-tu jamais. Que t'importe? Je t'ai laissé
+voir que je suis l'ami de Treml, et Treml vivant ou mort, a-t-il
+trop d'amis pour que deux d'entre eux ne daignent point
+s'expliquer avant de s'entr'égorger, lorsque la Providence les
+rassemble?
+
+--Je suis à votre merci, murmura Jude. Puisse Dieu permettre que
+vous soyez en effet un ami de Treml.
+
+Pelo Rouan ôta son genou et Jude se releva.
+
+--Ramasse ton épée, dit le charbonnier; j'ai confiance en toi,
+bien que tu te sois fait le valet d'un Français.
+
+--Un brave jeune homme!
+
+--Un ennemi de la Bretagne! Mais il ne s'agit point de lui.
+Revenons à Treml.
+
+Jude remit son épée dans le fourreau, et tous deux s'assirent de
+nouveau sans défiance l'un près de l'autre.
+
+--Vous avez été généreux, dit Jude, car je vous avais rudement
+attaqué. Aussi, je ne vous demanderai point qui vous a rendu
+maître du secret de notre monsieur. Entre vos mains, il est en
+sûreté; je me fie à vous, comme vous à moi. Touchez là, s'il vous
+plaît.
+
+--De grand coeur, mon homme. Jean Blanc m'a souvent parlé de
+vous. Vous étiez miséricordieux et bon pour le pauvre insensé.
+Merci pour lui qui s'en souvient, ami Jude, et qui vous rendra
+peut-être quelque jour le bien que vous lui avez fait.
+
+--Qu'il le rende à Treml, le pauvre garçon!
+
+--Il a fait ce qu'il a pu pour Treml, dit Pelo Rouan avec
+tristesse et solennité.
+
+--Sans doute, mais ce qu'il pouvait était, par malheur, peu de
+chose.
+
+--Autrefois, il en était ainsi, parce que Jean Blanc ne savait
+rendre que le bien pour le bien. Depuis lors, il a appris à rendre
+le mal pour le mal, et il est devenu fort.
+
+--N'est-il donc plus fou? demanda Jude.
+
+--Dieu nous envoie parfois des épreuves si violentes que les gens
+sains en perdent l'esprit, répondit Pelo Rouan; par contre, ces
+secousses rendent parfois aussi la raison aux insensés. Jean Blanc
+n'est plus fou.
+
+--Et a-t-il conservé la mémoire des faits depuis longtemps
+passés?
+
+--Il se souvient de tout.
+
+--Il faut que je le voie! s'écria Jude.
+
+Un tremblement agita le corps de Pelo Rouan.
+
+--Voir Jean Blanc! dit-il d'une voix étrange; il y a bien
+longtemps que personne n'a pu se vanter de l'avoir rencontré face
+à face. Croyez-moi, contentez-vous de m'interroger moi-même et ne
+cherchez pas à rejoindre Jean Blanc.
+
+--Mais il me dirait peut-être...
+
+--Rien que je ne puisse vous apprendre.
+
+--Vous n'êtes pas dans sa peau, que diable! s'écria Jude que
+l'impatience reprenait.
+
+--Il m'a tant de fois ouvert son coeur et ses souvenirs! répondit
+le charbonnier avec douceur. Écoutez. Voulez-vous que je vous
+raconte le lâche assassinat de l'étang de La Tremlays? J'en sais
+les moindres circonstances. Il me semble voir l'infâme Hervé de
+Vaunoy.
+
+--Contez! contez! interrompit Jude avidement; je ne hais pas
+encore assez cet homme.
+
+Pelo Rouan raconta dans le plus minutieux détail le meurtre infâme
+dont Vaunoy s'était rendu coupable sur la personne d'un enfant de
+cinq ans, petits-fils de son bienfaiteur. Il parla longtemps, et
+Jude l'écouta constamment avec une religieuse attention. La mort
+de Loup, le chien fidèle, arracha une larme au vieil écuyer et
+l'arrivée de l'albinos, sautant au milieu de l'étang pour sauver
+le petit Georges, lui fit pousser un cri d'enthousiasme.
+
+--Après! après! dit-il en retenant son souffle; que Dieu
+récompense le pauvre fou! Après?
+
+Pelo reprit son récit. En arrivant à l'accès de délire qui saisit
+Jean Blanc dans la forêt, sa voix faiblit et chevrota comme la
+voix d'un homme qui se retient de pleurer.
+
+--Jean abandonna l'enfant, dit-il. Quand il revint, il n'y avait
+plus sur le fossé que la veste de peau de mouton qui était en ce
+temps-là son vêtement ordinaire. Il tomba sur ses genoux. Il pria
+Dieu... Dieu et Notre-Dame... il pleura...
+
+Jude haussa les épaules avec colère.
+
+--Il pleura des larmes de sang! reprit Pelo Rouan dont un sanglot
+souleva la poitrine et, quand il parle de cette affreuse soirée,
+il pleure encore, car le souvenir de Treml vit au fond de son
+coeur.
+
+--Mais pourquoi ne pas courir, chercher?...
+
+--Son esprit, en ce temps, était bien faible, et ses crises le
+laissaient brisé. Il resta jusqu'au lendemain matin affaissé sur
+le sol, sans force et sans pensée. Le lendemain, il courut, il
+chercha, mais il était trop tard, et il ne trouva point.
+
+--Et nulle trace depuis lors? aucun indice?
+
+--Rien.
+
+Pelo Rouan prononça ce dernier mot d'un ton découragé.
+
+Jude, qui jusqu'alors avait dévoré chacune de ses paroles, laissa
+retomber ses bras le long de son corps, et courba la tête.
+
+--Rien, répéta-t-il; mais alors il n'y a donc plus d'espoir?
+
+--Il y a bien longtemps que Jean Blanc a perdu tout espoir,
+répondit le charbonnier; mais Dieu est bon et la race de Treml ne
+produisit jamais que des justes et des chrétiens. Peut-être le
+petit Georges a-t-il été recueilli. En ce cas, la Providence
+aidant...
+
+Pelo Rouan hésita.
+
+--Eh bien! fit Jude, qu'alliez-vous dire?
+
+--J'allais dire qu'il ne serait pas impossible de reconnaître
+l'enfant.
+
+--Comment cela? demanda vivement Jude Leker.
+
+--Jean Blanc avait une de ces médailles de cuivre qu'on frappait
+autrefois à Vitré en l'honneur de Notre-Dame de Mi-Forêt. C'était
+le seul héritage que lui eût laissé sa mère. Quand sa folie le
+prit, dans cette horrible soirée, il la sentit venir, et dévot à
+la sainte Mère de Dieu, il passa la médaille au cou de l'enfant,
+qu'il mit ainsi sous la garde de Notre-Dame.
+
+--Mais il y a tant de ces médailles!
+
+--Celle de Jean Blanc avait sur le revers, une croix gravée au
+couteau, et Mathieu Blanc, son père, en possédait seul une
+semblable, qui est maintenant au cou de Marie.
+
+--Cette belle enfant que je viens de voir?
+
+--La fille de Jean Blanc, l'albinos.
+
+Marie qui continuait sa corbeille de chèvrefeuille au-dehors,
+entendit prononcer son nom et montra sa blonde tête à la porte.
+
+--La fille de... commença Jude.
+
+--Silence! interrompit le charbonnier. Elle se croit ma fille.
+Approche, Marie.
+
+Fleur-des-Genêts obéit aussitôt, et Pelo Rouan, prenant la
+médaille qui pendait à son cou, la mit entre les mains du vieil
+écuyer.
+
+Celui-ci la tourna et retourna dans tous les sens.
+
+--Puisse Dieu me faire rencontrer la pareille! murmura-t-il. Je
+la reconnaîtrais entre mille, mais c'est un pauvre et bien faible
+indice.
+
+Marie s'éloigna sur un signe du charbonnier, et bientôt on
+entendit au-dehors la suave mélodie du chant d'Arthur.
+
+--Elle chante, en effet, la chanson de Jean Blanc, dit Jude.
+
+--Mais je ne vous ai pas tout dit, mon compagnon, dit le
+charbonnier en changeant de ton subitement, il est encore une
+chance de retrouver l'héritier de Treml; cette chance est précaire
+il est vrai; cependant, elle peut amener un résultat avec l'aide
+de Jean Blanc.
+
+--Jean Blanc! murmura Jude d'un air de doute; vous me parlez
+toujours de Jean Blanc. Que peut le pauvre diable, lorsque des
+hommes ne peuvent pas?
+
+--Vous ne savez pas ce que c'est que Jean Blanc, dit le
+charbonnier avec une légère emphase dans la voix. Je vais vous
+dire où est sa force et ce qu'il peut pour le fils de Treml.
+
+
+
+XXV
+Huit hommes et un collecteur
+
+Les derniers mots de Pelo Rouan avaient relevé le vieil écuyer de
+Treml. Quand on désire ardemment, l'espoir perdu revient vite, et
+la simple possibilité dont parlait le charbonnier remit du courage
+au coeur de Jude.
+
+Il s'approcha pour ne pas perdre une parole et attendit
+impatiemment la confidence de Rouan.
+
+Mais celui-ci était tombé dans la rêverie et gardait le silence.
+
+--Eh bien, dit Jude, le moyen de retrouver notre jeune monsieur?
+
+Pelo Rouan sembla s'éveiller.
+
+--Le moyen, répéta-t-il; j'ai parlé d'une chance faible et
+précaire. Crois-tu donc que s'il y avait eu un moyen, Jean Blanc
+ne l'aurait pas employé?
+
+--Toujours Jean Blanc! pensa Jude.
+
+Et la curiosité se joignit au puissant intérêt du dévouement pour
+stimuler son impatience. Quel miracle avait grandi le malheureux
+albinos jusqu'à faire de lui l'arc-boutant sur lequel s'appuyait
+désormais la destinée de Treml?
+
+--Il y a vingt ans de cela, reprit Pelo Rouan avec lenteur et
+comme s'il se fût parlé à lui-même; mais ce sont des choses dont
+le souvenir ne se perd qu'avec la vie. Écoute, mon homme: quand
+j'aurai dit, tu connaîtras Jean Blanc comme il se connaît lui-même.
+
+«C'était quelques mois après la disparition de l'enfant.
+Pontchartrain, que Dieu confonde! était encore intendant de
+l'impôt, et ses agents n'avaient jamais osé jusque-là pénétrer
+dans les retraites écartées des pauvres gens de la forêt. Un matin
+que Jean coupait du cercle de châtaignier dans la partie du bois
+qui borde la route de Rennes, il vit une nombreuse cavalcade
+s'enfoncer dans la forêt.
+
+«Il y avait des soldats armés en guerre; il y avait aussi de ces
+sangsues couvertes de drap noir, dont nous devions apprendre
+bientôt les attributions et le métier.
+
+«Au-devant de la troupe marchaient deux gentilshommes.
+
+«Ce pouvait être une compagnie de bourgeois, de nobles et de
+soldats faisant route pour la France; mais Jean Blanc avait cru
+reconnaître, dans l'un des gentilshommes qui chevauchaient en
+tête, le lâche Hervé de Vaunoy. Or, depuis l'aventure de l'enfant,
+Vaunoy haïssait terriblement Jean Blanc, qui n'avait point su
+retenir sa langue.»
+
+--Il avait bien fait! interrompit Jude. Son devoir était de
+publier partout le crime.
+
+--Il ne faut pas parler de trop bas, quand on dit certaines
+choses, ami Jude, murmura Pelo Rouan qui secoua la tête: Jean
+Blanc était alors une créature un peu moins considérée que Loup,
+le chien de Nicolas Treml. Loup voulut aboyer, on le tua: Jean
+Blanc aurait mieux fait de se taire.
+
+«Quoi qu'il en soit, il avait parlé, et Vaunoy n'était pas homme à
+lui pardonner les bruits sinistres qui commençaient à courir dans
+le pays. En voyant ce misérable suivi de soldats, Jean Blanc eut
+une vague frayeur. Il songea à son père, qui gisait seul dans la
+loge de la Fosse-aux-Loups, et se laissa glisser le long du
+châtaignier pour éclairer la marche de la cavalcade.
+
+«La cavalcade s'arrêta non loin d'ici, à la croix de Mi-Forêt. Les
+soldats s'étendirent sur l'herbe: la gourde circula de main en
+main. Quant aux gens vêtus de noir, ils entourèrent les deux
+gentilshommes et il se tint une manière de conseil.
+
+«Jean s'approcha tant qu'il put. On parlait, il n'entendait pas.
+Pourtant, il voulait savoir, car il voyait maintenant, comme je te
+verrais s'il faisait clair en ma loge, l'hypocrite visage d'Hervé
+de Vaunoy.
+
+«Il s'approcha encore; il s'approcha si près que les soudards du
+roi auraient pu apercevoir au ras des dernières feuilles les poils
+blanchâtres de sa joue. Mais on causait tout bas, et Jean Blanc ne
+put saisir qu'un seul mot.
+
+«Ce mot était le nom de son père.
+
+«Jean Blanc se sentit venir dans le coeur une angoisse. Le nom de
+Mathieu Blanc dans la bouche de Vaunoy, c'était la plus terrible
+des menaces.
+
+«Jean se jeta sur le ventre et coula entre les tiges de bruyères
+comme un serpent. Nul ne l'aperçut.
+
+«Il put entendre.
+
+«Il entendit que les gens vêtus de noir venaient dans la forêt
+pour dépouiller les pauvres loges au nom du roi de France. Les
+soldats étaient là pour assassiner ceux qui résisteraient. Les
+gens vêtus de noir se partagèrent la besogne: c'étaient les
+suppôts de l'intendant.
+
+«Le nom du père de Jean avait été prononcé, parce que les
+collecteurs ne voulaient point se déranger pour un si pauvre
+homme, mais Vaunoy les avait excités.
+
+«--Il a de l'or, disait-il; je le sais; c'est un faux indigent;
+sa misère est menteuse. Saint-Dieu! s'il le faut, je vous
+accompagnerai dans son bouge. Mais, retenez bien ceci: il a de
+l'or, et quelques coups de plat d'épée lui feront dire où est
+caché son pécule.
+
+«Les autres répondirent:
+
+«--Allons chez Mathieu Blanc.
+
+«Alors Jean se coula de nouveau, inaperçu entre les tiges de
+bruyères. Une fois sous le couvert, il bondit et s'élança vers la
+Fosse-aux-Loups.
+
+«Par hasard Vaunoy ne mentait pas. Il y avait de l'or dans la
+pauvre loge de Mathieu Blanc; quelques pièces d'or, reste de la
+suprême aumône de Nicolas Treml, quittant pour jamais la
+Bretagne.»
+
+--Oui, oui, murmura Jude; en partant, il n'oublia pas son vieux
+serviteur. Ce fut moi qui jetai la bourse au seuil de la loge.
+
+Pelo Rouan parut ne point prendre garde à cette interruption.
+
+--Lorsque Jean arriva dans la cabane, poursuivit-il, ses forces
+défaillaient, tant son émotion était navrante. Il avait le
+pressentiment d'un cruel malheur. Vous connaissiez Mathieu Blanc,
+ami Jude; ç'avait été un homme vaillant et fort, mais la
+souffrance pesait un poids trop lourd sur les derniers jours de sa
+vie.
+
+«Ce n'était plus, au temps dont je parle, qu'un pauvre vieillard,
+toujours couché sur son grabat, miné par la maladie, stupéfié par
+les progrès lents et sûrs d'une mort trop longtemps attendue. En
+entrant, Jean lui donna un baiser, suivant sa coutume, et le
+vieillard lui dit:
+
+«--Je souffre moins, Jean mon fils.
+
+«Une autre fois, Jean se fût réjouit, car il aimait bien son père,
+mais il songea aux cavaliers qui sans doute en ce moment
+galopaient vers la loge, et il frémit de rage et de peur.
+
+«La bourse où se trouvait le restant des pièces d'or de Treml
+était sur la table. Jean n'eut pas même l'idée de la cacher. Ce
+qu'il cacha, ce fut le vieux mousquet dont se servait son père au
+temps où il était soldat.
+
+«Une bonne arme, mon homme, portant loin et juste! Jean la jeta
+dans les broussailles, au-dehors, avec la poire à poudre et les
+balles.
+
+«Puis il revint s'asseoir au chevet de son père.
+
+«Quelques minutes se passèrent. Un bruit sourd retentit au loin
+sur la mousse dans la forêt. Jean comprit que les cavaliers
+avaient mis pied à terre au-delà des fourrés et qu'ils avançaient
+vers le ravin.
+
+«Il alla au trou qui servait de croisée, et souleva la
+serpillière pour voir au-dehors.
+
+«Il n'attendit pas longtemps.
+
+«Bientôt le taillis s'agita de l'autre côté du ravin et des hommes
+parurent.
+
+«Jean les compta. Il y avait un collecteur, huit soldats et Hervé
+de Vaunoy.
+
+«Jean les vit gravir la lèvre du ravin. Puis on frappa rudement à
+la porte, dont les planches vermoulues craquèrent, Jean alla
+ouvrir avant même que l'homme vêtu de noir eût crié: De par le
+roi!
+
+«Des soldats entrèrent en tumulte, suivis de Vaunoy qui resta
+prudemment près du seuil. Le collecteur tira de son pourpoint une
+pancarte et lut des mots que Jean ne sut point comprendre. Puis il
+dit:--Mathieu Blanc, je vous somme de payer cent livres tournois
+pour tailles présentes et arriérées depuis dix ans.
+
+«Mathieu Blanc s'était retourné sur son grabat, et regardait tous
+ces hommes armés avec des yeux hagards.
+
+«Le collecteur répéta sa sommation, et les soldats l'appuyèrent en
+frappant la table du pommeau de leurs épées.
+
+«--J'ai soif, Jean, dit faiblement le vieillard.
+
+«Le coeur de Jean se brisait, car l'agonie se montrait sur les
+traits flétris de son vieux père. Il voulut prendre le remède qui
+était sur la table, mais l'un des soldats leva son épée et fit
+voler le vase en éclats.
+
+«--Qu'il paie d'abord, dit le soldat; après il boira.
+
+«Vaunoy, qui était sur le seuil, se prit à rire.
+
+«Les dents de Jean étaient serrées à se briser. Il ne pouvait
+parler, mais il montra du geste la bourse, et le collecteur s'en
+empara.
+
+«--Je vous disais bien qu'ils avaient de l'or! grommela Hervé de
+Vaunoy qui riait toujours.
+
+«Le collecteur compta quatre louis et demanda les quatre livres
+qui manquaient.
+
+«--J'ai soif! murmura Mathieu Blanc, que prenait le râle de la
+mort.
+
+«Pas une goutte de liquide dans la cabane! Jean Blanc se mit à
+genoux devant un soldat qui portait une gourde. Le soldat comprit
+et eut compassion; mais Vaunoy s'avança et repoussant l'albinos
+avec haine:
+
+«--Qu'il paie! dit-il.
+
+«--Je n'ai plus rien! sanglota Jean; plus rien, sur mon salut;
+tuez-moi et prenez pitié de mon père.
+
+«Mathieu Blanc fit effort pour se lever; il étouffait: c'était
+horrible.
+
+«--J'ai soif! râla-t-il une dernière fois.
+
+«Puis il retomba mort sur la paille du grabat.»
+
+En arrivant à cette partie de son récit, la voix de Pelo Rouan
+était graduellement devenue haletante et étranglée. Elle
+s'éteignit tout à coup lorsqu'il prononça ces derniers mots, et
+Jude sentit sa main mouillée, comme par une goutte de sueur ou une
+larme.
+
+Le bon écuyer, du reste, n'était guère moins ému que Pelo Rouan
+lui-même.
+
+--Le pauvre garçon! murmura-t-il en serrant convulsivement ses
+gros poings; le pauvre garçon! Voir ainsi assassiner son père! Et
+ce misérable Vaunoy!... pour Dieu, mon homme, que fit Jean Blanc
+après cela?
+
+Pelo Rouan respira avec effort.
+
+--Jean Blanc, répéta-t-il, lorsqu'il mourra, n'éprouvera point
+une angoisse comparable à celle de cet affreux moment. Il voila le
+visage de son père mort et s'agenouilla auprès du lit, sans plus
+savoir qu'il y avait là dix misérables pour railler sa douleur.
+Mais ils ne lui laissèrent pas oublier longtemps leur présence.
+
+«--Eh bien, manant, dit le collecteur, les quatre livres que tu
+dois au roi!
+
+«Jean Blanc se leva et se retrouva face à face avec ces hommes qui
+venaient de tuer son père. Un instant il crut que son débile
+cerveau allait éclater; sa folie le pressait; il sentait les
+approches du délire; mais une force inconnue et nouvelle le
+grandit tout à coup. Son esprit vacillant s'affermit. Il se
+reconnut homme après sa longue enfance, et ce fut comme une miette
+de joie au milieu de son immense douleur.
+
+«--Arrière! cria-t-il d'une voix qui ne gardait rien de sa
+faiblesse passée.
+
+«Les soldats se mirent entre lui et la porte, mais Jean Blanc
+avait du moins conservé son agilité prodigieuse: il bondit, et son
+corps, lancé comme la balle d'un mousquet, passa au travers de la
+serpillière qui fermait la croisée. Dehors, Jean Blanc retomba sur
+ses pieds.
+
+«Lorsque les soldats sortirent en criant et en menaçant, il avait
+déjà disparu dans les broussailles.
+
+«--Tirez! cria Vaunoy; tuez-le comme un animal nuisible, ou il
+prendra sa revanche.
+
+«Quelques coups de feu se firent entendre, mais l'albinos ne fut
+point atteint, quoique vingt pas le séparassent à peine de la
+loge.
+
+Il ne bougea pas et demeura coi dans les broussailles où il
+s'était caché.
+
+«Alors commença une oeuvre sans nom. Furieux d'avoir vu l'une de
+ses victimes lui échapper, Vaunoy, cet homme au visage doucereux
+et souriant, qui assassine sans froncer le sourcil, Vaunoy ordonna
+aux soldats d'incendier la loge. On alluma des fagots à l'aide
+d'une batterie de fusil, et bientôt une flamme épaisse entoura le
+lit de mort du vieux serviteur de Treml!»
+
+--Les misérables! s'écria Jude; et que fit Jean Blanc?
+
+--Attends donc! dit Pelo Rouan dont les dents serrées semblaient
+vouloir retenir sa voix; Jean ne bougea pas tant que les assassins
+restèrent autour de la loge, riant comme des sauvages et
+blasphémant comme des démons. Quand ils se retirèrent, Jean
+s'élança hors de sa cachette, pénétra dans la loge en feu et prit
+le cadavre de son père qu'il emporta au-dehors, afin de lui donner
+plus tard une sépulture chrétienne.
+
+«Il ne fit point en ce moment de prière; à peine déposa-t-il un
+court baiser sur le front du vieillard, desséché déjà par le vent
+brûlant de l'incendie.
+
+«Jean Blanc n'avait pas le temps.
+
+«Il saisit le fusil qu'il avait caché sous les ronces, le chargea
+et descendit en trois bonds le ravin, dont il remonta de même la
+rampe opposée. Puis il s'élança tête première dans le fourré. Les
+assassins avaient de l'avance, mais le vent d'équinoxe ne va pas
+si vite qu'allait Jean Blanc poursuivant les meurtriers de son
+père.»
+
+--Bien, cela! s'écria encore Jude, bien, Jean Blanc, mon garçon!
+
+--Attends donc! Avant qu'ils eussent atteint la lisière du fourré
+où étaient attachés leurs chevaux, un coup de fusil retentit sous
+le couvert. Le collecteur tomba pour ne plus se relever.
+
+Jude battit des mains avec enthousiasme.
+
+--Et Vaunoy? dit-il, et Vaunoy?
+
+--Vaunoy devint plus pâle que le corps mort du vieux Mathieu. Il
+tremblait; ses dents s'entrechoquaient.
+
+«--Hâtons-nous, hâtons-nous! dit-il.
+
+«Ils se hâtèrent; mais au moment où ils atteignaient leurs
+chevaux, on entendit encore un coup de fusil. Le soldat qui avait
+brisé, sur la table, le vase qui contenait le remède de Mathieu
+Blanc, poussa un cri et se laissa choir dans la mousse.»
+
+--Mais Vaunoy? mais Vaunoy? interrompit Jude.
+
+--Attends donc! Ils montèrent à cheval. La terreur était peinte
+sur tous les visages naguère si insolents. Ils prirent le galop,
+croyant se mettre à l'abri, les insensés! Jean Blanc ne savait-il
+pas comment abréger la distance? La route tournait; Jean Blanc
+allait toujours tout droit. Point de taillis assez épais pour
+arrêter sa course, point de ravin si large qu'il ne pût franchir
+d'un bond.
+
+«Aussi à chaque coude du chemin, le vieux mousquet faisait son
+devoir. C'était une bonne arme, je te l'ai déjà dit, et Jean Blanc
+tirait juste.
+
+«À chaque détonation qui ébranlait la voûte du feuillage, un homme
+chancelait sur son cheval et tombait. Jean Blanc les chassait au
+bois, et pas une seule fois il ne brûla sa poudre en vain.
+
+«De temps en temps, ceux qui restaient essayaient de battre le
+fourré pour détruire cet invisible ennemi qui leur faisait une
+guerre si acharnée. Plus d'une balle siffla aux oreilles de Jean
+Blanc tandis qu'il rechargeait son arme derrière quelque souche de
+châtaignier; mais ses efforts n'aboutissaient qu'à retarder la
+marche des soldats. Aussitôt qu'ils avaient regagné la route, un
+coup partait, un homme mourait.»
+
+--Par le nom de Treml, s'écria Jude qui s'exaltait de plus en
+plus au récit de cette sauvage vengeance, je n'aurais jamais cru
+le pauvre Mouton Blanc capable de tout cela. Sur ma foi! c'est un
+vaillant garçon après tout! Mais Vaunoy? n'essaya-t-il point de
+tuer ce mécréant de Vaunoy?
+
+--Attends donc! Jean Blanc n'oubliait point Vaunoy, mon homme, il
+faisait comme ces gourmands qui gardent le plus fin morceau pour
+la dernière bouchée; il gardait Vaunoy pour la bonne bouche.
+
+«Le moment vint où le dernier soldat vida la selle et se coucha
+par terre comme ses compagnons. Jean Blanc avait tué huit hommes
+et un collecteur de tailles. Il ne restait plus que Vaunoy.
+
+Celui-ci, plus mort que vif, poussait furieusement son cheval,
+rendu de fatigue. Jean Blanc mit deux balles dans son fusil et
+s'en alla l'attendre au dernier détour de la route sur la lisière
+de la forêt.»
+
+--À la bonne heure! interrompit Jude Leker en frappant ses deux
+mains l'une contre l'autre.
+
+Le bon écuyer faisait comme ces gens qui se passionnent tout de
+bon pour les péripéties d'une pièce de théâtre. Il avait vu Vaunoy
+la veille et pourtant il espérait sérieusement que Vaunoy allait
+être tué dans le récit de Pelo Rouan.
+
+Celui-ci secoua la tête.
+
+--Lorsque parut le nouveau maître de La Tremlays, poursuivit-il,
+Jean Blanc visa. Son âme passa dans ses yeux: rien au monde
+désormais ne pouvait sauver Hervé de Vaunoy...
+
+--Eh bien! dit Jude, voyant que le charbonnier hésitait.
+
+--Vaunoy regagna son château sain et sauf, répondit Pelo Rouan...
+
+--Pourquoi? Jean Blanc le manqua?
+
+--Jean Blanc ne tira pas.
+
+Jude laissa échapper une exclamation énergique de désappointement.
+
+--Jean Blanc ne tira pas, reprit lentement le charbonnier, parce
+que le souvenir de Treml traversa son esprit à ce moment, et qu'il
+ne voulut pas anéantir, même pour venger son père, la dernière
+chance de connaître le sort du petit monsieur Georges.
+
+
+
+XXVI
+Un accès de haut mal
+
+La voix de Pelo Rouan avait été rauque et rudement accentuée,
+pendant qu'il racontait la terrible chasse de Jean Blanc dans la
+forêt. Sa respiration soulevait péniblement sa poitrine, et ses
+yeux rouges brillaient d'un effrayant éclat.
+
+Quand il vint à parler de Treml, sa voix se fit grave, et il
+perdit la sauvage emphase qui avait mis jusqu'alors tant d'émotion
+dans son récit.
+
+--Si c'est dans l'intérêt du petit monsieur que Jean épargna
+Hervé de Vaunoy, on ne peut le blâmer, dit Jude; mais le diable si
+je comprends comment ce triple traître pourra jamais venir en aide
+à la race de Treml?
+
+--Quand il aura sous la gorge un pistolet armé tenu par une main
+ferme, mon homme, et qu'il saura bien que ses suppôts ordinaires
+sont trop loin pour lui porter secours, Hervé de Vaunoy parlera.
+
+Jude se gratta le front d'un air pensif.
+
+--Il y a du vrai là-dedans, dit-il; mais Vaunoy lui-même en sait-il
+plus que nous?
+
+--Peut-être; en tout cas l'heure approche où quelqu'un
+l'interrogera en forme là-dessus. Jean Blanc fit comme je t'ai
+dit: il épargna l'assassin de son père; mais ce bon sentiment qui
+mettait la gratitude avant la vengeance, devait être passager: les
+cendres de la loge étaient trop chaudes encore pour que la
+vengeance ne reprît bientôt le dessus. Jean Blanc se repentit
+d'avoir oublié son père pour le fils d'un étranger...
+
+--D'un étranger! répéta Jude scandalisé, le fils de son maître,
+voulez-vous dire.
+
+--Jean Blanc n'eut jamais de maître, mon homme, répondit Pelo
+Rouan avec hauteur; même au temps où il était fou. Il se repentit
+donc et voulut recommencer la chasse, mais Vaunoy avait dépassé la
+lisière de la forêt et galopait maintenant dans la grande avenue
+du château. Il était trop tard.
+
+--Je ne saurais dire, en vérité, murmura Jude, si c'est tant
+mieux ou tant pis.
+
+--Il sera toujours temps de reprendre cette besogne. Le difficile
+n'est pas d'avoir un homme au bout de son fusil dans la forêt, et
+Dieu sait que Jean Blanc, depuis cette époque, aurait pu bien
+souvent envoyer la mort à Hervé de Vaunoy. au milieu de ses
+serviteurs. Le difficile est de l'avoir vivant, seul, sans
+défense, et de lui dire: «Parle ou meurs!» Jean Blanc y tâchera.
+
+--Et je l'y aiderai! dit Jude avec énergie.
+
+Pelo Rouan prit sa main et la secoua brusquement.
+
+--Et le service du capitaine Didier? demanda-t-il.
+
+--Après le service de Treml: c'est convenu entre le capitaine et
+moi.
+
+--Prends garde! dit Pelo Rouan avec sévérité, prends garde de
+confier à un Français le secret d'un Breton!
+
+--Il est bon, il est noble; je réponds de lui.
+
+--Il est noble et bon à la façon des gens de France, repartit
+amèrement le charbonnier. Mais, encore une fois, la guerre qui
+existe entre cet homme et moi ne te regarde pas. Je continue:
+
+«Quand Jean Blanc revint à la Fosse-aux-Loups, il oublia Treml et
+tout le reste pour s'abîmer dans sa douleur. Pendant deux jours.
+il coupa du cercle sans relâche, et le vieux Mathieu eut une tombe
+chrétienne.
+
+«Ce devoir accompli, Jean Blanc ne voulut point retourner à la
+loge, dont les ruines lui rappelaient de si navrants souvenirs. Il
+traversa toute la forêt et alla se cacher sur la lisière opposée,
+de l'autre côté de Saint-Aubin-du-Cormier.
+
+«Il allait seul par les futaies, toujours triste, et plus que
+jamais frappé par la main de Dieu, car sa folie, en se retirant,
+avait laissé des traces cruelles. Jean Blanc était atteint de cet
+horrible mal qui effraie la foule et repousse jusqu'à la pitié; il
+était épileptique.
+
+«Ce fut au milieu de cette souffrance morne et sans espoir que
+vint le chercher le bonheur, un bonheur si grand qu'on n'en peut
+espérer de plus complet qu'au ciel même, mais un bonheur bien
+court, hélas! après lequel il retomba dans sa nuit profonde, plus
+désespéré que jamais.
+
+«Il se trouva une femme, plus dévouée que les autres femmes, qui
+se prit de pitié pour ce malheureux rebut de l'humanité.
+
+«C'était une jeune fille, bonne, douce et bien-aimée. Elle avait
+nom Sainte et méritait son nom.
+
+«Elle ne s'enfuit point la première fois que Jean Blanc lui parla;
+elle lui permit de s'asseoir au feu de sa loge, et, quand Jean eut
+soif, elle lui donna le lait de sa chèvre... Cela t'étonne? ami
+Jude, dit brusquement Pelo Rouan; et pourtant elle fit plus que
+cela, Jean Blanc est un homme sous le masque hideux que le sort
+lui a infligé.
+
+--Eh bien! dit Jude d'un ton légèrement goguenard. Il y eut des
+noces?
+
+--Oui, elle consentit à l'épouser. Un an après, Marie vint au
+monde; Marie, qui est le gracieux portrait de sa mère et que les
+gens de la forêt nomment Fleur-des-Genêts, parce que cette fleur
+est la plus jolie qui croisse dans nos sauvages campagnes. Marie
+est la fille de Jean Blanc et de Sainte.
+
+--C'était une brave fille que cette Sainte, murmura Jude, que
+l'histoire amusait désormais médiocrement.
+
+--C'était une angélique et miséricordieuse enfant, reprit Pelo
+Rouan. Les deux années que Jean Blanc passa près d'elle furent
+comme un rêve; il oubliait les blessures de son coeur, il n'avait
+ni désir, ni crainte, ni espoir: elle était tout dévouement et lui
+vivait pour elle...
+
+Pelo Rouan s'arrêta et passa lentement sa main sur son front.
+
+--Cela dura deux ans, reprit-il après un silence et d'une voix
+tremblante; au bout de deux ans Jean Blanc revit des soldats de
+France et des gens de l'impôt. Vaunoy avait découvert sa retraite:
+sa pauvre cabane fut de nouveau envahie. Une première fois il les
+chassa; ils revinrent en son absence, et un lâche! un soldat du
+roi! insulta et frappa Sainte, qui n'avait pour défense que le
+berceau de sa fille endormie.
+
+«Je ne te conterai pas ce qui suivit; je ne le pourrais pas, mon
+homme, car mon sang bouillonne, et, au moment où je te parle, il
+me faut mes deux mains pour contenir les battements de mon coeur.
+
+«Sainte succomba aux nombreuses blessures faites par l'arme
+meurtrière de l'assassin; elle mourut en priant Dieu pour Jean et
+pour sa fille...»
+
+Pelo Rouan s'interrompit encore. Sa voix défaillait.
+
+--Sur ma foi, grommela Jude, il est de fait que le bon garçon ne
+doit pas aimer beaucoup les gens de France.
+
+--Il les hait! s'écria Pelo avec explosion, et moi tout ce qu'il
+hait, je le déteste! Ah! l'un d'eux rôde autour de cette cabane.
+Mais, sur mon Dieu, ami Jude, il y a un vieux mousquet qui veille
+sur Fleur-des-Genêts: une bonne arme, portant loin et juste.
+Puisque tu sers le capitaine Didier, conseille-lui de ne plus
+s'égarer dans les sentiers que fréquente Marie, la fille de Sainte
+et de Jean Blanc.
+
+--J'ignore les secrets du capitaine, répondit Jude avec froideur;
+je sais seulement qu'il est généreux et loyal. Si quelqu'un
+l'attaque traîtreusement ou en face sauf le service de Treml, mon
+aide ne lui fera point défaut.
+
+--À ta volonté, mon homme. Je continue: après la mort de sa
+femme, Jean Blanc chargea sa fille sur ses épaules et traversa de
+nouveau la forêt. Il avait le désespoir dans le coeur, et sa tête
+roulait cette fois des projets de vengeance. La vue du lieu où
+avait été assassiné son père raviva d'anciens souvenirs. Le passé
+et le présent se mêlèrent: une haine immense, implacable, fermenta
+dans son âme.
+
+«Il se trouva que, vers cette époque, les pauvres gens de la
+forêt, traqués à la fois par l'intendant royal et les seigneurs
+des terres, qui, à l'instigation de Vaunoy, avaient fait dessein
+de les chasser de leurs domaines, relevèrent la tête et tentèrent
+d'opposer la force à la force. Ils continuèrent d'habiter le jour
+leurs loges; mais la nuit, ils se rassemblèrent dans les grands
+souterrains de la Fosse-aux-Loups, dont au moment du besoin un
+homme leur enseigna le secret.
+
+«Cet homme était Jean Blanc, qui avait découvert autrefois la
+bouche de la caverne, à quinze pas de son ancienne loge, derrière
+les deux moulins à vent ruinés.
+
+«Un jour, au temps où Jean Blanc était faible, il dit: «Le mouton
+se fait loup pour défendre ou venger ceux qu'il aime». Jean Blanc
+avait vu mourir tous ceux qu'il aimait: il ne pouvait plus
+protéger; ce fut pour se venger que le mouton se fit loup.»
+
+--On m'avait dit quelque chose comme cela, interrompit Jude.
+
+--Ce fut vers le même temps, reprit le charbonnier, que je vins
+m'établir dans cette loge. Pour des motifs que tu n'as pas besoin
+de connaître, je pris avec moi la fille de Jean Blanc et je
+l'élevai. Dans son enfance, avec les beaux traits de sa mère, elle
+avait les blancs cheveux du pauvre albinos, mais l'âge a mis un
+reflet d'or aux boucles brillantes qui encadrent le front gracieux
+de la fleur de la forêt: elle n'a plus rien de son père; elle est
+belle.
+
+«Que te dirais-je encore! Tu es dans le pays depuis hier, tu as dû
+entendre parler des Loups. C'est le premier mot qui frappe
+l'oreille du voyageur à son arrivée dans la forêt; c'est le
+dernier qu'il entend à son départ.
+
+«Les cupides hobereaux, qui, pour gagner quelques cordes de bois
+ont voulu arracher le pain à cinq cents familles, tremblent
+maintenant derrière les murailles lézardées de leurs
+gentilhommières. Non seulement les gens du roi ne se risquent plus
+guère dans la forêt, mais cet épais gourmand qui tient maintenant
+la ferme de l'impôt, Béchameil, regarde à deux fois avant
+d'envoyer à Paris le produit de ses recettes: la forêt est entre
+Rennes et Paris. Les Loups sont dans la forêt.»
+
+--C'est fort bien, dit Jude, les Loups sont de redoutables
+camarades, mais ne pourrions-nous pas parler un peu de Treml, et
+revenir à ce fameux moyen?...
+
+--Ami, interrompit Pelo Rouan, les Loups et Treml ont plus de,
+rapport entre eux que tu ne penses. Monsieur Nicolas, dont Dieu
+ait l'âme, fut le dernier gentilhomme breton: les Loups sont les
+derniers Bretons. Quant à mon moyen, si honnête, si bon et si
+brave serviteur que tu puisses être, on n'a pas attendu ton retour
+pour le tenter. Jean Blanc a autant et plus de hâte que toi d'en
+finir avec Vaunoy, car Mathieu et Sainte ne sont pas encore
+vengés. Or, le jour où Vaunoy aura dit son dernier mot sur Treml,
+Jean Blanc chargera son vieux mousquet et recommencera la chasse,
+interrompue il y a dix-huit ans, sur la lisière de la forêt; mais
+jusqu'ici ce misérable meurtrier a toujours échappé. Dernièrement
+encore, le manoir de Boüexis fut attaqué dans le seul but de
+s'emparer de sa personne: il l'avait quitté cette nuit même, et
+les assaillants ne trouvèrent que les débris, tièdes encore, de
+son repas du soir.
+
+--Vaunoy est un madré gibier, dit Jude en secouant la tête.
+
+--Jean Blanc est un chasseur patient, répondit Pelo Rouan, et sa
+meute se compose de deux mille Loups.
+
+--Est-ce ainsi? s'écria Jude dont la lente intelligence fut enfin
+frappée; Jean serait-il ce mystérieux et terrible Loup blanc?
+
+--Mon compagnon, répliqua le charbonnier avec une légère ironie,
+Jean est Loup et il est blanc; mais je ne sais si c'est de lui que
+parlent aux veillées des manoirs voisins, les vieilles femmes de
+charge et les valets peureux. Jean Blanc peut beaucoup; mais il
+est toujours le malheureux sur qui pèse incessamment la main de
+Dieu. Les accès de son terrible mal deviennent de jour en jour
+plus fréquents... Et certes, ajouta Pelo Rouan dont la voix
+s'étrangla tout à coup, il n'eût pas pu faire le récit que tu
+viens d'entendre sans porter la peine de sa témérité: Jean
+n'affronte jamais en vain ses souvenirs.
+
+Après avoir prononcé péniblement ces derniers mots, Pelo Rouan
+garda le silence, et Jude le vit s'agiter convulsivement sur son
+banc.
+
+--Qu'avez-vous? demanda-t-il.
+
+--Va-t'en! dit avec effort le charbonnier, tu sais tout ce que je
+pouvais t'apprendre.
+
+--Mais que dois-je faire? Ne puis-je aider Jean Blanc?
+
+--Va-t'en! répéta impérieusement Pelo; au nom de Dieu, va-t'en!
+quand l'heure sera venue, Jean Blanc saura te trouver.
+
+Jude étonné se leva et se dirigea vers la porte de la loge. Avant
+qu'il eût passé le seuil, Pelo glissa du banc et se roula sur le
+sol où il se débattit en poussant des gémissements étouffés.
+
+Jude se retourna, mais le jour baissait. La loge était de plus en
+plus sombre; il aperçut seulement une masse noire qui se mouvait
+désordonnément dans les ténèbres.
+
+--Qu'avez-vous, mon compagnon? demanda-t-il encore en adoucissant
+sa rude voix.
+
+Un cri d'angoisse lui répondit; puis la voix de Pelo Rouan s'éleva
+brisée, méconnaissable, et dit pour la troisième fois:
+
+--Va-t'en!
+
+Jude obéit, et comme il n'avait point coutume de s'occuper
+longtemps des choses qu'il ne comprenait pas, à peine monté à
+cheval, il oublia Pelo pour songer uniquement à Jean Blanc, aux
+Loups et au moyen de prendre au piège Hervé de Vaunoy vivant.
+
+En songeant ainsi il éperonna son cheval, et prit la route de
+Rennes où son nouveau maître lui avait donné rendez-vous.
+
+On entendait encore le bruit des pas de son cheval sous le
+couvert, que déjà la porte de la loge se refermait.
+
+Fleur-des-Genêts était rentrée; elle alluma une lampe. Pelo Rouan
+gisait à terre en proie à une furieuse attaque d'épilepsie.
+
+La jeune fille était sans doute familière avec ses effrayants
+accès, car elle s'empressa aussitôt autour de son père, et le
+soigna sans qu'il se mêlât aucun étonnement à sa douleur.
+
+À la lueur de la lampe, la loge semblait moins misérable et plus
+habitable. On apercevait dans un coin une petite porte qui donnait
+issue dans la retraite de Marie. Au-dessus du manteau de la
+cheminée pendaient une paire de pistolets et un lourd mousquet de
+forme ancienne. Vis-à-vis et auprès de la porte se trouvait une de
+ces horloges à poids, comme on en voit encore dans presque toute
+les fermes bretonnes.
+
+Au moment où la crise du charbonnier sévissait dans toute sa
+force, on frappa d'une façon particulière à la porte extérieure,
+et Fleur-des-Genêts ouvrit sans hésiter. L'homme qui entra portait
+le costume des paysans de la forêt, et avait sur son visage le
+masque fauve dont il a été déjà plus d'une fois question dans ces
+pages. Il passa vivement le seuil.
+
+--Où est le maître? dit-il d'une voix brève.
+
+Fleur-des-Genêts lui montra Pelo Rouan, qui l'écume à la bouche se
+tordait convulsivement sur la terre battue de la loge.
+
+Le nouveau venu laissa échapper un juron de colère, et s'assit en
+murmurant sur un banc. L'accès dura longtemps. De minute en
+minute, le nouveau venu, qui était un Loup, regardait l'horloge
+avec impatience. Lorsque l'aiguille eut fait le tour du cadran, il
+se leva et frappa violemment du pied.
+
+--Voilà une malencontreuse histoire, ma fille! dit-il. Tu diras à
+ton père que Yaumi est venu et qu'il l'a attendu tant qu'il a pu,
+Pelo Rouan regrettera toute sa vie de n'avoir pas pu profiter de
+l'heure qui vient de s'écouler.
+
+Comme le loup finissait de parler, Pelo poussa un long soupir et
+détendit ses membres crispés.
+
+--Il revient à lui! s'écria Marie qui approcha des lèvres du
+malade une fiole dont il but avidement le contenu.
+
+Après avoir bu il passa la main sur son front baigné de sueur, et
+se leva à l'aide du bras de la jeune fille. En apercevant le Loup,
+il tressaillit.
+
+--Laisse-nous, dit-il à Marie.
+
+Celle-ci obéit, mais lentement. Elle quittait à regret son père en
+un moment pareil. Avant qu'elle eût franchi la porte de sa
+retraite, Pelo Rouan et le Loup avaient entamé déjà leur
+entretien.
+
+--Qu'y a-t-il? demanda le charbonnier.
+
+Yaumi jeta un regard de défiance vers Marie et prononça quelques
+mots à voix basse.
+
+--Dis-tu vrai? s'écria Pelo qui se dressa de toute sa hauteur; le
+ciel a-t-il enfin condamné cet homme!
+
+En même temps, il fit mine de s'élancer vers la porte. Yaumi le
+retint.
+
+--Je me doutais bien, maître, dit-il, que ce serait pour vous un
+grand crève-coeur. Le ciel l'avait condamné peut-être; vous l'avez
+absous. L'heure d'agir est passée!
+
+--Ne peut-on courir?
+
+Yaumi étendit la main vers l'horloge à poids.
+
+--On m'avait donné deux heures, ajouta-t-il, pour vous trouver et
+rapporter vos ordres. J'ai dépensé la première heure à faire la
+route, j'ai perdu l'autre à vous attendre: il est trop tard.
+
+Pelo Rouan serra les poings avec violence et s'assit sur le banc.
+
+--Qu'a-t-on fait là-bas? demanda-t-il.
+
+Yaumi prononçait les premiers mots de sa réponse, toujours à voix
+basse, au moment où Marie tirait à elle la porte de sa retraite.
+Par hasard, un de ces mots arriva jusqu'à elle. La jeune fille
+changea de couleur, laissa la porte entrebâillée, et mit son
+oreille à l'ouverture.
+
+Le mot qu'elle avait entendu était le nom de Didier.
+
+
+
+XXVII
+La première béchamelle
+
+Ce jour-là, Antinoüs de Béchameil, marquis de Nointel, avait
+résolu de frapper un coup décisif sur le coeur de sa «belle
+inhumaine»; c'était ainsi qu'il appelait mademoiselle de Vaunoy.
+
+Il ne dormit guère que deux heures après son déjeuner, et gagna
+ensuite en toute hâte les cuisines du château de La Tremlays, où
+il demanda le chef à grands cris.
+
+Il n'est personne qui ne désire se montrer avec tous ses avantages
+aux yeux de la dame de ses pensées. Béchameil que le hasard avait
+fait intendant royal de l'impôt, mais qui était né marmiton de
+génie, s'était mis en tête de subjuguer mademoiselle de Vaunoy
+définitivement et d'un seul coup, à l'aide d'un blanc-manger du
+plus parfait mérite; blanc-manger exquis, original, nouveau, dont
+Alix goûterait la première, et qui garderait le nom de cette belle
+personne, en l'immortalisant dans les siècles futurs.
+
+L'amitié d'un grand homme est un bienfait des dieux.
+
+Il ne faut pas croire que M. le marquis de Nointel fût descendu
+aux cuisines de La Tremlays avec un projet vague et mal arrêté.
+Son blanc-manger était dans sa tête, complet et tout d'un bloc. Il
+n'y manquait ni un scrupule de muscade, ni une petite pointe de
+girofle, ni un atome de cannelle.
+
+Aussi, disons-le tout de suite, le plat de l'intendant royal
+devait compter parmi les chefs-d'oeuvre qui vivent à travers les
+âges. Ce devait être un blanc-manger illustre, un blanc-manger que
+les restaurateurs des cinq parties du monde inscriront avec fierté
+sur leurs cartes tant que l'homme, roi de la création, saura
+distinguer un suprême de turbot d'une omelette au lard!
+
+Le cuisinier de La Tremlays mit à la disposition de son noble
+confrère ses épices et ses fourneaux. Béchameil se recueillit dix
+minutes; puis, avec la précision nécessaire à toutes les grandes
+entreprises, il se mit résolument à l'oeuvre.
+
+La vieille Goton Rehou, femme de charge du château, qui fumait sa
+pipe dans un coin de la cheminée, pendant que l'intendant royal
+opérait, répéta souvent depuis qu'elle n'avait, de sa vie, vu un
+mitron si ardent à la besogne.
+
+L'intendant royal n'avait garde de faire attention à la vieille.
+Il avait retroussé les manches de son habit à la française, rentré
+la dentelle de son jabot et rejeté sa perruque en arrière. Son
+visage atteignait les nuances les plus vives de la pourpre. Ses
+yeux étaient inspirés. Ses mains blanches et chargées de diamants
+agitaient la queue de la casserole avec une grâce indescriptible.
+Tout observateur impartial eût déclaré qu'il était là vraiment à
+sa place.
+
+--Divine Alix! murmurait-il plus tendrement à mesure que la fumée
+s'élevait, plus savoureuse; vous qui possédez toutes perfections,
+vous devez être douée du plus délicat de tous les goûts. Si vous
+résistez à ce poisson, je n'aurai plus... une idée de gingembre ne
+peut que faire du bien... je n'aurais plus qu'à mourir!
+
+Béchameil mit une pincée de gingembre et ouvrit convulsivement ses
+narines pour saisir l'effet.
+
+--Délicieux! céleste! dit-il; Alix, vous ne refuserez plus la
+main capable de combiner ces saveurs, il faudrait être un sauvage
+pour résister à un pareil arôme.
+
+--C'est vrai que ça sent bon! grommela Goton dans un coin.
+
+Béchameil mit son binocle à l'oeil et regarda du côté de la
+cheminée d'un air modeste et satisfait.
+
+--N'est-ce pas, excellente vieille? s'écria-t-il, c'est un manger
+de déesse.
+
+--Ça doit faire un fier ragoût, c'est la vérité, répondit Goton
+en rallumant sa pipe avec gravité, mais, sauf respect de vous, si
+j'étais homme et marquis, m'est avis que j'aimerais mieux manier
+une épée que la queue d'une casserole.
+
+Béchameil laissa retomber son binocle et, se détournant de dame
+Goton avec mépris, il rendit son âme tout entière à la pensée de
+la belle Alix.
+
+Celle-ci, par contre, ne songeait en aucune façon à lui; elle
+était assise auprès de sa tante, mademoiselle Olive de Vaunoy,
+dans le petit salon de La Tremlays, et travaillait avec
+distraction à un ouvrage de broderie.
+
+Mademoiselle Olive faisait de même; mais cette recommandable
+personne avait eu soin de se placer entre trois glaces. De sorte
+que, de quelque côté qu'elle voulût bien tourner la tête, elle
+était sûre de se sourire à elle-même et d'apercevoir, dans toute
+son ambitieuse majesté l'édifice imposant de sa coiffure.
+
+Chaque fois qu'elle tirait son aiguille, elle jetait à l'un des
+trois miroirs une oeillade pleine de bienveillance que le miroir
+lui rendait exactement.
+
+Ce jeu innocent paraissait la satisfaire on ne peut davantage;
+mais c'était un jeu muet, et la langue de mademoiselle Olive était
+pour le moins aussi exigeante que ses yeux.
+
+À plusieurs reprises, elle avait essayé déjà d'entamer une
+conversation avec sa nièce sur ses sujets favoris, savoir: les
+défauts du prochain, le plus ou moins de mérite des chiffons
+récemment arrivés de Rennes, et surtout les romans de mademoiselle
+de Scudéry, qui étaient encore à la mode en Bretagne.
+
+Alix avait répondu par des monosyllabes et à contre-propos. Non
+seulement elle ne donnait pas la réplique, mais elle n'écoutait
+pas, chose cruellement mortifiante en soi pour tout interlocuteur,
+mais qui devient accablante pour une demoiselle d'un certain âge,
+prise du besoin de causer.
+
+--Mon Dieu, mon enfant, dit enfin la tante après avoir fait un
+effort pour garder le silence; pendant la moitié d'une minute,
+ceci devient intolérable. Je vous conjure de me dire où vous avez
+l'esprit depuis une heure!
+
+Alix releva lentement sur sa tante ses grands yeux fixes et
+distraits.
+
+--Vous avez parfaitement raison, répondit-elle au hasard.
+
+--Comment, raison? s'écria mademoiselle Olive. Mais je n'ai rien
+dit!
+
+Alix sembla se réveiller en sursaut et regarda sa tante d'un air
+étonné, puis elle se leva, la salua et sortit.
+
+Elle traversa rapidement le corridor et gagna sa chambre où elle
+se mit à marcher à grands pas.
+
+--Je veux le voir! dit-elle après quelques minutes d'un silence
+agité. Il le faut.
+
+Elle prit dans sa cassette une bourse de soie et agita vivement
+une petite sonnette d'argent posée à son chevet. Ce coup de
+sonnette était un appel à l'adresse de mademoiselle Renée, fille
+de chambre d'Alix.
+
+Renée monta.
+
+--Prévenez Lapierre, dit Alix, que je veux lui parler sur-le-champ.
+
+L'instant après, Lapierre était introduit dans l'appartement de
+mademoiselle de Vaunoy, qui ne put, à sa vue, retenir un vif
+mouvement de répulsion.
+
+Lapierre entra chapeau bas, mais gardant sur son visage
+l'expression d'insouciante effronterie qui lui était naturelle.
+
+--Mademoiselle m'a fait appeler? dit-il.
+
+Alix s'assit et fit signe à Renée de s'éloigner. Pendant un
+instant elle garda le silence et tint les yeux baissés;
+évidemment, elle hésitait à prendre la parole.
+
+--Tenez-vous beaucoup à rester au service de M. de Vaunoy?
+demanda-t-elle enfin avec une dureté calculée.
+
+Un autre se fût peut-être étonné de cette question, mais Lapierre
+était à l'épreuve.
+
+--Infiniment, mademoiselle, répondit-il.
+
+--C'est fâcheux, reprit Alix qui surmontait son trouble et
+regagnait tout son sang-froid, j'ai résolu de vous éloigner.
+
+--Et m'est-il permis de vous demander?...
+
+--Non.
+
+Lapierre baissa la tête et sourit dans sa barbe. Alix aperçut ce
+mouvement, et une vive rougeur couvrit son beau front.
+
+--Vous quitterez La Tremlays, poursuivit-elle en refoulant une
+exclamation de colère méprisante; je le veux.
+
+--Peste! murmura Lapierre: voilà qui est parler.
+
+--Vous quitterez La Tremlays à l'instant.
+
+--Peste! répéta Lapierre.
+
+--Silence! si vous vous retirez de bon gré, je paierai votre
+obéissance.
+
+Alix fit sonner les pièces d'or que contenait la bourse en soie.
+
+--Si vous résistez, poursuivit-elle, je vous ferai chasser par
+mon père.
+
+--Ah! fit tranquillement Lapierre.
+
+--Voulez-vous cette bourse?
+
+--J'y perdrais, répondit Lapierre, j'aime mieux rester... à moins
+pourtant que mademoiselle ne daigne me dire, ajouta-t-il d'un ton
+d'ironie pendable, comment un pauvre diable comme moi a pu
+s'attirer la haine d'une fille de noble maison. Je suis très
+curieux de savoir cela.
+
+--La haine! répéta Alix, qui se redressa.
+
+Elle retint une parole de dédain écrasant et dit à voix basse:
+
+--Lapierre, vous êtes un assassin.
+
+--Ah! fit encore celui-ci sans s'émouvoir le moins du monde.
+
+--Je ne sais pas, poursuivit Alix, ce qu'il put jamais y avoir de
+commun entre un homme comme vous et le capitaine Didier...
+
+--Nous y voilà! interrompit Lapierre assez haut pour être
+entendu.
+
+--Paix, vous dis-je, ou je vous ferai châtier comme vous le
+méritez; j'ignore ce qui a pu vous porter à ce crime, mais c'est
+vous qui avez attendu nuitamment, l'année dernière, le capitaine
+Didier, dans les rues de Rennes.
+
+--Vous vous trompez, mademoiselle.
+
+Alix tira de son sein la médaille de cuivre que le lecteur connaît
+déjà.
+
+--Le mensonge est inutile, continua-t-elle, c'est moi qui pansai
+votre blessure quand on vous ramena à l'hôtel, et je trouvai sur
+vous cette médaille que je savais appartenir au capitaine Didier.
+Vous la lui aviez volée croyant sans doute qu'elle était en or.
+
+--Et vous, mademoiselle, repartit Lapierre en souriant, vous
+l'avez gardée précieusement depuis ce temps, quoiqu'elle ne soit
+que de cuivre.
+
+--Niez-vous encore? demanda Alix sans daigner répondre.
+
+--À quoi bon? demanda Lapierre.
+
+--Alors vous ne vous refusez pas à quitter le château?
+
+--Si fait! plus que jamais.
+
+--Mais, s'écria mademoiselle de Vaunoy, malheureux, ne craignez-vous
+pas que je vous dénonce à mon père?
+
+Lapierre éclata de rire. Alix se leva indignée.
+
+--C'en est trop, dit-elle; dès que mon père sera de retour...
+
+--Qui sait quand votre père reviendra, mademoiselle? interrompit
+Lapierre qui la regarda en face.
+
+--Que voulez-vous dire? demanda vivement la jeune fille saisie
+d'un vague effroi.
+
+Lapierre ouvrit la bouche pour parler, mais il se retint et
+rappela sur sa lèvre son sourire cynique.
+
+--Nous sommes tous mortels, dit-il en s'inclinant, et chaque
+homme est exposé sept fois à périr dans un seul jour: voilà tout
+ce que je voulais vous dire, mademoiselle. Quant à votre menace,
+elle est faite, n'en parlons plus; mais gardez, je vous conjure,
+celles que vous pourriez être tentée de m'adresser à l'avenir. Il
+est humiliant, pour une noble demoiselle, de menacer un valet.
+
+--Mais, sur ma foi! s'écria Alix que cette longue provocation
+jetait hors d'elle-même, je ne menace pas en vain. M. de Vaunoy
+saura tout!
+
+--Changez le temps du verbe: j'ai étudié un peu ma grammaire; au
+lieu du futur mettez le présent, et vous aurez dit la vérité,
+mademoiselle.
+
+--Je ne vous comprends pas! balbutia Alix qui devint pâle et
+chancela.
+
+--Si fait, mademoiselle, vous me comprenez et parfaitement.
+Croyez-moi, ne me forcez point à mettre les points sur les _i._
+
+--Je veux que vous vous expliquiez, au contraire, dit Alix
+avec effort.
+
+--À votre volonté. Le bon sens exquis dont vous êtes douée vous
+avait fait deviner tout d'abord que rien de commun ne pouvait
+exister entre un honnête garçon tel que moi et un enfant sans père
+comme le capitaine Didier. Je n'ai point de haine, en effet. Mais
+le sort a été injuste à mon égard: je ne suis qu'un valet; la
+haine d'autrui peut devenir ma haine: et, pour gagner mes gages,
+je puis avoir à tirer l'épée comme si je haïssais réellement...
+
+--Tu mens, misérable! interrompit la jeune fille exaspérée, car
+elle comprenait.
+
+--Vous savez bien que non. J'ai tué parce qu'on m'a dit: tue.
+
+--Oses-tu bien accuser mon père?
+
+--Moi! Je ne pense pas avoir prononcé le nom respectable de
+M. Hervé de Vaunoy. Mais, à bon entendeur, salut.
+
+--Tu mens! tu mens! répéta Alix dont la tête se perdait.
+
+--Mettons que je mente, mademoiselle, pour peu que cela puisse
+vous être agréable. Mais, que je mente ou non, si, comme je le
+crois, vous portez quelque intérêt au capitaine Didier, ne perdez
+pas votre temps à menacer un homme qui ne saurait vous craindre.
+Cet homme, d'ailleurs, n'est que l'instrument. Montez plus haut:
+arrêtez le bras ou fléchissez le coeur.
+
+Il ajouta plus bas:
+
+--Et quand votre père reviendra, s'il vous est donné de revoir
+votre père, agissez sans perdre une minute, c'est un bon conseil
+que je vous donne.
+
+À ces mots Lapierre salua profondément et prit congé avec toute
+l'apparence du calme le plus parfait.
+
+Alix ne saisit point ses dernières paroles; mais elle en avait
+assez entendu. Dès que le valet fut parti, elle s'affaissa sur son
+siège et mit sa tête entre ses mains. Un monde de pensées
+navrantes fit irruption dans son cerveau.
+
+--Mon père! mon père! murmurait-elle au travers de ses sanglots;
+je ne veux pas le croire. Ce misérable ment!
+
+Mais elle avait beau faire, une irrésistible conviction s'imposait
+à son esprit: c'était son père qui avait ordonné l'assassinat de
+Didier.
+
+Pourquoi?
+
+Elle se leva, chancelante, et agita sa sonnette. Elle voulait
+joindre Didier, lui conseiller de fuir... Hélas! que lui dire sans
+accuser son père?
+
+Lorsque Renée se rendit à l'appel de la sonnette, elle trouva sa
+jeune maîtresse inanimée sur le plancher. Alix avait succombé à
+son émotion. Quand elle recouvra ses sens, une fièvre violente
+s'empara d'elle.
+
+L'heure du dîner vint cependant, et M. de Béchameil, quittant la
+cuisine, fit son entrée dans la salle à manger suivi du plat
+incomparable qu'il venait d'inventer.
+
+Le digne financier avait un air à la fois modeste et conscient de
+sa valeur. Il semblait savourer par avance les unanimes éloges qui
+allaient accueillir ce chef-d'oeuvre de l'art culinaire, rendu
+plus précieux par la noble main qui l'avait préparé. Il méditait
+déjà une courte allocution en forme de madrigal, à l'aide de
+laquelle il comptait offrir à mademoiselle de Vaunoy l'honneur
+d'attacher son nom au blanc-manger nouveau-né.
+
+Certes, ce n'était point là une mince aubaine pour la belle Alix.
+Il y allait de l'immortalité, car le plat n'était rien moins
+qu'une béchamelle de turbot (les cuisiniers ont faussé
+l'orthographe de ce nom illustre), c'était, en un mot, la première
+de toutes les béchamelles.
+
+Hélas! le destin est aveugle, tous les bons poètes l'ont dit, et
+les projets des hommes sont étrangement caducs! La primeur de ce
+précieux aliment devait tomber en partage aux palais malappris de
+deux ignobles valets!
+
+En entrant dans le salon, Béchameil orna sa lèvre de son plus
+avenant sourire. Ce fut en pure perte: il n'y avait point de
+convives.
+
+Hervé de Vaunoy n'avait pas reparu. Alix était en proie à
+d'atroces souffrances; mademoiselle Olive veillait auprès de son
+lit de douleur. Didier était on ne savait où.
+
+Ce que voyant, Béchameil, ordinairement si paisible, entra dans un
+dépit furieux. Désolé de n'avoir personne pour apprécier les
+mérites de son blanc-manger il demanda son carrosse, et partit au
+galop pour sa villa de la Cour-Rose.
+
+Le blanc-manger resta sur la table, chef-d'oeuvre abandonné.
+
+Quelques minutes après, Alain le majordome et Lapierre entrèrent
+par hasard dans le salon.
+
+--Il ne reviendra pas, dit Lapierre.
+
+--Tu es un oiseau de mauvaise augure, répondit le vieil Alain; il
+reviendra.
+
+Les deux valets avisèrent le blanc-manger. Ils s'attablèrent sans
+cérémonie. Nous devons croire que la béchamelle se trouva être de
+leur goût, car, au bout d'un demi-quart d'heure, il n'en restait
+plus trace.
+
+--Il ne reviendra pas! répéta Lapierre en se renversant sur son
+siège comme un homme qui a bien dîné.
+
+--Il reviendra! répéta de son côté maître Alain, qui introduisit
+dans sa bouche le goulot de sa bouteille carrée; en veux-tu?
+
+--Volontiers. S'il ne revient pas, nous pourrons bien n'y rien
+perdre. Ce petit soldat de Didier a le coeur généreux et la main
+toujours ouverte. Il achètera notre marchandise un bon prix.
+
+--Et s'il nous fait pendre?
+
+--Allons donc!...
+
+On frappa trois coups rudes à la porte extérieure. Les deux valets
+sautèrent sur leurs sièges.
+
+--C'est Vaunoy! dit le vieux majordome.
+
+--Ou Didier! repartit Lapierre... Une idée! Si c'est Didier,
+veux-tu que nous parlions? Vaunoy est avare. Nous pourrissons à
+son service.
+
+Alain hésita et but. Quand il eut bu, il n'hésita plus.
+
+--Tope, s'écria-t-il gaillardement; si c'est Didier, nous
+parlerons. Vaunoy, s'il revient ensuite, reviendra trop tard. Mais
+si c'est Vaunoy?
+
+--Alors, il deviendra pour moi incontestable que Satan le
+protège, et ma foi, que Dieu ait l'âme du capitaine!
+
+--Amen, répondit maître Alain.
+
+On entendit des pas dans l'antichambre.
+
+Les deux valets se levèrent et clouèrent leurs regards à la porte.
+
+--Quelque chose me dit que c'est le capitaine, murmura Lapierre.
+
+--Moi, je parierais que c'est le Vaunoy, riposta le majordome.
+
+--Eh bien! parions!
+
+--Parions!
+
+--Un écu pour le capitaine!
+
+--Un écu pour Vaunoy!
+
+
+
+XXVIII
+Chez les Loups
+
+À l'heure où Pelo Rouan faisait à Jude le récit que nous avons
+rapporté plus haut, un homme, enveloppé dans son manteau,
+descendait avec précaution la rampe du ravin de la Fosse-aux-Loups.
+Il jetait furtivement autour de lui des regards d'inquiétude et
+semblait avoir conscience d'un danger.
+
+Néanmoins il avançait toujours.
+
+Lorsqu'il parvint au fond du ravin, devant le chêne creux où
+Nicolas Treml avait enfoui jadis son coffret de fer, il s'arrêta
+pour reprendre haleine.
+
+Sa vue était troublée probablement par la fièvre qui faisait
+trembler chacun de ses membres sous son manteau; sans cela, il
+n'eût point exprimé de doute, car, de plusieurs côtés, des têtes
+fauves, écartant les dernières branches du taillis commençaient à
+se montrer.
+
+Au moment où l'étranger allait reprendre sa route, en se dirigeant
+vers l'emplacement de la loge de Mathieu Blanc, trois ou quatre
+hommes, masqués de fourrure, bondirent hors des broussailles,
+tombèrent sur lui et le terrassèrent en un clin d'oeil.
+
+--Qui diable avons-nous là? demanda l'un d'eux en mettant son
+pied sur la poitrine de l'homme au manteau.
+
+Celui-ci, malgré son épouvante, ne parut nullement surpris de
+l'attaque et continua de cacher son visage.
+
+--Mes bons amis, dit-il d'une voix qui, malgré ses efforts,
+n'était rien moins qu'assurée, ne me maltraitez pas. Je ne viens
+point ici par hasard.
+
+--Un espion du maltôtier! s'écrièrent en choeur les Loups; il
+faut le pendre!
+
+--Saint-Dieu! mes excellents amis, ne commettez pas une énormité
+semblable, reprit le patient dont les dents claquèrent derechef et
+plus fort. Je viens vers vous dans votre intérêt.
+
+--À d'autres!
+
+--Sur mon salut, je ne vous mens point. Bandez-moi les yeux, pour
+être bien sûrs que je ne verrai rien des choses que vous avez
+intérêt à cacher, et introduisez-moi auprès de votre chef.
+
+Les Loups se consultèrent.
+
+--Il sera toujours temps de le pendre, dit l'un d'eux, robuste
+sabotier nommé Simon Lion.
+
+L'avis semblait sage.
+
+--Pourtant, reprit un vannier du nom de Livaudré, faudrait au
+moins voir sa figure.
+
+Simon Lion arracha brusquement le manteau du rôdeur, qui pencha
+sur sa poitrine un visage rond et plein, mais plus blême qu'un
+linceul.
+
+Les quatre Loups reculèrent, frappés d'une commune et inexprimable
+surprise.
+
+--Le maître de La Tremlays! s'écrièrent-ils en même temps.
+
+Vaunoy, c'était bien lui, en effet, essaya de sourire, et parvint
+seulement à produire un convulsif clignement d'yeux.
+
+--Le maître de La Tremlays en personne, mes bons amis, dit-il.
+
+--Nous ne sommes pas tes amis, murmura Livaudré d'une voix basse
+et menaçante. Ignores-tu si complètement les sentiers de la forêt
+que tu aies pu prendre au hasard une route qui te conduisait droit
+à la mort?
+
+--Allons donc! allons donc! balbutia Vaunoy, vous raillez, mon
+joyeux camarade; on ne tue pas ainsi un homme qui apporte une
+fortune avec lui.
+
+Les Loups échangèrent un regard significatif, et Simon, d'un geste
+rapide, tâta les poches de Vaunoy.
+
+--Tu mens, dit-il après examen fait, aujourd'hui comme toujours,
+mais du diable si tu nous échappes cette fois!...
+
+La terreur de Vaunoy atteignait à son comble et augmentait pour
+lui le danger, car il perdait le sens et la parole.
+
+Livaudré détacha une corde roulée autour de sa ceinture et lança
+l'extrémité, formant noeud coulant, de manière à accrocher l'une
+des basses branches du chêne creux.
+
+La corde se noua du premier coup, et se balança tout auprès du
+visage de Vaunoy.
+
+On ne peut dire que celui-ci se fût engagé à la légère dans sa
+périlleuse entreprise. Au contraire, il en avait laborieusement
+calculé toutes les chances, mais il avait compté sans sa
+poltronnerie, et sa poltronnerie allait le tuer.
+
+Il était parti de La Tremlays dans un de ces moments de résolution
+désespérée où le plus lâche devient en quelque sorte le plus
+téméraire.
+
+Sa haine pour Didier, ou, pour parler mieux, l'envie passionnée
+qu'il avait de jeter hors de sa route la vivante menace qui le
+tourmentait nuit et jour, lui avait caché une partie du péril, en
+lui montrant plus certaines qu'elles ne l'étaient les chances de
+réussite.
+
+Il ne pouvait rien par lui-même contre Didier, officier du roi et
+son hôte officiel, et pourtant il fallait que Didier disparût. Il
+le fallait; c'était une question de fortune qui pouvait devenir
+question de vie ou de mort.
+
+Par une étrange destinée, ce jeune soldat se trouvait fatalement
+en contact avec Vaunoy sur tous les points à la fois. Le penchant
+d'Alix pour lui et son éloignement croissant pour Béchameil, qui
+en était une conséquence naturelle, eussent constitué seuls une
+cause d'inimitié bien suffisante; car, à cette époque où le
+parlement s'occupait journellement de recherches de noblesse, il
+fallait que Vaunoy conquît à tout prix l'appui de l'intendant
+royal.
+
+Un mot de Béchameil pouvait lui faire perdre sa qualité de noble
+homme, et par conséquent l'opulent héritage de Treml.
+
+Mais à part ce motif, Vaunoy en avait un autre, plus impérieux
+encore, et nous dirons pas trop en affirmant que Didier et lui ne
+pouvaient exister ensemble sous le ciel.
+
+Au reste, si nous n'avons pas complètement échoué dans la peinture
+de son caractère, on doit penser, indépendamment même de cette
+explication, qu'il avait fallu à Vaunoy un bien puissant motif
+pour braver ainsi la vengeance des Loups, lui qui avait été leur
+plus actif et leur plus implacable persécuteur.
+
+Ce motif une fois admis, restait, pour un homme véritablement
+résolu, à combiner un plan et à n'engager la bataille qu'avec le
+plein exercice de son sang-froid.
+
+Le maître de La Tremlays était dans de tout autres conditions. En
+traversant la forêt, il avait subi tour à tour les influences de
+la frayeur la plus exagérée et du plus fol espoir. Maintenant
+qu'il fallait agir sous peine de mort, il restait vaincu par
+l'épouvante, incapable, inerte, hébété: mort d'avance, comme ces
+malheureux qu'on précipite du haut d'une tour élevée et qui
+expirent, dit-on, avant de toucher le sol.
+
+Simon Lion le saisit à bras-le-corps, et Livaudré fit un noeud
+coulant à l'extrémité de la corde; Vaunoy ne bougea pas; il se
+laissa passer la corde autour du cou sans faire résistance aucune.
+
+Seulement, lorsque la hart lui blessa la gorge, il roula autour de
+lui de gros yeux affolés, et poussa une plainte étouffée.
+
+--Hale! cria Livaudré.
+
+Les pieds du malheureux Vaunoy quittèrent le sol.
+
+Comme on voit, les pressentiments de Lapierre n'étaient pas sans
+quelque fondement.
+
+Mais au moment où la face du patient passait du violet au noir par
+l'effet de la strangulation, un cinquième personnage bondit alors
+des broussailles. C'était encore un Loup.
+
+--Arrive donc! petit Yaumi, lui dirent ses camarades; viens voir
+la dernière grimace d'une de tes connaissances.
+
+_Le petit_ Yaumi, que nous avons rencontré tout à l'heure dans
+la loge de Pelo Rouan, était un énorme gaillard, haut de près de
+six pieds et membré en proportion. Il jeta un coup d'oeil sur
+Vaunoy et le reconnut malgré la contraction hideuse de ses traits.
+
+--Méchants blaireaux! murmura-t-il: ils allaient le tuer comme ça
+sans crier gare!
+
+Et d'un revers de son grand couteau de chasse, il coupa la corde.
+Vaunoy tomba comme une masse et s'affaissa sur le gazon.
+
+--Vous faisiez là de la belle besogne, reprit le petit Yaumi. Et
+qu'aurait dit le Maître? Ne savez-vous pas qu'il y a quelque chose
+entre lui et ce vil coquin, pour qui la corde était une mort trop
+douce? Le Maître est-il dans la mine?
+
+--Le diable sait où est le maître, répondit Livaudré d'un ton
+bourru, quant à ce qui est de ce vieux drôle, il peut se vanter de
+l'avoir échappé belle. Mais il n'est pas au bout, et il faudra
+savoir si nos anciens ne lui remettront pas la corde au cou.
+
+--Nos anciens obéissent au Maître tout comme toi et moi, mon
+homme, dit Yaumi d'un ton sentencieux: ils feront ce que le Maître
+voudra.
+
+Vaunoy cependant avait repris ses sens et s'agitait sur l'herbe.
+
+--Debout! cria Simon Lion en le poussant du pied.
+
+Vaunoy, qui avait plus de peur que de mal, obéit sans trop de
+peine. Par une réaction explicable, ce premier danger,
+miraculeusement évité, lui avait remis quelque force au coeur.
+
+--Empêchez vos gens de me maltraiter, dit-il à Yaumi d'une voix
+plus ferme; ce bout de corde a failli vous faire perdre cinq cent
+mille livres.
+
+Yaumi ne s'émut point; mais il n'en fut pas de même des quatre
+Loups.
+
+--Cinq cent mille! répétèrent-ils ébahis.
+
+Vaunoy respira. L'effet était produit.
+
+--Conduisez-moi à vos chefs! dit-il d'un ton d'autorité.
+
+--Maintenant, murmura le petit Yaumi en haussant ses larges
+épaules, ils vont le laisser échapper. Je donnerais un écu pour
+que le Maître fût ici!
+
+Simon Lion noua le mouchoir à carreaux qui lui servait de ceinture
+sur les yeux de Vaunoy, et, tout aussitôt les quatre Loups le
+poussèrent vers la rampe occidentale du ravin, au sommet de
+laquelle se voyaient les ruines des deux moulins à vent.
+
+Vaunoy sentit bientôt un air froid et humide frapper sa joue; en
+même temps, la vague lueur qui, malgré le bandeau, parvenait
+jusqu'à ses yeux, disparut tout à coup.
+
+Tantôt il descendait les marches d'une sorte d'escalier taillé
+presque à pic; tantôt ses conducteurs le soulevaient à force de
+bras, le portaient pendant quelques pas et le déposaient ensuite
+sur le sol.
+
+Cela dura dix minutes environ. Au bout de ce temps, Vaunoy
+entendit un bruit de voix confuses, et une forte odeur de tabac et
+d'eau-de-vie le saisit à la gorge.
+
+On lui arracha son bandeau.
+
+Il était chez les Loups, dans leur réfectoire, et arrivait au
+dessert.
+
+La rouge clarté d'une demi-douzaine de torches qui brillaient
+autour de lui éblouit d'abord ses yeux habitués aux ténèbres. En
+outre, les cris assourdissants qu'un millier de larynx récemment
+abreuvés poussèrent à sa vue, faillirent de nouveau lui faire
+perdre la tête. Il y avait de quoi: c'étaient de tous côtés,
+énergiques menaces et clameurs de mort.
+
+Mais bientôt un silence se fit. Simon Lion avait prononcé quatre
+mots qui produisirent un effet réellement magique. Les clameurs
+devinrent tout à coup murmures, et ces quatre mots répétés avec
+componction passèrent en un instant de bouche en bouche.
+
+--Cinq cent mille livres! disait-on de toutes parts.
+
+Ce chuchotement d'excellent augure ranima Hervé de Vaunoy mieux
+que n'eût fait le plus méritant de tous les baumes. Il se sentit
+revivre et devint brave de toute la grande peur qu'il avait eue.
+
+Le spectacle qu'il entrevoyait, à mesure que ses yeux
+s'aguerrissaient au sombre éclat des torches, n'était pas fait
+cependant pour porter au comble sa sécurité.
+
+Il était précisément au centre d'une nombreuse assemblée dont les
+groupes, attablés, sans ordre, autour de planches soutenues par
+des pieux fichés en terre, buvaient, mangeaient ou fumaient.
+
+Cela ressemblait à une immense taverne.
+
+La lumière partant d'un seul centre, où brillaient toutes les
+torches réunies, s'affaiblissait en radiant, de telle sorte que la
+majeure partie de la foule, fantastiquement plongée dans un
+vacillant demi-jour, prenait de loin une physionomie étrange et
+presque diabolique.
+
+On ne pouvait calculer, même approximativement, le nombre des
+assistants, et l'aspect de cette cohue faisait naître l'idée de
+l'infini.
+
+Les derniers rangs, en effet, disparaissant à demi dans l'ombre,
+semblaient se prolonger jusqu'à perte de vue; et, lorsqu'un
+mouvement fortuit ou l'étincellement d'une torche agrandissait le
+cercle de lumière, on voyait surgir de tous côtés de nouvelles
+figures de buveurs ou de fumeurs.
+
+Or, tous ces buveurs et fumeurs étaient des Loups, honnêtes
+artisans de la forêt, qui, nous en sommes certains, possédaient au
+grand jour de fort débonnaires physionomies; mais la lueur
+sanglante des torches mettait à leurs traits une expression de
+férocité sauvage. S'ils étaient bons, ils n'en avaient pas l'air,
+en vérité.
+
+Çà et là, dans la foule, Vaunoy reconnaissait quelque visage de
+vannier ou de sabotier, rencontré souvent dans la forêt. Deux ou
+trois Loups avaient gardé leurs masques de fourrure; et,
+nonobstant le flux perpétuel de la lumière et de l'ombre, Vaunoy
+crut pouvoir affirmer plus tard que ces Loups, obstinément
+masqués, avaient leurs raisons pour ce faire en sa présence: ils
+portaient la livrée de La Tremlays.
+
+Au milieu de la salle, de la grotte, ou de la caverne (Vaunoy
+n'apercevant ni les parois, ni la voûte, ne pouvait assigner à ce
+lieu un nom fort précis), se trouvait une table mieux équarrie que
+les autres: autour de cette table siégeaient neuf vieux Loups de
+grande expérience, qui sans doute étaient les sénateurs de cette
+bizarre république.
+
+Quant au dictateur, ce fameux Loup Blanc, dont parlait tant la
+renommée, Vaunoy eut beau chercher, il ne put le découvrir à aucun
+signe extérieur, et conclut qu'il était absent.
+
+Au bout de quelques minutes, l'un des vieillards réclama le
+silence d'un geste, et se tourna vers Vaunoy, qui mettait tous ses
+efforts à ressaisir son sang-froid ébranlé.
+
+--Qu'es-tu venu faire à la Fosse-aux-Loups? demanda le vieillard.
+
+Vaunoy prit, comme on dit vulgairement, son courage à deux mains.
+
+--J'y suis venu chercher ce que j'y ai trouvé, répondit-il d'un
+ton dégagé; je voulais voir les Loups.
+
+--C'est une vue qui peut coûter cher, Hervé de Vaunoy. As-tu donc
+oublié tout le mal que tu nous as fait?
+
+--Non, mais j'ai compté sur votre bon sens, et aussi sur votre
+misère que je croyais, je dois le dire, ajouta-t-il moins haut,
+plus grande qu'elle ne me paraît être en réalité.
+
+--Nous vivons du mieux que nous pouvons, reprit le vieillard; on
+a voulu nous voler notre pain noir et notre petit cidre, nous
+volons nos voleurs, ce qui nous met à même de manger du pain blanc
+et de boire de l'eau-de-vie.
+
+Un joyeux et bruyant éclat de rire accueillit la douteuse moralité
+de ces paroles.
+
+--Bien dit, notre père Toussaint! cria-t-on de toutes parts.
+
+--La paix, mes enfants, la paix! Quant à notre bon sens, nous te
+savons gré de ton compliment, mais, en définitive, qu'as-tu à
+faire de notre bon sens, qui nous conseille de te pendre, et de
+notre misère, que tu as tâché de rendre si complète?
+
+--Je veux me venger, dit Vaunoy.
+
+--N'as-tu pas, à La Tremlays, tes assassins ordinaires?
+
+--Trêve, interrompit Vaunoy, dans un mouvement d'impatience qui
+le servit à merveille; expliquons-nous comme des hommes, et ne
+bavardons pas comme des avocats. Voulez-vous gagner cinq cent
+mille livres?
+
+--Cinq cent mille livres! répétèrent encore les Loups qui avaient
+l'eau à la bouche.
+
+--Cinq cents millions de tromperies! s'écria une rude voix dont
+le propriétaire, le petit Yaumi, perça la foule et vint dresser sa
+haute taille devant la table occupée par le sénat de la
+Fosse-aux-Loups.
+
+--Notre père Toussaint et les autres, ajouta-t-il, ne faites pas
+attention à ce que dit ce misérable. Vous le connaissez, et
+d'ailleurs, en l'absence du Maître, vous ne pouvez rien décider.
+
+Vaunoy dressa l'oreille à ce mot de maître. C'était là une
+nouvelle difficulté qu'il n'avait pu mettre en ligne de compte.
+
+Le père Toussaint secoua la tête d'un air de mécontentement.
+
+--Ami Yaumi, dit-il, le Maître est le maître, mais nous sommes
+bien quelque chose, et cinq cent mille livres ne se trouvent pas
+tous les jours sous le couvert. Cela mérite réflexion.
+
+--Mais il ment comme un coquin qu'il est!
+
+Les Loups poussèrent en choeur un murmure de désapprobation. Ces
+bonnes gens tenaient aux cinq cent mille livres annoncées, plus
+que nous ne saurions dire.
+
+--Yaumi, mon garçon, reprit Toussaint, avec d'autant plus
+d'assurance qu'il se sentait soutenu; laisse-nous faire nos
+affaires: le Maître sera content.
+
+--Et s'il ne l'est pas? demanda Yaumi.
+
+Personne ne dit mot dans la foule. Le vieillard parut visiblement
+déconcerté.
+
+--Il le sera, reprit-il encore après un silence; personne plus
+que moi n'est disposé à obéir au Maître, mais...
+
+--Mais vous voulez braver la chance de lui désobéir! Écoutez! je
+sais, moi, que le Maître donnerait le plus clair de son sang pour
+voir cet homme face à face.
+
+Vaunoy frémit de la tête aux pieds.
+
+--Je sais, poursuivit Yaumi, que cet homme et lui ont à régler un
+compte long et embrouillé. Je veux aller chercher le Maître.
+
+--Qui sait où on le trouvera?
+
+--Je tâcherai; vous m'attendrez.
+
+--C'est impossible! s'écria Vaunoy, mettant désormais son va-tout
+sur une seule chance; tout est manqué si dans deux heures je ne
+suis pas de retour à La Tremlays.
+
+--Deux heures me suffiront, dit Yaumi.
+
+Les vieillards se consultèrent.
+
+Il faut croire que l'autorité de celui qu'on appelait _le Maître_,
+et qui n'était autre que le Loup Blanc, avait des proportions
+fort absolues, car, malgré sa violente envie de conquérir les cinq
+cent mille livres, la foule des Loups vint en aide à Yaumi.
+
+--N'y a pas à dire, murmurait-on de tous côtés: faut que le
+Maître soit averti!
+
+--Va donc, dit Toussaint à Yaumi; mais si, dans deux heures, tu
+n'es pas revenu, nous ferons à notre idée.
+
+Yaumi ne s'ébranla point encore.
+
+--Il faut auparavant, dit-il, que je sache tout ce que veut cet
+homme.
+
+--C'est juste, repartit Toussaint; expliquez-vous, Hervé de
+Vaunoy.
+
+--Les cinq cent mille livres dont il s'agit, dit le maître de La
+Tremlays, sont le produit des tailles de l'évêché de Dol, que
+M. l'intendant royal expédie à Paris. Les cinq cent mille livres
+resteront une nuit au château. Cela suffira.
+
+--Je crois bien! s'écria Toussaint.
+
+--Je crois bien! répétèrent les Loups.
+
+--Quant à l'homme que je veux tuer, il est votre ennemi aussi
+bien que le mien; c'est le nouveau capitaine de la maréchaussée.
+
+--Fût-il pis que cela, Hervé de Vaunoy, dit Toussaint d'un ton
+grave, mais non sans quelques regrets, n'espère pas l'aide de nos
+bras. Les Loups n'assassinent pas.
+
+--Les Loups attaqueront la caisse; les Loups prendront les cinq
+cent mille livres; les Loups auront tout le profit. Moi, je ferai
+le reste.
+
+Le vieux Toussaint secoua la tête d'un air de satisfaction non
+équivoque.
+
+--Cela peut s'accepter, dit-il; en conscience, cela peut
+s'accepter. Eh bien! Yaumi, en sais-tu assez long?
+
+--Je pars, répondit ce dernier.
+
+Il mit en effet son masque sur son visage et disparut dans
+l'ombre.
+
+Vaunoy s'assit. On plaça devant lui un verre d'eau-de-vie qu'il
+toucha de ses lèvres.
+
+--Deux heures! pensait-il avec angoisse; si cet homme vient, quel
+sera mon sort?
+
+Les Loups s'étaient remis à fumer et à boire, car ces pauvres
+gens, naguère artisans honnêtes et laborieux, une fois jetés
+violemment hors de leur voie, avaient pris, à peu de chose près,
+tous les vices qu'amène avec soi la fainéantise soutenue par la
+rapine.
+
+Vaunoy, lui, comptait les minutes. De temps en temps, la voix du
+vieux Toussaint, qui demandait quelques explications sur le mode
+d'attaque, sur le moment du coup de main, etc., interrompait sa
+laborieuse rêverie. Ce fut heureux pour lui, car, si on ne l'eût
+point distrait de sa peur, sa peur l'aurait tué.
+
+Une heure se passa, puis une heure et demie, puis l'aiguille de la
+montre de Vaunoy indiqua les deux heures révolues.
+
+Vaunoy ouvrit sa poitrine à une longue et vigoureuse aspiration.
+Il se leva.
+
+--Ma foi, dit Toussaint, Hervé de Vaunoy est dans son droit. Un
+honnête homme n'a que sa parole; nous avons la nôtre, et nous
+sommes des honnêtes gens.
+
+--C'est clair! appuya l'assistance.
+
+--Donc, tu peux te retirer, l'homme. Ton intérêt nous répond de
+ton exactitude. Demain, une heure après le coucher du soleil, nous
+serons au lieu désigné.
+
+--À demain, dit Vaunoy, qui devançait ses guides vers l'entrée du
+souterrain.
+
+On lui banda de nouveau les yeux. Quelques minutes après, il
+sautait joyeusement sur son cheval, qui l'attendait au-delà du
+fourré.
+
+--Saint-Dieu! saint-Dieu! saint-Dieu! cria-t-il follement en
+pressant à grands coups d'éperons le galop de sa monture.
+
+Comme on le pense le vieux majordome gagna son pari, car c'était
+Vaunoy qui avait frappé ces rudes coups à la porte extérieure de
+La Tremlays, et ce fut lui qui, au moment de la gageure, entra
+dans le salon, au grand étonnement de Lapierre.
+
+En entrant, il se jeta, haletant, sur un fauteuil.
+
+--Il est à nous! s'écria-t-il. J'ai joué ma vie, j'ai gagné, mais
+je jure Dieu qu'on ne m'y prendra plus!
+
+--J'en reviens à ce que je disais, murmura Lapierre: que Dieu ait
+l'âme du capitaine! Maître Alain, voici votre écu.
+
+
+
+XXIX
+Avant la lutte
+
+Le lendemain, le convoi des deniers de l'impôt partit de Rennes
+dans la matinée. Il était escorté par la maréchaussée, à la tête
+de laquelle chevauchait le capitaine Didier, et par une compagnie
+de sergents à pied.
+
+Le trajet de Rennes à La Tremlays se fit sans encombre. Tandis que
+les lourdes charrettes, chargées d'écus de six livres,
+s'embourbaient dans les fondrières de la forêt, l'attaque aurait
+été bien facile; mais nulle figure hostile ou suspecte ne se
+montra sur la route, et c'est à peine si Jude, qui suivait le
+capitaine, put conjecturer deux ou trois fois aux mouvements des
+branches qu'il y avait un être vivant, homme ou gibier, caché sous
+le couvert.
+
+Les Loups dormaient ou ne se souciaient pas d'affronter les bons
+mousquets de la maréchaussée. À moins qu'ils n'eussent encore un
+autre motif de ne point se montrer.
+
+On marchait bien lentement, et le soleil se couchait au moment où
+le convoi atteignait les premiers arbres de l'avenue de La
+Tremlays.
+
+--Monsieur, dit Jude en se penchant à l'oreille du capitaine, il
+ne fait point bon pour moi au château. Ce que je cherche n'y est
+pas, et j'y pourrais trouver en revanche ce que je n'ai garde de
+chercher.
+
+--Fi! mon brave garçon, répondit le capitaine avec un sourire, tu
+ne rêves plus qu'assassinat depuis hier. Certes, si tout ce que tu
+m'as raconté de ce Vaunoy est vrai, c'est un scélérat infâme et
+sans vergogne, mais je ne puis croire... et, après tout, qui te
+dit que ce charbonnier n'ait point menti?
+
+--Pelo Rouan? Il ne mentait pas, monsieur, car sa voix tremblait
+et j'ai senti la sueur de son front tomber sur ma main. Oh! il ne
+mentait pas!... Et dame Goton et l'absence de notre petit
+monsieur?
+
+--Tu as peut-être raison, dit le capitaine; en tout cas, tu es
+libre, mon garçon, et si tu as quelque ami dans la forêt, je te
+permets de lui demander l'hospitalité. Demain, tu nous rejoindras
+à Vitré.
+
+--À demain donc! répondit Jude.
+
+Sur le point de s'éloigner, il s'approcha davantage et ajouta à
+voix basse:
+
+--N'oubliez pas ce qui vous regarde, mon jeune monsieur. Ce Pelo
+Rouan a parlé de vengeance, et il a l'air d'un terrible homme!
+
+Didier sourit encore et fit un geste d'insouciante bravade.
+
+--À demain, brave garçon! dit-il au lieu de répondre.
+
+Jude prit un sentier de traverse et perdit bientôt de vue le
+convoi. Le soleil était couché depuis quelques minutes à peine,
+mais il faisait nuit déjà sous les sombres voûtes de la forêt. Les
+clairières seules montraient leurs ajoncs illuminés par cette
+lueur chatoyante que le crépuscule du soir laisse monter du
+couchant. Jude s'en allait à pas lents et la tête tristement
+baissée.
+
+Il avait confié son cheval à un soldat pour que la bête eût sa
+provende au château.
+
+Le bon écuyer sentait son courage l'abandonner en même temps que
+l'espoir. Pourquoi chercher encore lorsqu'on est sûr de ne point
+trouver? Jude avait besoin d'évoquer le souvenir vénéré de son
+maître pour garder quelque énergie à sa volonté chancelante.
+
+Un péril à braver l'eût trouvé fort; s'il n'eût fallu que mourir,
+il serait mort avec joie. Mais il n'y avait rien, ni péril à
+braver, ni mort à affronter.
+
+Treml n'aurait point le bénéfice des efforts tentés: à quoi bon
+combattre?
+
+Jude, après avoir cheminé quelque temps sans but, prit la route de
+la loge du charbonnier Pelo Rouan.
+
+--Nous causerons de Treml, se disait-il en soupirant; peut-être
+aura-t-il appris quelque chose depuis hier.
+
+Jude n'avait pas fait vingt pas dans cette direction nouvelle,
+lorsqu'un bruit sourd, lointain encore, mais familier à son
+oreille de vieux soldat, arriva jusqu'à lui.
+
+C'était évidemment le bruit produit par la marche d'une nombreuse
+réunion d'hommes, dont les pas s'étouffaient sur la mousse de la
+forêt.
+
+Jude s'arrêta. Ce ne pouvait être l'escouade des sergents de
+Rennes, car les pas venaient du côté opposé à la ville, et
+avançaient plus rapidement que ne fait d'ordinaire une troupe
+soumise aux règles de la discipline.
+
+Jude devinait rarement; il en était encore à s'interroger, lorsque
+l'agitation des branches du taillis lui annonça l'approche de
+cette mystérieuse armée.
+
+Il n'eut que le temps de se jeter de côté sous le couvert.
+
+Au même instant, une cohue pressée, courant sans ordre, mais à bas
+bruit, fit irruption dans le sentier que Jude venait de quitter.
+
+À la douteuse clarté qui régnait encore, le vieil écuyer tâcha de
+compter, mais il ne put. Les hommes passaient par centaines, et
+incessamment d'autres hommes sortaient du fourré.
+
+C'était un spectacle singulier et fait pour inspirer l'effroi, car
+aucun de ces hommes ne montrait son visage aux derniers rayons du
+crépuscule. Tous avaient la figure couverte d'un masque de couleur
+sombre.
+
+Tous, hormis un seul qui portait au contraire un masque blanc
+comme neige, au milieu duquel luisaient deux yeux ronds et
+incandescents comme les yeux d'un chat-pard.
+
+Cet homme, qui était de grande taille, mais de bizarre tournure,
+marchait le dernier. Lorsqu'il passa devant Jude, il se trouvait
+en arrière d'une cinquantaine de pas sur ses compagnons, et le
+vieil écuyer le vit avec étonnement faire, sans effort apparent,
+deux ou trois bonds réellement extraordinaires, qui le portèrent
+en quelques secondes à l'arrière-garde de la fantastique armée.
+
+Jude demeura quelques minutes comme ébahi. Au bout de ce temps, sa
+lente intelligence ayant accompli le travail qu'une autre aurait
+fait de primesaut, il conjectura que ces sauvages soldats étaient
+des Loups. Mais où allaient-ils en si grand nombre et armés
+jusqu'aux dents?
+
+Jude se fit cette question, mais il n'y répondit point tout de
+suite, bien que les Loups, chuchotant entre eux, eussent prononcé,
+en passant près de lui, plus d'un mot qui aurait pu le mettre sur
+la voie.
+
+Il poursuivit sa route, tout pensif et fort intrigué, vers la
+demeure de Pelo Rouan.
+
+Pendant qu'il marchait par les sentiers redevenus déserts de la
+forêt, son esprit travaillait, et les vagues paroles surprises çà
+et là aux Loups qui passaient, lui revenaient comme autant de
+menaces.
+
+La loge de Pelo Rouan était fermée. Jude frappa de toute sa force
+à la porte close; personne ne répondit.
+
+--C'est étonnant, pensa-t-il, entremêlant sans le savoir le
+désappointement présent et l'objet de sa récente préoccupation. Ce
+singulier personnage, masqué de blanc, qui marchait le dernier,
+avait des yeux semblables à ceux que je vis briller hier dans les
+ténèbres de cette loge... Ouvrez, mon compagnon, ouvrez à l'écuyer
+de Treml.
+
+Point de réponse. Seulement, de l'autre côté de la loge, d'autres
+coups se firent entendre, comme pour railler ou imiter ceux qu'il
+distribuait libéralement à la porte.
+
+Jude fit le tour de la cabane. Un rayon de lune, égaré à travers
+les branches des arbres, lui montra une petite fenêtre, fermée de
+forts volets qui s'agitaient sous l'effort d'une main cherchant à
+les ébranler à l'intérieur.
+
+Au moment où Jude ouvrait la bouche pour répéter sa requête l'un
+des volets violemment arraché tomba auprès de lui.
+
+En même temps, une forme de jeune fille dont la lune éclairait
+vaguement la silhouette, monta sur l'appui de la fenêtre, sauta
+aux pieds de Jude avec une légèreté de sylphide, et demeura un
+instant à genoux, les bras tendus vers le ciel.
+
+--Sainte Vierge de Mi-Forêt, je vous remercie! murmura la jeune
+fille avec une ardente dévotion. Protégez-le, protégez-le! Si je
+le sauve, Notre-Dame, je vous donne un cierge, et une couronne, et
+ma croix d'or, et tout ce que j'ai, bonne Vierge!
+
+Elle se signa, baisa une petite médaille suspendue à son cou, se
+releva d'un bond et disparut comme une biche sous le taillis.
+
+Elle n'avait même pas aperçu Jude.
+
+--Fleur-des-Genêts! dit le bon écuyer que ces diverses et
+inexplicables péripéties jetaient dans un complet
+abasourdissement. Qui veut-elle sauver? Et les autres! qui
+veulent-ils attaquer?
+
+La lumière jaillit presque toujours de l'extrême confusion. Jude
+se pressa le front de ses deux mains, comme pour en faire sortir
+une pensée obscure, dont il sentait instinctivement l'importance
+et qu'il ne pouvait formuler.
+
+Au bout de quelques minutes, il se redressa brusquement et laissa
+tomber ses bras le long de son corps. La pensée avait jailli; la
+lumière s'était faite dans les ténèbres de sa cervelle: il
+comprenait.
+
+--Didier! s'écria-t-il d'une voix brève et coupée; c'est de
+Didier qu'elle parle; Pelo Rouan le déteste; elle veut le sauver
+parce qu'il veut le tuer. Et les Loups... par le nom de Treml, il
+y aura quelqu'un pour le défendre!
+
+Et il se reprit à marcher à pas de géant dans la direction de La
+Tremlays.
+
+Il semblait avoir retrouvé l'agilité de ses jeunes années, et
+perçait droit devant lui, au milieu des plus épais fourrés, comme
+un sanglier au lancer.
+
+En ce moment, pour la première fois, il sentait quelle puissance
+avait prise au fond de son coeur son attachement pour le jeune
+capitaine, son nouveau maître. À cette honnête et fidèle nature,
+il fallait un homme à qui se dévouer, et le souvenir de Treml ne
+suffisait pas à satisfaire l'éternel besoin d'obéir et d'aimer qui
+constituait chez Jude, presque tout l'homme moral.
+
+En arrivant à la grille du parc de La Tremlays, Jude était plus
+inquiet encore qu'au départ, car son flair de fils de la forêt lui
+révélait la présence d'une immense embuscade.
+
+Il sentait d'instinct que le château était entouré de mystérieux
+ennemis.
+
+Tout était tranquille encore néanmoins, et Jude resta indécis,
+n'osant peser sur la corde qui mettait en mouvement la cloche de
+la grille.
+
+Qu'il entrât par là ou par la maîtresse porte, donnant sur la cour
+du château, il y avait pour lui danger pareil d'être reconnu; or,
+Jude ne s'appartenait point, et son zèle pour le capitaine ne
+pouvait lui faire oublier entièrement et si vite qu'il avait juré
+de donner sa vie à Treml.
+
+Heureusement, pendant qu'il hésitait, il vit briller la lumière
+d'une lanterne à travers les arbres, et bientôt il distingua
+l'imposante tournure de dame Goton, qui, la pipe à la bouche et à
+la main un énorme trousseau de clés, s'en venait voir, selon sa
+coutume, si toutes les portes étaient bien closes.
+
+Dame Goton et Jude étaient trop bons amis pour que le lecteur
+conserve la moindre inquiétude au sujet du vieil écuyer dans
+l'embarras.
+
+Nous laisserons la femme de charge l'introduire avec tout le
+mystère désirable, et nous réclamerons place à table dans la salle
+à manger de M. Hervé de Vaunoy.
+
+Le souper était copieux et bien ordonné. Béchameil, qui avait
+dormi sur sa rancune et n'était point fâché de veiller
+personnellement au salut de ses cinq cent mille livres, faisait
+grand honneur à une seconde édition de son fameux blanc-manger,
+qu'il avait revue et corrigée pour la circonstance.
+
+Le vin était excellent; l'officier du roi, qui commandait les
+sergents de Rennes, se trouvait être un joyeux vivant; Didier
+lui-même accueillait avec plus de bienveillance l'hospitalité
+empressée de Vaunoy.
+
+Une seule chose manquait au festin, c'était la présence d'Alix,
+retenue en son appartement par la fièvre qui ne l'avait pas
+quittée depuis la veille.
+
+Mais Alix, il faut le dire, était merveilleusement remplacée par
+sa tante, mademoiselle Olive de Vaunoy, laquelle tenait le centre
+de la table, et faisait les honneurs avec une grâce qu'il ne nous
+est point donné de décrire.
+
+Parmi les valets qui servaient à table, nous citerons maître Alain
+et Lapierre. Vaunoy ne les perdait pas de vue; et, tout en faisant
+mille caresses au jeune capitaine, il paraissait accuser ses deux
+suppôts de lenteur, et contenait difficilement son impatience.
+
+Le premier service avait été enlevé pour faire place aux rôtis,
+puis à la pâtisserie, qui, placée au centre de la table,
+s'entourait d'un double cordon de dessert. On versait les vins du
+Midi, ce qui semblait causer à Béchameil et à l'officier rennais
+une notable satisfaction.
+
+Didier tendit son verre par-dessus son épaule. Ce fut Lapierre qui
+versa. Vaunoy et lui échangèrent un rapide coup d'oeil.
+
+Mais, au moment de porter le verre à ses lèvres, Didier se tourna
+brusquement et regarda Lapierre en face.
+
+Le saltimbanque émérite soutint parfaitement ce regard, et demeura
+sans sourciller, à la position du laquais derrière la chaise de
+son maître.
+
+Didier répandit ostensiblement le contenu de son verre sur le
+parquet, et fit à Lapierre un signe impérieux de s'éloigner, ce
+que celui-ci exécuta aussitôt en s'inclinant avec un feint
+respect.
+
+Vaunoy était devenu pâle.
+
+--Notre vin de Guyenne ne plaît pas au capitaine Didier?
+demanda-t-il en s'efforçant de sourire.
+
+--Ne parlez pas ainsi, monsieur mon ami, interrompit Béchameil
+qui cherchait un bon mot depuis le potage, ou monsieur le
+capitaine vous actionnera en calomnie devant notre parlement.
+
+Cela dit, Béchameil crut devoir éclater de rire.
+
+--Monsieur de Vaunoy, répondit le capitaine avec une froide
+politesse, veuillez m'excuser, s'il vous plaît. Veuillez surtout
+faire en sorte que cet homme ne m'approche jamais. J'ai mes
+raisons pour parler ainsi, M. de Vaunoy.
+
+--Sortez, Lapierre! dit le maître de La Tremlays. Mon jeune ami,
+ajouta-t-il, choisissez, je vous en supplie, entre tous mes
+valets. Vous plaît-il d'être servi par mon majordome en personne?
+
+C'était littéralement tomber de Charybde en Scylla, car Lapierre,
+en sortant, avait remis au majordome le flacon qu'il tenait à la
+main.
+
+Didier salua légèrement en signe d'acquiescement, et tendit son
+verre à maître Alain, qui l'emplit jusqu'au bord.
+
+--À la santé du roi! dit le maître de La Tremlays en se levant.
+
+Tous les convives l'imitèrent, excepté mademoiselle Olive, que le
+privilège de son sexe dispensait de ce mouvement.
+
+--À la santé du roi! répéta Didier, qui but son verre d'un trait.
+
+Un imperceptible sourire plissa la lèvre d'Hervé de Vaunoy.
+
+Il fit un signe à maître Alain.
+
+Celui-ci s'approcha d'une fenêtre ouverte et lança dehors le
+flacon qui avait servi à remplir le verre de Didier.
+
+Nul ne remarqua cet incident, et le souper continua comme si de
+rien n'eût été.
+
+Au bout de quelques minutes, Didier cessa tout à coup de répondre
+aux gracieuses prévenances dont l'accablait mademoiselle Olive. Sa
+tête pesait sur ses épaules; ses paupières luttaient en vain pour
+ne point se fermer.
+
+On eût dit qu'il était en proie à un irrésistible besoin de
+sommeil.
+
+Olive, scandalisée, rentra en un digne silence; ce qui permit au
+capitaine de s'endormir tout à fait.
+
+--Saint-Dieu, dit Vaunoy, notre jeune ami n'est pas aimable ce
+soir! Il jette notre vin et s'endort à notre barbe. Lui auriez-vous
+conté une histoire, mademoiselle ma soeur?
+
+Olive se pinça les lèvres et foudroya son frère du regard.
+
+--Cela n'expliquerait pas pourquoi il a répandu son vin de
+Guyenne, dit Béchameil avec son habituelle naïveté.
+
+--Nous lui passerons tout cela en faveur de son titre d'officier
+du roi, reprit joyeusement le maître de La Tremlays, et nous
+pousserons l'attention jusqu'à le faire emporter dans son fauteuil
+afin de ne point troubler son sommeil.
+
+Deux valets en effet soulevèrent le siège de Didier et
+l'emportèrent toujours dormant, à sa chambre. Cela réjouit fort
+M. de Béchameil et l'officier rennais, qui jura sur son honneur
+que M. de Vaunoy savait exercer l'hospitalité dans les formes.
+
+Didier ne s'éveilla point pendant le trajet. Les deux valets le
+déposèrent endormi sur son lit et se retirèrent.
+
+Une heure après environ, un bruit terrible se fit autour du
+château. Les portes furent attaquées toutes à la fois, et brisées
+d'autant plus facilement qu'il ne se présenta personne pour les
+défendre.
+
+Par une fatalité singulière, sergents et soldats de la
+maréchaussée se trouvaient casernés dans une grange qu'on avait
+fermée en dehors.
+
+Une seule personne fit résistance, ce fut la vieille Goton qui
+après avoir inutilement essayé de relever le courage de maître
+Simonnet et des autres valets de Vaunoy, saisit bravement un
+mousquet, et fit le coup de feu par la fenêtre de la cuisine.
+
+Au moment où l'on entendit les premiers bruits de cette attaque
+inopinée et furieuse, Vaunoy était dans son appartement avec
+maître Alain, Lapierre et deux autres valets armés.
+
+--Voici l'instant, dit-il avec un certain trouble dans la voix;
+il dort et vous êtes quatre. Saint-Dieu! ne me le manquez pas
+cette fois.
+
+--Je m'en chargerai tout seul, reprit Lapierre; et en vérité, ce
+jeune fou prend à tâche de me donner envie de le tuer. Voilà deux
+fois qu'il me foule aux pieds depuis hier.
+
+--Trêve de paroles! interrompit Vaunoy; à vous le capitaine, à
+moi les Loups!
+
+Les quatre estafiers s'engagèrent dans le long corridor qui
+conduisait à la chambre de Didier, Lapierre marchait le premier,
+épée nue dans la main droite, poignard dans la gauche.
+
+Maître Alain venait le dernier, ce qui lui donna occasion de dire,
+sans être aperçu, un mot à sa bouteille carrée.
+
+--Attention! dit Lapierre en arrivant à la porte qui n'était
+point fermée. Je vais l'expédier tout seul. Cependant s'il
+s'éveillait par le plus grand des hasards, vous viendriez à la
+rescousse.
+
+Il entra. Une obscurité profonde régnait dans la chambre de
+Didier. Lapierre avança doucement; et, lorsqu'il se crut à portée
+du lit, il leva son épée.
+
+Une autre épée arrêta la sienne dans l'ombre. Lapierre recula
+étonné.
+
+--Lève la lanterne, Jacques, dit-il à l'un des valets.
+
+Celui-ci obéit, et nos quatre assassins aperçurent debout, devant
+le lit de Didier endormi, un homme de grande taille, qui droit et
+ferme sur la hanche, présentait la pointe de son épée nue.
+
+Le vieux majordome poussa un cri de surprise.
+
+--Saint-Jésus, dit-il, gare à nous! Je le reconnais, cette fois;
+nous ne sommes pas trop de quatre: c'est Jude Leker, l'ancien
+écuyer de Nicolas Treml!
+
+
+
+XXX
+Quatre contre un
+
+Jude avait été introduit, comme nous l'avons dit, par la vieille
+femme de charge, et avait attendu son maître sur le lit de camp
+qui se trouvait dans un coin de la chambre.
+
+Il s'était fort étonné lorsqu'il avait vu Didier, endormi, apporté
+par deux valets, et son inquiétude avait redoublé; mais il était
+resté coi, afin de n'être point aperçu.
+
+À plusieurs reprises, quand les valets furent partis, il appela
+son maître à voix basse. Celui-ci plongé dans un sommeil de plomb
+n'eut garde de lui répondre. Le breuvage que lui avait versé
+maître Alain au souper était une préparation opiacée mêlée à forte
+dose au vin de Guyenne, si bien apprécié par M. de Béchameil.
+
+Ce silence obstiné mit une lugubre appréhension dans l'esprit de
+Jude.
+
+--C'est étrange! pensa-t-il. Serait-ce un cadavre que ces hommes
+viennent d'apporter?
+
+Il se leva doucement et posa sa main sur le coeur du jeune homme
+qui battait fort tranquillement.
+
+--Il dort! se dit Jude avec un soupir de soulagement. Que Dieu
+lui donne un long et tranquille sommeil!
+
+Ce souhait devait être rempli outre mesure.
+
+Au moment où Jude regagnait sa couche, le fracas de l'attaque
+éclata de toutes parts.
+
+Le vieil écuyer prit son épée, et se tint prêt à tout événement.
+
+Au bout de quelques minutes, il entendit un bruit de pas dans le
+corridor et saisit quelques mots de la conversation des quatre
+assassins.
+
+--Il faut pourtant l'éveiller, se dit-il.
+
+Et il secoua rudement Didier, qui resta inerte et comme mort.
+
+Le brave écuyer, de guerre lasse, prit son parti et se plaça
+devant le lit, l'épée haute.
+
+--Si c'est Pelo Rouan, pensa-t-il, je l'adjurerai au nom de
+Treml, et d'ailleurs, Pelo Rouan ne frappera pas un homme endormi,
+j'en suis sûr... Mais si ce n'est pas Pelo Rouan?
+
+En guise de réponse à cette embarrassante question, Jude assura
+son épée et se mit en garde.
+
+Au même instant, la porte fut ouverte et donna passage aux
+estafiers de Vaunoy.
+
+Pour être plus vieux de vingt ans, Jude Leker n'avait point perdu
+cette robuste et martiale apparence qui avait donné jadis à
+réfléchir aux roués de la suite du régent.
+
+Dans la position qu'il avait prise devant le lit du capitaine, sa
+grande taille se développait fièrement et montrait, à la
+vacillante clarté de la lanterne, le vigoureux dessin de ses
+formes athlétiques. Sur son visage régnait ce calme profond qui,
+lorsqu'un homme est en face du péril, annonce une détermination
+indomptable.
+
+Son regard restait lourd, presque apathique, et chacun de ses
+muscles gardait l'immobilité de l'acier.
+
+Au seul nom de Jude, Lapierre crut deviner une alarmante
+complication. La présence de l'ancien écuyer de Treml auprès du
+capitaine rendait plus irrévocable, s'il est possible, l'arrêt de
+mort qui pesait sur ce dernier, car cette réunion n'était peut-être
+pas due au hasard, et, en tout cas, elle donnait une force nouvelle
+aux motifs que Vaunoy avait de redouter Didier.
+
+Le premier mouvement de Lapierre fut donc d'ordonner l'attaque;
+mais un coup d'oeil jeté sur la ferme attitude du vieil écuyer
+retint cet ordre sur sa lèvre.
+
+Il connaissait de réputation Jude, qui avait passé autrefois pour
+le plus vaillant homme d'armes du pays rennais, et ce qu'il voyait
+de lui n'était point fait pour démentir cette renommée.
+
+Jude était seul, mais des quatre estafiers deux étaient des valets
+pris pour faire nombre; le troisième, maître Alain, vieillard
+débile et usé par le vice, chancelait déjà sous le poids d'une
+ivresse fort avancée.
+
+Le quatrième enfin, qui était Lapierre en personne, pouvait,
+poussé à bout, ne pas être un adversaire à dédaigner: mais la
+guerre n'était point son fait en définitive, et il ne combattait
+jamais qu'au pis-aller.
+
+De sorte que les forces en présence, sans se balancer exactement,
+n'étaient pas non plus trop inégales.
+
+Maître Alain était au flanc de Jude, à bonne distance, il est
+vrai; Lapierre faisait face, et les deux valets se trouvaient
+entre ce dernier et le marjordome.
+
+Après cette courte réflexion, Lapierre baissa son épée et remit
+son poignard à sa ceinture.
+
+--Mon compagnon, dit-il à Jude d'un ton délibéré, le vénérable
+maître d'hôtel de La Tremlays prétend vous reconnaître pour un
+ancien serviteur de la maison. À ce titre, je me déclare fort
+joyeux de faire votre connaissance. Voulez-vous, s'il vous plaît,
+nous livrer passage afin que nous puissions accomplir notre tâche?
+
+Jude ne répondit point et demeura immobile.
+
+--Mon compagnon, reprit Lapierre, nous sommes quatre et vous êtes
+seul. En outre, si vous voulez prendre la peine d'ouvrir vos
+oreilles, vous ne douterez point que nous n'ayons dans le château
+de nombreux auxiliaires.
+
+Le fracas redoublait en effet, les Loups avaient fait irruption à
+l'intérieur. C'était un vacarme assourdissant qui eût éveillé un
+mort.
+
+Pourtant le capitaine dormait toujours.
+
+--Mon compagnon, dit pour la troisième fois Lapierre qui prit un
+ton caressant et envoya un rapide coup d'oeil à ses gens, je
+serais fâché d'user envers vous de violence, mais...
+
+Il n'acheva pas. Les cinq épées lancèrent à la fois cinq gerbes
+d'étincelles.
+
+Il y eut un court cliquetis. Maître Alain tomba sur ses genoux en
+poussant un gémissement sourd, et l'un des valets mesura le sol au
+milieu d'une mare de sang.
+
+Jude, qui s'était fendu deux fois coup sur coup se remit en garde
+bellement.
+
+Lapierre recula ainsi que le second valet.
+
+Le mauvais succès de la traîtreuse attaque qu'il avait tentée au
+moment même où il semblait vouloir parlementer, le déconcerta
+quelque peu, et il jeta un piteux regard sur ses compagnons hors
+de combat.
+
+--Vertudieu! grommela-t-il, ce n'était pas trop de quatre, en
+effet. Lève la lanterne, Jacques.
+
+Jacques n'avait pas été touché. Il obéit.
+
+La lumière tomba d'aplomb sur le justaucorps de Jude, et Lapierre
+poussa un cri de joie.
+
+Le vieil écuyer restait droit et ferme, mais son sang coulait
+abondamment par trois blessures.
+
+L'assaut n'était pas si mauvais que Lapierre l'avait cru d'abord.
+
+--Il ne s'agit que d'attendre, reprit-il en ricanant.
+
+Toute son insolence était revenue. Il ajouta:
+
+--Du diable s'il reste un quart d'heure debout avec ces trois
+saignées. Attention, Jacques! il est à nous. Fais comme moi,
+accule-toi au mur et reste en garde. S'il quitte sa position pour
+m'attaquer, tu iras au lit et tu feras l'affaire; si c'est toi
+qu'il attaque, je me charge du capitaine. S'il se tient
+tranquille, ne bougeons pas. Dès qu'il tombera au bout de son
+sang, nous achèverons notre besogne.
+
+Jacques obéit encore. Lapierre et lui s'adossèrent au mur. Maître
+Alain et l'autre valet gisaient à terre sans mouvement, et morts,
+suivant toute apparence.
+
+Jude envisagea sa situation avec tout le calme de son stoïque
+courage: sa situation était désespérée.
+
+Lapierre, l'effronté coquin avait parfaitement établi le dilemme;
+Jude ne pouvait se sauver qu'en attaquant, mais s'il attaquait,
+Didier était mort.
+
+Le choix de Jude ne pouvait être douteux; il garda son poste.
+
+Cependant, il se sentait faiblir de minute en minute; ses forces
+s'en allaient avec son sang.
+
+Une fois, le bruit que faisaient les Loups s'approcha dans la
+direction de la chambre; Jude eut une lueur d'espoir.
+
+--Pelo Rouan! cria-t-il, au secours!
+
+Mais le bruit s'éloigna, et Pelo Rouan ne vint pas.
+
+--Holà! dit Lapierre; le charbonnier se mêle-t-il aussi de
+protéger l'orphelin! heureusement il est à trop bonne distance
+pour entendre et, puisque ce brave garçon appelle ainsi les
+absents, c'est signe que sa cervelle déloge. Il a chancelé, sur ma
+foi!
+
+Jude se redressa vivement, mais Lapierre ne s'était point trompé.
+Il avait chancelé.
+
+En se relevant, il dit:
+
+--Monsieur le capitaine, éveillez-vous!
+
+--Ah ça! murmura l'ancien saltimbanque, c'est un taureau que cet
+écuyer? Il a déjà perdu plus de sang qu'il n'y en a dans mes
+veines, et il est encore debout. Si l'autre allait finir son
+somme, nous serions ici à terrible fête.
+
+Jude pâlissait et haletait.
+
+--Éveillez-vous, monsieur le capitaine! cria-t-il encore d'une
+voix affaiblie déjà. Éveillez-vous!
+
+--Pourquoi ne pas lui donner le nom de son père, mon compagnon?
+demanda Lapierre avec ironie. Allons! ne te gêne pas. Ce nom,
+prononcé en ce lieu, aurait peut-être une vertu magique.
+
+Jude ne comprenait point. Il mit la main sur une de ses blessures
+afin d'arrêter le sang: mais Lapierre impitoyable et pressé d'en
+finir, simula une attaque qui le força de se remettre en garde.
+
+Le sang coula de nouveau.
+
+--Éveillez-vous, monsieur, éveillez-vous! cria pour la troisième
+fois Jude, qui s'appuya, épuisé, aux colonnes du lit.
+
+Didier dormait toujours.
+
+Jude, à bout de forces, lâcha son épée, glissa le long du lit et
+tomba dans son sang.
+
+--Dieu ne veut pas que je meure pour Treml! murmura-t-il avec un
+douloureux regret.
+
+--Et pour qui donc meurs-tu, mon brave garçon! s'écria Lapierre
+en éclatant de rire. Est-ce que, par hasard, tu ne saurais pas?...
+Ce serait une excellente plaisanterie.
+
+Il s'approcha de Jude qui respirait avec effort et ne bougeait
+plus.
+
+--Mon compagnon, dit-il en lui tâtant le pouls, tu as encore
+trois minutes à vivre pour le moins. Veux-tu que je te conte une
+histoire? Qui ne dit mot consent, hé? retiens-toi de mourir, cela
+va t'amuser. Un soir, figure-toi, je passais par la forêt de
+Rennes, j'étais saltimbanque de mon métier et j'avais besoin d'un
+enfant. Ton pouls a l'air de vouloir s'éteindre: un peu de
+patience, que diable! Sur le revers d'un fossé, j'aperçus une
+jolie petite créature emmaillotée de peau de mouton. Je laissai la
+peau de mouton, mais j'emportai l'enfant qui faisait justement mon
+affaire. Une fois à Paris... Aurais-tu dessein de me fausser
+compagnie? J'abrège: cet enfant grandit; le hasard le fit échapper
+à ma tutelle; il devint page de M. le comte de Toulouse, puis
+gentilhomme de sa chambre, puis... À la bonne heure, voici ton
+pouls qui recommence à battre comme il faut. Puis capitaine de la
+maréchaussée. Devines-tu?
+
+Une légère et furtive rougeur monta au visage de Jude, qui
+néanmoins demeura immobile et garda ses yeux fermés.
+
+--Tu ne devines pas? reprit Lapierre. Eh bien! je vais te mettre
+les points sur les _i_ pour que tu t'en ailles content dans
+l'autre monde. Cela t'expliquera en même temps pourquoi nous
+sommes ici de la part d'Hervé de Vaunoy: l'enfant que je trouvai
+dans la forêt avait nom Georges Treml.
+
+À peine Lapierre avait-il prononcé ce nom qu'il poussa un cri de
+rage et de douleur.
+
+Un mouvement d'incommensurable joie venait d'emplir le coeur de
+Jude et galvanisait son agonie. Le bon écuyer, retrouvant vie pour
+un instant au nom adoré du petit-fils de son maître, avait
+étreint, par un suprême effort, la gorge du saltimbanque qu'il
+tenait renversé sous lui.
+
+--Au secours, Jacques! râla celui-ci.
+
+Jacques s'élança, mais non pas assez vite. Jude avait ressaisi son
+épée et la plongea de toute sa force dans la poitrine de Lapierre.
+
+Puis, s'appuyant d'une main aux colonnes du lit, il reçut le choc
+du dernier valet.
+
+C'était encore un champion redoutable que Jude Leker à sa dernière
+heure. Le valet, grièvement blessé dès les premières passes, jeta
+son arme et s'enfuit.
+
+Jude se traîna jusqu'à la lanterne qui, éteinte à demi et oubliée
+par terre, éclairait d'une lueur faible les résultats de cette
+scène de carnage. Il la prit, ramena la flamme, et s'aidant de ses
+mains, il regagna le lit où Didier, subissant toujours l'effet du
+narcotique, dormait son léthargique sommeil.
+
+Ce fut avec une peine infinie que le bon écuyer, rassemblant tout
+ce qui lui restait de force, parvint à se relever. Il s'appuya
+d'une main sur les matelas, de l'autre il dirigea l'âme de la
+lanterne sur le visage de Didier.
+
+Le capitaine était couché sur le dos, dans la position où
+l'avaient placé les valets de Vaunoy. Il n'avait point bougé
+depuis lors. La lumière tomba d'aplomb sur ses traits hardis et
+réguliers.
+
+Jude se mourait, mais sa joie atteignit au délire. Il contempla un
+instant Didier endormi. Une extatique allégresse illumina sa
+simple et honnête physionomie, tandis que deux larmes brûlantes
+sillonnaient lentement le hâle de ses joues.
+
+--C'est lui, murmura-t-il enfin, que Dieu le sauve et le bénisse!
+Voilà bien le front de Treml! et ces yeux fermés, je m'en souviens
+maintenant, sont bien les yeux d'un Breton: hardis et bons! Oh!
+c'est un beau soldat, que le dernier fils de Treml! C'est un digne
+rejeton du vieil arbre. Si je l'avais reconnu plus tôt!...
+
+Il prit la main de Didier et se pencha sur elle, ne pouvant la
+soulever jusqu'à sa lèvre!
+
+--Notre monsieur! mon fils! poursuivit-il avec une passion si
+ardente que les dernières gouttes de son sang loyal remontèrent à
+sa joue, éveillez-vous pour que je vous salue du vaillant nom de
+vos pères! Éveillez-vous, enfant de Treml; votre vie sera belle et
+glorieuse désormais...
+
+Il s'arrêta; son regard exprima tout à coup une terreur.
+
+--Mon Dieu! mon Dieu! cria-t-il d'une voix sourde; il dort et je
+vais mourir! Je vais mourir, emportant son secret, son bonheur:
+tout ce que Dieu vient de lui rendre!
+
+Jude regardait maintenant son jeune maître avec des yeux
+découragés. La vie l'abandonnait; il le sentait, et c'était pour
+lui une accablante angoisse que de faire défaut pour ainsi dire au
+dernier Treml, que de l'abandonner en ce moment suprême, où un
+seul mot, prononcé et entendu, lui rendrait fortune et noblesse.
+
+--Je ne veux pas mourir, reprit-il avec effort; ce serait
+trahison! Il faut que je vive pour le servir et pour l'aimer.
+Arrête-toi donc, mon sang; tu es à lui, tout à lui! Notre-Dame de
+Mi-Forêt, sainte mère du Christ, ayez pitié! Qu'il s'éveille, ou
+que je vive! Sainte Vierge! la mort est sur moi. C'est la première
+fois que j'ai peur!
+
+Le malheureux vieillard tremblait son agonie et avait besoin de
+ses deux mains pour se retenir aux couvertures du lit. Une minute
+se passa pendant laquelle il souffrit un martyre que nous
+n'essaierons pas de dépeindre. Puis ses mains glissèrent lentement
+le long des couvertures.
+
+--Éveille-toi! éveille-toi, râla-t-il. Écoute! Écoute-moi, notre
+monsieur! Il y a dans le creux du chêne de la Fosse-aux-Loups un
+parchemin et de l'or. Tout cela est à vous, Georges Treml... à
+vous! Moi, je suis un mauvais serviteur: je meurs quand vous
+auriez besoin que je vive. Pardonnez-moi!... pardonnez-moi! Treml!
+Treml!
+
+Ses jambes fléchirent; il tomba pesamment à la renverse en
+prononçant une dernière fois le nom idolâtré de son maître.
+
+Un silence de mort régna dans la chambre pendant quelques minutes.
+La lanterne, demeurée sur le lit, jetait encore par intervalles de
+tristes lueurs sur cette scène de désolation.
+
+Tout à coup on entendit un long et retentissant bâillement.
+
+L'un des cadavres s'agita et se mit à étirer ses membres, comme on
+fait après un bon sommeil.
+
+Ce cadavre était celui de maître Alain, le majordome, lequel
+n'avait d'autre blessure qu'un large trou fait à son pourpoint. Le
+vieux buveur était tombé au choc de Jude, et, moitié par frayeur,
+moitié par ivresse, il ne s'était point relevé.
+
+Or, on sait qu'un homme ivre, si poltron qu'il puisse être,
+s'endormirait à dix pas de la bouche d'un canon.
+
+Maître Alain s'était endormi.
+
+En s'éveillant, son premier soin fut de donner une marque
+d'affection à sa bouteille carrée. Il ne se souvenait de rien.
+
+Après avoir avalé une ample rasade, il se leva, chancelant, et
+plus ivre que jamais.
+
+--Pourquoi diable suis-je hors de mon lit? se demanda-t-il.
+
+Un coup d'oeil jeté autour de lui éclaira sa mémoire.
+
+--Oh! oh! dit-il; la bataille est finie. Voici mon vieux
+compagnon Jude dans l'état où je le désirais. Et ce jeune coquin
+de Georges Treml! il dort comme un bienheureux. Ma foi! je vais
+achever la besogne.
+
+Il prit son poignard et marcha laborieusement vers le lit, non
+sans dire un mot en chemin à sa bouteille, pour se donner du
+courage. Au premier pas, il trébucha contre le corps de Lapierre.
+
+--Tiens, gronda-t-il, le voilà qui dort aussi! Lapierre! viens
+m'aider, mon garçon.
+
+Lapierre n'avait garde de répondre. Maître Alain se pencha sur lui
+et lui mit le goulot de son flacon carré dans la bouche.
+
+--En veux-tu? demanda-t-il suivant sa coutume.
+
+L'eau-de-vie se répandit à terre. Maître Alain se releva.
+
+--Il ne boira plus! dit-il avec solennité.
+
+Au moment où il arrivait à portée du lit, il s'arrêta pour écouter
+une voix douce, mais éplorée, qui chantait dans la cour, sous la
+fenêtre, un couplet de la romance d'Arthur de Bretagne.
+
+--Joli moment pour chanter! murmura-t-il.
+
+La voix s'interrompit et prononça tout bas avec un accent désolé:
+
+--Didier! Didier!
+
+--Présent! dit en riant le majordome. Allons! un autre couplet,
+encore un couplet!
+
+La douce voix de jeune fille, comme si elle eût voulu obéir à cet
+ordre ironique, reprit cette partie de la complainte qui raconte
+les douleurs de la duchesse Constance de Bretagne, et chanta d'une
+voix pleine de larmes:
+
+_Elle cherchait, dans sa détresse,
+La forteresse
+Où l'Anglais tenait enfermé
+Son bien-aimé._
+
+Puis elle dit encore:
+
+--Didier! Oh! Didier! où es-tu?
+
+Le vieux majordome, réduit à l'état d'enfance par son ivresse,
+s'approcha curieusement de la fenêtre pour voir la chanteuse; mais
+au même instant, la porte s'ouvrit, et une vive lumière inonda la
+chambre.
+
+Maître Alain se retourna.
+
+Il vit Alix de Vaunoy, pâle, l'oeil égaré, tenant à la main un
+flambeau.
+
+Elle, aussi, prononça d'une voix étouffée le même nom que la
+chanteuse:
+
+--Didier! Didier!
+
+
+
+XXXI
+Alix et Marie
+
+Alix de Vaunoy entra. Elle était bien changée; son visage gardait
+les traces d'une cruelle souffrance. Ses yeux avaient ce regard
+morne et fixe que laisse après soi la brûlante exaltation de la
+fièvre.
+
+Au moment où le maître de La Tremlays avait donné le signal à ses
+quatre estafiers, Alix était couchée sur son lit de douleur et
+sommeillait péniblement. Autour d'elle veillaient mademoiselle
+Olive, sa tante, la fille de chambre Renée et une autre servante.
+Le fracas de l'attaque des Loups vint réveiller Alix en sursaut et
+frapper d'épouvante les trois femmes qui la gardaient.
+Mademoiselle Olive s'évanouit au premier coup de fusil, et les
+deux servantes s'enfuirent affolées par la frayeur.
+
+Alix demeura seule.
+
+Son sommeil, si court et si agité qu'il eût été, l'avait un peu
+reposée. Le bruit de l'attaque, en ébranlant la faiblesse de son
+cerveau, y ressuscita quelques vagues pensées, comme la secousse
+imprimée à un vase rempli d'eau y fait remonter les objets
+submergés.
+
+Elle eut souvenir de son entretien avec Lapierre et de la mortelle
+douleur qui avait torturé son âme. Elle prononça le nom de son
+père, puis le nom de Didier, pour qui désormais sa tendresse était
+celle d'une soeur ou d'un ange.
+
+Puis, encore, elle se leva, jeta sur ses épaules une mante, prit
+un flambeau et quitta sa chambre.
+
+Il n'y avait personne pour la retenir.
+
+Dans le corridor elle rencontra plusieurs Loups, qui, maîtres du
+château, le traitaient en pays conquis; mais les Loups s'enfuirent
+à l'aspect de cette pâle figure, qui ressemblait de loin à un
+fantôme.
+
+Ils n'eurent garde de lui barrer le passage.
+
+Elle choisit d'instinct le chemin de la chambre de Didier. On ne
+peut dire qu'Alix fût en état de somnambulisme. Elle était bien
+réellement éveillée; mais son intelligence flottait dans un milieu
+obscur; elle pensait comme on rêve.
+
+Lorsqu'elle ouvrit la porte du capitaine, seule, au milieu de la
+nuit, l'idée ne lui vint même pas que ce pût être un acte
+condamnable ou simplement en dehors des lois des convenances.
+Malgré les demi-ténèbres où son esprit était plongé, elle savait
+que, entre elle et Didier, il existait un obstacle
+infranchissable, un abîme rendu plus profond par les accablantes
+insinuations de Lapierre.
+
+Elle était résignée. Elle l'avait dit à Dieu.
+
+Elle venait au secours d'un homme qui avait été son fiancé, mais
+qui était son frère.
+
+Par l'angoisse de son dévouement plutôt que par l'enchaînement
+logique de ses souvenirs et des affreux soupçons qui avaient
+précédé sa fièvre, elle sentait que Didier était menacé de mort.
+
+Et elle venait.
+
+La scène que nous avons mis si longtemps à raconter, dans le
+chapitre qui précède, n'avait réellement duré que quelques
+minutes, et quand Alix arriva au seuil de la chambre de Didier, le
+combat avait déjà pris fin.
+
+Elle entra, comme nous l'avons dit, en prononçant le nom de celui
+que sa pure et pieuse conscience lui permettait, lui ordonnait de
+défendre.
+
+Le vieux majordome, stupéfait de cette apparition, demeura
+immobile, et n'eut pas même la force de demander conseil à sa
+bouteille. Alix qui avait fait quelques pas sans le voir,
+l'aperçut enfin, et, de sa main tendue, lui désigna la porte. Le
+vieillard sortit aussi vite que le lui put permettre le méchant
+état de ses jambes avinées.
+
+Alix posa son flambeau sur la table et s'assit au pied du lit. Ses
+regards s'égaraient dans l'obscurité du corridor, à travers la
+porte entrebâillée.
+
+La fièvre revenait et mettait un voile plus épais sur son esprit.
+
+--Quelle étrange odeur! dit-elle après quelques secondes de
+silence, pendant lesquelles son oeil n'avait point cherché Didier.
+Pourquoi ces hommes dorment-ils sur le carreau? Ils sont heureux
+de pouvoir dormir. Moi je vais prier.
+
+Elle mit la main sur son front, et entre ses lèvres pâles une
+prière coula murmurant.
+
+Puis tout à coup elle frissonna, disant:
+
+--Ils mentent, ils mentent! Ce ne fut pas mon père qui dirigea le
+bras de l'assassin!
+
+--Didier! Didier! cria dans la cour, sous la fenêtre, la voix de
+jeune fille que nous avons entendue déjà.
+
+--Didier! répéta mademoiselle de Vaunoy en faisant effort pour
+ressaisir sa pensée fugitive; oui, c'est vrai, je suis venue pour
+lui... où est-il?
+
+Elle jeta son regard autour de la chambre et aperçut le capitaine
+dormant auprès d'elle. Cette vue sembla éclairer soudainement son
+intelligence.
+
+--Je me souviens, dit-elle, voilà que je me souviens! Il y avait
+dans les paroles de ce misérable valet une terrible menace. Les
+assassins vont venir peut-être...
+
+Elle tourna avec effroi vers la porte ses yeux qui rencontrèrent
+en chemin, sur le carreau, les trois prétendus dormeurs.
+
+En même temps l'odeur du sang vint de nouveau blesser son odorat.
+
+--Ils sont venus, s'écria-t-elle; est-il blessé? Non. Il repose.
+Dieu soit loué! son sommeil est tranquille. Mais qui donc a pu le
+défendre?
+
+Elle prit le flambeau et l'approcha successivement des trois
+cadavres.
+
+Elle reconnut Lapierre, lequel gardait, mort, son cynique et
+insouciant sourire.
+
+Elle reconnut aussi l'autre valet.
+
+Le troisième visage, celui de Jude, était étranger à mademoiselle
+de Vaunoy. Elle le considéra un instant en silence, puis, se
+penchant tout à coup, elle prit une de ses mains et la serrant
+avec passion:
+
+--Que Dieu ait votre âme, murmura-t-elle avec gratitude, vous
+dont je ne sais pas le nom; vous êtes mort pour le défendre.
+Chaque matin et chaque soir, quand je serai loin du monde, je
+dirai une prière pour que Dieu vous reçoive en sa miséricorde. Ils
+étaient trois contre vous, davantage peut-être. Vous étiez un
+vaillant homme et un digne serviteur!
+
+Elle se releva et revint vers Didier.
+
+--Je veux rester là, reprit-elle: on n'osera pas le tuer devant
+moi.
+
+Les Loups, cependant, continuaient de parcourir le château; les
+uns buvaient, les autres dévastaient. Le bruit du pillage et de
+l'orgie arrivait, comme par bouffées, le long des corridors.
+
+Lorsque ce fracas se calmait, Alix entendait, sans trop y prendre
+garde, des sanglots de femme dans la cour.
+
+Parmi ces sanglots, elle crut saisir une seconde fois le nom de
+Didier, et son oreille s'ouvrit avidement.
+
+--Il ne m'entend pas! disait la voix avec découragement; il
+reconnaîtrait mon chant, s'il m'entendait.
+
+Puis elle chantait parmi ses larmes:
+
+_Elle cherchait, dans sa détresse,
+La forteresse
+Où l'Anglais avait enfermé
+Son bien-aimé._
+
+Alix se précipita vers la fenêtre. La voix continua:
+
+_La nuit venait dans l'ombre
+De la tour sombre,
+Elle disait sous le grand mur:
+Arthur! Arthur!_
+
+Marie! c'est Marie! dit Alix dont le coeur battit avec force,
+c'est Marie, la fiancée de Didier.
+
+Elle ouvrit la fenêtre.
+
+--Marie! appela-t-elle.
+
+La pauvre Fleur-des-Genêts s'était laissée tomber sur l'herbe.
+Elle se releva vivement et reconnut à la fenêtre éclairée les
+traits pâlis de mademoiselle de Vaunoy.
+
+--L'avez-vous vu? demanda-t-elle.
+
+--Il est là, répondit Alix en se tournant vers le lit.
+
+La chambre de Didier était au premier étage. La fenêtre qui
+s'ouvrait sur la cour se trouvait entourée de vigoureuses pousses
+de vigne, dont les branches bossues descendaient tortueusement
+jusqu'au sol. Fleur-des-Genêts s'élança, légère comme un oiseau.
+La vigne lui servit d'échelle.
+
+L'instant d'après elle sautait au cou d'Alix.
+
+--Où est-il? s'écria-t-elle.
+
+Alix lui montra le lit, où Didier, revêtu de son uniforme était
+étendu...
+
+--Comme je souffrais! dit-elle en essuyant une larme qui n'avait
+pas eu le temps de sécher et qui brillait au milieu de son
+sourire; je tremblais d'être arrivée trop tard. Merci, Alix...
+merci, ma bonne demoiselle. Il dort; il ne sait pas que sa vie est
+en danger.
+
+--Et comment le sais-tu toi, Marie? demanda mademoiselle de
+Vaunoy qui songeait à son père et avait peur.
+
+--Comment, je le sais, Alix? Ne sais-je pas tout ce qui le
+regarde?...
+
+Les yeux des jeunes filles se rencontrèrent.
+
+Alix demanda:
+
+--Le danger qui le menaçait est-il donc connu dans la forêt?
+
+--C'est de la forêt que vient ce danger, mademoiselle. Ils sont
+partis ce soir de la Fosse-aux-Loups. Béni soit Dieu qui a permis
+que les Loups n'aient point trouvé encore la chambre où il repose,
+il faut l'éveiller bien vite.
+
+--Les Loups, répéta mademoiselle de Vaunoy avec terreur; les
+Loups veulent-ils donc aussi l'assassiner?
+
+--Non, pas eux, mais un misérable dont j'ignore le nom, et qui
+leur a ouvert les portes de La Tremlays. Mon père déteste le
+capitaine, parce qu'il est français, et encore pour autre chose.
+Mon père a dit: je ne frapperai pas, mais je laisserai frapper.
+C'était dans notre loge qu'il disait cela, et moi j'écoutais
+derrière la porte de ma chambre. Je me suis jetée aux genoux de
+mon père; mon père m'a enfermée dans ma chambrette. Ah! que j'ai
+pleuré! Puis j'ai repris courage, à force de prier. Regardez mes
+mains, Alix, elles saignent encore. J'ai brisé les volets de ma
+fenêtre, j'ai sauté dehors et je suis accourue à travers les
+taillis. Mais les murs du parc sont bien hauts, ma chère
+demoiselle. J'ai donné mon âme à Dieu avant de les franchir, car
+je croyais que l'heure de ma mort était venue. Notre-Dame de
+Mi-Forêt a eu pitié de moi, Didier est sain et sauf, et je vous
+trouve veillant sur lui comme un bon ange.
+
+Elle s'interrompit tout à coup en cet endroit. Un nuage passa sur
+son front.
+
+--Mais pourquoi veillez-vous sur lui, Alix? demanda-t-elle.
+
+Ce fut un mouvement passager. Alix n'eut pas même besoin de
+répondre. Fleur-des-Genêts, en effet, aperçut les trois cadavres
+et poussa un cri d'horreur.
+
+--Notre-Dame de Mi-Forêt a eu pitié de toi, ma fille, répéta
+mademoiselle de Vaunoy d'un ton lent et grave. Deux de ces hommes
+qui sont maintenant devant Dieu étaient des assassins: je les
+connais. L'autre, que je ne connais pas, avait un coeur généreux
+et un bras vaillant. Plût au ciel qu'il vécût encore, car Didier
+n'est pas hors de péril. Ce sommeil étrange m'effraie, et je sais
+que les ennemis du capitaine sont capables de tout.
+
+Marie prit la main de Didier et la secoua.
+
+--Éveillez-vous! dit-elle; éveillez-vous... Mais voyez donc,
+Alix! Il ne bouge pas!
+
+Elle frémit de la tête aux pieds et ajouta:
+
+--Ce sommeil ressemble à la mort!
+
+--Ce sommeil y pourrait mener, ma fille, répondit Alix dont les
+beaux traits avaient perdu leur jeune caractère et qui semblait
+avoir mûri de dix ans depuis la veille; es-tu forte?
+
+--Je ne sais. Au nom de Dieu! aidez-moi plutôt à l'éveiller.
+
+--Il ne s'éveillera pas. Aide-moi à le sauver.
+
+Fleur-des-Genêts, soumettant son esprit à l'intelligence
+supérieure de sa compagne, vint vers elle et l'implora du regard,
+attendant d'elle seule le salut de Didier. Alix était une noble
+fille. Dieu l'éprouvait ici-bas pour la glorifier au ciel.
+
+Elle se pencha sur Fleur-des-Genêts et lui donna un baiser de
+mère.
+
+--Quand tu seras sa femme, dit-elle, sois bonne et douce,
+toujours, et garde-lui tout ton coeur.
+
+--Pourquoi me dites-vous cela? dit Marie; vous parliez de le
+sauver...
+
+Mademoiselle de Vaunoy se redressa.
+
+--Tu as raison, dit-elle; hâtons-nous.
+
+Elle passa rapidement le poignard de Jude à sa ceinture et donna
+celui de Lapierre à Marie, qui ouvrait de grands yeux et ne
+devinait point le projet de sa compagne.
+
+--Tu es enfant de la forêt, reprit Alix: tu sais monter à cheval
+et tu dois être forte. Il nous faut agir en hommes, cette nuit, ma
+fille. Fais comme moi, et si dans les corridors une arme se lève
+sur Didier, fais comme moi encore, et meurs en le défendant.
+
+Un feu héroïque brillait dans les yeux d'Alix pendant qu'elle
+parlait ainsi.
+
+Fleur-des-Genêts la contempla un instant, puis baissa la tête en
+silence.
+
+--As-tu peur? demanda Mademoiselle de Vaunoy avec pitié.
+
+--Non, répondit Marie; mais je pense à votre dévouement, à vos
+espérances d'autrefois...
+
+Alix releva sur elle ses grands yeux fiers et doux.
+
+Sans répondre, elle passa au cou de Didier toujours endormi la
+médaille de cuivre qu'elle avait prise à Lapierre la nuit où
+celui-ci avait tenté d'assassiner le jeune capitaine dans les rues
+de Rennes. Ses yeux étaient levés vers le ciel.
+
+Aussitôt ce devoir accompli, elle reprit avec énergie:
+
+--Ma fille, j'aime Dieu. Tu seras ma soeur, comme Didier est mon
+frère. À l'oeuvre! Il ne doit pas s'éveiller dans la maison de mon
+père!
+
+Avec une vigueur dont nul n'aurait pu la croire capable, surtout
+en ce moment où elle venait de quitter le lit où la clouait la
+fièvre, elle souleva les épaules de Didier et fit signe à Marie de
+soulever les pieds.
+
+Marie obéit passivement, comme un enfant qui suit, sans les
+discuter, les ordres de son maître.
+
+La couverture fut passée sous le corps de Didier, les deux jeunes
+filles la prenant par les quatre coins, comme une civière,
+enlevèrent leur vivant fardeau.
+
+Elles fléchissaient sous le poids. Néanmoins, elles s'engagèrent
+résolument dans les longs corridors de La Tremlays.
+
+De toutes parts, on entendait les rires et les chants des Loups
+qui, par bonheur, sérieusement occupés à boire, ne troublèrent
+point la retraite des deux jeunes filles.
+
+Elles traversèrent sans obstacles les sombres galeries du château
+et arrivèrent au seuil de la cour, où elles déposèrent le
+capitaine, pour reprendre haleine.
+
+Fleur-des-Genêts haletait et tremblait. Alix respirait doucement
+et ne semblait point lasse. Sa compagne la contemplait avec une
+admiration mêlée d'effroi.
+
+--Qu'est-ce que cela? demanda Mademoiselle de Vaunoy en désignant
+un objet qui se mouvait dans l'ombre du mur.
+
+--C'est un cheval, répondit Marie. Pendant que j'errais dans la
+cour, un valet du maître de La Tremlays, votre père, est venu
+l'attacher auprès de la porte.
+
+--Nous n'aurons pas besoin de la clé des écuries, alors. Quant à
+celle de la porte extérieure, les gens de la forêt ont fait en
+sorte sans doute que nous puissions nous en passer. Encore un
+effort, ma fille!
+
+Elles reprirent leur fardeau; après bien des tentatives inutiles;
+elles parvinrent à placer le capitaine sur le cheval, et Marie,
+qui se mit en selle, le soutint.
+
+--Va, ma fille, dit Alix, j'ai fait ce que j'ai dû, à toi
+d'achever notre oeuvre en lui trouvant un asile.
+
+Fleur-des-Genêts se pencha; mademoiselle de Vaunoy la baisa au
+front.
+
+--Vous êtes bonne et généreuse, mademoiselle, murmura Marie.
+Merci pour lui et merci pour moi.
+
+Les Loups avaient laissé, en effet, la porte ouverte. Alix frappa
+de la main la croupe du cheval, qui partit aussitôt.
+
+--Que Dieu veille sur lui, dit-elle.
+
+Puis elle s'assit sur le banc de pierre qui est l'accessoire
+obligé de toute porte bretonne.
+
+Maître Alain, cependant, quelque peu dégrisé par l'apparition de
+la fille de son maître, était allé rendre compte à M. de Vaunoy du
+résultat négatif de l'attaque nocturne tentée contre la personne
+de Didier.
+
+Le vieux majordome eut de la peine à trouver son maître. Celui-ci
+avait quitté son appartement aux premiers bruits de l'attaque,
+avait fait seller son cheval, le cheval sur lequel Fleur-des-Genêts
+et Didier galopent à l'heure qu'il est dans les allées de la
+forêt; puis, confiant dans les perfides mesures prises pour
+réduire les gens du roi à l'impuissance, il s'était rendu
+au-devant des Loups qu'il avait conduits, de sa personne, au
+hangar où les voitures chargées d'argent se trouvaient à couvert.
+
+Cela fait, il comptait enfourcher son cheval et courir d'une
+traite jusqu'à Rennes.
+
+Son plan, pour être extrêmement simple, n'en était que plus
+adroit. Didier, assassiné pendant l'attaque, passerait
+naturellement pour avoir succombé en défendant les fonds du fisc
+qui étaient à sa garde. Les Loups seuls seraient, à coup sûr,
+accusés de ce meurtre, et lui, Vaunoy arrivant le premier à Rennes
+pour porter cette nouvelle, ne serait pas le moins désolé de cette
+_catastrophe_ qui enlevait ainsi, à la fleur de l'âge, un jeune
+officier de si grande espérance.
+
+Il n'y avait pas jusqu'à l'intrépidité connue de Didier qui ne dût
+ajouter une probabilité nouvelle à la version du maître de La
+Tremlays.
+
+Aussi ce dernier était-il parfaitement sûr de son fait. Sa seule
+inquiétude ou plutôt son seul désir était désormais de mettre une
+couple de lieues entre lui et ses récents amis les Loups dont il
+avait de fortes raisons de suspecter les intentions à son égard.
+
+Après avoir fait pendant deux heures de vains efforts pour
+échapper à la surveillance de ces dangereux compagnons, il s'était
+enfin esquivé et gagnait à tâtons la porte de la cour pour trouver
+son cheval, lorsque maître Alain et lui se heurtèrent dans
+l'ombre.
+
+Aux premiers mots du majordome, Vaunoy fut frappé comme d'un coup
+de massue. Didier vivait. Tout le reste était peine perdue.
+
+--Comment! misérables lâches! s'écria Vaunoy en blasphémant, vous
+n'avez pas pu! Je jure Dieu que ce coquin de Lapierre...
+
+--Il est mort, interrompit Alain.
+
+--Mort? Mais ce démon de capitaine s'est donc éveillé?
+
+--Non. Mais son valet, que je n'avais pu reconnaître hier, était
+Jude Leker, l'ancien écuyer de Treml.
+
+--Jude Leker! répéta Vaunoy qui fit le même raisonnement que
+Lapierre et en demeura écrasé, mais alors Georges Treml sait
+tout... et il vit!
+
+--Ce n'est pas ma faute, reprit maître Alain; Jude Leker a été
+tué par les nôtres, je suis resté seul en face de ce Didier ou de
+ce Georges qui dormait comme une souche.
+
+--Eh bien? Eh bien?
+
+--Au moment où j'allais faire l'affaire, j'ai vu une personne...
+
+--Qui? interrompit encore Vaunoy en secouant à la briser l'épaule
+du vieillard, qui a pu t'empêcher?
+
+--Mademoiselle Alix de Vaunoy, votre fille, répondit le
+majordome.
+
+--Ma fille! balbutia Vaunoy, Alix!
+
+Puis se redressant tout à coup:
+
+--Tu mens! s'écria-t-il avec fureur; tu mens ou tu te trompes. Ma
+fille est sur son lit. Mais, Saint-Dieu! dussé-je le frapper
+moi-même, je ne perdrai pas cette occasion achetée au péril de ma vie!
+
+Il écarta violemment le vieil Alain, qui resta collé à la muraille
+de la galerie, et s'élança vers la chambre de Didier.
+
+Il y avait cinq minutes à peu près qu'Alix et Fleur-des-Genêts
+l'avaient quittée. Le flambeau brûlait encore sur la table.
+
+Hervé, dont la cauteleuse et prudente nature était en ce moment
+exaltée jusqu'au transport, enjamba les trois cadavres, et se
+précipita sur le lit. Le lit était vide.
+
+--Échappé! murmura Vaunoy d'une voix étranglée.
+
+Il arracha follement les draps du lit et les foula aux pieds dans
+sa fureur. Puis il s'élança, tête baissée, vers la porte.
+
+Mais il ne passa point le seuil. Un bras de fer le saisit et le
+repoussa au-dedans avec une irrésistible vigueur. Vaunoy releva la
+tête et vit, debout devant lui, cet étrange personnage masqué de
+blanc qui fermait la marche des Loups dans la forêt, et dont le
+pauvre Jude avait admiré la merveilleuse souplesse.
+
+Vaunoy voulut parler, le Loup Blanc lui ferma la bouche d'un geste
+impérieux, et entra dans la chambre à pas lents.
+
+--Toujours du sang là où tu passes, monsieur de Vaunoy, dit-il
+d'une voix basse et qui vibrait profondément.
+
+Il prit le flambeau et examina successivement les trois cadavres.
+
+Lorsqu'il reconnut Jude, un douloureux mouvement agita les muscles
+de son visage, sous la blanche fourrure qui le recouvrait.
+
+--Il avait promis de le défendre, murmura-t-il: c'était un
+Breton!
+
+Puis il ajouta d'un ton mélancolique:
+
+--Il n'y a plus que moi pour servir Treml vivant, ou chérir le
+souvenir de Treml mort.
+
+--L'ami! dit à ce moment Vaunoy qui avait réussi à recouvrer
+quelque calme; je vous ai donné ce soir cinq cent mille livres en
+beaux écus, c'est bien le moins que vous me laissiez vaquer à mes
+affaires. Livrez-moi passage, s'il vous plaît, mon compagnon.
+
+Le Loup Blanc secoua sa préoccupation et regarda Hervé en face, à
+travers les trous de son masque. Puis il se tourna vers la porte
+ouverte et fit un signe. Cinq ou six hommes armés se précipitèrent
+dans la chambre.
+
+--À la Fosse! dit le Loup Blanc.
+
+Vaunoy se sentit soulever de terre et une large main s'appuya sur
+sa bouche pour l'empêcher de crier.
+
+Quelques minutes après, étendu sur un brancard que portaient
+quatre hommes, au nombre desquels il crut reconnaître deux de ses
+propres valets, Yvon et Corentin, masqués de fourrure, Vaunoy
+faisait route vers la Fosse-aux-Loups.
+
+
+
+XXXII
+La chambrette
+
+Fleur-des-Genêts soutenait de son mieux le capitaine endormi sur
+la selle. Elle ne voulait point s'avouer à elle-même que la
+fatigue l'accablait, mais elle n'était qu'une jeune fille, et ses
+forces défaillaient rapidement.
+
+Par bonheur, si violent que fût le narcotique administré par
+maître Alain, son effet ne put résister longtemps au mouvement du
+cheval. Au bout de quelques minutes, les membres de Didier se
+raidirent et son corps entier éprouva de légères convulsions.
+
+--Didier! s'écria joyeusement Marie, c'est moi qui vous ai sauvé!
+
+C'était une de ces rares nuits où l'automne breton déride son
+sévère aspect et oublie d'agrafer son manteau de brouillards. La
+lune pendait, brillante, à la voûte du ciel limpide. Une fraîche
+brise courait entre les troncs centenaires de l'avenue, et venait
+à l'odorat tout imprégnée des parfums de la glandée. Les hautes
+cimes des chênes se balançaient avec lenteur et harmonie, secouant
+çà et là sur les bruyères leurs couronnes sonores.
+
+Certes, on pourrait difficilement se figurer un réveil plus
+féerique que celui qui attendait Didier. Un instant le jeune
+capitaine crut poursuivre un rêve. Il se sentait emporté par le
+galop d'un cheval, et entendait vaguement à son oreille les sons
+d'une voix sympathique.
+
+Mais la brise de la forêt arrivait de plus en plus froide à son
+front, et chassait les dernières brumes de l'opium. Il souleva
+enfin sa paupière alourdie, et aperçut le visage de
+Fleur-des-Genêts à côté du sien.
+
+Il porta les mains à ses yeux, étonné de la persistance de ce
+songe bizarre. Fleur-des-Genêts écarta sa main et il fut forcé de
+la voir encore.
+
+Didier aspirait fortement l'air de la nuit. La fraîcheur
+vivifiante de l'atmosphère et la force de sa constitution
+combattaient le malaise que laissait à tous ses membres
+l'énervante action de l'opium. Néanmoins il souffrait; son crâne
+pesait sur son cerveau comme un casque de plomb.
+
+--Allons, dit-il en essayant de secouer la torpeur où il restait
+plongé en dépit de lui-même; ceci m'a tout l'air d'un enlèvement,
+dans lequel les rôles sont intervertis. Mettons pied à terre,
+Marie. Je ne sais, j'ai besoin de repos.
+
+Ils avaient passé les derniers arbres de l'avenue, et le dôme de
+la forêt était sur leurs têtes. Marie se laissa glisser de la
+croupe du cheval et toucha le gazon.
+
+Didier fit quelques pas en chancelant et s'assit au pied d'un
+arbre où il s'endormit aussitôt. Marie attira le cheval dans le
+taillis, mit la tête de Didier sur la mousse et demeura immobile.
+
+Il était sauvé; elle était heureuse, et veillait avec délices sur
+son sommeil.
+
+Un quart d'heure à peine s'était écoulé, lorsqu'elle entendit un
+bruit de pas dans le sentier. Elle retint son souffle et vit
+d'abord quatre hommes dont chacun portait le bras d'une civière,
+où un cinquième individu était étendu garrotté. Ces quatre hommes
+marchaient en silence. Ils passèrent.
+
+Puis un sourd fracas retentit dans la direction de La Tremlays,
+augmentant sans cesse et approchant avec rapidité. Marie,
+effrayée, traîna le capitaine au plus épais des buissons.
+
+Presque au même instant, la cohue des Loups envahit le sentier.
+
+Ils n'allaient plus en silence et tâchant d'étouffer le bruit de
+leurs pas, comme lorsque le pauvre Jude les avait rencontrés
+quelques heures auparavant. C'était un désordre, une joie, un
+vacarme. Ils couraient, chantant ou devisant bruyamment. Sur leurs
+épaules sonnaient de gros sacs de toile tout pleins des pièces de
+six livres de M. l'intendant royal.
+
+La prise était bonne; la nuit s'était passée en pillage et en
+orgie; c'était fête complète pour les gens de la forêt.
+
+«Ce n'est pas péché de voler le roi!» disait le proverbe breton.
+Les Loups étaient contents d'eux-mêmes autant que s'ils eussent
+fait oeuvre pie.
+
+L'argent qu'ils emportaient doublait de prix à leurs yeux, pour
+avoir été volé au fisc, leur mortel ennemi, et nous pouvons
+affirmer qu'aucun remords ne troublait leur conscience.
+
+Fleur-des-Genêts tremblait. Dans cette course folle, un soubresaut
+pouvait jeter quelqu'un des Loups hors de la route et lui faire
+découvrir Didier endormi.
+
+Or, d'après la conversation qu'elle avait entendue dans la loge
+entre Pelo Rouan et Yaumi, l'envoyé des Loups, elle devait croire
+que ces derniers en voulaient à la vie du capitaine.
+
+Tous passèrent cependant sans encombre.
+
+À la suite de la cohue, marchait encore ce personnage qu'on
+nommait le Loup Blanc dans la forêt. Loin de partager la joie de
+ses compagnons, il semblait triste, et courbait son visage masqué
+de blanc sur sa poitrine.
+
+Lorsqu'il passa devant Fleur-des-Genêts, la jeune fille eut un
+mouvement de surprise et tendit le cou en avant.
+
+--Serait-ce lui! murmura-t-elle avec émotion et frayeur; c'est
+impossible!
+
+Le Loup Blanc disparut comme ses louveteaux derrière un coude de
+la route. Tout rentra bientôt dans le silence, et l'on n'entendit
+plus que la mystérieuse et fugitive chanson qui descend, la nuit,
+de la cime balancée des grands arbres.
+
+Les heures s'écoulèrent. Ce fut seulement lorsque la brise, plus
+piquante, annonça le prochain lever du jour, que Didier secoua sa
+léthargie.
+
+Il était perclus et glacé. Ses membres raidis refusaient de se
+mouvoir.
+
+Marie entraîna Didier qui, vaincu qu'il était par son
+engourdissement, n'avait plus ni volonté ni force. Tous deux se
+mirent en selle et le cheval galopa dans la direction du carrefour
+de Mi-Forêt.
+
+À une centaine de pas de la loge, Marie mit pied à terre.
+
+Elle approcha doucement. La porte était ouverte.
+
+--Mon père! appela-t-elle.
+
+Personne ne répondit.
+
+--Il n'est pas là! pensa la jeune fille avec joie. Dieu soit
+loué!
+
+Elle revint à la rencontre du capitaine dont elle soutint la
+marche chancelante. Ils entrèrent et franchirent la salle basse où
+nous avons assisté à l'entrevue de Jude et de Pelo Rouan, puis
+Marie ouvrit la porte de la chambre à Didier qui ne pouvait plus
+se soutenir.
+
+Elle n'avait pas aperçu, en traversant la loge, deux yeux rouges
+briller derrière le tas de paille qui servait de couche à Pelo
+Rouan. Pendant qu'elle passait, ces yeux rayonnèrent d'un plus
+sanglant éclat. Quand elle fut passée, ils changèrent brusquement
+de position et s'élevèrent de plusieurs pieds.
+
+C'est que Pelo Rouan, qui était étendu sur la paille, venait de se
+dresser sur ses genoux.
+
+--Je remercie Dieu, murmura-t-il, de m'avoir donné des prunelles
+de bête fauve qui voient dans la nuit. Je l'ai bien reconnu, le
+Français maudit! Il est là, et il y restera. Marie! pauvre petite
+fille!
+
+Ces derniers mots furent prononcés d'un ton de tendresse profonde,
+ce qui n'empêcha point Pelo Rouan de décrocher le vieux mousquet
+suspendu au mur et d'y couler deux balles sur une copieuse charge
+de poudre.
+
+Cela fait, il visita fort attentivement la batterie et se glissa
+hors de la loge.
+
+Il n'alla pas loin: il grimpa sans bruit le long du tronc droit et
+lisse d'un bouleau planté devant la fenêtre de Marie et dont les
+branches passaient par-dessus la loge.
+
+Il s'assit sur l'une de ces branches, de telle façon que, caché
+par le tronc, il pouvait plonger son regard dans l'intérieur de la
+chambre de Marie.
+
+En ce moment, Fleur-des-Genêts vint ouvrir sa fenêtre. L'âme de
+Pelo Rouan passa dans ses yeux. Le ciel à l'orient prenait une
+teinte rosée.
+
+Marie fit d'abord ce qu'elle faisait chaque matin. Elle
+s'agenouilla, joignit ses petites mains blanches sur l'appui de la
+croisée et dit sa prière à Notre-Dame de Mi-Forêt.
+
+Le jour naissait. Les oiseaux chantaient.
+
+La chambrette de Fleur-des-Genêts était un nid, tout frais et tout
+gracieux, pris sur la largeur de la sombre pièce où couchait le
+charbonnier. Les murs en étaient blancs et parsemés de bouquets de
+fumeterre, jolie fleur qui, selon l'antique croyance des gens de
+la forêt, a la propriété de chasser la fièvre.
+
+Vis-à-vis de la fenêtre un petit lit de chêne noir, sans pieds ni
+rideaux, donnait à la cellule un aspect de virginale austérité.
+
+Au-dessus du lit il y avait un pieux trophée, formé d'un bénitier
+de verre, d'une image taillée de Notre-Dame et d'une branche de
+laurier-fleur, bénite le saint dimanche des Rameaux, à la paroisse
+de Liffré.
+
+Didier était affaissé sur le sol au pied du lit. Marie se remit à
+genoux. Didier ne dormait pas; il la contemplait avec tendresse et
+respect.
+
+Le jour grandissait. Jusqu'alors Pelo Rouan n'avait rien pu
+distinguer dans la chambrette. Il aperçut enfin les lignes du
+profil de Didier et arma son mousquet.
+
+--Qu'est-ce que cela? dit tout à coup Marie en s'emparant de la
+médaille que mademoiselle de Vaunoy avait passée au cou du
+capitaine.
+
+Didier prit la médaille, et ses traits exprimèrent un étonnement.
+
+--Ce que c'est? répondit-il avec lenteur; ce sont mes titres et
+parchemins, Marie. C'est, du moins, je l'ai toujours pensé, le
+signe qu'une pauvre femme, ma mère, mit à mon cou en m'exposant à
+la charité des passants. Mais ne parlons pas de cela, ma fille. Je
+croyais l'avoir perdue; je la cherchais en vain depuis un an. Il y
+a de la magie dans ce qui s'est passé cette nuit!
+
+Marie regardait toujours la médaille.
+
+--C'est singulier! dit-elle enfin; j'en ai une toute pareille.
+Elle enleva rapidement le cordon qui retenait la médaille au cou
+de Didier, et, tirant en même temps la sienne, elle s'élança vers
+la croisée afin de comparer.
+
+Pelo Rouan, qui depuis cinq minutes guettait le moment où Marie
+cesserait de se trouver entre lui et le capitaine, mit en joue.
+
+Il était le meilleur tireur de la forêt et c'est tout au plus si
+on aurait pu mesurer quinze pas entre le canon de son arme et le
+coeur de Didier.
+
+--Elles sont pareilles! s'écria Marie avec une joie d'enfant,
+toutes pareilles!
+
+Pelo Rouan tenait la poitrine du capitaine au bout de son
+mousquet; il allait presser la détente.
+
+Le cri de Marie détourna son attention, et son regard tomba sur
+les deux médailles.
+
+Il jeta son fusil, qui de branche en branche dégringola bruyamment
+jusqu'à terre: un cri s'étouffa dans sa gorge.
+
+Marie leva la tête, aperçut son père et resta terrifiée.
+
+Par un premier mouvement tout instinctif, elle voulut se rejeter
+en arrière et fermer la croisée, mais Pelo Rouan l'arrêta d'un
+geste impérieux et mit un doigt sur sa bouche pour lui recommander
+le silence.
+
+Didier avait fermé les yeux, cédant à l'engourdissement qui
+toujours le tenait.
+
+Pelo Rouan se laissa glisser le long des branches du bouleau et
+atteignit la toiture de chaume de la loge d'où il sauta légèrement
+sur l'appui de la croisée.
+
+Marie n'osait bouger et le capitaine ne voyait rien.
+
+Pelo prit les deux médailles et mit une extrême attention à les
+examiner.
+
+Puis il écarta sa fille pour marcher vers le lit.
+
+--Ne le tuez pas, mon père! s'écria Marie.
+
+Didier se dressa d'un bond à ce cri.
+
+Mais Pelo Rouan l'avait prévenu et faisait peser déjà sur lui sa
+lourde main.
+
+--Mon père! mon père! cria encore Marie avec désespoir.
+
+--Tais-toi! dit le charbonnier à voix basse.
+
+Pendant plusieurs minutes il contempla le capitaine en silence.
+
+Didier resta immobile.
+
+À mesure que Pelo Rouan le regardait, une émotion extraordinaire
+et croissante se peignait sur ses traits noircis.
+
+Deux grosses larmes jaillirent enfin de ses yeux. Il se laissa
+tomber à genoux et baisa la main de Didier avec un respect plein
+d'amour.
+
+--Que veut dire cela, mon brave homme? demanda le capitaine
+stupéfait.
+
+--Sa voix aussi! murmura Pelo Rouan, plongé dans une sorte
+d'extase; sa voix comme ses traits.
+
+Didier se demandait s'il n'avait point affaire à un fou.
+Fleur-des-Genêts croyait rêver.
+
+--Je comprends maintenant, reprit Pelo Rouan se parlant toujours
+à lui-même; je comprends pourquoi Vaunoy voulait l'assassiner. Et
+moi qui le laissais faire! Qui donc l'a sauvé à ma place?
+
+--Moi, prononça faiblement Marie.
+
+--Toi, répéta Pelo Rouan, qui serra la jeune fille sur son coeur
+avec exaltation; toi, enfant? Merci! du fond du coeur! Tu as fait
+tout ce que j'aurais dû faire. Tu l'as aimé, lorsque moi je le
+haïssais aveuglément, tu l'as deviné, lorsque je le
+méconnaissais... Pardon, ajouta-t-il en revenant vers Didier qui
+restait ébahi et n'avait garde de comprendre; pardon, notre
+monsieur Georges.
+
+--Georges? balbutia le capitaine; vous vous trompez, mon ami.
+
+--Non, non! je ne me trompe pas. Cette médaille, c'est moi qui
+l'ai mise à votre cou, il y a vingt ans, par une nuit terrible où
+Vaunoy tenta encore de vous assassiner: car il y a bien longtemps
+qu'il vous poursuit, notre jeune monsieur. Et moi qui avais peur!
+grand'peur! quand je vous voyais errer sous le couvert, autour de
+ma maison! Comme si un Treml pouvait tromper, comme si tout ce
+qu'il y a de bon, de noble, de généreux, de loyal, ne se trouvait
+pas toujours réuni à coup sûr dans le coeur de Treml!
+
+--Mais, voulut encore objecter Didier qui restait incrédule; dans
+tout ce que vous venez de dire, je ne vois point de preuve.
+
+--Point de preuve! s'écria Pelo ébahi. Votre regard n'est-il pas
+celui de monsieur Nicolas: votre voix, votre âge, la médaille, la
+haine de Vaunoy, qui vous a volé votre immense héritage...
+Écoutez! ajouta-t-il tout à coup en se dressant sur ses pieds:
+vous aviez près de six ans alors, et Dieu m'a donné un visage
+qu'on ne peut oublier quand on l'a vu une fois...
+
+--Je ne vous reconnais pas, interrompit Didier.
+
+Pelo Rouan s'élança hors de la chambre. On entendit dans la pièce
+voisine un bruit d'eau agitée et ruisselant sur le sol.
+
+Puis il se fit un silence.
+
+Puis encore un homme de grande taille, vêtu de peau de mouton
+blanc et dont la face blafarde était mouillée comme s'il se fût
+abondamment aspergé, se rua dans la chambre et atteignit d'un bond
+le lit près duquel Didier était toujours étendu.
+
+À la vue de cet homme dont les cheveux blancs tombaient épars sur
+ses épaules, Didier éprouva une commotion étrange. Il passa la
+main sur son front à plusieurs reprises comme pour saisir un
+souvenir rebelle.
+
+L'homme était là, devant lui, immobile, en proie à une visible et
+violente anxiété.
+
+Le travail de Didier dura longtemps. C'était un effort plein de
+souffrance et qui mettait de la pâleur sur son visage.
+
+Enfin, et tout d'un coup, il parut voir clair en sa mémoire. Une
+rougeur épaisse couvrit sa joue, et sa bouche s'ouvrit presque
+involontairement pour prononcer ce nom:
+
+--Jean Blanc!
+
+Pelo Rouan frappa ses mains l'une contre l'autre avec transport.
+
+--Il se souvient de mon nom! s'écria-t-il les larmes aux yeux; de
+mon vrai nom! Pauvre petit monsieur! Il se souvient de moi!
+
+--Oui, dit le capitaine; je me souviens de vous... et de bien
+d'autres choses encore. Un monde de souvenirs envahit mon cerveau.
+Je ne me trompais pas, hier, lorsque j'ai cru reconnaître les
+tentures de cette chambre où l'on m'avait mis...
+
+--C'était la vôtre autrefois. Oh! que Dieu soit béni pour n'avoir
+point souffert que le vaillant tronc perdît jusqu'à sa dernière
+branche! Que Dieu et Notre-Dame soient bénis pour la joie qui
+déborde de mon pauvre coeur!
+
+Il se fit un instant de silence. Le capitaine se recueillait en
+ses souvenirs. Fleur-des-Genêts riait, pleurait et remerciait
+Notre-Dame de Mi-Forêt. Et Jean Blanc, penché sur la main de son
+jeune maître, savourait l'allégresse qui emplissait son âme.
+
+Au bout de quelques minutes, Jean Blanc se redressa. Ses sourcils
+étaient légèrement froncés et ses traits exprimèrent une grave
+résolution.
+
+--Et maintenant, dit-il, Georges Treml, vous êtes breton et
+noble; il vous faut regagner l'héritage de votre père tout entier:
+noblesse et fortune!
+
+Jean Blanc n'eut pas besoin de donner de longues explications à
+son jeune maître, qui savait en grande partie son histoire,
+l'ayant entendue de la bouche du pauvre écuyer Jude, sans se
+douter qu'il pût y avoir le moindre rapport entre lui, Didier,
+officier de fortune, et Georges Treml, le représentant d'une
+famille puissante.
+
+Les circonstances, dit-on, font les hommes. Ce proverbe est vrai
+en un sens et nous semble fort à la louange de l'humanité.
+
+Qui peut nier qu'un fils de grande maison, dépouillé par une
+fraude infâme, et patron naturel de toute une population
+souffrante, ne doive autrement se comporter qu'un soldat sans
+souci, n'ayant d'autre mission que de se bien battre.
+
+Didier, en devenant Georges Treml, sentit naître dans son coeur
+une gravité inconnue. Il comprit ce qu'exigeait de lui son nom et
+la mémoire de ses pères.
+
+De brave qu'il était, il devint fort.
+
+--Je vais me rendre à La Tremlays, dit-il; j'aurai raison de
+M. de Vaunoy.
+
+Avant de se séparer de Jean Blanc, le capitaine lui serra la main.
+
+--Ce doit être, en effet, une noble race que celle de Treml, dit-il,
+et je suis fier d'avoir un peu de ce bon sang dans les veines.
+Ce n'est pas une famille vulgaire qui peut avoir des serviteurs
+tels que vous. Jean Blanc, mon ami, je vous remercie.
+
+--Jude a fait mieux que moi, répondit l'albinos avec modestie;
+Jude est mort pour vous, le bon garçon. Il méritait cela, monsieur
+Georges: il vous aimait tant!
+
+--Pauvre Jude! murmura Didier; c'était un coeur fidèle et pur...
+
+--C'était un Breton! interrompit Jean Blanc. À propos, notre
+monsieur, il faudra oublier que vous avez porté l'uniforme de
+France. Les os de votre aïeul blanchissent là-bas et s'élèveraient
+contre vous si votre épée restait au roi de Paris!
+
+Le capitaine ne répondit point. Il boucla son ceinturon, remit son
+feutre et se disposa à partir. Sur le seuil était Marie qui
+s'appuyait au mur et avait perdu son sourire.
+
+Une triste pensée lui était enfin venue. Elle s'était demandé ce
+que pouvait être la fille du charbonnier pour l'héritier de Treml.
+
+En passant auprès d'elle le capitaine la prit par la main.
+
+--Jean, mon ami, dit-il en souriant, vous auriez eu grand tort de
+me tuer, car j'ai traité Marie en noble dame. Et, si Dieu me donne
+vie, il faudra désormais que tout le monde la traite ainsi.
+
+Marie redevint joyeuse. Le capitaine partit. Pelo Rouan s'approcha
+de sa fille et la baisa au front.
+
+--Enfant, dit-il d'une voix grave et triste, tu es ma seule joie
+en ce monde et je t'aime comme le souvenir de ta mère. Mais il ne
+faut pas espérer. Treml ne se mésallia jamais, et, tant que je
+vivrai, ma fille ne sera point sa femme.
+
+Fleur-des-Genêts pencha sa tête blonde sur sa poitrine.
+
+--Il faudra donc mourir! murmura-t-elle.
+
+--Dieu te reste, répondit Pelo Rouan, et d'ailleurs notre vie est
+à Treml.
+
+Il remit son costume de charbonnier, et, baisant une dernière fois
+la joue décolorée de Marie, il quitta la loge à son tour.
+
+
+
+XXXIII
+Le tribunal des Loups
+
+Deux heures après, les souterrains de la Fosse-aux-Loups
+présentaient un aspect inusité et vraiment solennel.
+
+Ce n'était plus ce désordre qui remplissait la caverne, la
+première fois que nous avons pénétré dans la retraite des Loups.
+
+Aujourd'hui, rangés avec méthode, masqués et armés comme pour un
+combat, ils formaient cercle, debout autour de la table des
+vieillards.
+
+Ceux-ci étaient sans armes et flanquaient, quatre d'un côté,
+quatre de l'autre, un siège élevé de deux gradins au-dessus des
+leurs, où trônait le Loup Blanc.
+
+Un profond silence régnait dans le souterrain.
+
+Au bout de quelques minutes, les rangs s'ouvrirent et donnèrent
+passage à un homme pâle et tremblant, dont le visage exprimait une
+mortelle terreur.
+
+Cet homme était Hervé de Vaunoy.
+
+Deux Loups l'escortèrent jusqu'à la table où siégeaient les huit
+vieillards présidés par le Loup blanc.
+
+--Maître, dit l'un des anciens, il a été fait suivant votre
+volonté. Voici l'assassin au pied de notre tribunal. Vous plaît-il
+qu'on l'interroge?
+
+--Cela me plaît, répondit le Loup Blanc.
+
+Le père Toussaint se leva.
+
+--Hervé de Vaunoy, dit-il, des centaines de nos frères sont morts
+par ton fait; leur sang pèse sur toi et tu vas mourir si tu ne
+peux nous prouver ton innocence.
+
+--Nous avions fait un pacte, balbutia Vaunoy; j'ai rempli mes
+engagements; vous avez les cinq cent mille livres. Pourquoi ne
+tenez-vous pas votre parole?
+
+--Notre parole n'est rien, répondit le père Toussaint, celle du
+Maître est tout, et tu n'avais pas la parole du Maître.
+Défends-toi autrement et fais vite!
+
+Le vieux Loup ajouta sans s'émouvoir le moins du monde:
+
+--Yaumi, prépare une corde, mon petit.
+
+Une sueur glacée inondait le visage de Vaunoy.
+
+--Mes bons amis, s'écria-t-il, ayez pitié de moi! On m'a calomnié
+près de vous; j'ai toujours aimé tendrement mes pauvres vassaux de
+la forêt. À l'avenir, je ferai pour eux davantage encore; je
+reconnaîtrai, par-devant le garde-notes de Fougères, le droit
+qu'ils ont de faire avec mon bois: du charbon, du cercle, des
+sabots, des paniers...
+
+--Tais-toi! interrompit la voix sévère du Loup Blanc, tu mens!
+
+--La corde est-elle prête, Yaumi? demanda le père Toussaint.
+
+Yaumi répondit affirmativement, et Vaunoy, tournant les yeux de
+son côté, vit en effet une corde se balancer dans les
+demi-ténèbres qui régnaient derrière les rangs serrés des Loups.
+Tout son corps trembla, puis le sang lui monta violemment au visage.
+
+--Misérables! s'écria-t-il avec la rage que donne aussi la
+frayeur portée à l'excès; de quel droit me jugez-vous, moi,
+gentilhomme et votre maître? je serai vengé: votre repaire sera
+détruit; vous serez tous brûlés vifs... Mais non, mes excellents
+amis, ma tête s'égare! miséricorde; je ne vous ai jamais fait de
+mal. On vous a menti. Si vous aviez pu voir de près ma conduite...
+
+--Pour ton malheur, nous ne te connaissons que trop.
+
+--Vous vous trompez, reprit Vaunoy; sur mon salut, vous
+méconnaissez mes sentiments pour vous. Si vous pouviez interroger
+mes gens... Un sursis! mes amis, accordez-moi un sursis afin que
+je puisse me justifier!
+
+--Tu veux qu'on interroge tes gens? demanda ironiquement
+Toussaint.
+
+--Je le veux! s'écria Vaunoy, se reprenant à cette frêle
+espérance et désirant d'ailleurs gagner du temps; tous ils vous
+diront ma tendre sollicitude pour mes pauvres enfants de la
+forêt...
+
+--Soit! interrompit le père Toussaint. On ne peut te refuser
+cela.
+
+Vaunoy respira.
+
+--Approchez! reprit Toussaint en s'adressant aux deux Loups qui
+étaient à droite et à gauche de Vaunoy.
+
+Les deux Loups s'ébranlèrent, et sur un signe du vieillard, firent
+tomber leurs masques de fourrure.
+
+Vaunoy poussa un cri d'agonie.
+
+--Yvon! fit-il, Corentin!
+
+--Eh bien! reprit encore Toussaint, tes gens vont nous dire la
+tendre sollicitude...
+
+--Miséricorde! interrompit Vaunoy en tombant à genoux.
+
+Le tribunal se consulta, ce ne fut pas long. Le Loup blanc ne prit
+point part à la délibération.
+
+--Hervé de Vaunoy, dit ensuite le vieux Toussaint avec lenteur,
+les Loups te condamnent à mourir par la corde, et tu vas être
+pendu, sauf avis autre et meilleur du Maître.
+
+Le Loup Blanc se leva.
+
+--C'est bien, dit-il. Que Yaumi reste auprès de la corde. Vous
+autres, mes frères, retirez-vous.
+
+Cet ordre s'exécuta comme par enchantement. La caverne s'illumina
+au loin laissant d'immenses galeries souterraines et
+d'interminables voûtes.
+
+Les Loups s'éloignèrent de divers côtés, et bientôt leurs torches
+parurent comme des points lumineux dans le lointain, tandis
+qu'eux-mêmes, amoindris par la perspective et bizarrement éclairés
+au milieu de la nuit, semblaient des êtres de forme humaine, mais
+d'une fantastique petitesse: des _korriganets_, par exemple, les
+lutins des clairières, ou bien de ces étranges démons qui mènent
+le bal au clair de lune, sur la lande, autour des croix
+solitaires, et que les bonnes gens du pays de Rennes apprennent à
+redouter dès l'enfance sous le nom de _chats courtauds_.
+
+Vaunoy était toujours à genoux. Le Loup Blanc descendit les
+marches de son trône et s'approcha de lui.
+
+--Lève-toi, dit-il en le touchant du pied.
+
+Vaunoy se leva.
+
+--Tu es un homme mort, reprit le Loup Blanc, si je ne mets mon
+autorité souveraine entre toi et la potence.
+
+--À quel prix faut-il acheter la vie?
+
+--La vie? répéta le Loup Blanc, à aucun prix je ne te vendrai la
+vie, Hervé de Vaunoy, assassin de mon père et de ma femme!
+
+--Moi! se récria le maître de La Tremlays, mais je ne vous
+connais pas!
+
+Le Loup Blanc souleva son masque.
+
+--Vous! s'écria Vaunoy stupéfait; Jean Blanc?
+
+--Tu me croyais depuis longtemps en terre, n'est-ce pas? demanda
+le roi des Loups; tu ne t'attendais point à rencontrer dans
+l'homme puissant le vermisseau que ton pied écrasa si
+impitoyablement autrefois. Dieu m'a tenu en sa garde, non point
+pour moi, je pense, mais pour le fils de Treml, race de soldats et
+de chrétiens!
+
+--Le fils de Treml! répéta Vaunoy dont la terreur augmenta.
+
+--Encore un que tu as voulu assassiner: par deux fois!
+
+Vaunoy pensa que le roi des Loups en oubliait une.
+
+--Par deux fois! reprit Jean Blanc. Insensé! tu ne savais pas que
+cet enfant était ton bouclier! Tu ne savais pas que, lui mort, il
+n'y aurait plus rien entre ta poitrine et le plomb du vieux
+mousquet de mon père! Que de fois je t'ai tenu en joue sous le
+couvert, Hervé de Vaunoy!
+
+Celui-ci frissonna.
+
+--Que de fois, lorsque tu passais par les grandes allées de la
+forêt, seul avec des valets impuissants à te protéger contre une
+balle bien dirigée, j'ai appuyé mon fusil contre mon épaule et mis
+le point de mire sur toi. Mais une voix secrète me retenait
+toujours. Je pensais que j'aurais besoin de toi pour le petit
+monsieur Georges, et je t'épargnais. J'ai bien fait d'agir ainsi.
+Le moment est venu où ta vie et ton témoignage deviennent
+nécessaires au légitime héritier de Treml.
+
+--Savez-vous donc où il est? demanda Vaunoy à voix basse.
+
+--Il est chez lui, dans la maison de son père, au château de La
+Tremlays.
+
+--Ah! fit Vaunoy feignant la surprise.
+
+--Oui, reprit le Loup Blanc; mais, cette fois, tu ne
+l'assassineras pas. Abrégeons. Veux-tu sortir d'ici sain et sauf?
+
+--À tout prix! répondit Hervé qui, par extraordinaire, disait là
+sa pensée entière.
+
+--Expliquons-nous: je ne te rends pas la vie. Tu restes à moi,
+pour le sang de mon père, pour le sang de ma femme. Seulement, je
+te donne un répit et une chance de m'échapper. Pour cela, voici ce
+que je te demande.
+
+Jean Blanc montra du doigt un coin de la table où se trouvait ce
+qu'il faut pour écrire, et reprit:
+
+--Je vais dicter, écris:
+
+Vaunoy s'assit à la table.
+
+Jean Blanc dicta:
+
+«Moi, Hervé de Vaunoy, je déclare reconnaître, dans la personne du
+sieur Didier, capitaine au service de S. M. le roi de France et de
+Navarre, Georges, petit-fils et légitime héritier de Nicolas Treml
+de La Tremlays, seigneur de Bouëxis-en-Forêt, feu mon vénéré
+parent; en foi de quoi je signe.»
+
+Vaunoy n'hésita pas un instant. Il écrivit et signa couramment
+sans omettre une seule syllabe.
+
+--Et maintenant, dit-il, suis-je libre?
+
+Jean Blanc épela laborieusement la déclaration et la mit dans son
+sein.
+
+--Tu es libre, répondit-il; mais songes-y et prends garde!
+Désormais je n'ai plus besoin de toi, cache bien ta poitrine, qui
+n'est plus protégée contre ma vengeance. Va-t'en!
+
+Vaunoy ne se le fit point répéter. Il se dirigea au hasard vers
+l'un des points de lumière.
+
+--Pas par là! dit Jean Blanc; Yaumi, bande les yeux de cet homme,
+et conduis-le au-delà du ravin... Encore un mot, monsieur de
+Vaunoy; vous allez trouver à La Tremlays Georges Treml, le fils de
+votre bienfaiteur, le chef de votre famille, si tant est que vous
+ayez dans les veines une seule goutte de ce noble sang.
+Reconnaissez-le tout de suite, croyez-moi, et traitez-le comme il
+convient.
+
+Vaunoy donna sa tête à Yaumi qui lui banda les yeux et le prit par
+le bras. Ils remontèrent ainsi tous deux les escaliers humides et
+glissants qui descendaient dans le souterrain.
+
+Puis Vaunoy sentit une bouffée d'air et aperçut une lueur à
+travers son bandeau.
+
+Il respira avec délices et ne put retenir une joyeuse exclamation.
+
+--Vous avez raison de vous réjouir, dit Yaumi. Je crois que le
+diable vous protège, car, où vous avez passé un honnête homme eût
+laissé ses os. C'est égal. Vous l'avez échappé deux fois; à votre
+place je m'en tiendrais là.
+
+--Tu es de bon conseil, mon garçon, répondit Vaunoy qui
+commençait à se remettre; je vais vendre mon château de La
+Tremlays; je vais vendre mon manoir de Bouëxis-en-Forêt, et je
+m'en irai si loin, si loin, que, je l'espère, je n'entendrai plus
+parler des Loups. Adieu!
+
+Yaumi le suivit de l'oeil pendant qu'il perçait hâtivement le
+fourré.
+
+--Du diable si je n'aurais pas mieux fait de le laisser pendre la
+première fois qu'on a noué une corde à son intention, grommela-t-il;
+mais le Maître a son idée et il est plus fin que nous.
+
+Vaunoy traversa le fourré au pas de course et s'engagea, sans
+ralentir sa marche, dans les allées de la forêt.
+
+Il ne se retourna pas une seule fois pendant toute la route, et
+bien souvent il eut la chair de poule en voyant s'agiter les
+branches de quelque buisson.
+
+Aucun accident ne lui arriva en chemin.
+
+Lorsqu'il se trouva enfin entre la double rangée des beaux chênes
+de l'avenue de La Tremlays, il ôta son feutre et tamponna son
+front ruisselant de sueur en aspirant l'air à pleine poitrine.
+
+--Saint-Dieu! murmura-t-il, deux fois la corde au cou en
+quarante-huit heures. C'est une rude vie! Je ferai comme je l'ai
+dit: je quitterai la Bretagne. Mauvais pays! Avec le prix du
+domaine de Treml, je serai partout un grand seigneur. Mais qui eût
+cru que ce misérable fou de Jean Blanc vivait encore?... Que je le
+tienne une fois en mon pouvoir, et il ne me mettra plus jamais en
+joue ni sous le couvert ni dans la plaine!
+
+Il continua de marcher en silence, puis il s'arrêta tout à coup,
+et un sourire de satisfaction entrouvrit ses minces lèvres.
+
+--À tout prendre, dit-il, je m'en suis tiré à bon marché! Ma
+déclaration pourra donner un nom à ce petit Treml, si
+M. de Béchameil et le parlement ne trouvent pas moyen de rabattre
+ses prétentions, ce qui est fort à espérer. Mais, en aucun cas, ce
+griffonnage ne peut m'enlever mon domaine. J'ai un acte de vente
+en bonne et due forme, j'ai des amis au parlement, et une
+possession de vingt années est bien quelque chose. Certes,
+j'aimerais mieux le capitaine mort que vivant, mais puisque le
+hasard le protège, qu'il vive; je m'en lave les mains et fais
+serment de ne lui jamais rendre un denier de son héritage.
+
+M. de Vaunoy, tout en soutenant avec lui-même cet intéressant
+entretien, était arrivé à la porte du château. Il entra.
+
+Jean Blanc, lui, après le départ de son prisonnier, resta quelques
+instants plongé dans ses réflexions; puis, avec l'aide de Yaumi,
+qui était de retour, il se noircit le visage et reprit son costume
+de charbonnier.
+
+Cela fait, il quitta le souterrain, descendit au fond du ravin et
+entra dans le creux du grand chêne.
+
+Il s'était muni d'un outil pour creuser la terre.
+
+
+
+XXXIV
+Jean Blanc
+
+Quand Didier arriva au château de La Tremlays, après son entrevue
+avec Jean Blanc, Hervé de Vaunoy était absent. Le château gardait
+l'apparence d'une place prise d'assaut, et le jeune capitaine fut
+étonné d'apprendre ce qui s'était passé la nuit précédente.
+
+Jean Blanc et Marie ne lui avaient raconté, en effet, que ce qui
+se rapportait immédiatement à lui; savoir, l'attaque nocturne, la
+mort de Jude et la façon dont lui, Didier, avait été sauvé.
+
+Il ne savait rien du vol des cinq cent mille livres, presque rien
+de l'attaque des Loups.
+
+La première personne qu'il rencontra sous le vestibule fut
+M. l'intendant royal. Le pauvre Béchameil avait perdu les roses
+éclatantes de son teint. Il était pâle, et sa physionomie abattue
+exprimait un profond chagrin. Ce fut lui qui raconta au capitaine
+les événements de la nuit.
+
+--Il y a eu trahison, dit-il en finissant; les soldats et les
+sergents de la maréchaussée ont été traîtreusement empêchés de
+faire leur devoir. Et cela me coûte cinq cent mille livres,
+monsieur!
+
+--Il y a eu trahison, en effet, répondit le capitaine; n'avez-vous
+nul soupçon? Ne savez-vous quel peut être le coupable?
+
+Béchameil mit ses doigts dans sa tabatière émaillée et regarda le
+capitaine en dessous.
+
+--Des soupçons? répéta-t-il, je ne sais trop. J'ai perdu cinq
+cent mille livres, voilà ce qui est cruellement certain. Monsieur
+le capitaine, je donnerais six mois de ma vie pour vous voir en
+possession d'un bon et opulent domaine.
+
+--Pourquoi cela? demanda Didier étonné.
+
+--Parce que j'ai perdu cinq cent mille livres, et que, pauvre
+comme vous êtes, le parlement ne pourrait que vous faire pendre ou
+décapiter. Soit dit, monsieur le capitaine, sans offense aucune et
+avec toute la considération qui est due à votre titre d'officier
+du roi.
+
+--Oserait-on m'accuser? s'écria Didier.
+
+--Qui donc? répondit Béchameil avec mélancolie; qui donc
+prendrait ce soin, monsieur, si ce n'est moi? Je suis seule
+victime et ne me plains point parce qu'il vous faudrait bien
+longtemps, monsieur le capitaine, pour me solder mes cinq cent
+mille livres avec les émoluments de votre grade.
+
+Didier était dans l'un de ces instants où le coeur est, pour ainsi
+dire, inaccessible à la colère. Sa vie venait de subir une crise
+trop grave pour qu'il songeât à dépenser son courroux contre un
+personnage comme M. de Béchameil.
+
+Au contraire, porté à compatir à ce chagrin qui, en définitive,
+avait une source sérieuse, et tout plein encore des révélations de
+Jean Blanc, il répondit à l'intendant à peu près comme il l'eût
+fait à une personne raisonnable, et lui laissa entendre que sa
+fortune allait subir un complet changement.
+
+Béchameil haussa les épaules.
+
+--Quelque héritage de vilain, grommela-t-il; deux cents francs de
+rentes! C'est égal, s'il est possible de les saisir, je les
+saisirai. Mais puissiez-vous me rendre mes cinq cent mille livres
+jusqu'au dernier sou, monsieur, nous ne serions pas quittes
+encore.
+
+--Comment cela! demanda Didier qui ne prit même pas la peine de
+répondre à ce qui regardait le vol de la nuit précédente.
+
+--Comment cela! s'écria Béchameil enhardi par le calme de son
+interlocuteur: vous me le demandez, monsieur! J'étais le fiancé de
+Mlle Alix de Vaunoy.
+
+--Pauvre Alix, murmura le capitaine.
+
+--Cinq cent mille livres et ma fiancée! reprit Béchameil. Si
+j'étais un homme de carnage, monsieur, je vous appellerais sur le
+pré!
+
+À ces derniers mots, prononcés d'une voix plaintive,
+M. l'intendant royal tira sa montre de son gousset et leva les
+yeux au ciel.
+
+--Onze heures! murmura-t-il. Vous verrez qu'au milieu de cette
+bagarre, personne ne se sera occupé du déjeuner!
+
+Il salua Didier à la hâte et se dirigea vers les cuisines.
+
+Didier resta soucieux. Évidemment M. de Béchameil ne serait pas le
+seul à l'accuser. Les deniers de l'impôt étaient à sa garde. Pour
+se disculper, un moyen unique se présentait, c'était de mettre au
+jour l'infâme conduite d'Hervé de Vaunoy.
+
+Mais Alix! Alix qui venait de le sauver! Alix si noble et si
+malheureuse!
+
+Didier repoussa bien loin cette idée.
+
+Sans y songer, il prit la route de sa chambre. La porte était
+grande ouverte. Il entra.
+
+Sur son lit, le corps du brave écuyer Jude était étendu. Une
+femme, agenouillée au chevet, priait à voix haute, récitant avec
+lenteur les versets du _De Profundis_. C'était la dame Goton Rehou
+qui rendait les derniers devoirs à son vieil ami.
+
+Didier se découvrit et continua de marcher. Au bruit des éperons,
+la femme de charge tourna la tête. Elle n'avait point encore
+aperçu le capitaine, et sa vue lui causa une émotion dont la cause
+restait pour elle un mystère.
+
+Didier s'arrêta près du lit; il considéra longtemps en silence les
+traits de Jude auxquels la mort n'avait pu enlever leur expression
+de fermeté intrépide.
+
+--Pauvre Jude! pensa-t-il tout haut, car il avait oublié déjà la
+présence de la vieille femme. Dieu n'a point permis qu'il arrivât
+au but si ardemment souhaité. Il est mort avant d'avoir retrouvé
+le fils de son maître. Il est mort un jour trop tôt.
+
+La vieille Goton Rehou se prit à trembler.
+
+--Monsieur, monsieur, dit-elle; mes yeux sont chargés de
+vieillesse et il y a vingt ans que je n'ai vu Georges Treml, mais
+au nom de Dieu, qui êtes-vous?
+
+On entendit le marteau de la porte extérieure. Didier courut à la
+fenêtre et aperçut Vaunoy qui entrait dans la cour.
+
+--Qui êtes-vous? répéta Goton en joignant les mains.
+
+--Vous vous souvenez donc aussi de Treml? demanda le capitaine.
+
+--Si je m'en souviens! béni Jésus!
+
+--Eh bien! dame, suivez-moi; vous entendrez le maître de La
+Tremlays me donner le nom qui m'appartient.
+
+Didier quitta la chambre, traversa le corridor à grands pas et se
+rendit au salon où Vaunoy venait d'entrer. La vieille Goton le
+suivit de loin.
+
+Au salon se trouvaient Mlle Olive de Vaunoy, M. de Béchameil et
+l'officier des sergents de Rennes.
+
+Celui-ci aborda brusquement Didier:
+
+--Capitaine, dit-il, hier soir, pendant le souper, vous vous êtes
+endormi. Ce n'est pas naturel. Pendant votre sommeil, on a pillé
+le château. Je me suis trouvé enfermé dans ma chambre; nos gens se
+sont vus parqués dans une grange barricadée, que pensez-vous de
+cela, s'il vous plaît?
+
+--Il faut demander cela au maître de céans, répliqua Didier en
+allant vers M. de Vaunoy.
+
+Celui-ci se munit de son plus doucereux sourire.
+
+--Saint-Dieu! mon jeune ami, s'écria-t-il en ouvrant les bras et
+en faisant la moitié du chemin, je viens d'apprendre des choses
+qui me transportent de joie. La Bretagne retrouve en vous un de
+ses plus vieux noms, et moi, le fils d'un excellent cousin.
+Embrassons-nous, mon jeune parent... Monsieur de Béchameil et
+mademoiselle ma soeur, et vous tous ici présents, sachez que le
+vrai nom de ce cher capitaine est Georges Treml...
+
+--De La Tremlays, seigneur de Bouëxis-en-Forêt, ajouta Georges
+lui-même.
+
+La vieille Goton qui arrivait au seuil s'appuya contre la
+muraille. Ses jambes, coupées par l'émotion, lui refusaient
+service.
+
+--Je l'avais deviné! murmura-t-elle en essuyant une larme du
+revers de sa main ridée. Oh! que c'est bien ainsi que j'espérais
+le revoir! beau, fort, l'épée au côté, la mine haute et fière,
+comme il convient à un Breton de bon sang!
+
+Mlle Olive joua de l'éventail. M. de Béchameil ouvrit de grands
+yeux.
+
+--Peste! pensa-t-il, ce n'est pas un mendiant, après tout.
+
+--Tels étaient, en effet, les noms et titres de Nicolas Treml,
+votre aïeul vénéré, mon jeune ami, reprit Vaunoy, répondant aux
+derniers mots du capitaine.
+
+--Et tels seront aussi les miens, monsieur, prononça Georges avec
+fermeté.
+
+--Bien dit! pensa Goton Rehou, qui admirait chaque mot, chaque
+geste de son jeune maître.
+
+--Monsieur mon cousin, repartit Vaunoy en mettant de côté son
+patelin sourire, je crois que vous vous faites une idée fausse de
+votre position nouvelle.
+
+--Ne suis-je pas l'héritier de mon aïeul?
+
+--Si fait, mais...
+
+--Mais quoi? demanda Georges avec impatience.
+
+--Mais quoi! répéta en aparté la vieille Goton triomphante.
+
+Il n'y eut pas jusqu'à M. l'intendant royal, qui, persuadé du bon
+droit du capitaine, ne se dît _in petto_:
+
+--Mais quoi?
+
+Hervé de Vaunoy reprit son sourire.
+
+--Mon jeune ami, dit-il, l'emportement nuit parfois et ne sert
+jamais. À mon âge on ne parle pas à la légère. Croyez-moi:
+l'héritage de Nicolas Treml, dont Dieu puisse avoir l'âme loyale
+en son paradis, ne vous fera pas bien riche.
+
+Le capitaine sentit le rouge de l'indignation lui monter au
+visage. Il s'approcha de manière à n'être entendu que de Vaunoy.
+
+--Il y a sous votre toit, dit-il d'une voix contenue et que la
+colère faisait trembler, une personne que je respecte autant que
+je vous méprise. Rendez grâce à Dieu de posséder une pareille
+égide, monsieur!
+
+--Que ne parlez-vous haut, monsieur mon cousin? demanda Vaunoy
+qui fit appel à toute son effronterie.
+
+--Misérable! poursuivit Georges sans élever la voix, je pourrais
+vous livrer à la justice, car vous êtes trois fois assassin. Un
+ange vous protège, mais vous êtes ici chez moi, je vous ferai
+chasser, du moins, par les soldats sous mes ordres.
+
+Vaunoy fit un salut ironique.
+
+--Mademoiselle ma soeur, dit-il, et vous, monsieur l'intendant,
+veuillez excuser notre entretien secret. Je vais, du reste, vous
+mettre au fait. Mon jeune cousin, pour premier acte de bonne
+parenté, me menace de me faire chasser de chez moi par les soldats
+de Sa Majesté.
+
+--En vérité! répliqua Béchameil, il a donc droit?...
+
+--Est-il possible! dit Mlle Olive, lui qui était si aimable hier
+soir!
+
+--Il n'y a point entre nous de bonne parenté, monsieur, reprit
+Didier en faisant effort pour concentrer sa colère au-dedans de
+lui-même; je vous menace, en effet, de vous chasser, mais non pas
+de votre maison, car ce château est ma propriété.
+
+--Pour ça, tu peux en faire serment, mon enfant chéri! murmura la
+dame Goton Rehou.
+
+--Oui-da! s'écria Vaunoy en ricanant; vous croyez cela? Eh bien,
+mon jeune cousin, permettez que je m'absente une minute; le temps
+d'aller jusqu'à mon cabinet, et je reviendrai vous apprendre une
+foule de choses que vous paraissez ignorer.
+
+Il sortit.
+
+Presque au même instant, la figure noircie du charbonnier Pelo
+Rouan se montra sur le seuil.
+
+Il tenait sous son bras un petit sac en toile noirâtre qui
+semblait renfermer un objet fort pesant. Tout le monde avait le
+dos tourné. La vieille Goton seule l'aperçut: elle fit un
+mouvement, mais Pelo Rouan mit un doigt sur sa bouche, et se
+glissa dans l'ombre projetée par l'un des hauts battants de la
+porte ouverte.
+
+M. de Vaunoy reparut bientôt, suivi de maître Alain. Il avait à la
+main un parchemin déplié.
+
+--Mon jeune ami, dit-il, je vous prie de m'excuser si je vous ai
+fait attendre. Veuillez prendre connaissance de cet écrit.
+
+Le capitaine prit le parchemin et lut.
+
+C'était l'acte de vente tracé tout entier de la main de Nicolas
+Treml et confié par ce dernier à Hervé de Vaunoy.
+
+--Monsieur, dit le capitaine après avoir lu, il y a en tout ceci
+quelque odieuse machination que je ne comprends pas. Comment vous,
+pauvre et nourri des bienfaits de mon aïeul, avez-vous pu acheter
+et payer son domaine?
+
+--L'économie! mon jeune ami, répondit Vaunoy en raillant; avec de
+l'économie et quelques tritures d'affaires, on accomplit des
+choses réellement surprenantes. Mais là n'est pas la question, et
+j'espère qu'il ne vous prendra plus la fantaisie de me menacer.
+Voyons! vous êtes jeune, vous êtes pauvre; votre aïeul et moi nous
+nous sommes rendu de bons services mutuellement; je ne demande pas
+mieux que d'oublier votre conduite. Voulez-vous que nous fassions
+la paix?
+
+--Jamais! s'écria Georges en repoussant la main qui lui était
+tendue.
+
+--C'en est trop! dit Vaunoy en se redressant, toute patience a un
+terme. Mademoiselle ma soeur et vous, monsieur l'intendant, vous
+êtes témoins que j'ai poussé la modération jusqu'à ses plus
+extrêmes limites. Je crois donc, à mon tour, pouvoir dire à ce
+jeune homme qui m'a outragé devant tous: sortez de chez moi,
+monsieur.
+
+--Béni Jésus! murmura la dame Goton, il va chasser mon pauvre
+petit Georges!
+
+Le capitaine se couvrit, lança au maître de La Tremlays un regard
+de dédain et se dirigea vers la porte.
+
+À moitié route, il se trouva face à face avec Pelo Rouan, qui le
+prit par la main et le ramena au milieu du salon.
+
+--Jean Blanc! dit le capitaine étonné.
+
+--Jean Blanc! répéta mentalement Vaunoy qui regarda attentivement
+le nouveau venu. Saint-Dieu! c'est lui en effet: le blanc sous le
+noir!
+
+Il se pencha et dit un mot à l'oreille du majordome qui venait
+d'entrer pour annoncer le déjeuner servi. Maître Alain sortit
+aussitôt.
+
+--Que venez-vous faire ici? ajouta Vaunoy en s'adressant au
+charbonnier.
+
+--Je viens faire justice, répondit Jean Blanc d'une voix grave;
+je viens, Hervé de Vaunoy, t'enlever le prix de vingt ans de
+fraude et de crimes.
+
+Vaunoy regarda du côté de la porte. Maître Alain ne revenait point
+encore.
+
+Jean Blanc continua.
+
+--Tu t'es prévalu d'un parchemin signé par Nicolas Treml; notre
+jeune seigneur va te répondre par un parchemin signé de toi.
+
+--Moi! j'ai signé comme quoi ce garçon est fils de son père!
+s'écria Vaunoy, voilà tout!
+
+--Voilà tout, répéta Jean Blanc, aujourd'hui: c'est vrai, mais
+avec ce que tu signas il y a vingt ans, cela suffira.
+
+Vaunoy changea de visage.
+
+Jean Blanc tira de son sac un petit coffret de fer chargé de
+rouille.
+
+Il le déposa sur le plancher, s'agenouilla auprès, et introduisit
+son couteau dans la fente de la charnière.
+
+La rouille avait rongé le métal, et le couvercle sauta presque
+sans effort.
+
+Le coffret contenait de l'or et un parchemin que Vaunoy reconnut
+sans doute, car il se précipita pour le saisir.
+
+Georges Treml le repoussa rudement. Ce fut lui qui prit l'acte des
+mains de Jean Blanc.
+
+--Je savais bien! s'écria-t-il après avoir lu: je savais bien
+qu'il y avait fraude et mensonge! Voici une déclaration signée de
+vous, monsieur, qui porte que tout descendant de Treml pourra
+racheter le domaine, moyennant cent mille livres tournois.
+
+--Et voici les cent mille livres, ajouta Jean Blanc en frappant
+sur le coffret.
+
+Vaunoy était muet de rage.
+
+L'officier rennais, Mlle Olive et Béchameil s'étonnaient
+grandement, et ce dernier concevait un vague espoir de recouvrer
+ses cinq cent mille livres.
+
+Quant à la vieille femme de charge, elle s'émerveillait et
+promettait en son coeur une neuvaine à Notre-Dame de Mi-Forêt.
+
+À ce moment, maître Alain reparut à la porte du salon. Il était
+suivi des domestique du château, armés jusqu'aux dents, et des
+sergents de Rennes. L'oeil d'Hervé de Vaunoy étincela.
+
+--Gardez toutes les issues! s'écria-t-il. Je promets dix louis
+d'or à qui mettra le premier la main sur ce brigand!
+
+Il désignait Jean Blanc du doigt.
+
+--Cet acte est contre moi, reprit-il; je suis dépouillé, pillé.
+Mais, Saint-Dieu! je serai vengé! Regardez bien cet homme,
+monsieur de Béchameil; cette nuit, cinq cent mille livres vous ont
+été enlevées; le capitaine n'a pas su les défendre, ou plutôt il
+les a livrées, et sans doute l'argent que voici (il montrait le
+coffret), est le prix de sa trahison!
+
+--Infâme! balbutia Georges, mis hors de garde par cette
+incroyable audace.
+
+M. de Béchameil était tout oreilles, et l'officier rennais
+semblait à demi convaincu.
+
+--As-tu bien le courage de nier, Georges Treml? poursuivit
+Vaunoy; cet homme qui vient à ton secours n'est-il pas le même qui
+cette nuit, a dirigé l'attaque?
+
+--Si j'avais su cela, grommela Goton, du diable si j'aurais fait
+le coup de fusil contre lui!
+
+--Cet homme qui t'apporte ta part du vol, reprit encore Vaunoy,
+n'est-il pas de ceux dont le nom est une condamnation? En avant
+bons serviteurs du roi! emparez-vous du chef des Loups.
+
+--Le Loup blanc? s'écrièrent ensemble Béchameil, Mlle Olive, les
+soldats et les domestiques.
+
+Ces derniers, en même temps, firent prudemment un mouvement de
+retraite.
+
+Les soldats s'avancèrent et entourèrent Jean Blanc.
+
+--Saisissez-le! s'écria Béchameil. Ah! brigand détestable! tu vas
+me rendre mes cinq cent mille livres!
+
+Mlle Olive, au seul nom du Loup blanc, s'était hâtée de tomber en
+pâmoison.
+
+Georges Treml avait tiré son épée, résolu à défendre l'homme qui
+l'avait servi si puissamment et qui était le père de Marie.
+
+Mais il n'eut pas besoin de faire usage de son arme. Au moment où
+les sergents, rétrécissant leur cercle allaient mettre la main sur
+le roi des Loups, celui-ci ramassa sous lui ses longues jambes et
+fit un bond extraordinaire qui le porta par-dessus la ligne des
+assaillants, jusqu'à l'une des fenêtres du salon.
+
+Les soldats hésitèrent, stupéfaits.
+
+Jean Blanc se mit debout sur l'appui de la fenêtre.
+
+--Quoi que tu fasses, Hervé de Vaunoy, dit-il, tu es vaincu. Tu
+n'auras pas même la vengeance!
+
+--Feu! feu! Mais tirez donc! hurla Vaunoy qui arracha le mousquet
+de l'un des soldats et mit Jean Blanc en joue.
+
+Georges, d'un coup de son épée, détourna le canon, et la balle
+alla se loger dans le lambris.
+
+--Nous nous rencontrerons encore une fois, Hervé de Vaunoy,
+reprit l'albinos sans s'émouvoir; ce sera la dernière, et tous nos
+comptes seront réglés!
+
+Il sauta dans la cour à ces mots, puis on le vit franchir la
+muraille extérieure avec la prodigieuse agilité qui lui était
+propre.
+
+--Feu! feu! répéta Vaunoy, qui tomba épuisé sur un siège.
+
+Les soldats firent une décharge. Ce fut du bruit et de la fumée.
+
+L'accusation dirigée contre le jeune héritier de Treml ne pouvait
+se soutenir. Vaunoy lui-même n'essaya plus de combattre.
+
+Il avait joué sa suprême partie, il avait perdu. Il se résigna au
+moins en apparence.
+
+M. de Béchameil, marquis de Nointel, supporta la perte des cinq
+cent mille livres, ce dont le lecteur ne doit point s'affliger
+outre mesure, attendu que cet intendant royal en retrouvait deux
+fois autant, chaque année, dans la poche du roi.
+
+Georges Treml, en devenant breton, ne put perdre les sentiments
+d'affection et de respect qu'il croyait devoir à son souverain. Il
+ne fit point d'opposition à la cour de Paris; mais il aida les
+pauvres gens à payer l'impôt et protégea leur travail.
+
+Ce sont des coeurs mauvais, intéressés à mal faire, ceux qui
+déclarent impossible la réconciliation entre le pauvre et le
+riche.
+
+Deux ou trois ans s'étaient à peine écoulés depuis les événements
+qui précèdent qu'il n'y avait plus de traces de _Loups_ sous le
+couvert. En revanche, on voyait souvent des troupes de bonnes gens
+agenouillées au pied de la croix de Mi-Forêt. Ces bonnes gens
+remerciaient Notre-Dame qui leur avait rendu un fils de Treml,
+c'est-à-dire un protecteur puissant et un bienfaiteur infatigable.
+
+Georges Treml de La Tremlays n'oublia pas qu'il avait été durant
+vingt ans Didier tout court.
+
+Grand seigneur par le sang, mais soldat de fortune, il crut avoir
+le droit de consulter uniquement son coeur dans le choix d'une
+compagne.
+
+Certes, il lui était permis de penser que son union ne souffrirait
+point d'obstacles. Néanmoins il s'en rencontra un, et des plus
+sérieux: Jean Blanc refusa péremptoirement la main de sa fille à
+son jeune seigneur.
+
+Et ce n'était point un jeu. Jamais millionnaire repoussant un
+gendre indigent, jamais duc et pair déclinant l'alliance d'un
+poète ne furent plus difficiles à fléchir que le pauvre albinos.
+
+Il avait, lui aussi, ses idées d'honneur, inflexibles, rigides et
+plus fières à coup sûr que les préjugés réunis de toute la
+noblesse de Bretagne.
+
+Didier ordonna et pria tour à tour, et longtemps en vain: mais un
+jour il eut la bonne inspiration de jurer devant Dieu et sur sa
+foi de gentilhomme breton qu'il n'aurait point d'autre femme que
+Marie.
+
+Jean Blanc fut vaincu et céda: il fallait que Treml eût des
+héritiers.
+
+Ce fut un beau jour que celui où Marie passa le seuil du bon
+château de La Tremlays. Le calme et la joie y entrèrent avec elle
+pour n'en plus sortir.
+
+Elle n'apportait point d'écusson pour écarteler celui de Treml;
+mais à tout prendre, il y avait assez d'armoiries diverses sous
+les austères portraits des vieux maîtres de La Tremlays; aucune
+pièce héraldique n'y faisait défaut.
+
+En revanche, d'ailleurs, parmi toutes les châtelaines qui
+respiraient sur la toile depuis des siècles le parfum de leurs
+bouquets toujours frais, pas une n'aurait pu disputer à la pauvre
+fille de la forêt le prix de la beauté, ni celui de la bonté.
+
+À raison ou à tort, le capitaine comptait cela pour quelque chose.
+
+Bien longtemps après, lorsque les enfants de Georges et de Marie
+couraient dans les taillis, guidés par la vieille Goton Rehou, il
+y avait au couvent de Saint-Aubin-du-Cormier une religieuse du nom
+de soeur Alix qui les guettait parfois au passage et les
+embrassait en souriant.
+
+Car voici encore une erreur qui court les livres: on dit que les
+bien-aimées de l'époux Jésus perdent le sourire, c'est mentir.
+Elles aiment ardemment, donc elles sont heureuses--d'un bonheur
+qui va au-delà de la mort!
+
+Quant à Hervé de Vaunoy, voici ce qui advint six mois après la
+rentrée de Georges en l'héritage de ses pères.
+
+Vaunoy avait quitté La Tremlays pour se retirer à Rennes. Il fit
+demander à Georges la permission de prendre, dans le cabinet qu'il
+avait occupé au château, quelques objets à son usage.
+
+Georges s'empressa de faire droit à cette demande.
+
+Vaunoy vint escorté de plusieurs hommes. Son cabinet était celui
+qui avait servi de retraite à Nicolas Treml et renfermait cette
+armoire où le vieux Breton, partant pour son dernier voyage, avait
+puisé les cent mille livres dont il a été souvent question dans ce
+récit.
+
+Cette armoire contenait encore de fortes sommes, laissées par
+Nicolas Treml, et d'autres fruits des épargnes de Vaunoy, qui
+chargé de ces richesses, reprit le chemin de Rennes.
+
+Mais ses valets arrivèrent à la ville sans lui et racontèrent,
+effrayés, que sur la lisière de la forêt, un coup de fusil était
+parti au-dessus de leurs têtes, et que Hervé de Vaunoy, frappé
+d'une balle en pleine poitrine, avait vidé les arçons pour rester
+mort sur la mousse du chemin.
+
+--Nous avons dirigé nos regards vers l'endroit d'où était parti
+le coup, ajoutèrent les valets; la nuit se faisait; pourtant nous
+avons vu une forme blanche sauter de branche en branche, comme il
+n'est point raisonnable de penser qu'un être humain puisse le
+faire, puis disparaître au-dessus des plus hautes cimes des
+châtaigniers.
+
+Le lendemain, on trouva sur la mousse le cadavre d'Hervé de
+Vaunoy. Auprès de lui était à terre le vieux mousquet que Jean
+Blanc tenait de son père.
+
+
+
+ [1] Valet, - vaslet (vasselet).
+ [2] Gentilhomme, en ce sens, n'impliquait pas toujours
+idée de noblesse. Racine, Voltaire lui-même, ont été
+gentilshommes des rois de France.
+ [3] Nous citerons seulement un cadet de l'illustre et
+héroïque maison de Coëtlogon, qui fut injustement
+débouté sur l'instance de Béchameil.
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Le loup blanc, by Paul H.C. Féval
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 14702 ***
diff --git a/14702-8.txt b/14702-8.txt
new file mode 100644
index 0000000..d1993a0
--- /dev/null
+++ b/14702-8.txt
@@ -0,0 +1,11772 @@
+The Project Gutenberg EBook of Le loup blanc, by Paul H.C. Féval
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Le loup blanc
+
+Author: Paul H.C. Féval
+
+Release Date: January 16, 2005 [EBook #14702]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE LOUP BLANC ***
+
+
+
+
+This Etext was prepared by Ebooks libres et gratuits and
+is available at http://www.ebooksgratuits.com in Word format,
+Mobipocket Reader format, eReader format and Acrobat Reader format.
+
+
+
+
+
+
+Paul Féval (père)
+
+LE LOUP BLANC
+
+(1843)
+
+
+Table des matières
+
+I La chanson
+II Le coffret de fer
+III Le dépôt
+IV La Fosse-aux-Loups
+V Le creux d'un chêne
+VI Le voyage
+VII La forêt de Villers-Cotterets
+VIII Tutelle
+IX L'étang de La Tremlays
+X La veillée
+XI Fleur-des-Genêts
+XII Dans la forêt
+XIII Le capitaine Didier
+XIV Où le Loup Blanc montre le bout de son museau
+XV Portraits
+XVI Le conseil privé de M. de Vaunoy
+XVII Visite matinale
+XVIII Rêves
+XIX Sous la charmille
+XX Avant et après le déjeuner
+XXI Mademoiselle de Vaunoy
+XXII Deux bons serviteurs
+XXIII Voyage de Jude Leker
+XXIV La loge
+XXV Huit hommes et un collecteur
+XXVI Un accès de haut mal
+XXVII La première béchamelle
+XXVIII Chez les Loups
+XXIX Avant la lutte
+XXX Quatre contre un
+XXXI Alix et Marie
+XXXII La chambrette
+XXXIII Le tribunal des Loups
+XXXIV Jean Blanc
+
+
+
+
+I
+La chanson
+
+Il n'y a pas encore bien longtemps, le voyageur qui allait de
+Paris à Brest, de la capitale du royaume à la première de nos
+cités maritimes, s'endormait et s'éveillait deux fois, bercé par
+les cahots de la diligence, avant d'apercevoir les maigres
+moissons, les pommiers trapus et les chênes ébranlés de la pauvre
+Bretagne. Il s'éveillait la première fois dans les fertiles
+plaines du Perche, tout près de la Beauce, ce paradis des
+négociants en farine: il se rendormait poursuivi par l'aigrelet
+parfum du cidre de l'Orne et par le patois nasillard des naturels
+de la Basse-Normandie. Le lendemain matin, le paysage avait
+changé; c'était Vitré, la gothique momie, qui penche ses maisons
+noires et les ruines chevelues de son château sur la pente raide
+de sa colline; c'était l'échiquier de prairies plantées çà et là
+de saules et d'oseraies où la Vilaine plie et replie en mille
+détours son étroit ruban d'azur. Le ciel, bleu la veille, était
+devenu gris; l'horizon avait perdu son ampleur, l'air avait pris
+une saveur humide. Au loin, sur la droite, derrière une série de
+monticules arides et couverts de genêts, on apercevait une ligne
+noire. C'était la forêt de Rennes.
+
+La forêt de Rennes est bien déchue de sa gloire antique. Les
+exploitations industrielles ont fait, depuis ce temps, un terrible
+massacre de ses beaux arbres.
+
+MM. de Rohan, de Montbourcher, de Châteaubriant y couraient le
+cerf autrefois, en compagnie des seigneurs de Laval, invités tout
+exprès, et de M. l'intendant royal, dont on se serait passé
+volontiers. Maintenant, c'est à peine si les commis rougeauds des
+maîtres de forges y peuvent tuer à l'affût, de temps à autre,
+quelque chétif lapereau ou un chevreuil étique que le spleen porte
+à braver cet indigne trépas.
+
+On n'entend plus, sous le couvert, les éclatantes fanfares; le
+sabot des nobles chevaux ne frappe plus le gazon des allées; tout
+se tait, hormis les marteaux et la toux cyclopéenne de la pompe à
+feu.
+
+Certains se frottent les mains à l'aspect de ce résultat. Ils
+disent que les châteaux ne servaient à rien et que les usines font
+des clous. Nous avons peut-être, à ce sujet, une opinion arrêtée,
+mais nous la réserverons pour une occasion meilleure.
+
+Quoi qu'il en soit, au lieu de quelques kilomètres carrés, grevés
+de coupes accablantes, et dont les trois quarts sont à l'état de
+taillis, la forêt de Rennes avait, il y a cent cinquante ans, onze
+bonnes lieues de tour, et des tenues de futaie si haut lancées, si
+vastes et si bien fourrées de plantes à la racine, que les gardes
+eux-mêmes y perdaient leur chemin.
+
+En fait d'usines, on n'y trouvait que des saboteries dans les
+«fouteaux»; et aussi, dans les châtaigneraies, quelques huttes où
+l'on faisait des cercles pour les tonneaux. Au centre des
+clairières, dix à douze loges groupées et comme entassées
+servaient de demeures aux charbonniers. Il y en avait un nombre
+fort considérable, et, en somme, la population de la forêt passait
+pour n'être point au-dessous de quatre à cinq mille habitants.
+
+C'était une caste à part, un peuple à demi sauvage, ennemi-né de
+toute innovation, et détestant par instinct et par intérêt tout
+régime autre que la coutume, laquelle lui accordait tacitement un
+droit d'usage illimité sur tous les produits de la forêt, sauf le
+gibier.
+
+De temps immémorial, sabotiers, tonneliers, charbonniers et
+vanniers avaient pu, non seulement ignorer jusqu'au nom d'_impôt_,
+mais encore prendre le bois nécessaire à leur industrie sans
+indemnité aucune. Dans leur croyance, la forêt était leur légitime
+patrimoine: ils y étaient nés; ils avaient le droit
+imprescriptible d'y vivre et d'y mourir. Quiconque leur contestait
+ce droit devenait pour eux un oppresseur.
+
+Or ils n'étaient point gens à se laisser opprimer sans résistance.
+
+Louis XIV était mort. Philippe d'Orléans, au mépris du testament
+du monarque défunt, tenait la régence. Bien que ce prince, pour
+qui l'histoire a eu de sévères condamnations, mît volontairement
+en oubli la grande politique de son maître, cette politique
+subsistait par sa force propre, partout où des mains malhabiles ou
+perfides ne prenaient point à tâche de la miner sourdement.
+
+En Bretagne, la longue et vaillante résistance des États avait
+pris fin.
+
+Un intendant de l'impôt avait été installé à Rennes, et le pacte
+d'Union, violemment amendé, ne gardait plus ses fières
+stipulations en faveur des libertés de la province. Le parti
+breton était donc vaincu; la Bretagne se faisait France en
+définitive: il n'y avait plus de frontière.
+
+Mais autre chose était de consentir une mesure en assemblée
+parlementaire, autre chose de faire passer cette mesure dans les
+moeurs d'un peuple dont l'entêtement est devenu proverbial.
+M. de Pontchartain, le nouvel intendant royal de l'impôt, avait
+l'investiture légale de ses fonctions; il lui restait à exécuter
+son mandat, ce qui n'était point chose facile.
+
+Partout on accusa les États de forfaiture: on résistait partout.
+
+Lors de la conspiration de Cellamare, ce fut en Bretagne que la
+duchesse du Maine réunit ses plus hardis soldats. Les _Chevaliers
+de la Mouche à miel_ qui se nommaient aussi les _Frères bretons,
+formaient une véritable armée dont les chefs, MM. de Pontcallec,
+de Talhoët, de Rohan-Polduc et autres eurent la tête tranchée sous
+le Bouffay de Nantes, en 1718.
+
+Ce fut un rude coup. La conspiration rentra sous terre.
+
+Mais la ligue des Frères bretons, antérieure à la conspiration, et
+qui, en réalité, n'avait plus d'objet politique, continua
+d'exister et d'agir quand la conspiration fut morte.
+
+C'est le propre des assemblées secrètes de vivre sous terre. Les
+Frères bretons refusèrent d'abord l'impôt les armes à la main,
+puis ils cédèrent à leur tour, mais, tout en cédant, ils vécurent.
+
+Vingt ans après l'époque où se passèrent les événements que nous
+allons raconter, et qui forment le prologue de notre récit, nous
+retrouverons leurs traces. Le mystère est dans la nature de
+l'homme. Les sociétés secrètes meurent cent fois.
+
+En 1719, presque tous les gentilshommes s'étaient retirés de
+l'association, mais elle subsistait parmi le bas peuple des villes
+et des campagnes.
+
+Ce qui restait de _frères_ nobles était l'objet d'un véritable
+culte.
+
+Les châteaux où se retranchaient ces partisans inflexibles de
+l'indépendance devenaient des centres autour desquels se
+groupaient les mécontents. Ceux-ci étaient peut-être impuissants
+déjà pour agir sur une grande échelle, mais leur _opposition_
+(qu'on nous passe l'anachronisme) se faisait en toute sécurité.
+
+Il eût fallu, pour les réduire, mettre à feu et à sang le pays où
+ils avaient des attaches innombrables.
+
+D'après ce que nous avons dit de la forêt de Rennes, on doit
+penser qu'elle était un des plus actifs foyers de la résistance.
+Sa population entièrement composée de gens pauvres, ignorants et
+endurcis aux plus rudes travaux, était dans des conditions
+singulièrement favorables à cette résistance, dont le fond est une
+négation pure et simple, soutenue par la force d'inertie. Assez
+nombreux et assez unis pour combattre si nulle autre ressource ne
+pouvait être employée, les gens de la forêt attendaient, confiants
+dans les retraites inaccessibles qu'offrait, à chaque pas, le
+pays, confiants surtout dans la connaissance parfaite qu'ils
+avaient de leur forêt, cet immense et sombre labyrinthe dont les
+taillis reliaient la campagne de Rennes aux faubourgs de Fougères
+et de Vitré.
+
+Dans ces trois villes, ils avaient des adhérents. Le premier coup
+de mousquet tiré sous le couvert devait armer la plèbe déguenillée
+des basses rues de Rennes, les historiques bourgeois de Vitré, qui
+portaient encore brassards, hauberts et salades, comme des hommes
+d'armes, du XVe siècle, et les habiles braconniers de Fougères.
+Avec tout cela, il était raisonnable d'espérer que les sergents de
+M. de Pontchartrain pourraient ne point avoir beau jeu.
+
+Il y avait au monde un homme qu'ils respectaient tant que, si cet
+homme leur eût dit: payez l'impôt au roi de France, ils auraient
+peut-être obéi.
+
+Mais cet homme n'avait garde.
+
+Il était justement, cet homme, l'un des plus obstinés débris de
+l'association bretonne, et sa voix retentissait encore de temps à
+autre dans la salle des États, pour protester contre
+l'envahissement de l'ancien domaine des _Riches ducs_ par les gens
+du roi de France.
+
+Il avait nom Nicolas Treml de La Tremlays, seigneur de
+Boüexis-en-Forêt, et possédait, à une demi-lieue du bourg de
+Liffré, un domaine qui le faisait suzerain de presque tout le pays.
+
+Son château de La Tremlays était l'un des plus beaux qui fût dans
+la Haute-Bretagne; son manoir de Bouëxis n'était guère moins
+magnifique. Il fallait deux heures pour se rendre de l'un à
+l'autre, et tout le long du chemin on marchait sur la terre de
+Treml.
+
+M. Nicolas, comme on l'appelait, était un vieillard de grande
+taille et d'austère physionomie. Ses longs cheveux blancs
+tombaient en mèches éparses sur le drap grossier de son pourpoint
+coupé à l'ancienne mode. L'âge n'avait point modéré la fougue de
+son sang. À le voir droit et ferme sur la selle, lorsqu'il
+chevauchait sous la futaie, les gens de la forêt se sentaient le
+coeur gaillard et disaient:
+
+--Tant que vivra notre monsieur, il y aura un Breton dans la
+Bretagne, et gare aux sangsues de Paris.
+
+Ils disaient vrai. Le patriotisme de Nicolas Treml était aussi
+indomptable qu'exclusif. La décadence graduelle du parti de
+l'indépendance, loin de lui être un enseignement, n'avait fait que
+grandir son obstination. D'année en année, ses collègues des États
+écoutaient avec moins de faveur ses rudes protestations; mais il
+protestait toujours, et c'était la main sur la garde de son épée
+qu'il fulminait ses menaçantes diatribes contre le représentant de
+la couronne.
+
+Un jour, pendant qu'il parlait, messieurs de la noblesse se
+prirent à rire et plusieurs voix murmurèrent:
+
+--Décidément, monsieur Nicolas a perdu la tête.
+
+Il s'arrêta tout à coup: une grande pâleur monta jusqu'à son
+front; son oeil lança un éclair. Il se couvrit et gagna lentement
+la porte. Sur le seuil il croisa ses bras et envoya au banc de la
+noblesse un long regard de défi.
+
+--Je remercie Dieu, dit-il d'une voix lente et durement accentuée
+qui pénétra jusqu'aux extrémités de la salle, je remercie Dieu de
+n'avoir perdu que la tête, quand messieurs mes amis, eux, ont
+perdu le coeur.
+
+À ce sanglant outrage vous eussiez vu bondir sur leurs sièges tous
+ces fiers gentilshommes. Vingt rapières furent à l'instant
+dégainées. Nicolas Treml ne bougea pas.
+
+--Laissez là vos épées, reprit-il. Moi aussi, je fus insulté;
+pourtant je me retire. Ce n'est point du sang breton qu'il faut à
+ma colère. Adieu, messieurs. Je prie Dieu que vos enfants oublient
+leurs pères et se souviennent de leurs aïeux. Je me sépare de vous
+et je vous renie. Vous avez mis la Bretagne au tombeau; moi, je
+mettrai du sang sur le tombeau de la Bretagne. Quand il n'est plus
+temps de combattre, il est temps encore de se venger et de mourir.
+
+M. de La Tremlays monta sur son bon cheval et prit la route de son
+domaine.
+
+Ceux qui le rencontrèrent en chemin, ce jour-là, ne purent deviner
+les pensées qui se pressaient dans son esprit. Robuste de coeur
+autant que de corps, il savait garder au-dedans de lui sa colère.
+Son front restait calme, son regard errait, vague et indifférent,
+sur le plat paysage des environs de Rennes.
+
+Lorsqu'il entra sous le couvert de la forêt, le soleil baissait à
+l'horizon. M. de La Tremlays contempla plus d'une fois avec
+convoitise les retranchements naturels et imprenables qu'offrait à
+chaque pas le sol vierge; il comptait involontairement ces hommes
+vigoureux et vaillants qui le saluaient de loin avec une
+respectueuse affection.
+
+--La guerre, pensait-il, pourrait être terrible avec ces soldats
+et ces retraites.
+
+Il arrêtait son cheval et devenait rêveur. Mais bientôt une idée
+tyrannique fronçait ses sourcils grisonnants. Il se redressait et
+son oeil brillait d'un sauvage éclat.
+
+--Point de guerre! disait-il alors. Un duel! Un seul coup, une
+seule mort!
+
+Et M. de La Tremlays, enfonçant ses éperons dans les flancs de son
+cheval, combinait un de ces plans dont l'extravagante hardiesse
+amène le sourire sur les lèvres des hommes de bon sens, et que le
+succès peut à peine sanctionner: un plan audacieux, chevaleresque,
+mais impossible et fou, dont l'idée ne pouvait germer que dans un
+cerveau de gentilhomme campagnard, ignorant le monde et toisant la
+prose du présent à la poétique mesure du passé.
+
+Il ne faudrait point pourtant se méprendre et taxer Nicolas Treml
+de démence, parce que son entreprise dépassait les bornes du
+possible. Il le savait et son enthousiasme ne lui cachait point la
+profondeur de l'abîme.
+
+Mais c'est un de ces hommes à cervelle de bronze, qui voient le
+précipice ouvert et ne s'arrêtent point pour si peu en chemin.
+
+Une seule circonstance eût pu le faire hésiter. La maison de La
+Tremlays n'avait qu'un héritier direct, Georges Treml, petit-fils
+du vieux gentilhomme. Que deviendrait cet enfant de cinq ans,
+frappé dans la personne de son aïeul et dépourvu de protecteur
+naturel? Nicolas Treml supportait impatiemment cette objection que
+lui faisait sa conscience.
+
+--Si je réussis, pensait-il, Georges aura un héritage de gloire;
+si j'échoue, monsieur mon cousin de Vaunoy lui gardera son
+patrimoine. Vaunoy est un bon chrétien et un loyal gentilhomme.
+
+Comme il prononçait mentalement ces paroles, une voix grêle et
+lointaine lui apporta le refrain d'une chanson du pays, sorte de
+complainte dont l'air mélancolique accompagnait le récit du trépas
+d'Arthur de Bretagne, méchamment mis à mort par son oncle Jean
+sans Terre.
+
+M. de La Tremlays se sentit venir au coeur un pressentiment
+funeste en écoutant cela.
+
+--Impossible! murmura-t-il pourtant; M. de Vaunoy est un digne
+parent.
+
+La voix se rapprochait, le chant semblait prendre une nuance
+d'ironie.
+
+--D'ailleurs, poursuivit le vieux gentilhomme, mon petit Georges
+est breton; son bonheur, comme son sang appartient à la Bretagne.
+
+La voix se tut durant quelques secondes, puis elle éclata tout à
+coup juste au-dessus de M. de La Tremlays. Celui-ci leva
+brusquement la tête et aperçut, au haut d'un gigantesque
+châtaignier dont la couronne, dominant les arbres d'alentour,
+était vivement frappée par les rayons du soleil couchant, un être
+d'apparence extraordinaire et presque diabolique. Son corps, ainsi
+éclairé, rayonnait une sorte de lueur blafarde. Si un voyageur
+l'eût rencontré dans les forêts du Nouveau Monde il ne lui aurait
+certainement pas accordé le nom d'homme, et l'histoire naturelle
+de M. de Buffon contiendrait un article de plus: le babouin blanc.
+Cette créature ressemblait en effet à un énorme singe de couleur
+blanchâtre, elle sautait d'une branche à l'autre avec une agilité
+merveilleuse, et à chaque saut, un faisceau de menus roseaux
+tombait à terre.
+
+Son chant continuait.
+
+Il est à croire que ce n'était pas la première fois que M. de La
+Tremlays rencontrait ce personnage étrange, car il arrêta son
+cheval sans manifester la moindre surprise et siffla comme on fait
+pour appeler un chien.
+
+Le chant cessa aussitôt, et la créature perchée au sommet du
+châtaignier, dégringolant de branche en branche, tomba aux pieds
+du vieux seigneur en poussant un grognement amical et respectueux.
+
+C'était bien un homme, et pourtant il était plus extraordinaire
+encore de près que de loin. Ses jambes nues, couvertes de poils
+incolores, supportaient gauchement un torse difforme et de
+beaucoup trop court. Son cou, osseux et planté en biseau sur sa
+creuse poitrine, était surmonté d'une face anguleuse, aux os de
+laquelle se collait une peau blême et semée de duvet. Ses cheveux,
+ses sourcils, sa barbe naissante, tout était blanc, et c'était
+merveille de voir reluire son oeil sanglant au milieu de ce
+laiteux entourage.
+
+Aucun signe certain, dans toute sa personne, ne pouvait servir à
+préciser son âge.
+
+Peut-être était-ce un enfant, peut-être était-ce un vieillard.
+
+L'extrême agilité qu'il venait de déployer éloignait également
+néanmoins ces deux suppositions.
+
+Il fallait la pleine jeunesse pour concentrer tant de vigoureuse
+souplesse sous cette enveloppe chétive et misérable.
+
+Il se releva d'un bond et vint se planter au milieu du chemin,
+devant la tête du cheval.
+
+--Comment va ton père, Jean Blanc? demanda M. de La Tremlays.
+
+--Comment va ton fils, Nicolas Treml? répondit l'albinos en
+exécutant une cabriole.
+
+Un nuage couvrit le front du vieillard. Cette brusque question
+correspondait mystérieusement au sujet de sa rêverie.
+
+--Tu deviens insolent, mon garçon, grommela-t-il. Je suis trop
+bon envers vous autres vilains, et cela vous donne de l'audace.
+Fais-moi place, et que je ne t'y prenne plus!
+
+Au lieu d'obéir à cet ordre, prononcé d'un ton sévère, Jean Blanc
+saisit la bride du cheval et se mit à sourire tranquillement.
+
+--Tu te trompes, monsieur Nicolas, dit-il d'une voix douce et
+triste. Ce n'est pas avec nous pauvres gens, que tu es trop bon,
+c'est avec d'autres que tu aimes et qui te détestent.
+
+--Paix! fou que tu es! voulut interrompre M. de La Tremlays.
+
+L'albinos ne lâcha point la bride et continua:
+
+--Le père de Jean Blanc va bien. Jean Blanc veillait hier auprès
+de lui; auprès de lui il veillera demain. Hier tu veillais sur
+Georges Treml: veilleras-tu sur lui demain, monsieur Nicolas?
+
+--Que veux-tu dire?
+
+--C'est une belle chanson que la chanson d'Arthur de Bretagne...
+Écoute: je sais ramper sous le couvert, tout aussi bien que
+grimper au faîte des châtaigniers. Je t'ai suivi longtemps dans la
+forêt, tu causais avec ta conscience; j'ai compris, et j'ai chanté
+la chanson d'Arthur.
+
+--Quoi! s'écria M. de La Tremlays, tu m'as entendu! tu sais tout!
+
+--Non, pas tout. Tu as dit trop de folies pour que j'aie pu
+comprendre. Mais, crois-moi, ne laisse pas notre petit monsieur
+Georges à la merci d'un cousin. Si tu veux t'en aller bien loin,
+prends ton petit-fils en croupe: si tu ne le peux pas, tue-le,
+mais ne l'abandonne pas. Et maintenant je vais couper des branches
+pour faire des cercles de barrique, monsieur Nicolas. Que Dieu te
+bénisse!
+
+L'albinos lâcha la bride et grimpa comme un chat le long du tronc
+noueux d'un châtaignier. La nuit commençait à tomber. Le costume
+de cet être bizarre, formé de peaux d'agneaux et blanc comme sa
+personne, se distinguait à travers les branches qu'il franchissait
+avec une indescriptible prestesse.
+
+M. de La Tremlays se remit en route, tout pensif.
+
+--C'est un pauvre insensé, se disait-il.
+
+Mais son coeur se serrait de plus en plus, et lorsque la voix de
+Jean Blanc, se faisant de nouveau entendre, lui jeta, par-dessus
+les têtes touffues de grands chênes, les notes lugubres de la
+complainte d'Arthur de Bretagne, le vieux gentilhomme eut froid à
+l'âme et prononça en frémissant le nom de son petit-fils.
+
+
+
+II
+Le coffret de fer
+
+Quand Nicolas Treml de La Tremlays franchit la grand'porte de son
+beau château, il faisait nuit noire. Il jeta la bride à ses valets
+sans mot dire, monta le perron d'un air distrait et se rendit tout
+droit à la chambre de son petit-fils.
+
+Georges dormait. C'était un joli enfant blanc et rose, dont les
+cheveux blonds bouclaient gracieusement sur les broderies de
+l'oreiller. Sans doute un doux songe visitait en ce moment son
+sommeil, car sa bouche s'entr'ouvrait en un charmant sourire,
+pendant que ses petites mains s'agitaient et semblaient soutenir
+une lutte de caresses.
+
+Quand les enfants s'ébattent ainsi en de joyeux rêves, les bonnes
+gens de Rennes disent qu'ils _rient aux anges_; pensée charmante
+et poétique, à coup sûr.
+
+Mais en Bretagne tout ce qui est poétique et charmant tourne bien
+vite à la mélancolie: on regarde cette joie du sommeil comme un
+présage de mort. L'enfant _rit aux anges_, parce que les anges de
+Dieu sont là autour de son chevet, pour emporter son âme au ciel.
+
+Nicolas Treml se pencha sur la couche de son petit-fils. Sa lèvre
+barbue toucha la joue de l'enfant qui ne s'éveilla point.
+
+--Arthur de Bretagne! murmura le vieux gentilhomme qui ne pouvait
+oublier les paroles de Jean Blanc; si le dernier rejeton de ma
+race allait être sacrifié!... Mais non cet homme est un fou, et
+mon cousin de Vaunoy ne ressemble pas plus à l'Anglais Jean sans
+Terre qu'un chien fidèle ne ressemble à un loup!
+
+Il s'assit auprès du chevet de Georges et rendit son esprit à
+l'idée fixe qu'il poursuivait.
+
+M. de La Tremlays, puissamment riche et noble, comme nous l'avons
+dit, avait perdu son fils unique deux ans auparavant. Ce fils, qui
+avait nom Jacques Treml et qui était père de Georges, avait été de
+son vivant un homme fort et brave; Nicolas Treml lui avait
+inculqué de bonne heure sa haine contre la France, son amour pour
+la Bretagne, deux sentiments qui, chez lui, affectaient tous les
+caractères de la passion.
+
+La mort de Jacques fut pour le vieux gentilhomme un coup cruel. Ce
+n'était pas seulement un fils, c'était l'héritier de ses croyances
+qui descendait dans la tombe.
+
+Il se sentait vieillir. Aurait-il le temps d'inoculer à Georges sa
+haine et son amour?
+
+Les vieux souverains, à qui Dieu retire le fils qui devait
+continuer leur oeuvre politique laborieusement commencée,
+regardent avec désespoir le berceau du fils de leur fils.
+
+Cet enfant mettra vingt ans à se faire homme, et il ne faut qu'un
+jour pour voir crouler une dynastie.
+
+Nicolas Treml n'était pas roi, mais il se regardait comme le
+dernier représentant d'une pensée vaincue qui pouvait à son tour
+remporter la victoire. Jacques était son bras droit, son
+successeur, un autre lui-même; Georges n'était qu'un enfant.
+
+Au lieu d'une arme à l'épreuve, Nicolas Treml n'avait plus qu'un
+faible roseau dans la main.
+
+Il y avait de par la province de Bretagne une famille pauvre et de
+noblesse douteuse qui se prétendait branche de Treml et ajoutait
+ce nom au sien propre. Avant la mort de Jacques, M. de La Tremlays
+avait intenté à cette famille de Vaunoy un procès, pour la
+contraindre à se désister de toute prétention au nom de Treml.
+
+Le procès était pendant, et, suivant toute apparence, le parlement
+de Rennes allait condamner les Vaunoy lorsque Jacques mourut. Ce
+fatal événement sembla changer subitement les desseins de M. de La
+Tremlays. Il arrêta l'action pendante au parlement de Rennes et
+invita Hervé de Vaunoy, l'aîné de la famille, à se rendre aussitôt
+près de lui. Celui-ci n'eut garde de refuser l'invitation.
+
+Il traversa la forêt monté sur un piètre cheval de labour. Arrivé
+sur la lisière qui touchait le domaine de Treml et les futaies de
+Bouëxis, il ôta respectueusement son feutre et salua toutes ces
+richesses, pendant qu'un sourire relevait les coins de ses lèvres
+sous les crocs fauves de sa moustache.
+
+Hervé de Vaunoy pouvait avoir alors quarante ans. C'était un petit
+homme replet, à chevelure roussâtre, dont les exubérants anneaux
+encadraient un visage souriant et d'expression débonnaire. Ses
+yeux disparaissaient presque sous les longs poils de ses sourcils;
+mais ce qu'on en voyait était fort avenant et cadrait au mieux
+avec la fraîcheur vermeille de ses joues.
+
+En somme, il avait l'air du meilleur vivant qui fût au monde, et
+il était impossible de le voir une seule fois sans se dire: voilà
+un excellent petit homme!
+
+La seconde fois, on ne disait rien du tout.
+
+La troisième, on pensait à part soi que le petit homme pouvait
+bien n'être point si bon qu'il voulait paraître.
+
+Chemin faisant, il inspecta le manoir de Bouëxis, qu'il trouva
+très à son gré, et les fermes, métairies et tenures, qui lui
+parurent bien en point, et les bois dont il admira cordialement la
+belle venue. Pendant cela, son sourire vainqueur ne le quittait
+point. On eût dit que le petit homme se voyait déjà dans l'avenir
+propriétaire et seigneur de toutes ces belles choses.
+
+Mais ce qui le flatta le plus, ce fut le château de La Tremlays
+lui-même. À la vue de ce cher édifice qui ouvrait sur une immense
+avenue sa grande porte écussonnée, Hervé de Vaunoy arrêta son
+cheval de charrette et ne put retenir un cri d'allégresse.
+
+--Saint-Dieu! murmura-t-il tout ému, notre maison de Vaunoy
+tiendrait avec ses étables, écuries et pigeonniers sous le portail
+de ce noble château. Il faudrait que M. Nicolas Treml, mon cousin,
+eût l'âme bien dure pour ne point me donner un gîte en quelque
+coin; et quand on a pied dans quelque coin, talent et bonne
+volonté, tout le reste y passe!
+
+Il souleva le lourd marteau de la porte et mit de côté son sourire
+pour prendre un air humble et décemment réservé.
+
+M. de La Tremlays était assis sous le manteau de la haute cheminée
+dans la salle à manger. À son côté, un grand et beau chien de race
+sommeillait indolemment. Dans un coin, le petit Georges, âgé de
+quatre ans alors, jouait sur les genoux de sa nourrice. On annonça
+Hervé de Vaunoy.
+
+Le vieux seigneur se tourna lentement vers le nouveau venu et le
+chien, se dressant sur ses quatre pattes, poussa un sourd
+grognement.
+
+--Paix, Loup, dit M. de La Tremlays.
+
+Le chien se recoucha sans quitter des yeux le seuil où Hervé se
+tenait découvert et respectueusement incliné.
+
+M. de La Tremlays continuait d'examiner ce dernier en silence.
+
+Au bout de quelques minutes, il parut prendre tout à coup une
+résolution et se leva.
+
+--Approchez, monsieur mon cousin, dit-il avec une brusque
+courtoisie; vous êtes le bienvenu au château de nos communs
+ancêtres.
+
+Hervé ne put retenir un mouvement de joie en voyant sa parenté, à
+laquelle il ne croyait guère lui-même, si tôt et si aisément
+reconnue. Sur un geste du vieux seigneur, il prit place sous le
+manteau de la cheminée.
+
+L'entrevue fut courte et décisive.
+
+--J'espère, monsieur de Vaunoy, dit Nicolas Treml, que vous êtes
+un vrai Breton!
+
+--Oui, Saint-Dieu! mon cousin, répondit Hervé, un vrai Breton,
+tout à fait!
+
+--Déterminé à donner sa vie pour le bien de la province?
+
+--Sa vie et son sang, monsieur mon cousin de La Tremlays! ses os
+et sa chair! Détestant la France, Saint-Dieu! abhorrant la France,
+monsieur mon digne parent! prêt à dévorer la France d'un coup de
+dent si elle n'avait qu'une bouchée!
+
+--À la bonne heure! s'écria Nicolas Treml enchanté. Touchez-là,
+Vaunoy, mon ami. Nous nous entendrons à merveille, et mon petit-fils
+Georges aura un père en cas de malheur.
+
+Hervé fut installé le soir même au château de La Tremlays, et,
+depuis lors, il ne le quitta plus. Georges lui était spécialement
+confié, et nous devons reconnaître qu'il affectait en toute
+occasion, pour l'enfant, une tendresse extraordinaire.
+
+Les choses restèrent ainsi durant dix-huit mois. M. de La Tremlays
+prenait Hervé en confiance. Il le regardait comme un excellent et
+loyal parent. Les commensaux du château faisaient comme le maître,
+et Vaunoy avait l'estime de tout le monde.
+
+Il n'y avait que deux personnages auprès desquels Vaunoy n'avait
+point su trouver grâce: le premier et le plus considérable était
+Loup, le chien favori de Nicolas Treml; le second n'était autre
+que Jean Blanc, l'albinos.
+
+Chaque fois que Vaunoy entrait au salon, Loup fixait sur lui ses
+rondes prunelles et grognait dans ses soies jusqu'à ce que
+M. de La Tremlays lui eût imposé péremptoirement silence. Vaunoy
+avait beau le flatter, il perdait sa peine. Loup, en bon Breton
+qu'il était, avait la tête dure et ne changeait point volontiers
+de sentiment.
+
+M. de La Tremlays s'étonnait souvent de l'aversion que Loup
+montrait à son cousin; cela lui donnait même parfois à réfléchir,
+car il tenait Loup pour un chien perspicace et de bon conseil.
+Mais Vaunoy, d'autre part, était si humble, si serviable, si
+dévoué!
+
+Et puis, Saint-Dieu! il détestait si cordialement la France.
+
+Le moyen de concevoir des soupçons contre un homme qui abhorrait
+ainsi M. le Régent?
+
+Quant à Jean Blanc, sa haine était moins redoutable que celle de
+Loup. Jean Blanc, en effet, occupait dans l'échelle sociale une
+position infiniment plus humble. Il était, de son métier tailleur
+de cercles, passait pour idiot, et n'eût point pu soutenir son
+vieux père sans l'aide charitable de M. de La Tremlays. Jean Blanc
+était reçu dans les cuisines du château, parce que l'hospitalité
+bretonne accueillait hommes, mendiants et animaux avec une égale
+religion; mais c'était à grand'peine qu'il conquérait sa place au
+feu, et il lui fallait exécuter bien des cabrioles pour désarmer
+le mauvais vouloir du maître d'hôtel, lors de la distribution des
+vivres.
+
+--Arrière, méchant mouton blanc! disait ce chef des valets de
+Treml. N'as-tu pas honte, gibier de rebut, de demander la pitance
+d'un chrétien?
+
+Jean, suivant son humeur, hochait la tête en éclatant de rire, ou
+baissait ses yeux pleins de larmes. Parfois un éclair de raison ou
+de fierté semblait traverser sa cervelle. Alors la bordure
+enflammée de ses paupières devenait livide, tandis qu'une tache
+écarlate se dessinait sur sa joue. C'était l'affaire d'un instant.
+
+L'écuyer Jude prenait alors le parti du pauvre albinos, dont
+l'apathie naturelle avait déjà triomphé de sa fugitive colère.
+
+--Un peu plus de charité, maître Alain, disait l'écuyer Jude au
+majordome; Jean Blanc est le fils de son père, qui était un digne
+serviteur de Treml. Notre monsieur Nicolas n'entend pas qu'on
+traite ainsi les bonnes gens de la forêt.
+
+Jude ne mentait point. Nicolas Treml était doux envers ses
+vassaux; mais, si accompli que soit le maître, l'insolence, cette
+gangrène de la valetaille, sait toujours se faire place en quelque
+coin de l'office.
+
+Alain, le maître d'hôtel, grommelait un juron armoricain et
+coupait à Jean Blanc un morceau de pain de mauvaise grâce. Celui-ci
+trempait aussitôt sa soupe, sans rancune apparente, et la
+dévorait avec la plus parfaite égalité d'âme. Quand il avait fini,
+on lui donnait une seconde écuelle de bouillon bien chaud qu'il
+portait à son père, Mathieu Blanc, le vieux vannier de la
+Fosse-aux-Loups.
+
+Cette tranquillité de Jean Blanc était-elle feinte ou réelle? nous
+ne saurions trancher cette question d'une manière précise, et
+parmi ceux qui le connaissaient, les avis étaient partagés. On
+s'accordait à reconnaître que sa cervelle ne contenait point la
+somme d'idées raisonnables que comporte l'intelligence de l'homme;
+mais était-il sérieusement idiot?
+
+Tant que durait le jour, il chantait de bizarres refrains sur les
+couronnes de châtaigniers, ou bien il gambadait le long des
+chemins. À vêpres, son blême visage grimaçait à faire pâmer de
+rire chantres, marguillier et bedeau.
+
+Et pourtant Jean priait dévotement.
+
+Et pourtant Jean soignait son vieux père avec l'attention d'une
+fille dévouée; quand Mathieu avait besoin de remèdes, Jean
+travaillait double, et plus d'un paysan affirmait l'avoir vu, le
+soir, agenouillé au chevet du vieillard endormi.
+
+En outre, on le savait capable d'une reconnaissance sans bornes.
+Il s'était jeté, sans armes, au-devant d'un sanglier qui menaçait
+l'écuyer Jude, son protecteur, et il avait escaladé plus d'une
+fois les hautes murailles du jardin de La Tremlays, rien que pour
+baiser, en pleurant de joie, les mains du petit Georges, le
+petit-fils de son bienfaiteur.
+
+Sa tendresse pour l'enfant était poussée jusqu'à la passion, et
+ceux qui ne croyaient point à l'idiotisme de Jean disaient que sa
+haine pour M. de Vaunoy venait de ce qu'il le regardait comme un
+intrus, destiné à frustrer le petit Georges de son héritage.
+
+Ils disaient cela quand ils n'avaient point à dire autre chose de
+plus intéressant, car, bien entendu, Jean Blanc était un sujet de
+conversation fort secondaire. À part Vaunoy qui le craignait
+vaguement d'instinct, Jude et M. de La Tremlays qui ne
+dédaignaient point de causer parfois familièrement avec lui,
+personne ne s'occupait beaucoup du pauvre albinos.
+
+On admirait sa merveilleuse adresse à tous les exercices du corps,
+comme on eût admiré l'agilité d'un chevreuil de la forêt. Sa
+douteuse folie ne l'entourait pas même de ce prestige qui
+s'attache, dans les contrées demi-sauvages, aux êtres privés de
+raison. Les gens de la forêt se défiaient de sa démence et ne la
+trouvaient point de franc aloi.
+
+Quant aux femmes, Jean était pour elles un objet de dégoût ou de
+moquerie. Elles riaient en apercevant de loin sa face enfarinée
+que nous ne saurions comparer qu'au masque populaire de nos
+pierrots; elles frissonnaient lorsque le soir elles voyaient
+briller, sous le linceul de sa chevelure, l'éclat phosphorescent
+de ses yeux.
+
+Revenons à Nicolas Treml que nous avons laissé méditant au chevet
+de son petit-fils Georges.
+
+Sans doute le sujet de ses réflexions le captivait bien
+puissamment; car pendant de longues heures il demeura immobile et
+si profondément absorbé qu'on eût pu le prendre pour l'un de ces
+vieillards de pierre qui dorment autour des tombeaux.
+
+L'horloge du château avait sonné minuit depuis longtemps lorsqu'il
+secoua sa préoccupation.
+
+Il se leva; son visage était sombre, mais résolu. Il saisit la
+lampe qui brûlait auprès de lui et traversa doucement la salle,
+assourdissant le sonore cliquetis de ses éperons pour ne point
+troubler le sommeil de Georges.
+
+--Vaunoy est incapable de me trahir, murmura-t-il; je le crois...
+sur mon salut, je le crois! Mais la confiance n'exclut pas la
+prudence, et il n'y a que Dieu pour sonder jusqu'au fond le coeur
+des hommes. Je veux prendre mes précautions.
+
+Le vent des nuits courait dans les longs corridors de La Tremlays.
+Nicolas Treml, abritant de la main la flamme de la lampe,
+descendit le grand escalier et se rendit à la salle d'armes où
+reposait Jude Leker, son écuyer.
+
+Il l'éveilla et lui fit signe de le suivre.
+
+Jude obéit aussitôt en silence.
+
+M. de La Tremlays remonta d'un pas rapide les escaliers du
+château, traversa de nouveau les corridors et fit entrer Jude dans
+une petite pièce de forme octogonale qu'il avait choisie pour sa
+retraite, au premier étage d'une tourelle.
+
+Lorsque Jude fut entré, M. de La Tremlays ferma la porte à clef.
+
+L'honnête écuyer n'avait point coutume de provoquer la confiance
+de son maître. Quand Nicolas Treml parlait Jude écoutait avec
+respect, mais il ne faisait jamais de questions.
+
+Cette fois, pourtant, la conduite du vieux seigneur était si
+étrange, sa physionomie portait le cachet d'une résolution si
+solennelle, que l'écuyer ne put réprimer sa curiosité.
+
+--Vous n'avez pas votre figure de tous les jours, notre
+monsieur... commença-t-il.
+
+Nicolas Treml lui imposa silence d'un geste et fit jouer la
+serrure d'une armoire scellée dans le mur.
+
+De cette armoire, il tira un coffret de fer vide qu'il mit entre
+les mains de Jude.
+
+Ensuite, prenant, au fond d'un compartiment secret, de pleines
+poignées d'or il les empila méthodiquement dans le coffret,
+comptant les pièces une à une.
+
+Cela dura longtemps, car il compta cent mille livres tournois.
+
+Jude n'en pouvait croire ses yeux et se creusait la tête pour
+deviner le motif de cette conduite extraordinaire.
+
+Quand il y eut dans le coffret cent mille livres bien comptées,
+Nicolas Treml le ferma d'un double cadenas.
+
+--Demain, dit-il, presque à voix basse et calme, tu chargeras
+cette cassette sur un cheval, sur ton meilleur cheval, et tu iras
+m'attendre, avant le lever du soleil, à la Fosse-aux-Loups.
+
+Jude s'inclina.
+
+--Avant de partir, reprit M. de La Tremlays, tu prieras monsieur
+mon cousin de Vaunoy de se rendre auprès de moi. Va!
+
+Jude se dirigea vers la porte.
+
+--Attends! poursuivit encore Nicolas Treml: tu t'habilleras comme
+on fait lorsqu'on ne doit point revenir au logis de longtemps. Tu
+t'armeras comme pour une bataille où il faut mourir. Tu diras
+adieu à ceux que tu aimes. As-tu fait ton testament?
+
+--Non, répondit Jude.
+
+--Tu le feras, continua M. de La Tremlays.
+
+Jude fit un signe d'obéissance et emporta la cassette.
+
+
+
+III
+Le dépôt
+
+Nicolas Treml ne dormit point cette nuit-là. Le lendemain, avant
+le jour, il entendit dans la cour le pas du cheval de Jude.
+Presque au même instant la porte de sa chambre s'ouvrit et Hervé
+de Vaunoy parut sur le seuil. Maître Hervé n'avait plus cet air
+humble et craintif dont nous l'avons vu s'affubler en entrant au
+château pour la première fois. Son sourire s'épanouissait
+maintenant, joyeux, sur sa lèvre. Il portait le front haut et
+affectait les dehors d'une franchise brusque, à peine tempérée par
+le respect.
+
+--Saint-Dieu! dit-il en arrivant, vous êtes matinal, monsieur mon
+très cher cousin. J'étais encore à mon premier somme lorsqu'on est
+venu me réveiller de votre part...
+
+Il s'arrêta tout à coup en apercevant le sévère et pâle visage de
+Nicolas Treml, dont l'oeil perçant tombait d'aplomb sur son oeil
+et semblait vouloir descendre jusqu'au fond de sa conscience.
+
+--Qu'y a-t-il? murmura-t-il avec un involontaire effroi.
+
+Nicolas Treml lui montra du doigt un siège; il s'assit.
+
+--Hervé, dit le vieux gentilhomme d'une voix lente et tristement
+accentuée, quand Dieu m'a repris mon fils, vous étiez un pauvre
+homme faible, vous souteniez une lutte inégale contre moi qui suis
+fort. Vous alliez être écrasé...
+
+--Vous avez été généreux, mon noble cousin, interrompit Vaunoy
+qui se sentait venir une vague inquiétude.
+
+--Serez-vous reconnaissant? reprit le vieillard.
+
+Vaunoy se leva et lui saisit la main qu'il porta vivement à ses
+lèvres.
+
+--Saint-Dieu! monsieur, s'écria-t-il, je suis à vous corps et
+âme!
+
+Nicolas Treml fut quelque temps avant de reprendre la parole. Son
+regard ne se détachait point de Vaunoy.
+
+--Je crois, dit-il enfin; je veux vous croire. Aussi bien, il
+n'est plus temps d'hésiter; ma résolution est prise. Écoutez.
+
+M. de La Tremlays s'assit auprès de Vaunoy et poursuivit:
+
+--Je vais partir pour ne point revenir peut-être... ne
+m'interrompez pas... Ma route sera longue, et au bout de la route
+je trouverai un abîme. La Providence protège-t-elle encore le pays
+breton? Mon espoir est faible, et ma ferme croyance est que je
+vais à la mort.
+
+--À la mort? répéta Vaunoy sans comprendre.
+
+--À la mort! s'écria le vieillard dont un soudain enthousiasme
+illumina le visage; n'avez-vous jamais désiré mourir pour la
+Bretagne, vous monsieur de Vaunoy?
+
+--Saint-Dieu! mon cousin il est à croire que cette idée a pu me
+venir une fois ou l'autre, répondit Hervé à tout hasard.
+
+--Mourir pour la Bretagne! mourir pour une mère opprimée,
+monsieur, n'est-ce pas là le devoir d'un gentilhomme et d'un
+Breton?
+
+--Si fait, ah! Saint-Dieu, je crois bien! mais...
+
+--Le temps presse, interrompit Nicolas Treml, et mon projet n'est
+point d'entrer dans d'inutiles explications. Quand je ne serai
+plus là, Georges aura besoin d'un appui.
+
+--Je lui en servirai.
+
+--D'un père...
+
+--Ne vous dois-je pas la reconnaissance d'un fils? déclama
+pathétiquement Vaunoy.
+
+--Vous l'aimez bien, n'est-ce pas, Hervé, ce pauvre enfant que je
+vous lègue? Vous lui apprendrez à aimer la Bretagne, à détester
+l'étranger. Vous me remplacerez.
+
+Vaunoy fit le geste d'essuyer une larme.
+
+--Oui, reprit le vieillard en refoulant son émotion au-dedans de
+lui-même, vous êtes bon et loyal, j'ai confiance en vous et ma
+dernière heure sera tranquille.
+
+Il se leva, traversa la salle d'un pas ferme et ouvrit un meuble
+scellé à ses armes.
+
+--Voici un acte olographe, continua-t-il, que j'ai rédigé cette
+nuit, et qui vous confère la pleine propriété de tous les domaines
+de Treml.
+
+Vaunoy sauta sur son siège. Ses yeux éblouis virent des millions
+d'étincelles. Tout son sang se précipita vers sa joue. M. de La
+Tremlays, occupé à déplier le parchemin, ne prit point garde à ce
+mouvement de trop franche allégresse.
+
+Il continua.
+
+--Sans vous mettre dans mon secret, qui appartient à la Bretagne,
+je puis vous dire que mon entreprise m'expose à une accusation de
+lèse-majesté. Ce crime, car ils nomment cela un crime! entraîne
+non seulement la mort, mais la confiscation de tous les biens de
+l'accusé. Il faut que l'héritage de Georges Treml soit à l'abri de
+cette chance, et je vous ai choisi pour dépositaire de la fortune
+de mon petit-fils.
+
+Vaunoy n'eut point la force de répondre, tant sa cervelle était
+bouleversée par cet événement inattendu. Il mit seulement la main
+sur son coeur et darda au plafond son regard hypocrite.
+
+--Acceptez-vous? demanda Nicolas Treml.
+
+--Si j'accepte! s'écria Vaunoy retrouvant à propos la parole. Ah!
+mon cousin, voici donc venue l'occasion de vous témoigner ma
+gratitude. Si j'accepte! Saint-Dieu! vous me le demandez!
+
+Il prit à deux mains celles du vieillard.
+
+--Merci, merci, mon noble cousin! continua-t-il avec effusion; je
+prends le ciel à témoin que votre confiance est bien placée!
+
+Loup, le chien favori de M. de La Tremlays, interrompit à ce
+moment Vaunoy par un grognement sourd et prolongé. Ensuite il
+quitta le coussin où il avait passé la nuit et vint se placer
+entre son maître et Hervé, sur lequel il fixa ses yeux fauves.
+
+Vaunoy recula instinctivement.
+
+--Loup et Jean Blanc! pensa le vieillard qui n'était pas pour
+rien breton de bonne race et gardait au fond de son coeur cette
+corde qui vibre si aisément dans les poitrines armoricaines, la
+superstition. C'est singulier! le chien et l'innocent se
+rencontrent pour détester monsieur mon cousin!
+
+Il hésita un instant, et fut tenté peut-être de serrer le
+parchemin, mais la voix de ce qu'il appelait son devoir le
+poussait en avant. Il écarta du pied Loup avec rudesse et remit
+l'acte entre les mains de Vaunoy.
+
+--Dieu vous voit, dit-il, et Dieu punit les traîtres. Vous voici
+souverain maître de la destinée de Treml.
+
+Le chien, comme s'il eût compris ce que ces paroles avaient de
+solennel, s'affaissa sur son coussin en hurlant plaintivement.
+
+--Et maintenant, monsieur de Vaunoy, reprit Nicolas Treml, non
+par défiance de vous, mais parce que tout homme est mortel et que
+vous pourriez quitter ce monde sans avoir le temps de vous
+reconnaître, je vous demande une garantie.
+
+--Tout ce que vous voudrez mon cousin.
+
+--Écrivez donc, dit le vieillard en lui désignant la table où
+l'attendaient encore plume et parchemins.
+
+Vaunoy s'assit, Treml dicta:
+
+«Moi, Hervé de Vaunoy, je m'engage à remettre le domaine de La
+Tremlays, celui de Bouëxis-en-Forêt et leurs dépendances à tout
+descendant direct de Nicolas Treml qui me présentera cet écrit...»
+
+--Monsieur mon cousin, interrompit Vaunoy, ceci pourrait donner
+des armes au fisc. Si vous êtes condamné coupable de lèse-majesté,
+cet acte sera naturellement suspect.
+
+--Écrivez toujours, ordonna Nicolas Treml.
+
+Et il continua à dicter.
+
+«... Cet écrit, accompagné de la somme de cent mille livres, prix
+de la vente desdits domaines et dépendances.»
+
+--Comme cela, monsieur, reprit le vieillard, le fisc n'aura rien
+à reprendre. Cent mille livres forment un prix sérieux quoique
+bien au-dessous de la valeur des domaines.
+
+Vaunoy demeura pensif. Au bout de quelques secondes, il déplia le
+parchemin que lui avait remis d'abord M. de La Tremlays. C'était
+un acte de vente en due forme. La ligne de ses sourcils, qui
+s'était légèrement plissée, se détendit tout à coup à cette vue.
+
+--Allons, dit-il, tout est pour le mieux, puisque telle est votre
+volonté. Dieu m'est témoin que je souhaite du fond du coeur que
+ces paperasses deviennent bientôt inutiles par votre heureux
+retour.
+
+--Souhaitez-le, mon cousin, dit le vieillard en hochant la tête,
+mais ne l'espérez pas. Veuillez signer et parapher votre
+engagement.
+
+Vaunoy signa et parapha. Puis chacun des deux cousins mit son
+parchemin dans sa poche.
+
+--Je pense, reprit Vaunoy après un long silence pendant lequel
+Nicolas Treml s'était replongé dans sa rêverie, je pense que ces
+préparatifs n'annoncent point un départ subit?
+
+Il pensait tout le contraire et ne se trompait point.
+
+Sa voix éveilla en sursaut M. de La Tremlays qui se leva, repoussa
+violemment son siège et passa la main sur son front avec une sorte
+d'égarement.
+
+--Il est temps, murmura-t-il d'une voix étouffée, vous m'avez
+rappelé mon devoir. Je vais partir.
+
+--Déjà!
+
+--On m'attend, et je suis en retard. Allez, Vaunoy, faites seller
+mon cheval. Je vais dire adieu à la maison de mon père et
+embrasser pour la dernière fois l'enfant de mon fils.
+
+Vaunoy baissa la tête avec toutes les marques extérieures d'une
+sincère affliction et gagna les écuries.
+
+Nicolas Treml ceignit la grande épée de ses aïeux, vaillant acier
+damassé par la rouille et qui avait fendu plus d'un crâne anglais
+au temps des guerres nationales. Il couvrit ses épaules d'un
+manteau et posa son feutre sur les mèches de ses cheveux blancs.
+
+Entre sa chambre et la retraite où reposait Georges, son petit-fils,
+se trouvait le grand salon d'apparat. C'était une vaste salle
+aux lambris de chêne noir sculptés, dont les panneaux étaient
+séparés par des colonnettes en demi-relief à corniches dorées.
+
+Dans chaque panneau pendait un portrait de famille au-dessus
+duquel était peint un écusson à quartiers.
+
+Nicolas Treml traversa cette salle d'un pas lent et pénible. Son
+visage portait l'empreinte d'une austère douleur. Il s'arrêta
+devant les derniers portraits qui étaient ceux de son père et de
+sa mère défunts et se mit à genoux.
+
+--Adieu, madame ma mère, murmura-t-il; adieu, mon respecté père.
+Je vais mourir comme vous avez vécu, pour la Bretagne!
+
+Comme il se relevait, un rayon de soleil levant, perçant les
+vitraux de la salle, fit scintiller les dorures et mit un reflet
+de vie sur tous ces raides visages de chevaliers. On eût dit que
+les nobles dames souriaient et respiraient le séculaire parfum de
+leur inévitable bouquet de roses; on eût dit que les fiers
+seigneurs mettaient, plus superbes, leurs poings gantés de buffle
+sur leurs hanches bardées de fer, en écoutant la voix de ce Breton
+qui parlait encore de mourir pour la Bretagne.
+
+Avant de quitter la salle, Nicolas Treml se découvrit et salua les
+vingt générations d'aïeux qui applaudissaient à son sacrifice.
+
+Le petit Georges dormait, mais ce sommeil matinal était léger. Le
+contact de la bouche de son aïeul suffit pour clore son rêve. Il
+s'éveilla dans un charmant sourire et jeta ses bras autour du cou
+du vieillard.
+
+M. de La Tremlays avait dit adieu sans faiblir aux images vénérées
+de ses ancêtres, mais il n'en fut pas ainsi à la vue de cet
+enfant, seul espoir de sa race, qui allait être orphelin et qui
+souriait doucement comme à l'aurore d'un jour de bonheur.
+
+--Que Dieu te protège, mon cher fils, murmura-t-il, pendant
+qu'une larme furtive mouillait le bord de sa paupière; qu'il fasse
+de toi un gentilhomme. Puisses-tu ressembler à tes pères, qui
+étaient pieux, vaillants--et libres!
+
+Il déposa un dernier baiser sur le front de l'enfant et s'enfuit
+parce que l'émotion brisait son courage.
+
+Dans la cour, Hervé de Vaunoy tenait le cheval sellé par la bride.
+Ce modèle des cousins voulut à toute force faire la conduite à
+M. de La Tremlays jusqu'au bout de son avenue. Quant à Loup, on
+fut obligé de le mettre à la chaîne pour l'empêcher de suivre son
+maître.
+
+Au bout de l'avenue, M. de La Tremlays arrêta son cheval et tendit
+la main à Vaunoy.
+
+--Retournez au château, dit-il; nul ne doit savoir où se dirigent
+mes pas.
+
+--Adieu donc, monsieur mon excellent ami! sanglota Vaunoy. Mon
+coeur se fend à prononcer ces tristes paroles.
+
+--Adieu! dit brusquement le vieillard. Souvenez-vous de vos
+promesses et priez pour moi.
+
+Il piqua des deux. Le galop de son cheval s'étouffa bientôt sur la
+mousse de la forêt.
+
+Hervé de Vaunoy, resté seul, garda pendant quelques instants son
+visage contristé, puis il frappa bruyamment ses mains l'une contre
+l'autre en éclatant de rire.
+
+--Saint-Dieu! dit-il, on m'a donné place en un petit coin,
+j'avais talent et bonne volonté, tout le reste y a passé. Bon
+voyage, monsieur mon digne parent! soyez tranquille! nous
+accomplirons pour le mieux nos promesses, et vos domaines iront en
+bonnes mains!
+
+Il rentra au château la tête haute et le feutre sur l'oreille. En
+passant près de Loup, il frappa rudement le pauvre chien du
+pommeau de son épée en disant:
+
+--Ainsi traiterai-je quiconque ne pliera point devant moi. Ce
+jour-là, les serviteurs de Treml oublièrent de chanter les joyeux
+noëls à la veillée. Il y avait autour du château comme une
+atmosphère de malheur, et chacun pressentait un événement funeste.
+
+M. Nicolas enfila au galop les sentiers tortueux de la forêt. Au
+lieu de suivre les routes tracées, il s'enfonçait comme à plaisir
+dans les plus épais fourrés.
+
+À mesure qu'il avançait, l'aspect du paysage devenait plus sombre,
+la nature plus sauvage. De gigantesques ronces s'élançaient
+d'arbre en arbre comme les lianes des forêts vierges du Nouveau
+Monde.
+
+Çà et là, au milieu de quelque clairière où croissaient la
+bruyère, l'ajonc et l'aride genêt, une misérable cabane fumait et
+animait le tableau d'une vie mélancolique.
+
+Après une demi-lieue faite à franc étrier, le vieux gentilhomme
+fut obligé de ralentir sa course. La forêt devenait réellement
+impraticable. Il attacha son cheval au tronc d'un chêne près
+duquel paissait déjà la monture de son écuyer Jude, qui ne devait
+pas être loin, et se fraya un passage dans le taillis.
+
+Quelques minutes après, il rejoignait son fidèle serviteur, qui
+l'attendait, assis sur le coffret de fer.
+
+
+
+IV
+La Fosse-aux-Loups
+
+À une demi-heure de chemin de la lisière orientale de la forêt de
+Rennes, loin de tout village et au centre des plus épais fourrés,
+se trouve un ravin profond dont la pente raide et rocheuse est
+plantée d'arbres qui s'étagent, mêlés çà et là d'épais buissons de
+houx et de touffes d'ajoncs qui atteignent une hauteur
+extraordinaire.
+
+Un mince filet d'eau coule pendant la saison pluvieuse au fond du
+ravin; l'été, toute trace d'humidité disparaît et le lit du
+ruisseau est marqué seulement par la ligne verte que trace l'herbe
+croissant au milieu de la mousse desséchée.
+
+Ce ravin court du nord au sud. L'un de ses bords, celui qui
+regarde l'orient, est occupé par une futaie de chênes; l'autre
+s'élève presque à pic, boisé vers sa base, puis ras et nu comme
+une lande, jusqu'à une hauteur considérable. La tête chauve du roc
+y perce à chaque pas entre les touffes de bruyères. De larges
+crevasses s'ouvrent çà et là, bordées d'ormeaux nains et de
+prunelliers au noir feuillage.
+
+Au XVIIIe siècle, l'aspect de ce paysage était plus sombre encore
+qu'aujourd'hui. Le sommet de la rampe que nous venons de décrire
+portait deux tours de maçonnerie qui avaient dû servir autrefois
+de moulins à vent. Ces tours avaient leurs murailles lézardées et
+menaçaient ruine complète depuis longtemps. Tout à l'entour,
+l'herbe disparaissait sous les décombres.
+
+À quelques pas, sur la droite, le sol se montrait tourmenté et
+gardait des traces d'antiques travaux. Çà et là on découvrait des
+tranchées profondes dont les lèvres arrondies par le temps,
+avaient dû être coupées à pic autrefois et correspondre à quelques
+puits de carrière ou de mine. De l'autre côté de la montée, des
+pans de murailles annonçaient que des constructions considérables
+avaient existé en ce lieu.
+
+Tous ces restes d'anciens édifices étaient de beaucoup antérieurs
+aux moulins à vent, qui pourtant eux aussi s'affaissaient de
+vieillesse. Pour remonter à leur origine et se rendre raison de
+leur destination évidemment industrielle, il eût fallu traverser
+le Moyen Âge entier, et se guider peut-être jusqu'aux temps plus
+civilisés de la domination romaine.
+
+Or, nous pouvons affirmer que, dans la forêt de Rennes, au
+commencement du XVIIIe siècle, le nombre des savants archéologues
+ou antiquaires était extraordinairement limité.
+
+Précisément en face et au-dessous des moulins à vent en ruine, le
+ravin se rétrécissait tout à coup, de telle façon que les grands
+arbres, penchés sur les deux rampes, rejoignaient leurs épais
+branchages et formaient une voûte impénétrable. Cet immense
+berceau avait nom, dans le pays, la Fosse-aux-Loups.
+
+Point n'est besoin de dire au lecteur l'origine probable de ce
+nom.
+
+Le voyageur égaré qui traversait par hasard ce site sauvage, dont
+les lugubres teintes, transportées sur la toile, formeraient une
+décoration merveilleusement assortie pour certains de nos drames
+de boulevard, le voyageur, dis-je, n'apercevait, de prime aspect,
+nulle trace du voisinage ou de la présence des hommes. Partout la
+solitude, partout le silence, rompu seulement par ces mille bruits
+qui s'entendent là où la nature est livrée à elle-même.
+
+On aurait pu se croire au milieu d'un désert.
+
+Néanmoins un examen plus attentif eût fait découvrir, demi-cachée
+par un bouquet de frênes, une petite loge de terre battue,
+couverte en chaume, et dont l'unique ouverture était garnie de
+lambeaux de serpillière faisant l'office de carreaux. Cette loge
+s'appuyait à l'une des deux tours. Son apparence misérable, loin
+d'égayer le paysage, jetait sur tout ce qui l'entourait un reflet
+de détresse et d'abandon.
+
+C'était comme nous l'avons vu, à la Fosse-aux-Loups que Nicolas
+Treml avait donné rendez-vous à Jude, son écuyer. Le bon serviteur
+était à son poste avant le jour.
+
+Pendant qu'il attend patiemment son maître, assis sur les cent
+mille livres qui représentent, à cette heure, l'opulent domaine de
+Treml, nous soulèverons le lambeau de toile servant de porte à la
+pauvre loge couverte en chaume, et nous introduirons à l'intérieur
+un regard curieux.
+
+La loge était composée d'une seule chambre. Ses meubles
+consistaient en un grabat et deux escabelles. Au lieu de plancher,
+le sol nu et humide; au lieu de plafond, le revers de la
+couverture, c'est-à-dire le chaume, supporté par des gaules qui
+servaient de solives. Dans un coin un peu de paille, et sur la
+paille un homme endormi.
+
+Sur le grabat un autre homme veillait: c'était un vieillard que
+l'âge et la maladie avaient réduit à une extrême faiblesse. Il
+souffrait, et ses deux mains qui serraient sa poitrine semblaient
+vouloir étouffer une plainte.
+
+L'homme qui gisait sur le grabat et celui qui dormait sur la
+paille avaient entre eux une ressemblance frappante. Leurs traits
+étaient également pâles et comme effacés; tous deux avaient des
+chevelures de neige. C'était évidemment le père et le fils; mais
+l'âge avait blanchi la chevelure du vieillard, tandis que le jeune
+homme, créature monstrueuse, avait apporté en naissant ce signe
+ordinaire de la décrépitude.
+
+C'était Jean Blanc, l'albinos.
+
+Une douleur plus aiguë arracha au vieillard un cri plaintif. Jean
+bondit sur la paille froissée de sa couche et fut sur pied en un
+instant. Il s'approcha du grabat et prit la main de son père qu'il
+pressa silencieusement contre son coeur.
+
+--J'ai soif, dit Mathieu Blanc.
+
+Jean prit une écuelle fêlée où restaient quelques gouttes de
+breuvage, et la tendit à son père qui but avec avidité.
+
+--J'ai encore soif, murmura le vieillard après avoir bu; bien
+soif.
+
+Jean parcourut des yeux la cabane. Il n'y avait rien.
+
+--Je vais travailler, père, s'écria-t-il en s'élançant vers sa
+cognée; j'ai dormi trop longtemps. J'apporterai du remède.
+
+Le vieux Mathieu se retourna péniblement sur sa couche; mais au
+moment où Jean allait franchir le seuil il le rappela.
+
+--Reste, dit-il; je souffre trop quand je suis seul.
+
+Jean déposa aussitôt sa cognée et revint vers le lit.
+
+--Je resterai père, répondit-il. Quand vous aurez sommeil, je
+courrai jusqu'au château et je demanderai ce qu'il faut à Nicolas
+Treml, qui ne refuse jamais.
+
+--Jamais! prononça lentement Mathieu. Celui-là est un
+gentilhomme: il n'oublie point son serviteur qui n'a plus de bras
+pour travailler ou se battre. Il ne méprise point l'enfant parce
+qu'il a les cheveux d'une autre couleur que ceux des hommes. Que
+Dieu le bénisse!
+
+--Que Dieu le sauve! dit Jean.
+
+Mathieu se souleva sur son séant et regarda son fils en face.
+
+--Jean, mon gars, reprit-il avec effort, ma mémoire est faible,
+parce que je suis bien vieux. Mais pourtant je crois me
+souvenir... Ne m'as-tu pas dit que le fils de Nicolas Treml est en
+grave péril?
+
+--Voici deux ans qu'il est trépassé, mon père.
+
+--C'est vrai. Ma mémoire est faible. Le fils de son fils alors?
+le dernier rejeton de Treml?
+
+--Je vous l'ai dit, mon père.
+
+--Quel danger, enfant? quel danger? s'écria le vieillard avec une
+soudaine exaltation. Ne puis-je point le secourir?
+
+Jean laissa tomber un triste regard sur le corps épuisé de son
+père.
+
+--Priez, dit-il, moi j'agirai. Hier, du haut d'un arbre dont
+j'ébranchais la couronne, j'ai aperçu au loin Nicolas Treml qui
+revenait de Rennes où sont assemblés les États.
+
+--C'est une noble et vaillante assemblée, Jean!
+
+--Elle était ainsi autrefois, mon père. Je descendis sur la route
+afin de saluer notre monsieur, suivant ma coutume; mais sa
+préoccupation était si grande qu'il passa près de moi sans me
+voir. Je le suivis. Il causait avec lui-même et j'entendais ses
+paroles.
+
+--Que disait-il?
+
+Les traits de l'albinos se contractèrent tout à coup, et une
+irrésistible convulsion fit jouer tous les muscles de sa face. Il
+éclata de rire.
+
+--Que disait-il? répéta le vieillard.
+
+Jean, au lieu de répondre, se prit à gambader par la chambre en
+chantant un monotone refrain du pays.
+
+Son père fit un geste de muette douleur et se retourna vers la
+muraille, comme s'il eût été habitué à ces tristes scènes de
+folie.
+
+Il en était ainsi. Jean, sans être idiot, comme le croyaient les
+bonnes gens de la forêt, avait de fréquents dérangements d'esprit
+qui lui laissaient une lassitude morale et une mélancolie
+habituelles. Sa laideur physique et la faiblesse de ses facultés
+faisaient de lui un être à part; il le savait, il se sentait
+inférieur à ses grossiers compagnons, que son intelligence
+dominait pourtant à ses heures lucides.
+
+Il cachait avec soin cette intelligence, se tenant à l'écart, et
+affectait d'étranges manies qu'il plaçait comme une barrière entre
+lui et la foule.
+
+Moitié maniaque, moitié misanthrope, il était tantôt bouffon
+volontaire, tantôt réellement insensé.
+
+À son père seulement, pauvre vieillard qui s'éteignait dans sa
+misère, Jean Blanc se montrait sans voile et découvrait les
+trésors de tendresse filiale qui étaient au fond de son coeur.
+
+Quant à Nicolas Treml, l'albinos avait pour lui un dévouement sans
+bornes, mais entre eux la distance était trop grande. Jean Blanc,
+le tailleur de cercles, le malheureux à qui Dieu avait refusé
+jusqu'à l'apparence humaine, portait en son âme une indomptable
+fierté. Il se tenait à distance; il bornait lui-même les bienfaits
+du châtelain, et n'acceptait que le strict nécessaire. M. de La
+Tremlays, d'ailleurs, exclusivement occupé de ses idées de
+résistance aux empiétements de la couronne, ignorait jusqu'à quel
+point son vieux serviteur Mathieu était dénué de ressources. Il
+avait dit, une fois pour toutes, à son maître d'hôtel, de ne
+jamais rien refuser au fils de Mathieu, et se reposait du reste
+sur cet homme.
+
+Alain, le maître d'hôtel, détestait Jean Blanc et remplissait mal
+à son égard les généreuses intentions de son maître; mais Jean
+Blanc n'avait garde de se plaindre. Quand il rencontrait par
+hasard M. de La Tremlays dans les sentiers de la forêt, il lui
+parlait de Georges qu'il aimait avec passion, et enveloppait de
+mystérieuses paraboles l'expression des soupçons qu'il avait
+conçus contre Hervé de Vaunoy.
+
+Ces entrevues avaient un caractère étrange. Le seigneur et le
+vilain se traitaient d'égal à égal, parce que le premier prenait
+en pitié sincère le second, et que celui-ci, dévoué, mais
+orgueilleux outre mesure, trouvait un bizarre plaisir à
+s'envelopper de sa folie comme d'un manteau qui lui permettait de
+jeter bas tout cérémonial.
+
+Jean Blanc resta une demi-heure à peu près en proie à son accès de
+délire. Il sautait et grommelait entre ses dents:
+
+--Je suis le mouton blanc, le mouton!
+
+Et il riait d'un rire amer, tout plein de sarcastique souffrance.
+
+Au plus fort de son accès, il s'arrêta tout à coup; son oeil
+enflammé s'éteignit; son transport tomba. Il passa vivement sa
+tête à la fenêtre et jeta son regard avide dans la direction de la
+Fosse-aux-Loups.
+
+À ce moment, Nicolas Treml et son écuyer Jude sortaient du ravin
+et remontaient la rampe opposée. Jean se précipita au-dehors, mais
+pendant qu'il gagnait la porte le maître et le serviteur avaient
+disparu derrière les grands arbres.
+
+Voici ce qui s'était passé entre eux:
+
+
+
+V
+Le creux d'un chêne
+
+Au centre de la Fosse-aux-Loups s'élevait un chêne de dimensions
+colossales. Il étageait ses hautes et noueuses racines sur le plan
+incliné de la rampe; ses branches, grosses comme des arbres
+ordinaires, radiaient en tous sens et formaient en quelque sorte
+la clef de la voûte de verdure qui recouvrait cette partie du
+ravin.
+
+Il courait, dans le pays, sur cet arbre géant et sur les deux
+tours qui couronnaient la rampe méridionale du ravin, divers
+bruits traditionnels. On disait, entre autres choses, que l'arbre
+s'élevait directement au-dessus d'un vaste souterrain dont
+l'entrée devait se trouver dans les fondations de l'une des deux
+tours, ou bien encore sur le versant opposé de la montée, au
+milieu des tranchées et pans de murailles dont nous avons parlé.
+
+Personne, et c'est bien là le caractère propre de l'apathie
+bretonne, n'avait songé jamais à vérifier cet on-dit; à cause de
+cela, tout le monde était persuadé de son exactitude.
+
+Les opinions étaient seulement partagées sur l'origine de ces
+souterrains, que, de mémoire d'homme, nul n'avait explorés. Les
+uns prétendaient que c'étaient tout simplement d'anciens puits
+d'où l'on retirait autrefois du minerai de fer; les autres,
+repoussant cette hypothèse trop simple, affirmaient que ces caves
+sans limites couraient en tous sens sous la forêt et rejoignaient
+celles du manoir de Bouëxis, où la tradition plaçait un des
+centres de résistance au contrat d'Union, du temps de la bonne
+duchesse Anne, cette princesse si populaire en Bretagne, dont les
+actes sont maudits et dont la mémoire est adorée.
+
+Dans cette seconde hypothèse, le souterrain aurait été un refuge
+ou un lieu d'assemblée pour les premiers conjurés qui, dans la
+Haute-Bretagne, portèrent le nom de Frères bretons, sous le règne
+de Louis XII.
+
+Quoi qu'il en soit, quiconque eût douté de l'existence de ces
+caves aurait été regardé comme un ignorant ou un insensé.
+
+Aucune trace n'accusait néanmoins leur voisinage, et il fallait
+qu'elles fussent situées à une grande profondeur, car le chêne
+atteignait presque le fond du ravin, et ses racines devaient
+percer au loin le sol.
+
+La circonférence du tronc était énorme, et bien que nul signe de
+décrépitude ne se montrât dans son vivace feuillage de vieil arbre
+complètement dépourvu de moelle et de coeur, il ne se soutenait
+plus que par l'aubier et l'écorce.
+
+Deux larges trous donnaient passage à l'intérieur, qui formait une
+véritable salle où dix hommes auraient pu s'asseoir à l'aise.
+
+Ce fut au pied de ce chêne que M. de La Tremlays rejoignit son
+écuyer.
+
+Nicolas Treml était soucieux. Les pensées qui se pressaient dans
+son coeur se reflétaient sur son austère visage. Jude était vêtu
+et armé comme pour un long voyage. À l'approche de son maître, il
+se leva et montra du doigt le coffret de fer.
+
+--C'est bien, dit Nicolas Treml.
+
+Il se mit à genoux près du coffret dont il fit jouer la serrure.
+Puis, tirant de son sein le parchemin signé par Hervé de Vaunoy,
+il le cacha sous les pièces d'or.
+
+--Comme cela, murmurait-il en renfermant le coffre, pauvres ou
+riches, les Treml pourront réclamer leur héritage, et la trahison
+sera vaincue... si trahison il y a.
+
+Jude ne comprenait point et demeurait immobile, prêt à exécuter un
+ordre, quel qu'il fût, mais ne se souciant point de le devancer.
+
+Jude était un homme de robuste taille et de visage durement
+accentué. Ses pommettes anguleuses saillaient brusquement hors du
+contour de sa joue et donnaient à ses traits ce caractère de
+rudesse que présente souvent le type breton.
+
+Il portait les cheveux longs et sa barbe grisonnante s'enroulait
+en épais collier autour de son cou.
+
+Son costume, de même que celui de M. Nicolas, eût été fort à la
+mode cent ans auparavant, et, à la longueur démesurée de sa
+rapière à garde de fer, on pouvait croire que le temps des
+chevaliers errants et des hauberts d'acier n'était point passé
+depuis des siècles.
+
+C'est que, en Bretagne, le temps ne vole point, il marche; ses
+ailes se détrempent et s'alourdissent au brumeux contact de
+l'atmosphère armoricaine. Les coutumes enchérissent sur le temps;
+elles restent immobiles. Il y a encore, au moment où nous écrivons
+ces lignes, entre Paris et telle ville du pays de Léon, de la
+Cornouaille ou de l'évêché de Rennes, la même distance qui existe
+entre le Moyen Âge et notre ère, entre la résine et le gaz, entre
+le coche et la vapeur,--mais aussi entre la croyance et le
+doute, entre la poésie et la prose, entre les flèches à jour d'une
+cathédrale et les toits bâtards des temples de l'argent.
+
+Au moral, Jude était une de ces honnêtes natures façonnées à la
+soumission passive, et qui ont, dès l'enfance, inféodé leur
+vouloir à une volonté suzeraine. Jude obéissait; c'était son rôle
+et sa vocation; mais son obéissance était dévouement et non point
+servilité. On ne conçoit plus guère de nos jours ces contrats
+tacites et irrévocables qui faisaient du maître et du serviteur un
+seul tout, possédant deux forces d'hommes au service d'une volonté
+unique.
+
+Domesticité emporte l'idée d'abjection, et, juste ou non, cette
+idée pèse sur toute une classe de notre société; mais, à ces
+époques où le vasselage organisé remontait du serf au souverain
+par tous les échelons d'un système complet et sans lacunes, le
+valet était à son seigneur ce que son seigneur était au roi. Il y
+avait proportion, par conséquent comparaison, et toute comparaison
+exclut le dédain.
+
+En des temps plus éloignés de nous et lorsque la chevalerie était
+encore une vérité, les fils de preux ne chaussaient point les
+éperons de plein droit; il leur fallait porter la lance d'autrui
+avant de mettre une devise à leur écu, et c'était par les épreuves
+d'une domesticité véritable qu'ils devaient passer pour arriver au
+titre le plus splendide dont jamais vaillant homme ait été revêtu:
+celui de chevalier.
+
+Or, comme nous l'avons dit, les moeurs sont stationnaires en
+Bretagne et les souvenirs vivaces. Au commencement du siècle qui
+vit compiler _l'Encyclopédie_ et dressa un piédestal à Voltaire,
+les rites féodaux n'étaient point oubliés en Bretagne, au «pays
+des pierres et des mers». Les gentilshommes, qui ne perdaient
+jamais de vue les cheminées de leurs manoirs, n'avaient pu changer
+de peau au contact des idées nouvelles. Les vassaux étaient des
+vassaux dans toute la force du mot, c'est-à-dire des termes de la
+grande progression féodale.
+
+Les valets étaient des «petits vassaux[1]«.
+
+On ne doit point s'étonner si nous faisons une différence entre
+Jude et un serviteur à gages de notre époque. Nous restons dans la
+vérité. Jude tout disposé qu'il était à obéir passivement et sans
+discussion, gardait entière sa dignité d'homme. Son obéissance
+avait la même source, sinon la même portée, que le dévouement d'un
+haut baron à la personne du roi.
+
+Lorsque M. de La Tremlays eut refermé le coffret à double tour, il
+jeta autour de lui un regard inquiet.
+
+--Sommes-nous seuls, demanda-t-il à voix basse, bien seuls?
+
+Jude fit une minutieuse battue dans les buissons environnants.
+
+--Nous sommes seuls, répondit-il.
+
+--C'est que, poursuivit le vieux gentilhomme en plaçant sa main
+étendue sur le coffret de fer, la vie et la fortune de Treml sont
+là-dedans, mon homme. Voici mon secret, l'espoir de ma race, la
+compensation de mon sacrifice, et mon plus cher ami courrait
+danger de mort s'il me surprenait ici à cette heure.
+
+--Dois-je me retirer? demanda Jude.
+
+--Non, tu es à moi et tu es moi. Je sais que tu mourrais avant de
+trahir.
+
+Jude mit la main sur son coeur.
+
+--Vous êtes seul, répéta-t-il.
+
+M. de La Tremlays jeta un second regard aux taillis d'alentour.
+Puis il leva les yeux vers la rampe.
+
+--Qu'est-ce que cela? dit-il en apercevant derrière les tours
+ruinées la loge de Mathieu Blanc.
+
+--Ce n'est rien, répondit Jude. Le mouton blanc dort et son père
+se meurt.
+
+Un nuage passa sur le front du vieux gentilhomme.
+
+--Jean Blanc! murmura-t-il.
+
+Le souvenir de la scène de la veille traversa son esprit comme un
+mauvais présage.
+
+--Le pauvre gars, dit Jude, n'est point aimé de maître Alain.
+Dieu sait ce qu'il deviendra en notre absence!
+
+Nicolas Treml tendit sa bourse à Jude qui comprit et la lança
+comme une fronde par-dessus les arbres. La bourse, adroitement
+dirigée, alla tomber juste au seuil de la loge.
+
+--Et maintenant, à l'ouvrage, dit le vieux gentilhomme.
+
+Avec l'aide de Jude, il porta le coffret de fer dans le creux du
+chêne. Ce lieu servait de magasin à Jean Blanc et contenait ses
+outils en même temps que plusieurs bottes de branches de
+châtaignier prêtes à être fendues.
+
+Jude prit un pic et commença à creuser.
+
+Après une heure d'un travail qui fut rude à cause de la nature du
+sol, tout veiné de racines, le coffret fut enfoui et recouvert de
+terre. Jude foula le sol et rétablit si adroitement les choses
+dans leur état primitif qu'il eût fallu trahison préalable pour
+soupçonner que la terre eût été remuée.
+
+Le soleil montait et jetait déjà ses rayons par-dessus les cimes.
+
+--En route! dit Nicolas Treml. Le chemin est long et j'ai grande
+hâte.
+
+Le maître et le serviteur remontèrent la rampe à pas précipités.
+
+Ce fut à ce moment que Jean sortit de la loge et les aperçut. Doué
+comme il l'était d'une agilité merveilleuse, il bondit le long de
+la descente et atteignit bientôt l'endroit du fourré où M. de La
+Tremlays avait disparu. Mais il tâtonna dans le taillis, et
+lorsqu'il arriva dans la route frayée il entendit au loin le galop
+de deux chevaux.
+
+Il s'élança de nouveau. Les chevaux allaient comme le vent; quoi
+qu'il pût faire, il ne gagnait point de terrain. Alors, par une
+inspiration soudaine, il gravit un chêne avec la prestesse d'un
+écureuil et gagna le sommet en quelques secondes. Il put voir
+alors les deux chevaux qui couraient dans la direction de
+Fougères.
+
+--Monsieur Nicolas! cria-t-il d'une voix désespérée.
+
+Le vieux gentilhomme se retourna, mais il ne s'arrêta point.
+
+Jean Blanc se fit un porte-voix de ses deux mains et entonna le
+chant d'Arthur de Bretagne.
+
+Un instant il put croire que ce naïf expédient produirait l'effet
+qu'il en attendait.
+
+Nicolas Treml s'arrêta indécis, mais bientôt, passant la main sur
+son front comme pour chasser une dernière hésitation, il enfonça
+ses éperons dans le ventre de son cheval.
+
+Jean Blanc descendit et regagna silencieusement la Fosse-aux-Loups.
+
+Auprès du seuil de la loge, il vit briller un objet aux rayons du
+soleil. C'était la bourse du vieux seigneur.
+
+Une larme vint dans les yeux de Jean Blanc.
+
+--Dieu le conduise! murmura-t-il. Il est bon, il croit bien
+faire.
+
+Il s'assit sur le seuil et demeura pensif.
+
+--Pauvre petit monsieur Georges! dit-il après un long silence;
+seul, aux mains de ce Vaunoy qui ne croit pas en Dieu!
+
+Il fit encore une pause, puis il ajouta:
+
+--Ils m'appellent le mouton blanc... Je suis le mouton et cet
+homme est le loup: mauvaise bataille! le loup a ses dents: si les
+dents me poussaient... le mouton se ferait loup pour défendre ou
+venger ceux qu'il aime. Qui vivra verra!
+
+
+
+VI
+Le voyage
+
+La dernière voix que Nicolas Treml entendit sur ses domaines fut
+celle de Jean Blanc, dont le chant mélancolique le saluait au
+départ comme un menaçant augure. Il fallut au vieux gentilhomme
+toute sa force d'âme et cette obstination qui est le propre du
+caractère breton pour vaincre les tristesses qui vinrent assaillir
+son coeur.
+
+Il repoussa loin de lui l'image de Georges et continua sa route.
+
+Il ne voulait point que l'on connût son itinéraire, car, après
+avoir fait deux lieues dans la direction du Couesnon et de la mer,
+il revint brusquement sur ses pas, tourna Vitré dont la noire
+citadelle absorbait les rayons du soleil de midi, et gagna le
+chemin de Laval, en laissant sur sa droite les belles prairies où
+serpente le ruisseau qui s'appelle déjà la Vilaine.
+
+Entre Laval et Vitré, un peu au-dessous du bourg d'Ernée, qui
+joua, quatre-vingts ans plus tard, un grand rôle dans les guerres
+de la chouannerie, s'élevaient, sur un petit tertre, deux tronçons
+de poteaux dont les têtes avaient été coupées.
+
+Ces deux poteaux se dressaient à six toises l'un de l'autre,
+séparés par deux tranchées entre lesquelles on voyait encore les
+débris vermoulus d'une barrière.
+
+Nicolas Treml arrêta son cheval et se découvrit. Jude Leker
+l'imita.
+
+--Quelques pas encore, dit M. de La Tremlays, et nous serons sur
+la terre ennemie, la terre de France. Pendant que nos pieds
+touchent encore le sol de la patrie, il nous faut dire un _Ave_ à
+Notre-Dame de Mi-Forêt.
+
+Tous deux récitèrent l'oraison latine.
+
+--Autrefois, reprit le vieux gentilhomme, ces poteaux avaient une
+tête. Celui-ci portait l'écusson d'hermine timbré d'une couronne
+ducale. L'autre portait d'azur à trois fleurs de lis d'or. De ce
+côté-ci de la barrière il y avait un homme d'armes breton; de
+l'autre, un homme d'armes français. Les soldats se regardaient en
+face; les emblèmes se dressaient fièrement à longueur de lance:
+Dreux et Valois étaient égaux.
+
+--C'était un glorieux temps, monsieur Nicolas! soupira Jude.
+
+--Dreux n'est plus, continua Treml dont la voix tremblait, et la
+Bretagne est une province française. Mais Dieu est juste; il
+rendra mon bras fort. Marchons!
+
+Ils franchirent l'ancienne limite des deux États et continuèrent
+leur route en silence.
+
+Le voyage fut long. Ils virent d'abord Laval, ancien fief de La
+Trémoille; Mayenne, qui donna son nom au plus gros des ligueurs;
+Alençon, qui fut l'apanage des fils de France.
+
+Dans chacune de ces villes ils s'arrêtaient le temps de faire
+reposer leurs chevaux. Puis ils repartaient en hâte.
+
+--Où allons-nous? se demandait parfois Jude Leker.
+
+Mais il ne faisait point cette question tout haut. S'il plaisait à
+Nicolas Treml de taire le but de ce voyage, ce n'était point à
+lui, Jude, qu'il appartenait de surprendre ce secret.
+
+Son incertitude ne devait pas durer longtemps désormais. Ils
+traversèrent Mortagne, puis Verneuil, puis Dreux, et, le matin du
+sixième jour, ils franchirent la grille dorée du parc de
+Versailles.
+
+Versailles était abandonné déjà, mais ses blancs perrons de marbre
+avaient encore le brillant éclat des jours de sa gloire.
+
+Statues, colonnades, urnes antiques et riches frontons gardaient
+leur splendeur du dernier règne. Il y avait si peu de temps que
+durait le veuvage de la cité royale! Le sable des allées ne
+conservait-il pas encore les traces des mules de satin et des
+hauts talons vermillonnés?
+
+N'y avait-il pas encore des fleurs dans les vases, des strophes
+gravées sur l'écorce des arbres, des jets de cristal dans la
+bouche souriante des naïades de bronze?
+
+Hélas! le veuvage a continué trop longtemps; les fleurs se sont
+flétries; bronzes et marbres ont pris l'austère beauté des oeuvres
+d'un autre âge; il n'y a plus ni chants, ni joies. C'est au passé
+qu'il faut dire avec le poète, pleurant les grandeurs de la
+monarchie:
+
+_Oh! que Versailles était superbe
+Dans ces jours purs de tout affront,
+Où les prospérités en gerbe
+S'épanouissaient sur son front!
+Là tout faste était sans mesure,
+Là chaque arbre avait sa parure,
+Là chaque homme avait sa dorure;
+Tout du maître suivait la loi
+Comme au même but vont cent routes,
+Là les grandeurs abondaient toutes:
+L'Olympe ne pendait aux voûtes
+Que pour compléter le grand roi._
+
+Nicolas Treml et son écuyer n'étaient point gens, il faut le dire,
+à s'occuper beaucoup de sculptures ou de jets d'eau. Ils jetèrent
+chemin faisant un regard distrait sur tous ces dieux de pierre qui
+souriaient, jouaient de la flûte ou dansaient couronnés de
+raisins, puis ils passèrent.
+
+Après avoir marché quelques heures encore, ils trouvèrent la
+Seine.
+
+--Paris est-il encore bien loin? demanda Nicolas Treml à un
+bourgeois qui, monté sur son bidet, tenait le bas de la chaussée.
+
+Le bourgeois se retourna et tendit son bras vers l'est. M. de La
+Tremlays, suivant ce geste, aperçut à l'horizon un point lumineux.
+C'était l'or tout neuf du dôme des Invalides qui lui renvoyait les
+rayons du soleil levant.
+
+--Courage, ami! dit-il à Jude, voici le terme de notre
+pèlerinage.
+
+Jude répondit:
+
+--C'est bien.
+
+Si les chevaux avaient su parler, ils auraient sans doute
+manifesté leur satisfaction d'une manière plus explicite.
+
+En entrant dans la ville, Nicolas Treml se fit indiquer le palais
+du régent et piqua des deux pour y arriver plus vite. Une sorte de
+fièvre semblait s'être emparée de lui. Jude le suivait pas à pas.
+La figure du bon serviteur trahissait cette fois une curiosité
+puissante. Par le fait, que pouvait vouloir au régent M. de La
+Tremlays?
+
+Ce dernier descendit de cheval à la porte du Palais-Royal. Il
+voulut entrer; les valets lui barrèrent le passage.
+
+--Allez dire à Philippe d'Orléans, dit-il, que Nicolas Treml veut
+l'entretenir.
+
+Les valets regardèrent le costume gothique du vieux gentilhomme
+qui disparaissait littéralement sous une épaisse couche de
+poussière, et tournèrent le dos en éclatant de rire.
+
+Le plus courtois d'entre eux répondit du bout des lèvres:
+
+--S. A. R. est à son château de Villers-Cotterets.
+
+M. de La Tremlays se remit en selle.
+
+--Quelqu'un de vous, dit-il, veut-il me conduire à ce château?
+
+La livrée du régent redoubla ses rires dédaigneux.
+
+--Mon brave homme, s'écria-t-on, les gens de votre sorte ne sont
+point admis au château de Villers-Cotterets.
+
+--C'est le paysan du Danube! chuchota un valet de pied.
+
+--C'est plutôt, répliqua un coureur, le Juif errant qui aura volé
+sur sa route un domestique et une haridelle!
+
+--C'est don Quichotte!
+
+--C'est M. de La Palisse!
+
+Jude mit la main sur la garde de son épée, mais son maître le
+retint d'un geste et tourna bride: l'insulte qui vient de trop bas
+s'arrête en chemin et n'est point entendue.
+
+M. de La Tremlays fit halte dans une hôtellerie qui portait pour
+enseigne les armes de Bretagne. Sans prendre le temps de se
+débotter, il manda le maître et lui ordonna de trouver un guide
+qui pût le conduire sur l'heure à Villers-Cotterets.
+
+L'étonnement de Jude était au comble. Sa curiosité, refoulée,
+l'étouffait. Enfin, n'y pouvant plus tenir, il prit la parole.
+
+--Monsieur Nicolas, dit-il timidement, vous avez donc grand désir
+de voir ce Philippe d'Orléans?
+
+--Tu me le demandes! s'écria Nicolas Treml avec énergie.
+
+Cette réponse porta la surprise de Jude au-delà de toutes bornes.
+
+--Que je meure! murmura-t-il en se parlant à lui-même, si je sais
+ce que notre monsieur peut vouloir au régent!
+
+Nicolas Treml entendit, saisit le bras de son écuyer et dit:
+
+--Je veux le tuer!
+
+Jude se reprocha de n'avoir point deviné une chose si naturelle.
+
+--À la bonne heure! dit-il; c'est bien.
+
+Et il reprit sa tranquillité habituelle.
+
+À ce moment, l'hôte reparut avec un guide.
+
+
+
+VII
+La forêt de Villers-Cotterets
+
+La magnifique maison de plaisance du régent Philippe d'Orléans
+avait ce jour-là un aspect plus joyeux encore que d'habitude. On
+voyait les palefreniers s'empresser autour des carrosses attelés.
+Les chevaux de selle piaffaient et se démenaient comme pour
+appeler leurs maîtres, et toute une armée de pages, coureurs et
+laquais à brillantes livrées encombrait les abords du perron.
+
+Le régent était encore à table. Dès que le repas fut fini,
+courtisans et belles dames descendirent à flots de velours et de
+satin le grand perron du château. Aussitôt les carrosses
+s'émaillèrent de gracieux visages, les chevaux de selle dansèrent
+sous leurs cavaliers, et la grande porte de la cour s'ouvrit.
+
+Par extraordinaire, Philippe d'Orléans n'avait pas pris place dans
+son carrosse. Il essayait un magnifique cheval que lui avait
+envoyé la reine Anne d'Angleterre, présent qu'il appréciait
+surtout à cause de son origine britannique, car le régent était
+anglais de coeur.
+
+Tous les historiens s'accordent à dire que Philippe d'Orléans
+avait un fort beau visage; ses portraits d'ailleurs en font foi.
+Quand il voulait bien mettre de côté ses allures abandonnées, on
+reconnaissait en lui le descendant des rois, et il pouvait faire
+figure de prince.
+
+Ce jour-là, se trouvant d'humeur gaillarde, il se mit en selle
+avec aisance, et tout aussitôt la cavalcade s'ébranla.
+
+Entre la sauvage forêt de Rennes et les massifs artistement percés
+de Villers-Cotterets, il y avait plein contraste. C'étaient bien
+encore ici de grands bois à l'opaque ombrage, des chênes haut
+lancés, des couverts à égarer une armée, mais la main de l'homme
+se faisait partout sentir.
+
+Il fait bon pour une terre être domaine de prince. Lorsque la main
+du maître peut ne point ménager l'or, la nature se façonne et
+s'embellit sans rien perdre de son agreste splendeur. Tantôt les
+larges allées se déroulaient en méandres capricieux et ménagés
+comme à plaisir, tantôt elles alignaient à perte de vue leurs
+doubles rangées de troncs sveltes et semblaient une immense
+colonnade supportant une voûte de verdure.
+
+Entre les deux paysages, il faut le dire, l'avantage ne restait
+point à la Bretagne.
+
+La forêt de Villers-Cotterets fourmille de sites admirables. En
+descendant les ombreux sentiers qui mènent à la vallée, on songe
+au paradis terrestre; lorsqu'on regagne les hauteurs, l'horizon
+s'étend et acquiert cette largeur qui manque presque toujours aux
+paysages bretons.
+
+Et d'ailleurs la pauvre forêt de Rennes ne saurait opposer que
+quelques gentilhommières inconnues ou le clocher d'une église de
+village au royal château bâti par les Valois et à la noble abbaye
+de Prémontré.
+
+Il y avait une heure que la cavalcade avait quitté l'avenue de
+Villers-Cotterets; elle avançait lentement: les gentilshommes
+caracolaient aux portières des carrosses qui roulaient sans bruit
+sur le gazon des allées. Philippe d'Orléans causait avec
+Mme de Carnavalet par la portière.
+
+Tout à coup, à un détour de la route, deux cavaliers apparurent et
+se postèrent au milieu du chemin, de manière à barrer le passage.
+
+C'étaient deux hommes de haute taille et d'athlétique carrure.
+Leur costume, qui ne ressemblait en rien à celui de l'époque,
+était gris de poussière.
+
+Le plus vieux de ces inconnus se tourna vers un paysan monté sur
+un bidet qui lui servait de guide et se tenait à distance
+respectueuse, et lui demanda tout haut:
+
+--Lequel de ces gens est le duc d'Orléans?
+
+Le paysan montra du doigt le prince et s'enfuit.
+
+L'inconnu poussa droit au régent qui recula instinctivement et
+porta la main à son épée. Les courtisans, un instant paralysés par
+la surprise, se jetèrent au-devant de leur maître.
+
+Quelques dames songèrent d'abord à s'évanouir, mais elles
+reprirent leurs sens, parce que la scène promettait d'être
+curieuse.
+
+--Qui êtes-vous? demanda le régent après le premier moment de
+silence.
+
+--Je suis Nicolas Treml de La Tremlays, seigneur de
+Bouëxis-en-Forêt, répondit le nouveau venu.
+
+--Et que voulez-vous?
+
+--Me battre en combat singulier contre le régent de France!
+
+Ces étranges paroles furent prononcées d'un ton grave et ferme,
+exempt de toute fanfaronnade.
+
+Les courtisans se regardèrent. Un muet sourire vint à leurs
+lèvres. Les dames étaient puissamment intéressées: elles
+contemplaient cela comme on suit une représentation dramatique.
+
+C'était en effet un spectacle singulier et fait pour étonner que
+ces deux hommes, débris d'un autre siècle, mais débris vigoureux,
+menaçants, intrépides, au milieu de ces visages fardés, que ces
+longues épées à garde de fer parmi ces rapières de parade, que ces
+pourpoints de gros drap, sans rubans ni broderies, au milieu de
+tout cet or et de tout ce velours.
+
+On eût dit que la Bretagne du XVe siècle sortait du tombeau et
+venait demander raison de la conquête aux arrière-neveux des
+conquérants.
+
+Philippe d'Orléans avait senti d'abord un mouvement d'inquiétude,
+mais dix gentilshommes le séparaient maintenant du vieux Breton.
+Il oublia sa passagère frayeur.
+
+--Ce bonhomme est fou, dit-il en riant; il fera peur à nos dames.
+Qu'on le chasse!
+
+L'ordre était explicite, mais la rapière de M. Nicolas était
+longue. Les gentilshommes ne se pressaient point d'attaquer.
+
+Le vieux Breton ôta lentement son gant de peau de buffle qui
+pouvait bien peser une demi-livre.
+
+--Il faut en finir! murmura le régent avec impatience.
+
+--Il faut en finir! répéta gravement Nicolas Treml. On m'avait
+dit que le sang de Bourbon était un sang héroïque; mais la
+Renommée est menteuse, je le vois, ou bien la branche aînée a
+gardé tout entier l'héritage de vaillance. Philippe d'Orléans,
+régent de France, pour la seconde fois, moi, gentilhomme comme
+toi, je te provoque au combat!
+
+Ce disant, M. de La Tremlays dégaina.
+
+MM. les courtisans en firent autant. Les dames trouvaient que la
+comédie marchait à souhait.
+
+--Soyez témoins! reprit Nicolas Treml d'une voix haute et
+solennelle; ne pouvant accuser le roi qui est un enfant, j'accuse
+le régent de France de tenir en servage la province de Bretagne,
+laquelle est libre de droit. Pour prouver la vérité de mon dire,
+j'offre le combat à outrance et sans merci. Si Dieu permet que je
+succombe, la Bretagne n'aura perdu qu'un de ses enfants. Si je
+suis vainqueur, elle recouvrera ses légitimes privilèges.
+
+--Un combat en champ clos! murmuraient ces messieurs qui
+commençaient à s'amuser de l'aventure. Un jugement de Dieu entre
+son Altesse Royale et M. Nicolas! l'idée vaut quelque chose!
+
+Le régent ne riait plus.
+
+Quant aux dames saisies par le côté romanesque de l'aventure,
+elles admiraient maintenant l'austère visage du vieillard et
+prenaient peut-être parti pour sa barbe blanche.
+
+Mme la duchesse de Berry dit à l'oreille de Riom qui était à la
+portière:
+
+--Quel beau vieux fou!
+
+--Eh bien! reprit encore Nicolas Treml dont l'oeil s'allumait
+d'indignation, régent de France, vous ne répondez pas!
+
+Un silence suivit ces paroles. Chacun eut le pressentiment d'un
+événement extraordinaire. Au moment où le régent ouvrait la bouche
+pour ordonner définitivement à sa suite d'écarter le vieux Breton,
+celui-ci le prévint et se tourna vers son écuyer.
+
+--Fais ranger ces gens! dit-il froidement.
+
+Jude poussa son robuste cheval au milieu du flot des courtisans
+qui, refoulés avec une irrésistible vigueur, se rejetèrent à
+droite et à gauche.
+
+Durant une seconde,--une seule,--Philippe d'Orléans et Nicolas
+Treml se trouvèrent face à face. Ce court espace de temps suffit
+au vieillard qui, levant son massif gant de buffle, en frappa le
+régent de France en plein visage et cria d'une voix retentissante:
+
+--Pour la Bretagne!
+
+Trente épées menacèrent au même instant sa poitrine. Les dames
+purent s'évanouir.--Le dénouement surpassait toute attente.
+
+En recevant ce sanglant outrage, Philippe d'Orléans avait pâli. Il
+mit l'épée à la main comme le dernier de ses gentilshommes et se
+précipita vers l'agresseur.
+
+Mais il s'arrêta en chemin. La colère avait peu de prise sur cette
+nature où la tête dominait complètement le coeur. Il revint vers
+les princesses pour calmer leur frayeur.
+
+Pendant cela, un combat inégal et dont l'issue ne pouvait rester
+douteuse s'était engagé entre les deux Bretons et la suite de Son
+Altesse Royale. Ces messieurs de la suite du régent qui, pour être
+de joyeux compagnons, n'en étaient pas moins de galants hommes,
+essayaient de désarmer leurs adversaires et non point de les tuer.
+Au bout de quelques minutes, Nicolas Treml, renversé de cheval,
+fut pris et lié à un arbre.
+
+Il ne prononça plus une parole, et resta, tête haute, devant son
+vainqueur.
+
+Jude avait encore son épée, il était entouré de tous côtés, mais
+non pas vaincu.
+
+M. de La Tremlays, jugeant inutile de prolonger la bataille, lui
+fit de loin un signe. Aussitôt Jude jeta son arme aux pieds de ses
+adversaires, qui s'emparèrent de lui sur-le-champ.
+
+À ce moment, une douleur amère et soudaine se refléta sur les
+traits du vieux gentilhomme qui, jusqu'alors, avait gardé
+l'apparence d'un calme stoïque. Un souvenir venait de traverser
+son âme; il avait vu Georges qui souriait dans son berceau.
+
+Jusqu'à cette heure, son extravagant espoir l'avait soutenu. Il
+avait cru forcer le régent à descendre dans l'arène et à jouer
+contre lui, l'épée à la main, les destinées de la Bretagne.
+
+C'était simple et naturel à son sens. Il n'avait pas même supposé
+qu'il faudrait en venir au dernier outrage. Maintenant il
+comprenait. La fièvre était passée.
+
+Comme il arrive toujours après une défaite, mille pensées se
+pressaient dans son cerveau. Il sentait naître en lui un doute
+touchant la loyauté de son parent, Hervé de Vaunoy; et ce doute, à
+peine conçu, grandissait, grandissait jusqu'à devenir terrible
+comme une certitude. Il croyait entendre la voix lointaine du
+pauvre fendeur de cercles, et cette voix lui disait la ruine de sa
+race.
+
+Il jeta un regard découragé vers Jude, et se repentit de lui avoir
+fait rendre son épée.
+
+--Reprends ton arme, mon homme, cria-t-il. Passe sur le corps de
+ces valets et va-t'en veiller sur l'enfant.
+
+Jude obéit comme toujours. Un puissant effort le dégagea des mains
+qui le retenaient, mais la foule s'était augmentée; les valets et
+les palefreniers avaient rejoint la cour. Jude fut terrassé. En
+tombant, il tourna vers son maître ses yeux pleins d'une
+respectueuse tristesse.
+
+--Je n'ai pas pu, murmura-t-il comme s'il eût voulu excuser une
+désobéissance.
+
+Nicolas Treml courba la tête.
+
+--Pauvre berceau! dit-il; que Dieu ne punisse que moi et prenne
+l'enfant en pitié!
+
+Le régent donna le signal du retour.
+
+Tout le long de la route, il se montra d'une fort aimable gaieté.
+Il n'était pas méchant. Seulement, en montant le perron du
+château, il se pencha à l'oreille d'un de ses conseillers et
+prononça le mot Bastille; le conseiller s'inclina.
+
+C'était l'arrêt de Nicolas Treml et de l'honnête Jude, son écuyer.
+
+
+
+VIII
+Tutelle
+
+Quelques heures après l'étrange bataille que nous avons rapportée,
+M. de La Tremlays et son écuyer furent enfermés à la Bastille.
+
+Il est permis de croire que le vieux Breton fit des réflexions
+assez tristes lorsqu'il franchit le seuil de la forteresse. Quant
+à Jude, on peut affirmer qu'il ne réfléchit pas du tout.
+
+Quelles que fussent ses angoisses secrètes, Nicolas Treml était
+trop fier et trop fort pour les laisser paraître sur son visage.
+Il monta en silence les noirs escaliers de la Bastille, et entra
+dans son cachot comme il entrait jadis au grand salon du château
+de La Tremlays, le front haut et la tête calme.
+
+Mais, une fois seul, le vieux gentilhomme donna cours à son
+désespoir. Il s'accusa d'avoir abandonné Georges, et maudit
+presque son patriotisme inutile. Son entreprise lui apparaissait
+maintenant sous son véritable jour. La vue de la cour avait changé
+ses idées. Il comprenait, mais trop tard, que sa tentative, qui
+eût été téméraire au temps de la chevalerie, devenait, au XVIIIe
+siècle, un acte de véritable extravagance.
+
+Sa douleur et ses regrets eussent été bien plus amers encore s'il
+avait pu voir ce qui se passait dans son château de La Tremlays.
+Hervé de Vaunoy, en effet, ne faisait point les choses à demi.
+Quelques mots échappés à Nicolas Treml, dans la dernière
+conversation qu'ils avaient eue ensemble, avaient mis Hervé sur la
+voie, et il devinait à peu près le but du voyage de son parent.
+
+Ce lui en était assez pour conjecturer le reste, car il
+connaissait l'indomptable rancune du vieux Breton.
+
+Il laissa passer une semaine. Au bout de ce terme, il regarda le
+retour de Nicolas Treml comme étant pour le moins fort
+problématique, et agit en conséquence. La majeure partie des vieux
+serviteurs du château fut congédiée, Vaunoy ne garda que ceux
+qu'il avait su se concilier dès longtemps, et Alain, le maître
+d'hôtel, qui était un peu son confident.
+
+Vaunoy avait totalement changé de caractère. Depuis deux ans, il
+rêvait nuit et jour la possession du riche domaine de Treml, et
+voilà que tout à coup ce rêve s'était accompli. Pauvre hier et ne
+possédant que son manteau râpé de gentillâtre, il s'éveillait
+aujourd'hui aussi riche que pas un membre de la haute noblesse
+bretonne.
+
+Il y avait de quoi mettre une cervelle d'ambitieux à l'envers, et
+celle de Vaunoy fit la culbute.
+
+Il est vrai que, à bien prendre, cette opulence n'avait rien de
+réel. Entre les mains d'Hervé, le château avec ses dépendances
+n'était qu'un dépôt, et son rôle celui d'un fidéicommissaire.
+
+Mais, pour qui sait conduire sa barque, ce rôle de
+fidéicommissaire peut mener loin. Tout homme est mortel; le
+pupille est soumis à cette foule de hasards déplorables qui
+menacent notre pauvre humanité: on meurt de la fièvre, du croup;
+on meurt pour ne point manger assez ou pour manger trop; on est
+croqué par le loup, même ailleurs que dans les contes de Perrault;
+on se noie; que sais-je!
+
+Plus tard, il y a les duels, les chutes de cheval et autres
+aventures.
+
+À cause de tout cela, le pupille d'un fidéicommissaire bien appris
+atteint rarement sa majorité.
+
+Or, M. de Vaunoy était un homme fort capable. Seulement, comme il
+était impatient outre mesure de jouir sans contrôle, il ne fit
+point grand fond sur ces éventualités que nous venons d'énumérer.
+Le petit Georges, à la rigueur, pouvait sortir victorieux de
+toutes ces épreuves, et M. de Vaunoy entendait ne point courir les
+chances de ce jeu périlleux.
+
+Le Breton est bon et généreux d'ordinaire, mais quand il se met à
+être mauvais, les traîtres du mélodrame sont des anges auprès de
+lui: rien ne lui coûte, et les moyens qu'il emploie alors sont
+d'une brutalité diabolique.
+
+Le lecteur en pourra juger sous peu.
+
+Vaunoy continua de traiter Georges comme le petit-fils chéri et
+respecté de son seigneur. Il voulait se faire un appui de
+l'affection de l'enfant pour le cas redoutable où M. de La
+Tremlays fût revenu inopinément quelque jour. Un mois, deux mois
+se passèrent. Hervé avait fait maison nette de tout ce qui portait
+amour au vieux sang de Treml. Néanmoins il y avait un fidèle
+serviteur qu'il n'avait point pu chasser: c'était Loup, le chien
+favori de M. Nicolas.
+
+En vain les nouveaux valets, armés de fouets, avaient poursuivi
+Loup jusqu'à une grande distance dans la forêt, il revenait
+toujours. Au moment où Hervé le croyait bien loin, il le
+retrouvait, le soir, assis auprès du berceau de Georges endormi.
+Le chien veillait, et nous ne pouvons point affirmer que, sans la
+présence de ce vaillant gardien, l'héritier de Treml eût passé ses
+nuits sans péril, car M. de Vaunoy jetait souvent d'étranges
+regards sur la couche où reposait son jeune cousin.
+
+Loup n'était pas seul à veiller sur le petit Georges: un autre
+protecteur couvrait l'enfant de sa mystérieuse vigilance. Avec la
+bourse de Nicolas Treml, Jean Blanc avait soulagé les souffrances
+de son père, il ne travaillait plus: le jour, il dormait ou rôdait
+autour du château; la nuit, il montait dans l'un des arbres du
+parc, dont les longues branches venaient frôler les fenêtres de la
+chambre où dormait Georges, et là il faisait sentinelle jusqu'au
+matin.
+
+Hervé l'avait bien menacé parfois du fusil de son veneur, mais
+Jean Blanc savait courir sur la verte couronne des arbres comme un
+matelot dans les agrès de son navire. Il ne craignait point les
+balles, seulement, il se garait, ne voulant point mourir,
+puisqu'il avait dit: _Qui vivra verra!_
+
+Pour voir, il voulait vivre.
+
+
+
+IX
+L'étang de La Tremlays
+
+Il y avait six mois que Nicolas Treml était parti. Personne ne
+savait en Bretagne ce qu'il était devenu. Les gens de la forêt le
+regrettaient parce qu'il était bon maître, et priaient Dieu pour
+le repos de son âme.
+
+Un soir d'automne, Hervé de Vaunoy jeta sa canardière sur son
+épaule et prit le petit Georges par la main. En cet équipage, il
+se dirigea vers l'étang de La Tremlays. Loup marchait sur ses
+talons; Vaunoy suivait du coin de l'oeil le fidèle animal, et ce
+regard annonçait des dispositions qui n'étaient rien moins que
+bienveillantes.
+
+Georges courait dans l'herbe ou cueillait les fleurs d'or des
+genêts. Ses cheveux blonds flottaient au vent du soir. Il était
+gracieux et charmant comme la joie de l'enfance.
+
+L'étang de La Tremlays est situé à l'ouest et à un quart de lieue
+du château. Sa forme est celle d'un trapèze dont trois côtés
+appuient leurs bordures d'aunes à de grands taillis, tandis que le
+quatrième, coupé en talus escarpé, porte à son sommet un bouquet
+de futaie.
+
+Du point central de ce talus, qui surplombe par suite
+d'éboulements anciens, s'élance presque horizontalement le tronc
+robuste et rabougri d'un chêne noir dont les longues branches
+pendent au-dessus de l'eau et couvrent le quart de la largeur de
+l'étang.
+
+C'est vis-à-vis de ce chêne et à quelques toises de ses dernières
+branches que la pièce d'eau atteint sa plus grande profondeur. Le
+reste est fond de vase où croissent des moissons de joncs et de
+roseaux que peuplent vers le commencement de l'hiver des myriades
+d'oiseaux aquatiques.
+
+Sur la rive occidentale de l'étang de La Tremlays s'assied
+maintenant une petite bourgade avec chapelle et moulin; mais, à
+l'époque où se passe notre histoire, ce lieu était complètement
+désert, et il était bien rare qu'un passant vînt troubler les
+silencieux ébats des sarcelles ou des tanches.
+
+M. de Vaunoy ouvrit le cadenas d'un petit bateau, plaça Georges
+sur l'un des bancs et quitta la rive; Loup, sans y être invité,
+franchit d'un bond la distance et s'installa aux pieds de
+l'enfant.
+
+Après quelques coups de rames qui le portèrent au milieu de
+l'étang, M. de Vaunoy arma sa canardière et jeta autour de lui un
+regard de chasseur novice. Un plongeon montra sa tête noire entre
+les roseaux: Hervé fit feu.
+
+La détonation fit tressaillir Loup; l'odeur de la poudre dilata
+ses narines. Il se dressa sur ses quatre pattes et darda son
+regard dans la direction des roseaux.
+
+--Cherche là..., cherche, dit doucement M. de Vaunoy. Vous savez
+l'histoire de la chatte métamorphosée en femme. Une souris se
+montre, et Minette de courir à quatre pattes. Loup, excité dans
+son instinct, bondit hors du bateau, laissant Georges, effrayé du
+bruit, sur son banc.
+
+--Cherche là..., cherche! répéta M. de Vaunoy, qui rechargeait
+vivement sa canardière.
+
+Le chien cherchait, mais il n'avait garde de trouver le plongeon,
+dont la santé n'avait aucunement souffert.
+
+M. de Vaunoy épaula de nouveau sa canardière.
+
+--Regarde donc quel grand chêne, Georges! dit-il.
+
+Pendant que l'enfant était retourné, le coup partit. Loup poussa
+un hurlement plaintif, et se coucha, mort, dans les roseaux.
+
+--J'ai vu derrière les feuilles du chêne, dit l'enfant, une
+grande figure blanche qui nous regardait.
+
+Vaunoy jeta vivement les yeux vers l'arbre, mais il n'aperçut
+rien.
+
+--Regarde encore! dit-il d'une voix pateline.
+
+Puis il grommela entre ses dents:
+
+--Cette fois le maudit chien ne reviendra pas!
+
+--Tiens! s'écria Georges, voilà encore la figure blanche!
+
+Vaunoy était dans l'un de ces instants où l'homme a peur de son
+ombre. La nuit tombait rapidement. Il compta du regard les
+feuilles du chêne noir, et n'aperçut rien encore. L'enfant s'était
+trompé.
+
+La main d'Hervé tremblait néanmoins pendant qu'il déposait sa
+canardière au fond du bateau pour prendre les rames. Il se dirigea
+lentement vers le point de l'étang qui fait face au grand chêne.
+En cet endroit, l'eau tranquille et plus sombre annonçait une
+grande profondeur. Vaunoy cessa de ramer. Il appuya sa tête sur sa
+main. Sa respiration était oppressée, des gouttes de sueur
+coulaient sur son front.
+
+Quand il se redressa, la nuit était tout à fait venue. À deux ou
+trois reprises, il étendit sa main vers Georges, et chaque fois sa
+main retomba. Enfin il fit sur lui-même un violent effort:
+
+--Eh bien! dit-il d'une voix étouffée, ne vois-tu plus la grande
+figure blanche?
+
+L'enfant tourna la tête.
+
+--Si, répondit-il, la voilà!
+
+Pendant qu'il parlait encore, Vaunoy le saisit par-derrière et le
+précipita dans l'étang.
+
+Au même instant, une longue forme blanche se montra, en effet,
+dans le feuillage du chêne, mais Vaunoy ne put la voir, occupé
+qu'il était à fuir vers le bord à force de rames.
+
+La lune qui se levait jeta ses premiers rayons par-dessus les
+taillis et vint éclairer le pâle visage de Jean Blanc.
+
+Au moment où Vaunoy atteignait la rive, l'albinos se laissa
+glisser le long d'une branche flexible qui pliait sous son poids
+et retombait au ras de l'eau. À l'aide de ses pieds, il imprima un
+mouvement de fronde à ce balancier, puis, ouvrant les mains tout à
+coup, il se trouva lancé tout près de l'endroit où Georges avait
+disparu.
+
+Vaunoy entendit sans doute le bruit de sa chute; mais, plein de
+cette superstitieuse terreur qui suit et venge le crime, il se
+boucha les oreilles et s'enfuit, éperdu.
+
+Quelques secondes après, Jean Blanc revint à la surface, ramenant
+l'enfant évanoui.
+
+Le pauvre visage de l'albinos avait une expression d'allégresse
+délirante lorsqu'il toucha le bord. Il prit sa course, serra
+convulsivement l'enfant dans ses bras, et ne s'arrêta que
+lorsqu'il eut mis une large distance entre lui et le château de La
+Tremlays.
+
+--J'étais là, disait-il en riant; je savais qu'on ferait du mal
+au petit monsieur! Maintenant, il est à moi: je l'ai gagné!
+J'étais là pour que le fort ne tuât point le faible, comme dans la
+chanson d'Arthur de Bretagne.
+
+Ceux qui connaissaient le pauvre Jean Blanc eussent vu dans ces
+paroles entrecoupées le symptôme précurseur de l'un de ses accès.
+Lui-même sentait vaguement l'approche d'une tempête
+intellectuelle, car sa joie tomba tout à coup. Il fit halte au
+milieu sur le gazon d'un talus.
+
+L'atmosphère était froide. Une abondante rosée descendait du faîte
+des arbres à demi dépouillés de leurs feuilles. Georges restait
+sans mouvement: ses membres étaient raides et glacés. Une pâleur
+mortelle couvrait son joli visage.
+
+--Il faut qu'il s'éveille! grommelait Jean Blanc en tâchant de le
+réchauffer sur son sein; il le faut. Sainte Vierge, réveillez-le!
+
+Ce disant, il se dépouillait de son justaucorps de peau de mouton,
+et s'en servait pour envelopper le corps transi de l'enfant. Sa
+poitrine haletait, ses yeux devenaient hagards. Il luttait contre
+l'accès qui envahissait ses chancelantes facultés.
+
+Par un dernier éclair d'intelligence, il ôta de sa poitrine une
+médaille de cuivre qui portait l'image de Notre-Dame de Mi-Forêt.
+Il la passa d'une main frémissante au cou de l'enfant toujours
+inanimé.
+
+--Sainte Vierge, cria-t-il dans sa foi désolée, moi, je ne peux
+plus! Il a maintenant votre sainte médaille: il est à vous,
+réveillez-le! Si vous l'éveillez, bonne Mère de Dieu, je fais
+voeu...
+
+Un irrésistible rire interrompit cette ardente invocation.
+Aussitôt après il tomba en convulsion, puis, emporté par sa fièvre
+folle, il se jeta, tête baissée, gambadant, au plus épais du
+fourré.
+
+L'enfant, évanoui, resta à la garde de Notre-Dame.
+
+L'accès de Jean Blanc fut long, parce que l'émotion qui l'avait
+provoqué avait été puissante; pendant plus d'une heure, il courut
+les taillis en répétant son étrange refrain:
+
+--Je suis le mouton blanc..., le mouton!
+
+Au bout de ce temps, sa fièvre se calma, il sentit revenir ses
+idées, et le souvenir de Georges emplit tout à coup son coeur.
+
+Il s'élança, passant par-dessus tout obstacle, et, retrouvant sa
+route par instinct, en quelques minutes il atteignit l'allée où il
+avait laissé l'enfant.
+
+Son coeur battit de joie, car un rayon de lune, glissant au
+travers des branches, éclairait un objet blanc sur le talus.
+
+--Georges! cria-t-il.
+
+Georges ne répondit point.
+
+Jean Blanc franchit en deux bonds la distance qui le séparait du
+talus et tomba sur ses genoux.
+
+--Georges! dit-il encore.
+
+Et comme l'objet blanc restait immobile, Jean le toucha. C'était
+son justaucorps de peau.
+
+L'enfant avait disparu.
+
+
+
+X
+La veillée
+
+Vingt ans de plus pèsent un poids bien lourd sur la tête d'un
+homme; mais, pour l'ensemble des choses créées, mis à part l'homme
+lui-même, c'est-à-dire pour la portion la plus grande, la plus
+durable, la plus vivante de la nature, vingt ans passent comme un
+souffle de brise, qui effleure et n'entame point.
+
+Vingt ans écoulés ont rendu méconnaissables les personnages de
+notre récit: l'enfant s'est fait homme, l'homme est devenu
+vieillard, le vieillard a cessé de vivre.
+
+Mais le beau château de La Tremlays s'élève toujours, droit et
+robuste au bout de son avenue de grands chênes. Si quelques arbres
+sont morts dans la forêt, d'autres jaillissent du sol et
+s'élancent, pleins de sève, vers le beau soleil qui chauffe la
+voûte de feuillage. La Fosse-aux-Loups a gardé ses sombres
+ombrages et le chêne creux soutient vaillamment le pesant fardeau
+de ses branches colossales. Les deux moulins chancellent et
+menacent ruine comme autrefois, et c'est à peine si l'on aperçoit
+que la pauvre loge de Mathieu Blanc s'est affaissée au ras du sol,
+tant le détail est mince et peu digne d'attention.
+
+Quant à l'étang de La Tremlays, ce sont toujours les mêmes eaux
+dormantes et la même moisson de roseaux sous lesquels blanchissent
+dans la vase les ossements de Loup, le fidèle chien de Nicolas
+Treml.
+
+Nous sommes à l'automne de l'année 1740, et il y a veillée dans
+les cuisines de M. Hervé de Vaunoy de La Tremlays, seigneur de
+Bouëxis-en-Forêt.
+
+La cuisine est une grande pièce carrée, percée de quatre fenêtres
+hautes. Une porte de chêne, garnie de fer, ouvre ses deux battants
+vis-à-vis de la vaste cheminée dont le manteau, en forme de
+toiture, peut abriter une compagnie raisonnablement nombreuse.
+Cinq ou six bûches broient dans l'âtre et mêlent leur rouge
+lumière à la lueur crépitante de deux résines.
+
+Sur la table massive qui occupe le milieu de la pièce, une rangée
+de _pichets_ (cruches), méthodiquement alignés, exhalent une bonne
+odeur de cidre dur. Des pommes de terre rôtissent sous les
+cendres, et une demi-douzaine de quartiers de lard montrent, des
+deux côtés de la crémaillère, leur couenne recouverte de suie.
+
+Nous faisons grâce au lecteur des fourneaux, casseroles, cuillers
+à pots, marmites, écumoires, etc.
+
+Il y a une quinzaine de personnes assises sous le manteau de la
+cheminée. La plupart sont serviteurs ou servantes de Vaunoy; deux
+ou trois sont étrangères et reçoivent l'hospitalité.
+
+Pour ne point faire défaut à la galanterie française, nous
+parlerons d'abord des femmes.
+
+Sur cette escabelle à trois pieds et si près du feu que la pointe
+de ses sabots se charbonne, est assise la dame Goton Rehou, femme
+de charge de La Tremlays. Elle fut, si l'on en croit la chronique
+de la forêt, une joyeuse commère; mais cela date de quarante ans,
+et, à l'heure qu'il est, elle fume une pipe courte noircie par un
+long usage, avec toute la gravité qui convient à une personne de
+son importance.
+
+Auprès d'elle, et s'éloignant graduellement du foyer, siègent les
+servantes du château: la fille de basse-cour, la pigeonnière, la
+trayeuse de vaches, et même la femme de chambre de Mlle Alix de
+Vaunoy. Cette dernière déroge sans nul doute en semblable
+compagnie, mais il faut tuer le temps.
+
+De l'autre côté de la cheminée, sont rangés les garçons.
+
+C'est d'abord André, le garde; Simonnet, le maître du pressoir;
+Corentin, l'homme de la charrue, et beaucoup d'autres encore dont
+l'énumération serait longue et superflue.
+
+Dans l'âtre même, et juste en face de la dame Goton Rehou, est
+assis un homme de la forêt; hôte de La Tremlays pour quelques
+heures. Cet homme mérite une description particulière.
+
+Il est charbonnier, cela se voit. Une couche épaisse de noir
+couvre son visage et s'éclaircit seulement quelque peu aux angles
+saillants de la face, comme il arrive aux masques de bronze. Ses
+yeux, dont la paupière est enflammée, semblent craindre l'éclat
+ardent du foyer et s'abritent derrière sa main noircie; du reste,
+vêtu comme les gens de la forêt: bonnet de laine mêlée, veste
+longue en forme de paletot échancré, culottes courtes, bas bleus
+et souliers à boucle de fer.
+
+Il est de taille problématique. Assis, il semble petit, mais
+lorsqu'il se lève pour saisir un pichet et boire à même, ses
+longues jambes l'exhaussent tout à coup. Dans l'attitude de son
+corps, il y a plus de souplesse que de force. Quant à son âge, nul
+ne saurait le dire. Depuis quinze ans, le charbonnier Pelo Rouan
+court la forêt. Tel on l'a vu la première fois, tel on le voit
+encore.
+
+Nos personnages ainsi posés, nous écouterons leur conversation,
+car nous sommes fort dépaysés dans ce château où nous n'avons pas
+mis le pied depuis vingt ans.
+
+Renée, la fille de chambre de Mlle Alix de Vaunoy, cause avec Yvon,
+le valet des chiens, lequel raccommode son fouet et tresse une
+_soutisse_ (mèche), que Mirault, Gerfault, Renault, etc.,
+sentiront plus d'une fois sur leurs flancs savamment amaigris.
+André, le garde, frotte d'huile le ressort de son fusil à pierre.
+Corentin taille un battoir pour Anne, la surintendante des vaches;
+l'entretien n'a rien encore de général.
+
+Mais six heures ont sonné à la cloche fêlée du beffroi. Le vieux
+Simonnet, maître du pressoir, a récité dévotement les versets de
+l'angélus. Un silence de quelques minutes s'est fait, pendant
+lequel tout le monde a prié.
+
+Quand ce silence eut duré suffisamment à son gré, dame Goton fit
+un signe de croix final et secoua les cendres de sa pipe avec
+précaution.
+
+--Les jours s'en vont petissant! dit-elle.
+
+Chacun reconnut implicitement la justesse infinie de cette
+observation.
+
+--Vienne la fin du mois, poursuivit la vieille femme de charge,
+et nous aurons la résine allumée pour dire l'angélus le matin et
+le soir.
+
+--Ça, c'est la vérité! appuya Simonnet.
+
+Et tous répétèrent avec conviction:
+
+--Les jours s'en vont petissant, c'est la vérité!
+
+Dame Goton savoura un instant l'approbation générale.
+
+--Maître Simonnet, reprit-elle ensuite, si c'est un effet de
+votre complaisance, passez-moi le pichet; ma pauvre langue brûle.
+
+Au lieu d'un pichet, on en passa dix, et tout le monde s'abreuva
+copieusement.
+
+--Fameux et droit en goût! s'écria la vieille femme en promenant
+voluptueusement sa langue sur ses lèvres après avoir bu; tout ce
+qu'on peut demander, c'est que le cidre de l'automne qui vient
+vaille celui de l'autre année, pas vrai?
+
+C'était là encore une de ces propositions dont le succès n'est
+point douteux. Tout le monde répondit affirmativement, et le
+maître du pressoir but un second coup pour prouver la sincérité de
+son opinion.
+
+--Quant à ce qui est de l'an prochain, dit-il, on ne sait pas ce
+qu'on ne sait pas. Il cherra bien du bois mort dans la forêt d'ici
+l'autre automne; d'ici l'autre automne, bien de l'eau passera sous
+le pont de Noyal, et notre monsieur dit que le temps qui court est
+un temps de péril.
+
+Renée cessa de causer avec Yvon et releva la tête avec inquiétude.
+
+--Est-ce qu'on craint une attaque des Loups? murmura-t-elle.
+
+À cette question, on eût pu voir le charbonnier fermer à demi les
+yeux et jeter à la ronde un fugitif regard.
+
+--Les Loups! répéta Simon net en frappant son poing sur la table.
+Si j'étais seulement dans la peau de M. le lieutenant du roi, on
+ne les craindrait pas longtemps, les maudits brigands! Dire qu'ils
+ont brûlé mon beau pressoir de Bouëxis-en-Forêt!
+
+--Volé mes vaches! ajouta la trayeuse.
+
+--Dévasté mon chenil! dit Yvon.
+
+--Braconné plus de gibier que n'en chasse en trois ans notre
+monsieur! s'exclama le garde.
+
+--Tué mes poules!
+
+--Foulé mes guérets!
+
+--Brisé mes espaliers! crièrent en choeur les divers
+fonctionnaires de La Tremlays.
+
+La dame Goton bourrait gravement sa pipe et ne disait rien, Pelo
+Rouan, le charbonnier, semblait dormir, adossé contre la paroi de
+la cheminée.
+
+--Oh! les maudits brigands! reprit le choeur au milieu duquel on
+distinguait la voix flûtée et suraiguë de la fille de chambre.
+
+Goton alluma sa pipe et lança trois redoutables bouffées.
+
+--Il y a vingt ans, murmura-t-elle, le maître de La Tremlays
+s'appelait M. Nicolas. Ceux que vous nommez les Loups étaient des
+agneaux alors. C'est la misère qui a aiguisé leurs dents.
+
+Un murmure désapprobateur suivit ces paroles.
+
+--Les Treml étaient de bons maîtres, dit Simonnet avec le même
+embarras qu'aurait un vieux courtisan parlant d'un roi déchu au
+sein d'une cour nouvelle, on ne peut pas dire le contraire; mais
+les Loups sont des bandits, et il n'y a que vous, dame Goton, pour
+prendre leur défense.
+
+Un imperceptible sourire plissa les lèvres de Pelo Rouan. La
+vieille releva sa tête chenue avec dignité.
+
+--Maître Simonnet, répondit-elle, je ne défends point les Loups,
+qui savent bien se défendre eux-mêmes. Je dis que ce sont des
+Bretons, voilà tout, et que certaines gens sont plus vaillants au
+coin du feu que sous le couvert!
+
+Le sourire du charbonnier se renforça et les serviteurs du château
+restèrent penauds sous cette accusation de couardise faite ainsi à
+brûle-pourpoint.
+
+--Patience! Patience! dit enfin Simonnet. Il doit nous arriver de
+Paris un brave officier du roi pour prendre le commandement des
+sergents de Rennes et protéger le passage des deniers de l'impôt à
+travers la forêt. Ces Loups damnés ont tué le dernier capitaine.
+
+--Gare au nouveau! interrompit dame Goton.
+
+--On dirait que vous souhaitez un malheur! s'écria aigrement
+Renée la fille de chambre.
+
+--Ma mie, répondit Goton avec autorité, je suis vieille et je
+regrette l'ancien temps où nos dames ne prenaient point pour
+chambrières des mijaurées de Normandie. Laissez les Bretons
+répondre aux Bretons!
+
+Renée devint rouge et ne parla plus. La conversation allait mourir
+ou changer d'objet, lorsque Pelo Rouan, qui avait sans doute des
+raisons pour cela frotta ses yeux comme un homme qui s'éveille et
+dit:
+
+--Ai-je rêvé, maître Simonnet? n'avez-vous point dit que nous
+allons avoir un nouveau capitaine pour mettre à la raison les
+Loups que le ciel confond?
+
+--J'ai dit cela mon homme, et c'est la vérité. Tant que les Loups
+n'ont fait que piller M. de Vaunoy, la cour de Paris n'y a point
+vu de mal, mais les hardis brigands sont allés, comme chacun sait,
+jusqu'à Rennes, attaquer en plein jour l'hôtel de M. l'intendant.
+Ils interceptent l'impôt.
+
+--Quel dommage! interrompit l'incorrigible Goton qui renforça son
+sarcastique sourire. Voler le roi!
+
+--Ce sont de fiers gueux! dit Pelo Rouan avec simplicité; mais
+savez-vous quand arrive cet officier du roi dont vous parlez,
+maître Simonnet?
+
+--On l'attend mon homme.
+
+Pelo Rouan se leva, prit son pichet qu'il porta à ses lèvres et
+dit avec une bonhomie où la vieille Goton crut découvrir une
+pointe de raillerie:
+
+--À la santé du nouveau capitaine!
+
+--À sa santé! répondirent les serviteurs de La Tremlays.
+
+
+
+XI
+Fleur-des-Genêts
+
+Pelo Rouan, avant de poser son pichet sur la table, ajouta, comme
+complément de son toast:
+
+--Et à la confusion du Loup Blanc et de ses louveteaux.
+
+--À la bonne heure! dit la vieille Goton lorsque chacun eut
+applaudi à ce souhait charitable; Pelo Rouan est un pauvre homme
+de la forêt. Il y a pour lui courage à maudire tout haut le Loup
+Blanc, qui est fort et puissant, et dont mille bras exécutent les
+ordres car tout à l'heure il va prendre son bâton de houx et
+affronter la nuit qui est le domaine des Loups: à la bonne heure!
+Je ne veux point de mal à Pelo Rouan.
+
+--Merci, dame! prononça lentement le charbonnier; moi, je vous
+veux du bien.
+
+C'était un homme étrange que ce Pelo Rouan. Pendant qu'il parlait
+ainsi, son regard fixe couvait Goton, et la ligne rouge de ses
+paupières clignotait à la lumière du feu.
+
+Il y avait dans ce regard une gratitude plus grande que ne le
+méritait à coup sûr l'observation de la vieille femme de charge.
+
+Du reste, et nous devons le dire tout d'abord, la plupart des
+actions de cet homme étaient difficiles à expliquer. On croyait
+deviner chez lui parfois une marche lente et systématique vers un
+but mystérieux, mais on ne tardait pas à perdre sa trace, et
+l'espionnage le plus fin comme le plus obstiné eût été dérouté par
+sa conduite.
+
+Nul ne songeait d'ailleurs à l'espionner. À quoi bon l'eût-on
+fait? Ses fréquentes visites à la maison de M. de Vaunoy, ennemi
+personnel et acharné des Loups, éloignaient toute idée de
+connivence avec ces derniers, et cette connivence seule aurait pu
+donner quelque force à un homme si bas placé dans l'échelle
+sociale.
+
+Il y avait quinze ou seize ans que Pelo (Pierre) Rouan était venu
+s'établir dans la forêt de Rennes. Il avait amené avec lui une
+petite fille au berceau qu'il appelait Marie. Solitaire d'habitude
+et paraissant fuir la société de ses pareils, il s'était bâti une
+loge à l'endroit le plus désert de la forêt, avait creusé un four
+souterrain et faisait depuis lors ce qu'il fallait de charbon pour
+soutenir son existence et celle de sa fille.
+
+Marie avait pris la taille d'une femme. En grandissant, elle était
+devenue bien belle, mais elle l'ignorait. Beaucoup prétendront que
+ces derniers mots renferment une impossibilité flagrante: nous
+soutenons néanmoins notre dire.
+
+Marie, enfant de la solitude, n'avait de hardiesse que contre le
+danger. La vue de l'homme la troublait et l'effrayait. Lorsque la
+trompe de chasse criait dans les allées, Marie faisait comme les
+biches; elle se cachait dans les buissons.
+
+Jamais elle ne mettait de bouquets dans un panier verni pour les
+porter au château, avec des pommes, des oeufs et de la crème,
+comme cela se pratique de nos jours au théâtre de l'Opéra-Comique.
+Elle ne dansait ni _sur la fougère_ ni même _sous la coudrette_;
+en un mot, ce n'était en aucune façon une rosière de
+Mme de Genlis, se mirant dans le cristal des fontaines, ni une
+ingénue de M. Marmontel, raisonnant l'Être suprême, la nature et
+le reste. Ces braves poètes n'ont jamais vu la campagne qu'à
+Courbevoie!
+
+C'était une fille de la forêt, simple et pure, demi-sauvage, mais
+portant en elle le germe de tout ce qui est noble, gracieux,
+poétique et bon.
+
+Elle aimait à prier Dieu, car une foi profonde remplissait cette
+âme angélique qui ne soupçonnait pas le mal.
+
+L'expression générale de son visage était un mélange d'exquise
+gentillesse et de sensibilité exaltée. Elle avait de grands yeux
+bleus pensifs et doux, dont le sourire échauffait l'âme comme un
+rayon de soleil. Sa joue pâle l'encadrait d'un double flot de
+boucles dorées, qui ondoyaient à chaque mouvement de sa tête et se
+jouaient sur ses épaules modestement couvertes. La nuance de cette
+chevelure eût embarrassé un peintre, parce que les couleurs dont
+peut disposer l'art humain sont parfois impuissantes. Cette
+nuance, dans un tableau, semblerait terne; ses candides reflets
+affadiraient le regard; elle ne repousserait point assez la teinte
+de la peau.
+
+Mais cela prouve seulement que l'homme n'a su dérober que la
+moitié de la palette céleste. Chez Marie, c'était un charme de
+plus: ses traits fins, mais hardiment modelés, apparaissaient
+suaves et comme voilés sous cette indécise auréole. Cela faisait
+l'effet de ce nuage mystique, aux rayons naïvement adoucis, que
+les peintres du Moyen Âge donnaient pour ornement au front divin
+de la Mère de Dieu.
+
+Marie était sauvage comme son père. Lorsqu'elle ne restait point
+dans la loge, occupée à tresser des paniers de chèvrefeuille que
+Pelo Rouan vendait aux foires de Saint-Aubin-du-Cormier, Marie
+errait, seule et rêveuse, dans les sentiers perdus de la forêt.
+
+Souvent le voyageur s'arrêtait pour écouter une voix pure, et
+semblable à la voix des anges, qui chantait la complainte d'Arthur
+de Bretagne, dont nous avons parlé dans la première partie de ce
+récit. Ceux qui se souvenaient du pauvre Jean Blanc songeaient à
+lui en entendant son refrain favori; la plupart savouraient la
+musique sans évoquer la mémoire de l'albinos, car bien d'autres
+que lui répétaient ce refrain qui berce les enfants dans toutes
+les loges du pays de Rennes.
+
+Du reste, on entendait toujours Marie comme on écoute le
+rossignol, sans la voir. Dès qu'elle apercevait un étranger, son
+instinct de timidité farouche la portait à fuir. On voyait le
+taillis s'agiter comme au passage d'un faon, puis plus rien. Marie
+était alerte et vive. On eût couru longtemps pour l'atteindre.
+
+Quelques-uns cependant l'avaient vue et le bruit de sa beauté sans
+rivale s'était répandu dans le pays. On fut du temps avant de
+savoir son nom, car Pelo Rouan ne souffrait guère de questions,
+surtout lorsqu'il s'agissait de sa fille, et Marie devenait muette
+dès qu'un homme lui adressait la parole. À cause de cette
+ignorance, et par un reste de cette chevaleresque poésie qui a
+fleuri si longtemps sur la terre de Bretagne, on choisissait pour
+désigner Marie les noms des plus charmantes fleurs.
+
+Les jeunes gens de la forêt parlaient d'elle d'autant plus souvent
+que son existence était plus mystérieuse. À la longue, la coutume
+effeuilla cette guirlande de jolis sobriquets. Un seul resta, qui
+faisait allusion à la couleur des cheveux de Marie:
+
+On l'appela _Fleur-des-Genêts_.
+
+Pelo Rouan laissait à sa fille une liberté entière, dont celle-ci
+usait tout naturellement et comme on respire sans savoir qu'il en
+pût être autrement. D'ailleurs, le charbonnier, quand même il
+l'aurait voulu, n'aurait point pu surveiller fort attentivement la
+jeune fille, car il faisait de longues et fréquentes absences.
+
+Le motif de ces absences était un secret, même pour Marie.
+
+Parfois, durant des semaines, le four de Pelo Rouan restait froid,
+mais quand il revenait, il travaillait le double et réparait le
+temps perdu.
+
+Personne n'était admis dans la loge. On venait chercher Pelo Rouan
+de temps en temps la nuit. Dans ces circonstances, ceux qui
+avaient besoin du charbonnier pour des causes que nous ne saurions
+dire, frappaient à la porte d'une certaine façon.
+
+Pelo sortait alors; Marie, habituée à ce manège, ne prenait pas
+garde.
+
+Un jour, pourtant, un étranger avait franchi le seuil de la loge
+inhospitalière: il soutenait les pas de Fleur-des-Genêts bien
+chancelante et bien effrayée, parce que des soudards de France qui
+venaient de Paris et allaient à Rennes l'avaient poursuivie dans
+les futaies. Son compagnon était un loyal jeune homme au visage
+doux et bon. Il l'avait protégée. Sa première pensée fut de
+remercier Dieu du plus profond de son coeur, en même temps qu'elle
+lui adressait une fervente prière pour son sauveur.
+
+Depuis ce jour, quand Fleur-des-Genêts rencontrait l'étranger,
+elle allait à lui sans frayeur et ils échangeaient quelques mots
+purs et naïfs comme l'entretien de deux enfants.
+
+Puis l'étranger partit, laissant son souvenir dans le coeur de
+Marie. Les gens de la forêt la rencontrèrent de nouveau dans les
+taillis. Elle allait lentement, la tête penchée, et chantait bien
+mélancoliquement la complainte d'Arthur de Bretagne.
+
+Pelo Rouan ne l'interrogeait point parce qu'il connaissait la
+cause de sa tristesse.
+
+Cependant la veillée continuait dans la cuisine du château de La
+Tremlays. Après avoir porté la santé qui ouvre ce chapitre, Pelo
+prit son bâton de houx, comme l'avait annoncé la vieille femme de
+charge; mais au lieu de partir, il secoua lentement sa pipe et se
+planta, le dos au feu, en face de maître Simonnet.
+
+--Et sait-on son nom? dit-il en jouant l'indifférence.
+
+--Le nom de qui?
+
+--Du nouveau capitaine.
+
+--Notre monsieur le sait peut-être, répondit Simonnet.
+
+--Au fait, ce doit être un bon serviteur du roi, c'est le
+principal. Il logera au château?
+
+--Ou chez l'intendant royal.
+
+Pelo Rouan sembla hésiter au moment de faire une nouvelle
+question.
+
+--C'est juste, dit-il enfin, c'est à qui recevra ce brave
+officier et les bons soldats de la maréchaussée.
+
+À ces mots, il se dirigea vers la porte. En passant auprès d'Yvon,
+il lui serra furtivement la main et adressa à Corentin un regard
+d'intelligence.
+
+--Bonsoir, maître Simonnet et toute la maisonnée! dit-il.
+
+Comme il mettait la main sur le loquet, un fort coup de marteau
+retentit frappé à la porte extérieure. Pelo resta.
+
+Quelques minutes après, deux hommes, enveloppés de manteaux,
+furent introduits. Les larges bords de leurs feutres cachaient
+presque entièrement leurs visages. Cependant, à un mouvement que
+fit l'un d'eux, la lumière du foyer vint éclairer partiellement
+ses traits.
+
+Pelo Rouan recula à son aspect, et, au lieu de sortir, il se
+glissa prestement dans une embrasure.
+
+
+
+XII
+Dans la forêt
+
+Les nouveaux venus étaient tous deux de haute taille et
+d'apparence robuste. Celui dont Pelo Rouan avait aperçu la figure
+était dans toute la force de la jeunesse, beau visage et
+merveilleusement tourné. L'autre avait sous son feutre une
+chevelure grise, et plus de soixante ans sur les épaules.
+
+--Qui que vous soyez, dit Simonnet employant la digne formule
+armoricaine, vous êtes les bienvenus. Que demandez-vous?
+
+Le plus jeune des deux étrangers rejeta son manteau sur le coude
+et montra l'uniforme de capitaine des soldats de la maréchaussée.
+
+--Je veux parler à M. Hervé de Vaunoy, répondit-il.
+
+--Le nouveau capitaine! chuchotèrent les serviteurs de La
+Tremlays.
+
+Renée, la servante normande de Mlle Alix, arrangea aussitôt les
+plis de sa robe; les autres femmes, moins bien apprises, se
+bornèrent à rougir immodérément.
+
+Quant à Pelo Rouan, il gagna la porte sans bruit, après avoir
+échangé un second regard d'intelligence avec Yvon et Corentin.
+
+--Ah! c'est lui qui est le nouveau capitaine? murmura-t-il
+lentement d'un air pensif.
+
+Puis il s'enfonça dans les sentiers de la forêt.
+
+Maître Simonnet prit un maintien grave et solennel, pour remplir
+convenablement son office d'introducteur aux lieu et place de
+maître Alain, le majordome, qui se faisait vieux et dormait
+d'ordinaire à cette heure, ivre d'eau-de-vie.
+
+Il mit le bonnet à la main et précéda les nouveaux venus dans le
+salon de réception où se tenaient Hervé de Vaunoy et sa famille.
+
+Pendant qu'il traverse le vestibule et la grande salle, nous
+rétrograderons de quelques heures et nous prendrons nos deux
+étrangers au moment où ils quittent la bonne ville de Vitré pour
+entrer dans la forêt. Outre que c'est un moyen fort simple de
+faire leur connaissance, nous assisterons ainsi avec eux à
+quelques petits incidents qu'il nous importe de ne point passer
+sous silence.
+
+Comme le lecteur a pu le conjecturer, le vieillard à barbe grise
+remplissait auprès du jeune capitaine l'office du valet. C'était
+un homme à visage honnête et austère; sa taille légèrement voûtée
+annonçait seule la fatigue ou la souffrance, car son beau front
+restait sans rides et son regard serein exprimait la tranquillité
+d'âme la plus parfaite.
+
+Quant au capitaine, il y avait sous sa fine moustache noire
+retroussée un sourire insouciant et fin; dans ses yeux, une
+hardiesse indomptable, une gaieté franche et comme un reflet de
+cordiale loyauté. On eût trouvé difficilement une taille plus
+élégante que la sienne, une pose plus gaillarde sur son cheval
+isabelle, et une plus gracieuse façon de porter son belliqueux
+uniforme. Il avait de vingt-cinq à vingt-sept ans.
+
+Le valet s'appelait Jude Leker; le maître avait nom Didier tout
+court.
+
+Le bon écuyer de Nicolas Treml n'avait point changé beaucoup au
+long de ces vingt années. La souffrance avait glissé sur son coeur
+comme le temps sur la dure peau de son visage. Il se tenait encore
+ferme sur son cheval, et il n'eût point fait bon recevoir un coup
+de la rapière plus moderne qui avait remplacé sa longue épée à
+garde de fer.
+
+Il pouvait être deux heures après midi quand Didier et Jude
+dépassèrent les premiers arbres de la forêt. Le pâle soleil
+d'automne se jouait dans le feuillage jaunissant, et le sabot des
+chevaux s'enfonçait à chaque pas dans la molle litière que
+novembre étend au pied des arbres. Jude semblait respirer avec
+délices une atmosphère connue; il saluait chaque vieux tronc d'un
+regard ami et presque filial. Il y avait vingt ans que Jude
+n'avait vu la forêt de Rennes.
+
+Tout en marchant, le maître et le serviteur poursuivaient une
+conversation commencée.
+
+--C'était, ma foi! un vaillant vieillard que ce M. Nicolas!
+s'écria Didier interrompant un long récit que lui faisait Jude;
+j'aime son gant de buffle qui pesait une livre, et j'aurais voulu
+voir la pauvre mine que dut faire M. le Régent.
+
+--Le Régent nous mit à la Bastille! répondit Jude avec un soupir.
+
+--C'était, en conscience, le moins qu'il pût faire, mon garçon!
+
+--Nicolas Treml, que Dieu sauve son âme! était déjà bien vieux,
+et puis il pensait sans cesse à l'enfant.
+
+--Quel enfant? interrompit Didier.
+
+--Georges Treml, qui doit être, à l'heure qu'il est, un hardi
+soldat, s'il a gardé dans ses veines une goutte du bon sang de ses
+pères.
+
+L'histoire languissait. Didier bâilla. Jude poursuivit:
+
+--Il pensait donc à l'enfant qui était au pays sans protecteur et
+sans appui. Vieillesse et chagrin, c'est trop à la fois, mon jeune
+monsieur et pourtant Nicolas Treml mit longtemps à mourir! Il
+descendit en terre, voici trois ans passés, et me légua le petit
+M. Georges.
+
+--Et qu'est devenu ce Georges?
+
+--Dieu le sait! Moi, je fus mis en liberté deux ans après la mort
+de mon maître. Je n'avais point d'argent, et si la Providence ne
+m'eût pas envoyé sur votre chemin au moment où vous cherchiez un
+valet pour le voyage, je ne sais comment j'aurais regagné la
+Bretagne. Ma chère, ma noble Bretagne! répéta Jude avec des larmes
+de joie dans les yeux.
+
+Didier s'arrêta et lui tendit la main.
+
+--Tu es un honnête coeur, mon garçon, dit-il; je t'aime pour ton
+attachement au souvenir de ton vieux maître, et pour l'amour que
+tu as gardé à ton pays. Si tu veux, tu ne me quitteras plus.
+
+Jude toucha respectueusement la main que lui offrait le capitaine.
+
+--Je le voudrais, murmura-t-il en secouant la tête, sur ma
+parole, je le voudrais, car il y a en vous quelque chose qui
+rappelle la franche loyauté de Treml. Mais je suis à l'enfant et
+je suis breton: ne m'avez-vous point dit que vous venez pour
+anéantir les derniers restes de la résistance bretonne?
+
+--Si fait! quelques centaines de fous furieux. Quand la rébellion
+se sent faible, vois-tu, elle tourne au brigandage: je viens pour
+punir des bandits.
+
+Jude réprima un geste de colère.
+
+--De mon temps, murmura-t-il, messieurs de la Frérie bretonne ne
+méritaient point ce nom.
+
+--C'est vrai: ceux dont tu parles n'étaient que des maniaques
+entêtés; mais les _Frères bretons_ sont devenus les _Loups_.
+
+--Les Loups? répéta Jude sans comprendre.
+
+--Ils ont eux-mêmes choisi ce sauvage sobriquet. Ce n'est pas la
+Bretagne, ce sont les Loups que je viens combattre de par l'ordre
+du roi.
+
+Jude ne fut probablement point persuadé par cette subtile
+distinction car il se borna à répondre:
+
+--Je ne sais pas ce que font les Loups, mais ils sont bretons, et
+vous êtes français!
+
+--N'en parlons plus! s'écria gaiement le capitaine. Quant à la
+question de savoir si je suis français ou non, c'est plus que je
+ne puis dire. Bois un coup, mon garçon!
+
+Il tendit sa gourde de voyage à Jude qui, cette fois, n'eut aucune
+objection à soulever.
+
+--Et maintenant, reprit le capitaine, orientons-nous: voici un
+sentier qui doit mener à Saint-Aubin-du-Cormier.
+
+--C'est ma route, répondit Jude, et nous allons nous séparer...,
+car vous allez à Rennes, je pense?
+
+--Je vais au château de La Tremlays.
+
+Jude devint pensif.
+
+--Vous êtes déjà venu dans le pays, dit-il après un silence, car
+vous le connaissez aussi bien que moi. Peut-être n'est-ce pas la
+première fois que vous allez au château de La Tremlays?
+
+--Peut-être, répéta le capitaine qui sembla éviter une réponse
+plus catégorique.
+
+--Si vous y êtes allé, continua Jude dont tous les traits
+exprimaient une curiosité puissante, vous avez dû voir un jeune
+homme..., un beau jeune homme: l'héritier de ces nobles domaines,
+l'unique rejeton d'une race qui est vieille comme la Bretagne!
+
+--Tu le nommes?
+
+--Georges Treml.
+
+Ce fut au tour du capitaine de s'étonner. Pour la première fois,
+il rapprocha ce nom de Treml de celui du château, et il comprit
+que le vieux gentilhomme, dont il venait d'entendre la
+chevaleresque histoire, était l'ancien maître de La Tremlays.
+
+--Je n'ai jamais vu ce jeune homme, répondit-il.
+
+
+
+XIII
+Le capitaine Didier
+
+Jude demeura un instant comme atterré.
+
+--Mon Dieu! pensait-il, qu'ont-ils fait de notre petit monsieur?
+
+Le capitaine était devenu rêveur. Peut-être connaissait-il assez
+M. de Vaunoy pour qu'un doute s'élevât dans son esprit touchant le
+sort de l'héritier de Treml.
+
+--Ma tâche est tracée, reprit Jude; je la remplirai, monsieur,
+ajouta-t-il d'une voix que son émotion rendait solennelle; je vous
+adjure, par votre titre de gentilhomme, de me prêter votre aide.
+
+Un triste sourire vint à la lèvre du capitaine.
+
+--Gentilhomme! dit-il.
+
+--Par votre mère!... voulut continuer Jude.
+
+--Ma mère! dit encore le capitaine. Allons, mon garçon, tu tombes
+mal. Que viens-tu me parler de titres et de mère?... Mais je suis
+officier du roi, et cela vaut noblesse: tu auras mon aide, pour
+l'amour de Dieu.
+
+--Merci! merci! s'écria Jude. En revanche, moi, je suis à vous,
+monsieur; à vous de tout coeur et tant qu'il vous plaira.
+Maintenant, veuillez vous détourner quelque peu de votre route;
+nous reviendrons ensemble au château.
+
+Le capitaine suivit Jude aussitôt. Ils marchèrent un quart d'heure
+le long du chemin qui mène au bourg de Saint-Aubin-du-Cormier,
+puis Jude, tournant à gauche, s'enfonça dans un épais taillis. Au
+bout d'une centaine de pas, Didier arrêta son cheval.
+
+--Où me mènes-tu? demanda-t-il.
+
+--Au lieu où Nicolas Treml, mon maître, partant pour la cour de
+Paris, a enfoui l'espoir et la fortune de sa race.
+
+--Tu as grande confiance en moi?
+
+Jude hésita un instant.
+
+--Je vous confierais ma vie, dit-il enfin, mais le trésor de
+Treml n'est point à moi. Vous avez raison: mieux vaut que je sois
+seul à garder ce secret.
+
+--Et mieux vaut, ajouta Didier, que je ne m'enfonce point trop
+dans ce fourré, au-delà duquel est la retraite des Loups. Ils
+pourraient me mordre, mon garçon. Va, tu me retrouveras ici.
+
+Jude descendit de cheval et s'engagea, à pied, dans l'épais
+taillis où nous avons vu autrefois cheminer Nicolas Treml
+lorsqu'il portait en poche l'acte signé par son cousin Hervé de
+Vaunoy.
+
+Resté seul, le jeune capitaine mit aussi pied à terre, s'étendit
+sur le gazon et donna son âme à la rêverie. Ses méditations furent
+douces. Officier de fortune et parvenu, son mérite aidant, à un
+poste que ses pareils n'atteignaient point avant d'avoir vu
+blanchir leur moustache et tomber leurs cheveux, il avait
+désormais devant lui un avenir couleur de rose. Sa mission en
+Bretagne n'était pas sans importance, et il espérait réduire
+aisément cette poignée d'hommes intrépides, mais simples et
+grossiers, qui s'opposaient encore à la levée de l'impôt,
+molestaient les sujets soumis au roi et poussaient parfois leur
+insolente audace jusqu'à mettre la main sur les fonds du
+gouvernement.
+
+À part cet intérêt politique, son arrivée dans le pays de Rennes
+avait pour lui un intérêt particulier, dont nous ne ferons point
+mystère au lecteur. Ce n'était pas la première fois que Didier
+venait en Bretagne. L'année précédente, il avait passé six mois à
+Rennes, en qualité de gentilhomme[2] de M. le comte de Toulouse,
+gouverneur de la province, lequel l'avait fait entrer depuis dans
+les gardes-françaises, d'où il était sorti avec son grade actuel.
+
+Beau de visage et de tournure, prompt à l'amitié, mais étourdi et
+léger, il avait été bien près, une fois, de choisir la compagne de
+sa vie.
+
+Pendant son séjour à Rennes, dans la maison du prince gouverneur,
+il avait été de pair à compagnon avec les fils des premières
+familles de la province. Il était de toutes les fêtes de messieurs
+des États, et dans ce monde des gens du roi, sa position lui
+attirait une faveur à laquelle ne nuisait point sa bonne mine.
+
+À cette époque, la reine des salons dans la capitale bretonne
+était Mlle Alix de Vaunoy de La Tremlays, noble créature dont le
+charmant visage était moins parfait que l'esprit, et dont l'esprit
+ne valait point encore le coeur. Didier l'avait vue au palais même
+du prince gouverneur qui, pendant son séjour dans la province,
+tenait une véritable cour. Il s'était senti attiré vers elle.
+
+Alix, de son côté, n'avait point dissimulé le plaisir que lui
+causait cette recherche. Le monde avait remarqué leur naissante et
+mutuelle sympathie.
+
+M. de Vaunoy seul semblait ne s'en point apercevoir ou y prêter
+volontairement les mains, ce qui surprenait fort chacun.
+
+On savait, en effet, que Vaunoy avait pour l'établissement de sa
+fille unique des prétentions fort élevées, et qui ne s'attaquaient
+à rien moins qu'à M. de Béchameil, marquis de Nointel, intendant
+royal de l'impôt et l'un des plus opulents financiers qui fussent
+alors en Europe.
+
+Nonobstant cela, Vaunoy, qui avait d'abord regardé le jeune
+officier de fortune avec un dédain tout particulier, l'attira
+bientôt chez lui et lui fit fête tout autant qu'aux héritiers des
+plus puissantes maisons.
+
+Si ce n'eût point été là une circonstance positivement
+insignifiante pour le public, on aurait pu remarquer que ce
+changement avait coïncidé avec l'acquisition que fit Vaunoy d'un
+certain Lapierre, valet du prince gouverneur.
+
+Mais il n'était point probable, en vérité, que cette révolution
+d'antichambre eût pu influer en rien sur la conduite ultérieure du
+riche maître de La Tremlays.
+
+Quoi qu'il en soit, un soir que Didier sortait de l'hôtel de
+Vaunoy, le coeur tout plein d'espérance, il fut attaqué dans la
+rue par trois estafiers qui le poussèrent rudement. Il n'avait que
+son épée de bal, mais il s'en servit comme il faut; les trois
+estafiers en furent pour leurs peines et les horions qu'ils
+reçurent.
+
+Didier, blessé, rentra au palais du gouvernement; l'affaire n'eut
+point de suite, parce que le comte de Toulouse quitta Rennes
+quelques jours après.
+
+Mais ce n'était pas là le seul souvenir du capitaine Didier. Il en
+avait un autre beaucoup plus humble, qui restait plus avant peut-être
+dans son coeur. C'était une blonde fille de la forêt dont nous
+avons déjà prononcé le nom.
+
+En ce moment encore, couché sur l'herbe et bercé par ses
+méditations, il ne songeait point à Mlle de Vaunoy, et c'était la
+pure et gracieuse image de Fleur-des-Genêts qui souriait au fond
+de sa pensée.
+
+Il rêvait, et ne s'en rendait point compte, à cette douce et
+chaste tendresse qui avait embelli quelques jours de sa vie quand
+il était encore presque adolescent. Les Loups, l'impôt, la
+bataille prochaine, rien de tout cela pour lui n'existait en ce
+moment. Les arbres de la vieille forêt lui parlaient de sa vision
+d'autrefois.
+
+--Si elle venait! murmura-t-il en glissant son regard dans les
+sombres profondeurs des taillis.
+
+Ce qui pouvait lui venir le plus probablement, c'était la balle de
+quelque Loup, car il avait jeté sous lui son manteau, et les
+broderies de son uniforme brillaient maintenant sans voile.
+
+Mais il y a un Dieu pour les capitaines qui rêvent. Une voix douce
+et lointaine encore sembla répondre à son aspiration. Il tendit
+l'oreille. La voix approchait. Elle chantait la complainte
+d'Arthur de Bretagne.
+
+Didier écoutait avec délices cette voix et cette mélodie connues.
+À mesure que la voix approchait, les paroles devenaient plus
+distinctes. Fleur-des-Genêts chantait ce passage de la complainte
+populaire où Constance de Bretagne commence à désespérer de revoir
+son malheureux fils. Nous traduisons le patois des paysans
+d'Ille-et-Vilaine.
+
+Marie disait:
+
+_Elle attendait, car pauvre mère
+Longtemps espère,
+Elle attendait, le coeur marri,
+Son fils chéri.
+Elle mettait son âme entière
+Dans sa prière
+Et disait: «Rends-moi mon enfant!
+Dieu tout-puissant!»_
+
+Marie n'était plus qu'à quelques pas de Didier, mais ils ne se
+voyaient point encore, tant le taillis était épais. Le capitaine
+retenait son souffle.
+
+Marie poursuivit, répétant, suivant l'usage, les deux derniers
+vers en guise de refrain:
+
+_Et disait: «Rends-moi mon enfant!
+Dieu tout-puissant!
+Arthur! Arthur! Hélas! absence
+Brise espérance
+Le faible est au pouvoir du fort
+Jusqu'à la mort!»_
+
+Le caractère de ce chant est une mélancolie tendre et si profonde
+que le ménétrier qui le dit à un rustique auditoire est certain
+d'avance d'un succès de larmes. Il semblait que la pauvre Marie
+rapportât à elle-même le sens des deux derniers vers, car le chant
+tomba de ses lèvres comme un harmonieux gémissement.
+
+--Fleur-des-Genêts! murmura Didier.
+
+Elle entendit et perça d'un bond le fourré.
+
+Lorsqu'elle aperçut enfin le capitaine, ses genoux fléchirent;
+elle s'affaissa sur elle-même en levant ses grands yeux au ciel,
+et son coeur s'élança vers Dieu.
+
+Cette âme candide et virginale ignorait les artifices du mensonge;
+elle lui raconta ses craintes et ses espérances et combien elle
+avait prié pour son retour; ainsi se prolongea longtemps, avec
+tout le charme et la naïveté de l'innocence, cet entretien
+touchant qui devait avoir une influence décisive sur leur
+destinée.
+
+
+
+XIV
+Où le Loup Blanc montre le bout de son museau
+
+Pendant cela, Jude Leker essayait de trouver son chemin dans le
+taillis. Il eut d'abord grand'peine à s'orienter, car nul sentier
+ne traversait l'épaisseur du fourré; mais au bout d'une centaine
+de pas, il vit avec surprise qu'une multitude de petites routes se
+croisaient en tous sens et semblaient néanmoins converger vers un
+centre commun.
+
+Il suivit un de ces sentiers, et arriva bientôt au bord de ce
+sauvage ravin que nous connaissons déjà sous le nom de la
+_Fosse-aux-Loups_.
+
+À part ces routes qui n'existaient point autrefois et qui
+annonçaient très positivement le voisinage d'un lieu de réunion où
+de nombreux habitués se rendaient de différents côtés, rien
+n'était changé dans le sombre aspect du paysage. Le même silence
+régnait autour de la même solitude.
+
+Jude descendit les bords du ravin en se retenant aux branches et
+atteignit le fond où s'élevait le chêne creux. La physionomie du
+bon écuyer était triste et grave. Il songeait sans doute que la
+dernière fois qu'il avait visité ce lieu, c'était en compagnie de
+son maître défunt.
+
+Il songeait aussi que le creux du chêne pouvait avoir été
+dépositaire infidèle. Or la fortune de Treml avait été mise tout
+entière entre ces noueuses racines qui déchiraient le sol.
+
+Avant de pénétrer dans l'intérieur de l'arbre, Jude examina les
+alentours avec soin; il fouilla du regard chaque buisson, chaque
+touffe de bruyère, et dut se convaincre qu'il était bien seul.
+
+Cet examen lui fit découvrir, derrière l'une des tours en ruine,
+un petit monceau de décombres, à la place où s'élevait jadis la
+cabane de Mathieu Blanc.
+
+--C'étaient de bons serviteurs de Treml, murmura-t-il en se
+découvrant, que Dieu ait leur âme!
+
+Dans l'intérieur de l'arbre, il trouva quelques débris de cercles,
+et presque tous les ustensiles de Jean Blanc, mais rouillés et
+dans un état qui ne permettait point de croire qu'on s'en fût
+servi depuis peu.
+
+Jude prit une pioche et se mit aussitôt en besogne.
+
+Pendant qu'il travaillait, un imperceptible mouvement se fit dans
+les buissons et deux têtes d'hommes, masqués à l'aide d'un carré
+de peau de loup, se montrèrent.
+
+Une troisième tête, masquée de blanc, sortit au même instant d'une
+haute touffe d'ajoncs qui touchait presque le chêne où travaillait
+Jude.
+
+Les trois hommes, porteurs de ce déguisement étrange, échangèrent
+rapidement un signe d'intelligence.
+
+Le signe du masque blanc fut un ordre, sans doute, car les deux
+autres rentrèrent immédiatement dans leurs cachettes.
+
+Le masque blanc se coucha sans bruit à plat ventre et se mit à
+ramper vers l'arbre. Il franchit lentement la distance qui l'en
+séparait, puis il se dressa de manière à fourrer sa tête dans
+l'une des ouvertures que le temps avait pratiquées au tronc creux
+du vieux chêne.
+
+Son masque le gênait pour voir; il l'arracha et découvrit un
+visage tout noirci de charbon et de fumée: le visage de Pelo
+Rouan, le charbonnier.
+
+Jude travaillait toujours et ne se doutait point qu'un regard
+curieux suivait chacun de ses mouvements.
+
+Au bout de quelques minutes, la pioche rebondit sur un corps dur
+et sonore. Jude se hâta de déblayer le trou et retira bientôt le
+coffret de fer que Nicolas Treml avait enfoui autrefois en cet
+endroit. Après l'avoir examiné un instant avec inquiétude pour
+voir s'il n'avait point été visité en son absence, Jude sortit une
+clef de la poche de son pourpoint.
+
+À ce moment, Pelo Rouan se mit à ramper et rentra sans bruit dans
+sa cachette.
+
+Ce fut pour lui un coup de fortune, car Jude, sur le point
+d'ouvrir le coffret, se ravisa et fit le tour du chêne, jetant à
+la ronde son regard inquiet. Il ne vit personne, regagna le creux
+de l'arbre et fit jouer la serrure du coffret de fer.
+
+Tout y était, intact comme au jour du dépôt: or et parchemin. Le
+bon Jude ne put retenir une exclamation de joie, en songeant que,
+avec cela, Georges Treml, fût-il réduit à mendier son pain,
+n'aurait qu'un mot à dire pour recouvrer son héritage intact.
+
+Mais une expression de tristesse remplaça bientôt son joyeux
+sourire: où était Georges Treml!
+
+Le capitaine Didier, son nouveau maître, avait reçu l'hospitalité
+au château, et il ne savait même pas qu'il existât une créature
+humaine du nom de Georges Treml.
+
+Donc, non seulement Georges n'était plus là, mais on ne parlait
+même plus de lui.
+
+Jude aurait voulu déjà être au château pour s'informer du sort de
+l'enfant. Il plaça le coffret dans le trou, qu'il combla de
+nouveau en ayant soin d'effacer de son mieux les traces de la
+fouille, puis il gravit la rampe du ravin.
+
+Pelo Rouan le suivit de l'oeil pendant qu'il s'éloignait.
+
+--C'est bien Jude! murmura-t-il, Jude l'écuyer du vieux Nicolas
+Treml! il n'emporte pas le coffret; je verrai cette nuit ce qu'il
+peut contenir. En attendant, il ne faut point que nos gens
+soupçonnent ce mystère, car ils pourraient revenir avant moi.
+
+Jude avait disparu. Les deux hommes à masques fauves quittèrent le
+fourré et s'élancèrent vers le chêne. Ils remuèrent les outils,
+visitèrent chaque repli de l'écorce et ne trouvèrent rien.
+
+Ces deux hommes étaient deux _Loups_.
+
+Ils s'approchèrent de la touffe d'ajoncs.
+
+--Maître, dirent-ils en soulevant leurs bonnets, qu'avez-vous vu?
+
+Pelo Rouan haussa les épaules.
+
+--C'est grand dommage que vous n'habitiez point la bonne ville de
+Vitré, dit-il. Vous êtes curieux comme des vieilles femmes, et
+vous feriez d'excellents bourgeois. J'ai vu un rustre déterrer
+deux douzaines d'écus de six livres qu'il avait enfouies en ce
+lieu.
+
+Les deux Loups se regardèrent.
+
+--Cela fait plus de deux cents piécettes de douze sous à la fleur
+de lis, grommela l'un d'eux, et il y en a peut-être d'autres.
+
+--Cherchez, dit Pelo Rouan avec une indifférence affectée. Moi,
+je vais veiller à votre place.
+
+Les deux Loups hésitèrent un instant, mais ce ne fut pas long. Ils
+touchèrent de nouveau leurs bonnets et regagnèrent leurs postes.
+
+Pelo Rouan remit son masque en peau de mouton.
+
+--C'est bien, dit-il: mais souvenez-vous de ceci: quand je suis
+là, mes yeux veillent avec les vôtres, je puis pardonner un
+instant de négligence. Quand je m'éloigne, la négligence devient
+trahison, et vous savez comment je punis les traîtres. On a vu des
+soldats de la maréchaussée dans la forêt, et peut-être en ce
+moment même des yeux ennemis interrogent les profondeurs de ce
+ravin. La moindre imprudence peut livrer le secret de notre
+retraite. Prenez garde!
+
+Le charbonnier prononça ces mots d'une voix brève et impérieuse.
+Les deux Loups répondirent humblement:
+
+--Maître, nous veillerons.
+
+Pelo Rouan ôta les pistolets qui pendaient à sa ceinture et les
+cacha sous ses vêtements.
+
+--Je vais au château, continua-t-il, afin d'apprendre ce que nous
+devons craindre des gens du roi. Je reviendrai cette nuit.
+
+À ces mots, il gravit la montée d'un pas rapide et disparut
+derrière les arbres de la forêt.
+
+--Le Loup Blanc et le diable, murmura l'une des sentinelles, il
+n'y a qu'eux deux pour courir ainsi. Guyot?
+
+--Francin?
+
+--J'aurais pourtant voulu voir là-bas dans le creux du chêne.
+
+--Moi aussi, mais... Si on fouillait, il verrait. Je m'entends.
+
+--La terre est pourtant fraîchement remuée...
+
+--Il verrait, je te dis! Et nous savons ses ordres.
+
+--C'est la vérité! Quand il a parlé, ça suffit.
+
+En conséquence de quoi, les deux Loups se résignèrent à faire
+bonne garde.
+
+Jude Leker, lui, reprenait le chemin qui devait le conduire vers
+son capitaine. Il traversa le taillis d'un pas plus leste et le
+coeur plus content que la première fois. Une de ses inquiétudes
+était au moins calmée et il avait désormais en main de quoi
+racheter les riches domaines de la maison de Treml.
+
+Quand il arriva au lieu où il avait laissé Didier, celui-ci était
+seul.
+
+--Tu n'as pas perdu de temps, mon garçon, dit-il gaiement. Je ne
+t'attendais pas si vite.
+
+Jude prit cela pour un reproche adressé à sa lenteur et se
+confondit en excuses.
+
+--Allons! s'écria le capitaine qui sauta en selle sans toucher
+l'étrier, j'aurai dormi sans doute, et fait un beau rêve, car je
+veux mourir si j'étais pressé de te voir arriver. À propos, et le
+trésor de Treml?
+
+--Dieu l'a tenu en sa garde, répondit Jude.
+
+--Tant mieux! Au château, maintenant, à moins qu'il ne te reste
+quelque mystérieuse expédition à accomplir.
+
+Il est rare qu'un Breton de la vieille roche sympathise
+complètement avec cette gaieté insouciante et communicative qui
+est le fond du caractère français. Cette recrudescence soudaine de
+bonne humeur mit l'honnête Jude à la gêne, d'autant plus qu'il
+était occupé lui-même de pensées graves.
+
+Il suivit quelque temps en silence le jeune capitaine qui
+fredonnait et semblait vouloir passer en revue tous les
+ponts-neufs, anciens et nouveaux, chantés au théâtre de la foire.
+
+Enfin Jude poussa son cheval et prit la parole.
+
+--Monsieur, dit-il, mon devoir est lourd et mon esprit borné. Je
+compte sur l'aide que vous m'avez promise.
+
+--Et tu as raison, mon garçon; tout ce que je pourrai faire, je
+le ferai. Voyons, explique-moi un peu ce que tu attends de moi.
+
+--D'abord, répondit Jude, bien que vingt ans se soient écoulés
+depuis que j'ai mis le pied pour la dernière fois au château de La
+Tremlays, il pourrait s'y trouver quelqu'un pour me reconnaître,
+et j'ai intérêt à me cacher. Je voudrais donc n'y point entrer
+avant la nuit venue.
+
+--Soit, le temps est beau; nous attendrons dans la forêt. Mais
+l'expédient me semble médiocrement ingénieux, par la raison qu'il
+y a résines et lampes au château de M. de Vaunoy.
+
+--C'est vrai, murmura dolemment le pauvre Jude; je n'avais point
+songé à cela.
+
+Le capitaine reprit en souriant:
+
+--Il y a un moyen d'arranger les choses, mon garçon. Nous
+arriverons enveloppés dans nos manteaux de voyage, et je trouverai
+bien quelque prétexte pour te protéger contre les regards
+indiscrets. Après?
+
+--Après? répéta Jude fort embarrassé; après, je tâcherai de
+savoir... de manière ou d'autre... ce qu'est devenu le petit
+monsieur.
+
+--C'est cela, nous tâcherons.
+
+La nuit vint: nos deux voyageurs furent introduits au château,
+comme nous l'avons vu, et Simonnet, le maître du pressoir, se
+chargea de les annoncer aux maîtres.
+
+M. Hervé de Vaunoy et sa fille Alix étaient au salon, en compagnie
+de Mlle Olive de Vaunoy, soeur cadette d'Hervé, et de
+M. de Béchameil, marquis de Nointel, intendant royal de l'impôt.
+
+Le capitaine était attendu depuis quelques jours déjà, bien qu'on
+ignorât le nom du nouveau titulaire. Dès que maître Simonnet eut
+prononcé le mot _capitaine_, tous ces personnages se levèrent et
+dardèrent leurs regards vers la porte avec une curiosité plus ou
+moins prononcée.
+
+Le capitaine entra, suivi de Jude qui se tint aux environs du
+seuil, le nez dans le manteau. Didier s'avança le feutre sous le
+bras, la mine haute, et se portant comme il convenait à un homme
+rompu aux belles façons de la cour.
+
+Son aspect parut étonner grandement tout le monde, ce qu'il dut
+déchiffrer en caractères lisibles, quoique différents, sur les
+quatre physionomies présentes.
+
+Mlle Olive pinça ses lèvres en jouant vigoureusement de l'éventail.
+
+Alix pâlit et s'appuya au bras de son fauteuil.
+
+M. de Vaunoy laissa percer un tic nerveux sous son patelin
+sourire.
+
+Enfin, M. de Béchameil, marquis de Nointel, exécuta la plus
+piteuse grimace qui se puisse voir sur visage de financier
+désagréablement surpris.
+
+
+
+XV
+Portraits
+
+Didier s'inclina profondément devant les dames, salua un peu moins
+bas Hervé de Vaunoy, et presque point M. l'intendant royal.
+
+Vaunoy renforça aussitôt son bénin sourire et fit trois pas
+au-devant du capitaine.
+
+--Saint-Dieu! mon jeune ami, s'écria-t-il du ton le plus cordial,
+soyez trois fois le bienvenu! Quelque chose me disait que je vous
+reverrais bientôt officier du roi. Touchez là, mon capitaine!
+Saint-Dieu! touchez là!
+
+Didier se prêta de fort bonne grâce à cet affectueux accueil.
+Quand il eut baisé la main des deux dames, savoir: celle d'Alix en
+silence, et celle de mademoiselle Olive de Vaunoy en lui faisant
+quelque compliment banal, il prit place auprès du maître de La
+Tremlays.
+
+--L'ordre de Sa Majesté, dit-il, me donnait à choisir entre
+l'hospitalité de M. le marquis de Nointel et la vôtre. J'ai pensé
+qu'il ne vous déplairait point de me recevoir pendant quelques
+jours.
+
+--Saint-Dieu! s'écria Vaunoy, mon jeune compagnon, ce qui m'eût
+déplu, c'eût été le contraire.
+
+--Je vous rends grâce, et pour mettre à profit votre bonne
+volonté je vous demande la permission de faire conduire
+sur-le-champ mon valet à la chambre qu'on me destine.
+
+Mlle Olive agita une sonnette d'argent placée près d'elle sur la
+cheminée.
+
+--Auparavant, votre valet boira bien le coup du soir avec Alain,
+mon maître d'hôtel, dit Hervé de Vaunoy.
+
+À ce nom d'Alain, Jude devint blême derrière le collet de son
+manteau.
+
+--Mon valet est malade, répondit le capitaine; ce qu'il lui faut,
+c'est un bon lit et le repos.
+
+--À votre volonté, mon jeune ami.
+
+Un domestique entra, appelé par le coup de sonnette de Mlle Olive.
+
+--Préparez un lit à ce bon garçon, dit M. de Vaunoy, et traitez-le
+en tout comme le serviteur d'un homme que j'honore et que
+j'aime.
+
+Didier s'inclina; Jude, toujours enveloppé dans son manteau,
+sortit sur les pas du domestique qui, malgré sa bonne envie, ne
+put apercevoir ses traits.
+
+Nous connaissons de longue date M. Hervé de Vaunoy, maître actuel
+de La Tremlays et de Bouëxis-en-Forêt. Ces vingt années n'avaient
+point assez changé son visage dodu, rouge et souriant pour qu'il
+soit besoin de parfaire une nouvelle description de sa personne.
+
+Mlle Olive de Vaunoy, sa soeur, était une longue et sèche fille,
+qui avait été fort laide au temps de sa jeunesse. L'âge, incapable
+d'embellir, efface du moins les différences excessives qui
+séparent la beauté de la laideur. À cinquante ans, ce qui reste
+d'une femme laide est bien près de ressembler à ce qui reste d'une
+jolie femme.
+
+L'expression du visage peut seule rétablir des catégories.
+
+Celui de Mlle Olive n'exprimait rien, si ce n'est une préciosité
+majuscule, d'obstinées prétentions à la gentillesse, et une
+incomparable pruderie.
+
+Elle était vêtue d'ailleurs à la dernière mode, portant corsage
+long, en coeur, avec des hanches immodérément rembourrées, cheveux
+crêpés à outrance et poudrés, éventail que nous nommerions
+aujourd'hui rococo, et mules de cuir mordoré à talons évidés comme
+l'âme d'une poulie.
+
+La mode n'invente jamais rien. Après cent cinquante ans, ces
+précieux talons nous sont revenus, plus élevés, plus évidés et non
+moins ridicules.
+
+La joue de Mlle Olive était tigrée de mouches de formes très
+variées, et un trait de vernis noir lui faisait des sourcils
+admirablement arqués.
+
+Nous passons sous silence le carmin étendu en couche épaisse sur
+ses lèvres, le vermillon délicatement passé sur ses pommettes et
+l'enfantin sourire qui ajoutait, à tant de séductions diverses, un
+charme précisément extraordinaire.
+
+Alix ne ressemblait point à son père, et encore moins à sa tante.
+Elle était grande, et néanmoins sa taille, exquise dans ses
+proportions, gardait une grâce pleine de noblesse. Son front large
+avait, sous les noirs bandeaux de ses cheveux sans poudre, une
+expression fière de pudeur qu'adoucissait le rayon de son grand
+oeil bleu. Son regard était sérieux et non point triste, et de
+même que les pures lignes de sa bouche annonçaient une nature,
+pensive plutôt que mélancolique.
+
+C'était le type parfait de la femme, vigoureuse dans sa grâce,
+alliant la sensibilité vraie à la fermeté digne et haute, sachant
+souffrir, capable de dévouement jusqu'à l'héroïsme.
+
+Hervé de Vaunoy s'était marié un an après le départ de Nicolas
+Treml. Sa femme était morte au bout de l'autre année. Alix était
+le seul fruit de cette union. Elle avait dix-huit ans.
+
+Il nous reste à parler de M. l'intendant royal de l'impôt.
+
+Antinoüs de Béchameil, marquis de Nointel, était un fort bel homme
+de quarante ans et quelque chose de plus. Il avait du ventre, mais
+pas trop, le teint fleuri et la joue rebondie. Son menton ne
+dépassait pas trois étages, et chacun s'accordait à trouver son
+gras de jambe irréprochable.
+
+Au moral, il prenait du tabac d'Espagne dans une boîte d'or si
+bien émaillée que toutes les marquises y inséraient leurs jolis
+doigts avec délices. Son habit de cour avait des boutons de
+diamant dont chacun valait vingt mille livres. Il avait des façons
+de secouer la dentelle de son jabot et de relever la pointe de sa
+rapière jusqu'à la hauteur de l'épaule qui n'appartenaient qu'à
+lui, et sa mémoire suffisamment cultivée, lui permettait de placer
+çà et là des bons mots d'occasion qui n'avaient jamais cours que
+depuis six semaines.
+
+Il possédait en outre un appétit incomparable, auquel il
+sacrifiait un estomac à l'épreuve.
+
+En somme, ce n'était pas un personnage beaucoup plus grotesque que
+la plupart des nobles financiers de son temps. Il admettait Dieu,
+récemment inventé par le jeune M. de Voltaire, à l'usage des
+manants, mais n'en voulait point pour lui-même, pensant que la
+nature suffit à produire les truffes, le poisson, le gibier et le
+champagne.
+
+M. le marquis de Nointel avait en Bretagne de nombreuses et
+importantes occupations. D'abord il courtisait Mlle Alix de Vaunoy
+dont il voulait faire sa femme à tout prix. M. de Vaunoy ne
+demandait pas mieux, mais Alix semblait être d'une opinion
+diamétralement opposée, et c'était pitié de voir M. de Béchameil
+perdre ses galanteries, ses madrigaux improvisés de mémoire, et
+surtout les merveilles de sa cuisine dont l'excellence est
+historique, auprès de la fière Bretonne.
+
+Il ne se décourageait pas cependant et redoublait chaque jour ses
+efforts incessamment inutiles.
+
+M. le marquis de Nointel était, en outre, comme nous l'avons pu
+dire déjà, intendant royal de l'impôt. Cette charge, qu'il ne
+faudrait en aucune façon comparer à la banque gouvernementale de
+nos receveurs généraux, nécessitait, en Bretagne surtout, une
+terrible dépense d'activité. La province, en effet, manquait à la
+fois d'argent et de bonne volonté pour acquitter les lourdes
+tailles qui pesaient depuis peu sur elle.
+
+En troisième lieu,--et c'était, à coup sûr, l'emploi auquel il
+tenait le plus--Béchameil avait la haute main sur toutes preuves
+nobles dans l'étendue de la province. Ce droit d'investigation
+était pour ainsi dire inhérent à la charge d'intendant, puisque
+les gentilshommes n'étaient pas sujets à l'impôt, et qu'ainsi,
+sous fausse couleur de noblesse, nombre de roturiers auraient pu
+se soustraire aux tailles.
+
+M. de Béchameil tenait ce droit à titre plus explicite encore. Il
+avait affermé en effet, moyennant une somme considérable payée
+annuellement à la couronne, la vérification des titres, actes et
+diplômes, et en vertu de ce contrat, il profitait seul des amendes
+prononcées sur son instance par le parlement breton à l'encontre
+de tout vilain qui prenait état de gentilhomme.
+
+En conséquence, il avait intérêt à trouver des usurpateurs en
+quantité. Aussi ne se faisait-il point faute de bouleverser les
+chartriers des familles et se montrait-il si âpre à la curée que
+les seigneurs ralliés au roi eux-mêmes avaient sa personne en fort
+mauvaise odeur. Mais on le craignait plus encore qu'on ne le
+détestait.
+
+Par le fait, en une province comme la Bretagne, pays de bonne foi
+et d'usage, où beaucoup de gentilshommes, forts de leur possession
+d'état immémoriale, n'avaient ni titres ni parchemins, le pouvoir
+de M. de Béchameil avait une portée terrible. Pauvre d'esprit,
+avide et étroit de coeur, rompu aux façons mondaines, n'ayant
+d'autre bienveillance que cette courtoisie tout extérieure qui
+vaut à ses adeptes le nom sans signification d'excellent homme,
+l'intendant de l'impôt était juste assez sot pour faire un
+impitoyable tyran.
+
+Une seule chose pouvait le fléchir: l'argent.
+
+Quiconque lui donnait de la main à la main le montant de l'amende
+et quelques milliers de livres en sus par forme d'épingles était
+sûr de n'être point inquiété, quelle que fût d'ailleurs la
+témérité de ses prétentions: pour dix mille écus, il eût laissé le
+titre de duc au rejeton d'un laquais.
+
+Mais quand on n'avait point d'argent, par contre, il fallait, pour
+sortir de ses griffes un droit bien irrécusable, et les Mémoires
+du temps ont relaté plusieurs exemples de gens de qualité réduits
+par lui à l'état de roture;[3]
+
+On doit penser que M. de Vaunoy, lequel n'avait point par devers
+lui des papiers de famille fort en règle, avait tremblé d'abord
+devant un pareil homme.
+
+Les méchantes langues prétendaient qu'il avait commencé par
+financer de bonne grâce, ce qui était toujours un excellent moyen.
+Mais, dans la position de Vaunoy, cela ne suffisait pas. Substitué
+par une vente aux droits des Treml, dont il portait le nom et dont
+il avait pris jusqu'aux armes pour en écarteler son douteux
+écusson, il avait trop à craindre pour ne pas chercher tous les
+moyens de se concilier son juge.
+
+Un retrait de noblesse lui eût fait perdre à la fois ses titres,
+auxquels il tenait beaucoup, et ses biens auxquels il tenait
+davantage, car c'était son état de gentilhomme et sa parenté qui
+lui avaient donné qualité pour acheter le domaine de Treml.
+
+Heureusement pour lui, Béchameil fit les trois quarts du chemin.
+Ce gros homme se jeta pour ainsi dire dans ses bras, en ne faisant
+point mystère du grand désir qu'il avait d'obtenir la main d'Alix.
+
+C'était un coup de fortune, et Vaunoy en sut profiter. Béchameil
+et lui se lièrent, et, bien que l'intendant royal fût de fait le
+plus fort, il se laissa vite dominer par l'adresse supérieure de
+son nouvel ami.
+
+Il va sans dire que Béchameil reçut promesse formelle d'être
+l'époux d'Alix, ce qui n'empêcha point Vaunoy de favoriser sous
+main la très innocente intimité qui s'était établie à Rennes entre
+la jeune fille et Didier. Vaunoy avait sans doute ses raisons pour
+cela.
+
+Pendant le séjour de Didier à Rennes, Béchameil n'avait point été
+sans s'apercevoir des soins que le jeune protégé du comte de
+Toulouse rendait à Alix. Ceci nous explique la grimace du gros et
+galant financier à la vue de son jeune rival. Quant à Mlle Olive,
+si elle avait agité son éventail, c'est qu'il avait coûté cher et
+qu'elle en voulait montrer les peintures.
+
+Le repas est toujours l'acte le plus important de l'hospitalité
+bretonne. Au bout de quelques instants, maître Alain, le
+majordome, décoré de sa chaîne d'argent officielle et les yeux
+rouges encore de son somme bachique, ouvrit les deux battants de
+la porte pour annoncer le souper.
+
+--Demain nous parlerons d'affaires, dit gaiement M. de Vaunoy.
+Maintenant, à table!
+
+--À table! répéta Béchameil à qui ce mot rendit une partie de sa
+sérénité.
+
+Alix se leva, et, d'instinct, offrit sa main à Didier. Ce fut
+M. de Béchameil qui la prit. Le capitaine, à dessein ou faute de
+mieux, se contenta des doigts osseux de Mlle Olive.
+
+Nous ne raconterons point le souper, pressé que nous sommes
+d'arriver à des événements de plus haut intérêt. Nous dirons
+seulement que M. de Vaunoy, tout en portant à diverses reprises la
+santé de son jeune ami, le capitaine Didier, échangea plus d'un
+regard équivoque avec maître Alain, auquel même, vers la fin du
+repas, il donna un ordre à voix basse.
+
+Maître Alain transmit cet ordre à un valet de mine peu avenante
+que Vaunoy avait débauché l'année précédente à Mgr le gouverneur
+de la province, et qui avait nom Lapierre. Nous avons déjà fait
+mention de lui.
+
+Pendant cela, Béchameil faisait sa cour accoutumée. Alix ne
+l'écoutait point et tournait de temps en temps son regard triste
+et surpris vers le capitaine qui causait fort assidûment avec Mlle
+Olive. Celle-ci le trouvait fort bien élevé. Elle avait la même
+opinion de tous ceux qui voulaient bien l'écouter ou faire
+semblant.
+
+Après le repas, Hervé de Vaunoy conduisit lui-même le capitaine
+jusqu'à la porte de sa chambre à coucher et lui souhaita la bonne
+nuit. Jude était debout encore. Il arpentait la chambre à pas
+lents, plongé dans de profondes méditations.
+
+--Eh bien! lui dit son maître, es-tu content de moi! T'ai-je
+épargné les regards indiscrets?
+
+--Monsieur, je vous remercie, répondit Jude.
+
+--As-tu appris quelque chose?
+
+--Rien sur l'enfant, et c'est d'un triste augure! Mais je sais
+que dame Goton Rehou, qui fut la nourrice du petit monsieur, est
+maintenant femme de charge au château.
+
+--Et elle donnera des nouvelles.
+
+--Je sais aussi que j'aurai de la peine à me cacher longtemps,
+car j'ai vu la figure d'un ennemi: Alain, l'ancien maître d'hôtel
+de Treml.
+
+--Je t'en offre autant, mon garçon; j'ai aperçu le visage d'un
+drôle qui fut le valet de M. de Toulouse, gouverneur de Bretagne,
+mon noble protecteur, et que je soupçonne fort de n'avoir point
+été étranger à certaine alerte nocturne qui me valut l'an dernier
+un coup d'épée. Mais nous débrouillerons tout cela. En attendant,
+dormons!
+
+--Dormez, répondit Jude.
+
+La capitaine se jeta sur son lit. Jude continua de veiller.
+
+
+
+XVI
+Le conseil privé de M. de Vaunoy
+
+Tout reposait au château, ou du moins c'était l'heure propice.
+
+Le capitaine Didier dormait, rêvant peut-être de l'humble fille de
+la forêt qui avait ranimé en lui les souvenirs de l'adolescence,
+le premier, le plus pur battement de son coeur. Nous ne saurions
+dire pourtant qu'il eut revu sans émotion aucune cette belle Alix
+de Vaunoy qui avait autrefois accepté sa recherche, mais notre
+Didier était un loyal enfant et il n'avait qu'une foi.
+
+Béchameil dégustait en songe un blanc-manger. Mademoiselle Olive
+bâtissait un superbe château en Espagne où elle se voyait la dame
+d'un gentil officier de Sa Majesté le roi Louis XV, à qui la fée
+protectrice des vieilles demoiselles l'avait unie en légitime
+mariage.
+
+Parmi ceux qui veillaient, nous citerons Jude d'abord; le bon
+écuyer arpentait sa chambre et demandait à son honnête cervelle un
+moyen de retrouver le fils de Treml.
+
+Alix, de son côté, cherchait en vain le sommeil et combattait la
+fièvre, car elle avait souffert ce soir. Elle ne voulait point
+interroger son coeur et son coeur parlait en dépit d'elle: elle se
+souvenait. Elle avait cru autrefois qu'on la payait de retour.
+Jusqu'alors elle n'avait vu d'autre obstacle entre elle et le
+bonheur que son devoir ou la volonté de son père. Maintenant,
+c'était un abîme qui s'ouvrait devant elle: Didier l'avait
+oubliée.
+
+Enfin, dans l'appartement privé de M. de Vaunoy, dont la double
+porte était fermée avec soin, trois hommes étaient réunis et
+tenaient conseil. C'étaient M. de Vaunoy lui-même, Alain, son
+maître d'hôtel, et le valet Lapierre.
+
+Alain était maintenant un vieillard. Sa rude physionomie, sur
+laquelle l'ivresse de chaque jour avait laissé d'ignobles traces,
+n'avait d'autre expression qu'une dureté stupide et impitoyable.
+
+Lapierre pouvait avoir de quarante-cinq à cinquante ans. Son
+visage ne portait point le caractère breton. Il était en effet
+originaire de la partie méridionale de l'Anjou. Jusqu'à l'âge de
+vingt-cinq ans, il avait exercé, çà et là, la respectable et
+triple profession de marchand de vulnéraire, avaleur de sabres et
+sauteur de cordes.
+
+À cette époque, il parvint à entrer comme valet de pied dans la
+maison de Mgr de Toulouse, qui n'était point encore gouverneur de
+Bretagne.
+
+Lapierre avait alors avec lui un jeune enfant qui n'était point
+son fils et dont il se servait pour attirer le public à ses
+parades. L'enfant était beau; le comte de Toulouse le prit en
+affection et en fit son page; puis, au bout de quelques années, le
+mit au nombre des gentilshommes de sa maison.
+
+Lapierre, resté valet, conçut une véritable rancune contre
+l'enfant autrefois son esclave et maintenant son supérieur. Lors
+du séjour à Rennes du prince gouverneur de Bretagne, il se
+présenta chez Vaunoy et lui demanda un entretien particulier.
+Cette conférence fut longue et Vaunoy changea plus d'une fois de
+couleur aux paroles de l'ancien saltimbanque.
+
+Lapierre, avant de sortir, reçut une bourse bien garnie, et, peu
+de jours après, Vaunoy le prit à son service.
+
+À dater de ce moment, le nouveau maître de La Tremlays commença à
+faire un grand accueil au jeune page Didier, ce qui donna de
+furieux accès de jalousie à Antinoüs de Béchameil, marquis de
+Nointel.
+
+Ce fut peu de semaines après que Didier fut traîtreusement attaqué
+de nuit dans les rues de Rennes.
+
+Il était plus de minuit. Hervé de Vaunoy allait et venait avec
+agitation, tandis que ses deux serviteurs se tenaient commodément
+assis auprès du foyer. Lapierre se balançait, en équilibre sur
+l'un des pieds de sa chaise, avec une adresse qui se ressentait de
+son métier; maître Alain caressait sous sa jaquette le ventre aimé
+de certaine bouteille de fer-blanc, large, carrée, toujours pleine
+d'eau-de-vie, à laquelle il guettait l'occasion de dire deux mots,
+et semblait combattre le sommeil.
+
+--Saint-Dieu! Saint-Dieu! Saint-Dieu! s'écria par trois fois
+M. de Vaunoy qui frappa violemment du pied et s'arrêta juste en
+face de ses acolytes.
+
+Maître Alain sauta comme on fait quand on s'éveille en sursaut.
+Lapierre ne perdit pas l'équilibre.
+
+--Vous étiez trois contre un! reprit Vaunoy dont la colère allait
+croissant; c'était la nuit: trois bonnes rapières, la nuit, contre
+une épée de bal! et vous l'avez manqué!
+
+--J'aurais voulu vous y voir! murmura pesamment Alain; le jeune
+drôle se débattait comme un diable. Je veux mourir si je ne sentis
+pas dix fois le vent de son arme sous ma moustache. D'ailleurs
+c'est une vieille histoire!
+
+--Moi, je sentis son arme de plus près, dit Lapierre qui écarta
+le col de sa chemise pour montrer une cicatrice triangulaire; et
+Joachim, notre pauvre compagnon, la sentit mieux que moi encore,
+car il resta sur la place. Je prie Dieu qu'il ait son âme.
+
+--Ainsi soit-il! grommela maître Alain.
+
+--Je prie le diable qu'il prenne la vôtre! s'écria Vaunoy. Tu as
+eu peur, maître Alain et toi, Lapierre, méchant bateleur, tu t'es
+enfui avec ton égratignure!
+
+--Il aurait fallu faire comme Joachim, n'est-ce pas? demanda le
+maître d'hôtel avec un commencement d'aigreur; oui, je sais bien
+que vous nous aimeriez mieux morts que vivants, notre monsieur...
+
+--Tais-toi! interrompit Hervé qui haussa les épaules.
+
+Alain obéit de mauvaise grâce, et M. de Vaunoy reprit sa promenade
+enragée, frappant du pied, serrant les poings et murmurant sur
+tous les tons son juron favori.
+
+Les deux valets échangèrent un regard.
+
+--Ça va lui coûter deux louis d'or, dit tout bas Lapierre.
+
+Maître Alain saisit ce moment pour avaler une rasade, en faisant
+un signe de tête affirmatif, et tous deux se prirent à sourire
+sournoisement comme des gens sûrs de leur fait.
+
+Au bout de quelques minutes, Vaunoy s'arrêta en effet subitement
+et mit la main à sa poche.
+
+--Saint-Dieu! dit-il en reprenant son patelin sourire, je crois
+que je me suis fâché, mes dignes amis. La colère est un péché;
+j'en veux faire pénitence, et voici pour boire à ma santé, mes
+enfants.
+
+Il tira deux louis de sa bourse. Les deux valets prirent et la
+paix fut faite.
+
+--Raisonnons maintenant, poursuivit Vaunoy. Comment sortir
+d'embarras?
+
+--Quand j'étais médecin ambulant, répondit Lapierre, et qu'une
+dose de mon élixir ne suffisait pas, j'en donnais une seconde.
+
+--C'est cela! s'écria le majordome à qui la bouteille carrée
+donnait de l'éloquence; il faut doubler la dose: nous étions
+trois: nous nous mettrons six.
+
+--Et cette fois je réponds de la cure, ajouta l'ex-bateleur.
+
+Vaunoy secoua la tête.
+
+--Impossible, dit-il.
+
+--Pourquoi cela?
+
+--Parce qu'il se méfie. D'ailleurs les temps sont changés.
+Autrefois, c'était un jeune fou, courant les aventures, et sa mort
+n'eût point excité de soupçon. Je n'étais pas chargé de la police
+des rues de Rennes. Maintenant, c'est un officier du roi; il est
+mon hôte pour le bien de l'État. Son séjour à La Tremlays a
+quelque chose d'officiel: la sainte hospitalité, mes enfants,
+défend formellement de tuer un hôte... à moins qu'on ne le puisse
+faire en toute sécurité.
+
+Alain et Lapierre firent à cette bonne plaisanterie un accueil
+très flatteur.
+
+--Il faut trouver autre chose, continua M. de Vaunoy.
+
+Maître Alain se creusa la cervelle; Lapierre fit semblant de
+chercher.
+
+--Eh bien? demanda Hervé au bout de quelques minutes.
+
+--Je ne trouve rien, dit le majordome.
+
+--Rien, répéta Lapierre; si ce n'est peut-être... mais le poison
+ne vous sourit pas plus que le poignard, sans doute?
+
+--Encore moins, mon enfant, Saint-Dieu! c'est une malheureuse
+affaire. D'un jour à l'autre, le hasard peut lui révéler ce qu'il
+ne faut point qu'il sache. Et qui me dit d'ailleurs qu'il ne sait
+rien? Quelle chambre lui a-t-on donnée?
+
+--La chambre de la nourrice, répondit Alain. Vous l'avez conduit
+jusqu'à la porte.
+
+Vaunoy devint pâle.
+
+--La chambre de la nourrice, répéta-t-il en frémissant; la
+chambre où était autrefois le berceau! et je n'ai pas pris garde!
+
+--Bah! fit Lapierre, une chambre ressemble à une autre chambre...
+Après si longtemps!
+
+--C'est évident, appuya le majordome qui dormait aux trois
+quarts.
+
+Ceci ne parut point rassurer M. de Vaunoy qui reprit avec
+inquiétude:
+
+--Et ce valet malade? Il semblait avoir intérêt à se cacher. Quel
+homme est-ce?
+
+--Quant à cela, repartit Lapierre, c'est plus que je ne saurais
+dire. Il tenait son manteau sur ses yeux, et je n'ai même pu voir
+le bout de son nez.
+
+--C'est étrange! murmura Vaunoy porté comme toutes les âmes
+bourrelées à voir l'événement le plus ordinaire sous un menaçant
+aspect; je n'aime pas cette affectation de mystère. Je voudrais
+savoir quel est cet homme; je voudrais...
+
+--Demain il fera jour, interrompit philosophiquement l'ancien
+saltimbanque.
+
+--Cette nuit! tout de suite! s'écria Vaunoy d'une voix brève et
+comme égarée. Quelque chose me dit que la présence de cet homme
+est un malheur! Suivez-moi!
+
+Lapierre fut tenté de répondre que, selon toute apparence, le
+capitaine et son valet dormaient tous deux à cette heure avancée
+de la nuit; mais Vaunoy avait parlé d'un ton qui n'admettait pas
+de réplique.
+
+Les deux serviteurs se levèrent. Vaunoy ouvrit sans bruit la porte
+de son appartement, et tous trois s'engagèrent dans le corridor
+qui régnait d'une aile à l'autre.
+
+Après avoir fait quelques pas, Hervé s'arrêta et pressa fortement
+le bras de son majordome.
+
+--Ils ne dorment pas, dit-il à voix basse en montrant un petit
+point lumineux qui brillait dans l'ombre à l'autre bout du
+corridor.
+
+C'était en effet de la chambre occupée par le capitaine que
+partait cette lueur.
+
+--Que peuvent-ils faire à cette heure? reprit Vaunoy; s'ils
+s'entretiennent, nous écouterons. Quelque mot viendra bien
+éteindre ou légitimer ma frayeur. Et si j'ai raison de craindre,
+s'il sait tout ou seulement s'il soupçonne, Saint-Dieu! sa mission
+ne le sauvera pas!
+
+Ils continuèrent de se glisser le long des murailles. Le
+majordome, qui s'était complètement éveillé, marchait le premier.
+
+En arrivant auprès de la porte du capitaine, il colla son oeil à
+la serrure.
+
+Jude était agenouillé au chevet de son lit et priait, la tête
+entre ses deux mains. Maître Alain ne pouvait voir son visage.
+
+Au bout de quelques secondes, le vieil écuyer termina sa prière et
+se redressa. La lumière tomba d'aplomb sur son visage.
+
+Maître Alain se rejeta violemment en arrière.
+
+--Je connais cet homme, dit-il.
+
+Vaunoy le repoussa et mit à son tour son oeil à la serrure; mais
+il ne vit plus que la mèche rouge et fumeuse de la résine que Jude
+avait éteinte avant de se jeter sur son lit.
+
+--Saint-Dieu! gronda-t-il en se relevant. Tu le connais, dis-tu?
+Qui est-ce?
+
+Maître Alain se pressait le front, cherchant à rappeler ses
+souvenirs.
+
+--Je le connais, je l'ai vu, dit-il enfin, mais où? Je ne sais.
+Mais quand? Il doit y avoir bien longtemps.
+
+Vaunoy dévora un blasphème, et le philosophique Lapierre répéta:
+
+--Demain il fera jour!
+
+
+
+XVII
+Visite matinale
+
+Bien avant le jour, Jude Leker était sur pied. Il se leva sans
+bruit afin de ne point éveiller son maître qui dormait comme on
+dort à vingt-cinq ans après un long et fatigant voyage.
+
+Quoique le crépuscule n'éclairât point encore la nuit des
+interminables corridors, Jude y trouva son chemin sans tâtonner.
+Il était né au château et l'avait habité durant quarante années.
+
+Laissant le grand escalier dont la double rampe desservait le
+premier étage, il gagna l'office et prit un couloir étroit qui
+conduisait aux communs.
+
+Beaucoup de choses avaient changé dans les coutumes de La
+Tremlays, mais les logements des serviteurs avaient gardé leur
+disposition primitive. Sans cette circonstance, l'excellente
+mémoire de Jude ne lui eût point été d'un grand secours. Il compta
+trois portes dans la galerie intérieure des communs et frappa à la
+quatrième.
+
+Il est à croire que dame Goton Rehou, femme de charge du château,
+ne recevait point d'ordinaire ses visites à heure si indue. La
+bonne dame avait soixante ans, et, à cet âge, les femmes de charge
+ne craignent que les voleurs.
+
+Elle dormait ou faisait la sourde oreille: Jude ne reçut point de
+réponse.
+
+Il frappa de nouveau et plus fort.
+
+--Béni Jésus! dit la voix enrouée de la vieille dame, le feu
+est-il au château?
+
+--C'est moi, c'est Jude, murmura celui-ci en frappant toujours,
+Jude Leker!
+
+Goton n'était point une femmelette. Elle prit un gourdin et s'en
+vint ouvrir, bien que son oreille, rendue paresseuse par l'âge,
+n'eût pas saisi une syllabe des paroles de Jude.
+
+--On y va! grommelait-elle; si ce sont les Loups, eh bien! je
+leur parlerai du vieux Treml, et ils ne toucheront pas un fétu
+dans la maison qui fut la sienne; si ce sont des esprits...
+
+Elle fit un signe de croix et s'arrêta.
+
+--Ouvrez donc! dit Jude.
+
+--Si ce sont des esprits, continua la vieille, eh bien! Bah! ils
+auraient aussi bien passé par le trou de la serrure!
+
+Elle ouvrit et mit son gourdin en travers.
+
+--Qui vive? dit-elle.
+
+--Chut! dame; silence au nom de Dieu!
+
+--Qui vive? répéta l'intrépide vieille en levant son bâton. Jude
+le saisit, entra, ferma la porte et répondit:
+
+--Un homme dont il ne faut point répéter le nom sans nécessité
+dans la demeure de Treml.
+
+--La demeure de Treml! répéta Goton qui sentit tressauter son
+coeur à ce nom; merci, qui que vous soyez. Il y a vingt ans que je
+n'avais entendu donner son véritable nom à la maison qu'habite
+Hervé de Vaunoy.
+
+Jude tendit sa main dans l'ombre; celle de Goton fit la moitié du
+chemin. Elle n'avait pas besoin de voir. Ce fut comme un salut
+mystérieux entre ces deux fidèles serviteurs.
+
+--Mais qui donc es-tu, brave coeur, demanda enfin la vieille
+femme, toi qui te souviens de Treml?
+
+Jude prononça son nom.
+
+--Jude! s'écria Goton oubliant toute prudence; Jude Leker,
+l'écuyer de notre monsieur! Oh! que je te voie, mon homme, que je
+te voie!
+
+Tremblante et empressée, elle courut à tâtons, cherchant son
+briquet et ne le trouvant point; elle remua les cendres de son
+réchaud. Enfin sa résine s'alluma. Elle regarda Jude longtemps et
+comme en extase.
+
+--Et lui, dit-elle, M. Nicolas, le reverrons-nous?
+
+--Mort, répondit Jude.
+
+Goton se mit à genoux, joignit ses mains et récita un _De
+Profundis_. De grosses larmes coulaient lentement le long de sa
+joue ridée. Quiconque l'aurait vue en ce moment se serait senti
+puissamment attendri, car rien n'émeut comme les larmes qui
+roulent sur un rude visage, et tel qui passe en souriant devant
+deux beaux yeux en pleurs pâlit et souffre quand il voit
+s'humecter la paupière d'un soldat.
+
+Jude se tut tant que Goton pria. Il semblait qu'il voulût
+maintenant prolonger son incertitude et qu'il reculât, effrayé
+devant la révélation qu'il était venu chercher.
+
+Lorsqu'il prit la parole, ce fut d'une voix altérée.
+
+--Et le petit monsieur? dit-il enfin avec effort.
+
+--Georges Treml? Vingt ans se sont écoulés depuis que je l'ai vu
+pour la dernière fois, le cher et noble enfant, sourire et me
+tendre ses petits bras dans son berceau.
+
+--Mort, mort aussi! prononça Jude dont le robuste corps
+s'affaissa.
+
+Il mit ses deux mains sur son visage; sa poitrine se souleva en un
+sanglot.
+
+--Je n'ai pas dit cela! s'écria Goton; non, je ne l'ai pas dit.
+Et Dieu me préserve de le croire! Pourtant... Hélas! Jude, mon
+ami, depuis vingt ans j'espère, et chaque année use mon espoir.
+
+Jude attacha sur elle ses yeux fixes. Il ne comprenait point.
+
+--Oui, reprit-elle, je voudrais espérer. Je me dis: quelque jour
+je verrai notre petit monsieur, grand et fort, la tête haute, la
+mine fière, l'épée au flanc. Hélas! hélas! il y a si longtemps que
+je me dis cela!
+
+--Mais enfin, dame, que savez-vous sur le sort de Georges Treml?
+
+--Je sais... je ne sais rien, mon homme. Un soir,--approche
+ici, car il ne faut point dire cela tout haut,--un soir, il y a
+dix-neuf ans et cinq mois... ah! j'ai compté, Hervé de Vaunoy
+revint tout pâle et l'oeil hagard. Il nous dit que l'enfant
+s'était noyé dans l'étang de La Tremlays. On courut, on sonda le
+fond de l'eau, mais on ne trouva point le corps de Georges.
+
+Jude écoutait, la poitrine haletante, l'oeil grand ouvert.
+
+--Et c'est sur cela, interrompit-il, que se fonde votre espoir?
+
+--Non. Te souvient-il d'un pauvre innocent de la forêt que l'on
+nommait le Mouton blanc?
+
+--Je me souviens de Jean Blanc, dame.
+
+--Pauvre créature! Il aimait Treml presque autant que nous
+l'aimions...
+
+--Mais Georges, Georges! interrompit encore Jude.
+
+--Eh bien! mon homme, Jean Blanc racontait d'étranges choses dans
+la forêt. Il disait qu'Hervé de Vaunoy avait jeté à l'eau le petit
+monsieur de ses propres mains.
+
+--Il disait cela! s'écria Jude dont l'oeil étincela.
+
+--Il disait cela, oui. Et quoiqu'il passât pour un pauvre fou, je
+crois qu'il disait vrai toutes les fois qu'il parlait de Treml.
+Mais ce n'est pas tout; Jean Blanc ajoutait qu'il avait plongé au
+fond de l'étang et ramené M. Georges évanoui...
+
+--Ah! fit le bon écuyer avec un long soupir de bien-être.
+
+--Puis, poursuivit Goton, il fut pris d'un de ses accès, et le
+pauvre enfant resta tout seul sur l'herbe. Et quand le Mouton
+blanc revint il n'y avait plus d'enfant.
+
+--Ah! fit encore Jude.
+
+--Et il y a vingt ans de cela, mon homme!
+
+Jude demeura un instant comme atterré.
+
+--Où est Jean Blanc? dit-il ensuite; je veux le voir.
+
+Goton secoua lentement sa tête grise.
+
+--Pauvre créature! dit-elle encore; il ne fait pas bon, pour un
+pauvre homme, affronter la colère d'un homme puissant. Hervé de
+Vaunoy apprit les bruits qui couraient dans la forêt. On tourmenta
+Mathieu Blanc et son fils par rapport à l'impôt. Le vieillard
+mourut; le fils disparut. Quelques-uns disent qu'il s'est fait
+Loup.
+
+--J'ai déjà entendu prononcer ce mot. Quels sont ces gens, dame?
+
+--Ce sont des Bretons, mon homme, qui se défendent et qui se
+vengent. On leur a donné ce nom, parce que leur retraite avoisine
+la Fosse-aux-Loups. Chacun sait cela; mais nul ne pourrait trouver
+l'issue par où l'on pénètre dans cette retraite. Eux-mêmes
+semblent prendre à tâche d'accréditer ce sobriquet qui fait peur
+aux poltrons. Leurs masques sont en peau de loup; il n'y a que
+leur chef qui porte un masque blanc.
+
+--J'irai trouver les Loups, dit Jude.
+
+La vieille dame réfléchit un instant.
+
+--Écoute, reprit-elle ensuite. Il est un homme dans la forêt qui
+pourrait te dire peut-être si Jean Blanc existe encore. Cet homme
+est un Breton, quoiqu'il feigne souvent de parler comme s'il avait
+le coeur d'un Français. Il me souvient qu'au temps où il vint
+s'établir de ce côté de la forêt, les sabotiers disaient que sa
+fille, qui était alors un enfant, avait tous les traits de la
+fille de Jean Blanc, le pauvre fou. Certains même affirmaient la
+reconnaître.
+
+--Où trouver cet homme?
+
+--Sa loge est à cent pas de Notre-Dame de Mi-Forêt.
+
+--Il se nomme?
+
+--Pelo Rouan, le charbonnier.
+
+Le jour commençait à poindre. La résine pâlissait aux premiers
+rayons du crépuscule.
+
+--Au revoir et merci, dame, dit Jude. Je verrai Pelo Rouan avant
+qu'il soit une heure.
+
+Il serra la main de Goton et sortit.
+
+--Que Dieu soit avec toi, mon homme! murmura la vieille femme de
+charge en le suivant du regard pendant qu'il traversait les
+corridors; il y avait longtemps que mon pauvre coeur n'avait
+ressentit pareille joie. Que Dieu soit avec toi, et puisses-tu
+ramener en ses domaines l'héritier de Treml!
+
+Goton avait plus de désir que d'espérance, car elle secoua
+tristement la tête en prononçant ces dernières paroles.
+
+
+
+XVIII
+Rêves
+
+Lorsque Jude, après avoir traversé les longs corridors, revint à
+la chambre où il avait passé la nuit, le capitaine dormait encore.
+Son visage était calme et souriant. Jude le contempla un instant.
+
+--C'est un loyal jeune homme, pensa-t-il; ses traits hardis me
+rappellent le vieux Treml au temps où sa moustache était noire. Il
+est heureux, lui! Oh! que je donnerais de bon coeur tout mon sang
+pour voir M. Georges à sa place!
+
+Jude reprit son manteau de voyage, pour cacher ses traits en cas
+de rencontre suspecte. Le jour était venu. Les premiers rayons du
+soleil levant se jouaient dans la soie des rideaux. Au moment où
+Jude ceignait son épée pour partir, Didier s'agita sur sa couche.
+
+--Alix, murmura-t-il, ma soeur!...
+
+--Voici dans la cour tous les serviteurs du château, se dit Jude;
+j'aurai de la peine à passer inaperçu.
+
+--Marie! murmura encore Didier.
+
+Jude le regarda en souriant.
+
+--Bravo! mon jeune maître, pensa-t-il; ne rêverez-vous point à
+quelque autre, maintenant?
+
+--Fleur-des-Genêts! cria le capitaine, comme s'il eût voulu
+relever le défi.
+
+En même temps il se redressa, éveillé, sur son séant.
+
+--C'est toi, ami Jude? reprit-il après avoir jeté ses regards
+tout autour de la chambre, comme s'il se fût attendu à voir un
+autre visage; je crois que je rêvais.
+
+--Vous pouvez l'affirmer, monsieur, et joyeusement, répondit
+Jude.
+
+L'oeil de Didier s'arrêta par hasard sur les antiques rideaux que
+perçaient les rayons obliques du soleil. Son sourire, qui ne
+l'avait point abandonné, s'épanouit davantage.
+
+--Les poètes ont bien raison, dit-il comme s'il se fût parlé à
+lui-même, de vanter les joies du retour au toit paternel. Moi qui
+n'ai point de famille, je ressens ici comme un avant-goût de ce
+bonheur... Et tiens, Jude, mon garçon, l'illusion s'accroît: il me
+semble qu'enfant j'ai vu jouer le soleil d'automne dans des
+rideaux de soie comme ceux-ci. Sentiment étrange, Jude! Enfant
+sans père, j'éprouve ici comme un ressouvenir lointain de baisers,
+de caresses et de douces paroles...
+
+--Monsieur, interrompit le vieil écuyer, je vais prendre congé de
+vous, pour commencer ma tâche.
+
+--Reste, Jude, quelques minutes, un instant, je t'en prie! Mon
+coeur s'amollit au contact de pensées nouvelles. Je ne sais, Jude,
+mes yeux ont besoin de pleurer!
+
+--Souffrez-vous donc? dit celui-ci en s'approchant aussitôt.
+
+Didier laissa tomber sa main dans celle du vieillard et renversa
+sa tête sur l'oreiller.
+
+--Non, répondit-il, je ne souffre pas. Au contraire. Je ne
+voudrais point ne pas éprouver ce que j'éprouve: car cette
+angoisse inconnue est pleine de douceur. Qu'ils sont heureux,
+Jude, ceux qui ont de vrais souvenirs!
+
+--Ceux-là, répliqua l'écuyer avec tristesse, ne revoient parfois
+jamais la maison des ancêtres. Ce doit être une amère douleur,
+n'est-ce pas, que celle de l'enfant qui se souvient à demi et qui
+meurt avant d'avoir retrouvé la demeure de son père.
+
+--Tu penses à Georges Treml, mon pauvre Jude.
+
+--Je pense à Georges Treml, monsieur.
+
+--Toujours! Dieu t'aidera, mon garçon, car ton dévouement est
+oeuvre chrétienne... Allons! voici un nuage qui couvre le soleil.
+Le charme s'évanouit. Je redeviens le capitaine Didier et je suis
+prêt à jurer maintenant que j'ai vu, enfant, plus de rideaux de
+bure que de tentures de soie. Va, mon garçon, je ne te retiens
+plus.
+
+Didier, secouant un reste de langueur rêveuse, avait sauté hors de
+son lit. Jude, avant de partir, jeta un regard dans la cour et
+reconnut maître Alain qui s'entretenait avec Lapierre.
+
+--Il est bien tard, maintenant, dit-il, pour m'esquiver. Je vois
+là-bas un homme dont j'aurai de la peine à éviter les regards.
+
+--Lequel? demanda Didier en s'approchant de la fenêtre: Lapierre?
+
+--Je ne sais s'il a changé de nom, mais on l'appelait de mon
+temps maître Alain. C'est le plus vieux des deux.
+
+--À la bonne heure! Et c'est celui-là que tu nommais hier ton
+ennemi?
+
+--Celui-là même.
+
+--Eh bien! mon garçon, l'autre est le mien.
+
+--Un valet, votre ennemi?
+
+--Cela t'étonne? Faut-il donc te répéter que je ne suis point
+gentilhomme? Ce valet est le seul être au monde qui sache le
+secret de ma naissance. Il ne veut pas le dire et c'est son droit.
+Il prétend m'avoir autrefois servi de père... Tu vois bien ceci?
+
+Didier, qui n'était pas encore vêtu, écarta sa chemise et montra
+par-derrière, à la naissance de l'épaule, une cicatrice encore
+récente.
+
+--C'est une blessure faite traîtreusement et par la main d'un
+misérable, dit Jude en fronçant le sourcil.
+
+--Tu t'y connais, mon garçon. J'ai tout lieu de croire que le
+misérable est cet homme: mais si je ne suis pas noble, je suis
+soldat, et ma main ne s'abaissera point volontiers jusqu'à lui.
+
+--Moi je suis un valet, dit Jude avec froideur; prononcez un mot
+et je le châtie.
+
+--Voilà que tu oublies Georges Treml! s'écria Didier en souriant.
+Sur mon honneur! il y a de la fine fleur de chevalerie dans ces
+vieux coeurs bretons. Pensons à ton jeune monsieur, mon brave ami.
+Je ne sais pas ce que tu peux tenter pour son service, c'est ton
+secret, mais j'ai promis de t'aider et je t'aiderai. Descendons
+ensemble: M. de Vaunoy est un trop soumis et dévoué sujet de Sa
+Majesté pour que sa livrée ose regarder, de plus près qu'il ne
+convient, le serviteur d'un capitaine de la maréchaussée.
+
+Jude mit son manteau sur sa figure et descendit avec le capitaine.
+
+Alain et Lapierre étaient toujours dans la cour; ils s'inclinèrent
+avec respect devant Didier, qui toucha négligemment son feutre.
+
+--Qu'on selle le cheval de mon serviteur, dit-il.
+
+Lapierre se hâta d'obéir. Le majordome resta.
+
+--Mon camarade, dit-il à Jude, votre maladie exige-t-elle donc
+que vous ayez toujours le nez dans le manteau? Les gens de La
+Tremlays n'ont point pu encore vous souhaiter la bienvenue.
+
+--Que dit-on des Loups dans le pays, maître? demanda Didier pour
+éviter à Jude l'embarras de répondre.
+
+--On dit que ce sont des méchantes bêtes, monsieur le
+capitaine... N'accepterez-vous pas un verre de cidre, mon
+camarade?
+
+--Que font les gens de la forêt? demanda encore Didier.
+
+--Monsieur le capitaine, répondit Alain de mauvaise grâce, ils
+font le cercle, du charbon et des sabots... Eh bien, mon camarade,
+ajouta-t-il en exhibant son _vademecum_, c'est-à-dire sa bouteille
+de fer-blanc, aimez-vous mieux une goutte d'eau-de-vie?
+
+Maître Alain fut interrompu par Lapierre, qui amenait le cheval de
+Jude. Celui-ci se mit aussitôt en selle. Dans le mouvement qu'il
+fit pour cela, son manteau s'écarta quelque peu. Le majordome put
+voir une partie de son visage.
+
+--Du diable si je connais autre chose que cette figure-là!
+grommela-t-il; où donc l'ai-je vue? Je me fais vieux!
+
+--Tu me rejoindras ce soir à Rennes, mon garçon, s'écria Didier.
+En route maintenant et bonne chance!
+
+Jude ne se fit point répéter cet ordre; il piqua des deux et
+partit au galop.
+
+Quand il eut franchi la porte de la cour, le capitaine se détourna
+vers les deux valets de Vaunoy.
+
+--Vous êtes curieux, maître, dit-il à Alain; c'est un fâcheux
+défaut et qui ne porte point bonheur. Quant à toi, ajouta-t-il en
+s'adressant à Lapierre, prends garde!
+
+Il s'éloigna. Les deux valets le suivirent des yeux.
+
+--Prends garde! répéta ironiquement Lapierre; que dites-vous de
+cela, maître Alain?
+
+Maître Alain répondit:
+
+--Le jeune coq chante haut; on dirait qu'il se sent de race. Pour
+ce qui est de prendre garde, c'est toujours un bon conseil.
+
+Didier avait pris, sans savoir, la direction du jardin. Il se
+trouva bientôt au milieu de hautes charmilles taillées à pic et
+formant l'inévitable et classique labyrinthe des jardins du XVIIIe
+siècle. De temps en temps, quelques statues de marbre blanc
+s'apercevaient à travers les branches qui se ressentaient déjà des
+approches de l'hiver.
+
+Didier jetait sur tout cela un regard distrait; involontairement,
+son esprit était revenu aux pensées qui avaient préoccupé son
+réveil.
+
+Comme il arrive souvent aux esprits vifs et poétiques, il lui
+suffit, pour ainsi dire, d'évoquer l'illusion pour qu'elle
+reparût. Ces grandes murailles de verdure devinrent pour lui de
+vieilles connaissances. Il se retrouva dans ces dédales, et,
+quoique leur artifice fût assez innocent pour que la chose pût
+sembler naturelle, il crut ou tâcha de croire que le souvenir
+était pour lui le fil d'Ariane.
+
+--Voyons! se disait-il d'un ton moitié enjoué, moitié sérieux:
+voyons si je me trompe! si je me souviens ou si je divague! ma
+mémoire ou mon imagination me dit qu'au bout de cette allée, à
+droite, il y a un berceau, et dans un berceau une statue de nymphe
+antique. Voyons?
+
+Il prit sa course, impatient; car l'illusion avait grandi et il en
+était déjà à craindre une déception.
+
+À quelques pas de l'endroit où la charmille faisait un coude, il
+s'arrêta et glissa son regard à travers les branches. Il devint
+pâle, mit la main sur son coeur et laissa échapper un cri. Berceau
+et statue étaient là devant ses yeux.
+
+Seulement au cri qu'il poussa, la statue animée, nymphe vêtue de
+blanc, tressaillit vivement et se retourna.
+
+
+
+XIX
+Sous la charmille
+
+L'illusion s'enfuit tambour battant. Dans cette gageure qu'il
+avait engagée contre lui-même, Didier avait parié pour un berceau
+et une statue. Le berceau existait, mais ce qu'il venait de
+prendre pour une statue était une jeune fille en chair et en os,
+mademoiselle Alix de Vaunoy de La Tremlays.
+
+La méprise du reste était fort excusable. Au moment où Didier
+l'avait aperçue, mademoiselle de Vaunoy lui tournait le dos. Elle
+était debout et immobile au centre du berceau, lisant une lettre
+froissée et sans doute bien souvent relue. Ses beaux cheveux noirs
+avaient, ce matin, de la poudre, et une robe de mousseline blanche
+formait toute sa toilette.
+
+Au cri poussé par Didier, elle se retourna, comme nous l'avons
+dit, et le papier qu'elle lisait s'échappa de sa main.
+
+Son premier mouvement fut de fuir, mais la réflexion la retint.
+Elle fit même un pas vers le coude de la charmille, où, suivant
+toute apparence, Didier allait se montrer.
+
+Elle avait reconnu sa voix.
+
+Mademoiselle de Vaunoy avait sur son visage cette pâleur qui
+présage de décisives résolutions. Son regard, ordinairement hardi
+dans sa douceur, était triste, timide et grave. Didier s'avança
+vers elle d'un air embarrassé. Pour prendre contenance, il se
+baissa et releva la lettre qu'Alix avait laissée tomber. Cette
+lettre était de lui. Il la reconnut et son malaise augmenta.
+
+--C'est la lettre que vous crûtes devoir m'écrire pour m'annoncer
+votre départ, dit Alix avec simplicité. Je suis bien aise qu'elle
+soit tombée entre vos mains, vous la garderez.
+
+Didier demeura muet. Alix reprit:
+
+--J'ai été heureuse de vous revoir, car je me souvenais de vous
+comme d'un frère.
+
+Didier l'avait appelée ma soeur dans son rêve, et bien souvent il
+lui était arrivé de comparer le sentiment qu'il gardait pour elle
+à la tendresse d'un frère. Et pourtant il demanda:
+
+--Alix, dites-vous la vérité?
+
+--Je dis toujours la vérité, répondit-elle.
+
+Elle eut un sourire grave et poursuivit:
+
+--Parlons d'elle, je le veux.
+
+«C'est une chère enfant. Son regard est pur comme le regard d'un
+ange. Son âme est plus pure que son regard.»
+
+--De qui parlez-vous? balbutia Didier.
+
+--Oh! fit Mlle de Vaunoy dont la voix devint plus sévère, vous
+n'avez rien à vous reprocher, je le sais; mais ne niez pas, ce
+serait mal. Il y a une fraternité entre nous autres jeunes filles
+de la forêt. Je suis noble et riche, elle est paysanne et pauvre;
+mais, enfants, nous nous sommes rencontrées souvent dans les
+bruyères. Nous avons joué autrefois sous les grands chênes qui
+protègent Notre-Dame de Mi-Forêt; je l'avais apprivoisée, la
+petite sauvage! Depuis lors, tandis qu'elle restait dans sa
+solitude, je faisais, moi, connaissance avec le monde; tandis
+qu'elle courait libre sous le couvert, j'apprenais à porter le
+velours et la soie, à parler, à me taire, à sourire. Étrange
+destinée! elle, dans sa solitude, moi, au milieu des somptueuses
+fêtes de Rennes, nous avons subi toutes deux le même sort. Dieu la
+destinait à l'homme que je... que je croyais souhaiter pour mari.
+
+--Vous ne le croyez plus, Alix?
+
+--Un jour, il y avait deux mois que vous étiez parti, Didier, je
+me promenais seule dans la forêt, songeant encore aux fêtes de Mgr
+le comte de Toulouse, lorsque j'entendis une voix connue qui
+chantait sous le couvert la complainte d'Arthur de Bretagne.
+
+--Fleur-des-Genêts! balbutia le capitaine.
+
+Alix sourit doucement.
+
+--Vous savez enfin de qui je parle, Didier, dit-elle. Il y avait
+bien longtemps que je ne l'avais vue. Que je la trouvai belle, ce
+jour-là! Elle me reconnut tout de suite et vint à moi les bras
+ouverts. Puis elle prit dans son panier de chèvrefeuille un beau
+bouquet de primevères qu'elle attacha à mon corsage, puis encore
+elle me parla de vous.
+
+--De moi! prononça involontairement Didier.
+
+--Elle ne vous nomma point, mais je vous reconnus; je sentis quel
+était mon devoir.
+
+--Hélas! mademoiselle, s'écria Didier, je suis bien coupable
+peut-être...
+
+--Envers elle, oui, monsieur, si vous dites un mot de plus, car
+elle est votre fiancée.
+
+Il y eut un moment de silence. Alix reprit:
+
+--Quand elle sera votre femme...
+
+Elle s'interrompit parce que le regard du jeune capitaine avait
+exprimé la surprise.
+
+--Elle sera votre femme, poursuivit-elle cependant avec fermeté;
+vous le voulez... et vous le devez. Elle est bien pauvre, mais
+vous avez votre épée, et vous n'êtes point de ceux que leur
+naissance enchaîne à l'orgueil!
+
+Didier se redressa.
+
+--Je ne suis pas gentilhomme, c'est vrai, dit-il, je le sais.
+Peut-être n'était-il pas besoin de me le rappeler.
+
+Alix lui tendit la main cette fois et répliqua:
+
+--Excusez-moi, je plaide la cause de mon amie.
+
+Les capitaines n'aiment pas à être congédiés, même de cette façon
+noble et charmante.
+
+--Mademoiselle, dit-il, la cause de Marie n'avait peut-être pas
+besoin d'être plaidée; mais voyons, puisque nous sommes le frère
+et la soeur, noble soeur et frère de roture, j'ai bien le droit
+d'interroger.
+
+--Interrogez.
+
+--Votre conduite a-t-elle pour cause la distance qui nous sépare?
+
+--Non.
+
+--Y aurait-il sous jeu un autre mariage?
+
+--Mon père veut en effet me marier.
+
+--Ah! ah!
+
+--Mais celui qu'on me propose ne sera jamais mon mari.
+
+--N'a-t-il pas un nom qui soit au niveau du vôtre? demanda Didier
+non sans raillerie.
+
+--C'est M. de Béchameil, marquis de Nointel, intendant royal de
+l'impôt.
+
+Didier éclata de rire.
+
+Comme s'il y avait eu de l'écho sous la charmille, un autre rire
+épais et bruyant retentit à une vingtaine de pas, derrière le
+feuillage.
+
+--Folle que je suis! s'écria Alix. Je ne vous ai pas dit le
+principal. Il n'est plus temps, ce sont eux; à bientôt, nous nous
+reverrons encore une fois!
+
+Elle s'enfuit précipitamment, laissant le capitaine étourdi de
+cette disparition subite.
+
+L'éclat de rire se répéta sous la charmille. Un bruit de voix s'y
+joignit et bientôt, au tournant de l'allée, débouchèrent
+MM. de Vaunoy et de Béchameil.
+
+
+
+XX
+Avant et après le déjeuner
+
+Vaunoy et l'intendant royal semblaient de fort heureuse humeur.
+Ils marchèrent avec empressement vers Didier qui avait peine à se
+remettre et gardait une contenance embarrassée.
+
+--Nous arrivons ici, mon cher hôte, dit Vaunoy, guidés par vos
+éclats de rire. La promenade solitaire vous rend-elle donc si
+joyeux?
+
+--Ai-je ri? demanda machinalement Didier.
+
+--Oui, Saint-Dieu! vous avez ri.
+
+--Le fait est que vous avez ri, dit Béchameil. J'ai l'honneur de
+vous présenter le bonjour.
+
+--Je ne me souviens pas... commença Didier.
+
+--Eh! dit Vaunoy avisant le papier que celui-ci tenait encore à
+la main, c'est sans doute cette lettre qui causait votre hilarité
+matinale?
+
+--Je ne serai pas éloigné de le croire, appuya Béchameil;
+veuillez me donner je vous prie, des nouvelles de votre santé.
+
+Didier froissa la lettre et la déchira en tout petits morceaux.
+Cela fait, il salua l'intendant royal et lui répondit par quelque
+banale politesse. M. de Béchameil avait complètement mis bas ses
+fâcheuses dispositions de la veille: Vaunoy venait de lui faire
+entendre qu'il n'avait rien à craindre d'un semblable rival et que
+la main d'Alix lui était assurée. Aussi se sentait-il porté vers
+Didier d'une bienveillance inaccoutumée.
+
+Quant à Vaunoy, il n'avait point dépouillé son masque de bonhomie.
+On eût dit, en vérité, un brave oncle abordant son neveu chéri.
+
+--Messieurs, dit le capitaine dont la froideur contrastait fort
+avec la cordialité de ses hôtes, vous plairait-il que nous
+parlions maintenant de ce qui concerne le service de Sa Majesté?
+
+--Assurément, répondit Vaunoy.
+
+Et Béchameil répéta:
+
+--Assurément!... Pourtant, ajouta-t-il après réflexion, je pense,
+sauf avis meilleur, qu'il serait convenable de déjeuner d'abord.
+
+--Fi! monsieur de Béchameil! dit Vaunoy en souriant.
+
+--Mettez, monsieur mon ami, que je n'aie point parlé. Je préfère
+évidemment le service du roi au déjeuner et même au dîner! Mais
+ceci n'empêche point qu'un déjeuner refroidi soit une triste
+chose. Nous vous écoutons, Monsieur le capitaine.
+
+Didier tira de son portefeuille un parchemin sur lequel Vaunoy
+jeta les yeux pour la forme. Béchameil, en lisant le seing royal,
+crut devoir ôter son feutre et prier Dieu qu'il bénît Sa Majesté.
+
+--Sur la proposition de S. A. R. Mgr le comte de Toulouse,
+gouverneur de Bretagne, dit le capitaine, le roi m'a conféré
+mission d'escorter les fonds provenant de l'impôt à travers cette
+contrée qui passe pour dangereuse...
+
+--Et qui l'est! interrompit Vaunoy.
+
+--Qui l'est énormément, ajouta Béchameil.
+
+--Le roi m'a chargé en outre, reprit Didier, de veiller à la
+perception des tailles, et Son Altesse Sérénissime m'a donné
+mission particulière de poursuivre et détruire, par tous moyens,
+cette poignée de rebelles qui portent le nom de _Loups_.
+
+--Que Dieu vous aide! dit Vaunoy. C'est là, mon jeune ami,
+une noble mission.
+
+--Une mission que je ne vous envie en aucune façon, mon jeune
+maître! pensa tout bas Béchameil. Dieu vous assiste! prononça-t-il
+à haute voix.
+
+--Je vous rends grâces, messieurs. Dieu protège la France, et son
+aide ne nous manquera point. Je pense que la vôtre ne me fera pas
+défaut davantage.
+
+À cette question faite d'un ton de brusque franchise, Vaunoy
+répondit par un mouvement de tête accompagné d'un diplomatique
+sourire. Béchameil, malgré sa bonne envie, ne put imiter que le
+mouvement. Ce gastronome n'était point diplomate.
+
+Didier insista.
+
+--Je puis compter sur votre aide? demanda-t-il une seconde fois.
+
+Vaunoy répondit:
+
+--À plus d'un titre, mon jeune ami: pour vous-même et pour Sa
+Majesté.
+
+--Je m'en réfère aux paroles de M. de Vaunoy, dit Béchameil.
+
+--Merci, messieurs. Je n'attendais pas moins de deux loyaux
+sujets du roi. Je fais grand fonds sur votre secours, et vous
+préviens à l'avance que je ne ménagerai pas votre bonne volonté.
+Veuillez me prêter attention.
+
+Béchameil tira sa montre et constata avec douleur que l'heure
+normale du déjeuner était passée depuis dix minutes. Il poussa un
+profond soupir, n'osant pas manifester plus clairement son
+chagrin.
+
+--Je ne suis point arrivé jusqu'ici, reprit Didier, sans avoir
+arrêté mon plan de campagne. Toutes mes mesures sont prises. La
+maréchaussée de Rennes est prévenue; celle de Laval marche sur la
+Bretagne à l'heure où je vous parle. Les sergenteries de Vitré, de
+Fougères et de Louvigné-du-Désert me seconderont au besoin.
+
+--À la bonne heure! s'écria Béchameil. Tout cela formera une
+armée respectable.
+
+--Trois cents hommes environ, monsieur.
+
+--Ce n'est pas assez, dit Vaunoy. Les Loups sont en nombre
+quadruple.
+
+Béchameil modéra sa joie.
+
+--J'avais cru qu'ils étaient plus nombreux que cela, repartit
+froidement le capitaine. Nous serons un contre quatre. C'est
+beaucoup!
+
+--Je ne saisis pas bien, dit Béchameil.
+
+--C'est beaucoup, répéta Didier, parce que nous aurons de notre
+côté tous les avantages. Vous ne pensez pas, je suppose, que je
+veuille les attaquer à la Fosse-aux-Loups? Ne vous étonnez point,
+monsieur de Vaunoy, si je sais le nom de leur retraite. Grâce à
+des circonstances que je ne juge point à propos de vous détailler
+ici, je connais la forêt de Rennes comme si j'y étais né.
+
+À ce dernier mot, Hervé de Vaunoy tressaillit violemment et devint
+si pâle que Béchameil crut devoir le soutenir dans ses bras.
+
+--Qu'avez-vous, monsieur mon ami? demanda l'intendant.
+
+--Rien... je n'ai rien, balbutia Vaunoy.
+
+--Si fait! je parie que c'est le besoin de prendre quelque chose
+qui vous travaille. Et, par le fait, l'heure du déjeuner est
+passée depuis trente-cinq minutes et une fraction.
+
+Vaunoy, par un brusque effort, s'était remis tant bien que mal. Il
+repoussa Béchameil.
+
+--Capitaine, dit-il, je vous prie de m'excuser. Un éblouissement
+subit... je suis sujet à cette infirmité. Vous plairait-il de
+poursuivre?
+
+--Dans votre intérêt, monsieur mon ami, insista héroïquement
+Béchameil, je vous engage à prendre quelque chose. Nous vous
+ferons raison, le capitaine et moi.
+
+Vaunoy fit un geste d'impatience, et Béchameil reconnut avec
+découragement que le déjeuner était désormais indéfiniment
+retardé.
+
+--Je vous disais, reprit Didier qui n'avait prêté à cette scène
+qu'une attention médiocre, je vous disais que la forêt est pour
+moi pays de connaissance; je sais que la position des Loups est
+inexpugnable, et ne prétends point courir les chances d'une
+attaque, au moins tant que les deniers de Sa Majesté ne seront
+point à couvert. Il me faut, à moi aussi, des positions dans la
+forêt, et je vous demande, à vous, monsieur de Vaunoy, votre
+château de La Tremlays, à vous, monsieur l'intendant royal, votre
+maison de plaisance de la Cour-Rose.
+
+--Ma _folie_, s'écria Béchameil; et qu'en prétendez-vous faire,
+monsieur?
+
+--Je ne sais: peut-être une place d'armes.
+
+--Mais il y a des tapis dans toutes les chambres, monsieur; il y
+en a pour vingt mille écus...
+
+--Fi! monsieur de Béchameil, fi! voulut interrompre Vaunoy.
+
+Cette fois le financier se montra rétif.
+
+--Il y a, continua-t-il, des meubles sculptés, incrustés, dorés.
+Il y en a pour trente mille écus, monsieur!
+
+--Fi! monsieur de Béchameil, fi! répéta Vaunoy.
+
+--Il y a des porcelaines du Japon, de la faïence d'Italie, des
+grès de Suisse, des cristaux de Suède. La batterie de cuisine
+seule vaut quatorze mille cinq cents livres, monsieur. Et vous
+voulez mettre tout cela au pillage! Vos soldats dévaliseraient mon
+garde-manger; ils boiraient ma cave... ma cave qui est la plus
+riche de France et de Navarre! Ils écailleraient mes mosaïques,
+crèveraient mes tableaux, briseraient mes cristaux, que sais-je!
+Une place d'armes! Morbleu! monsieur, pensez-vous que j'aie fait
+bâtir ma _folie_ pour héberger vos soudards!
+
+--Fi! monsieur de Béchameil! répéta Vaunoy pour la troisième
+fois; Saint-Dieu! fi! vous dis-je.
+
+Le financier s'arrêta essoufflé. Didier regarda l'interruption
+comme non avenue, et reprit avec le plus grand calme:
+
+--Peut-être une place d'armes. En tout cas, je puis vous faire
+promesse, messieurs, de vous prévenir deux heures à l'avance.
+
+--Cela suffira, dit Vaunoy qui semblait résolu à tout approuver.
+
+--Monsieur mon ami, s'écria Béchameil exaspéré, je ne vous
+comprends pas! Savez-vous que je ne donnerais pas ma petite maison
+pour cent mille pistoles!
+
+Vaunoy lui serra fortement la main. C'est là un signe que les
+intelligences, même les plus épaisses, comprennent par tous pays.
+
+Le financier se tut instinctivement.
+
+--Je pense, mon cher hôte, demanda Vaunoy du ton de la plus
+cordiale courtoisie, que ces mesures dont vous parlez forment la
+dernière partie de votre plan. Avant de vous fortifier, vous vous
+occuperez sans doute de convoyer les espèces qui vous attendent à
+Rennes, car on dit que la cassette du roi est vide, ou peu s'en
+faut.
+
+--Tel est en effet mon projet, monsieur.
+
+--Donc, en attendant que La Tremlays devienne place d'armes, nous
+en ferons, s'il vous plaît, une auberge où se reposera l'escorte
+de l'impôt.
+
+--L'impôt, répondit le capitaine, reste sous la garantie et
+responsabilité de M. l'intendant royal tant qu'il n'a point
+franchi les frontières de la Bretagne. C'est donc à M. l'intendant
+de faire choix du lieu où l'escorte passera la nuit.
+
+Une expression de singulière inquiétude se répandit sur le visage
+du maître de La Tremlays. Il fallait que cette inquiétude fût bien
+puissante pour que Vaunoy habitué comme il l'était à dompter
+souverainement sa physionomie, n'en pût réprimer les symptômes.
+
+Didier et l'intendant la remarquèrent.
+
+Le premier n'y fit pas grande attention. Il croyait connaître
+Vaunoy qu'il méprisait sans le soupçonner de trahison. Sa hautaine
+insouciance ne daigna point se préoccuper de ce mince incident.
+
+Quant à Béchameil, il interpréta à sa manière l'angoisse évidente
+du maître de La Tremlays. Il pensa que Vaunoy, voyant que le choix
+de la halte restait entre ses mains, à lui, Béchameil, redoutait
+sa décision pour l'office et les provisions du château.
+
+--Monsieur mon ami, dit-il en conséquence, je dois vous prévenir
+tout d'abord que les frais de convoi me regardent...
+
+Vaunoy pâlit et fronça le sourcil.
+
+--Je paierai tout, poursuivit l'intendant: l'hospitalité est pour
+moi un devoir.
+
+--Vous prétendez donc recevoir les gens du roi dans votre maison
+de la Cour-Rose? demanda Vaunoy dont l'anxiété augmentait
+visiblement.
+
+--Non pas, monsieur mon ami, non pas! s'écria vivement Béchameil.
+
+Vaunoy respira longuement. Ses couleurs vermeilles reparurent aux
+rondes pommettes de ses joues.
+
+Ce mouvement fut tellement irrésistible et marqué que Didier ne
+put s'empêcher d'y prendre garde.
+
+Ce fut, au reste, l'affaire d'un instant, et, à mesure que le
+calme revenait sur le visage de Vaunoy, les doutes du jeune
+capitaine se dissipaient.
+
+Mais, pour un spectateur attentif et désintéressé de cette scène,
+il eût été évident qu'un hardi dessein venait de surgir dans le
+cerveau de Vaunoy, dessein que favorisait grandement l'option de
+M. de Béchameil, désignant La Tremlays pour lieu de repos à
+l'escorte des gens du roi.
+
+Béchameil qui était à cent lieues de penser que sa décision pût
+faire plaisir à Hervé de Vaunoy, prit à tâche de l'excuser et de
+la motiver, ce qu'il fit à sa manière.
+
+--Je vous répète, monsieur mon ami, dit-il, que vous n'aurez
+rien, absolument rien à débourser.
+
+--Laissons cela, interrompit Vaunoy.
+
+--Permettez! Je suis, vous me faites, j'espère, l'honneur d'en
+être persuadé, un sujet fidèle et dévoué de Sa Majesté. Ma pauvre
+maison est fort à son service, depuis les fondements jusqu'aux
+combles, y compris, bien entendu, les étages intermédiaires, mais
+il s'agit de cinq cent mille livres tournois.
+
+--Cinq cent mille livres tournois? répéta lentement le maître de
+La Tremlays.
+
+--Tout autant, monsieur mon ami, il y a même quelques écus de
+plus. Si cette somme était enlevée, mon aisance, qui est honnête,
+serait terriblement réduite. Or, suivez bien: ma _folie_ de la
+Cour-Rose n'est point propre à soutenir un siège, et si les
+Loups...
+
+Vaunoy haussa les épaules avec affectation.
+
+--Monsieur l'intendant a raison, dit le capitaine qui, depuis dix
+minutes, n'apportait plus à la discussion qu'une attention fort
+médiocre.
+
+--Permettez, dit encore Béchameil répondant au geste de Vaunoy;
+je serais mortifié que vous puissiez croire...
+
+--Allons déjeuner, interrompit en souriant le maître de La
+Tremlays.
+
+Le coup était d'un effet sûr: il porta. Béchameil remua
+convulsivement les mâchoires, comme s'il eût voulu parfaire son
+explication; mais il ne put que répéter ces mots qui éveillaient
+les plus tendres échos de son coeur:
+
+--Allons déjeuner.
+
+Vaunoy s'appuya familièrement sur le bras de Didier. Béchameil,
+les narines gonflées et saisissant au vol parmi les effluves
+épandues dans l'air toutes celles qui venaient de l'office, ouvrit
+la marche. En chemin il fut décidé que le convoi d'argent
+partirait de Rennes le lendemain. De la ville au château, l'étape
+était courte, mais les routes de Bretagne, en l'an 1740, étaient
+tracées de manière à quadrupler la distance.
+
+Béchameil, malgré la proéminence notable de son abdomen, monta le
+perron en trois sauts. Une minute après, il nouait sa serviette
+autour de ses mentons et dégustait savamment un salmis d'ailerons
+de bécasses qu'il déclara sans pareil et fêta en conscience.
+
+Hervé de Vaunoy ne resta point oisif durant cette matinée. Le
+déjeuner était à peine fini, et M. de Béchameil venait de
+s'étendre sur un lit de jour pour se livrer à cet important devoir
+que les gourmets ne doivent négliger jamais, la sieste, lorsque
+M. de Vaunoy, quittant Didier sous un prétexte d'autant plus
+facile à trouver que le jeune capitaine ne tenait point
+extraordinairement à sa compagnie, se dirigea d'un air soucieux et
+affairé vers son appartement.
+
+--Qu'on m'envoie sur-le-champ Lapierre et maître Alain, dit-il à
+un valet qu'il rencontra sur son chemin.
+
+Le valet se hâta d'obéir, et Vaunoy poursuivit sa route; mais,
+ayant jeté par hasard un regard distrait à travers les carreaux de
+l'une des croisées du corridor, il aperçut Alix qui, rêveuse et la
+tête penchée, suivait à pas lents l'allée principale du jardin.
+
+--Toujours triste! se dit Vaunoy d'un ton où perçait un atome de
+sensibilité; pauvre fille! Mais, après tout, elle n'est pas
+raisonnable! Béchameil serait la perle des maris.
+
+Il allait passer outre, lorsque, dans une autre allée dont la
+direction formait angle avec celle de la première, il vit le
+capitaine Didier, lequel, par impossible, semblait rêver aussi.
+Vaunoy fit un geste de mauvaise humeur.
+
+--Elle était sur le point de l'oublier! murmura-t-il; je m'y
+connais! Et le voilà revenu! Sa seule approche déjoue fatalement
+tous mes plans. Et puis, si quelqu'un de ces hasards que nulle
+précaution ne peut déjouer, allait lui apprendre...
+
+Vaunoy s'interrompit. Comme nous l'avons dit, les deux allées que
+suivaient Alix et Didier se croisaient. Chaque pas fait par les
+deux jeunes gens les rapprochait: ils allaient se rencontrer dans
+quelques secondes.
+
+--Eh! qu'a-t-il besoin de savoir? reprit Vaunoy avec emportement.
+Son étoile le pousse à me nuire. Qu'il sache ou non, il me perdra
+si je ne le perds.
+
+Alix et Didier arrivaient en même temps au point de convergence
+des allées; au moment où ils allaient se trouver face à face.
+Vaunoy porta son sifflet de chasse à ses lèvres.
+
+Le bruit fit lever la tête aux deux jeunes gens, Alix se tourna du
+côté du château et dut obéir au geste d'appel que lui envoya son
+père.
+
+Didier salua et poursuivit sa route.
+
+--C'était comme un fait exprès! pensa Vaunoy. Saint-Dieu! j'ai
+manqué mon coup deux fois déjà; mais on dit que le nombre trois
+porte bonheur!...
+
+Il entra dans son appartement où ne tardèrent pas à le joindre ses
+deux féaux serviteurs, Alain et Lapierre. Presque au même instant,
+Alix entr'ouvrit la porte.
+
+--Vous m'avez appelée, mon père?
+
+Vaunoy, qui ouvrait la bouche pour donner des ordres à ses deux
+acolytes, hésita quelque peu et fut sur le point de renvoyer sa
+fille; mais il se ravisa.
+
+--Restez ici, dit-il aux valets. J'aurai besoin de vous dans un
+instant.
+
+Puis il passa le bras d'Alix sous le sien et l'entraîna doucement
+dans la galerie.
+
+Maître Alain et Lapierre demeurèrent seuls. Le premier, dont
+l'intelligence avait considérablement fléchi sous le poids de
+l'âge et aussi par l'effet de l'ivrognerie, tira de sa poche son
+flacon carré de fer-blanc et but une ample rasade d'eau-de-vie.
+
+--En veux-tu? demanda-t-il à Lapierre.
+
+--Il y a temps pour tout, répondit l'ex-saltimbanque; je ne bois
+jamais quand je dois causer avec monsieur.
+
+--Moi, je bois double.
+
+--Et tu vois de même. Hier tu n'as pas seulement pu reconnaître
+ce drôle de valet.
+
+--Je me fais vieux, dit Alain en buvant une seconde gorgée. Le
+fait est que ma pauvre mémoire s'en va. Mais si je le vois encore
+une fois je le reconnaîtrai peut-être.
+
+--Et s'il ne revient pas?
+
+Alain, au lieu de répondre, but une troisième rasade et s'arrangea
+pour dormir, en attendant son maître. Lapierre haussa les épaules,
+et, pour ne point perdre son temps, il fit le tour de la chambre,
+donnant généreusement l'hospitalité, dans les vastes poches de son
+pourpoint, à toutes les pièces de monnaie égarées qu'il trouva sur
+les meubles. Les tiroirs étaient fermés.
+
+Quand il eut achevé sa tournée, il s'accouda sur l'appui de la
+fenêtre. Au loin, dans le jardin, il aperçut Didier qui continuait
+solitairement sa promenade.
+
+Lapierre se prit à réfléchir.
+
+--Peuh! dit-il enfin en enflant ses joues; je croyais le détester
+davantage. C'est un joli garçon. Vaunoy paie mal et demande
+beaucoup. Hé! hé!... il faudra voir!...
+
+--En veux-tu? grommela maître Alain qui trinquait en rêve.
+
+Lapierre laissa tomber sur le vieillard un long regard de mépris.
+
+--Voici ce qu'on devient au service de Vaunoy! dit-il ensuite.
+Jamais de tiroirs ouverts. Quelques pièces d'or pour beaucoup de
+travail. C'est pitoyable de se damner ainsi au rabais... Il faudra
+voir.
+
+
+
+XXI
+Mademoiselle de Vaunoy
+
+Pendant que maître Alain et Lapierre attendaient, Hervé de Vaunoy
+arpentait à pas lents le corridor avec sa fille qui s'appuyait à
+son bras et dont il caressait paternellement la blanche main.
+
+--J'ai à vous gronder, Alix, disait-il, de sa voix la plus
+doucereuse. Vous avez été vis-à-vis de notre hôte, le capitaine
+Didier, d'une froideur!
+
+Il appuya sur ce mot et regarda sa fille en dessous. Aucune
+émotion ne parut sur le calme et beau visage d'Alix.
+
+--Il ne faut point outrepasser le but, reprit le maître de La
+Tremlays. Le capitaine est un brave officier du roi qui a droit à
+tous nos égards, et, quand on n'aime point un homme, il est bon de
+se contraindre un peu.
+
+Alix releva sur Vaunoy son regard tranquille et Vaunoy se tut.
+
+Il aimait sa fille: c'était le seul sentiment humain qui fût resté
+debout en son coeur parmi les ravages de l'égoïsme et de la
+cupidité. Il eût voulu la faire heureuse, mais les événements le
+pressaient. Il n'avait point le choix: un mot de Béchameil pouvait
+mettre en question sa fortune, sa noblesse, sa vie; à quelque prix
+que ce fût, il lui fallait acheter l'appui de Béchameil.
+
+En ce moment, Vaunoy était à la gêne. Alix le dominait de toute la
+hauteur de sa franchise. Pour la millième fois peut-être, il se
+repentit d'avoir usé de ruse avec elle, reconnaissant trop tard
+que la ruse s'émousse contre la candeur.
+
+Trop vil pour ressentir dans toute sa force l'angoisse qui serre
+le coeur d'un père surpris par son enfant en flagrant délit de
+tromperie, il était néanmoins humilié de son rôle et fit effort
+pour jeter son masque loin de lui.
+
+--Alix, dit-il tout à coup, en jouant passablement la rondeur,
+j'ai eu tort d'en user ainsi avec vous. Pardonnez-moi. Vous
+méritez ma confiance entière, et je veux dépouiller tout
+subterfuge. Vous savez ce que je veux; vous devinez peut-être
+pourquoi je le veux. Tromperez-vous mes espérances?
+
+--Je ferai ce que j'ai promis, monsieur, répondit Alix. Vaunoy
+respira.
+
+--Cela suffit, dit-il. Le temps est un puissant remède aux
+répugnances capricieuses des jeunes filles; pour le moment, je
+vous demande seulement de ne point voir le capitaine Didier.
+
+--Je l'ai vu déjà, monsieur.
+
+--Ah! Et vous lui avez parlé?
+
+--Je lui ai parlé.
+
+--De sorte que cette froideur affectée était un rôle appris...
+
+Alix l'arrêta d'un regard calme et doux.
+
+--Mes actions ne mentent pas plus que mes paroles, dit-elle.
+Rassurez-vous, monsieur. J'ai la volonté de tenir ma promesse.
+D'ailleurs, ajouta-t-elle plus bas, ma volonté n'est pas votre
+seule garantie: le capitaine Didier ne vous demandera pas ma main.
+
+--En vérité! s'écria Vaunoy avec une joie brutale.
+
+Puis il poursuivit:
+
+--Voilà une heureuse nouvelle, Alix; que ne le disiez-vous tout
+de suite, ma chère enfant? Ah! le capitaine... cet impertinent
+soldat de fortune!
+
+Il prononça ces derniers mots d'un ton de pitié ironique qui eût
+profondément blessé un coeur vulgaire; mais Alix était au-dessus
+de cette atteinte. Son front resta serein, et ce fut avec un
+sourire mélancolique, mais tranquille, qu'elle reprit la parole.
+
+--Je suis de votre avis, mon père, dit-elle; je crois que tout
+est pour le mieux.
+
+Vaunoy connaissait sa fille, et, si peu fait qu'il fût pour la
+comprendre, il avait pour elle une sorte de respect. Néanmoins
+cette résignation lui sembla si extraordinaire qu'il eut peine à y
+croire.
+
+Involontairement et suivant la pente de sa vieille habitude, il
+reprit son espionnage moral.
+
+--Saint-Dieu! dit-il après un silence, vous êtes le parangon de
+l'obéissance filiale, Alix, et je veux parier qu'on irait de
+Rennes à Nantes sans trouver votre pareille. Pas une plainte!
+c'est à n'y pas croire, et cela me donne bonne espérance pour ce
+pauvre M. de Béchameil.
+
+Alix ne répondit point.
+
+--Mais ne parlons pas de cela, poursuivit le maître de La
+Tremlays. Voici déjà un point de gagné; il ne faut pas trop
+demander à la fois. Moi qui étais dans des transes! Maintenant je
+n'ai garde de craindre. Je ne m'étonne plus de votre réserve
+d'hier soir... Vit-on jamais semblable outrecuidance! et, certes,
+je suis prêt à faire serment que cette entrevue dont nous parlions
+tout à l'heure sera la dernière et n'aura point de pendant.
+
+Cette phrase était la partie importante du discours d'Hervé de
+Vaunoy. Tout le reste n'était qu'une préparation. Aussi en suivit-il
+l'effet avec inquiétude, attendant une réponse et épiant la
+signification du moindre geste.
+
+Il oubliait encore une fois que ces soins étaient superflus. Les
+paroles d'Alix défiaient les interprétations et n'avaient pas
+besoin de commentaire.
+
+Elle montra de son doigt tendu Didier qui, franchissant la
+dernière barrière du parc, s'enfonçait sous le couvert.
+
+--Il me faudra attendre son retour, dit-elle.
+
+Vaunoy crut avoir mal compris.
+
+--Son retour? répéta-t-il machinalement.
+
+--Oui, monsieur. J'ai promis au capitaine Didier de le revoir. Il
+le faut, je le dois, et je vous demande comme une grâce de vouloir
+bien n'y point mettre obstacle.
+
+--Mais... commença Vaunoy surpris et intrigué.
+
+--Ne me refusez pas! dit Alix avec une chaleur soudaine. Je ne
+vous ai jamais désobéi, et Dieu m'est témoin que je souffrirais de
+le faire.
+
+--De sorte, que si je vous déniais mon consentement vous me
+désobéiriez?
+
+Alix courba la tête en silence.
+
+--À merveille! reprit Vaunoy dont le dépit ne ressemblait en rien
+à la dignité d'un père offensé; je suis au moins prévenu d'avance.
+Et m'est-il permis de vous demander quelle communication si
+importante peut exiger le rapprochement de Mlle de Vaunoy et du
+capitaine Didier?
+
+--Je ne saurai vous le dire, monsieur.
+
+--De mieux en mieux! Mais c'est à n'y point croire! Vous oubliez,
+Alix, que je pourrais vous contraindre, vous confiner dans votre
+appartement.
+
+--J'espère que vous ne le ferez point, mon père.
+
+--Et si je le faisais! s'écria Vaunoy véritablement en colère.
+
+--Monsieur, dit Alix en retenant sa voix qui voulait éclater, je
+vous respecte et je vous aime, mais il y a longtemps que je garde
+le silence vis-à-vis de M. de Béchameil, et c'est à cause de vous
+que je me tais...
+
+Elle s'arrêta honteuse d'avoir été sur le point de menacer, mais
+Vaunoy avait compris, et sa colère était tombée comme par
+enchantement.
+
+Il appela sur son visage, fait à ces brusques changements, une
+expression de grosse gaieté.
+
+--Vous êtes une méchante enfant, Alix, dit-il en la baisant
+bruyamment au front. Vous savez que je n'ai rien à vous refuser et
+vous abusez de votre pouvoir, qui marche à grands pas vers la
+tyrannie. Ce que j'en disais était curiosité pure. Je voulais
+surprendre ce grand secret, mais vous m'avez vaincu, et je
+n'engagerai plus avec vous de combats de paroles. Je lancerai
+contre vous, en guise d'avant-garde, si le cas se présente,
+mademoiselle Olive de Vaunoy, ma digne soeur... et alors
+tenez-vous bien, je vous le conseille!
+
+Alix ne se méprit point à cette gaieté soudaine. Vaunoy avait
+raison de le dire: malgré sa vieille expérience d'intrigant, il
+n'était point de force à lutter contre la hautaine droiture de sa
+fille. C'était de la part du maître de La Tremlays de la
+diplomatie prodiguée en pure perte.
+
+--Je suis heureuse de vous entendre parler ainsi, mon père, dit
+seulement Alix.
+
+--Alors, soyez clémente, et prenez un peu de compassion de ce
+pauvre M. de Béchameil... mais cela viendra, et il sera temps d'en
+parler plus tard.
+
+Il tira sa montre.
+
+--Onze heures déjà, murmura-t-il. Allons! ma fille, je vous
+laisse et vous donne carte blanche, sûr que ma confiance est bien
+placée. Au revoir!
+
+Il fit un geste familier et caressant auquel Alix répondit par une
+respectueuse révérence, et se hâta de regagner son appartement, où
+ses deux ministres l'attendaient l'un en philosophant, l'autre en
+ronflant.
+
+Lorsque Alix fut seule, son beau visage perdit son expression de
+fierté. Un morne découragement se peignit dans son regard.
+
+--Le revoir! murmura-t-elle; subir encore cette douleur!
+
+Elle avait descendu sans savoir les escaliers intérieurs et les
+degrés de granit du perron. Elle se laissa tomber sur un banc de
+gazon à l'entrée du jardin et mit sa tête pâlie entre ses mains.
+
+Au bout de quelques minutes, elle retira de son sein une petite
+médaille de cuivre, informe et rustiquement historiée, qu'un
+cordon de soie suspendait à son cou sous ses habits.
+
+Elle la regarda longtemps, puis elle dit:
+
+--Le revoir! oui... souffrir, mais le sauver!
+
+
+
+XXII
+Deux bons serviteurs
+
+Vaunoy avait souvent avec sa fille des entretiens semblables à
+celui que nous venons de rapporter. Alix savait à peu de chose
+près de quel intérêt étaient pour son père les bonnes grâces de
+M. de Béchameil; elle avait même deviné que Vaunoy n'avait sur les
+immenses domaines de Treml qu'un droit de possession douteux et
+précaire.
+
+Il va sans dire qu'elle n'abusait jamais de cette connaissance.
+
+Le caractère de son père, qu'elle eût sincèrement voulu ne point
+juger, mais dont la bassesse lui sautait aux yeux, lui avait été,
+dès sa première jeunesse, une cause perpétuelle de chagrin. Son
+esprit sérieux, loyal et fort s'était habitué à la tristesse, et
+dans l'empressement qu'elle avait mis autrefois à accepter la
+recherche de Didier, il faut compter pour une part son désir ou
+plutôt son besoin d'échapper à l'obsession paternelle.
+
+Elle ne voyait, au reste, dans l'usurpation de Vaunoy qu'un danger
+et non point un crime, parce qu'elle ignorait que cette usurpation
+préjudiciât au légitime propriétaire.
+
+Et, par le fait, personne n'aurait pu soutenir l'opinion opposée,
+Treml n'ayant point laissé d'héritier.
+
+L'intendant royal, ridicule et méprisable à la fois, inspirait à
+Alix une invincible répulsion, et sans la patiente insistance de
+son père elle eût rejeté ouvertement et depuis longtemps les
+prétentions de Béchameil. Vaunoy ne se lassait pas. Il croyait
+connaître les femmes, et attaquait Alix en faisait briller à ses
+yeux toutes les féeries que peut évoquer l'opulence. Béchameil
+était l'homme le plus riche de son temps.
+
+Vaunoy ne faisait pas de progrès, mais il gagnait des jours.
+
+L'arrivée de Didier pouvait anéantir son pénible et long travail;
+il essaya de dresser une barrière entre sa fille et le capitaine.
+Nous avons vu le résultat de sa tentative: le hasard devait le
+servir bien mieux que son habileté.
+
+Il avait un hardi projet dont la première idée lui était venue
+sous la charmille, en compagnie de Didier et de Béchameil.
+
+Le projet, depuis lors, avait mûri dans sa tête. Il en avait pesé
+laborieusement les chances pendant le déjeuner, et s'était
+déterminé à jouer coûte que coûte ce périlleux coup de dés.
+
+Il y avait une demi-heure que M. de Vaunoy avait rejoint ses deux
+acolytes. Maître Alain avait secoué tant bien que mal sa
+somnolence, et Lapierre s'était installé, selon sa coutume, dans
+un excellent fauteuil. Il s'agissait d'écouter le maître faisant
+l'exposé de son plan.
+
+Vaunoy avait parlé longtemps et sans s'interrompre. Lorsqu'il se
+tut enfin, il interrogea ses deux serviteurs du regard. Maître
+Alain répondit par un geste équivoque, et Lapierre se balança fort
+adroitement sur un seul des quatre pieds de son siège.
+
+--Ne m'avez-vous pas entendu? demanda Vaunoy.
+
+--Si fait, dit Lapierre; pour ma part, j'ai entendu.
+
+--Moi aussi, ajouta maître Alain.
+
+--Et qu'en dites-vous?
+
+Le vieux majordome eut la démangeaison d'atteindre sa bouteille
+carrée, où peut-être il aurait trouvé une réponse, mais il n'osa
+pas; il attendit, pensant qu'il serait temps de parler lorsque
+Lapierre aurait donné son avis.
+
+Lapierre se balançait toujours.
+
+--Qu'en dites-vous? répéta Vaunoy en fronçant le sourcil.
+
+--Hé! hé! fit Lapierre d'un air capable.
+
+--Voilà! prononça emphatiquement maître Alain.
+
+--Comment! s'écria Vaunoy avec colère, vous ne comprenez pas que,
+dans ces circonstances, sa mort devient un cas fortuit dont je ne
+puis être responsable? que les soupçons se détourneront
+naturellement de moi, et qu'il faudrait folie ou mauvaise foi
+insigne pour m'accuser d'un pareil _malheur_.
+
+--Si fait, dit Lapierre; pour ma part, je comprends cela.
+
+Maître Alain exécuta un grave signe d'approbation.
+
+--Eh bien? reprit Hervé de Vaunoy.
+
+--Hé! hé! fit encore Lapierre.
+
+Vaunoy dont le front devenait pourpre, blasphéma entre ses dents.
+
+--Oui, reprit l'ex-avaleur de sabres sans s'émouvoir le moins du
+monde; évidemment il ne pourrait échapper. Si nous en étions là,
+je ne donnerais pas six deniers de sa vie, mais...
+
+--Mais quoi?
+
+--Nous n'en sommes pas là.
+
+--Penses-tu donc que l'appât des cinq cent mille livres ne soit
+pas assez fort?
+
+--Ils viendraient pour la dixième partie de cette somme.
+
+--Pour la vingtième, dit maître Alain en aparté, je donnerais mon
+âme au diable, moi qui suis un homme d'âge et un fidèle sujet du
+roi.
+
+--Alors, que veux-tu dire? demanda Vaunoy à Lapierre.
+
+Maître Alain tendit l'oreille, afin de s'approprier, au besoin,
+l'opinion de son collègue. Celui-ci, sans paraître prendre garde à
+l'impatience toujours croissante de Vaunoy, se dandina un instant
+et jeta ces paroles avec suffisance:
+
+--Vous n'êtes pas sans avoir entendu parler des apologues de La
+Fontaine, je suppose... Si vous vous fâchez, je deviens muet. Ce
+La Fontaine est un poète de fort bon conseil, ce qui est rare chez
+les poètes. Il me souvient d'une de ses fables...
+
+--Saint-Dieu! interrompit Vaunoy, je donnerais dix louis pour
+bâtonner ce drôle!
+
+--Donnez et bâtonnez, répondit imperturbablement Lapierre. Quant
+à la fable dont je parle, vous ne pouvez la juger avant de l'avoir
+entendue, et, ne la sachant point par coeur, je ne vous la
+réciterai pas.
+
+--Mais, Saint-Dieu! détestable maraud, où veux-tu en venir?
+
+--Je vous prie d'excuser mon peu de mémoire, poursuivit Lapierre;
+à défaut de texte, le conte suffira. Voilà ce que c'est: les rats
+tiennent conseil et cherchent un moyen de mettre à mort un chat
+fort redoutable...
+
+--Je te comprends! s'écria violemment Vaunoy qui se leva et
+parcourut la chambre à grandes enjambées.
+
+--Pas moi, pensa maître Alain.
+
+--Je te comprends, répéta Vaunoy; tu as peur!
+
+--Vous vous trompez. Il vaudrait mieux pour votre projet que
+j'eusse peur. Mais je suis parfaitement déterminé à faire comme
+les rats de la fable; je n'ai pas peur.
+
+--Tu braverais mes ordres, misérable!
+
+--Attacher le grelot est une niaiserie tout à fait en dehors de
+mes principes et de mes habitudes. Qu'un autre l'attache, et, pour
+le reste, je suis votre soumis serviteur.
+
+--De quel diable de grelot parle-t-il? se demandait tout
+doucement maître Alain, et à quel propos est-il ici question de
+rats?
+
+Vaunoy garda un instant le silence et activa sa promenade. Son
+front si riant d'ordinaire était sombre comme un ciel de tempête.
+Sa face passait alternativement du pourpre au livide, et un
+tremblement agitait ses lèvres.
+
+--L'orage sera rude, dit tout bas Lapierre. Attention, maître
+Alain!
+
+--Par grâce, de quoi s'agit-il! murmura celui-ci qui trembla de
+confiance.
+
+Lapierre se pencha à son oreille et prononça quelques mots. Un
+frisson secoua les membres du vieillard.
+
+--Notre-Dame de Mi-Forêt! balbutia-t-il; j'aimerais mieux aller
+en enfer!
+
+--Tu n'as pas le choix, mon vieux compagnon, attendu que le
+diable te garde depuis longtemps une place au lieu que tu viens de
+nommer. Mais si tu veux n'en jouir que le plus tard possible,
+comme je le crois, tiens-toi ferme et fais comme moi.
+
+--Notre-Dame! Saint-Sauveur! Jésus Dieu! murmura maître Alain
+bouleversé.
+
+--Allons bois un coup! l'attaque va commencer.
+
+Le vieillard n'était point homme à mépriser ce conseil. Il jeta un
+regard du côté de Vaunoy, qui ne songeait guère à l'épier, tira
+son flacon de fer-blanc de sa poche et but tant que son haleine ne
+lui fit point défaut.
+
+--Il va faire rage, reprit Lapierre, car c'est pour lui un coup
+de partie; mais, après tout, il ne peut que nous faire pendre ici,
+et là-bas nous serons brûlés vifs.
+
+--Pour le moins! soupira maître Alain avec conviction. Je
+voudrais être hors de tout cela, dussé-je, après, ne point boire
+pendant un jour entier!
+
+Vaunoy s'arrêta tout à coup, les sourcils froncés, le regard
+brillant et résolu. Ce n'était plus le même homme. Toute
+expression cauteleuse avait disparu de sa physionomie.
+
+Maître Alain se rapetissa et ferma les yeux comme font les enfants
+craintifs devant la férule du pédagogue. Lapierre, au contraire,
+assura son fauteuil sur ses quatre pieds, croisa ses jambes et se
+renversa dans l'attitude du calme le plus parfait.
+
+La terreur de l'un et la provocante intrépidité de l'autre
+passèrent également inaperçues. Vaunoy n'y prit point garde.
+
+Au lieu d'éclater en invectives pour retomber ensuite jusqu'à une
+sorte de flatterie pateline, comme c'était assez sa coutume
+vis-à-vis de ses deux acolytes, il reprit froidement son siège et
+les regarda tour à tour d'un air qui fit réfléchir Lapierre lui-même.
+
+--Dans une heure, prononça-t-il lentement et en appuyant sur
+chaque mot, il faut que l'un de nous monte à cheval.
+
+--Pourvu que ce ne soit pas moi, répondit Lapierre, je n'y mets
+nul empêchement.
+
+--Taisez-vous! dit le maître de La Tremlays sans élever la voix;
+je le répète, l'un de nous doit partir dans une heure. Il le faut.
+Je pourrais essayer de la force, je suis le maître; mais la force
+échouerait peut-être contre votre apathie, Alain, contre votre
+entêtement, Lapierre; et le temps est trop précieux pour que je le
+dépense à sévir contre vous. J'aime mieux mettre votre obéissance
+à l'enchère. Voyons, lequel de vous deux veut gagner mille livres
+tournois?
+
+Un éclair d'avide désir s'alluma dans l'oeil éteint du majordome.
+
+--Mille livres! répéta-t-il machinalement.
+
+Vaunoy suivit l'effet de sa proposition avec une anxiété
+véritable. Il crut un instant que le vieillard était ébloui de la
+munificence de l'offre, mais il avait compté sans Lapierre.
+
+--Mille livres! répéta ce dernier à son tour. Les morts ne
+reviennent point pour toucher leurs créances, et vous avez beau
+jeu, monsieur. Mille livres! Encore si j'avais des héritiers!
+
+Maître Alain se gratta l'oreille et reprit son apparence de momie.
+
+--Deux mille livres! s'écria Vaunoy; je donnerai deux mille
+livres d'avance, sur-le-champ, à celui qui m'obéira.
+
+Lapierre haussa les épaules, et maître Alain, se modelant sur lui,
+fit un geste de refus.
+
+Le front de Vaunoy se couvrait de gouttelettes de sueur.
+
+--Mais, Saint-Dieu! que demandez-vous? s'écria-t-il d'un ton de
+détresse. Je vous dis qu'il le faut! Cet homme, de quelque côté
+que je me tourne, me barre fatalement le chemin. Il me fait
+obstacle partout. Une fois débarrassé de lui, tous mes embarras
+disparaissent; tant qu'il vivra, au contraire, je l'aurai toujours
+devant moi comme une menace vivante.
+
+--Comme qui dirait l'épée de Damoclès, fit observer Lapierre qui
+avait de la littérature. Tout cela est l'exacte vérité.
+
+--Sa présence ici, poursuivit Vaunoy en s'échauffant, attaque non
+seulement mes projets sur ma fille, elle menace encore ma fortune,
+mon nom, ma vie!
+
+--C'est encore vrai, dit Lapierre.
+
+--Et vous me refusez votre aide au moment où, d'un seul coup, je
+pourrais l'écraser! Dites, faut-il doubler la somme, la tripler,
+la quadrupler?
+
+--Huit mille livres, supputa Alain à voix basse.
+
+--Huit mille livres, mon bon, mon vieux serviteur! s'écria
+Vaunoy, dix mille, si tu veux, et ma reconnaissance, et...
+
+--Un bûcher de bois vert dans quelque coin de la forêt,
+interrompit Lapierre. C'est tentant.
+
+Vaunoy lui serra le bras avec violence.
+
+--Au moins, dit-il tout bas, ne parle que pour toi et n'influence
+pas cet homme. Je paierai jusqu'à ton silence.
+
+--À la bonne heure! répondit Lapierre. Il ne s'agit que de
+s'expliquer. Combien me donnerez-vous?
+
+--Dix louis.
+
+L'ancien bateleur devint muet; mais il était trop tard. Le coup
+était porté. Le vieux majordome, ébloui d'abord par les dix mille
+livres, reculait maintenant devant la pensée de la mort. Vaunoy
+eut beau renouveler la tentation; à toutes ses offres, maître
+Alain ne répondit plus que par le silence.
+
+--Ainsi vous refusez tous les deux? s'écria enfin le maître de La
+Tremlays en se levant de nouveau.
+
+--Pour ma part, je refuse, dit hardiment Lapierre.
+
+Maître Alain ne répondit point.
+
+--C'est bien! murmura Vaunoy. Je devais m'y attendre. Souvent, au
+moment décisif, l'arme se brise. Il faut alors lutter corps à
+corps et payer de sa personne... Maître Alain, ajouta-t-il d'une
+voix brève, préparez mes habits de voyage et mes pistolets.
+Lapierre, fais seller mon cheval.
+
+Maître Alain se hâta d'obéir. Lapierre resta et regarda Vaunoy en
+face avec un étonnement inexprimable.
+
+--Ai-je bien compris? dit-il après un instant de silence;
+songeriez-vous à risquer vous-même cette démarche?
+
+--Fais seller mon cheval, te dis-je.
+
+--À votre place, je serais moins pressé... Allons! au demeurant,
+cela vous regarde, et si, par hasard, vous revenez avec votre tête
+sur vos épaules, je conviens que le capitaine est un homme mort.
+
+Il fit mine de sortir; mais, arrivé au seuil, il se retourna.
+
+--Vous êtes plus brave que je croyais, dit-il encore. Le diable
+vous doit protection, et peut-être... C'est égal! le jeu est
+chanceux, et j'aime mieux qu'il soit à vous qu'à moi.
+
+Vaunoy, resté seul, se laissa tomber sur un siège. Quand ses deux
+acolytes revinrent lui annoncer que tout était prêt pour son
+départ, il se leva et prit le chemin de la cour. Il se mit en
+selle sans mot dire. Les rubis de sa joue avaient fait place à une
+effrayante pâleur.
+
+Il partit.
+
+Dès que son cheval eut passé le seuil de la grand'porte, Lapierre
+hocha la tête et dit avec ironie:
+
+--Bon voyage!
+
+--En veux-tu? lui demanda maître Alain qui lui présenta sa
+bouteille carrée.
+
+--Volontiers, répondit Lapierre; il est permis de boire après la
+bataille. J'ai la tête faible, vois-tu, et si j'avais embrassé
+trop tendrement ton flacon ce matin, peut-être serais-je, à
+l'heure qu'il est, aux lieu et place de M. de Vaunoy, sur le grand
+chemin du cimetière. À sa santé!
+
+--_Requiescat in pace!_ prononça gravement le majordome.
+
+
+
+XXIII
+Voyage de Jude Leker
+
+Hervé de Vaunoy n'était point, tant s'en fallait, un homme
+téméraire. La démarche qu'il tentait et qui l'exposait en réalité
+à un danger terrible était, pour nous servir de l'expression de
+Lapierre, un coup de partie...
+
+Une manière de duel à mort, où il jouait sa vie contre celle de
+Didier.
+
+Peut-être, aveuglé par son désir passionné de se défaire du jeune
+homme, se dissimulait-il une partie du péril; peut-être comptait-il
+sur des moyens de réussite dont il avait fait mystère à ses
+deux aides. Quoi qu'il en soit, sa terreur restait grande, et
+quiconque l'eût rencontré, tremblant et blême sur son cheval
+n'aurait eu garde de le prendre pour un coureur d'aventures.
+
+Bien avant l'heure de son départ, l'ancien écuyer de Nicolas
+Treml, Jude Leker, avait, comme nous l'avons dit, quitté le
+château pour se rendre à la demeure de Pelo Rouan, le charbonnier.
+
+Jude était arrivé la veille en Bretagne, inquiet, mais plein
+d'espoir. Au pis-aller, Georges Treml, le petit-fils de son
+seigneur, avait été dépouillé peut-être de son héritage, et Jude
+avait en main ce qu'il fallait pour le lui rendre.
+
+Maintenant l'inquiétude s'était faite angoisse, et l'espoir se
+mourait. Mieux eût valu mille fois retrouver l'enfant et perdre le
+coffret dépositaire de la fortune de Treml.
+
+Georges vivant aurait eu son épée pour soutenir sa querelle.
+Georges mort ou absent, il ne restait plus qu'un vain droit.
+
+Le coffret, c'est-à-dire l'immense domaine de Treml, était sans
+maître légitime, et le dévouement de Jude, que vingt années d'exil
+n'avaient pu entamer, restait désormais sans but.
+
+Il y avait bien encore la vengeance, ce suprême mobile des gens
+qui n'espèrent plus. Mais Jude était vieux. Sa loyale nature
+comportait plus d'amour que de haine. La vengeance, qui a tant
+d'attraits pour certaines âmes, lui apparaissait comme une inutile
+et triste compensation.
+
+--Je chercherai, se disait-il, en retrouvant son chemin dans les
+sentiers connus de la forêt; je chercherai longtemps, toujours. Si
+j'acquiers la preuve de sa mort, et je prie Dieu d'épargner cette
+douleur à ma vieillesse, j'irai vers son assassin et je le tuerai
+au nom de Nicolas Treml.
+
+Il ne pouvait pas faire un pas dans ces routes tortueuses et
+sombres, tant de fois parcourues jadis, sans rencontrer un
+souvenir. C'était par ce sentier que le vieux maître de La
+Tremlays avait coutume de chevaucher lorsqu'il se rendait avec son
+petit-fils à son beau manoir de Boüexis; à ce détour, Loup, le
+magnifique et fidèle animal, avait forcé un sanglier après un
+combat héroïque; ce chemin percé dans le fourré, et si étroit
+qu'un chevreuil semblait y pouvoir passer à peine, menait droit à
+l'étang de La Tremlays.--L'étang de La Tremlays, qui peut-être
+était le tombeau du dernier des Treml!
+
+Le coeur de Jude se fendait, ses yeux secs brûlaient.
+
+Autrefois, Jude s'en souvenait, on voyait fumer sous le couvert
+les toits des charbonniers. Maintenant plus rien. Les cabanes
+étaient là, les unes debout encore, les autres à demi ruinées,
+mais la plupart semblaient désertes. Au lieu du bruit incessant du
+ciseau et de la doloire, le silence régnait, un silence uniforme,
+universel.
+
+Quel fléau avait donc passé sur la forêt de Rennes? Quelle peste
+avait dépeuplé ces clairières et mis cette apparence de mort en
+ces lieux jadis si pleins de mouvement et de vie?
+
+Jude allait, plus triste et plus morne que ces alentours si mornes
+et si tristes. Il se signait par habitude aux croix des carrefours
+auxquelles ne pendaient plus les dévotes offrandes des fidèles. Il
+prononçait des noms connus en passant auprès de certaines loges
+abandonnées, et nulle voix ne lui répondait.
+
+Parfois une forme humaine se montrait à un coude de la route; mais
+elle disparaissait aussitôt comme un éclair, et Jude, vieux
+chasseur habitué aux hêtres de la forêt, devinait, à
+l'imperceptible agitation des basses branches du taillis, que la
+solitude n'était pas si complète en réalité qu'en apparence, et
+que plus d'un regard était ouvert derrière ces épaisses murailles
+de verdure.
+
+Lorsqu'il s'approcha de la croix de Mi-Forêt, qui, comme l'indique
+son nom, marquait à peu près le centre des bois, le paysage
+changea et devint plus désolé encore s'il est possible. En ce
+lieu, toutes les routes de grande communication qui traversent la
+forêt se croisent. Les clairières y sont plus abondantes que
+partout ailleurs, et le voisinage des chemins avait rassemblé dans
+les environs une multitude d'industries forestières.
+
+Tout le long des larges et belles allées qui se coupaient en
+étoile au pied de la croix, on voyait jadis une bordure de loges
+couvertes en chaume, où travaillaient des tonneliers, des vanniers
+et des sabotiers.
+
+Jude trouva ces loges incendiées pour la plupart; celles qui, çà
+et là, restaient debout, étaient dévastées et gardaient des traces
+non équivoques de ravages opérés par la main de l'homme.
+
+Jude s'arrêta devant ces ruines rustiques et rappelait les
+souvenirs du passé. Au temps où Treml était seigneur du pays,
+toutes ces loges étaient habitées et tous leurs habitants étaient
+heureux.
+
+--Les _gens de France_ ont passé par là! se disait le vieil
+écuyer. Sous prétexte d'impôts, ils ont demandé la bourse ou la
+vie, et les hommes de la forêt n'ont pas de bourse.
+
+Jude devinait juste. Ces ruines étaient l'oeuvre des agents du
+fisc, secondés, il faut le dire, par quelques gentilshommes du
+pays rennais, parmi lesquels Hervé de Vaunoy se distinguait au
+premier rang.
+
+M. de Pontchartrain, premier intendant royal, et, après lui,
+M. de Béchameil, marquis de Nointel, ayant pris, suivant la
+coutume, à forfait la levée de l'impôt breton, avaient un intérêt
+évident à ne laisser aucune partie de la province se prévaloir
+d'une exception uniquement fondée sur l'usage. Ils voulurent
+forcer les gens de la forêt à solder leur part des tailles, et ne
+reculèrent devant aucune extrémité pour en venir à leurs fins.
+
+C'était ce que Jude appelait demander la bourse ou la vie.
+
+Quant aux gentilshommes, leur intérêt était autre, mais également
+évident.
+
+Les hommes de la forêt, disséminés sur les divers domaines qui
+formaient la majeure partie de cette énorme tenure, prétendaient
+droit d'usage gratuit et grevaient par le fait ces domaines d'une
+véritable et lourde servitude.
+
+Tant que Nicolas Treml avait vécu, comme il possédait, lui seul,
+autant et plus de biens que tous les autres gentilshommes
+ensemble, ces derniers s'étaient modelés sur lui. Or, Treml était
+un vrai seigneur, doux au faible, rude au fort, et plus disposé à
+faire l'aumône à ses voisins qu'à leur disputer le chétif soutien
+de leur existence.
+
+Vaunoy avait pris sa place et mis sa lésinerie de gentillâtre dans
+toutes les affaires que son cousin avait traitées en gentilhomme.
+Les propriétaires des alentours, autorisés par ce nouvel exemple,
+firent de même, et ce fut bientôt de toutes parts un système
+d'attaque et de compression contre les malheureux de la forêt.
+
+D'un côté, le fisc; de l'autre, les propriétaires. Celui-là leur
+arrachait leurs faibles épargnes, ceux-ci leur enlevaient tout
+moyen de vivre.
+
+Les gens de la forêt, nous croyons l'avoir déjà dit, ressemblaient
+plus au sanglier qu'au lièvre; néanmoins dans le premier moment,
+traqués, poursuivis de toutes parts, ils ne cherchèrent leur salut
+que dans la fuite, et se cachèrent au fond des retraites ignorées
+qui pullulaient alors dans le pays.
+
+Mais leur naturel farouche et belliqueux supportait impatiemment
+cette tactique pusillanime: pour combattre, ils n'avaient besoin
+que de se concerter.
+
+Au premier appel, ils se levèrent.
+
+Les épais fourrés de la forêt vomirent inopinément cette
+population sauvage, et mal en prit aux agents du fisc aussi bien
+qu'aux avares propriétaires qui avaient suscité cette tempête.
+Bien des cadavres jonchèrent la mousse des futaies, bien des
+ossements blanchirent sous le couvert, et, par les nuits noires,
+plus d'une gentilhommière, attaquée à l'improviste, porta la peine
+de la cupidité de son maître.
+
+On fit venir des soldats de Rennes et de toutes les villes
+environnantes; mais, à mesure que l'attaque s'opiniâtrait, la
+résistance s'organisait plus puissante. Il devint évident que les
+insurgés (car leur nombre et leurs griefs défendaient qu'on les
+appelât bandits) avaient un chef habile et résolu, dont les
+ordres, quels qu'ils fussent, étaient suivis avec une aveugle
+soumission.
+
+Le moment vint où la défense, conduite avec un ensemble
+merveilleux déborda l'attaque.
+
+Les rôles changèrent. Les opprimés devinrent agresseurs, et un
+beau jour cinq mille paysans en sabots, le visage couvert de
+masques bizarres, firent irruption jusque dans Rennes et pillèrent
+l'hôtel de M. le lieutenant du roi.
+
+De ce moment, la terreur se mit de la partie. L'insurrection
+acquit ce prestige qui est à toute entreprise comme un gage assuré
+de succès. On entoura le chef des révoltés d'une mystérieuse
+auréole, et chacun eut à raconter sur son compte quelque
+miraculeux exploit. Les gens de la forêt devinrent populaires à
+vingt lieues à la ronde. Ils eurent leurs généalogistes, et les
+savants du cru prirent la peine de rattacher leur association par
+des liens historiques et d'ailleurs incontestables à la fameuse
+société politique des _Frères bretons_, qui, au milieu du siècle
+précédent, avaient failli enlever la Bretagne à la domination
+française.
+
+Dès l'origine du soulèvement, les principaux conjurés s'étaient
+réunis en sociétés secrètes, sous les ordres de ce chef qui devait
+bientôt se rendre si redoutable. En ce temps déjà, les hommes de
+la forêt étaient les partisans naturels de cette association; mais
+rien n'était organisé; les membres affiliés de prime abord avaient
+tout à craindre.
+
+Ce fut sans doute ce danger qui leur inspira la pensée d'entourer
+leurs actions d'un mystère absolu et de ne jamais quitter leur
+retraite sans avoir le visage couvert d'un masque.
+
+Ce masque était tout simplement un carré de peau de loup. De là le
+surnom qu'on leur donna d'abord comme un méprisant sobriquet, et
+qui, peu de mois après, était prononcé avec terreur dans tout le
+pays de Rennes.
+
+Les choses subsistèrent ainsi pendant des années, avec diverses
+chances de succès et de revers pour les Loups, mais sans que
+jamais les troupes du gouvernement pussent entamer le centre de
+leurs opérations.
+
+Depuis un temps assez long, les gentilshommes du voisinage avaient
+conclu avec la forêt une sorte de trêve tacite, et l'intendant
+royal, découragé, avait discontinué ses efforts. Mais Béchameil,
+six mois avant l'époque où commence notre histoire, eut la
+malencontreuse idée de recommencer les hostilités.
+
+L'explosion fut terrible.
+
+Presque toutes les loges devinrent désertes le même jour.
+Charbonniers, tonneliers, vanniers, etc., se rassemblèrent et
+coururent à la retraite permanente du noyau de l'affiliation.
+
+Là ils trouvèrent, comme toujours, des chefs et des armes; le
+lendemain, la révolte était de nouveau aux portes de Rennes; le
+surlendemain l'hôtel de l'intendant royal était au pillage.
+
+En conscience, il fallait bien que les gens de la forêt
+trouvassent leur vie quelque part. Ils avaient pour eux la
+prescription que nos codes rangent au nombre des «manières
+d'acquérir la propriété», non pas la prescription de cinq ans qui
+achète les meubles, non pas même la prescription trentenaire qui
+conquiert les immeubles, mais une prescription plusieurs fois
+centenaire!
+
+On leur prenait ce qui, de père en fils, avait toujours été à eux,
+ce que les tribunaux, mis en demeure de juger, selon la coutume de
+Bretagne et la loi romaine, leur auraient certainement concédé.
+
+D'un autre côté, le fisc leur arrachait le fruit de leur labeur.
+
+Il aurait fallu opposer l'idée chrétienne à leurs rancunes et la
+charité à leur ruine; mais au lieu de prêtres on leur envoya des
+soudards.
+
+Ils ne travaillèrent plus, et ce fut tant pis pour leurs voisins.
+Les soldats du roi, par représailles, démolirent ou incendièrent
+les loges qui bordaient les grandes allées; mais c'était là peine
+perdue. Les Loups savaient où trouver ailleurs un asile; ils
+apprenaient en outre à s'indemniser largement des pertes qu'on
+leur faisait subir.
+
+Après l'intendant royal, ce fut Hervé de Vaunoy qui reçut les plus
+rudes atteintes de leur méchante humeur. Hervé de Vaunoy avait
+beau faire mystère de sa rancune profonde contre les Loups, qui, à
+diverses reprises, avaient cruellement maltraité ses domaines; il
+avait beau se cacher pour conseiller la rigueur au pacifique
+Béchameil: chaque fois que, derrière le rideau, il suggérait
+quelque mesure impitoyable, les Loups se vengeaient immédiatement.
+
+On eût dit, tant le châtiment suivait de près l'offense, que le
+chef des Loups avait au château de La Tremlays des intelligences
+ou des espions.
+
+Tout récemment, Vaunoy ayant ouvert l'avis que, pour détruire
+l'insurrection dans sa racine, il fallait attaquer la Fosse-aux-Loups
+et sonder le ravin, son manoir de Boüexis fut, vingt-quatre heures
+après, dévasté de fond en comble.
+
+En somme, les Loups n'avaient point d'ennemi plus mortel qu'Hervé
+de Vaunoy, et ils lui rendaient depuis longtemps haine pour haine.
+
+Jude savait une partie de ces choses, et devait sous peu apprendre
+le reste. Dans cette querelle, son choix ne pouvait être douteux.
+Le souvenir de son maître et ses vieilles sympathies le portaient
+vers les Loups qui étaient des _Bretons_, comme disait dame Goton
+avec tant d'emphase.
+
+Mais Jude n'avait ni la volonté ni le loisir de prêter l'appui de
+son bras aux gens de la forêt. Sa mission était définie; les
+dernières paroles de Treml mourant retentissaient encore à son
+oreille, et il eût regardé comme un crime de s'arrêter sur la voie
+tracée par le suprême commandement de son maître, ou même de
+s'écarter un instant du droit chemin.
+
+Il était huit heures du matin à peu près quand Jude arriva en vue
+de la croix de Mi-Forêt. Ce lieu était en grande vénération dans
+tout le pays, et les bonnes gens des alentours avaient surtout une
+dévotion en quelque sorte patriotique pour une petite madone dont
+la niche était pratiquée dans le bois même de la croix.
+
+C'était à cette vierge, connue sous le nom de Notre-Dame de
+Mi-Forêt, que Nicolas Treml avait dit son dernier _Ave_ en quittant
+la terre de Bretagne qu'il n'espérait plus revoir.
+
+Jude mit pied à terre devant le monument rustique, s'agenouilla et
+pria.
+
+Quelques minutes après, il apercevait, à travers l'épais branchage
+d'un bouquet de hêtres, la fumée du toit de Pelo Rouan, le
+charbonnier.
+
+La loge de Pelo se cachait au centre du bouquet, et s'élevait,
+adossée à un petit mamelon couvert de bruyères, au pied duquel il
+avait bâti ses fours à charbon.
+
+L'aspect de ce lieu était agreste, mais riant, et un petit jardin,
+tout empli de fleurs comme une corbeille, donnait à la cabane un
+peu de calme et de bien-être.
+
+Ce jardin était le domaine de Marie. C'était elle qui plantait et
+arrosait ces fleurs.
+
+Au moment où Jude dépassait les derniers arbres, Marie, assise sur
+le pas de sa porte, tressait un panier de chèvrefeuille. Son
+esprit n'était pour rien dans son travail, mais ses petits doigts
+blancs, roses et effilés, pliaient si dextrement les branches
+parfumées que le travail ne se ressentait point de sa distraction.
+
+En tressant, elle chantait, mais ce n'était pas non plus son chant
+qui captivait sa pensée. Sa voix pure s'échappait par capricieuses
+bouffées; la mélodie s'interrompait brusquement, puis reprenait
+tout à coup, tantôt mélancolique et lente, tantôt vive et joyeuse,
+toujours charmante.
+
+Ce qui occupait Fleur-des-Genêts tandis qu'elle travaillait ainsi,
+seule, sur le pas de sa porte, c'était Didier, l'ami de son
+enfance. Il avait promis de l'épouser. Elle l'avait revu.
+
+Elle était heureuse et savourait sa joie; elle n'en voulait rien
+perdre et chassait avec soin toute pensée de doute ou de crainte.
+
+Pourquoi douter? pourquoi craindre? N'était-il pas aussi fier et
+noble de coeur que de mine? avait-il jamais menti?
+
+Aussi le chant de Marie était une prière, hymne d'action de grâces
+qui s'exhalait de son coeur pour monter vers le ciel.
+
+Elle avait mis, ce matin, une sorte de coquetterie naïve dans sa
+parure. Les corolles d'azur de quelques bluets d'automne se
+montraient çà et là dans l'or ruisselant de sa chevelure. Elle
+avait serré, à l'aide de rubans de laine, le corsage aux couleurs
+voyantes des filles de la forêt, et ses petits sabots, comparables
+aux mules de cristal des contes de fées, rendaient plus
+remarquable la mignonne délicatesse de son pied.
+
+Mais sa parure n'était pas tant dans ces ornements champêtres que
+dans l'allégresse angélique qui rayonnait à son front. Le regard
+de ses grands yeux bleus, reconnaissants et dévots, allaient vers
+Dieu avec son chant. Elle était belle ainsi et digne du gracieux
+nom qu'avait trouvé pour elle la poésie des chaumières, car elle
+avait de la fleur l'éclat et les parfums.
+
+Jude l'aperçut et un sourire paternel vint à la lèvre du vieux
+soldat. Lorsque Marie le vit à son tour, elle rougit, effrayée, et
+voulut s'enfuir, mais le loyal visage de Jude la rassura.
+
+Elle se leva et fit la révérence avec le respect qu'on doit à un
+vieillard.
+
+--Ma fille, dit l'écuyer, je cherche la demeure de Pelo Rouan.
+
+--C'est mon père, répondit Fleur-des-Genêts.
+
+--Dieu lui a donné une douce et belle enfant, ma fille. Puisque
+c'est ici sa demeure, je vais entrer, car je veux l'entretenir.
+
+Jude joignit l'action à la parole et mit le pied sur le seuil.
+mais Fleur-des-Genêts lui barra vivement le passage.
+
+--On n'entre pas ainsi, dit-elle doucement, dans la maison de
+Pelo Rouan. Je voulais dire: arrêtez-vous ici et reposez-vous.
+Mais nul ne passe le seuil de notre pauvre demeure; tel est
+l'ordre de mon père.
+
+--Cependant... voulut insister Jude.
+
+--Tel est l'ordre de mon père, répéta résolument Marie.
+
+L'honnête écuyer avait un besoin trop sérieux d'interroger Pelo
+Rouan pour se payer d'un semblable refus. De son côté,
+Fleur-des-Genêts, obéissante et vaillante, exécutait à la
+lettre la consigne de son père et fermait la porte à tout
+venant. En cette circonstance, elle avait tout l'air de
+vouloir défendre opiniâtrement la brèche. Heureusement, les
+choses n'en devaient pas venir à cette héroï-comique extrémité.
+
+À ce moment, en effet, une voix se fit entendre tout au fond de la
+loge.
+
+--Enfant, dit-elle, regarde bien la figure de cet homme, pour ne
+lui refuser jamais l'entrée de la demeure de ton père. Fais place!
+
+Fleur-des-Genêts se rangea aussitôt. Jude, étonné, restait
+immobile et hésitait à s'avancer.
+
+--Approche, Jude Leker! reprit la voix. Sois le bienvenu, bon
+serviteur de Treml! Je t'attendais.
+
+
+
+XXIV
+La loge
+
+Nul obstacle n'empêchait plus Jude Leker de franchir le seuil de
+la loge. Fleur-des-Genêts, en effet, obéissant à la voix de son
+père, s'était mise à l'écart. Néanmoins, le vieil écuyer ne se
+pressait point de profiter de la permission donnée. Il demeurait
+immobile, à la même place, craignant un piège et se demandant quel
+pouvait être cet homme qui affectait de prononcer le nom de Treml
+avec respect.
+
+La défiance, au reste, était permise en ce temps et en ce lieu.
+L'intérieur de la loge avait un aspect peu attrayant et fait, au
+contraire, pour inspirer les soupçons. La lumière n'y pénétrait
+que par la basse ouverture de la porte, de telle sorte que, du
+dehors, tout y paraissait plongé dans une obscurité profonde.
+
+Jude était arrivé de la veille. Vingt années de captivité avaient
+dû changer son visage, et pourtant il y avait là, dans la nuit de
+cette sombre loge, un homme qui savait son nom et qui lui disait:
+
+--Je t'attendais!
+
+Était-ce un ami ou un ennemi? Et cette cabane inhospitalière, qui
+s'ouvrait pour lui seul, ne cachait-elle pas une embûche?
+
+Jude était brave jusqu'à la témérité; mais il se devait à la
+volonté dernière de son maître: il avait frayeur de mourir avant
+d'avoir obéi.
+
+Néanmoins, son hésitation ne fut point de longue durée. Un second
+regard jeté sur les traits angéliques de Fleur-des-Genêts chassa
+de son esprit toutes noires pensées. Où habitait cette enfant il
+ne pouvait y avoir trahison.
+
+Jude entra dans la cabane. Ses yeux, habitués au grand jour, ne
+distinguèrent rien d'abord.
+
+--Par ici, dit la voix.
+
+Le bon écuyer tourna aussitôt ses regards de ce côté et aperçut
+dans l'ombre épaisse qui remplissait le fond de la loge deux
+points ronds et lumineux comme les yeux d'un chat sauvage. Il
+avança résolument; une main saisit la sienne et l'attira vers un
+banc de bois.
+
+Dans cette position, Jude se trouva assis, tournant le flanc au
+vif rayon de jour qui pénétrait par l'ouverture. Sa vue, qui
+s'accoutumait graduellement aux ténèbres, lui permit de distinguer
+la forme de la cabane et de son ameublement.
+
+C'était une grande chambre carrée, sans fenêtres, ou dont les
+fenêtres étaient hermétiquement bouchées. Le plafond était si bas,
+que l'écuyer s'étonna de ne l'avoir point touché du front pendant
+qu'il était debout.
+
+Dans l'un des angles opposés à la porte, une planche inclinée,
+recouverte de paille, servait sans doute de lit à l'un des
+habitants de cette pauvre retraite. Le reste de l'ameublement
+consistait en deux bancs et quelques escabelles qui entouraient
+une table de bois simplement dégrossi.
+
+Rien dans tout cela qui pût servir au sommeil d'une jeune fille.
+Marie devait avoir une autre retraite.
+
+Entre Jude et le jour, il y avait la silhouette entièrement noire
+d'un homme assis, comme lui, sur un banc. Les deux points ronds et
+lumineux que Jude avait aperçus dans l'obscurité se trouvaient
+maintenant entre lui et le jour: c'étaient les yeux d'un homme.
+
+--C'est vous qui êtes le charbonnier Rouan? lui demanda Jude.
+
+--Je suis en effet celui qu'on nomme ainsi, mon compagnon; et je
+te répète: sois le bienvenu dans ma maison; je t'attendais.
+
+--Vous me connaissez donc?
+
+--Peut-être bien, mon homme.
+
+--Moi, je ne puis dire si je vous connais, car je ne vois point
+votre visage.
+
+Pelo se leva en silence, prit la main de Jude et le conduisit au
+seuil. Là, il exposa en plein sa face noircie aux rayons du jour.
+
+--Je ne vous connais pas, dit Jude après l'avoir attentivement
+examiné.
+
+Pelo Rouan regagna sa place première, et Jude le suivit.
+
+--Tu as raison, dit lentement le charbonnier, tu ne me connais
+pas. Cette loge a été bâtie longtemps après le départ de Nicolas
+Treml. Mais ce n'est pas pour me parler de toi ou de moi que tu as
+quitté le château?
+
+--C'est vrai. Je suis venu vers vous...
+
+--Tu as bien fait, interrompit Pelo Rouan, et tu fais toujours
+bien, Jude Leker, parce que ton coeur est fidèle et loyal. Quant
+au motif de ta visite point n'est besoin de me l'apprendre, je le
+sais.
+
+--Vous le savez! répéta Jude avec surprise.
+
+--Je le sais. Tu viens me demander des nouvelles d'un malheureux
+idiot qu'on appelait Jean Blanc.
+
+--Serait-il mort? s'écria Jude.
+
+--Non. Et tu veux savoir de ses nouvelles, afin d'apprendre de
+lui le sort de l'héritier de Treml.
+
+--C'est vrai! c'est encore vrai, murmura Jude dont l'honnête mais
+lourde nature était violemment secouée par le mystère de cette
+scène. Vous qui connaissez l'unique but de ma vie, qui êtes-vous,
+au nom de Dieu, répondez: qui êtes-vous?
+
+--Je suis le charbonnier Rouan, répondit Pelo avec simplicité: un
+pauvre homme dont la vie obscure fut cruellement éprouvée, un
+malheureux qui a quelques bienfaits à payer et bien des outrages à
+venger.
+
+--Et savez-vous quelque chose du petit monsieur Georges?
+
+La voix de Pelo se fit profondément triste pendant qu'il
+répondait:
+
+--Je ne sais rien, rien que ce que vous savez vous-même. Plût au
+ciel que le château de La Tremlays eût gardé son dépôt aussi
+fidèlement que le chêne de la Fosse-aux-Loups.
+
+Ces derniers mots firent sauter Jude sur son banc.
+
+--Le chêne de la Fosse-aux-Loups! balbutia-t-il.
+
+--Le creux du chêne de la Fosse-aux-Loups, répéta Pelo Rouan.
+
+Si l'obscurité eût été moins épaisse, on eût pu voir Jude changer
+deux ou trois fois de couleur dans l'espace d'une seconde. Il prit
+entre ses doigts de bronze le bras du charbonnier, et le serra
+convulsivement.
+
+--Qui que tu sois, tu en sais trop long! dit-il d'une voix basse
+et menaçante.
+
+Le bras de Rouan était bien frêle pour appartenir à un homme de sa
+taille. La force de Jude était si évidemment supérieure qu'il
+semblait que le bon écuyer ne dût avoir qu'un geste à faire pour
+renverser son hôte sous ses pieds.
+
+Néanmoins, celui-ci garda une contenance tranquille et se renferma
+dans le silence.
+
+--Qui t'a dit cela? poursuivit Jude dont la voix tremblait. Sur
+mon salut, il faut que tu donnes ton âme à Dieu, car tu as surpris
+le secret de Treml, et c'est moi qui suis le gardien de ce secret.
+
+Et Jude, sans lâcher le bras de Rouan, porta vivement la main à
+son épée.
+
+Mais, pendant que le bon écuyer dégainait, le maigre bras de Pelo
+Rouan tourna entre les doigts robustes: les muscles de ce bras se
+tendirent et devinrent d'acier.
+
+Jude voulut serrer plus fort, et ses doigts choquèrent la paume de
+sa main, qui était vide.
+
+D'un bond, Pelo avait franchi toute la largeur de la loge. Jude
+n'apercevait plus que le rouge éclat de ses yeux qui brillaient de
+loin dans l'ombre.
+
+Il se précipita de ce côté; le bruit d'un pistolet qu'on armait ne
+l'arrêta point: mais, dans sa course, il heurta du pied contre une
+escabelle renversée et tomba lourdement sur le sol.
+
+À l'instant même, le genou de Pelo Rouan s'appuya sur sa poitrine.
+
+--Si tu te relèves, tu me tueras, mon homme, dit le charbonnier
+avec calme; c'est pourquoi, si tu essaies de te relever, je te
+tue.
+
+Jude sentit sur sa tempe la froide bouche du pistolet.
+
+--La vieillesse ne t'a point changé, reprit Pelo: brave coeur et
+cervelle bornée. Que veux-tu que je fasse de ton secret? Et si les
+cent mille livres m'eussent tenté, seraient-elles encore au creux
+du chêne?
+
+--C'est vrai, dit pour la troisième fois le pauvre Jude; mais je
+ne sais pas qui vous êtes...
+
+--Peut-être ne le sauras-tu jamais. Que t'importe? Je t'ai laissé
+voir que je suis l'ami de Treml, et Treml vivant ou mort, a-t-il
+trop d'amis pour que deux d'entre eux ne daignent point
+s'expliquer avant de s'entr'égorger, lorsque la Providence les
+rassemble?
+
+--Je suis à votre merci, murmura Jude. Puisse Dieu permettre que
+vous soyez en effet un ami de Treml.
+
+Pelo Rouan ôta son genou et Jude se releva.
+
+--Ramasse ton épée, dit le charbonnier; j'ai confiance en toi,
+bien que tu te sois fait le valet d'un Français.
+
+--Un brave jeune homme!
+
+--Un ennemi de la Bretagne! Mais il ne s'agit point de lui.
+Revenons à Treml.
+
+Jude remit son épée dans le fourreau, et tous deux s'assirent de
+nouveau sans défiance l'un près de l'autre.
+
+--Vous avez été généreux, dit Jude, car je vous avais rudement
+attaqué. Aussi, je ne vous demanderai point qui vous a rendu
+maître du secret de notre monsieur. Entre vos mains, il est en
+sûreté; je me fie à vous, comme vous à moi. Touchez là, s'il vous
+plaît.
+
+--De grand coeur, mon homme. Jean Blanc m'a souvent parlé de
+vous. Vous étiez miséricordieux et bon pour le pauvre insensé.
+Merci pour lui qui s'en souvient, ami Jude, et qui vous rendra
+peut-être quelque jour le bien que vous lui avez fait.
+
+--Qu'il le rende à Treml, le pauvre garçon!
+
+--Il a fait ce qu'il a pu pour Treml, dit Pelo Rouan avec
+tristesse et solennité.
+
+--Sans doute, mais ce qu'il pouvait était, par malheur, peu de
+chose.
+
+--Autrefois, il en était ainsi, parce que Jean Blanc ne savait
+rendre que le bien pour le bien. Depuis lors, il a appris à rendre
+le mal pour le mal, et il est devenu fort.
+
+--N'est-il donc plus fou? demanda Jude.
+
+--Dieu nous envoie parfois des épreuves si violentes que les gens
+sains en perdent l'esprit, répondit Pelo Rouan; par contre, ces
+secousses rendent parfois aussi la raison aux insensés. Jean Blanc
+n'est plus fou.
+
+--Et a-t-il conservé la mémoire des faits depuis longtemps
+passés?
+
+--Il se souvient de tout.
+
+--Il faut que je le voie! s'écria Jude.
+
+Un tremblement agita le corps de Pelo Rouan.
+
+--Voir Jean Blanc! dit-il d'une voix étrange; il y a bien
+longtemps que personne n'a pu se vanter de l'avoir rencontré face
+à face. Croyez-moi, contentez-vous de m'interroger moi-même et ne
+cherchez pas à rejoindre Jean Blanc.
+
+--Mais il me dirait peut-être...
+
+--Rien que je ne puisse vous apprendre.
+
+--Vous n'êtes pas dans sa peau, que diable! s'écria Jude que
+l'impatience reprenait.
+
+--Il m'a tant de fois ouvert son coeur et ses souvenirs! répondit
+le charbonnier avec douceur. Écoutez. Voulez-vous que je vous
+raconte le lâche assassinat de l'étang de La Tremlays? J'en sais
+les moindres circonstances. Il me semble voir l'infâme Hervé de
+Vaunoy.
+
+--Contez! contez! interrompit Jude avidement; je ne hais pas
+encore assez cet homme.
+
+Pelo Rouan raconta dans le plus minutieux détail le meurtre infâme
+dont Vaunoy s'était rendu coupable sur la personne d'un enfant de
+cinq ans, petits-fils de son bienfaiteur. Il parla longtemps, et
+Jude l'écouta constamment avec une religieuse attention. La mort
+de Loup, le chien fidèle, arracha une larme au vieil écuyer et
+l'arrivée de l'albinos, sautant au milieu de l'étang pour sauver
+le petit Georges, lui fit pousser un cri d'enthousiasme.
+
+--Après! après! dit-il en retenant son souffle; que Dieu
+récompense le pauvre fou! Après?
+
+Pelo reprit son récit. En arrivant à l'accès de délire qui saisit
+Jean Blanc dans la forêt, sa voix faiblit et chevrota comme la
+voix d'un homme qui se retient de pleurer.
+
+--Jean abandonna l'enfant, dit-il. Quand il revint, il n'y avait
+plus sur le fossé que la veste de peau de mouton qui était en ce
+temps-là son vêtement ordinaire. Il tomba sur ses genoux. Il pria
+Dieu... Dieu et Notre-Dame... il pleura...
+
+Jude haussa les épaules avec colère.
+
+--Il pleura des larmes de sang! reprit Pelo Rouan dont un sanglot
+souleva la poitrine et, quand il parle de cette affreuse soirée,
+il pleure encore, car le souvenir de Treml vit au fond de son
+coeur.
+
+--Mais pourquoi ne pas courir, chercher?...
+
+--Son esprit, en ce temps, était bien faible, et ses crises le
+laissaient brisé. Il resta jusqu'au lendemain matin affaissé sur
+le sol, sans force et sans pensée. Le lendemain, il courut, il
+chercha, mais il était trop tard, et il ne trouva point.
+
+--Et nulle trace depuis lors? aucun indice?
+
+--Rien.
+
+Pelo Rouan prononça ce dernier mot d'un ton découragé.
+
+Jude, qui jusqu'alors avait dévoré chacune de ses paroles, laissa
+retomber ses bras le long de son corps, et courba la tête.
+
+--Rien, répéta-t-il; mais alors il n'y a donc plus d'espoir?
+
+--Il y a bien longtemps que Jean Blanc a perdu tout espoir,
+répondit le charbonnier; mais Dieu est bon et la race de Treml ne
+produisit jamais que des justes et des chrétiens. Peut-être le
+petit Georges a-t-il été recueilli. En ce cas, la Providence
+aidant...
+
+Pelo Rouan hésita.
+
+--Eh bien! fit Jude, qu'alliez-vous dire?
+
+--J'allais dire qu'il ne serait pas impossible de reconnaître
+l'enfant.
+
+--Comment cela? demanda vivement Jude Leker.
+
+--Jean Blanc avait une de ces médailles de cuivre qu'on frappait
+autrefois à Vitré en l'honneur de Notre-Dame de Mi-Forêt. C'était
+le seul héritage que lui eût laissé sa mère. Quand sa folie le
+prit, dans cette horrible soirée, il la sentit venir, et dévot à
+la sainte Mère de Dieu, il passa la médaille au cou de l'enfant,
+qu'il mit ainsi sous la garde de Notre-Dame.
+
+--Mais il y a tant de ces médailles!
+
+--Celle de Jean Blanc avait sur le revers, une croix gravée au
+couteau, et Mathieu Blanc, son père, en possédait seul une
+semblable, qui est maintenant au cou de Marie.
+
+--Cette belle enfant que je viens de voir?
+
+--La fille de Jean Blanc, l'albinos.
+
+Marie qui continuait sa corbeille de chèvrefeuille au-dehors,
+entendit prononcer son nom et montra sa blonde tête à la porte.
+
+--La fille de... commença Jude.
+
+--Silence! interrompit le charbonnier. Elle se croit ma fille.
+Approche, Marie.
+
+Fleur-des-Genêts obéit aussitôt, et Pelo Rouan, prenant la
+médaille qui pendait à son cou, la mit entre les mains du vieil
+écuyer.
+
+Celui-ci la tourna et retourna dans tous les sens.
+
+--Puisse Dieu me faire rencontrer la pareille! murmura-t-il. Je
+la reconnaîtrais entre mille, mais c'est un pauvre et bien faible
+indice.
+
+Marie s'éloigna sur un signe du charbonnier, et bientôt on
+entendit au-dehors la suave mélodie du chant d'Arthur.
+
+--Elle chante, en effet, la chanson de Jean Blanc, dit Jude.
+
+--Mais je ne vous ai pas tout dit, mon compagnon, dit le
+charbonnier en changeant de ton subitement, il est encore une
+chance de retrouver l'héritier de Treml; cette chance est précaire
+il est vrai; cependant, elle peut amener un résultat avec l'aide
+de Jean Blanc.
+
+--Jean Blanc! murmura Jude d'un air de doute; vous me parlez
+toujours de Jean Blanc. Que peut le pauvre diable, lorsque des
+hommes ne peuvent pas?
+
+--Vous ne savez pas ce que c'est que Jean Blanc, dit le
+charbonnier avec une légère emphase dans la voix. Je vais vous
+dire où est sa force et ce qu'il peut pour le fils de Treml.
+
+
+
+XXV
+Huit hommes et un collecteur
+
+Les derniers mots de Pelo Rouan avaient relevé le vieil écuyer de
+Treml. Quand on désire ardemment, l'espoir perdu revient vite, et
+la simple possibilité dont parlait le charbonnier remit du courage
+au coeur de Jude.
+
+Il s'approcha pour ne pas perdre une parole et attendit
+impatiemment la confidence de Rouan.
+
+Mais celui-ci était tombé dans la rêverie et gardait le silence.
+
+--Eh bien, dit Jude, le moyen de retrouver notre jeune monsieur?
+
+Pelo Rouan sembla s'éveiller.
+
+--Le moyen, répéta-t-il; j'ai parlé d'une chance faible et
+précaire. Crois-tu donc que s'il y avait eu un moyen, Jean Blanc
+ne l'aurait pas employé?
+
+--Toujours Jean Blanc! pensa Jude.
+
+Et la curiosité se joignit au puissant intérêt du dévouement pour
+stimuler son impatience. Quel miracle avait grandi le malheureux
+albinos jusqu'à faire de lui l'arc-boutant sur lequel s'appuyait
+désormais la destinée de Treml?
+
+--Il y a vingt ans de cela, reprit Pelo Rouan avec lenteur et
+comme s'il se fût parlé à lui-même; mais ce sont des choses dont
+le souvenir ne se perd qu'avec la vie. Écoute, mon homme: quand
+j'aurai dit, tu connaîtras Jean Blanc comme il se connaît lui-même.
+
+«C'était quelques mois après la disparition de l'enfant.
+Pontchartrain, que Dieu confonde! était encore intendant de
+l'impôt, et ses agents n'avaient jamais osé jusque-là pénétrer
+dans les retraites écartées des pauvres gens de la forêt. Un matin
+que Jean coupait du cercle de châtaignier dans la partie du bois
+qui borde la route de Rennes, il vit une nombreuse cavalcade
+s'enfoncer dans la forêt.
+
+«Il y avait des soldats armés en guerre; il y avait aussi de ces
+sangsues couvertes de drap noir, dont nous devions apprendre
+bientôt les attributions et le métier.
+
+«Au-devant de la troupe marchaient deux gentilshommes.
+
+«Ce pouvait être une compagnie de bourgeois, de nobles et de
+soldats faisant route pour la France; mais Jean Blanc avait cru
+reconnaître, dans l'un des gentilshommes qui chevauchaient en
+tête, le lâche Hervé de Vaunoy. Or, depuis l'aventure de l'enfant,
+Vaunoy haïssait terriblement Jean Blanc, qui n'avait point su
+retenir sa langue.»
+
+--Il avait bien fait! interrompit Jude. Son devoir était de
+publier partout le crime.
+
+--Il ne faut pas parler de trop bas, quand on dit certaines
+choses, ami Jude, murmura Pelo Rouan qui secoua la tête: Jean
+Blanc était alors une créature un peu moins considérée que Loup,
+le chien de Nicolas Treml. Loup voulut aboyer, on le tua: Jean
+Blanc aurait mieux fait de se taire.
+
+«Quoi qu'il en soit, il avait parlé, et Vaunoy n'était pas homme à
+lui pardonner les bruits sinistres qui commençaient à courir dans
+le pays. En voyant ce misérable suivi de soldats, Jean Blanc eut
+une vague frayeur. Il songea à son père, qui gisait seul dans la
+loge de la Fosse-aux-Loups, et se laissa glisser le long du
+châtaignier pour éclairer la marche de la cavalcade.
+
+«La cavalcade s'arrêta non loin d'ici, à la croix de Mi-Forêt. Les
+soldats s'étendirent sur l'herbe: la gourde circula de main en
+main. Quant aux gens vêtus de noir, ils entourèrent les deux
+gentilshommes et il se tint une manière de conseil.
+
+«Jean s'approcha tant qu'il put. On parlait, il n'entendait pas.
+Pourtant, il voulait savoir, car il voyait maintenant, comme je te
+verrais s'il faisait clair en ma loge, l'hypocrite visage d'Hervé
+de Vaunoy.
+
+«Il s'approcha encore; il s'approcha si près que les soudards du
+roi auraient pu apercevoir au ras des dernières feuilles les poils
+blanchâtres de sa joue. Mais on causait tout bas, et Jean Blanc ne
+put saisir qu'un seul mot.
+
+«Ce mot était le nom de son père.
+
+«Jean Blanc se sentit venir dans le coeur une angoisse. Le nom de
+Mathieu Blanc dans la bouche de Vaunoy, c'était la plus terrible
+des menaces.
+
+«Jean se jeta sur le ventre et coula entre les tiges de bruyères
+comme un serpent. Nul ne l'aperçut.
+
+«Il put entendre.
+
+«Il entendit que les gens vêtus de noir venaient dans la forêt
+pour dépouiller les pauvres loges au nom du roi de France. Les
+soldats étaient là pour assassiner ceux qui résisteraient. Les
+gens vêtus de noir se partagèrent la besogne: c'étaient les
+suppôts de l'intendant.
+
+«Le nom du père de Jean avait été prononcé, parce que les
+collecteurs ne voulaient point se déranger pour un si pauvre
+homme, mais Vaunoy les avait excités.
+
+«--Il a de l'or, disait-il; je le sais; c'est un faux indigent;
+sa misère est menteuse. Saint-Dieu! s'il le faut, je vous
+accompagnerai dans son bouge. Mais, retenez bien ceci: il a de
+l'or, et quelques coups de plat d'épée lui feront dire où est
+caché son pécule.
+
+«Les autres répondirent:
+
+«--Allons chez Mathieu Blanc.
+
+«Alors Jean se coula de nouveau, inaperçu entre les tiges de
+bruyères. Une fois sous le couvert, il bondit et s'élança vers la
+Fosse-aux-Loups.
+
+«Par hasard Vaunoy ne mentait pas. Il y avait de l'or dans la
+pauvre loge de Mathieu Blanc; quelques pièces d'or, reste de la
+suprême aumône de Nicolas Treml, quittant pour jamais la
+Bretagne.»
+
+--Oui, oui, murmura Jude; en partant, il n'oublia pas son vieux
+serviteur. Ce fut moi qui jetai la bourse au seuil de la loge.
+
+Pelo Rouan parut ne point prendre garde à cette interruption.
+
+--Lorsque Jean arriva dans la cabane, poursuivit-il, ses forces
+défaillaient, tant son émotion était navrante. Il avait le
+pressentiment d'un cruel malheur. Vous connaissiez Mathieu Blanc,
+ami Jude; ç'avait été un homme vaillant et fort, mais la
+souffrance pesait un poids trop lourd sur les derniers jours de sa
+vie.
+
+«Ce n'était plus, au temps dont je parle, qu'un pauvre vieillard,
+toujours couché sur son grabat, miné par la maladie, stupéfié par
+les progrès lents et sûrs d'une mort trop longtemps attendue. En
+entrant, Jean lui donna un baiser, suivant sa coutume, et le
+vieillard lui dit:
+
+«--Je souffre moins, Jean mon fils.
+
+«Une autre fois, Jean se fût réjouit, car il aimait bien son père,
+mais il songea aux cavaliers qui sans doute en ce moment
+galopaient vers la loge, et il frémit de rage et de peur.
+
+«La bourse où se trouvait le restant des pièces d'or de Treml
+était sur la table. Jean n'eut pas même l'idée de la cacher. Ce
+qu'il cacha, ce fut le vieux mousquet dont se servait son père au
+temps où il était soldat.
+
+«Une bonne arme, mon homme, portant loin et juste! Jean la jeta
+dans les broussailles, au-dehors, avec la poire à poudre et les
+balles.
+
+«Puis il revint s'asseoir au chevet de son père.
+
+«Quelques minutes se passèrent. Un bruit sourd retentit au loin
+sur la mousse dans la forêt. Jean comprit que les cavaliers
+avaient mis pied à terre au-delà des fourrés et qu'ils avançaient
+vers le ravin.
+
+«Il alla au trou qui servait de croisée, et souleva la
+serpillière pour voir au-dehors.
+
+«Il n'attendit pas longtemps.
+
+«Bientôt le taillis s'agita de l'autre côté du ravin et des hommes
+parurent.
+
+«Jean les compta. Il y avait un collecteur, huit soldats et Hervé
+de Vaunoy.
+
+«Jean les vit gravir la lèvre du ravin. Puis on frappa rudement à
+la porte, dont les planches vermoulues craquèrent, Jean alla
+ouvrir avant même que l'homme vêtu de noir eût crié: De par le
+roi!
+
+«Des soldats entrèrent en tumulte, suivis de Vaunoy qui resta
+prudemment près du seuil. Le collecteur tira de son pourpoint une
+pancarte et lut des mots que Jean ne sut point comprendre. Puis il
+dit:--Mathieu Blanc, je vous somme de payer cent livres tournois
+pour tailles présentes et arriérées depuis dix ans.
+
+«Mathieu Blanc s'était retourné sur son grabat, et regardait tous
+ces hommes armés avec des yeux hagards.
+
+«Le collecteur répéta sa sommation, et les soldats l'appuyèrent en
+frappant la table du pommeau de leurs épées.
+
+«--J'ai soif, Jean, dit faiblement le vieillard.
+
+«Le coeur de Jean se brisait, car l'agonie se montrait sur les
+traits flétris de son vieux père. Il voulut prendre le remède qui
+était sur la table, mais l'un des soldats leva son épée et fit
+voler le vase en éclats.
+
+«--Qu'il paie d'abord, dit le soldat; après il boira.
+
+«Vaunoy, qui était sur le seuil, se prit à rire.
+
+«Les dents de Jean étaient serrées à se briser. Il ne pouvait
+parler, mais il montra du geste la bourse, et le collecteur s'en
+empara.
+
+«--Je vous disais bien qu'ils avaient de l'or! grommela Hervé de
+Vaunoy qui riait toujours.
+
+«Le collecteur compta quatre louis et demanda les quatre livres
+qui manquaient.
+
+«--J'ai soif! murmura Mathieu Blanc, que prenait le râle de la
+mort.
+
+«Pas une goutte de liquide dans la cabane! Jean Blanc se mit à
+genoux devant un soldat qui portait une gourde. Le soldat comprit
+et eut compassion; mais Vaunoy s'avança et repoussant l'albinos
+avec haine:
+
+«--Qu'il paie! dit-il.
+
+«--Je n'ai plus rien! sanglota Jean; plus rien, sur mon salut;
+tuez-moi et prenez pitié de mon père.
+
+«Mathieu Blanc fit effort pour se lever; il étouffait: c'était
+horrible.
+
+«--J'ai soif! râla-t-il une dernière fois.
+
+«Puis il retomba mort sur la paille du grabat.»
+
+En arrivant à cette partie de son récit, la voix de Pelo Rouan
+était graduellement devenue haletante et étranglée. Elle
+s'éteignit tout à coup lorsqu'il prononça ces derniers mots, et
+Jude sentit sa main mouillée, comme par une goutte de sueur ou une
+larme.
+
+Le bon écuyer, du reste, n'était guère moins ému que Pelo Rouan
+lui-même.
+
+--Le pauvre garçon! murmura-t-il en serrant convulsivement ses
+gros poings; le pauvre garçon! Voir ainsi assassiner son père! Et
+ce misérable Vaunoy!... pour Dieu, mon homme, que fit Jean Blanc
+après cela?
+
+Pelo Rouan respira avec effort.
+
+--Jean Blanc, répéta-t-il, lorsqu'il mourra, n'éprouvera point
+une angoisse comparable à celle de cet affreux moment. Il voila le
+visage de son père mort et s'agenouilla auprès du lit, sans plus
+savoir qu'il y avait là dix misérables pour railler sa douleur.
+Mais ils ne lui laissèrent pas oublier longtemps leur présence.
+
+«--Eh bien, manant, dit le collecteur, les quatre livres que tu
+dois au roi!
+
+«Jean Blanc se leva et se retrouva face à face avec ces hommes qui
+venaient de tuer son père. Un instant il crut que son débile
+cerveau allait éclater; sa folie le pressait; il sentait les
+approches du délire; mais une force inconnue et nouvelle le
+grandit tout à coup. Son esprit vacillant s'affermit. Il se
+reconnut homme après sa longue enfance, et ce fut comme une miette
+de joie au milieu de son immense douleur.
+
+«--Arrière! cria-t-il d'une voix qui ne gardait rien de sa
+faiblesse passée.
+
+«Les soldats se mirent entre lui et la porte, mais Jean Blanc
+avait du moins conservé son agilité prodigieuse: il bondit, et son
+corps, lancé comme la balle d'un mousquet, passa au travers de la
+serpillière qui fermait la croisée. Dehors, Jean Blanc retomba sur
+ses pieds.
+
+«Lorsque les soldats sortirent en criant et en menaçant, il avait
+déjà disparu dans les broussailles.
+
+«--Tirez! cria Vaunoy; tuez-le comme un animal nuisible, ou il
+prendra sa revanche.
+
+«Quelques coups de feu se firent entendre, mais l'albinos ne fut
+point atteint, quoique vingt pas le séparassent à peine de la
+loge.
+
+Il ne bougea pas et demeura coi dans les broussailles où il
+s'était caché.
+
+«Alors commença une oeuvre sans nom. Furieux d'avoir vu l'une de
+ses victimes lui échapper, Vaunoy, cet homme au visage doucereux
+et souriant, qui assassine sans froncer le sourcil, Vaunoy ordonna
+aux soldats d'incendier la loge. On alluma des fagots à l'aide
+d'une batterie de fusil, et bientôt une flamme épaisse entoura le
+lit de mort du vieux serviteur de Treml!»
+
+--Les misérables! s'écria Jude; et que fit Jean Blanc?
+
+--Attends donc! dit Pelo Rouan dont les dents serrées semblaient
+vouloir retenir sa voix; Jean ne bougea pas tant que les assassins
+restèrent autour de la loge, riant comme des sauvages et
+blasphémant comme des démons. Quand ils se retirèrent, Jean
+s'élança hors de sa cachette, pénétra dans la loge en feu et prit
+le cadavre de son père qu'il emporta au-dehors, afin de lui donner
+plus tard une sépulture chrétienne.
+
+«Il ne fit point en ce moment de prière; à peine déposa-t-il un
+court baiser sur le front du vieillard, desséché déjà par le vent
+brûlant de l'incendie.
+
+«Jean Blanc n'avait pas le temps.
+
+«Il saisit le fusil qu'il avait caché sous les ronces, le chargea
+et descendit en trois bonds le ravin, dont il remonta de même la
+rampe opposée. Puis il s'élança tête première dans le fourré. Les
+assassins avaient de l'avance, mais le vent d'équinoxe ne va pas
+si vite qu'allait Jean Blanc poursuivant les meurtriers de son
+père.»
+
+--Bien, cela! s'écria encore Jude, bien, Jean Blanc, mon garçon!
+
+--Attends donc! Avant qu'ils eussent atteint la lisière du fourré
+où étaient attachés leurs chevaux, un coup de fusil retentit sous
+le couvert. Le collecteur tomba pour ne plus se relever.
+
+Jude battit des mains avec enthousiasme.
+
+--Et Vaunoy? dit-il, et Vaunoy?
+
+--Vaunoy devint plus pâle que le corps mort du vieux Mathieu. Il
+tremblait; ses dents s'entrechoquaient.
+
+«--Hâtons-nous, hâtons-nous! dit-il.
+
+«Ils se hâtèrent; mais au moment où ils atteignaient leurs
+chevaux, on entendit encore un coup de fusil. Le soldat qui avait
+brisé, sur la table, le vase qui contenait le remède de Mathieu
+Blanc, poussa un cri et se laissa choir dans la mousse.»
+
+--Mais Vaunoy? mais Vaunoy? interrompit Jude.
+
+--Attends donc! Ils montèrent à cheval. La terreur était peinte
+sur tous les visages naguère si insolents. Ils prirent le galop,
+croyant se mettre à l'abri, les insensés! Jean Blanc ne savait-il
+pas comment abréger la distance? La route tournait; Jean Blanc
+allait toujours tout droit. Point de taillis assez épais pour
+arrêter sa course, point de ravin si large qu'il ne pût franchir
+d'un bond.
+
+«Aussi à chaque coude du chemin, le vieux mousquet faisait son
+devoir. C'était une bonne arme, je te l'ai déjà dit, et Jean Blanc
+tirait juste.
+
+«À chaque détonation qui ébranlait la voûte du feuillage, un homme
+chancelait sur son cheval et tombait. Jean Blanc les chassait au
+bois, et pas une seule fois il ne brûla sa poudre en vain.
+
+«De temps en temps, ceux qui restaient essayaient de battre le
+fourré pour détruire cet invisible ennemi qui leur faisait une
+guerre si acharnée. Plus d'une balle siffla aux oreilles de Jean
+Blanc tandis qu'il rechargeait son arme derrière quelque souche de
+châtaignier; mais ses efforts n'aboutissaient qu'à retarder la
+marche des soldats. Aussitôt qu'ils avaient regagné la route, un
+coup partait, un homme mourait.»
+
+--Par le nom de Treml, s'écria Jude qui s'exaltait de plus en
+plus au récit de cette sauvage vengeance, je n'aurais jamais cru
+le pauvre Mouton Blanc capable de tout cela. Sur ma foi! c'est un
+vaillant garçon après tout! Mais Vaunoy? n'essaya-t-il point de
+tuer ce mécréant de Vaunoy?
+
+--Attends donc! Jean Blanc n'oubliait point Vaunoy, mon homme, il
+faisait comme ces gourmands qui gardent le plus fin morceau pour
+la dernière bouchée; il gardait Vaunoy pour la bonne bouche.
+
+«Le moment vint où le dernier soldat vida la selle et se coucha
+par terre comme ses compagnons. Jean Blanc avait tué huit hommes
+et un collecteur de tailles. Il ne restait plus que Vaunoy.
+
+Celui-ci, plus mort que vif, poussait furieusement son cheval,
+rendu de fatigue. Jean Blanc mit deux balles dans son fusil et
+s'en alla l'attendre au dernier détour de la route sur la lisière
+de la forêt.»
+
+--À la bonne heure! interrompit Jude Leker en frappant ses deux
+mains l'une contre l'autre.
+
+Le bon écuyer faisait comme ces gens qui se passionnent tout de
+bon pour les péripéties d'une pièce de théâtre. Il avait vu Vaunoy
+la veille et pourtant il espérait sérieusement que Vaunoy allait
+être tué dans le récit de Pelo Rouan.
+
+Celui-ci secoua la tête.
+
+--Lorsque parut le nouveau maître de La Tremlays, poursuivit-il,
+Jean Blanc visa. Son âme passa dans ses yeux: rien au monde
+désormais ne pouvait sauver Hervé de Vaunoy...
+
+--Eh bien! dit Jude, voyant que le charbonnier hésitait.
+
+--Vaunoy regagna son château sain et sauf, répondit Pelo Rouan...
+
+--Pourquoi? Jean Blanc le manqua?
+
+--Jean Blanc ne tira pas.
+
+Jude laissa échapper une exclamation énergique de désappointement.
+
+--Jean Blanc ne tira pas, reprit lentement le charbonnier, parce
+que le souvenir de Treml traversa son esprit à ce moment, et qu'il
+ne voulut pas anéantir, même pour venger son père, la dernière
+chance de connaître le sort du petit monsieur Georges.
+
+
+
+XXVI
+Un accès de haut mal
+
+La voix de Pelo Rouan avait été rauque et rudement accentuée,
+pendant qu'il racontait la terrible chasse de Jean Blanc dans la
+forêt. Sa respiration soulevait péniblement sa poitrine, et ses
+yeux rouges brillaient d'un effrayant éclat.
+
+Quand il vint à parler de Treml, sa voix se fit grave, et il
+perdit la sauvage emphase qui avait mis jusqu'alors tant d'émotion
+dans son récit.
+
+--Si c'est dans l'intérêt du petit monsieur que Jean épargna
+Hervé de Vaunoy, on ne peut le blâmer, dit Jude; mais le diable si
+je comprends comment ce triple traître pourra jamais venir en aide
+à la race de Treml?
+
+--Quand il aura sous la gorge un pistolet armé tenu par une main
+ferme, mon homme, et qu'il saura bien que ses suppôts ordinaires
+sont trop loin pour lui porter secours, Hervé de Vaunoy parlera.
+
+Jude se gratta le front d'un air pensif.
+
+--Il y a du vrai là-dedans, dit-il; mais Vaunoy lui-même en sait-il
+plus que nous?
+
+--Peut-être; en tout cas l'heure approche où quelqu'un
+l'interrogera en forme là-dessus. Jean Blanc fit comme je t'ai
+dit: il épargna l'assassin de son père; mais ce bon sentiment qui
+mettait la gratitude avant la vengeance, devait être passager: les
+cendres de la loge étaient trop chaudes encore pour que la
+vengeance ne reprît bientôt le dessus. Jean Blanc se repentit
+d'avoir oublié son père pour le fils d'un étranger...
+
+--D'un étranger! répéta Jude scandalisé, le fils de son maître,
+voulez-vous dire.
+
+--Jean Blanc n'eut jamais de maître, mon homme, répondit Pelo
+Rouan avec hauteur; même au temps où il était fou. Il se repentit
+donc et voulut recommencer la chasse, mais Vaunoy avait dépassé la
+lisière de la forêt et galopait maintenant dans la grande avenue
+du château. Il était trop tard.
+
+--Je ne saurais dire, en vérité, murmura Jude, si c'est tant
+mieux ou tant pis.
+
+--Il sera toujours temps de reprendre cette besogne. Le difficile
+n'est pas d'avoir un homme au bout de son fusil dans la forêt, et
+Dieu sait que Jean Blanc, depuis cette époque, aurait pu bien
+souvent envoyer la mort à Hervé de Vaunoy. au milieu de ses
+serviteurs. Le difficile est de l'avoir vivant, seul, sans
+défense, et de lui dire: «Parle ou meurs!» Jean Blanc y tâchera.
+
+--Et je l'y aiderai! dit Jude avec énergie.
+
+Pelo Rouan prit sa main et la secoua brusquement.
+
+--Et le service du capitaine Didier? demanda-t-il.
+
+--Après le service de Treml: c'est convenu entre le capitaine et
+moi.
+
+--Prends garde! dit Pelo Rouan avec sévérité, prends garde de
+confier à un Français le secret d'un Breton!
+
+--Il est bon, il est noble; je réponds de lui.
+
+--Il est noble et bon à la façon des gens de France, repartit
+amèrement le charbonnier. Mais, encore une fois, la guerre qui
+existe entre cet homme et moi ne te regarde pas. Je continue:
+
+«Quand Jean Blanc revint à la Fosse-aux-Loups, il oublia Treml et
+tout le reste pour s'abîmer dans sa douleur. Pendant deux jours.
+il coupa du cercle sans relâche, et le vieux Mathieu eut une tombe
+chrétienne.
+
+«Ce devoir accompli, Jean Blanc ne voulut point retourner à la
+loge, dont les ruines lui rappelaient de si navrants souvenirs. Il
+traversa toute la forêt et alla se cacher sur la lisière opposée,
+de l'autre côté de Saint-Aubin-du-Cormier.
+
+«Il allait seul par les futaies, toujours triste, et plus que
+jamais frappé par la main de Dieu, car sa folie, en se retirant,
+avait laissé des traces cruelles. Jean Blanc était atteint de cet
+horrible mal qui effraie la foule et repousse jusqu'à la pitié; il
+était épileptique.
+
+«Ce fut au milieu de cette souffrance morne et sans espoir que
+vint le chercher le bonheur, un bonheur si grand qu'on n'en peut
+espérer de plus complet qu'au ciel même, mais un bonheur bien
+court, hélas! après lequel il retomba dans sa nuit profonde, plus
+désespéré que jamais.
+
+«Il se trouva une femme, plus dévouée que les autres femmes, qui
+se prit de pitié pour ce malheureux rebut de l'humanité.
+
+«C'était une jeune fille, bonne, douce et bien-aimée. Elle avait
+nom Sainte et méritait son nom.
+
+«Elle ne s'enfuit point la première fois que Jean Blanc lui parla;
+elle lui permit de s'asseoir au feu de sa loge, et, quand Jean eut
+soif, elle lui donna le lait de sa chèvre... Cela t'étonne? ami
+Jude, dit brusquement Pelo Rouan; et pourtant elle fit plus que
+cela, Jean Blanc est un homme sous le masque hideux que le sort
+lui a infligé.
+
+--Eh bien! dit Jude d'un ton légèrement goguenard. Il y eut des
+noces?
+
+--Oui, elle consentit à l'épouser. Un an après, Marie vint au
+monde; Marie, qui est le gracieux portrait de sa mère et que les
+gens de la forêt nomment Fleur-des-Genêts, parce que cette fleur
+est la plus jolie qui croisse dans nos sauvages campagnes. Marie
+est la fille de Jean Blanc et de Sainte.
+
+--C'était une brave fille que cette Sainte, murmura Jude, que
+l'histoire amusait désormais médiocrement.
+
+--C'était une angélique et miséricordieuse enfant, reprit Pelo
+Rouan. Les deux années que Jean Blanc passa près d'elle furent
+comme un rêve; il oubliait les blessures de son coeur, il n'avait
+ni désir, ni crainte, ni espoir: elle était tout dévouement et lui
+vivait pour elle...
+
+Pelo Rouan s'arrêta et passa lentement sa main sur son front.
+
+--Cela dura deux ans, reprit-il après un silence et d'une voix
+tremblante; au bout de deux ans Jean Blanc revit des soldats de
+France et des gens de l'impôt. Vaunoy avait découvert sa retraite:
+sa pauvre cabane fut de nouveau envahie. Une première fois il les
+chassa; ils revinrent en son absence, et un lâche! un soldat du
+roi! insulta et frappa Sainte, qui n'avait pour défense que le
+berceau de sa fille endormie.
+
+«Je ne te conterai pas ce qui suivit; je ne le pourrais pas, mon
+homme, car mon sang bouillonne, et, au moment où je te parle, il
+me faut mes deux mains pour contenir les battements de mon coeur.
+
+«Sainte succomba aux nombreuses blessures faites par l'arme
+meurtrière de l'assassin; elle mourut en priant Dieu pour Jean et
+pour sa fille...»
+
+Pelo Rouan s'interrompit encore. Sa voix défaillait.
+
+--Sur ma foi, grommela Jude, il est de fait que le bon garçon ne
+doit pas aimer beaucoup les gens de France.
+
+--Il les hait! s'écria Pelo avec explosion, et moi tout ce qu'il
+hait, je le déteste! Ah! l'un d'eux rôde autour de cette cabane.
+Mais, sur mon Dieu, ami Jude, il y a un vieux mousquet qui veille
+sur Fleur-des-Genêts: une bonne arme, portant loin et juste.
+Puisque tu sers le capitaine Didier, conseille-lui de ne plus
+s'égarer dans les sentiers que fréquente Marie, la fille de Sainte
+et de Jean Blanc.
+
+--J'ignore les secrets du capitaine, répondit Jude avec froideur;
+je sais seulement qu'il est généreux et loyal. Si quelqu'un
+l'attaque traîtreusement ou en face sauf le service de Treml, mon
+aide ne lui fera point défaut.
+
+--À ta volonté, mon homme. Je continue: après la mort de sa
+femme, Jean Blanc chargea sa fille sur ses épaules et traversa de
+nouveau la forêt. Il avait le désespoir dans le coeur, et sa tête
+roulait cette fois des projets de vengeance. La vue du lieu où
+avait été assassiné son père raviva d'anciens souvenirs. Le passé
+et le présent se mêlèrent: une haine immense, implacable, fermenta
+dans son âme.
+
+«Il se trouva que, vers cette époque, les pauvres gens de la
+forêt, traqués à la fois par l'intendant royal et les seigneurs
+des terres, qui, à l'instigation de Vaunoy, avaient fait dessein
+de les chasser de leurs domaines, relevèrent la tête et tentèrent
+d'opposer la force à la force. Ils continuèrent d'habiter le jour
+leurs loges; mais la nuit, ils se rassemblèrent dans les grands
+souterrains de la Fosse-aux-Loups, dont au moment du besoin un
+homme leur enseigna le secret.
+
+«Cet homme était Jean Blanc, qui avait découvert autrefois la
+bouche de la caverne, à quinze pas de son ancienne loge, derrière
+les deux moulins à vent ruinés.
+
+«Un jour, au temps où Jean Blanc était faible, il dit: «Le mouton
+se fait loup pour défendre ou venger ceux qu'il aime». Jean Blanc
+avait vu mourir tous ceux qu'il aimait: il ne pouvait plus
+protéger; ce fut pour se venger que le mouton se fit loup.»
+
+--On m'avait dit quelque chose comme cela, interrompit Jude.
+
+--Ce fut vers le même temps, reprit le charbonnier, que je vins
+m'établir dans cette loge. Pour des motifs que tu n'as pas besoin
+de connaître, je pris avec moi la fille de Jean Blanc et je
+l'élevai. Dans son enfance, avec les beaux traits de sa mère, elle
+avait les blancs cheveux du pauvre albinos, mais l'âge a mis un
+reflet d'or aux boucles brillantes qui encadrent le front gracieux
+de la fleur de la forêt: elle n'a plus rien de son père; elle est
+belle.
+
+«Que te dirais-je encore! Tu es dans le pays depuis hier, tu as dû
+entendre parler des Loups. C'est le premier mot qui frappe
+l'oreille du voyageur à son arrivée dans la forêt; c'est le
+dernier qu'il entend à son départ.
+
+«Les cupides hobereaux, qui, pour gagner quelques cordes de bois
+ont voulu arracher le pain à cinq cents familles, tremblent
+maintenant derrière les murailles lézardées de leurs
+gentilhommières. Non seulement les gens du roi ne se risquent plus
+guère dans la forêt, mais cet épais gourmand qui tient maintenant
+la ferme de l'impôt, Béchameil, regarde à deux fois avant
+d'envoyer à Paris le produit de ses recettes: la forêt est entre
+Rennes et Paris. Les Loups sont dans la forêt.»
+
+--C'est fort bien, dit Jude, les Loups sont de redoutables
+camarades, mais ne pourrions-nous pas parler un peu de Treml, et
+revenir à ce fameux moyen?...
+
+--Ami, interrompit Pelo Rouan, les Loups et Treml ont plus de,
+rapport entre eux que tu ne penses. Monsieur Nicolas, dont Dieu
+ait l'âme, fut le dernier gentilhomme breton: les Loups sont les
+derniers Bretons. Quant à mon moyen, si honnête, si bon et si
+brave serviteur que tu puisses être, on n'a pas attendu ton retour
+pour le tenter. Jean Blanc a autant et plus de hâte que toi d'en
+finir avec Vaunoy, car Mathieu et Sainte ne sont pas encore
+vengés. Or, le jour où Vaunoy aura dit son dernier mot sur Treml,
+Jean Blanc chargera son vieux mousquet et recommencera la chasse,
+interrompue il y a dix-huit ans, sur la lisière de la forêt; mais
+jusqu'ici ce misérable meurtrier a toujours échappé. Dernièrement
+encore, le manoir de Boüexis fut attaqué dans le seul but de
+s'emparer de sa personne: il l'avait quitté cette nuit même, et
+les assaillants ne trouvèrent que les débris, tièdes encore, de
+son repas du soir.
+
+--Vaunoy est un madré gibier, dit Jude en secouant la tête.
+
+--Jean Blanc est un chasseur patient, répondit Pelo Rouan, et sa
+meute se compose de deux mille Loups.
+
+--Est-ce ainsi? s'écria Jude dont la lente intelligence fut enfin
+frappée; Jean serait-il ce mystérieux et terrible Loup blanc?
+
+--Mon compagnon, répliqua le charbonnier avec une légère ironie,
+Jean est Loup et il est blanc; mais je ne sais si c'est de lui que
+parlent aux veillées des manoirs voisins, les vieilles femmes de
+charge et les valets peureux. Jean Blanc peut beaucoup; mais il
+est toujours le malheureux sur qui pèse incessamment la main de
+Dieu. Les accès de son terrible mal deviennent de jour en jour
+plus fréquents... Et certes, ajouta Pelo Rouan dont la voix
+s'étrangla tout à coup, il n'eût pas pu faire le récit que tu
+viens d'entendre sans porter la peine de sa témérité: Jean
+n'affronte jamais en vain ses souvenirs.
+
+Après avoir prononcé péniblement ces derniers mots, Pelo Rouan
+garda le silence, et Jude le vit s'agiter convulsivement sur son
+banc.
+
+--Qu'avez-vous? demanda-t-il.
+
+--Va-t'en! dit avec effort le charbonnier, tu sais tout ce que je
+pouvais t'apprendre.
+
+--Mais que dois-je faire? Ne puis-je aider Jean Blanc?
+
+--Va-t'en! répéta impérieusement Pelo; au nom de Dieu, va-t'en!
+quand l'heure sera venue, Jean Blanc saura te trouver.
+
+Jude étonné se leva et se dirigea vers la porte de la loge. Avant
+qu'il eût passé le seuil, Pelo glissa du banc et se roula sur le
+sol où il se débattit en poussant des gémissements étouffés.
+
+Jude se retourna, mais le jour baissait. La loge était de plus en
+plus sombre; il aperçut seulement une masse noire qui se mouvait
+désordonnément dans les ténèbres.
+
+--Qu'avez-vous, mon compagnon? demanda-t-il encore en adoucissant
+sa rude voix.
+
+Un cri d'angoisse lui répondit; puis la voix de Pelo Rouan s'éleva
+brisée, méconnaissable, et dit pour la troisième fois:
+
+--Va-t'en!
+
+Jude obéit, et comme il n'avait point coutume de s'occuper
+longtemps des choses qu'il ne comprenait pas, à peine monté à
+cheval, il oublia Pelo pour songer uniquement à Jean Blanc, aux
+Loups et au moyen de prendre au piège Hervé de Vaunoy vivant.
+
+En songeant ainsi il éperonna son cheval, et prit la route de
+Rennes où son nouveau maître lui avait donné rendez-vous.
+
+On entendait encore le bruit des pas de son cheval sous le
+couvert, que déjà la porte de la loge se refermait.
+
+Fleur-des-Genêts était rentrée; elle alluma une lampe. Pelo Rouan
+gisait à terre en proie à une furieuse attaque d'épilepsie.
+
+La jeune fille était sans doute familière avec ses effrayants
+accès, car elle s'empressa aussitôt autour de son père, et le
+soigna sans qu'il se mêlât aucun étonnement à sa douleur.
+
+À la lueur de la lampe, la loge semblait moins misérable et plus
+habitable. On apercevait dans un coin une petite porte qui donnait
+issue dans la retraite de Marie. Au-dessus du manteau de la
+cheminée pendaient une paire de pistolets et un lourd mousquet de
+forme ancienne. Vis-à-vis et auprès de la porte se trouvait une de
+ces horloges à poids, comme on en voit encore dans presque toute
+les fermes bretonnes.
+
+Au moment où la crise du charbonnier sévissait dans toute sa
+force, on frappa d'une façon particulière à la porte extérieure,
+et Fleur-des-Genêts ouvrit sans hésiter. L'homme qui entra portait
+le costume des paysans de la forêt, et avait sur son visage le
+masque fauve dont il a été déjà plus d'une fois question dans ces
+pages. Il passa vivement le seuil.
+
+--Où est le maître? dit-il d'une voix brève.
+
+Fleur-des-Genêts lui montra Pelo Rouan, qui l'écume à la bouche se
+tordait convulsivement sur la terre battue de la loge.
+
+Le nouveau venu laissa échapper un juron de colère, et s'assit en
+murmurant sur un banc. L'accès dura longtemps. De minute en
+minute, le nouveau venu, qui était un Loup, regardait l'horloge
+avec impatience. Lorsque l'aiguille eut fait le tour du cadran, il
+se leva et frappa violemment du pied.
+
+--Voilà une malencontreuse histoire, ma fille! dit-il. Tu diras à
+ton père que Yaumi est venu et qu'il l'a attendu tant qu'il a pu,
+Pelo Rouan regrettera toute sa vie de n'avoir pas pu profiter de
+l'heure qui vient de s'écouler.
+
+Comme le loup finissait de parler, Pelo poussa un long soupir et
+détendit ses membres crispés.
+
+--Il revient à lui! s'écria Marie qui approcha des lèvres du
+malade une fiole dont il but avidement le contenu.
+
+Après avoir bu il passa la main sur son front baigné de sueur, et
+se leva à l'aide du bras de la jeune fille. En apercevant le Loup,
+il tressaillit.
+
+--Laisse-nous, dit-il à Marie.
+
+Celle-ci obéit, mais lentement. Elle quittait à regret son père en
+un moment pareil. Avant qu'elle eût franchi la porte de sa
+retraite, Pelo Rouan et le Loup avaient entamé déjà leur
+entretien.
+
+--Qu'y a-t-il? demanda le charbonnier.
+
+Yaumi jeta un regard de défiance vers Marie et prononça quelques
+mots à voix basse.
+
+--Dis-tu vrai? s'écria Pelo qui se dressa de toute sa hauteur; le
+ciel a-t-il enfin condamné cet homme!
+
+En même temps, il fit mine de s'élancer vers la porte. Yaumi le
+retint.
+
+--Je me doutais bien, maître, dit-il, que ce serait pour vous un
+grand crève-coeur. Le ciel l'avait condamné peut-être; vous l'avez
+absous. L'heure d'agir est passée!
+
+--Ne peut-on courir?
+
+Yaumi étendit la main vers l'horloge à poids.
+
+--On m'avait donné deux heures, ajouta-t-il, pour vous trouver et
+rapporter vos ordres. J'ai dépensé la première heure à faire la
+route, j'ai perdu l'autre à vous attendre: il est trop tard.
+
+Pelo Rouan serra les poings avec violence et s'assit sur le banc.
+
+--Qu'a-t-on fait là-bas? demanda-t-il.
+
+Yaumi prononçait les premiers mots de sa réponse, toujours à voix
+basse, au moment où Marie tirait à elle la porte de sa retraite.
+Par hasard, un de ces mots arriva jusqu'à elle. La jeune fille
+changea de couleur, laissa la porte entrebâillée, et mit son
+oreille à l'ouverture.
+
+Le mot qu'elle avait entendu était le nom de Didier.
+
+
+
+XXVII
+La première béchamelle
+
+Ce jour-là, Antinoüs de Béchameil, marquis de Nointel, avait
+résolu de frapper un coup décisif sur le coeur de sa «belle
+inhumaine»; c'était ainsi qu'il appelait mademoiselle de Vaunoy.
+
+Il ne dormit guère que deux heures après son déjeuner, et gagna
+ensuite en toute hâte les cuisines du château de La Tremlays, où
+il demanda le chef à grands cris.
+
+Il n'est personne qui ne désire se montrer avec tous ses avantages
+aux yeux de la dame de ses pensées. Béchameil que le hasard avait
+fait intendant royal de l'impôt, mais qui était né marmiton de
+génie, s'était mis en tête de subjuguer mademoiselle de Vaunoy
+définitivement et d'un seul coup, à l'aide d'un blanc-manger du
+plus parfait mérite; blanc-manger exquis, original, nouveau, dont
+Alix goûterait la première, et qui garderait le nom de cette belle
+personne, en l'immortalisant dans les siècles futurs.
+
+L'amitié d'un grand homme est un bienfait des dieux.
+
+Il ne faut pas croire que M. le marquis de Nointel fût descendu
+aux cuisines de La Tremlays avec un projet vague et mal arrêté.
+Son blanc-manger était dans sa tête, complet et tout d'un bloc. Il
+n'y manquait ni un scrupule de muscade, ni une petite pointe de
+girofle, ni un atome de cannelle.
+
+Aussi, disons-le tout de suite, le plat de l'intendant royal
+devait compter parmi les chefs-d'oeuvre qui vivent à travers les
+âges. Ce devait être un blanc-manger illustre, un blanc-manger que
+les restaurateurs des cinq parties du monde inscriront avec fierté
+sur leurs cartes tant que l'homme, roi de la création, saura
+distinguer un suprême de turbot d'une omelette au lard!
+
+Le cuisinier de La Tremlays mit à la disposition de son noble
+confrère ses épices et ses fourneaux. Béchameil se recueillit dix
+minutes; puis, avec la précision nécessaire à toutes les grandes
+entreprises, il se mit résolument à l'oeuvre.
+
+La vieille Goton Rehou, femme de charge du château, qui fumait sa
+pipe dans un coin de la cheminée, pendant que l'intendant royal
+opérait, répéta souvent depuis qu'elle n'avait, de sa vie, vu un
+mitron si ardent à la besogne.
+
+L'intendant royal n'avait garde de faire attention à la vieille.
+Il avait retroussé les manches de son habit à la française, rentré
+la dentelle de son jabot et rejeté sa perruque en arrière. Son
+visage atteignait les nuances les plus vives de la pourpre. Ses
+yeux étaient inspirés. Ses mains blanches et chargées de diamants
+agitaient la queue de la casserole avec une grâce indescriptible.
+Tout observateur impartial eût déclaré qu'il était là vraiment à
+sa place.
+
+--Divine Alix! murmurait-il plus tendrement à mesure que la fumée
+s'élevait, plus savoureuse; vous qui possédez toutes perfections,
+vous devez être douée du plus délicat de tous les goûts. Si vous
+résistez à ce poisson, je n'aurai plus... une idée de gingembre ne
+peut que faire du bien... je n'aurais plus qu'à mourir!
+
+Béchameil mit une pincée de gingembre et ouvrit convulsivement ses
+narines pour saisir l'effet.
+
+--Délicieux! céleste! dit-il; Alix, vous ne refuserez plus la
+main capable de combiner ces saveurs, il faudrait être un sauvage
+pour résister à un pareil arôme.
+
+--C'est vrai que ça sent bon! grommela Goton dans un coin.
+
+Béchameil mit son binocle à l'oeil et regarda du côté de la
+cheminée d'un air modeste et satisfait.
+
+--N'est-ce pas, excellente vieille? s'écria-t-il, c'est un manger
+de déesse.
+
+--Ça doit faire un fier ragoût, c'est la vérité, répondit Goton
+en rallumant sa pipe avec gravité, mais, sauf respect de vous, si
+j'étais homme et marquis, m'est avis que j'aimerais mieux manier
+une épée que la queue d'une casserole.
+
+Béchameil laissa retomber son binocle et, se détournant de dame
+Goton avec mépris, il rendit son âme tout entière à la pensée de
+la belle Alix.
+
+Celle-ci, par contre, ne songeait en aucune façon à lui; elle
+était assise auprès de sa tante, mademoiselle Olive de Vaunoy,
+dans le petit salon de La Tremlays, et travaillait avec
+distraction à un ouvrage de broderie.
+
+Mademoiselle Olive faisait de même; mais cette recommandable
+personne avait eu soin de se placer entre trois glaces. De sorte
+que, de quelque côté qu'elle voulût bien tourner la tête, elle
+était sûre de se sourire à elle-même et d'apercevoir, dans toute
+son ambitieuse majesté l'édifice imposant de sa coiffure.
+
+Chaque fois qu'elle tirait son aiguille, elle jetait à l'un des
+trois miroirs une oeillade pleine de bienveillance que le miroir
+lui rendait exactement.
+
+Ce jeu innocent paraissait la satisfaire on ne peut davantage;
+mais c'était un jeu muet, et la langue de mademoiselle Olive était
+pour le moins aussi exigeante que ses yeux.
+
+À plusieurs reprises, elle avait essayé déjà d'entamer une
+conversation avec sa nièce sur ses sujets favoris, savoir: les
+défauts du prochain, le plus ou moins de mérite des chiffons
+récemment arrivés de Rennes, et surtout les romans de mademoiselle
+de Scudéry, qui étaient encore à la mode en Bretagne.
+
+Alix avait répondu par des monosyllabes et à contre-propos. Non
+seulement elle ne donnait pas la réplique, mais elle n'écoutait
+pas, chose cruellement mortifiante en soi pour tout interlocuteur,
+mais qui devient accablante pour une demoiselle d'un certain âge,
+prise du besoin de causer.
+
+--Mon Dieu, mon enfant, dit enfin la tante après avoir fait un
+effort pour garder le silence; pendant la moitié d'une minute,
+ceci devient intolérable. Je vous conjure de me dire où vous avez
+l'esprit depuis une heure!
+
+Alix releva lentement sur sa tante ses grands yeux fixes et
+distraits.
+
+--Vous avez parfaitement raison, répondit-elle au hasard.
+
+--Comment, raison? s'écria mademoiselle Olive. Mais je n'ai rien
+dit!
+
+Alix sembla se réveiller en sursaut et regarda sa tante d'un air
+étonné, puis elle se leva, la salua et sortit.
+
+Elle traversa rapidement le corridor et gagna sa chambre où elle
+se mit à marcher à grands pas.
+
+--Je veux le voir! dit-elle après quelques minutes d'un silence
+agité. Il le faut.
+
+Elle prit dans sa cassette une bourse de soie et agita vivement
+une petite sonnette d'argent posée à son chevet. Ce coup de
+sonnette était un appel à l'adresse de mademoiselle Renée, fille
+de chambre d'Alix.
+
+Renée monta.
+
+--Prévenez Lapierre, dit Alix, que je veux lui parler sur-le-champ.
+
+L'instant après, Lapierre était introduit dans l'appartement de
+mademoiselle de Vaunoy, qui ne put, à sa vue, retenir un vif
+mouvement de répulsion.
+
+Lapierre entra chapeau bas, mais gardant sur son visage
+l'expression d'insouciante effronterie qui lui était naturelle.
+
+--Mademoiselle m'a fait appeler? dit-il.
+
+Alix s'assit et fit signe à Renée de s'éloigner. Pendant un
+instant elle garda le silence et tint les yeux baissés;
+évidemment, elle hésitait à prendre la parole.
+
+--Tenez-vous beaucoup à rester au service de M. de Vaunoy?
+demanda-t-elle enfin avec une dureté calculée.
+
+Un autre se fût peut-être étonné de cette question, mais Lapierre
+était à l'épreuve.
+
+--Infiniment, mademoiselle, répondit-il.
+
+--C'est fâcheux, reprit Alix qui surmontait son trouble et
+regagnait tout son sang-froid, j'ai résolu de vous éloigner.
+
+--Et m'est-il permis de vous demander?...
+
+--Non.
+
+Lapierre baissa la tête et sourit dans sa barbe. Alix aperçut ce
+mouvement, et une vive rougeur couvrit son beau front.
+
+--Vous quitterez La Tremlays, poursuivit-elle en refoulant une
+exclamation de colère méprisante; je le veux.
+
+--Peste! murmura Lapierre: voilà qui est parler.
+
+--Vous quitterez La Tremlays à l'instant.
+
+--Peste! répéta Lapierre.
+
+--Silence! si vous vous retirez de bon gré, je paierai votre
+obéissance.
+
+Alix fit sonner les pièces d'or que contenait la bourse en soie.
+
+--Si vous résistez, poursuivit-elle, je vous ferai chasser par
+mon père.
+
+--Ah! fit tranquillement Lapierre.
+
+--Voulez-vous cette bourse?
+
+--J'y perdrais, répondit Lapierre, j'aime mieux rester... à moins
+pourtant que mademoiselle ne daigne me dire, ajouta-t-il d'un ton
+d'ironie pendable, comment un pauvre diable comme moi a pu
+s'attirer la haine d'une fille de noble maison. Je suis très
+curieux de savoir cela.
+
+--La haine! répéta Alix, qui se redressa.
+
+Elle retint une parole de dédain écrasant et dit à voix basse:
+
+--Lapierre, vous êtes un assassin.
+
+--Ah! fit encore celui-ci sans s'émouvoir le moins du monde.
+
+--Je ne sais pas, poursuivit Alix, ce qu'il put jamais y avoir de
+commun entre un homme comme vous et le capitaine Didier...
+
+--Nous y voilà! interrompit Lapierre assez haut pour être
+entendu.
+
+--Paix, vous dis-je, ou je vous ferai châtier comme vous le
+méritez; j'ignore ce qui a pu vous porter à ce crime, mais c'est
+vous qui avez attendu nuitamment, l'année dernière, le capitaine
+Didier, dans les rues de Rennes.
+
+--Vous vous trompez, mademoiselle.
+
+Alix tira de son sein la médaille de cuivre que le lecteur connaît
+déjà.
+
+--Le mensonge est inutile, continua-t-elle, c'est moi qui pansai
+votre blessure quand on vous ramena à l'hôtel, et je trouvai sur
+vous cette médaille que je savais appartenir au capitaine Didier.
+Vous la lui aviez volée croyant sans doute qu'elle était en or.
+
+--Et vous, mademoiselle, repartit Lapierre en souriant, vous
+l'avez gardée précieusement depuis ce temps, quoiqu'elle ne soit
+que de cuivre.
+
+--Niez-vous encore? demanda Alix sans daigner répondre.
+
+--À quoi bon? demanda Lapierre.
+
+--Alors vous ne vous refusez pas à quitter le château?
+
+--Si fait! plus que jamais.
+
+--Mais, s'écria mademoiselle de Vaunoy, malheureux, ne craignez-vous
+pas que je vous dénonce à mon père?
+
+Lapierre éclata de rire. Alix se leva indignée.
+
+--C'en est trop, dit-elle; dès que mon père sera de retour...
+
+--Qui sait quand votre père reviendra, mademoiselle? interrompit
+Lapierre qui la regarda en face.
+
+--Que voulez-vous dire? demanda vivement la jeune fille saisie
+d'un vague effroi.
+
+Lapierre ouvrit la bouche pour parler, mais il se retint et
+rappela sur sa lèvre son sourire cynique.
+
+--Nous sommes tous mortels, dit-il en s'inclinant, et chaque
+homme est exposé sept fois à périr dans un seul jour: voilà tout
+ce que je voulais vous dire, mademoiselle. Quant à votre menace,
+elle est faite, n'en parlons plus; mais gardez, je vous conjure,
+celles que vous pourriez être tentée de m'adresser à l'avenir. Il
+est humiliant, pour une noble demoiselle, de menacer un valet.
+
+--Mais, sur ma foi! s'écria Alix que cette longue provocation
+jetait hors d'elle-même, je ne menace pas en vain. M. de Vaunoy
+saura tout!
+
+--Changez le temps du verbe: j'ai étudié un peu ma grammaire; au
+lieu du futur mettez le présent, et vous aurez dit la vérité,
+mademoiselle.
+
+--Je ne vous comprends pas! balbutia Alix qui devint pâle et
+chancela.
+
+--Si fait, mademoiselle, vous me comprenez et parfaitement.
+Croyez-moi, ne me forcez point à mettre les points sur les _i._
+
+--Je veux que vous vous expliquiez, au contraire, dit Alix
+avec effort.
+
+--À votre volonté. Le bon sens exquis dont vous êtes douée vous
+avait fait deviner tout d'abord que rien de commun ne pouvait
+exister entre un honnête garçon tel que moi et un enfant sans père
+comme le capitaine Didier. Je n'ai point de haine, en effet. Mais
+le sort a été injuste à mon égard: je ne suis qu'un valet; la
+haine d'autrui peut devenir ma haine: et, pour gagner mes gages,
+je puis avoir à tirer l'épée comme si je haïssais réellement...
+
+--Tu mens, misérable! interrompit la jeune fille exaspérée, car
+elle comprenait.
+
+--Vous savez bien que non. J'ai tué parce qu'on m'a dit: tue.
+
+--Oses-tu bien accuser mon père?
+
+--Moi! Je ne pense pas avoir prononcé le nom respectable de
+M. Hervé de Vaunoy. Mais, à bon entendeur, salut.
+
+--Tu mens! tu mens! répéta Alix dont la tête se perdait.
+
+--Mettons que je mente, mademoiselle, pour peu que cela puisse
+vous être agréable. Mais, que je mente ou non, si, comme je le
+crois, vous portez quelque intérêt au capitaine Didier, ne perdez
+pas votre temps à menacer un homme qui ne saurait vous craindre.
+Cet homme, d'ailleurs, n'est que l'instrument. Montez plus haut:
+arrêtez le bras ou fléchissez le coeur.
+
+Il ajouta plus bas:
+
+--Et quand votre père reviendra, s'il vous est donné de revoir
+votre père, agissez sans perdre une minute, c'est un bon conseil
+que je vous donne.
+
+À ces mots Lapierre salua profondément et prit congé avec toute
+l'apparence du calme le plus parfait.
+
+Alix ne saisit point ses dernières paroles; mais elle en avait
+assez entendu. Dès que le valet fut parti, elle s'affaissa sur son
+siège et mit sa tête entre ses mains. Un monde de pensées
+navrantes fit irruption dans son cerveau.
+
+--Mon père! mon père! murmurait-elle au travers de ses sanglots;
+je ne veux pas le croire. Ce misérable ment!
+
+Mais elle avait beau faire, une irrésistible conviction s'imposait
+à son esprit: c'était son père qui avait ordonné l'assassinat de
+Didier.
+
+Pourquoi?
+
+Elle se leva, chancelante, et agita sa sonnette. Elle voulait
+joindre Didier, lui conseiller de fuir... Hélas! que lui dire sans
+accuser son père?
+
+Lorsque Renée se rendit à l'appel de la sonnette, elle trouva sa
+jeune maîtresse inanimée sur le plancher. Alix avait succombé à
+son émotion. Quand elle recouvra ses sens, une fièvre violente
+s'empara d'elle.
+
+L'heure du dîner vint cependant, et M. de Béchameil, quittant la
+cuisine, fit son entrée dans la salle à manger suivi du plat
+incomparable qu'il venait d'inventer.
+
+Le digne financier avait un air à la fois modeste et conscient de
+sa valeur. Il semblait savourer par avance les unanimes éloges qui
+allaient accueillir ce chef-d'oeuvre de l'art culinaire, rendu
+plus précieux par la noble main qui l'avait préparé. Il méditait
+déjà une courte allocution en forme de madrigal, à l'aide de
+laquelle il comptait offrir à mademoiselle de Vaunoy l'honneur
+d'attacher son nom au blanc-manger nouveau-né.
+
+Certes, ce n'était point là une mince aubaine pour la belle Alix.
+Il y allait de l'immortalité, car le plat n'était rien moins
+qu'une béchamelle de turbot (les cuisiniers ont faussé
+l'orthographe de ce nom illustre), c'était, en un mot, la première
+de toutes les béchamelles.
+
+Hélas! le destin est aveugle, tous les bons poètes l'ont dit, et
+les projets des hommes sont étrangement caducs! La primeur de ce
+précieux aliment devait tomber en partage aux palais malappris de
+deux ignobles valets!
+
+En entrant dans le salon, Béchameil orna sa lèvre de son plus
+avenant sourire. Ce fut en pure perte: il n'y avait point de
+convives.
+
+Hervé de Vaunoy n'avait pas reparu. Alix était en proie à
+d'atroces souffrances; mademoiselle Olive veillait auprès de son
+lit de douleur. Didier était on ne savait où.
+
+Ce que voyant, Béchameil, ordinairement si paisible, entra dans un
+dépit furieux. Désolé de n'avoir personne pour apprécier les
+mérites de son blanc-manger il demanda son carrosse, et partit au
+galop pour sa villa de la Cour-Rose.
+
+Le blanc-manger resta sur la table, chef-d'oeuvre abandonné.
+
+Quelques minutes après, Alain le majordome et Lapierre entrèrent
+par hasard dans le salon.
+
+--Il ne reviendra pas, dit Lapierre.
+
+--Tu es un oiseau de mauvaise augure, répondit le vieil Alain; il
+reviendra.
+
+Les deux valets avisèrent le blanc-manger. Ils s'attablèrent sans
+cérémonie. Nous devons croire que la béchamelle se trouva être de
+leur goût, car, au bout d'un demi-quart d'heure, il n'en restait
+plus trace.
+
+--Il ne reviendra pas! répéta Lapierre en se renversant sur son
+siège comme un homme qui a bien dîné.
+
+--Il reviendra! répéta de son côté maître Alain, qui introduisit
+dans sa bouche le goulot de sa bouteille carrée; en veux-tu?
+
+--Volontiers. S'il ne revient pas, nous pourrons bien n'y rien
+perdre. Ce petit soldat de Didier a le coeur généreux et la main
+toujours ouverte. Il achètera notre marchandise un bon prix.
+
+--Et s'il nous fait pendre?
+
+--Allons donc!...
+
+On frappa trois coups rudes à la porte extérieure. Les deux valets
+sautèrent sur leurs sièges.
+
+--C'est Vaunoy! dit le vieux majordome.
+
+--Ou Didier! repartit Lapierre... Une idée! Si c'est Didier,
+veux-tu que nous parlions? Vaunoy est avare. Nous pourrissons à
+son service.
+
+Alain hésita et but. Quand il eut bu, il n'hésita plus.
+
+--Tope, s'écria-t-il gaillardement; si c'est Didier, nous
+parlerons. Vaunoy, s'il revient ensuite, reviendra trop tard. Mais
+si c'est Vaunoy?
+
+--Alors, il deviendra pour moi incontestable que Satan le
+protège, et ma foi, que Dieu ait l'âme du capitaine!
+
+--Amen, répondit maître Alain.
+
+On entendit des pas dans l'antichambre.
+
+Les deux valets se levèrent et clouèrent leurs regards à la porte.
+
+--Quelque chose me dit que c'est le capitaine, murmura Lapierre.
+
+--Moi, je parierais que c'est le Vaunoy, riposta le majordome.
+
+--Eh bien! parions!
+
+--Parions!
+
+--Un écu pour le capitaine!
+
+--Un écu pour Vaunoy!
+
+
+
+XXVIII
+Chez les Loups
+
+À l'heure où Pelo Rouan faisait à Jude le récit que nous avons
+rapporté plus haut, un homme, enveloppé dans son manteau,
+descendait avec précaution la rampe du ravin de la Fosse-aux-Loups.
+Il jetait furtivement autour de lui des regards d'inquiétude et
+semblait avoir conscience d'un danger.
+
+Néanmoins il avançait toujours.
+
+Lorsqu'il parvint au fond du ravin, devant le chêne creux où
+Nicolas Treml avait enfoui jadis son coffret de fer, il s'arrêta
+pour reprendre haleine.
+
+Sa vue était troublée probablement par la fièvre qui faisait
+trembler chacun de ses membres sous son manteau; sans cela, il
+n'eût point exprimé de doute, car, de plusieurs côtés, des têtes
+fauves, écartant les dernières branches du taillis commençaient à
+se montrer.
+
+Au moment où l'étranger allait reprendre sa route, en se dirigeant
+vers l'emplacement de la loge de Mathieu Blanc, trois ou quatre
+hommes, masqués de fourrure, bondirent hors des broussailles,
+tombèrent sur lui et le terrassèrent en un clin d'oeil.
+
+--Qui diable avons-nous là? demanda l'un d'eux en mettant son
+pied sur la poitrine de l'homme au manteau.
+
+Celui-ci, malgré son épouvante, ne parut nullement surpris de
+l'attaque et continua de cacher son visage.
+
+--Mes bons amis, dit-il d'une voix qui, malgré ses efforts,
+n'était rien moins qu'assurée, ne me maltraitez pas. Je ne viens
+point ici par hasard.
+
+--Un espion du maltôtier! s'écrièrent en choeur les Loups; il
+faut le pendre!
+
+--Saint-Dieu! mes excellents amis, ne commettez pas une énormité
+semblable, reprit le patient dont les dents claquèrent derechef et
+plus fort. Je viens vers vous dans votre intérêt.
+
+--À d'autres!
+
+--Sur mon salut, je ne vous mens point. Bandez-moi les yeux, pour
+être bien sûrs que je ne verrai rien des choses que vous avez
+intérêt à cacher, et introduisez-moi auprès de votre chef.
+
+Les Loups se consultèrent.
+
+--Il sera toujours temps de le pendre, dit l'un d'eux, robuste
+sabotier nommé Simon Lion.
+
+L'avis semblait sage.
+
+--Pourtant, reprit un vannier du nom de Livaudré, faudrait au
+moins voir sa figure.
+
+Simon Lion arracha brusquement le manteau du rôdeur, qui pencha
+sur sa poitrine un visage rond et plein, mais plus blême qu'un
+linceul.
+
+Les quatre Loups reculèrent, frappés d'une commune et inexprimable
+surprise.
+
+--Le maître de La Tremlays! s'écrièrent-ils en même temps.
+
+Vaunoy, c'était bien lui, en effet, essaya de sourire, et parvint
+seulement à produire un convulsif clignement d'yeux.
+
+--Le maître de La Tremlays en personne, mes bons amis, dit-il.
+
+--Nous ne sommes pas tes amis, murmura Livaudré d'une voix basse
+et menaçante. Ignores-tu si complètement les sentiers de la forêt
+que tu aies pu prendre au hasard une route qui te conduisait droit
+à la mort?
+
+--Allons donc! allons donc! balbutia Vaunoy, vous raillez, mon
+joyeux camarade; on ne tue pas ainsi un homme qui apporte une
+fortune avec lui.
+
+Les Loups échangèrent un regard significatif, et Simon, d'un geste
+rapide, tâta les poches de Vaunoy.
+
+--Tu mens, dit-il après examen fait, aujourd'hui comme toujours,
+mais du diable si tu nous échappes cette fois!...
+
+La terreur de Vaunoy atteignait à son comble et augmentait pour
+lui le danger, car il perdait le sens et la parole.
+
+Livaudré détacha une corde roulée autour de sa ceinture et lança
+l'extrémité, formant noeud coulant, de manière à accrocher l'une
+des basses branches du chêne creux.
+
+La corde se noua du premier coup, et se balança tout auprès du
+visage de Vaunoy.
+
+On ne peut dire que celui-ci se fût engagé à la légère dans sa
+périlleuse entreprise. Au contraire, il en avait laborieusement
+calculé toutes les chances, mais il avait compté sans sa
+poltronnerie, et sa poltronnerie allait le tuer.
+
+Il était parti de La Tremlays dans un de ces moments de résolution
+désespérée où le plus lâche devient en quelque sorte le plus
+téméraire.
+
+Sa haine pour Didier, ou, pour parler mieux, l'envie passionnée
+qu'il avait de jeter hors de sa route la vivante menace qui le
+tourmentait nuit et jour, lui avait caché une partie du péril, en
+lui montrant plus certaines qu'elles ne l'étaient les chances de
+réussite.
+
+Il ne pouvait rien par lui-même contre Didier, officier du roi et
+son hôte officiel, et pourtant il fallait que Didier disparût. Il
+le fallait; c'était une question de fortune qui pouvait devenir
+question de vie ou de mort.
+
+Par une étrange destinée, ce jeune soldat se trouvait fatalement
+en contact avec Vaunoy sur tous les points à la fois. Le penchant
+d'Alix pour lui et son éloignement croissant pour Béchameil, qui
+en était une conséquence naturelle, eussent constitué seuls une
+cause d'inimitié bien suffisante; car, à cette époque où le
+parlement s'occupait journellement de recherches de noblesse, il
+fallait que Vaunoy conquît à tout prix l'appui de l'intendant
+royal.
+
+Un mot de Béchameil pouvait lui faire perdre sa qualité de noble
+homme, et par conséquent l'opulent héritage de Treml.
+
+Mais à part ce motif, Vaunoy en avait un autre, plus impérieux
+encore, et nous dirons pas trop en affirmant que Didier et lui ne
+pouvaient exister ensemble sous le ciel.
+
+Au reste, si nous n'avons pas complètement échoué dans la peinture
+de son caractère, on doit penser, indépendamment même de cette
+explication, qu'il avait fallu à Vaunoy un bien puissant motif
+pour braver ainsi la vengeance des Loups, lui qui avait été leur
+plus actif et leur plus implacable persécuteur.
+
+Ce motif une fois admis, restait, pour un homme véritablement
+résolu, à combiner un plan et à n'engager la bataille qu'avec le
+plein exercice de son sang-froid.
+
+Le maître de La Tremlays était dans de tout autres conditions. En
+traversant la forêt, il avait subi tour à tour les influences de
+la frayeur la plus exagérée et du plus fol espoir. Maintenant
+qu'il fallait agir sous peine de mort, il restait vaincu par
+l'épouvante, incapable, inerte, hébété: mort d'avance, comme ces
+malheureux qu'on précipite du haut d'une tour élevée et qui
+expirent, dit-on, avant de toucher le sol.
+
+Simon Lion le saisit à bras-le-corps, et Livaudré fit un noeud
+coulant à l'extrémité de la corde; Vaunoy ne bougea pas; il se
+laissa passer la corde autour du cou sans faire résistance aucune.
+
+Seulement, lorsque la hart lui blessa la gorge, il roula autour de
+lui de gros yeux affolés, et poussa une plainte étouffée.
+
+--Hale! cria Livaudré.
+
+Les pieds du malheureux Vaunoy quittèrent le sol.
+
+Comme on voit, les pressentiments de Lapierre n'étaient pas sans
+quelque fondement.
+
+Mais au moment où la face du patient passait du violet au noir par
+l'effet de la strangulation, un cinquième personnage bondit alors
+des broussailles. C'était encore un Loup.
+
+--Arrive donc! petit Yaumi, lui dirent ses camarades; viens voir
+la dernière grimace d'une de tes connaissances.
+
+_Le petit_ Yaumi, que nous avons rencontré tout à l'heure dans
+la loge de Pelo Rouan, était un énorme gaillard, haut de près de
+six pieds et membré en proportion. Il jeta un coup d'oeil sur
+Vaunoy et le reconnut malgré la contraction hideuse de ses traits.
+
+--Méchants blaireaux! murmura-t-il: ils allaient le tuer comme ça
+sans crier gare!
+
+Et d'un revers de son grand couteau de chasse, il coupa la corde.
+Vaunoy tomba comme une masse et s'affaissa sur le gazon.
+
+--Vous faisiez là de la belle besogne, reprit le petit Yaumi. Et
+qu'aurait dit le Maître? Ne savez-vous pas qu'il y a quelque chose
+entre lui et ce vil coquin, pour qui la corde était une mort trop
+douce? Le Maître est-il dans la mine?
+
+--Le diable sait où est le maître, répondit Livaudré d'un ton
+bourru, quant à ce qui est de ce vieux drôle, il peut se vanter de
+l'avoir échappé belle. Mais il n'est pas au bout, et il faudra
+savoir si nos anciens ne lui remettront pas la corde au cou.
+
+--Nos anciens obéissent au Maître tout comme toi et moi, mon
+homme, dit Yaumi d'un ton sentencieux: ils feront ce que le Maître
+voudra.
+
+Vaunoy cependant avait repris ses sens et s'agitait sur l'herbe.
+
+--Debout! cria Simon Lion en le poussant du pied.
+
+Vaunoy, qui avait plus de peur que de mal, obéit sans trop de
+peine. Par une réaction explicable, ce premier danger,
+miraculeusement évité, lui avait remis quelque force au coeur.
+
+--Empêchez vos gens de me maltraiter, dit-il à Yaumi d'une voix
+plus ferme; ce bout de corde a failli vous faire perdre cinq cent
+mille livres.
+
+Yaumi ne s'émut point; mais il n'en fut pas de même des quatre
+Loups.
+
+--Cinq cent mille! répétèrent-ils ébahis.
+
+Vaunoy respira. L'effet était produit.
+
+--Conduisez-moi à vos chefs! dit-il d'un ton d'autorité.
+
+--Maintenant, murmura le petit Yaumi en haussant ses larges
+épaules, ils vont le laisser échapper. Je donnerais un écu pour
+que le Maître fût ici!
+
+Simon Lion noua le mouchoir à carreaux qui lui servait de ceinture
+sur les yeux de Vaunoy, et, tout aussitôt les quatre Loups le
+poussèrent vers la rampe occidentale du ravin, au sommet de
+laquelle se voyaient les ruines des deux moulins à vent.
+
+Vaunoy sentit bientôt un air froid et humide frapper sa joue; en
+même temps, la vague lueur qui, malgré le bandeau, parvenait
+jusqu'à ses yeux, disparut tout à coup.
+
+Tantôt il descendait les marches d'une sorte d'escalier taillé
+presque à pic; tantôt ses conducteurs le soulevaient à force de
+bras, le portaient pendant quelques pas et le déposaient ensuite
+sur le sol.
+
+Cela dura dix minutes environ. Au bout de ce temps, Vaunoy
+entendit un bruit de voix confuses, et une forte odeur de tabac et
+d'eau-de-vie le saisit à la gorge.
+
+On lui arracha son bandeau.
+
+Il était chez les Loups, dans leur réfectoire, et arrivait au
+dessert.
+
+La rouge clarté d'une demi-douzaine de torches qui brillaient
+autour de lui éblouit d'abord ses yeux habitués aux ténèbres. En
+outre, les cris assourdissants qu'un millier de larynx récemment
+abreuvés poussèrent à sa vue, faillirent de nouveau lui faire
+perdre la tête. Il y avait de quoi: c'étaient de tous côtés,
+énergiques menaces et clameurs de mort.
+
+Mais bientôt un silence se fit. Simon Lion avait prononcé quatre
+mots qui produisirent un effet réellement magique. Les clameurs
+devinrent tout à coup murmures, et ces quatre mots répétés avec
+componction passèrent en un instant de bouche en bouche.
+
+--Cinq cent mille livres! disait-on de toutes parts.
+
+Ce chuchotement d'excellent augure ranima Hervé de Vaunoy mieux
+que n'eût fait le plus méritant de tous les baumes. Il se sentit
+revivre et devint brave de toute la grande peur qu'il avait eue.
+
+Le spectacle qu'il entrevoyait, à mesure que ses yeux
+s'aguerrissaient au sombre éclat des torches, n'était pas fait
+cependant pour porter au comble sa sécurité.
+
+Il était précisément au centre d'une nombreuse assemblée dont les
+groupes, attablés, sans ordre, autour de planches soutenues par
+des pieux fichés en terre, buvaient, mangeaient ou fumaient.
+
+Cela ressemblait à une immense taverne.
+
+La lumière partant d'un seul centre, où brillaient toutes les
+torches réunies, s'affaiblissait en radiant, de telle sorte que la
+majeure partie de la foule, fantastiquement plongée dans un
+vacillant demi-jour, prenait de loin une physionomie étrange et
+presque diabolique.
+
+On ne pouvait calculer, même approximativement, le nombre des
+assistants, et l'aspect de cette cohue faisait naître l'idée de
+l'infini.
+
+Les derniers rangs, en effet, disparaissant à demi dans l'ombre,
+semblaient se prolonger jusqu'à perte de vue; et, lorsqu'un
+mouvement fortuit ou l'étincellement d'une torche agrandissait le
+cercle de lumière, on voyait surgir de tous côtés de nouvelles
+figures de buveurs ou de fumeurs.
+
+Or, tous ces buveurs et fumeurs étaient des Loups, honnêtes
+artisans de la forêt, qui, nous en sommes certains, possédaient au
+grand jour de fort débonnaires physionomies; mais la lueur
+sanglante des torches mettait à leurs traits une expression de
+férocité sauvage. S'ils étaient bons, ils n'en avaient pas l'air,
+en vérité.
+
+Çà et là, dans la foule, Vaunoy reconnaissait quelque visage de
+vannier ou de sabotier, rencontré souvent dans la forêt. Deux ou
+trois Loups avaient gardé leurs masques de fourrure; et,
+nonobstant le flux perpétuel de la lumière et de l'ombre, Vaunoy
+crut pouvoir affirmer plus tard que ces Loups, obstinément
+masqués, avaient leurs raisons pour ce faire en sa présence: ils
+portaient la livrée de La Tremlays.
+
+Au milieu de la salle, de la grotte, ou de la caverne (Vaunoy
+n'apercevant ni les parois, ni la voûte, ne pouvait assigner à ce
+lieu un nom fort précis), se trouvait une table mieux équarrie que
+les autres: autour de cette table siégeaient neuf vieux Loups de
+grande expérience, qui sans doute étaient les sénateurs de cette
+bizarre république.
+
+Quant au dictateur, ce fameux Loup Blanc, dont parlait tant la
+renommée, Vaunoy eut beau chercher, il ne put le découvrir à aucun
+signe extérieur, et conclut qu'il était absent.
+
+Au bout de quelques minutes, l'un des vieillards réclama le
+silence d'un geste, et se tourna vers Vaunoy, qui mettait tous ses
+efforts à ressaisir son sang-froid ébranlé.
+
+--Qu'es-tu venu faire à la Fosse-aux-Loups? demanda le vieillard.
+
+Vaunoy prit, comme on dit vulgairement, son courage à deux mains.
+
+--J'y suis venu chercher ce que j'y ai trouvé, répondit-il d'un
+ton dégagé; je voulais voir les Loups.
+
+--C'est une vue qui peut coûter cher, Hervé de Vaunoy. As-tu donc
+oublié tout le mal que tu nous as fait?
+
+--Non, mais j'ai compté sur votre bon sens, et aussi sur votre
+misère que je croyais, je dois le dire, ajouta-t-il moins haut,
+plus grande qu'elle ne me paraît être en réalité.
+
+--Nous vivons du mieux que nous pouvons, reprit le vieillard; on
+a voulu nous voler notre pain noir et notre petit cidre, nous
+volons nos voleurs, ce qui nous met à même de manger du pain blanc
+et de boire de l'eau-de-vie.
+
+Un joyeux et bruyant éclat de rire accueillit la douteuse moralité
+de ces paroles.
+
+--Bien dit, notre père Toussaint! cria-t-on de toutes parts.
+
+--La paix, mes enfants, la paix! Quant à notre bon sens, nous te
+savons gré de ton compliment, mais, en définitive, qu'as-tu à
+faire de notre bon sens, qui nous conseille de te pendre, et de
+notre misère, que tu as tâché de rendre si complète?
+
+--Je veux me venger, dit Vaunoy.
+
+--N'as-tu pas, à La Tremlays, tes assassins ordinaires?
+
+--Trêve, interrompit Vaunoy, dans un mouvement d'impatience qui
+le servit à merveille; expliquons-nous comme des hommes, et ne
+bavardons pas comme des avocats. Voulez-vous gagner cinq cent
+mille livres?
+
+--Cinq cent mille livres! répétèrent encore les Loups qui avaient
+l'eau à la bouche.
+
+--Cinq cents millions de tromperies! s'écria une rude voix dont
+le propriétaire, le petit Yaumi, perça la foule et vint dresser sa
+haute taille devant la table occupée par le sénat de la
+Fosse-aux-Loups.
+
+--Notre père Toussaint et les autres, ajouta-t-il, ne faites pas
+attention à ce que dit ce misérable. Vous le connaissez, et
+d'ailleurs, en l'absence du Maître, vous ne pouvez rien décider.
+
+Vaunoy dressa l'oreille à ce mot de maître. C'était là une
+nouvelle difficulté qu'il n'avait pu mettre en ligne de compte.
+
+Le père Toussaint secoua la tête d'un air de mécontentement.
+
+--Ami Yaumi, dit-il, le Maître est le maître, mais nous sommes
+bien quelque chose, et cinq cent mille livres ne se trouvent pas
+tous les jours sous le couvert. Cela mérite réflexion.
+
+--Mais il ment comme un coquin qu'il est!
+
+Les Loups poussèrent en choeur un murmure de désapprobation. Ces
+bonnes gens tenaient aux cinq cent mille livres annoncées, plus
+que nous ne saurions dire.
+
+--Yaumi, mon garçon, reprit Toussaint, avec d'autant plus
+d'assurance qu'il se sentait soutenu; laisse-nous faire nos
+affaires: le Maître sera content.
+
+--Et s'il ne l'est pas? demanda Yaumi.
+
+Personne ne dit mot dans la foule. Le vieillard parut visiblement
+déconcerté.
+
+--Il le sera, reprit-il encore après un silence; personne plus
+que moi n'est disposé à obéir au Maître, mais...
+
+--Mais vous voulez braver la chance de lui désobéir! Écoutez! je
+sais, moi, que le Maître donnerait le plus clair de son sang pour
+voir cet homme face à face.
+
+Vaunoy frémit de la tête aux pieds.
+
+--Je sais, poursuivit Yaumi, que cet homme et lui ont à régler un
+compte long et embrouillé. Je veux aller chercher le Maître.
+
+--Qui sait où on le trouvera?
+
+--Je tâcherai; vous m'attendrez.
+
+--C'est impossible! s'écria Vaunoy, mettant désormais son va-tout
+sur une seule chance; tout est manqué si dans deux heures je ne
+suis pas de retour à La Tremlays.
+
+--Deux heures me suffiront, dit Yaumi.
+
+Les vieillards se consultèrent.
+
+Il faut croire que l'autorité de celui qu'on appelait _le Maître_,
+et qui n'était autre que le Loup Blanc, avait des proportions
+fort absolues, car, malgré sa violente envie de conquérir les cinq
+cent mille livres, la foule des Loups vint en aide à Yaumi.
+
+--N'y a pas à dire, murmurait-on de tous côtés: faut que le
+Maître soit averti!
+
+--Va donc, dit Toussaint à Yaumi; mais si, dans deux heures, tu
+n'es pas revenu, nous ferons à notre idée.
+
+Yaumi ne s'ébranla point encore.
+
+--Il faut auparavant, dit-il, que je sache tout ce que veut cet
+homme.
+
+--C'est juste, repartit Toussaint; expliquez-vous, Hervé de
+Vaunoy.
+
+--Les cinq cent mille livres dont il s'agit, dit le maître de La
+Tremlays, sont le produit des tailles de l'évêché de Dol, que
+M. l'intendant royal expédie à Paris. Les cinq cent mille livres
+resteront une nuit au château. Cela suffira.
+
+--Je crois bien! s'écria Toussaint.
+
+--Je crois bien! répétèrent les Loups.
+
+--Quant à l'homme que je veux tuer, il est votre ennemi aussi
+bien que le mien; c'est le nouveau capitaine de la maréchaussée.
+
+--Fût-il pis que cela, Hervé de Vaunoy, dit Toussaint d'un ton
+grave, mais non sans quelques regrets, n'espère pas l'aide de nos
+bras. Les Loups n'assassinent pas.
+
+--Les Loups attaqueront la caisse; les Loups prendront les cinq
+cent mille livres; les Loups auront tout le profit. Moi, je ferai
+le reste.
+
+Le vieux Toussaint secoua la tête d'un air de satisfaction non
+équivoque.
+
+--Cela peut s'accepter, dit-il; en conscience, cela peut
+s'accepter. Eh bien! Yaumi, en sais-tu assez long?
+
+--Je pars, répondit ce dernier.
+
+Il mit en effet son masque sur son visage et disparut dans
+l'ombre.
+
+Vaunoy s'assit. On plaça devant lui un verre d'eau-de-vie qu'il
+toucha de ses lèvres.
+
+--Deux heures! pensait-il avec angoisse; si cet homme vient, quel
+sera mon sort?
+
+Les Loups s'étaient remis à fumer et à boire, car ces pauvres
+gens, naguère artisans honnêtes et laborieux, une fois jetés
+violemment hors de leur voie, avaient pris, à peu de chose près,
+tous les vices qu'amène avec soi la fainéantise soutenue par la
+rapine.
+
+Vaunoy, lui, comptait les minutes. De temps en temps, la voix du
+vieux Toussaint, qui demandait quelques explications sur le mode
+d'attaque, sur le moment du coup de main, etc., interrompait sa
+laborieuse rêverie. Ce fut heureux pour lui, car, si on ne l'eût
+point distrait de sa peur, sa peur l'aurait tué.
+
+Une heure se passa, puis une heure et demie, puis l'aiguille de la
+montre de Vaunoy indiqua les deux heures révolues.
+
+Vaunoy ouvrit sa poitrine à une longue et vigoureuse aspiration.
+Il se leva.
+
+--Ma foi, dit Toussaint, Hervé de Vaunoy est dans son droit. Un
+honnête homme n'a que sa parole; nous avons la nôtre, et nous
+sommes des honnêtes gens.
+
+--C'est clair! appuya l'assistance.
+
+--Donc, tu peux te retirer, l'homme. Ton intérêt nous répond de
+ton exactitude. Demain, une heure après le coucher du soleil, nous
+serons au lieu désigné.
+
+--À demain, dit Vaunoy, qui devançait ses guides vers l'entrée du
+souterrain.
+
+On lui banda de nouveau les yeux. Quelques minutes après, il
+sautait joyeusement sur son cheval, qui l'attendait au-delà du
+fourré.
+
+--Saint-Dieu! saint-Dieu! saint-Dieu! cria-t-il follement en
+pressant à grands coups d'éperons le galop de sa monture.
+
+Comme on le pense le vieux majordome gagna son pari, car c'était
+Vaunoy qui avait frappé ces rudes coups à la porte extérieure de
+La Tremlays, et ce fut lui qui, au moment de la gageure, entra
+dans le salon, au grand étonnement de Lapierre.
+
+En entrant, il se jeta, haletant, sur un fauteuil.
+
+--Il est à nous! s'écria-t-il. J'ai joué ma vie, j'ai gagné, mais
+je jure Dieu qu'on ne m'y prendra plus!
+
+--J'en reviens à ce que je disais, murmura Lapierre: que Dieu ait
+l'âme du capitaine! Maître Alain, voici votre écu.
+
+
+
+XXIX
+Avant la lutte
+
+Le lendemain, le convoi des deniers de l'impôt partit de Rennes
+dans la matinée. Il était escorté par la maréchaussée, à la tête
+de laquelle chevauchait le capitaine Didier, et par une compagnie
+de sergents à pied.
+
+Le trajet de Rennes à La Tremlays se fit sans encombre. Tandis que
+les lourdes charrettes, chargées d'écus de six livres,
+s'embourbaient dans les fondrières de la forêt, l'attaque aurait
+été bien facile; mais nulle figure hostile ou suspecte ne se
+montra sur la route, et c'est à peine si Jude, qui suivait le
+capitaine, put conjecturer deux ou trois fois aux mouvements des
+branches qu'il y avait un être vivant, homme ou gibier, caché sous
+le couvert.
+
+Les Loups dormaient ou ne se souciaient pas d'affronter les bons
+mousquets de la maréchaussée. À moins qu'ils n'eussent encore un
+autre motif de ne point se montrer.
+
+On marchait bien lentement, et le soleil se couchait au moment où
+le convoi atteignait les premiers arbres de l'avenue de La
+Tremlays.
+
+--Monsieur, dit Jude en se penchant à l'oreille du capitaine, il
+ne fait point bon pour moi au château. Ce que je cherche n'y est
+pas, et j'y pourrais trouver en revanche ce que je n'ai garde de
+chercher.
+
+--Fi! mon brave garçon, répondit le capitaine avec un sourire, tu
+ne rêves plus qu'assassinat depuis hier. Certes, si tout ce que tu
+m'as raconté de ce Vaunoy est vrai, c'est un scélérat infâme et
+sans vergogne, mais je ne puis croire... et, après tout, qui te
+dit que ce charbonnier n'ait point menti?
+
+--Pelo Rouan? Il ne mentait pas, monsieur, car sa voix tremblait
+et j'ai senti la sueur de son front tomber sur ma main. Oh! il ne
+mentait pas!... Et dame Goton et l'absence de notre petit
+monsieur?
+
+--Tu as peut-être raison, dit le capitaine; en tout cas, tu es
+libre, mon garçon, et si tu as quelque ami dans la forêt, je te
+permets de lui demander l'hospitalité. Demain, tu nous rejoindras
+à Vitré.
+
+--À demain donc! répondit Jude.
+
+Sur le point de s'éloigner, il s'approcha davantage et ajouta à
+voix basse:
+
+--N'oubliez pas ce qui vous regarde, mon jeune monsieur. Ce Pelo
+Rouan a parlé de vengeance, et il a l'air d'un terrible homme!
+
+Didier sourit encore et fit un geste d'insouciante bravade.
+
+--À demain, brave garçon! dit-il au lieu de répondre.
+
+Jude prit un sentier de traverse et perdit bientôt de vue le
+convoi. Le soleil était couché depuis quelques minutes à peine,
+mais il faisait nuit déjà sous les sombres voûtes de la forêt. Les
+clairières seules montraient leurs ajoncs illuminés par cette
+lueur chatoyante que le crépuscule du soir laisse monter du
+couchant. Jude s'en allait à pas lents et la tête tristement
+baissée.
+
+Il avait confié son cheval à un soldat pour que la bête eût sa
+provende au château.
+
+Le bon écuyer sentait son courage l'abandonner en même temps que
+l'espoir. Pourquoi chercher encore lorsqu'on est sûr de ne point
+trouver? Jude avait besoin d'évoquer le souvenir vénéré de son
+maître pour garder quelque énergie à sa volonté chancelante.
+
+Un péril à braver l'eût trouvé fort; s'il n'eût fallu que mourir,
+il serait mort avec joie. Mais il n'y avait rien, ni péril à
+braver, ni mort à affronter.
+
+Treml n'aurait point le bénéfice des efforts tentés: à quoi bon
+combattre?
+
+Jude, après avoir cheminé quelque temps sans but, prit la route de
+la loge du charbonnier Pelo Rouan.
+
+--Nous causerons de Treml, se disait-il en soupirant; peut-être
+aura-t-il appris quelque chose depuis hier.
+
+Jude n'avait pas fait vingt pas dans cette direction nouvelle,
+lorsqu'un bruit sourd, lointain encore, mais familier à son
+oreille de vieux soldat, arriva jusqu'à lui.
+
+C'était évidemment le bruit produit par la marche d'une nombreuse
+réunion d'hommes, dont les pas s'étouffaient sur la mousse de la
+forêt.
+
+Jude s'arrêta. Ce ne pouvait être l'escouade des sergents de
+Rennes, car les pas venaient du côté opposé à la ville, et
+avançaient plus rapidement que ne fait d'ordinaire une troupe
+soumise aux règles de la discipline.
+
+Jude devinait rarement; il en était encore à s'interroger, lorsque
+l'agitation des branches du taillis lui annonça l'approche de
+cette mystérieuse armée.
+
+Il n'eut que le temps de se jeter de côté sous le couvert.
+
+Au même instant, une cohue pressée, courant sans ordre, mais à bas
+bruit, fit irruption dans le sentier que Jude venait de quitter.
+
+À la douteuse clarté qui régnait encore, le vieil écuyer tâcha de
+compter, mais il ne put. Les hommes passaient par centaines, et
+incessamment d'autres hommes sortaient du fourré.
+
+C'était un spectacle singulier et fait pour inspirer l'effroi, car
+aucun de ces hommes ne montrait son visage aux derniers rayons du
+crépuscule. Tous avaient la figure couverte d'un masque de couleur
+sombre.
+
+Tous, hormis un seul qui portait au contraire un masque blanc
+comme neige, au milieu duquel luisaient deux yeux ronds et
+incandescents comme les yeux d'un chat-pard.
+
+Cet homme, qui était de grande taille, mais de bizarre tournure,
+marchait le dernier. Lorsqu'il passa devant Jude, il se trouvait
+en arrière d'une cinquantaine de pas sur ses compagnons, et le
+vieil écuyer le vit avec étonnement faire, sans effort apparent,
+deux ou trois bonds réellement extraordinaires, qui le portèrent
+en quelques secondes à l'arrière-garde de la fantastique armée.
+
+Jude demeura quelques minutes comme ébahi. Au bout de ce temps, sa
+lente intelligence ayant accompli le travail qu'une autre aurait
+fait de primesaut, il conjectura que ces sauvages soldats étaient
+des Loups. Mais où allaient-ils en si grand nombre et armés
+jusqu'aux dents?
+
+Jude se fit cette question, mais il n'y répondit point tout de
+suite, bien que les Loups, chuchotant entre eux, eussent prononcé,
+en passant près de lui, plus d'un mot qui aurait pu le mettre sur
+la voie.
+
+Il poursuivit sa route, tout pensif et fort intrigué, vers la
+demeure de Pelo Rouan.
+
+Pendant qu'il marchait par les sentiers redevenus déserts de la
+forêt, son esprit travaillait, et les vagues paroles surprises çà
+et là aux Loups qui passaient, lui revenaient comme autant de
+menaces.
+
+La loge de Pelo Rouan était fermée. Jude frappa de toute sa force
+à la porte close; personne ne répondit.
+
+--C'est étonnant, pensa-t-il, entremêlant sans le savoir le
+désappointement présent et l'objet de sa récente préoccupation. Ce
+singulier personnage, masqué de blanc, qui marchait le dernier,
+avait des yeux semblables à ceux que je vis briller hier dans les
+ténèbres de cette loge... Ouvrez, mon compagnon, ouvrez à l'écuyer
+de Treml.
+
+Point de réponse. Seulement, de l'autre côté de la loge, d'autres
+coups se firent entendre, comme pour railler ou imiter ceux qu'il
+distribuait libéralement à la porte.
+
+Jude fit le tour de la cabane. Un rayon de lune, égaré à travers
+les branches des arbres, lui montra une petite fenêtre, fermée de
+forts volets qui s'agitaient sous l'effort d'une main cherchant à
+les ébranler à l'intérieur.
+
+Au moment où Jude ouvrait la bouche pour répéter sa requête l'un
+des volets violemment arraché tomba auprès de lui.
+
+En même temps, une forme de jeune fille dont la lune éclairait
+vaguement la silhouette, monta sur l'appui de la fenêtre, sauta
+aux pieds de Jude avec une légèreté de sylphide, et demeura un
+instant à genoux, les bras tendus vers le ciel.
+
+--Sainte Vierge de Mi-Forêt, je vous remercie! murmura la jeune
+fille avec une ardente dévotion. Protégez-le, protégez-le! Si je
+le sauve, Notre-Dame, je vous donne un cierge, et une couronne, et
+ma croix d'or, et tout ce que j'ai, bonne Vierge!
+
+Elle se signa, baisa une petite médaille suspendue à son cou, se
+releva d'un bond et disparut comme une biche sous le taillis.
+
+Elle n'avait même pas aperçu Jude.
+
+--Fleur-des-Genêts! dit le bon écuyer que ces diverses et
+inexplicables péripéties jetaient dans un complet
+abasourdissement. Qui veut-elle sauver? Et les autres! qui
+veulent-ils attaquer?
+
+La lumière jaillit presque toujours de l'extrême confusion. Jude
+se pressa le front de ses deux mains, comme pour en faire sortir
+une pensée obscure, dont il sentait instinctivement l'importance
+et qu'il ne pouvait formuler.
+
+Au bout de quelques minutes, il se redressa brusquement et laissa
+tomber ses bras le long de son corps. La pensée avait jailli; la
+lumière s'était faite dans les ténèbres de sa cervelle: il
+comprenait.
+
+--Didier! s'écria-t-il d'une voix brève et coupée; c'est de
+Didier qu'elle parle; Pelo Rouan le déteste; elle veut le sauver
+parce qu'il veut le tuer. Et les Loups... par le nom de Treml, il
+y aura quelqu'un pour le défendre!
+
+Et il se reprit à marcher à pas de géant dans la direction de La
+Tremlays.
+
+Il semblait avoir retrouvé l'agilité de ses jeunes années, et
+perçait droit devant lui, au milieu des plus épais fourrés, comme
+un sanglier au lancer.
+
+En ce moment, pour la première fois, il sentait quelle puissance
+avait prise au fond de son coeur son attachement pour le jeune
+capitaine, son nouveau maître. À cette honnête et fidèle nature,
+il fallait un homme à qui se dévouer, et le souvenir de Treml ne
+suffisait pas à satisfaire l'éternel besoin d'obéir et d'aimer qui
+constituait chez Jude, presque tout l'homme moral.
+
+En arrivant à la grille du parc de La Tremlays, Jude était plus
+inquiet encore qu'au départ, car son flair de fils de la forêt lui
+révélait la présence d'une immense embuscade.
+
+Il sentait d'instinct que le château était entouré de mystérieux
+ennemis.
+
+Tout était tranquille encore néanmoins, et Jude resta indécis,
+n'osant peser sur la corde qui mettait en mouvement la cloche de
+la grille.
+
+Qu'il entrât par là ou par la maîtresse porte, donnant sur la cour
+du château, il y avait pour lui danger pareil d'être reconnu; or,
+Jude ne s'appartenait point, et son zèle pour le capitaine ne
+pouvait lui faire oublier entièrement et si vite qu'il avait juré
+de donner sa vie à Treml.
+
+Heureusement, pendant qu'il hésitait, il vit briller la lumière
+d'une lanterne à travers les arbres, et bientôt il distingua
+l'imposante tournure de dame Goton, qui, la pipe à la bouche et à
+la main un énorme trousseau de clés, s'en venait voir, selon sa
+coutume, si toutes les portes étaient bien closes.
+
+Dame Goton et Jude étaient trop bons amis pour que le lecteur
+conserve la moindre inquiétude au sujet du vieil écuyer dans
+l'embarras.
+
+Nous laisserons la femme de charge l'introduire avec tout le
+mystère désirable, et nous réclamerons place à table dans la salle
+à manger de M. Hervé de Vaunoy.
+
+Le souper était copieux et bien ordonné. Béchameil, qui avait
+dormi sur sa rancune et n'était point fâché de veiller
+personnellement au salut de ses cinq cent mille livres, faisait
+grand honneur à une seconde édition de son fameux blanc-manger,
+qu'il avait revue et corrigée pour la circonstance.
+
+Le vin était excellent; l'officier du roi, qui commandait les
+sergents de Rennes, se trouvait être un joyeux vivant; Didier
+lui-même accueillait avec plus de bienveillance l'hospitalité
+empressée de Vaunoy.
+
+Une seule chose manquait au festin, c'était la présence d'Alix,
+retenue en son appartement par la fièvre qui ne l'avait pas
+quittée depuis la veille.
+
+Mais Alix, il faut le dire, était merveilleusement remplacée par
+sa tante, mademoiselle Olive de Vaunoy, laquelle tenait le centre
+de la table, et faisait les honneurs avec une grâce qu'il ne nous
+est point donné de décrire.
+
+Parmi les valets qui servaient à table, nous citerons maître Alain
+et Lapierre. Vaunoy ne les perdait pas de vue; et, tout en faisant
+mille caresses au jeune capitaine, il paraissait accuser ses deux
+suppôts de lenteur, et contenait difficilement son impatience.
+
+Le premier service avait été enlevé pour faire place aux rôtis,
+puis à la pâtisserie, qui, placée au centre de la table,
+s'entourait d'un double cordon de dessert. On versait les vins du
+Midi, ce qui semblait causer à Béchameil et à l'officier rennais
+une notable satisfaction.
+
+Didier tendit son verre par-dessus son épaule. Ce fut Lapierre qui
+versa. Vaunoy et lui échangèrent un rapide coup d'oeil.
+
+Mais, au moment de porter le verre à ses lèvres, Didier se tourna
+brusquement et regarda Lapierre en face.
+
+Le saltimbanque émérite soutint parfaitement ce regard, et demeura
+sans sourciller, à la position du laquais derrière la chaise de
+son maître.
+
+Didier répandit ostensiblement le contenu de son verre sur le
+parquet, et fit à Lapierre un signe impérieux de s'éloigner, ce
+que celui-ci exécuta aussitôt en s'inclinant avec un feint
+respect.
+
+Vaunoy était devenu pâle.
+
+--Notre vin de Guyenne ne plaît pas au capitaine Didier?
+demanda-t-il en s'efforçant de sourire.
+
+--Ne parlez pas ainsi, monsieur mon ami, interrompit Béchameil
+qui cherchait un bon mot depuis le potage, ou monsieur le
+capitaine vous actionnera en calomnie devant notre parlement.
+
+Cela dit, Béchameil crut devoir éclater de rire.
+
+--Monsieur de Vaunoy, répondit le capitaine avec une froide
+politesse, veuillez m'excuser, s'il vous plaît. Veuillez surtout
+faire en sorte que cet homme ne m'approche jamais. J'ai mes
+raisons pour parler ainsi, M. de Vaunoy.
+
+--Sortez, Lapierre! dit le maître de La Tremlays. Mon jeune ami,
+ajouta-t-il, choisissez, je vous en supplie, entre tous mes
+valets. Vous plaît-il d'être servi par mon majordome en personne?
+
+C'était littéralement tomber de Charybde en Scylla, car Lapierre,
+en sortant, avait remis au majordome le flacon qu'il tenait à la
+main.
+
+Didier salua légèrement en signe d'acquiescement, et tendit son
+verre à maître Alain, qui l'emplit jusqu'au bord.
+
+--À la santé du roi! dit le maître de La Tremlays en se levant.
+
+Tous les convives l'imitèrent, excepté mademoiselle Olive, que le
+privilège de son sexe dispensait de ce mouvement.
+
+--À la santé du roi! répéta Didier, qui but son verre d'un trait.
+
+Un imperceptible sourire plissa la lèvre d'Hervé de Vaunoy.
+
+Il fit un signe à maître Alain.
+
+Celui-ci s'approcha d'une fenêtre ouverte et lança dehors le
+flacon qui avait servi à remplir le verre de Didier.
+
+Nul ne remarqua cet incident, et le souper continua comme si de
+rien n'eût été.
+
+Au bout de quelques minutes, Didier cessa tout à coup de répondre
+aux gracieuses prévenances dont l'accablait mademoiselle Olive. Sa
+tête pesait sur ses épaules; ses paupières luttaient en vain pour
+ne point se fermer.
+
+On eût dit qu'il était en proie à un irrésistible besoin de
+sommeil.
+
+Olive, scandalisée, rentra en un digne silence; ce qui permit au
+capitaine de s'endormir tout à fait.
+
+--Saint-Dieu, dit Vaunoy, notre jeune ami n'est pas aimable ce
+soir! Il jette notre vin et s'endort à notre barbe. Lui auriez-vous
+conté une histoire, mademoiselle ma soeur?
+
+Olive se pinça les lèvres et foudroya son frère du regard.
+
+--Cela n'expliquerait pas pourquoi il a répandu son vin de
+Guyenne, dit Béchameil avec son habituelle naïveté.
+
+--Nous lui passerons tout cela en faveur de son titre d'officier
+du roi, reprit joyeusement le maître de La Tremlays, et nous
+pousserons l'attention jusqu'à le faire emporter dans son fauteuil
+afin de ne point troubler son sommeil.
+
+Deux valets en effet soulevèrent le siège de Didier et
+l'emportèrent toujours dormant, à sa chambre. Cela réjouit fort
+M. de Béchameil et l'officier rennais, qui jura sur son honneur
+que M. de Vaunoy savait exercer l'hospitalité dans les formes.
+
+Didier ne s'éveilla point pendant le trajet. Les deux valets le
+déposèrent endormi sur son lit et se retirèrent.
+
+Une heure après environ, un bruit terrible se fit autour du
+château. Les portes furent attaquées toutes à la fois, et brisées
+d'autant plus facilement qu'il ne se présenta personne pour les
+défendre.
+
+Par une fatalité singulière, sergents et soldats de la
+maréchaussée se trouvaient casernés dans une grange qu'on avait
+fermée en dehors.
+
+Une seule personne fit résistance, ce fut la vieille Goton qui
+après avoir inutilement essayé de relever le courage de maître
+Simonnet et des autres valets de Vaunoy, saisit bravement un
+mousquet, et fit le coup de feu par la fenêtre de la cuisine.
+
+Au moment où l'on entendit les premiers bruits de cette attaque
+inopinée et furieuse, Vaunoy était dans son appartement avec
+maître Alain, Lapierre et deux autres valets armés.
+
+--Voici l'instant, dit-il avec un certain trouble dans la voix;
+il dort et vous êtes quatre. Saint-Dieu! ne me le manquez pas
+cette fois.
+
+--Je m'en chargerai tout seul, reprit Lapierre; et en vérité, ce
+jeune fou prend à tâche de me donner envie de le tuer. Voilà deux
+fois qu'il me foule aux pieds depuis hier.
+
+--Trêve de paroles! interrompit Vaunoy; à vous le capitaine, à
+moi les Loups!
+
+Les quatre estafiers s'engagèrent dans le long corridor qui
+conduisait à la chambre de Didier, Lapierre marchait le premier,
+épée nue dans la main droite, poignard dans la gauche.
+
+Maître Alain venait le dernier, ce qui lui donna occasion de dire,
+sans être aperçu, un mot à sa bouteille carrée.
+
+--Attention! dit Lapierre en arrivant à la porte qui n'était
+point fermée. Je vais l'expédier tout seul. Cependant s'il
+s'éveillait par le plus grand des hasards, vous viendriez à la
+rescousse.
+
+Il entra. Une obscurité profonde régnait dans la chambre de
+Didier. Lapierre avança doucement; et, lorsqu'il se crut à portée
+du lit, il leva son épée.
+
+Une autre épée arrêta la sienne dans l'ombre. Lapierre recula
+étonné.
+
+--Lève la lanterne, Jacques, dit-il à l'un des valets.
+
+Celui-ci obéit, et nos quatre assassins aperçurent debout, devant
+le lit de Didier endormi, un homme de grande taille, qui droit et
+ferme sur la hanche, présentait la pointe de son épée nue.
+
+Le vieux majordome poussa un cri de surprise.
+
+--Saint-Jésus, dit-il, gare à nous! Je le reconnais, cette fois;
+nous ne sommes pas trop de quatre: c'est Jude Leker, l'ancien
+écuyer de Nicolas Treml!
+
+
+
+XXX
+Quatre contre un
+
+Jude avait été introduit, comme nous l'avons dit, par la vieille
+femme de charge, et avait attendu son maître sur le lit de camp
+qui se trouvait dans un coin de la chambre.
+
+Il s'était fort étonné lorsqu'il avait vu Didier, endormi, apporté
+par deux valets, et son inquiétude avait redoublé; mais il était
+resté coi, afin de n'être point aperçu.
+
+À plusieurs reprises, quand les valets furent partis, il appela
+son maître à voix basse. Celui-ci plongé dans un sommeil de plomb
+n'eut garde de lui répondre. Le breuvage que lui avait versé
+maître Alain au souper était une préparation opiacée mêlée à forte
+dose au vin de Guyenne, si bien apprécié par M. de Béchameil.
+
+Ce silence obstiné mit une lugubre appréhension dans l'esprit de
+Jude.
+
+--C'est étrange! pensa-t-il. Serait-ce un cadavre que ces hommes
+viennent d'apporter?
+
+Il se leva doucement et posa sa main sur le coeur du jeune homme
+qui battait fort tranquillement.
+
+--Il dort! se dit Jude avec un soupir de soulagement. Que Dieu
+lui donne un long et tranquille sommeil!
+
+Ce souhait devait être rempli outre mesure.
+
+Au moment où Jude regagnait sa couche, le fracas de l'attaque
+éclata de toutes parts.
+
+Le vieil écuyer prit son épée, et se tint prêt à tout événement.
+
+Au bout de quelques minutes, il entendit un bruit de pas dans le
+corridor et saisit quelques mots de la conversation des quatre
+assassins.
+
+--Il faut pourtant l'éveiller, se dit-il.
+
+Et il secoua rudement Didier, qui resta inerte et comme mort.
+
+Le brave écuyer, de guerre lasse, prit son parti et se plaça
+devant le lit, l'épée haute.
+
+--Si c'est Pelo Rouan, pensa-t-il, je l'adjurerai au nom de
+Treml, et d'ailleurs, Pelo Rouan ne frappera pas un homme endormi,
+j'en suis sûr... Mais si ce n'est pas Pelo Rouan?
+
+En guise de réponse à cette embarrassante question, Jude assura
+son épée et se mit en garde.
+
+Au même instant, la porte fut ouverte et donna passage aux
+estafiers de Vaunoy.
+
+Pour être plus vieux de vingt ans, Jude Leker n'avait point perdu
+cette robuste et martiale apparence qui avait donné jadis à
+réfléchir aux roués de la suite du régent.
+
+Dans la position qu'il avait prise devant le lit du capitaine, sa
+grande taille se développait fièrement et montrait, à la
+vacillante clarté de la lanterne, le vigoureux dessin de ses
+formes athlétiques. Sur son visage régnait ce calme profond qui,
+lorsqu'un homme est en face du péril, annonce une détermination
+indomptable.
+
+Son regard restait lourd, presque apathique, et chacun de ses
+muscles gardait l'immobilité de l'acier.
+
+Au seul nom de Jude, Lapierre crut deviner une alarmante
+complication. La présence de l'ancien écuyer de Treml auprès du
+capitaine rendait plus irrévocable, s'il est possible, l'arrêt de
+mort qui pesait sur ce dernier, car cette réunion n'était peut-être
+pas due au hasard, et, en tout cas, elle donnait une force nouvelle
+aux motifs que Vaunoy avait de redouter Didier.
+
+Le premier mouvement de Lapierre fut donc d'ordonner l'attaque;
+mais un coup d'oeil jeté sur la ferme attitude du vieil écuyer
+retint cet ordre sur sa lèvre.
+
+Il connaissait de réputation Jude, qui avait passé autrefois pour
+le plus vaillant homme d'armes du pays rennais, et ce qu'il voyait
+de lui n'était point fait pour démentir cette renommée.
+
+Jude était seul, mais des quatre estafiers deux étaient des valets
+pris pour faire nombre; le troisième, maître Alain, vieillard
+débile et usé par le vice, chancelait déjà sous le poids d'une
+ivresse fort avancée.
+
+Le quatrième enfin, qui était Lapierre en personne, pouvait,
+poussé à bout, ne pas être un adversaire à dédaigner: mais la
+guerre n'était point son fait en définitive, et il ne combattait
+jamais qu'au pis-aller.
+
+De sorte que les forces en présence, sans se balancer exactement,
+n'étaient pas non plus trop inégales.
+
+Maître Alain était au flanc de Jude, à bonne distance, il est
+vrai; Lapierre faisait face, et les deux valets se trouvaient
+entre ce dernier et le marjordome.
+
+Après cette courte réflexion, Lapierre baissa son épée et remit
+son poignard à sa ceinture.
+
+--Mon compagnon, dit-il à Jude d'un ton délibéré, le vénérable
+maître d'hôtel de La Tremlays prétend vous reconnaître pour un
+ancien serviteur de la maison. À ce titre, je me déclare fort
+joyeux de faire votre connaissance. Voulez-vous, s'il vous plaît,
+nous livrer passage afin que nous puissions accomplir notre tâche?
+
+Jude ne répondit point et demeura immobile.
+
+--Mon compagnon, reprit Lapierre, nous sommes quatre et vous êtes
+seul. En outre, si vous voulez prendre la peine d'ouvrir vos
+oreilles, vous ne douterez point que nous n'ayons dans le château
+de nombreux auxiliaires.
+
+Le fracas redoublait en effet, les Loups avaient fait irruption à
+l'intérieur. C'était un vacarme assourdissant qui eût éveillé un
+mort.
+
+Pourtant le capitaine dormait toujours.
+
+--Mon compagnon, dit pour la troisième fois Lapierre qui prit un
+ton caressant et envoya un rapide coup d'oeil à ses gens, je
+serais fâché d'user envers vous de violence, mais...
+
+Il n'acheva pas. Les cinq épées lancèrent à la fois cinq gerbes
+d'étincelles.
+
+Il y eut un court cliquetis. Maître Alain tomba sur ses genoux en
+poussant un gémissement sourd, et l'un des valets mesura le sol au
+milieu d'une mare de sang.
+
+Jude, qui s'était fendu deux fois coup sur coup se remit en garde
+bellement.
+
+Lapierre recula ainsi que le second valet.
+
+Le mauvais succès de la traîtreuse attaque qu'il avait tentée au
+moment même où il semblait vouloir parlementer, le déconcerta
+quelque peu, et il jeta un piteux regard sur ses compagnons hors
+de combat.
+
+--Vertudieu! grommela-t-il, ce n'était pas trop de quatre, en
+effet. Lève la lanterne, Jacques.
+
+Jacques n'avait pas été touché. Il obéit.
+
+La lumière tomba d'aplomb sur le justaucorps de Jude, et Lapierre
+poussa un cri de joie.
+
+Le vieil écuyer restait droit et ferme, mais son sang coulait
+abondamment par trois blessures.
+
+L'assaut n'était pas si mauvais que Lapierre l'avait cru d'abord.
+
+--Il ne s'agit que d'attendre, reprit-il en ricanant.
+
+Toute son insolence était revenue. Il ajouta:
+
+--Du diable s'il reste un quart d'heure debout avec ces trois
+saignées. Attention, Jacques! il est à nous. Fais comme moi,
+accule-toi au mur et reste en garde. S'il quitte sa position pour
+m'attaquer, tu iras au lit et tu feras l'affaire; si c'est toi
+qu'il attaque, je me charge du capitaine. S'il se tient
+tranquille, ne bougeons pas. Dès qu'il tombera au bout de son
+sang, nous achèverons notre besogne.
+
+Jacques obéit encore. Lapierre et lui s'adossèrent au mur. Maître
+Alain et l'autre valet gisaient à terre sans mouvement, et morts,
+suivant toute apparence.
+
+Jude envisagea sa situation avec tout le calme de son stoïque
+courage: sa situation était désespérée.
+
+Lapierre, l'effronté coquin avait parfaitement établi le dilemme;
+Jude ne pouvait se sauver qu'en attaquant, mais s'il attaquait,
+Didier était mort.
+
+Le choix de Jude ne pouvait être douteux; il garda son poste.
+
+Cependant, il se sentait faiblir de minute en minute; ses forces
+s'en allaient avec son sang.
+
+Une fois, le bruit que faisaient les Loups s'approcha dans la
+direction de la chambre; Jude eut une lueur d'espoir.
+
+--Pelo Rouan! cria-t-il, au secours!
+
+Mais le bruit s'éloigna, et Pelo Rouan ne vint pas.
+
+--Holà! dit Lapierre; le charbonnier se mêle-t-il aussi de
+protéger l'orphelin! heureusement il est à trop bonne distance
+pour entendre et, puisque ce brave garçon appelle ainsi les
+absents, c'est signe que sa cervelle déloge. Il a chancelé, sur ma
+foi!
+
+Jude se redressa vivement, mais Lapierre ne s'était point trompé.
+Il avait chancelé.
+
+En se relevant, il dit:
+
+--Monsieur le capitaine, éveillez-vous!
+
+--Ah ça! murmura l'ancien saltimbanque, c'est un taureau que cet
+écuyer? Il a déjà perdu plus de sang qu'il n'y en a dans mes
+veines, et il est encore debout. Si l'autre allait finir son
+somme, nous serions ici à terrible fête.
+
+Jude pâlissait et haletait.
+
+--Éveillez-vous, monsieur le capitaine! cria-t-il encore d'une
+voix affaiblie déjà. Éveillez-vous!
+
+--Pourquoi ne pas lui donner le nom de son père, mon compagnon?
+demanda Lapierre avec ironie. Allons! ne te gêne pas. Ce nom,
+prononcé en ce lieu, aurait peut-être une vertu magique.
+
+Jude ne comprenait point. Il mit la main sur une de ses blessures
+afin d'arrêter le sang: mais Lapierre impitoyable et pressé d'en
+finir, simula une attaque qui le força de se remettre en garde.
+
+Le sang coula de nouveau.
+
+--Éveillez-vous, monsieur, éveillez-vous! cria pour la troisième
+fois Jude, qui s'appuya, épuisé, aux colonnes du lit.
+
+Didier dormait toujours.
+
+Jude, à bout de forces, lâcha son épée, glissa le long du lit et
+tomba dans son sang.
+
+--Dieu ne veut pas que je meure pour Treml! murmura-t-il avec un
+douloureux regret.
+
+--Et pour qui donc meurs-tu, mon brave garçon! s'écria Lapierre
+en éclatant de rire. Est-ce que, par hasard, tu ne saurais pas?...
+Ce serait une excellente plaisanterie.
+
+Il s'approcha de Jude qui respirait avec effort et ne bougeait
+plus.
+
+--Mon compagnon, dit-il en lui tâtant le pouls, tu as encore
+trois minutes à vivre pour le moins. Veux-tu que je te conte une
+histoire? Qui ne dit mot consent, hé? retiens-toi de mourir, cela
+va t'amuser. Un soir, figure-toi, je passais par la forêt de
+Rennes, j'étais saltimbanque de mon métier et j'avais besoin d'un
+enfant. Ton pouls a l'air de vouloir s'éteindre: un peu de
+patience, que diable! Sur le revers d'un fossé, j'aperçus une
+jolie petite créature emmaillotée de peau de mouton. Je laissai la
+peau de mouton, mais j'emportai l'enfant qui faisait justement mon
+affaire. Une fois à Paris... Aurais-tu dessein de me fausser
+compagnie? J'abrège: cet enfant grandit; le hasard le fit échapper
+à ma tutelle; il devint page de M. le comte de Toulouse, puis
+gentilhomme de sa chambre, puis... À la bonne heure, voici ton
+pouls qui recommence à battre comme il faut. Puis capitaine de la
+maréchaussée. Devines-tu?
+
+Une légère et furtive rougeur monta au visage de Jude, qui
+néanmoins demeura immobile et garda ses yeux fermés.
+
+--Tu ne devines pas? reprit Lapierre. Eh bien! je vais te mettre
+les points sur les _i_ pour que tu t'en ailles content dans
+l'autre monde. Cela t'expliquera en même temps pourquoi nous
+sommes ici de la part d'Hervé de Vaunoy: l'enfant que je trouvai
+dans la forêt avait nom Georges Treml.
+
+À peine Lapierre avait-il prononcé ce nom qu'il poussa un cri de
+rage et de douleur.
+
+Un mouvement d'incommensurable joie venait d'emplir le coeur de
+Jude et galvanisait son agonie. Le bon écuyer, retrouvant vie pour
+un instant au nom adoré du petit-fils de son maître, avait
+étreint, par un suprême effort, la gorge du saltimbanque qu'il
+tenait renversé sous lui.
+
+--Au secours, Jacques! râla celui-ci.
+
+Jacques s'élança, mais non pas assez vite. Jude avait ressaisi son
+épée et la plongea de toute sa force dans la poitrine de Lapierre.
+
+Puis, s'appuyant d'une main aux colonnes du lit, il reçut le choc
+du dernier valet.
+
+C'était encore un champion redoutable que Jude Leker à sa dernière
+heure. Le valet, grièvement blessé dès les premières passes, jeta
+son arme et s'enfuit.
+
+Jude se traîna jusqu'à la lanterne qui, éteinte à demi et oubliée
+par terre, éclairait d'une lueur faible les résultats de cette
+scène de carnage. Il la prit, ramena la flamme, et s'aidant de ses
+mains, il regagna le lit où Didier, subissant toujours l'effet du
+narcotique, dormait son léthargique sommeil.
+
+Ce fut avec une peine infinie que le bon écuyer, rassemblant tout
+ce qui lui restait de force, parvint à se relever. Il s'appuya
+d'une main sur les matelas, de l'autre il dirigea l'âme de la
+lanterne sur le visage de Didier.
+
+Le capitaine était couché sur le dos, dans la position où
+l'avaient placé les valets de Vaunoy. Il n'avait point bougé
+depuis lors. La lumière tomba d'aplomb sur ses traits hardis et
+réguliers.
+
+Jude se mourait, mais sa joie atteignit au délire. Il contempla un
+instant Didier endormi. Une extatique allégresse illumina sa
+simple et honnête physionomie, tandis que deux larmes brûlantes
+sillonnaient lentement le hâle de ses joues.
+
+--C'est lui, murmura-t-il enfin, que Dieu le sauve et le bénisse!
+Voilà bien le front de Treml! et ces yeux fermés, je m'en souviens
+maintenant, sont bien les yeux d'un Breton: hardis et bons! Oh!
+c'est un beau soldat, que le dernier fils de Treml! C'est un digne
+rejeton du vieil arbre. Si je l'avais reconnu plus tôt!...
+
+Il prit la main de Didier et se pencha sur elle, ne pouvant la
+soulever jusqu'à sa lèvre!
+
+--Notre monsieur! mon fils! poursuivit-il avec une passion si
+ardente que les dernières gouttes de son sang loyal remontèrent à
+sa joue, éveillez-vous pour que je vous salue du vaillant nom de
+vos pères! Éveillez-vous, enfant de Treml; votre vie sera belle et
+glorieuse désormais...
+
+Il s'arrêta; son regard exprima tout à coup une terreur.
+
+--Mon Dieu! mon Dieu! cria-t-il d'une voix sourde; il dort et je
+vais mourir! Je vais mourir, emportant son secret, son bonheur:
+tout ce que Dieu vient de lui rendre!
+
+Jude regardait maintenant son jeune maître avec des yeux
+découragés. La vie l'abandonnait; il le sentait, et c'était pour
+lui une accablante angoisse que de faire défaut pour ainsi dire au
+dernier Treml, que de l'abandonner en ce moment suprême, où un
+seul mot, prononcé et entendu, lui rendrait fortune et noblesse.
+
+--Je ne veux pas mourir, reprit-il avec effort; ce serait
+trahison! Il faut que je vive pour le servir et pour l'aimer.
+Arrête-toi donc, mon sang; tu es à lui, tout à lui! Notre-Dame de
+Mi-Forêt, sainte mère du Christ, ayez pitié! Qu'il s'éveille, ou
+que je vive! Sainte Vierge! la mort est sur moi. C'est la première
+fois que j'ai peur!
+
+Le malheureux vieillard tremblait son agonie et avait besoin de
+ses deux mains pour se retenir aux couvertures du lit. Une minute
+se passa pendant laquelle il souffrit un martyre que nous
+n'essaierons pas de dépeindre. Puis ses mains glissèrent lentement
+le long des couvertures.
+
+--Éveille-toi! éveille-toi, râla-t-il. Écoute! Écoute-moi, notre
+monsieur! Il y a dans le creux du chêne de la Fosse-aux-Loups un
+parchemin et de l'or. Tout cela est à vous, Georges Treml... à
+vous! Moi, je suis un mauvais serviteur: je meurs quand vous
+auriez besoin que je vive. Pardonnez-moi!... pardonnez-moi! Treml!
+Treml!
+
+Ses jambes fléchirent; il tomba pesamment à la renverse en
+prononçant une dernière fois le nom idolâtré de son maître.
+
+Un silence de mort régna dans la chambre pendant quelques minutes.
+La lanterne, demeurée sur le lit, jetait encore par intervalles de
+tristes lueurs sur cette scène de désolation.
+
+Tout à coup on entendit un long et retentissant bâillement.
+
+L'un des cadavres s'agita et se mit à étirer ses membres, comme on
+fait après un bon sommeil.
+
+Ce cadavre était celui de maître Alain, le majordome, lequel
+n'avait d'autre blessure qu'un large trou fait à son pourpoint. Le
+vieux buveur était tombé au choc de Jude, et, moitié par frayeur,
+moitié par ivresse, il ne s'était point relevé.
+
+Or, on sait qu'un homme ivre, si poltron qu'il puisse être,
+s'endormirait à dix pas de la bouche d'un canon.
+
+Maître Alain s'était endormi.
+
+En s'éveillant, son premier soin fut de donner une marque
+d'affection à sa bouteille carrée. Il ne se souvenait de rien.
+
+Après avoir avalé une ample rasade, il se leva, chancelant, et
+plus ivre que jamais.
+
+--Pourquoi diable suis-je hors de mon lit? se demanda-t-il.
+
+Un coup d'oeil jeté autour de lui éclaira sa mémoire.
+
+--Oh! oh! dit-il; la bataille est finie. Voici mon vieux
+compagnon Jude dans l'état où je le désirais. Et ce jeune coquin
+de Georges Treml! il dort comme un bienheureux. Ma foi! je vais
+achever la besogne.
+
+Il prit son poignard et marcha laborieusement vers le lit, non
+sans dire un mot en chemin à sa bouteille, pour se donner du
+courage. Au premier pas, il trébucha contre le corps de Lapierre.
+
+--Tiens, gronda-t-il, le voilà qui dort aussi! Lapierre! viens
+m'aider, mon garçon.
+
+Lapierre n'avait garde de répondre. Maître Alain se pencha sur lui
+et lui mit le goulot de son flacon carré dans la bouche.
+
+--En veux-tu? demanda-t-il suivant sa coutume.
+
+L'eau-de-vie se répandit à terre. Maître Alain se releva.
+
+--Il ne boira plus! dit-il avec solennité.
+
+Au moment où il arrivait à portée du lit, il s'arrêta pour écouter
+une voix douce, mais éplorée, qui chantait dans la cour, sous la
+fenêtre, un couplet de la romance d'Arthur de Bretagne.
+
+--Joli moment pour chanter! murmura-t-il.
+
+La voix s'interrompit et prononça tout bas avec un accent désolé:
+
+--Didier! Didier!
+
+--Présent! dit en riant le majordome. Allons! un autre couplet,
+encore un couplet!
+
+La douce voix de jeune fille, comme si elle eût voulu obéir à cet
+ordre ironique, reprit cette partie de la complainte qui raconte
+les douleurs de la duchesse Constance de Bretagne, et chanta d'une
+voix pleine de larmes:
+
+_Elle cherchait, dans sa détresse,
+La forteresse
+Où l'Anglais tenait enfermé
+Son bien-aimé._
+
+Puis elle dit encore:
+
+--Didier! Oh! Didier! où es-tu?
+
+Le vieux majordome, réduit à l'état d'enfance par son ivresse,
+s'approcha curieusement de la fenêtre pour voir la chanteuse; mais
+au même instant, la porte s'ouvrit, et une vive lumière inonda la
+chambre.
+
+Maître Alain se retourna.
+
+Il vit Alix de Vaunoy, pâle, l'oeil égaré, tenant à la main un
+flambeau.
+
+Elle, aussi, prononça d'une voix étouffée le même nom que la
+chanteuse:
+
+--Didier! Didier!
+
+
+
+XXXI
+Alix et Marie
+
+Alix de Vaunoy entra. Elle était bien changée; son visage gardait
+les traces d'une cruelle souffrance. Ses yeux avaient ce regard
+morne et fixe que laisse après soi la brûlante exaltation de la
+fièvre.
+
+Au moment où le maître de La Tremlays avait donné le signal à ses
+quatre estafiers, Alix était couchée sur son lit de douleur et
+sommeillait péniblement. Autour d'elle veillaient mademoiselle
+Olive, sa tante, la fille de chambre Renée et une autre servante.
+Le fracas de l'attaque des Loups vint réveiller Alix en sursaut et
+frapper d'épouvante les trois femmes qui la gardaient.
+Mademoiselle Olive s'évanouit au premier coup de fusil, et les
+deux servantes s'enfuirent affolées par la frayeur.
+
+Alix demeura seule.
+
+Son sommeil, si court et si agité qu'il eût été, l'avait un peu
+reposée. Le bruit de l'attaque, en ébranlant la faiblesse de son
+cerveau, y ressuscita quelques vagues pensées, comme la secousse
+imprimée à un vase rempli d'eau y fait remonter les objets
+submergés.
+
+Elle eut souvenir de son entretien avec Lapierre et de la mortelle
+douleur qui avait torturé son âme. Elle prononça le nom de son
+père, puis le nom de Didier, pour qui désormais sa tendresse était
+celle d'une soeur ou d'un ange.
+
+Puis, encore, elle se leva, jeta sur ses épaules une mante, prit
+un flambeau et quitta sa chambre.
+
+Il n'y avait personne pour la retenir.
+
+Dans le corridor elle rencontra plusieurs Loups, qui, maîtres du
+château, le traitaient en pays conquis; mais les Loups s'enfuirent
+à l'aspect de cette pâle figure, qui ressemblait de loin à un
+fantôme.
+
+Ils n'eurent garde de lui barrer le passage.
+
+Elle choisit d'instinct le chemin de la chambre de Didier. On ne
+peut dire qu'Alix fût en état de somnambulisme. Elle était bien
+réellement éveillée; mais son intelligence flottait dans un milieu
+obscur; elle pensait comme on rêve.
+
+Lorsqu'elle ouvrit la porte du capitaine, seule, au milieu de la
+nuit, l'idée ne lui vint même pas que ce pût être un acte
+condamnable ou simplement en dehors des lois des convenances.
+Malgré les demi-ténèbres où son esprit était plongé, elle savait
+que, entre elle et Didier, il existait un obstacle
+infranchissable, un abîme rendu plus profond par les accablantes
+insinuations de Lapierre.
+
+Elle était résignée. Elle l'avait dit à Dieu.
+
+Elle venait au secours d'un homme qui avait été son fiancé, mais
+qui était son frère.
+
+Par l'angoisse de son dévouement plutôt que par l'enchaînement
+logique de ses souvenirs et des affreux soupçons qui avaient
+précédé sa fièvre, elle sentait que Didier était menacé de mort.
+
+Et elle venait.
+
+La scène que nous avons mis si longtemps à raconter, dans le
+chapitre qui précède, n'avait réellement duré que quelques
+minutes, et quand Alix arriva au seuil de la chambre de Didier, le
+combat avait déjà pris fin.
+
+Elle entra, comme nous l'avons dit, en prononçant le nom de celui
+que sa pure et pieuse conscience lui permettait, lui ordonnait de
+défendre.
+
+Le vieux majordome, stupéfait de cette apparition, demeura
+immobile, et n'eut pas même la force de demander conseil à sa
+bouteille. Alix qui avait fait quelques pas sans le voir,
+l'aperçut enfin, et, de sa main tendue, lui désigna la porte. Le
+vieillard sortit aussi vite que le lui put permettre le méchant
+état de ses jambes avinées.
+
+Alix posa son flambeau sur la table et s'assit au pied du lit. Ses
+regards s'égaraient dans l'obscurité du corridor, à travers la
+porte entrebâillée.
+
+La fièvre revenait et mettait un voile plus épais sur son esprit.
+
+--Quelle étrange odeur! dit-elle après quelques secondes de
+silence, pendant lesquelles son oeil n'avait point cherché Didier.
+Pourquoi ces hommes dorment-ils sur le carreau? Ils sont heureux
+de pouvoir dormir. Moi je vais prier.
+
+Elle mit la main sur son front, et entre ses lèvres pâles une
+prière coula murmurant.
+
+Puis tout à coup elle frissonna, disant:
+
+--Ils mentent, ils mentent! Ce ne fut pas mon père qui dirigea le
+bras de l'assassin!
+
+--Didier! Didier! cria dans la cour, sous la fenêtre, la voix de
+jeune fille que nous avons entendue déjà.
+
+--Didier! répéta mademoiselle de Vaunoy en faisant effort pour
+ressaisir sa pensée fugitive; oui, c'est vrai, je suis venue pour
+lui... où est-il?
+
+Elle jeta son regard autour de la chambre et aperçut le capitaine
+dormant auprès d'elle. Cette vue sembla éclairer soudainement son
+intelligence.
+
+--Je me souviens, dit-elle, voilà que je me souviens! Il y avait
+dans les paroles de ce misérable valet une terrible menace. Les
+assassins vont venir peut-être...
+
+Elle tourna avec effroi vers la porte ses yeux qui rencontrèrent
+en chemin, sur le carreau, les trois prétendus dormeurs.
+
+En même temps l'odeur du sang vint de nouveau blesser son odorat.
+
+--Ils sont venus, s'écria-t-elle; est-il blessé? Non. Il repose.
+Dieu soit loué! son sommeil est tranquille. Mais qui donc a pu le
+défendre?
+
+Elle prit le flambeau et l'approcha successivement des trois
+cadavres.
+
+Elle reconnut Lapierre, lequel gardait, mort, son cynique et
+insouciant sourire.
+
+Elle reconnut aussi l'autre valet.
+
+Le troisième visage, celui de Jude, était étranger à mademoiselle
+de Vaunoy. Elle le considéra un instant en silence, puis, se
+penchant tout à coup, elle prit une de ses mains et la serrant
+avec passion:
+
+--Que Dieu ait votre âme, murmura-t-elle avec gratitude, vous
+dont je ne sais pas le nom; vous êtes mort pour le défendre.
+Chaque matin et chaque soir, quand je serai loin du monde, je
+dirai une prière pour que Dieu vous reçoive en sa miséricorde. Ils
+étaient trois contre vous, davantage peut-être. Vous étiez un
+vaillant homme et un digne serviteur!
+
+Elle se releva et revint vers Didier.
+
+--Je veux rester là, reprit-elle: on n'osera pas le tuer devant
+moi.
+
+Les Loups, cependant, continuaient de parcourir le château; les
+uns buvaient, les autres dévastaient. Le bruit du pillage et de
+l'orgie arrivait, comme par bouffées, le long des corridors.
+
+Lorsque ce fracas se calmait, Alix entendait, sans trop y prendre
+garde, des sanglots de femme dans la cour.
+
+Parmi ces sanglots, elle crut saisir une seconde fois le nom de
+Didier, et son oreille s'ouvrit avidement.
+
+--Il ne m'entend pas! disait la voix avec découragement; il
+reconnaîtrait mon chant, s'il m'entendait.
+
+Puis elle chantait parmi ses larmes:
+
+_Elle cherchait, dans sa détresse,
+La forteresse
+Où l'Anglais avait enfermé
+Son bien-aimé._
+
+Alix se précipita vers la fenêtre. La voix continua:
+
+_La nuit venait dans l'ombre
+De la tour sombre,
+Elle disait sous le grand mur:
+Arthur! Arthur!_
+
+Marie! c'est Marie! dit Alix dont le coeur battit avec force,
+c'est Marie, la fiancée de Didier.
+
+Elle ouvrit la fenêtre.
+
+--Marie! appela-t-elle.
+
+La pauvre Fleur-des-Genêts s'était laissée tomber sur l'herbe.
+Elle se releva vivement et reconnut à la fenêtre éclairée les
+traits pâlis de mademoiselle de Vaunoy.
+
+--L'avez-vous vu? demanda-t-elle.
+
+--Il est là, répondit Alix en se tournant vers le lit.
+
+La chambre de Didier était au premier étage. La fenêtre qui
+s'ouvrait sur la cour se trouvait entourée de vigoureuses pousses
+de vigne, dont les branches bossues descendaient tortueusement
+jusqu'au sol. Fleur-des-Genêts s'élança, légère comme un oiseau.
+La vigne lui servit d'échelle.
+
+L'instant d'après elle sautait au cou d'Alix.
+
+--Où est-il? s'écria-t-elle.
+
+Alix lui montra le lit, où Didier, revêtu de son uniforme était
+étendu...
+
+--Comme je souffrais! dit-elle en essuyant une larme qui n'avait
+pas eu le temps de sécher et qui brillait au milieu de son
+sourire; je tremblais d'être arrivée trop tard. Merci, Alix...
+merci, ma bonne demoiselle. Il dort; il ne sait pas que sa vie est
+en danger.
+
+--Et comment le sais-tu toi, Marie? demanda mademoiselle de
+Vaunoy qui songeait à son père et avait peur.
+
+--Comment, je le sais, Alix? Ne sais-je pas tout ce qui le
+regarde?...
+
+Les yeux des jeunes filles se rencontrèrent.
+
+Alix demanda:
+
+--Le danger qui le menaçait est-il donc connu dans la forêt?
+
+--C'est de la forêt que vient ce danger, mademoiselle. Ils sont
+partis ce soir de la Fosse-aux-Loups. Béni soit Dieu qui a permis
+que les Loups n'aient point trouvé encore la chambre où il repose,
+il faut l'éveiller bien vite.
+
+--Les Loups, répéta mademoiselle de Vaunoy avec terreur; les
+Loups veulent-ils donc aussi l'assassiner?
+
+--Non, pas eux, mais un misérable dont j'ignore le nom, et qui
+leur a ouvert les portes de La Tremlays. Mon père déteste le
+capitaine, parce qu'il est français, et encore pour autre chose.
+Mon père a dit: je ne frapperai pas, mais je laisserai frapper.
+C'était dans notre loge qu'il disait cela, et moi j'écoutais
+derrière la porte de ma chambre. Je me suis jetée aux genoux de
+mon père; mon père m'a enfermée dans ma chambrette. Ah! que j'ai
+pleuré! Puis j'ai repris courage, à force de prier. Regardez mes
+mains, Alix, elles saignent encore. J'ai brisé les volets de ma
+fenêtre, j'ai sauté dehors et je suis accourue à travers les
+taillis. Mais les murs du parc sont bien hauts, ma chère
+demoiselle. J'ai donné mon âme à Dieu avant de les franchir, car
+je croyais que l'heure de ma mort était venue. Notre-Dame de
+Mi-Forêt a eu pitié de moi, Didier est sain et sauf, et je vous
+trouve veillant sur lui comme un bon ange.
+
+Elle s'interrompit tout à coup en cet endroit. Un nuage passa sur
+son front.
+
+--Mais pourquoi veillez-vous sur lui, Alix? demanda-t-elle.
+
+Ce fut un mouvement passager. Alix n'eut pas même besoin de
+répondre. Fleur-des-Genêts, en effet, aperçut les trois cadavres
+et poussa un cri d'horreur.
+
+--Notre-Dame de Mi-Forêt a eu pitié de toi, ma fille, répéta
+mademoiselle de Vaunoy d'un ton lent et grave. Deux de ces hommes
+qui sont maintenant devant Dieu étaient des assassins: je les
+connais. L'autre, que je ne connais pas, avait un coeur généreux
+et un bras vaillant. Plût au ciel qu'il vécût encore, car Didier
+n'est pas hors de péril. Ce sommeil étrange m'effraie, et je sais
+que les ennemis du capitaine sont capables de tout.
+
+Marie prit la main de Didier et la secoua.
+
+--Éveillez-vous! dit-elle; éveillez-vous... Mais voyez donc,
+Alix! Il ne bouge pas!
+
+Elle frémit de la tête aux pieds et ajouta:
+
+--Ce sommeil ressemble à la mort!
+
+--Ce sommeil y pourrait mener, ma fille, répondit Alix dont les
+beaux traits avaient perdu leur jeune caractère et qui semblait
+avoir mûri de dix ans depuis la veille; es-tu forte?
+
+--Je ne sais. Au nom de Dieu! aidez-moi plutôt à l'éveiller.
+
+--Il ne s'éveillera pas. Aide-moi à le sauver.
+
+Fleur-des-Genêts, soumettant son esprit à l'intelligence
+supérieure de sa compagne, vint vers elle et l'implora du regard,
+attendant d'elle seule le salut de Didier. Alix était une noble
+fille. Dieu l'éprouvait ici-bas pour la glorifier au ciel.
+
+Elle se pencha sur Fleur-des-Genêts et lui donna un baiser de
+mère.
+
+--Quand tu seras sa femme, dit-elle, sois bonne et douce,
+toujours, et garde-lui tout ton coeur.
+
+--Pourquoi me dites-vous cela? dit Marie; vous parliez de le
+sauver...
+
+Mademoiselle de Vaunoy se redressa.
+
+--Tu as raison, dit-elle; hâtons-nous.
+
+Elle passa rapidement le poignard de Jude à sa ceinture et donna
+celui de Lapierre à Marie, qui ouvrait de grands yeux et ne
+devinait point le projet de sa compagne.
+
+--Tu es enfant de la forêt, reprit Alix: tu sais monter à cheval
+et tu dois être forte. Il nous faut agir en hommes, cette nuit, ma
+fille. Fais comme moi, et si dans les corridors une arme se lève
+sur Didier, fais comme moi encore, et meurs en le défendant.
+
+Un feu héroïque brillait dans les yeux d'Alix pendant qu'elle
+parlait ainsi.
+
+Fleur-des-Genêts la contempla un instant, puis baissa la tête en
+silence.
+
+--As-tu peur? demanda Mademoiselle de Vaunoy avec pitié.
+
+--Non, répondit Marie; mais je pense à votre dévouement, à vos
+espérances d'autrefois...
+
+Alix releva sur elle ses grands yeux fiers et doux.
+
+Sans répondre, elle passa au cou de Didier toujours endormi la
+médaille de cuivre qu'elle avait prise à Lapierre la nuit où
+celui-ci avait tenté d'assassiner le jeune capitaine dans les rues
+de Rennes. Ses yeux étaient levés vers le ciel.
+
+Aussitôt ce devoir accompli, elle reprit avec énergie:
+
+--Ma fille, j'aime Dieu. Tu seras ma soeur, comme Didier est mon
+frère. À l'oeuvre! Il ne doit pas s'éveiller dans la maison de mon
+père!
+
+Avec une vigueur dont nul n'aurait pu la croire capable, surtout
+en ce moment où elle venait de quitter le lit où la clouait la
+fièvre, elle souleva les épaules de Didier et fit signe à Marie de
+soulever les pieds.
+
+Marie obéit passivement, comme un enfant qui suit, sans les
+discuter, les ordres de son maître.
+
+La couverture fut passée sous le corps de Didier, les deux jeunes
+filles la prenant par les quatre coins, comme une civière,
+enlevèrent leur vivant fardeau.
+
+Elles fléchissaient sous le poids. Néanmoins, elles s'engagèrent
+résolument dans les longs corridors de La Tremlays.
+
+De toutes parts, on entendait les rires et les chants des Loups
+qui, par bonheur, sérieusement occupés à boire, ne troublèrent
+point la retraite des deux jeunes filles.
+
+Elles traversèrent sans obstacles les sombres galeries du château
+et arrivèrent au seuil de la cour, où elles déposèrent le
+capitaine, pour reprendre haleine.
+
+Fleur-des-Genêts haletait et tremblait. Alix respirait doucement
+et ne semblait point lasse. Sa compagne la contemplait avec une
+admiration mêlée d'effroi.
+
+--Qu'est-ce que cela? demanda Mademoiselle de Vaunoy en désignant
+un objet qui se mouvait dans l'ombre du mur.
+
+--C'est un cheval, répondit Marie. Pendant que j'errais dans la
+cour, un valet du maître de La Tremlays, votre père, est venu
+l'attacher auprès de la porte.
+
+--Nous n'aurons pas besoin de la clé des écuries, alors. Quant à
+celle de la porte extérieure, les gens de la forêt ont fait en
+sorte sans doute que nous puissions nous en passer. Encore un
+effort, ma fille!
+
+Elles reprirent leur fardeau; après bien des tentatives inutiles;
+elles parvinrent à placer le capitaine sur le cheval, et Marie,
+qui se mit en selle, le soutint.
+
+--Va, ma fille, dit Alix, j'ai fait ce que j'ai dû, à toi
+d'achever notre oeuvre en lui trouvant un asile.
+
+Fleur-des-Genêts se pencha; mademoiselle de Vaunoy la baisa au
+front.
+
+--Vous êtes bonne et généreuse, mademoiselle, murmura Marie.
+Merci pour lui et merci pour moi.
+
+Les Loups avaient laissé, en effet, la porte ouverte. Alix frappa
+de la main la croupe du cheval, qui partit aussitôt.
+
+--Que Dieu veille sur lui, dit-elle.
+
+Puis elle s'assit sur le banc de pierre qui est l'accessoire
+obligé de toute porte bretonne.
+
+Maître Alain, cependant, quelque peu dégrisé par l'apparition de
+la fille de son maître, était allé rendre compte à M. de Vaunoy du
+résultat négatif de l'attaque nocturne tentée contre la personne
+de Didier.
+
+Le vieux majordome eut de la peine à trouver son maître. Celui-ci
+avait quitté son appartement aux premiers bruits de l'attaque,
+avait fait seller son cheval, le cheval sur lequel Fleur-des-Genêts
+et Didier galopent à l'heure qu'il est dans les allées de la
+forêt; puis, confiant dans les perfides mesures prises pour
+réduire les gens du roi à l'impuissance, il s'était rendu
+au-devant des Loups qu'il avait conduits, de sa personne, au
+hangar où les voitures chargées d'argent se trouvaient à couvert.
+
+Cela fait, il comptait enfourcher son cheval et courir d'une
+traite jusqu'à Rennes.
+
+Son plan, pour être extrêmement simple, n'en était que plus
+adroit. Didier, assassiné pendant l'attaque, passerait
+naturellement pour avoir succombé en défendant les fonds du fisc
+qui étaient à sa garde. Les Loups seuls seraient, à coup sûr,
+accusés de ce meurtre, et lui, Vaunoy arrivant le premier à Rennes
+pour porter cette nouvelle, ne serait pas le moins désolé de cette
+_catastrophe_ qui enlevait ainsi, à la fleur de l'âge, un jeune
+officier de si grande espérance.
+
+Il n'y avait pas jusqu'à l'intrépidité connue de Didier qui ne dût
+ajouter une probabilité nouvelle à la version du maître de La
+Tremlays.
+
+Aussi ce dernier était-il parfaitement sûr de son fait. Sa seule
+inquiétude ou plutôt son seul désir était désormais de mettre une
+couple de lieues entre lui et ses récents amis les Loups dont il
+avait de fortes raisons de suspecter les intentions à son égard.
+
+Après avoir fait pendant deux heures de vains efforts pour
+échapper à la surveillance de ces dangereux compagnons, il s'était
+enfin esquivé et gagnait à tâtons la porte de la cour pour trouver
+son cheval, lorsque maître Alain et lui se heurtèrent dans
+l'ombre.
+
+Aux premiers mots du majordome, Vaunoy fut frappé comme d'un coup
+de massue. Didier vivait. Tout le reste était peine perdue.
+
+--Comment! misérables lâches! s'écria Vaunoy en blasphémant, vous
+n'avez pas pu! Je jure Dieu que ce coquin de Lapierre...
+
+--Il est mort, interrompit Alain.
+
+--Mort? Mais ce démon de capitaine s'est donc éveillé?
+
+--Non. Mais son valet, que je n'avais pu reconnaître hier, était
+Jude Leker, l'ancien écuyer de Treml.
+
+--Jude Leker! répéta Vaunoy qui fit le même raisonnement que
+Lapierre et en demeura écrasé, mais alors Georges Treml sait
+tout... et il vit!
+
+--Ce n'est pas ma faute, reprit maître Alain; Jude Leker a été
+tué par les nôtres, je suis resté seul en face de ce Didier ou de
+ce Georges qui dormait comme une souche.
+
+--Eh bien? Eh bien?
+
+--Au moment où j'allais faire l'affaire, j'ai vu une personne...
+
+--Qui? interrompit encore Vaunoy en secouant à la briser l'épaule
+du vieillard, qui a pu t'empêcher?
+
+--Mademoiselle Alix de Vaunoy, votre fille, répondit le
+majordome.
+
+--Ma fille! balbutia Vaunoy, Alix!
+
+Puis se redressant tout à coup:
+
+--Tu mens! s'écria-t-il avec fureur; tu mens ou tu te trompes. Ma
+fille est sur son lit. Mais, Saint-Dieu! dussé-je le frapper
+moi-même, je ne perdrai pas cette occasion achetée au péril de ma vie!
+
+Il écarta violemment le vieil Alain, qui resta collé à la muraille
+de la galerie, et s'élança vers la chambre de Didier.
+
+Il y avait cinq minutes à peu près qu'Alix et Fleur-des-Genêts
+l'avaient quittée. Le flambeau brûlait encore sur la table.
+
+Hervé, dont la cauteleuse et prudente nature était en ce moment
+exaltée jusqu'au transport, enjamba les trois cadavres, et se
+précipita sur le lit. Le lit était vide.
+
+--Échappé! murmura Vaunoy d'une voix étranglée.
+
+Il arracha follement les draps du lit et les foula aux pieds dans
+sa fureur. Puis il s'élança, tête baissée, vers la porte.
+
+Mais il ne passa point le seuil. Un bras de fer le saisit et le
+repoussa au-dedans avec une irrésistible vigueur. Vaunoy releva la
+tête et vit, debout devant lui, cet étrange personnage masqué de
+blanc qui fermait la marche des Loups dans la forêt, et dont le
+pauvre Jude avait admiré la merveilleuse souplesse.
+
+Vaunoy voulut parler, le Loup Blanc lui ferma la bouche d'un geste
+impérieux, et entra dans la chambre à pas lents.
+
+--Toujours du sang là où tu passes, monsieur de Vaunoy, dit-il
+d'une voix basse et qui vibrait profondément.
+
+Il prit le flambeau et examina successivement les trois cadavres.
+
+Lorsqu'il reconnut Jude, un douloureux mouvement agita les muscles
+de son visage, sous la blanche fourrure qui le recouvrait.
+
+--Il avait promis de le défendre, murmura-t-il: c'était un
+Breton!
+
+Puis il ajouta d'un ton mélancolique:
+
+--Il n'y a plus que moi pour servir Treml vivant, ou chérir le
+souvenir de Treml mort.
+
+--L'ami! dit à ce moment Vaunoy qui avait réussi à recouvrer
+quelque calme; je vous ai donné ce soir cinq cent mille livres en
+beaux écus, c'est bien le moins que vous me laissiez vaquer à mes
+affaires. Livrez-moi passage, s'il vous plaît, mon compagnon.
+
+Le Loup Blanc secoua sa préoccupation et regarda Hervé en face, à
+travers les trous de son masque. Puis il se tourna vers la porte
+ouverte et fit un signe. Cinq ou six hommes armés se précipitèrent
+dans la chambre.
+
+--À la Fosse! dit le Loup Blanc.
+
+Vaunoy se sentit soulever de terre et une large main s'appuya sur
+sa bouche pour l'empêcher de crier.
+
+Quelques minutes après, étendu sur un brancard que portaient
+quatre hommes, au nombre desquels il crut reconnaître deux de ses
+propres valets, Yvon et Corentin, masqués de fourrure, Vaunoy
+faisait route vers la Fosse-aux-Loups.
+
+
+
+XXXII
+La chambrette
+
+Fleur-des-Genêts soutenait de son mieux le capitaine endormi sur
+la selle. Elle ne voulait point s'avouer à elle-même que la
+fatigue l'accablait, mais elle n'était qu'une jeune fille, et ses
+forces défaillaient rapidement.
+
+Par bonheur, si violent que fût le narcotique administré par
+maître Alain, son effet ne put résister longtemps au mouvement du
+cheval. Au bout de quelques minutes, les membres de Didier se
+raidirent et son corps entier éprouva de légères convulsions.
+
+--Didier! s'écria joyeusement Marie, c'est moi qui vous ai sauvé!
+
+C'était une de ces rares nuits où l'automne breton déride son
+sévère aspect et oublie d'agrafer son manteau de brouillards. La
+lune pendait, brillante, à la voûte du ciel limpide. Une fraîche
+brise courait entre les troncs centenaires de l'avenue, et venait
+à l'odorat tout imprégnée des parfums de la glandée. Les hautes
+cimes des chênes se balançaient avec lenteur et harmonie, secouant
+çà et là sur les bruyères leurs couronnes sonores.
+
+Certes, on pourrait difficilement se figurer un réveil plus
+féerique que celui qui attendait Didier. Un instant le jeune
+capitaine crut poursuivre un rêve. Il se sentait emporté par le
+galop d'un cheval, et entendait vaguement à son oreille les sons
+d'une voix sympathique.
+
+Mais la brise de la forêt arrivait de plus en plus froide à son
+front, et chassait les dernières brumes de l'opium. Il souleva
+enfin sa paupière alourdie, et aperçut le visage de
+Fleur-des-Genêts à côté du sien.
+
+Il porta les mains à ses yeux, étonné de la persistance de ce
+songe bizarre. Fleur-des-Genêts écarta sa main et il fut forcé de
+la voir encore.
+
+Didier aspirait fortement l'air de la nuit. La fraîcheur
+vivifiante de l'atmosphère et la force de sa constitution
+combattaient le malaise que laissait à tous ses membres
+l'énervante action de l'opium. Néanmoins il souffrait; son crâne
+pesait sur son cerveau comme un casque de plomb.
+
+--Allons, dit-il en essayant de secouer la torpeur où il restait
+plongé en dépit de lui-même; ceci m'a tout l'air d'un enlèvement,
+dans lequel les rôles sont intervertis. Mettons pied à terre,
+Marie. Je ne sais, j'ai besoin de repos.
+
+Ils avaient passé les derniers arbres de l'avenue, et le dôme de
+la forêt était sur leurs têtes. Marie se laissa glisser de la
+croupe du cheval et toucha le gazon.
+
+Didier fit quelques pas en chancelant et s'assit au pied d'un
+arbre où il s'endormit aussitôt. Marie attira le cheval dans le
+taillis, mit la tête de Didier sur la mousse et demeura immobile.
+
+Il était sauvé; elle était heureuse, et veillait avec délices sur
+son sommeil.
+
+Un quart d'heure à peine s'était écoulé, lorsqu'elle entendit un
+bruit de pas dans le sentier. Elle retint son souffle et vit
+d'abord quatre hommes dont chacun portait le bras d'une civière,
+où un cinquième individu était étendu garrotté. Ces quatre hommes
+marchaient en silence. Ils passèrent.
+
+Puis un sourd fracas retentit dans la direction de La Tremlays,
+augmentant sans cesse et approchant avec rapidité. Marie,
+effrayée, traîna le capitaine au plus épais des buissons.
+
+Presque au même instant, la cohue des Loups envahit le sentier.
+
+Ils n'allaient plus en silence et tâchant d'étouffer le bruit de
+leurs pas, comme lorsque le pauvre Jude les avait rencontrés
+quelques heures auparavant. C'était un désordre, une joie, un
+vacarme. Ils couraient, chantant ou devisant bruyamment. Sur leurs
+épaules sonnaient de gros sacs de toile tout pleins des pièces de
+six livres de M. l'intendant royal.
+
+La prise était bonne; la nuit s'était passée en pillage et en
+orgie; c'était fête complète pour les gens de la forêt.
+
+«Ce n'est pas péché de voler le roi!» disait le proverbe breton.
+Les Loups étaient contents d'eux-mêmes autant que s'ils eussent
+fait oeuvre pie.
+
+L'argent qu'ils emportaient doublait de prix à leurs yeux, pour
+avoir été volé au fisc, leur mortel ennemi, et nous pouvons
+affirmer qu'aucun remords ne troublait leur conscience.
+
+Fleur-des-Genêts tremblait. Dans cette course folle, un soubresaut
+pouvait jeter quelqu'un des Loups hors de la route et lui faire
+découvrir Didier endormi.
+
+Or, d'après la conversation qu'elle avait entendue dans la loge
+entre Pelo Rouan et Yaumi, l'envoyé des Loups, elle devait croire
+que ces derniers en voulaient à la vie du capitaine.
+
+Tous passèrent cependant sans encombre.
+
+À la suite de la cohue, marchait encore ce personnage qu'on
+nommait le Loup Blanc dans la forêt. Loin de partager la joie de
+ses compagnons, il semblait triste, et courbait son visage masqué
+de blanc sur sa poitrine.
+
+Lorsqu'il passa devant Fleur-des-Genêts, la jeune fille eut un
+mouvement de surprise et tendit le cou en avant.
+
+--Serait-ce lui! murmura-t-elle avec émotion et frayeur; c'est
+impossible!
+
+Le Loup Blanc disparut comme ses louveteaux derrière un coude de
+la route. Tout rentra bientôt dans le silence, et l'on n'entendit
+plus que la mystérieuse et fugitive chanson qui descend, la nuit,
+de la cime balancée des grands arbres.
+
+Les heures s'écoulèrent. Ce fut seulement lorsque la brise, plus
+piquante, annonça le prochain lever du jour, que Didier secoua sa
+léthargie.
+
+Il était perclus et glacé. Ses membres raidis refusaient de se
+mouvoir.
+
+Marie entraîna Didier qui, vaincu qu'il était par son
+engourdissement, n'avait plus ni volonté ni force. Tous deux se
+mirent en selle et le cheval galopa dans la direction du carrefour
+de Mi-Forêt.
+
+À une centaine de pas de la loge, Marie mit pied à terre.
+
+Elle approcha doucement. La porte était ouverte.
+
+--Mon père! appela-t-elle.
+
+Personne ne répondit.
+
+--Il n'est pas là! pensa la jeune fille avec joie. Dieu soit
+loué!
+
+Elle revint à la rencontre du capitaine dont elle soutint la
+marche chancelante. Ils entrèrent et franchirent la salle basse où
+nous avons assisté à l'entrevue de Jude et de Pelo Rouan, puis
+Marie ouvrit la porte de la chambre à Didier qui ne pouvait plus
+se soutenir.
+
+Elle n'avait pas aperçu, en traversant la loge, deux yeux rouges
+briller derrière le tas de paille qui servait de couche à Pelo
+Rouan. Pendant qu'elle passait, ces yeux rayonnèrent d'un plus
+sanglant éclat. Quand elle fut passée, ils changèrent brusquement
+de position et s'élevèrent de plusieurs pieds.
+
+C'est que Pelo Rouan, qui était étendu sur la paille, venait de se
+dresser sur ses genoux.
+
+--Je remercie Dieu, murmura-t-il, de m'avoir donné des prunelles
+de bête fauve qui voient dans la nuit. Je l'ai bien reconnu, le
+Français maudit! Il est là, et il y restera. Marie! pauvre petite
+fille!
+
+Ces derniers mots furent prononcés d'un ton de tendresse profonde,
+ce qui n'empêcha point Pelo Rouan de décrocher le vieux mousquet
+suspendu au mur et d'y couler deux balles sur une copieuse charge
+de poudre.
+
+Cela fait, il visita fort attentivement la batterie et se glissa
+hors de la loge.
+
+Il n'alla pas loin: il grimpa sans bruit le long du tronc droit et
+lisse d'un bouleau planté devant la fenêtre de Marie et dont les
+branches passaient par-dessus la loge.
+
+Il s'assit sur l'une de ces branches, de telle façon que, caché
+par le tronc, il pouvait plonger son regard dans l'intérieur de la
+chambre de Marie.
+
+En ce moment, Fleur-des-Genêts vint ouvrir sa fenêtre. L'âme de
+Pelo Rouan passa dans ses yeux. Le ciel à l'orient prenait une
+teinte rosée.
+
+Marie fit d'abord ce qu'elle faisait chaque matin. Elle
+s'agenouilla, joignit ses petites mains blanches sur l'appui de la
+croisée et dit sa prière à Notre-Dame de Mi-Forêt.
+
+Le jour naissait. Les oiseaux chantaient.
+
+La chambrette de Fleur-des-Genêts était un nid, tout frais et tout
+gracieux, pris sur la largeur de la sombre pièce où couchait le
+charbonnier. Les murs en étaient blancs et parsemés de bouquets de
+fumeterre, jolie fleur qui, selon l'antique croyance des gens de
+la forêt, a la propriété de chasser la fièvre.
+
+Vis-à-vis de la fenêtre un petit lit de chêne noir, sans pieds ni
+rideaux, donnait à la cellule un aspect de virginale austérité.
+
+Au-dessus du lit il y avait un pieux trophée, formé d'un bénitier
+de verre, d'une image taillée de Notre-Dame et d'une branche de
+laurier-fleur, bénite le saint dimanche des Rameaux, à la paroisse
+de Liffré.
+
+Didier était affaissé sur le sol au pied du lit. Marie se remit à
+genoux. Didier ne dormait pas; il la contemplait avec tendresse et
+respect.
+
+Le jour grandissait. Jusqu'alors Pelo Rouan n'avait rien pu
+distinguer dans la chambrette. Il aperçut enfin les lignes du
+profil de Didier et arma son mousquet.
+
+--Qu'est-ce que cela? dit tout à coup Marie en s'emparant de la
+médaille que mademoiselle de Vaunoy avait passée au cou du
+capitaine.
+
+Didier prit la médaille, et ses traits exprimèrent un étonnement.
+
+--Ce que c'est? répondit-il avec lenteur; ce sont mes titres et
+parchemins, Marie. C'est, du moins, je l'ai toujours pensé, le
+signe qu'une pauvre femme, ma mère, mit à mon cou en m'exposant à
+la charité des passants. Mais ne parlons pas de cela, ma fille. Je
+croyais l'avoir perdue; je la cherchais en vain depuis un an. Il y
+a de la magie dans ce qui s'est passé cette nuit!
+
+Marie regardait toujours la médaille.
+
+--C'est singulier! dit-elle enfin; j'en ai une toute pareille.
+Elle enleva rapidement le cordon qui retenait la médaille au cou
+de Didier, et, tirant en même temps la sienne, elle s'élança vers
+la croisée afin de comparer.
+
+Pelo Rouan, qui depuis cinq minutes guettait le moment où Marie
+cesserait de se trouver entre lui et le capitaine, mit en joue.
+
+Il était le meilleur tireur de la forêt et c'est tout au plus si
+on aurait pu mesurer quinze pas entre le canon de son arme et le
+coeur de Didier.
+
+--Elles sont pareilles! s'écria Marie avec une joie d'enfant,
+toutes pareilles!
+
+Pelo Rouan tenait la poitrine du capitaine au bout de son
+mousquet; il allait presser la détente.
+
+Le cri de Marie détourna son attention, et son regard tomba sur
+les deux médailles.
+
+Il jeta son fusil, qui de branche en branche dégringola bruyamment
+jusqu'à terre: un cri s'étouffa dans sa gorge.
+
+Marie leva la tête, aperçut son père et resta terrifiée.
+
+Par un premier mouvement tout instinctif, elle voulut se rejeter
+en arrière et fermer la croisée, mais Pelo Rouan l'arrêta d'un
+geste impérieux et mit un doigt sur sa bouche pour lui recommander
+le silence.
+
+Didier avait fermé les yeux, cédant à l'engourdissement qui
+toujours le tenait.
+
+Pelo Rouan se laissa glisser le long des branches du bouleau et
+atteignit la toiture de chaume de la loge d'où il sauta légèrement
+sur l'appui de la croisée.
+
+Marie n'osait bouger et le capitaine ne voyait rien.
+
+Pelo prit les deux médailles et mit une extrême attention à les
+examiner.
+
+Puis il écarta sa fille pour marcher vers le lit.
+
+--Ne le tuez pas, mon père! s'écria Marie.
+
+Didier se dressa d'un bond à ce cri.
+
+Mais Pelo Rouan l'avait prévenu et faisait peser déjà sur lui sa
+lourde main.
+
+--Mon père! mon père! cria encore Marie avec désespoir.
+
+--Tais-toi! dit le charbonnier à voix basse.
+
+Pendant plusieurs minutes il contempla le capitaine en silence.
+
+Didier resta immobile.
+
+À mesure que Pelo Rouan le regardait, une émotion extraordinaire
+et croissante se peignait sur ses traits noircis.
+
+Deux grosses larmes jaillirent enfin de ses yeux. Il se laissa
+tomber à genoux et baisa la main de Didier avec un respect plein
+d'amour.
+
+--Que veut dire cela, mon brave homme? demanda le capitaine
+stupéfait.
+
+--Sa voix aussi! murmura Pelo Rouan, plongé dans une sorte
+d'extase; sa voix comme ses traits.
+
+Didier se demandait s'il n'avait point affaire à un fou.
+Fleur-des-Genêts croyait rêver.
+
+--Je comprends maintenant, reprit Pelo Rouan se parlant toujours
+à lui-même; je comprends pourquoi Vaunoy voulait l'assassiner. Et
+moi qui le laissais faire! Qui donc l'a sauvé à ma place?
+
+--Moi, prononça faiblement Marie.
+
+--Toi, répéta Pelo Rouan, qui serra la jeune fille sur son coeur
+avec exaltation; toi, enfant? Merci! du fond du coeur! Tu as fait
+tout ce que j'aurais dû faire. Tu l'as aimé, lorsque moi je le
+haïssais aveuglément, tu l'as deviné, lorsque je le
+méconnaissais... Pardon, ajouta-t-il en revenant vers Didier qui
+restait ébahi et n'avait garde de comprendre; pardon, notre
+monsieur Georges.
+
+--Georges? balbutia le capitaine; vous vous trompez, mon ami.
+
+--Non, non! je ne me trompe pas. Cette médaille, c'est moi qui
+l'ai mise à votre cou, il y a vingt ans, par une nuit terrible où
+Vaunoy tenta encore de vous assassiner: car il y a bien longtemps
+qu'il vous poursuit, notre jeune monsieur. Et moi qui avais peur!
+grand'peur! quand je vous voyais errer sous le couvert, autour de
+ma maison! Comme si un Treml pouvait tromper, comme si tout ce
+qu'il y a de bon, de noble, de généreux, de loyal, ne se trouvait
+pas toujours réuni à coup sûr dans le coeur de Treml!
+
+--Mais, voulut encore objecter Didier qui restait incrédule; dans
+tout ce que vous venez de dire, je ne vois point de preuve.
+
+--Point de preuve! s'écria Pelo ébahi. Votre regard n'est-il pas
+celui de monsieur Nicolas: votre voix, votre âge, la médaille, la
+haine de Vaunoy, qui vous a volé votre immense héritage...
+Écoutez! ajouta-t-il tout à coup en se dressant sur ses pieds:
+vous aviez près de six ans alors, et Dieu m'a donné un visage
+qu'on ne peut oublier quand on l'a vu une fois...
+
+--Je ne vous reconnais pas, interrompit Didier.
+
+Pelo Rouan s'élança hors de la chambre. On entendit dans la pièce
+voisine un bruit d'eau agitée et ruisselant sur le sol.
+
+Puis il se fit un silence.
+
+Puis encore un homme de grande taille, vêtu de peau de mouton
+blanc et dont la face blafarde était mouillée comme s'il se fût
+abondamment aspergé, se rua dans la chambre et atteignit d'un bond
+le lit près duquel Didier était toujours étendu.
+
+À la vue de cet homme dont les cheveux blancs tombaient épars sur
+ses épaules, Didier éprouva une commotion étrange. Il passa la
+main sur son front à plusieurs reprises comme pour saisir un
+souvenir rebelle.
+
+L'homme était là, devant lui, immobile, en proie à une visible et
+violente anxiété.
+
+Le travail de Didier dura longtemps. C'était un effort plein de
+souffrance et qui mettait de la pâleur sur son visage.
+
+Enfin, et tout d'un coup, il parut voir clair en sa mémoire. Une
+rougeur épaisse couvrit sa joue, et sa bouche s'ouvrit presque
+involontairement pour prononcer ce nom:
+
+--Jean Blanc!
+
+Pelo Rouan frappa ses mains l'une contre l'autre avec transport.
+
+--Il se souvient de mon nom! s'écria-t-il les larmes aux yeux; de
+mon vrai nom! Pauvre petit monsieur! Il se souvient de moi!
+
+--Oui, dit le capitaine; je me souviens de vous... et de bien
+d'autres choses encore. Un monde de souvenirs envahit mon cerveau.
+Je ne me trompais pas, hier, lorsque j'ai cru reconnaître les
+tentures de cette chambre où l'on m'avait mis...
+
+--C'était la vôtre autrefois. Oh! que Dieu soit béni pour n'avoir
+point souffert que le vaillant tronc perdît jusqu'à sa dernière
+branche! Que Dieu et Notre-Dame soient bénis pour la joie qui
+déborde de mon pauvre coeur!
+
+Il se fit un instant de silence. Le capitaine se recueillait en
+ses souvenirs. Fleur-des-Genêts riait, pleurait et remerciait
+Notre-Dame de Mi-Forêt. Et Jean Blanc, penché sur la main de son
+jeune maître, savourait l'allégresse qui emplissait son âme.
+
+Au bout de quelques minutes, Jean Blanc se redressa. Ses sourcils
+étaient légèrement froncés et ses traits exprimèrent une grave
+résolution.
+
+--Et maintenant, dit-il, Georges Treml, vous êtes breton et
+noble; il vous faut regagner l'héritage de votre père tout entier:
+noblesse et fortune!
+
+Jean Blanc n'eut pas besoin de donner de longues explications à
+son jeune maître, qui savait en grande partie son histoire,
+l'ayant entendue de la bouche du pauvre écuyer Jude, sans se
+douter qu'il pût y avoir le moindre rapport entre lui, Didier,
+officier de fortune, et Georges Treml, le représentant d'une
+famille puissante.
+
+Les circonstances, dit-on, font les hommes. Ce proverbe est vrai
+en un sens et nous semble fort à la louange de l'humanité.
+
+Qui peut nier qu'un fils de grande maison, dépouillé par une
+fraude infâme, et patron naturel de toute une population
+souffrante, ne doive autrement se comporter qu'un soldat sans
+souci, n'ayant d'autre mission que de se bien battre.
+
+Didier, en devenant Georges Treml, sentit naître dans son coeur
+une gravité inconnue. Il comprit ce qu'exigeait de lui son nom et
+la mémoire de ses pères.
+
+De brave qu'il était, il devint fort.
+
+--Je vais me rendre à La Tremlays, dit-il; j'aurai raison de
+M. de Vaunoy.
+
+Avant de se séparer de Jean Blanc, le capitaine lui serra la main.
+
+--Ce doit être, en effet, une noble race que celle de Treml, dit-il,
+et je suis fier d'avoir un peu de ce bon sang dans les veines.
+Ce n'est pas une famille vulgaire qui peut avoir des serviteurs
+tels que vous. Jean Blanc, mon ami, je vous remercie.
+
+--Jude a fait mieux que moi, répondit l'albinos avec modestie;
+Jude est mort pour vous, le bon garçon. Il méritait cela, monsieur
+Georges: il vous aimait tant!
+
+--Pauvre Jude! murmura Didier; c'était un coeur fidèle et pur...
+
+--C'était un Breton! interrompit Jean Blanc. À propos, notre
+monsieur, il faudra oublier que vous avez porté l'uniforme de
+France. Les os de votre aïeul blanchissent là-bas et s'élèveraient
+contre vous si votre épée restait au roi de Paris!
+
+Le capitaine ne répondit point. Il boucla son ceinturon, remit son
+feutre et se disposa à partir. Sur le seuil était Marie qui
+s'appuyait au mur et avait perdu son sourire.
+
+Une triste pensée lui était enfin venue. Elle s'était demandé ce
+que pouvait être la fille du charbonnier pour l'héritier de Treml.
+
+En passant auprès d'elle le capitaine la prit par la main.
+
+--Jean, mon ami, dit-il en souriant, vous auriez eu grand tort de
+me tuer, car j'ai traité Marie en noble dame. Et, si Dieu me donne
+vie, il faudra désormais que tout le monde la traite ainsi.
+
+Marie redevint joyeuse. Le capitaine partit. Pelo Rouan s'approcha
+de sa fille et la baisa au front.
+
+--Enfant, dit-il d'une voix grave et triste, tu es ma seule joie
+en ce monde et je t'aime comme le souvenir de ta mère. Mais il ne
+faut pas espérer. Treml ne se mésallia jamais, et, tant que je
+vivrai, ma fille ne sera point sa femme.
+
+Fleur-des-Genêts pencha sa tête blonde sur sa poitrine.
+
+--Il faudra donc mourir! murmura-t-elle.
+
+--Dieu te reste, répondit Pelo Rouan, et d'ailleurs notre vie est
+à Treml.
+
+Il remit son costume de charbonnier, et, baisant une dernière fois
+la joue décolorée de Marie, il quitta la loge à son tour.
+
+
+
+XXXIII
+Le tribunal des Loups
+
+Deux heures après, les souterrains de la Fosse-aux-Loups
+présentaient un aspect inusité et vraiment solennel.
+
+Ce n'était plus ce désordre qui remplissait la caverne, la
+première fois que nous avons pénétré dans la retraite des Loups.
+
+Aujourd'hui, rangés avec méthode, masqués et armés comme pour un
+combat, ils formaient cercle, debout autour de la table des
+vieillards.
+
+Ceux-ci étaient sans armes et flanquaient, quatre d'un côté,
+quatre de l'autre, un siège élevé de deux gradins au-dessus des
+leurs, où trônait le Loup Blanc.
+
+Un profond silence régnait dans le souterrain.
+
+Au bout de quelques minutes, les rangs s'ouvrirent et donnèrent
+passage à un homme pâle et tremblant, dont le visage exprimait une
+mortelle terreur.
+
+Cet homme était Hervé de Vaunoy.
+
+Deux Loups l'escortèrent jusqu'à la table où siégeaient les huit
+vieillards présidés par le Loup blanc.
+
+--Maître, dit l'un des anciens, il a été fait suivant votre
+volonté. Voici l'assassin au pied de notre tribunal. Vous plaît-il
+qu'on l'interroge?
+
+--Cela me plaît, répondit le Loup Blanc.
+
+Le père Toussaint se leva.
+
+--Hervé de Vaunoy, dit-il, des centaines de nos frères sont morts
+par ton fait; leur sang pèse sur toi et tu vas mourir si tu ne
+peux nous prouver ton innocence.
+
+--Nous avions fait un pacte, balbutia Vaunoy; j'ai rempli mes
+engagements; vous avez les cinq cent mille livres. Pourquoi ne
+tenez-vous pas votre parole?
+
+--Notre parole n'est rien, répondit le père Toussaint, celle du
+Maître est tout, et tu n'avais pas la parole du Maître.
+Défends-toi autrement et fais vite!
+
+Le vieux Loup ajouta sans s'émouvoir le moins du monde:
+
+--Yaumi, prépare une corde, mon petit.
+
+Une sueur glacée inondait le visage de Vaunoy.
+
+--Mes bons amis, s'écria-t-il, ayez pitié de moi! On m'a calomnié
+près de vous; j'ai toujours aimé tendrement mes pauvres vassaux de
+la forêt. À l'avenir, je ferai pour eux davantage encore; je
+reconnaîtrai, par-devant le garde-notes de Fougères, le droit
+qu'ils ont de faire avec mon bois: du charbon, du cercle, des
+sabots, des paniers...
+
+--Tais-toi! interrompit la voix sévère du Loup Blanc, tu mens!
+
+--La corde est-elle prête, Yaumi? demanda le père Toussaint.
+
+Yaumi répondit affirmativement, et Vaunoy, tournant les yeux de
+son côté, vit en effet une corde se balancer dans les
+demi-ténèbres qui régnaient derrière les rangs serrés des Loups.
+Tout son corps trembla, puis le sang lui monta violemment au visage.
+
+--Misérables! s'écria-t-il avec la rage que donne aussi la
+frayeur portée à l'excès; de quel droit me jugez-vous, moi,
+gentilhomme et votre maître? je serai vengé: votre repaire sera
+détruit; vous serez tous brûlés vifs... Mais non, mes excellents
+amis, ma tête s'égare! miséricorde; je ne vous ai jamais fait de
+mal. On vous a menti. Si vous aviez pu voir de près ma conduite...
+
+--Pour ton malheur, nous ne te connaissons que trop.
+
+--Vous vous trompez, reprit Vaunoy; sur mon salut, vous
+méconnaissez mes sentiments pour vous. Si vous pouviez interroger
+mes gens... Un sursis! mes amis, accordez-moi un sursis afin que
+je puisse me justifier!
+
+--Tu veux qu'on interroge tes gens? demanda ironiquement
+Toussaint.
+
+--Je le veux! s'écria Vaunoy, se reprenant à cette frêle
+espérance et désirant d'ailleurs gagner du temps; tous ils vous
+diront ma tendre sollicitude pour mes pauvres enfants de la
+forêt...
+
+--Soit! interrompit le père Toussaint. On ne peut te refuser
+cela.
+
+Vaunoy respira.
+
+--Approchez! reprit Toussaint en s'adressant aux deux Loups qui
+étaient à droite et à gauche de Vaunoy.
+
+Les deux Loups s'ébranlèrent, et sur un signe du vieillard, firent
+tomber leurs masques de fourrure.
+
+Vaunoy poussa un cri d'agonie.
+
+--Yvon! fit-il, Corentin!
+
+--Eh bien! reprit encore Toussaint, tes gens vont nous dire la
+tendre sollicitude...
+
+--Miséricorde! interrompit Vaunoy en tombant à genoux.
+
+Le tribunal se consulta, ce ne fut pas long. Le Loup blanc ne prit
+point part à la délibération.
+
+--Hervé de Vaunoy, dit ensuite le vieux Toussaint avec lenteur,
+les Loups te condamnent à mourir par la corde, et tu vas être
+pendu, sauf avis autre et meilleur du Maître.
+
+Le Loup Blanc se leva.
+
+--C'est bien, dit-il. Que Yaumi reste auprès de la corde. Vous
+autres, mes frères, retirez-vous.
+
+Cet ordre s'exécuta comme par enchantement. La caverne s'illumina
+au loin laissant d'immenses galeries souterraines et
+d'interminables voûtes.
+
+Les Loups s'éloignèrent de divers côtés, et bientôt leurs torches
+parurent comme des points lumineux dans le lointain, tandis
+qu'eux-mêmes, amoindris par la perspective et bizarrement éclairés
+au milieu de la nuit, semblaient des êtres de forme humaine, mais
+d'une fantastique petitesse: des _korriganets_, par exemple, les
+lutins des clairières, ou bien de ces étranges démons qui mènent
+le bal au clair de lune, sur la lande, autour des croix
+solitaires, et que les bonnes gens du pays de Rennes apprennent à
+redouter dès l'enfance sous le nom de _chats courtauds_.
+
+Vaunoy était toujours à genoux. Le Loup Blanc descendit les
+marches de son trône et s'approcha de lui.
+
+--Lève-toi, dit-il en le touchant du pied.
+
+Vaunoy se leva.
+
+--Tu es un homme mort, reprit le Loup Blanc, si je ne mets mon
+autorité souveraine entre toi et la potence.
+
+--À quel prix faut-il acheter la vie?
+
+--La vie? répéta le Loup Blanc, à aucun prix je ne te vendrai la
+vie, Hervé de Vaunoy, assassin de mon père et de ma femme!
+
+--Moi! se récria le maître de La Tremlays, mais je ne vous
+connais pas!
+
+Le Loup Blanc souleva son masque.
+
+--Vous! s'écria Vaunoy stupéfait; Jean Blanc?
+
+--Tu me croyais depuis longtemps en terre, n'est-ce pas? demanda
+le roi des Loups; tu ne t'attendais point à rencontrer dans
+l'homme puissant le vermisseau que ton pied écrasa si
+impitoyablement autrefois. Dieu m'a tenu en sa garde, non point
+pour moi, je pense, mais pour le fils de Treml, race de soldats et
+de chrétiens!
+
+--Le fils de Treml! répéta Vaunoy dont la terreur augmenta.
+
+--Encore un que tu as voulu assassiner: par deux fois!
+
+Vaunoy pensa que le roi des Loups en oubliait une.
+
+--Par deux fois! reprit Jean Blanc. Insensé! tu ne savais pas que
+cet enfant était ton bouclier! Tu ne savais pas que, lui mort, il
+n'y aurait plus rien entre ta poitrine et le plomb du vieux
+mousquet de mon père! Que de fois je t'ai tenu en joue sous le
+couvert, Hervé de Vaunoy!
+
+Celui-ci frissonna.
+
+--Que de fois, lorsque tu passais par les grandes allées de la
+forêt, seul avec des valets impuissants à te protéger contre une
+balle bien dirigée, j'ai appuyé mon fusil contre mon épaule et mis
+le point de mire sur toi. Mais une voix secrète me retenait
+toujours. Je pensais que j'aurais besoin de toi pour le petit
+monsieur Georges, et je t'épargnais. J'ai bien fait d'agir ainsi.
+Le moment est venu où ta vie et ton témoignage deviennent
+nécessaires au légitime héritier de Treml.
+
+--Savez-vous donc où il est? demanda Vaunoy à voix basse.
+
+--Il est chez lui, dans la maison de son père, au château de La
+Tremlays.
+
+--Ah! fit Vaunoy feignant la surprise.
+
+--Oui, reprit le Loup Blanc; mais, cette fois, tu ne
+l'assassineras pas. Abrégeons. Veux-tu sortir d'ici sain et sauf?
+
+--À tout prix! répondit Hervé qui, par extraordinaire, disait là
+sa pensée entière.
+
+--Expliquons-nous: je ne te rends pas la vie. Tu restes à moi,
+pour le sang de mon père, pour le sang de ma femme. Seulement, je
+te donne un répit et une chance de m'échapper. Pour cela, voici ce
+que je te demande.
+
+Jean Blanc montra du doigt un coin de la table où se trouvait ce
+qu'il faut pour écrire, et reprit:
+
+--Je vais dicter, écris:
+
+Vaunoy s'assit à la table.
+
+Jean Blanc dicta:
+
+«Moi, Hervé de Vaunoy, je déclare reconnaître, dans la personne du
+sieur Didier, capitaine au service de S. M. le roi de France et de
+Navarre, Georges, petit-fils et légitime héritier de Nicolas Treml
+de La Tremlays, seigneur de Bouëxis-en-Forêt, feu mon vénéré
+parent; en foi de quoi je signe.»
+
+Vaunoy n'hésita pas un instant. Il écrivit et signa couramment
+sans omettre une seule syllabe.
+
+--Et maintenant, dit-il, suis-je libre?
+
+Jean Blanc épela laborieusement la déclaration et la mit dans son
+sein.
+
+--Tu es libre, répondit-il; mais songes-y et prends garde!
+Désormais je n'ai plus besoin de toi, cache bien ta poitrine, qui
+n'est plus protégée contre ma vengeance. Va-t'en!
+
+Vaunoy ne se le fit point répéter. Il se dirigea au hasard vers
+l'un des points de lumière.
+
+--Pas par là! dit Jean Blanc; Yaumi, bande les yeux de cet homme,
+et conduis-le au-delà du ravin... Encore un mot, monsieur de
+Vaunoy; vous allez trouver à La Tremlays Georges Treml, le fils de
+votre bienfaiteur, le chef de votre famille, si tant est que vous
+ayez dans les veines une seule goutte de ce noble sang.
+Reconnaissez-le tout de suite, croyez-moi, et traitez-le comme il
+convient.
+
+Vaunoy donna sa tête à Yaumi qui lui banda les yeux et le prit par
+le bras. Ils remontèrent ainsi tous deux les escaliers humides et
+glissants qui descendaient dans le souterrain.
+
+Puis Vaunoy sentit une bouffée d'air et aperçut une lueur à
+travers son bandeau.
+
+Il respira avec délices et ne put retenir une joyeuse exclamation.
+
+--Vous avez raison de vous réjouir, dit Yaumi. Je crois que le
+diable vous protège, car, où vous avez passé un honnête homme eût
+laissé ses os. C'est égal. Vous l'avez échappé deux fois; à votre
+place je m'en tiendrais là.
+
+--Tu es de bon conseil, mon garçon, répondit Vaunoy qui
+commençait à se remettre; je vais vendre mon château de La
+Tremlays; je vais vendre mon manoir de Bouëxis-en-Forêt, et je
+m'en irai si loin, si loin, que, je l'espère, je n'entendrai plus
+parler des Loups. Adieu!
+
+Yaumi le suivit de l'oeil pendant qu'il perçait hâtivement le
+fourré.
+
+--Du diable si je n'aurais pas mieux fait de le laisser pendre la
+première fois qu'on a noué une corde à son intention, grommela-t-il;
+mais le Maître a son idée et il est plus fin que nous.
+
+Vaunoy traversa le fourré au pas de course et s'engagea, sans
+ralentir sa marche, dans les allées de la forêt.
+
+Il ne se retourna pas une seule fois pendant toute la route, et
+bien souvent il eut la chair de poule en voyant s'agiter les
+branches de quelque buisson.
+
+Aucun accident ne lui arriva en chemin.
+
+Lorsqu'il se trouva enfin entre la double rangée des beaux chênes
+de l'avenue de La Tremlays, il ôta son feutre et tamponna son
+front ruisselant de sueur en aspirant l'air à pleine poitrine.
+
+--Saint-Dieu! murmura-t-il, deux fois la corde au cou en
+quarante-huit heures. C'est une rude vie! Je ferai comme je l'ai
+dit: je quitterai la Bretagne. Mauvais pays! Avec le prix du
+domaine de Treml, je serai partout un grand seigneur. Mais qui eût
+cru que ce misérable fou de Jean Blanc vivait encore?... Que je le
+tienne une fois en mon pouvoir, et il ne me mettra plus jamais en
+joue ni sous le couvert ni dans la plaine!
+
+Il continua de marcher en silence, puis il s'arrêta tout à coup,
+et un sourire de satisfaction entrouvrit ses minces lèvres.
+
+--À tout prendre, dit-il, je m'en suis tiré à bon marché! Ma
+déclaration pourra donner un nom à ce petit Treml, si
+M. de Béchameil et le parlement ne trouvent pas moyen de rabattre
+ses prétentions, ce qui est fort à espérer. Mais, en aucun cas, ce
+griffonnage ne peut m'enlever mon domaine. J'ai un acte de vente
+en bonne et due forme, j'ai des amis au parlement, et une
+possession de vingt années est bien quelque chose. Certes,
+j'aimerais mieux le capitaine mort que vivant, mais puisque le
+hasard le protège, qu'il vive; je m'en lave les mains et fais
+serment de ne lui jamais rendre un denier de son héritage.
+
+M. de Vaunoy, tout en soutenant avec lui-même cet intéressant
+entretien, était arrivé à la porte du château. Il entra.
+
+Jean Blanc, lui, après le départ de son prisonnier, resta quelques
+instants plongé dans ses réflexions; puis, avec l'aide de Yaumi,
+qui était de retour, il se noircit le visage et reprit son costume
+de charbonnier.
+
+Cela fait, il quitta le souterrain, descendit au fond du ravin et
+entra dans le creux du grand chêne.
+
+Il s'était muni d'un outil pour creuser la terre.
+
+
+
+XXXIV
+Jean Blanc
+
+Quand Didier arriva au château de La Tremlays, après son entrevue
+avec Jean Blanc, Hervé de Vaunoy était absent. Le château gardait
+l'apparence d'une place prise d'assaut, et le jeune capitaine fut
+étonné d'apprendre ce qui s'était passé la nuit précédente.
+
+Jean Blanc et Marie ne lui avaient raconté, en effet, que ce qui
+se rapportait immédiatement à lui; savoir, l'attaque nocturne, la
+mort de Jude et la façon dont lui, Didier, avait été sauvé.
+
+Il ne savait rien du vol des cinq cent mille livres, presque rien
+de l'attaque des Loups.
+
+La première personne qu'il rencontra sous le vestibule fut
+M. l'intendant royal. Le pauvre Béchameil avait perdu les roses
+éclatantes de son teint. Il était pâle, et sa physionomie abattue
+exprimait un profond chagrin. Ce fut lui qui raconta au capitaine
+les événements de la nuit.
+
+--Il y a eu trahison, dit-il en finissant; les soldats et les
+sergents de la maréchaussée ont été traîtreusement empêchés de
+faire leur devoir. Et cela me coûte cinq cent mille livres,
+monsieur!
+
+--Il y a eu trahison, en effet, répondit le capitaine; n'avez-vous
+nul soupçon? Ne savez-vous quel peut être le coupable?
+
+Béchameil mit ses doigts dans sa tabatière émaillée et regarda le
+capitaine en dessous.
+
+--Des soupçons? répéta-t-il, je ne sais trop. J'ai perdu cinq
+cent mille livres, voilà ce qui est cruellement certain. Monsieur
+le capitaine, je donnerais six mois de ma vie pour vous voir en
+possession d'un bon et opulent domaine.
+
+--Pourquoi cela? demanda Didier étonné.
+
+--Parce que j'ai perdu cinq cent mille livres, et que, pauvre
+comme vous êtes, le parlement ne pourrait que vous faire pendre ou
+décapiter. Soit dit, monsieur le capitaine, sans offense aucune et
+avec toute la considération qui est due à votre titre d'officier
+du roi.
+
+--Oserait-on m'accuser? s'écria Didier.
+
+--Qui donc? répondit Béchameil avec mélancolie; qui donc
+prendrait ce soin, monsieur, si ce n'est moi? Je suis seule
+victime et ne me plains point parce qu'il vous faudrait bien
+longtemps, monsieur le capitaine, pour me solder mes cinq cent
+mille livres avec les émoluments de votre grade.
+
+Didier était dans l'un de ces instants où le coeur est, pour ainsi
+dire, inaccessible à la colère. Sa vie venait de subir une crise
+trop grave pour qu'il songeât à dépenser son courroux contre un
+personnage comme M. de Béchameil.
+
+Au contraire, porté à compatir à ce chagrin qui, en définitive,
+avait une source sérieuse, et tout plein encore des révélations de
+Jean Blanc, il répondit à l'intendant à peu près comme il l'eût
+fait à une personne raisonnable, et lui laissa entendre que sa
+fortune allait subir un complet changement.
+
+Béchameil haussa les épaules.
+
+--Quelque héritage de vilain, grommela-t-il; deux cents francs de
+rentes! C'est égal, s'il est possible de les saisir, je les
+saisirai. Mais puissiez-vous me rendre mes cinq cent mille livres
+jusqu'au dernier sou, monsieur, nous ne serions pas quittes
+encore.
+
+--Comment cela! demanda Didier qui ne prit même pas la peine de
+répondre à ce qui regardait le vol de la nuit précédente.
+
+--Comment cela! s'écria Béchameil enhardi par le calme de son
+interlocuteur: vous me le demandez, monsieur! J'étais le fiancé de
+Mlle Alix de Vaunoy.
+
+--Pauvre Alix, murmura le capitaine.
+
+--Cinq cent mille livres et ma fiancée! reprit Béchameil. Si
+j'étais un homme de carnage, monsieur, je vous appellerais sur le
+pré!
+
+À ces derniers mots, prononcés d'une voix plaintive,
+M. l'intendant royal tira sa montre de son gousset et leva les
+yeux au ciel.
+
+--Onze heures! murmura-t-il. Vous verrez qu'au milieu de cette
+bagarre, personne ne se sera occupé du déjeuner!
+
+Il salua Didier à la hâte et se dirigea vers les cuisines.
+
+Didier resta soucieux. Évidemment M. de Béchameil ne serait pas le
+seul à l'accuser. Les deniers de l'impôt étaient à sa garde. Pour
+se disculper, un moyen unique se présentait, c'était de mettre au
+jour l'infâme conduite d'Hervé de Vaunoy.
+
+Mais Alix! Alix qui venait de le sauver! Alix si noble et si
+malheureuse!
+
+Didier repoussa bien loin cette idée.
+
+Sans y songer, il prit la route de sa chambre. La porte était
+grande ouverte. Il entra.
+
+Sur son lit, le corps du brave écuyer Jude était étendu. Une
+femme, agenouillée au chevet, priait à voix haute, récitant avec
+lenteur les versets du _De Profundis_. C'était la dame Goton Rehou
+qui rendait les derniers devoirs à son vieil ami.
+
+Didier se découvrit et continua de marcher. Au bruit des éperons,
+la femme de charge tourna la tête. Elle n'avait point encore
+aperçu le capitaine, et sa vue lui causa une émotion dont la cause
+restait pour elle un mystère.
+
+Didier s'arrêta près du lit; il considéra longtemps en silence les
+traits de Jude auxquels la mort n'avait pu enlever leur expression
+de fermeté intrépide.
+
+--Pauvre Jude! pensa-t-il tout haut, car il avait oublié déjà la
+présence de la vieille femme. Dieu n'a point permis qu'il arrivât
+au but si ardemment souhaité. Il est mort avant d'avoir retrouvé
+le fils de son maître. Il est mort un jour trop tôt.
+
+La vieille Goton Rehou se prit à trembler.
+
+--Monsieur, monsieur, dit-elle; mes yeux sont chargés de
+vieillesse et il y a vingt ans que je n'ai vu Georges Treml, mais
+au nom de Dieu, qui êtes-vous?
+
+On entendit le marteau de la porte extérieure. Didier courut à la
+fenêtre et aperçut Vaunoy qui entrait dans la cour.
+
+--Qui êtes-vous? répéta Goton en joignant les mains.
+
+--Vous vous souvenez donc aussi de Treml? demanda le capitaine.
+
+--Si je m'en souviens! béni Jésus!
+
+--Eh bien! dame, suivez-moi; vous entendrez le maître de La
+Tremlays me donner le nom qui m'appartient.
+
+Didier quitta la chambre, traversa le corridor à grands pas et se
+rendit au salon où Vaunoy venait d'entrer. La vieille Goton le
+suivit de loin.
+
+Au salon se trouvaient Mlle Olive de Vaunoy, M. de Béchameil et
+l'officier des sergents de Rennes.
+
+Celui-ci aborda brusquement Didier:
+
+--Capitaine, dit-il, hier soir, pendant le souper, vous vous êtes
+endormi. Ce n'est pas naturel. Pendant votre sommeil, on a pillé
+le château. Je me suis trouvé enfermé dans ma chambre; nos gens se
+sont vus parqués dans une grange barricadée, que pensez-vous de
+cela, s'il vous plaît?
+
+--Il faut demander cela au maître de céans, répliqua Didier en
+allant vers M. de Vaunoy.
+
+Celui-ci se munit de son plus doucereux sourire.
+
+--Saint-Dieu! mon jeune ami, s'écria-t-il en ouvrant les bras et
+en faisant la moitié du chemin, je viens d'apprendre des choses
+qui me transportent de joie. La Bretagne retrouve en vous un de
+ses plus vieux noms, et moi, le fils d'un excellent cousin.
+Embrassons-nous, mon jeune parent... Monsieur de Béchameil et
+mademoiselle ma soeur, et vous tous ici présents, sachez que le
+vrai nom de ce cher capitaine est Georges Treml...
+
+--De La Tremlays, seigneur de Bouëxis-en-Forêt, ajouta Georges
+lui-même.
+
+La vieille Goton qui arrivait au seuil s'appuya contre la
+muraille. Ses jambes, coupées par l'émotion, lui refusaient
+service.
+
+--Je l'avais deviné! murmura-t-elle en essuyant une larme du
+revers de sa main ridée. Oh! que c'est bien ainsi que j'espérais
+le revoir! beau, fort, l'épée au côté, la mine haute et fière,
+comme il convient à un Breton de bon sang!
+
+Mlle Olive joua de l'éventail. M. de Béchameil ouvrit de grands
+yeux.
+
+--Peste! pensa-t-il, ce n'est pas un mendiant, après tout.
+
+--Tels étaient, en effet, les noms et titres de Nicolas Treml,
+votre aïeul vénéré, mon jeune ami, reprit Vaunoy, répondant aux
+derniers mots du capitaine.
+
+--Et tels seront aussi les miens, monsieur, prononça Georges avec
+fermeté.
+
+--Bien dit! pensa Goton Rehou, qui admirait chaque mot, chaque
+geste de son jeune maître.
+
+--Monsieur mon cousin, repartit Vaunoy en mettant de côté son
+patelin sourire, je crois que vous vous faites une idée fausse de
+votre position nouvelle.
+
+--Ne suis-je pas l'héritier de mon aïeul?
+
+--Si fait, mais...
+
+--Mais quoi? demanda Georges avec impatience.
+
+--Mais quoi! répéta en aparté la vieille Goton triomphante.
+
+Il n'y eut pas jusqu'à M. l'intendant royal, qui, persuadé du bon
+droit du capitaine, ne se dît _in petto_:
+
+--Mais quoi?
+
+Hervé de Vaunoy reprit son sourire.
+
+--Mon jeune ami, dit-il, l'emportement nuit parfois et ne sert
+jamais. À mon âge on ne parle pas à la légère. Croyez-moi:
+l'héritage de Nicolas Treml, dont Dieu puisse avoir l'âme loyale
+en son paradis, ne vous fera pas bien riche.
+
+Le capitaine sentit le rouge de l'indignation lui monter au
+visage. Il s'approcha de manière à n'être entendu que de Vaunoy.
+
+--Il y a sous votre toit, dit-il d'une voix contenue et que la
+colère faisait trembler, une personne que je respecte autant que
+je vous méprise. Rendez grâce à Dieu de posséder une pareille
+égide, monsieur!
+
+--Que ne parlez-vous haut, monsieur mon cousin? demanda Vaunoy
+qui fit appel à toute son effronterie.
+
+--Misérable! poursuivit Georges sans élever la voix, je pourrais
+vous livrer à la justice, car vous êtes trois fois assassin. Un
+ange vous protège, mais vous êtes ici chez moi, je vous ferai
+chasser, du moins, par les soldats sous mes ordres.
+
+Vaunoy fit un salut ironique.
+
+--Mademoiselle ma soeur, dit-il, et vous, monsieur l'intendant,
+veuillez excuser notre entretien secret. Je vais, du reste, vous
+mettre au fait. Mon jeune cousin, pour premier acte de bonne
+parenté, me menace de me faire chasser de chez moi par les soldats
+de Sa Majesté.
+
+--En vérité! répliqua Béchameil, il a donc droit?...
+
+--Est-il possible! dit Mlle Olive, lui qui était si aimable hier
+soir!
+
+--Il n'y a point entre nous de bonne parenté, monsieur, reprit
+Didier en faisant effort pour concentrer sa colère au-dedans de
+lui-même; je vous menace, en effet, de vous chasser, mais non pas
+de votre maison, car ce château est ma propriété.
+
+--Pour ça, tu peux en faire serment, mon enfant chéri! murmura la
+dame Goton Rehou.
+
+--Oui-da! s'écria Vaunoy en ricanant; vous croyez cela? Eh bien,
+mon jeune cousin, permettez que je m'absente une minute; le temps
+d'aller jusqu'à mon cabinet, et je reviendrai vous apprendre une
+foule de choses que vous paraissez ignorer.
+
+Il sortit.
+
+Presque au même instant, la figure noircie du charbonnier Pelo
+Rouan se montra sur le seuil.
+
+Il tenait sous son bras un petit sac en toile noirâtre qui
+semblait renfermer un objet fort pesant. Tout le monde avait le
+dos tourné. La vieille Goton seule l'aperçut: elle fit un
+mouvement, mais Pelo Rouan mit un doigt sur sa bouche, et se
+glissa dans l'ombre projetée par l'un des hauts battants de la
+porte ouverte.
+
+M. de Vaunoy reparut bientôt, suivi de maître Alain. Il avait à la
+main un parchemin déplié.
+
+--Mon jeune ami, dit-il, je vous prie de m'excuser si je vous ai
+fait attendre. Veuillez prendre connaissance de cet écrit.
+
+Le capitaine prit le parchemin et lut.
+
+C'était l'acte de vente tracé tout entier de la main de Nicolas
+Treml et confié par ce dernier à Hervé de Vaunoy.
+
+--Monsieur, dit le capitaine après avoir lu, il y a en tout ceci
+quelque odieuse machination que je ne comprends pas. Comment vous,
+pauvre et nourri des bienfaits de mon aïeul, avez-vous pu acheter
+et payer son domaine?
+
+--L'économie! mon jeune ami, répondit Vaunoy en raillant; avec de
+l'économie et quelques tritures d'affaires, on accomplit des
+choses réellement surprenantes. Mais là n'est pas la question, et
+j'espère qu'il ne vous prendra plus la fantaisie de me menacer.
+Voyons! vous êtes jeune, vous êtes pauvre; votre aïeul et moi nous
+nous sommes rendu de bons services mutuellement; je ne demande pas
+mieux que d'oublier votre conduite. Voulez-vous que nous fassions
+la paix?
+
+--Jamais! s'écria Georges en repoussant la main qui lui était
+tendue.
+
+--C'en est trop! dit Vaunoy en se redressant, toute patience a un
+terme. Mademoiselle ma soeur et vous, monsieur l'intendant, vous
+êtes témoins que j'ai poussé la modération jusqu'à ses plus
+extrêmes limites. Je crois donc, à mon tour, pouvoir dire à ce
+jeune homme qui m'a outragé devant tous: sortez de chez moi,
+monsieur.
+
+--Béni Jésus! murmura la dame Goton, il va chasser mon pauvre
+petit Georges!
+
+Le capitaine se couvrit, lança au maître de La Tremlays un regard
+de dédain et se dirigea vers la porte.
+
+À moitié route, il se trouva face à face avec Pelo Rouan, qui le
+prit par la main et le ramena au milieu du salon.
+
+--Jean Blanc! dit le capitaine étonné.
+
+--Jean Blanc! répéta mentalement Vaunoy qui regarda attentivement
+le nouveau venu. Saint-Dieu! c'est lui en effet: le blanc sous le
+noir!
+
+Il se pencha et dit un mot à l'oreille du majordome qui venait
+d'entrer pour annoncer le déjeuner servi. Maître Alain sortit
+aussitôt.
+
+--Que venez-vous faire ici? ajouta Vaunoy en s'adressant au
+charbonnier.
+
+--Je viens faire justice, répondit Jean Blanc d'une voix grave;
+je viens, Hervé de Vaunoy, t'enlever le prix de vingt ans de
+fraude et de crimes.
+
+Vaunoy regarda du côté de la porte. Maître Alain ne revenait point
+encore.
+
+Jean Blanc continua.
+
+--Tu t'es prévalu d'un parchemin signé par Nicolas Treml; notre
+jeune seigneur va te répondre par un parchemin signé de toi.
+
+--Moi! j'ai signé comme quoi ce garçon est fils de son père!
+s'écria Vaunoy, voilà tout!
+
+--Voilà tout, répéta Jean Blanc, aujourd'hui: c'est vrai, mais
+avec ce que tu signas il y a vingt ans, cela suffira.
+
+Vaunoy changea de visage.
+
+Jean Blanc tira de son sac un petit coffret de fer chargé de
+rouille.
+
+Il le déposa sur le plancher, s'agenouilla auprès, et introduisit
+son couteau dans la fente de la charnière.
+
+La rouille avait rongé le métal, et le couvercle sauta presque
+sans effort.
+
+Le coffret contenait de l'or et un parchemin que Vaunoy reconnut
+sans doute, car il se précipita pour le saisir.
+
+Georges Treml le repoussa rudement. Ce fut lui qui prit l'acte des
+mains de Jean Blanc.
+
+--Je savais bien! s'écria-t-il après avoir lu: je savais bien
+qu'il y avait fraude et mensonge! Voici une déclaration signée de
+vous, monsieur, qui porte que tout descendant de Treml pourra
+racheter le domaine, moyennant cent mille livres tournois.
+
+--Et voici les cent mille livres, ajouta Jean Blanc en frappant
+sur le coffret.
+
+Vaunoy était muet de rage.
+
+L'officier rennais, Mlle Olive et Béchameil s'étonnaient
+grandement, et ce dernier concevait un vague espoir de recouvrer
+ses cinq cent mille livres.
+
+Quant à la vieille femme de charge, elle s'émerveillait et
+promettait en son coeur une neuvaine à Notre-Dame de Mi-Forêt.
+
+À ce moment, maître Alain reparut à la porte du salon. Il était
+suivi des domestique du château, armés jusqu'aux dents, et des
+sergents de Rennes. L'oeil d'Hervé de Vaunoy étincela.
+
+--Gardez toutes les issues! s'écria-t-il. Je promets dix louis
+d'or à qui mettra le premier la main sur ce brigand!
+
+Il désignait Jean Blanc du doigt.
+
+--Cet acte est contre moi, reprit-il; je suis dépouillé, pillé.
+Mais, Saint-Dieu! je serai vengé! Regardez bien cet homme,
+monsieur de Béchameil; cette nuit, cinq cent mille livres vous ont
+été enlevées; le capitaine n'a pas su les défendre, ou plutôt il
+les a livrées, et sans doute l'argent que voici (il montrait le
+coffret), est le prix de sa trahison!
+
+--Infâme! balbutia Georges, mis hors de garde par cette
+incroyable audace.
+
+M. de Béchameil était tout oreilles, et l'officier rennais
+semblait à demi convaincu.
+
+--As-tu bien le courage de nier, Georges Treml? poursuivit
+Vaunoy; cet homme qui vient à ton secours n'est-il pas le même qui
+cette nuit, a dirigé l'attaque?
+
+--Si j'avais su cela, grommela Goton, du diable si j'aurais fait
+le coup de fusil contre lui!
+
+--Cet homme qui t'apporte ta part du vol, reprit encore Vaunoy,
+n'est-il pas de ceux dont le nom est une condamnation? En avant
+bons serviteurs du roi! emparez-vous du chef des Loups.
+
+--Le Loup blanc? s'écrièrent ensemble Béchameil, Mlle Olive, les
+soldats et les domestiques.
+
+Ces derniers, en même temps, firent prudemment un mouvement de
+retraite.
+
+Les soldats s'avancèrent et entourèrent Jean Blanc.
+
+--Saisissez-le! s'écria Béchameil. Ah! brigand détestable! tu vas
+me rendre mes cinq cent mille livres!
+
+Mlle Olive, au seul nom du Loup blanc, s'était hâtée de tomber en
+pâmoison.
+
+Georges Treml avait tiré son épée, résolu à défendre l'homme qui
+l'avait servi si puissamment et qui était le père de Marie.
+
+Mais il n'eut pas besoin de faire usage de son arme. Au moment où
+les sergents, rétrécissant leur cercle allaient mettre la main sur
+le roi des Loups, celui-ci ramassa sous lui ses longues jambes et
+fit un bond extraordinaire qui le porta par-dessus la ligne des
+assaillants, jusqu'à l'une des fenêtres du salon.
+
+Les soldats hésitèrent, stupéfaits.
+
+Jean Blanc se mit debout sur l'appui de la fenêtre.
+
+--Quoi que tu fasses, Hervé de Vaunoy, dit-il, tu es vaincu. Tu
+n'auras pas même la vengeance!
+
+--Feu! feu! Mais tirez donc! hurla Vaunoy qui arracha le mousquet
+de l'un des soldats et mit Jean Blanc en joue.
+
+Georges, d'un coup de son épée, détourna le canon, et la balle
+alla se loger dans le lambris.
+
+--Nous nous rencontrerons encore une fois, Hervé de Vaunoy,
+reprit l'albinos sans s'émouvoir; ce sera la dernière, et tous nos
+comptes seront réglés!
+
+Il sauta dans la cour à ces mots, puis on le vit franchir la
+muraille extérieure avec la prodigieuse agilité qui lui était
+propre.
+
+--Feu! feu! répéta Vaunoy, qui tomba épuisé sur un siège.
+
+Les soldats firent une décharge. Ce fut du bruit et de la fumée.
+
+L'accusation dirigée contre le jeune héritier de Treml ne pouvait
+se soutenir. Vaunoy lui-même n'essaya plus de combattre.
+
+Il avait joué sa suprême partie, il avait perdu. Il se résigna au
+moins en apparence.
+
+M. de Béchameil, marquis de Nointel, supporta la perte des cinq
+cent mille livres, ce dont le lecteur ne doit point s'affliger
+outre mesure, attendu que cet intendant royal en retrouvait deux
+fois autant, chaque année, dans la poche du roi.
+
+Georges Treml, en devenant breton, ne put perdre les sentiments
+d'affection et de respect qu'il croyait devoir à son souverain. Il
+ne fit point d'opposition à la cour de Paris; mais il aida les
+pauvres gens à payer l'impôt et protégea leur travail.
+
+Ce sont des coeurs mauvais, intéressés à mal faire, ceux qui
+déclarent impossible la réconciliation entre le pauvre et le
+riche.
+
+Deux ou trois ans s'étaient à peine écoulés depuis les événements
+qui précèdent qu'il n'y avait plus de traces de _Loups_ sous le
+couvert. En revanche, on voyait souvent des troupes de bonnes gens
+agenouillées au pied de la croix de Mi-Forêt. Ces bonnes gens
+remerciaient Notre-Dame qui leur avait rendu un fils de Treml,
+c'est-à-dire un protecteur puissant et un bienfaiteur infatigable.
+
+Georges Treml de La Tremlays n'oublia pas qu'il avait été durant
+vingt ans Didier tout court.
+
+Grand seigneur par le sang, mais soldat de fortune, il crut avoir
+le droit de consulter uniquement son coeur dans le choix d'une
+compagne.
+
+Certes, il lui était permis de penser que son union ne souffrirait
+point d'obstacles. Néanmoins il s'en rencontra un, et des plus
+sérieux: Jean Blanc refusa péremptoirement la main de sa fille à
+son jeune seigneur.
+
+Et ce n'était point un jeu. Jamais millionnaire repoussant un
+gendre indigent, jamais duc et pair déclinant l'alliance d'un
+poète ne furent plus difficiles à fléchir que le pauvre albinos.
+
+Il avait, lui aussi, ses idées d'honneur, inflexibles, rigides et
+plus fières à coup sûr que les préjugés réunis de toute la
+noblesse de Bretagne.
+
+Didier ordonna et pria tour à tour, et longtemps en vain: mais un
+jour il eut la bonne inspiration de jurer devant Dieu et sur sa
+foi de gentilhomme breton qu'il n'aurait point d'autre femme que
+Marie.
+
+Jean Blanc fut vaincu et céda: il fallait que Treml eût des
+héritiers.
+
+Ce fut un beau jour que celui où Marie passa le seuil du bon
+château de La Tremlays. Le calme et la joie y entrèrent avec elle
+pour n'en plus sortir.
+
+Elle n'apportait point d'écusson pour écarteler celui de Treml;
+mais à tout prendre, il y avait assez d'armoiries diverses sous
+les austères portraits des vieux maîtres de La Tremlays; aucune
+pièce héraldique n'y faisait défaut.
+
+En revanche, d'ailleurs, parmi toutes les châtelaines qui
+respiraient sur la toile depuis des siècles le parfum de leurs
+bouquets toujours frais, pas une n'aurait pu disputer à la pauvre
+fille de la forêt le prix de la beauté, ni celui de la bonté.
+
+À raison ou à tort, le capitaine comptait cela pour quelque chose.
+
+Bien longtemps après, lorsque les enfants de Georges et de Marie
+couraient dans les taillis, guidés par la vieille Goton Rehou, il
+y avait au couvent de Saint-Aubin-du-Cormier une religieuse du nom
+de soeur Alix qui les guettait parfois au passage et les
+embrassait en souriant.
+
+Car voici encore une erreur qui court les livres: on dit que les
+bien-aimées de l'époux Jésus perdent le sourire, c'est mentir.
+Elles aiment ardemment, donc elles sont heureuses--d'un bonheur
+qui va au-delà de la mort!
+
+Quant à Hervé de Vaunoy, voici ce qui advint six mois après la
+rentrée de Georges en l'héritage de ses pères.
+
+Vaunoy avait quitté La Tremlays pour se retirer à Rennes. Il fit
+demander à Georges la permission de prendre, dans le cabinet qu'il
+avait occupé au château, quelques objets à son usage.
+
+Georges s'empressa de faire droit à cette demande.
+
+Vaunoy vint escorté de plusieurs hommes. Son cabinet était celui
+qui avait servi de retraite à Nicolas Treml et renfermait cette
+armoire où le vieux Breton, partant pour son dernier voyage, avait
+puisé les cent mille livres dont il a été souvent question dans ce
+récit.
+
+Cette armoire contenait encore de fortes sommes, laissées par
+Nicolas Treml, et d'autres fruits des épargnes de Vaunoy, qui
+chargé de ces richesses, reprit le chemin de Rennes.
+
+Mais ses valets arrivèrent à la ville sans lui et racontèrent,
+effrayés, que sur la lisière de la forêt, un coup de fusil était
+parti au-dessus de leurs têtes, et que Hervé de Vaunoy, frappé
+d'une balle en pleine poitrine, avait vidé les arçons pour rester
+mort sur la mousse du chemin.
+
+--Nous avons dirigé nos regards vers l'endroit d'où était parti
+le coup, ajoutèrent les valets; la nuit se faisait; pourtant nous
+avons vu une forme blanche sauter de branche en branche, comme il
+n'est point raisonnable de penser qu'un être humain puisse le
+faire, puis disparaître au-dessus des plus hautes cimes des
+châtaigniers.
+
+Le lendemain, on trouva sur la mousse le cadavre d'Hervé de
+Vaunoy. Auprès de lui était à terre le vieux mousquet que Jean
+Blanc tenait de son père.
+
+
+
+ [1] Valet, - vaslet (vasselet).
+ [2] Gentilhomme, en ce sens, n'impliquait pas toujours
+idée de noblesse. Racine, Voltaire lui-même, ont été
+gentilshommes des rois de France.
+ [3] Nous citerons seulement un cadet de l'illustre et
+héroïque maison de Coëtlogon, qui fut injustement
+débouté sur l'instance de Béchameil.
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Le loup blanc, by Paul H.C. Féval
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE LOUP BLANC ***
+
+***** This file should be named 14702-8.txt or 14702-8.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ https://www.gutenberg.org/1/4/7/0/14702/
+
+This Etext was prepared by Ebooks libres et gratuits and
+is available at http://www.ebooksgratuits.com in Word format,
+Mobipocket Reader format, eReader format and Acrobat Reader format.
+
+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
+
+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
+copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
+protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
+
+
+
+*** START: FULL LICENSE ***
+
+THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
+PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
+
+To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
+distribution of electronic works, by using or distributing this work
+(or any other work associated in any way with the phrase "Project
+Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
+Gutenberg-tm License (available with this file or online at
+https://gutenberg.org/license).
+
+
+Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
+electronic works
+
+1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
+electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
+and accept all the terms of this license and intellectual property
+(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
+the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
+all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
+If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
+Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
+terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
+entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
+
+1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
+used on or associated in any way with an electronic work by people who
+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
+copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
+works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
+Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
+freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
+this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
+the work. You can easily comply with the terms of this agreement by
+keeping this work in the same format with its attached full Project
+Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.
+
+1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
+what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in
+a constant state of change. If you are outside the United States, check
+the laws of your country in addition to the terms of this agreement
+before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
+creating derivative works based on this work or any other Project
+Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning
+the copyright status of any work in any country outside the United
+States.
+
+1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:
+
+1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate
+access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
+whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
+phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
+Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
+copied or distributed:
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
+from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
+posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
+and distributed to anyone in the United States without paying any fees
+or charges. If you are redistributing or providing access to a work
+with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
+work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
+through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
+Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
+1.E.9.
+
+1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
+with the permission of the copyright holder, your use and distribution
+must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
+terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked
+to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
+permission of the copyright holder found at the beginning of this work.
+
+1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
+License terms from this work, or any files containing a part of this
+work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
+
+1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
+electronic work, or any part of this electronic work, without
+prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
+active links or immediate access to the full terms of the Project
+Gutenberg-tm License.
+
+1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
+compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
+word processing or hypertext form. However, if you provide access to or
+distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
+"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
+posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
+you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
+copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
+request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
+form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
+License as specified in paragraph 1.E.1.
+
+1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
+performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
+unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
+
+1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
+access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
+that
+
+- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
+ the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
+ owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
+ Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
+ must be paid within 60 days following each date on which you
+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
+- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
+ does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
+ License. You must require such a user to return or
+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
+ Project Gutenberg-tm works.
+
+- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
+
+1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
+effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
+public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
+collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
+works, and the medium on which they may be stored, may contain
+"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
+corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
+property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
+computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
+your equipment.
+
+1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
+of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
+Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
+Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
+liability to you for damages, costs and expenses, including legal
+fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
+LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
+PROVIDED IN PARAGRAPH F3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
+TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
+LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
+INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
+DAMAGE.
+
+1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
+defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
+receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
+written explanation to the person you received the work from. If you
+received the work on a physical medium, you must return the medium with
+your written explanation. The person or entity that provided you with
+the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
+refund. If you received the work electronically, the person or entity
+providing it to you may choose to give you a second opportunity to
+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
+providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
diff --git a/14702-8.zip b/14702-8.zip
new file mode 100644
index 0000000..b251ea5
--- /dev/null
+++ b/14702-8.zip
Binary files differ
diff --git a/14702-r.rtf b/14702-r.rtf
new file mode 100644
index 0000000..a539ed5
--- /dev/null
+++ b/14702-r.rtf
@@ -0,0 +1,7413 @@
+{\rtf1\ansi\ansicpg1252\uc1 \deff40\deflang1033\deflangfe1033{\fonttbl{\f0\froman\fcharset0\fprq2{\*\panose 02020603050405020304}Times New Roman;}{\f1\fswiss\fcharset0\fprq2{\*\panose 020b0604020202020204}Arial;}
+{\f2\fmodern\fcharset0\fprq1{\*\panose 02070309020205020404}Courier New;}{\f3\froman\fcharset2\fprq2{\*\panose 05050102010706020507}Symbol;}{\f4\froman\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Times;}
+{\f5\fswiss\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Helvetica;}{\f6\fmodern\fcharset0\fprq1{\*\panose 00000000000000000000}Courier;}{\f7\fswiss\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Geneva;}
+{\f8\froman\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Tms Rmn;}{\f9\fswiss\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Helv;}{\f10\froman\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}MS Serif;}
+{\f11\fswiss\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}MS Sans Serif;}{\f12\froman\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}New York;}{\f13\fswiss\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}System;}
+{\f14\fnil\fcharset2\fprq2{\*\panose 05000000000000000000}Wingdings;}{\f15\fswiss\fcharset0\fprq2{\*\panose 020b0604030504040204}Tahoma;}{\f16\froman\fcharset128\fprq1{\*\panose 00000000000000000000}MS Mincho{\*\falt ?l?r ??\'81fc};}
+{\f17\fnil\fcharset129\fprq1{\*\panose 00000000000000000000}Batang{\*\falt \'a1\'a7IoUAA};}{\f18\fnil\fcharset134\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}SimSun{\*\falt ???\'a1\'ec??};}
+{\f19\fnil\fcharset136\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}PMingLiU{\*\falt !Ps2OcuAe};}{\f20\fmodern\fcharset128\fprq1{\*\panose 00000000000000000000}MS Gothic{\*\falt ?l?r ?S?V?b?N};}
+{\f21\fmodern\fcharset129\fprq1{\*\panose 00000000000000000000}Dotum{\*\falt \'a2\'aeIi\'a2\'aeE\'a2\'ae\'a9\'ad\'a2\'aeE?o};}{\f22\fmodern\fcharset134\fprq1{\*\panose 00000000000000000000}SimHei{\*\falt o?\'a1\'ec2?\'a1\'ec??};}
+{\f23\fmodern\fcharset136\fprq1{\*\panose 00000000000000000000}MingLiU{\*\falt 2OcuAe};}{\f24\froman\fcharset128\fprq1{\*\panose 00000000000000000000}Mincho{\*\falt ??\'81fc};}
+{\f25\froman\fcharset129\fprq1{\*\panose 00000000000000000000}Gulim{\*\falt \'a1\'cb\'a2\'e7\'a1\'a7u\'a2\'ae\'a1\'d7u\'a2\'aeE\'a2\'ae\'a9\'ad\'a1\'a7I\'a2\'aeA};}
+{\f26\froman\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Century{\*\falt Lucida Bright};}{\f27\froman\fcharset222\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Angsana New;}{\f28\froman\fcharset222\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Cordia New;}
+{\f29\fnil\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Mangal;}{\f30\fnil\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Latha;}{\f31\froman\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Sylfaen;}
+{\f32\froman\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Vrinda;}{\f33\fnil\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Raavi;}{\f34\fnil\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Shruti;}
+{\f35\froman\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Sendnya;}{\f36\fnil\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Gautami;}{\f37\fnil\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Tunga;}
+{\f38\fscript\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Estrangelo Edessa;}{\f39\froman\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Arial Unicode MS;}{\f40\froman\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Georgia;}
+{\f41\fnil\fcharset2\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Marlett;}{\f42\fmodern\fcharset0\fprq1{\*\panose 020b0609040504020204}Lucida Console;}{\f43\fswiss\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Lucida Sans Unicode;}
+{\f44\fswiss\fcharset0\fprq2{\*\panose 020b0604030504040204}Verdana;}{\f45\fswiss\fcharset0\fprq2{\*\panose 020b0a04020102020204}Arial Black;}{\f46\fscript\fcharset0\fprq2{\*\panose 030f0702030302020204}Comic Sans MS;}
+{\f47\fswiss\fcharset0\fprq2{\*\panose 020b0806030902050204}Impact;}{\f48\fswiss\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Franklin Gothic Medium;}{\f49\froman\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Palatino Linotype;}
+{\f50\fswiss\fcharset0\fprq2{\*\panose 020b0603020202020204}Trebuchet MS;}{\f51\froman\fcharset2\fprq2{\*\panose 05030102010509060703}Webdings;}{\f52\fnil\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}MV Boli;}
+{\f53\fswiss\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Microsoft Sans Serif;}{\f54\fdecor\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Algerian;}{\f55\froman\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Baskerville Old Face;}
+{\f56\fdecor\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Bauhaus 93;}{\f57\froman\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Bell MT;}{\f58\fswiss\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Berlin Sans FB;}
+{\f59\froman\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Bernard MT Condensed;}{\f60\froman\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Bodoni MT Poster Compressed;}{\f61\froman\fcharset0\fprq2{\*\panose 02040602050305030304}Book Antiqua;}
+{\f62\fswiss\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Britannic Bold;}{\f63\fdecor\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Broadway;}{\f64\fscript\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Brush Script MT;}
+{\f65\froman\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Californian FB;}{\f66\froman\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Centaur;}{\f67\fswiss\fcharset0\fprq2{\*\panose 020b0502020202020204}Century Gothic;}
+{\f68\fdecor\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Chiller;}{\f69\fdecor\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Colonna MT;}{\f70\froman\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Cooper Black;}
+{\f71\froman\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Footlight MT Light;}{\f72\fscript\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Freestyle Script;}{\f73\fdecor\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Harlow Solid Italic;}
+{\f74\fdecor\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Harrington;}{\f75\froman\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}High Tower Text;}{\f76\fdecor\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Jokerman;}
+{\f77\fdecor\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Juice ITC;}{\f78\fscript\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Kristen ITC;}{\f79\fscript\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Kunstler Script;}
+{\f80\froman\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Lucida Bright;}{\f81\fscript\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Lucida Calligraphy;}{\f82\froman\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Lucida Fax;}
+{\f83\fscript\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Lucida Handwriting;}{\f84\fnil\fcharset2\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}MS Outlook;}{\f85\fdecor\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Magneto;}
+{\f86\fscript\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Matura MT Script Capitals;}{\f87\fscript\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Mistral;}{\f88\froman\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Modern No. 20;}
+{\f89\fscript\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Monotype Corsiva;}{\f90\fdecor\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Niagara Engraved;}{\f91\fdecor\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Niagara Solid;}
+{\f92\fscript\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Old English Text MT;}{\f93\fdecor\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Onyx;}{\f94\fscript\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Parchment;}
+{\f95\fdecor\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Playbill;}{\f96\froman\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Poor Richard;}{\f97\fdecor\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Ravie;}
+{\f98\fscript\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Informal Roman;}{\f99\fdecor\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Showcard Gothic;}{\f100\fdecor\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Snap ITC;}
+{\f101\fdecor\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Stencil;}{\f102\fdecor\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Tempus Sans ITC;}{\f103\fscript\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Viner Hand ITC;}
+{\f104\fscript\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Vivaldi;}{\f105\fscript\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Vladimir Script;}{\f106\froman\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Wide Latin;}
+{\f107\froman\fcharset2\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Wingdings 2;}{\f108\froman\fcharset2\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Wingdings 3;}{\f109\fswiss\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Berlin Sans FB Demi;}
+{\f110\fnil\fcharset2\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Bookshelf Symbol 7;}{\f111\fswiss\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}MS Reference Sans Serif;}{\f112\fnil\fcharset2\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}MS Reference Specialty;}
+{\f113\fswiss\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Antidote;}{\f114\fnil\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Maynard;}{\f115\fnil\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Maynard Accents;}
+{\f116\fnil\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Maynard Symbols;}{\f117\fnil\fcharset2\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}ZapfDingbats BT;}{\f118\fswiss\fcharset2\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}News Gothic MT Alt 5;}
+{\f119\fswiss\fcharset2\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}News Gothic MT Alt 4;}{\f120\fswiss\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}News Gothic MT;}{\f121\fswiss\fcharset2\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}News Gothic MT Alt 1;}
+{\f122\fswiss\fcharset2\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}News Gothic MT Alt 6;}{\f123\fnil\fcharset2\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}News Gothic MT Alt 3;}{\f124\fswiss\fcharset2\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}News Gothic MT Alt 2;}
+{\f125\fnil\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}ScriptKleio;}{\f126\fswiss\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Bookshelf Symbol 1;}{\f127\froman\fcharset2\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Bookshelf Symbol 3;}
+{\f128\fswiss\fcharset2\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Bookshelf Symbol 4;}{\f129\fnil\fcharset2\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Bookshelf Symbol 5;}{\f130\fnil\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Larousse1;}
+{\f131\fnil\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Larousse2;}{\f132\fmodern\fcharset0\fprq1{\*\panose 00000000000000000000}Bitstream Vera Sans Mono;}{\f133\fswiss\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Bitstream Vera Sans;}
+{\f134\froman\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Bitstream Vera Serif;}{\f135\fnil\fcharset2\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}OpenSymbol;}{\f136\fmodern\fcharset0\fprq1{\*\panose 00000000000000000000}TeleText;}
+{\f137\fmodern\fcharset0\fprq1{\*\panose 00000000000000000000}TeleTextDH;}{\f138\fmodern\fcharset0\fprq1{\*\panose 00000000000000000000}TeleTextLineDraw;}{\f139\fmodern\fcharset0\fprq1{\*\panose 00000000000000000000}TeleTextLineDrawDH;}
+{\f140\fswiss\fcharset2\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}EU Acute;}{\f141\fswiss\fcharset2\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}EU Arrow;}{\f142\fswiss\fcharset2\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}EU Caron;}
+{\f143\fswiss\fcharset2\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}EU Dodot;}{\f144\fswiss\fcharset2\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}EU Domacr;}{\f145\fswiss\fcharset2\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}EU Index;}
+{\f146\fswiss\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}EU Normal;}{\f147\fswiss\fcharset2\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}EU Updot;}{\f148\fswiss\fcharset2\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}EU Upmacr;}
+{\f149\froman\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Euclid;}{\f150\froman\fcharset2\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Euclid Extra;}{\f151\fscript\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Euclid Fraktur;}
+{\f152\froman\fcharset2\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Euclid Math One;}{\f153\froman\fcharset2\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Euclid Math Two;}{\f154\froman\fcharset2\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Euclid Symbol;}
+{\f155\fnil\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}F0021;}{\f156\fnil\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}F3210;}{\f157\fnil\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}F3211;}
+{\f158\fnil\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}F0019;}{\f159\fnil\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}ZWAdobeF;}{\f160\fnil\fcharset0\fprq2{\*\panose 02000503000000000000}Dingbats;}
+{\f161\fnil\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Palace Script MT;}{\f162\fnil\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Greek Old Face{\*\falt Times New Roman};}
+{\f163\fmodern\fcharset0\fprq1{\*\panose 00000000000000000000}LettrGoth12 BT{\*\falt Lucida Console};}{\f164\fswiss\fcharset163\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Microsoft Sans Serif (Vietnames;}
+{\f165\fswiss\fcharset163\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}MS Reference Sans Serif (Vietna;}{\f166\froman\fcharset0\fprq0{\*\panose 00000000000000000000}Times New Roman PS;}
+{\f167\froman\fcharset0\fprq2{\*\panose 02020404030301010803}Garamond{\*\falt Times New Roman};}{\f168\froman\fcharset128\fprq1{\*\panose 00000000000000000000}@MS Mincho;}
+{\f169\froman\fcharset177\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Times New Roman (Hebrew);}{\f170\froman\fcharset178\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Times New Roman (Arabic);}
+{\f171\froman\fcharset163\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Times New Roman (Vietnamese);}{\f172\fswiss\fcharset177\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Arial (Hebrew);}{\f173\fswiss\fcharset178\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Arial (Arabic);}
+{\f174\fswiss\fcharset163\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Arial (Vietnamese);}{\f175\fmodern\fcharset177\fprq1{\*\panose 00000000000000000000}Courier New (Hebrew);}{\f176\fmodern\fcharset178\fprq1{\*\panose 00000000000000000000}Courier New (Arabic);}
+{\f177\fmodern\fcharset163\fprq1{\*\panose 00000000000000000000}Courier New (Vietnamese);}{\f178\froman\fcharset238\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Sylfaen CE;}{\f179\froman\fcharset204\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Sylfaen Cyr;}
+{\f180\froman\fcharset161\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Sylfaen Greek;}{\f181\froman\fcharset162\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Sylfaen Tur;}{\f182\froman\fcharset186\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Sylfaen Baltic;}
+{\f183\froman\fcharset238\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Georgia CE;}{\f184\froman\fcharset204\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Georgia Cyr;}{\f185\froman\fcharset161\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Georgia Greek{\*\falt Times New Roman};}
+{\f186\froman\fcharset162\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Georgia Tur;}{\f187\froman\fcharset186\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Georgia Baltic;}{\f188\fswiss\fcharset177\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Tahoma (Hebrew);}
+{\f189\fswiss\fcharset178\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Tahoma (Arabic);}{\f190\fswiss\fcharset163\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Tahoma (Vietnamese);}{\f191\fswiss\fcharset222\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Tahoma (Thai);}
+{\f192\fswiss\fcharset238\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Lucida Sans Unicode CE;}{\f193\fswiss\fcharset204\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Lucida Sans Unicode Cyr;}
+{\f194\fswiss\fcharset161\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Lucida Sans Unicode Greek;}{\f195\fswiss\fcharset162\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Lucida Sans Unicode Tur;}
+{\f196\fswiss\fcharset177\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Lucida Sans Unicode (Hebrew);}{\f197\fswiss\fcharset163\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Verdana (Vietnamese);}
+{\f198\fswiss\fcharset238\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Franklin Gothic Medium CE;}{\f199\fswiss\fcharset204\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Franklin Gothic Medium Cyr;}
+{\f200\fswiss\fcharset161\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Franklin Gothic Medium Greek;}{\f201\fswiss\fcharset162\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Franklin Gothic Medium Tur;}
+{\f202\fswiss\fcharset186\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Franklin Gothic Medium Baltic;}{\f203\froman\fcharset238\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Palatino Linotype CE;}
+{\f204\froman\fcharset204\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Palatino Linotype Cyr;}{\f205\froman\fcharset161\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Palatino Linotype Greek;}
+{\f206\froman\fcharset162\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Palatino Linotype Tur;}{\f207\froman\fcharset186\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Palatino Linotype Baltic;}
+{\f208\froman\fcharset163\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Palatino Linotype (Vietnamese);}{\f209\fswiss\fcharset204\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Trebuchet MS Cyr;}
+{\f210\fswiss\fcharset161\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Trebuchet MS Greek;}{\f211\fswiss\fcharset186\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Trebuchet MS Baltic;}{\f212\fswiss\fcharset238\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Microsoft Sans Serif CE;}
+{\f213\fswiss\fcharset204\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Microsoft Sans Serif Cyr;}{\f214\fswiss\fcharset161\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Microsoft Sans Serif Greek;}
+{\f215\fswiss\fcharset162\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Microsoft Sans Serif Tur;}{\f216\fswiss\fcharset177\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Microsoft Sans Serif (Hebrew);}
+{\f217\fswiss\fcharset178\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Microsoft Sans Serif (Arabic);}{\f218\fswiss\fcharset186\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Microsoft Sans Serif Baltic;}
+{\f219\fswiss\fcharset222\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Microsoft Sans Serif (Thai);}{\f220\froman\fcharset162\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Bodoni MT Poster Compressed Tur;}
+{\f221\froman\fcharset238\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Book Antiqua CE;}{\f222\froman\fcharset204\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Book Antiqua Cyr;}{\f223\froman\fcharset161\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Book Antiqua Greek;}
+{\f224\froman\fcharset162\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Book Antiqua Tur;}{\f225\froman\fcharset186\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Book Antiqua Baltic;}{\f226\fswiss\fcharset238\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Century Gothic CE;}
+{\f227\fswiss\fcharset204\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Century Gothic Cyr;}{\f228\fswiss\fcharset161\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Century Gothic Greek;}{\f229\fswiss\fcharset162\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Century Gothic Tur;}
+{\f230\fswiss\fcharset186\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Century Gothic Baltic;}{\f231\fscript\fcharset238\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Mistral CE;}{\f232\fscript\fcharset204\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Mistral Cyr;}
+{\f233\fscript\fcharset161\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Mistral Greek;}{\f234\fscript\fcharset162\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Mistral Tur;}{\f235\fscript\fcharset186\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Mistral Baltic;}
+{\f236\fscript\fcharset238\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Monotype Corsiva CE;}{\f237\fscript\fcharset204\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Monotype Corsiva Cyr;}
+{\f238\fscript\fcharset161\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Monotype Corsiva Greek;}{\f239\fscript\fcharset162\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Monotype Corsiva Tur;}
+{\f240\fscript\fcharset186\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Monotype Corsiva Baltic;}{\f241\fswiss\fcharset238\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}MS Reference Sans Serif CE;}
+{\f242\fswiss\fcharset204\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}MS Reference Sans Serif Cyr;}{\f243\fswiss\fcharset161\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}MS Reference Sans Serif Greek;}
+{\f244\fswiss\fcharset162\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}MS Reference Sans Serif Tur;}{\f245\fswiss\fcharset186\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}MS Reference Sans Serif Baltic;}
+{\f246\fswiss\fcharset238\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Antidote CE;}{\f247\fswiss\fcharset204\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Antidote Cyr;}{\f248\fswiss\fcharset161\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Antidote Greek;}
+{\f249\fswiss\fcharset162\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Antidote Tur;}{\f250\fswiss\fcharset177\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Antidote (Hebrew);}{\f251\fswiss\fcharset178\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Antidote (Arabic);}
+{\f252\fswiss\fcharset186\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Antidote Baltic;}{\f253\fswiss\fcharset163\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Antidote (Vietnamese);}
+{\f254\fmodern\fcharset238\fprq1{\*\panose 00000000000000000000}LettrGoth12 BT CE{\*\falt Lucida Console};}{\f255\fmodern\fcharset161\fprq1{\*\panose 00000000000000000000}LettrGoth12 BT Greek{\*\falt Lucida Console};}
+{\f256\fmodern\fcharset162\fprq1{\*\panose 00000000000000000000}LettrGoth12 BT Tur{\*\falt Lucida Console};}{\f257\fswiss\fcharset0\fprq2{\*\panose 020b0506020202030204}Arial Narrow;}
+{\f258\froman\fcharset0\fprq2{\*\panose 02050604050505020204}Bookman Old Style;}{\f259\fnil\fcharset2\fprq2{\*\panose 01010601010101010101}Monotype Sorts;}{\f260\fnil\fcharset2\fprq2{\*\panose 02000500000000000000}Tera Special;}
+{\f261\fswiss\fcharset0\fprq2{\*\panose 020b0706040902060204}Haettenschweiler;}{\f262\fmodern\fcharset0\fprq1{\*\panose 00000409000000000000}sshlinedraw;}{\f263\fdecor\fcharset0\fprq2{\*\panose 04020505051007020d02}Blackadder ITC;}
+{\f264\froman\fcharset0\fprq2{\*\panose 02020a06060301020303}Times New Roman MT Extra Bold;}{\f265\froman\fcharset0\fprq2{\*\panose 02040604050505020304}Century Schoolbook;}{\f266\fmodern\fcharset0\fprq1{\*\panose 020b0509020102020204}Letter Gothic MT;}
+{\f267\fnil\fcharset255\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Roman;}{\f268\fswiss\fcharset238\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Helvetica CE;}{\f269\fswiss\fcharset204\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Helvetica Cyr;}
+{\f270\fswiss\fcharset161\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Helvetica Greek;}{\f271\fswiss\fcharset162\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Helvetica Tur;}{\f272\fswiss\fcharset177\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Helvetica (Hebrew);}
+{\f273\fswiss\fcharset178\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Helvetica (Arabic);}{\f274\fswiss\fcharset186\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Helvetica Baltic;}{\f275\fswiss\fcharset163\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Helvetica (Vietnamese);}
+{\f276\fswiss\fcharset238\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}EU Normal CE;}{\f277\fswiss\fcharset162\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}EU Normal Tur;}{\f278\froman\fcharset161\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Euclid Symbol Greek;}
+{\f279\froman\fcharset238\fprq2 Times New Roman CE;}{\f280\froman\fcharset204\fprq2 Times New Roman Cyr;}{\f282\froman\fcharset161\fprq2 Times New Roman Greek;}{\f283\froman\fcharset162\fprq2 Times New Roman Tur;}
+{\f284\froman\fcharset186\fprq2 Times New Roman Baltic;}{\f285\fswiss\fcharset238\fprq2 Arial CE;}{\f286\fswiss\fcharset204\fprq2 Arial Cyr;}{\f288\fswiss\fcharset161\fprq2 Arial Greek;}{\f289\fswiss\fcharset162\fprq2 Arial Tur;}
+{\f290\fswiss\fcharset186\fprq2 Arial Baltic;}{\f291\fmodern\fcharset238\fprq1 Courier New CE;}{\f292\fmodern\fcharset204\fprq1 Courier New Cyr;}{\f294\fmodern\fcharset161\fprq1 Courier New Greek;}{\f295\fmodern\fcharset162\fprq1 Courier New Tur;}
+{\f296\fmodern\fcharset186\fprq1 Courier New Baltic;}{\f369\fswiss\fcharset238\fprq2 Tahoma CE;}{\f370\fswiss\fcharset204\fprq2 Tahoma Cyr;}{\f372\fswiss\fcharset161\fprq2 Tahoma Greek;}{\f373\fswiss\fcharset162\fprq2 Tahoma Tur;}
+{\f374\fswiss\fcharset186\fprq2 Tahoma Baltic;}{\f531\fmodern\fcharset238\fprq1 Lucida Console CE;}{\f532\fmodern\fcharset204\fprq1 Lucida Console Cyr;}{\f534\fmodern\fcharset161\fprq1 Lucida Console Greek;}
+{\f535\fmodern\fcharset162\fprq1 Lucida Console Tur;}{\f543\fswiss\fcharset238\fprq2 Verdana CE;}{\f544\fswiss\fcharset204\fprq2 Verdana Cyr;}{\f546\fswiss\fcharset161\fprq2 Verdana Greek;}{\f547\fswiss\fcharset162\fprq2 Verdana Tur;}
+{\f548\fswiss\fcharset186\fprq2 Verdana Baltic;}{\f549\fswiss\fcharset238\fprq2 Arial Black CE;}{\f550\fswiss\fcharset204\fprq2 Arial Black Cyr;}{\f552\fswiss\fcharset161\fprq2 Arial Black Greek;}{\f553\fswiss\fcharset162\fprq2 Arial Black Tur;}
+{\f554\fswiss\fcharset186\fprq2 Arial Black Baltic;}{\f555\fscript\fcharset238\fprq2 Comic Sans MS CE;}{\f556\fscript\fcharset204\fprq2 Comic Sans MS Cyr;}{\f558\fscript\fcharset161\fprq2 Comic Sans MS Greek;}
+{\f559\fscript\fcharset162\fprq2 Comic Sans MS Tur;}{\f560\fscript\fcharset186\fprq2 Comic Sans MS Baltic;}{\f561\fswiss\fcharset238\fprq2 Impact CE;}{\f562\fswiss\fcharset204\fprq2 Impact Cyr;}{\f564\fswiss\fcharset161\fprq2 Impact Greek;}
+{\f565\fswiss\fcharset162\fprq2 Impact Tur;}{\f566\fswiss\fcharset186\fprq2 Impact Baltic;}{\f579\fswiss\fcharset238\fprq2 Trebuchet MS CE;}{\f583\fswiss\fcharset162\fprq2 Trebuchet MS Tur;}{\f1205\froman\fcharset0\fprq2 Euclid Symbol;}
+{\f1281\froman\fcharset238\fprq2 Garamond CE{\*\falt Times New Roman};}{\f1282\froman\fcharset204\fprq2 Garamond Cyr{\*\falt Times New Roman};}{\f1284\froman\fcharset161\fprq2 Garamond Greek{\*\falt Times New Roman};}
+{\f1285\froman\fcharset162\fprq2 Garamond Tur{\*\falt Times New Roman};}{\f1286\froman\fcharset186\fprq2 Garamond Baltic{\*\falt Times New Roman};}{\f1821\fswiss\fcharset238\fprq2 Arial Narrow CE;}{\f1822\fswiss\fcharset204\fprq2 Arial Narrow Cyr;}
+{\f1824\fswiss\fcharset161\fprq2 Arial Narrow Greek;}{\f1825\fswiss\fcharset162\fprq2 Arial Narrow Tur;}{\f1826\fswiss\fcharset186\fprq2 Arial Narrow Baltic;}{\f1827\froman\fcharset238\fprq2 Bookman Old Style CE;}
+{\f1828\froman\fcharset204\fprq2 Bookman Old Style Cyr;}{\f1830\froman\fcharset161\fprq2 Bookman Old Style Greek;}{\f1831\froman\fcharset162\fprq2 Bookman Old Style Tur;}{\f1832\froman\fcharset186\fprq2 Bookman Old Style Baltic;}
+{\f1845\fswiss\fcharset238\fprq2 Haettenschweiler CE;}{\f1846\fswiss\fcharset204\fprq2 Haettenschweiler Cyr;}{\f1848\fswiss\fcharset161\fprq2 Haettenschweiler Greek;}{\f1849\fswiss\fcharset162\fprq2 Haettenschweiler Tur;}
+{\f1850\fswiss\fcharset186\fprq2 Haettenschweiler Baltic;}}{\colortbl;\red0\green0\blue0;\red0\green0\blue255;\red0\green255\blue255;\red0\green255\blue0;\red255\green0\blue255;\red255\green0\blue0;\red255\green255\blue0;\red255\green255\blue255;
+\red0\green0\blue128;\red0\green128\blue128;\red0\green128\blue0;\red128\green0\blue128;\red128\green0\blue0;\red128\green128\blue0;\red128\green128\blue128;\red192\green192\blue192;}{\stylesheet{\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright
+\f40\fs32\lang1036\cgrid \snext0 Normal;}{\s1\qc\sb600\sa480\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid \sbasedon0 \snext0 heading 1;}{\s2\qc\sb240\sa240\keepn\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright
+\b\f40\fs34\lang1036\cgrid \sbasedon0 \snext0 heading 2;}{\s3\qj\sb120\sa120\keepn\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel2\adjustright \b\i\f40\fs32\lang1036\cgrid \sbasedon0 \snext0 heading 3;}{\*\cs10 \additive Default Paragraph Font;}{\*\cs15 \additive
+\f40\ul\cf9 \sbasedon10 Hyperlink;}{\s16\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \cbpat9 \f15\fs32\lang1036\cgrid \sbasedon0 \snext16 Document Map;}{\s17\li284\ri284\sb240\sa240\nowidctlpar\widctlpar\tqr\tldot\tx9062\adjustright
+\f40\fs32\cf9\lang1024\cgrid \sbasedon0 \snext0 \sautoupd toc 1;}{\s18\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\tqc\tx4536\tqr\tx9072\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid \sbasedon0 \snext18 header;}{\s19\qj\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar
+\tqc\tx4536\tqr\tx9072\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid \sbasedon0 \snext19 footer;}{\*\cs20 \additive \sbasedon10 page number;}{\s21\qj\li567\ri284\sb120\sa120\nowidctlpar\widctlpar\tqr\tldot\tx9062\adjustright \f40\fs30\cf9\lang1024\cgrid
+\sbasedon0 \snext0 \sautoupd toc 2;}{\s22\qj\fi567\li482\sb60\sa60\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs28\cf9\lang1036\cgrid \sbasedon0 \snext0 \sautoupd toc 3;}{\s23\qj\fi567\li780\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright
+\f40\fs32\lang1036\cgrid \sbasedon0 \snext0 \sautoupd toc 4;}{\s24\qj\fi567\li1040\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid \sbasedon0 \snext0 \sautoupd toc 5;}{\s25\qj\fi567\li1300\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright
+\f40\fs32\lang1036\cgrid \sbasedon0 \snext0 \sautoupd toc 6;}{\s26\qj\fi567\li1560\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid \sbasedon0 \snext0 \sautoupd toc 7;}{\s27\qj\fi567\li1820\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright
+\f40\fs32\lang1036\cgrid \sbasedon0 \snext0 \sautoupd toc 8;}{\s28\qj\fi567\li2080\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid \sbasedon0 \snext0 \sautoupd toc 9;}{\s29\qc\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright
+\f1\fs32\lang1036\cgrid \sbasedon0 \snext29 Body Text 2;}{\*\cs30 \additive \b\fs36\super \sbasedon10 footnote reference;}{\s31\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs30\lang1036\cgrid \sbasedon0 \snext31 footnote text;}{
+\s32\qj\fi27\li540\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f5\fs20\cf1\lang1036\cgrid \sbasedon0 \snext32 Body Text Indent 3;}{\s33\qr\ri851\sa1200\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs44\lang1036\cgrid \sbasedon0 \snext33 Auteur;}{
+\s34\qr\li2268\ri851\sa1200\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \b\f40\fs60\lang1036\cgrid \sbasedon0 \snext34 Titre_livre;}{\s35\qr\li2268\ri851\sa1200\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs36\lang1036\cgrid \sbasedon0 \snext35 Sous_titre_livre;}{
+\s36\qj\li567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs30\lang1036\cgrid \sbasedon0 \snext36 A_propos_dispositions;}{\s37\qj\fi567\sb100\sa100\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid \sbasedon0 \snext37 Normal (Web);}{
+\s38\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f15\fs16\lang1036\cgrid \sbasedon0 \snext38 Balloon Text;}}{\*\listtable{\list\listtemplateid-846690100\listsimple{\listlevel\levelnfc0\leveljc0\levelfollow0\levelstartat1\levelspace0\levelindent0
+{\leveltext\'02\'00.;}{\levelnumbers\'01;}\fi-360\li1492\jclisttab\tx1492 }{\listname ;}\listid-132}{\list\listtemplateid1708152268\listsimple{\listlevel\levelnfc0\leveljc0\levelfollow0\levelstartat1\levelspace0\levelindent0{\leveltext
+\'02\'00.;}{\levelnumbers\'01;}\fi-360\li1209\jclisttab\tx1209 }{\listname ;}\listid-131}{\list\listtemplateid-746564926\listsimple{\listlevel\levelnfc0\leveljc0\levelfollow0\levelstartat1\levelspace0\levelindent0{\leveltext\'02\'00.;}{\levelnumbers\'01;}
+\fi-360\li926\jclisttab\tx926 }{\listname ;}\listid-130}{\list\listtemplateid364178348\listsimple{\listlevel\levelnfc0\leveljc0\levelfollow0\levelstartat1\levelspace0\levelindent0{\leveltext\'02\'00.;}{\levelnumbers\'01;}\fi-360\li643\jclisttab\tx643 }
+{\listname ;}\listid-129}{\list\listtemplateid421452170\listsimple{\listlevel\levelnfc23\leveljc0\levelfollow0\levelstartat1\levelspace0\levelindent0{\leveltext\'01\u-3913 ?;}{\levelnumbers;}\f3\fbias0 \fi-360\li1492\jclisttab\tx1492 }{\listname
+;}\listid-128}{\list\listtemplateid-1690517892\listsimple{\listlevel\levelnfc23\leveljc0\levelfollow0\levelstartat1\levelspace0\levelindent0{\leveltext\'01\u-3913 ?;}{\levelnumbers;}\f3\fbias0 \fi-360\li1209\jclisttab\tx1209 }{\listname ;}\listid-127}
+{\list\listtemplateid883315476\listsimple{\listlevel\levelnfc23\leveljc0\levelfollow0\levelstartat1\levelspace0\levelindent0{\leveltext\'01\u-3913 ?;}{\levelnumbers;}\f3\fbias0 \fi-360\li926\jclisttab\tx926 }{\listname ;}\listid-126}
+{\list\listtemplateid-2059135682\listsimple{\listlevel\levelnfc23\leveljc0\levelfollow0\levelstartat1\levelspace0\levelindent0{\leveltext\'01\u-3913 ?;}{\levelnumbers;}\f3\fbias0 \fi-360\li643\jclisttab\tx643 }{\listname ;}\listid-125}
+{\list\listtemplateid-36120362\listsimple{\listlevel\levelnfc0\leveljc0\levelfollow0\levelstartat1\levelspace0\levelindent0{\leveltext\'02\'00.;}{\levelnumbers\'01;}\fi-360\li360\jclisttab\tx360 }{\listname ;}\listid-120}{\list\listtemplateid-1001642388
+\listsimple{\listlevel\levelnfc23\leveljc0\levelfollow0\levelstartat1\levelspace0\levelindent0{\leveltext\'01\u-3913 ?;}{\levelnumbers;}\f3\fbias0 \fi-360\li360\jclisttab\tx360 }{\listname ;}\listid-119}{\list\listtemplateid2111318366{\listlevel
+\levelnfc23\leveljc0\levelfollow0\levelstartat1\levelspace0\levelindent0{\leveltext\'01\u-3913 ?;}{\levelnumbers;}\f3\fs20\fbias0 \fi-360\li720\jclisttab\tx720 }{\listlevel\levelnfc23\leveljc0\levelfollow0\levelstartat1\levelspace0\levelindent0{\leveltext
+\'01o;}{\levelnumbers;}\f2\fs20\fbias0 \fi-360\li1440\jclisttab\tx1440 }{\listlevel\levelnfc23\leveljc0\levelfollow0\levelstartat1\levelspace0\levelindent0{\leveltext\'01\u-3929 ?;}{\levelnumbers;}\f14\fs20\fbias0 \fi-360\li2160\jclisttab\tx2160 }
+{\listlevel\levelnfc23\leveljc0\levelfollow0\levelstartat1\levelspace0\levelindent0{\leveltext\'01\u-3929 ?;}{\levelnumbers;}\f14\fs20\fbias0 \fi-360\li2880\jclisttab\tx2880 }{\listlevel\levelnfc23\leveljc0\levelfollow0\levelstartat1\levelspace0
+\levelindent0{\leveltext\'01\u-3929 ?;}{\levelnumbers;}\f14\fs20\fbias0 \fi-360\li3600\jclisttab\tx3600 }{\listlevel\levelnfc23\leveljc0\levelfollow0\levelstartat1\levelspace0\levelindent0{\leveltext\'01\u-3929 ?;}{\levelnumbers;}\f14\fs20\fbias0
+\fi-360\li4320\jclisttab\tx4320 }{\listlevel\levelnfc23\leveljc0\levelfollow0\levelstartat1\levelspace0\levelindent0{\leveltext\'01\u-3929 ?;}{\levelnumbers;}\f14\fs20\fbias0 \fi-360\li5040\jclisttab\tx5040 }{\listlevel\levelnfc23\leveljc0\levelfollow0
+\levelstartat1\levelspace0\levelindent0{\leveltext\'01\u-3929 ?;}{\levelnumbers;}\f14\fs20\fbias0 \fi-360\li5760\jclisttab\tx5760 }{\listlevel\levelnfc23\leveljc0\levelfollow0\levelstartat1\levelspace0\levelindent0{\leveltext\'01\u-3929 ?;}{\levelnumbers
+;}\f14\fs20\fbias0 \fi-360\li6480\jclisttab\tx6480 }{\listname ;}\listid474181891}{\list\listtemplateid1577870418{\listlevel\levelnfc23\leveljc0\levelfollow0\levelstartat1\levelspace0\levelindent0{\leveltext\'01\u-3913 ?;}{\levelnumbers;}\f3\fs20\fbias0
+\fi-360\li720\jclisttab\tx720 }{\listlevel\levelnfc23\leveljc0\levelfollow0\levelstartat1\levelspace0\levelindent0{\leveltext\'01o;}{\levelnumbers;}\f2\fs20\fbias0 \fi-360\li1440\jclisttab\tx1440 }{\listlevel\levelnfc23\leveljc0\levelfollow0\levelstartat1
+\levelspace0\levelindent0{\leveltext\'01\u-3929 ?;}{\levelnumbers;}\f14\fs20\fbias0 \fi-360\li2160\jclisttab\tx2160 }{\listlevel\levelnfc23\leveljc0\levelfollow0\levelstartat1\levelspace0\levelindent0{\leveltext\'01\u-3929 ?;}{\levelnumbers;}
+\f14\fs20\fbias0 \fi-360\li2880\jclisttab\tx2880 }{\listlevel\levelnfc23\leveljc0\levelfollow0\levelstartat1\levelspace0\levelindent0{\leveltext\'01\u-3929 ?;}{\levelnumbers;}\f14\fs20\fbias0 \fi-360\li3600\jclisttab\tx3600 }{\listlevel\levelnfc23
+\leveljc0\levelfollow0\levelstartat1\levelspace0\levelindent0{\leveltext\'01\u-3929 ?;}{\levelnumbers;}\f14\fs20\fbias0 \fi-360\li4320\jclisttab\tx4320 }{\listlevel\levelnfc23\leveljc0\levelfollow0\levelstartat1\levelspace0\levelindent0{\leveltext
+\'01\u-3929 ?;}{\levelnumbers;}\f14\fs20\fbias0 \fi-360\li5040\jclisttab\tx5040 }{\listlevel\levelnfc23\leveljc0\levelfollow0\levelstartat1\levelspace0\levelindent0{\leveltext\'01\u-3929 ?;}{\levelnumbers;}\f14\fs20\fbias0 \fi-360\li5760\jclisttab\tx5760
+}{\listlevel\levelnfc23\leveljc0\levelfollow0\levelstartat1\levelspace0\levelindent0{\leveltext\'01\u-3929 ?;}{\levelnumbers;}\f14\fs20\fbias0 \fi-360\li6480\jclisttab\tx6480 }{\listname ;}\listid814377995}{\list\listtemplateid782927432{\listlevel
+\levelnfc23\leveljc0\levelfollow0\levelstartat1\levelspace0\levelindent0{\leveltext\'01\u-3913 ?;}{\levelnumbers;}\f3\fs20\fbias0 \fi-360\li720\jclisttab\tx720 }{\listlevel\levelnfc23\leveljc0\levelfollow0\levelstartat1\levelspace0\levelindent0{\leveltext
+\'01o;}{\levelnumbers;}\f2\fs20\fbias0 \fi-360\li1440\jclisttab\tx1440 }{\listlevel\levelnfc23\leveljc0\levelfollow0\levelstartat1\levelspace0\levelindent0{\leveltext\'01\u-3929 ?;}{\levelnumbers;}\f14\fs20\fbias0 \fi-360\li2160\jclisttab\tx2160 }
+{\listlevel\levelnfc23\leveljc0\levelfollow0\levelstartat1\levelspace0\levelindent0{\leveltext\'01\u-3929 ?;}{\levelnumbers;}\f14\fs20\fbias0 \fi-360\li2880\jclisttab\tx2880 }{\listlevel\levelnfc23\leveljc0\levelfollow0\levelstartat1\levelspace0
+\levelindent0{\leveltext\'01\u-3929 ?;}{\levelnumbers;}\f14\fs20\fbias0 \fi-360\li3600\jclisttab\tx3600 }{\listlevel\levelnfc23\leveljc0\levelfollow0\levelstartat1\levelspace0\levelindent0{\leveltext\'01\u-3929 ?;}{\levelnumbers;}\f14\fs20\fbias0
+\fi-360\li4320\jclisttab\tx4320 }{\listlevel\levelnfc23\leveljc0\levelfollow0\levelstartat1\levelspace0\levelindent0{\leveltext\'01\u-3929 ?;}{\levelnumbers;}\f14\fs20\fbias0 \fi-360\li5040\jclisttab\tx5040 }{\listlevel\levelnfc23\leveljc0\levelfollow0
+\levelstartat1\levelspace0\levelindent0{\leveltext\'01\u-3929 ?;}{\levelnumbers;}\f14\fs20\fbias0 \fi-360\li5760\jclisttab\tx5760 }{\listlevel\levelnfc23\leveljc0\levelfollow0\levelstartat1\levelspace0\levelindent0{\leveltext\'01\u-3929 ?;}{\levelnumbers
+;}\f14\fs20\fbias0 \fi-360\li6480\jclisttab\tx6480 }{\listname ;}\listid862524293}{\list\listtemplateid1207218240{\listlevel\levelnfc23\leveljc0\levelfollow0\levelstartat1\levelspace0\levelindent0{\leveltext\'01\u-3913 ?;}{\levelnumbers;}\f3\fs20\fbias0
+\fi-360\li720\jclisttab\tx720 }{\listlevel\levelnfc23\leveljc0\levelfollow0\levelstartat1\levelspace0\levelindent0{\leveltext\'01o;}{\levelnumbers;}\f2\fs20\fbias0 \fi-360\li1440\jclisttab\tx1440 }{\listlevel\levelnfc23\leveljc0\levelfollow0\levelstartat1
+\levelspace0\levelindent0{\leveltext\'01\u-3929 ?;}{\levelnumbers;}\f14\fs20\fbias0 \fi-360\li2160\jclisttab\tx2160 }{\listlevel\levelnfc23\leveljc0\levelfollow0\levelstartat1\levelspace0\levelindent0{\leveltext\'01\u-3929 ?;}{\levelnumbers;}
+\f14\fs20\fbias0 \fi-360\li2880\jclisttab\tx2880 }{\listlevel\levelnfc23\leveljc0\levelfollow0\levelstartat1\levelspace0\levelindent0{\leveltext\'01\u-3929 ?;}{\levelnumbers;}\f14\fs20\fbias0 \fi-360\li3600\jclisttab\tx3600 }{\listlevel\levelnfc23
+\leveljc0\levelfollow0\levelstartat1\levelspace0\levelindent0{\leveltext\'01\u-3929 ?;}{\levelnumbers;}\f14\fs20\fbias0 \fi-360\li4320\jclisttab\tx4320 }{\listlevel\levelnfc23\leveljc0\levelfollow0\levelstartat1\levelspace0\levelindent0{\leveltext
+\'01\u-3929 ?;}{\levelnumbers;}\f14\fs20\fbias0 \fi-360\li5040\jclisttab\tx5040 }{\listlevel\levelnfc23\leveljc0\levelfollow0\levelstartat1\levelspace0\levelindent0{\leveltext\'01\u-3929 ?;}{\levelnumbers;}\f14\fs20\fbias0 \fi-360\li5760\jclisttab\tx5760
+}{\listlevel\levelnfc23\leveljc0\levelfollow0\levelstartat1\levelspace0\levelindent0{\leveltext\'01\u-3929 ?;}{\levelnumbers;}\f14\fs20\fbias0 \fi-360\li6480\jclisttab\tx6480 }{\listname ;}\listid866721464}{\list\listtemplateid-1366508670{\listlevel
+\levelnfc23\leveljc0\levelfollow0\levelstartat1\levelspace0\levelindent0{\leveltext\'01\u-3913 ?;}{\levelnumbers;}\f3\fs20\fbias0 \fi-360\li720\jclisttab\tx720 }{\listlevel\levelnfc23\leveljc0\levelfollow0\levelstartat1\levelspace0\levelindent0{\leveltext
+\'01o;}{\levelnumbers;}\f2\fs20\fbias0 \fi-360\li1440\jclisttab\tx1440 }{\listlevel\levelnfc23\leveljc0\levelfollow0\levelstartat1\levelspace0\levelindent0{\leveltext\'01\u-3929 ?;}{\levelnumbers;}\f14\fs20\fbias0 \fi-360\li2160\jclisttab\tx2160 }
+{\listlevel\levelnfc23\leveljc0\levelfollow0\levelstartat1\levelspace0\levelindent0{\leveltext\'01\u-3929 ?;}{\levelnumbers;}\f14\fs20\fbias0 \fi-360\li2880\jclisttab\tx2880 }{\listlevel\levelnfc23\leveljc0\levelfollow0\levelstartat1\levelspace0
+\levelindent0{\leveltext\'01\u-3929 ?;}{\levelnumbers;}\f14\fs20\fbias0 \fi-360\li3600\jclisttab\tx3600 }{\listlevel\levelnfc23\leveljc0\levelfollow0\levelstartat1\levelspace0\levelindent0{\leveltext\'01\u-3929 ?;}{\levelnumbers;}\f14\fs20\fbias0
+\fi-360\li4320\jclisttab\tx4320 }{\listlevel\levelnfc23\leveljc0\levelfollow0\levelstartat1\levelspace0\levelindent0{\leveltext\'01\u-3929 ?;}{\levelnumbers;}\f14\fs20\fbias0 \fi-360\li5040\jclisttab\tx5040 }{\listlevel\levelnfc23\leveljc0\levelfollow0
+\levelstartat1\levelspace0\levelindent0{\leveltext\'01\u-3929 ?;}{\levelnumbers;}\f14\fs20\fbias0 \fi-360\li5760\jclisttab\tx5760 }{\listlevel\levelnfc23\leveljc0\levelfollow0\levelstartat1\levelspace0\levelindent0{\leveltext\'01\u-3929 ?;}{\levelnumbers
+;}\f14\fs20\fbias0 \fi-360\li6480\jclisttab\tx6480 }{\listname ;}\listid1625647620}}{\*\listoverridetable{\listoverride\listid814377995\listoverridecount0\ls1}{\listoverride\listid862524293\listoverridecount0\ls2}{\listoverride\listid866721464
+\listoverridecount0\ls3}{\listoverride\listid1625647620\listoverridecount0\ls4}{\listoverride\listid-120\listoverridecount0\ls5}{\listoverride\listid-129\listoverridecount0\ls6}{\listoverride\listid-130\listoverridecount0\ls7}{\listoverride\listid-131
+\listoverridecount0\ls8}{\listoverride\listid-132\listoverridecount0\ls9}{\listoverride\listid-119\listoverridecount0\ls10}{\listoverride\listid-125\listoverridecount0\ls11}{\listoverride\listid-126\listoverridecount0\ls12}{\listoverride\listid-127
+\listoverridecount0\ls13}{\listoverride\listid-128\listoverridecount0\ls14}{\listoverride\listid474181891\listoverridecount0\ls15}}{\*\revtbl {Unknown;}{xx;}}{\info{\title Titre du livre en majuscules accentu\'e9es}{\subject Sous titre s'il y a lieu}{\author XX}
+{\doccomm Ann\'e9e de publication du livre}{\operator Dachshund}{\creatim\yr2005\mo3\dy4\hr23\min25}{\revtim\yr2005\mo3\dy6\hr10\min27}{\version3}{\edmins2}{\nofpages360}{\nofwords68273}{\nofchars389160}{\*\company Ebooks libres et gratuits}
+{\nofcharsws477915}{\vern71}}\paperw11906\paperh16838\margl1418\margr1418\margt1418\margb1418
+\deftab708\widowctrl\ftnbj\aenddoc\hyphhotz567\noxlattoyen\expshrtn\noultrlspc\dntblnsbdb\nospaceforul\hyphcaps0\hyphauto1\formshade\viewkind1\viewscale100\pgbrdrhead\pgbrdrfoot \fet0{\*\ftnsep \pard\plain
+\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {\chftnsep
+\par }}{\*\ftnsepc \pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {\chftnsepc
+\par }}{\*\aftnsep \pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {\chftnsep
+\par }}{\*\aftnsepc \pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {\chftnsepc
+\par }}\sectd \psz9\linex0\headery709\footery709\colsx708\endnhere\titlepg\sectlinegrid360\sectdefaultcl {\footer \pard\plain \s19\qc\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\tqc\tx4536\tqr\tx9072\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {\fs30 \endash }
+{\field{\*\fldinst {\cs20\fs30 PAGE }}{\fldrslt {\cs20\fs30\lang1024 352}}}{\cs20\fs30 \endash }{\fs30
+\par }}{\*\pnseclvl1\pnucrm\pnstart1\pnindent720\pnhang{\pntxta .}}{\*\pnseclvl2\pnucltr\pnstart1\pnindent720\pnhang{\pntxta .}}{\*\pnseclvl3\pndec\pnstart1\pnindent720\pnhang{\pntxta .}}{\*\pnseclvl4\pnlcltr\pnstart1\pnindent720\pnhang{\pntxta )}}
+{\*\pnseclvl5\pndec\pnstart1\pnindent720\pnhang{\pntxtb (}{\pntxta )}}{\*\pnseclvl6\pnlcltr\pnstart1\pnindent720\pnhang{\pntxtb (}{\pntxta )}}{\*\pnseclvl7\pnlcrm\pnstart1\pnindent720\pnhang{\pntxtb (}{\pntxta )}}{\*\pnseclvl8
+\pnlcltr\pnstart1\pnindent720\pnhang{\pntxtb (}{\pntxta )}}{\*\pnseclvl9\pnlcrm\pnstart1\pnindent720\pnhang{\pntxtb (}{\pntxta )}}\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {\f2\fs20\lang1033\cgrid0
+The Project Gutenberg EBook of Le loup blanc, by Paul H.C. F\'e9val
+\par
+\par This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+\par almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+\par re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+\par with this eBook or online at www.gutenberg.org
+\par
+\par
+\par Title: Le loup blanc
+\par
+\par Author: Paul H.C. F\'e9val
+\par
+\par Release Date: }{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 March }{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 6, 2005 [EBook #14702]
+\par
+\par Language: French
+\par
+\par Character set encoding: ISO-8859-1
+\par
+\par *** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE LOUP BLANC ***
+\par
+\par
+\par
+\par
+\par This Etext was prepared by Ebooks libres et gratuits and
+\par is available at http://www.ebooksgratuits.com in Word format,
+\par }\pard \qc\nowidctlpar\widctlpar\adjustright {\f2\fs20\lang1033\cgrid0 Mobipocket Reader format, eReader format and Acrobat Reader format.}{
+\par \page
+\par
+\par
+\par
+\par }{\fs40 Paul F\'e9val (p\'e8re)
+\par }{
+\par
+\par
+\par
+\par }{\b\fs60 LE LOUP BLANC
+\par }{
+\par
+\par
+\par
+\par (1843)
+\par
+\par
+\par
+\par
+\par }\pard \qc\li2552\ri2552\sb120\sa120\nowidctlpar\widctlpar\brdrt\brdrs\brdrw20\brsp20 \brdrb\brdrs\brdrw20\brsp20 \outlinelevel0\adjustright {Table des mati\'e8res
+\par }\pard \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright {
+\par }\pard\plain \s17\li284\ri284\sb240\sa240\nowidctlpar\widctlpar\tqr\tldot\tx9062\adjustright \f40\fs32\cf9\lang1024\cgrid {\field\fldedit{\*\fldinst { TOC \\o "1-3" \\h \\z }}{\fldrslt {\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc97743802"}{
+\cs15\ul }{\fs20\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003700370034003300380030003200000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul I La chanson}{\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc97743802 \\h }{\fs20
+{\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003700370034003300380030003200000000}}}{\fldrslt {4}}}}}{\f0\fs24\cf0
+\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc97743803"}{\cs15\ul }{\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390037003700340033003800300033000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul II Le coffret de fer}
+{\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc97743803 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003700370034003300380030003300000000}}}{\fldrslt {16}}}}}{\f0\fs24\cf0
+\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc97743804"}{\cs15\ul }{\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390037003700340033003800300034000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul III Le d\'e9p\'f4t}{
+\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc97743804 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003700370034003300380030003400000000}}}{\fldrslt {28}}}}}{\f0\fs24\cf0
+\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc97743805"}{\cs15\ul }{\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390037003700340033003800300035000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul IV La Fosse-aux-Loups
+}{\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc97743805 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003700370034003300380030003500000000}}}{\fldrslt {38}}}}}{\f0\fs24\cf0
+\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc97743806"}{\cs15\ul }{\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390037003700340033003800300036000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul V Le creux d\rquote
+un ch\'eane}{\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc97743806 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003700370034003300380030003600000000}}}{\fldrslt {46}}}}}{\f0\fs24\cf0
+\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc97743807"}{\cs15\ul }{\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390037003700340033003800300037000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul VI Le voyage}{\tab }
+{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc97743807 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003700370034003300380030003700000000}}}{\fldrslt {54}}}}}{\f0\fs24\cf0
+\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc97743808"}{\cs15\ul }{\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390037003700340033003800300038000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul VII La for\'ea
+t de Villers-Cotterets}{\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc97743808 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003700370034003300380030003800000000}}}{\fldrslt {61}}}}}{\f0\fs24\cf0
+\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc97743809"}{\cs15\ul }{\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390037003700340033003800300039000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul VIII Tutelle}{\tab }
+{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc97743809 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003700370034003300380030003900000000}}}{\fldrslt {69}}}}}{\f0\fs24\cf0
+\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc97743810"}{\cs15\ul }{\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390037003700340033003800310030000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul IX L\rquote \'e9
+tang de La Tremlays}{\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc97743810 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003700370034003300380031003000000000}}}{\fldrslt {73}}}}}{\f0\fs24\cf0
+\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc97743811"}{\cs15\ul }{\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390037003700340033003800310031000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul X La veill\'e9e}{
+\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc97743811 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003700370034003300380031003100000000}}}{\fldrslt {80}}}}}{\f0\fs24\cf0
+\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc97743812"}{\cs15\ul }{\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390037003700340033003800310032000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul XI Fleur-des-Gen\'ea
+ts}{\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc97743812 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003700370034003300380031003200000000}}}{\fldrslt {88}}}}}{\f0\fs24\cf0
+\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc97743813"}{\cs15\ul }{\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390037003700340033003800310033000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul XII Dans la for\'eat}
+{\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc97743813 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003700370034003300380031003300000000}}}{\fldrslt {95}}}}}{\f0\fs24\cf0
+\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc97743814"}{\cs15\ul }{\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390037003700340033003800310034000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul
+XIII Le capitaine Didier}{\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc97743814 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003700370034003300380031003400000000}}}{\fldrslt {101}}}}}{\f0\fs24\cf0
+\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc97743815"}{\cs15\ul }{\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390037003700340033003800310035000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul XIV O\'f9
+ le Loup Blanc montre le bout de son museau}{\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc97743815 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003700370034003300380031003500000000}}}{\fldrslt {108}}}}}{
+\f0\fs24\cf0
+\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc97743816"}{\cs15\ul }{\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390037003700340033003800310036000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul XV Portraits}{\tab }
+{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc97743816 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003700370034003300380031003600000000}}}{\fldrslt {117}}}}}{\f0\fs24\cf0
+\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc97743817"}{\cs15\ul }{\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390037003700340033003800310037000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul XVI Le conseil priv
+\'e9 de M.\~de\~Vaunoy}{\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc97743817 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003700370034003300380031003700000000}}}{\fldrslt {126}}}}}{\f0\fs24\cf0
+\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc97743818"}{\cs15\ul }{\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390037003700340033003800310038000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul XVII Visite matinale}
+{\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc97743818 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003700370034003300380031003800000000}}}{\fldrslt {135}}}}}{\f0\fs24\cf0
+\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc97743819"}{\cs15\ul }{\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390037003700340033003800310039000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul XVIII R\'eaves}{\tab
+}{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc97743819 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003700370034003300380031003900000000}}}{\fldrslt {142}}}}}{\f0\fs24\cf0
+\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc97743820"}{\cs15\ul }{\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390037003700340033003800320030000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul XIX Sous la charmille
+}{\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc97743820 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003700370034003300380032003000000000}}}{\fldrslt {149}}}}}{\f0\fs24\cf0
+\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc97743821"}{\cs15\ul }{\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390037003700340033003800320031000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul XX Avant et apr\'e8
+s le d\'e9jeuner}{\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc97743821 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003700370034003300380032003100000000}}}{\fldrslt {154}}}}}{\f0\fs24\cf0
+\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc97743822"}{\cs15\ul }{\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390037003700340033003800320032000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul
+XXI Mademoiselle de Vaunoy}{\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc97743822 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003700370034003300380032003200000000}}}{\fldrslt {168}}}}}{\f0\fs24\cf0
+
+\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc97743823"}{\cs15\ul }{\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390037003700340033003800320033000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul
+XXII Deux bons serviteurs}{\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc97743823 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003700370034003300380032003300000000}}}{\fldrslt {175}}}}}{\f0\fs24\cf0
+
+\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc97743824"}{\cs15\ul }{\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390037003700340033003800320034000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul
+XXIII Voyage de Jude Leker}{\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc97743824 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003700370034003300380032003400000000}}}{\fldrslt {186}}}}}{\f0\fs24\cf0
+
+\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc97743825"}{\cs15\ul }{\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390037003700340033003800320035000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul XXIV La loge}{\tab }
+{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc97743825 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003700370034003300380032003500000000}}}{\fldrslt {198}}}}}{\f0\fs24\cf0
+\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc97743826"}{\cs15\ul }{\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390037003700340033003800320036000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul
+XXV Huit hommes et un collecteur}{\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc97743826 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003700370034003300380032003600000000}}}{\fldrslt {210}}}}}{
+\f0\fs24\cf0
+\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc97743827"}{\cs15\ul }{\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390037003700340033003800320037000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul XXVI Un acc\'e8
+s de haut mal}{\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc97743827 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003700370034003300380032003700000000}}}{\fldrslt {222}}}}}{\f0\fs24\cf0
+\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc97743828"}{\cs15\ul }{\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390037003700340033003800320038000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul XXVII La premi\'e8
+re b\'e9chamelle}{\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc97743828 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003700370034003300380032003800000000}}}{\fldrslt {233}}}}}{\f0\fs24\cf0
+\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc97743829"}{\cs15\ul }{\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390037003700340033003800320039000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul XXVIII Chez les Loups
+}{\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc97743829 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003700370034003300380032003900000000}}}{\fldrslt {247}}}}}{\f0\fs24\cf0
+\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc97743830"}{\cs15\ul }{\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390037003700340033003800330030000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul XXIX Avant la lutte}{
+\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc97743830 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003700370034003300380033003000000000}}}{\fldrslt {263}}}}}{\f0\fs24\cf0
+\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc97743831"}{\cs15\ul }{\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390037003700340033003800330031000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul XXX Quatre contre un}
+{\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc97743831 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003700370034003300380033003100000000}}}{\fldrslt {276}}}}}{\f0\fs24\cf0
+\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc97743832"}{\cs15\ul }{\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390037003700340033003800330032000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul XXXI Alix et Marie}{
+\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc97743832 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003700370034003300380033003200000000}}}{\fldrslt {290}}}}}{\f0\fs24\cf0
+\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc97743833"}{\cs15\ul }{\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390037003700340033003800330033000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul XXXII La chambrette}{
+\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc97743833 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003700370034003300380033003300000000}}}{\fldrslt {306}}}}}{\f0\fs24\cf0
+\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc97743834"}{\cs15\ul }{\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390037003700340033003800330034000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul
+XXXIII Le tribunal des Loups}{\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc97743834 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003700370034003300380033003400000000}}}{\fldrslt {320}}}}}{\f0\fs24\cf0
+
+\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc97743835"}{\cs15\ul }{\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390037003700340033003800330035000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul XXXIV Jean Blanc}{
+\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc97743835 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003700370034003300380033003500000000}}}{\fldrslt {330}}}}}{\f0\fs24\cf0
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid }}\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par }\pard\plain \s1\qc\sb600\sa480\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc97743802}I\line La chanson{\*\bkmkend _Toc97743802}\line \line
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {Il n\rquote y a pas encore bien longtemps, le voyageur qui allait de Paris \'e0 Brest, de la capitale du royaume \'e0 la premi\'e8re de nos cit\'e9s maritimes, s
+\rquote endormait et s\rquote \'e9veillait deux fois, berc\'e9 par les cahots de la diligence, avant d\rquote apercevoir les maigres moissons, les pommiers trapus et les ch\'eanes \'e9branl\'e9s de la pauvre Bretagne. Il s\rquote \'e9veillait la premi\'e8
+re fois dans les fertiles plaines du Perche, tout pr\'e8s de la Beauce, ce paradis des n\'e9gociants en farine\~: il se rendormait poursuivi par l\rquote aigrelet parfum du cidre de l\rquote Orne et par le patois nasillard
+ des naturels de la Basse-Normandie. Le lendemain matin, le paysage avait chang\'e9\~; c\rquote \'e9tait Vitr\'e9, la gothique momie, qui penche ses maisons noires et les ruines chevelues de son ch\'e2teau sur la pente raide de sa colline\~; c\rquote \'e9
+tait l\rquote \'e9chiquier de prairies plant\'e9es \'e7\'e0 et l\'e0 de saules et d\rquote oseraies o\'f9 la Vilaine plie et replie en mille d\'e9tours son \'e9troit ruban d\rquote azur. Le ciel, bleu la veille, \'e9tait devenu gris\~; l\rquote
+horizon avait perdu son ampleur, l\rquote air avait pris une saveur humide. Au loin, sur la droite, derri\'e8re une s\'e9rie de monticules arides et couverts de gen\'eats, on apercevait une ligne noire. C\rquote \'e9tait la for\'eat de Rennes.
+\par
+\par La for\'eat de Rennes est bien d\'e9chue de sa gloire antique. Les exploitations industrielles ont fait, depuis ce temps, un terrible massacre de ses beaux arbres.
+\par
+\par MM.\~de\~Rohan, de Montbourcher, de Ch\'e2teaubriant y couraient le cerf autrefois, en compagnie des seigneurs de Laval, invit\'e9s tout expr\'e8s, et de M.\~l\rquote intendant royal, dont on se serait pass\'e9 volontiers. Maintenant, c\rquote est \'e0
+ peine si les commis rougeauds des ma\'eetres de forges y peuvent tuer \'e0 l\rquote aff\'fbt, de temps \'e0 autre, quelque ch\'e9tif lapereau ou un chevreuil \'e9tique que le spleen porte \'e0 braver cet indigne tr\'e9pas.
+\par
+\par On n\rquote entend plus, sous le couvert, les \'e9clatantes fanfares\~; le sabot des nobles chevaux ne frappe plus le gazon des all\'e9es\~; tout se tait, hormis les marteaux et la toux cyclop\'e9enne de la pompe \'e0 feu.
+\par
+\par Certains se frottent les mains \'e0 l\rquote aspect de ce r\'e9sultat. Ils disent que les ch\'e2teaux ne servaient \'e0 rien et que les usines font des clous. Nous avons peut-\'eatre, \'e0 ce sujet, une opinion arr\'eat\'e9e, mais nous la r\'e9
+serverons pour une occasion meilleure.
+\par
+\par Quoi qu\rquote il en soit, au lieu de quelques kilom\'e8tres carr\'e9s, grev\'e9s de coupes accablantes, et dont les trois quarts sont \'e0 l\rquote \'e9tat de taillis, la for\'ea
+t de Rennes avait, il y a cent cinquante ans, onze bonnes lieues de tour, et des tenues de futaie si haut lanc\'e9es, si vastes et si bien fourr\'e9es de plantes \'e0 la racine, que les gardes eux-m\'eames y perdaient leur chemin.
+\par
+\par En fait d\rquote usines, on n\rquote y trouvait que des saboteries dans les \'ab\~fouteaux\~\'bb\~; et aussi, dans les ch\'e2taigneraies, quelques huttes o\'f9 l\rquote on faisait des cercles pour les tonneaux. Au centre des clairi\'e8res, dix \'e0
+ douze loges group\'e9es et comme entass\'e9es servaient de demeures aux charbonniers. Il y en avait un nombre fort consid\'e9rable, et, en somme, la population de la for\'eat passait pour n\rquote \'eatre point au-dessous de quatre \'e0
+ cinq mille habitants.
+\par
+\par C\rquote \'e9tait une caste \'e0 part, un peuple \'e0 demi sauvage, ennemi-n\'e9 de toute innovation, et d\'e9testant par instinct et par int\'e9r\'eat tout r\'e9gime autre que la coutume, laquelle lui accordait tacitement un droit d\rquote usage illimit
+\'e9 sur tous les produits de la for\'eat, sauf le gibier.
+\par
+\par De temps imm\'e9morial, sabotiers, tonneliers, charbonniers et vanniers avaient pu, non seulement ignorer jusqu\rquote au nom d\rquote }{\i imp\'f4t, }{mais encore prendre le bois n\'e9cessaire \'e0 leur industrie sans indemnit\'e9
+ aucune. Dans leur croyance, la for\'eat \'e9tait leur l\'e9gitime patrimoine\~: ils y \'e9taient n\'e9s\~; ils avaient le droit imprescriptible d\rquote y vivre et d\rquote y mourir. Quiconque leur contestait ce droit devenait pour eux un oppresseur.
+
+\par
+\par Or ils n\rquote \'e9taient point gens \'e0 se laisser opprimer sans r\'e9sistance.
+\par
+\par Louis XIV \'e9tait mort. Philippe d\rquote Orl\'e9ans, au m\'e9pris du testament du monarque d\'e9funt, tenait la r\'e9gence. Bien que ce prince, pour qui l\rquote histoire a eu de s\'e9v\'e8res condamnations, m\'ee
+t volontairement en oubli la grande politique de son ma\'eetre, cette politique subsistait par sa force propre, partout o\'f9 des mains malhabiles ou perfides ne prenaient point \'e0 t\'e2che de la miner sourdement.
+\par
+\par En Bretagne, la longue et vaillante r\'e9sistance des \'c9tats avait pris fin.
+\par
+\par Un intendant de l\rquote imp\'f4t avait \'e9t\'e9 install\'e9 \'e0 Rennes, et le pacte d\rquote Union, violemment amend\'e9, ne gardait plus ses fi\'e8res stipulations en faveur des libert\'e9s de la province. Le parti breton \'e9tait donc vaincu\~
+; la Bretagne se faisait France en d\'e9finitive\~: il n\rquote y avait plus de fronti\'e8re.
+\par
+\par Mais autre chose \'e9tait de consentir une mesure en assembl\'e9e parlementaire, autre chose de faire passer cette mesure dans les m\'9curs d\rquote un peuple dont l\rquote ent\'eatement est devenu proverbial. M.\~de\~
+Pontchartain, le nouvel intendant royal de l\rquote imp\'f4t, avait l\rquote investiture l\'e9gale de ses fonctions\~; il lui restait \'e0 ex\'e9cuter son mandat, ce qui n\rquote \'e9tait point chose facile.
+\par
+\par Partout on accusa les \'c9tats de forfaiture\~: on r\'e9sistait partout.
+\par
+\par Lors de la conspiration de Cellamare, ce fut en Bretagne que la duchesse du Maine r\'e9unit ses plus hardis soldats. Les }{\i Chevaliers de la Mouche \'e0 miel }{qui se nommaient aussi les }{\i Fr\'e8res bretons, }{formaient une v\'e9ritable arm\'e9
+e dont les chefs, MM.\~de\~Pontcallec, de Talho\'ebt, de Rohan-Polduc et autres eurent la t\'eate tranch\'e9e sous le Bouffay de Nantes, en 1718.
+\par
+\par Ce fut un rude coup. La conspiration rentra sous terre.
+\par
+\par Mais la ligue des Fr\'e8res bretons, ant\'e9rieure \'e0 la conspiration, et qui, en r\'e9alit\'e9, n\rquote avait plus d\rquote objet politique, continua d\rquote exister et d\rquote agir quand la conspiration fut morte.
+\par
+\par C\rquote est le propre des assembl\'e9es secr\'e8tes de vivre sous terre. Les Fr\'e8res bretons refus\'e8rent d\rquote abord l\rquote imp\'f4t les armes \'e0 la main, puis ils c\'e9d\'e8rent \'e0 leur tour, mais, tout en c\'e9dant, ils v\'e9curent.
+\par
+\par Vingt ans apr\'e8s l\rquote \'e9poque o\'f9 se pass\'e8rent les \'e9v\'e9nements que nous allons raconter, et qui forment le prologue de notre r\'e9cit, nous retrouverons leurs traces. Le myst\'e8re est dans la nature de l\rquote homme. Les soci\'e9t\'e9
+s secr\'e8tes meurent cent fois.
+\par
+\par En 1719, presque tous les gentilshommes s\rquote \'e9taient retir\'e9s de l\rquote association, mais elle subsistait parmi le bas peuple des villes et des campagnes.
+\par
+\par Ce qui restait de }{\i fr\'e8res }{nobles \'e9tait l\rquote objet d\rquote un v\'e9ritable culte.
+\par
+\par Les ch\'e2teaux o\'f9 se retranchaient ces partisans inflexibles de l\rquote ind\'e9pendance devenaient des centres autour desquels se groupaient les m\'e9contents. Ceux-ci \'e9taient peut-\'eatre impuissants d\'e9j\'e0 pour agir sur une grande \'e9
+chelle, mais leur }{\i opposition }{(qu\rquote on nous passe l\rquote anachronisme) se faisait en toute s\'e9curit\'e9.
+\par
+\par Il e\'fbt fallu, pour les r\'e9duire, mettre \'e0 feu et \'e0 sang le pays o\'f9 ils avaient des attaches innombrables.
+\par
+\par D\rquote apr\'e8s ce que nous avons dit de la for\'eat de Rennes, on doit penser qu\rquote elle \'e9tait un des plus actifs foyers de la r\'e9sistance. Sa population enti\'e8rement compos\'e9
+e de gens pauvres, ignorants et endurcis aux plus rudes travaux, \'e9tait dans des conditions singuli\'e8rement favorables \'e0 cette r\'e9sistance, dont le fond est une n\'e9gation pure et simple, soutenue par la force d\rquote
+inertie. Assez nombreux et assez unis pour combattre si nulle autre ressource ne pouvait \'eatre employ\'e9e, les gens de la for\'eat attendaient, confiants dans les retraites inaccessibles qu\rquote offrait, \'e0 chaque pas, le pays, confiants s
+urtout dans la connaissance parfaite qu\rquote ils avaient de leur for\'eat, cet immense et sombre labyrinthe dont les taillis reliaient la campagne de Rennes aux faubourgs de Foug\'e8res et de Vitr\'e9.
+\par
+\par Dans ces trois villes, ils avaient des adh\'e9rents. Le premier coup de mousquet tir\'e9 sous le couvert devait armer la pl\'e8be d\'e9guenill\'e9e des basses rues de Rennes, les historiques bourgeois de Vitr\'e9
+, qui portaient encore brassards, hauberts et salades, comme des hommes d\rquote armes, du XV}{\super e }{si\'e8cle, et les habiles braconniers de Foug\'e8res. Avec tout cela, il \'e9tait raisonnable d\rquote esp\'e9rer que les sergents de M.\~de\~
+Pontchartrain pourraient ne point avoir beau jeu.
+\par
+\par Il y avait au monde un homme qu\rquote ils respectaient tant que, si cet homme leur e\'fbt dit\~: payez l\rquote imp\'f4t au roi de France, ils auraient peut-\'eatre ob\'e9i.
+\par
+\par Mais cet homme n\rquote avait garde.
+\par
+\par Il \'e9tait justement, cet homme, l\rquote un des plus obstin\'e9s d\'e9bris de l\rquote association bretonne, et sa voix retentissait encore de temps \'e0 autre dans la salle des \'c9tats, pour protester contre l\rquote envahissement de l\rquote
+ancien domaine des }{\i Riches ducs }{par les gens du roi de France.
+\par
+\par Il avait nom Nicolas Treml de La Tremlays, seigneur de Bo\'fcexis-en-For\'eat, et poss\'e9dait, \'e0 une demi-lieue du bourg de Liffr\'e9, un domaine qui le faisait suzerain de presque tout le pays.
+\par
+\par Son ch\'e2teau de La Tremlays \'e9tait l\rquote un des plus beaux qui f\'fbt dans la Haute-Bretagne\~; son manoir de Bou\'ebxis n\rquote \'e9tait gu\'e8re moins magnifique. Il fallait deux heures pour se rendre de l\rquote un \'e0 l\rquote
+autre, et tout le long du chemin on marchait sur la terre de Treml.
+\par
+\par M.\~Nicolas, comme on l\rquote appelait, \'e9tait un vieillard de grande taille et d\rquote aust\'e8re physionomie. Ses longs cheveux blancs tombaient en m\'e8ches \'e9parses sur le drap grossier de son pourpoint coup\'e9 \'e0 l\rquote ancienne mode. L
+\rquote \'e2ge n\rquote avait point mod\'e9r\'e9 la fougue de son sang. \'c0 le voir droit et ferme sur la selle, lorsqu\rquote il chevauchait sous la futaie, les gens de la for\'eat se sentaient le c\'9cur gaillard et disaient\~:
+\par
+\par \endash \~Tant que vivra notre monsieur, il y aura un Breton dans la Bretagne, et gare aux sangsues de Paris.
+\par
+\par Ils disaient vrai. Le patriotisme de Nicolas Treml \'e9tait aussi indomptable qu\rquote exclusif. La d\'e9cadence graduelle du parti de l\rquote ind\'e9pendance, loin de lui \'eatre un enseignement, n\rquote avait fait que grandir son obstination. D
+\rquote ann\'e9e en ann\'e9e, ses coll\'e8gues des \'c9tats \'e9coutaient avec moins de faveur ses rudes protestations\~; mais il protestait toujours, et c\rquote \'e9tait la main sur la garde de son \'e9p\'e9e qu\rquote il fulminait ses mena\'e7
+antes diatribes contre le repr\'e9sentant de la couronne.
+\par
+\par Un jour, pendant qu\rquote il parlait, messieurs de la noblesse se prirent \'e0 rire et plusieurs voix murmur\'e8rent\~:
+\par
+\par \endash \~D\'e9cid\'e9ment, monsieur Nicolas a perdu la t\'eate.
+\par
+\par Il s\rquote arr\'eata tout \'e0 coup\~: une grande p\'e2leur monta jusqu\rquote \'e0 son front\~; son \'9cil lan\'e7a un \'e9
+clair. Il se couvrit et gagna lentement la porte. Sur le seuil il croisa ses bras et envoya au banc de la noblesse un long regard de d\'e9fi.
+\par
+\par \endash \~Je remercie Dieu, dit-il d\rquote une voix lente et durement accentu\'e9e qui p\'e9n\'e9tra jusqu\rquote aux extr\'e9mit\'e9s de la salle, je remercie Dieu de n\rquote avoir perdu que la t\'eate, quand messieurs mes amis, eux, ont perdu le c\'9c
+ur.
+\par
+\par \'c0 ce sanglant outrage vous eussiez vu bondir sur leurs si\'e8ges tous ces fiers gentilshommes. Vingt rapi\'e8res furent \'e0 l\rquote instant d\'e9gain\'e9es. Nicolas Treml ne bougea pas.
+\par
+\par \endash \~Laissez l\'e0 vos \'e9p\'e9es, reprit-il. Moi aussi, je fus insult\'e9\~; pourtant je me retire. Ce n\rquote est point du sang breton qu\rquote il faut \'e0 ma col\'e8re. Adieu, messieurs. Je prie Dieu que vos enfants oublient leurs p\'e8
+res et se souviennent de leurs a\'efeux. Je me s\'e9pare de vous et je vous renie. Vous avez mis la Bretagne au tombeau\~; moi, je mettrai du sang sur le tombeau de la Bretagne. Quand il n\rquote
+est plus temps de combattre, il est temps encore de se venger et de mourir.
+\par
+\par M.\~de\~La Tremlays monta sur son bon cheval et prit la route de son domaine.
+\par
+\par Ceux qui le rencontr\'e8rent en chemin, ce jour-l\'e0, ne purent deviner les pens\'e9es qui se pressaient dans son esprit. Robuste de c\'9cur autant que de corps, il savait garder au-dedans de lui sa col\'e8re. Son front restait calme, so
+n regard errait, vague et indiff\'e9rent, sur le plat paysage des environs de Rennes.
+\par
+\par Lorsqu\rquote il entra sous le couvert de la for\'eat, le soleil baissait \'e0 l\rquote horizon. M.\~de\~La Tremlays contempla plus d\rquote une fois avec convoitise les retranchements naturels et imprenables qu\rquote offrait \'e0
+ chaque pas le sol vierge\~; il comptait involontairement ces hommes vigoureux et vaillants qui le saluaient de loin avec une respectueuse affection.
+\par
+\par \endash \~La guerre, pensait-il, pourrait \'eatre terrible avec ces soldats et ces retraites.
+\par
+\par Il arr\'eatait son cheval et devenait r\'eaveur. Mais bient\'f4t une id\'e9e tyrannique fron\'e7ait ses sourcils grisonnants. Il se redressait et son \'9cil brillait d\rquote un sauvage \'e9clat.
+\par
+\par \endash \~Point de guerre\~! disait-il alors. Un duel\~! Un seul coup, une seule mort\~!
+\par
+\par Et M.\~de\~La Tremlays, enfon\'e7ant ses \'e9perons dans les flancs de son cheval, combinait un de ces plans dont l\rquote extravagante hardiesse am\'e8ne le sourire sur les l\'e8vres des hommes de bon sens, et que le succ\'e8s peut \'e0 peine sanctionner
+\~: un plan audacieux, chevaleresque, mais impossible et fou, dont l\rquote id\'e9e ne pouvait germer que dans un cerveau de gentilhomme campagnard, ignorant le monde et toisant la prose du pr\'e9sent \'e0 la po\'e9tique mesure du pass\'e9.
+\par
+\par Il ne faudrait point pourtant se m\'e9prendre et taxer Nicolas Treml de d\'e9mence, parce que son entreprise d\'e9passait les bornes du possible. Il le savait et son enthousiasme ne lui cachait point la profondeur de l\rquote ab\'eeme.
+\par
+\par Mais c\rquote est un de ces hommes \'e0 cervelle de bronze, qui voient le pr\'e9cipice ouvert et ne s\rquote arr\'eatent point pour si peu en chemin.
+\par
+\par Une seule circonstance e\'fbt pu le faire h\'e9siter. La maison de La Tremlays n\rquote avait qu\rquote un h\'e9ritier direct, Georges Treml, petit-fils du vieux gentilhomme. Que deviendrait cet enfant de cinq ans, frapp\'e9 dans la personne de son a\'ef
+eul et d\'e9pourvu de protecteur naturel\~? Nicolas Treml supportait impatiemment cette objection que lui faisait sa conscience.
+\par
+\par \endash \~Si je r\'e9ussis, pensait-il, Georges aura un h\'e9ritage de gloire\~; si j\rquote \'e9choue, monsieur mon cousin de Vaunoy lui gardera son patrimoine. Vaunoy est un bon chr\'e9tien et un loyal gentilhomme.
+\par
+\par Comme il pronon\'e7ait mentalement ces paroles, une voix gr\'eale et lointaine lui apporta le refrain d\rquote une chanson du pays, sorte de complainte dont l\rquote air m\'e9lancolique accompagnait le r\'e9cit du tr\'e9pas d\rquote Arthur de Bretagne, m
+\'e9chamment mis \'e0 mort par son oncle Jean sans Terre.
+\par
+\par M.\~de\~La Tremlays se sentit venir au c\'9cur un pressentiment funeste en \'e9coutant cela.
+\par
+\par \endash \~Impossible\~! murmura-t-il pourtant\~; M.\~de\~Vaunoy est un digne parent.
+\par
+\par La voix se rapprochait, le chant semblait prendre une nuance d\rquote ironie.
+\par
+\par \endash \~D\rquote ailleurs, poursuivit le vieux gentilhomme, mon petit Georges est breton\~; son bonheur, comme son sang appartient \'e0 la Bretagne.
+\par
+\par La voix se tut durant quelques secondes, puis elle \'e9clata tout \'e0 coup juste au-dessus de M.\~de\~La Tremlays. Celui-ci leva brusquement la t\'eate et aper\'e7ut, au haut d\rquote un gigantesque ch\'e2taignier dont la couronne, dominant les arbres d
+\rquote alentour, \'e9tait vivement frapp\'e9e par les rayons du soleil couchant, un \'eatre d\rquote apparence extraordinaire et presque diabolique. Son corps, ainsi \'e9clair\'e9, rayonnait une sorte de lueur blafarde. Si un voyageur l\rquote e\'fb
+t rencontr\'e9 dans les for\'eats du Nouveau Monde il ne lui aurait certainement pas accord\'e9 le nom d\rquote homme, et l\rquote histoire naturelle de M.\~de\~Buffon contiendrait un article de plus\~: le babouin blanc. Cette cr\'e9
+ature ressemblait en effet \'e0 un \'e9norme singe de couleur blanch\'e2tre, elle sautait d\rquote une branche \'e0 l\rquote autre avec une agilit\'e9 merveilleuse, et \'e0 chaque saut, un faisceau de menus roseaux tombait \'e0 terre.
+\par
+\par Son chant continuait.
+\par
+\par Il est \'e0 croire que ce n\rquote \'e9tait pas la premi\'e8re fois que M.\~de\~La Tremlays rencontrait ce personnage \'e9trange, car il arr\'eata son cheval sans manifester la moindre surprise et siffla comme on fait pour appeler un chien.
+\par
+\par Le chant cessa aussit\'f4t, et la cr\'e9ature perch\'e9e au sommet du ch\'e2taignier, d\'e9gringolant de branche en branche, tomba aux pieds du vieux seigneur en poussant un grognement amical et respectueux.
+\par
+\par C\rquote \'e9tait bien un homme, et pourtant il \'e9tait plus extraordinaire encore de pr\'e8s que de loin. Ses jambes nues, couvertes de poils incolores, supportaient gauchement un torse difforme et de beaucoup trop court. Son cou, osseux et plant\'e9
+ en biseau sur sa creuse poitrine, \'e9tait surmont\'e9 d\rquote une face anguleuse, aux os de laquelle se collait une peau bl\'eame et sem\'e9e de duvet. Ses cheveux, ses sourcils, sa barbe naissante, tout \'e9tait blanc, et c\rquote \'e9
+tait merveille de voir reluire son \'9cil sanglant au milieu de ce laiteux entourage.
+\par
+\par Aucun signe certain, dans toute sa personne, ne pouvait servir \'e0 pr\'e9ciser son \'e2ge.
+\par
+\par Peut-\'eatre \'e9tait-ce un enfant, peut-\'eatre \'e9tait-ce un vieillard.
+\par
+\par L\rquote extr\'eame agilit\'e9 qu\rquote il venait de d\'e9ployer \'e9loignait \'e9galement n\'e9anmoins ces deux suppositions.
+\par
+\par Il fallait la pleine jeunesse pour concentrer tant de vigoureuse souplesse sous cette enveloppe ch\'e9tive et mis\'e9rable.
+\par
+\par Il se releva d\rquote un bond et vint se planter au milieu du chemin, devant la t\'eate du cheval.
+\par
+\par \endash \~Comment va ton p\'e8re, Jean Blanc\~? demanda M.\~de\~La Tremlays.
+\par
+\par \endash \~Comment va ton fils, Nicolas Treml\~? r\'e9pondit l\rquote albinos en ex\'e9cutant une cabriole.
+\par
+\par Un nuage couvrit le front du vieillard. Cette brusque question correspondait myst\'e9rieusement au sujet de sa r\'eaverie.
+\par
+\par \endash \~Tu deviens insolent, mon gar\'e7on, grommela-t-il. Je suis trop bon envers vous autres vilains, et cela vous donne de l\rquote audace. Fais-moi place, et que je ne t\rquote y prenne plus\~!
+\par
+\par Au lieu d\rquote ob\'e9ir \'e0 cet ordre, prononc\'e9 d\rquote un ton s\'e9v\'e8re, Jean Blanc saisit la bride du cheval et se mit \'e0 sourire tranquillement.
+\par
+\par \endash \~Tu te trompes, monsieur Nicolas, dit-il d\rquote une voix douce et triste. Ce n\rquote est pas avec nous pauvres gens, que tu es trop bon, c\rquote est avec d\rquote autres que tu aimes et qui te d\'e9testent.
+\par
+\par \endash \~Paix\~! fou que tu es\~! voulut interrompre M.\~de\~La Tremlays.
+\par
+\par L\rquote albinos ne l\'e2cha point la bride et continua\~:
+\par
+\par \endash \~Le p\'e8re de Jean Blanc va bien. Jean Blanc veillait hier aupr\'e8s de lui\~; aupr\'e8s de lui il veillera demain. Hier tu veillais sur Georges Treml\~: veilleras-tu sur lui demain, monsieur Nicolas\~?
+\par
+\par \endash \~Que veux-tu dire\~?
+\par
+\par \endash \~C\rquote est une belle chanson que la chanson d\rquote Arthur de Bretagne\'85 \'c9coute\~: je sais ramper sous le couvert, tout aussi bien que grimper au fa\'eete des ch\'e2taigniers. Je t\rquote ai suivi longtemps dans la for\'ea
+t, tu causais avec ta conscience\~; j\rquote ai compris, et j\rquote ai chant\'e9 la chanson d\rquote Arthur.
+\par
+\par \endash \~Quoi\~! s\rquote \'e9cria M.\~de\~La Tremlays, tu m\rquote as entendu\~! tu sais tout\~!
+\par
+\par \endash \~Non, pas tout. Tu as dit trop de folies pour que j\rquote aie pu comprendre. Mais, crois-moi, ne laisse pas notre petit monsieur Georges \'e0 la merci d\rquote un cousin. Si tu veux t\rquote en aller bien loin, prends ton petit-fils en croupe\~
+: si tu ne le peux pas, tue-le, mais ne l\rquote abandonne pas. Et maintenant je vais couper des branches pour faire des cercles de barrique, monsieur Nicolas. Que Dieu te b\'e9nisse\~!
+\par
+\par L\rquote albinos l\'e2cha la bride et grimpa comme un chat le long du tronc noueux d\rquote un ch\'e2taignier. La nuit commen\'e7ait \'e0 tomber. Le costume de cet \'eatre bizarre, form\'e9 de peaux d\rquote
+agneaux et blanc comme sa personne, se distinguait \'e0 travers les branches qu\rquote il franchissait avec une indescriptible prestesse.
+\par
+\par M.\~de\~La Tremlays se remit en route, tout pensif.
+\par
+\par \endash \~C\rquote est un pauvre insens\'e9, se disait-il.
+\par
+\par Mais son c\'9cur se serrait de plus en plus, et lorsque la voix de Jean Blanc, se faisant de nouveau entendre, lui jeta, par-dessus les t\'eates touffues de grands ch\'eanes, les notes lugubres de la complainte d\rquote
+Arthur de Bretagne, le vieux gentilhomme eut froid \'e0 l\rquote \'e2me et pronon\'e7a en fr\'e9missant le nom de son petit-fils.
+\par
+\par }\pard\plain \s1\qc\sb600\sa480\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc97743803}II\line Le coffret de fer{\*\bkmkend _Toc97743803}\line \line
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {Quand Nicolas Treml de La Tremlays franchit la grand\rquote porte de son beau ch\'e2teau, il faisait nuit noire. Il jeta la bride \'e0
+ ses valets sans mot dire, monta le perron d\rquote un air distrait et se rendit tout droit \'e0 la chambre de son petit-fils.
+\par
+\par Georges dormait. C\rquote \'e9tait un joli enfant blanc et rose, dont les cheveux blonds bouclaient gracieusement sur les broderies de l\rquote oreiller. Sans doute un doux songe visitait en ce moment son sommeil, car sa bouche s\rquote entr\rquote
+ouvrait en un charmant sourire, pendant que ses petites mains s\rquote agitaient et semblaient soutenir une lutte de caresses.
+\par
+\par Quand les enfants s\rquote \'e9battent ainsi en de joyeux r\'eaves, les bonnes gens de Rennes disent qu\rquote ils }{\i rient aux anges\~; }{pens\'e9e charmante et po\'e9tique, \'e0 coup s\'fbr.
+\par
+\par Mais en Bretagne tout ce qui est po\'e9tique et charmant tourne bien vite \'e0 la m\'e9lancolie\~: on regarde cette joie du sommeil comme un pr\'e9sage de mort. L\rquote enfant }{\i rit aux anges, }{parce que les anges de Dieu sont l\'e0
+ autour de son chevet, pour emporter son \'e2me au ciel.
+\par
+\par Nicolas Treml se pencha sur la couche de son petit-fils. Sa l\'e8vre barbue toucha la joue de l\rquote enfant qui ne s\rquote \'e9veilla point.
+\par
+\par \endash \~Arthur de Bretagne\~! murmura le vieux gentilhomme qui ne pouvait oublier les paroles de Jean Blanc\~; si le dernier rejeton de ma race allait \'eatre sacrifi\'e9\~!\'85 Mais non cet ho
+mme est un fou, et mon cousin de Vaunoy ne ressemble pas plus \'e0 l\rquote Anglais Jean sans Terre qu\rquote un chien fid\'e8le ne ressemble \'e0 un loup\~!
+\par
+\par Il s\rquote assit aupr\'e8s du chevet de Georges et rendit son esprit \'e0 l\rquote id\'e9e fixe qu\rquote il poursuivait.
+\par
+\par M.\~de\~La Tremlays, puissamment riche et noble, comme nous l\rquote avons dit, avait perdu son fils unique deux ans auparavant. Ce fils, qui avait nom Jacques Treml et qui \'e9tait p\'e8re de Georges, avait \'e9t\'e9 de son vivant un homme fort et brave
+\~; Nicolas Treml lui avait inculqu\'e9 de bonne heure sa haine contre la France, son amour pour la Bretagne, deux sentiments qui, chez lui, affectaient tous les caract\'e8res de la passion.
+\par
+\par La mort de Jacques fut pour le vieux gentilhomme un coup cruel. Ce n\rquote \'e9tait pas seulement un fils, c\rquote \'e9tait l\rquote h\'e9ritier de ses croyances qui descendait dans la tombe.
+\par
+\par Il se sentait vieillir. Aurait-il le temps d\rquote inoculer \'e0 Georges sa haine et son amour\~?
+\par
+\par Les vieux souverains, \'e0 qui Dieu retire le fils qui devait continuer leur \'9cuvre politique laborieusement commenc\'e9e, regardent avec d\'e9sespoir le berceau du fils de leur fils.
+\par
+\par Cet enfant mettra vingt ans \'e0 se faire homme, et il ne faut qu\rquote un jour pour voir crouler une dynastie.
+\par
+\par Nicolas Treml n\rquote \'e9tait pas roi, mais il se regardait comme le dernier repr\'e9sentant d\rquote une pens\'e9e vaincue qui pouvait \'e0 son tour remporter la victoire. Jacques \'e9tait son bras droit, son successeur, un autre lui-m\'eame\~
+; Georges n\rquote \'e9tait qu\rquote un enfant.
+\par
+\par Au lieu d\rquote une arme \'e0 l\rquote \'e9preuve, Nicolas Treml n\rquote avait plus qu\rquote un faible roseau dans la main.
+\par
+\par Il y avait de par la province de Bretagne une famille pauvre et de noblesse douteuse qui se pr\'e9tendait branche de Treml et ajoutait ce nom au sien propre. Avant la mort de Jacques, M.\~de\~La Tremlays avait intent\'e9 \'e0
+ cette famille de Vaunoy un proc\'e8s, pour la contraindre \'e0 se d\'e9sister de toute pr\'e9tention au nom de Treml.
+\par
+\par Le proc\'e8s \'e9tait pendant, et, suivant toute apparence, le parlement de Rennes allait condamner les Vaunoy lorsque Jacques mourut. Ce fatal \'e9v\'e9nement sembla changer subitement les desseins de M.\~de\~La Tremlays. Il arr\'eata l\rquote
+action pendante au parlement de Rennes et invita Herv\'e9 de Vaunoy, l\rquote a\'een\'e9 de la famille, \'e0 se rendre aussit\'f4t pr\'e8s de lui. Celui-ci n\rquote eut garde de refuser l\rquote invitation.
+\par
+\par Il traversa la for\'eat mont\'e9 sur un pi\'e8tre cheval de labour. Arriv\'e9 sur la lisi\'e8re qui touchait le domaine de Treml et les futaies de Bou\'ebxis, il \'f4ta respectueusement son feutre et salua toutes ces richesses, pendant qu\rquote
+un sourire relevait les coins de ses l\'e8vres sous les crocs fauves de sa moustache.
+\par
+\par Herv\'e9 de Vaunoy pouvait avoir alors quarante ans. C\rquote \'e9tait un petit homme replet, \'e0 chevelure rouss\'e2tre, dont les exub\'e9rants anneaux encadraient un visage souriant et d\rquote expression d\'e9
+bonnaire. Ses yeux disparaissaient presque sous les longs poils de ses sourcils\~; mais ce qu\rquote on en voyait \'e9tait fort avenant et cadrait au mieux avec la fra\'eecheur vermeille de ses joues.
+\par
+\par En somme, il avait l\rquote air du meilleur vivant qui f\'fbt au monde, et il \'e9tait impossible de le voir une seule fois sans se dire\~: voil\'e0 un excellent petit homme\~!
+\par
+\par La seconde fois, on ne disait rien du tout.
+\par
+\par La troisi\'e8me, on pensait \'e0 part soi que le petit homme pouvait bien n\rquote \'eatre point si bon qu\rquote il voulait para\'eetre.
+\par
+\par Chemin faisant, il inspecta le manoir de Bou\'ebxis, qu\rquote il trouva tr\'e8s \'e0 son gr\'e9, et les fermes, m\'e9t
+airies et tenures, qui lui parurent bien en point, et les bois dont il admira cordialement la belle venue. Pendant cela, son sourire vainqueur ne le quittait point. On e\'fbt dit que le petit homme se voyait d\'e9j\'e0 dans l\rquote avenir propri\'e9
+taire et seigneur de toutes ces belles choses.
+\par
+\par Mais ce qui le flatta le plus, ce fut le ch\'e2teau de La Tremlays lui-m\'eame. \'c0 la vue de ce cher \'e9difice qui ouvrait sur une immense avenue sa grande porte \'e9cussonn\'e9e, Herv\'e9 de Vaunoy arr\'ea
+ta son cheval de charrette et ne put retenir un cri d\rquote all\'e9gresse.
+\par
+\par \endash \~Saint-Dieu\~! murmura-t-il tout \'e9mu, notre maison de Vaunoy tiendrait avec ses \'e9tables, \'e9curies et pigeonniers sous le portail de ce noble ch\'e2teau. Il faudrait que M.\~Nicolas Treml, mon cousin, e\'fbt l\rquote \'e2
+me bien dure pour ne point me donner un g\'eete en quelque coin\~; et quand on a pied dans quelque coin, talent et bonne volont\'e9, tout le reste y passe\~!
+\par
+\par Il souleva le lourd marteau de la porte et mit de c\'f4t\'e9 son sourire pour prendre un air humble et d\'e9cemment r\'e9serv\'e9.
+\par
+\par M.\~de\~La Tremlays \'e9tait assis sous le manteau de la haute chemin\'e9e dans la salle \'e0 manger. \'c0 son c\'f4t\'e9, un grand et beau chien de race sommeillait indolemment. Dans un coin, le petit Georges, \'e2g\'e9
+ de quatre ans alors, jouait sur les genoux de sa nourrice. On annon\'e7a Herv\'e9 de Vaunoy.
+\par
+\par Le vieux seigneur se tourna lentement vers le nouveau venu et le chien, se dressant sur ses quatre pattes, poussa un sourd grognement.
+\par
+\par \endash \~Paix, Loup, dit M.\~de\~La Tremlays.
+\par
+\par Le chien se recoucha sans quitter des yeux le seuil o\'f9 Herv\'e9 se tenait d\'e9couvert et respectueusement inclin\'e9.
+\par
+\par M.\~de\~La Tremlays continuait d\rquote examiner ce dernier en silence.
+\par
+\par Au bout de quelques minutes, il parut prendre tout \'e0 coup une r\'e9solution et se leva.
+\par
+\par \endash \~Approchez, monsieur mon cousin, dit-il avec une brusque courtoisie\~; vous \'eates le bienvenu au ch\'e2teau de nos communs anc\'eatres.
+\par
+\par Herv\'e9 ne put retenir un mouvement de joie en voyant sa parent\'e9, \'e0 laquelle il ne croyait gu\'e8re lui-m\'eame, si t\'f4t et si ais\'e9ment reconnue. Sur un geste du vieux seigneur, il prit place sous le manteau de la chemin\'e9e.
+\par
+\par L\rquote entrevue fut courte et d\'e9cisive.
+\par
+\par \endash \~J\rquote esp\'e8re, monsieur de Vaunoy, dit Nicolas Treml, que vous \'eates un vrai Breton\~!
+\par
+\par \endash \~Oui, Saint-Dieu\~! mon cousin, r\'e9pondit Herv\'e9, un vrai Breton, tout \'e0 fait\~!
+\par
+\par \endash \~D\'e9termin\'e9 \'e0 donner sa vie pour le bien de la province\~?
+\par
+\par \endash \~Sa vie et son sang, monsieur mon cousin de La Tremlays\~! ses os et sa chair\~! D\'e9testant la France, Saint-Dieu\~! abhorrant la France, monsieur mon digne parent\~! pr\'eat \'e0 d\'e9vorer la France d\rquote un coup de dent si elle n\rquote
+avait qu\rquote une bouch\'e9e\~!
+\par
+\par \endash \~\'c0 la bonne heure\~! s\rquote \'e9cria Nicolas Treml enchant\'e9. Touchez-l\'e0, Vaunoy, mon ami. Nous nous entendrons \'e0 merveille, et mon petit-fils Georges aura un p\'e8re en cas de malheur.
+\par
+\par Herv\'e9 fut install\'e9 le soir m\'eame au ch\'e2teau de La Tremlays, et, depuis lors, il ne le quitta plus. Georges lui \'e9tait sp\'e9cialement confi\'e9, et nous devons reconna\'eetre qu\rquote il affectait en toute occasion, pour l\rquote
+enfant, une tendresse extraordinaire.
+\par
+\par Les choses rest\'e8rent ainsi durant dix-huit mois. M.\~de\~La Tremlays prenait Herv\'e9 en confiance. Il le regardait comme un excellent et loyal parent. Les commensaux du ch\'e2teau faisaient comme le ma\'eetre, et Vaunoy avait l\rquote
+estime de tout le monde.
+\par
+\par Il n\rquote y avait que deux personnages aupr\'e8s desquels Vaunoy n\rquote avait point su trouver gr\'e2ce\~: le premier et le plus consid\'e9rable \'e9tait Loup, le chien favori de Nicolas Treml\~; le second n\rquote \'e9tait autre que Jean Blanc, l
+\rquote albinos.
+\par
+\par Chaque fois que Vaunoy entrait au salon, Loup fixait sur lui ses rondes prunelles et grognait dans ses soies jusqu\rquote \'e0 ce que M.\~de\~La Tremlays lui e\'fbt impos\'e9 p\'e9
+remptoirement silence. Vaunoy avait beau le flatter, il perdait sa peine. Loup, en bon Breton qu\rquote il \'e9tait, avait la t\'eate dure et ne changeait point volontiers de sentiment.
+\par
+\par M.\~de\~La Tremlays s\rquote \'e9tonnait souvent de l\rquote aversion que Loup montrait \'e0 son cousin\~; cela lui donnait m\'eame parfois \'e0 r\'e9fl\'e9chir, car il tenait Loup pour un chien perspicace et de bon conseil. Mais Vaunoy, d\rquote
+autre part, \'e9tait si humble, si serviable, si d\'e9vou\'e9\~!
+\par
+\par Et puis, Saint-Dieu\~! il d\'e9testait si cordialement la France.
+\par
+\par Le moyen de concevoir des soup\'e7ons contre un homme qui abhorrait ainsi M.\~le R\'e9gent\~?
+\par
+\par Quant \'e0 Jean Blanc, sa haine \'e9tait moins redoutable que celle de Loup. Jean Blanc, en effet, occupait dans l\rquote \'e9chelle sociale une position infiniment plus humble. Il \'e9tait, de son m\'e9tier tailleur de cercles, passait pour idiot, et n
+\rquote e\'fbt point pu soutenir son vieux p\'e8re sans l\rquote aide charitable de M.\~de\~La Tremlays. Jean Blanc \'e9tait re\'e7u dans les cuisines du ch\'e2teau, parce que l\rquote hospitalit\'e9
+ bretonne accueillait hommes, mendiants et animaux avec une \'e9gale religion\~; mais c\rquote \'e9tait \'e0 grand\rquote peine qu\rquote il conqu\'e9rait sa place au feu, et il lui fallait ex\'e9cuter bien des cabrioles pour d\'e9
+sarmer le mauvais vouloir du ma\'eetre d\rquote h\'f4tel, lors de la distribution des vivres.
+\par
+\par \endash \~Arri\'e8re, m\'e9chant mouton blanc\~! disait ce chef des valets de Treml. N\rquote as-tu pas honte, gibier de rebut, de demander la pitance d\rquote un chr\'e9tien\~?
+\par
+\par Jean, suivant son humeur, hochait la t\'eate en \'e9clatant de rire, ou baissait ses yeux pleins de larmes. Parfois un \'e9clair de raison ou de fiert\'e9 semblait traverser sa cervelle. Alors la bordure enflamm\'e9e de ses paupi\'e8
+res devenait livide, tandis qu\rquote une tache \'e9carlate se dessinait sur sa joue. C\rquote \'e9tait l\rquote affaire d\rquote un instant.
+\par
+\par L\rquote \'e9cuyer Jude prenait alors le parti du pauvre albinos, dont l\rquote apathie naturelle avait d\'e9j\'e0 triomph\'e9 de sa fugitive col\'e8re.
+\par
+\par \endash \~Un peu plus de charit\'e9, ma\'eetre Alain, disait l\rquote \'e9cuyer Jude au majordome\~; Jean Blanc est le fils de son p\'e8re, qui \'e9tait un digne serviteur de Treml. Notre monsieur Nicolas n\rquote entend pas qu\rquote
+on traite ainsi les bonnes gens de la for\'eat.
+\par
+\par Jude ne mentait point. Nicolas Treml \'e9tait doux envers ses vassaux\~; mais, si accompli que soit le ma\'eetre, l\rquote insolence, cette gangr\'e8ne de la valetaille, sait toujours se faire place en quelque coin de l\rquote office.
+\par
+\par Alain, le ma\'eetre d\rquote h\'f4tel, grommelait un juron armoricain et coupait \'e0 Jean Blanc un morceau de pain de mauvaise gr\'e2ce. Celui-ci trempait aussit\'f4t sa soupe, sans rancune apparente, et la d\'e9vorait avec la plus parfaite \'e9galit\'e9
+ d\rquote \'e2me. Quand il avait fini, on lui donnait une seconde \'e9cuelle de bouillon bien chaud qu\rquote il portait \'e0 son p\'e8re, Mathieu Blanc, le vieux vannier de la Fosse-aux-Loups.
+\par
+\par Cette tranquillit\'e9 de Jean Blanc \'e9tait-elle feinte ou r\'e9elle\~? nous ne saurions trancher cette question d\rquote une mani\'e8re pr\'e9cise, et parmi ceux qui le connaissaient, les avis \'e9taient partag\'e9s. On s\rquote accordait \'e0 reconna
+\'eetre que sa cervelle ne contenait point la somme d\rquote id\'e9es raisonnables que comporte l\rquote intelligence de l\rquote homme\~; mais \'e9tait-il s\'e9rieusement idiot\~?
+\par
+\par Tant que durait le jour, il chantait de bizarres refrains sur les couronnes de ch\'e2taigniers, ou bien il gambadait le long des chemins. \'c0 v\'eapres, son bl\'eame visage grima\'e7ait \'e0 faire p\'e2mer de rire chantres, marguillier et bedeau.
+\par
+\par Et pourtant Jean priait d\'e9votement.
+\par
+\par Et pourtant Jean soignait son vieux p\'e8re avec l\rquote attention d\rquote une fille d\'e9vou\'e9e\~; quand Mathieu avait besoin de rem\'e8des, Jean travaillait double, et plus d\rquote un paysan affirmait l\rquote avoir vu, le soir, agenouill\'e9
+ au chevet du vieillard endormi.
+\par
+\par En outre, on le savait capable d\rquote une reconnaissance sans bornes. Il s\rquote \'e9tait jet\'e9, sans armes, au-devant d\rquote un sanglier qui mena\'e7ait l\rquote \'e9cuyer Jude, son protecteur, et il avait escalad\'e9 plus d\rquote
+une fois les hautes murailles du jardin de La Tremlays, rien que pour baiser, en pleurant de joie, les mains du petit Georges, le petit-fils de son bienfaiteur.
+\par
+\par Sa tendresse pour l\rquote enfant \'e9tait pouss\'e9e jusqu\rquote \'e0 la passion, et ceux qui ne croyaient point \'e0 l\rquote idiotisme de Jean disaient que sa haine pour M.\~de\~Vaunoy venait de ce qu\rquote il le regardait comme un intrus, destin\'e9
+ \'e0 frustrer le petit Georges de son h\'e9ritage.
+\par
+\par Ils disaient cela quand ils n\rquote avaient point \'e0 dire autre chose de plus int\'e9ressant, car, bien entendu, Jean Blanc \'e9tait un sujet de conversation fort secondaire. \'c0 part Vaunoy qui le craignait vaguement d\rquote instinct, Jude et M.\~de
+\~La Tremlays qui ne d\'e9daignaient point de causer parfois famili\'e8rement avec lui, personne ne s\rquote occupait beaucoup du pauvre albinos.
+\par
+\par On admirait sa merveilleuse adresse \'e0 tous les exercices du corps, comme on e\'fbt admir\'e9 l\rquote agilit\'e9 d\rquote un chevreuil de la for\'eat. Sa douteuse folie ne l\rquote entourait pas m\'eame de ce prestige qui s\rquote
+attache, dans les contr\'e9es demi-sauvages, aux \'eatres priv\'e9s de raison. Les gens de la for\'eat se d\'e9fiaient de sa d\'e9mence et ne la trouvaient point de franc aloi.
+\par
+\par Quant aux femmes, Jean \'e9tait pour elles un objet de d\'e9go\'fbt ou de moquerie. Elles riaient en apercevant de loin sa face enfarin\'e9e que nous ne saurions comparer qu\rquote au masque populaire de nos pierrots\~
+; elles frissonnaient lorsque le soir elles voyaient briller, sous le linceul de sa chevelure, l\rquote \'e9clat phosphorescent de ses yeux.
+\par
+\par Revenons \'e0 Nicolas Treml que nous avons laiss\'e9 m\'e9ditant au chevet de son petit-fils Georges.
+\par
+\par Sans doute le sujet de ses r\'e9flexions le captivait bien puissamment\~; car pendant de longues heures il demeura immobile et si profond\'e9ment absorb\'e9 qu\rquote on e\'fbt pu le prendre pour l\rquote
+un de ces vieillards de pierre qui dorment autour des tombeaux.
+\par
+\par L\rquote horloge du ch\'e2teau avait sonn\'e9 minuit depuis longtemps lorsqu\rquote il secoua sa pr\'e9occupation.
+\par
+\par Il se leva\~; son visage \'e9tait sombre, mais r\'e9solu. Il saisit la lampe qui br\'fblait aupr\'e8s de lui et traversa doucement la salle, assourdissant le sonore cliquetis de ses \'e9perons pour ne point troubler le sommeil de Georges.
+\par
+\par \endash \~Vaunoy est incapable de me trahir, murmura-t-il\~; je le crois\'85 sur mon salut, je le crois\~! Mais la confiance n\rquote exclut pas la prudence, et il n\rquote y a que Dieu pour sonder jusqu\rquote au fond le c\'9c
+ur des hommes. Je veux prendre mes pr\'e9cautions.
+\par
+\par Le vent des nuits courait dans les longs corridors de La Tremlays. Nicolas Treml, abritant de la main la flamme de la lampe, descendit le grand escalier et se rendit \'e0 la salle d\rquote armes o\'f9 reposait Jude Leker, son \'e9cuyer.
+\par
+\par Il l\rquote \'e9veilla et lui fit signe de le suivre.
+\par
+\par Jude ob\'e9it aussit\'f4t en silence.
+\par
+\par M.\~de\~La Tremlays remonta d\rquote un pas rapide les escaliers du ch\'e2teau, traversa de nouveau les corridors et fit entrer Jude dans une petite pi\'e8ce de forme octogonale qu\rquote il avait choisie pour sa retraite, au premier \'e9tage d\rquote
+une tourelle.
+\par
+\par Lorsque Jude fut entr\'e9, M.\~de\~La Tremlays ferma la porte \'e0 clef.
+\par
+\par L\rquote honn\'eate \'e9cuyer n\rquote avait point coutume de provoquer la confiance de son ma\'eetre. Quand Nicolas Treml parlait Jude \'e9coutait avec respect, mais il ne faisait jamais de questions.
+\par
+\par Cette fois, pourtant, la conduite du vieux seigneur \'e9tait si \'e9trange, sa physionomie portait le cachet d\rquote une r\'e9solution si solennelle, que l\rquote \'e9cuyer ne put r\'e9primer sa curiosit\'e9.
+\par
+\par \endash \~Vous n\rquote avez pas votre figure de tous les jours, notre monsieur\'85 commen\'e7a-t-il.
+\par
+\par Nicolas Treml lui imposa silence d\rquote un geste et fit jouer la serrure d\rquote une armoire scell\'e9e dans le mur.
+\par
+\par }\pard \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar
+\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\pnrauth1\pnrdate1183610074\pnrstart1\pnrrgb0\pnrrgb0\pnrrgb0\pnrrgb0\pnrrgb0\pnrrgb0\pnrrgb0\pnrrgb0\pnrrgb0\pnrstop9\pnrstart2\pnrnfc0\pnrnfc0\pnrnfc0\pnrnfc0\pnrnfc0\pnrnfc0\pnrnfc0\pnrnfc0\pnrnfc0
+\pnrnfc0\pnrnfc0\pnrnfc0\pnrnfc0\pnrnfc0\pnrnfc0\pnrnfc0\pnrnfc0\pnrnfc0\pnrstop18\pnrstart3\pnrpnbr0\pnrpnbr0\pnrpnbr0\pnrpnbr0\pnrpnbr0\pnrpnbr0\pnrpnbr0\pnrpnbr0\pnrpnbr0\pnrpnbr0\pnrpnbr0\pnrpnbr0\pnrpnbr0\pnrpnbr0\pnrpnbr0\pnrpnbr0\pnrpnbr0
+\pnrpnbr0\pnrpnbr0\pnrpnbr0\pnrpnbr0\pnrpnbr0\pnrpnbr0\pnrpnbr0\pnrpnbr0\pnrpnbr0\pnrpnbr0\pnrpnbr0\pnrpnbr0\pnrpnbr0\pnrpnbr0\pnrpnbr0\pnrpnbr0\pnrpnbr0\pnrpnbr0\pnrpnbr0\pnrstop36\pnrnot1\adjustright {De cette armoire, il tira un coffret de fer vide qu
+\rquote il mit entre les mains de Jude.
+\par }\pard \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright {
+\par Ensuite, prenant, au fond d\rquote un compartiment secret, de pleines poign\'e9es d\rquote or il les empila m\'e9thodiquement dans le coffret, comptant les pi\'e8ces une \'e0 une.
+\par
+\par Cela dura longtemps, car il compta cent mille livres tournois.
+\par
+\par Jude n\rquote en pouvait croire ses yeux et se creusait la t\'eate pour deviner le motif de cette conduite extraordinaire.
+\par
+\par }\pard \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar
+\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\pnrauth1\pnrdate1183610074\pnrstart1\pnrrgb0\pnrrgb0\pnrrgb0\pnrrgb0\pnrrgb0\pnrrgb0\pnrrgb0\pnrrgb0\pnrrgb0\pnrstop9\pnrstart2\pnrnfc0\pnrnfc0\pnrnfc0\pnrnfc0\pnrnfc0\pnrnfc0\pnrnfc0\pnrnfc0\pnrnfc0
+\pnrnfc0\pnrnfc0\pnrnfc0\pnrnfc0\pnrnfc0\pnrnfc0\pnrnfc0\pnrnfc0\pnrnfc0\pnrstop18\pnrstart3\pnrpnbr0\pnrpnbr0\pnrpnbr0\pnrpnbr0\pnrpnbr0\pnrpnbr0\pnrpnbr0\pnrpnbr0\pnrpnbr0\pnrpnbr0\pnrpnbr0\pnrpnbr0\pnrpnbr0\pnrpnbr0\pnrpnbr0\pnrpnbr0\pnrpnbr0
+\pnrpnbr0\pnrpnbr0\pnrpnbr0\pnrpnbr0\pnrpnbr0\pnrpnbr0\pnrpnbr0\pnrpnbr0\pnrpnbr0\pnrpnbr0\pnrpnbr0\pnrpnbr0\pnrpnbr0\pnrpnbr0\pnrpnbr0\pnrpnbr0\pnrpnbr0\pnrpnbr0\pnrpnbr0\pnrstop36\pnrnot1\adjustright {
+Quand il y eut dans le coffret cent mille livres bien compt\'e9es, Nicolas Treml le ferma d\rquote un double cadenas.
+\par }\pard \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright {
+\par \endash \~Demain, dit-il, presque \'e0 voix basse et calme, tu chargeras cette cassette sur un cheval, sur ton meilleur cheval, et tu iras m\rquote attendre, avant le lever du soleil, \'e0 la Fosse-aux-Loups.
+\par
+\par Jude s\rquote inclina.
+\par
+\par \endash \~Avant de partir, reprit M.\~de\~La Tremlays, tu prieras monsieur mon cousin de Vaunoy de se rendre aupr\'e8s de moi. Va\~!
+\par
+\par Jude se dirigea vers la porte.
+\par
+\par \endash \~Attends\~! poursuivit encore Nicolas Treml\~: tu t\rquote habilleras comme on fait lorsqu\rquote on ne doit point revenir au logis de longtemps. Tu t\rquote armeras comme pour une bataille o\'f9 il faut mourir. Tu diras adieu \'e0
+ ceux que tu aimes. As-tu fait ton testament\~?
+\par
+\par \endash \~Non, r\'e9pondit Jude.
+\par
+\par \endash \~Tu le feras, continua M.\~de\~La Tremlays.
+\par
+\par Jude fit un signe d\rquote ob\'e9issance et emporta la cassette.
+\par
+\par }\pard\plain \s1\qc\sb600\sa480\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc97743804}III\line Le d\'e9p\'f4t{\*\bkmkend _Toc97743804}\line \line
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {Nicolas Treml ne dormit point cette nuit-l\'e0. Le lendemain, avant le jour, il entendit dans la cour le pas du cheval de Jude. Presque au m\'ea
+me instant la porte de sa chambre s\rquote ouvrit et Herv\'e9 de Vaunoy parut sur le seuil. Ma\'eetre Herv\'e9 n\rquote avait plus cet air humble et craintif dont nous l\rquote avons vu s\rquote affubler en entrant au ch\'e2teau pour la premi\'e8
+re fois. Son sourire s\rquote \'e9panouissait maintenant, joyeux, sur sa l\'e8vre. Il portait le front haut et affectait les dehors d\rquote une franchise brusque, \'e0 peine temp\'e9r\'e9e par le respect.
+\par
+\par \endash \~Saint-Dieu\~! dit-il en arrivant, vous \'eates matinal, monsieur mon tr\'e8s cher cousin. J\rquote \'e9tais encore \'e0 mon premier somme lorsqu\rquote on est venu me r\'e9veiller de votre part\'85
+\par
+\par Il s\rquote arr\'eata tout \'e0 coup en apercevant le s\'e9v\'e8re et p\'e2le visage de Nicolas Treml, dont l\rquote \'9cil per\'e7ant tombait d\rquote aplomb sur son \'9cil et semblait vouloir descendre jusqu\rquote au fond de sa conscience.
+\par
+\par \endash \~Qu\rquote y a-t-il\~? murmura-t-il avec un involontaire effroi.
+\par
+\par }\pard \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar
+\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\pnrauth1\pnrdate1183610076\pnrstart1\pnrrgb0\pnrrgb0\pnrrgb0\pnrrgb0\pnrrgb0\pnrrgb0\pnrrgb0\pnrrgb0\pnrrgb0\pnrstop9\pnrstart2\pnrnfc0\pnrnfc0\pnrnfc0\pnrnfc0\pnrnfc0\pnrnfc0\pnrnfc0\pnrnfc0\pnrnfc0
+\pnrnfc0\pnrnfc0\pnrnfc0\pnrnfc0\pnrnfc0\pnrnfc0\pnrnfc0\pnrnfc0\pnrnfc0\pnrstop18\pnrstart3\pnrpnbr0\pnrpnbr0\pnrpnbr0\pnrpnbr0\pnrpnbr0\pnrpnbr0\pnrpnbr0\pnrpnbr0\pnrpnbr0\pnrpnbr0\pnrpnbr0\pnrpnbr0\pnrpnbr0\pnrpnbr0\pnrpnbr0\pnrpnbr0\pnrpnbr0
+\pnrpnbr0\pnrpnbr0\pnrpnbr0\pnrpnbr0\pnrpnbr0\pnrpnbr0\pnrpnbr0\pnrpnbr0\pnrpnbr0\pnrpnbr0\pnrpnbr0\pnrpnbr0\pnrpnbr0\pnrpnbr0\pnrpnbr0\pnrpnbr0\pnrpnbr0\pnrpnbr0\pnrpnbr0\pnrstop36\pnrnot1\adjustright {Nicolas Treml lui montra du doigt un si\'e8ge\~
+; il s\rquote assit.
+\par }\pard \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright {
+\par \endash \~Herv\'e9, dit le vieux gentilhomme d\rquote une voix lente et tristement accentu\'e9e, quand Dieu m\rquote a repris mon fils, vous \'e9tiez un pauvre homme faible, vous souteniez une lutte in\'e9gale contre moi qui suis fort. Vous alliez \'ea
+tre \'e9cras\'e9\'85
+\par
+\par \endash \~Vous avez \'e9t\'e9 g\'e9n\'e9reux, mon noble cousin, interrompit Vaunoy qui se sentait venir une vague inqui\'e9tude.
+\par
+\par \endash \~Serez-vous reconnaissant\~? reprit le vieillard.
+\par
+\par Vaunoy se leva et lui saisit la main qu\rquote il porta vivement \'e0 ses l\'e8vres.
+\par
+\par \endash \~Saint-Dieu\~! monsieur, s\rquote \'e9cria-t-il, je suis \'e0 vous corps et \'e2me\~!
+\par
+\par Nicolas Treml fut quelque temps avant de reprendre la parole. Son regard ne se d\'e9tachait point de Vaunoy.
+\par
+\par \endash \~Je crois, dit-il enfin\~; je veux vous croire. Aussi bien, il n\rquote est plus temps d\rquote h\'e9siter\~; ma r\'e9solution est prise. \'c9coutez.
+\par
+\par M.\~de\~La Tremlays s\rquote assit aupr\'e8s de Vaunoy et poursuivit\~:
+\par
+\par \endash \~Je vais partir pour ne point revenir peut-\'eatre\'85 ne m\rquote interrompez pas\'85 Ma route sera longue, et au bout de la route je trouverai un ab\'eeme. La Providence prot\'e8ge-t-elle encore le pays breton\~? Mon espoir est faible, et
+ ma ferme croyance est que je vais \'e0 la mort.
+\par
+\par \endash \~\'c0 la mort\~? r\'e9p\'e9ta Vaunoy sans comprendre.
+\par
+\par \endash \~\'c0 la mort\~! s\rquote \'e9cria le vieillard dont un soudain enthousiasme illumina le visage\~; n\rquote avez-vous jamais d\'e9sir\'e9 mourir pour la Bretagne, vous monsieur de Vaunoy\~?
+\par
+\par \endash \~Saint-Dieu\~! mon cousin il est \'e0 croire que cette id\'e9e a pu me venir une fois ou l\rquote autre, r\'e9pondit Herv\'e9 \'e0 tout hasard.
+\par
+\par \endash \~Mourir pour la Bretagne\~! mourir pour une m\'e8re opprim\'e9e, monsieur, n\rquote est-ce pas l\'e0 le devoir d\rquote un gentilhomme et d\rquote un Breton\~?
+\par
+\par \endash \~Si fait, ah\~! Saint-Dieu, je crois bien\~! mais\'85
+\par
+\par \endash \~Le temps presse, interrompit Nicolas Treml, et mon projet n\rquote est point d\rquote entrer dans d\rquote inutiles explications. Quand je ne serai plus l\'e0, Georges aura besoin d\rquote un appui.
+\par
+\par \endash \~Je lui en servirai.
+\par
+\par \endash \~D\rquote un p\'e8re\'85
+\par
+\par \endash \~Ne vous dois-je pas la reconnaissance d\rquote un fils\~? d\'e9clama path\'e9tiquement Vaunoy.
+\par
+\par \endash \~Vous l\rquote aimez bien, n\rquote est-ce pas, Herv\'e9, ce pauvre enfant que je vous l\'e8gue\~? Vous lui apprendrez \'e0 aimer la Bretagne, \'e0 d\'e9tester l\rquote \'e9tranger. Vous me remplacerez.
+\par
+\par Vaunoy fit le geste d\rquote essuyer une larme.
+\par
+\par \endash \~Oui, reprit le vieillard en refoulant son \'e9motion au-dedans de lui-m\'eame, vous \'eates bon et loyal, j\rquote ai confiance en vous et ma derni\'e8re heure sera tranquille.
+\par
+\par Il se leva, traversa la salle d\rquote un pas ferme et ouvrit un meuble scell\'e9 \'e0 ses armes.
+\par
+\par \endash \~Voici un acte olographe, continua-t-il, que j\rquote ai r\'e9dig\'e9 cette nuit, et qui vous conf\'e8re la pleine propri\'e9t\'e9 de tous les domaines de Treml.
+\par
+\par Vaunoy sauta sur son si\'e8ge. Ses yeux \'e9blouis virent des millions d\rquote \'e9tincelles. Tout son sang se pr\'e9cipita vers sa joue. M.\~de\~La Tremlays, occup\'e9 \'e0 d\'e9plier le parchemin, ne prit point garde \'e0
+ ce mouvement de trop franche all\'e9gresse.
+\par
+\par Il continua.
+\par
+\par \endash \~Sans vous mettre dans mon secret, qui appartient \'e0 la Bretagne, je puis vous dire que mon entreprise m\rquote expose \'e0 une accusation de l\'e8se-majest\'e9. Ce crime, car ils nomment cela un crime\~! entra\'ee
+ne non seulement la mort, mais la confiscation de tous les biens de l\rquote accus\'e9. Il faut que l\rquote h\'e9ritage de Georges Treml soit \'e0 l\rquote abri de cette chance, et je vous ai choisi pour d\'e9positaire de la fortune de mon petit-fils.
+
+\par
+\par Vaunoy n\rquote eut point la force de r\'e9pondre, tant sa cervelle \'e9tait boulevers\'e9e par cet \'e9v\'e9nement inattendu. Il mit seulement la main sur son c\'9cur et darda au plafond son regard hypocrite.
+\par
+\par \endash \~Acceptez-vous\~? demanda Nicolas Treml.
+\par
+\par \endash \~Si j\rquote accepte\~! s\rquote \'e9cria Vaunoy retrouvant \'e0 propos la parole. Ah\~! mon cousin, voici donc venue l\rquote occasion de vous t\'e9moigner ma gratitude. Si j\rquote accepte\~! Saint-Dieu\~! vous me le demandez\~!
+\par
+\par Il prit \'e0 deux mains celles du vieillard.
+\par
+\par \endash \~Merci, merci, mon noble cousin\~! continua-t-il avec effusion\~; je prends le ciel \'e0 t\'e9moin que votre confiance est bien plac\'e9e\~!
+\par
+\par Loup, le chien favori de M.\~de\~La Tremlays, interrompit \'e0 ce moment Vaunoy par un grognement sourd et prolong\'e9. Ensuite il quitta le coussin o\'f9 il avait pass\'e9 la nuit et vint se placer entre son ma\'eetre et Herv\'e9
+, sur lequel il fixa ses yeux fauves.
+\par
+\par Vaunoy recula instinctivement.
+\par
+\par \endash \~Loup et Jean Blanc\~! pensa le vieillard qui n\rquote \'e9tait pas pour rien breton de bonne race et gardait au fond de son c\'9cur cette corde qui vibre si ais\'e9ment dans les poitrines armoricaines, la superstition. C\rquote est singulier\~
+! le chien et l\rquote innocent se rencontrent pour d\'e9tester monsieur mon cousin\~!
+\par
+\par Il h\'e9sita un instant, et fut tent\'e9 peut-\'eatre de serrer le parchemin, mais la voix de ce qu\rquote il appelait son devoir le poussait en avant. Il \'e9carta du pied Loup avec rudesse et remit l\rquote acte entre les mains de Vaunoy.
+\par
+\par \endash \~Dieu vous voit, dit-il, et Dieu punit les tra\'eetres. Vous voici souverain ma\'eetre de la destin\'e9e de Treml.
+\par
+\par Le chien, comme s\rquote il e\'fbt compris ce que ces paroles avaient de solennel, s\rquote affaissa sur son coussin en hurlant plaintivement.
+\par
+\par \endash \~Et maintenant, monsieur de Vaunoy, reprit Nicolas Treml, non par d\'e9fiance de vous, mais parce que tout homme est mortel et que vous pourriez quitter ce monde sans avoir le temps de vous reconna\'eetre, je vous demande une garantie.
+\par
+\par \endash \~Tout ce que vous voudrez mon cousin.
+\par
+\par \endash \~\'c9crivez donc, dit le vieillard en lui d\'e9signant la table o\'f9 l\rquote attendaient encore plume et parchemins.
+\par
+\par Vaunoy s\rquote assit, Treml dicta\~:
+\par
+\par \'ab\~Moi, Herv\'e9 de Vaunoy, je m\rquote engage \'e0 remettre le domaine de La Tremlays, celui de Bou\'ebxis-en-For\'eat et leurs d\'e9pendances \'e0 tout descendant direct de Nicolas Treml qui me pr\'e9sentera cet \'e9crit\'85\~\'bb
+\par
+\par \endash \~Monsieur mon cousin, interrompit Vaunoy, ceci pourrait donner des armes au fisc. Si vous \'eates condamn\'e9 coupable de l\'e8se-majest\'e9, cet acte sera naturellement suspect.
+\par
+\par \endash \~\'c9crivez toujours, ordonna Nicolas Treml.
+\par
+\par Et il continua \'e0 dicter.
+\par
+\par \'ab\~\'85 Cet \'e9crit, accompagn\'e9 de la somme de cent mille livres, prix de la vente desdits domaines et d\'e9pendances.\~\'bb
+\par
+\par \endash \~Comme cela, monsieur, reprit le vieillard, le fisc n\rquote aura rien \'e0 reprendre. Cent mille livres forment un prix s\'e9rieux quoique bien au-dessous de la valeur des domaines.
+\par
+\par Vaunoy demeura pensif. Au bout de quelques secondes, il d\'e9plia le parchemin que lui avait remis d\rquote abord M.\~de\~La Tremlays. C\rquote \'e9tait un acte de vente en due forme. La ligne de ses sourcils, qui s\rquote \'e9tait l\'e9g\'e8rement pliss
+\'e9e, se d\'e9tendit tout \'e0 coup \'e0 cette vue.
+\par
+\par \endash \~Allons, dit-il, tout est pour le mieux, puisque telle est votre volont\'e9. Dieu m\rquote est t\'e9moin que je souhaite du fond du c\'9cur que ces paperasses deviennent bient\'f4t inutiles par votre heureux retour.
+\par
+\par \endash \~Souhaitez-le, mon cousin, dit le vieillard en hochant la t\'eate, mais ne l\rquote esp\'e9rez pas. Veuillez signer et parapher votre engagement.
+\par
+\par Vaunoy signa et parapha. Puis chacun des deux cousins mit son parchemin dans sa poche.
+\par
+\par \endash \~Je pense, reprit Vaunoy apr\'e8s un long silence pendant lequel Nicolas Treml s\rquote \'e9tait replong\'e9 dans sa r\'eaverie, je pense que ces pr\'e9paratifs n\rquote annoncent point un d\'e9part subit\~?
+\par
+\par Il pensait tout le contraire et ne se trompait point.
+\par
+\par Sa voix \'e9veilla en sursaut M.\~de\~La Tremlays qui se leva, repoussa violemment son si\'e8ge et passa la main sur son front avec une sorte d\rquote \'e9garement.
+\par
+\par \endash \~Il est temps, murmura-t-il d\rquote une voix \'e9touff\'e9e, vous m\rquote avez rappel\'e9 mon devoir. Je vais partir.
+\par
+\par \endash \~D\'e9j\'e0\~!
+\par
+\par \endash \~On m\rquote attend, et je suis en retard. Allez, Vaunoy, faites seller mon cheval. Je vais dire adieu \'e0 la maison de mon p\'e8re et embrasser pour la derni\'e8re fois l\rquote enfant de mon fils.
+\par
+\par Vaunoy baissa la t\'eate avec toutes les marques ext\'e9rieures d\rquote une sinc\'e8re affliction et gagna les \'e9curies.
+\par
+\par Nicolas Treml ceignit la grande \'e9p\'e9e de ses a\'efeux, vaillant acier damass\'e9 par la rouille et qui avait fendu plus d\rquote un cr\'e2ne anglais au temps des guerres nationales. Il couvrit ses \'e9paules d\rquote
+un manteau et posa son feutre sur les m\'e8ches de ses cheveux blancs.
+\par
+\par Entre sa chambre et la retraite o\'f9 reposait Georges, son petit-fils, se trouvait le grand salon d\rquote apparat. C\rquote \'e9tait une vaste salle aux lambris de ch\'eane noir sculpt\'e9s, dont les panneaux \'e9taient s\'e9par\'e9
+s par des colonnettes en demi-relief \'e0 corniches dor\'e9es.
+\par
+\par Dans chaque panneau pendait un portrait de famille au-dessus duquel \'e9tait peint un \'e9cusson \'e0 quartiers.
+\par
+\par Nicolas Treml traversa cette salle d\rquote un pas lent et p\'e9nible. Son visage portait l\rquote empreinte d\rquote une aust\'e8re douleur. Il s\rquote arr\'eata devant les derniers portraits qui \'e9taient ceux de son p\'e8re et de sa m\'e8re d\'e9
+funts et se mit \'e0 genoux.
+\par
+\par \endash \~Adieu, madame ma m\'e8re, murmura-t-il\~; adieu, mon respect\'e9 p\'e8re. Je vais mourir comme vous avez v\'e9cu, pour la Bretagne\~!
+\par
+\par Comme il se relevait, un rayon de soleil levant, per\'e7ant les vitraux de la salle, fit scintiller les dorures et mit un reflet de vie sur tous ces raides visages de chevaliers. On e\'fbt dit que les nobles dames souriaient et respiraient le s\'e9
+culaire parfum de leur in\'e9vitable bouquet de roses\~; on e\'fbt dit que les fiers seigneurs mettaient, plus superbes, leurs poings gant\'e9s de buffle sur leurs hanches bard\'e9es de fer, en \'e9
+coutant la voix de ce Breton qui parlait encore de mourir pour la Bretagne.
+\par
+\par Avant de quitter la salle, Nicolas Treml se d\'e9couvrit et salua les vingt g\'e9n\'e9rations d\rquote a\'efeux qui applaudissaient \'e0 son sacrifice.
+\par
+\par Le petit Georges dormait, mais ce sommeil matinal \'e9tait l\'e9ger. Le contact de la bouche de son a\'efeul suffit pour clore son r\'eave. Il s\rquote \'e9veilla dans un charmant sourire et jeta ses bras autour du cou du vieillard.
+\par
+\par M.\~de\~La Tremlays avait dit adieu sans faiblir aux images v\'e9n\'e9r\'e9es de ses anc\'eatres, mais il n\rquote en fut pas ainsi \'e0 la vue de cet enfant, seul espoir de sa race, qui allait \'eatre orphelin et qui souriait doucement comme \'e0 l
+\rquote aurore d\rquote un jour de bonheur.
+\par
+\par \endash \~Que Dieu te prot\'e8ge, mon cher fils, murmura-t-il, pendant qu\rquote une larme furtive mouillait le bord de sa paupi\'e8re\~; qu\rquote il fasse de toi un gentilhomme. Puisses-tu ressembler \'e0 tes p\'e8res, qui \'e9taient pieux, vaillants
+\endash \~et libres\~!
+\par
+\par Il d\'e9posa un dernier baiser sur le front de l\rquote enfant et s\rquote enfuit parce que l\rquote \'e9motion brisait son courage.
+\par
+\par Dans la cour, Herv\'e9 de Vaunoy tenait le cheval sell\'e9 par la bride. Ce mod\'e8le des cousins voulut \'e0 toute force faire la conduite \'e0 M.\~de\~La Tremlays jusqu\rquote au bout de son avenue. Quant \'e0 Loup, on fut oblig\'e9 de le mettre \'e0
+ la cha\'eene pour l\rquote emp\'eacher de suivre son ma\'eetre.
+\par
+\par Au bout de l\rquote avenue, M.\~de\~La Tremlays arr\'eata son cheval et tendit la main \'e0 Vaunoy.
+\par
+\par \endash \~Retournez au ch\'e2teau, dit-il\~; nul ne doit savoir o\'f9 se dirigent mes pas.
+\par
+\par \endash \~Adieu donc, monsieur mon excellent ami\~! sanglota Vaunoy. Mon c\'9cur se fend \'e0 prononcer ces tristes paroles.
+\par
+\par \endash \~Adieu\~! dit brusquement le vieillard. Souvenez-vous de vos promesses et priez pour moi.
+\par
+\par Il piqua des deux. Le galop de son cheval s\rquote \'e9touffa bient\'f4t sur la mousse de la for\'eat.
+\par
+\par Herv\'e9 de Vaunoy, rest\'e9 seul, garda pendant quelques instants son visage contrist\'e9, puis il frappa bruyamment ses mains l\rquote une contre l\rquote autre en \'e9clatant de rire.
+\par
+\par \endash \~Saint-Dieu\~! dit-il, on m\rquote a donn\'e9 place en un petit coin, j\rquote avais talent et bonne volont\'e9, tout le reste y a pass\'e9. Bon voyage, monsieur mon digne parent\~! soyez tranquille\~
+! nous accomplirons pour le mieux nos promesses, et vos domaines iront en bonnes mains\~!
+\par
+\par Il rentra au ch\'e2teau la t\'eate haute et le feutre sur l\rquote oreille. En passant pr\'e8s de Loup, il frappa rudement le pauvre chien du pommeau de son \'e9p\'e9e en disant\~:
+\par
+\par \endash \~Ainsi traiterai-je quiconque ne pliera point devant moi. Ce jour-l\'e0, les serviteurs de Treml oubli\'e8rent de chanter les joyeux no\'ebls \'e0 la veill\'e9e. Il y avait autour du ch\'e2teau comme une atmosph\'e8
+re de malheur, et chacun pressentait un \'e9v\'e9nement funeste.
+\par
+\par M.\~Nicolas enfila au galop les sentiers tortueux de la for\'eat. Au lieu de suivre les routes trac\'e9es, il s\rquote enfon\'e7ait comme \'e0 plaisir dans les plus \'e9pais fourr\'e9s.
+\par
+\par \'c0 mesure qu\rquote il avan\'e7ait, l\rquote aspect du paysage devenait plus sombre, la nature plus sauvage. De gigantesques ronces s\rquote \'e9lan\'e7aient d\rquote arbre en arbre comme les lianes des for\'eats vierges du Nouveau Monde.
+\par
+\par \'c7\'e0 et l\'e0, au milieu de quelque clairi\'e8re o\'f9 croissaient la bruy\'e8re, l\rquote ajonc et l\rquote aride gen\'eat, une mis\'e9rable cabane fumait et animait le tableau d\rquote une vie m\'e9lancolique.
+\par
+\par Apr\'e8s une demi-lieue faite \'e0 franc \'e9trier, le vieux gentilhomme fut oblig\'e9 de ralentir sa course. La for\'eat devenait r\'e9ellement impraticable. Il attacha son cheval au tronc d\rquote un ch\'eane pr\'e8s duquel paissait d\'e9j\'e0
+ la monture de son \'e9cuyer Jude, qui ne devait pas \'eatre loin, et se fraya un passage dans le taillis.
+\par
+\par Quelques minutes apr\'e8s, il rejoignait son fid\'e8le serviteur, qui l\rquote attendait, assis sur le coffret de fer.
+\par
+\par }\pard\plain \s1\qc\sb600\sa480\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc97743805}IV\line La Fosse-aux-Loups{\*\bkmkend _Toc97743805}\line \line
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {\'c0 une demi-heure de chemin de la lisi\'e8re orientale de la for\'eat de Rennes, loin de tout village et au centre des plus \'e9pais fourr\'e9
+s, se trouve un ravin profond dont la pente raide et rocheuse est plant\'e9e d\rquote arbres qui s\rquote \'e9tagent, m\'eal\'e9s \'e7\'e0 et l\'e0 d\rquote \'e9pais buissons de houx et de touffes d\rquote ajoncs qui atteignent une hauteur extraordinaire.
+
+\par
+\par Un mince filet d\rquote eau coule pendant la saison pluvieuse au fond du ravin\~; l\rquote \'e9t\'e9, toute trace d\rquote humidit\'e9 dispara\'eet et le lit du ruisseau est marqu\'e9 seulement par la ligne verte que trace l\rquote
+herbe croissant au milieu de la mousse dess\'e9ch\'e9e.
+\par
+\par Ce ravin court du nord au sud. L\rquote un de ses bords, celui qui regarde l\rquote orient, est occup\'e9 par une futaie de ch\'eanes\~; l\rquote autre s\rquote \'e9l\'e8ve presque \'e0 pic, bois\'e9 vers sa base, puis ras et nu comme une lande, jusqu
+\rquote \'e0 une hauteur consid\'e9rable. La t\'eate chauve du roc y perce \'e0 chaque pas entre les touffes de bruy\'e8res. De larges crevasses s\rquote ouvrent \'e7\'e0 et l\'e0, bord\'e9es d\rquote ormeaux nains et de prunelliers au noir feuillage.
+
+\par
+\par Au XVIII}{\super e }{si\'e8cle, l\rquote aspect de ce paysage \'e9tait plus sombre encore qu\rquote aujourd\rquote hui. Le sommet de la rampe que nous venons de d\'e9crire portait deux tours de ma\'e7onnerie qui avaient d\'fb servir autrefois de moulins
+\'e0 vent. Ces tours avaient leurs murailles l\'e9zard\'e9es et mena\'e7aient ruine compl\'e8te depuis longtemps. Tout \'e0 l\rquote entour, l\rquote herbe disparaissait sous les d\'e9combres.
+\par
+\par \'c0 quelques pas, sur la droite, le sol se montrait tourment\'e9 et gardait des traces d\rquote antiques travaux. \'c7\'e0 et l\'e0 on d\'e9couvrait des tranch\'e9es profondes dont les l\'e8vres arrondies par le temps, avaient d\'fb \'eatre coup\'e9es
+\'e0 pic autrefois et correspondre \'e0 quelques puits de carri\'e8re ou de mine. De l\rquote autre c\'f4t\'e9 de la mont\'e9e, des pans de murailles annon\'e7aient que des constructions consid\'e9rables avaient exist\'e9 en ce lieu.
+\par
+\par Tous ces restes d\rquote anciens \'e9difices \'e9taient de beaucoup ant\'e9rieurs aux moulins \'e0 vent, qui pourtant eux aussi s\rquote affaissaient de vieillesse. Pour remonter \'e0 leur origine et se rendre raison de leur destination \'e9
+videmment industrielle, il e\'fbt fallu traverser le Moyen \'c2ge entier, et se guider peut-\'eatre jusqu\rquote aux temps plus civilis\'e9s de la domination romaine.
+\par
+\par Or, nous pouvons affirmer que, dans la for\'eat de Rennes, au commencement du XVIII}{\super e }{si\'e8cle, le nombre des savants arch\'e9ologues ou antiquaires \'e9tait extraordinairement limit\'e9.
+\par
+\par Pr\'e9cis\'e9ment en face et au-dessous des moulins \'e0 vent en ruine, le ravin se r\'e9tr\'e9cissait tout \'e0 coup, de telle fa\'e7on que les grands arbres, pench\'e9s sur les deux rampes, rejoignaient leurs \'e9pais branchages et formaient une vo\'fb
+te imp\'e9n\'e9trable. Cet immense berceau avait nom, dans le pays, la Fosse-aux-Loups.
+\par
+\par Point n\rquote est besoin de dire au lecteur l\rquote origine probable de ce nom.
+\par
+\par Le voyageur \'e9gar\'e9 qui traversait par hasard ce site sauvage, dont les lugubres teintes, transport\'e9es sur la toile, formeraient une d\'e9coration merveilleusement assortie pour certains de nos drames de boulevard, le voyageur, dis-je, n\rquote
+apercevait, de prime aspect, nulle trace du voisinage ou de la pr\'e9sence des hommes. Partout la solitude, partout le silence, rompu seulement par ces mille bruits qui s\rquote entendent l\'e0 o\'f9 la nature est livr\'e9e \'e0 elle-m\'eame.
+\par
+\par On aurait pu se croire au milieu d\rquote un d\'e9sert.
+\par
+\par N\'e9anmoins un examen plus attentif e\'fbt fait d\'e9couvrir, demi-cach\'e9e par un bouquet de fr\'eanes, une petite loge de terre battue, couverte en chaume, et dont l\rquote unique ouverture \'e9tait garnie de lambeaux de serpilli\'e8re faisant l
+\rquote office de carreaux. Cette loge s\rquote appuyait \'e0 l\rquote une des deux tours. Son apparence mis\'e9rable, loin d\rquote \'e9gayer le paysage, jetait sur tout ce qui l\rquote entourait un reflet de d\'e9tresse et d\rquote abandon.
+\par
+\par C\rquote \'e9tait comme nous l\rquote avons vu, \'e0 la Fosse-aux-Loups que Nicolas Treml avait donn\'e9 rendez-vous \'e0 Jude, son \'e9cuyer. Le bon serviteur \'e9tait \'e0 son poste avant le jour.
+\par
+\par Pendant qu\rquote il attend patiemment son ma\'eetre, assis sur les cent mille livres qui repr\'e9sentent, \'e0 cette heure, l\rquote opulent domaine de Treml, nous soul\'e8verons le lambeau de toile servant de porte \'e0
+ la pauvre loge couverte en chaume, et nous introduirons \'e0 l\rquote int\'e9rieur un regard curieux.
+\par
+\par La loge \'e9tait compos\'e9e d\rquote une seule chambre. Ses meubles consistaient en un grabat et deux escabelles. Au lieu de plancher, le sol nu et humide\~; au lieu de plafond, le revers de la couverture, c\rquote est-\'e0-dire le chaume, support\'e9
+ par des gaules qui servaient de solives. Dans un coin un peu de paille, et sur la paille un homme endormi.
+\par
+\par Sur le grabat un autre homme veillait\~: c\rquote \'e9tait un vieillard que l\rquote \'e2ge et la maladie avaient r\'e9duit \'e0 une extr\'eame faiblesse. Il souffrait, et ses deux mains qui serraient sa poitrine semblaient vouloir \'e9
+touffer une plainte.
+\par
+\par L\rquote homme qui gisait sur le grabat et celui qui dormait sur la paille avaient entre eux une ressemblance frappante. Leurs traits \'e9taient \'e9galement p\'e2les et comme effac\'e9s\~; tous deux avaient des chevelures de neige. C\rquote \'e9tait \'e9
+videmment le p\'e8re et le fils\~; mais l\rquote \'e2ge avait blanchi la chevelure du vieillard, tandis que le jeune homme, cr\'e9ature monstrueuse, avait apport\'e9 en naissant ce signe ordinaire de la d\'e9cr\'e9pitude.
+\par
+\par C\rquote \'e9tait Jean Blanc, l\rquote albinos.
+\par
+\par Une douleur plus aigu\'eb arracha au vieillard un cri plaintif. Jean bondit sur la paille froiss\'e9e de sa couche et fut sur pied en un instant. Il s\rquote approcha du grabat et prit la main de son p\'e8re qu\rquote il pressa silencieusem
+ent contre son c\'9cur.
+\par
+\par \endash \~J\rquote ai soif, dit Mathieu Blanc.
+\par
+\par Jean prit une \'e9cuelle f\'eal\'e9e o\'f9 restaient quelques gouttes de breuvage, et la tendit \'e0 son p\'e8re qui but avec avidit\'e9.
+\par
+\par \endash \~J\rquote ai encore soif, murmura le vieillard apr\'e8s avoir bu\~; bien soif.
+\par
+\par Jean parcourut des yeux la cabane. Il n\rquote y avait rien.
+\par
+\par \endash \~Je vais travailler, p\'e8re, s\rquote \'e9cria-t-il en s\rquote \'e9lan\'e7ant vers sa cogn\'e9e\~; j\rquote ai dormi trop longtemps. J\rquote apporterai du rem\'e8de.
+\par
+\par Le vieux Mathieu se retourna p\'e9niblement sur sa couche\~; mais au moment o\'f9 Jean allait franchir le seuil il le rappela.
+\par
+\par \endash \~Reste, dit-il\~; je souffre trop quand je suis seul.
+\par
+\par Jean d\'e9posa aussit\'f4t sa cogn\'e9e et revint vers le lit.
+\par
+\par \endash \~Je resterai p\'e8re, r\'e9pondit-il. Quand vous aurez sommeil, je courrai jusqu\rquote au ch\'e2teau et je demanderai ce qu\rquote il faut \'e0 Nicolas Treml, qui ne refuse jamais.
+\par
+\par \endash \~Jamais\~! pronon\'e7a lentement Mathieu. Celui-l\'e0 est un gentilhomme\~: il n\rquote oublie point son serviteur qui n\rquote a plus de bras pour travailler ou se battre. Il ne m\'e9prise point l\rquote enfant parce qu\rquote il a les cheveux d
+\rquote une autre couleur que ceux des hommes. Que Dieu le b\'e9nisse\~!
+\par
+\par \endash \~Que Dieu le sauve\~! dit Jean.
+\par
+\par Mathieu se souleva sur son s\'e9ant et regarda son fils en face.
+\par
+\par \endash \~Jean, mon gars, reprit-il avec effort, ma m\'e9moire est faible, parce que je suis bien vieux. Mais pourtant je crois me souvenir\'85 Ne m\rquote as-tu pas dit que le fils de Nicolas Treml est en grave p\'e9ril\~?
+\par
+\par \endash \~Voici deux ans qu\rquote il est tr\'e9pass\'e9, mon p\'e8re.
+\par
+\par \endash \~C\rquote est vrai. Ma m\'e9moire est faible. Le fils de son fils alors\~? le dernier rejeton de Treml\~?
+\par
+\par \endash \~Je vous l\rquote ai dit, mon p\'e8re.
+\par
+\par \endash \~Quel danger, enfant\~? quel danger\~? s\rquote \'e9cria le vieillard avec une soudaine exaltation. Ne puis-je point le secourir\~?
+\par
+\par Jean laissa tomber un triste regard sur le corps \'e9puis\'e9 de son p\'e8re.
+\par
+\par \endash \~Priez, dit-il, moi j\rquote agirai. Hier, du haut d\rquote un arbre dont j\rquote \'e9branchais la couronne, j\rquote ai aper\'e7u au loin Nicolas Treml qui revenait de Rennes o\'f9 sont assembl\'e9s les \'c9tats.
+\par
+\par \endash \~C\rquote est une noble et vaillante assembl\'e9e, Jean\~!
+\par
+\par \endash \~Elle \'e9tait ainsi autrefois, mon p\'e8re. Je descendis sur la route afin de saluer notre monsieur, suivant ma coutume\~; mais sa pr\'e9occupation \'e9tait si grande qu\rquote il passa pr\'e8
+s de moi sans me voir. Je le suivis. Il causait avec lui-m\'eame et j\rquote entendais ses paroles.
+\par
+\par \endash \~Que disait-il\~?
+\par
+\par Les traits de l\rquote albinos se contract\'e8rent tout \'e0 coup, et une irr\'e9sistible convulsion fit jouer tous les muscles de sa face. Il \'e9clata de rire.
+\par
+\par \endash \~Que disait-il\~? r\'e9p\'e9ta le vieillard.
+\par
+\par Jean, au lieu de r\'e9pondre, se prit \'e0 gambader par la chambre en chantant un monotone refrain du pays.
+\par
+\par Son p\'e8re fit un geste de muette douleur et se retourna vers la muraille, comme s\rquote il e\'fbt \'e9t\'e9 habitu\'e9 \'e0 ces tristes sc\'e8nes de folie.
+\par
+\par Il en \'e9tait ainsi. Jean, sans \'eatre idiot, comme le croyaient les bonnes gens de la for\'eat, avait de fr\'e9quents d\'e9rangements d\rquote esprit qui lui laissaient une lassitude morale et une m\'e9
+lancolie habituelles. Sa laideur physique et la faiblesse de ses facult\'e9s faisaient de lui un \'eatre \'e0 part\~; il le savait, il se sentait inf\'e9rieur \'e0 ses grossiers compagnons, que son intelligence dominait pourtant \'e0 ses heures lucides.
+
+\par
+\par Il cachait avec soin cette intelligence, se tenant \'e0 l\rquote \'e9cart, et affectait d\rquote \'e9tranges manies qu\rquote il pla\'e7ait comme une barri\'e8re entre lui et la foule.
+\par
+\par Moiti\'e9 maniaque, moiti\'e9 misanthrope, il \'e9tait tant\'f4t bouffon volontaire, tant\'f4t r\'e9ellement insens\'e9.
+\par
+\par \'c0 son p\'e8re seulement, pauvre vieillard qui s\rquote \'e9teignait dans sa mis\'e8re, Jean Blanc se montrait sans voile et d\'e9couvrait les tr\'e9sors de tendresse filiale qui \'e9taient au fond de son c\'9cur.
+\par
+\par }\pard \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar
+\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\pnrauth1\pnrdate1183610082\pnrstart1\pnrrgb0\pnrrgb0\pnrrgb0\pnrrgb0\pnrrgb0\pnrrgb0\pnrrgb0\pnrrgb0\pnrrgb0\pnrstop9\pnrstart2\pnrnfc0\pnrnfc0\pnrnfc0\pnrnfc0\pnrnfc0\pnrnfc0\pnrnfc0\pnrnfc0\pnrnfc0
+\pnrnfc0\pnrnfc0\pnrnfc0\pnrnfc0\pnrnfc0\pnrnfc0\pnrnfc0\pnrnfc0\pnrnfc0\pnrstop18\pnrstart3\pnrpnbr0\pnrpnbr0\pnrpnbr0\pnrpnbr0\pnrpnbr0\pnrpnbr0\pnrpnbr0\pnrpnbr0\pnrpnbr0\pnrpnbr0\pnrpnbr0\pnrpnbr0\pnrpnbr0\pnrpnbr0\pnrpnbr0\pnrpnbr0\pnrpnbr0
+\pnrpnbr0\pnrpnbr0\pnrpnbr0\pnrpnbr0\pnrpnbr0\pnrpnbr0\pnrpnbr0\pnrpnbr0\pnrpnbr0\pnrpnbr0\pnrpnbr0\pnrpnbr0\pnrpnbr0\pnrpnbr0\pnrpnbr0\pnrpnbr0\pnrpnbr0\pnrpnbr0\pnrpnbr0\pnrstop36\pnrnot1\adjustright {Quant \'e0 Nicolas Treml, l\rquote albinos avait
+ pour lui un d\'e9vouement sans bornes, mais entre eux la distance \'e9tait trop grande. Jean Blanc, le tailleur de cercles, le malheureux \'e0 qui Dieu avait refus\'e9 jusqu\rquote \'e0 l\rquote apparence humaine, portait en son \'e2
+me une indomptable fiert\'e9. Il se tenait \'e0 distance\~; il bornait lui-m\'eame les bienfaits du ch\'e2telain, et n\rquote acceptait que le strict n\'e9cessaire. M.\~de\~La Tremlays, d\rquote ailleurs, exclusivement occup\'e9 de ses id\'e9es de r\'e9
+sistance aux empi\'e9tements de la couronne, ignorait jusqu\rquote \'e0 quel point son vieux serviteur Mathieu \'e9tait d\'e9nu\'e9 de ressources. Il avait dit, une fois pour toutes, \'e0 son ma\'eetre d\rquote h\'f4
+tel, de ne jamais rien refuser au fils de Mathieu, et se reposait du reste sur cet homme.
+\par }\pard \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright {
+\par Alain, le ma\'eetre d\rquote h\'f4tel, d\'e9testait Jean Blanc et remplissait mal \'e0 son \'e9gard les g\'e9n\'e9reuses intentions de son ma\'eetre\~; mais Jean Blanc n\rquote avait garde de se plaindre. Quand il rencontrait par hasard M.\~de\~
+La Tremlays dans les sentiers de la for\'eat, il lui parlait de Georges qu\rquote il aimait avec passion, et enveloppait de myst\'e9rieuses paraboles l\rquote expression des soup\'e7ons qu\rquote il avait con\'e7us contre Herv\'e9 de Vaunoy.
+\par
+\par Ces entrevues avaient un caract\'e8re \'e9trange. Le seigneur et le vilain se traitaient d\rquote \'e9gal \'e0 \'e9gal, parce que le premier prenait en piti\'e9 sinc\'e8re le second, et que celui-ci, d\'e9vou\'e9, mais o
+rgueilleux outre mesure, trouvait un bizarre plaisir \'e0 s\rquote envelopper de sa folie comme d\rquote un manteau qui lui permettait de jeter bas tout c\'e9r\'e9monial.
+\par
+\par Jean Blanc resta une demi-heure \'e0 peu pr\'e8s en proie \'e0 son acc\'e8s de d\'e9lire. Il sautait et grommelait entre ses dents\~:
+\par
+\par \endash \~Je suis le mouton blanc, le mouton\~!
+\par
+\par Et il riait d\rquote un rire amer, tout plein de sarcastique souffrance.
+\par
+\par Au plus fort de son acc\'e8s, il s\rquote arr\'eata tout \'e0 coup\~; son \'9cil enflamm\'e9 s\rquote \'e9teignit\~; son transport tomba. Il passa vivement sa t\'eate \'e0 la fen\'eatre et jeta son regard avide dans la direction de la Fosse-aux-Loups.
+
+\par
+\par \'c0 ce moment, Nicolas Treml et son \'e9cuyer Jude sortaient du ravin et remontaient la rampe oppos\'e9e. Jean se pr\'e9cipita au-dehors, mais pendant qu\rquote il gagnait la porte le ma\'eetre et le serviteur avaient disparu derri\'e8
+re les grands arbres.
+\par
+\par Voici ce qui s\rquote \'e9tait pass\'e9 entre eux\~:
+\par
+\par }\pard\plain \s1\qc\sb600\sa480\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc97743806}V\line Le creux d\rquote un ch\'eane{\*\bkmkend _Toc97743806}\line \line
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {Au centre de la Fosse-aux-Loups s\rquote \'e9levait un ch\'eane de dimensions colossales. Il \'e9tageait ses hautes et noueuses racines sur le plan inclin\'e9
+ de la rampe\~; ses branches, grosses comme des arbres ordinaires, radiaient en tous sens et formaient en quelque sorte la clef de la vo\'fbte de verdure qui recouvrait cette partie du ravin.
+\par
+\par Il courait, dans le pays, sur cet arbre g\'e9ant et sur les deux tours qui couronnaient la rampe m\'e9ridionale du ravin, divers bruits traditionnels. On disait, entre autres choses, que l\rquote arbre s\rquote \'e9levait directement au-dessus d\rquote
+un vaste souterrain dont l\rquote entr\'e9e devait se trouver dans les fondations de l\rquote une des deux tours, ou bien encore sur le versant oppos\'e9 de la mont\'e9e, au milieu des tranch\'e9es et pans de murailles dont nous avons parl\'e9.
+\par
+\par Personne, et c\rquote est bien l\'e0 le caract\'e8re propre de l\rquote apathie bretonne, n\rquote avait song\'e9 jamais \'e0 v\'e9rifier cet on-dit\~; \'e0 cause de cela, tout le monde \'e9tait persuad\'e9 de son exactitude.
+\par
+\par Les opinions \'e9taient seulement partag\'e9es sur l\rquote origine de ces souterrains, que, de m\'e9moire d\rquote homme, nul n\rquote avait explor\'e9s. Les uns pr\'e9tendaient que c\rquote \'e9taient tout simplement d\rquote anciens puits d\rquote o
+\'f9 l\rquote on retirait autrefois du minerai de fer\~; les autres, repoussant cette hypoth\'e8se trop simple, affirmaient que ces caves sans limites couraient en tous sens sous la for\'eat et rejoignaient celles du manoir de Bou\'ebxis, o\'f9
+ la tradition pla\'e7ait un des centres de r\'e9sistance au contrat d\rquote Union, du temps de la bonne duchesse Anne, cette princesse si populaire en Bretagne, dont les actes sont maudits et dont la m\'e9moire est ador\'e9e.
+\par
+\par Dans cette seconde hypoth\'e8se, le souterrain aurait \'e9t\'e9 un refuge ou un lieu d\rquote assembl\'e9e pour les premiers conjur\'e9s qui, dans la Haute-Bretagne, port\'e8rent le nom de Fr\'e8res bretons, sous le r\'e8gne de Louis XII.
+\par
+\par Quoi qu\rquote il en soit, quiconque e\'fbt dout\'e9 de l\rquote existence de ces caves aurait \'e9t\'e9 regard\'e9 comme un ignorant ou un insens\'e9.
+\par
+\par Aucune trace n\rquote accusait n\'e9anmoins leur voisinage, et il fallait qu\rquote elles fussent situ\'e9es \'e0 une grande profondeur, car le ch\'eane atteignait presque le fond du ravin, et ses racines devaient percer au loin le sol.
+\par
+\par La circonf\'e9rence du tronc \'e9tait \'e9norme, et bien que nul signe de d\'e9cr\'e9pitude ne se montr\'e2t dans son vivace feuillage de vieil arbre compl\'e8tement d\'e9pourvu de moelle et de c\'9cur, il ne se soutenait plus que par l\rquote aubier et l
+\rquote \'e9corce.
+\par
+\par Deux larges trous donnaient passage \'e0 l\rquote int\'e9rieur, qui formait une v\'e9ritable salle o\'f9 dix hommes auraient pu s\rquote asseoir \'e0 l\rquote aise.
+\par
+\par Ce fut au pied de ce ch\'eane que M.\~de\~La Tremlays rejoignit son \'e9cuyer.
+\par
+\par Nicolas Treml \'e9tait soucieux. Les pens\'e9es qui se pressaient dans son c\'9cur se refl\'e9taient sur son aust\'e8re visage. Jude \'e9tait v\'eatu et arm\'e9 comme pour un long voyage. \'c0 l\rquote approche de son ma\'ee
+tre, il se leva et montra du doigt le coffret de fer.
+\par
+\par \endash \~C\rquote est bien, dit Nicolas Treml.
+\par
+\par Il se mit \'e0 genoux pr\'e8s du coffret dont il fit jouer la serrure. Puis, tirant de son sein le parchemin sign\'e9 par Herv\'e9 de Vaunoy, il le cacha sous les pi\'e8ces d\rquote or.
+\par
+\par \endash \~Comme cela, murmurait-il en renfermant le coffre, pauvres ou riches, les Treml pourront r\'e9clamer leur h\'e9ritage, et la trahison sera vaincue\'85 si trahison il y a.
+\par
+\par Jude ne comprenait point et demeurait immobile, pr\'eat \'e0 ex\'e9cuter un ordre, quel qu\rquote il f\'fbt, mais ne se souciant point de le devancer.
+\par
+\par Jude \'e9tait un homme de robuste taille et de visage durement accentu\'e9. Ses pommettes anguleuses saillaient brusquement hors du contour de sa joue et donnaient \'e0 ses traits ce caract\'e8re de rudesse que pr\'e9sente souvent le type breton.
+\par
+\par Il portait les cheveux longs et sa barbe grisonnante s\rquote enroulait en \'e9pais collier autour de son cou.
+\par
+\par Son costume, de m\'eame que celui de M.\~Nicolas, e\'fbt \'e9t\'e9 fort \'e0 la mode cent ans auparavant, et, \'e0 la longueur d\'e9mesur\'e9e de sa rapi\'e8re \'e0 garde de fer, on pouvait croire que le temps des chevaliers errants et des hauberts d
+\rquote acier n\rquote \'e9tait point pass\'e9 depuis des si\'e8cles.
+\par
+\par C\rquote est que, en Bretagne, le temps ne vole point, il marche\~; ses ailes se d\'e9trempent et s\rquote alourdissent au brumeux contact de l\rquote atmosph\'e8re armoricaine. Les coutumes ench\'e9rissent sur le temps\~
+; elles restent immobiles. Il y a encore, au moment o\'f9 nous \'e9crivons ces lignes, entre Paris et telle ville du pays de L\'e9on, de la Cornouaille ou de l\rquote \'e9v\'each\'e9 de Rennes, la m\'eame distance qui existe entre le Moyen \'c2
+ge et notre \'e8re, entre la r\'e9sine et le gaz, entre le coche et la vapeur, \endash \~mais aussi entre la croyance et le doute, entre la po\'e9sie et la prose, entre les fl\'e8ches \'e0 jour d\rquote une cath\'e9drale et les toits b\'e2
+tards des temples de l\rquote argent.
+\par
+\par Au moral, Jude \'e9tait une de ces honn\'eates natures fa\'e7onn\'e9es \'e0 la soumission passive, et qui ont, d\'e8s l\rquote enfance, inf\'e9od\'e9 leur vouloir \'e0 une volont\'e9 suzeraine. Jude ob\'e9issait\~; c\rquote \'e9tait son r\'f4
+le et sa vocation\~; mais son ob\'e9issance \'e9tait d\'e9vouement et non point servilit\'e9. On ne con\'e7oit plus gu\'e8re de nos jours ces contrats tacites et irr\'e9vocables qui faisaient du ma\'eetre et du serviteur un seul tout, poss\'e9
+dant deux forces d\rquote hommes au service d\rquote une volont\'e9 unique.
+\par
+\par Domesticit\'e9 emporte l\rquote id\'e9e d\rquote abjection, et, juste ou non, cette id\'e9e p\'e8se sur toute une classe de notre soci\'e9t\'e9\~; mais, \'e0 ces \'e9poques o\'f9 le vasselage organis\'e9 remontait du serf au souverain par tous les \'e9
+chelons d\rquote un syst\'e8me complet et sans lacunes, le valet \'e9tait \'e0 son seigneur ce que son seigneur \'e9tait au roi. Il y avait proportion, par cons\'e9quent comparaison, et toute comparaison exclut le d\'e9dain.
+\par
+\par En des temps plus \'e9loign\'e9s de nous et lorsque la chevalerie \'e9tait encore une v\'e9rit\'e9, les fils de preux ne chaussaient point les \'e9perons de plein droit\~; il leur fallait porter la lance d\rquote autrui avant de mettre une devise \'e0
+ leur \'e9cu, et c\rquote \'e9tait par les \'e9preuves d\rquote une domesticit\'e9 v\'e9ritable qu\rquote ils devaient passer pour arriver au titre le plus splendide dont jamais vaillant homme ait \'e9t\'e9 rev\'eatu\~: celui de chevalier.
+\par
+\par Or, comme nous l\rquote avons dit, les m\'9curs sont stationnaires en Bretagne et les souvenirs vivaces. Au commencement du si\'e8cle qui vit compiler }{\i l\rquote Encyclop\'e9die }{et dressa un pi\'e9destal \'e0 Voltaire, les rites f\'e9odaux n\rquote
+\'e9taient point oubli\'e9s en Bretagne, au \'ab\~pays des pierres et des mers\~\'bb. Les gentilshommes, qui ne perdaient jamais de vue les chemin\'e9es de leurs manoirs, n\rquote avaient pu changer de peau au contact des id\'e9es nouvelles. Les vassaux
+\'e9taient des vassaux dans toute la force du mot, c\rquote est-\'e0-dire des termes de la grande progression f\'e9odale.
+\par
+\par Les valets \'e9taient des \'ab\~petits vassaux}{\cs30\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain \s31\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs30\lang1036\cgrid {\cs30\b\fs36\super \chftn }{ Valet, \endash \~vaslet (vasselet).}}}{\~\'bb
+.
+\par
+\par On ne doit point s\rquote \'e9tonner si nous faisons une diff\'e9rence entre Jude et un serviteur \'e0 gages de notre \'e9poque. Nous restons dans la v\'e9rit\'e9. Jude tout dispos\'e9 qu\rquote il \'e9tait \'e0 ob\'e9
+ir passivement et sans discussion, gardait enti\'e8re sa dignit\'e9 d\rquote homme. Son ob\'e9issance avait la m\'eame source, sinon la m\'eame port\'e9e, que le d\'e9vouement d\rquote un haut baron \'e0 la personne du roi.
+\par
+\par Lorsque M.\~de\~La Tremlays eut referm\'e9 le coffret \'e0 double tour, il jeta autour de lui un regard inquiet.
+\par
+\par \endash \~Sommes-nous seuls, demanda-t-il \'e0 voix basse, bien seuls\~?
+\par
+\par Jude fit une minutieuse battue dans les buissons environnants.
+\par
+\par \endash \~Nous sommes seuls, r\'e9pondit-il.
+\par
+\par \endash \~C\rquote est que, poursuivit le vieux gentilhomme en pla\'e7ant sa main \'e9tendue sur le coffret de fer, la vie et la fortune de Treml sont l\'e0-dedans, mon homme. Voici mon secret, l\rquote espoir de ma race, la compensati
+on de mon sacrifice, et mon plus cher ami courrait danger de mort s\rquote il me surprenait ici \'e0 cette heure.
+\par
+\par \endash \~Dois-je me retirer\~? demanda Jude.
+\par
+\par \endash \~Non, tu es \'e0 moi et tu es moi. Je sais que tu mourrais avant de trahir.
+\par
+\par Jude mit la main sur son c\'9cur.
+\par
+\par \endash \~Vous \'eates seul, r\'e9p\'e9ta-t-il.
+\par
+\par M.\~de\~La Tremlays jeta un second regard aux taillis d\rquote alentour. Puis il leva les yeux vers la rampe.
+\par
+\par \endash \~Qu\rquote est-ce que cela\~? dit-il en apercevant derri\'e8re les tours ruin\'e9es la loge de Mathieu Blanc.
+\par
+\par \endash \~Ce n\rquote est rien, r\'e9pondit Jude. Le mouton blanc dort et son p\'e8re se meurt.
+\par
+\par Un nuage passa sur le front du vieux gentilhomme.
+\par
+\par \endash \~Jean Blanc\~! murmura-t-il.
+\par
+\par Le souvenir de la sc\'e8ne de la veille traversa son esprit comme un mauvais pr\'e9sage.
+\par
+\par \endash \~Le pauvre gars, dit Jude, n\rquote est point aim\'e9 de ma\'eetre Alain. Dieu sait ce qu\rquote il deviendra en notre absence\~!
+\par
+\par Nicolas Treml tendit sa bourse \'e0 Jude qui comprit et la lan\'e7a comme une fronde par-dessus les arbres. La bourse, adroitement dirig\'e9e, alla tomber juste au seuil de la loge.
+\par
+\par \endash \~Et maintenant, \'e0 l\rquote ouvrage, dit le vieux gentilhomme.
+\par
+\par Avec l\rquote aide de Jude, il porta le coffret de fer dans le creux du ch\'eane. Ce lieu servait de magasin \'e0 Jean Blanc et contenait ses outils en m\'eame temps que plusieurs bottes de branches de ch\'e2taignier pr\'eates \'e0 \'eatre fendues.
+\par
+\par Jude prit un pic et commen\'e7a \'e0 creuser.
+\par
+\par Apr\'e8s une heure d\rquote un travail qui fut rude \'e0 cause de la nature du sol, tout vein\'e9 de racines, le coffret fut enfoui et recouvert de terre. Jude foula le sol et r\'e9tablit si adroitement les choses dans leur \'e9tat primitif qu\rquote il e
+\'fbt fallu trahison pr\'e9alable pour soup\'e7onner que la terre e\'fbt \'e9t\'e9 remu\'e9e.
+\par
+\par Le soleil montait et jetait d\'e9j\'e0 ses rayons par-dessus les cimes.
+\par
+\par \endash \~En route\~! dit Nicolas Treml. Le chemin est long et j\rquote ai grande h\'e2te.
+\par
+\par Le ma\'eetre et le serviteur remont\'e8rent la rampe \'e0 pas pr\'e9cipit\'e9s.
+\par
+\par Ce fut \'e0 ce moment que Jean sortit de la loge et les aper\'e7ut. Dou\'e9 comme il l\rquote \'e9tait d\rquote une agilit\'e9 merveilleuse, il bondit le long de la descente et atteignit bient\'f4t l\rquote endroit du fourr\'e9 o\'f9 M.\~de\~La
+ Tremlays avait disparu. Mais il t\'e2tonna dans le taillis, et lorsqu\rquote il arriva dans la route fray\'e9e il entendit au loin le galop de deux chevaux.
+\par
+\par Il s\rquote \'e9lan\'e7a de nouveau. Les chevaux allaient comme le vent\~; quoi qu\rquote il p\'fbt faire, il ne gagnait point de terrain. Alors, par une inspiration soudaine, il gravit un ch\'eane avec la prestesse d\rquote un \'e9
+cureuil et gagna le sommet en quelques secondes. Il put voir alors les deux chevaux qui couraient dans la direction de Foug\'e8res.
+\par
+\par \endash \~Monsieur Nicolas\~! cria-t-il d\rquote une voix d\'e9sesp\'e9r\'e9e.
+\par
+\par Le vieux gentilhomme se retourna, mais il ne s\rquote arr\'eata point.
+\par
+\par Jean Blanc se fit un porte-voix de ses deux mains et entonna le chant d\rquote Arthur de Bretagne.
+\par
+\par Un instant il put croire que ce na\'eff exp\'e9dient produirait l\rquote effet qu\rquote il en attendait.
+\par
+\par Nicolas Treml s\rquote arr\'eata ind\'e9cis, mais bient\'f4t, passant la main sur son front comme pour chasser une derni\'e8re h\'e9sitation, il enfon\'e7a ses \'e9perons dans le ventre de son cheval.
+\par
+\par Jean Blanc descendit et regagna silencieusement la Fosse-aux-Loups.
+\par
+\par Aupr\'e8s du seuil de la loge, il vit briller un objet aux rayons du soleil. C\rquote \'e9tait la bourse du vieux seigneur.
+\par
+\par Une larme vint dans les yeux de Jean Blanc.
+\par
+\par \endash \~Dieu le conduise\~! murmura-t-il. Il est bon, il croit bien faire.
+\par
+\par Il s\rquote assit sur le seuil et demeura pensif.
+\par
+\par \endash \~Pauvre petit monsieur Georges\~! dit-il apr\'e8s un long silence\~; seul, aux mains de ce Vaunoy qui ne croit pas en Dieu\~!
+\par
+\par Il fit encore une pause, puis il ajouta\~:
+\par
+\par \endash \~Ils m\rquote appellent le mouton blanc\'85 Je suis le mouton et cet homme est le loup\~: mauvaise bataille\~! le loup a ses dents\~: si les dents me poussaient\'85 le mouton se ferait loup pour d\'e9fendre ou venger ceux qu\rquote
+il aime. Qui vivra verra\~!
+\par
+\par }\pard\plain \s1\qc\sb600\sa480\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc97743807}VI\line Le voyage{\*\bkmkend _Toc97743807}\line \line
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {La derni\'e8re voix que Nicolas Treml entendit sur ses domaines fut celle de Jean Blanc, dont le chant m\'e9lancolique le saluait au d\'e9part comme un mena\'e7
+ant augure. Il fallut au vieux gentilhomme toute sa force d\rquote \'e2me et cette obstination qui est le propre du caract\'e8re breton pour vaincre les tristesses qui vinrent assaillir son c\'9cur.
+\par
+\par Il repoussa loin de lui l\rquote image de Georges et continua sa route.
+\par
+\par Il ne voulait point que l\rquote on conn\'fbt son itin\'e9raire, car, apr\'e8s avoir fait deux lieues dans la direction du Couesnon et de la mer, il revint brusquement sur ses pas, tourna Vitr\'e9 dont la
+noire citadelle absorbait les rayons du soleil de midi, et gagna le chemin de Laval, en laissant sur sa droite les belles prairies o\'f9 serpente le ruisseau qui s\rquote appelle d\'e9j\'e0 la Vilaine.
+\par
+\par Entre Laval et Vitr\'e9, un peu au-dessous du bourg d\rquote Ern\'e9e, qui joua, quatre-vingts ans plus tard, un grand r\'f4le dans les guerres de la chouannerie, s\rquote \'e9levaient, sur un petit tertre, deux tron\'e7ons de poteaux dont les t\'ea
+tes avaient \'e9t\'e9 coup\'e9es.
+\par
+\par Ces deux poteaux se dressaient \'e0 six toises l\rquote un de l\rquote autre, s\'e9par\'e9s par deux tranch\'e9es entre lesquelles on voyait encore les d\'e9bris vermoulus d\rquote une barri\'e8re.
+\par
+\par Nicolas Treml arr\'eata son cheval et se d\'e9couvrit. Jude Leker l\rquote imita.
+\par
+\par \endash \~Quelques pas encore, dit M.\~de\~La Tremlays, et nous serons sur la terre ennemie, la terre de France. Pendant que nos pieds touchent encore le sol de la patrie, il nous faut dire un }{\i Ave }{\'e0 Notre-Dame de Mi-For\'eat.
+\par
+\par Tous deux r\'e9cit\'e8rent l\rquote oraison latine.
+\par
+\par \endash \~Autrefois, reprit le vieux gentilhomme, ces poteaux avaient une t\'eate. Celui-ci portait l\rquote \'e9cusson d\rquote hermine timbr\'e9 d\rquote une couronne ducale. L\rquote autre portait d\rquote azur \'e0 trois fleurs de lis d\rquote
+or. De ce c\'f4t\'e9-ci de la barri\'e8re il y avait un homme d\rquote armes breton\~; de l\rquote autre, un homme d\rquote armes fran\'e7ais. Les soldats se regardaient en face\~; les embl\'e8mes se dressaient fi\'e8rement \'e0 longueur de lance\~
+: Dreux et Valois \'e9taient \'e9gaux.
+\par
+\par \endash \~C\rquote \'e9tait un glorieux temps, monsieur Nicolas\~! soupira Jude.
+\par
+\par \endash \~Dreux n\rquote est plus, continua Treml dont la voix tremblait, et la Bretagne est une province fran\'e7aise. Mais Dieu est juste\~; il rendra mon bras fort. Marchons\~!
+\par
+\par Ils franchirent l\rquote ancienne limite des deux \'c9tats et continu\'e8rent leur route en silence.
+\par
+\par Le voyage fut long. Ils virent d\rquote abord Laval, ancien fief de La Tr\'e9moille\~; Mayenne, qui donna son nom au plus gros des ligueurs\~; Alen\'e7on, qui fut l\rquote apanage des fils de France.
+\par
+\par Dans chacune de ces villes ils s\rquote arr\'eataient le temps de faire reposer leurs chevaux. Puis ils repartaient en h\'e2te.
+\par
+\par \endash \~O\'f9 allons-nous\~? se demandait parfois Jude Leker.
+\par
+\par Mais il ne faisait point cette question tout haut. S\rquote il plaisait \'e0 Nicolas Treml de taire le but de ce voyage, ce n\rquote \'e9tait point \'e0 lui, Jude, qu\rquote il appartenait de surprendre ce secret.
+\par
+\par Son incertitude ne devait pas durer longtemps d\'e9sormais. Ils travers\'e8rent Mortagne, puis Verneuil, puis Dreux, et, le matin du sixi\'e8me jour, ils franchirent la grille dor\'e9e du parc de Versailles.
+\par
+\par Versailles \'e9tait abandonn\'e9 d\'e9j\'e0, mais ses blancs perrons de marbre avaient encore le brillant \'e9clat des jours de sa gloire.
+\par
+\par Statues, colonnades, urnes antiques et riches frontons gardaient leur splendeur du dernier r\'e8gne. Il y avait si peu de temps que durait le veuvage de la cit\'e9 royale\~! Le sable des all\'e9
+es ne conservait-il pas encore les traces des mules de satin et des hauts talons vermillonn\'e9s\~?
+\par
+\par N\rquote y avait-il pas encore des fleurs dans les vases, des strophes grav\'e9es sur l\rquote \'e9corce des arbres, des jets de cristal dans la bouche souriante des na\'efades de bronze\~?
+\par
+\par H\'e9las\~! le veuvage a continu\'e9 trop longtemps\~; les fleurs se sont fl\'e9tries\~; bronzes et marbres ont pris l\rquote aust\'e8re beaut\'e9 des \'9cuvres d\rquote un autre \'e2ge\~; il n\rquote y a plus ni chants, ni joies. C\rquote est au pass\'e9
+ qu\rquote il faut dire avec le po\'e8te, pleurant les grandeurs de la monarchie\~:
+\par
+\par }\pard \qc\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright {\i Oh\~! que Versailles \'e9tait superbe
+\par Dans ces jours purs de tout affront,
+\par O\'f9 les prosp\'e9rit\'e9s en gerbe
+\par S\rquote \'e9panouissaient sur son front\~!
+\par L\'e0 tout faste \'e9tait sans mesure,}{
+\par }{\i L\'e0 chaque arbre avait sa parure,
+\par L\'e0 chaque homme avait sa dorure\~;
+\par Tout du ma\'eetre suivait la loi
+\par Comme au m\'eame but vont cent routes,
+\par L\'e0 les grandeurs abondaient toutes\~:
+\par L\rquote Olympe ne pendait aux vo\'fbtes
+\par Que pour compl\'e9ter le grand roi.}{
+\par }\pard \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright {
+\par Nicolas Treml et son \'e9cuyer n\rquote \'e9taient point gens, il faut le dire, \'e0 s\rquote occuper beaucoup de sculptures ou de jets d\rquote eau. Ils jet\'e8rent chemin faisant un regard distrait sur tous ces dieux de pier
+re qui souriaient, jouaient de la fl\'fbte ou dansaient couronn\'e9s de raisins, puis ils pass\'e8rent.
+\par
+\par Apr\'e8s avoir march\'e9 quelques heures encore, ils trouv\'e8rent la Seine.
+\par
+\par \endash \~Paris est-il encore bien loin\~? demanda Nicolas Treml \'e0 un bourgeois qui, mont\'e9 sur son bidet, tenait le bas de la chauss\'e9e.
+\par
+\par Le bourgeois se retourna et tendit son bras vers l\rquote est. M.\~de\~La Tremlays, suivant ce geste, aper\'e7ut \'e0 l\rquote horizon un point lumineux. C\rquote \'e9tait l\rquote or tout neuf du d\'f4
+me des Invalides qui lui renvoyait les rayons du soleil levant.
+\par
+\par \endash \~Courage, ami\~! dit-il \'e0 Jude, voici le terme de notre p\'e8lerinage.
+\par
+\par Jude r\'e9pondit\~:
+\par
+\par \endash \~C\rquote est bien.
+\par
+\par Si les chevaux avaient su parler, ils auraient sans doute manifest\'e9 leur satisfaction d\rquote une mani\'e8re plus explicite.
+\par
+\par En entrant dans la ville, Nicolas Treml se fit indiquer le palais du r\'e9gent et piqua des deux pour y arriver plus vite. Une sorte de fi\'e8vre semblait s\rquote \'eatre empar\'e9e de lui. Jude le suivait pas \'e0
+ pas. La figure du bon serviteur trahissait cette fois une curiosit\'e9 puissante. Par le fait, que pouvait vouloir au r\'e9gent M.\~de\~La Tremlays\~?
+\par
+\par Ce dernier descendit de cheval \'e0 la porte du Palais-Royal. Il voulut entrer\~; les valets lui barr\'e8rent le passage.
+\par
+\par \endash \~Allez dire \'e0 Philippe d\rquote Orl\'e9ans, dit-il, que Nicolas Treml veut l\rquote entretenir.
+\par
+\par Les valets regard\'e8rent le costume gothique du vieux gentilhomme qui disparaissait litt\'e9ralement sous une \'e9paisse couche de poussi\'e8re, et tourn\'e8rent le dos en \'e9clatant de rire.
+\par
+\par Le plus courtois d\rquote entre eux r\'e9pondit du bout des l\'e8vres\~:
+\par
+\par \endash \~S. A. R. est \'e0 son ch\'e2teau de Villers-Cotterets.
+\par
+\par M.\~de\~La Tremlays se remit en selle.
+\par
+\par \endash \~Quelqu\rquote un de vous, dit-il, veut-il me conduire \'e0 ce ch\'e2teau\~?
+\par
+\par La livr\'e9e du r\'e9gent redoubla ses rires d\'e9daigneux.
+\par
+\par \endash \~Mon brave homme, s\rquote \'e9cria-t-on, les gens de votre sorte ne sont point admis au ch\'e2teau de Villers-Cotterets.
+\par
+\par \endash \~C\rquote est le paysan du Danube\~! chuchota un valet de pied.
+\par
+\par \endash \~C\rquote est plut\'f4t, r\'e9pliqua un coureur, le Juif errant qui aura vol\'e9 sur sa route un domestique et une haridelle\~!
+\par
+\par \endash \~C\rquote est don Quichotte\~!
+\par
+\par \endash \~C\rquote est M.\~de\~La Palisse\~!
+\par
+\par Jude mit la main sur la garde de son \'e9p\'e9e, mais son ma\'eetre le retint d\rquote un geste et tourna bride\~: l\rquote insulte qui vient de trop bas s\rquote arr\'eate en chemin et n\rquote est point entendue.
+\par
+\par M.\~de\~La Tremlays fit halte dans une h\'f4tellerie qui portait pour enseigne les armes de Bretagne. Sans prendre le temps de se d\'e9botter, il manda le ma\'eetre et lui ordonna de trouver un guide qui p\'fbt le conduire sur l\rquote heure \'e0
+ Villers-Cotterets.
+\par
+\par L\rquote \'e9tonnement de Jude \'e9tait au comble. Sa curiosit\'e9, refoul\'e9e, l\rquote \'e9touffait. Enfin, n\rquote y pouvant plus tenir, il prit la parole.
+\par
+\par \endash \~Monsieur Nicolas, dit-il timidement, vous avez donc grand d\'e9sir de voir ce Philippe d\rquote Orl\'e9ans\~?
+\par
+\par \endash \~Tu me le demandes\~! s\rquote \'e9cria Nicolas Treml avec \'e9nergie.
+\par
+\par Cette r\'e9ponse porta la surprise de Jude au-del\'e0 de toutes bornes.
+\par
+\par \endash \~Que je meure\~! murmura-t-il en se parlant \'e0 lui-m\'eame, si je sais ce que notre monsieur peut vouloir au r\'e9gent\~!
+\par
+\par Nicolas Treml entendit, saisit le bras de son \'e9cuyer et dit\~:
+\par
+\par \endash \~Je veux le tuer\~!
+\par
+\par Jude se reprocha de n\rquote avoir point devin\'e9 une chose si naturelle.
+\par
+\par \endash \~\'c0 la bonne heure\~! dit-il\~; c\rquote est bien.
+\par
+\par Et il reprit sa tranquillit\'e9 habituelle.
+\par
+\par \'c0 ce moment, l\rquote h\'f4te reparut avec un guide.
+\par
+\par }\pard\plain \s1\qc\sb600\sa480\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc97743808}VII\line La for\'eat de Villers-Cotterets{\*\bkmkend _Toc97743808}\line \line
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {La magnifique maison de plaisance du r\'e9gent Philippe d\rquote Orl\'e9ans avait ce jour-l\'e0 un aspect plus joyeux encore que d\rquote
+habitude. On voyait les palefreniers s\rquote empresser autour des carrosses attel\'e9s. Les chevaux de selle piaffaient et se d\'e9menaient comme pour appeler leurs ma\'eetres, et toute une arm\'e9e de pages, coureurs et laquais \'e0 brillantes livr\'e9
+es encombrait les abords du perron.
+\par
+\par Le r\'e9gent \'e9tait encore \'e0 table. D\'e8s que le repas fut fini, courtisans et belles dames descendirent \'e0 flots de velours et de satin le grand perron du ch\'e2teau. Aussit\'f4t les carrosses s\rquote \'e9maill\'e8
+rent de gracieux visages, les chevaux de selle dans\'e8rent sous leurs cavaliers, et la grande porte de la cour s\rquote ouvrit.
+\par
+\par Par extraordinaire, Philippe d\rquote Orl\'e9ans n\rquote avait pas pris place dans son carrosse. Il essayait un magnifique cheval que lui avait envoy\'e9 la reine Anne d\rquote Angleterre, pr\'e9sent qu\rquote il appr\'e9ciait surtout \'e0
+ cause de son origine britannique, car le r\'e9gent \'e9tait anglais de c\'9cur.
+\par
+\par Tous les historiens s\rquote accordent \'e0 dire que Philippe d\rquote Orl\'e9ans avait un fort beau visage\~; ses portraits d\rquote ailleurs en font foi. Quand il voulait bien mettre de c\'f4t\'e9 ses allures abandonn\'e9
+es, on reconnaissait en lui le descendant des rois, et il pouvait faire figure de prince.
+\par
+\par Ce jour-l\'e0, se trouvant d\rquote humeur gaillarde, il se mit en selle avec aisance, et tout aussit\'f4t la cavalcade s\rquote \'e9branla.
+\par
+\par Entre la sauvage for\'eat de Rennes et les massifs artistement perc\'e9s de Villers-Cotterets, il y avait plein contraste. C\rquote \'e9taient bien encore ici de grands bois \'e0 l\rquote opaque ombrage, des ch\'eanes haut lanc\'e9s, des couverts \'e0
+\'e9garer une arm\'e9e, mais la main de l\rquote homme se faisait partout sentir.
+\par
+\par Il fait bon pour une terre \'eatre domaine de prince. Lorsque la main du ma\'eetre peut ne point m\'e9nager l\rquote or, la nature se fa\'e7onne et s\rquote embellit sans rien perdre de son agreste splendeur. Tant\'f4t les larges all\'e9es se d\'e9
+roulaient en m\'e9andres capricieux et m\'e9nag\'e9s comme \'e0 plaisir, tant\'f4t elles alignaient \'e0 perte de vue leurs doubles rang\'e9es de troncs sveltes et semblaient une immense colonnade supportant une vo\'fbte de verdure.
+\par
+\par Entre les deux paysages, il faut le dire, l\rquote avantage ne restait point \'e0 la Bretagne.
+\par
+\par La for\'eat de Villers-Cotterets fourmille de sites admirables. En descendant les ombreux sentiers qui m\'e8nent \'e0 la vall\'e9e, on songe au paradis terrestre\~; lorsqu\rquote on regagne les hauteurs, l\rquote horizon s\rquote \'e9
+tend et acquiert cette largeur qui manque presque toujours aux paysages bretons.
+\par
+\par Et d\rquote ailleurs la pauvre for\'eat de Rennes ne saurait opposer que quelques gentilhommi\'e8res inconnues ou le clocher d\rquote une \'e9glise de village au royal ch\'e2teau b\'e2ti par les Valois et \'e0 la noble abbaye de Pr\'e9montr\'e9.
+\par
+\par Il y avait une heure que la cavalcade avait quitt\'e9 l\rquote avenue de Villers-Cotterets\~; elle avan\'e7ait lentement\~: les gentilshommes caracolaient aux porti\'e8res des carrosses qui roulaient sans bruit sur le gazon des all\'e9es. Philippe d
+\rquote Orl\'e9ans causait avec M}{\super me}{\~de\~Carnavalet par la porti\'e8re.
+\par
+\par Tout \'e0 coup, \'e0 un d\'e9tour de la route, deux cavaliers apparurent et se post\'e8rent au milieu du chemin, de mani\'e8re \'e0 barrer le passage.
+\par
+\par C\rquote \'e9taient deux hommes de haute taille et d\rquote athl\'e9tique carrure. Leur costume, qui ne ressemblait en rien \'e0 celui de l\rquote \'e9poque, \'e9tait gris de poussi\'e8re.
+\par
+\par Le plus vieux de ces inconnus se tourna vers un paysan mont\'e9 sur un bidet qui lui servait de guide et se tenait \'e0 distance respectueuse, et lui demanda tout haut\~:
+\par
+\par \endash \~Lequel de ces gens est le duc d\rquote Orl\'e9ans\~?
+\par
+\par Le paysan montra du doigt le prince et s\rquote enfuit.
+\par
+\par L\rquote inconnu poussa droit au r\'e9gent qui recula instinctivement et porta la main \'e0 son \'e9p\'e9e. Les courtisans, un instant paralys\'e9s par la surprise, se jet\'e8rent au-devant de leur ma\'eetre.
+\par
+\par Quelques dames song\'e8rent d\rquote abord \'e0 s\rquote \'e9vanouir, mais elles reprirent leurs sens, parce que la sc\'e8ne promettait d\rquote \'eatre curieuse.
+\par
+\par \endash \~Qui \'eates-vous\~? demanda le r\'e9gent apr\'e8s le premier moment de silence.
+\par
+\par \endash \~Je suis Nicolas Treml de La Tremlays, seigneur de Bou\'ebxis-en-For\'eat, r\'e9pondit le nouveau venu.
+\par
+\par \endash \~Et que voulez-vous\~?
+\par
+\par \endash \~Me battre en combat singulier contre le r\'e9gent de France\~!
+\par
+\par Ces \'e9tranges paroles furent prononc\'e9es d\rquote un ton grave et ferme, exempt de toute fanfaronnade.
+\par
+\par Les courtisans se regard\'e8rent. Un muet sourire vint \'e0 leurs l\'e8vres. Les dames \'e9taient puissamment int\'e9ress\'e9es\~: elles contemplaient cela comme on suit une repr\'e9sentation dramatique.
+\par
+\par C\rquote \'e9tait en effet un spectacle singulier et fait pour \'e9tonner que ces deux hommes, d\'e9bris d\rquote un autre si\'e8cle, mais d\'e9bris vigoureux, mena\'e7ants, intr\'e9pides, au milieu de ces visages fard\'e9s, que ces longues \'e9p\'e9es
+\'e0 garde de fer parmi ces rapi\'e8res de parade, que ces pourpoints de gros drap, sans rubans ni broderies, au milieu de tout cet or et de tout ce velours.
+\par
+\par On e\'fbt dit que la Bretagne du XV}{\super e}{ si\'e8cle sortait du tombeau et venait demander raison de la conqu\'eate aux arri\'e8re-neveux des conqu\'e9rants.
+\par
+\par Philippe d\rquote Orl\'e9ans avait senti d\rquote abord un mouvement d\rquote inqui\'e9tude, mais dix gentilshommes le s\'e9paraient maintenant du vieux Breton. Il oublia sa passag\'e8re frayeur.
+\par
+\par \endash \~Ce bonhomme est fou, dit-il en riant\~; il fera peur \'e0 nos dames. Qu\rquote on le chasse\~!
+\par
+\par L\rquote ordre \'e9tait explicite, mais la rapi\'e8re de M.\~Nicolas \'e9tait longue. Les gentilshommes ne se pressaient point d\rquote attaquer.
+\par
+\par Le vieux Breton \'f4ta lentement son gant de peau de buffle qui pouvait bien peser une demi-livre.
+\par
+\par \endash \~Il faut en finir\~! murmura le r\'e9gent avec impatience.
+\par
+\par \endash \~Il faut en finir\~! r\'e9p\'e9ta gravement Nicolas Treml. On m\rquote avait dit que le sang de Bourbon \'e9tait un sang h\'e9ro\'efque\~; mais la Renomm\'e9e est menteuse, je le vois, ou bien la branche a\'een\'e9e a gard\'e9 tout entier l
+\rquote h\'e9ritage de vaillance. Philippe d\rquote Orl\'e9ans, r\'e9gent de France, pour la seconde fois, moi, gentilhomme comme toi, je te provoque au combat\~!
+\par
+\par Ce disant, M.\~de\~La Tremlays d\'e9gaina.
+\par
+\par MM.\~les courtisans en firent autant. Les dames trouvaient que la com\'e9die marchait \'e0 souhait.
+\par
+\par \endash \~Soyez t\'e9moins\~! reprit Nicolas Treml d\rquote une voix haute et solennelle\~; ne pouvant accuser le roi qui est un enfant, j\rquote accuse le r\'e9
+gent de France de tenir en servage la province de Bretagne, laquelle est libre de droit. Pour prouver la v\'e9rit\'e9 de mon dire, j\rquote offre le combat \'e0 outrance et sans merci. Si Dieu permet que je succombe, la Bretagne n\rquote aura perdu qu
+\rquote un de ses enfants. Si je suis vainqueur, elle recouvrera ses l\'e9gitimes privil\'e8ges.
+\par
+\par \endash \~Un combat en champ clos\~! murmuraient ces messieurs qui commen\'e7aient \'e0 s\rquote amuser de l\rquote aventure. Un jugement de Dieu entre son Altesse Royale et M.\~Nicolas\~! l\rquote id\'e9e vaut quelque chose\~!
+\par
+\par Le r\'e9gent ne riait plus.
+\par
+\par Quant aux dames saisies par le c\'f4t\'e9 romanesque de l\rquote aventure, elles admiraient maintenant l\rquote aust\'e8re visage du vieillard et prenaient peut-\'eatre parti pour sa barbe blanche.
+\par
+\par M}{\super me}{\~la duchesse de Berry dit \'e0 l\rquote oreille de Riom qui \'e9tait \'e0 la porti\'e8re\~:
+\par
+\par \endash \~Quel beau vieux fou\~!
+\par
+\par \endash \~Eh bien\~! reprit encore Nicolas Treml dont l\rquote \'9cil s\rquote allumait d\rquote indignation, r\'e9gent de France, vous ne r\'e9pondez pas\~!
+\par
+\par Un silence suivit ces paroles. Chacun eut le pressentiment d\rquote un \'e9v\'e9nement extraordinaire. Au moment o\'f9 le r\'e9gent ouvrait la bouche pour ordonner d\'e9finitivement \'e0 sa suite d\rquote \'e9carter le vieux Breton, celui-ci le pr\'e9
+vint et se tourna vers son \'e9cuyer.
+\par
+\par \endash \~Fais ranger ces gens\~! dit-il froidement.
+\par
+\par Jude poussa son robuste cheval au milieu du flot des courtisans qui, refoul\'e9s avec une irr\'e9sistible vigueur, se rejet\'e8rent \'e0 droite et \'e0 gauche.
+\par
+\par Durant une seconde, \endash \~une seule, \endash \~Philippe d\rquote Orl\'e9ans et Nicolas Treml se trouv\'e8rent face \'e0 face. Ce court espace de temps suffit au vieillard qui, levant son massif gant de buffle, en frappa le r\'e9
+gent de France en plein visage et cria d\rquote une voix retentissante\~:
+\par
+\par \endash \~Pour la Bretagne\~!
+\par
+\par Trente \'e9p\'e9es menac\'e8rent au m\'eame instant sa poitrine. Les dames purent s\rquote \'e9vanouir. \endash \~Le d\'e9nouement surpassait toute attente.
+\par
+\par En recevant ce sanglant outrage, Philippe d\rquote Orl\'e9ans avait p\'e2li. Il mit l\rquote \'e9p\'e9e \'e0 la main comme le dernier de ses gentilshommes et se pr\'e9cipita vers l\rquote agresseur.
+\par
+\par Mais il s\rquote arr\'eata en chemin. La col\'e8re avait peu de prise sur cette nature o\'f9 la t\'eate dominait compl\'e8tement le c\'9cur. Il revint vers les princesses pour calmer leur frayeur.
+\par
+\par Pendant cela, un combat in\'e9gal et dont l\rquote issue ne pouvait rester douteuse s\rquote \'e9tait engag\'e9 entre les deux Bretons et la suite de Son Altesse Royale. Ces messieurs de la suite du r\'e9gent qui, pour \'eatre de joyeux compagnons, n
+\rquote en \'e9taient pas moins de galants hommes, essayaient de d\'e9sarmer leurs adversaires et non point de les tuer. Au bout de quelques minutes, Nicolas Treml, renvers\'e9 de cheval, fut pris et li\'e9 \'e0 un arbre.
+\par
+\par Il ne pronon\'e7a plus une parole, et resta, t\'eate haute, devant son vainqueur.
+\par
+\par Jude avait encore son \'e9p\'e9e, il \'e9tait entour\'e9 de tous c\'f4t\'e9s, mais non pas vaincu.
+\par
+\par M.\~de\~La Tremlays, jugeant inutile de prolonger la bataille, lui fit de loin un signe. Aussit\'f4t Jude jeta son arme aux pieds de ses adversaires, qui s\rquote empar\'e8rent de lui sur-le-champ.
+\par
+\par \'c0 ce moment, une douleur am\'e8re et soudaine se refl\'e9ta sur les traits du vieux gentilhomme qui, jusqu\rquote alors, avait gard\'e9 l\rquote apparence d\rquote un calme sto\'efque. Un souvenir venait de traverser son \'e2me\~
+; il avait vu Georges qui souriait dans son berceau.
+\par
+\par Jusqu\rquote \'e0 cette heure, son extravagant espoir l\rquote avait soutenu. Il avait cru forcer le r\'e9gent \'e0 descendre dans l\rquote ar\'e8ne et \'e0 jouer contre lui, l\rquote \'e9p\'e9e \'e0 la main, les destin\'e9es de la Bretagne.
+\par
+\par C\rquote \'e9tait simple et naturel \'e0 son sens. Il n\rquote avait pas m\'eame suppos\'e9 qu\rquote il faudrait en venir au dernier outrage. Maintenant il comprenait. La fi\'e8vre \'e9tait pass\'e9e.
+\par
+\par Comme il arrive toujours apr\'e8s une d\'e9faite, mille pens\'e9es se pressaient dans son cerveau. Il sentait na\'eetre en lui un doute touchant la loyaut\'e9 de son parent, Herv\'e9 de Vaunoy\~; et ce doute, \'e0 peine con\'e7
+u, grandissait, grandissait jusqu\rquote \'e0 devenir terrible comme une certitude. Il croyait entendre la voix lointaine du pauvre fendeur de cercles, et cette voix lui disait la ruine de sa race.
+\par
+\par Il jeta un regard d\'e9courag\'e9 vers Jude, et se repentit de lui avoir fait rendre son \'e9p\'e9e.
+\par
+\par \endash \~Reprends ton arme, mon homme, cria-t-il. Passe sur le corps de ces valets et va-t\rquote en veiller sur l\rquote enfant.
+\par
+\par Jude ob\'e9it comme toujours. Un puissant effort le d\'e9gagea des mains qui le retenaient, mais la foule s\rquote \'e9tait augment\'e9e\~; les valets et les palefreniers avaient rejoint la cour. Jude fut terrass\'e9. En tombant, il tourna vers son ma\'ee
+tre ses yeux pleins d\rquote une respectueuse tristesse.
+\par
+\par \endash \~Je n\rquote ai pas pu, murmura-t-il comme s\rquote il e\'fbt voulu excuser une d\'e9sob\'e9issance.
+\par
+\par Nicolas Treml courba la t\'eate.
+\par
+\par \endash \~Pauvre berceau\~! dit-il\~; que Dieu ne punisse que moi et prenne l\rquote enfant en piti\'e9\~!
+\par
+\par Le r\'e9gent donna le signal du retour.
+\par
+\par Tout le long de la route, il se montra d\rquote une fort aimable gaiet\'e9. Il n\rquote \'e9tait pas m\'e9chant. Seulement, en montant le perron du ch\'e2teau, il se pencha \'e0 l\rquote oreille d\rquote un de ses conseillers et pronon\'e7a le m
+ot Bastille\~; le conseiller s\rquote inclina.
+\par
+\par C\rquote \'e9tait l\rquote arr\'eat de Nicolas Treml et de l\rquote honn\'eate Jude, son \'e9cuyer.
+\par
+\par }\pard\plain \s1\qc\sb600\sa480\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc97743809}VIII\line Tutelle{\*\bkmkend _Toc97743809}\line \line
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {Quelques heures apr\'e8s l\rquote \'e9trange bataille que nous avons rapport\'e9e, M.\~de\~La Tremlays et son \'e9cuyer furent enferm\'e9s \'e0 la Bastille.
+
+\par
+\par Il est permis de croire que le vieux Breton fit des r\'e9flexions assez tristes lorsqu\rquote il franchit le seuil de la forteresse. Quant \'e0 Jude, on peut affirmer qu\rquote il ne r\'e9fl\'e9chit pas du tout.
+\par
+\par Quelles que fussent ses angoisses secr\'e8tes, Nicolas Treml \'e9tait trop fier et trop fort pour les laisser para\'ee
+tre sur son visage. Il monta en silence les noirs escaliers de la Bastille, et entra dans son cachot comme il entrait jadis au grand salon du ch\'e2teau de La Tremlays, le front haut et la t\'eate calme.
+\par
+\par Mais, une fois seul, le vieux gentilhomme donna cours \'e0 son d\'e9sespoir. Il s\rquote accusa d\rquote avoir abandonn\'e9 Georges, et maudit presque son patriotisme inutile. Son entreprise lui apparaissait maintenant sous son v\'e9
+ritable jour. La vue de la cour avait chang\'e9 ses id\'e9es. Il comprenait, mais trop tard, que sa tentative, qui e\'fbt \'e9t\'e9 t\'e9m\'e9raire au temps de la chevalerie, devenait, au XVIII}{\super e}{ si\'e8cle, un acte de v\'e9ritable extravagance.
+
+\par
+\par Sa douleur et ses regrets eussent \'e9t\'e9 bien plus amers encore s\rquote il avait pu voir ce qui se passait dans son ch\'e2teau de La Tremlays. Herv\'e9 de Vaunoy, en effet, ne faisait point les choses \'e0 demi. Quelques mots \'e9chapp\'e9s \'e0
+ Nicolas Treml, dans la derni\'e8re conversation qu\rquote ils avaient eue ensemble, avaient mis Herv\'e9 sur la voie, et il devinait \'e0 peu pr\'e8s le but du voyage de son parent.
+\par
+\par Ce lui en \'e9tait assez pour conjecturer le reste, car il connaissait l\rquote indomptable rancune du vieux Breton.
+\par
+\par Il laissa passer une semaine. Au bout de ce terme, il regarda le retour de Nicolas Treml comme \'e9tant pour le moins fort probl\'e9matique, et agit en cons\'e9quence. La majeure partie des vieux serviteurs du ch\'e2teau fut cong\'e9di\'e9
+e, Vaunoy ne garda que ceux qu\rquote il avait su se concilier d\'e8s longtemps, et Alain, le ma\'eetre d\rquote h\'f4tel, qui \'e9tait un peu son confident.
+\par
+\par Vaunoy avait totalement chang\'e9 de caract\'e8re. Depuis deux ans, il r\'eavait nuit et jour la possession du riche domaine de Treml, et voil\'e0 que tout \'e0 coup ce r\'eave s\rquote \'e9tait accompli. Pauvre hier et ne poss\'e9dant que son manteau r
+\'e2p\'e9 de gentill\'e2tre, il s\rquote \'e9veillait aujourd\rquote hui aussi riche que pas un membre de la haute noblesse bretonne.
+\par
+\par Il y avait de quoi mettre une cervelle d\rquote ambitieux \'e0 l\rquote envers, et celle de Vaunoy fit la culbute.
+\par
+\par Il est vrai que, \'e0 bien prendre, cette opulence n\rquote avait rien de r\'e9el. Entre les mains d\rquote Herv\'e9, le ch\'e2teau avec ses d\'e9pendances n\rquote \'e9tait qu\rquote un d\'e9p\'f4t, et son r\'f4le celui d\rquote un fid\'e9icommissaire.
+
+\par
+\par Mais, pour qui sait conduire sa barque, ce r\'f4le de fid\'e9icommissaire peut mener loin. Tout homme est mortel\~; le pupille est soumis \'e0 cette foule de hasards d\'e9plorables qui menacent notre pauvre humanit\'e9\~: on meurt de la fi\'e8
+vre, du croup\~; on meurt pour ne point manger assez ou pour manger trop\~; on est croqu\'e9 par le loup, m\'eame ailleurs que dans les contes de Perrault\~; on se noie\~; que sais-je\~!
+\par
+\par Plus tard, il y a les duels, les chutes de cheval et autres aventures.
+\par
+\par \'c0 cause de tout cela, le pupille d\rquote un fid\'e9icommissaire bien appris atteint rarement sa majorit\'e9.
+\par
+\par Or, M.\~de\~Vaunoy \'e9tait un homme fort capable. Seulement, comme il \'e9tait impatient outre mesure de jouir sans contr\'f4le, il ne fit point grand fond sur ces \'e9ventualit\'e9s que nous venons d\rquote \'e9num\'e9rer. Le petit Georges, \'e0
+ la rigueur, pouvait sortir victorieux de toutes ces \'e9preuves, et M.\~de\~Vaunoy entendait ne point courir les chances de ce jeu p\'e9rilleux.
+\par
+\par Le Breton est bon et g\'e9n\'e9reux d\rquote ordinaire, mais quand il se met \'e0 \'eatre mauvais, les tra\'eetres du m\'e9lodrame sont des anges aupr\'e8s de lui\~: rien ne lui co\'fbte, et les moyens qu\rquote il emploie alors sont d\rquote une brutalit
+\'e9 diabolique.
+\par
+\par Le lecteur en pourra juger sous peu.
+\par
+\par Vaunoy continua de traiter Georges comme le petit-fils ch\'e9ri et respect\'e9 de son seigneur. Il voulait se faire un appui de l\rquote affection de l\rquote enfant pour le cas redoutable o\'f9 M.\~de\~La Tremlays f\'fbt revenu inopin\'e9
+ment quelque jour. Un mois, deux mois se pass\'e8rent. Herv\'e9 avait fait maison nette de tout ce qui portait amour au vieux sang de Treml. N\'e9anmoins il y avait un fid\'e8le serviteur qu\rquote il n\rquote avait point pu chasser\~: c\rquote \'e9
+tait Loup, le chien favori de M.\~Nicolas.
+\par
+\par En vain les nouveaux valets, arm\'e9s de fouets, avaient poursuivi Loup jusqu\rquote \'e0 une grande distance dans la for\'eat, il revenait toujours. Au moment o\'f9 Herv\'e9 le croyait bien loin, il le retrouvait, le soir, assis aupr\'e8
+s du berceau de Georges endormi. Le chien veillait, et nous ne pouvons point affirmer que, sans la pr\'e9sence de ce vaillant gardien, l\rquote h\'e9ritier de Treml e\'fbt pass\'e9 ses nuits sans p\'e9ril, car M.\~de\~Vaunoy jetait souvent d\rquote \'e9
+tranges regards sur la couche o\'f9 reposait son jeune cousin.
+\par
+\par Loup n\rquote \'e9tait pas seul \'e0 veiller sur le petit Georges\~: un autre protecteur couvrait l\rquote enfant de sa myst\'e9rieuse vigilance. Avec la bourse de Nicolas Treml, Jean Blanc avait soulag\'e9 les souffrances de son p\'e8
+re, il ne travaillait plus\~: le jour, il dormait ou r\'f4dait autour du ch\'e2teau\~; la nuit, il montait dans l\rquote un des arbres du parc, dont les longues branches venaient fr\'f4ler les fen\'eatres de la chambre o\'f9 dormait Georges, et l\'e0
+ il faisait sentinelle jusqu\rquote au matin.
+\par
+\par Herv\'e9 l\rquote avait bien menac\'e9 parfois du fusil de son veneur, mais Jean Blanc savait courir sur la verte couronne des arbres comme un matelot dans les agr\'e8
+s de son navire. Il ne craignait point les balles, seulement, il se garait, ne voulant point mourir, puisqu\rquote il avait dit\~: }{\i Qui vivra verra\~!}{
+\par
+\par Pour voir, il voulait vivre.
+\par
+\par }\pard\plain \s1\qc\sb600\sa480\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc97743810}IX\line L\rquote \'e9tang de La Tremlays{\*\bkmkend _Toc97743810}\line \line
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {Il y avait six mois que Nicolas Treml \'e9tait parti. Personne ne savait en Bretagne ce qu\rquote il \'e9tait devenu. Les gens de la for\'ea
+t le regrettaient parce qu\rquote il \'e9tait bon ma\'eetre, et priaient Dieu pour le repos de son \'e2me.
+\par
+\par Un soir d\rquote automne, Herv\'e9 de Vaunoy jeta sa canardi\'e8re sur son \'e9paule et prit le petit Georges par la main. En cet \'e9quipage, il se dirigea vers l\rquote \'e9tang de La Tremlays. Loup marchait sur ses talons\~; Vaunoy suivait du coin de l
+\rquote \'9cil le fid\'e8le animal, et ce regard annon\'e7ait des dispositions qui n\rquote \'e9taient rien moins que bienveillantes.
+\par
+\par Georges courait dans l\rquote herbe ou cueillait les fleurs d\rquote or des gen\'eats. Ses cheveux blonds flottaient au vent du soir. Il \'e9tait gracieux et charmant comme la joie de l\rquote enfance.
+\par
+\par L\rquote \'e9tang de La Tremlays est situ\'e9 \'e0 l\rquote ouest et \'e0 un quart de lieue du ch\'e2teau. Sa forme est celle d\rquote un trap\'e8ze dont trois c\'f4t\'e9s appuient leurs bordures d\rquote aunes \'e0 de grands taillis, tandis que le quatri
+\'e8me, coup\'e9 en talus escarp\'e9, porte \'e0 son sommet un bouquet de futaie.
+\par
+\par Du point central de ce talus, qui surplombe par suite d\rquote \'e9boulements anciens, s\rquote \'e9lance presque horizontalement le tronc robuste et rabougri d\rquote un ch\'eane noir dont les longues branches pendent au-dessus de l\rquote
+eau et couvrent le quart de la largeur de l\rquote \'e9tang.
+\par
+\par C\rquote est vis-\'e0-vis de ce ch\'eane et \'e0 quelques toises de ses derni\'e8res branches que la pi\'e8ce d\rquote eau atteint sa plus grande profondeur. Le reste est fond de vase o\'f9
+ croissent des moissons de joncs et de roseaux que peuplent vers le commencement de l\rquote hiver des myriades d\rquote oiseaux aquatiques.
+\par
+\par Sur la rive occidentale de l\rquote \'e9tang de La Tremlays s\rquote assied maintenant une petite bourgade avec chapelle et moulin\~; mais, \'e0 l\rquote \'e9poque o\'f9 se passe notre histoire, ce lieu \'e9tait compl\'e8tement d\'e9sert, et il \'e9
+tait bien rare qu\rquote un passant v\'eent troubler les silencieux \'e9bats des sarcelles ou des tanches.
+\par
+\par M.\~de\~Vaunoy ouvrit le cadenas d\rquote un petit bateau, pla\'e7a Georges sur l\rquote un des bancs et quitta la rive\~; Loup, sans y \'eatre invit\'e9, franchit d\rquote un bond la distance et s\rquote installa aux pieds de l\rquote enfant.
+\par
+\par Apr\'e8s quelques coups de rames qui le port\'e8rent au milieu de l\rquote \'e9tang, M.\~de\~Vaunoy arma sa canardi\'e8re et jeta autour de lui un regard de chasseur novice. Un plongeon montra sa t\'eate noire entre les roseaux\~: Herv\'e9 fit feu.
+\par
+\par La d\'e9tonation fit tressaillir Loup\~; l\rquote odeur de la poudre dilata ses narines. Il se dressa sur ses quatre pattes et darda son regard dans la direction des roseaux.
+\par
+\par \endash \~Cherche l\'e0\'85, cherche, dit doucement M.\~de\~Vaunoy. Vous savez l\rquote histoire de la chatte m\'e9tamorphos\'e9e en femme. Une souris se montre, et Minette de courir \'e0 quatre pattes. Loup, excit\'e9
+ dans son instinct, bondit hors du bateau, laissant Georges, effray\'e9 du bruit, sur son banc.
+\par
+\par \endash \~Cherche l\'e0\'85, cherche\~! r\'e9p\'e9ta M.\~de\~Vaunoy, qui rechargeait vivement sa canardi\'e8re.
+\par
+\par Le chien cherchait, mais il n\rquote avait garde de trouver le plongeon, dont la sant\'e9 n\rquote avait aucunement souffert.
+\par
+\par M.\~de\~Vaunoy \'e9paula de nouveau sa canardi\'e8re.
+\par
+\par \endash \~Regarde donc quel grand ch\'eane, Georges\~! dit-il.
+\par
+\par Pendant que l\rquote enfant \'e9tait retourn\'e9, le coup partit. Loup poussa un hurlement plaintif, et se coucha, mort, dans les roseaux.
+\par
+\par \endash \~J\rquote ai vu derri\'e8re les feuilles du ch\'eane, dit l\rquote enfant, une grande figure blanche qui nous regardait.
+\par
+\par Vaunoy jeta vivement les yeux vers l\rquote arbre, mais il n\rquote aper\'e7ut rien.
+\par
+\par \endash \~Regarde encore\~! dit-il d\rquote une voix pateline.
+\par
+\par Puis il grommela entre ses dents\~:
+\par
+\par \endash \~Cette fois le maudit chien ne reviendra pas\~!
+\par
+\par \endash \~Tiens\~! s\rquote \'e9cria Georges, voil\'e0 encore la figure blanche\~!
+\par
+\par Vaunoy \'e9tait dans l\rquote un de ces instants o\'f9 l\rquote homme a peur de son ombre. La nuit tombait rapidement. Il compta du regard les feuilles du ch\'eane noir, et n\rquote aper\'e7ut rien encore. L\rquote enfant s\rquote \'e9tait tromp\'e9.
+
+\par
+\par La main d\rquote Herv\'e9 tremblait n\'e9anmoins pendant qu\rquote il d\'e9posait sa canardi\'e8re au fond du bateau pour prendre les rames. Il se dirigea lentement vers le point de l\rquote \'e9tang qui fait face au grand ch\'eane. En cet endroit, l
+\rquote eau tranquille et plus sombre annon\'e7ait une grande profondeur. Vaunoy cessa de ramer. Il appuya sa t\'eate sur sa main. Sa respiration \'e9tait oppress\'e9e, des gouttes de sueur coulaient sur son front.
+\par
+\par Quand il se redressa, la nuit \'e9tait tout \'e0 fait venue. \'c0 deux ou trois reprises, il \'e9tendit sa main vers Georges, et chaque fois sa main retomba. Enfin il fit sur lui-m\'eame un violent effort\~:
+\par
+\par \endash \~Eh bien\~! dit-il d\rquote une voix \'e9touff\'e9e, ne vois-tu plus la grande figure blanche\~?
+\par
+\par L\rquote enfant tourna la t\'eate.
+\par
+\par \endash \~Si, r\'e9pondit-il, la voil\'e0\~!
+\par
+\par Pendant qu\rquote il parlait encore, Vaunoy le saisit par-derri\'e8re et le pr\'e9cipita dans l\rquote \'e9tang.
+\par
+\par Au m\'eame instant, une longue forme blanche se montra, en effet, dans le feuillage du ch\'eane, mais Vaunoy ne put la voir, occup\'e9 qu\rquote il \'e9tait \'e0 fuir vers le bord \'e0 force de rames.
+\par
+\par La lune qui se levait jeta ses premiers rayons par-dessus les taillis et vint \'e9clairer le p\'e2le visage de Jean Blanc.
+\par
+\par Au moment o\'f9 Vaunoy atteignait la rive, l\rquote albinos se laissa glisser le long d\rquote une branche flexible qui pliait sous son poids et retombait au ras de l\rquote eau. \'c0 l\rquote aide de ses pieds, il imprima un mouvement de fronde \'e0
+ ce balancier, puis, ouvrant les mains tout \'e0 coup, il se trouva lanc\'e9 tout pr\'e8s de l\rquote endroit o\'f9 Georges avait disparu.
+\par
+\par Vaunoy entendit sans doute le bruit de sa chute\~; mais, plein de cette superstitieuse terreur qui suit et venge le crime, il se boucha les oreilles et s\rquote enfuit, \'e9perdu.
+\par
+\par Quelques secondes apr\'e8s, Jean Blanc revint \'e0 la surface, ramenant l\rquote enfant \'e9vanoui.
+\par
+\par Le pauvre visage de l\rquote albinos avait une expression d\rquote all\'e9gresse d\'e9lirante lorsqu\rquote il toucha le bord. Il prit sa course, serra convulsivement l\rquote enfant dans ses bras, et ne s\rquote arr\'eata que lorsqu\rquote
+il eut mis une large distance entre lui et le ch\'e2teau de La Tremlays.
+\par
+\par \endash \~J\rquote \'e9tais l\'e0, disait-il en riant\~; je savais qu\rquote on ferait du mal au petit monsieur\~! Maintenant, il est \'e0 moi\~: je l\rquote ai gagn\'e9\~! J\rquote \'e9tais l\'e0 pour que le fort ne tu\'e2t point le f
+aible, comme dans la chanson d\rquote Arthur de Bretagne.
+\par
+\par Ceux qui connaissaient le pauvre Jean Blanc eussent vu dans ces paroles entrecoup\'e9es le sympt\'f4me pr\'e9curseur de l\rquote un de ses acc\'e8s. Lui-m\'eame sentait vaguement l\rquote approche d\rquote une temp\'eate intellectuelle, car sa
+ joie tomba tout \'e0 coup. Il fit halte au milieu sur le gazon d\rquote un talus.
+\par
+\par L\rquote atmosph\'e8re \'e9tait froide. Une abondante ros\'e9e descendait du fa\'eete des arbres \'e0 demi d\'e9pouill\'e9s de leurs feuilles. Georges restait sans mouvement\~: ses membres \'e9taient raides et glac\'e9s. Une p\'e2
+leur mortelle couvrait son joli visage.
+\par
+\par \endash \~Il faut qu\rquote il s\rquote \'e9veille\~! grommelait Jean Blanc en t\'e2chant de le r\'e9chauffer sur son sein\~; il le faut. Sainte Vierge, r\'e9veillez-le\~!
+\par
+\par Ce disant, il se d\'e9pouillait de son justaucorps de peau de mouton, et s\rquote en servait pour envelopper le corps transi de l\rquote enfant. Sa poitrine haletait, ses yeux devenaient hagards. Il luttait contre l\rquote acc\'e8
+s qui envahissait ses chancelantes facult\'e9s.
+\par
+\par Par un dernier \'e9clair d\rquote intelligence, il \'f4ta de sa poitrine une m\'e9daille de cuivre qui portait l\rquote image de Notre-Dame de Mi-For\'eat. Il la passa d\rquote une main fr\'e9missante au cou de l\rquote enfant toujours inanim\'e9.
+\par
+\par \endash \~Sainte Vierge, cria-t-il dans sa foi d\'e9sol\'e9e, moi, je ne peux plus\~! Il a maintenant votre sainte m\'e9daille\~: il est \'e0 vous, r\'e9veillez-le\~! Si vous l\rquote \'e9veillez, bonne M\'e8re de Dieu, je fais v\'9cu\'85
+\par
+\par Un irr\'e9sistible rire interrompit cette ardente invocation. Aussit\'f4t apr\'e8s il tomba en convulsion, puis, emport\'e9 par sa fi\'e8vre folle, il se jeta, t\'eate baiss\'e9e, gambadant, au plus \'e9pais du fourr\'e9.
+\par
+\par L\rquote enfant, \'e9vanoui, resta \'e0 la garde de Notre-Dame.
+\par
+\par L\rquote acc\'e8s de Jean Blanc fut long, parce que l\rquote \'e9motion qui l\rquote avait provoqu\'e9 avait \'e9t\'e9 puissante\~; pendant plus d\rquote une heure, il courut les taillis en r\'e9p\'e9tant son \'e9trange refrain\~:
+\par
+\par \endash \~Je suis le mouton blanc\'85, le mouton\~!
+\par
+\par Au bout de ce temps, sa fi\'e8vre se calma, il sentit revenir ses id\'e9es, et le souvenir de Georges emplit tout \'e0 coup son c\'9cur.
+\par
+\par Il s\rquote \'e9lan\'e7a, passant par-dessus tout obstacle, et, retrouvant sa route par instinct, en quelques minutes il atteignit l\rquote all\'e9e o\'f9 il avait laiss\'e9 l\rquote enfant.
+\par
+\par Son c\'9cur battit de joie, car un rayon de lune, glissant au travers des branches, \'e9clairait un objet blanc sur le talus.
+\par
+\par \endash \~Georges\~! cria-t-il.
+\par
+\par Georges ne r\'e9pondit point.
+\par
+\par Jean Blanc franchit en deux bonds la distance qui le s\'e9parait du talus et tomba sur ses genoux.
+\par
+\par \endash \~Georges\~! dit-il encore.
+\par
+\par Et comme l\rquote objet blanc restait immobile, Jean le toucha. C\rquote \'e9tait son justaucorps de peau.
+\par
+\par L\rquote enfant avait disparu.
+\par }\pard\plain \s1\qc\sb600\sa480\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc97743811}X\line La veill\'e9e{\*\bkmkend _Toc97743811}\line \line
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {Vingt ans de plus p\'e8sent un poids bien lourd sur la t\'eate d\rquote un homme\~; mais, pour l\rquote ensemble des choses cr\'e9\'e9es, mis \'e0 part l\rquote
+homme lui-m\'eame, c\rquote est-\'e0-dire pour la portion la plus grande, la plus durable, la plus vivante de la nature, vingt ans passent comme un souffle de brise, qui effleure et n\rquote entame point.
+\par
+\par Vingt ans \'e9coul\'e9s ont rendu m\'e9connaissables les personnages de notre r\'e9cit\~: l\rquote enfant s\rquote est fait homme, l\rquote homme est devenu vieillard, le vieillard a cess\'e9 de vivre.
+\par
+\par Mais le beau ch\'e2teau de La Tremlays s\rquote \'e9l\'e8ve toujours, droit et robuste au bout de son avenue de grands ch\'eanes. Si quelques arbres sont morts dans la for\'eat, d\rquote autres jaillissent du sol et s\rquote \'e9lancent, pleins de s\'e8
+ve, vers le beau soleil qui chauffe la vo\'fbte de feuillage. La Fosse-aux-Loups a gard\'e9 ses sombres ombrages et le ch\'ea
+ne creux soutient vaillamment le pesant fardeau de ses branches colossales. Les deux moulins chancellent et menacent ruine comme autrefois, et c\rquote est \'e0 peine si l\rquote on aper\'e7oit que la pauvre loge de Mathieu Blanc s\rquote est affaiss\'e9
+e au ras du sol, tant le d\'e9tail est mince et peu digne d\rquote attention.
+\par
+\par Quant \'e0 l\rquote \'e9tang de La Tremlays, ce sont toujours les m\'eames eaux dormantes et la m\'eame moisson de roseaux sous lesquels blanchissent dans la vase les ossements de Loup, le fid\'e8le chien de Nicolas Treml.
+\par
+\par Nous sommes \'e0 l\rquote automne de l\rquote ann\'e9e 1740, et il y a veill\'e9e dans les cuisines de M.\~Herv\'e9 de Vaunoy de La Tremlays, seigneur de Bou\'ebxis-en-For\'eat.
+\par
+\par La cuisine est une grande pi\'e8ce carr\'e9e, perc\'e9e de quatre fen\'eatres hautes. Une porte de ch\'eane, garnie de fer, ouvre ses deux battants vis-\'e0-vis de la vaste chemin\'e9
+e dont le manteau, en forme de toiture, peut abriter une compagnie raisonnablement nombreuse. Cinq ou six b\'fbches broient dans l\rquote \'e2tre et m\'ealent leur rouge lumi\'e8re \'e0 la lueur cr\'e9pitante de deux r\'e9sines.
+\par
+\par Sur la table massive qui occupe le milieu de la pi\'e8ce, une rang\'e9e de }{\i pichets }{(cruches), m\'e9thodiquement align\'e9s, exhalent une bonne odeur de cidre dur. Des pommes de terre r\'f4
+tissent sous les cendres, et une demi-douzaine de quartiers de lard montrent, des deux c\'f4t\'e9s de la cr\'e9maill\'e8re, leur couenne recouverte de suie.
+\par
+\par Nous faisons gr\'e2ce au lecteur des fourneaux, casseroles, cuillers \'e0 pots, marmites, \'e9cumoires, etc.
+\par
+\par Il y a une quinzaine de personnes assises sous le manteau de la chemin\'e9e. La plupart sont serviteurs ou servantes de Vaunoy\~; deux ou trois sont \'e9trang\'e8res et re\'e7oivent l\rquote hospitalit\'e9.
+\par
+\par Pour ne point faire d\'e9faut \'e0 la galanterie fran\'e7aise, nous parlerons d\rquote abord des femmes.
+\par
+\par Sur cette escabelle \'e0 trois pieds et si pr\'e8s du feu que la pointe de ses sabots se charbonne, est assise la dame Goton Rehou, femme de charge de La Tremlays. Elle fut, si l\rquote on en croit la chronique de la for\'eat, une joyeuse comm\'e8re\~
+; mais cela date de quarante ans, et, \'e0 l\rquote heure qu\rquote il est, elle fume une pipe courte noircie par un long usage, avec toute la gravit\'e9 qui convient \'e0 une personne de son importance.
+\par
+\par Aupr\'e8s d\rquote elle, et s\rquote \'e9loignant graduellement du foyer, si\'e8gent les servantes du ch\'e2teau\~: la fille de basse-cour, la pigeonni\'e8re, la trayeuse de vaches, et m\'eame la femme de chambre de M}{\super lle}{
+ Alix de Vaunoy. Cette derni\'e8re d\'e9roge sans nul doute en semblable compagnie, mais il faut tuer le temps.
+\par
+\par De l\rquote autre c\'f4t\'e9 de la chemin\'e9e, sont rang\'e9s les gar\'e7ons.
+\par
+\par C\rquote est d\rquote abord Andr\'e9, le garde\~; Simonnet, le ma\'eetre du pressoir\~; Corentin, l\rquote homme de la charrue, et beaucoup d\rquote autres encore dont l\rquote \'e9num\'e9ration serait longue et superflue.
+\par
+\par Dans l\rquote \'e2tre m\'eame, et juste en face de la dame Goton Rehou, est assis un homme de la for\'eat\~; h\'f4te de La Tremlays pour quelques heures. Cet homme m\'e9rite une description particuli\'e8re.
+\par
+\par Il est charbonnier, cela se voit. Une couche \'e9paisse de noir couvre son visage et s\rquote \'e9claircit seulement quelque peu aux angles saillants de la face, comme il arrive aux masques de bronze. Ses yeux, dont la paupi\'e8re est enflamm\'e9
+e, semblent craindre l\rquote \'e9clat ardent du foyer et s\rquote abritent derri\'e8re sa main noircie\~; du reste, v\'eatu comme les gens de la for\'eat\~: bonnet de laine m\'eal\'e9e, veste longue en forme de paletot \'e9chancr\'e9
+, culottes courtes, bas bleus et souliers \'e0 boucle de fer.
+\par
+\par Il est de taille probl\'e9matique. Assis, il semble petit, mais lorsqu\rquote il se l\'e8ve pour saisir un pichet et boire \'e0 m\'eame, ses longues jambes l\rquote exhaussent tout \'e0 coup. Dans l\rquote
+attitude de son corps, il y a plus de souplesse que de force. Quant \'e0 son \'e2ge, nul ne saurait le dire. Depuis quinze ans, le charbonnier Pelo Rouan court la for\'eat. Tel on l\rquote a vu la premi\'e8re fois, tel on le voit encore.
+\par
+\par Nos personnages ainsi pos\'e9s, nous \'e9couterons leur conversation, car nous sommes fort d\'e9pays\'e9s dans ce ch\'e2teau o\'f9 nous n\rquote avons pas mis le pied depuis vingt ans.
+\par
+\par Ren\'e9e, la fille de chambre de M}{\super lle}{ Alix de Vaunoy, cause avec Yvon, le valet des chiens, lequel raccommode son fouet et tresse une }{\i soutisse }{(m\'e8che), que Mirault, Gerfault, Renault, etc., sentiront plus d\rquote
+une fois sur leurs flancs savamment amaigris. Andr\'e9, le garde, frotte d\rquote huile le ressort de son fusil \'e0 pierre. Corentin taille un battoir pour Anne, la surintendante des vaches\~; l\rquote entretien n\rquote a rien encore de g\'e9n\'e9ral.
+
+\par
+\par Mais six heures ont sonn\'e9 \'e0 la cloche f\'eal\'e9e du beffroi. Le vieux Simonnet, ma\'eetre du pressoir, a r\'e9cit\'e9 d\'e9votement les versets de l\rquote ang\'e9lus. Un silence de quelques minutes s\rquote est fait, pendant lequel tou
+t le monde a pri\'e9.
+\par
+\par Quand ce silence eut dur\'e9 suffisamment \'e0 son gr\'e9, dame Goton fit un signe de croix final et secoua les cendres de sa pipe avec pr\'e9caution.
+\par
+\par \endash \~Les jours s\rquote en vont petissant\~! dit-elle.
+\par
+\par Chacun reconnut implicitement la justesse infinie de cette observation.
+\par
+\par \endash \~Vienne la fin du mois, poursuivit la vieille femme de charge, et nous aurons la r\'e9sine allum\'e9e pour dire l\rquote ang\'e9lus le matin et le soir.
+\par
+\par \endash \~\'c7a, c\rquote est la v\'e9rit\'e9\~! appuya Simonnet.
+\par
+\par Et tous r\'e9p\'e9t\'e8rent avec conviction\~:
+\par
+\par \endash \~Les jours s\rquote en vont petissant, c\rquote est la v\'e9rit\'e9\~!
+\par
+\par Dame Goton savoura un instant l\rquote approbation g\'e9n\'e9rale.
+\par
+\par \endash \~Ma\'eetre Simonnet, reprit-elle ensuite, si c\rquote est un effet de votre complaisance, passez-moi le pichet\~; ma pauvre langue br\'fble.
+\par
+\par Au lieu d\rquote un pichet, on en passa dix, et tout le monde s\rquote abreuva copieusement.
+\par
+\par \endash \~Fameux et droit en go\'fbt\~! s\rquote \'e9cria la vieille femme en promenant voluptueusement sa langue sur ses l\'e8vres apr\'e8s avoir bu\~; tout ce qu\rquote on peut demander, c\rquote est que le cidre de l\rquote
+automne qui vient vaille celui de l\rquote autre ann\'e9e, pas vrai\~?
+\par
+\par C\rquote \'e9tait l\'e0 encore une de ces propositions dont le succ\'e8s n\rquote est point douteux. Tout le monde r\'e9pondit affirmativement, et le ma\'eetre du pressoir but un second coup pour prouver la sinc\'e9rit\'e9 de son opinion.
+\par
+\par \endash \~Quant \'e0 ce qui est de l\rquote an prochain, dit-il, on ne sait pas ce qu\rquote on ne sait pas. Il cherra bien du bois mort dans la for\'eat d\rquote ici l\rquote autre automne\~; d\rquote ici l\rquote autre automne, bien de l\rquote
+eau passera sous le pont de Noyal, et notre monsieur dit que le temps qui court est un temps de p\'e9ril.
+\par
+\par Ren\'e9e cessa de causer avec Yvon et releva la t\'eate avec inqui\'e9tude.
+\par
+\par \endash \~Est-ce qu\rquote on craint une attaque des Loups\~? murmura-t-elle.
+\par
+\par \'c0 cette question, on e\'fbt pu voir le charbonnier fermer \'e0 demi les yeux et jeter \'e0 la ronde un fugitif regard.
+\par
+\par \endash \~Les Loups\~! r\'e9p\'e9ta Simon net en frappant son poing sur la table. Si j\rquote \'e9tais seulement dans la peau de M.\~le lieutenant du roi, on ne les craindrait pas longtemps, les maudits brigands\~! Dire qu\rquote ils ont br\'fbl\'e9
+ mon beau pressoir de Bou\'ebxis-en-For\'eat\~!
+\par
+\par \endash \~Vol\'e9 mes vaches\~! ajouta la trayeuse.
+\par
+\par \endash \~D\'e9vast\'e9 mon chenil\~! dit Yvon.
+\par
+\par \endash \~Braconn\'e9 plus de gibier que n\rquote en chasse en trois ans notre monsieur\~! s\rquote exclama le garde.
+\par
+\par \endash \~Tu\'e9 mes poules\~!
+\par
+\par \endash \~Foul\'e9 mes gu\'e9rets\~!
+\par
+\par \endash \~Bris\'e9 mes espaliers\~! cri\'e8rent en ch\'9cur les divers fonctionnaires de La Tremlays.
+\par
+\par La dame Goton bourrait gravement sa pipe et ne disait rien, Pelo Rouan, le charbonnier, semblait dormir, adoss\'e9 contre la paroi de la chemin\'e9e.
+\par
+\par \endash \~Oh\~! les maudits brigands\~! reprit le ch\'9cur au milieu duquel on distinguait la voix fl\'fbt\'e9e et suraigu\'eb de la fille de chambre.
+\par
+\par Goton alluma sa pipe et lan\'e7a trois redoutables bouff\'e9es.
+\par
+\par \endash \~Il y a vingt ans, murmura-t-elle, le ma\'eetre de La Tremlays s\rquote appelait M.\~Nicolas. Ceux que vous nommez les Loups \'e9taient des agneaux alors. C\rquote est la mis\'e8re qui a aiguis\'e9 leurs dents.
+\par
+\par Un murmure d\'e9sapprobateur suivit ces paroles.
+\par
+\par \endash \~Les Treml \'e9taient de bons ma\'eetres, dit Simonnet avec le m\'eame embarras qu\rquote aurait un vieux courtisan parlant d\rquote un roi d\'e9chu au sein d\rquote une cour nouvelle, on ne peut pas dire le contraire\~
+; mais les Loups sont des bandits, et il n\rquote y a que vous, dame Goton, pour prendre leur d\'e9fense.
+\par
+\par Un imperceptible sourire plissa les l\'e8vres de Pelo Rouan. La vieille releva sa t\'eate chenue avec dignit\'e9.
+\par
+\par \endash \~Ma\'eetre Simonnet, r\'e9pondit-elle, je ne d\'e9fends point les Loups, qui savent bien se d\'e9fendre eux-m\'eames. Je dis que ce sont des Bretons, voil\'e0 tout, et que certaines gens sont plus vaillants au coin du feu que sous le couvert\~!
+
+\par
+\par Le sourire du charbonnier se renfor\'e7a et les serviteurs du ch\'e2teau rest\'e8rent penauds sous cette accusation de couardise faite ainsi \'e0 br\'fble-pourpoint.
+\par
+\par \endash \~Patience\~! Patience\~! dit enfin Simonnet. Il doit nous arriver de Paris un brave officier du roi pour prendre le commandement des sergents de Rennes et prot\'e9ger le passage des deniers de l\rquote imp\'f4t \'e0 travers la for\'ea
+t. Ces Loups damn\'e9s ont tu\'e9 le dernier capitaine.
+\par
+\par \endash \~Gare au nouveau\~! interrompit dame Goton.
+\par
+\par \endash \~On dirait que vous souhaitez un malheur\~! s\rquote \'e9cria aigrement Ren\'e9e la fille de chambre.
+\par
+\par \endash \~Ma mie, r\'e9pondit Goton avec autorit\'e9, je suis vieille et je regrette l\rquote ancien temps o\'f9 nos dames ne prenaient point pour chambri\'e8res des mijaur\'e9es de Normandie. Laissez les Bretons r\'e9pondre aux Bretons\~!
+\par
+\par Ren\'e9e devint rouge et ne parla plus. La conversation allait mourir ou changer d\rquote objet, lorsque Pelo Rouan, qui avait sans doute des raisons pour cela frotta ses yeux comme un homme qui s\rquote \'e9veille et dit\~:
+\par
+\par \endash \~Ai-je r\'eav\'e9, ma\'eetre Simonnet\~? n\rquote avez-vous point dit que nous allons avoir un nouveau capitaine pour mettre \'e0 la raison les Loups que le ciel confond\~?
+\par
+\par \endash \~J\rquote ai dit cela mon homme, et c\rquote est la v\'e9rit\'e9. Tant que les Loups n\rquote ont fait que piller M.\~de\~Vaunoy, la cour de Paris n\rquote y a point vu de mal, mais les hardis brigands sont all\'e9s, comme chacun sait, jusqu
+\rquote \'e0 Rennes, attaquer en plein jour l\rquote h\'f4tel de M.\~l\rquote intendant. Ils interceptent l\rquote imp\'f4t.
+\par
+\par \endash \~Quel dommage\~! interrompit l\rquote incorrigible Goton qui renfor\'e7a son sarcastique sourire. Voler le roi\~!
+\par
+\par \endash \~Ce sont de fiers gueux\~! dit Pelo Rouan avec simplicit\'e9\~; mais savez-vous quand arrive cet officier du roi dont vous parlez, ma\'eetre Simonnet\~?
+\par
+\par \endash \~On l\rquote attend mon homme.
+\par
+\par Pelo Rouan se leva, prit son pichet qu\rquote il porta \'e0 ses l\'e8vres et dit avec une bonhomie o\'f9 la vieille Goton crut d\'e9couvrir une pointe de raillerie\~:
+\par
+\par \endash \~\'c0 la sant\'e9 du nouveau capitaine\~!
+\par
+\par \endash \~\'c0 sa sant\'e9\~!r\'e9pondirent les serviteurs de La Tremlays.
+\par
+\par }\pard\plain \s1\qc\sb600\sa480\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc97743812}XI\line Fleur-des-Gen\'eats{\*\bkmkend _Toc97743812}\line \line
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {Pelo Rouan, avant de poser son pichet sur la table, ajouta, comme compl\'e9ment de son toast\~:
+\par
+\par \endash \~Et \'e0 la confusion du Loup Blanc et de ses louveteaux.
+\par
+\par \endash \~\'c0 la bonne heure\~! dit la vieille Goton lorsque chacun eut applaudi \'e0 ce souhait charitable\~; Pelo Rouan est un pauvre homme de la for\'eat. Il y a pour lui courage \'e0 maudire tout
+ haut le Loup Blanc, qui est fort et puissant, et dont mille bras ex\'e9cutent les ordres car tout \'e0 l\rquote heure il va prendre son b\'e2ton de houx et affronter la nuit qui est le domaine des Loups\~: \'e0 la bonne heure\~! Je ne veux point de mal
+\'e0 Pelo Rouan.
+\par
+\par \endash \~Merci, dame\~! pronon\'e7a lentement le charbonnier\~; moi, je vous veux du bien.
+\par
+\par C\rquote \'e9tait un homme \'e9trange que ce Pelo Rouan. Pendant qu\rquote il parlait ainsi, son regard fixe couvait Goton, et la ligne rouge de ses paupi\'e8res clignotait \'e0 la lumi\'e8re du feu.
+\par
+\par Il y avait dans ce regard une gratitude plus grande que ne le m\'e9ritait \'e0 coup s\'fbr l\rquote observation de la vieille femme de charge.
+\par
+\par Du reste, et nous devons le dire tout d\rquote abord, la plupart des actions de cet homme \'e9taient difficiles \'e0 expliquer. On croyait deviner chez lui parfois une marche lente et syst\'e9matique vers un but myst\'e9rieux, mais on ne tardait pas \'e0
+ perdre sa trace, et l\rquote espionnage le plus fin comme le plus obstin\'e9 e\'fbt \'e9t\'e9 d\'e9rout\'e9 par sa conduite.
+\par
+\par Nul ne songeait d\rquote ailleurs \'e0 l\rquote espionner. \'c0 quoi bon l\rquote e\'fbt-on fait\~? Ses fr\'e9quentes visites \'e0 la maison de M.\~de\~Vaunoy, ennemi personnel et acharn\'e9 des Loups, \'e9loignaient toute id\'e9
+e de connivence avec ces derniers, et cette connivence seule aurait pu donner quelque force \'e0 un homme si bas plac\'e9 dans l\rquote \'e9chelle sociale.
+\par
+\par Il y avait quinze ou seize ans que Pelo (Pierre) Rouan \'e9tait venu s\rquote \'e9tablir dans la for\'eat de Rennes. Il avait amen\'e9 avec lui une petite fille au berceau qu\rquote il appelait Marie. Solitaire d\rquote habitude et paraissant fuir la soci
+\'e9t\'e9 de ses pareils, il s\rquote \'e9tait b\'e2ti une loge \'e0 l\rquote endroit le plus d\'e9sert de la for\'eat, avait creus\'e9 un four souterrain et faisait depuis lors ce qu\rquote
+il fallait de charbon pour soutenir son existence et celle de sa fille.
+\par
+\par Marie avait pris la taille d\rquote une femme. En grandissant, elle \'e9tait devenue bien belle, mais elle l\rquote ignorait. Beaucoup pr\'e9tendront que ces derniers mots renferment une impossibilit\'e9 flagrante\~: nous soutenons n\'e9
+anmoins notre dire.
+\par
+\par Marie, enfant de la solitude, n\rquote avait de hardiesse que contre le danger. La vue de l\rquote homme la troublait et l\rquote effrayait. Lorsque la trompe de chasse criait dans les all\'e9es, Marie faisait comme les biches\~
+; elle se cachait dans les buissons.
+\par
+\par Jamais elle ne mettait de bouquets dans un panier verni pour les porter au ch\'e2teau, avec des pommes, des \'9cufs et de la cr\'e8me, comme cela se pratique de nos jours au th\'e9\'e2tre de l\rquote Op\'e9ra-Comique. Elle ne dansait ni }{\i sur la foug
+\'e8re }{ni m\'eame }{\i sous la coudrette\~; }{en un mot, ce n\rquote \'e9tait en aucune fa\'e7on une rosi\'e8re de M}{\super me}{\~de\~Genlis, se mirant dans le cristal des fontaines, ni une ing\'e9nue de M.\~Marmontel, raisonnant l\rquote \'catre supr
+\'eame, la nature et le reste. Ces braves po\'e8tes n\rquote ont jamais vu la campagne qu\rquote \'e0 Courbevoie\~!
+\par
+\par C\rquote \'e9tait une fille de la for\'eat, simple et pure, demi-sauvage, mais portant en elle le germe de tout ce qui est noble, gracieux, po\'e9tique et bon.
+\par
+\par Elle aimait \'e0 prier Dieu, car une foi profonde remplissait cette \'e2me ang\'e9lique qui ne soup\'e7onnait pas le mal.
+\par
+\par L\rquote expression g\'e9n\'e9rale de son visage \'e9tait un m\'e9lange d\rquote exquise gentillesse et de sensibilit\'e9 exalt\'e9e. Elle avait de grands yeux bleus pensifs et doux, dont le sourire \'e9chauffait l\rquote \'e2
+me comme un rayon de soleil. Sa joue p\'e2le l\rquote encadrait d\rquote un double flot de boucles dor\'e9es, qui ondoyaient \'e0 chaque mouvement de sa t\'eate et se jouaient sur ses \'e9paules modestement couvertes. La nuance de cette chevelure e\'fb
+t embarrass\'e9 un peintre, parce que les couleurs dont peut disposer l\rquote art humain sont parfois impuissantes. Cette nuance, dans un tableau, semblerait terne\~; ses candides reflets affadiraient le regard\~
+; elle ne repousserait point assez la teinte de la peau.
+\par
+\par Mais cela prouve seulement que l\rquote homme n\rquote a su d\'e9rober que la moiti\'e9 de la palette c\'e9leste. Chez Marie, c\rquote \'e9tait un charme de plus\~: ses traits fins, mais hardiment model\'e9s, apparaissaient suaves et comme voil\'e9
+s sous cette ind\'e9cise aur\'e9ole. Cela faisait l\rquote effet de ce nuage mystique, aux rayons na\'efvement adoucis, que les peintres du Moyen \'c2ge donnaient pour ornement au front divin de la M\'e8re de Dieu.
+\par
+\par Marie \'e9tait sauvage comme son p\'e8re. Lorsqu\rquote elle ne restait point dans la loge, occup\'e9e \'e0 tresser des paniers de ch\'e8vrefeuille que Pelo Rouan vendait aux foires de Saint-Aubin-du-Cormier, Marie errait, seule et r\'ea
+veuse, dans les sentiers perdus de la for\'eat.
+\par
+\par Souvent le voyageur s\rquote arr\'eatait pour \'e9couter une voix pure, et semblable \'e0 la voix des anges, qui chantait la complainte d\rquote Arthur de Bretagne, dont nous avons parl\'e9 dans la premi\'e8re partie de ce r\'e9
+cit. Ceux qui se souvenaient du pauvre Jean Blanc songeaient \'e0 lui en entendant son refrain favori\~; la plupart savouraient la musique sans \'e9voquer la m\'e9moire de l\rquote albinos, car bien d\rquote autres que lui r\'e9p\'e9
+taient ce refrain qui berce les enfants dans toutes les loges du pays de Rennes.
+\par
+\par Du reste, on entendait toujours Marie comme on \'e9coute le rossignol, sans la voir. D\'e8s qu\rquote elle apercevait un \'e9tranger, son instinct de timidit\'e9 farouche la portait \'e0 fuir. On voyait le taillis s\rquote agiter comme au passage d
+\rquote un faon, puis plus rien. Marie \'e9tait alerte et vive. On e\'fbt couru longtemps pour l\rquote atteindre.
+\par
+\par Quelques-uns cependant l\rquote avaient vue et le bruit de sa beaut\'e9 sans rivale s\rquote \'e9tait r\'e9pandu dans le pays. On fut du temps avant de savoir son nom, car Pelo Rouan ne souffrait gu\'e8re de questions, surtout lorsqu\rquote il s\rquote
+agissait de sa fille, et Marie devenait muette d\'e8s qu\rquote un homme lui adressait la parole. \'c0 cause de cette ignorance, et par un reste de cette chevaleresque po\'e9sie qui a fleuri si longtemps sur la terre de Bretagne, on choisissait pour d\'e9
+signer Marie les noms des plus charmantes fleurs.
+\par
+\par Les jeunes gens de la for\'eat parlaient d\rquote elle d\rquote autant plus souvent que son existence \'e9tait plus myst\'e9rieuse. \'c0 la longue, la coutume effeuilla cette guirlande de jolis sobriquets. Un seul resta, qui faisait allusion \'e0
+ la couleur des cheveux de Marie\~:
+\par
+\par On l\rquote appela }{\i Fleur-des-Gen\'eats.}{
+\par
+\par Pelo Rouan laissait \'e0 sa fille une libert\'e9 enti\'e8re, dont celle-ci usait tout naturellement et comme on respire sans savoir qu\rquote il en p\'fbt \'eatre autrement. D\rquote ailleurs, le charbonnier, quand m\'eame il l\rquote aurait voulu, n
+\rquote aurait point pu surveiller fort attentivement la jeune fille, car il faisait de longues et fr\'e9quentes absences.
+\par
+\par Le motif de ces absences \'e9tait un secret, m\'eame pour Marie.
+\par
+\par Parfois, durant des semaines, le four de Pelo Rouan restait froid, mais quand il revenait, il travaillait le double et r\'e9parait le temps perdu.
+\par
+\par Personne n\rquote \'e9tait admis dans la loge. On venait chercher Pelo Rouan de temps en temps la nuit. Dans ces circonstances, ceux qui avaient besoin du charbonnier pour des causes que nous ne saurions dire, frappaient \'e0 la porte d\rquote
+une certaine fa\'e7on.
+\par
+\par Pelo sortait alors\~; Marie, habitu\'e9e \'e0 ce man\'e8ge, ne prenait pas garde.
+\par
+\par Un jour, pourtant, un \'e9tranger avait franchi le seuil de la loge inhospitali\'e8re\~: il soutenait les pas de Fleur-des-Gen\'eats bien chancelante et bien effray\'e9e, parce que des soudards de France qui venaient de Paris et allaient \'e0 Rennes l
+\rquote avaient poursuivie dans les futaies. Son compagnon \'e9tait un loyal jeune homme au visage doux et bon. Il l\rquote avait prot\'e9g\'e9e. Sa premi\'e8re pens\'e9e fut de remercier Dieu du plus profond de son c\'9cur, en m\'eame temps qu\rquote
+elle lui adressait une fervente pri\'e8re pour son sauveur.
+\par
+\par Depuis ce jour, quand Fleur-des-Gen\'eats rencontrait l\rquote \'e9tranger, elle allait \'e0 lui sans frayeur et ils \'e9changeaient quelques mots purs et na\'effs comme l\rquote entretien de deux enfants.
+\par
+\par Puis l\rquote \'e9tranger partit, laissant son souvenir dans le c\'9cur de Marie. Les gens de la for\'eat la rencontr\'e8rent de nouveau dans les taillis. Elle allait lentement, la t\'eate pench\'e9e, et chantait bien m\'e9lancoliquement la complainte d
+\rquote Arthur de Bretagne.
+\par
+\par Pelo Rouan ne l\rquote interrogeait point parce qu\rquote il connaissait la cause de sa tristesse.
+\par
+\par Cependant la veill\'e9e continuait dans la cuisine du ch\'e2teau de La Tremlays. Apr\'e8s avoir port\'e9 la sant\'e9 qui ouvre ce chapitre, Pelo prit son b\'e2ton de houx, comme l\rquote avait annonc\'e9 la vieille femme de charge\~
+; mais au lieu de partir, il secoua lentement sa pipe et se planta, le dos au feu, en face de ma\'eetre Simonnet.
+\par
+\par \endash \~Et sait-on son nom\~? dit-il en jouant l\rquote indiff\'e9rence.
+\par
+\par \endash \~Le nom de qui\~?
+\par
+\par \endash \~Du nouveau capitaine.
+\par
+\par \endash \~Notre monsieur le sait peut-\'eatre, r\'e9pondit Simonnet.
+\par
+\par \endash \~Au fait, ce doit \'eatre un bon serviteur du roi, c\rquote est le principal. Il logera au ch\'e2teau\~?
+\par
+\par \endash \~Ou chez l\rquote intendant royal.
+\par
+\par Pelo Rouan sembla h\'e9siter au moment de faire une nouvelle question.
+\par
+\par \endash \~C\rquote est juste, dit-il enfin, c\rquote est \'e0 qui recevra ce brave officier et les bons soldats de la mar\'e9chauss\'e9e.
+\par
+\par \'c0 ces mots, il se dirigea vers la porte. En passant aupr\'e8s d\rquote Yvon, il lui serra furtivement la main et adressa \'e0 Corentin un regard d\rquote intelligence.
+\par
+\par \endash \~Bonsoir, ma\'eetre Simonnet et toute la maisonn\'e9e\~! dit-il.
+\par
+\par Comme il mettait la main sur le loquet, un fort coup de marteau retentit frapp\'e9 \'e0 la porte ext\'e9rieure. Pelo resta.
+\par
+\par Quelques minutes apr\'e8s, deux hommes, envelopp\'e9s de manteaux, furent introduits. Les larges bords de leurs feutres cachaient presque enti\'e8rement leurs visages. Cependant, \'e0 un mouvement que fit l\rquote un d\rquote eux, la lumi\'e8
+re du foyer vint \'e9clairer partiellement ses traits.
+\par
+\par Pelo Rouan recula \'e0 son aspect, et, au lieu de sortir, il se glissa prestement dans une embrasure.
+\par
+\par }\pard\plain \s1\qc\sb600\sa480\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc97743813}XII\line Dans la for\'eat{\*\bkmkend _Toc97743813}\line \line
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {Les nouveaux venus \'e9taient tous deux de haute taille et d\rquote apparence robuste. Celui dont Pelo Rouan avait aper\'e7u la figure \'e9
+tait dans toute la force de la jeunesse, beau visage et merveilleusement tourn\'e9. L\rquote autre avait sous son feutre une chevelure grise, et plus de soixante ans sur les \'e9paules.
+\par
+\par \endash \~Qui que vous soyez, dit Simonnet employant la digne formule armoricaine, vous \'eates les bienvenus. Que demandez-vous\~?
+\par
+\par Le plus jeune des deux \'e9trangers rejeta son manteau sur le coude et montra l\rquote uniforme de capitaine des soldats de la mar\'e9chauss\'e9e.
+\par
+\par \endash \~Je veux parler \'e0 M.\~Herv\'e9 de Vaunoy, r\'e9pondit-il.
+\par
+\par \endash \~Le nouveau capitaine\~! chuchot\'e8rent les serviteurs de La Tremlays.
+\par
+\par Ren\'e9e, la servante normande de M}{\super lle}{ Alix, arrangea aussit\'f4t les plis de sa robe\~; les autres femmes, moins bien apprises, se born\'e8rent \'e0 rougir immod\'e9r\'e9ment.
+\par
+\par Quant \'e0 Pelo Rouan, il gagna la porte sans bruit, apr\'e8s avoir \'e9chang\'e9 un second regard d\rquote intelligence avec Yvon et Corentin.
+\par
+\par \endash \~Ah\~! c\rquote est lui qui est le nouveau capitaine\~? murmura-t-il lentement d\rquote un air pensif.
+\par
+\par Puis il s\rquote enfon\'e7a dans les sentiers de la for\'eat.
+\par
+\par Ma\'eetre Simonnet prit un maintien grave et solennel, pour remplir convenablement son office d\rquote introducteur aux lieu et place de ma\'eetre Alain, le majordome, qui se faisait vieux et dormait d\rquote ordinaire \'e0 cette heure, ivre d\rquote
+eau-de-vie.
+\par
+\par Il mit le bonnet \'e0 la main et pr\'e9c\'e9da les nouveaux venus dans le salon de r\'e9ception o\'f9 se tenaient Herv\'e9 de Vaunoy et sa famille.
+\par
+\par Pendant qu\rquote il traverse le vestibule et la grande salle, nous r\'e9trograderons de quelques heures et nous prendrons nos deux \'e9trangers au moment o\'f9 ils quittent la bonne ville de Vitr\'e9 pour entrer dans la for\'eat. Outre que c\rquote
+est un moyen fort simple de faire leur connaissance, nous assisterons ainsi avec eux \'e0 quelques petits incidents qu\rquote il nous importe de ne point passer sous silence.
+\par
+\par Comme le lecteur a pu le conjecturer, le vieillard \'e0 barbe grise remplissait aupr\'e8s du jeune capitaine l\rquote office du valet. C\rquote \'e9tait un homme \'e0 visage honn\'eate et aust\'e8re\~; sa taille l\'e9g\'e8rement vo\'fbt\'e9e annon\'e7
+ait seule la fatigue ou la souffrance, car son beau front restait sans rides et son regard serein exprimait la tranquillit\'e9 d\rquote \'e2me la plus parfaite.
+\par
+\par Quant au capitaine, il y avait sous sa fine moustache noire retrouss\'e9e un sourire insouciant et fin\~; dans ses yeux, une hardiesse indomptable, une gaiet\'e9 franche et comme un reflet de cordiale loyaut\'e9. On e\'fbt trouv\'e9
+ difficilement une taille plus \'e9l\'e9gante que la sienne, une pose plus gaillarde sur son cheval isabelle, et une plus gracieuse fa\'e7on de porter son belliqueux uniforme. Il avait de vingt-cinq \'e0 vingt-sept ans.
+\par
+\par Le valet s\rquote appelait Jude Leker\~; le ma\'eetre avait nom Didier tout court.
+\par
+\par Le bon \'e9cuyer de Nicolas Treml n\rquote avait point chang\'e9 beaucoup au long de ces vingt ann\'e9es. La souffrance avait gliss\'e9 sur son c\'9cur comme le temps sur la dure peau de son visage. Il se tenait encore ferme sur son cheval, et il n
+\rquote e\'fbt point fait bon recevoir un coup de la rapi\'e8re plus moderne qui avait remplac\'e9 sa longue \'e9p\'e9e \'e0 garde de fer.
+\par
+\par Il pouvait \'eatre deux heures apr\'e8s midi quand Didier et Jude d\'e9pass\'e8rent les premiers arbres de la for\'eat. Le p\'e2le soleil d\rquote automne se jouait dans le feuillage jaunissant, et le sabot des chevaux s\rquote enfon\'e7ait \'e0
+ chaque pas dans la molle liti\'e8re que novembre \'e9tend au pied des arbres. Jude semblait respirer avec d\'e9lices une atmosph\'e8re connue\~; il saluait chaque vieux tronc d\rquote un regard ami et presque filial. Il y avait vingt ans que Jude n
+\rquote avait vu la for\'eat de Rennes.
+\par
+\par Tout en marchant, le ma\'eetre et le serviteur poursuivaient une conversation commenc\'e9e.
+\par
+\par \endash \~C\rquote \'e9tait, ma foi\~! un vaillant vieillard que ce M.\~Nicolas\~! s\rquote \'e9cria Didier interrompant un long r\'e9cit que lui faisait Jude\~; j\rquote aime son gant de buffle qui pesait une livre, et j\rquote
+aurais voulu voir la pauvre mine que dut faire M.\~le R\'e9gent.
+\par
+\par \endash \~Le R\'e9gent nous mit \'e0 la Bastille\~! r\'e9pondit Jude avec un soupir.
+\par
+\par \endash \~C\rquote \'e9tait, en conscience, le moins qu\rquote il p\'fbt faire, mon gar\'e7on\~!
+\par
+\par \endash \~Nicolas Treml, que Dieu sauve son \'e2me\~! \'e9tait d\'e9j\'e0 bien vieux, et puis il pensait sans cesse \'e0 l\rquote enfant.
+\par
+\par \endash \~Quel enfant\~? interrompit Didier.
+\par
+\par \endash \~Georges Treml, qui doit \'eatre, \'e0 l\rquote heure qu\rquote il est, un hardi soldat, s\rquote il a gard\'e9 dans ses veines une goutte du bon sang de ses p\'e8res.
+\par
+\par L\rquote histoire languissait. Didier b\'e2illa. Jude poursuivit\~:
+\par
+\par \endash \~Il pensait donc \'e0 l\rquote enfant qui \'e9tait au pays sans protecteur et sans appui. Vieillesse et chagrin, c\rquote est trop \'e0 la fois, mon jeune monsieur et pourtant Nicolas Treml mit longtemps \'e0 mourir\~
+! Il descendit en terre, voici trois ans pass\'e9s, et me l\'e9gua le petit M.\~Georges.
+\par
+\par \endash \~Et qu\rquote est devenu ce Georges\~?
+\par
+\par \endash \~Dieu le sait\~! Moi, je fus mis en libert\'e9 deux ans apr\'e8s la mort de mon ma\'eetre. Je n\rquote avais point d\rquote argent, et si la Providence ne m\rquote e\'fbt pas envoy\'e9 sur votre chemin au moment o\'f9
+ vous cherchiez un valet pour le voyage, je ne sais comment j\rquote aurais regagn\'e9 la Bretagne. Ma ch\'e8re, ma noble Bretagne\~! r\'e9p\'e9ta Jude avec des larmes de joie dans les yeux.
+\par
+\par Didier s\rquote arr\'eata et lui tendit la main.
+\par
+\par \endash \~Tu es un honn\'eate c\'9cur, mon gar\'e7on, dit-il\~; je t\rquote aime pour ton attachement au souvenir de ton vieux ma\'eetre, et pour l\rquote amour que tu as gard\'e9 \'e0 ton pays. Si tu veux, tu ne me quitteras plus.
+\par
+\par Jude toucha respectueusement la main que lui offrait le capitaine.
+\par
+\par \endash \~Je le voudrais, murmura-t-il en secouant la t\'eate, sur ma parole, je le voudrais, car il y a en vous quelque chose qui rappelle la franche loyaut\'e9 de Treml. Mais je suis \'e0 l\rquote enfant et je suis breton\~: ne m\rquote
+avez-vous point dit que vous venez pour an\'e9antir les derniers restes de la r\'e9sistance bretonne\~?
+\par
+\par \endash \~Si fait\~! quelques centaines de fous furieux. Quand la r\'e9bellion se sent faible, vois-tu, elle tourne au brigandage\~: je viens pour punir des bandits.
+\par
+\par Jude r\'e9prima un geste de col\'e8re.
+\par
+\par \endash \~De mon temps, murmura-t-il, messieurs de la Fr\'e9rie bretonne ne m\'e9ritaient point ce nom.
+\par
+\par \endash \~C\rquote est vrai\~: ceux dont tu parles n\rquote \'e9taient que des maniaques ent\'eat\'e9s\~; mais les }{\i Fr\'e8res bretons }{sont devenus les }{\i Loups.}{
+\par
+\par }{\i \endash \~}{Les Loups\~? r\'e9p\'e9ta Jude sans comprendre.
+\par
+\par \endash \~Ils ont eux-m\'eames choisi ce sauvage sobriquet. Ce n\rquote est pas la Bretagne, ce sont les Loups que je viens combattre de par l\rquote ordre du roi.
+\par
+\par Jude ne fut probablement point persuad\'e9 par cette subtile distinction car il se borna \'e0 r\'e9pondre\~:
+\par
+\par \endash \~Je ne sais pas ce que font les Loups, mais ils sont bretons, et vous \'eates fran\'e7ais\~!
+\par
+\par \endash \~N\rquote en parlons plus\~! s\rquote \'e9cria gaiement le capitaine. Quant \'e0 la question de savoir si je suis fran\'e7ais ou non, c\rquote est plus que je ne puis dire. Bois un coup, mon gar\'e7on\~!
+\par
+\par Il tendit sa gourde de voyage \'e0 Jude qui, cette fois, n\rquote eut aucune objection \'e0 soulever.
+\par
+\par \endash \~Et maintenant, reprit le capitaine, orientons-nous\~: voici un sentier qui doit mener \'e0 Saint-Aubin-du-Cormier.
+\par
+\par \endash \~C\rquote est ma route, r\'e9pondit Jude, et nous allons nous s\'e9parer\'85, car vous allez \'e0 Rennes, je pense\~?
+\par
+\par \endash \~Je vais au ch\'e2teau de La Tremlays.
+\par
+\par Jude devint pensif.
+\par
+\par \endash \~Vous \'eates d\'e9j\'e0 venu dans le pays, dit-il apr\'e8s un silence, car vous le connaissez aussi bien que moi. Peut-\'eatre n\rquote est-ce pas la premi\'e8re fois que vous allez au ch\'e2teau de La Tremlays\~?
+\par
+\par \endash \~Peut-\'eatre, r\'e9p\'e9ta le capitaine qui sembla \'e9viter une r\'e9ponse plus cat\'e9gorique.
+\par
+\par \endash \~Si vous y \'eates all\'e9, continua Jude dont tous les traits exprimaient une curiosit\'e9 puissante, vous avez d\'fb voir un jeune homme\'85, un beau jeune homme\~: l\rquote h\'e9ritier de ces nobles domaines, l\rquote unique rejeton d\rquote
+une race qui est vieille comme la Bretagne\~!
+\par
+\par \endash \~Tu le nommes\~?
+\par
+\par \endash \~Georges Treml.
+\par
+\par Ce fut au tour du capitaine de s\rquote \'e9tonner. Pour la premi\'e8re fois, il rapprocha ce nom de Treml de celui du ch\'e2teau, et il comprit que le vieux gentilhomme, dont il venait d\rquote entendre la chevaleresque histoire, \'e9tait l\rquote
+ancien ma\'eetre de La Tremlays.
+\par
+\par \endash \~Je n\rquote ai jamais vu ce jeune homme, r\'e9pondit-il.
+\par
+\par }\pard\plain \s1\qc\sb600\sa480\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc97743814}XIII\line Le capitaine Didier{\*\bkmkend _Toc97743814}\line \line
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {Jude demeura un instant comme atterr\'e9.
+\par
+\par \endash \~Mon Dieu\~! pensait-il, qu\rquote ont-ils fait de notre petit monsieur\~?
+\par
+\par Le capitaine \'e9tait devenu r\'eaveur. Peut-\'eatre connaissait-il assez M.\~de\~Vaunoy pour qu\rquote un doute s\rquote \'e9lev\'e2t dans son esprit touchant le sort de l\rquote h\'e9ritier de Treml.
+\par
+\par \endash \~Ma t\'e2che est trac\'e9e, reprit Jude\~; je la remplirai, monsieur, ajouta-t-il d\rquote une voix que son \'e9motion rendait solennelle\~; je vous adjure, par votre titre de gentilhomme, de me pr\'eater votre aide.
+\par
+\par Un triste sourire vint \'e0 la l\'e8vre du capitaine.
+\par
+\par \endash \~Gentilhomme\~! dit-il.
+\par
+\par \endash \~Par votre m\'e8re\~!\'85 voulut continuer Jude.
+\par
+\par \endash \~Ma m\'e8re\~! dit encore le capitaine. Allons, mon gar\'e7on, tu tombes mal. Que viens-tu me parler de titres et de m\'e8re\~?\'85 Mais je suis officier du roi, et cela vaut noblesse\~: tu auras mon aide, pour l\rquote amour de Dieu.
+\par
+\par \endash \~Merci\~! merci\~! s\rquote \'e9cria Jude. En revanche, moi, je suis \'e0 vous, monsieur\~; \'e0 vous de tout c\'9cur et tant qu\rquote il vous plaira. Maintenant, veuillez vous d\'e9tourner quelque peu de votre route\~
+; nous reviendrons ensemble au ch\'e2teau.
+\par
+\par Le capitaine suivit Jude aussit\'f4t. Ils march\'e8rent un quart d\rquote heure le long du chemin qui m\'e8ne au bourg de Saint-Aubin-du-Cormier, puis Jude, tournant \'e0 gauche, s\rquote enfon\'e7a dans un \'e9pais taillis. Au bout d\rquote
+une centaine de pas, Didier arr\'eata son cheval.
+\par
+\par \endash \~O\'f9 me m\'e8nes-tu\~? demanda-t-il.
+\par
+\par \endash \~Au lieu o\'f9 Nicolas Treml, mon ma\'eetre, partant pour la cour de Paris, a enfoui l\rquote espoir et la fortune de sa race.
+\par
+\par \endash \~Tu as grande confiance en moi\~?
+\par
+\par Jude h\'e9sita un instant.
+\par
+\par \endash \~Je vous confierais ma vie, dit-il enfin, mais le tr\'e9sor de Treml n\rquote est point \'e0 moi. Vous avez raison\~: mieux vaut que je sois seul \'e0 garder ce secret.
+\par
+\par \endash \~Et mieux vaut, ajouta Didier, que je ne m\rquote enfonce point trop dans ce fourr\'e9, au-del\'e0 duquel est la retraite des Loups. Ils pourraient me mordre, mon gar\'e7on. Va, tu me retrouveras ici.
+\par
+\par Jude descendit de cheval et s\rquote engagea, \'e0 pied, dans l\rquote \'e9pais taillis o\'f9 nous avons vu autrefois cheminer Nicolas Treml lorsqu\rquote il portait en poche l\rquote acte sign\'e9 par son cousin Herv\'e9 de Vaunoy.
+\par
+\par Rest\'e9 seul, le jeune capitaine mit aussi pied \'e0 terre, s\rquote \'e9tendit sur le gazon et donna son \'e2me \'e0 la r\'eaverie. Ses m\'e9ditations furent douces. Officier de fortune et parvenu, son m\'e9rite aidant, \'e0 un poste que ses pareils n
+\rquote atteignaient point avant d\rquote avoir vu blanchir leur moustache et tomber leurs cheveux, il avait d\'e9sormais devant lui un avenir couleur de rose. Sa mission en Bretagne n\rquote \'e9tait pas sans importance, et il esp\'e9rait r\'e9duire ais
+\'e9ment cette poign\'e9e d\rquote hommes intr\'e9pides, mais simples et grossiers, qui s\rquote opposaient encore \'e0 la lev\'e9e de l\rquote imp\'f4t, molestaient les sujets soumis au roi et poussaient parfois leur insolente audace jusqu\rquote \'e0
+ mettre la main sur les fonds du gouvernement.
+\par
+\par \'c0 part cet int\'e9r\'eat politique, son arriv\'e9e dans le pays de Rennes avait pour lui un int\'e9r\'eat particulier, dont nous ne ferons point myst\'e8re au lecteur. Ce n\rquote \'e9tait pas la premi\'e8re fois que Didier venait en Bretagne. L
+\rquote ann\'e9e pr\'e9c\'e9dente, il avait pass\'e9 six mois \'e0 Rennes, en qualit\'e9 de gentilhomme}{\cs30\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain \s31\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs30\lang1036\cgrid {
+\cs30\b\fs36\super \chftn }{ Gentilhomme, en ce sens, n\rquote impliquait pas toujours id\'e9e de noblesse. Racine, Voltaire lui-m\'eame, ont \'e9t\'e9 gentilshommes des rois de France.}}}{\super }{de M.\~
+le comte de Toulouse, gouverneur de la province, lequel l\rquote avait fait entrer depuis dans les gardes-fran\'e7aises, d\rquote o\'f9 il \'e9tait sorti avec son grade actuel.
+\par
+\par Beau de visage et de tournure, prompt \'e0 l\rquote amiti\'e9, mais \'e9tourdi et l\'e9ger, il avait \'e9t\'e9 bien pr\'e8s, une fois, de choisir la compagne de sa vie.
+\par
+\par Pendant son s\'e9jour \'e0 Rennes, dans la maison du prince gouverneur, il avait \'e9t\'e9 de pair \'e0 compagnon avec les fils des premi\'e8res familles de la province. Il \'e9tait de toutes les f\'eates de messieurs des \'c9
+tats, et dans ce monde des gens du roi, sa position lui attirait une faveur \'e0 laquelle ne nuisait point sa bonne mine.
+\par
+\par \'c0 cette \'e9poque, la reine des salons dans la capitale bretonne \'e9tait M}{\super lle}{ Alix de Vaunoy de La Tremlays, noble cr\'e9ature dont le charmant visage \'e9tait moins parfait que l\rquote esprit, et dont l\rquote
+esprit ne valait point encore le c\'9cur. Didier l\rquote avait vue au palais m\'eame du prince gouverneur qui, pendant son s\'e9jour dans la province, tenait une v\'e9ritable cour. Il s\rquote \'e9tait senti attir\'e9 vers elle.
+\par
+\par Alix, de son c\'f4t\'e9, n\rquote avait point dissimul\'e9 le plaisir que lui causait cette recherche. Le monde avait remarqu\'e9 leur naissante et mutuelle sympathie.
+\par
+\par M.\~de\~Vaunoy seul semblait ne s\rquote en point apercevoir ou y pr\'eater volontairement les mains, ce qui surprenait fort chacun.
+\par
+\par On savait, en effet, que Vaunoy avait pour l\rquote \'e9tablissement de sa fille unique des pr\'e9tentions fort \'e9lev\'e9es, et qui ne s\rquote attaquaient \'e0 rien moins qu\rquote \'e0 M.\~de\~B\'e9chameil, marquis de Nointel, intendant royal de l
+\rquote imp\'f4t et l\rquote un des plus opulents financiers qui fussent alors en Europe.
+\par
+\par Nonobstant cela, Vaunoy, qui avait d\rquote abord regard\'e9 le jeune officier de fortune avec un d\'e9dain tout particulier, l\rquote attira bient\'f4t chez lui et lui fit f\'eate tout autant qu\rquote aux h\'e9ritiers des plus puissantes maisons.
+\par
+\par Si ce n\rquote e\'fbt point \'e9t\'e9 l\'e0 une circonstance positivement insignifiante pour le public, on aurait pu remarquer que ce changement avait co\'efncid\'e9 avec l\rquote acquisition que fit Vaunoy d\rquote
+un certain Lapierre, valet du prince gouverneur.
+\par
+\par Mais il n\rquote \'e9tait point probable, en v\'e9rit\'e9, que cette r\'e9volution d\rquote antichambre e\'fbt pu influer en rien sur la conduite ult\'e9rieure du riche ma\'eetre de La Tremlays.
+\par
+\par Quoi qu\rquote il en soit, un soir que Didier sortait de l\rquote h\'f4tel de Vaunoy, le c\'9cur tout plein d\rquote esp\'e9rance, il fut attaqu\'e9 dans la rue par trois estafiers qui le pouss\'e8rent rudement. Il n\rquote avait que son \'e9p\'e9
+e de bal, mais il s\rquote en servit comme il faut\~; les trois estafiers en furent pour leurs peines et les horions qu\rquote ils re\'e7urent.
+\par
+\par Didier, bless\'e9, rentra au palais du gouvernement\~; l\rquote affaire n\rquote eut point de suite, parce que le comte de Toulouse quitta Rennes quelques jours apr\'e8s.
+\par
+\par Mais ce n\rquote \'e9tait pas l\'e0 le seul souvenir du capitaine Didier. Il en avait un autre beaucoup plus humble, qui restait plus avant peut-\'eatre dans son c\'9cur. C\rquote \'e9tait une blonde fille de la for\'eat dont nous avons d\'e9j\'e0 prononc
+\'e9 le nom.
+\par
+\par En ce moment encore, couch\'e9 sur l\rquote herbe et berc\'e9 par ses m\'e9ditations, il ne songeait point \'e0 M}{\super lle}{ de Vaunoy, et c\rquote \'e9tait la pure et gracieuse image de Fleur-des-Gen\'eats qui souriait au fond de sa pens\'e9e.
+\par
+\par Il r\'eavait, et ne s\rquote en rendait point compte, \'e0 cette douce et chaste tendresse qui avait embelli quelques jours de sa vie quand il \'e9tait encore presque adolescent. Les Loups, l\rquote imp\'f4
+t, la bataille prochaine, rien de tout cela pour lui n\rquote existait en ce moment. Les arbres de la vieille for\'eat lui parlaient de sa vision d\rquote autrefois.
+\par
+\par \endash \~Si elle venait\~! murmura-t-il en glissant son regard dans les sombres profondeurs des taillis.
+\par
+\par Ce qui pouvait lui venir le plus probablement, c\rquote \'e9tait la balle de quelque Loup, car il avait jet\'e9 sous lui son manteau, et les broderies de son uniforme brillaient maintenant sans voile.
+\par
+\par Mais il y a un Dieu pour les capitaines qui r\'eavent. Une voix douce et lointaine encore sembla r\'e9pondre \'e0 son aspiration. Il tendit l\rquote oreille. La voix approchait. Elle chantait la complainte d\rquote Arthur de Bretagne.
+\par
+\par Didier \'e9coutait avec d\'e9lices cette voix et cette m\'e9lodie connues. \'c0 mesure que la voix approchait, les paroles devenaient plus distinctes. Fleur-des-Gen\'eats chantait ce passage de la complainte populaire o\'f9 Constance de Bretagne commence
+\'e0 d\'e9sesp\'e9rer de revoir son malheureux fils. Nous traduisons le patois des paysans d\rquote Ille-et-Vilaine.
+\par
+\par Marie disait\~:
+\par
+\par }\pard \qc\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright {\i Elle attendait, car pauvre m\'e8re
+\par Longtemps esp\'e8re,
+\par Elle attendait, le c\'9cur marri,
+\par Son fils ch\'e9ri.
+\par Elle mettait son \'e2me enti\'e8re
+\par Dans sa pri\'e8re
+\par Et disait\~: \'ab\~Rends-moi mon enfant\~!
+\par Dieu tout-puissant\~!\~\'bb}{
+\par }\pard \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright {
+\par Marie n\rquote \'e9tait plus qu\rquote \'e0 quelques pas de Didier, mais ils ne se voyaient point encore, tant le taillis \'e9tait \'e9pais. Le capitaine retenait son souffle.
+\par
+\par Marie poursuivit, r\'e9p\'e9tant, suivant l\rquote usage, les deux derniers vers en guise de refrain\~:
+\par
+\par }\pard \qc\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright {\i Et disait\~: \'ab\~Rends-moi mon enfant\~!
+\par Dieu tout-puissant\~!}{
+\par }{\i Arthur\~! Arthur\~! H\'e9las\~! absence
+\par Brise esp\'e9rance
+\par Le faible est au pouvoir du fort}{
+\par }{\i Jusqu\rquote \'e0 la mort\~!\~\'bb}{
+\par }\pard \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright {
+\par Le caract\'e8re de ce chant est une m\'e9lancolie tendre et si profonde que le m\'e9n\'e9trier qui le dit \'e0 un rustique auditoire est certain d\rquote avance d\rquote un succ\'e8s de larmes. Il semblait que la pauvre Marie rapport\'e2t \'e0 elle-m\'ea
+me le sens des deux derniers vers, car le chant tomba de ses l\'e8vres comme un harmonieux g\'e9missement.
+\par
+\par \endash \~Fleur-des-Gen\'eats\~! murmura Didier.
+\par
+\par Elle entendit et per\'e7a d\rquote un bond le fourr\'e9.
+\par
+\par Lorsqu\rquote elle aper\'e7ut enfin le capitaine, ses genoux fl\'e9chirent\~; elle s\rquote affaissa sur elle-m\'eame en levant ses grands yeux au ciel, et son c\'9cur s\rquote \'e9lan\'e7a vers Dieu.
+\par
+\par Cette \'e2me candide et virginale ignorait les artifices du mensonge\~; elle lui raconta ses craintes et ses esp\'e9rances et combien elle avait pri\'e9 pour son retour\~; ainsi se prolongea longtemps, avec tout le charme et la na\'efvet\'e9 de l\rquote
+innocence, cet entretien touchant qui devait avoir une influence d\'e9cisive sur leur destin\'e9e.
+\par
+\par }\pard\plain \s1\qc\sb600\sa480\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc97743815}XIV\line O\'f9 le Loup Blanc montre le bout de son museau{\*\bkmkend _Toc97743815}\line \line
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {Pendant cela, Jude Leker essayait de trouver son chemin dans le taillis. Il eut d\rquote abord grand\rquote peine \'e0 s\rquote
+orienter, car nul sentier ne traversait l\rquote \'e9paisseur du fourr\'e9\~; mais au bout d\rquote une centaine de pas, il vit avec surprise qu\rquote une multitude de petites routes se croisaient en tous sens et semblaient n\'e9
+anmoins converger vers un centre commun.
+\par
+\par Il suivit un de ces sentiers, et arriva bient\'f4t au bord de ce sauvage ravin que nous connaissons d\'e9j\'e0 sous le nom de la }{\i Fosse-aux-Loups.}{
+\par
+\par \'c0 part ces routes qui n\rquote existaient point autrefois et qui annon\'e7aient tr\'e8s positivement le voisinage d\rquote un lieu de r\'e9union o\'f9 de nombreux habitu\'e9s se rendaient de diff\'e9rents c\'f4t\'e9s, rien n\rquote \'e9tait chang\'e9
+ dans le sombre aspect du paysage. Le m\'eame silence r\'e9gnait autour de la m\'eame solitude.
+\par
+\par Jude descendit les bords du ravin en se retenant aux branches et atteignit le fond o\'f9 s\rquote \'e9levait le ch\'eane creux. La physionomie du bon \'e9cuyer \'e9tait triste et grave. Il songeait sans doute que la derni\'e8re fois qu\rquote
+il avait visit\'e9 ce lieu, c\rquote \'e9tait en compagnie de son ma\'eetre d\'e9funt.
+\par
+\par Il songeait aussi que le creux du ch\'eane pouvait avoir \'e9t\'e9 d\'e9positaire infid\'e8le. Or la fortune de Treml avait \'e9t\'e9 mise tout enti\'e8re entre ces noueuses racines qui d\'e9chiraient le sol.
+\par
+\par Avant de p\'e9n\'e9trer dans l\rquote int\'e9rieur de l\rquote arbre, Jude examina les alentours avec soin\~; il fouilla du regard chaque buisson, chaque touffe de bruy\'e8re, et dut se convaincre qu\rquote il \'e9tait bien seul.
+\par
+\par Cet examen lui fit d\'e9couvrir, derri\'e8re l\rquote une des tours en ruine, un petit monceau de d\'e9combres, \'e0 la place o\'f9 s\rquote \'e9levait jadis la cabane de Mathieu Blanc.
+\par
+\par \endash \~C\rquote \'e9taient de bons serviteurs de Treml, murmura-t-il en se d\'e9couvrant, que Dieu ait leur \'e2me\~!
+\par
+\par Dans l\rquote int\'e9rieur de l\rquote arbre, il trouva quelques d\'e9bris de cercles, et presque tous les ustensiles de Jean Blanc, mais rouill\'e9s et dans un \'e9tat qui ne permettait point de croire qu\rquote on s\rquote en f\'fbt servi depuis peu.
+
+\par
+\par Jude prit une pioche et se mit aussit\'f4t en besogne.
+\par
+\par Pendant qu\rquote il travaillait, un imperceptible mouvement se fit dans les buissons et deux t\'eates d\rquote hommes, masqu\'e9s \'e0 l\rquote aide d\rquote un carr\'e9 de peau de loup, se montr\'e8rent.
+\par
+\par Une troisi\'e8me t\'eate, masqu\'e9e de blanc, sortit au m\'eame instant d\rquote une haute touffe d\rquote ajoncs qui touchait presque le ch\'eane o\'f9 travaillait Jude.
+\par
+\par Les trois hommes, porteurs de ce d\'e9guisement \'e9trange, \'e9chang\'e8rent rapidement un signe d\rquote intelligence.
+\par
+\par Le signe du masque blanc fut un ordre, sans doute, car les deux autres rentr\'e8rent imm\'e9diatement dans leurs cachettes.
+\par
+\par Le masque blanc se coucha sans bruit \'e0 plat ventre et se mit \'e0 ramper vers l\rquote arbre. Il franchit lentement la distance qui l\rquote en s\'e9parait, puis il se dressa de mani\'e8re \'e0 fourrer sa t\'eate dans l\rquote
+une des ouvertures que le temps avait pratiqu\'e9es au tronc creux du vieux ch\'eane.
+\par
+\par Son masque le g\'eanait pour voir\~; il l\rquote arracha et d\'e9couvrit un visage tout noirci de charbon et de fum\'e9e\~: le visage de Pelo Rouan, le charbonnier.
+\par
+\par Jude travaillait toujours et ne se doutait point qu\rquote un regard curieux suivait chacun de ses mouvements.
+\par
+\par Au bout de quelques minutes, la pioche rebondit sur un corps dur et sonore. Jude se h\'e2ta de d\'e9blayer le trou et retira bient\'f4t le coffret de fer que Nicolas Treml avait enfoui autrefois en cet endroit. Apr\'e8s l\rquote avoir examin\'e9 un inst
+ant avec inqui\'e9tude pour voir s\rquote il n\rquote avait point \'e9t\'e9 visit\'e9 en son absence, Jude sortit une clef de la poche de son pourpoint.
+\par
+\par \'c0 ce moment, Pelo Rouan se mit \'e0 ramper et rentra sans bruit dans sa cachette.
+\par
+\par Ce fut pour lui un coup de fortune, car Jude, sur le point d\rquote ouvrir le coffret, se ravisa et fit le tour du ch\'eane, jetant \'e0 la ronde son regard inquiet. Il ne vit personne, regagna le creux de l\rquote
+arbre et fit jouer la serrure du coffret de fer.
+\par
+\par Tout y \'e9tait, intact comme au jour du d\'e9p\'f4t\~: or et parchemin. Le bon Jude ne put retenir une exclamation de joie, en songeant que, avec cela, Georges Treml, f\'fbt-il r\'e9duit \'e0 mendier son pain, n\rquote aurait qu\rquote un mot \'e0
+ dire pour recouvrer son h\'e9ritage intact.
+\par
+\par Mais une expression de tristesse rempla\'e7a bient\'f4t son joyeux sourire\~: o\'f9 \'e9tait Georges Treml\~!
+\par
+\par Le capitaine Didier, son nouveau ma\'eetre, avait re\'e7u l\rquote hospitalit\'e9 au ch\'e2teau, et il ne savait m\'eame pas qu\rquote il exist\'e2t une cr\'e9ature humaine du nom de Georges Treml.
+\par
+\par Donc, non seulement Georges n\rquote \'e9tait plus l\'e0, mais on ne parlait m\'eame plus de lui.
+\par
+\par Jude aurait voulu d\'e9j\'e0 \'eatre au ch\'e2teau pour s\rquote informer du sort de l\rquote enfant. Il pla\'e7a le coffret dans le trou, qu\rquote il combla de nouveau en ayant soin d\rquote effacer de son mieux les trace
+s de la fouille, puis il gravit la rampe du ravin.
+\par
+\par Pelo Rouan le suivit de l\rquote \'9cil pendant qu\rquote il s\rquote \'e9loignait.
+\par
+\par \endash \~C\rquote est bien Jude\~! murmura-t-il, Jude l\rquote \'e9cuyer du vieux Nicolas Treml\~! il n\rquote emporte pas le coffret\~; je verrai cette nuit ce qu\rquote il peut contenir. En attendant, il ne faut point que nos gens soup\'e7
+onnent ce myst\'e8re, car ils pourraient revenir avant moi.
+\par
+\par Jude avait disparu. Les deux hommes \'e0 masques fauves quitt\'e8rent le fourr\'e9 et s\rquote \'e9lanc\'e8rent vers le ch\'eane. Ils remu\'e8rent les outils, visit\'e8rent chaque repli de l\rquote \'e9corce et ne trouv\'e8rent rien.
+\par
+\par Ces deux hommes \'e9taient deux }{\i Loups.}{
+\par
+\par Ils s\rquote approch\'e8rent de la touffe d\rquote ajoncs.
+\par
+\par \endash \~Ma\'eetre, dirent-ils en soulevant leurs bonnets, qu\rquote avez-vous vu\~?
+\par
+\par Pelo Rouan haussa les \'e9paules.
+\par
+\par \endash \~C\rquote est grand dommage que vous n\rquote habitiez point la bonne ville de Vitr\'e9, dit-il. Vous \'eates curieux comme des vieilles femmes, et vous feriez d\rquote excellents bourgeois. J\rquote ai vu un rustre d\'e9terrer deux douzaines d
+\rquote \'e9cus de six livres qu\rquote il avait enfouies en ce lieu.
+\par
+\par Les deux Loups se regard\'e8rent.
+\par
+\par \endash \~Cela fait plus de deux cents pi\'e9cettes de douze sous \'e0 la fleur de lis, grommela l\rquote un d\rquote eux, et il y en a peut-\'eatre d\rquote autres.
+\par
+\par \endash \~Cherchez, dit Pelo Rouan avec une indiff\'e9rence affect\'e9e. Moi, je vais veiller \'e0 votre place.
+\par
+\par Les deux Loups h\'e9sit\'e8rent un instant, mais ce ne fut pas long. Ils touch\'e8rent de nouveau leurs bonnets et regagn\'e8rent leurs postes.
+\par
+\par Pelo Rouan remit son masque en peau de mouton.
+\par
+\par \endash \~C\rquote est bien, dit-il\~: mais souvenez-vous de ceci\~: quand je suis l\'e0, mes yeux veillent avec les v\'f4tres, je puis pardonner un instant de n\'e9gligence. Quand je m\rquote \'e9loigne, la n\'e9
+gligence devient trahison, et vous savez comment je punis les tra\'eetres. On a vu des soldats de la mar\'e9chauss\'e9e dans la for\'eat, et peut-\'eatre en ce moment m\'eame des yeux ennemis interro
+gent les profondeurs de ce ravin. La moindre imprudence peut livrer le secret de notre retraite. Prenez garde\~!
+\par
+\par Le charbonnier pronon\'e7a ces mots d\rquote une voix br\'e8ve et imp\'e9rieuse. Les deux Loups r\'e9pondirent humblement\~:
+\par
+\par \endash \~Ma\'eetre, nous veillerons.
+\par
+\par Pelo Rouan \'f4ta les pistolets qui pendaient \'e0 sa ceinture et les cacha sous ses v\'eatements.
+\par
+\par \endash \~Je vais au ch\'e2teau, continua-t-il, afin d\rquote apprendre ce que nous devons craindre des gens du roi. Je reviendrai cette nuit.
+\par
+\par \'c0 ces mots, il gravit la mont\'e9e d\rquote un pas rapide et disparut derri\'e8re les arbres de la for\'eat.
+\par
+\par \endash \~Le Loup Blanc et le diable, murmura l\rquote une des sentinelles, il n\rquote y a qu\rquote eux deux pour courir ainsi. Guyot\~?
+\par
+\par \endash \~Francin\~?
+\par
+\par \endash \~J\rquote aurais pourtant voulu voir l\'e0-bas dans le creux du ch\'eane.
+\par
+\par \endash \~Moi aussi, mais\'85 Si on fouillait, il verrait. Je m\rquote entends.
+\par
+\par \endash \~La terre est pourtant fra\'eechement remu\'e9e\'85
+\par
+\par \endash \~Il verrait, je te dis\~! Et nous savons ses ordres.
+\par
+\par \endash \~C\rquote est la v\'e9rit\'e9\~! Quand il a parl\'e9, \'e7a suffit.
+\par
+\par En cons\'e9quence de quoi, les deux Loups se r\'e9sign\'e8rent \'e0 faire bonne garde.
+\par
+\par Jude Leker, lui, reprenait le chemin qui devait le conduire vers son capitaine. Il traversa le taillis d\rquote un pas plus leste et le c\'9cur plus content que la premi\'e8re fois. Une de ses inqui\'e9tudes \'e9tait au moins calm\'e9e et il avait d\'e9
+sormais en main de quoi racheter les riches domaines de la maison de Treml.
+\par
+\par Quand il arriva au lieu o\'f9 il avait laiss\'e9 Didier, celui-ci \'e9tait seul.
+\par
+\par \endash \~Tu n\rquote as pas perdu de temps, mon gar\'e7on, dit-il gaiement. Je ne t\rquote attendais pas si vite.
+\par
+\par Jude prit cela pour un reproche adress\'e9 \'e0 sa lenteur et se confondit en excuses.
+\par
+\par \endash \~Allons\~! s\rquote \'e9cria le capitaine qui sauta en selle sans toucher l\rquote \'e9trier, j\rquote aurai dormi sans doute, et fait un beau r\'eave, car je veux mourir si j\rquote \'e9tais press\'e9 de te voir arriver. \'c0 propos, et le tr
+\'e9sor de Treml\~?
+\par
+\par \endash \~Dieu l\rquote a tenu en sa garde, r\'e9pondit Jude.
+\par
+\par \endash \~Tant mieux\~! Au ch\'e2teau, maintenant, \'e0 moins qu\rquote il ne te reste quelque myst\'e9rieuse exp\'e9dition \'e0 accomplir.
+\par
+\par Il est rare qu\rquote un Breton de la vieille roche sympathise compl\'e8tement avec cette gaiet\'e9 insouciante et communicative qui est le fond du caract\'e8re fran\'e7ais. Cette recrudescence soudaine de bonne humeur mit l\rquote honn\'eate Jude \'e0
+ la g\'eane, d\rquote autant plus qu\rquote il \'e9tait occup\'e9 lui-m\'eame de pens\'e9es graves.
+\par
+\par Il suivit quelque temps en silence le jeune capitaine qui fredonnait et semblait vouloir passer en revue tous les ponts-neufs, anciens et nouveaux, chant\'e9s au th\'e9\'e2tre de la foire.
+\par
+\par Enfin Jude poussa son cheval et prit la parole.
+\par
+\par \endash \~Monsieur, dit-il, mon devoir est lourd et mon esprit born\'e9. Je compte sur l\rquote aide que vous m\rquote avez promise.
+\par
+\par \endash \~Et tu as raison, mon gar\'e7on\~; tout ce que je pourrai faire, je le ferai. Voyons, explique-moi un peu ce que tu attends de moi.
+\par
+\par \endash \~D\rquote abord, r\'e9pondit Jude, bien que vingt ans se soient \'e9coul\'e9s depuis que j\rquote ai mis le pied pour la derni\'e8re fois au ch\'e2teau de La Tremlays, il pourrait s\rquote y trouver quelqu\rquote un pour me reconna\'eetre, et j
+\rquote ai int\'e9r\'eat \'e0 me cacher. Je voudrais donc n\rquote y point entrer avant la nuit venue.
+\par
+\par \endash \~Soit, le temps est beau\~; nous attendrons dans la for\'eat. Mais l\rquote exp\'e9dient me semble m\'e9diocrement ing\'e9nieux, par la raison qu\rquote il y a r\'e9sines et lampes au ch\'e2teau de M.\~de\~Vaunoy.
+\par
+\par \endash \~C\rquote est vrai, murmura dolemment le pauvre Jude\~; je n\rquote avais point song\'e9 \'e0 cela.
+\par
+\par Le capitaine reprit en souriant\~:
+\par
+\par \endash \~Il y a un moyen d\rquote arranger les choses, mon gar\'e7on. Nous arriverons envelopp\'e9s dans nos manteaux de voyage, et je trouverai bien quelque pr\'e9texte pour te prot\'e9ger contre les regards indiscrets. Apr\'e8s\~?
+\par
+\par \endash \~Apr\'e8s\~? r\'e9p\'e9ta Jude fort embarrass\'e9\~; apr\'e8s, je t\'e2cherai de savoir\'85 de mani\'e8re ou d\rquote autre\'85 ce qu\rquote est devenu le petit monsieur.
+\par
+\par \endash \~C\rquote est cela, nous t\'e2cherons.
+\par
+\par La nuit vint\~: nos deux voyageurs furent introduits au ch\'e2teau, comme nous l\rquote avons vu, et Simonnet, le ma\'eetre du pressoir, se chargea de les annoncer aux ma\'eetres.
+\par
+\par M.\~Herv\'e9 de Vaunoy et sa fille Alix \'e9taient au salon, en compagnie de M}{\super lle}{ Olive de Vaunoy, s\'9cur cadette d\rquote Herv\'e9, et de M.\~de\~B\'e9chameil, marquis de Nointel, intendant royal de l\rquote imp\'f4t.
+\par
+\par Le capitaine \'e9tait attendu depuis quelques jours d\'e9j\'e0, bien qu\rquote on ignor\'e2t le nom du nouveau titulaire. D\'e8s que ma\'eetre Simonnet eut prononc\'e9 le mot }{\i capitaine, }{tous ces personnages se lev\'e8rent et dard\'e8
+rent leurs regards vers la porte avec une curiosit\'e9 plus ou moins prononc\'e9e.
+\par
+\par Le capitaine entra, suivi de Jude qui se tint aux environs du seuil, le nez dans le manteau. Didier s\rquote avan\'e7a le feutre sous le bras, la mine haute, et se portant comme il convenait \'e0 un homme rompu aux belles fa\'e7ons de la cour.
+\par
+\par Son aspect parut \'e9tonner grandement tout le monde, ce qu\rquote il dut d\'e9chiffrer en caract\'e8res lisibles, quoique diff\'e9rents, sur les quatre physionomies pr\'e9sentes.
+\par
+\par M}{\super lle}{ Olive pin\'e7a ses l\'e8vres en jouant vigoureusement de l\rquote \'e9ventail.
+\par
+\par Alix p\'e2lit et s\rquote appuya au bras de son fauteuil.
+\par
+\par M.\~de\~Vaunoy laissa percer un tic nerveux sous son patelin sourire.
+\par
+\par Enfin, M.\~de\~B\'e9chameil, marquis de Nointel, ex\'e9cuta la plus piteuse grimace qui se puisse voir sur visage de financier d\'e9sagr\'e9ablement surpris.
+\par
+\par }\pard\plain \s1\qc\sb600\sa480\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc97743816}XV\line Portraits{\*\bkmkend _Toc97743816}\line \line
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {Didier s\rquote inclina profond\'e9ment devant les dames, salua un peu moins bas Herv\'e9 de Vaunoy, et presque point M.\~l\rquote intendant royal.
+\par
+\par Vaunoy renfor\'e7a aussit\'f4t son b\'e9nin sourire et fit trois pas au-devant du capitaine.
+\par
+\par \endash \~Saint-Dieu\~! mon jeune ami, s\rquote \'e9cria-t-il du ton le plus cordial, soyez trois fois le bienvenu\~! Quelque chose me disait que je vous reverrais bient\'f4t officier du roi. Touchez l\'e0, mon capitaine\~! Saint-Dieu\~! touchez l\'e0\~!
+
+\par
+\par Didier se pr\'eata de fort bonne gr\'e2ce \'e0 cet affectueux accueil. Quand il eut bais\'e9 la main des deux dames, savoir\~: celle d\rquote Alix en silence, et cell
+e de mademoiselle Olive de Vaunoy en lui faisant quelque compliment banal, il prit place aupr\'e8s du ma\'eetre de La Tremlays.
+\par
+\par \endash \~L\rquote ordre de Sa Majest\'e9, dit-il, me donnait \'e0 choisir entre l\rquote hospitalit\'e9 de M.\~le marquis de Nointel et la v\'f4tre. J\rquote ai pens\'e9 qu\rquote il ne vous d\'e9plairait point de me recevoir pendant quelques jours.
+
+\par
+\par \endash \~Saint-Dieu\~! s\rquote \'e9cria Vaunoy, mon jeune compagnon, ce qui m\rquote e\'fbt d\'e9plu, c\rquote e\'fbt \'e9t\'e9 le contraire.
+\par
+\par \endash \~Je vous rends gr\'e2ce, et pour mettre \'e0 profit votre bonne volont\'e9 je vous demande la permission de faire conduire sur-le-champ mon valet \'e0 la chambre qu\rquote on me destine.
+\par
+\par M}{\super lle}{ Olive agita une sonnette d\rquote argent plac\'e9e pr\'e8s d\rquote elle sur la chemin\'e9e.
+\par
+\par \endash \~Auparavant, votre valet boira bien le coup du soir avec Alain, mon ma\'eetre d\rquote h\'f4tel, dit Herv\'e9 de Vaunoy.
+\par
+\par \'c0 ce nom d\rquote Alain, Jude devint bl\'eame derri\'e8re le collet de son manteau.
+\par
+\par \endash \~Mon valet est malade, r\'e9pondit le capitaine\~; ce qu\rquote il lui faut, c\rquote est un bon lit et le repos.
+\par
+\par \endash \~\'c0 votre volont\'e9, mon jeune ami.
+\par
+\par Un domestique entra, appel\'e9 par le coup de sonnette de M}{\super lle}{ Olive.
+\par
+\par \endash \~Pr\'e9parez un lit \'e0 ce bon gar\'e7on, dit M.\~de\~Vaunoy, et traitez-le en tout comme le serviteur d\rquote un homme que j\rquote honore et que j\rquote aime.
+\par
+\par Didier s\rquote inclina\~; Jude, toujours envelopp\'e9 dans son manteau, sortit sur les pas du domestique qui, malgr\'e9 sa bonne envie, ne put apercevoir ses traits.
+\par
+\par Nous connaissons de longue date M.\~Herv\'e9 de Vaunoy, ma\'eetre actuel de La Tremlays et de Bou\'ebxis-en-For\'eat. Ces vingt ann\'e9es n\rquote avaient point assez chang\'e9 son visage dodu, rouge et souriant pour qu\rquote
+il soit besoin de parfaire une nouvelle description de sa personne.
+\par
+\par M}{\super lle}{ Olive de Vaunoy, sa s\'9cur, \'e9tait une longue et s\'e8che fille, qui avait \'e9t\'e9 fort laide au temps de sa jeunesse. L\rquote \'e2ge, incapable d\rquote embellir, efface du moins les diff\'e9rences excessives qui s\'e9
+parent la beaut\'e9 de la laideur. \'c0 cinquante ans, ce qui reste d\rquote une femme laide est bien pr\'e8s de ressembler \'e0 ce qui reste d\rquote une jolie femme.
+\par
+\par L\rquote expression du visage peut seule r\'e9tablir des cat\'e9gories.
+\par
+\par Celui de M}{\super lle}{ Olive n\rquote exprimait rien, si ce n\rquote est une pr\'e9ciosit\'e9 majuscule, d\rquote obstin\'e9es pr\'e9tentions \'e0 la gentillesse, et une incomparable pruderie.
+\par
+\par Elle \'e9tait v\'eatue d\rquote ailleurs \'e0 la derni\'e8re mode, portant corsage long, en c\'9cur, avec des hanches immod\'e9r\'e9ment rembourr\'e9es, cheveux cr\'eap\'e9s \'e0 outrance et poudr\'e9s, \'e9ventail que nous nommerions aujourd\rquote
+hui rococo, et mules de cuir mordor\'e9 \'e0 talons \'e9vid\'e9s comme l\rquote \'e2me d\rquote une poulie.
+\par
+\par La mode n\rquote invente jamais rien. Apr\'e8s cent cinquante ans, ces pr\'e9cieux talons nous sont revenus, plus \'e9lev\'e9s, plus \'e9vid\'e9s et non moins ridicules.
+\par
+\par La joue de M}{\super lle}{ Olive \'e9tait tigr\'e9e de mouches de formes tr\'e8s vari\'e9es, et un trait de vernis noir lui faisait des sourcils admirablement arqu\'e9s.
+\par
+\par Nous passons sous silence le carmin \'e9tendu en couche \'e9paisse sur ses l\'e8vres, le vermillon d\'e9licatement pass\'e9 sur ses pommettes et l\rquote enfantin sourire qui ajoutait, \'e0 tant de s\'e9ductions diverses, un charme pr\'e9cis\'e9
+ment extraordinaire.
+\par
+\par Alix ne ressemblait point \'e0 son p\'e8re, et encore moins \'e0 sa tante. Elle \'e9tait grande, et n\'e9anmoins sa taille, exquise dans ses proportions, gardait une gr\'e2
+ce pleine de noblesse. Son front large avait, sous les noirs bandeaux de ses cheveux sans poudre, une expression fi\'e8re de pudeur qu\rquote adoucissait le rayon de son grand \'9cil bleu. Son regard \'e9tait s\'e9rieux et non point triste, et de m\'ea
+me que les pures lignes de sa bouche annon\'e7aient une nature, pensive plut\'f4t que m\'e9lancolique.
+\par
+\par C\rquote \'e9tait le type parfait de la femme, vigoureuse dans sa gr\'e2ce, alliant la sensibilit\'e9 vraie \'e0 la fermet\'e9 digne et haute, sachant souffrir, capable de d\'e9vouement jusqu\rquote \'e0 l\rquote h\'e9ro\'efsme.
+\par
+\par Herv\'e9 de Vaunoy s\rquote \'e9tait mari\'e9 un an apr\'e8s le d\'e9part de Nicolas Treml. Sa femme \'e9tait morte au bout de l\rquote autre ann\'e9e. Alix \'e9tait le seul fruit de cette union. Elle avait dix-huit ans.
+\par
+\par Il nous reste \'e0 parler de M.\~l\rquote intendant royal de l\rquote imp\'f4t.
+\par
+\par Antino\'fcs de B\'e9chameil, marquis de Nointel, \'e9tait un fort bel homme de quarante ans et quelque chose de plus. Il avait du ventre, mais pas trop, le teint fleuri et la joue rebondie. Son menton ne d\'e9passait pas trois \'e9tages, et chacun s
+\rquote accordait \'e0 trouver son gras de jambe irr\'e9prochable.
+\par
+\par Au moral, il prenait du tabac d\rquote Espagne dans une bo\'eete d\rquote or si bien \'e9maill\'e9e que toutes les marquises y ins\'e9raient leurs jolis doigts avec d\'e9lices. Son habit de cour avait des boutons de diamant
+ dont chacun valait vingt mille livres. Il avait des fa\'e7ons de secouer la dentelle de son jabot et de relever la pointe de sa rapi\'e8re jusqu\rquote \'e0 la hauteur de l\rquote \'e9paule qui n\rquote appartenaient qu\rquote \'e0 lui, et sa m\'e9
+moire suffisamment cultiv\'e9e, lui permettait de placer \'e7\'e0 et l\'e0 des bons mots d\rquote occasion qui n\rquote avaient jamais cours que depuis six semaines.
+\par
+\par Il poss\'e9dait en outre un app\'e9tit incomparable, auquel il sacrifiait un estomac \'e0 l\rquote \'e9preuve.
+\par
+\par En somme, ce n\rquote \'e9tait pas un personnage beaucoup plus grotesque que la plupart des nobles financiers de son temps. Il admettait Dieu, r\'e9cemment invent\'e9 par le jeune M.\~de\~Voltaire, \'e0 l\rquote usage des manants, mais n\rquote
+en voulait point pour lui-m\'eame, pensant que la nature suffit \'e0 produire les truffes, le poisson, le gibier et le champagne.
+\par
+\par M.\~le marquis de Nointel avait en Bretagne de nombreuses et importantes occupations. D\rquote abord il courtisait M}{\super lle}{ Alix de Vaunoy dont il voulait faire sa femme \'e0 tout prix. M.\~de\~Vaunoy ne demandait pas mieux, mais Alix semblait \'ea
+tre d\rquote une opinion diam\'e9tralement oppos\'e9e, et c\rquote \'e9tait piti\'e9 de voir M.\~de\~B\'e9chameil perdre ses galanteries, ses madrigaux improvis\'e9s de m\'e9moire, et surtout les merveilles de sa cuisine dont l\rquote
+excellence est historique, aupr\'e8s de la fi\'e8re Bretonne.
+\par
+\par Il ne se d\'e9courageait pas cependant et redoublait chaque jour ses efforts incessamment inutiles.
+\par
+\par M.\~le marquis de Nointel \'e9tait, en outre, comme nous l\rquote avons pu dire d\'e9j\'e0, intendant royal de l\rquote imp\'f4t. Cette charge, qu\rquote il ne faudrait en aucune fa\'e7on comparer \'e0 la banque gouvernementale de nos receveurs g\'e9n\'e9
+raux, n\'e9cessitait, en Bretagne surtout, une terrible d\'e9pense d\rquote activit\'e9. La province, en effet, manquait \'e0 la fois d\rquote argent et de bonne volont\'e9 pour acquitter les lourdes tailles qui pesaient depuis peu sur elle.
+\par
+\par En troisi\'e8me lieu, \endash \~et c\rquote \'e9tait, \'e0 coup s\'fbr, l\rquote emploi auquel il tenait le plus \endash \~B\'e9chameil avait la haute main sur toutes preuves nobles dans l\rquote \'e9tendue de la province. Ce droit d\rquote investigation
+\'e9tait pour ainsi dire inh\'e9rent \'e0 la charge d\rquote intendant, puisque les gentilshommes n\rquote \'e9taient pas sujets \'e0 l\rquote imp\'f4t, et qu\rquote
+ainsi, sous fausse couleur de noblesse, nombre de roturiers auraient pu se soustraire aux tailles.
+\par
+\par M.\~de\~B\'e9chameil tenait ce droit \'e0 titre plus explicite encore. Il avait afferm\'e9 en effet, moyennant une somme consid\'e9rable pay\'e9e annuellement \'e0 la couronne, la v\'e9rification des titres, actes et dipl\'f4
+mes, et en vertu de ce contrat, il profitait seul des amendes prononc\'e9es sur son instance par le parlement breton \'e0 l\rquote encontre de tout vilain qui prenait \'e9tat de gentilhomme.
+\par
+\par En cons\'e9quence, il avait int\'e9r\'eat \'e0 trouver des usurpateurs en quantit\'e9. Aussi ne se faisait-il point faute de bouleverser les chartriers des familles et se montrait-il si \'e2pre \'e0 la cur\'e9e que les seigneurs ralli\'e9s au roi eux-m
+\'eames avaient sa personne en fort mauvaise odeur. Mais on le craignait plus encore qu\rquote on ne le d\'e9testait.
+\par
+\par Par le fait, en une province comme la Bretagne, pays de bonne foi et d\rquote usage, o\'f9 beaucoup de gentilshommes, forts de leur possession d\rquote \'e9tat imm\'e9moriale, n\rquote avaient ni titres ni parchemins, le pouvoir de M.\~de\~B\'e9
+chameil avait une port\'e9e terrible. Pauvre d\rquote esprit, avide et \'e9troit de c\'9cur, rompu aux fa\'e7ons mondaines, n\rquote ayant d\rquote autre bienveillance que cette courtoisie tout ext\'e9rieure qui vaut \'e0
+ ses adeptes le nom sans signification d\rquote excellent homme, l\rquote intendant de l\rquote imp\'f4t \'e9tait juste assez sot pour faire un impitoyable tyran.
+\par
+\par Une seule chose pouvait le fl\'e9chir\~: l\rquote argent.
+\par
+\par Quiconque lui donnait de la main \'e0 la main le montant de l\rquote amende et quelques milliers de livres en sus par forme d\rquote \'e9pingles \'e9tait s\'fbr de n\rquote \'eatre point inqui\'e9t\'e9, quelle que f\'fbt d\rquote ailleurs la t\'e9m\'e9rit
+\'e9 de ses pr\'e9tentions\~: pour dix mille \'e9cus, il e\'fbt laiss\'e9 le titre de duc au rejeton d\rquote un laquais.
+\par
+\par Mais quand on n\rquote avait point d\rquote argent, par contre, il fallait, pour sortir de ses griffes un droit bien irr\'e9cusable, et les M\'e9moires du temps ont relat\'e9 plusieurs exemples de gens de qualit\'e9 r\'e9duits par lui \'e0 l\rquote \'e9
+tat de roture\~;}{\cs30\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain \s31\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs30\lang1036\cgrid {\cs30\b\fs36\super \chftn }{ Nous citerons seulement un cadet de l\rquote illustre et h\'e9ro\'ef
+que maison de Co\'ebtlogon, qui fut injustement d\'e9bout\'e9 sur l\rquote instance de B\'e9chameil.}}}{
+\par
+\par On doit penser que M.\~de\~Vaunoy, lequel n\rquote avait point par devers lui des papiers de famille fort en r\'e8gle, avait trembl\'e9 d\rquote abord devant un pareil homme.
+\par
+\par Les m\'e9chantes langues pr\'e9tendaient qu\rquote il avait commenc\'e9 par financer de bonne gr\'e2ce, ce qui \'e9tait toujours un excellent moyen. Mais, dans la position de Vaunoy, cela ne suffisait pas. Substitu\'e9
+ par une vente aux droits des Treml, dont il portait le nom et dont il avait pris jusqu\rquote aux armes pour en \'e9carteler son douteux \'e9cusson, il avait trop \'e0 craindre pour ne pas chercher tous les moyens de se concilier son juge.
+\par
+\par Un retrait de noblesse lui e\'fbt fait perdre \'e0 la fois ses titres, auxquels il tenait beaucoup, et ses biens auxquels il tenait davantage, car c\rquote \'e9tait son \'e9tat de gentilhomme et sa parent\'e9 qui lui avaient donn\'e9 qualit\'e9
+ pour acheter le domaine de Treml.
+\par
+\par Heureusement pour lui, B\'e9chameil fit les trois quarts du chemin. Ce gros homme se jeta pour ainsi dire dans ses bras, en ne faisant point myst\'e8re du grand d\'e9sir qu\rquote il avait d\rquote obtenir la main d\rquote Alix.
+\par
+\par C\rquote \'e9tait un coup de fortune, et Vaunoy en sut profiter. B\'e9chameil et lui se li\'e8rent, et, bien que l\rquote intendant royal f\'fbt de fait le plus fort, il se laissa vite dominer par l\rquote adresse sup\'e9rieure de son nouvel ami.
+\par
+\par Il va sans dire que B\'e9chameil re\'e7ut promesse formelle d\rquote \'eatre l\rquote \'e9poux d\rquote Alix, ce qui n\rquote emp\'eacha point Vaunoy de favoriser sous main la tr\'e8s innocente intimit\'e9 qui s\rquote \'e9tait \'e9tablie \'e0
+ Rennes entre la jeune fille et Didier. Vaunoy avait sans doute ses raisons pour cela.
+\par
+\par Pendant le s\'e9jour de Didier \'e0 Rennes, B\'e9chameil n\rquote avait point \'e9t\'e9 sans s\rquote apercevoir des soins que le jeune prot\'e9g\'e9 du comte de Toulouse rendait \'e0 Alix. Ceci nous explique la grimace du gros et galant financier \'e0
+ la vue de son jeune rival. Quant \'e0 M}{\super lle}{ Olive, si elle avait agit\'e9 son \'e9ventail, c\rquote est qu\rquote il avait co\'fbt\'e9 cher et qu\rquote elle en voulait montrer les peintures.
+\par
+\par Le repas est toujours l\rquote acte le plus important de l\rquote hospitalit\'e9 bretonne. Au bout de quelques instants, ma\'eetre Alain, le majordome, d\'e9cor\'e9 de sa cha\'eene d\rquote
+argent officielle et les yeux rouges encore de son somme bachique, ouvrit les deux battants de la porte pour annoncer le souper.
+\par
+\par \endash \~Demain nous parlerons d\rquote affaires, dit gaiement M.\~de\~Vaunoy. Maintenant, \'e0 table\~!
+\par
+\par \endash \~\'c0 table\~! r\'e9p\'e9ta B\'e9chameil \'e0 qui ce mot rendit une partie de sa s\'e9r\'e9nit\'e9.
+\par
+\par Alix se leva, et, d\rquote instinct, offrit sa main \'e0 Didier. Ce fut M.\~de\~B\'e9chameil qui la prit. Le capitaine, \'e0 dessein ou faute de mieux, se contenta des doigts osseux de M}{\super lle}{ Olive.
+\par
+\par Nous ne raconterons point le souper, press\'e9 que nous sommes d\rquote arriver \'e0 des \'e9v\'e9nements de plus haut int\'e9r\'eat. Nous dirons seulement que M.\~de\~Vaunoy, tout en portant \'e0 diverses reprises la sant\'e9
+ de son jeune ami, le capitaine Didier, \'e9changea plus d\rquote un regard \'e9quivoque avec ma\'eetre Alain, auquel m\'eame, vers la fin du repas, il donna un ordre \'e0 voix basse.
+\par
+\par Ma\'eetre Alain transmit cet ordre \'e0 un valet de mine peu avenante que Vaunoy avait d\'e9bauch\'e9 l\rquote ann\'e9e pr\'e9c\'e9dente \'e0 Mgr le gouverneur de la province, et qui avait nom Lapierre. Nous avons d\'e9j\'e0 fait mention de lui.
+\par
+\par Pendant cela, B\'e9chameil faisait sa cour accoutum\'e9e. Alix ne l\rquote \'e9coutait point et tournait de temps en temps son regard triste et surpris vers le capitaine qui causait fort assid\'fbment avec M}{\super lle}{
+ Olive. Celle-ci le trouvait fort bien \'e9lev\'e9. Elle avait la m\'eame opinion de tous ceux qui voulaient bien l\rquote \'e9couter ou faire semblant.
+\par
+\par Apr\'e8s le repas, Herv\'e9 de Vaunoy conduisit lui-m\'eame le capitaine jusqu\rquote \'e0 la porte de sa chambre \'e0 coucher et lui souhaita la bonne nuit. Jude \'e9tait debout encore. Il arpentait la chambre \'e0 pas lents, plong\'e9
+ dans de profondes m\'e9ditations.
+\par
+\par \endash \~Eh bien\~! lui dit son ma\'eetre, es-tu content de moi\~! T\rquote ai-je \'e9pargn\'e9 les regards indiscrets\~?
+\par
+\par \endash \~Monsieur, je vous remercie, r\'e9pondit Jude.
+\par
+\par \endash \~As-tu appris quelque chose\~?
+\par
+\par \endash \~Rien sur l\rquote enfant, et c\rquote est d\rquote un triste augure\~! Mais je sais que dame Goton Rehou, qui fut la nourrice du petit monsieur, est maintenant femme de charge au ch\'e2teau.
+\par
+\par \endash \~Et elle donnera des nouvelles.
+\par
+\par \endash \~Je sais aussi que j\rquote aurai de la peine \'e0 me cacher longtemps, car j\rquote ai vu la figure d\rquote un ennemi\~: Alain, l\rquote ancien ma\'eetre d\rquote h\'f4tel de Treml.
+\par
+\par \endash \~Je t\rquote en offre autant, mon gar\'e7on\~; j\rquote ai aper\'e7u le visage d\rquote un dr\'f4le qui fut le valet de M.\~de\~Toulouse, gouverneur de Bretagne, mon noble protecteur, et que je soup\'e7onne fort de n\rquote avoir point \'e9t\'e9
+\'e9tranger \'e0 certaine alerte nocturne qui me valut l\rquote an dernier un coup d\rquote \'e9p\'e9e. Mais nous d\'e9brouillerons tout cela. En attendant, dormons\~!
+\par
+\par \endash \~Dormez, r\'e9pondit Jude.
+\par
+\par La capitaine se jeta sur son lit. Jude continua de veiller.
+\par
+\par }\pard\plain \s1\qc\sb600\sa480\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc97743817}XVI\line Le conseil priv\'e9 de M.\~de\~Vaunoy{\*\bkmkend _Toc97743817}\line \line
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {Tout reposait au ch\'e2teau, ou du moins c\rquote \'e9tait l\rquote heure propice.
+\par
+\par Le capitaine Didier dormait, r\'eavant peut-\'eatre de l\rquote humble fille de la for\'eat qui avait ranim\'e9 en lui les souvenirs de l\rquote adolescence, le premier, le plus pur battement de son c\'9cur. Nous ne saurions dire pourtant qu\rquote
+il eut revu sans \'e9motion aucune cette belle Alix de Vaunoy qui avait autrefois accept\'e9 sa recherche, mais notre Didier \'e9tait un loyal enfant et il n\rquote avait qu\rquote une foi.
+\par
+\par B\'e9chameil d\'e9gustait en songe un blanc-manger. Mademoiselle Olive b\'e2tissait un superbe ch\'e2teau en Espagne o\'f9 elle se voyait la dame d\rquote un gentil officier de Sa Majest\'e9 le roi Louis XV, \'e0 qui la f\'e9
+e protectrice des vieilles demoiselles l\rquote avait unie en l\'e9gitime mariage.
+\par
+\par Parmi ceux qui veillaient, nous citerons Jude d\rquote abord\~; le bon \'e9cuyer arpentait sa chambre et demandait \'e0 son honn\'eate cervelle un moyen de retrouver le fils de Treml.
+\par
+\par Alix, de son c\'f4t\'e9, cherchait en vain le sommeil et combattait la fi\'e8vre, car elle avait souffert ce soir. Elle ne voulait point interroger son c\'9cur et son c\'9cur parlait en d\'e9pit d\rquote elle\~
+: elle se souvenait. Elle avait cru autrefois qu\rquote on la payait de retour. Jusqu\rquote alors elle n\rquote avait vu d\rquote autre obstacle entre elle et le bonheur que son devoir ou la volont\'e9 de son p\'e8re. Maintenant, c\rquote \'e9tait un ab
+\'eeme qui s\rquote ouvrait devant elle\~: Didier l\rquote avait oubli\'e9e.
+\par
+\par Enfin, dans l\rquote appartement priv\'e9 de M.\~de\~Vaunoy, dont la double porte \'e9tait ferm\'e9e avec soin, trois hommes \'e9taient r\'e9unis et tenaient conseil. C\rquote \'e9taient M.\~de\~Vaunoy lui-m\'eame, Alain, son ma\'eetre d\rquote h\'f4
+tel, et le valet Lapierre.
+\par
+\par Alain \'e9tait maintenant un vieillard. Sa rude physionomie, sur laquelle l\rquote ivresse de chaque jour avait laiss\'e9 d\rquote ignobles traces, n\rquote avait d\rquote autre expression qu\rquote une duret\'e9 stupide et impitoyable.
+\par
+\par Lapierre pouvait avoir de quarante-cinq \'e0 cinquante ans. Son visage ne portait point le caract\'e8re breton. Il \'e9tait en effet originaire de la partie m\'e9ridionale de l\rquote Anjou. Jusqu\rquote \'e0 l\rquote \'e2
+ge de vingt-cinq ans, il avait exerc\'e9, \'e7\'e0 et l\'e0, la respectable et triple profession de marchand de vuln\'e9raire, avaleur de sabres et sauteur de cordes.
+\par
+\par \'c0 cette \'e9poque, il parvint \'e0 entrer comme valet de pied dans la maison de Mgr de Toulouse, qui n\rquote \'e9tait point encore gouverneur de Bretagne.
+\par
+\par Lapierre avait alors avec lui un jeune enfant qui n\rquote \'e9tait point son fils et dont il se servait pour attirer le public \'e0 ses parades. L\rquote enfant \'e9tait beau\~; le comte de Toulouse le prit en affection et en fit son page\~
+; puis, au bout de quelques ann\'e9es, le mit au nombre des gentilshommes de sa maison.
+\par
+\par Lapierre, rest\'e9 valet, con\'e7ut une v\'e9ritable rancune contre l\rquote enfant autrefois son esclave et maintenant son sup\'e9rieur. Lors du s\'e9jour \'e0 Rennes du prince gouverneur de Bretagne, il se pr\'e9
+senta chez Vaunoy et lui demanda un entretien particulier. Cette conf\'e9rence fut longue et Vaunoy changea plus d\rquote une fois de couleur aux paroles de l\rquote ancien saltimbanque.
+\par
+\par Lapierre, avant de sortir, re\'e7ut une bourse bien garnie, et, peu de jours apr\'e8s, Vaunoy le prit \'e0 son service.
+\par
+\par \'c0 dater de ce moment, le nouveau ma\'eetre de La Tremlays commen\'e7a \'e0 faire un grand accueil au jeune page Didier, ce qui donna de furieux acc\'e8s de jalousie \'e0 Antino\'fcs de B\'e9chameil, marquis de Nointel.
+\par
+\par Ce fut peu de semaines apr\'e8s que Didier fut tra\'eetreusement attaqu\'e9 de nuit dans les rues de Rennes.
+\par
+\par Il \'e9tait plus de minuit. Herv\'e9 de Vaunoy allait et venait avec agitation, tandis que ses deux serviteurs se tenaient commod\'e9ment assis aupr\'e8s du foyer. Lapierre se balan\'e7ait, en \'e9quilibre sur l\rquote
+un des pieds de sa chaise, avec une adresse qui se ressentait de son m\'e9tier\~; ma\'eetre Alain caressait sous sa jaquette le ventre aim\'e9 de certaine bouteille de fer-blanc, large, carr\'e9e, toujours pleine d\rquote eau-de-vie, \'e0 l
+aquelle il guettait l\rquote occasion de dire deux mots, et semblait combattre le sommeil.
+\par
+\par \endash \~Saint-Dieu\~! Saint-Dieu\~! Saint-Dieu\~! s\rquote \'e9cria par trois fois M.\~de\~Vaunoy qui frappa violemment du pied et s\rquote arr\'eata juste en face de ses acolytes.
+\par
+\par Ma\'eetre Alain sauta comme on fait quand on s\rquote \'e9veille en sursaut. Lapierre ne perdit pas l\rquote \'e9quilibre.
+\par
+\par \endash \~Vous \'e9tiez trois contre un\~! reprit Vaunoy dont la col\'e8re allait croissant\~; c\rquote \'e9tait la nuit\~: trois bonnes rapi\'e8res, la nuit, contre une \'e9p\'e9e de bal\~! et vous l\rquote avez manqu\'e9\~!
+\par
+\par \endash \~J\rquote aurais voulu vous y voir\~! murmura pesamment Alain\~; le jeune dr\'f4le se d\'e9battait comme un diable. Je veux mourir si je ne sentis pas dix fois le vent de son arme sous ma moustache. D\rquote ailleurs c\rquote
+est une vieille histoire\~!
+\par
+\par \endash \~Moi, je sentis son arme de plus pr\'e8s, dit Lapierre qui \'e9carta le col de sa chemise pour montrer une cicatrice triangulaire\~; et Joachim, notre pauvre compagnon, la sentit mieux que moi encore, car il resta sur la place. Je prie Dieu qu
+\rquote il ait son \'e2me.
+\par
+\par \endash \~Ainsi soit-il\~! grommela ma\'eetre Alain.
+\par
+\par \endash \~Je prie le diable qu\rquote il prenne la v\'f4tre\~! s\rquote \'e9cria Vaunoy. Tu as eu peur, ma\'eetre Alain et toi, Lapierre, m\'e9chant bateleur, tu t\rquote es enfui avec ton \'e9gratignure\~!
+\par
+\par \endash \~Il aurait fallu faire comme Joachim, n\rquote est-ce pas\~? demanda le ma\'eetre d\rquote h\'f4tel avec un commencement d\rquote aigreur\~; oui, je sais bien que vous nous aimeriez mieux morts que vivants, notre monsieur\'85
+\par
+\par \endash \~Tais-toi\~! interrompit Herv\'e9 qui haussa les \'e9paules.
+\par
+\par Alain ob\'e9it de mauvaise gr\'e2ce, et M.\~de\~Vaunoy reprit sa promenade enrag\'e9e, frappant du pied, serrant les poings et murmurant sur tous les tons son juron favori.
+\par
+\par Les deux valets \'e9chang\'e8rent un regard.
+\par
+\par \endash \~\'c7a va lui co\'fbter deux louis d\rquote or, dit tout bas Lapierre.
+\par
+\par Ma\'eetre Alain saisit ce moment pour avaler une rasade, en faisant un signe de t\'eate affirmatif, et tous deux se prirent \'e0 sourire sournoisement comme des gens s\'fbrs de leur fait.
+\par
+\par Au bout de quelques minutes, Vaunoy s\rquote arr\'eata en effet subitement et mit la main \'e0 sa poche.
+\par
+\par \endash \~Saint-Dieu\~! dit-il en reprenant son patelin sourire, je crois que je me suis f\'e2ch\'e9, mes dignes amis. La col\'e8re est un p\'e9ch\'e9\~; j\rquote en veux faire p\'e9nitence, et voici pour boire \'e0 ma sant\'e9, mes enfants.
+\par
+\par Il tira deux louis de sa bourse. Les deux valets prirent et la paix fut faite.
+\par
+\par \endash \~Raisonnons maintenant, poursuivit Vaunoy. Comment sortir d\rquote embarras\~?
+\par
+\par \endash \~Quand j\rquote \'e9tais m\'e9decin ambulant, r\'e9pondit Lapierre, et qu\rquote une dose de mon \'e9lixir ne suffisait pas, j\rquote en donnais une seconde.
+\par
+\par \endash \~C\rquote est cela\~! s\rquote \'e9cria le majordome \'e0 qui la bouteille carr\'e9e donnait de l\rquote \'e9loquence\~; il faut doubler la dose\~: nous \'e9tions trois\~: nous nous mettrons six.
+\par
+\par \endash \~Et cette fois je r\'e9ponds de la cure, ajouta l\rquote ex-bateleur.
+\par
+\par Vaunoy secoua la t\'eate.
+\par
+\par \endash \~Impossible, dit-il.
+\par
+\par \endash \~Pourquoi cela\~?
+\par
+\par \endash \~Parce qu\rquote il se m\'e9fie. D\rquote ailleurs les temps sont chang\'e9s. Autrefois, c\rquote \'e9tait un jeune fou, courant les aventures, et sa mort n\rquote e\'fbt point excit\'e9 de soup\'e7on. Je n\rquote \'e9tais pas charg\'e9
+ de la police des rues de Rennes. Maintenant, c\rquote est un officier du roi\~; il est mon h\'f4te pour le bien de l\rquote \'c9tat. Son s\'e9jour \'e0 La Tremlays a quelque chose d\rquote officiel\~: la sainte hospitalit\'e9, mes enfants, d\'e9
+fend formellement de tuer un h\'f4te\'85 \'e0 moins qu\rquote on ne le puisse faire en toute s\'e9curit\'e9.
+\par
+\par Alain et Lapierre firent \'e0 cette bonne plaisanterie un accueil tr\'e8s flatteur.
+\par
+\par \endash \~Il faut trouver autre chose, continua M.\~de\~Vaunoy.
+\par
+\par Ma\'eetre Alain se creusa la cervelle\~; Lapierre fit semblant de chercher.
+\par
+\par \endash \~Eh bien\~? demanda Herv\'e9 au bout de quelques minutes.
+\par
+\par \endash \~Je ne trouve rien, dit le majordome.
+\par
+\par \endash \~Rien, r\'e9p\'e9ta Lapierre\~; si ce n\rquote est peut-\'eatre\'85 mais le poison ne vous sourit pas plus que le poignard, sans doute\~?
+\par
+\par \endash \~Encore moins, mon enfant, Saint-Dieu\~! c\rquote est une malheureuse affaire. D\rquote un jour \'e0 l\rquote autre, le hasard peut lui r\'e9v\'e9ler ce qu\rquote il ne faut point qu\rquote il sache. Et qui me dit d\rquote ailleurs qu\rquote
+il ne sait rien\~? Quelle chambre lui a-t-on donn\'e9e\~?
+\par
+\par \endash \~La chambre de la nourrice, r\'e9pondit Alain. Vous l\rquote avez conduit jusqu\rquote \'e0 la porte.
+\par
+\par Vaunoy devint p\'e2le.
+\par
+\par \endash \~La chambre de la nourrice, r\'e9p\'e9ta-t-il en fr\'e9missant\~; la chambre o\'f9 \'e9tait autrefois le berceau\~! et je n\rquote ai pas pris garde\~!
+\par
+\par \endash \~Bah\~! fit Lapierre, une chambre ressemble \'e0 une autre chambre\'85 Apr\'e8s si longtemps\~!
+\par
+\par \endash \~C\rquote est \'e9vident, appuya le majordome qui dormait aux trois quarts.
+\par
+\par Ceci ne parut point rassurer M.\~de\~Vaunoy qui reprit avec inqui\'e9tude\~:
+\par
+\par \endash \~Et ce valet malade\~? Il semblait avoir int\'e9r\'eat \'e0 se cacher. Quel homme est-ce\~?
+\par
+\par \endash \~Quant \'e0 cela, repartit Lapierre, c\rquote est plus que je ne saurais dire. Il tenait son manteau sur ses yeux, et je n\rquote ai m\'eame pu voir le bout de son nez.
+\par
+\par \endash \~C\rquote est \'e9trange\~! murmura Vaunoy port\'e9 comme toutes les \'e2mes bourrel\'e9es \'e0 voir l\rquote \'e9v\'e9nement le plus ordinaire sous un mena\'e7ant aspect\~; je n\rquote aime pas cette affectation de myst\'e8
+re. Je voudrais savoir quel est cet homme\~; je voudrais\'85
+\par
+\par \endash \~Demain il fera jour, interrompit philosophiquement l\rquote ancien saltimbanque.
+\par
+\par \endash \~Cette nuit\~! tout de suite\~! s\rquote \'e9cria Vaunoy d\rquote une voix br\'e8ve et comme \'e9gar\'e9e. Quelque chose me dit que la pr\'e9sence de cet homme est un malheur\~! Suivez-moi\~!
+\par
+\par Lapierre fut tent\'e9 de r\'e9pondre que, selon toute apparence, le capitaine et son valet dormaient tous deux \'e0 cette heure avanc\'e9e de la nuit\~; mais Vaunoy avait parl\'e9 d\rquote un ton qui n\rquote admettait pas de r\'e9plique.
+\par
+\par Les deux serviteurs se lev\'e8rent. Vaunoy ouvrit sans bruit la porte de son appartement, et tous trois s\rquote engag\'e8rent dans le corridor qui r\'e9gnait d\rquote une aile \'e0 l\rquote autre.
+\par
+\par Apr\'e8s avoir fait quelques pas, Herv\'e9 s\rquote arr\'eata et pressa fortement le bras de son majordome.
+\par
+\par \endash \~Ils ne dorment pas, dit-il \'e0 voix basse en montrant un petit point lumineux qui brillait dans l\rquote ombre \'e0 l\rquote autre bout du corridor.
+\par
+\par C\rquote \'e9tait en effet de la chambre occup\'e9e par le capitaine que partait cette lueur.
+\par
+\par \endash \~Que peuvent-ils faire \'e0 cette heure\~? reprit Vaunoy\~; s\rquote ils s\rquote entretiennent, nous \'e9couterons. Quelque mot viendra bien \'e9teindre ou l\'e9gitimer ma frayeur. Et si j\rquote ai raison de craindre, s\rquote
+il sait tout ou seulement s\rquote il soup\'e7onne, Saint-Dieu\~! sa mission ne le sauvera pas\~!
+\par
+\par Ils continu\'e8rent de se glisser le long des murailles. Le majordome, qui s\rquote \'e9tait compl\'e8tement \'e9veill\'e9, marchait le premier.
+\par
+\par En arrivant aupr\'e8s de la porte du capitaine, il colla son \'9cil \'e0 la serrure.
+\par
+\par Jude \'e9tait agenouill\'e9 au chevet de son lit et priait, la t\'eate entre ses deux mains. Ma\'eetre Alain ne pouvait voir son visage.
+\par
+\par Au bout de quelques secondes, le vieil \'e9cuyer termina sa pri\'e8re et se redressa. La lumi\'e8re tomba d\rquote aplomb sur son visage.
+\par
+\par Ma\'eetre Alain se rejeta violemment en arri\'e8re.
+\par
+\par \endash \~Je connais cet homme, dit-il.
+\par
+\par Vaunoy le repoussa et mit \'e0 son tour son \'9cil \'e0 la serrure\~; mais il ne vit plus que la m\'e8che rouge et fumeuse de la r\'e9sine que Jude avait \'e9teinte avant de se jeter sur son lit.
+\par
+\par \endash \~Saint-Dieu\~! gronda-t-il en se relevant. Tu le connais, dis-tu\~? Qui est-ce\~?
+\par
+\par Ma\'eetre Alain se pressait le front, cherchant \'e0 rappeler ses souvenirs.
+\par
+\par \endash \~Je le connais, je l\rquote ai vu, dit-il enfin, mais o\'f9\~? Je ne sais. Mais quand\~? Il doit y avoir bien longtemps.
+\par
+\par Vaunoy d\'e9vora un blasph\'e8me, et le philosophique Lapierre r\'e9p\'e9ta\~:
+\par
+\par \endash \~Demain il fera jour\~!
+\par
+\par }\pard\plain \s1\qc\sb600\sa480\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc97743818}XVII\line Visite matinale{\*\bkmkend _Toc97743818}\line \line
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {Bien avant le jour, Jude Leker \'e9tait sur pied. Il se leva sans bruit afin de ne point \'e9veiller son ma\'eetre qui dormait comme on dort \'e0
+ vingt-cinq ans apr\'e8s un long et fatigant voyage.
+\par
+\par Quoique le cr\'e9puscule n\rquote \'e9clair\'e2t point encore la nuit des interminables corridors, Jude y trouva son chemin sans t\'e2tonner. Il \'e9tait n\'e9 au ch\'e2teau et l\rquote avait habit\'e9 durant quarante ann\'e9es.
+\par
+\par Laissant le grand escalier dont la double rampe desservait le premier \'e9tage, il gagna l\rquote office et prit un couloir \'e9troit qui conduisait aux communs.
+\par
+\par Beaucoup de choses avaient chang\'e9 dans les coutumes de La Tremlays, mais les logements des serviteurs avaient gard\'e9 leur disposition primitive. Sans cette circonstance, l\rquote excellente m\'e9moire de Jude ne lui e\'fbt point \'e9t\'e9 d\rquote
+un grand secours. Il compta trois portes dans la galerie int\'e9rieure des communs et frappa \'e0 la quatri\'e8me.
+\par
+\par Il est \'e0 croire que dame Goton Rehou, femme de charge du ch\'e2teau, ne recevait point d\rquote ordinaire ses visites \'e0 heure si indue. La bonne dame avait soixante ans, et, \'e0 cet \'e2ge, les femmes de charge ne craignent que les voleurs.
+\par
+\par Elle dormait ou faisait la sourde oreille\~: Jude ne re\'e7ut point de r\'e9ponse.
+\par
+\par Il frappa de nouveau et plus fort.
+\par
+\par \endash \~B\'e9ni J\'e9sus\~! dit la voix enrou\'e9e de la vieille dame, le feu est-il au ch\'e2teau\~?
+\par
+\par \endash \~C\rquote est moi, c\rquote est Jude, murmura celui-ci en frappant toujours, Jude Leker\~!
+\par
+\par Goton n\rquote \'e9tait point une femmelette. Elle prit un gourdin et s\rquote en vint ouvrir, bien que son oreille, rendue paresseuse par l\rquote \'e2ge, n\rquote e\'fbt pas saisi une syllabe des paroles de Jude.
+\par
+\par \endash \~On y va\~! grommelait-elle\~; si ce sont les Loups, eh bien\~! je leur parlerai du vieux Treml, et ils ne toucheront pas un f\'e9tu dans la maison qui fut la sienne\~; si ce sont des esprits\'85
+\par
+\par Elle fit un signe de croix et s\rquote arr\'eata.
+\par
+\par \endash \~Ouvrez donc\~! dit Jude.
+\par
+\par \endash \~Si ce sont des esprits, continua la vieille, eh bien\~! Bah\~! ils auraient aussi bien pass\'e9 par le trou de la serrure\~!
+\par
+\par Elle ouvrit et mit son gourdin en travers.
+\par
+\par \endash \~Qui vive\~? dit-elle.
+\par
+\par \endash \~Chut\~! dame\~; silence au nom de Dieu\~!
+\par
+\par \endash \~Qui vive\~? r\'e9p\'e9ta l\rquote intr\'e9pide vieille en levant son b\'e2ton. Jude le saisit, entra, ferma la porte et r\'e9pondit\~:
+\par
+\par \endash \~Un homme dont il ne faut point r\'e9p\'e9ter le nom sans n\'e9cessit\'e9 dans la demeure de Treml.
+\par
+\par \endash \~La demeure de Treml\~! r\'e9p\'e9ta Goton qui sentit tressauter son c\'9cur \'e0 ce nom\~; merci, qui que vous soyez. Il y a vingt ans que je n\rquote avais entendu donner son v\'e9ritable nom \'e0 la maison qu\rquote habite Herv\'e9 de Vaunoy.
+
+\par
+\par Jude tendit sa main dans l\rquote ombre\~; celle de Goton fit la moiti\'e9 du chemin. Elle n\rquote avait pas besoin de voir. Ce fut comme un salut myst\'e9rieux entre ces deux fid\'e8les serviteurs.
+\par
+\par \endash \~Mais qui donc es-tu, brave c\'9cur, demanda enfin la vieille femme, toi qui te souviens de Treml\~?
+\par
+\par Jude pronon\'e7a son nom.
+\par
+\par \endash \~Jude\~! s\rquote \'e9cria Goton oubliant toute prudence\~; Jude Leker, l\rquote \'e9cuyer de notre monsieur\~! Oh\~! que je te voie, mon homme, que je te voie\~!
+\par
+\par Tremblante et empress\'e9e, elle courut \'e0 t\'e2tons, cherchant son briquet et ne le trouvant point\~; elle remua les cendres de son r\'e9chaud. Enfin sa r\'e9sine s\rquote alluma. Elle regarda Jude longtemps et comme en extase.
+\par
+\par \endash \~Et lui, dit-elle, M.\~Nicolas, le reverrons-nous\~?
+\par
+\par \endash \~Mort, r\'e9pondit Jude.
+\par
+\par Goton se mit \'e0 genoux, joignit ses mains et r\'e9cita un }{\i De profundis. }{De grosses larmes coulaient lentement le long de sa joue rid\'e9e. Quiconque l\rquote aurait vue en ce moment se serait senti puissamment attendri, car rien n\rquote \'e9
+meut comme les larmes qui roulent sur un rude visage, et tel qui passe en souriant devant deux beaux yeux en pleurs p\'e2lit et souffre quand il voit s\rquote humecter la paupi\'e8re d\rquote un soldat.
+\par
+\par Jude se tut tant que Goton pria. Il semblait qu\rquote il voul\'fbt maintenant prolonger son incertitude et qu\rquote il recul\'e2t, effray\'e9 devant la r\'e9v\'e9lation qu\rquote il \'e9tait venu chercher.
+\par
+\par Lorsqu\rquote il prit la parole, ce fut d\rquote une voix alt\'e9r\'e9e.
+\par
+\par \endash \~Et le petit monsieur\~? dit-il enfin avec effort.
+\par
+\par \endash \~Georges Treml\~? Vingt ans se sont \'e9coul\'e9s depuis que je l\rquote ai vu pour la derni\'e8re fois, le cher et noble enfant, sourire et me tendre ses petits bras dans son berceau.
+\par
+\par \endash \~Mort, mort aussi\~! pronon\'e7a Jude dont le robuste corps s\rquote affaissa.
+\par
+\par Il mit ses deux mains sur son visage\~; sa poitrine se souleva en un sanglot.
+\par
+\par \endash \~Je n\rquote ai pas dit cela\~! s\rquote \'e9cria Goton\~; non, je ne l\rquote ai pas dit. Et Dieu me pr\'e9serve de le croire\~! Pourtant\'85 H\'e9las\~! Jude, mon ami, depuis vingt ans j\rquote esp\'e8re, et chaque ann\'e9e use mon espoir.
+
+\par
+\par Jude attacha sur elle ses yeux fixes. Il ne comprenait point.
+\par
+\par \endash \~Oui, reprit-elle, je voudrais esp\'e9rer. Je me dis\~: quelque jour je verrai notre petit monsieur, grand et fort, la t\'eate haute, la mine fi\'e8re, l\rquote \'e9p\'e9e au flanc. H\'e9las\~! h\'e9las\~! il y a si longtemps que je me dis cela\~
+!
+\par
+\par \endash \~Mais enfin, dame, que savez-vous sur le sort de Georges Treml\~?
+\par
+\par \endash \~Je sais\'85 je ne sais rien, mon homme. Un soir, \endash \~approche ici, car il ne faut point dire cela tout haut, \endash \~un soir, il y a dix-neuf ans et cinq mois\'85 ah\~! j\rquote ai compt\'e9, Herv\'e9 de Vaunoy revint tout p\'e2le et l
+\rquote \'9cil hagard. Il nous dit que l\rquote enfant s\rquote \'e9tait noy\'e9 dans l\rquote \'e9tang de La Tremlays. On courut, on sonda le fond de l\rquote eau, mais on ne trouva point le corps de Georges.
+\par
+\par Jude \'e9coutait, la poitrine haletante, l\rquote \'9cil grand ouvert.
+\par
+\par \endash \~Et c\rquote est sur cela, interrompit-il, que se fonde votre espoir\~?
+\par
+\par \endash \~Non. Te souvient-il d\rquote un pauvre innocent de la for\'eat que l\rquote on nommait le Mouton blanc\~?
+\par
+\par \endash \~Je me souviens de Jean Blanc, dame.
+\par
+\par \endash \~Pauvre cr\'e9ature\~! Il aimait Treml presque autant que nous l\rquote aimions\'85
+\par
+\par \endash \~Mais Georges, Georges\~! interrompit encore Jude.
+\par
+\par \endash \~Eh bien\~! mon homme, Jean Blanc racontait d\rquote \'e9tranges choses dans la for\'eat. Il disait qu\rquote Herv\'e9 de Vaunoy avait jet\'e9 \'e0 l\rquote eau le petit monsieur de ses propres mains.
+\par
+\par \endash \~Il disait cela\~! s\rquote \'e9cria Jude dont l\rquote \'9cil \'e9tincela.
+\par
+\par \endash \~Il disait cela, oui. Et quoiqu\rquote il pass\'e2t pour un pauvre fou, je crois qu\rquote il disait vrai toutes les fois qu\rquote il parlait de Treml. Mais ce n\rquote est pas tout\~; Jean Blanc ajoutait qu\rquote il avait plong\'e9
+ au fond de l\rquote \'e9tang et ramen\'e9 M.\~Georges \'e9vanoui\'85
+\par
+\par \endash \~Ah\~! fit le bon \'e9cuyer avec un long soupir de bien-\'eatre.
+\par
+\par \endash \~Puis, poursuivit Goton, il fut pris d\rquote un de ses acc\'e8s, et le pauvre enfant resta tout seul sur l\rquote herbe. Et quand le Mouton blanc revint il n\rquote y avait plus d\rquote enfant.
+\par
+\par \endash \~Ah\~! fit encore Jude.
+\par
+\par \endash \~Et il y a vingt ans de cela, mon homme\~!
+\par
+\par Jude demeura un instant comme atterr\'e9.
+\par
+\par \endash \~O\'f9 est Jean Blanc\~? dit-il ensuite\~; je veux le voir.
+\par
+\par Goton secoua lentement sa t\'eate grise.
+\par
+\par \endash \~Pauvre cr\'e9ature\~! dit-elle encore\~; il ne fait pas bon, pour un pauvre homme, affronter la col\'e8re d\rquote un homme puissant. Herv\'e9 de Vaunoy apprit les bruits qui couraient dans la for\'ea
+t. On tourmenta Mathieu Blanc et son fils par rapport \'e0 l\rquote imp\'f4t. Le vieillard mourut\~; le fils disparut. Quelques-uns disent qu\rquote il s\rquote est fait Loup.
+\par
+\par \endash \~J\rquote ai d\'e9j\'e0 entendu prononcer ce mot. Quels sont ces gens, dame\~?
+\par
+\par \endash \~Ce sont des Bretons, mon homme, qui se d\'e9fendent et qui se vengent. On leur a donn\'e9 ce nom, parce que leur retraite avoisine la Fosse-aux-Loups. Chacun sait cela\~; mais nul ne pourrait trouver l\rquote issue par o\'f9 l\rquote on p\'e9n
+\'e8tre dans cette retraite. Eux-m\'eames semblent prendre \'e0 t\'e2che d\rquote accr\'e9diter ce sobriquet qui fait peur aux poltrons. Leurs masques sont en peau de loup\~; il n\rquote y a que leur chef qui porte un masque blanc.
+\par
+\par \endash \~J\rquote irai trouver les Loups, dit Jude.
+\par
+\par La vieille dame r\'e9fl\'e9chit un instant.
+\par
+\par \endash \~\'c9coute, reprit-elle ensuite. Il est un homme dans la for\'eat qui pourrait te dire peut-\'eatre si Jean Blanc existe encore. Cet homme est un Breton, quoiqu\rquote il feigne souvent de parler comme s\rquote il avait le c\'9cur d\rquote
+un Fran\'e7ais. Il me souvient qu\rquote au temps o\'f9 il vint s\rquote \'e9tablir de ce c\'f4t\'e9 de la for\'eat, les sabotiers disaient que sa fille, qui \'e9tait alors un enfan
+t, avait tous les traits de la fille de Jean Blanc, le pauvre fou. Certains m\'eame affirmaient la reconna\'eetre.
+\par
+\par \endash \~O\'f9 trouver cet homme\~?
+\par
+\par \endash \~Sa loge est \'e0 cent pas de Notre-Dame de Mi-For\'eat.
+\par
+\par \endash \~Il se nomme\~?
+\par
+\par \endash \~Pelo Rouan, le charbonnier.
+\par
+\par Le jour commen\'e7ait \'e0 poindre. La r\'e9sine p\'e2lissait aux premiers rayons du cr\'e9puscule.
+\par
+\par \endash \~Au revoir et merci, dame, dit Jude. Je verrai Pelo Rouan avant qu\rquote il soit une heure.
+\par
+\par Il serra la main de Goton et sortit.
+\par
+\par \endash \~Que Dieu soit avec toi, mon homme\~! murmura la vieille femme de charge en le suivant du regard pendant qu\rquote il traversait les corridors\~; il y avait longtemps que mon pauvre c\'9cur n\rquote
+avait ressentit pareille joie. Que Dieu soit avec toi, et puisses-tu ramener en ses domaines l\rquote h\'e9ritier de Treml\~!
+\par
+\par Goton avait plus de d\'e9sir que d\rquote esp\'e9rance, car elle secoua tristement la t\'eate en pronon\'e7ant ces derni\'e8res paroles.
+\par
+\par }\pard\plain \s1\qc\sb600\sa480\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc97743819}XVIII\line R\'eaves{\*\bkmkend _Toc97743819}\line \line
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {Lorsque Jude, apr\'e8s avoir travers\'e9 les longs corridors, revint \'e0 la chambre o\'f9 il avait pass\'e9 la nuit, le capitaine dormait encore. Son visage \'e9
+tait calme et souriant. Jude le contempla un instant.
+\par
+\par \endash \~C\rquote est un loyal jeune homme, pensa-t-il\~; ses traits hardis me rappellent le vieux Treml au temps o\'f9 sa moustache \'e9tait noire. Il est heureux, lui\~! Oh\~! que je donnerais de bon c\'9cur tout mon sang pour voir M.\~Georges \'e0
+ sa place\~!
+\par
+\par Jude reprit son manteau de voyage, pour cacher ses traits en cas de rencontre suspecte. Le jour \'e9tait venu. Les premiers rayons du soleil levant se jouaient dans la soie des rideaux. Au moment o\'f9 Jude ceignait son \'e9p\'e9e pour partir, Didier s
+\rquote agita sur sa couche.
+\par
+\par \endash \~Alix, murmura-t-il, ma s\'9cur\~!\'85
+\par
+\par \endash \~Voici dans la cour tous les serviteurs du ch\'e2teau, se dit Jude\~; j\rquote aurai de la peine \'e0 passer inaper\'e7u.
+\par
+\par \endash \~Marie\~! murmura encore Didier.
+\par
+\par Jude le regarda en souriant.
+\par
+\par \endash \~Bravo\~! mon jeune ma\'eetre, pensa-t-il\~; ne r\'eaverez-vous point \'e0 quelque autre, maintenant\~?
+\par
+\par \endash \~Fleur-des-Gen\'eats\~! cria le capitaine, comme s\rquote il e\'fbt voulu relever le d\'e9fi.
+\par
+\par En m\'eame temps il se redressa, \'e9veill\'e9, sur son s\'e9ant.
+\par
+\par \endash \~C\rquote est toi, ami Jude\~? reprit-il apr\'e8s avoir jet\'e9 ses regards tout autour de la chambre, comme s\rquote il se f\'fbt attendu \'e0 voir un autre visage\~; je crois que je r\'eavais.
+\par
+\par \endash \~Vous pouvez l\rquote affirmer, monsieur, et joyeusement, r\'e9pondit Jude.
+\par
+\par L\rquote \'9cil de Didier s\rquote arr\'eata par hasard sur les antiques rideaux que per\'e7aient les rayons obliques du soleil. Son sourire, qui ne l\rquote avait point abandonn\'e9, s\rquote \'e9panouit davantage.
+\par
+\par \endash \~Les po\'e8tes ont bien raison, dit-il comme s\rquote il se f\'fbt parl\'e9 \'e0 lui-m\'eame, de vanter les joies du retour au toit paternel. Moi qui n\rquote ai point de famille, je ressens ici comme un avant-go\'fbt de ce bonheur\'85
+ Et tiens, Jude, mon gar\'e7on, l\rquote illusion s\rquote accro\'eet\~: il me semble qu\rquote enfant j\rquote ai vu jouer le soleil d\rquote automne dans des rideaux de soie comme ceux-ci. Sentiment \'e9trange, Jude\~! Enfant sans p\'e8re, j\rquote \'e9
+prouve ici comme un ressouvenir lointain de baisers, de caresses et de douces paroles\'85
+\par
+\par \endash \~Monsieur, interrompit le vieil \'e9cuyer, je vais prendre cong\'e9 de vous, pour commencer ma t\'e2che.
+\par
+\par \endash \~Reste, Jude, quelques minutes, un instant, je t\rquote en prie\~! Mon c\'9cur s\rquote amollit au contact de pens\'e9es nouvelles. Je ne sais, Jude, mes yeux ont besoin de pleurer\~!
+\par
+\par \endash \~Souffrez-vous donc\~? dit celui-ci en s\rquote approchant aussit\'f4t.
+\par
+\par Didier laissa tomber sa main dans celle du vieillard et renversa sa t\'eate sur l\rquote oreiller.
+\par
+\par \endash \~Non, r\'e9pondit-il, je ne souffre pas. Au contraire. Je ne voudrais point ne pas \'e9prouver ce que j\rquote \'e9prouve\~: car cette angoisse inconnue est pleine de douceur. Qu\rquote ils sont heureux, Jude, ceux qui ont de vrais souvenirs\~!
+
+\par
+\par \endash \~Ceux-l\'e0, r\'e9pliqua l\rquote \'e9cuyer avec tristesse, ne revoient parfois jamais la maison des anc\'eatres. Ce doit \'eatre une am\'e8re douleur, n\rquote est-ce pas, que celle de l\rquote enfant qui se souvient \'e0
+ demi et qui meurt avant d\rquote avoir retrouv\'e9 la demeure de son p\'e8re.
+\par
+\par \endash \~Tu penses \'e0 Georges Treml, mon pauvre Jude.
+\par
+\par \endash \~Je pense \'e0 Georges Treml, monsieur.
+\par
+\par \endash \~Toujours\~! Dieu t\rquote aidera, mon gar\'e7on, car ton d\'e9vouement est \'9cuvre chr\'e9tienne\'85 Allons\~! voici un nuage qui couvre le soleil. Le charme s\rquote \'e9vanouit. Je redeviens le capitaine Didier et je suis pr\'eat \'e0 j
+urer maintenant que j\rquote ai vu, enfant, plus de rideaux de bure que de tentures de soie. Va, mon gar\'e7on, je ne te retiens plus.
+\par
+\par Didier, secouant un reste de langueur r\'eaveuse, avait saut\'e9 hors de son lit. Jude, avant de partir, jeta un regard dans la cour et reconnut ma\'eetre Alain qui s\rquote entretenait avec Lapierre.
+\par
+\par \endash \~Il est bien tard, maintenant, dit-il, pour m\rquote esquiver. Je vois l\'e0-bas un homme dont j\rquote aurai de la peine \'e0 \'e9viter les regards.
+\par
+\par \endash \~Lequel\~? demanda Didier en s\rquote approchant de la fen\'eatre\~: Lapierre\~?
+\par
+\par \endash \~Je ne sais s\rquote il a chang\'e9 de nom, mais on l\rquote appelait de mon temps ma\'eetre Alain. C\rquote est le plus vieux des deux.
+\par
+\par \endash \~\'c0 la bonne heure\~! Et c\rquote est celui-l\'e0 que tu nommais hier ton ennemi\~?
+\par
+\par \endash \~Celui-l\'e0 m\'eame.
+\par
+\par \endash \~Eh bien\~! mon gar\'e7on, l\rquote autre est le mien.
+\par
+\par \endash \~Un valet, votre ennemi\~?
+\par
+\par \endash \~Cela t\rquote \'e9tonne\~? Faut-il donc te r\'e9p\'e9ter que je ne suis point gentilhomme\~? Ce valet est le seul \'eatre au monde qui sache le secret de ma naissance. Il ne veut pas le dire et c\rquote est son droit. Il pr\'e9tend m\rquote
+avoir autrefois servi de p\'e8re\'85 Tu vois bien ceci\~?
+\par
+\par Didier, qui n\rquote \'e9tait pas encore v\'eatu, \'e9carta sa chemise et montra par-derri\'e8re, \'e0 la naissance de l\rquote \'e9paule, une cicatrice encore r\'e9cente.
+\par
+\par \endash \~C\rquote est une blessure faite tra\'eetreusement et par la main d\rquote un mis\'e9rable, dit Jude en fron\'e7ant le sourcil.
+\par
+\par \endash \~Tu t\rquote y connais, mon gar\'e7on. J\rquote ai tout lieu de croire que le mis\'e9rable est cet homme\~: mais si je ne suis pas noble, je suis soldat, et ma main ne s\rquote abaissera point volontiers jusqu\rquote \'e0 lui.
+\par
+\par \endash \~Moi je suis un valet, dit Jude avec froideur\~; prononcez un mot et je le ch\'e2tie.
+\par
+\par \endash \~Voil\'e0 que tu oublies Georges Treml\~! s\rquote \'e9cria Didier en souriant. Sur mon honneur\~! il y a de la fine fleur de chevalerie dans ces vieux c\'9curs bretons. Pensons \'e0 ton jeune monsieur, mon brave ami. Je ne sais pas ce que t
+u peux tenter pour son service, c\rquote est ton secret, mais j\rquote ai promis de t\rquote aider et je t\rquote aiderai. Descendons ensemble\~: M.\~de\~Vaunoy est un trop soumis et d\'e9vou\'e9 sujet de Sa Majest\'e9 pour que sa livr\'e9
+e ose regarder, de plus pr\'e8s qu\rquote il ne convient, le serviteur d\rquote un capitaine de la mar\'e9chauss\'e9e.
+\par
+\par Jude mit son manteau sur sa figure et descendit avec le capitaine.
+\par
+\par Alain et Lapierre \'e9taient toujours dans la cour\~; ils s\rquote inclin\'e8rent avec respect devant Didier, qui toucha n\'e9gligemment son feutre.
+\par
+\par \endash \~Qu\rquote on selle le cheval de mon serviteur, dit-il.
+\par
+\par Lapierre se h\'e2ta d\rquote ob\'e9ir. Le majordome resta.
+\par
+\par \endash \~Mon camarade, dit-il \'e0 Jude, votre maladie exige-t-elle donc que vous ayez toujours le nez dans le manteau\~? Les gens de La Tremlays n\rquote ont point pu encore vous souhaiter la bienvenue.
+\par
+\par \endash \~Que dit-on des Loups dans le pays, ma\'eetre\~? demanda Didier pour \'e9viter \'e0 Jude l\rquote embarras de r\'e9pondre.
+\par
+\par \endash \~On dit que ce sont des m\'e9chantes b\'eates, monsieur le capitaine\'85 N\rquote accepterez-vous pas un verre de cidre, mon camarade\~?
+\par
+\par \endash \~Que font les gens de la for\'eat\~? demanda encore Didier.
+\par
+\par \endash \~Monsieur le capitaine, r\'e9pondit Alain de mauvaise gr\'e2ce, ils font le cercle, du charbon et des sabots\'85 Eh bien, mon camarade, ajouta-t-il en exhibant son }{\i vademecum, }{c\rquote est-\'e0
+-dire sa bouteille de fer-blanc, aimez-vous mieux une goutte d\rquote eau-de-vie\~?
+\par
+\par Ma\'eetre Alain fut interrompu par Lapierre, qui amenait le cheval de Jude. Celui-ci se mit aussit\'f4t en selle. Dans le mouvement qu\rquote il fit pour cela, son manteau s\rquote \'e9carta quelque peu. Le majordome put voir une partie de son visage.
+
+\par
+\par \endash \~Du diable si je connais autre chose que cette figure-l\'e0\~! grommela-t-il\~; o\'f9 donc l\rquote ai-je vue\~? Je me fais vieux\~!
+\par
+\par \endash \~Tu me rejoindras ce soir \'e0 Rennes, mon gar\'e7on, s\rquote \'e9cria Didier. En route maintenant et bonne chance\~!
+\par
+\par Jude ne se fit point r\'e9p\'e9ter cet ordre\~; il piqua des deux et partit au galop.
+\par
+\par Quand il eut franchi la porte de la cour, le capitaine se d\'e9tourna vers les deux valets de Vaunoy.
+\par
+\par \endash \~Vous \'eates curieux, ma\'eetre, dit-il \'e0 Alain\~; c\rquote est un f\'e2cheux d\'e9faut et qui ne porte point bonheur. Quant \'e0 toi, ajouta-t-il en s\rquote adressant \'e0 Lapierre, prends garde\~!
+\par
+\par Il s\rquote \'e9loigna. Les deux valets le suivirent des yeux.
+\par
+\par \endash \~Prends garde\~! r\'e9p\'e9ta ironiquement Lapierre\~; que dites-vous de cela, ma\'eetre Alain\~?
+\par
+\par Ma\'eetre Alain r\'e9pondit\~:
+\par
+\par \endash \~Le jeune coq chante haut\~; on dirait qu\rquote il se sent de race. Pour ce qui est de prendre garde, c\rquote est toujours un bon conseil.
+\par
+\par Didier avait pris, sans savoir, la direction du jardin. Il se trouva bient\'f4t au milieu de hautes charmilles taill\'e9es \'e0 pic et formant l\rquote in\'e9vitable et classique labyrinthe des jardins du XVIII}{\super e }{si\'e8
+cle. De temps en temps, quelques statues de marbre blanc s\rquote apercevaient \'e0 travers les branches qui se ressentaient d\'e9j\'e0 des approches de l\rquote hiver.
+\par
+\par Didier jetait sur tout cela un regard distrait\~; involontairement, son esprit \'e9tait revenu aux pens\'e9es qui avaient pr\'e9occup\'e9 son r\'e9veil.
+\par
+\par Comme il arrive souvent aux esprits vifs et po\'e9tiques, il lui suffit, pour ainsi dire, d\rquote \'e9voquer l\rquote illusion pour qu\rquote elle repar\'fbt. Ces gran
+des murailles de verdure devinrent pour lui de vieilles connaissances. Il se retrouva dans ces d\'e9dales, et, quoique leur artifice f\'fbt assez innocent pour que la chose p\'fbt sembler naturelle, il crut ou t\'e2cha de croire que le souvenir \'e9
+tait pour lui le fil d\rquote Ariane.
+\par
+\par \endash \~Voyons\~! se disait-il d\rquote un ton moiti\'e9 enjou\'e9, moiti\'e9 s\'e9rieux\~: voyons si je me trompe\~! si je me souviens ou si je divague\~! ma m\'e9moire ou mon imagination me dit qu\rquote au bout de cette all\'e9e, \'e0
+ droite, il y a un berceau, et dans un berceau une statue de nymphe antique. Voyons\~?
+\par
+\par Il prit sa course, impatient\~; car l\rquote illusion avait grandi et il en \'e9tait d\'e9j\'e0 \'e0 craindre une d\'e9ception.
+\par
+\par \'c0 quelques pas de l\rquote endroit o\'f9 la charmille faisait un coude, il s\rquote arr\'eata et glissa son regard \'e0 travers les branches. Il devint p\'e2le, mit la main sur son c\'9cur et laissa \'e9chapper un cri. Berceau et statue \'e9taient l
+\'e0 devant ses yeux.
+\par
+\par Seulement au cri qu\rquote il poussa, la statue anim\'e9e, nymphe v\'eatue de blanc, tressaillit vivement et se retourna.
+\par
+\par }\pard\plain \s1\qc\sb600\sa480\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc97743820}XIX\line Sous la charmille{\*\bkmkend _Toc97743820}\line \line
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {L\rquote illusion s\rquote enfuit tambour battant. Dans cette gageure qu\rquote il avait engag\'e9e contre lui-m\'eame, Didier avait pari\'e9
+ pour un berceau et une statue. Le berceau existait, mais ce qu\rquote il venait de prendre pour une statue \'e9tait une jeune fille en chair et en os, mademoiselle Alix de Vaunoy de La Tremlays.
+\par
+\par La m\'e9prise du reste \'e9tait fort excusable. Au moment o\'f9 Didier l\rquote avait aper\'e7ue, mademoiselle de Vaunoy lui tournait le dos. Elle \'e9tait debout et immobile au centre du berceau, lisant une lettre froiss\'e9
+e et sans doute bien souvent relue. Ses beaux cheveux noirs avaient, ce matin, de la poudre, et une robe de mousseline blanche formait toute sa toilette.
+\par
+\par Au cri pouss\'e9 par Didier, elle se retourna, comme nous l\rquote avons dit, et le papier qu\rquote elle lisait s\rquote \'e9chappa de sa main.
+\par
+\par Son premier mouvement fut de fuir, mais la r\'e9flexion la retint. Elle fit m\'eame un pas vers le coude de la charmille, o\'f9, suivant toute apparence, Didier allait se montrer.
+\par
+\par Elle avait reconnu sa voix.
+\par
+\par Mademoiselle de Vaunoy avait sur son visage cette p\'e2leur qui pr\'e9sage de d\'e9cisives r\'e9solutions. Son regard, ordinairement hardi dans sa douceur, \'e9tait triste, timide et grave. Didier s\rquote avan\'e7a vers elle d\rquote un air embarrass\'e9
+. Pour prendre contenance, il se baissa et releva la lettre qu\rquote Alix avait laiss\'e9e tomber. Cette lettre \'e9tait de lui. Il la reconnut et son malaise augmenta.
+\par
+\par \endash \~C\rquote est la lettre que vous cr\'fbtes devoir m\rquote \'e9crire pour m\rquote annoncer votre d\'e9part, dit Alix avec simplicit\'e9. Je suis bien aise qu\rquote elle soit tomb\'e9e entre vos mains, vous la garderez.
+\par
+\par Didier demeura muet. Alix reprit\~:
+\par
+\par \endash \~J\rquote ai \'e9t\'e9 heureuse de vous revoir, car je me souvenais de vous comme d\rquote un fr\'e8re.
+\par
+\par Didier l\rquote avait appel\'e9e ma s\'9cur dans son r\'eave, et bien souvent il lui \'e9tait arriv\'e9 de comparer le sentiment qu\rquote il gardait pour elle \'e0 la tendresse d\rquote un fr\'e8re. Et pourtant il demanda\~:
+\par
+\par \endash \~Alix, dites-vous la v\'e9rit\'e9\~?
+\par
+\par \endash \~Je dis toujours la v\'e9rit\'e9, r\'e9pondit-elle.
+\par
+\par Elle eut un sourire grave et poursuivit\~:
+\par
+\par \endash \~Parlons d\rquote elle, je le veux.
+\par
+\par \'ab\~C\rquote est une ch\'e8re enfant. Son regard est pur comme le regard d\rquote un ange. Son \'e2me est plus pure que son regard.\~\'bb
+\par
+\par \endash \~De qui parlez-vous\~? balbutia Didier.
+\par
+\par \endash \~Oh\~! fit M}{\super lle}{ de Vaunoy dont la voix devint plus s\'e9v\'e8re, vous n\rquote avez rien \'e0 vous reprocher, je le sais\~; mais ne niez pas, ce serait mal. Il y a une fraternit\'e9 entre nous autres jeunes filles de la for\'ea
+t. Je suis noble et riche, elle est paysanne et pauvre\~; mais, enfants, nous nous sommes rencontr\'e9es souvent dans les bruy\'e8res. Nous avons jou\'e9 autrefois sous les grands ch\'eanes qui prot\'e8gent Notre-Dame de Mi-For\'eat\~; je l\rquote
+avais apprivois\'e9e, la petite sauvage\~! Depuis lors, tandis qu\rquote elle restait dans sa solitude, je faisais, moi, connaissance avec le monde\~; tandis qu\rquote elle courait libre sous le couvert, j\rquote apprenais \'e0
+ porter le velours et la soie, \'e0 parler, \'e0 me taire, \'e0 sourire. \'c9trange destin\'e9e\~! elle, dans sa solitude, moi, au milieu des somptueuses f\'eates de Rennes, nous avons subi toutes deux le m\'eame sort. Dieu la destinait \'e0 l\rquote hom
+me que je\'85 que je croyais souhaiter pour mari.
+\par
+\par \endash \~Vous ne le croyez plus, Alix\~?
+\par
+\par \endash \~Un jour, il y avait deux mois que vous \'e9tiez parti, Didier, je me promenais seule dans la for\'eat, songeant encore aux f\'eates de Mgr le comte de Toulouse, lorsque j\rquote entendis u
+ne voix connue qui chantait sous le couvert la complainte d\rquote Arthur de Bretagne.
+\par
+\par \endash \~Fleur-des-Gen\'eats\~! balbutia le capitaine.
+\par
+\par Alix sourit doucement.
+\par
+\par \endash \~Vous savez enfin de qui je parle, Didier, dit-elle. Il y avait bien longtemps que je ne l\rquote avais vue. Que je la trouvai belle, ce jour-l\'e0\~! Elle me reconnut tout de suite et vint \'e0
+ moi les bras ouverts. Puis elle prit dans son panier de ch\'e8vrefeuille un beau bouquet de primev\'e8res qu\rquote elle attacha \'e0 mon corsage, puis encore elle me parla de vous.
+\par
+\par \endash \~De moi\~! pronon\'e7a involontairement Didier.
+\par
+\par \endash \~Elle ne vous nomma point, mais je vous reconnus\~; je sentis quel \'e9tait mon devoir.
+\par
+\par \endash \~H\'e9las\~! mademoiselle, s\rquote \'e9cria Didier, je suis bien coupable peut-\'eatre\'85
+\par
+\par \endash \~Envers elle, oui, monsieur, si vous dites un mot de plus, car elle est votre fianc\'e9e.
+\par
+\par Il y eut un moment de silence. Alix reprit\~:
+\par
+\par \endash \~Quand elle sera votre femme\'85
+\par
+\par Elle s\rquote interrompit parce que le regard du jeune capitaine avait exprim\'e9 la surprise.
+\par
+\par \endash \~Elle sera votre femme, poursuivit-elle cependant avec fermet\'e9\~; vous le voulez\'85 et vous le devez. Elle est bien pauvre, mais vous avez votre \'e9p\'e9e, et vous n\rquote \'eates point de ceux que leur naissance encha\'eene \'e0 l\rquote
+orgueil\~!
+\par
+\par Didier se redressa.
+\par
+\par \endash \~Je ne suis pas gentilhomme, c\rquote est vrai, dit-il, je le sais. Peut-\'eatre n\rquote \'e9tait-il pas besoin de me le rappeler.
+\par
+\par Alix lui tendit la main cette fois et r\'e9pliqua\~:
+\par
+\par \endash \~Excusez-moi, je plaide la cause de mon amie.
+\par
+\par Les capitaines n\rquote aiment pas \'e0 \'eatre cong\'e9di\'e9s, m\'eame de cette fa\'e7on noble et charmante.
+\par
+\par \endash \~Mademoiselle, dit-il, la cause de Marie n\rquote avait peut-\'eatre pas besoin d\rquote \'eatre plaid\'e9e\~; mais voyons, puisque nous sommes le fr\'e8re et la s\'9cur, noble s\'9cur et fr\'e8re de roture, j\rquote ai bien le droit d\rquote
+interroger.
+\par
+\par \endash \~Interrogez.
+\par
+\par \endash \~Votre conduite a-t-elle pour cause la distance qui nous s\'e9pare\~?
+\par
+\par \endash \~Non.
+\par
+\par \endash \~Y aurait-il sous jeu un autre mariage\~?
+\par
+\par \endash \~Mon p\'e8re veut en effet me marier.
+\par
+\par \endash \~Ah\~! ah\~!
+\par
+\par \endash \~Mais celui qu\rquote on me propose ne sera jamais mon mari.
+\par
+\par \endash \~N\rquote a-t-il pas un nom qui soit au niveau du v\'f4tre\~? demanda Didier non sans raillerie.
+\par
+\par \endash \~C\rquote est M.\~de\~B\'e9chameil, marquis de Nointel, intendant royal de l\rquote imp\'f4t.
+\par
+\par Didier \'e9clata de rire.
+\par
+\par Comme s\rquote il y avait eu de l\rquote \'e9cho sous la charmille, un autre rire \'e9pais et bruyant retentit \'e0 une vingtaine de pas, derri\'e8re le feuillage.
+\par
+\par \endash \~Folle que je suis\~! s\rquote \'e9cria Alix. Je ne vous ai pas dit le principal. Il n\rquote est plus temps, ce sont eux\~; \'e0 bient\'f4t, nous nous reverrons encore une fois\~!
+\par
+\par Elle s\rquote enfuit pr\'e9cipitamment, laissant le capitaine \'e9tourdi de cette disparition subite.
+\par
+\par L\rquote \'e9clat de rire se r\'e9p\'e9ta sous la charmille. Un bruit de voix s\rquote y joignit et bient\'f4t, au tournant de l\rquote all\'e9e, d\'e9bouch\'e8rent MM.\~de\~Vaunoy et de B\'e9chameil.
+\par
+\par }\pard\plain \s1\qc\sb600\sa480\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc97743821}XX\line Avant et apr\'e8s le d\'e9jeuner{\*\bkmkend _Toc97743821}\line \line
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {Vaunoy et l\rquote intendant royal semblaient de fort heureuse humeur. Ils march\'e8rent avec empressement vers Didier qui avait peine \'e0
+ se remettre et gardait une contenance embarrass\'e9e.
+\par
+\par \endash \~Nous arrivons ici, mon cher h\'f4te, dit Vaunoy, guid\'e9s par vos \'e9clats de rire. La promenade solitaire vous rend-elle donc si joyeux\~?
+\par
+\par \endash \~Ai-je ri\~? demanda machinalement Didier.
+\par
+\par \endash \~Oui, Saint-Dieu\~! vous avez ri.
+\par
+\par \endash \~Le fait est que vous avez ri, dit B\'e9chameil. J\rquote ai l\rquote honneur de vous pr\'e9senter le bonjour.
+\par
+\par \endash \~Je ne me souviens pas\'85 commen\'e7a Didier.
+\par
+\par \endash \~Eh\~! dit Vaunoy avisant le papier que celui-ci tenait encore \'e0 la main, c\rquote est sans doute cette lettre qui causait votre hilarit\'e9 matinale\~?
+\par
+\par \endash \~Je ne serai pas \'e9loign\'e9 de le croire, appuya B\'e9chameil\~; veuillez me donner je vous prie, des nouvelles de votre sant\'e9.
+\par
+\par Didier froissa la lettre et la d\'e9chira en tout petits morceaux. Cela fait, il salua l\rquote intendant royal et lui r\'e9pondit par quelque banale politesse. M.\~de\~B\'e9chameil avait compl\'e8tement mis bas ses f\'e2cheuses dispositions de la veille
+\~: Vaunoy venait de lui faire entendre qu\rquote il n\rquote avait rien \'e0 craindre d\rquote un semblable rival et que la main d\rquote Alix lui \'e9tait assur\'e9e. Aussi se sentait-il port\'e9 vers Didier d\rquote une bienveillance inaccoutum\'e9e.
+
+\par
+\par Quant \'e0 Vaunoy, il n\rquote avait point d\'e9pouill\'e9 son masque de bonhomie. On e\'fbt dit, en v\'e9rit\'e9, un brave oncle abordant son neveu ch\'e9ri.
+\par
+\par \endash \~Messieurs, dit le capitaine dont la froideur contrastait fort avec la cordialit\'e9 de ses h\'f4tes, vous plairait-il que nous parlions maintenant de ce qui concerne le service de Sa Majest\'e9\~?
+\par
+\par \endash \~Assur\'e9ment, r\'e9pondit Vaunoy.
+\par
+\par Et B\'e9chameil r\'e9p\'e9ta\~:
+\par
+\par \endash \~Assur\'e9ment\~!\'85 Pourtant, ajouta-t-il apr\'e8s r\'e9flexion, je pense, sauf avis meilleur, qu\rquote il serait convenable de d\'e9jeuner d\rquote abord.
+\par
+\par \endash \~Fi\~! monsieur de B\'e9chameil\~! dit Vaunoy en souriant.
+\par
+\par \endash \~Mettez, monsieur mon ami, que je n\rquote aie point parl\'e9. Je pr\'e9f\'e8re \'e9videmment le service du roi au d\'e9jeuner et m\'eame au d\'eener\~! Mais ceci n\rquote emp\'eache point qu\rquote un d\'e9
+jeuner refroidi soit une triste chose. Nous vous \'e9coutons, Monsieur le capitaine.
+\par
+\par Didier tira de son portefeuille un parchemin sur lequel Vaunoy jeta les yeux pour la forme. B\'e9chameil, en lisant le seing royal, crut devoir \'f4ter son feutre et prier Dieu qu\rquote il b\'e9n\'eet Sa Majest\'e9.
+\par
+\par \endash \~Sur la proposition de S. A. R. Mgr le comte de Toulouse, gouverneur de Bretagne, dit le capitaine, le roi m\rquote a conf\'e9r\'e9 mission d\rquote escorter les fonds provenant de l\rquote imp\'f4t \'e0 travers cette contr\'e9
+e qui passe pour dangereuse\'85
+\par
+\par \endash \~Et qui l\rquote est\~! interrompit Vaunoy.
+\par
+\par \endash \~Qui l\rquote est \'e9norm\'e9ment, ajouta B\'e9chameil.
+\par
+\par \endash \~Le roi m\rquote a charg\'e9 en outre, reprit Didier, de veiller \'e0 la perception des tailles, et Son Altesse S\'e9r\'e9nissime m\rquote a donn\'e9 mission particuli\'e8re de poursuivre et d\'e9truire, par tous moyens, cette poign\'e9
+e de rebelles qui portent le nom de }{\i Loups.}{
+\par
+\par }{\i \endash \~}{Que Dieu vous aide\~! dit Vaunoy. C\rquote est l\'e0, mon jeune ami, une noble mission.
+\par
+\par \endash \~Une mission que je ne vous envie en aucune fa\'e7on, mon jeune ma\'eetre\~! pensa tout bas B\'e9chameil. Dieu vous assiste\~! pronon\'e7a-t-il \'e0 haute voix.
+\par
+\par \endash \~Je vous rends gr\'e2ces, messieurs. Dieu prot\'e8ge la France, et son aide ne nous manquera point. Je pense que la v\'f4tre ne me fera pas d\'e9faut davantage.
+\par
+\par \'c0 cette question faite d\rquote un ton de brusque franchise, Vaunoy r\'e9pondit par un mouvement de t\'eate accompagn\'e9 d\rquote un diplomatique sourire. B\'e9chameil, malgr\'e9 sa bonne envie, ne put imiter que le mouvement. Ce gastronome n\rquote
+\'e9tait point diplomate.
+\par
+\par Didier insista.
+\par
+\par \endash \~Je puis compter sur votre aide\~? demanda-t-il une seconde fois.
+\par
+\par Vaunoy r\'e9pondit\~:
+\par
+\par \endash \~\'c0 plus d\rquote un titre, mon jeune ami\~: pour vous-m\'eame et pour Sa Majest\'e9.
+\par
+\par \endash \~Je m\rquote en r\'e9f\'e8re aux paroles de M.\~de\~Vaunoy, dit B\'e9chameil.
+\par
+\par \endash \~Merci, messieurs. Je n\rquote attendais pas moins de deux loyaux sujets du roi. Je fais grand fonds sur votre secours, et vous pr\'e9viens \'e0 l\rquote avance que je ne m\'e9nagerai pas votre bonne volont\'e9. Veuillez me pr\'eater attention.
+
+\par
+\par B\'e9chameil tira sa montre et constata avec douleur que l\rquote heure normale du d\'e9jeuner \'e9tait pass\'e9e depuis dix minutes. Il poussa un profond soupir, n\rquote osant pas manifester plus clairement son chagrin.
+\par
+\par \endash \~Je ne suis point arriv\'e9 jusqu\rquote ici, reprit Didier, sans avoir arr\'eat\'e9 mon plan de campagne. Toutes mes mesures sont prises. La mar\'e9chauss\'e9e de Rennes est pr\'e9venue\~; celle de Laval marche sur la Bretagne \'e0 l\rquote
+heure o\'f9 je vous parle. Les sergenteries de Vitr\'e9, de Foug\'e8res et de Louvign\'e9-du-D\'e9sert me seconderont au besoin.
+\par
+\par \endash \~\'c0 la bonne heure\~! s\rquote \'e9cria B\'e9chameil. Tout cela formera une arm\'e9e respectable.
+\par
+\par \endash \~Trois cents hommes environ, monsieur.
+\par
+\par \endash \~Ce n\rquote est pas assez, dit Vaunoy. Les Loups sont en nombre quadruple.
+\par
+\par B\'e9chameil mod\'e9ra sa joie.
+\par
+\par \endash \~J\rquote avais cru qu\rquote ils \'e9taient plus nombreux que cela, repartit froidement le capitaine. Nous serons un contre quatre. C\rquote est beaucoup\~!
+\par
+\par \endash \~Je ne saisis pas bien, dit B\'e9chameil.
+\par
+\par \endash \~C\rquote est beaucoup, r\'e9p\'e9ta Didier, parce que nous aurons de notre c\'f4t\'e9 tous les avantages. Vous ne pensez pas, je suppose, que je veuille les attaquer \'e0 la Fosse-aux-Loups\~? Ne vous \'e9
+tonnez point, monsieur de Vaunoy, si je sais le nom de leur retraite. Gr\'e2ce \'e0 des circonstances que je ne juge point \'e0 propos de vous d\'e9tailler ici, je connais la for\'eat de Rennes comme si j\rquote y \'e9tais n\'e9.
+\par
+\par \'c0 ce dernier mot, Herv\'e9 de Vaunoy tressaillit violemment et devint si p\'e2le que B\'e9chameil crut devoir le soutenir dans ses bras.
+\par
+\par \endash \~Qu\rquote avez-vous, monsieur mon ami\~? demanda l\rquote intendant.
+\par
+\par \endash \~Rien\'85 je n\rquote ai rien, balbutia Vaunoy.
+\par
+\par \endash \~Si fait\~! je parie que c\rquote est le besoin de prendre quelque chose qui vous travaille. Et, par le fait, l\rquote heure du d\'e9jeuner est pass\'e9e depuis trente-cinq minutes et une fraction.
+\par
+\par Vaunoy, par un brusque effort, s\rquote \'e9tait remis tant bien que mal. Il repoussa B\'e9chameil.
+\par
+\par \endash \~Capitaine, dit-il, je vous prie de m\rquote excuser. Un \'e9blouissement subit\'85 je suis sujet \'e0 cette infirmit\'e9. Vous plairait-il de poursuivre\~?
+\par
+\par \endash \~Dans votre int\'e9r\'eat, monsieur mon ami, insista h\'e9ro\'efquement B\'e9chameil, je vous engage \'e0 prendre quelque chose. Nous vous ferons raison, le capitaine et moi.
+\par
+\par Vaunoy fit un geste d\rquote impatience, et B\'e9chameil reconnut avec d\'e9couragement que le d\'e9jeuner \'e9tait d\'e9sormais ind\'e9finiment retard\'e9.
+\par
+\par \endash \~Je vous disais, reprit Didier qui n\rquote avait pr\'eat\'e9 \'e0 cette sc\'e8ne qu\rquote une attention m\'e9diocre, je vous disais que la for\'eat est pour moi pays de connaissance\~
+; je sais que la position des Loups est inexpugnable, et ne pr\'e9tends point courir les chances d\rquote une attaque, au moins tant que les deniers de Sa Majest\'e9 ne seront point \'e0 couvert. Il me faut, \'e0 moi aussi, des positions dans la for\'ea
+t, et je vous demande, \'e0 vous, monsieur de Vaunoy, votre ch\'e2teau de La Tremlays, \'e0 vous, monsieur l\rquote intendant royal, votre maison de plaisance de la Cour-Rose.
+\par
+\par \endash \~Ma }{\i folie, }{s\rquote \'e9cria B\'e9chameil\~; et qu\rquote en pr\'e9tendez-vous faire, monsieur\~?
+\par
+\par \endash \~Je ne sais\~: peut-\'eatre une place d\rquote armes.
+\par
+\par \endash \~Mais il y a des tapis dans toutes les chambres, monsieur\~; il y en a pour vingt mille \'e9cus\'85
+\par
+\par \endash \~Fi\~! monsieur de B\'e9chameil, fi\~! voulut interrompre Vaunoy.
+\par
+\par Cette fois le financier se montra r\'e9tif.
+\par
+\par \endash \~Il y a, continua-t-il, des meubles sculpt\'e9s, incrust\'e9s, dor\'e9s. Il y en a pour trente mille \'e9cus, monsieur\~!
+\par
+\par \endash \~Fi\~!monsieur de B\'e9chameil, fi\~! r\'e9p\'e9ta Vaunoy.
+\par
+\par \endash \~Il y a des porcelaines du Japon, de la fa\'efence d\rquote Italie, des gr\'e8s de Suisse, des cristaux de Su\'e8de. La batterie de cuisine seule vaut quatorze mille cinq cents livres, monsieur. Et vous voulez mettre tout cela au pillage\~
+! Vos soldats d\'e9valiseraient mon garde-manger\~; ils boiraient ma cave\'85 ma cave qui est la plus riche de France et de Navarre\~! Ils \'e9cailleraient mes mosa\'efques, cr\'e8veraient mes tableaux, briseraient mes cristaux, que sais-je\~! Une place d
+\rquote armes\~! Morbleu\~! monsieur, pensez-vous que j\rquote aie fait b\'e2tir ma }{\i folie }{pour h\'e9berger vos soudards\~!
+\par
+\par \endash \~Fi\~! monsieur de B\'e9chameil\~! r\'e9p\'e9ta Vaunoy pour la troisi\'e8me fois\~; Saint-Dieu\~! fi\~! vous dis-je.
+\par
+\par Le financier s\rquote arr\'eata essouffl\'e9. Didier regarda l\rquote interruption comme non avenue, et reprit avec le plus grand calme\~:
+\par
+\par \endash \~Peut-\'eatre une place d\rquote armes. En tout cas, je puis vous faire promesse, messieurs, de vous pr\'e9venir deux heures \'e0 l\rquote avance.
+\par
+\par \endash \~Cela suffira, dit Vaunoy qui semblait r\'e9solu \'e0 tout approuver.
+\par
+\par \endash \~Monsieur mon ami, s\rquote \'e9cria B\'e9chameil exasp\'e9r\'e9, je ne vous comprends pas\~! Savez-vous que je ne donnerais pas ma petite maison pour cent mille pistoles\~!
+\par
+\par Vaunoy lui serra fortement la main. C\rquote est l\'e0 un signe que les intelligences, m\'eame les plus \'e9paisses, comprennent par tous pays.
+\par
+\par Le financier se tut instinctivement.
+\par
+\par \endash \~Je pense, mon cher h\'f4te, demanda Vaunoy du ton de la plus cordiale courtoisie, que ces mesures dont vous parlez forment la derni\'e8re partie de votre plan. Avant de vous fortifier, vous vous occuperez sans doute de convoyer les esp\'e8
+ces qui vous attendent \'e0 Rennes, car on dit que la cassette du roi est vide, ou peu s\rquote en faut.
+\par
+\par \endash \~Tel est en effet mon projet, monsieur.
+\par
+\par \endash \~Donc, en attendant que La Tremlays devienne place d\rquote armes, nous en ferons, s\rquote il vous pla\'eet, une auberge o\'f9 se reposera l\rquote escorte de l\rquote imp\'f4t.
+\par
+\par \endash \~L\rquote imp\'f4t, r\'e9pondit le capitaine, reste sous la garantie et responsabilit\'e9 de M.\~l\rquote intendant royal tant qu\rquote il n\rquote a point franchi les fronti\'e8res de la Bretagne. C\rquote est donc \'e0 M.\~l\rquote
+intendant de faire choix du lieu o\'f9 l\rquote escorte passera la nuit.
+\par
+\par Une expression de singuli\'e8re inqui\'e9tude se r\'e9pandit sur le visage du ma\'eetre de La Tremlays. Il fallait que cette inqui\'e9tude f\'fbt bien puissante pour que Vaunoy habitu\'e9 comme il l\rquote \'e9tait \'e0
+ dompter souverainement sa physionomie, n\rquote en p\'fbt r\'e9primer les sympt\'f4mes.
+\par
+\par Didier et l\rquote intendant la remarqu\'e8rent.
+\par
+\par Le premier n\rquote y fit pas grande attention. Il croyait conna\'eetre Vaunoy qu\rquote il m\'e9prisait sans le soup\'e7onner de trahison. Sa hautaine insouciance ne daigna point se pr\'e9occuper de ce mince incident.
+\par
+\par Quant \'e0 B\'e9chameil, il interpr\'e9ta \'e0 sa mani\'e8re l\rquote angoisse \'e9vidente du ma\'eetre de La Tremlays. Il pensa que Vaunoy, voyant que le choix de la halte restait entre ses mains, \'e0 lui, B\'e9chameil, redoutait sa d\'e9cision pour l
+\rquote office et les provisions du ch\'e2teau.
+\par
+\par \endash \~Monsieur mon ami, dit-il en cons\'e9quence, je dois vous pr\'e9venir tout d\rquote abord que les frais de convoi me regardent\'85
+\par
+\par Vaunoy p\'e2lit et fron\'e7a le sourcil.
+\par
+\par \endash \~Je paierai tout, poursuivit l\rquote intendant\~: l\rquote hospitalit\'e9 est pour moi un devoir.
+\par
+\par \endash \~Vous pr\'e9tendez donc recevoir les gens du roi dans votre maison de la Cour-Rose\~? demanda Vaunoy dont l\rquote anxi\'e9t\'e9 augmentait visiblement.
+\par
+\par \endash \~Non pas, monsieur mon ami, non pas\~! s\rquote \'e9cria vivement B\'e9chameil.
+\par
+\par Vaunoy respira longuement. Ses couleurs vermeilles reparurent aux rondes pommettes de ses joues.
+\par
+\par Ce mouvement fut tellement irr\'e9sistible et marqu\'e9 que Didier ne put s\rquote emp\'eacher d\rquote y prendre garde.
+\par
+\par Ce fut, au reste, l\rquote affaire d\rquote un instant, et, \'e0 mesure que le calme revenait sur le visage de Vaunoy, les doutes du jeune capitaine se dissipaient.
+\par
+\par Mais, pour un spectateur attentif et d\'e9sint\'e9ress\'e9 de cette sc\'e8ne, il e\'fbt \'e9t\'e9 \'e9vident qu\rquote un hardi dessein venait de surgir dans le cerveau de Vaunoy, dessein que favorisait grandement l\rquote option de M.\~de\~B\'e9
+chameil, d\'e9signant La Tremlays pour lieu de repos \'e0 l\rquote escorte des gens du roi.
+\par
+\par B\'e9chameil qui \'e9tait \'e0 cent lieues de penser que sa d\'e9cision p\'fbt faire plaisir \'e0 Herv\'e9 de Vaunoy, prit \'e0 t\'e2che de l\rquote excuser et de la motiver, ce qu\rquote il fit \'e0 sa mani\'e8re.
+\par
+\par \endash \~Je vous r\'e9p\'e8te, monsieur mon ami, dit-il, que vous n\rquote aurez rien, absolument rien \'e0 d\'e9bourser.
+\par
+\par \endash \~Laissons cela, interrompit Vaunoy.
+\par
+\par \endash \~Permettez\~! Je suis, vous me faites, j\rquote esp\'e8re, l\rquote honneur d\rquote en \'eatre persuad\'e9, un sujet fid\'e8le et d\'e9vou\'e9 de Sa Majest\'e9. Ma pauvre maison est fort \'e0 son service, depuis les fondements jusqu\rquote
+aux combles, y compris, bien entendu, les \'e9tages interm\'e9diaires, mais il s\rquote agit de cinq cent mille livres tournois.
+\par
+\par \endash \~Cinq cent mille livres tournois\~? r\'e9p\'e9ta lentement le ma\'eetre de La Tremlays.
+\par
+\par \endash \~Tout autant, monsieur mon ami, il y a m\'eame quelques \'e9cus de plus. Si cette somme \'e9tait enlev\'e9e, mon aisance, qui est honn\'eate, serait terriblement r\'e9duite. Or, suivez bien\~: ma }{\i folie }{de la Cour-Rose n\rquote
+est point propre \'e0 soutenir un si\'e8ge, et si les Loups\'85
+\par
+\par Vaunoy haussa les \'e9paules avec affectation.
+\par
+\par \endash \~Monsieur l\rquote intendant a raison, dit le capitaine qui, depuis dix minutes, n\rquote apportait plus \'e0 la discussion qu\rquote une attention fort m\'e9diocre.
+\par
+\par \endash \~Permettez, dit encore B\'e9chameil r\'e9pondant au geste de Vaunoy\~; je serais mortifi\'e9 que vous puissiez croire\'85
+\par
+\par \endash \~Allons d\'e9jeuner, interrompit en souriant le ma\'eetre de La Tremlays.
+\par
+\par Le coup \'e9tait d\rquote un effet s\'fbr\~: il porta. B\'e9chameil remua convulsivement les m\'e2choires, comme s\rquote il e\'fbt voulu parfaire son explication\~; mais il ne put que r\'e9p\'e9ter ces mots qui \'e9veillaient les plus tendres \'e9
+chos de son c\'9cur\~:
+\par
+\par \endash \~Allons d\'e9jeuner.
+\par
+\par Vaunoy s\rquote appuya famili\'e8rement sur le bras de Didier. B\'e9chameil, les narines gonfl\'e9es et saisissant au vol parmi les effluves \'e9pandues dans l\rquote air toutes celles qui venaient de l\rquote office, ouvrit la marche. En chemin il fut d
+\'e9cid\'e9 que le convoi d\rquote argent partirait de Rennes le lendemain. De la ville au ch\'e2teau, l\rquote \'e9tape \'e9tait courte, mais les routes de Bretagne, en l\rquote an 1740, \'e9taient trac\'e9es de mani\'e8re \'e0 quadrupler la distance.
+
+\par
+\par B\'e9chameil, malgr\'e9 la pro\'e9minence notable de son abdomen, monta le perron en trois sauts. Une minute apr\'e8s, il nouait sa serviette autour de ses mentons et d\'e9gustait savamment un salmis d\rquote ailerons de b\'e9casses qu\rquote il d\'e9
+clara sans pareil et f\'eata en conscience.
+\par
+\par Herv\'e9 de Vaunoy ne resta point oisif durant cette matin\'e9e. Le d\'e9jeuner \'e9tait \'e0 peine fini, et M.\~de\~B\'e9chameil venait de s\rquote \'e9tendre sur un lit de jour pour se livrer \'e0 cet important devoir que les gourmets ne doivent n\'e9
+gliger jamais, la sieste, lorsque M.\~de\~Vaunoy, quittant Didier sous un pr\'e9texte d\rquote autant plus facile \'e0 trouver que le jeune capitaine ne tenait point extraordinairement \'e0 sa compagnie, se dirigea d\rquote un air soucieux et affair\'e9
+ vers son appartement.
+\par
+\par \endash \~Qu\rquote on m\rquote envoie sur-le-champ Lapierre et ma\'eetre Alain, dit-il \'e0 un valet qu\rquote il rencontra sur son chemin.
+\par
+\par Le valet se h\'e2ta d\rquote ob\'e9ir, et Vaunoy poursuivit sa route\~; mais, ayant jet\'e9 par hasard un regard distrait \'e0 travers les carreaux de l\rquote une des crois\'e9es du corridor, il aper\'e7ut Alix qui, r\'eaveuse et la t\'eate pench\'e9
+e, suivait \'e0 pas lents l\rquote all\'e9e principale du jardin.
+\par
+\par \endash \~Toujours triste\~! se dit Vaunoy d\rquote un ton o\'f9 per\'e7ait un atome de sensibilit\'e9\~; pauvre fille\~! Mais, apr\'e8s tout, elle n\rquote est pas raisonnable\~! B\'e9chameil serait la perle des maris.
+\par
+\par Il allait passer outre, lorsque, dans une autre all\'e9e dont la direction formait angle avec celle de la premi\'e8re, il vit le capitaine Didier, lequel, par impossible, semblait r\'eaver aussi. Vaunoy fit un geste de mauvaise humeur.
+\par
+\par \endash \~Elle \'e9tait sur le point de l\rquote oublier\~! murmura-t-il\~; je m\rquote y connais\~! Et le voil\'e0 revenu\~! Sa seule approche d\'e9joue fatalement tous mes plans. Et puis, si quelqu\rquote un de ces hasards que nulle pr\'e9
+caution ne peut d\'e9jouer, allait lui apprendre\'85
+\par
+\par Vaunoy s\rquote interrompit. Comme nous l\rquote avons dit, les deux all\'e9es que suivaient Alix et Didier se croisaient. Chaque pas fait par les deux jeunes gens les rapprochait\~: ils allaient se rencontrer dans quelques secondes.
+\par
+\par \endash \~Eh\~! qu\rquote a-t-il besoin de savoir\~? reprit Vaunoy avec emportement. Son \'e9toile le pousse \'e0 me nuire. Qu\rquote il sache ou non, il me perdra si je ne le perds.
+\par
+\par Alix et Didier arrivaient en m\'eame temps au point de convergence des all\'e9es\~; au moment o\'f9 ils allaient se trouver face \'e0 face. Vaunoy porta son sifflet de chasse \'e0 ses l\'e8vres.
+\par
+\par Le bruit fit lever la t\'eate aux deux jeunes gens, Alix se tourna du c\'f4t\'e9 du ch\'e2teau et dut ob\'e9ir au geste d\rquote appel que lui envoya son p\'e8re.
+\par
+\par Didier salua et poursuivit sa route.
+\par
+\par \endash \~C\rquote \'e9tait comme un fait expr\'e8s\~! pensa Vaunoy. Saint-Dieu\~! j\rquote ai manqu\'e9 mon coup deux fois d\'e9j\'e0\~; mais on dit que le nombre trois porte bonheur\~!\'85
+\par
+\par Il entra dans son appartement o\'f9 ne tard\'e8rent pas \'e0 le joindre ses deux f\'e9aux serviteurs, Alain et Lapierre. Presque au m\'eame instant, Alix entr\rquote ouvrit la porte.
+\par
+\par \endash \~Vous m\rquote avez appel\'e9e, mon p\'e8re\~?
+\par
+\par Vaunoy, qui ouvrait la bouche pour donner des ordres \'e0 ses deux acolytes, h\'e9sita quelque peu et fut sur le point de renvoyer sa fille\~; mais il se ravisa.
+\par
+\par \endash \~Restez ici, dit-il aux valets. J\rquote aurai besoin de vous dans un instant.
+\par
+\par Puis il passa le bras d\rquote Alix sous le sien et l\rquote entra\'eena doucement dans la galerie.
+\par
+\par Ma\'eetre Alain et Lapierre demeur\'e8rent seuls. Le premier, dont l\rquote intelligence avait consid\'e9rablement fl\'e9chi sous le poids de l\rquote \'e2ge et aussi par l\rquote effet de l\rquote ivrognerie, tira de sa poche son flacon carr\'e9
+ de fer-blanc et but une ample rasade d\rquote eau-de-vie.
+\par
+\par \endash \~En veux-tu\~? demanda-t-il \'e0 Lapierre.
+\par
+\par \endash \~Il y a temps pour tout, r\'e9pondit l\rquote ex-saltimbanque\~; je ne bois jamais quand je dois causer avec monsieur.
+\par
+\par \endash \~Moi, je bois double.
+\par
+\par \endash \~Et tu vois de m\'eame. Hier tu n\rquote as pas seulement pu reconna\'eetre ce dr\'f4le de valet.
+\par
+\par \endash \~Je me fais vieux, dit Alain en buvant une seconde gorg\'e9e. Le fait est que ma pauvre m\'e9moire s\rquote en va. Mais si je le vois encore une fois je le reconna\'eetrai peut-\'eatre.
+\par
+\par \endash \~Et s\rquote il ne revient pas\~?
+\par
+\par Alain, au lieu de r\'e9pondre, but une troisi\'e8me rasade et s\rquote arrangea pour dormir, en attendant son ma\'eetre. Lapierre haussa les \'e9paules, et, pour ne point perdre son temps, il fit le tour de la chambre, donnant g\'e9n\'e9reusement l
+\rquote hospitalit\'e9, dans les vastes poches de son pourpoint, \'e0 toutes les pi\'e8ces de monnaie \'e9gar\'e9es qu\rquote il trouva sur les meubles. Les tiroirs \'e9taient ferm\'e9s.
+\par
+\par Quand il eut achev\'e9 sa tourn\'e9e, il s\rquote accouda sur l\rquote appui de la fen\'eatre. Au loin, dans le jardin, il aper\'e7ut Didier qui continuait solitairement sa promenade.
+\par
+\par Lapierre se prit \'e0 r\'e9fl\'e9chir.
+\par
+\par \endash \~Peuh\~! dit-il enfin en enflant ses joues\~; je croyais le d\'e9tester davantage. C\rquote est un joli gar\'e7on. Vaunoy paie mal et demande beaucoup. H\'e9\~! h\'e9\~!\'85 il faudra voir\~!\'85
+\par
+\par \endash \~En veux-tu\~? grommela ma\'eetre Alain qui trinquait en r\'eave.
+\par
+\par Lapierre laissa tomber sur le vieillard un long regard de m\'e9pris.
+\par
+\par \endash \~Voici ce qu\rquote on devient au service de Vaunoy\~! dit-il ensuite. Jamais de tiroirs ouverts. Quelques pi\'e8ces d\rquote or pour beaucoup de travail. C\rquote est pitoyable de se damner ainsi au rabais\'85 Il faudra voir.
+\par
+\par }\pard\plain \s1\qc\sb600\sa480\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc97743822}XXI\line Mademoiselle de Vaunoy{\*\bkmkend _Toc97743822}\line \line
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {Pendant que ma\'eetre Alain et Lapierre attendaient, Herv\'e9 de Vaunoy arpentait \'e0 pas lents le corridor avec sa fille qui s\rquote appuyait \'e0
+ son bras et dont il caressait paternellement la blanche main.
+\par
+\par \endash \~J\rquote ai \'e0 vous gronder, Alix, disait-il, de sa voix la plus doucereuse. Vous avez \'e9t\'e9 vis-\'e0-vis de notre h\'f4te, le capitaine Didier, d\rquote une froideur\~!
+\par
+\par Il appuya sur ce mot et regarda sa fille en dessous. Aucune \'e9motion ne parut sur le calme et beau visage d\rquote Alix.
+\par
+\par \endash \~Il ne faut point outrepasser le but, reprit le ma\'eetre de La Tremlays. Le capitaine est un brave officier du roi qui a droit \'e0 tous nos \'e9gards, et, quand on n\rquote aime point un homme, il est bon de se contraindre un peu.
+\par
+\par Alix releva sur Vaunoy son regard tranquille et Vaunoy se tut.
+\par
+\par Il aimait sa fille\~: c\rquote \'e9tait le seul sentiment humain qui f\'fbt rest\'e9 debout en son c\'9cur parmi les ravages de l\rquote \'e9go\'efsme et de la cupidit\'e9. Il e\'fbt voulu la faire heureuse, mais les \'e9v\'e9nements le pressaient. Il n
+\rquote avait point le choix\~: un mot de B\'e9chameil pouvait mettre en question sa fortune, sa noblesse, sa vie\~; \'e0 quelque prix que ce f\'fbt, il lui fallait acheter l\rquote appui de B\'e9chameil.
+\par
+\par En ce moment, Vaunoy \'e9tait \'e0 la g\'eane. Alix le dominait de toute la hauteur de sa franchise. Pour la milli\'e8me fois peut-\'eatre, il se repentit d\rquote avoir us\'e9 de ruse avec elle, reconnaissant trop tard que la ruse s\rquote \'e9
+mousse contre la candeur.
+\par
+\par Trop vil pour ressentir dans toute sa force l\rquote angoisse qui serre le c\'9cur d\rquote un p\'e8re surpris par son enfant en flagrant d\'e9lit de tromperie, il \'e9tait n\'e9anmoins humili\'e9 de son r\'f4
+le et fit effort pour jeter son masque loin de lui.
+\par
+\par \endash \~Alix, dit-il tout \'e0 coup, en jouant passablement la rondeur, j\rquote ai eu tort d\rquote en user ainsi avec vous. Pardonnez-moi. Vous m\'e9ritez ma confiance enti\'e8re, et je veux d\'e9pouiller tout subterfuge. Vous savez ce que je veux\~
+; vous devinez peut-\'eatre pourquoi je le veux. Tromperez-vous mes esp\'e9rances\~?
+\par
+\par \endash \~Je ferai ce que j\rquote ai promis, monsieur, r\'e9pondit Alix. Vaunoy respira.
+\par
+\par \endash \~Cela suffit, dit-il. Le temps est un puissant rem\'e8de aux r\'e9pugnances capricieuses des jeunes filles\~; pour le moment, je vous demande seulement de ne point voir le capitaine Didier.
+\par
+\par \endash \~Je l\rquote ai vu d\'e9j\'e0, monsieur.
+\par
+\par \endash \~Ah\~! Et vous lui avez parl\'e9\~?
+\par
+\par \endash \~Je lui ai parl\'e9.
+\par
+\par \endash \~De sorte que cette froideur affect\'e9e \'e9tait un r\'f4le appris\'85
+\par
+\par Alix l\rquote arr\'eata d\rquote un regard calme et doux.
+\par
+\par \endash \~Mes actions ne mentent pas plus que mes paroles, dit-elle. Rassurez-vous, monsieur. J\rquote ai la volont\'e9 de tenir ma promesse. D\rquote ailleurs, ajouta-t-elle plus bas, ma volont\'e9 n\rquote est pas votre seule garantie\~
+: le capitaine Didier ne vous demandera pas ma main.
+\par
+\par \endash \~En v\'e9rit\'e9\~! s\rquote \'e9cria Vaunoy avec une joie brutale.
+\par
+\par Puis il poursuivit\~:
+\par
+\par \endash \~Voil\'e0 une heureuse nouvelle, Alix\~; que ne le disiez-vous tout de suite, ma ch\'e8re enfant\~? Ah\~! le capitaine\'85 cet impertinent soldat de fortune\~!
+\par
+\par Il pronon\'e7a ces derniers mots d\rquote un ton de piti\'e9 ironique qui e\'fbt profond\'e9ment bless\'e9 un c\'9cur vulgaire\~; mais Alix \'e9tait au-dessus de cette atteinte. Son front resta serein, et ce fut avec un sourire m\'e9
+lancolique, mais tranquille, qu\rquote elle reprit la parole.
+\par
+\par \endash \~Je suis de votre avis, mon p\'e8re, dit-elle\~; je crois que tout est pour le mieux.
+\par
+\par Vaunoy connaissait sa fille, et, si peu fait qu\rquote il f\'fbt pour la comprendre, il avait pour elle une sorte de respect. N\'e9anmoins cette r\'e9signation lui sembla si extraordinaire qu\rquote il eut peine \'e0 y croire.
+\par
+\par Involontairement et suivant la pente de sa vieille habitude, il reprit son espionnage moral.
+\par
+\par \endash \~Saint-Dieu\~! dit-il apr\'e8s un silence, vous \'eates le parangon de l\rquote ob\'e9issance filiale, Alix, et je veux parier qu\rquote on irait de Rennes \'e0 Nantes sans trouver votre pareille. Pas une plainte\~! c\rquote est \'e0 n\rquote
+y pas croire, et cela me donne bonne esp\'e9rance pour ce pauvre M.\~de\~B\'e9chameil.
+\par
+\par Alix ne r\'e9pondit point.
+\par
+\par \endash \~Mais ne parlons pas de cela, poursuivit le ma\'eetre de La Tremlays. Voici d\'e9j\'e0 un point de gagn\'e9\~; il ne faut pas trop demander \'e0 la fois. Moi qui \'e9tais dans des transes\~! Maintenant je n\rquote ai garde de craindre. Je ne m
+\rquote \'e9tonne plus de votre r\'e9serve d\rquote hier soir\'85 Vit-on jamais semblable outrecuidance\~! et, certes, je suis pr\'eat \'e0 faire serment que cette entrevue dont nous parlions tout \'e0 l\rquote heure sera la derni\'e8re et n\rquote
+aura point de pendant.
+\par
+\par Cette phrase \'e9tait la partie importante du discours d\rquote Herv\'e9 de Vaunoy. Tout le reste n\rquote \'e9tait qu\rquote une pr\'e9paration. Aussi en suivit-il l\rquote effet avec inqui\'e9tude, attendant une r\'e9ponse et \'e9
+piant la signification du moindre geste.
+\par
+\par Il oubliait encore une fois que ces soins \'e9taient superflus. Les paroles d\rquote Alix d\'e9fiaient les interpr\'e9tations et n\rquote avaient pas besoin de commentaire.
+\par
+\par Elle montra de son doigt tendu Didier qui, franchissant la derni\'e8re barri\'e8re du parc, s\rquote enfon\'e7ait sous le couvert.
+\par
+\par \endash \~Il me faudra attendre son retour, dit-elle.
+\par
+\par Vaunoy crut avoir mal compris.
+\par
+\par \endash \~Son retour\~? r\'e9p\'e9ta-t-il machinalement.
+\par
+\par \endash \~Oui, monsieur. J\rquote ai promis au capitaine Didier de le revoir. Il le faut, je le dois, et je vous demande comme une gr\'e2ce de vouloir bien n\rquote y point mettre obstacle.
+\par
+\par \endash \~Mais\'85 commen\'e7a Vaunoy surpris et intrigu\'e9.
+\par
+\par \endash \~Ne me refusez pas\~! dit Alix avec une chaleur soudaine. Je ne vous ai jamais d\'e9sob\'e9i, et Dieu m\rquote est t\'e9moin que je souffrirais de le faire.
+\par
+\par \endash \~De sorte, que si je vous d\'e9niais mon consentement vous me d\'e9sob\'e9iriez\~?
+\par
+\par Alix courba la t\'eate en silence.
+\par
+\par \endash \~\'c0 merveille\~! reprit Vaunoy dont le d\'e9pit ne ressemblait en rien \'e0 la dignit\'e9 d\rquote un p\'e8re offens\'e9\~; je suis au moins pr\'e9venu d\rquote avance. Et m\rquote
+est-il permis de vous demander quelle communication si importante peut exiger le rapprochement de M}{\super lle}{ de Vaunoy et du capitaine Didier\~?
+\par
+\par \endash \~Je ne saurai vous le dire, monsieur.
+\par
+\par \endash \~De mieux en mieux\~! Mais c\rquote est \'e0 n\rquote y point croire\~! Vous oubliez, Alix, que je pourrais vous contraindre, vous confiner dans votre appartement.
+\par
+\par \endash \~J\rquote esp\'e8re que vous ne le ferez point, mon p\'e8re.
+\par
+\par \endash \~Et si je le faisais\~! s\rquote \'e9cria Vaunoy v\'e9ritablement en col\'e8re.
+\par
+\par \endash \~Monsieur, dit Alix en retenant sa voix qui voulait \'e9clater, je vous respecte et je vous aime, mais il y a longtemps que je garde le silence vis-\'e0-vis de M.\~de\~B\'e9chameil, et c\rquote est \'e0 cause de vous que je me tais\'85
+\par
+\par Elle s\rquote arr\'eata honteuse d\rquote avoir \'e9t\'e9 sur le point de menacer, mais Vaunoy avait compris, et sa col\'e8re \'e9tait tomb\'e9e comme par enchantement.
+\par
+\par Il appela sur son visage, fait \'e0 ces brusques changements, une expression de grosse gaiet\'e9.
+\par
+\par \endash \~Vous \'eates une m\'e9chante enfant, Alix, dit-il en la baisant bruyamment au front. Vous savez que je n\rquote ai rien \'e0 vous refuser et vous abusez de votre pouvoir, qui marche \'e0 grands pas vers la tyrannie. Ce que j\rquote en disais
+\'e9tait curiosit\'e9 pure. Je voulais surprendre ce grand secret, mais vous m\rquote avez vaincu, et je n\rquote engagerai plus avec vous de combats de paroles. Je lancerai contre vous, en guise d\rquote avant-garde, si le cas se pr\'e9
+sente, mademoiselle Olive de Vaunoy, ma digne s\'9cur\'85 et alors tenez-vous bien, je vous le conseille\~!
+\par
+\par Alix ne se m\'e9prit point \'e0 cette gaiet\'e9 soudaine. Vaunoy avait raison de le dire\~: malgr\'e9 sa vieille exp\'e9rience d\rquote intrigant, il n\rquote \'e9tait point de force \'e0 lutter contre la hautaine droiture de sa fille. C\rquote \'e9
+tait de la part du ma\'eetre de La Tremlays de la diplomatie prodigu\'e9e en pure perte.
+\par
+\par \endash \~Je suis heureuse de vous entendre parler ainsi, mon p\'e8re, dit seulement Alix.
+\par
+\par \endash \~Alors, soyez cl\'e9mente, et prenez un peu de compassion de ce pauvre M.\~de\~B\'e9chameil\'85 mais cela viendra, et il sera temps d\rquote en parler plus tard.
+\par
+\par Il tira sa montre.
+\par
+\par \endash \~Onze heures d\'e9j\'e0, murmura-t-il. Allons\~! ma fille, je vous laisse et vous donne carte blanche, s\'fbr que ma confiance est bien plac\'e9e. Au revoir\~!
+\par
+\par Il fit un geste familier et caressant auquel Alix r\'e9pondit par une respectueuse r\'e9v\'e9rence, et se h\'e2ta de regagner son appartement, o\'f9 ses deux ministres l\rquote attendaient l\rquote un en philosophant, l\rquote autre en ronflant.
+\par
+\par Lorsque Alix fut seule, son beau visage perdit son expression de fiert\'e9. Un morne d\'e9couragement se peignit dans son regard.
+\par
+\par \endash \~Le revoir\~! murmura-t-elle\~; subir encore cette douleur\~!
+\par
+\par Elle avait descendu sans savoir les escaliers int\'e9rieurs et les degr\'e9s de granit du perron. Elle se laissa tomber sur un banc de gazon \'e0 l\rquote entr\'e9e du jardin et mit sa t\'eate p\'e2lie entre ses mains.
+\par
+\par Au bout de quelques minutes, elle retira de son sein une petite m\'e9daille de cuivre, informe et rustiquement histori\'e9e, qu\rquote un cordon de soie suspendait \'e0 son cou sous ses habits.
+\par
+\par Elle la regarda longtemps, puis elle dit\~:
+\par
+\par \endash \~Le revoir\~! oui\'85 souffrir, mais le sauver\~!
+\par
+\par }\pard\plain \s1\qc\sb600\sa480\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc97743823}XXII\line Deux bons serviteurs{\*\bkmkend _Toc97743823}\line \line
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {Vaunoy avait souvent avec sa fille des entretiens semblables \'e0 celui que nous venons de rapporter. Alix savait \'e0 peu de chose pr\'e8s de quel int\'e9r\'eat
+\'e9taient pour son p\'e8re les bonnes gr\'e2ces de M.\~de\~B\'e9chameil\~; elle avait m\'eame devin\'e9 que Vaunoy n\rquote avait sur les immenses domaines de Treml qu\rquote un droit de possession douteux et pr\'e9caire.
+\par
+\par Il va sans dire qu\rquote elle n\rquote abusait jamais de cette connaissance.
+\par
+\par Le caract\'e8re de son p\'e8re, qu\rquote elle e\'fbt sinc\'e8rement voulu ne point juger, mais dont la bassesse lui sautait aux yeux, lui avait \'e9t\'e9, d\'e8s sa premi\'e8re jeunesse, une cause perp\'e9tuelle de chagrin. Son esprit s\'e9
+rieux, loyal et fort s\rquote \'e9tait habitu\'e9 \'e0 la tristesse, et dans l\rquote empressement qu\rquote elle avait mis autrefois \'e0 accepter la recherche de Didier, il faut compter pour une part son d\'e9sir ou plut\'f4t son besoin d\rquote \'e9
+chapper \'e0 l\rquote obsession paternelle.
+\par
+\par Elle ne voyait, au reste, dans l\rquote usurpation de Vaunoy qu\rquote un danger et non point un crime, parce qu\rquote elle ignorait que cette usurpation pr\'e9judici\'e2t au l\'e9gitime propri\'e9taire.
+\par
+\par Et, par le fait, personne n\rquote aurait pu soutenir l\rquote opinion oppos\'e9e, Treml n\rquote ayant point laiss\'e9 d\rquote h\'e9ritier.
+\par
+\par L\rquote intendant royal, ridicule et m\'e9prisable \'e0 la fois, inspirait \'e0 Alix une invincible r\'e9pulsion, et sans la patiente insistance de son p\'e8re elle e\'fbt rejet\'e9 ouvertement et depuis longtemps les pr\'e9tentions de B\'e9
+chameil. Vaunoy ne se lassait pas. Il croyait conna\'eetre les femmes, et attaquait Alix en faisait briller \'e0 ses yeux toutes les f\'e9eries que peut \'e9voquer l\rquote opulence. B\'e9chameil \'e9tait l\rquote homme le plus riche de son temps.
+\par
+\par Vaunoy ne faisait pas de progr\'e8s, mais il gagnait des jours.
+\par
+\par L\rquote arriv\'e9e de Didier pouvait an\'e9antir son p\'e9nible et long travail\~; il essaya de dresser une barri\'e8re entre sa fille et le capitaine. Nous avons vu le r\'e9sultat de sa tentative\~: le hasard devait le servir bien mieux que son habilet
+\'e9.
+\par
+\par Il avait un hardi projet dont la premi\'e8re id\'e9e lui \'e9tait venue sous la charmille, en compagnie de Didier et de B\'e9chameil.
+\par
+\par Le projet, depuis lors, avait m\'fbri dans sa t\'eate. Il en avait pes\'e9 laborieusement les chances pendant le d\'e9jeuner, et s\rquote \'e9tait d\'e9termin\'e9 \'e0 jouer co\'fbte que co\'fbte ce p\'e9rilleux coup de d\'e9s.
+\par
+\par Il y avait une demi-heure que M.\~de\~Vaunoy avait rejoint ses deux acolytes. Ma\'eetre Alain avait secou\'e9 tant bien que mal sa somnolence, et Lapierre s\rquote \'e9tait install\'e9, selon sa coutume, dans un excellent fauteuil. Il s\rquote agissait d
+\rquote \'e9couter le ma\'eetre faisant l\rquote expos\'e9 de son plan.
+\par
+\par Vaunoy avait parl\'e9 longtemps et sans s\rquote interrompre. Lorsqu\rquote il se tut enfin, il interrogea ses deux serviteurs du regard. Ma\'eetre Alain r\'e9pondit par un geste \'e9quivoque, et Lapierre se balan\'e7
+a fort adroitement sur un seul des quatre pieds de son si\'e8ge.
+\par
+\par \endash \~Ne m\rquote avez-vous pas entendu\~? demanda Vaunoy.
+\par
+\par \endash \~Si fait, dit Lapierre\~; pour ma part, j\rquote ai entendu.
+\par
+\par \endash \~Moi aussi, ajouta ma\'eetre Alain.
+\par
+\par \endash \~Et qu\rquote en dites-vous\~?
+\par
+\par Le vieux majordome eut la d\'e9mangeaison d\rquote atteindre sa bouteille carr\'e9e, o\'f9 peut-\'eatre il aurait trouv\'e9 une r\'e9ponse, mais il n\rquote osa pas\~; il attendit, pensant qu\rquote il serait temps de parler lorsque Lapierre aurait donn
+\'e9 son avis.
+\par
+\par Lapierre se balan\'e7ait toujours.
+\par
+\par \endash \~Qu\rquote en dites-vous\~? r\'e9p\'e9ta Vaunoy en fron\'e7ant le sourcil.
+\par
+\par \endash \~H\'e9\~! h\'e9\~! fit Lapierre d\rquote un air capable.
+\par
+\par \endash \~Voil\'e0\~! pronon\'e7a emphatiquement ma\'eetre Alain.
+\par
+\par \endash \~Comment\~! s\rquote \'e9cria Vaunoy avec col\'e8re, vous ne comprenez pas que, dans ces circonstances, sa mort devient un cas fortuit dont je ne puis \'eatre responsable\~? que les soup\'e7ons se d\'e9tourneront naturellement de moi, et qu
+\rquote il faudrait folie ou mauvaise foi insigne pour m\rquote accuser d\rquote un pareil }{\i malheur.}{
+\par
+\par }{\i \endash \~}{Si fait, dit Lapierre\~; pour ma part, je comprends cela.
+\par
+\par Ma\'eetre Alain ex\'e9cuta un grave signe d\rquote approbation.
+\par
+\par \endash \~Eh bien\~? reprit Herv\'e9 de Vaunoy.
+\par
+\par \endash \~H\'e9\~! h\'e9\~! fit encore Lapierre.
+\par
+\par Vaunoy dont le front devenait pourpre, blasph\'e9ma entre ses dents.
+\par
+\par \endash \~Oui, reprit l\rquote ex-avaleur de sabres sans s\rquote \'e9mouvoir le moins du monde\~; \'e9videmment il ne pourrait \'e9chapper. Si nous en \'e9tions l\'e0, je ne donnerais pas six deniers de sa vie, mais\'85
+\par
+\par \endash \~Mais quoi\~?
+\par
+\par \endash \~Nous n\rquote en sommes pas l\'e0.
+\par
+\par \endash \~Penses-tu donc que l\rquote app\'e2t des cinq cent mille livres ne soit pas assez fort\~?
+\par
+\par \endash \~Ils viendraient pour la dixi\'e8me partie de cette somme.
+\par
+\par \endash \~Pour la vingti\'e8me, dit ma\'eetre Alain en apart\'e9, je donnerais mon \'e2me au diable, moi qui suis un homme d\rquote \'e2ge et un fid\'e8le sujet du roi.
+\par
+\par \endash \~Alors, que veux-tu dire\~? demanda Vaunoy \'e0 Lapierre.
+\par
+\par Ma\'eetre Alain tendit l\rquote oreille, afin de s\rquote approprier, au besoin, l\rquote opinion de son coll\'e8gue. Celui-ci, sans para\'eetre prendre garde \'e0 l\rquote
+impatience toujours croissante de Vaunoy, se dandina un instant et jeta ces paroles avec suffisance\~:
+\par
+\par \endash \~Vous n\rquote \'eates pas sans avoir entendu parler des apologues de La Fontaine, je suppose\'85 Si vous vous f\'e2chez, je deviens muet. Ce La Fontaine est un po\'e8te de fort bon conseil, ce qui est rare chez les po\'e8tes. Il me souvient d
+\rquote une de ses fables\'85
+\par
+\par \endash \~Saint-Dieu\~! interrompit Vaunoy, je donnerais dix louis pour b\'e2tonner ce dr\'f4le\~!
+\par
+\par \endash \~Donnez et b\'e2tonnez, r\'e9pondit imperturbablement Lapierre. Quant \'e0 la fable dont je parle, vous ne pouvez la juger avant de l\rquote avoir entendue, et, ne la sachant point par c\'9cur, je ne vous la r\'e9citerai pas.
+\par
+\par \endash \~Mais, Saint-Dieu\~! d\'e9testable maraud, o\'f9 veux-tu en venir\~?
+\par
+\par \endash \~Je vous prie d\rquote excuser mon peu de m\'e9moire, poursuivit Lapierre\~; \'e0 d\'e9faut de texte, le conte suffira. Voil\'e0 ce que c\rquote est\~: les rats tiennent conseil et cherchent un moyen de mettre \'e0 mort un chat fort redoutable
+\'85
+\par
+\par \endash \~Je te comprends\~! s\rquote \'e9cria violemment Vaunoy qui se leva et parcourut la chambre \'e0 grandes enjamb\'e9es.
+\par
+\par \endash \~Pas moi, pensa ma\'eetre Alain.
+\par
+\par \endash \~Je te comprends, r\'e9p\'e9ta Vaunoy\~; tu as peur\~!
+\par
+\par \endash \~Vous vous trompez. Il vaudrait mieux pour votre projet que j\rquote eusse peur. Mais je suis parfaitement d\'e9termin\'e9 \'e0 faire comme les rats de la fable\~; je n\rquote ai pas peur.
+\par
+\par \endash \~Tu braverais mes ordres, mis\'e9rable\~!
+\par
+\par \endash \~Attacher le grelot est une niaiserie tout \'e0 fait en dehors de mes principes et de mes habitudes. Qu\rquote un autre l\rquote attache, et, pour le reste, je suis votre soumis serviteur.
+\par
+\par \endash \~De quel diable de grelot parle-t-il\~? se demandait tout doucement ma\'eetre Alain, et \'e0 quel propos est-il ici question de rats\~?
+\par
+\par Vaunoy garda un instant le silence et activa sa promenade. Son front si riant d\rquote ordinaire \'e9tait sombre comme un ciel de temp\'eate. Sa face passait alternativement du pourpre au livide, et un tremblement agitait ses l\'e8vres.
+\par
+\par \endash \~L\rquote orage sera rude, dit tout bas Lapierre. Attention, ma\'eetre Alain\~!
+\par
+\par \endash \~Par gr\'e2ce, de quoi s\rquote agit-il\~! murmura celui-ci qui trembla de confiance.
+\par
+\par Lapierre se pencha \'e0 son oreille et pronon\'e7a quelques mots. Un frisson secoua les membres du vieillard.
+\par
+\par \endash \~Notre-Dame de Mi-For\'eat\~! balbutia-t-il\~; j\rquote aimerais mieux aller en enfer\~!
+\par
+\par \endash \~Tu n\rquote as pas le choix, mon vieux compagnon, attendu que le diable te garde depuis longtemps une place au lieu que tu viens de nommer. Mais si tu veux n\rquote
+en jouir que le plus tard possible, comme je le crois, tiens-toi ferme et fais comme moi.
+\par
+\par \endash \~Notre-Dame\~! Saint-Sauveur\~! J\'e9sus Dieu\~! murmura ma\'eetre Alain boulevers\'e9.
+\par
+\par \endash \~Allons bois un coup\~! l\rquote attaque va commencer.
+\par
+\par Le vieillard n\rquote \'e9tait point homme \'e0 m\'e9priser ce conseil. Il jeta un regard du c\'f4t\'e9 de Vaunoy, qui ne songeait gu\'e8re \'e0 l\rquote \'e9pier, tira son flacon de fer-blanc de sa poche et but tant que son haleine ne lui fit point d\'e9
+faut.
+\par
+\par \endash \~Il va faire rage, reprit Lapierre, car c\rquote est pour lui un coup de partie\~; mais, apr\'e8s tout, il ne peut que nous faire pendre ici, et l\'e0-bas nous serons br\'fbl\'e9s vifs.
+\par
+\par \endash \~Pour le moins\~! soupira ma\'eetre Alain avec conviction. Je voudrais \'eatre hors de tout cela, duss\'e9-je, apr\'e8s, ne point boire pendant un jour entier\~!
+\par
+\par Vaunoy s\rquote arr\'eata tout \'e0 coup, les sourcils fronc\'e9s, le regard brillant et r\'e9solu. Ce n\rquote \'e9tait plus le m\'eame homme. Toute expression cauteleuse avait disparu de sa physionomie.
+\par
+\par Ma\'eetre Alain se rapetissa et ferma les yeux comme font les enfants craintifs devant la f\'e9rule du p\'e9dagogue. Lapierre, au contraire, assura son fauteuil sur ses quatre pieds, croisa ses jambes et se renversa dans l\rquote
+attitude du calme le plus parfait.
+\par
+\par La terreur de l\rquote un et la provocante intr\'e9pidit\'e9 de l\rquote autre pass\'e8rent \'e9galement inaper\'e7ues. Vaunoy n\rquote y prit point garde.
+\par
+\par Au lieu d\rquote \'e9clater en invectives pour retomber ensuite jusqu\rquote \'e0 une sorte de flatterie pateline, comme c\rquote \'e9tait assez sa coutume vis-\'e0-vis de ses deux acolytes, il reprit froidement son si\'e8ge et les regarda tour \'e0
+ tour d\rquote un air qui fit r\'e9fl\'e9chir Lapierre lui-m\'eame.
+\par
+\par \endash \~Dans une heure, pronon\'e7a-t-il lentement et en appuyant sur chaque mot, il faut que l\rquote un de nous monte \'e0 cheval.
+\par
+\par \endash \~Pourvu que ce ne soit pas moi, r\'e9pondit Lapierre, je n\rquote y mets nul emp\'eachement.
+\par
+\par \endash \~Taisez-vous\~! dit le ma\'eetre de La Tremlays sans \'e9lever la voix\~; je le r\'e9p\'e8te, l\rquote un de nous doit partir dans une heure. Il le faut. Je pourrais essayer de la force, je suis le ma\'eetre\~; mais la force \'e9chouerait peut-
+\'eatre contre votre apathie, Alain, contre votre ent\'eatement, Lapierre\~; et le temps est trop pr\'e9cieux pour que je le d\'e9pense \'e0 s\'e9vir contre vous. J\rquote aime mieux mettre votre ob\'e9issance \'e0 l\rquote ench\'e8
+re. Voyons, lequel de vous deux veut gagner mille livres tournois\~?
+\par
+\par Un \'e9clair d\rquote avide d\'e9sir s\rquote alluma dans l\rquote \'9cil \'e9teint du majordome.
+\par
+\par \endash \~Mille livres\~! r\'e9p\'e9ta-t-il machinalement.
+\par
+\par Vaunoy suivit l\rquote effet de sa proposition avec une anxi\'e9t\'e9 v\'e9ritable. Il crut un instant que le vieillard \'e9tait \'e9bloui de la munificence de l\rquote offre, mais il avait compt\'e9 sans Lapierre.
+\par
+\par \endash \~Mille livres\~! r\'e9p\'e9ta ce dernier \'e0 son tour. Les morts ne reviennent point pour toucher leurs cr\'e9ances, et vous avez beau jeu, monsieur. Mille livres\~! Encore si j\rquote avais des h\'e9ritiers\~!
+\par
+\par Ma\'eetre Alain se gratta l\rquote oreille et reprit son apparence de momie.
+\par
+\par \endash \~Deux mille livres\~! s\rquote \'e9cria Vaunoy\~; je donnerai deux mille livres d\rquote avance, sur-le-champ, \'e0 celui qui m\rquote ob\'e9ira.
+\par
+\par Lapierre haussa les \'e9paules, et ma\'eetre Alain, se modelant sur lui, fit un geste de refus.
+\par
+\par Le front de Vaunoy se couvrait de gouttelettes de sueur.
+\par
+\par \endash \~Mais, Saint-Dieu\~! que demandez-vous\~? s\rquote \'e9cria-t-il d\rquote un ton de d\'e9tresse. Je vous dis qu\rquote il le faut\~! Cet homme, de quelque c\'f4t\'e9 que je me tourne, me barre fatalement le chemin. Il me fait obstacle parto
+ut. Une fois d\'e9barrass\'e9 de lui, tous mes embarras disparaissent\~; tant qu\rquote il vivra, au contraire, je l\rquote aurai toujours devant moi comme une menace vivante.
+\par
+\par \endash \~Comme qui dirait l\rquote \'e9p\'e9e de Damocl\'e8s, fit observer Lapierre qui avait de la litt\'e9rature. Tout cela est l\rquote exacte v\'e9rit\'e9.
+\par
+\par \endash \~Sa pr\'e9sence ici, poursuivit Vaunoy en s\rquote \'e9chauffant, attaque non seulement mes projets sur ma fille, elle menace encore ma fortune, mon nom, ma vie\~!
+\par
+\par \endash \~C\rquote est encore vrai, dit Lapierre.
+\par
+\par \endash \~Et vous me refusez votre aide au moment o\'f9, d\rquote un seul coup, je pourrais l\rquote \'e9craser\~! Dites, faut-il doubler la somme, la tripler, la quadrupler\~?
+\par
+\par \endash \~Huit mille livres, supputa Alain \'e0 voix basse.
+\par
+\par \endash \~Huit mille livres, mon bon, mon vieux serviteur\~! s\rquote \'e9cria Vaunoy, dix mille, si tu veux, et ma reconnaissance, et\'85
+\par
+\par \endash \~Un b\'fbcher de bois vert dans quelque coin de la for\'eat, interrompit Lapierre. C\rquote est tentant.
+\par
+\par Vaunoy lui serra le bras avec violence.
+\par
+\par \endash \~Au moins, dit-il tout bas, ne parle que pour toi et n\rquote influence pas cet homme. Je paierai jusqu\rquote \'e0 ton silence.
+\par
+\par \endash \~\'c0 la bonne heure\~! r\'e9pondit Lapierre. Il ne s\rquote agit que de s\rquote expliquer. Combien me donnerez-vous\~?
+\par
+\par \endash \~Dix louis.
+\par
+\par L\rquote ancien bateleur devint muet\~; mais il \'e9tait trop tard. Le coup \'e9tait port\'e9. Le vieux majordome, \'e9bloui d\rquote abord par les dix mille livres, reculait maintenant devant la pens\'e9
+e de la mort. Vaunoy eut beau renouveler la tentation\~; \'e0 toutes ses offres, ma\'eetre Alain ne r\'e9pondit plus que par le silence.
+\par
+\par \endash \~Ainsi vous refusez tous les deux\~? s\rquote \'e9cria enfin le ma\'eetre de La Tremlays en se levant de nouveau.
+\par
+\par \endash \~Pour ma part, je refuse, dit hardiment Lapierre.
+\par
+\par Ma\'eetre Alain ne r\'e9pondit point.
+\par
+\par \endash \~C\rquote est bien\~! murmura Vaunoy. Je devais m\rquote y attendre. Souvent, au moment d\'e9cisif, l\rquote arme se brise. Il faut alors lutter corps \'e0 corps et payer de sa personne\'85 Ma\'eetre Alain, ajouta-t-il d\rquote une voix br\'e8
+ve, pr\'e9parez mes habits de voyage et mes pistolets. Lapierre, fais seller mon cheval.
+\par
+\par Ma\'eetre Alain se h\'e2ta d\rquote ob\'e9ir. Lapierre resta et regarda Vaunoy en face avec un \'e9tonnement inexprimable.
+\par
+\par \endash \~Ai-je bien compris\~? dit-il apr\'e8s un instant de silence\~; songeriez-vous \'e0 risquer vous-m\'eame cette d\'e9marche\~?
+\par
+\par \endash \~Fais seller mon cheval, te dis-je.
+\par
+\par \endash \~\'c0 votre place, je serais moins press\'e9\'85 Allons\~! au demeurant, cela vous regarde, et si, par hasard, vous revenez avec votre t\'eate sur vos \'e9paules, je conviens que le capitaine est un homme mort.
+\par
+\par Il fit mine de sortir\~; mais, arriv\'e9 au seuil, il se retourna.
+\par
+\par \endash \~Vous \'eates plus brave que je croyais, dit-il encore. Le diable vous doit protection, et peut-\'eatre\'85 C\rquote est \'e9gal\~! le jeu est chanceux, et j\rquote aime mieux qu\rquote il soit \'e0 vous qu\rquote \'e0 moi.
+\par
+\par Vaunoy, rest\'e9 seul, se laissa tomber sur un si\'e8ge. Quand ses deux acolytes revinrent lui annoncer que tout \'e9tait pr\'eat pour son d\'e9p
+art, il se leva et prit le chemin de la cour. Il se mit en selle sans mot dire. Les rubis de sa joue avaient fait place \'e0 une effrayante p\'e2leur.
+\par
+\par Il partit.
+\par
+\par D\'e8s que son cheval eut pass\'e9 le seuil de la grand\rquote porte, Lapierre hocha la t\'eate et dit avec ironie\~:
+\par
+\par \endash \~Bon voyage\~!
+\par
+\par \endash \~En veux-tu\~? lui demanda ma\'eetre Alain qui lui pr\'e9senta sa bouteille carr\'e9e.
+\par
+\par \endash \~Volontiers, r\'e9pondit Lapierre\~; il est permis de boire apr\'e8s la bataille. J\rquote ai la t\'eate faible, vois-tu, et si j\rquote avais embrass\'e9 trop tendrement ton flacon ce matin, peut-\'eatre serais-je, \'e0 l\rquote heure qu\rquote
+il est, aux lieu et place de M.\~de\~Vaunoy, sur le grand chemin du cimeti\'e8re. \'c0 sa sant\'e9\~!
+\par
+\par \endash \~}{\i Requiescat in pace\~! }{pronon\'e7a gravement le majordome.
+\par
+\par }\pard\plain \s1\qc\sb600\sa480\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc97743824}XXIII\line Voyage de Jude Leker{\*\bkmkend _Toc97743824}\line \line
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {Herv\'e9 de Vaunoy n\rquote \'e9tait point, tant s\rquote en fallait, un homme t\'e9m\'e9raire. La d\'e9marche qu\rquote il tentait et qui l\rquote exposait en r
+\'e9alit\'e9 \'e0 un danger terrible \'e9tait, pour nous servir de l\rquote expression de Lapierre, un coup de partie\'85
+\par
+\par Une mani\'e8re de duel \'e0 mort, o\'f9 il jouait sa vie contre celle de Didier.
+\par
+\par Peut-\'eatre, aveugl\'e9 par son d\'e9sir passionn\'e9 de se d\'e9faire du jeune homme, se dissimulait-il une partie du p\'e9ril\~; peut-\'eatre comptait-il sur des moyens de r\'e9ussite dont il avait fait myst\'e8re \'e0 ses deux aides. Quoi qu\rquote
+il en soit, sa terreur restait grande, et quiconque l\rquote e\'fbt rencontr\'e9, tremblant et bl\'eame sur son cheval n\rquote aurait eu garde de le prendre pour un coureur d\rquote aventures.
+\par
+\par Bien avant l\rquote heure de son d\'e9part, l\rquote ancien \'e9cuyer de Nicolas Treml, Jude Leker, avait, comme nous l\rquote avons dit, quitt\'e9 le ch\'e2teau pour se rendre \'e0 la demeure de Pelo Rouan, le charbonnier.
+\par
+\par Jude \'e9tait arriv\'e9 la veille en Bretagne, inquiet, mais plein d\rquote espoir. Au pis-aller, Georges Treml, le petit-fils de son seigneur, avait \'e9t\'e9 d\'e9pouill\'e9 peut-\'eatre de son h\'e9ritage, et Jude avait en main ce qu\rquote
+il fallait pour le lui rendre.
+\par
+\par Maintenant l\rquote inqui\'e9tude s\rquote \'e9tait faite angoisse, et l\rquote espoir se mourait. Mieux e\'fbt valu mille fois retrouver l\rquote enfant et perdre le coffret d\'e9positaire de la fortune de Treml.
+\par
+\par Georges vivant aurait eu son \'e9p\'e9e pour soutenir sa querelle. Georges mort ou absent, il ne restait plus qu\rquote un vain droit.
+\par
+\par Le coffret, c\rquote est-\'e0-dire l\rquote immense domaine de Treml, \'e9tait sans ma\'eetre l\'e9gitime, et le d\'e9vouement de Jude, que vingt ann\'e9es d\rquote exil n\rquote avaient pu entamer, restait d\'e9sormais sans but.
+\par
+\par Il y avait bien encore la vengeance, ce supr\'eame mobile des gens qui n\rquote esp\'e8rent plus. Mais Jude \'e9tait vieux. Sa loyale nature comportait plus d\rquote amour que de haine. La vengeance, qui a tant d\rquote attraits pour certaines \'e2mes,
+lui apparaissait comme une inutile et triste compensation.
+\par
+\par \endash \~Je chercherai, se disait-il, en retrouvant son chemin dans les sentiers connus de la for\'eat\~; je chercherai longtemps, toujours. Si j\rquote acquiers la preuve de sa mort, et je prie Dieu d\rquote \'e9pargner cette douleur \'e0
+ ma vieillesse, j\rquote irai vers son assassin et je le tuerai au nom de Nicolas Treml.
+\par
+\par Il ne pouvait pas faire un pas dans ces routes tortueuses et sombres, tant de fois parcourues jadis, sans rencontrer un souvenir. C\rquote \'e9tait par ce sentier que le vieux ma\'eetre de La Tremlays avait coutume de chevaucher lorsqu\rquote
+il se rendait avec son petit-fils \'e0 son beau manoir de Bo\'fcexis\~; \'e0 ce d\'e9tour, Loup, le magnifique et fid\'e8le animal, avait forc\'e9 un sanglier apr\'e8s un combat h\'e9ro\'efque\~; ce chemin perc\'e9 dans le fourr\'e9, et si \'e9troit qu
+\rquote un chevreuil semblait y pouvoir passer \'e0 peine, menait droit \'e0 l\rquote \'e9tang de La Tremlays. \endash \~L\rquote \'e9tang de La Tremlays, qui peut-\'eatre \'e9tait le tombeau du dernier des Treml\~!
+\par
+\par Le c\'9cur de Jude se fendait, ses yeux secs br\'fblaient.
+\par
+\par Autrefois, Jude s\rquote en souvenait, on voyait fumer sous le couvert les toits des charbonniers. Maintenant plus rien. Les cabanes \'e9taient l\'e0, les unes debout encore, les autres \'e0 demi ruin\'e9es, mais la plupart semblaient d\'e9
+sertes. Au lieu du bruit incessant du ciseau et de la doloire, le silence r\'e9gnait, un silence uniforme, universel.
+\par
+\par Quel fl\'e9au avait donc pass\'e9 sur la for\'eat de Rennes\~? Quelle peste avait d\'e9peupl\'e9 ces clairi\'e8res et mis cette apparence de mort en ces lieux jadis si pleins de mouvement et de vie\~?
+\par
+\par Jude allait, plus triste et plus morne que ces alentours si mornes et si tristes. Il se signait par habitude aux croix des carrefours auxquelles ne pendaient plus les d\'e9votes offrandes des fid\'e8les. Il pronon\'e7ait des noms connus en passant aupr
+\'e8s de certaines loges abandonn\'e9es, et nulle voix ne lui r\'e9pondait.
+\par
+\par Parfois une forme humaine se montrait \'e0 un coude de la route\~; mais elle disparaissait aussit\'f4t comme un \'e9clair, et Jude, vieux chasseur habitu\'e9 aux h\'eatres de la for\'eat, devinait, \'e0 l\rquote imperceptible agitation des
+ basses branches du taillis, que la solitude n\rquote \'e9tait pas si compl\'e8te en r\'e9alit\'e9 qu\rquote en apparence, et que plus d\rquote un regard \'e9tait ouvert derri\'e8re ces \'e9paisses murailles de verdure.
+\par
+\par Lorsqu\rquote il s\rquote approcha de la croix de Mi-For\'eat, qui, comme l\rquote indique son nom, marquait \'e0 peu pr\'e8s le centre des bois, le paysage changea et devint plus d\'e9sol\'e9 encore s\rquote
+il est possible. En ce lieu, toutes les routes de grande communication qui traversent la for\'eat se croisent. Les clairi\'e8res y sont plus abondantes que partout ailleurs, et le voisinage des chemins avait rassembl\'e9 dans les environs une multitude d
+\rquote industries foresti\'e8res.
+\par
+\par Tout le long des larges et belles all\'e9es qui se coupaient en \'e9toile au pied de la croix, on voyait jadis une bordure de loges couvertes en chaume, o\'f9 travaillaient des tonneliers, des vanniers et des sabotiers.
+\par
+\par Jude trouva ces loges incendi\'e9es pour la plupart\~; celles qui, \'e7\'e0 et l\'e0, restaient debout, \'e9taient d\'e9vast\'e9es et gardaient des traces non \'e9quivoques de ravages op\'e9r\'e9s par la main de l\rquote homme.
+\par
+\par Jude s\rquote arr\'eata devant ces ruines rustiques et rappelait les souvenirs du pass\'e9. Au temps o\'f9 Treml \'e9tait seigneur du pays, toutes ces loges \'e9taient habit\'e9es et tous leurs habitants \'e9taient heureux.
+\par
+\par \endash \~Les }{\i gens de France }{ont pass\'e9 par l\'e0\~! se disait le vieil \'e9cuyer. Sous pr\'e9texte d\rquote imp\'f4ts, ils ont demand\'e9 la bourse ou la vie, et les hommes de la for\'eat n\rquote ont pas de bourse.
+\par
+\par Jude devinait juste. Ces ruines \'e9taient l\rquote \'9cuvre des agents du fisc, second\'e9s, il faut le dire, par quelques gentilshommes du pays rennais, parmi lesquels Herv\'e9 de Vaunoy se distinguait au premier rang.
+\par
+\par M.\~de\~Pontchartrain, premier intendant royal, et, apr\'e8s lui, M.\~de\~B\'e9chameil, marquis de Nointel, ayant pris, suivant la coutume, \'e0 forfait la lev\'e9e de l\rquote imp\'f4t breton, avaient un int\'e9r\'eat \'e9vident \'e0
+ ne laisser aucune partie de la province se pr\'e9valoir d\rquote une exception uniquement fond\'e9e sur l\rquote usage. Ils voulurent forcer les gens de la for\'eat \'e0 solder leur part des tailles, et ne recul\'e8rent devant aucune extr\'e9mit\'e9
+ pour en venir \'e0 leurs fins.
+\par
+\par C\rquote \'e9tait ce que Jude appelait demander la bourse ou la vie.
+\par
+\par Quant aux gentilshommes, leur int\'e9r\'eat \'e9tait autre, mais \'e9galement \'e9vident.
+\par
+\par Les hommes de la for\'eat, diss\'e9min\'e9s sur les divers domaines qui formaient la majeure partie de cette \'e9norme tenure, pr\'e9tendaient droit d\rquote usage gratuit et grevaient par le fait ces domaines d\rquote une v\'e9
+ritable et lourde servitude.
+\par
+\par Tant que Nicolas Treml avait v\'e9cu, comme il poss\'e9dait, lui seul, autant et plus de biens que tous les autres gentilshommes ensemble, ces derniers s\rquote \'e9taient model\'e9s sur lui. Or, Treml \'e9
+tait un vrai seigneur, doux au faible, rude au fort, et plus dispos\'e9 \'e0 faire l\rquote aum\'f4ne \'e0 ses voisins qu\rquote \'e0 leur disputer le ch\'e9tif soutien de leur existence.
+\par
+\par Vaunoy avait pris sa place et mis sa l\'e9sinerie de gentill\'e2tre dans toutes les affaires que son cousin avait trait\'e9es en gentilhomme. Les propri\'e9taires des alentours, autoris\'e9s par ce nouvel exemple, firent de m\'eame, et ce fut bient\'f4
+t de toutes parts un syst\'e8me d\rquote attaque et de compression contre les malheureux de la for\'eat.
+\par
+\par D\rquote un c\'f4t\'e9, le fisc\~; de l\rquote autre, les propri\'e9taires. Celui-l\'e0 leur arrachait leurs faibles \'e9pargnes, ceux-ci leur enlevaient tout moyen de vivre.
+\par
+\par Les gens de la for\'eat, nous croyons l\rquote avoir d\'e9j\'e0 dit, ressemblaient plus au sanglier qu\rquote au li\'e8vre\~; n\'e9anmoins dans le premier moment, traqu\'e9s, poursuivis de toutes parts, ils ne cherch\'e8
+rent leur salut que dans la fuite, et se cach\'e8rent au fond des retraites ignor\'e9es qui pullulaient alors dans le pays.
+\par
+\par Mais leur naturel farouche et belliqueux supportait impatiemment cette tactique pusillanime\~: pour combattre, ils n\rquote avaient besoin que de se concerter.
+\par
+\par Au premier appel, ils se lev\'e8rent.
+\par
+\par Les \'e9pais fourr\'e9s de la for\'eat vomirent inopin\'e9ment cette population sauvage, et mal en prit aux agents du fisc aussi bien qu\rquote aux avares propri\'e9taires qui avaient suscit\'e9 cette temp\'eate. Bien des cadavres jonch\'e8
+rent la mousse des futaies, bien des ossements blanchirent sous le couvert, et, par les nuits noires, plus d\rquote une gentilhommi\'e8re, attaqu\'e9e \'e0 l\rquote improviste, porta la peine de la cupidit\'e9 de son ma\'eetre.
+\par
+\par On fit venir des soldats de Rennes et de toutes les villes environnantes\~; mais, \'e0 mesure que l\rquote attaque s\rquote opini\'e2trait, la r\'e9sistance s\rquote organisait plus puissante. Il devint \'e9vident que les insurg\'e9
+s (car leur nombre et leurs griefs d\'e9fendaient qu\rquote on les appel\'e2t bandits) avaient un chef habile et r\'e9solu, dont les ordres, quels qu\rquote ils fussent, \'e9taient suivis avec une aveugle soumission.
+\par
+\par Le moment vint o\'f9 la d\'e9fense, conduite avec un ensemble merveilleux d\'e9borda l\rquote attaque.
+\par
+\par Les r\'f4les chang\'e8rent. Les opprim\'e9s devinrent agresseurs, et un beau jour cinq mille paysans en sabots, le visage couvert de masques bizarres, firent irruption jusque dans Rennes et pill\'e8rent l\rquote h\'f4tel de M.\~le lieutenant du roi.
+
+\par
+\par De ce moment, la terreur se mit de la partie. L\rquote insurrection acquit ce prestige qui est \'e0 toute entreprise comme un gage assur\'e9 de succ\'e8s. On entoura le chef des r\'e9volt\'e9s d\rquote une myst\'e9rieuse aur\'e9ole, et chacun eut \'e0
+ raconter sur son compte quelque miraculeux exploit. Les gens de la for\'eat devinrent populaires \'e0 vingt lieues \'e0 la ronde. Ils eurent leurs g\'e9n\'e9
+alogistes, et les savants du cru prirent la peine de rattacher leur association par des liens historiques et d\rquote ailleurs incontestables \'e0 la fameuse soci\'e9t\'e9 politique des }{\i Fr\'e8res bretons, }{qui, au milieu du si\'e8cle pr\'e9c\'e9
+dent, avaient failli enlever la Bretagne \'e0 la domination fran\'e7aise.
+\par
+\par D\'e8s l\rquote origine du soul\'e8vement, les principaux conjur\'e9s s\rquote \'e9taient r\'e9unis en soci\'e9t\'e9s secr\'e8tes, sous les ordres de ce chef qui devait bient\'f4t se rendre si redoutable. En ce temps d\'e9j\'e0, les hommes de la for\'eat
+\'e9taient les partisans naturels de cette association\~; mais rien n\rquote \'e9tait organis\'e9\~; les membres affili\'e9s de prime abord avaient tout \'e0 craindre.
+\par
+\par Ce fut sans doute ce danger qui leur inspira la pens\'e9e d\rquote entourer leurs actions d\rquote un myst\'e8re absolu et de ne jamais quitter leur retraite sans avoir le visage couvert d\rquote un masque.
+\par
+\par Ce masque \'e9tait tout simplement un carr\'e9 de peau de loup. De l\'e0 le surnom qu\rquote on leur donna d\rquote abord comme un m\'e9prisant sobriquet, et qui, peu de mois apr\'e8s, \'e9tait prononc\'e9 avec terreur dans tout le pays de Rennes.
+\par
+\par Les choses subsist\'e8rent ainsi pendant des ann\'e9es, avec diverses chances de succ\'e8s et de revers pour les Loups, mais sans que jamais les troupes du gouvernement pussent entamer le centre de leurs op\'e9rations.
+\par
+\par Depuis un temps assez long, les gentilshommes du voisinage avaient conclu avec la for\'eat une sorte de tr\'eave tacite, et l\rquote intendant royal, d\'e9courag\'e9, avait discontinu\'e9 ses efforts. Mais B\'e9chameil, six mois avant l\rquote \'e9poque o
+\'f9 commence notre histoire, eut la malencontreuse id\'e9e de recommencer les hostilit\'e9s.
+\par
+\par L\rquote explosion fut terrible.
+\par
+\par Presque toutes les loges devinrent d\'e9sertes le m\'eame jour. Charbonniers, tonneliers, vanniers, etc., se rassembl\'e8rent et coururent \'e0 la retraite permanente du noyau de l\rquote affiliation.
+\par
+\par L\'e0 ils trouv\'e8rent, comme toujours, des chefs et des armes\~; le lendemain, la r\'e9volte \'e9tait de nouveau aux portes de Rennes\~; le surlendemain l\rquote h\'f4tel de l\rquote intendant royal \'e9tait au pillage.
+\par
+\par En conscience, il fallait bien que les gens de la for\'eat trouvassent leur vie quelque part. Ils avaient pour eux la prescription que nos codes rangent au nombre des \'ab\~mani\'e8res d\rquote acqu\'e9rir la propri\'e9t\'e9\~\'bb
+, non pas la prescription de cinq ans qui ach\'e8te les meubles, non pas m\'eame la prescription trentenaire qui conquiert les immeubles, mais une prescription plusieurs fois centenaire\~!
+\par
+\par On leur prenait ce qui, de p\'e8re en fils, avait toujours \'e9t\'e9 \'e0 eux, ce que les tribunaux, mis en demeure de juger, selon la coutume de Bretagne et la loi romaine, leur auraient certainement conc\'e9d\'e9.
+\par
+\par D\rquote un autre c\'f4t\'e9, le fisc leur arrachait le fruit de leur labeur.
+\par
+\par Il aurait fallu opposer l\rquote id\'e9e chr\'e9tienne \'e0 leurs rancunes et la charit\'e9 \'e0 leur ruine\~; mais au lieu de pr\'eatres on leur envoya des soudards.
+\par
+\par Ils ne travaill\'e8rent plus, et ce fut tant pis pour leurs voisins. Les soldats du roi, par repr\'e9sailles, d\'e9molirent ou incendi\'e8rent les loges qui bordaient les grandes all\'e9es\~; mais c\rquote \'e9tait l\'e0 peine perdue. Les Loups savaient o
+\'f9 trouver ailleurs un asile\~; ils apprenaient en outre \'e0 s\rquote indemniser largement des pertes qu\rquote on leur faisait subir.
+\par
+\par Apr\'e8s l\rquote intendant royal, ce fut Herv\'e9 de Vaunoy qui re\'e7ut les plus rudes atteintes de leur m\'e9chante humeur. Herv\'e9 de Vaunoy avait beau faire myst\'e8re de sa rancune profonde contre les Loups, qui, \'e0
+ diverses reprises, avaient cruellement maltrait\'e9 ses domaines\~; il avait beau se cacher pour conseiller la rigueur au pacifique B\'e9chameil\~: chaque fois que, derri\'e8re le rideau, il sugg\'e9
+rait quelque mesure impitoyable, les Loups se vengeaient imm\'e9diatement.
+\par
+\par On e\'fbt dit, tant le ch\'e2timent suivait de pr\'e8s l\rquote offense, que le chef des Loups avait au ch\'e2teau de La Tremlays des intelligences ou des espions.
+\par
+\par Tout r\'e9cemment, Vaunoy ayant ouvert l\rquote avis que, pour d\'e9truire l\rquote insurrection dans sa racine, il fallait attaquer la Fosse-aux-Loups et sonder le ravin, son manoir de Bo\'fcexis fut, vingt-quatre heures apr\'e8s, d\'e9vast\'e9
+ de fond en comble.
+\par
+\par En somme, les Loups n\rquote avaient point d\rquote ennemi plus mortel qu\rquote Herv\'e9 de Vaunoy, et ils lui rendaient depuis longtemps haine pour haine.
+\par
+\par Jude savait une partie de ces choses, et devait sous peu apprendre le reste. Dans cette querelle, son choix ne pouvait \'eatre douteux. Le souvenir de son ma\'eetre et ses vieilles sympathies le portaient vers les Loups qui \'e9taient des }{\i Bretons, }{
+comme disait dame Goton avec tant d\rquote emphase.
+\par
+\par Mais Jude n\rquote avait ni la volont\'e9 ni le loisir de pr\'eater l\rquote appui de son bras aux gens de la for\'eat. Sa mission \'e9tait d\'e9finie\~; les derni\'e8res paroles de Treml mourant retentissaient encore \'e0 son oreille, et il e\'fbt regard
+\'e9 comme un crime de s\rquote arr\'eater sur la voie trac\'e9e par le supr\'eame commandement de son ma\'eetre, ou m\'eame de s\rquote \'e9carter un instant du droit chemin.
+\par
+\par Il \'e9tait huit heures du matin \'e0 peu pr\'e8s quand Jude arriva en vue de la croix de Mi-For\'eat. Ce lieu \'e9tait en grande v\'e9n\'e9ration dans tout le pays, et les bonnes gens des alentours avaient surtout une d\'e9
+votion en quelque sorte patriotique pour une petite madone dont la niche \'e9tait pratiqu\'e9e dans le bois m\'eame de la croix.
+\par
+\par C\rquote \'e9tait \'e0 cette vierge, connue sous le nom de Notre-Dame de Mi-For\'eat, que Nicolas Treml avait dit son dernier }{\i Ave }{en quittant la terre de Bretagne qu\rquote il n\rquote esp\'e9rait plus revoir.
+\par
+\par Jude mit pied \'e0 terre devant le monument rustique, s\rquote agenouilla et pria.
+\par
+\par Quelques minutes apr\'e8s, il apercevait, \'e0 travers l\rquote \'e9pais branchage d\rquote un bouquet de h\'eatres, la fum\'e9e du toit de Pelo Rouan, le charbonnier.
+\par
+\par La loge de Pelo se cachait au centre du bouquet, et s\rquote \'e9levait, adoss\'e9e \'e0 un petit mamelon couvert de bruy\'e8res, au pied duquel il avait b\'e2ti ses fours \'e0 charbon.
+\par
+\par L\rquote aspect de ce lieu \'e9tait agreste, mais riant, et un petit jardin, tout empli de fleurs comme une corbeille, donnait \'e0 la cabane un peu de calme et de bien-\'eatre.
+\par
+\par Ce jardin \'e9tait le domaine de Marie. C\rquote \'e9tait elle qui plantait et arrosait ces fleurs.
+\par
+\par Au moment o\'f9 Jude d\'e9passait les derniers arbres, Marie, assise sur le pas de sa porte, tressait un panier de ch\'e8vrefeuille. Son esprit n\rquote \'e9tait pour rien dans son travail, mais ses petits doigts blancs, roses et effil\'e9
+s, pliaient si dextrement les branches parfum\'e9es que le travail ne se ressentait point de sa distraction.
+\par
+\par En tressant, elle chantait, mais ce n\rquote \'e9tait pas non plus son chant qui captivait sa pens\'e9e. Sa voix pure s\rquote \'e9chappait par capricieuses bouff\'e9es\~; la m\'e9lodie s\rquote interrompait brusquement, puis reprenait tout \'e0
+ coup, tant\'f4t m\'e9lancolique et lente, tant\'f4t vive et joyeuse, toujours charmante.
+\par
+\par Ce qui occupait Fleur-des-Gen\'eats tandis qu\rquote elle travaillait ainsi, seule, sur le pas de sa porte, c\rquote \'e9tait Didier, l\rquote ami de son enfance. Il avait promis de l\rquote \'e9pouser. Elle l\rquote avait revu.
+\par
+\par Elle \'e9tait heureuse et savourait sa joie\~; elle n\rquote en voulait rien perdre et chassait avec soin toute pens\'e9e de doute ou de crainte.
+\par
+\par Pourquoi douter\~? pourquoi craindre\~? N\rquote \'e9tait-il pas aussi fier et noble de c\'9cur que de mine\~? avait-il jamais menti\~?
+\par
+\par Aussi le chant de Marie \'e9tait une pri\'e8re, hymne d\rquote action de gr\'e2ces qui s\rquote exhalait de son c\'9cur pour monter vers le ciel.
+\par
+\par Elle avait mis, ce matin, une sorte de coquetterie na\'efve dans sa parure. Les corolles d\rquote azur de quelques bluets d\rquote automne se montraient \'e7\'e0 et l\'e0 dans l\rquote or ruisselant de sa chevelure. Elle avait serr\'e9, \'e0 l\rquote
+aide de rubans de laine, le corsage aux couleurs voyantes des filles de la for\'eat, et ses petits sabots, comparables aux mules de cristal des contes de f\'e9es, rendaient plus remarquable la mignonne d\'e9licatesse de son pied.
+\par
+\par Mais sa parure n\rquote \'e9tait pas tant dans ces ornements champ\'eatres que dans l\rquote all\'e9gresse ang\'e9lique qui rayonnait \'e0 son front. Le regard de ses grands yeux bleus, reconnaissants et d\'e9vots, allaient vers Dieu avec son chant. Elle
+\'e9tait belle ainsi et digne du gracieux nom qu\rquote avait trouv\'e9 pour elle la po\'e9sie des chaumi\'e8res, car elle avait de la fleur l\rquote \'e9clat et les parfums.
+\par
+\par Jude l\rquote aper\'e7ut et un sourire paternel vint \'e0 la l\'e8vre du vieux soldat. Lorsque Marie le vit \'e0 son tour, elle rougit, effray\'e9e, et voulut s\rquote enfuir, mais le loyal visage de Jude la rassura.
+\par
+\par Elle se leva et fit la r\'e9v\'e9rence avec le respect qu\rquote on doit \'e0 un vieillard.
+\par
+\par \endash \~Ma fille, dit l\rquote \'e9cuyer, je cherche la demeure de Pelo Rouan.
+\par
+\par \endash \~C\rquote est mon p\'e8re, r\'e9pondit Fleur-des-Gen\'eats.
+\par
+\par \endash \~Dieu lui a donn\'e9 une douce et belle enfant, ma fille. Puisque c\rquote est ici sa demeure, je vais entrer, car je veux l\rquote entretenir.
+\par
+\par Jude joignit l\rquote action \'e0 la parole et mit le pied sur le seuil. mais Fleur-des-Gen\'eats lui barra vivement le passage.
+\par
+\par \endash \~On n\rquote entre pas ainsi, dit-elle doucement, dans la maison de Pelo Rouan. Je voulais dire\~: arr\'eatez-vous ici et reposez-vous. Mais nul ne passe le seuil de notre pauvre demeure\~; tel est l\rquote ordre de mon p\'e8re.
+\par
+\par \endash \~Cependant\'85 voulut insister Jude.
+\par
+\par \endash \~Tel est l\rquote ordre de mon p\'e8re, r\'e9p\'e9ta r\'e9solument Marie.
+\par
+\par L\rquote honn\'eate \'e9cuyer avait un besoin trop s\'e9rieux d\rquote interroger Pelo Rouan pour se payer d\rquote un semblable refus. De son c\'f4t\'e9, Fleur-des-Gen\'eats, ob\'e9issante et vaillante, ex\'e9cutait \'e0 la lettre la consigne de son p
+\'e8re et fermait la porte \'e0 tout venant. En cette circonstance, elle avait tout l\rquote air de vouloir d\'e9fendre opini\'e2trement la br\'e8che. Heureusement, les choses n\rquote en devaient pas venir \'e0 cette h\'e9ro\'ef-comique extr\'e9mit\'e9.
+
+\par
+\par \'c0 ce moment, en effet, une voix se fit entendre tout au fond de la loge.
+\par
+\par \endash \~Enfant, dit-elle, regarde bien la figure de cet homme, pour ne lui refuser jamais l\rquote entr\'e9e de la demeure de ton p\'e8re. Fais place\~!
+\par
+\par Fleur-des-Gen\'eats se rangea aussit\'f4t. Jude, \'e9tonn\'e9, restait immobile et h\'e9sitait \'e0 s\rquote avancer.
+\par
+\par \endash \~Approche, Jude Leker\~! reprit la voix. Sois le bienvenu, bon serviteur de Treml\~! Je t\rquote attendais.
+\par
+\par }\pard\plain \s1\qc\sb600\sa480\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc97743825}XXIV\line La loge{\*\bkmkend _Toc97743825}\line \line
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {Nul obstacle n\rquote emp\'eachait plus Jude Leker de franchir le seuil de la loge. Fleur-des-Gen\'eats, en effet, ob\'e9issant \'e0 la voix de son p\'e8re, s
+\rquote \'e9tait mise \'e0 l\rquote \'e9cart. N\'e9anmoins, le vieil \'e9cuyer ne se pressait point de profiter de la permission donn\'e9e. Il demeurait immobile, \'e0 la m\'eame place, craignant un pi\'e8ge et se demandant quel pouvait \'eatre cet
+homme qui affectait de prononcer le nom de Treml avec respect.
+\par
+\par La d\'e9fiance, au reste, \'e9tait permise en ce temps et en ce lieu. L\rquote int\'e9rieur de la loge avait un aspect peu attrayant et fait, au contraire, pour inspirer les soup\'e7ons. La lumi\'e8re n\rquote y p\'e9n\'e9trait
+ que par la basse ouverture de la porte, de telle sorte que, du dehors, tout y paraissait plong\'e9 dans une obscurit\'e9 profonde.
+\par
+\par Jude \'e9tait arriv\'e9 de la veille. Vingt ann\'e9es de captivit\'e9 avaient d\'fb changer son visage, et pourtant il y avait l\'e0, dans la nuit de cette sombre loge, un homme qui savait son nom et qui lui disait\~:
+\par
+\par \endash \~Je t\rquote attendais\~!
+\par
+\par \'c9tait-ce un ami ou un ennemi\~? Et cette cabane inhospitali\'e8re, qui s\rquote ouvrait pour lui seul, ne cachait-elle pas une emb\'fbche\~?
+\par
+\par Jude \'e9tait brave jusqu\rquote \'e0 la t\'e9m\'e9rit\'e9\~; mais il se devait \'e0 la volont\'e9 derni\'e8re de son ma\'eetre\~: il avait frayeur de mourir avant d\rquote avoir ob\'e9i.
+\par
+\par N\'e9anmoins, son h\'e9sitation ne fut point de longue dur\'e9e. Un second regard jet\'e9 sur les traits ang\'e9liques de Fleur-des-Gen\'eats chassa de son esprit toutes noires pens\'e9es. O\'f9 habitait cette enfant il ne pouvait y avoir trahison.
+\par
+\par Jude entra dans la cabane. Ses yeux, habitu\'e9s au grand jour, ne distingu\'e8rent rien d\rquote abord.
+\par
+\par \endash \~Par ici, dit la voix.
+\par
+\par Le bon \'e9cuyer tourna aussit\'f4t ses regards de ce c\'f4t\'e9 et aper\'e7ut dans l\rquote ombre \'e9paisse qui remplissait le fond de la loge deux points ronds et lumineux comme les yeux d\rquote un chat sauvage. Il avan\'e7a r\'e9solument\~
+; une main saisit la sienne et l\rquote attira vers un banc de bois.
+\par
+\par Dans cette position, Jude se trouva assis, tournant le flanc au vif rayon de jour qui p\'e9n\'e9trait par l\rquote ouverture. Sa vue, qui s\rquote accoutumait graduellement aux t\'e9n\'e8
+bres, lui permit de distinguer la forme de la cabane et de son ameublement.
+\par
+\par C\rquote \'e9tait une grande chambre carr\'e9e, sans fen\'eatres, ou dont les fen\'eatres \'e9taient herm\'e9tiquement bouch\'e9es. Le plafond \'e9tait si bas, que l\rquote \'e9cuyer s\rquote \'e9tonna de ne l\rquote avoir point touch\'e9
+ du front pendant qu\rquote il \'e9tait debout.
+\par
+\par Dans l\rquote un des angles oppos\'e9s \'e0 la porte, une planche inclin\'e9e, recouverte de paille, servait sans doute de lit \'e0 l\rquote un des habitants de cette pauvre retraite. Le reste de l\rquote
+ameublement consistait en deux bancs et quelques escabelles qui entouraient une table de bois simplement d\'e9grossi.
+\par
+\par Rien dans tout cela qui p\'fbt servir au sommeil d\rquote une jeune fille. Marie devait avoir une autre retraite.
+\par
+\par Entre Jude et le jour, il y avait la silhouette enti\'e8rement noire d\rquote un homme assis, comme lui, sur un banc. Les deux points ronds et lumineux que Jude avait aper\'e7us dans l\rquote obscurit\'e9 se trouvaient maintenant entre lui et le jour\~: c
+\rquote \'e9taient les yeux d\rquote un homme.
+\par
+\par \endash \~C\rquote est vous qui \'eates le charbonnier Rouan\~? lui demanda Jude.
+\par
+\par \endash \~Je suis en effet celui qu\rquote on nomme ainsi, mon compagnon\~; et je te r\'e9p\'e8te\~: sois le bienvenu dans ma maison\~; je t\rquote attendais.
+\par
+\par \endash \~Vous me connaissez donc\~?
+\par
+\par \endash \~Peut-\'eatre bien, mon homme.
+\par
+\par \endash \~Moi, je ne puis dire si je vous connais, car je ne vois point votre visage.
+\par
+\par Pelo se leva en silence, prit la main de Jude et le conduisit au seuil. L\'e0, il exposa en plein sa face noircie aux rayons du jour.
+\par
+\par \endash \~Je ne vous connais pas, dit Jude apr\'e8s l\rquote avoir attentivement examin\'e9.
+\par
+\par Pelo Rouan regagna sa place premi\'e8re, et Jude le suivit.
+\par
+\par \endash \~Tu as raison, dit lentement le charbonnier, tu ne me connais pas. Cette loge a \'e9t\'e9 b\'e2tie longtemps apr\'e8s le d\'e9part de Nicolas Treml. Mais ce n\rquote est pas pour me parler de toi ou de moi que tu as quitt\'e9 le ch\'e2teau\~?
+
+\par
+\par \endash \~C\rquote est vrai. Je suis venu vers vous\'85
+\par
+\par \endash \~Tu as bien fait, interrompit Pelo Rouan, et tu fais toujours bien, Jude Leker, parce que ton c\'9cur est fid\'e8le et loyal. Quant au motif de ta visite point n\rquote est besoin de me l\rquote apprendre, je le sais.
+\par
+\par \endash \~Vous le savez\~! r\'e9p\'e9ta Jude avec surprise.
+\par
+\par \endash \~Je le sais. Tu viens me demander des nouvelles d\rquote un malheureux idiot qu\rquote on appelait Jean Blanc.
+\par
+\par \endash \~Serait-il mort\~? s\rquote \'e9cria Jude.
+\par
+\par \endash \~Non. Et tu veux savoir de ses nouvelles, afin d\rquote apprendre de lui le sort de l\rquote h\'e9ritier de Treml.
+\par
+\par \endash \~C\rquote est vrai\~! c\rquote est encore vrai, murmura Jude dont l\rquote honn\'eate mais lourde nature \'e9tait violemment secou\'e9e par le myst\'e8re de cette sc\'e8ne. Vous qui connaissez l\rquote unique but de ma vie, qui \'ea
+tes-vous, au nom de Dieu, r\'e9pondez\~: qui \'eates-vous\~?
+\par
+\par \endash \~Je suis le charbonnier Rouan, r\'e9pondit Pelo avec simplicit\'e9\~: un pauvre homme dont la vie obscure fut cruellement \'e9prouv\'e9e, un malheureux qui a quelques bienfaits \'e0 payer et bien des outrages \'e0 venger.
+\par
+\par \endash \~Et savez-vous quelque chose du petit monsieur Georges\~?
+\par
+\par La voix de Pelo se fit profond\'e9ment triste pendant qu\rquote il r\'e9pondait\~:
+\par
+\par \endash \~Je ne sais rien, rien que ce que vous savez vous-m\'eame. Pl\'fbt au ciel que le ch\'e2teau de La Tremlays e\'fbt gard\'e9 son d\'e9p\'f4t aussi fid\'e8lement que le ch\'eane de la Fosse-aux-Loups.
+\par
+\par Ces derniers mots firent sauter Jude sur son banc.
+\par
+\par \endash \~Le ch\'eane de la Fosse-aux-Loups\~! balbutia-t-il.
+\par
+\par \endash \~Le creux du ch\'eane de la Fosse-aux-Loups, r\'e9p\'e9ta Pelo Rouan.
+\par
+\par Si l\rquote obscurit\'e9 e\'fbt \'e9t\'e9 moins \'e9paisse, on e\'fbt pu voir Jude changer deux ou trois fois de couleur dans l\rquote espace d\rquote une seconde. Il prit entre ses doigts de bronze le bras du charbonnier, et le serra convulsivement.
+
+\par
+\par \endash \~Qui que tu sois, tu en sais trop long\~! dit-il d\rquote une voix basse et mena\'e7ante.
+\par
+\par Le bras de Rouan \'e9tait bien fr\'eale pour appartenir \'e0 un homme de sa taille. La force de Jude \'e9tait si \'e9videmment sup\'e9rieure qu\rquote il semblait que le bon \'e9cuyer ne d\'fbt avoir qu\rquote un geste \'e0 faire pour renverser son h\'f4
+te sous ses pieds.
+\par
+\par N\'e9anmoins, celui-ci garda une contenance tranquille et se renferma dans le silence.
+\par
+\par \endash \~Qui t\rquote a dit cela\~? poursuivit Jude dont la voix tremblait. Sur mon salut, il faut que tu donnes ton \'e2me \'e0 Dieu, car tu as surpris le secret de Treml, et c\rquote est moi qui suis le gardien de ce secret.
+\par
+\par Et Jude, sans l\'e2cher le bras de Rouan, porta vivement la main \'e0 son \'e9p\'e9e.
+\par
+\par Mais, pendant que le bon \'e9cuyer d\'e9gainait, le maigre bras de Pelo Rouan tourna entre les doigts robustes\~: les muscles de ce bras se tendirent et devinrent d\rquote acier.
+\par
+\par Jude voulut serrer plus fort, et ses doigts choqu\'e8rent la paume de sa main, qui \'e9tait vide.
+\par
+\par D\rquote un bond, Pelo avait franchi toute la largeur de la loge. Jude n\rquote apercevait plus que le rouge \'e9clat de ses yeux qui brillaient de loin dans l\rquote ombre.
+\par
+\par Il se pr\'e9cipita de ce c\'f4t\'e9\~; le bruit d\rquote un pistolet qu\rquote on armait ne l\rquote arr\'eata point\~: mais, dans sa course, il heurta du pied contre une escabelle renvers\'e9e et tomba lourdement sur le sol.
+\par
+\par \'c0 l\rquote instant m\'eame, le genou de Pelo Rouan s\rquote appuya sur sa poitrine.
+\par
+\par \endash \~Si tu te rel\'e8ves, tu me tueras, mon homme, dit le charbonnier avec calme\~; c\rquote est pourquoi, si tu essaies de te relever, je te tue.
+\par
+\par Jude sentit sur sa tempe la froide bouche du pistolet.
+\par
+\par \endash \~La vieillesse ne t\rquote a point chang\'e9, reprit Pelo\~: brave c\'9cur et cervelle born\'e9e. Que veux-tu que je fasse de ton secret\~? Et si les cent mille livres m\rquote eussent tent\'e9, seraient-elles encore au creux du ch\'eane\~?
+
+\par
+\par \endash \~C\rquote est vrai, dit pour la troisi\'e8me fois le pauvre Jude\~; mais je ne sais pas qui vous \'eates\'85
+\par
+\par \endash \~Peut-\'eatre ne le sauras-tu jamais. Que t\rquote importe\~? Je t\rquote ai laiss\'e9 voir que je suis l\rquote ami de Treml, et Treml vivant ou mort, a-t-il trop d\rquote amis pour que deux d\rquote entre eux ne daignent point s\rquote
+expliquer avant de s\rquote entr\rquote \'e9gorger, lorsque la Providence les rassemble\~?
+\par
+\par \endash \~Je suis \'e0 votre merci, murmura Jude. Puisse Dieu permettre que vous soyez en effet un ami de Treml.
+\par
+\par Pelo Rouan \'f4ta son genou et Jude se releva.
+\par
+\par \endash \~Ramasse ton \'e9p\'e9e, dit le charbonnier\~; j\rquote ai confiance en toi, bien que tu te sois fait le valet d\rquote un Fran\'e7ais.
+\par
+\par \endash \~Un brave jeune homme\~!
+\par
+\par \endash \~Un ennemi de la Bretagne\~! Mais il ne s\rquote agit point de lui. Revenons \'e0 Treml.
+\par
+\par Jude remit son \'e9p\'e9e dans le fourreau, et tous deux s\rquote assirent de nouveau sans d\'e9fiance l\rquote un pr\'e8s de l\rquote autre.
+\par
+\par \endash \~Vous avez \'e9t\'e9 g\'e9n\'e9reux, dit Jude, car je vous avais rudement attaqu\'e9. Aussi, je ne vous demanderai point qui vous a rendu ma\'eetre du secret de notre monsieur. Entre vos mains, il est en s\'fbret\'e9\~; je me fie \'e0
+ vous, comme vous \'e0 moi. Touchez l\'e0, s\rquote il vous pla\'eet.
+\par
+\par \endash \~De grand c\'9cur, mon homme. Jean Blanc m\rquote a souvent parl\'e9 de vous. Vous \'e9tiez mis\'e9ricordieux et bon pour le pauvre insens\'e9. Merci pour lui qui s\rquote en souvient, ami Jude, et qui vous rendra peut-\'ea
+tre quelque jour le bien que vous lui avez fait.
+\par
+\par \endash \~Qu\rquote il le rende \'e0 Treml, le pauvre gar\'e7on\~!
+\par
+\par \endash \~Il a fait ce qu\rquote il a pu pour Treml, dit Pelo Rouan avec tristesse et solennit\'e9.
+\par
+\par \endash \~Sans doute, mais ce qu\rquote il pouvait \'e9tait, par malheur, peu de chose.
+\par
+\par \endash \~Autrefois, il en \'e9tait ainsi, parce que Jean Blanc ne savait rendre que le bien pour le bien. Depuis lors, il a appris \'e0 rendre le mal pour le mal, et il est devenu fort.
+\par
+\par \endash \~N\rquote est-il donc plus fou\~? demanda Jude.
+\par
+\par \endash \~Dieu nous envoie parfois des \'e9preuves si violentes que les gens sains en perdent l\rquote esprit, r\'e9pondit Pelo Rouan\~; par contre, ces secousses rendent parfois aussi la raison aux insens\'e9s. Jean Blanc n\rquote est plus fou.
+\par
+\par \endash \~Et a-t-il conserv\'e9 la m\'e9moire des faits depuis longtemps pass\'e9s\~?
+\par
+\par \endash \~Il se souvient de tout.
+\par
+\par \endash \~Il faut que je le voie\~! s\rquote \'e9cria Jude.
+\par
+\par Un tremblement agita le corps de Pelo Rouan.
+\par
+\par \endash \~Voir Jean Blanc\~! dit-il d\rquote une voix \'e9trange\~; il y a bien longtemps que personne n\rquote a pu se vanter de l\rquote avoir rencontr\'e9 face \'e0 face. Croyez-moi, contentez-vous de m\rquote interroger moi-m\'eame et ne cherchez pas
+\'e0 rejoindre Jean Blanc.
+\par
+\par \endash \~Mais il me dirait peut-\'eatre\'85
+\par
+\par \endash \~Rien que je ne puisse vous apprendre.
+\par
+\par \endash \~Vous n\rquote \'eates pas dans sa peau, que diable\~! s\rquote \'e9cria Jude que l\rquote impatience reprenait.
+\par
+\par \endash \~Il m\rquote a tant de fois ouvert son c\'9cur et ses souvenirs\~! r\'e9pondit le charbonnier avec douceur. \'c9coutez. Voulez-vous que je vous raconte le l\'e2che assassinat de l\rquote \'e9tang de La Tremlays\~? J\rquote
+en sais les moindres circonstances. Il me semble voir l\rquote inf\'e2me Herv\'e9 de Vaunoy.
+\par
+\par \endash \~Contez\~! contez\~! interrompit Jude avidement\~; je ne hais pas encore assez cet homme.
+\par
+\par Pelo Rouan raconta dans le plus minutieux d\'e9tail le meurtre inf\'e2me dont Vaunoy s\rquote \'e9tait rendu coupable sur la personne d\rquote un enfant de cinq ans, petits-fils de son bienfaiteur. Il parla longtemps, et Jude l\rquote \'e9
+couta constamment avec une religieuse attention. La mort de Loup, le chien fid\'e8le, arracha une larme au vieil \'e9cuyer et l\rquote arriv\'e9e de l\rquote albinos, sautant au milieu de l\rquote \'e9
+tang pour sauver le petit Georges, lui fit pousser un cri d\rquote enthousiasme.
+\par
+\par \endash \~Apr\'e8s\~! apr\'e8s\~! dit-il en retenant son souffle\~; que Dieu r\'e9compense le pauvre fou\~! Apr\'e8s\~?
+\par
+\par Pelo reprit son r\'e9cit. En arrivant \'e0 l\rquote acc\'e8s de d\'e9lire qui saisit Jean Blanc dans la for\'eat, sa voix faiblit et chevrota comme la voix d\rquote un homme qui se retient de pleurer.
+\par
+\par \endash \~Jean abandonna l\rquote enfant, dit-il. Quand il revint, il n\rquote y avait plus sur le foss\'e9 que la veste de peau de mouton qui \'e9tait en ce temps-l\'e0 son v\'eatement ordinaire. Il tomba sur ses genoux. Il pria Dieu\'85
+ Dieu et Notre-Dame\'85 il pleura\'85
+\par
+\par Jude haussa les \'e9paules avec col\'e8re.
+\par
+\par \endash \~Il pleura des larmes de sang\~! reprit Pelo Rouan dont un sanglot souleva la poitrine et, quand il parle de cette affreuse soir\'e9e, il pleure encore, car le souvenir de Treml vit au fond de son c\'9cur.
+\par
+\par \endash \~Mais pourquoi ne pas courir, chercher\~?\'85
+\par
+\par \endash \~Son esprit, en ce temps, \'e9tait bien faible, et ses crises le laissaient bris\'e9. Il resta jusqu\rquote au lendemain matin affaiss\'e9 sur le sol, sans force et sans pens\'e9e. Le lendemain, il courut, il chercha, mais il \'e9
+tait trop tard, et il ne trouva point.
+\par
+\par \endash \~Et nulle trace depuis lors\~? aucun indice\~?
+\par
+\par \endash \~Rien.
+\par
+\par Pelo Rouan pronon\'e7a ce dernier mot d\rquote un ton d\'e9courag\'e9.
+\par
+\par Jude, qui jusqu\rquote alors avait d\'e9vor\'e9 chacune de ses paroles, laissa retomber ses bras le long de son corps, et courba la t\'eate.
+\par
+\par \endash \~Rien, r\'e9p\'e9ta-t-il\~; mais alors il n\rquote y a donc plus d\rquote espoir\~?
+\par
+\par \endash \~Il y a bien longtemps que Jean Blanc a perdu tout espoir, r\'e9pondit le charbonnier\~; mais Dieu est bon et la race de Treml ne produisit jamais que des justes et des chr\'e9tiens. Peut-\'eatre le petit Georges a-t-il \'e9t\'e9
+ recueilli. En ce cas, la Providence aidant\'85
+\par
+\par Pelo Rouan h\'e9sita.
+\par
+\par \endash \~Eh bien\~! fit Jude, qu\rquote alliez-vous dire\~?
+\par
+\par \endash \~J\rquote allais dire qu\rquote il ne serait pas impossible de reconna\'eetre l\rquote enfant.
+\par
+\par \endash \~Comment cela\~? demanda vivement Jude Leker.
+\par
+\par \endash \~Jean Blanc avait une de ces m\'e9dailles de cuivre qu\rquote on frappait autrefois \'e0 Vitr\'e9 en l\rquote honneur de Notre-Dame de Mi-For\'eat. C\rquote \'e9tait le seul h\'e9ritage que lui e\'fbt laiss\'e9 sa m\'e8
+re. Quand sa folie le prit, dans cette horrible soir\'e9e, il la sentit venir, et d\'e9vot \'e0 la sainte M\'e8re de Dieu, il passa la m\'e9daille au cou de l\rquote enfant, qu\rquote il mit ainsi sous la garde de Notre-Dame.
+\par
+\par \endash \~Mais il y a tant de ces m\'e9dailles\~!
+\par
+\par \endash \~Celle de Jean Blanc avait sur le revers, une croix grav\'e9e au couteau, et Mathieu Blanc, son p\'e8re, en poss\'e9dait seul une semblable, qui est maintenant au cou de Marie.
+\par
+\par \endash \~Cette belle enfant que je viens de voir\~?
+\par
+\par \endash \~La fille de Jean Blanc, l\rquote albinos.
+\par
+\par Marie qui continuait sa corbeille de ch\'e8vrefeuille au-dehors, entendit prononcer son nom et montra sa blonde t\'eate \'e0 la porte.
+\par
+\par \endash \~La fille de\'85 commen\'e7a Jude.
+\par
+\par \endash \~Silence\~! interrompit le charbonnier. Elle se croit ma fille. Approche, Marie.
+\par
+\par Fleur-des-Gen\'eats ob\'e9it aussit\'f4t, et Pelo Rouan, prenant la m\'e9daille qui pendait \'e0 son cou, la mit entre les mains du vieil \'e9cuyer.
+\par
+\par Celui-ci la tourna et retourna dans tous les sens.
+\par
+\par \endash \~Puisse Dieu me faire rencontrer la pareille\~! murmura-t-il. Je la reconna\'eetrais entre mille, mais c\rquote est un pauvre et bien faible indice.
+\par
+\par Marie s\rquote \'e9loigna sur un signe du charbonnier, et bient\'f4t on entendit au-dehors la suave m\'e9lodie du chant d\rquote Arthur.
+\par
+\par \endash \~Elle chante, en effet, la chanson de Jean Blanc, dit Jude.
+\par
+\par \endash \~Mais je ne vous ai pas tout dit, mon compagnon, dit le charbonnier en changeant de ton subitement, il est encore une chance de retrouver l\rquote h\'e9ritier de Treml\~; cette chance est pr\'e9caire il est vrai\~
+; cependant, elle peut amener un r\'e9sultat avec l\rquote aide de Jean Blanc.
+\par
+\par \endash \~Jean Blanc\~! murmura Jude d\rquote un air de doute\~; vous me parlez toujours de Jean Blanc. Que peut le pauvre diable, lorsque des hommes ne peuvent pas\~?
+\par
+\par \endash \~Vous ne savez pas ce que c\rquote est que Jean Blanc, dit le charbonnier avec une l\'e9g\'e8re emphase dans la voix. Je vais vous dire o\'f9 est sa force et ce qu\rquote il peut pour le fils de Treml.
+\par
+\par }\pard\plain \s1\qc\sb600\sa480\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc97743826}XXV\line Huit hommes et un collecteur{\*\bkmkend _Toc97743826}\line \line
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {Les derniers mots de Pelo Rouan avaient relev\'e9 le vieil \'e9cuyer de Treml. Quand on d\'e9sire ardemment, l\rquote
+espoir perdu revient vite, et la simple possibilit\'e9 dont parlait le charbonnier remit du courage au c\'9cur de Jude.
+\par
+\par Il s\rquote approcha pour ne pas perdre une parole et attendit impatiemment la confidence de Rouan.
+\par
+\par Mais celui-ci \'e9tait tomb\'e9 dans la r\'eaverie et gardait le silence.
+\par
+\par \endash \~Eh bien, dit Jude, le moyen de retrouver notre jeune monsieur\~?
+\par
+\par Pelo Rouan sembla s\rquote \'e9veiller.
+\par
+\par \endash \~Le moyen, r\'e9p\'e9ta-t-il\~; j\rquote ai parl\'e9 d\rquote une chance faible et pr\'e9caire. Crois-tu donc que s\rquote il y avait eu un moyen, Jean Blanc ne l\rquote aurait pas employ\'e9\~?
+\par
+\par \endash \~Toujours Jean Blanc\~! pensa Jude.
+\par
+\par Et la curiosit\'e9 se joignit au puissant int\'e9r\'eat du d\'e9vouement pour stimuler son impatience. Quel miracle avait grandi le malheureux albinos jusqu\rquote \'e0 faire de lui l\rquote arc-boutant sur lequel s\rquote appuyait d\'e9sormais la destin
+\'e9e de Treml\~?
+\par
+\par \endash \~Il y a vingt ans de cela, reprit Pelo Rouan avec lenteur et comme s\rquote il se f\'fbt parl\'e9 \'e0 lui-m\'eame\~; mais ce sont des choses dont le souvenir ne se perd qu\rquote avec la vie. \'c9coute, mon homme\~: quand j\rquote
+aurai dit, tu conna\'eetras Jean Blanc comme il se conna\'eet lui-m\'eame.
+\par
+\par \'ab\~C\rquote \'e9tait quelques mois apr\'e8s la disparition de l\rquote enfant. Pontchartrain, que Dieu confonde\~! \'e9tait encore intendant de l\rquote imp\'f4t, et ses agents n\rquote avaient jamais os\'e9 jusque-l\'e0 p\'e9n\'e9
+trer dans les retraites \'e9cart\'e9es des pauvres gens de la for\'eat. Un matin que Jean coupait du cercle de ch\'e2taignier dans la partie du bois qui borde la route de Rennes, il vit une nombreuse cavalcade s\rquote enfoncer dans la for\'eat.
+\par
+\par \'ab\~Il y avait des soldats arm\'e9s en guerre\~; il y avait aussi de ces sangsues couvertes de drap noir, dont nous devions apprendre bient\'f4t les attributions et le m\'e9tier.
+\par
+\par \'ab\~Au-devant de la troupe marchaient deux gentilshommes.
+\par
+\par \'ab\~Ce pouvait \'eatre une compagnie de bourgeois, de nobles et de soldats faisant route pour la France\~; mais Jean Blanc avait cru reconna\'eetre, dans l\rquote un des gentilshommes qui chevauchaient en t\'eate, le l\'e2che Herv\'e9
+ de Vaunoy. Or, depuis l\rquote aventure de l\rquote enfant, Vaunoy ha\'efssait terriblement Jean Blanc, qui n\rquote avait point su retenir sa langue.\~\'bb
+\par
+\par \endash \~Il avait bien fait\~! interrompit Jude. Son devoir \'e9tait de publier partout le crime.
+\par
+\par \endash \~Il ne faut pas parler de trop bas, quand on dit certaines choses, ami Jude, murmura Pelo Rouan qui secoua la t\'eate\~: Jean Blanc \'e9tait alors une cr\'e9ature un peu moins consid\'e9r\'e9
+e que Loup, le chien de Nicolas Treml. Loup voulut aboyer, on le tua\~: Jean Blanc aurait mieux fait de se taire.
+\par
+\par \'ab\~Quoi qu\rquote il en soit, il avait parl\'e9, et Vaunoy n\rquote \'e9tait pas homme \'e0 lui pardonner les bruits sinistres qui commen\'e7aient \'e0 courir dans le pays. En voyant ce mis\'e9
+rable suivi de soldats, Jean Blanc eut une vague frayeur. Il songea \'e0 son p\'e8re, qui gisait seul dans la loge de la Fosse-aux-Loups, et se laissa glisser le long du ch\'e2taignier pour \'e9clairer la marche de la cavalcade.
+\par
+\par \'ab\~La cavalcade s\rquote arr\'eata non loin d\rquote ici, \'e0 la croix de Mi-For\'eat. Les soldats s\rquote \'e9tendirent sur l\rquote herbe\~: la gourde circula de main en main. Quant aux gens v\'eatus de noir, ils entour\'e8
+rent les deux gentilshommes et il se tint une mani\'e8re de conseil.
+\par
+\par \'ab\~Jean s\rquote approcha tant qu\rquote il put. On parlait, il n\rquote entendait pas. Pourtant, il voulait savoir, car il voyait maintenant, comme je te verrais s\rquote il faisait clair en ma loge, l\rquote hypocrite visage d\rquote Herv\'e9
+ de Vaunoy.
+\par
+\par \'ab\~Il s\rquote approcha encore\~; il s\rquote approcha si pr\'e8s que les soudards du roi auraient pu apercevoir au ras des derni\'e8res feuilles les poils blanch\'e2tres de sa joue. Mais on causait tout bas, et Jean Blanc ne put saisir qu\rquote un
+seul mot.
+\par
+\par \'ab\~Ce mot \'e9tait le nom de son p\'e8re.
+\par
+\par \'ab\~Jean Blanc se sentit venir dans le c\'9cur une angoisse. Le nom de Mathieu Blanc dans la bouche de Vaunoy, c\rquote \'e9tait la plus terrible des menaces.
+\par
+\par \'ab\~Jean se jeta sur le ventre et coula entre les tiges de bruy\'e8res comme un serpent. Nul ne l\rquote aper\'e7ut.
+\par
+\par \'ab\~Il put entendre.
+\par
+\par \'ab\~Il entendit que les gens v\'eatus de noir venaient dans la for\'eat pour d\'e9pouiller les pauvres loges au nom du roi de France. Les soldats \'e9taient l\'e0 pour assassiner ceux qui r\'e9sisteraient. Les gens v\'eatus de noir se partag\'e8
+rent la besogne\~: c\rquote \'e9taient les supp\'f4ts de l\rquote intendant.
+\par
+\par \'ab\~Le nom du p\'e8re de Jean avait \'e9t\'e9 prononc\'e9, parce que les collecteurs ne voulaient point se d\'e9ranger pour un si pauvre homme, mais Vaunoy les avait excit\'e9s.
+\par
+\par \'ab\~\endash \~Il a de l\rquote or, disait-il\~; je le sais\~; c\rquote est un faux indigent\~; sa mis\'e8re est menteuse. Saint-Dieu\~! s\rquote il le faut, je vous accompagnerai dans son bouge. Mais, retenez bien ceci\~: il a de l\rquote
+or, et quelques coups de plat d\rquote \'e9p\'e9e lui feront dire o\'f9 est cach\'e9 son p\'e9cule.
+\par
+\par \'ab\~Les autres r\'e9pondirent\~:
+\par
+\par \'ab\~\endash \~Allons chez Mathieu Blanc.
+\par
+\par \'ab\~Alors Jean se coula de nouveau, inaper\'e7u entre les tiges de bruy\'e8res. Une fois sous le couvert, il bondit et s\rquote \'e9lan\'e7a vers la Fosse-aux-Loups.
+\par
+\par \'ab\~Par hasard Vaunoy ne mentait pas. Il y avait de l\rquote or dans la pauvre loge de Mathieu Blanc\~; quelques pi\'e8ces d\rquote or, reste de la supr\'eame aum\'f4ne de Nicolas Treml, quittant pour jamais la Bretagne.\~\'bb
+\par
+\par \endash \~Oui, oui, murmura Jude\~; en partant, il n\rquote oublia pas son vieux serviteur. Ce fut moi qui jetai la bourse au seuil de la loge.
+\par
+\par Pelo Rouan parut ne point prendre garde \'e0 cette interruption.
+\par
+\par \endash \~Lorsque Jean arriva dans la cabane, poursuivit-il, ses forces d\'e9faillaient, tant son \'e9motion \'e9tait navrante. Il avait le pressentiment d\rquote un cruel malheur. Vous connaissiez Mathieu Blanc, ami Jude\~; \'e7\rquote avait \'e9t\'e9
+ un homme vaillant et fort, mais la souffrance pesait un poids trop lourd sur les derniers jours de sa vie.
+\par
+\par \'ab\~Ce n\rquote \'e9tait plus, au temps dont je parle, qu\rquote un pauvre vieillard, toujours couch\'e9 sur son grabat, min\'e9 par la maladie, stup\'e9fi\'e9 par les progr\'e8s lents et s\'fbrs d\rquote
+une mort trop longtemps attendue. En entrant, Jean lui donna un baiser, suivant sa coutume, et le vieillard lui dit\~:
+\par
+\par \'ab\~\endash \~Je souffre moins, Jean mon fils.
+\par
+\par \'ab\~Une autre fois, Jean se f\'fbt r\'e9jouit, car il aimait bien son p\'e8re, mais il songea aux cavaliers qui sans doute en ce moment galopaient vers la loge, et il fr\'e9mit de rage et de peur.
+\par
+\par \'ab\~La bourse o\'f9 se trouvait le restant des pi\'e8ces d\rquote or de Treml \'e9tait sur la table. Jean n\rquote eut pas m\'eame l\rquote id\'e9e de la cacher. Ce qu\rquote il cacha, ce fut le vieux mousquet dont se servait son p\'e8re au temps o\'f9
+ il \'e9tait soldat.
+\par
+\par \'ab\~Une bonne arme, mon homme, portant loin et juste\~! Jean la jeta dans les broussailles, au-dehors, avec la poire \'e0 poudre et les balles.
+\par
+\par \'ab\~Puis il revint s\rquote asseoir au chevet de son p\'e8re.
+\par
+\par \'ab\~Quelques minutes se pass\'e8rent. Un bruit sourd retentit au loin sur la mousse dans la for\'eat. Jean comprit que les cavaliers avaient mis pied \'e0 terre au-del\'e0 des fourr\'e9s et qu\rquote ils avan\'e7aient vers le ravin.
+\par
+\par \'ab\~Il alla au trou qui servait de crois\'e9e, et souleva la serpilli\'e8re. pour voir au-dehors.
+\par
+\par \'ab\~Il n\rquote attendit pas longtemps.
+\par
+\par \'ab\~Bient\'f4t le taillis s\rquote agita de l\rquote autre c\'f4t\'e9 du ravin et des hommes parurent.
+\par
+\par \'ab\~Jean les compta. Il y avait un collecteur, huit soldats et Herv\'e9 de Vaunoy.
+\par
+\par \'ab\~Jean les vit gravir la l\'e8vre du ravin. Puis on frappa rudement \'e0 la porte, dont les planches vermoulues craqu\'e8rent, Jean alla ouvrir avant m\'eame que l\rquote homme v\'eatu de noir e\'fbt cri\'e9\~: De par le roi\~!
+\par
+\par \'ab\~Des soldats entr\'e8rent en tumulte, suivis de Vaunoy qui resta prudemment pr\'e8s du seuil. Le collecteur tira de son pourpoint une pancarte et lut des mots que Jean ne sut point comprendre. Puis il dit\~: \endash \~
+Mathieu Blanc, je vous somme de payer cent livres tournois pour tailles pr\'e9sentes et arri\'e9r\'e9es depuis dix ans.
+\par
+\par \'ab\~Mathieu Blanc s\rquote \'e9tait retourn\'e9 sur son grabat, et regardait tous ces hommes arm\'e9s avec des yeux hagards.
+\par
+\par \'ab\~Le collecteur r\'e9p\'e9ta sa sommation, et les soldats l\rquote appuy\'e8rent en frappant la table du pommeau de leurs \'e9p\'e9es.
+\par
+\par \'ab\~\endash \~J\rquote ai soif, Jean, dit faiblement le vieillard.
+\par
+\par \'ab\~Le c\'9cur de Jean se brisait, car l\rquote agonie se montrait sur les traits fl\'e9tris de son vieux p\'e8re. Il voulut prendre le rem\'e8de qui \'e9tait sur la table, mais l\rquote un des soldats leva son \'e9p\'e9e et fit voler le vase en \'e9c
+lats.
+\par
+\par \'ab\~\endash \~Qu\rquote il paie d\rquote abord, dit le soldat\~; apr\'e8s il boira.
+\par
+\par \'ab\~Vaunoy, qui \'e9tait sur le seuil, se prit \'e0 rire.
+\par
+\par \'ab\~Les dents de Jean \'e9taient serr\'e9es \'e0 se briser. Il ne pouvait parler, mais il montra du geste la bourse, et le collecteur s\rquote en empara.
+\par
+\par \'ab\~\endash \~Je vous disais bien qu\rquote ils avaient de l\rquote or\~! grommela Herv\'e9 de Vaunoy qui riait toujours.
+\par
+\par \'ab\~Le collecteur compta quatre louis et demanda les quatre livres qui manquaient.
+\par
+\par \'ab\~\endash \~J\rquote ai soif\~! murmura Mathieu Blanc, que prenait le r\'e2le de la mort.
+\par
+\par \'ab\~Pas une goutte de liquide dans la cabane\~! Jean Blanc se mit \'e0 genoux devant un soldat qui portait une gourde. Le soldat comprit et eut compassion\~; mais Vaunoy s\rquote avan\'e7a et repoussant l\rquote albinos avec haine\~:
+\par
+\par \'ab\~\endash \~Qu\rquote il paie\~! dit-il.
+\par
+\par \'ab\~\endash \~Je n\rquote ai plus rien\~! sanglota Jean\~; plus rien, sur mon salut\~; tuez-moi et prenez piti\'e9 de mon p\'e8re.
+\par
+\par \'ab\~Mathieu Blanc fit effort pour se lever\~; il \'e9touffait\~: c\rquote \'e9tait horrible.
+\par
+\par \'ab\~\endash \~J\rquote ai soif\~! r\'e2la-t-il une derni\'e8re fois.
+\par
+\par \'ab\~Puis il retomba mort sur la paille du grabat.\~\'bb
+\par
+\par En arrivant \'e0 cette partie de son r\'e9cit, la voix de Pelo Rouan \'e9tait graduellement devenue haletante et \'e9trangl\'e9e. Elle s\rquote \'e9teignit tout \'e0 coup lorsqu\rquote il pronon\'e7a ces derniers mots, et Jude sentit sa main mouill\'e9
+e, comme par une goutte de sueur ou une larme.
+\par
+\par Le bon \'e9cuyer, du reste, n\rquote \'e9tait gu\'e8re moins \'e9mu que Pelo Rouan lui-m\'eame.
+\par
+\par \endash \~Le pauvre gar\'e7on\~! murmura-t-il en serrant convulsivement ses gros poings\~; le pauvre gar\'e7on\~! Voir ainsi assassiner son p\'e8re\~! Et ce mis\'e9rable Vaunoy\~!\'85 pour Dieu, mon homme, que fit Jean Blanc apr\'e8s cela\~?
+\par
+\par Pelo Rouan respira avec effort.
+\par
+\par \endash \~Jean Blanc, r\'e9p\'e9ta-t-il, lorsqu\rquote il mourra, n\rquote \'e9prouvera point une angoisse comparable \'e0 celle de cet affreux moment. Il voila le visage de son p\'e8re mort et s\rquote agenouilla aupr\'e8s du lit, sans plus savoir qu
+\rquote il y avait l\'e0 dix mis\'e9rables pour railler sa douleur. Mais ils ne lui laiss\'e8rent pas oublier longtemps leur pr\'e9sence.
+\par
+\par \'ab\~\endash \~Eh bien, manant, dit le collecteur, les quatre livres que tu dois au roi\~!
+\par
+\par \'ab\~Jean Blanc se leva et se retrouva face \'e0 face avec ces hommes qui venaient de tuer son p\'e8re. Un instant il crut que son d\'e9bile cerveau allait \'e9clater\~; sa folie le pressait\~; il sentait les approches du d\'e9lire\~
+; mais une force inconnue et nouvelle le grandit tout \'e0 coup. Son esprit vacillant s\rquote affermit. Il se reconnut homme apr\'e8s sa longue enfance, et ce fut comme une miette de joie au milieu de son immense douleur.
+\par
+\par \'ab\~\endash \~Arri\'e8re\~! cria-t-il d\rquote une voix qui ne gardait rien de sa faiblesse pass\'e9e.
+\par
+\par \'ab\~Les soldats se mirent entre lui et la porte, mais Jean Blanc avait du moins conserv\'e9 son agilit\'e9 prodigieuse\~: il bondit, et son corps, lanc\'e9 comme la balle d\rquote un mousquet, passa au travers de la serpilli\'e8re qui fermait la crois
+\'e9e. Dehors, Jean Blanc retomba sur ses pieds.
+\par
+\par \'ab\~Lorsque les soldats sortirent en criant et en mena\'e7ant, il avait d\'e9j\'e0 disparu dans les broussailles.
+\par
+\par \'ab\~\endash \~Tirez\~! cria Vaunoy\~; tuez-le comme un animal nuisible, ou il prendra sa revanche.
+\par
+\par \'ab\~Quelques coups de feu se firent entendre, mais l\rquote albinos ne fut point atteint, quoique vingt pas le s\'e9parassent \'e0 peine de la loge.
+\par
+\par Il ne bougea pas et demeura coi dans les broussailles o\'f9 il s\rquote \'e9tait cach\'e9.
+\par
+\par \'ab\~Alors commen\'e7a une \'9cuvre sans nom. Furieux d\rquote avoir vu l\rquote une de ses victimes lui \'e9chapper, Vaunoy, cet homme au visage doucereux et souriant, qui assassine sans froncer le sourcil, Vaunoy ordonna aux soldats d\rquote
+incendier la loge. On alluma des fagots \'e0 l\rquote aide d\rquote une batterie de fusil, et bient\'f4t une flamme \'e9paisse entoura le lit de mort du vieux serviteur de Treml\~!\~\'bb
+\par
+\par \endash \~Les mis\'e9rables\~! s\rquote \'e9cria Jude\~; et que fit Jean Blanc\~?
+\par
+\par \endash \~Attends donc\~! dit Pelo Rouan dont les dents serr\'e9es semblaient vouloir retenir sa voix\~; Jean ne bougea pas tant que les assassins rest\'e8rent autour de la loge, riant comme des sauvages et blasph\'e9mant comme des d\'e9mons. Q
+uand ils se retir\'e8rent, Jean s\rquote \'e9lan\'e7a hors de sa cachette, p\'e9n\'e9tra dans la loge en feu et prit le cadavre de son p\'e8re qu\rquote il emporta au-dehors, afin de lui donner plus tard une s\'e9pulture chr\'e9tienne.
+\par
+\par \'ab\~Il ne fit point en ce moment de pri\'e8re\~; \'e0 peine d\'e9posa-t-il un court baiser sur le front du vieillard, dess\'e9ch\'e9 d\'e9j\'e0 par le vent br\'fblant de l\rquote incendie.
+\par
+\par \'ab\~Jean Blanc n\rquote avait pas le temps.
+\par
+\par \'ab\~Il saisit le fusil qu\rquote il avait cach\'e9 sous les ronces, le chargea et descendit en trois bonds le ravin, dont il remonta de m\'eame la rampe oppos\'e9e. Puis il s\rquote \'e9lan\'e7a t\'eate premi\'e8re dans le fourr\'e9
+. Les assassins avaient de l\rquote avance, mais le vent d\rquote \'e9quinoxe ne va pas si vite qu\rquote allait Jean Blanc poursuivant les meurtriers de son p\'e8re.\~\'bb
+\par
+\par \endash \~Bien, cela\~! s\rquote \'e9cria encore Jude, bien, Jean Blanc, mon gar\'e7on\~!
+\par
+\par \endash \~Attends donc\~! Avant qu\rquote ils eussent atteint la lisi\'e8re du fourr\'e9 o\'f9 \'e9taient attach\'e9s leurs chevaux, un coup de fusil retentit sous le couvert. Le collecteur tomba pour ne plus se relever.
+\par
+\par Jude battit des mains avec enthousiasme.
+\par
+\par \endash \~Et Vaunoy\~? dit-il, et Vaunoy\~?
+\par
+\par \endash \~Vaunoy devint plus p\'e2le que le corps mort du vieux Mathieu. Il tremblait\~; ses dents s\rquote entrechoquaient.
+\par
+\par \'ab\~\endash \~H\'e2tons-nous, h\'e2tons-nous\~! dit-il.
+\par
+\par \'ab\~Ils se h\'e2t\'e8rent\~; mais au moment o\'f9 ils atteignaient leurs chevaux, on entendit encore un coup de fusil. Le soldat qui avait bris\'e9, sur la table, le vase qui contenait le rem\'e8
+de de Mathieu Blanc, poussa un cri et se laissa choir dans la mousse.\~\'bb
+\par
+\par \endash \~Mais Vaunoy\~? mais Vaunoy\~? interrompit Jude.
+\par
+\par \endash \~Attends donc\~! Ils mont\'e8rent \'e0 cheval. La terreur \'e9tait peinte sur tous les visages nagu\'e8re si insolents. Ils prirent le galop, croyant se mettre \'e0 l\rquote abri, les insens\'e9s\~! Jean Blanc ne savait-il pas comment abr\'e9
+ger la distance\~? La route tournait\~; Jean Blanc allait toujours tout droit. Point de taillis assez \'e9pais pour arr\'eater sa course, point de ravin si large qu\rquote il ne p\'fbt franchir d\rquote un bond.
+\par
+\par \'ab\~Aussi \'e0 chaque coude du chemin, le vieux mousquet faisait son devoir. C\rquote \'e9tait une bonne arme, je te l\rquote ai d\'e9j\'e0 dit, et Jean Blanc tirait juste.
+\par
+\par \'ab\~\'c0 chaque d\'e9tonation qui \'e9branlait la vo\'fbte du feuillage, un homme chancelait sur son cheval et tombait. Jean Blanc les chassait au bois, et pas une seule fois il ne br\'fbla sa poudre en vain.
+\par
+\par \'ab\~De temps en temps, ceux qui restaient essayaient de battre le fourr\'e9 pour d\'e9truire cet invisible ennemi qui leur faisait une guerre si acharn\'e9e. Plus d\rquote une balle siffla aux oreilles de Jean Blanc tandis qu\rquote
+il rechargeait son arme derri\'e8re quelque souche de ch\'e2taignier\~; mais ses efforts n\rquote aboutissaient qu\rquote \'e0 retarder la marche des soldats. Aussit\'f4t qu\rquote ils avaient regagn\'e9 la route, un coup partait, un homme mourait.\~\'bb
+
+\par
+\par \endash \~Par le nom de Treml, s\rquote \'e9cria Jude qui s\rquote exaltait de plus en plus au r\'e9cit de cette sauvage vengeance, je n\rquote aurais jamais cru le pauvre Mouton Blanc capable de tout cela. Sur ma foi\~! c\rquote est un vaillant gar\'e7
+on apr\'e8s tout\~! Mais Vaunoy\~? n\rquote essaya-t-il point de tuer ce m\'e9cr\'e9ant de Vaunoy\~?
+\par
+\par \endash \~Attends donc\~! Jean Blanc n\rquote oubliait point Vaunoy, mon homme, il faisait comme ces gourmands qui gardent le plus fin morceau pour la derni\'e8re bouch\'e9e\~; il gardait Vaunoy pour la bonne bouche.
+\par
+\par \'ab\~Le moment vint o\'f9 le dernier soldat vida la selle et se coucha par terre comme ses compagnons. Jean Blanc avait tu\'e9 huit hommes et un collecteur de tailles. Il ne restait plus que Vaunoy.
+\par
+\par Celui-ci, plus mort que vif, poussait furieusement son cheval, rendu de fatigue. Jean Blanc mit deux balles dans son fusil et s\rquote en alla l\rquote attendre au dernier d\'e9tour de la route sur la lisi\'e8re de la for\'eat.\~\'bb
+\par
+\par \endash \~\'c0 la bonne heure\~! interrompit Jude Leker en frappant ses deux mains l\rquote une contre l\rquote autre.
+\par
+\par Le bon \'e9cuyer faisait comme ces gens qui se passionnent tout de bon pour les p\'e9rip\'e9ties d\rquote une pi\'e8ce de th\'e9\'e2tre. Il avait vu Vaunoy la veille et pourtant il esp\'e9rait s\'e9rieusement que Vaunoy allait \'eatre tu\'e9 dans le r\'e9
+cit de Pelo Rouan.
+\par
+\par Celui-ci secoua la t\'eate.
+\par
+\par \endash \~Lorsque parut le nouveau ma\'eetre de La Tremlays, poursuivit-il, Jean Blanc visa. Son \'e2me passa dans ses yeux\~: rien au monde d\'e9sormais ne pouvait sauver Herv\'e9 de Vaunoy\'85
+\par
+\par \endash \~Eh bien\~! dit Jude, voyant que le charbonnier h\'e9sitait.
+\par
+\par \endash \~Vaunoy regagna son ch\'e2teau sain et sauf, r\'e9pondit Pelo Rouan\'85
+\par
+\par \endash \~Pourquoi\~? Jean Blanc le manqua\~?
+\par
+\par \endash \~Jean Blanc ne tira pas.
+\par
+\par Jude laissa \'e9chapper une exclamation \'e9nergique de d\'e9sappointement.
+\par
+\par \endash \~Jean Blanc ne tira pas, reprit lentement le charbonnier, parce que le souvenir de Treml traversa son esprit \'e0 ce moment, et qu\rquote il ne voulut pas an\'e9antir, m\'eame pour venger son p\'e8re, la derni\'e8re chance de conna\'ee
+tre le sort du petit monsieur Georges.
+\par
+\par }\pard\plain \s1\qc\sb600\sa480\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc97743827}XXVI\line Un acc\'e8s de haut mal{\*\bkmkend _Toc97743827}\line \line
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {La voix de Pelo Rouan avait \'e9t\'e9 rauque et rudement accentu\'e9e, pendant qu\rquote il racontait la terrible chasse de Jean Blanc dans la for\'ea
+t. Sa respiration soulevait p\'e9niblement sa poitrine, et ses yeux rouges brillaient d\rquote un effrayant \'e9clat.
+\par
+\par Quand il vint \'e0 parler de Treml, sa voix se fit grave, et il perdit la sauvage emphase qui avait mis jusqu\rquote alors tant d\rquote \'e9motion dans son r\'e9cit.
+\par
+\par \endash \~Si c\rquote est dans l\rquote int\'e9r\'eat du petit monsieur que Jean \'e9pargna Herv\'e9 de Vaunoy, on ne peut le bl\'e2mer, dit Jude\~; mais le diable si je comprends comment ce triple tra\'eetre pourra jamais venir en aide \'e0
+ la race de Treml\~?
+\par
+\par \endash \~Quand il aura sous la gorge un pistolet arm\'e9 tenu par une main ferme, mon homme, et qu\rquote il saura bien que ses supp\'f4ts ordinaires sont trop loin pour lui porter secours, Herv\'e9 de Vaunoy parlera.
+\par
+\par Jude se gratta le front d\rquote un air pensif.
+\par
+\par \endash \~Il y a du vrai l\'e0-dedans, dit-il\~; mais Vaunoy lui-m\'eame en sait-il plus que nous\~?
+\par
+\par \endash \~Peut-\'eatre\~; en tout cas l\rquote heure approche o\'f9 quelqu\rquote un l\rquote interrogera en forme l\'e0-dessus. Jean Blanc fit comme je t\rquote ai dit\~: il \'e9pargna l\rquote assassin de son p\'e8re\~
+; mais ce bon sentiment qui mettait la gratitude avant la vengeance, devait \'eatre passager\~: les cendres de la loge \'e9taient trop chaudes encore pour que la vengeance ne repr\'eet bient\'f4t le dessus. Jean Blanc se repentit d\rquote avoir oubli\'e9
+ son p\'e8re pour le fils d\rquote un \'e9tranger\'85
+\par
+\par \endash \~D\rquote un \'e9tranger\~! r\'e9p\'e9ta Jude scandalis\'e9, le fils de son ma\'eetre, voulez-vous dire.
+\par
+\par \endash \~Jean Blanc n\rquote eut jamais de ma\'eetre, mon homme, r\'e9pondit Pelo Rouan avec hauteur\~; m\'eame au temps o\'f9 il \'e9tait fou. Il se repentit donc et voulut recommencer la chasse, mais Vaunoy avait d\'e9pass\'e9 la lisi\'e8re de la for
+\'eat et galopait maintenant dans la grande avenue du ch\'e2teau. Il \'e9tait trop tard.
+\par
+\par \endash \~Je ne saurais dire, en v\'e9rit\'e9, murmura Jude, si c\rquote est tant mieux ou tant pis.
+\par
+\par \endash \~Il sera toujours temps de reprendre cette besogne. Le difficile n\rquote est pas d\rquote avoir un homme au bout de son fusil dans la for\'eat, et Dieu sait que Jean Blanc, depuis cette \'e9poque, aurait pu bien souvent envoyer la mort \'e0 Herv
+\'e9 de Vaunoy. au milieu de ses serviteurs. Le difficile est de l\rquote avoir vivant, seul, sans d\'e9fense, et de lui dire\~: \'ab\~Parle ou meurs\~!\~\'bb Jean Blanc y t\'e2chera.
+\par
+\par \endash \~Et je l\rquote y aiderai\~! dit Jude avec \'e9nergie.
+\par
+\par Pelo Rouan prit sa main et la secoua brusquement.
+\par
+\par \endash \~Et le service du capitaine Didier\~? demanda-t-il.
+\par
+\par \endash \~Apr\'e8s le service de Treml\~: c\rquote est convenu entre le capitaine et moi.
+\par
+\par \endash \~Prends garde\~! dit Pelo Rouan avec s\'e9v\'e9rit\'e9, prends garde de confier \'e0 un Fran\'e7ais le secret d\rquote un Breton\~!
+\par
+\par \endash \~Il est bon, il est noble\~; je r\'e9ponds de lui.
+\par
+\par \endash \~Il est noble et bon \'e0 la fa\'e7on des gens de France, repartit am\'e8rement le charbonnier. Mais, encore une fois, la guerre qui existe entre cet homme et moi ne te regarde pas. Je continue\~:
+\par
+\par \'ab\~Quand Jean Blanc revint \'e0 la Fosse-aux-Loups, il oublia Treml et tout le reste pour s\rquote ab\'eemer dans sa douleur. Pendant deux jours. il coupa du cercle sans rel\'e2che, et le vieux Mathieu eut une tombe chr\'e9tienne.
+\par
+\par \'ab\~Ce devoir accompli, Jean Blanc ne voulut point retourner \'e0 la loge, dont les ruines lui rappelaient de si navrants souvenirs. Il traversa toute la for\'eat et alla se cacher sur la lisi\'e8re oppos\'e9e, de l\rquote autre c\'f4t\'e9
+ de Saint-Aubin-du-Cormier.
+\par
+\par \'ab\~Il allait seul par les futaies, toujours triste, et plus que jamais frapp\'e9 par la main de Dieu, car sa folie, en se retirant, avait laiss\'e9 des traces cruelles. Jean Blanc \'e9tait atteint de c
+et horrible mal qui effraie la foule et repousse jusqu\rquote \'e0 la piti\'e9\~; il \'e9tait \'e9pileptique.
+\par
+\par \'ab\~Ce fut au milieu de cette souffrance morne et sans espoir que vint le chercher le bonheur, un bonheur si grand qu\rquote on n\rquote en peut esp\'e9rer de plus complet qu\rquote au ciel m\'eame, mais un bonheur bien court, h\'e9las\~! apr\'e8
+s lequel il retomba dans sa nuit profonde, plus d\'e9sesp\'e9r\'e9 que jamais.
+\par
+\par \'ab\~Il se trouva une femme, plus d\'e9vou\'e9e que les autres femmes, qui se prit de piti\'e9 pour ce malheureux rebut de l\rquote humanit\'e9.
+\par
+\par \'ab\~C\rquote \'e9tait une jeune fille, bonne, douce et bien-aim\'e9e. Elle avait nom Sainte et m\'e9ritait son nom.
+\par
+\par \'ab\~Elle ne s\rquote enfuit point la premi\'e8re fois que Jean Blanc lui parla\~; elle lui permit de s\rquote asseoir au feu de sa loge, et, quand Jean eut soif, elle lui donna le lait de sa ch\'e8vre\'85 Cela t\rquote \'e9tonne\~
+? ami Jude, dit brusquement Pelo Rouan\~; et pourtant elle fit plus que cela, Jean Blanc est un homme sous le masque hideux que le sort lui a inflig\'e9.
+\par
+\par \endash \~Eh bien\~! dit Jude d\rquote un ton l\'e9g\'e8rement goguenard. Il y eut des noces\~?
+\par
+\par \endash \~Oui, elle consentit \'e0 l\rquote \'e9pouser. Un an apr\'e8s, Marie vint au monde\~; Marie, qui est le gracieux portrait de sa m\'e8re et que les gens de la for\'eat nomment Fleur-des-Gen\'ea
+ts, parce que cette fleur est la plus jolie qui croisse dans nos sauvages campagnes. Marie est la fille de Jean Blanc et de Sainte.
+\par
+\par \endash \~C\rquote \'e9tait une brave fille que cette Sainte, murmura Jude, que l\rquote histoire amusait d\'e9sormais m\'e9diocrement.
+\par
+\par \endash \~C\rquote \'e9tait une ang\'e9lique et mis\'e9ricordieuse enfant, reprit Pelo Rouan. Les deux ann\'e9es que Jean Blanc passa pr\'e8s d\rquote elle furent comme un r\'eave\~; il oubliait les blessures de son c\'9cur, il n\rquote avait ni d\'e9
+sir, ni crainte, ni espoir\~: elle \'e9tait tout d\'e9vouement et lui vivait pour elle\'85
+\par
+\par Pelo Rouan s\rquote arr\'eata et passa lentement sa main sur son front.
+\par
+\par \endash \~Cela dura deux ans, reprit-il apr\'e8s un silence et d\rquote une voix tremblante\~; au bout de deux ans Jean Blanc revit des soldats de France et des gens de l\rquote imp\'f4t. Vaunoy avait d\'e9couvert sa retraite\~
+: sa pauvre cabane fut de nouveau envahie. Une premi\'e8re fois il les chassa\~; ils revinrent en son absence, et un l\'e2che\~! un soldat du roi\~! insulta et frappa Sainte, qui n\rquote avait pour d\'e9fense que le berceau de sa fille endormie.
+\par
+\par \'ab\~Je ne te conterai pas ce qui suivit\~; je ne le pourrais pas, mon homme, car mon sang bouillonne, et, au moment o\'f9 je te parle, il me faut mes deux mains pour contenir les battements de mon c\'9cur.
+\par
+\par \'ab\~Sainte succomba aux nombreuses blessures faites par l\rquote arme meurtri\'e8re de l\rquote assassin\~; elle mourut en priant Dieu pour Jean et pour sa fille\'85\~\'bb
+\par
+\par Pelo Rouan s\rquote interrompit encore. Sa voix d\'e9faillait.
+\par
+\par \endash \~Sur ma foi, grommela Jude, il est de fait que le bon gar\'e7on ne doit pas aimer beaucoup les gens de France.
+\par
+\par \endash \~Il les hait\~! s\rquote \'e9cria Pelo avec explosion, et moi tout ce qu\rquote il hait, je le d\'e9teste\~! Ah\~! l\rquote un d\rquote eux r\'f4de au
+tour de cette cabane. Mais, sur mon Dieu, ami Jude, il y a un vieux mousquet qui veille sur Fleur-des-Gen\'eats\~: une bonne arme, portant loin et juste. Puisque tu sers le capitaine Didier, conseille-lui de ne plus s\rquote \'e9
+garer dans les sentiers que fr\'e9quente Marie, la fille de Sainte et de Jean Blanc.
+\par
+\par \endash \~J\rquote ignore les secrets du capitaine, r\'e9pondit Jude avec froideur\~; je sais seulement qu\rquote il est g\'e9n\'e9reux et loyal. Si quelqu\rquote un l\rquote attaque tra\'ee
+treusement ou en face sauf le service de Treml, mon aide ne lui fera point d\'e9faut.
+\par
+\par \endash \~\'c0 ta volont\'e9, mon homme. Je continue\~: apr\'e8s la mort de sa femme, Jean Blanc chargea sa fille sur ses \'e9paules et traversa de nouveau la for\'eat. Il avait le d\'e9sespoir dans le c\'9cur, et sa t\'ea
+te roulait cette fois des projets de vengeance. La vue du lieu o\'f9 avait \'e9t\'e9 assassin\'e9 son p\'e8re raviva d\rquote anciens souvenirs. Le pass\'e9 et le pr\'e9sent se m\'eal\'e8rent\~: une haine immense, implacable, fermenta dans son \'e2me.
+
+\par
+\par \'ab\~Il se trouva que, vers cette \'e9poque, les pauvres gens de la for\'eat, traqu\'e9s \'e0 la fois par l\rquote intendant royal et les seigneurs des terres, qui, \'e0 l\rquote
+instigation de Vaunoy, avaient fait dessein de les chasser de leurs domaines, relev\'e8rent la t\'eate et tent\'e8rent d\rquote opposer la force \'e0 la force. Ils continu\'e8rent d\rquote habiter le jour leurs loges\~; mais la nuit, ils se rassembl\'e8
+rent dans les grands souterrains de la Fosse-aux-Loups, dont au moment du besoin un homme leur enseigna le secret.
+\par
+\par \'ab\~Cet homme \'e9tait Jean Blanc, qui avait d\'e9couvert autrefois la bouche de la caverne, \'e0 quinze pas de son ancienne loge, derri\'e8re les deux moulins \'e0 vent ruin\'e9s.
+\par
+\par \'ab\~Un jour, au temps o\'f9 Jean Blanc \'e9tait faible, il dit\~: \'ab\~Le mouton se fait loup pour d\'e9fendre ou venger ceux qu\rquote il aime\~\'bb. Jean Blanc avait vu mourir tous ceux qu\rquote il aimait\~: il ne pouvait plus prot\'e9ger\~
+; ce fut pour se venger que le mouton se fit loup.\~\'bb
+\par
+\par \endash \~On m\rquote avait dit quelque chose comme cela, interrompit Jude.
+\par
+\par \endash \~Ce fut vers le m\'eame temps, reprit le charbonnier, que je vins m\rquote \'e9tablir dans cette loge. Pour des motifs que tu n\rquote as pas besoin de conna\'eetre, je pris avec moi la fille de Jean Blanc et je l\rquote \'e9
+levai. Dans son enfance, avec les beaux traits de sa m\'e8re, elle avait les blancs cheveux du pauvre albinos, mais l\rquote \'e2ge a mis un reflet d\rquote or aux boucles brillantes qui encadrent le front gracieux de la fleur de la for\'eat\~: elle n
+\rquote a plus rien de son p\'e8re\~; elle est belle.
+\par
+\par \'ab\~Que te dirais-je encore\~! Tu es dans le pays depuis hier, tu as d\'fb entendre parler des Loups. C\rquote est le premier mot qui frappe l\rquote oreille du voyageur \'e0 son arriv\'e9e dans la for\'eat\~; c\rquote est le dernier qu\rquote il
+entend \'e0 son d\'e9part.
+\par
+\par \'ab\~Les cupides hobereaux, qui, pour gagner quelques cordes de bois ont voulu arracher le pain \'e0 cinq cents familles, tremblent maintenant derri\'e8re les murailles l\'e9zard\'e9es de leurs gentilhommi\'e8res. Non seulement les gens du roi ne se ri
+squent plus gu\'e8re dans la for\'eat, mais cet \'e9pais gourmand qui tient maintenant la ferme de l\rquote imp\'f4t, B\'e9chameil, regarde \'e0 deux fois avant d\rquote envoyer \'e0 Paris le produit de ses recettes\~: la for\'ea
+t est entre Rennes et Paris. Les Loups sont dans la for\'eat.\~\'bb
+\par
+\par \endash \~C\rquote est fort bien, dit Jude, les Loups sont de redoutables camarades, mais ne pourrions-nous pas parler un peu de Treml, et revenir \'e0 ce fameux moyen\~?\'85
+\par
+\par \endash \~Ami, interrompit Pelo Rouan, les Loups et Treml ont plus de, rapport entre eux que tu ne penses. Monsieur Nicolas, dont Dieu ait l\rquote \'e2me, fut le dernier gentilhomme breton\~: les Loups sont les derniers Bretons. Quant \'e0
+ mon moyen, si honn\'eate, si bon et si brave serviteur que tu puisses \'eatre, on n\rquote a pas attendu ton retour pour le tenter. Jean Blanc a autant et plus de h\'e2te que toi d\rquote
+en finir avec Vaunoy, car Mathieu et Sainte ne sont pas encore veng\'e9s. Or, le jour o\'f9 Vaunoy aura dit son dernier mot sur Treml, Jean Blanc chargera son vieux mousquet et recommencera la chasse, interrompue il y a dix-huit ans, sur la lisi\'e8
+re de la for\'eat\~; mais jusqu\rquote ici ce mis\'e9rable meurtrier a toujours \'e9chapp\'e9. Derni\'e8rement encore, le manoir de Bo\'fcexis fut attaqu\'e9 dans le seul but de s\rquote emparer de sa personne\~: il l\rquote avait quitt\'e9 cette nuit m
+\'eame, et les assaillants ne trouv\'e8rent que les d\'e9bris, ti\'e8des encore, de son repas du soir.
+\par
+\par \endash \~Vaunoy est un madr\'e9 gibier, dit Jude en secouant la t\'eate.
+\par
+\par \endash \~Jean Blanc est un chasseur patient, r\'e9pondit Pelo Rouan, et sa meute se compose de deux mille Loups.
+\par
+\par \endash \~Est-ce ainsi\~? s\rquote \'e9cria Jude dont la lente intelligence fut enfin frapp\'e9e\~; Jean serait-il ce myst\'e9rieux et terrible Loup blanc\~?
+\par
+\par \endash \~Mon compagnon, r\'e9pliqua le charbonnier avec une l\'e9g\'e8re ironie, Jean est Loup et il est blanc\~; mais je ne sais si c\rquote est de lui que parlent aux veill\'e9
+es des manoirs voisins, les vieilles femmes de charge et les valets peureux. Jean Blanc peut beaucoup\~; mais il est toujours le malheureux sur qui p\'e8se incessamment la main de Dieu. Les acc\'e8s de son terrible mal deviennent de jour en jour plus fr
+\'e9quents\'85 Et certes, ajouta Pelo Rouan dont la voix s\rquote \'e9trangla tout \'e0 coup, il n\rquote e\'fbt pas pu faire le r\'e9cit que tu viens d\rquote entendre sans porter la peine de sa t\'e9m\'e9rit\'e9\~: Jean n\rquote aff
+ronte jamais en vain ses souvenirs.
+\par
+\par Apr\'e8s avoir prononc\'e9 p\'e9niblement ces derniers mots, Pelo Rouan garda le silence, et Jude le vit s\rquote agiter convulsivement sur son banc.
+\par
+\par \endash \~Qu\rquote avez-vous\~? demanda-t-il.
+\par
+\par \endash \~Va-t\rquote en\~! dit avec effort le charbonnier, tu sais tout ce que je pouvais t\rquote apprendre.
+\par
+\par \endash \~Mais que dois-je faire\~? Ne puis-je aider Jean Blanc\~?
+\par
+\par \endash \~Va-t\rquote en\~! r\'e9p\'e9ta imp\'e9rieusement Pelo\~; au nom de Dieu, va-t\rquote en\~! quand l\rquote heure sera venue, Jean Blanc saura te trouver.
+\par
+\par Jude \'e9tonn\'e9 se leva et se dirigea vers la porte de la loge. Avant qu\rquote il e\'fbt pass\'e9 le seuil, Pelo glissa du banc et se roula sur le sol o\'f9 il se d\'e9battit en poussant des g\'e9missements \'e9touff\'e9s.
+\par
+\par Jude se retourna, mais le jour baissait. La loge \'e9tait de plus en plus sombre\~; il aper\'e7ut seulement une masse noire qui se mouvait d\'e9sordonn\'e9ment dans les t\'e9n\'e8bres.
+\par
+\par \endash \~Qu\rquote avez-vous, mon compagnon\~? demanda-t-il encore en adoucissant sa rude voix.
+\par
+\par Un cri d\rquote angoisse lui r\'e9pondit\~; puis la voix de Pelo Rouan s\rquote \'e9leva bris\'e9e, m\'e9connaissable, et dit pour la troisi\'e8me fois\~:
+\par
+\par \endash \~Va-t\rquote en\~!
+\par
+\par Jude ob\'e9it, et comme il n\rquote avait point coutume de s\rquote occuper longtemps des choses qu\rquote il ne comprenait pas, \'e0 peine mont\'e9 \'e0 cheval, il oublia Pelo pour songer uniquement \'e0 Jean Blanc, aux Loups et au moyen de prendre au pi
+\'e8ge Herv\'e9 de Vaunoy vivant.
+\par
+\par En songeant ainsi il \'e9peronna son cheval, et prit la route de Rennes o\'f9 son nouveau ma\'eetre lui avait donn\'e9 rendez-vous.
+\par
+\par On entendait encore le bruit des pas de son cheval sous le couvert, que d\'e9j\'e0 la porte de la loge se refermait.
+\par
+\par Fleur-des-Gen\'eats \'e9tait rentr\'e9e\~; elle alluma une lampe. Pelo Rouan gisait \'e0 terre en proie \'e0 une furieuse attaque d\rquote \'e9pilepsie.
+\par
+\par La jeune fille \'e9tait sans doute famili\'e8re avec ses effrayants acc\'e8s, car elle s\rquote empressa aussit\'f4t autour de son p\'e8re, et le soigna sans qu\rquote il se m\'eal\'e2t aucun \'e9tonnement \'e0 sa douleur.
+\par
+\par \'c0 la lueur de la lampe, la loge semblait moins mis\'e9rable et plus habitable. On apercevait dans un coin une petite porte qui donnait issue dans la retraite de Marie. Au-dessus du manteau de la chemin\'e9
+e pendaient une paire de pistolets et un lourd mousquet de forme ancienne. Vis-\'e0-vis et aupr\'e8s de la porte se trouvait une de ces horloges \'e0 poids, comme on en voit encore dans presque toute les fermes bretonnes.
+\par
+\par Au moment o\'f9 la crise du charbonnier s\'e9vissait dans toute sa force, on frappa d\rquote une fa\'e7on particuli\'e8re \'e0 la porte ext\'e9rieure, et Fleur-des-Gen\'eats ouvrit sans h\'e9siter. L\rquote
+homme qui entra portait le costume des paysans de la for\'eat, et avait sur son visage le masque fauve dont il a \'e9t\'e9 d\'e9j\'e0 plus d\rquote une fois question dans ces pages. Il passa vivement le seuil.
+\par
+\par \endash \~O\'f9 est le ma\'eetre\~? dit-il d\rquote une voix br\'e8ve.
+\par
+\par Fleur-des-Gen\'eats lui montra Pelo Rouan, qui l\rquote \'e9cume \'e0 la bouche se tordait convulsivement sur la terre battue de la loge.
+\par
+\par Le nouveau venu laissa \'e9chapper un juron de col\'e8re, et s\rquote assit en murmurant sur un banc. L\rquote acc\'e8s dura longtemps. De minute en minute, le nouveau venu, qui \'e9tait un Loup, regardait l\rquote horloge avec impatience. Lorsque l
+\rquote aiguille eut fait le tour du cadran, il se leva et frappa violemment du pied.
+\par
+\par \endash \~Voil\'e0 une malencontreuse histoire, ma fille\~! dit-il. Tu diras \'e0 ton p\'e8re que Yaumi est venu et qu\rquote il l\rquote a attendu tant qu\rquote il a pu, Pelo Rouan regrettera toute sa vie de n\rquote avoir pas pu profiter de l\rquote
+heure qui vient de s\rquote \'e9couler.
+\par
+\par Comme le loup finissait de parler, Pelo poussa un long soupir et d\'e9tendit ses membres crisp\'e9s.
+\par
+\par \endash \~Il revient \'e0 lui\~! s\rquote \'e9cria Marie qui approcha des l\'e8vres du malade une fiole dont il but avidement le contenu.
+\par
+\par Apr\'e8s avoir bu il passa la main sur son front baign\'e9 de sueur, et se leva \'e0 l\rquote aide du bras de la jeune fille. En apercevant le Loup, il tressaillit.
+\par
+\par \endash \~Laisse-nous, dit-il \'e0 Marie.
+\par
+\par Celle-ci ob\'e9it, mais lentement. Elle quittait \'e0 regret son p\'e8re en un moment pareil. Avant qu\rquote elle e\'fbt franchi la porte de sa retraite, Pelo Rouan et le Loup avaient entam\'e9 d\'e9j\'e0 leur entretien.
+\par
+\par \endash \~Qu\rquote y a-t-il\~? demanda le charbonnier.
+\par
+\par Yaumi jeta un regard de d\'e9fiance vers Marie et pronon\'e7a quelques mots \'e0 voix basse.
+\par
+\par \endash \~Dis-tu vrai\~? s\rquote \'e9cria Pelo qui se dressa de toute sa hauteur\~; le ciel a-t-il enfin condamn\'e9 cet homme\~!
+\par
+\par En m\'eame temps, il fit mine de s\rquote \'e9lancer vers la porte. Yaumi le retint.
+\par
+\par \endash \~Je me doutais bien, ma\'eetre, dit-il, que ce serait pour vous un grand cr\'e8ve-c\'9cur. Le ciel l\rquote avait condamn\'e9 peut-\'eatre\~; vous l\rquote avez absous. L\rquote heure d\rquote agir est pass\'e9e\~!
+\par
+\par \endash \~Ne peut-on courir\~?
+\par
+\par Yaumi \'e9tendit la main vers l\rquote horloge \'e0 poids.
+\par
+\par \endash \~On m\rquote avait donn\'e9 deux heures, ajouta-t-il, pour vous trouver et rapporter vos ordres. J\rquote ai d\'e9pens\'e9 la premi\'e8re heure \'e0 faire la route, j\rquote ai perdu l\rquote autre \'e0 vous attendre\~: il est trop tard.
+\par
+\par Pelo Rouan serra les poings avec violence et s\rquote assit sur le banc.
+\par
+\par \endash \~Qu\rquote a-t-on fait l\'e0-bas\~? demanda-t-il.
+\par
+\par Yaumi pronon\'e7ait les premiers mots de sa r\'e9ponse, toujours \'e0 voix basse, au moment o\'f9 Marie tirait \'e0 elle la porte de sa retraite. Par hasard, un de ces mots arriva jusqu\rquote \'e0
+ elle. La jeune fille changea de couleur, laissa la porte entreb\'e2ill\'e9e, et mit son oreille \'e0 l\rquote ouverture.
+\par
+\par Le mot qu\rquote elle avait entendu \'e9tait le nom de Didier.
+\par }\pard\plain \s1\qc\sb600\sa480\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc97743828}XXVII\line La premi\'e8re b\'e9chamelle{\*\bkmkend _Toc97743828}\line \line
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {Ce jour-l\'e0, Antino\'fcs de B\'e9chameil, marquis de Nointel, avait r\'e9solu de frapper un coup d\'e9cisif sur le c\'9cur de sa \'ab\~belle inhumaine\~\'bb\~
+; c\rquote \'e9tait ainsi qu\rquote il appelait mademoiselle de Vaunoy.
+\par
+\par Il ne dormit gu\'e8re que deux heures apr\'e8s son d\'e9jeuner, et gagna ensuite en toute h\'e2te les cuisines du ch\'e2teau de La Tremlays, o\'f9 il demanda le chef \'e0 grands cris.
+\par
+\par Il n\rquote est personne qui ne d\'e9sire se montrer avec tous ses avantages aux yeux de la dame de ses pens\'e9es. B\'e9chameil que le hasard avait fait intendant royal de l\rquote imp\'f4t, mais qui \'e9tait n\'e9 marmiton de g\'e9nie, s\rquote \'e9
+tait mis en t\'eate de subjuguer mademoiselle de Vaunoy d\'e9finitivement et d\rquote un seul coup, \'e0 l\rquote aide d\rquote un blanc-manger du plus parfait m\'e9rite\~; blanc-manger exquis, original, nouveau, dont Alix go\'fbterait la premi\'e8
+re, et qui garderait le nom de cette belle personne, en l\rquote immortalisant dans les si\'e8cles futurs.
+\par
+\par L\rquote amiti\'e9 d\rquote un grand homme est un bienfait des dieux.
+\par
+\par Il ne faut pas croire que M.\~le marquis de Nointel f\'fbt descendu aux cuisines de La Tremlays avec un projet vague et mal arr\'eat\'e9. Son blanc-manger \'e9tait dans sa t\'eate, complet et tout d\rquote un bloc. Il n\rquote
+y manquait ni un scrupule de muscade, ni une petite pointe de girofle, ni un atome de cannelle.
+\par
+\par Aussi, disons-le tout de suite, le plat de l\rquote intendant royal devait compter parmi les chefs-d\rquote \'9cuvre qui vivent \'e0 travers les \'e2ges. Ce devait \'ea
+tre un blanc-manger illustre, un blanc-manger que les restaurateurs des cinq parties du monde inscriront avec fiert\'e9 sur leurs cartes tant que l\rquote homme, roi de la cr\'e9ation, saura distinguer un supr\'eame de turbot d\rquote une omelette au lard
+\~!
+\par
+\par Le cuisinier de La Tremlays mit \'e0 la disposition de son noble confr\'e8re ses \'e9pices et ses fourneaux. B\'e9chameil se recueillit dix minutes\~; puis, avec la pr\'e9cision n\'e9cessaire \'e0 toutes les grandes entreprises, il se mit r\'e9solument
+\'e0 l\rquote \'9cuvre.
+\par
+\par La vieille Goton Rehou, femme de charge du ch\'e2teau, qui fumait sa pipe dans un coin de la chemin\'e9e, pendant que l\rquote intendant royal op\'e9rait, r\'e9p\'e9ta souvent depuis qu\rquote elle n\rquote avait, de sa vie, vu un mitron si ardent \'e0
+ la besogne.
+\par
+\par L\rquote intendant royal n\rquote avait garde de faire attention \'e0 la vieille. Il avait retrouss\'e9 les manches de son habit \'e0 la fran\'e7aise, rentr\'e9 la dentelle de son jabot et rejet\'e9 sa perruque en arri\'e8re. Son
+visage atteignait les nuances les plus vives de la pourpre. Ses yeux \'e9taient inspir\'e9s. Ses mains blanches et charg\'e9es de diamants agitaient la queue de la casserole avec une gr\'e2ce indescriptible. Tout observateur impartial e\'fbt d\'e9clar\'e9
+ qu\rquote il \'e9tait l\'e0 vraiment \'e0 sa place.
+\par
+\par \endash \~Divine Alix\~!murmurait-il plus tendrement \'e0 mesure que la fum\'e9e s\rquote \'e9levait, plus savoureuse\~; vous qui poss\'e9dez toutes perfections, vous devez \'eatre dou\'e9e du plus d\'e9licat de tous les go\'fbts. Si vous r\'e9sistez \'e0
+ ce poisson, je n\rquote aurai plus\'85 une id\'e9e de gingembre ne peut que faire du bien\'85 je n\rquote aurais plus qu\rquote \'e0 mourir\~!
+\par
+\par B\'e9chameil mit une pinc\'e9e de gingembre et ouvrit convulsivement ses narines pour saisir l\rquote effet.
+\par
+\par \endash \~D\'e9licieux\~! c\'e9leste\~! dit-il\~; Alix, vous ne refuserez plus la main capable de combiner ces saveurs, il faudrait \'eatre un sauvage pour r\'e9sister \'e0 un pareil ar\'f4me.
+\par
+\par \endash \~C\rquote est vrai que \'e7a sent bon\~! grommela Goton dans un coin.
+\par
+\par B\'e9chameil mit son binocle \'e0 l\rquote \'9cil et regarda du c\'f4t\'e9 de la chemin\'e9e d\rquote un air modeste et satisfait.
+\par
+\par \endash \~N\rquote est-ce pas, excellente vieille\~? s\rquote \'e9cria-t-il, c\rquote est un manger de d\'e9esse.
+\par
+\par \endash \~\'c7a doit faire un fier rago\'fbt, c\rquote est la v\'e9rit\'e9, r\'e9pondit Goton en rallumant sa pipe avec gravit\'e9, mais, sauf respect de vous, si j\rquote \'e9tais homme et marquis, m\rquote est avis que j\rquote
+aimerais mieux manier une \'e9p\'e9e que la queue d\rquote une casserole.
+\par
+\par B\'e9chameil laissa retomber son binocle et, se d\'e9tournant de dame Goton avec m\'e9pris, il rendit son \'e2me tout enti\'e8re \'e0 la pens\'e9e de la belle Alix.
+\par
+\par Celle-ci, par contre, ne songeait en aucune fa\'e7on \'e0 lui\~; elle \'e9tait assise aupr\'e8s de sa tante, mademoiselle Olive de Vaunoy, dans le petit salon de La Tremlays, et travaillait avec distraction \'e0 un ouvrage de broderie.
+\par
+\par Mademoiselle Olive faisait de m\'eame\~; mais cette recommandable personne avait eu soin de se placer entre trois glaces. De sorte que, de quelque c\'f4t\'e9 qu\rquote elle voul\'fbt bien tourner la t\'eate, elle \'e9tait s\'fbre de se sourire \'e0 elle-m
+\'eame et d\rquote apercevoir, dans toute son ambitieuse majest\'e9 l\rquote \'e9difice imposant de sa coiffure.
+\par
+\par Chaque fois qu\rquote elle tirait son aiguille, elle jetait \'e0 l\rquote un des trois miroirs une \'9cillade pleine de bienveillance que le miroir lui rendait exactement.
+\par
+\par Ce jeu innocent paraissait la satisfaire on ne peut davantage\~; mais c\rquote \'e9tait un jeu muet, et la langue de mademoiselle Olive \'e9tait pour le moins aussi exigeante que ses yeux.
+\par
+\par \'c0 plusieurs reprises, elle avait essay\'e9 d\'e9j\'e0 d\rquote entamer une conversation avec sa ni\'e8ce sur ses sujets favoris, savoir\~: les d\'e9fauts du prochain, le plus ou moins de m\'e9rite des chiffons r\'e9cemment arriv\'e9s de Renn
+es, et surtout les romans de mademoiselle de Scud\'e9ry, qui \'e9taient encore \'e0 la mode en Bretagne.
+\par
+\par Alix avait r\'e9pondu par des monosyllabes et \'e0 contre-propos. Non seulement elle ne donnait pas la r\'e9plique, mais elle n\rquote \'e9coutait pas, chose cruellement mortifia
+nte en soi pour tout interlocuteur, mais qui devient accablante pour une demoiselle d\rquote un certain \'e2ge, prise du besoin de causer.
+\par
+\par \endash \~Mon Dieu, mon enfant, dit enfin la tante apr\'e8s avoir fait un effort pour garder le silence\~; pendant la moiti\'e9 d\rquote une minute, ceci devient intol\'e9rable. Je vous conjure de me dire o\'f9 vous avez l\rquote esprit depuis une heure\~
+!
+\par
+\par Alix releva lentement sur sa tante ses grands yeux fixes et distraits.
+\par
+\par \endash \~Vous avez parfaitement raison. r\'e9pondit-elle au hasard.
+\par
+\par \endash \~Comment, raison\~? s\rquote \'e9cria mademoiselle Olive. Mais je n\rquote ai rien dit\~!
+\par
+\par Alix sembla se r\'e9veiller en sursaut et regarda sa tante d\rquote un air \'e9tonn\'e9, puis elle se leva, la salua et sortit.
+\par
+\par Elle traversa rapidement le corridor et gagna sa chambre o\'f9 elle se mit \'e0 marcher \'e0 grands pas.
+\par
+\par \endash \~Je veux le voir\~! dit-elle apr\'e8s quelques minutes d\rquote un silence agit\'e9. Il le faut.
+\par
+\par Elle prit dans sa cassette une bourse de soie et agita vivement une petite sonnette d\rquote argent pos\'e9e \'e0 son chevet. Ce coup de sonnette \'e9tait un appel \'e0 l\rquote adresse de mademoiselle Ren\'e9e, fille de chambre d\rquote Alix.
+\par
+\par Ren\'e9e monta.
+\par
+\par \endash \~Pr\'e9venez Lapierre, dit Alix, que je veux lui parler sur-le-champ.
+\par
+\par L\rquote instant apr\'e8s, Lapierre \'e9tait introduit dans l\rquote appartement de mademoiselle de Vaunoy, qui ne put, \'e0 sa vue, retenir un vif mouvement de r\'e9pulsion.
+\par
+\par Lapierre entra chapeau bas, mais gardant sur son visage l\rquote expression d\rquote insouciante effronterie qui lui \'e9tait naturelle.
+\par
+\par \endash \~Mademoiselle m\rquote a fait appeler\~? dit-il.
+\par
+\par Alix s\rquote assit et fit signe \'e0 Ren\'e9e de s\rquote \'e9loigner. Pendant un instant elle garda le silence et tint les yeux baiss\'e9s\~; \'e9videmment, elle h\'e9sitait \'e0 prendre la parole.
+\par
+\par \endash \~Tenez-vous beaucoup \'e0 rester au service de M.\~de\~Vaunoy\~? demanda-t-elle enfin avec une duret\'e9 calcul\'e9e.
+\par
+\par Un autre se f\'fbt peut-\'eatre \'e9tonn\'e9 de cette question, mais Lapierre \'e9tait \'e0 l\rquote \'e9preuve.
+\par
+\par \endash \~Infiniment, mademoiselle, r\'e9pondit-il.
+\par
+\par \endash \~C\rquote est f\'e2cheux, reprit Alix qui surmontait son trouble et regagnait tout son sang-froid, j\rquote ai r\'e9solu de vous \'e9loigner.
+\par
+\par \endash \~Et m\rquote est-il permis de vous demander\~?\'85
+\par
+\par \endash \~Non.
+\par
+\par Lapierre baissa la t\'eate et sourit dans sa barbe. Alix aper\'e7ut ce mouvement, et une vive rougeur couvrit son beau front.
+\par
+\par \endash \~Vous quitterez La Tremlays, poursuivit-elle en refoulant une exclamation de col\'e8re m\'e9prisante\~; je le veux.
+\par
+\par \endash \~Peste\~! murmura Lapierre\~: voil\'e0 qui est parler.
+\par
+\par \endash \~Vous quitterez La Tremlays \'e0 l\rquote instant.
+\par
+\par \endash \~Peste\~! r\'e9p\'e9ta Lapierre.
+\par
+\par \endash \~Silence\~! si vous vous retirez de bon gr\'e9, je paierai votre ob\'e9issance.
+\par
+\par Alix fit sonner les pi\'e8ces d\rquote or que contenait la bourse en soie.
+\par
+\par \endash \~Si vous r\'e9sistez, poursuivit-elle, je vous ferai chasser par mon p\'e8re.
+\par
+\par \endash \~Ah\~! fit tranquillement Lapierre.
+\par
+\par \endash \~Voulez-vous cette bourse\~?
+\par
+\par \endash \~J\rquote y perdrais, r\'e9pondit Lapierre, j\rquote aime mieux rester\'85 \'e0 moins pourtant que mademoiselle ne daigne me dire, ajouta-t-il d\rquote un ton d\rquote ironie pendable, comment un pauvre diable comme moi a pu s\rquote
+attirer la haine d\rquote une fille de noble maison. Je suis tr\'e8s curieux de savoir cela.
+\par
+\par \endash \~La haine\~! r\'e9p\'e9ta Alix, qui se redressa.
+\par
+\par Elle retint une parole de d\'e9dain \'e9crasant et dit \'e0 voix basse\~:
+\par
+\par \endash \~Lapierre, vous \'eates un assassin.
+\par
+\par \endash \~Ah\~! fit encore celui-ci sans s\rquote \'e9mouvoir le moins du monde.
+\par
+\par \endash \~Je ne sais pas, poursuivit Alix, ce qu\rquote il put jamais y avoir de commun entre un homme comme vous et le capitaine Didier\'85
+\par
+\par \endash \~Nous y voil\'e0\~! interrompit Lapierre assez haut pour \'eatre entendu.
+\par
+\par \endash \~Paix, vous dis-je, ou je vous ferai ch\'e2tier comme vous le m\'e9ritez\~; j\rquote ignore ce qui a pu vous porter \'e0 ce crime, mais c\rquote est vous qui avez attendu nuitamment, l\rquote ann\'e9e derni\'e8re, le capitaine Didier, dan
+s les rues de Rennes.
+\par
+\par \endash \~Vous vous trompez, mademoiselle.
+\par
+\par Alix tira de son sein la m\'e9daille de cuivre que le lecteur conna\'eet d\'e9j\'e0.
+\par
+\par \endash \~Le mensonge est inutile, continua-t-elle, c\rquote est moi qui pansai votre blessure quand on vous ramena \'e0 l\rquote h\'f4tel, et je trouvai sur vous cette m\'e9daille que je savais appartenir au capitaine Didier. Vous la lui aviez vol\'e9
+e croyant sans doute qu\rquote elle \'e9tait en or.
+\par
+\par \endash \~Et vous, mademoiselle, repartit Lapierre en souriant, vous l\rquote avez gard\'e9e pr\'e9cieusement depuis ce temps, quoiqu\rquote elle ne soit que de cuivre.
+\par
+\par \endash \~Niez-vous encore\~? demanda Alix sans daigner r\'e9pondre.
+\par
+\par \endash \~\'c0 quoi bon\~? demanda Lapierre.
+\par
+\par \endash \~Alors vous ne vous refusez pas \'e0 quitter le ch\'e2teau\~?
+\par
+\par \endash \~Si fait\~! plus que jamais.
+\par
+\par \endash \~Mais, s\rquote \'e9cria mademoiselle de Vaunoy, malheureux, ne craignez-vous pas que je vous d\'e9nonce \'e0 mon p\'e8re\~?
+\par
+\par Lapierre \'e9clata de rire. Alix se leva indign\'e9e.
+\par
+\par \endash \~C\rquote en est trop, dit-elle\~; d\'e8s que mon p\'e8re sera de retour\'85
+\par
+\par \endash \~Qui sait quand votre p\'e8re reviendra, mademoiselle\~? interrompit Lapierre qui la regarda en face.
+\par
+\par \endash \~Que voulez-vous dire\~? demanda vivement la jeune fille saisie d\rquote un vague effroi.
+\par
+\par Lapierre ouvrit la bouche pour parler, mais il se retint et rappela sur sa l\'e8vre son sourire cynique.
+\par
+\par \endash \~Nous sommes tous mortels, dit-il en s\rquote inclinant, et chaque homme est expos\'e9 sept fois \'e0 p\'e9rir dans un seul jour\~: voil\'e0 tout ce que je voulais vous dire, mademoiselle. Quant \'e0 votre menace, elle est faite, n\rquote
+en parlons plus\~; mais gardez, je vous conjure, celles que vous pourriez \'eatre tent\'e9e de m\rquote adresser \'e0 l\rquote avenir. Il est humiliant, pour une noble demoiselle, de menacer un valet.
+\par
+\par \endash \~Mais, sur ma foi\~! s\rquote \'e9cria Alix que cette longue provocation jetait hors d\rquote elle-m\'eame, je ne menace pas en vain. M.\~de\~Vaunoy saura tout\~!
+\par
+\par \endash \~Changez le temps du verbe\~: j\rquote ai \'e9tudi\'e9 un peu ma grammaire\~; au lieu du futur mettez le pr\'e9sent, et vous aurez dit la v\'e9rit\'e9, mademoiselle.
+\par
+\par \endash \~Je ne vous comprends pas\~! balbutia Alix qui devint p\'e2le et chancela.
+\par
+\par \endash \~Si fait, mademoiselle, vous me comprenez et parfaitement. Croyez-moi, ne me forcez point \'e0 mettre les points sur les }{\i i.}{
+\par
+\par }{\i \endash \~}{Je veux que vous vous expliquiez, au contraire, dit Alix avec effort.
+\par
+\par \endash \~\'c0 votre volont\'e9. Le bon sens exquis dont vous \'eates dou\'e9e vous avait fait deviner tout d\rquote abord que rien de commun ne pouvait exister entre un honn\'eate gar\'e7on tel que moi et un enfant sans p\'e8
+re comme le capitaine Didier. Je n\rquote ai point de haine, en effet. Mais le sort a \'e9t\'e9 injuste \'e0 mon \'e9gard\~: je ne suis qu\rquote un valet\~; la haine d\rquote autrui peut devenir ma haine\~: et, pour gagner mes gages, je puis avoir \'e0
+ tirer l\rquote \'e9p\'e9e comme si je ha\'efssais r\'e9ellement\'85
+\par
+\par \endash \~Tu mens, mis\'e9rable\~! interrompit la jeune fille exasp\'e9r\'e9e, car elle comprenait.
+\par
+\par \endash \~Vous savez bien que non. J\rquote ai tu\'e9 parce qu\rquote on m\rquote a dit\~: tue.
+\par
+\par \endash \~Oses-tu bien accuser mon p\'e8re\~?
+\par
+\par \endash \~Moi\~! Je ne pense pas avoir prononc\'e9 le nom respectable de M.\~Herv\'e9 de Vaunoy. Mais, \'e0 bon entendeur, salut.
+\par
+\par \endash \~Tu mens\~! tu mens\~! r\'e9p\'e9ta Alix dont la t\'eate se perdait.
+\par
+\par \endash \~Mettons que je mente, mademoiselle, pour peu que cela puisse vous \'eatre agr\'e9able. Mais, que je mente ou non, si, comme je le crois, vous portez quelque int\'e9r\'eat au capitaine Didier, ne perdez pas votre temps \'e0
+ menacer un homme qui ne saurait vous craindre. Cet homme, d\rquote ailleurs, n\rquote est que l\rquote instrument. Montez plus haut\~: arr\'eatez le bras ou fl\'e9chissez le c\'9cur.
+\par
+\par Il ajouta plus bas\~:
+\par
+\par \endash \~Et quand votre p\'e8re reviendra, s\rquote il vous est donn\'e9 de revoir votre p\'e8re, agissez sans perdre une minute, c\rquote est un bon conseil que je vous donne.
+\par
+\par \'c0 ces mots Lapierre salua profond\'e9ment et prit cong\'e9 avec toute l\rquote apparence du calme le plus parfait.
+\par
+\par Alix ne saisit point ses derni\'e8res paroles\~; mais elle en avait assez entendu. D\'e8s que le valet fut parti, elle s\rquote affaissa sur son si\'e8ge et mit sa t\'eate entre ses mains. Un monde de pens\'e9es navrantes fit irruption dans son cerveau.
+
+\par
+\par \endash \~Mon p\'e8re\~! mon p\'e8re\~! murmurait-elle au travers de ses sanglots\~; je ne veux pas le croire. Ce mis\'e9rable ment\~!
+\par
+\par Mais elle avait beau faire, une irr\'e9sistible conviction s\rquote imposait \'e0 son esprit\~: c\rquote \'e9tait son p\'e8re qui avait ordonn\'e9 l\rquote assassinat de Didier.
+\par
+\par Pourquoi\~?
+\par
+\par Elle se leva, chancelante, et agita sa sonnette. Elle voulait joindre Didier, lui conseiller de fuir\'85 H\'e9las\~! que lui dire sans accuser son p\'e8re\~?
+\par
+\par Lorsque Ren\'e9e se rendit \'e0 l\rquote appel de la sonnette, elle trouva sa jeune ma\'eetresse inanim\'e9e sur le plancher. Alix avait succomb\'e9 \'e0 son \'e9motion. Quand elle recouvra ses sens, une fi\'e8vre violente s\rquote empara d\rquote elle.
+
+\par
+\par L\rquote heure du d\'eener vint cependant, et M.\~de\~B\'e9chameil, quittant la cuisine, fit son entr\'e9e dans la salle \'e0 manger suivi du plat incomparable qu\rquote il venait d\rquote inventer.
+\par
+\par Le digne financier avait un air \'e0 la fois modeste et conscient de sa valeur. Il semblait savourer par avance les unanimes \'e9loges qui allaient accueillir ce chef-d\rquote \'9cuvre de l\rquote art culinaire, rendu plus pr\'e9ci
+eux par la noble main qui l\rquote avait pr\'e9par\'e9. Il m\'e9ditait d\'e9j\'e0 une courte allocution en forme de madrigal, \'e0 l\rquote aide de laquelle il comptait offrir \'e0 mademoiselle de Vaunoy l\rquote honneur d\rquote
+attacher son nom au blanc-manger nouveau-n\'e9.
+\par
+\par Certes, ce n\rquote \'e9tait point l\'e0 une mince aubaine pour la belle Alix. Il y allait de l\rquote immortalit\'e9, car le plat n\rquote \'e9tait rien moins qu\rquote une b\'e9chamelle de turbot (les cuisiniers ont fauss\'e9 l\rquote
+orthographe de ce nom illustre), c\rquote \'e9tait, en un mot, la premi\'e8re de toutes les b\'e9chamelles.
+\par
+\par H\'e9las\~! le destin est aveugle, tous les bons po\'e8tes l\rquote ont dit, et les projets des hommes sont \'e9trangement caducs\~! La primeur de ce pr\'e9cieux aliment devait tomber en partage aux palais malappris de deux ignobles valets\~!
+\par
+\par En entrant dans le salon, B\'e9chameil orna sa l\'e8vre de son plus avenant sourire. Ce fut en pure perte\~: il n\rquote y avait point de convives.
+\par
+\par Herv\'e9 de Vaunoy n\rquote avait pas reparu. Alix \'e9tait en proie \'e0 d\rquote atroces souffrances\~; mademoiselle Olive veillait aupr\'e8s de son lit de douleur. Didier \'e9tait on ne savait o\'f9.
+\par
+\par Ce que voyant, B\'e9chameil, ordinairement si paisible, entra dans un d\'e9pit furieux. D\'e9sol\'e9 de n\rquote avoir personne pour appr\'e9cier les m\'e9rites de son blanc-manger il demanda son carrosse, et partit au galop pour sa villa de la Cour-Rose.
+
+\par
+\par Le blanc-manger resta sur la table, chef-d\rquote \'9cuvre abandonn\'e9.
+\par
+\par Quelques minutes apr\'e8s, Alain le majordome et Lapierre entr\'e8rent par hasard dans le salon.
+\par
+\par \endash \~Il ne reviendra pas, dit Lapierre.
+\par
+\par \endash \~Tu es un oiseau de mauvaise augure, r\'e9pondit le vieil Alain\~; il reviendra.
+\par
+\par Les deux valets avis\'e8rent le blanc-manger. Ils s\rquote attabl\'e8rent sans c\'e9r\'e9monie. Nous devons croire que la b\'e9chamelle se trouva \'eatre de leur go\'fbt, car, au bout d\rquote un demi-quart d\rquote heure, il n\rquote
+en restait plus trace.
+\par
+\par \endash \~Il ne reviendra pas\~! r\'e9p\'e9ta Lapierre en se renversant sur son si\'e8ge comme un homme qui a bien d\'een\'e9.
+\par
+\par \endash \~Il reviendra\~! r\'e9p\'e9ta de son c\'f4t\'e9 ma\'eetre Alain, qui introduisit dans sa bouche le goulot de sa bouteille carr\'e9e\~; en veux-tu\~?
+\par
+\par \endash \~Volontiers. S\rquote il ne revient pas, nous pourrons bien n\rquote y rien perdre. Ce petit soldat de Didier a le c\'9cur g\'e9n\'e9reux et la main toujours ouverte. Il ach\'e8tera notre marchandise un bon prix.
+\par
+\par \endash \~Et s\rquote il nous fait pendre\~?
+\par
+\par \endash \~Allons donc\~!\'85
+\par
+\par On frappa trois coups rudes \'e0 la porte ext\'e9rieure. Les deux valets saut\'e8rent sur leurs si\'e8ges.
+\par
+\par \endash \~C\rquote est Vaunoy\~! dit le vieux majordome.
+\par
+\par \endash \~Ou Didier\~! repartit Lapierre\'85 Une id\'e9e\~! Si c\rquote est Didier, veux-tu que nous parlions\~? Vaunoy est avare. Nous pourrissons \'e0 son service.
+\par
+\par Alain h\'e9sita et but. Quand il eut bu, il n\rquote h\'e9sita plus.
+\par
+\par \endash \~Tope, s\rquote \'e9cria-t-il gaillardement\~; si c\rquote est Didier, nous parlerons. Vaunoy, s\rquote il revient ensuite, reviendra trop tard. Mais si c\rquote est Vaunoy\~?
+\par
+\par \endash \~Alors, il deviendra pour moi incontestable que Satan le prot\'e8ge, et ma foi, que Dieu ait l\rquote \'e2me du capitaine\~!
+\par
+\par \endash \~Amen, r\'e9pondit ma\'eetre Alain.
+\par
+\par On entendit des pas dans l\rquote antichambre.
+\par
+\par Les deux valets se lev\'e8rent et clou\'e8rent leurs regards \'e0 la porte.
+\par
+\par \endash \~Quelque chose me dit que c\rquote est le capitaine, murmura Lapierre.
+\par
+\par \endash \~Moi, je parierais que c\rquote est le Vaunoy, riposta le majordome.
+\par
+\par \endash \~Eh bien\~! parions\~!
+\par
+\par \endash \~Parions\~!
+\par
+\par \endash \~Un \'e9cu pour le capitaine\~!
+\par
+\par \endash \~Un \'e9cu pour Vaunoy\~!
+\par
+\par }\pard\plain \s1\qc\sb600\sa480\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc97743829}XXVIII\line Chez les Loups{\*\bkmkend _Toc97743829}\line \line
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {\'c0 l\rquote heure o\'f9 Pelo Rouan faisait \'e0 Jude le r\'e9cit que nous avons rapport\'e9 plus haut, un homme, envelopp\'e9
+ dans son manteau, descendait avec pr\'e9caution la rampe du ravin de la Fosse-aux-Loups. Il jetait furtivement autour de lui des regards d\rquote inqui\'e9tude et semblait avoir conscience d\rquote un danger.
+\par
+\par N\'e9anmoins il avan\'e7ait toujours.
+\par
+\par Lorsqu\rquote il parvint au fond du ravin, devant le ch\'eane creux o\'f9 Nicolas Treml avait enfoui jadis son coffret de fer, il s\rquote arr\'eata pour reprendre haleine.
+\par
+\par Sa vue \'e9tait troubl\'e9e probablement par la fi\'e8vre qui faisait trembler chacun de ses membres sous son manteau\~; sans cela, il n\rquote e\'fbt point exprim\'e9 de doute, car, de plusieurs c\'f4t\'e9s, des t\'eates fauves, \'e9cartant les derni\'e8
+res branches du taillis commen\'e7aient \'e0 se montrer.
+\par
+\par Au moment o\'f9 l\rquote \'e9tranger allait reprendre sa route, en se dirigeant vers l\rquote emplacement de la loge de Mathieu Blanc, trois ou quatre hommes, masqu\'e9s de fourrure, bondirent hors des broussailles, tomb\'e8rent sur lui et le terrass\'e8
+rent en un clin d\rquote \'9cil.
+\par
+\par \endash \~Qui diable avons-nous l\'e0\~? demanda l\rquote un d\rquote eux en mettant son pied sur la poitrine de l\rquote homme au manteau.
+\par
+\par Celui-ci, malgr\'e9 son \'e9pouvante, ne parut nullement surpris de l\rquote attaque et continua de cacher son visage.
+\par
+\par \endash \~Mes bons amis, dit-il d\rquote une voix qui, malgr\'e9 ses efforts, n\rquote \'e9tait rien moins qu\rquote assur\'e9e, ne me maltraitez pas. Je ne viens point ici par hasard.
+\par
+\par \endash \~Un espion du malt\'f4tier\~! s\rquote \'e9cri\'e8rent en ch\'9cur les Loups\~; il faut le pendre\~!
+\par
+\par \endash \~Saint-Dieu\~! mes excellents amis, ne commettez pas une \'e9normit\'e9 semblable, reprit le patient dont les dents claqu\'e8rent derechef et plus fort. Je viens vers vous dans votre int\'e9r\'eat.
+\par
+\par \endash \~\'c0 d\rquote autres\~!
+\par
+\par \endash \~Sur mon salut, je ne vous mens point. Bandez-moi les yeux, pour \'eatre bien s\'fbrs que je ne verrai rien des choses que vous avez int\'e9r\'eat \'e0 cacher, et introduisez-moi aupr\'e8s de votre chef.
+\par
+\par Les Loups se consult\'e8rent.
+\par
+\par \endash \~Il sera toujours temps de le pendre, dit l\rquote un d\rquote eux, robuste sabotier nomm\'e9 Simon Lion.
+\par
+\par L\rquote avis semblait sage.
+\par
+\par \endash \~Pourtant, reprit un vannier du nom de Livaudr\'e9, faudrait au moins voir sa figure.
+\par
+\par Simon Lion arracha brusquement le manteau du r\'f4deur, qui pencha sur sa poitrine un visage rond et plein, mais plus bl\'eame qu\rquote un linceul.
+\par
+\par Les quatre Loups recul\'e8rent, frapp\'e9s d\rquote une commune et inexprimable surprise.
+\par
+\par \endash \~Le ma\'eetre de La Tremlays\~! s\rquote \'e9cri\'e8rent-ils en m\'eame temps.
+\par
+\par Vaunoy, c\rquote \'e9tait bien lui, en effet, essaya de sourire, et parvint seulement \'e0 produire un convulsif clignement d\rquote yeux.
+\par
+\par \endash \~Le ma\'eetre de La Tremlays en personne, mes bons amis, dit-il.
+\par
+\par \endash \~Nous ne sommes pas tes amis, murmura Livaudr\'e9 d\rquote une voix basse et mena\'e7ante. Ignores-tu si compl\'e8tement les sentiers de la for\'eat que tu aies pu prendre au hasard une route qui te conduisait droit \'e0 la mort\~?
+\par
+\par \endash \~Allons donc\~! allons donc\~! balbutia Vaunoy, vous raillez, mon joyeux camarade\~; on ne tue pas ainsi un homme qui apporte une fortune avec lui.
+\par
+\par Les Loups \'e9chang\'e8rent un regard significatif, et Simon, d\rquote un geste rapide, t\'e2ta les poches de Vaunoy.
+\par
+\par \endash \~Tu mens, dit-il apr\'e8s examen fait, aujourd\rquote hui comme toujours, mais du diable si tu nous \'e9chappes cette fois\~!\'85
+\par
+\par La terreur de Vaunoy atteignait \'e0 son comble et augmentait pour lui le danger, car il perdait le sens et la parole.
+\par
+\par Livaudr\'e9 d\'e9tacha une corde roul\'e9e autour de sa ceinture et lan\'e7a l\rquote extr\'e9mit\'e9, formant n\'9cud coulant, de mani\'e8re \'e0 accrocher l\rquote une des basses branches du ch\'eane creux.
+\par
+\par La corde se noua du premier coup, et se balan\'e7a tout aupr\'e8s du visage de Vaunoy.
+\par
+\par On ne peut dire que celui-ci se f\'fbt engag\'e9 \'e0 la l\'e9g\'e8re dans sa p\'e9rilleuse entreprise. Au contraire, il en avait laborieusement calcul\'e9 toutes les chances, mais il avait compt\'e9 sans s
+a poltronnerie, et sa poltronnerie allait le tuer.
+\par
+\par Il \'e9tait parti de La Tremlays dans un de ces moments de r\'e9solution d\'e9sesp\'e9r\'e9e o\'f9 le plus l\'e2che devient en quelque sorte le plus t\'e9m\'e9raire.
+\par
+\par Sa haine pour Didier, ou, pour parler mieux, l\rquote envie passionn\'e9e qu\rquote il avait de jeter hors de sa route la vivante menace qui le tourmentait nuit et jour, lui avait cach\'e9 une partie du p\'e9ril, en lui montrant plus certaines qu\rquote
+elles ne l\rquote \'e9taient les chances de r\'e9ussite.
+\par
+\par Il ne pouvait rien par lui-m\'eame contre Didier, officier du roi et son h\'f4te officiel, et pourtant il fallait que Didier dispar\'fbt. Il le fallait\~; c\rquote \'e9tait une question de fortune qui pouvait devenir question de vie ou de mort.
+\par
+\par Par une \'e9trange destin\'e9e, ce jeune soldat se trouvait fatalement en contact avec Vaunoy sur tous les points \'e0 la fois. Le penchant d\rquote Alix pour lui et son \'e9loignement croissant pour B\'e9chameil, qui en \'e9tait une cons\'e9
+quence naturelle, eussent constitu\'e9 seuls une cause d\rquote inimiti\'e9 bien suffisante\~; car, \'e0 cette \'e9poque o\'f9 le parlement s\rquote occupait journellement de recherches de noblesse, il fallait que Vaunoy conqu\'eet \'e0 tout prix l
+\rquote appui de l\rquote intendant royal.
+\par
+\par Un mot de B\'e9chameil pouvait lui faire perdre sa qualit\'e9 de noble homme, et par cons\'e9quent l\rquote opulent h\'e9ritage de Treml.
+\par
+\par Mais \'e0 part ce motif, Vaunoy en avait un autre, plus imp\'e9rieux encore, et nous dirons pas trop en affirmant que Didier et lui ne pouvaient exister ensemble sous le ciel.
+\par
+\par Au reste, si nous n\rquote avons pas compl\'e8tement \'e9chou\'e9 dans la peinture de son caract\'e8re, on doit penser, ind\'e9pendamment m\'eame de cette explication, qu\rquote il avait fallu \'e0
+ Vaunoy un bien puissant motif pour braver ainsi la vengeance des Loups, lui qui avait \'e9t\'e9 leur plus actif et leur plus implacable pers\'e9cuteur.
+\par
+\par Ce motif une fois admis, restait, pour un homme v\'e9ritablement r\'e9solu, \'e0 combiner un plan et \'e0 n\rquote engager la bataille qu\rquote avec le plein exercice de son sang-froid.
+\par
+\par Le ma\'eetre de La Tremlays \'e9tait dans de tout autres conditions. En traversant la for\'eat, il avait subi tour \'e0 tour les influences de la frayeur la plus exag\'e9r\'e9e et du plus fol espoir. Maintenant qu\rquote
+il fallait agir sous peine de mort, il restait vaincu par l\rquote \'e9pouvante, incapable, inerte, h\'e9b\'e9t\'e9\~: mort d\rquote avance, comme ces malheureux qu\rquote on pr\'e9cipite du haut d\rquote une tour \'e9lev\'e9e et qui expirent,
+dit-on, avant de toucher le sol.
+\par
+\par Simon Lion le saisit \'e0 bras-le-corps, et Livaudr\'e9 fit un n\'9cud coulant \'e0 l\rquote extr\'e9mit\'e9 de la corde\~; Vaunoy ne bougea pas\~; il se laissa passer la corde autour du cou sans faire r\'e9sistance aucune.
+\par
+\par Seulement, lorsque la hart lui blessa la gorge, il roula autour de lui de gros yeux affol\'e9s, et poussa une plainte \'e9touff\'e9e.
+\par
+\par \endash \~Hale\~! cria Livaudr\'e9.
+\par
+\par Les pieds du malheureux Vaunoy quitt\'e8rent le sol.
+\par
+\par Comme on voit, les pressentiments de Lapierre n\rquote \'e9taient pas sans quelque fondement.
+\par
+\par Mais au moment o\'f9 la face du patient passait du violet au noir par l\rquote effet de la strangulation, un cinqui\'e8me personnage bondit alors des broussailles. C\rquote \'e9tait encore un Loup.
+\par
+\par \endash \~Arrive donc\~! petit Yaumi, lui dirent ses camarades\~; viens voir la derni\'e8re grimace d\rquote une de tes connaissances.
+\par
+\par }{\i Le petit }{Yaumi, que nous avons rencontr\'e9 tout \'e0 l\rquote heure dans la loge de Pelo Rouan, \'e9tait un \'e9norme gaillard, haut de pr\'e8s de six pieds et membr\'e9 en proportion. Il jeta un coup d\rquote \'9c
+il sur Vaunoy et le reconnut malgr\'e9 la contraction hideuse de ses traits.
+\par
+\par \endash \~M\'e9chants blaireaux\~! murmura-t-il\~: ils allaient le tuer comme \'e7a sans crier gare\~!
+\par
+\par Et d\rquote un revers de son grand couteau de chasse, il coupa la corde. Vaunoy tomba comme une masse et s\rquote affaissa sur le gazon.
+\par
+\par \endash \~Vous faisiez l\'e0 de la belle besogne, reprit le petit Yaumi. Et qu\rquote aurait dit le Ma\'eetre\~? Ne savez-vous pas qu\rquote il y a quelque chose entre lui et ce vil coquin, pour qui la corde \'e9tait une mort trop douce\~? Le Ma\'ee
+tre est-il dans la mine\~?
+\par
+\par \endash \~Le diable sait o\'f9 est le ma\'eetre, r\'e9pondit Livaudr\'e9 d\rquote un ton bourru, quant \'e0 ce qui est de ce vieux dr\'f4le, il peut se vanter de l\rquote avoir \'e9chapp\'e9 belle. Mais il n\rquote
+est pas au bout, et il faudra savoir si nos anciens ne lui remettront pas la corde au cou.
+\par
+\par \endash \~Nos anciens ob\'e9issent au Ma\'eetre tout comme toi et moi, mon homme, dit Yaumi d\rquote un ton sentencieux\~: ils feront ce que le Ma\'eetre voudra.
+\par
+\par Vaunoy cependant avait repris ses sens et s\rquote agitait sur l\rquote herbe.
+\par
+\par \endash \~Debout\~! cria Simon Lion en le poussant du pied.
+\par
+\par Vaunoy, qui avait plus de peur que de mal, ob\'e9it sans trop de peine. Par une r\'e9action explicable, ce premier danger, miraculeusement \'e9vit\'e9, lui avait remis quelque force au c\'9cur.
+\par
+\par \endash \~Emp\'eachez vos gens de me maltraiter, dit-il \'e0 Yaumi d\rquote une voix plus ferme\~; ce bout de corde a failli vous faire perdre cinq cent mille livres.
+\par
+\par Yaumi ne s\rquote \'e9mut point\~; mais il n\rquote en fut pas de m\'eame des quatre Loups.
+\par
+\par \endash \~Cinq cent mille\~! r\'e9p\'e9t\'e8rent-ils \'e9bahis.
+\par
+\par Vaunoy respira. L\rquote effet \'e9tait produit.
+\par
+\par \endash \~Conduisez-moi \'e0 vos chefs\~! dit-il d\rquote un ton d\rquote autorit\'e9.
+\par
+\par \endash \~Maintenant, murmura le petit Yaumi en haussant ses larges \'e9paules, ils vont le laisser \'e9chapper. Je donnerais un \'e9cu pour que le Ma\'eetre f\'fbt ici\~!
+\par
+\par Simon Lion noua le mouchoir \'e0 carreaux qui lui servait de ceinture sur les yeux de Vaunoy, et, tout aussit\'f4t les quatre Loups le pouss\'e8rent vers la rampe occidentale du ravin, au sommet de laquelle se voyaient les ruines des deux moulins \'e0
+ vent.
+\par
+\par Vaunoy sentit bient\'f4t un air froid et humide frapper sa joue\~; en m\'eame temps, la vague lueur qui, malgr\'e9 le bandeau, parvenait jusqu\rquote \'e0 ses yeux, disparut tout \'e0 coup.
+\par
+\par Tant\'f4t il descendait les marches d\rquote une sorte d\rquote escalier taill\'e9 presque \'e0 pic\~; tant\'f4t ses conducteurs le soulevaient \'e0 force de bras, le portaient pendant quelques pas et le d\'e9posaient ensuite sur le sol.
+\par
+\par Cela dura dix minutes environ. Au bout de ce temps, Vaunoy entendit un bruit de voix confuses, et une forte odeur de tabac et d\rquote eau-de-vie le saisit \'e0 la gorge.
+\par
+\par On lui arracha son bandeau.
+\par
+\par Il \'e9tait chez les Loups, dans leur r\'e9fectoire, et arrivait au dessert.
+\par
+\par La rouge clart\'e9 d\rquote une demi-douzaine de torches qui brillaient autour de lui \'e9blouit d\rquote abord ses yeux habitu\'e9s aux t\'e9n\'e8bres. En outre, les cris assourdissants qu\rquote un millier de larynx r\'e9cemment abreuv\'e9s pouss\'e8
+rent \'e0 sa vue, faillirent de nouveau lui faire perdre la t\'eate. Il y avait de quoi\~: c\rquote \'e9taient de tous c\'f4t\'e9s, \'e9nergiques menaces et clameurs de mort.
+\par
+\par Mais bient\'f4t un silence se fit. Simon Lion avait prononc\'e9 quatre mots qui produisirent un effet r\'e9ellement magique. Les clameurs devinrent tout \'e0 coup murmures, et ces quatre mots r\'e9p\'e9t\'e9s avec componction pass\'e8
+rent en un instant de bouche en bouche.
+\par
+\par \endash \~Cinq cent mille livres\~! disait-on de toutes parts.
+\par
+\par Ce chuchotement d\rquote excellent augure ranima Herv\'e9 de Vaunoy mieux que n\rquote e\'fbt fait le plus m\'e9ritant de tous les baumes. Il se sentit revivre et devint brave de toute la grande peur qu\rquote il avait eue.
+\par
+\par Le spectacle qu\rquote il entrevoyait, \'e0 mesure que ses yeux s\rquote aguerrissaient au sombre \'e9clat des torches, n\rquote \'e9tait pas fait cependant pour porter au comble sa s\'e9curit\'e9.
+\par
+\par Il \'e9tait pr\'e9cis\'e9ment au centre d\rquote une nombreuse assembl\'e9e dont les groupes, attabl\'e9s, sans ordre, autour de planches soutenues par des pieux fich\'e9s en terre, buvaient, mangeaient ou fumaient.
+\par
+\par Cela ressemblait \'e0 une immense taverne.
+\par
+\par La lumi\'e8re partant d\rquote un seul centre, o\'f9 brillaient toutes les torches r\'e9unies, s\rquote affaiblissait en radiant, de telle sorte que la majeure partie de la foule, fantastiquement plong\'e9e dans un vacill
+ant demi-jour, prenait de loin une physionomie \'e9trange et presque diabolique.
+\par
+\par On ne pouvait calculer, m\'eame approximativement, le nombre des assistants, et l\rquote aspect de cette cohue faisait na\'eetre l\rquote id\'e9e de l\rquote infini.
+\par
+\par Les derniers rangs, en effet, disparaissant \'e0 demi dans l\rquote ombre, semblaient se prolonger jusqu\rquote \'e0 perte de vue\~; et, lorsqu\rquote un mouvement fortuit ou l\rquote \'e9tincellement d\rquote une torche agrandissait le cercle de lumi\'e8
+re, on voyait surgir de tous c\'f4t\'e9s de nouvelles figures de buveurs ou de fumeurs.
+\par
+\par Or, tous ces buveurs et fumeurs \'e9taient des Loups, honn\'eates artisans de la for\'eat, qui, nous en sommes certains, poss\'e9daient au grand jour de fort d\'e9bonnaires physionomies\~; mais la lueur sanglante des torches mettait \'e0 leu
+rs traits une expression de f\'e9rocit\'e9 sauvage. S\rquote ils \'e9taient bons, ils n\rquote en avaient pas l\rquote air, en v\'e9rit\'e9.
+\par
+\par \'c7\'e0 et l\'e0, dans la foule, Vaunoy reconnaissait quelque visage de vannier ou de sabotier, rencontr\'e9 souvent dans la for\'eat. Deux ou trois Loups avaient gard\'e9 leurs masques de fourrure\~; et, nonobstant le flux perp\'e9tuel de la lumi\'e8
+re et de l\rquote ombre, Vaunoy crut pouvoir affirmer plus tard que ces Loups, obstin\'e9ment masqu\'e9s, avaient leurs raisons pour ce faire en sa pr\'e9sence\~: ils portaient la livr\'e9e de La Tremlays.
+\par
+\par Au milieu de la salle, de la grotte, ou de la caverne (Vaunoy n\rquote apercevant ni les parois, ni la vo\'fbte, ne pouvait assigner \'e0 ce lieu un nom fort pr\'e9cis), se trouvait une table mieux \'e9quarrie que les autres\~: autour de cette table si
+\'e9geaient neuf vieux Loups de grande exp\'e9rience, qui sans doute \'e9taient les s\'e9nateurs de cette bizarre r\'e9publique.
+\par
+\par Quant au dictateur, ce fameux Loup Blanc, dont parlait tant la renomm\'e9e, Vaunoy eut beau chercher, il ne put le d\'e9couvrir \'e0 aucun signe ext\'e9rieur, et conclut qu\rquote il \'e9tait absent.
+\par
+\par Au bout de quelques minutes, l\rquote un des vieillards r\'e9clama le silence d\rquote un geste, et se tourna vers Vaunoy, qui mettait tous ses efforts \'e0 ressaisir son sang-froid \'e9branl\'e9.
+\par
+\par \endash \~Qu\rquote es-tu venu faire \'e0 la Fosse-aux-Loups\~? demanda le vieillard.
+\par
+\par Vaunoy prit, comme on dit vulgairement, son courage \'e0 deux mains.
+\par
+\par \endash \~J\rquote y suis venu chercher ce que j\rquote y ai trouv\'e9, r\'e9pondit-il d\rquote un ton d\'e9gag\'e9\~; je voulais voir les Loups.
+\par
+\par \endash \~C\rquote est une vue qui peut co\'fbter cher, Herv\'e9 de Vaunoy. As-tu donc oubli\'e9 tout le mal que tu nous as fait\~?
+\par
+\par \endash \~Non, mais j\rquote ai compt\'e9 sur votre bon sens, et aussi sur votre mis\'e8re que je croyais, je dois le dire, ajouta-t-il moins haut, plus grande qu\rquote elle ne me para\'eet \'eatre en r\'e9alit\'e9.
+\par
+\par \endash \~Nous vivons du mieux que nous pouvons, reprit le vieillard\~; on a voulu nous voler notre pain noir et notre petit cidre, nous volons nos voleurs, ce qui nous met \'e0 m\'eame de manger du pain blanc et de boire de l\rquote eau-de-vie.
+\par
+\par Un joyeux et bruyant \'e9clat de rire accueillit la douteuse moralit\'e9 de ces paroles.
+\par
+\par \endash \~Bien dit, notre p\'e8re Toussaint\~! cria-t-on de toutes parts.
+\par
+\par \endash \~La paix, mes enfants, la paix\~! Quant \'e0 notre bon sens, nous te savons gr\'e9 de ton compliment, mais, en d\'e9finitive, qu\rquote as-tu \'e0 faire de notre bon sens, qui nous conseille de te pendre, et de notre mis\'e8re, que tu as t\'e2ch
+\'e9 de rendre si compl\'e8te\~?
+\par
+\par \endash \~Je veux me venger, dit Vaunoy.
+\par
+\par \endash \~N\rquote as-tu pas, \'e0 La Tremlays, tes assassins ordinaires\~?
+\par
+\par \endash \~Tr\'eave, interrompit Vaunoy, dans un mouvement d\rquote impatience qui le servit \'e0 merveille\~; expliquons-nous comme des hommes, et ne bavardons pas comme des avocats. Voulez-vous gagner cinq cent mille livres\~?
+\par
+\par \endash \~Cinq cent mille livres\~! r\'e9p\'e9t\'e8rent encore les Loups qui avaient l\rquote eau \'e0 la bouche.
+\par
+\par \endash \~Cinq cents millions de tromperies\~! s\rquote \'e9cria une rude voix dont le propri\'e9taire, le petit Yaumi, per\'e7a la foule et vint dresser sa haute taille devant la table occup\'e9e par le s\'e9nat de la Fosse-aux-Loups.
+\par
+\par \endash \~Notre p\'e8re Toussaint et les autres, ajouta-t-il, ne faites pas attention \'e0 ce que dit ce mis\'e9rable. Vous le connaissez, et d\rquote ailleurs, en l\rquote absence du Ma\'eetre, vous ne pouvez rien d\'e9cider.
+\par
+\par Vaunoy dressa l\rquote oreille \'e0 ce mot de ma\'eetre. C\rquote \'e9tait l\'e0 une nouvelle difficult\'e9 qu\rquote il n\rquote avait pu mettre en ligne de compte.
+\par
+\par Le p\'e8re Toussaint secoua la t\'eate d\rquote un air de m\'e9contentement.
+\par
+\par \endash \~Ami Yaumi, dit-il, le Ma\'eetre est le ma\'eetre, mais nous sommes bien quelque chose, et cinq cent mille livres ne se trouvent pas tous les jours sous le couvert. Cela m\'e9rite r\'e9flexion.
+\par
+\par \endash \~Mais il ment comme un coquin qu\rquote il est\~!
+\par
+\par Les Loups pouss\'e8rent en ch\'9cur un murmure de d\'e9sapprobation. Ces bonnes gens tenaient aux cinq cent mille livres annonc\'e9es, plus que nous ne saurions dire.
+\par
+\par \endash \~Yaumi, mon gar\'e7on, reprit Toussaint, avec d\rquote autant plus d\rquote assurance qu\rquote il se sentait soutenu\~; laisse-nous faire nos affaires\~: le Ma\'eetre sera content.
+\par
+\par \endash \~Et s\rquote il ne l\rquote est pas\~? demanda Yaumi.
+\par
+\par Personne ne dit mot dans la foule. Le vieillard parut visiblement d\'e9concert\'e9.
+\par
+\par \endash \~Il le sera, reprit-il encore apr\'e8s un silence\~; personne plus que moi n\rquote est dispos\'e9 \'e0 ob\'e9ir au Ma\'eetre, mais\'85
+\par
+\par \endash \~Mais vous voulez braver la chance de lui d\'e9sob\'e9ir\~! \'c9coutez\~! je sais, moi, que le Ma\'eetre donnerait le plus clair de son sang pour voir cet homme face \'e0 face.
+\par
+\par Vaunoy fr\'e9mit de la t\'eate aux pieds.
+\par
+\par \endash \~Je sais, poursuivit Yaumi, que cet homme et lui ont \'e0 r\'e9gler un compte long et embrouill\'e9. Je veux aller chercher le Ma\'eetre.
+\par
+\par \endash \~Qui sait o\'f9 on le trouvera\~?
+\par
+\par \endash \~Je t\'e2cherai\~; vous m\rquote attendrez.
+\par
+\par \endash \~C\rquote est impossible\~! s\rquote \'e9cria Vaunoy, mettant d\'e9sormais son va-tout sur une seule chance\~; tout est manqu\'e9 si dans deux heures je ne suis pas de retour \'e0 La Tremlays.
+\par
+\par \endash \~Deux heures me suffiront, dit Yaumi.
+\par
+\par Les vieillards se consult\'e8rent.
+\par
+\par Il faut croire que l\rquote autorit\'e9 de celui qu\rquote on appelait }{\i le Ma\'eetre, }{et qui n\rquote \'e9tait autre que le Loup Blanc, avait des proportions fort absolues, car, malgr\'e9 sa violente envie de conqu\'e9
+rir les cinq cent mille livres, la foule des Loups vint en aide \'e0 Yaumi.
+\par
+\par \endash \~N\rquote y a pas \'e0 dire, murmurait-on de tous c\'f4t\'e9s\~: faut que le Ma\'eetre soit averti\~!
+\par
+\par \endash \~Va donc, dit Toussaint \'e0 Yaumi\~; mais si, dans deux heures, tu n\rquote es pas revenu, nous ferons \'e0 notre id\'e9e.
+\par
+\par Yaumi ne s\rquote \'e9branla point encore.
+\par
+\par \endash \~Il faut auparavant, dit-il, que je sache tout ce que veut cet homme.
+\par
+\par \endash \~C\rquote est juste, repartit Toussaint\~; expliquez-vous, Herv\'e9 de Vaunoy.
+\par
+\par \endash \~Les cinq cent mille livres dont il s\rquote agit, dit le ma\'eetre de La Tremlays, sont le produit des tailles de l\rquote \'e9v\'each\'e9 de Dol, que M.\~l\rquote intendant royal exp\'e9die \'e0
+ Paris. Les cinq cent mille livres resteront une nuit au ch\'e2teau. Cela suffira.
+\par
+\par \endash \~Je crois bien\~! s\rquote \'e9cria Toussaint.
+\par
+\par \endash \~Je crois bien\~! r\'e9p\'e9t\'e8rent les Loups.
+\par
+\par \endash \~Quant \'e0 l\rquote homme que je veux tuer, il est votre ennemi aussi bien que le mien\~; c\rquote est le nouveau capitaine de la mar\'e9chauss\'e9e.
+\par
+\par \endash \~F\'fbt-il pis que cela, Herv\'e9 de Vaunoy, dit Toussaint d\rquote un ton grave, mais non sans quelques regrets, n\rquote esp\'e8re pas l\rquote aide de nos bras. Les Loups n\rquote assassinent pas.
+\par
+\par \endash \~Les Loups attaqueront la caisse\~; les Loups prendront les cinq cent mille livres\~; les Loups auront tout le profit. Moi, je ferai le reste.
+\par
+\par Le vieux Toussaint secoua la t\'eate d\rquote un air de satisfaction non \'e9quivoque.
+\par
+\par \endash \~Cela peut s\rquote accepter, dit-il\~; en conscience, cela peut s\rquote accepter. Eh bien\~! Yaumi, en sais-tu assez long\~?
+\par
+\par \endash \~Je pars, r\'e9pondit ce dernier.
+\par
+\par Il mit en effet son masque sur son visage et disparut dans l\rquote ombre.
+\par
+\par Vaunoy s\rquote assit. On pla\'e7a devant lui un verre d\rquote eau-de-vie qu\rquote il toucha de ses l\'e8vres.
+\par
+\par \endash \~Deux heures\~! pensait-il avec angoisse\~; si cet homme vient, quel sera mon sort\~?
+\par
+\par Les Loups s\rquote \'e9taient remis \'e0 fumer et \'e0 boire, car ces pauvres gens, nagu\'e8re artisans honn\'eates et laborieux, une fois jet\'e9s violemment hors de leur voie, avaient pris, \'e0 peu de chose pr\'e8s, tous les vices qu\rquote am\'e8
+ne avec soi la fain\'e9antise soutenue par la rapine.
+\par
+\par Vaunoy, lui, comptait les minutes. De temps en temps, la voix du vieux Toussaint, qui demandait quelques explications sur le mode d\rquote attaque, sur le moment du coup de main, etc., interrompait sa laborieuse r\'ea
+verie. Ce fut heureux pour lui, car, si on ne l\rquote e\'fbt point distrait de sa peur, sa peur l\rquote aurait tu\'e9.
+\par
+\par Une heure se passa, puis une heure et demie, puis l\rquote aiguille de la montre de Vaunoy indiqua les deux heures r\'e9volues.
+\par
+\par Vaunoy ouvrit sa poitrine \'e0 une longue et vigoureuse aspiration. Il se leva.
+\par
+\par \endash \~Ma foi, dit Toussaint, Herv\'e9 de Vaunoy est dans son droit. Un honn\'eate homme n\rquote a que sa parole\~; nous avons la n\'f4tre, et nous sommes des honn\'eates gens.
+\par
+\par \endash \~C\rquote est clair\~! appuya l\rquote assistance.
+\par
+\par \endash \~Donc, tu peux te retirer, l\rquote homme. Ton int\'e9r\'eat nous r\'e9pond de ton exactitude. Demain, une heure apr\'e8s le coucher du soleil, nous serons au lieu d\'e9sign\'e9.
+\par
+\par \endash \~\'c0 demain, dit Vaunoy, qui devan\'e7ait ses guides vers l\rquote entr\'e9e du souterrain.
+\par
+\par On lui banda de nouveau les yeux. Quelques minutes apr\'e8s, il sautait joyeusement sur son cheval, qui l\rquote attendait au-del\'e0 du fourr\'e9.
+\par
+\par \endash \~Saint-Dieu\~! saint-Dieu\~! saint-Dieu\~! cria-t-il follement en pressant \'e0 grands coups d\rquote \'e9perons le galop de sa monture.
+\par
+\par Comme on le pense le vieux majordome gagna son pari, car c\rquote \'e9tait Vaunoy qui avait frapp\'e9 ces rudes coups \'e0 la porte ext\'e9rieure de La Tremlays, et ce fut lui qui, au moment de la gageure, entra dans le salon, au grand \'e9
+tonnement de Lapierre.
+\par
+\par En entrant, il se jeta, haletant, sur un fauteuil.
+\par
+\par \endash \~Il est \'e0 nous\~! s\rquote \'e9cria-t-il. J\rquote ai jou\'e9 ma vie, j\rquote ai gagn\'e9, mais je jure Dieu qu\rquote on ne m\rquote y prendra plus\~!
+\par
+\par \endash \~J\rquote en reviens \'e0 ce que je disais, murmura Lapierre\~: que Dieu ait l\rquote \'e2me du capitaine\~! Ma\'eetre Alain, voici votre \'e9cu.
+\par
+\par }\pard\plain \s1\qc\sb600\sa480\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc97743830}XXIX\line Avant la lutte{\*\bkmkend _Toc97743830}\line \line
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {Le lendemain, le convoi des deniers de l\rquote imp\'f4t partit de Rennes dans la matin\'e9e. Il \'e9tait escort\'e9 par la mar\'e9chauss\'e9e, \'e0 la t\'ea
+te de laquelle chevauchait le capitaine Didier, et par une compagnie de sergents \'e0 pied.
+\par
+\par Le trajet de Rennes \'e0 La Tremlays se fit sans encombre. Tandis que les lourdes charrettes, charg\'e9es d\rquote \'e9cus de six livres, s\rquote embourbaient dans les fondri\'e8res de la for\'eat, l\rquote attaque aurait \'e9t\'e9 bien facile\~
+; mais nulle figure hostile ou suspecte ne se montra sur la route, et c\rquote est \'e0 peine si Jude, qui suivait le capitaine, put conjecturer deux ou trois fois aux mouvements des branches qu\rquote il y avait un \'eatre vivant, homme ou gibier, cach
+\'e9 sous le couvert.
+\par
+\par Les Loups dormaient ou ne se souciaient pas d\rquote affronter les bons mousquets de la mar\'e9chauss\'e9e. \'c0 moins qu\rquote ils n\rquote eussent encore un autre motif de ne point se montrer.
+\par
+\par On marchait bien lentement, et le soleil se couchait au moment o\'f9 le convoi atteignait les premiers arbres de l\rquote avenue de La Tremlays.
+\par
+\par \endash \~Monsieur, dit Jude en se penchant \'e0 l\rquote oreille du capitaine, il ne fait point bon pour moi au ch\'e2teau. Ce que je cherche n\rquote y est pas, et j\rquote y pourrais trouver en revanche ce que je n\rquote ai garde de chercher.
+\par
+\par \endash \~Fi\~! mon brave gar\'e7on, r\'e9pondit le capitaine avec un sourire, tu ne r\'eaves plus qu\rquote assassinat depuis hier. Certes, si tout ce que tu m\rquote as racont\'e9 de ce Vaunoy est vrai, c\rquote est un sc\'e9l\'e9rat inf\'e2
+me et sans vergogne, mais je ne puis croire\'85 et, apr\'e8s tout, qui te dit que ce charbonnier n\rquote ait point menti\~?
+\par
+\par \endash \~Pelo Rouan\~? Il ne mentait pas, monsieur, car sa voix tremblait et j\rquote ai senti la sueur de son front tomber sur ma main. Oh\~! il ne mentait pas\~!\'85 Et dame Goton et l\rquote absence de notre petit monsieur\~?
+\par
+\par \endash \~Tu as peut-\'eatre raison, dit le capitaine\~; en tout cas, tu es libre, mon gar\'e7on, et si tu as quelque ami dans la for\'eat, je te permets de lui demander l\rquote hospitalit\'e9. Demain, tu nous rejoindras \'e0 Vitr\'e9.
+\par
+\par \endash \~\'c0 demain donc\~! r\'e9pondit Jude.
+\par
+\par Sur le point de s\rquote \'e9loigner, il s\rquote approcha davantage et ajouta \'e0 voix basse\~:
+\par
+\par \endash \~N\rquote oubliez pas ce qui vous regarde, mon jeune monsieur. Ce Pelo Rouan a parl\'e9 de vengeance, et il a l\rquote air d\rquote un terrible homme\~!
+\par
+\par Didier sourit encore et fit un geste d\rquote insouciante bravade.
+\par
+\par \endash \~\'c0 demain, brave gar\'e7on\~! dit-il au lieu de r\'e9pondre.
+\par
+\par Jude prit un sentier de traverse et perdit bient\'f4t de vue le convoi. Le soleil \'e9tait couch\'e9 depuis quelques minutes \'e0 peine, mais il faisait nuit d\'e9j\'e0 sous les sombres vo\'fbtes de la for\'eat. Les clairi\'e8
+res seules montraient leurs ajoncs illumin\'e9s par cette lueur chatoyante que le cr\'e9puscule du soir laisse monter du couchant. Jude s\rquote en allait \'e0 pas lents et la t\'eate tristement baiss\'e9e.
+\par
+\par Il avait confi\'e9 son cheval \'e0 un soldat pour que la b\'eate e\'fbt sa provende au ch\'e2teau.
+\par
+\par Le bon \'e9cuyer sentait son courage l\rquote abandonner en m\'eame temps que l\rquote espoir. Pourquoi chercher encore lorsqu\rquote on est s\'fbr de ne point trouver\~? Jude avait besoin d\rquote \'e9voquer le souvenir v\'e9n\'e9r\'e9 de son ma\'ee
+tre pour garder quelque \'e9nergie \'e0 sa volont\'e9 chancelante.
+\par
+\par Un p\'e9ril \'e0 braver l\rquote e\'fbt trouv\'e9 fort\~; s\rquote il n\rquote e\'fbt fallu que mourir, il serait mort avec joie. Mais il n\rquote y avait rien, ni p\'e9ril \'e0 braver, ni mort \'e0 affronter.
+\par
+\par Treml n\rquote aurait point le b\'e9n\'e9fice des efforts tent\'e9s\~: \'e0 quoi bon combattre\~?
+\par
+\par Jude, apr\'e8s avoir chemin\'e9 quelque temps sans but, prit la route de la loge du charbonnier Pelo Rouan.
+\par
+\par \endash \~Nous causerons de Treml, se disait-il en soupirant\~; peut-\'eatre aura-t-il appris quelque chose depuis hier.
+\par
+\par Jude n\rquote avait pas fait vingt pas dans cette direction nouvelle, lorsqu\rquote un bruit sourd, lointain encore, mais familier \'e0 son oreille de vieux soldat, arriva jusqu\rquote \'e0 lui.
+\par
+\par C\rquote \'e9tait \'e9videmment le bruit produit par la marche d\rquote une nombreuse r\'e9union d\rquote hommes, dont les pas s\rquote \'e9touffaient sur la mousse de la for\'eat.
+\par
+\par Jude s\rquote arr\'eata. Ce ne pouvait \'eatre l\rquote escouade des sergents de Rennes, car les pas venaient du c\'f4t\'e9 oppos\'e9 \'e0 la ville, et avan\'e7aient plus rapidement que ne fait d\rquote ordinaire une troupe soumise aux r\'e8
+gles de la discipline.
+\par
+\par Jude devinait rarement\~; il en \'e9tait encore \'e0 s\rquote interroger, lorsque l\rquote agitation des branches du taillis lui annon\'e7a l\rquote approche de cette myst\'e9rieuse arm\'e9e.
+\par
+\par Il n\rquote eut que le temps de se jeter de c\'f4t\'e9 sous le couvert.
+\par
+\par Au m\'eame instant, une cohue press\'e9e, courant sans ordre, mais \'e0 bas bruit, fit irruption dans le sentier que Jude venait de quitter.
+\par
+\par \'c0 la douteuse clart\'e9 qui r\'e9gnait encore, le vieil \'e9cuyer t\'e2cha de compter, mais il ne put. Les hommes passaient par centaines, et incessamment d\rquote autres hommes sortaient du fourr\'e9.
+\par
+\par C\rquote \'e9tait un spectacle singulier et fait pour inspirer l\rquote effroi, car aucun de ces hommes ne montrait son visage aux derniers rayons du cr\'e9puscule. Tous avaient la figure couverte d\rquote un masque de couleur sombre.
+\par
+\par Tous, hormis un seul qui portait au contraire un masque blanc comme neige, au milieu duquel luisaient deux yeux ronds et incandescents comme les yeux d\rquote un chat-pard.
+\par
+\par Cet homme, qui \'e9tait de grande taille, mais de bizarre tournure, marchait le dernier. Lorsqu\rquote il passa devant Jude, il se trouvait en arri\'e8re d\rquote une cinquantaine de pas sur ses compagnons, et le vieil \'e9cuyer le vit avec \'e9
+tonnement faire, sans effort apparent, deux ou trois bonds r\'e9ellement extraordinaires, qui le port\'e8rent en quelques secondes \'e0 l\rquote arri\'e8re-garde de la fantastique arm\'e9e.
+\par
+\par Jude demeura quelques minutes comme \'e9bahi. Au bout de ce temps, sa lente intelligence ayant accompli le travail qu\rquote une autre aurait fait de primesaut, il conjectura que ces sauvages soldats \'e9taient des Loups. Mais o\'f9
+ allaient-ils en si grand nombre et arm\'e9s jusqu\rquote aux dents\~?
+\par
+\par Jude se fit cette question, mais il n\rquote y r\'e9pondit point tout de suite, bien que les Loups, chuchotant entre eux, eussent prononc\'e9, en passant pr\'e8s de lui, plus d\rquote un mot qui aurait pu le mettre sur la voie.
+\par
+\par Il poursuivit sa route, tout pensif et fort intrigu\'e9, vers la demeure de Pelo Rouan.
+\par
+\par Pendant qu\rquote il marchait par les sentiers redevenus d\'e9serts de la for\'eat, son esprit travaillait, et les vagues paroles surprises \'e7\'e0 et l\'e0 aux Loups qui passaient, lui revenaient comme autant de menaces.
+\par
+\par La loge de Pelo Rouan \'e9tait ferm\'e9e. Jude frappa de toute sa force \'e0 la porte close\~; personne ne r\'e9pondit.
+\par
+\par \endash \~C\rquote est \'e9tonnant, pensa-t-il, entrem\'ealant sans le savoir le d\'e9sappointement pr\'e9sent et l\rquote objet de sa r\'e9cente pr\'e9occupation. Ce singulier personnage, masqu\'e9
+ de blanc, qui marchait le dernier, avait des yeux semblables \'e0 ceux que je vis briller hier dans les t\'e9n\'e8bres de cette loge\'85 Ouvrez, mon compagnon, ouvrez \'e0 l\rquote \'e9cuyer de Treml.
+\par
+\par Point de r\'e9ponse. Seulement, de l\rquote autre c\'f4t\'e9 de la loge, d\rquote autres coups se firent entendre, comme pour railler ou imiter ceux qu\rquote il distribuait lib\'e9ralement \'e0 la porte.
+\par
+\par Jude fit le tour de la cabane. Un rayon de lune, \'e9gar\'e9 \'e0 travers les branches des arbres, lui montra une petite fen\'eatre, ferm\'e9e de forts volets qui s\rquote agitaient sous l\rquote effort d\rquote une main cherchant \'e0 les \'e9branler
+\'e0 l\rquote int\'e9rieur.
+\par
+\par Au moment o\'f9 Jude ouvrait la bouche pour r\'e9p\'e9ter sa requ\'eate l\rquote un des volets violemment arrach\'e9 tomba aupr\'e8s de lui.
+\par
+\par En m\'eame temps, une forme de jeune fille dont la lune \'e9clairait vaguement la silhouette, monta sur l\rquote appui de la fen\'eatre, sauta aux pieds de Jude avec une l\'e9g\'e8ret\'e9 de sylphide, et demeura un instant \'e0
+ genoux, les bras tendus vers le ciel.
+\par
+\par \endash \~Sainte Vierge de Mi-For\'eat, je vous remercie\~! murmura la jeune fille avec une ardente d\'e9votion. Prot\'e9gez-le, prot\'e9gez-le\~! Si je le sauve, Notre-Dame, je vous donne un cierge, et une couronne, et ma croix d\rquote
+or, et tout ce que j\rquote ai, bonne Vierge\~!
+\par
+\par Elle se signa, baisa une petite m\'e9daille suspendue \'e0 son cou, se releva d\rquote un bond et disparut comme une biche sous le taillis.
+\par
+\par Elle n\rquote avait m\'eame pas aper\'e7u Jude.
+\par
+\par \endash \~Fleur-des-Gen\'eats\~! dit le bon \'e9cuyer que ces diverses et inexplicables p\'e9rip\'e9ties jetaient dans un complet abasourdissement. Qui veut-elle sauver\~? Et les autres\~! qui veulent-ils attaquer\~?
+\par
+\par La lumi\'e8re jaillit presque toujours de l\rquote extr\'eame confusion. Jude se pressa le front de ses deux mains, comme pour en faire sortir une pens\'e9e obscure, dont il sentait instinctivement l\rquote importance et qu\rquote il ne pouvait formuler.
+
+\par
+\par Au bout de quelques minutes, il se redressa brusquement et laissa tomber ses bras le long de son corps. La pens\'e9e avait jailli\~; la lumi\'e8re s\rquote \'e9tait faite dans les t\'e9n\'e8bres de sa cervelle\~: il comprenait.
+\par
+\par \endash \~Didier\~! s\rquote \'e9cria-t-il d\rquote une voix br\'e8ve et coup\'e9e\~; c\rquote est de Didier qu\rquote elle parle\~; Pelo Rouan le d\'e9teste\~; elle veut le sauver parce qu\rquote il veut le tuer. Et les Loups\'85 par le no
+m de Treml, il y aura quelqu\rquote un pour le d\'e9fendre\~!
+\par
+\par Et il se reprit \'e0 marcher \'e0 pas de g\'e9ant dans la direction de La Tremlays.
+\par
+\par Il semblait avoir retrouv\'e9 l\rquote agilit\'e9 de ses jeunes ann\'e9es, et per\'e7ait droit devant lui, au milieu des plus \'e9pais fourr\'e9s, comme un sanglier au lancer.
+\par
+\par En ce moment, pour la premi\'e8re fois, il sentait quelle puissance avait prise au fond de son c\'9cur son attachement pour le jeune capitaine, son nouveau ma\'eetre. \'c0 cette honn\'eate et fid\'e8le nature, il fallait un homme \'e0 qui se d\'e9
+vouer, et le souvenir de Treml ne suffisait pas \'e0 satisfaire l\rquote \'e9ternel besoin d\rquote ob\'e9ir et d\rquote aimer qui constituait chez Jude, presque tout l\rquote homme moral.
+\par
+\par En arrivant \'e0 la grille du parc de La Tremlays, Jude \'e9tait plus inquiet encore qu\rquote au d\'e9part, car son flair de fils de la for\'eat lui r\'e9v\'e9lait la pr\'e9sence d\rquote une immense embuscade.
+\par
+\par Il sentait d\rquote instinct que le ch\'e2teau \'e9tait entour\'e9 de myst\'e9rieux ennemis.
+\par
+\par Tout \'e9tait tranquille encore n\'e9anmoins, et Jude resta ind\'e9cis, n\rquote osant peser sur la corde qui mettait en mouvement la cloche de la grille.
+\par
+\par Qu\rquote il entr\'e2t par l\'e0 ou par la ma\'eetresse porte, donnant sur la cour du ch\'e2teau, il y avait pour lui danger pareil d\rquote \'eatre reconnu\~; or, Jude ne s\rquote appartenait point, et son z\'e8
+le pour le capitaine ne pouvait lui faire oublier enti\'e8rement et si vite qu\rquote il avait jur\'e9 de donner sa vie \'e0 Treml.
+\par
+\par Heureusement, pendant qu\rquote il h\'e9sitait, il vit briller la lumi\'e8re d\rquote une lanterne \'e0 travers les arbres, et bient\'f4t il distingua l\rquote imposante tournure de dame Goton, qui, la pipe \'e0 la bouche et \'e0 la main un \'e9
+norme trousseau de cl\'e9s, s\rquote en venait voir, selon sa coutume, si toutes les portes \'e9taient bien closes.
+\par
+\par Dame Goton et Jude \'e9taient trop bons amis pour que le lecteur conserve la moindre inqui\'e9tude au sujet du vieil \'e9cuyer dans l\rquote embarras.
+\par
+\par Nous laisserons la femme de charge l\rquote introduire avec tout le myst\'e8re d\'e9sirable, et nous r\'e9clamerons place \'e0 table dans la salle \'e0 manger de M.\~Herv\'e9 de Vaunoy.
+\par
+\par Le souper \'e9tait copieux et bien ordonn\'e9. B\'e9chameil, qui avait dormi sur sa rancune et n\rquote \'e9tait point f\'e2ch\'e9 de veiller personnellement au salut de ses cinq cent mille livres, faisait grand honneur \'e0 une seconde \'e9
+dition de son fameux blanc-manger, qu\rquote il avait revue et corrig\'e9e pour la circonstance.
+\par
+\par Le vin \'e9tait excellent\~; l\rquote officier du roi, qui commandait les sergents de Rennes, se trouvait \'eatre un joyeux vivant\~; Didier lui-m\'eame accueillait avec plus de bienveillance l\rquote hospitalit\'e9 empress\'e9e de Vaunoy.
+\par
+\par Une seule chose manquait au festin, c\rquote \'e9tait la pr\'e9sence d\rquote Alix, retenue en son appartement par la fi\'e8vre qui ne l\rquote avait pas quitt\'e9e depuis la veille.
+\par
+\par Mais Alix, il faut le dire, \'e9tait merveilleusement remplac\'e9e par sa tante, mademoiselle Olive de Vaunoy, laquelle tenait le centre de la table, et faisait les honneurs avec une gr\'e2ce qu\rquote il ne nous est point donn\'e9 de d\'e9crire.
+\par
+\par Parmi les valets qui servaient \'e0 table, nous citerons ma\'eetre Alain et Lapierre. Vaunoy ne les perdait pas de vue\~; et, tout en faisant mille caresses au jeune capitaine, il paraissait accuser ses deux supp\'f4ts de lenteur, et contenait di
+fficilement son impatience.
+\par
+\par Le premier service avait \'e9t\'e9 enlev\'e9 pour faire place aux r\'f4tis, puis \'e0 la p\'e2tisserie, qui, plac\'e9e au centre de la table, s\rquote entourait d\rquote un double cordon de dessert. On versait les vins du Midi, ce qui semblait causer \'e0
+ B\'e9chameil et \'e0 l\rquote officier rennais une notable satisfaction.
+\par
+\par Didier tendit son verre par-dessus son \'e9paule. Ce fut Lapierre qui versa. Vaunoy et lui \'e9chang\'e8rent un rapide coup d\rquote \'9cil.
+\par
+\par Mais, au moment de porter le verre \'e0 ses l\'e8vres, Didier se tourna brusquement et regarda Lapierre en face.
+\par
+\par Le saltimbanque \'e9m\'e9rite soutint parfaitement ce regard, et demeura sans sourciller, \'e0 la position du laquais derri\'e8re la chaise de son ma\'eetre.
+\par
+\par Didier r\'e9pandit ostensiblement le contenu de son verre sur le parquet, et fit \'e0 Lapierre un signe imp\'e9rieux de s\rquote \'e9loigner, ce que celui-ci ex\'e9cuta aussit\'f4t en s\rquote inclinant avec un feint respect.
+\par
+\par Vaunoy \'e9tait devenu p\'e2le.
+\par
+\par \endash \~Notre vin de Guyenne ne pla\'eet pas au capitaine Didier\~? demanda-t-il en s\rquote effor\'e7ant de sourire.
+\par
+\par \endash \~Ne parlez pas ainsi, monsieur mon ami, interrompit B\'e9chameil qui cherchait un bon mot depuis le potage, ou monsieur le capitaine vous actionnera en calomnie devant notre parlement.
+\par
+\par Cela dit, B\'e9chameil crut devoir \'e9clater de rire.
+\par
+\par \endash \~Monsieur de Vaunoy, r\'e9pondit le capitaine avec une froide politesse, veuillez m\rquote excuser, s\rquote il vous pla\'eet. Veuillez surtout faire en sorte que cet homme ne m\rquote approche jamais. J\rquote
+ai mes raisons pour parler ainsi, M.\~de\~Vaunoy.
+\par
+\par \endash \~Sortez, Lapierre\~! dit le ma\'eetre de La Tremlays. Mon jeune ami, ajouta-t-il, choisissez, je vous en supplie, entre tous mes valets. Vous pla\'eet-il d\rquote \'eatre servi par mon majordome en personne\~?
+\par
+\par C\rquote \'e9tait litt\'e9ralement tomber de Charybde en Scylla, car Lapierre, en sortant, avait remis au majordome le flacon qu\rquote il tenait \'e0 la main.
+\par
+\par Didier salua l\'e9g\'e8rement en signe d\rquote acquiescement, et tendit son verre \'e0 ma\'eetre Alain, qui l\rquote emplit jusqu\rquote au bord.
+\par
+\par \endash \~\'c0 la sant\'e9 du roi\~! dit le ma\'eetre de La Tremlays en se levant.
+\par
+\par Tous les convives l\rquote imit\'e8rent, except\'e9 mademoiselle Olive, que le privil\'e8ge de son sexe dispensait de ce mouvement.
+\par
+\par \endash \~\'c0 la sant\'e9 du roi\~! r\'e9p\'e9ta Didier, qui but son verre d\rquote un trait.
+\par
+\par Un imperceptible sourire plissa la l\'e8vre d\rquote Herv\'e9 de Vaunoy.
+\par
+\par Il fit un signe \'e0 ma\'eetre Alain.
+\par
+\par Celui-ci s\rquote approcha d\rquote une fen\'eatre ouverte et lan\'e7a dehors le flacon qui avait servi \'e0 remplir le verre de Didier.
+\par
+\par Nul ne remarqua cet incident, et le souper continua comme si de rien n\rquote e\'fbt \'e9t\'e9.
+\par
+\par Au bout de quelques minutes, Didier cessa tout \'e0 coup de r\'e9pondre aux gracieuses pr\'e9venances dont l\rquote accablait mademoiselle Olive. Sa t\'eate pesait sur ses \'e9paules\~; ses paupi\'e8res luttaient en vain pour ne point se fermer.
+\par
+\par On e\'fbt dit qu\rquote il \'e9tait en proie \'e0 un irr\'e9sistible besoin de sommeil.
+\par
+\par Olive, scandalis\'e9e, rentra en un digne silence\~; ce qui permit au capitaine de s\rquote endormir tout \'e0 fait.
+\par
+\par \endash \~Saint-Dieu, dit Vaunoy, notre jeune ami n\rquote est pas aimable ce soir\~! Il jette notre vin et s\rquote endort \'e0 notre barbe. Lui auriez-vous cont\'e9 une histoire, mademoiselle ma s\'9cur\~?
+\par
+\par Olive se pin\'e7a les l\'e8vres et foudroya son fr\'e8re du regard.
+\par
+\par \endash \~Cela n\rquote expliquerait pas pourquoi il a r\'e9pandu son vin de Guyenne, dit B\'e9chameil avec son habituelle na\'efvet\'e9.
+\par
+\par \endash \~Nous lui passerons tout cela en faveur de son titre d\rquote officier du roi, reprit joyeusement le ma\'eetre de La Tremlays, et nous pousserons l\rquote attention jusqu\rquote \'e0
+ le faire emporter dans son fauteuil afin de ne point troubler son sommeil.
+\par
+\par Deux valets en effet soulev\'e8rent le si\'e8ge de Didier et l\rquote emport\'e8rent toujours dormant, \'e0 sa chambre. Cela r\'e9jouit fort M.\~de\~B\'e9chameil et l\rquote officier rennais, qui jura sur son honneur que M.\~de\~Vaunoy savait exercer l
+\rquote hospitalit\'e9 dans les formes.
+\par
+\par Didier ne s\rquote \'e9veilla point pendant le trajet. Les deux valets le d\'e9pos\'e8rent endormi sur son lit et se retir\'e8rent.
+\par
+\par Une heure apr\'e8s environ, un bruit terrible se fit autour du ch\'e2teau. Les portes furent attaqu\'e9es toutes \'e0 la fois, et bris\'e9es d\rquote autant plus facilement qu\rquote il ne se pr\'e9senta personne pour les d\'e9fendre.
+\par
+\par Par une fatalit\'e9 singuli\'e8re, sergents et soldats de la mar\'e9chauss\'e9e se trouvaient casern\'e9s dans une grange qu\rquote on avait ferm\'e9e en dehors.
+\par
+\par Une seule personne fit r\'e9sistance, ce fut la vieille Goton qui apr\'e8s avoir inutilement essay\'e9 de relever le courage de ma\'eetre Simonnet et des autres valets de Vaunoy, saisit bravement un mousquet, et fit le coup de feu par la fen\'ea
+tre de la cuisine.
+\par
+\par Au moment o\'f9 l\rquote on entendit les premiers bruits de cette attaque inopin\'e9e et furieuse, Vaunoy \'e9tait dans son appartement avec ma\'eetre Alain, Lapierre et deux autres valets arm\'e9s.
+\par
+\par \endash \~Voici l\rquote instant, dit-il avec un certain trouble dans la voix\~; il dort et vous \'eates quatre. Saint-Dieu\~! ne me le manquez pas cette fois.
+\par
+\par \endash \~Je m\rquote en chargerai tout seul, reprit Lapierre\~; et en v\'e9rit\'e9, ce jeune fou prend \'e0 t\'e2che de me donner envie de le tuer. Voil\'e0 deux fois qu\rquote il me foule aux pieds depuis hier.
+\par
+\par \endash \~Tr\'eave de paroles\~! interrompit Vaunoy\~; \'e0 vous le capitaine, \'e0 moi les Loups\~!
+\par
+\par Les quatre estafiers s\rquote engag\'e8rent dans le long corridor qui conduisait \'e0 la chambre de Didier, Lapierre marchait le premier, \'e9p\'e9e nue dans la main droite, poignard dans la gauche.
+\par
+\par Ma\'eetre Alain venait le dernier, ce qui lui donna occasion de dire, sans \'eatre aper\'e7u, un mot \'e0 sa bouteille carr\'e9e.
+\par
+\par \endash \~Attention\~! dit Lapierre en arrivant \'e0 la porte qui n\rquote \'e9tait point ferm\'e9e. Je vais l\rquote exp\'e9dier tout seul. Cependant s\rquote il s\rquote \'e9veillait par le plus grand des hasards, vous viendriez \'e0 la rescousse.
+
+\par
+\par Il entra. Une obscurit\'e9 profonde r\'e9gnait dans la chambre de Didier. Lapierre avan\'e7a doucement\~; et, lorsqu\rquote il se crut \'e0 port\'e9e du lit, il leva son \'e9p\'e9e.
+\par
+\par Une autre \'e9p\'e9e arr\'eata la sienne dans l\rquote ombre. Lapierre recula \'e9tonn\'e9.
+\par
+\par \endash \~L\'e8ve la lanterne, Jacques, dit-il \'e0 l\rquote un des valets.
+\par
+\par Celui-ci ob\'e9it, et nos quatre assassins aper\'e7urent debout, devant le lit de Didier endormi, un homme de grande taille, qui droit et ferme sur la hanche, pr\'e9sentait la pointe de son \'e9p\'e9e nue.
+\par
+\par Le vieux majordome poussa un cri de surprise.
+\par
+\par \endash \~Saint-J\'e9sus, dit-il, gare \'e0 nous\~! Je le reconnais, cette fois\~; nous ne sommes pas trop de quatre\~: c\rquote est Jude Leker, l\rquote ancien \'e9cuyer de Nicolas Treml\~!
+\par
+\par }\pard\plain \s1\qc\sb600\sa480\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc97743831}XXX\line Quatre contre un{\*\bkmkend _Toc97743831}\line \line
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {Jude avait \'e9t\'e9 introduit, comme nous l\rquote avons dit, par la vieille femme de charge, et avait attendu son ma\'eetre sur
+le lit de camp qui se trouvait dans un coin de la chambre.
+\par
+\par Il s\rquote \'e9tait fort \'e9tonn\'e9 lorsqu\rquote il avait vu Didier, endormi, apport\'e9 par deux valets, et son inqui\'e9tude avait redoubl\'e9\~; mais il \'e9tait rest\'e9 coi, afin de n\rquote \'eatre point aper\'e7u.
+\par
+\par \'c0 plusieurs reprises, quand les valets furent partis, il appela son ma\'eetre \'e0 voix basse. Celui-ci plong\'e9 dans un sommeil de plomb n\rquote eut garde de lui r\'e9pondre. Le breuvage que lui avait vers\'e9 ma\'eetre Alain au souper \'e9
+tait une pr\'e9paration opiac\'e9e m\'eal\'e9e \'e0 forte dose au vin de Guyenne, si bien appr\'e9ci\'e9 par M.\~de\~B\'e9chameil.
+\par
+\par Ce silence obstin\'e9 mit une lugubre appr\'e9hension dans l\rquote esprit de Jude.
+\par
+\par \endash \~C\rquote est \'e9trange\~! pensa-t-il. Serait-ce un cadavre que ces hommes viennent d\rquote apporter\~?
+\par
+\par Il se leva doucement et posa sa main sur le c\'9cur du jeune homme qui battait fort tranquillement.
+\par
+\par \endash \~Il dort\~! se dit Jude avec un soupir de soulagement. Que Dieu lui donne un long et tranquille sommeil\~!
+\par
+\par Ce souhait devait \'eatre rempli outre mesure.
+\par
+\par Au moment o\'f9 Jude regagnait sa couche, le fracas de l\rquote attaque \'e9clata de toutes parts.
+\par
+\par Le vieil \'e9cuyer prit son \'e9p\'e9e, et se tint pr\'eat \'e0 tout \'e9v\'e9nement.
+\par
+\par Au bout de quelques minutes, il entendit un bruit de pas dans le corridor et saisit quelques mots de la conversation des quatre assassins.
+\par
+\par \endash \~Il faut pourtant l\rquote \'e9veiller, se dit-il.
+\par
+\par Et il secoua rudement Didier, qui resta inerte et comme mort.
+\par
+\par Le brave \'e9cuyer, de guerre lasse, prit son parti et se pla\'e7a devant le lit, l\rquote \'e9p\'e9e haute.
+\par
+\par \endash \~Si c\rquote est Pelo Rouan, pensa-t-il, je l\rquote adjurerai au nom de Treml, et d\rquote ailleurs, Pelo Rouan ne frappera pas un homme endormi, j\rquote en suis s\'fbr\'85 Mais si ce n\rquote est pas Pelo Rouan\~?
+\par
+\par En guise de r\'e9ponse \'e0 cette embarrassante question, Jude assura son \'e9p\'e9e et se mit en garde.
+\par
+\par Au m\'eame instant, la porte fut ouverte et donna passage aux estafiers de Vaunoy.
+\par
+\par Pour \'eatre plus vieux de vingt ans, Jude Leker n\rquote avait point perdu cette robuste et martiale apparence qui avait donn\'e9 jadis \'e0 r\'e9fl\'e9chir aux rou\'e9s de la suite du r\'e9gent.
+\par
+\par Dans la position qu\rquote il avait prise devant le lit du capitaine, sa grande taille se d\'e9veloppait fi\'e8rement et montrait, \'e0 la vacillante clart\'e9 de la lanterne, le vigoureux dessin de ses formes athl\'e9tiques. Sur son visage r\'e9
+gnait ce calme profond qui, lorsqu\rquote un homme est en face du p\'e9ril, annonce une d\'e9termination indomptable.
+\par
+\par Son regard restait lourd, presque apathique, et chacun de ses muscles gardait l\rquote immobilit\'e9 de l\rquote acier.
+\par
+\par Au seul nom de Jude, Lapierre crut deviner une alarmante complication. La pr\'e9sence de l\rquote ancien \'e9cuyer de Treml aupr\'e8s du capitaine rendait plus irr\'e9vocable, s\rquote il est possible, l\rquote arr\'ea
+t de mort qui pesait sur ce dernier, car cette r\'e9union n\rquote \'e9tait peut-\'eatre pas due au hasard, et, en tout cas, elle donnait une force nouvelle aux motifs que Vaunoy avait de redouter Didier.
+\par
+\par Le premier mouvement de Lapierre fut donc d\rquote ordonner l\rquote attaque\~; mais un coup d\rquote \'9cil jet\'e9 sur la ferme attitude du vieil \'e9cuyer retint cet ordre sur sa l\'e8vre.
+\par
+\par Il connaissait de r\'e9putation Jude, qui avait pass\'e9 autrefois pour le plus vaillant homme d\rquote armes du pays rennais, et ce qu\rquote il voyait de lui n\rquote \'e9tait point fait pour d\'e9mentir cette renomm\'e9e.
+\par
+\par Jude \'e9tait seul, mais des quatre estafiers deux \'e9taient des valets pris pour faire nombre\~; le troisi\'e8me, ma\'eetre Alain, vieillard d\'e9bile et us\'e9 par le vice, chancelait d\'e9j\'e0 sous le poids d\rquote une ivresse fort avanc\'e9e.
+
+\par
+\par Le quatri\'e8me enfin, qui \'e9tait Lapierre en personne, pouvait, pouss\'e9 \'e0 bout, ne pas \'eatre un adversaire \'e0 d\'e9daigner\~: mais la guerre n\rquote \'e9tait point son fait en d\'e9finitive, et il ne combattait jamais qu\rquote au pis-aller.
+
+\par
+\par De sorte que les forces en pr\'e9sence, sans se balancer exactement, n\rquote \'e9taient pas non plus trop in\'e9gales.
+\par
+\par Ma\'eetre Alain \'e9tait au flanc de Jude, \'e0 bonne distance, il est vrai\~; Lapierre faisait face, et les deux valets se trouvaient entre ce dernier et le marjordome.
+\par
+\par Apr\'e8s cette courte r\'e9flexion, Lapierre baissa son \'e9p\'e9e et remit son poignard \'e0 sa ceinture.
+\par
+\par \endash \~Mon compagnon, dit-il \'e0 Jude d\rquote un ton d\'e9lib\'e9r\'e9, le v\'e9n\'e9rable ma\'eetre d\rquote h\'f4tel de La Tremlays pr\'e9tend vous reconna\'eetre pour un ancien serviteur de la maison. \'c0 ce titre, je me d\'e9
+clare fort joyeux de faire votre connaissance. Voulez-vous, s\rquote il vous pla\'eet, nous livrer passage afin que nous puissions accomplir notre t\'e2che\~?
+\par
+\par Jude ne r\'e9pondit point et demeura immobile.
+\par
+\par \endash \~Mon compagnon, reprit Lapierre, nous sommes quatre et vous \'eates seul. En outre, si vous voulez prendre la peine d\rquote ouvrir vos oreilles, vous ne douterez point que nous n\rquote ayons dans le ch\'e2teau de nombreux auxiliaires.
+\par
+\par Le fracas redoublait en effet, les Loups avaient fait irruption \'e0 l\rquote int\'e9rieur. C\rquote \'e9tait un vacarme assourdissant qui e\'fbt \'e9veill\'e9 un mort.
+\par
+\par Pourtant le capitaine dormait toujours.
+\par
+\par \endash \~Mon compagnon, dit pour la troisi\'e8me fois Lapierre qui prit un ton caressant et envoya un rapide coup d\rquote \'9cil \'e0 ses gens, je serais f\'e2ch\'e9 d\rquote user envers vous de violence, mais\'85
+\par
+\par Il n\rquote acheva pas. Les cinq \'e9p\'e9es lanc\'e8rent \'e0 la fois cinq gerbes d\rquote \'e9tincelles.
+\par
+\par Il y eut un court cliquetis. Ma\'eetre Alain tomba sur ses genoux en poussant un g\'e9missement sourd, et l\rquote un des valets mesura le sol au milieu d\rquote une mare de sang.
+\par
+\par Jude, qui s\rquote \'e9tait fendu deux fois coup sur coup se remit en garde bellement.
+\par
+\par Lapierre recula ainsi que le second valet.
+\par
+\par Le mauvais succ\'e8s de la tra\'eetreuse attaque qu\rquote il avait tent\'e9e au moment m\'eame o\'f9 il semblait vouloir parlementer, le d\'e9concerta quelque peu, et il jeta un piteux regard sur ses compagnons hors de combat.
+\par
+\par \endash \~Vertudieu\~! grommela-t-il, ce n\rquote \'e9tait pas trop de quatre, en effet. L\'e8ve la lanterne, Jacques.
+\par
+\par Jacques n\rquote avait pas \'e9t\'e9 touch\'e9. Il ob\'e9it.
+\par
+\par La lumi\'e8re tomba d\rquote aplomb sur le justaucorps de Jude, et Lapierre poussa un cri de joie.
+\par
+\par Le vieil \'e9cuyer restait droit et ferme, mais son sang coulait abondamment par trois blessures.
+\par
+\par L\rquote assaut n\rquote \'e9tait pas si mauvais que Lapierre l\rquote avait cru d\rquote abord.
+\par
+\par \endash \~Il ne s\rquote agit que d\rquote attendre, reprit-il en ricanant.
+\par
+\par Toute son insolence \'e9tait revenue. Il ajouta\~:
+\par
+\par \endash \~Du diable s\rquote il reste un quart d\rquote heure debout avec ces trois saign\'e9es. Attention, Jacques\~! il est \'e0 nous. Fais comme moi, accule-toi au mur et reste en garde. S\rquote il quitte sa position pour m\rquote
+attaquer, tu iras au lit et tu feras l\rquote affaire\~; si c\rquote est toi qu\rquote il attaque, je me charge du capitaine. S\rquote il se tient tranquille, ne bougeons pas. D\'e8s qu\rquote il tombera au bout de son sang, nous ach\'e8
+verons notre besogne.
+\par
+\par Jacques ob\'e9it encore. Lapierre et lui s\rquote adoss\'e8rent au mur. Ma\'eetre Alain et l\rquote autre valet gisaient \'e0 terre sans mouvement, et morts, suivant toute apparence.
+\par
+\par Jude envisagea sa situation avec tout le calme de son sto\'efque courage\~: sa situation \'e9tait d\'e9sesp\'e9r\'e9e.
+\par
+\par Lapierre, l\rquote effront\'e9 coquin avait parfaitement \'e9tabli le dilemme\~; Jude ne pouvait se sauver qu\rquote en attaquant, mais s\rquote il attaquait, Didier \'e9tait mort.
+\par
+\par Le choix de Jude ne pouvait \'eatre douteux\~; il garda son poste.
+\par
+\par Cependant, il se sentait faiblir de minute en minute\~; ses forces s\rquote en allaient avec son sang.
+\par
+\par Une fois, le bruit que faisaient les Loups s\rquote approcha dans la direction de la chambre\~; Jude eut une lueur d\rquote espoir.
+\par
+\par \endash \~Pelo Rouan\~! cria-t-il, au secours\~!
+\par
+\par Mais le bruit s\rquote \'e9loigna, et Pelo Rouan ne vint pas.
+\par
+\par \endash \~Hol\'e0\~! dit Lapierre\~; le charbonnier se m\'eale-t-il aussi de prot\'e9ger l\rquote orphelin\~! heureusement il est \'e0 trop bonne distance pour entendre et, puisque ce brave gar\'e7on appelle ainsi les absents, c\rquote
+est signe que sa cervelle d\'e9loge. Il a chancel\'e9, sur ma foi\~!
+\par
+\par Jude se redressa vivement, mais Lapierre ne s\rquote \'e9tait point tromp\'e9. Il avait chancel\'e9.
+\par
+\par En se relevant, il dit\~:
+\par
+\par \endash \~Monsieur le capitaine, \'e9veillez-vous\~!
+\par
+\par \endash \~Ah \'e7a\~! murmura l\rquote ancien saltimbanque, c\rquote est un taureau que cet \'e9cuyer\~? Il a d\'e9j\'e0 perdu plus de sang qu\rquote il n\rquote y en a dans mes veines, et il est encore debout. Si l\rquote
+autre allait finir son somme, nous serions ici \'e0 terrible f\'eate.
+\par
+\par Jude p\'e2lissait et haletait.
+\par
+\par \endash \~\'c9veillez-vous, monsieur le capitaine\~! cria-t-il encore d\rquote une voix affaiblie d\'e9j\'e0. \'c9veillez-vous\~!
+\par
+\par \endash \~Pourquoi ne pas lui donner le nom de son p\'e8re, mon compagnon\~? demanda Lapierre avec ironie. Allons\~! ne te g\'eane pas. Ce nom, prononc\'e9 en ce lieu, aurait peut-\'eatre une vertu magique.
+\par
+\par Jude ne comprenait point. Il mit la main sur une de ses blessures afin d\rquote arr\'eater le sang\~: mais Lapierre impitoyable et press\'e9 d\rquote en finir, simula une attaque qui le for\'e7a de se remettre en garde.
+\par
+\par Le sang coula de nouveau.
+\par
+\par \endash \~\'c9veillez-vous, monsieur, \'e9veillez-vous\~! cria pour la troisi\'e8me fois Jude, qui s\rquote appuya, \'e9puis\'e9, aux colonnes du lit.
+\par
+\par Didier dormait toujours.
+\par
+\par Jude, \'e0 bout de forces, l\'e2cha son \'e9p\'e9e, glissa le long du lit et tomba dans son sang.
+\par
+\par \endash \~Dieu ne veut pas que je meure pour Treml\~! murmura-t-il avec un douloureux regret.
+\par
+\par \endash \~Et pour qui donc meurs-tu, mon brave gar\'e7on\~! s\rquote \'e9cria Lapierre en \'e9clatant de rire. Est-ce que, par hasard, tu ne saurais pas\~?\'85 Ce serait une excellente plaisanterie.
+\par
+\par Il s\rquote approcha de Jude qui respirait avec effort et ne bougeait plus.
+\par
+\par \endash \~Mon compagnon, dit-il en lui t\'e2tant le pouls, tu as encore trois minutes \'e0 vivre pour le moins. Veux-tu que je te conte une histoire\~? Qui ne dit mot consent, h\'e9\~? retiens-toi de mourir, cela va t\rquote
+amuser. Un soir, figure-toi, je passais par la for\'eat de Rennes, j\rquote \'e9tais saltimbanque de mon m\'e9tier et j\rquote avais besoin d\rquote un enfant. Ton pouls a l\rquote air de vouloir s\rquote \'e9teindre\~: un peu de patience, que diable\~
+! Sur le revers d\rquote un foss\'e9, j\rquote aper\'e7us une jolie petite cr\'e9ature emmaillot\'e9e de peau de mouton. Je laissai la peau de mouton, mais j\rquote emportai l\rquote enfant qui faisait justement mon affaire. Une fois \'e0 Paris\'85
+ Aurais-tu dessein de me fausser compagnie\~? J\rquote abr\'e8ge\~: cet enfant grandit\~; le hasard le fit \'e9chapper \'e0 ma tutelle\~; il devint page de M.\~le comte de Toulouse, puis gentilhomme de sa chambre, puis\'85 \'c0
+ la bonne heure, voici ton pouls qui recommence \'e0 battre comme il faut. Puis capitaine de la mar\'e9chauss\'e9e. Devines-tu\~?
+\par
+\par Une l\'e9g\'e8re et furtive rougeur monta au visage de Jude, qui n\'e9anmoins demeura immobile et garda ses yeux ferm\'e9s.
+\par
+\par \endash \~Tu ne devines pas\~? reprit Lapierre. Eh bien\~! je vais te mettre les points sur les }{\i i }{pour que tu t\rquote en ailles content dans l\rquote autre monde. Cela t\rquote expliquera en m\'eame temps pourquoi nous sommes ici de la part d
+\rquote Herv\'e9 de Vaunoy\~: l\rquote enfant que je trouvai dans la for\'eat avait nom Georges Treml.
+\par
+\par \'c0 peine Lapierre avait-il prononc\'e9 ce nom qu\rquote il poussa un cri de rage et de douleur.
+\par
+\par Un mouvement d\rquote incommensurable joie venait d\rquote emplir le c\'9cur de Jude et galvanisait son agonie. Le bon \'e9cuyer, retrouvant vie pour un instant au nom ador\'e9 du petit-fils de son ma\'eetre, avait \'e9treint, par un supr\'ea
+me effort, la gorge du saltimbanque qu\rquote il tenait renvers\'e9 sous lui.
+\par
+\par \endash \~Au secours, Jacques\~! r\'e2la celui-ci.
+\par
+\par Jacques s\rquote \'e9lan\'e7a, mais non pas assez vite. Jude avait ressaisi son \'e9p\'e9e et la plongea de toute sa force dans la poitrine de Lapierre.
+\par
+\par Puis, s\rquote appuyant d\rquote une main aux colonnes du lit, il re\'e7ut le choc du dernier valet.
+\par
+\par C\rquote \'e9tait encore un champion redoutable que Jude Leker \'e0 sa derni\'e8re heure. Le valet, gri\'e8vement bless\'e9 d\'e8s les premi\'e8res passes, jeta son arme et s\rquote enfuit.
+\par
+\par Jude se tra\'eena jusqu\rquote \'e0 la lanterne qui, \'e9teinte \'e0 demi et oubli\'e9e par terre, \'e9clairait d\rquote une lueur faible les r\'e9sultats de cette sc\'e8ne de carnage. Il la prit, ramena la flamme, et s\rquote aidant de ses mains, il rega
+gna le lit o\'f9 Didier, subissant toujours l\rquote effet du narcotique, dormait son l\'e9thargique sommeil.
+\par
+\par Ce fut avec une peine infinie que le bon \'e9cuyer, rassemblant tout ce qui lui restait de force, parvint \'e0 se relever. Il s\rquote appuya d\rquote une main sur les matelas, de l\rquote autre il dirigea l\rquote \'e2
+me de la lanterne sur le visage de Didier.
+\par
+\par Le capitaine \'e9tait couch\'e9 sur le dos, dans la position o\'f9 l\rquote avaient plac\'e9 les valets de Vaunoy. Il n\rquote avait point boug\'e9 depuis lors. La lumi\'e8re tomba d\rquote aplomb sur ses traits hardis et r\'e9guliers.
+\par
+\par Jude se mourait, mais sa joie atteignit au d\'e9lire. Il contempla un instant Didier endormi. Une extatique all\'e9gresse illumina sa simple et honn\'eate physionomie, tandis que deux larmes br\'fblantes sillonnaient lentement le h\'e2le de ses joues.
+
+\par
+\par \endash \~C\rquote est lui, murmura-t-il enfin, que Dieu le sauve et le b\'e9nisse\~! Voil\'e0 bien le front de Treml\~! et ces yeux ferm\'e9s, je m\rquote en souviens maintenant, sont bien les yeux d\rquote un Breton\~: hardis et bons\~! Oh\~! c\rquote
+est un beau soldat, que le dernier fils de Treml\~! C\rquote est un digne rejeton du vieil arbre. Si je l\rquote avais reconnu plus t\'f4t\~!\'85
+\par
+\par Il prit la main de Didier et se pencha sur elle, ne pouvant la soulever jusqu\rquote \'e0 sa l\'e8vre\~!
+\par
+\par \endash \~Notre monsieur\~! mon fils\~! poursuivit-il avec une passion si ardente que les derni\'e8res gouttes de son sang loyal remont\'e8rent \'e0 sa joue, \'e9veillez-vous pour que je vous salue du vaillant nom de vos p\'e8res\~! \'c9
+veillez-vous, enfant de Treml\~; votre vie sera belle et glorieuse d\'e9sormais\'85
+\par
+\par Il s\rquote arr\'eata\~; son regard exprima tout \'e0 coup une terreur.
+\par
+\par \endash \~Mon Dieu\~! mon Dieu\~! cria-t-il d\rquote une voix sourde\~; il dort et je vais mourir\~! Je vais mourir, emportant son secret, son bonheur\~: tout ce que Dieu vient de lui rendre\~!
+\par
+\par Jude regardait maintenant son jeune ma\'eetre avec des yeux d\'e9courag\'e9s. La vie l\rquote abandonnait\~; il le sentait, et c\rquote \'e9tait pour lui une accablante angoisse que de faire d\'e9faut pour ainsi dire au dernier Treml, que de l\rquote
+abandonner en ce moment supr\'eame, o\'f9 un seul mot, prononc\'e9 et entendu, lui rendrait fortune et noblesse.
+\par
+\par \endash \~Je ne veux pas mourir, reprit-il avec effort\~; ce serait trahison\~! Il faut que je vive pour le servir et pour l\rquote aimer. Arr\'eate-toi donc, mon sang\~; tu es \'e0 lui, tout \'e0 lui\~! Notre-Dame de Mi-For\'eat, sainte m\'e8
+re du Christ, ayez piti\'e9\~! Qu\rquote il s\rquote \'e9veille, ou que je vive\~! Sainte Vierge\~! la mort est sur moi. C\rquote est la premi\'e8re fois que j\rquote ai peur\~!
+\par
+\par Le malheureux vieillard tremblait son agonie et avait besoin de ses deux mains pour se retenir aux couvertures du lit. Une minute se passa pendant laquelle il souffrit un martyre que nous n\rquote essaierons pas de d\'e9peindre. Puis ses mains gliss\'e8
+rent lentement le long des couvertures.
+\par
+\par \endash \~\'c9veille-toi\~! \'e9veille-toi, r\'e2la-t-il. \'c9coute\~! \'c9coute-moi, notre monsieur\~! Il y a dans le creux du ch\'eane de la Fosse-aux-Loups un parchemin et de l\rquote or. Tout cela est \'e0 vous, Georges Treml\'85 \'e0 vous\~
+! Moi, je suis un mauvais serviteur\~: je meurs quand vous auriez besoin que je vive. Pardonnez-moi\~!\'85 pardonnez-moi\~! Treml\~! Treml\~!
+\par
+\par Ses jambes fl\'e9chirent\~; il tomba pesamment \'e0 la renverse en pronon\'e7ant une derni\'e8re fois le nom idol\'e2tr\'e9 de son ma\'eetre.
+\par
+\par Un silence de mort r\'e9gna dans la chambre pendant quelques minutes. La lanterne, demeur\'e9e sur le lit, jetait encore par intervalles de tristes lueurs sur cette sc\'e8ne de d\'e9solation.
+\par
+\par Tout \'e0 coup on entendit un long et retentissant b\'e2illement.
+\par
+\par L\rquote un des cadavres s\rquote agita et se mit \'e0 \'e9tirer ses membres, comme on fait apr\'e8s un bon sommeil.
+\par
+\par Ce cadavre \'e9tait celui de ma\'eetre Alain, le majordome, lequel n\rquote avait d\rquote autre blessure qu\rquote un large trou fait \'e0 son pourpoint. Le vieux buveur \'e9tait tomb\'e9 au choc de Jude, et, moiti\'e9 par frayeur, moiti\'e9
+ par ivresse, il ne s\rquote \'e9tait point relev\'e9.
+\par
+\par Or, on sait qu\rquote un homme ivre, si poltron qu\rquote il puisse \'eatre, s\rquote endormirait \'e0 dix pas de la bouche d\rquote un canon.
+\par
+\par Ma\'eetre Alain s\rquote \'e9tait endormi.
+\par
+\par En s\rquote \'e9veillant, son premier soin fut de donner une marque d\rquote affection \'e0 sa bouteille carr\'e9e. Il ne se souvenait de rien.
+\par
+\par Apr\'e8s avoir aval\'e9 une ample rasade, il se leva, chancelant, et plus ivre que jamais.
+\par
+\par \endash \~Pourquoi diable suis-je hors de mon lit\~? se demanda-t-il.
+\par
+\par Un coup d\rquote \'9cil jet\'e9 autour de lui \'e9claira sa m\'e9moire.
+\par
+\par \endash \~Oh\~! oh\~! dit-il\~; la bataille est finie. Voici mon vieux compagnon Jude dans l\rquote \'e9tat o\'f9 je le d\'e9sirais. Et ce jeune coquin de Georges Treml\~! il dort comme un bienheureux. Ma foi\~! je vais achever la besogne.
+\par
+\par Il prit son poignard et marcha laborieusement vers le lit, non sans dire un mot en chemin \'e0 sa bouteille, pour se donner du courage. Au premier pas, il tr\'e9bucha contre le corps de Lapierre.
+\par
+\par \endash \~Tiens, gronda-t-il, le voil\'e0 qui dort aussi\~! Lapierre\~! viens m\rquote aider, mon gar\'e7on.
+\par
+\par Lapierre n\rquote avait garde de r\'e9pondre. Ma\'eetre Alain se pencha sur lui et lui mit le goulot de son flacon carr\'e9 dans la bouche.
+\par
+\par \endash \~En veux-tu\~? demanda-t-il suivant sa coutume.
+\par
+\par L\rquote eau-de-vie se r\'e9pandit \'e0 terre. Ma\'eetre Alain se releva.
+\par
+\par \endash \~Il ne boira plus\~! dit-il avec solennit\'e9.
+\par
+\par Au moment o\'f9 il arrivait \'e0 port\'e9e du lit, il s\rquote arr\'eata pour \'e9couter une voix douce, mais \'e9plor\'e9e, qui chantait dans la cour, sous la fen\'eatre, un couplet de la romance d\rquote Arthur de Bretagne.
+\par
+\par \endash \~Joli moment pour chanter\~! murmura-t-il.
+\par
+\par La voix s\rquote interrompit et pronon\'e7a tout bas avec un accent d\'e9sol\'e9\~:
+\par
+\par \endash \~Didier\~! Didier\~!
+\par
+\par \endash \~Pr\'e9sent\~! dit en riant le majordome. Allons\~! un autre couplet, encore un couplet\~!
+\par
+\par La douce voix de jeune fille, comme si elle e\'fbt voulu ob\'e9ir \'e0 cet ordre ironique, reprit cette partie de la complainte qui raconte les douleurs de la duchesse Constance de Bretagne, et chanta d\rquote une voix pleine de larmes\~:
+\par
+\par }\pard \qc\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright {\i Elle cherchait, dans sa d\'e9tresse,
+\par La forteresse}{
+\par }{\i O\'f9 l\rquote Anglais tenait enferm\'e9
+\par Son bien-aim\'e9.}{
+\par }\pard \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright {
+\par Puis elle dit encore\~:
+\par
+\par \endash \~Didier\~! Oh\~! Didier\~! o\'f9 es-tu\~?
+\par
+\par Le vieux majordome, r\'e9duit \'e0 l\rquote \'e9tat d\rquote enfance par son ivresse, s\rquote approcha curieusement de la fen\'eatre pour voir la chanteuse\~; mais au m\'eame instant, la porte s\rquote ouvrit, et une vive lumi\'e8re inonda la chambre.
+
+\par
+\par Ma\'eetre Alain se retourna.
+\par
+\par Il vit Alix de Vaunoy, p\'e2le, l\rquote \'9cil \'e9gar\'e9, tenant \'e0 la main un flambeau.
+\par
+\par Elle, aussi, pronon\'e7a d\rquote une voix \'e9touff\'e9e le m\'eame nom que la chanteuse\~:
+\par
+\par \endash \~Didier\~! Didier\~!
+\par
+\par }\pard\plain \s1\qc\sb600\sa480\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc97743832}XXXI\line Alix et Marie{\*\bkmkend _Toc97743832}\line \line
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {Alix de Vaunoy entra. Elle \'e9tait bien chang\'e9e\~; son visage gardait les traces d\rquote
+une cruelle souffrance. Ses yeux avaient ce regard morne et fixe que laisse apr\'e8s soi la br\'fblante exaltation de la fi\'e8vre.
+\par
+\par Au moment o\'f9 le ma\'eetre de La Tremlays avait donn\'e9 le signal \'e0 ses quatre estafiers, Alix \'e9tait couch\'e9e sur son lit de douleur et sommeillait p\'e9niblement. Autour d\rquote
+elle veillaient mademoiselle Olive, sa tante, la fille de chambre Ren\'e9e et une autre servante. Le fracas de l\rquote attaque des Loups vint r\'e9veiller Alix en sursaut et frapper d\rquote \'e9
+pouvante les trois femmes qui la gardaient. Mademoiselle Olive s\rquote \'e9vanouit au premier coup de fusil, et les deux servantes s\rquote enfuirent affol\'e9es par la frayeur.
+\par
+\par Alix demeura seule.
+\par
+\par Son sommeil, si court et si agit\'e9 qu\rquote il e\'fbt \'e9t\'e9, l\rquote avait un peu repos\'e9e. Le bruit de l\rquote attaque, en \'e9branlant la faiblesse de son cerveau, y ressuscita quelques vagues pens\'e9es, comme la secousse imprim\'e9e \'e0
+ un vase rempli d\rquote eau y fait remonter les objets submerg\'e9s.
+\par
+\par Elle eut souvenir de son entretien avec Lapierre et de la mortelle douleur qui avait tortur\'e9 son \'e2me. Elle pronon\'e7a le nom de son p\'e8re, puis le nom de Didier, pour qui d\'e9sormais sa tendresse \'e9tait celle d\rquote une s\'9cur ou d\rquote
+un ange.
+\par
+\par Puis, encore, elle se leva, jeta sur ses \'e9paules une mante, prit un flambeau et quitta sa chambre.
+\par
+\par Il n\rquote y avait personne pour la retenir.
+\par
+\par Dans le corridor elle rencontra plusieurs Loups, qui, ma\'eetres du ch\'e2teau, le traitaient en pays conquis\~; mais les Loups s\rquote enfuirent \'e0 l\rquote aspect de cette p\'e2le figure, qui ressemblait de loin \'e0 un fant\'f4me.
+\par
+\par Ils n\rquote eurent garde de lui barrer le passage.
+\par
+\par Elle choisit d\rquote instinct le chemin de la chambre de Didier. On ne peut dire qu\rquote Alix f\'fbt en \'e9tat de somnambulisme. Elle \'e9tait bien r\'e9ellement \'e9veill\'e9e\~; mais son intelligence flottait dans un milieu obscur\~
+; elle pensait comme on r\'eave.
+\par
+\par Lorsqu\rquote elle ouvrit la porte du capitaine, seule, au milieu de la nuit, l\rquote id\'e9e ne lui vint m\'eame pas que ce p\'fbt \'eatre un acte condamnable ou simplement en dehors des lois des convenances. Malgr\'e9 les demi-t\'e9n\'e8bres o\'f9
+ son esprit \'e9tait plong\'e9, elle savait que, entre elle et Didier, il existait un obstacle infranchissable, un ab\'eeme rendu plus profond par les accablantes insinuations de Lapierre.
+\par
+\par Elle \'e9tait r\'e9sign\'e9e. Elle l\rquote avait dit \'e0 Dieu.
+\par
+\par Elle venait au secours d\rquote un homme qui avait \'e9t\'e9 son fianc\'e9, mais qui \'e9tait son fr\'e8re.
+\par
+\par Par l\rquote angoisse de son d\'e9vouement plut\'f4t que par l\rquote encha\'eenement logique de ses souvenirs et des affreux soup\'e7ons qui avaient pr\'e9c\'e9d\'e9 sa fi\'e8vre, elle sentait que Didier \'e9tait menac\'e9 de mort.
+\par
+\par Et elle venait.
+\par
+\par La sc\'e8ne que nous avons mis si longtemps \'e0 raconter, dans le chapitre qui pr\'e9c\'e8de, n\rquote avait r\'e9ellement dur\'e9 que quelques minutes, et quand Alix arriva au seuil de la chambre de Didier, le combat avait d\'e9j\'e0 pris fin.
+\par
+\par Elle entra, comme nous l\rquote avons dit, en pronon\'e7ant le nom de celui que sa pure et pieuse conscience lui permettait, lui ordonnait de d\'e9fendre.
+\par
+\par Le vieux majordome, stup\'e9fait de cette apparition, demeura immobile, et n\rquote eut pas m\'eame la force de demander conseil \'e0 sa bouteille. Alix qui avait fait quelques pas sans le voir, l\rquote aper\'e7ut enfin, et, de sa main tendue, lui d\'e9
+signa la porte. Le vieillard sortit aussi vite que le lui put permettre le m\'e9chant \'e9tat de ses jambes avin\'e9es.
+\par
+\par Alix posa son flambeau sur la table et s\rquote assit au pied du lit. Ses regards s\rquote \'e9garaient dans l\rquote obscurit\'e9 du corridor, \'e0 travers la porte entreb\'e2ill\'e9e.
+\par
+\par La fi\'e8vre revenait et mettait un voile plus \'e9pais sur son esprit.
+\par
+\par \endash \~Quelle \'e9trange odeur\~! dit-elle apr\'e8s quelques secondes de silence, pendant lesquelles son \'9cil n\rquote avait point cherch\'e9 Didier. Pourquoi ces hommes dorment-ils sur le carreau\~
+? Ils sont heureux de pouvoir dormir. Moi je vais prier.
+\par
+\par Elle mit la main sur son front, et entre ses l\'e8vres p\'e2les une pri\'e8re coula murmurant.
+\par
+\par Puis tout \'e0 coup elle frissonna, disant\~:
+\par
+\par \endash \~Ils mentent, ils mentent\~! Ce ne fut pas mon p\'e8re qui dirigea le bras de l\rquote assassin\~!
+\par
+\par \endash \~Didier\~! Didier\~! cria dans la cour, sous la fen\'eatre, la voix de jeune fille que nous avons entendue d\'e9j\'e0.
+\par
+\par \endash \~Didier\~! r\'e9p\'e9ta mademoiselle de Vaunoy en faisant effort pour ressaisir sa pens\'e9e fugitive\~; oui, c\rquote est vrai, je suis venue pour lui\'85 o\'f9 est-il\~?
+\par
+\par Elle jeta son regard autour de la chambre et aper\'e7ut le capitaine dormant aupr\'e8s d\rquote elle. Cette vue sembla \'e9clairer soudainement son intelligence.
+\par
+\par \endash \~Je me souviens, dit-elle, voil\'e0 que je me souviens\~! Il y avait dans les paroles de ce mis\'e9rable valet une terrible menace. Les assassins vont venir peut-\'eatre\'85
+\par
+\par Elle tourna avec effroi vers la porte ses yeux qui rencontr\'e8rent en chemin, sur le carreau, les trois pr\'e9tendus dormeurs.
+\par
+\par En m\'eame temps l\rquote odeur du sang vint de nouveau blesser son odorat.
+\par
+\par \endash \~Ils sont venus, s\rquote \'e9cria-t-elle\~; est-il bless\'e9\~? Non. Il repose. Dieu soit lou\'e9\~! son sommeil est tranquille. Mais qui donc a pu le d\'e9fendre\~?
+\par
+\par Elle prit le flambeau et l\rquote approcha successivement des trois cadavres.
+\par
+\par Elle reconnut Lapierre, lequel gardait, mort, son cynique et insouciant sourire.
+\par
+\par Elle reconnut aussi l\rquote autre valet.
+\par
+\par Le troisi\'e8me visage, celui de Jude, \'e9tait \'e9tranger \'e0 mademoiselle de Vaunoy. Elle le consid\'e9ra un instant en silence, puis, se penchant tout \'e0 coup, elle prit une de ses mains et la serrant avec passion\~:
+\par
+\par \endash \~Que Dieu ait votre \'e2me, murmura-t-elle avec gratitude, vous dont je ne sais pas le nom\~; vous \'eates mort pour le d\'e9fendre. Chaque matin et chaque soir, quand je serai loin du monde, je dirai une pri\'e8re pour que Dieu vous re\'e7
+oive en sa mis\'e9ricorde. Ils \'e9taient trois contre vous, davantage peut-\'eatre. Vous \'e9tiez un vaillant homme et un digne serviteur\~!
+\par
+\par Elle se releva et revint vers Didier.
+\par
+\par \endash \~Je veux rester l\'e0, reprit-elle\~: on n\rquote osera pas le tuer devant moi.
+\par
+\par Les Loups, cependant, continuaient de parcourir le ch\'e2teau\~; les uns buvaient, les autres d\'e9vastaient. Le bruit du pillage et de l\rquote orgie arrivait, comme par bouff\'e9es, le long des corridors.
+\par
+\par Lorsque ce fracas se calmait, Alix entendait, sans trop y prendre garde, des sanglots de femme dans la cour.
+\par
+\par Parmi ces sanglots, elle crut saisir une seconde fois le nom de Didier, et son oreille s\rquote ouvrit avidement.
+\par
+\par \endash \~Il ne m\rquote entend pas\~! disait la voix avec d\'e9couragement\~; il reconna\'eetrait mon chant, s\rquote il m\rquote entendait.
+\par
+\par Puis elle chantait parmi ses larmes\~:
+\par
+\par }\pard \qc\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright {\i Elle cherchait, dans sa d\'e9tresse,
+\par La forteresse
+\par O\'f9 l\rquote Anglais avait enferm\'e9
+\par Son bien-aim\'e9.}{
+\par }\pard \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright {
+\par Alix se pr\'e9cipita vers la fen\'eatre. La voix continua\~:
+\par
+\par }\pard \qc\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright {\i La nuit venait dans l\rquote ombre
+\par De la tour sombre,
+\par Elle disait sous le grand mur\~:
+\par Arthur\~! Arthur\~!}{
+\par }\pard \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright {
+\par Marie\~! c\rquote est Marie\~! dit Alix dont le c\'9cur battit avec force, c\rquote est Marie, la fianc\'e9e de Didier.
+\par
+\par Elle ouvrit la fen\'eatre.
+\par
+\par \endash \~Marie\~! appela-t-elle.
+\par
+\par La pauvre Fleur-des-Gen\'eats s\rquote \'e9tait laiss\'e9e tomber sur l\rquote herbe. Elle se releva vivement et reconnut \'e0 la fen\'eatre \'e9clair\'e9e les traits p\'e2lis de mademoiselle de Vaunoy.
+\par
+\par \endash \~L\rquote avez-vous vu\~? demanda-t-elle.
+\par
+\par \endash \~Il est l\'e0, r\'e9pondit Alix en se tournant vers le lit.
+\par
+\par La chambre de Didier \'e9tait au premier \'e9tage. La fen\'eatre qui s\rquote ouvrait sur la cour se trouvait entour\'e9e de vigoureuses pousses de vigne, dont les branches bossues descendaient tortueusement jusqu\rquote au sol. Fleur-des-Gen\'eats s
+\rquote \'e9lan\'e7a, l\'e9g\'e8re comme un oiseau. La vigne lui servit d\rquote \'e9chelle.
+\par
+\par L\rquote instant d\rquote apr\'e8s elle sautait au cou d\rquote Alix.
+\par
+\par \endash \~O\'f9 est-il\~? s\rquote \'e9cria-t-elle.
+\par
+\par Alix lui montra le lit, o\'f9 Didier, rev\'eatu de son uniforme \'e9tait \'e9tendu\'85
+\par
+\par \endash \~Comme je souffrais\~! dit-elle en essuyant une larme qui n\rquote avait pas eu le temps de s\'e9cher et qui brillait au milieu de son sourire\~; je tremblais d\rquote \'eatre arriv\'e9e trop tard. Merci, Alix\'85
+ merci, ma bonne demoiselle. Il dort\~; il ne sait pas que sa vie est en danger.
+\par
+\par \endash \~Et comment le sais-tu toi, Marie\~? demanda mademoiselle de Vaunoy qui songeait \'e0 son p\'e8re et avait peur.
+\par
+\par \endash \~Comment, je le sais, Alix\~? Ne sais-je pas tout ce qui le regarde\~?\'85
+\par
+\par Les yeux des jeunes filles se rencontr\'e8rent.
+\par
+\par Alix demanda\~:
+\par
+\par \endash \~Le danger qui le mena\'e7ait est-il donc connu dans la for\'eat\~?
+\par
+\par \endash \~C\rquote est de la for\'eat que vient ce danger, mademoiselle. Ils sont partis ce soir de la Fosse-aux-Loups. B\'e9ni soit Dieu qui a permis que les Loups n\rquote aient point trouv\'e9 encore la chambre o\'f9 il repose, il faut l\rquote \'e9
+veiller bien vite.
+\par
+\par \endash \~Les Loups, r\'e9p\'e9ta mademoiselle de Vaunoy avec terreur\~; les Loups veulent-ils donc aussi l\rquote assassiner\~?
+\par
+\par \endash \~Non, pas eux, mais un mis\'e9rable dont j\rquote ignore le nom, et qui leur a ouvert les portes de La Tremlays. Mon p\'e8re d\'e9teste le capitaine, parce qu\rquote il est fran\'e7ais, et encore pour autre chose. Mon p\'e8re a dit\~
+: je ne frapperai pas, mais je laisserai frapper. C\rquote \'e9tait dans notre loge qu\rquote il disait cela, et moi j\rquote \'e9coutais derri\'e8re la porte de ma chambre. Je me suis jet\'e9e aux genoux de mon p\'e8re\~; mon p\'e8re m\rquote a enferm
+\'e9e dans ma chambrette. Ah\~! que j\rquote ai pleur\'e9\~! Puis j\rquote ai repris courage, \'e0 force de prier. Regardez mes mains, Alix, elles saignent encore. J\rquote ai bris\'e9 les volets de ma fen\'eatre, j\rquote ai saut\'e9
+ dehors et je suis accourue \'e0 travers les taillis. Mais les murs du parc sont bien hauts, ma ch\'e8re demoiselle. J\rquote ai donn\'e9 mon \'e2me \'e0 Dieu avant de les franchir, car je croyais que l\rquote heure de ma mort \'e9
+tait venue. Notre-Dame de Mi-For\'eat a eu piti\'e9 de moi, Didier est sain et sauf, et je vous trouve veillant sur lui comme un bon ange.
+\par
+\par Elle s\rquote interrompit tout \'e0 coup en cet endroit. Un nuage passa sur son front.
+\par
+\par \endash \~Mais pourquoi veillez-vous sur lui, Alix\~? demanda-t-elle.
+\par
+\par Ce fut un mouvement passager. Alix n\rquote eut pas m\'eame besoin de r\'e9pondre. Fleur-des-Gen\'eats, en effet, aper\'e7ut les trois cadavres et poussa un cri d\rquote horreur.
+\par
+\par \endash \~Notre-Dame de Mi-For\'eat a eu piti\'e9 de toi, ma fille, r\'e9p\'e9ta mademoiselle de Vaunoy d\rquote un ton lent et grave. Deux de ces hommes qui sont maintenant devant Dieu \'e9taient des assassins\~: je les connais. L\rquote
+autre, que je ne connais pas, avait un c\'9cur g\'e9n\'e9reux et un bras vaillant. Pl\'fbt au ciel qu\rquote il v\'e9c\'fbt encore, car Didier n\rquote est pas hors de p\'e9ril. Ce sommeil \'e9trange m\rquote effraie, et je sais que les en
+nemis du capitaine sont capables de tout.
+\par
+\par Marie prit la main de Didier et la secoua.
+\par
+\par \endash \~\'c9veillez-vous\~! dit-elle\~; \'e9veillez-vous\'85 Mais voyez donc, Alix\~! Il ne bouge pas\~!
+\par
+\par Elle fr\'e9mit de la t\'eate aux pieds et ajouta\~:
+\par
+\par \endash \~Ce sommeil ressemble \'e0 la mort\~!
+\par
+\par \endash \~Ce sommeil y pourrait mener, ma fille, r\'e9pondit Alix dont les beaux traits avaient perdu leur jeune caract\'e8re et qui semblait avoir m\'fbri de dix ans depuis la veille\~; es-tu forte\~?
+\par
+\par \endash \~Je ne sais. Au nom de Dieu\~! aidez-moi plut\'f4t \'e0 l\rquote \'e9veiller.
+\par
+\par \endash \~Il ne s\rquote \'e9veillera pas. Aide-moi \'e0 le sauver.
+\par
+\par Fleur-des-Gen\'eats, soumettant son esprit \'e0 l\rquote intelligence sup\'e9rieure de sa compagne, vint vers elle et l\rquote implora du regard, attendant d\rquote elle seule le salut de Didier. Alix \'e9tait une noble fille. Dieu l\rquote \'e9
+prouvait ici-bas pour la glorifier au ciel.
+\par
+\par Elle se pencha sur Fleur-des-Gen\'eats et lui donna un baiser de m\'e8re.
+\par
+\par \endash \~Quand tu seras sa femme, dit-elle, sois bonne et douce, toujours, et garde-lui tout ton c\'9cur.
+\par
+\par \endash \~Pourquoi me dites-vous cela\~? dit Marie\~; vous parliez de le sauver\'85
+\par
+\par Mademoiselle de Vaunoy se redressa.
+\par
+\par \endash \~Tu as raison, dit-elle\~; h\'e2tons-nous.
+\par
+\par Elle passa rapidement le poignard de Jude \'e0 sa ceinture et donna celui de Lapierre \'e0 Marie, qui ouvrait de grands yeux et ne devinait point le projet de sa compagne.
+\par
+\par \endash \~Tu es enfant de la for\'eat, reprit Alix\~: tu sais monter \'e0 cheval et tu dois \'eatre forte. Il nous faut agir en hommes, cette nuit, ma fille. Fais comme moi, et si dans les corridors une arme se l\'e8
+ve sur Didier, fais comme moi encore, et meurs en le d\'e9fendant.
+\par
+\par Un feu h\'e9ro\'efque brillait dans les yeux d\rquote Alix pendant qu\rquote elle parlait ainsi.
+\par
+\par Fleur-des-Gen\'eats la contempla un instant, puis baissa la t\'eate en silence.
+\par
+\par \endash \~As-tu peur\~? demanda Mademoiselle de Vaunoy avec piti\'e9.
+\par
+\par \endash \~Non, r\'e9pondit Marie\~; mais je pense \'e0 votre d\'e9vouement, \'e0 vos esp\'e9rances d\rquote autrefois\'85
+\par
+\par Alix releva sur elle ses grands yeux fiers et doux.
+\par
+\par Sans r\'e9pondre, elle passa au cou de Didier toujours endormi la m\'e9daille de cuivre qu\rquote elle avait prise \'e0 Lapierre la nuit o\'f9 celui-ci avait tent\'e9 d\rquote assassiner le jeune capitaine dans les rues de Rennes. Ses yeux \'e9taient lev
+\'e9s vers le ciel.
+\par
+\par Aussit\'f4t ce devoir accompli, elle reprit avec \'e9nergie\~:
+\par
+\par \endash \~Ma fille, j\rquote aime Dieu. Tu seras ma s\'9cur, comme Didier est mon fr\'e8re. \'c0 l\rquote \'9cuvre\~! Il ne doit pas s\rquote \'e9veiller dans la maison de mon p\'e8re\~!
+\par
+\par Avec une vigueur dont nul n\rquote aurait pu la croire capable, surtout en ce moment o\'f9 elle venait de quitter le lit o\'f9 la clouait la fi\'e8vre, elle souleva les \'e9paules de Didier et fit signe \'e0 Marie de soulever les pieds.
+\par
+\par Marie ob\'e9it passivement, comme un enfant qui suit, sans les discuter, les ordres de son ma\'eetre.
+\par
+\par La couverture fut pass\'e9e sous le corps de Didier, les deux jeunes filles la prenant par les quatre coins, comme une civi\'e8re, enlev\'e8rent leur vivant fardeau.
+\par
+\par Elles fl\'e9chissaient sous le poids. N\'e9anmoins, elles s\rquote engag\'e8rent r\'e9solument dans les longs corridors de La Tremlays.
+\par
+\par De toutes parts, on entendait les rires et les chants des Loups qui, par bonheur, s\'e9rieusement occup\'e9s \'e0 boire, ne troubl\'e8rent point la retraite des deux jeunes filles.
+\par
+\par Elles travers\'e8rent sans obstacles les sombres galeries du ch\'e2teau et arriv\'e8rent au seuil de la cour, o\'f9 elles d\'e9pos\'e8rent le capitaine, pour reprendre haleine.
+\par
+\par Fleur-des-Gen\'eats haletait et tremblait. Alix respirait doucement et ne semblait point lasse. Sa compagne la contemplait avec une admiration m\'eal\'e9e d\rquote effroi.
+\par
+\par \endash \~Qu\rquote est-ce que cela\~? demanda Mademoiselle de Vaunoy en d\'e9signant un objet qui se mouvait dans l\rquote ombre du mur.
+\par
+\par \endash \~C\rquote est un cheval, r\'e9pondit Marie. Pendant que j\rquote errais dans la cour, un valet du ma\'eetre de La Tremlays, votre p\'e8re, est venu l\rquote attacher aupr\'e8s de la porte.
+\par
+\par \endash \~Nous n\rquote aurons pas besoin de la cl\'e9 des \'e9curies, alors. Quant \'e0 celle de la porte ext\'e9rieure, les gens de la for\'eat ont fait en sorte sans doute que nous puissions nous en passer. Encore un effort, ma fille\~!
+\par
+\par Elles reprirent leur fardeau\~; apr\'e8s bien des tentatives inutiles\~; elles parvinrent \'e0 placer le capitaine sur le cheval, et Marie, qui se mit en selle, le soutint.
+\par
+\par \endash \~Va, ma fille, dit Alix, j\rquote ai fait ce que j\rquote ai d\'fb, \'e0 toi d\rquote achever notre \'9cuvre en lui trouvant un asile.
+\par
+\par Fleur-des-Gen\'eats se pencha\~; mademoiselle de Vaunoy la baisa au front.
+\par
+\par \endash \~Vous \'eates bonne et g\'e9n\'e9reuse, mademoiselle, murmura Marie. Merci pour lui et merci pour moi.
+\par
+\par Les Loups avaient laiss\'e9, en effet, la porte ouverte. Alix frappa de la main la croupe du cheval, qui partit aussit\'f4t.
+\par
+\par \endash \~Que Dieu veille sur lui, dit-elle.
+\par
+\par Puis elle s\rquote assit sur le banc de pierre qui est l\rquote accessoire oblig\'e9 de toute porte bretonne.
+\par
+\par Ma\'eetre Alain, cependant, quelque peu d\'e9gris\'e9 par l\rquote apparition de la fille de son ma\'eetre, \'e9tait all\'e9 rendre compte \'e0 M.\~de\~Vaunoy du r\'e9sultat n\'e9gatif de l\rquote attaque nocturne tent\'e9e contre la personne de Didier.
+
+\par
+\par Le vieux majordome eut de la peine \'e0 trouver son ma\'eetre. Celui-ci avait quitt\'e9 son appartement aux premiers bruits de l\rquote attaque, avait fait seller son cheval, le cheval sur lequel Fleur-des-Gen\'eats et Didier galopent \'e0 l\rquote
+heure qu\rquote il est dans les all\'e9es de la for\'eat\~; puis, confiant dans les perfides mesures prises pour r\'e9duire les gens du roi \'e0 l\rquote impuissance, il s\rquote \'e9tait rendu au-devant des Loups qu\rquote
+il avait conduits, de sa personne, au hangar o\'f9 les voitures charg\'e9es d\rquote argent se trouvaient \'e0 couvert.
+\par
+\par Cela fait, il comptait enfourcher son cheval et courir d\rquote une traite jusqu\rquote \'e0 Rennes.
+\par
+\par Son plan, pour \'eatre extr\'eamement simple, n\rquote en \'e9tait que plus adroit. Didier, assassin\'e9 pendant l\rquote attaque, passerait naturellement pour avoir succomb\'e9 en d\'e9fendant les fonds du fisc qui \'e9taient \'e0
+ sa garde. Les Loups seuls seraient, \'e0 coup s\'fbr, accus\'e9s de ce meurtre, et lui, Vaunoy arrivant le premier \'e0 Rennes pour porter cette nouvelle, ne serait pas le moins d\'e9sol\'e9 de cette }{\i catastrophe }{qui enlevait ainsi, \'e0
+ la fleur de l\rquote \'e2ge, un jeune officier de si grande esp\'e9rance.
+\par
+\par Il n\rquote y avait pas jusqu\rquote \'e0 l\rquote intr\'e9pidit\'e9 connue de Didier qui ne d\'fbt ajouter une probabilit\'e9 nouvelle \'e0 la version du ma\'eetre de La Tremlays.
+\par
+\par Aussi ce dernier \'e9tait-il parfaitement s\'fbr de son fait. Sa seule inqui\'e9tude ou plut\'f4t son seul d\'e9sir \'e9tait d\'e9sormais de mettre une couple de lieues entre lui et ses r\'e9
+cents amis les Loups dont il avait de fortes raisons de suspecter les intentions \'e0 son \'e9gard.
+\par
+\par Apr\'e8s avoir fait pendant deux heures de vains efforts pour \'e9chapper \'e0 la surveillance de ces dangereux compagnons, il s\rquote \'e9tait enfin esquiv\'e9 et gagnait \'e0 t\'e2tons la porte de la cour pour trouver son cheval, lorsque ma\'ee
+tre Alain et lui se heurt\'e8rent dans l\rquote ombre.
+\par
+\par Aux premiers mots du majordome, Vaunoy fut frapp\'e9 comme d\rquote un coup de massue. Didier vivait. Tout le reste \'e9tait peine perdue.
+\par
+\par \endash \~Comment\~! mis\'e9rables l\'e2ches\~! s\rquote \'e9cria Vaunoy en blasph\'e9mant, vous n\rquote avez pas pu\~! Je jure Dieu que ce coquin de Lapierre\'85
+\par
+\par \endash \~Il est mort, interrompit Alain.
+\par
+\par \endash \~Mort\~? Mais ce d\'e9mon de capitaine s\rquote est donc \'e9veill\'e9\~?
+\par
+\par \endash \~Non. Mais son valet, que je n\rquote avais pu reconna\'eetre hier, \'e9tait Jude Leker, l\rquote ancien \'e9cuyer de Treml.
+\par
+\par \endash \~Jude Leker\~! r\'e9p\'e9ta Vaunoy qui fit le m\'eame raisonnement que Lapierre et en demeura \'e9cras\'e9, mais alors Georges Treml sait tout\'85 et il vit\~!
+\par
+\par \endash \~Ce n\rquote est pas ma faute, reprit ma\'eetre Alain\~; Jude Leker a \'e9t\'e9 tu\'e9 par les n\'f4tres, je suis rest\'e9 seul en face de ce Didier ou de ce Georges qui dormait comme une souche.
+\par
+\par \endash \~Eh bien\~? Eh bien\~?
+\par
+\par \endash \~Au moment o\'f9 j\rquote allais faire l\rquote affaire, j\rquote ai vu une personne\'85
+\par
+\par \endash \~Qui\~? interrompit encore Vaunoy en secouant \'e0 la briser l\rquote \'e9paule du vieillard, qui a pu t\rquote emp\'eacher\~?
+\par
+\par \endash \~Mademoiselle Alix de Vaunoy, votre fille, r\'e9pondit le majordome.
+\par
+\par \endash \~Ma fille\~! balbutia Vaunoy, Alix\~!
+\par
+\par Puis se redressant tout \'e0 coup\~:
+\par
+\par \endash \~Tu mens\~! s\rquote \'e9cria-t-il avec fureur\~; tu mens ou tu te trompes. Ma fille est sur son lit. Mais, Saint-Dieu\~! duss\'e9-je le frapper moi-m\'eame, je ne perdrai pas cette occasion achet\'e9e au p\'e9ril de ma vie\~!
+\par
+\par Il \'e9carta violemment le vieil Alain, qui resta coll\'e9 \'e0 la muraille de la galerie, et s\rquote \'e9lan\'e7a vers la chambre de Didier.
+\par
+\par Il y avait cinq minutes \'e0 peu pr\'e8s qu\rquote Alix et Fleur-des-Gen\'eats l\rquote avaient quitt\'e9e. Le flambeau br\'fblait encore sur la table.
+\par
+\par Herv\'e9, dont la cauteleuse et prudente nature \'e9tait en ce moment exalt\'e9e jusqu\rquote au transport, enjamba les trois cadavres, et se pr\'e9cipita sur le lit. Le lit \'e9tait vide.
+\par
+\par \endash \~\'c9chapp\'e9\~! murmura Vaunoy d\rquote une voix \'e9trangl\'e9e.
+\par
+\par Il arracha follement les draps du lit et les foula aux pieds dans sa fureur. Puis il s\rquote \'e9lan\'e7a, t\'eate baiss\'e9e, vers la porte.
+\par
+\par Mais il ne passa point le seuil. Un bras de fer le saisit et le repoussa au-dedans avec une irr\'e9sistible vigueur. Vaunoy releva la t\'eate et vit, debout devant lui, cet \'e9trange personnage masqu\'e9 de bl
+anc qui fermait la marche des Loups dans la for\'eat, et dont le pauvre Jude avait admir\'e9 la merveilleuse souplesse.
+\par
+\par Vaunoy voulut parler, le Loup Blanc lui ferma la bouche d\rquote un geste imp\'e9rieux, et entra dans la chambre \'e0 pas lents.
+\par
+\par \endash \~Toujours du sang l\'e0 o\'f9 tu passes, monsieur de Vaunoy, dit-il d\rquote une voix basse et qui vibrait profond\'e9ment.
+\par
+\par Il prit le flambeau et examina successivement les trois cadavres.
+\par
+\par Lorsqu\rquote il reconnut Jude, un douloureux mouvement agita les muscles de son visage, sous la blanche fourrure qui le recouvrait.
+\par
+\par \endash \~Il avait promis de le d\'e9fendre, murmura-t-il\~: c\rquote \'e9tait un Breton\~!
+\par
+\par Puis il ajouta d\rquote un ton m\'e9lancolique\~:
+\par
+\par \endash \~Il n\rquote y a plus que moi pour servir Treml vivant, ou ch\'e9rir le souvenir de Treml mort.
+\par
+\par \endash \~L\rquote ami\~! dit \'e0 ce moment Vaunoy qui avait r\'e9ussi \'e0 recouvrer quelque calme\~; je vous ai donn\'e9 ce soir cinq cent mille livres en beaux \'e9cus, c\rquote est bien le moins que vous me laissiez vaquer \'e0
+ mes affaires. Livrez-moi passage, s\rquote il vous pla\'eet, mon compagnon.
+\par
+\par Le Loup Blanc secoua sa pr\'e9occupation et regarda Herv\'e9 en face, \'e0 travers les trous de son masque. Puis il se tourna vers la porte ouverte et fit un signe. Cinq ou six hommes arm\'e9s se pr\'e9cipit\'e8rent dans la chambre.
+\par
+\par \endash \~\'c0 la Fosse\~! dit le Loup Blanc.
+\par
+\par Vaunoy se sentit soulever de terre et une large main s\rquote appuya sur sa bouche pour l\rquote emp\'eacher de crier.
+\par
+\par Quelques minutes apr\'e8s, \'e9tendu sur un brancard que portaient quatre hommes, au nombre desquels il crut reconna\'eetre deux de ses propres valets, Yvon et Corentin, masqu\'e9s de fourrure, Vaunoy faisait route vers la Fosse-aux-Loups.
+\par }\pard\plain \s1\qc\sb600\sa480\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc97743833}XXXII\line La chambrette{\*\bkmkend _Toc97743833}\line \line
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {Fleur-des-Gen\'eats soutenait de son mieux le capitaine endormi sur la selle. Elle ne voulait point s\rquote avouer \'e0 elle-m\'eame que la fatigue l\rquote
+accablait, mais elle n\rquote \'e9tait qu\rquote une jeune fille, et ses forces d\'e9faillaient rapidement.
+\par
+\par Par bonheur, si violent que f\'fbt le narcotique administr\'e9 par ma\'eetre Alain, son effet ne put r\'e9sister longtemps au mouvement du cheval. Au bout de quelques minutes, les membres de Didier se raidirent et son corps entier \'e9prouva de l\'e9g\'e8
+res convulsions.
+\par
+\par \endash \~Didier\~! s\rquote \'e9cria joyeusement Marie, c\rquote est moi qui vous ai sauv\'e9\~!
+\par
+\par C\rquote \'e9tait une de ces rares nuits o\'f9 l\rquote automne breton d\'e9ride son s\'e9v\'e8re aspect et oublie d\rquote agrafer son manteau de brouillards. La lune pendait, brillante, \'e0 la vo\'fbte du ciel limpide. Une fra\'ee
+che brise courait entre les troncs centenaires de l\rquote avenue, et venait \'e0 l\rquote odorat tout impr\'e9gn\'e9e des parfums de la gland\'e9e. Les hautes cimes des ch\'eanes se balan\'e7aient avec lenteur et harmonie, secouant \'e7\'e0 et l\'e0
+ sur les bruy\'e8res leurs couronnes sonores.
+\par
+\par Certes, on pourrait difficilement se figurer un r\'e9veil plus f\'e9erique que celui qui attendait Didier. Un instant le jeune capitaine crut poursuivre un r\'eave. Il se sentait emport\'e9 par le galop d\rquote un cheval, et entendait vaguement \'e0
+ son oreille les sons d\rquote une voix sympathique.
+\par
+\par Mais la brise de la for\'eat arrivait de plus en plus froide \'e0 son front, et chassait les derni\'e8res brumes de l\rquote opium. Il souleva enfin sa paupi\'e8re alourdie, et aper\'e7ut le visage de Fleur-des-Gen\'eats \'e0 c\'f4t\'e9 du sien.
+\par
+\par Il porta les mains \'e0 ses yeux, \'e9tonn\'e9 de la persistance de ce songe bizarre. Fleur-des-Gen\'eats \'e9carta sa main et il fut forc\'e9 de la voir encore.
+\par
+\par Didier aspirait fortement l\rquote air de la nuit. La fra\'eecheur vivifiante de l\rquote atmosph\'e8re et la force de sa constitution combattaient le malaise que laissait \'e0 tous ses membres l\rquote \'e9nervante action de l\rquote opium. N\'e9
+anmoins il souffrait\~; son cr\'e2ne pesait sur son cerveau comme un casque de plomb.
+\par
+\par \endash \~Allons, dit-il en essayant de secouer la torpeur o\'f9 il restait plong\'e9 en d\'e9pit de lui-m\'eame\~; ceci m\rquote a tout l\rquote air d\rquote un enl\'e8vement, dans lequel les r\'f4les sont intervertis. Mettons pied \'e0
+ terre, Marie. Je ne sais, j\rquote ai besoin de repos.
+\par
+\par Ils avaient pass\'e9 les derniers arbres de l\rquote avenue, et le d\'f4me de la for\'eat \'e9tait sur leurs t\'eates. Marie se laissa glisser de la croupe du cheval et toucha le gazon.
+\par
+\par Didier fit quelques pas en chancelant et s\rquote assit au pied d\rquote un arbre o\'f9 il s\rquote endormit aussit\'f4t. Marie attira le cheval dans le taillis, mit la t\'eate de Didier sur la mousse et demeura immobile.
+\par
+\par Il \'e9tait sauv\'e9\~; elle \'e9tait heureuse, et veillait avec d\'e9lices sur son sommeil.
+\par
+\par Un quart d\rquote heure \'e0 peine s\rquote \'e9tait \'e9coul\'e9, lorsqu\rquote elle entendit un bruit de pas dans le sentier. Elle retint son souffle et vit d\rquote abord quatre hommes dont chacun portait le bras d\rquote une civi\'e8re, o\'f9
+ un cinqui\'e8me individu \'e9tait \'e9tendu garrott\'e9. Ces quatre hommes marchaient en silence. Ils pass\'e8rent.
+\par
+\par Puis un sourd fracas retentit dans la direction de La Tremlays, augmentant sans cesse et approchant avec rapidit\'e9. Marie, effray\'e9e, tra\'eena le capitaine au plus \'e9pais des buissons.
+\par
+\par Presque au m\'eame instant, la cohue des Loups envahit le sentier.
+\par
+\par Ils n\rquote allaient plus en silence et t\'e2chant d\rquote \'e9touffer le bruit de leurs pas, comme lorsque le pauvre Jude les avait rencontr\'e9s quelques heures auparavant. C\rquote \'e9tait un d\'e9
+sordre, une joie, un vacarme. Ils couraient, chantant ou devisant bruyamment. Sur leurs \'e9paules sonnaient de gros sacs de toile tout pleins des pi\'e8ces de six livres de M.\~l\rquote intendant royal.
+\par
+\par La prise \'e9tait bonne\~; la nuit s\rquote \'e9tait pass\'e9e en pillage et en orgie\~; c\rquote \'e9tait f\'eate compl\'e8te pour les gens de la for\'eat.
+\par
+\par \'ab\~Ce n\rquote est pas p\'e9ch\'e9 de voler le roi\~!\~\'bb disait le proverbe breton. Les Loups \'e9taient contents d\rquote eux-m\'eames autant que s\rquote ils eussent fait \'9cuvre pie.
+\par
+\par L\rquote argent qu\rquote ils emportaient doublait de prix \'e0 leurs yeux, pour avoir \'e9t\'e9 vol\'e9 au fisc, leur mortel ennemi, et nous pouvons affirmer qu\rquote aucun remords ne troublait leur conscience.
+\par
+\par Fleur-des-Gen\'eats tremblait. Dans cette course folle, un soubresaut pouvait jeter quelqu\rquote un des Loups hors de la route et lui faire d\'e9couvrir Didier endormi.
+\par
+\par Or, d\rquote apr\'e8s la conversation qu\rquote elle avait entendue dans la loge entre Pelo Rouan et Yaumi, l\rquote envoy\'e9 des Loups, elle devait croire que ces derniers en voulaient \'e0 la vie du capitaine.
+\par
+\par Tous pass\'e8rent cependant sans encombre.
+\par
+\par \'c0 la suite de la cohue, marchait encore ce personnage qu\rquote on nommait le Loup Blanc dans la for\'eat. Loin de partager la joie de ses compagnons, il semblait triste, et courbait son visage masqu\'e9 de blanc sur sa poitrine.
+\par
+\par Lorsqu\rquote il passa devant Fleur-des-Gen\'eats, la jeune fille eut un mouvement de surprise et tendit le cou en avant.
+\par
+\par \endash \~Serait-ce lui\~! murmura-t-elle avec \'e9motion et frayeur\~; c\rquote est impossible\~!
+\par
+\par Le Loup Blanc disparut comme ses louveteaux derri\'e8re un coude de la route. Tout rentra bient\'f4t dans le silence, et l\rquote on n\rquote entendit plus que la myst\'e9rieuse et fugitive chanson qui descend, la nuit, de la cime balanc\'e9
+e des grands arbres.
+\par
+\par Les heures s\rquote \'e9coul\'e8rent. Ce fut seulement lorsque la brise, plus piquante, annon\'e7a le prochain lever du jour, que Didier secoua sa l\'e9thargie.
+\par
+\par Il \'e9tait perclus et glac\'e9. Ses membres raidis refusaient de se mouvoir.
+\par
+\par Marie entra\'eena Didier qui, vaincu qu\rquote il \'e9tait par son engourdissement, n\rquote avait plus ni volont\'e9 ni force. Tous deux se mirent en selle et le cheval galopa dans la direction du carrefour de Mi-For\'eat.
+\par
+\par \'c0 une centaine de pas de la loge, Marie mit pied \'e0 terre.
+\par
+\par Elle approcha doucement. La porte \'e9tait ouverte.
+\par
+\par \endash \~Mon p\'e8re\~! appela-t-elle.
+\par
+\par Personne ne r\'e9pondit.
+\par
+\par \endash \~Il n\rquote est pas l\'e0\~! pensa la jeune fille avec joie. Dieu soit lou\'e9\~!
+\par
+\par Elle revint \'e0 la rencontre du capitaine dont elle soutint la marche chancelante. Ils entr\'e8rent et franchirent la salle basse o\'f9 nous avons assist\'e9 \'e0 l\rquote entrevue de Jude et de Pelo Rouan, puis Marie ouvrit la porte de la chambre \'e0
+ Didier qui ne pouvait plus se soutenir.
+\par
+\par Elle n\rquote avait pas aper\'e7u, en traversant la loge, deux yeux rouges briller derri\'e8re le tas de paille qui servait de couche \'e0 Pelo Rouan. Pendant qu\rquote elle passait, ces yeux rayonn\'e8rent d\rquote un plus sanglant \'e9
+clat. Quand elle fut pass\'e9e, ils chang\'e8rent brusquement de position et s\rquote \'e9lev\'e8rent de plusieurs pieds.
+\par
+\par C\rquote est que Pelo Rouan, qui \'e9tait \'e9tendu sur la paille, venait de se dresser sur ses genoux.
+\par
+\par \endash \~Je remercie Dieu, murmura-t-il, de m\rquote avoir donn\'e9 des prunelles de b\'eate fauve qui voient dans la nuit. Je l\rquote ai bien reconnu, le Fran\'e7ais maudit\~! Il est l\'e0, et il y restera. Marie\~! pauvre petite fille\~!
+\par
+\par Ces derniers mots furent prononc\'e9s d\rquote un ton de tendresse profonde, ce qui n\rquote emp\'eacha point Pelo Rouan de d\'e9crocher le vieux mousquet suspendu au mur et d\rquote y couler deux balles sur une copieuse charge de poudre.
+\par
+\par Cela fait, il visita fort attentivement la batterie et se glissa hors de la loge.
+\par
+\par Il n\rquote alla pas loin\~: il grimpa sans bruit le long du tronc droit et lisse d\rquote un bouleau plant\'e9 devant la fen\'eatre de Marie et dont les branches passaient par-dessus la loge.
+\par
+\par Il s\rquote assit sur l\rquote une de ces branches, de telle fa\'e7on que, cach\'e9 par le tronc, il pouvait plonger son regard dans l\rquote int\'e9rieur de la chambre de Marie.
+\par
+\par En ce moment, Fleur-des-Gen\'eats vint ouvrir sa fen\'eatre. L\rquote \'e2me de Pelo Rouan passa dans ses yeux. Le ciel \'e0 l\rquote orient prenait une teinte ros\'e9e.
+\par
+\par Marie fit d\rquote abord ce qu\rquote elle faisait chaque matin. Elle s\rquote agenouilla, joignit ses petites mains blanches sur l\rquote appui de la crois\'e9e et dit sa pri\'e8re \'e0 Notre-Dame de Mi-For\'eat.
+\par
+\par Le jour naissait. Les oiseaux chantaient.
+\par
+\par La chambrette de Fleur-des-Gen\'eats \'e9tait un nid, tout frais et tout gracieux, pris sur la largeur de la sombre pi\'e8ce o\'f9 couchait le charbonnier. Les murs en \'e9taient blancs et parsem\'e9s de bouquets de fumeterre, jolie fleur qui, selon l
+\rquote antique croyance des gens de la for\'eat, a la propri\'e9t\'e9 de chasser la fi\'e8vre.
+\par
+\par Vis-\'e0-vis de la fen\'eatre un petit lit de ch\'eane noir, sans pieds ni rideaux, donnait \'e0 la cellule un aspect de virginale aust\'e9rit\'e9.
+\par
+\par Au-dessus du lit il y avait un pieux troph\'e9e, form\'e9 d\rquote un b\'e9nitier de verre, d\rquote une image taill\'e9e de Notre-Dame et d\rquote une branche de laurier-fleur, b\'e9nite le saint dimanche des Rameaux, \'e0 la paroisse de Liffr\'e9.
+
+\par
+\par Didier \'e9tait affaiss\'e9 sur le sol au pied du lit. Marie se remit \'e0 genoux. Didier ne dormait pas\~; il la contemplait avec tendresse et respect.
+\par
+\par Le jour grandissait. Jusqu\rquote alors Pelo Rouan n\rquote avait rien pu distinguer dans la chambrette. Il aper\'e7ut enfin les lignes du profil de Didier et arma son mousquet.
+\par
+\par \endash \~Qu\rquote est-ce que cela\~? dit tout \'e0 coup Marie en s\rquote emparant de la m\'e9daille que mademoiselle de Vaunoy avait pass\'e9e au cou du capitaine.
+\par
+\par Didier prit la m\'e9daille, et ses traits exprim\'e8rent un \'e9tonnement.
+\par
+\par \endash \~Ce que c\rquote est\~? r\'e9pondit-il avec lenteur\~; ce sont mes titres et parchemins, Marie. C\rquote est, du moins, je l\rquote ai toujours pens\'e9, le signe qu\rquote une pauvre femme, ma m\'e8re, mit \'e0 mon cou en m\rquote exposant \'e0
+ la charit\'e9 des passants. Mais ne parlons pas de cela, ma fille. Je croyais l\rquote avoir perdue\~; je la cherchais en vain depuis un an. Il y a de la magie dans ce qui s\rquote est pass\'e9 cette nuit\~!
+\par
+\par Marie regardait toujours la m\'e9daille.
+\par
+\par \endash \~C\rquote est singulier\~! dit-elle enfin\~; j\rquote en ai une toute pareille. Elle enleva rapidement le cordon qui retenait la m\'e9daille au cou de Didier, et, tirant en m\'eame temps la sienne, elle s\rquote \'e9lan\'e7a vers la crois\'e9
+e afin de comparer.
+\par
+\par Pelo Rouan, qui depuis cinq minutes guettait le moment o\'f9 Marie cesserait de se trouver entre lui et le capitaine, mit en joue.
+\par
+\par Il \'e9tait le meilleur tireur de la for\'eat et c\rquote est tout au plus si on aurait pu mesurer quinze pas entre le canon de son arme et le c\'9cur de Didier.
+\par
+\par \endash \~Elles sont pareilles\~! s\rquote \'e9cria Marie avec une joie d\rquote enfant, toutes pareilles\~!
+\par
+\par Pelo Rouan tenait la poitrine du capitaine au bout de son mousquet\~; il allait presser la d\'e9tente.
+\par
+\par Le cri de Marie d\'e9tourna son attention, et son regard tomba sur les deux m\'e9dailles.
+\par
+\par Il jeta son fusil, qui de branche en branche d\'e9gringola bruyamment jusqu\rquote \'e0 terre\~: un cri s\rquote \'e9touffa dans sa gorge.
+\par
+\par Marie leva la t\'eate, aper\'e7ut son p\'e8re et resta terrifi\'e9e.
+\par
+\par Par un premier mouvement tout instinctif, elle voulut se rejeter en arri\'e8re et fermer la crois\'e9e, mais Pelo Rouan l\rquote arr\'eata d\rquote un geste imp\'e9rieux et mit un doigt sur sa bouche pour lui recommander le silence.
+\par
+\par Didier avait ferm\'e9 les yeux, c\'e9dant \'e0 l\rquote engourdissement qui toujours le tenait.
+\par
+\par Pelo Rouan se laissa glisser le long des branches du bouleau et atteignit la toiture de chaume de la loge d\rquote o\'f9 il sauta l\'e9g\'e8rement sur l\rquote appui de la crois\'e9e.
+\par
+\par Marie n\rquote osait bouger et le capitaine ne voyait rien.
+\par
+\par Pelo prit les deux m\'e9dailles et mit une extr\'eame attention \'e0 les examiner.
+\par
+\par Puis il \'e9carta sa fille pour marcher vers le lit.
+\par
+\par \endash \~Ne le tuez pas, mon p\'e8re\~! s\rquote \'e9cria Marie.
+\par
+\par Didier se dressa d\rquote un bond \'e0 ce cri.
+\par
+\par Mais Pelo Rouan l\rquote avait pr\'e9venu et faisait peser d\'e9j\'e0 sur lui sa lourde main.
+\par
+\par \endash \~Mon p\'e8re\~! mon p\'e8re\~! cria encore Marie avec d\'e9sespoir.
+\par
+\par \endash \~Tais-toi\~! dit le charbonnier \'e0 voix basse.
+\par
+\par Pendant plusieurs minutes il contempla le capitaine en silence.
+\par
+\par Didier resta immobile.
+\par
+\par \'c0 mesure que Pelo Rouan le regardait, une \'e9motion extraordinaire et croissante se peignait sur ses traits noircis.
+\par
+\par Deux grosses larmes jaillirent enfin de ses yeux. Il se laissa tomber \'e0 genoux et baisa la main de Didier avec un respect plein d\rquote amour.
+\par
+\par \endash \~Que veut dire cela, mon brave homme\~? demanda le capitaine stup\'e9fait.
+\par
+\par \endash \~Sa voix aussi\~! murmura Pelo Rouan, plong\'e9 dans une sorte d\rquote extase\~; sa voix comme ses traits.
+\par
+\par Didier se demandait s\rquote il n\rquote avait point affaire \'e0 un fou. Fleur-des-Gen\'eats croyait r\'eaver.
+\par
+\par \endash \~Je comprends maintenant, reprit Pelo Rouan se parlant toujours \'e0 lui-m\'eame\~; je comprends pourquoi Vaunoy voulait l\rquote assassiner. Et moi qui le laissais faire\~! Qui donc l\rquote a sauv\'e9 \'e0 ma place\~?
+\par
+\par \endash \~Moi, pronon\'e7a faiblement Marie.
+\par
+\par \endash \~Toi, r\'e9p\'e9ta Pelo Rouan, qui serra la jeune fille sur son c\'9cur avec exaltation\~; toi, enfant\~? Merci\~! du fond du c\'9cur\~! Tu as fait tout ce que j\rquote aurais d\'fb faire. Tu l\rquote as aim\'e9, lorsque moi je le ha\'ef
+ssais aveugl\'e9ment, tu l\rquote as devin\'e9, lorsque je le m\'e9connaissais\'85 Pardon, ajouta-t-il en revenant vers Didier qui restait \'e9bahi et n\rquote avait garde de comprendre\~; pardon, notre monsieur Georges.
+\par
+\par \endash \~Georges\~? balbutia le capitaine\~; vous vous trompez, mon ami.
+\par
+\par \endash \~Non, non\~! je ne me trompe pas. Cette m\'e9daille, c\rquote est moi qui l\rquote ai mise \'e0 votre cou, il y a vingt ans, par une nuit terrible o\'f9 Vaunoy tenta encore de vous assassiner\~: car il y a bien longtemps qu\rquote
+il vous poursuit, notre jeune monsieur. Et moi qui avais peur\~! grand\rquote peur\~! quand je vous voyais errer sous le couvert, autour de ma maison\~! Comme si un Treml pouvait tromper, comme si tout ce qu\rquote il y a de bon, de noble, de g\'e9n\'e9
+reux, de loyal, ne se trouvait pas toujours r\'e9uni \'e0 coup s\'fbr dans le c\'9cur de Treml\~!
+\par
+\par \endash \~Mais, voulut encore objecter Didier qui restait incr\'e9dule\~; dans tout ce que vous venez de dire, je ne vois point de preuve.
+\par
+\par \endash \~Point de preuve\~! s\rquote \'e9cria Pelo \'e9bahi. Votre regard n\rquote est-il pas celui de monsieur Nicolas\~: votre voix, votre \'e2ge, la m\'e9daille, la haine de Vaunoy, qui vous a vol\'e9 votre immense h\'e9ritage\'85 \'c9coutez\~
+! ajouta-t-il tout \'e0 coup en se dressant sur ses pieds\~: vous aviez pr\'e8s de six ans alors, et Dieu m\rquote a donn\'e9 un visage qu\rquote on ne peut oublier quand on l\rquote a vu une fois\'85
+\par
+\par \endash \~Je ne vous reconnais pas, interrompit Didier.
+\par
+\par Pelo Rouan s\rquote \'e9lan\'e7a hors de la chambre. On entendit dans la pi\'e8ce voisine un bruit d\rquote eau agit\'e9e et ruisselant sur le sol.
+\par
+\par Puis il se fit un silence.
+\par
+\par Puis encore un homme de grande taille, v\'eatu de peau de mouton blanc et dont la face blafarde \'e9tait mouill\'e9e comme s\rquote il se f\'fbt abondamment asperg\'e9, se rua dans la chambre et atteignit d\rquote un bond le lit pr\'e8s duquel Didier \'e9
+tait toujours \'e9tendu.
+\par
+\par \'c0 la vue de cet homme dont les cheveux blancs tombaient \'e9pars sur ses \'e9paules, Didier \'e9prouva une commotion \'e9trange. Il passa la main sur son front \'e0 plusieurs reprises comme pour saisir un souvenir rebelle.
+\par
+\par L\rquote homme \'e9tait l\'e0, devant lui, immobile, en proie \'e0 une visible et violente anxi\'e9t\'e9.
+\par
+\par Le travail de Didier dura longtemps. C\rquote \'e9tait un effort plein de souffrance et qui mettait de la p\'e2leur sur son visage.
+\par
+\par Enfin, et tout d\rquote un coup, il parut voir clair en sa m\'e9moire. Une rougeur \'e9paisse couvrit sa joue, et sa bouche s\rquote ouvrit presque involontairement pour prononcer ce nom\~:
+\par
+\par \endash \~Jean Blanc\~!
+\par
+\par Pelo Rouan frappa ses mains l\rquote une contre l\rquote autre avec transport.
+\par
+\par \endash \~Il se souvient de mon nom\~! s\rquote \'e9cria-t-il les larmes aux yeux\~; de mon vrai nom\~! Pauvre petit monsieur\~! Il se souvient de moi\~!
+\par
+\par \endash \~Oui, dit le capitaine\~; je me souviens de vous\'85 et de bien d\rquote autres choses encore. Un monde de souvenirs envahit mon cerveau. Je ne me trompais pas, hier, lorsque j\rquote ai cru reconna\'eetre les tentures de cette chambre o\'f9 l
+\rquote on m\rquote avait mis\'85
+\par
+\par \endash \~C\rquote \'e9tait la v\'f4tre autrefois. Oh\~! que Dieu soit b\'e9ni pour n\rquote avoir point souffert que le vaillant tronc perd\'eet jusqu\rquote \'e0 sa derni\'e8re branche\~! Que Dieu et Notre-Dame soient b\'e9nis pour la joie qui d\'e9
+borde de mon pauvre c\'9cur\~!
+\par
+\par Il se fit un instant de silence. Le capitaine se recueillait en ses souvenirs. Fleur-des-Gen\'eats riait, pleurait et remerciait Notre-Dame de Mi-For\'eat. Et Jean Blanc, pench\'e9 sur la main de son jeune ma\'eetre, savourait l\rquote all\'e9
+gresse qui emplissait son \'e2me.
+\par
+\par Au bout de quelques minutes, Jean Blanc se redressa. Ses sourcils \'e9taient l\'e9g\'e8rement fronc\'e9s et ses traits exprim\'e8rent une grave r\'e9solution.
+\par
+\par \endash \~Et maintenant, dit-il, Georges Treml, vous \'eates breton et noble\~; il vous faut regagner l\rquote h\'e9ritage de votre p\'e8re tout entier\~: noblesse et fortune\~!
+\par
+\par Jean Blanc n\rquote eut pas besoin de donner de longues explications \'e0 son jeune ma\'eetre, qui savait en grande partie son histoire, l\rquote ayant entendue de la bouche du pauvre \'e9cuyer Jude, sans se douter qu\rquote il p\'fbt y avoir le moin
+dre rapport entre lui, Didier, officier de fortune, et Georges Treml, le repr\'e9sentant d\rquote une famille puissante.
+\par
+\par Les circonstances, dit-on, font les hommes. Ce proverbe est vrai en un sens et nous semble fort \'e0 la louange de l\rquote humanit\'e9.
+\par
+\par Qui peut nier qu\rquote un fils de grande maison, d\'e9pouill\'e9 par une fraude inf\'e2me, et patron naturel de toute une population souffrante, ne doive autrement se comporter qu\rquote un soldat sans souci, n\rquote ayant d\rquote
+autre mission que de se bien battre.
+\par
+\par Didier, en devenant Georges Treml, sentit na\'eetre dans son c\'9cur une gravit\'e9 inconnue. Il comprit ce qu\rquote exigeait de lui son nom et la m\'e9moire de ses p\'e8res.
+\par
+\par De brave qu\rquote il \'e9tait, il devint fort.
+\par
+\par \endash \~Je vais me rendre \'e0 La Tremlays, dit-il\~; j\rquote aurai raison de M.\~de\~Vaunoy.
+\par
+\par Avant de se s\'e9parer de Jean Blanc, le capitaine lui serra la main.
+\par
+\par \endash \~Ce doit \'eatre, en effet, une noble race que celle de Treml, dit-il, et je suis fier d\rquote avoir un peu de ce bon sang dans les veines. Ce n\rquote est pas une famille vulgaire qui peut avoir des serviteurs tels q
+ue vous. Jean Blanc, mon ami, je vous remercie.
+\par
+\par \endash \~Jude a fait mieux que moi, r\'e9pondit l\rquote albinos avec modestie\~; Jude est mort pour vous, le bon gar\'e7on. Il m\'e9ritait cela, monsieur Georges\~: il vous aimait tant\~!
+\par
+\par \endash \~Pauvre Jude\~! murmura Didier\~; c\rquote \'e9tait un c\'9cur fid\'e8le et pur\'85
+\par
+\par \endash \~C\rquote \'e9tait un Breton\~! interrompit Jean Blanc. \'c0 propos, notre monsieur, il faudra oublier que vous avez port\'e9 l\rquote uniforme de France. Les os de votre a\'efeul blanchissent l\'e0-bas et s\rquote \'e9l\'e8
+veraient contre vous si votre \'e9p\'e9e restait au roi de Paris\~!
+\par
+\par Le capitaine ne r\'e9pondit point. Il boucla son ceinturon, remit son feutre et se disposa \'e0 partir. Sur le seuil \'e9tait Marie qui s\rquote appuyait au mur et avait perdu son sourire.
+\par
+\par Une triste pens\'e9e lui \'e9tait enfin venue. Elle s\rquote \'e9tait demand\'e9 ce que pouvait \'eatre la fille du charbonnier pour l\rquote h\'e9ritier de Treml.
+\par
+\par En passant aupr\'e8s d\rquote elle le capitaine la prit par la main.
+\par
+\par \endash \~Jean, mon ami, dit-il en souriant, vous auriez eu grand tort de me tuer, car j\rquote ai trait\'e9 Marie en noble dame. Et, si Dieu me donne vie, il faudra d\'e9sormais que tout le monde la traite ainsi.
+\par
+\par Marie redevint joyeuse. Le capitaine partit. Pelo Rouan s\rquote approcha de sa fille et la baisa au front.
+\par
+\par \endash \~Enfant, dit-il d\rquote une voix grave et triste, tu es ma seule joie en ce monde et je t\rquote aime comme le souvenir de ta m\'e8re. Mais il ne faut pas esp\'e9rer. Treml ne se m\'e9
+sallia jamais, et, tant que je vivrai, ma fille ne sera point sa femme.
+\par
+\par Fleur-des-Gen\'eats pencha sa t\'eate blonde sur sa poitrine.
+\par
+\par \endash \~Il faudra donc mourir\~! murmura-t-elle.
+\par
+\par \endash \~Dieu te reste, r\'e9pondit Pelo Rouan, et d\rquote ailleurs notre vie est \'e0 Treml.
+\par
+\par Il remit son costume de charbonnier, et, baisant une derni\'e8re fois la joue d\'e9color\'e9e de Marie, il quitta la loge \'e0 son tour.
+\par
+\par }\pard\plain \s1\qc\sb600\sa480\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc97743834}XXXIII\line Le tribunal des Loups{\*\bkmkend _Toc97743834}\line \line
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {Deux heures apr\'e8s, les souterrains de la Fosse-aux-Loups pr\'e9sentaient un aspect inusit\'e9 et vraiment solennel.
+\par
+\par Ce n\rquote \'e9tait plus ce d\'e9sordre qui remplissait la caverne, la premi\'e8re fois que nous avons p\'e9n\'e9tr\'e9 dans la retraite des Loups.
+\par
+\par Aujourd\rquote hui, rang\'e9s avec m\'e9thode, masqu\'e9s et arm\'e9s comme pour un combat, ils formaient cercle, debout autour de la table des vieillards.
+\par
+\par Ceux-ci \'e9taient sans armes et flanquaient, quatre d\rquote un c\'f4t\'e9, quatre de l\rquote autre, un si\'e8ge \'e9lev\'e9 de deux gradins au-dessus des leurs, o\'f9 tr\'f4nait le Loup Blanc.
+\par
+\par Un profond silence r\'e9gnait dans le souterrain.
+\par
+\par Au bout de quelques minutes, les rangs s\rquote ouvrirent et donn\'e8rent passage \'e0 un homme p\'e2le et tremblant, dont le visage exprimait une mortelle terreur.
+\par
+\par Cet homme \'e9tait Herv\'e9 de Vaunoy.
+\par
+\par Deux Loups l\rquote escort\'e8rent jusqu\rquote \'e0 la table o\'f9 si\'e9geaient les huit vieillards pr\'e9sid\'e9s par le Loup blanc.
+\par
+\par \endash \~Ma\'eetre, dit l\rquote un des anciens, il a \'e9t\'e9 fait suivant votre volont\'e9. Voici l\rquote assassin au pied de notre tribunal. Vous pla\'eet-il qu\rquote on l\rquote interroge\~?
+\par
+\par \endash \~Cela me pla\'eet, r\'e9pondit le Loup Blanc.
+\par
+\par Le p\'e8re Toussaint se leva.
+\par
+\par \endash \~Herv\'e9 de Vaunoy, dit-il, des centaines de nos fr\'e8res sont morts par ton fait\~; leur sang p\'e8se sur toi et tu vas mourir si tu ne peux nous prouver ton innocence.
+\par
+\par \endash \~Nous avions fait un pacte, balbutia Vaunoy\~; j\rquote ai rempli mes engagements\~; vous avez les cinq cent mille livres. Pourquoi ne tenez-vous pas votre parole\~?
+\par
+\par \endash \~Notre parole n\rquote est rien, r\'e9pondit le p\'e8re Toussaint, celle du Ma\'eetre est tout, et tu n\rquote avais pas la parole du Ma\'eetre. D\'e9fends-toi autrement et fais vite\~!
+\par
+\par Le vieux Loup ajouta sans s\rquote \'e9mouvoir le moins du monde\~:
+\par
+\par \endash \~Yaumi, pr\'e9pare une corde, mon petit.
+\par
+\par Une sueur glac\'e9e inondait le visage de Vaunoy.
+\par
+\par \endash \~Mes bons amis, s\rquote \'e9cria-t-il, ayez piti\'e9 de moi\~! On m\rquote a calomni\'e9 pr\'e8s de vous\~; j\rquote ai toujours aim\'e9 tendrement mes pauvres vassaux de la for\'eat. \'c0 l\rquote avenir, je ferai pour eux davantage encore\~
+; je reconna\'eetrai, par-devant le garde-notes de Foug\'e8res, le droit qu\rquote ils ont de faire avec mon bois\~: du charbon, du cercle, des sabots, des paniers\'85
+\par
+\par \endash \~Tais-toi\~! interrompit la voix s\'e9v\'e8re du Loup Blanc, tu mens\~!
+\par
+\par \endash \~La corde est-elle pr\'eate, Yaumi\~? demanda le p\'e8re Toussaint.
+\par
+\par Yaumi r\'e9pondit affirmativement, et Vaunoy, tournant les yeux de son c\'f4t\'e9, vit en effet une corde se balancer dans les demi-t\'e9n\'e8bres qui r\'e9gnaient derri\'e8re les rangs serr\'e9
+s des Loups. Tout son corps trembla, puis le sang lui monta violemment au visage.
+\par
+\par \endash \~Mis\'e9rables\~! s\rquote \'e9cria-t-il avec la rage que donne aussi la frayeur port\'e9e \'e0 l\rquote exc\'e8s\~; de quel droit me jugez-vous, moi, gentilhomme et votre ma\'eetre\~? je serai veng\'e9\~: votre repaire sera d\'e9truit\~
+; vous serez tous br\'fbl\'e9s vifs\'85 Mais non, mes excellents amis, ma t\'eate s\rquote \'e9gare\~! mis\'e9ricorde\~; je ne vous ai jamais fait de mal. On vous a menti. Si vous aviez pu voir de pr\'e8s ma conduite\'85
+\par
+\par \endash \~Pour ton malheur, nous ne te connaissons que trop.
+\par
+\par \endash \~Vous vous trompez, reprit Vaunoy\~; sur mon salut, vous m\'e9connaissez mes sentiments pour vous. Si vous pouviez interroger mes gens\'85 Un sursis\~! mes amis, accordez-moi un sursis afin que je puisse me justifier\~!
+\par
+\par \endash \~Tu veux qu\rquote on interroge tes gens\~? demanda ironiquement Toussaint.
+\par
+\par \endash \~Je le veux\~! s\rquote \'e9cria Vaunoy, se reprenant \'e0 cette fr\'eale esp\'e9rance et d\'e9sirant d\rquote ailleurs gagner du temps\~; tous ils vous diront ma tendre sollicitude pour mes pauvres enfants de la for\'eat\'85
+\par
+\par \endash \~Soit\~! interrompit le p\'e8re Toussaint. On ne peut te refuser cela.
+\par
+\par Vaunoy respira.
+\par
+\par \endash \~Approchez\~! reprit Toussaint en s\rquote adressant aux deux Loups qui \'e9taient \'e0 droite et \'e0 gauche de Vaunoy.
+\par
+\par Les deux Loups s\rquote \'e9branl\'e8rent, et sur un signe du vieillard, firent tomber leurs masques de fourrure.
+\par
+\par Vaunoy poussa un cri d\rquote agonie.
+\par
+\par \endash \~Yvon\~! fit-il, Corentin\~!
+\par
+\par \endash \~Eh bien\~! reprit encore Toussaint, tes gens vont nous dire la tendre sollicitude\'85
+\par
+\par \endash \~Mis\'e9ricorde\~! interrompit Vaunoy en tombant \'e0 genoux.
+\par
+\par Le tribunal se consulta, ce ne fut pas long. Le Loup blanc ne prit point part \'e0 la d\'e9lib\'e9ration.
+\par
+\par \endash \~Herv\'e9 de Vaunoy, dit ensuite le vieux Toussaint avec lenteur, les Loups te condamnent \'e0 mourir par la corde, et tu vas \'eatre pendu, sauf avis autre et meilleur du Ma\'eetre.
+\par
+\par Le Loup Blanc se leva.
+\par
+\par \endash \~C\rquote est bien, dit-il. Que Yaumi reste aupr\'e8s de la corde. Vous autres, mes fr\'e8res, retirez-vous.
+\par
+\par Cet ordre s\rquote ex\'e9cuta comme par enchantement. La caverne s\rquote illumina au loin laissant d\rquote immenses galeries souterraines et d\rquote interminables vo\'fbtes.
+\par
+\par Les Loups s\rquote \'e9loign\'e8rent de divers c\'f4t\'e9s, et bient\'f4t leurs torches parurent comme des points lumineux dans le lointain, tandis qu\rquote eux-m\'eames, amoindris par la perspective et bizarrement \'e9clair\'e9
+s au milieu de la nuit, semblaient des \'eatres de forme humaine, mais d\rquote une fantastique petitesse\~: des }{\i korriganets, }{par exemple, les lutins des clairi\'e8res, ou bien de ces \'e9tranges d\'e9mons qui m\'e8
+nent le bal au clair de lune, sur la lande, autour des croix solitaires, et que les bonnes gens du pays de Rennes apprennent \'e0 redouter d\'e8s l\rquote enfance sous le nom de }{\i chats courtauds.}{
+\par
+\par Vaunoy \'e9tait toujours \'e0 genoux. Le Loup Blanc descendit les marches de son tr\'f4ne et s\rquote approcha de lui.
+\par
+\par \endash \~L\'e8ve-toi, dit-il en le touchant du pied.
+\par
+\par Vaunoy se leva.
+\par
+\par \endash \~Tu es un homme mort, reprit le Loup Blanc, si je ne mets mon autorit\'e9 souveraine entre toi et la potence.
+\par
+\par \endash \~\'c0 quel prix faut-il acheter la vie\~?
+\par
+\par \endash \~La vie\~? r\'e9p\'e9ta le Loup Blanc, \'e0 aucun prix je ne te vendrai la vie, Herv\'e9 de Vaunoy, assassin de mon p\'e8re et de ma femme\~!
+\par
+\par \endash \~Moi\~! se r\'e9cria le ma\'eetre de La Tremlays, mais je ne vous connais pas\~!
+\par
+\par Le Loup Blanc souleva son masque.
+\par
+\par \endash \~Vous\~! s\rquote \'e9cria Vaunoy stup\'e9fait\~; Jean Blanc\~?
+\par
+\par \endash \~Tu me croyais depuis longtemps en terre, n\rquote est-ce pas\~? demanda le roi des Loups\~; tu ne t\rquote attendais point \'e0 rencontrer dans l\rquote homme puissant le vermisseau que ton pied \'e9crasa si impitoyablement autrefois. Dieu m
+\rquote a tenu en sa garde, non point pour moi, je pense, mais pour le fils de Treml, race de soldats et de chr\'e9tiens\~!
+\par
+\par \endash \~Le fils de Treml\~! r\'e9p\'e9ta Vaunoy dont la terreur augmenta.
+\par
+\par \endash \~Encore un que tu as voulu assassiner\~: par deux fois\~!
+\par
+\par Vaunoy pensa que le roi des Loups en oubliait une.
+\par
+\par \endash \~Par deux fois\~! reprit Jean Blanc. Insens\'e9\~! tu ne savais pas que cet enfant \'e9tait ton bouclier\~! Tu ne savais pas que, lui mort, il n\rquote y aurait plus rien entre ta poitrine et le plomb du vieux mousquet de mon p\'e8re\~
+! Que de fois je t\rquote ai tenu en joue sous le couvert, Herv\'e9 de Vaunoy\~!
+\par
+\par Celui-ci frissonna.
+\par
+\par \endash \~Que de fois, lorsque tu passais par les grandes all\'e9es de la for\'eat, seul avec des valets impuissants \'e0 te prot\'e9ger contre une balle bien dirig\'e9e, j\rquote ai appuy\'e9 mon fusil contre mon \'e9
+paule et mis le point de mire sur toi. Mais une voix secr\'e8te me retenait toujours. Je pensais que j\rquote aurais besoin de toi pour le petit monsieur Georges, et je t\rquote \'e9pargnais. J\rquote ai bien fait d\rquote agir ainsi. Le moment est venu o
+\'f9 ta vie et ton t\'e9moignage deviennent n\'e9cessaires au l\'e9gitime h\'e9ritier de Treml.
+\par
+\par \endash \~Savez-vous donc o\'f9 il est\~? demanda Vaunoy \'e0 voix basse.
+\par
+\par \endash \~Il est chez lui, dans la maison de son p\'e8re, au ch\'e2teau de La Tremlays.
+\par
+\par \endash \~Ah\~! fit Vaunoy feignant la surprise.
+\par
+\par \endash \~Oui, reprit le Loup Blanc\~; mais, cette fois, tu ne l\rquote assassineras pas. Abr\'e9geons. Veux-tu sortir d\rquote ici sain et sauf\~?
+\par
+\par \endash \~\'c0 tout prix\~! r\'e9pondit Herv\'e9 qui, par extraordinaire, disait l\'e0 sa pens\'e9e enti\'e8re.
+\par
+\par \endash \~Expliquons-nous\~: je ne te rends pas la vie. Tu restes \'e0 moi, pour le sang de mon p\'e8re, pour le sang de ma femme. Seulement, je te donne un r\'e9pit et une chance de m\rquote \'e9chapper. Pour cela, voici ce que je te demande.
+\par
+\par Jean Blanc montra du doigt un coin de la table o\'f9 se trouvait ce qu\rquote il faut pour \'e9crire, et reprit\~:
+\par
+\par \endash \~Je vais dicter, \'e9cris\~:
+\par
+\par Vaunoy s\rquote assit \'e0 la table.
+\par
+\par Jean Blanc dicta\~:
+\par
+\par \'ab\~Moi, Herv\'e9 de Vaunoy, je d\'e9clare reconna\'eetre, dans la personne du sieur Didier, capitaine au service de S. M.\~le roi de France et de Navarre, Georges, petit-fils et l\'e9gitime h\'e9ritier de Nicolas Treml de La Tremlays, seigneur de Bou
+\'ebxis-en-For\'eat, feu mon v\'e9n\'e9r\'e9 parent\~; en foi de quoi je signe.\~\'bb
+\par
+\par Vaunoy n\rquote h\'e9sita pas un instant. Il \'e9crivit et signa couramment sans omettre une seule syllabe.
+\par
+\par \endash \~Et maintenant, dit-il, suis-je libre\~?
+\par
+\par Jean Blanc \'e9pela laborieusement la d\'e9claration et la mit dans son sein.
+\par
+\par \endash \~Tu es libre, r\'e9pondit-il\~; mais songes-y et prends garde\~! D\'e9sormais je n\rquote ai plus besoin de toi, cache bien ta poitrine, qui n\rquote est plus prot\'e9g\'e9e contre ma vengeance. Va-t\rquote en\~!
+\par
+\par Vaunoy ne se le fit point r\'e9p\'e9ter. Il se dirigea au hasard vers l\rquote un des points de lumi\'e8re.
+\par
+\par \endash \~Pas par l\'e0\~! dit Jean Blanc\~; Yaumi, bande les yeux de cet homme, et conduis-le au-del\'e0 du ravin\'85 Encore un mot, monsieur de Vaunoy\~; vous allez trouver \'e0 La Tremlays Georges Treml, le fils de votre bienfaiteur, le chef de votr
+e famille, si tant est que vous ayez dans les veines une seule goutte de ce noble sang. Reconnaissez-le tout de suite, croyez-moi, et traitez-le comme il convient.
+\par
+\par Vaunoy donna sa t\'eate \'e0 Yaumi qui lui banda les yeux et le prit par le bras. Ils remont\'e8rent ainsi tous deux les escaliers humides et glissants qui descendaient dans le souterrain.
+\par
+\par Puis Vaunoy sentit une bouff\'e9e d\rquote air et aper\'e7ut une lueur \'e0 travers son bandeau.
+\par
+\par Il respira avec d\'e9lices et ne put retenir une joyeuse exclamation.
+\par
+\par \endash \~Vous avez raison de vous r\'e9jouir, dit Yaumi. Je crois que le diable vous prot\'e8ge, car, o\'f9 vous avez pass\'e9 un honn\'eate homme e\'fbt laiss\'e9 ses os. C\rquote est \'e9gal. Vous l\rquote avez \'e9chapp\'e9 deux fois\~; \'e0
+ votre place je m\rquote en tiendrais l\'e0.
+\par
+\par \endash \~Tu es de bon conseil, mon gar\'e7on, r\'e9pondit Vaunoy qui commen\'e7ait \'e0 se remettre\~; je vais vendre mon ch\'e2teau de La Tremlays\~; je vais vendre mon manoir de Bou\'ebxis-en-For\'eat, et je m\rquote en irai si loin, si loin, que, je l
+\rquote esp\'e8re, je n\rquote entendrai plus parler des Loups. Adieu\~!
+\par
+\par Yaumi le suivit de l\rquote \'9cil pendant qu\rquote il per\'e7ait h\'e2tivement le fourr\'e9.
+\par
+\par \endash \~Du diable si je n\rquote aurais pas mieux fait de le laisser pendre la premi\'e8re fois qu\rquote on a nou\'e9 une corde \'e0 son intention, grommela-t-il\~; mais le Ma\'eetre a son id\'e9e et il est plus fin que nous.
+\par
+\par Vaunoy traversa le fourr\'e9 au pas de course et s\rquote engagea, sans ralentir sa marche, dans les all\'e9es de la for\'eat.
+\par
+\par Il ne se retourna pas une seule fois pendant toute la route, et bien souvent il eut la chair de poule en voyant s\rquote agiter les branches de quelque buisson.
+\par
+\par Aucun accident ne lui arriva en chemin.
+\par
+\par Lorsqu\rquote il se trouva enfin entre la double rang\'e9e des beaux ch\'eanes de l\rquote avenue de La Tremlays, il \'f4ta son feutre et tamponna son front ruisselant de sueur en aspirant l\rquote air \'e0 pleine poitrine.
+\par
+\par \endash \~Saint-Dieu\~! murmura-t-il, deux fois la corde au cou en quarante-huit heures. C\rquote est une rude vie\~! Je ferai comme je l\rquote ai dit\~: je quitterai la Bretagne. Mauvais pays\~
+! Avec le prix du domaine de Treml, je serai partout un grand seigneur. Mais qui e\'fbt cru que ce mis\'e9rable fou de Jean Blanc vivait encore\~?\'85
+ Que je le tienne une fois en mon pouvoir, et il ne me mettra plus jamais en joue ni sous le couvert ni dans la plaine\~!
+\par
+\par Il continua de marcher en silence, puis il s\rquote arr\'eata tout \'e0 coup, et un sourire de satisfaction entrouvrit ses minces l\'e8vres.
+\par
+\par \endash \~\'c0 tout prendre, dit-il, je m\rquote en suis tir\'e9 \'e0 bon march\'e9\~! Ma d\'e9claration pourra donner un nom \'e0 ce petit Treml, si M.\~de\~B\'e9chameil et le parlement ne trouvent pas moyen de rabattre ses pr\'e9
+tentions, ce qui est fort \'e0 esp\'e9rer. Mais, en aucun cas, ce griffonnage ne peut m\rquote enlever mon domaine. J\rquote ai un acte de vente en bonne et due forme, j\rquote ai des amis au parlement, et une possession de vingt ann\'e9
+es est bien quelque chose. Certes, j\rquote aimerais mieux le capitaine mort que vivant, mais puisque le hasard le prot\'e8ge, qu\rquote il vive\~; je m\rquote en lave les mains et fais serment de ne lui jamais rendre un denier de son h\'e9ritage.
+\par
+\par M.\~de\~Vaunoy, tout en soutenant avec lui-m\'eame cet int\'e9ressant entretien, \'e9tait arriv\'e9 \'e0 la porte du ch\'e2teau. Il entra.
+\par
+\par Jean Blanc, lui, apr\'e8s le d\'e9part de son prisonnier, resta quelques instants plong\'e9 dans ses r\'e9flexions\~; puis, avec l\rquote aide de Yaumi, qui \'e9tait de retour, il se noircit le visage et reprit son costume de charbonnier.
+\par
+\par Cela fait, il quitta le souterrain, descendit au fond du ravin et entra dans le creux du grand ch\'eane.
+\par
+\par Il s\rquote \'e9tait muni d\rquote un outil pour creuser la terre.
+\par
+\par }\pard\plain \s1\qc\sb600\sa480\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc97743835}XXXIV\line Jean Blanc{\*\bkmkend _Toc97743835}\line \line
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {Quand Didier arriva au ch\'e2teau de La Tremlays, apr\'e8s son entrevue avec Jean Blanc, Herv\'e9 de Vaunoy \'e9tait absent. Le ch\'e2teau gardait l\rquote
+apparence d\rquote une place prise d\rquote assaut, et le jeune capitaine fut \'e9tonn\'e9 d\rquote apprendre ce qui s\rquote \'e9tait pass\'e9 la nuit pr\'e9c\'e9dente.
+\par
+\par Jean Blanc et Marie ne lui avaient racont\'e9, en effet, que ce qui se rapportait imm\'e9diatement \'e0 lui\~; savoir, l\rquote attaque nocturne, la mort de Jude et la fa\'e7on dont lui, Didier, avait \'e9t\'e9 sauv\'e9.
+\par
+\par Il ne savait rien du vol des cinq cent mille livres, presque rien de l\rquote attaque des Loups.
+\par
+\par La premi\'e8re personne qu\rquote il rencontra sous le vestibule fut M.\~l\rquote intendant royal. Le pauvre B\'e9chameil avait perdu les roses \'e9clatantes de son teint. Il \'e9tait p\'e2
+le, et sa physionomie abattue exprimait un profond chagrin. Ce fut lui qui raconta au capitaine les \'e9v\'e9nements de la nuit.
+\par
+\par \endash \~Il y a eu trahison, dit-il en finissant\~; les soldats et les sergents de la mar\'e9chauss\'e9e ont \'e9t\'e9 tra\'eetreusement emp\'each\'e9s de faire leur devoir. Et cela me co\'fbte cinq cent mille livres, monsieur\~!
+\par
+\par \endash \~Il y a eu trahison, en effet, r\'e9pondit le capitaine\~; n\rquote avez-vous nul soup\'e7on\~? Ne savez-vous quel peut \'eatre le coupable\~?
+\par
+\par B\'e9chameil mit ses doigts dans sa tabati\'e8re \'e9maill\'e9e et regarda le capitaine en dessous.
+\par
+\par \endash \~Des soup\'e7ons\~? r\'e9p\'e9ta-t-il, je ne sais trop. J\rquote ai perdu cinq cent mille livres, voil\'e0 ce qui est cruellement certain. Monsieur le capitaine, je donnerais six mois de ma vie pour vous voir en possession d\rquote
+un bon et opulent domaine.
+\par
+\par \endash \~Pourquoi cela\~? demanda Didier \'e9tonn\'e9.
+\par
+\par \endash \~Parce que j\rquote ai perdu cinq cent mille livres, et que, pauvre comme vous \'eates, le parlement ne pourrait que vous faire pendre ou d\'e9capiter. Soit dit, monsieur le capitaine, sans offense aucune et avec toute la consid\'e9
+ration qui est due \'e0 votre titre d\rquote officier du roi.
+\par
+\par \endash \~Oserait-on m\rquote accuser\~? s\rquote \'e9cria Didier.
+\par
+\par \endash \~Qui donc\~? r\'e9pondit B\'e9chameil avec m\'e9lancolie\~; qui donc prendrait ce soin, monsieur, si ce n\rquote est moi\~? Je suis seule victime et ne me plains point parce qu\rquote
+il vous faudrait bien longtemps, monsieur le capitaine, pour me solder mes cinq cent mille livres avec les \'e9moluments de votre grade.
+\par
+\par Didier \'e9tait dans l\rquote un de ces instants o\'f9 le c\'9cur est, pour ainsi dire, inaccessible \'e0 la col\'e8re. Sa vie venait de subir une crise trop grave pour qu\rquote il songe\'e2t \'e0 d\'e9penser son courroux contre un personnage comme M.\~
+de\~B\'e9chameil.
+\par
+\par Au contraire, port\'e9 \'e0 compatir \'e0 ce chagrin qui, en d\'e9finitive, avait une source s\'e9rieuse, et tout plein encore des r\'e9v\'e9lations de Jean Blanc, il r\'e9pondit \'e0 l\rquote intendant \'e0 peu pr\'e8s comme il l\rquote e\'fbt fait \'e0
+ une personne raisonnable, et lui laissa entendre que sa fortune allait subir un complet changement.
+\par
+\par B\'e9chameil haussa les \'e9paules.
+\par
+\par \endash \~Quelque h\'e9ritage de vilain, grommela-t-il\~; deux cents francs de rentes\~! C\rquote est \'e9gal, s\rquote il est possible de les saisir, je les saisirai. Mais puissiez-vous me rendre mes cinq cent mille livres jusqu\rquote
+au dernier sou, monsieur, nous ne serions pas quittes encore.
+\par
+\par \endash \~Comment cela\~! demanda Didier qui ne prit m\'eame pas la peine de r\'e9pondre \'e0 ce qui regardait le vol de la nuit pr\'e9c\'e9dente.
+\par
+\par \endash \~Comment cela\~! s\rquote \'e9cria B\'e9chameil enhardi par le calme de son interlocuteur\~: vous me le demandez, monsieur\~! J\rquote \'e9tais le fianc\'e9 de M}{\super lle}{ Alix de Vaunoy.
+\par
+\par \endash \~Pauvre Alix, murmura le capitaine.
+\par
+\par \endash \~Cinq cent mille livres et ma fianc\'e9e\~! reprit B\'e9chameil. Si j\rquote \'e9tais un homme de carnage, monsieur, je vous appellerais sur le pr\'e9\~!
+\par
+\par \'c0 ces derniers mots, prononc\'e9s d\rquote une voix plaintive, M.\~l\rquote intendant royal tira sa montre de son gousset et leva les yeux au ciel.
+\par
+\par \endash \~Onze heures\~! murmura-t-il. Vous verrez qu\rquote au milieu de cette bagarre, personne ne se sera occup\'e9 du d\'e9jeuner\~!
+\par
+\par Il salua Didier \'e0 la h\'e2te et se dirigea vers les cuisines.
+\par
+\par Didier resta soucieux. \'c9videmment M.\~de\~B\'e9chameil ne serait pas le seul \'e0 l\rquote accuser. Les deniers de l\rquote imp\'f4t \'e9taient \'e0 sa garde. Pour se disculper, un moyen unique se pr\'e9sentait, c\rquote \'e9tait de mettre au jour l
+\rquote inf\'e2me conduite d\rquote Herv\'e9 de Vaunoy.
+\par
+\par Mais Alix\~! Alix qui venait de le sauver\~! Alix si noble et si malheureuse\~!
+\par
+\par Didier repoussa bien loin cette id\'e9e.
+\par
+\par Sans y songer, il prit la route de sa chambre. La porte \'e9tait grande ouverte. Il entra.
+\par
+\par Sur son lit, le corps du brave \'e9cuyer Jude \'e9tait \'e9tendu. Une femme, agenouill\'e9e au chevet, priait \'e0 voix haute, r\'e9citant avec lenteur les versets du }{\i De Profundis. }{C\rquote \'e9
+tait la dame Goton Rehou qui rendait les derniers devoirs \'e0 son vieil ami.
+\par
+\par Didier se d\'e9couvrit et continua de marcher. Au bruit des \'e9perons, la femme de charge tourna la t\'eate. Elle n\rquote avait point encore aper\'e7u le capitaine, et sa vue lui causa une \'e9motion dont la cause restait pour elle un myst\'e8re.
+\par
+\par Didier s\rquote arr\'eata pr\'e8s du lit\~; il consid\'e9ra longtemps en silence les traits de Jude auxquels la mort n\rquote avait pu enlever leur expression de fermet\'e9 intr\'e9pide.
+\par
+\par \endash \~Pauvre Jude\~! pensa-t-il tout haut, car il avait oubli\'e9 d\'e9j\'e0 la pr\'e9sence de la vieille femme. Dieu n\rquote a point permis qu\rquote il arriv\'e2t au but si ardemment souhait\'e9. Il est mort avant d\rquote avoir retrouv\'e9
+ le fils de son ma\'eetre. Il est mort un jour trop t\'f4t.
+\par
+\par La vieille Goton Rehou se prit \'e0 trembler.
+\par
+\par \endash \~Monsieur, monsieur, dit-elle\~; mes yeux sont charg\'e9s de vieillesse et il y a vingt ans que je n\rquote ai vu Georges Treml, mais au nom de Dieu, qui \'eates-vous\~?
+\par
+\par On entendit le marteau de la porte ext\'e9rieure. Didier courut \'e0 la fen\'eatre et aper\'e7ut Vaunoy qui entrait dans la cour.
+\par
+\par \endash \~Qui \'eates-vous\~? r\'e9p\'e9ta Goton en joignant les mains.
+\par
+\par \endash \~Vous vous souvenez donc aussi de Treml\~? demanda le capitaine.
+\par
+\par \endash \~Si je m\rquote en souviens\~! b\'e9ni J\'e9sus\~!
+\par
+\par \endash \~Eh bien\~! dame, suivez-moi\~; vous entendrez le ma\'eetre de La Tremlays me donner le nom qui m\rquote appartient.
+\par
+\par Didier quitta la chambre, traversa le corridor \'e0 grands pas et se rendit au salon o\'f9 Vaunoy venait d\rquote entrer. La vieille Goton le suivit de loin.
+\par
+\par Au salon se trouvaient M}{\super lle}{ Olive de Vaunoy, M.\~de\~B\'e9chameil et l\rquote officier des sergents de Rennes.
+\par
+\par Celui-ci aborda brusquement Didier\~:
+\par
+\par \endash \~Capitaine, dit-il, hier soir, pendant le souper, vous vous \'eates endormi. Ce n\rquote est pas naturel. Pendant votre sommeil, on a pill\'e9 le ch\'e2teau. Je me suis trouv\'e9 enferm\'e9 dans ma chambre\~; nos gens se sont vus parqu\'e9
+s dans une grange barricad\'e9e, que pensez-vous de cela, s\rquote il vous pla\'eet\~?
+\par
+\par \endash \~Il faut demander cela au ma\'eetre de c\'e9ans, r\'e9pliqua Didier en allant vers M.\~de\~Vaunoy.
+\par
+\par Celui-ci se munit de son plus doucereux sourire.
+\par
+\par \endash \~Saint-Dieu\~! mon jeune ami, s\rquote \'e9cria-t-il en ouvrant les bras et en faisant la moiti\'e9 du chemin, je viens d\rquote
+apprendre des choses qui me transportent de joie. La Bretagne retrouve en vous un de ses plus vieux noms, et moi, le fils d\rquote un excellent cousin. Embrassons-nous, mon jeune parent\'85 Monsieur de B\'e9chameil et mademoiselle ma s\'9c
+ur, et vous tous ici pr\'e9sents, sachez que le vrai nom de ce cher capitaine est Georges Treml\'85
+\par
+\par \endash \~De La Tremlays, seigneur de Bou\'ebxis-en-For\'eat, ajouta Georges lui-m\'eame.
+\par
+\par La vieille Goton qui arrivait au seuil s\rquote appuya contre la muraille. Ses jambes, coup\'e9es par l\rquote \'e9motion, lui refusaient service.
+\par
+\par \endash \~Je l\rquote avais devin\'e9\~! murmura-t-elle en essuyant une larme du revers de sa main rid\'e9e. Oh\~! que c\rquote est bien ainsi que j\rquote esp\'e9rais le revoir\~! beau, fort, l\rquote \'e9p\'e9e au c\'f4t\'e9, la mine haute et fi\'e8
+re, comme il convient \'e0 un Breton de bon sang\~!
+\par
+\par M}{\super lle}{ Olive joua de l\rquote \'e9ventail. M.\~de\~B\'e9chameil ouvrit de grands yeux.
+\par
+\par \endash \~Peste\~! pensa-t-il, ce n\rquote est pas un mendiant, apr\'e8s tout.
+\par
+\par \endash \~Tels \'e9taient, en effet, les noms et titres de Nicolas Treml, votre a\'efeul v\'e9n\'e9r\'e9, mon jeune ami, reprit Vaunoy, r\'e9pondant aux derniers mots du capitaine.
+\par
+\par \endash \~Et tels seront aussi les miens, monsieur, pronon\'e7a Georges avec fermet\'e9.
+\par
+\par \endash \~Bien dit\~! pensa Goton Rehou, qui admirait chaque mot, chaque geste de son jeune ma\'eetre.
+\par
+\par \endash \~Monsieur mon cousin, repartit Vaunoy en mettant de c\'f4t\'e9 son patelin sourire, je crois que vous vous faites une id\'e9e fausse de votre position nouvelle.
+\par
+\par \endash \~Ne suis-je pas l\rquote h\'e9ritier de mon a\'efeul\~?
+\par
+\par \endash \~Si fait, mais\'85
+\par
+\par \endash \~Mais quoi\~? demanda Georges avec impatience.
+\par
+\par \endash \~Mais quoi\~! r\'e9p\'e9ta en apart\'e9 la vieille Goton triomphante.
+\par
+\par Il n\rquote y eut pas jusqu\rquote \'e0 M.\~l\rquote intendant royal, qui, persuad\'e9 du bon droit du capitaine, ne se d\'eet }{\i in petto\~:}{
+\par
+\par }{\i \endash \~}{Mais quoi\~?
+\par
+\par Herv\'e9 de Vaunoy reprit son sourire.
+\par
+\par \endash \~Mon jeune ami, dit-il, l\rquote emportement nuit parfois et ne sert jamais. \'c0 mon \'e2ge on ne parle pas \'e0 la l\'e9g\'e8re. Croyez-moi\~: l\rquote h\'e9ritage de Nicolas Treml, dont Dieu puisse avoir l\rquote \'e2
+me loyale en son paradis, ne vous fera pas bien riche.
+\par
+\par Le capitaine sentit le rouge de l\rquote indignation lui monter au visage. Il s\rquote approcha de mani\'e8re \'e0 n\rquote \'eatre entendu que de Vaunoy.
+\par
+\par \endash \~Il y a sous votre toit, dit-il d\rquote une voix contenue et que la col\'e8re faisait trembler, une personne que je respecte autant que je vous m\'e9prise. Rendez gr\'e2ce \'e0 Dieu de poss\'e9der une pareille \'e9gide, monsieur\~!
+\par
+\par \endash \~Que ne parlez-vous haut, monsieur mon cousin\~? demanda Vaunoy qui fit appel \'e0 toute son effronterie.
+\par
+\par \endash \~Mis\'e9rable\~! poursuivit Georges sans \'e9lever la voix, je pourrais vous livrer \'e0 la justice, car vous \'eates trois fois assassin. Un ange vous prot\'e8ge, mais vous \'eates ici chez moi,
+je vous ferai chasser, du moins, par les soldats sous mes ordres.
+\par
+\par Vaunoy fit un salut ironique.
+\par
+\par \endash \~Mademoiselle ma s\'9cur, dit-il, et vous, monsieur l\rquote intendant, veuillez excuser notre entretien secret. Je vais, du reste, vous mettre au fait. Mon jeune cousin, pour premier acte de bonne parent\'e9
+, me menace de me faire chasser de chez moi par les soldats de Sa Majest\'e9.
+\par
+\par \endash \~En v\'e9rit\'e9\~! r\'e9pliqua B\'e9chameil, il a donc droit\~?\'85
+\par
+\par \endash \~Est-il possible\~! dit M}{\super lle}{ Olive, lui qui \'e9tait si aimable hier soir\~!
+\par
+\par \endash \~Il n\rquote y a point entre nous de bonne parent\'e9, monsieur, reprit Didier en faisant effort pour concentrer sa col\'e8re au-dedans de lui-m\'eame\~; je vous menace, en effet, de vous chasser, mais non pas de votre maison, car ce ch\'e2
+teau est ma propri\'e9t\'e9.
+\par
+\par \endash \~Pour \'e7a, tu peux en faire serment, mon enfant ch\'e9ri\~! murmura la dame Goton Rehou.
+\par
+\par \endash \~Oui-da\~! s\rquote \'e9cria Vaunoy en ricanant\~; vous croyez cela\~? Eh bien, mon jeune cousin, permettez que je m\rquote absente une minute\~; le temps d\rquote aller jusqu\rquote \'e0 mon cabinet, et je reviendra
+i vous apprendre une foule de choses que vous paraissez ignorer.
+\par
+\par Il sortit.
+\par
+\par Presque au m\'eame instant, la figure noircie du charbonnier Pelo Rouan se montra sur le seuil.
+\par
+\par Il tenait sous son bras un petit sac en toile noir\'e2tre qui semblait renfermer un objet fort pesant. Tout le monde avait le dos tourn\'e9. La vieille Goton seule l\rquote aper\'e7ut\~
+: elle fit un mouvement, mais Pelo Rouan mit un doigt sur sa bouche, et se glissa dans l\rquote ombre projet\'e9e par l\rquote un des hauts battants de la porte ouverte.
+\par
+\par M.\~de\~Vaunoy reparut bient\'f4t, suivi de ma\'eetre Alain. Il avait \'e0 la main un parchemin d\'e9pli\'e9.
+\par
+\par \endash \~Mon jeune ami, dit-il, je vous prie de m\rquote excuser si je vous ai fait attendre. Veuillez prendre connaissance de cet \'e9crit.
+\par
+\par Le capitaine prit le parchemin et lut.
+\par
+\par C\rquote \'e9tait l\rquote acte de vente trac\'e9 tout entier de la main de Nicolas Treml et confi\'e9 par ce dernier \'e0 Herv\'e9 de Vaunoy.
+\par
+\par \endash \~Monsieur, dit le capitaine apr\'e8s avoir lu, il y a en tout ceci quelque odieuse machination que je ne comprends pas. Comment vous, pauvre et nourri des bienfaits de mon a\'efeul, avez-vous pu acheter et payer son domaine\~?
+\par
+\par \endash \~L\rquote \'e9conomie\~! mon jeune ami, r\'e9pondit Vaunoy en raillant\~; avec de l\rquote \'e9conomie et quelques tritures d\rquote affaires, on accomplit des choses r\'e9ellement surprenantes. Mais l\'e0 n\rquote est pas la question, et j
+\rquote esp\'e8re qu\rquote il ne vous prendra plus la fantaisie de me menacer. Voyons\~! vous \'eates jeune, vous \'eates pauvre\~; votre a\'efeul et moi nous nous sommes rendu de bons services mutuellement\~; je ne demande pas mieux que d\rquote oub
+lier votre conduite. Voulez-vous que nous fassions la paix\~?
+\par
+\par \endash \~Jamais\~! s\rquote \'e9cria Georges en repoussant la main qui lui \'e9tait tendue.
+\par
+\par \endash \~C\rquote en est trop\~! dit Vaunoy en se redressant, toute patience a un terme. Mademoiselle ma s\'9cur et vous, monsieur l\rquote intendant, vous \'eates t\'e9moins que j\rquote ai pouss\'e9 la mod\'e9ration jusqu\rquote \'e0 ses plus extr\'ea
+mes limites. Je crois donc, \'e0 mon tour, pouvoir dire \'e0 ce jeune homme qui m\rquote a outrag\'e9 devant tous\~: sortez de chez moi, monsieur.
+\par
+\par \endash \~B\'e9ni J\'e9sus\~! murmura la dame Goton, il va chasser mon pauvre petit Georges\~!
+\par
+\par Le capitaine se couvrit, lan\'e7a au ma\'eetre de La Tremlays un regard de d\'e9dain et se dirigea vers la porte.
+\par
+\par \'c0 moiti\'e9 route, il se trouva face \'e0 face avec Pelo Rouan, qui le prit par la main et le ramena au milieu du salon.
+\par
+\par \endash \~Jean Blanc\~! dit le capitaine \'e9tonn\'e9.
+\par
+\par \endash \~Jean Blanc\~! r\'e9p\'e9ta mentalement Vaunoy qui regarda attentivement le nouveau venu. Saint-Dieu\~! c\rquote est lui en effet\~: le blanc sous le noir\~!
+\par
+\par Il se pencha et dit un mot \'e0 l\rquote oreille du majordome qui venait d\rquote entrer pour annoncer le d\'e9jeuner servi. Ma\'eetre Alain sortit aussit\'f4t.
+\par
+\par \endash \~Que venez-vous faire ici\~? ajouta Vaunoy en s\rquote adressant au charbonnier.
+\par
+\par \endash \~Je viens faire justice, r\'e9pondit Jean Blanc d\rquote une voix grave\~; je viens, Herv\'e9 de Vaunoy, t\rquote enlever le prix de vingt ans de fraude et de crimes.
+\par
+\par Vaunoy regarda du c\'f4t\'e9 de la porte. Ma\'eetre Alain ne revenait point encore.
+\par
+\par Jean Blanc continua.
+\par
+\par \endash \~Tu t\rquote es pr\'e9valu d\rquote un parchemin sign\'e9 par Nicolas Treml\~; notre jeune seigneur va te r\'e9pondre par un parchemin sign\'e9 de toi.
+\par
+\par \endash \~Moi\~! j\rquote ai sign\'e9 comme quoi ce gar\'e7on est fils de son p\'e8re\~! s\rquote \'e9cria Vaunoy, voil\'e0 tout\~!
+\par
+\par \endash \~Voil\'e0 tout, r\'e9p\'e9ta Jean Blanc, aujourd\rquote hui\~: c\rquote est vrai, mais avec ce que tu signas il y a vingt ans, cela suffira.
+\par
+\par Vaunoy changea de visage.
+\par
+\par Jean Blanc tira de son sac un petit coffret de fer charg\'e9 de rouille.
+\par
+\par Il le d\'e9posa sur le plancher, s\rquote agenouilla aupr\'e8s, et introduisit son couteau dans la fente de la charni\'e8re.
+\par
+\par La rouille avait rong\'e9 le m\'e9tal, et le couvercle sauta presque sans effort.
+\par
+\par Le coffret contenait de l\rquote or et un parchemin que Vaunoy reconnut sans doute, car il se pr\'e9cipita pour le saisir.
+\par
+\par Georges Treml le repoussa rudement. Ce fut lui qui prit l\rquote acte des mains de Jean Blanc.
+\par
+\par \endash \~Je savais bien\~! s\rquote \'e9cria-t-il apr\'e8s avoir lu\~: je savais bien qu\rquote il y avait fraude et mensonge\~! Voici une d\'e9claration sign\'e9
+e de vous, monsieur, qui porte que tout descendant de Treml pourra racheter le domaine, moyennant cent mille livres tournois.
+\par
+\par \endash \~Et voici les cent mille livres, ajouta Jean Blanc en frappant sur le coffret.
+\par
+\par Vaunoy \'e9tait muet de rage.
+\par
+\par L\rquote officier rennais, M}{\super lle}{ Olive et B\'e9chameil s\rquote \'e9tonnaient grandement, et ce dernier concevait un vague espoir de recouvrer ses cinq cent mille livres.
+\par
+\par Quant \'e0 la vieille femme de charge, elle s\rquote \'e9merveillait et promettait en son c\'9cur une neuvaine \'e0 Notre-Dame de Mi-For\'eat.
+\par
+\par \'c0 ce moment, ma\'eetre Alain reparut \'e0 la porte du salon. Il \'e9tait suivi des domestique du ch\'e2teau, arm\'e9s jusqu\rquote aux dents, et des sergents de Rennes. L\rquote \'9cil d\rquote Herv\'e9 de Vaunoy \'e9tincela.
+\par
+\par \endash \~Gardez toutes les issues\~! s\rquote \'e9cria-t-il. Je promets dix louis d\rquote or \'e0 qui mettra le premier la main sur ce brigand\~!
+\par
+\par Il d\'e9signait Jean Blanc du doigt.
+\par
+\par \endash \~Cet acte est contre moi, reprit-il\~; je suis d\'e9pouill\'e9, pill\'e9. Mais, Saint-Dieu\~! je serai veng\'e9\~! Regardez bien cet homme, monsieur de B\'e9chameil\~; cette nuit, cinq cent mille livres vous ont \'e9t\'e9 enlev\'e9es\~
+; le capitaine n\rquote a pas su les d\'e9fendre, ou plut\'f4t il les a livr\'e9es, et sans doute l\rquote argent que voici (il montrait le coffret), est le prix de sa trahison\~!
+\par
+\par \endash \~Inf\'e2me\~! balbutia Georges, mis hors de garde par cette incroyable audace.
+\par
+\par M.\~de\~B\'e9chameil \'e9tait tout oreilles, et l\rquote officier rennais semblait \'e0 demi convaincu.
+\par
+\par \endash \~As-tu bien le courage de nier, Georges Treml\~? poursuivit Vaunoy\~; cet homme qui vient \'e0 ton secours n\rquote est-il pas le m\'eame qui cette nuit, a dirig\'e9 l\rquote attaque\~?
+\par
+\par \endash \~Si j\rquote avais su cela, grommela Goton, du diable si j\rquote aurais fait le coup de fusil contre lui\~!
+\par
+\par \endash \~Cet homme qui t\rquote apporte ta part du vol, reprit encore Vaunoy, n\rquote est-il pas de ceux dont le nom est une condamnation\~? En avant bons serviteurs du roi\~! emparez-vous du chef des Loups.
+\par
+\par \endash \~Le Loup blanc\~? s\rquote \'e9cri\'e8rent ensemble B\'e9chameil, M}{\super lle}{ Olive, les soldats et les domestiques.
+\par
+\par Ces derniers, en m\'eame temps, firent prudemment un mouvement de retraite.
+\par
+\par Les soldats s\rquote avanc\'e8rent et entour\'e8rent Jean Blanc.
+\par
+\par \endash \~Saisissez-le\~! s\rquote \'e9cria B\'e9chameil. Ah\~! brigand d\'e9testable\~! tu vas me rendre mes cinq cent mille livres\~!
+\par
+\par M}{\super lle}{ Olive, au seul nom du Loup blanc, s\rquote \'e9tait h\'e2t\'e9e de tomber en p\'e2moison.
+\par
+\par Georges Treml avait tir\'e9 son \'e9p\'e9e, r\'e9solu \'e0 d\'e9fendre l\rquote homme qui l\rquote avait servi si puissamment et qui \'e9tait le p\'e8re de Marie.
+\par
+\par Mais il n\rquote eut pas besoin de faire usage de son arme. Au moment o\'f9 les sergents, r\'e9tr\'e9cissant leur cercle allaient mettre la main sur
+le roi des Loups, celui-ci ramassa sous lui ses longues jambes et fit un bond extraordinaire qui le porta par-dessus la ligne des assaillants, jusqu\rquote \'e0 l\rquote une des fen\'eatres du salon.
+\par
+\par Les soldats h\'e9sit\'e8rent, stup\'e9faits.
+\par
+\par Jean Blanc se mit debout sur l\rquote appui de la fen\'eatre.
+\par
+\par \endash \~Quoi que tu fasses, Herv\'e9 de Vaunoy, dit-il, tu es vaincu. Tu n\rquote auras pas m\'eame la vengeance\~!
+\par
+\par \endash \~Feu\~! feu\~! Mais tirez donc\~! hurla Vaunoy qui arracha le mousquet de l\rquote un des soldats et mit Jean Blanc en joue.
+\par
+\par Georges, d\rquote un coup de son \'e9p\'e9e, d\'e9tourna le canon, et la balle alla se loger dans le lambris.
+\par
+\par \endash \~Nous nous rencontrerons encore une fois, Herv\'e9 de Vaunoy, reprit l\rquote albinos sans s\rquote \'e9mouvoir\~; ce sera la derni\'e8re, et tous nos comptes seront r\'e9gl\'e9s\~!
+\par
+\par Il sauta dans la cour \'e0 ces mots, puis on le vit franchir la muraille ext\'e9rieure avec la prodigieuse agilit\'e9 qui lui \'e9tait propre.
+\par
+\par \endash \~Feu\~! feu\~! r\'e9p\'e9ta Vaunoy, qui tomba \'e9puis\'e9 sur un si\'e8ge.
+\par
+\par Les soldats firent une d\'e9charge. Ce fut du bruit et de la fum\'e9e.
+\par
+\par L\rquote accusation dirig\'e9e contre le jeune h\'e9ritier de Treml ne pouvait se soutenir. Vaunoy lui-m\'eame n\rquote essaya plus de combattre.
+\par
+\par Il avait jou\'e9 sa supr\'eame partie, il avait perdu. Il se r\'e9signa au moins en apparence.
+\par
+\par M.\~de\~B\'e9chameil, marquis de Nointel, supporta la perte des cinq cent mille livres, ce dont le lecteur ne doit point s\rquote affliger outre mesure, attendu que cet intendant royal en retrouvait deux fois autant, chaque ann\'e9e, dans la poche du roi.
+
+\par
+\par Georges Treml, en devenant breton, ne put perdre les sentiments d\rquote affection et de respect qu\rquote il croyait devoir \'e0 son souverain. Il ne fit point d\rquote opposition \'e0 la cour de Paris\~; mais il aida les pauvres gens \'e0 payer l
+\rquote imp\'f4t et prot\'e9gea leur travail.
+\par
+\par Ce sont des c\'9curs mauvais, int\'e9ress\'e9s \'e0 mal faire, ceux qui d\'e9clarent impossible la r\'e9conciliation entre le pauvre et le riche.
+\par
+\par Deux ou trois ans s\rquote \'e9taient \'e0 peine \'e9coul\'e9s depuis les \'e9v\'e9nements qui pr\'e9c\'e8dent qu\rquote il n\rquote y avait plus de traces de }{\i Loups }{
+sous le couvert. En revanche, on voyait souvent des troupes de bonnes gens agenouill\'e9es au pied de la croix de Mi-For\'eat. Ces bonnes gens remerciaient Notre-Dame qui leur avait rendu un fils de Treml, c\rquote est-\'e0
+-dire un protecteur puissant et un bienfaiteur infatigable.
+\par
+\par Georges Treml de La Tremlays n\rquote oublia pas qu\rquote il avait \'e9t\'e9 durant vingt ans Didier tout court.
+\par
+\par Grand seigneur par le sang, mais soldat de fortune, il crut avoir le droit de consulter uniquement son c\'9cur dans le choix d\rquote une compagne.
+\par
+\par Certes, il lui \'e9tait permis de penser que son union ne souffrirait point d\rquote obstacles. N\'e9anmoins il s\rquote en rencontra un, et des plus s\'e9rieux\~: Jean Blanc refusa p\'e9remptoirement la main de sa fille \'e0 son jeune seigneur.
+\par
+\par Et ce n\rquote \'e9tait point un jeu. Jamais millionnaire repoussant un gendre indigent, jamais duc et pair d\'e9clinant l\rquote alliance d\rquote un po\'e8te ne furent plus difficiles \'e0 fl\'e9chir que le pauvre albinos.
+\par
+\par Il avait, lui aussi, ses id\'e9es d\rquote honneur, inflexibles, rigides et plus fi\'e8res \'e0 coup s\'fbr que les pr\'e9jug\'e9s r\'e9unis de toute la noblesse de Bretagne.
+\par
+\par Didier ordonna et pria tour \'e0 tour, et longtemps en vain\~: mais un jour il eut la bonne inspiration de jurer devant Dieu et sur sa foi de gentilhomme breton qu\rquote il n\rquote aurait point d\rquote autre femme que Marie.
+\par
+\par Jean Blanc fut vaincu et c\'e9da\~: il fallait que Treml e\'fbt des h\'e9ritiers.
+\par
+\par Ce fut un beau jour que celui o\'f9 Marie passa le seuil du bon ch\'e2teau de La Tremlays. Le calme et la joie y entr\'e8rent avec elle pour n\rquote en plus sortir.
+\par
+\par Elle n\rquote apportait point d\rquote \'e9cusson pour \'e9carteler celui de Treml\~; mais \'e0 tout prendre, il y avait assez d\rquote armoiries diverses sous les aust\'e8res portraits des vieux ma\'eetres de La Tremlays\~; aucune pi\'e8ce h\'e9
+raldique n\rquote y faisait d\'e9faut.
+\par
+\par En revanche, d\rquote ailleurs, parmi toutes les ch\'e2telaines qui respiraient sur la toile depuis des si\'e8cles le parfum de leurs bouquets toujours frais, pas une n\rquote aurait pu disputer \'e0 la pauvre fille de la for\'eat le prix de la beaut\'e9
+, ni celui de la bont\'e9.
+\par
+\par \'c0 raison ou \'e0 tort, le capitaine comptait cela pour quelque chose.
+\par
+\par Bien longtemps apr\'e8s, lorsque les enfants de Georges et de Marie couraient dans les taillis, guid\'e9s par la vieille Goton Rehou, il y avait au couvent de Saint-Aubin-du-Cormier une religieuse du nom de s\'9c
+ur Alix qui les guettait parfois au passage et les embrassait en souriant.
+\par
+\par Car voici encore une erreur qui court les livres\~: on dit que les bien-aim\'e9es de l\rquote \'e9poux J\'e9sus perdent le sourire, c\rquote est mentir. Elles aiment ardemment, donc elles sont heureuses \endash \~d\rquote un bonheur qui va au-del\'e0
+ de la mort\~!
+\par
+\par Quant \'e0 Herv\'e9 de Vaunoy, voici ce qui advint six mois apr\'e8s la rentr\'e9e de Georges en l\rquote h\'e9ritage de ses p\'e8res.
+\par
+\par Vaunoy avait quitt\'e9 La Tremlays pour se retirer \'e0 Rennes. Il fit demander \'e0 Georges la permission de prendre, dans le cabinet qu\rquote il avait occup\'e9 au ch\'e2teau, quelques objets \'e0 son usage.
+\par
+\par Georges s\rquote empressa de faire droit \'e0 cette demande.
+\par
+\par Vaunoy vint escort\'e9 de plusieurs hommes. Son cabinet \'e9tait celui qui avait servi de retraite \'e0 Nicolas Treml et renfermait cette armoire o\'f9 le vieux Breton, partant pour son dernier voyage, avait puis\'e9 les cent mille livres dont il a \'e9t
+\'e9 souvent question dans ce r\'e9cit.
+\par
+\par Cette armoire contenait encore de fortes sommes, laiss\'e9es par Nicolas Treml, et d\rquote autres fruits des \'e9pargnes de Vaunoy, qui charg\'e9 de ces richesses, reprit le chemin de Rennes.
+\par
+\par Mais ses valets arriv\'e8rent \'e0 la ville sans lui et racont\'e8rent, effray\'e9s, que sur la lisi\'e8re de la for\'eat, un coup de fusil \'e9tait parti au-dessus de leurs t\'eates, et que Herv\'e9 de Vaunoy, frapp\'e9 d\rquote
+une balle en pleine poitrine, avait vid\'e9 les ar\'e7ons pour rester mort sur la mousse du chemin.
+\par
+\par \endash \~Nous avons dirig\'e9 nos regards vers l\rquote endroit d\rquote o\'f9 \'e9tait parti le coup, ajout\'e8rent les valets\~; la nuit se faisait\~; pourtant nous avons vu une forme blanche sauter de branche en branche, comme il n\rquote
+est point raisonnable de penser qu\rquote un \'eatre humain puisse le faire, puis dispara\'eetre au-dessus des plus hautes cimes des ch\'e2taigniers.
+\par
+\par Le lendemain, on trouva sur la mousse le cadavre d\rquote Herv\'e9 de Vaunoy. Aupr\'e8s de lui \'e9tait \'e0 terre le vieux mousquet que Jean Blanc tenait de son p\'e8re.
+\par \page }{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 End of the Project Gutenberg EBook of Le loup blanc, by Paul H.C. F\'e9val
+\par
+\par *** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE LOUP BLANC ***
+\par
+\par ***** This file should be named 14702-}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 r}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 .}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 r}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 t}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 f}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 or 14702-}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 r}{
+\f2\fs20\lang1033\cgrid0 .zip *****
+\par This and all associated files of various formats will be found in:
+\par https://www.gutenberg.org/1/4/7/0/14702/
+\par
+\par This Etext was prepared by Ebooks libres et gratuits and
+\par is available at http://www.ebooksgratuits.com in Word format,
+\par Mobipocket Reader format, eReader format and Acrobat Reader format.
+\par
+\par
+\par Updated editions will replace the previous one--the old editions
+\par will be renamed.
+\par
+\par Creating the works from public domain print editions means that no
+\par one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+\par (and you!) can copy and distribute it in the United States without
+\par permission and without paying copyright ro}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 y}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 alties. Special rules,
+\par set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
+\par copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
+\par protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
+\par Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+\par charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+\par do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+\par rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+\par such as creation of derivative works, r}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 e}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 ports, performances and
+\par research. They may be modified and printed and given away--you may do
+\par practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+\par subject to the trademark license, especially commercial
+\par redistribution.
+\par
+\par
+\par
+\par *** START: FULL LICENSE ***
+\par
+\par THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
+\par PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
+\par
+\par To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
+\par distribution of electronic works, by using or distributing this work
+\par (or any other work associated in any way with the phrase "Project
+\par Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Pro}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 j}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 ect
+\par Gutenberg-tm License (available with this file or online at
+\par https://gutenberg.org/license).
+\par
+\par
+\par Section 1. General Terms of Use and Redi}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 s}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 tributing Project Gutenberg-tm
+\par electronic works
+\par
+\par 1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
+\par electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
+\par and accept all the terms of this license and intellectual property
+\par (trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
+\par the terms of this agreement, you must cease using and return or d}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 e}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 stroy
+\par all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your posse}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 s}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 sion.
+\par If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
+\par Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
+\par terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
+\par entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
+\par
+\par 1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
+\par used on or associated in any way with an electronic work by people who
+\par agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+\par things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+\par even without complying with the full terms of this agreement. See
+\par paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Pro}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 j}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 ect
+\par Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agre}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 e}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 ment
+\par and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm ele}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 c}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 tronic
+\par works. See paragraph 1.E below.
+\par
+\par 1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Found}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 a}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 tion"
+\par or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+\par Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+\par collection are in the public domain in the United States. If an
+\par individual work is in the public domain in the United States and you are
+\par located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
+\par copying, distributing, performing, displa}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 y}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 ing or creating derivative
+\par works based on the work as long as all re}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 f}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 erences to Project Gutenberg
+\par are removed. Of course, we hope that you will support the Project
+\par Gutenberg-tm mission of promoting free a}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 c}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 cess to electronic works by
+\par freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
+\par this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
+\par the work. You can easily comply with the terms of this agreement by
+\par keeping this work in the same format with its attached full Project
+\par Gutenberg-tm License when you share it wit}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 h}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 out charge with others.
+\par
+\par 1.D. The copyright laws of the place where you are located also go}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 v}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 ern
+\par what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in
+\par a constant state of change. If you are outside the United States, check
+\par the laws of your country in addition to the terms of this agreement
+\par before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
+\par creating derivative works based on this work or any other Project
+\par Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning
+\par the copyright status of any work in any country outside the United
+\par States.
+\par
+\par 1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:
+\par
+\par 1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immed}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 i}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 ate
+\par access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prom}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 i}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 nently
+\par whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
+\par phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
+\par Gutenberg" is associated) is accessed, di}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 s}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 played, performed, viewed,
+\par copied or distributed:
+\par
+\par This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+\par almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+\par re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+\par with this eBook or online at www.gutenberg.org
+\par
+\par 1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is d}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 e}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 rived
+\par from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
+\par posted with permission of the copyright holder), the work can be co}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 p}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 ied
+\par and distributed to anyone in the United States without paying any fees
+\par or charges. If you are redistributing or providing access to a work
+\par with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
+\par work, you must comply either with the r}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 e}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 quirements of paragraphs 1.E.1
+\par through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
+\par Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
+\par 1.E.9.
+\par
+\par 1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
+\par with the permission of the copyright holder, your use and distribution
+\par must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any add}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 i}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 tional
+\par terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked
+\par to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
+\par permission of the copyright holder found at the beginning of this work.
+\par
+\par 1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
+\par License terms from this work, or any files containing a part of this
+\par work or any other work associated with Pro}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 j}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 ect Gutenberg-tm.
+\par
+\par 1.E.5. Do not copy, display, perform, di}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 s}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 tribute or redistribute this
+\par electronic work, or any part of this ele}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 c}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 tronic work, without
+\par prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
+\par active links or immediate access to the full terms of the Project
+\par Gutenberg-tm License.
+\par
+\par 1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
+\par compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
+\par word processing or hypertext form. However, if you provide access to or
+\par distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
+\par "Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
+\par posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
+\par you must, at no additional cost, fee or e}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 x}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 pense to the user, provide a
+\par copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
+\par request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
+\par form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
+\par License as specified in paragraph 1.E.1.
+\par
+\par 1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
+\par performing, copying or distributing any Pr}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 o}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 ject Gutenberg-tm works
+\par unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
+\par
+\par 1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
+\par access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works pr}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 o}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 vided
+\par that
+\par
+\par - You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
+\par the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
+\par you already use to calculate your a}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 p}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 plicable taxes. The fee is
+\par owed to the owner of the Project Gute}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 n}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 berg-tm trademark, but he
+\par has agreed to donate royalties under this paragraph to the
+\par Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
+\par must be paid within 60 days following each date on which you
+\par prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+\par returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+\par sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+\par address specified in Section 4, "Info}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 r}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 mation about donations to
+\par the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+\par
+\par - You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
+\par you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
+\par does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
+\par License. You must require such a user to return or
+\par destroy all copies of the works po}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 s}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 sessed in a physical medium
+\par and discontinue all use of and all a}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 c}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 cess to other copies of
+\par Project Gutenberg-tm works.
+\par
+\par - You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
+\par money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+\par electronic work is discovered and r}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 e}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 ported to you within 90 days
+\par of receipt of the work.
+\par
+\par - You comply with all other terms of this agreement for free
+\par distribution of Project Gutenberg-tm works.
+\par
+\par 1.E.9. If you wish to charge a fee or di}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 s}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 tribute a Project Gutenberg-tm
+\par electronic work or group of works on diffe}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 r}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 ent terms than are set
+\par forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+\par both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+\par Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+\par Foundation as set forth in Section 3 below.
+\par
+\par 1.F.
+\par
+\par 1.F.1. Project Gutenberg volunteers and e}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 m}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 ployees expend considerable
+\par effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
+\par public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
+\par collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
+\par works, and the medium on which they may be stored, may contain
+\par "Defects," such as, but not limited to, i}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 n}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 complete, inaccurate or
+\par corrupt data, transcription errors, a cop}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 y}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 right or other intellectual
+\par property infringement, a defective or da}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 m}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 aged disk or other medium, a
+\par computer virus, or computer codes that da}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 m}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 age or cannot be read by
+\par your equipment.
+\par
+\par 1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
+\par of Replacement or Refund" described in par}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 a}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 graph 1.F.3, the Project
+\par Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
+\par Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
+\par Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
+\par liability to you for damages, costs and e}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 x}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 penses, including legal
+\par fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
+\par LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
+\par PROVIDED IN PARAGRAPH F3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
+\par TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
+\par LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
+\par INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
+\par DAMAGE.
+\par
+\par 1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
+\par defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
+\par receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
+\par written explanation to the person you r}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 e}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 ceived the work from. If you
+\par received the work on a physical medium, you must return the medium with
+\par your written explanation. The person or e}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 n}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 tity that provided you with
+\par the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
+\par refund. If you received the work electron}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 i}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 cally, the person or entity
+\par providing it to you may choose to give you a second opportunity to
+\par receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+\par is also defective, you may demand a refund in writing without further
+\par opportunities to fix the problem.
+\par
+\par 1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+\par in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+\par WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+\par WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+\par
+\par 1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+\par warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+\par If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+\par law of the state applicable to this agre}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 e}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 ment, the agreement shall be
+\par interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+\par the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+\par provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+\par
+\par 1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+\par trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
+\par providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in acco}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 r}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 dance
+\par with this agreement, and any volunteers associated with the produ}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 c}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 tion,
+\par promotion and distribution of Project Gute}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 n}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 berg-tm electronic works,
+\par harmless from all liability, costs and e}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 x}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 penses, including legal fees,
+\par that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+\par or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+\par work, (b) alteration, modification, or add}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 i}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 tions or deletions to any
+\par Project Gutenberg-tm work, and (c) any D}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 e}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 fect you cause.
+\par
+\par
+\par Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+\par
+\par Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+\par electronic works in formats readable by the widest variety of compu}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 t}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 ers
+\par including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+\par because of the efforts of hundreds of volu}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 n}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 teers and donations from
+\par people in all walks of life.
+\par
+\par Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+\par assistance they need, is critical to reac}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 h}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 ing Project Gutenberg-tm's
+\par goals and ensuring that the Project Gute}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 n}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 berg-tm collection will
+\par remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+\par Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+\par and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+\par To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+\par and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+\par and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+\par
+\par
+\par Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+\par Foundation
+\par
+\par The Project Gutenberg Literary Archive Fou}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 n}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 dation is a non profit
+\par 501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+\par state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+\par Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+\par number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+\par https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+\par Literary Archive Foundation are tax deduct}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 i}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 ble to the full extent
+\par permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+\par
+\par The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+\par Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+\par throughout numerous locations. Its business office is located at
+\par 809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+\par business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+\par information can be found at the Foundation's web site and official
+\par page at https://pglaf.org
+\par
+\par For additional contact information:
+\par Dr. Gregory B. Newby
+\par Chief Executive and Director
+\par gbnewby@pglaf.org
+\par
+\par
+\par Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+\par Literary Archive Foundation
+\par
+\par Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+\par spread public support and donations to carry out its mission of
+\par increasing the number of public domain and licensed works that can be
+\par freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+\par array of equipment including outdated equi}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 p}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 ment. Many small donations
+\par ($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+\par status with the IRS.
+\par
+\par The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+\par charities and charitable donations in all 50 states of the United
+\par States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+\par considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+\par with these requirements. We do not solicit donations in locations
+\par where we have not received written confirm}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 a}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 tion of compliance. To
+\par SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+\par particular state visit https://pglaf.org
+\par
+\par While we cannot and do not solicit contrib}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 u}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 tions from states where we
+\par have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+\par against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+\par approach us with offers to donate.
+\par
+\par International donations are gratefully a}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 c}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 cepted, but we cannot make
+\par any statements concerning tax treatment of donations received from
+\par outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+\par
+\par Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+\par methods and addresses. Donations are a}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 c}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 cepted in a number of other
+\par ways including including checks, online pa}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 y}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 ments and credit card
+\par donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+\par
+\par
+\par Section 5. General Information About Pro}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 j}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 ect Gutenberg-tm electronic
+\par works.
+\par
+\par Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+\par concept of a library of electronic works that could be freely shared
+\par with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+\par Gutenberg-tm eBooks with only a loose ne}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 t}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 work of volunteer support.
+\par
+\par
+\par Project Gutenberg-tm eBooks are often cr}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 e}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 ated from several printed
+\par editions, all of which are confirmed as Pu}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 b}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 lic Domain in the U.S.
+\par unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+\par keep eBooks in compliance with any partic}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 u}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 lar paper edition.
+\par
+\par
+\par Most people start at our Web site which has the main PG search faci}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 l}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 ity:
+\par
+\par https://www.gutenberg.org
+\par
+\par This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+\par including how to make donations to the Pro}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 j}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 ect Gutenberg Literary
+\par Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+\par subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+\par }{
+\par }} \ No newline at end of file
diff --git a/14702-r.zip b/14702-r.zip
new file mode 100644
index 0000000..44fc4f2
--- /dev/null
+++ b/14702-r.zip
Binary files differ
diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt
new file mode 100644
index 0000000..6312041
--- /dev/null
+++ b/LICENSE.txt
@@ -0,0 +1,11 @@
+This eBook, including all associated images, markup, improvements,
+metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be
+in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES.
+
+Procedures for determining public domain status are described in
+the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org.
+
+No investigation has been made concerning possible copyrights in
+jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize
+this eBook outside of the United States should confirm copyright
+status under the laws that apply to them.
diff --git a/README.md b/README.md
new file mode 100644
index 0000000..ce8b296
--- /dev/null
+++ b/README.md
@@ -0,0 +1,2 @@
+Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for
+eBook #14702 (https://www.gutenberg.org/ebooks/14702)
diff --git a/old/14702-8.txt b/old/14702-8.txt
new file mode 100644
index 0000000..d1993a0
--- /dev/null
+++ b/old/14702-8.txt
@@ -0,0 +1,11772 @@
+The Project Gutenberg EBook of Le loup blanc, by Paul H.C. Féval
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Le loup blanc
+
+Author: Paul H.C. Féval
+
+Release Date: January 16, 2005 [EBook #14702]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE LOUP BLANC ***
+
+
+
+
+This Etext was prepared by Ebooks libres et gratuits and
+is available at http://www.ebooksgratuits.com in Word format,
+Mobipocket Reader format, eReader format and Acrobat Reader format.
+
+
+
+
+
+
+Paul Féval (père)
+
+LE LOUP BLANC
+
+(1843)
+
+
+Table des matières
+
+I La chanson
+II Le coffret de fer
+III Le dépôt
+IV La Fosse-aux-Loups
+V Le creux d'un chêne
+VI Le voyage
+VII La forêt de Villers-Cotterets
+VIII Tutelle
+IX L'étang de La Tremlays
+X La veillée
+XI Fleur-des-Genêts
+XII Dans la forêt
+XIII Le capitaine Didier
+XIV Où le Loup Blanc montre le bout de son museau
+XV Portraits
+XVI Le conseil privé de M. de Vaunoy
+XVII Visite matinale
+XVIII Rêves
+XIX Sous la charmille
+XX Avant et après le déjeuner
+XXI Mademoiselle de Vaunoy
+XXII Deux bons serviteurs
+XXIII Voyage de Jude Leker
+XXIV La loge
+XXV Huit hommes et un collecteur
+XXVI Un accès de haut mal
+XXVII La première béchamelle
+XXVIII Chez les Loups
+XXIX Avant la lutte
+XXX Quatre contre un
+XXXI Alix et Marie
+XXXII La chambrette
+XXXIII Le tribunal des Loups
+XXXIV Jean Blanc
+
+
+
+
+I
+La chanson
+
+Il n'y a pas encore bien longtemps, le voyageur qui allait de
+Paris à Brest, de la capitale du royaume à la première de nos
+cités maritimes, s'endormait et s'éveillait deux fois, bercé par
+les cahots de la diligence, avant d'apercevoir les maigres
+moissons, les pommiers trapus et les chênes ébranlés de la pauvre
+Bretagne. Il s'éveillait la première fois dans les fertiles
+plaines du Perche, tout près de la Beauce, ce paradis des
+négociants en farine: il se rendormait poursuivi par l'aigrelet
+parfum du cidre de l'Orne et par le patois nasillard des naturels
+de la Basse-Normandie. Le lendemain matin, le paysage avait
+changé; c'était Vitré, la gothique momie, qui penche ses maisons
+noires et les ruines chevelues de son château sur la pente raide
+de sa colline; c'était l'échiquier de prairies plantées çà et là
+de saules et d'oseraies où la Vilaine plie et replie en mille
+détours son étroit ruban d'azur. Le ciel, bleu la veille, était
+devenu gris; l'horizon avait perdu son ampleur, l'air avait pris
+une saveur humide. Au loin, sur la droite, derrière une série de
+monticules arides et couverts de genêts, on apercevait une ligne
+noire. C'était la forêt de Rennes.
+
+La forêt de Rennes est bien déchue de sa gloire antique. Les
+exploitations industrielles ont fait, depuis ce temps, un terrible
+massacre de ses beaux arbres.
+
+MM. de Rohan, de Montbourcher, de Châteaubriant y couraient le
+cerf autrefois, en compagnie des seigneurs de Laval, invités tout
+exprès, et de M. l'intendant royal, dont on se serait passé
+volontiers. Maintenant, c'est à peine si les commis rougeauds des
+maîtres de forges y peuvent tuer à l'affût, de temps à autre,
+quelque chétif lapereau ou un chevreuil étique que le spleen porte
+à braver cet indigne trépas.
+
+On n'entend plus, sous le couvert, les éclatantes fanfares; le
+sabot des nobles chevaux ne frappe plus le gazon des allées; tout
+se tait, hormis les marteaux et la toux cyclopéenne de la pompe à
+feu.
+
+Certains se frottent les mains à l'aspect de ce résultat. Ils
+disent que les châteaux ne servaient à rien et que les usines font
+des clous. Nous avons peut-être, à ce sujet, une opinion arrêtée,
+mais nous la réserverons pour une occasion meilleure.
+
+Quoi qu'il en soit, au lieu de quelques kilomètres carrés, grevés
+de coupes accablantes, et dont les trois quarts sont à l'état de
+taillis, la forêt de Rennes avait, il y a cent cinquante ans, onze
+bonnes lieues de tour, et des tenues de futaie si haut lancées, si
+vastes et si bien fourrées de plantes à la racine, que les gardes
+eux-mêmes y perdaient leur chemin.
+
+En fait d'usines, on n'y trouvait que des saboteries dans les
+«fouteaux»; et aussi, dans les châtaigneraies, quelques huttes où
+l'on faisait des cercles pour les tonneaux. Au centre des
+clairières, dix à douze loges groupées et comme entassées
+servaient de demeures aux charbonniers. Il y en avait un nombre
+fort considérable, et, en somme, la population de la forêt passait
+pour n'être point au-dessous de quatre à cinq mille habitants.
+
+C'était une caste à part, un peuple à demi sauvage, ennemi-né de
+toute innovation, et détestant par instinct et par intérêt tout
+régime autre que la coutume, laquelle lui accordait tacitement un
+droit d'usage illimité sur tous les produits de la forêt, sauf le
+gibier.
+
+De temps immémorial, sabotiers, tonneliers, charbonniers et
+vanniers avaient pu, non seulement ignorer jusqu'au nom d'_impôt_,
+mais encore prendre le bois nécessaire à leur industrie sans
+indemnité aucune. Dans leur croyance, la forêt était leur légitime
+patrimoine: ils y étaient nés; ils avaient le droit
+imprescriptible d'y vivre et d'y mourir. Quiconque leur contestait
+ce droit devenait pour eux un oppresseur.
+
+Or ils n'étaient point gens à se laisser opprimer sans résistance.
+
+Louis XIV était mort. Philippe d'Orléans, au mépris du testament
+du monarque défunt, tenait la régence. Bien que ce prince, pour
+qui l'histoire a eu de sévères condamnations, mît volontairement
+en oubli la grande politique de son maître, cette politique
+subsistait par sa force propre, partout où des mains malhabiles ou
+perfides ne prenaient point à tâche de la miner sourdement.
+
+En Bretagne, la longue et vaillante résistance des États avait
+pris fin.
+
+Un intendant de l'impôt avait été installé à Rennes, et le pacte
+d'Union, violemment amendé, ne gardait plus ses fières
+stipulations en faveur des libertés de la province. Le parti
+breton était donc vaincu; la Bretagne se faisait France en
+définitive: il n'y avait plus de frontière.
+
+Mais autre chose était de consentir une mesure en assemblée
+parlementaire, autre chose de faire passer cette mesure dans les
+moeurs d'un peuple dont l'entêtement est devenu proverbial.
+M. de Pontchartain, le nouvel intendant royal de l'impôt, avait
+l'investiture légale de ses fonctions; il lui restait à exécuter
+son mandat, ce qui n'était point chose facile.
+
+Partout on accusa les États de forfaiture: on résistait partout.
+
+Lors de la conspiration de Cellamare, ce fut en Bretagne que la
+duchesse du Maine réunit ses plus hardis soldats. Les _Chevaliers
+de la Mouche à miel_ qui se nommaient aussi les _Frères bretons,
+formaient une véritable armée dont les chefs, MM. de Pontcallec,
+de Talhoët, de Rohan-Polduc et autres eurent la tête tranchée sous
+le Bouffay de Nantes, en 1718.
+
+Ce fut un rude coup. La conspiration rentra sous terre.
+
+Mais la ligue des Frères bretons, antérieure à la conspiration, et
+qui, en réalité, n'avait plus d'objet politique, continua
+d'exister et d'agir quand la conspiration fut morte.
+
+C'est le propre des assemblées secrètes de vivre sous terre. Les
+Frères bretons refusèrent d'abord l'impôt les armes à la main,
+puis ils cédèrent à leur tour, mais, tout en cédant, ils vécurent.
+
+Vingt ans après l'époque où se passèrent les événements que nous
+allons raconter, et qui forment le prologue de notre récit, nous
+retrouverons leurs traces. Le mystère est dans la nature de
+l'homme. Les sociétés secrètes meurent cent fois.
+
+En 1719, presque tous les gentilshommes s'étaient retirés de
+l'association, mais elle subsistait parmi le bas peuple des villes
+et des campagnes.
+
+Ce qui restait de _frères_ nobles était l'objet d'un véritable
+culte.
+
+Les châteaux où se retranchaient ces partisans inflexibles de
+l'indépendance devenaient des centres autour desquels se
+groupaient les mécontents. Ceux-ci étaient peut-être impuissants
+déjà pour agir sur une grande échelle, mais leur _opposition_
+(qu'on nous passe l'anachronisme) se faisait en toute sécurité.
+
+Il eût fallu, pour les réduire, mettre à feu et à sang le pays où
+ils avaient des attaches innombrables.
+
+D'après ce que nous avons dit de la forêt de Rennes, on doit
+penser qu'elle était un des plus actifs foyers de la résistance.
+Sa population entièrement composée de gens pauvres, ignorants et
+endurcis aux plus rudes travaux, était dans des conditions
+singulièrement favorables à cette résistance, dont le fond est une
+négation pure et simple, soutenue par la force d'inertie. Assez
+nombreux et assez unis pour combattre si nulle autre ressource ne
+pouvait être employée, les gens de la forêt attendaient, confiants
+dans les retraites inaccessibles qu'offrait, à chaque pas, le
+pays, confiants surtout dans la connaissance parfaite qu'ils
+avaient de leur forêt, cet immense et sombre labyrinthe dont les
+taillis reliaient la campagne de Rennes aux faubourgs de Fougères
+et de Vitré.
+
+Dans ces trois villes, ils avaient des adhérents. Le premier coup
+de mousquet tiré sous le couvert devait armer la plèbe déguenillée
+des basses rues de Rennes, les historiques bourgeois de Vitré, qui
+portaient encore brassards, hauberts et salades, comme des hommes
+d'armes, du XVe siècle, et les habiles braconniers de Fougères.
+Avec tout cela, il était raisonnable d'espérer que les sergents de
+M. de Pontchartrain pourraient ne point avoir beau jeu.
+
+Il y avait au monde un homme qu'ils respectaient tant que, si cet
+homme leur eût dit: payez l'impôt au roi de France, ils auraient
+peut-être obéi.
+
+Mais cet homme n'avait garde.
+
+Il était justement, cet homme, l'un des plus obstinés débris de
+l'association bretonne, et sa voix retentissait encore de temps à
+autre dans la salle des États, pour protester contre
+l'envahissement de l'ancien domaine des _Riches ducs_ par les gens
+du roi de France.
+
+Il avait nom Nicolas Treml de La Tremlays, seigneur de
+Boüexis-en-Forêt, et possédait, à une demi-lieue du bourg de
+Liffré, un domaine qui le faisait suzerain de presque tout le pays.
+
+Son château de La Tremlays était l'un des plus beaux qui fût dans
+la Haute-Bretagne; son manoir de Bouëxis n'était guère moins
+magnifique. Il fallait deux heures pour se rendre de l'un à
+l'autre, et tout le long du chemin on marchait sur la terre de
+Treml.
+
+M. Nicolas, comme on l'appelait, était un vieillard de grande
+taille et d'austère physionomie. Ses longs cheveux blancs
+tombaient en mèches éparses sur le drap grossier de son pourpoint
+coupé à l'ancienne mode. L'âge n'avait point modéré la fougue de
+son sang. À le voir droit et ferme sur la selle, lorsqu'il
+chevauchait sous la futaie, les gens de la forêt se sentaient le
+coeur gaillard et disaient:
+
+--Tant que vivra notre monsieur, il y aura un Breton dans la
+Bretagne, et gare aux sangsues de Paris.
+
+Ils disaient vrai. Le patriotisme de Nicolas Treml était aussi
+indomptable qu'exclusif. La décadence graduelle du parti de
+l'indépendance, loin de lui être un enseignement, n'avait fait que
+grandir son obstination. D'année en année, ses collègues des États
+écoutaient avec moins de faveur ses rudes protestations; mais il
+protestait toujours, et c'était la main sur la garde de son épée
+qu'il fulminait ses menaçantes diatribes contre le représentant de
+la couronne.
+
+Un jour, pendant qu'il parlait, messieurs de la noblesse se
+prirent à rire et plusieurs voix murmurèrent:
+
+--Décidément, monsieur Nicolas a perdu la tête.
+
+Il s'arrêta tout à coup: une grande pâleur monta jusqu'à son
+front; son oeil lança un éclair. Il se couvrit et gagna lentement
+la porte. Sur le seuil il croisa ses bras et envoya au banc de la
+noblesse un long regard de défi.
+
+--Je remercie Dieu, dit-il d'une voix lente et durement accentuée
+qui pénétra jusqu'aux extrémités de la salle, je remercie Dieu de
+n'avoir perdu que la tête, quand messieurs mes amis, eux, ont
+perdu le coeur.
+
+À ce sanglant outrage vous eussiez vu bondir sur leurs sièges tous
+ces fiers gentilshommes. Vingt rapières furent à l'instant
+dégainées. Nicolas Treml ne bougea pas.
+
+--Laissez là vos épées, reprit-il. Moi aussi, je fus insulté;
+pourtant je me retire. Ce n'est point du sang breton qu'il faut à
+ma colère. Adieu, messieurs. Je prie Dieu que vos enfants oublient
+leurs pères et se souviennent de leurs aïeux. Je me sépare de vous
+et je vous renie. Vous avez mis la Bretagne au tombeau; moi, je
+mettrai du sang sur le tombeau de la Bretagne. Quand il n'est plus
+temps de combattre, il est temps encore de se venger et de mourir.
+
+M. de La Tremlays monta sur son bon cheval et prit la route de son
+domaine.
+
+Ceux qui le rencontrèrent en chemin, ce jour-là, ne purent deviner
+les pensées qui se pressaient dans son esprit. Robuste de coeur
+autant que de corps, il savait garder au-dedans de lui sa colère.
+Son front restait calme, son regard errait, vague et indifférent,
+sur le plat paysage des environs de Rennes.
+
+Lorsqu'il entra sous le couvert de la forêt, le soleil baissait à
+l'horizon. M. de La Tremlays contempla plus d'une fois avec
+convoitise les retranchements naturels et imprenables qu'offrait à
+chaque pas le sol vierge; il comptait involontairement ces hommes
+vigoureux et vaillants qui le saluaient de loin avec une
+respectueuse affection.
+
+--La guerre, pensait-il, pourrait être terrible avec ces soldats
+et ces retraites.
+
+Il arrêtait son cheval et devenait rêveur. Mais bientôt une idée
+tyrannique fronçait ses sourcils grisonnants. Il se redressait et
+son oeil brillait d'un sauvage éclat.
+
+--Point de guerre! disait-il alors. Un duel! Un seul coup, une
+seule mort!
+
+Et M. de La Tremlays, enfonçant ses éperons dans les flancs de son
+cheval, combinait un de ces plans dont l'extravagante hardiesse
+amène le sourire sur les lèvres des hommes de bon sens, et que le
+succès peut à peine sanctionner: un plan audacieux, chevaleresque,
+mais impossible et fou, dont l'idée ne pouvait germer que dans un
+cerveau de gentilhomme campagnard, ignorant le monde et toisant la
+prose du présent à la poétique mesure du passé.
+
+Il ne faudrait point pourtant se méprendre et taxer Nicolas Treml
+de démence, parce que son entreprise dépassait les bornes du
+possible. Il le savait et son enthousiasme ne lui cachait point la
+profondeur de l'abîme.
+
+Mais c'est un de ces hommes à cervelle de bronze, qui voient le
+précipice ouvert et ne s'arrêtent point pour si peu en chemin.
+
+Une seule circonstance eût pu le faire hésiter. La maison de La
+Tremlays n'avait qu'un héritier direct, Georges Treml, petit-fils
+du vieux gentilhomme. Que deviendrait cet enfant de cinq ans,
+frappé dans la personne de son aïeul et dépourvu de protecteur
+naturel? Nicolas Treml supportait impatiemment cette objection que
+lui faisait sa conscience.
+
+--Si je réussis, pensait-il, Georges aura un héritage de gloire;
+si j'échoue, monsieur mon cousin de Vaunoy lui gardera son
+patrimoine. Vaunoy est un bon chrétien et un loyal gentilhomme.
+
+Comme il prononçait mentalement ces paroles, une voix grêle et
+lointaine lui apporta le refrain d'une chanson du pays, sorte de
+complainte dont l'air mélancolique accompagnait le récit du trépas
+d'Arthur de Bretagne, méchamment mis à mort par son oncle Jean
+sans Terre.
+
+M. de La Tremlays se sentit venir au coeur un pressentiment
+funeste en écoutant cela.
+
+--Impossible! murmura-t-il pourtant; M. de Vaunoy est un digne
+parent.
+
+La voix se rapprochait, le chant semblait prendre une nuance
+d'ironie.
+
+--D'ailleurs, poursuivit le vieux gentilhomme, mon petit Georges
+est breton; son bonheur, comme son sang appartient à la Bretagne.
+
+La voix se tut durant quelques secondes, puis elle éclata tout à
+coup juste au-dessus de M. de La Tremlays. Celui-ci leva
+brusquement la tête et aperçut, au haut d'un gigantesque
+châtaignier dont la couronne, dominant les arbres d'alentour,
+était vivement frappée par les rayons du soleil couchant, un être
+d'apparence extraordinaire et presque diabolique. Son corps, ainsi
+éclairé, rayonnait une sorte de lueur blafarde. Si un voyageur
+l'eût rencontré dans les forêts du Nouveau Monde il ne lui aurait
+certainement pas accordé le nom d'homme, et l'histoire naturelle
+de M. de Buffon contiendrait un article de plus: le babouin blanc.
+Cette créature ressemblait en effet à un énorme singe de couleur
+blanchâtre, elle sautait d'une branche à l'autre avec une agilité
+merveilleuse, et à chaque saut, un faisceau de menus roseaux
+tombait à terre.
+
+Son chant continuait.
+
+Il est à croire que ce n'était pas la première fois que M. de La
+Tremlays rencontrait ce personnage étrange, car il arrêta son
+cheval sans manifester la moindre surprise et siffla comme on fait
+pour appeler un chien.
+
+Le chant cessa aussitôt, et la créature perchée au sommet du
+châtaignier, dégringolant de branche en branche, tomba aux pieds
+du vieux seigneur en poussant un grognement amical et respectueux.
+
+C'était bien un homme, et pourtant il était plus extraordinaire
+encore de près que de loin. Ses jambes nues, couvertes de poils
+incolores, supportaient gauchement un torse difforme et de
+beaucoup trop court. Son cou, osseux et planté en biseau sur sa
+creuse poitrine, était surmonté d'une face anguleuse, aux os de
+laquelle se collait une peau blême et semée de duvet. Ses cheveux,
+ses sourcils, sa barbe naissante, tout était blanc, et c'était
+merveille de voir reluire son oeil sanglant au milieu de ce
+laiteux entourage.
+
+Aucun signe certain, dans toute sa personne, ne pouvait servir à
+préciser son âge.
+
+Peut-être était-ce un enfant, peut-être était-ce un vieillard.
+
+L'extrême agilité qu'il venait de déployer éloignait également
+néanmoins ces deux suppositions.
+
+Il fallait la pleine jeunesse pour concentrer tant de vigoureuse
+souplesse sous cette enveloppe chétive et misérable.
+
+Il se releva d'un bond et vint se planter au milieu du chemin,
+devant la tête du cheval.
+
+--Comment va ton père, Jean Blanc? demanda M. de La Tremlays.
+
+--Comment va ton fils, Nicolas Treml? répondit l'albinos en
+exécutant une cabriole.
+
+Un nuage couvrit le front du vieillard. Cette brusque question
+correspondait mystérieusement au sujet de sa rêverie.
+
+--Tu deviens insolent, mon garçon, grommela-t-il. Je suis trop
+bon envers vous autres vilains, et cela vous donne de l'audace.
+Fais-moi place, et que je ne t'y prenne plus!
+
+Au lieu d'obéir à cet ordre, prononcé d'un ton sévère, Jean Blanc
+saisit la bride du cheval et se mit à sourire tranquillement.
+
+--Tu te trompes, monsieur Nicolas, dit-il d'une voix douce et
+triste. Ce n'est pas avec nous pauvres gens, que tu es trop bon,
+c'est avec d'autres que tu aimes et qui te détestent.
+
+--Paix! fou que tu es! voulut interrompre M. de La Tremlays.
+
+L'albinos ne lâcha point la bride et continua:
+
+--Le père de Jean Blanc va bien. Jean Blanc veillait hier auprès
+de lui; auprès de lui il veillera demain. Hier tu veillais sur
+Georges Treml: veilleras-tu sur lui demain, monsieur Nicolas?
+
+--Que veux-tu dire?
+
+--C'est une belle chanson que la chanson d'Arthur de Bretagne...
+Écoute: je sais ramper sous le couvert, tout aussi bien que
+grimper au faîte des châtaigniers. Je t'ai suivi longtemps dans la
+forêt, tu causais avec ta conscience; j'ai compris, et j'ai chanté
+la chanson d'Arthur.
+
+--Quoi! s'écria M. de La Tremlays, tu m'as entendu! tu sais tout!
+
+--Non, pas tout. Tu as dit trop de folies pour que j'aie pu
+comprendre. Mais, crois-moi, ne laisse pas notre petit monsieur
+Georges à la merci d'un cousin. Si tu veux t'en aller bien loin,
+prends ton petit-fils en croupe: si tu ne le peux pas, tue-le,
+mais ne l'abandonne pas. Et maintenant je vais couper des branches
+pour faire des cercles de barrique, monsieur Nicolas. Que Dieu te
+bénisse!
+
+L'albinos lâcha la bride et grimpa comme un chat le long du tronc
+noueux d'un châtaignier. La nuit commençait à tomber. Le costume
+de cet être bizarre, formé de peaux d'agneaux et blanc comme sa
+personne, se distinguait à travers les branches qu'il franchissait
+avec une indescriptible prestesse.
+
+M. de La Tremlays se remit en route, tout pensif.
+
+--C'est un pauvre insensé, se disait-il.
+
+Mais son coeur se serrait de plus en plus, et lorsque la voix de
+Jean Blanc, se faisant de nouveau entendre, lui jeta, par-dessus
+les têtes touffues de grands chênes, les notes lugubres de la
+complainte d'Arthur de Bretagne, le vieux gentilhomme eut froid à
+l'âme et prononça en frémissant le nom de son petit-fils.
+
+
+
+II
+Le coffret de fer
+
+Quand Nicolas Treml de La Tremlays franchit la grand'porte de son
+beau château, il faisait nuit noire. Il jeta la bride à ses valets
+sans mot dire, monta le perron d'un air distrait et se rendit tout
+droit à la chambre de son petit-fils.
+
+Georges dormait. C'était un joli enfant blanc et rose, dont les
+cheveux blonds bouclaient gracieusement sur les broderies de
+l'oreiller. Sans doute un doux songe visitait en ce moment son
+sommeil, car sa bouche s'entr'ouvrait en un charmant sourire,
+pendant que ses petites mains s'agitaient et semblaient soutenir
+une lutte de caresses.
+
+Quand les enfants s'ébattent ainsi en de joyeux rêves, les bonnes
+gens de Rennes disent qu'ils _rient aux anges_; pensée charmante
+et poétique, à coup sûr.
+
+Mais en Bretagne tout ce qui est poétique et charmant tourne bien
+vite à la mélancolie: on regarde cette joie du sommeil comme un
+présage de mort. L'enfant _rit aux anges_, parce que les anges de
+Dieu sont là autour de son chevet, pour emporter son âme au ciel.
+
+Nicolas Treml se pencha sur la couche de son petit-fils. Sa lèvre
+barbue toucha la joue de l'enfant qui ne s'éveilla point.
+
+--Arthur de Bretagne! murmura le vieux gentilhomme qui ne pouvait
+oublier les paroles de Jean Blanc; si le dernier rejeton de ma
+race allait être sacrifié!... Mais non cet homme est un fou, et
+mon cousin de Vaunoy ne ressemble pas plus à l'Anglais Jean sans
+Terre qu'un chien fidèle ne ressemble à un loup!
+
+Il s'assit auprès du chevet de Georges et rendit son esprit à
+l'idée fixe qu'il poursuivait.
+
+M. de La Tremlays, puissamment riche et noble, comme nous l'avons
+dit, avait perdu son fils unique deux ans auparavant. Ce fils, qui
+avait nom Jacques Treml et qui était père de Georges, avait été de
+son vivant un homme fort et brave; Nicolas Treml lui avait
+inculqué de bonne heure sa haine contre la France, son amour pour
+la Bretagne, deux sentiments qui, chez lui, affectaient tous les
+caractères de la passion.
+
+La mort de Jacques fut pour le vieux gentilhomme un coup cruel. Ce
+n'était pas seulement un fils, c'était l'héritier de ses croyances
+qui descendait dans la tombe.
+
+Il se sentait vieillir. Aurait-il le temps d'inoculer à Georges sa
+haine et son amour?
+
+Les vieux souverains, à qui Dieu retire le fils qui devait
+continuer leur oeuvre politique laborieusement commencée,
+regardent avec désespoir le berceau du fils de leur fils.
+
+Cet enfant mettra vingt ans à se faire homme, et il ne faut qu'un
+jour pour voir crouler une dynastie.
+
+Nicolas Treml n'était pas roi, mais il se regardait comme le
+dernier représentant d'une pensée vaincue qui pouvait à son tour
+remporter la victoire. Jacques était son bras droit, son
+successeur, un autre lui-même; Georges n'était qu'un enfant.
+
+Au lieu d'une arme à l'épreuve, Nicolas Treml n'avait plus qu'un
+faible roseau dans la main.
+
+Il y avait de par la province de Bretagne une famille pauvre et de
+noblesse douteuse qui se prétendait branche de Treml et ajoutait
+ce nom au sien propre. Avant la mort de Jacques, M. de La Tremlays
+avait intenté à cette famille de Vaunoy un procès, pour la
+contraindre à se désister de toute prétention au nom de Treml.
+
+Le procès était pendant, et, suivant toute apparence, le parlement
+de Rennes allait condamner les Vaunoy lorsque Jacques mourut. Ce
+fatal événement sembla changer subitement les desseins de M. de La
+Tremlays. Il arrêta l'action pendante au parlement de Rennes et
+invita Hervé de Vaunoy, l'aîné de la famille, à se rendre aussitôt
+près de lui. Celui-ci n'eut garde de refuser l'invitation.
+
+Il traversa la forêt monté sur un piètre cheval de labour. Arrivé
+sur la lisière qui touchait le domaine de Treml et les futaies de
+Bouëxis, il ôta respectueusement son feutre et salua toutes ces
+richesses, pendant qu'un sourire relevait les coins de ses lèvres
+sous les crocs fauves de sa moustache.
+
+Hervé de Vaunoy pouvait avoir alors quarante ans. C'était un petit
+homme replet, à chevelure roussâtre, dont les exubérants anneaux
+encadraient un visage souriant et d'expression débonnaire. Ses
+yeux disparaissaient presque sous les longs poils de ses sourcils;
+mais ce qu'on en voyait était fort avenant et cadrait au mieux
+avec la fraîcheur vermeille de ses joues.
+
+En somme, il avait l'air du meilleur vivant qui fût au monde, et
+il était impossible de le voir une seule fois sans se dire: voilà
+un excellent petit homme!
+
+La seconde fois, on ne disait rien du tout.
+
+La troisième, on pensait à part soi que le petit homme pouvait
+bien n'être point si bon qu'il voulait paraître.
+
+Chemin faisant, il inspecta le manoir de Bouëxis, qu'il trouva
+très à son gré, et les fermes, métairies et tenures, qui lui
+parurent bien en point, et les bois dont il admira cordialement la
+belle venue. Pendant cela, son sourire vainqueur ne le quittait
+point. On eût dit que le petit homme se voyait déjà dans l'avenir
+propriétaire et seigneur de toutes ces belles choses.
+
+Mais ce qui le flatta le plus, ce fut le château de La Tremlays
+lui-même. À la vue de ce cher édifice qui ouvrait sur une immense
+avenue sa grande porte écussonnée, Hervé de Vaunoy arrêta son
+cheval de charrette et ne put retenir un cri d'allégresse.
+
+--Saint-Dieu! murmura-t-il tout ému, notre maison de Vaunoy
+tiendrait avec ses étables, écuries et pigeonniers sous le portail
+de ce noble château. Il faudrait que M. Nicolas Treml, mon cousin,
+eût l'âme bien dure pour ne point me donner un gîte en quelque
+coin; et quand on a pied dans quelque coin, talent et bonne
+volonté, tout le reste y passe!
+
+Il souleva le lourd marteau de la porte et mit de côté son sourire
+pour prendre un air humble et décemment réservé.
+
+M. de La Tremlays était assis sous le manteau de la haute cheminée
+dans la salle à manger. À son côté, un grand et beau chien de race
+sommeillait indolemment. Dans un coin, le petit Georges, âgé de
+quatre ans alors, jouait sur les genoux de sa nourrice. On annonça
+Hervé de Vaunoy.
+
+Le vieux seigneur se tourna lentement vers le nouveau venu et le
+chien, se dressant sur ses quatre pattes, poussa un sourd
+grognement.
+
+--Paix, Loup, dit M. de La Tremlays.
+
+Le chien se recoucha sans quitter des yeux le seuil où Hervé se
+tenait découvert et respectueusement incliné.
+
+M. de La Tremlays continuait d'examiner ce dernier en silence.
+
+Au bout de quelques minutes, il parut prendre tout à coup une
+résolution et se leva.
+
+--Approchez, monsieur mon cousin, dit-il avec une brusque
+courtoisie; vous êtes le bienvenu au château de nos communs
+ancêtres.
+
+Hervé ne put retenir un mouvement de joie en voyant sa parenté, à
+laquelle il ne croyait guère lui-même, si tôt et si aisément
+reconnue. Sur un geste du vieux seigneur, il prit place sous le
+manteau de la cheminée.
+
+L'entrevue fut courte et décisive.
+
+--J'espère, monsieur de Vaunoy, dit Nicolas Treml, que vous êtes
+un vrai Breton!
+
+--Oui, Saint-Dieu! mon cousin, répondit Hervé, un vrai Breton,
+tout à fait!
+
+--Déterminé à donner sa vie pour le bien de la province?
+
+--Sa vie et son sang, monsieur mon cousin de La Tremlays! ses os
+et sa chair! Détestant la France, Saint-Dieu! abhorrant la France,
+monsieur mon digne parent! prêt à dévorer la France d'un coup de
+dent si elle n'avait qu'une bouchée!
+
+--À la bonne heure! s'écria Nicolas Treml enchanté. Touchez-là,
+Vaunoy, mon ami. Nous nous entendrons à merveille, et mon petit-fils
+Georges aura un père en cas de malheur.
+
+Hervé fut installé le soir même au château de La Tremlays, et,
+depuis lors, il ne le quitta plus. Georges lui était spécialement
+confié, et nous devons reconnaître qu'il affectait en toute
+occasion, pour l'enfant, une tendresse extraordinaire.
+
+Les choses restèrent ainsi durant dix-huit mois. M. de La Tremlays
+prenait Hervé en confiance. Il le regardait comme un excellent et
+loyal parent. Les commensaux du château faisaient comme le maître,
+et Vaunoy avait l'estime de tout le monde.
+
+Il n'y avait que deux personnages auprès desquels Vaunoy n'avait
+point su trouver grâce: le premier et le plus considérable était
+Loup, le chien favori de Nicolas Treml; le second n'était autre
+que Jean Blanc, l'albinos.
+
+Chaque fois que Vaunoy entrait au salon, Loup fixait sur lui ses
+rondes prunelles et grognait dans ses soies jusqu'à ce que
+M. de La Tremlays lui eût imposé péremptoirement silence. Vaunoy
+avait beau le flatter, il perdait sa peine. Loup, en bon Breton
+qu'il était, avait la tête dure et ne changeait point volontiers
+de sentiment.
+
+M. de La Tremlays s'étonnait souvent de l'aversion que Loup
+montrait à son cousin; cela lui donnait même parfois à réfléchir,
+car il tenait Loup pour un chien perspicace et de bon conseil.
+Mais Vaunoy, d'autre part, était si humble, si serviable, si
+dévoué!
+
+Et puis, Saint-Dieu! il détestait si cordialement la France.
+
+Le moyen de concevoir des soupçons contre un homme qui abhorrait
+ainsi M. le Régent?
+
+Quant à Jean Blanc, sa haine était moins redoutable que celle de
+Loup. Jean Blanc, en effet, occupait dans l'échelle sociale une
+position infiniment plus humble. Il était, de son métier tailleur
+de cercles, passait pour idiot, et n'eût point pu soutenir son
+vieux père sans l'aide charitable de M. de La Tremlays. Jean Blanc
+était reçu dans les cuisines du château, parce que l'hospitalité
+bretonne accueillait hommes, mendiants et animaux avec une égale
+religion; mais c'était à grand'peine qu'il conquérait sa place au
+feu, et il lui fallait exécuter bien des cabrioles pour désarmer
+le mauvais vouloir du maître d'hôtel, lors de la distribution des
+vivres.
+
+--Arrière, méchant mouton blanc! disait ce chef des valets de
+Treml. N'as-tu pas honte, gibier de rebut, de demander la pitance
+d'un chrétien?
+
+Jean, suivant son humeur, hochait la tête en éclatant de rire, ou
+baissait ses yeux pleins de larmes. Parfois un éclair de raison ou
+de fierté semblait traverser sa cervelle. Alors la bordure
+enflammée de ses paupières devenait livide, tandis qu'une tache
+écarlate se dessinait sur sa joue. C'était l'affaire d'un instant.
+
+L'écuyer Jude prenait alors le parti du pauvre albinos, dont
+l'apathie naturelle avait déjà triomphé de sa fugitive colère.
+
+--Un peu plus de charité, maître Alain, disait l'écuyer Jude au
+majordome; Jean Blanc est le fils de son père, qui était un digne
+serviteur de Treml. Notre monsieur Nicolas n'entend pas qu'on
+traite ainsi les bonnes gens de la forêt.
+
+Jude ne mentait point. Nicolas Treml était doux envers ses
+vassaux; mais, si accompli que soit le maître, l'insolence, cette
+gangrène de la valetaille, sait toujours se faire place en quelque
+coin de l'office.
+
+Alain, le maître d'hôtel, grommelait un juron armoricain et
+coupait à Jean Blanc un morceau de pain de mauvaise grâce. Celui-ci
+trempait aussitôt sa soupe, sans rancune apparente, et la
+dévorait avec la plus parfaite égalité d'âme. Quand il avait fini,
+on lui donnait une seconde écuelle de bouillon bien chaud qu'il
+portait à son père, Mathieu Blanc, le vieux vannier de la
+Fosse-aux-Loups.
+
+Cette tranquillité de Jean Blanc était-elle feinte ou réelle? nous
+ne saurions trancher cette question d'une manière précise, et
+parmi ceux qui le connaissaient, les avis étaient partagés. On
+s'accordait à reconnaître que sa cervelle ne contenait point la
+somme d'idées raisonnables que comporte l'intelligence de l'homme;
+mais était-il sérieusement idiot?
+
+Tant que durait le jour, il chantait de bizarres refrains sur les
+couronnes de châtaigniers, ou bien il gambadait le long des
+chemins. À vêpres, son blême visage grimaçait à faire pâmer de
+rire chantres, marguillier et bedeau.
+
+Et pourtant Jean priait dévotement.
+
+Et pourtant Jean soignait son vieux père avec l'attention d'une
+fille dévouée; quand Mathieu avait besoin de remèdes, Jean
+travaillait double, et plus d'un paysan affirmait l'avoir vu, le
+soir, agenouillé au chevet du vieillard endormi.
+
+En outre, on le savait capable d'une reconnaissance sans bornes.
+Il s'était jeté, sans armes, au-devant d'un sanglier qui menaçait
+l'écuyer Jude, son protecteur, et il avait escaladé plus d'une
+fois les hautes murailles du jardin de La Tremlays, rien que pour
+baiser, en pleurant de joie, les mains du petit Georges, le
+petit-fils de son bienfaiteur.
+
+Sa tendresse pour l'enfant était poussée jusqu'à la passion, et
+ceux qui ne croyaient point à l'idiotisme de Jean disaient que sa
+haine pour M. de Vaunoy venait de ce qu'il le regardait comme un
+intrus, destiné à frustrer le petit Georges de son héritage.
+
+Ils disaient cela quand ils n'avaient point à dire autre chose de
+plus intéressant, car, bien entendu, Jean Blanc était un sujet de
+conversation fort secondaire. À part Vaunoy qui le craignait
+vaguement d'instinct, Jude et M. de La Tremlays qui ne
+dédaignaient point de causer parfois familièrement avec lui,
+personne ne s'occupait beaucoup du pauvre albinos.
+
+On admirait sa merveilleuse adresse à tous les exercices du corps,
+comme on eût admiré l'agilité d'un chevreuil de la forêt. Sa
+douteuse folie ne l'entourait pas même de ce prestige qui
+s'attache, dans les contrées demi-sauvages, aux êtres privés de
+raison. Les gens de la forêt se défiaient de sa démence et ne la
+trouvaient point de franc aloi.
+
+Quant aux femmes, Jean était pour elles un objet de dégoût ou de
+moquerie. Elles riaient en apercevant de loin sa face enfarinée
+que nous ne saurions comparer qu'au masque populaire de nos
+pierrots; elles frissonnaient lorsque le soir elles voyaient
+briller, sous le linceul de sa chevelure, l'éclat phosphorescent
+de ses yeux.
+
+Revenons à Nicolas Treml que nous avons laissé méditant au chevet
+de son petit-fils Georges.
+
+Sans doute le sujet de ses réflexions le captivait bien
+puissamment; car pendant de longues heures il demeura immobile et
+si profondément absorbé qu'on eût pu le prendre pour l'un de ces
+vieillards de pierre qui dorment autour des tombeaux.
+
+L'horloge du château avait sonné minuit depuis longtemps lorsqu'il
+secoua sa préoccupation.
+
+Il se leva; son visage était sombre, mais résolu. Il saisit la
+lampe qui brûlait auprès de lui et traversa doucement la salle,
+assourdissant le sonore cliquetis de ses éperons pour ne point
+troubler le sommeil de Georges.
+
+--Vaunoy est incapable de me trahir, murmura-t-il; je le crois...
+sur mon salut, je le crois! Mais la confiance n'exclut pas la
+prudence, et il n'y a que Dieu pour sonder jusqu'au fond le coeur
+des hommes. Je veux prendre mes précautions.
+
+Le vent des nuits courait dans les longs corridors de La Tremlays.
+Nicolas Treml, abritant de la main la flamme de la lampe,
+descendit le grand escalier et se rendit à la salle d'armes où
+reposait Jude Leker, son écuyer.
+
+Il l'éveilla et lui fit signe de le suivre.
+
+Jude obéit aussitôt en silence.
+
+M. de La Tremlays remonta d'un pas rapide les escaliers du
+château, traversa de nouveau les corridors et fit entrer Jude dans
+une petite pièce de forme octogonale qu'il avait choisie pour sa
+retraite, au premier étage d'une tourelle.
+
+Lorsque Jude fut entré, M. de La Tremlays ferma la porte à clef.
+
+L'honnête écuyer n'avait point coutume de provoquer la confiance
+de son maître. Quand Nicolas Treml parlait Jude écoutait avec
+respect, mais il ne faisait jamais de questions.
+
+Cette fois, pourtant, la conduite du vieux seigneur était si
+étrange, sa physionomie portait le cachet d'une résolution si
+solennelle, que l'écuyer ne put réprimer sa curiosité.
+
+--Vous n'avez pas votre figure de tous les jours, notre
+monsieur... commença-t-il.
+
+Nicolas Treml lui imposa silence d'un geste et fit jouer la
+serrure d'une armoire scellée dans le mur.
+
+De cette armoire, il tira un coffret de fer vide qu'il mit entre
+les mains de Jude.
+
+Ensuite, prenant, au fond d'un compartiment secret, de pleines
+poignées d'or il les empila méthodiquement dans le coffret,
+comptant les pièces une à une.
+
+Cela dura longtemps, car il compta cent mille livres tournois.
+
+Jude n'en pouvait croire ses yeux et se creusait la tête pour
+deviner le motif de cette conduite extraordinaire.
+
+Quand il y eut dans le coffret cent mille livres bien comptées,
+Nicolas Treml le ferma d'un double cadenas.
+
+--Demain, dit-il, presque à voix basse et calme, tu chargeras
+cette cassette sur un cheval, sur ton meilleur cheval, et tu iras
+m'attendre, avant le lever du soleil, à la Fosse-aux-Loups.
+
+Jude s'inclina.
+
+--Avant de partir, reprit M. de La Tremlays, tu prieras monsieur
+mon cousin de Vaunoy de se rendre auprès de moi. Va!
+
+Jude se dirigea vers la porte.
+
+--Attends! poursuivit encore Nicolas Treml: tu t'habilleras comme
+on fait lorsqu'on ne doit point revenir au logis de longtemps. Tu
+t'armeras comme pour une bataille où il faut mourir. Tu diras
+adieu à ceux que tu aimes. As-tu fait ton testament?
+
+--Non, répondit Jude.
+
+--Tu le feras, continua M. de La Tremlays.
+
+Jude fit un signe d'obéissance et emporta la cassette.
+
+
+
+III
+Le dépôt
+
+Nicolas Treml ne dormit point cette nuit-là. Le lendemain, avant
+le jour, il entendit dans la cour le pas du cheval de Jude.
+Presque au même instant la porte de sa chambre s'ouvrit et Hervé
+de Vaunoy parut sur le seuil. Maître Hervé n'avait plus cet air
+humble et craintif dont nous l'avons vu s'affubler en entrant au
+château pour la première fois. Son sourire s'épanouissait
+maintenant, joyeux, sur sa lèvre. Il portait le front haut et
+affectait les dehors d'une franchise brusque, à peine tempérée par
+le respect.
+
+--Saint-Dieu! dit-il en arrivant, vous êtes matinal, monsieur mon
+très cher cousin. J'étais encore à mon premier somme lorsqu'on est
+venu me réveiller de votre part...
+
+Il s'arrêta tout à coup en apercevant le sévère et pâle visage de
+Nicolas Treml, dont l'oeil perçant tombait d'aplomb sur son oeil
+et semblait vouloir descendre jusqu'au fond de sa conscience.
+
+--Qu'y a-t-il? murmura-t-il avec un involontaire effroi.
+
+Nicolas Treml lui montra du doigt un siège; il s'assit.
+
+--Hervé, dit le vieux gentilhomme d'une voix lente et tristement
+accentuée, quand Dieu m'a repris mon fils, vous étiez un pauvre
+homme faible, vous souteniez une lutte inégale contre moi qui suis
+fort. Vous alliez être écrasé...
+
+--Vous avez été généreux, mon noble cousin, interrompit Vaunoy
+qui se sentait venir une vague inquiétude.
+
+--Serez-vous reconnaissant? reprit le vieillard.
+
+Vaunoy se leva et lui saisit la main qu'il porta vivement à ses
+lèvres.
+
+--Saint-Dieu! monsieur, s'écria-t-il, je suis à vous corps et
+âme!
+
+Nicolas Treml fut quelque temps avant de reprendre la parole. Son
+regard ne se détachait point de Vaunoy.
+
+--Je crois, dit-il enfin; je veux vous croire. Aussi bien, il
+n'est plus temps d'hésiter; ma résolution est prise. Écoutez.
+
+M. de La Tremlays s'assit auprès de Vaunoy et poursuivit:
+
+--Je vais partir pour ne point revenir peut-être... ne
+m'interrompez pas... Ma route sera longue, et au bout de la route
+je trouverai un abîme. La Providence protège-t-elle encore le pays
+breton? Mon espoir est faible, et ma ferme croyance est que je
+vais à la mort.
+
+--À la mort? répéta Vaunoy sans comprendre.
+
+--À la mort! s'écria le vieillard dont un soudain enthousiasme
+illumina le visage; n'avez-vous jamais désiré mourir pour la
+Bretagne, vous monsieur de Vaunoy?
+
+--Saint-Dieu! mon cousin il est à croire que cette idée a pu me
+venir une fois ou l'autre, répondit Hervé à tout hasard.
+
+--Mourir pour la Bretagne! mourir pour une mère opprimée,
+monsieur, n'est-ce pas là le devoir d'un gentilhomme et d'un
+Breton?
+
+--Si fait, ah! Saint-Dieu, je crois bien! mais...
+
+--Le temps presse, interrompit Nicolas Treml, et mon projet n'est
+point d'entrer dans d'inutiles explications. Quand je ne serai
+plus là, Georges aura besoin d'un appui.
+
+--Je lui en servirai.
+
+--D'un père...
+
+--Ne vous dois-je pas la reconnaissance d'un fils? déclama
+pathétiquement Vaunoy.
+
+--Vous l'aimez bien, n'est-ce pas, Hervé, ce pauvre enfant que je
+vous lègue? Vous lui apprendrez à aimer la Bretagne, à détester
+l'étranger. Vous me remplacerez.
+
+Vaunoy fit le geste d'essuyer une larme.
+
+--Oui, reprit le vieillard en refoulant son émotion au-dedans de
+lui-même, vous êtes bon et loyal, j'ai confiance en vous et ma
+dernière heure sera tranquille.
+
+Il se leva, traversa la salle d'un pas ferme et ouvrit un meuble
+scellé à ses armes.
+
+--Voici un acte olographe, continua-t-il, que j'ai rédigé cette
+nuit, et qui vous confère la pleine propriété de tous les domaines
+de Treml.
+
+Vaunoy sauta sur son siège. Ses yeux éblouis virent des millions
+d'étincelles. Tout son sang se précipita vers sa joue. M. de La
+Tremlays, occupé à déplier le parchemin, ne prit point garde à ce
+mouvement de trop franche allégresse.
+
+Il continua.
+
+--Sans vous mettre dans mon secret, qui appartient à la Bretagne,
+je puis vous dire que mon entreprise m'expose à une accusation de
+lèse-majesté. Ce crime, car ils nomment cela un crime! entraîne
+non seulement la mort, mais la confiscation de tous les biens de
+l'accusé. Il faut que l'héritage de Georges Treml soit à l'abri de
+cette chance, et je vous ai choisi pour dépositaire de la fortune
+de mon petit-fils.
+
+Vaunoy n'eut point la force de répondre, tant sa cervelle était
+bouleversée par cet événement inattendu. Il mit seulement la main
+sur son coeur et darda au plafond son regard hypocrite.
+
+--Acceptez-vous? demanda Nicolas Treml.
+
+--Si j'accepte! s'écria Vaunoy retrouvant à propos la parole. Ah!
+mon cousin, voici donc venue l'occasion de vous témoigner ma
+gratitude. Si j'accepte! Saint-Dieu! vous me le demandez!
+
+Il prit à deux mains celles du vieillard.
+
+--Merci, merci, mon noble cousin! continua-t-il avec effusion; je
+prends le ciel à témoin que votre confiance est bien placée!
+
+Loup, le chien favori de M. de La Tremlays, interrompit à ce
+moment Vaunoy par un grognement sourd et prolongé. Ensuite il
+quitta le coussin où il avait passé la nuit et vint se placer
+entre son maître et Hervé, sur lequel il fixa ses yeux fauves.
+
+Vaunoy recula instinctivement.
+
+--Loup et Jean Blanc! pensa le vieillard qui n'était pas pour
+rien breton de bonne race et gardait au fond de son coeur cette
+corde qui vibre si aisément dans les poitrines armoricaines, la
+superstition. C'est singulier! le chien et l'innocent se
+rencontrent pour détester monsieur mon cousin!
+
+Il hésita un instant, et fut tenté peut-être de serrer le
+parchemin, mais la voix de ce qu'il appelait son devoir le
+poussait en avant. Il écarta du pied Loup avec rudesse et remit
+l'acte entre les mains de Vaunoy.
+
+--Dieu vous voit, dit-il, et Dieu punit les traîtres. Vous voici
+souverain maître de la destinée de Treml.
+
+Le chien, comme s'il eût compris ce que ces paroles avaient de
+solennel, s'affaissa sur son coussin en hurlant plaintivement.
+
+--Et maintenant, monsieur de Vaunoy, reprit Nicolas Treml, non
+par défiance de vous, mais parce que tout homme est mortel et que
+vous pourriez quitter ce monde sans avoir le temps de vous
+reconnaître, je vous demande une garantie.
+
+--Tout ce que vous voudrez mon cousin.
+
+--Écrivez donc, dit le vieillard en lui désignant la table où
+l'attendaient encore plume et parchemins.
+
+Vaunoy s'assit, Treml dicta:
+
+«Moi, Hervé de Vaunoy, je m'engage à remettre le domaine de La
+Tremlays, celui de Bouëxis-en-Forêt et leurs dépendances à tout
+descendant direct de Nicolas Treml qui me présentera cet écrit...»
+
+--Monsieur mon cousin, interrompit Vaunoy, ceci pourrait donner
+des armes au fisc. Si vous êtes condamné coupable de lèse-majesté,
+cet acte sera naturellement suspect.
+
+--Écrivez toujours, ordonna Nicolas Treml.
+
+Et il continua à dicter.
+
+«... Cet écrit, accompagné de la somme de cent mille livres, prix
+de la vente desdits domaines et dépendances.»
+
+--Comme cela, monsieur, reprit le vieillard, le fisc n'aura rien
+à reprendre. Cent mille livres forment un prix sérieux quoique
+bien au-dessous de la valeur des domaines.
+
+Vaunoy demeura pensif. Au bout de quelques secondes, il déplia le
+parchemin que lui avait remis d'abord M. de La Tremlays. C'était
+un acte de vente en due forme. La ligne de ses sourcils, qui
+s'était légèrement plissée, se détendit tout à coup à cette vue.
+
+--Allons, dit-il, tout est pour le mieux, puisque telle est votre
+volonté. Dieu m'est témoin que je souhaite du fond du coeur que
+ces paperasses deviennent bientôt inutiles par votre heureux
+retour.
+
+--Souhaitez-le, mon cousin, dit le vieillard en hochant la tête,
+mais ne l'espérez pas. Veuillez signer et parapher votre
+engagement.
+
+Vaunoy signa et parapha. Puis chacun des deux cousins mit son
+parchemin dans sa poche.
+
+--Je pense, reprit Vaunoy après un long silence pendant lequel
+Nicolas Treml s'était replongé dans sa rêverie, je pense que ces
+préparatifs n'annoncent point un départ subit?
+
+Il pensait tout le contraire et ne se trompait point.
+
+Sa voix éveilla en sursaut M. de La Tremlays qui se leva, repoussa
+violemment son siège et passa la main sur son front avec une sorte
+d'égarement.
+
+--Il est temps, murmura-t-il d'une voix étouffée, vous m'avez
+rappelé mon devoir. Je vais partir.
+
+--Déjà!
+
+--On m'attend, et je suis en retard. Allez, Vaunoy, faites seller
+mon cheval. Je vais dire adieu à la maison de mon père et
+embrasser pour la dernière fois l'enfant de mon fils.
+
+Vaunoy baissa la tête avec toutes les marques extérieures d'une
+sincère affliction et gagna les écuries.
+
+Nicolas Treml ceignit la grande épée de ses aïeux, vaillant acier
+damassé par la rouille et qui avait fendu plus d'un crâne anglais
+au temps des guerres nationales. Il couvrit ses épaules d'un
+manteau et posa son feutre sur les mèches de ses cheveux blancs.
+
+Entre sa chambre et la retraite où reposait Georges, son petit-fils,
+se trouvait le grand salon d'apparat. C'était une vaste salle
+aux lambris de chêne noir sculptés, dont les panneaux étaient
+séparés par des colonnettes en demi-relief à corniches dorées.
+
+Dans chaque panneau pendait un portrait de famille au-dessus
+duquel était peint un écusson à quartiers.
+
+Nicolas Treml traversa cette salle d'un pas lent et pénible. Son
+visage portait l'empreinte d'une austère douleur. Il s'arrêta
+devant les derniers portraits qui étaient ceux de son père et de
+sa mère défunts et se mit à genoux.
+
+--Adieu, madame ma mère, murmura-t-il; adieu, mon respecté père.
+Je vais mourir comme vous avez vécu, pour la Bretagne!
+
+Comme il se relevait, un rayon de soleil levant, perçant les
+vitraux de la salle, fit scintiller les dorures et mit un reflet
+de vie sur tous ces raides visages de chevaliers. On eût dit que
+les nobles dames souriaient et respiraient le séculaire parfum de
+leur inévitable bouquet de roses; on eût dit que les fiers
+seigneurs mettaient, plus superbes, leurs poings gantés de buffle
+sur leurs hanches bardées de fer, en écoutant la voix de ce Breton
+qui parlait encore de mourir pour la Bretagne.
+
+Avant de quitter la salle, Nicolas Treml se découvrit et salua les
+vingt générations d'aïeux qui applaudissaient à son sacrifice.
+
+Le petit Georges dormait, mais ce sommeil matinal était léger. Le
+contact de la bouche de son aïeul suffit pour clore son rêve. Il
+s'éveilla dans un charmant sourire et jeta ses bras autour du cou
+du vieillard.
+
+M. de La Tremlays avait dit adieu sans faiblir aux images vénérées
+de ses ancêtres, mais il n'en fut pas ainsi à la vue de cet
+enfant, seul espoir de sa race, qui allait être orphelin et qui
+souriait doucement comme à l'aurore d'un jour de bonheur.
+
+--Que Dieu te protège, mon cher fils, murmura-t-il, pendant
+qu'une larme furtive mouillait le bord de sa paupière; qu'il fasse
+de toi un gentilhomme. Puisses-tu ressembler à tes pères, qui
+étaient pieux, vaillants--et libres!
+
+Il déposa un dernier baiser sur le front de l'enfant et s'enfuit
+parce que l'émotion brisait son courage.
+
+Dans la cour, Hervé de Vaunoy tenait le cheval sellé par la bride.
+Ce modèle des cousins voulut à toute force faire la conduite à
+M. de La Tremlays jusqu'au bout de son avenue. Quant à Loup, on
+fut obligé de le mettre à la chaîne pour l'empêcher de suivre son
+maître.
+
+Au bout de l'avenue, M. de La Tremlays arrêta son cheval et tendit
+la main à Vaunoy.
+
+--Retournez au château, dit-il; nul ne doit savoir où se dirigent
+mes pas.
+
+--Adieu donc, monsieur mon excellent ami! sanglota Vaunoy. Mon
+coeur se fend à prononcer ces tristes paroles.
+
+--Adieu! dit brusquement le vieillard. Souvenez-vous de vos
+promesses et priez pour moi.
+
+Il piqua des deux. Le galop de son cheval s'étouffa bientôt sur la
+mousse de la forêt.
+
+Hervé de Vaunoy, resté seul, garda pendant quelques instants son
+visage contristé, puis il frappa bruyamment ses mains l'une contre
+l'autre en éclatant de rire.
+
+--Saint-Dieu! dit-il, on m'a donné place en un petit coin,
+j'avais talent et bonne volonté, tout le reste y a passé. Bon
+voyage, monsieur mon digne parent! soyez tranquille! nous
+accomplirons pour le mieux nos promesses, et vos domaines iront en
+bonnes mains!
+
+Il rentra au château la tête haute et le feutre sur l'oreille. En
+passant près de Loup, il frappa rudement le pauvre chien du
+pommeau de son épée en disant:
+
+--Ainsi traiterai-je quiconque ne pliera point devant moi. Ce
+jour-là, les serviteurs de Treml oublièrent de chanter les joyeux
+noëls à la veillée. Il y avait autour du château comme une
+atmosphère de malheur, et chacun pressentait un événement funeste.
+
+M. Nicolas enfila au galop les sentiers tortueux de la forêt. Au
+lieu de suivre les routes tracées, il s'enfonçait comme à plaisir
+dans les plus épais fourrés.
+
+À mesure qu'il avançait, l'aspect du paysage devenait plus sombre,
+la nature plus sauvage. De gigantesques ronces s'élançaient
+d'arbre en arbre comme les lianes des forêts vierges du Nouveau
+Monde.
+
+Çà et là, au milieu de quelque clairière où croissaient la
+bruyère, l'ajonc et l'aride genêt, une misérable cabane fumait et
+animait le tableau d'une vie mélancolique.
+
+Après une demi-lieue faite à franc étrier, le vieux gentilhomme
+fut obligé de ralentir sa course. La forêt devenait réellement
+impraticable. Il attacha son cheval au tronc d'un chêne près
+duquel paissait déjà la monture de son écuyer Jude, qui ne devait
+pas être loin, et se fraya un passage dans le taillis.
+
+Quelques minutes après, il rejoignait son fidèle serviteur, qui
+l'attendait, assis sur le coffret de fer.
+
+
+
+IV
+La Fosse-aux-Loups
+
+À une demi-heure de chemin de la lisière orientale de la forêt de
+Rennes, loin de tout village et au centre des plus épais fourrés,
+se trouve un ravin profond dont la pente raide et rocheuse est
+plantée d'arbres qui s'étagent, mêlés çà et là d'épais buissons de
+houx et de touffes d'ajoncs qui atteignent une hauteur
+extraordinaire.
+
+Un mince filet d'eau coule pendant la saison pluvieuse au fond du
+ravin; l'été, toute trace d'humidité disparaît et le lit du
+ruisseau est marqué seulement par la ligne verte que trace l'herbe
+croissant au milieu de la mousse desséchée.
+
+Ce ravin court du nord au sud. L'un de ses bords, celui qui
+regarde l'orient, est occupé par une futaie de chênes; l'autre
+s'élève presque à pic, boisé vers sa base, puis ras et nu comme
+une lande, jusqu'à une hauteur considérable. La tête chauve du roc
+y perce à chaque pas entre les touffes de bruyères. De larges
+crevasses s'ouvrent çà et là, bordées d'ormeaux nains et de
+prunelliers au noir feuillage.
+
+Au XVIIIe siècle, l'aspect de ce paysage était plus sombre encore
+qu'aujourd'hui. Le sommet de la rampe que nous venons de décrire
+portait deux tours de maçonnerie qui avaient dû servir autrefois
+de moulins à vent. Ces tours avaient leurs murailles lézardées et
+menaçaient ruine complète depuis longtemps. Tout à l'entour,
+l'herbe disparaissait sous les décombres.
+
+À quelques pas, sur la droite, le sol se montrait tourmenté et
+gardait des traces d'antiques travaux. Çà et là on découvrait des
+tranchées profondes dont les lèvres arrondies par le temps,
+avaient dû être coupées à pic autrefois et correspondre à quelques
+puits de carrière ou de mine. De l'autre côté de la montée, des
+pans de murailles annonçaient que des constructions considérables
+avaient existé en ce lieu.
+
+Tous ces restes d'anciens édifices étaient de beaucoup antérieurs
+aux moulins à vent, qui pourtant eux aussi s'affaissaient de
+vieillesse. Pour remonter à leur origine et se rendre raison de
+leur destination évidemment industrielle, il eût fallu traverser
+le Moyen Âge entier, et se guider peut-être jusqu'aux temps plus
+civilisés de la domination romaine.
+
+Or, nous pouvons affirmer que, dans la forêt de Rennes, au
+commencement du XVIIIe siècle, le nombre des savants archéologues
+ou antiquaires était extraordinairement limité.
+
+Précisément en face et au-dessous des moulins à vent en ruine, le
+ravin se rétrécissait tout à coup, de telle façon que les grands
+arbres, penchés sur les deux rampes, rejoignaient leurs épais
+branchages et formaient une voûte impénétrable. Cet immense
+berceau avait nom, dans le pays, la Fosse-aux-Loups.
+
+Point n'est besoin de dire au lecteur l'origine probable de ce
+nom.
+
+Le voyageur égaré qui traversait par hasard ce site sauvage, dont
+les lugubres teintes, transportées sur la toile, formeraient une
+décoration merveilleusement assortie pour certains de nos drames
+de boulevard, le voyageur, dis-je, n'apercevait, de prime aspect,
+nulle trace du voisinage ou de la présence des hommes. Partout la
+solitude, partout le silence, rompu seulement par ces mille bruits
+qui s'entendent là où la nature est livrée à elle-même.
+
+On aurait pu se croire au milieu d'un désert.
+
+Néanmoins un examen plus attentif eût fait découvrir, demi-cachée
+par un bouquet de frênes, une petite loge de terre battue,
+couverte en chaume, et dont l'unique ouverture était garnie de
+lambeaux de serpillière faisant l'office de carreaux. Cette loge
+s'appuyait à l'une des deux tours. Son apparence misérable, loin
+d'égayer le paysage, jetait sur tout ce qui l'entourait un reflet
+de détresse et d'abandon.
+
+C'était comme nous l'avons vu, à la Fosse-aux-Loups que Nicolas
+Treml avait donné rendez-vous à Jude, son écuyer. Le bon serviteur
+était à son poste avant le jour.
+
+Pendant qu'il attend patiemment son maître, assis sur les cent
+mille livres qui représentent, à cette heure, l'opulent domaine de
+Treml, nous soulèverons le lambeau de toile servant de porte à la
+pauvre loge couverte en chaume, et nous introduirons à l'intérieur
+un regard curieux.
+
+La loge était composée d'une seule chambre. Ses meubles
+consistaient en un grabat et deux escabelles. Au lieu de plancher,
+le sol nu et humide; au lieu de plafond, le revers de la
+couverture, c'est-à-dire le chaume, supporté par des gaules qui
+servaient de solives. Dans un coin un peu de paille, et sur la
+paille un homme endormi.
+
+Sur le grabat un autre homme veillait: c'était un vieillard que
+l'âge et la maladie avaient réduit à une extrême faiblesse. Il
+souffrait, et ses deux mains qui serraient sa poitrine semblaient
+vouloir étouffer une plainte.
+
+L'homme qui gisait sur le grabat et celui qui dormait sur la
+paille avaient entre eux une ressemblance frappante. Leurs traits
+étaient également pâles et comme effacés; tous deux avaient des
+chevelures de neige. C'était évidemment le père et le fils; mais
+l'âge avait blanchi la chevelure du vieillard, tandis que le jeune
+homme, créature monstrueuse, avait apporté en naissant ce signe
+ordinaire de la décrépitude.
+
+C'était Jean Blanc, l'albinos.
+
+Une douleur plus aiguë arracha au vieillard un cri plaintif. Jean
+bondit sur la paille froissée de sa couche et fut sur pied en un
+instant. Il s'approcha du grabat et prit la main de son père qu'il
+pressa silencieusement contre son coeur.
+
+--J'ai soif, dit Mathieu Blanc.
+
+Jean prit une écuelle fêlée où restaient quelques gouttes de
+breuvage, et la tendit à son père qui but avec avidité.
+
+--J'ai encore soif, murmura le vieillard après avoir bu; bien
+soif.
+
+Jean parcourut des yeux la cabane. Il n'y avait rien.
+
+--Je vais travailler, père, s'écria-t-il en s'élançant vers sa
+cognée; j'ai dormi trop longtemps. J'apporterai du remède.
+
+Le vieux Mathieu se retourna péniblement sur sa couche; mais au
+moment où Jean allait franchir le seuil il le rappela.
+
+--Reste, dit-il; je souffre trop quand je suis seul.
+
+Jean déposa aussitôt sa cognée et revint vers le lit.
+
+--Je resterai père, répondit-il. Quand vous aurez sommeil, je
+courrai jusqu'au château et je demanderai ce qu'il faut à Nicolas
+Treml, qui ne refuse jamais.
+
+--Jamais! prononça lentement Mathieu. Celui-là est un
+gentilhomme: il n'oublie point son serviteur qui n'a plus de bras
+pour travailler ou se battre. Il ne méprise point l'enfant parce
+qu'il a les cheveux d'une autre couleur que ceux des hommes. Que
+Dieu le bénisse!
+
+--Que Dieu le sauve! dit Jean.
+
+Mathieu se souleva sur son séant et regarda son fils en face.
+
+--Jean, mon gars, reprit-il avec effort, ma mémoire est faible,
+parce que je suis bien vieux. Mais pourtant je crois me
+souvenir... Ne m'as-tu pas dit que le fils de Nicolas Treml est en
+grave péril?
+
+--Voici deux ans qu'il est trépassé, mon père.
+
+--C'est vrai. Ma mémoire est faible. Le fils de son fils alors?
+le dernier rejeton de Treml?
+
+--Je vous l'ai dit, mon père.
+
+--Quel danger, enfant? quel danger? s'écria le vieillard avec une
+soudaine exaltation. Ne puis-je point le secourir?
+
+Jean laissa tomber un triste regard sur le corps épuisé de son
+père.
+
+--Priez, dit-il, moi j'agirai. Hier, du haut d'un arbre dont
+j'ébranchais la couronne, j'ai aperçu au loin Nicolas Treml qui
+revenait de Rennes où sont assemblés les États.
+
+--C'est une noble et vaillante assemblée, Jean!
+
+--Elle était ainsi autrefois, mon père. Je descendis sur la route
+afin de saluer notre monsieur, suivant ma coutume; mais sa
+préoccupation était si grande qu'il passa près de moi sans me
+voir. Je le suivis. Il causait avec lui-même et j'entendais ses
+paroles.
+
+--Que disait-il?
+
+Les traits de l'albinos se contractèrent tout à coup, et une
+irrésistible convulsion fit jouer tous les muscles de sa face. Il
+éclata de rire.
+
+--Que disait-il? répéta le vieillard.
+
+Jean, au lieu de répondre, se prit à gambader par la chambre en
+chantant un monotone refrain du pays.
+
+Son père fit un geste de muette douleur et se retourna vers la
+muraille, comme s'il eût été habitué à ces tristes scènes de
+folie.
+
+Il en était ainsi. Jean, sans être idiot, comme le croyaient les
+bonnes gens de la forêt, avait de fréquents dérangements d'esprit
+qui lui laissaient une lassitude morale et une mélancolie
+habituelles. Sa laideur physique et la faiblesse de ses facultés
+faisaient de lui un être à part; il le savait, il se sentait
+inférieur à ses grossiers compagnons, que son intelligence
+dominait pourtant à ses heures lucides.
+
+Il cachait avec soin cette intelligence, se tenant à l'écart, et
+affectait d'étranges manies qu'il plaçait comme une barrière entre
+lui et la foule.
+
+Moitié maniaque, moitié misanthrope, il était tantôt bouffon
+volontaire, tantôt réellement insensé.
+
+À son père seulement, pauvre vieillard qui s'éteignait dans sa
+misère, Jean Blanc se montrait sans voile et découvrait les
+trésors de tendresse filiale qui étaient au fond de son coeur.
+
+Quant à Nicolas Treml, l'albinos avait pour lui un dévouement sans
+bornes, mais entre eux la distance était trop grande. Jean Blanc,
+le tailleur de cercles, le malheureux à qui Dieu avait refusé
+jusqu'à l'apparence humaine, portait en son âme une indomptable
+fierté. Il se tenait à distance; il bornait lui-même les bienfaits
+du châtelain, et n'acceptait que le strict nécessaire. M. de La
+Tremlays, d'ailleurs, exclusivement occupé de ses idées de
+résistance aux empiétements de la couronne, ignorait jusqu'à quel
+point son vieux serviteur Mathieu était dénué de ressources. Il
+avait dit, une fois pour toutes, à son maître d'hôtel, de ne
+jamais rien refuser au fils de Mathieu, et se reposait du reste
+sur cet homme.
+
+Alain, le maître d'hôtel, détestait Jean Blanc et remplissait mal
+à son égard les généreuses intentions de son maître; mais Jean
+Blanc n'avait garde de se plaindre. Quand il rencontrait par
+hasard M. de La Tremlays dans les sentiers de la forêt, il lui
+parlait de Georges qu'il aimait avec passion, et enveloppait de
+mystérieuses paraboles l'expression des soupçons qu'il avait
+conçus contre Hervé de Vaunoy.
+
+Ces entrevues avaient un caractère étrange. Le seigneur et le
+vilain se traitaient d'égal à égal, parce que le premier prenait
+en pitié sincère le second, et que celui-ci, dévoué, mais
+orgueilleux outre mesure, trouvait un bizarre plaisir à
+s'envelopper de sa folie comme d'un manteau qui lui permettait de
+jeter bas tout cérémonial.
+
+Jean Blanc resta une demi-heure à peu près en proie à son accès de
+délire. Il sautait et grommelait entre ses dents:
+
+--Je suis le mouton blanc, le mouton!
+
+Et il riait d'un rire amer, tout plein de sarcastique souffrance.
+
+Au plus fort de son accès, il s'arrêta tout à coup; son oeil
+enflammé s'éteignit; son transport tomba. Il passa vivement sa
+tête à la fenêtre et jeta son regard avide dans la direction de la
+Fosse-aux-Loups.
+
+À ce moment, Nicolas Treml et son écuyer Jude sortaient du ravin
+et remontaient la rampe opposée. Jean se précipita au-dehors, mais
+pendant qu'il gagnait la porte le maître et le serviteur avaient
+disparu derrière les grands arbres.
+
+Voici ce qui s'était passé entre eux:
+
+
+
+V
+Le creux d'un chêne
+
+Au centre de la Fosse-aux-Loups s'élevait un chêne de dimensions
+colossales. Il étageait ses hautes et noueuses racines sur le plan
+incliné de la rampe; ses branches, grosses comme des arbres
+ordinaires, radiaient en tous sens et formaient en quelque sorte
+la clef de la voûte de verdure qui recouvrait cette partie du
+ravin.
+
+Il courait, dans le pays, sur cet arbre géant et sur les deux
+tours qui couronnaient la rampe méridionale du ravin, divers
+bruits traditionnels. On disait, entre autres choses, que l'arbre
+s'élevait directement au-dessus d'un vaste souterrain dont
+l'entrée devait se trouver dans les fondations de l'une des deux
+tours, ou bien encore sur le versant opposé de la montée, au
+milieu des tranchées et pans de murailles dont nous avons parlé.
+
+Personne, et c'est bien là le caractère propre de l'apathie
+bretonne, n'avait songé jamais à vérifier cet on-dit; à cause de
+cela, tout le monde était persuadé de son exactitude.
+
+Les opinions étaient seulement partagées sur l'origine de ces
+souterrains, que, de mémoire d'homme, nul n'avait explorés. Les
+uns prétendaient que c'étaient tout simplement d'anciens puits
+d'où l'on retirait autrefois du minerai de fer; les autres,
+repoussant cette hypothèse trop simple, affirmaient que ces caves
+sans limites couraient en tous sens sous la forêt et rejoignaient
+celles du manoir de Bouëxis, où la tradition plaçait un des
+centres de résistance au contrat d'Union, du temps de la bonne
+duchesse Anne, cette princesse si populaire en Bretagne, dont les
+actes sont maudits et dont la mémoire est adorée.
+
+Dans cette seconde hypothèse, le souterrain aurait été un refuge
+ou un lieu d'assemblée pour les premiers conjurés qui, dans la
+Haute-Bretagne, portèrent le nom de Frères bretons, sous le règne
+de Louis XII.
+
+Quoi qu'il en soit, quiconque eût douté de l'existence de ces
+caves aurait été regardé comme un ignorant ou un insensé.
+
+Aucune trace n'accusait néanmoins leur voisinage, et il fallait
+qu'elles fussent situées à une grande profondeur, car le chêne
+atteignait presque le fond du ravin, et ses racines devaient
+percer au loin le sol.
+
+La circonférence du tronc était énorme, et bien que nul signe de
+décrépitude ne se montrât dans son vivace feuillage de vieil arbre
+complètement dépourvu de moelle et de coeur, il ne se soutenait
+plus que par l'aubier et l'écorce.
+
+Deux larges trous donnaient passage à l'intérieur, qui formait une
+véritable salle où dix hommes auraient pu s'asseoir à l'aise.
+
+Ce fut au pied de ce chêne que M. de La Tremlays rejoignit son
+écuyer.
+
+Nicolas Treml était soucieux. Les pensées qui se pressaient dans
+son coeur se reflétaient sur son austère visage. Jude était vêtu
+et armé comme pour un long voyage. À l'approche de son maître, il
+se leva et montra du doigt le coffret de fer.
+
+--C'est bien, dit Nicolas Treml.
+
+Il se mit à genoux près du coffret dont il fit jouer la serrure.
+Puis, tirant de son sein le parchemin signé par Hervé de Vaunoy,
+il le cacha sous les pièces d'or.
+
+--Comme cela, murmurait-il en renfermant le coffre, pauvres ou
+riches, les Treml pourront réclamer leur héritage, et la trahison
+sera vaincue... si trahison il y a.
+
+Jude ne comprenait point et demeurait immobile, prêt à exécuter un
+ordre, quel qu'il fût, mais ne se souciant point de le devancer.
+
+Jude était un homme de robuste taille et de visage durement
+accentué. Ses pommettes anguleuses saillaient brusquement hors du
+contour de sa joue et donnaient à ses traits ce caractère de
+rudesse que présente souvent le type breton.
+
+Il portait les cheveux longs et sa barbe grisonnante s'enroulait
+en épais collier autour de son cou.
+
+Son costume, de même que celui de M. Nicolas, eût été fort à la
+mode cent ans auparavant, et, à la longueur démesurée de sa
+rapière à garde de fer, on pouvait croire que le temps des
+chevaliers errants et des hauberts d'acier n'était point passé
+depuis des siècles.
+
+C'est que, en Bretagne, le temps ne vole point, il marche; ses
+ailes se détrempent et s'alourdissent au brumeux contact de
+l'atmosphère armoricaine. Les coutumes enchérissent sur le temps;
+elles restent immobiles. Il y a encore, au moment où nous écrivons
+ces lignes, entre Paris et telle ville du pays de Léon, de la
+Cornouaille ou de l'évêché de Rennes, la même distance qui existe
+entre le Moyen Âge et notre ère, entre la résine et le gaz, entre
+le coche et la vapeur,--mais aussi entre la croyance et le
+doute, entre la poésie et la prose, entre les flèches à jour d'une
+cathédrale et les toits bâtards des temples de l'argent.
+
+Au moral, Jude était une de ces honnêtes natures façonnées à la
+soumission passive, et qui ont, dès l'enfance, inféodé leur
+vouloir à une volonté suzeraine. Jude obéissait; c'était son rôle
+et sa vocation; mais son obéissance était dévouement et non point
+servilité. On ne conçoit plus guère de nos jours ces contrats
+tacites et irrévocables qui faisaient du maître et du serviteur un
+seul tout, possédant deux forces d'hommes au service d'une volonté
+unique.
+
+Domesticité emporte l'idée d'abjection, et, juste ou non, cette
+idée pèse sur toute une classe de notre société; mais, à ces
+époques où le vasselage organisé remontait du serf au souverain
+par tous les échelons d'un système complet et sans lacunes, le
+valet était à son seigneur ce que son seigneur était au roi. Il y
+avait proportion, par conséquent comparaison, et toute comparaison
+exclut le dédain.
+
+En des temps plus éloignés de nous et lorsque la chevalerie était
+encore une vérité, les fils de preux ne chaussaient point les
+éperons de plein droit; il leur fallait porter la lance d'autrui
+avant de mettre une devise à leur écu, et c'était par les épreuves
+d'une domesticité véritable qu'ils devaient passer pour arriver au
+titre le plus splendide dont jamais vaillant homme ait été revêtu:
+celui de chevalier.
+
+Or, comme nous l'avons dit, les moeurs sont stationnaires en
+Bretagne et les souvenirs vivaces. Au commencement du siècle qui
+vit compiler _l'Encyclopédie_ et dressa un piédestal à Voltaire,
+les rites féodaux n'étaient point oubliés en Bretagne, au «pays
+des pierres et des mers». Les gentilshommes, qui ne perdaient
+jamais de vue les cheminées de leurs manoirs, n'avaient pu changer
+de peau au contact des idées nouvelles. Les vassaux étaient des
+vassaux dans toute la force du mot, c'est-à-dire des termes de la
+grande progression féodale.
+
+Les valets étaient des «petits vassaux[1]«.
+
+On ne doit point s'étonner si nous faisons une différence entre
+Jude et un serviteur à gages de notre époque. Nous restons dans la
+vérité. Jude tout disposé qu'il était à obéir passivement et sans
+discussion, gardait entière sa dignité d'homme. Son obéissance
+avait la même source, sinon la même portée, que le dévouement d'un
+haut baron à la personne du roi.
+
+Lorsque M. de La Tremlays eut refermé le coffret à double tour, il
+jeta autour de lui un regard inquiet.
+
+--Sommes-nous seuls, demanda-t-il à voix basse, bien seuls?
+
+Jude fit une minutieuse battue dans les buissons environnants.
+
+--Nous sommes seuls, répondit-il.
+
+--C'est que, poursuivit le vieux gentilhomme en plaçant sa main
+étendue sur le coffret de fer, la vie et la fortune de Treml sont
+là-dedans, mon homme. Voici mon secret, l'espoir de ma race, la
+compensation de mon sacrifice, et mon plus cher ami courrait
+danger de mort s'il me surprenait ici à cette heure.
+
+--Dois-je me retirer? demanda Jude.
+
+--Non, tu es à moi et tu es moi. Je sais que tu mourrais avant de
+trahir.
+
+Jude mit la main sur son coeur.
+
+--Vous êtes seul, répéta-t-il.
+
+M. de La Tremlays jeta un second regard aux taillis d'alentour.
+Puis il leva les yeux vers la rampe.
+
+--Qu'est-ce que cela? dit-il en apercevant derrière les tours
+ruinées la loge de Mathieu Blanc.
+
+--Ce n'est rien, répondit Jude. Le mouton blanc dort et son père
+se meurt.
+
+Un nuage passa sur le front du vieux gentilhomme.
+
+--Jean Blanc! murmura-t-il.
+
+Le souvenir de la scène de la veille traversa son esprit comme un
+mauvais présage.
+
+--Le pauvre gars, dit Jude, n'est point aimé de maître Alain.
+Dieu sait ce qu'il deviendra en notre absence!
+
+Nicolas Treml tendit sa bourse à Jude qui comprit et la lança
+comme une fronde par-dessus les arbres. La bourse, adroitement
+dirigée, alla tomber juste au seuil de la loge.
+
+--Et maintenant, à l'ouvrage, dit le vieux gentilhomme.
+
+Avec l'aide de Jude, il porta le coffret de fer dans le creux du
+chêne. Ce lieu servait de magasin à Jean Blanc et contenait ses
+outils en même temps que plusieurs bottes de branches de
+châtaignier prêtes à être fendues.
+
+Jude prit un pic et commença à creuser.
+
+Après une heure d'un travail qui fut rude à cause de la nature du
+sol, tout veiné de racines, le coffret fut enfoui et recouvert de
+terre. Jude foula le sol et rétablit si adroitement les choses
+dans leur état primitif qu'il eût fallu trahison préalable pour
+soupçonner que la terre eût été remuée.
+
+Le soleil montait et jetait déjà ses rayons par-dessus les cimes.
+
+--En route! dit Nicolas Treml. Le chemin est long et j'ai grande
+hâte.
+
+Le maître et le serviteur remontèrent la rampe à pas précipités.
+
+Ce fut à ce moment que Jean sortit de la loge et les aperçut. Doué
+comme il l'était d'une agilité merveilleuse, il bondit le long de
+la descente et atteignit bientôt l'endroit du fourré où M. de La
+Tremlays avait disparu. Mais il tâtonna dans le taillis, et
+lorsqu'il arriva dans la route frayée il entendit au loin le galop
+de deux chevaux.
+
+Il s'élança de nouveau. Les chevaux allaient comme le vent; quoi
+qu'il pût faire, il ne gagnait point de terrain. Alors, par une
+inspiration soudaine, il gravit un chêne avec la prestesse d'un
+écureuil et gagna le sommet en quelques secondes. Il put voir
+alors les deux chevaux qui couraient dans la direction de
+Fougères.
+
+--Monsieur Nicolas! cria-t-il d'une voix désespérée.
+
+Le vieux gentilhomme se retourna, mais il ne s'arrêta point.
+
+Jean Blanc se fit un porte-voix de ses deux mains et entonna le
+chant d'Arthur de Bretagne.
+
+Un instant il put croire que ce naïf expédient produirait l'effet
+qu'il en attendait.
+
+Nicolas Treml s'arrêta indécis, mais bientôt, passant la main sur
+son front comme pour chasser une dernière hésitation, il enfonça
+ses éperons dans le ventre de son cheval.
+
+Jean Blanc descendit et regagna silencieusement la Fosse-aux-Loups.
+
+Auprès du seuil de la loge, il vit briller un objet aux rayons du
+soleil. C'était la bourse du vieux seigneur.
+
+Une larme vint dans les yeux de Jean Blanc.
+
+--Dieu le conduise! murmura-t-il. Il est bon, il croit bien
+faire.
+
+Il s'assit sur le seuil et demeura pensif.
+
+--Pauvre petit monsieur Georges! dit-il après un long silence;
+seul, aux mains de ce Vaunoy qui ne croit pas en Dieu!
+
+Il fit encore une pause, puis il ajouta:
+
+--Ils m'appellent le mouton blanc... Je suis le mouton et cet
+homme est le loup: mauvaise bataille! le loup a ses dents: si les
+dents me poussaient... le mouton se ferait loup pour défendre ou
+venger ceux qu'il aime. Qui vivra verra!
+
+
+
+VI
+Le voyage
+
+La dernière voix que Nicolas Treml entendit sur ses domaines fut
+celle de Jean Blanc, dont le chant mélancolique le saluait au
+départ comme un menaçant augure. Il fallut au vieux gentilhomme
+toute sa force d'âme et cette obstination qui est le propre du
+caractère breton pour vaincre les tristesses qui vinrent assaillir
+son coeur.
+
+Il repoussa loin de lui l'image de Georges et continua sa route.
+
+Il ne voulait point que l'on connût son itinéraire, car, après
+avoir fait deux lieues dans la direction du Couesnon et de la mer,
+il revint brusquement sur ses pas, tourna Vitré dont la noire
+citadelle absorbait les rayons du soleil de midi, et gagna le
+chemin de Laval, en laissant sur sa droite les belles prairies où
+serpente le ruisseau qui s'appelle déjà la Vilaine.
+
+Entre Laval et Vitré, un peu au-dessous du bourg d'Ernée, qui
+joua, quatre-vingts ans plus tard, un grand rôle dans les guerres
+de la chouannerie, s'élevaient, sur un petit tertre, deux tronçons
+de poteaux dont les têtes avaient été coupées.
+
+Ces deux poteaux se dressaient à six toises l'un de l'autre,
+séparés par deux tranchées entre lesquelles on voyait encore les
+débris vermoulus d'une barrière.
+
+Nicolas Treml arrêta son cheval et se découvrit. Jude Leker
+l'imita.
+
+--Quelques pas encore, dit M. de La Tremlays, et nous serons sur
+la terre ennemie, la terre de France. Pendant que nos pieds
+touchent encore le sol de la patrie, il nous faut dire un _Ave_ à
+Notre-Dame de Mi-Forêt.
+
+Tous deux récitèrent l'oraison latine.
+
+--Autrefois, reprit le vieux gentilhomme, ces poteaux avaient une
+tête. Celui-ci portait l'écusson d'hermine timbré d'une couronne
+ducale. L'autre portait d'azur à trois fleurs de lis d'or. De ce
+côté-ci de la barrière il y avait un homme d'armes breton; de
+l'autre, un homme d'armes français. Les soldats se regardaient en
+face; les emblèmes se dressaient fièrement à longueur de lance:
+Dreux et Valois étaient égaux.
+
+--C'était un glorieux temps, monsieur Nicolas! soupira Jude.
+
+--Dreux n'est plus, continua Treml dont la voix tremblait, et la
+Bretagne est une province française. Mais Dieu est juste; il
+rendra mon bras fort. Marchons!
+
+Ils franchirent l'ancienne limite des deux États et continuèrent
+leur route en silence.
+
+Le voyage fut long. Ils virent d'abord Laval, ancien fief de La
+Trémoille; Mayenne, qui donna son nom au plus gros des ligueurs;
+Alençon, qui fut l'apanage des fils de France.
+
+Dans chacune de ces villes ils s'arrêtaient le temps de faire
+reposer leurs chevaux. Puis ils repartaient en hâte.
+
+--Où allons-nous? se demandait parfois Jude Leker.
+
+Mais il ne faisait point cette question tout haut. S'il plaisait à
+Nicolas Treml de taire le but de ce voyage, ce n'était point à
+lui, Jude, qu'il appartenait de surprendre ce secret.
+
+Son incertitude ne devait pas durer longtemps désormais. Ils
+traversèrent Mortagne, puis Verneuil, puis Dreux, et, le matin du
+sixième jour, ils franchirent la grille dorée du parc de
+Versailles.
+
+Versailles était abandonné déjà, mais ses blancs perrons de marbre
+avaient encore le brillant éclat des jours de sa gloire.
+
+Statues, colonnades, urnes antiques et riches frontons gardaient
+leur splendeur du dernier règne. Il y avait si peu de temps que
+durait le veuvage de la cité royale! Le sable des allées ne
+conservait-il pas encore les traces des mules de satin et des
+hauts talons vermillonnés?
+
+N'y avait-il pas encore des fleurs dans les vases, des strophes
+gravées sur l'écorce des arbres, des jets de cristal dans la
+bouche souriante des naïades de bronze?
+
+Hélas! le veuvage a continué trop longtemps; les fleurs se sont
+flétries; bronzes et marbres ont pris l'austère beauté des oeuvres
+d'un autre âge; il n'y a plus ni chants, ni joies. C'est au passé
+qu'il faut dire avec le poète, pleurant les grandeurs de la
+monarchie:
+
+_Oh! que Versailles était superbe
+Dans ces jours purs de tout affront,
+Où les prospérités en gerbe
+S'épanouissaient sur son front!
+Là tout faste était sans mesure,
+Là chaque arbre avait sa parure,
+Là chaque homme avait sa dorure;
+Tout du maître suivait la loi
+Comme au même but vont cent routes,
+Là les grandeurs abondaient toutes:
+L'Olympe ne pendait aux voûtes
+Que pour compléter le grand roi._
+
+Nicolas Treml et son écuyer n'étaient point gens, il faut le dire,
+à s'occuper beaucoup de sculptures ou de jets d'eau. Ils jetèrent
+chemin faisant un regard distrait sur tous ces dieux de pierre qui
+souriaient, jouaient de la flûte ou dansaient couronnés de
+raisins, puis ils passèrent.
+
+Après avoir marché quelques heures encore, ils trouvèrent la
+Seine.
+
+--Paris est-il encore bien loin? demanda Nicolas Treml à un
+bourgeois qui, monté sur son bidet, tenait le bas de la chaussée.
+
+Le bourgeois se retourna et tendit son bras vers l'est. M. de La
+Tremlays, suivant ce geste, aperçut à l'horizon un point lumineux.
+C'était l'or tout neuf du dôme des Invalides qui lui renvoyait les
+rayons du soleil levant.
+
+--Courage, ami! dit-il à Jude, voici le terme de notre
+pèlerinage.
+
+Jude répondit:
+
+--C'est bien.
+
+Si les chevaux avaient su parler, ils auraient sans doute
+manifesté leur satisfaction d'une manière plus explicite.
+
+En entrant dans la ville, Nicolas Treml se fit indiquer le palais
+du régent et piqua des deux pour y arriver plus vite. Une sorte de
+fièvre semblait s'être emparée de lui. Jude le suivait pas à pas.
+La figure du bon serviteur trahissait cette fois une curiosité
+puissante. Par le fait, que pouvait vouloir au régent M. de La
+Tremlays?
+
+Ce dernier descendit de cheval à la porte du Palais-Royal. Il
+voulut entrer; les valets lui barrèrent le passage.
+
+--Allez dire à Philippe d'Orléans, dit-il, que Nicolas Treml veut
+l'entretenir.
+
+Les valets regardèrent le costume gothique du vieux gentilhomme
+qui disparaissait littéralement sous une épaisse couche de
+poussière, et tournèrent le dos en éclatant de rire.
+
+Le plus courtois d'entre eux répondit du bout des lèvres:
+
+--S. A. R. est à son château de Villers-Cotterets.
+
+M. de La Tremlays se remit en selle.
+
+--Quelqu'un de vous, dit-il, veut-il me conduire à ce château?
+
+La livrée du régent redoubla ses rires dédaigneux.
+
+--Mon brave homme, s'écria-t-on, les gens de votre sorte ne sont
+point admis au château de Villers-Cotterets.
+
+--C'est le paysan du Danube! chuchota un valet de pied.
+
+--C'est plutôt, répliqua un coureur, le Juif errant qui aura volé
+sur sa route un domestique et une haridelle!
+
+--C'est don Quichotte!
+
+--C'est M. de La Palisse!
+
+Jude mit la main sur la garde de son épée, mais son maître le
+retint d'un geste et tourna bride: l'insulte qui vient de trop bas
+s'arrête en chemin et n'est point entendue.
+
+M. de La Tremlays fit halte dans une hôtellerie qui portait pour
+enseigne les armes de Bretagne. Sans prendre le temps de se
+débotter, il manda le maître et lui ordonna de trouver un guide
+qui pût le conduire sur l'heure à Villers-Cotterets.
+
+L'étonnement de Jude était au comble. Sa curiosité, refoulée,
+l'étouffait. Enfin, n'y pouvant plus tenir, il prit la parole.
+
+--Monsieur Nicolas, dit-il timidement, vous avez donc grand désir
+de voir ce Philippe d'Orléans?
+
+--Tu me le demandes! s'écria Nicolas Treml avec énergie.
+
+Cette réponse porta la surprise de Jude au-delà de toutes bornes.
+
+--Que je meure! murmura-t-il en se parlant à lui-même, si je sais
+ce que notre monsieur peut vouloir au régent!
+
+Nicolas Treml entendit, saisit le bras de son écuyer et dit:
+
+--Je veux le tuer!
+
+Jude se reprocha de n'avoir point deviné une chose si naturelle.
+
+--À la bonne heure! dit-il; c'est bien.
+
+Et il reprit sa tranquillité habituelle.
+
+À ce moment, l'hôte reparut avec un guide.
+
+
+
+VII
+La forêt de Villers-Cotterets
+
+La magnifique maison de plaisance du régent Philippe d'Orléans
+avait ce jour-là un aspect plus joyeux encore que d'habitude. On
+voyait les palefreniers s'empresser autour des carrosses attelés.
+Les chevaux de selle piaffaient et se démenaient comme pour
+appeler leurs maîtres, et toute une armée de pages, coureurs et
+laquais à brillantes livrées encombrait les abords du perron.
+
+Le régent était encore à table. Dès que le repas fut fini,
+courtisans et belles dames descendirent à flots de velours et de
+satin le grand perron du château. Aussitôt les carrosses
+s'émaillèrent de gracieux visages, les chevaux de selle dansèrent
+sous leurs cavaliers, et la grande porte de la cour s'ouvrit.
+
+Par extraordinaire, Philippe d'Orléans n'avait pas pris place dans
+son carrosse. Il essayait un magnifique cheval que lui avait
+envoyé la reine Anne d'Angleterre, présent qu'il appréciait
+surtout à cause de son origine britannique, car le régent était
+anglais de coeur.
+
+Tous les historiens s'accordent à dire que Philippe d'Orléans
+avait un fort beau visage; ses portraits d'ailleurs en font foi.
+Quand il voulait bien mettre de côté ses allures abandonnées, on
+reconnaissait en lui le descendant des rois, et il pouvait faire
+figure de prince.
+
+Ce jour-là, se trouvant d'humeur gaillarde, il se mit en selle
+avec aisance, et tout aussitôt la cavalcade s'ébranla.
+
+Entre la sauvage forêt de Rennes et les massifs artistement percés
+de Villers-Cotterets, il y avait plein contraste. C'étaient bien
+encore ici de grands bois à l'opaque ombrage, des chênes haut
+lancés, des couverts à égarer une armée, mais la main de l'homme
+se faisait partout sentir.
+
+Il fait bon pour une terre être domaine de prince. Lorsque la main
+du maître peut ne point ménager l'or, la nature se façonne et
+s'embellit sans rien perdre de son agreste splendeur. Tantôt les
+larges allées se déroulaient en méandres capricieux et ménagés
+comme à plaisir, tantôt elles alignaient à perte de vue leurs
+doubles rangées de troncs sveltes et semblaient une immense
+colonnade supportant une voûte de verdure.
+
+Entre les deux paysages, il faut le dire, l'avantage ne restait
+point à la Bretagne.
+
+La forêt de Villers-Cotterets fourmille de sites admirables. En
+descendant les ombreux sentiers qui mènent à la vallée, on songe
+au paradis terrestre; lorsqu'on regagne les hauteurs, l'horizon
+s'étend et acquiert cette largeur qui manque presque toujours aux
+paysages bretons.
+
+Et d'ailleurs la pauvre forêt de Rennes ne saurait opposer que
+quelques gentilhommières inconnues ou le clocher d'une église de
+village au royal château bâti par les Valois et à la noble abbaye
+de Prémontré.
+
+Il y avait une heure que la cavalcade avait quitté l'avenue de
+Villers-Cotterets; elle avançait lentement: les gentilshommes
+caracolaient aux portières des carrosses qui roulaient sans bruit
+sur le gazon des allées. Philippe d'Orléans causait avec
+Mme de Carnavalet par la portière.
+
+Tout à coup, à un détour de la route, deux cavaliers apparurent et
+se postèrent au milieu du chemin, de manière à barrer le passage.
+
+C'étaient deux hommes de haute taille et d'athlétique carrure.
+Leur costume, qui ne ressemblait en rien à celui de l'époque,
+était gris de poussière.
+
+Le plus vieux de ces inconnus se tourna vers un paysan monté sur
+un bidet qui lui servait de guide et se tenait à distance
+respectueuse, et lui demanda tout haut:
+
+--Lequel de ces gens est le duc d'Orléans?
+
+Le paysan montra du doigt le prince et s'enfuit.
+
+L'inconnu poussa droit au régent qui recula instinctivement et
+porta la main à son épée. Les courtisans, un instant paralysés par
+la surprise, se jetèrent au-devant de leur maître.
+
+Quelques dames songèrent d'abord à s'évanouir, mais elles
+reprirent leurs sens, parce que la scène promettait d'être
+curieuse.
+
+--Qui êtes-vous? demanda le régent après le premier moment de
+silence.
+
+--Je suis Nicolas Treml de La Tremlays, seigneur de
+Bouëxis-en-Forêt, répondit le nouveau venu.
+
+--Et que voulez-vous?
+
+--Me battre en combat singulier contre le régent de France!
+
+Ces étranges paroles furent prononcées d'un ton grave et ferme,
+exempt de toute fanfaronnade.
+
+Les courtisans se regardèrent. Un muet sourire vint à leurs
+lèvres. Les dames étaient puissamment intéressées: elles
+contemplaient cela comme on suit une représentation dramatique.
+
+C'était en effet un spectacle singulier et fait pour étonner que
+ces deux hommes, débris d'un autre siècle, mais débris vigoureux,
+menaçants, intrépides, au milieu de ces visages fardés, que ces
+longues épées à garde de fer parmi ces rapières de parade, que ces
+pourpoints de gros drap, sans rubans ni broderies, au milieu de
+tout cet or et de tout ce velours.
+
+On eût dit que la Bretagne du XVe siècle sortait du tombeau et
+venait demander raison de la conquête aux arrière-neveux des
+conquérants.
+
+Philippe d'Orléans avait senti d'abord un mouvement d'inquiétude,
+mais dix gentilshommes le séparaient maintenant du vieux Breton.
+Il oublia sa passagère frayeur.
+
+--Ce bonhomme est fou, dit-il en riant; il fera peur à nos dames.
+Qu'on le chasse!
+
+L'ordre était explicite, mais la rapière de M. Nicolas était
+longue. Les gentilshommes ne se pressaient point d'attaquer.
+
+Le vieux Breton ôta lentement son gant de peau de buffle qui
+pouvait bien peser une demi-livre.
+
+--Il faut en finir! murmura le régent avec impatience.
+
+--Il faut en finir! répéta gravement Nicolas Treml. On m'avait
+dit que le sang de Bourbon était un sang héroïque; mais la
+Renommée est menteuse, je le vois, ou bien la branche aînée a
+gardé tout entier l'héritage de vaillance. Philippe d'Orléans,
+régent de France, pour la seconde fois, moi, gentilhomme comme
+toi, je te provoque au combat!
+
+Ce disant, M. de La Tremlays dégaina.
+
+MM. les courtisans en firent autant. Les dames trouvaient que la
+comédie marchait à souhait.
+
+--Soyez témoins! reprit Nicolas Treml d'une voix haute et
+solennelle; ne pouvant accuser le roi qui est un enfant, j'accuse
+le régent de France de tenir en servage la province de Bretagne,
+laquelle est libre de droit. Pour prouver la vérité de mon dire,
+j'offre le combat à outrance et sans merci. Si Dieu permet que je
+succombe, la Bretagne n'aura perdu qu'un de ses enfants. Si je
+suis vainqueur, elle recouvrera ses légitimes privilèges.
+
+--Un combat en champ clos! murmuraient ces messieurs qui
+commençaient à s'amuser de l'aventure. Un jugement de Dieu entre
+son Altesse Royale et M. Nicolas! l'idée vaut quelque chose!
+
+Le régent ne riait plus.
+
+Quant aux dames saisies par le côté romanesque de l'aventure,
+elles admiraient maintenant l'austère visage du vieillard et
+prenaient peut-être parti pour sa barbe blanche.
+
+Mme la duchesse de Berry dit à l'oreille de Riom qui était à la
+portière:
+
+--Quel beau vieux fou!
+
+--Eh bien! reprit encore Nicolas Treml dont l'oeil s'allumait
+d'indignation, régent de France, vous ne répondez pas!
+
+Un silence suivit ces paroles. Chacun eut le pressentiment d'un
+événement extraordinaire. Au moment où le régent ouvrait la bouche
+pour ordonner définitivement à sa suite d'écarter le vieux Breton,
+celui-ci le prévint et se tourna vers son écuyer.
+
+--Fais ranger ces gens! dit-il froidement.
+
+Jude poussa son robuste cheval au milieu du flot des courtisans
+qui, refoulés avec une irrésistible vigueur, se rejetèrent à
+droite et à gauche.
+
+Durant une seconde,--une seule,--Philippe d'Orléans et Nicolas
+Treml se trouvèrent face à face. Ce court espace de temps suffit
+au vieillard qui, levant son massif gant de buffle, en frappa le
+régent de France en plein visage et cria d'une voix retentissante:
+
+--Pour la Bretagne!
+
+Trente épées menacèrent au même instant sa poitrine. Les dames
+purent s'évanouir.--Le dénouement surpassait toute attente.
+
+En recevant ce sanglant outrage, Philippe d'Orléans avait pâli. Il
+mit l'épée à la main comme le dernier de ses gentilshommes et se
+précipita vers l'agresseur.
+
+Mais il s'arrêta en chemin. La colère avait peu de prise sur cette
+nature où la tête dominait complètement le coeur. Il revint vers
+les princesses pour calmer leur frayeur.
+
+Pendant cela, un combat inégal et dont l'issue ne pouvait rester
+douteuse s'était engagé entre les deux Bretons et la suite de Son
+Altesse Royale. Ces messieurs de la suite du régent qui, pour être
+de joyeux compagnons, n'en étaient pas moins de galants hommes,
+essayaient de désarmer leurs adversaires et non point de les tuer.
+Au bout de quelques minutes, Nicolas Treml, renversé de cheval,
+fut pris et lié à un arbre.
+
+Il ne prononça plus une parole, et resta, tête haute, devant son
+vainqueur.
+
+Jude avait encore son épée, il était entouré de tous côtés, mais
+non pas vaincu.
+
+M. de La Tremlays, jugeant inutile de prolonger la bataille, lui
+fit de loin un signe. Aussitôt Jude jeta son arme aux pieds de ses
+adversaires, qui s'emparèrent de lui sur-le-champ.
+
+À ce moment, une douleur amère et soudaine se refléta sur les
+traits du vieux gentilhomme qui, jusqu'alors, avait gardé
+l'apparence d'un calme stoïque. Un souvenir venait de traverser
+son âme; il avait vu Georges qui souriait dans son berceau.
+
+Jusqu'à cette heure, son extravagant espoir l'avait soutenu. Il
+avait cru forcer le régent à descendre dans l'arène et à jouer
+contre lui, l'épée à la main, les destinées de la Bretagne.
+
+C'était simple et naturel à son sens. Il n'avait pas même supposé
+qu'il faudrait en venir au dernier outrage. Maintenant il
+comprenait. La fièvre était passée.
+
+Comme il arrive toujours après une défaite, mille pensées se
+pressaient dans son cerveau. Il sentait naître en lui un doute
+touchant la loyauté de son parent, Hervé de Vaunoy; et ce doute, à
+peine conçu, grandissait, grandissait jusqu'à devenir terrible
+comme une certitude. Il croyait entendre la voix lointaine du
+pauvre fendeur de cercles, et cette voix lui disait la ruine de sa
+race.
+
+Il jeta un regard découragé vers Jude, et se repentit de lui avoir
+fait rendre son épée.
+
+--Reprends ton arme, mon homme, cria-t-il. Passe sur le corps de
+ces valets et va-t'en veiller sur l'enfant.
+
+Jude obéit comme toujours. Un puissant effort le dégagea des mains
+qui le retenaient, mais la foule s'était augmentée; les valets et
+les palefreniers avaient rejoint la cour. Jude fut terrassé. En
+tombant, il tourna vers son maître ses yeux pleins d'une
+respectueuse tristesse.
+
+--Je n'ai pas pu, murmura-t-il comme s'il eût voulu excuser une
+désobéissance.
+
+Nicolas Treml courba la tête.
+
+--Pauvre berceau! dit-il; que Dieu ne punisse que moi et prenne
+l'enfant en pitié!
+
+Le régent donna le signal du retour.
+
+Tout le long de la route, il se montra d'une fort aimable gaieté.
+Il n'était pas méchant. Seulement, en montant le perron du
+château, il se pencha à l'oreille d'un de ses conseillers et
+prononça le mot Bastille; le conseiller s'inclina.
+
+C'était l'arrêt de Nicolas Treml et de l'honnête Jude, son écuyer.
+
+
+
+VIII
+Tutelle
+
+Quelques heures après l'étrange bataille que nous avons rapportée,
+M. de La Tremlays et son écuyer furent enfermés à la Bastille.
+
+Il est permis de croire que le vieux Breton fit des réflexions
+assez tristes lorsqu'il franchit le seuil de la forteresse. Quant
+à Jude, on peut affirmer qu'il ne réfléchit pas du tout.
+
+Quelles que fussent ses angoisses secrètes, Nicolas Treml était
+trop fier et trop fort pour les laisser paraître sur son visage.
+Il monta en silence les noirs escaliers de la Bastille, et entra
+dans son cachot comme il entrait jadis au grand salon du château
+de La Tremlays, le front haut et la tête calme.
+
+Mais, une fois seul, le vieux gentilhomme donna cours à son
+désespoir. Il s'accusa d'avoir abandonné Georges, et maudit
+presque son patriotisme inutile. Son entreprise lui apparaissait
+maintenant sous son véritable jour. La vue de la cour avait changé
+ses idées. Il comprenait, mais trop tard, que sa tentative, qui
+eût été téméraire au temps de la chevalerie, devenait, au XVIIIe
+siècle, un acte de véritable extravagance.
+
+Sa douleur et ses regrets eussent été bien plus amers encore s'il
+avait pu voir ce qui se passait dans son château de La Tremlays.
+Hervé de Vaunoy, en effet, ne faisait point les choses à demi.
+Quelques mots échappés à Nicolas Treml, dans la dernière
+conversation qu'ils avaient eue ensemble, avaient mis Hervé sur la
+voie, et il devinait à peu près le but du voyage de son parent.
+
+Ce lui en était assez pour conjecturer le reste, car il
+connaissait l'indomptable rancune du vieux Breton.
+
+Il laissa passer une semaine. Au bout de ce terme, il regarda le
+retour de Nicolas Treml comme étant pour le moins fort
+problématique, et agit en conséquence. La majeure partie des vieux
+serviteurs du château fut congédiée, Vaunoy ne garda que ceux
+qu'il avait su se concilier dès longtemps, et Alain, le maître
+d'hôtel, qui était un peu son confident.
+
+Vaunoy avait totalement changé de caractère. Depuis deux ans, il
+rêvait nuit et jour la possession du riche domaine de Treml, et
+voilà que tout à coup ce rêve s'était accompli. Pauvre hier et ne
+possédant que son manteau râpé de gentillâtre, il s'éveillait
+aujourd'hui aussi riche que pas un membre de la haute noblesse
+bretonne.
+
+Il y avait de quoi mettre une cervelle d'ambitieux à l'envers, et
+celle de Vaunoy fit la culbute.
+
+Il est vrai que, à bien prendre, cette opulence n'avait rien de
+réel. Entre les mains d'Hervé, le château avec ses dépendances
+n'était qu'un dépôt, et son rôle celui d'un fidéicommissaire.
+
+Mais, pour qui sait conduire sa barque, ce rôle de
+fidéicommissaire peut mener loin. Tout homme est mortel; le
+pupille est soumis à cette foule de hasards déplorables qui
+menacent notre pauvre humanité: on meurt de la fièvre, du croup;
+on meurt pour ne point manger assez ou pour manger trop; on est
+croqué par le loup, même ailleurs que dans les contes de Perrault;
+on se noie; que sais-je!
+
+Plus tard, il y a les duels, les chutes de cheval et autres
+aventures.
+
+À cause de tout cela, le pupille d'un fidéicommissaire bien appris
+atteint rarement sa majorité.
+
+Or, M. de Vaunoy était un homme fort capable. Seulement, comme il
+était impatient outre mesure de jouir sans contrôle, il ne fit
+point grand fond sur ces éventualités que nous venons d'énumérer.
+Le petit Georges, à la rigueur, pouvait sortir victorieux de
+toutes ces épreuves, et M. de Vaunoy entendait ne point courir les
+chances de ce jeu périlleux.
+
+Le Breton est bon et généreux d'ordinaire, mais quand il se met à
+être mauvais, les traîtres du mélodrame sont des anges auprès de
+lui: rien ne lui coûte, et les moyens qu'il emploie alors sont
+d'une brutalité diabolique.
+
+Le lecteur en pourra juger sous peu.
+
+Vaunoy continua de traiter Georges comme le petit-fils chéri et
+respecté de son seigneur. Il voulait se faire un appui de
+l'affection de l'enfant pour le cas redoutable où M. de La
+Tremlays fût revenu inopinément quelque jour. Un mois, deux mois
+se passèrent. Hervé avait fait maison nette de tout ce qui portait
+amour au vieux sang de Treml. Néanmoins il y avait un fidèle
+serviteur qu'il n'avait point pu chasser: c'était Loup, le chien
+favori de M. Nicolas.
+
+En vain les nouveaux valets, armés de fouets, avaient poursuivi
+Loup jusqu'à une grande distance dans la forêt, il revenait
+toujours. Au moment où Hervé le croyait bien loin, il le
+retrouvait, le soir, assis auprès du berceau de Georges endormi.
+Le chien veillait, et nous ne pouvons point affirmer que, sans la
+présence de ce vaillant gardien, l'héritier de Treml eût passé ses
+nuits sans péril, car M. de Vaunoy jetait souvent d'étranges
+regards sur la couche où reposait son jeune cousin.
+
+Loup n'était pas seul à veiller sur le petit Georges: un autre
+protecteur couvrait l'enfant de sa mystérieuse vigilance. Avec la
+bourse de Nicolas Treml, Jean Blanc avait soulagé les souffrances
+de son père, il ne travaillait plus: le jour, il dormait ou rôdait
+autour du château; la nuit, il montait dans l'un des arbres du
+parc, dont les longues branches venaient frôler les fenêtres de la
+chambre où dormait Georges, et là il faisait sentinelle jusqu'au
+matin.
+
+Hervé l'avait bien menacé parfois du fusil de son veneur, mais
+Jean Blanc savait courir sur la verte couronne des arbres comme un
+matelot dans les agrès de son navire. Il ne craignait point les
+balles, seulement, il se garait, ne voulant point mourir,
+puisqu'il avait dit: _Qui vivra verra!_
+
+Pour voir, il voulait vivre.
+
+
+
+IX
+L'étang de La Tremlays
+
+Il y avait six mois que Nicolas Treml était parti. Personne ne
+savait en Bretagne ce qu'il était devenu. Les gens de la forêt le
+regrettaient parce qu'il était bon maître, et priaient Dieu pour
+le repos de son âme.
+
+Un soir d'automne, Hervé de Vaunoy jeta sa canardière sur son
+épaule et prit le petit Georges par la main. En cet équipage, il
+se dirigea vers l'étang de La Tremlays. Loup marchait sur ses
+talons; Vaunoy suivait du coin de l'oeil le fidèle animal, et ce
+regard annonçait des dispositions qui n'étaient rien moins que
+bienveillantes.
+
+Georges courait dans l'herbe ou cueillait les fleurs d'or des
+genêts. Ses cheveux blonds flottaient au vent du soir. Il était
+gracieux et charmant comme la joie de l'enfance.
+
+L'étang de La Tremlays est situé à l'ouest et à un quart de lieue
+du château. Sa forme est celle d'un trapèze dont trois côtés
+appuient leurs bordures d'aunes à de grands taillis, tandis que le
+quatrième, coupé en talus escarpé, porte à son sommet un bouquet
+de futaie.
+
+Du point central de ce talus, qui surplombe par suite
+d'éboulements anciens, s'élance presque horizontalement le tronc
+robuste et rabougri d'un chêne noir dont les longues branches
+pendent au-dessus de l'eau et couvrent le quart de la largeur de
+l'étang.
+
+C'est vis-à-vis de ce chêne et à quelques toises de ses dernières
+branches que la pièce d'eau atteint sa plus grande profondeur. Le
+reste est fond de vase où croissent des moissons de joncs et de
+roseaux que peuplent vers le commencement de l'hiver des myriades
+d'oiseaux aquatiques.
+
+Sur la rive occidentale de l'étang de La Tremlays s'assied
+maintenant une petite bourgade avec chapelle et moulin; mais, à
+l'époque où se passe notre histoire, ce lieu était complètement
+désert, et il était bien rare qu'un passant vînt troubler les
+silencieux ébats des sarcelles ou des tanches.
+
+M. de Vaunoy ouvrit le cadenas d'un petit bateau, plaça Georges
+sur l'un des bancs et quitta la rive; Loup, sans y être invité,
+franchit d'un bond la distance et s'installa aux pieds de
+l'enfant.
+
+Après quelques coups de rames qui le portèrent au milieu de
+l'étang, M. de Vaunoy arma sa canardière et jeta autour de lui un
+regard de chasseur novice. Un plongeon montra sa tête noire entre
+les roseaux: Hervé fit feu.
+
+La détonation fit tressaillir Loup; l'odeur de la poudre dilata
+ses narines. Il se dressa sur ses quatre pattes et darda son
+regard dans la direction des roseaux.
+
+--Cherche là..., cherche, dit doucement M. de Vaunoy. Vous savez
+l'histoire de la chatte métamorphosée en femme. Une souris se
+montre, et Minette de courir à quatre pattes. Loup, excité dans
+son instinct, bondit hors du bateau, laissant Georges, effrayé du
+bruit, sur son banc.
+
+--Cherche là..., cherche! répéta M. de Vaunoy, qui rechargeait
+vivement sa canardière.
+
+Le chien cherchait, mais il n'avait garde de trouver le plongeon,
+dont la santé n'avait aucunement souffert.
+
+M. de Vaunoy épaula de nouveau sa canardière.
+
+--Regarde donc quel grand chêne, Georges! dit-il.
+
+Pendant que l'enfant était retourné, le coup partit. Loup poussa
+un hurlement plaintif, et se coucha, mort, dans les roseaux.
+
+--J'ai vu derrière les feuilles du chêne, dit l'enfant, une
+grande figure blanche qui nous regardait.
+
+Vaunoy jeta vivement les yeux vers l'arbre, mais il n'aperçut
+rien.
+
+--Regarde encore! dit-il d'une voix pateline.
+
+Puis il grommela entre ses dents:
+
+--Cette fois le maudit chien ne reviendra pas!
+
+--Tiens! s'écria Georges, voilà encore la figure blanche!
+
+Vaunoy était dans l'un de ces instants où l'homme a peur de son
+ombre. La nuit tombait rapidement. Il compta du regard les
+feuilles du chêne noir, et n'aperçut rien encore. L'enfant s'était
+trompé.
+
+La main d'Hervé tremblait néanmoins pendant qu'il déposait sa
+canardière au fond du bateau pour prendre les rames. Il se dirigea
+lentement vers le point de l'étang qui fait face au grand chêne.
+En cet endroit, l'eau tranquille et plus sombre annonçait une
+grande profondeur. Vaunoy cessa de ramer. Il appuya sa tête sur sa
+main. Sa respiration était oppressée, des gouttes de sueur
+coulaient sur son front.
+
+Quand il se redressa, la nuit était tout à fait venue. À deux ou
+trois reprises, il étendit sa main vers Georges, et chaque fois sa
+main retomba. Enfin il fit sur lui-même un violent effort:
+
+--Eh bien! dit-il d'une voix étouffée, ne vois-tu plus la grande
+figure blanche?
+
+L'enfant tourna la tête.
+
+--Si, répondit-il, la voilà!
+
+Pendant qu'il parlait encore, Vaunoy le saisit par-derrière et le
+précipita dans l'étang.
+
+Au même instant, une longue forme blanche se montra, en effet,
+dans le feuillage du chêne, mais Vaunoy ne put la voir, occupé
+qu'il était à fuir vers le bord à force de rames.
+
+La lune qui se levait jeta ses premiers rayons par-dessus les
+taillis et vint éclairer le pâle visage de Jean Blanc.
+
+Au moment où Vaunoy atteignait la rive, l'albinos se laissa
+glisser le long d'une branche flexible qui pliait sous son poids
+et retombait au ras de l'eau. À l'aide de ses pieds, il imprima un
+mouvement de fronde à ce balancier, puis, ouvrant les mains tout à
+coup, il se trouva lancé tout près de l'endroit où Georges avait
+disparu.
+
+Vaunoy entendit sans doute le bruit de sa chute; mais, plein de
+cette superstitieuse terreur qui suit et venge le crime, il se
+boucha les oreilles et s'enfuit, éperdu.
+
+Quelques secondes après, Jean Blanc revint à la surface, ramenant
+l'enfant évanoui.
+
+Le pauvre visage de l'albinos avait une expression d'allégresse
+délirante lorsqu'il toucha le bord. Il prit sa course, serra
+convulsivement l'enfant dans ses bras, et ne s'arrêta que
+lorsqu'il eut mis une large distance entre lui et le château de La
+Tremlays.
+
+--J'étais là, disait-il en riant; je savais qu'on ferait du mal
+au petit monsieur! Maintenant, il est à moi: je l'ai gagné!
+J'étais là pour que le fort ne tuât point le faible, comme dans la
+chanson d'Arthur de Bretagne.
+
+Ceux qui connaissaient le pauvre Jean Blanc eussent vu dans ces
+paroles entrecoupées le symptôme précurseur de l'un de ses accès.
+Lui-même sentait vaguement l'approche d'une tempête
+intellectuelle, car sa joie tomba tout à coup. Il fit halte au
+milieu sur le gazon d'un talus.
+
+L'atmosphère était froide. Une abondante rosée descendait du faîte
+des arbres à demi dépouillés de leurs feuilles. Georges restait
+sans mouvement: ses membres étaient raides et glacés. Une pâleur
+mortelle couvrait son joli visage.
+
+--Il faut qu'il s'éveille! grommelait Jean Blanc en tâchant de le
+réchauffer sur son sein; il le faut. Sainte Vierge, réveillez-le!
+
+Ce disant, il se dépouillait de son justaucorps de peau de mouton,
+et s'en servait pour envelopper le corps transi de l'enfant. Sa
+poitrine haletait, ses yeux devenaient hagards. Il luttait contre
+l'accès qui envahissait ses chancelantes facultés.
+
+Par un dernier éclair d'intelligence, il ôta de sa poitrine une
+médaille de cuivre qui portait l'image de Notre-Dame de Mi-Forêt.
+Il la passa d'une main frémissante au cou de l'enfant toujours
+inanimé.
+
+--Sainte Vierge, cria-t-il dans sa foi désolée, moi, je ne peux
+plus! Il a maintenant votre sainte médaille: il est à vous,
+réveillez-le! Si vous l'éveillez, bonne Mère de Dieu, je fais
+voeu...
+
+Un irrésistible rire interrompit cette ardente invocation.
+Aussitôt après il tomba en convulsion, puis, emporté par sa fièvre
+folle, il se jeta, tête baissée, gambadant, au plus épais du
+fourré.
+
+L'enfant, évanoui, resta à la garde de Notre-Dame.
+
+L'accès de Jean Blanc fut long, parce que l'émotion qui l'avait
+provoqué avait été puissante; pendant plus d'une heure, il courut
+les taillis en répétant son étrange refrain:
+
+--Je suis le mouton blanc..., le mouton!
+
+Au bout de ce temps, sa fièvre se calma, il sentit revenir ses
+idées, et le souvenir de Georges emplit tout à coup son coeur.
+
+Il s'élança, passant par-dessus tout obstacle, et, retrouvant sa
+route par instinct, en quelques minutes il atteignit l'allée où il
+avait laissé l'enfant.
+
+Son coeur battit de joie, car un rayon de lune, glissant au
+travers des branches, éclairait un objet blanc sur le talus.
+
+--Georges! cria-t-il.
+
+Georges ne répondit point.
+
+Jean Blanc franchit en deux bonds la distance qui le séparait du
+talus et tomba sur ses genoux.
+
+--Georges! dit-il encore.
+
+Et comme l'objet blanc restait immobile, Jean le toucha. C'était
+son justaucorps de peau.
+
+L'enfant avait disparu.
+
+
+
+X
+La veillée
+
+Vingt ans de plus pèsent un poids bien lourd sur la tête d'un
+homme; mais, pour l'ensemble des choses créées, mis à part l'homme
+lui-même, c'est-à-dire pour la portion la plus grande, la plus
+durable, la plus vivante de la nature, vingt ans passent comme un
+souffle de brise, qui effleure et n'entame point.
+
+Vingt ans écoulés ont rendu méconnaissables les personnages de
+notre récit: l'enfant s'est fait homme, l'homme est devenu
+vieillard, le vieillard a cessé de vivre.
+
+Mais le beau château de La Tremlays s'élève toujours, droit et
+robuste au bout de son avenue de grands chênes. Si quelques arbres
+sont morts dans la forêt, d'autres jaillissent du sol et
+s'élancent, pleins de sève, vers le beau soleil qui chauffe la
+voûte de feuillage. La Fosse-aux-Loups a gardé ses sombres
+ombrages et le chêne creux soutient vaillamment le pesant fardeau
+de ses branches colossales. Les deux moulins chancellent et
+menacent ruine comme autrefois, et c'est à peine si l'on aperçoit
+que la pauvre loge de Mathieu Blanc s'est affaissée au ras du sol,
+tant le détail est mince et peu digne d'attention.
+
+Quant à l'étang de La Tremlays, ce sont toujours les mêmes eaux
+dormantes et la même moisson de roseaux sous lesquels blanchissent
+dans la vase les ossements de Loup, le fidèle chien de Nicolas
+Treml.
+
+Nous sommes à l'automne de l'année 1740, et il y a veillée dans
+les cuisines de M. Hervé de Vaunoy de La Tremlays, seigneur de
+Bouëxis-en-Forêt.
+
+La cuisine est une grande pièce carrée, percée de quatre fenêtres
+hautes. Une porte de chêne, garnie de fer, ouvre ses deux battants
+vis-à-vis de la vaste cheminée dont le manteau, en forme de
+toiture, peut abriter une compagnie raisonnablement nombreuse.
+Cinq ou six bûches broient dans l'âtre et mêlent leur rouge
+lumière à la lueur crépitante de deux résines.
+
+Sur la table massive qui occupe le milieu de la pièce, une rangée
+de _pichets_ (cruches), méthodiquement alignés, exhalent une bonne
+odeur de cidre dur. Des pommes de terre rôtissent sous les
+cendres, et une demi-douzaine de quartiers de lard montrent, des
+deux côtés de la crémaillère, leur couenne recouverte de suie.
+
+Nous faisons grâce au lecteur des fourneaux, casseroles, cuillers
+à pots, marmites, écumoires, etc.
+
+Il y a une quinzaine de personnes assises sous le manteau de la
+cheminée. La plupart sont serviteurs ou servantes de Vaunoy; deux
+ou trois sont étrangères et reçoivent l'hospitalité.
+
+Pour ne point faire défaut à la galanterie française, nous
+parlerons d'abord des femmes.
+
+Sur cette escabelle à trois pieds et si près du feu que la pointe
+de ses sabots se charbonne, est assise la dame Goton Rehou, femme
+de charge de La Tremlays. Elle fut, si l'on en croit la chronique
+de la forêt, une joyeuse commère; mais cela date de quarante ans,
+et, à l'heure qu'il est, elle fume une pipe courte noircie par un
+long usage, avec toute la gravité qui convient à une personne de
+son importance.
+
+Auprès d'elle, et s'éloignant graduellement du foyer, siègent les
+servantes du château: la fille de basse-cour, la pigeonnière, la
+trayeuse de vaches, et même la femme de chambre de Mlle Alix de
+Vaunoy. Cette dernière déroge sans nul doute en semblable
+compagnie, mais il faut tuer le temps.
+
+De l'autre côté de la cheminée, sont rangés les garçons.
+
+C'est d'abord André, le garde; Simonnet, le maître du pressoir;
+Corentin, l'homme de la charrue, et beaucoup d'autres encore dont
+l'énumération serait longue et superflue.
+
+Dans l'âtre même, et juste en face de la dame Goton Rehou, est
+assis un homme de la forêt; hôte de La Tremlays pour quelques
+heures. Cet homme mérite une description particulière.
+
+Il est charbonnier, cela se voit. Une couche épaisse de noir
+couvre son visage et s'éclaircit seulement quelque peu aux angles
+saillants de la face, comme il arrive aux masques de bronze. Ses
+yeux, dont la paupière est enflammée, semblent craindre l'éclat
+ardent du foyer et s'abritent derrière sa main noircie; du reste,
+vêtu comme les gens de la forêt: bonnet de laine mêlée, veste
+longue en forme de paletot échancré, culottes courtes, bas bleus
+et souliers à boucle de fer.
+
+Il est de taille problématique. Assis, il semble petit, mais
+lorsqu'il se lève pour saisir un pichet et boire à même, ses
+longues jambes l'exhaussent tout à coup. Dans l'attitude de son
+corps, il y a plus de souplesse que de force. Quant à son âge, nul
+ne saurait le dire. Depuis quinze ans, le charbonnier Pelo Rouan
+court la forêt. Tel on l'a vu la première fois, tel on le voit
+encore.
+
+Nos personnages ainsi posés, nous écouterons leur conversation,
+car nous sommes fort dépaysés dans ce château où nous n'avons pas
+mis le pied depuis vingt ans.
+
+Renée, la fille de chambre de Mlle Alix de Vaunoy, cause avec Yvon,
+le valet des chiens, lequel raccommode son fouet et tresse une
+_soutisse_ (mèche), que Mirault, Gerfault, Renault, etc.,
+sentiront plus d'une fois sur leurs flancs savamment amaigris.
+André, le garde, frotte d'huile le ressort de son fusil à pierre.
+Corentin taille un battoir pour Anne, la surintendante des vaches;
+l'entretien n'a rien encore de général.
+
+Mais six heures ont sonné à la cloche fêlée du beffroi. Le vieux
+Simonnet, maître du pressoir, a récité dévotement les versets de
+l'angélus. Un silence de quelques minutes s'est fait, pendant
+lequel tout le monde a prié.
+
+Quand ce silence eut duré suffisamment à son gré, dame Goton fit
+un signe de croix final et secoua les cendres de sa pipe avec
+précaution.
+
+--Les jours s'en vont petissant! dit-elle.
+
+Chacun reconnut implicitement la justesse infinie de cette
+observation.
+
+--Vienne la fin du mois, poursuivit la vieille femme de charge,
+et nous aurons la résine allumée pour dire l'angélus le matin et
+le soir.
+
+--Ça, c'est la vérité! appuya Simonnet.
+
+Et tous répétèrent avec conviction:
+
+--Les jours s'en vont petissant, c'est la vérité!
+
+Dame Goton savoura un instant l'approbation générale.
+
+--Maître Simonnet, reprit-elle ensuite, si c'est un effet de
+votre complaisance, passez-moi le pichet; ma pauvre langue brûle.
+
+Au lieu d'un pichet, on en passa dix, et tout le monde s'abreuva
+copieusement.
+
+--Fameux et droit en goût! s'écria la vieille femme en promenant
+voluptueusement sa langue sur ses lèvres après avoir bu; tout ce
+qu'on peut demander, c'est que le cidre de l'automne qui vient
+vaille celui de l'autre année, pas vrai?
+
+C'était là encore une de ces propositions dont le succès n'est
+point douteux. Tout le monde répondit affirmativement, et le
+maître du pressoir but un second coup pour prouver la sincérité de
+son opinion.
+
+--Quant à ce qui est de l'an prochain, dit-il, on ne sait pas ce
+qu'on ne sait pas. Il cherra bien du bois mort dans la forêt d'ici
+l'autre automne; d'ici l'autre automne, bien de l'eau passera sous
+le pont de Noyal, et notre monsieur dit que le temps qui court est
+un temps de péril.
+
+Renée cessa de causer avec Yvon et releva la tête avec inquiétude.
+
+--Est-ce qu'on craint une attaque des Loups? murmura-t-elle.
+
+À cette question, on eût pu voir le charbonnier fermer à demi les
+yeux et jeter à la ronde un fugitif regard.
+
+--Les Loups! répéta Simon net en frappant son poing sur la table.
+Si j'étais seulement dans la peau de M. le lieutenant du roi, on
+ne les craindrait pas longtemps, les maudits brigands! Dire qu'ils
+ont brûlé mon beau pressoir de Bouëxis-en-Forêt!
+
+--Volé mes vaches! ajouta la trayeuse.
+
+--Dévasté mon chenil! dit Yvon.
+
+--Braconné plus de gibier que n'en chasse en trois ans notre
+monsieur! s'exclama le garde.
+
+--Tué mes poules!
+
+--Foulé mes guérets!
+
+--Brisé mes espaliers! crièrent en choeur les divers
+fonctionnaires de La Tremlays.
+
+La dame Goton bourrait gravement sa pipe et ne disait rien, Pelo
+Rouan, le charbonnier, semblait dormir, adossé contre la paroi de
+la cheminée.
+
+--Oh! les maudits brigands! reprit le choeur au milieu duquel on
+distinguait la voix flûtée et suraiguë de la fille de chambre.
+
+Goton alluma sa pipe et lança trois redoutables bouffées.
+
+--Il y a vingt ans, murmura-t-elle, le maître de La Tremlays
+s'appelait M. Nicolas. Ceux que vous nommez les Loups étaient des
+agneaux alors. C'est la misère qui a aiguisé leurs dents.
+
+Un murmure désapprobateur suivit ces paroles.
+
+--Les Treml étaient de bons maîtres, dit Simonnet avec le même
+embarras qu'aurait un vieux courtisan parlant d'un roi déchu au
+sein d'une cour nouvelle, on ne peut pas dire le contraire; mais
+les Loups sont des bandits, et il n'y a que vous, dame Goton, pour
+prendre leur défense.
+
+Un imperceptible sourire plissa les lèvres de Pelo Rouan. La
+vieille releva sa tête chenue avec dignité.
+
+--Maître Simonnet, répondit-elle, je ne défends point les Loups,
+qui savent bien se défendre eux-mêmes. Je dis que ce sont des
+Bretons, voilà tout, et que certaines gens sont plus vaillants au
+coin du feu que sous le couvert!
+
+Le sourire du charbonnier se renforça et les serviteurs du château
+restèrent penauds sous cette accusation de couardise faite ainsi à
+brûle-pourpoint.
+
+--Patience! Patience! dit enfin Simonnet. Il doit nous arriver de
+Paris un brave officier du roi pour prendre le commandement des
+sergents de Rennes et protéger le passage des deniers de l'impôt à
+travers la forêt. Ces Loups damnés ont tué le dernier capitaine.
+
+--Gare au nouveau! interrompit dame Goton.
+
+--On dirait que vous souhaitez un malheur! s'écria aigrement
+Renée la fille de chambre.
+
+--Ma mie, répondit Goton avec autorité, je suis vieille et je
+regrette l'ancien temps où nos dames ne prenaient point pour
+chambrières des mijaurées de Normandie. Laissez les Bretons
+répondre aux Bretons!
+
+Renée devint rouge et ne parla plus. La conversation allait mourir
+ou changer d'objet, lorsque Pelo Rouan, qui avait sans doute des
+raisons pour cela frotta ses yeux comme un homme qui s'éveille et
+dit:
+
+--Ai-je rêvé, maître Simonnet? n'avez-vous point dit que nous
+allons avoir un nouveau capitaine pour mettre à la raison les
+Loups que le ciel confond?
+
+--J'ai dit cela mon homme, et c'est la vérité. Tant que les Loups
+n'ont fait que piller M. de Vaunoy, la cour de Paris n'y a point
+vu de mal, mais les hardis brigands sont allés, comme chacun sait,
+jusqu'à Rennes, attaquer en plein jour l'hôtel de M. l'intendant.
+Ils interceptent l'impôt.
+
+--Quel dommage! interrompit l'incorrigible Goton qui renforça son
+sarcastique sourire. Voler le roi!
+
+--Ce sont de fiers gueux! dit Pelo Rouan avec simplicité; mais
+savez-vous quand arrive cet officier du roi dont vous parlez,
+maître Simonnet?
+
+--On l'attend mon homme.
+
+Pelo Rouan se leva, prit son pichet qu'il porta à ses lèvres et
+dit avec une bonhomie où la vieille Goton crut découvrir une
+pointe de raillerie:
+
+--À la santé du nouveau capitaine!
+
+--À sa santé! répondirent les serviteurs de La Tremlays.
+
+
+
+XI
+Fleur-des-Genêts
+
+Pelo Rouan, avant de poser son pichet sur la table, ajouta, comme
+complément de son toast:
+
+--Et à la confusion du Loup Blanc et de ses louveteaux.
+
+--À la bonne heure! dit la vieille Goton lorsque chacun eut
+applaudi à ce souhait charitable; Pelo Rouan est un pauvre homme
+de la forêt. Il y a pour lui courage à maudire tout haut le Loup
+Blanc, qui est fort et puissant, et dont mille bras exécutent les
+ordres car tout à l'heure il va prendre son bâton de houx et
+affronter la nuit qui est le domaine des Loups: à la bonne heure!
+Je ne veux point de mal à Pelo Rouan.
+
+--Merci, dame! prononça lentement le charbonnier; moi, je vous
+veux du bien.
+
+C'était un homme étrange que ce Pelo Rouan. Pendant qu'il parlait
+ainsi, son regard fixe couvait Goton, et la ligne rouge de ses
+paupières clignotait à la lumière du feu.
+
+Il y avait dans ce regard une gratitude plus grande que ne le
+méritait à coup sûr l'observation de la vieille femme de charge.
+
+Du reste, et nous devons le dire tout d'abord, la plupart des
+actions de cet homme étaient difficiles à expliquer. On croyait
+deviner chez lui parfois une marche lente et systématique vers un
+but mystérieux, mais on ne tardait pas à perdre sa trace, et
+l'espionnage le plus fin comme le plus obstiné eût été dérouté par
+sa conduite.
+
+Nul ne songeait d'ailleurs à l'espionner. À quoi bon l'eût-on
+fait? Ses fréquentes visites à la maison de M. de Vaunoy, ennemi
+personnel et acharné des Loups, éloignaient toute idée de
+connivence avec ces derniers, et cette connivence seule aurait pu
+donner quelque force à un homme si bas placé dans l'échelle
+sociale.
+
+Il y avait quinze ou seize ans que Pelo (Pierre) Rouan était venu
+s'établir dans la forêt de Rennes. Il avait amené avec lui une
+petite fille au berceau qu'il appelait Marie. Solitaire d'habitude
+et paraissant fuir la société de ses pareils, il s'était bâti une
+loge à l'endroit le plus désert de la forêt, avait creusé un four
+souterrain et faisait depuis lors ce qu'il fallait de charbon pour
+soutenir son existence et celle de sa fille.
+
+Marie avait pris la taille d'une femme. En grandissant, elle était
+devenue bien belle, mais elle l'ignorait. Beaucoup prétendront que
+ces derniers mots renferment une impossibilité flagrante: nous
+soutenons néanmoins notre dire.
+
+Marie, enfant de la solitude, n'avait de hardiesse que contre le
+danger. La vue de l'homme la troublait et l'effrayait. Lorsque la
+trompe de chasse criait dans les allées, Marie faisait comme les
+biches; elle se cachait dans les buissons.
+
+Jamais elle ne mettait de bouquets dans un panier verni pour les
+porter au château, avec des pommes, des oeufs et de la crème,
+comme cela se pratique de nos jours au théâtre de l'Opéra-Comique.
+Elle ne dansait ni _sur la fougère_ ni même _sous la coudrette_;
+en un mot, ce n'était en aucune façon une rosière de
+Mme de Genlis, se mirant dans le cristal des fontaines, ni une
+ingénue de M. Marmontel, raisonnant l'Être suprême, la nature et
+le reste. Ces braves poètes n'ont jamais vu la campagne qu'à
+Courbevoie!
+
+C'était une fille de la forêt, simple et pure, demi-sauvage, mais
+portant en elle le germe de tout ce qui est noble, gracieux,
+poétique et bon.
+
+Elle aimait à prier Dieu, car une foi profonde remplissait cette
+âme angélique qui ne soupçonnait pas le mal.
+
+L'expression générale de son visage était un mélange d'exquise
+gentillesse et de sensibilité exaltée. Elle avait de grands yeux
+bleus pensifs et doux, dont le sourire échauffait l'âme comme un
+rayon de soleil. Sa joue pâle l'encadrait d'un double flot de
+boucles dorées, qui ondoyaient à chaque mouvement de sa tête et se
+jouaient sur ses épaules modestement couvertes. La nuance de cette
+chevelure eût embarrassé un peintre, parce que les couleurs dont
+peut disposer l'art humain sont parfois impuissantes. Cette
+nuance, dans un tableau, semblerait terne; ses candides reflets
+affadiraient le regard; elle ne repousserait point assez la teinte
+de la peau.
+
+Mais cela prouve seulement que l'homme n'a su dérober que la
+moitié de la palette céleste. Chez Marie, c'était un charme de
+plus: ses traits fins, mais hardiment modelés, apparaissaient
+suaves et comme voilés sous cette indécise auréole. Cela faisait
+l'effet de ce nuage mystique, aux rayons naïvement adoucis, que
+les peintres du Moyen Âge donnaient pour ornement au front divin
+de la Mère de Dieu.
+
+Marie était sauvage comme son père. Lorsqu'elle ne restait point
+dans la loge, occupée à tresser des paniers de chèvrefeuille que
+Pelo Rouan vendait aux foires de Saint-Aubin-du-Cormier, Marie
+errait, seule et rêveuse, dans les sentiers perdus de la forêt.
+
+Souvent le voyageur s'arrêtait pour écouter une voix pure, et
+semblable à la voix des anges, qui chantait la complainte d'Arthur
+de Bretagne, dont nous avons parlé dans la première partie de ce
+récit. Ceux qui se souvenaient du pauvre Jean Blanc songeaient à
+lui en entendant son refrain favori; la plupart savouraient la
+musique sans évoquer la mémoire de l'albinos, car bien d'autres
+que lui répétaient ce refrain qui berce les enfants dans toutes
+les loges du pays de Rennes.
+
+Du reste, on entendait toujours Marie comme on écoute le
+rossignol, sans la voir. Dès qu'elle apercevait un étranger, son
+instinct de timidité farouche la portait à fuir. On voyait le
+taillis s'agiter comme au passage d'un faon, puis plus rien. Marie
+était alerte et vive. On eût couru longtemps pour l'atteindre.
+
+Quelques-uns cependant l'avaient vue et le bruit de sa beauté sans
+rivale s'était répandu dans le pays. On fut du temps avant de
+savoir son nom, car Pelo Rouan ne souffrait guère de questions,
+surtout lorsqu'il s'agissait de sa fille, et Marie devenait muette
+dès qu'un homme lui adressait la parole. À cause de cette
+ignorance, et par un reste de cette chevaleresque poésie qui a
+fleuri si longtemps sur la terre de Bretagne, on choisissait pour
+désigner Marie les noms des plus charmantes fleurs.
+
+Les jeunes gens de la forêt parlaient d'elle d'autant plus souvent
+que son existence était plus mystérieuse. À la longue, la coutume
+effeuilla cette guirlande de jolis sobriquets. Un seul resta, qui
+faisait allusion à la couleur des cheveux de Marie:
+
+On l'appela _Fleur-des-Genêts_.
+
+Pelo Rouan laissait à sa fille une liberté entière, dont celle-ci
+usait tout naturellement et comme on respire sans savoir qu'il en
+pût être autrement. D'ailleurs, le charbonnier, quand même il
+l'aurait voulu, n'aurait point pu surveiller fort attentivement la
+jeune fille, car il faisait de longues et fréquentes absences.
+
+Le motif de ces absences était un secret, même pour Marie.
+
+Parfois, durant des semaines, le four de Pelo Rouan restait froid,
+mais quand il revenait, il travaillait le double et réparait le
+temps perdu.
+
+Personne n'était admis dans la loge. On venait chercher Pelo Rouan
+de temps en temps la nuit. Dans ces circonstances, ceux qui
+avaient besoin du charbonnier pour des causes que nous ne saurions
+dire, frappaient à la porte d'une certaine façon.
+
+Pelo sortait alors; Marie, habituée à ce manège, ne prenait pas
+garde.
+
+Un jour, pourtant, un étranger avait franchi le seuil de la loge
+inhospitalière: il soutenait les pas de Fleur-des-Genêts bien
+chancelante et bien effrayée, parce que des soudards de France qui
+venaient de Paris et allaient à Rennes l'avaient poursuivie dans
+les futaies. Son compagnon était un loyal jeune homme au visage
+doux et bon. Il l'avait protégée. Sa première pensée fut de
+remercier Dieu du plus profond de son coeur, en même temps qu'elle
+lui adressait une fervente prière pour son sauveur.
+
+Depuis ce jour, quand Fleur-des-Genêts rencontrait l'étranger,
+elle allait à lui sans frayeur et ils échangeaient quelques mots
+purs et naïfs comme l'entretien de deux enfants.
+
+Puis l'étranger partit, laissant son souvenir dans le coeur de
+Marie. Les gens de la forêt la rencontrèrent de nouveau dans les
+taillis. Elle allait lentement, la tête penchée, et chantait bien
+mélancoliquement la complainte d'Arthur de Bretagne.
+
+Pelo Rouan ne l'interrogeait point parce qu'il connaissait la
+cause de sa tristesse.
+
+Cependant la veillée continuait dans la cuisine du château de La
+Tremlays. Après avoir porté la santé qui ouvre ce chapitre, Pelo
+prit son bâton de houx, comme l'avait annoncé la vieille femme de
+charge; mais au lieu de partir, il secoua lentement sa pipe et se
+planta, le dos au feu, en face de maître Simonnet.
+
+--Et sait-on son nom? dit-il en jouant l'indifférence.
+
+--Le nom de qui?
+
+--Du nouveau capitaine.
+
+--Notre monsieur le sait peut-être, répondit Simonnet.
+
+--Au fait, ce doit être un bon serviteur du roi, c'est le
+principal. Il logera au château?
+
+--Ou chez l'intendant royal.
+
+Pelo Rouan sembla hésiter au moment de faire une nouvelle
+question.
+
+--C'est juste, dit-il enfin, c'est à qui recevra ce brave
+officier et les bons soldats de la maréchaussée.
+
+À ces mots, il se dirigea vers la porte. En passant auprès d'Yvon,
+il lui serra furtivement la main et adressa à Corentin un regard
+d'intelligence.
+
+--Bonsoir, maître Simonnet et toute la maisonnée! dit-il.
+
+Comme il mettait la main sur le loquet, un fort coup de marteau
+retentit frappé à la porte extérieure. Pelo resta.
+
+Quelques minutes après, deux hommes, enveloppés de manteaux,
+furent introduits. Les larges bords de leurs feutres cachaient
+presque entièrement leurs visages. Cependant, à un mouvement que
+fit l'un d'eux, la lumière du foyer vint éclairer partiellement
+ses traits.
+
+Pelo Rouan recula à son aspect, et, au lieu de sortir, il se
+glissa prestement dans une embrasure.
+
+
+
+XII
+Dans la forêt
+
+Les nouveaux venus étaient tous deux de haute taille et
+d'apparence robuste. Celui dont Pelo Rouan avait aperçu la figure
+était dans toute la force de la jeunesse, beau visage et
+merveilleusement tourné. L'autre avait sous son feutre une
+chevelure grise, et plus de soixante ans sur les épaules.
+
+--Qui que vous soyez, dit Simonnet employant la digne formule
+armoricaine, vous êtes les bienvenus. Que demandez-vous?
+
+Le plus jeune des deux étrangers rejeta son manteau sur le coude
+et montra l'uniforme de capitaine des soldats de la maréchaussée.
+
+--Je veux parler à M. Hervé de Vaunoy, répondit-il.
+
+--Le nouveau capitaine! chuchotèrent les serviteurs de La
+Tremlays.
+
+Renée, la servante normande de Mlle Alix, arrangea aussitôt les
+plis de sa robe; les autres femmes, moins bien apprises, se
+bornèrent à rougir immodérément.
+
+Quant à Pelo Rouan, il gagna la porte sans bruit, après avoir
+échangé un second regard d'intelligence avec Yvon et Corentin.
+
+--Ah! c'est lui qui est le nouveau capitaine? murmura-t-il
+lentement d'un air pensif.
+
+Puis il s'enfonça dans les sentiers de la forêt.
+
+Maître Simonnet prit un maintien grave et solennel, pour remplir
+convenablement son office d'introducteur aux lieu et place de
+maître Alain, le majordome, qui se faisait vieux et dormait
+d'ordinaire à cette heure, ivre d'eau-de-vie.
+
+Il mit le bonnet à la main et précéda les nouveaux venus dans le
+salon de réception où se tenaient Hervé de Vaunoy et sa famille.
+
+Pendant qu'il traverse le vestibule et la grande salle, nous
+rétrograderons de quelques heures et nous prendrons nos deux
+étrangers au moment où ils quittent la bonne ville de Vitré pour
+entrer dans la forêt. Outre que c'est un moyen fort simple de
+faire leur connaissance, nous assisterons ainsi avec eux à
+quelques petits incidents qu'il nous importe de ne point passer
+sous silence.
+
+Comme le lecteur a pu le conjecturer, le vieillard à barbe grise
+remplissait auprès du jeune capitaine l'office du valet. C'était
+un homme à visage honnête et austère; sa taille légèrement voûtée
+annonçait seule la fatigue ou la souffrance, car son beau front
+restait sans rides et son regard serein exprimait la tranquillité
+d'âme la plus parfaite.
+
+Quant au capitaine, il y avait sous sa fine moustache noire
+retroussée un sourire insouciant et fin; dans ses yeux, une
+hardiesse indomptable, une gaieté franche et comme un reflet de
+cordiale loyauté. On eût trouvé difficilement une taille plus
+élégante que la sienne, une pose plus gaillarde sur son cheval
+isabelle, et une plus gracieuse façon de porter son belliqueux
+uniforme. Il avait de vingt-cinq à vingt-sept ans.
+
+Le valet s'appelait Jude Leker; le maître avait nom Didier tout
+court.
+
+Le bon écuyer de Nicolas Treml n'avait point changé beaucoup au
+long de ces vingt années. La souffrance avait glissé sur son coeur
+comme le temps sur la dure peau de son visage. Il se tenait encore
+ferme sur son cheval, et il n'eût point fait bon recevoir un coup
+de la rapière plus moderne qui avait remplacé sa longue épée à
+garde de fer.
+
+Il pouvait être deux heures après midi quand Didier et Jude
+dépassèrent les premiers arbres de la forêt. Le pâle soleil
+d'automne se jouait dans le feuillage jaunissant, et le sabot des
+chevaux s'enfonçait à chaque pas dans la molle litière que
+novembre étend au pied des arbres. Jude semblait respirer avec
+délices une atmosphère connue; il saluait chaque vieux tronc d'un
+regard ami et presque filial. Il y avait vingt ans que Jude
+n'avait vu la forêt de Rennes.
+
+Tout en marchant, le maître et le serviteur poursuivaient une
+conversation commencée.
+
+--C'était, ma foi! un vaillant vieillard que ce M. Nicolas!
+s'écria Didier interrompant un long récit que lui faisait Jude;
+j'aime son gant de buffle qui pesait une livre, et j'aurais voulu
+voir la pauvre mine que dut faire M. le Régent.
+
+--Le Régent nous mit à la Bastille! répondit Jude avec un soupir.
+
+--C'était, en conscience, le moins qu'il pût faire, mon garçon!
+
+--Nicolas Treml, que Dieu sauve son âme! était déjà bien vieux,
+et puis il pensait sans cesse à l'enfant.
+
+--Quel enfant? interrompit Didier.
+
+--Georges Treml, qui doit être, à l'heure qu'il est, un hardi
+soldat, s'il a gardé dans ses veines une goutte du bon sang de ses
+pères.
+
+L'histoire languissait. Didier bâilla. Jude poursuivit:
+
+--Il pensait donc à l'enfant qui était au pays sans protecteur et
+sans appui. Vieillesse et chagrin, c'est trop à la fois, mon jeune
+monsieur et pourtant Nicolas Treml mit longtemps à mourir! Il
+descendit en terre, voici trois ans passés, et me légua le petit
+M. Georges.
+
+--Et qu'est devenu ce Georges?
+
+--Dieu le sait! Moi, je fus mis en liberté deux ans après la mort
+de mon maître. Je n'avais point d'argent, et si la Providence ne
+m'eût pas envoyé sur votre chemin au moment où vous cherchiez un
+valet pour le voyage, je ne sais comment j'aurais regagné la
+Bretagne. Ma chère, ma noble Bretagne! répéta Jude avec des larmes
+de joie dans les yeux.
+
+Didier s'arrêta et lui tendit la main.
+
+--Tu es un honnête coeur, mon garçon, dit-il; je t'aime pour ton
+attachement au souvenir de ton vieux maître, et pour l'amour que
+tu as gardé à ton pays. Si tu veux, tu ne me quitteras plus.
+
+Jude toucha respectueusement la main que lui offrait le capitaine.
+
+--Je le voudrais, murmura-t-il en secouant la tête, sur ma
+parole, je le voudrais, car il y a en vous quelque chose qui
+rappelle la franche loyauté de Treml. Mais je suis à l'enfant et
+je suis breton: ne m'avez-vous point dit que vous venez pour
+anéantir les derniers restes de la résistance bretonne?
+
+--Si fait! quelques centaines de fous furieux. Quand la rébellion
+se sent faible, vois-tu, elle tourne au brigandage: je viens pour
+punir des bandits.
+
+Jude réprima un geste de colère.
+
+--De mon temps, murmura-t-il, messieurs de la Frérie bretonne ne
+méritaient point ce nom.
+
+--C'est vrai: ceux dont tu parles n'étaient que des maniaques
+entêtés; mais les _Frères bretons_ sont devenus les _Loups_.
+
+--Les Loups? répéta Jude sans comprendre.
+
+--Ils ont eux-mêmes choisi ce sauvage sobriquet. Ce n'est pas la
+Bretagne, ce sont les Loups que je viens combattre de par l'ordre
+du roi.
+
+Jude ne fut probablement point persuadé par cette subtile
+distinction car il se borna à répondre:
+
+--Je ne sais pas ce que font les Loups, mais ils sont bretons, et
+vous êtes français!
+
+--N'en parlons plus! s'écria gaiement le capitaine. Quant à la
+question de savoir si je suis français ou non, c'est plus que je
+ne puis dire. Bois un coup, mon garçon!
+
+Il tendit sa gourde de voyage à Jude qui, cette fois, n'eut aucune
+objection à soulever.
+
+--Et maintenant, reprit le capitaine, orientons-nous: voici un
+sentier qui doit mener à Saint-Aubin-du-Cormier.
+
+--C'est ma route, répondit Jude, et nous allons nous séparer...,
+car vous allez à Rennes, je pense?
+
+--Je vais au château de La Tremlays.
+
+Jude devint pensif.
+
+--Vous êtes déjà venu dans le pays, dit-il après un silence, car
+vous le connaissez aussi bien que moi. Peut-être n'est-ce pas la
+première fois que vous allez au château de La Tremlays?
+
+--Peut-être, répéta le capitaine qui sembla éviter une réponse
+plus catégorique.
+
+--Si vous y êtes allé, continua Jude dont tous les traits
+exprimaient une curiosité puissante, vous avez dû voir un jeune
+homme..., un beau jeune homme: l'héritier de ces nobles domaines,
+l'unique rejeton d'une race qui est vieille comme la Bretagne!
+
+--Tu le nommes?
+
+--Georges Treml.
+
+Ce fut au tour du capitaine de s'étonner. Pour la première fois,
+il rapprocha ce nom de Treml de celui du château, et il comprit
+que le vieux gentilhomme, dont il venait d'entendre la
+chevaleresque histoire, était l'ancien maître de La Tremlays.
+
+--Je n'ai jamais vu ce jeune homme, répondit-il.
+
+
+
+XIII
+Le capitaine Didier
+
+Jude demeura un instant comme atterré.
+
+--Mon Dieu! pensait-il, qu'ont-ils fait de notre petit monsieur?
+
+Le capitaine était devenu rêveur. Peut-être connaissait-il assez
+M. de Vaunoy pour qu'un doute s'élevât dans son esprit touchant le
+sort de l'héritier de Treml.
+
+--Ma tâche est tracée, reprit Jude; je la remplirai, monsieur,
+ajouta-t-il d'une voix que son émotion rendait solennelle; je vous
+adjure, par votre titre de gentilhomme, de me prêter votre aide.
+
+Un triste sourire vint à la lèvre du capitaine.
+
+--Gentilhomme! dit-il.
+
+--Par votre mère!... voulut continuer Jude.
+
+--Ma mère! dit encore le capitaine. Allons, mon garçon, tu tombes
+mal. Que viens-tu me parler de titres et de mère?... Mais je suis
+officier du roi, et cela vaut noblesse: tu auras mon aide, pour
+l'amour de Dieu.
+
+--Merci! merci! s'écria Jude. En revanche, moi, je suis à vous,
+monsieur; à vous de tout coeur et tant qu'il vous plaira.
+Maintenant, veuillez vous détourner quelque peu de votre route;
+nous reviendrons ensemble au château.
+
+Le capitaine suivit Jude aussitôt. Ils marchèrent un quart d'heure
+le long du chemin qui mène au bourg de Saint-Aubin-du-Cormier,
+puis Jude, tournant à gauche, s'enfonça dans un épais taillis. Au
+bout d'une centaine de pas, Didier arrêta son cheval.
+
+--Où me mènes-tu? demanda-t-il.
+
+--Au lieu où Nicolas Treml, mon maître, partant pour la cour de
+Paris, a enfoui l'espoir et la fortune de sa race.
+
+--Tu as grande confiance en moi?
+
+Jude hésita un instant.
+
+--Je vous confierais ma vie, dit-il enfin, mais le trésor de
+Treml n'est point à moi. Vous avez raison: mieux vaut que je sois
+seul à garder ce secret.
+
+--Et mieux vaut, ajouta Didier, que je ne m'enfonce point trop
+dans ce fourré, au-delà duquel est la retraite des Loups. Ils
+pourraient me mordre, mon garçon. Va, tu me retrouveras ici.
+
+Jude descendit de cheval et s'engagea, à pied, dans l'épais
+taillis où nous avons vu autrefois cheminer Nicolas Treml
+lorsqu'il portait en poche l'acte signé par son cousin Hervé de
+Vaunoy.
+
+Resté seul, le jeune capitaine mit aussi pied à terre, s'étendit
+sur le gazon et donna son âme à la rêverie. Ses méditations furent
+douces. Officier de fortune et parvenu, son mérite aidant, à un
+poste que ses pareils n'atteignaient point avant d'avoir vu
+blanchir leur moustache et tomber leurs cheveux, il avait
+désormais devant lui un avenir couleur de rose. Sa mission en
+Bretagne n'était pas sans importance, et il espérait réduire
+aisément cette poignée d'hommes intrépides, mais simples et
+grossiers, qui s'opposaient encore à la levée de l'impôt,
+molestaient les sujets soumis au roi et poussaient parfois leur
+insolente audace jusqu'à mettre la main sur les fonds du
+gouvernement.
+
+À part cet intérêt politique, son arrivée dans le pays de Rennes
+avait pour lui un intérêt particulier, dont nous ne ferons point
+mystère au lecteur. Ce n'était pas la première fois que Didier
+venait en Bretagne. L'année précédente, il avait passé six mois à
+Rennes, en qualité de gentilhomme[2] de M. le comte de Toulouse,
+gouverneur de la province, lequel l'avait fait entrer depuis dans
+les gardes-françaises, d'où il était sorti avec son grade actuel.
+
+Beau de visage et de tournure, prompt à l'amitié, mais étourdi et
+léger, il avait été bien près, une fois, de choisir la compagne de
+sa vie.
+
+Pendant son séjour à Rennes, dans la maison du prince gouverneur,
+il avait été de pair à compagnon avec les fils des premières
+familles de la province. Il était de toutes les fêtes de messieurs
+des États, et dans ce monde des gens du roi, sa position lui
+attirait une faveur à laquelle ne nuisait point sa bonne mine.
+
+À cette époque, la reine des salons dans la capitale bretonne
+était Mlle Alix de Vaunoy de La Tremlays, noble créature dont le
+charmant visage était moins parfait que l'esprit, et dont l'esprit
+ne valait point encore le coeur. Didier l'avait vue au palais même
+du prince gouverneur qui, pendant son séjour dans la province,
+tenait une véritable cour. Il s'était senti attiré vers elle.
+
+Alix, de son côté, n'avait point dissimulé le plaisir que lui
+causait cette recherche. Le monde avait remarqué leur naissante et
+mutuelle sympathie.
+
+M. de Vaunoy seul semblait ne s'en point apercevoir ou y prêter
+volontairement les mains, ce qui surprenait fort chacun.
+
+On savait, en effet, que Vaunoy avait pour l'établissement de sa
+fille unique des prétentions fort élevées, et qui ne s'attaquaient
+à rien moins qu'à M. de Béchameil, marquis de Nointel, intendant
+royal de l'impôt et l'un des plus opulents financiers qui fussent
+alors en Europe.
+
+Nonobstant cela, Vaunoy, qui avait d'abord regardé le jeune
+officier de fortune avec un dédain tout particulier, l'attira
+bientôt chez lui et lui fit fête tout autant qu'aux héritiers des
+plus puissantes maisons.
+
+Si ce n'eût point été là une circonstance positivement
+insignifiante pour le public, on aurait pu remarquer que ce
+changement avait coïncidé avec l'acquisition que fit Vaunoy d'un
+certain Lapierre, valet du prince gouverneur.
+
+Mais il n'était point probable, en vérité, que cette révolution
+d'antichambre eût pu influer en rien sur la conduite ultérieure du
+riche maître de La Tremlays.
+
+Quoi qu'il en soit, un soir que Didier sortait de l'hôtel de
+Vaunoy, le coeur tout plein d'espérance, il fut attaqué dans la
+rue par trois estafiers qui le poussèrent rudement. Il n'avait que
+son épée de bal, mais il s'en servit comme il faut; les trois
+estafiers en furent pour leurs peines et les horions qu'ils
+reçurent.
+
+Didier, blessé, rentra au palais du gouvernement; l'affaire n'eut
+point de suite, parce que le comte de Toulouse quitta Rennes
+quelques jours après.
+
+Mais ce n'était pas là le seul souvenir du capitaine Didier. Il en
+avait un autre beaucoup plus humble, qui restait plus avant peut-être
+dans son coeur. C'était une blonde fille de la forêt dont nous
+avons déjà prononcé le nom.
+
+En ce moment encore, couché sur l'herbe et bercé par ses
+méditations, il ne songeait point à Mlle de Vaunoy, et c'était la
+pure et gracieuse image de Fleur-des-Genêts qui souriait au fond
+de sa pensée.
+
+Il rêvait, et ne s'en rendait point compte, à cette douce et
+chaste tendresse qui avait embelli quelques jours de sa vie quand
+il était encore presque adolescent. Les Loups, l'impôt, la
+bataille prochaine, rien de tout cela pour lui n'existait en ce
+moment. Les arbres de la vieille forêt lui parlaient de sa vision
+d'autrefois.
+
+--Si elle venait! murmura-t-il en glissant son regard dans les
+sombres profondeurs des taillis.
+
+Ce qui pouvait lui venir le plus probablement, c'était la balle de
+quelque Loup, car il avait jeté sous lui son manteau, et les
+broderies de son uniforme brillaient maintenant sans voile.
+
+Mais il y a un Dieu pour les capitaines qui rêvent. Une voix douce
+et lointaine encore sembla répondre à son aspiration. Il tendit
+l'oreille. La voix approchait. Elle chantait la complainte
+d'Arthur de Bretagne.
+
+Didier écoutait avec délices cette voix et cette mélodie connues.
+À mesure que la voix approchait, les paroles devenaient plus
+distinctes. Fleur-des-Genêts chantait ce passage de la complainte
+populaire où Constance de Bretagne commence à désespérer de revoir
+son malheureux fils. Nous traduisons le patois des paysans
+d'Ille-et-Vilaine.
+
+Marie disait:
+
+_Elle attendait, car pauvre mère
+Longtemps espère,
+Elle attendait, le coeur marri,
+Son fils chéri.
+Elle mettait son âme entière
+Dans sa prière
+Et disait: «Rends-moi mon enfant!
+Dieu tout-puissant!»_
+
+Marie n'était plus qu'à quelques pas de Didier, mais ils ne se
+voyaient point encore, tant le taillis était épais. Le capitaine
+retenait son souffle.
+
+Marie poursuivit, répétant, suivant l'usage, les deux derniers
+vers en guise de refrain:
+
+_Et disait: «Rends-moi mon enfant!
+Dieu tout-puissant!
+Arthur! Arthur! Hélas! absence
+Brise espérance
+Le faible est au pouvoir du fort
+Jusqu'à la mort!»_
+
+Le caractère de ce chant est une mélancolie tendre et si profonde
+que le ménétrier qui le dit à un rustique auditoire est certain
+d'avance d'un succès de larmes. Il semblait que la pauvre Marie
+rapportât à elle-même le sens des deux derniers vers, car le chant
+tomba de ses lèvres comme un harmonieux gémissement.
+
+--Fleur-des-Genêts! murmura Didier.
+
+Elle entendit et perça d'un bond le fourré.
+
+Lorsqu'elle aperçut enfin le capitaine, ses genoux fléchirent;
+elle s'affaissa sur elle-même en levant ses grands yeux au ciel,
+et son coeur s'élança vers Dieu.
+
+Cette âme candide et virginale ignorait les artifices du mensonge;
+elle lui raconta ses craintes et ses espérances et combien elle
+avait prié pour son retour; ainsi se prolongea longtemps, avec
+tout le charme et la naïveté de l'innocence, cet entretien
+touchant qui devait avoir une influence décisive sur leur
+destinée.
+
+
+
+XIV
+Où le Loup Blanc montre le bout de son museau
+
+Pendant cela, Jude Leker essayait de trouver son chemin dans le
+taillis. Il eut d'abord grand'peine à s'orienter, car nul sentier
+ne traversait l'épaisseur du fourré; mais au bout d'une centaine
+de pas, il vit avec surprise qu'une multitude de petites routes se
+croisaient en tous sens et semblaient néanmoins converger vers un
+centre commun.
+
+Il suivit un de ces sentiers, et arriva bientôt au bord de ce
+sauvage ravin que nous connaissons déjà sous le nom de la
+_Fosse-aux-Loups_.
+
+À part ces routes qui n'existaient point autrefois et qui
+annonçaient très positivement le voisinage d'un lieu de réunion où
+de nombreux habitués se rendaient de différents côtés, rien
+n'était changé dans le sombre aspect du paysage. Le même silence
+régnait autour de la même solitude.
+
+Jude descendit les bords du ravin en se retenant aux branches et
+atteignit le fond où s'élevait le chêne creux. La physionomie du
+bon écuyer était triste et grave. Il songeait sans doute que la
+dernière fois qu'il avait visité ce lieu, c'était en compagnie de
+son maître défunt.
+
+Il songeait aussi que le creux du chêne pouvait avoir été
+dépositaire infidèle. Or la fortune de Treml avait été mise tout
+entière entre ces noueuses racines qui déchiraient le sol.
+
+Avant de pénétrer dans l'intérieur de l'arbre, Jude examina les
+alentours avec soin; il fouilla du regard chaque buisson, chaque
+touffe de bruyère, et dut se convaincre qu'il était bien seul.
+
+Cet examen lui fit découvrir, derrière l'une des tours en ruine,
+un petit monceau de décombres, à la place où s'élevait jadis la
+cabane de Mathieu Blanc.
+
+--C'étaient de bons serviteurs de Treml, murmura-t-il en se
+découvrant, que Dieu ait leur âme!
+
+Dans l'intérieur de l'arbre, il trouva quelques débris de cercles,
+et presque tous les ustensiles de Jean Blanc, mais rouillés et
+dans un état qui ne permettait point de croire qu'on s'en fût
+servi depuis peu.
+
+Jude prit une pioche et se mit aussitôt en besogne.
+
+Pendant qu'il travaillait, un imperceptible mouvement se fit dans
+les buissons et deux têtes d'hommes, masqués à l'aide d'un carré
+de peau de loup, se montrèrent.
+
+Une troisième tête, masquée de blanc, sortit au même instant d'une
+haute touffe d'ajoncs qui touchait presque le chêne où travaillait
+Jude.
+
+Les trois hommes, porteurs de ce déguisement étrange, échangèrent
+rapidement un signe d'intelligence.
+
+Le signe du masque blanc fut un ordre, sans doute, car les deux
+autres rentrèrent immédiatement dans leurs cachettes.
+
+Le masque blanc se coucha sans bruit à plat ventre et se mit à
+ramper vers l'arbre. Il franchit lentement la distance qui l'en
+séparait, puis il se dressa de manière à fourrer sa tête dans
+l'une des ouvertures que le temps avait pratiquées au tronc creux
+du vieux chêne.
+
+Son masque le gênait pour voir; il l'arracha et découvrit un
+visage tout noirci de charbon et de fumée: le visage de Pelo
+Rouan, le charbonnier.
+
+Jude travaillait toujours et ne se doutait point qu'un regard
+curieux suivait chacun de ses mouvements.
+
+Au bout de quelques minutes, la pioche rebondit sur un corps dur
+et sonore. Jude se hâta de déblayer le trou et retira bientôt le
+coffret de fer que Nicolas Treml avait enfoui autrefois en cet
+endroit. Après l'avoir examiné un instant avec inquiétude pour
+voir s'il n'avait point été visité en son absence, Jude sortit une
+clef de la poche de son pourpoint.
+
+À ce moment, Pelo Rouan se mit à ramper et rentra sans bruit dans
+sa cachette.
+
+Ce fut pour lui un coup de fortune, car Jude, sur le point
+d'ouvrir le coffret, se ravisa et fit le tour du chêne, jetant à
+la ronde son regard inquiet. Il ne vit personne, regagna le creux
+de l'arbre et fit jouer la serrure du coffret de fer.
+
+Tout y était, intact comme au jour du dépôt: or et parchemin. Le
+bon Jude ne put retenir une exclamation de joie, en songeant que,
+avec cela, Georges Treml, fût-il réduit à mendier son pain,
+n'aurait qu'un mot à dire pour recouvrer son héritage intact.
+
+Mais une expression de tristesse remplaça bientôt son joyeux
+sourire: où était Georges Treml!
+
+Le capitaine Didier, son nouveau maître, avait reçu l'hospitalité
+au château, et il ne savait même pas qu'il existât une créature
+humaine du nom de Georges Treml.
+
+Donc, non seulement Georges n'était plus là, mais on ne parlait
+même plus de lui.
+
+Jude aurait voulu déjà être au château pour s'informer du sort de
+l'enfant. Il plaça le coffret dans le trou, qu'il combla de
+nouveau en ayant soin d'effacer de son mieux les traces de la
+fouille, puis il gravit la rampe du ravin.
+
+Pelo Rouan le suivit de l'oeil pendant qu'il s'éloignait.
+
+--C'est bien Jude! murmura-t-il, Jude l'écuyer du vieux Nicolas
+Treml! il n'emporte pas le coffret; je verrai cette nuit ce qu'il
+peut contenir. En attendant, il ne faut point que nos gens
+soupçonnent ce mystère, car ils pourraient revenir avant moi.
+
+Jude avait disparu. Les deux hommes à masques fauves quittèrent le
+fourré et s'élancèrent vers le chêne. Ils remuèrent les outils,
+visitèrent chaque repli de l'écorce et ne trouvèrent rien.
+
+Ces deux hommes étaient deux _Loups_.
+
+Ils s'approchèrent de la touffe d'ajoncs.
+
+--Maître, dirent-ils en soulevant leurs bonnets, qu'avez-vous vu?
+
+Pelo Rouan haussa les épaules.
+
+--C'est grand dommage que vous n'habitiez point la bonne ville de
+Vitré, dit-il. Vous êtes curieux comme des vieilles femmes, et
+vous feriez d'excellents bourgeois. J'ai vu un rustre déterrer
+deux douzaines d'écus de six livres qu'il avait enfouies en ce
+lieu.
+
+Les deux Loups se regardèrent.
+
+--Cela fait plus de deux cents piécettes de douze sous à la fleur
+de lis, grommela l'un d'eux, et il y en a peut-être d'autres.
+
+--Cherchez, dit Pelo Rouan avec une indifférence affectée. Moi,
+je vais veiller à votre place.
+
+Les deux Loups hésitèrent un instant, mais ce ne fut pas long. Ils
+touchèrent de nouveau leurs bonnets et regagnèrent leurs postes.
+
+Pelo Rouan remit son masque en peau de mouton.
+
+--C'est bien, dit-il: mais souvenez-vous de ceci: quand je suis
+là, mes yeux veillent avec les vôtres, je puis pardonner un
+instant de négligence. Quand je m'éloigne, la négligence devient
+trahison, et vous savez comment je punis les traîtres. On a vu des
+soldats de la maréchaussée dans la forêt, et peut-être en ce
+moment même des yeux ennemis interrogent les profondeurs de ce
+ravin. La moindre imprudence peut livrer le secret de notre
+retraite. Prenez garde!
+
+Le charbonnier prononça ces mots d'une voix brève et impérieuse.
+Les deux Loups répondirent humblement:
+
+--Maître, nous veillerons.
+
+Pelo Rouan ôta les pistolets qui pendaient à sa ceinture et les
+cacha sous ses vêtements.
+
+--Je vais au château, continua-t-il, afin d'apprendre ce que nous
+devons craindre des gens du roi. Je reviendrai cette nuit.
+
+À ces mots, il gravit la montée d'un pas rapide et disparut
+derrière les arbres de la forêt.
+
+--Le Loup Blanc et le diable, murmura l'une des sentinelles, il
+n'y a qu'eux deux pour courir ainsi. Guyot?
+
+--Francin?
+
+--J'aurais pourtant voulu voir là-bas dans le creux du chêne.
+
+--Moi aussi, mais... Si on fouillait, il verrait. Je m'entends.
+
+--La terre est pourtant fraîchement remuée...
+
+--Il verrait, je te dis! Et nous savons ses ordres.
+
+--C'est la vérité! Quand il a parlé, ça suffit.
+
+En conséquence de quoi, les deux Loups se résignèrent à faire
+bonne garde.
+
+Jude Leker, lui, reprenait le chemin qui devait le conduire vers
+son capitaine. Il traversa le taillis d'un pas plus leste et le
+coeur plus content que la première fois. Une de ses inquiétudes
+était au moins calmée et il avait désormais en main de quoi
+racheter les riches domaines de la maison de Treml.
+
+Quand il arriva au lieu où il avait laissé Didier, celui-ci était
+seul.
+
+--Tu n'as pas perdu de temps, mon garçon, dit-il gaiement. Je ne
+t'attendais pas si vite.
+
+Jude prit cela pour un reproche adressé à sa lenteur et se
+confondit en excuses.
+
+--Allons! s'écria le capitaine qui sauta en selle sans toucher
+l'étrier, j'aurai dormi sans doute, et fait un beau rêve, car je
+veux mourir si j'étais pressé de te voir arriver. À propos, et le
+trésor de Treml?
+
+--Dieu l'a tenu en sa garde, répondit Jude.
+
+--Tant mieux! Au château, maintenant, à moins qu'il ne te reste
+quelque mystérieuse expédition à accomplir.
+
+Il est rare qu'un Breton de la vieille roche sympathise
+complètement avec cette gaieté insouciante et communicative qui
+est le fond du caractère français. Cette recrudescence soudaine de
+bonne humeur mit l'honnête Jude à la gêne, d'autant plus qu'il
+était occupé lui-même de pensées graves.
+
+Il suivit quelque temps en silence le jeune capitaine qui
+fredonnait et semblait vouloir passer en revue tous les
+ponts-neufs, anciens et nouveaux, chantés au théâtre de la foire.
+
+Enfin Jude poussa son cheval et prit la parole.
+
+--Monsieur, dit-il, mon devoir est lourd et mon esprit borné. Je
+compte sur l'aide que vous m'avez promise.
+
+--Et tu as raison, mon garçon; tout ce que je pourrai faire, je
+le ferai. Voyons, explique-moi un peu ce que tu attends de moi.
+
+--D'abord, répondit Jude, bien que vingt ans se soient écoulés
+depuis que j'ai mis le pied pour la dernière fois au château de La
+Tremlays, il pourrait s'y trouver quelqu'un pour me reconnaître,
+et j'ai intérêt à me cacher. Je voudrais donc n'y point entrer
+avant la nuit venue.
+
+--Soit, le temps est beau; nous attendrons dans la forêt. Mais
+l'expédient me semble médiocrement ingénieux, par la raison qu'il
+y a résines et lampes au château de M. de Vaunoy.
+
+--C'est vrai, murmura dolemment le pauvre Jude; je n'avais point
+songé à cela.
+
+Le capitaine reprit en souriant:
+
+--Il y a un moyen d'arranger les choses, mon garçon. Nous
+arriverons enveloppés dans nos manteaux de voyage, et je trouverai
+bien quelque prétexte pour te protéger contre les regards
+indiscrets. Après?
+
+--Après? répéta Jude fort embarrassé; après, je tâcherai de
+savoir... de manière ou d'autre... ce qu'est devenu le petit
+monsieur.
+
+--C'est cela, nous tâcherons.
+
+La nuit vint: nos deux voyageurs furent introduits au château,
+comme nous l'avons vu, et Simonnet, le maître du pressoir, se
+chargea de les annoncer aux maîtres.
+
+M. Hervé de Vaunoy et sa fille Alix étaient au salon, en compagnie
+de Mlle Olive de Vaunoy, soeur cadette d'Hervé, et de
+M. de Béchameil, marquis de Nointel, intendant royal de l'impôt.
+
+Le capitaine était attendu depuis quelques jours déjà, bien qu'on
+ignorât le nom du nouveau titulaire. Dès que maître Simonnet eut
+prononcé le mot _capitaine_, tous ces personnages se levèrent et
+dardèrent leurs regards vers la porte avec une curiosité plus ou
+moins prononcée.
+
+Le capitaine entra, suivi de Jude qui se tint aux environs du
+seuil, le nez dans le manteau. Didier s'avança le feutre sous le
+bras, la mine haute, et se portant comme il convenait à un homme
+rompu aux belles façons de la cour.
+
+Son aspect parut étonner grandement tout le monde, ce qu'il dut
+déchiffrer en caractères lisibles, quoique différents, sur les
+quatre physionomies présentes.
+
+Mlle Olive pinça ses lèvres en jouant vigoureusement de l'éventail.
+
+Alix pâlit et s'appuya au bras de son fauteuil.
+
+M. de Vaunoy laissa percer un tic nerveux sous son patelin
+sourire.
+
+Enfin, M. de Béchameil, marquis de Nointel, exécuta la plus
+piteuse grimace qui se puisse voir sur visage de financier
+désagréablement surpris.
+
+
+
+XV
+Portraits
+
+Didier s'inclina profondément devant les dames, salua un peu moins
+bas Hervé de Vaunoy, et presque point M. l'intendant royal.
+
+Vaunoy renforça aussitôt son bénin sourire et fit trois pas
+au-devant du capitaine.
+
+--Saint-Dieu! mon jeune ami, s'écria-t-il du ton le plus cordial,
+soyez trois fois le bienvenu! Quelque chose me disait que je vous
+reverrais bientôt officier du roi. Touchez là, mon capitaine!
+Saint-Dieu! touchez là!
+
+Didier se prêta de fort bonne grâce à cet affectueux accueil.
+Quand il eut baisé la main des deux dames, savoir: celle d'Alix en
+silence, et celle de mademoiselle Olive de Vaunoy en lui faisant
+quelque compliment banal, il prit place auprès du maître de La
+Tremlays.
+
+--L'ordre de Sa Majesté, dit-il, me donnait à choisir entre
+l'hospitalité de M. le marquis de Nointel et la vôtre. J'ai pensé
+qu'il ne vous déplairait point de me recevoir pendant quelques
+jours.
+
+--Saint-Dieu! s'écria Vaunoy, mon jeune compagnon, ce qui m'eût
+déplu, c'eût été le contraire.
+
+--Je vous rends grâce, et pour mettre à profit votre bonne
+volonté je vous demande la permission de faire conduire
+sur-le-champ mon valet à la chambre qu'on me destine.
+
+Mlle Olive agita une sonnette d'argent placée près d'elle sur la
+cheminée.
+
+--Auparavant, votre valet boira bien le coup du soir avec Alain,
+mon maître d'hôtel, dit Hervé de Vaunoy.
+
+À ce nom d'Alain, Jude devint blême derrière le collet de son
+manteau.
+
+--Mon valet est malade, répondit le capitaine; ce qu'il lui faut,
+c'est un bon lit et le repos.
+
+--À votre volonté, mon jeune ami.
+
+Un domestique entra, appelé par le coup de sonnette de Mlle Olive.
+
+--Préparez un lit à ce bon garçon, dit M. de Vaunoy, et traitez-le
+en tout comme le serviteur d'un homme que j'honore et que
+j'aime.
+
+Didier s'inclina; Jude, toujours enveloppé dans son manteau,
+sortit sur les pas du domestique qui, malgré sa bonne envie, ne
+put apercevoir ses traits.
+
+Nous connaissons de longue date M. Hervé de Vaunoy, maître actuel
+de La Tremlays et de Bouëxis-en-Forêt. Ces vingt années n'avaient
+point assez changé son visage dodu, rouge et souriant pour qu'il
+soit besoin de parfaire une nouvelle description de sa personne.
+
+Mlle Olive de Vaunoy, sa soeur, était une longue et sèche fille,
+qui avait été fort laide au temps de sa jeunesse. L'âge, incapable
+d'embellir, efface du moins les différences excessives qui
+séparent la beauté de la laideur. À cinquante ans, ce qui reste
+d'une femme laide est bien près de ressembler à ce qui reste d'une
+jolie femme.
+
+L'expression du visage peut seule rétablir des catégories.
+
+Celui de Mlle Olive n'exprimait rien, si ce n'est une préciosité
+majuscule, d'obstinées prétentions à la gentillesse, et une
+incomparable pruderie.
+
+Elle était vêtue d'ailleurs à la dernière mode, portant corsage
+long, en coeur, avec des hanches immodérément rembourrées, cheveux
+crêpés à outrance et poudrés, éventail que nous nommerions
+aujourd'hui rococo, et mules de cuir mordoré à talons évidés comme
+l'âme d'une poulie.
+
+La mode n'invente jamais rien. Après cent cinquante ans, ces
+précieux talons nous sont revenus, plus élevés, plus évidés et non
+moins ridicules.
+
+La joue de Mlle Olive était tigrée de mouches de formes très
+variées, et un trait de vernis noir lui faisait des sourcils
+admirablement arqués.
+
+Nous passons sous silence le carmin étendu en couche épaisse sur
+ses lèvres, le vermillon délicatement passé sur ses pommettes et
+l'enfantin sourire qui ajoutait, à tant de séductions diverses, un
+charme précisément extraordinaire.
+
+Alix ne ressemblait point à son père, et encore moins à sa tante.
+Elle était grande, et néanmoins sa taille, exquise dans ses
+proportions, gardait une grâce pleine de noblesse. Son front large
+avait, sous les noirs bandeaux de ses cheveux sans poudre, une
+expression fière de pudeur qu'adoucissait le rayon de son grand
+oeil bleu. Son regard était sérieux et non point triste, et de
+même que les pures lignes de sa bouche annonçaient une nature,
+pensive plutôt que mélancolique.
+
+C'était le type parfait de la femme, vigoureuse dans sa grâce,
+alliant la sensibilité vraie à la fermeté digne et haute, sachant
+souffrir, capable de dévouement jusqu'à l'héroïsme.
+
+Hervé de Vaunoy s'était marié un an après le départ de Nicolas
+Treml. Sa femme était morte au bout de l'autre année. Alix était
+le seul fruit de cette union. Elle avait dix-huit ans.
+
+Il nous reste à parler de M. l'intendant royal de l'impôt.
+
+Antinoüs de Béchameil, marquis de Nointel, était un fort bel homme
+de quarante ans et quelque chose de plus. Il avait du ventre, mais
+pas trop, le teint fleuri et la joue rebondie. Son menton ne
+dépassait pas trois étages, et chacun s'accordait à trouver son
+gras de jambe irréprochable.
+
+Au moral, il prenait du tabac d'Espagne dans une boîte d'or si
+bien émaillée que toutes les marquises y inséraient leurs jolis
+doigts avec délices. Son habit de cour avait des boutons de
+diamant dont chacun valait vingt mille livres. Il avait des façons
+de secouer la dentelle de son jabot et de relever la pointe de sa
+rapière jusqu'à la hauteur de l'épaule qui n'appartenaient qu'à
+lui, et sa mémoire suffisamment cultivée, lui permettait de placer
+çà et là des bons mots d'occasion qui n'avaient jamais cours que
+depuis six semaines.
+
+Il possédait en outre un appétit incomparable, auquel il
+sacrifiait un estomac à l'épreuve.
+
+En somme, ce n'était pas un personnage beaucoup plus grotesque que
+la plupart des nobles financiers de son temps. Il admettait Dieu,
+récemment inventé par le jeune M. de Voltaire, à l'usage des
+manants, mais n'en voulait point pour lui-même, pensant que la
+nature suffit à produire les truffes, le poisson, le gibier et le
+champagne.
+
+M. le marquis de Nointel avait en Bretagne de nombreuses et
+importantes occupations. D'abord il courtisait Mlle Alix de Vaunoy
+dont il voulait faire sa femme à tout prix. M. de Vaunoy ne
+demandait pas mieux, mais Alix semblait être d'une opinion
+diamétralement opposée, et c'était pitié de voir M. de Béchameil
+perdre ses galanteries, ses madrigaux improvisés de mémoire, et
+surtout les merveilles de sa cuisine dont l'excellence est
+historique, auprès de la fière Bretonne.
+
+Il ne se décourageait pas cependant et redoublait chaque jour ses
+efforts incessamment inutiles.
+
+M. le marquis de Nointel était, en outre, comme nous l'avons pu
+dire déjà, intendant royal de l'impôt. Cette charge, qu'il ne
+faudrait en aucune façon comparer à la banque gouvernementale de
+nos receveurs généraux, nécessitait, en Bretagne surtout, une
+terrible dépense d'activité. La province, en effet, manquait à la
+fois d'argent et de bonne volonté pour acquitter les lourdes
+tailles qui pesaient depuis peu sur elle.
+
+En troisième lieu,--et c'était, à coup sûr, l'emploi auquel il
+tenait le plus--Béchameil avait la haute main sur toutes preuves
+nobles dans l'étendue de la province. Ce droit d'investigation
+était pour ainsi dire inhérent à la charge d'intendant, puisque
+les gentilshommes n'étaient pas sujets à l'impôt, et qu'ainsi,
+sous fausse couleur de noblesse, nombre de roturiers auraient pu
+se soustraire aux tailles.
+
+M. de Béchameil tenait ce droit à titre plus explicite encore. Il
+avait affermé en effet, moyennant une somme considérable payée
+annuellement à la couronne, la vérification des titres, actes et
+diplômes, et en vertu de ce contrat, il profitait seul des amendes
+prononcées sur son instance par le parlement breton à l'encontre
+de tout vilain qui prenait état de gentilhomme.
+
+En conséquence, il avait intérêt à trouver des usurpateurs en
+quantité. Aussi ne se faisait-il point faute de bouleverser les
+chartriers des familles et se montrait-il si âpre à la curée que
+les seigneurs ralliés au roi eux-mêmes avaient sa personne en fort
+mauvaise odeur. Mais on le craignait plus encore qu'on ne le
+détestait.
+
+Par le fait, en une province comme la Bretagne, pays de bonne foi
+et d'usage, où beaucoup de gentilshommes, forts de leur possession
+d'état immémoriale, n'avaient ni titres ni parchemins, le pouvoir
+de M. de Béchameil avait une portée terrible. Pauvre d'esprit,
+avide et étroit de coeur, rompu aux façons mondaines, n'ayant
+d'autre bienveillance que cette courtoisie tout extérieure qui
+vaut à ses adeptes le nom sans signification d'excellent homme,
+l'intendant de l'impôt était juste assez sot pour faire un
+impitoyable tyran.
+
+Une seule chose pouvait le fléchir: l'argent.
+
+Quiconque lui donnait de la main à la main le montant de l'amende
+et quelques milliers de livres en sus par forme d'épingles était
+sûr de n'être point inquiété, quelle que fût d'ailleurs la
+témérité de ses prétentions: pour dix mille écus, il eût laissé le
+titre de duc au rejeton d'un laquais.
+
+Mais quand on n'avait point d'argent, par contre, il fallait, pour
+sortir de ses griffes un droit bien irrécusable, et les Mémoires
+du temps ont relaté plusieurs exemples de gens de qualité réduits
+par lui à l'état de roture;[3]
+
+On doit penser que M. de Vaunoy, lequel n'avait point par devers
+lui des papiers de famille fort en règle, avait tremblé d'abord
+devant un pareil homme.
+
+Les méchantes langues prétendaient qu'il avait commencé par
+financer de bonne grâce, ce qui était toujours un excellent moyen.
+Mais, dans la position de Vaunoy, cela ne suffisait pas. Substitué
+par une vente aux droits des Treml, dont il portait le nom et dont
+il avait pris jusqu'aux armes pour en écarteler son douteux
+écusson, il avait trop à craindre pour ne pas chercher tous les
+moyens de se concilier son juge.
+
+Un retrait de noblesse lui eût fait perdre à la fois ses titres,
+auxquels il tenait beaucoup, et ses biens auxquels il tenait
+davantage, car c'était son état de gentilhomme et sa parenté qui
+lui avaient donné qualité pour acheter le domaine de Treml.
+
+Heureusement pour lui, Béchameil fit les trois quarts du chemin.
+Ce gros homme se jeta pour ainsi dire dans ses bras, en ne faisant
+point mystère du grand désir qu'il avait d'obtenir la main d'Alix.
+
+C'était un coup de fortune, et Vaunoy en sut profiter. Béchameil
+et lui se lièrent, et, bien que l'intendant royal fût de fait le
+plus fort, il se laissa vite dominer par l'adresse supérieure de
+son nouvel ami.
+
+Il va sans dire que Béchameil reçut promesse formelle d'être
+l'époux d'Alix, ce qui n'empêcha point Vaunoy de favoriser sous
+main la très innocente intimité qui s'était établie à Rennes entre
+la jeune fille et Didier. Vaunoy avait sans doute ses raisons pour
+cela.
+
+Pendant le séjour de Didier à Rennes, Béchameil n'avait point été
+sans s'apercevoir des soins que le jeune protégé du comte de
+Toulouse rendait à Alix. Ceci nous explique la grimace du gros et
+galant financier à la vue de son jeune rival. Quant à Mlle Olive,
+si elle avait agité son éventail, c'est qu'il avait coûté cher et
+qu'elle en voulait montrer les peintures.
+
+Le repas est toujours l'acte le plus important de l'hospitalité
+bretonne. Au bout de quelques instants, maître Alain, le
+majordome, décoré de sa chaîne d'argent officielle et les yeux
+rouges encore de son somme bachique, ouvrit les deux battants de
+la porte pour annoncer le souper.
+
+--Demain nous parlerons d'affaires, dit gaiement M. de Vaunoy.
+Maintenant, à table!
+
+--À table! répéta Béchameil à qui ce mot rendit une partie de sa
+sérénité.
+
+Alix se leva, et, d'instinct, offrit sa main à Didier. Ce fut
+M. de Béchameil qui la prit. Le capitaine, à dessein ou faute de
+mieux, se contenta des doigts osseux de Mlle Olive.
+
+Nous ne raconterons point le souper, pressé que nous sommes
+d'arriver à des événements de plus haut intérêt. Nous dirons
+seulement que M. de Vaunoy, tout en portant à diverses reprises la
+santé de son jeune ami, le capitaine Didier, échangea plus d'un
+regard équivoque avec maître Alain, auquel même, vers la fin du
+repas, il donna un ordre à voix basse.
+
+Maître Alain transmit cet ordre à un valet de mine peu avenante
+que Vaunoy avait débauché l'année précédente à Mgr le gouverneur
+de la province, et qui avait nom Lapierre. Nous avons déjà fait
+mention de lui.
+
+Pendant cela, Béchameil faisait sa cour accoutumée. Alix ne
+l'écoutait point et tournait de temps en temps son regard triste
+et surpris vers le capitaine qui causait fort assidûment avec Mlle
+Olive. Celle-ci le trouvait fort bien élevé. Elle avait la même
+opinion de tous ceux qui voulaient bien l'écouter ou faire
+semblant.
+
+Après le repas, Hervé de Vaunoy conduisit lui-même le capitaine
+jusqu'à la porte de sa chambre à coucher et lui souhaita la bonne
+nuit. Jude était debout encore. Il arpentait la chambre à pas
+lents, plongé dans de profondes méditations.
+
+--Eh bien! lui dit son maître, es-tu content de moi! T'ai-je
+épargné les regards indiscrets?
+
+--Monsieur, je vous remercie, répondit Jude.
+
+--As-tu appris quelque chose?
+
+--Rien sur l'enfant, et c'est d'un triste augure! Mais je sais
+que dame Goton Rehou, qui fut la nourrice du petit monsieur, est
+maintenant femme de charge au château.
+
+--Et elle donnera des nouvelles.
+
+--Je sais aussi que j'aurai de la peine à me cacher longtemps,
+car j'ai vu la figure d'un ennemi: Alain, l'ancien maître d'hôtel
+de Treml.
+
+--Je t'en offre autant, mon garçon; j'ai aperçu le visage d'un
+drôle qui fut le valet de M. de Toulouse, gouverneur de Bretagne,
+mon noble protecteur, et que je soupçonne fort de n'avoir point
+été étranger à certaine alerte nocturne qui me valut l'an dernier
+un coup d'épée. Mais nous débrouillerons tout cela. En attendant,
+dormons!
+
+--Dormez, répondit Jude.
+
+La capitaine se jeta sur son lit. Jude continua de veiller.
+
+
+
+XVI
+Le conseil privé de M. de Vaunoy
+
+Tout reposait au château, ou du moins c'était l'heure propice.
+
+Le capitaine Didier dormait, rêvant peut-être de l'humble fille de
+la forêt qui avait ranimé en lui les souvenirs de l'adolescence,
+le premier, le plus pur battement de son coeur. Nous ne saurions
+dire pourtant qu'il eut revu sans émotion aucune cette belle Alix
+de Vaunoy qui avait autrefois accepté sa recherche, mais notre
+Didier était un loyal enfant et il n'avait qu'une foi.
+
+Béchameil dégustait en songe un blanc-manger. Mademoiselle Olive
+bâtissait un superbe château en Espagne où elle se voyait la dame
+d'un gentil officier de Sa Majesté le roi Louis XV, à qui la fée
+protectrice des vieilles demoiselles l'avait unie en légitime
+mariage.
+
+Parmi ceux qui veillaient, nous citerons Jude d'abord; le bon
+écuyer arpentait sa chambre et demandait à son honnête cervelle un
+moyen de retrouver le fils de Treml.
+
+Alix, de son côté, cherchait en vain le sommeil et combattait la
+fièvre, car elle avait souffert ce soir. Elle ne voulait point
+interroger son coeur et son coeur parlait en dépit d'elle: elle se
+souvenait. Elle avait cru autrefois qu'on la payait de retour.
+Jusqu'alors elle n'avait vu d'autre obstacle entre elle et le
+bonheur que son devoir ou la volonté de son père. Maintenant,
+c'était un abîme qui s'ouvrait devant elle: Didier l'avait
+oubliée.
+
+Enfin, dans l'appartement privé de M. de Vaunoy, dont la double
+porte était fermée avec soin, trois hommes étaient réunis et
+tenaient conseil. C'étaient M. de Vaunoy lui-même, Alain, son
+maître d'hôtel, et le valet Lapierre.
+
+Alain était maintenant un vieillard. Sa rude physionomie, sur
+laquelle l'ivresse de chaque jour avait laissé d'ignobles traces,
+n'avait d'autre expression qu'une dureté stupide et impitoyable.
+
+Lapierre pouvait avoir de quarante-cinq à cinquante ans. Son
+visage ne portait point le caractère breton. Il était en effet
+originaire de la partie méridionale de l'Anjou. Jusqu'à l'âge de
+vingt-cinq ans, il avait exercé, çà et là, la respectable et
+triple profession de marchand de vulnéraire, avaleur de sabres et
+sauteur de cordes.
+
+À cette époque, il parvint à entrer comme valet de pied dans la
+maison de Mgr de Toulouse, qui n'était point encore gouverneur de
+Bretagne.
+
+Lapierre avait alors avec lui un jeune enfant qui n'était point
+son fils et dont il se servait pour attirer le public à ses
+parades. L'enfant était beau; le comte de Toulouse le prit en
+affection et en fit son page; puis, au bout de quelques années, le
+mit au nombre des gentilshommes de sa maison.
+
+Lapierre, resté valet, conçut une véritable rancune contre
+l'enfant autrefois son esclave et maintenant son supérieur. Lors
+du séjour à Rennes du prince gouverneur de Bretagne, il se
+présenta chez Vaunoy et lui demanda un entretien particulier.
+Cette conférence fut longue et Vaunoy changea plus d'une fois de
+couleur aux paroles de l'ancien saltimbanque.
+
+Lapierre, avant de sortir, reçut une bourse bien garnie, et, peu
+de jours après, Vaunoy le prit à son service.
+
+À dater de ce moment, le nouveau maître de La Tremlays commença à
+faire un grand accueil au jeune page Didier, ce qui donna de
+furieux accès de jalousie à Antinoüs de Béchameil, marquis de
+Nointel.
+
+Ce fut peu de semaines après que Didier fut traîtreusement attaqué
+de nuit dans les rues de Rennes.
+
+Il était plus de minuit. Hervé de Vaunoy allait et venait avec
+agitation, tandis que ses deux serviteurs se tenaient commodément
+assis auprès du foyer. Lapierre se balançait, en équilibre sur
+l'un des pieds de sa chaise, avec une adresse qui se ressentait de
+son métier; maître Alain caressait sous sa jaquette le ventre aimé
+de certaine bouteille de fer-blanc, large, carrée, toujours pleine
+d'eau-de-vie, à laquelle il guettait l'occasion de dire deux mots,
+et semblait combattre le sommeil.
+
+--Saint-Dieu! Saint-Dieu! Saint-Dieu! s'écria par trois fois
+M. de Vaunoy qui frappa violemment du pied et s'arrêta juste en
+face de ses acolytes.
+
+Maître Alain sauta comme on fait quand on s'éveille en sursaut.
+Lapierre ne perdit pas l'équilibre.
+
+--Vous étiez trois contre un! reprit Vaunoy dont la colère allait
+croissant; c'était la nuit: trois bonnes rapières, la nuit, contre
+une épée de bal! et vous l'avez manqué!
+
+--J'aurais voulu vous y voir! murmura pesamment Alain; le jeune
+drôle se débattait comme un diable. Je veux mourir si je ne sentis
+pas dix fois le vent de son arme sous ma moustache. D'ailleurs
+c'est une vieille histoire!
+
+--Moi, je sentis son arme de plus près, dit Lapierre qui écarta
+le col de sa chemise pour montrer une cicatrice triangulaire; et
+Joachim, notre pauvre compagnon, la sentit mieux que moi encore,
+car il resta sur la place. Je prie Dieu qu'il ait son âme.
+
+--Ainsi soit-il! grommela maître Alain.
+
+--Je prie le diable qu'il prenne la vôtre! s'écria Vaunoy. Tu as
+eu peur, maître Alain et toi, Lapierre, méchant bateleur, tu t'es
+enfui avec ton égratignure!
+
+--Il aurait fallu faire comme Joachim, n'est-ce pas? demanda le
+maître d'hôtel avec un commencement d'aigreur; oui, je sais bien
+que vous nous aimeriez mieux morts que vivants, notre monsieur...
+
+--Tais-toi! interrompit Hervé qui haussa les épaules.
+
+Alain obéit de mauvaise grâce, et M. de Vaunoy reprit sa promenade
+enragée, frappant du pied, serrant les poings et murmurant sur
+tous les tons son juron favori.
+
+Les deux valets échangèrent un regard.
+
+--Ça va lui coûter deux louis d'or, dit tout bas Lapierre.
+
+Maître Alain saisit ce moment pour avaler une rasade, en faisant
+un signe de tête affirmatif, et tous deux se prirent à sourire
+sournoisement comme des gens sûrs de leur fait.
+
+Au bout de quelques minutes, Vaunoy s'arrêta en effet subitement
+et mit la main à sa poche.
+
+--Saint-Dieu! dit-il en reprenant son patelin sourire, je crois
+que je me suis fâché, mes dignes amis. La colère est un péché;
+j'en veux faire pénitence, et voici pour boire à ma santé, mes
+enfants.
+
+Il tira deux louis de sa bourse. Les deux valets prirent et la
+paix fut faite.
+
+--Raisonnons maintenant, poursuivit Vaunoy. Comment sortir
+d'embarras?
+
+--Quand j'étais médecin ambulant, répondit Lapierre, et qu'une
+dose de mon élixir ne suffisait pas, j'en donnais une seconde.
+
+--C'est cela! s'écria le majordome à qui la bouteille carrée
+donnait de l'éloquence; il faut doubler la dose: nous étions
+trois: nous nous mettrons six.
+
+--Et cette fois je réponds de la cure, ajouta l'ex-bateleur.
+
+Vaunoy secoua la tête.
+
+--Impossible, dit-il.
+
+--Pourquoi cela?
+
+--Parce qu'il se méfie. D'ailleurs les temps sont changés.
+Autrefois, c'était un jeune fou, courant les aventures, et sa mort
+n'eût point excité de soupçon. Je n'étais pas chargé de la police
+des rues de Rennes. Maintenant, c'est un officier du roi; il est
+mon hôte pour le bien de l'État. Son séjour à La Tremlays a
+quelque chose d'officiel: la sainte hospitalité, mes enfants,
+défend formellement de tuer un hôte... à moins qu'on ne le puisse
+faire en toute sécurité.
+
+Alain et Lapierre firent à cette bonne plaisanterie un accueil
+très flatteur.
+
+--Il faut trouver autre chose, continua M. de Vaunoy.
+
+Maître Alain se creusa la cervelle; Lapierre fit semblant de
+chercher.
+
+--Eh bien? demanda Hervé au bout de quelques minutes.
+
+--Je ne trouve rien, dit le majordome.
+
+--Rien, répéta Lapierre; si ce n'est peut-être... mais le poison
+ne vous sourit pas plus que le poignard, sans doute?
+
+--Encore moins, mon enfant, Saint-Dieu! c'est une malheureuse
+affaire. D'un jour à l'autre, le hasard peut lui révéler ce qu'il
+ne faut point qu'il sache. Et qui me dit d'ailleurs qu'il ne sait
+rien? Quelle chambre lui a-t-on donnée?
+
+--La chambre de la nourrice, répondit Alain. Vous l'avez conduit
+jusqu'à la porte.
+
+Vaunoy devint pâle.
+
+--La chambre de la nourrice, répéta-t-il en frémissant; la
+chambre où était autrefois le berceau! et je n'ai pas pris garde!
+
+--Bah! fit Lapierre, une chambre ressemble à une autre chambre...
+Après si longtemps!
+
+--C'est évident, appuya le majordome qui dormait aux trois
+quarts.
+
+Ceci ne parut point rassurer M. de Vaunoy qui reprit avec
+inquiétude:
+
+--Et ce valet malade? Il semblait avoir intérêt à se cacher. Quel
+homme est-ce?
+
+--Quant à cela, repartit Lapierre, c'est plus que je ne saurais
+dire. Il tenait son manteau sur ses yeux, et je n'ai même pu voir
+le bout de son nez.
+
+--C'est étrange! murmura Vaunoy porté comme toutes les âmes
+bourrelées à voir l'événement le plus ordinaire sous un menaçant
+aspect; je n'aime pas cette affectation de mystère. Je voudrais
+savoir quel est cet homme; je voudrais...
+
+--Demain il fera jour, interrompit philosophiquement l'ancien
+saltimbanque.
+
+--Cette nuit! tout de suite! s'écria Vaunoy d'une voix brève et
+comme égarée. Quelque chose me dit que la présence de cet homme
+est un malheur! Suivez-moi!
+
+Lapierre fut tenté de répondre que, selon toute apparence, le
+capitaine et son valet dormaient tous deux à cette heure avancée
+de la nuit; mais Vaunoy avait parlé d'un ton qui n'admettait pas
+de réplique.
+
+Les deux serviteurs se levèrent. Vaunoy ouvrit sans bruit la porte
+de son appartement, et tous trois s'engagèrent dans le corridor
+qui régnait d'une aile à l'autre.
+
+Après avoir fait quelques pas, Hervé s'arrêta et pressa fortement
+le bras de son majordome.
+
+--Ils ne dorment pas, dit-il à voix basse en montrant un petit
+point lumineux qui brillait dans l'ombre à l'autre bout du
+corridor.
+
+C'était en effet de la chambre occupée par le capitaine que
+partait cette lueur.
+
+--Que peuvent-ils faire à cette heure? reprit Vaunoy; s'ils
+s'entretiennent, nous écouterons. Quelque mot viendra bien
+éteindre ou légitimer ma frayeur. Et si j'ai raison de craindre,
+s'il sait tout ou seulement s'il soupçonne, Saint-Dieu! sa mission
+ne le sauvera pas!
+
+Ils continuèrent de se glisser le long des murailles. Le
+majordome, qui s'était complètement éveillé, marchait le premier.
+
+En arrivant auprès de la porte du capitaine, il colla son oeil à
+la serrure.
+
+Jude était agenouillé au chevet de son lit et priait, la tête
+entre ses deux mains. Maître Alain ne pouvait voir son visage.
+
+Au bout de quelques secondes, le vieil écuyer termina sa prière et
+se redressa. La lumière tomba d'aplomb sur son visage.
+
+Maître Alain se rejeta violemment en arrière.
+
+--Je connais cet homme, dit-il.
+
+Vaunoy le repoussa et mit à son tour son oeil à la serrure; mais
+il ne vit plus que la mèche rouge et fumeuse de la résine que Jude
+avait éteinte avant de se jeter sur son lit.
+
+--Saint-Dieu! gronda-t-il en se relevant. Tu le connais, dis-tu?
+Qui est-ce?
+
+Maître Alain se pressait le front, cherchant à rappeler ses
+souvenirs.
+
+--Je le connais, je l'ai vu, dit-il enfin, mais où? Je ne sais.
+Mais quand? Il doit y avoir bien longtemps.
+
+Vaunoy dévora un blasphème, et le philosophique Lapierre répéta:
+
+--Demain il fera jour!
+
+
+
+XVII
+Visite matinale
+
+Bien avant le jour, Jude Leker était sur pied. Il se leva sans
+bruit afin de ne point éveiller son maître qui dormait comme on
+dort à vingt-cinq ans après un long et fatigant voyage.
+
+Quoique le crépuscule n'éclairât point encore la nuit des
+interminables corridors, Jude y trouva son chemin sans tâtonner.
+Il était né au château et l'avait habité durant quarante années.
+
+Laissant le grand escalier dont la double rampe desservait le
+premier étage, il gagna l'office et prit un couloir étroit qui
+conduisait aux communs.
+
+Beaucoup de choses avaient changé dans les coutumes de La
+Tremlays, mais les logements des serviteurs avaient gardé leur
+disposition primitive. Sans cette circonstance, l'excellente
+mémoire de Jude ne lui eût point été d'un grand secours. Il compta
+trois portes dans la galerie intérieure des communs et frappa à la
+quatrième.
+
+Il est à croire que dame Goton Rehou, femme de charge du château,
+ne recevait point d'ordinaire ses visites à heure si indue. La
+bonne dame avait soixante ans, et, à cet âge, les femmes de charge
+ne craignent que les voleurs.
+
+Elle dormait ou faisait la sourde oreille: Jude ne reçut point de
+réponse.
+
+Il frappa de nouveau et plus fort.
+
+--Béni Jésus! dit la voix enrouée de la vieille dame, le feu
+est-il au château?
+
+--C'est moi, c'est Jude, murmura celui-ci en frappant toujours,
+Jude Leker!
+
+Goton n'était point une femmelette. Elle prit un gourdin et s'en
+vint ouvrir, bien que son oreille, rendue paresseuse par l'âge,
+n'eût pas saisi une syllabe des paroles de Jude.
+
+--On y va! grommelait-elle; si ce sont les Loups, eh bien! je
+leur parlerai du vieux Treml, et ils ne toucheront pas un fétu
+dans la maison qui fut la sienne; si ce sont des esprits...
+
+Elle fit un signe de croix et s'arrêta.
+
+--Ouvrez donc! dit Jude.
+
+--Si ce sont des esprits, continua la vieille, eh bien! Bah! ils
+auraient aussi bien passé par le trou de la serrure!
+
+Elle ouvrit et mit son gourdin en travers.
+
+--Qui vive? dit-elle.
+
+--Chut! dame; silence au nom de Dieu!
+
+--Qui vive? répéta l'intrépide vieille en levant son bâton. Jude
+le saisit, entra, ferma la porte et répondit:
+
+--Un homme dont il ne faut point répéter le nom sans nécessité
+dans la demeure de Treml.
+
+--La demeure de Treml! répéta Goton qui sentit tressauter son
+coeur à ce nom; merci, qui que vous soyez. Il y a vingt ans que je
+n'avais entendu donner son véritable nom à la maison qu'habite
+Hervé de Vaunoy.
+
+Jude tendit sa main dans l'ombre; celle de Goton fit la moitié du
+chemin. Elle n'avait pas besoin de voir. Ce fut comme un salut
+mystérieux entre ces deux fidèles serviteurs.
+
+--Mais qui donc es-tu, brave coeur, demanda enfin la vieille
+femme, toi qui te souviens de Treml?
+
+Jude prononça son nom.
+
+--Jude! s'écria Goton oubliant toute prudence; Jude Leker,
+l'écuyer de notre monsieur! Oh! que je te voie, mon homme, que je
+te voie!
+
+Tremblante et empressée, elle courut à tâtons, cherchant son
+briquet et ne le trouvant point; elle remua les cendres de son
+réchaud. Enfin sa résine s'alluma. Elle regarda Jude longtemps et
+comme en extase.
+
+--Et lui, dit-elle, M. Nicolas, le reverrons-nous?
+
+--Mort, répondit Jude.
+
+Goton se mit à genoux, joignit ses mains et récita un _De
+Profundis_. De grosses larmes coulaient lentement le long de sa
+joue ridée. Quiconque l'aurait vue en ce moment se serait senti
+puissamment attendri, car rien n'émeut comme les larmes qui
+roulent sur un rude visage, et tel qui passe en souriant devant
+deux beaux yeux en pleurs pâlit et souffre quand il voit
+s'humecter la paupière d'un soldat.
+
+Jude se tut tant que Goton pria. Il semblait qu'il voulût
+maintenant prolonger son incertitude et qu'il reculât, effrayé
+devant la révélation qu'il était venu chercher.
+
+Lorsqu'il prit la parole, ce fut d'une voix altérée.
+
+--Et le petit monsieur? dit-il enfin avec effort.
+
+--Georges Treml? Vingt ans se sont écoulés depuis que je l'ai vu
+pour la dernière fois, le cher et noble enfant, sourire et me
+tendre ses petits bras dans son berceau.
+
+--Mort, mort aussi! prononça Jude dont le robuste corps
+s'affaissa.
+
+Il mit ses deux mains sur son visage; sa poitrine se souleva en un
+sanglot.
+
+--Je n'ai pas dit cela! s'écria Goton; non, je ne l'ai pas dit.
+Et Dieu me préserve de le croire! Pourtant... Hélas! Jude, mon
+ami, depuis vingt ans j'espère, et chaque année use mon espoir.
+
+Jude attacha sur elle ses yeux fixes. Il ne comprenait point.
+
+--Oui, reprit-elle, je voudrais espérer. Je me dis: quelque jour
+je verrai notre petit monsieur, grand et fort, la tête haute, la
+mine fière, l'épée au flanc. Hélas! hélas! il y a si longtemps que
+je me dis cela!
+
+--Mais enfin, dame, que savez-vous sur le sort de Georges Treml?
+
+--Je sais... je ne sais rien, mon homme. Un soir,--approche
+ici, car il ne faut point dire cela tout haut,--un soir, il y a
+dix-neuf ans et cinq mois... ah! j'ai compté, Hervé de Vaunoy
+revint tout pâle et l'oeil hagard. Il nous dit que l'enfant
+s'était noyé dans l'étang de La Tremlays. On courut, on sonda le
+fond de l'eau, mais on ne trouva point le corps de Georges.
+
+Jude écoutait, la poitrine haletante, l'oeil grand ouvert.
+
+--Et c'est sur cela, interrompit-il, que se fonde votre espoir?
+
+--Non. Te souvient-il d'un pauvre innocent de la forêt que l'on
+nommait le Mouton blanc?
+
+--Je me souviens de Jean Blanc, dame.
+
+--Pauvre créature! Il aimait Treml presque autant que nous
+l'aimions...
+
+--Mais Georges, Georges! interrompit encore Jude.
+
+--Eh bien! mon homme, Jean Blanc racontait d'étranges choses dans
+la forêt. Il disait qu'Hervé de Vaunoy avait jeté à l'eau le petit
+monsieur de ses propres mains.
+
+--Il disait cela! s'écria Jude dont l'oeil étincela.
+
+--Il disait cela, oui. Et quoiqu'il passât pour un pauvre fou, je
+crois qu'il disait vrai toutes les fois qu'il parlait de Treml.
+Mais ce n'est pas tout; Jean Blanc ajoutait qu'il avait plongé au
+fond de l'étang et ramené M. Georges évanoui...
+
+--Ah! fit le bon écuyer avec un long soupir de bien-être.
+
+--Puis, poursuivit Goton, il fut pris d'un de ses accès, et le
+pauvre enfant resta tout seul sur l'herbe. Et quand le Mouton
+blanc revint il n'y avait plus d'enfant.
+
+--Ah! fit encore Jude.
+
+--Et il y a vingt ans de cela, mon homme!
+
+Jude demeura un instant comme atterré.
+
+--Où est Jean Blanc? dit-il ensuite; je veux le voir.
+
+Goton secoua lentement sa tête grise.
+
+--Pauvre créature! dit-elle encore; il ne fait pas bon, pour un
+pauvre homme, affronter la colère d'un homme puissant. Hervé de
+Vaunoy apprit les bruits qui couraient dans la forêt. On tourmenta
+Mathieu Blanc et son fils par rapport à l'impôt. Le vieillard
+mourut; le fils disparut. Quelques-uns disent qu'il s'est fait
+Loup.
+
+--J'ai déjà entendu prononcer ce mot. Quels sont ces gens, dame?
+
+--Ce sont des Bretons, mon homme, qui se défendent et qui se
+vengent. On leur a donné ce nom, parce que leur retraite avoisine
+la Fosse-aux-Loups. Chacun sait cela; mais nul ne pourrait trouver
+l'issue par où l'on pénètre dans cette retraite. Eux-mêmes
+semblent prendre à tâche d'accréditer ce sobriquet qui fait peur
+aux poltrons. Leurs masques sont en peau de loup; il n'y a que
+leur chef qui porte un masque blanc.
+
+--J'irai trouver les Loups, dit Jude.
+
+La vieille dame réfléchit un instant.
+
+--Écoute, reprit-elle ensuite. Il est un homme dans la forêt qui
+pourrait te dire peut-être si Jean Blanc existe encore. Cet homme
+est un Breton, quoiqu'il feigne souvent de parler comme s'il avait
+le coeur d'un Français. Il me souvient qu'au temps où il vint
+s'établir de ce côté de la forêt, les sabotiers disaient que sa
+fille, qui était alors un enfant, avait tous les traits de la
+fille de Jean Blanc, le pauvre fou. Certains même affirmaient la
+reconnaître.
+
+--Où trouver cet homme?
+
+--Sa loge est à cent pas de Notre-Dame de Mi-Forêt.
+
+--Il se nomme?
+
+--Pelo Rouan, le charbonnier.
+
+Le jour commençait à poindre. La résine pâlissait aux premiers
+rayons du crépuscule.
+
+--Au revoir et merci, dame, dit Jude. Je verrai Pelo Rouan avant
+qu'il soit une heure.
+
+Il serra la main de Goton et sortit.
+
+--Que Dieu soit avec toi, mon homme! murmura la vieille femme de
+charge en le suivant du regard pendant qu'il traversait les
+corridors; il y avait longtemps que mon pauvre coeur n'avait
+ressentit pareille joie. Que Dieu soit avec toi, et puisses-tu
+ramener en ses domaines l'héritier de Treml!
+
+Goton avait plus de désir que d'espérance, car elle secoua
+tristement la tête en prononçant ces dernières paroles.
+
+
+
+XVIII
+Rêves
+
+Lorsque Jude, après avoir traversé les longs corridors, revint à
+la chambre où il avait passé la nuit, le capitaine dormait encore.
+Son visage était calme et souriant. Jude le contempla un instant.
+
+--C'est un loyal jeune homme, pensa-t-il; ses traits hardis me
+rappellent le vieux Treml au temps où sa moustache était noire. Il
+est heureux, lui! Oh! que je donnerais de bon coeur tout mon sang
+pour voir M. Georges à sa place!
+
+Jude reprit son manteau de voyage, pour cacher ses traits en cas
+de rencontre suspecte. Le jour était venu. Les premiers rayons du
+soleil levant se jouaient dans la soie des rideaux. Au moment où
+Jude ceignait son épée pour partir, Didier s'agita sur sa couche.
+
+--Alix, murmura-t-il, ma soeur!...
+
+--Voici dans la cour tous les serviteurs du château, se dit Jude;
+j'aurai de la peine à passer inaperçu.
+
+--Marie! murmura encore Didier.
+
+Jude le regarda en souriant.
+
+--Bravo! mon jeune maître, pensa-t-il; ne rêverez-vous point à
+quelque autre, maintenant?
+
+--Fleur-des-Genêts! cria le capitaine, comme s'il eût voulu
+relever le défi.
+
+En même temps il se redressa, éveillé, sur son séant.
+
+--C'est toi, ami Jude? reprit-il après avoir jeté ses regards
+tout autour de la chambre, comme s'il se fût attendu à voir un
+autre visage; je crois que je rêvais.
+
+--Vous pouvez l'affirmer, monsieur, et joyeusement, répondit
+Jude.
+
+L'oeil de Didier s'arrêta par hasard sur les antiques rideaux que
+perçaient les rayons obliques du soleil. Son sourire, qui ne
+l'avait point abandonné, s'épanouit davantage.
+
+--Les poètes ont bien raison, dit-il comme s'il se fût parlé à
+lui-même, de vanter les joies du retour au toit paternel. Moi qui
+n'ai point de famille, je ressens ici comme un avant-goût de ce
+bonheur... Et tiens, Jude, mon garçon, l'illusion s'accroît: il me
+semble qu'enfant j'ai vu jouer le soleil d'automne dans des
+rideaux de soie comme ceux-ci. Sentiment étrange, Jude! Enfant
+sans père, j'éprouve ici comme un ressouvenir lointain de baisers,
+de caresses et de douces paroles...
+
+--Monsieur, interrompit le vieil écuyer, je vais prendre congé de
+vous, pour commencer ma tâche.
+
+--Reste, Jude, quelques minutes, un instant, je t'en prie! Mon
+coeur s'amollit au contact de pensées nouvelles. Je ne sais, Jude,
+mes yeux ont besoin de pleurer!
+
+--Souffrez-vous donc? dit celui-ci en s'approchant aussitôt.
+
+Didier laissa tomber sa main dans celle du vieillard et renversa
+sa tête sur l'oreiller.
+
+--Non, répondit-il, je ne souffre pas. Au contraire. Je ne
+voudrais point ne pas éprouver ce que j'éprouve: car cette
+angoisse inconnue est pleine de douceur. Qu'ils sont heureux,
+Jude, ceux qui ont de vrais souvenirs!
+
+--Ceux-là, répliqua l'écuyer avec tristesse, ne revoient parfois
+jamais la maison des ancêtres. Ce doit être une amère douleur,
+n'est-ce pas, que celle de l'enfant qui se souvient à demi et qui
+meurt avant d'avoir retrouvé la demeure de son père.
+
+--Tu penses à Georges Treml, mon pauvre Jude.
+
+--Je pense à Georges Treml, monsieur.
+
+--Toujours! Dieu t'aidera, mon garçon, car ton dévouement est
+oeuvre chrétienne... Allons! voici un nuage qui couvre le soleil.
+Le charme s'évanouit. Je redeviens le capitaine Didier et je suis
+prêt à jurer maintenant que j'ai vu, enfant, plus de rideaux de
+bure que de tentures de soie. Va, mon garçon, je ne te retiens
+plus.
+
+Didier, secouant un reste de langueur rêveuse, avait sauté hors de
+son lit. Jude, avant de partir, jeta un regard dans la cour et
+reconnut maître Alain qui s'entretenait avec Lapierre.
+
+--Il est bien tard, maintenant, dit-il, pour m'esquiver. Je vois
+là-bas un homme dont j'aurai de la peine à éviter les regards.
+
+--Lequel? demanda Didier en s'approchant de la fenêtre: Lapierre?
+
+--Je ne sais s'il a changé de nom, mais on l'appelait de mon
+temps maître Alain. C'est le plus vieux des deux.
+
+--À la bonne heure! Et c'est celui-là que tu nommais hier ton
+ennemi?
+
+--Celui-là même.
+
+--Eh bien! mon garçon, l'autre est le mien.
+
+--Un valet, votre ennemi?
+
+--Cela t'étonne? Faut-il donc te répéter que je ne suis point
+gentilhomme? Ce valet est le seul être au monde qui sache le
+secret de ma naissance. Il ne veut pas le dire et c'est son droit.
+Il prétend m'avoir autrefois servi de père... Tu vois bien ceci?
+
+Didier, qui n'était pas encore vêtu, écarta sa chemise et montra
+par-derrière, à la naissance de l'épaule, une cicatrice encore
+récente.
+
+--C'est une blessure faite traîtreusement et par la main d'un
+misérable, dit Jude en fronçant le sourcil.
+
+--Tu t'y connais, mon garçon. J'ai tout lieu de croire que le
+misérable est cet homme: mais si je ne suis pas noble, je suis
+soldat, et ma main ne s'abaissera point volontiers jusqu'à lui.
+
+--Moi je suis un valet, dit Jude avec froideur; prononcez un mot
+et je le châtie.
+
+--Voilà que tu oublies Georges Treml! s'écria Didier en souriant.
+Sur mon honneur! il y a de la fine fleur de chevalerie dans ces
+vieux coeurs bretons. Pensons à ton jeune monsieur, mon brave ami.
+Je ne sais pas ce que tu peux tenter pour son service, c'est ton
+secret, mais j'ai promis de t'aider et je t'aiderai. Descendons
+ensemble: M. de Vaunoy est un trop soumis et dévoué sujet de Sa
+Majesté pour que sa livrée ose regarder, de plus près qu'il ne
+convient, le serviteur d'un capitaine de la maréchaussée.
+
+Jude mit son manteau sur sa figure et descendit avec le capitaine.
+
+Alain et Lapierre étaient toujours dans la cour; ils s'inclinèrent
+avec respect devant Didier, qui toucha négligemment son feutre.
+
+--Qu'on selle le cheval de mon serviteur, dit-il.
+
+Lapierre se hâta d'obéir. Le majordome resta.
+
+--Mon camarade, dit-il à Jude, votre maladie exige-t-elle donc
+que vous ayez toujours le nez dans le manteau? Les gens de La
+Tremlays n'ont point pu encore vous souhaiter la bienvenue.
+
+--Que dit-on des Loups dans le pays, maître? demanda Didier pour
+éviter à Jude l'embarras de répondre.
+
+--On dit que ce sont des méchantes bêtes, monsieur le
+capitaine... N'accepterez-vous pas un verre de cidre, mon
+camarade?
+
+--Que font les gens de la forêt? demanda encore Didier.
+
+--Monsieur le capitaine, répondit Alain de mauvaise grâce, ils
+font le cercle, du charbon et des sabots... Eh bien, mon camarade,
+ajouta-t-il en exhibant son _vademecum_, c'est-à-dire sa bouteille
+de fer-blanc, aimez-vous mieux une goutte d'eau-de-vie?
+
+Maître Alain fut interrompu par Lapierre, qui amenait le cheval de
+Jude. Celui-ci se mit aussitôt en selle. Dans le mouvement qu'il
+fit pour cela, son manteau s'écarta quelque peu. Le majordome put
+voir une partie de son visage.
+
+--Du diable si je connais autre chose que cette figure-là!
+grommela-t-il; où donc l'ai-je vue? Je me fais vieux!
+
+--Tu me rejoindras ce soir à Rennes, mon garçon, s'écria Didier.
+En route maintenant et bonne chance!
+
+Jude ne se fit point répéter cet ordre; il piqua des deux et
+partit au galop.
+
+Quand il eut franchi la porte de la cour, le capitaine se détourna
+vers les deux valets de Vaunoy.
+
+--Vous êtes curieux, maître, dit-il à Alain; c'est un fâcheux
+défaut et qui ne porte point bonheur. Quant à toi, ajouta-t-il en
+s'adressant à Lapierre, prends garde!
+
+Il s'éloigna. Les deux valets le suivirent des yeux.
+
+--Prends garde! répéta ironiquement Lapierre; que dites-vous de
+cela, maître Alain?
+
+Maître Alain répondit:
+
+--Le jeune coq chante haut; on dirait qu'il se sent de race. Pour
+ce qui est de prendre garde, c'est toujours un bon conseil.
+
+Didier avait pris, sans savoir, la direction du jardin. Il se
+trouva bientôt au milieu de hautes charmilles taillées à pic et
+formant l'inévitable et classique labyrinthe des jardins du XVIIIe
+siècle. De temps en temps, quelques statues de marbre blanc
+s'apercevaient à travers les branches qui se ressentaient déjà des
+approches de l'hiver.
+
+Didier jetait sur tout cela un regard distrait; involontairement,
+son esprit était revenu aux pensées qui avaient préoccupé son
+réveil.
+
+Comme il arrive souvent aux esprits vifs et poétiques, il lui
+suffit, pour ainsi dire, d'évoquer l'illusion pour qu'elle
+reparût. Ces grandes murailles de verdure devinrent pour lui de
+vieilles connaissances. Il se retrouva dans ces dédales, et,
+quoique leur artifice fût assez innocent pour que la chose pût
+sembler naturelle, il crut ou tâcha de croire que le souvenir
+était pour lui le fil d'Ariane.
+
+--Voyons! se disait-il d'un ton moitié enjoué, moitié sérieux:
+voyons si je me trompe! si je me souviens ou si je divague! ma
+mémoire ou mon imagination me dit qu'au bout de cette allée, à
+droite, il y a un berceau, et dans un berceau une statue de nymphe
+antique. Voyons?
+
+Il prit sa course, impatient; car l'illusion avait grandi et il en
+était déjà à craindre une déception.
+
+À quelques pas de l'endroit où la charmille faisait un coude, il
+s'arrêta et glissa son regard à travers les branches. Il devint
+pâle, mit la main sur son coeur et laissa échapper un cri. Berceau
+et statue étaient là devant ses yeux.
+
+Seulement au cri qu'il poussa, la statue animée, nymphe vêtue de
+blanc, tressaillit vivement et se retourna.
+
+
+
+XIX
+Sous la charmille
+
+L'illusion s'enfuit tambour battant. Dans cette gageure qu'il
+avait engagée contre lui-même, Didier avait parié pour un berceau
+et une statue. Le berceau existait, mais ce qu'il venait de
+prendre pour une statue était une jeune fille en chair et en os,
+mademoiselle Alix de Vaunoy de La Tremlays.
+
+La méprise du reste était fort excusable. Au moment où Didier
+l'avait aperçue, mademoiselle de Vaunoy lui tournait le dos. Elle
+était debout et immobile au centre du berceau, lisant une lettre
+froissée et sans doute bien souvent relue. Ses beaux cheveux noirs
+avaient, ce matin, de la poudre, et une robe de mousseline blanche
+formait toute sa toilette.
+
+Au cri poussé par Didier, elle se retourna, comme nous l'avons
+dit, et le papier qu'elle lisait s'échappa de sa main.
+
+Son premier mouvement fut de fuir, mais la réflexion la retint.
+Elle fit même un pas vers le coude de la charmille, où, suivant
+toute apparence, Didier allait se montrer.
+
+Elle avait reconnu sa voix.
+
+Mademoiselle de Vaunoy avait sur son visage cette pâleur qui
+présage de décisives résolutions. Son regard, ordinairement hardi
+dans sa douceur, était triste, timide et grave. Didier s'avança
+vers elle d'un air embarrassé. Pour prendre contenance, il se
+baissa et releva la lettre qu'Alix avait laissée tomber. Cette
+lettre était de lui. Il la reconnut et son malaise augmenta.
+
+--C'est la lettre que vous crûtes devoir m'écrire pour m'annoncer
+votre départ, dit Alix avec simplicité. Je suis bien aise qu'elle
+soit tombée entre vos mains, vous la garderez.
+
+Didier demeura muet. Alix reprit:
+
+--J'ai été heureuse de vous revoir, car je me souvenais de vous
+comme d'un frère.
+
+Didier l'avait appelée ma soeur dans son rêve, et bien souvent il
+lui était arrivé de comparer le sentiment qu'il gardait pour elle
+à la tendresse d'un frère. Et pourtant il demanda:
+
+--Alix, dites-vous la vérité?
+
+--Je dis toujours la vérité, répondit-elle.
+
+Elle eut un sourire grave et poursuivit:
+
+--Parlons d'elle, je le veux.
+
+«C'est une chère enfant. Son regard est pur comme le regard d'un
+ange. Son âme est plus pure que son regard.»
+
+--De qui parlez-vous? balbutia Didier.
+
+--Oh! fit Mlle de Vaunoy dont la voix devint plus sévère, vous
+n'avez rien à vous reprocher, je le sais; mais ne niez pas, ce
+serait mal. Il y a une fraternité entre nous autres jeunes filles
+de la forêt. Je suis noble et riche, elle est paysanne et pauvre;
+mais, enfants, nous nous sommes rencontrées souvent dans les
+bruyères. Nous avons joué autrefois sous les grands chênes qui
+protègent Notre-Dame de Mi-Forêt; je l'avais apprivoisée, la
+petite sauvage! Depuis lors, tandis qu'elle restait dans sa
+solitude, je faisais, moi, connaissance avec le monde; tandis
+qu'elle courait libre sous le couvert, j'apprenais à porter le
+velours et la soie, à parler, à me taire, à sourire. Étrange
+destinée! elle, dans sa solitude, moi, au milieu des somptueuses
+fêtes de Rennes, nous avons subi toutes deux le même sort. Dieu la
+destinait à l'homme que je... que je croyais souhaiter pour mari.
+
+--Vous ne le croyez plus, Alix?
+
+--Un jour, il y avait deux mois que vous étiez parti, Didier, je
+me promenais seule dans la forêt, songeant encore aux fêtes de Mgr
+le comte de Toulouse, lorsque j'entendis une voix connue qui
+chantait sous le couvert la complainte d'Arthur de Bretagne.
+
+--Fleur-des-Genêts! balbutia le capitaine.
+
+Alix sourit doucement.
+
+--Vous savez enfin de qui je parle, Didier, dit-elle. Il y avait
+bien longtemps que je ne l'avais vue. Que je la trouvai belle, ce
+jour-là! Elle me reconnut tout de suite et vint à moi les bras
+ouverts. Puis elle prit dans son panier de chèvrefeuille un beau
+bouquet de primevères qu'elle attacha à mon corsage, puis encore
+elle me parla de vous.
+
+--De moi! prononça involontairement Didier.
+
+--Elle ne vous nomma point, mais je vous reconnus; je sentis quel
+était mon devoir.
+
+--Hélas! mademoiselle, s'écria Didier, je suis bien coupable
+peut-être...
+
+--Envers elle, oui, monsieur, si vous dites un mot de plus, car
+elle est votre fiancée.
+
+Il y eut un moment de silence. Alix reprit:
+
+--Quand elle sera votre femme...
+
+Elle s'interrompit parce que le regard du jeune capitaine avait
+exprimé la surprise.
+
+--Elle sera votre femme, poursuivit-elle cependant avec fermeté;
+vous le voulez... et vous le devez. Elle est bien pauvre, mais
+vous avez votre épée, et vous n'êtes point de ceux que leur
+naissance enchaîne à l'orgueil!
+
+Didier se redressa.
+
+--Je ne suis pas gentilhomme, c'est vrai, dit-il, je le sais.
+Peut-être n'était-il pas besoin de me le rappeler.
+
+Alix lui tendit la main cette fois et répliqua:
+
+--Excusez-moi, je plaide la cause de mon amie.
+
+Les capitaines n'aiment pas à être congédiés, même de cette façon
+noble et charmante.
+
+--Mademoiselle, dit-il, la cause de Marie n'avait peut-être pas
+besoin d'être plaidée; mais voyons, puisque nous sommes le frère
+et la soeur, noble soeur et frère de roture, j'ai bien le droit
+d'interroger.
+
+--Interrogez.
+
+--Votre conduite a-t-elle pour cause la distance qui nous sépare?
+
+--Non.
+
+--Y aurait-il sous jeu un autre mariage?
+
+--Mon père veut en effet me marier.
+
+--Ah! ah!
+
+--Mais celui qu'on me propose ne sera jamais mon mari.
+
+--N'a-t-il pas un nom qui soit au niveau du vôtre? demanda Didier
+non sans raillerie.
+
+--C'est M. de Béchameil, marquis de Nointel, intendant royal de
+l'impôt.
+
+Didier éclata de rire.
+
+Comme s'il y avait eu de l'écho sous la charmille, un autre rire
+épais et bruyant retentit à une vingtaine de pas, derrière le
+feuillage.
+
+--Folle que je suis! s'écria Alix. Je ne vous ai pas dit le
+principal. Il n'est plus temps, ce sont eux; à bientôt, nous nous
+reverrons encore une fois!
+
+Elle s'enfuit précipitamment, laissant le capitaine étourdi de
+cette disparition subite.
+
+L'éclat de rire se répéta sous la charmille. Un bruit de voix s'y
+joignit et bientôt, au tournant de l'allée, débouchèrent
+MM. de Vaunoy et de Béchameil.
+
+
+
+XX
+Avant et après le déjeuner
+
+Vaunoy et l'intendant royal semblaient de fort heureuse humeur.
+Ils marchèrent avec empressement vers Didier qui avait peine à se
+remettre et gardait une contenance embarrassée.
+
+--Nous arrivons ici, mon cher hôte, dit Vaunoy, guidés par vos
+éclats de rire. La promenade solitaire vous rend-elle donc si
+joyeux?
+
+--Ai-je ri? demanda machinalement Didier.
+
+--Oui, Saint-Dieu! vous avez ri.
+
+--Le fait est que vous avez ri, dit Béchameil. J'ai l'honneur de
+vous présenter le bonjour.
+
+--Je ne me souviens pas... commença Didier.
+
+--Eh! dit Vaunoy avisant le papier que celui-ci tenait encore à
+la main, c'est sans doute cette lettre qui causait votre hilarité
+matinale?
+
+--Je ne serai pas éloigné de le croire, appuya Béchameil;
+veuillez me donner je vous prie, des nouvelles de votre santé.
+
+Didier froissa la lettre et la déchira en tout petits morceaux.
+Cela fait, il salua l'intendant royal et lui répondit par quelque
+banale politesse. M. de Béchameil avait complètement mis bas ses
+fâcheuses dispositions de la veille: Vaunoy venait de lui faire
+entendre qu'il n'avait rien à craindre d'un semblable rival et que
+la main d'Alix lui était assurée. Aussi se sentait-il porté vers
+Didier d'une bienveillance inaccoutumée.
+
+Quant à Vaunoy, il n'avait point dépouillé son masque de bonhomie.
+On eût dit, en vérité, un brave oncle abordant son neveu chéri.
+
+--Messieurs, dit le capitaine dont la froideur contrastait fort
+avec la cordialité de ses hôtes, vous plairait-il que nous
+parlions maintenant de ce qui concerne le service de Sa Majesté?
+
+--Assurément, répondit Vaunoy.
+
+Et Béchameil répéta:
+
+--Assurément!... Pourtant, ajouta-t-il après réflexion, je pense,
+sauf avis meilleur, qu'il serait convenable de déjeuner d'abord.
+
+--Fi! monsieur de Béchameil! dit Vaunoy en souriant.
+
+--Mettez, monsieur mon ami, que je n'aie point parlé. Je préfère
+évidemment le service du roi au déjeuner et même au dîner! Mais
+ceci n'empêche point qu'un déjeuner refroidi soit une triste
+chose. Nous vous écoutons, Monsieur le capitaine.
+
+Didier tira de son portefeuille un parchemin sur lequel Vaunoy
+jeta les yeux pour la forme. Béchameil, en lisant le seing royal,
+crut devoir ôter son feutre et prier Dieu qu'il bénît Sa Majesté.
+
+--Sur la proposition de S. A. R. Mgr le comte de Toulouse,
+gouverneur de Bretagne, dit le capitaine, le roi m'a conféré
+mission d'escorter les fonds provenant de l'impôt à travers cette
+contrée qui passe pour dangereuse...
+
+--Et qui l'est! interrompit Vaunoy.
+
+--Qui l'est énormément, ajouta Béchameil.
+
+--Le roi m'a chargé en outre, reprit Didier, de veiller à la
+perception des tailles, et Son Altesse Sérénissime m'a donné
+mission particulière de poursuivre et détruire, par tous moyens,
+cette poignée de rebelles qui portent le nom de _Loups_.
+
+--Que Dieu vous aide! dit Vaunoy. C'est là, mon jeune ami,
+une noble mission.
+
+--Une mission que je ne vous envie en aucune façon, mon jeune
+maître! pensa tout bas Béchameil. Dieu vous assiste! prononça-t-il
+à haute voix.
+
+--Je vous rends grâces, messieurs. Dieu protège la France, et son
+aide ne nous manquera point. Je pense que la vôtre ne me fera pas
+défaut davantage.
+
+À cette question faite d'un ton de brusque franchise, Vaunoy
+répondit par un mouvement de tête accompagné d'un diplomatique
+sourire. Béchameil, malgré sa bonne envie, ne put imiter que le
+mouvement. Ce gastronome n'était point diplomate.
+
+Didier insista.
+
+--Je puis compter sur votre aide? demanda-t-il une seconde fois.
+
+Vaunoy répondit:
+
+--À plus d'un titre, mon jeune ami: pour vous-même et pour Sa
+Majesté.
+
+--Je m'en réfère aux paroles de M. de Vaunoy, dit Béchameil.
+
+--Merci, messieurs. Je n'attendais pas moins de deux loyaux
+sujets du roi. Je fais grand fonds sur votre secours, et vous
+préviens à l'avance que je ne ménagerai pas votre bonne volonté.
+Veuillez me prêter attention.
+
+Béchameil tira sa montre et constata avec douleur que l'heure
+normale du déjeuner était passée depuis dix minutes. Il poussa un
+profond soupir, n'osant pas manifester plus clairement son
+chagrin.
+
+--Je ne suis point arrivé jusqu'ici, reprit Didier, sans avoir
+arrêté mon plan de campagne. Toutes mes mesures sont prises. La
+maréchaussée de Rennes est prévenue; celle de Laval marche sur la
+Bretagne à l'heure où je vous parle. Les sergenteries de Vitré, de
+Fougères et de Louvigné-du-Désert me seconderont au besoin.
+
+--À la bonne heure! s'écria Béchameil. Tout cela formera une
+armée respectable.
+
+--Trois cents hommes environ, monsieur.
+
+--Ce n'est pas assez, dit Vaunoy. Les Loups sont en nombre
+quadruple.
+
+Béchameil modéra sa joie.
+
+--J'avais cru qu'ils étaient plus nombreux que cela, repartit
+froidement le capitaine. Nous serons un contre quatre. C'est
+beaucoup!
+
+--Je ne saisis pas bien, dit Béchameil.
+
+--C'est beaucoup, répéta Didier, parce que nous aurons de notre
+côté tous les avantages. Vous ne pensez pas, je suppose, que je
+veuille les attaquer à la Fosse-aux-Loups? Ne vous étonnez point,
+monsieur de Vaunoy, si je sais le nom de leur retraite. Grâce à
+des circonstances que je ne juge point à propos de vous détailler
+ici, je connais la forêt de Rennes comme si j'y étais né.
+
+À ce dernier mot, Hervé de Vaunoy tressaillit violemment et devint
+si pâle que Béchameil crut devoir le soutenir dans ses bras.
+
+--Qu'avez-vous, monsieur mon ami? demanda l'intendant.
+
+--Rien... je n'ai rien, balbutia Vaunoy.
+
+--Si fait! je parie que c'est le besoin de prendre quelque chose
+qui vous travaille. Et, par le fait, l'heure du déjeuner est
+passée depuis trente-cinq minutes et une fraction.
+
+Vaunoy, par un brusque effort, s'était remis tant bien que mal. Il
+repoussa Béchameil.
+
+--Capitaine, dit-il, je vous prie de m'excuser. Un éblouissement
+subit... je suis sujet à cette infirmité. Vous plairait-il de
+poursuivre?
+
+--Dans votre intérêt, monsieur mon ami, insista héroïquement
+Béchameil, je vous engage à prendre quelque chose. Nous vous
+ferons raison, le capitaine et moi.
+
+Vaunoy fit un geste d'impatience, et Béchameil reconnut avec
+découragement que le déjeuner était désormais indéfiniment
+retardé.
+
+--Je vous disais, reprit Didier qui n'avait prêté à cette scène
+qu'une attention médiocre, je vous disais que la forêt est pour
+moi pays de connaissance; je sais que la position des Loups est
+inexpugnable, et ne prétends point courir les chances d'une
+attaque, au moins tant que les deniers de Sa Majesté ne seront
+point à couvert. Il me faut, à moi aussi, des positions dans la
+forêt, et je vous demande, à vous, monsieur de Vaunoy, votre
+château de La Tremlays, à vous, monsieur l'intendant royal, votre
+maison de plaisance de la Cour-Rose.
+
+--Ma _folie_, s'écria Béchameil; et qu'en prétendez-vous faire,
+monsieur?
+
+--Je ne sais: peut-être une place d'armes.
+
+--Mais il y a des tapis dans toutes les chambres, monsieur; il y
+en a pour vingt mille écus...
+
+--Fi! monsieur de Béchameil, fi! voulut interrompre Vaunoy.
+
+Cette fois le financier se montra rétif.
+
+--Il y a, continua-t-il, des meubles sculptés, incrustés, dorés.
+Il y en a pour trente mille écus, monsieur!
+
+--Fi! monsieur de Béchameil, fi! répéta Vaunoy.
+
+--Il y a des porcelaines du Japon, de la faïence d'Italie, des
+grès de Suisse, des cristaux de Suède. La batterie de cuisine
+seule vaut quatorze mille cinq cents livres, monsieur. Et vous
+voulez mettre tout cela au pillage! Vos soldats dévaliseraient mon
+garde-manger; ils boiraient ma cave... ma cave qui est la plus
+riche de France et de Navarre! Ils écailleraient mes mosaïques,
+crèveraient mes tableaux, briseraient mes cristaux, que sais-je!
+Une place d'armes! Morbleu! monsieur, pensez-vous que j'aie fait
+bâtir ma _folie_ pour héberger vos soudards!
+
+--Fi! monsieur de Béchameil! répéta Vaunoy pour la troisième
+fois; Saint-Dieu! fi! vous dis-je.
+
+Le financier s'arrêta essoufflé. Didier regarda l'interruption
+comme non avenue, et reprit avec le plus grand calme:
+
+--Peut-être une place d'armes. En tout cas, je puis vous faire
+promesse, messieurs, de vous prévenir deux heures à l'avance.
+
+--Cela suffira, dit Vaunoy qui semblait résolu à tout approuver.
+
+--Monsieur mon ami, s'écria Béchameil exaspéré, je ne vous
+comprends pas! Savez-vous que je ne donnerais pas ma petite maison
+pour cent mille pistoles!
+
+Vaunoy lui serra fortement la main. C'est là un signe que les
+intelligences, même les plus épaisses, comprennent par tous pays.
+
+Le financier se tut instinctivement.
+
+--Je pense, mon cher hôte, demanda Vaunoy du ton de la plus
+cordiale courtoisie, que ces mesures dont vous parlez forment la
+dernière partie de votre plan. Avant de vous fortifier, vous vous
+occuperez sans doute de convoyer les espèces qui vous attendent à
+Rennes, car on dit que la cassette du roi est vide, ou peu s'en
+faut.
+
+--Tel est en effet mon projet, monsieur.
+
+--Donc, en attendant que La Tremlays devienne place d'armes, nous
+en ferons, s'il vous plaît, une auberge où se reposera l'escorte
+de l'impôt.
+
+--L'impôt, répondit le capitaine, reste sous la garantie et
+responsabilité de M. l'intendant royal tant qu'il n'a point
+franchi les frontières de la Bretagne. C'est donc à M. l'intendant
+de faire choix du lieu où l'escorte passera la nuit.
+
+Une expression de singulière inquiétude se répandit sur le visage
+du maître de La Tremlays. Il fallait que cette inquiétude fût bien
+puissante pour que Vaunoy habitué comme il l'était à dompter
+souverainement sa physionomie, n'en pût réprimer les symptômes.
+
+Didier et l'intendant la remarquèrent.
+
+Le premier n'y fit pas grande attention. Il croyait connaître
+Vaunoy qu'il méprisait sans le soupçonner de trahison. Sa hautaine
+insouciance ne daigna point se préoccuper de ce mince incident.
+
+Quant à Béchameil, il interpréta à sa manière l'angoisse évidente
+du maître de La Tremlays. Il pensa que Vaunoy, voyant que le choix
+de la halte restait entre ses mains, à lui, Béchameil, redoutait
+sa décision pour l'office et les provisions du château.
+
+--Monsieur mon ami, dit-il en conséquence, je dois vous prévenir
+tout d'abord que les frais de convoi me regardent...
+
+Vaunoy pâlit et fronça le sourcil.
+
+--Je paierai tout, poursuivit l'intendant: l'hospitalité est pour
+moi un devoir.
+
+--Vous prétendez donc recevoir les gens du roi dans votre maison
+de la Cour-Rose? demanda Vaunoy dont l'anxiété augmentait
+visiblement.
+
+--Non pas, monsieur mon ami, non pas! s'écria vivement Béchameil.
+
+Vaunoy respira longuement. Ses couleurs vermeilles reparurent aux
+rondes pommettes de ses joues.
+
+Ce mouvement fut tellement irrésistible et marqué que Didier ne
+put s'empêcher d'y prendre garde.
+
+Ce fut, au reste, l'affaire d'un instant, et, à mesure que le
+calme revenait sur le visage de Vaunoy, les doutes du jeune
+capitaine se dissipaient.
+
+Mais, pour un spectateur attentif et désintéressé de cette scène,
+il eût été évident qu'un hardi dessein venait de surgir dans le
+cerveau de Vaunoy, dessein que favorisait grandement l'option de
+M. de Béchameil, désignant La Tremlays pour lieu de repos à
+l'escorte des gens du roi.
+
+Béchameil qui était à cent lieues de penser que sa décision pût
+faire plaisir à Hervé de Vaunoy, prit à tâche de l'excuser et de
+la motiver, ce qu'il fit à sa manière.
+
+--Je vous répète, monsieur mon ami, dit-il, que vous n'aurez
+rien, absolument rien à débourser.
+
+--Laissons cela, interrompit Vaunoy.
+
+--Permettez! Je suis, vous me faites, j'espère, l'honneur d'en
+être persuadé, un sujet fidèle et dévoué de Sa Majesté. Ma pauvre
+maison est fort à son service, depuis les fondements jusqu'aux
+combles, y compris, bien entendu, les étages intermédiaires, mais
+il s'agit de cinq cent mille livres tournois.
+
+--Cinq cent mille livres tournois? répéta lentement le maître de
+La Tremlays.
+
+--Tout autant, monsieur mon ami, il y a même quelques écus de
+plus. Si cette somme était enlevée, mon aisance, qui est honnête,
+serait terriblement réduite. Or, suivez bien: ma _folie_ de la
+Cour-Rose n'est point propre à soutenir un siège, et si les
+Loups...
+
+Vaunoy haussa les épaules avec affectation.
+
+--Monsieur l'intendant a raison, dit le capitaine qui, depuis dix
+minutes, n'apportait plus à la discussion qu'une attention fort
+médiocre.
+
+--Permettez, dit encore Béchameil répondant au geste de Vaunoy;
+je serais mortifié que vous puissiez croire...
+
+--Allons déjeuner, interrompit en souriant le maître de La
+Tremlays.
+
+Le coup était d'un effet sûr: il porta. Béchameil remua
+convulsivement les mâchoires, comme s'il eût voulu parfaire son
+explication; mais il ne put que répéter ces mots qui éveillaient
+les plus tendres échos de son coeur:
+
+--Allons déjeuner.
+
+Vaunoy s'appuya familièrement sur le bras de Didier. Béchameil,
+les narines gonflées et saisissant au vol parmi les effluves
+épandues dans l'air toutes celles qui venaient de l'office, ouvrit
+la marche. En chemin il fut décidé que le convoi d'argent
+partirait de Rennes le lendemain. De la ville au château, l'étape
+était courte, mais les routes de Bretagne, en l'an 1740, étaient
+tracées de manière à quadrupler la distance.
+
+Béchameil, malgré la proéminence notable de son abdomen, monta le
+perron en trois sauts. Une minute après, il nouait sa serviette
+autour de ses mentons et dégustait savamment un salmis d'ailerons
+de bécasses qu'il déclara sans pareil et fêta en conscience.
+
+Hervé de Vaunoy ne resta point oisif durant cette matinée. Le
+déjeuner était à peine fini, et M. de Béchameil venait de
+s'étendre sur un lit de jour pour se livrer à cet important devoir
+que les gourmets ne doivent négliger jamais, la sieste, lorsque
+M. de Vaunoy, quittant Didier sous un prétexte d'autant plus
+facile à trouver que le jeune capitaine ne tenait point
+extraordinairement à sa compagnie, se dirigea d'un air soucieux et
+affairé vers son appartement.
+
+--Qu'on m'envoie sur-le-champ Lapierre et maître Alain, dit-il à
+un valet qu'il rencontra sur son chemin.
+
+Le valet se hâta d'obéir, et Vaunoy poursuivit sa route; mais,
+ayant jeté par hasard un regard distrait à travers les carreaux de
+l'une des croisées du corridor, il aperçut Alix qui, rêveuse et la
+tête penchée, suivait à pas lents l'allée principale du jardin.
+
+--Toujours triste! se dit Vaunoy d'un ton où perçait un atome de
+sensibilité; pauvre fille! Mais, après tout, elle n'est pas
+raisonnable! Béchameil serait la perle des maris.
+
+Il allait passer outre, lorsque, dans une autre allée dont la
+direction formait angle avec celle de la première, il vit le
+capitaine Didier, lequel, par impossible, semblait rêver aussi.
+Vaunoy fit un geste de mauvaise humeur.
+
+--Elle était sur le point de l'oublier! murmura-t-il; je m'y
+connais! Et le voilà revenu! Sa seule approche déjoue fatalement
+tous mes plans. Et puis, si quelqu'un de ces hasards que nulle
+précaution ne peut déjouer, allait lui apprendre...
+
+Vaunoy s'interrompit. Comme nous l'avons dit, les deux allées que
+suivaient Alix et Didier se croisaient. Chaque pas fait par les
+deux jeunes gens les rapprochait: ils allaient se rencontrer dans
+quelques secondes.
+
+--Eh! qu'a-t-il besoin de savoir? reprit Vaunoy avec emportement.
+Son étoile le pousse à me nuire. Qu'il sache ou non, il me perdra
+si je ne le perds.
+
+Alix et Didier arrivaient en même temps au point de convergence
+des allées; au moment où ils allaient se trouver face à face.
+Vaunoy porta son sifflet de chasse à ses lèvres.
+
+Le bruit fit lever la tête aux deux jeunes gens, Alix se tourna du
+côté du château et dut obéir au geste d'appel que lui envoya son
+père.
+
+Didier salua et poursuivit sa route.
+
+--C'était comme un fait exprès! pensa Vaunoy. Saint-Dieu! j'ai
+manqué mon coup deux fois déjà; mais on dit que le nombre trois
+porte bonheur!...
+
+Il entra dans son appartement où ne tardèrent pas à le joindre ses
+deux féaux serviteurs, Alain et Lapierre. Presque au même instant,
+Alix entr'ouvrit la porte.
+
+--Vous m'avez appelée, mon père?
+
+Vaunoy, qui ouvrait la bouche pour donner des ordres à ses deux
+acolytes, hésita quelque peu et fut sur le point de renvoyer sa
+fille; mais il se ravisa.
+
+--Restez ici, dit-il aux valets. J'aurai besoin de vous dans un
+instant.
+
+Puis il passa le bras d'Alix sous le sien et l'entraîna doucement
+dans la galerie.
+
+Maître Alain et Lapierre demeurèrent seuls. Le premier, dont
+l'intelligence avait considérablement fléchi sous le poids de
+l'âge et aussi par l'effet de l'ivrognerie, tira de sa poche son
+flacon carré de fer-blanc et but une ample rasade d'eau-de-vie.
+
+--En veux-tu? demanda-t-il à Lapierre.
+
+--Il y a temps pour tout, répondit l'ex-saltimbanque; je ne bois
+jamais quand je dois causer avec monsieur.
+
+--Moi, je bois double.
+
+--Et tu vois de même. Hier tu n'as pas seulement pu reconnaître
+ce drôle de valet.
+
+--Je me fais vieux, dit Alain en buvant une seconde gorgée. Le
+fait est que ma pauvre mémoire s'en va. Mais si je le vois encore
+une fois je le reconnaîtrai peut-être.
+
+--Et s'il ne revient pas?
+
+Alain, au lieu de répondre, but une troisième rasade et s'arrangea
+pour dormir, en attendant son maître. Lapierre haussa les épaules,
+et, pour ne point perdre son temps, il fit le tour de la chambre,
+donnant généreusement l'hospitalité, dans les vastes poches de son
+pourpoint, à toutes les pièces de monnaie égarées qu'il trouva sur
+les meubles. Les tiroirs étaient fermés.
+
+Quand il eut achevé sa tournée, il s'accouda sur l'appui de la
+fenêtre. Au loin, dans le jardin, il aperçut Didier qui continuait
+solitairement sa promenade.
+
+Lapierre se prit à réfléchir.
+
+--Peuh! dit-il enfin en enflant ses joues; je croyais le détester
+davantage. C'est un joli garçon. Vaunoy paie mal et demande
+beaucoup. Hé! hé!... il faudra voir!...
+
+--En veux-tu? grommela maître Alain qui trinquait en rêve.
+
+Lapierre laissa tomber sur le vieillard un long regard de mépris.
+
+--Voici ce qu'on devient au service de Vaunoy! dit-il ensuite.
+Jamais de tiroirs ouverts. Quelques pièces d'or pour beaucoup de
+travail. C'est pitoyable de se damner ainsi au rabais... Il faudra
+voir.
+
+
+
+XXI
+Mademoiselle de Vaunoy
+
+Pendant que maître Alain et Lapierre attendaient, Hervé de Vaunoy
+arpentait à pas lents le corridor avec sa fille qui s'appuyait à
+son bras et dont il caressait paternellement la blanche main.
+
+--J'ai à vous gronder, Alix, disait-il, de sa voix la plus
+doucereuse. Vous avez été vis-à-vis de notre hôte, le capitaine
+Didier, d'une froideur!
+
+Il appuya sur ce mot et regarda sa fille en dessous. Aucune
+émotion ne parut sur le calme et beau visage d'Alix.
+
+--Il ne faut point outrepasser le but, reprit le maître de La
+Tremlays. Le capitaine est un brave officier du roi qui a droit à
+tous nos égards, et, quand on n'aime point un homme, il est bon de
+se contraindre un peu.
+
+Alix releva sur Vaunoy son regard tranquille et Vaunoy se tut.
+
+Il aimait sa fille: c'était le seul sentiment humain qui fût resté
+debout en son coeur parmi les ravages de l'égoïsme et de la
+cupidité. Il eût voulu la faire heureuse, mais les événements le
+pressaient. Il n'avait point le choix: un mot de Béchameil pouvait
+mettre en question sa fortune, sa noblesse, sa vie; à quelque prix
+que ce fût, il lui fallait acheter l'appui de Béchameil.
+
+En ce moment, Vaunoy était à la gêne. Alix le dominait de toute la
+hauteur de sa franchise. Pour la millième fois peut-être, il se
+repentit d'avoir usé de ruse avec elle, reconnaissant trop tard
+que la ruse s'émousse contre la candeur.
+
+Trop vil pour ressentir dans toute sa force l'angoisse qui serre
+le coeur d'un père surpris par son enfant en flagrant délit de
+tromperie, il était néanmoins humilié de son rôle et fit effort
+pour jeter son masque loin de lui.
+
+--Alix, dit-il tout à coup, en jouant passablement la rondeur,
+j'ai eu tort d'en user ainsi avec vous. Pardonnez-moi. Vous
+méritez ma confiance entière, et je veux dépouiller tout
+subterfuge. Vous savez ce que je veux; vous devinez peut-être
+pourquoi je le veux. Tromperez-vous mes espérances?
+
+--Je ferai ce que j'ai promis, monsieur, répondit Alix. Vaunoy
+respira.
+
+--Cela suffit, dit-il. Le temps est un puissant remède aux
+répugnances capricieuses des jeunes filles; pour le moment, je
+vous demande seulement de ne point voir le capitaine Didier.
+
+--Je l'ai vu déjà, monsieur.
+
+--Ah! Et vous lui avez parlé?
+
+--Je lui ai parlé.
+
+--De sorte que cette froideur affectée était un rôle appris...
+
+Alix l'arrêta d'un regard calme et doux.
+
+--Mes actions ne mentent pas plus que mes paroles, dit-elle.
+Rassurez-vous, monsieur. J'ai la volonté de tenir ma promesse.
+D'ailleurs, ajouta-t-elle plus bas, ma volonté n'est pas votre
+seule garantie: le capitaine Didier ne vous demandera pas ma main.
+
+--En vérité! s'écria Vaunoy avec une joie brutale.
+
+Puis il poursuivit:
+
+--Voilà une heureuse nouvelle, Alix; que ne le disiez-vous tout
+de suite, ma chère enfant? Ah! le capitaine... cet impertinent
+soldat de fortune!
+
+Il prononça ces derniers mots d'un ton de pitié ironique qui eût
+profondément blessé un coeur vulgaire; mais Alix était au-dessus
+de cette atteinte. Son front resta serein, et ce fut avec un
+sourire mélancolique, mais tranquille, qu'elle reprit la parole.
+
+--Je suis de votre avis, mon père, dit-elle; je crois que tout
+est pour le mieux.
+
+Vaunoy connaissait sa fille, et, si peu fait qu'il fût pour la
+comprendre, il avait pour elle une sorte de respect. Néanmoins
+cette résignation lui sembla si extraordinaire qu'il eut peine à y
+croire.
+
+Involontairement et suivant la pente de sa vieille habitude, il
+reprit son espionnage moral.
+
+--Saint-Dieu! dit-il après un silence, vous êtes le parangon de
+l'obéissance filiale, Alix, et je veux parier qu'on irait de
+Rennes à Nantes sans trouver votre pareille. Pas une plainte!
+c'est à n'y pas croire, et cela me donne bonne espérance pour ce
+pauvre M. de Béchameil.
+
+Alix ne répondit point.
+
+--Mais ne parlons pas de cela, poursuivit le maître de La
+Tremlays. Voici déjà un point de gagné; il ne faut pas trop
+demander à la fois. Moi qui étais dans des transes! Maintenant je
+n'ai garde de craindre. Je ne m'étonne plus de votre réserve
+d'hier soir... Vit-on jamais semblable outrecuidance! et, certes,
+je suis prêt à faire serment que cette entrevue dont nous parlions
+tout à l'heure sera la dernière et n'aura point de pendant.
+
+Cette phrase était la partie importante du discours d'Hervé de
+Vaunoy. Tout le reste n'était qu'une préparation. Aussi en suivit-il
+l'effet avec inquiétude, attendant une réponse et épiant la
+signification du moindre geste.
+
+Il oubliait encore une fois que ces soins étaient superflus. Les
+paroles d'Alix défiaient les interprétations et n'avaient pas
+besoin de commentaire.
+
+Elle montra de son doigt tendu Didier qui, franchissant la
+dernière barrière du parc, s'enfonçait sous le couvert.
+
+--Il me faudra attendre son retour, dit-elle.
+
+Vaunoy crut avoir mal compris.
+
+--Son retour? répéta-t-il machinalement.
+
+--Oui, monsieur. J'ai promis au capitaine Didier de le revoir. Il
+le faut, je le dois, et je vous demande comme une grâce de vouloir
+bien n'y point mettre obstacle.
+
+--Mais... commença Vaunoy surpris et intrigué.
+
+--Ne me refusez pas! dit Alix avec une chaleur soudaine. Je ne
+vous ai jamais désobéi, et Dieu m'est témoin que je souffrirais de
+le faire.
+
+--De sorte, que si je vous déniais mon consentement vous me
+désobéiriez?
+
+Alix courba la tête en silence.
+
+--À merveille! reprit Vaunoy dont le dépit ne ressemblait en rien
+à la dignité d'un père offensé; je suis au moins prévenu d'avance.
+Et m'est-il permis de vous demander quelle communication si
+importante peut exiger le rapprochement de Mlle de Vaunoy et du
+capitaine Didier?
+
+--Je ne saurai vous le dire, monsieur.
+
+--De mieux en mieux! Mais c'est à n'y point croire! Vous oubliez,
+Alix, que je pourrais vous contraindre, vous confiner dans votre
+appartement.
+
+--J'espère que vous ne le ferez point, mon père.
+
+--Et si je le faisais! s'écria Vaunoy véritablement en colère.
+
+--Monsieur, dit Alix en retenant sa voix qui voulait éclater, je
+vous respecte et je vous aime, mais il y a longtemps que je garde
+le silence vis-à-vis de M. de Béchameil, et c'est à cause de vous
+que je me tais...
+
+Elle s'arrêta honteuse d'avoir été sur le point de menacer, mais
+Vaunoy avait compris, et sa colère était tombée comme par
+enchantement.
+
+Il appela sur son visage, fait à ces brusques changements, une
+expression de grosse gaieté.
+
+--Vous êtes une méchante enfant, Alix, dit-il en la baisant
+bruyamment au front. Vous savez que je n'ai rien à vous refuser et
+vous abusez de votre pouvoir, qui marche à grands pas vers la
+tyrannie. Ce que j'en disais était curiosité pure. Je voulais
+surprendre ce grand secret, mais vous m'avez vaincu, et je
+n'engagerai plus avec vous de combats de paroles. Je lancerai
+contre vous, en guise d'avant-garde, si le cas se présente,
+mademoiselle Olive de Vaunoy, ma digne soeur... et alors
+tenez-vous bien, je vous le conseille!
+
+Alix ne se méprit point à cette gaieté soudaine. Vaunoy avait
+raison de le dire: malgré sa vieille expérience d'intrigant, il
+n'était point de force à lutter contre la hautaine droiture de sa
+fille. C'était de la part du maître de La Tremlays de la
+diplomatie prodiguée en pure perte.
+
+--Je suis heureuse de vous entendre parler ainsi, mon père, dit
+seulement Alix.
+
+--Alors, soyez clémente, et prenez un peu de compassion de ce
+pauvre M. de Béchameil... mais cela viendra, et il sera temps d'en
+parler plus tard.
+
+Il tira sa montre.
+
+--Onze heures déjà, murmura-t-il. Allons! ma fille, je vous
+laisse et vous donne carte blanche, sûr que ma confiance est bien
+placée. Au revoir!
+
+Il fit un geste familier et caressant auquel Alix répondit par une
+respectueuse révérence, et se hâta de regagner son appartement, où
+ses deux ministres l'attendaient l'un en philosophant, l'autre en
+ronflant.
+
+Lorsque Alix fut seule, son beau visage perdit son expression de
+fierté. Un morne découragement se peignit dans son regard.
+
+--Le revoir! murmura-t-elle; subir encore cette douleur!
+
+Elle avait descendu sans savoir les escaliers intérieurs et les
+degrés de granit du perron. Elle se laissa tomber sur un banc de
+gazon à l'entrée du jardin et mit sa tête pâlie entre ses mains.
+
+Au bout de quelques minutes, elle retira de son sein une petite
+médaille de cuivre, informe et rustiquement historiée, qu'un
+cordon de soie suspendait à son cou sous ses habits.
+
+Elle la regarda longtemps, puis elle dit:
+
+--Le revoir! oui... souffrir, mais le sauver!
+
+
+
+XXII
+Deux bons serviteurs
+
+Vaunoy avait souvent avec sa fille des entretiens semblables à
+celui que nous venons de rapporter. Alix savait à peu de chose
+près de quel intérêt étaient pour son père les bonnes grâces de
+M. de Béchameil; elle avait même deviné que Vaunoy n'avait sur les
+immenses domaines de Treml qu'un droit de possession douteux et
+précaire.
+
+Il va sans dire qu'elle n'abusait jamais de cette connaissance.
+
+Le caractère de son père, qu'elle eût sincèrement voulu ne point
+juger, mais dont la bassesse lui sautait aux yeux, lui avait été,
+dès sa première jeunesse, une cause perpétuelle de chagrin. Son
+esprit sérieux, loyal et fort s'était habitué à la tristesse, et
+dans l'empressement qu'elle avait mis autrefois à accepter la
+recherche de Didier, il faut compter pour une part son désir ou
+plutôt son besoin d'échapper à l'obsession paternelle.
+
+Elle ne voyait, au reste, dans l'usurpation de Vaunoy qu'un danger
+et non point un crime, parce qu'elle ignorait que cette usurpation
+préjudiciât au légitime propriétaire.
+
+Et, par le fait, personne n'aurait pu soutenir l'opinion opposée,
+Treml n'ayant point laissé d'héritier.
+
+L'intendant royal, ridicule et méprisable à la fois, inspirait à
+Alix une invincible répulsion, et sans la patiente insistance de
+son père elle eût rejeté ouvertement et depuis longtemps les
+prétentions de Béchameil. Vaunoy ne se lassait pas. Il croyait
+connaître les femmes, et attaquait Alix en faisait briller à ses
+yeux toutes les féeries que peut évoquer l'opulence. Béchameil
+était l'homme le plus riche de son temps.
+
+Vaunoy ne faisait pas de progrès, mais il gagnait des jours.
+
+L'arrivée de Didier pouvait anéantir son pénible et long travail;
+il essaya de dresser une barrière entre sa fille et le capitaine.
+Nous avons vu le résultat de sa tentative: le hasard devait le
+servir bien mieux que son habileté.
+
+Il avait un hardi projet dont la première idée lui était venue
+sous la charmille, en compagnie de Didier et de Béchameil.
+
+Le projet, depuis lors, avait mûri dans sa tête. Il en avait pesé
+laborieusement les chances pendant le déjeuner, et s'était
+déterminé à jouer coûte que coûte ce périlleux coup de dés.
+
+Il y avait une demi-heure que M. de Vaunoy avait rejoint ses deux
+acolytes. Maître Alain avait secoué tant bien que mal sa
+somnolence, et Lapierre s'était installé, selon sa coutume, dans
+un excellent fauteuil. Il s'agissait d'écouter le maître faisant
+l'exposé de son plan.
+
+Vaunoy avait parlé longtemps et sans s'interrompre. Lorsqu'il se
+tut enfin, il interrogea ses deux serviteurs du regard. Maître
+Alain répondit par un geste équivoque, et Lapierre se balança fort
+adroitement sur un seul des quatre pieds de son siège.
+
+--Ne m'avez-vous pas entendu? demanda Vaunoy.
+
+--Si fait, dit Lapierre; pour ma part, j'ai entendu.
+
+--Moi aussi, ajouta maître Alain.
+
+--Et qu'en dites-vous?
+
+Le vieux majordome eut la démangeaison d'atteindre sa bouteille
+carrée, où peut-être il aurait trouvé une réponse, mais il n'osa
+pas; il attendit, pensant qu'il serait temps de parler lorsque
+Lapierre aurait donné son avis.
+
+Lapierre se balançait toujours.
+
+--Qu'en dites-vous? répéta Vaunoy en fronçant le sourcil.
+
+--Hé! hé! fit Lapierre d'un air capable.
+
+--Voilà! prononça emphatiquement maître Alain.
+
+--Comment! s'écria Vaunoy avec colère, vous ne comprenez pas que,
+dans ces circonstances, sa mort devient un cas fortuit dont je ne
+puis être responsable? que les soupçons se détourneront
+naturellement de moi, et qu'il faudrait folie ou mauvaise foi
+insigne pour m'accuser d'un pareil _malheur_.
+
+--Si fait, dit Lapierre; pour ma part, je comprends cela.
+
+Maître Alain exécuta un grave signe d'approbation.
+
+--Eh bien? reprit Hervé de Vaunoy.
+
+--Hé! hé! fit encore Lapierre.
+
+Vaunoy dont le front devenait pourpre, blasphéma entre ses dents.
+
+--Oui, reprit l'ex-avaleur de sabres sans s'émouvoir le moins du
+monde; évidemment il ne pourrait échapper. Si nous en étions là,
+je ne donnerais pas six deniers de sa vie, mais...
+
+--Mais quoi?
+
+--Nous n'en sommes pas là.
+
+--Penses-tu donc que l'appât des cinq cent mille livres ne soit
+pas assez fort?
+
+--Ils viendraient pour la dixième partie de cette somme.
+
+--Pour la vingtième, dit maître Alain en aparté, je donnerais mon
+âme au diable, moi qui suis un homme d'âge et un fidèle sujet du
+roi.
+
+--Alors, que veux-tu dire? demanda Vaunoy à Lapierre.
+
+Maître Alain tendit l'oreille, afin de s'approprier, au besoin,
+l'opinion de son collègue. Celui-ci, sans paraître prendre garde à
+l'impatience toujours croissante de Vaunoy, se dandina un instant
+et jeta ces paroles avec suffisance:
+
+--Vous n'êtes pas sans avoir entendu parler des apologues de La
+Fontaine, je suppose... Si vous vous fâchez, je deviens muet. Ce
+La Fontaine est un poète de fort bon conseil, ce qui est rare chez
+les poètes. Il me souvient d'une de ses fables...
+
+--Saint-Dieu! interrompit Vaunoy, je donnerais dix louis pour
+bâtonner ce drôle!
+
+--Donnez et bâtonnez, répondit imperturbablement Lapierre. Quant
+à la fable dont je parle, vous ne pouvez la juger avant de l'avoir
+entendue, et, ne la sachant point par coeur, je ne vous la
+réciterai pas.
+
+--Mais, Saint-Dieu! détestable maraud, où veux-tu en venir?
+
+--Je vous prie d'excuser mon peu de mémoire, poursuivit Lapierre;
+à défaut de texte, le conte suffira. Voilà ce que c'est: les rats
+tiennent conseil et cherchent un moyen de mettre à mort un chat
+fort redoutable...
+
+--Je te comprends! s'écria violemment Vaunoy qui se leva et
+parcourut la chambre à grandes enjambées.
+
+--Pas moi, pensa maître Alain.
+
+--Je te comprends, répéta Vaunoy; tu as peur!
+
+--Vous vous trompez. Il vaudrait mieux pour votre projet que
+j'eusse peur. Mais je suis parfaitement déterminé à faire comme
+les rats de la fable; je n'ai pas peur.
+
+--Tu braverais mes ordres, misérable!
+
+--Attacher le grelot est une niaiserie tout à fait en dehors de
+mes principes et de mes habitudes. Qu'un autre l'attache, et, pour
+le reste, je suis votre soumis serviteur.
+
+--De quel diable de grelot parle-t-il? se demandait tout
+doucement maître Alain, et à quel propos est-il ici question de
+rats?
+
+Vaunoy garda un instant le silence et activa sa promenade. Son
+front si riant d'ordinaire était sombre comme un ciel de tempête.
+Sa face passait alternativement du pourpre au livide, et un
+tremblement agitait ses lèvres.
+
+--L'orage sera rude, dit tout bas Lapierre. Attention, maître
+Alain!
+
+--Par grâce, de quoi s'agit-il! murmura celui-ci qui trembla de
+confiance.
+
+Lapierre se pencha à son oreille et prononça quelques mots. Un
+frisson secoua les membres du vieillard.
+
+--Notre-Dame de Mi-Forêt! balbutia-t-il; j'aimerais mieux aller
+en enfer!
+
+--Tu n'as pas le choix, mon vieux compagnon, attendu que le
+diable te garde depuis longtemps une place au lieu que tu viens de
+nommer. Mais si tu veux n'en jouir que le plus tard possible,
+comme je le crois, tiens-toi ferme et fais comme moi.
+
+--Notre-Dame! Saint-Sauveur! Jésus Dieu! murmura maître Alain
+bouleversé.
+
+--Allons bois un coup! l'attaque va commencer.
+
+Le vieillard n'était point homme à mépriser ce conseil. Il jeta un
+regard du côté de Vaunoy, qui ne songeait guère à l'épier, tira
+son flacon de fer-blanc de sa poche et but tant que son haleine ne
+lui fit point défaut.
+
+--Il va faire rage, reprit Lapierre, car c'est pour lui un coup
+de partie; mais, après tout, il ne peut que nous faire pendre ici,
+et là-bas nous serons brûlés vifs.
+
+--Pour le moins! soupira maître Alain avec conviction. Je
+voudrais être hors de tout cela, dussé-je, après, ne point boire
+pendant un jour entier!
+
+Vaunoy s'arrêta tout à coup, les sourcils froncés, le regard
+brillant et résolu. Ce n'était plus le même homme. Toute
+expression cauteleuse avait disparu de sa physionomie.
+
+Maître Alain se rapetissa et ferma les yeux comme font les enfants
+craintifs devant la férule du pédagogue. Lapierre, au contraire,
+assura son fauteuil sur ses quatre pieds, croisa ses jambes et se
+renversa dans l'attitude du calme le plus parfait.
+
+La terreur de l'un et la provocante intrépidité de l'autre
+passèrent également inaperçues. Vaunoy n'y prit point garde.
+
+Au lieu d'éclater en invectives pour retomber ensuite jusqu'à une
+sorte de flatterie pateline, comme c'était assez sa coutume
+vis-à-vis de ses deux acolytes, il reprit froidement son siège et
+les regarda tour à tour d'un air qui fit réfléchir Lapierre lui-même.
+
+--Dans une heure, prononça-t-il lentement et en appuyant sur
+chaque mot, il faut que l'un de nous monte à cheval.
+
+--Pourvu que ce ne soit pas moi, répondit Lapierre, je n'y mets
+nul empêchement.
+
+--Taisez-vous! dit le maître de La Tremlays sans élever la voix;
+je le répète, l'un de nous doit partir dans une heure. Il le faut.
+Je pourrais essayer de la force, je suis le maître; mais la force
+échouerait peut-être contre votre apathie, Alain, contre votre
+entêtement, Lapierre; et le temps est trop précieux pour que je le
+dépense à sévir contre vous. J'aime mieux mettre votre obéissance
+à l'enchère. Voyons, lequel de vous deux veut gagner mille livres
+tournois?
+
+Un éclair d'avide désir s'alluma dans l'oeil éteint du majordome.
+
+--Mille livres! répéta-t-il machinalement.
+
+Vaunoy suivit l'effet de sa proposition avec une anxiété
+véritable. Il crut un instant que le vieillard était ébloui de la
+munificence de l'offre, mais il avait compté sans Lapierre.
+
+--Mille livres! répéta ce dernier à son tour. Les morts ne
+reviennent point pour toucher leurs créances, et vous avez beau
+jeu, monsieur. Mille livres! Encore si j'avais des héritiers!
+
+Maître Alain se gratta l'oreille et reprit son apparence de momie.
+
+--Deux mille livres! s'écria Vaunoy; je donnerai deux mille
+livres d'avance, sur-le-champ, à celui qui m'obéira.
+
+Lapierre haussa les épaules, et maître Alain, se modelant sur lui,
+fit un geste de refus.
+
+Le front de Vaunoy se couvrait de gouttelettes de sueur.
+
+--Mais, Saint-Dieu! que demandez-vous? s'écria-t-il d'un ton de
+détresse. Je vous dis qu'il le faut! Cet homme, de quelque côté
+que je me tourne, me barre fatalement le chemin. Il me fait
+obstacle partout. Une fois débarrassé de lui, tous mes embarras
+disparaissent; tant qu'il vivra, au contraire, je l'aurai toujours
+devant moi comme une menace vivante.
+
+--Comme qui dirait l'épée de Damoclès, fit observer Lapierre qui
+avait de la littérature. Tout cela est l'exacte vérité.
+
+--Sa présence ici, poursuivit Vaunoy en s'échauffant, attaque non
+seulement mes projets sur ma fille, elle menace encore ma fortune,
+mon nom, ma vie!
+
+--C'est encore vrai, dit Lapierre.
+
+--Et vous me refusez votre aide au moment où, d'un seul coup, je
+pourrais l'écraser! Dites, faut-il doubler la somme, la tripler,
+la quadrupler?
+
+--Huit mille livres, supputa Alain à voix basse.
+
+--Huit mille livres, mon bon, mon vieux serviteur! s'écria
+Vaunoy, dix mille, si tu veux, et ma reconnaissance, et...
+
+--Un bûcher de bois vert dans quelque coin de la forêt,
+interrompit Lapierre. C'est tentant.
+
+Vaunoy lui serra le bras avec violence.
+
+--Au moins, dit-il tout bas, ne parle que pour toi et n'influence
+pas cet homme. Je paierai jusqu'à ton silence.
+
+--À la bonne heure! répondit Lapierre. Il ne s'agit que de
+s'expliquer. Combien me donnerez-vous?
+
+--Dix louis.
+
+L'ancien bateleur devint muet; mais il était trop tard. Le coup
+était porté. Le vieux majordome, ébloui d'abord par les dix mille
+livres, reculait maintenant devant la pensée de la mort. Vaunoy
+eut beau renouveler la tentation; à toutes ses offres, maître
+Alain ne répondit plus que par le silence.
+
+--Ainsi vous refusez tous les deux? s'écria enfin le maître de La
+Tremlays en se levant de nouveau.
+
+--Pour ma part, je refuse, dit hardiment Lapierre.
+
+Maître Alain ne répondit point.
+
+--C'est bien! murmura Vaunoy. Je devais m'y attendre. Souvent, au
+moment décisif, l'arme se brise. Il faut alors lutter corps à
+corps et payer de sa personne... Maître Alain, ajouta-t-il d'une
+voix brève, préparez mes habits de voyage et mes pistolets.
+Lapierre, fais seller mon cheval.
+
+Maître Alain se hâta d'obéir. Lapierre resta et regarda Vaunoy en
+face avec un étonnement inexprimable.
+
+--Ai-je bien compris? dit-il après un instant de silence;
+songeriez-vous à risquer vous-même cette démarche?
+
+--Fais seller mon cheval, te dis-je.
+
+--À votre place, je serais moins pressé... Allons! au demeurant,
+cela vous regarde, et si, par hasard, vous revenez avec votre tête
+sur vos épaules, je conviens que le capitaine est un homme mort.
+
+Il fit mine de sortir; mais, arrivé au seuil, il se retourna.
+
+--Vous êtes plus brave que je croyais, dit-il encore. Le diable
+vous doit protection, et peut-être... C'est égal! le jeu est
+chanceux, et j'aime mieux qu'il soit à vous qu'à moi.
+
+Vaunoy, resté seul, se laissa tomber sur un siège. Quand ses deux
+acolytes revinrent lui annoncer que tout était prêt pour son
+départ, il se leva et prit le chemin de la cour. Il se mit en
+selle sans mot dire. Les rubis de sa joue avaient fait place à une
+effrayante pâleur.
+
+Il partit.
+
+Dès que son cheval eut passé le seuil de la grand'porte, Lapierre
+hocha la tête et dit avec ironie:
+
+--Bon voyage!
+
+--En veux-tu? lui demanda maître Alain qui lui présenta sa
+bouteille carrée.
+
+--Volontiers, répondit Lapierre; il est permis de boire après la
+bataille. J'ai la tête faible, vois-tu, et si j'avais embrassé
+trop tendrement ton flacon ce matin, peut-être serais-je, à
+l'heure qu'il est, aux lieu et place de M. de Vaunoy, sur le grand
+chemin du cimetière. À sa santé!
+
+--_Requiescat in pace!_ prononça gravement le majordome.
+
+
+
+XXIII
+Voyage de Jude Leker
+
+Hervé de Vaunoy n'était point, tant s'en fallait, un homme
+téméraire. La démarche qu'il tentait et qui l'exposait en réalité
+à un danger terrible était, pour nous servir de l'expression de
+Lapierre, un coup de partie...
+
+Une manière de duel à mort, où il jouait sa vie contre celle de
+Didier.
+
+Peut-être, aveuglé par son désir passionné de se défaire du jeune
+homme, se dissimulait-il une partie du péril; peut-être comptait-il
+sur des moyens de réussite dont il avait fait mystère à ses
+deux aides. Quoi qu'il en soit, sa terreur restait grande, et
+quiconque l'eût rencontré, tremblant et blême sur son cheval
+n'aurait eu garde de le prendre pour un coureur d'aventures.
+
+Bien avant l'heure de son départ, l'ancien écuyer de Nicolas
+Treml, Jude Leker, avait, comme nous l'avons dit, quitté le
+château pour se rendre à la demeure de Pelo Rouan, le charbonnier.
+
+Jude était arrivé la veille en Bretagne, inquiet, mais plein
+d'espoir. Au pis-aller, Georges Treml, le petit-fils de son
+seigneur, avait été dépouillé peut-être de son héritage, et Jude
+avait en main ce qu'il fallait pour le lui rendre.
+
+Maintenant l'inquiétude s'était faite angoisse, et l'espoir se
+mourait. Mieux eût valu mille fois retrouver l'enfant et perdre le
+coffret dépositaire de la fortune de Treml.
+
+Georges vivant aurait eu son épée pour soutenir sa querelle.
+Georges mort ou absent, il ne restait plus qu'un vain droit.
+
+Le coffret, c'est-à-dire l'immense domaine de Treml, était sans
+maître légitime, et le dévouement de Jude, que vingt années d'exil
+n'avaient pu entamer, restait désormais sans but.
+
+Il y avait bien encore la vengeance, ce suprême mobile des gens
+qui n'espèrent plus. Mais Jude était vieux. Sa loyale nature
+comportait plus d'amour que de haine. La vengeance, qui a tant
+d'attraits pour certaines âmes, lui apparaissait comme une inutile
+et triste compensation.
+
+--Je chercherai, se disait-il, en retrouvant son chemin dans les
+sentiers connus de la forêt; je chercherai longtemps, toujours. Si
+j'acquiers la preuve de sa mort, et je prie Dieu d'épargner cette
+douleur à ma vieillesse, j'irai vers son assassin et je le tuerai
+au nom de Nicolas Treml.
+
+Il ne pouvait pas faire un pas dans ces routes tortueuses et
+sombres, tant de fois parcourues jadis, sans rencontrer un
+souvenir. C'était par ce sentier que le vieux maître de La
+Tremlays avait coutume de chevaucher lorsqu'il se rendait avec son
+petit-fils à son beau manoir de Boüexis; à ce détour, Loup, le
+magnifique et fidèle animal, avait forcé un sanglier après un
+combat héroïque; ce chemin percé dans le fourré, et si étroit
+qu'un chevreuil semblait y pouvoir passer à peine, menait droit à
+l'étang de La Tremlays.--L'étang de La Tremlays, qui peut-être
+était le tombeau du dernier des Treml!
+
+Le coeur de Jude se fendait, ses yeux secs brûlaient.
+
+Autrefois, Jude s'en souvenait, on voyait fumer sous le couvert
+les toits des charbonniers. Maintenant plus rien. Les cabanes
+étaient là, les unes debout encore, les autres à demi ruinées,
+mais la plupart semblaient désertes. Au lieu du bruit incessant du
+ciseau et de la doloire, le silence régnait, un silence uniforme,
+universel.
+
+Quel fléau avait donc passé sur la forêt de Rennes? Quelle peste
+avait dépeuplé ces clairières et mis cette apparence de mort en
+ces lieux jadis si pleins de mouvement et de vie?
+
+Jude allait, plus triste et plus morne que ces alentours si mornes
+et si tristes. Il se signait par habitude aux croix des carrefours
+auxquelles ne pendaient plus les dévotes offrandes des fidèles. Il
+prononçait des noms connus en passant auprès de certaines loges
+abandonnées, et nulle voix ne lui répondait.
+
+Parfois une forme humaine se montrait à un coude de la route; mais
+elle disparaissait aussitôt comme un éclair, et Jude, vieux
+chasseur habitué aux hêtres de la forêt, devinait, à
+l'imperceptible agitation des basses branches du taillis, que la
+solitude n'était pas si complète en réalité qu'en apparence, et
+que plus d'un regard était ouvert derrière ces épaisses murailles
+de verdure.
+
+Lorsqu'il s'approcha de la croix de Mi-Forêt, qui, comme l'indique
+son nom, marquait à peu près le centre des bois, le paysage
+changea et devint plus désolé encore s'il est possible. En ce
+lieu, toutes les routes de grande communication qui traversent la
+forêt se croisent. Les clairières y sont plus abondantes que
+partout ailleurs, et le voisinage des chemins avait rassemblé dans
+les environs une multitude d'industries forestières.
+
+Tout le long des larges et belles allées qui se coupaient en
+étoile au pied de la croix, on voyait jadis une bordure de loges
+couvertes en chaume, où travaillaient des tonneliers, des vanniers
+et des sabotiers.
+
+Jude trouva ces loges incendiées pour la plupart; celles qui, çà
+et là, restaient debout, étaient dévastées et gardaient des traces
+non équivoques de ravages opérés par la main de l'homme.
+
+Jude s'arrêta devant ces ruines rustiques et rappelait les
+souvenirs du passé. Au temps où Treml était seigneur du pays,
+toutes ces loges étaient habitées et tous leurs habitants étaient
+heureux.
+
+--Les _gens de France_ ont passé par là! se disait le vieil
+écuyer. Sous prétexte d'impôts, ils ont demandé la bourse ou la
+vie, et les hommes de la forêt n'ont pas de bourse.
+
+Jude devinait juste. Ces ruines étaient l'oeuvre des agents du
+fisc, secondés, il faut le dire, par quelques gentilshommes du
+pays rennais, parmi lesquels Hervé de Vaunoy se distinguait au
+premier rang.
+
+M. de Pontchartrain, premier intendant royal, et, après lui,
+M. de Béchameil, marquis de Nointel, ayant pris, suivant la
+coutume, à forfait la levée de l'impôt breton, avaient un intérêt
+évident à ne laisser aucune partie de la province se prévaloir
+d'une exception uniquement fondée sur l'usage. Ils voulurent
+forcer les gens de la forêt à solder leur part des tailles, et ne
+reculèrent devant aucune extrémité pour en venir à leurs fins.
+
+C'était ce que Jude appelait demander la bourse ou la vie.
+
+Quant aux gentilshommes, leur intérêt était autre, mais également
+évident.
+
+Les hommes de la forêt, disséminés sur les divers domaines qui
+formaient la majeure partie de cette énorme tenure, prétendaient
+droit d'usage gratuit et grevaient par le fait ces domaines d'une
+véritable et lourde servitude.
+
+Tant que Nicolas Treml avait vécu, comme il possédait, lui seul,
+autant et plus de biens que tous les autres gentilshommes
+ensemble, ces derniers s'étaient modelés sur lui. Or, Treml était
+un vrai seigneur, doux au faible, rude au fort, et plus disposé à
+faire l'aumône à ses voisins qu'à leur disputer le chétif soutien
+de leur existence.
+
+Vaunoy avait pris sa place et mis sa lésinerie de gentillâtre dans
+toutes les affaires que son cousin avait traitées en gentilhomme.
+Les propriétaires des alentours, autorisés par ce nouvel exemple,
+firent de même, et ce fut bientôt de toutes parts un système
+d'attaque et de compression contre les malheureux de la forêt.
+
+D'un côté, le fisc; de l'autre, les propriétaires. Celui-là leur
+arrachait leurs faibles épargnes, ceux-ci leur enlevaient tout
+moyen de vivre.
+
+Les gens de la forêt, nous croyons l'avoir déjà dit, ressemblaient
+plus au sanglier qu'au lièvre; néanmoins dans le premier moment,
+traqués, poursuivis de toutes parts, ils ne cherchèrent leur salut
+que dans la fuite, et se cachèrent au fond des retraites ignorées
+qui pullulaient alors dans le pays.
+
+Mais leur naturel farouche et belliqueux supportait impatiemment
+cette tactique pusillanime: pour combattre, ils n'avaient besoin
+que de se concerter.
+
+Au premier appel, ils se levèrent.
+
+Les épais fourrés de la forêt vomirent inopinément cette
+population sauvage, et mal en prit aux agents du fisc aussi bien
+qu'aux avares propriétaires qui avaient suscité cette tempête.
+Bien des cadavres jonchèrent la mousse des futaies, bien des
+ossements blanchirent sous le couvert, et, par les nuits noires,
+plus d'une gentilhommière, attaquée à l'improviste, porta la peine
+de la cupidité de son maître.
+
+On fit venir des soldats de Rennes et de toutes les villes
+environnantes; mais, à mesure que l'attaque s'opiniâtrait, la
+résistance s'organisait plus puissante. Il devint évident que les
+insurgés (car leur nombre et leurs griefs défendaient qu'on les
+appelât bandits) avaient un chef habile et résolu, dont les
+ordres, quels qu'ils fussent, étaient suivis avec une aveugle
+soumission.
+
+Le moment vint où la défense, conduite avec un ensemble
+merveilleux déborda l'attaque.
+
+Les rôles changèrent. Les opprimés devinrent agresseurs, et un
+beau jour cinq mille paysans en sabots, le visage couvert de
+masques bizarres, firent irruption jusque dans Rennes et pillèrent
+l'hôtel de M. le lieutenant du roi.
+
+De ce moment, la terreur se mit de la partie. L'insurrection
+acquit ce prestige qui est à toute entreprise comme un gage assuré
+de succès. On entoura le chef des révoltés d'une mystérieuse
+auréole, et chacun eut à raconter sur son compte quelque
+miraculeux exploit. Les gens de la forêt devinrent populaires à
+vingt lieues à la ronde. Ils eurent leurs généalogistes, et les
+savants du cru prirent la peine de rattacher leur association par
+des liens historiques et d'ailleurs incontestables à la fameuse
+société politique des _Frères bretons_, qui, au milieu du siècle
+précédent, avaient failli enlever la Bretagne à la domination
+française.
+
+Dès l'origine du soulèvement, les principaux conjurés s'étaient
+réunis en sociétés secrètes, sous les ordres de ce chef qui devait
+bientôt se rendre si redoutable. En ce temps déjà, les hommes de
+la forêt étaient les partisans naturels de cette association; mais
+rien n'était organisé; les membres affiliés de prime abord avaient
+tout à craindre.
+
+Ce fut sans doute ce danger qui leur inspira la pensée d'entourer
+leurs actions d'un mystère absolu et de ne jamais quitter leur
+retraite sans avoir le visage couvert d'un masque.
+
+Ce masque était tout simplement un carré de peau de loup. De là le
+surnom qu'on leur donna d'abord comme un méprisant sobriquet, et
+qui, peu de mois après, était prononcé avec terreur dans tout le
+pays de Rennes.
+
+Les choses subsistèrent ainsi pendant des années, avec diverses
+chances de succès et de revers pour les Loups, mais sans que
+jamais les troupes du gouvernement pussent entamer le centre de
+leurs opérations.
+
+Depuis un temps assez long, les gentilshommes du voisinage avaient
+conclu avec la forêt une sorte de trêve tacite, et l'intendant
+royal, découragé, avait discontinué ses efforts. Mais Béchameil,
+six mois avant l'époque où commence notre histoire, eut la
+malencontreuse idée de recommencer les hostilités.
+
+L'explosion fut terrible.
+
+Presque toutes les loges devinrent désertes le même jour.
+Charbonniers, tonneliers, vanniers, etc., se rassemblèrent et
+coururent à la retraite permanente du noyau de l'affiliation.
+
+Là ils trouvèrent, comme toujours, des chefs et des armes; le
+lendemain, la révolte était de nouveau aux portes de Rennes; le
+surlendemain l'hôtel de l'intendant royal était au pillage.
+
+En conscience, il fallait bien que les gens de la forêt
+trouvassent leur vie quelque part. Ils avaient pour eux la
+prescription que nos codes rangent au nombre des «manières
+d'acquérir la propriété», non pas la prescription de cinq ans qui
+achète les meubles, non pas même la prescription trentenaire qui
+conquiert les immeubles, mais une prescription plusieurs fois
+centenaire!
+
+On leur prenait ce qui, de père en fils, avait toujours été à eux,
+ce que les tribunaux, mis en demeure de juger, selon la coutume de
+Bretagne et la loi romaine, leur auraient certainement concédé.
+
+D'un autre côté, le fisc leur arrachait le fruit de leur labeur.
+
+Il aurait fallu opposer l'idée chrétienne à leurs rancunes et la
+charité à leur ruine; mais au lieu de prêtres on leur envoya des
+soudards.
+
+Ils ne travaillèrent plus, et ce fut tant pis pour leurs voisins.
+Les soldats du roi, par représailles, démolirent ou incendièrent
+les loges qui bordaient les grandes allées; mais c'était là peine
+perdue. Les Loups savaient où trouver ailleurs un asile; ils
+apprenaient en outre à s'indemniser largement des pertes qu'on
+leur faisait subir.
+
+Après l'intendant royal, ce fut Hervé de Vaunoy qui reçut les plus
+rudes atteintes de leur méchante humeur. Hervé de Vaunoy avait
+beau faire mystère de sa rancune profonde contre les Loups, qui, à
+diverses reprises, avaient cruellement maltraité ses domaines; il
+avait beau se cacher pour conseiller la rigueur au pacifique
+Béchameil: chaque fois que, derrière le rideau, il suggérait
+quelque mesure impitoyable, les Loups se vengeaient immédiatement.
+
+On eût dit, tant le châtiment suivait de près l'offense, que le
+chef des Loups avait au château de La Tremlays des intelligences
+ou des espions.
+
+Tout récemment, Vaunoy ayant ouvert l'avis que, pour détruire
+l'insurrection dans sa racine, il fallait attaquer la Fosse-aux-Loups
+et sonder le ravin, son manoir de Boüexis fut, vingt-quatre heures
+après, dévasté de fond en comble.
+
+En somme, les Loups n'avaient point d'ennemi plus mortel qu'Hervé
+de Vaunoy, et ils lui rendaient depuis longtemps haine pour haine.
+
+Jude savait une partie de ces choses, et devait sous peu apprendre
+le reste. Dans cette querelle, son choix ne pouvait être douteux.
+Le souvenir de son maître et ses vieilles sympathies le portaient
+vers les Loups qui étaient des _Bretons_, comme disait dame Goton
+avec tant d'emphase.
+
+Mais Jude n'avait ni la volonté ni le loisir de prêter l'appui de
+son bras aux gens de la forêt. Sa mission était définie; les
+dernières paroles de Treml mourant retentissaient encore à son
+oreille, et il eût regardé comme un crime de s'arrêter sur la voie
+tracée par le suprême commandement de son maître, ou même de
+s'écarter un instant du droit chemin.
+
+Il était huit heures du matin à peu près quand Jude arriva en vue
+de la croix de Mi-Forêt. Ce lieu était en grande vénération dans
+tout le pays, et les bonnes gens des alentours avaient surtout une
+dévotion en quelque sorte patriotique pour une petite madone dont
+la niche était pratiquée dans le bois même de la croix.
+
+C'était à cette vierge, connue sous le nom de Notre-Dame de
+Mi-Forêt, que Nicolas Treml avait dit son dernier _Ave_ en quittant
+la terre de Bretagne qu'il n'espérait plus revoir.
+
+Jude mit pied à terre devant le monument rustique, s'agenouilla et
+pria.
+
+Quelques minutes après, il apercevait, à travers l'épais branchage
+d'un bouquet de hêtres, la fumée du toit de Pelo Rouan, le
+charbonnier.
+
+La loge de Pelo se cachait au centre du bouquet, et s'élevait,
+adossée à un petit mamelon couvert de bruyères, au pied duquel il
+avait bâti ses fours à charbon.
+
+L'aspect de ce lieu était agreste, mais riant, et un petit jardin,
+tout empli de fleurs comme une corbeille, donnait à la cabane un
+peu de calme et de bien-être.
+
+Ce jardin était le domaine de Marie. C'était elle qui plantait et
+arrosait ces fleurs.
+
+Au moment où Jude dépassait les derniers arbres, Marie, assise sur
+le pas de sa porte, tressait un panier de chèvrefeuille. Son
+esprit n'était pour rien dans son travail, mais ses petits doigts
+blancs, roses et effilés, pliaient si dextrement les branches
+parfumées que le travail ne se ressentait point de sa distraction.
+
+En tressant, elle chantait, mais ce n'était pas non plus son chant
+qui captivait sa pensée. Sa voix pure s'échappait par capricieuses
+bouffées; la mélodie s'interrompait brusquement, puis reprenait
+tout à coup, tantôt mélancolique et lente, tantôt vive et joyeuse,
+toujours charmante.
+
+Ce qui occupait Fleur-des-Genêts tandis qu'elle travaillait ainsi,
+seule, sur le pas de sa porte, c'était Didier, l'ami de son
+enfance. Il avait promis de l'épouser. Elle l'avait revu.
+
+Elle était heureuse et savourait sa joie; elle n'en voulait rien
+perdre et chassait avec soin toute pensée de doute ou de crainte.
+
+Pourquoi douter? pourquoi craindre? N'était-il pas aussi fier et
+noble de coeur que de mine? avait-il jamais menti?
+
+Aussi le chant de Marie était une prière, hymne d'action de grâces
+qui s'exhalait de son coeur pour monter vers le ciel.
+
+Elle avait mis, ce matin, une sorte de coquetterie naïve dans sa
+parure. Les corolles d'azur de quelques bluets d'automne se
+montraient çà et là dans l'or ruisselant de sa chevelure. Elle
+avait serré, à l'aide de rubans de laine, le corsage aux couleurs
+voyantes des filles de la forêt, et ses petits sabots, comparables
+aux mules de cristal des contes de fées, rendaient plus
+remarquable la mignonne délicatesse de son pied.
+
+Mais sa parure n'était pas tant dans ces ornements champêtres que
+dans l'allégresse angélique qui rayonnait à son front. Le regard
+de ses grands yeux bleus, reconnaissants et dévots, allaient vers
+Dieu avec son chant. Elle était belle ainsi et digne du gracieux
+nom qu'avait trouvé pour elle la poésie des chaumières, car elle
+avait de la fleur l'éclat et les parfums.
+
+Jude l'aperçut et un sourire paternel vint à la lèvre du vieux
+soldat. Lorsque Marie le vit à son tour, elle rougit, effrayée, et
+voulut s'enfuir, mais le loyal visage de Jude la rassura.
+
+Elle se leva et fit la révérence avec le respect qu'on doit à un
+vieillard.
+
+--Ma fille, dit l'écuyer, je cherche la demeure de Pelo Rouan.
+
+--C'est mon père, répondit Fleur-des-Genêts.
+
+--Dieu lui a donné une douce et belle enfant, ma fille. Puisque
+c'est ici sa demeure, je vais entrer, car je veux l'entretenir.
+
+Jude joignit l'action à la parole et mit le pied sur le seuil.
+mais Fleur-des-Genêts lui barra vivement le passage.
+
+--On n'entre pas ainsi, dit-elle doucement, dans la maison de
+Pelo Rouan. Je voulais dire: arrêtez-vous ici et reposez-vous.
+Mais nul ne passe le seuil de notre pauvre demeure; tel est
+l'ordre de mon père.
+
+--Cependant... voulut insister Jude.
+
+--Tel est l'ordre de mon père, répéta résolument Marie.
+
+L'honnête écuyer avait un besoin trop sérieux d'interroger Pelo
+Rouan pour se payer d'un semblable refus. De son côté,
+Fleur-des-Genêts, obéissante et vaillante, exécutait à la
+lettre la consigne de son père et fermait la porte à tout
+venant. En cette circonstance, elle avait tout l'air de
+vouloir défendre opiniâtrement la brèche. Heureusement, les
+choses n'en devaient pas venir à cette héroï-comique extrémité.
+
+À ce moment, en effet, une voix se fit entendre tout au fond de la
+loge.
+
+--Enfant, dit-elle, regarde bien la figure de cet homme, pour ne
+lui refuser jamais l'entrée de la demeure de ton père. Fais place!
+
+Fleur-des-Genêts se rangea aussitôt. Jude, étonné, restait
+immobile et hésitait à s'avancer.
+
+--Approche, Jude Leker! reprit la voix. Sois le bienvenu, bon
+serviteur de Treml! Je t'attendais.
+
+
+
+XXIV
+La loge
+
+Nul obstacle n'empêchait plus Jude Leker de franchir le seuil de
+la loge. Fleur-des-Genêts, en effet, obéissant à la voix de son
+père, s'était mise à l'écart. Néanmoins, le vieil écuyer ne se
+pressait point de profiter de la permission donnée. Il demeurait
+immobile, à la même place, craignant un piège et se demandant quel
+pouvait être cet homme qui affectait de prononcer le nom de Treml
+avec respect.
+
+La défiance, au reste, était permise en ce temps et en ce lieu.
+L'intérieur de la loge avait un aspect peu attrayant et fait, au
+contraire, pour inspirer les soupçons. La lumière n'y pénétrait
+que par la basse ouverture de la porte, de telle sorte que, du
+dehors, tout y paraissait plongé dans une obscurité profonde.
+
+Jude était arrivé de la veille. Vingt années de captivité avaient
+dû changer son visage, et pourtant il y avait là, dans la nuit de
+cette sombre loge, un homme qui savait son nom et qui lui disait:
+
+--Je t'attendais!
+
+Était-ce un ami ou un ennemi? Et cette cabane inhospitalière, qui
+s'ouvrait pour lui seul, ne cachait-elle pas une embûche?
+
+Jude était brave jusqu'à la témérité; mais il se devait à la
+volonté dernière de son maître: il avait frayeur de mourir avant
+d'avoir obéi.
+
+Néanmoins, son hésitation ne fut point de longue durée. Un second
+regard jeté sur les traits angéliques de Fleur-des-Genêts chassa
+de son esprit toutes noires pensées. Où habitait cette enfant il
+ne pouvait y avoir trahison.
+
+Jude entra dans la cabane. Ses yeux, habitués au grand jour, ne
+distinguèrent rien d'abord.
+
+--Par ici, dit la voix.
+
+Le bon écuyer tourna aussitôt ses regards de ce côté et aperçut
+dans l'ombre épaisse qui remplissait le fond de la loge deux
+points ronds et lumineux comme les yeux d'un chat sauvage. Il
+avança résolument; une main saisit la sienne et l'attira vers un
+banc de bois.
+
+Dans cette position, Jude se trouva assis, tournant le flanc au
+vif rayon de jour qui pénétrait par l'ouverture. Sa vue, qui
+s'accoutumait graduellement aux ténèbres, lui permit de distinguer
+la forme de la cabane et de son ameublement.
+
+C'était une grande chambre carrée, sans fenêtres, ou dont les
+fenêtres étaient hermétiquement bouchées. Le plafond était si bas,
+que l'écuyer s'étonna de ne l'avoir point touché du front pendant
+qu'il était debout.
+
+Dans l'un des angles opposés à la porte, une planche inclinée,
+recouverte de paille, servait sans doute de lit à l'un des
+habitants de cette pauvre retraite. Le reste de l'ameublement
+consistait en deux bancs et quelques escabelles qui entouraient
+une table de bois simplement dégrossi.
+
+Rien dans tout cela qui pût servir au sommeil d'une jeune fille.
+Marie devait avoir une autre retraite.
+
+Entre Jude et le jour, il y avait la silhouette entièrement noire
+d'un homme assis, comme lui, sur un banc. Les deux points ronds et
+lumineux que Jude avait aperçus dans l'obscurité se trouvaient
+maintenant entre lui et le jour: c'étaient les yeux d'un homme.
+
+--C'est vous qui êtes le charbonnier Rouan? lui demanda Jude.
+
+--Je suis en effet celui qu'on nomme ainsi, mon compagnon; et je
+te répète: sois le bienvenu dans ma maison; je t'attendais.
+
+--Vous me connaissez donc?
+
+--Peut-être bien, mon homme.
+
+--Moi, je ne puis dire si je vous connais, car je ne vois point
+votre visage.
+
+Pelo se leva en silence, prit la main de Jude et le conduisit au
+seuil. Là, il exposa en plein sa face noircie aux rayons du jour.
+
+--Je ne vous connais pas, dit Jude après l'avoir attentivement
+examiné.
+
+Pelo Rouan regagna sa place première, et Jude le suivit.
+
+--Tu as raison, dit lentement le charbonnier, tu ne me connais
+pas. Cette loge a été bâtie longtemps après le départ de Nicolas
+Treml. Mais ce n'est pas pour me parler de toi ou de moi que tu as
+quitté le château?
+
+--C'est vrai. Je suis venu vers vous...
+
+--Tu as bien fait, interrompit Pelo Rouan, et tu fais toujours
+bien, Jude Leker, parce que ton coeur est fidèle et loyal. Quant
+au motif de ta visite point n'est besoin de me l'apprendre, je le
+sais.
+
+--Vous le savez! répéta Jude avec surprise.
+
+--Je le sais. Tu viens me demander des nouvelles d'un malheureux
+idiot qu'on appelait Jean Blanc.
+
+--Serait-il mort? s'écria Jude.
+
+--Non. Et tu veux savoir de ses nouvelles, afin d'apprendre de
+lui le sort de l'héritier de Treml.
+
+--C'est vrai! c'est encore vrai, murmura Jude dont l'honnête mais
+lourde nature était violemment secouée par le mystère de cette
+scène. Vous qui connaissez l'unique but de ma vie, qui êtes-vous,
+au nom de Dieu, répondez: qui êtes-vous?
+
+--Je suis le charbonnier Rouan, répondit Pelo avec simplicité: un
+pauvre homme dont la vie obscure fut cruellement éprouvée, un
+malheureux qui a quelques bienfaits à payer et bien des outrages à
+venger.
+
+--Et savez-vous quelque chose du petit monsieur Georges?
+
+La voix de Pelo se fit profondément triste pendant qu'il
+répondait:
+
+--Je ne sais rien, rien que ce que vous savez vous-même. Plût au
+ciel que le château de La Tremlays eût gardé son dépôt aussi
+fidèlement que le chêne de la Fosse-aux-Loups.
+
+Ces derniers mots firent sauter Jude sur son banc.
+
+--Le chêne de la Fosse-aux-Loups! balbutia-t-il.
+
+--Le creux du chêne de la Fosse-aux-Loups, répéta Pelo Rouan.
+
+Si l'obscurité eût été moins épaisse, on eût pu voir Jude changer
+deux ou trois fois de couleur dans l'espace d'une seconde. Il prit
+entre ses doigts de bronze le bras du charbonnier, et le serra
+convulsivement.
+
+--Qui que tu sois, tu en sais trop long! dit-il d'une voix basse
+et menaçante.
+
+Le bras de Rouan était bien frêle pour appartenir à un homme de sa
+taille. La force de Jude était si évidemment supérieure qu'il
+semblait que le bon écuyer ne dût avoir qu'un geste à faire pour
+renverser son hôte sous ses pieds.
+
+Néanmoins, celui-ci garda une contenance tranquille et se renferma
+dans le silence.
+
+--Qui t'a dit cela? poursuivit Jude dont la voix tremblait. Sur
+mon salut, il faut que tu donnes ton âme à Dieu, car tu as surpris
+le secret de Treml, et c'est moi qui suis le gardien de ce secret.
+
+Et Jude, sans lâcher le bras de Rouan, porta vivement la main à
+son épée.
+
+Mais, pendant que le bon écuyer dégainait, le maigre bras de Pelo
+Rouan tourna entre les doigts robustes: les muscles de ce bras se
+tendirent et devinrent d'acier.
+
+Jude voulut serrer plus fort, et ses doigts choquèrent la paume de
+sa main, qui était vide.
+
+D'un bond, Pelo avait franchi toute la largeur de la loge. Jude
+n'apercevait plus que le rouge éclat de ses yeux qui brillaient de
+loin dans l'ombre.
+
+Il se précipita de ce côté; le bruit d'un pistolet qu'on armait ne
+l'arrêta point: mais, dans sa course, il heurta du pied contre une
+escabelle renversée et tomba lourdement sur le sol.
+
+À l'instant même, le genou de Pelo Rouan s'appuya sur sa poitrine.
+
+--Si tu te relèves, tu me tueras, mon homme, dit le charbonnier
+avec calme; c'est pourquoi, si tu essaies de te relever, je te
+tue.
+
+Jude sentit sur sa tempe la froide bouche du pistolet.
+
+--La vieillesse ne t'a point changé, reprit Pelo: brave coeur et
+cervelle bornée. Que veux-tu que je fasse de ton secret? Et si les
+cent mille livres m'eussent tenté, seraient-elles encore au creux
+du chêne?
+
+--C'est vrai, dit pour la troisième fois le pauvre Jude; mais je
+ne sais pas qui vous êtes...
+
+--Peut-être ne le sauras-tu jamais. Que t'importe? Je t'ai laissé
+voir que je suis l'ami de Treml, et Treml vivant ou mort, a-t-il
+trop d'amis pour que deux d'entre eux ne daignent point
+s'expliquer avant de s'entr'égorger, lorsque la Providence les
+rassemble?
+
+--Je suis à votre merci, murmura Jude. Puisse Dieu permettre que
+vous soyez en effet un ami de Treml.
+
+Pelo Rouan ôta son genou et Jude se releva.
+
+--Ramasse ton épée, dit le charbonnier; j'ai confiance en toi,
+bien que tu te sois fait le valet d'un Français.
+
+--Un brave jeune homme!
+
+--Un ennemi de la Bretagne! Mais il ne s'agit point de lui.
+Revenons à Treml.
+
+Jude remit son épée dans le fourreau, et tous deux s'assirent de
+nouveau sans défiance l'un près de l'autre.
+
+--Vous avez été généreux, dit Jude, car je vous avais rudement
+attaqué. Aussi, je ne vous demanderai point qui vous a rendu
+maître du secret de notre monsieur. Entre vos mains, il est en
+sûreté; je me fie à vous, comme vous à moi. Touchez là, s'il vous
+plaît.
+
+--De grand coeur, mon homme. Jean Blanc m'a souvent parlé de
+vous. Vous étiez miséricordieux et bon pour le pauvre insensé.
+Merci pour lui qui s'en souvient, ami Jude, et qui vous rendra
+peut-être quelque jour le bien que vous lui avez fait.
+
+--Qu'il le rende à Treml, le pauvre garçon!
+
+--Il a fait ce qu'il a pu pour Treml, dit Pelo Rouan avec
+tristesse et solennité.
+
+--Sans doute, mais ce qu'il pouvait était, par malheur, peu de
+chose.
+
+--Autrefois, il en était ainsi, parce que Jean Blanc ne savait
+rendre que le bien pour le bien. Depuis lors, il a appris à rendre
+le mal pour le mal, et il est devenu fort.
+
+--N'est-il donc plus fou? demanda Jude.
+
+--Dieu nous envoie parfois des épreuves si violentes que les gens
+sains en perdent l'esprit, répondit Pelo Rouan; par contre, ces
+secousses rendent parfois aussi la raison aux insensés. Jean Blanc
+n'est plus fou.
+
+--Et a-t-il conservé la mémoire des faits depuis longtemps
+passés?
+
+--Il se souvient de tout.
+
+--Il faut que je le voie! s'écria Jude.
+
+Un tremblement agita le corps de Pelo Rouan.
+
+--Voir Jean Blanc! dit-il d'une voix étrange; il y a bien
+longtemps que personne n'a pu se vanter de l'avoir rencontré face
+à face. Croyez-moi, contentez-vous de m'interroger moi-même et ne
+cherchez pas à rejoindre Jean Blanc.
+
+--Mais il me dirait peut-être...
+
+--Rien que je ne puisse vous apprendre.
+
+--Vous n'êtes pas dans sa peau, que diable! s'écria Jude que
+l'impatience reprenait.
+
+--Il m'a tant de fois ouvert son coeur et ses souvenirs! répondit
+le charbonnier avec douceur. Écoutez. Voulez-vous que je vous
+raconte le lâche assassinat de l'étang de La Tremlays? J'en sais
+les moindres circonstances. Il me semble voir l'infâme Hervé de
+Vaunoy.
+
+--Contez! contez! interrompit Jude avidement; je ne hais pas
+encore assez cet homme.
+
+Pelo Rouan raconta dans le plus minutieux détail le meurtre infâme
+dont Vaunoy s'était rendu coupable sur la personne d'un enfant de
+cinq ans, petits-fils de son bienfaiteur. Il parla longtemps, et
+Jude l'écouta constamment avec une religieuse attention. La mort
+de Loup, le chien fidèle, arracha une larme au vieil écuyer et
+l'arrivée de l'albinos, sautant au milieu de l'étang pour sauver
+le petit Georges, lui fit pousser un cri d'enthousiasme.
+
+--Après! après! dit-il en retenant son souffle; que Dieu
+récompense le pauvre fou! Après?
+
+Pelo reprit son récit. En arrivant à l'accès de délire qui saisit
+Jean Blanc dans la forêt, sa voix faiblit et chevrota comme la
+voix d'un homme qui se retient de pleurer.
+
+--Jean abandonna l'enfant, dit-il. Quand il revint, il n'y avait
+plus sur le fossé que la veste de peau de mouton qui était en ce
+temps-là son vêtement ordinaire. Il tomba sur ses genoux. Il pria
+Dieu... Dieu et Notre-Dame... il pleura...
+
+Jude haussa les épaules avec colère.
+
+--Il pleura des larmes de sang! reprit Pelo Rouan dont un sanglot
+souleva la poitrine et, quand il parle de cette affreuse soirée,
+il pleure encore, car le souvenir de Treml vit au fond de son
+coeur.
+
+--Mais pourquoi ne pas courir, chercher?...
+
+--Son esprit, en ce temps, était bien faible, et ses crises le
+laissaient brisé. Il resta jusqu'au lendemain matin affaissé sur
+le sol, sans force et sans pensée. Le lendemain, il courut, il
+chercha, mais il était trop tard, et il ne trouva point.
+
+--Et nulle trace depuis lors? aucun indice?
+
+--Rien.
+
+Pelo Rouan prononça ce dernier mot d'un ton découragé.
+
+Jude, qui jusqu'alors avait dévoré chacune de ses paroles, laissa
+retomber ses bras le long de son corps, et courba la tête.
+
+--Rien, répéta-t-il; mais alors il n'y a donc plus d'espoir?
+
+--Il y a bien longtemps que Jean Blanc a perdu tout espoir,
+répondit le charbonnier; mais Dieu est bon et la race de Treml ne
+produisit jamais que des justes et des chrétiens. Peut-être le
+petit Georges a-t-il été recueilli. En ce cas, la Providence
+aidant...
+
+Pelo Rouan hésita.
+
+--Eh bien! fit Jude, qu'alliez-vous dire?
+
+--J'allais dire qu'il ne serait pas impossible de reconnaître
+l'enfant.
+
+--Comment cela? demanda vivement Jude Leker.
+
+--Jean Blanc avait une de ces médailles de cuivre qu'on frappait
+autrefois à Vitré en l'honneur de Notre-Dame de Mi-Forêt. C'était
+le seul héritage que lui eût laissé sa mère. Quand sa folie le
+prit, dans cette horrible soirée, il la sentit venir, et dévot à
+la sainte Mère de Dieu, il passa la médaille au cou de l'enfant,
+qu'il mit ainsi sous la garde de Notre-Dame.
+
+--Mais il y a tant de ces médailles!
+
+--Celle de Jean Blanc avait sur le revers, une croix gravée au
+couteau, et Mathieu Blanc, son père, en possédait seul une
+semblable, qui est maintenant au cou de Marie.
+
+--Cette belle enfant que je viens de voir?
+
+--La fille de Jean Blanc, l'albinos.
+
+Marie qui continuait sa corbeille de chèvrefeuille au-dehors,
+entendit prononcer son nom et montra sa blonde tête à la porte.
+
+--La fille de... commença Jude.
+
+--Silence! interrompit le charbonnier. Elle se croit ma fille.
+Approche, Marie.
+
+Fleur-des-Genêts obéit aussitôt, et Pelo Rouan, prenant la
+médaille qui pendait à son cou, la mit entre les mains du vieil
+écuyer.
+
+Celui-ci la tourna et retourna dans tous les sens.
+
+--Puisse Dieu me faire rencontrer la pareille! murmura-t-il. Je
+la reconnaîtrais entre mille, mais c'est un pauvre et bien faible
+indice.
+
+Marie s'éloigna sur un signe du charbonnier, et bientôt on
+entendit au-dehors la suave mélodie du chant d'Arthur.
+
+--Elle chante, en effet, la chanson de Jean Blanc, dit Jude.
+
+--Mais je ne vous ai pas tout dit, mon compagnon, dit le
+charbonnier en changeant de ton subitement, il est encore une
+chance de retrouver l'héritier de Treml; cette chance est précaire
+il est vrai; cependant, elle peut amener un résultat avec l'aide
+de Jean Blanc.
+
+--Jean Blanc! murmura Jude d'un air de doute; vous me parlez
+toujours de Jean Blanc. Que peut le pauvre diable, lorsque des
+hommes ne peuvent pas?
+
+--Vous ne savez pas ce que c'est que Jean Blanc, dit le
+charbonnier avec une légère emphase dans la voix. Je vais vous
+dire où est sa force et ce qu'il peut pour le fils de Treml.
+
+
+
+XXV
+Huit hommes et un collecteur
+
+Les derniers mots de Pelo Rouan avaient relevé le vieil écuyer de
+Treml. Quand on désire ardemment, l'espoir perdu revient vite, et
+la simple possibilité dont parlait le charbonnier remit du courage
+au coeur de Jude.
+
+Il s'approcha pour ne pas perdre une parole et attendit
+impatiemment la confidence de Rouan.
+
+Mais celui-ci était tombé dans la rêverie et gardait le silence.
+
+--Eh bien, dit Jude, le moyen de retrouver notre jeune monsieur?
+
+Pelo Rouan sembla s'éveiller.
+
+--Le moyen, répéta-t-il; j'ai parlé d'une chance faible et
+précaire. Crois-tu donc que s'il y avait eu un moyen, Jean Blanc
+ne l'aurait pas employé?
+
+--Toujours Jean Blanc! pensa Jude.
+
+Et la curiosité se joignit au puissant intérêt du dévouement pour
+stimuler son impatience. Quel miracle avait grandi le malheureux
+albinos jusqu'à faire de lui l'arc-boutant sur lequel s'appuyait
+désormais la destinée de Treml?
+
+--Il y a vingt ans de cela, reprit Pelo Rouan avec lenteur et
+comme s'il se fût parlé à lui-même; mais ce sont des choses dont
+le souvenir ne se perd qu'avec la vie. Écoute, mon homme: quand
+j'aurai dit, tu connaîtras Jean Blanc comme il se connaît lui-même.
+
+«C'était quelques mois après la disparition de l'enfant.
+Pontchartrain, que Dieu confonde! était encore intendant de
+l'impôt, et ses agents n'avaient jamais osé jusque-là pénétrer
+dans les retraites écartées des pauvres gens de la forêt. Un matin
+que Jean coupait du cercle de châtaignier dans la partie du bois
+qui borde la route de Rennes, il vit une nombreuse cavalcade
+s'enfoncer dans la forêt.
+
+«Il y avait des soldats armés en guerre; il y avait aussi de ces
+sangsues couvertes de drap noir, dont nous devions apprendre
+bientôt les attributions et le métier.
+
+«Au-devant de la troupe marchaient deux gentilshommes.
+
+«Ce pouvait être une compagnie de bourgeois, de nobles et de
+soldats faisant route pour la France; mais Jean Blanc avait cru
+reconnaître, dans l'un des gentilshommes qui chevauchaient en
+tête, le lâche Hervé de Vaunoy. Or, depuis l'aventure de l'enfant,
+Vaunoy haïssait terriblement Jean Blanc, qui n'avait point su
+retenir sa langue.»
+
+--Il avait bien fait! interrompit Jude. Son devoir était de
+publier partout le crime.
+
+--Il ne faut pas parler de trop bas, quand on dit certaines
+choses, ami Jude, murmura Pelo Rouan qui secoua la tête: Jean
+Blanc était alors une créature un peu moins considérée que Loup,
+le chien de Nicolas Treml. Loup voulut aboyer, on le tua: Jean
+Blanc aurait mieux fait de se taire.
+
+«Quoi qu'il en soit, il avait parlé, et Vaunoy n'était pas homme à
+lui pardonner les bruits sinistres qui commençaient à courir dans
+le pays. En voyant ce misérable suivi de soldats, Jean Blanc eut
+une vague frayeur. Il songea à son père, qui gisait seul dans la
+loge de la Fosse-aux-Loups, et se laissa glisser le long du
+châtaignier pour éclairer la marche de la cavalcade.
+
+«La cavalcade s'arrêta non loin d'ici, à la croix de Mi-Forêt. Les
+soldats s'étendirent sur l'herbe: la gourde circula de main en
+main. Quant aux gens vêtus de noir, ils entourèrent les deux
+gentilshommes et il se tint une manière de conseil.
+
+«Jean s'approcha tant qu'il put. On parlait, il n'entendait pas.
+Pourtant, il voulait savoir, car il voyait maintenant, comme je te
+verrais s'il faisait clair en ma loge, l'hypocrite visage d'Hervé
+de Vaunoy.
+
+«Il s'approcha encore; il s'approcha si près que les soudards du
+roi auraient pu apercevoir au ras des dernières feuilles les poils
+blanchâtres de sa joue. Mais on causait tout bas, et Jean Blanc ne
+put saisir qu'un seul mot.
+
+«Ce mot était le nom de son père.
+
+«Jean Blanc se sentit venir dans le coeur une angoisse. Le nom de
+Mathieu Blanc dans la bouche de Vaunoy, c'était la plus terrible
+des menaces.
+
+«Jean se jeta sur le ventre et coula entre les tiges de bruyères
+comme un serpent. Nul ne l'aperçut.
+
+«Il put entendre.
+
+«Il entendit que les gens vêtus de noir venaient dans la forêt
+pour dépouiller les pauvres loges au nom du roi de France. Les
+soldats étaient là pour assassiner ceux qui résisteraient. Les
+gens vêtus de noir se partagèrent la besogne: c'étaient les
+suppôts de l'intendant.
+
+«Le nom du père de Jean avait été prononcé, parce que les
+collecteurs ne voulaient point se déranger pour un si pauvre
+homme, mais Vaunoy les avait excités.
+
+«--Il a de l'or, disait-il; je le sais; c'est un faux indigent;
+sa misère est menteuse. Saint-Dieu! s'il le faut, je vous
+accompagnerai dans son bouge. Mais, retenez bien ceci: il a de
+l'or, et quelques coups de plat d'épée lui feront dire où est
+caché son pécule.
+
+«Les autres répondirent:
+
+«--Allons chez Mathieu Blanc.
+
+«Alors Jean se coula de nouveau, inaperçu entre les tiges de
+bruyères. Une fois sous le couvert, il bondit et s'élança vers la
+Fosse-aux-Loups.
+
+«Par hasard Vaunoy ne mentait pas. Il y avait de l'or dans la
+pauvre loge de Mathieu Blanc; quelques pièces d'or, reste de la
+suprême aumône de Nicolas Treml, quittant pour jamais la
+Bretagne.»
+
+--Oui, oui, murmura Jude; en partant, il n'oublia pas son vieux
+serviteur. Ce fut moi qui jetai la bourse au seuil de la loge.
+
+Pelo Rouan parut ne point prendre garde à cette interruption.
+
+--Lorsque Jean arriva dans la cabane, poursuivit-il, ses forces
+défaillaient, tant son émotion était navrante. Il avait le
+pressentiment d'un cruel malheur. Vous connaissiez Mathieu Blanc,
+ami Jude; ç'avait été un homme vaillant et fort, mais la
+souffrance pesait un poids trop lourd sur les derniers jours de sa
+vie.
+
+«Ce n'était plus, au temps dont je parle, qu'un pauvre vieillard,
+toujours couché sur son grabat, miné par la maladie, stupéfié par
+les progrès lents et sûrs d'une mort trop longtemps attendue. En
+entrant, Jean lui donna un baiser, suivant sa coutume, et le
+vieillard lui dit:
+
+«--Je souffre moins, Jean mon fils.
+
+«Une autre fois, Jean se fût réjouit, car il aimait bien son père,
+mais il songea aux cavaliers qui sans doute en ce moment
+galopaient vers la loge, et il frémit de rage et de peur.
+
+«La bourse où se trouvait le restant des pièces d'or de Treml
+était sur la table. Jean n'eut pas même l'idée de la cacher. Ce
+qu'il cacha, ce fut le vieux mousquet dont se servait son père au
+temps où il était soldat.
+
+«Une bonne arme, mon homme, portant loin et juste! Jean la jeta
+dans les broussailles, au-dehors, avec la poire à poudre et les
+balles.
+
+«Puis il revint s'asseoir au chevet de son père.
+
+«Quelques minutes se passèrent. Un bruit sourd retentit au loin
+sur la mousse dans la forêt. Jean comprit que les cavaliers
+avaient mis pied à terre au-delà des fourrés et qu'ils avançaient
+vers le ravin.
+
+«Il alla au trou qui servait de croisée, et souleva la
+serpillière pour voir au-dehors.
+
+«Il n'attendit pas longtemps.
+
+«Bientôt le taillis s'agita de l'autre côté du ravin et des hommes
+parurent.
+
+«Jean les compta. Il y avait un collecteur, huit soldats et Hervé
+de Vaunoy.
+
+«Jean les vit gravir la lèvre du ravin. Puis on frappa rudement à
+la porte, dont les planches vermoulues craquèrent, Jean alla
+ouvrir avant même que l'homme vêtu de noir eût crié: De par le
+roi!
+
+«Des soldats entrèrent en tumulte, suivis de Vaunoy qui resta
+prudemment près du seuil. Le collecteur tira de son pourpoint une
+pancarte et lut des mots que Jean ne sut point comprendre. Puis il
+dit:--Mathieu Blanc, je vous somme de payer cent livres tournois
+pour tailles présentes et arriérées depuis dix ans.
+
+«Mathieu Blanc s'était retourné sur son grabat, et regardait tous
+ces hommes armés avec des yeux hagards.
+
+«Le collecteur répéta sa sommation, et les soldats l'appuyèrent en
+frappant la table du pommeau de leurs épées.
+
+«--J'ai soif, Jean, dit faiblement le vieillard.
+
+«Le coeur de Jean se brisait, car l'agonie se montrait sur les
+traits flétris de son vieux père. Il voulut prendre le remède qui
+était sur la table, mais l'un des soldats leva son épée et fit
+voler le vase en éclats.
+
+«--Qu'il paie d'abord, dit le soldat; après il boira.
+
+«Vaunoy, qui était sur le seuil, se prit à rire.
+
+«Les dents de Jean étaient serrées à se briser. Il ne pouvait
+parler, mais il montra du geste la bourse, et le collecteur s'en
+empara.
+
+«--Je vous disais bien qu'ils avaient de l'or! grommela Hervé de
+Vaunoy qui riait toujours.
+
+«Le collecteur compta quatre louis et demanda les quatre livres
+qui manquaient.
+
+«--J'ai soif! murmura Mathieu Blanc, que prenait le râle de la
+mort.
+
+«Pas une goutte de liquide dans la cabane! Jean Blanc se mit à
+genoux devant un soldat qui portait une gourde. Le soldat comprit
+et eut compassion; mais Vaunoy s'avança et repoussant l'albinos
+avec haine:
+
+«--Qu'il paie! dit-il.
+
+«--Je n'ai plus rien! sanglota Jean; plus rien, sur mon salut;
+tuez-moi et prenez pitié de mon père.
+
+«Mathieu Blanc fit effort pour se lever; il étouffait: c'était
+horrible.
+
+«--J'ai soif! râla-t-il une dernière fois.
+
+«Puis il retomba mort sur la paille du grabat.»
+
+En arrivant à cette partie de son récit, la voix de Pelo Rouan
+était graduellement devenue haletante et étranglée. Elle
+s'éteignit tout à coup lorsqu'il prononça ces derniers mots, et
+Jude sentit sa main mouillée, comme par une goutte de sueur ou une
+larme.
+
+Le bon écuyer, du reste, n'était guère moins ému que Pelo Rouan
+lui-même.
+
+--Le pauvre garçon! murmura-t-il en serrant convulsivement ses
+gros poings; le pauvre garçon! Voir ainsi assassiner son père! Et
+ce misérable Vaunoy!... pour Dieu, mon homme, que fit Jean Blanc
+après cela?
+
+Pelo Rouan respira avec effort.
+
+--Jean Blanc, répéta-t-il, lorsqu'il mourra, n'éprouvera point
+une angoisse comparable à celle de cet affreux moment. Il voila le
+visage de son père mort et s'agenouilla auprès du lit, sans plus
+savoir qu'il y avait là dix misérables pour railler sa douleur.
+Mais ils ne lui laissèrent pas oublier longtemps leur présence.
+
+«--Eh bien, manant, dit le collecteur, les quatre livres que tu
+dois au roi!
+
+«Jean Blanc se leva et se retrouva face à face avec ces hommes qui
+venaient de tuer son père. Un instant il crut que son débile
+cerveau allait éclater; sa folie le pressait; il sentait les
+approches du délire; mais une force inconnue et nouvelle le
+grandit tout à coup. Son esprit vacillant s'affermit. Il se
+reconnut homme après sa longue enfance, et ce fut comme une miette
+de joie au milieu de son immense douleur.
+
+«--Arrière! cria-t-il d'une voix qui ne gardait rien de sa
+faiblesse passée.
+
+«Les soldats se mirent entre lui et la porte, mais Jean Blanc
+avait du moins conservé son agilité prodigieuse: il bondit, et son
+corps, lancé comme la balle d'un mousquet, passa au travers de la
+serpillière qui fermait la croisée. Dehors, Jean Blanc retomba sur
+ses pieds.
+
+«Lorsque les soldats sortirent en criant et en menaçant, il avait
+déjà disparu dans les broussailles.
+
+«--Tirez! cria Vaunoy; tuez-le comme un animal nuisible, ou il
+prendra sa revanche.
+
+«Quelques coups de feu se firent entendre, mais l'albinos ne fut
+point atteint, quoique vingt pas le séparassent à peine de la
+loge.
+
+Il ne bougea pas et demeura coi dans les broussailles où il
+s'était caché.
+
+«Alors commença une oeuvre sans nom. Furieux d'avoir vu l'une de
+ses victimes lui échapper, Vaunoy, cet homme au visage doucereux
+et souriant, qui assassine sans froncer le sourcil, Vaunoy ordonna
+aux soldats d'incendier la loge. On alluma des fagots à l'aide
+d'une batterie de fusil, et bientôt une flamme épaisse entoura le
+lit de mort du vieux serviteur de Treml!»
+
+--Les misérables! s'écria Jude; et que fit Jean Blanc?
+
+--Attends donc! dit Pelo Rouan dont les dents serrées semblaient
+vouloir retenir sa voix; Jean ne bougea pas tant que les assassins
+restèrent autour de la loge, riant comme des sauvages et
+blasphémant comme des démons. Quand ils se retirèrent, Jean
+s'élança hors de sa cachette, pénétra dans la loge en feu et prit
+le cadavre de son père qu'il emporta au-dehors, afin de lui donner
+plus tard une sépulture chrétienne.
+
+«Il ne fit point en ce moment de prière; à peine déposa-t-il un
+court baiser sur le front du vieillard, desséché déjà par le vent
+brûlant de l'incendie.
+
+«Jean Blanc n'avait pas le temps.
+
+«Il saisit le fusil qu'il avait caché sous les ronces, le chargea
+et descendit en trois bonds le ravin, dont il remonta de même la
+rampe opposée. Puis il s'élança tête première dans le fourré. Les
+assassins avaient de l'avance, mais le vent d'équinoxe ne va pas
+si vite qu'allait Jean Blanc poursuivant les meurtriers de son
+père.»
+
+--Bien, cela! s'écria encore Jude, bien, Jean Blanc, mon garçon!
+
+--Attends donc! Avant qu'ils eussent atteint la lisière du fourré
+où étaient attachés leurs chevaux, un coup de fusil retentit sous
+le couvert. Le collecteur tomba pour ne plus se relever.
+
+Jude battit des mains avec enthousiasme.
+
+--Et Vaunoy? dit-il, et Vaunoy?
+
+--Vaunoy devint plus pâle que le corps mort du vieux Mathieu. Il
+tremblait; ses dents s'entrechoquaient.
+
+«--Hâtons-nous, hâtons-nous! dit-il.
+
+«Ils se hâtèrent; mais au moment où ils atteignaient leurs
+chevaux, on entendit encore un coup de fusil. Le soldat qui avait
+brisé, sur la table, le vase qui contenait le remède de Mathieu
+Blanc, poussa un cri et se laissa choir dans la mousse.»
+
+--Mais Vaunoy? mais Vaunoy? interrompit Jude.
+
+--Attends donc! Ils montèrent à cheval. La terreur était peinte
+sur tous les visages naguère si insolents. Ils prirent le galop,
+croyant se mettre à l'abri, les insensés! Jean Blanc ne savait-il
+pas comment abréger la distance? La route tournait; Jean Blanc
+allait toujours tout droit. Point de taillis assez épais pour
+arrêter sa course, point de ravin si large qu'il ne pût franchir
+d'un bond.
+
+«Aussi à chaque coude du chemin, le vieux mousquet faisait son
+devoir. C'était une bonne arme, je te l'ai déjà dit, et Jean Blanc
+tirait juste.
+
+«À chaque détonation qui ébranlait la voûte du feuillage, un homme
+chancelait sur son cheval et tombait. Jean Blanc les chassait au
+bois, et pas une seule fois il ne brûla sa poudre en vain.
+
+«De temps en temps, ceux qui restaient essayaient de battre le
+fourré pour détruire cet invisible ennemi qui leur faisait une
+guerre si acharnée. Plus d'une balle siffla aux oreilles de Jean
+Blanc tandis qu'il rechargeait son arme derrière quelque souche de
+châtaignier; mais ses efforts n'aboutissaient qu'à retarder la
+marche des soldats. Aussitôt qu'ils avaient regagné la route, un
+coup partait, un homme mourait.»
+
+--Par le nom de Treml, s'écria Jude qui s'exaltait de plus en
+plus au récit de cette sauvage vengeance, je n'aurais jamais cru
+le pauvre Mouton Blanc capable de tout cela. Sur ma foi! c'est un
+vaillant garçon après tout! Mais Vaunoy? n'essaya-t-il point de
+tuer ce mécréant de Vaunoy?
+
+--Attends donc! Jean Blanc n'oubliait point Vaunoy, mon homme, il
+faisait comme ces gourmands qui gardent le plus fin morceau pour
+la dernière bouchée; il gardait Vaunoy pour la bonne bouche.
+
+«Le moment vint où le dernier soldat vida la selle et se coucha
+par terre comme ses compagnons. Jean Blanc avait tué huit hommes
+et un collecteur de tailles. Il ne restait plus que Vaunoy.
+
+Celui-ci, plus mort que vif, poussait furieusement son cheval,
+rendu de fatigue. Jean Blanc mit deux balles dans son fusil et
+s'en alla l'attendre au dernier détour de la route sur la lisière
+de la forêt.»
+
+--À la bonne heure! interrompit Jude Leker en frappant ses deux
+mains l'une contre l'autre.
+
+Le bon écuyer faisait comme ces gens qui se passionnent tout de
+bon pour les péripéties d'une pièce de théâtre. Il avait vu Vaunoy
+la veille et pourtant il espérait sérieusement que Vaunoy allait
+être tué dans le récit de Pelo Rouan.
+
+Celui-ci secoua la tête.
+
+--Lorsque parut le nouveau maître de La Tremlays, poursuivit-il,
+Jean Blanc visa. Son âme passa dans ses yeux: rien au monde
+désormais ne pouvait sauver Hervé de Vaunoy...
+
+--Eh bien! dit Jude, voyant que le charbonnier hésitait.
+
+--Vaunoy regagna son château sain et sauf, répondit Pelo Rouan...
+
+--Pourquoi? Jean Blanc le manqua?
+
+--Jean Blanc ne tira pas.
+
+Jude laissa échapper une exclamation énergique de désappointement.
+
+--Jean Blanc ne tira pas, reprit lentement le charbonnier, parce
+que le souvenir de Treml traversa son esprit à ce moment, et qu'il
+ne voulut pas anéantir, même pour venger son père, la dernière
+chance de connaître le sort du petit monsieur Georges.
+
+
+
+XXVI
+Un accès de haut mal
+
+La voix de Pelo Rouan avait été rauque et rudement accentuée,
+pendant qu'il racontait la terrible chasse de Jean Blanc dans la
+forêt. Sa respiration soulevait péniblement sa poitrine, et ses
+yeux rouges brillaient d'un effrayant éclat.
+
+Quand il vint à parler de Treml, sa voix se fit grave, et il
+perdit la sauvage emphase qui avait mis jusqu'alors tant d'émotion
+dans son récit.
+
+--Si c'est dans l'intérêt du petit monsieur que Jean épargna
+Hervé de Vaunoy, on ne peut le blâmer, dit Jude; mais le diable si
+je comprends comment ce triple traître pourra jamais venir en aide
+à la race de Treml?
+
+--Quand il aura sous la gorge un pistolet armé tenu par une main
+ferme, mon homme, et qu'il saura bien que ses suppôts ordinaires
+sont trop loin pour lui porter secours, Hervé de Vaunoy parlera.
+
+Jude se gratta le front d'un air pensif.
+
+--Il y a du vrai là-dedans, dit-il; mais Vaunoy lui-même en sait-il
+plus que nous?
+
+--Peut-être; en tout cas l'heure approche où quelqu'un
+l'interrogera en forme là-dessus. Jean Blanc fit comme je t'ai
+dit: il épargna l'assassin de son père; mais ce bon sentiment qui
+mettait la gratitude avant la vengeance, devait être passager: les
+cendres de la loge étaient trop chaudes encore pour que la
+vengeance ne reprît bientôt le dessus. Jean Blanc se repentit
+d'avoir oublié son père pour le fils d'un étranger...
+
+--D'un étranger! répéta Jude scandalisé, le fils de son maître,
+voulez-vous dire.
+
+--Jean Blanc n'eut jamais de maître, mon homme, répondit Pelo
+Rouan avec hauteur; même au temps où il était fou. Il se repentit
+donc et voulut recommencer la chasse, mais Vaunoy avait dépassé la
+lisière de la forêt et galopait maintenant dans la grande avenue
+du château. Il était trop tard.
+
+--Je ne saurais dire, en vérité, murmura Jude, si c'est tant
+mieux ou tant pis.
+
+--Il sera toujours temps de reprendre cette besogne. Le difficile
+n'est pas d'avoir un homme au bout de son fusil dans la forêt, et
+Dieu sait que Jean Blanc, depuis cette époque, aurait pu bien
+souvent envoyer la mort à Hervé de Vaunoy. au milieu de ses
+serviteurs. Le difficile est de l'avoir vivant, seul, sans
+défense, et de lui dire: «Parle ou meurs!» Jean Blanc y tâchera.
+
+--Et je l'y aiderai! dit Jude avec énergie.
+
+Pelo Rouan prit sa main et la secoua brusquement.
+
+--Et le service du capitaine Didier? demanda-t-il.
+
+--Après le service de Treml: c'est convenu entre le capitaine et
+moi.
+
+--Prends garde! dit Pelo Rouan avec sévérité, prends garde de
+confier à un Français le secret d'un Breton!
+
+--Il est bon, il est noble; je réponds de lui.
+
+--Il est noble et bon à la façon des gens de France, repartit
+amèrement le charbonnier. Mais, encore une fois, la guerre qui
+existe entre cet homme et moi ne te regarde pas. Je continue:
+
+«Quand Jean Blanc revint à la Fosse-aux-Loups, il oublia Treml et
+tout le reste pour s'abîmer dans sa douleur. Pendant deux jours.
+il coupa du cercle sans relâche, et le vieux Mathieu eut une tombe
+chrétienne.
+
+«Ce devoir accompli, Jean Blanc ne voulut point retourner à la
+loge, dont les ruines lui rappelaient de si navrants souvenirs. Il
+traversa toute la forêt et alla se cacher sur la lisière opposée,
+de l'autre côté de Saint-Aubin-du-Cormier.
+
+«Il allait seul par les futaies, toujours triste, et plus que
+jamais frappé par la main de Dieu, car sa folie, en se retirant,
+avait laissé des traces cruelles. Jean Blanc était atteint de cet
+horrible mal qui effraie la foule et repousse jusqu'à la pitié; il
+était épileptique.
+
+«Ce fut au milieu de cette souffrance morne et sans espoir que
+vint le chercher le bonheur, un bonheur si grand qu'on n'en peut
+espérer de plus complet qu'au ciel même, mais un bonheur bien
+court, hélas! après lequel il retomba dans sa nuit profonde, plus
+désespéré que jamais.
+
+«Il se trouva une femme, plus dévouée que les autres femmes, qui
+se prit de pitié pour ce malheureux rebut de l'humanité.
+
+«C'était une jeune fille, bonne, douce et bien-aimée. Elle avait
+nom Sainte et méritait son nom.
+
+«Elle ne s'enfuit point la première fois que Jean Blanc lui parla;
+elle lui permit de s'asseoir au feu de sa loge, et, quand Jean eut
+soif, elle lui donna le lait de sa chèvre... Cela t'étonne? ami
+Jude, dit brusquement Pelo Rouan; et pourtant elle fit plus que
+cela, Jean Blanc est un homme sous le masque hideux que le sort
+lui a infligé.
+
+--Eh bien! dit Jude d'un ton légèrement goguenard. Il y eut des
+noces?
+
+--Oui, elle consentit à l'épouser. Un an après, Marie vint au
+monde; Marie, qui est le gracieux portrait de sa mère et que les
+gens de la forêt nomment Fleur-des-Genêts, parce que cette fleur
+est la plus jolie qui croisse dans nos sauvages campagnes. Marie
+est la fille de Jean Blanc et de Sainte.
+
+--C'était une brave fille que cette Sainte, murmura Jude, que
+l'histoire amusait désormais médiocrement.
+
+--C'était une angélique et miséricordieuse enfant, reprit Pelo
+Rouan. Les deux années que Jean Blanc passa près d'elle furent
+comme un rêve; il oubliait les blessures de son coeur, il n'avait
+ni désir, ni crainte, ni espoir: elle était tout dévouement et lui
+vivait pour elle...
+
+Pelo Rouan s'arrêta et passa lentement sa main sur son front.
+
+--Cela dura deux ans, reprit-il après un silence et d'une voix
+tremblante; au bout de deux ans Jean Blanc revit des soldats de
+France et des gens de l'impôt. Vaunoy avait découvert sa retraite:
+sa pauvre cabane fut de nouveau envahie. Une première fois il les
+chassa; ils revinrent en son absence, et un lâche! un soldat du
+roi! insulta et frappa Sainte, qui n'avait pour défense que le
+berceau de sa fille endormie.
+
+«Je ne te conterai pas ce qui suivit; je ne le pourrais pas, mon
+homme, car mon sang bouillonne, et, au moment où je te parle, il
+me faut mes deux mains pour contenir les battements de mon coeur.
+
+«Sainte succomba aux nombreuses blessures faites par l'arme
+meurtrière de l'assassin; elle mourut en priant Dieu pour Jean et
+pour sa fille...»
+
+Pelo Rouan s'interrompit encore. Sa voix défaillait.
+
+--Sur ma foi, grommela Jude, il est de fait que le bon garçon ne
+doit pas aimer beaucoup les gens de France.
+
+--Il les hait! s'écria Pelo avec explosion, et moi tout ce qu'il
+hait, je le déteste! Ah! l'un d'eux rôde autour de cette cabane.
+Mais, sur mon Dieu, ami Jude, il y a un vieux mousquet qui veille
+sur Fleur-des-Genêts: une bonne arme, portant loin et juste.
+Puisque tu sers le capitaine Didier, conseille-lui de ne plus
+s'égarer dans les sentiers que fréquente Marie, la fille de Sainte
+et de Jean Blanc.
+
+--J'ignore les secrets du capitaine, répondit Jude avec froideur;
+je sais seulement qu'il est généreux et loyal. Si quelqu'un
+l'attaque traîtreusement ou en face sauf le service de Treml, mon
+aide ne lui fera point défaut.
+
+--À ta volonté, mon homme. Je continue: après la mort de sa
+femme, Jean Blanc chargea sa fille sur ses épaules et traversa de
+nouveau la forêt. Il avait le désespoir dans le coeur, et sa tête
+roulait cette fois des projets de vengeance. La vue du lieu où
+avait été assassiné son père raviva d'anciens souvenirs. Le passé
+et le présent se mêlèrent: une haine immense, implacable, fermenta
+dans son âme.
+
+«Il se trouva que, vers cette époque, les pauvres gens de la
+forêt, traqués à la fois par l'intendant royal et les seigneurs
+des terres, qui, à l'instigation de Vaunoy, avaient fait dessein
+de les chasser de leurs domaines, relevèrent la tête et tentèrent
+d'opposer la force à la force. Ils continuèrent d'habiter le jour
+leurs loges; mais la nuit, ils se rassemblèrent dans les grands
+souterrains de la Fosse-aux-Loups, dont au moment du besoin un
+homme leur enseigna le secret.
+
+«Cet homme était Jean Blanc, qui avait découvert autrefois la
+bouche de la caverne, à quinze pas de son ancienne loge, derrière
+les deux moulins à vent ruinés.
+
+«Un jour, au temps où Jean Blanc était faible, il dit: «Le mouton
+se fait loup pour défendre ou venger ceux qu'il aime». Jean Blanc
+avait vu mourir tous ceux qu'il aimait: il ne pouvait plus
+protéger; ce fut pour se venger que le mouton se fit loup.»
+
+--On m'avait dit quelque chose comme cela, interrompit Jude.
+
+--Ce fut vers le même temps, reprit le charbonnier, que je vins
+m'établir dans cette loge. Pour des motifs que tu n'as pas besoin
+de connaître, je pris avec moi la fille de Jean Blanc et je
+l'élevai. Dans son enfance, avec les beaux traits de sa mère, elle
+avait les blancs cheveux du pauvre albinos, mais l'âge a mis un
+reflet d'or aux boucles brillantes qui encadrent le front gracieux
+de la fleur de la forêt: elle n'a plus rien de son père; elle est
+belle.
+
+«Que te dirais-je encore! Tu es dans le pays depuis hier, tu as dû
+entendre parler des Loups. C'est le premier mot qui frappe
+l'oreille du voyageur à son arrivée dans la forêt; c'est le
+dernier qu'il entend à son départ.
+
+«Les cupides hobereaux, qui, pour gagner quelques cordes de bois
+ont voulu arracher le pain à cinq cents familles, tremblent
+maintenant derrière les murailles lézardées de leurs
+gentilhommières. Non seulement les gens du roi ne se risquent plus
+guère dans la forêt, mais cet épais gourmand qui tient maintenant
+la ferme de l'impôt, Béchameil, regarde à deux fois avant
+d'envoyer à Paris le produit de ses recettes: la forêt est entre
+Rennes et Paris. Les Loups sont dans la forêt.»
+
+--C'est fort bien, dit Jude, les Loups sont de redoutables
+camarades, mais ne pourrions-nous pas parler un peu de Treml, et
+revenir à ce fameux moyen?...
+
+--Ami, interrompit Pelo Rouan, les Loups et Treml ont plus de,
+rapport entre eux que tu ne penses. Monsieur Nicolas, dont Dieu
+ait l'âme, fut le dernier gentilhomme breton: les Loups sont les
+derniers Bretons. Quant à mon moyen, si honnête, si bon et si
+brave serviteur que tu puisses être, on n'a pas attendu ton retour
+pour le tenter. Jean Blanc a autant et plus de hâte que toi d'en
+finir avec Vaunoy, car Mathieu et Sainte ne sont pas encore
+vengés. Or, le jour où Vaunoy aura dit son dernier mot sur Treml,
+Jean Blanc chargera son vieux mousquet et recommencera la chasse,
+interrompue il y a dix-huit ans, sur la lisière de la forêt; mais
+jusqu'ici ce misérable meurtrier a toujours échappé. Dernièrement
+encore, le manoir de Boüexis fut attaqué dans le seul but de
+s'emparer de sa personne: il l'avait quitté cette nuit même, et
+les assaillants ne trouvèrent que les débris, tièdes encore, de
+son repas du soir.
+
+--Vaunoy est un madré gibier, dit Jude en secouant la tête.
+
+--Jean Blanc est un chasseur patient, répondit Pelo Rouan, et sa
+meute se compose de deux mille Loups.
+
+--Est-ce ainsi? s'écria Jude dont la lente intelligence fut enfin
+frappée; Jean serait-il ce mystérieux et terrible Loup blanc?
+
+--Mon compagnon, répliqua le charbonnier avec une légère ironie,
+Jean est Loup et il est blanc; mais je ne sais si c'est de lui que
+parlent aux veillées des manoirs voisins, les vieilles femmes de
+charge et les valets peureux. Jean Blanc peut beaucoup; mais il
+est toujours le malheureux sur qui pèse incessamment la main de
+Dieu. Les accès de son terrible mal deviennent de jour en jour
+plus fréquents... Et certes, ajouta Pelo Rouan dont la voix
+s'étrangla tout à coup, il n'eût pas pu faire le récit que tu
+viens d'entendre sans porter la peine de sa témérité: Jean
+n'affronte jamais en vain ses souvenirs.
+
+Après avoir prononcé péniblement ces derniers mots, Pelo Rouan
+garda le silence, et Jude le vit s'agiter convulsivement sur son
+banc.
+
+--Qu'avez-vous? demanda-t-il.
+
+--Va-t'en! dit avec effort le charbonnier, tu sais tout ce que je
+pouvais t'apprendre.
+
+--Mais que dois-je faire? Ne puis-je aider Jean Blanc?
+
+--Va-t'en! répéta impérieusement Pelo; au nom de Dieu, va-t'en!
+quand l'heure sera venue, Jean Blanc saura te trouver.
+
+Jude étonné se leva et se dirigea vers la porte de la loge. Avant
+qu'il eût passé le seuil, Pelo glissa du banc et se roula sur le
+sol où il se débattit en poussant des gémissements étouffés.
+
+Jude se retourna, mais le jour baissait. La loge était de plus en
+plus sombre; il aperçut seulement une masse noire qui se mouvait
+désordonnément dans les ténèbres.
+
+--Qu'avez-vous, mon compagnon? demanda-t-il encore en adoucissant
+sa rude voix.
+
+Un cri d'angoisse lui répondit; puis la voix de Pelo Rouan s'éleva
+brisée, méconnaissable, et dit pour la troisième fois:
+
+--Va-t'en!
+
+Jude obéit, et comme il n'avait point coutume de s'occuper
+longtemps des choses qu'il ne comprenait pas, à peine monté à
+cheval, il oublia Pelo pour songer uniquement à Jean Blanc, aux
+Loups et au moyen de prendre au piège Hervé de Vaunoy vivant.
+
+En songeant ainsi il éperonna son cheval, et prit la route de
+Rennes où son nouveau maître lui avait donné rendez-vous.
+
+On entendait encore le bruit des pas de son cheval sous le
+couvert, que déjà la porte de la loge se refermait.
+
+Fleur-des-Genêts était rentrée; elle alluma une lampe. Pelo Rouan
+gisait à terre en proie à une furieuse attaque d'épilepsie.
+
+La jeune fille était sans doute familière avec ses effrayants
+accès, car elle s'empressa aussitôt autour de son père, et le
+soigna sans qu'il se mêlât aucun étonnement à sa douleur.
+
+À la lueur de la lampe, la loge semblait moins misérable et plus
+habitable. On apercevait dans un coin une petite porte qui donnait
+issue dans la retraite de Marie. Au-dessus du manteau de la
+cheminée pendaient une paire de pistolets et un lourd mousquet de
+forme ancienne. Vis-à-vis et auprès de la porte se trouvait une de
+ces horloges à poids, comme on en voit encore dans presque toute
+les fermes bretonnes.
+
+Au moment où la crise du charbonnier sévissait dans toute sa
+force, on frappa d'une façon particulière à la porte extérieure,
+et Fleur-des-Genêts ouvrit sans hésiter. L'homme qui entra portait
+le costume des paysans de la forêt, et avait sur son visage le
+masque fauve dont il a été déjà plus d'une fois question dans ces
+pages. Il passa vivement le seuil.
+
+--Où est le maître? dit-il d'une voix brève.
+
+Fleur-des-Genêts lui montra Pelo Rouan, qui l'écume à la bouche se
+tordait convulsivement sur la terre battue de la loge.
+
+Le nouveau venu laissa échapper un juron de colère, et s'assit en
+murmurant sur un banc. L'accès dura longtemps. De minute en
+minute, le nouveau venu, qui était un Loup, regardait l'horloge
+avec impatience. Lorsque l'aiguille eut fait le tour du cadran, il
+se leva et frappa violemment du pied.
+
+--Voilà une malencontreuse histoire, ma fille! dit-il. Tu diras à
+ton père que Yaumi est venu et qu'il l'a attendu tant qu'il a pu,
+Pelo Rouan regrettera toute sa vie de n'avoir pas pu profiter de
+l'heure qui vient de s'écouler.
+
+Comme le loup finissait de parler, Pelo poussa un long soupir et
+détendit ses membres crispés.
+
+--Il revient à lui! s'écria Marie qui approcha des lèvres du
+malade une fiole dont il but avidement le contenu.
+
+Après avoir bu il passa la main sur son front baigné de sueur, et
+se leva à l'aide du bras de la jeune fille. En apercevant le Loup,
+il tressaillit.
+
+--Laisse-nous, dit-il à Marie.
+
+Celle-ci obéit, mais lentement. Elle quittait à regret son père en
+un moment pareil. Avant qu'elle eût franchi la porte de sa
+retraite, Pelo Rouan et le Loup avaient entamé déjà leur
+entretien.
+
+--Qu'y a-t-il? demanda le charbonnier.
+
+Yaumi jeta un regard de défiance vers Marie et prononça quelques
+mots à voix basse.
+
+--Dis-tu vrai? s'écria Pelo qui se dressa de toute sa hauteur; le
+ciel a-t-il enfin condamné cet homme!
+
+En même temps, il fit mine de s'élancer vers la porte. Yaumi le
+retint.
+
+--Je me doutais bien, maître, dit-il, que ce serait pour vous un
+grand crève-coeur. Le ciel l'avait condamné peut-être; vous l'avez
+absous. L'heure d'agir est passée!
+
+--Ne peut-on courir?
+
+Yaumi étendit la main vers l'horloge à poids.
+
+--On m'avait donné deux heures, ajouta-t-il, pour vous trouver et
+rapporter vos ordres. J'ai dépensé la première heure à faire la
+route, j'ai perdu l'autre à vous attendre: il est trop tard.
+
+Pelo Rouan serra les poings avec violence et s'assit sur le banc.
+
+--Qu'a-t-on fait là-bas? demanda-t-il.
+
+Yaumi prononçait les premiers mots de sa réponse, toujours à voix
+basse, au moment où Marie tirait à elle la porte de sa retraite.
+Par hasard, un de ces mots arriva jusqu'à elle. La jeune fille
+changea de couleur, laissa la porte entrebâillée, et mit son
+oreille à l'ouverture.
+
+Le mot qu'elle avait entendu était le nom de Didier.
+
+
+
+XXVII
+La première béchamelle
+
+Ce jour-là, Antinoüs de Béchameil, marquis de Nointel, avait
+résolu de frapper un coup décisif sur le coeur de sa «belle
+inhumaine»; c'était ainsi qu'il appelait mademoiselle de Vaunoy.
+
+Il ne dormit guère que deux heures après son déjeuner, et gagna
+ensuite en toute hâte les cuisines du château de La Tremlays, où
+il demanda le chef à grands cris.
+
+Il n'est personne qui ne désire se montrer avec tous ses avantages
+aux yeux de la dame de ses pensées. Béchameil que le hasard avait
+fait intendant royal de l'impôt, mais qui était né marmiton de
+génie, s'était mis en tête de subjuguer mademoiselle de Vaunoy
+définitivement et d'un seul coup, à l'aide d'un blanc-manger du
+plus parfait mérite; blanc-manger exquis, original, nouveau, dont
+Alix goûterait la première, et qui garderait le nom de cette belle
+personne, en l'immortalisant dans les siècles futurs.
+
+L'amitié d'un grand homme est un bienfait des dieux.
+
+Il ne faut pas croire que M. le marquis de Nointel fût descendu
+aux cuisines de La Tremlays avec un projet vague et mal arrêté.
+Son blanc-manger était dans sa tête, complet et tout d'un bloc. Il
+n'y manquait ni un scrupule de muscade, ni une petite pointe de
+girofle, ni un atome de cannelle.
+
+Aussi, disons-le tout de suite, le plat de l'intendant royal
+devait compter parmi les chefs-d'oeuvre qui vivent à travers les
+âges. Ce devait être un blanc-manger illustre, un blanc-manger que
+les restaurateurs des cinq parties du monde inscriront avec fierté
+sur leurs cartes tant que l'homme, roi de la création, saura
+distinguer un suprême de turbot d'une omelette au lard!
+
+Le cuisinier de La Tremlays mit à la disposition de son noble
+confrère ses épices et ses fourneaux. Béchameil se recueillit dix
+minutes; puis, avec la précision nécessaire à toutes les grandes
+entreprises, il se mit résolument à l'oeuvre.
+
+La vieille Goton Rehou, femme de charge du château, qui fumait sa
+pipe dans un coin de la cheminée, pendant que l'intendant royal
+opérait, répéta souvent depuis qu'elle n'avait, de sa vie, vu un
+mitron si ardent à la besogne.
+
+L'intendant royal n'avait garde de faire attention à la vieille.
+Il avait retroussé les manches de son habit à la française, rentré
+la dentelle de son jabot et rejeté sa perruque en arrière. Son
+visage atteignait les nuances les plus vives de la pourpre. Ses
+yeux étaient inspirés. Ses mains blanches et chargées de diamants
+agitaient la queue de la casserole avec une grâce indescriptible.
+Tout observateur impartial eût déclaré qu'il était là vraiment à
+sa place.
+
+--Divine Alix! murmurait-il plus tendrement à mesure que la fumée
+s'élevait, plus savoureuse; vous qui possédez toutes perfections,
+vous devez être douée du plus délicat de tous les goûts. Si vous
+résistez à ce poisson, je n'aurai plus... une idée de gingembre ne
+peut que faire du bien... je n'aurais plus qu'à mourir!
+
+Béchameil mit une pincée de gingembre et ouvrit convulsivement ses
+narines pour saisir l'effet.
+
+--Délicieux! céleste! dit-il; Alix, vous ne refuserez plus la
+main capable de combiner ces saveurs, il faudrait être un sauvage
+pour résister à un pareil arôme.
+
+--C'est vrai que ça sent bon! grommela Goton dans un coin.
+
+Béchameil mit son binocle à l'oeil et regarda du côté de la
+cheminée d'un air modeste et satisfait.
+
+--N'est-ce pas, excellente vieille? s'écria-t-il, c'est un manger
+de déesse.
+
+--Ça doit faire un fier ragoût, c'est la vérité, répondit Goton
+en rallumant sa pipe avec gravité, mais, sauf respect de vous, si
+j'étais homme et marquis, m'est avis que j'aimerais mieux manier
+une épée que la queue d'une casserole.
+
+Béchameil laissa retomber son binocle et, se détournant de dame
+Goton avec mépris, il rendit son âme tout entière à la pensée de
+la belle Alix.
+
+Celle-ci, par contre, ne songeait en aucune façon à lui; elle
+était assise auprès de sa tante, mademoiselle Olive de Vaunoy,
+dans le petit salon de La Tremlays, et travaillait avec
+distraction à un ouvrage de broderie.
+
+Mademoiselle Olive faisait de même; mais cette recommandable
+personne avait eu soin de se placer entre trois glaces. De sorte
+que, de quelque côté qu'elle voulût bien tourner la tête, elle
+était sûre de se sourire à elle-même et d'apercevoir, dans toute
+son ambitieuse majesté l'édifice imposant de sa coiffure.
+
+Chaque fois qu'elle tirait son aiguille, elle jetait à l'un des
+trois miroirs une oeillade pleine de bienveillance que le miroir
+lui rendait exactement.
+
+Ce jeu innocent paraissait la satisfaire on ne peut davantage;
+mais c'était un jeu muet, et la langue de mademoiselle Olive était
+pour le moins aussi exigeante que ses yeux.
+
+À plusieurs reprises, elle avait essayé déjà d'entamer une
+conversation avec sa nièce sur ses sujets favoris, savoir: les
+défauts du prochain, le plus ou moins de mérite des chiffons
+récemment arrivés de Rennes, et surtout les romans de mademoiselle
+de Scudéry, qui étaient encore à la mode en Bretagne.
+
+Alix avait répondu par des monosyllabes et à contre-propos. Non
+seulement elle ne donnait pas la réplique, mais elle n'écoutait
+pas, chose cruellement mortifiante en soi pour tout interlocuteur,
+mais qui devient accablante pour une demoiselle d'un certain âge,
+prise du besoin de causer.
+
+--Mon Dieu, mon enfant, dit enfin la tante après avoir fait un
+effort pour garder le silence; pendant la moitié d'une minute,
+ceci devient intolérable. Je vous conjure de me dire où vous avez
+l'esprit depuis une heure!
+
+Alix releva lentement sur sa tante ses grands yeux fixes et
+distraits.
+
+--Vous avez parfaitement raison, répondit-elle au hasard.
+
+--Comment, raison? s'écria mademoiselle Olive. Mais je n'ai rien
+dit!
+
+Alix sembla se réveiller en sursaut et regarda sa tante d'un air
+étonné, puis elle se leva, la salua et sortit.
+
+Elle traversa rapidement le corridor et gagna sa chambre où elle
+se mit à marcher à grands pas.
+
+--Je veux le voir! dit-elle après quelques minutes d'un silence
+agité. Il le faut.
+
+Elle prit dans sa cassette une bourse de soie et agita vivement
+une petite sonnette d'argent posée à son chevet. Ce coup de
+sonnette était un appel à l'adresse de mademoiselle Renée, fille
+de chambre d'Alix.
+
+Renée monta.
+
+--Prévenez Lapierre, dit Alix, que je veux lui parler sur-le-champ.
+
+L'instant après, Lapierre était introduit dans l'appartement de
+mademoiselle de Vaunoy, qui ne put, à sa vue, retenir un vif
+mouvement de répulsion.
+
+Lapierre entra chapeau bas, mais gardant sur son visage
+l'expression d'insouciante effronterie qui lui était naturelle.
+
+--Mademoiselle m'a fait appeler? dit-il.
+
+Alix s'assit et fit signe à Renée de s'éloigner. Pendant un
+instant elle garda le silence et tint les yeux baissés;
+évidemment, elle hésitait à prendre la parole.
+
+--Tenez-vous beaucoup à rester au service de M. de Vaunoy?
+demanda-t-elle enfin avec une dureté calculée.
+
+Un autre se fût peut-être étonné de cette question, mais Lapierre
+était à l'épreuve.
+
+--Infiniment, mademoiselle, répondit-il.
+
+--C'est fâcheux, reprit Alix qui surmontait son trouble et
+regagnait tout son sang-froid, j'ai résolu de vous éloigner.
+
+--Et m'est-il permis de vous demander?...
+
+--Non.
+
+Lapierre baissa la tête et sourit dans sa barbe. Alix aperçut ce
+mouvement, et une vive rougeur couvrit son beau front.
+
+--Vous quitterez La Tremlays, poursuivit-elle en refoulant une
+exclamation de colère méprisante; je le veux.
+
+--Peste! murmura Lapierre: voilà qui est parler.
+
+--Vous quitterez La Tremlays à l'instant.
+
+--Peste! répéta Lapierre.
+
+--Silence! si vous vous retirez de bon gré, je paierai votre
+obéissance.
+
+Alix fit sonner les pièces d'or que contenait la bourse en soie.
+
+--Si vous résistez, poursuivit-elle, je vous ferai chasser par
+mon père.
+
+--Ah! fit tranquillement Lapierre.
+
+--Voulez-vous cette bourse?
+
+--J'y perdrais, répondit Lapierre, j'aime mieux rester... à moins
+pourtant que mademoiselle ne daigne me dire, ajouta-t-il d'un ton
+d'ironie pendable, comment un pauvre diable comme moi a pu
+s'attirer la haine d'une fille de noble maison. Je suis très
+curieux de savoir cela.
+
+--La haine! répéta Alix, qui se redressa.
+
+Elle retint une parole de dédain écrasant et dit à voix basse:
+
+--Lapierre, vous êtes un assassin.
+
+--Ah! fit encore celui-ci sans s'émouvoir le moins du monde.
+
+--Je ne sais pas, poursuivit Alix, ce qu'il put jamais y avoir de
+commun entre un homme comme vous et le capitaine Didier...
+
+--Nous y voilà! interrompit Lapierre assez haut pour être
+entendu.
+
+--Paix, vous dis-je, ou je vous ferai châtier comme vous le
+méritez; j'ignore ce qui a pu vous porter à ce crime, mais c'est
+vous qui avez attendu nuitamment, l'année dernière, le capitaine
+Didier, dans les rues de Rennes.
+
+--Vous vous trompez, mademoiselle.
+
+Alix tira de son sein la médaille de cuivre que le lecteur connaît
+déjà.
+
+--Le mensonge est inutile, continua-t-elle, c'est moi qui pansai
+votre blessure quand on vous ramena à l'hôtel, et je trouvai sur
+vous cette médaille que je savais appartenir au capitaine Didier.
+Vous la lui aviez volée croyant sans doute qu'elle était en or.
+
+--Et vous, mademoiselle, repartit Lapierre en souriant, vous
+l'avez gardée précieusement depuis ce temps, quoiqu'elle ne soit
+que de cuivre.
+
+--Niez-vous encore? demanda Alix sans daigner répondre.
+
+--À quoi bon? demanda Lapierre.
+
+--Alors vous ne vous refusez pas à quitter le château?
+
+--Si fait! plus que jamais.
+
+--Mais, s'écria mademoiselle de Vaunoy, malheureux, ne craignez-vous
+pas que je vous dénonce à mon père?
+
+Lapierre éclata de rire. Alix se leva indignée.
+
+--C'en est trop, dit-elle; dès que mon père sera de retour...
+
+--Qui sait quand votre père reviendra, mademoiselle? interrompit
+Lapierre qui la regarda en face.
+
+--Que voulez-vous dire? demanda vivement la jeune fille saisie
+d'un vague effroi.
+
+Lapierre ouvrit la bouche pour parler, mais il se retint et
+rappela sur sa lèvre son sourire cynique.
+
+--Nous sommes tous mortels, dit-il en s'inclinant, et chaque
+homme est exposé sept fois à périr dans un seul jour: voilà tout
+ce que je voulais vous dire, mademoiselle. Quant à votre menace,
+elle est faite, n'en parlons plus; mais gardez, je vous conjure,
+celles que vous pourriez être tentée de m'adresser à l'avenir. Il
+est humiliant, pour une noble demoiselle, de menacer un valet.
+
+--Mais, sur ma foi! s'écria Alix que cette longue provocation
+jetait hors d'elle-même, je ne menace pas en vain. M. de Vaunoy
+saura tout!
+
+--Changez le temps du verbe: j'ai étudié un peu ma grammaire; au
+lieu du futur mettez le présent, et vous aurez dit la vérité,
+mademoiselle.
+
+--Je ne vous comprends pas! balbutia Alix qui devint pâle et
+chancela.
+
+--Si fait, mademoiselle, vous me comprenez et parfaitement.
+Croyez-moi, ne me forcez point à mettre les points sur les _i._
+
+--Je veux que vous vous expliquiez, au contraire, dit Alix
+avec effort.
+
+--À votre volonté. Le bon sens exquis dont vous êtes douée vous
+avait fait deviner tout d'abord que rien de commun ne pouvait
+exister entre un honnête garçon tel que moi et un enfant sans père
+comme le capitaine Didier. Je n'ai point de haine, en effet. Mais
+le sort a été injuste à mon égard: je ne suis qu'un valet; la
+haine d'autrui peut devenir ma haine: et, pour gagner mes gages,
+je puis avoir à tirer l'épée comme si je haïssais réellement...
+
+--Tu mens, misérable! interrompit la jeune fille exaspérée, car
+elle comprenait.
+
+--Vous savez bien que non. J'ai tué parce qu'on m'a dit: tue.
+
+--Oses-tu bien accuser mon père?
+
+--Moi! Je ne pense pas avoir prononcé le nom respectable de
+M. Hervé de Vaunoy. Mais, à bon entendeur, salut.
+
+--Tu mens! tu mens! répéta Alix dont la tête se perdait.
+
+--Mettons que je mente, mademoiselle, pour peu que cela puisse
+vous être agréable. Mais, que je mente ou non, si, comme je le
+crois, vous portez quelque intérêt au capitaine Didier, ne perdez
+pas votre temps à menacer un homme qui ne saurait vous craindre.
+Cet homme, d'ailleurs, n'est que l'instrument. Montez plus haut:
+arrêtez le bras ou fléchissez le coeur.
+
+Il ajouta plus bas:
+
+--Et quand votre père reviendra, s'il vous est donné de revoir
+votre père, agissez sans perdre une minute, c'est un bon conseil
+que je vous donne.
+
+À ces mots Lapierre salua profondément et prit congé avec toute
+l'apparence du calme le plus parfait.
+
+Alix ne saisit point ses dernières paroles; mais elle en avait
+assez entendu. Dès que le valet fut parti, elle s'affaissa sur son
+siège et mit sa tête entre ses mains. Un monde de pensées
+navrantes fit irruption dans son cerveau.
+
+--Mon père! mon père! murmurait-elle au travers de ses sanglots;
+je ne veux pas le croire. Ce misérable ment!
+
+Mais elle avait beau faire, une irrésistible conviction s'imposait
+à son esprit: c'était son père qui avait ordonné l'assassinat de
+Didier.
+
+Pourquoi?
+
+Elle se leva, chancelante, et agita sa sonnette. Elle voulait
+joindre Didier, lui conseiller de fuir... Hélas! que lui dire sans
+accuser son père?
+
+Lorsque Renée se rendit à l'appel de la sonnette, elle trouva sa
+jeune maîtresse inanimée sur le plancher. Alix avait succombé à
+son émotion. Quand elle recouvra ses sens, une fièvre violente
+s'empara d'elle.
+
+L'heure du dîner vint cependant, et M. de Béchameil, quittant la
+cuisine, fit son entrée dans la salle à manger suivi du plat
+incomparable qu'il venait d'inventer.
+
+Le digne financier avait un air à la fois modeste et conscient de
+sa valeur. Il semblait savourer par avance les unanimes éloges qui
+allaient accueillir ce chef-d'oeuvre de l'art culinaire, rendu
+plus précieux par la noble main qui l'avait préparé. Il méditait
+déjà une courte allocution en forme de madrigal, à l'aide de
+laquelle il comptait offrir à mademoiselle de Vaunoy l'honneur
+d'attacher son nom au blanc-manger nouveau-né.
+
+Certes, ce n'était point là une mince aubaine pour la belle Alix.
+Il y allait de l'immortalité, car le plat n'était rien moins
+qu'une béchamelle de turbot (les cuisiniers ont faussé
+l'orthographe de ce nom illustre), c'était, en un mot, la première
+de toutes les béchamelles.
+
+Hélas! le destin est aveugle, tous les bons poètes l'ont dit, et
+les projets des hommes sont étrangement caducs! La primeur de ce
+précieux aliment devait tomber en partage aux palais malappris de
+deux ignobles valets!
+
+En entrant dans le salon, Béchameil orna sa lèvre de son plus
+avenant sourire. Ce fut en pure perte: il n'y avait point de
+convives.
+
+Hervé de Vaunoy n'avait pas reparu. Alix était en proie à
+d'atroces souffrances; mademoiselle Olive veillait auprès de son
+lit de douleur. Didier était on ne savait où.
+
+Ce que voyant, Béchameil, ordinairement si paisible, entra dans un
+dépit furieux. Désolé de n'avoir personne pour apprécier les
+mérites de son blanc-manger il demanda son carrosse, et partit au
+galop pour sa villa de la Cour-Rose.
+
+Le blanc-manger resta sur la table, chef-d'oeuvre abandonné.
+
+Quelques minutes après, Alain le majordome et Lapierre entrèrent
+par hasard dans le salon.
+
+--Il ne reviendra pas, dit Lapierre.
+
+--Tu es un oiseau de mauvaise augure, répondit le vieil Alain; il
+reviendra.
+
+Les deux valets avisèrent le blanc-manger. Ils s'attablèrent sans
+cérémonie. Nous devons croire que la béchamelle se trouva être de
+leur goût, car, au bout d'un demi-quart d'heure, il n'en restait
+plus trace.
+
+--Il ne reviendra pas! répéta Lapierre en se renversant sur son
+siège comme un homme qui a bien dîné.
+
+--Il reviendra! répéta de son côté maître Alain, qui introduisit
+dans sa bouche le goulot de sa bouteille carrée; en veux-tu?
+
+--Volontiers. S'il ne revient pas, nous pourrons bien n'y rien
+perdre. Ce petit soldat de Didier a le coeur généreux et la main
+toujours ouverte. Il achètera notre marchandise un bon prix.
+
+--Et s'il nous fait pendre?
+
+--Allons donc!...
+
+On frappa trois coups rudes à la porte extérieure. Les deux valets
+sautèrent sur leurs sièges.
+
+--C'est Vaunoy! dit le vieux majordome.
+
+--Ou Didier! repartit Lapierre... Une idée! Si c'est Didier,
+veux-tu que nous parlions? Vaunoy est avare. Nous pourrissons à
+son service.
+
+Alain hésita et but. Quand il eut bu, il n'hésita plus.
+
+--Tope, s'écria-t-il gaillardement; si c'est Didier, nous
+parlerons. Vaunoy, s'il revient ensuite, reviendra trop tard. Mais
+si c'est Vaunoy?
+
+--Alors, il deviendra pour moi incontestable que Satan le
+protège, et ma foi, que Dieu ait l'âme du capitaine!
+
+--Amen, répondit maître Alain.
+
+On entendit des pas dans l'antichambre.
+
+Les deux valets se levèrent et clouèrent leurs regards à la porte.
+
+--Quelque chose me dit que c'est le capitaine, murmura Lapierre.
+
+--Moi, je parierais que c'est le Vaunoy, riposta le majordome.
+
+--Eh bien! parions!
+
+--Parions!
+
+--Un écu pour le capitaine!
+
+--Un écu pour Vaunoy!
+
+
+
+XXVIII
+Chez les Loups
+
+À l'heure où Pelo Rouan faisait à Jude le récit que nous avons
+rapporté plus haut, un homme, enveloppé dans son manteau,
+descendait avec précaution la rampe du ravin de la Fosse-aux-Loups.
+Il jetait furtivement autour de lui des regards d'inquiétude et
+semblait avoir conscience d'un danger.
+
+Néanmoins il avançait toujours.
+
+Lorsqu'il parvint au fond du ravin, devant le chêne creux où
+Nicolas Treml avait enfoui jadis son coffret de fer, il s'arrêta
+pour reprendre haleine.
+
+Sa vue était troublée probablement par la fièvre qui faisait
+trembler chacun de ses membres sous son manteau; sans cela, il
+n'eût point exprimé de doute, car, de plusieurs côtés, des têtes
+fauves, écartant les dernières branches du taillis commençaient à
+se montrer.
+
+Au moment où l'étranger allait reprendre sa route, en se dirigeant
+vers l'emplacement de la loge de Mathieu Blanc, trois ou quatre
+hommes, masqués de fourrure, bondirent hors des broussailles,
+tombèrent sur lui et le terrassèrent en un clin d'oeil.
+
+--Qui diable avons-nous là? demanda l'un d'eux en mettant son
+pied sur la poitrine de l'homme au manteau.
+
+Celui-ci, malgré son épouvante, ne parut nullement surpris de
+l'attaque et continua de cacher son visage.
+
+--Mes bons amis, dit-il d'une voix qui, malgré ses efforts,
+n'était rien moins qu'assurée, ne me maltraitez pas. Je ne viens
+point ici par hasard.
+
+--Un espion du maltôtier! s'écrièrent en choeur les Loups; il
+faut le pendre!
+
+--Saint-Dieu! mes excellents amis, ne commettez pas une énormité
+semblable, reprit le patient dont les dents claquèrent derechef et
+plus fort. Je viens vers vous dans votre intérêt.
+
+--À d'autres!
+
+--Sur mon salut, je ne vous mens point. Bandez-moi les yeux, pour
+être bien sûrs que je ne verrai rien des choses que vous avez
+intérêt à cacher, et introduisez-moi auprès de votre chef.
+
+Les Loups se consultèrent.
+
+--Il sera toujours temps de le pendre, dit l'un d'eux, robuste
+sabotier nommé Simon Lion.
+
+L'avis semblait sage.
+
+--Pourtant, reprit un vannier du nom de Livaudré, faudrait au
+moins voir sa figure.
+
+Simon Lion arracha brusquement le manteau du rôdeur, qui pencha
+sur sa poitrine un visage rond et plein, mais plus blême qu'un
+linceul.
+
+Les quatre Loups reculèrent, frappés d'une commune et inexprimable
+surprise.
+
+--Le maître de La Tremlays! s'écrièrent-ils en même temps.
+
+Vaunoy, c'était bien lui, en effet, essaya de sourire, et parvint
+seulement à produire un convulsif clignement d'yeux.
+
+--Le maître de La Tremlays en personne, mes bons amis, dit-il.
+
+--Nous ne sommes pas tes amis, murmura Livaudré d'une voix basse
+et menaçante. Ignores-tu si complètement les sentiers de la forêt
+que tu aies pu prendre au hasard une route qui te conduisait droit
+à la mort?
+
+--Allons donc! allons donc! balbutia Vaunoy, vous raillez, mon
+joyeux camarade; on ne tue pas ainsi un homme qui apporte une
+fortune avec lui.
+
+Les Loups échangèrent un regard significatif, et Simon, d'un geste
+rapide, tâta les poches de Vaunoy.
+
+--Tu mens, dit-il après examen fait, aujourd'hui comme toujours,
+mais du diable si tu nous échappes cette fois!...
+
+La terreur de Vaunoy atteignait à son comble et augmentait pour
+lui le danger, car il perdait le sens et la parole.
+
+Livaudré détacha une corde roulée autour de sa ceinture et lança
+l'extrémité, formant noeud coulant, de manière à accrocher l'une
+des basses branches du chêne creux.
+
+La corde se noua du premier coup, et se balança tout auprès du
+visage de Vaunoy.
+
+On ne peut dire que celui-ci se fût engagé à la légère dans sa
+périlleuse entreprise. Au contraire, il en avait laborieusement
+calculé toutes les chances, mais il avait compté sans sa
+poltronnerie, et sa poltronnerie allait le tuer.
+
+Il était parti de La Tremlays dans un de ces moments de résolution
+désespérée où le plus lâche devient en quelque sorte le plus
+téméraire.
+
+Sa haine pour Didier, ou, pour parler mieux, l'envie passionnée
+qu'il avait de jeter hors de sa route la vivante menace qui le
+tourmentait nuit et jour, lui avait caché une partie du péril, en
+lui montrant plus certaines qu'elles ne l'étaient les chances de
+réussite.
+
+Il ne pouvait rien par lui-même contre Didier, officier du roi et
+son hôte officiel, et pourtant il fallait que Didier disparût. Il
+le fallait; c'était une question de fortune qui pouvait devenir
+question de vie ou de mort.
+
+Par une étrange destinée, ce jeune soldat se trouvait fatalement
+en contact avec Vaunoy sur tous les points à la fois. Le penchant
+d'Alix pour lui et son éloignement croissant pour Béchameil, qui
+en était une conséquence naturelle, eussent constitué seuls une
+cause d'inimitié bien suffisante; car, à cette époque où le
+parlement s'occupait journellement de recherches de noblesse, il
+fallait que Vaunoy conquît à tout prix l'appui de l'intendant
+royal.
+
+Un mot de Béchameil pouvait lui faire perdre sa qualité de noble
+homme, et par conséquent l'opulent héritage de Treml.
+
+Mais à part ce motif, Vaunoy en avait un autre, plus impérieux
+encore, et nous dirons pas trop en affirmant que Didier et lui ne
+pouvaient exister ensemble sous le ciel.
+
+Au reste, si nous n'avons pas complètement échoué dans la peinture
+de son caractère, on doit penser, indépendamment même de cette
+explication, qu'il avait fallu à Vaunoy un bien puissant motif
+pour braver ainsi la vengeance des Loups, lui qui avait été leur
+plus actif et leur plus implacable persécuteur.
+
+Ce motif une fois admis, restait, pour un homme véritablement
+résolu, à combiner un plan et à n'engager la bataille qu'avec le
+plein exercice de son sang-froid.
+
+Le maître de La Tremlays était dans de tout autres conditions. En
+traversant la forêt, il avait subi tour à tour les influences de
+la frayeur la plus exagérée et du plus fol espoir. Maintenant
+qu'il fallait agir sous peine de mort, il restait vaincu par
+l'épouvante, incapable, inerte, hébété: mort d'avance, comme ces
+malheureux qu'on précipite du haut d'une tour élevée et qui
+expirent, dit-on, avant de toucher le sol.
+
+Simon Lion le saisit à bras-le-corps, et Livaudré fit un noeud
+coulant à l'extrémité de la corde; Vaunoy ne bougea pas; il se
+laissa passer la corde autour du cou sans faire résistance aucune.
+
+Seulement, lorsque la hart lui blessa la gorge, il roula autour de
+lui de gros yeux affolés, et poussa une plainte étouffée.
+
+--Hale! cria Livaudré.
+
+Les pieds du malheureux Vaunoy quittèrent le sol.
+
+Comme on voit, les pressentiments de Lapierre n'étaient pas sans
+quelque fondement.
+
+Mais au moment où la face du patient passait du violet au noir par
+l'effet de la strangulation, un cinquième personnage bondit alors
+des broussailles. C'était encore un Loup.
+
+--Arrive donc! petit Yaumi, lui dirent ses camarades; viens voir
+la dernière grimace d'une de tes connaissances.
+
+_Le petit_ Yaumi, que nous avons rencontré tout à l'heure dans
+la loge de Pelo Rouan, était un énorme gaillard, haut de près de
+six pieds et membré en proportion. Il jeta un coup d'oeil sur
+Vaunoy et le reconnut malgré la contraction hideuse de ses traits.
+
+--Méchants blaireaux! murmura-t-il: ils allaient le tuer comme ça
+sans crier gare!
+
+Et d'un revers de son grand couteau de chasse, il coupa la corde.
+Vaunoy tomba comme une masse et s'affaissa sur le gazon.
+
+--Vous faisiez là de la belle besogne, reprit le petit Yaumi. Et
+qu'aurait dit le Maître? Ne savez-vous pas qu'il y a quelque chose
+entre lui et ce vil coquin, pour qui la corde était une mort trop
+douce? Le Maître est-il dans la mine?
+
+--Le diable sait où est le maître, répondit Livaudré d'un ton
+bourru, quant à ce qui est de ce vieux drôle, il peut se vanter de
+l'avoir échappé belle. Mais il n'est pas au bout, et il faudra
+savoir si nos anciens ne lui remettront pas la corde au cou.
+
+--Nos anciens obéissent au Maître tout comme toi et moi, mon
+homme, dit Yaumi d'un ton sentencieux: ils feront ce que le Maître
+voudra.
+
+Vaunoy cependant avait repris ses sens et s'agitait sur l'herbe.
+
+--Debout! cria Simon Lion en le poussant du pied.
+
+Vaunoy, qui avait plus de peur que de mal, obéit sans trop de
+peine. Par une réaction explicable, ce premier danger,
+miraculeusement évité, lui avait remis quelque force au coeur.
+
+--Empêchez vos gens de me maltraiter, dit-il à Yaumi d'une voix
+plus ferme; ce bout de corde a failli vous faire perdre cinq cent
+mille livres.
+
+Yaumi ne s'émut point; mais il n'en fut pas de même des quatre
+Loups.
+
+--Cinq cent mille! répétèrent-ils ébahis.
+
+Vaunoy respira. L'effet était produit.
+
+--Conduisez-moi à vos chefs! dit-il d'un ton d'autorité.
+
+--Maintenant, murmura le petit Yaumi en haussant ses larges
+épaules, ils vont le laisser échapper. Je donnerais un écu pour
+que le Maître fût ici!
+
+Simon Lion noua le mouchoir à carreaux qui lui servait de ceinture
+sur les yeux de Vaunoy, et, tout aussitôt les quatre Loups le
+poussèrent vers la rampe occidentale du ravin, au sommet de
+laquelle se voyaient les ruines des deux moulins à vent.
+
+Vaunoy sentit bientôt un air froid et humide frapper sa joue; en
+même temps, la vague lueur qui, malgré le bandeau, parvenait
+jusqu'à ses yeux, disparut tout à coup.
+
+Tantôt il descendait les marches d'une sorte d'escalier taillé
+presque à pic; tantôt ses conducteurs le soulevaient à force de
+bras, le portaient pendant quelques pas et le déposaient ensuite
+sur le sol.
+
+Cela dura dix minutes environ. Au bout de ce temps, Vaunoy
+entendit un bruit de voix confuses, et une forte odeur de tabac et
+d'eau-de-vie le saisit à la gorge.
+
+On lui arracha son bandeau.
+
+Il était chez les Loups, dans leur réfectoire, et arrivait au
+dessert.
+
+La rouge clarté d'une demi-douzaine de torches qui brillaient
+autour de lui éblouit d'abord ses yeux habitués aux ténèbres. En
+outre, les cris assourdissants qu'un millier de larynx récemment
+abreuvés poussèrent à sa vue, faillirent de nouveau lui faire
+perdre la tête. Il y avait de quoi: c'étaient de tous côtés,
+énergiques menaces et clameurs de mort.
+
+Mais bientôt un silence se fit. Simon Lion avait prononcé quatre
+mots qui produisirent un effet réellement magique. Les clameurs
+devinrent tout à coup murmures, et ces quatre mots répétés avec
+componction passèrent en un instant de bouche en bouche.
+
+--Cinq cent mille livres! disait-on de toutes parts.
+
+Ce chuchotement d'excellent augure ranima Hervé de Vaunoy mieux
+que n'eût fait le plus méritant de tous les baumes. Il se sentit
+revivre et devint brave de toute la grande peur qu'il avait eue.
+
+Le spectacle qu'il entrevoyait, à mesure que ses yeux
+s'aguerrissaient au sombre éclat des torches, n'était pas fait
+cependant pour porter au comble sa sécurité.
+
+Il était précisément au centre d'une nombreuse assemblée dont les
+groupes, attablés, sans ordre, autour de planches soutenues par
+des pieux fichés en terre, buvaient, mangeaient ou fumaient.
+
+Cela ressemblait à une immense taverne.
+
+La lumière partant d'un seul centre, où brillaient toutes les
+torches réunies, s'affaiblissait en radiant, de telle sorte que la
+majeure partie de la foule, fantastiquement plongée dans un
+vacillant demi-jour, prenait de loin une physionomie étrange et
+presque diabolique.
+
+On ne pouvait calculer, même approximativement, le nombre des
+assistants, et l'aspect de cette cohue faisait naître l'idée de
+l'infini.
+
+Les derniers rangs, en effet, disparaissant à demi dans l'ombre,
+semblaient se prolonger jusqu'à perte de vue; et, lorsqu'un
+mouvement fortuit ou l'étincellement d'une torche agrandissait le
+cercle de lumière, on voyait surgir de tous côtés de nouvelles
+figures de buveurs ou de fumeurs.
+
+Or, tous ces buveurs et fumeurs étaient des Loups, honnêtes
+artisans de la forêt, qui, nous en sommes certains, possédaient au
+grand jour de fort débonnaires physionomies; mais la lueur
+sanglante des torches mettait à leurs traits une expression de
+férocité sauvage. S'ils étaient bons, ils n'en avaient pas l'air,
+en vérité.
+
+Çà et là, dans la foule, Vaunoy reconnaissait quelque visage de
+vannier ou de sabotier, rencontré souvent dans la forêt. Deux ou
+trois Loups avaient gardé leurs masques de fourrure; et,
+nonobstant le flux perpétuel de la lumière et de l'ombre, Vaunoy
+crut pouvoir affirmer plus tard que ces Loups, obstinément
+masqués, avaient leurs raisons pour ce faire en sa présence: ils
+portaient la livrée de La Tremlays.
+
+Au milieu de la salle, de la grotte, ou de la caverne (Vaunoy
+n'apercevant ni les parois, ni la voûte, ne pouvait assigner à ce
+lieu un nom fort précis), se trouvait une table mieux équarrie que
+les autres: autour de cette table siégeaient neuf vieux Loups de
+grande expérience, qui sans doute étaient les sénateurs de cette
+bizarre république.
+
+Quant au dictateur, ce fameux Loup Blanc, dont parlait tant la
+renommée, Vaunoy eut beau chercher, il ne put le découvrir à aucun
+signe extérieur, et conclut qu'il était absent.
+
+Au bout de quelques minutes, l'un des vieillards réclama le
+silence d'un geste, et se tourna vers Vaunoy, qui mettait tous ses
+efforts à ressaisir son sang-froid ébranlé.
+
+--Qu'es-tu venu faire à la Fosse-aux-Loups? demanda le vieillard.
+
+Vaunoy prit, comme on dit vulgairement, son courage à deux mains.
+
+--J'y suis venu chercher ce que j'y ai trouvé, répondit-il d'un
+ton dégagé; je voulais voir les Loups.
+
+--C'est une vue qui peut coûter cher, Hervé de Vaunoy. As-tu donc
+oublié tout le mal que tu nous as fait?
+
+--Non, mais j'ai compté sur votre bon sens, et aussi sur votre
+misère que je croyais, je dois le dire, ajouta-t-il moins haut,
+plus grande qu'elle ne me paraît être en réalité.
+
+--Nous vivons du mieux que nous pouvons, reprit le vieillard; on
+a voulu nous voler notre pain noir et notre petit cidre, nous
+volons nos voleurs, ce qui nous met à même de manger du pain blanc
+et de boire de l'eau-de-vie.
+
+Un joyeux et bruyant éclat de rire accueillit la douteuse moralité
+de ces paroles.
+
+--Bien dit, notre père Toussaint! cria-t-on de toutes parts.
+
+--La paix, mes enfants, la paix! Quant à notre bon sens, nous te
+savons gré de ton compliment, mais, en définitive, qu'as-tu à
+faire de notre bon sens, qui nous conseille de te pendre, et de
+notre misère, que tu as tâché de rendre si complète?
+
+--Je veux me venger, dit Vaunoy.
+
+--N'as-tu pas, à La Tremlays, tes assassins ordinaires?
+
+--Trêve, interrompit Vaunoy, dans un mouvement d'impatience qui
+le servit à merveille; expliquons-nous comme des hommes, et ne
+bavardons pas comme des avocats. Voulez-vous gagner cinq cent
+mille livres?
+
+--Cinq cent mille livres! répétèrent encore les Loups qui avaient
+l'eau à la bouche.
+
+--Cinq cents millions de tromperies! s'écria une rude voix dont
+le propriétaire, le petit Yaumi, perça la foule et vint dresser sa
+haute taille devant la table occupée par le sénat de la
+Fosse-aux-Loups.
+
+--Notre père Toussaint et les autres, ajouta-t-il, ne faites pas
+attention à ce que dit ce misérable. Vous le connaissez, et
+d'ailleurs, en l'absence du Maître, vous ne pouvez rien décider.
+
+Vaunoy dressa l'oreille à ce mot de maître. C'était là une
+nouvelle difficulté qu'il n'avait pu mettre en ligne de compte.
+
+Le père Toussaint secoua la tête d'un air de mécontentement.
+
+--Ami Yaumi, dit-il, le Maître est le maître, mais nous sommes
+bien quelque chose, et cinq cent mille livres ne se trouvent pas
+tous les jours sous le couvert. Cela mérite réflexion.
+
+--Mais il ment comme un coquin qu'il est!
+
+Les Loups poussèrent en choeur un murmure de désapprobation. Ces
+bonnes gens tenaient aux cinq cent mille livres annoncées, plus
+que nous ne saurions dire.
+
+--Yaumi, mon garçon, reprit Toussaint, avec d'autant plus
+d'assurance qu'il se sentait soutenu; laisse-nous faire nos
+affaires: le Maître sera content.
+
+--Et s'il ne l'est pas? demanda Yaumi.
+
+Personne ne dit mot dans la foule. Le vieillard parut visiblement
+déconcerté.
+
+--Il le sera, reprit-il encore après un silence; personne plus
+que moi n'est disposé à obéir au Maître, mais...
+
+--Mais vous voulez braver la chance de lui désobéir! Écoutez! je
+sais, moi, que le Maître donnerait le plus clair de son sang pour
+voir cet homme face à face.
+
+Vaunoy frémit de la tête aux pieds.
+
+--Je sais, poursuivit Yaumi, que cet homme et lui ont à régler un
+compte long et embrouillé. Je veux aller chercher le Maître.
+
+--Qui sait où on le trouvera?
+
+--Je tâcherai; vous m'attendrez.
+
+--C'est impossible! s'écria Vaunoy, mettant désormais son va-tout
+sur une seule chance; tout est manqué si dans deux heures je ne
+suis pas de retour à La Tremlays.
+
+--Deux heures me suffiront, dit Yaumi.
+
+Les vieillards se consultèrent.
+
+Il faut croire que l'autorité de celui qu'on appelait _le Maître_,
+et qui n'était autre que le Loup Blanc, avait des proportions
+fort absolues, car, malgré sa violente envie de conquérir les cinq
+cent mille livres, la foule des Loups vint en aide à Yaumi.
+
+--N'y a pas à dire, murmurait-on de tous côtés: faut que le
+Maître soit averti!
+
+--Va donc, dit Toussaint à Yaumi; mais si, dans deux heures, tu
+n'es pas revenu, nous ferons à notre idée.
+
+Yaumi ne s'ébranla point encore.
+
+--Il faut auparavant, dit-il, que je sache tout ce que veut cet
+homme.
+
+--C'est juste, repartit Toussaint; expliquez-vous, Hervé de
+Vaunoy.
+
+--Les cinq cent mille livres dont il s'agit, dit le maître de La
+Tremlays, sont le produit des tailles de l'évêché de Dol, que
+M. l'intendant royal expédie à Paris. Les cinq cent mille livres
+resteront une nuit au château. Cela suffira.
+
+--Je crois bien! s'écria Toussaint.
+
+--Je crois bien! répétèrent les Loups.
+
+--Quant à l'homme que je veux tuer, il est votre ennemi aussi
+bien que le mien; c'est le nouveau capitaine de la maréchaussée.
+
+--Fût-il pis que cela, Hervé de Vaunoy, dit Toussaint d'un ton
+grave, mais non sans quelques regrets, n'espère pas l'aide de nos
+bras. Les Loups n'assassinent pas.
+
+--Les Loups attaqueront la caisse; les Loups prendront les cinq
+cent mille livres; les Loups auront tout le profit. Moi, je ferai
+le reste.
+
+Le vieux Toussaint secoua la tête d'un air de satisfaction non
+équivoque.
+
+--Cela peut s'accepter, dit-il; en conscience, cela peut
+s'accepter. Eh bien! Yaumi, en sais-tu assez long?
+
+--Je pars, répondit ce dernier.
+
+Il mit en effet son masque sur son visage et disparut dans
+l'ombre.
+
+Vaunoy s'assit. On plaça devant lui un verre d'eau-de-vie qu'il
+toucha de ses lèvres.
+
+--Deux heures! pensait-il avec angoisse; si cet homme vient, quel
+sera mon sort?
+
+Les Loups s'étaient remis à fumer et à boire, car ces pauvres
+gens, naguère artisans honnêtes et laborieux, une fois jetés
+violemment hors de leur voie, avaient pris, à peu de chose près,
+tous les vices qu'amène avec soi la fainéantise soutenue par la
+rapine.
+
+Vaunoy, lui, comptait les minutes. De temps en temps, la voix du
+vieux Toussaint, qui demandait quelques explications sur le mode
+d'attaque, sur le moment du coup de main, etc., interrompait sa
+laborieuse rêverie. Ce fut heureux pour lui, car, si on ne l'eût
+point distrait de sa peur, sa peur l'aurait tué.
+
+Une heure se passa, puis une heure et demie, puis l'aiguille de la
+montre de Vaunoy indiqua les deux heures révolues.
+
+Vaunoy ouvrit sa poitrine à une longue et vigoureuse aspiration.
+Il se leva.
+
+--Ma foi, dit Toussaint, Hervé de Vaunoy est dans son droit. Un
+honnête homme n'a que sa parole; nous avons la nôtre, et nous
+sommes des honnêtes gens.
+
+--C'est clair! appuya l'assistance.
+
+--Donc, tu peux te retirer, l'homme. Ton intérêt nous répond de
+ton exactitude. Demain, une heure après le coucher du soleil, nous
+serons au lieu désigné.
+
+--À demain, dit Vaunoy, qui devançait ses guides vers l'entrée du
+souterrain.
+
+On lui banda de nouveau les yeux. Quelques minutes après, il
+sautait joyeusement sur son cheval, qui l'attendait au-delà du
+fourré.
+
+--Saint-Dieu! saint-Dieu! saint-Dieu! cria-t-il follement en
+pressant à grands coups d'éperons le galop de sa monture.
+
+Comme on le pense le vieux majordome gagna son pari, car c'était
+Vaunoy qui avait frappé ces rudes coups à la porte extérieure de
+La Tremlays, et ce fut lui qui, au moment de la gageure, entra
+dans le salon, au grand étonnement de Lapierre.
+
+En entrant, il se jeta, haletant, sur un fauteuil.
+
+--Il est à nous! s'écria-t-il. J'ai joué ma vie, j'ai gagné, mais
+je jure Dieu qu'on ne m'y prendra plus!
+
+--J'en reviens à ce que je disais, murmura Lapierre: que Dieu ait
+l'âme du capitaine! Maître Alain, voici votre écu.
+
+
+
+XXIX
+Avant la lutte
+
+Le lendemain, le convoi des deniers de l'impôt partit de Rennes
+dans la matinée. Il était escorté par la maréchaussée, à la tête
+de laquelle chevauchait le capitaine Didier, et par une compagnie
+de sergents à pied.
+
+Le trajet de Rennes à La Tremlays se fit sans encombre. Tandis que
+les lourdes charrettes, chargées d'écus de six livres,
+s'embourbaient dans les fondrières de la forêt, l'attaque aurait
+été bien facile; mais nulle figure hostile ou suspecte ne se
+montra sur la route, et c'est à peine si Jude, qui suivait le
+capitaine, put conjecturer deux ou trois fois aux mouvements des
+branches qu'il y avait un être vivant, homme ou gibier, caché sous
+le couvert.
+
+Les Loups dormaient ou ne se souciaient pas d'affronter les bons
+mousquets de la maréchaussée. À moins qu'ils n'eussent encore un
+autre motif de ne point se montrer.
+
+On marchait bien lentement, et le soleil se couchait au moment où
+le convoi atteignait les premiers arbres de l'avenue de La
+Tremlays.
+
+--Monsieur, dit Jude en se penchant à l'oreille du capitaine, il
+ne fait point bon pour moi au château. Ce que je cherche n'y est
+pas, et j'y pourrais trouver en revanche ce que je n'ai garde de
+chercher.
+
+--Fi! mon brave garçon, répondit le capitaine avec un sourire, tu
+ne rêves plus qu'assassinat depuis hier. Certes, si tout ce que tu
+m'as raconté de ce Vaunoy est vrai, c'est un scélérat infâme et
+sans vergogne, mais je ne puis croire... et, après tout, qui te
+dit que ce charbonnier n'ait point menti?
+
+--Pelo Rouan? Il ne mentait pas, monsieur, car sa voix tremblait
+et j'ai senti la sueur de son front tomber sur ma main. Oh! il ne
+mentait pas!... Et dame Goton et l'absence de notre petit
+monsieur?
+
+--Tu as peut-être raison, dit le capitaine; en tout cas, tu es
+libre, mon garçon, et si tu as quelque ami dans la forêt, je te
+permets de lui demander l'hospitalité. Demain, tu nous rejoindras
+à Vitré.
+
+--À demain donc! répondit Jude.
+
+Sur le point de s'éloigner, il s'approcha davantage et ajouta à
+voix basse:
+
+--N'oubliez pas ce qui vous regarde, mon jeune monsieur. Ce Pelo
+Rouan a parlé de vengeance, et il a l'air d'un terrible homme!
+
+Didier sourit encore et fit un geste d'insouciante bravade.
+
+--À demain, brave garçon! dit-il au lieu de répondre.
+
+Jude prit un sentier de traverse et perdit bientôt de vue le
+convoi. Le soleil était couché depuis quelques minutes à peine,
+mais il faisait nuit déjà sous les sombres voûtes de la forêt. Les
+clairières seules montraient leurs ajoncs illuminés par cette
+lueur chatoyante que le crépuscule du soir laisse monter du
+couchant. Jude s'en allait à pas lents et la tête tristement
+baissée.
+
+Il avait confié son cheval à un soldat pour que la bête eût sa
+provende au château.
+
+Le bon écuyer sentait son courage l'abandonner en même temps que
+l'espoir. Pourquoi chercher encore lorsqu'on est sûr de ne point
+trouver? Jude avait besoin d'évoquer le souvenir vénéré de son
+maître pour garder quelque énergie à sa volonté chancelante.
+
+Un péril à braver l'eût trouvé fort; s'il n'eût fallu que mourir,
+il serait mort avec joie. Mais il n'y avait rien, ni péril à
+braver, ni mort à affronter.
+
+Treml n'aurait point le bénéfice des efforts tentés: à quoi bon
+combattre?
+
+Jude, après avoir cheminé quelque temps sans but, prit la route de
+la loge du charbonnier Pelo Rouan.
+
+--Nous causerons de Treml, se disait-il en soupirant; peut-être
+aura-t-il appris quelque chose depuis hier.
+
+Jude n'avait pas fait vingt pas dans cette direction nouvelle,
+lorsqu'un bruit sourd, lointain encore, mais familier à son
+oreille de vieux soldat, arriva jusqu'à lui.
+
+C'était évidemment le bruit produit par la marche d'une nombreuse
+réunion d'hommes, dont les pas s'étouffaient sur la mousse de la
+forêt.
+
+Jude s'arrêta. Ce ne pouvait être l'escouade des sergents de
+Rennes, car les pas venaient du côté opposé à la ville, et
+avançaient plus rapidement que ne fait d'ordinaire une troupe
+soumise aux règles de la discipline.
+
+Jude devinait rarement; il en était encore à s'interroger, lorsque
+l'agitation des branches du taillis lui annonça l'approche de
+cette mystérieuse armée.
+
+Il n'eut que le temps de se jeter de côté sous le couvert.
+
+Au même instant, une cohue pressée, courant sans ordre, mais à bas
+bruit, fit irruption dans le sentier que Jude venait de quitter.
+
+À la douteuse clarté qui régnait encore, le vieil écuyer tâcha de
+compter, mais il ne put. Les hommes passaient par centaines, et
+incessamment d'autres hommes sortaient du fourré.
+
+C'était un spectacle singulier et fait pour inspirer l'effroi, car
+aucun de ces hommes ne montrait son visage aux derniers rayons du
+crépuscule. Tous avaient la figure couverte d'un masque de couleur
+sombre.
+
+Tous, hormis un seul qui portait au contraire un masque blanc
+comme neige, au milieu duquel luisaient deux yeux ronds et
+incandescents comme les yeux d'un chat-pard.
+
+Cet homme, qui était de grande taille, mais de bizarre tournure,
+marchait le dernier. Lorsqu'il passa devant Jude, il se trouvait
+en arrière d'une cinquantaine de pas sur ses compagnons, et le
+vieil écuyer le vit avec étonnement faire, sans effort apparent,
+deux ou trois bonds réellement extraordinaires, qui le portèrent
+en quelques secondes à l'arrière-garde de la fantastique armée.
+
+Jude demeura quelques minutes comme ébahi. Au bout de ce temps, sa
+lente intelligence ayant accompli le travail qu'une autre aurait
+fait de primesaut, il conjectura que ces sauvages soldats étaient
+des Loups. Mais où allaient-ils en si grand nombre et armés
+jusqu'aux dents?
+
+Jude se fit cette question, mais il n'y répondit point tout de
+suite, bien que les Loups, chuchotant entre eux, eussent prononcé,
+en passant près de lui, plus d'un mot qui aurait pu le mettre sur
+la voie.
+
+Il poursuivit sa route, tout pensif et fort intrigué, vers la
+demeure de Pelo Rouan.
+
+Pendant qu'il marchait par les sentiers redevenus déserts de la
+forêt, son esprit travaillait, et les vagues paroles surprises çà
+et là aux Loups qui passaient, lui revenaient comme autant de
+menaces.
+
+La loge de Pelo Rouan était fermée. Jude frappa de toute sa force
+à la porte close; personne ne répondit.
+
+--C'est étonnant, pensa-t-il, entremêlant sans le savoir le
+désappointement présent et l'objet de sa récente préoccupation. Ce
+singulier personnage, masqué de blanc, qui marchait le dernier,
+avait des yeux semblables à ceux que je vis briller hier dans les
+ténèbres de cette loge... Ouvrez, mon compagnon, ouvrez à l'écuyer
+de Treml.
+
+Point de réponse. Seulement, de l'autre côté de la loge, d'autres
+coups se firent entendre, comme pour railler ou imiter ceux qu'il
+distribuait libéralement à la porte.
+
+Jude fit le tour de la cabane. Un rayon de lune, égaré à travers
+les branches des arbres, lui montra une petite fenêtre, fermée de
+forts volets qui s'agitaient sous l'effort d'une main cherchant à
+les ébranler à l'intérieur.
+
+Au moment où Jude ouvrait la bouche pour répéter sa requête l'un
+des volets violemment arraché tomba auprès de lui.
+
+En même temps, une forme de jeune fille dont la lune éclairait
+vaguement la silhouette, monta sur l'appui de la fenêtre, sauta
+aux pieds de Jude avec une légèreté de sylphide, et demeura un
+instant à genoux, les bras tendus vers le ciel.
+
+--Sainte Vierge de Mi-Forêt, je vous remercie! murmura la jeune
+fille avec une ardente dévotion. Protégez-le, protégez-le! Si je
+le sauve, Notre-Dame, je vous donne un cierge, et une couronne, et
+ma croix d'or, et tout ce que j'ai, bonne Vierge!
+
+Elle se signa, baisa une petite médaille suspendue à son cou, se
+releva d'un bond et disparut comme une biche sous le taillis.
+
+Elle n'avait même pas aperçu Jude.
+
+--Fleur-des-Genêts! dit le bon écuyer que ces diverses et
+inexplicables péripéties jetaient dans un complet
+abasourdissement. Qui veut-elle sauver? Et les autres! qui
+veulent-ils attaquer?
+
+La lumière jaillit presque toujours de l'extrême confusion. Jude
+se pressa le front de ses deux mains, comme pour en faire sortir
+une pensée obscure, dont il sentait instinctivement l'importance
+et qu'il ne pouvait formuler.
+
+Au bout de quelques minutes, il se redressa brusquement et laissa
+tomber ses bras le long de son corps. La pensée avait jailli; la
+lumière s'était faite dans les ténèbres de sa cervelle: il
+comprenait.
+
+--Didier! s'écria-t-il d'une voix brève et coupée; c'est de
+Didier qu'elle parle; Pelo Rouan le déteste; elle veut le sauver
+parce qu'il veut le tuer. Et les Loups... par le nom de Treml, il
+y aura quelqu'un pour le défendre!
+
+Et il se reprit à marcher à pas de géant dans la direction de La
+Tremlays.
+
+Il semblait avoir retrouvé l'agilité de ses jeunes années, et
+perçait droit devant lui, au milieu des plus épais fourrés, comme
+un sanglier au lancer.
+
+En ce moment, pour la première fois, il sentait quelle puissance
+avait prise au fond de son coeur son attachement pour le jeune
+capitaine, son nouveau maître. À cette honnête et fidèle nature,
+il fallait un homme à qui se dévouer, et le souvenir de Treml ne
+suffisait pas à satisfaire l'éternel besoin d'obéir et d'aimer qui
+constituait chez Jude, presque tout l'homme moral.
+
+En arrivant à la grille du parc de La Tremlays, Jude était plus
+inquiet encore qu'au départ, car son flair de fils de la forêt lui
+révélait la présence d'une immense embuscade.
+
+Il sentait d'instinct que le château était entouré de mystérieux
+ennemis.
+
+Tout était tranquille encore néanmoins, et Jude resta indécis,
+n'osant peser sur la corde qui mettait en mouvement la cloche de
+la grille.
+
+Qu'il entrât par là ou par la maîtresse porte, donnant sur la cour
+du château, il y avait pour lui danger pareil d'être reconnu; or,
+Jude ne s'appartenait point, et son zèle pour le capitaine ne
+pouvait lui faire oublier entièrement et si vite qu'il avait juré
+de donner sa vie à Treml.
+
+Heureusement, pendant qu'il hésitait, il vit briller la lumière
+d'une lanterne à travers les arbres, et bientôt il distingua
+l'imposante tournure de dame Goton, qui, la pipe à la bouche et à
+la main un énorme trousseau de clés, s'en venait voir, selon sa
+coutume, si toutes les portes étaient bien closes.
+
+Dame Goton et Jude étaient trop bons amis pour que le lecteur
+conserve la moindre inquiétude au sujet du vieil écuyer dans
+l'embarras.
+
+Nous laisserons la femme de charge l'introduire avec tout le
+mystère désirable, et nous réclamerons place à table dans la salle
+à manger de M. Hervé de Vaunoy.
+
+Le souper était copieux et bien ordonné. Béchameil, qui avait
+dormi sur sa rancune et n'était point fâché de veiller
+personnellement au salut de ses cinq cent mille livres, faisait
+grand honneur à une seconde édition de son fameux blanc-manger,
+qu'il avait revue et corrigée pour la circonstance.
+
+Le vin était excellent; l'officier du roi, qui commandait les
+sergents de Rennes, se trouvait être un joyeux vivant; Didier
+lui-même accueillait avec plus de bienveillance l'hospitalité
+empressée de Vaunoy.
+
+Une seule chose manquait au festin, c'était la présence d'Alix,
+retenue en son appartement par la fièvre qui ne l'avait pas
+quittée depuis la veille.
+
+Mais Alix, il faut le dire, était merveilleusement remplacée par
+sa tante, mademoiselle Olive de Vaunoy, laquelle tenait le centre
+de la table, et faisait les honneurs avec une grâce qu'il ne nous
+est point donné de décrire.
+
+Parmi les valets qui servaient à table, nous citerons maître Alain
+et Lapierre. Vaunoy ne les perdait pas de vue; et, tout en faisant
+mille caresses au jeune capitaine, il paraissait accuser ses deux
+suppôts de lenteur, et contenait difficilement son impatience.
+
+Le premier service avait été enlevé pour faire place aux rôtis,
+puis à la pâtisserie, qui, placée au centre de la table,
+s'entourait d'un double cordon de dessert. On versait les vins du
+Midi, ce qui semblait causer à Béchameil et à l'officier rennais
+une notable satisfaction.
+
+Didier tendit son verre par-dessus son épaule. Ce fut Lapierre qui
+versa. Vaunoy et lui échangèrent un rapide coup d'oeil.
+
+Mais, au moment de porter le verre à ses lèvres, Didier se tourna
+brusquement et regarda Lapierre en face.
+
+Le saltimbanque émérite soutint parfaitement ce regard, et demeura
+sans sourciller, à la position du laquais derrière la chaise de
+son maître.
+
+Didier répandit ostensiblement le contenu de son verre sur le
+parquet, et fit à Lapierre un signe impérieux de s'éloigner, ce
+que celui-ci exécuta aussitôt en s'inclinant avec un feint
+respect.
+
+Vaunoy était devenu pâle.
+
+--Notre vin de Guyenne ne plaît pas au capitaine Didier?
+demanda-t-il en s'efforçant de sourire.
+
+--Ne parlez pas ainsi, monsieur mon ami, interrompit Béchameil
+qui cherchait un bon mot depuis le potage, ou monsieur le
+capitaine vous actionnera en calomnie devant notre parlement.
+
+Cela dit, Béchameil crut devoir éclater de rire.
+
+--Monsieur de Vaunoy, répondit le capitaine avec une froide
+politesse, veuillez m'excuser, s'il vous plaît. Veuillez surtout
+faire en sorte que cet homme ne m'approche jamais. J'ai mes
+raisons pour parler ainsi, M. de Vaunoy.
+
+--Sortez, Lapierre! dit le maître de La Tremlays. Mon jeune ami,
+ajouta-t-il, choisissez, je vous en supplie, entre tous mes
+valets. Vous plaît-il d'être servi par mon majordome en personne?
+
+C'était littéralement tomber de Charybde en Scylla, car Lapierre,
+en sortant, avait remis au majordome le flacon qu'il tenait à la
+main.
+
+Didier salua légèrement en signe d'acquiescement, et tendit son
+verre à maître Alain, qui l'emplit jusqu'au bord.
+
+--À la santé du roi! dit le maître de La Tremlays en se levant.
+
+Tous les convives l'imitèrent, excepté mademoiselle Olive, que le
+privilège de son sexe dispensait de ce mouvement.
+
+--À la santé du roi! répéta Didier, qui but son verre d'un trait.
+
+Un imperceptible sourire plissa la lèvre d'Hervé de Vaunoy.
+
+Il fit un signe à maître Alain.
+
+Celui-ci s'approcha d'une fenêtre ouverte et lança dehors le
+flacon qui avait servi à remplir le verre de Didier.
+
+Nul ne remarqua cet incident, et le souper continua comme si de
+rien n'eût été.
+
+Au bout de quelques minutes, Didier cessa tout à coup de répondre
+aux gracieuses prévenances dont l'accablait mademoiselle Olive. Sa
+tête pesait sur ses épaules; ses paupières luttaient en vain pour
+ne point se fermer.
+
+On eût dit qu'il était en proie à un irrésistible besoin de
+sommeil.
+
+Olive, scandalisée, rentra en un digne silence; ce qui permit au
+capitaine de s'endormir tout à fait.
+
+--Saint-Dieu, dit Vaunoy, notre jeune ami n'est pas aimable ce
+soir! Il jette notre vin et s'endort à notre barbe. Lui auriez-vous
+conté une histoire, mademoiselle ma soeur?
+
+Olive se pinça les lèvres et foudroya son frère du regard.
+
+--Cela n'expliquerait pas pourquoi il a répandu son vin de
+Guyenne, dit Béchameil avec son habituelle naïveté.
+
+--Nous lui passerons tout cela en faveur de son titre d'officier
+du roi, reprit joyeusement le maître de La Tremlays, et nous
+pousserons l'attention jusqu'à le faire emporter dans son fauteuil
+afin de ne point troubler son sommeil.
+
+Deux valets en effet soulevèrent le siège de Didier et
+l'emportèrent toujours dormant, à sa chambre. Cela réjouit fort
+M. de Béchameil et l'officier rennais, qui jura sur son honneur
+que M. de Vaunoy savait exercer l'hospitalité dans les formes.
+
+Didier ne s'éveilla point pendant le trajet. Les deux valets le
+déposèrent endormi sur son lit et se retirèrent.
+
+Une heure après environ, un bruit terrible se fit autour du
+château. Les portes furent attaquées toutes à la fois, et brisées
+d'autant plus facilement qu'il ne se présenta personne pour les
+défendre.
+
+Par une fatalité singulière, sergents et soldats de la
+maréchaussée se trouvaient casernés dans une grange qu'on avait
+fermée en dehors.
+
+Une seule personne fit résistance, ce fut la vieille Goton qui
+après avoir inutilement essayé de relever le courage de maître
+Simonnet et des autres valets de Vaunoy, saisit bravement un
+mousquet, et fit le coup de feu par la fenêtre de la cuisine.
+
+Au moment où l'on entendit les premiers bruits de cette attaque
+inopinée et furieuse, Vaunoy était dans son appartement avec
+maître Alain, Lapierre et deux autres valets armés.
+
+--Voici l'instant, dit-il avec un certain trouble dans la voix;
+il dort et vous êtes quatre. Saint-Dieu! ne me le manquez pas
+cette fois.
+
+--Je m'en chargerai tout seul, reprit Lapierre; et en vérité, ce
+jeune fou prend à tâche de me donner envie de le tuer. Voilà deux
+fois qu'il me foule aux pieds depuis hier.
+
+--Trêve de paroles! interrompit Vaunoy; à vous le capitaine, à
+moi les Loups!
+
+Les quatre estafiers s'engagèrent dans le long corridor qui
+conduisait à la chambre de Didier, Lapierre marchait le premier,
+épée nue dans la main droite, poignard dans la gauche.
+
+Maître Alain venait le dernier, ce qui lui donna occasion de dire,
+sans être aperçu, un mot à sa bouteille carrée.
+
+--Attention! dit Lapierre en arrivant à la porte qui n'était
+point fermée. Je vais l'expédier tout seul. Cependant s'il
+s'éveillait par le plus grand des hasards, vous viendriez à la
+rescousse.
+
+Il entra. Une obscurité profonde régnait dans la chambre de
+Didier. Lapierre avança doucement; et, lorsqu'il se crut à portée
+du lit, il leva son épée.
+
+Une autre épée arrêta la sienne dans l'ombre. Lapierre recula
+étonné.
+
+--Lève la lanterne, Jacques, dit-il à l'un des valets.
+
+Celui-ci obéit, et nos quatre assassins aperçurent debout, devant
+le lit de Didier endormi, un homme de grande taille, qui droit et
+ferme sur la hanche, présentait la pointe de son épée nue.
+
+Le vieux majordome poussa un cri de surprise.
+
+--Saint-Jésus, dit-il, gare à nous! Je le reconnais, cette fois;
+nous ne sommes pas trop de quatre: c'est Jude Leker, l'ancien
+écuyer de Nicolas Treml!
+
+
+
+XXX
+Quatre contre un
+
+Jude avait été introduit, comme nous l'avons dit, par la vieille
+femme de charge, et avait attendu son maître sur le lit de camp
+qui se trouvait dans un coin de la chambre.
+
+Il s'était fort étonné lorsqu'il avait vu Didier, endormi, apporté
+par deux valets, et son inquiétude avait redoublé; mais il était
+resté coi, afin de n'être point aperçu.
+
+À plusieurs reprises, quand les valets furent partis, il appela
+son maître à voix basse. Celui-ci plongé dans un sommeil de plomb
+n'eut garde de lui répondre. Le breuvage que lui avait versé
+maître Alain au souper était une préparation opiacée mêlée à forte
+dose au vin de Guyenne, si bien apprécié par M. de Béchameil.
+
+Ce silence obstiné mit une lugubre appréhension dans l'esprit de
+Jude.
+
+--C'est étrange! pensa-t-il. Serait-ce un cadavre que ces hommes
+viennent d'apporter?
+
+Il se leva doucement et posa sa main sur le coeur du jeune homme
+qui battait fort tranquillement.
+
+--Il dort! se dit Jude avec un soupir de soulagement. Que Dieu
+lui donne un long et tranquille sommeil!
+
+Ce souhait devait être rempli outre mesure.
+
+Au moment où Jude regagnait sa couche, le fracas de l'attaque
+éclata de toutes parts.
+
+Le vieil écuyer prit son épée, et se tint prêt à tout événement.
+
+Au bout de quelques minutes, il entendit un bruit de pas dans le
+corridor et saisit quelques mots de la conversation des quatre
+assassins.
+
+--Il faut pourtant l'éveiller, se dit-il.
+
+Et il secoua rudement Didier, qui resta inerte et comme mort.
+
+Le brave écuyer, de guerre lasse, prit son parti et se plaça
+devant le lit, l'épée haute.
+
+--Si c'est Pelo Rouan, pensa-t-il, je l'adjurerai au nom de
+Treml, et d'ailleurs, Pelo Rouan ne frappera pas un homme endormi,
+j'en suis sûr... Mais si ce n'est pas Pelo Rouan?
+
+En guise de réponse à cette embarrassante question, Jude assura
+son épée et se mit en garde.
+
+Au même instant, la porte fut ouverte et donna passage aux
+estafiers de Vaunoy.
+
+Pour être plus vieux de vingt ans, Jude Leker n'avait point perdu
+cette robuste et martiale apparence qui avait donné jadis à
+réfléchir aux roués de la suite du régent.
+
+Dans la position qu'il avait prise devant le lit du capitaine, sa
+grande taille se développait fièrement et montrait, à la
+vacillante clarté de la lanterne, le vigoureux dessin de ses
+formes athlétiques. Sur son visage régnait ce calme profond qui,
+lorsqu'un homme est en face du péril, annonce une détermination
+indomptable.
+
+Son regard restait lourd, presque apathique, et chacun de ses
+muscles gardait l'immobilité de l'acier.
+
+Au seul nom de Jude, Lapierre crut deviner une alarmante
+complication. La présence de l'ancien écuyer de Treml auprès du
+capitaine rendait plus irrévocable, s'il est possible, l'arrêt de
+mort qui pesait sur ce dernier, car cette réunion n'était peut-être
+pas due au hasard, et, en tout cas, elle donnait une force nouvelle
+aux motifs que Vaunoy avait de redouter Didier.
+
+Le premier mouvement de Lapierre fut donc d'ordonner l'attaque;
+mais un coup d'oeil jeté sur la ferme attitude du vieil écuyer
+retint cet ordre sur sa lèvre.
+
+Il connaissait de réputation Jude, qui avait passé autrefois pour
+le plus vaillant homme d'armes du pays rennais, et ce qu'il voyait
+de lui n'était point fait pour démentir cette renommée.
+
+Jude était seul, mais des quatre estafiers deux étaient des valets
+pris pour faire nombre; le troisième, maître Alain, vieillard
+débile et usé par le vice, chancelait déjà sous le poids d'une
+ivresse fort avancée.
+
+Le quatrième enfin, qui était Lapierre en personne, pouvait,
+poussé à bout, ne pas être un adversaire à dédaigner: mais la
+guerre n'était point son fait en définitive, et il ne combattait
+jamais qu'au pis-aller.
+
+De sorte que les forces en présence, sans se balancer exactement,
+n'étaient pas non plus trop inégales.
+
+Maître Alain était au flanc de Jude, à bonne distance, il est
+vrai; Lapierre faisait face, et les deux valets se trouvaient
+entre ce dernier et le marjordome.
+
+Après cette courte réflexion, Lapierre baissa son épée et remit
+son poignard à sa ceinture.
+
+--Mon compagnon, dit-il à Jude d'un ton délibéré, le vénérable
+maître d'hôtel de La Tremlays prétend vous reconnaître pour un
+ancien serviteur de la maison. À ce titre, je me déclare fort
+joyeux de faire votre connaissance. Voulez-vous, s'il vous plaît,
+nous livrer passage afin que nous puissions accomplir notre tâche?
+
+Jude ne répondit point et demeura immobile.
+
+--Mon compagnon, reprit Lapierre, nous sommes quatre et vous êtes
+seul. En outre, si vous voulez prendre la peine d'ouvrir vos
+oreilles, vous ne douterez point que nous n'ayons dans le château
+de nombreux auxiliaires.
+
+Le fracas redoublait en effet, les Loups avaient fait irruption à
+l'intérieur. C'était un vacarme assourdissant qui eût éveillé un
+mort.
+
+Pourtant le capitaine dormait toujours.
+
+--Mon compagnon, dit pour la troisième fois Lapierre qui prit un
+ton caressant et envoya un rapide coup d'oeil à ses gens, je
+serais fâché d'user envers vous de violence, mais...
+
+Il n'acheva pas. Les cinq épées lancèrent à la fois cinq gerbes
+d'étincelles.
+
+Il y eut un court cliquetis. Maître Alain tomba sur ses genoux en
+poussant un gémissement sourd, et l'un des valets mesura le sol au
+milieu d'une mare de sang.
+
+Jude, qui s'était fendu deux fois coup sur coup se remit en garde
+bellement.
+
+Lapierre recula ainsi que le second valet.
+
+Le mauvais succès de la traîtreuse attaque qu'il avait tentée au
+moment même où il semblait vouloir parlementer, le déconcerta
+quelque peu, et il jeta un piteux regard sur ses compagnons hors
+de combat.
+
+--Vertudieu! grommela-t-il, ce n'était pas trop de quatre, en
+effet. Lève la lanterne, Jacques.
+
+Jacques n'avait pas été touché. Il obéit.
+
+La lumière tomba d'aplomb sur le justaucorps de Jude, et Lapierre
+poussa un cri de joie.
+
+Le vieil écuyer restait droit et ferme, mais son sang coulait
+abondamment par trois blessures.
+
+L'assaut n'était pas si mauvais que Lapierre l'avait cru d'abord.
+
+--Il ne s'agit que d'attendre, reprit-il en ricanant.
+
+Toute son insolence était revenue. Il ajouta:
+
+--Du diable s'il reste un quart d'heure debout avec ces trois
+saignées. Attention, Jacques! il est à nous. Fais comme moi,
+accule-toi au mur et reste en garde. S'il quitte sa position pour
+m'attaquer, tu iras au lit et tu feras l'affaire; si c'est toi
+qu'il attaque, je me charge du capitaine. S'il se tient
+tranquille, ne bougeons pas. Dès qu'il tombera au bout de son
+sang, nous achèverons notre besogne.
+
+Jacques obéit encore. Lapierre et lui s'adossèrent au mur. Maître
+Alain et l'autre valet gisaient à terre sans mouvement, et morts,
+suivant toute apparence.
+
+Jude envisagea sa situation avec tout le calme de son stoïque
+courage: sa situation était désespérée.
+
+Lapierre, l'effronté coquin avait parfaitement établi le dilemme;
+Jude ne pouvait se sauver qu'en attaquant, mais s'il attaquait,
+Didier était mort.
+
+Le choix de Jude ne pouvait être douteux; il garda son poste.
+
+Cependant, il se sentait faiblir de minute en minute; ses forces
+s'en allaient avec son sang.
+
+Une fois, le bruit que faisaient les Loups s'approcha dans la
+direction de la chambre; Jude eut une lueur d'espoir.
+
+--Pelo Rouan! cria-t-il, au secours!
+
+Mais le bruit s'éloigna, et Pelo Rouan ne vint pas.
+
+--Holà! dit Lapierre; le charbonnier se mêle-t-il aussi de
+protéger l'orphelin! heureusement il est à trop bonne distance
+pour entendre et, puisque ce brave garçon appelle ainsi les
+absents, c'est signe que sa cervelle déloge. Il a chancelé, sur ma
+foi!
+
+Jude se redressa vivement, mais Lapierre ne s'était point trompé.
+Il avait chancelé.
+
+En se relevant, il dit:
+
+--Monsieur le capitaine, éveillez-vous!
+
+--Ah ça! murmura l'ancien saltimbanque, c'est un taureau que cet
+écuyer? Il a déjà perdu plus de sang qu'il n'y en a dans mes
+veines, et il est encore debout. Si l'autre allait finir son
+somme, nous serions ici à terrible fête.
+
+Jude pâlissait et haletait.
+
+--Éveillez-vous, monsieur le capitaine! cria-t-il encore d'une
+voix affaiblie déjà. Éveillez-vous!
+
+--Pourquoi ne pas lui donner le nom de son père, mon compagnon?
+demanda Lapierre avec ironie. Allons! ne te gêne pas. Ce nom,
+prononcé en ce lieu, aurait peut-être une vertu magique.
+
+Jude ne comprenait point. Il mit la main sur une de ses blessures
+afin d'arrêter le sang: mais Lapierre impitoyable et pressé d'en
+finir, simula une attaque qui le força de se remettre en garde.
+
+Le sang coula de nouveau.
+
+--Éveillez-vous, monsieur, éveillez-vous! cria pour la troisième
+fois Jude, qui s'appuya, épuisé, aux colonnes du lit.
+
+Didier dormait toujours.
+
+Jude, à bout de forces, lâcha son épée, glissa le long du lit et
+tomba dans son sang.
+
+--Dieu ne veut pas que je meure pour Treml! murmura-t-il avec un
+douloureux regret.
+
+--Et pour qui donc meurs-tu, mon brave garçon! s'écria Lapierre
+en éclatant de rire. Est-ce que, par hasard, tu ne saurais pas?...
+Ce serait une excellente plaisanterie.
+
+Il s'approcha de Jude qui respirait avec effort et ne bougeait
+plus.
+
+--Mon compagnon, dit-il en lui tâtant le pouls, tu as encore
+trois minutes à vivre pour le moins. Veux-tu que je te conte une
+histoire? Qui ne dit mot consent, hé? retiens-toi de mourir, cela
+va t'amuser. Un soir, figure-toi, je passais par la forêt de
+Rennes, j'étais saltimbanque de mon métier et j'avais besoin d'un
+enfant. Ton pouls a l'air de vouloir s'éteindre: un peu de
+patience, que diable! Sur le revers d'un fossé, j'aperçus une
+jolie petite créature emmaillotée de peau de mouton. Je laissai la
+peau de mouton, mais j'emportai l'enfant qui faisait justement mon
+affaire. Une fois à Paris... Aurais-tu dessein de me fausser
+compagnie? J'abrège: cet enfant grandit; le hasard le fit échapper
+à ma tutelle; il devint page de M. le comte de Toulouse, puis
+gentilhomme de sa chambre, puis... À la bonne heure, voici ton
+pouls qui recommence à battre comme il faut. Puis capitaine de la
+maréchaussée. Devines-tu?
+
+Une légère et furtive rougeur monta au visage de Jude, qui
+néanmoins demeura immobile et garda ses yeux fermés.
+
+--Tu ne devines pas? reprit Lapierre. Eh bien! je vais te mettre
+les points sur les _i_ pour que tu t'en ailles content dans
+l'autre monde. Cela t'expliquera en même temps pourquoi nous
+sommes ici de la part d'Hervé de Vaunoy: l'enfant que je trouvai
+dans la forêt avait nom Georges Treml.
+
+À peine Lapierre avait-il prononcé ce nom qu'il poussa un cri de
+rage et de douleur.
+
+Un mouvement d'incommensurable joie venait d'emplir le coeur de
+Jude et galvanisait son agonie. Le bon écuyer, retrouvant vie pour
+un instant au nom adoré du petit-fils de son maître, avait
+étreint, par un suprême effort, la gorge du saltimbanque qu'il
+tenait renversé sous lui.
+
+--Au secours, Jacques! râla celui-ci.
+
+Jacques s'élança, mais non pas assez vite. Jude avait ressaisi son
+épée et la plongea de toute sa force dans la poitrine de Lapierre.
+
+Puis, s'appuyant d'une main aux colonnes du lit, il reçut le choc
+du dernier valet.
+
+C'était encore un champion redoutable que Jude Leker à sa dernière
+heure. Le valet, grièvement blessé dès les premières passes, jeta
+son arme et s'enfuit.
+
+Jude se traîna jusqu'à la lanterne qui, éteinte à demi et oubliée
+par terre, éclairait d'une lueur faible les résultats de cette
+scène de carnage. Il la prit, ramena la flamme, et s'aidant de ses
+mains, il regagna le lit où Didier, subissant toujours l'effet du
+narcotique, dormait son léthargique sommeil.
+
+Ce fut avec une peine infinie que le bon écuyer, rassemblant tout
+ce qui lui restait de force, parvint à se relever. Il s'appuya
+d'une main sur les matelas, de l'autre il dirigea l'âme de la
+lanterne sur le visage de Didier.
+
+Le capitaine était couché sur le dos, dans la position où
+l'avaient placé les valets de Vaunoy. Il n'avait point bougé
+depuis lors. La lumière tomba d'aplomb sur ses traits hardis et
+réguliers.
+
+Jude se mourait, mais sa joie atteignit au délire. Il contempla un
+instant Didier endormi. Une extatique allégresse illumina sa
+simple et honnête physionomie, tandis que deux larmes brûlantes
+sillonnaient lentement le hâle de ses joues.
+
+--C'est lui, murmura-t-il enfin, que Dieu le sauve et le bénisse!
+Voilà bien le front de Treml! et ces yeux fermés, je m'en souviens
+maintenant, sont bien les yeux d'un Breton: hardis et bons! Oh!
+c'est un beau soldat, que le dernier fils de Treml! C'est un digne
+rejeton du vieil arbre. Si je l'avais reconnu plus tôt!...
+
+Il prit la main de Didier et se pencha sur elle, ne pouvant la
+soulever jusqu'à sa lèvre!
+
+--Notre monsieur! mon fils! poursuivit-il avec une passion si
+ardente que les dernières gouttes de son sang loyal remontèrent à
+sa joue, éveillez-vous pour que je vous salue du vaillant nom de
+vos pères! Éveillez-vous, enfant de Treml; votre vie sera belle et
+glorieuse désormais...
+
+Il s'arrêta; son regard exprima tout à coup une terreur.
+
+--Mon Dieu! mon Dieu! cria-t-il d'une voix sourde; il dort et je
+vais mourir! Je vais mourir, emportant son secret, son bonheur:
+tout ce que Dieu vient de lui rendre!
+
+Jude regardait maintenant son jeune maître avec des yeux
+découragés. La vie l'abandonnait; il le sentait, et c'était pour
+lui une accablante angoisse que de faire défaut pour ainsi dire au
+dernier Treml, que de l'abandonner en ce moment suprême, où un
+seul mot, prononcé et entendu, lui rendrait fortune et noblesse.
+
+--Je ne veux pas mourir, reprit-il avec effort; ce serait
+trahison! Il faut que je vive pour le servir et pour l'aimer.
+Arrête-toi donc, mon sang; tu es à lui, tout à lui! Notre-Dame de
+Mi-Forêt, sainte mère du Christ, ayez pitié! Qu'il s'éveille, ou
+que je vive! Sainte Vierge! la mort est sur moi. C'est la première
+fois que j'ai peur!
+
+Le malheureux vieillard tremblait son agonie et avait besoin de
+ses deux mains pour se retenir aux couvertures du lit. Une minute
+se passa pendant laquelle il souffrit un martyre que nous
+n'essaierons pas de dépeindre. Puis ses mains glissèrent lentement
+le long des couvertures.
+
+--Éveille-toi! éveille-toi, râla-t-il. Écoute! Écoute-moi, notre
+monsieur! Il y a dans le creux du chêne de la Fosse-aux-Loups un
+parchemin et de l'or. Tout cela est à vous, Georges Treml... à
+vous! Moi, je suis un mauvais serviteur: je meurs quand vous
+auriez besoin que je vive. Pardonnez-moi!... pardonnez-moi! Treml!
+Treml!
+
+Ses jambes fléchirent; il tomba pesamment à la renverse en
+prononçant une dernière fois le nom idolâtré de son maître.
+
+Un silence de mort régna dans la chambre pendant quelques minutes.
+La lanterne, demeurée sur le lit, jetait encore par intervalles de
+tristes lueurs sur cette scène de désolation.
+
+Tout à coup on entendit un long et retentissant bâillement.
+
+L'un des cadavres s'agita et se mit à étirer ses membres, comme on
+fait après un bon sommeil.
+
+Ce cadavre était celui de maître Alain, le majordome, lequel
+n'avait d'autre blessure qu'un large trou fait à son pourpoint. Le
+vieux buveur était tombé au choc de Jude, et, moitié par frayeur,
+moitié par ivresse, il ne s'était point relevé.
+
+Or, on sait qu'un homme ivre, si poltron qu'il puisse être,
+s'endormirait à dix pas de la bouche d'un canon.
+
+Maître Alain s'était endormi.
+
+En s'éveillant, son premier soin fut de donner une marque
+d'affection à sa bouteille carrée. Il ne se souvenait de rien.
+
+Après avoir avalé une ample rasade, il se leva, chancelant, et
+plus ivre que jamais.
+
+--Pourquoi diable suis-je hors de mon lit? se demanda-t-il.
+
+Un coup d'oeil jeté autour de lui éclaira sa mémoire.
+
+--Oh! oh! dit-il; la bataille est finie. Voici mon vieux
+compagnon Jude dans l'état où je le désirais. Et ce jeune coquin
+de Georges Treml! il dort comme un bienheureux. Ma foi! je vais
+achever la besogne.
+
+Il prit son poignard et marcha laborieusement vers le lit, non
+sans dire un mot en chemin à sa bouteille, pour se donner du
+courage. Au premier pas, il trébucha contre le corps de Lapierre.
+
+--Tiens, gronda-t-il, le voilà qui dort aussi! Lapierre! viens
+m'aider, mon garçon.
+
+Lapierre n'avait garde de répondre. Maître Alain se pencha sur lui
+et lui mit le goulot de son flacon carré dans la bouche.
+
+--En veux-tu? demanda-t-il suivant sa coutume.
+
+L'eau-de-vie se répandit à terre. Maître Alain se releva.
+
+--Il ne boira plus! dit-il avec solennité.
+
+Au moment où il arrivait à portée du lit, il s'arrêta pour écouter
+une voix douce, mais éplorée, qui chantait dans la cour, sous la
+fenêtre, un couplet de la romance d'Arthur de Bretagne.
+
+--Joli moment pour chanter! murmura-t-il.
+
+La voix s'interrompit et prononça tout bas avec un accent désolé:
+
+--Didier! Didier!
+
+--Présent! dit en riant le majordome. Allons! un autre couplet,
+encore un couplet!
+
+La douce voix de jeune fille, comme si elle eût voulu obéir à cet
+ordre ironique, reprit cette partie de la complainte qui raconte
+les douleurs de la duchesse Constance de Bretagne, et chanta d'une
+voix pleine de larmes:
+
+_Elle cherchait, dans sa détresse,
+La forteresse
+Où l'Anglais tenait enfermé
+Son bien-aimé._
+
+Puis elle dit encore:
+
+--Didier! Oh! Didier! où es-tu?
+
+Le vieux majordome, réduit à l'état d'enfance par son ivresse,
+s'approcha curieusement de la fenêtre pour voir la chanteuse; mais
+au même instant, la porte s'ouvrit, et une vive lumière inonda la
+chambre.
+
+Maître Alain se retourna.
+
+Il vit Alix de Vaunoy, pâle, l'oeil égaré, tenant à la main un
+flambeau.
+
+Elle, aussi, prononça d'une voix étouffée le même nom que la
+chanteuse:
+
+--Didier! Didier!
+
+
+
+XXXI
+Alix et Marie
+
+Alix de Vaunoy entra. Elle était bien changée; son visage gardait
+les traces d'une cruelle souffrance. Ses yeux avaient ce regard
+morne et fixe que laisse après soi la brûlante exaltation de la
+fièvre.
+
+Au moment où le maître de La Tremlays avait donné le signal à ses
+quatre estafiers, Alix était couchée sur son lit de douleur et
+sommeillait péniblement. Autour d'elle veillaient mademoiselle
+Olive, sa tante, la fille de chambre Renée et une autre servante.
+Le fracas de l'attaque des Loups vint réveiller Alix en sursaut et
+frapper d'épouvante les trois femmes qui la gardaient.
+Mademoiselle Olive s'évanouit au premier coup de fusil, et les
+deux servantes s'enfuirent affolées par la frayeur.
+
+Alix demeura seule.
+
+Son sommeil, si court et si agité qu'il eût été, l'avait un peu
+reposée. Le bruit de l'attaque, en ébranlant la faiblesse de son
+cerveau, y ressuscita quelques vagues pensées, comme la secousse
+imprimée à un vase rempli d'eau y fait remonter les objets
+submergés.
+
+Elle eut souvenir de son entretien avec Lapierre et de la mortelle
+douleur qui avait torturé son âme. Elle prononça le nom de son
+père, puis le nom de Didier, pour qui désormais sa tendresse était
+celle d'une soeur ou d'un ange.
+
+Puis, encore, elle se leva, jeta sur ses épaules une mante, prit
+un flambeau et quitta sa chambre.
+
+Il n'y avait personne pour la retenir.
+
+Dans le corridor elle rencontra plusieurs Loups, qui, maîtres du
+château, le traitaient en pays conquis; mais les Loups s'enfuirent
+à l'aspect de cette pâle figure, qui ressemblait de loin à un
+fantôme.
+
+Ils n'eurent garde de lui barrer le passage.
+
+Elle choisit d'instinct le chemin de la chambre de Didier. On ne
+peut dire qu'Alix fût en état de somnambulisme. Elle était bien
+réellement éveillée; mais son intelligence flottait dans un milieu
+obscur; elle pensait comme on rêve.
+
+Lorsqu'elle ouvrit la porte du capitaine, seule, au milieu de la
+nuit, l'idée ne lui vint même pas que ce pût être un acte
+condamnable ou simplement en dehors des lois des convenances.
+Malgré les demi-ténèbres où son esprit était plongé, elle savait
+que, entre elle et Didier, il existait un obstacle
+infranchissable, un abîme rendu plus profond par les accablantes
+insinuations de Lapierre.
+
+Elle était résignée. Elle l'avait dit à Dieu.
+
+Elle venait au secours d'un homme qui avait été son fiancé, mais
+qui était son frère.
+
+Par l'angoisse de son dévouement plutôt que par l'enchaînement
+logique de ses souvenirs et des affreux soupçons qui avaient
+précédé sa fièvre, elle sentait que Didier était menacé de mort.
+
+Et elle venait.
+
+La scène que nous avons mis si longtemps à raconter, dans le
+chapitre qui précède, n'avait réellement duré que quelques
+minutes, et quand Alix arriva au seuil de la chambre de Didier, le
+combat avait déjà pris fin.
+
+Elle entra, comme nous l'avons dit, en prononçant le nom de celui
+que sa pure et pieuse conscience lui permettait, lui ordonnait de
+défendre.
+
+Le vieux majordome, stupéfait de cette apparition, demeura
+immobile, et n'eut pas même la force de demander conseil à sa
+bouteille. Alix qui avait fait quelques pas sans le voir,
+l'aperçut enfin, et, de sa main tendue, lui désigna la porte. Le
+vieillard sortit aussi vite que le lui put permettre le méchant
+état de ses jambes avinées.
+
+Alix posa son flambeau sur la table et s'assit au pied du lit. Ses
+regards s'égaraient dans l'obscurité du corridor, à travers la
+porte entrebâillée.
+
+La fièvre revenait et mettait un voile plus épais sur son esprit.
+
+--Quelle étrange odeur! dit-elle après quelques secondes de
+silence, pendant lesquelles son oeil n'avait point cherché Didier.
+Pourquoi ces hommes dorment-ils sur le carreau? Ils sont heureux
+de pouvoir dormir. Moi je vais prier.
+
+Elle mit la main sur son front, et entre ses lèvres pâles une
+prière coula murmurant.
+
+Puis tout à coup elle frissonna, disant:
+
+--Ils mentent, ils mentent! Ce ne fut pas mon père qui dirigea le
+bras de l'assassin!
+
+--Didier! Didier! cria dans la cour, sous la fenêtre, la voix de
+jeune fille que nous avons entendue déjà.
+
+--Didier! répéta mademoiselle de Vaunoy en faisant effort pour
+ressaisir sa pensée fugitive; oui, c'est vrai, je suis venue pour
+lui... où est-il?
+
+Elle jeta son regard autour de la chambre et aperçut le capitaine
+dormant auprès d'elle. Cette vue sembla éclairer soudainement son
+intelligence.
+
+--Je me souviens, dit-elle, voilà que je me souviens! Il y avait
+dans les paroles de ce misérable valet une terrible menace. Les
+assassins vont venir peut-être...
+
+Elle tourna avec effroi vers la porte ses yeux qui rencontrèrent
+en chemin, sur le carreau, les trois prétendus dormeurs.
+
+En même temps l'odeur du sang vint de nouveau blesser son odorat.
+
+--Ils sont venus, s'écria-t-elle; est-il blessé? Non. Il repose.
+Dieu soit loué! son sommeil est tranquille. Mais qui donc a pu le
+défendre?
+
+Elle prit le flambeau et l'approcha successivement des trois
+cadavres.
+
+Elle reconnut Lapierre, lequel gardait, mort, son cynique et
+insouciant sourire.
+
+Elle reconnut aussi l'autre valet.
+
+Le troisième visage, celui de Jude, était étranger à mademoiselle
+de Vaunoy. Elle le considéra un instant en silence, puis, se
+penchant tout à coup, elle prit une de ses mains et la serrant
+avec passion:
+
+--Que Dieu ait votre âme, murmura-t-elle avec gratitude, vous
+dont je ne sais pas le nom; vous êtes mort pour le défendre.
+Chaque matin et chaque soir, quand je serai loin du monde, je
+dirai une prière pour que Dieu vous reçoive en sa miséricorde. Ils
+étaient trois contre vous, davantage peut-être. Vous étiez un
+vaillant homme et un digne serviteur!
+
+Elle se releva et revint vers Didier.
+
+--Je veux rester là, reprit-elle: on n'osera pas le tuer devant
+moi.
+
+Les Loups, cependant, continuaient de parcourir le château; les
+uns buvaient, les autres dévastaient. Le bruit du pillage et de
+l'orgie arrivait, comme par bouffées, le long des corridors.
+
+Lorsque ce fracas se calmait, Alix entendait, sans trop y prendre
+garde, des sanglots de femme dans la cour.
+
+Parmi ces sanglots, elle crut saisir une seconde fois le nom de
+Didier, et son oreille s'ouvrit avidement.
+
+--Il ne m'entend pas! disait la voix avec découragement; il
+reconnaîtrait mon chant, s'il m'entendait.
+
+Puis elle chantait parmi ses larmes:
+
+_Elle cherchait, dans sa détresse,
+La forteresse
+Où l'Anglais avait enfermé
+Son bien-aimé._
+
+Alix se précipita vers la fenêtre. La voix continua:
+
+_La nuit venait dans l'ombre
+De la tour sombre,
+Elle disait sous le grand mur:
+Arthur! Arthur!_
+
+Marie! c'est Marie! dit Alix dont le coeur battit avec force,
+c'est Marie, la fiancée de Didier.
+
+Elle ouvrit la fenêtre.
+
+--Marie! appela-t-elle.
+
+La pauvre Fleur-des-Genêts s'était laissée tomber sur l'herbe.
+Elle se releva vivement et reconnut à la fenêtre éclairée les
+traits pâlis de mademoiselle de Vaunoy.
+
+--L'avez-vous vu? demanda-t-elle.
+
+--Il est là, répondit Alix en se tournant vers le lit.
+
+La chambre de Didier était au premier étage. La fenêtre qui
+s'ouvrait sur la cour se trouvait entourée de vigoureuses pousses
+de vigne, dont les branches bossues descendaient tortueusement
+jusqu'au sol. Fleur-des-Genêts s'élança, légère comme un oiseau.
+La vigne lui servit d'échelle.
+
+L'instant d'après elle sautait au cou d'Alix.
+
+--Où est-il? s'écria-t-elle.
+
+Alix lui montra le lit, où Didier, revêtu de son uniforme était
+étendu...
+
+--Comme je souffrais! dit-elle en essuyant une larme qui n'avait
+pas eu le temps de sécher et qui brillait au milieu de son
+sourire; je tremblais d'être arrivée trop tard. Merci, Alix...
+merci, ma bonne demoiselle. Il dort; il ne sait pas que sa vie est
+en danger.
+
+--Et comment le sais-tu toi, Marie? demanda mademoiselle de
+Vaunoy qui songeait à son père et avait peur.
+
+--Comment, je le sais, Alix? Ne sais-je pas tout ce qui le
+regarde?...
+
+Les yeux des jeunes filles se rencontrèrent.
+
+Alix demanda:
+
+--Le danger qui le menaçait est-il donc connu dans la forêt?
+
+--C'est de la forêt que vient ce danger, mademoiselle. Ils sont
+partis ce soir de la Fosse-aux-Loups. Béni soit Dieu qui a permis
+que les Loups n'aient point trouvé encore la chambre où il repose,
+il faut l'éveiller bien vite.
+
+--Les Loups, répéta mademoiselle de Vaunoy avec terreur; les
+Loups veulent-ils donc aussi l'assassiner?
+
+--Non, pas eux, mais un misérable dont j'ignore le nom, et qui
+leur a ouvert les portes de La Tremlays. Mon père déteste le
+capitaine, parce qu'il est français, et encore pour autre chose.
+Mon père a dit: je ne frapperai pas, mais je laisserai frapper.
+C'était dans notre loge qu'il disait cela, et moi j'écoutais
+derrière la porte de ma chambre. Je me suis jetée aux genoux de
+mon père; mon père m'a enfermée dans ma chambrette. Ah! que j'ai
+pleuré! Puis j'ai repris courage, à force de prier. Regardez mes
+mains, Alix, elles saignent encore. J'ai brisé les volets de ma
+fenêtre, j'ai sauté dehors et je suis accourue à travers les
+taillis. Mais les murs du parc sont bien hauts, ma chère
+demoiselle. J'ai donné mon âme à Dieu avant de les franchir, car
+je croyais que l'heure de ma mort était venue. Notre-Dame de
+Mi-Forêt a eu pitié de moi, Didier est sain et sauf, et je vous
+trouve veillant sur lui comme un bon ange.
+
+Elle s'interrompit tout à coup en cet endroit. Un nuage passa sur
+son front.
+
+--Mais pourquoi veillez-vous sur lui, Alix? demanda-t-elle.
+
+Ce fut un mouvement passager. Alix n'eut pas même besoin de
+répondre. Fleur-des-Genêts, en effet, aperçut les trois cadavres
+et poussa un cri d'horreur.
+
+--Notre-Dame de Mi-Forêt a eu pitié de toi, ma fille, répéta
+mademoiselle de Vaunoy d'un ton lent et grave. Deux de ces hommes
+qui sont maintenant devant Dieu étaient des assassins: je les
+connais. L'autre, que je ne connais pas, avait un coeur généreux
+et un bras vaillant. Plût au ciel qu'il vécût encore, car Didier
+n'est pas hors de péril. Ce sommeil étrange m'effraie, et je sais
+que les ennemis du capitaine sont capables de tout.
+
+Marie prit la main de Didier et la secoua.
+
+--Éveillez-vous! dit-elle; éveillez-vous... Mais voyez donc,
+Alix! Il ne bouge pas!
+
+Elle frémit de la tête aux pieds et ajouta:
+
+--Ce sommeil ressemble à la mort!
+
+--Ce sommeil y pourrait mener, ma fille, répondit Alix dont les
+beaux traits avaient perdu leur jeune caractère et qui semblait
+avoir mûri de dix ans depuis la veille; es-tu forte?
+
+--Je ne sais. Au nom de Dieu! aidez-moi plutôt à l'éveiller.
+
+--Il ne s'éveillera pas. Aide-moi à le sauver.
+
+Fleur-des-Genêts, soumettant son esprit à l'intelligence
+supérieure de sa compagne, vint vers elle et l'implora du regard,
+attendant d'elle seule le salut de Didier. Alix était une noble
+fille. Dieu l'éprouvait ici-bas pour la glorifier au ciel.
+
+Elle se pencha sur Fleur-des-Genêts et lui donna un baiser de
+mère.
+
+--Quand tu seras sa femme, dit-elle, sois bonne et douce,
+toujours, et garde-lui tout ton coeur.
+
+--Pourquoi me dites-vous cela? dit Marie; vous parliez de le
+sauver...
+
+Mademoiselle de Vaunoy se redressa.
+
+--Tu as raison, dit-elle; hâtons-nous.
+
+Elle passa rapidement le poignard de Jude à sa ceinture et donna
+celui de Lapierre à Marie, qui ouvrait de grands yeux et ne
+devinait point le projet de sa compagne.
+
+--Tu es enfant de la forêt, reprit Alix: tu sais monter à cheval
+et tu dois être forte. Il nous faut agir en hommes, cette nuit, ma
+fille. Fais comme moi, et si dans les corridors une arme se lève
+sur Didier, fais comme moi encore, et meurs en le défendant.
+
+Un feu héroïque brillait dans les yeux d'Alix pendant qu'elle
+parlait ainsi.
+
+Fleur-des-Genêts la contempla un instant, puis baissa la tête en
+silence.
+
+--As-tu peur? demanda Mademoiselle de Vaunoy avec pitié.
+
+--Non, répondit Marie; mais je pense à votre dévouement, à vos
+espérances d'autrefois...
+
+Alix releva sur elle ses grands yeux fiers et doux.
+
+Sans répondre, elle passa au cou de Didier toujours endormi la
+médaille de cuivre qu'elle avait prise à Lapierre la nuit où
+celui-ci avait tenté d'assassiner le jeune capitaine dans les rues
+de Rennes. Ses yeux étaient levés vers le ciel.
+
+Aussitôt ce devoir accompli, elle reprit avec énergie:
+
+--Ma fille, j'aime Dieu. Tu seras ma soeur, comme Didier est mon
+frère. À l'oeuvre! Il ne doit pas s'éveiller dans la maison de mon
+père!
+
+Avec une vigueur dont nul n'aurait pu la croire capable, surtout
+en ce moment où elle venait de quitter le lit où la clouait la
+fièvre, elle souleva les épaules de Didier et fit signe à Marie de
+soulever les pieds.
+
+Marie obéit passivement, comme un enfant qui suit, sans les
+discuter, les ordres de son maître.
+
+La couverture fut passée sous le corps de Didier, les deux jeunes
+filles la prenant par les quatre coins, comme une civière,
+enlevèrent leur vivant fardeau.
+
+Elles fléchissaient sous le poids. Néanmoins, elles s'engagèrent
+résolument dans les longs corridors de La Tremlays.
+
+De toutes parts, on entendait les rires et les chants des Loups
+qui, par bonheur, sérieusement occupés à boire, ne troublèrent
+point la retraite des deux jeunes filles.
+
+Elles traversèrent sans obstacles les sombres galeries du château
+et arrivèrent au seuil de la cour, où elles déposèrent le
+capitaine, pour reprendre haleine.
+
+Fleur-des-Genêts haletait et tremblait. Alix respirait doucement
+et ne semblait point lasse. Sa compagne la contemplait avec une
+admiration mêlée d'effroi.
+
+--Qu'est-ce que cela? demanda Mademoiselle de Vaunoy en désignant
+un objet qui se mouvait dans l'ombre du mur.
+
+--C'est un cheval, répondit Marie. Pendant que j'errais dans la
+cour, un valet du maître de La Tremlays, votre père, est venu
+l'attacher auprès de la porte.
+
+--Nous n'aurons pas besoin de la clé des écuries, alors. Quant à
+celle de la porte extérieure, les gens de la forêt ont fait en
+sorte sans doute que nous puissions nous en passer. Encore un
+effort, ma fille!
+
+Elles reprirent leur fardeau; après bien des tentatives inutiles;
+elles parvinrent à placer le capitaine sur le cheval, et Marie,
+qui se mit en selle, le soutint.
+
+--Va, ma fille, dit Alix, j'ai fait ce que j'ai dû, à toi
+d'achever notre oeuvre en lui trouvant un asile.
+
+Fleur-des-Genêts se pencha; mademoiselle de Vaunoy la baisa au
+front.
+
+--Vous êtes bonne et généreuse, mademoiselle, murmura Marie.
+Merci pour lui et merci pour moi.
+
+Les Loups avaient laissé, en effet, la porte ouverte. Alix frappa
+de la main la croupe du cheval, qui partit aussitôt.
+
+--Que Dieu veille sur lui, dit-elle.
+
+Puis elle s'assit sur le banc de pierre qui est l'accessoire
+obligé de toute porte bretonne.
+
+Maître Alain, cependant, quelque peu dégrisé par l'apparition de
+la fille de son maître, était allé rendre compte à M. de Vaunoy du
+résultat négatif de l'attaque nocturne tentée contre la personne
+de Didier.
+
+Le vieux majordome eut de la peine à trouver son maître. Celui-ci
+avait quitté son appartement aux premiers bruits de l'attaque,
+avait fait seller son cheval, le cheval sur lequel Fleur-des-Genêts
+et Didier galopent à l'heure qu'il est dans les allées de la
+forêt; puis, confiant dans les perfides mesures prises pour
+réduire les gens du roi à l'impuissance, il s'était rendu
+au-devant des Loups qu'il avait conduits, de sa personne, au
+hangar où les voitures chargées d'argent se trouvaient à couvert.
+
+Cela fait, il comptait enfourcher son cheval et courir d'une
+traite jusqu'à Rennes.
+
+Son plan, pour être extrêmement simple, n'en était que plus
+adroit. Didier, assassiné pendant l'attaque, passerait
+naturellement pour avoir succombé en défendant les fonds du fisc
+qui étaient à sa garde. Les Loups seuls seraient, à coup sûr,
+accusés de ce meurtre, et lui, Vaunoy arrivant le premier à Rennes
+pour porter cette nouvelle, ne serait pas le moins désolé de cette
+_catastrophe_ qui enlevait ainsi, à la fleur de l'âge, un jeune
+officier de si grande espérance.
+
+Il n'y avait pas jusqu'à l'intrépidité connue de Didier qui ne dût
+ajouter une probabilité nouvelle à la version du maître de La
+Tremlays.
+
+Aussi ce dernier était-il parfaitement sûr de son fait. Sa seule
+inquiétude ou plutôt son seul désir était désormais de mettre une
+couple de lieues entre lui et ses récents amis les Loups dont il
+avait de fortes raisons de suspecter les intentions à son égard.
+
+Après avoir fait pendant deux heures de vains efforts pour
+échapper à la surveillance de ces dangereux compagnons, il s'était
+enfin esquivé et gagnait à tâtons la porte de la cour pour trouver
+son cheval, lorsque maître Alain et lui se heurtèrent dans
+l'ombre.
+
+Aux premiers mots du majordome, Vaunoy fut frappé comme d'un coup
+de massue. Didier vivait. Tout le reste était peine perdue.
+
+--Comment! misérables lâches! s'écria Vaunoy en blasphémant, vous
+n'avez pas pu! Je jure Dieu que ce coquin de Lapierre...
+
+--Il est mort, interrompit Alain.
+
+--Mort? Mais ce démon de capitaine s'est donc éveillé?
+
+--Non. Mais son valet, que je n'avais pu reconnaître hier, était
+Jude Leker, l'ancien écuyer de Treml.
+
+--Jude Leker! répéta Vaunoy qui fit le même raisonnement que
+Lapierre et en demeura écrasé, mais alors Georges Treml sait
+tout... et il vit!
+
+--Ce n'est pas ma faute, reprit maître Alain; Jude Leker a été
+tué par les nôtres, je suis resté seul en face de ce Didier ou de
+ce Georges qui dormait comme une souche.
+
+--Eh bien? Eh bien?
+
+--Au moment où j'allais faire l'affaire, j'ai vu une personne...
+
+--Qui? interrompit encore Vaunoy en secouant à la briser l'épaule
+du vieillard, qui a pu t'empêcher?
+
+--Mademoiselle Alix de Vaunoy, votre fille, répondit le
+majordome.
+
+--Ma fille! balbutia Vaunoy, Alix!
+
+Puis se redressant tout à coup:
+
+--Tu mens! s'écria-t-il avec fureur; tu mens ou tu te trompes. Ma
+fille est sur son lit. Mais, Saint-Dieu! dussé-je le frapper
+moi-même, je ne perdrai pas cette occasion achetée au péril de ma vie!
+
+Il écarta violemment le vieil Alain, qui resta collé à la muraille
+de la galerie, et s'élança vers la chambre de Didier.
+
+Il y avait cinq minutes à peu près qu'Alix et Fleur-des-Genêts
+l'avaient quittée. Le flambeau brûlait encore sur la table.
+
+Hervé, dont la cauteleuse et prudente nature était en ce moment
+exaltée jusqu'au transport, enjamba les trois cadavres, et se
+précipita sur le lit. Le lit était vide.
+
+--Échappé! murmura Vaunoy d'une voix étranglée.
+
+Il arracha follement les draps du lit et les foula aux pieds dans
+sa fureur. Puis il s'élança, tête baissée, vers la porte.
+
+Mais il ne passa point le seuil. Un bras de fer le saisit et le
+repoussa au-dedans avec une irrésistible vigueur. Vaunoy releva la
+tête et vit, debout devant lui, cet étrange personnage masqué de
+blanc qui fermait la marche des Loups dans la forêt, et dont le
+pauvre Jude avait admiré la merveilleuse souplesse.
+
+Vaunoy voulut parler, le Loup Blanc lui ferma la bouche d'un geste
+impérieux, et entra dans la chambre à pas lents.
+
+--Toujours du sang là où tu passes, monsieur de Vaunoy, dit-il
+d'une voix basse et qui vibrait profondément.
+
+Il prit le flambeau et examina successivement les trois cadavres.
+
+Lorsqu'il reconnut Jude, un douloureux mouvement agita les muscles
+de son visage, sous la blanche fourrure qui le recouvrait.
+
+--Il avait promis de le défendre, murmura-t-il: c'était un
+Breton!
+
+Puis il ajouta d'un ton mélancolique:
+
+--Il n'y a plus que moi pour servir Treml vivant, ou chérir le
+souvenir de Treml mort.
+
+--L'ami! dit à ce moment Vaunoy qui avait réussi à recouvrer
+quelque calme; je vous ai donné ce soir cinq cent mille livres en
+beaux écus, c'est bien le moins que vous me laissiez vaquer à mes
+affaires. Livrez-moi passage, s'il vous plaît, mon compagnon.
+
+Le Loup Blanc secoua sa préoccupation et regarda Hervé en face, à
+travers les trous de son masque. Puis il se tourna vers la porte
+ouverte et fit un signe. Cinq ou six hommes armés se précipitèrent
+dans la chambre.
+
+--À la Fosse! dit le Loup Blanc.
+
+Vaunoy se sentit soulever de terre et une large main s'appuya sur
+sa bouche pour l'empêcher de crier.
+
+Quelques minutes après, étendu sur un brancard que portaient
+quatre hommes, au nombre desquels il crut reconnaître deux de ses
+propres valets, Yvon et Corentin, masqués de fourrure, Vaunoy
+faisait route vers la Fosse-aux-Loups.
+
+
+
+XXXII
+La chambrette
+
+Fleur-des-Genêts soutenait de son mieux le capitaine endormi sur
+la selle. Elle ne voulait point s'avouer à elle-même que la
+fatigue l'accablait, mais elle n'était qu'une jeune fille, et ses
+forces défaillaient rapidement.
+
+Par bonheur, si violent que fût le narcotique administré par
+maître Alain, son effet ne put résister longtemps au mouvement du
+cheval. Au bout de quelques minutes, les membres de Didier se
+raidirent et son corps entier éprouva de légères convulsions.
+
+--Didier! s'écria joyeusement Marie, c'est moi qui vous ai sauvé!
+
+C'était une de ces rares nuits où l'automne breton déride son
+sévère aspect et oublie d'agrafer son manteau de brouillards. La
+lune pendait, brillante, à la voûte du ciel limpide. Une fraîche
+brise courait entre les troncs centenaires de l'avenue, et venait
+à l'odorat tout imprégnée des parfums de la glandée. Les hautes
+cimes des chênes se balançaient avec lenteur et harmonie, secouant
+çà et là sur les bruyères leurs couronnes sonores.
+
+Certes, on pourrait difficilement se figurer un réveil plus
+féerique que celui qui attendait Didier. Un instant le jeune
+capitaine crut poursuivre un rêve. Il se sentait emporté par le
+galop d'un cheval, et entendait vaguement à son oreille les sons
+d'une voix sympathique.
+
+Mais la brise de la forêt arrivait de plus en plus froide à son
+front, et chassait les dernières brumes de l'opium. Il souleva
+enfin sa paupière alourdie, et aperçut le visage de
+Fleur-des-Genêts à côté du sien.
+
+Il porta les mains à ses yeux, étonné de la persistance de ce
+songe bizarre. Fleur-des-Genêts écarta sa main et il fut forcé de
+la voir encore.
+
+Didier aspirait fortement l'air de la nuit. La fraîcheur
+vivifiante de l'atmosphère et la force de sa constitution
+combattaient le malaise que laissait à tous ses membres
+l'énervante action de l'opium. Néanmoins il souffrait; son crâne
+pesait sur son cerveau comme un casque de plomb.
+
+--Allons, dit-il en essayant de secouer la torpeur où il restait
+plongé en dépit de lui-même; ceci m'a tout l'air d'un enlèvement,
+dans lequel les rôles sont intervertis. Mettons pied à terre,
+Marie. Je ne sais, j'ai besoin de repos.
+
+Ils avaient passé les derniers arbres de l'avenue, et le dôme de
+la forêt était sur leurs têtes. Marie se laissa glisser de la
+croupe du cheval et toucha le gazon.
+
+Didier fit quelques pas en chancelant et s'assit au pied d'un
+arbre où il s'endormit aussitôt. Marie attira le cheval dans le
+taillis, mit la tête de Didier sur la mousse et demeura immobile.
+
+Il était sauvé; elle était heureuse, et veillait avec délices sur
+son sommeil.
+
+Un quart d'heure à peine s'était écoulé, lorsqu'elle entendit un
+bruit de pas dans le sentier. Elle retint son souffle et vit
+d'abord quatre hommes dont chacun portait le bras d'une civière,
+où un cinquième individu était étendu garrotté. Ces quatre hommes
+marchaient en silence. Ils passèrent.
+
+Puis un sourd fracas retentit dans la direction de La Tremlays,
+augmentant sans cesse et approchant avec rapidité. Marie,
+effrayée, traîna le capitaine au plus épais des buissons.
+
+Presque au même instant, la cohue des Loups envahit le sentier.
+
+Ils n'allaient plus en silence et tâchant d'étouffer le bruit de
+leurs pas, comme lorsque le pauvre Jude les avait rencontrés
+quelques heures auparavant. C'était un désordre, une joie, un
+vacarme. Ils couraient, chantant ou devisant bruyamment. Sur leurs
+épaules sonnaient de gros sacs de toile tout pleins des pièces de
+six livres de M. l'intendant royal.
+
+La prise était bonne; la nuit s'était passée en pillage et en
+orgie; c'était fête complète pour les gens de la forêt.
+
+«Ce n'est pas péché de voler le roi!» disait le proverbe breton.
+Les Loups étaient contents d'eux-mêmes autant que s'ils eussent
+fait oeuvre pie.
+
+L'argent qu'ils emportaient doublait de prix à leurs yeux, pour
+avoir été volé au fisc, leur mortel ennemi, et nous pouvons
+affirmer qu'aucun remords ne troublait leur conscience.
+
+Fleur-des-Genêts tremblait. Dans cette course folle, un soubresaut
+pouvait jeter quelqu'un des Loups hors de la route et lui faire
+découvrir Didier endormi.
+
+Or, d'après la conversation qu'elle avait entendue dans la loge
+entre Pelo Rouan et Yaumi, l'envoyé des Loups, elle devait croire
+que ces derniers en voulaient à la vie du capitaine.
+
+Tous passèrent cependant sans encombre.
+
+À la suite de la cohue, marchait encore ce personnage qu'on
+nommait le Loup Blanc dans la forêt. Loin de partager la joie de
+ses compagnons, il semblait triste, et courbait son visage masqué
+de blanc sur sa poitrine.
+
+Lorsqu'il passa devant Fleur-des-Genêts, la jeune fille eut un
+mouvement de surprise et tendit le cou en avant.
+
+--Serait-ce lui! murmura-t-elle avec émotion et frayeur; c'est
+impossible!
+
+Le Loup Blanc disparut comme ses louveteaux derrière un coude de
+la route. Tout rentra bientôt dans le silence, et l'on n'entendit
+plus que la mystérieuse et fugitive chanson qui descend, la nuit,
+de la cime balancée des grands arbres.
+
+Les heures s'écoulèrent. Ce fut seulement lorsque la brise, plus
+piquante, annonça le prochain lever du jour, que Didier secoua sa
+léthargie.
+
+Il était perclus et glacé. Ses membres raidis refusaient de se
+mouvoir.
+
+Marie entraîna Didier qui, vaincu qu'il était par son
+engourdissement, n'avait plus ni volonté ni force. Tous deux se
+mirent en selle et le cheval galopa dans la direction du carrefour
+de Mi-Forêt.
+
+À une centaine de pas de la loge, Marie mit pied à terre.
+
+Elle approcha doucement. La porte était ouverte.
+
+--Mon père! appela-t-elle.
+
+Personne ne répondit.
+
+--Il n'est pas là! pensa la jeune fille avec joie. Dieu soit
+loué!
+
+Elle revint à la rencontre du capitaine dont elle soutint la
+marche chancelante. Ils entrèrent et franchirent la salle basse où
+nous avons assisté à l'entrevue de Jude et de Pelo Rouan, puis
+Marie ouvrit la porte de la chambre à Didier qui ne pouvait plus
+se soutenir.
+
+Elle n'avait pas aperçu, en traversant la loge, deux yeux rouges
+briller derrière le tas de paille qui servait de couche à Pelo
+Rouan. Pendant qu'elle passait, ces yeux rayonnèrent d'un plus
+sanglant éclat. Quand elle fut passée, ils changèrent brusquement
+de position et s'élevèrent de plusieurs pieds.
+
+C'est que Pelo Rouan, qui était étendu sur la paille, venait de se
+dresser sur ses genoux.
+
+--Je remercie Dieu, murmura-t-il, de m'avoir donné des prunelles
+de bête fauve qui voient dans la nuit. Je l'ai bien reconnu, le
+Français maudit! Il est là, et il y restera. Marie! pauvre petite
+fille!
+
+Ces derniers mots furent prononcés d'un ton de tendresse profonde,
+ce qui n'empêcha point Pelo Rouan de décrocher le vieux mousquet
+suspendu au mur et d'y couler deux balles sur une copieuse charge
+de poudre.
+
+Cela fait, il visita fort attentivement la batterie et se glissa
+hors de la loge.
+
+Il n'alla pas loin: il grimpa sans bruit le long du tronc droit et
+lisse d'un bouleau planté devant la fenêtre de Marie et dont les
+branches passaient par-dessus la loge.
+
+Il s'assit sur l'une de ces branches, de telle façon que, caché
+par le tronc, il pouvait plonger son regard dans l'intérieur de la
+chambre de Marie.
+
+En ce moment, Fleur-des-Genêts vint ouvrir sa fenêtre. L'âme de
+Pelo Rouan passa dans ses yeux. Le ciel à l'orient prenait une
+teinte rosée.
+
+Marie fit d'abord ce qu'elle faisait chaque matin. Elle
+s'agenouilla, joignit ses petites mains blanches sur l'appui de la
+croisée et dit sa prière à Notre-Dame de Mi-Forêt.
+
+Le jour naissait. Les oiseaux chantaient.
+
+La chambrette de Fleur-des-Genêts était un nid, tout frais et tout
+gracieux, pris sur la largeur de la sombre pièce où couchait le
+charbonnier. Les murs en étaient blancs et parsemés de bouquets de
+fumeterre, jolie fleur qui, selon l'antique croyance des gens de
+la forêt, a la propriété de chasser la fièvre.
+
+Vis-à-vis de la fenêtre un petit lit de chêne noir, sans pieds ni
+rideaux, donnait à la cellule un aspect de virginale austérité.
+
+Au-dessus du lit il y avait un pieux trophée, formé d'un bénitier
+de verre, d'une image taillée de Notre-Dame et d'une branche de
+laurier-fleur, bénite le saint dimanche des Rameaux, à la paroisse
+de Liffré.
+
+Didier était affaissé sur le sol au pied du lit. Marie se remit à
+genoux. Didier ne dormait pas; il la contemplait avec tendresse et
+respect.
+
+Le jour grandissait. Jusqu'alors Pelo Rouan n'avait rien pu
+distinguer dans la chambrette. Il aperçut enfin les lignes du
+profil de Didier et arma son mousquet.
+
+--Qu'est-ce que cela? dit tout à coup Marie en s'emparant de la
+médaille que mademoiselle de Vaunoy avait passée au cou du
+capitaine.
+
+Didier prit la médaille, et ses traits exprimèrent un étonnement.
+
+--Ce que c'est? répondit-il avec lenteur; ce sont mes titres et
+parchemins, Marie. C'est, du moins, je l'ai toujours pensé, le
+signe qu'une pauvre femme, ma mère, mit à mon cou en m'exposant à
+la charité des passants. Mais ne parlons pas de cela, ma fille. Je
+croyais l'avoir perdue; je la cherchais en vain depuis un an. Il y
+a de la magie dans ce qui s'est passé cette nuit!
+
+Marie regardait toujours la médaille.
+
+--C'est singulier! dit-elle enfin; j'en ai une toute pareille.
+Elle enleva rapidement le cordon qui retenait la médaille au cou
+de Didier, et, tirant en même temps la sienne, elle s'élança vers
+la croisée afin de comparer.
+
+Pelo Rouan, qui depuis cinq minutes guettait le moment où Marie
+cesserait de se trouver entre lui et le capitaine, mit en joue.
+
+Il était le meilleur tireur de la forêt et c'est tout au plus si
+on aurait pu mesurer quinze pas entre le canon de son arme et le
+coeur de Didier.
+
+--Elles sont pareilles! s'écria Marie avec une joie d'enfant,
+toutes pareilles!
+
+Pelo Rouan tenait la poitrine du capitaine au bout de son
+mousquet; il allait presser la détente.
+
+Le cri de Marie détourna son attention, et son regard tomba sur
+les deux médailles.
+
+Il jeta son fusil, qui de branche en branche dégringola bruyamment
+jusqu'à terre: un cri s'étouffa dans sa gorge.
+
+Marie leva la tête, aperçut son père et resta terrifiée.
+
+Par un premier mouvement tout instinctif, elle voulut se rejeter
+en arrière et fermer la croisée, mais Pelo Rouan l'arrêta d'un
+geste impérieux et mit un doigt sur sa bouche pour lui recommander
+le silence.
+
+Didier avait fermé les yeux, cédant à l'engourdissement qui
+toujours le tenait.
+
+Pelo Rouan se laissa glisser le long des branches du bouleau et
+atteignit la toiture de chaume de la loge d'où il sauta légèrement
+sur l'appui de la croisée.
+
+Marie n'osait bouger et le capitaine ne voyait rien.
+
+Pelo prit les deux médailles et mit une extrême attention à les
+examiner.
+
+Puis il écarta sa fille pour marcher vers le lit.
+
+--Ne le tuez pas, mon père! s'écria Marie.
+
+Didier se dressa d'un bond à ce cri.
+
+Mais Pelo Rouan l'avait prévenu et faisait peser déjà sur lui sa
+lourde main.
+
+--Mon père! mon père! cria encore Marie avec désespoir.
+
+--Tais-toi! dit le charbonnier à voix basse.
+
+Pendant plusieurs minutes il contempla le capitaine en silence.
+
+Didier resta immobile.
+
+À mesure que Pelo Rouan le regardait, une émotion extraordinaire
+et croissante se peignait sur ses traits noircis.
+
+Deux grosses larmes jaillirent enfin de ses yeux. Il se laissa
+tomber à genoux et baisa la main de Didier avec un respect plein
+d'amour.
+
+--Que veut dire cela, mon brave homme? demanda le capitaine
+stupéfait.
+
+--Sa voix aussi! murmura Pelo Rouan, plongé dans une sorte
+d'extase; sa voix comme ses traits.
+
+Didier se demandait s'il n'avait point affaire à un fou.
+Fleur-des-Genêts croyait rêver.
+
+--Je comprends maintenant, reprit Pelo Rouan se parlant toujours
+à lui-même; je comprends pourquoi Vaunoy voulait l'assassiner. Et
+moi qui le laissais faire! Qui donc l'a sauvé à ma place?
+
+--Moi, prononça faiblement Marie.
+
+--Toi, répéta Pelo Rouan, qui serra la jeune fille sur son coeur
+avec exaltation; toi, enfant? Merci! du fond du coeur! Tu as fait
+tout ce que j'aurais dû faire. Tu l'as aimé, lorsque moi je le
+haïssais aveuglément, tu l'as deviné, lorsque je le
+méconnaissais... Pardon, ajouta-t-il en revenant vers Didier qui
+restait ébahi et n'avait garde de comprendre; pardon, notre
+monsieur Georges.
+
+--Georges? balbutia le capitaine; vous vous trompez, mon ami.
+
+--Non, non! je ne me trompe pas. Cette médaille, c'est moi qui
+l'ai mise à votre cou, il y a vingt ans, par une nuit terrible où
+Vaunoy tenta encore de vous assassiner: car il y a bien longtemps
+qu'il vous poursuit, notre jeune monsieur. Et moi qui avais peur!
+grand'peur! quand je vous voyais errer sous le couvert, autour de
+ma maison! Comme si un Treml pouvait tromper, comme si tout ce
+qu'il y a de bon, de noble, de généreux, de loyal, ne se trouvait
+pas toujours réuni à coup sûr dans le coeur de Treml!
+
+--Mais, voulut encore objecter Didier qui restait incrédule; dans
+tout ce que vous venez de dire, je ne vois point de preuve.
+
+--Point de preuve! s'écria Pelo ébahi. Votre regard n'est-il pas
+celui de monsieur Nicolas: votre voix, votre âge, la médaille, la
+haine de Vaunoy, qui vous a volé votre immense héritage...
+Écoutez! ajouta-t-il tout à coup en se dressant sur ses pieds:
+vous aviez près de six ans alors, et Dieu m'a donné un visage
+qu'on ne peut oublier quand on l'a vu une fois...
+
+--Je ne vous reconnais pas, interrompit Didier.
+
+Pelo Rouan s'élança hors de la chambre. On entendit dans la pièce
+voisine un bruit d'eau agitée et ruisselant sur le sol.
+
+Puis il se fit un silence.
+
+Puis encore un homme de grande taille, vêtu de peau de mouton
+blanc et dont la face blafarde était mouillée comme s'il se fût
+abondamment aspergé, se rua dans la chambre et atteignit d'un bond
+le lit près duquel Didier était toujours étendu.
+
+À la vue de cet homme dont les cheveux blancs tombaient épars sur
+ses épaules, Didier éprouva une commotion étrange. Il passa la
+main sur son front à plusieurs reprises comme pour saisir un
+souvenir rebelle.
+
+L'homme était là, devant lui, immobile, en proie à une visible et
+violente anxiété.
+
+Le travail de Didier dura longtemps. C'était un effort plein de
+souffrance et qui mettait de la pâleur sur son visage.
+
+Enfin, et tout d'un coup, il parut voir clair en sa mémoire. Une
+rougeur épaisse couvrit sa joue, et sa bouche s'ouvrit presque
+involontairement pour prononcer ce nom:
+
+--Jean Blanc!
+
+Pelo Rouan frappa ses mains l'une contre l'autre avec transport.
+
+--Il se souvient de mon nom! s'écria-t-il les larmes aux yeux; de
+mon vrai nom! Pauvre petit monsieur! Il se souvient de moi!
+
+--Oui, dit le capitaine; je me souviens de vous... et de bien
+d'autres choses encore. Un monde de souvenirs envahit mon cerveau.
+Je ne me trompais pas, hier, lorsque j'ai cru reconnaître les
+tentures de cette chambre où l'on m'avait mis...
+
+--C'était la vôtre autrefois. Oh! que Dieu soit béni pour n'avoir
+point souffert que le vaillant tronc perdît jusqu'à sa dernière
+branche! Que Dieu et Notre-Dame soient bénis pour la joie qui
+déborde de mon pauvre coeur!
+
+Il se fit un instant de silence. Le capitaine se recueillait en
+ses souvenirs. Fleur-des-Genêts riait, pleurait et remerciait
+Notre-Dame de Mi-Forêt. Et Jean Blanc, penché sur la main de son
+jeune maître, savourait l'allégresse qui emplissait son âme.
+
+Au bout de quelques minutes, Jean Blanc se redressa. Ses sourcils
+étaient légèrement froncés et ses traits exprimèrent une grave
+résolution.
+
+--Et maintenant, dit-il, Georges Treml, vous êtes breton et
+noble; il vous faut regagner l'héritage de votre père tout entier:
+noblesse et fortune!
+
+Jean Blanc n'eut pas besoin de donner de longues explications à
+son jeune maître, qui savait en grande partie son histoire,
+l'ayant entendue de la bouche du pauvre écuyer Jude, sans se
+douter qu'il pût y avoir le moindre rapport entre lui, Didier,
+officier de fortune, et Georges Treml, le représentant d'une
+famille puissante.
+
+Les circonstances, dit-on, font les hommes. Ce proverbe est vrai
+en un sens et nous semble fort à la louange de l'humanité.
+
+Qui peut nier qu'un fils de grande maison, dépouillé par une
+fraude infâme, et patron naturel de toute une population
+souffrante, ne doive autrement se comporter qu'un soldat sans
+souci, n'ayant d'autre mission que de se bien battre.
+
+Didier, en devenant Georges Treml, sentit naître dans son coeur
+une gravité inconnue. Il comprit ce qu'exigeait de lui son nom et
+la mémoire de ses pères.
+
+De brave qu'il était, il devint fort.
+
+--Je vais me rendre à La Tremlays, dit-il; j'aurai raison de
+M. de Vaunoy.
+
+Avant de se séparer de Jean Blanc, le capitaine lui serra la main.
+
+--Ce doit être, en effet, une noble race que celle de Treml, dit-il,
+et je suis fier d'avoir un peu de ce bon sang dans les veines.
+Ce n'est pas une famille vulgaire qui peut avoir des serviteurs
+tels que vous. Jean Blanc, mon ami, je vous remercie.
+
+--Jude a fait mieux que moi, répondit l'albinos avec modestie;
+Jude est mort pour vous, le bon garçon. Il méritait cela, monsieur
+Georges: il vous aimait tant!
+
+--Pauvre Jude! murmura Didier; c'était un coeur fidèle et pur...
+
+--C'était un Breton! interrompit Jean Blanc. À propos, notre
+monsieur, il faudra oublier que vous avez porté l'uniforme de
+France. Les os de votre aïeul blanchissent là-bas et s'élèveraient
+contre vous si votre épée restait au roi de Paris!
+
+Le capitaine ne répondit point. Il boucla son ceinturon, remit son
+feutre et se disposa à partir. Sur le seuil était Marie qui
+s'appuyait au mur et avait perdu son sourire.
+
+Une triste pensée lui était enfin venue. Elle s'était demandé ce
+que pouvait être la fille du charbonnier pour l'héritier de Treml.
+
+En passant auprès d'elle le capitaine la prit par la main.
+
+--Jean, mon ami, dit-il en souriant, vous auriez eu grand tort de
+me tuer, car j'ai traité Marie en noble dame. Et, si Dieu me donne
+vie, il faudra désormais que tout le monde la traite ainsi.
+
+Marie redevint joyeuse. Le capitaine partit. Pelo Rouan s'approcha
+de sa fille et la baisa au front.
+
+--Enfant, dit-il d'une voix grave et triste, tu es ma seule joie
+en ce monde et je t'aime comme le souvenir de ta mère. Mais il ne
+faut pas espérer. Treml ne se mésallia jamais, et, tant que je
+vivrai, ma fille ne sera point sa femme.
+
+Fleur-des-Genêts pencha sa tête blonde sur sa poitrine.
+
+--Il faudra donc mourir! murmura-t-elle.
+
+--Dieu te reste, répondit Pelo Rouan, et d'ailleurs notre vie est
+à Treml.
+
+Il remit son costume de charbonnier, et, baisant une dernière fois
+la joue décolorée de Marie, il quitta la loge à son tour.
+
+
+
+XXXIII
+Le tribunal des Loups
+
+Deux heures après, les souterrains de la Fosse-aux-Loups
+présentaient un aspect inusité et vraiment solennel.
+
+Ce n'était plus ce désordre qui remplissait la caverne, la
+première fois que nous avons pénétré dans la retraite des Loups.
+
+Aujourd'hui, rangés avec méthode, masqués et armés comme pour un
+combat, ils formaient cercle, debout autour de la table des
+vieillards.
+
+Ceux-ci étaient sans armes et flanquaient, quatre d'un côté,
+quatre de l'autre, un siège élevé de deux gradins au-dessus des
+leurs, où trônait le Loup Blanc.
+
+Un profond silence régnait dans le souterrain.
+
+Au bout de quelques minutes, les rangs s'ouvrirent et donnèrent
+passage à un homme pâle et tremblant, dont le visage exprimait une
+mortelle terreur.
+
+Cet homme était Hervé de Vaunoy.
+
+Deux Loups l'escortèrent jusqu'à la table où siégeaient les huit
+vieillards présidés par le Loup blanc.
+
+--Maître, dit l'un des anciens, il a été fait suivant votre
+volonté. Voici l'assassin au pied de notre tribunal. Vous plaît-il
+qu'on l'interroge?
+
+--Cela me plaît, répondit le Loup Blanc.
+
+Le père Toussaint se leva.
+
+--Hervé de Vaunoy, dit-il, des centaines de nos frères sont morts
+par ton fait; leur sang pèse sur toi et tu vas mourir si tu ne
+peux nous prouver ton innocence.
+
+--Nous avions fait un pacte, balbutia Vaunoy; j'ai rempli mes
+engagements; vous avez les cinq cent mille livres. Pourquoi ne
+tenez-vous pas votre parole?
+
+--Notre parole n'est rien, répondit le père Toussaint, celle du
+Maître est tout, et tu n'avais pas la parole du Maître.
+Défends-toi autrement et fais vite!
+
+Le vieux Loup ajouta sans s'émouvoir le moins du monde:
+
+--Yaumi, prépare une corde, mon petit.
+
+Une sueur glacée inondait le visage de Vaunoy.
+
+--Mes bons amis, s'écria-t-il, ayez pitié de moi! On m'a calomnié
+près de vous; j'ai toujours aimé tendrement mes pauvres vassaux de
+la forêt. À l'avenir, je ferai pour eux davantage encore; je
+reconnaîtrai, par-devant le garde-notes de Fougères, le droit
+qu'ils ont de faire avec mon bois: du charbon, du cercle, des
+sabots, des paniers...
+
+--Tais-toi! interrompit la voix sévère du Loup Blanc, tu mens!
+
+--La corde est-elle prête, Yaumi? demanda le père Toussaint.
+
+Yaumi répondit affirmativement, et Vaunoy, tournant les yeux de
+son côté, vit en effet une corde se balancer dans les
+demi-ténèbres qui régnaient derrière les rangs serrés des Loups.
+Tout son corps trembla, puis le sang lui monta violemment au visage.
+
+--Misérables! s'écria-t-il avec la rage que donne aussi la
+frayeur portée à l'excès; de quel droit me jugez-vous, moi,
+gentilhomme et votre maître? je serai vengé: votre repaire sera
+détruit; vous serez tous brûlés vifs... Mais non, mes excellents
+amis, ma tête s'égare! miséricorde; je ne vous ai jamais fait de
+mal. On vous a menti. Si vous aviez pu voir de près ma conduite...
+
+--Pour ton malheur, nous ne te connaissons que trop.
+
+--Vous vous trompez, reprit Vaunoy; sur mon salut, vous
+méconnaissez mes sentiments pour vous. Si vous pouviez interroger
+mes gens... Un sursis! mes amis, accordez-moi un sursis afin que
+je puisse me justifier!
+
+--Tu veux qu'on interroge tes gens? demanda ironiquement
+Toussaint.
+
+--Je le veux! s'écria Vaunoy, se reprenant à cette frêle
+espérance et désirant d'ailleurs gagner du temps; tous ils vous
+diront ma tendre sollicitude pour mes pauvres enfants de la
+forêt...
+
+--Soit! interrompit le père Toussaint. On ne peut te refuser
+cela.
+
+Vaunoy respira.
+
+--Approchez! reprit Toussaint en s'adressant aux deux Loups qui
+étaient à droite et à gauche de Vaunoy.
+
+Les deux Loups s'ébranlèrent, et sur un signe du vieillard, firent
+tomber leurs masques de fourrure.
+
+Vaunoy poussa un cri d'agonie.
+
+--Yvon! fit-il, Corentin!
+
+--Eh bien! reprit encore Toussaint, tes gens vont nous dire la
+tendre sollicitude...
+
+--Miséricorde! interrompit Vaunoy en tombant à genoux.
+
+Le tribunal se consulta, ce ne fut pas long. Le Loup blanc ne prit
+point part à la délibération.
+
+--Hervé de Vaunoy, dit ensuite le vieux Toussaint avec lenteur,
+les Loups te condamnent à mourir par la corde, et tu vas être
+pendu, sauf avis autre et meilleur du Maître.
+
+Le Loup Blanc se leva.
+
+--C'est bien, dit-il. Que Yaumi reste auprès de la corde. Vous
+autres, mes frères, retirez-vous.
+
+Cet ordre s'exécuta comme par enchantement. La caverne s'illumina
+au loin laissant d'immenses galeries souterraines et
+d'interminables voûtes.
+
+Les Loups s'éloignèrent de divers côtés, et bientôt leurs torches
+parurent comme des points lumineux dans le lointain, tandis
+qu'eux-mêmes, amoindris par la perspective et bizarrement éclairés
+au milieu de la nuit, semblaient des êtres de forme humaine, mais
+d'une fantastique petitesse: des _korriganets_, par exemple, les
+lutins des clairières, ou bien de ces étranges démons qui mènent
+le bal au clair de lune, sur la lande, autour des croix
+solitaires, et que les bonnes gens du pays de Rennes apprennent à
+redouter dès l'enfance sous le nom de _chats courtauds_.
+
+Vaunoy était toujours à genoux. Le Loup Blanc descendit les
+marches de son trône et s'approcha de lui.
+
+--Lève-toi, dit-il en le touchant du pied.
+
+Vaunoy se leva.
+
+--Tu es un homme mort, reprit le Loup Blanc, si je ne mets mon
+autorité souveraine entre toi et la potence.
+
+--À quel prix faut-il acheter la vie?
+
+--La vie? répéta le Loup Blanc, à aucun prix je ne te vendrai la
+vie, Hervé de Vaunoy, assassin de mon père et de ma femme!
+
+--Moi! se récria le maître de La Tremlays, mais je ne vous
+connais pas!
+
+Le Loup Blanc souleva son masque.
+
+--Vous! s'écria Vaunoy stupéfait; Jean Blanc?
+
+--Tu me croyais depuis longtemps en terre, n'est-ce pas? demanda
+le roi des Loups; tu ne t'attendais point à rencontrer dans
+l'homme puissant le vermisseau que ton pied écrasa si
+impitoyablement autrefois. Dieu m'a tenu en sa garde, non point
+pour moi, je pense, mais pour le fils de Treml, race de soldats et
+de chrétiens!
+
+--Le fils de Treml! répéta Vaunoy dont la terreur augmenta.
+
+--Encore un que tu as voulu assassiner: par deux fois!
+
+Vaunoy pensa que le roi des Loups en oubliait une.
+
+--Par deux fois! reprit Jean Blanc. Insensé! tu ne savais pas que
+cet enfant était ton bouclier! Tu ne savais pas que, lui mort, il
+n'y aurait plus rien entre ta poitrine et le plomb du vieux
+mousquet de mon père! Que de fois je t'ai tenu en joue sous le
+couvert, Hervé de Vaunoy!
+
+Celui-ci frissonna.
+
+--Que de fois, lorsque tu passais par les grandes allées de la
+forêt, seul avec des valets impuissants à te protéger contre une
+balle bien dirigée, j'ai appuyé mon fusil contre mon épaule et mis
+le point de mire sur toi. Mais une voix secrète me retenait
+toujours. Je pensais que j'aurais besoin de toi pour le petit
+monsieur Georges, et je t'épargnais. J'ai bien fait d'agir ainsi.
+Le moment est venu où ta vie et ton témoignage deviennent
+nécessaires au légitime héritier de Treml.
+
+--Savez-vous donc où il est? demanda Vaunoy à voix basse.
+
+--Il est chez lui, dans la maison de son père, au château de La
+Tremlays.
+
+--Ah! fit Vaunoy feignant la surprise.
+
+--Oui, reprit le Loup Blanc; mais, cette fois, tu ne
+l'assassineras pas. Abrégeons. Veux-tu sortir d'ici sain et sauf?
+
+--À tout prix! répondit Hervé qui, par extraordinaire, disait là
+sa pensée entière.
+
+--Expliquons-nous: je ne te rends pas la vie. Tu restes à moi,
+pour le sang de mon père, pour le sang de ma femme. Seulement, je
+te donne un répit et une chance de m'échapper. Pour cela, voici ce
+que je te demande.
+
+Jean Blanc montra du doigt un coin de la table où se trouvait ce
+qu'il faut pour écrire, et reprit:
+
+--Je vais dicter, écris:
+
+Vaunoy s'assit à la table.
+
+Jean Blanc dicta:
+
+«Moi, Hervé de Vaunoy, je déclare reconnaître, dans la personne du
+sieur Didier, capitaine au service de S. M. le roi de France et de
+Navarre, Georges, petit-fils et légitime héritier de Nicolas Treml
+de La Tremlays, seigneur de Bouëxis-en-Forêt, feu mon vénéré
+parent; en foi de quoi je signe.»
+
+Vaunoy n'hésita pas un instant. Il écrivit et signa couramment
+sans omettre une seule syllabe.
+
+--Et maintenant, dit-il, suis-je libre?
+
+Jean Blanc épela laborieusement la déclaration et la mit dans son
+sein.
+
+--Tu es libre, répondit-il; mais songes-y et prends garde!
+Désormais je n'ai plus besoin de toi, cache bien ta poitrine, qui
+n'est plus protégée contre ma vengeance. Va-t'en!
+
+Vaunoy ne se le fit point répéter. Il se dirigea au hasard vers
+l'un des points de lumière.
+
+--Pas par là! dit Jean Blanc; Yaumi, bande les yeux de cet homme,
+et conduis-le au-delà du ravin... Encore un mot, monsieur de
+Vaunoy; vous allez trouver à La Tremlays Georges Treml, le fils de
+votre bienfaiteur, le chef de votre famille, si tant est que vous
+ayez dans les veines une seule goutte de ce noble sang.
+Reconnaissez-le tout de suite, croyez-moi, et traitez-le comme il
+convient.
+
+Vaunoy donna sa tête à Yaumi qui lui banda les yeux et le prit par
+le bras. Ils remontèrent ainsi tous deux les escaliers humides et
+glissants qui descendaient dans le souterrain.
+
+Puis Vaunoy sentit une bouffée d'air et aperçut une lueur à
+travers son bandeau.
+
+Il respira avec délices et ne put retenir une joyeuse exclamation.
+
+--Vous avez raison de vous réjouir, dit Yaumi. Je crois que le
+diable vous protège, car, où vous avez passé un honnête homme eût
+laissé ses os. C'est égal. Vous l'avez échappé deux fois; à votre
+place je m'en tiendrais là.
+
+--Tu es de bon conseil, mon garçon, répondit Vaunoy qui
+commençait à se remettre; je vais vendre mon château de La
+Tremlays; je vais vendre mon manoir de Bouëxis-en-Forêt, et je
+m'en irai si loin, si loin, que, je l'espère, je n'entendrai plus
+parler des Loups. Adieu!
+
+Yaumi le suivit de l'oeil pendant qu'il perçait hâtivement le
+fourré.
+
+--Du diable si je n'aurais pas mieux fait de le laisser pendre la
+première fois qu'on a noué une corde à son intention, grommela-t-il;
+mais le Maître a son idée et il est plus fin que nous.
+
+Vaunoy traversa le fourré au pas de course et s'engagea, sans
+ralentir sa marche, dans les allées de la forêt.
+
+Il ne se retourna pas une seule fois pendant toute la route, et
+bien souvent il eut la chair de poule en voyant s'agiter les
+branches de quelque buisson.
+
+Aucun accident ne lui arriva en chemin.
+
+Lorsqu'il se trouva enfin entre la double rangée des beaux chênes
+de l'avenue de La Tremlays, il ôta son feutre et tamponna son
+front ruisselant de sueur en aspirant l'air à pleine poitrine.
+
+--Saint-Dieu! murmura-t-il, deux fois la corde au cou en
+quarante-huit heures. C'est une rude vie! Je ferai comme je l'ai
+dit: je quitterai la Bretagne. Mauvais pays! Avec le prix du
+domaine de Treml, je serai partout un grand seigneur. Mais qui eût
+cru que ce misérable fou de Jean Blanc vivait encore?... Que je le
+tienne une fois en mon pouvoir, et il ne me mettra plus jamais en
+joue ni sous le couvert ni dans la plaine!
+
+Il continua de marcher en silence, puis il s'arrêta tout à coup,
+et un sourire de satisfaction entrouvrit ses minces lèvres.
+
+--À tout prendre, dit-il, je m'en suis tiré à bon marché! Ma
+déclaration pourra donner un nom à ce petit Treml, si
+M. de Béchameil et le parlement ne trouvent pas moyen de rabattre
+ses prétentions, ce qui est fort à espérer. Mais, en aucun cas, ce
+griffonnage ne peut m'enlever mon domaine. J'ai un acte de vente
+en bonne et due forme, j'ai des amis au parlement, et une
+possession de vingt années est bien quelque chose. Certes,
+j'aimerais mieux le capitaine mort que vivant, mais puisque le
+hasard le protège, qu'il vive; je m'en lave les mains et fais
+serment de ne lui jamais rendre un denier de son héritage.
+
+M. de Vaunoy, tout en soutenant avec lui-même cet intéressant
+entretien, était arrivé à la porte du château. Il entra.
+
+Jean Blanc, lui, après le départ de son prisonnier, resta quelques
+instants plongé dans ses réflexions; puis, avec l'aide de Yaumi,
+qui était de retour, il se noircit le visage et reprit son costume
+de charbonnier.
+
+Cela fait, il quitta le souterrain, descendit au fond du ravin et
+entra dans le creux du grand chêne.
+
+Il s'était muni d'un outil pour creuser la terre.
+
+
+
+XXXIV
+Jean Blanc
+
+Quand Didier arriva au château de La Tremlays, après son entrevue
+avec Jean Blanc, Hervé de Vaunoy était absent. Le château gardait
+l'apparence d'une place prise d'assaut, et le jeune capitaine fut
+étonné d'apprendre ce qui s'était passé la nuit précédente.
+
+Jean Blanc et Marie ne lui avaient raconté, en effet, que ce qui
+se rapportait immédiatement à lui; savoir, l'attaque nocturne, la
+mort de Jude et la façon dont lui, Didier, avait été sauvé.
+
+Il ne savait rien du vol des cinq cent mille livres, presque rien
+de l'attaque des Loups.
+
+La première personne qu'il rencontra sous le vestibule fut
+M. l'intendant royal. Le pauvre Béchameil avait perdu les roses
+éclatantes de son teint. Il était pâle, et sa physionomie abattue
+exprimait un profond chagrin. Ce fut lui qui raconta au capitaine
+les événements de la nuit.
+
+--Il y a eu trahison, dit-il en finissant; les soldats et les
+sergents de la maréchaussée ont été traîtreusement empêchés de
+faire leur devoir. Et cela me coûte cinq cent mille livres,
+monsieur!
+
+--Il y a eu trahison, en effet, répondit le capitaine; n'avez-vous
+nul soupçon? Ne savez-vous quel peut être le coupable?
+
+Béchameil mit ses doigts dans sa tabatière émaillée et regarda le
+capitaine en dessous.
+
+--Des soupçons? répéta-t-il, je ne sais trop. J'ai perdu cinq
+cent mille livres, voilà ce qui est cruellement certain. Monsieur
+le capitaine, je donnerais six mois de ma vie pour vous voir en
+possession d'un bon et opulent domaine.
+
+--Pourquoi cela? demanda Didier étonné.
+
+--Parce que j'ai perdu cinq cent mille livres, et que, pauvre
+comme vous êtes, le parlement ne pourrait que vous faire pendre ou
+décapiter. Soit dit, monsieur le capitaine, sans offense aucune et
+avec toute la considération qui est due à votre titre d'officier
+du roi.
+
+--Oserait-on m'accuser? s'écria Didier.
+
+--Qui donc? répondit Béchameil avec mélancolie; qui donc
+prendrait ce soin, monsieur, si ce n'est moi? Je suis seule
+victime et ne me plains point parce qu'il vous faudrait bien
+longtemps, monsieur le capitaine, pour me solder mes cinq cent
+mille livres avec les émoluments de votre grade.
+
+Didier était dans l'un de ces instants où le coeur est, pour ainsi
+dire, inaccessible à la colère. Sa vie venait de subir une crise
+trop grave pour qu'il songeât à dépenser son courroux contre un
+personnage comme M. de Béchameil.
+
+Au contraire, porté à compatir à ce chagrin qui, en définitive,
+avait une source sérieuse, et tout plein encore des révélations de
+Jean Blanc, il répondit à l'intendant à peu près comme il l'eût
+fait à une personne raisonnable, et lui laissa entendre que sa
+fortune allait subir un complet changement.
+
+Béchameil haussa les épaules.
+
+--Quelque héritage de vilain, grommela-t-il; deux cents francs de
+rentes! C'est égal, s'il est possible de les saisir, je les
+saisirai. Mais puissiez-vous me rendre mes cinq cent mille livres
+jusqu'au dernier sou, monsieur, nous ne serions pas quittes
+encore.
+
+--Comment cela! demanda Didier qui ne prit même pas la peine de
+répondre à ce qui regardait le vol de la nuit précédente.
+
+--Comment cela! s'écria Béchameil enhardi par le calme de son
+interlocuteur: vous me le demandez, monsieur! J'étais le fiancé de
+Mlle Alix de Vaunoy.
+
+--Pauvre Alix, murmura le capitaine.
+
+--Cinq cent mille livres et ma fiancée! reprit Béchameil. Si
+j'étais un homme de carnage, monsieur, je vous appellerais sur le
+pré!
+
+À ces derniers mots, prononcés d'une voix plaintive,
+M. l'intendant royal tira sa montre de son gousset et leva les
+yeux au ciel.
+
+--Onze heures! murmura-t-il. Vous verrez qu'au milieu de cette
+bagarre, personne ne se sera occupé du déjeuner!
+
+Il salua Didier à la hâte et se dirigea vers les cuisines.
+
+Didier resta soucieux. Évidemment M. de Béchameil ne serait pas le
+seul à l'accuser. Les deniers de l'impôt étaient à sa garde. Pour
+se disculper, un moyen unique se présentait, c'était de mettre au
+jour l'infâme conduite d'Hervé de Vaunoy.
+
+Mais Alix! Alix qui venait de le sauver! Alix si noble et si
+malheureuse!
+
+Didier repoussa bien loin cette idée.
+
+Sans y songer, il prit la route de sa chambre. La porte était
+grande ouverte. Il entra.
+
+Sur son lit, le corps du brave écuyer Jude était étendu. Une
+femme, agenouillée au chevet, priait à voix haute, récitant avec
+lenteur les versets du _De Profundis_. C'était la dame Goton Rehou
+qui rendait les derniers devoirs à son vieil ami.
+
+Didier se découvrit et continua de marcher. Au bruit des éperons,
+la femme de charge tourna la tête. Elle n'avait point encore
+aperçu le capitaine, et sa vue lui causa une émotion dont la cause
+restait pour elle un mystère.
+
+Didier s'arrêta près du lit; il considéra longtemps en silence les
+traits de Jude auxquels la mort n'avait pu enlever leur expression
+de fermeté intrépide.
+
+--Pauvre Jude! pensa-t-il tout haut, car il avait oublié déjà la
+présence de la vieille femme. Dieu n'a point permis qu'il arrivât
+au but si ardemment souhaité. Il est mort avant d'avoir retrouvé
+le fils de son maître. Il est mort un jour trop tôt.
+
+La vieille Goton Rehou se prit à trembler.
+
+--Monsieur, monsieur, dit-elle; mes yeux sont chargés de
+vieillesse et il y a vingt ans que je n'ai vu Georges Treml, mais
+au nom de Dieu, qui êtes-vous?
+
+On entendit le marteau de la porte extérieure. Didier courut à la
+fenêtre et aperçut Vaunoy qui entrait dans la cour.
+
+--Qui êtes-vous? répéta Goton en joignant les mains.
+
+--Vous vous souvenez donc aussi de Treml? demanda le capitaine.
+
+--Si je m'en souviens! béni Jésus!
+
+--Eh bien! dame, suivez-moi; vous entendrez le maître de La
+Tremlays me donner le nom qui m'appartient.
+
+Didier quitta la chambre, traversa le corridor à grands pas et se
+rendit au salon où Vaunoy venait d'entrer. La vieille Goton le
+suivit de loin.
+
+Au salon se trouvaient Mlle Olive de Vaunoy, M. de Béchameil et
+l'officier des sergents de Rennes.
+
+Celui-ci aborda brusquement Didier:
+
+--Capitaine, dit-il, hier soir, pendant le souper, vous vous êtes
+endormi. Ce n'est pas naturel. Pendant votre sommeil, on a pillé
+le château. Je me suis trouvé enfermé dans ma chambre; nos gens se
+sont vus parqués dans une grange barricadée, que pensez-vous de
+cela, s'il vous plaît?
+
+--Il faut demander cela au maître de céans, répliqua Didier en
+allant vers M. de Vaunoy.
+
+Celui-ci se munit de son plus doucereux sourire.
+
+--Saint-Dieu! mon jeune ami, s'écria-t-il en ouvrant les bras et
+en faisant la moitié du chemin, je viens d'apprendre des choses
+qui me transportent de joie. La Bretagne retrouve en vous un de
+ses plus vieux noms, et moi, le fils d'un excellent cousin.
+Embrassons-nous, mon jeune parent... Monsieur de Béchameil et
+mademoiselle ma soeur, et vous tous ici présents, sachez que le
+vrai nom de ce cher capitaine est Georges Treml...
+
+--De La Tremlays, seigneur de Bouëxis-en-Forêt, ajouta Georges
+lui-même.
+
+La vieille Goton qui arrivait au seuil s'appuya contre la
+muraille. Ses jambes, coupées par l'émotion, lui refusaient
+service.
+
+--Je l'avais deviné! murmura-t-elle en essuyant une larme du
+revers de sa main ridée. Oh! que c'est bien ainsi que j'espérais
+le revoir! beau, fort, l'épée au côté, la mine haute et fière,
+comme il convient à un Breton de bon sang!
+
+Mlle Olive joua de l'éventail. M. de Béchameil ouvrit de grands
+yeux.
+
+--Peste! pensa-t-il, ce n'est pas un mendiant, après tout.
+
+--Tels étaient, en effet, les noms et titres de Nicolas Treml,
+votre aïeul vénéré, mon jeune ami, reprit Vaunoy, répondant aux
+derniers mots du capitaine.
+
+--Et tels seront aussi les miens, monsieur, prononça Georges avec
+fermeté.
+
+--Bien dit! pensa Goton Rehou, qui admirait chaque mot, chaque
+geste de son jeune maître.
+
+--Monsieur mon cousin, repartit Vaunoy en mettant de côté son
+patelin sourire, je crois que vous vous faites une idée fausse de
+votre position nouvelle.
+
+--Ne suis-je pas l'héritier de mon aïeul?
+
+--Si fait, mais...
+
+--Mais quoi? demanda Georges avec impatience.
+
+--Mais quoi! répéta en aparté la vieille Goton triomphante.
+
+Il n'y eut pas jusqu'à M. l'intendant royal, qui, persuadé du bon
+droit du capitaine, ne se dît _in petto_:
+
+--Mais quoi?
+
+Hervé de Vaunoy reprit son sourire.
+
+--Mon jeune ami, dit-il, l'emportement nuit parfois et ne sert
+jamais. À mon âge on ne parle pas à la légère. Croyez-moi:
+l'héritage de Nicolas Treml, dont Dieu puisse avoir l'âme loyale
+en son paradis, ne vous fera pas bien riche.
+
+Le capitaine sentit le rouge de l'indignation lui monter au
+visage. Il s'approcha de manière à n'être entendu que de Vaunoy.
+
+--Il y a sous votre toit, dit-il d'une voix contenue et que la
+colère faisait trembler, une personne que je respecte autant que
+je vous méprise. Rendez grâce à Dieu de posséder une pareille
+égide, monsieur!
+
+--Que ne parlez-vous haut, monsieur mon cousin? demanda Vaunoy
+qui fit appel à toute son effronterie.
+
+--Misérable! poursuivit Georges sans élever la voix, je pourrais
+vous livrer à la justice, car vous êtes trois fois assassin. Un
+ange vous protège, mais vous êtes ici chez moi, je vous ferai
+chasser, du moins, par les soldats sous mes ordres.
+
+Vaunoy fit un salut ironique.
+
+--Mademoiselle ma soeur, dit-il, et vous, monsieur l'intendant,
+veuillez excuser notre entretien secret. Je vais, du reste, vous
+mettre au fait. Mon jeune cousin, pour premier acte de bonne
+parenté, me menace de me faire chasser de chez moi par les soldats
+de Sa Majesté.
+
+--En vérité! répliqua Béchameil, il a donc droit?...
+
+--Est-il possible! dit Mlle Olive, lui qui était si aimable hier
+soir!
+
+--Il n'y a point entre nous de bonne parenté, monsieur, reprit
+Didier en faisant effort pour concentrer sa colère au-dedans de
+lui-même; je vous menace, en effet, de vous chasser, mais non pas
+de votre maison, car ce château est ma propriété.
+
+--Pour ça, tu peux en faire serment, mon enfant chéri! murmura la
+dame Goton Rehou.
+
+--Oui-da! s'écria Vaunoy en ricanant; vous croyez cela? Eh bien,
+mon jeune cousin, permettez que je m'absente une minute; le temps
+d'aller jusqu'à mon cabinet, et je reviendrai vous apprendre une
+foule de choses que vous paraissez ignorer.
+
+Il sortit.
+
+Presque au même instant, la figure noircie du charbonnier Pelo
+Rouan se montra sur le seuil.
+
+Il tenait sous son bras un petit sac en toile noirâtre qui
+semblait renfermer un objet fort pesant. Tout le monde avait le
+dos tourné. La vieille Goton seule l'aperçut: elle fit un
+mouvement, mais Pelo Rouan mit un doigt sur sa bouche, et se
+glissa dans l'ombre projetée par l'un des hauts battants de la
+porte ouverte.
+
+M. de Vaunoy reparut bientôt, suivi de maître Alain. Il avait à la
+main un parchemin déplié.
+
+--Mon jeune ami, dit-il, je vous prie de m'excuser si je vous ai
+fait attendre. Veuillez prendre connaissance de cet écrit.
+
+Le capitaine prit le parchemin et lut.
+
+C'était l'acte de vente tracé tout entier de la main de Nicolas
+Treml et confié par ce dernier à Hervé de Vaunoy.
+
+--Monsieur, dit le capitaine après avoir lu, il y a en tout ceci
+quelque odieuse machination que je ne comprends pas. Comment vous,
+pauvre et nourri des bienfaits de mon aïeul, avez-vous pu acheter
+et payer son domaine?
+
+--L'économie! mon jeune ami, répondit Vaunoy en raillant; avec de
+l'économie et quelques tritures d'affaires, on accomplit des
+choses réellement surprenantes. Mais là n'est pas la question, et
+j'espère qu'il ne vous prendra plus la fantaisie de me menacer.
+Voyons! vous êtes jeune, vous êtes pauvre; votre aïeul et moi nous
+nous sommes rendu de bons services mutuellement; je ne demande pas
+mieux que d'oublier votre conduite. Voulez-vous que nous fassions
+la paix?
+
+--Jamais! s'écria Georges en repoussant la main qui lui était
+tendue.
+
+--C'en est trop! dit Vaunoy en se redressant, toute patience a un
+terme. Mademoiselle ma soeur et vous, monsieur l'intendant, vous
+êtes témoins que j'ai poussé la modération jusqu'à ses plus
+extrêmes limites. Je crois donc, à mon tour, pouvoir dire à ce
+jeune homme qui m'a outragé devant tous: sortez de chez moi,
+monsieur.
+
+--Béni Jésus! murmura la dame Goton, il va chasser mon pauvre
+petit Georges!
+
+Le capitaine se couvrit, lança au maître de La Tremlays un regard
+de dédain et se dirigea vers la porte.
+
+À moitié route, il se trouva face à face avec Pelo Rouan, qui le
+prit par la main et le ramena au milieu du salon.
+
+--Jean Blanc! dit le capitaine étonné.
+
+--Jean Blanc! répéta mentalement Vaunoy qui regarda attentivement
+le nouveau venu. Saint-Dieu! c'est lui en effet: le blanc sous le
+noir!
+
+Il se pencha et dit un mot à l'oreille du majordome qui venait
+d'entrer pour annoncer le déjeuner servi. Maître Alain sortit
+aussitôt.
+
+--Que venez-vous faire ici? ajouta Vaunoy en s'adressant au
+charbonnier.
+
+--Je viens faire justice, répondit Jean Blanc d'une voix grave;
+je viens, Hervé de Vaunoy, t'enlever le prix de vingt ans de
+fraude et de crimes.
+
+Vaunoy regarda du côté de la porte. Maître Alain ne revenait point
+encore.
+
+Jean Blanc continua.
+
+--Tu t'es prévalu d'un parchemin signé par Nicolas Treml; notre
+jeune seigneur va te répondre par un parchemin signé de toi.
+
+--Moi! j'ai signé comme quoi ce garçon est fils de son père!
+s'écria Vaunoy, voilà tout!
+
+--Voilà tout, répéta Jean Blanc, aujourd'hui: c'est vrai, mais
+avec ce que tu signas il y a vingt ans, cela suffira.
+
+Vaunoy changea de visage.
+
+Jean Blanc tira de son sac un petit coffret de fer chargé de
+rouille.
+
+Il le déposa sur le plancher, s'agenouilla auprès, et introduisit
+son couteau dans la fente de la charnière.
+
+La rouille avait rongé le métal, et le couvercle sauta presque
+sans effort.
+
+Le coffret contenait de l'or et un parchemin que Vaunoy reconnut
+sans doute, car il se précipita pour le saisir.
+
+Georges Treml le repoussa rudement. Ce fut lui qui prit l'acte des
+mains de Jean Blanc.
+
+--Je savais bien! s'écria-t-il après avoir lu: je savais bien
+qu'il y avait fraude et mensonge! Voici une déclaration signée de
+vous, monsieur, qui porte que tout descendant de Treml pourra
+racheter le domaine, moyennant cent mille livres tournois.
+
+--Et voici les cent mille livres, ajouta Jean Blanc en frappant
+sur le coffret.
+
+Vaunoy était muet de rage.
+
+L'officier rennais, Mlle Olive et Béchameil s'étonnaient
+grandement, et ce dernier concevait un vague espoir de recouvrer
+ses cinq cent mille livres.
+
+Quant à la vieille femme de charge, elle s'émerveillait et
+promettait en son coeur une neuvaine à Notre-Dame de Mi-Forêt.
+
+À ce moment, maître Alain reparut à la porte du salon. Il était
+suivi des domestique du château, armés jusqu'aux dents, et des
+sergents de Rennes. L'oeil d'Hervé de Vaunoy étincela.
+
+--Gardez toutes les issues! s'écria-t-il. Je promets dix louis
+d'or à qui mettra le premier la main sur ce brigand!
+
+Il désignait Jean Blanc du doigt.
+
+--Cet acte est contre moi, reprit-il; je suis dépouillé, pillé.
+Mais, Saint-Dieu! je serai vengé! Regardez bien cet homme,
+monsieur de Béchameil; cette nuit, cinq cent mille livres vous ont
+été enlevées; le capitaine n'a pas su les défendre, ou plutôt il
+les a livrées, et sans doute l'argent que voici (il montrait le
+coffret), est le prix de sa trahison!
+
+--Infâme! balbutia Georges, mis hors de garde par cette
+incroyable audace.
+
+M. de Béchameil était tout oreilles, et l'officier rennais
+semblait à demi convaincu.
+
+--As-tu bien le courage de nier, Georges Treml? poursuivit
+Vaunoy; cet homme qui vient à ton secours n'est-il pas le même qui
+cette nuit, a dirigé l'attaque?
+
+--Si j'avais su cela, grommela Goton, du diable si j'aurais fait
+le coup de fusil contre lui!
+
+--Cet homme qui t'apporte ta part du vol, reprit encore Vaunoy,
+n'est-il pas de ceux dont le nom est une condamnation? En avant
+bons serviteurs du roi! emparez-vous du chef des Loups.
+
+--Le Loup blanc? s'écrièrent ensemble Béchameil, Mlle Olive, les
+soldats et les domestiques.
+
+Ces derniers, en même temps, firent prudemment un mouvement de
+retraite.
+
+Les soldats s'avancèrent et entourèrent Jean Blanc.
+
+--Saisissez-le! s'écria Béchameil. Ah! brigand détestable! tu vas
+me rendre mes cinq cent mille livres!
+
+Mlle Olive, au seul nom du Loup blanc, s'était hâtée de tomber en
+pâmoison.
+
+Georges Treml avait tiré son épée, résolu à défendre l'homme qui
+l'avait servi si puissamment et qui était le père de Marie.
+
+Mais il n'eut pas besoin de faire usage de son arme. Au moment où
+les sergents, rétrécissant leur cercle allaient mettre la main sur
+le roi des Loups, celui-ci ramassa sous lui ses longues jambes et
+fit un bond extraordinaire qui le porta par-dessus la ligne des
+assaillants, jusqu'à l'une des fenêtres du salon.
+
+Les soldats hésitèrent, stupéfaits.
+
+Jean Blanc se mit debout sur l'appui de la fenêtre.
+
+--Quoi que tu fasses, Hervé de Vaunoy, dit-il, tu es vaincu. Tu
+n'auras pas même la vengeance!
+
+--Feu! feu! Mais tirez donc! hurla Vaunoy qui arracha le mousquet
+de l'un des soldats et mit Jean Blanc en joue.
+
+Georges, d'un coup de son épée, détourna le canon, et la balle
+alla se loger dans le lambris.
+
+--Nous nous rencontrerons encore une fois, Hervé de Vaunoy,
+reprit l'albinos sans s'émouvoir; ce sera la dernière, et tous nos
+comptes seront réglés!
+
+Il sauta dans la cour à ces mots, puis on le vit franchir la
+muraille extérieure avec la prodigieuse agilité qui lui était
+propre.
+
+--Feu! feu! répéta Vaunoy, qui tomba épuisé sur un siège.
+
+Les soldats firent une décharge. Ce fut du bruit et de la fumée.
+
+L'accusation dirigée contre le jeune héritier de Treml ne pouvait
+se soutenir. Vaunoy lui-même n'essaya plus de combattre.
+
+Il avait joué sa suprême partie, il avait perdu. Il se résigna au
+moins en apparence.
+
+M. de Béchameil, marquis de Nointel, supporta la perte des cinq
+cent mille livres, ce dont le lecteur ne doit point s'affliger
+outre mesure, attendu que cet intendant royal en retrouvait deux
+fois autant, chaque année, dans la poche du roi.
+
+Georges Treml, en devenant breton, ne put perdre les sentiments
+d'affection et de respect qu'il croyait devoir à son souverain. Il
+ne fit point d'opposition à la cour de Paris; mais il aida les
+pauvres gens à payer l'impôt et protégea leur travail.
+
+Ce sont des coeurs mauvais, intéressés à mal faire, ceux qui
+déclarent impossible la réconciliation entre le pauvre et le
+riche.
+
+Deux ou trois ans s'étaient à peine écoulés depuis les événements
+qui précèdent qu'il n'y avait plus de traces de _Loups_ sous le
+couvert. En revanche, on voyait souvent des troupes de bonnes gens
+agenouillées au pied de la croix de Mi-Forêt. Ces bonnes gens
+remerciaient Notre-Dame qui leur avait rendu un fils de Treml,
+c'est-à-dire un protecteur puissant et un bienfaiteur infatigable.
+
+Georges Treml de La Tremlays n'oublia pas qu'il avait été durant
+vingt ans Didier tout court.
+
+Grand seigneur par le sang, mais soldat de fortune, il crut avoir
+le droit de consulter uniquement son coeur dans le choix d'une
+compagne.
+
+Certes, il lui était permis de penser que son union ne souffrirait
+point d'obstacles. Néanmoins il s'en rencontra un, et des plus
+sérieux: Jean Blanc refusa péremptoirement la main de sa fille à
+son jeune seigneur.
+
+Et ce n'était point un jeu. Jamais millionnaire repoussant un
+gendre indigent, jamais duc et pair déclinant l'alliance d'un
+poète ne furent plus difficiles à fléchir que le pauvre albinos.
+
+Il avait, lui aussi, ses idées d'honneur, inflexibles, rigides et
+plus fières à coup sûr que les préjugés réunis de toute la
+noblesse de Bretagne.
+
+Didier ordonna et pria tour à tour, et longtemps en vain: mais un
+jour il eut la bonne inspiration de jurer devant Dieu et sur sa
+foi de gentilhomme breton qu'il n'aurait point d'autre femme que
+Marie.
+
+Jean Blanc fut vaincu et céda: il fallait que Treml eût des
+héritiers.
+
+Ce fut un beau jour que celui où Marie passa le seuil du bon
+château de La Tremlays. Le calme et la joie y entrèrent avec elle
+pour n'en plus sortir.
+
+Elle n'apportait point d'écusson pour écarteler celui de Treml;
+mais à tout prendre, il y avait assez d'armoiries diverses sous
+les austères portraits des vieux maîtres de La Tremlays; aucune
+pièce héraldique n'y faisait défaut.
+
+En revanche, d'ailleurs, parmi toutes les châtelaines qui
+respiraient sur la toile depuis des siècles le parfum de leurs
+bouquets toujours frais, pas une n'aurait pu disputer à la pauvre
+fille de la forêt le prix de la beauté, ni celui de la bonté.
+
+À raison ou à tort, le capitaine comptait cela pour quelque chose.
+
+Bien longtemps après, lorsque les enfants de Georges et de Marie
+couraient dans les taillis, guidés par la vieille Goton Rehou, il
+y avait au couvent de Saint-Aubin-du-Cormier une religieuse du nom
+de soeur Alix qui les guettait parfois au passage et les
+embrassait en souriant.
+
+Car voici encore une erreur qui court les livres: on dit que les
+bien-aimées de l'époux Jésus perdent le sourire, c'est mentir.
+Elles aiment ardemment, donc elles sont heureuses--d'un bonheur
+qui va au-delà de la mort!
+
+Quant à Hervé de Vaunoy, voici ce qui advint six mois après la
+rentrée de Georges en l'héritage de ses pères.
+
+Vaunoy avait quitté La Tremlays pour se retirer à Rennes. Il fit
+demander à Georges la permission de prendre, dans le cabinet qu'il
+avait occupé au château, quelques objets à son usage.
+
+Georges s'empressa de faire droit à cette demande.
+
+Vaunoy vint escorté de plusieurs hommes. Son cabinet était celui
+qui avait servi de retraite à Nicolas Treml et renfermait cette
+armoire où le vieux Breton, partant pour son dernier voyage, avait
+puisé les cent mille livres dont il a été souvent question dans ce
+récit.
+
+Cette armoire contenait encore de fortes sommes, laissées par
+Nicolas Treml, et d'autres fruits des épargnes de Vaunoy, qui
+chargé de ces richesses, reprit le chemin de Rennes.
+
+Mais ses valets arrivèrent à la ville sans lui et racontèrent,
+effrayés, que sur la lisière de la forêt, un coup de fusil était
+parti au-dessus de leurs têtes, et que Hervé de Vaunoy, frappé
+d'une balle en pleine poitrine, avait vidé les arçons pour rester
+mort sur la mousse du chemin.
+
+--Nous avons dirigé nos regards vers l'endroit d'où était parti
+le coup, ajoutèrent les valets; la nuit se faisait; pourtant nous
+avons vu une forme blanche sauter de branche en branche, comme il
+n'est point raisonnable de penser qu'un être humain puisse le
+faire, puis disparaître au-dessus des plus hautes cimes des
+châtaigniers.
+
+Le lendemain, on trouva sur la mousse le cadavre d'Hervé de
+Vaunoy. Auprès de lui était à terre le vieux mousquet que Jean
+Blanc tenait de son père.
+
+
+
+ [1] Valet, - vaslet (vasselet).
+ [2] Gentilhomme, en ce sens, n'impliquait pas toujours
+idée de noblesse. Racine, Voltaire lui-même, ont été
+gentilshommes des rois de France.
+ [3] Nous citerons seulement un cadet de l'illustre et
+héroïque maison de Coëtlogon, qui fut injustement
+débouté sur l'instance de Béchameil.
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Le loup blanc, by Paul H.C. Féval
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE LOUP BLANC ***
+
+***** This file should be named 14702-8.txt or 14702-8.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ https://www.gutenberg.org/1/4/7/0/14702/
+
+This Etext was prepared by Ebooks libres et gratuits and
+is available at http://www.ebooksgratuits.com in Word format,
+Mobipocket Reader format, eReader format and Acrobat Reader format.
+
+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
+
+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
+copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
+protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
+
+
+
+*** START: FULL LICENSE ***
+
+THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
+PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
+
+To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
+distribution of electronic works, by using or distributing this work
+(or any other work associated in any way with the phrase "Project
+Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
+Gutenberg-tm License (available with this file or online at
+https://gutenberg.org/license).
+
+
+Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
+electronic works
+
+1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
+electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
+and accept all the terms of this license and intellectual property
+(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
+the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
+all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
+If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
+Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
+terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
+entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
+
+1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
+used on or associated in any way with an electronic work by people who
+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
+copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
+works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
+Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
+freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
+this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
+the work. You can easily comply with the terms of this agreement by
+keeping this work in the same format with its attached full Project
+Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.
+
+1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
+what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in
+a constant state of change. If you are outside the United States, check
+the laws of your country in addition to the terms of this agreement
+before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
+creating derivative works based on this work or any other Project
+Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning
+the copyright status of any work in any country outside the United
+States.
+
+1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:
+
+1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate
+access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
+whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
+phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
+Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
+copied or distributed:
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
+from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
+posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
+and distributed to anyone in the United States without paying any fees
+or charges. If you are redistributing or providing access to a work
+with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
+work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
+through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
+Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
+1.E.9.
+
+1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
+with the permission of the copyright holder, your use and distribution
+must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
+terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked
+to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
+permission of the copyright holder found at the beginning of this work.
+
+1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
+License terms from this work, or any files containing a part of this
+work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
+
+1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
+electronic work, or any part of this electronic work, without
+prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
+active links or immediate access to the full terms of the Project
+Gutenberg-tm License.
+
+1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
+compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
+word processing or hypertext form. However, if you provide access to or
+distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
+"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
+posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
+you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
+copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
+request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
+form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
+License as specified in paragraph 1.E.1.
+
+1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
+performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
+unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
+
+1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
+access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
+that
+
+- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
+ the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
+ owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
+ Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
+ must be paid within 60 days following each date on which you
+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
+- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
+ does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
+ License. You must require such a user to return or
+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
+ Project Gutenberg-tm works.
+
+- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
+
+1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
+effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
+public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
+collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
+works, and the medium on which they may be stored, may contain
+"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
+corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
+property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
+computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
+your equipment.
+
+1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
+of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
+Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
+Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
+liability to you for damages, costs and expenses, including legal
+fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
+LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
+PROVIDED IN PARAGRAPH F3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
+TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
+LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
+INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
+DAMAGE.
+
+1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
+defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
+receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
+written explanation to the person you received the work from. If you
+received the work on a physical medium, you must return the medium with
+your written explanation. The person or entity that provided you with
+the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
+refund. If you received the work electronically, the person or entity
+providing it to you may choose to give you a second opportunity to
+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
+providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
diff --git a/old/14702-8.zip b/old/14702-8.zip
new file mode 100644
index 0000000..b251ea5
--- /dev/null
+++ b/old/14702-8.zip
Binary files differ
diff --git a/old/14702-r.rtf b/old/14702-r.rtf
new file mode 100644
index 0000000..a539ed5
--- /dev/null
+++ b/old/14702-r.rtf
@@ -0,0 +1,7413 @@
+{\rtf1\ansi\ansicpg1252\uc1 \deff40\deflang1033\deflangfe1033{\fonttbl{\f0\froman\fcharset0\fprq2{\*\panose 02020603050405020304}Times New Roman;}{\f1\fswiss\fcharset0\fprq2{\*\panose 020b0604020202020204}Arial;}
+{\f2\fmodern\fcharset0\fprq1{\*\panose 02070309020205020404}Courier New;}{\f3\froman\fcharset2\fprq2{\*\panose 05050102010706020507}Symbol;}{\f4\froman\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Times;}
+{\f5\fswiss\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Helvetica;}{\f6\fmodern\fcharset0\fprq1{\*\panose 00000000000000000000}Courier;}{\f7\fswiss\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Geneva;}
+{\f8\froman\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Tms Rmn;}{\f9\fswiss\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Helv;}{\f10\froman\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}MS Serif;}
+{\f11\fswiss\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}MS Sans Serif;}{\f12\froman\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}New York;}{\f13\fswiss\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}System;}
+{\f14\fnil\fcharset2\fprq2{\*\panose 05000000000000000000}Wingdings;}{\f15\fswiss\fcharset0\fprq2{\*\panose 020b0604030504040204}Tahoma;}{\f16\froman\fcharset128\fprq1{\*\panose 00000000000000000000}MS Mincho{\*\falt ?l?r ??\'81fc};}
+{\f17\fnil\fcharset129\fprq1{\*\panose 00000000000000000000}Batang{\*\falt \'a1\'a7IoUAA};}{\f18\fnil\fcharset134\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}SimSun{\*\falt ???\'a1\'ec??};}
+{\f19\fnil\fcharset136\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}PMingLiU{\*\falt !Ps2OcuAe};}{\f20\fmodern\fcharset128\fprq1{\*\panose 00000000000000000000}MS Gothic{\*\falt ?l?r ?S?V?b?N};}
+{\f21\fmodern\fcharset129\fprq1{\*\panose 00000000000000000000}Dotum{\*\falt \'a2\'aeIi\'a2\'aeE\'a2\'ae\'a9\'ad\'a2\'aeE?o};}{\f22\fmodern\fcharset134\fprq1{\*\panose 00000000000000000000}SimHei{\*\falt o?\'a1\'ec2?\'a1\'ec??};}
+{\f23\fmodern\fcharset136\fprq1{\*\panose 00000000000000000000}MingLiU{\*\falt 2OcuAe};}{\f24\froman\fcharset128\fprq1{\*\panose 00000000000000000000}Mincho{\*\falt ??\'81fc};}
+{\f25\froman\fcharset129\fprq1{\*\panose 00000000000000000000}Gulim{\*\falt \'a1\'cb\'a2\'e7\'a1\'a7u\'a2\'ae\'a1\'d7u\'a2\'aeE\'a2\'ae\'a9\'ad\'a1\'a7I\'a2\'aeA};}
+{\f26\froman\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Century{\*\falt Lucida Bright};}{\f27\froman\fcharset222\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Angsana New;}{\f28\froman\fcharset222\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Cordia New;}
+{\f29\fnil\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Mangal;}{\f30\fnil\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Latha;}{\f31\froman\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Sylfaen;}
+{\f32\froman\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Vrinda;}{\f33\fnil\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Raavi;}{\f34\fnil\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Shruti;}
+{\f35\froman\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Sendnya;}{\f36\fnil\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Gautami;}{\f37\fnil\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Tunga;}
+{\f38\fscript\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Estrangelo Edessa;}{\f39\froman\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Arial Unicode MS;}{\f40\froman\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Georgia;}
+{\f41\fnil\fcharset2\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Marlett;}{\f42\fmodern\fcharset0\fprq1{\*\panose 020b0609040504020204}Lucida Console;}{\f43\fswiss\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Lucida Sans Unicode;}
+{\f44\fswiss\fcharset0\fprq2{\*\panose 020b0604030504040204}Verdana;}{\f45\fswiss\fcharset0\fprq2{\*\panose 020b0a04020102020204}Arial Black;}{\f46\fscript\fcharset0\fprq2{\*\panose 030f0702030302020204}Comic Sans MS;}
+{\f47\fswiss\fcharset0\fprq2{\*\panose 020b0806030902050204}Impact;}{\f48\fswiss\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Franklin Gothic Medium;}{\f49\froman\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Palatino Linotype;}
+{\f50\fswiss\fcharset0\fprq2{\*\panose 020b0603020202020204}Trebuchet MS;}{\f51\froman\fcharset2\fprq2{\*\panose 05030102010509060703}Webdings;}{\f52\fnil\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}MV Boli;}
+{\f53\fswiss\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Microsoft Sans Serif;}{\f54\fdecor\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Algerian;}{\f55\froman\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Baskerville Old Face;}
+{\f56\fdecor\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Bauhaus 93;}{\f57\froman\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Bell MT;}{\f58\fswiss\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Berlin Sans FB;}
+{\f59\froman\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Bernard MT Condensed;}{\f60\froman\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Bodoni MT Poster Compressed;}{\f61\froman\fcharset0\fprq2{\*\panose 02040602050305030304}Book Antiqua;}
+{\f62\fswiss\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Britannic Bold;}{\f63\fdecor\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Broadway;}{\f64\fscript\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Brush Script MT;}
+{\f65\froman\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Californian FB;}{\f66\froman\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Centaur;}{\f67\fswiss\fcharset0\fprq2{\*\panose 020b0502020202020204}Century Gothic;}
+{\f68\fdecor\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Chiller;}{\f69\fdecor\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Colonna MT;}{\f70\froman\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Cooper Black;}
+{\f71\froman\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Footlight MT Light;}{\f72\fscript\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Freestyle Script;}{\f73\fdecor\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Harlow Solid Italic;}
+{\f74\fdecor\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Harrington;}{\f75\froman\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}High Tower Text;}{\f76\fdecor\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Jokerman;}
+{\f77\fdecor\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Juice ITC;}{\f78\fscript\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Kristen ITC;}{\f79\fscript\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Kunstler Script;}
+{\f80\froman\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Lucida Bright;}{\f81\fscript\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Lucida Calligraphy;}{\f82\froman\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Lucida Fax;}
+{\f83\fscript\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Lucida Handwriting;}{\f84\fnil\fcharset2\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}MS Outlook;}{\f85\fdecor\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Magneto;}
+{\f86\fscript\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Matura MT Script Capitals;}{\f87\fscript\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Mistral;}{\f88\froman\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Modern No. 20;}
+{\f89\fscript\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Monotype Corsiva;}{\f90\fdecor\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Niagara Engraved;}{\f91\fdecor\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Niagara Solid;}
+{\f92\fscript\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Old English Text MT;}{\f93\fdecor\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Onyx;}{\f94\fscript\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Parchment;}
+{\f95\fdecor\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Playbill;}{\f96\froman\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Poor Richard;}{\f97\fdecor\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Ravie;}
+{\f98\fscript\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Informal Roman;}{\f99\fdecor\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Showcard Gothic;}{\f100\fdecor\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Snap ITC;}
+{\f101\fdecor\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Stencil;}{\f102\fdecor\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Tempus Sans ITC;}{\f103\fscript\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Viner Hand ITC;}
+{\f104\fscript\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Vivaldi;}{\f105\fscript\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Vladimir Script;}{\f106\froman\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Wide Latin;}
+{\f107\froman\fcharset2\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Wingdings 2;}{\f108\froman\fcharset2\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Wingdings 3;}{\f109\fswiss\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Berlin Sans FB Demi;}
+{\f110\fnil\fcharset2\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Bookshelf Symbol 7;}{\f111\fswiss\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}MS Reference Sans Serif;}{\f112\fnil\fcharset2\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}MS Reference Specialty;}
+{\f113\fswiss\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Antidote;}{\f114\fnil\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Maynard;}{\f115\fnil\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Maynard Accents;}
+{\f116\fnil\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Maynard Symbols;}{\f117\fnil\fcharset2\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}ZapfDingbats BT;}{\f118\fswiss\fcharset2\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}News Gothic MT Alt 5;}
+{\f119\fswiss\fcharset2\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}News Gothic MT Alt 4;}{\f120\fswiss\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}News Gothic MT;}{\f121\fswiss\fcharset2\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}News Gothic MT Alt 1;}
+{\f122\fswiss\fcharset2\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}News Gothic MT Alt 6;}{\f123\fnil\fcharset2\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}News Gothic MT Alt 3;}{\f124\fswiss\fcharset2\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}News Gothic MT Alt 2;}
+{\f125\fnil\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}ScriptKleio;}{\f126\fswiss\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Bookshelf Symbol 1;}{\f127\froman\fcharset2\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Bookshelf Symbol 3;}
+{\f128\fswiss\fcharset2\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Bookshelf Symbol 4;}{\f129\fnil\fcharset2\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Bookshelf Symbol 5;}{\f130\fnil\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Larousse1;}
+{\f131\fnil\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Larousse2;}{\f132\fmodern\fcharset0\fprq1{\*\panose 00000000000000000000}Bitstream Vera Sans Mono;}{\f133\fswiss\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Bitstream Vera Sans;}
+{\f134\froman\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Bitstream Vera Serif;}{\f135\fnil\fcharset2\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}OpenSymbol;}{\f136\fmodern\fcharset0\fprq1{\*\panose 00000000000000000000}TeleText;}
+{\f137\fmodern\fcharset0\fprq1{\*\panose 00000000000000000000}TeleTextDH;}{\f138\fmodern\fcharset0\fprq1{\*\panose 00000000000000000000}TeleTextLineDraw;}{\f139\fmodern\fcharset0\fprq1{\*\panose 00000000000000000000}TeleTextLineDrawDH;}
+{\f140\fswiss\fcharset2\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}EU Acute;}{\f141\fswiss\fcharset2\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}EU Arrow;}{\f142\fswiss\fcharset2\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}EU Caron;}
+{\f143\fswiss\fcharset2\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}EU Dodot;}{\f144\fswiss\fcharset2\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}EU Domacr;}{\f145\fswiss\fcharset2\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}EU Index;}
+{\f146\fswiss\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}EU Normal;}{\f147\fswiss\fcharset2\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}EU Updot;}{\f148\fswiss\fcharset2\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}EU Upmacr;}
+{\f149\froman\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Euclid;}{\f150\froman\fcharset2\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Euclid Extra;}{\f151\fscript\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Euclid Fraktur;}
+{\f152\froman\fcharset2\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Euclid Math One;}{\f153\froman\fcharset2\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Euclid Math Two;}{\f154\froman\fcharset2\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Euclid Symbol;}
+{\f155\fnil\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}F0021;}{\f156\fnil\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}F3210;}{\f157\fnil\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}F3211;}
+{\f158\fnil\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}F0019;}{\f159\fnil\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}ZWAdobeF;}{\f160\fnil\fcharset0\fprq2{\*\panose 02000503000000000000}Dingbats;}
+{\f161\fnil\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Palace Script MT;}{\f162\fnil\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Greek Old Face{\*\falt Times New Roman};}
+{\f163\fmodern\fcharset0\fprq1{\*\panose 00000000000000000000}LettrGoth12 BT{\*\falt Lucida Console};}{\f164\fswiss\fcharset163\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Microsoft Sans Serif (Vietnames;}
+{\f165\fswiss\fcharset163\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}MS Reference Sans Serif (Vietna;}{\f166\froman\fcharset0\fprq0{\*\panose 00000000000000000000}Times New Roman PS;}
+{\f167\froman\fcharset0\fprq2{\*\panose 02020404030301010803}Garamond{\*\falt Times New Roman};}{\f168\froman\fcharset128\fprq1{\*\panose 00000000000000000000}@MS Mincho;}
+{\f169\froman\fcharset177\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Times New Roman (Hebrew);}{\f170\froman\fcharset178\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Times New Roman (Arabic);}
+{\f171\froman\fcharset163\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Times New Roman (Vietnamese);}{\f172\fswiss\fcharset177\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Arial (Hebrew);}{\f173\fswiss\fcharset178\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Arial (Arabic);}
+{\f174\fswiss\fcharset163\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Arial (Vietnamese);}{\f175\fmodern\fcharset177\fprq1{\*\panose 00000000000000000000}Courier New (Hebrew);}{\f176\fmodern\fcharset178\fprq1{\*\panose 00000000000000000000}Courier New (Arabic);}
+{\f177\fmodern\fcharset163\fprq1{\*\panose 00000000000000000000}Courier New (Vietnamese);}{\f178\froman\fcharset238\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Sylfaen CE;}{\f179\froman\fcharset204\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Sylfaen Cyr;}
+{\f180\froman\fcharset161\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Sylfaen Greek;}{\f181\froman\fcharset162\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Sylfaen Tur;}{\f182\froman\fcharset186\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Sylfaen Baltic;}
+{\f183\froman\fcharset238\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Georgia CE;}{\f184\froman\fcharset204\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Georgia Cyr;}{\f185\froman\fcharset161\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Georgia Greek{\*\falt Times New Roman};}
+{\f186\froman\fcharset162\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Georgia Tur;}{\f187\froman\fcharset186\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Georgia Baltic;}{\f188\fswiss\fcharset177\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Tahoma (Hebrew);}
+{\f189\fswiss\fcharset178\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Tahoma (Arabic);}{\f190\fswiss\fcharset163\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Tahoma (Vietnamese);}{\f191\fswiss\fcharset222\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Tahoma (Thai);}
+{\f192\fswiss\fcharset238\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Lucida Sans Unicode CE;}{\f193\fswiss\fcharset204\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Lucida Sans Unicode Cyr;}
+{\f194\fswiss\fcharset161\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Lucida Sans Unicode Greek;}{\f195\fswiss\fcharset162\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Lucida Sans Unicode Tur;}
+{\f196\fswiss\fcharset177\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Lucida Sans Unicode (Hebrew);}{\f197\fswiss\fcharset163\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Verdana (Vietnamese);}
+{\f198\fswiss\fcharset238\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Franklin Gothic Medium CE;}{\f199\fswiss\fcharset204\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Franklin Gothic Medium Cyr;}
+{\f200\fswiss\fcharset161\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Franklin Gothic Medium Greek;}{\f201\fswiss\fcharset162\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Franklin Gothic Medium Tur;}
+{\f202\fswiss\fcharset186\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Franklin Gothic Medium Baltic;}{\f203\froman\fcharset238\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Palatino Linotype CE;}
+{\f204\froman\fcharset204\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Palatino Linotype Cyr;}{\f205\froman\fcharset161\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Palatino Linotype Greek;}
+{\f206\froman\fcharset162\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Palatino Linotype Tur;}{\f207\froman\fcharset186\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Palatino Linotype Baltic;}
+{\f208\froman\fcharset163\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Palatino Linotype (Vietnamese);}{\f209\fswiss\fcharset204\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Trebuchet MS Cyr;}
+{\f210\fswiss\fcharset161\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Trebuchet MS Greek;}{\f211\fswiss\fcharset186\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Trebuchet MS Baltic;}{\f212\fswiss\fcharset238\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Microsoft Sans Serif CE;}
+{\f213\fswiss\fcharset204\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Microsoft Sans Serif Cyr;}{\f214\fswiss\fcharset161\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Microsoft Sans Serif Greek;}
+{\f215\fswiss\fcharset162\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Microsoft Sans Serif Tur;}{\f216\fswiss\fcharset177\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Microsoft Sans Serif (Hebrew);}
+{\f217\fswiss\fcharset178\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Microsoft Sans Serif (Arabic);}{\f218\fswiss\fcharset186\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Microsoft Sans Serif Baltic;}
+{\f219\fswiss\fcharset222\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Microsoft Sans Serif (Thai);}{\f220\froman\fcharset162\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Bodoni MT Poster Compressed Tur;}
+{\f221\froman\fcharset238\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Book Antiqua CE;}{\f222\froman\fcharset204\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Book Antiqua Cyr;}{\f223\froman\fcharset161\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Book Antiqua Greek;}
+{\f224\froman\fcharset162\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Book Antiqua Tur;}{\f225\froman\fcharset186\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Book Antiqua Baltic;}{\f226\fswiss\fcharset238\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Century Gothic CE;}
+{\f227\fswiss\fcharset204\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Century Gothic Cyr;}{\f228\fswiss\fcharset161\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Century Gothic Greek;}{\f229\fswiss\fcharset162\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Century Gothic Tur;}
+{\f230\fswiss\fcharset186\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Century Gothic Baltic;}{\f231\fscript\fcharset238\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Mistral CE;}{\f232\fscript\fcharset204\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Mistral Cyr;}
+{\f233\fscript\fcharset161\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Mistral Greek;}{\f234\fscript\fcharset162\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Mistral Tur;}{\f235\fscript\fcharset186\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Mistral Baltic;}
+{\f236\fscript\fcharset238\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Monotype Corsiva CE;}{\f237\fscript\fcharset204\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Monotype Corsiva Cyr;}
+{\f238\fscript\fcharset161\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Monotype Corsiva Greek;}{\f239\fscript\fcharset162\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Monotype Corsiva Tur;}
+{\f240\fscript\fcharset186\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Monotype Corsiva Baltic;}{\f241\fswiss\fcharset238\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}MS Reference Sans Serif CE;}
+{\f242\fswiss\fcharset204\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}MS Reference Sans Serif Cyr;}{\f243\fswiss\fcharset161\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}MS Reference Sans Serif Greek;}
+{\f244\fswiss\fcharset162\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}MS Reference Sans Serif Tur;}{\f245\fswiss\fcharset186\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}MS Reference Sans Serif Baltic;}
+{\f246\fswiss\fcharset238\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Antidote CE;}{\f247\fswiss\fcharset204\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Antidote Cyr;}{\f248\fswiss\fcharset161\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Antidote Greek;}
+{\f249\fswiss\fcharset162\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Antidote Tur;}{\f250\fswiss\fcharset177\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Antidote (Hebrew);}{\f251\fswiss\fcharset178\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Antidote (Arabic);}
+{\f252\fswiss\fcharset186\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Antidote Baltic;}{\f253\fswiss\fcharset163\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Antidote (Vietnamese);}
+{\f254\fmodern\fcharset238\fprq1{\*\panose 00000000000000000000}LettrGoth12 BT CE{\*\falt Lucida Console};}{\f255\fmodern\fcharset161\fprq1{\*\panose 00000000000000000000}LettrGoth12 BT Greek{\*\falt Lucida Console};}
+{\f256\fmodern\fcharset162\fprq1{\*\panose 00000000000000000000}LettrGoth12 BT Tur{\*\falt Lucida Console};}{\f257\fswiss\fcharset0\fprq2{\*\panose 020b0506020202030204}Arial Narrow;}
+{\f258\froman\fcharset0\fprq2{\*\panose 02050604050505020204}Bookman Old Style;}{\f259\fnil\fcharset2\fprq2{\*\panose 01010601010101010101}Monotype Sorts;}{\f260\fnil\fcharset2\fprq2{\*\panose 02000500000000000000}Tera Special;}
+{\f261\fswiss\fcharset0\fprq2{\*\panose 020b0706040902060204}Haettenschweiler;}{\f262\fmodern\fcharset0\fprq1{\*\panose 00000409000000000000}sshlinedraw;}{\f263\fdecor\fcharset0\fprq2{\*\panose 04020505051007020d02}Blackadder ITC;}
+{\f264\froman\fcharset0\fprq2{\*\panose 02020a06060301020303}Times New Roman MT Extra Bold;}{\f265\froman\fcharset0\fprq2{\*\panose 02040604050505020304}Century Schoolbook;}{\f266\fmodern\fcharset0\fprq1{\*\panose 020b0509020102020204}Letter Gothic MT;}
+{\f267\fnil\fcharset255\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Roman;}{\f268\fswiss\fcharset238\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Helvetica CE;}{\f269\fswiss\fcharset204\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Helvetica Cyr;}
+{\f270\fswiss\fcharset161\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Helvetica Greek;}{\f271\fswiss\fcharset162\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Helvetica Tur;}{\f272\fswiss\fcharset177\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Helvetica (Hebrew);}
+{\f273\fswiss\fcharset178\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Helvetica (Arabic);}{\f274\fswiss\fcharset186\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Helvetica Baltic;}{\f275\fswiss\fcharset163\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Helvetica (Vietnamese);}
+{\f276\fswiss\fcharset238\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}EU Normal CE;}{\f277\fswiss\fcharset162\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}EU Normal Tur;}{\f278\froman\fcharset161\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Euclid Symbol Greek;}
+{\f279\froman\fcharset238\fprq2 Times New Roman CE;}{\f280\froman\fcharset204\fprq2 Times New Roman Cyr;}{\f282\froman\fcharset161\fprq2 Times New Roman Greek;}{\f283\froman\fcharset162\fprq2 Times New Roman Tur;}
+{\f284\froman\fcharset186\fprq2 Times New Roman Baltic;}{\f285\fswiss\fcharset238\fprq2 Arial CE;}{\f286\fswiss\fcharset204\fprq2 Arial Cyr;}{\f288\fswiss\fcharset161\fprq2 Arial Greek;}{\f289\fswiss\fcharset162\fprq2 Arial Tur;}
+{\f290\fswiss\fcharset186\fprq2 Arial Baltic;}{\f291\fmodern\fcharset238\fprq1 Courier New CE;}{\f292\fmodern\fcharset204\fprq1 Courier New Cyr;}{\f294\fmodern\fcharset161\fprq1 Courier New Greek;}{\f295\fmodern\fcharset162\fprq1 Courier New Tur;}
+{\f296\fmodern\fcharset186\fprq1 Courier New Baltic;}{\f369\fswiss\fcharset238\fprq2 Tahoma CE;}{\f370\fswiss\fcharset204\fprq2 Tahoma Cyr;}{\f372\fswiss\fcharset161\fprq2 Tahoma Greek;}{\f373\fswiss\fcharset162\fprq2 Tahoma Tur;}
+{\f374\fswiss\fcharset186\fprq2 Tahoma Baltic;}{\f531\fmodern\fcharset238\fprq1 Lucida Console CE;}{\f532\fmodern\fcharset204\fprq1 Lucida Console Cyr;}{\f534\fmodern\fcharset161\fprq1 Lucida Console Greek;}
+{\f535\fmodern\fcharset162\fprq1 Lucida Console Tur;}{\f543\fswiss\fcharset238\fprq2 Verdana CE;}{\f544\fswiss\fcharset204\fprq2 Verdana Cyr;}{\f546\fswiss\fcharset161\fprq2 Verdana Greek;}{\f547\fswiss\fcharset162\fprq2 Verdana Tur;}
+{\f548\fswiss\fcharset186\fprq2 Verdana Baltic;}{\f549\fswiss\fcharset238\fprq2 Arial Black CE;}{\f550\fswiss\fcharset204\fprq2 Arial Black Cyr;}{\f552\fswiss\fcharset161\fprq2 Arial Black Greek;}{\f553\fswiss\fcharset162\fprq2 Arial Black Tur;}
+{\f554\fswiss\fcharset186\fprq2 Arial Black Baltic;}{\f555\fscript\fcharset238\fprq2 Comic Sans MS CE;}{\f556\fscript\fcharset204\fprq2 Comic Sans MS Cyr;}{\f558\fscript\fcharset161\fprq2 Comic Sans MS Greek;}
+{\f559\fscript\fcharset162\fprq2 Comic Sans MS Tur;}{\f560\fscript\fcharset186\fprq2 Comic Sans MS Baltic;}{\f561\fswiss\fcharset238\fprq2 Impact CE;}{\f562\fswiss\fcharset204\fprq2 Impact Cyr;}{\f564\fswiss\fcharset161\fprq2 Impact Greek;}
+{\f565\fswiss\fcharset162\fprq2 Impact Tur;}{\f566\fswiss\fcharset186\fprq2 Impact Baltic;}{\f579\fswiss\fcharset238\fprq2 Trebuchet MS CE;}{\f583\fswiss\fcharset162\fprq2 Trebuchet MS Tur;}{\f1205\froman\fcharset0\fprq2 Euclid Symbol;}
+{\f1281\froman\fcharset238\fprq2 Garamond CE{\*\falt Times New Roman};}{\f1282\froman\fcharset204\fprq2 Garamond Cyr{\*\falt Times New Roman};}{\f1284\froman\fcharset161\fprq2 Garamond Greek{\*\falt Times New Roman};}
+{\f1285\froman\fcharset162\fprq2 Garamond Tur{\*\falt Times New Roman};}{\f1286\froman\fcharset186\fprq2 Garamond Baltic{\*\falt Times New Roman};}{\f1821\fswiss\fcharset238\fprq2 Arial Narrow CE;}{\f1822\fswiss\fcharset204\fprq2 Arial Narrow Cyr;}
+{\f1824\fswiss\fcharset161\fprq2 Arial Narrow Greek;}{\f1825\fswiss\fcharset162\fprq2 Arial Narrow Tur;}{\f1826\fswiss\fcharset186\fprq2 Arial Narrow Baltic;}{\f1827\froman\fcharset238\fprq2 Bookman Old Style CE;}
+{\f1828\froman\fcharset204\fprq2 Bookman Old Style Cyr;}{\f1830\froman\fcharset161\fprq2 Bookman Old Style Greek;}{\f1831\froman\fcharset162\fprq2 Bookman Old Style Tur;}{\f1832\froman\fcharset186\fprq2 Bookman Old Style Baltic;}
+{\f1845\fswiss\fcharset238\fprq2 Haettenschweiler CE;}{\f1846\fswiss\fcharset204\fprq2 Haettenschweiler Cyr;}{\f1848\fswiss\fcharset161\fprq2 Haettenschweiler Greek;}{\f1849\fswiss\fcharset162\fprq2 Haettenschweiler Tur;}
+{\f1850\fswiss\fcharset186\fprq2 Haettenschweiler Baltic;}}{\colortbl;\red0\green0\blue0;\red0\green0\blue255;\red0\green255\blue255;\red0\green255\blue0;\red255\green0\blue255;\red255\green0\blue0;\red255\green255\blue0;\red255\green255\blue255;
+\red0\green0\blue128;\red0\green128\blue128;\red0\green128\blue0;\red128\green0\blue128;\red128\green0\blue0;\red128\green128\blue0;\red128\green128\blue128;\red192\green192\blue192;}{\stylesheet{\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright
+\f40\fs32\lang1036\cgrid \snext0 Normal;}{\s1\qc\sb600\sa480\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid \sbasedon0 \snext0 heading 1;}{\s2\qc\sb240\sa240\keepn\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright
+\b\f40\fs34\lang1036\cgrid \sbasedon0 \snext0 heading 2;}{\s3\qj\sb120\sa120\keepn\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel2\adjustright \b\i\f40\fs32\lang1036\cgrid \sbasedon0 \snext0 heading 3;}{\*\cs10 \additive Default Paragraph Font;}{\*\cs15 \additive
+\f40\ul\cf9 \sbasedon10 Hyperlink;}{\s16\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \cbpat9 \f15\fs32\lang1036\cgrid \sbasedon0 \snext16 Document Map;}{\s17\li284\ri284\sb240\sa240\nowidctlpar\widctlpar\tqr\tldot\tx9062\adjustright
+\f40\fs32\cf9\lang1024\cgrid \sbasedon0 \snext0 \sautoupd toc 1;}{\s18\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\tqc\tx4536\tqr\tx9072\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid \sbasedon0 \snext18 header;}{\s19\qj\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar
+\tqc\tx4536\tqr\tx9072\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid \sbasedon0 \snext19 footer;}{\*\cs20 \additive \sbasedon10 page number;}{\s21\qj\li567\ri284\sb120\sa120\nowidctlpar\widctlpar\tqr\tldot\tx9062\adjustright \f40\fs30\cf9\lang1024\cgrid
+\sbasedon0 \snext0 \sautoupd toc 2;}{\s22\qj\fi567\li482\sb60\sa60\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs28\cf9\lang1036\cgrid \sbasedon0 \snext0 \sautoupd toc 3;}{\s23\qj\fi567\li780\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright
+\f40\fs32\lang1036\cgrid \sbasedon0 \snext0 \sautoupd toc 4;}{\s24\qj\fi567\li1040\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid \sbasedon0 \snext0 \sautoupd toc 5;}{\s25\qj\fi567\li1300\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright
+\f40\fs32\lang1036\cgrid \sbasedon0 \snext0 \sautoupd toc 6;}{\s26\qj\fi567\li1560\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid \sbasedon0 \snext0 \sautoupd toc 7;}{\s27\qj\fi567\li1820\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright
+\f40\fs32\lang1036\cgrid \sbasedon0 \snext0 \sautoupd toc 8;}{\s28\qj\fi567\li2080\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid \sbasedon0 \snext0 \sautoupd toc 9;}{\s29\qc\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright
+\f1\fs32\lang1036\cgrid \sbasedon0 \snext29 Body Text 2;}{\*\cs30 \additive \b\fs36\super \sbasedon10 footnote reference;}{\s31\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs30\lang1036\cgrid \sbasedon0 \snext31 footnote text;}{
+\s32\qj\fi27\li540\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f5\fs20\cf1\lang1036\cgrid \sbasedon0 \snext32 Body Text Indent 3;}{\s33\qr\ri851\sa1200\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs44\lang1036\cgrid \sbasedon0 \snext33 Auteur;}{
+\s34\qr\li2268\ri851\sa1200\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \b\f40\fs60\lang1036\cgrid \sbasedon0 \snext34 Titre_livre;}{\s35\qr\li2268\ri851\sa1200\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs36\lang1036\cgrid \sbasedon0 \snext35 Sous_titre_livre;}{
+\s36\qj\li567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs30\lang1036\cgrid \sbasedon0 \snext36 A_propos_dispositions;}{\s37\qj\fi567\sb100\sa100\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid \sbasedon0 \snext37 Normal (Web);}{
+\s38\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f15\fs16\lang1036\cgrid \sbasedon0 \snext38 Balloon Text;}}{\*\listtable{\list\listtemplateid-846690100\listsimple{\listlevel\levelnfc0\leveljc0\levelfollow0\levelstartat1\levelspace0\levelindent0
+{\leveltext\'02\'00.;}{\levelnumbers\'01;}\fi-360\li1492\jclisttab\tx1492 }{\listname ;}\listid-132}{\list\listtemplateid1708152268\listsimple{\listlevel\levelnfc0\leveljc0\levelfollow0\levelstartat1\levelspace0\levelindent0{\leveltext
+\'02\'00.;}{\levelnumbers\'01;}\fi-360\li1209\jclisttab\tx1209 }{\listname ;}\listid-131}{\list\listtemplateid-746564926\listsimple{\listlevel\levelnfc0\leveljc0\levelfollow0\levelstartat1\levelspace0\levelindent0{\leveltext\'02\'00.;}{\levelnumbers\'01;}
+\fi-360\li926\jclisttab\tx926 }{\listname ;}\listid-130}{\list\listtemplateid364178348\listsimple{\listlevel\levelnfc0\leveljc0\levelfollow0\levelstartat1\levelspace0\levelindent0{\leveltext\'02\'00.;}{\levelnumbers\'01;}\fi-360\li643\jclisttab\tx643 }
+{\listname ;}\listid-129}{\list\listtemplateid421452170\listsimple{\listlevel\levelnfc23\leveljc0\levelfollow0\levelstartat1\levelspace0\levelindent0{\leveltext\'01\u-3913 ?;}{\levelnumbers;}\f3\fbias0 \fi-360\li1492\jclisttab\tx1492 }{\listname
+;}\listid-128}{\list\listtemplateid-1690517892\listsimple{\listlevel\levelnfc23\leveljc0\levelfollow0\levelstartat1\levelspace0\levelindent0{\leveltext\'01\u-3913 ?;}{\levelnumbers;}\f3\fbias0 \fi-360\li1209\jclisttab\tx1209 }{\listname ;}\listid-127}
+{\list\listtemplateid883315476\listsimple{\listlevel\levelnfc23\leveljc0\levelfollow0\levelstartat1\levelspace0\levelindent0{\leveltext\'01\u-3913 ?;}{\levelnumbers;}\f3\fbias0 \fi-360\li926\jclisttab\tx926 }{\listname ;}\listid-126}
+{\list\listtemplateid-2059135682\listsimple{\listlevel\levelnfc23\leveljc0\levelfollow0\levelstartat1\levelspace0\levelindent0{\leveltext\'01\u-3913 ?;}{\levelnumbers;}\f3\fbias0 \fi-360\li643\jclisttab\tx643 }{\listname ;}\listid-125}
+{\list\listtemplateid-36120362\listsimple{\listlevel\levelnfc0\leveljc0\levelfollow0\levelstartat1\levelspace0\levelindent0{\leveltext\'02\'00.;}{\levelnumbers\'01;}\fi-360\li360\jclisttab\tx360 }{\listname ;}\listid-120}{\list\listtemplateid-1001642388
+\listsimple{\listlevel\levelnfc23\leveljc0\levelfollow0\levelstartat1\levelspace0\levelindent0{\leveltext\'01\u-3913 ?;}{\levelnumbers;}\f3\fbias0 \fi-360\li360\jclisttab\tx360 }{\listname ;}\listid-119}{\list\listtemplateid2111318366{\listlevel
+\levelnfc23\leveljc0\levelfollow0\levelstartat1\levelspace0\levelindent0{\leveltext\'01\u-3913 ?;}{\levelnumbers;}\f3\fs20\fbias0 \fi-360\li720\jclisttab\tx720 }{\listlevel\levelnfc23\leveljc0\levelfollow0\levelstartat1\levelspace0\levelindent0{\leveltext
+\'01o;}{\levelnumbers;}\f2\fs20\fbias0 \fi-360\li1440\jclisttab\tx1440 }{\listlevel\levelnfc23\leveljc0\levelfollow0\levelstartat1\levelspace0\levelindent0{\leveltext\'01\u-3929 ?;}{\levelnumbers;}\f14\fs20\fbias0 \fi-360\li2160\jclisttab\tx2160 }
+{\listlevel\levelnfc23\leveljc0\levelfollow0\levelstartat1\levelspace0\levelindent0{\leveltext\'01\u-3929 ?;}{\levelnumbers;}\f14\fs20\fbias0 \fi-360\li2880\jclisttab\tx2880 }{\listlevel\levelnfc23\leveljc0\levelfollow0\levelstartat1\levelspace0
+\levelindent0{\leveltext\'01\u-3929 ?;}{\levelnumbers;}\f14\fs20\fbias0 \fi-360\li3600\jclisttab\tx3600 }{\listlevel\levelnfc23\leveljc0\levelfollow0\levelstartat1\levelspace0\levelindent0{\leveltext\'01\u-3929 ?;}{\levelnumbers;}\f14\fs20\fbias0
+\fi-360\li4320\jclisttab\tx4320 }{\listlevel\levelnfc23\leveljc0\levelfollow0\levelstartat1\levelspace0\levelindent0{\leveltext\'01\u-3929 ?;}{\levelnumbers;}\f14\fs20\fbias0 \fi-360\li5040\jclisttab\tx5040 }{\listlevel\levelnfc23\leveljc0\levelfollow0
+\levelstartat1\levelspace0\levelindent0{\leveltext\'01\u-3929 ?;}{\levelnumbers;}\f14\fs20\fbias0 \fi-360\li5760\jclisttab\tx5760 }{\listlevel\levelnfc23\leveljc0\levelfollow0\levelstartat1\levelspace0\levelindent0{\leveltext\'01\u-3929 ?;}{\levelnumbers
+;}\f14\fs20\fbias0 \fi-360\li6480\jclisttab\tx6480 }{\listname ;}\listid474181891}{\list\listtemplateid1577870418{\listlevel\levelnfc23\leveljc0\levelfollow0\levelstartat1\levelspace0\levelindent0{\leveltext\'01\u-3913 ?;}{\levelnumbers;}\f3\fs20\fbias0
+\fi-360\li720\jclisttab\tx720 }{\listlevel\levelnfc23\leveljc0\levelfollow0\levelstartat1\levelspace0\levelindent0{\leveltext\'01o;}{\levelnumbers;}\f2\fs20\fbias0 \fi-360\li1440\jclisttab\tx1440 }{\listlevel\levelnfc23\leveljc0\levelfollow0\levelstartat1
+\levelspace0\levelindent0{\leveltext\'01\u-3929 ?;}{\levelnumbers;}\f14\fs20\fbias0 \fi-360\li2160\jclisttab\tx2160 }{\listlevel\levelnfc23\leveljc0\levelfollow0\levelstartat1\levelspace0\levelindent0{\leveltext\'01\u-3929 ?;}{\levelnumbers;}
+\f14\fs20\fbias0 \fi-360\li2880\jclisttab\tx2880 }{\listlevel\levelnfc23\leveljc0\levelfollow0\levelstartat1\levelspace0\levelindent0{\leveltext\'01\u-3929 ?;}{\levelnumbers;}\f14\fs20\fbias0 \fi-360\li3600\jclisttab\tx3600 }{\listlevel\levelnfc23
+\leveljc0\levelfollow0\levelstartat1\levelspace0\levelindent0{\leveltext\'01\u-3929 ?;}{\levelnumbers;}\f14\fs20\fbias0 \fi-360\li4320\jclisttab\tx4320 }{\listlevel\levelnfc23\leveljc0\levelfollow0\levelstartat1\levelspace0\levelindent0{\leveltext
+\'01\u-3929 ?;}{\levelnumbers;}\f14\fs20\fbias0 \fi-360\li5040\jclisttab\tx5040 }{\listlevel\levelnfc23\leveljc0\levelfollow0\levelstartat1\levelspace0\levelindent0{\leveltext\'01\u-3929 ?;}{\levelnumbers;}\f14\fs20\fbias0 \fi-360\li5760\jclisttab\tx5760
+}{\listlevel\levelnfc23\leveljc0\levelfollow0\levelstartat1\levelspace0\levelindent0{\leveltext\'01\u-3929 ?;}{\levelnumbers;}\f14\fs20\fbias0 \fi-360\li6480\jclisttab\tx6480 }{\listname ;}\listid814377995}{\list\listtemplateid782927432{\listlevel
+\levelnfc23\leveljc0\levelfollow0\levelstartat1\levelspace0\levelindent0{\leveltext\'01\u-3913 ?;}{\levelnumbers;}\f3\fs20\fbias0 \fi-360\li720\jclisttab\tx720 }{\listlevel\levelnfc23\leveljc0\levelfollow0\levelstartat1\levelspace0\levelindent0{\leveltext
+\'01o;}{\levelnumbers;}\f2\fs20\fbias0 \fi-360\li1440\jclisttab\tx1440 }{\listlevel\levelnfc23\leveljc0\levelfollow0\levelstartat1\levelspace0\levelindent0{\leveltext\'01\u-3929 ?;}{\levelnumbers;}\f14\fs20\fbias0 \fi-360\li2160\jclisttab\tx2160 }
+{\listlevel\levelnfc23\leveljc0\levelfollow0\levelstartat1\levelspace0\levelindent0{\leveltext\'01\u-3929 ?;}{\levelnumbers;}\f14\fs20\fbias0 \fi-360\li2880\jclisttab\tx2880 }{\listlevel\levelnfc23\leveljc0\levelfollow0\levelstartat1\levelspace0
+\levelindent0{\leveltext\'01\u-3929 ?;}{\levelnumbers;}\f14\fs20\fbias0 \fi-360\li3600\jclisttab\tx3600 }{\listlevel\levelnfc23\leveljc0\levelfollow0\levelstartat1\levelspace0\levelindent0{\leveltext\'01\u-3929 ?;}{\levelnumbers;}\f14\fs20\fbias0
+\fi-360\li4320\jclisttab\tx4320 }{\listlevel\levelnfc23\leveljc0\levelfollow0\levelstartat1\levelspace0\levelindent0{\leveltext\'01\u-3929 ?;}{\levelnumbers;}\f14\fs20\fbias0 \fi-360\li5040\jclisttab\tx5040 }{\listlevel\levelnfc23\leveljc0\levelfollow0
+\levelstartat1\levelspace0\levelindent0{\leveltext\'01\u-3929 ?;}{\levelnumbers;}\f14\fs20\fbias0 \fi-360\li5760\jclisttab\tx5760 }{\listlevel\levelnfc23\leveljc0\levelfollow0\levelstartat1\levelspace0\levelindent0{\leveltext\'01\u-3929 ?;}{\levelnumbers
+;}\f14\fs20\fbias0 \fi-360\li6480\jclisttab\tx6480 }{\listname ;}\listid862524293}{\list\listtemplateid1207218240{\listlevel\levelnfc23\leveljc0\levelfollow0\levelstartat1\levelspace0\levelindent0{\leveltext\'01\u-3913 ?;}{\levelnumbers;}\f3\fs20\fbias0
+\fi-360\li720\jclisttab\tx720 }{\listlevel\levelnfc23\leveljc0\levelfollow0\levelstartat1\levelspace0\levelindent0{\leveltext\'01o;}{\levelnumbers;}\f2\fs20\fbias0 \fi-360\li1440\jclisttab\tx1440 }{\listlevel\levelnfc23\leveljc0\levelfollow0\levelstartat1
+\levelspace0\levelindent0{\leveltext\'01\u-3929 ?;}{\levelnumbers;}\f14\fs20\fbias0 \fi-360\li2160\jclisttab\tx2160 }{\listlevel\levelnfc23\leveljc0\levelfollow0\levelstartat1\levelspace0\levelindent0{\leveltext\'01\u-3929 ?;}{\levelnumbers;}
+\f14\fs20\fbias0 \fi-360\li2880\jclisttab\tx2880 }{\listlevel\levelnfc23\leveljc0\levelfollow0\levelstartat1\levelspace0\levelindent0{\leveltext\'01\u-3929 ?;}{\levelnumbers;}\f14\fs20\fbias0 \fi-360\li3600\jclisttab\tx3600 }{\listlevel\levelnfc23
+\leveljc0\levelfollow0\levelstartat1\levelspace0\levelindent0{\leveltext\'01\u-3929 ?;}{\levelnumbers;}\f14\fs20\fbias0 \fi-360\li4320\jclisttab\tx4320 }{\listlevel\levelnfc23\leveljc0\levelfollow0\levelstartat1\levelspace0\levelindent0{\leveltext
+\'01\u-3929 ?;}{\levelnumbers;}\f14\fs20\fbias0 \fi-360\li5040\jclisttab\tx5040 }{\listlevel\levelnfc23\leveljc0\levelfollow0\levelstartat1\levelspace0\levelindent0{\leveltext\'01\u-3929 ?;}{\levelnumbers;}\f14\fs20\fbias0 \fi-360\li5760\jclisttab\tx5760
+}{\listlevel\levelnfc23\leveljc0\levelfollow0\levelstartat1\levelspace0\levelindent0{\leveltext\'01\u-3929 ?;}{\levelnumbers;}\f14\fs20\fbias0 \fi-360\li6480\jclisttab\tx6480 }{\listname ;}\listid866721464}{\list\listtemplateid-1366508670{\listlevel
+\levelnfc23\leveljc0\levelfollow0\levelstartat1\levelspace0\levelindent0{\leveltext\'01\u-3913 ?;}{\levelnumbers;}\f3\fs20\fbias0 \fi-360\li720\jclisttab\tx720 }{\listlevel\levelnfc23\leveljc0\levelfollow0\levelstartat1\levelspace0\levelindent0{\leveltext
+\'01o;}{\levelnumbers;}\f2\fs20\fbias0 \fi-360\li1440\jclisttab\tx1440 }{\listlevel\levelnfc23\leveljc0\levelfollow0\levelstartat1\levelspace0\levelindent0{\leveltext\'01\u-3929 ?;}{\levelnumbers;}\f14\fs20\fbias0 \fi-360\li2160\jclisttab\tx2160 }
+{\listlevel\levelnfc23\leveljc0\levelfollow0\levelstartat1\levelspace0\levelindent0{\leveltext\'01\u-3929 ?;}{\levelnumbers;}\f14\fs20\fbias0 \fi-360\li2880\jclisttab\tx2880 }{\listlevel\levelnfc23\leveljc0\levelfollow0\levelstartat1\levelspace0
+\levelindent0{\leveltext\'01\u-3929 ?;}{\levelnumbers;}\f14\fs20\fbias0 \fi-360\li3600\jclisttab\tx3600 }{\listlevel\levelnfc23\leveljc0\levelfollow0\levelstartat1\levelspace0\levelindent0{\leveltext\'01\u-3929 ?;}{\levelnumbers;}\f14\fs20\fbias0
+\fi-360\li4320\jclisttab\tx4320 }{\listlevel\levelnfc23\leveljc0\levelfollow0\levelstartat1\levelspace0\levelindent0{\leveltext\'01\u-3929 ?;}{\levelnumbers;}\f14\fs20\fbias0 \fi-360\li5040\jclisttab\tx5040 }{\listlevel\levelnfc23\leveljc0\levelfollow0
+\levelstartat1\levelspace0\levelindent0{\leveltext\'01\u-3929 ?;}{\levelnumbers;}\f14\fs20\fbias0 \fi-360\li5760\jclisttab\tx5760 }{\listlevel\levelnfc23\leveljc0\levelfollow0\levelstartat1\levelspace0\levelindent0{\leveltext\'01\u-3929 ?;}{\levelnumbers
+;}\f14\fs20\fbias0 \fi-360\li6480\jclisttab\tx6480 }{\listname ;}\listid1625647620}}{\*\listoverridetable{\listoverride\listid814377995\listoverridecount0\ls1}{\listoverride\listid862524293\listoverridecount0\ls2}{\listoverride\listid866721464
+\listoverridecount0\ls3}{\listoverride\listid1625647620\listoverridecount0\ls4}{\listoverride\listid-120\listoverridecount0\ls5}{\listoverride\listid-129\listoverridecount0\ls6}{\listoverride\listid-130\listoverridecount0\ls7}{\listoverride\listid-131
+\listoverridecount0\ls8}{\listoverride\listid-132\listoverridecount0\ls9}{\listoverride\listid-119\listoverridecount0\ls10}{\listoverride\listid-125\listoverridecount0\ls11}{\listoverride\listid-126\listoverridecount0\ls12}{\listoverride\listid-127
+\listoverridecount0\ls13}{\listoverride\listid-128\listoverridecount0\ls14}{\listoverride\listid474181891\listoverridecount0\ls15}}{\*\revtbl {Unknown;}{xx;}}{\info{\title Titre du livre en majuscules accentu\'e9es}{\subject Sous titre s'il y a lieu}{\author XX}
+{\doccomm Ann\'e9e de publication du livre}{\operator Dachshund}{\creatim\yr2005\mo3\dy4\hr23\min25}{\revtim\yr2005\mo3\dy6\hr10\min27}{\version3}{\edmins2}{\nofpages360}{\nofwords68273}{\nofchars389160}{\*\company Ebooks libres et gratuits}
+{\nofcharsws477915}{\vern71}}\paperw11906\paperh16838\margl1418\margr1418\margt1418\margb1418
+\deftab708\widowctrl\ftnbj\aenddoc\hyphhotz567\noxlattoyen\expshrtn\noultrlspc\dntblnsbdb\nospaceforul\hyphcaps0\hyphauto1\formshade\viewkind1\viewscale100\pgbrdrhead\pgbrdrfoot \fet0{\*\ftnsep \pard\plain
+\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {\chftnsep
+\par }}{\*\ftnsepc \pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {\chftnsepc
+\par }}{\*\aftnsep \pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {\chftnsep
+\par }}{\*\aftnsepc \pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {\chftnsepc
+\par }}\sectd \psz9\linex0\headery709\footery709\colsx708\endnhere\titlepg\sectlinegrid360\sectdefaultcl {\footer \pard\plain \s19\qc\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\tqc\tx4536\tqr\tx9072\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {\fs30 \endash }
+{\field{\*\fldinst {\cs20\fs30 PAGE }}{\fldrslt {\cs20\fs30\lang1024 352}}}{\cs20\fs30 \endash }{\fs30
+\par }}{\*\pnseclvl1\pnucrm\pnstart1\pnindent720\pnhang{\pntxta .}}{\*\pnseclvl2\pnucltr\pnstart1\pnindent720\pnhang{\pntxta .}}{\*\pnseclvl3\pndec\pnstart1\pnindent720\pnhang{\pntxta .}}{\*\pnseclvl4\pnlcltr\pnstart1\pnindent720\pnhang{\pntxta )}}
+{\*\pnseclvl5\pndec\pnstart1\pnindent720\pnhang{\pntxtb (}{\pntxta )}}{\*\pnseclvl6\pnlcltr\pnstart1\pnindent720\pnhang{\pntxtb (}{\pntxta )}}{\*\pnseclvl7\pnlcrm\pnstart1\pnindent720\pnhang{\pntxtb (}{\pntxta )}}{\*\pnseclvl8
+\pnlcltr\pnstart1\pnindent720\pnhang{\pntxtb (}{\pntxta )}}{\*\pnseclvl9\pnlcrm\pnstart1\pnindent720\pnhang{\pntxtb (}{\pntxta )}}\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {\f2\fs20\lang1033\cgrid0
+The Project Gutenberg EBook of Le loup blanc, by Paul H.C. F\'e9val
+\par
+\par This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+\par almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+\par re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+\par with this eBook or online at www.gutenberg.org
+\par
+\par
+\par Title: Le loup blanc
+\par
+\par Author: Paul H.C. F\'e9val
+\par
+\par Release Date: }{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 March }{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 6, 2005 [EBook #14702]
+\par
+\par Language: French
+\par
+\par Character set encoding: ISO-8859-1
+\par
+\par *** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE LOUP BLANC ***
+\par
+\par
+\par
+\par
+\par This Etext was prepared by Ebooks libres et gratuits and
+\par is available at http://www.ebooksgratuits.com in Word format,
+\par }\pard \qc\nowidctlpar\widctlpar\adjustright {\f2\fs20\lang1033\cgrid0 Mobipocket Reader format, eReader format and Acrobat Reader format.}{
+\par \page
+\par
+\par
+\par
+\par }{\fs40 Paul F\'e9val (p\'e8re)
+\par }{
+\par
+\par
+\par
+\par }{\b\fs60 LE LOUP BLANC
+\par }{
+\par
+\par
+\par
+\par (1843)
+\par
+\par
+\par
+\par
+\par }\pard \qc\li2552\ri2552\sb120\sa120\nowidctlpar\widctlpar\brdrt\brdrs\brdrw20\brsp20 \brdrb\brdrs\brdrw20\brsp20 \outlinelevel0\adjustright {Table des mati\'e8res
+\par }\pard \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright {
+\par }\pard\plain \s17\li284\ri284\sb240\sa240\nowidctlpar\widctlpar\tqr\tldot\tx9062\adjustright \f40\fs32\cf9\lang1024\cgrid {\field\fldedit{\*\fldinst { TOC \\o "1-3" \\h \\z }}{\fldrslt {\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc97743802"}{
+\cs15\ul }{\fs20\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003700370034003300380030003200000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul I La chanson}{\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc97743802 \\h }{\fs20
+{\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003700370034003300380030003200000000}}}{\fldrslt {4}}}}}{\f0\fs24\cf0
+\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc97743803"}{\cs15\ul }{\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390037003700340033003800300033000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul II Le coffret de fer}
+{\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc97743803 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003700370034003300380030003300000000}}}{\fldrslt {16}}}}}{\f0\fs24\cf0
+\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc97743804"}{\cs15\ul }{\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390037003700340033003800300034000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul III Le d\'e9p\'f4t}{
+\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc97743804 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003700370034003300380030003400000000}}}{\fldrslt {28}}}}}{\f0\fs24\cf0
+\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc97743805"}{\cs15\ul }{\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390037003700340033003800300035000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul IV La Fosse-aux-Loups
+}{\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc97743805 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003700370034003300380030003500000000}}}{\fldrslt {38}}}}}{\f0\fs24\cf0
+\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc97743806"}{\cs15\ul }{\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390037003700340033003800300036000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul V Le creux d\rquote
+un ch\'eane}{\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc97743806 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003700370034003300380030003600000000}}}{\fldrslt {46}}}}}{\f0\fs24\cf0
+\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc97743807"}{\cs15\ul }{\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390037003700340033003800300037000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul VI Le voyage}{\tab }
+{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc97743807 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003700370034003300380030003700000000}}}{\fldrslt {54}}}}}{\f0\fs24\cf0
+\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc97743808"}{\cs15\ul }{\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390037003700340033003800300038000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul VII La for\'ea
+t de Villers-Cotterets}{\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc97743808 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003700370034003300380030003800000000}}}{\fldrslt {61}}}}}{\f0\fs24\cf0
+\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc97743809"}{\cs15\ul }{\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390037003700340033003800300039000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul VIII Tutelle}{\tab }
+{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc97743809 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003700370034003300380030003900000000}}}{\fldrslt {69}}}}}{\f0\fs24\cf0
+\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc97743810"}{\cs15\ul }{\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390037003700340033003800310030000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul IX L\rquote \'e9
+tang de La Tremlays}{\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc97743810 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003700370034003300380031003000000000}}}{\fldrslt {73}}}}}{\f0\fs24\cf0
+\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc97743811"}{\cs15\ul }{\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390037003700340033003800310031000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul X La veill\'e9e}{
+\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc97743811 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003700370034003300380031003100000000}}}{\fldrslt {80}}}}}{\f0\fs24\cf0
+\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc97743812"}{\cs15\ul }{\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390037003700340033003800310032000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul XI Fleur-des-Gen\'ea
+ts}{\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc97743812 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003700370034003300380031003200000000}}}{\fldrslt {88}}}}}{\f0\fs24\cf0
+\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc97743813"}{\cs15\ul }{\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390037003700340033003800310033000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul XII Dans la for\'eat}
+{\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc97743813 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003700370034003300380031003300000000}}}{\fldrslt {95}}}}}{\f0\fs24\cf0
+\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc97743814"}{\cs15\ul }{\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390037003700340033003800310034000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul
+XIII Le capitaine Didier}{\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc97743814 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003700370034003300380031003400000000}}}{\fldrslt {101}}}}}{\f0\fs24\cf0
+\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc97743815"}{\cs15\ul }{\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390037003700340033003800310035000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul XIV O\'f9
+ le Loup Blanc montre le bout de son museau}{\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc97743815 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003700370034003300380031003500000000}}}{\fldrslt {108}}}}}{
+\f0\fs24\cf0
+\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc97743816"}{\cs15\ul }{\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390037003700340033003800310036000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul XV Portraits}{\tab }
+{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc97743816 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003700370034003300380031003600000000}}}{\fldrslt {117}}}}}{\f0\fs24\cf0
+\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc97743817"}{\cs15\ul }{\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390037003700340033003800310037000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul XVI Le conseil priv
+\'e9 de M.\~de\~Vaunoy}{\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc97743817 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003700370034003300380031003700000000}}}{\fldrslt {126}}}}}{\f0\fs24\cf0
+\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc97743818"}{\cs15\ul }{\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390037003700340033003800310038000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul XVII Visite matinale}
+{\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc97743818 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003700370034003300380031003800000000}}}{\fldrslt {135}}}}}{\f0\fs24\cf0
+\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc97743819"}{\cs15\ul }{\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390037003700340033003800310039000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul XVIII R\'eaves}{\tab
+}{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc97743819 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003700370034003300380031003900000000}}}{\fldrslt {142}}}}}{\f0\fs24\cf0
+\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc97743820"}{\cs15\ul }{\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390037003700340033003800320030000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul XIX Sous la charmille
+}{\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc97743820 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003700370034003300380032003000000000}}}{\fldrslt {149}}}}}{\f0\fs24\cf0
+\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc97743821"}{\cs15\ul }{\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390037003700340033003800320031000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul XX Avant et apr\'e8
+s le d\'e9jeuner}{\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc97743821 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003700370034003300380032003100000000}}}{\fldrslt {154}}}}}{\f0\fs24\cf0
+\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc97743822"}{\cs15\ul }{\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390037003700340033003800320032000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul
+XXI Mademoiselle de Vaunoy}{\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc97743822 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003700370034003300380032003200000000}}}{\fldrslt {168}}}}}{\f0\fs24\cf0
+
+\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc97743823"}{\cs15\ul }{\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390037003700340033003800320033000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul
+XXII Deux bons serviteurs}{\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc97743823 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003700370034003300380032003300000000}}}{\fldrslt {175}}}}}{\f0\fs24\cf0
+
+\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc97743824"}{\cs15\ul }{\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390037003700340033003800320034000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul
+XXIII Voyage de Jude Leker}{\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc97743824 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003700370034003300380032003400000000}}}{\fldrslt {186}}}}}{\f0\fs24\cf0
+
+\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc97743825"}{\cs15\ul }{\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390037003700340033003800320035000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul XXIV La loge}{\tab }
+{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc97743825 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003700370034003300380032003500000000}}}{\fldrslt {198}}}}}{\f0\fs24\cf0
+\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc97743826"}{\cs15\ul }{\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390037003700340033003800320036000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul
+XXV Huit hommes et un collecteur}{\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc97743826 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003700370034003300380032003600000000}}}{\fldrslt {210}}}}}{
+\f0\fs24\cf0
+\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc97743827"}{\cs15\ul }{\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390037003700340033003800320037000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul XXVI Un acc\'e8
+s de haut mal}{\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc97743827 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003700370034003300380032003700000000}}}{\fldrslt {222}}}}}{\f0\fs24\cf0
+\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc97743828"}{\cs15\ul }{\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390037003700340033003800320038000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul XXVII La premi\'e8
+re b\'e9chamelle}{\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc97743828 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003700370034003300380032003800000000}}}{\fldrslt {233}}}}}{\f0\fs24\cf0
+\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc97743829"}{\cs15\ul }{\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390037003700340033003800320039000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul XXVIII Chez les Loups
+}{\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc97743829 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003700370034003300380032003900000000}}}{\fldrslt {247}}}}}{\f0\fs24\cf0
+\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc97743830"}{\cs15\ul }{\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390037003700340033003800330030000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul XXIX Avant la lutte}{
+\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc97743830 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003700370034003300380033003000000000}}}{\fldrslt {263}}}}}{\f0\fs24\cf0
+\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc97743831"}{\cs15\ul }{\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390037003700340033003800330031000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul XXX Quatre contre un}
+{\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc97743831 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003700370034003300380033003100000000}}}{\fldrslt {276}}}}}{\f0\fs24\cf0
+\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc97743832"}{\cs15\ul }{\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390037003700340033003800330032000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul XXXI Alix et Marie}{
+\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc97743832 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003700370034003300380033003200000000}}}{\fldrslt {290}}}}}{\f0\fs24\cf0
+\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc97743833"}{\cs15\ul }{\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390037003700340033003800330033000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul XXXII La chambrette}{
+\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc97743833 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003700370034003300380033003300000000}}}{\fldrslt {306}}}}}{\f0\fs24\cf0
+\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc97743834"}{\cs15\ul }{\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390037003700340033003800330034000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul
+XXXIII Le tribunal des Loups}{\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc97743834 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003700370034003300380033003400000000}}}{\fldrslt {320}}}}}{\f0\fs24\cf0
+
+\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc97743835"}{\cs15\ul }{\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390037003700340033003800330035000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul XXXIV Jean Blanc}{
+\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc97743835 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003700370034003300380033003500000000}}}{\fldrslt {330}}}}}{\f0\fs24\cf0
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid }}\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par }\pard\plain \s1\qc\sb600\sa480\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc97743802}I\line La chanson{\*\bkmkend _Toc97743802}\line \line
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {Il n\rquote y a pas encore bien longtemps, le voyageur qui allait de Paris \'e0 Brest, de la capitale du royaume \'e0 la premi\'e8re de nos cit\'e9s maritimes, s
+\rquote endormait et s\rquote \'e9veillait deux fois, berc\'e9 par les cahots de la diligence, avant d\rquote apercevoir les maigres moissons, les pommiers trapus et les ch\'eanes \'e9branl\'e9s de la pauvre Bretagne. Il s\rquote \'e9veillait la premi\'e8
+re fois dans les fertiles plaines du Perche, tout pr\'e8s de la Beauce, ce paradis des n\'e9gociants en farine\~: il se rendormait poursuivi par l\rquote aigrelet parfum du cidre de l\rquote Orne et par le patois nasillard
+ des naturels de la Basse-Normandie. Le lendemain matin, le paysage avait chang\'e9\~; c\rquote \'e9tait Vitr\'e9, la gothique momie, qui penche ses maisons noires et les ruines chevelues de son ch\'e2teau sur la pente raide de sa colline\~; c\rquote \'e9
+tait l\rquote \'e9chiquier de prairies plant\'e9es \'e7\'e0 et l\'e0 de saules et d\rquote oseraies o\'f9 la Vilaine plie et replie en mille d\'e9tours son \'e9troit ruban d\rquote azur. Le ciel, bleu la veille, \'e9tait devenu gris\~; l\rquote
+horizon avait perdu son ampleur, l\rquote air avait pris une saveur humide. Au loin, sur la droite, derri\'e8re une s\'e9rie de monticules arides et couverts de gen\'eats, on apercevait une ligne noire. C\rquote \'e9tait la for\'eat de Rennes.
+\par
+\par La for\'eat de Rennes est bien d\'e9chue de sa gloire antique. Les exploitations industrielles ont fait, depuis ce temps, un terrible massacre de ses beaux arbres.
+\par
+\par MM.\~de\~Rohan, de Montbourcher, de Ch\'e2teaubriant y couraient le cerf autrefois, en compagnie des seigneurs de Laval, invit\'e9s tout expr\'e8s, et de M.\~l\rquote intendant royal, dont on se serait pass\'e9 volontiers. Maintenant, c\rquote est \'e0
+ peine si les commis rougeauds des ma\'eetres de forges y peuvent tuer \'e0 l\rquote aff\'fbt, de temps \'e0 autre, quelque ch\'e9tif lapereau ou un chevreuil \'e9tique que le spleen porte \'e0 braver cet indigne tr\'e9pas.
+\par
+\par On n\rquote entend plus, sous le couvert, les \'e9clatantes fanfares\~; le sabot des nobles chevaux ne frappe plus le gazon des all\'e9es\~; tout se tait, hormis les marteaux et la toux cyclop\'e9enne de la pompe \'e0 feu.
+\par
+\par Certains se frottent les mains \'e0 l\rquote aspect de ce r\'e9sultat. Ils disent que les ch\'e2teaux ne servaient \'e0 rien et que les usines font des clous. Nous avons peut-\'eatre, \'e0 ce sujet, une opinion arr\'eat\'e9e, mais nous la r\'e9
+serverons pour une occasion meilleure.
+\par
+\par Quoi qu\rquote il en soit, au lieu de quelques kilom\'e8tres carr\'e9s, grev\'e9s de coupes accablantes, et dont les trois quarts sont \'e0 l\rquote \'e9tat de taillis, la for\'ea
+t de Rennes avait, il y a cent cinquante ans, onze bonnes lieues de tour, et des tenues de futaie si haut lanc\'e9es, si vastes et si bien fourr\'e9es de plantes \'e0 la racine, que les gardes eux-m\'eames y perdaient leur chemin.
+\par
+\par En fait d\rquote usines, on n\rquote y trouvait que des saboteries dans les \'ab\~fouteaux\~\'bb\~; et aussi, dans les ch\'e2taigneraies, quelques huttes o\'f9 l\rquote on faisait des cercles pour les tonneaux. Au centre des clairi\'e8res, dix \'e0
+ douze loges group\'e9es et comme entass\'e9es servaient de demeures aux charbonniers. Il y en avait un nombre fort consid\'e9rable, et, en somme, la population de la for\'eat passait pour n\rquote \'eatre point au-dessous de quatre \'e0
+ cinq mille habitants.
+\par
+\par C\rquote \'e9tait une caste \'e0 part, un peuple \'e0 demi sauvage, ennemi-n\'e9 de toute innovation, et d\'e9testant par instinct et par int\'e9r\'eat tout r\'e9gime autre que la coutume, laquelle lui accordait tacitement un droit d\rquote usage illimit
+\'e9 sur tous les produits de la for\'eat, sauf le gibier.
+\par
+\par De temps imm\'e9morial, sabotiers, tonneliers, charbonniers et vanniers avaient pu, non seulement ignorer jusqu\rquote au nom d\rquote }{\i imp\'f4t, }{mais encore prendre le bois n\'e9cessaire \'e0 leur industrie sans indemnit\'e9
+ aucune. Dans leur croyance, la for\'eat \'e9tait leur l\'e9gitime patrimoine\~: ils y \'e9taient n\'e9s\~; ils avaient le droit imprescriptible d\rquote y vivre et d\rquote y mourir. Quiconque leur contestait ce droit devenait pour eux un oppresseur.
+
+\par
+\par Or ils n\rquote \'e9taient point gens \'e0 se laisser opprimer sans r\'e9sistance.
+\par
+\par Louis XIV \'e9tait mort. Philippe d\rquote Orl\'e9ans, au m\'e9pris du testament du monarque d\'e9funt, tenait la r\'e9gence. Bien que ce prince, pour qui l\rquote histoire a eu de s\'e9v\'e8res condamnations, m\'ee
+t volontairement en oubli la grande politique de son ma\'eetre, cette politique subsistait par sa force propre, partout o\'f9 des mains malhabiles ou perfides ne prenaient point \'e0 t\'e2che de la miner sourdement.
+\par
+\par En Bretagne, la longue et vaillante r\'e9sistance des \'c9tats avait pris fin.
+\par
+\par Un intendant de l\rquote imp\'f4t avait \'e9t\'e9 install\'e9 \'e0 Rennes, et le pacte d\rquote Union, violemment amend\'e9, ne gardait plus ses fi\'e8res stipulations en faveur des libert\'e9s de la province. Le parti breton \'e9tait donc vaincu\~
+; la Bretagne se faisait France en d\'e9finitive\~: il n\rquote y avait plus de fronti\'e8re.
+\par
+\par Mais autre chose \'e9tait de consentir une mesure en assembl\'e9e parlementaire, autre chose de faire passer cette mesure dans les m\'9curs d\rquote un peuple dont l\rquote ent\'eatement est devenu proverbial. M.\~de\~
+Pontchartain, le nouvel intendant royal de l\rquote imp\'f4t, avait l\rquote investiture l\'e9gale de ses fonctions\~; il lui restait \'e0 ex\'e9cuter son mandat, ce qui n\rquote \'e9tait point chose facile.
+\par
+\par Partout on accusa les \'c9tats de forfaiture\~: on r\'e9sistait partout.
+\par
+\par Lors de la conspiration de Cellamare, ce fut en Bretagne que la duchesse du Maine r\'e9unit ses plus hardis soldats. Les }{\i Chevaliers de la Mouche \'e0 miel }{qui se nommaient aussi les }{\i Fr\'e8res bretons, }{formaient une v\'e9ritable arm\'e9
+e dont les chefs, MM.\~de\~Pontcallec, de Talho\'ebt, de Rohan-Polduc et autres eurent la t\'eate tranch\'e9e sous le Bouffay de Nantes, en 1718.
+\par
+\par Ce fut un rude coup. La conspiration rentra sous terre.
+\par
+\par Mais la ligue des Fr\'e8res bretons, ant\'e9rieure \'e0 la conspiration, et qui, en r\'e9alit\'e9, n\rquote avait plus d\rquote objet politique, continua d\rquote exister et d\rquote agir quand la conspiration fut morte.
+\par
+\par C\rquote est le propre des assembl\'e9es secr\'e8tes de vivre sous terre. Les Fr\'e8res bretons refus\'e8rent d\rquote abord l\rquote imp\'f4t les armes \'e0 la main, puis ils c\'e9d\'e8rent \'e0 leur tour, mais, tout en c\'e9dant, ils v\'e9curent.
+\par
+\par Vingt ans apr\'e8s l\rquote \'e9poque o\'f9 se pass\'e8rent les \'e9v\'e9nements que nous allons raconter, et qui forment le prologue de notre r\'e9cit, nous retrouverons leurs traces. Le myst\'e8re est dans la nature de l\rquote homme. Les soci\'e9t\'e9
+s secr\'e8tes meurent cent fois.
+\par
+\par En 1719, presque tous les gentilshommes s\rquote \'e9taient retir\'e9s de l\rquote association, mais elle subsistait parmi le bas peuple des villes et des campagnes.
+\par
+\par Ce qui restait de }{\i fr\'e8res }{nobles \'e9tait l\rquote objet d\rquote un v\'e9ritable culte.
+\par
+\par Les ch\'e2teaux o\'f9 se retranchaient ces partisans inflexibles de l\rquote ind\'e9pendance devenaient des centres autour desquels se groupaient les m\'e9contents. Ceux-ci \'e9taient peut-\'eatre impuissants d\'e9j\'e0 pour agir sur une grande \'e9
+chelle, mais leur }{\i opposition }{(qu\rquote on nous passe l\rquote anachronisme) se faisait en toute s\'e9curit\'e9.
+\par
+\par Il e\'fbt fallu, pour les r\'e9duire, mettre \'e0 feu et \'e0 sang le pays o\'f9 ils avaient des attaches innombrables.
+\par
+\par D\rquote apr\'e8s ce que nous avons dit de la for\'eat de Rennes, on doit penser qu\rquote elle \'e9tait un des plus actifs foyers de la r\'e9sistance. Sa population enti\'e8rement compos\'e9
+e de gens pauvres, ignorants et endurcis aux plus rudes travaux, \'e9tait dans des conditions singuli\'e8rement favorables \'e0 cette r\'e9sistance, dont le fond est une n\'e9gation pure et simple, soutenue par la force d\rquote
+inertie. Assez nombreux et assez unis pour combattre si nulle autre ressource ne pouvait \'eatre employ\'e9e, les gens de la for\'eat attendaient, confiants dans les retraites inaccessibles qu\rquote offrait, \'e0 chaque pas, le pays, confiants s
+urtout dans la connaissance parfaite qu\rquote ils avaient de leur for\'eat, cet immense et sombre labyrinthe dont les taillis reliaient la campagne de Rennes aux faubourgs de Foug\'e8res et de Vitr\'e9.
+\par
+\par Dans ces trois villes, ils avaient des adh\'e9rents. Le premier coup de mousquet tir\'e9 sous le couvert devait armer la pl\'e8be d\'e9guenill\'e9e des basses rues de Rennes, les historiques bourgeois de Vitr\'e9
+, qui portaient encore brassards, hauberts et salades, comme des hommes d\rquote armes, du XV}{\super e }{si\'e8cle, et les habiles braconniers de Foug\'e8res. Avec tout cela, il \'e9tait raisonnable d\rquote esp\'e9rer que les sergents de M.\~de\~
+Pontchartrain pourraient ne point avoir beau jeu.
+\par
+\par Il y avait au monde un homme qu\rquote ils respectaient tant que, si cet homme leur e\'fbt dit\~: payez l\rquote imp\'f4t au roi de France, ils auraient peut-\'eatre ob\'e9i.
+\par
+\par Mais cet homme n\rquote avait garde.
+\par
+\par Il \'e9tait justement, cet homme, l\rquote un des plus obstin\'e9s d\'e9bris de l\rquote association bretonne, et sa voix retentissait encore de temps \'e0 autre dans la salle des \'c9tats, pour protester contre l\rquote envahissement de l\rquote
+ancien domaine des }{\i Riches ducs }{par les gens du roi de France.
+\par
+\par Il avait nom Nicolas Treml de La Tremlays, seigneur de Bo\'fcexis-en-For\'eat, et poss\'e9dait, \'e0 une demi-lieue du bourg de Liffr\'e9, un domaine qui le faisait suzerain de presque tout le pays.
+\par
+\par Son ch\'e2teau de La Tremlays \'e9tait l\rquote un des plus beaux qui f\'fbt dans la Haute-Bretagne\~; son manoir de Bou\'ebxis n\rquote \'e9tait gu\'e8re moins magnifique. Il fallait deux heures pour se rendre de l\rquote un \'e0 l\rquote
+autre, et tout le long du chemin on marchait sur la terre de Treml.
+\par
+\par M.\~Nicolas, comme on l\rquote appelait, \'e9tait un vieillard de grande taille et d\rquote aust\'e8re physionomie. Ses longs cheveux blancs tombaient en m\'e8ches \'e9parses sur le drap grossier de son pourpoint coup\'e9 \'e0 l\rquote ancienne mode. L
+\rquote \'e2ge n\rquote avait point mod\'e9r\'e9 la fougue de son sang. \'c0 le voir droit et ferme sur la selle, lorsqu\rquote il chevauchait sous la futaie, les gens de la for\'eat se sentaient le c\'9cur gaillard et disaient\~:
+\par
+\par \endash \~Tant que vivra notre monsieur, il y aura un Breton dans la Bretagne, et gare aux sangsues de Paris.
+\par
+\par Ils disaient vrai. Le patriotisme de Nicolas Treml \'e9tait aussi indomptable qu\rquote exclusif. La d\'e9cadence graduelle du parti de l\rquote ind\'e9pendance, loin de lui \'eatre un enseignement, n\rquote avait fait que grandir son obstination. D
+\rquote ann\'e9e en ann\'e9e, ses coll\'e8gues des \'c9tats \'e9coutaient avec moins de faveur ses rudes protestations\~; mais il protestait toujours, et c\rquote \'e9tait la main sur la garde de son \'e9p\'e9e qu\rquote il fulminait ses mena\'e7
+antes diatribes contre le repr\'e9sentant de la couronne.
+\par
+\par Un jour, pendant qu\rquote il parlait, messieurs de la noblesse se prirent \'e0 rire et plusieurs voix murmur\'e8rent\~:
+\par
+\par \endash \~D\'e9cid\'e9ment, monsieur Nicolas a perdu la t\'eate.
+\par
+\par Il s\rquote arr\'eata tout \'e0 coup\~: une grande p\'e2leur monta jusqu\rquote \'e0 son front\~; son \'9cil lan\'e7a un \'e9
+clair. Il se couvrit et gagna lentement la porte. Sur le seuil il croisa ses bras et envoya au banc de la noblesse un long regard de d\'e9fi.
+\par
+\par \endash \~Je remercie Dieu, dit-il d\rquote une voix lente et durement accentu\'e9e qui p\'e9n\'e9tra jusqu\rquote aux extr\'e9mit\'e9s de la salle, je remercie Dieu de n\rquote avoir perdu que la t\'eate, quand messieurs mes amis, eux, ont perdu le c\'9c
+ur.
+\par
+\par \'c0 ce sanglant outrage vous eussiez vu bondir sur leurs si\'e8ges tous ces fiers gentilshommes. Vingt rapi\'e8res furent \'e0 l\rquote instant d\'e9gain\'e9es. Nicolas Treml ne bougea pas.
+\par
+\par \endash \~Laissez l\'e0 vos \'e9p\'e9es, reprit-il. Moi aussi, je fus insult\'e9\~; pourtant je me retire. Ce n\rquote est point du sang breton qu\rquote il faut \'e0 ma col\'e8re. Adieu, messieurs. Je prie Dieu que vos enfants oublient leurs p\'e8
+res et se souviennent de leurs a\'efeux. Je me s\'e9pare de vous et je vous renie. Vous avez mis la Bretagne au tombeau\~; moi, je mettrai du sang sur le tombeau de la Bretagne. Quand il n\rquote
+est plus temps de combattre, il est temps encore de se venger et de mourir.
+\par
+\par M.\~de\~La Tremlays monta sur son bon cheval et prit la route de son domaine.
+\par
+\par Ceux qui le rencontr\'e8rent en chemin, ce jour-l\'e0, ne purent deviner les pens\'e9es qui se pressaient dans son esprit. Robuste de c\'9cur autant que de corps, il savait garder au-dedans de lui sa col\'e8re. Son front restait calme, so
+n regard errait, vague et indiff\'e9rent, sur le plat paysage des environs de Rennes.
+\par
+\par Lorsqu\rquote il entra sous le couvert de la for\'eat, le soleil baissait \'e0 l\rquote horizon. M.\~de\~La Tremlays contempla plus d\rquote une fois avec convoitise les retranchements naturels et imprenables qu\rquote offrait \'e0
+ chaque pas le sol vierge\~; il comptait involontairement ces hommes vigoureux et vaillants qui le saluaient de loin avec une respectueuse affection.
+\par
+\par \endash \~La guerre, pensait-il, pourrait \'eatre terrible avec ces soldats et ces retraites.
+\par
+\par Il arr\'eatait son cheval et devenait r\'eaveur. Mais bient\'f4t une id\'e9e tyrannique fron\'e7ait ses sourcils grisonnants. Il se redressait et son \'9cil brillait d\rquote un sauvage \'e9clat.
+\par
+\par \endash \~Point de guerre\~! disait-il alors. Un duel\~! Un seul coup, une seule mort\~!
+\par
+\par Et M.\~de\~La Tremlays, enfon\'e7ant ses \'e9perons dans les flancs de son cheval, combinait un de ces plans dont l\rquote extravagante hardiesse am\'e8ne le sourire sur les l\'e8vres des hommes de bon sens, et que le succ\'e8s peut \'e0 peine sanctionner
+\~: un plan audacieux, chevaleresque, mais impossible et fou, dont l\rquote id\'e9e ne pouvait germer que dans un cerveau de gentilhomme campagnard, ignorant le monde et toisant la prose du pr\'e9sent \'e0 la po\'e9tique mesure du pass\'e9.
+\par
+\par Il ne faudrait point pourtant se m\'e9prendre et taxer Nicolas Treml de d\'e9mence, parce que son entreprise d\'e9passait les bornes du possible. Il le savait et son enthousiasme ne lui cachait point la profondeur de l\rquote ab\'eeme.
+\par
+\par Mais c\rquote est un de ces hommes \'e0 cervelle de bronze, qui voient le pr\'e9cipice ouvert et ne s\rquote arr\'eatent point pour si peu en chemin.
+\par
+\par Une seule circonstance e\'fbt pu le faire h\'e9siter. La maison de La Tremlays n\rquote avait qu\rquote un h\'e9ritier direct, Georges Treml, petit-fils du vieux gentilhomme. Que deviendrait cet enfant de cinq ans, frapp\'e9 dans la personne de son a\'ef
+eul et d\'e9pourvu de protecteur naturel\~? Nicolas Treml supportait impatiemment cette objection que lui faisait sa conscience.
+\par
+\par \endash \~Si je r\'e9ussis, pensait-il, Georges aura un h\'e9ritage de gloire\~; si j\rquote \'e9choue, monsieur mon cousin de Vaunoy lui gardera son patrimoine. Vaunoy est un bon chr\'e9tien et un loyal gentilhomme.
+\par
+\par Comme il pronon\'e7ait mentalement ces paroles, une voix gr\'eale et lointaine lui apporta le refrain d\rquote une chanson du pays, sorte de complainte dont l\rquote air m\'e9lancolique accompagnait le r\'e9cit du tr\'e9pas d\rquote Arthur de Bretagne, m
+\'e9chamment mis \'e0 mort par son oncle Jean sans Terre.
+\par
+\par M.\~de\~La Tremlays se sentit venir au c\'9cur un pressentiment funeste en \'e9coutant cela.
+\par
+\par \endash \~Impossible\~! murmura-t-il pourtant\~; M.\~de\~Vaunoy est un digne parent.
+\par
+\par La voix se rapprochait, le chant semblait prendre une nuance d\rquote ironie.
+\par
+\par \endash \~D\rquote ailleurs, poursuivit le vieux gentilhomme, mon petit Georges est breton\~; son bonheur, comme son sang appartient \'e0 la Bretagne.
+\par
+\par La voix se tut durant quelques secondes, puis elle \'e9clata tout \'e0 coup juste au-dessus de M.\~de\~La Tremlays. Celui-ci leva brusquement la t\'eate et aper\'e7ut, au haut d\rquote un gigantesque ch\'e2taignier dont la couronne, dominant les arbres d
+\rquote alentour, \'e9tait vivement frapp\'e9e par les rayons du soleil couchant, un \'eatre d\rquote apparence extraordinaire et presque diabolique. Son corps, ainsi \'e9clair\'e9, rayonnait une sorte de lueur blafarde. Si un voyageur l\rquote e\'fb
+t rencontr\'e9 dans les for\'eats du Nouveau Monde il ne lui aurait certainement pas accord\'e9 le nom d\rquote homme, et l\rquote histoire naturelle de M.\~de\~Buffon contiendrait un article de plus\~: le babouin blanc. Cette cr\'e9
+ature ressemblait en effet \'e0 un \'e9norme singe de couleur blanch\'e2tre, elle sautait d\rquote une branche \'e0 l\rquote autre avec une agilit\'e9 merveilleuse, et \'e0 chaque saut, un faisceau de menus roseaux tombait \'e0 terre.
+\par
+\par Son chant continuait.
+\par
+\par Il est \'e0 croire que ce n\rquote \'e9tait pas la premi\'e8re fois que M.\~de\~La Tremlays rencontrait ce personnage \'e9trange, car il arr\'eata son cheval sans manifester la moindre surprise et siffla comme on fait pour appeler un chien.
+\par
+\par Le chant cessa aussit\'f4t, et la cr\'e9ature perch\'e9e au sommet du ch\'e2taignier, d\'e9gringolant de branche en branche, tomba aux pieds du vieux seigneur en poussant un grognement amical et respectueux.
+\par
+\par C\rquote \'e9tait bien un homme, et pourtant il \'e9tait plus extraordinaire encore de pr\'e8s que de loin. Ses jambes nues, couvertes de poils incolores, supportaient gauchement un torse difforme et de beaucoup trop court. Son cou, osseux et plant\'e9
+ en biseau sur sa creuse poitrine, \'e9tait surmont\'e9 d\rquote une face anguleuse, aux os de laquelle se collait une peau bl\'eame et sem\'e9e de duvet. Ses cheveux, ses sourcils, sa barbe naissante, tout \'e9tait blanc, et c\rquote \'e9
+tait merveille de voir reluire son \'9cil sanglant au milieu de ce laiteux entourage.
+\par
+\par Aucun signe certain, dans toute sa personne, ne pouvait servir \'e0 pr\'e9ciser son \'e2ge.
+\par
+\par Peut-\'eatre \'e9tait-ce un enfant, peut-\'eatre \'e9tait-ce un vieillard.
+\par
+\par L\rquote extr\'eame agilit\'e9 qu\rquote il venait de d\'e9ployer \'e9loignait \'e9galement n\'e9anmoins ces deux suppositions.
+\par
+\par Il fallait la pleine jeunesse pour concentrer tant de vigoureuse souplesse sous cette enveloppe ch\'e9tive et mis\'e9rable.
+\par
+\par Il se releva d\rquote un bond et vint se planter au milieu du chemin, devant la t\'eate du cheval.
+\par
+\par \endash \~Comment va ton p\'e8re, Jean Blanc\~? demanda M.\~de\~La Tremlays.
+\par
+\par \endash \~Comment va ton fils, Nicolas Treml\~? r\'e9pondit l\rquote albinos en ex\'e9cutant une cabriole.
+\par
+\par Un nuage couvrit le front du vieillard. Cette brusque question correspondait myst\'e9rieusement au sujet de sa r\'eaverie.
+\par
+\par \endash \~Tu deviens insolent, mon gar\'e7on, grommela-t-il. Je suis trop bon envers vous autres vilains, et cela vous donne de l\rquote audace. Fais-moi place, et que je ne t\rquote y prenne plus\~!
+\par
+\par Au lieu d\rquote ob\'e9ir \'e0 cet ordre, prononc\'e9 d\rquote un ton s\'e9v\'e8re, Jean Blanc saisit la bride du cheval et se mit \'e0 sourire tranquillement.
+\par
+\par \endash \~Tu te trompes, monsieur Nicolas, dit-il d\rquote une voix douce et triste. Ce n\rquote est pas avec nous pauvres gens, que tu es trop bon, c\rquote est avec d\rquote autres que tu aimes et qui te d\'e9testent.
+\par
+\par \endash \~Paix\~! fou que tu es\~! voulut interrompre M.\~de\~La Tremlays.
+\par
+\par L\rquote albinos ne l\'e2cha point la bride et continua\~:
+\par
+\par \endash \~Le p\'e8re de Jean Blanc va bien. Jean Blanc veillait hier aupr\'e8s de lui\~; aupr\'e8s de lui il veillera demain. Hier tu veillais sur Georges Treml\~: veilleras-tu sur lui demain, monsieur Nicolas\~?
+\par
+\par \endash \~Que veux-tu dire\~?
+\par
+\par \endash \~C\rquote est une belle chanson que la chanson d\rquote Arthur de Bretagne\'85 \'c9coute\~: je sais ramper sous le couvert, tout aussi bien que grimper au fa\'eete des ch\'e2taigniers. Je t\rquote ai suivi longtemps dans la for\'ea
+t, tu causais avec ta conscience\~; j\rquote ai compris, et j\rquote ai chant\'e9 la chanson d\rquote Arthur.
+\par
+\par \endash \~Quoi\~! s\rquote \'e9cria M.\~de\~La Tremlays, tu m\rquote as entendu\~! tu sais tout\~!
+\par
+\par \endash \~Non, pas tout. Tu as dit trop de folies pour que j\rquote aie pu comprendre. Mais, crois-moi, ne laisse pas notre petit monsieur Georges \'e0 la merci d\rquote un cousin. Si tu veux t\rquote en aller bien loin, prends ton petit-fils en croupe\~
+: si tu ne le peux pas, tue-le, mais ne l\rquote abandonne pas. Et maintenant je vais couper des branches pour faire des cercles de barrique, monsieur Nicolas. Que Dieu te b\'e9nisse\~!
+\par
+\par L\rquote albinos l\'e2cha la bride et grimpa comme un chat le long du tronc noueux d\rquote un ch\'e2taignier. La nuit commen\'e7ait \'e0 tomber. Le costume de cet \'eatre bizarre, form\'e9 de peaux d\rquote
+agneaux et blanc comme sa personne, se distinguait \'e0 travers les branches qu\rquote il franchissait avec une indescriptible prestesse.
+\par
+\par M.\~de\~La Tremlays se remit en route, tout pensif.
+\par
+\par \endash \~C\rquote est un pauvre insens\'e9, se disait-il.
+\par
+\par Mais son c\'9cur se serrait de plus en plus, et lorsque la voix de Jean Blanc, se faisant de nouveau entendre, lui jeta, par-dessus les t\'eates touffues de grands ch\'eanes, les notes lugubres de la complainte d\rquote
+Arthur de Bretagne, le vieux gentilhomme eut froid \'e0 l\rquote \'e2me et pronon\'e7a en fr\'e9missant le nom de son petit-fils.
+\par
+\par }\pard\plain \s1\qc\sb600\sa480\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc97743803}II\line Le coffret de fer{\*\bkmkend _Toc97743803}\line \line
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {Quand Nicolas Treml de La Tremlays franchit la grand\rquote porte de son beau ch\'e2teau, il faisait nuit noire. Il jeta la bride \'e0
+ ses valets sans mot dire, monta le perron d\rquote un air distrait et se rendit tout droit \'e0 la chambre de son petit-fils.
+\par
+\par Georges dormait. C\rquote \'e9tait un joli enfant blanc et rose, dont les cheveux blonds bouclaient gracieusement sur les broderies de l\rquote oreiller. Sans doute un doux songe visitait en ce moment son sommeil, car sa bouche s\rquote entr\rquote
+ouvrait en un charmant sourire, pendant que ses petites mains s\rquote agitaient et semblaient soutenir une lutte de caresses.
+\par
+\par Quand les enfants s\rquote \'e9battent ainsi en de joyeux r\'eaves, les bonnes gens de Rennes disent qu\rquote ils }{\i rient aux anges\~; }{pens\'e9e charmante et po\'e9tique, \'e0 coup s\'fbr.
+\par
+\par Mais en Bretagne tout ce qui est po\'e9tique et charmant tourne bien vite \'e0 la m\'e9lancolie\~: on regarde cette joie du sommeil comme un pr\'e9sage de mort. L\rquote enfant }{\i rit aux anges, }{parce que les anges de Dieu sont l\'e0
+ autour de son chevet, pour emporter son \'e2me au ciel.
+\par
+\par Nicolas Treml se pencha sur la couche de son petit-fils. Sa l\'e8vre barbue toucha la joue de l\rquote enfant qui ne s\rquote \'e9veilla point.
+\par
+\par \endash \~Arthur de Bretagne\~! murmura le vieux gentilhomme qui ne pouvait oublier les paroles de Jean Blanc\~; si le dernier rejeton de ma race allait \'eatre sacrifi\'e9\~!\'85 Mais non cet ho
+mme est un fou, et mon cousin de Vaunoy ne ressemble pas plus \'e0 l\rquote Anglais Jean sans Terre qu\rquote un chien fid\'e8le ne ressemble \'e0 un loup\~!
+\par
+\par Il s\rquote assit aupr\'e8s du chevet de Georges et rendit son esprit \'e0 l\rquote id\'e9e fixe qu\rquote il poursuivait.
+\par
+\par M.\~de\~La Tremlays, puissamment riche et noble, comme nous l\rquote avons dit, avait perdu son fils unique deux ans auparavant. Ce fils, qui avait nom Jacques Treml et qui \'e9tait p\'e8re de Georges, avait \'e9t\'e9 de son vivant un homme fort et brave
+\~; Nicolas Treml lui avait inculqu\'e9 de bonne heure sa haine contre la France, son amour pour la Bretagne, deux sentiments qui, chez lui, affectaient tous les caract\'e8res de la passion.
+\par
+\par La mort de Jacques fut pour le vieux gentilhomme un coup cruel. Ce n\rquote \'e9tait pas seulement un fils, c\rquote \'e9tait l\rquote h\'e9ritier de ses croyances qui descendait dans la tombe.
+\par
+\par Il se sentait vieillir. Aurait-il le temps d\rquote inoculer \'e0 Georges sa haine et son amour\~?
+\par
+\par Les vieux souverains, \'e0 qui Dieu retire le fils qui devait continuer leur \'9cuvre politique laborieusement commenc\'e9e, regardent avec d\'e9sespoir le berceau du fils de leur fils.
+\par
+\par Cet enfant mettra vingt ans \'e0 se faire homme, et il ne faut qu\rquote un jour pour voir crouler une dynastie.
+\par
+\par Nicolas Treml n\rquote \'e9tait pas roi, mais il se regardait comme le dernier repr\'e9sentant d\rquote une pens\'e9e vaincue qui pouvait \'e0 son tour remporter la victoire. Jacques \'e9tait son bras droit, son successeur, un autre lui-m\'eame\~
+; Georges n\rquote \'e9tait qu\rquote un enfant.
+\par
+\par Au lieu d\rquote une arme \'e0 l\rquote \'e9preuve, Nicolas Treml n\rquote avait plus qu\rquote un faible roseau dans la main.
+\par
+\par Il y avait de par la province de Bretagne une famille pauvre et de noblesse douteuse qui se pr\'e9tendait branche de Treml et ajoutait ce nom au sien propre. Avant la mort de Jacques, M.\~de\~La Tremlays avait intent\'e9 \'e0
+ cette famille de Vaunoy un proc\'e8s, pour la contraindre \'e0 se d\'e9sister de toute pr\'e9tention au nom de Treml.
+\par
+\par Le proc\'e8s \'e9tait pendant, et, suivant toute apparence, le parlement de Rennes allait condamner les Vaunoy lorsque Jacques mourut. Ce fatal \'e9v\'e9nement sembla changer subitement les desseins de M.\~de\~La Tremlays. Il arr\'eata l\rquote
+action pendante au parlement de Rennes et invita Herv\'e9 de Vaunoy, l\rquote a\'een\'e9 de la famille, \'e0 se rendre aussit\'f4t pr\'e8s de lui. Celui-ci n\rquote eut garde de refuser l\rquote invitation.
+\par
+\par Il traversa la for\'eat mont\'e9 sur un pi\'e8tre cheval de labour. Arriv\'e9 sur la lisi\'e8re qui touchait le domaine de Treml et les futaies de Bou\'ebxis, il \'f4ta respectueusement son feutre et salua toutes ces richesses, pendant qu\rquote
+un sourire relevait les coins de ses l\'e8vres sous les crocs fauves de sa moustache.
+\par
+\par Herv\'e9 de Vaunoy pouvait avoir alors quarante ans. C\rquote \'e9tait un petit homme replet, \'e0 chevelure rouss\'e2tre, dont les exub\'e9rants anneaux encadraient un visage souriant et d\rquote expression d\'e9
+bonnaire. Ses yeux disparaissaient presque sous les longs poils de ses sourcils\~; mais ce qu\rquote on en voyait \'e9tait fort avenant et cadrait au mieux avec la fra\'eecheur vermeille de ses joues.
+\par
+\par En somme, il avait l\rquote air du meilleur vivant qui f\'fbt au monde, et il \'e9tait impossible de le voir une seule fois sans se dire\~: voil\'e0 un excellent petit homme\~!
+\par
+\par La seconde fois, on ne disait rien du tout.
+\par
+\par La troisi\'e8me, on pensait \'e0 part soi que le petit homme pouvait bien n\rquote \'eatre point si bon qu\rquote il voulait para\'eetre.
+\par
+\par Chemin faisant, il inspecta le manoir de Bou\'ebxis, qu\rquote il trouva tr\'e8s \'e0 son gr\'e9, et les fermes, m\'e9t
+airies et tenures, qui lui parurent bien en point, et les bois dont il admira cordialement la belle venue. Pendant cela, son sourire vainqueur ne le quittait point. On e\'fbt dit que le petit homme se voyait d\'e9j\'e0 dans l\rquote avenir propri\'e9
+taire et seigneur de toutes ces belles choses.
+\par
+\par Mais ce qui le flatta le plus, ce fut le ch\'e2teau de La Tremlays lui-m\'eame. \'c0 la vue de ce cher \'e9difice qui ouvrait sur une immense avenue sa grande porte \'e9cussonn\'e9e, Herv\'e9 de Vaunoy arr\'ea
+ta son cheval de charrette et ne put retenir un cri d\rquote all\'e9gresse.
+\par
+\par \endash \~Saint-Dieu\~! murmura-t-il tout \'e9mu, notre maison de Vaunoy tiendrait avec ses \'e9tables, \'e9curies et pigeonniers sous le portail de ce noble ch\'e2teau. Il faudrait que M.\~Nicolas Treml, mon cousin, e\'fbt l\rquote \'e2
+me bien dure pour ne point me donner un g\'eete en quelque coin\~; et quand on a pied dans quelque coin, talent et bonne volont\'e9, tout le reste y passe\~!
+\par
+\par Il souleva le lourd marteau de la porte et mit de c\'f4t\'e9 son sourire pour prendre un air humble et d\'e9cemment r\'e9serv\'e9.
+\par
+\par M.\~de\~La Tremlays \'e9tait assis sous le manteau de la haute chemin\'e9e dans la salle \'e0 manger. \'c0 son c\'f4t\'e9, un grand et beau chien de race sommeillait indolemment. Dans un coin, le petit Georges, \'e2g\'e9
+ de quatre ans alors, jouait sur les genoux de sa nourrice. On annon\'e7a Herv\'e9 de Vaunoy.
+\par
+\par Le vieux seigneur se tourna lentement vers le nouveau venu et le chien, se dressant sur ses quatre pattes, poussa un sourd grognement.
+\par
+\par \endash \~Paix, Loup, dit M.\~de\~La Tremlays.
+\par
+\par Le chien se recoucha sans quitter des yeux le seuil o\'f9 Herv\'e9 se tenait d\'e9couvert et respectueusement inclin\'e9.
+\par
+\par M.\~de\~La Tremlays continuait d\rquote examiner ce dernier en silence.
+\par
+\par Au bout de quelques minutes, il parut prendre tout \'e0 coup une r\'e9solution et se leva.
+\par
+\par \endash \~Approchez, monsieur mon cousin, dit-il avec une brusque courtoisie\~; vous \'eates le bienvenu au ch\'e2teau de nos communs anc\'eatres.
+\par
+\par Herv\'e9 ne put retenir un mouvement de joie en voyant sa parent\'e9, \'e0 laquelle il ne croyait gu\'e8re lui-m\'eame, si t\'f4t et si ais\'e9ment reconnue. Sur un geste du vieux seigneur, il prit place sous le manteau de la chemin\'e9e.
+\par
+\par L\rquote entrevue fut courte et d\'e9cisive.
+\par
+\par \endash \~J\rquote esp\'e8re, monsieur de Vaunoy, dit Nicolas Treml, que vous \'eates un vrai Breton\~!
+\par
+\par \endash \~Oui, Saint-Dieu\~! mon cousin, r\'e9pondit Herv\'e9, un vrai Breton, tout \'e0 fait\~!
+\par
+\par \endash \~D\'e9termin\'e9 \'e0 donner sa vie pour le bien de la province\~?
+\par
+\par \endash \~Sa vie et son sang, monsieur mon cousin de La Tremlays\~! ses os et sa chair\~! D\'e9testant la France, Saint-Dieu\~! abhorrant la France, monsieur mon digne parent\~! pr\'eat \'e0 d\'e9vorer la France d\rquote un coup de dent si elle n\rquote
+avait qu\rquote une bouch\'e9e\~!
+\par
+\par \endash \~\'c0 la bonne heure\~! s\rquote \'e9cria Nicolas Treml enchant\'e9. Touchez-l\'e0, Vaunoy, mon ami. Nous nous entendrons \'e0 merveille, et mon petit-fils Georges aura un p\'e8re en cas de malheur.
+\par
+\par Herv\'e9 fut install\'e9 le soir m\'eame au ch\'e2teau de La Tremlays, et, depuis lors, il ne le quitta plus. Georges lui \'e9tait sp\'e9cialement confi\'e9, et nous devons reconna\'eetre qu\rquote il affectait en toute occasion, pour l\rquote
+enfant, une tendresse extraordinaire.
+\par
+\par Les choses rest\'e8rent ainsi durant dix-huit mois. M.\~de\~La Tremlays prenait Herv\'e9 en confiance. Il le regardait comme un excellent et loyal parent. Les commensaux du ch\'e2teau faisaient comme le ma\'eetre, et Vaunoy avait l\rquote
+estime de tout le monde.
+\par
+\par Il n\rquote y avait que deux personnages aupr\'e8s desquels Vaunoy n\rquote avait point su trouver gr\'e2ce\~: le premier et le plus consid\'e9rable \'e9tait Loup, le chien favori de Nicolas Treml\~; le second n\rquote \'e9tait autre que Jean Blanc, l
+\rquote albinos.
+\par
+\par Chaque fois que Vaunoy entrait au salon, Loup fixait sur lui ses rondes prunelles et grognait dans ses soies jusqu\rquote \'e0 ce que M.\~de\~La Tremlays lui e\'fbt impos\'e9 p\'e9
+remptoirement silence. Vaunoy avait beau le flatter, il perdait sa peine. Loup, en bon Breton qu\rquote il \'e9tait, avait la t\'eate dure et ne changeait point volontiers de sentiment.
+\par
+\par M.\~de\~La Tremlays s\rquote \'e9tonnait souvent de l\rquote aversion que Loup montrait \'e0 son cousin\~; cela lui donnait m\'eame parfois \'e0 r\'e9fl\'e9chir, car il tenait Loup pour un chien perspicace et de bon conseil. Mais Vaunoy, d\rquote
+autre part, \'e9tait si humble, si serviable, si d\'e9vou\'e9\~!
+\par
+\par Et puis, Saint-Dieu\~! il d\'e9testait si cordialement la France.
+\par
+\par Le moyen de concevoir des soup\'e7ons contre un homme qui abhorrait ainsi M.\~le R\'e9gent\~?
+\par
+\par Quant \'e0 Jean Blanc, sa haine \'e9tait moins redoutable que celle de Loup. Jean Blanc, en effet, occupait dans l\rquote \'e9chelle sociale une position infiniment plus humble. Il \'e9tait, de son m\'e9tier tailleur de cercles, passait pour idiot, et n
+\rquote e\'fbt point pu soutenir son vieux p\'e8re sans l\rquote aide charitable de M.\~de\~La Tremlays. Jean Blanc \'e9tait re\'e7u dans les cuisines du ch\'e2teau, parce que l\rquote hospitalit\'e9
+ bretonne accueillait hommes, mendiants et animaux avec une \'e9gale religion\~; mais c\rquote \'e9tait \'e0 grand\rquote peine qu\rquote il conqu\'e9rait sa place au feu, et il lui fallait ex\'e9cuter bien des cabrioles pour d\'e9
+sarmer le mauvais vouloir du ma\'eetre d\rquote h\'f4tel, lors de la distribution des vivres.
+\par
+\par \endash \~Arri\'e8re, m\'e9chant mouton blanc\~! disait ce chef des valets de Treml. N\rquote as-tu pas honte, gibier de rebut, de demander la pitance d\rquote un chr\'e9tien\~?
+\par
+\par Jean, suivant son humeur, hochait la t\'eate en \'e9clatant de rire, ou baissait ses yeux pleins de larmes. Parfois un \'e9clair de raison ou de fiert\'e9 semblait traverser sa cervelle. Alors la bordure enflamm\'e9e de ses paupi\'e8
+res devenait livide, tandis qu\rquote une tache \'e9carlate se dessinait sur sa joue. C\rquote \'e9tait l\rquote affaire d\rquote un instant.
+\par
+\par L\rquote \'e9cuyer Jude prenait alors le parti du pauvre albinos, dont l\rquote apathie naturelle avait d\'e9j\'e0 triomph\'e9 de sa fugitive col\'e8re.
+\par
+\par \endash \~Un peu plus de charit\'e9, ma\'eetre Alain, disait l\rquote \'e9cuyer Jude au majordome\~; Jean Blanc est le fils de son p\'e8re, qui \'e9tait un digne serviteur de Treml. Notre monsieur Nicolas n\rquote entend pas qu\rquote
+on traite ainsi les bonnes gens de la for\'eat.
+\par
+\par Jude ne mentait point. Nicolas Treml \'e9tait doux envers ses vassaux\~; mais, si accompli que soit le ma\'eetre, l\rquote insolence, cette gangr\'e8ne de la valetaille, sait toujours se faire place en quelque coin de l\rquote office.
+\par
+\par Alain, le ma\'eetre d\rquote h\'f4tel, grommelait un juron armoricain et coupait \'e0 Jean Blanc un morceau de pain de mauvaise gr\'e2ce. Celui-ci trempait aussit\'f4t sa soupe, sans rancune apparente, et la d\'e9vorait avec la plus parfaite \'e9galit\'e9
+ d\rquote \'e2me. Quand il avait fini, on lui donnait une seconde \'e9cuelle de bouillon bien chaud qu\rquote il portait \'e0 son p\'e8re, Mathieu Blanc, le vieux vannier de la Fosse-aux-Loups.
+\par
+\par Cette tranquillit\'e9 de Jean Blanc \'e9tait-elle feinte ou r\'e9elle\~? nous ne saurions trancher cette question d\rquote une mani\'e8re pr\'e9cise, et parmi ceux qui le connaissaient, les avis \'e9taient partag\'e9s. On s\rquote accordait \'e0 reconna
+\'eetre que sa cervelle ne contenait point la somme d\rquote id\'e9es raisonnables que comporte l\rquote intelligence de l\rquote homme\~; mais \'e9tait-il s\'e9rieusement idiot\~?
+\par
+\par Tant que durait le jour, il chantait de bizarres refrains sur les couronnes de ch\'e2taigniers, ou bien il gambadait le long des chemins. \'c0 v\'eapres, son bl\'eame visage grima\'e7ait \'e0 faire p\'e2mer de rire chantres, marguillier et bedeau.
+\par
+\par Et pourtant Jean priait d\'e9votement.
+\par
+\par Et pourtant Jean soignait son vieux p\'e8re avec l\rquote attention d\rquote une fille d\'e9vou\'e9e\~; quand Mathieu avait besoin de rem\'e8des, Jean travaillait double, et plus d\rquote un paysan affirmait l\rquote avoir vu, le soir, agenouill\'e9
+ au chevet du vieillard endormi.
+\par
+\par En outre, on le savait capable d\rquote une reconnaissance sans bornes. Il s\rquote \'e9tait jet\'e9, sans armes, au-devant d\rquote un sanglier qui mena\'e7ait l\rquote \'e9cuyer Jude, son protecteur, et il avait escalad\'e9 plus d\rquote
+une fois les hautes murailles du jardin de La Tremlays, rien que pour baiser, en pleurant de joie, les mains du petit Georges, le petit-fils de son bienfaiteur.
+\par
+\par Sa tendresse pour l\rquote enfant \'e9tait pouss\'e9e jusqu\rquote \'e0 la passion, et ceux qui ne croyaient point \'e0 l\rquote idiotisme de Jean disaient que sa haine pour M.\~de\~Vaunoy venait de ce qu\rquote il le regardait comme un intrus, destin\'e9
+ \'e0 frustrer le petit Georges de son h\'e9ritage.
+\par
+\par Ils disaient cela quand ils n\rquote avaient point \'e0 dire autre chose de plus int\'e9ressant, car, bien entendu, Jean Blanc \'e9tait un sujet de conversation fort secondaire. \'c0 part Vaunoy qui le craignait vaguement d\rquote instinct, Jude et M.\~de
+\~La Tremlays qui ne d\'e9daignaient point de causer parfois famili\'e8rement avec lui, personne ne s\rquote occupait beaucoup du pauvre albinos.
+\par
+\par On admirait sa merveilleuse adresse \'e0 tous les exercices du corps, comme on e\'fbt admir\'e9 l\rquote agilit\'e9 d\rquote un chevreuil de la for\'eat. Sa douteuse folie ne l\rquote entourait pas m\'eame de ce prestige qui s\rquote
+attache, dans les contr\'e9es demi-sauvages, aux \'eatres priv\'e9s de raison. Les gens de la for\'eat se d\'e9fiaient de sa d\'e9mence et ne la trouvaient point de franc aloi.
+\par
+\par Quant aux femmes, Jean \'e9tait pour elles un objet de d\'e9go\'fbt ou de moquerie. Elles riaient en apercevant de loin sa face enfarin\'e9e que nous ne saurions comparer qu\rquote au masque populaire de nos pierrots\~
+; elles frissonnaient lorsque le soir elles voyaient briller, sous le linceul de sa chevelure, l\rquote \'e9clat phosphorescent de ses yeux.
+\par
+\par Revenons \'e0 Nicolas Treml que nous avons laiss\'e9 m\'e9ditant au chevet de son petit-fils Georges.
+\par
+\par Sans doute le sujet de ses r\'e9flexions le captivait bien puissamment\~; car pendant de longues heures il demeura immobile et si profond\'e9ment absorb\'e9 qu\rquote on e\'fbt pu le prendre pour l\rquote
+un de ces vieillards de pierre qui dorment autour des tombeaux.
+\par
+\par L\rquote horloge du ch\'e2teau avait sonn\'e9 minuit depuis longtemps lorsqu\rquote il secoua sa pr\'e9occupation.
+\par
+\par Il se leva\~; son visage \'e9tait sombre, mais r\'e9solu. Il saisit la lampe qui br\'fblait aupr\'e8s de lui et traversa doucement la salle, assourdissant le sonore cliquetis de ses \'e9perons pour ne point troubler le sommeil de Georges.
+\par
+\par \endash \~Vaunoy est incapable de me trahir, murmura-t-il\~; je le crois\'85 sur mon salut, je le crois\~! Mais la confiance n\rquote exclut pas la prudence, et il n\rquote y a que Dieu pour sonder jusqu\rquote au fond le c\'9c
+ur des hommes. Je veux prendre mes pr\'e9cautions.
+\par
+\par Le vent des nuits courait dans les longs corridors de La Tremlays. Nicolas Treml, abritant de la main la flamme de la lampe, descendit le grand escalier et se rendit \'e0 la salle d\rquote armes o\'f9 reposait Jude Leker, son \'e9cuyer.
+\par
+\par Il l\rquote \'e9veilla et lui fit signe de le suivre.
+\par
+\par Jude ob\'e9it aussit\'f4t en silence.
+\par
+\par M.\~de\~La Tremlays remonta d\rquote un pas rapide les escaliers du ch\'e2teau, traversa de nouveau les corridors et fit entrer Jude dans une petite pi\'e8ce de forme octogonale qu\rquote il avait choisie pour sa retraite, au premier \'e9tage d\rquote
+une tourelle.
+\par
+\par Lorsque Jude fut entr\'e9, M.\~de\~La Tremlays ferma la porte \'e0 clef.
+\par
+\par L\rquote honn\'eate \'e9cuyer n\rquote avait point coutume de provoquer la confiance de son ma\'eetre. Quand Nicolas Treml parlait Jude \'e9coutait avec respect, mais il ne faisait jamais de questions.
+\par
+\par Cette fois, pourtant, la conduite du vieux seigneur \'e9tait si \'e9trange, sa physionomie portait le cachet d\rquote une r\'e9solution si solennelle, que l\rquote \'e9cuyer ne put r\'e9primer sa curiosit\'e9.
+\par
+\par \endash \~Vous n\rquote avez pas votre figure de tous les jours, notre monsieur\'85 commen\'e7a-t-il.
+\par
+\par Nicolas Treml lui imposa silence d\rquote un geste et fit jouer la serrure d\rquote une armoire scell\'e9e dans le mur.
+\par
+\par }\pard \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar
+\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\pnrauth1\pnrdate1183610074\pnrstart1\pnrrgb0\pnrrgb0\pnrrgb0\pnrrgb0\pnrrgb0\pnrrgb0\pnrrgb0\pnrrgb0\pnrrgb0\pnrstop9\pnrstart2\pnrnfc0\pnrnfc0\pnrnfc0\pnrnfc0\pnrnfc0\pnrnfc0\pnrnfc0\pnrnfc0\pnrnfc0
+\pnrnfc0\pnrnfc0\pnrnfc0\pnrnfc0\pnrnfc0\pnrnfc0\pnrnfc0\pnrnfc0\pnrnfc0\pnrstop18\pnrstart3\pnrpnbr0\pnrpnbr0\pnrpnbr0\pnrpnbr0\pnrpnbr0\pnrpnbr0\pnrpnbr0\pnrpnbr0\pnrpnbr0\pnrpnbr0\pnrpnbr0\pnrpnbr0\pnrpnbr0\pnrpnbr0\pnrpnbr0\pnrpnbr0\pnrpnbr0
+\pnrpnbr0\pnrpnbr0\pnrpnbr0\pnrpnbr0\pnrpnbr0\pnrpnbr0\pnrpnbr0\pnrpnbr0\pnrpnbr0\pnrpnbr0\pnrpnbr0\pnrpnbr0\pnrpnbr0\pnrpnbr0\pnrpnbr0\pnrpnbr0\pnrpnbr0\pnrpnbr0\pnrpnbr0\pnrstop36\pnrnot1\adjustright {De cette armoire, il tira un coffret de fer vide qu
+\rquote il mit entre les mains de Jude.
+\par }\pard \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright {
+\par Ensuite, prenant, au fond d\rquote un compartiment secret, de pleines poign\'e9es d\rquote or il les empila m\'e9thodiquement dans le coffret, comptant les pi\'e8ces une \'e0 une.
+\par
+\par Cela dura longtemps, car il compta cent mille livres tournois.
+\par
+\par Jude n\rquote en pouvait croire ses yeux et se creusait la t\'eate pour deviner le motif de cette conduite extraordinaire.
+\par
+\par }\pard \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar
+\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\pnrauth1\pnrdate1183610074\pnrstart1\pnrrgb0\pnrrgb0\pnrrgb0\pnrrgb0\pnrrgb0\pnrrgb0\pnrrgb0\pnrrgb0\pnrrgb0\pnrstop9\pnrstart2\pnrnfc0\pnrnfc0\pnrnfc0\pnrnfc0\pnrnfc0\pnrnfc0\pnrnfc0\pnrnfc0\pnrnfc0
+\pnrnfc0\pnrnfc0\pnrnfc0\pnrnfc0\pnrnfc0\pnrnfc0\pnrnfc0\pnrnfc0\pnrnfc0\pnrstop18\pnrstart3\pnrpnbr0\pnrpnbr0\pnrpnbr0\pnrpnbr0\pnrpnbr0\pnrpnbr0\pnrpnbr0\pnrpnbr0\pnrpnbr0\pnrpnbr0\pnrpnbr0\pnrpnbr0\pnrpnbr0\pnrpnbr0\pnrpnbr0\pnrpnbr0\pnrpnbr0
+\pnrpnbr0\pnrpnbr0\pnrpnbr0\pnrpnbr0\pnrpnbr0\pnrpnbr0\pnrpnbr0\pnrpnbr0\pnrpnbr0\pnrpnbr0\pnrpnbr0\pnrpnbr0\pnrpnbr0\pnrpnbr0\pnrpnbr0\pnrpnbr0\pnrpnbr0\pnrpnbr0\pnrpnbr0\pnrstop36\pnrnot1\adjustright {
+Quand il y eut dans le coffret cent mille livres bien compt\'e9es, Nicolas Treml le ferma d\rquote un double cadenas.
+\par }\pard \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright {
+\par \endash \~Demain, dit-il, presque \'e0 voix basse et calme, tu chargeras cette cassette sur un cheval, sur ton meilleur cheval, et tu iras m\rquote attendre, avant le lever du soleil, \'e0 la Fosse-aux-Loups.
+\par
+\par Jude s\rquote inclina.
+\par
+\par \endash \~Avant de partir, reprit M.\~de\~La Tremlays, tu prieras monsieur mon cousin de Vaunoy de se rendre aupr\'e8s de moi. Va\~!
+\par
+\par Jude se dirigea vers la porte.
+\par
+\par \endash \~Attends\~! poursuivit encore Nicolas Treml\~: tu t\rquote habilleras comme on fait lorsqu\rquote on ne doit point revenir au logis de longtemps. Tu t\rquote armeras comme pour une bataille o\'f9 il faut mourir. Tu diras adieu \'e0
+ ceux que tu aimes. As-tu fait ton testament\~?
+\par
+\par \endash \~Non, r\'e9pondit Jude.
+\par
+\par \endash \~Tu le feras, continua M.\~de\~La Tremlays.
+\par
+\par Jude fit un signe d\rquote ob\'e9issance et emporta la cassette.
+\par
+\par }\pard\plain \s1\qc\sb600\sa480\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc97743804}III\line Le d\'e9p\'f4t{\*\bkmkend _Toc97743804}\line \line
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {Nicolas Treml ne dormit point cette nuit-l\'e0. Le lendemain, avant le jour, il entendit dans la cour le pas du cheval de Jude. Presque au m\'ea
+me instant la porte de sa chambre s\rquote ouvrit et Herv\'e9 de Vaunoy parut sur le seuil. Ma\'eetre Herv\'e9 n\rquote avait plus cet air humble et craintif dont nous l\rquote avons vu s\rquote affubler en entrant au ch\'e2teau pour la premi\'e8
+re fois. Son sourire s\rquote \'e9panouissait maintenant, joyeux, sur sa l\'e8vre. Il portait le front haut et affectait les dehors d\rquote une franchise brusque, \'e0 peine temp\'e9r\'e9e par le respect.
+\par
+\par \endash \~Saint-Dieu\~! dit-il en arrivant, vous \'eates matinal, monsieur mon tr\'e8s cher cousin. J\rquote \'e9tais encore \'e0 mon premier somme lorsqu\rquote on est venu me r\'e9veiller de votre part\'85
+\par
+\par Il s\rquote arr\'eata tout \'e0 coup en apercevant le s\'e9v\'e8re et p\'e2le visage de Nicolas Treml, dont l\rquote \'9cil per\'e7ant tombait d\rquote aplomb sur son \'9cil et semblait vouloir descendre jusqu\rquote au fond de sa conscience.
+\par
+\par \endash \~Qu\rquote y a-t-il\~? murmura-t-il avec un involontaire effroi.
+\par
+\par }\pard \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar
+\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\pnrauth1\pnrdate1183610076\pnrstart1\pnrrgb0\pnrrgb0\pnrrgb0\pnrrgb0\pnrrgb0\pnrrgb0\pnrrgb0\pnrrgb0\pnrrgb0\pnrstop9\pnrstart2\pnrnfc0\pnrnfc0\pnrnfc0\pnrnfc0\pnrnfc0\pnrnfc0\pnrnfc0\pnrnfc0\pnrnfc0
+\pnrnfc0\pnrnfc0\pnrnfc0\pnrnfc0\pnrnfc0\pnrnfc0\pnrnfc0\pnrnfc0\pnrnfc0\pnrstop18\pnrstart3\pnrpnbr0\pnrpnbr0\pnrpnbr0\pnrpnbr0\pnrpnbr0\pnrpnbr0\pnrpnbr0\pnrpnbr0\pnrpnbr0\pnrpnbr0\pnrpnbr0\pnrpnbr0\pnrpnbr0\pnrpnbr0\pnrpnbr0\pnrpnbr0\pnrpnbr0
+\pnrpnbr0\pnrpnbr0\pnrpnbr0\pnrpnbr0\pnrpnbr0\pnrpnbr0\pnrpnbr0\pnrpnbr0\pnrpnbr0\pnrpnbr0\pnrpnbr0\pnrpnbr0\pnrpnbr0\pnrpnbr0\pnrpnbr0\pnrpnbr0\pnrpnbr0\pnrpnbr0\pnrpnbr0\pnrstop36\pnrnot1\adjustright {Nicolas Treml lui montra du doigt un si\'e8ge\~
+; il s\rquote assit.
+\par }\pard \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright {
+\par \endash \~Herv\'e9, dit le vieux gentilhomme d\rquote une voix lente et tristement accentu\'e9e, quand Dieu m\rquote a repris mon fils, vous \'e9tiez un pauvre homme faible, vous souteniez une lutte in\'e9gale contre moi qui suis fort. Vous alliez \'ea
+tre \'e9cras\'e9\'85
+\par
+\par \endash \~Vous avez \'e9t\'e9 g\'e9n\'e9reux, mon noble cousin, interrompit Vaunoy qui se sentait venir une vague inqui\'e9tude.
+\par
+\par \endash \~Serez-vous reconnaissant\~? reprit le vieillard.
+\par
+\par Vaunoy se leva et lui saisit la main qu\rquote il porta vivement \'e0 ses l\'e8vres.
+\par
+\par \endash \~Saint-Dieu\~! monsieur, s\rquote \'e9cria-t-il, je suis \'e0 vous corps et \'e2me\~!
+\par
+\par Nicolas Treml fut quelque temps avant de reprendre la parole. Son regard ne se d\'e9tachait point de Vaunoy.
+\par
+\par \endash \~Je crois, dit-il enfin\~; je veux vous croire. Aussi bien, il n\rquote est plus temps d\rquote h\'e9siter\~; ma r\'e9solution est prise. \'c9coutez.
+\par
+\par M.\~de\~La Tremlays s\rquote assit aupr\'e8s de Vaunoy et poursuivit\~:
+\par
+\par \endash \~Je vais partir pour ne point revenir peut-\'eatre\'85 ne m\rquote interrompez pas\'85 Ma route sera longue, et au bout de la route je trouverai un ab\'eeme. La Providence prot\'e8ge-t-elle encore le pays breton\~? Mon espoir est faible, et
+ ma ferme croyance est que je vais \'e0 la mort.
+\par
+\par \endash \~\'c0 la mort\~? r\'e9p\'e9ta Vaunoy sans comprendre.
+\par
+\par \endash \~\'c0 la mort\~! s\rquote \'e9cria le vieillard dont un soudain enthousiasme illumina le visage\~; n\rquote avez-vous jamais d\'e9sir\'e9 mourir pour la Bretagne, vous monsieur de Vaunoy\~?
+\par
+\par \endash \~Saint-Dieu\~! mon cousin il est \'e0 croire que cette id\'e9e a pu me venir une fois ou l\rquote autre, r\'e9pondit Herv\'e9 \'e0 tout hasard.
+\par
+\par \endash \~Mourir pour la Bretagne\~! mourir pour une m\'e8re opprim\'e9e, monsieur, n\rquote est-ce pas l\'e0 le devoir d\rquote un gentilhomme et d\rquote un Breton\~?
+\par
+\par \endash \~Si fait, ah\~! Saint-Dieu, je crois bien\~! mais\'85
+\par
+\par \endash \~Le temps presse, interrompit Nicolas Treml, et mon projet n\rquote est point d\rquote entrer dans d\rquote inutiles explications. Quand je ne serai plus l\'e0, Georges aura besoin d\rquote un appui.
+\par
+\par \endash \~Je lui en servirai.
+\par
+\par \endash \~D\rquote un p\'e8re\'85
+\par
+\par \endash \~Ne vous dois-je pas la reconnaissance d\rquote un fils\~? d\'e9clama path\'e9tiquement Vaunoy.
+\par
+\par \endash \~Vous l\rquote aimez bien, n\rquote est-ce pas, Herv\'e9, ce pauvre enfant que je vous l\'e8gue\~? Vous lui apprendrez \'e0 aimer la Bretagne, \'e0 d\'e9tester l\rquote \'e9tranger. Vous me remplacerez.
+\par
+\par Vaunoy fit le geste d\rquote essuyer une larme.
+\par
+\par \endash \~Oui, reprit le vieillard en refoulant son \'e9motion au-dedans de lui-m\'eame, vous \'eates bon et loyal, j\rquote ai confiance en vous et ma derni\'e8re heure sera tranquille.
+\par
+\par Il se leva, traversa la salle d\rquote un pas ferme et ouvrit un meuble scell\'e9 \'e0 ses armes.
+\par
+\par \endash \~Voici un acte olographe, continua-t-il, que j\rquote ai r\'e9dig\'e9 cette nuit, et qui vous conf\'e8re la pleine propri\'e9t\'e9 de tous les domaines de Treml.
+\par
+\par Vaunoy sauta sur son si\'e8ge. Ses yeux \'e9blouis virent des millions d\rquote \'e9tincelles. Tout son sang se pr\'e9cipita vers sa joue. M.\~de\~La Tremlays, occup\'e9 \'e0 d\'e9plier le parchemin, ne prit point garde \'e0
+ ce mouvement de trop franche all\'e9gresse.
+\par
+\par Il continua.
+\par
+\par \endash \~Sans vous mettre dans mon secret, qui appartient \'e0 la Bretagne, je puis vous dire que mon entreprise m\rquote expose \'e0 une accusation de l\'e8se-majest\'e9. Ce crime, car ils nomment cela un crime\~! entra\'ee
+ne non seulement la mort, mais la confiscation de tous les biens de l\rquote accus\'e9. Il faut que l\rquote h\'e9ritage de Georges Treml soit \'e0 l\rquote abri de cette chance, et je vous ai choisi pour d\'e9positaire de la fortune de mon petit-fils.
+
+\par
+\par Vaunoy n\rquote eut point la force de r\'e9pondre, tant sa cervelle \'e9tait boulevers\'e9e par cet \'e9v\'e9nement inattendu. Il mit seulement la main sur son c\'9cur et darda au plafond son regard hypocrite.
+\par
+\par \endash \~Acceptez-vous\~? demanda Nicolas Treml.
+\par
+\par \endash \~Si j\rquote accepte\~! s\rquote \'e9cria Vaunoy retrouvant \'e0 propos la parole. Ah\~! mon cousin, voici donc venue l\rquote occasion de vous t\'e9moigner ma gratitude. Si j\rquote accepte\~! Saint-Dieu\~! vous me le demandez\~!
+\par
+\par Il prit \'e0 deux mains celles du vieillard.
+\par
+\par \endash \~Merci, merci, mon noble cousin\~! continua-t-il avec effusion\~; je prends le ciel \'e0 t\'e9moin que votre confiance est bien plac\'e9e\~!
+\par
+\par Loup, le chien favori de M.\~de\~La Tremlays, interrompit \'e0 ce moment Vaunoy par un grognement sourd et prolong\'e9. Ensuite il quitta le coussin o\'f9 il avait pass\'e9 la nuit et vint se placer entre son ma\'eetre et Herv\'e9
+, sur lequel il fixa ses yeux fauves.
+\par
+\par Vaunoy recula instinctivement.
+\par
+\par \endash \~Loup et Jean Blanc\~! pensa le vieillard qui n\rquote \'e9tait pas pour rien breton de bonne race et gardait au fond de son c\'9cur cette corde qui vibre si ais\'e9ment dans les poitrines armoricaines, la superstition. C\rquote est singulier\~
+! le chien et l\rquote innocent se rencontrent pour d\'e9tester monsieur mon cousin\~!
+\par
+\par Il h\'e9sita un instant, et fut tent\'e9 peut-\'eatre de serrer le parchemin, mais la voix de ce qu\rquote il appelait son devoir le poussait en avant. Il \'e9carta du pied Loup avec rudesse et remit l\rquote acte entre les mains de Vaunoy.
+\par
+\par \endash \~Dieu vous voit, dit-il, et Dieu punit les tra\'eetres. Vous voici souverain ma\'eetre de la destin\'e9e de Treml.
+\par
+\par Le chien, comme s\rquote il e\'fbt compris ce que ces paroles avaient de solennel, s\rquote affaissa sur son coussin en hurlant plaintivement.
+\par
+\par \endash \~Et maintenant, monsieur de Vaunoy, reprit Nicolas Treml, non par d\'e9fiance de vous, mais parce que tout homme est mortel et que vous pourriez quitter ce monde sans avoir le temps de vous reconna\'eetre, je vous demande une garantie.
+\par
+\par \endash \~Tout ce que vous voudrez mon cousin.
+\par
+\par \endash \~\'c9crivez donc, dit le vieillard en lui d\'e9signant la table o\'f9 l\rquote attendaient encore plume et parchemins.
+\par
+\par Vaunoy s\rquote assit, Treml dicta\~:
+\par
+\par \'ab\~Moi, Herv\'e9 de Vaunoy, je m\rquote engage \'e0 remettre le domaine de La Tremlays, celui de Bou\'ebxis-en-For\'eat et leurs d\'e9pendances \'e0 tout descendant direct de Nicolas Treml qui me pr\'e9sentera cet \'e9crit\'85\~\'bb
+\par
+\par \endash \~Monsieur mon cousin, interrompit Vaunoy, ceci pourrait donner des armes au fisc. Si vous \'eates condamn\'e9 coupable de l\'e8se-majest\'e9, cet acte sera naturellement suspect.
+\par
+\par \endash \~\'c9crivez toujours, ordonna Nicolas Treml.
+\par
+\par Et il continua \'e0 dicter.
+\par
+\par \'ab\~\'85 Cet \'e9crit, accompagn\'e9 de la somme de cent mille livres, prix de la vente desdits domaines et d\'e9pendances.\~\'bb
+\par
+\par \endash \~Comme cela, monsieur, reprit le vieillard, le fisc n\rquote aura rien \'e0 reprendre. Cent mille livres forment un prix s\'e9rieux quoique bien au-dessous de la valeur des domaines.
+\par
+\par Vaunoy demeura pensif. Au bout de quelques secondes, il d\'e9plia le parchemin que lui avait remis d\rquote abord M.\~de\~La Tremlays. C\rquote \'e9tait un acte de vente en due forme. La ligne de ses sourcils, qui s\rquote \'e9tait l\'e9g\'e8rement pliss
+\'e9e, se d\'e9tendit tout \'e0 coup \'e0 cette vue.
+\par
+\par \endash \~Allons, dit-il, tout est pour le mieux, puisque telle est votre volont\'e9. Dieu m\rquote est t\'e9moin que je souhaite du fond du c\'9cur que ces paperasses deviennent bient\'f4t inutiles par votre heureux retour.
+\par
+\par \endash \~Souhaitez-le, mon cousin, dit le vieillard en hochant la t\'eate, mais ne l\rquote esp\'e9rez pas. Veuillez signer et parapher votre engagement.
+\par
+\par Vaunoy signa et parapha. Puis chacun des deux cousins mit son parchemin dans sa poche.
+\par
+\par \endash \~Je pense, reprit Vaunoy apr\'e8s un long silence pendant lequel Nicolas Treml s\rquote \'e9tait replong\'e9 dans sa r\'eaverie, je pense que ces pr\'e9paratifs n\rquote annoncent point un d\'e9part subit\~?
+\par
+\par Il pensait tout le contraire et ne se trompait point.
+\par
+\par Sa voix \'e9veilla en sursaut M.\~de\~La Tremlays qui se leva, repoussa violemment son si\'e8ge et passa la main sur son front avec une sorte d\rquote \'e9garement.
+\par
+\par \endash \~Il est temps, murmura-t-il d\rquote une voix \'e9touff\'e9e, vous m\rquote avez rappel\'e9 mon devoir. Je vais partir.
+\par
+\par \endash \~D\'e9j\'e0\~!
+\par
+\par \endash \~On m\rquote attend, et je suis en retard. Allez, Vaunoy, faites seller mon cheval. Je vais dire adieu \'e0 la maison de mon p\'e8re et embrasser pour la derni\'e8re fois l\rquote enfant de mon fils.
+\par
+\par Vaunoy baissa la t\'eate avec toutes les marques ext\'e9rieures d\rquote une sinc\'e8re affliction et gagna les \'e9curies.
+\par
+\par Nicolas Treml ceignit la grande \'e9p\'e9e de ses a\'efeux, vaillant acier damass\'e9 par la rouille et qui avait fendu plus d\rquote un cr\'e2ne anglais au temps des guerres nationales. Il couvrit ses \'e9paules d\rquote
+un manteau et posa son feutre sur les m\'e8ches de ses cheveux blancs.
+\par
+\par Entre sa chambre et la retraite o\'f9 reposait Georges, son petit-fils, se trouvait le grand salon d\rquote apparat. C\rquote \'e9tait une vaste salle aux lambris de ch\'eane noir sculpt\'e9s, dont les panneaux \'e9taient s\'e9par\'e9
+s par des colonnettes en demi-relief \'e0 corniches dor\'e9es.
+\par
+\par Dans chaque panneau pendait un portrait de famille au-dessus duquel \'e9tait peint un \'e9cusson \'e0 quartiers.
+\par
+\par Nicolas Treml traversa cette salle d\rquote un pas lent et p\'e9nible. Son visage portait l\rquote empreinte d\rquote une aust\'e8re douleur. Il s\rquote arr\'eata devant les derniers portraits qui \'e9taient ceux de son p\'e8re et de sa m\'e8re d\'e9
+funts et se mit \'e0 genoux.
+\par
+\par \endash \~Adieu, madame ma m\'e8re, murmura-t-il\~; adieu, mon respect\'e9 p\'e8re. Je vais mourir comme vous avez v\'e9cu, pour la Bretagne\~!
+\par
+\par Comme il se relevait, un rayon de soleil levant, per\'e7ant les vitraux de la salle, fit scintiller les dorures et mit un reflet de vie sur tous ces raides visages de chevaliers. On e\'fbt dit que les nobles dames souriaient et respiraient le s\'e9
+culaire parfum de leur in\'e9vitable bouquet de roses\~; on e\'fbt dit que les fiers seigneurs mettaient, plus superbes, leurs poings gant\'e9s de buffle sur leurs hanches bard\'e9es de fer, en \'e9
+coutant la voix de ce Breton qui parlait encore de mourir pour la Bretagne.
+\par
+\par Avant de quitter la salle, Nicolas Treml se d\'e9couvrit et salua les vingt g\'e9n\'e9rations d\rquote a\'efeux qui applaudissaient \'e0 son sacrifice.
+\par
+\par Le petit Georges dormait, mais ce sommeil matinal \'e9tait l\'e9ger. Le contact de la bouche de son a\'efeul suffit pour clore son r\'eave. Il s\rquote \'e9veilla dans un charmant sourire et jeta ses bras autour du cou du vieillard.
+\par
+\par M.\~de\~La Tremlays avait dit adieu sans faiblir aux images v\'e9n\'e9r\'e9es de ses anc\'eatres, mais il n\rquote en fut pas ainsi \'e0 la vue de cet enfant, seul espoir de sa race, qui allait \'eatre orphelin et qui souriait doucement comme \'e0 l
+\rquote aurore d\rquote un jour de bonheur.
+\par
+\par \endash \~Que Dieu te prot\'e8ge, mon cher fils, murmura-t-il, pendant qu\rquote une larme furtive mouillait le bord de sa paupi\'e8re\~; qu\rquote il fasse de toi un gentilhomme. Puisses-tu ressembler \'e0 tes p\'e8res, qui \'e9taient pieux, vaillants
+\endash \~et libres\~!
+\par
+\par Il d\'e9posa un dernier baiser sur le front de l\rquote enfant et s\rquote enfuit parce que l\rquote \'e9motion brisait son courage.
+\par
+\par Dans la cour, Herv\'e9 de Vaunoy tenait le cheval sell\'e9 par la bride. Ce mod\'e8le des cousins voulut \'e0 toute force faire la conduite \'e0 M.\~de\~La Tremlays jusqu\rquote au bout de son avenue. Quant \'e0 Loup, on fut oblig\'e9 de le mettre \'e0
+ la cha\'eene pour l\rquote emp\'eacher de suivre son ma\'eetre.
+\par
+\par Au bout de l\rquote avenue, M.\~de\~La Tremlays arr\'eata son cheval et tendit la main \'e0 Vaunoy.
+\par
+\par \endash \~Retournez au ch\'e2teau, dit-il\~; nul ne doit savoir o\'f9 se dirigent mes pas.
+\par
+\par \endash \~Adieu donc, monsieur mon excellent ami\~! sanglota Vaunoy. Mon c\'9cur se fend \'e0 prononcer ces tristes paroles.
+\par
+\par \endash \~Adieu\~! dit brusquement le vieillard. Souvenez-vous de vos promesses et priez pour moi.
+\par
+\par Il piqua des deux. Le galop de son cheval s\rquote \'e9touffa bient\'f4t sur la mousse de la for\'eat.
+\par
+\par Herv\'e9 de Vaunoy, rest\'e9 seul, garda pendant quelques instants son visage contrist\'e9, puis il frappa bruyamment ses mains l\rquote une contre l\rquote autre en \'e9clatant de rire.
+\par
+\par \endash \~Saint-Dieu\~! dit-il, on m\rquote a donn\'e9 place en un petit coin, j\rquote avais talent et bonne volont\'e9, tout le reste y a pass\'e9. Bon voyage, monsieur mon digne parent\~! soyez tranquille\~
+! nous accomplirons pour le mieux nos promesses, et vos domaines iront en bonnes mains\~!
+\par
+\par Il rentra au ch\'e2teau la t\'eate haute et le feutre sur l\rquote oreille. En passant pr\'e8s de Loup, il frappa rudement le pauvre chien du pommeau de son \'e9p\'e9e en disant\~:
+\par
+\par \endash \~Ainsi traiterai-je quiconque ne pliera point devant moi. Ce jour-l\'e0, les serviteurs de Treml oubli\'e8rent de chanter les joyeux no\'ebls \'e0 la veill\'e9e. Il y avait autour du ch\'e2teau comme une atmosph\'e8
+re de malheur, et chacun pressentait un \'e9v\'e9nement funeste.
+\par
+\par M.\~Nicolas enfila au galop les sentiers tortueux de la for\'eat. Au lieu de suivre les routes trac\'e9es, il s\rquote enfon\'e7ait comme \'e0 plaisir dans les plus \'e9pais fourr\'e9s.
+\par
+\par \'c0 mesure qu\rquote il avan\'e7ait, l\rquote aspect du paysage devenait plus sombre, la nature plus sauvage. De gigantesques ronces s\rquote \'e9lan\'e7aient d\rquote arbre en arbre comme les lianes des for\'eats vierges du Nouveau Monde.
+\par
+\par \'c7\'e0 et l\'e0, au milieu de quelque clairi\'e8re o\'f9 croissaient la bruy\'e8re, l\rquote ajonc et l\rquote aride gen\'eat, une mis\'e9rable cabane fumait et animait le tableau d\rquote une vie m\'e9lancolique.
+\par
+\par Apr\'e8s une demi-lieue faite \'e0 franc \'e9trier, le vieux gentilhomme fut oblig\'e9 de ralentir sa course. La for\'eat devenait r\'e9ellement impraticable. Il attacha son cheval au tronc d\rquote un ch\'eane pr\'e8s duquel paissait d\'e9j\'e0
+ la monture de son \'e9cuyer Jude, qui ne devait pas \'eatre loin, et se fraya un passage dans le taillis.
+\par
+\par Quelques minutes apr\'e8s, il rejoignait son fid\'e8le serviteur, qui l\rquote attendait, assis sur le coffret de fer.
+\par
+\par }\pard\plain \s1\qc\sb600\sa480\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc97743805}IV\line La Fosse-aux-Loups{\*\bkmkend _Toc97743805}\line \line
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {\'c0 une demi-heure de chemin de la lisi\'e8re orientale de la for\'eat de Rennes, loin de tout village et au centre des plus \'e9pais fourr\'e9
+s, se trouve un ravin profond dont la pente raide et rocheuse est plant\'e9e d\rquote arbres qui s\rquote \'e9tagent, m\'eal\'e9s \'e7\'e0 et l\'e0 d\rquote \'e9pais buissons de houx et de touffes d\rquote ajoncs qui atteignent une hauteur extraordinaire.
+
+\par
+\par Un mince filet d\rquote eau coule pendant la saison pluvieuse au fond du ravin\~; l\rquote \'e9t\'e9, toute trace d\rquote humidit\'e9 dispara\'eet et le lit du ruisseau est marqu\'e9 seulement par la ligne verte que trace l\rquote
+herbe croissant au milieu de la mousse dess\'e9ch\'e9e.
+\par
+\par Ce ravin court du nord au sud. L\rquote un de ses bords, celui qui regarde l\rquote orient, est occup\'e9 par une futaie de ch\'eanes\~; l\rquote autre s\rquote \'e9l\'e8ve presque \'e0 pic, bois\'e9 vers sa base, puis ras et nu comme une lande, jusqu
+\rquote \'e0 une hauteur consid\'e9rable. La t\'eate chauve du roc y perce \'e0 chaque pas entre les touffes de bruy\'e8res. De larges crevasses s\rquote ouvrent \'e7\'e0 et l\'e0, bord\'e9es d\rquote ormeaux nains et de prunelliers au noir feuillage.
+
+\par
+\par Au XVIII}{\super e }{si\'e8cle, l\rquote aspect de ce paysage \'e9tait plus sombre encore qu\rquote aujourd\rquote hui. Le sommet de la rampe que nous venons de d\'e9crire portait deux tours de ma\'e7onnerie qui avaient d\'fb servir autrefois de moulins
+\'e0 vent. Ces tours avaient leurs murailles l\'e9zard\'e9es et mena\'e7aient ruine compl\'e8te depuis longtemps. Tout \'e0 l\rquote entour, l\rquote herbe disparaissait sous les d\'e9combres.
+\par
+\par \'c0 quelques pas, sur la droite, le sol se montrait tourment\'e9 et gardait des traces d\rquote antiques travaux. \'c7\'e0 et l\'e0 on d\'e9couvrait des tranch\'e9es profondes dont les l\'e8vres arrondies par le temps, avaient d\'fb \'eatre coup\'e9es
+\'e0 pic autrefois et correspondre \'e0 quelques puits de carri\'e8re ou de mine. De l\rquote autre c\'f4t\'e9 de la mont\'e9e, des pans de murailles annon\'e7aient que des constructions consid\'e9rables avaient exist\'e9 en ce lieu.
+\par
+\par Tous ces restes d\rquote anciens \'e9difices \'e9taient de beaucoup ant\'e9rieurs aux moulins \'e0 vent, qui pourtant eux aussi s\rquote affaissaient de vieillesse. Pour remonter \'e0 leur origine et se rendre raison de leur destination \'e9
+videmment industrielle, il e\'fbt fallu traverser le Moyen \'c2ge entier, et se guider peut-\'eatre jusqu\rquote aux temps plus civilis\'e9s de la domination romaine.
+\par
+\par Or, nous pouvons affirmer que, dans la for\'eat de Rennes, au commencement du XVIII}{\super e }{si\'e8cle, le nombre des savants arch\'e9ologues ou antiquaires \'e9tait extraordinairement limit\'e9.
+\par
+\par Pr\'e9cis\'e9ment en face et au-dessous des moulins \'e0 vent en ruine, le ravin se r\'e9tr\'e9cissait tout \'e0 coup, de telle fa\'e7on que les grands arbres, pench\'e9s sur les deux rampes, rejoignaient leurs \'e9pais branchages et formaient une vo\'fb
+te imp\'e9n\'e9trable. Cet immense berceau avait nom, dans le pays, la Fosse-aux-Loups.
+\par
+\par Point n\rquote est besoin de dire au lecteur l\rquote origine probable de ce nom.
+\par
+\par Le voyageur \'e9gar\'e9 qui traversait par hasard ce site sauvage, dont les lugubres teintes, transport\'e9es sur la toile, formeraient une d\'e9coration merveilleusement assortie pour certains de nos drames de boulevard, le voyageur, dis-je, n\rquote
+apercevait, de prime aspect, nulle trace du voisinage ou de la pr\'e9sence des hommes. Partout la solitude, partout le silence, rompu seulement par ces mille bruits qui s\rquote entendent l\'e0 o\'f9 la nature est livr\'e9e \'e0 elle-m\'eame.
+\par
+\par On aurait pu se croire au milieu d\rquote un d\'e9sert.
+\par
+\par N\'e9anmoins un examen plus attentif e\'fbt fait d\'e9couvrir, demi-cach\'e9e par un bouquet de fr\'eanes, une petite loge de terre battue, couverte en chaume, et dont l\rquote unique ouverture \'e9tait garnie de lambeaux de serpilli\'e8re faisant l
+\rquote office de carreaux. Cette loge s\rquote appuyait \'e0 l\rquote une des deux tours. Son apparence mis\'e9rable, loin d\rquote \'e9gayer le paysage, jetait sur tout ce qui l\rquote entourait un reflet de d\'e9tresse et d\rquote abandon.
+\par
+\par C\rquote \'e9tait comme nous l\rquote avons vu, \'e0 la Fosse-aux-Loups que Nicolas Treml avait donn\'e9 rendez-vous \'e0 Jude, son \'e9cuyer. Le bon serviteur \'e9tait \'e0 son poste avant le jour.
+\par
+\par Pendant qu\rquote il attend patiemment son ma\'eetre, assis sur les cent mille livres qui repr\'e9sentent, \'e0 cette heure, l\rquote opulent domaine de Treml, nous soul\'e8verons le lambeau de toile servant de porte \'e0
+ la pauvre loge couverte en chaume, et nous introduirons \'e0 l\rquote int\'e9rieur un regard curieux.
+\par
+\par La loge \'e9tait compos\'e9e d\rquote une seule chambre. Ses meubles consistaient en un grabat et deux escabelles. Au lieu de plancher, le sol nu et humide\~; au lieu de plafond, le revers de la couverture, c\rquote est-\'e0-dire le chaume, support\'e9
+ par des gaules qui servaient de solives. Dans un coin un peu de paille, et sur la paille un homme endormi.
+\par
+\par Sur le grabat un autre homme veillait\~: c\rquote \'e9tait un vieillard que l\rquote \'e2ge et la maladie avaient r\'e9duit \'e0 une extr\'eame faiblesse. Il souffrait, et ses deux mains qui serraient sa poitrine semblaient vouloir \'e9
+touffer une plainte.
+\par
+\par L\rquote homme qui gisait sur le grabat et celui qui dormait sur la paille avaient entre eux une ressemblance frappante. Leurs traits \'e9taient \'e9galement p\'e2les et comme effac\'e9s\~; tous deux avaient des chevelures de neige. C\rquote \'e9tait \'e9
+videmment le p\'e8re et le fils\~; mais l\rquote \'e2ge avait blanchi la chevelure du vieillard, tandis que le jeune homme, cr\'e9ature monstrueuse, avait apport\'e9 en naissant ce signe ordinaire de la d\'e9cr\'e9pitude.
+\par
+\par C\rquote \'e9tait Jean Blanc, l\rquote albinos.
+\par
+\par Une douleur plus aigu\'eb arracha au vieillard un cri plaintif. Jean bondit sur la paille froiss\'e9e de sa couche et fut sur pied en un instant. Il s\rquote approcha du grabat et prit la main de son p\'e8re qu\rquote il pressa silencieusem
+ent contre son c\'9cur.
+\par
+\par \endash \~J\rquote ai soif, dit Mathieu Blanc.
+\par
+\par Jean prit une \'e9cuelle f\'eal\'e9e o\'f9 restaient quelques gouttes de breuvage, et la tendit \'e0 son p\'e8re qui but avec avidit\'e9.
+\par
+\par \endash \~J\rquote ai encore soif, murmura le vieillard apr\'e8s avoir bu\~; bien soif.
+\par
+\par Jean parcourut des yeux la cabane. Il n\rquote y avait rien.
+\par
+\par \endash \~Je vais travailler, p\'e8re, s\rquote \'e9cria-t-il en s\rquote \'e9lan\'e7ant vers sa cogn\'e9e\~; j\rquote ai dormi trop longtemps. J\rquote apporterai du rem\'e8de.
+\par
+\par Le vieux Mathieu se retourna p\'e9niblement sur sa couche\~; mais au moment o\'f9 Jean allait franchir le seuil il le rappela.
+\par
+\par \endash \~Reste, dit-il\~; je souffre trop quand je suis seul.
+\par
+\par Jean d\'e9posa aussit\'f4t sa cogn\'e9e et revint vers le lit.
+\par
+\par \endash \~Je resterai p\'e8re, r\'e9pondit-il. Quand vous aurez sommeil, je courrai jusqu\rquote au ch\'e2teau et je demanderai ce qu\rquote il faut \'e0 Nicolas Treml, qui ne refuse jamais.
+\par
+\par \endash \~Jamais\~! pronon\'e7a lentement Mathieu. Celui-l\'e0 est un gentilhomme\~: il n\rquote oublie point son serviteur qui n\rquote a plus de bras pour travailler ou se battre. Il ne m\'e9prise point l\rquote enfant parce qu\rquote il a les cheveux d
+\rquote une autre couleur que ceux des hommes. Que Dieu le b\'e9nisse\~!
+\par
+\par \endash \~Que Dieu le sauve\~! dit Jean.
+\par
+\par Mathieu se souleva sur son s\'e9ant et regarda son fils en face.
+\par
+\par \endash \~Jean, mon gars, reprit-il avec effort, ma m\'e9moire est faible, parce que je suis bien vieux. Mais pourtant je crois me souvenir\'85 Ne m\rquote as-tu pas dit que le fils de Nicolas Treml est en grave p\'e9ril\~?
+\par
+\par \endash \~Voici deux ans qu\rquote il est tr\'e9pass\'e9, mon p\'e8re.
+\par
+\par \endash \~C\rquote est vrai. Ma m\'e9moire est faible. Le fils de son fils alors\~? le dernier rejeton de Treml\~?
+\par
+\par \endash \~Je vous l\rquote ai dit, mon p\'e8re.
+\par
+\par \endash \~Quel danger, enfant\~? quel danger\~? s\rquote \'e9cria le vieillard avec une soudaine exaltation. Ne puis-je point le secourir\~?
+\par
+\par Jean laissa tomber un triste regard sur le corps \'e9puis\'e9 de son p\'e8re.
+\par
+\par \endash \~Priez, dit-il, moi j\rquote agirai. Hier, du haut d\rquote un arbre dont j\rquote \'e9branchais la couronne, j\rquote ai aper\'e7u au loin Nicolas Treml qui revenait de Rennes o\'f9 sont assembl\'e9s les \'c9tats.
+\par
+\par \endash \~C\rquote est une noble et vaillante assembl\'e9e, Jean\~!
+\par
+\par \endash \~Elle \'e9tait ainsi autrefois, mon p\'e8re. Je descendis sur la route afin de saluer notre monsieur, suivant ma coutume\~; mais sa pr\'e9occupation \'e9tait si grande qu\rquote il passa pr\'e8
+s de moi sans me voir. Je le suivis. Il causait avec lui-m\'eame et j\rquote entendais ses paroles.
+\par
+\par \endash \~Que disait-il\~?
+\par
+\par Les traits de l\rquote albinos se contract\'e8rent tout \'e0 coup, et une irr\'e9sistible convulsion fit jouer tous les muscles de sa face. Il \'e9clata de rire.
+\par
+\par \endash \~Que disait-il\~? r\'e9p\'e9ta le vieillard.
+\par
+\par Jean, au lieu de r\'e9pondre, se prit \'e0 gambader par la chambre en chantant un monotone refrain du pays.
+\par
+\par Son p\'e8re fit un geste de muette douleur et se retourna vers la muraille, comme s\rquote il e\'fbt \'e9t\'e9 habitu\'e9 \'e0 ces tristes sc\'e8nes de folie.
+\par
+\par Il en \'e9tait ainsi. Jean, sans \'eatre idiot, comme le croyaient les bonnes gens de la for\'eat, avait de fr\'e9quents d\'e9rangements d\rquote esprit qui lui laissaient une lassitude morale et une m\'e9
+lancolie habituelles. Sa laideur physique et la faiblesse de ses facult\'e9s faisaient de lui un \'eatre \'e0 part\~; il le savait, il se sentait inf\'e9rieur \'e0 ses grossiers compagnons, que son intelligence dominait pourtant \'e0 ses heures lucides.
+
+\par
+\par Il cachait avec soin cette intelligence, se tenant \'e0 l\rquote \'e9cart, et affectait d\rquote \'e9tranges manies qu\rquote il pla\'e7ait comme une barri\'e8re entre lui et la foule.
+\par
+\par Moiti\'e9 maniaque, moiti\'e9 misanthrope, il \'e9tait tant\'f4t bouffon volontaire, tant\'f4t r\'e9ellement insens\'e9.
+\par
+\par \'c0 son p\'e8re seulement, pauvre vieillard qui s\rquote \'e9teignait dans sa mis\'e8re, Jean Blanc se montrait sans voile et d\'e9couvrait les tr\'e9sors de tendresse filiale qui \'e9taient au fond de son c\'9cur.
+\par
+\par }\pard \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar
+\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\pnrauth1\pnrdate1183610082\pnrstart1\pnrrgb0\pnrrgb0\pnrrgb0\pnrrgb0\pnrrgb0\pnrrgb0\pnrrgb0\pnrrgb0\pnrrgb0\pnrstop9\pnrstart2\pnrnfc0\pnrnfc0\pnrnfc0\pnrnfc0\pnrnfc0\pnrnfc0\pnrnfc0\pnrnfc0\pnrnfc0
+\pnrnfc0\pnrnfc0\pnrnfc0\pnrnfc0\pnrnfc0\pnrnfc0\pnrnfc0\pnrnfc0\pnrnfc0\pnrstop18\pnrstart3\pnrpnbr0\pnrpnbr0\pnrpnbr0\pnrpnbr0\pnrpnbr0\pnrpnbr0\pnrpnbr0\pnrpnbr0\pnrpnbr0\pnrpnbr0\pnrpnbr0\pnrpnbr0\pnrpnbr0\pnrpnbr0\pnrpnbr0\pnrpnbr0\pnrpnbr0
+\pnrpnbr0\pnrpnbr0\pnrpnbr0\pnrpnbr0\pnrpnbr0\pnrpnbr0\pnrpnbr0\pnrpnbr0\pnrpnbr0\pnrpnbr0\pnrpnbr0\pnrpnbr0\pnrpnbr0\pnrpnbr0\pnrpnbr0\pnrpnbr0\pnrpnbr0\pnrpnbr0\pnrpnbr0\pnrstop36\pnrnot1\adjustright {Quant \'e0 Nicolas Treml, l\rquote albinos avait
+ pour lui un d\'e9vouement sans bornes, mais entre eux la distance \'e9tait trop grande. Jean Blanc, le tailleur de cercles, le malheureux \'e0 qui Dieu avait refus\'e9 jusqu\rquote \'e0 l\rquote apparence humaine, portait en son \'e2
+me une indomptable fiert\'e9. Il se tenait \'e0 distance\~; il bornait lui-m\'eame les bienfaits du ch\'e2telain, et n\rquote acceptait que le strict n\'e9cessaire. M.\~de\~La Tremlays, d\rquote ailleurs, exclusivement occup\'e9 de ses id\'e9es de r\'e9
+sistance aux empi\'e9tements de la couronne, ignorait jusqu\rquote \'e0 quel point son vieux serviteur Mathieu \'e9tait d\'e9nu\'e9 de ressources. Il avait dit, une fois pour toutes, \'e0 son ma\'eetre d\rquote h\'f4
+tel, de ne jamais rien refuser au fils de Mathieu, et se reposait du reste sur cet homme.
+\par }\pard \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright {
+\par Alain, le ma\'eetre d\rquote h\'f4tel, d\'e9testait Jean Blanc et remplissait mal \'e0 son \'e9gard les g\'e9n\'e9reuses intentions de son ma\'eetre\~; mais Jean Blanc n\rquote avait garde de se plaindre. Quand il rencontrait par hasard M.\~de\~
+La Tremlays dans les sentiers de la for\'eat, il lui parlait de Georges qu\rquote il aimait avec passion, et enveloppait de myst\'e9rieuses paraboles l\rquote expression des soup\'e7ons qu\rquote il avait con\'e7us contre Herv\'e9 de Vaunoy.
+\par
+\par Ces entrevues avaient un caract\'e8re \'e9trange. Le seigneur et le vilain se traitaient d\rquote \'e9gal \'e0 \'e9gal, parce que le premier prenait en piti\'e9 sinc\'e8re le second, et que celui-ci, d\'e9vou\'e9, mais o
+rgueilleux outre mesure, trouvait un bizarre plaisir \'e0 s\rquote envelopper de sa folie comme d\rquote un manteau qui lui permettait de jeter bas tout c\'e9r\'e9monial.
+\par
+\par Jean Blanc resta une demi-heure \'e0 peu pr\'e8s en proie \'e0 son acc\'e8s de d\'e9lire. Il sautait et grommelait entre ses dents\~:
+\par
+\par \endash \~Je suis le mouton blanc, le mouton\~!
+\par
+\par Et il riait d\rquote un rire amer, tout plein de sarcastique souffrance.
+\par
+\par Au plus fort de son acc\'e8s, il s\rquote arr\'eata tout \'e0 coup\~; son \'9cil enflamm\'e9 s\rquote \'e9teignit\~; son transport tomba. Il passa vivement sa t\'eate \'e0 la fen\'eatre et jeta son regard avide dans la direction de la Fosse-aux-Loups.
+
+\par
+\par \'c0 ce moment, Nicolas Treml et son \'e9cuyer Jude sortaient du ravin et remontaient la rampe oppos\'e9e. Jean se pr\'e9cipita au-dehors, mais pendant qu\rquote il gagnait la porte le ma\'eetre et le serviteur avaient disparu derri\'e8
+re les grands arbres.
+\par
+\par Voici ce qui s\rquote \'e9tait pass\'e9 entre eux\~:
+\par
+\par }\pard\plain \s1\qc\sb600\sa480\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc97743806}V\line Le creux d\rquote un ch\'eane{\*\bkmkend _Toc97743806}\line \line
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {Au centre de la Fosse-aux-Loups s\rquote \'e9levait un ch\'eane de dimensions colossales. Il \'e9tageait ses hautes et noueuses racines sur le plan inclin\'e9
+ de la rampe\~; ses branches, grosses comme des arbres ordinaires, radiaient en tous sens et formaient en quelque sorte la clef de la vo\'fbte de verdure qui recouvrait cette partie du ravin.
+\par
+\par Il courait, dans le pays, sur cet arbre g\'e9ant et sur les deux tours qui couronnaient la rampe m\'e9ridionale du ravin, divers bruits traditionnels. On disait, entre autres choses, que l\rquote arbre s\rquote \'e9levait directement au-dessus d\rquote
+un vaste souterrain dont l\rquote entr\'e9e devait se trouver dans les fondations de l\rquote une des deux tours, ou bien encore sur le versant oppos\'e9 de la mont\'e9e, au milieu des tranch\'e9es et pans de murailles dont nous avons parl\'e9.
+\par
+\par Personne, et c\rquote est bien l\'e0 le caract\'e8re propre de l\rquote apathie bretonne, n\rquote avait song\'e9 jamais \'e0 v\'e9rifier cet on-dit\~; \'e0 cause de cela, tout le monde \'e9tait persuad\'e9 de son exactitude.
+\par
+\par Les opinions \'e9taient seulement partag\'e9es sur l\rquote origine de ces souterrains, que, de m\'e9moire d\rquote homme, nul n\rquote avait explor\'e9s. Les uns pr\'e9tendaient que c\rquote \'e9taient tout simplement d\rquote anciens puits d\rquote o
+\'f9 l\rquote on retirait autrefois du minerai de fer\~; les autres, repoussant cette hypoth\'e8se trop simple, affirmaient que ces caves sans limites couraient en tous sens sous la for\'eat et rejoignaient celles du manoir de Bou\'ebxis, o\'f9
+ la tradition pla\'e7ait un des centres de r\'e9sistance au contrat d\rquote Union, du temps de la bonne duchesse Anne, cette princesse si populaire en Bretagne, dont les actes sont maudits et dont la m\'e9moire est ador\'e9e.
+\par
+\par Dans cette seconde hypoth\'e8se, le souterrain aurait \'e9t\'e9 un refuge ou un lieu d\rquote assembl\'e9e pour les premiers conjur\'e9s qui, dans la Haute-Bretagne, port\'e8rent le nom de Fr\'e8res bretons, sous le r\'e8gne de Louis XII.
+\par
+\par Quoi qu\rquote il en soit, quiconque e\'fbt dout\'e9 de l\rquote existence de ces caves aurait \'e9t\'e9 regard\'e9 comme un ignorant ou un insens\'e9.
+\par
+\par Aucune trace n\rquote accusait n\'e9anmoins leur voisinage, et il fallait qu\rquote elles fussent situ\'e9es \'e0 une grande profondeur, car le ch\'eane atteignait presque le fond du ravin, et ses racines devaient percer au loin le sol.
+\par
+\par La circonf\'e9rence du tronc \'e9tait \'e9norme, et bien que nul signe de d\'e9cr\'e9pitude ne se montr\'e2t dans son vivace feuillage de vieil arbre compl\'e8tement d\'e9pourvu de moelle et de c\'9cur, il ne se soutenait plus que par l\rquote aubier et l
+\rquote \'e9corce.
+\par
+\par Deux larges trous donnaient passage \'e0 l\rquote int\'e9rieur, qui formait une v\'e9ritable salle o\'f9 dix hommes auraient pu s\rquote asseoir \'e0 l\rquote aise.
+\par
+\par Ce fut au pied de ce ch\'eane que M.\~de\~La Tremlays rejoignit son \'e9cuyer.
+\par
+\par Nicolas Treml \'e9tait soucieux. Les pens\'e9es qui se pressaient dans son c\'9cur se refl\'e9taient sur son aust\'e8re visage. Jude \'e9tait v\'eatu et arm\'e9 comme pour un long voyage. \'c0 l\rquote approche de son ma\'ee
+tre, il se leva et montra du doigt le coffret de fer.
+\par
+\par \endash \~C\rquote est bien, dit Nicolas Treml.
+\par
+\par Il se mit \'e0 genoux pr\'e8s du coffret dont il fit jouer la serrure. Puis, tirant de son sein le parchemin sign\'e9 par Herv\'e9 de Vaunoy, il le cacha sous les pi\'e8ces d\rquote or.
+\par
+\par \endash \~Comme cela, murmurait-il en renfermant le coffre, pauvres ou riches, les Treml pourront r\'e9clamer leur h\'e9ritage, et la trahison sera vaincue\'85 si trahison il y a.
+\par
+\par Jude ne comprenait point et demeurait immobile, pr\'eat \'e0 ex\'e9cuter un ordre, quel qu\rquote il f\'fbt, mais ne se souciant point de le devancer.
+\par
+\par Jude \'e9tait un homme de robuste taille et de visage durement accentu\'e9. Ses pommettes anguleuses saillaient brusquement hors du contour de sa joue et donnaient \'e0 ses traits ce caract\'e8re de rudesse que pr\'e9sente souvent le type breton.
+\par
+\par Il portait les cheveux longs et sa barbe grisonnante s\rquote enroulait en \'e9pais collier autour de son cou.
+\par
+\par Son costume, de m\'eame que celui de M.\~Nicolas, e\'fbt \'e9t\'e9 fort \'e0 la mode cent ans auparavant, et, \'e0 la longueur d\'e9mesur\'e9e de sa rapi\'e8re \'e0 garde de fer, on pouvait croire que le temps des chevaliers errants et des hauberts d
+\rquote acier n\rquote \'e9tait point pass\'e9 depuis des si\'e8cles.
+\par
+\par C\rquote est que, en Bretagne, le temps ne vole point, il marche\~; ses ailes se d\'e9trempent et s\rquote alourdissent au brumeux contact de l\rquote atmosph\'e8re armoricaine. Les coutumes ench\'e9rissent sur le temps\~
+; elles restent immobiles. Il y a encore, au moment o\'f9 nous \'e9crivons ces lignes, entre Paris et telle ville du pays de L\'e9on, de la Cornouaille ou de l\rquote \'e9v\'each\'e9 de Rennes, la m\'eame distance qui existe entre le Moyen \'c2
+ge et notre \'e8re, entre la r\'e9sine et le gaz, entre le coche et la vapeur, \endash \~mais aussi entre la croyance et le doute, entre la po\'e9sie et la prose, entre les fl\'e8ches \'e0 jour d\rquote une cath\'e9drale et les toits b\'e2
+tards des temples de l\rquote argent.
+\par
+\par Au moral, Jude \'e9tait une de ces honn\'eates natures fa\'e7onn\'e9es \'e0 la soumission passive, et qui ont, d\'e8s l\rquote enfance, inf\'e9od\'e9 leur vouloir \'e0 une volont\'e9 suzeraine. Jude ob\'e9issait\~; c\rquote \'e9tait son r\'f4
+le et sa vocation\~; mais son ob\'e9issance \'e9tait d\'e9vouement et non point servilit\'e9. On ne con\'e7oit plus gu\'e8re de nos jours ces contrats tacites et irr\'e9vocables qui faisaient du ma\'eetre et du serviteur un seul tout, poss\'e9
+dant deux forces d\rquote hommes au service d\rquote une volont\'e9 unique.
+\par
+\par Domesticit\'e9 emporte l\rquote id\'e9e d\rquote abjection, et, juste ou non, cette id\'e9e p\'e8se sur toute une classe de notre soci\'e9t\'e9\~; mais, \'e0 ces \'e9poques o\'f9 le vasselage organis\'e9 remontait du serf au souverain par tous les \'e9
+chelons d\rquote un syst\'e8me complet et sans lacunes, le valet \'e9tait \'e0 son seigneur ce que son seigneur \'e9tait au roi. Il y avait proportion, par cons\'e9quent comparaison, et toute comparaison exclut le d\'e9dain.
+\par
+\par En des temps plus \'e9loign\'e9s de nous et lorsque la chevalerie \'e9tait encore une v\'e9rit\'e9, les fils de preux ne chaussaient point les \'e9perons de plein droit\~; il leur fallait porter la lance d\rquote autrui avant de mettre une devise \'e0
+ leur \'e9cu, et c\rquote \'e9tait par les \'e9preuves d\rquote une domesticit\'e9 v\'e9ritable qu\rquote ils devaient passer pour arriver au titre le plus splendide dont jamais vaillant homme ait \'e9t\'e9 rev\'eatu\~: celui de chevalier.
+\par
+\par Or, comme nous l\rquote avons dit, les m\'9curs sont stationnaires en Bretagne et les souvenirs vivaces. Au commencement du si\'e8cle qui vit compiler }{\i l\rquote Encyclop\'e9die }{et dressa un pi\'e9destal \'e0 Voltaire, les rites f\'e9odaux n\rquote
+\'e9taient point oubli\'e9s en Bretagne, au \'ab\~pays des pierres et des mers\~\'bb. Les gentilshommes, qui ne perdaient jamais de vue les chemin\'e9es de leurs manoirs, n\rquote avaient pu changer de peau au contact des id\'e9es nouvelles. Les vassaux
+\'e9taient des vassaux dans toute la force du mot, c\rquote est-\'e0-dire des termes de la grande progression f\'e9odale.
+\par
+\par Les valets \'e9taient des \'ab\~petits vassaux}{\cs30\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain \s31\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs30\lang1036\cgrid {\cs30\b\fs36\super \chftn }{ Valet, \endash \~vaslet (vasselet).}}}{\~\'bb
+.
+\par
+\par On ne doit point s\rquote \'e9tonner si nous faisons une diff\'e9rence entre Jude et un serviteur \'e0 gages de notre \'e9poque. Nous restons dans la v\'e9rit\'e9. Jude tout dispos\'e9 qu\rquote il \'e9tait \'e0 ob\'e9
+ir passivement et sans discussion, gardait enti\'e8re sa dignit\'e9 d\rquote homme. Son ob\'e9issance avait la m\'eame source, sinon la m\'eame port\'e9e, que le d\'e9vouement d\rquote un haut baron \'e0 la personne du roi.
+\par
+\par Lorsque M.\~de\~La Tremlays eut referm\'e9 le coffret \'e0 double tour, il jeta autour de lui un regard inquiet.
+\par
+\par \endash \~Sommes-nous seuls, demanda-t-il \'e0 voix basse, bien seuls\~?
+\par
+\par Jude fit une minutieuse battue dans les buissons environnants.
+\par
+\par \endash \~Nous sommes seuls, r\'e9pondit-il.
+\par
+\par \endash \~C\rquote est que, poursuivit le vieux gentilhomme en pla\'e7ant sa main \'e9tendue sur le coffret de fer, la vie et la fortune de Treml sont l\'e0-dedans, mon homme. Voici mon secret, l\rquote espoir de ma race, la compensati
+on de mon sacrifice, et mon plus cher ami courrait danger de mort s\rquote il me surprenait ici \'e0 cette heure.
+\par
+\par \endash \~Dois-je me retirer\~? demanda Jude.
+\par
+\par \endash \~Non, tu es \'e0 moi et tu es moi. Je sais que tu mourrais avant de trahir.
+\par
+\par Jude mit la main sur son c\'9cur.
+\par
+\par \endash \~Vous \'eates seul, r\'e9p\'e9ta-t-il.
+\par
+\par M.\~de\~La Tremlays jeta un second regard aux taillis d\rquote alentour. Puis il leva les yeux vers la rampe.
+\par
+\par \endash \~Qu\rquote est-ce que cela\~? dit-il en apercevant derri\'e8re les tours ruin\'e9es la loge de Mathieu Blanc.
+\par
+\par \endash \~Ce n\rquote est rien, r\'e9pondit Jude. Le mouton blanc dort et son p\'e8re se meurt.
+\par
+\par Un nuage passa sur le front du vieux gentilhomme.
+\par
+\par \endash \~Jean Blanc\~! murmura-t-il.
+\par
+\par Le souvenir de la sc\'e8ne de la veille traversa son esprit comme un mauvais pr\'e9sage.
+\par
+\par \endash \~Le pauvre gars, dit Jude, n\rquote est point aim\'e9 de ma\'eetre Alain. Dieu sait ce qu\rquote il deviendra en notre absence\~!
+\par
+\par Nicolas Treml tendit sa bourse \'e0 Jude qui comprit et la lan\'e7a comme une fronde par-dessus les arbres. La bourse, adroitement dirig\'e9e, alla tomber juste au seuil de la loge.
+\par
+\par \endash \~Et maintenant, \'e0 l\rquote ouvrage, dit le vieux gentilhomme.
+\par
+\par Avec l\rquote aide de Jude, il porta le coffret de fer dans le creux du ch\'eane. Ce lieu servait de magasin \'e0 Jean Blanc et contenait ses outils en m\'eame temps que plusieurs bottes de branches de ch\'e2taignier pr\'eates \'e0 \'eatre fendues.
+\par
+\par Jude prit un pic et commen\'e7a \'e0 creuser.
+\par
+\par Apr\'e8s une heure d\rquote un travail qui fut rude \'e0 cause de la nature du sol, tout vein\'e9 de racines, le coffret fut enfoui et recouvert de terre. Jude foula le sol et r\'e9tablit si adroitement les choses dans leur \'e9tat primitif qu\rquote il e
+\'fbt fallu trahison pr\'e9alable pour soup\'e7onner que la terre e\'fbt \'e9t\'e9 remu\'e9e.
+\par
+\par Le soleil montait et jetait d\'e9j\'e0 ses rayons par-dessus les cimes.
+\par
+\par \endash \~En route\~! dit Nicolas Treml. Le chemin est long et j\rquote ai grande h\'e2te.
+\par
+\par Le ma\'eetre et le serviteur remont\'e8rent la rampe \'e0 pas pr\'e9cipit\'e9s.
+\par
+\par Ce fut \'e0 ce moment que Jean sortit de la loge et les aper\'e7ut. Dou\'e9 comme il l\rquote \'e9tait d\rquote une agilit\'e9 merveilleuse, il bondit le long de la descente et atteignit bient\'f4t l\rquote endroit du fourr\'e9 o\'f9 M.\~de\~La
+ Tremlays avait disparu. Mais il t\'e2tonna dans le taillis, et lorsqu\rquote il arriva dans la route fray\'e9e il entendit au loin le galop de deux chevaux.
+\par
+\par Il s\rquote \'e9lan\'e7a de nouveau. Les chevaux allaient comme le vent\~; quoi qu\rquote il p\'fbt faire, il ne gagnait point de terrain. Alors, par une inspiration soudaine, il gravit un ch\'eane avec la prestesse d\rquote un \'e9
+cureuil et gagna le sommet en quelques secondes. Il put voir alors les deux chevaux qui couraient dans la direction de Foug\'e8res.
+\par
+\par \endash \~Monsieur Nicolas\~! cria-t-il d\rquote une voix d\'e9sesp\'e9r\'e9e.
+\par
+\par Le vieux gentilhomme se retourna, mais il ne s\rquote arr\'eata point.
+\par
+\par Jean Blanc se fit un porte-voix de ses deux mains et entonna le chant d\rquote Arthur de Bretagne.
+\par
+\par Un instant il put croire que ce na\'eff exp\'e9dient produirait l\rquote effet qu\rquote il en attendait.
+\par
+\par Nicolas Treml s\rquote arr\'eata ind\'e9cis, mais bient\'f4t, passant la main sur son front comme pour chasser une derni\'e8re h\'e9sitation, il enfon\'e7a ses \'e9perons dans le ventre de son cheval.
+\par
+\par Jean Blanc descendit et regagna silencieusement la Fosse-aux-Loups.
+\par
+\par Aupr\'e8s du seuil de la loge, il vit briller un objet aux rayons du soleil. C\rquote \'e9tait la bourse du vieux seigneur.
+\par
+\par Une larme vint dans les yeux de Jean Blanc.
+\par
+\par \endash \~Dieu le conduise\~! murmura-t-il. Il est bon, il croit bien faire.
+\par
+\par Il s\rquote assit sur le seuil et demeura pensif.
+\par
+\par \endash \~Pauvre petit monsieur Georges\~! dit-il apr\'e8s un long silence\~; seul, aux mains de ce Vaunoy qui ne croit pas en Dieu\~!
+\par
+\par Il fit encore une pause, puis il ajouta\~:
+\par
+\par \endash \~Ils m\rquote appellent le mouton blanc\'85 Je suis le mouton et cet homme est le loup\~: mauvaise bataille\~! le loup a ses dents\~: si les dents me poussaient\'85 le mouton se ferait loup pour d\'e9fendre ou venger ceux qu\rquote
+il aime. Qui vivra verra\~!
+\par
+\par }\pard\plain \s1\qc\sb600\sa480\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc97743807}VI\line Le voyage{\*\bkmkend _Toc97743807}\line \line
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {La derni\'e8re voix que Nicolas Treml entendit sur ses domaines fut celle de Jean Blanc, dont le chant m\'e9lancolique le saluait au d\'e9part comme un mena\'e7
+ant augure. Il fallut au vieux gentilhomme toute sa force d\rquote \'e2me et cette obstination qui est le propre du caract\'e8re breton pour vaincre les tristesses qui vinrent assaillir son c\'9cur.
+\par
+\par Il repoussa loin de lui l\rquote image de Georges et continua sa route.
+\par
+\par Il ne voulait point que l\rquote on conn\'fbt son itin\'e9raire, car, apr\'e8s avoir fait deux lieues dans la direction du Couesnon et de la mer, il revint brusquement sur ses pas, tourna Vitr\'e9 dont la
+noire citadelle absorbait les rayons du soleil de midi, et gagna le chemin de Laval, en laissant sur sa droite les belles prairies o\'f9 serpente le ruisseau qui s\rquote appelle d\'e9j\'e0 la Vilaine.
+\par
+\par Entre Laval et Vitr\'e9, un peu au-dessous du bourg d\rquote Ern\'e9e, qui joua, quatre-vingts ans plus tard, un grand r\'f4le dans les guerres de la chouannerie, s\rquote \'e9levaient, sur un petit tertre, deux tron\'e7ons de poteaux dont les t\'ea
+tes avaient \'e9t\'e9 coup\'e9es.
+\par
+\par Ces deux poteaux se dressaient \'e0 six toises l\rquote un de l\rquote autre, s\'e9par\'e9s par deux tranch\'e9es entre lesquelles on voyait encore les d\'e9bris vermoulus d\rquote une barri\'e8re.
+\par
+\par Nicolas Treml arr\'eata son cheval et se d\'e9couvrit. Jude Leker l\rquote imita.
+\par
+\par \endash \~Quelques pas encore, dit M.\~de\~La Tremlays, et nous serons sur la terre ennemie, la terre de France. Pendant que nos pieds touchent encore le sol de la patrie, il nous faut dire un }{\i Ave }{\'e0 Notre-Dame de Mi-For\'eat.
+\par
+\par Tous deux r\'e9cit\'e8rent l\rquote oraison latine.
+\par
+\par \endash \~Autrefois, reprit le vieux gentilhomme, ces poteaux avaient une t\'eate. Celui-ci portait l\rquote \'e9cusson d\rquote hermine timbr\'e9 d\rquote une couronne ducale. L\rquote autre portait d\rquote azur \'e0 trois fleurs de lis d\rquote
+or. De ce c\'f4t\'e9-ci de la barri\'e8re il y avait un homme d\rquote armes breton\~; de l\rquote autre, un homme d\rquote armes fran\'e7ais. Les soldats se regardaient en face\~; les embl\'e8mes se dressaient fi\'e8rement \'e0 longueur de lance\~
+: Dreux et Valois \'e9taient \'e9gaux.
+\par
+\par \endash \~C\rquote \'e9tait un glorieux temps, monsieur Nicolas\~! soupira Jude.
+\par
+\par \endash \~Dreux n\rquote est plus, continua Treml dont la voix tremblait, et la Bretagne est une province fran\'e7aise. Mais Dieu est juste\~; il rendra mon bras fort. Marchons\~!
+\par
+\par Ils franchirent l\rquote ancienne limite des deux \'c9tats et continu\'e8rent leur route en silence.
+\par
+\par Le voyage fut long. Ils virent d\rquote abord Laval, ancien fief de La Tr\'e9moille\~; Mayenne, qui donna son nom au plus gros des ligueurs\~; Alen\'e7on, qui fut l\rquote apanage des fils de France.
+\par
+\par Dans chacune de ces villes ils s\rquote arr\'eataient le temps de faire reposer leurs chevaux. Puis ils repartaient en h\'e2te.
+\par
+\par \endash \~O\'f9 allons-nous\~? se demandait parfois Jude Leker.
+\par
+\par Mais il ne faisait point cette question tout haut. S\rquote il plaisait \'e0 Nicolas Treml de taire le but de ce voyage, ce n\rquote \'e9tait point \'e0 lui, Jude, qu\rquote il appartenait de surprendre ce secret.
+\par
+\par Son incertitude ne devait pas durer longtemps d\'e9sormais. Ils travers\'e8rent Mortagne, puis Verneuil, puis Dreux, et, le matin du sixi\'e8me jour, ils franchirent la grille dor\'e9e du parc de Versailles.
+\par
+\par Versailles \'e9tait abandonn\'e9 d\'e9j\'e0, mais ses blancs perrons de marbre avaient encore le brillant \'e9clat des jours de sa gloire.
+\par
+\par Statues, colonnades, urnes antiques et riches frontons gardaient leur splendeur du dernier r\'e8gne. Il y avait si peu de temps que durait le veuvage de la cit\'e9 royale\~! Le sable des all\'e9
+es ne conservait-il pas encore les traces des mules de satin et des hauts talons vermillonn\'e9s\~?
+\par
+\par N\rquote y avait-il pas encore des fleurs dans les vases, des strophes grav\'e9es sur l\rquote \'e9corce des arbres, des jets de cristal dans la bouche souriante des na\'efades de bronze\~?
+\par
+\par H\'e9las\~! le veuvage a continu\'e9 trop longtemps\~; les fleurs se sont fl\'e9tries\~; bronzes et marbres ont pris l\rquote aust\'e8re beaut\'e9 des \'9cuvres d\rquote un autre \'e2ge\~; il n\rquote y a plus ni chants, ni joies. C\rquote est au pass\'e9
+ qu\rquote il faut dire avec le po\'e8te, pleurant les grandeurs de la monarchie\~:
+\par
+\par }\pard \qc\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright {\i Oh\~! que Versailles \'e9tait superbe
+\par Dans ces jours purs de tout affront,
+\par O\'f9 les prosp\'e9rit\'e9s en gerbe
+\par S\rquote \'e9panouissaient sur son front\~!
+\par L\'e0 tout faste \'e9tait sans mesure,}{
+\par }{\i L\'e0 chaque arbre avait sa parure,
+\par L\'e0 chaque homme avait sa dorure\~;
+\par Tout du ma\'eetre suivait la loi
+\par Comme au m\'eame but vont cent routes,
+\par L\'e0 les grandeurs abondaient toutes\~:
+\par L\rquote Olympe ne pendait aux vo\'fbtes
+\par Que pour compl\'e9ter le grand roi.}{
+\par }\pard \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright {
+\par Nicolas Treml et son \'e9cuyer n\rquote \'e9taient point gens, il faut le dire, \'e0 s\rquote occuper beaucoup de sculptures ou de jets d\rquote eau. Ils jet\'e8rent chemin faisant un regard distrait sur tous ces dieux de pier
+re qui souriaient, jouaient de la fl\'fbte ou dansaient couronn\'e9s de raisins, puis ils pass\'e8rent.
+\par
+\par Apr\'e8s avoir march\'e9 quelques heures encore, ils trouv\'e8rent la Seine.
+\par
+\par \endash \~Paris est-il encore bien loin\~? demanda Nicolas Treml \'e0 un bourgeois qui, mont\'e9 sur son bidet, tenait le bas de la chauss\'e9e.
+\par
+\par Le bourgeois se retourna et tendit son bras vers l\rquote est. M.\~de\~La Tremlays, suivant ce geste, aper\'e7ut \'e0 l\rquote horizon un point lumineux. C\rquote \'e9tait l\rquote or tout neuf du d\'f4
+me des Invalides qui lui renvoyait les rayons du soleil levant.
+\par
+\par \endash \~Courage, ami\~! dit-il \'e0 Jude, voici le terme de notre p\'e8lerinage.
+\par
+\par Jude r\'e9pondit\~:
+\par
+\par \endash \~C\rquote est bien.
+\par
+\par Si les chevaux avaient su parler, ils auraient sans doute manifest\'e9 leur satisfaction d\rquote une mani\'e8re plus explicite.
+\par
+\par En entrant dans la ville, Nicolas Treml se fit indiquer le palais du r\'e9gent et piqua des deux pour y arriver plus vite. Une sorte de fi\'e8vre semblait s\rquote \'eatre empar\'e9e de lui. Jude le suivait pas \'e0
+ pas. La figure du bon serviteur trahissait cette fois une curiosit\'e9 puissante. Par le fait, que pouvait vouloir au r\'e9gent M.\~de\~La Tremlays\~?
+\par
+\par Ce dernier descendit de cheval \'e0 la porte du Palais-Royal. Il voulut entrer\~; les valets lui barr\'e8rent le passage.
+\par
+\par \endash \~Allez dire \'e0 Philippe d\rquote Orl\'e9ans, dit-il, que Nicolas Treml veut l\rquote entretenir.
+\par
+\par Les valets regard\'e8rent le costume gothique du vieux gentilhomme qui disparaissait litt\'e9ralement sous une \'e9paisse couche de poussi\'e8re, et tourn\'e8rent le dos en \'e9clatant de rire.
+\par
+\par Le plus courtois d\rquote entre eux r\'e9pondit du bout des l\'e8vres\~:
+\par
+\par \endash \~S. A. R. est \'e0 son ch\'e2teau de Villers-Cotterets.
+\par
+\par M.\~de\~La Tremlays se remit en selle.
+\par
+\par \endash \~Quelqu\rquote un de vous, dit-il, veut-il me conduire \'e0 ce ch\'e2teau\~?
+\par
+\par La livr\'e9e du r\'e9gent redoubla ses rires d\'e9daigneux.
+\par
+\par \endash \~Mon brave homme, s\rquote \'e9cria-t-on, les gens de votre sorte ne sont point admis au ch\'e2teau de Villers-Cotterets.
+\par
+\par \endash \~C\rquote est le paysan du Danube\~! chuchota un valet de pied.
+\par
+\par \endash \~C\rquote est plut\'f4t, r\'e9pliqua un coureur, le Juif errant qui aura vol\'e9 sur sa route un domestique et une haridelle\~!
+\par
+\par \endash \~C\rquote est don Quichotte\~!
+\par
+\par \endash \~C\rquote est M.\~de\~La Palisse\~!
+\par
+\par Jude mit la main sur la garde de son \'e9p\'e9e, mais son ma\'eetre le retint d\rquote un geste et tourna bride\~: l\rquote insulte qui vient de trop bas s\rquote arr\'eate en chemin et n\rquote est point entendue.
+\par
+\par M.\~de\~La Tremlays fit halte dans une h\'f4tellerie qui portait pour enseigne les armes de Bretagne. Sans prendre le temps de se d\'e9botter, il manda le ma\'eetre et lui ordonna de trouver un guide qui p\'fbt le conduire sur l\rquote heure \'e0
+ Villers-Cotterets.
+\par
+\par L\rquote \'e9tonnement de Jude \'e9tait au comble. Sa curiosit\'e9, refoul\'e9e, l\rquote \'e9touffait. Enfin, n\rquote y pouvant plus tenir, il prit la parole.
+\par
+\par \endash \~Monsieur Nicolas, dit-il timidement, vous avez donc grand d\'e9sir de voir ce Philippe d\rquote Orl\'e9ans\~?
+\par
+\par \endash \~Tu me le demandes\~! s\rquote \'e9cria Nicolas Treml avec \'e9nergie.
+\par
+\par Cette r\'e9ponse porta la surprise de Jude au-del\'e0 de toutes bornes.
+\par
+\par \endash \~Que je meure\~! murmura-t-il en se parlant \'e0 lui-m\'eame, si je sais ce que notre monsieur peut vouloir au r\'e9gent\~!
+\par
+\par Nicolas Treml entendit, saisit le bras de son \'e9cuyer et dit\~:
+\par
+\par \endash \~Je veux le tuer\~!
+\par
+\par Jude se reprocha de n\rquote avoir point devin\'e9 une chose si naturelle.
+\par
+\par \endash \~\'c0 la bonne heure\~! dit-il\~; c\rquote est bien.
+\par
+\par Et il reprit sa tranquillit\'e9 habituelle.
+\par
+\par \'c0 ce moment, l\rquote h\'f4te reparut avec un guide.
+\par
+\par }\pard\plain \s1\qc\sb600\sa480\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc97743808}VII\line La for\'eat de Villers-Cotterets{\*\bkmkend _Toc97743808}\line \line
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {La magnifique maison de plaisance du r\'e9gent Philippe d\rquote Orl\'e9ans avait ce jour-l\'e0 un aspect plus joyeux encore que d\rquote
+habitude. On voyait les palefreniers s\rquote empresser autour des carrosses attel\'e9s. Les chevaux de selle piaffaient et se d\'e9menaient comme pour appeler leurs ma\'eetres, et toute une arm\'e9e de pages, coureurs et laquais \'e0 brillantes livr\'e9
+es encombrait les abords du perron.
+\par
+\par Le r\'e9gent \'e9tait encore \'e0 table. D\'e8s que le repas fut fini, courtisans et belles dames descendirent \'e0 flots de velours et de satin le grand perron du ch\'e2teau. Aussit\'f4t les carrosses s\rquote \'e9maill\'e8
+rent de gracieux visages, les chevaux de selle dans\'e8rent sous leurs cavaliers, et la grande porte de la cour s\rquote ouvrit.
+\par
+\par Par extraordinaire, Philippe d\rquote Orl\'e9ans n\rquote avait pas pris place dans son carrosse. Il essayait un magnifique cheval que lui avait envoy\'e9 la reine Anne d\rquote Angleterre, pr\'e9sent qu\rquote il appr\'e9ciait surtout \'e0
+ cause de son origine britannique, car le r\'e9gent \'e9tait anglais de c\'9cur.
+\par
+\par Tous les historiens s\rquote accordent \'e0 dire que Philippe d\rquote Orl\'e9ans avait un fort beau visage\~; ses portraits d\rquote ailleurs en font foi. Quand il voulait bien mettre de c\'f4t\'e9 ses allures abandonn\'e9
+es, on reconnaissait en lui le descendant des rois, et il pouvait faire figure de prince.
+\par
+\par Ce jour-l\'e0, se trouvant d\rquote humeur gaillarde, il se mit en selle avec aisance, et tout aussit\'f4t la cavalcade s\rquote \'e9branla.
+\par
+\par Entre la sauvage for\'eat de Rennes et les massifs artistement perc\'e9s de Villers-Cotterets, il y avait plein contraste. C\rquote \'e9taient bien encore ici de grands bois \'e0 l\rquote opaque ombrage, des ch\'eanes haut lanc\'e9s, des couverts \'e0
+\'e9garer une arm\'e9e, mais la main de l\rquote homme se faisait partout sentir.
+\par
+\par Il fait bon pour une terre \'eatre domaine de prince. Lorsque la main du ma\'eetre peut ne point m\'e9nager l\rquote or, la nature se fa\'e7onne et s\rquote embellit sans rien perdre de son agreste splendeur. Tant\'f4t les larges all\'e9es se d\'e9
+roulaient en m\'e9andres capricieux et m\'e9nag\'e9s comme \'e0 plaisir, tant\'f4t elles alignaient \'e0 perte de vue leurs doubles rang\'e9es de troncs sveltes et semblaient une immense colonnade supportant une vo\'fbte de verdure.
+\par
+\par Entre les deux paysages, il faut le dire, l\rquote avantage ne restait point \'e0 la Bretagne.
+\par
+\par La for\'eat de Villers-Cotterets fourmille de sites admirables. En descendant les ombreux sentiers qui m\'e8nent \'e0 la vall\'e9e, on songe au paradis terrestre\~; lorsqu\rquote on regagne les hauteurs, l\rquote horizon s\rquote \'e9
+tend et acquiert cette largeur qui manque presque toujours aux paysages bretons.
+\par
+\par Et d\rquote ailleurs la pauvre for\'eat de Rennes ne saurait opposer que quelques gentilhommi\'e8res inconnues ou le clocher d\rquote une \'e9glise de village au royal ch\'e2teau b\'e2ti par les Valois et \'e0 la noble abbaye de Pr\'e9montr\'e9.
+\par
+\par Il y avait une heure que la cavalcade avait quitt\'e9 l\rquote avenue de Villers-Cotterets\~; elle avan\'e7ait lentement\~: les gentilshommes caracolaient aux porti\'e8res des carrosses qui roulaient sans bruit sur le gazon des all\'e9es. Philippe d
+\rquote Orl\'e9ans causait avec M}{\super me}{\~de\~Carnavalet par la porti\'e8re.
+\par
+\par Tout \'e0 coup, \'e0 un d\'e9tour de la route, deux cavaliers apparurent et se post\'e8rent au milieu du chemin, de mani\'e8re \'e0 barrer le passage.
+\par
+\par C\rquote \'e9taient deux hommes de haute taille et d\rquote athl\'e9tique carrure. Leur costume, qui ne ressemblait en rien \'e0 celui de l\rquote \'e9poque, \'e9tait gris de poussi\'e8re.
+\par
+\par Le plus vieux de ces inconnus se tourna vers un paysan mont\'e9 sur un bidet qui lui servait de guide et se tenait \'e0 distance respectueuse, et lui demanda tout haut\~:
+\par
+\par \endash \~Lequel de ces gens est le duc d\rquote Orl\'e9ans\~?
+\par
+\par Le paysan montra du doigt le prince et s\rquote enfuit.
+\par
+\par L\rquote inconnu poussa droit au r\'e9gent qui recula instinctivement et porta la main \'e0 son \'e9p\'e9e. Les courtisans, un instant paralys\'e9s par la surprise, se jet\'e8rent au-devant de leur ma\'eetre.
+\par
+\par Quelques dames song\'e8rent d\rquote abord \'e0 s\rquote \'e9vanouir, mais elles reprirent leurs sens, parce que la sc\'e8ne promettait d\rquote \'eatre curieuse.
+\par
+\par \endash \~Qui \'eates-vous\~? demanda le r\'e9gent apr\'e8s le premier moment de silence.
+\par
+\par \endash \~Je suis Nicolas Treml de La Tremlays, seigneur de Bou\'ebxis-en-For\'eat, r\'e9pondit le nouveau venu.
+\par
+\par \endash \~Et que voulez-vous\~?
+\par
+\par \endash \~Me battre en combat singulier contre le r\'e9gent de France\~!
+\par
+\par Ces \'e9tranges paroles furent prononc\'e9es d\rquote un ton grave et ferme, exempt de toute fanfaronnade.
+\par
+\par Les courtisans se regard\'e8rent. Un muet sourire vint \'e0 leurs l\'e8vres. Les dames \'e9taient puissamment int\'e9ress\'e9es\~: elles contemplaient cela comme on suit une repr\'e9sentation dramatique.
+\par
+\par C\rquote \'e9tait en effet un spectacle singulier et fait pour \'e9tonner que ces deux hommes, d\'e9bris d\rquote un autre si\'e8cle, mais d\'e9bris vigoureux, mena\'e7ants, intr\'e9pides, au milieu de ces visages fard\'e9s, que ces longues \'e9p\'e9es
+\'e0 garde de fer parmi ces rapi\'e8res de parade, que ces pourpoints de gros drap, sans rubans ni broderies, au milieu de tout cet or et de tout ce velours.
+\par
+\par On e\'fbt dit que la Bretagne du XV}{\super e}{ si\'e8cle sortait du tombeau et venait demander raison de la conqu\'eate aux arri\'e8re-neveux des conqu\'e9rants.
+\par
+\par Philippe d\rquote Orl\'e9ans avait senti d\rquote abord un mouvement d\rquote inqui\'e9tude, mais dix gentilshommes le s\'e9paraient maintenant du vieux Breton. Il oublia sa passag\'e8re frayeur.
+\par
+\par \endash \~Ce bonhomme est fou, dit-il en riant\~; il fera peur \'e0 nos dames. Qu\rquote on le chasse\~!
+\par
+\par L\rquote ordre \'e9tait explicite, mais la rapi\'e8re de M.\~Nicolas \'e9tait longue. Les gentilshommes ne se pressaient point d\rquote attaquer.
+\par
+\par Le vieux Breton \'f4ta lentement son gant de peau de buffle qui pouvait bien peser une demi-livre.
+\par
+\par \endash \~Il faut en finir\~! murmura le r\'e9gent avec impatience.
+\par
+\par \endash \~Il faut en finir\~! r\'e9p\'e9ta gravement Nicolas Treml. On m\rquote avait dit que le sang de Bourbon \'e9tait un sang h\'e9ro\'efque\~; mais la Renomm\'e9e est menteuse, je le vois, ou bien la branche a\'een\'e9e a gard\'e9 tout entier l
+\rquote h\'e9ritage de vaillance. Philippe d\rquote Orl\'e9ans, r\'e9gent de France, pour la seconde fois, moi, gentilhomme comme toi, je te provoque au combat\~!
+\par
+\par Ce disant, M.\~de\~La Tremlays d\'e9gaina.
+\par
+\par MM.\~les courtisans en firent autant. Les dames trouvaient que la com\'e9die marchait \'e0 souhait.
+\par
+\par \endash \~Soyez t\'e9moins\~! reprit Nicolas Treml d\rquote une voix haute et solennelle\~; ne pouvant accuser le roi qui est un enfant, j\rquote accuse le r\'e9
+gent de France de tenir en servage la province de Bretagne, laquelle est libre de droit. Pour prouver la v\'e9rit\'e9 de mon dire, j\rquote offre le combat \'e0 outrance et sans merci. Si Dieu permet que je succombe, la Bretagne n\rquote aura perdu qu
+\rquote un de ses enfants. Si je suis vainqueur, elle recouvrera ses l\'e9gitimes privil\'e8ges.
+\par
+\par \endash \~Un combat en champ clos\~! murmuraient ces messieurs qui commen\'e7aient \'e0 s\rquote amuser de l\rquote aventure. Un jugement de Dieu entre son Altesse Royale et M.\~Nicolas\~! l\rquote id\'e9e vaut quelque chose\~!
+\par
+\par Le r\'e9gent ne riait plus.
+\par
+\par Quant aux dames saisies par le c\'f4t\'e9 romanesque de l\rquote aventure, elles admiraient maintenant l\rquote aust\'e8re visage du vieillard et prenaient peut-\'eatre parti pour sa barbe blanche.
+\par
+\par M}{\super me}{\~la duchesse de Berry dit \'e0 l\rquote oreille de Riom qui \'e9tait \'e0 la porti\'e8re\~:
+\par
+\par \endash \~Quel beau vieux fou\~!
+\par
+\par \endash \~Eh bien\~! reprit encore Nicolas Treml dont l\rquote \'9cil s\rquote allumait d\rquote indignation, r\'e9gent de France, vous ne r\'e9pondez pas\~!
+\par
+\par Un silence suivit ces paroles. Chacun eut le pressentiment d\rquote un \'e9v\'e9nement extraordinaire. Au moment o\'f9 le r\'e9gent ouvrait la bouche pour ordonner d\'e9finitivement \'e0 sa suite d\rquote \'e9carter le vieux Breton, celui-ci le pr\'e9
+vint et se tourna vers son \'e9cuyer.
+\par
+\par \endash \~Fais ranger ces gens\~! dit-il froidement.
+\par
+\par Jude poussa son robuste cheval au milieu du flot des courtisans qui, refoul\'e9s avec une irr\'e9sistible vigueur, se rejet\'e8rent \'e0 droite et \'e0 gauche.
+\par
+\par Durant une seconde, \endash \~une seule, \endash \~Philippe d\rquote Orl\'e9ans et Nicolas Treml se trouv\'e8rent face \'e0 face. Ce court espace de temps suffit au vieillard qui, levant son massif gant de buffle, en frappa le r\'e9
+gent de France en plein visage et cria d\rquote une voix retentissante\~:
+\par
+\par \endash \~Pour la Bretagne\~!
+\par
+\par Trente \'e9p\'e9es menac\'e8rent au m\'eame instant sa poitrine. Les dames purent s\rquote \'e9vanouir. \endash \~Le d\'e9nouement surpassait toute attente.
+\par
+\par En recevant ce sanglant outrage, Philippe d\rquote Orl\'e9ans avait p\'e2li. Il mit l\rquote \'e9p\'e9e \'e0 la main comme le dernier de ses gentilshommes et se pr\'e9cipita vers l\rquote agresseur.
+\par
+\par Mais il s\rquote arr\'eata en chemin. La col\'e8re avait peu de prise sur cette nature o\'f9 la t\'eate dominait compl\'e8tement le c\'9cur. Il revint vers les princesses pour calmer leur frayeur.
+\par
+\par Pendant cela, un combat in\'e9gal et dont l\rquote issue ne pouvait rester douteuse s\rquote \'e9tait engag\'e9 entre les deux Bretons et la suite de Son Altesse Royale. Ces messieurs de la suite du r\'e9gent qui, pour \'eatre de joyeux compagnons, n
+\rquote en \'e9taient pas moins de galants hommes, essayaient de d\'e9sarmer leurs adversaires et non point de les tuer. Au bout de quelques minutes, Nicolas Treml, renvers\'e9 de cheval, fut pris et li\'e9 \'e0 un arbre.
+\par
+\par Il ne pronon\'e7a plus une parole, et resta, t\'eate haute, devant son vainqueur.
+\par
+\par Jude avait encore son \'e9p\'e9e, il \'e9tait entour\'e9 de tous c\'f4t\'e9s, mais non pas vaincu.
+\par
+\par M.\~de\~La Tremlays, jugeant inutile de prolonger la bataille, lui fit de loin un signe. Aussit\'f4t Jude jeta son arme aux pieds de ses adversaires, qui s\rquote empar\'e8rent de lui sur-le-champ.
+\par
+\par \'c0 ce moment, une douleur am\'e8re et soudaine se refl\'e9ta sur les traits du vieux gentilhomme qui, jusqu\rquote alors, avait gard\'e9 l\rquote apparence d\rquote un calme sto\'efque. Un souvenir venait de traverser son \'e2me\~
+; il avait vu Georges qui souriait dans son berceau.
+\par
+\par Jusqu\rquote \'e0 cette heure, son extravagant espoir l\rquote avait soutenu. Il avait cru forcer le r\'e9gent \'e0 descendre dans l\rquote ar\'e8ne et \'e0 jouer contre lui, l\rquote \'e9p\'e9e \'e0 la main, les destin\'e9es de la Bretagne.
+\par
+\par C\rquote \'e9tait simple et naturel \'e0 son sens. Il n\rquote avait pas m\'eame suppos\'e9 qu\rquote il faudrait en venir au dernier outrage. Maintenant il comprenait. La fi\'e8vre \'e9tait pass\'e9e.
+\par
+\par Comme il arrive toujours apr\'e8s une d\'e9faite, mille pens\'e9es se pressaient dans son cerveau. Il sentait na\'eetre en lui un doute touchant la loyaut\'e9 de son parent, Herv\'e9 de Vaunoy\~; et ce doute, \'e0 peine con\'e7
+u, grandissait, grandissait jusqu\rquote \'e0 devenir terrible comme une certitude. Il croyait entendre la voix lointaine du pauvre fendeur de cercles, et cette voix lui disait la ruine de sa race.
+\par
+\par Il jeta un regard d\'e9courag\'e9 vers Jude, et se repentit de lui avoir fait rendre son \'e9p\'e9e.
+\par
+\par \endash \~Reprends ton arme, mon homme, cria-t-il. Passe sur le corps de ces valets et va-t\rquote en veiller sur l\rquote enfant.
+\par
+\par Jude ob\'e9it comme toujours. Un puissant effort le d\'e9gagea des mains qui le retenaient, mais la foule s\rquote \'e9tait augment\'e9e\~; les valets et les palefreniers avaient rejoint la cour. Jude fut terrass\'e9. En tombant, il tourna vers son ma\'ee
+tre ses yeux pleins d\rquote une respectueuse tristesse.
+\par
+\par \endash \~Je n\rquote ai pas pu, murmura-t-il comme s\rquote il e\'fbt voulu excuser une d\'e9sob\'e9issance.
+\par
+\par Nicolas Treml courba la t\'eate.
+\par
+\par \endash \~Pauvre berceau\~! dit-il\~; que Dieu ne punisse que moi et prenne l\rquote enfant en piti\'e9\~!
+\par
+\par Le r\'e9gent donna le signal du retour.
+\par
+\par Tout le long de la route, il se montra d\rquote une fort aimable gaiet\'e9. Il n\rquote \'e9tait pas m\'e9chant. Seulement, en montant le perron du ch\'e2teau, il se pencha \'e0 l\rquote oreille d\rquote un de ses conseillers et pronon\'e7a le m
+ot Bastille\~; le conseiller s\rquote inclina.
+\par
+\par C\rquote \'e9tait l\rquote arr\'eat de Nicolas Treml et de l\rquote honn\'eate Jude, son \'e9cuyer.
+\par
+\par }\pard\plain \s1\qc\sb600\sa480\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc97743809}VIII\line Tutelle{\*\bkmkend _Toc97743809}\line \line
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {Quelques heures apr\'e8s l\rquote \'e9trange bataille que nous avons rapport\'e9e, M.\~de\~La Tremlays et son \'e9cuyer furent enferm\'e9s \'e0 la Bastille.
+
+\par
+\par Il est permis de croire que le vieux Breton fit des r\'e9flexions assez tristes lorsqu\rquote il franchit le seuil de la forteresse. Quant \'e0 Jude, on peut affirmer qu\rquote il ne r\'e9fl\'e9chit pas du tout.
+\par
+\par Quelles que fussent ses angoisses secr\'e8tes, Nicolas Treml \'e9tait trop fier et trop fort pour les laisser para\'ee
+tre sur son visage. Il monta en silence les noirs escaliers de la Bastille, et entra dans son cachot comme il entrait jadis au grand salon du ch\'e2teau de La Tremlays, le front haut et la t\'eate calme.
+\par
+\par Mais, une fois seul, le vieux gentilhomme donna cours \'e0 son d\'e9sespoir. Il s\rquote accusa d\rquote avoir abandonn\'e9 Georges, et maudit presque son patriotisme inutile. Son entreprise lui apparaissait maintenant sous son v\'e9
+ritable jour. La vue de la cour avait chang\'e9 ses id\'e9es. Il comprenait, mais trop tard, que sa tentative, qui e\'fbt \'e9t\'e9 t\'e9m\'e9raire au temps de la chevalerie, devenait, au XVIII}{\super e}{ si\'e8cle, un acte de v\'e9ritable extravagance.
+
+\par
+\par Sa douleur et ses regrets eussent \'e9t\'e9 bien plus amers encore s\rquote il avait pu voir ce qui se passait dans son ch\'e2teau de La Tremlays. Herv\'e9 de Vaunoy, en effet, ne faisait point les choses \'e0 demi. Quelques mots \'e9chapp\'e9s \'e0
+ Nicolas Treml, dans la derni\'e8re conversation qu\rquote ils avaient eue ensemble, avaient mis Herv\'e9 sur la voie, et il devinait \'e0 peu pr\'e8s le but du voyage de son parent.
+\par
+\par Ce lui en \'e9tait assez pour conjecturer le reste, car il connaissait l\rquote indomptable rancune du vieux Breton.
+\par
+\par Il laissa passer une semaine. Au bout de ce terme, il regarda le retour de Nicolas Treml comme \'e9tant pour le moins fort probl\'e9matique, et agit en cons\'e9quence. La majeure partie des vieux serviteurs du ch\'e2teau fut cong\'e9di\'e9
+e, Vaunoy ne garda que ceux qu\rquote il avait su se concilier d\'e8s longtemps, et Alain, le ma\'eetre d\rquote h\'f4tel, qui \'e9tait un peu son confident.
+\par
+\par Vaunoy avait totalement chang\'e9 de caract\'e8re. Depuis deux ans, il r\'eavait nuit et jour la possession du riche domaine de Treml, et voil\'e0 que tout \'e0 coup ce r\'eave s\rquote \'e9tait accompli. Pauvre hier et ne poss\'e9dant que son manteau r
+\'e2p\'e9 de gentill\'e2tre, il s\rquote \'e9veillait aujourd\rquote hui aussi riche que pas un membre de la haute noblesse bretonne.
+\par
+\par Il y avait de quoi mettre une cervelle d\rquote ambitieux \'e0 l\rquote envers, et celle de Vaunoy fit la culbute.
+\par
+\par Il est vrai que, \'e0 bien prendre, cette opulence n\rquote avait rien de r\'e9el. Entre les mains d\rquote Herv\'e9, le ch\'e2teau avec ses d\'e9pendances n\rquote \'e9tait qu\rquote un d\'e9p\'f4t, et son r\'f4le celui d\rquote un fid\'e9icommissaire.
+
+\par
+\par Mais, pour qui sait conduire sa barque, ce r\'f4le de fid\'e9icommissaire peut mener loin. Tout homme est mortel\~; le pupille est soumis \'e0 cette foule de hasards d\'e9plorables qui menacent notre pauvre humanit\'e9\~: on meurt de la fi\'e8
+vre, du croup\~; on meurt pour ne point manger assez ou pour manger trop\~; on est croqu\'e9 par le loup, m\'eame ailleurs que dans les contes de Perrault\~; on se noie\~; que sais-je\~!
+\par
+\par Plus tard, il y a les duels, les chutes de cheval et autres aventures.
+\par
+\par \'c0 cause de tout cela, le pupille d\rquote un fid\'e9icommissaire bien appris atteint rarement sa majorit\'e9.
+\par
+\par Or, M.\~de\~Vaunoy \'e9tait un homme fort capable. Seulement, comme il \'e9tait impatient outre mesure de jouir sans contr\'f4le, il ne fit point grand fond sur ces \'e9ventualit\'e9s que nous venons d\rquote \'e9num\'e9rer. Le petit Georges, \'e0
+ la rigueur, pouvait sortir victorieux de toutes ces \'e9preuves, et M.\~de\~Vaunoy entendait ne point courir les chances de ce jeu p\'e9rilleux.
+\par
+\par Le Breton est bon et g\'e9n\'e9reux d\rquote ordinaire, mais quand il se met \'e0 \'eatre mauvais, les tra\'eetres du m\'e9lodrame sont des anges aupr\'e8s de lui\~: rien ne lui co\'fbte, et les moyens qu\rquote il emploie alors sont d\rquote une brutalit
+\'e9 diabolique.
+\par
+\par Le lecteur en pourra juger sous peu.
+\par
+\par Vaunoy continua de traiter Georges comme le petit-fils ch\'e9ri et respect\'e9 de son seigneur. Il voulait se faire un appui de l\rquote affection de l\rquote enfant pour le cas redoutable o\'f9 M.\~de\~La Tremlays f\'fbt revenu inopin\'e9
+ment quelque jour. Un mois, deux mois se pass\'e8rent. Herv\'e9 avait fait maison nette de tout ce qui portait amour au vieux sang de Treml. N\'e9anmoins il y avait un fid\'e8le serviteur qu\rquote il n\rquote avait point pu chasser\~: c\rquote \'e9
+tait Loup, le chien favori de M.\~Nicolas.
+\par
+\par En vain les nouveaux valets, arm\'e9s de fouets, avaient poursuivi Loup jusqu\rquote \'e0 une grande distance dans la for\'eat, il revenait toujours. Au moment o\'f9 Herv\'e9 le croyait bien loin, il le retrouvait, le soir, assis aupr\'e8
+s du berceau de Georges endormi. Le chien veillait, et nous ne pouvons point affirmer que, sans la pr\'e9sence de ce vaillant gardien, l\rquote h\'e9ritier de Treml e\'fbt pass\'e9 ses nuits sans p\'e9ril, car M.\~de\~Vaunoy jetait souvent d\rquote \'e9
+tranges regards sur la couche o\'f9 reposait son jeune cousin.
+\par
+\par Loup n\rquote \'e9tait pas seul \'e0 veiller sur le petit Georges\~: un autre protecteur couvrait l\rquote enfant de sa myst\'e9rieuse vigilance. Avec la bourse de Nicolas Treml, Jean Blanc avait soulag\'e9 les souffrances de son p\'e8
+re, il ne travaillait plus\~: le jour, il dormait ou r\'f4dait autour du ch\'e2teau\~; la nuit, il montait dans l\rquote un des arbres du parc, dont les longues branches venaient fr\'f4ler les fen\'eatres de la chambre o\'f9 dormait Georges, et l\'e0
+ il faisait sentinelle jusqu\rquote au matin.
+\par
+\par Herv\'e9 l\rquote avait bien menac\'e9 parfois du fusil de son veneur, mais Jean Blanc savait courir sur la verte couronne des arbres comme un matelot dans les agr\'e8
+s de son navire. Il ne craignait point les balles, seulement, il se garait, ne voulant point mourir, puisqu\rquote il avait dit\~: }{\i Qui vivra verra\~!}{
+\par
+\par Pour voir, il voulait vivre.
+\par
+\par }\pard\plain \s1\qc\sb600\sa480\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc97743810}IX\line L\rquote \'e9tang de La Tremlays{\*\bkmkend _Toc97743810}\line \line
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {Il y avait six mois que Nicolas Treml \'e9tait parti. Personne ne savait en Bretagne ce qu\rquote il \'e9tait devenu. Les gens de la for\'ea
+t le regrettaient parce qu\rquote il \'e9tait bon ma\'eetre, et priaient Dieu pour le repos de son \'e2me.
+\par
+\par Un soir d\rquote automne, Herv\'e9 de Vaunoy jeta sa canardi\'e8re sur son \'e9paule et prit le petit Georges par la main. En cet \'e9quipage, il se dirigea vers l\rquote \'e9tang de La Tremlays. Loup marchait sur ses talons\~; Vaunoy suivait du coin de l
+\rquote \'9cil le fid\'e8le animal, et ce regard annon\'e7ait des dispositions qui n\rquote \'e9taient rien moins que bienveillantes.
+\par
+\par Georges courait dans l\rquote herbe ou cueillait les fleurs d\rquote or des gen\'eats. Ses cheveux blonds flottaient au vent du soir. Il \'e9tait gracieux et charmant comme la joie de l\rquote enfance.
+\par
+\par L\rquote \'e9tang de La Tremlays est situ\'e9 \'e0 l\rquote ouest et \'e0 un quart de lieue du ch\'e2teau. Sa forme est celle d\rquote un trap\'e8ze dont trois c\'f4t\'e9s appuient leurs bordures d\rquote aunes \'e0 de grands taillis, tandis que le quatri
+\'e8me, coup\'e9 en talus escarp\'e9, porte \'e0 son sommet un bouquet de futaie.
+\par
+\par Du point central de ce talus, qui surplombe par suite d\rquote \'e9boulements anciens, s\rquote \'e9lance presque horizontalement le tronc robuste et rabougri d\rquote un ch\'eane noir dont les longues branches pendent au-dessus de l\rquote
+eau et couvrent le quart de la largeur de l\rquote \'e9tang.
+\par
+\par C\rquote est vis-\'e0-vis de ce ch\'eane et \'e0 quelques toises de ses derni\'e8res branches que la pi\'e8ce d\rquote eau atteint sa plus grande profondeur. Le reste est fond de vase o\'f9
+ croissent des moissons de joncs et de roseaux que peuplent vers le commencement de l\rquote hiver des myriades d\rquote oiseaux aquatiques.
+\par
+\par Sur la rive occidentale de l\rquote \'e9tang de La Tremlays s\rquote assied maintenant une petite bourgade avec chapelle et moulin\~; mais, \'e0 l\rquote \'e9poque o\'f9 se passe notre histoire, ce lieu \'e9tait compl\'e8tement d\'e9sert, et il \'e9
+tait bien rare qu\rquote un passant v\'eent troubler les silencieux \'e9bats des sarcelles ou des tanches.
+\par
+\par M.\~de\~Vaunoy ouvrit le cadenas d\rquote un petit bateau, pla\'e7a Georges sur l\rquote un des bancs et quitta la rive\~; Loup, sans y \'eatre invit\'e9, franchit d\rquote un bond la distance et s\rquote installa aux pieds de l\rquote enfant.
+\par
+\par Apr\'e8s quelques coups de rames qui le port\'e8rent au milieu de l\rquote \'e9tang, M.\~de\~Vaunoy arma sa canardi\'e8re et jeta autour de lui un regard de chasseur novice. Un plongeon montra sa t\'eate noire entre les roseaux\~: Herv\'e9 fit feu.
+\par
+\par La d\'e9tonation fit tressaillir Loup\~; l\rquote odeur de la poudre dilata ses narines. Il se dressa sur ses quatre pattes et darda son regard dans la direction des roseaux.
+\par
+\par \endash \~Cherche l\'e0\'85, cherche, dit doucement M.\~de\~Vaunoy. Vous savez l\rquote histoire de la chatte m\'e9tamorphos\'e9e en femme. Une souris se montre, et Minette de courir \'e0 quatre pattes. Loup, excit\'e9
+ dans son instinct, bondit hors du bateau, laissant Georges, effray\'e9 du bruit, sur son banc.
+\par
+\par \endash \~Cherche l\'e0\'85, cherche\~! r\'e9p\'e9ta M.\~de\~Vaunoy, qui rechargeait vivement sa canardi\'e8re.
+\par
+\par Le chien cherchait, mais il n\rquote avait garde de trouver le plongeon, dont la sant\'e9 n\rquote avait aucunement souffert.
+\par
+\par M.\~de\~Vaunoy \'e9paula de nouveau sa canardi\'e8re.
+\par
+\par \endash \~Regarde donc quel grand ch\'eane, Georges\~! dit-il.
+\par
+\par Pendant que l\rquote enfant \'e9tait retourn\'e9, le coup partit. Loup poussa un hurlement plaintif, et se coucha, mort, dans les roseaux.
+\par
+\par \endash \~J\rquote ai vu derri\'e8re les feuilles du ch\'eane, dit l\rquote enfant, une grande figure blanche qui nous regardait.
+\par
+\par Vaunoy jeta vivement les yeux vers l\rquote arbre, mais il n\rquote aper\'e7ut rien.
+\par
+\par \endash \~Regarde encore\~! dit-il d\rquote une voix pateline.
+\par
+\par Puis il grommela entre ses dents\~:
+\par
+\par \endash \~Cette fois le maudit chien ne reviendra pas\~!
+\par
+\par \endash \~Tiens\~! s\rquote \'e9cria Georges, voil\'e0 encore la figure blanche\~!
+\par
+\par Vaunoy \'e9tait dans l\rquote un de ces instants o\'f9 l\rquote homme a peur de son ombre. La nuit tombait rapidement. Il compta du regard les feuilles du ch\'eane noir, et n\rquote aper\'e7ut rien encore. L\rquote enfant s\rquote \'e9tait tromp\'e9.
+
+\par
+\par La main d\rquote Herv\'e9 tremblait n\'e9anmoins pendant qu\rquote il d\'e9posait sa canardi\'e8re au fond du bateau pour prendre les rames. Il se dirigea lentement vers le point de l\rquote \'e9tang qui fait face au grand ch\'eane. En cet endroit, l
+\rquote eau tranquille et plus sombre annon\'e7ait une grande profondeur. Vaunoy cessa de ramer. Il appuya sa t\'eate sur sa main. Sa respiration \'e9tait oppress\'e9e, des gouttes de sueur coulaient sur son front.
+\par
+\par Quand il se redressa, la nuit \'e9tait tout \'e0 fait venue. \'c0 deux ou trois reprises, il \'e9tendit sa main vers Georges, et chaque fois sa main retomba. Enfin il fit sur lui-m\'eame un violent effort\~:
+\par
+\par \endash \~Eh bien\~! dit-il d\rquote une voix \'e9touff\'e9e, ne vois-tu plus la grande figure blanche\~?
+\par
+\par L\rquote enfant tourna la t\'eate.
+\par
+\par \endash \~Si, r\'e9pondit-il, la voil\'e0\~!
+\par
+\par Pendant qu\rquote il parlait encore, Vaunoy le saisit par-derri\'e8re et le pr\'e9cipita dans l\rquote \'e9tang.
+\par
+\par Au m\'eame instant, une longue forme blanche se montra, en effet, dans le feuillage du ch\'eane, mais Vaunoy ne put la voir, occup\'e9 qu\rquote il \'e9tait \'e0 fuir vers le bord \'e0 force de rames.
+\par
+\par La lune qui se levait jeta ses premiers rayons par-dessus les taillis et vint \'e9clairer le p\'e2le visage de Jean Blanc.
+\par
+\par Au moment o\'f9 Vaunoy atteignait la rive, l\rquote albinos se laissa glisser le long d\rquote une branche flexible qui pliait sous son poids et retombait au ras de l\rquote eau. \'c0 l\rquote aide de ses pieds, il imprima un mouvement de fronde \'e0
+ ce balancier, puis, ouvrant les mains tout \'e0 coup, il se trouva lanc\'e9 tout pr\'e8s de l\rquote endroit o\'f9 Georges avait disparu.
+\par
+\par Vaunoy entendit sans doute le bruit de sa chute\~; mais, plein de cette superstitieuse terreur qui suit et venge le crime, il se boucha les oreilles et s\rquote enfuit, \'e9perdu.
+\par
+\par Quelques secondes apr\'e8s, Jean Blanc revint \'e0 la surface, ramenant l\rquote enfant \'e9vanoui.
+\par
+\par Le pauvre visage de l\rquote albinos avait une expression d\rquote all\'e9gresse d\'e9lirante lorsqu\rquote il toucha le bord. Il prit sa course, serra convulsivement l\rquote enfant dans ses bras, et ne s\rquote arr\'eata que lorsqu\rquote
+il eut mis une large distance entre lui et le ch\'e2teau de La Tremlays.
+\par
+\par \endash \~J\rquote \'e9tais l\'e0, disait-il en riant\~; je savais qu\rquote on ferait du mal au petit monsieur\~! Maintenant, il est \'e0 moi\~: je l\rquote ai gagn\'e9\~! J\rquote \'e9tais l\'e0 pour que le fort ne tu\'e2t point le f
+aible, comme dans la chanson d\rquote Arthur de Bretagne.
+\par
+\par Ceux qui connaissaient le pauvre Jean Blanc eussent vu dans ces paroles entrecoup\'e9es le sympt\'f4me pr\'e9curseur de l\rquote un de ses acc\'e8s. Lui-m\'eame sentait vaguement l\rquote approche d\rquote une temp\'eate intellectuelle, car sa
+ joie tomba tout \'e0 coup. Il fit halte au milieu sur le gazon d\rquote un talus.
+\par
+\par L\rquote atmosph\'e8re \'e9tait froide. Une abondante ros\'e9e descendait du fa\'eete des arbres \'e0 demi d\'e9pouill\'e9s de leurs feuilles. Georges restait sans mouvement\~: ses membres \'e9taient raides et glac\'e9s. Une p\'e2
+leur mortelle couvrait son joli visage.
+\par
+\par \endash \~Il faut qu\rquote il s\rquote \'e9veille\~! grommelait Jean Blanc en t\'e2chant de le r\'e9chauffer sur son sein\~; il le faut. Sainte Vierge, r\'e9veillez-le\~!
+\par
+\par Ce disant, il se d\'e9pouillait de son justaucorps de peau de mouton, et s\rquote en servait pour envelopper le corps transi de l\rquote enfant. Sa poitrine haletait, ses yeux devenaient hagards. Il luttait contre l\rquote acc\'e8
+s qui envahissait ses chancelantes facult\'e9s.
+\par
+\par Par un dernier \'e9clair d\rquote intelligence, il \'f4ta de sa poitrine une m\'e9daille de cuivre qui portait l\rquote image de Notre-Dame de Mi-For\'eat. Il la passa d\rquote une main fr\'e9missante au cou de l\rquote enfant toujours inanim\'e9.
+\par
+\par \endash \~Sainte Vierge, cria-t-il dans sa foi d\'e9sol\'e9e, moi, je ne peux plus\~! Il a maintenant votre sainte m\'e9daille\~: il est \'e0 vous, r\'e9veillez-le\~! Si vous l\rquote \'e9veillez, bonne M\'e8re de Dieu, je fais v\'9cu\'85
+\par
+\par Un irr\'e9sistible rire interrompit cette ardente invocation. Aussit\'f4t apr\'e8s il tomba en convulsion, puis, emport\'e9 par sa fi\'e8vre folle, il se jeta, t\'eate baiss\'e9e, gambadant, au plus \'e9pais du fourr\'e9.
+\par
+\par L\rquote enfant, \'e9vanoui, resta \'e0 la garde de Notre-Dame.
+\par
+\par L\rquote acc\'e8s de Jean Blanc fut long, parce que l\rquote \'e9motion qui l\rquote avait provoqu\'e9 avait \'e9t\'e9 puissante\~; pendant plus d\rquote une heure, il courut les taillis en r\'e9p\'e9tant son \'e9trange refrain\~:
+\par
+\par \endash \~Je suis le mouton blanc\'85, le mouton\~!
+\par
+\par Au bout de ce temps, sa fi\'e8vre se calma, il sentit revenir ses id\'e9es, et le souvenir de Georges emplit tout \'e0 coup son c\'9cur.
+\par
+\par Il s\rquote \'e9lan\'e7a, passant par-dessus tout obstacle, et, retrouvant sa route par instinct, en quelques minutes il atteignit l\rquote all\'e9e o\'f9 il avait laiss\'e9 l\rquote enfant.
+\par
+\par Son c\'9cur battit de joie, car un rayon de lune, glissant au travers des branches, \'e9clairait un objet blanc sur le talus.
+\par
+\par \endash \~Georges\~! cria-t-il.
+\par
+\par Georges ne r\'e9pondit point.
+\par
+\par Jean Blanc franchit en deux bonds la distance qui le s\'e9parait du talus et tomba sur ses genoux.
+\par
+\par \endash \~Georges\~! dit-il encore.
+\par
+\par Et comme l\rquote objet blanc restait immobile, Jean le toucha. C\rquote \'e9tait son justaucorps de peau.
+\par
+\par L\rquote enfant avait disparu.
+\par }\pard\plain \s1\qc\sb600\sa480\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc97743811}X\line La veill\'e9e{\*\bkmkend _Toc97743811}\line \line
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {Vingt ans de plus p\'e8sent un poids bien lourd sur la t\'eate d\rquote un homme\~; mais, pour l\rquote ensemble des choses cr\'e9\'e9es, mis \'e0 part l\rquote
+homme lui-m\'eame, c\rquote est-\'e0-dire pour la portion la plus grande, la plus durable, la plus vivante de la nature, vingt ans passent comme un souffle de brise, qui effleure et n\rquote entame point.
+\par
+\par Vingt ans \'e9coul\'e9s ont rendu m\'e9connaissables les personnages de notre r\'e9cit\~: l\rquote enfant s\rquote est fait homme, l\rquote homme est devenu vieillard, le vieillard a cess\'e9 de vivre.
+\par
+\par Mais le beau ch\'e2teau de La Tremlays s\rquote \'e9l\'e8ve toujours, droit et robuste au bout de son avenue de grands ch\'eanes. Si quelques arbres sont morts dans la for\'eat, d\rquote autres jaillissent du sol et s\rquote \'e9lancent, pleins de s\'e8
+ve, vers le beau soleil qui chauffe la vo\'fbte de feuillage. La Fosse-aux-Loups a gard\'e9 ses sombres ombrages et le ch\'ea
+ne creux soutient vaillamment le pesant fardeau de ses branches colossales. Les deux moulins chancellent et menacent ruine comme autrefois, et c\rquote est \'e0 peine si l\rquote on aper\'e7oit que la pauvre loge de Mathieu Blanc s\rquote est affaiss\'e9
+e au ras du sol, tant le d\'e9tail est mince et peu digne d\rquote attention.
+\par
+\par Quant \'e0 l\rquote \'e9tang de La Tremlays, ce sont toujours les m\'eames eaux dormantes et la m\'eame moisson de roseaux sous lesquels blanchissent dans la vase les ossements de Loup, le fid\'e8le chien de Nicolas Treml.
+\par
+\par Nous sommes \'e0 l\rquote automne de l\rquote ann\'e9e 1740, et il y a veill\'e9e dans les cuisines de M.\~Herv\'e9 de Vaunoy de La Tremlays, seigneur de Bou\'ebxis-en-For\'eat.
+\par
+\par La cuisine est une grande pi\'e8ce carr\'e9e, perc\'e9e de quatre fen\'eatres hautes. Une porte de ch\'eane, garnie de fer, ouvre ses deux battants vis-\'e0-vis de la vaste chemin\'e9
+e dont le manteau, en forme de toiture, peut abriter une compagnie raisonnablement nombreuse. Cinq ou six b\'fbches broient dans l\rquote \'e2tre et m\'ealent leur rouge lumi\'e8re \'e0 la lueur cr\'e9pitante de deux r\'e9sines.
+\par
+\par Sur la table massive qui occupe le milieu de la pi\'e8ce, une rang\'e9e de }{\i pichets }{(cruches), m\'e9thodiquement align\'e9s, exhalent une bonne odeur de cidre dur. Des pommes de terre r\'f4
+tissent sous les cendres, et une demi-douzaine de quartiers de lard montrent, des deux c\'f4t\'e9s de la cr\'e9maill\'e8re, leur couenne recouverte de suie.
+\par
+\par Nous faisons gr\'e2ce au lecteur des fourneaux, casseroles, cuillers \'e0 pots, marmites, \'e9cumoires, etc.
+\par
+\par Il y a une quinzaine de personnes assises sous le manteau de la chemin\'e9e. La plupart sont serviteurs ou servantes de Vaunoy\~; deux ou trois sont \'e9trang\'e8res et re\'e7oivent l\rquote hospitalit\'e9.
+\par
+\par Pour ne point faire d\'e9faut \'e0 la galanterie fran\'e7aise, nous parlerons d\rquote abord des femmes.
+\par
+\par Sur cette escabelle \'e0 trois pieds et si pr\'e8s du feu que la pointe de ses sabots se charbonne, est assise la dame Goton Rehou, femme de charge de La Tremlays. Elle fut, si l\rquote on en croit la chronique de la for\'eat, une joyeuse comm\'e8re\~
+; mais cela date de quarante ans, et, \'e0 l\rquote heure qu\rquote il est, elle fume une pipe courte noircie par un long usage, avec toute la gravit\'e9 qui convient \'e0 une personne de son importance.
+\par
+\par Aupr\'e8s d\rquote elle, et s\rquote \'e9loignant graduellement du foyer, si\'e8gent les servantes du ch\'e2teau\~: la fille de basse-cour, la pigeonni\'e8re, la trayeuse de vaches, et m\'eame la femme de chambre de M}{\super lle}{
+ Alix de Vaunoy. Cette derni\'e8re d\'e9roge sans nul doute en semblable compagnie, mais il faut tuer le temps.
+\par
+\par De l\rquote autre c\'f4t\'e9 de la chemin\'e9e, sont rang\'e9s les gar\'e7ons.
+\par
+\par C\rquote est d\rquote abord Andr\'e9, le garde\~; Simonnet, le ma\'eetre du pressoir\~; Corentin, l\rquote homme de la charrue, et beaucoup d\rquote autres encore dont l\rquote \'e9num\'e9ration serait longue et superflue.
+\par
+\par Dans l\rquote \'e2tre m\'eame, et juste en face de la dame Goton Rehou, est assis un homme de la for\'eat\~; h\'f4te de La Tremlays pour quelques heures. Cet homme m\'e9rite une description particuli\'e8re.
+\par
+\par Il est charbonnier, cela se voit. Une couche \'e9paisse de noir couvre son visage et s\rquote \'e9claircit seulement quelque peu aux angles saillants de la face, comme il arrive aux masques de bronze. Ses yeux, dont la paupi\'e8re est enflamm\'e9
+e, semblent craindre l\rquote \'e9clat ardent du foyer et s\rquote abritent derri\'e8re sa main noircie\~; du reste, v\'eatu comme les gens de la for\'eat\~: bonnet de laine m\'eal\'e9e, veste longue en forme de paletot \'e9chancr\'e9
+, culottes courtes, bas bleus et souliers \'e0 boucle de fer.
+\par
+\par Il est de taille probl\'e9matique. Assis, il semble petit, mais lorsqu\rquote il se l\'e8ve pour saisir un pichet et boire \'e0 m\'eame, ses longues jambes l\rquote exhaussent tout \'e0 coup. Dans l\rquote
+attitude de son corps, il y a plus de souplesse que de force. Quant \'e0 son \'e2ge, nul ne saurait le dire. Depuis quinze ans, le charbonnier Pelo Rouan court la for\'eat. Tel on l\rquote a vu la premi\'e8re fois, tel on le voit encore.
+\par
+\par Nos personnages ainsi pos\'e9s, nous \'e9couterons leur conversation, car nous sommes fort d\'e9pays\'e9s dans ce ch\'e2teau o\'f9 nous n\rquote avons pas mis le pied depuis vingt ans.
+\par
+\par Ren\'e9e, la fille de chambre de M}{\super lle}{ Alix de Vaunoy, cause avec Yvon, le valet des chiens, lequel raccommode son fouet et tresse une }{\i soutisse }{(m\'e8che), que Mirault, Gerfault, Renault, etc., sentiront plus d\rquote
+une fois sur leurs flancs savamment amaigris. Andr\'e9, le garde, frotte d\rquote huile le ressort de son fusil \'e0 pierre. Corentin taille un battoir pour Anne, la surintendante des vaches\~; l\rquote entretien n\rquote a rien encore de g\'e9n\'e9ral.
+
+\par
+\par Mais six heures ont sonn\'e9 \'e0 la cloche f\'eal\'e9e du beffroi. Le vieux Simonnet, ma\'eetre du pressoir, a r\'e9cit\'e9 d\'e9votement les versets de l\rquote ang\'e9lus. Un silence de quelques minutes s\rquote est fait, pendant lequel tou
+t le monde a pri\'e9.
+\par
+\par Quand ce silence eut dur\'e9 suffisamment \'e0 son gr\'e9, dame Goton fit un signe de croix final et secoua les cendres de sa pipe avec pr\'e9caution.
+\par
+\par \endash \~Les jours s\rquote en vont petissant\~! dit-elle.
+\par
+\par Chacun reconnut implicitement la justesse infinie de cette observation.
+\par
+\par \endash \~Vienne la fin du mois, poursuivit la vieille femme de charge, et nous aurons la r\'e9sine allum\'e9e pour dire l\rquote ang\'e9lus le matin et le soir.
+\par
+\par \endash \~\'c7a, c\rquote est la v\'e9rit\'e9\~! appuya Simonnet.
+\par
+\par Et tous r\'e9p\'e9t\'e8rent avec conviction\~:
+\par
+\par \endash \~Les jours s\rquote en vont petissant, c\rquote est la v\'e9rit\'e9\~!
+\par
+\par Dame Goton savoura un instant l\rquote approbation g\'e9n\'e9rale.
+\par
+\par \endash \~Ma\'eetre Simonnet, reprit-elle ensuite, si c\rquote est un effet de votre complaisance, passez-moi le pichet\~; ma pauvre langue br\'fble.
+\par
+\par Au lieu d\rquote un pichet, on en passa dix, et tout le monde s\rquote abreuva copieusement.
+\par
+\par \endash \~Fameux et droit en go\'fbt\~! s\rquote \'e9cria la vieille femme en promenant voluptueusement sa langue sur ses l\'e8vres apr\'e8s avoir bu\~; tout ce qu\rquote on peut demander, c\rquote est que le cidre de l\rquote
+automne qui vient vaille celui de l\rquote autre ann\'e9e, pas vrai\~?
+\par
+\par C\rquote \'e9tait l\'e0 encore une de ces propositions dont le succ\'e8s n\rquote est point douteux. Tout le monde r\'e9pondit affirmativement, et le ma\'eetre du pressoir but un second coup pour prouver la sinc\'e9rit\'e9 de son opinion.
+\par
+\par \endash \~Quant \'e0 ce qui est de l\rquote an prochain, dit-il, on ne sait pas ce qu\rquote on ne sait pas. Il cherra bien du bois mort dans la for\'eat d\rquote ici l\rquote autre automne\~; d\rquote ici l\rquote autre automne, bien de l\rquote
+eau passera sous le pont de Noyal, et notre monsieur dit que le temps qui court est un temps de p\'e9ril.
+\par
+\par Ren\'e9e cessa de causer avec Yvon et releva la t\'eate avec inqui\'e9tude.
+\par
+\par \endash \~Est-ce qu\rquote on craint une attaque des Loups\~? murmura-t-elle.
+\par
+\par \'c0 cette question, on e\'fbt pu voir le charbonnier fermer \'e0 demi les yeux et jeter \'e0 la ronde un fugitif regard.
+\par
+\par \endash \~Les Loups\~! r\'e9p\'e9ta Simon net en frappant son poing sur la table. Si j\rquote \'e9tais seulement dans la peau de M.\~le lieutenant du roi, on ne les craindrait pas longtemps, les maudits brigands\~! Dire qu\rquote ils ont br\'fbl\'e9
+ mon beau pressoir de Bou\'ebxis-en-For\'eat\~!
+\par
+\par \endash \~Vol\'e9 mes vaches\~! ajouta la trayeuse.
+\par
+\par \endash \~D\'e9vast\'e9 mon chenil\~! dit Yvon.
+\par
+\par \endash \~Braconn\'e9 plus de gibier que n\rquote en chasse en trois ans notre monsieur\~! s\rquote exclama le garde.
+\par
+\par \endash \~Tu\'e9 mes poules\~!
+\par
+\par \endash \~Foul\'e9 mes gu\'e9rets\~!
+\par
+\par \endash \~Bris\'e9 mes espaliers\~! cri\'e8rent en ch\'9cur les divers fonctionnaires de La Tremlays.
+\par
+\par La dame Goton bourrait gravement sa pipe et ne disait rien, Pelo Rouan, le charbonnier, semblait dormir, adoss\'e9 contre la paroi de la chemin\'e9e.
+\par
+\par \endash \~Oh\~! les maudits brigands\~! reprit le ch\'9cur au milieu duquel on distinguait la voix fl\'fbt\'e9e et suraigu\'eb de la fille de chambre.
+\par
+\par Goton alluma sa pipe et lan\'e7a trois redoutables bouff\'e9es.
+\par
+\par \endash \~Il y a vingt ans, murmura-t-elle, le ma\'eetre de La Tremlays s\rquote appelait M.\~Nicolas. Ceux que vous nommez les Loups \'e9taient des agneaux alors. C\rquote est la mis\'e8re qui a aiguis\'e9 leurs dents.
+\par
+\par Un murmure d\'e9sapprobateur suivit ces paroles.
+\par
+\par \endash \~Les Treml \'e9taient de bons ma\'eetres, dit Simonnet avec le m\'eame embarras qu\rquote aurait un vieux courtisan parlant d\rquote un roi d\'e9chu au sein d\rquote une cour nouvelle, on ne peut pas dire le contraire\~
+; mais les Loups sont des bandits, et il n\rquote y a que vous, dame Goton, pour prendre leur d\'e9fense.
+\par
+\par Un imperceptible sourire plissa les l\'e8vres de Pelo Rouan. La vieille releva sa t\'eate chenue avec dignit\'e9.
+\par
+\par \endash \~Ma\'eetre Simonnet, r\'e9pondit-elle, je ne d\'e9fends point les Loups, qui savent bien se d\'e9fendre eux-m\'eames. Je dis que ce sont des Bretons, voil\'e0 tout, et que certaines gens sont plus vaillants au coin du feu que sous le couvert\~!
+
+\par
+\par Le sourire du charbonnier se renfor\'e7a et les serviteurs du ch\'e2teau rest\'e8rent penauds sous cette accusation de couardise faite ainsi \'e0 br\'fble-pourpoint.
+\par
+\par \endash \~Patience\~! Patience\~! dit enfin Simonnet. Il doit nous arriver de Paris un brave officier du roi pour prendre le commandement des sergents de Rennes et prot\'e9ger le passage des deniers de l\rquote imp\'f4t \'e0 travers la for\'ea
+t. Ces Loups damn\'e9s ont tu\'e9 le dernier capitaine.
+\par
+\par \endash \~Gare au nouveau\~! interrompit dame Goton.
+\par
+\par \endash \~On dirait que vous souhaitez un malheur\~! s\rquote \'e9cria aigrement Ren\'e9e la fille de chambre.
+\par
+\par \endash \~Ma mie, r\'e9pondit Goton avec autorit\'e9, je suis vieille et je regrette l\rquote ancien temps o\'f9 nos dames ne prenaient point pour chambri\'e8res des mijaur\'e9es de Normandie. Laissez les Bretons r\'e9pondre aux Bretons\~!
+\par
+\par Ren\'e9e devint rouge et ne parla plus. La conversation allait mourir ou changer d\rquote objet, lorsque Pelo Rouan, qui avait sans doute des raisons pour cela frotta ses yeux comme un homme qui s\rquote \'e9veille et dit\~:
+\par
+\par \endash \~Ai-je r\'eav\'e9, ma\'eetre Simonnet\~? n\rquote avez-vous point dit que nous allons avoir un nouveau capitaine pour mettre \'e0 la raison les Loups que le ciel confond\~?
+\par
+\par \endash \~J\rquote ai dit cela mon homme, et c\rquote est la v\'e9rit\'e9. Tant que les Loups n\rquote ont fait que piller M.\~de\~Vaunoy, la cour de Paris n\rquote y a point vu de mal, mais les hardis brigands sont all\'e9s, comme chacun sait, jusqu
+\rquote \'e0 Rennes, attaquer en plein jour l\rquote h\'f4tel de M.\~l\rquote intendant. Ils interceptent l\rquote imp\'f4t.
+\par
+\par \endash \~Quel dommage\~! interrompit l\rquote incorrigible Goton qui renfor\'e7a son sarcastique sourire. Voler le roi\~!
+\par
+\par \endash \~Ce sont de fiers gueux\~! dit Pelo Rouan avec simplicit\'e9\~; mais savez-vous quand arrive cet officier du roi dont vous parlez, ma\'eetre Simonnet\~?
+\par
+\par \endash \~On l\rquote attend mon homme.
+\par
+\par Pelo Rouan se leva, prit son pichet qu\rquote il porta \'e0 ses l\'e8vres et dit avec une bonhomie o\'f9 la vieille Goton crut d\'e9couvrir une pointe de raillerie\~:
+\par
+\par \endash \~\'c0 la sant\'e9 du nouveau capitaine\~!
+\par
+\par \endash \~\'c0 sa sant\'e9\~!r\'e9pondirent les serviteurs de La Tremlays.
+\par
+\par }\pard\plain \s1\qc\sb600\sa480\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc97743812}XI\line Fleur-des-Gen\'eats{\*\bkmkend _Toc97743812}\line \line
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {Pelo Rouan, avant de poser son pichet sur la table, ajouta, comme compl\'e9ment de son toast\~:
+\par
+\par \endash \~Et \'e0 la confusion du Loup Blanc et de ses louveteaux.
+\par
+\par \endash \~\'c0 la bonne heure\~! dit la vieille Goton lorsque chacun eut applaudi \'e0 ce souhait charitable\~; Pelo Rouan est un pauvre homme de la for\'eat. Il y a pour lui courage \'e0 maudire tout
+ haut le Loup Blanc, qui est fort et puissant, et dont mille bras ex\'e9cutent les ordres car tout \'e0 l\rquote heure il va prendre son b\'e2ton de houx et affronter la nuit qui est le domaine des Loups\~: \'e0 la bonne heure\~! Je ne veux point de mal
+\'e0 Pelo Rouan.
+\par
+\par \endash \~Merci, dame\~! pronon\'e7a lentement le charbonnier\~; moi, je vous veux du bien.
+\par
+\par C\rquote \'e9tait un homme \'e9trange que ce Pelo Rouan. Pendant qu\rquote il parlait ainsi, son regard fixe couvait Goton, et la ligne rouge de ses paupi\'e8res clignotait \'e0 la lumi\'e8re du feu.
+\par
+\par Il y avait dans ce regard une gratitude plus grande que ne le m\'e9ritait \'e0 coup s\'fbr l\rquote observation de la vieille femme de charge.
+\par
+\par Du reste, et nous devons le dire tout d\rquote abord, la plupart des actions de cet homme \'e9taient difficiles \'e0 expliquer. On croyait deviner chez lui parfois une marche lente et syst\'e9matique vers un but myst\'e9rieux, mais on ne tardait pas \'e0
+ perdre sa trace, et l\rquote espionnage le plus fin comme le plus obstin\'e9 e\'fbt \'e9t\'e9 d\'e9rout\'e9 par sa conduite.
+\par
+\par Nul ne songeait d\rquote ailleurs \'e0 l\rquote espionner. \'c0 quoi bon l\rquote e\'fbt-on fait\~? Ses fr\'e9quentes visites \'e0 la maison de M.\~de\~Vaunoy, ennemi personnel et acharn\'e9 des Loups, \'e9loignaient toute id\'e9
+e de connivence avec ces derniers, et cette connivence seule aurait pu donner quelque force \'e0 un homme si bas plac\'e9 dans l\rquote \'e9chelle sociale.
+\par
+\par Il y avait quinze ou seize ans que Pelo (Pierre) Rouan \'e9tait venu s\rquote \'e9tablir dans la for\'eat de Rennes. Il avait amen\'e9 avec lui une petite fille au berceau qu\rquote il appelait Marie. Solitaire d\rquote habitude et paraissant fuir la soci
+\'e9t\'e9 de ses pareils, il s\rquote \'e9tait b\'e2ti une loge \'e0 l\rquote endroit le plus d\'e9sert de la for\'eat, avait creus\'e9 un four souterrain et faisait depuis lors ce qu\rquote
+il fallait de charbon pour soutenir son existence et celle de sa fille.
+\par
+\par Marie avait pris la taille d\rquote une femme. En grandissant, elle \'e9tait devenue bien belle, mais elle l\rquote ignorait. Beaucoup pr\'e9tendront que ces derniers mots renferment une impossibilit\'e9 flagrante\~: nous soutenons n\'e9
+anmoins notre dire.
+\par
+\par Marie, enfant de la solitude, n\rquote avait de hardiesse que contre le danger. La vue de l\rquote homme la troublait et l\rquote effrayait. Lorsque la trompe de chasse criait dans les all\'e9es, Marie faisait comme les biches\~
+; elle se cachait dans les buissons.
+\par
+\par Jamais elle ne mettait de bouquets dans un panier verni pour les porter au ch\'e2teau, avec des pommes, des \'9cufs et de la cr\'e8me, comme cela se pratique de nos jours au th\'e9\'e2tre de l\rquote Op\'e9ra-Comique. Elle ne dansait ni }{\i sur la foug
+\'e8re }{ni m\'eame }{\i sous la coudrette\~; }{en un mot, ce n\rquote \'e9tait en aucune fa\'e7on une rosi\'e8re de M}{\super me}{\~de\~Genlis, se mirant dans le cristal des fontaines, ni une ing\'e9nue de M.\~Marmontel, raisonnant l\rquote \'catre supr
+\'eame, la nature et le reste. Ces braves po\'e8tes n\rquote ont jamais vu la campagne qu\rquote \'e0 Courbevoie\~!
+\par
+\par C\rquote \'e9tait une fille de la for\'eat, simple et pure, demi-sauvage, mais portant en elle le germe de tout ce qui est noble, gracieux, po\'e9tique et bon.
+\par
+\par Elle aimait \'e0 prier Dieu, car une foi profonde remplissait cette \'e2me ang\'e9lique qui ne soup\'e7onnait pas le mal.
+\par
+\par L\rquote expression g\'e9n\'e9rale de son visage \'e9tait un m\'e9lange d\rquote exquise gentillesse et de sensibilit\'e9 exalt\'e9e. Elle avait de grands yeux bleus pensifs et doux, dont le sourire \'e9chauffait l\rquote \'e2
+me comme un rayon de soleil. Sa joue p\'e2le l\rquote encadrait d\rquote un double flot de boucles dor\'e9es, qui ondoyaient \'e0 chaque mouvement de sa t\'eate et se jouaient sur ses \'e9paules modestement couvertes. La nuance de cette chevelure e\'fb
+t embarrass\'e9 un peintre, parce que les couleurs dont peut disposer l\rquote art humain sont parfois impuissantes. Cette nuance, dans un tableau, semblerait terne\~; ses candides reflets affadiraient le regard\~
+; elle ne repousserait point assez la teinte de la peau.
+\par
+\par Mais cela prouve seulement que l\rquote homme n\rquote a su d\'e9rober que la moiti\'e9 de la palette c\'e9leste. Chez Marie, c\rquote \'e9tait un charme de plus\~: ses traits fins, mais hardiment model\'e9s, apparaissaient suaves et comme voil\'e9
+s sous cette ind\'e9cise aur\'e9ole. Cela faisait l\rquote effet de ce nuage mystique, aux rayons na\'efvement adoucis, que les peintres du Moyen \'c2ge donnaient pour ornement au front divin de la M\'e8re de Dieu.
+\par
+\par Marie \'e9tait sauvage comme son p\'e8re. Lorsqu\rquote elle ne restait point dans la loge, occup\'e9e \'e0 tresser des paniers de ch\'e8vrefeuille que Pelo Rouan vendait aux foires de Saint-Aubin-du-Cormier, Marie errait, seule et r\'ea
+veuse, dans les sentiers perdus de la for\'eat.
+\par
+\par Souvent le voyageur s\rquote arr\'eatait pour \'e9couter une voix pure, et semblable \'e0 la voix des anges, qui chantait la complainte d\rquote Arthur de Bretagne, dont nous avons parl\'e9 dans la premi\'e8re partie de ce r\'e9
+cit. Ceux qui se souvenaient du pauvre Jean Blanc songeaient \'e0 lui en entendant son refrain favori\~; la plupart savouraient la musique sans \'e9voquer la m\'e9moire de l\rquote albinos, car bien d\rquote autres que lui r\'e9p\'e9
+taient ce refrain qui berce les enfants dans toutes les loges du pays de Rennes.
+\par
+\par Du reste, on entendait toujours Marie comme on \'e9coute le rossignol, sans la voir. D\'e8s qu\rquote elle apercevait un \'e9tranger, son instinct de timidit\'e9 farouche la portait \'e0 fuir. On voyait le taillis s\rquote agiter comme au passage d
+\rquote un faon, puis plus rien. Marie \'e9tait alerte et vive. On e\'fbt couru longtemps pour l\rquote atteindre.
+\par
+\par Quelques-uns cependant l\rquote avaient vue et le bruit de sa beaut\'e9 sans rivale s\rquote \'e9tait r\'e9pandu dans le pays. On fut du temps avant de savoir son nom, car Pelo Rouan ne souffrait gu\'e8re de questions, surtout lorsqu\rquote il s\rquote
+agissait de sa fille, et Marie devenait muette d\'e8s qu\rquote un homme lui adressait la parole. \'c0 cause de cette ignorance, et par un reste de cette chevaleresque po\'e9sie qui a fleuri si longtemps sur la terre de Bretagne, on choisissait pour d\'e9
+signer Marie les noms des plus charmantes fleurs.
+\par
+\par Les jeunes gens de la for\'eat parlaient d\rquote elle d\rquote autant plus souvent que son existence \'e9tait plus myst\'e9rieuse. \'c0 la longue, la coutume effeuilla cette guirlande de jolis sobriquets. Un seul resta, qui faisait allusion \'e0
+ la couleur des cheveux de Marie\~:
+\par
+\par On l\rquote appela }{\i Fleur-des-Gen\'eats.}{
+\par
+\par Pelo Rouan laissait \'e0 sa fille une libert\'e9 enti\'e8re, dont celle-ci usait tout naturellement et comme on respire sans savoir qu\rquote il en p\'fbt \'eatre autrement. D\rquote ailleurs, le charbonnier, quand m\'eame il l\rquote aurait voulu, n
+\rquote aurait point pu surveiller fort attentivement la jeune fille, car il faisait de longues et fr\'e9quentes absences.
+\par
+\par Le motif de ces absences \'e9tait un secret, m\'eame pour Marie.
+\par
+\par Parfois, durant des semaines, le four de Pelo Rouan restait froid, mais quand il revenait, il travaillait le double et r\'e9parait le temps perdu.
+\par
+\par Personne n\rquote \'e9tait admis dans la loge. On venait chercher Pelo Rouan de temps en temps la nuit. Dans ces circonstances, ceux qui avaient besoin du charbonnier pour des causes que nous ne saurions dire, frappaient \'e0 la porte d\rquote
+une certaine fa\'e7on.
+\par
+\par Pelo sortait alors\~; Marie, habitu\'e9e \'e0 ce man\'e8ge, ne prenait pas garde.
+\par
+\par Un jour, pourtant, un \'e9tranger avait franchi le seuil de la loge inhospitali\'e8re\~: il soutenait les pas de Fleur-des-Gen\'eats bien chancelante et bien effray\'e9e, parce que des soudards de France qui venaient de Paris et allaient \'e0 Rennes l
+\rquote avaient poursuivie dans les futaies. Son compagnon \'e9tait un loyal jeune homme au visage doux et bon. Il l\rquote avait prot\'e9g\'e9e. Sa premi\'e8re pens\'e9e fut de remercier Dieu du plus profond de son c\'9cur, en m\'eame temps qu\rquote
+elle lui adressait une fervente pri\'e8re pour son sauveur.
+\par
+\par Depuis ce jour, quand Fleur-des-Gen\'eats rencontrait l\rquote \'e9tranger, elle allait \'e0 lui sans frayeur et ils \'e9changeaient quelques mots purs et na\'effs comme l\rquote entretien de deux enfants.
+\par
+\par Puis l\rquote \'e9tranger partit, laissant son souvenir dans le c\'9cur de Marie. Les gens de la for\'eat la rencontr\'e8rent de nouveau dans les taillis. Elle allait lentement, la t\'eate pench\'e9e, et chantait bien m\'e9lancoliquement la complainte d
+\rquote Arthur de Bretagne.
+\par
+\par Pelo Rouan ne l\rquote interrogeait point parce qu\rquote il connaissait la cause de sa tristesse.
+\par
+\par Cependant la veill\'e9e continuait dans la cuisine du ch\'e2teau de La Tremlays. Apr\'e8s avoir port\'e9 la sant\'e9 qui ouvre ce chapitre, Pelo prit son b\'e2ton de houx, comme l\rquote avait annonc\'e9 la vieille femme de charge\~
+; mais au lieu de partir, il secoua lentement sa pipe et se planta, le dos au feu, en face de ma\'eetre Simonnet.
+\par
+\par \endash \~Et sait-on son nom\~? dit-il en jouant l\rquote indiff\'e9rence.
+\par
+\par \endash \~Le nom de qui\~?
+\par
+\par \endash \~Du nouveau capitaine.
+\par
+\par \endash \~Notre monsieur le sait peut-\'eatre, r\'e9pondit Simonnet.
+\par
+\par \endash \~Au fait, ce doit \'eatre un bon serviteur du roi, c\rquote est le principal. Il logera au ch\'e2teau\~?
+\par
+\par \endash \~Ou chez l\rquote intendant royal.
+\par
+\par Pelo Rouan sembla h\'e9siter au moment de faire une nouvelle question.
+\par
+\par \endash \~C\rquote est juste, dit-il enfin, c\rquote est \'e0 qui recevra ce brave officier et les bons soldats de la mar\'e9chauss\'e9e.
+\par
+\par \'c0 ces mots, il se dirigea vers la porte. En passant aupr\'e8s d\rquote Yvon, il lui serra furtivement la main et adressa \'e0 Corentin un regard d\rquote intelligence.
+\par
+\par \endash \~Bonsoir, ma\'eetre Simonnet et toute la maisonn\'e9e\~! dit-il.
+\par
+\par Comme il mettait la main sur le loquet, un fort coup de marteau retentit frapp\'e9 \'e0 la porte ext\'e9rieure. Pelo resta.
+\par
+\par Quelques minutes apr\'e8s, deux hommes, envelopp\'e9s de manteaux, furent introduits. Les larges bords de leurs feutres cachaient presque enti\'e8rement leurs visages. Cependant, \'e0 un mouvement que fit l\rquote un d\rquote eux, la lumi\'e8
+re du foyer vint \'e9clairer partiellement ses traits.
+\par
+\par Pelo Rouan recula \'e0 son aspect, et, au lieu de sortir, il se glissa prestement dans une embrasure.
+\par
+\par }\pard\plain \s1\qc\sb600\sa480\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc97743813}XII\line Dans la for\'eat{\*\bkmkend _Toc97743813}\line \line
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {Les nouveaux venus \'e9taient tous deux de haute taille et d\rquote apparence robuste. Celui dont Pelo Rouan avait aper\'e7u la figure \'e9
+tait dans toute la force de la jeunesse, beau visage et merveilleusement tourn\'e9. L\rquote autre avait sous son feutre une chevelure grise, et plus de soixante ans sur les \'e9paules.
+\par
+\par \endash \~Qui que vous soyez, dit Simonnet employant la digne formule armoricaine, vous \'eates les bienvenus. Que demandez-vous\~?
+\par
+\par Le plus jeune des deux \'e9trangers rejeta son manteau sur le coude et montra l\rquote uniforme de capitaine des soldats de la mar\'e9chauss\'e9e.
+\par
+\par \endash \~Je veux parler \'e0 M.\~Herv\'e9 de Vaunoy, r\'e9pondit-il.
+\par
+\par \endash \~Le nouveau capitaine\~! chuchot\'e8rent les serviteurs de La Tremlays.
+\par
+\par Ren\'e9e, la servante normande de M}{\super lle}{ Alix, arrangea aussit\'f4t les plis de sa robe\~; les autres femmes, moins bien apprises, se born\'e8rent \'e0 rougir immod\'e9r\'e9ment.
+\par
+\par Quant \'e0 Pelo Rouan, il gagna la porte sans bruit, apr\'e8s avoir \'e9chang\'e9 un second regard d\rquote intelligence avec Yvon et Corentin.
+\par
+\par \endash \~Ah\~! c\rquote est lui qui est le nouveau capitaine\~? murmura-t-il lentement d\rquote un air pensif.
+\par
+\par Puis il s\rquote enfon\'e7a dans les sentiers de la for\'eat.
+\par
+\par Ma\'eetre Simonnet prit un maintien grave et solennel, pour remplir convenablement son office d\rquote introducteur aux lieu et place de ma\'eetre Alain, le majordome, qui se faisait vieux et dormait d\rquote ordinaire \'e0 cette heure, ivre d\rquote
+eau-de-vie.
+\par
+\par Il mit le bonnet \'e0 la main et pr\'e9c\'e9da les nouveaux venus dans le salon de r\'e9ception o\'f9 se tenaient Herv\'e9 de Vaunoy et sa famille.
+\par
+\par Pendant qu\rquote il traverse le vestibule et la grande salle, nous r\'e9trograderons de quelques heures et nous prendrons nos deux \'e9trangers au moment o\'f9 ils quittent la bonne ville de Vitr\'e9 pour entrer dans la for\'eat. Outre que c\rquote
+est un moyen fort simple de faire leur connaissance, nous assisterons ainsi avec eux \'e0 quelques petits incidents qu\rquote il nous importe de ne point passer sous silence.
+\par
+\par Comme le lecteur a pu le conjecturer, le vieillard \'e0 barbe grise remplissait aupr\'e8s du jeune capitaine l\rquote office du valet. C\rquote \'e9tait un homme \'e0 visage honn\'eate et aust\'e8re\~; sa taille l\'e9g\'e8rement vo\'fbt\'e9e annon\'e7
+ait seule la fatigue ou la souffrance, car son beau front restait sans rides et son regard serein exprimait la tranquillit\'e9 d\rquote \'e2me la plus parfaite.
+\par
+\par Quant au capitaine, il y avait sous sa fine moustache noire retrouss\'e9e un sourire insouciant et fin\~; dans ses yeux, une hardiesse indomptable, une gaiet\'e9 franche et comme un reflet de cordiale loyaut\'e9. On e\'fbt trouv\'e9
+ difficilement une taille plus \'e9l\'e9gante que la sienne, une pose plus gaillarde sur son cheval isabelle, et une plus gracieuse fa\'e7on de porter son belliqueux uniforme. Il avait de vingt-cinq \'e0 vingt-sept ans.
+\par
+\par Le valet s\rquote appelait Jude Leker\~; le ma\'eetre avait nom Didier tout court.
+\par
+\par Le bon \'e9cuyer de Nicolas Treml n\rquote avait point chang\'e9 beaucoup au long de ces vingt ann\'e9es. La souffrance avait gliss\'e9 sur son c\'9cur comme le temps sur la dure peau de son visage. Il se tenait encore ferme sur son cheval, et il n
+\rquote e\'fbt point fait bon recevoir un coup de la rapi\'e8re plus moderne qui avait remplac\'e9 sa longue \'e9p\'e9e \'e0 garde de fer.
+\par
+\par Il pouvait \'eatre deux heures apr\'e8s midi quand Didier et Jude d\'e9pass\'e8rent les premiers arbres de la for\'eat. Le p\'e2le soleil d\rquote automne se jouait dans le feuillage jaunissant, et le sabot des chevaux s\rquote enfon\'e7ait \'e0
+ chaque pas dans la molle liti\'e8re que novembre \'e9tend au pied des arbres. Jude semblait respirer avec d\'e9lices une atmosph\'e8re connue\~; il saluait chaque vieux tronc d\rquote un regard ami et presque filial. Il y avait vingt ans que Jude n
+\rquote avait vu la for\'eat de Rennes.
+\par
+\par Tout en marchant, le ma\'eetre et le serviteur poursuivaient une conversation commenc\'e9e.
+\par
+\par \endash \~C\rquote \'e9tait, ma foi\~! un vaillant vieillard que ce M.\~Nicolas\~! s\rquote \'e9cria Didier interrompant un long r\'e9cit que lui faisait Jude\~; j\rquote aime son gant de buffle qui pesait une livre, et j\rquote
+aurais voulu voir la pauvre mine que dut faire M.\~le R\'e9gent.
+\par
+\par \endash \~Le R\'e9gent nous mit \'e0 la Bastille\~! r\'e9pondit Jude avec un soupir.
+\par
+\par \endash \~C\rquote \'e9tait, en conscience, le moins qu\rquote il p\'fbt faire, mon gar\'e7on\~!
+\par
+\par \endash \~Nicolas Treml, que Dieu sauve son \'e2me\~! \'e9tait d\'e9j\'e0 bien vieux, et puis il pensait sans cesse \'e0 l\rquote enfant.
+\par
+\par \endash \~Quel enfant\~? interrompit Didier.
+\par
+\par \endash \~Georges Treml, qui doit \'eatre, \'e0 l\rquote heure qu\rquote il est, un hardi soldat, s\rquote il a gard\'e9 dans ses veines une goutte du bon sang de ses p\'e8res.
+\par
+\par L\rquote histoire languissait. Didier b\'e2illa. Jude poursuivit\~:
+\par
+\par \endash \~Il pensait donc \'e0 l\rquote enfant qui \'e9tait au pays sans protecteur et sans appui. Vieillesse et chagrin, c\rquote est trop \'e0 la fois, mon jeune monsieur et pourtant Nicolas Treml mit longtemps \'e0 mourir\~
+! Il descendit en terre, voici trois ans pass\'e9s, et me l\'e9gua le petit M.\~Georges.
+\par
+\par \endash \~Et qu\rquote est devenu ce Georges\~?
+\par
+\par \endash \~Dieu le sait\~! Moi, je fus mis en libert\'e9 deux ans apr\'e8s la mort de mon ma\'eetre. Je n\rquote avais point d\rquote argent, et si la Providence ne m\rquote e\'fbt pas envoy\'e9 sur votre chemin au moment o\'f9
+ vous cherchiez un valet pour le voyage, je ne sais comment j\rquote aurais regagn\'e9 la Bretagne. Ma ch\'e8re, ma noble Bretagne\~! r\'e9p\'e9ta Jude avec des larmes de joie dans les yeux.
+\par
+\par Didier s\rquote arr\'eata et lui tendit la main.
+\par
+\par \endash \~Tu es un honn\'eate c\'9cur, mon gar\'e7on, dit-il\~; je t\rquote aime pour ton attachement au souvenir de ton vieux ma\'eetre, et pour l\rquote amour que tu as gard\'e9 \'e0 ton pays. Si tu veux, tu ne me quitteras plus.
+\par
+\par Jude toucha respectueusement la main que lui offrait le capitaine.
+\par
+\par \endash \~Je le voudrais, murmura-t-il en secouant la t\'eate, sur ma parole, je le voudrais, car il y a en vous quelque chose qui rappelle la franche loyaut\'e9 de Treml. Mais je suis \'e0 l\rquote enfant et je suis breton\~: ne m\rquote
+avez-vous point dit que vous venez pour an\'e9antir les derniers restes de la r\'e9sistance bretonne\~?
+\par
+\par \endash \~Si fait\~! quelques centaines de fous furieux. Quand la r\'e9bellion se sent faible, vois-tu, elle tourne au brigandage\~: je viens pour punir des bandits.
+\par
+\par Jude r\'e9prima un geste de col\'e8re.
+\par
+\par \endash \~De mon temps, murmura-t-il, messieurs de la Fr\'e9rie bretonne ne m\'e9ritaient point ce nom.
+\par
+\par \endash \~C\rquote est vrai\~: ceux dont tu parles n\rquote \'e9taient que des maniaques ent\'eat\'e9s\~; mais les }{\i Fr\'e8res bretons }{sont devenus les }{\i Loups.}{
+\par
+\par }{\i \endash \~}{Les Loups\~? r\'e9p\'e9ta Jude sans comprendre.
+\par
+\par \endash \~Ils ont eux-m\'eames choisi ce sauvage sobriquet. Ce n\rquote est pas la Bretagne, ce sont les Loups que je viens combattre de par l\rquote ordre du roi.
+\par
+\par Jude ne fut probablement point persuad\'e9 par cette subtile distinction car il se borna \'e0 r\'e9pondre\~:
+\par
+\par \endash \~Je ne sais pas ce que font les Loups, mais ils sont bretons, et vous \'eates fran\'e7ais\~!
+\par
+\par \endash \~N\rquote en parlons plus\~! s\rquote \'e9cria gaiement le capitaine. Quant \'e0 la question de savoir si je suis fran\'e7ais ou non, c\rquote est plus que je ne puis dire. Bois un coup, mon gar\'e7on\~!
+\par
+\par Il tendit sa gourde de voyage \'e0 Jude qui, cette fois, n\rquote eut aucune objection \'e0 soulever.
+\par
+\par \endash \~Et maintenant, reprit le capitaine, orientons-nous\~: voici un sentier qui doit mener \'e0 Saint-Aubin-du-Cormier.
+\par
+\par \endash \~C\rquote est ma route, r\'e9pondit Jude, et nous allons nous s\'e9parer\'85, car vous allez \'e0 Rennes, je pense\~?
+\par
+\par \endash \~Je vais au ch\'e2teau de La Tremlays.
+\par
+\par Jude devint pensif.
+\par
+\par \endash \~Vous \'eates d\'e9j\'e0 venu dans le pays, dit-il apr\'e8s un silence, car vous le connaissez aussi bien que moi. Peut-\'eatre n\rquote est-ce pas la premi\'e8re fois que vous allez au ch\'e2teau de La Tremlays\~?
+\par
+\par \endash \~Peut-\'eatre, r\'e9p\'e9ta le capitaine qui sembla \'e9viter une r\'e9ponse plus cat\'e9gorique.
+\par
+\par \endash \~Si vous y \'eates all\'e9, continua Jude dont tous les traits exprimaient une curiosit\'e9 puissante, vous avez d\'fb voir un jeune homme\'85, un beau jeune homme\~: l\rquote h\'e9ritier de ces nobles domaines, l\rquote unique rejeton d\rquote
+une race qui est vieille comme la Bretagne\~!
+\par
+\par \endash \~Tu le nommes\~?
+\par
+\par \endash \~Georges Treml.
+\par
+\par Ce fut au tour du capitaine de s\rquote \'e9tonner. Pour la premi\'e8re fois, il rapprocha ce nom de Treml de celui du ch\'e2teau, et il comprit que le vieux gentilhomme, dont il venait d\rquote entendre la chevaleresque histoire, \'e9tait l\rquote
+ancien ma\'eetre de La Tremlays.
+\par
+\par \endash \~Je n\rquote ai jamais vu ce jeune homme, r\'e9pondit-il.
+\par
+\par }\pard\plain \s1\qc\sb600\sa480\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc97743814}XIII\line Le capitaine Didier{\*\bkmkend _Toc97743814}\line \line
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {Jude demeura un instant comme atterr\'e9.
+\par
+\par \endash \~Mon Dieu\~! pensait-il, qu\rquote ont-ils fait de notre petit monsieur\~?
+\par
+\par Le capitaine \'e9tait devenu r\'eaveur. Peut-\'eatre connaissait-il assez M.\~de\~Vaunoy pour qu\rquote un doute s\rquote \'e9lev\'e2t dans son esprit touchant le sort de l\rquote h\'e9ritier de Treml.
+\par
+\par \endash \~Ma t\'e2che est trac\'e9e, reprit Jude\~; je la remplirai, monsieur, ajouta-t-il d\rquote une voix que son \'e9motion rendait solennelle\~; je vous adjure, par votre titre de gentilhomme, de me pr\'eater votre aide.
+\par
+\par Un triste sourire vint \'e0 la l\'e8vre du capitaine.
+\par
+\par \endash \~Gentilhomme\~! dit-il.
+\par
+\par \endash \~Par votre m\'e8re\~!\'85 voulut continuer Jude.
+\par
+\par \endash \~Ma m\'e8re\~! dit encore le capitaine. Allons, mon gar\'e7on, tu tombes mal. Que viens-tu me parler de titres et de m\'e8re\~?\'85 Mais je suis officier du roi, et cela vaut noblesse\~: tu auras mon aide, pour l\rquote amour de Dieu.
+\par
+\par \endash \~Merci\~! merci\~! s\rquote \'e9cria Jude. En revanche, moi, je suis \'e0 vous, monsieur\~; \'e0 vous de tout c\'9cur et tant qu\rquote il vous plaira. Maintenant, veuillez vous d\'e9tourner quelque peu de votre route\~
+; nous reviendrons ensemble au ch\'e2teau.
+\par
+\par Le capitaine suivit Jude aussit\'f4t. Ils march\'e8rent un quart d\rquote heure le long du chemin qui m\'e8ne au bourg de Saint-Aubin-du-Cormier, puis Jude, tournant \'e0 gauche, s\rquote enfon\'e7a dans un \'e9pais taillis. Au bout d\rquote
+une centaine de pas, Didier arr\'eata son cheval.
+\par
+\par \endash \~O\'f9 me m\'e8nes-tu\~? demanda-t-il.
+\par
+\par \endash \~Au lieu o\'f9 Nicolas Treml, mon ma\'eetre, partant pour la cour de Paris, a enfoui l\rquote espoir et la fortune de sa race.
+\par
+\par \endash \~Tu as grande confiance en moi\~?
+\par
+\par Jude h\'e9sita un instant.
+\par
+\par \endash \~Je vous confierais ma vie, dit-il enfin, mais le tr\'e9sor de Treml n\rquote est point \'e0 moi. Vous avez raison\~: mieux vaut que je sois seul \'e0 garder ce secret.
+\par
+\par \endash \~Et mieux vaut, ajouta Didier, que je ne m\rquote enfonce point trop dans ce fourr\'e9, au-del\'e0 duquel est la retraite des Loups. Ils pourraient me mordre, mon gar\'e7on. Va, tu me retrouveras ici.
+\par
+\par Jude descendit de cheval et s\rquote engagea, \'e0 pied, dans l\rquote \'e9pais taillis o\'f9 nous avons vu autrefois cheminer Nicolas Treml lorsqu\rquote il portait en poche l\rquote acte sign\'e9 par son cousin Herv\'e9 de Vaunoy.
+\par
+\par Rest\'e9 seul, le jeune capitaine mit aussi pied \'e0 terre, s\rquote \'e9tendit sur le gazon et donna son \'e2me \'e0 la r\'eaverie. Ses m\'e9ditations furent douces. Officier de fortune et parvenu, son m\'e9rite aidant, \'e0 un poste que ses pareils n
+\rquote atteignaient point avant d\rquote avoir vu blanchir leur moustache et tomber leurs cheveux, il avait d\'e9sormais devant lui un avenir couleur de rose. Sa mission en Bretagne n\rquote \'e9tait pas sans importance, et il esp\'e9rait r\'e9duire ais
+\'e9ment cette poign\'e9e d\rquote hommes intr\'e9pides, mais simples et grossiers, qui s\rquote opposaient encore \'e0 la lev\'e9e de l\rquote imp\'f4t, molestaient les sujets soumis au roi et poussaient parfois leur insolente audace jusqu\rquote \'e0
+ mettre la main sur les fonds du gouvernement.
+\par
+\par \'c0 part cet int\'e9r\'eat politique, son arriv\'e9e dans le pays de Rennes avait pour lui un int\'e9r\'eat particulier, dont nous ne ferons point myst\'e8re au lecteur. Ce n\rquote \'e9tait pas la premi\'e8re fois que Didier venait en Bretagne. L
+\rquote ann\'e9e pr\'e9c\'e9dente, il avait pass\'e9 six mois \'e0 Rennes, en qualit\'e9 de gentilhomme}{\cs30\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain \s31\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs30\lang1036\cgrid {
+\cs30\b\fs36\super \chftn }{ Gentilhomme, en ce sens, n\rquote impliquait pas toujours id\'e9e de noblesse. Racine, Voltaire lui-m\'eame, ont \'e9t\'e9 gentilshommes des rois de France.}}}{\super }{de M.\~
+le comte de Toulouse, gouverneur de la province, lequel l\rquote avait fait entrer depuis dans les gardes-fran\'e7aises, d\rquote o\'f9 il \'e9tait sorti avec son grade actuel.
+\par
+\par Beau de visage et de tournure, prompt \'e0 l\rquote amiti\'e9, mais \'e9tourdi et l\'e9ger, il avait \'e9t\'e9 bien pr\'e8s, une fois, de choisir la compagne de sa vie.
+\par
+\par Pendant son s\'e9jour \'e0 Rennes, dans la maison du prince gouverneur, il avait \'e9t\'e9 de pair \'e0 compagnon avec les fils des premi\'e8res familles de la province. Il \'e9tait de toutes les f\'eates de messieurs des \'c9
+tats, et dans ce monde des gens du roi, sa position lui attirait une faveur \'e0 laquelle ne nuisait point sa bonne mine.
+\par
+\par \'c0 cette \'e9poque, la reine des salons dans la capitale bretonne \'e9tait M}{\super lle}{ Alix de Vaunoy de La Tremlays, noble cr\'e9ature dont le charmant visage \'e9tait moins parfait que l\rquote esprit, et dont l\rquote
+esprit ne valait point encore le c\'9cur. Didier l\rquote avait vue au palais m\'eame du prince gouverneur qui, pendant son s\'e9jour dans la province, tenait une v\'e9ritable cour. Il s\rquote \'e9tait senti attir\'e9 vers elle.
+\par
+\par Alix, de son c\'f4t\'e9, n\rquote avait point dissimul\'e9 le plaisir que lui causait cette recherche. Le monde avait remarqu\'e9 leur naissante et mutuelle sympathie.
+\par
+\par M.\~de\~Vaunoy seul semblait ne s\rquote en point apercevoir ou y pr\'eater volontairement les mains, ce qui surprenait fort chacun.
+\par
+\par On savait, en effet, que Vaunoy avait pour l\rquote \'e9tablissement de sa fille unique des pr\'e9tentions fort \'e9lev\'e9es, et qui ne s\rquote attaquaient \'e0 rien moins qu\rquote \'e0 M.\~de\~B\'e9chameil, marquis de Nointel, intendant royal de l
+\rquote imp\'f4t et l\rquote un des plus opulents financiers qui fussent alors en Europe.
+\par
+\par Nonobstant cela, Vaunoy, qui avait d\rquote abord regard\'e9 le jeune officier de fortune avec un d\'e9dain tout particulier, l\rquote attira bient\'f4t chez lui et lui fit f\'eate tout autant qu\rquote aux h\'e9ritiers des plus puissantes maisons.
+\par
+\par Si ce n\rquote e\'fbt point \'e9t\'e9 l\'e0 une circonstance positivement insignifiante pour le public, on aurait pu remarquer que ce changement avait co\'efncid\'e9 avec l\rquote acquisition que fit Vaunoy d\rquote
+un certain Lapierre, valet du prince gouverneur.
+\par
+\par Mais il n\rquote \'e9tait point probable, en v\'e9rit\'e9, que cette r\'e9volution d\rquote antichambre e\'fbt pu influer en rien sur la conduite ult\'e9rieure du riche ma\'eetre de La Tremlays.
+\par
+\par Quoi qu\rquote il en soit, un soir que Didier sortait de l\rquote h\'f4tel de Vaunoy, le c\'9cur tout plein d\rquote esp\'e9rance, il fut attaqu\'e9 dans la rue par trois estafiers qui le pouss\'e8rent rudement. Il n\rquote avait que son \'e9p\'e9
+e de bal, mais il s\rquote en servit comme il faut\~; les trois estafiers en furent pour leurs peines et les horions qu\rquote ils re\'e7urent.
+\par
+\par Didier, bless\'e9, rentra au palais du gouvernement\~; l\rquote affaire n\rquote eut point de suite, parce que le comte de Toulouse quitta Rennes quelques jours apr\'e8s.
+\par
+\par Mais ce n\rquote \'e9tait pas l\'e0 le seul souvenir du capitaine Didier. Il en avait un autre beaucoup plus humble, qui restait plus avant peut-\'eatre dans son c\'9cur. C\rquote \'e9tait une blonde fille de la for\'eat dont nous avons d\'e9j\'e0 prononc
+\'e9 le nom.
+\par
+\par En ce moment encore, couch\'e9 sur l\rquote herbe et berc\'e9 par ses m\'e9ditations, il ne songeait point \'e0 M}{\super lle}{ de Vaunoy, et c\rquote \'e9tait la pure et gracieuse image de Fleur-des-Gen\'eats qui souriait au fond de sa pens\'e9e.
+\par
+\par Il r\'eavait, et ne s\rquote en rendait point compte, \'e0 cette douce et chaste tendresse qui avait embelli quelques jours de sa vie quand il \'e9tait encore presque adolescent. Les Loups, l\rquote imp\'f4
+t, la bataille prochaine, rien de tout cela pour lui n\rquote existait en ce moment. Les arbres de la vieille for\'eat lui parlaient de sa vision d\rquote autrefois.
+\par
+\par \endash \~Si elle venait\~! murmura-t-il en glissant son regard dans les sombres profondeurs des taillis.
+\par
+\par Ce qui pouvait lui venir le plus probablement, c\rquote \'e9tait la balle de quelque Loup, car il avait jet\'e9 sous lui son manteau, et les broderies de son uniforme brillaient maintenant sans voile.
+\par
+\par Mais il y a un Dieu pour les capitaines qui r\'eavent. Une voix douce et lointaine encore sembla r\'e9pondre \'e0 son aspiration. Il tendit l\rquote oreille. La voix approchait. Elle chantait la complainte d\rquote Arthur de Bretagne.
+\par
+\par Didier \'e9coutait avec d\'e9lices cette voix et cette m\'e9lodie connues. \'c0 mesure que la voix approchait, les paroles devenaient plus distinctes. Fleur-des-Gen\'eats chantait ce passage de la complainte populaire o\'f9 Constance de Bretagne commence
+\'e0 d\'e9sesp\'e9rer de revoir son malheureux fils. Nous traduisons le patois des paysans d\rquote Ille-et-Vilaine.
+\par
+\par Marie disait\~:
+\par
+\par }\pard \qc\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright {\i Elle attendait, car pauvre m\'e8re
+\par Longtemps esp\'e8re,
+\par Elle attendait, le c\'9cur marri,
+\par Son fils ch\'e9ri.
+\par Elle mettait son \'e2me enti\'e8re
+\par Dans sa pri\'e8re
+\par Et disait\~: \'ab\~Rends-moi mon enfant\~!
+\par Dieu tout-puissant\~!\~\'bb}{
+\par }\pard \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright {
+\par Marie n\rquote \'e9tait plus qu\rquote \'e0 quelques pas de Didier, mais ils ne se voyaient point encore, tant le taillis \'e9tait \'e9pais. Le capitaine retenait son souffle.
+\par
+\par Marie poursuivit, r\'e9p\'e9tant, suivant l\rquote usage, les deux derniers vers en guise de refrain\~:
+\par
+\par }\pard \qc\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright {\i Et disait\~: \'ab\~Rends-moi mon enfant\~!
+\par Dieu tout-puissant\~!}{
+\par }{\i Arthur\~! Arthur\~! H\'e9las\~! absence
+\par Brise esp\'e9rance
+\par Le faible est au pouvoir du fort}{
+\par }{\i Jusqu\rquote \'e0 la mort\~!\~\'bb}{
+\par }\pard \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright {
+\par Le caract\'e8re de ce chant est une m\'e9lancolie tendre et si profonde que le m\'e9n\'e9trier qui le dit \'e0 un rustique auditoire est certain d\rquote avance d\rquote un succ\'e8s de larmes. Il semblait que la pauvre Marie rapport\'e2t \'e0 elle-m\'ea
+me le sens des deux derniers vers, car le chant tomba de ses l\'e8vres comme un harmonieux g\'e9missement.
+\par
+\par \endash \~Fleur-des-Gen\'eats\~! murmura Didier.
+\par
+\par Elle entendit et per\'e7a d\rquote un bond le fourr\'e9.
+\par
+\par Lorsqu\rquote elle aper\'e7ut enfin le capitaine, ses genoux fl\'e9chirent\~; elle s\rquote affaissa sur elle-m\'eame en levant ses grands yeux au ciel, et son c\'9cur s\rquote \'e9lan\'e7a vers Dieu.
+\par
+\par Cette \'e2me candide et virginale ignorait les artifices du mensonge\~; elle lui raconta ses craintes et ses esp\'e9rances et combien elle avait pri\'e9 pour son retour\~; ainsi se prolongea longtemps, avec tout le charme et la na\'efvet\'e9 de l\rquote
+innocence, cet entretien touchant qui devait avoir une influence d\'e9cisive sur leur destin\'e9e.
+\par
+\par }\pard\plain \s1\qc\sb600\sa480\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc97743815}XIV\line O\'f9 le Loup Blanc montre le bout de son museau{\*\bkmkend _Toc97743815}\line \line
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {Pendant cela, Jude Leker essayait de trouver son chemin dans le taillis. Il eut d\rquote abord grand\rquote peine \'e0 s\rquote
+orienter, car nul sentier ne traversait l\rquote \'e9paisseur du fourr\'e9\~; mais au bout d\rquote une centaine de pas, il vit avec surprise qu\rquote une multitude de petites routes se croisaient en tous sens et semblaient n\'e9
+anmoins converger vers un centre commun.
+\par
+\par Il suivit un de ces sentiers, et arriva bient\'f4t au bord de ce sauvage ravin que nous connaissons d\'e9j\'e0 sous le nom de la }{\i Fosse-aux-Loups.}{
+\par
+\par \'c0 part ces routes qui n\rquote existaient point autrefois et qui annon\'e7aient tr\'e8s positivement le voisinage d\rquote un lieu de r\'e9union o\'f9 de nombreux habitu\'e9s se rendaient de diff\'e9rents c\'f4t\'e9s, rien n\rquote \'e9tait chang\'e9
+ dans le sombre aspect du paysage. Le m\'eame silence r\'e9gnait autour de la m\'eame solitude.
+\par
+\par Jude descendit les bords du ravin en se retenant aux branches et atteignit le fond o\'f9 s\rquote \'e9levait le ch\'eane creux. La physionomie du bon \'e9cuyer \'e9tait triste et grave. Il songeait sans doute que la derni\'e8re fois qu\rquote
+il avait visit\'e9 ce lieu, c\rquote \'e9tait en compagnie de son ma\'eetre d\'e9funt.
+\par
+\par Il songeait aussi que le creux du ch\'eane pouvait avoir \'e9t\'e9 d\'e9positaire infid\'e8le. Or la fortune de Treml avait \'e9t\'e9 mise tout enti\'e8re entre ces noueuses racines qui d\'e9chiraient le sol.
+\par
+\par Avant de p\'e9n\'e9trer dans l\rquote int\'e9rieur de l\rquote arbre, Jude examina les alentours avec soin\~; il fouilla du regard chaque buisson, chaque touffe de bruy\'e8re, et dut se convaincre qu\rquote il \'e9tait bien seul.
+\par
+\par Cet examen lui fit d\'e9couvrir, derri\'e8re l\rquote une des tours en ruine, un petit monceau de d\'e9combres, \'e0 la place o\'f9 s\rquote \'e9levait jadis la cabane de Mathieu Blanc.
+\par
+\par \endash \~C\rquote \'e9taient de bons serviteurs de Treml, murmura-t-il en se d\'e9couvrant, que Dieu ait leur \'e2me\~!
+\par
+\par Dans l\rquote int\'e9rieur de l\rquote arbre, il trouva quelques d\'e9bris de cercles, et presque tous les ustensiles de Jean Blanc, mais rouill\'e9s et dans un \'e9tat qui ne permettait point de croire qu\rquote on s\rquote en f\'fbt servi depuis peu.
+
+\par
+\par Jude prit une pioche et se mit aussit\'f4t en besogne.
+\par
+\par Pendant qu\rquote il travaillait, un imperceptible mouvement se fit dans les buissons et deux t\'eates d\rquote hommes, masqu\'e9s \'e0 l\rquote aide d\rquote un carr\'e9 de peau de loup, se montr\'e8rent.
+\par
+\par Une troisi\'e8me t\'eate, masqu\'e9e de blanc, sortit au m\'eame instant d\rquote une haute touffe d\rquote ajoncs qui touchait presque le ch\'eane o\'f9 travaillait Jude.
+\par
+\par Les trois hommes, porteurs de ce d\'e9guisement \'e9trange, \'e9chang\'e8rent rapidement un signe d\rquote intelligence.
+\par
+\par Le signe du masque blanc fut un ordre, sans doute, car les deux autres rentr\'e8rent imm\'e9diatement dans leurs cachettes.
+\par
+\par Le masque blanc se coucha sans bruit \'e0 plat ventre et se mit \'e0 ramper vers l\rquote arbre. Il franchit lentement la distance qui l\rquote en s\'e9parait, puis il se dressa de mani\'e8re \'e0 fourrer sa t\'eate dans l\rquote
+une des ouvertures que le temps avait pratiqu\'e9es au tronc creux du vieux ch\'eane.
+\par
+\par Son masque le g\'eanait pour voir\~; il l\rquote arracha et d\'e9couvrit un visage tout noirci de charbon et de fum\'e9e\~: le visage de Pelo Rouan, le charbonnier.
+\par
+\par Jude travaillait toujours et ne se doutait point qu\rquote un regard curieux suivait chacun de ses mouvements.
+\par
+\par Au bout de quelques minutes, la pioche rebondit sur un corps dur et sonore. Jude se h\'e2ta de d\'e9blayer le trou et retira bient\'f4t le coffret de fer que Nicolas Treml avait enfoui autrefois en cet endroit. Apr\'e8s l\rquote avoir examin\'e9 un inst
+ant avec inqui\'e9tude pour voir s\rquote il n\rquote avait point \'e9t\'e9 visit\'e9 en son absence, Jude sortit une clef de la poche de son pourpoint.
+\par
+\par \'c0 ce moment, Pelo Rouan se mit \'e0 ramper et rentra sans bruit dans sa cachette.
+\par
+\par Ce fut pour lui un coup de fortune, car Jude, sur le point d\rquote ouvrir le coffret, se ravisa et fit le tour du ch\'eane, jetant \'e0 la ronde son regard inquiet. Il ne vit personne, regagna le creux de l\rquote
+arbre et fit jouer la serrure du coffret de fer.
+\par
+\par Tout y \'e9tait, intact comme au jour du d\'e9p\'f4t\~: or et parchemin. Le bon Jude ne put retenir une exclamation de joie, en songeant que, avec cela, Georges Treml, f\'fbt-il r\'e9duit \'e0 mendier son pain, n\rquote aurait qu\rquote un mot \'e0
+ dire pour recouvrer son h\'e9ritage intact.
+\par
+\par Mais une expression de tristesse rempla\'e7a bient\'f4t son joyeux sourire\~: o\'f9 \'e9tait Georges Treml\~!
+\par
+\par Le capitaine Didier, son nouveau ma\'eetre, avait re\'e7u l\rquote hospitalit\'e9 au ch\'e2teau, et il ne savait m\'eame pas qu\rquote il exist\'e2t une cr\'e9ature humaine du nom de Georges Treml.
+\par
+\par Donc, non seulement Georges n\rquote \'e9tait plus l\'e0, mais on ne parlait m\'eame plus de lui.
+\par
+\par Jude aurait voulu d\'e9j\'e0 \'eatre au ch\'e2teau pour s\rquote informer du sort de l\rquote enfant. Il pla\'e7a le coffret dans le trou, qu\rquote il combla de nouveau en ayant soin d\rquote effacer de son mieux les trace
+s de la fouille, puis il gravit la rampe du ravin.
+\par
+\par Pelo Rouan le suivit de l\rquote \'9cil pendant qu\rquote il s\rquote \'e9loignait.
+\par
+\par \endash \~C\rquote est bien Jude\~! murmura-t-il, Jude l\rquote \'e9cuyer du vieux Nicolas Treml\~! il n\rquote emporte pas le coffret\~; je verrai cette nuit ce qu\rquote il peut contenir. En attendant, il ne faut point que nos gens soup\'e7
+onnent ce myst\'e8re, car ils pourraient revenir avant moi.
+\par
+\par Jude avait disparu. Les deux hommes \'e0 masques fauves quitt\'e8rent le fourr\'e9 et s\rquote \'e9lanc\'e8rent vers le ch\'eane. Ils remu\'e8rent les outils, visit\'e8rent chaque repli de l\rquote \'e9corce et ne trouv\'e8rent rien.
+\par
+\par Ces deux hommes \'e9taient deux }{\i Loups.}{
+\par
+\par Ils s\rquote approch\'e8rent de la touffe d\rquote ajoncs.
+\par
+\par \endash \~Ma\'eetre, dirent-ils en soulevant leurs bonnets, qu\rquote avez-vous vu\~?
+\par
+\par Pelo Rouan haussa les \'e9paules.
+\par
+\par \endash \~C\rquote est grand dommage que vous n\rquote habitiez point la bonne ville de Vitr\'e9, dit-il. Vous \'eates curieux comme des vieilles femmes, et vous feriez d\rquote excellents bourgeois. J\rquote ai vu un rustre d\'e9terrer deux douzaines d
+\rquote \'e9cus de six livres qu\rquote il avait enfouies en ce lieu.
+\par
+\par Les deux Loups se regard\'e8rent.
+\par
+\par \endash \~Cela fait plus de deux cents pi\'e9cettes de douze sous \'e0 la fleur de lis, grommela l\rquote un d\rquote eux, et il y en a peut-\'eatre d\rquote autres.
+\par
+\par \endash \~Cherchez, dit Pelo Rouan avec une indiff\'e9rence affect\'e9e. Moi, je vais veiller \'e0 votre place.
+\par
+\par Les deux Loups h\'e9sit\'e8rent un instant, mais ce ne fut pas long. Ils touch\'e8rent de nouveau leurs bonnets et regagn\'e8rent leurs postes.
+\par
+\par Pelo Rouan remit son masque en peau de mouton.
+\par
+\par \endash \~C\rquote est bien, dit-il\~: mais souvenez-vous de ceci\~: quand je suis l\'e0, mes yeux veillent avec les v\'f4tres, je puis pardonner un instant de n\'e9gligence. Quand je m\rquote \'e9loigne, la n\'e9
+gligence devient trahison, et vous savez comment je punis les tra\'eetres. On a vu des soldats de la mar\'e9chauss\'e9e dans la for\'eat, et peut-\'eatre en ce moment m\'eame des yeux ennemis interro
+gent les profondeurs de ce ravin. La moindre imprudence peut livrer le secret de notre retraite. Prenez garde\~!
+\par
+\par Le charbonnier pronon\'e7a ces mots d\rquote une voix br\'e8ve et imp\'e9rieuse. Les deux Loups r\'e9pondirent humblement\~:
+\par
+\par \endash \~Ma\'eetre, nous veillerons.
+\par
+\par Pelo Rouan \'f4ta les pistolets qui pendaient \'e0 sa ceinture et les cacha sous ses v\'eatements.
+\par
+\par \endash \~Je vais au ch\'e2teau, continua-t-il, afin d\rquote apprendre ce que nous devons craindre des gens du roi. Je reviendrai cette nuit.
+\par
+\par \'c0 ces mots, il gravit la mont\'e9e d\rquote un pas rapide et disparut derri\'e8re les arbres de la for\'eat.
+\par
+\par \endash \~Le Loup Blanc et le diable, murmura l\rquote une des sentinelles, il n\rquote y a qu\rquote eux deux pour courir ainsi. Guyot\~?
+\par
+\par \endash \~Francin\~?
+\par
+\par \endash \~J\rquote aurais pourtant voulu voir l\'e0-bas dans le creux du ch\'eane.
+\par
+\par \endash \~Moi aussi, mais\'85 Si on fouillait, il verrait. Je m\rquote entends.
+\par
+\par \endash \~La terre est pourtant fra\'eechement remu\'e9e\'85
+\par
+\par \endash \~Il verrait, je te dis\~! Et nous savons ses ordres.
+\par
+\par \endash \~C\rquote est la v\'e9rit\'e9\~! Quand il a parl\'e9, \'e7a suffit.
+\par
+\par En cons\'e9quence de quoi, les deux Loups se r\'e9sign\'e8rent \'e0 faire bonne garde.
+\par
+\par Jude Leker, lui, reprenait le chemin qui devait le conduire vers son capitaine. Il traversa le taillis d\rquote un pas plus leste et le c\'9cur plus content que la premi\'e8re fois. Une de ses inqui\'e9tudes \'e9tait au moins calm\'e9e et il avait d\'e9
+sormais en main de quoi racheter les riches domaines de la maison de Treml.
+\par
+\par Quand il arriva au lieu o\'f9 il avait laiss\'e9 Didier, celui-ci \'e9tait seul.
+\par
+\par \endash \~Tu n\rquote as pas perdu de temps, mon gar\'e7on, dit-il gaiement. Je ne t\rquote attendais pas si vite.
+\par
+\par Jude prit cela pour un reproche adress\'e9 \'e0 sa lenteur et se confondit en excuses.
+\par
+\par \endash \~Allons\~! s\rquote \'e9cria le capitaine qui sauta en selle sans toucher l\rquote \'e9trier, j\rquote aurai dormi sans doute, et fait un beau r\'eave, car je veux mourir si j\rquote \'e9tais press\'e9 de te voir arriver. \'c0 propos, et le tr
+\'e9sor de Treml\~?
+\par
+\par \endash \~Dieu l\rquote a tenu en sa garde, r\'e9pondit Jude.
+\par
+\par \endash \~Tant mieux\~! Au ch\'e2teau, maintenant, \'e0 moins qu\rquote il ne te reste quelque myst\'e9rieuse exp\'e9dition \'e0 accomplir.
+\par
+\par Il est rare qu\rquote un Breton de la vieille roche sympathise compl\'e8tement avec cette gaiet\'e9 insouciante et communicative qui est le fond du caract\'e8re fran\'e7ais. Cette recrudescence soudaine de bonne humeur mit l\rquote honn\'eate Jude \'e0
+ la g\'eane, d\rquote autant plus qu\rquote il \'e9tait occup\'e9 lui-m\'eame de pens\'e9es graves.
+\par
+\par Il suivit quelque temps en silence le jeune capitaine qui fredonnait et semblait vouloir passer en revue tous les ponts-neufs, anciens et nouveaux, chant\'e9s au th\'e9\'e2tre de la foire.
+\par
+\par Enfin Jude poussa son cheval et prit la parole.
+\par
+\par \endash \~Monsieur, dit-il, mon devoir est lourd et mon esprit born\'e9. Je compte sur l\rquote aide que vous m\rquote avez promise.
+\par
+\par \endash \~Et tu as raison, mon gar\'e7on\~; tout ce que je pourrai faire, je le ferai. Voyons, explique-moi un peu ce que tu attends de moi.
+\par
+\par \endash \~D\rquote abord, r\'e9pondit Jude, bien que vingt ans se soient \'e9coul\'e9s depuis que j\rquote ai mis le pied pour la derni\'e8re fois au ch\'e2teau de La Tremlays, il pourrait s\rquote y trouver quelqu\rquote un pour me reconna\'eetre, et j
+\rquote ai int\'e9r\'eat \'e0 me cacher. Je voudrais donc n\rquote y point entrer avant la nuit venue.
+\par
+\par \endash \~Soit, le temps est beau\~; nous attendrons dans la for\'eat. Mais l\rquote exp\'e9dient me semble m\'e9diocrement ing\'e9nieux, par la raison qu\rquote il y a r\'e9sines et lampes au ch\'e2teau de M.\~de\~Vaunoy.
+\par
+\par \endash \~C\rquote est vrai, murmura dolemment le pauvre Jude\~; je n\rquote avais point song\'e9 \'e0 cela.
+\par
+\par Le capitaine reprit en souriant\~:
+\par
+\par \endash \~Il y a un moyen d\rquote arranger les choses, mon gar\'e7on. Nous arriverons envelopp\'e9s dans nos manteaux de voyage, et je trouverai bien quelque pr\'e9texte pour te prot\'e9ger contre les regards indiscrets. Apr\'e8s\~?
+\par
+\par \endash \~Apr\'e8s\~? r\'e9p\'e9ta Jude fort embarrass\'e9\~; apr\'e8s, je t\'e2cherai de savoir\'85 de mani\'e8re ou d\rquote autre\'85 ce qu\rquote est devenu le petit monsieur.
+\par
+\par \endash \~C\rquote est cela, nous t\'e2cherons.
+\par
+\par La nuit vint\~: nos deux voyageurs furent introduits au ch\'e2teau, comme nous l\rquote avons vu, et Simonnet, le ma\'eetre du pressoir, se chargea de les annoncer aux ma\'eetres.
+\par
+\par M.\~Herv\'e9 de Vaunoy et sa fille Alix \'e9taient au salon, en compagnie de M}{\super lle}{ Olive de Vaunoy, s\'9cur cadette d\rquote Herv\'e9, et de M.\~de\~B\'e9chameil, marquis de Nointel, intendant royal de l\rquote imp\'f4t.
+\par
+\par Le capitaine \'e9tait attendu depuis quelques jours d\'e9j\'e0, bien qu\rquote on ignor\'e2t le nom du nouveau titulaire. D\'e8s que ma\'eetre Simonnet eut prononc\'e9 le mot }{\i capitaine, }{tous ces personnages se lev\'e8rent et dard\'e8
+rent leurs regards vers la porte avec une curiosit\'e9 plus ou moins prononc\'e9e.
+\par
+\par Le capitaine entra, suivi de Jude qui se tint aux environs du seuil, le nez dans le manteau. Didier s\rquote avan\'e7a le feutre sous le bras, la mine haute, et se portant comme il convenait \'e0 un homme rompu aux belles fa\'e7ons de la cour.
+\par
+\par Son aspect parut \'e9tonner grandement tout le monde, ce qu\rquote il dut d\'e9chiffrer en caract\'e8res lisibles, quoique diff\'e9rents, sur les quatre physionomies pr\'e9sentes.
+\par
+\par M}{\super lle}{ Olive pin\'e7a ses l\'e8vres en jouant vigoureusement de l\rquote \'e9ventail.
+\par
+\par Alix p\'e2lit et s\rquote appuya au bras de son fauteuil.
+\par
+\par M.\~de\~Vaunoy laissa percer un tic nerveux sous son patelin sourire.
+\par
+\par Enfin, M.\~de\~B\'e9chameil, marquis de Nointel, ex\'e9cuta la plus piteuse grimace qui se puisse voir sur visage de financier d\'e9sagr\'e9ablement surpris.
+\par
+\par }\pard\plain \s1\qc\sb600\sa480\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc97743816}XV\line Portraits{\*\bkmkend _Toc97743816}\line \line
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {Didier s\rquote inclina profond\'e9ment devant les dames, salua un peu moins bas Herv\'e9 de Vaunoy, et presque point M.\~l\rquote intendant royal.
+\par
+\par Vaunoy renfor\'e7a aussit\'f4t son b\'e9nin sourire et fit trois pas au-devant du capitaine.
+\par
+\par \endash \~Saint-Dieu\~! mon jeune ami, s\rquote \'e9cria-t-il du ton le plus cordial, soyez trois fois le bienvenu\~! Quelque chose me disait que je vous reverrais bient\'f4t officier du roi. Touchez l\'e0, mon capitaine\~! Saint-Dieu\~! touchez l\'e0\~!
+
+\par
+\par Didier se pr\'eata de fort bonne gr\'e2ce \'e0 cet affectueux accueil. Quand il eut bais\'e9 la main des deux dames, savoir\~: celle d\rquote Alix en silence, et cell
+e de mademoiselle Olive de Vaunoy en lui faisant quelque compliment banal, il prit place aupr\'e8s du ma\'eetre de La Tremlays.
+\par
+\par \endash \~L\rquote ordre de Sa Majest\'e9, dit-il, me donnait \'e0 choisir entre l\rquote hospitalit\'e9 de M.\~le marquis de Nointel et la v\'f4tre. J\rquote ai pens\'e9 qu\rquote il ne vous d\'e9plairait point de me recevoir pendant quelques jours.
+
+\par
+\par \endash \~Saint-Dieu\~! s\rquote \'e9cria Vaunoy, mon jeune compagnon, ce qui m\rquote e\'fbt d\'e9plu, c\rquote e\'fbt \'e9t\'e9 le contraire.
+\par
+\par \endash \~Je vous rends gr\'e2ce, et pour mettre \'e0 profit votre bonne volont\'e9 je vous demande la permission de faire conduire sur-le-champ mon valet \'e0 la chambre qu\rquote on me destine.
+\par
+\par M}{\super lle}{ Olive agita une sonnette d\rquote argent plac\'e9e pr\'e8s d\rquote elle sur la chemin\'e9e.
+\par
+\par \endash \~Auparavant, votre valet boira bien le coup du soir avec Alain, mon ma\'eetre d\rquote h\'f4tel, dit Herv\'e9 de Vaunoy.
+\par
+\par \'c0 ce nom d\rquote Alain, Jude devint bl\'eame derri\'e8re le collet de son manteau.
+\par
+\par \endash \~Mon valet est malade, r\'e9pondit le capitaine\~; ce qu\rquote il lui faut, c\rquote est un bon lit et le repos.
+\par
+\par \endash \~\'c0 votre volont\'e9, mon jeune ami.
+\par
+\par Un domestique entra, appel\'e9 par le coup de sonnette de M}{\super lle}{ Olive.
+\par
+\par \endash \~Pr\'e9parez un lit \'e0 ce bon gar\'e7on, dit M.\~de\~Vaunoy, et traitez-le en tout comme le serviteur d\rquote un homme que j\rquote honore et que j\rquote aime.
+\par
+\par Didier s\rquote inclina\~; Jude, toujours envelopp\'e9 dans son manteau, sortit sur les pas du domestique qui, malgr\'e9 sa bonne envie, ne put apercevoir ses traits.
+\par
+\par Nous connaissons de longue date M.\~Herv\'e9 de Vaunoy, ma\'eetre actuel de La Tremlays et de Bou\'ebxis-en-For\'eat. Ces vingt ann\'e9es n\rquote avaient point assez chang\'e9 son visage dodu, rouge et souriant pour qu\rquote
+il soit besoin de parfaire une nouvelle description de sa personne.
+\par
+\par M}{\super lle}{ Olive de Vaunoy, sa s\'9cur, \'e9tait une longue et s\'e8che fille, qui avait \'e9t\'e9 fort laide au temps de sa jeunesse. L\rquote \'e2ge, incapable d\rquote embellir, efface du moins les diff\'e9rences excessives qui s\'e9
+parent la beaut\'e9 de la laideur. \'c0 cinquante ans, ce qui reste d\rquote une femme laide est bien pr\'e8s de ressembler \'e0 ce qui reste d\rquote une jolie femme.
+\par
+\par L\rquote expression du visage peut seule r\'e9tablir des cat\'e9gories.
+\par
+\par Celui de M}{\super lle}{ Olive n\rquote exprimait rien, si ce n\rquote est une pr\'e9ciosit\'e9 majuscule, d\rquote obstin\'e9es pr\'e9tentions \'e0 la gentillesse, et une incomparable pruderie.
+\par
+\par Elle \'e9tait v\'eatue d\rquote ailleurs \'e0 la derni\'e8re mode, portant corsage long, en c\'9cur, avec des hanches immod\'e9r\'e9ment rembourr\'e9es, cheveux cr\'eap\'e9s \'e0 outrance et poudr\'e9s, \'e9ventail que nous nommerions aujourd\rquote
+hui rococo, et mules de cuir mordor\'e9 \'e0 talons \'e9vid\'e9s comme l\rquote \'e2me d\rquote une poulie.
+\par
+\par La mode n\rquote invente jamais rien. Apr\'e8s cent cinquante ans, ces pr\'e9cieux talons nous sont revenus, plus \'e9lev\'e9s, plus \'e9vid\'e9s et non moins ridicules.
+\par
+\par La joue de M}{\super lle}{ Olive \'e9tait tigr\'e9e de mouches de formes tr\'e8s vari\'e9es, et un trait de vernis noir lui faisait des sourcils admirablement arqu\'e9s.
+\par
+\par Nous passons sous silence le carmin \'e9tendu en couche \'e9paisse sur ses l\'e8vres, le vermillon d\'e9licatement pass\'e9 sur ses pommettes et l\rquote enfantin sourire qui ajoutait, \'e0 tant de s\'e9ductions diverses, un charme pr\'e9cis\'e9
+ment extraordinaire.
+\par
+\par Alix ne ressemblait point \'e0 son p\'e8re, et encore moins \'e0 sa tante. Elle \'e9tait grande, et n\'e9anmoins sa taille, exquise dans ses proportions, gardait une gr\'e2
+ce pleine de noblesse. Son front large avait, sous les noirs bandeaux de ses cheveux sans poudre, une expression fi\'e8re de pudeur qu\rquote adoucissait le rayon de son grand \'9cil bleu. Son regard \'e9tait s\'e9rieux et non point triste, et de m\'ea
+me que les pures lignes de sa bouche annon\'e7aient une nature, pensive plut\'f4t que m\'e9lancolique.
+\par
+\par C\rquote \'e9tait le type parfait de la femme, vigoureuse dans sa gr\'e2ce, alliant la sensibilit\'e9 vraie \'e0 la fermet\'e9 digne et haute, sachant souffrir, capable de d\'e9vouement jusqu\rquote \'e0 l\rquote h\'e9ro\'efsme.
+\par
+\par Herv\'e9 de Vaunoy s\rquote \'e9tait mari\'e9 un an apr\'e8s le d\'e9part de Nicolas Treml. Sa femme \'e9tait morte au bout de l\rquote autre ann\'e9e. Alix \'e9tait le seul fruit de cette union. Elle avait dix-huit ans.
+\par
+\par Il nous reste \'e0 parler de M.\~l\rquote intendant royal de l\rquote imp\'f4t.
+\par
+\par Antino\'fcs de B\'e9chameil, marquis de Nointel, \'e9tait un fort bel homme de quarante ans et quelque chose de plus. Il avait du ventre, mais pas trop, le teint fleuri et la joue rebondie. Son menton ne d\'e9passait pas trois \'e9tages, et chacun s
+\rquote accordait \'e0 trouver son gras de jambe irr\'e9prochable.
+\par
+\par Au moral, il prenait du tabac d\rquote Espagne dans une bo\'eete d\rquote or si bien \'e9maill\'e9e que toutes les marquises y ins\'e9raient leurs jolis doigts avec d\'e9lices. Son habit de cour avait des boutons de diamant
+ dont chacun valait vingt mille livres. Il avait des fa\'e7ons de secouer la dentelle de son jabot et de relever la pointe de sa rapi\'e8re jusqu\rquote \'e0 la hauteur de l\rquote \'e9paule qui n\rquote appartenaient qu\rquote \'e0 lui, et sa m\'e9
+moire suffisamment cultiv\'e9e, lui permettait de placer \'e7\'e0 et l\'e0 des bons mots d\rquote occasion qui n\rquote avaient jamais cours que depuis six semaines.
+\par
+\par Il poss\'e9dait en outre un app\'e9tit incomparable, auquel il sacrifiait un estomac \'e0 l\rquote \'e9preuve.
+\par
+\par En somme, ce n\rquote \'e9tait pas un personnage beaucoup plus grotesque que la plupart des nobles financiers de son temps. Il admettait Dieu, r\'e9cemment invent\'e9 par le jeune M.\~de\~Voltaire, \'e0 l\rquote usage des manants, mais n\rquote
+en voulait point pour lui-m\'eame, pensant que la nature suffit \'e0 produire les truffes, le poisson, le gibier et le champagne.
+\par
+\par M.\~le marquis de Nointel avait en Bretagne de nombreuses et importantes occupations. D\rquote abord il courtisait M}{\super lle}{ Alix de Vaunoy dont il voulait faire sa femme \'e0 tout prix. M.\~de\~Vaunoy ne demandait pas mieux, mais Alix semblait \'ea
+tre d\rquote une opinion diam\'e9tralement oppos\'e9e, et c\rquote \'e9tait piti\'e9 de voir M.\~de\~B\'e9chameil perdre ses galanteries, ses madrigaux improvis\'e9s de m\'e9moire, et surtout les merveilles de sa cuisine dont l\rquote
+excellence est historique, aupr\'e8s de la fi\'e8re Bretonne.
+\par
+\par Il ne se d\'e9courageait pas cependant et redoublait chaque jour ses efforts incessamment inutiles.
+\par
+\par M.\~le marquis de Nointel \'e9tait, en outre, comme nous l\rquote avons pu dire d\'e9j\'e0, intendant royal de l\rquote imp\'f4t. Cette charge, qu\rquote il ne faudrait en aucune fa\'e7on comparer \'e0 la banque gouvernementale de nos receveurs g\'e9n\'e9
+raux, n\'e9cessitait, en Bretagne surtout, une terrible d\'e9pense d\rquote activit\'e9. La province, en effet, manquait \'e0 la fois d\rquote argent et de bonne volont\'e9 pour acquitter les lourdes tailles qui pesaient depuis peu sur elle.
+\par
+\par En troisi\'e8me lieu, \endash \~et c\rquote \'e9tait, \'e0 coup s\'fbr, l\rquote emploi auquel il tenait le plus \endash \~B\'e9chameil avait la haute main sur toutes preuves nobles dans l\rquote \'e9tendue de la province. Ce droit d\rquote investigation
+\'e9tait pour ainsi dire inh\'e9rent \'e0 la charge d\rquote intendant, puisque les gentilshommes n\rquote \'e9taient pas sujets \'e0 l\rquote imp\'f4t, et qu\rquote
+ainsi, sous fausse couleur de noblesse, nombre de roturiers auraient pu se soustraire aux tailles.
+\par
+\par M.\~de\~B\'e9chameil tenait ce droit \'e0 titre plus explicite encore. Il avait afferm\'e9 en effet, moyennant une somme consid\'e9rable pay\'e9e annuellement \'e0 la couronne, la v\'e9rification des titres, actes et dipl\'f4
+mes, et en vertu de ce contrat, il profitait seul des amendes prononc\'e9es sur son instance par le parlement breton \'e0 l\rquote encontre de tout vilain qui prenait \'e9tat de gentilhomme.
+\par
+\par En cons\'e9quence, il avait int\'e9r\'eat \'e0 trouver des usurpateurs en quantit\'e9. Aussi ne se faisait-il point faute de bouleverser les chartriers des familles et se montrait-il si \'e2pre \'e0 la cur\'e9e que les seigneurs ralli\'e9s au roi eux-m
+\'eames avaient sa personne en fort mauvaise odeur. Mais on le craignait plus encore qu\rquote on ne le d\'e9testait.
+\par
+\par Par le fait, en une province comme la Bretagne, pays de bonne foi et d\rquote usage, o\'f9 beaucoup de gentilshommes, forts de leur possession d\rquote \'e9tat imm\'e9moriale, n\rquote avaient ni titres ni parchemins, le pouvoir de M.\~de\~B\'e9
+chameil avait une port\'e9e terrible. Pauvre d\rquote esprit, avide et \'e9troit de c\'9cur, rompu aux fa\'e7ons mondaines, n\rquote ayant d\rquote autre bienveillance que cette courtoisie tout ext\'e9rieure qui vaut \'e0
+ ses adeptes le nom sans signification d\rquote excellent homme, l\rquote intendant de l\rquote imp\'f4t \'e9tait juste assez sot pour faire un impitoyable tyran.
+\par
+\par Une seule chose pouvait le fl\'e9chir\~: l\rquote argent.
+\par
+\par Quiconque lui donnait de la main \'e0 la main le montant de l\rquote amende et quelques milliers de livres en sus par forme d\rquote \'e9pingles \'e9tait s\'fbr de n\rquote \'eatre point inqui\'e9t\'e9, quelle que f\'fbt d\rquote ailleurs la t\'e9m\'e9rit
+\'e9 de ses pr\'e9tentions\~: pour dix mille \'e9cus, il e\'fbt laiss\'e9 le titre de duc au rejeton d\rquote un laquais.
+\par
+\par Mais quand on n\rquote avait point d\rquote argent, par contre, il fallait, pour sortir de ses griffes un droit bien irr\'e9cusable, et les M\'e9moires du temps ont relat\'e9 plusieurs exemples de gens de qualit\'e9 r\'e9duits par lui \'e0 l\rquote \'e9
+tat de roture\~;}{\cs30\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain \s31\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs30\lang1036\cgrid {\cs30\b\fs36\super \chftn }{ Nous citerons seulement un cadet de l\rquote illustre et h\'e9ro\'ef
+que maison de Co\'ebtlogon, qui fut injustement d\'e9bout\'e9 sur l\rquote instance de B\'e9chameil.}}}{
+\par
+\par On doit penser que M.\~de\~Vaunoy, lequel n\rquote avait point par devers lui des papiers de famille fort en r\'e8gle, avait trembl\'e9 d\rquote abord devant un pareil homme.
+\par
+\par Les m\'e9chantes langues pr\'e9tendaient qu\rquote il avait commenc\'e9 par financer de bonne gr\'e2ce, ce qui \'e9tait toujours un excellent moyen. Mais, dans la position de Vaunoy, cela ne suffisait pas. Substitu\'e9
+ par une vente aux droits des Treml, dont il portait le nom et dont il avait pris jusqu\rquote aux armes pour en \'e9carteler son douteux \'e9cusson, il avait trop \'e0 craindre pour ne pas chercher tous les moyens de se concilier son juge.
+\par
+\par Un retrait de noblesse lui e\'fbt fait perdre \'e0 la fois ses titres, auxquels il tenait beaucoup, et ses biens auxquels il tenait davantage, car c\rquote \'e9tait son \'e9tat de gentilhomme et sa parent\'e9 qui lui avaient donn\'e9 qualit\'e9
+ pour acheter le domaine de Treml.
+\par
+\par Heureusement pour lui, B\'e9chameil fit les trois quarts du chemin. Ce gros homme se jeta pour ainsi dire dans ses bras, en ne faisant point myst\'e8re du grand d\'e9sir qu\rquote il avait d\rquote obtenir la main d\rquote Alix.
+\par
+\par C\rquote \'e9tait un coup de fortune, et Vaunoy en sut profiter. B\'e9chameil et lui se li\'e8rent, et, bien que l\rquote intendant royal f\'fbt de fait le plus fort, il se laissa vite dominer par l\rquote adresse sup\'e9rieure de son nouvel ami.
+\par
+\par Il va sans dire que B\'e9chameil re\'e7ut promesse formelle d\rquote \'eatre l\rquote \'e9poux d\rquote Alix, ce qui n\rquote emp\'eacha point Vaunoy de favoriser sous main la tr\'e8s innocente intimit\'e9 qui s\rquote \'e9tait \'e9tablie \'e0
+ Rennes entre la jeune fille et Didier. Vaunoy avait sans doute ses raisons pour cela.
+\par
+\par Pendant le s\'e9jour de Didier \'e0 Rennes, B\'e9chameil n\rquote avait point \'e9t\'e9 sans s\rquote apercevoir des soins que le jeune prot\'e9g\'e9 du comte de Toulouse rendait \'e0 Alix. Ceci nous explique la grimace du gros et galant financier \'e0
+ la vue de son jeune rival. Quant \'e0 M}{\super lle}{ Olive, si elle avait agit\'e9 son \'e9ventail, c\rquote est qu\rquote il avait co\'fbt\'e9 cher et qu\rquote elle en voulait montrer les peintures.
+\par
+\par Le repas est toujours l\rquote acte le plus important de l\rquote hospitalit\'e9 bretonne. Au bout de quelques instants, ma\'eetre Alain, le majordome, d\'e9cor\'e9 de sa cha\'eene d\rquote
+argent officielle et les yeux rouges encore de son somme bachique, ouvrit les deux battants de la porte pour annoncer le souper.
+\par
+\par \endash \~Demain nous parlerons d\rquote affaires, dit gaiement M.\~de\~Vaunoy. Maintenant, \'e0 table\~!
+\par
+\par \endash \~\'c0 table\~! r\'e9p\'e9ta B\'e9chameil \'e0 qui ce mot rendit une partie de sa s\'e9r\'e9nit\'e9.
+\par
+\par Alix se leva, et, d\rquote instinct, offrit sa main \'e0 Didier. Ce fut M.\~de\~B\'e9chameil qui la prit. Le capitaine, \'e0 dessein ou faute de mieux, se contenta des doigts osseux de M}{\super lle}{ Olive.
+\par
+\par Nous ne raconterons point le souper, press\'e9 que nous sommes d\rquote arriver \'e0 des \'e9v\'e9nements de plus haut int\'e9r\'eat. Nous dirons seulement que M.\~de\~Vaunoy, tout en portant \'e0 diverses reprises la sant\'e9
+ de son jeune ami, le capitaine Didier, \'e9changea plus d\rquote un regard \'e9quivoque avec ma\'eetre Alain, auquel m\'eame, vers la fin du repas, il donna un ordre \'e0 voix basse.
+\par
+\par Ma\'eetre Alain transmit cet ordre \'e0 un valet de mine peu avenante que Vaunoy avait d\'e9bauch\'e9 l\rquote ann\'e9e pr\'e9c\'e9dente \'e0 Mgr le gouverneur de la province, et qui avait nom Lapierre. Nous avons d\'e9j\'e0 fait mention de lui.
+\par
+\par Pendant cela, B\'e9chameil faisait sa cour accoutum\'e9e. Alix ne l\rquote \'e9coutait point et tournait de temps en temps son regard triste et surpris vers le capitaine qui causait fort assid\'fbment avec M}{\super lle}{
+ Olive. Celle-ci le trouvait fort bien \'e9lev\'e9. Elle avait la m\'eame opinion de tous ceux qui voulaient bien l\rquote \'e9couter ou faire semblant.
+\par
+\par Apr\'e8s le repas, Herv\'e9 de Vaunoy conduisit lui-m\'eame le capitaine jusqu\rquote \'e0 la porte de sa chambre \'e0 coucher et lui souhaita la bonne nuit. Jude \'e9tait debout encore. Il arpentait la chambre \'e0 pas lents, plong\'e9
+ dans de profondes m\'e9ditations.
+\par
+\par \endash \~Eh bien\~! lui dit son ma\'eetre, es-tu content de moi\~! T\rquote ai-je \'e9pargn\'e9 les regards indiscrets\~?
+\par
+\par \endash \~Monsieur, je vous remercie, r\'e9pondit Jude.
+\par
+\par \endash \~As-tu appris quelque chose\~?
+\par
+\par \endash \~Rien sur l\rquote enfant, et c\rquote est d\rquote un triste augure\~! Mais je sais que dame Goton Rehou, qui fut la nourrice du petit monsieur, est maintenant femme de charge au ch\'e2teau.
+\par
+\par \endash \~Et elle donnera des nouvelles.
+\par
+\par \endash \~Je sais aussi que j\rquote aurai de la peine \'e0 me cacher longtemps, car j\rquote ai vu la figure d\rquote un ennemi\~: Alain, l\rquote ancien ma\'eetre d\rquote h\'f4tel de Treml.
+\par
+\par \endash \~Je t\rquote en offre autant, mon gar\'e7on\~; j\rquote ai aper\'e7u le visage d\rquote un dr\'f4le qui fut le valet de M.\~de\~Toulouse, gouverneur de Bretagne, mon noble protecteur, et que je soup\'e7onne fort de n\rquote avoir point \'e9t\'e9
+\'e9tranger \'e0 certaine alerte nocturne qui me valut l\rquote an dernier un coup d\rquote \'e9p\'e9e. Mais nous d\'e9brouillerons tout cela. En attendant, dormons\~!
+\par
+\par \endash \~Dormez, r\'e9pondit Jude.
+\par
+\par La capitaine se jeta sur son lit. Jude continua de veiller.
+\par
+\par }\pard\plain \s1\qc\sb600\sa480\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc97743817}XVI\line Le conseil priv\'e9 de M.\~de\~Vaunoy{\*\bkmkend _Toc97743817}\line \line
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {Tout reposait au ch\'e2teau, ou du moins c\rquote \'e9tait l\rquote heure propice.
+\par
+\par Le capitaine Didier dormait, r\'eavant peut-\'eatre de l\rquote humble fille de la for\'eat qui avait ranim\'e9 en lui les souvenirs de l\rquote adolescence, le premier, le plus pur battement de son c\'9cur. Nous ne saurions dire pourtant qu\rquote
+il eut revu sans \'e9motion aucune cette belle Alix de Vaunoy qui avait autrefois accept\'e9 sa recherche, mais notre Didier \'e9tait un loyal enfant et il n\rquote avait qu\rquote une foi.
+\par
+\par B\'e9chameil d\'e9gustait en songe un blanc-manger. Mademoiselle Olive b\'e2tissait un superbe ch\'e2teau en Espagne o\'f9 elle se voyait la dame d\rquote un gentil officier de Sa Majest\'e9 le roi Louis XV, \'e0 qui la f\'e9
+e protectrice des vieilles demoiselles l\rquote avait unie en l\'e9gitime mariage.
+\par
+\par Parmi ceux qui veillaient, nous citerons Jude d\rquote abord\~; le bon \'e9cuyer arpentait sa chambre et demandait \'e0 son honn\'eate cervelle un moyen de retrouver le fils de Treml.
+\par
+\par Alix, de son c\'f4t\'e9, cherchait en vain le sommeil et combattait la fi\'e8vre, car elle avait souffert ce soir. Elle ne voulait point interroger son c\'9cur et son c\'9cur parlait en d\'e9pit d\rquote elle\~
+: elle se souvenait. Elle avait cru autrefois qu\rquote on la payait de retour. Jusqu\rquote alors elle n\rquote avait vu d\rquote autre obstacle entre elle et le bonheur que son devoir ou la volont\'e9 de son p\'e8re. Maintenant, c\rquote \'e9tait un ab
+\'eeme qui s\rquote ouvrait devant elle\~: Didier l\rquote avait oubli\'e9e.
+\par
+\par Enfin, dans l\rquote appartement priv\'e9 de M.\~de\~Vaunoy, dont la double porte \'e9tait ferm\'e9e avec soin, trois hommes \'e9taient r\'e9unis et tenaient conseil. C\rquote \'e9taient M.\~de\~Vaunoy lui-m\'eame, Alain, son ma\'eetre d\rquote h\'f4
+tel, et le valet Lapierre.
+\par
+\par Alain \'e9tait maintenant un vieillard. Sa rude physionomie, sur laquelle l\rquote ivresse de chaque jour avait laiss\'e9 d\rquote ignobles traces, n\rquote avait d\rquote autre expression qu\rquote une duret\'e9 stupide et impitoyable.
+\par
+\par Lapierre pouvait avoir de quarante-cinq \'e0 cinquante ans. Son visage ne portait point le caract\'e8re breton. Il \'e9tait en effet originaire de la partie m\'e9ridionale de l\rquote Anjou. Jusqu\rquote \'e0 l\rquote \'e2
+ge de vingt-cinq ans, il avait exerc\'e9, \'e7\'e0 et l\'e0, la respectable et triple profession de marchand de vuln\'e9raire, avaleur de sabres et sauteur de cordes.
+\par
+\par \'c0 cette \'e9poque, il parvint \'e0 entrer comme valet de pied dans la maison de Mgr de Toulouse, qui n\rquote \'e9tait point encore gouverneur de Bretagne.
+\par
+\par Lapierre avait alors avec lui un jeune enfant qui n\rquote \'e9tait point son fils et dont il se servait pour attirer le public \'e0 ses parades. L\rquote enfant \'e9tait beau\~; le comte de Toulouse le prit en affection et en fit son page\~
+; puis, au bout de quelques ann\'e9es, le mit au nombre des gentilshommes de sa maison.
+\par
+\par Lapierre, rest\'e9 valet, con\'e7ut une v\'e9ritable rancune contre l\rquote enfant autrefois son esclave et maintenant son sup\'e9rieur. Lors du s\'e9jour \'e0 Rennes du prince gouverneur de Bretagne, il se pr\'e9
+senta chez Vaunoy et lui demanda un entretien particulier. Cette conf\'e9rence fut longue et Vaunoy changea plus d\rquote une fois de couleur aux paroles de l\rquote ancien saltimbanque.
+\par
+\par Lapierre, avant de sortir, re\'e7ut une bourse bien garnie, et, peu de jours apr\'e8s, Vaunoy le prit \'e0 son service.
+\par
+\par \'c0 dater de ce moment, le nouveau ma\'eetre de La Tremlays commen\'e7a \'e0 faire un grand accueil au jeune page Didier, ce qui donna de furieux acc\'e8s de jalousie \'e0 Antino\'fcs de B\'e9chameil, marquis de Nointel.
+\par
+\par Ce fut peu de semaines apr\'e8s que Didier fut tra\'eetreusement attaqu\'e9 de nuit dans les rues de Rennes.
+\par
+\par Il \'e9tait plus de minuit. Herv\'e9 de Vaunoy allait et venait avec agitation, tandis que ses deux serviteurs se tenaient commod\'e9ment assis aupr\'e8s du foyer. Lapierre se balan\'e7ait, en \'e9quilibre sur l\rquote
+un des pieds de sa chaise, avec une adresse qui se ressentait de son m\'e9tier\~; ma\'eetre Alain caressait sous sa jaquette le ventre aim\'e9 de certaine bouteille de fer-blanc, large, carr\'e9e, toujours pleine d\rquote eau-de-vie, \'e0 l
+aquelle il guettait l\rquote occasion de dire deux mots, et semblait combattre le sommeil.
+\par
+\par \endash \~Saint-Dieu\~! Saint-Dieu\~! Saint-Dieu\~! s\rquote \'e9cria par trois fois M.\~de\~Vaunoy qui frappa violemment du pied et s\rquote arr\'eata juste en face de ses acolytes.
+\par
+\par Ma\'eetre Alain sauta comme on fait quand on s\rquote \'e9veille en sursaut. Lapierre ne perdit pas l\rquote \'e9quilibre.
+\par
+\par \endash \~Vous \'e9tiez trois contre un\~! reprit Vaunoy dont la col\'e8re allait croissant\~; c\rquote \'e9tait la nuit\~: trois bonnes rapi\'e8res, la nuit, contre une \'e9p\'e9e de bal\~! et vous l\rquote avez manqu\'e9\~!
+\par
+\par \endash \~J\rquote aurais voulu vous y voir\~! murmura pesamment Alain\~; le jeune dr\'f4le se d\'e9battait comme un diable. Je veux mourir si je ne sentis pas dix fois le vent de son arme sous ma moustache. D\rquote ailleurs c\rquote
+est une vieille histoire\~!
+\par
+\par \endash \~Moi, je sentis son arme de plus pr\'e8s, dit Lapierre qui \'e9carta le col de sa chemise pour montrer une cicatrice triangulaire\~; et Joachim, notre pauvre compagnon, la sentit mieux que moi encore, car il resta sur la place. Je prie Dieu qu
+\rquote il ait son \'e2me.
+\par
+\par \endash \~Ainsi soit-il\~! grommela ma\'eetre Alain.
+\par
+\par \endash \~Je prie le diable qu\rquote il prenne la v\'f4tre\~! s\rquote \'e9cria Vaunoy. Tu as eu peur, ma\'eetre Alain et toi, Lapierre, m\'e9chant bateleur, tu t\rquote es enfui avec ton \'e9gratignure\~!
+\par
+\par \endash \~Il aurait fallu faire comme Joachim, n\rquote est-ce pas\~? demanda le ma\'eetre d\rquote h\'f4tel avec un commencement d\rquote aigreur\~; oui, je sais bien que vous nous aimeriez mieux morts que vivants, notre monsieur\'85
+\par
+\par \endash \~Tais-toi\~! interrompit Herv\'e9 qui haussa les \'e9paules.
+\par
+\par Alain ob\'e9it de mauvaise gr\'e2ce, et M.\~de\~Vaunoy reprit sa promenade enrag\'e9e, frappant du pied, serrant les poings et murmurant sur tous les tons son juron favori.
+\par
+\par Les deux valets \'e9chang\'e8rent un regard.
+\par
+\par \endash \~\'c7a va lui co\'fbter deux louis d\rquote or, dit tout bas Lapierre.
+\par
+\par Ma\'eetre Alain saisit ce moment pour avaler une rasade, en faisant un signe de t\'eate affirmatif, et tous deux se prirent \'e0 sourire sournoisement comme des gens s\'fbrs de leur fait.
+\par
+\par Au bout de quelques minutes, Vaunoy s\rquote arr\'eata en effet subitement et mit la main \'e0 sa poche.
+\par
+\par \endash \~Saint-Dieu\~! dit-il en reprenant son patelin sourire, je crois que je me suis f\'e2ch\'e9, mes dignes amis. La col\'e8re est un p\'e9ch\'e9\~; j\rquote en veux faire p\'e9nitence, et voici pour boire \'e0 ma sant\'e9, mes enfants.
+\par
+\par Il tira deux louis de sa bourse. Les deux valets prirent et la paix fut faite.
+\par
+\par \endash \~Raisonnons maintenant, poursuivit Vaunoy. Comment sortir d\rquote embarras\~?
+\par
+\par \endash \~Quand j\rquote \'e9tais m\'e9decin ambulant, r\'e9pondit Lapierre, et qu\rquote une dose de mon \'e9lixir ne suffisait pas, j\rquote en donnais une seconde.
+\par
+\par \endash \~C\rquote est cela\~! s\rquote \'e9cria le majordome \'e0 qui la bouteille carr\'e9e donnait de l\rquote \'e9loquence\~; il faut doubler la dose\~: nous \'e9tions trois\~: nous nous mettrons six.
+\par
+\par \endash \~Et cette fois je r\'e9ponds de la cure, ajouta l\rquote ex-bateleur.
+\par
+\par Vaunoy secoua la t\'eate.
+\par
+\par \endash \~Impossible, dit-il.
+\par
+\par \endash \~Pourquoi cela\~?
+\par
+\par \endash \~Parce qu\rquote il se m\'e9fie. D\rquote ailleurs les temps sont chang\'e9s. Autrefois, c\rquote \'e9tait un jeune fou, courant les aventures, et sa mort n\rquote e\'fbt point excit\'e9 de soup\'e7on. Je n\rquote \'e9tais pas charg\'e9
+ de la police des rues de Rennes. Maintenant, c\rquote est un officier du roi\~; il est mon h\'f4te pour le bien de l\rquote \'c9tat. Son s\'e9jour \'e0 La Tremlays a quelque chose d\rquote officiel\~: la sainte hospitalit\'e9, mes enfants, d\'e9
+fend formellement de tuer un h\'f4te\'85 \'e0 moins qu\rquote on ne le puisse faire en toute s\'e9curit\'e9.
+\par
+\par Alain et Lapierre firent \'e0 cette bonne plaisanterie un accueil tr\'e8s flatteur.
+\par
+\par \endash \~Il faut trouver autre chose, continua M.\~de\~Vaunoy.
+\par
+\par Ma\'eetre Alain se creusa la cervelle\~; Lapierre fit semblant de chercher.
+\par
+\par \endash \~Eh bien\~? demanda Herv\'e9 au bout de quelques minutes.
+\par
+\par \endash \~Je ne trouve rien, dit le majordome.
+\par
+\par \endash \~Rien, r\'e9p\'e9ta Lapierre\~; si ce n\rquote est peut-\'eatre\'85 mais le poison ne vous sourit pas plus que le poignard, sans doute\~?
+\par
+\par \endash \~Encore moins, mon enfant, Saint-Dieu\~! c\rquote est une malheureuse affaire. D\rquote un jour \'e0 l\rquote autre, le hasard peut lui r\'e9v\'e9ler ce qu\rquote il ne faut point qu\rquote il sache. Et qui me dit d\rquote ailleurs qu\rquote
+il ne sait rien\~? Quelle chambre lui a-t-on donn\'e9e\~?
+\par
+\par \endash \~La chambre de la nourrice, r\'e9pondit Alain. Vous l\rquote avez conduit jusqu\rquote \'e0 la porte.
+\par
+\par Vaunoy devint p\'e2le.
+\par
+\par \endash \~La chambre de la nourrice, r\'e9p\'e9ta-t-il en fr\'e9missant\~; la chambre o\'f9 \'e9tait autrefois le berceau\~! et je n\rquote ai pas pris garde\~!
+\par
+\par \endash \~Bah\~! fit Lapierre, une chambre ressemble \'e0 une autre chambre\'85 Apr\'e8s si longtemps\~!
+\par
+\par \endash \~C\rquote est \'e9vident, appuya le majordome qui dormait aux trois quarts.
+\par
+\par Ceci ne parut point rassurer M.\~de\~Vaunoy qui reprit avec inqui\'e9tude\~:
+\par
+\par \endash \~Et ce valet malade\~? Il semblait avoir int\'e9r\'eat \'e0 se cacher. Quel homme est-ce\~?
+\par
+\par \endash \~Quant \'e0 cela, repartit Lapierre, c\rquote est plus que je ne saurais dire. Il tenait son manteau sur ses yeux, et je n\rquote ai m\'eame pu voir le bout de son nez.
+\par
+\par \endash \~C\rquote est \'e9trange\~! murmura Vaunoy port\'e9 comme toutes les \'e2mes bourrel\'e9es \'e0 voir l\rquote \'e9v\'e9nement le plus ordinaire sous un mena\'e7ant aspect\~; je n\rquote aime pas cette affectation de myst\'e8
+re. Je voudrais savoir quel est cet homme\~; je voudrais\'85
+\par
+\par \endash \~Demain il fera jour, interrompit philosophiquement l\rquote ancien saltimbanque.
+\par
+\par \endash \~Cette nuit\~! tout de suite\~! s\rquote \'e9cria Vaunoy d\rquote une voix br\'e8ve et comme \'e9gar\'e9e. Quelque chose me dit que la pr\'e9sence de cet homme est un malheur\~! Suivez-moi\~!
+\par
+\par Lapierre fut tent\'e9 de r\'e9pondre que, selon toute apparence, le capitaine et son valet dormaient tous deux \'e0 cette heure avanc\'e9e de la nuit\~; mais Vaunoy avait parl\'e9 d\rquote un ton qui n\rquote admettait pas de r\'e9plique.
+\par
+\par Les deux serviteurs se lev\'e8rent. Vaunoy ouvrit sans bruit la porte de son appartement, et tous trois s\rquote engag\'e8rent dans le corridor qui r\'e9gnait d\rquote une aile \'e0 l\rquote autre.
+\par
+\par Apr\'e8s avoir fait quelques pas, Herv\'e9 s\rquote arr\'eata et pressa fortement le bras de son majordome.
+\par
+\par \endash \~Ils ne dorment pas, dit-il \'e0 voix basse en montrant un petit point lumineux qui brillait dans l\rquote ombre \'e0 l\rquote autre bout du corridor.
+\par
+\par C\rquote \'e9tait en effet de la chambre occup\'e9e par le capitaine que partait cette lueur.
+\par
+\par \endash \~Que peuvent-ils faire \'e0 cette heure\~? reprit Vaunoy\~; s\rquote ils s\rquote entretiennent, nous \'e9couterons. Quelque mot viendra bien \'e9teindre ou l\'e9gitimer ma frayeur. Et si j\rquote ai raison de craindre, s\rquote
+il sait tout ou seulement s\rquote il soup\'e7onne, Saint-Dieu\~! sa mission ne le sauvera pas\~!
+\par
+\par Ils continu\'e8rent de se glisser le long des murailles. Le majordome, qui s\rquote \'e9tait compl\'e8tement \'e9veill\'e9, marchait le premier.
+\par
+\par En arrivant aupr\'e8s de la porte du capitaine, il colla son \'9cil \'e0 la serrure.
+\par
+\par Jude \'e9tait agenouill\'e9 au chevet de son lit et priait, la t\'eate entre ses deux mains. Ma\'eetre Alain ne pouvait voir son visage.
+\par
+\par Au bout de quelques secondes, le vieil \'e9cuyer termina sa pri\'e8re et se redressa. La lumi\'e8re tomba d\rquote aplomb sur son visage.
+\par
+\par Ma\'eetre Alain se rejeta violemment en arri\'e8re.
+\par
+\par \endash \~Je connais cet homme, dit-il.
+\par
+\par Vaunoy le repoussa et mit \'e0 son tour son \'9cil \'e0 la serrure\~; mais il ne vit plus que la m\'e8che rouge et fumeuse de la r\'e9sine que Jude avait \'e9teinte avant de se jeter sur son lit.
+\par
+\par \endash \~Saint-Dieu\~! gronda-t-il en se relevant. Tu le connais, dis-tu\~? Qui est-ce\~?
+\par
+\par Ma\'eetre Alain se pressait le front, cherchant \'e0 rappeler ses souvenirs.
+\par
+\par \endash \~Je le connais, je l\rquote ai vu, dit-il enfin, mais o\'f9\~? Je ne sais. Mais quand\~? Il doit y avoir bien longtemps.
+\par
+\par Vaunoy d\'e9vora un blasph\'e8me, et le philosophique Lapierre r\'e9p\'e9ta\~:
+\par
+\par \endash \~Demain il fera jour\~!
+\par
+\par }\pard\plain \s1\qc\sb600\sa480\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc97743818}XVII\line Visite matinale{\*\bkmkend _Toc97743818}\line \line
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {Bien avant le jour, Jude Leker \'e9tait sur pied. Il se leva sans bruit afin de ne point \'e9veiller son ma\'eetre qui dormait comme on dort \'e0
+ vingt-cinq ans apr\'e8s un long et fatigant voyage.
+\par
+\par Quoique le cr\'e9puscule n\rquote \'e9clair\'e2t point encore la nuit des interminables corridors, Jude y trouva son chemin sans t\'e2tonner. Il \'e9tait n\'e9 au ch\'e2teau et l\rquote avait habit\'e9 durant quarante ann\'e9es.
+\par
+\par Laissant le grand escalier dont la double rampe desservait le premier \'e9tage, il gagna l\rquote office et prit un couloir \'e9troit qui conduisait aux communs.
+\par
+\par Beaucoup de choses avaient chang\'e9 dans les coutumes de La Tremlays, mais les logements des serviteurs avaient gard\'e9 leur disposition primitive. Sans cette circonstance, l\rquote excellente m\'e9moire de Jude ne lui e\'fbt point \'e9t\'e9 d\rquote
+un grand secours. Il compta trois portes dans la galerie int\'e9rieure des communs et frappa \'e0 la quatri\'e8me.
+\par
+\par Il est \'e0 croire que dame Goton Rehou, femme de charge du ch\'e2teau, ne recevait point d\rquote ordinaire ses visites \'e0 heure si indue. La bonne dame avait soixante ans, et, \'e0 cet \'e2ge, les femmes de charge ne craignent que les voleurs.
+\par
+\par Elle dormait ou faisait la sourde oreille\~: Jude ne re\'e7ut point de r\'e9ponse.
+\par
+\par Il frappa de nouveau et plus fort.
+\par
+\par \endash \~B\'e9ni J\'e9sus\~! dit la voix enrou\'e9e de la vieille dame, le feu est-il au ch\'e2teau\~?
+\par
+\par \endash \~C\rquote est moi, c\rquote est Jude, murmura celui-ci en frappant toujours, Jude Leker\~!
+\par
+\par Goton n\rquote \'e9tait point une femmelette. Elle prit un gourdin et s\rquote en vint ouvrir, bien que son oreille, rendue paresseuse par l\rquote \'e2ge, n\rquote e\'fbt pas saisi une syllabe des paroles de Jude.
+\par
+\par \endash \~On y va\~! grommelait-elle\~; si ce sont les Loups, eh bien\~! je leur parlerai du vieux Treml, et ils ne toucheront pas un f\'e9tu dans la maison qui fut la sienne\~; si ce sont des esprits\'85
+\par
+\par Elle fit un signe de croix et s\rquote arr\'eata.
+\par
+\par \endash \~Ouvrez donc\~! dit Jude.
+\par
+\par \endash \~Si ce sont des esprits, continua la vieille, eh bien\~! Bah\~! ils auraient aussi bien pass\'e9 par le trou de la serrure\~!
+\par
+\par Elle ouvrit et mit son gourdin en travers.
+\par
+\par \endash \~Qui vive\~? dit-elle.
+\par
+\par \endash \~Chut\~! dame\~; silence au nom de Dieu\~!
+\par
+\par \endash \~Qui vive\~? r\'e9p\'e9ta l\rquote intr\'e9pide vieille en levant son b\'e2ton. Jude le saisit, entra, ferma la porte et r\'e9pondit\~:
+\par
+\par \endash \~Un homme dont il ne faut point r\'e9p\'e9ter le nom sans n\'e9cessit\'e9 dans la demeure de Treml.
+\par
+\par \endash \~La demeure de Treml\~! r\'e9p\'e9ta Goton qui sentit tressauter son c\'9cur \'e0 ce nom\~; merci, qui que vous soyez. Il y a vingt ans que je n\rquote avais entendu donner son v\'e9ritable nom \'e0 la maison qu\rquote habite Herv\'e9 de Vaunoy.
+
+\par
+\par Jude tendit sa main dans l\rquote ombre\~; celle de Goton fit la moiti\'e9 du chemin. Elle n\rquote avait pas besoin de voir. Ce fut comme un salut myst\'e9rieux entre ces deux fid\'e8les serviteurs.
+\par
+\par \endash \~Mais qui donc es-tu, brave c\'9cur, demanda enfin la vieille femme, toi qui te souviens de Treml\~?
+\par
+\par Jude pronon\'e7a son nom.
+\par
+\par \endash \~Jude\~! s\rquote \'e9cria Goton oubliant toute prudence\~; Jude Leker, l\rquote \'e9cuyer de notre monsieur\~! Oh\~! que je te voie, mon homme, que je te voie\~!
+\par
+\par Tremblante et empress\'e9e, elle courut \'e0 t\'e2tons, cherchant son briquet et ne le trouvant point\~; elle remua les cendres de son r\'e9chaud. Enfin sa r\'e9sine s\rquote alluma. Elle regarda Jude longtemps et comme en extase.
+\par
+\par \endash \~Et lui, dit-elle, M.\~Nicolas, le reverrons-nous\~?
+\par
+\par \endash \~Mort, r\'e9pondit Jude.
+\par
+\par Goton se mit \'e0 genoux, joignit ses mains et r\'e9cita un }{\i De profundis. }{De grosses larmes coulaient lentement le long de sa joue rid\'e9e. Quiconque l\rquote aurait vue en ce moment se serait senti puissamment attendri, car rien n\rquote \'e9
+meut comme les larmes qui roulent sur un rude visage, et tel qui passe en souriant devant deux beaux yeux en pleurs p\'e2lit et souffre quand il voit s\rquote humecter la paupi\'e8re d\rquote un soldat.
+\par
+\par Jude se tut tant que Goton pria. Il semblait qu\rquote il voul\'fbt maintenant prolonger son incertitude et qu\rquote il recul\'e2t, effray\'e9 devant la r\'e9v\'e9lation qu\rquote il \'e9tait venu chercher.
+\par
+\par Lorsqu\rquote il prit la parole, ce fut d\rquote une voix alt\'e9r\'e9e.
+\par
+\par \endash \~Et le petit monsieur\~? dit-il enfin avec effort.
+\par
+\par \endash \~Georges Treml\~? Vingt ans se sont \'e9coul\'e9s depuis que je l\rquote ai vu pour la derni\'e8re fois, le cher et noble enfant, sourire et me tendre ses petits bras dans son berceau.
+\par
+\par \endash \~Mort, mort aussi\~! pronon\'e7a Jude dont le robuste corps s\rquote affaissa.
+\par
+\par Il mit ses deux mains sur son visage\~; sa poitrine se souleva en un sanglot.
+\par
+\par \endash \~Je n\rquote ai pas dit cela\~! s\rquote \'e9cria Goton\~; non, je ne l\rquote ai pas dit. Et Dieu me pr\'e9serve de le croire\~! Pourtant\'85 H\'e9las\~! Jude, mon ami, depuis vingt ans j\rquote esp\'e8re, et chaque ann\'e9e use mon espoir.
+
+\par
+\par Jude attacha sur elle ses yeux fixes. Il ne comprenait point.
+\par
+\par \endash \~Oui, reprit-elle, je voudrais esp\'e9rer. Je me dis\~: quelque jour je verrai notre petit monsieur, grand et fort, la t\'eate haute, la mine fi\'e8re, l\rquote \'e9p\'e9e au flanc. H\'e9las\~! h\'e9las\~! il y a si longtemps que je me dis cela\~
+!
+\par
+\par \endash \~Mais enfin, dame, que savez-vous sur le sort de Georges Treml\~?
+\par
+\par \endash \~Je sais\'85 je ne sais rien, mon homme. Un soir, \endash \~approche ici, car il ne faut point dire cela tout haut, \endash \~un soir, il y a dix-neuf ans et cinq mois\'85 ah\~! j\rquote ai compt\'e9, Herv\'e9 de Vaunoy revint tout p\'e2le et l
+\rquote \'9cil hagard. Il nous dit que l\rquote enfant s\rquote \'e9tait noy\'e9 dans l\rquote \'e9tang de La Tremlays. On courut, on sonda le fond de l\rquote eau, mais on ne trouva point le corps de Georges.
+\par
+\par Jude \'e9coutait, la poitrine haletante, l\rquote \'9cil grand ouvert.
+\par
+\par \endash \~Et c\rquote est sur cela, interrompit-il, que se fonde votre espoir\~?
+\par
+\par \endash \~Non. Te souvient-il d\rquote un pauvre innocent de la for\'eat que l\rquote on nommait le Mouton blanc\~?
+\par
+\par \endash \~Je me souviens de Jean Blanc, dame.
+\par
+\par \endash \~Pauvre cr\'e9ature\~! Il aimait Treml presque autant que nous l\rquote aimions\'85
+\par
+\par \endash \~Mais Georges, Georges\~! interrompit encore Jude.
+\par
+\par \endash \~Eh bien\~! mon homme, Jean Blanc racontait d\rquote \'e9tranges choses dans la for\'eat. Il disait qu\rquote Herv\'e9 de Vaunoy avait jet\'e9 \'e0 l\rquote eau le petit monsieur de ses propres mains.
+\par
+\par \endash \~Il disait cela\~! s\rquote \'e9cria Jude dont l\rquote \'9cil \'e9tincela.
+\par
+\par \endash \~Il disait cela, oui. Et quoiqu\rquote il pass\'e2t pour un pauvre fou, je crois qu\rquote il disait vrai toutes les fois qu\rquote il parlait de Treml. Mais ce n\rquote est pas tout\~; Jean Blanc ajoutait qu\rquote il avait plong\'e9
+ au fond de l\rquote \'e9tang et ramen\'e9 M.\~Georges \'e9vanoui\'85
+\par
+\par \endash \~Ah\~! fit le bon \'e9cuyer avec un long soupir de bien-\'eatre.
+\par
+\par \endash \~Puis, poursuivit Goton, il fut pris d\rquote un de ses acc\'e8s, et le pauvre enfant resta tout seul sur l\rquote herbe. Et quand le Mouton blanc revint il n\rquote y avait plus d\rquote enfant.
+\par
+\par \endash \~Ah\~! fit encore Jude.
+\par
+\par \endash \~Et il y a vingt ans de cela, mon homme\~!
+\par
+\par Jude demeura un instant comme atterr\'e9.
+\par
+\par \endash \~O\'f9 est Jean Blanc\~? dit-il ensuite\~; je veux le voir.
+\par
+\par Goton secoua lentement sa t\'eate grise.
+\par
+\par \endash \~Pauvre cr\'e9ature\~! dit-elle encore\~; il ne fait pas bon, pour un pauvre homme, affronter la col\'e8re d\rquote un homme puissant. Herv\'e9 de Vaunoy apprit les bruits qui couraient dans la for\'ea
+t. On tourmenta Mathieu Blanc et son fils par rapport \'e0 l\rquote imp\'f4t. Le vieillard mourut\~; le fils disparut. Quelques-uns disent qu\rquote il s\rquote est fait Loup.
+\par
+\par \endash \~J\rquote ai d\'e9j\'e0 entendu prononcer ce mot. Quels sont ces gens, dame\~?
+\par
+\par \endash \~Ce sont des Bretons, mon homme, qui se d\'e9fendent et qui se vengent. On leur a donn\'e9 ce nom, parce que leur retraite avoisine la Fosse-aux-Loups. Chacun sait cela\~; mais nul ne pourrait trouver l\rquote issue par o\'f9 l\rquote on p\'e9n
+\'e8tre dans cette retraite. Eux-m\'eames semblent prendre \'e0 t\'e2che d\rquote accr\'e9diter ce sobriquet qui fait peur aux poltrons. Leurs masques sont en peau de loup\~; il n\rquote y a que leur chef qui porte un masque blanc.
+\par
+\par \endash \~J\rquote irai trouver les Loups, dit Jude.
+\par
+\par La vieille dame r\'e9fl\'e9chit un instant.
+\par
+\par \endash \~\'c9coute, reprit-elle ensuite. Il est un homme dans la for\'eat qui pourrait te dire peut-\'eatre si Jean Blanc existe encore. Cet homme est un Breton, quoiqu\rquote il feigne souvent de parler comme s\rquote il avait le c\'9cur d\rquote
+un Fran\'e7ais. Il me souvient qu\rquote au temps o\'f9 il vint s\rquote \'e9tablir de ce c\'f4t\'e9 de la for\'eat, les sabotiers disaient que sa fille, qui \'e9tait alors un enfan
+t, avait tous les traits de la fille de Jean Blanc, le pauvre fou. Certains m\'eame affirmaient la reconna\'eetre.
+\par
+\par \endash \~O\'f9 trouver cet homme\~?
+\par
+\par \endash \~Sa loge est \'e0 cent pas de Notre-Dame de Mi-For\'eat.
+\par
+\par \endash \~Il se nomme\~?
+\par
+\par \endash \~Pelo Rouan, le charbonnier.
+\par
+\par Le jour commen\'e7ait \'e0 poindre. La r\'e9sine p\'e2lissait aux premiers rayons du cr\'e9puscule.
+\par
+\par \endash \~Au revoir et merci, dame, dit Jude. Je verrai Pelo Rouan avant qu\rquote il soit une heure.
+\par
+\par Il serra la main de Goton et sortit.
+\par
+\par \endash \~Que Dieu soit avec toi, mon homme\~! murmura la vieille femme de charge en le suivant du regard pendant qu\rquote il traversait les corridors\~; il y avait longtemps que mon pauvre c\'9cur n\rquote
+avait ressentit pareille joie. Que Dieu soit avec toi, et puisses-tu ramener en ses domaines l\rquote h\'e9ritier de Treml\~!
+\par
+\par Goton avait plus de d\'e9sir que d\rquote esp\'e9rance, car elle secoua tristement la t\'eate en pronon\'e7ant ces derni\'e8res paroles.
+\par
+\par }\pard\plain \s1\qc\sb600\sa480\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc97743819}XVIII\line R\'eaves{\*\bkmkend _Toc97743819}\line \line
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {Lorsque Jude, apr\'e8s avoir travers\'e9 les longs corridors, revint \'e0 la chambre o\'f9 il avait pass\'e9 la nuit, le capitaine dormait encore. Son visage \'e9
+tait calme et souriant. Jude le contempla un instant.
+\par
+\par \endash \~C\rquote est un loyal jeune homme, pensa-t-il\~; ses traits hardis me rappellent le vieux Treml au temps o\'f9 sa moustache \'e9tait noire. Il est heureux, lui\~! Oh\~! que je donnerais de bon c\'9cur tout mon sang pour voir M.\~Georges \'e0
+ sa place\~!
+\par
+\par Jude reprit son manteau de voyage, pour cacher ses traits en cas de rencontre suspecte. Le jour \'e9tait venu. Les premiers rayons du soleil levant se jouaient dans la soie des rideaux. Au moment o\'f9 Jude ceignait son \'e9p\'e9e pour partir, Didier s
+\rquote agita sur sa couche.
+\par
+\par \endash \~Alix, murmura-t-il, ma s\'9cur\~!\'85
+\par
+\par \endash \~Voici dans la cour tous les serviteurs du ch\'e2teau, se dit Jude\~; j\rquote aurai de la peine \'e0 passer inaper\'e7u.
+\par
+\par \endash \~Marie\~! murmura encore Didier.
+\par
+\par Jude le regarda en souriant.
+\par
+\par \endash \~Bravo\~! mon jeune ma\'eetre, pensa-t-il\~; ne r\'eaverez-vous point \'e0 quelque autre, maintenant\~?
+\par
+\par \endash \~Fleur-des-Gen\'eats\~! cria le capitaine, comme s\rquote il e\'fbt voulu relever le d\'e9fi.
+\par
+\par En m\'eame temps il se redressa, \'e9veill\'e9, sur son s\'e9ant.
+\par
+\par \endash \~C\rquote est toi, ami Jude\~? reprit-il apr\'e8s avoir jet\'e9 ses regards tout autour de la chambre, comme s\rquote il se f\'fbt attendu \'e0 voir un autre visage\~; je crois que je r\'eavais.
+\par
+\par \endash \~Vous pouvez l\rquote affirmer, monsieur, et joyeusement, r\'e9pondit Jude.
+\par
+\par L\rquote \'9cil de Didier s\rquote arr\'eata par hasard sur les antiques rideaux que per\'e7aient les rayons obliques du soleil. Son sourire, qui ne l\rquote avait point abandonn\'e9, s\rquote \'e9panouit davantage.
+\par
+\par \endash \~Les po\'e8tes ont bien raison, dit-il comme s\rquote il se f\'fbt parl\'e9 \'e0 lui-m\'eame, de vanter les joies du retour au toit paternel. Moi qui n\rquote ai point de famille, je ressens ici comme un avant-go\'fbt de ce bonheur\'85
+ Et tiens, Jude, mon gar\'e7on, l\rquote illusion s\rquote accro\'eet\~: il me semble qu\rquote enfant j\rquote ai vu jouer le soleil d\rquote automne dans des rideaux de soie comme ceux-ci. Sentiment \'e9trange, Jude\~! Enfant sans p\'e8re, j\rquote \'e9
+prouve ici comme un ressouvenir lointain de baisers, de caresses et de douces paroles\'85
+\par
+\par \endash \~Monsieur, interrompit le vieil \'e9cuyer, je vais prendre cong\'e9 de vous, pour commencer ma t\'e2che.
+\par
+\par \endash \~Reste, Jude, quelques minutes, un instant, je t\rquote en prie\~! Mon c\'9cur s\rquote amollit au contact de pens\'e9es nouvelles. Je ne sais, Jude, mes yeux ont besoin de pleurer\~!
+\par
+\par \endash \~Souffrez-vous donc\~? dit celui-ci en s\rquote approchant aussit\'f4t.
+\par
+\par Didier laissa tomber sa main dans celle du vieillard et renversa sa t\'eate sur l\rquote oreiller.
+\par
+\par \endash \~Non, r\'e9pondit-il, je ne souffre pas. Au contraire. Je ne voudrais point ne pas \'e9prouver ce que j\rquote \'e9prouve\~: car cette angoisse inconnue est pleine de douceur. Qu\rquote ils sont heureux, Jude, ceux qui ont de vrais souvenirs\~!
+
+\par
+\par \endash \~Ceux-l\'e0, r\'e9pliqua l\rquote \'e9cuyer avec tristesse, ne revoient parfois jamais la maison des anc\'eatres. Ce doit \'eatre une am\'e8re douleur, n\rquote est-ce pas, que celle de l\rquote enfant qui se souvient \'e0
+ demi et qui meurt avant d\rquote avoir retrouv\'e9 la demeure de son p\'e8re.
+\par
+\par \endash \~Tu penses \'e0 Georges Treml, mon pauvre Jude.
+\par
+\par \endash \~Je pense \'e0 Georges Treml, monsieur.
+\par
+\par \endash \~Toujours\~! Dieu t\rquote aidera, mon gar\'e7on, car ton d\'e9vouement est \'9cuvre chr\'e9tienne\'85 Allons\~! voici un nuage qui couvre le soleil. Le charme s\rquote \'e9vanouit. Je redeviens le capitaine Didier et je suis pr\'eat \'e0 j
+urer maintenant que j\rquote ai vu, enfant, plus de rideaux de bure que de tentures de soie. Va, mon gar\'e7on, je ne te retiens plus.
+\par
+\par Didier, secouant un reste de langueur r\'eaveuse, avait saut\'e9 hors de son lit. Jude, avant de partir, jeta un regard dans la cour et reconnut ma\'eetre Alain qui s\rquote entretenait avec Lapierre.
+\par
+\par \endash \~Il est bien tard, maintenant, dit-il, pour m\rquote esquiver. Je vois l\'e0-bas un homme dont j\rquote aurai de la peine \'e0 \'e9viter les regards.
+\par
+\par \endash \~Lequel\~? demanda Didier en s\rquote approchant de la fen\'eatre\~: Lapierre\~?
+\par
+\par \endash \~Je ne sais s\rquote il a chang\'e9 de nom, mais on l\rquote appelait de mon temps ma\'eetre Alain. C\rquote est le plus vieux des deux.
+\par
+\par \endash \~\'c0 la bonne heure\~! Et c\rquote est celui-l\'e0 que tu nommais hier ton ennemi\~?
+\par
+\par \endash \~Celui-l\'e0 m\'eame.
+\par
+\par \endash \~Eh bien\~! mon gar\'e7on, l\rquote autre est le mien.
+\par
+\par \endash \~Un valet, votre ennemi\~?
+\par
+\par \endash \~Cela t\rquote \'e9tonne\~? Faut-il donc te r\'e9p\'e9ter que je ne suis point gentilhomme\~? Ce valet est le seul \'eatre au monde qui sache le secret de ma naissance. Il ne veut pas le dire et c\rquote est son droit. Il pr\'e9tend m\rquote
+avoir autrefois servi de p\'e8re\'85 Tu vois bien ceci\~?
+\par
+\par Didier, qui n\rquote \'e9tait pas encore v\'eatu, \'e9carta sa chemise et montra par-derri\'e8re, \'e0 la naissance de l\rquote \'e9paule, une cicatrice encore r\'e9cente.
+\par
+\par \endash \~C\rquote est une blessure faite tra\'eetreusement et par la main d\rquote un mis\'e9rable, dit Jude en fron\'e7ant le sourcil.
+\par
+\par \endash \~Tu t\rquote y connais, mon gar\'e7on. J\rquote ai tout lieu de croire que le mis\'e9rable est cet homme\~: mais si je ne suis pas noble, je suis soldat, et ma main ne s\rquote abaissera point volontiers jusqu\rquote \'e0 lui.
+\par
+\par \endash \~Moi je suis un valet, dit Jude avec froideur\~; prononcez un mot et je le ch\'e2tie.
+\par
+\par \endash \~Voil\'e0 que tu oublies Georges Treml\~! s\rquote \'e9cria Didier en souriant. Sur mon honneur\~! il y a de la fine fleur de chevalerie dans ces vieux c\'9curs bretons. Pensons \'e0 ton jeune monsieur, mon brave ami. Je ne sais pas ce que t
+u peux tenter pour son service, c\rquote est ton secret, mais j\rquote ai promis de t\rquote aider et je t\rquote aiderai. Descendons ensemble\~: M.\~de\~Vaunoy est un trop soumis et d\'e9vou\'e9 sujet de Sa Majest\'e9 pour que sa livr\'e9
+e ose regarder, de plus pr\'e8s qu\rquote il ne convient, le serviteur d\rquote un capitaine de la mar\'e9chauss\'e9e.
+\par
+\par Jude mit son manteau sur sa figure et descendit avec le capitaine.
+\par
+\par Alain et Lapierre \'e9taient toujours dans la cour\~; ils s\rquote inclin\'e8rent avec respect devant Didier, qui toucha n\'e9gligemment son feutre.
+\par
+\par \endash \~Qu\rquote on selle le cheval de mon serviteur, dit-il.
+\par
+\par Lapierre se h\'e2ta d\rquote ob\'e9ir. Le majordome resta.
+\par
+\par \endash \~Mon camarade, dit-il \'e0 Jude, votre maladie exige-t-elle donc que vous ayez toujours le nez dans le manteau\~? Les gens de La Tremlays n\rquote ont point pu encore vous souhaiter la bienvenue.
+\par
+\par \endash \~Que dit-on des Loups dans le pays, ma\'eetre\~? demanda Didier pour \'e9viter \'e0 Jude l\rquote embarras de r\'e9pondre.
+\par
+\par \endash \~On dit que ce sont des m\'e9chantes b\'eates, monsieur le capitaine\'85 N\rquote accepterez-vous pas un verre de cidre, mon camarade\~?
+\par
+\par \endash \~Que font les gens de la for\'eat\~? demanda encore Didier.
+\par
+\par \endash \~Monsieur le capitaine, r\'e9pondit Alain de mauvaise gr\'e2ce, ils font le cercle, du charbon et des sabots\'85 Eh bien, mon camarade, ajouta-t-il en exhibant son }{\i vademecum, }{c\rquote est-\'e0
+-dire sa bouteille de fer-blanc, aimez-vous mieux une goutte d\rquote eau-de-vie\~?
+\par
+\par Ma\'eetre Alain fut interrompu par Lapierre, qui amenait le cheval de Jude. Celui-ci se mit aussit\'f4t en selle. Dans le mouvement qu\rquote il fit pour cela, son manteau s\rquote \'e9carta quelque peu. Le majordome put voir une partie de son visage.
+
+\par
+\par \endash \~Du diable si je connais autre chose que cette figure-l\'e0\~! grommela-t-il\~; o\'f9 donc l\rquote ai-je vue\~? Je me fais vieux\~!
+\par
+\par \endash \~Tu me rejoindras ce soir \'e0 Rennes, mon gar\'e7on, s\rquote \'e9cria Didier. En route maintenant et bonne chance\~!
+\par
+\par Jude ne se fit point r\'e9p\'e9ter cet ordre\~; il piqua des deux et partit au galop.
+\par
+\par Quand il eut franchi la porte de la cour, le capitaine se d\'e9tourna vers les deux valets de Vaunoy.
+\par
+\par \endash \~Vous \'eates curieux, ma\'eetre, dit-il \'e0 Alain\~; c\rquote est un f\'e2cheux d\'e9faut et qui ne porte point bonheur. Quant \'e0 toi, ajouta-t-il en s\rquote adressant \'e0 Lapierre, prends garde\~!
+\par
+\par Il s\rquote \'e9loigna. Les deux valets le suivirent des yeux.
+\par
+\par \endash \~Prends garde\~! r\'e9p\'e9ta ironiquement Lapierre\~; que dites-vous de cela, ma\'eetre Alain\~?
+\par
+\par Ma\'eetre Alain r\'e9pondit\~:
+\par
+\par \endash \~Le jeune coq chante haut\~; on dirait qu\rquote il se sent de race. Pour ce qui est de prendre garde, c\rquote est toujours un bon conseil.
+\par
+\par Didier avait pris, sans savoir, la direction du jardin. Il se trouva bient\'f4t au milieu de hautes charmilles taill\'e9es \'e0 pic et formant l\rquote in\'e9vitable et classique labyrinthe des jardins du XVIII}{\super e }{si\'e8
+cle. De temps en temps, quelques statues de marbre blanc s\rquote apercevaient \'e0 travers les branches qui se ressentaient d\'e9j\'e0 des approches de l\rquote hiver.
+\par
+\par Didier jetait sur tout cela un regard distrait\~; involontairement, son esprit \'e9tait revenu aux pens\'e9es qui avaient pr\'e9occup\'e9 son r\'e9veil.
+\par
+\par Comme il arrive souvent aux esprits vifs et po\'e9tiques, il lui suffit, pour ainsi dire, d\rquote \'e9voquer l\rquote illusion pour qu\rquote elle repar\'fbt. Ces gran
+des murailles de verdure devinrent pour lui de vieilles connaissances. Il se retrouva dans ces d\'e9dales, et, quoique leur artifice f\'fbt assez innocent pour que la chose p\'fbt sembler naturelle, il crut ou t\'e2cha de croire que le souvenir \'e9
+tait pour lui le fil d\rquote Ariane.
+\par
+\par \endash \~Voyons\~! se disait-il d\rquote un ton moiti\'e9 enjou\'e9, moiti\'e9 s\'e9rieux\~: voyons si je me trompe\~! si je me souviens ou si je divague\~! ma m\'e9moire ou mon imagination me dit qu\rquote au bout de cette all\'e9e, \'e0
+ droite, il y a un berceau, et dans un berceau une statue de nymphe antique. Voyons\~?
+\par
+\par Il prit sa course, impatient\~; car l\rquote illusion avait grandi et il en \'e9tait d\'e9j\'e0 \'e0 craindre une d\'e9ception.
+\par
+\par \'c0 quelques pas de l\rquote endroit o\'f9 la charmille faisait un coude, il s\rquote arr\'eata et glissa son regard \'e0 travers les branches. Il devint p\'e2le, mit la main sur son c\'9cur et laissa \'e9chapper un cri. Berceau et statue \'e9taient l
+\'e0 devant ses yeux.
+\par
+\par Seulement au cri qu\rquote il poussa, la statue anim\'e9e, nymphe v\'eatue de blanc, tressaillit vivement et se retourna.
+\par
+\par }\pard\plain \s1\qc\sb600\sa480\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc97743820}XIX\line Sous la charmille{\*\bkmkend _Toc97743820}\line \line
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {L\rquote illusion s\rquote enfuit tambour battant. Dans cette gageure qu\rquote il avait engag\'e9e contre lui-m\'eame, Didier avait pari\'e9
+ pour un berceau et une statue. Le berceau existait, mais ce qu\rquote il venait de prendre pour une statue \'e9tait une jeune fille en chair et en os, mademoiselle Alix de Vaunoy de La Tremlays.
+\par
+\par La m\'e9prise du reste \'e9tait fort excusable. Au moment o\'f9 Didier l\rquote avait aper\'e7ue, mademoiselle de Vaunoy lui tournait le dos. Elle \'e9tait debout et immobile au centre du berceau, lisant une lettre froiss\'e9
+e et sans doute bien souvent relue. Ses beaux cheveux noirs avaient, ce matin, de la poudre, et une robe de mousseline blanche formait toute sa toilette.
+\par
+\par Au cri pouss\'e9 par Didier, elle se retourna, comme nous l\rquote avons dit, et le papier qu\rquote elle lisait s\rquote \'e9chappa de sa main.
+\par
+\par Son premier mouvement fut de fuir, mais la r\'e9flexion la retint. Elle fit m\'eame un pas vers le coude de la charmille, o\'f9, suivant toute apparence, Didier allait se montrer.
+\par
+\par Elle avait reconnu sa voix.
+\par
+\par Mademoiselle de Vaunoy avait sur son visage cette p\'e2leur qui pr\'e9sage de d\'e9cisives r\'e9solutions. Son regard, ordinairement hardi dans sa douceur, \'e9tait triste, timide et grave. Didier s\rquote avan\'e7a vers elle d\rquote un air embarrass\'e9
+. Pour prendre contenance, il se baissa et releva la lettre qu\rquote Alix avait laiss\'e9e tomber. Cette lettre \'e9tait de lui. Il la reconnut et son malaise augmenta.
+\par
+\par \endash \~C\rquote est la lettre que vous cr\'fbtes devoir m\rquote \'e9crire pour m\rquote annoncer votre d\'e9part, dit Alix avec simplicit\'e9. Je suis bien aise qu\rquote elle soit tomb\'e9e entre vos mains, vous la garderez.
+\par
+\par Didier demeura muet. Alix reprit\~:
+\par
+\par \endash \~J\rquote ai \'e9t\'e9 heureuse de vous revoir, car je me souvenais de vous comme d\rquote un fr\'e8re.
+\par
+\par Didier l\rquote avait appel\'e9e ma s\'9cur dans son r\'eave, et bien souvent il lui \'e9tait arriv\'e9 de comparer le sentiment qu\rquote il gardait pour elle \'e0 la tendresse d\rquote un fr\'e8re. Et pourtant il demanda\~:
+\par
+\par \endash \~Alix, dites-vous la v\'e9rit\'e9\~?
+\par
+\par \endash \~Je dis toujours la v\'e9rit\'e9, r\'e9pondit-elle.
+\par
+\par Elle eut un sourire grave et poursuivit\~:
+\par
+\par \endash \~Parlons d\rquote elle, je le veux.
+\par
+\par \'ab\~C\rquote est une ch\'e8re enfant. Son regard est pur comme le regard d\rquote un ange. Son \'e2me est plus pure que son regard.\~\'bb
+\par
+\par \endash \~De qui parlez-vous\~? balbutia Didier.
+\par
+\par \endash \~Oh\~! fit M}{\super lle}{ de Vaunoy dont la voix devint plus s\'e9v\'e8re, vous n\rquote avez rien \'e0 vous reprocher, je le sais\~; mais ne niez pas, ce serait mal. Il y a une fraternit\'e9 entre nous autres jeunes filles de la for\'ea
+t. Je suis noble et riche, elle est paysanne et pauvre\~; mais, enfants, nous nous sommes rencontr\'e9es souvent dans les bruy\'e8res. Nous avons jou\'e9 autrefois sous les grands ch\'eanes qui prot\'e8gent Notre-Dame de Mi-For\'eat\~; je l\rquote
+avais apprivois\'e9e, la petite sauvage\~! Depuis lors, tandis qu\rquote elle restait dans sa solitude, je faisais, moi, connaissance avec le monde\~; tandis qu\rquote elle courait libre sous le couvert, j\rquote apprenais \'e0
+ porter le velours et la soie, \'e0 parler, \'e0 me taire, \'e0 sourire. \'c9trange destin\'e9e\~! elle, dans sa solitude, moi, au milieu des somptueuses f\'eates de Rennes, nous avons subi toutes deux le m\'eame sort. Dieu la destinait \'e0 l\rquote hom
+me que je\'85 que je croyais souhaiter pour mari.
+\par
+\par \endash \~Vous ne le croyez plus, Alix\~?
+\par
+\par \endash \~Un jour, il y avait deux mois que vous \'e9tiez parti, Didier, je me promenais seule dans la for\'eat, songeant encore aux f\'eates de Mgr le comte de Toulouse, lorsque j\rquote entendis u
+ne voix connue qui chantait sous le couvert la complainte d\rquote Arthur de Bretagne.
+\par
+\par \endash \~Fleur-des-Gen\'eats\~! balbutia le capitaine.
+\par
+\par Alix sourit doucement.
+\par
+\par \endash \~Vous savez enfin de qui je parle, Didier, dit-elle. Il y avait bien longtemps que je ne l\rquote avais vue. Que je la trouvai belle, ce jour-l\'e0\~! Elle me reconnut tout de suite et vint \'e0
+ moi les bras ouverts. Puis elle prit dans son panier de ch\'e8vrefeuille un beau bouquet de primev\'e8res qu\rquote elle attacha \'e0 mon corsage, puis encore elle me parla de vous.
+\par
+\par \endash \~De moi\~! pronon\'e7a involontairement Didier.
+\par
+\par \endash \~Elle ne vous nomma point, mais je vous reconnus\~; je sentis quel \'e9tait mon devoir.
+\par
+\par \endash \~H\'e9las\~! mademoiselle, s\rquote \'e9cria Didier, je suis bien coupable peut-\'eatre\'85
+\par
+\par \endash \~Envers elle, oui, monsieur, si vous dites un mot de plus, car elle est votre fianc\'e9e.
+\par
+\par Il y eut un moment de silence. Alix reprit\~:
+\par
+\par \endash \~Quand elle sera votre femme\'85
+\par
+\par Elle s\rquote interrompit parce que le regard du jeune capitaine avait exprim\'e9 la surprise.
+\par
+\par \endash \~Elle sera votre femme, poursuivit-elle cependant avec fermet\'e9\~; vous le voulez\'85 et vous le devez. Elle est bien pauvre, mais vous avez votre \'e9p\'e9e, et vous n\rquote \'eates point de ceux que leur naissance encha\'eene \'e0 l\rquote
+orgueil\~!
+\par
+\par Didier se redressa.
+\par
+\par \endash \~Je ne suis pas gentilhomme, c\rquote est vrai, dit-il, je le sais. Peut-\'eatre n\rquote \'e9tait-il pas besoin de me le rappeler.
+\par
+\par Alix lui tendit la main cette fois et r\'e9pliqua\~:
+\par
+\par \endash \~Excusez-moi, je plaide la cause de mon amie.
+\par
+\par Les capitaines n\rquote aiment pas \'e0 \'eatre cong\'e9di\'e9s, m\'eame de cette fa\'e7on noble et charmante.
+\par
+\par \endash \~Mademoiselle, dit-il, la cause de Marie n\rquote avait peut-\'eatre pas besoin d\rquote \'eatre plaid\'e9e\~; mais voyons, puisque nous sommes le fr\'e8re et la s\'9cur, noble s\'9cur et fr\'e8re de roture, j\rquote ai bien le droit d\rquote
+interroger.
+\par
+\par \endash \~Interrogez.
+\par
+\par \endash \~Votre conduite a-t-elle pour cause la distance qui nous s\'e9pare\~?
+\par
+\par \endash \~Non.
+\par
+\par \endash \~Y aurait-il sous jeu un autre mariage\~?
+\par
+\par \endash \~Mon p\'e8re veut en effet me marier.
+\par
+\par \endash \~Ah\~! ah\~!
+\par
+\par \endash \~Mais celui qu\rquote on me propose ne sera jamais mon mari.
+\par
+\par \endash \~N\rquote a-t-il pas un nom qui soit au niveau du v\'f4tre\~? demanda Didier non sans raillerie.
+\par
+\par \endash \~C\rquote est M.\~de\~B\'e9chameil, marquis de Nointel, intendant royal de l\rquote imp\'f4t.
+\par
+\par Didier \'e9clata de rire.
+\par
+\par Comme s\rquote il y avait eu de l\rquote \'e9cho sous la charmille, un autre rire \'e9pais et bruyant retentit \'e0 une vingtaine de pas, derri\'e8re le feuillage.
+\par
+\par \endash \~Folle que je suis\~! s\rquote \'e9cria Alix. Je ne vous ai pas dit le principal. Il n\rquote est plus temps, ce sont eux\~; \'e0 bient\'f4t, nous nous reverrons encore une fois\~!
+\par
+\par Elle s\rquote enfuit pr\'e9cipitamment, laissant le capitaine \'e9tourdi de cette disparition subite.
+\par
+\par L\rquote \'e9clat de rire se r\'e9p\'e9ta sous la charmille. Un bruit de voix s\rquote y joignit et bient\'f4t, au tournant de l\rquote all\'e9e, d\'e9bouch\'e8rent MM.\~de\~Vaunoy et de B\'e9chameil.
+\par
+\par }\pard\plain \s1\qc\sb600\sa480\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc97743821}XX\line Avant et apr\'e8s le d\'e9jeuner{\*\bkmkend _Toc97743821}\line \line
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {Vaunoy et l\rquote intendant royal semblaient de fort heureuse humeur. Ils march\'e8rent avec empressement vers Didier qui avait peine \'e0
+ se remettre et gardait une contenance embarrass\'e9e.
+\par
+\par \endash \~Nous arrivons ici, mon cher h\'f4te, dit Vaunoy, guid\'e9s par vos \'e9clats de rire. La promenade solitaire vous rend-elle donc si joyeux\~?
+\par
+\par \endash \~Ai-je ri\~? demanda machinalement Didier.
+\par
+\par \endash \~Oui, Saint-Dieu\~! vous avez ri.
+\par
+\par \endash \~Le fait est que vous avez ri, dit B\'e9chameil. J\rquote ai l\rquote honneur de vous pr\'e9senter le bonjour.
+\par
+\par \endash \~Je ne me souviens pas\'85 commen\'e7a Didier.
+\par
+\par \endash \~Eh\~! dit Vaunoy avisant le papier que celui-ci tenait encore \'e0 la main, c\rquote est sans doute cette lettre qui causait votre hilarit\'e9 matinale\~?
+\par
+\par \endash \~Je ne serai pas \'e9loign\'e9 de le croire, appuya B\'e9chameil\~; veuillez me donner je vous prie, des nouvelles de votre sant\'e9.
+\par
+\par Didier froissa la lettre et la d\'e9chira en tout petits morceaux. Cela fait, il salua l\rquote intendant royal et lui r\'e9pondit par quelque banale politesse. M.\~de\~B\'e9chameil avait compl\'e8tement mis bas ses f\'e2cheuses dispositions de la veille
+\~: Vaunoy venait de lui faire entendre qu\rquote il n\rquote avait rien \'e0 craindre d\rquote un semblable rival et que la main d\rquote Alix lui \'e9tait assur\'e9e. Aussi se sentait-il port\'e9 vers Didier d\rquote une bienveillance inaccoutum\'e9e.
+
+\par
+\par Quant \'e0 Vaunoy, il n\rquote avait point d\'e9pouill\'e9 son masque de bonhomie. On e\'fbt dit, en v\'e9rit\'e9, un brave oncle abordant son neveu ch\'e9ri.
+\par
+\par \endash \~Messieurs, dit le capitaine dont la froideur contrastait fort avec la cordialit\'e9 de ses h\'f4tes, vous plairait-il que nous parlions maintenant de ce qui concerne le service de Sa Majest\'e9\~?
+\par
+\par \endash \~Assur\'e9ment, r\'e9pondit Vaunoy.
+\par
+\par Et B\'e9chameil r\'e9p\'e9ta\~:
+\par
+\par \endash \~Assur\'e9ment\~!\'85 Pourtant, ajouta-t-il apr\'e8s r\'e9flexion, je pense, sauf avis meilleur, qu\rquote il serait convenable de d\'e9jeuner d\rquote abord.
+\par
+\par \endash \~Fi\~! monsieur de B\'e9chameil\~! dit Vaunoy en souriant.
+\par
+\par \endash \~Mettez, monsieur mon ami, que je n\rquote aie point parl\'e9. Je pr\'e9f\'e8re \'e9videmment le service du roi au d\'e9jeuner et m\'eame au d\'eener\~! Mais ceci n\rquote emp\'eache point qu\rquote un d\'e9
+jeuner refroidi soit une triste chose. Nous vous \'e9coutons, Monsieur le capitaine.
+\par
+\par Didier tira de son portefeuille un parchemin sur lequel Vaunoy jeta les yeux pour la forme. B\'e9chameil, en lisant le seing royal, crut devoir \'f4ter son feutre et prier Dieu qu\rquote il b\'e9n\'eet Sa Majest\'e9.
+\par
+\par \endash \~Sur la proposition de S. A. R. Mgr le comte de Toulouse, gouverneur de Bretagne, dit le capitaine, le roi m\rquote a conf\'e9r\'e9 mission d\rquote escorter les fonds provenant de l\rquote imp\'f4t \'e0 travers cette contr\'e9
+e qui passe pour dangereuse\'85
+\par
+\par \endash \~Et qui l\rquote est\~! interrompit Vaunoy.
+\par
+\par \endash \~Qui l\rquote est \'e9norm\'e9ment, ajouta B\'e9chameil.
+\par
+\par \endash \~Le roi m\rquote a charg\'e9 en outre, reprit Didier, de veiller \'e0 la perception des tailles, et Son Altesse S\'e9r\'e9nissime m\rquote a donn\'e9 mission particuli\'e8re de poursuivre et d\'e9truire, par tous moyens, cette poign\'e9
+e de rebelles qui portent le nom de }{\i Loups.}{
+\par
+\par }{\i \endash \~}{Que Dieu vous aide\~! dit Vaunoy. C\rquote est l\'e0, mon jeune ami, une noble mission.
+\par
+\par \endash \~Une mission que je ne vous envie en aucune fa\'e7on, mon jeune ma\'eetre\~! pensa tout bas B\'e9chameil. Dieu vous assiste\~! pronon\'e7a-t-il \'e0 haute voix.
+\par
+\par \endash \~Je vous rends gr\'e2ces, messieurs. Dieu prot\'e8ge la France, et son aide ne nous manquera point. Je pense que la v\'f4tre ne me fera pas d\'e9faut davantage.
+\par
+\par \'c0 cette question faite d\rquote un ton de brusque franchise, Vaunoy r\'e9pondit par un mouvement de t\'eate accompagn\'e9 d\rquote un diplomatique sourire. B\'e9chameil, malgr\'e9 sa bonne envie, ne put imiter que le mouvement. Ce gastronome n\rquote
+\'e9tait point diplomate.
+\par
+\par Didier insista.
+\par
+\par \endash \~Je puis compter sur votre aide\~? demanda-t-il une seconde fois.
+\par
+\par Vaunoy r\'e9pondit\~:
+\par
+\par \endash \~\'c0 plus d\rquote un titre, mon jeune ami\~: pour vous-m\'eame et pour Sa Majest\'e9.
+\par
+\par \endash \~Je m\rquote en r\'e9f\'e8re aux paroles de M.\~de\~Vaunoy, dit B\'e9chameil.
+\par
+\par \endash \~Merci, messieurs. Je n\rquote attendais pas moins de deux loyaux sujets du roi. Je fais grand fonds sur votre secours, et vous pr\'e9viens \'e0 l\rquote avance que je ne m\'e9nagerai pas votre bonne volont\'e9. Veuillez me pr\'eater attention.
+
+\par
+\par B\'e9chameil tira sa montre et constata avec douleur que l\rquote heure normale du d\'e9jeuner \'e9tait pass\'e9e depuis dix minutes. Il poussa un profond soupir, n\rquote osant pas manifester plus clairement son chagrin.
+\par
+\par \endash \~Je ne suis point arriv\'e9 jusqu\rquote ici, reprit Didier, sans avoir arr\'eat\'e9 mon plan de campagne. Toutes mes mesures sont prises. La mar\'e9chauss\'e9e de Rennes est pr\'e9venue\~; celle de Laval marche sur la Bretagne \'e0 l\rquote
+heure o\'f9 je vous parle. Les sergenteries de Vitr\'e9, de Foug\'e8res et de Louvign\'e9-du-D\'e9sert me seconderont au besoin.
+\par
+\par \endash \~\'c0 la bonne heure\~! s\rquote \'e9cria B\'e9chameil. Tout cela formera une arm\'e9e respectable.
+\par
+\par \endash \~Trois cents hommes environ, monsieur.
+\par
+\par \endash \~Ce n\rquote est pas assez, dit Vaunoy. Les Loups sont en nombre quadruple.
+\par
+\par B\'e9chameil mod\'e9ra sa joie.
+\par
+\par \endash \~J\rquote avais cru qu\rquote ils \'e9taient plus nombreux que cela, repartit froidement le capitaine. Nous serons un contre quatre. C\rquote est beaucoup\~!
+\par
+\par \endash \~Je ne saisis pas bien, dit B\'e9chameil.
+\par
+\par \endash \~C\rquote est beaucoup, r\'e9p\'e9ta Didier, parce que nous aurons de notre c\'f4t\'e9 tous les avantages. Vous ne pensez pas, je suppose, que je veuille les attaquer \'e0 la Fosse-aux-Loups\~? Ne vous \'e9
+tonnez point, monsieur de Vaunoy, si je sais le nom de leur retraite. Gr\'e2ce \'e0 des circonstances que je ne juge point \'e0 propos de vous d\'e9tailler ici, je connais la for\'eat de Rennes comme si j\rquote y \'e9tais n\'e9.
+\par
+\par \'c0 ce dernier mot, Herv\'e9 de Vaunoy tressaillit violemment et devint si p\'e2le que B\'e9chameil crut devoir le soutenir dans ses bras.
+\par
+\par \endash \~Qu\rquote avez-vous, monsieur mon ami\~? demanda l\rquote intendant.
+\par
+\par \endash \~Rien\'85 je n\rquote ai rien, balbutia Vaunoy.
+\par
+\par \endash \~Si fait\~! je parie que c\rquote est le besoin de prendre quelque chose qui vous travaille. Et, par le fait, l\rquote heure du d\'e9jeuner est pass\'e9e depuis trente-cinq minutes et une fraction.
+\par
+\par Vaunoy, par un brusque effort, s\rquote \'e9tait remis tant bien que mal. Il repoussa B\'e9chameil.
+\par
+\par \endash \~Capitaine, dit-il, je vous prie de m\rquote excuser. Un \'e9blouissement subit\'85 je suis sujet \'e0 cette infirmit\'e9. Vous plairait-il de poursuivre\~?
+\par
+\par \endash \~Dans votre int\'e9r\'eat, monsieur mon ami, insista h\'e9ro\'efquement B\'e9chameil, je vous engage \'e0 prendre quelque chose. Nous vous ferons raison, le capitaine et moi.
+\par
+\par Vaunoy fit un geste d\rquote impatience, et B\'e9chameil reconnut avec d\'e9couragement que le d\'e9jeuner \'e9tait d\'e9sormais ind\'e9finiment retard\'e9.
+\par
+\par \endash \~Je vous disais, reprit Didier qui n\rquote avait pr\'eat\'e9 \'e0 cette sc\'e8ne qu\rquote une attention m\'e9diocre, je vous disais que la for\'eat est pour moi pays de connaissance\~
+; je sais que la position des Loups est inexpugnable, et ne pr\'e9tends point courir les chances d\rquote une attaque, au moins tant que les deniers de Sa Majest\'e9 ne seront point \'e0 couvert. Il me faut, \'e0 moi aussi, des positions dans la for\'ea
+t, et je vous demande, \'e0 vous, monsieur de Vaunoy, votre ch\'e2teau de La Tremlays, \'e0 vous, monsieur l\rquote intendant royal, votre maison de plaisance de la Cour-Rose.
+\par
+\par \endash \~Ma }{\i folie, }{s\rquote \'e9cria B\'e9chameil\~; et qu\rquote en pr\'e9tendez-vous faire, monsieur\~?
+\par
+\par \endash \~Je ne sais\~: peut-\'eatre une place d\rquote armes.
+\par
+\par \endash \~Mais il y a des tapis dans toutes les chambres, monsieur\~; il y en a pour vingt mille \'e9cus\'85
+\par
+\par \endash \~Fi\~! monsieur de B\'e9chameil, fi\~! voulut interrompre Vaunoy.
+\par
+\par Cette fois le financier se montra r\'e9tif.
+\par
+\par \endash \~Il y a, continua-t-il, des meubles sculpt\'e9s, incrust\'e9s, dor\'e9s. Il y en a pour trente mille \'e9cus, monsieur\~!
+\par
+\par \endash \~Fi\~!monsieur de B\'e9chameil, fi\~! r\'e9p\'e9ta Vaunoy.
+\par
+\par \endash \~Il y a des porcelaines du Japon, de la fa\'efence d\rquote Italie, des gr\'e8s de Suisse, des cristaux de Su\'e8de. La batterie de cuisine seule vaut quatorze mille cinq cents livres, monsieur. Et vous voulez mettre tout cela au pillage\~
+! Vos soldats d\'e9valiseraient mon garde-manger\~; ils boiraient ma cave\'85 ma cave qui est la plus riche de France et de Navarre\~! Ils \'e9cailleraient mes mosa\'efques, cr\'e8veraient mes tableaux, briseraient mes cristaux, que sais-je\~! Une place d
+\rquote armes\~! Morbleu\~! monsieur, pensez-vous que j\rquote aie fait b\'e2tir ma }{\i folie }{pour h\'e9berger vos soudards\~!
+\par
+\par \endash \~Fi\~! monsieur de B\'e9chameil\~! r\'e9p\'e9ta Vaunoy pour la troisi\'e8me fois\~; Saint-Dieu\~! fi\~! vous dis-je.
+\par
+\par Le financier s\rquote arr\'eata essouffl\'e9. Didier regarda l\rquote interruption comme non avenue, et reprit avec le plus grand calme\~:
+\par
+\par \endash \~Peut-\'eatre une place d\rquote armes. En tout cas, je puis vous faire promesse, messieurs, de vous pr\'e9venir deux heures \'e0 l\rquote avance.
+\par
+\par \endash \~Cela suffira, dit Vaunoy qui semblait r\'e9solu \'e0 tout approuver.
+\par
+\par \endash \~Monsieur mon ami, s\rquote \'e9cria B\'e9chameil exasp\'e9r\'e9, je ne vous comprends pas\~! Savez-vous que je ne donnerais pas ma petite maison pour cent mille pistoles\~!
+\par
+\par Vaunoy lui serra fortement la main. C\rquote est l\'e0 un signe que les intelligences, m\'eame les plus \'e9paisses, comprennent par tous pays.
+\par
+\par Le financier se tut instinctivement.
+\par
+\par \endash \~Je pense, mon cher h\'f4te, demanda Vaunoy du ton de la plus cordiale courtoisie, que ces mesures dont vous parlez forment la derni\'e8re partie de votre plan. Avant de vous fortifier, vous vous occuperez sans doute de convoyer les esp\'e8
+ces qui vous attendent \'e0 Rennes, car on dit que la cassette du roi est vide, ou peu s\rquote en faut.
+\par
+\par \endash \~Tel est en effet mon projet, monsieur.
+\par
+\par \endash \~Donc, en attendant que La Tremlays devienne place d\rquote armes, nous en ferons, s\rquote il vous pla\'eet, une auberge o\'f9 se reposera l\rquote escorte de l\rquote imp\'f4t.
+\par
+\par \endash \~L\rquote imp\'f4t, r\'e9pondit le capitaine, reste sous la garantie et responsabilit\'e9 de M.\~l\rquote intendant royal tant qu\rquote il n\rquote a point franchi les fronti\'e8res de la Bretagne. C\rquote est donc \'e0 M.\~l\rquote
+intendant de faire choix du lieu o\'f9 l\rquote escorte passera la nuit.
+\par
+\par Une expression de singuli\'e8re inqui\'e9tude se r\'e9pandit sur le visage du ma\'eetre de La Tremlays. Il fallait que cette inqui\'e9tude f\'fbt bien puissante pour que Vaunoy habitu\'e9 comme il l\rquote \'e9tait \'e0
+ dompter souverainement sa physionomie, n\rquote en p\'fbt r\'e9primer les sympt\'f4mes.
+\par
+\par Didier et l\rquote intendant la remarqu\'e8rent.
+\par
+\par Le premier n\rquote y fit pas grande attention. Il croyait conna\'eetre Vaunoy qu\rquote il m\'e9prisait sans le soup\'e7onner de trahison. Sa hautaine insouciance ne daigna point se pr\'e9occuper de ce mince incident.
+\par
+\par Quant \'e0 B\'e9chameil, il interpr\'e9ta \'e0 sa mani\'e8re l\rquote angoisse \'e9vidente du ma\'eetre de La Tremlays. Il pensa que Vaunoy, voyant que le choix de la halte restait entre ses mains, \'e0 lui, B\'e9chameil, redoutait sa d\'e9cision pour l
+\rquote office et les provisions du ch\'e2teau.
+\par
+\par \endash \~Monsieur mon ami, dit-il en cons\'e9quence, je dois vous pr\'e9venir tout d\rquote abord que les frais de convoi me regardent\'85
+\par
+\par Vaunoy p\'e2lit et fron\'e7a le sourcil.
+\par
+\par \endash \~Je paierai tout, poursuivit l\rquote intendant\~: l\rquote hospitalit\'e9 est pour moi un devoir.
+\par
+\par \endash \~Vous pr\'e9tendez donc recevoir les gens du roi dans votre maison de la Cour-Rose\~? demanda Vaunoy dont l\rquote anxi\'e9t\'e9 augmentait visiblement.
+\par
+\par \endash \~Non pas, monsieur mon ami, non pas\~! s\rquote \'e9cria vivement B\'e9chameil.
+\par
+\par Vaunoy respira longuement. Ses couleurs vermeilles reparurent aux rondes pommettes de ses joues.
+\par
+\par Ce mouvement fut tellement irr\'e9sistible et marqu\'e9 que Didier ne put s\rquote emp\'eacher d\rquote y prendre garde.
+\par
+\par Ce fut, au reste, l\rquote affaire d\rquote un instant, et, \'e0 mesure que le calme revenait sur le visage de Vaunoy, les doutes du jeune capitaine se dissipaient.
+\par
+\par Mais, pour un spectateur attentif et d\'e9sint\'e9ress\'e9 de cette sc\'e8ne, il e\'fbt \'e9t\'e9 \'e9vident qu\rquote un hardi dessein venait de surgir dans le cerveau de Vaunoy, dessein que favorisait grandement l\rquote option de M.\~de\~B\'e9
+chameil, d\'e9signant La Tremlays pour lieu de repos \'e0 l\rquote escorte des gens du roi.
+\par
+\par B\'e9chameil qui \'e9tait \'e0 cent lieues de penser que sa d\'e9cision p\'fbt faire plaisir \'e0 Herv\'e9 de Vaunoy, prit \'e0 t\'e2che de l\rquote excuser et de la motiver, ce qu\rquote il fit \'e0 sa mani\'e8re.
+\par
+\par \endash \~Je vous r\'e9p\'e8te, monsieur mon ami, dit-il, que vous n\rquote aurez rien, absolument rien \'e0 d\'e9bourser.
+\par
+\par \endash \~Laissons cela, interrompit Vaunoy.
+\par
+\par \endash \~Permettez\~! Je suis, vous me faites, j\rquote esp\'e8re, l\rquote honneur d\rquote en \'eatre persuad\'e9, un sujet fid\'e8le et d\'e9vou\'e9 de Sa Majest\'e9. Ma pauvre maison est fort \'e0 son service, depuis les fondements jusqu\rquote
+aux combles, y compris, bien entendu, les \'e9tages interm\'e9diaires, mais il s\rquote agit de cinq cent mille livres tournois.
+\par
+\par \endash \~Cinq cent mille livres tournois\~? r\'e9p\'e9ta lentement le ma\'eetre de La Tremlays.
+\par
+\par \endash \~Tout autant, monsieur mon ami, il y a m\'eame quelques \'e9cus de plus. Si cette somme \'e9tait enlev\'e9e, mon aisance, qui est honn\'eate, serait terriblement r\'e9duite. Or, suivez bien\~: ma }{\i folie }{de la Cour-Rose n\rquote
+est point propre \'e0 soutenir un si\'e8ge, et si les Loups\'85
+\par
+\par Vaunoy haussa les \'e9paules avec affectation.
+\par
+\par \endash \~Monsieur l\rquote intendant a raison, dit le capitaine qui, depuis dix minutes, n\rquote apportait plus \'e0 la discussion qu\rquote une attention fort m\'e9diocre.
+\par
+\par \endash \~Permettez, dit encore B\'e9chameil r\'e9pondant au geste de Vaunoy\~; je serais mortifi\'e9 que vous puissiez croire\'85
+\par
+\par \endash \~Allons d\'e9jeuner, interrompit en souriant le ma\'eetre de La Tremlays.
+\par
+\par Le coup \'e9tait d\rquote un effet s\'fbr\~: il porta. B\'e9chameil remua convulsivement les m\'e2choires, comme s\rquote il e\'fbt voulu parfaire son explication\~; mais il ne put que r\'e9p\'e9ter ces mots qui \'e9veillaient les plus tendres \'e9
+chos de son c\'9cur\~:
+\par
+\par \endash \~Allons d\'e9jeuner.
+\par
+\par Vaunoy s\rquote appuya famili\'e8rement sur le bras de Didier. B\'e9chameil, les narines gonfl\'e9es et saisissant au vol parmi les effluves \'e9pandues dans l\rquote air toutes celles qui venaient de l\rquote office, ouvrit la marche. En chemin il fut d
+\'e9cid\'e9 que le convoi d\rquote argent partirait de Rennes le lendemain. De la ville au ch\'e2teau, l\rquote \'e9tape \'e9tait courte, mais les routes de Bretagne, en l\rquote an 1740, \'e9taient trac\'e9es de mani\'e8re \'e0 quadrupler la distance.
+
+\par
+\par B\'e9chameil, malgr\'e9 la pro\'e9minence notable de son abdomen, monta le perron en trois sauts. Une minute apr\'e8s, il nouait sa serviette autour de ses mentons et d\'e9gustait savamment un salmis d\rquote ailerons de b\'e9casses qu\rquote il d\'e9
+clara sans pareil et f\'eata en conscience.
+\par
+\par Herv\'e9 de Vaunoy ne resta point oisif durant cette matin\'e9e. Le d\'e9jeuner \'e9tait \'e0 peine fini, et M.\~de\~B\'e9chameil venait de s\rquote \'e9tendre sur un lit de jour pour se livrer \'e0 cet important devoir que les gourmets ne doivent n\'e9
+gliger jamais, la sieste, lorsque M.\~de\~Vaunoy, quittant Didier sous un pr\'e9texte d\rquote autant plus facile \'e0 trouver que le jeune capitaine ne tenait point extraordinairement \'e0 sa compagnie, se dirigea d\rquote un air soucieux et affair\'e9
+ vers son appartement.
+\par
+\par \endash \~Qu\rquote on m\rquote envoie sur-le-champ Lapierre et ma\'eetre Alain, dit-il \'e0 un valet qu\rquote il rencontra sur son chemin.
+\par
+\par Le valet se h\'e2ta d\rquote ob\'e9ir, et Vaunoy poursuivit sa route\~; mais, ayant jet\'e9 par hasard un regard distrait \'e0 travers les carreaux de l\rquote une des crois\'e9es du corridor, il aper\'e7ut Alix qui, r\'eaveuse et la t\'eate pench\'e9
+e, suivait \'e0 pas lents l\rquote all\'e9e principale du jardin.
+\par
+\par \endash \~Toujours triste\~! se dit Vaunoy d\rquote un ton o\'f9 per\'e7ait un atome de sensibilit\'e9\~; pauvre fille\~! Mais, apr\'e8s tout, elle n\rquote est pas raisonnable\~! B\'e9chameil serait la perle des maris.
+\par
+\par Il allait passer outre, lorsque, dans une autre all\'e9e dont la direction formait angle avec celle de la premi\'e8re, il vit le capitaine Didier, lequel, par impossible, semblait r\'eaver aussi. Vaunoy fit un geste de mauvaise humeur.
+\par
+\par \endash \~Elle \'e9tait sur le point de l\rquote oublier\~! murmura-t-il\~; je m\rquote y connais\~! Et le voil\'e0 revenu\~! Sa seule approche d\'e9joue fatalement tous mes plans. Et puis, si quelqu\rquote un de ces hasards que nulle pr\'e9
+caution ne peut d\'e9jouer, allait lui apprendre\'85
+\par
+\par Vaunoy s\rquote interrompit. Comme nous l\rquote avons dit, les deux all\'e9es que suivaient Alix et Didier se croisaient. Chaque pas fait par les deux jeunes gens les rapprochait\~: ils allaient se rencontrer dans quelques secondes.
+\par
+\par \endash \~Eh\~! qu\rquote a-t-il besoin de savoir\~? reprit Vaunoy avec emportement. Son \'e9toile le pousse \'e0 me nuire. Qu\rquote il sache ou non, il me perdra si je ne le perds.
+\par
+\par Alix et Didier arrivaient en m\'eame temps au point de convergence des all\'e9es\~; au moment o\'f9 ils allaient se trouver face \'e0 face. Vaunoy porta son sifflet de chasse \'e0 ses l\'e8vres.
+\par
+\par Le bruit fit lever la t\'eate aux deux jeunes gens, Alix se tourna du c\'f4t\'e9 du ch\'e2teau et dut ob\'e9ir au geste d\rquote appel que lui envoya son p\'e8re.
+\par
+\par Didier salua et poursuivit sa route.
+\par
+\par \endash \~C\rquote \'e9tait comme un fait expr\'e8s\~! pensa Vaunoy. Saint-Dieu\~! j\rquote ai manqu\'e9 mon coup deux fois d\'e9j\'e0\~; mais on dit que le nombre trois porte bonheur\~!\'85
+\par
+\par Il entra dans son appartement o\'f9 ne tard\'e8rent pas \'e0 le joindre ses deux f\'e9aux serviteurs, Alain et Lapierre. Presque au m\'eame instant, Alix entr\rquote ouvrit la porte.
+\par
+\par \endash \~Vous m\rquote avez appel\'e9e, mon p\'e8re\~?
+\par
+\par Vaunoy, qui ouvrait la bouche pour donner des ordres \'e0 ses deux acolytes, h\'e9sita quelque peu et fut sur le point de renvoyer sa fille\~; mais il se ravisa.
+\par
+\par \endash \~Restez ici, dit-il aux valets. J\rquote aurai besoin de vous dans un instant.
+\par
+\par Puis il passa le bras d\rquote Alix sous le sien et l\rquote entra\'eena doucement dans la galerie.
+\par
+\par Ma\'eetre Alain et Lapierre demeur\'e8rent seuls. Le premier, dont l\rquote intelligence avait consid\'e9rablement fl\'e9chi sous le poids de l\rquote \'e2ge et aussi par l\rquote effet de l\rquote ivrognerie, tira de sa poche son flacon carr\'e9
+ de fer-blanc et but une ample rasade d\rquote eau-de-vie.
+\par
+\par \endash \~En veux-tu\~? demanda-t-il \'e0 Lapierre.
+\par
+\par \endash \~Il y a temps pour tout, r\'e9pondit l\rquote ex-saltimbanque\~; je ne bois jamais quand je dois causer avec monsieur.
+\par
+\par \endash \~Moi, je bois double.
+\par
+\par \endash \~Et tu vois de m\'eame. Hier tu n\rquote as pas seulement pu reconna\'eetre ce dr\'f4le de valet.
+\par
+\par \endash \~Je me fais vieux, dit Alain en buvant une seconde gorg\'e9e. Le fait est que ma pauvre m\'e9moire s\rquote en va. Mais si je le vois encore une fois je le reconna\'eetrai peut-\'eatre.
+\par
+\par \endash \~Et s\rquote il ne revient pas\~?
+\par
+\par Alain, au lieu de r\'e9pondre, but une troisi\'e8me rasade et s\rquote arrangea pour dormir, en attendant son ma\'eetre. Lapierre haussa les \'e9paules, et, pour ne point perdre son temps, il fit le tour de la chambre, donnant g\'e9n\'e9reusement l
+\rquote hospitalit\'e9, dans les vastes poches de son pourpoint, \'e0 toutes les pi\'e8ces de monnaie \'e9gar\'e9es qu\rquote il trouva sur les meubles. Les tiroirs \'e9taient ferm\'e9s.
+\par
+\par Quand il eut achev\'e9 sa tourn\'e9e, il s\rquote accouda sur l\rquote appui de la fen\'eatre. Au loin, dans le jardin, il aper\'e7ut Didier qui continuait solitairement sa promenade.
+\par
+\par Lapierre se prit \'e0 r\'e9fl\'e9chir.
+\par
+\par \endash \~Peuh\~! dit-il enfin en enflant ses joues\~; je croyais le d\'e9tester davantage. C\rquote est un joli gar\'e7on. Vaunoy paie mal et demande beaucoup. H\'e9\~! h\'e9\~!\'85 il faudra voir\~!\'85
+\par
+\par \endash \~En veux-tu\~? grommela ma\'eetre Alain qui trinquait en r\'eave.
+\par
+\par Lapierre laissa tomber sur le vieillard un long regard de m\'e9pris.
+\par
+\par \endash \~Voici ce qu\rquote on devient au service de Vaunoy\~! dit-il ensuite. Jamais de tiroirs ouverts. Quelques pi\'e8ces d\rquote or pour beaucoup de travail. C\rquote est pitoyable de se damner ainsi au rabais\'85 Il faudra voir.
+\par
+\par }\pard\plain \s1\qc\sb600\sa480\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc97743822}XXI\line Mademoiselle de Vaunoy{\*\bkmkend _Toc97743822}\line \line
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {Pendant que ma\'eetre Alain et Lapierre attendaient, Herv\'e9 de Vaunoy arpentait \'e0 pas lents le corridor avec sa fille qui s\rquote appuyait \'e0
+ son bras et dont il caressait paternellement la blanche main.
+\par
+\par \endash \~J\rquote ai \'e0 vous gronder, Alix, disait-il, de sa voix la plus doucereuse. Vous avez \'e9t\'e9 vis-\'e0-vis de notre h\'f4te, le capitaine Didier, d\rquote une froideur\~!
+\par
+\par Il appuya sur ce mot et regarda sa fille en dessous. Aucune \'e9motion ne parut sur le calme et beau visage d\rquote Alix.
+\par
+\par \endash \~Il ne faut point outrepasser le but, reprit le ma\'eetre de La Tremlays. Le capitaine est un brave officier du roi qui a droit \'e0 tous nos \'e9gards, et, quand on n\rquote aime point un homme, il est bon de se contraindre un peu.
+\par
+\par Alix releva sur Vaunoy son regard tranquille et Vaunoy se tut.
+\par
+\par Il aimait sa fille\~: c\rquote \'e9tait le seul sentiment humain qui f\'fbt rest\'e9 debout en son c\'9cur parmi les ravages de l\rquote \'e9go\'efsme et de la cupidit\'e9. Il e\'fbt voulu la faire heureuse, mais les \'e9v\'e9nements le pressaient. Il n
+\rquote avait point le choix\~: un mot de B\'e9chameil pouvait mettre en question sa fortune, sa noblesse, sa vie\~; \'e0 quelque prix que ce f\'fbt, il lui fallait acheter l\rquote appui de B\'e9chameil.
+\par
+\par En ce moment, Vaunoy \'e9tait \'e0 la g\'eane. Alix le dominait de toute la hauteur de sa franchise. Pour la milli\'e8me fois peut-\'eatre, il se repentit d\rquote avoir us\'e9 de ruse avec elle, reconnaissant trop tard que la ruse s\rquote \'e9
+mousse contre la candeur.
+\par
+\par Trop vil pour ressentir dans toute sa force l\rquote angoisse qui serre le c\'9cur d\rquote un p\'e8re surpris par son enfant en flagrant d\'e9lit de tromperie, il \'e9tait n\'e9anmoins humili\'e9 de son r\'f4
+le et fit effort pour jeter son masque loin de lui.
+\par
+\par \endash \~Alix, dit-il tout \'e0 coup, en jouant passablement la rondeur, j\rquote ai eu tort d\rquote en user ainsi avec vous. Pardonnez-moi. Vous m\'e9ritez ma confiance enti\'e8re, et je veux d\'e9pouiller tout subterfuge. Vous savez ce que je veux\~
+; vous devinez peut-\'eatre pourquoi je le veux. Tromperez-vous mes esp\'e9rances\~?
+\par
+\par \endash \~Je ferai ce que j\rquote ai promis, monsieur, r\'e9pondit Alix. Vaunoy respira.
+\par
+\par \endash \~Cela suffit, dit-il. Le temps est un puissant rem\'e8de aux r\'e9pugnances capricieuses des jeunes filles\~; pour le moment, je vous demande seulement de ne point voir le capitaine Didier.
+\par
+\par \endash \~Je l\rquote ai vu d\'e9j\'e0, monsieur.
+\par
+\par \endash \~Ah\~! Et vous lui avez parl\'e9\~?
+\par
+\par \endash \~Je lui ai parl\'e9.
+\par
+\par \endash \~De sorte que cette froideur affect\'e9e \'e9tait un r\'f4le appris\'85
+\par
+\par Alix l\rquote arr\'eata d\rquote un regard calme et doux.
+\par
+\par \endash \~Mes actions ne mentent pas plus que mes paroles, dit-elle. Rassurez-vous, monsieur. J\rquote ai la volont\'e9 de tenir ma promesse. D\rquote ailleurs, ajouta-t-elle plus bas, ma volont\'e9 n\rquote est pas votre seule garantie\~
+: le capitaine Didier ne vous demandera pas ma main.
+\par
+\par \endash \~En v\'e9rit\'e9\~! s\rquote \'e9cria Vaunoy avec une joie brutale.
+\par
+\par Puis il poursuivit\~:
+\par
+\par \endash \~Voil\'e0 une heureuse nouvelle, Alix\~; que ne le disiez-vous tout de suite, ma ch\'e8re enfant\~? Ah\~! le capitaine\'85 cet impertinent soldat de fortune\~!
+\par
+\par Il pronon\'e7a ces derniers mots d\rquote un ton de piti\'e9 ironique qui e\'fbt profond\'e9ment bless\'e9 un c\'9cur vulgaire\~; mais Alix \'e9tait au-dessus de cette atteinte. Son front resta serein, et ce fut avec un sourire m\'e9
+lancolique, mais tranquille, qu\rquote elle reprit la parole.
+\par
+\par \endash \~Je suis de votre avis, mon p\'e8re, dit-elle\~; je crois que tout est pour le mieux.
+\par
+\par Vaunoy connaissait sa fille, et, si peu fait qu\rquote il f\'fbt pour la comprendre, il avait pour elle une sorte de respect. N\'e9anmoins cette r\'e9signation lui sembla si extraordinaire qu\rquote il eut peine \'e0 y croire.
+\par
+\par Involontairement et suivant la pente de sa vieille habitude, il reprit son espionnage moral.
+\par
+\par \endash \~Saint-Dieu\~! dit-il apr\'e8s un silence, vous \'eates le parangon de l\rquote ob\'e9issance filiale, Alix, et je veux parier qu\rquote on irait de Rennes \'e0 Nantes sans trouver votre pareille. Pas une plainte\~! c\rquote est \'e0 n\rquote
+y pas croire, et cela me donne bonne esp\'e9rance pour ce pauvre M.\~de\~B\'e9chameil.
+\par
+\par Alix ne r\'e9pondit point.
+\par
+\par \endash \~Mais ne parlons pas de cela, poursuivit le ma\'eetre de La Tremlays. Voici d\'e9j\'e0 un point de gagn\'e9\~; il ne faut pas trop demander \'e0 la fois. Moi qui \'e9tais dans des transes\~! Maintenant je n\rquote ai garde de craindre. Je ne m
+\rquote \'e9tonne plus de votre r\'e9serve d\rquote hier soir\'85 Vit-on jamais semblable outrecuidance\~! et, certes, je suis pr\'eat \'e0 faire serment que cette entrevue dont nous parlions tout \'e0 l\rquote heure sera la derni\'e8re et n\rquote
+aura point de pendant.
+\par
+\par Cette phrase \'e9tait la partie importante du discours d\rquote Herv\'e9 de Vaunoy. Tout le reste n\rquote \'e9tait qu\rquote une pr\'e9paration. Aussi en suivit-il l\rquote effet avec inqui\'e9tude, attendant une r\'e9ponse et \'e9
+piant la signification du moindre geste.
+\par
+\par Il oubliait encore une fois que ces soins \'e9taient superflus. Les paroles d\rquote Alix d\'e9fiaient les interpr\'e9tations et n\rquote avaient pas besoin de commentaire.
+\par
+\par Elle montra de son doigt tendu Didier qui, franchissant la derni\'e8re barri\'e8re du parc, s\rquote enfon\'e7ait sous le couvert.
+\par
+\par \endash \~Il me faudra attendre son retour, dit-elle.
+\par
+\par Vaunoy crut avoir mal compris.
+\par
+\par \endash \~Son retour\~? r\'e9p\'e9ta-t-il machinalement.
+\par
+\par \endash \~Oui, monsieur. J\rquote ai promis au capitaine Didier de le revoir. Il le faut, je le dois, et je vous demande comme une gr\'e2ce de vouloir bien n\rquote y point mettre obstacle.
+\par
+\par \endash \~Mais\'85 commen\'e7a Vaunoy surpris et intrigu\'e9.
+\par
+\par \endash \~Ne me refusez pas\~! dit Alix avec une chaleur soudaine. Je ne vous ai jamais d\'e9sob\'e9i, et Dieu m\rquote est t\'e9moin que je souffrirais de le faire.
+\par
+\par \endash \~De sorte, que si je vous d\'e9niais mon consentement vous me d\'e9sob\'e9iriez\~?
+\par
+\par Alix courba la t\'eate en silence.
+\par
+\par \endash \~\'c0 merveille\~! reprit Vaunoy dont le d\'e9pit ne ressemblait en rien \'e0 la dignit\'e9 d\rquote un p\'e8re offens\'e9\~; je suis au moins pr\'e9venu d\rquote avance. Et m\rquote
+est-il permis de vous demander quelle communication si importante peut exiger le rapprochement de M}{\super lle}{ de Vaunoy et du capitaine Didier\~?
+\par
+\par \endash \~Je ne saurai vous le dire, monsieur.
+\par
+\par \endash \~De mieux en mieux\~! Mais c\rquote est \'e0 n\rquote y point croire\~! Vous oubliez, Alix, que je pourrais vous contraindre, vous confiner dans votre appartement.
+\par
+\par \endash \~J\rquote esp\'e8re que vous ne le ferez point, mon p\'e8re.
+\par
+\par \endash \~Et si je le faisais\~! s\rquote \'e9cria Vaunoy v\'e9ritablement en col\'e8re.
+\par
+\par \endash \~Monsieur, dit Alix en retenant sa voix qui voulait \'e9clater, je vous respecte et je vous aime, mais il y a longtemps que je garde le silence vis-\'e0-vis de M.\~de\~B\'e9chameil, et c\rquote est \'e0 cause de vous que je me tais\'85
+\par
+\par Elle s\rquote arr\'eata honteuse d\rquote avoir \'e9t\'e9 sur le point de menacer, mais Vaunoy avait compris, et sa col\'e8re \'e9tait tomb\'e9e comme par enchantement.
+\par
+\par Il appela sur son visage, fait \'e0 ces brusques changements, une expression de grosse gaiet\'e9.
+\par
+\par \endash \~Vous \'eates une m\'e9chante enfant, Alix, dit-il en la baisant bruyamment au front. Vous savez que je n\rquote ai rien \'e0 vous refuser et vous abusez de votre pouvoir, qui marche \'e0 grands pas vers la tyrannie. Ce que j\rquote en disais
+\'e9tait curiosit\'e9 pure. Je voulais surprendre ce grand secret, mais vous m\rquote avez vaincu, et je n\rquote engagerai plus avec vous de combats de paroles. Je lancerai contre vous, en guise d\rquote avant-garde, si le cas se pr\'e9
+sente, mademoiselle Olive de Vaunoy, ma digne s\'9cur\'85 et alors tenez-vous bien, je vous le conseille\~!
+\par
+\par Alix ne se m\'e9prit point \'e0 cette gaiet\'e9 soudaine. Vaunoy avait raison de le dire\~: malgr\'e9 sa vieille exp\'e9rience d\rquote intrigant, il n\rquote \'e9tait point de force \'e0 lutter contre la hautaine droiture de sa fille. C\rquote \'e9
+tait de la part du ma\'eetre de La Tremlays de la diplomatie prodigu\'e9e en pure perte.
+\par
+\par \endash \~Je suis heureuse de vous entendre parler ainsi, mon p\'e8re, dit seulement Alix.
+\par
+\par \endash \~Alors, soyez cl\'e9mente, et prenez un peu de compassion de ce pauvre M.\~de\~B\'e9chameil\'85 mais cela viendra, et il sera temps d\rquote en parler plus tard.
+\par
+\par Il tira sa montre.
+\par
+\par \endash \~Onze heures d\'e9j\'e0, murmura-t-il. Allons\~! ma fille, je vous laisse et vous donne carte blanche, s\'fbr que ma confiance est bien plac\'e9e. Au revoir\~!
+\par
+\par Il fit un geste familier et caressant auquel Alix r\'e9pondit par une respectueuse r\'e9v\'e9rence, et se h\'e2ta de regagner son appartement, o\'f9 ses deux ministres l\rquote attendaient l\rquote un en philosophant, l\rquote autre en ronflant.
+\par
+\par Lorsque Alix fut seule, son beau visage perdit son expression de fiert\'e9. Un morne d\'e9couragement se peignit dans son regard.
+\par
+\par \endash \~Le revoir\~! murmura-t-elle\~; subir encore cette douleur\~!
+\par
+\par Elle avait descendu sans savoir les escaliers int\'e9rieurs et les degr\'e9s de granit du perron. Elle se laissa tomber sur un banc de gazon \'e0 l\rquote entr\'e9e du jardin et mit sa t\'eate p\'e2lie entre ses mains.
+\par
+\par Au bout de quelques minutes, elle retira de son sein une petite m\'e9daille de cuivre, informe et rustiquement histori\'e9e, qu\rquote un cordon de soie suspendait \'e0 son cou sous ses habits.
+\par
+\par Elle la regarda longtemps, puis elle dit\~:
+\par
+\par \endash \~Le revoir\~! oui\'85 souffrir, mais le sauver\~!
+\par
+\par }\pard\plain \s1\qc\sb600\sa480\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc97743823}XXII\line Deux bons serviteurs{\*\bkmkend _Toc97743823}\line \line
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {Vaunoy avait souvent avec sa fille des entretiens semblables \'e0 celui que nous venons de rapporter. Alix savait \'e0 peu de chose pr\'e8s de quel int\'e9r\'eat
+\'e9taient pour son p\'e8re les bonnes gr\'e2ces de M.\~de\~B\'e9chameil\~; elle avait m\'eame devin\'e9 que Vaunoy n\rquote avait sur les immenses domaines de Treml qu\rquote un droit de possession douteux et pr\'e9caire.
+\par
+\par Il va sans dire qu\rquote elle n\rquote abusait jamais de cette connaissance.
+\par
+\par Le caract\'e8re de son p\'e8re, qu\rquote elle e\'fbt sinc\'e8rement voulu ne point juger, mais dont la bassesse lui sautait aux yeux, lui avait \'e9t\'e9, d\'e8s sa premi\'e8re jeunesse, une cause perp\'e9tuelle de chagrin. Son esprit s\'e9
+rieux, loyal et fort s\rquote \'e9tait habitu\'e9 \'e0 la tristesse, et dans l\rquote empressement qu\rquote elle avait mis autrefois \'e0 accepter la recherche de Didier, il faut compter pour une part son d\'e9sir ou plut\'f4t son besoin d\rquote \'e9
+chapper \'e0 l\rquote obsession paternelle.
+\par
+\par Elle ne voyait, au reste, dans l\rquote usurpation de Vaunoy qu\rquote un danger et non point un crime, parce qu\rquote elle ignorait que cette usurpation pr\'e9judici\'e2t au l\'e9gitime propri\'e9taire.
+\par
+\par Et, par le fait, personne n\rquote aurait pu soutenir l\rquote opinion oppos\'e9e, Treml n\rquote ayant point laiss\'e9 d\rquote h\'e9ritier.
+\par
+\par L\rquote intendant royal, ridicule et m\'e9prisable \'e0 la fois, inspirait \'e0 Alix une invincible r\'e9pulsion, et sans la patiente insistance de son p\'e8re elle e\'fbt rejet\'e9 ouvertement et depuis longtemps les pr\'e9tentions de B\'e9
+chameil. Vaunoy ne se lassait pas. Il croyait conna\'eetre les femmes, et attaquait Alix en faisait briller \'e0 ses yeux toutes les f\'e9eries que peut \'e9voquer l\rquote opulence. B\'e9chameil \'e9tait l\rquote homme le plus riche de son temps.
+\par
+\par Vaunoy ne faisait pas de progr\'e8s, mais il gagnait des jours.
+\par
+\par L\rquote arriv\'e9e de Didier pouvait an\'e9antir son p\'e9nible et long travail\~; il essaya de dresser une barri\'e8re entre sa fille et le capitaine. Nous avons vu le r\'e9sultat de sa tentative\~: le hasard devait le servir bien mieux que son habilet
+\'e9.
+\par
+\par Il avait un hardi projet dont la premi\'e8re id\'e9e lui \'e9tait venue sous la charmille, en compagnie de Didier et de B\'e9chameil.
+\par
+\par Le projet, depuis lors, avait m\'fbri dans sa t\'eate. Il en avait pes\'e9 laborieusement les chances pendant le d\'e9jeuner, et s\rquote \'e9tait d\'e9termin\'e9 \'e0 jouer co\'fbte que co\'fbte ce p\'e9rilleux coup de d\'e9s.
+\par
+\par Il y avait une demi-heure que M.\~de\~Vaunoy avait rejoint ses deux acolytes. Ma\'eetre Alain avait secou\'e9 tant bien que mal sa somnolence, et Lapierre s\rquote \'e9tait install\'e9, selon sa coutume, dans un excellent fauteuil. Il s\rquote agissait d
+\rquote \'e9couter le ma\'eetre faisant l\rquote expos\'e9 de son plan.
+\par
+\par Vaunoy avait parl\'e9 longtemps et sans s\rquote interrompre. Lorsqu\rquote il se tut enfin, il interrogea ses deux serviteurs du regard. Ma\'eetre Alain r\'e9pondit par un geste \'e9quivoque, et Lapierre se balan\'e7
+a fort adroitement sur un seul des quatre pieds de son si\'e8ge.
+\par
+\par \endash \~Ne m\rquote avez-vous pas entendu\~? demanda Vaunoy.
+\par
+\par \endash \~Si fait, dit Lapierre\~; pour ma part, j\rquote ai entendu.
+\par
+\par \endash \~Moi aussi, ajouta ma\'eetre Alain.
+\par
+\par \endash \~Et qu\rquote en dites-vous\~?
+\par
+\par Le vieux majordome eut la d\'e9mangeaison d\rquote atteindre sa bouteille carr\'e9e, o\'f9 peut-\'eatre il aurait trouv\'e9 une r\'e9ponse, mais il n\rquote osa pas\~; il attendit, pensant qu\rquote il serait temps de parler lorsque Lapierre aurait donn
+\'e9 son avis.
+\par
+\par Lapierre se balan\'e7ait toujours.
+\par
+\par \endash \~Qu\rquote en dites-vous\~? r\'e9p\'e9ta Vaunoy en fron\'e7ant le sourcil.
+\par
+\par \endash \~H\'e9\~! h\'e9\~! fit Lapierre d\rquote un air capable.
+\par
+\par \endash \~Voil\'e0\~! pronon\'e7a emphatiquement ma\'eetre Alain.
+\par
+\par \endash \~Comment\~! s\rquote \'e9cria Vaunoy avec col\'e8re, vous ne comprenez pas que, dans ces circonstances, sa mort devient un cas fortuit dont je ne puis \'eatre responsable\~? que les soup\'e7ons se d\'e9tourneront naturellement de moi, et qu
+\rquote il faudrait folie ou mauvaise foi insigne pour m\rquote accuser d\rquote un pareil }{\i malheur.}{
+\par
+\par }{\i \endash \~}{Si fait, dit Lapierre\~; pour ma part, je comprends cela.
+\par
+\par Ma\'eetre Alain ex\'e9cuta un grave signe d\rquote approbation.
+\par
+\par \endash \~Eh bien\~? reprit Herv\'e9 de Vaunoy.
+\par
+\par \endash \~H\'e9\~! h\'e9\~! fit encore Lapierre.
+\par
+\par Vaunoy dont le front devenait pourpre, blasph\'e9ma entre ses dents.
+\par
+\par \endash \~Oui, reprit l\rquote ex-avaleur de sabres sans s\rquote \'e9mouvoir le moins du monde\~; \'e9videmment il ne pourrait \'e9chapper. Si nous en \'e9tions l\'e0, je ne donnerais pas six deniers de sa vie, mais\'85
+\par
+\par \endash \~Mais quoi\~?
+\par
+\par \endash \~Nous n\rquote en sommes pas l\'e0.
+\par
+\par \endash \~Penses-tu donc que l\rquote app\'e2t des cinq cent mille livres ne soit pas assez fort\~?
+\par
+\par \endash \~Ils viendraient pour la dixi\'e8me partie de cette somme.
+\par
+\par \endash \~Pour la vingti\'e8me, dit ma\'eetre Alain en apart\'e9, je donnerais mon \'e2me au diable, moi qui suis un homme d\rquote \'e2ge et un fid\'e8le sujet du roi.
+\par
+\par \endash \~Alors, que veux-tu dire\~? demanda Vaunoy \'e0 Lapierre.
+\par
+\par Ma\'eetre Alain tendit l\rquote oreille, afin de s\rquote approprier, au besoin, l\rquote opinion de son coll\'e8gue. Celui-ci, sans para\'eetre prendre garde \'e0 l\rquote
+impatience toujours croissante de Vaunoy, se dandina un instant et jeta ces paroles avec suffisance\~:
+\par
+\par \endash \~Vous n\rquote \'eates pas sans avoir entendu parler des apologues de La Fontaine, je suppose\'85 Si vous vous f\'e2chez, je deviens muet. Ce La Fontaine est un po\'e8te de fort bon conseil, ce qui est rare chez les po\'e8tes. Il me souvient d
+\rquote une de ses fables\'85
+\par
+\par \endash \~Saint-Dieu\~! interrompit Vaunoy, je donnerais dix louis pour b\'e2tonner ce dr\'f4le\~!
+\par
+\par \endash \~Donnez et b\'e2tonnez, r\'e9pondit imperturbablement Lapierre. Quant \'e0 la fable dont je parle, vous ne pouvez la juger avant de l\rquote avoir entendue, et, ne la sachant point par c\'9cur, je ne vous la r\'e9citerai pas.
+\par
+\par \endash \~Mais, Saint-Dieu\~! d\'e9testable maraud, o\'f9 veux-tu en venir\~?
+\par
+\par \endash \~Je vous prie d\rquote excuser mon peu de m\'e9moire, poursuivit Lapierre\~; \'e0 d\'e9faut de texte, le conte suffira. Voil\'e0 ce que c\rquote est\~: les rats tiennent conseil et cherchent un moyen de mettre \'e0 mort un chat fort redoutable
+\'85
+\par
+\par \endash \~Je te comprends\~! s\rquote \'e9cria violemment Vaunoy qui se leva et parcourut la chambre \'e0 grandes enjamb\'e9es.
+\par
+\par \endash \~Pas moi, pensa ma\'eetre Alain.
+\par
+\par \endash \~Je te comprends, r\'e9p\'e9ta Vaunoy\~; tu as peur\~!
+\par
+\par \endash \~Vous vous trompez. Il vaudrait mieux pour votre projet que j\rquote eusse peur. Mais je suis parfaitement d\'e9termin\'e9 \'e0 faire comme les rats de la fable\~; je n\rquote ai pas peur.
+\par
+\par \endash \~Tu braverais mes ordres, mis\'e9rable\~!
+\par
+\par \endash \~Attacher le grelot est une niaiserie tout \'e0 fait en dehors de mes principes et de mes habitudes. Qu\rquote un autre l\rquote attache, et, pour le reste, je suis votre soumis serviteur.
+\par
+\par \endash \~De quel diable de grelot parle-t-il\~? se demandait tout doucement ma\'eetre Alain, et \'e0 quel propos est-il ici question de rats\~?
+\par
+\par Vaunoy garda un instant le silence et activa sa promenade. Son front si riant d\rquote ordinaire \'e9tait sombre comme un ciel de temp\'eate. Sa face passait alternativement du pourpre au livide, et un tremblement agitait ses l\'e8vres.
+\par
+\par \endash \~L\rquote orage sera rude, dit tout bas Lapierre. Attention, ma\'eetre Alain\~!
+\par
+\par \endash \~Par gr\'e2ce, de quoi s\rquote agit-il\~! murmura celui-ci qui trembla de confiance.
+\par
+\par Lapierre se pencha \'e0 son oreille et pronon\'e7a quelques mots. Un frisson secoua les membres du vieillard.
+\par
+\par \endash \~Notre-Dame de Mi-For\'eat\~! balbutia-t-il\~; j\rquote aimerais mieux aller en enfer\~!
+\par
+\par \endash \~Tu n\rquote as pas le choix, mon vieux compagnon, attendu que le diable te garde depuis longtemps une place au lieu que tu viens de nommer. Mais si tu veux n\rquote
+en jouir que le plus tard possible, comme je le crois, tiens-toi ferme et fais comme moi.
+\par
+\par \endash \~Notre-Dame\~! Saint-Sauveur\~! J\'e9sus Dieu\~! murmura ma\'eetre Alain boulevers\'e9.
+\par
+\par \endash \~Allons bois un coup\~! l\rquote attaque va commencer.
+\par
+\par Le vieillard n\rquote \'e9tait point homme \'e0 m\'e9priser ce conseil. Il jeta un regard du c\'f4t\'e9 de Vaunoy, qui ne songeait gu\'e8re \'e0 l\rquote \'e9pier, tira son flacon de fer-blanc de sa poche et but tant que son haleine ne lui fit point d\'e9
+faut.
+\par
+\par \endash \~Il va faire rage, reprit Lapierre, car c\rquote est pour lui un coup de partie\~; mais, apr\'e8s tout, il ne peut que nous faire pendre ici, et l\'e0-bas nous serons br\'fbl\'e9s vifs.
+\par
+\par \endash \~Pour le moins\~! soupira ma\'eetre Alain avec conviction. Je voudrais \'eatre hors de tout cela, duss\'e9-je, apr\'e8s, ne point boire pendant un jour entier\~!
+\par
+\par Vaunoy s\rquote arr\'eata tout \'e0 coup, les sourcils fronc\'e9s, le regard brillant et r\'e9solu. Ce n\rquote \'e9tait plus le m\'eame homme. Toute expression cauteleuse avait disparu de sa physionomie.
+\par
+\par Ma\'eetre Alain se rapetissa et ferma les yeux comme font les enfants craintifs devant la f\'e9rule du p\'e9dagogue. Lapierre, au contraire, assura son fauteuil sur ses quatre pieds, croisa ses jambes et se renversa dans l\rquote
+attitude du calme le plus parfait.
+\par
+\par La terreur de l\rquote un et la provocante intr\'e9pidit\'e9 de l\rquote autre pass\'e8rent \'e9galement inaper\'e7ues. Vaunoy n\rquote y prit point garde.
+\par
+\par Au lieu d\rquote \'e9clater en invectives pour retomber ensuite jusqu\rquote \'e0 une sorte de flatterie pateline, comme c\rquote \'e9tait assez sa coutume vis-\'e0-vis de ses deux acolytes, il reprit froidement son si\'e8ge et les regarda tour \'e0
+ tour d\rquote un air qui fit r\'e9fl\'e9chir Lapierre lui-m\'eame.
+\par
+\par \endash \~Dans une heure, pronon\'e7a-t-il lentement et en appuyant sur chaque mot, il faut que l\rquote un de nous monte \'e0 cheval.
+\par
+\par \endash \~Pourvu que ce ne soit pas moi, r\'e9pondit Lapierre, je n\rquote y mets nul emp\'eachement.
+\par
+\par \endash \~Taisez-vous\~! dit le ma\'eetre de La Tremlays sans \'e9lever la voix\~; je le r\'e9p\'e8te, l\rquote un de nous doit partir dans une heure. Il le faut. Je pourrais essayer de la force, je suis le ma\'eetre\~; mais la force \'e9chouerait peut-
+\'eatre contre votre apathie, Alain, contre votre ent\'eatement, Lapierre\~; et le temps est trop pr\'e9cieux pour que je le d\'e9pense \'e0 s\'e9vir contre vous. J\rquote aime mieux mettre votre ob\'e9issance \'e0 l\rquote ench\'e8
+re. Voyons, lequel de vous deux veut gagner mille livres tournois\~?
+\par
+\par Un \'e9clair d\rquote avide d\'e9sir s\rquote alluma dans l\rquote \'9cil \'e9teint du majordome.
+\par
+\par \endash \~Mille livres\~! r\'e9p\'e9ta-t-il machinalement.
+\par
+\par Vaunoy suivit l\rquote effet de sa proposition avec une anxi\'e9t\'e9 v\'e9ritable. Il crut un instant que le vieillard \'e9tait \'e9bloui de la munificence de l\rquote offre, mais il avait compt\'e9 sans Lapierre.
+\par
+\par \endash \~Mille livres\~! r\'e9p\'e9ta ce dernier \'e0 son tour. Les morts ne reviennent point pour toucher leurs cr\'e9ances, et vous avez beau jeu, monsieur. Mille livres\~! Encore si j\rquote avais des h\'e9ritiers\~!
+\par
+\par Ma\'eetre Alain se gratta l\rquote oreille et reprit son apparence de momie.
+\par
+\par \endash \~Deux mille livres\~! s\rquote \'e9cria Vaunoy\~; je donnerai deux mille livres d\rquote avance, sur-le-champ, \'e0 celui qui m\rquote ob\'e9ira.
+\par
+\par Lapierre haussa les \'e9paules, et ma\'eetre Alain, se modelant sur lui, fit un geste de refus.
+\par
+\par Le front de Vaunoy se couvrait de gouttelettes de sueur.
+\par
+\par \endash \~Mais, Saint-Dieu\~! que demandez-vous\~? s\rquote \'e9cria-t-il d\rquote un ton de d\'e9tresse. Je vous dis qu\rquote il le faut\~! Cet homme, de quelque c\'f4t\'e9 que je me tourne, me barre fatalement le chemin. Il me fait obstacle parto
+ut. Une fois d\'e9barrass\'e9 de lui, tous mes embarras disparaissent\~; tant qu\rquote il vivra, au contraire, je l\rquote aurai toujours devant moi comme une menace vivante.
+\par
+\par \endash \~Comme qui dirait l\rquote \'e9p\'e9e de Damocl\'e8s, fit observer Lapierre qui avait de la litt\'e9rature. Tout cela est l\rquote exacte v\'e9rit\'e9.
+\par
+\par \endash \~Sa pr\'e9sence ici, poursuivit Vaunoy en s\rquote \'e9chauffant, attaque non seulement mes projets sur ma fille, elle menace encore ma fortune, mon nom, ma vie\~!
+\par
+\par \endash \~C\rquote est encore vrai, dit Lapierre.
+\par
+\par \endash \~Et vous me refusez votre aide au moment o\'f9, d\rquote un seul coup, je pourrais l\rquote \'e9craser\~! Dites, faut-il doubler la somme, la tripler, la quadrupler\~?
+\par
+\par \endash \~Huit mille livres, supputa Alain \'e0 voix basse.
+\par
+\par \endash \~Huit mille livres, mon bon, mon vieux serviteur\~! s\rquote \'e9cria Vaunoy, dix mille, si tu veux, et ma reconnaissance, et\'85
+\par
+\par \endash \~Un b\'fbcher de bois vert dans quelque coin de la for\'eat, interrompit Lapierre. C\rquote est tentant.
+\par
+\par Vaunoy lui serra le bras avec violence.
+\par
+\par \endash \~Au moins, dit-il tout bas, ne parle que pour toi et n\rquote influence pas cet homme. Je paierai jusqu\rquote \'e0 ton silence.
+\par
+\par \endash \~\'c0 la bonne heure\~! r\'e9pondit Lapierre. Il ne s\rquote agit que de s\rquote expliquer. Combien me donnerez-vous\~?
+\par
+\par \endash \~Dix louis.
+\par
+\par L\rquote ancien bateleur devint muet\~; mais il \'e9tait trop tard. Le coup \'e9tait port\'e9. Le vieux majordome, \'e9bloui d\rquote abord par les dix mille livres, reculait maintenant devant la pens\'e9
+e de la mort. Vaunoy eut beau renouveler la tentation\~; \'e0 toutes ses offres, ma\'eetre Alain ne r\'e9pondit plus que par le silence.
+\par
+\par \endash \~Ainsi vous refusez tous les deux\~? s\rquote \'e9cria enfin le ma\'eetre de La Tremlays en se levant de nouveau.
+\par
+\par \endash \~Pour ma part, je refuse, dit hardiment Lapierre.
+\par
+\par Ma\'eetre Alain ne r\'e9pondit point.
+\par
+\par \endash \~C\rquote est bien\~! murmura Vaunoy. Je devais m\rquote y attendre. Souvent, au moment d\'e9cisif, l\rquote arme se brise. Il faut alors lutter corps \'e0 corps et payer de sa personne\'85 Ma\'eetre Alain, ajouta-t-il d\rquote une voix br\'e8
+ve, pr\'e9parez mes habits de voyage et mes pistolets. Lapierre, fais seller mon cheval.
+\par
+\par Ma\'eetre Alain se h\'e2ta d\rquote ob\'e9ir. Lapierre resta et regarda Vaunoy en face avec un \'e9tonnement inexprimable.
+\par
+\par \endash \~Ai-je bien compris\~? dit-il apr\'e8s un instant de silence\~; songeriez-vous \'e0 risquer vous-m\'eame cette d\'e9marche\~?
+\par
+\par \endash \~Fais seller mon cheval, te dis-je.
+\par
+\par \endash \~\'c0 votre place, je serais moins press\'e9\'85 Allons\~! au demeurant, cela vous regarde, et si, par hasard, vous revenez avec votre t\'eate sur vos \'e9paules, je conviens que le capitaine est un homme mort.
+\par
+\par Il fit mine de sortir\~; mais, arriv\'e9 au seuil, il se retourna.
+\par
+\par \endash \~Vous \'eates plus brave que je croyais, dit-il encore. Le diable vous doit protection, et peut-\'eatre\'85 C\rquote est \'e9gal\~! le jeu est chanceux, et j\rquote aime mieux qu\rquote il soit \'e0 vous qu\rquote \'e0 moi.
+\par
+\par Vaunoy, rest\'e9 seul, se laissa tomber sur un si\'e8ge. Quand ses deux acolytes revinrent lui annoncer que tout \'e9tait pr\'eat pour son d\'e9p
+art, il se leva et prit le chemin de la cour. Il se mit en selle sans mot dire. Les rubis de sa joue avaient fait place \'e0 une effrayante p\'e2leur.
+\par
+\par Il partit.
+\par
+\par D\'e8s que son cheval eut pass\'e9 le seuil de la grand\rquote porte, Lapierre hocha la t\'eate et dit avec ironie\~:
+\par
+\par \endash \~Bon voyage\~!
+\par
+\par \endash \~En veux-tu\~? lui demanda ma\'eetre Alain qui lui pr\'e9senta sa bouteille carr\'e9e.
+\par
+\par \endash \~Volontiers, r\'e9pondit Lapierre\~; il est permis de boire apr\'e8s la bataille. J\rquote ai la t\'eate faible, vois-tu, et si j\rquote avais embrass\'e9 trop tendrement ton flacon ce matin, peut-\'eatre serais-je, \'e0 l\rquote heure qu\rquote
+il est, aux lieu et place de M.\~de\~Vaunoy, sur le grand chemin du cimeti\'e8re. \'c0 sa sant\'e9\~!
+\par
+\par \endash \~}{\i Requiescat in pace\~! }{pronon\'e7a gravement le majordome.
+\par
+\par }\pard\plain \s1\qc\sb600\sa480\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc97743824}XXIII\line Voyage de Jude Leker{\*\bkmkend _Toc97743824}\line \line
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {Herv\'e9 de Vaunoy n\rquote \'e9tait point, tant s\rquote en fallait, un homme t\'e9m\'e9raire. La d\'e9marche qu\rquote il tentait et qui l\rquote exposait en r
+\'e9alit\'e9 \'e0 un danger terrible \'e9tait, pour nous servir de l\rquote expression de Lapierre, un coup de partie\'85
+\par
+\par Une mani\'e8re de duel \'e0 mort, o\'f9 il jouait sa vie contre celle de Didier.
+\par
+\par Peut-\'eatre, aveugl\'e9 par son d\'e9sir passionn\'e9 de se d\'e9faire du jeune homme, se dissimulait-il une partie du p\'e9ril\~; peut-\'eatre comptait-il sur des moyens de r\'e9ussite dont il avait fait myst\'e8re \'e0 ses deux aides. Quoi qu\rquote
+il en soit, sa terreur restait grande, et quiconque l\rquote e\'fbt rencontr\'e9, tremblant et bl\'eame sur son cheval n\rquote aurait eu garde de le prendre pour un coureur d\rquote aventures.
+\par
+\par Bien avant l\rquote heure de son d\'e9part, l\rquote ancien \'e9cuyer de Nicolas Treml, Jude Leker, avait, comme nous l\rquote avons dit, quitt\'e9 le ch\'e2teau pour se rendre \'e0 la demeure de Pelo Rouan, le charbonnier.
+\par
+\par Jude \'e9tait arriv\'e9 la veille en Bretagne, inquiet, mais plein d\rquote espoir. Au pis-aller, Georges Treml, le petit-fils de son seigneur, avait \'e9t\'e9 d\'e9pouill\'e9 peut-\'eatre de son h\'e9ritage, et Jude avait en main ce qu\rquote
+il fallait pour le lui rendre.
+\par
+\par Maintenant l\rquote inqui\'e9tude s\rquote \'e9tait faite angoisse, et l\rquote espoir se mourait. Mieux e\'fbt valu mille fois retrouver l\rquote enfant et perdre le coffret d\'e9positaire de la fortune de Treml.
+\par
+\par Georges vivant aurait eu son \'e9p\'e9e pour soutenir sa querelle. Georges mort ou absent, il ne restait plus qu\rquote un vain droit.
+\par
+\par Le coffret, c\rquote est-\'e0-dire l\rquote immense domaine de Treml, \'e9tait sans ma\'eetre l\'e9gitime, et le d\'e9vouement de Jude, que vingt ann\'e9es d\rquote exil n\rquote avaient pu entamer, restait d\'e9sormais sans but.
+\par
+\par Il y avait bien encore la vengeance, ce supr\'eame mobile des gens qui n\rquote esp\'e8rent plus. Mais Jude \'e9tait vieux. Sa loyale nature comportait plus d\rquote amour que de haine. La vengeance, qui a tant d\rquote attraits pour certaines \'e2mes,
+lui apparaissait comme une inutile et triste compensation.
+\par
+\par \endash \~Je chercherai, se disait-il, en retrouvant son chemin dans les sentiers connus de la for\'eat\~; je chercherai longtemps, toujours. Si j\rquote acquiers la preuve de sa mort, et je prie Dieu d\rquote \'e9pargner cette douleur \'e0
+ ma vieillesse, j\rquote irai vers son assassin et je le tuerai au nom de Nicolas Treml.
+\par
+\par Il ne pouvait pas faire un pas dans ces routes tortueuses et sombres, tant de fois parcourues jadis, sans rencontrer un souvenir. C\rquote \'e9tait par ce sentier que le vieux ma\'eetre de La Tremlays avait coutume de chevaucher lorsqu\rquote
+il se rendait avec son petit-fils \'e0 son beau manoir de Bo\'fcexis\~; \'e0 ce d\'e9tour, Loup, le magnifique et fid\'e8le animal, avait forc\'e9 un sanglier apr\'e8s un combat h\'e9ro\'efque\~; ce chemin perc\'e9 dans le fourr\'e9, et si \'e9troit qu
+\rquote un chevreuil semblait y pouvoir passer \'e0 peine, menait droit \'e0 l\rquote \'e9tang de La Tremlays. \endash \~L\rquote \'e9tang de La Tremlays, qui peut-\'eatre \'e9tait le tombeau du dernier des Treml\~!
+\par
+\par Le c\'9cur de Jude se fendait, ses yeux secs br\'fblaient.
+\par
+\par Autrefois, Jude s\rquote en souvenait, on voyait fumer sous le couvert les toits des charbonniers. Maintenant plus rien. Les cabanes \'e9taient l\'e0, les unes debout encore, les autres \'e0 demi ruin\'e9es, mais la plupart semblaient d\'e9
+sertes. Au lieu du bruit incessant du ciseau et de la doloire, le silence r\'e9gnait, un silence uniforme, universel.
+\par
+\par Quel fl\'e9au avait donc pass\'e9 sur la for\'eat de Rennes\~? Quelle peste avait d\'e9peupl\'e9 ces clairi\'e8res et mis cette apparence de mort en ces lieux jadis si pleins de mouvement et de vie\~?
+\par
+\par Jude allait, plus triste et plus morne que ces alentours si mornes et si tristes. Il se signait par habitude aux croix des carrefours auxquelles ne pendaient plus les d\'e9votes offrandes des fid\'e8les. Il pronon\'e7ait des noms connus en passant aupr
+\'e8s de certaines loges abandonn\'e9es, et nulle voix ne lui r\'e9pondait.
+\par
+\par Parfois une forme humaine se montrait \'e0 un coude de la route\~; mais elle disparaissait aussit\'f4t comme un \'e9clair, et Jude, vieux chasseur habitu\'e9 aux h\'eatres de la for\'eat, devinait, \'e0 l\rquote imperceptible agitation des
+ basses branches du taillis, que la solitude n\rquote \'e9tait pas si compl\'e8te en r\'e9alit\'e9 qu\rquote en apparence, et que plus d\rquote un regard \'e9tait ouvert derri\'e8re ces \'e9paisses murailles de verdure.
+\par
+\par Lorsqu\rquote il s\rquote approcha de la croix de Mi-For\'eat, qui, comme l\rquote indique son nom, marquait \'e0 peu pr\'e8s le centre des bois, le paysage changea et devint plus d\'e9sol\'e9 encore s\rquote
+il est possible. En ce lieu, toutes les routes de grande communication qui traversent la for\'eat se croisent. Les clairi\'e8res y sont plus abondantes que partout ailleurs, et le voisinage des chemins avait rassembl\'e9 dans les environs une multitude d
+\rquote industries foresti\'e8res.
+\par
+\par Tout le long des larges et belles all\'e9es qui se coupaient en \'e9toile au pied de la croix, on voyait jadis une bordure de loges couvertes en chaume, o\'f9 travaillaient des tonneliers, des vanniers et des sabotiers.
+\par
+\par Jude trouva ces loges incendi\'e9es pour la plupart\~; celles qui, \'e7\'e0 et l\'e0, restaient debout, \'e9taient d\'e9vast\'e9es et gardaient des traces non \'e9quivoques de ravages op\'e9r\'e9s par la main de l\rquote homme.
+\par
+\par Jude s\rquote arr\'eata devant ces ruines rustiques et rappelait les souvenirs du pass\'e9. Au temps o\'f9 Treml \'e9tait seigneur du pays, toutes ces loges \'e9taient habit\'e9es et tous leurs habitants \'e9taient heureux.
+\par
+\par \endash \~Les }{\i gens de France }{ont pass\'e9 par l\'e0\~! se disait le vieil \'e9cuyer. Sous pr\'e9texte d\rquote imp\'f4ts, ils ont demand\'e9 la bourse ou la vie, et les hommes de la for\'eat n\rquote ont pas de bourse.
+\par
+\par Jude devinait juste. Ces ruines \'e9taient l\rquote \'9cuvre des agents du fisc, second\'e9s, il faut le dire, par quelques gentilshommes du pays rennais, parmi lesquels Herv\'e9 de Vaunoy se distinguait au premier rang.
+\par
+\par M.\~de\~Pontchartrain, premier intendant royal, et, apr\'e8s lui, M.\~de\~B\'e9chameil, marquis de Nointel, ayant pris, suivant la coutume, \'e0 forfait la lev\'e9e de l\rquote imp\'f4t breton, avaient un int\'e9r\'eat \'e9vident \'e0
+ ne laisser aucune partie de la province se pr\'e9valoir d\rquote une exception uniquement fond\'e9e sur l\rquote usage. Ils voulurent forcer les gens de la for\'eat \'e0 solder leur part des tailles, et ne recul\'e8rent devant aucune extr\'e9mit\'e9
+ pour en venir \'e0 leurs fins.
+\par
+\par C\rquote \'e9tait ce que Jude appelait demander la bourse ou la vie.
+\par
+\par Quant aux gentilshommes, leur int\'e9r\'eat \'e9tait autre, mais \'e9galement \'e9vident.
+\par
+\par Les hommes de la for\'eat, diss\'e9min\'e9s sur les divers domaines qui formaient la majeure partie de cette \'e9norme tenure, pr\'e9tendaient droit d\rquote usage gratuit et grevaient par le fait ces domaines d\rquote une v\'e9
+ritable et lourde servitude.
+\par
+\par Tant que Nicolas Treml avait v\'e9cu, comme il poss\'e9dait, lui seul, autant et plus de biens que tous les autres gentilshommes ensemble, ces derniers s\rquote \'e9taient model\'e9s sur lui. Or, Treml \'e9
+tait un vrai seigneur, doux au faible, rude au fort, et plus dispos\'e9 \'e0 faire l\rquote aum\'f4ne \'e0 ses voisins qu\rquote \'e0 leur disputer le ch\'e9tif soutien de leur existence.
+\par
+\par Vaunoy avait pris sa place et mis sa l\'e9sinerie de gentill\'e2tre dans toutes les affaires que son cousin avait trait\'e9es en gentilhomme. Les propri\'e9taires des alentours, autoris\'e9s par ce nouvel exemple, firent de m\'eame, et ce fut bient\'f4
+t de toutes parts un syst\'e8me d\rquote attaque et de compression contre les malheureux de la for\'eat.
+\par
+\par D\rquote un c\'f4t\'e9, le fisc\~; de l\rquote autre, les propri\'e9taires. Celui-l\'e0 leur arrachait leurs faibles \'e9pargnes, ceux-ci leur enlevaient tout moyen de vivre.
+\par
+\par Les gens de la for\'eat, nous croyons l\rquote avoir d\'e9j\'e0 dit, ressemblaient plus au sanglier qu\rquote au li\'e8vre\~; n\'e9anmoins dans le premier moment, traqu\'e9s, poursuivis de toutes parts, ils ne cherch\'e8
+rent leur salut que dans la fuite, et se cach\'e8rent au fond des retraites ignor\'e9es qui pullulaient alors dans le pays.
+\par
+\par Mais leur naturel farouche et belliqueux supportait impatiemment cette tactique pusillanime\~: pour combattre, ils n\rquote avaient besoin que de se concerter.
+\par
+\par Au premier appel, ils se lev\'e8rent.
+\par
+\par Les \'e9pais fourr\'e9s de la for\'eat vomirent inopin\'e9ment cette population sauvage, et mal en prit aux agents du fisc aussi bien qu\rquote aux avares propri\'e9taires qui avaient suscit\'e9 cette temp\'eate. Bien des cadavres jonch\'e8
+rent la mousse des futaies, bien des ossements blanchirent sous le couvert, et, par les nuits noires, plus d\rquote une gentilhommi\'e8re, attaqu\'e9e \'e0 l\rquote improviste, porta la peine de la cupidit\'e9 de son ma\'eetre.
+\par
+\par On fit venir des soldats de Rennes et de toutes les villes environnantes\~; mais, \'e0 mesure que l\rquote attaque s\rquote opini\'e2trait, la r\'e9sistance s\rquote organisait plus puissante. Il devint \'e9vident que les insurg\'e9
+s (car leur nombre et leurs griefs d\'e9fendaient qu\rquote on les appel\'e2t bandits) avaient un chef habile et r\'e9solu, dont les ordres, quels qu\rquote ils fussent, \'e9taient suivis avec une aveugle soumission.
+\par
+\par Le moment vint o\'f9 la d\'e9fense, conduite avec un ensemble merveilleux d\'e9borda l\rquote attaque.
+\par
+\par Les r\'f4les chang\'e8rent. Les opprim\'e9s devinrent agresseurs, et un beau jour cinq mille paysans en sabots, le visage couvert de masques bizarres, firent irruption jusque dans Rennes et pill\'e8rent l\rquote h\'f4tel de M.\~le lieutenant du roi.
+
+\par
+\par De ce moment, la terreur se mit de la partie. L\rquote insurrection acquit ce prestige qui est \'e0 toute entreprise comme un gage assur\'e9 de succ\'e8s. On entoura le chef des r\'e9volt\'e9s d\rquote une myst\'e9rieuse aur\'e9ole, et chacun eut \'e0
+ raconter sur son compte quelque miraculeux exploit. Les gens de la for\'eat devinrent populaires \'e0 vingt lieues \'e0 la ronde. Ils eurent leurs g\'e9n\'e9
+alogistes, et les savants du cru prirent la peine de rattacher leur association par des liens historiques et d\rquote ailleurs incontestables \'e0 la fameuse soci\'e9t\'e9 politique des }{\i Fr\'e8res bretons, }{qui, au milieu du si\'e8cle pr\'e9c\'e9
+dent, avaient failli enlever la Bretagne \'e0 la domination fran\'e7aise.
+\par
+\par D\'e8s l\rquote origine du soul\'e8vement, les principaux conjur\'e9s s\rquote \'e9taient r\'e9unis en soci\'e9t\'e9s secr\'e8tes, sous les ordres de ce chef qui devait bient\'f4t se rendre si redoutable. En ce temps d\'e9j\'e0, les hommes de la for\'eat
+\'e9taient les partisans naturels de cette association\~; mais rien n\rquote \'e9tait organis\'e9\~; les membres affili\'e9s de prime abord avaient tout \'e0 craindre.
+\par
+\par Ce fut sans doute ce danger qui leur inspira la pens\'e9e d\rquote entourer leurs actions d\rquote un myst\'e8re absolu et de ne jamais quitter leur retraite sans avoir le visage couvert d\rquote un masque.
+\par
+\par Ce masque \'e9tait tout simplement un carr\'e9 de peau de loup. De l\'e0 le surnom qu\rquote on leur donna d\rquote abord comme un m\'e9prisant sobriquet, et qui, peu de mois apr\'e8s, \'e9tait prononc\'e9 avec terreur dans tout le pays de Rennes.
+\par
+\par Les choses subsist\'e8rent ainsi pendant des ann\'e9es, avec diverses chances de succ\'e8s et de revers pour les Loups, mais sans que jamais les troupes du gouvernement pussent entamer le centre de leurs op\'e9rations.
+\par
+\par Depuis un temps assez long, les gentilshommes du voisinage avaient conclu avec la for\'eat une sorte de tr\'eave tacite, et l\rquote intendant royal, d\'e9courag\'e9, avait discontinu\'e9 ses efforts. Mais B\'e9chameil, six mois avant l\rquote \'e9poque o
+\'f9 commence notre histoire, eut la malencontreuse id\'e9e de recommencer les hostilit\'e9s.
+\par
+\par L\rquote explosion fut terrible.
+\par
+\par Presque toutes les loges devinrent d\'e9sertes le m\'eame jour. Charbonniers, tonneliers, vanniers, etc., se rassembl\'e8rent et coururent \'e0 la retraite permanente du noyau de l\rquote affiliation.
+\par
+\par L\'e0 ils trouv\'e8rent, comme toujours, des chefs et des armes\~; le lendemain, la r\'e9volte \'e9tait de nouveau aux portes de Rennes\~; le surlendemain l\rquote h\'f4tel de l\rquote intendant royal \'e9tait au pillage.
+\par
+\par En conscience, il fallait bien que les gens de la for\'eat trouvassent leur vie quelque part. Ils avaient pour eux la prescription que nos codes rangent au nombre des \'ab\~mani\'e8res d\rquote acqu\'e9rir la propri\'e9t\'e9\~\'bb
+, non pas la prescription de cinq ans qui ach\'e8te les meubles, non pas m\'eame la prescription trentenaire qui conquiert les immeubles, mais une prescription plusieurs fois centenaire\~!
+\par
+\par On leur prenait ce qui, de p\'e8re en fils, avait toujours \'e9t\'e9 \'e0 eux, ce que les tribunaux, mis en demeure de juger, selon la coutume de Bretagne et la loi romaine, leur auraient certainement conc\'e9d\'e9.
+\par
+\par D\rquote un autre c\'f4t\'e9, le fisc leur arrachait le fruit de leur labeur.
+\par
+\par Il aurait fallu opposer l\rquote id\'e9e chr\'e9tienne \'e0 leurs rancunes et la charit\'e9 \'e0 leur ruine\~; mais au lieu de pr\'eatres on leur envoya des soudards.
+\par
+\par Ils ne travaill\'e8rent plus, et ce fut tant pis pour leurs voisins. Les soldats du roi, par repr\'e9sailles, d\'e9molirent ou incendi\'e8rent les loges qui bordaient les grandes all\'e9es\~; mais c\rquote \'e9tait l\'e0 peine perdue. Les Loups savaient o
+\'f9 trouver ailleurs un asile\~; ils apprenaient en outre \'e0 s\rquote indemniser largement des pertes qu\rquote on leur faisait subir.
+\par
+\par Apr\'e8s l\rquote intendant royal, ce fut Herv\'e9 de Vaunoy qui re\'e7ut les plus rudes atteintes de leur m\'e9chante humeur. Herv\'e9 de Vaunoy avait beau faire myst\'e8re de sa rancune profonde contre les Loups, qui, \'e0
+ diverses reprises, avaient cruellement maltrait\'e9 ses domaines\~; il avait beau se cacher pour conseiller la rigueur au pacifique B\'e9chameil\~: chaque fois que, derri\'e8re le rideau, il sugg\'e9
+rait quelque mesure impitoyable, les Loups se vengeaient imm\'e9diatement.
+\par
+\par On e\'fbt dit, tant le ch\'e2timent suivait de pr\'e8s l\rquote offense, que le chef des Loups avait au ch\'e2teau de La Tremlays des intelligences ou des espions.
+\par
+\par Tout r\'e9cemment, Vaunoy ayant ouvert l\rquote avis que, pour d\'e9truire l\rquote insurrection dans sa racine, il fallait attaquer la Fosse-aux-Loups et sonder le ravin, son manoir de Bo\'fcexis fut, vingt-quatre heures apr\'e8s, d\'e9vast\'e9
+ de fond en comble.
+\par
+\par En somme, les Loups n\rquote avaient point d\rquote ennemi plus mortel qu\rquote Herv\'e9 de Vaunoy, et ils lui rendaient depuis longtemps haine pour haine.
+\par
+\par Jude savait une partie de ces choses, et devait sous peu apprendre le reste. Dans cette querelle, son choix ne pouvait \'eatre douteux. Le souvenir de son ma\'eetre et ses vieilles sympathies le portaient vers les Loups qui \'e9taient des }{\i Bretons, }{
+comme disait dame Goton avec tant d\rquote emphase.
+\par
+\par Mais Jude n\rquote avait ni la volont\'e9 ni le loisir de pr\'eater l\rquote appui de son bras aux gens de la for\'eat. Sa mission \'e9tait d\'e9finie\~; les derni\'e8res paroles de Treml mourant retentissaient encore \'e0 son oreille, et il e\'fbt regard
+\'e9 comme un crime de s\rquote arr\'eater sur la voie trac\'e9e par le supr\'eame commandement de son ma\'eetre, ou m\'eame de s\rquote \'e9carter un instant du droit chemin.
+\par
+\par Il \'e9tait huit heures du matin \'e0 peu pr\'e8s quand Jude arriva en vue de la croix de Mi-For\'eat. Ce lieu \'e9tait en grande v\'e9n\'e9ration dans tout le pays, et les bonnes gens des alentours avaient surtout une d\'e9
+votion en quelque sorte patriotique pour une petite madone dont la niche \'e9tait pratiqu\'e9e dans le bois m\'eame de la croix.
+\par
+\par C\rquote \'e9tait \'e0 cette vierge, connue sous le nom de Notre-Dame de Mi-For\'eat, que Nicolas Treml avait dit son dernier }{\i Ave }{en quittant la terre de Bretagne qu\rquote il n\rquote esp\'e9rait plus revoir.
+\par
+\par Jude mit pied \'e0 terre devant le monument rustique, s\rquote agenouilla et pria.
+\par
+\par Quelques minutes apr\'e8s, il apercevait, \'e0 travers l\rquote \'e9pais branchage d\rquote un bouquet de h\'eatres, la fum\'e9e du toit de Pelo Rouan, le charbonnier.
+\par
+\par La loge de Pelo se cachait au centre du bouquet, et s\rquote \'e9levait, adoss\'e9e \'e0 un petit mamelon couvert de bruy\'e8res, au pied duquel il avait b\'e2ti ses fours \'e0 charbon.
+\par
+\par L\rquote aspect de ce lieu \'e9tait agreste, mais riant, et un petit jardin, tout empli de fleurs comme une corbeille, donnait \'e0 la cabane un peu de calme et de bien-\'eatre.
+\par
+\par Ce jardin \'e9tait le domaine de Marie. C\rquote \'e9tait elle qui plantait et arrosait ces fleurs.
+\par
+\par Au moment o\'f9 Jude d\'e9passait les derniers arbres, Marie, assise sur le pas de sa porte, tressait un panier de ch\'e8vrefeuille. Son esprit n\rquote \'e9tait pour rien dans son travail, mais ses petits doigts blancs, roses et effil\'e9
+s, pliaient si dextrement les branches parfum\'e9es que le travail ne se ressentait point de sa distraction.
+\par
+\par En tressant, elle chantait, mais ce n\rquote \'e9tait pas non plus son chant qui captivait sa pens\'e9e. Sa voix pure s\rquote \'e9chappait par capricieuses bouff\'e9es\~; la m\'e9lodie s\rquote interrompait brusquement, puis reprenait tout \'e0
+ coup, tant\'f4t m\'e9lancolique et lente, tant\'f4t vive et joyeuse, toujours charmante.
+\par
+\par Ce qui occupait Fleur-des-Gen\'eats tandis qu\rquote elle travaillait ainsi, seule, sur le pas de sa porte, c\rquote \'e9tait Didier, l\rquote ami de son enfance. Il avait promis de l\rquote \'e9pouser. Elle l\rquote avait revu.
+\par
+\par Elle \'e9tait heureuse et savourait sa joie\~; elle n\rquote en voulait rien perdre et chassait avec soin toute pens\'e9e de doute ou de crainte.
+\par
+\par Pourquoi douter\~? pourquoi craindre\~? N\rquote \'e9tait-il pas aussi fier et noble de c\'9cur que de mine\~? avait-il jamais menti\~?
+\par
+\par Aussi le chant de Marie \'e9tait une pri\'e8re, hymne d\rquote action de gr\'e2ces qui s\rquote exhalait de son c\'9cur pour monter vers le ciel.
+\par
+\par Elle avait mis, ce matin, une sorte de coquetterie na\'efve dans sa parure. Les corolles d\rquote azur de quelques bluets d\rquote automne se montraient \'e7\'e0 et l\'e0 dans l\rquote or ruisselant de sa chevelure. Elle avait serr\'e9, \'e0 l\rquote
+aide de rubans de laine, le corsage aux couleurs voyantes des filles de la for\'eat, et ses petits sabots, comparables aux mules de cristal des contes de f\'e9es, rendaient plus remarquable la mignonne d\'e9licatesse de son pied.
+\par
+\par Mais sa parure n\rquote \'e9tait pas tant dans ces ornements champ\'eatres que dans l\rquote all\'e9gresse ang\'e9lique qui rayonnait \'e0 son front. Le regard de ses grands yeux bleus, reconnaissants et d\'e9vots, allaient vers Dieu avec son chant. Elle
+\'e9tait belle ainsi et digne du gracieux nom qu\rquote avait trouv\'e9 pour elle la po\'e9sie des chaumi\'e8res, car elle avait de la fleur l\rquote \'e9clat et les parfums.
+\par
+\par Jude l\rquote aper\'e7ut et un sourire paternel vint \'e0 la l\'e8vre du vieux soldat. Lorsque Marie le vit \'e0 son tour, elle rougit, effray\'e9e, et voulut s\rquote enfuir, mais le loyal visage de Jude la rassura.
+\par
+\par Elle se leva et fit la r\'e9v\'e9rence avec le respect qu\rquote on doit \'e0 un vieillard.
+\par
+\par \endash \~Ma fille, dit l\rquote \'e9cuyer, je cherche la demeure de Pelo Rouan.
+\par
+\par \endash \~C\rquote est mon p\'e8re, r\'e9pondit Fleur-des-Gen\'eats.
+\par
+\par \endash \~Dieu lui a donn\'e9 une douce et belle enfant, ma fille. Puisque c\rquote est ici sa demeure, je vais entrer, car je veux l\rquote entretenir.
+\par
+\par Jude joignit l\rquote action \'e0 la parole et mit le pied sur le seuil. mais Fleur-des-Gen\'eats lui barra vivement le passage.
+\par
+\par \endash \~On n\rquote entre pas ainsi, dit-elle doucement, dans la maison de Pelo Rouan. Je voulais dire\~: arr\'eatez-vous ici et reposez-vous. Mais nul ne passe le seuil de notre pauvre demeure\~; tel est l\rquote ordre de mon p\'e8re.
+\par
+\par \endash \~Cependant\'85 voulut insister Jude.
+\par
+\par \endash \~Tel est l\rquote ordre de mon p\'e8re, r\'e9p\'e9ta r\'e9solument Marie.
+\par
+\par L\rquote honn\'eate \'e9cuyer avait un besoin trop s\'e9rieux d\rquote interroger Pelo Rouan pour se payer d\rquote un semblable refus. De son c\'f4t\'e9, Fleur-des-Gen\'eats, ob\'e9issante et vaillante, ex\'e9cutait \'e0 la lettre la consigne de son p
+\'e8re et fermait la porte \'e0 tout venant. En cette circonstance, elle avait tout l\rquote air de vouloir d\'e9fendre opini\'e2trement la br\'e8che. Heureusement, les choses n\rquote en devaient pas venir \'e0 cette h\'e9ro\'ef-comique extr\'e9mit\'e9.
+
+\par
+\par \'c0 ce moment, en effet, une voix se fit entendre tout au fond de la loge.
+\par
+\par \endash \~Enfant, dit-elle, regarde bien la figure de cet homme, pour ne lui refuser jamais l\rquote entr\'e9e de la demeure de ton p\'e8re. Fais place\~!
+\par
+\par Fleur-des-Gen\'eats se rangea aussit\'f4t. Jude, \'e9tonn\'e9, restait immobile et h\'e9sitait \'e0 s\rquote avancer.
+\par
+\par \endash \~Approche, Jude Leker\~! reprit la voix. Sois le bienvenu, bon serviteur de Treml\~! Je t\rquote attendais.
+\par
+\par }\pard\plain \s1\qc\sb600\sa480\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc97743825}XXIV\line La loge{\*\bkmkend _Toc97743825}\line \line
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {Nul obstacle n\rquote emp\'eachait plus Jude Leker de franchir le seuil de la loge. Fleur-des-Gen\'eats, en effet, ob\'e9issant \'e0 la voix de son p\'e8re, s
+\rquote \'e9tait mise \'e0 l\rquote \'e9cart. N\'e9anmoins, le vieil \'e9cuyer ne se pressait point de profiter de la permission donn\'e9e. Il demeurait immobile, \'e0 la m\'eame place, craignant un pi\'e8ge et se demandant quel pouvait \'eatre cet
+homme qui affectait de prononcer le nom de Treml avec respect.
+\par
+\par La d\'e9fiance, au reste, \'e9tait permise en ce temps et en ce lieu. L\rquote int\'e9rieur de la loge avait un aspect peu attrayant et fait, au contraire, pour inspirer les soup\'e7ons. La lumi\'e8re n\rquote y p\'e9n\'e9trait
+ que par la basse ouverture de la porte, de telle sorte que, du dehors, tout y paraissait plong\'e9 dans une obscurit\'e9 profonde.
+\par
+\par Jude \'e9tait arriv\'e9 de la veille. Vingt ann\'e9es de captivit\'e9 avaient d\'fb changer son visage, et pourtant il y avait l\'e0, dans la nuit de cette sombre loge, un homme qui savait son nom et qui lui disait\~:
+\par
+\par \endash \~Je t\rquote attendais\~!
+\par
+\par \'c9tait-ce un ami ou un ennemi\~? Et cette cabane inhospitali\'e8re, qui s\rquote ouvrait pour lui seul, ne cachait-elle pas une emb\'fbche\~?
+\par
+\par Jude \'e9tait brave jusqu\rquote \'e0 la t\'e9m\'e9rit\'e9\~; mais il se devait \'e0 la volont\'e9 derni\'e8re de son ma\'eetre\~: il avait frayeur de mourir avant d\rquote avoir ob\'e9i.
+\par
+\par N\'e9anmoins, son h\'e9sitation ne fut point de longue dur\'e9e. Un second regard jet\'e9 sur les traits ang\'e9liques de Fleur-des-Gen\'eats chassa de son esprit toutes noires pens\'e9es. O\'f9 habitait cette enfant il ne pouvait y avoir trahison.
+\par
+\par Jude entra dans la cabane. Ses yeux, habitu\'e9s au grand jour, ne distingu\'e8rent rien d\rquote abord.
+\par
+\par \endash \~Par ici, dit la voix.
+\par
+\par Le bon \'e9cuyer tourna aussit\'f4t ses regards de ce c\'f4t\'e9 et aper\'e7ut dans l\rquote ombre \'e9paisse qui remplissait le fond de la loge deux points ronds et lumineux comme les yeux d\rquote un chat sauvage. Il avan\'e7a r\'e9solument\~
+; une main saisit la sienne et l\rquote attira vers un banc de bois.
+\par
+\par Dans cette position, Jude se trouva assis, tournant le flanc au vif rayon de jour qui p\'e9n\'e9trait par l\rquote ouverture. Sa vue, qui s\rquote accoutumait graduellement aux t\'e9n\'e8
+bres, lui permit de distinguer la forme de la cabane et de son ameublement.
+\par
+\par C\rquote \'e9tait une grande chambre carr\'e9e, sans fen\'eatres, ou dont les fen\'eatres \'e9taient herm\'e9tiquement bouch\'e9es. Le plafond \'e9tait si bas, que l\rquote \'e9cuyer s\rquote \'e9tonna de ne l\rquote avoir point touch\'e9
+ du front pendant qu\rquote il \'e9tait debout.
+\par
+\par Dans l\rquote un des angles oppos\'e9s \'e0 la porte, une planche inclin\'e9e, recouverte de paille, servait sans doute de lit \'e0 l\rquote un des habitants de cette pauvre retraite. Le reste de l\rquote
+ameublement consistait en deux bancs et quelques escabelles qui entouraient une table de bois simplement d\'e9grossi.
+\par
+\par Rien dans tout cela qui p\'fbt servir au sommeil d\rquote une jeune fille. Marie devait avoir une autre retraite.
+\par
+\par Entre Jude et le jour, il y avait la silhouette enti\'e8rement noire d\rquote un homme assis, comme lui, sur un banc. Les deux points ronds et lumineux que Jude avait aper\'e7us dans l\rquote obscurit\'e9 se trouvaient maintenant entre lui et le jour\~: c
+\rquote \'e9taient les yeux d\rquote un homme.
+\par
+\par \endash \~C\rquote est vous qui \'eates le charbonnier Rouan\~? lui demanda Jude.
+\par
+\par \endash \~Je suis en effet celui qu\rquote on nomme ainsi, mon compagnon\~; et je te r\'e9p\'e8te\~: sois le bienvenu dans ma maison\~; je t\rquote attendais.
+\par
+\par \endash \~Vous me connaissez donc\~?
+\par
+\par \endash \~Peut-\'eatre bien, mon homme.
+\par
+\par \endash \~Moi, je ne puis dire si je vous connais, car je ne vois point votre visage.
+\par
+\par Pelo se leva en silence, prit la main de Jude et le conduisit au seuil. L\'e0, il exposa en plein sa face noircie aux rayons du jour.
+\par
+\par \endash \~Je ne vous connais pas, dit Jude apr\'e8s l\rquote avoir attentivement examin\'e9.
+\par
+\par Pelo Rouan regagna sa place premi\'e8re, et Jude le suivit.
+\par
+\par \endash \~Tu as raison, dit lentement le charbonnier, tu ne me connais pas. Cette loge a \'e9t\'e9 b\'e2tie longtemps apr\'e8s le d\'e9part de Nicolas Treml. Mais ce n\rquote est pas pour me parler de toi ou de moi que tu as quitt\'e9 le ch\'e2teau\~?
+
+\par
+\par \endash \~C\rquote est vrai. Je suis venu vers vous\'85
+\par
+\par \endash \~Tu as bien fait, interrompit Pelo Rouan, et tu fais toujours bien, Jude Leker, parce que ton c\'9cur est fid\'e8le et loyal. Quant au motif de ta visite point n\rquote est besoin de me l\rquote apprendre, je le sais.
+\par
+\par \endash \~Vous le savez\~! r\'e9p\'e9ta Jude avec surprise.
+\par
+\par \endash \~Je le sais. Tu viens me demander des nouvelles d\rquote un malheureux idiot qu\rquote on appelait Jean Blanc.
+\par
+\par \endash \~Serait-il mort\~? s\rquote \'e9cria Jude.
+\par
+\par \endash \~Non. Et tu veux savoir de ses nouvelles, afin d\rquote apprendre de lui le sort de l\rquote h\'e9ritier de Treml.
+\par
+\par \endash \~C\rquote est vrai\~! c\rquote est encore vrai, murmura Jude dont l\rquote honn\'eate mais lourde nature \'e9tait violemment secou\'e9e par le myst\'e8re de cette sc\'e8ne. Vous qui connaissez l\rquote unique but de ma vie, qui \'ea
+tes-vous, au nom de Dieu, r\'e9pondez\~: qui \'eates-vous\~?
+\par
+\par \endash \~Je suis le charbonnier Rouan, r\'e9pondit Pelo avec simplicit\'e9\~: un pauvre homme dont la vie obscure fut cruellement \'e9prouv\'e9e, un malheureux qui a quelques bienfaits \'e0 payer et bien des outrages \'e0 venger.
+\par
+\par \endash \~Et savez-vous quelque chose du petit monsieur Georges\~?
+\par
+\par La voix de Pelo se fit profond\'e9ment triste pendant qu\rquote il r\'e9pondait\~:
+\par
+\par \endash \~Je ne sais rien, rien que ce que vous savez vous-m\'eame. Pl\'fbt au ciel que le ch\'e2teau de La Tremlays e\'fbt gard\'e9 son d\'e9p\'f4t aussi fid\'e8lement que le ch\'eane de la Fosse-aux-Loups.
+\par
+\par Ces derniers mots firent sauter Jude sur son banc.
+\par
+\par \endash \~Le ch\'eane de la Fosse-aux-Loups\~! balbutia-t-il.
+\par
+\par \endash \~Le creux du ch\'eane de la Fosse-aux-Loups, r\'e9p\'e9ta Pelo Rouan.
+\par
+\par Si l\rquote obscurit\'e9 e\'fbt \'e9t\'e9 moins \'e9paisse, on e\'fbt pu voir Jude changer deux ou trois fois de couleur dans l\rquote espace d\rquote une seconde. Il prit entre ses doigts de bronze le bras du charbonnier, et le serra convulsivement.
+
+\par
+\par \endash \~Qui que tu sois, tu en sais trop long\~! dit-il d\rquote une voix basse et mena\'e7ante.
+\par
+\par Le bras de Rouan \'e9tait bien fr\'eale pour appartenir \'e0 un homme de sa taille. La force de Jude \'e9tait si \'e9videmment sup\'e9rieure qu\rquote il semblait que le bon \'e9cuyer ne d\'fbt avoir qu\rquote un geste \'e0 faire pour renverser son h\'f4
+te sous ses pieds.
+\par
+\par N\'e9anmoins, celui-ci garda une contenance tranquille et se renferma dans le silence.
+\par
+\par \endash \~Qui t\rquote a dit cela\~? poursuivit Jude dont la voix tremblait. Sur mon salut, il faut que tu donnes ton \'e2me \'e0 Dieu, car tu as surpris le secret de Treml, et c\rquote est moi qui suis le gardien de ce secret.
+\par
+\par Et Jude, sans l\'e2cher le bras de Rouan, porta vivement la main \'e0 son \'e9p\'e9e.
+\par
+\par Mais, pendant que le bon \'e9cuyer d\'e9gainait, le maigre bras de Pelo Rouan tourna entre les doigts robustes\~: les muscles de ce bras se tendirent et devinrent d\rquote acier.
+\par
+\par Jude voulut serrer plus fort, et ses doigts choqu\'e8rent la paume de sa main, qui \'e9tait vide.
+\par
+\par D\rquote un bond, Pelo avait franchi toute la largeur de la loge. Jude n\rquote apercevait plus que le rouge \'e9clat de ses yeux qui brillaient de loin dans l\rquote ombre.
+\par
+\par Il se pr\'e9cipita de ce c\'f4t\'e9\~; le bruit d\rquote un pistolet qu\rquote on armait ne l\rquote arr\'eata point\~: mais, dans sa course, il heurta du pied contre une escabelle renvers\'e9e et tomba lourdement sur le sol.
+\par
+\par \'c0 l\rquote instant m\'eame, le genou de Pelo Rouan s\rquote appuya sur sa poitrine.
+\par
+\par \endash \~Si tu te rel\'e8ves, tu me tueras, mon homme, dit le charbonnier avec calme\~; c\rquote est pourquoi, si tu essaies de te relever, je te tue.
+\par
+\par Jude sentit sur sa tempe la froide bouche du pistolet.
+\par
+\par \endash \~La vieillesse ne t\rquote a point chang\'e9, reprit Pelo\~: brave c\'9cur et cervelle born\'e9e. Que veux-tu que je fasse de ton secret\~? Et si les cent mille livres m\rquote eussent tent\'e9, seraient-elles encore au creux du ch\'eane\~?
+
+\par
+\par \endash \~C\rquote est vrai, dit pour la troisi\'e8me fois le pauvre Jude\~; mais je ne sais pas qui vous \'eates\'85
+\par
+\par \endash \~Peut-\'eatre ne le sauras-tu jamais. Que t\rquote importe\~? Je t\rquote ai laiss\'e9 voir que je suis l\rquote ami de Treml, et Treml vivant ou mort, a-t-il trop d\rquote amis pour que deux d\rquote entre eux ne daignent point s\rquote
+expliquer avant de s\rquote entr\rquote \'e9gorger, lorsque la Providence les rassemble\~?
+\par
+\par \endash \~Je suis \'e0 votre merci, murmura Jude. Puisse Dieu permettre que vous soyez en effet un ami de Treml.
+\par
+\par Pelo Rouan \'f4ta son genou et Jude se releva.
+\par
+\par \endash \~Ramasse ton \'e9p\'e9e, dit le charbonnier\~; j\rquote ai confiance en toi, bien que tu te sois fait le valet d\rquote un Fran\'e7ais.
+\par
+\par \endash \~Un brave jeune homme\~!
+\par
+\par \endash \~Un ennemi de la Bretagne\~! Mais il ne s\rquote agit point de lui. Revenons \'e0 Treml.
+\par
+\par Jude remit son \'e9p\'e9e dans le fourreau, et tous deux s\rquote assirent de nouveau sans d\'e9fiance l\rquote un pr\'e8s de l\rquote autre.
+\par
+\par \endash \~Vous avez \'e9t\'e9 g\'e9n\'e9reux, dit Jude, car je vous avais rudement attaqu\'e9. Aussi, je ne vous demanderai point qui vous a rendu ma\'eetre du secret de notre monsieur. Entre vos mains, il est en s\'fbret\'e9\~; je me fie \'e0
+ vous, comme vous \'e0 moi. Touchez l\'e0, s\rquote il vous pla\'eet.
+\par
+\par \endash \~De grand c\'9cur, mon homme. Jean Blanc m\rquote a souvent parl\'e9 de vous. Vous \'e9tiez mis\'e9ricordieux et bon pour le pauvre insens\'e9. Merci pour lui qui s\rquote en souvient, ami Jude, et qui vous rendra peut-\'ea
+tre quelque jour le bien que vous lui avez fait.
+\par
+\par \endash \~Qu\rquote il le rende \'e0 Treml, le pauvre gar\'e7on\~!
+\par
+\par \endash \~Il a fait ce qu\rquote il a pu pour Treml, dit Pelo Rouan avec tristesse et solennit\'e9.
+\par
+\par \endash \~Sans doute, mais ce qu\rquote il pouvait \'e9tait, par malheur, peu de chose.
+\par
+\par \endash \~Autrefois, il en \'e9tait ainsi, parce que Jean Blanc ne savait rendre que le bien pour le bien. Depuis lors, il a appris \'e0 rendre le mal pour le mal, et il est devenu fort.
+\par
+\par \endash \~N\rquote est-il donc plus fou\~? demanda Jude.
+\par
+\par \endash \~Dieu nous envoie parfois des \'e9preuves si violentes que les gens sains en perdent l\rquote esprit, r\'e9pondit Pelo Rouan\~; par contre, ces secousses rendent parfois aussi la raison aux insens\'e9s. Jean Blanc n\rquote est plus fou.
+\par
+\par \endash \~Et a-t-il conserv\'e9 la m\'e9moire des faits depuis longtemps pass\'e9s\~?
+\par
+\par \endash \~Il se souvient de tout.
+\par
+\par \endash \~Il faut que je le voie\~! s\rquote \'e9cria Jude.
+\par
+\par Un tremblement agita le corps de Pelo Rouan.
+\par
+\par \endash \~Voir Jean Blanc\~! dit-il d\rquote une voix \'e9trange\~; il y a bien longtemps que personne n\rquote a pu se vanter de l\rquote avoir rencontr\'e9 face \'e0 face. Croyez-moi, contentez-vous de m\rquote interroger moi-m\'eame et ne cherchez pas
+\'e0 rejoindre Jean Blanc.
+\par
+\par \endash \~Mais il me dirait peut-\'eatre\'85
+\par
+\par \endash \~Rien que je ne puisse vous apprendre.
+\par
+\par \endash \~Vous n\rquote \'eates pas dans sa peau, que diable\~! s\rquote \'e9cria Jude que l\rquote impatience reprenait.
+\par
+\par \endash \~Il m\rquote a tant de fois ouvert son c\'9cur et ses souvenirs\~! r\'e9pondit le charbonnier avec douceur. \'c9coutez. Voulez-vous que je vous raconte le l\'e2che assassinat de l\rquote \'e9tang de La Tremlays\~? J\rquote
+en sais les moindres circonstances. Il me semble voir l\rquote inf\'e2me Herv\'e9 de Vaunoy.
+\par
+\par \endash \~Contez\~! contez\~! interrompit Jude avidement\~; je ne hais pas encore assez cet homme.
+\par
+\par Pelo Rouan raconta dans le plus minutieux d\'e9tail le meurtre inf\'e2me dont Vaunoy s\rquote \'e9tait rendu coupable sur la personne d\rquote un enfant de cinq ans, petits-fils de son bienfaiteur. Il parla longtemps, et Jude l\rquote \'e9
+couta constamment avec une religieuse attention. La mort de Loup, le chien fid\'e8le, arracha une larme au vieil \'e9cuyer et l\rquote arriv\'e9e de l\rquote albinos, sautant au milieu de l\rquote \'e9
+tang pour sauver le petit Georges, lui fit pousser un cri d\rquote enthousiasme.
+\par
+\par \endash \~Apr\'e8s\~! apr\'e8s\~! dit-il en retenant son souffle\~; que Dieu r\'e9compense le pauvre fou\~! Apr\'e8s\~?
+\par
+\par Pelo reprit son r\'e9cit. En arrivant \'e0 l\rquote acc\'e8s de d\'e9lire qui saisit Jean Blanc dans la for\'eat, sa voix faiblit et chevrota comme la voix d\rquote un homme qui se retient de pleurer.
+\par
+\par \endash \~Jean abandonna l\rquote enfant, dit-il. Quand il revint, il n\rquote y avait plus sur le foss\'e9 que la veste de peau de mouton qui \'e9tait en ce temps-l\'e0 son v\'eatement ordinaire. Il tomba sur ses genoux. Il pria Dieu\'85
+ Dieu et Notre-Dame\'85 il pleura\'85
+\par
+\par Jude haussa les \'e9paules avec col\'e8re.
+\par
+\par \endash \~Il pleura des larmes de sang\~! reprit Pelo Rouan dont un sanglot souleva la poitrine et, quand il parle de cette affreuse soir\'e9e, il pleure encore, car le souvenir de Treml vit au fond de son c\'9cur.
+\par
+\par \endash \~Mais pourquoi ne pas courir, chercher\~?\'85
+\par
+\par \endash \~Son esprit, en ce temps, \'e9tait bien faible, et ses crises le laissaient bris\'e9. Il resta jusqu\rquote au lendemain matin affaiss\'e9 sur le sol, sans force et sans pens\'e9e. Le lendemain, il courut, il chercha, mais il \'e9
+tait trop tard, et il ne trouva point.
+\par
+\par \endash \~Et nulle trace depuis lors\~? aucun indice\~?
+\par
+\par \endash \~Rien.
+\par
+\par Pelo Rouan pronon\'e7a ce dernier mot d\rquote un ton d\'e9courag\'e9.
+\par
+\par Jude, qui jusqu\rquote alors avait d\'e9vor\'e9 chacune de ses paroles, laissa retomber ses bras le long de son corps, et courba la t\'eate.
+\par
+\par \endash \~Rien, r\'e9p\'e9ta-t-il\~; mais alors il n\rquote y a donc plus d\rquote espoir\~?
+\par
+\par \endash \~Il y a bien longtemps que Jean Blanc a perdu tout espoir, r\'e9pondit le charbonnier\~; mais Dieu est bon et la race de Treml ne produisit jamais que des justes et des chr\'e9tiens. Peut-\'eatre le petit Georges a-t-il \'e9t\'e9
+ recueilli. En ce cas, la Providence aidant\'85
+\par
+\par Pelo Rouan h\'e9sita.
+\par
+\par \endash \~Eh bien\~! fit Jude, qu\rquote alliez-vous dire\~?
+\par
+\par \endash \~J\rquote allais dire qu\rquote il ne serait pas impossible de reconna\'eetre l\rquote enfant.
+\par
+\par \endash \~Comment cela\~? demanda vivement Jude Leker.
+\par
+\par \endash \~Jean Blanc avait une de ces m\'e9dailles de cuivre qu\rquote on frappait autrefois \'e0 Vitr\'e9 en l\rquote honneur de Notre-Dame de Mi-For\'eat. C\rquote \'e9tait le seul h\'e9ritage que lui e\'fbt laiss\'e9 sa m\'e8
+re. Quand sa folie le prit, dans cette horrible soir\'e9e, il la sentit venir, et d\'e9vot \'e0 la sainte M\'e8re de Dieu, il passa la m\'e9daille au cou de l\rquote enfant, qu\rquote il mit ainsi sous la garde de Notre-Dame.
+\par
+\par \endash \~Mais il y a tant de ces m\'e9dailles\~!
+\par
+\par \endash \~Celle de Jean Blanc avait sur le revers, une croix grav\'e9e au couteau, et Mathieu Blanc, son p\'e8re, en poss\'e9dait seul une semblable, qui est maintenant au cou de Marie.
+\par
+\par \endash \~Cette belle enfant que je viens de voir\~?
+\par
+\par \endash \~La fille de Jean Blanc, l\rquote albinos.
+\par
+\par Marie qui continuait sa corbeille de ch\'e8vrefeuille au-dehors, entendit prononcer son nom et montra sa blonde t\'eate \'e0 la porte.
+\par
+\par \endash \~La fille de\'85 commen\'e7a Jude.
+\par
+\par \endash \~Silence\~! interrompit le charbonnier. Elle se croit ma fille. Approche, Marie.
+\par
+\par Fleur-des-Gen\'eats ob\'e9it aussit\'f4t, et Pelo Rouan, prenant la m\'e9daille qui pendait \'e0 son cou, la mit entre les mains du vieil \'e9cuyer.
+\par
+\par Celui-ci la tourna et retourna dans tous les sens.
+\par
+\par \endash \~Puisse Dieu me faire rencontrer la pareille\~! murmura-t-il. Je la reconna\'eetrais entre mille, mais c\rquote est un pauvre et bien faible indice.
+\par
+\par Marie s\rquote \'e9loigna sur un signe du charbonnier, et bient\'f4t on entendit au-dehors la suave m\'e9lodie du chant d\rquote Arthur.
+\par
+\par \endash \~Elle chante, en effet, la chanson de Jean Blanc, dit Jude.
+\par
+\par \endash \~Mais je ne vous ai pas tout dit, mon compagnon, dit le charbonnier en changeant de ton subitement, il est encore une chance de retrouver l\rquote h\'e9ritier de Treml\~; cette chance est pr\'e9caire il est vrai\~
+; cependant, elle peut amener un r\'e9sultat avec l\rquote aide de Jean Blanc.
+\par
+\par \endash \~Jean Blanc\~! murmura Jude d\rquote un air de doute\~; vous me parlez toujours de Jean Blanc. Que peut le pauvre diable, lorsque des hommes ne peuvent pas\~?
+\par
+\par \endash \~Vous ne savez pas ce que c\rquote est que Jean Blanc, dit le charbonnier avec une l\'e9g\'e8re emphase dans la voix. Je vais vous dire o\'f9 est sa force et ce qu\rquote il peut pour le fils de Treml.
+\par
+\par }\pard\plain \s1\qc\sb600\sa480\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc97743826}XXV\line Huit hommes et un collecteur{\*\bkmkend _Toc97743826}\line \line
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {Les derniers mots de Pelo Rouan avaient relev\'e9 le vieil \'e9cuyer de Treml. Quand on d\'e9sire ardemment, l\rquote
+espoir perdu revient vite, et la simple possibilit\'e9 dont parlait le charbonnier remit du courage au c\'9cur de Jude.
+\par
+\par Il s\rquote approcha pour ne pas perdre une parole et attendit impatiemment la confidence de Rouan.
+\par
+\par Mais celui-ci \'e9tait tomb\'e9 dans la r\'eaverie et gardait le silence.
+\par
+\par \endash \~Eh bien, dit Jude, le moyen de retrouver notre jeune monsieur\~?
+\par
+\par Pelo Rouan sembla s\rquote \'e9veiller.
+\par
+\par \endash \~Le moyen, r\'e9p\'e9ta-t-il\~; j\rquote ai parl\'e9 d\rquote une chance faible et pr\'e9caire. Crois-tu donc que s\rquote il y avait eu un moyen, Jean Blanc ne l\rquote aurait pas employ\'e9\~?
+\par
+\par \endash \~Toujours Jean Blanc\~! pensa Jude.
+\par
+\par Et la curiosit\'e9 se joignit au puissant int\'e9r\'eat du d\'e9vouement pour stimuler son impatience. Quel miracle avait grandi le malheureux albinos jusqu\rquote \'e0 faire de lui l\rquote arc-boutant sur lequel s\rquote appuyait d\'e9sormais la destin
+\'e9e de Treml\~?
+\par
+\par \endash \~Il y a vingt ans de cela, reprit Pelo Rouan avec lenteur et comme s\rquote il se f\'fbt parl\'e9 \'e0 lui-m\'eame\~; mais ce sont des choses dont le souvenir ne se perd qu\rquote avec la vie. \'c9coute, mon homme\~: quand j\rquote
+aurai dit, tu conna\'eetras Jean Blanc comme il se conna\'eet lui-m\'eame.
+\par
+\par \'ab\~C\rquote \'e9tait quelques mois apr\'e8s la disparition de l\rquote enfant. Pontchartrain, que Dieu confonde\~! \'e9tait encore intendant de l\rquote imp\'f4t, et ses agents n\rquote avaient jamais os\'e9 jusque-l\'e0 p\'e9n\'e9
+trer dans les retraites \'e9cart\'e9es des pauvres gens de la for\'eat. Un matin que Jean coupait du cercle de ch\'e2taignier dans la partie du bois qui borde la route de Rennes, il vit une nombreuse cavalcade s\rquote enfoncer dans la for\'eat.
+\par
+\par \'ab\~Il y avait des soldats arm\'e9s en guerre\~; il y avait aussi de ces sangsues couvertes de drap noir, dont nous devions apprendre bient\'f4t les attributions et le m\'e9tier.
+\par
+\par \'ab\~Au-devant de la troupe marchaient deux gentilshommes.
+\par
+\par \'ab\~Ce pouvait \'eatre une compagnie de bourgeois, de nobles et de soldats faisant route pour la France\~; mais Jean Blanc avait cru reconna\'eetre, dans l\rquote un des gentilshommes qui chevauchaient en t\'eate, le l\'e2che Herv\'e9
+ de Vaunoy. Or, depuis l\rquote aventure de l\rquote enfant, Vaunoy ha\'efssait terriblement Jean Blanc, qui n\rquote avait point su retenir sa langue.\~\'bb
+\par
+\par \endash \~Il avait bien fait\~! interrompit Jude. Son devoir \'e9tait de publier partout le crime.
+\par
+\par \endash \~Il ne faut pas parler de trop bas, quand on dit certaines choses, ami Jude, murmura Pelo Rouan qui secoua la t\'eate\~: Jean Blanc \'e9tait alors une cr\'e9ature un peu moins consid\'e9r\'e9
+e que Loup, le chien de Nicolas Treml. Loup voulut aboyer, on le tua\~: Jean Blanc aurait mieux fait de se taire.
+\par
+\par \'ab\~Quoi qu\rquote il en soit, il avait parl\'e9, et Vaunoy n\rquote \'e9tait pas homme \'e0 lui pardonner les bruits sinistres qui commen\'e7aient \'e0 courir dans le pays. En voyant ce mis\'e9
+rable suivi de soldats, Jean Blanc eut une vague frayeur. Il songea \'e0 son p\'e8re, qui gisait seul dans la loge de la Fosse-aux-Loups, et se laissa glisser le long du ch\'e2taignier pour \'e9clairer la marche de la cavalcade.
+\par
+\par \'ab\~La cavalcade s\rquote arr\'eata non loin d\rquote ici, \'e0 la croix de Mi-For\'eat. Les soldats s\rquote \'e9tendirent sur l\rquote herbe\~: la gourde circula de main en main. Quant aux gens v\'eatus de noir, ils entour\'e8
+rent les deux gentilshommes et il se tint une mani\'e8re de conseil.
+\par
+\par \'ab\~Jean s\rquote approcha tant qu\rquote il put. On parlait, il n\rquote entendait pas. Pourtant, il voulait savoir, car il voyait maintenant, comme je te verrais s\rquote il faisait clair en ma loge, l\rquote hypocrite visage d\rquote Herv\'e9
+ de Vaunoy.
+\par
+\par \'ab\~Il s\rquote approcha encore\~; il s\rquote approcha si pr\'e8s que les soudards du roi auraient pu apercevoir au ras des derni\'e8res feuilles les poils blanch\'e2tres de sa joue. Mais on causait tout bas, et Jean Blanc ne put saisir qu\rquote un
+seul mot.
+\par
+\par \'ab\~Ce mot \'e9tait le nom de son p\'e8re.
+\par
+\par \'ab\~Jean Blanc se sentit venir dans le c\'9cur une angoisse. Le nom de Mathieu Blanc dans la bouche de Vaunoy, c\rquote \'e9tait la plus terrible des menaces.
+\par
+\par \'ab\~Jean se jeta sur le ventre et coula entre les tiges de bruy\'e8res comme un serpent. Nul ne l\rquote aper\'e7ut.
+\par
+\par \'ab\~Il put entendre.
+\par
+\par \'ab\~Il entendit que les gens v\'eatus de noir venaient dans la for\'eat pour d\'e9pouiller les pauvres loges au nom du roi de France. Les soldats \'e9taient l\'e0 pour assassiner ceux qui r\'e9sisteraient. Les gens v\'eatus de noir se partag\'e8
+rent la besogne\~: c\rquote \'e9taient les supp\'f4ts de l\rquote intendant.
+\par
+\par \'ab\~Le nom du p\'e8re de Jean avait \'e9t\'e9 prononc\'e9, parce que les collecteurs ne voulaient point se d\'e9ranger pour un si pauvre homme, mais Vaunoy les avait excit\'e9s.
+\par
+\par \'ab\~\endash \~Il a de l\rquote or, disait-il\~; je le sais\~; c\rquote est un faux indigent\~; sa mis\'e8re est menteuse. Saint-Dieu\~! s\rquote il le faut, je vous accompagnerai dans son bouge. Mais, retenez bien ceci\~: il a de l\rquote
+or, et quelques coups de plat d\rquote \'e9p\'e9e lui feront dire o\'f9 est cach\'e9 son p\'e9cule.
+\par
+\par \'ab\~Les autres r\'e9pondirent\~:
+\par
+\par \'ab\~\endash \~Allons chez Mathieu Blanc.
+\par
+\par \'ab\~Alors Jean se coula de nouveau, inaper\'e7u entre les tiges de bruy\'e8res. Une fois sous le couvert, il bondit et s\rquote \'e9lan\'e7a vers la Fosse-aux-Loups.
+\par
+\par \'ab\~Par hasard Vaunoy ne mentait pas. Il y avait de l\rquote or dans la pauvre loge de Mathieu Blanc\~; quelques pi\'e8ces d\rquote or, reste de la supr\'eame aum\'f4ne de Nicolas Treml, quittant pour jamais la Bretagne.\~\'bb
+\par
+\par \endash \~Oui, oui, murmura Jude\~; en partant, il n\rquote oublia pas son vieux serviteur. Ce fut moi qui jetai la bourse au seuil de la loge.
+\par
+\par Pelo Rouan parut ne point prendre garde \'e0 cette interruption.
+\par
+\par \endash \~Lorsque Jean arriva dans la cabane, poursuivit-il, ses forces d\'e9faillaient, tant son \'e9motion \'e9tait navrante. Il avait le pressentiment d\rquote un cruel malheur. Vous connaissiez Mathieu Blanc, ami Jude\~; \'e7\rquote avait \'e9t\'e9
+ un homme vaillant et fort, mais la souffrance pesait un poids trop lourd sur les derniers jours de sa vie.
+\par
+\par \'ab\~Ce n\rquote \'e9tait plus, au temps dont je parle, qu\rquote un pauvre vieillard, toujours couch\'e9 sur son grabat, min\'e9 par la maladie, stup\'e9fi\'e9 par les progr\'e8s lents et s\'fbrs d\rquote
+une mort trop longtemps attendue. En entrant, Jean lui donna un baiser, suivant sa coutume, et le vieillard lui dit\~:
+\par
+\par \'ab\~\endash \~Je souffre moins, Jean mon fils.
+\par
+\par \'ab\~Une autre fois, Jean se f\'fbt r\'e9jouit, car il aimait bien son p\'e8re, mais il songea aux cavaliers qui sans doute en ce moment galopaient vers la loge, et il fr\'e9mit de rage et de peur.
+\par
+\par \'ab\~La bourse o\'f9 se trouvait le restant des pi\'e8ces d\rquote or de Treml \'e9tait sur la table. Jean n\rquote eut pas m\'eame l\rquote id\'e9e de la cacher. Ce qu\rquote il cacha, ce fut le vieux mousquet dont se servait son p\'e8re au temps o\'f9
+ il \'e9tait soldat.
+\par
+\par \'ab\~Une bonne arme, mon homme, portant loin et juste\~! Jean la jeta dans les broussailles, au-dehors, avec la poire \'e0 poudre et les balles.
+\par
+\par \'ab\~Puis il revint s\rquote asseoir au chevet de son p\'e8re.
+\par
+\par \'ab\~Quelques minutes se pass\'e8rent. Un bruit sourd retentit au loin sur la mousse dans la for\'eat. Jean comprit que les cavaliers avaient mis pied \'e0 terre au-del\'e0 des fourr\'e9s et qu\rquote ils avan\'e7aient vers le ravin.
+\par
+\par \'ab\~Il alla au trou qui servait de crois\'e9e, et souleva la serpilli\'e8re. pour voir au-dehors.
+\par
+\par \'ab\~Il n\rquote attendit pas longtemps.
+\par
+\par \'ab\~Bient\'f4t le taillis s\rquote agita de l\rquote autre c\'f4t\'e9 du ravin et des hommes parurent.
+\par
+\par \'ab\~Jean les compta. Il y avait un collecteur, huit soldats et Herv\'e9 de Vaunoy.
+\par
+\par \'ab\~Jean les vit gravir la l\'e8vre du ravin. Puis on frappa rudement \'e0 la porte, dont les planches vermoulues craqu\'e8rent, Jean alla ouvrir avant m\'eame que l\rquote homme v\'eatu de noir e\'fbt cri\'e9\~: De par le roi\~!
+\par
+\par \'ab\~Des soldats entr\'e8rent en tumulte, suivis de Vaunoy qui resta prudemment pr\'e8s du seuil. Le collecteur tira de son pourpoint une pancarte et lut des mots que Jean ne sut point comprendre. Puis il dit\~: \endash \~
+Mathieu Blanc, je vous somme de payer cent livres tournois pour tailles pr\'e9sentes et arri\'e9r\'e9es depuis dix ans.
+\par
+\par \'ab\~Mathieu Blanc s\rquote \'e9tait retourn\'e9 sur son grabat, et regardait tous ces hommes arm\'e9s avec des yeux hagards.
+\par
+\par \'ab\~Le collecteur r\'e9p\'e9ta sa sommation, et les soldats l\rquote appuy\'e8rent en frappant la table du pommeau de leurs \'e9p\'e9es.
+\par
+\par \'ab\~\endash \~J\rquote ai soif, Jean, dit faiblement le vieillard.
+\par
+\par \'ab\~Le c\'9cur de Jean se brisait, car l\rquote agonie se montrait sur les traits fl\'e9tris de son vieux p\'e8re. Il voulut prendre le rem\'e8de qui \'e9tait sur la table, mais l\rquote un des soldats leva son \'e9p\'e9e et fit voler le vase en \'e9c
+lats.
+\par
+\par \'ab\~\endash \~Qu\rquote il paie d\rquote abord, dit le soldat\~; apr\'e8s il boira.
+\par
+\par \'ab\~Vaunoy, qui \'e9tait sur le seuil, se prit \'e0 rire.
+\par
+\par \'ab\~Les dents de Jean \'e9taient serr\'e9es \'e0 se briser. Il ne pouvait parler, mais il montra du geste la bourse, et le collecteur s\rquote en empara.
+\par
+\par \'ab\~\endash \~Je vous disais bien qu\rquote ils avaient de l\rquote or\~! grommela Herv\'e9 de Vaunoy qui riait toujours.
+\par
+\par \'ab\~Le collecteur compta quatre louis et demanda les quatre livres qui manquaient.
+\par
+\par \'ab\~\endash \~J\rquote ai soif\~! murmura Mathieu Blanc, que prenait le r\'e2le de la mort.
+\par
+\par \'ab\~Pas une goutte de liquide dans la cabane\~! Jean Blanc se mit \'e0 genoux devant un soldat qui portait une gourde. Le soldat comprit et eut compassion\~; mais Vaunoy s\rquote avan\'e7a et repoussant l\rquote albinos avec haine\~:
+\par
+\par \'ab\~\endash \~Qu\rquote il paie\~! dit-il.
+\par
+\par \'ab\~\endash \~Je n\rquote ai plus rien\~! sanglota Jean\~; plus rien, sur mon salut\~; tuez-moi et prenez piti\'e9 de mon p\'e8re.
+\par
+\par \'ab\~Mathieu Blanc fit effort pour se lever\~; il \'e9touffait\~: c\rquote \'e9tait horrible.
+\par
+\par \'ab\~\endash \~J\rquote ai soif\~! r\'e2la-t-il une derni\'e8re fois.
+\par
+\par \'ab\~Puis il retomba mort sur la paille du grabat.\~\'bb
+\par
+\par En arrivant \'e0 cette partie de son r\'e9cit, la voix de Pelo Rouan \'e9tait graduellement devenue haletante et \'e9trangl\'e9e. Elle s\rquote \'e9teignit tout \'e0 coup lorsqu\rquote il pronon\'e7a ces derniers mots, et Jude sentit sa main mouill\'e9
+e, comme par une goutte de sueur ou une larme.
+\par
+\par Le bon \'e9cuyer, du reste, n\rquote \'e9tait gu\'e8re moins \'e9mu que Pelo Rouan lui-m\'eame.
+\par
+\par \endash \~Le pauvre gar\'e7on\~! murmura-t-il en serrant convulsivement ses gros poings\~; le pauvre gar\'e7on\~! Voir ainsi assassiner son p\'e8re\~! Et ce mis\'e9rable Vaunoy\~!\'85 pour Dieu, mon homme, que fit Jean Blanc apr\'e8s cela\~?
+\par
+\par Pelo Rouan respira avec effort.
+\par
+\par \endash \~Jean Blanc, r\'e9p\'e9ta-t-il, lorsqu\rquote il mourra, n\rquote \'e9prouvera point une angoisse comparable \'e0 celle de cet affreux moment. Il voila le visage de son p\'e8re mort et s\rquote agenouilla aupr\'e8s du lit, sans plus savoir qu
+\rquote il y avait l\'e0 dix mis\'e9rables pour railler sa douleur. Mais ils ne lui laiss\'e8rent pas oublier longtemps leur pr\'e9sence.
+\par
+\par \'ab\~\endash \~Eh bien, manant, dit le collecteur, les quatre livres que tu dois au roi\~!
+\par
+\par \'ab\~Jean Blanc se leva et se retrouva face \'e0 face avec ces hommes qui venaient de tuer son p\'e8re. Un instant il crut que son d\'e9bile cerveau allait \'e9clater\~; sa folie le pressait\~; il sentait les approches du d\'e9lire\~
+; mais une force inconnue et nouvelle le grandit tout \'e0 coup. Son esprit vacillant s\rquote affermit. Il se reconnut homme apr\'e8s sa longue enfance, et ce fut comme une miette de joie au milieu de son immense douleur.
+\par
+\par \'ab\~\endash \~Arri\'e8re\~! cria-t-il d\rquote une voix qui ne gardait rien de sa faiblesse pass\'e9e.
+\par
+\par \'ab\~Les soldats se mirent entre lui et la porte, mais Jean Blanc avait du moins conserv\'e9 son agilit\'e9 prodigieuse\~: il bondit, et son corps, lanc\'e9 comme la balle d\rquote un mousquet, passa au travers de la serpilli\'e8re qui fermait la crois
+\'e9e. Dehors, Jean Blanc retomba sur ses pieds.
+\par
+\par \'ab\~Lorsque les soldats sortirent en criant et en mena\'e7ant, il avait d\'e9j\'e0 disparu dans les broussailles.
+\par
+\par \'ab\~\endash \~Tirez\~! cria Vaunoy\~; tuez-le comme un animal nuisible, ou il prendra sa revanche.
+\par
+\par \'ab\~Quelques coups de feu se firent entendre, mais l\rquote albinos ne fut point atteint, quoique vingt pas le s\'e9parassent \'e0 peine de la loge.
+\par
+\par Il ne bougea pas et demeura coi dans les broussailles o\'f9 il s\rquote \'e9tait cach\'e9.
+\par
+\par \'ab\~Alors commen\'e7a une \'9cuvre sans nom. Furieux d\rquote avoir vu l\rquote une de ses victimes lui \'e9chapper, Vaunoy, cet homme au visage doucereux et souriant, qui assassine sans froncer le sourcil, Vaunoy ordonna aux soldats d\rquote
+incendier la loge. On alluma des fagots \'e0 l\rquote aide d\rquote une batterie de fusil, et bient\'f4t une flamme \'e9paisse entoura le lit de mort du vieux serviteur de Treml\~!\~\'bb
+\par
+\par \endash \~Les mis\'e9rables\~! s\rquote \'e9cria Jude\~; et que fit Jean Blanc\~?
+\par
+\par \endash \~Attends donc\~! dit Pelo Rouan dont les dents serr\'e9es semblaient vouloir retenir sa voix\~; Jean ne bougea pas tant que les assassins rest\'e8rent autour de la loge, riant comme des sauvages et blasph\'e9mant comme des d\'e9mons. Q
+uand ils se retir\'e8rent, Jean s\rquote \'e9lan\'e7a hors de sa cachette, p\'e9n\'e9tra dans la loge en feu et prit le cadavre de son p\'e8re qu\rquote il emporta au-dehors, afin de lui donner plus tard une s\'e9pulture chr\'e9tienne.
+\par
+\par \'ab\~Il ne fit point en ce moment de pri\'e8re\~; \'e0 peine d\'e9posa-t-il un court baiser sur le front du vieillard, dess\'e9ch\'e9 d\'e9j\'e0 par le vent br\'fblant de l\rquote incendie.
+\par
+\par \'ab\~Jean Blanc n\rquote avait pas le temps.
+\par
+\par \'ab\~Il saisit le fusil qu\rquote il avait cach\'e9 sous les ronces, le chargea et descendit en trois bonds le ravin, dont il remonta de m\'eame la rampe oppos\'e9e. Puis il s\rquote \'e9lan\'e7a t\'eate premi\'e8re dans le fourr\'e9
+. Les assassins avaient de l\rquote avance, mais le vent d\rquote \'e9quinoxe ne va pas si vite qu\rquote allait Jean Blanc poursuivant les meurtriers de son p\'e8re.\~\'bb
+\par
+\par \endash \~Bien, cela\~! s\rquote \'e9cria encore Jude, bien, Jean Blanc, mon gar\'e7on\~!
+\par
+\par \endash \~Attends donc\~! Avant qu\rquote ils eussent atteint la lisi\'e8re du fourr\'e9 o\'f9 \'e9taient attach\'e9s leurs chevaux, un coup de fusil retentit sous le couvert. Le collecteur tomba pour ne plus se relever.
+\par
+\par Jude battit des mains avec enthousiasme.
+\par
+\par \endash \~Et Vaunoy\~? dit-il, et Vaunoy\~?
+\par
+\par \endash \~Vaunoy devint plus p\'e2le que le corps mort du vieux Mathieu. Il tremblait\~; ses dents s\rquote entrechoquaient.
+\par
+\par \'ab\~\endash \~H\'e2tons-nous, h\'e2tons-nous\~! dit-il.
+\par
+\par \'ab\~Ils se h\'e2t\'e8rent\~; mais au moment o\'f9 ils atteignaient leurs chevaux, on entendit encore un coup de fusil. Le soldat qui avait bris\'e9, sur la table, le vase qui contenait le rem\'e8
+de de Mathieu Blanc, poussa un cri et se laissa choir dans la mousse.\~\'bb
+\par
+\par \endash \~Mais Vaunoy\~? mais Vaunoy\~? interrompit Jude.
+\par
+\par \endash \~Attends donc\~! Ils mont\'e8rent \'e0 cheval. La terreur \'e9tait peinte sur tous les visages nagu\'e8re si insolents. Ils prirent le galop, croyant se mettre \'e0 l\rquote abri, les insens\'e9s\~! Jean Blanc ne savait-il pas comment abr\'e9
+ger la distance\~? La route tournait\~; Jean Blanc allait toujours tout droit. Point de taillis assez \'e9pais pour arr\'eater sa course, point de ravin si large qu\rquote il ne p\'fbt franchir d\rquote un bond.
+\par
+\par \'ab\~Aussi \'e0 chaque coude du chemin, le vieux mousquet faisait son devoir. C\rquote \'e9tait une bonne arme, je te l\rquote ai d\'e9j\'e0 dit, et Jean Blanc tirait juste.
+\par
+\par \'ab\~\'c0 chaque d\'e9tonation qui \'e9branlait la vo\'fbte du feuillage, un homme chancelait sur son cheval et tombait. Jean Blanc les chassait au bois, et pas une seule fois il ne br\'fbla sa poudre en vain.
+\par
+\par \'ab\~De temps en temps, ceux qui restaient essayaient de battre le fourr\'e9 pour d\'e9truire cet invisible ennemi qui leur faisait une guerre si acharn\'e9e. Plus d\rquote une balle siffla aux oreilles de Jean Blanc tandis qu\rquote
+il rechargeait son arme derri\'e8re quelque souche de ch\'e2taignier\~; mais ses efforts n\rquote aboutissaient qu\rquote \'e0 retarder la marche des soldats. Aussit\'f4t qu\rquote ils avaient regagn\'e9 la route, un coup partait, un homme mourait.\~\'bb
+
+\par
+\par \endash \~Par le nom de Treml, s\rquote \'e9cria Jude qui s\rquote exaltait de plus en plus au r\'e9cit de cette sauvage vengeance, je n\rquote aurais jamais cru le pauvre Mouton Blanc capable de tout cela. Sur ma foi\~! c\rquote est un vaillant gar\'e7
+on apr\'e8s tout\~! Mais Vaunoy\~? n\rquote essaya-t-il point de tuer ce m\'e9cr\'e9ant de Vaunoy\~?
+\par
+\par \endash \~Attends donc\~! Jean Blanc n\rquote oubliait point Vaunoy, mon homme, il faisait comme ces gourmands qui gardent le plus fin morceau pour la derni\'e8re bouch\'e9e\~; il gardait Vaunoy pour la bonne bouche.
+\par
+\par \'ab\~Le moment vint o\'f9 le dernier soldat vida la selle et se coucha par terre comme ses compagnons. Jean Blanc avait tu\'e9 huit hommes et un collecteur de tailles. Il ne restait plus que Vaunoy.
+\par
+\par Celui-ci, plus mort que vif, poussait furieusement son cheval, rendu de fatigue. Jean Blanc mit deux balles dans son fusil et s\rquote en alla l\rquote attendre au dernier d\'e9tour de la route sur la lisi\'e8re de la for\'eat.\~\'bb
+\par
+\par \endash \~\'c0 la bonne heure\~! interrompit Jude Leker en frappant ses deux mains l\rquote une contre l\rquote autre.
+\par
+\par Le bon \'e9cuyer faisait comme ces gens qui se passionnent tout de bon pour les p\'e9rip\'e9ties d\rquote une pi\'e8ce de th\'e9\'e2tre. Il avait vu Vaunoy la veille et pourtant il esp\'e9rait s\'e9rieusement que Vaunoy allait \'eatre tu\'e9 dans le r\'e9
+cit de Pelo Rouan.
+\par
+\par Celui-ci secoua la t\'eate.
+\par
+\par \endash \~Lorsque parut le nouveau ma\'eetre de La Tremlays, poursuivit-il, Jean Blanc visa. Son \'e2me passa dans ses yeux\~: rien au monde d\'e9sormais ne pouvait sauver Herv\'e9 de Vaunoy\'85
+\par
+\par \endash \~Eh bien\~! dit Jude, voyant que le charbonnier h\'e9sitait.
+\par
+\par \endash \~Vaunoy regagna son ch\'e2teau sain et sauf, r\'e9pondit Pelo Rouan\'85
+\par
+\par \endash \~Pourquoi\~? Jean Blanc le manqua\~?
+\par
+\par \endash \~Jean Blanc ne tira pas.
+\par
+\par Jude laissa \'e9chapper une exclamation \'e9nergique de d\'e9sappointement.
+\par
+\par \endash \~Jean Blanc ne tira pas, reprit lentement le charbonnier, parce que le souvenir de Treml traversa son esprit \'e0 ce moment, et qu\rquote il ne voulut pas an\'e9antir, m\'eame pour venger son p\'e8re, la derni\'e8re chance de conna\'ee
+tre le sort du petit monsieur Georges.
+\par
+\par }\pard\plain \s1\qc\sb600\sa480\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc97743827}XXVI\line Un acc\'e8s de haut mal{\*\bkmkend _Toc97743827}\line \line
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {La voix de Pelo Rouan avait \'e9t\'e9 rauque et rudement accentu\'e9e, pendant qu\rquote il racontait la terrible chasse de Jean Blanc dans la for\'ea
+t. Sa respiration soulevait p\'e9niblement sa poitrine, et ses yeux rouges brillaient d\rquote un effrayant \'e9clat.
+\par
+\par Quand il vint \'e0 parler de Treml, sa voix se fit grave, et il perdit la sauvage emphase qui avait mis jusqu\rquote alors tant d\rquote \'e9motion dans son r\'e9cit.
+\par
+\par \endash \~Si c\rquote est dans l\rquote int\'e9r\'eat du petit monsieur que Jean \'e9pargna Herv\'e9 de Vaunoy, on ne peut le bl\'e2mer, dit Jude\~; mais le diable si je comprends comment ce triple tra\'eetre pourra jamais venir en aide \'e0
+ la race de Treml\~?
+\par
+\par \endash \~Quand il aura sous la gorge un pistolet arm\'e9 tenu par une main ferme, mon homme, et qu\rquote il saura bien que ses supp\'f4ts ordinaires sont trop loin pour lui porter secours, Herv\'e9 de Vaunoy parlera.
+\par
+\par Jude se gratta le front d\rquote un air pensif.
+\par
+\par \endash \~Il y a du vrai l\'e0-dedans, dit-il\~; mais Vaunoy lui-m\'eame en sait-il plus que nous\~?
+\par
+\par \endash \~Peut-\'eatre\~; en tout cas l\rquote heure approche o\'f9 quelqu\rquote un l\rquote interrogera en forme l\'e0-dessus. Jean Blanc fit comme je t\rquote ai dit\~: il \'e9pargna l\rquote assassin de son p\'e8re\~
+; mais ce bon sentiment qui mettait la gratitude avant la vengeance, devait \'eatre passager\~: les cendres de la loge \'e9taient trop chaudes encore pour que la vengeance ne repr\'eet bient\'f4t le dessus. Jean Blanc se repentit d\rquote avoir oubli\'e9
+ son p\'e8re pour le fils d\rquote un \'e9tranger\'85
+\par
+\par \endash \~D\rquote un \'e9tranger\~! r\'e9p\'e9ta Jude scandalis\'e9, le fils de son ma\'eetre, voulez-vous dire.
+\par
+\par \endash \~Jean Blanc n\rquote eut jamais de ma\'eetre, mon homme, r\'e9pondit Pelo Rouan avec hauteur\~; m\'eame au temps o\'f9 il \'e9tait fou. Il se repentit donc et voulut recommencer la chasse, mais Vaunoy avait d\'e9pass\'e9 la lisi\'e8re de la for
+\'eat et galopait maintenant dans la grande avenue du ch\'e2teau. Il \'e9tait trop tard.
+\par
+\par \endash \~Je ne saurais dire, en v\'e9rit\'e9, murmura Jude, si c\rquote est tant mieux ou tant pis.
+\par
+\par \endash \~Il sera toujours temps de reprendre cette besogne. Le difficile n\rquote est pas d\rquote avoir un homme au bout de son fusil dans la for\'eat, et Dieu sait que Jean Blanc, depuis cette \'e9poque, aurait pu bien souvent envoyer la mort \'e0 Herv
+\'e9 de Vaunoy. au milieu de ses serviteurs. Le difficile est de l\rquote avoir vivant, seul, sans d\'e9fense, et de lui dire\~: \'ab\~Parle ou meurs\~!\~\'bb Jean Blanc y t\'e2chera.
+\par
+\par \endash \~Et je l\rquote y aiderai\~! dit Jude avec \'e9nergie.
+\par
+\par Pelo Rouan prit sa main et la secoua brusquement.
+\par
+\par \endash \~Et le service du capitaine Didier\~? demanda-t-il.
+\par
+\par \endash \~Apr\'e8s le service de Treml\~: c\rquote est convenu entre le capitaine et moi.
+\par
+\par \endash \~Prends garde\~! dit Pelo Rouan avec s\'e9v\'e9rit\'e9, prends garde de confier \'e0 un Fran\'e7ais le secret d\rquote un Breton\~!
+\par
+\par \endash \~Il est bon, il est noble\~; je r\'e9ponds de lui.
+\par
+\par \endash \~Il est noble et bon \'e0 la fa\'e7on des gens de France, repartit am\'e8rement le charbonnier. Mais, encore une fois, la guerre qui existe entre cet homme et moi ne te regarde pas. Je continue\~:
+\par
+\par \'ab\~Quand Jean Blanc revint \'e0 la Fosse-aux-Loups, il oublia Treml et tout le reste pour s\rquote ab\'eemer dans sa douleur. Pendant deux jours. il coupa du cercle sans rel\'e2che, et le vieux Mathieu eut une tombe chr\'e9tienne.
+\par
+\par \'ab\~Ce devoir accompli, Jean Blanc ne voulut point retourner \'e0 la loge, dont les ruines lui rappelaient de si navrants souvenirs. Il traversa toute la for\'eat et alla se cacher sur la lisi\'e8re oppos\'e9e, de l\rquote autre c\'f4t\'e9
+ de Saint-Aubin-du-Cormier.
+\par
+\par \'ab\~Il allait seul par les futaies, toujours triste, et plus que jamais frapp\'e9 par la main de Dieu, car sa folie, en se retirant, avait laiss\'e9 des traces cruelles. Jean Blanc \'e9tait atteint de c
+et horrible mal qui effraie la foule et repousse jusqu\rquote \'e0 la piti\'e9\~; il \'e9tait \'e9pileptique.
+\par
+\par \'ab\~Ce fut au milieu de cette souffrance morne et sans espoir que vint le chercher le bonheur, un bonheur si grand qu\rquote on n\rquote en peut esp\'e9rer de plus complet qu\rquote au ciel m\'eame, mais un bonheur bien court, h\'e9las\~! apr\'e8
+s lequel il retomba dans sa nuit profonde, plus d\'e9sesp\'e9r\'e9 que jamais.
+\par
+\par \'ab\~Il se trouva une femme, plus d\'e9vou\'e9e que les autres femmes, qui se prit de piti\'e9 pour ce malheureux rebut de l\rquote humanit\'e9.
+\par
+\par \'ab\~C\rquote \'e9tait une jeune fille, bonne, douce et bien-aim\'e9e. Elle avait nom Sainte et m\'e9ritait son nom.
+\par
+\par \'ab\~Elle ne s\rquote enfuit point la premi\'e8re fois que Jean Blanc lui parla\~; elle lui permit de s\rquote asseoir au feu de sa loge, et, quand Jean eut soif, elle lui donna le lait de sa ch\'e8vre\'85 Cela t\rquote \'e9tonne\~
+? ami Jude, dit brusquement Pelo Rouan\~; et pourtant elle fit plus que cela, Jean Blanc est un homme sous le masque hideux que le sort lui a inflig\'e9.
+\par
+\par \endash \~Eh bien\~! dit Jude d\rquote un ton l\'e9g\'e8rement goguenard. Il y eut des noces\~?
+\par
+\par \endash \~Oui, elle consentit \'e0 l\rquote \'e9pouser. Un an apr\'e8s, Marie vint au monde\~; Marie, qui est le gracieux portrait de sa m\'e8re et que les gens de la for\'eat nomment Fleur-des-Gen\'ea
+ts, parce que cette fleur est la plus jolie qui croisse dans nos sauvages campagnes. Marie est la fille de Jean Blanc et de Sainte.
+\par
+\par \endash \~C\rquote \'e9tait une brave fille que cette Sainte, murmura Jude, que l\rquote histoire amusait d\'e9sormais m\'e9diocrement.
+\par
+\par \endash \~C\rquote \'e9tait une ang\'e9lique et mis\'e9ricordieuse enfant, reprit Pelo Rouan. Les deux ann\'e9es que Jean Blanc passa pr\'e8s d\rquote elle furent comme un r\'eave\~; il oubliait les blessures de son c\'9cur, il n\rquote avait ni d\'e9
+sir, ni crainte, ni espoir\~: elle \'e9tait tout d\'e9vouement et lui vivait pour elle\'85
+\par
+\par Pelo Rouan s\rquote arr\'eata et passa lentement sa main sur son front.
+\par
+\par \endash \~Cela dura deux ans, reprit-il apr\'e8s un silence et d\rquote une voix tremblante\~; au bout de deux ans Jean Blanc revit des soldats de France et des gens de l\rquote imp\'f4t. Vaunoy avait d\'e9couvert sa retraite\~
+: sa pauvre cabane fut de nouveau envahie. Une premi\'e8re fois il les chassa\~; ils revinrent en son absence, et un l\'e2che\~! un soldat du roi\~! insulta et frappa Sainte, qui n\rquote avait pour d\'e9fense que le berceau de sa fille endormie.
+\par
+\par \'ab\~Je ne te conterai pas ce qui suivit\~; je ne le pourrais pas, mon homme, car mon sang bouillonne, et, au moment o\'f9 je te parle, il me faut mes deux mains pour contenir les battements de mon c\'9cur.
+\par
+\par \'ab\~Sainte succomba aux nombreuses blessures faites par l\rquote arme meurtri\'e8re de l\rquote assassin\~; elle mourut en priant Dieu pour Jean et pour sa fille\'85\~\'bb
+\par
+\par Pelo Rouan s\rquote interrompit encore. Sa voix d\'e9faillait.
+\par
+\par \endash \~Sur ma foi, grommela Jude, il est de fait que le bon gar\'e7on ne doit pas aimer beaucoup les gens de France.
+\par
+\par \endash \~Il les hait\~! s\rquote \'e9cria Pelo avec explosion, et moi tout ce qu\rquote il hait, je le d\'e9teste\~! Ah\~! l\rquote un d\rquote eux r\'f4de au
+tour de cette cabane. Mais, sur mon Dieu, ami Jude, il y a un vieux mousquet qui veille sur Fleur-des-Gen\'eats\~: une bonne arme, portant loin et juste. Puisque tu sers le capitaine Didier, conseille-lui de ne plus s\rquote \'e9
+garer dans les sentiers que fr\'e9quente Marie, la fille de Sainte et de Jean Blanc.
+\par
+\par \endash \~J\rquote ignore les secrets du capitaine, r\'e9pondit Jude avec froideur\~; je sais seulement qu\rquote il est g\'e9n\'e9reux et loyal. Si quelqu\rquote un l\rquote attaque tra\'ee
+treusement ou en face sauf le service de Treml, mon aide ne lui fera point d\'e9faut.
+\par
+\par \endash \~\'c0 ta volont\'e9, mon homme. Je continue\~: apr\'e8s la mort de sa femme, Jean Blanc chargea sa fille sur ses \'e9paules et traversa de nouveau la for\'eat. Il avait le d\'e9sespoir dans le c\'9cur, et sa t\'ea
+te roulait cette fois des projets de vengeance. La vue du lieu o\'f9 avait \'e9t\'e9 assassin\'e9 son p\'e8re raviva d\rquote anciens souvenirs. Le pass\'e9 et le pr\'e9sent se m\'eal\'e8rent\~: une haine immense, implacable, fermenta dans son \'e2me.
+
+\par
+\par \'ab\~Il se trouva que, vers cette \'e9poque, les pauvres gens de la for\'eat, traqu\'e9s \'e0 la fois par l\rquote intendant royal et les seigneurs des terres, qui, \'e0 l\rquote
+instigation de Vaunoy, avaient fait dessein de les chasser de leurs domaines, relev\'e8rent la t\'eate et tent\'e8rent d\rquote opposer la force \'e0 la force. Ils continu\'e8rent d\rquote habiter le jour leurs loges\~; mais la nuit, ils se rassembl\'e8
+rent dans les grands souterrains de la Fosse-aux-Loups, dont au moment du besoin un homme leur enseigna le secret.
+\par
+\par \'ab\~Cet homme \'e9tait Jean Blanc, qui avait d\'e9couvert autrefois la bouche de la caverne, \'e0 quinze pas de son ancienne loge, derri\'e8re les deux moulins \'e0 vent ruin\'e9s.
+\par
+\par \'ab\~Un jour, au temps o\'f9 Jean Blanc \'e9tait faible, il dit\~: \'ab\~Le mouton se fait loup pour d\'e9fendre ou venger ceux qu\rquote il aime\~\'bb. Jean Blanc avait vu mourir tous ceux qu\rquote il aimait\~: il ne pouvait plus prot\'e9ger\~
+; ce fut pour se venger que le mouton se fit loup.\~\'bb
+\par
+\par \endash \~On m\rquote avait dit quelque chose comme cela, interrompit Jude.
+\par
+\par \endash \~Ce fut vers le m\'eame temps, reprit le charbonnier, que je vins m\rquote \'e9tablir dans cette loge. Pour des motifs que tu n\rquote as pas besoin de conna\'eetre, je pris avec moi la fille de Jean Blanc et je l\rquote \'e9
+levai. Dans son enfance, avec les beaux traits de sa m\'e8re, elle avait les blancs cheveux du pauvre albinos, mais l\rquote \'e2ge a mis un reflet d\rquote or aux boucles brillantes qui encadrent le front gracieux de la fleur de la for\'eat\~: elle n
+\rquote a plus rien de son p\'e8re\~; elle est belle.
+\par
+\par \'ab\~Que te dirais-je encore\~! Tu es dans le pays depuis hier, tu as d\'fb entendre parler des Loups. C\rquote est le premier mot qui frappe l\rquote oreille du voyageur \'e0 son arriv\'e9e dans la for\'eat\~; c\rquote est le dernier qu\rquote il
+entend \'e0 son d\'e9part.
+\par
+\par \'ab\~Les cupides hobereaux, qui, pour gagner quelques cordes de bois ont voulu arracher le pain \'e0 cinq cents familles, tremblent maintenant derri\'e8re les murailles l\'e9zard\'e9es de leurs gentilhommi\'e8res. Non seulement les gens du roi ne se ri
+squent plus gu\'e8re dans la for\'eat, mais cet \'e9pais gourmand qui tient maintenant la ferme de l\rquote imp\'f4t, B\'e9chameil, regarde \'e0 deux fois avant d\rquote envoyer \'e0 Paris le produit de ses recettes\~: la for\'ea
+t est entre Rennes et Paris. Les Loups sont dans la for\'eat.\~\'bb
+\par
+\par \endash \~C\rquote est fort bien, dit Jude, les Loups sont de redoutables camarades, mais ne pourrions-nous pas parler un peu de Treml, et revenir \'e0 ce fameux moyen\~?\'85
+\par
+\par \endash \~Ami, interrompit Pelo Rouan, les Loups et Treml ont plus de, rapport entre eux que tu ne penses. Monsieur Nicolas, dont Dieu ait l\rquote \'e2me, fut le dernier gentilhomme breton\~: les Loups sont les derniers Bretons. Quant \'e0
+ mon moyen, si honn\'eate, si bon et si brave serviteur que tu puisses \'eatre, on n\rquote a pas attendu ton retour pour le tenter. Jean Blanc a autant et plus de h\'e2te que toi d\rquote
+en finir avec Vaunoy, car Mathieu et Sainte ne sont pas encore veng\'e9s. Or, le jour o\'f9 Vaunoy aura dit son dernier mot sur Treml, Jean Blanc chargera son vieux mousquet et recommencera la chasse, interrompue il y a dix-huit ans, sur la lisi\'e8
+re de la for\'eat\~; mais jusqu\rquote ici ce mis\'e9rable meurtrier a toujours \'e9chapp\'e9. Derni\'e8rement encore, le manoir de Bo\'fcexis fut attaqu\'e9 dans le seul but de s\rquote emparer de sa personne\~: il l\rquote avait quitt\'e9 cette nuit m
+\'eame, et les assaillants ne trouv\'e8rent que les d\'e9bris, ti\'e8des encore, de son repas du soir.
+\par
+\par \endash \~Vaunoy est un madr\'e9 gibier, dit Jude en secouant la t\'eate.
+\par
+\par \endash \~Jean Blanc est un chasseur patient, r\'e9pondit Pelo Rouan, et sa meute se compose de deux mille Loups.
+\par
+\par \endash \~Est-ce ainsi\~? s\rquote \'e9cria Jude dont la lente intelligence fut enfin frapp\'e9e\~; Jean serait-il ce myst\'e9rieux et terrible Loup blanc\~?
+\par
+\par \endash \~Mon compagnon, r\'e9pliqua le charbonnier avec une l\'e9g\'e8re ironie, Jean est Loup et il est blanc\~; mais je ne sais si c\rquote est de lui que parlent aux veill\'e9
+es des manoirs voisins, les vieilles femmes de charge et les valets peureux. Jean Blanc peut beaucoup\~; mais il est toujours le malheureux sur qui p\'e8se incessamment la main de Dieu. Les acc\'e8s de son terrible mal deviennent de jour en jour plus fr
+\'e9quents\'85 Et certes, ajouta Pelo Rouan dont la voix s\rquote \'e9trangla tout \'e0 coup, il n\rquote e\'fbt pas pu faire le r\'e9cit que tu viens d\rquote entendre sans porter la peine de sa t\'e9m\'e9rit\'e9\~: Jean n\rquote aff
+ronte jamais en vain ses souvenirs.
+\par
+\par Apr\'e8s avoir prononc\'e9 p\'e9niblement ces derniers mots, Pelo Rouan garda le silence, et Jude le vit s\rquote agiter convulsivement sur son banc.
+\par
+\par \endash \~Qu\rquote avez-vous\~? demanda-t-il.
+\par
+\par \endash \~Va-t\rquote en\~! dit avec effort le charbonnier, tu sais tout ce que je pouvais t\rquote apprendre.
+\par
+\par \endash \~Mais que dois-je faire\~? Ne puis-je aider Jean Blanc\~?
+\par
+\par \endash \~Va-t\rquote en\~! r\'e9p\'e9ta imp\'e9rieusement Pelo\~; au nom de Dieu, va-t\rquote en\~! quand l\rquote heure sera venue, Jean Blanc saura te trouver.
+\par
+\par Jude \'e9tonn\'e9 se leva et se dirigea vers la porte de la loge. Avant qu\rquote il e\'fbt pass\'e9 le seuil, Pelo glissa du banc et se roula sur le sol o\'f9 il se d\'e9battit en poussant des g\'e9missements \'e9touff\'e9s.
+\par
+\par Jude se retourna, mais le jour baissait. La loge \'e9tait de plus en plus sombre\~; il aper\'e7ut seulement une masse noire qui se mouvait d\'e9sordonn\'e9ment dans les t\'e9n\'e8bres.
+\par
+\par \endash \~Qu\rquote avez-vous, mon compagnon\~? demanda-t-il encore en adoucissant sa rude voix.
+\par
+\par Un cri d\rquote angoisse lui r\'e9pondit\~; puis la voix de Pelo Rouan s\rquote \'e9leva bris\'e9e, m\'e9connaissable, et dit pour la troisi\'e8me fois\~:
+\par
+\par \endash \~Va-t\rquote en\~!
+\par
+\par Jude ob\'e9it, et comme il n\rquote avait point coutume de s\rquote occuper longtemps des choses qu\rquote il ne comprenait pas, \'e0 peine mont\'e9 \'e0 cheval, il oublia Pelo pour songer uniquement \'e0 Jean Blanc, aux Loups et au moyen de prendre au pi
+\'e8ge Herv\'e9 de Vaunoy vivant.
+\par
+\par En songeant ainsi il \'e9peronna son cheval, et prit la route de Rennes o\'f9 son nouveau ma\'eetre lui avait donn\'e9 rendez-vous.
+\par
+\par On entendait encore le bruit des pas de son cheval sous le couvert, que d\'e9j\'e0 la porte de la loge se refermait.
+\par
+\par Fleur-des-Gen\'eats \'e9tait rentr\'e9e\~; elle alluma une lampe. Pelo Rouan gisait \'e0 terre en proie \'e0 une furieuse attaque d\rquote \'e9pilepsie.
+\par
+\par La jeune fille \'e9tait sans doute famili\'e8re avec ses effrayants acc\'e8s, car elle s\rquote empressa aussit\'f4t autour de son p\'e8re, et le soigna sans qu\rquote il se m\'eal\'e2t aucun \'e9tonnement \'e0 sa douleur.
+\par
+\par \'c0 la lueur de la lampe, la loge semblait moins mis\'e9rable et plus habitable. On apercevait dans un coin une petite porte qui donnait issue dans la retraite de Marie. Au-dessus du manteau de la chemin\'e9
+e pendaient une paire de pistolets et un lourd mousquet de forme ancienne. Vis-\'e0-vis et aupr\'e8s de la porte se trouvait une de ces horloges \'e0 poids, comme on en voit encore dans presque toute les fermes bretonnes.
+\par
+\par Au moment o\'f9 la crise du charbonnier s\'e9vissait dans toute sa force, on frappa d\rquote une fa\'e7on particuli\'e8re \'e0 la porte ext\'e9rieure, et Fleur-des-Gen\'eats ouvrit sans h\'e9siter. L\rquote
+homme qui entra portait le costume des paysans de la for\'eat, et avait sur son visage le masque fauve dont il a \'e9t\'e9 d\'e9j\'e0 plus d\rquote une fois question dans ces pages. Il passa vivement le seuil.
+\par
+\par \endash \~O\'f9 est le ma\'eetre\~? dit-il d\rquote une voix br\'e8ve.
+\par
+\par Fleur-des-Gen\'eats lui montra Pelo Rouan, qui l\rquote \'e9cume \'e0 la bouche se tordait convulsivement sur la terre battue de la loge.
+\par
+\par Le nouveau venu laissa \'e9chapper un juron de col\'e8re, et s\rquote assit en murmurant sur un banc. L\rquote acc\'e8s dura longtemps. De minute en minute, le nouveau venu, qui \'e9tait un Loup, regardait l\rquote horloge avec impatience. Lorsque l
+\rquote aiguille eut fait le tour du cadran, il se leva et frappa violemment du pied.
+\par
+\par \endash \~Voil\'e0 une malencontreuse histoire, ma fille\~! dit-il. Tu diras \'e0 ton p\'e8re que Yaumi est venu et qu\rquote il l\rquote a attendu tant qu\rquote il a pu, Pelo Rouan regrettera toute sa vie de n\rquote avoir pas pu profiter de l\rquote
+heure qui vient de s\rquote \'e9couler.
+\par
+\par Comme le loup finissait de parler, Pelo poussa un long soupir et d\'e9tendit ses membres crisp\'e9s.
+\par
+\par \endash \~Il revient \'e0 lui\~! s\rquote \'e9cria Marie qui approcha des l\'e8vres du malade une fiole dont il but avidement le contenu.
+\par
+\par Apr\'e8s avoir bu il passa la main sur son front baign\'e9 de sueur, et se leva \'e0 l\rquote aide du bras de la jeune fille. En apercevant le Loup, il tressaillit.
+\par
+\par \endash \~Laisse-nous, dit-il \'e0 Marie.
+\par
+\par Celle-ci ob\'e9it, mais lentement. Elle quittait \'e0 regret son p\'e8re en un moment pareil. Avant qu\rquote elle e\'fbt franchi la porte de sa retraite, Pelo Rouan et le Loup avaient entam\'e9 d\'e9j\'e0 leur entretien.
+\par
+\par \endash \~Qu\rquote y a-t-il\~? demanda le charbonnier.
+\par
+\par Yaumi jeta un regard de d\'e9fiance vers Marie et pronon\'e7a quelques mots \'e0 voix basse.
+\par
+\par \endash \~Dis-tu vrai\~? s\rquote \'e9cria Pelo qui se dressa de toute sa hauteur\~; le ciel a-t-il enfin condamn\'e9 cet homme\~!
+\par
+\par En m\'eame temps, il fit mine de s\rquote \'e9lancer vers la porte. Yaumi le retint.
+\par
+\par \endash \~Je me doutais bien, ma\'eetre, dit-il, que ce serait pour vous un grand cr\'e8ve-c\'9cur. Le ciel l\rquote avait condamn\'e9 peut-\'eatre\~; vous l\rquote avez absous. L\rquote heure d\rquote agir est pass\'e9e\~!
+\par
+\par \endash \~Ne peut-on courir\~?
+\par
+\par Yaumi \'e9tendit la main vers l\rquote horloge \'e0 poids.
+\par
+\par \endash \~On m\rquote avait donn\'e9 deux heures, ajouta-t-il, pour vous trouver et rapporter vos ordres. J\rquote ai d\'e9pens\'e9 la premi\'e8re heure \'e0 faire la route, j\rquote ai perdu l\rquote autre \'e0 vous attendre\~: il est trop tard.
+\par
+\par Pelo Rouan serra les poings avec violence et s\rquote assit sur le banc.
+\par
+\par \endash \~Qu\rquote a-t-on fait l\'e0-bas\~? demanda-t-il.
+\par
+\par Yaumi pronon\'e7ait les premiers mots de sa r\'e9ponse, toujours \'e0 voix basse, au moment o\'f9 Marie tirait \'e0 elle la porte de sa retraite. Par hasard, un de ces mots arriva jusqu\rquote \'e0
+ elle. La jeune fille changea de couleur, laissa la porte entreb\'e2ill\'e9e, et mit son oreille \'e0 l\rquote ouverture.
+\par
+\par Le mot qu\rquote elle avait entendu \'e9tait le nom de Didier.
+\par }\pard\plain \s1\qc\sb600\sa480\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc97743828}XXVII\line La premi\'e8re b\'e9chamelle{\*\bkmkend _Toc97743828}\line \line
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {Ce jour-l\'e0, Antino\'fcs de B\'e9chameil, marquis de Nointel, avait r\'e9solu de frapper un coup d\'e9cisif sur le c\'9cur de sa \'ab\~belle inhumaine\~\'bb\~
+; c\rquote \'e9tait ainsi qu\rquote il appelait mademoiselle de Vaunoy.
+\par
+\par Il ne dormit gu\'e8re que deux heures apr\'e8s son d\'e9jeuner, et gagna ensuite en toute h\'e2te les cuisines du ch\'e2teau de La Tremlays, o\'f9 il demanda le chef \'e0 grands cris.
+\par
+\par Il n\rquote est personne qui ne d\'e9sire se montrer avec tous ses avantages aux yeux de la dame de ses pens\'e9es. B\'e9chameil que le hasard avait fait intendant royal de l\rquote imp\'f4t, mais qui \'e9tait n\'e9 marmiton de g\'e9nie, s\rquote \'e9
+tait mis en t\'eate de subjuguer mademoiselle de Vaunoy d\'e9finitivement et d\rquote un seul coup, \'e0 l\rquote aide d\rquote un blanc-manger du plus parfait m\'e9rite\~; blanc-manger exquis, original, nouveau, dont Alix go\'fbterait la premi\'e8
+re, et qui garderait le nom de cette belle personne, en l\rquote immortalisant dans les si\'e8cles futurs.
+\par
+\par L\rquote amiti\'e9 d\rquote un grand homme est un bienfait des dieux.
+\par
+\par Il ne faut pas croire que M.\~le marquis de Nointel f\'fbt descendu aux cuisines de La Tremlays avec un projet vague et mal arr\'eat\'e9. Son blanc-manger \'e9tait dans sa t\'eate, complet et tout d\rquote un bloc. Il n\rquote
+y manquait ni un scrupule de muscade, ni une petite pointe de girofle, ni un atome de cannelle.
+\par
+\par Aussi, disons-le tout de suite, le plat de l\rquote intendant royal devait compter parmi les chefs-d\rquote \'9cuvre qui vivent \'e0 travers les \'e2ges. Ce devait \'ea
+tre un blanc-manger illustre, un blanc-manger que les restaurateurs des cinq parties du monde inscriront avec fiert\'e9 sur leurs cartes tant que l\rquote homme, roi de la cr\'e9ation, saura distinguer un supr\'eame de turbot d\rquote une omelette au lard
+\~!
+\par
+\par Le cuisinier de La Tremlays mit \'e0 la disposition de son noble confr\'e8re ses \'e9pices et ses fourneaux. B\'e9chameil se recueillit dix minutes\~; puis, avec la pr\'e9cision n\'e9cessaire \'e0 toutes les grandes entreprises, il se mit r\'e9solument
+\'e0 l\rquote \'9cuvre.
+\par
+\par La vieille Goton Rehou, femme de charge du ch\'e2teau, qui fumait sa pipe dans un coin de la chemin\'e9e, pendant que l\rquote intendant royal op\'e9rait, r\'e9p\'e9ta souvent depuis qu\rquote elle n\rquote avait, de sa vie, vu un mitron si ardent \'e0
+ la besogne.
+\par
+\par L\rquote intendant royal n\rquote avait garde de faire attention \'e0 la vieille. Il avait retrouss\'e9 les manches de son habit \'e0 la fran\'e7aise, rentr\'e9 la dentelle de son jabot et rejet\'e9 sa perruque en arri\'e8re. Son
+visage atteignait les nuances les plus vives de la pourpre. Ses yeux \'e9taient inspir\'e9s. Ses mains blanches et charg\'e9es de diamants agitaient la queue de la casserole avec une gr\'e2ce indescriptible. Tout observateur impartial e\'fbt d\'e9clar\'e9
+ qu\rquote il \'e9tait l\'e0 vraiment \'e0 sa place.
+\par
+\par \endash \~Divine Alix\~!murmurait-il plus tendrement \'e0 mesure que la fum\'e9e s\rquote \'e9levait, plus savoureuse\~; vous qui poss\'e9dez toutes perfections, vous devez \'eatre dou\'e9e du plus d\'e9licat de tous les go\'fbts. Si vous r\'e9sistez \'e0
+ ce poisson, je n\rquote aurai plus\'85 une id\'e9e de gingembre ne peut que faire du bien\'85 je n\rquote aurais plus qu\rquote \'e0 mourir\~!
+\par
+\par B\'e9chameil mit une pinc\'e9e de gingembre et ouvrit convulsivement ses narines pour saisir l\rquote effet.
+\par
+\par \endash \~D\'e9licieux\~! c\'e9leste\~! dit-il\~; Alix, vous ne refuserez plus la main capable de combiner ces saveurs, il faudrait \'eatre un sauvage pour r\'e9sister \'e0 un pareil ar\'f4me.
+\par
+\par \endash \~C\rquote est vrai que \'e7a sent bon\~! grommela Goton dans un coin.
+\par
+\par B\'e9chameil mit son binocle \'e0 l\rquote \'9cil et regarda du c\'f4t\'e9 de la chemin\'e9e d\rquote un air modeste et satisfait.
+\par
+\par \endash \~N\rquote est-ce pas, excellente vieille\~? s\rquote \'e9cria-t-il, c\rquote est un manger de d\'e9esse.
+\par
+\par \endash \~\'c7a doit faire un fier rago\'fbt, c\rquote est la v\'e9rit\'e9, r\'e9pondit Goton en rallumant sa pipe avec gravit\'e9, mais, sauf respect de vous, si j\rquote \'e9tais homme et marquis, m\rquote est avis que j\rquote
+aimerais mieux manier une \'e9p\'e9e que la queue d\rquote une casserole.
+\par
+\par B\'e9chameil laissa retomber son binocle et, se d\'e9tournant de dame Goton avec m\'e9pris, il rendit son \'e2me tout enti\'e8re \'e0 la pens\'e9e de la belle Alix.
+\par
+\par Celle-ci, par contre, ne songeait en aucune fa\'e7on \'e0 lui\~; elle \'e9tait assise aupr\'e8s de sa tante, mademoiselle Olive de Vaunoy, dans le petit salon de La Tremlays, et travaillait avec distraction \'e0 un ouvrage de broderie.
+\par
+\par Mademoiselle Olive faisait de m\'eame\~; mais cette recommandable personne avait eu soin de se placer entre trois glaces. De sorte que, de quelque c\'f4t\'e9 qu\rquote elle voul\'fbt bien tourner la t\'eate, elle \'e9tait s\'fbre de se sourire \'e0 elle-m
+\'eame et d\rquote apercevoir, dans toute son ambitieuse majest\'e9 l\rquote \'e9difice imposant de sa coiffure.
+\par
+\par Chaque fois qu\rquote elle tirait son aiguille, elle jetait \'e0 l\rquote un des trois miroirs une \'9cillade pleine de bienveillance que le miroir lui rendait exactement.
+\par
+\par Ce jeu innocent paraissait la satisfaire on ne peut davantage\~; mais c\rquote \'e9tait un jeu muet, et la langue de mademoiselle Olive \'e9tait pour le moins aussi exigeante que ses yeux.
+\par
+\par \'c0 plusieurs reprises, elle avait essay\'e9 d\'e9j\'e0 d\rquote entamer une conversation avec sa ni\'e8ce sur ses sujets favoris, savoir\~: les d\'e9fauts du prochain, le plus ou moins de m\'e9rite des chiffons r\'e9cemment arriv\'e9s de Renn
+es, et surtout les romans de mademoiselle de Scud\'e9ry, qui \'e9taient encore \'e0 la mode en Bretagne.
+\par
+\par Alix avait r\'e9pondu par des monosyllabes et \'e0 contre-propos. Non seulement elle ne donnait pas la r\'e9plique, mais elle n\rquote \'e9coutait pas, chose cruellement mortifia
+nte en soi pour tout interlocuteur, mais qui devient accablante pour une demoiselle d\rquote un certain \'e2ge, prise du besoin de causer.
+\par
+\par \endash \~Mon Dieu, mon enfant, dit enfin la tante apr\'e8s avoir fait un effort pour garder le silence\~; pendant la moiti\'e9 d\rquote une minute, ceci devient intol\'e9rable. Je vous conjure de me dire o\'f9 vous avez l\rquote esprit depuis une heure\~
+!
+\par
+\par Alix releva lentement sur sa tante ses grands yeux fixes et distraits.
+\par
+\par \endash \~Vous avez parfaitement raison. r\'e9pondit-elle au hasard.
+\par
+\par \endash \~Comment, raison\~? s\rquote \'e9cria mademoiselle Olive. Mais je n\rquote ai rien dit\~!
+\par
+\par Alix sembla se r\'e9veiller en sursaut et regarda sa tante d\rquote un air \'e9tonn\'e9, puis elle se leva, la salua et sortit.
+\par
+\par Elle traversa rapidement le corridor et gagna sa chambre o\'f9 elle se mit \'e0 marcher \'e0 grands pas.
+\par
+\par \endash \~Je veux le voir\~! dit-elle apr\'e8s quelques minutes d\rquote un silence agit\'e9. Il le faut.
+\par
+\par Elle prit dans sa cassette une bourse de soie et agita vivement une petite sonnette d\rquote argent pos\'e9e \'e0 son chevet. Ce coup de sonnette \'e9tait un appel \'e0 l\rquote adresse de mademoiselle Ren\'e9e, fille de chambre d\rquote Alix.
+\par
+\par Ren\'e9e monta.
+\par
+\par \endash \~Pr\'e9venez Lapierre, dit Alix, que je veux lui parler sur-le-champ.
+\par
+\par L\rquote instant apr\'e8s, Lapierre \'e9tait introduit dans l\rquote appartement de mademoiselle de Vaunoy, qui ne put, \'e0 sa vue, retenir un vif mouvement de r\'e9pulsion.
+\par
+\par Lapierre entra chapeau bas, mais gardant sur son visage l\rquote expression d\rquote insouciante effronterie qui lui \'e9tait naturelle.
+\par
+\par \endash \~Mademoiselle m\rquote a fait appeler\~? dit-il.
+\par
+\par Alix s\rquote assit et fit signe \'e0 Ren\'e9e de s\rquote \'e9loigner. Pendant un instant elle garda le silence et tint les yeux baiss\'e9s\~; \'e9videmment, elle h\'e9sitait \'e0 prendre la parole.
+\par
+\par \endash \~Tenez-vous beaucoup \'e0 rester au service de M.\~de\~Vaunoy\~? demanda-t-elle enfin avec une duret\'e9 calcul\'e9e.
+\par
+\par Un autre se f\'fbt peut-\'eatre \'e9tonn\'e9 de cette question, mais Lapierre \'e9tait \'e0 l\rquote \'e9preuve.
+\par
+\par \endash \~Infiniment, mademoiselle, r\'e9pondit-il.
+\par
+\par \endash \~C\rquote est f\'e2cheux, reprit Alix qui surmontait son trouble et regagnait tout son sang-froid, j\rquote ai r\'e9solu de vous \'e9loigner.
+\par
+\par \endash \~Et m\rquote est-il permis de vous demander\~?\'85
+\par
+\par \endash \~Non.
+\par
+\par Lapierre baissa la t\'eate et sourit dans sa barbe. Alix aper\'e7ut ce mouvement, et une vive rougeur couvrit son beau front.
+\par
+\par \endash \~Vous quitterez La Tremlays, poursuivit-elle en refoulant une exclamation de col\'e8re m\'e9prisante\~; je le veux.
+\par
+\par \endash \~Peste\~! murmura Lapierre\~: voil\'e0 qui est parler.
+\par
+\par \endash \~Vous quitterez La Tremlays \'e0 l\rquote instant.
+\par
+\par \endash \~Peste\~! r\'e9p\'e9ta Lapierre.
+\par
+\par \endash \~Silence\~! si vous vous retirez de bon gr\'e9, je paierai votre ob\'e9issance.
+\par
+\par Alix fit sonner les pi\'e8ces d\rquote or que contenait la bourse en soie.
+\par
+\par \endash \~Si vous r\'e9sistez, poursuivit-elle, je vous ferai chasser par mon p\'e8re.
+\par
+\par \endash \~Ah\~! fit tranquillement Lapierre.
+\par
+\par \endash \~Voulez-vous cette bourse\~?
+\par
+\par \endash \~J\rquote y perdrais, r\'e9pondit Lapierre, j\rquote aime mieux rester\'85 \'e0 moins pourtant que mademoiselle ne daigne me dire, ajouta-t-il d\rquote un ton d\rquote ironie pendable, comment un pauvre diable comme moi a pu s\rquote
+attirer la haine d\rquote une fille de noble maison. Je suis tr\'e8s curieux de savoir cela.
+\par
+\par \endash \~La haine\~! r\'e9p\'e9ta Alix, qui se redressa.
+\par
+\par Elle retint une parole de d\'e9dain \'e9crasant et dit \'e0 voix basse\~:
+\par
+\par \endash \~Lapierre, vous \'eates un assassin.
+\par
+\par \endash \~Ah\~! fit encore celui-ci sans s\rquote \'e9mouvoir le moins du monde.
+\par
+\par \endash \~Je ne sais pas, poursuivit Alix, ce qu\rquote il put jamais y avoir de commun entre un homme comme vous et le capitaine Didier\'85
+\par
+\par \endash \~Nous y voil\'e0\~! interrompit Lapierre assez haut pour \'eatre entendu.
+\par
+\par \endash \~Paix, vous dis-je, ou je vous ferai ch\'e2tier comme vous le m\'e9ritez\~; j\rquote ignore ce qui a pu vous porter \'e0 ce crime, mais c\rquote est vous qui avez attendu nuitamment, l\rquote ann\'e9e derni\'e8re, le capitaine Didier, dan
+s les rues de Rennes.
+\par
+\par \endash \~Vous vous trompez, mademoiselle.
+\par
+\par Alix tira de son sein la m\'e9daille de cuivre que le lecteur conna\'eet d\'e9j\'e0.
+\par
+\par \endash \~Le mensonge est inutile, continua-t-elle, c\rquote est moi qui pansai votre blessure quand on vous ramena \'e0 l\rquote h\'f4tel, et je trouvai sur vous cette m\'e9daille que je savais appartenir au capitaine Didier. Vous la lui aviez vol\'e9
+e croyant sans doute qu\rquote elle \'e9tait en or.
+\par
+\par \endash \~Et vous, mademoiselle, repartit Lapierre en souriant, vous l\rquote avez gard\'e9e pr\'e9cieusement depuis ce temps, quoiqu\rquote elle ne soit que de cuivre.
+\par
+\par \endash \~Niez-vous encore\~? demanda Alix sans daigner r\'e9pondre.
+\par
+\par \endash \~\'c0 quoi bon\~? demanda Lapierre.
+\par
+\par \endash \~Alors vous ne vous refusez pas \'e0 quitter le ch\'e2teau\~?
+\par
+\par \endash \~Si fait\~! plus que jamais.
+\par
+\par \endash \~Mais, s\rquote \'e9cria mademoiselle de Vaunoy, malheureux, ne craignez-vous pas que je vous d\'e9nonce \'e0 mon p\'e8re\~?
+\par
+\par Lapierre \'e9clata de rire. Alix se leva indign\'e9e.
+\par
+\par \endash \~C\rquote en est trop, dit-elle\~; d\'e8s que mon p\'e8re sera de retour\'85
+\par
+\par \endash \~Qui sait quand votre p\'e8re reviendra, mademoiselle\~? interrompit Lapierre qui la regarda en face.
+\par
+\par \endash \~Que voulez-vous dire\~? demanda vivement la jeune fille saisie d\rquote un vague effroi.
+\par
+\par Lapierre ouvrit la bouche pour parler, mais il se retint et rappela sur sa l\'e8vre son sourire cynique.
+\par
+\par \endash \~Nous sommes tous mortels, dit-il en s\rquote inclinant, et chaque homme est expos\'e9 sept fois \'e0 p\'e9rir dans un seul jour\~: voil\'e0 tout ce que je voulais vous dire, mademoiselle. Quant \'e0 votre menace, elle est faite, n\rquote
+en parlons plus\~; mais gardez, je vous conjure, celles que vous pourriez \'eatre tent\'e9e de m\rquote adresser \'e0 l\rquote avenir. Il est humiliant, pour une noble demoiselle, de menacer un valet.
+\par
+\par \endash \~Mais, sur ma foi\~! s\rquote \'e9cria Alix que cette longue provocation jetait hors d\rquote elle-m\'eame, je ne menace pas en vain. M.\~de\~Vaunoy saura tout\~!
+\par
+\par \endash \~Changez le temps du verbe\~: j\rquote ai \'e9tudi\'e9 un peu ma grammaire\~; au lieu du futur mettez le pr\'e9sent, et vous aurez dit la v\'e9rit\'e9, mademoiselle.
+\par
+\par \endash \~Je ne vous comprends pas\~! balbutia Alix qui devint p\'e2le et chancela.
+\par
+\par \endash \~Si fait, mademoiselle, vous me comprenez et parfaitement. Croyez-moi, ne me forcez point \'e0 mettre les points sur les }{\i i.}{
+\par
+\par }{\i \endash \~}{Je veux que vous vous expliquiez, au contraire, dit Alix avec effort.
+\par
+\par \endash \~\'c0 votre volont\'e9. Le bon sens exquis dont vous \'eates dou\'e9e vous avait fait deviner tout d\rquote abord que rien de commun ne pouvait exister entre un honn\'eate gar\'e7on tel que moi et un enfant sans p\'e8
+re comme le capitaine Didier. Je n\rquote ai point de haine, en effet. Mais le sort a \'e9t\'e9 injuste \'e0 mon \'e9gard\~: je ne suis qu\rquote un valet\~; la haine d\rquote autrui peut devenir ma haine\~: et, pour gagner mes gages, je puis avoir \'e0
+ tirer l\rquote \'e9p\'e9e comme si je ha\'efssais r\'e9ellement\'85
+\par
+\par \endash \~Tu mens, mis\'e9rable\~! interrompit la jeune fille exasp\'e9r\'e9e, car elle comprenait.
+\par
+\par \endash \~Vous savez bien que non. J\rquote ai tu\'e9 parce qu\rquote on m\rquote a dit\~: tue.
+\par
+\par \endash \~Oses-tu bien accuser mon p\'e8re\~?
+\par
+\par \endash \~Moi\~! Je ne pense pas avoir prononc\'e9 le nom respectable de M.\~Herv\'e9 de Vaunoy. Mais, \'e0 bon entendeur, salut.
+\par
+\par \endash \~Tu mens\~! tu mens\~! r\'e9p\'e9ta Alix dont la t\'eate se perdait.
+\par
+\par \endash \~Mettons que je mente, mademoiselle, pour peu que cela puisse vous \'eatre agr\'e9able. Mais, que je mente ou non, si, comme je le crois, vous portez quelque int\'e9r\'eat au capitaine Didier, ne perdez pas votre temps \'e0
+ menacer un homme qui ne saurait vous craindre. Cet homme, d\rquote ailleurs, n\rquote est que l\rquote instrument. Montez plus haut\~: arr\'eatez le bras ou fl\'e9chissez le c\'9cur.
+\par
+\par Il ajouta plus bas\~:
+\par
+\par \endash \~Et quand votre p\'e8re reviendra, s\rquote il vous est donn\'e9 de revoir votre p\'e8re, agissez sans perdre une minute, c\rquote est un bon conseil que je vous donne.
+\par
+\par \'c0 ces mots Lapierre salua profond\'e9ment et prit cong\'e9 avec toute l\rquote apparence du calme le plus parfait.
+\par
+\par Alix ne saisit point ses derni\'e8res paroles\~; mais elle en avait assez entendu. D\'e8s que le valet fut parti, elle s\rquote affaissa sur son si\'e8ge et mit sa t\'eate entre ses mains. Un monde de pens\'e9es navrantes fit irruption dans son cerveau.
+
+\par
+\par \endash \~Mon p\'e8re\~! mon p\'e8re\~! murmurait-elle au travers de ses sanglots\~; je ne veux pas le croire. Ce mis\'e9rable ment\~!
+\par
+\par Mais elle avait beau faire, une irr\'e9sistible conviction s\rquote imposait \'e0 son esprit\~: c\rquote \'e9tait son p\'e8re qui avait ordonn\'e9 l\rquote assassinat de Didier.
+\par
+\par Pourquoi\~?
+\par
+\par Elle se leva, chancelante, et agita sa sonnette. Elle voulait joindre Didier, lui conseiller de fuir\'85 H\'e9las\~! que lui dire sans accuser son p\'e8re\~?
+\par
+\par Lorsque Ren\'e9e se rendit \'e0 l\rquote appel de la sonnette, elle trouva sa jeune ma\'eetresse inanim\'e9e sur le plancher. Alix avait succomb\'e9 \'e0 son \'e9motion. Quand elle recouvra ses sens, une fi\'e8vre violente s\rquote empara d\rquote elle.
+
+\par
+\par L\rquote heure du d\'eener vint cependant, et M.\~de\~B\'e9chameil, quittant la cuisine, fit son entr\'e9e dans la salle \'e0 manger suivi du plat incomparable qu\rquote il venait d\rquote inventer.
+\par
+\par Le digne financier avait un air \'e0 la fois modeste et conscient de sa valeur. Il semblait savourer par avance les unanimes \'e9loges qui allaient accueillir ce chef-d\rquote \'9cuvre de l\rquote art culinaire, rendu plus pr\'e9ci
+eux par la noble main qui l\rquote avait pr\'e9par\'e9. Il m\'e9ditait d\'e9j\'e0 une courte allocution en forme de madrigal, \'e0 l\rquote aide de laquelle il comptait offrir \'e0 mademoiselle de Vaunoy l\rquote honneur d\rquote
+attacher son nom au blanc-manger nouveau-n\'e9.
+\par
+\par Certes, ce n\rquote \'e9tait point l\'e0 une mince aubaine pour la belle Alix. Il y allait de l\rquote immortalit\'e9, car le plat n\rquote \'e9tait rien moins qu\rquote une b\'e9chamelle de turbot (les cuisiniers ont fauss\'e9 l\rquote
+orthographe de ce nom illustre), c\rquote \'e9tait, en un mot, la premi\'e8re de toutes les b\'e9chamelles.
+\par
+\par H\'e9las\~! le destin est aveugle, tous les bons po\'e8tes l\rquote ont dit, et les projets des hommes sont \'e9trangement caducs\~! La primeur de ce pr\'e9cieux aliment devait tomber en partage aux palais malappris de deux ignobles valets\~!
+\par
+\par En entrant dans le salon, B\'e9chameil orna sa l\'e8vre de son plus avenant sourire. Ce fut en pure perte\~: il n\rquote y avait point de convives.
+\par
+\par Herv\'e9 de Vaunoy n\rquote avait pas reparu. Alix \'e9tait en proie \'e0 d\rquote atroces souffrances\~; mademoiselle Olive veillait aupr\'e8s de son lit de douleur. Didier \'e9tait on ne savait o\'f9.
+\par
+\par Ce que voyant, B\'e9chameil, ordinairement si paisible, entra dans un d\'e9pit furieux. D\'e9sol\'e9 de n\rquote avoir personne pour appr\'e9cier les m\'e9rites de son blanc-manger il demanda son carrosse, et partit au galop pour sa villa de la Cour-Rose.
+
+\par
+\par Le blanc-manger resta sur la table, chef-d\rquote \'9cuvre abandonn\'e9.
+\par
+\par Quelques minutes apr\'e8s, Alain le majordome et Lapierre entr\'e8rent par hasard dans le salon.
+\par
+\par \endash \~Il ne reviendra pas, dit Lapierre.
+\par
+\par \endash \~Tu es un oiseau de mauvaise augure, r\'e9pondit le vieil Alain\~; il reviendra.
+\par
+\par Les deux valets avis\'e8rent le blanc-manger. Ils s\rquote attabl\'e8rent sans c\'e9r\'e9monie. Nous devons croire que la b\'e9chamelle se trouva \'eatre de leur go\'fbt, car, au bout d\rquote un demi-quart d\rquote heure, il n\rquote
+en restait plus trace.
+\par
+\par \endash \~Il ne reviendra pas\~! r\'e9p\'e9ta Lapierre en se renversant sur son si\'e8ge comme un homme qui a bien d\'een\'e9.
+\par
+\par \endash \~Il reviendra\~! r\'e9p\'e9ta de son c\'f4t\'e9 ma\'eetre Alain, qui introduisit dans sa bouche le goulot de sa bouteille carr\'e9e\~; en veux-tu\~?
+\par
+\par \endash \~Volontiers. S\rquote il ne revient pas, nous pourrons bien n\rquote y rien perdre. Ce petit soldat de Didier a le c\'9cur g\'e9n\'e9reux et la main toujours ouverte. Il ach\'e8tera notre marchandise un bon prix.
+\par
+\par \endash \~Et s\rquote il nous fait pendre\~?
+\par
+\par \endash \~Allons donc\~!\'85
+\par
+\par On frappa trois coups rudes \'e0 la porte ext\'e9rieure. Les deux valets saut\'e8rent sur leurs si\'e8ges.
+\par
+\par \endash \~C\rquote est Vaunoy\~! dit le vieux majordome.
+\par
+\par \endash \~Ou Didier\~! repartit Lapierre\'85 Une id\'e9e\~! Si c\rquote est Didier, veux-tu que nous parlions\~? Vaunoy est avare. Nous pourrissons \'e0 son service.
+\par
+\par Alain h\'e9sita et but. Quand il eut bu, il n\rquote h\'e9sita plus.
+\par
+\par \endash \~Tope, s\rquote \'e9cria-t-il gaillardement\~; si c\rquote est Didier, nous parlerons. Vaunoy, s\rquote il revient ensuite, reviendra trop tard. Mais si c\rquote est Vaunoy\~?
+\par
+\par \endash \~Alors, il deviendra pour moi incontestable que Satan le prot\'e8ge, et ma foi, que Dieu ait l\rquote \'e2me du capitaine\~!
+\par
+\par \endash \~Amen, r\'e9pondit ma\'eetre Alain.
+\par
+\par On entendit des pas dans l\rquote antichambre.
+\par
+\par Les deux valets se lev\'e8rent et clou\'e8rent leurs regards \'e0 la porte.
+\par
+\par \endash \~Quelque chose me dit que c\rquote est le capitaine, murmura Lapierre.
+\par
+\par \endash \~Moi, je parierais que c\rquote est le Vaunoy, riposta le majordome.
+\par
+\par \endash \~Eh bien\~! parions\~!
+\par
+\par \endash \~Parions\~!
+\par
+\par \endash \~Un \'e9cu pour le capitaine\~!
+\par
+\par \endash \~Un \'e9cu pour Vaunoy\~!
+\par
+\par }\pard\plain \s1\qc\sb600\sa480\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc97743829}XXVIII\line Chez les Loups{\*\bkmkend _Toc97743829}\line \line
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {\'c0 l\rquote heure o\'f9 Pelo Rouan faisait \'e0 Jude le r\'e9cit que nous avons rapport\'e9 plus haut, un homme, envelopp\'e9
+ dans son manteau, descendait avec pr\'e9caution la rampe du ravin de la Fosse-aux-Loups. Il jetait furtivement autour de lui des regards d\rquote inqui\'e9tude et semblait avoir conscience d\rquote un danger.
+\par
+\par N\'e9anmoins il avan\'e7ait toujours.
+\par
+\par Lorsqu\rquote il parvint au fond du ravin, devant le ch\'eane creux o\'f9 Nicolas Treml avait enfoui jadis son coffret de fer, il s\rquote arr\'eata pour reprendre haleine.
+\par
+\par Sa vue \'e9tait troubl\'e9e probablement par la fi\'e8vre qui faisait trembler chacun de ses membres sous son manteau\~; sans cela, il n\rquote e\'fbt point exprim\'e9 de doute, car, de plusieurs c\'f4t\'e9s, des t\'eates fauves, \'e9cartant les derni\'e8
+res branches du taillis commen\'e7aient \'e0 se montrer.
+\par
+\par Au moment o\'f9 l\rquote \'e9tranger allait reprendre sa route, en se dirigeant vers l\rquote emplacement de la loge de Mathieu Blanc, trois ou quatre hommes, masqu\'e9s de fourrure, bondirent hors des broussailles, tomb\'e8rent sur lui et le terrass\'e8
+rent en un clin d\rquote \'9cil.
+\par
+\par \endash \~Qui diable avons-nous l\'e0\~? demanda l\rquote un d\rquote eux en mettant son pied sur la poitrine de l\rquote homme au manteau.
+\par
+\par Celui-ci, malgr\'e9 son \'e9pouvante, ne parut nullement surpris de l\rquote attaque et continua de cacher son visage.
+\par
+\par \endash \~Mes bons amis, dit-il d\rquote une voix qui, malgr\'e9 ses efforts, n\rquote \'e9tait rien moins qu\rquote assur\'e9e, ne me maltraitez pas. Je ne viens point ici par hasard.
+\par
+\par \endash \~Un espion du malt\'f4tier\~! s\rquote \'e9cri\'e8rent en ch\'9cur les Loups\~; il faut le pendre\~!
+\par
+\par \endash \~Saint-Dieu\~! mes excellents amis, ne commettez pas une \'e9normit\'e9 semblable, reprit le patient dont les dents claqu\'e8rent derechef et plus fort. Je viens vers vous dans votre int\'e9r\'eat.
+\par
+\par \endash \~\'c0 d\rquote autres\~!
+\par
+\par \endash \~Sur mon salut, je ne vous mens point. Bandez-moi les yeux, pour \'eatre bien s\'fbrs que je ne verrai rien des choses que vous avez int\'e9r\'eat \'e0 cacher, et introduisez-moi aupr\'e8s de votre chef.
+\par
+\par Les Loups se consult\'e8rent.
+\par
+\par \endash \~Il sera toujours temps de le pendre, dit l\rquote un d\rquote eux, robuste sabotier nomm\'e9 Simon Lion.
+\par
+\par L\rquote avis semblait sage.
+\par
+\par \endash \~Pourtant, reprit un vannier du nom de Livaudr\'e9, faudrait au moins voir sa figure.
+\par
+\par Simon Lion arracha brusquement le manteau du r\'f4deur, qui pencha sur sa poitrine un visage rond et plein, mais plus bl\'eame qu\rquote un linceul.
+\par
+\par Les quatre Loups recul\'e8rent, frapp\'e9s d\rquote une commune et inexprimable surprise.
+\par
+\par \endash \~Le ma\'eetre de La Tremlays\~! s\rquote \'e9cri\'e8rent-ils en m\'eame temps.
+\par
+\par Vaunoy, c\rquote \'e9tait bien lui, en effet, essaya de sourire, et parvint seulement \'e0 produire un convulsif clignement d\rquote yeux.
+\par
+\par \endash \~Le ma\'eetre de La Tremlays en personne, mes bons amis, dit-il.
+\par
+\par \endash \~Nous ne sommes pas tes amis, murmura Livaudr\'e9 d\rquote une voix basse et mena\'e7ante. Ignores-tu si compl\'e8tement les sentiers de la for\'eat que tu aies pu prendre au hasard une route qui te conduisait droit \'e0 la mort\~?
+\par
+\par \endash \~Allons donc\~! allons donc\~! balbutia Vaunoy, vous raillez, mon joyeux camarade\~; on ne tue pas ainsi un homme qui apporte une fortune avec lui.
+\par
+\par Les Loups \'e9chang\'e8rent un regard significatif, et Simon, d\rquote un geste rapide, t\'e2ta les poches de Vaunoy.
+\par
+\par \endash \~Tu mens, dit-il apr\'e8s examen fait, aujourd\rquote hui comme toujours, mais du diable si tu nous \'e9chappes cette fois\~!\'85
+\par
+\par La terreur de Vaunoy atteignait \'e0 son comble et augmentait pour lui le danger, car il perdait le sens et la parole.
+\par
+\par Livaudr\'e9 d\'e9tacha une corde roul\'e9e autour de sa ceinture et lan\'e7a l\rquote extr\'e9mit\'e9, formant n\'9cud coulant, de mani\'e8re \'e0 accrocher l\rquote une des basses branches du ch\'eane creux.
+\par
+\par La corde se noua du premier coup, et se balan\'e7a tout aupr\'e8s du visage de Vaunoy.
+\par
+\par On ne peut dire que celui-ci se f\'fbt engag\'e9 \'e0 la l\'e9g\'e8re dans sa p\'e9rilleuse entreprise. Au contraire, il en avait laborieusement calcul\'e9 toutes les chances, mais il avait compt\'e9 sans s
+a poltronnerie, et sa poltronnerie allait le tuer.
+\par
+\par Il \'e9tait parti de La Tremlays dans un de ces moments de r\'e9solution d\'e9sesp\'e9r\'e9e o\'f9 le plus l\'e2che devient en quelque sorte le plus t\'e9m\'e9raire.
+\par
+\par Sa haine pour Didier, ou, pour parler mieux, l\rquote envie passionn\'e9e qu\rquote il avait de jeter hors de sa route la vivante menace qui le tourmentait nuit et jour, lui avait cach\'e9 une partie du p\'e9ril, en lui montrant plus certaines qu\rquote
+elles ne l\rquote \'e9taient les chances de r\'e9ussite.
+\par
+\par Il ne pouvait rien par lui-m\'eame contre Didier, officier du roi et son h\'f4te officiel, et pourtant il fallait que Didier dispar\'fbt. Il le fallait\~; c\rquote \'e9tait une question de fortune qui pouvait devenir question de vie ou de mort.
+\par
+\par Par une \'e9trange destin\'e9e, ce jeune soldat se trouvait fatalement en contact avec Vaunoy sur tous les points \'e0 la fois. Le penchant d\rquote Alix pour lui et son \'e9loignement croissant pour B\'e9chameil, qui en \'e9tait une cons\'e9
+quence naturelle, eussent constitu\'e9 seuls une cause d\rquote inimiti\'e9 bien suffisante\~; car, \'e0 cette \'e9poque o\'f9 le parlement s\rquote occupait journellement de recherches de noblesse, il fallait que Vaunoy conqu\'eet \'e0 tout prix l
+\rquote appui de l\rquote intendant royal.
+\par
+\par Un mot de B\'e9chameil pouvait lui faire perdre sa qualit\'e9 de noble homme, et par cons\'e9quent l\rquote opulent h\'e9ritage de Treml.
+\par
+\par Mais \'e0 part ce motif, Vaunoy en avait un autre, plus imp\'e9rieux encore, et nous dirons pas trop en affirmant que Didier et lui ne pouvaient exister ensemble sous le ciel.
+\par
+\par Au reste, si nous n\rquote avons pas compl\'e8tement \'e9chou\'e9 dans la peinture de son caract\'e8re, on doit penser, ind\'e9pendamment m\'eame de cette explication, qu\rquote il avait fallu \'e0
+ Vaunoy un bien puissant motif pour braver ainsi la vengeance des Loups, lui qui avait \'e9t\'e9 leur plus actif et leur plus implacable pers\'e9cuteur.
+\par
+\par Ce motif une fois admis, restait, pour un homme v\'e9ritablement r\'e9solu, \'e0 combiner un plan et \'e0 n\rquote engager la bataille qu\rquote avec le plein exercice de son sang-froid.
+\par
+\par Le ma\'eetre de La Tremlays \'e9tait dans de tout autres conditions. En traversant la for\'eat, il avait subi tour \'e0 tour les influences de la frayeur la plus exag\'e9r\'e9e et du plus fol espoir. Maintenant qu\rquote
+il fallait agir sous peine de mort, il restait vaincu par l\rquote \'e9pouvante, incapable, inerte, h\'e9b\'e9t\'e9\~: mort d\rquote avance, comme ces malheureux qu\rquote on pr\'e9cipite du haut d\rquote une tour \'e9lev\'e9e et qui expirent,
+dit-on, avant de toucher le sol.
+\par
+\par Simon Lion le saisit \'e0 bras-le-corps, et Livaudr\'e9 fit un n\'9cud coulant \'e0 l\rquote extr\'e9mit\'e9 de la corde\~; Vaunoy ne bougea pas\~; il se laissa passer la corde autour du cou sans faire r\'e9sistance aucune.
+\par
+\par Seulement, lorsque la hart lui blessa la gorge, il roula autour de lui de gros yeux affol\'e9s, et poussa une plainte \'e9touff\'e9e.
+\par
+\par \endash \~Hale\~! cria Livaudr\'e9.
+\par
+\par Les pieds du malheureux Vaunoy quitt\'e8rent le sol.
+\par
+\par Comme on voit, les pressentiments de Lapierre n\rquote \'e9taient pas sans quelque fondement.
+\par
+\par Mais au moment o\'f9 la face du patient passait du violet au noir par l\rquote effet de la strangulation, un cinqui\'e8me personnage bondit alors des broussailles. C\rquote \'e9tait encore un Loup.
+\par
+\par \endash \~Arrive donc\~! petit Yaumi, lui dirent ses camarades\~; viens voir la derni\'e8re grimace d\rquote une de tes connaissances.
+\par
+\par }{\i Le petit }{Yaumi, que nous avons rencontr\'e9 tout \'e0 l\rquote heure dans la loge de Pelo Rouan, \'e9tait un \'e9norme gaillard, haut de pr\'e8s de six pieds et membr\'e9 en proportion. Il jeta un coup d\rquote \'9c
+il sur Vaunoy et le reconnut malgr\'e9 la contraction hideuse de ses traits.
+\par
+\par \endash \~M\'e9chants blaireaux\~! murmura-t-il\~: ils allaient le tuer comme \'e7a sans crier gare\~!
+\par
+\par Et d\rquote un revers de son grand couteau de chasse, il coupa la corde. Vaunoy tomba comme une masse et s\rquote affaissa sur le gazon.
+\par
+\par \endash \~Vous faisiez l\'e0 de la belle besogne, reprit le petit Yaumi. Et qu\rquote aurait dit le Ma\'eetre\~? Ne savez-vous pas qu\rquote il y a quelque chose entre lui et ce vil coquin, pour qui la corde \'e9tait une mort trop douce\~? Le Ma\'ee
+tre est-il dans la mine\~?
+\par
+\par \endash \~Le diable sait o\'f9 est le ma\'eetre, r\'e9pondit Livaudr\'e9 d\rquote un ton bourru, quant \'e0 ce qui est de ce vieux dr\'f4le, il peut se vanter de l\rquote avoir \'e9chapp\'e9 belle. Mais il n\rquote
+est pas au bout, et il faudra savoir si nos anciens ne lui remettront pas la corde au cou.
+\par
+\par \endash \~Nos anciens ob\'e9issent au Ma\'eetre tout comme toi et moi, mon homme, dit Yaumi d\rquote un ton sentencieux\~: ils feront ce que le Ma\'eetre voudra.
+\par
+\par Vaunoy cependant avait repris ses sens et s\rquote agitait sur l\rquote herbe.
+\par
+\par \endash \~Debout\~! cria Simon Lion en le poussant du pied.
+\par
+\par Vaunoy, qui avait plus de peur que de mal, ob\'e9it sans trop de peine. Par une r\'e9action explicable, ce premier danger, miraculeusement \'e9vit\'e9, lui avait remis quelque force au c\'9cur.
+\par
+\par \endash \~Emp\'eachez vos gens de me maltraiter, dit-il \'e0 Yaumi d\rquote une voix plus ferme\~; ce bout de corde a failli vous faire perdre cinq cent mille livres.
+\par
+\par Yaumi ne s\rquote \'e9mut point\~; mais il n\rquote en fut pas de m\'eame des quatre Loups.
+\par
+\par \endash \~Cinq cent mille\~! r\'e9p\'e9t\'e8rent-ils \'e9bahis.
+\par
+\par Vaunoy respira. L\rquote effet \'e9tait produit.
+\par
+\par \endash \~Conduisez-moi \'e0 vos chefs\~! dit-il d\rquote un ton d\rquote autorit\'e9.
+\par
+\par \endash \~Maintenant, murmura le petit Yaumi en haussant ses larges \'e9paules, ils vont le laisser \'e9chapper. Je donnerais un \'e9cu pour que le Ma\'eetre f\'fbt ici\~!
+\par
+\par Simon Lion noua le mouchoir \'e0 carreaux qui lui servait de ceinture sur les yeux de Vaunoy, et, tout aussit\'f4t les quatre Loups le pouss\'e8rent vers la rampe occidentale du ravin, au sommet de laquelle se voyaient les ruines des deux moulins \'e0
+ vent.
+\par
+\par Vaunoy sentit bient\'f4t un air froid et humide frapper sa joue\~; en m\'eame temps, la vague lueur qui, malgr\'e9 le bandeau, parvenait jusqu\rquote \'e0 ses yeux, disparut tout \'e0 coup.
+\par
+\par Tant\'f4t il descendait les marches d\rquote une sorte d\rquote escalier taill\'e9 presque \'e0 pic\~; tant\'f4t ses conducteurs le soulevaient \'e0 force de bras, le portaient pendant quelques pas et le d\'e9posaient ensuite sur le sol.
+\par
+\par Cela dura dix minutes environ. Au bout de ce temps, Vaunoy entendit un bruit de voix confuses, et une forte odeur de tabac et d\rquote eau-de-vie le saisit \'e0 la gorge.
+\par
+\par On lui arracha son bandeau.
+\par
+\par Il \'e9tait chez les Loups, dans leur r\'e9fectoire, et arrivait au dessert.
+\par
+\par La rouge clart\'e9 d\rquote une demi-douzaine de torches qui brillaient autour de lui \'e9blouit d\rquote abord ses yeux habitu\'e9s aux t\'e9n\'e8bres. En outre, les cris assourdissants qu\rquote un millier de larynx r\'e9cemment abreuv\'e9s pouss\'e8
+rent \'e0 sa vue, faillirent de nouveau lui faire perdre la t\'eate. Il y avait de quoi\~: c\rquote \'e9taient de tous c\'f4t\'e9s, \'e9nergiques menaces et clameurs de mort.
+\par
+\par Mais bient\'f4t un silence se fit. Simon Lion avait prononc\'e9 quatre mots qui produisirent un effet r\'e9ellement magique. Les clameurs devinrent tout \'e0 coup murmures, et ces quatre mots r\'e9p\'e9t\'e9s avec componction pass\'e8
+rent en un instant de bouche en bouche.
+\par
+\par \endash \~Cinq cent mille livres\~! disait-on de toutes parts.
+\par
+\par Ce chuchotement d\rquote excellent augure ranima Herv\'e9 de Vaunoy mieux que n\rquote e\'fbt fait le plus m\'e9ritant de tous les baumes. Il se sentit revivre et devint brave de toute la grande peur qu\rquote il avait eue.
+\par
+\par Le spectacle qu\rquote il entrevoyait, \'e0 mesure que ses yeux s\rquote aguerrissaient au sombre \'e9clat des torches, n\rquote \'e9tait pas fait cependant pour porter au comble sa s\'e9curit\'e9.
+\par
+\par Il \'e9tait pr\'e9cis\'e9ment au centre d\rquote une nombreuse assembl\'e9e dont les groupes, attabl\'e9s, sans ordre, autour de planches soutenues par des pieux fich\'e9s en terre, buvaient, mangeaient ou fumaient.
+\par
+\par Cela ressemblait \'e0 une immense taverne.
+\par
+\par La lumi\'e8re partant d\rquote un seul centre, o\'f9 brillaient toutes les torches r\'e9unies, s\rquote affaiblissait en radiant, de telle sorte que la majeure partie de la foule, fantastiquement plong\'e9e dans un vacill
+ant demi-jour, prenait de loin une physionomie \'e9trange et presque diabolique.
+\par
+\par On ne pouvait calculer, m\'eame approximativement, le nombre des assistants, et l\rquote aspect de cette cohue faisait na\'eetre l\rquote id\'e9e de l\rquote infini.
+\par
+\par Les derniers rangs, en effet, disparaissant \'e0 demi dans l\rquote ombre, semblaient se prolonger jusqu\rquote \'e0 perte de vue\~; et, lorsqu\rquote un mouvement fortuit ou l\rquote \'e9tincellement d\rquote une torche agrandissait le cercle de lumi\'e8
+re, on voyait surgir de tous c\'f4t\'e9s de nouvelles figures de buveurs ou de fumeurs.
+\par
+\par Or, tous ces buveurs et fumeurs \'e9taient des Loups, honn\'eates artisans de la for\'eat, qui, nous en sommes certains, poss\'e9daient au grand jour de fort d\'e9bonnaires physionomies\~; mais la lueur sanglante des torches mettait \'e0 leu
+rs traits une expression de f\'e9rocit\'e9 sauvage. S\rquote ils \'e9taient bons, ils n\rquote en avaient pas l\rquote air, en v\'e9rit\'e9.
+\par
+\par \'c7\'e0 et l\'e0, dans la foule, Vaunoy reconnaissait quelque visage de vannier ou de sabotier, rencontr\'e9 souvent dans la for\'eat. Deux ou trois Loups avaient gard\'e9 leurs masques de fourrure\~; et, nonobstant le flux perp\'e9tuel de la lumi\'e8
+re et de l\rquote ombre, Vaunoy crut pouvoir affirmer plus tard que ces Loups, obstin\'e9ment masqu\'e9s, avaient leurs raisons pour ce faire en sa pr\'e9sence\~: ils portaient la livr\'e9e de La Tremlays.
+\par
+\par Au milieu de la salle, de la grotte, ou de la caverne (Vaunoy n\rquote apercevant ni les parois, ni la vo\'fbte, ne pouvait assigner \'e0 ce lieu un nom fort pr\'e9cis), se trouvait une table mieux \'e9quarrie que les autres\~: autour de cette table si
+\'e9geaient neuf vieux Loups de grande exp\'e9rience, qui sans doute \'e9taient les s\'e9nateurs de cette bizarre r\'e9publique.
+\par
+\par Quant au dictateur, ce fameux Loup Blanc, dont parlait tant la renomm\'e9e, Vaunoy eut beau chercher, il ne put le d\'e9couvrir \'e0 aucun signe ext\'e9rieur, et conclut qu\rquote il \'e9tait absent.
+\par
+\par Au bout de quelques minutes, l\rquote un des vieillards r\'e9clama le silence d\rquote un geste, et se tourna vers Vaunoy, qui mettait tous ses efforts \'e0 ressaisir son sang-froid \'e9branl\'e9.
+\par
+\par \endash \~Qu\rquote es-tu venu faire \'e0 la Fosse-aux-Loups\~? demanda le vieillard.
+\par
+\par Vaunoy prit, comme on dit vulgairement, son courage \'e0 deux mains.
+\par
+\par \endash \~J\rquote y suis venu chercher ce que j\rquote y ai trouv\'e9, r\'e9pondit-il d\rquote un ton d\'e9gag\'e9\~; je voulais voir les Loups.
+\par
+\par \endash \~C\rquote est une vue qui peut co\'fbter cher, Herv\'e9 de Vaunoy. As-tu donc oubli\'e9 tout le mal que tu nous as fait\~?
+\par
+\par \endash \~Non, mais j\rquote ai compt\'e9 sur votre bon sens, et aussi sur votre mis\'e8re que je croyais, je dois le dire, ajouta-t-il moins haut, plus grande qu\rquote elle ne me para\'eet \'eatre en r\'e9alit\'e9.
+\par
+\par \endash \~Nous vivons du mieux que nous pouvons, reprit le vieillard\~; on a voulu nous voler notre pain noir et notre petit cidre, nous volons nos voleurs, ce qui nous met \'e0 m\'eame de manger du pain blanc et de boire de l\rquote eau-de-vie.
+\par
+\par Un joyeux et bruyant \'e9clat de rire accueillit la douteuse moralit\'e9 de ces paroles.
+\par
+\par \endash \~Bien dit, notre p\'e8re Toussaint\~! cria-t-on de toutes parts.
+\par
+\par \endash \~La paix, mes enfants, la paix\~! Quant \'e0 notre bon sens, nous te savons gr\'e9 de ton compliment, mais, en d\'e9finitive, qu\rquote as-tu \'e0 faire de notre bon sens, qui nous conseille de te pendre, et de notre mis\'e8re, que tu as t\'e2ch
+\'e9 de rendre si compl\'e8te\~?
+\par
+\par \endash \~Je veux me venger, dit Vaunoy.
+\par
+\par \endash \~N\rquote as-tu pas, \'e0 La Tremlays, tes assassins ordinaires\~?
+\par
+\par \endash \~Tr\'eave, interrompit Vaunoy, dans un mouvement d\rquote impatience qui le servit \'e0 merveille\~; expliquons-nous comme des hommes, et ne bavardons pas comme des avocats. Voulez-vous gagner cinq cent mille livres\~?
+\par
+\par \endash \~Cinq cent mille livres\~! r\'e9p\'e9t\'e8rent encore les Loups qui avaient l\rquote eau \'e0 la bouche.
+\par
+\par \endash \~Cinq cents millions de tromperies\~! s\rquote \'e9cria une rude voix dont le propri\'e9taire, le petit Yaumi, per\'e7a la foule et vint dresser sa haute taille devant la table occup\'e9e par le s\'e9nat de la Fosse-aux-Loups.
+\par
+\par \endash \~Notre p\'e8re Toussaint et les autres, ajouta-t-il, ne faites pas attention \'e0 ce que dit ce mis\'e9rable. Vous le connaissez, et d\rquote ailleurs, en l\rquote absence du Ma\'eetre, vous ne pouvez rien d\'e9cider.
+\par
+\par Vaunoy dressa l\rquote oreille \'e0 ce mot de ma\'eetre. C\rquote \'e9tait l\'e0 une nouvelle difficult\'e9 qu\rquote il n\rquote avait pu mettre en ligne de compte.
+\par
+\par Le p\'e8re Toussaint secoua la t\'eate d\rquote un air de m\'e9contentement.
+\par
+\par \endash \~Ami Yaumi, dit-il, le Ma\'eetre est le ma\'eetre, mais nous sommes bien quelque chose, et cinq cent mille livres ne se trouvent pas tous les jours sous le couvert. Cela m\'e9rite r\'e9flexion.
+\par
+\par \endash \~Mais il ment comme un coquin qu\rquote il est\~!
+\par
+\par Les Loups pouss\'e8rent en ch\'9cur un murmure de d\'e9sapprobation. Ces bonnes gens tenaient aux cinq cent mille livres annonc\'e9es, plus que nous ne saurions dire.
+\par
+\par \endash \~Yaumi, mon gar\'e7on, reprit Toussaint, avec d\rquote autant plus d\rquote assurance qu\rquote il se sentait soutenu\~; laisse-nous faire nos affaires\~: le Ma\'eetre sera content.
+\par
+\par \endash \~Et s\rquote il ne l\rquote est pas\~? demanda Yaumi.
+\par
+\par Personne ne dit mot dans la foule. Le vieillard parut visiblement d\'e9concert\'e9.
+\par
+\par \endash \~Il le sera, reprit-il encore apr\'e8s un silence\~; personne plus que moi n\rquote est dispos\'e9 \'e0 ob\'e9ir au Ma\'eetre, mais\'85
+\par
+\par \endash \~Mais vous voulez braver la chance de lui d\'e9sob\'e9ir\~! \'c9coutez\~! je sais, moi, que le Ma\'eetre donnerait le plus clair de son sang pour voir cet homme face \'e0 face.
+\par
+\par Vaunoy fr\'e9mit de la t\'eate aux pieds.
+\par
+\par \endash \~Je sais, poursuivit Yaumi, que cet homme et lui ont \'e0 r\'e9gler un compte long et embrouill\'e9. Je veux aller chercher le Ma\'eetre.
+\par
+\par \endash \~Qui sait o\'f9 on le trouvera\~?
+\par
+\par \endash \~Je t\'e2cherai\~; vous m\rquote attendrez.
+\par
+\par \endash \~C\rquote est impossible\~! s\rquote \'e9cria Vaunoy, mettant d\'e9sormais son va-tout sur une seule chance\~; tout est manqu\'e9 si dans deux heures je ne suis pas de retour \'e0 La Tremlays.
+\par
+\par \endash \~Deux heures me suffiront, dit Yaumi.
+\par
+\par Les vieillards se consult\'e8rent.
+\par
+\par Il faut croire que l\rquote autorit\'e9 de celui qu\rquote on appelait }{\i le Ma\'eetre, }{et qui n\rquote \'e9tait autre que le Loup Blanc, avait des proportions fort absolues, car, malgr\'e9 sa violente envie de conqu\'e9
+rir les cinq cent mille livres, la foule des Loups vint en aide \'e0 Yaumi.
+\par
+\par \endash \~N\rquote y a pas \'e0 dire, murmurait-on de tous c\'f4t\'e9s\~: faut que le Ma\'eetre soit averti\~!
+\par
+\par \endash \~Va donc, dit Toussaint \'e0 Yaumi\~; mais si, dans deux heures, tu n\rquote es pas revenu, nous ferons \'e0 notre id\'e9e.
+\par
+\par Yaumi ne s\rquote \'e9branla point encore.
+\par
+\par \endash \~Il faut auparavant, dit-il, que je sache tout ce que veut cet homme.
+\par
+\par \endash \~C\rquote est juste, repartit Toussaint\~; expliquez-vous, Herv\'e9 de Vaunoy.
+\par
+\par \endash \~Les cinq cent mille livres dont il s\rquote agit, dit le ma\'eetre de La Tremlays, sont le produit des tailles de l\rquote \'e9v\'each\'e9 de Dol, que M.\~l\rquote intendant royal exp\'e9die \'e0
+ Paris. Les cinq cent mille livres resteront une nuit au ch\'e2teau. Cela suffira.
+\par
+\par \endash \~Je crois bien\~! s\rquote \'e9cria Toussaint.
+\par
+\par \endash \~Je crois bien\~! r\'e9p\'e9t\'e8rent les Loups.
+\par
+\par \endash \~Quant \'e0 l\rquote homme que je veux tuer, il est votre ennemi aussi bien que le mien\~; c\rquote est le nouveau capitaine de la mar\'e9chauss\'e9e.
+\par
+\par \endash \~F\'fbt-il pis que cela, Herv\'e9 de Vaunoy, dit Toussaint d\rquote un ton grave, mais non sans quelques regrets, n\rquote esp\'e8re pas l\rquote aide de nos bras. Les Loups n\rquote assassinent pas.
+\par
+\par \endash \~Les Loups attaqueront la caisse\~; les Loups prendront les cinq cent mille livres\~; les Loups auront tout le profit. Moi, je ferai le reste.
+\par
+\par Le vieux Toussaint secoua la t\'eate d\rquote un air de satisfaction non \'e9quivoque.
+\par
+\par \endash \~Cela peut s\rquote accepter, dit-il\~; en conscience, cela peut s\rquote accepter. Eh bien\~! Yaumi, en sais-tu assez long\~?
+\par
+\par \endash \~Je pars, r\'e9pondit ce dernier.
+\par
+\par Il mit en effet son masque sur son visage et disparut dans l\rquote ombre.
+\par
+\par Vaunoy s\rquote assit. On pla\'e7a devant lui un verre d\rquote eau-de-vie qu\rquote il toucha de ses l\'e8vres.
+\par
+\par \endash \~Deux heures\~! pensait-il avec angoisse\~; si cet homme vient, quel sera mon sort\~?
+\par
+\par Les Loups s\rquote \'e9taient remis \'e0 fumer et \'e0 boire, car ces pauvres gens, nagu\'e8re artisans honn\'eates et laborieux, une fois jet\'e9s violemment hors de leur voie, avaient pris, \'e0 peu de chose pr\'e8s, tous les vices qu\rquote am\'e8
+ne avec soi la fain\'e9antise soutenue par la rapine.
+\par
+\par Vaunoy, lui, comptait les minutes. De temps en temps, la voix du vieux Toussaint, qui demandait quelques explications sur le mode d\rquote attaque, sur le moment du coup de main, etc., interrompait sa laborieuse r\'ea
+verie. Ce fut heureux pour lui, car, si on ne l\rquote e\'fbt point distrait de sa peur, sa peur l\rquote aurait tu\'e9.
+\par
+\par Une heure se passa, puis une heure et demie, puis l\rquote aiguille de la montre de Vaunoy indiqua les deux heures r\'e9volues.
+\par
+\par Vaunoy ouvrit sa poitrine \'e0 une longue et vigoureuse aspiration. Il se leva.
+\par
+\par \endash \~Ma foi, dit Toussaint, Herv\'e9 de Vaunoy est dans son droit. Un honn\'eate homme n\rquote a que sa parole\~; nous avons la n\'f4tre, et nous sommes des honn\'eates gens.
+\par
+\par \endash \~C\rquote est clair\~! appuya l\rquote assistance.
+\par
+\par \endash \~Donc, tu peux te retirer, l\rquote homme. Ton int\'e9r\'eat nous r\'e9pond de ton exactitude. Demain, une heure apr\'e8s le coucher du soleil, nous serons au lieu d\'e9sign\'e9.
+\par
+\par \endash \~\'c0 demain, dit Vaunoy, qui devan\'e7ait ses guides vers l\rquote entr\'e9e du souterrain.
+\par
+\par On lui banda de nouveau les yeux. Quelques minutes apr\'e8s, il sautait joyeusement sur son cheval, qui l\rquote attendait au-del\'e0 du fourr\'e9.
+\par
+\par \endash \~Saint-Dieu\~! saint-Dieu\~! saint-Dieu\~! cria-t-il follement en pressant \'e0 grands coups d\rquote \'e9perons le galop de sa monture.
+\par
+\par Comme on le pense le vieux majordome gagna son pari, car c\rquote \'e9tait Vaunoy qui avait frapp\'e9 ces rudes coups \'e0 la porte ext\'e9rieure de La Tremlays, et ce fut lui qui, au moment de la gageure, entra dans le salon, au grand \'e9
+tonnement de Lapierre.
+\par
+\par En entrant, il se jeta, haletant, sur un fauteuil.
+\par
+\par \endash \~Il est \'e0 nous\~! s\rquote \'e9cria-t-il. J\rquote ai jou\'e9 ma vie, j\rquote ai gagn\'e9, mais je jure Dieu qu\rquote on ne m\rquote y prendra plus\~!
+\par
+\par \endash \~J\rquote en reviens \'e0 ce que je disais, murmura Lapierre\~: que Dieu ait l\rquote \'e2me du capitaine\~! Ma\'eetre Alain, voici votre \'e9cu.
+\par
+\par }\pard\plain \s1\qc\sb600\sa480\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc97743830}XXIX\line Avant la lutte{\*\bkmkend _Toc97743830}\line \line
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {Le lendemain, le convoi des deniers de l\rquote imp\'f4t partit de Rennes dans la matin\'e9e. Il \'e9tait escort\'e9 par la mar\'e9chauss\'e9e, \'e0 la t\'ea
+te de laquelle chevauchait le capitaine Didier, et par une compagnie de sergents \'e0 pied.
+\par
+\par Le trajet de Rennes \'e0 La Tremlays se fit sans encombre. Tandis que les lourdes charrettes, charg\'e9es d\rquote \'e9cus de six livres, s\rquote embourbaient dans les fondri\'e8res de la for\'eat, l\rquote attaque aurait \'e9t\'e9 bien facile\~
+; mais nulle figure hostile ou suspecte ne se montra sur la route, et c\rquote est \'e0 peine si Jude, qui suivait le capitaine, put conjecturer deux ou trois fois aux mouvements des branches qu\rquote il y avait un \'eatre vivant, homme ou gibier, cach
+\'e9 sous le couvert.
+\par
+\par Les Loups dormaient ou ne se souciaient pas d\rquote affronter les bons mousquets de la mar\'e9chauss\'e9e. \'c0 moins qu\rquote ils n\rquote eussent encore un autre motif de ne point se montrer.
+\par
+\par On marchait bien lentement, et le soleil se couchait au moment o\'f9 le convoi atteignait les premiers arbres de l\rquote avenue de La Tremlays.
+\par
+\par \endash \~Monsieur, dit Jude en se penchant \'e0 l\rquote oreille du capitaine, il ne fait point bon pour moi au ch\'e2teau. Ce que je cherche n\rquote y est pas, et j\rquote y pourrais trouver en revanche ce que je n\rquote ai garde de chercher.
+\par
+\par \endash \~Fi\~! mon brave gar\'e7on, r\'e9pondit le capitaine avec un sourire, tu ne r\'eaves plus qu\rquote assassinat depuis hier. Certes, si tout ce que tu m\rquote as racont\'e9 de ce Vaunoy est vrai, c\rquote est un sc\'e9l\'e9rat inf\'e2
+me et sans vergogne, mais je ne puis croire\'85 et, apr\'e8s tout, qui te dit que ce charbonnier n\rquote ait point menti\~?
+\par
+\par \endash \~Pelo Rouan\~? Il ne mentait pas, monsieur, car sa voix tremblait et j\rquote ai senti la sueur de son front tomber sur ma main. Oh\~! il ne mentait pas\~!\'85 Et dame Goton et l\rquote absence de notre petit monsieur\~?
+\par
+\par \endash \~Tu as peut-\'eatre raison, dit le capitaine\~; en tout cas, tu es libre, mon gar\'e7on, et si tu as quelque ami dans la for\'eat, je te permets de lui demander l\rquote hospitalit\'e9. Demain, tu nous rejoindras \'e0 Vitr\'e9.
+\par
+\par \endash \~\'c0 demain donc\~! r\'e9pondit Jude.
+\par
+\par Sur le point de s\rquote \'e9loigner, il s\rquote approcha davantage et ajouta \'e0 voix basse\~:
+\par
+\par \endash \~N\rquote oubliez pas ce qui vous regarde, mon jeune monsieur. Ce Pelo Rouan a parl\'e9 de vengeance, et il a l\rquote air d\rquote un terrible homme\~!
+\par
+\par Didier sourit encore et fit un geste d\rquote insouciante bravade.
+\par
+\par \endash \~\'c0 demain, brave gar\'e7on\~! dit-il au lieu de r\'e9pondre.
+\par
+\par Jude prit un sentier de traverse et perdit bient\'f4t de vue le convoi. Le soleil \'e9tait couch\'e9 depuis quelques minutes \'e0 peine, mais il faisait nuit d\'e9j\'e0 sous les sombres vo\'fbtes de la for\'eat. Les clairi\'e8
+res seules montraient leurs ajoncs illumin\'e9s par cette lueur chatoyante que le cr\'e9puscule du soir laisse monter du couchant. Jude s\rquote en allait \'e0 pas lents et la t\'eate tristement baiss\'e9e.
+\par
+\par Il avait confi\'e9 son cheval \'e0 un soldat pour que la b\'eate e\'fbt sa provende au ch\'e2teau.
+\par
+\par Le bon \'e9cuyer sentait son courage l\rquote abandonner en m\'eame temps que l\rquote espoir. Pourquoi chercher encore lorsqu\rquote on est s\'fbr de ne point trouver\~? Jude avait besoin d\rquote \'e9voquer le souvenir v\'e9n\'e9r\'e9 de son ma\'ee
+tre pour garder quelque \'e9nergie \'e0 sa volont\'e9 chancelante.
+\par
+\par Un p\'e9ril \'e0 braver l\rquote e\'fbt trouv\'e9 fort\~; s\rquote il n\rquote e\'fbt fallu que mourir, il serait mort avec joie. Mais il n\rquote y avait rien, ni p\'e9ril \'e0 braver, ni mort \'e0 affronter.
+\par
+\par Treml n\rquote aurait point le b\'e9n\'e9fice des efforts tent\'e9s\~: \'e0 quoi bon combattre\~?
+\par
+\par Jude, apr\'e8s avoir chemin\'e9 quelque temps sans but, prit la route de la loge du charbonnier Pelo Rouan.
+\par
+\par \endash \~Nous causerons de Treml, se disait-il en soupirant\~; peut-\'eatre aura-t-il appris quelque chose depuis hier.
+\par
+\par Jude n\rquote avait pas fait vingt pas dans cette direction nouvelle, lorsqu\rquote un bruit sourd, lointain encore, mais familier \'e0 son oreille de vieux soldat, arriva jusqu\rquote \'e0 lui.
+\par
+\par C\rquote \'e9tait \'e9videmment le bruit produit par la marche d\rquote une nombreuse r\'e9union d\rquote hommes, dont les pas s\rquote \'e9touffaient sur la mousse de la for\'eat.
+\par
+\par Jude s\rquote arr\'eata. Ce ne pouvait \'eatre l\rquote escouade des sergents de Rennes, car les pas venaient du c\'f4t\'e9 oppos\'e9 \'e0 la ville, et avan\'e7aient plus rapidement que ne fait d\rquote ordinaire une troupe soumise aux r\'e8
+gles de la discipline.
+\par
+\par Jude devinait rarement\~; il en \'e9tait encore \'e0 s\rquote interroger, lorsque l\rquote agitation des branches du taillis lui annon\'e7a l\rquote approche de cette myst\'e9rieuse arm\'e9e.
+\par
+\par Il n\rquote eut que le temps de se jeter de c\'f4t\'e9 sous le couvert.
+\par
+\par Au m\'eame instant, une cohue press\'e9e, courant sans ordre, mais \'e0 bas bruit, fit irruption dans le sentier que Jude venait de quitter.
+\par
+\par \'c0 la douteuse clart\'e9 qui r\'e9gnait encore, le vieil \'e9cuyer t\'e2cha de compter, mais il ne put. Les hommes passaient par centaines, et incessamment d\rquote autres hommes sortaient du fourr\'e9.
+\par
+\par C\rquote \'e9tait un spectacle singulier et fait pour inspirer l\rquote effroi, car aucun de ces hommes ne montrait son visage aux derniers rayons du cr\'e9puscule. Tous avaient la figure couverte d\rquote un masque de couleur sombre.
+\par
+\par Tous, hormis un seul qui portait au contraire un masque blanc comme neige, au milieu duquel luisaient deux yeux ronds et incandescents comme les yeux d\rquote un chat-pard.
+\par
+\par Cet homme, qui \'e9tait de grande taille, mais de bizarre tournure, marchait le dernier. Lorsqu\rquote il passa devant Jude, il se trouvait en arri\'e8re d\rquote une cinquantaine de pas sur ses compagnons, et le vieil \'e9cuyer le vit avec \'e9
+tonnement faire, sans effort apparent, deux ou trois bonds r\'e9ellement extraordinaires, qui le port\'e8rent en quelques secondes \'e0 l\rquote arri\'e8re-garde de la fantastique arm\'e9e.
+\par
+\par Jude demeura quelques minutes comme \'e9bahi. Au bout de ce temps, sa lente intelligence ayant accompli le travail qu\rquote une autre aurait fait de primesaut, il conjectura que ces sauvages soldats \'e9taient des Loups. Mais o\'f9
+ allaient-ils en si grand nombre et arm\'e9s jusqu\rquote aux dents\~?
+\par
+\par Jude se fit cette question, mais il n\rquote y r\'e9pondit point tout de suite, bien que les Loups, chuchotant entre eux, eussent prononc\'e9, en passant pr\'e8s de lui, plus d\rquote un mot qui aurait pu le mettre sur la voie.
+\par
+\par Il poursuivit sa route, tout pensif et fort intrigu\'e9, vers la demeure de Pelo Rouan.
+\par
+\par Pendant qu\rquote il marchait par les sentiers redevenus d\'e9serts de la for\'eat, son esprit travaillait, et les vagues paroles surprises \'e7\'e0 et l\'e0 aux Loups qui passaient, lui revenaient comme autant de menaces.
+\par
+\par La loge de Pelo Rouan \'e9tait ferm\'e9e. Jude frappa de toute sa force \'e0 la porte close\~; personne ne r\'e9pondit.
+\par
+\par \endash \~C\rquote est \'e9tonnant, pensa-t-il, entrem\'ealant sans le savoir le d\'e9sappointement pr\'e9sent et l\rquote objet de sa r\'e9cente pr\'e9occupation. Ce singulier personnage, masqu\'e9
+ de blanc, qui marchait le dernier, avait des yeux semblables \'e0 ceux que je vis briller hier dans les t\'e9n\'e8bres de cette loge\'85 Ouvrez, mon compagnon, ouvrez \'e0 l\rquote \'e9cuyer de Treml.
+\par
+\par Point de r\'e9ponse. Seulement, de l\rquote autre c\'f4t\'e9 de la loge, d\rquote autres coups se firent entendre, comme pour railler ou imiter ceux qu\rquote il distribuait lib\'e9ralement \'e0 la porte.
+\par
+\par Jude fit le tour de la cabane. Un rayon de lune, \'e9gar\'e9 \'e0 travers les branches des arbres, lui montra une petite fen\'eatre, ferm\'e9e de forts volets qui s\rquote agitaient sous l\rquote effort d\rquote une main cherchant \'e0 les \'e9branler
+\'e0 l\rquote int\'e9rieur.
+\par
+\par Au moment o\'f9 Jude ouvrait la bouche pour r\'e9p\'e9ter sa requ\'eate l\rquote un des volets violemment arrach\'e9 tomba aupr\'e8s de lui.
+\par
+\par En m\'eame temps, une forme de jeune fille dont la lune \'e9clairait vaguement la silhouette, monta sur l\rquote appui de la fen\'eatre, sauta aux pieds de Jude avec une l\'e9g\'e8ret\'e9 de sylphide, et demeura un instant \'e0
+ genoux, les bras tendus vers le ciel.
+\par
+\par \endash \~Sainte Vierge de Mi-For\'eat, je vous remercie\~! murmura la jeune fille avec une ardente d\'e9votion. Prot\'e9gez-le, prot\'e9gez-le\~! Si je le sauve, Notre-Dame, je vous donne un cierge, et une couronne, et ma croix d\rquote
+or, et tout ce que j\rquote ai, bonne Vierge\~!
+\par
+\par Elle se signa, baisa une petite m\'e9daille suspendue \'e0 son cou, se releva d\rquote un bond et disparut comme une biche sous le taillis.
+\par
+\par Elle n\rquote avait m\'eame pas aper\'e7u Jude.
+\par
+\par \endash \~Fleur-des-Gen\'eats\~! dit le bon \'e9cuyer que ces diverses et inexplicables p\'e9rip\'e9ties jetaient dans un complet abasourdissement. Qui veut-elle sauver\~? Et les autres\~! qui veulent-ils attaquer\~?
+\par
+\par La lumi\'e8re jaillit presque toujours de l\rquote extr\'eame confusion. Jude se pressa le front de ses deux mains, comme pour en faire sortir une pens\'e9e obscure, dont il sentait instinctivement l\rquote importance et qu\rquote il ne pouvait formuler.
+
+\par
+\par Au bout de quelques minutes, il se redressa brusquement et laissa tomber ses bras le long de son corps. La pens\'e9e avait jailli\~; la lumi\'e8re s\rquote \'e9tait faite dans les t\'e9n\'e8bres de sa cervelle\~: il comprenait.
+\par
+\par \endash \~Didier\~! s\rquote \'e9cria-t-il d\rquote une voix br\'e8ve et coup\'e9e\~; c\rquote est de Didier qu\rquote elle parle\~; Pelo Rouan le d\'e9teste\~; elle veut le sauver parce qu\rquote il veut le tuer. Et les Loups\'85 par le no
+m de Treml, il y aura quelqu\rquote un pour le d\'e9fendre\~!
+\par
+\par Et il se reprit \'e0 marcher \'e0 pas de g\'e9ant dans la direction de La Tremlays.
+\par
+\par Il semblait avoir retrouv\'e9 l\rquote agilit\'e9 de ses jeunes ann\'e9es, et per\'e7ait droit devant lui, au milieu des plus \'e9pais fourr\'e9s, comme un sanglier au lancer.
+\par
+\par En ce moment, pour la premi\'e8re fois, il sentait quelle puissance avait prise au fond de son c\'9cur son attachement pour le jeune capitaine, son nouveau ma\'eetre. \'c0 cette honn\'eate et fid\'e8le nature, il fallait un homme \'e0 qui se d\'e9
+vouer, et le souvenir de Treml ne suffisait pas \'e0 satisfaire l\rquote \'e9ternel besoin d\rquote ob\'e9ir et d\rquote aimer qui constituait chez Jude, presque tout l\rquote homme moral.
+\par
+\par En arrivant \'e0 la grille du parc de La Tremlays, Jude \'e9tait plus inquiet encore qu\rquote au d\'e9part, car son flair de fils de la for\'eat lui r\'e9v\'e9lait la pr\'e9sence d\rquote une immense embuscade.
+\par
+\par Il sentait d\rquote instinct que le ch\'e2teau \'e9tait entour\'e9 de myst\'e9rieux ennemis.
+\par
+\par Tout \'e9tait tranquille encore n\'e9anmoins, et Jude resta ind\'e9cis, n\rquote osant peser sur la corde qui mettait en mouvement la cloche de la grille.
+\par
+\par Qu\rquote il entr\'e2t par l\'e0 ou par la ma\'eetresse porte, donnant sur la cour du ch\'e2teau, il y avait pour lui danger pareil d\rquote \'eatre reconnu\~; or, Jude ne s\rquote appartenait point, et son z\'e8
+le pour le capitaine ne pouvait lui faire oublier enti\'e8rement et si vite qu\rquote il avait jur\'e9 de donner sa vie \'e0 Treml.
+\par
+\par Heureusement, pendant qu\rquote il h\'e9sitait, il vit briller la lumi\'e8re d\rquote une lanterne \'e0 travers les arbres, et bient\'f4t il distingua l\rquote imposante tournure de dame Goton, qui, la pipe \'e0 la bouche et \'e0 la main un \'e9
+norme trousseau de cl\'e9s, s\rquote en venait voir, selon sa coutume, si toutes les portes \'e9taient bien closes.
+\par
+\par Dame Goton et Jude \'e9taient trop bons amis pour que le lecteur conserve la moindre inqui\'e9tude au sujet du vieil \'e9cuyer dans l\rquote embarras.
+\par
+\par Nous laisserons la femme de charge l\rquote introduire avec tout le myst\'e8re d\'e9sirable, et nous r\'e9clamerons place \'e0 table dans la salle \'e0 manger de M.\~Herv\'e9 de Vaunoy.
+\par
+\par Le souper \'e9tait copieux et bien ordonn\'e9. B\'e9chameil, qui avait dormi sur sa rancune et n\rquote \'e9tait point f\'e2ch\'e9 de veiller personnellement au salut de ses cinq cent mille livres, faisait grand honneur \'e0 une seconde \'e9
+dition de son fameux blanc-manger, qu\rquote il avait revue et corrig\'e9e pour la circonstance.
+\par
+\par Le vin \'e9tait excellent\~; l\rquote officier du roi, qui commandait les sergents de Rennes, se trouvait \'eatre un joyeux vivant\~; Didier lui-m\'eame accueillait avec plus de bienveillance l\rquote hospitalit\'e9 empress\'e9e de Vaunoy.
+\par
+\par Une seule chose manquait au festin, c\rquote \'e9tait la pr\'e9sence d\rquote Alix, retenue en son appartement par la fi\'e8vre qui ne l\rquote avait pas quitt\'e9e depuis la veille.
+\par
+\par Mais Alix, il faut le dire, \'e9tait merveilleusement remplac\'e9e par sa tante, mademoiselle Olive de Vaunoy, laquelle tenait le centre de la table, et faisait les honneurs avec une gr\'e2ce qu\rquote il ne nous est point donn\'e9 de d\'e9crire.
+\par
+\par Parmi les valets qui servaient \'e0 table, nous citerons ma\'eetre Alain et Lapierre. Vaunoy ne les perdait pas de vue\~; et, tout en faisant mille caresses au jeune capitaine, il paraissait accuser ses deux supp\'f4ts de lenteur, et contenait di
+fficilement son impatience.
+\par
+\par Le premier service avait \'e9t\'e9 enlev\'e9 pour faire place aux r\'f4tis, puis \'e0 la p\'e2tisserie, qui, plac\'e9e au centre de la table, s\rquote entourait d\rquote un double cordon de dessert. On versait les vins du Midi, ce qui semblait causer \'e0
+ B\'e9chameil et \'e0 l\rquote officier rennais une notable satisfaction.
+\par
+\par Didier tendit son verre par-dessus son \'e9paule. Ce fut Lapierre qui versa. Vaunoy et lui \'e9chang\'e8rent un rapide coup d\rquote \'9cil.
+\par
+\par Mais, au moment de porter le verre \'e0 ses l\'e8vres, Didier se tourna brusquement et regarda Lapierre en face.
+\par
+\par Le saltimbanque \'e9m\'e9rite soutint parfaitement ce regard, et demeura sans sourciller, \'e0 la position du laquais derri\'e8re la chaise de son ma\'eetre.
+\par
+\par Didier r\'e9pandit ostensiblement le contenu de son verre sur le parquet, et fit \'e0 Lapierre un signe imp\'e9rieux de s\rquote \'e9loigner, ce que celui-ci ex\'e9cuta aussit\'f4t en s\rquote inclinant avec un feint respect.
+\par
+\par Vaunoy \'e9tait devenu p\'e2le.
+\par
+\par \endash \~Notre vin de Guyenne ne pla\'eet pas au capitaine Didier\~? demanda-t-il en s\rquote effor\'e7ant de sourire.
+\par
+\par \endash \~Ne parlez pas ainsi, monsieur mon ami, interrompit B\'e9chameil qui cherchait un bon mot depuis le potage, ou monsieur le capitaine vous actionnera en calomnie devant notre parlement.
+\par
+\par Cela dit, B\'e9chameil crut devoir \'e9clater de rire.
+\par
+\par \endash \~Monsieur de Vaunoy, r\'e9pondit le capitaine avec une froide politesse, veuillez m\rquote excuser, s\rquote il vous pla\'eet. Veuillez surtout faire en sorte que cet homme ne m\rquote approche jamais. J\rquote
+ai mes raisons pour parler ainsi, M.\~de\~Vaunoy.
+\par
+\par \endash \~Sortez, Lapierre\~! dit le ma\'eetre de La Tremlays. Mon jeune ami, ajouta-t-il, choisissez, je vous en supplie, entre tous mes valets. Vous pla\'eet-il d\rquote \'eatre servi par mon majordome en personne\~?
+\par
+\par C\rquote \'e9tait litt\'e9ralement tomber de Charybde en Scylla, car Lapierre, en sortant, avait remis au majordome le flacon qu\rquote il tenait \'e0 la main.
+\par
+\par Didier salua l\'e9g\'e8rement en signe d\rquote acquiescement, et tendit son verre \'e0 ma\'eetre Alain, qui l\rquote emplit jusqu\rquote au bord.
+\par
+\par \endash \~\'c0 la sant\'e9 du roi\~! dit le ma\'eetre de La Tremlays en se levant.
+\par
+\par Tous les convives l\rquote imit\'e8rent, except\'e9 mademoiselle Olive, que le privil\'e8ge de son sexe dispensait de ce mouvement.
+\par
+\par \endash \~\'c0 la sant\'e9 du roi\~! r\'e9p\'e9ta Didier, qui but son verre d\rquote un trait.
+\par
+\par Un imperceptible sourire plissa la l\'e8vre d\rquote Herv\'e9 de Vaunoy.
+\par
+\par Il fit un signe \'e0 ma\'eetre Alain.
+\par
+\par Celui-ci s\rquote approcha d\rquote une fen\'eatre ouverte et lan\'e7a dehors le flacon qui avait servi \'e0 remplir le verre de Didier.
+\par
+\par Nul ne remarqua cet incident, et le souper continua comme si de rien n\rquote e\'fbt \'e9t\'e9.
+\par
+\par Au bout de quelques minutes, Didier cessa tout \'e0 coup de r\'e9pondre aux gracieuses pr\'e9venances dont l\rquote accablait mademoiselle Olive. Sa t\'eate pesait sur ses \'e9paules\~; ses paupi\'e8res luttaient en vain pour ne point se fermer.
+\par
+\par On e\'fbt dit qu\rquote il \'e9tait en proie \'e0 un irr\'e9sistible besoin de sommeil.
+\par
+\par Olive, scandalis\'e9e, rentra en un digne silence\~; ce qui permit au capitaine de s\rquote endormir tout \'e0 fait.
+\par
+\par \endash \~Saint-Dieu, dit Vaunoy, notre jeune ami n\rquote est pas aimable ce soir\~! Il jette notre vin et s\rquote endort \'e0 notre barbe. Lui auriez-vous cont\'e9 une histoire, mademoiselle ma s\'9cur\~?
+\par
+\par Olive se pin\'e7a les l\'e8vres et foudroya son fr\'e8re du regard.
+\par
+\par \endash \~Cela n\rquote expliquerait pas pourquoi il a r\'e9pandu son vin de Guyenne, dit B\'e9chameil avec son habituelle na\'efvet\'e9.
+\par
+\par \endash \~Nous lui passerons tout cela en faveur de son titre d\rquote officier du roi, reprit joyeusement le ma\'eetre de La Tremlays, et nous pousserons l\rquote attention jusqu\rquote \'e0
+ le faire emporter dans son fauteuil afin de ne point troubler son sommeil.
+\par
+\par Deux valets en effet soulev\'e8rent le si\'e8ge de Didier et l\rquote emport\'e8rent toujours dormant, \'e0 sa chambre. Cela r\'e9jouit fort M.\~de\~B\'e9chameil et l\rquote officier rennais, qui jura sur son honneur que M.\~de\~Vaunoy savait exercer l
+\rquote hospitalit\'e9 dans les formes.
+\par
+\par Didier ne s\rquote \'e9veilla point pendant le trajet. Les deux valets le d\'e9pos\'e8rent endormi sur son lit et se retir\'e8rent.
+\par
+\par Une heure apr\'e8s environ, un bruit terrible se fit autour du ch\'e2teau. Les portes furent attaqu\'e9es toutes \'e0 la fois, et bris\'e9es d\rquote autant plus facilement qu\rquote il ne se pr\'e9senta personne pour les d\'e9fendre.
+\par
+\par Par une fatalit\'e9 singuli\'e8re, sergents et soldats de la mar\'e9chauss\'e9e se trouvaient casern\'e9s dans une grange qu\rquote on avait ferm\'e9e en dehors.
+\par
+\par Une seule personne fit r\'e9sistance, ce fut la vieille Goton qui apr\'e8s avoir inutilement essay\'e9 de relever le courage de ma\'eetre Simonnet et des autres valets de Vaunoy, saisit bravement un mousquet, et fit le coup de feu par la fen\'ea
+tre de la cuisine.
+\par
+\par Au moment o\'f9 l\rquote on entendit les premiers bruits de cette attaque inopin\'e9e et furieuse, Vaunoy \'e9tait dans son appartement avec ma\'eetre Alain, Lapierre et deux autres valets arm\'e9s.
+\par
+\par \endash \~Voici l\rquote instant, dit-il avec un certain trouble dans la voix\~; il dort et vous \'eates quatre. Saint-Dieu\~! ne me le manquez pas cette fois.
+\par
+\par \endash \~Je m\rquote en chargerai tout seul, reprit Lapierre\~; et en v\'e9rit\'e9, ce jeune fou prend \'e0 t\'e2che de me donner envie de le tuer. Voil\'e0 deux fois qu\rquote il me foule aux pieds depuis hier.
+\par
+\par \endash \~Tr\'eave de paroles\~! interrompit Vaunoy\~; \'e0 vous le capitaine, \'e0 moi les Loups\~!
+\par
+\par Les quatre estafiers s\rquote engag\'e8rent dans le long corridor qui conduisait \'e0 la chambre de Didier, Lapierre marchait le premier, \'e9p\'e9e nue dans la main droite, poignard dans la gauche.
+\par
+\par Ma\'eetre Alain venait le dernier, ce qui lui donna occasion de dire, sans \'eatre aper\'e7u, un mot \'e0 sa bouteille carr\'e9e.
+\par
+\par \endash \~Attention\~! dit Lapierre en arrivant \'e0 la porte qui n\rquote \'e9tait point ferm\'e9e. Je vais l\rquote exp\'e9dier tout seul. Cependant s\rquote il s\rquote \'e9veillait par le plus grand des hasards, vous viendriez \'e0 la rescousse.
+
+\par
+\par Il entra. Une obscurit\'e9 profonde r\'e9gnait dans la chambre de Didier. Lapierre avan\'e7a doucement\~; et, lorsqu\rquote il se crut \'e0 port\'e9e du lit, il leva son \'e9p\'e9e.
+\par
+\par Une autre \'e9p\'e9e arr\'eata la sienne dans l\rquote ombre. Lapierre recula \'e9tonn\'e9.
+\par
+\par \endash \~L\'e8ve la lanterne, Jacques, dit-il \'e0 l\rquote un des valets.
+\par
+\par Celui-ci ob\'e9it, et nos quatre assassins aper\'e7urent debout, devant le lit de Didier endormi, un homme de grande taille, qui droit et ferme sur la hanche, pr\'e9sentait la pointe de son \'e9p\'e9e nue.
+\par
+\par Le vieux majordome poussa un cri de surprise.
+\par
+\par \endash \~Saint-J\'e9sus, dit-il, gare \'e0 nous\~! Je le reconnais, cette fois\~; nous ne sommes pas trop de quatre\~: c\rquote est Jude Leker, l\rquote ancien \'e9cuyer de Nicolas Treml\~!
+\par
+\par }\pard\plain \s1\qc\sb600\sa480\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc97743831}XXX\line Quatre contre un{\*\bkmkend _Toc97743831}\line \line
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {Jude avait \'e9t\'e9 introduit, comme nous l\rquote avons dit, par la vieille femme de charge, et avait attendu son ma\'eetre sur
+le lit de camp qui se trouvait dans un coin de la chambre.
+\par
+\par Il s\rquote \'e9tait fort \'e9tonn\'e9 lorsqu\rquote il avait vu Didier, endormi, apport\'e9 par deux valets, et son inqui\'e9tude avait redoubl\'e9\~; mais il \'e9tait rest\'e9 coi, afin de n\rquote \'eatre point aper\'e7u.
+\par
+\par \'c0 plusieurs reprises, quand les valets furent partis, il appela son ma\'eetre \'e0 voix basse. Celui-ci plong\'e9 dans un sommeil de plomb n\rquote eut garde de lui r\'e9pondre. Le breuvage que lui avait vers\'e9 ma\'eetre Alain au souper \'e9
+tait une pr\'e9paration opiac\'e9e m\'eal\'e9e \'e0 forte dose au vin de Guyenne, si bien appr\'e9ci\'e9 par M.\~de\~B\'e9chameil.
+\par
+\par Ce silence obstin\'e9 mit une lugubre appr\'e9hension dans l\rquote esprit de Jude.
+\par
+\par \endash \~C\rquote est \'e9trange\~! pensa-t-il. Serait-ce un cadavre que ces hommes viennent d\rquote apporter\~?
+\par
+\par Il se leva doucement et posa sa main sur le c\'9cur du jeune homme qui battait fort tranquillement.
+\par
+\par \endash \~Il dort\~! se dit Jude avec un soupir de soulagement. Que Dieu lui donne un long et tranquille sommeil\~!
+\par
+\par Ce souhait devait \'eatre rempli outre mesure.
+\par
+\par Au moment o\'f9 Jude regagnait sa couche, le fracas de l\rquote attaque \'e9clata de toutes parts.
+\par
+\par Le vieil \'e9cuyer prit son \'e9p\'e9e, et se tint pr\'eat \'e0 tout \'e9v\'e9nement.
+\par
+\par Au bout de quelques minutes, il entendit un bruit de pas dans le corridor et saisit quelques mots de la conversation des quatre assassins.
+\par
+\par \endash \~Il faut pourtant l\rquote \'e9veiller, se dit-il.
+\par
+\par Et il secoua rudement Didier, qui resta inerte et comme mort.
+\par
+\par Le brave \'e9cuyer, de guerre lasse, prit son parti et se pla\'e7a devant le lit, l\rquote \'e9p\'e9e haute.
+\par
+\par \endash \~Si c\rquote est Pelo Rouan, pensa-t-il, je l\rquote adjurerai au nom de Treml, et d\rquote ailleurs, Pelo Rouan ne frappera pas un homme endormi, j\rquote en suis s\'fbr\'85 Mais si ce n\rquote est pas Pelo Rouan\~?
+\par
+\par En guise de r\'e9ponse \'e0 cette embarrassante question, Jude assura son \'e9p\'e9e et se mit en garde.
+\par
+\par Au m\'eame instant, la porte fut ouverte et donna passage aux estafiers de Vaunoy.
+\par
+\par Pour \'eatre plus vieux de vingt ans, Jude Leker n\rquote avait point perdu cette robuste et martiale apparence qui avait donn\'e9 jadis \'e0 r\'e9fl\'e9chir aux rou\'e9s de la suite du r\'e9gent.
+\par
+\par Dans la position qu\rquote il avait prise devant le lit du capitaine, sa grande taille se d\'e9veloppait fi\'e8rement et montrait, \'e0 la vacillante clart\'e9 de la lanterne, le vigoureux dessin de ses formes athl\'e9tiques. Sur son visage r\'e9
+gnait ce calme profond qui, lorsqu\rquote un homme est en face du p\'e9ril, annonce une d\'e9termination indomptable.
+\par
+\par Son regard restait lourd, presque apathique, et chacun de ses muscles gardait l\rquote immobilit\'e9 de l\rquote acier.
+\par
+\par Au seul nom de Jude, Lapierre crut deviner une alarmante complication. La pr\'e9sence de l\rquote ancien \'e9cuyer de Treml aupr\'e8s du capitaine rendait plus irr\'e9vocable, s\rquote il est possible, l\rquote arr\'ea
+t de mort qui pesait sur ce dernier, car cette r\'e9union n\rquote \'e9tait peut-\'eatre pas due au hasard, et, en tout cas, elle donnait une force nouvelle aux motifs que Vaunoy avait de redouter Didier.
+\par
+\par Le premier mouvement de Lapierre fut donc d\rquote ordonner l\rquote attaque\~; mais un coup d\rquote \'9cil jet\'e9 sur la ferme attitude du vieil \'e9cuyer retint cet ordre sur sa l\'e8vre.
+\par
+\par Il connaissait de r\'e9putation Jude, qui avait pass\'e9 autrefois pour le plus vaillant homme d\rquote armes du pays rennais, et ce qu\rquote il voyait de lui n\rquote \'e9tait point fait pour d\'e9mentir cette renomm\'e9e.
+\par
+\par Jude \'e9tait seul, mais des quatre estafiers deux \'e9taient des valets pris pour faire nombre\~; le troisi\'e8me, ma\'eetre Alain, vieillard d\'e9bile et us\'e9 par le vice, chancelait d\'e9j\'e0 sous le poids d\rquote une ivresse fort avanc\'e9e.
+
+\par
+\par Le quatri\'e8me enfin, qui \'e9tait Lapierre en personne, pouvait, pouss\'e9 \'e0 bout, ne pas \'eatre un adversaire \'e0 d\'e9daigner\~: mais la guerre n\rquote \'e9tait point son fait en d\'e9finitive, et il ne combattait jamais qu\rquote au pis-aller.
+
+\par
+\par De sorte que les forces en pr\'e9sence, sans se balancer exactement, n\rquote \'e9taient pas non plus trop in\'e9gales.
+\par
+\par Ma\'eetre Alain \'e9tait au flanc de Jude, \'e0 bonne distance, il est vrai\~; Lapierre faisait face, et les deux valets se trouvaient entre ce dernier et le marjordome.
+\par
+\par Apr\'e8s cette courte r\'e9flexion, Lapierre baissa son \'e9p\'e9e et remit son poignard \'e0 sa ceinture.
+\par
+\par \endash \~Mon compagnon, dit-il \'e0 Jude d\rquote un ton d\'e9lib\'e9r\'e9, le v\'e9n\'e9rable ma\'eetre d\rquote h\'f4tel de La Tremlays pr\'e9tend vous reconna\'eetre pour un ancien serviteur de la maison. \'c0 ce titre, je me d\'e9
+clare fort joyeux de faire votre connaissance. Voulez-vous, s\rquote il vous pla\'eet, nous livrer passage afin que nous puissions accomplir notre t\'e2che\~?
+\par
+\par Jude ne r\'e9pondit point et demeura immobile.
+\par
+\par \endash \~Mon compagnon, reprit Lapierre, nous sommes quatre et vous \'eates seul. En outre, si vous voulez prendre la peine d\rquote ouvrir vos oreilles, vous ne douterez point que nous n\rquote ayons dans le ch\'e2teau de nombreux auxiliaires.
+\par
+\par Le fracas redoublait en effet, les Loups avaient fait irruption \'e0 l\rquote int\'e9rieur. C\rquote \'e9tait un vacarme assourdissant qui e\'fbt \'e9veill\'e9 un mort.
+\par
+\par Pourtant le capitaine dormait toujours.
+\par
+\par \endash \~Mon compagnon, dit pour la troisi\'e8me fois Lapierre qui prit un ton caressant et envoya un rapide coup d\rquote \'9cil \'e0 ses gens, je serais f\'e2ch\'e9 d\rquote user envers vous de violence, mais\'85
+\par
+\par Il n\rquote acheva pas. Les cinq \'e9p\'e9es lanc\'e8rent \'e0 la fois cinq gerbes d\rquote \'e9tincelles.
+\par
+\par Il y eut un court cliquetis. Ma\'eetre Alain tomba sur ses genoux en poussant un g\'e9missement sourd, et l\rquote un des valets mesura le sol au milieu d\rquote une mare de sang.
+\par
+\par Jude, qui s\rquote \'e9tait fendu deux fois coup sur coup se remit en garde bellement.
+\par
+\par Lapierre recula ainsi que le second valet.
+\par
+\par Le mauvais succ\'e8s de la tra\'eetreuse attaque qu\rquote il avait tent\'e9e au moment m\'eame o\'f9 il semblait vouloir parlementer, le d\'e9concerta quelque peu, et il jeta un piteux regard sur ses compagnons hors de combat.
+\par
+\par \endash \~Vertudieu\~! grommela-t-il, ce n\rquote \'e9tait pas trop de quatre, en effet. L\'e8ve la lanterne, Jacques.
+\par
+\par Jacques n\rquote avait pas \'e9t\'e9 touch\'e9. Il ob\'e9it.
+\par
+\par La lumi\'e8re tomba d\rquote aplomb sur le justaucorps de Jude, et Lapierre poussa un cri de joie.
+\par
+\par Le vieil \'e9cuyer restait droit et ferme, mais son sang coulait abondamment par trois blessures.
+\par
+\par L\rquote assaut n\rquote \'e9tait pas si mauvais que Lapierre l\rquote avait cru d\rquote abord.
+\par
+\par \endash \~Il ne s\rquote agit que d\rquote attendre, reprit-il en ricanant.
+\par
+\par Toute son insolence \'e9tait revenue. Il ajouta\~:
+\par
+\par \endash \~Du diable s\rquote il reste un quart d\rquote heure debout avec ces trois saign\'e9es. Attention, Jacques\~! il est \'e0 nous. Fais comme moi, accule-toi au mur et reste en garde. S\rquote il quitte sa position pour m\rquote
+attaquer, tu iras au lit et tu feras l\rquote affaire\~; si c\rquote est toi qu\rquote il attaque, je me charge du capitaine. S\rquote il se tient tranquille, ne bougeons pas. D\'e8s qu\rquote il tombera au bout de son sang, nous ach\'e8
+verons notre besogne.
+\par
+\par Jacques ob\'e9it encore. Lapierre et lui s\rquote adoss\'e8rent au mur. Ma\'eetre Alain et l\rquote autre valet gisaient \'e0 terre sans mouvement, et morts, suivant toute apparence.
+\par
+\par Jude envisagea sa situation avec tout le calme de son sto\'efque courage\~: sa situation \'e9tait d\'e9sesp\'e9r\'e9e.
+\par
+\par Lapierre, l\rquote effront\'e9 coquin avait parfaitement \'e9tabli le dilemme\~; Jude ne pouvait se sauver qu\rquote en attaquant, mais s\rquote il attaquait, Didier \'e9tait mort.
+\par
+\par Le choix de Jude ne pouvait \'eatre douteux\~; il garda son poste.
+\par
+\par Cependant, il se sentait faiblir de minute en minute\~; ses forces s\rquote en allaient avec son sang.
+\par
+\par Une fois, le bruit que faisaient les Loups s\rquote approcha dans la direction de la chambre\~; Jude eut une lueur d\rquote espoir.
+\par
+\par \endash \~Pelo Rouan\~! cria-t-il, au secours\~!
+\par
+\par Mais le bruit s\rquote \'e9loigna, et Pelo Rouan ne vint pas.
+\par
+\par \endash \~Hol\'e0\~! dit Lapierre\~; le charbonnier se m\'eale-t-il aussi de prot\'e9ger l\rquote orphelin\~! heureusement il est \'e0 trop bonne distance pour entendre et, puisque ce brave gar\'e7on appelle ainsi les absents, c\rquote
+est signe que sa cervelle d\'e9loge. Il a chancel\'e9, sur ma foi\~!
+\par
+\par Jude se redressa vivement, mais Lapierre ne s\rquote \'e9tait point tromp\'e9. Il avait chancel\'e9.
+\par
+\par En se relevant, il dit\~:
+\par
+\par \endash \~Monsieur le capitaine, \'e9veillez-vous\~!
+\par
+\par \endash \~Ah \'e7a\~! murmura l\rquote ancien saltimbanque, c\rquote est un taureau que cet \'e9cuyer\~? Il a d\'e9j\'e0 perdu plus de sang qu\rquote il n\rquote y en a dans mes veines, et il est encore debout. Si l\rquote
+autre allait finir son somme, nous serions ici \'e0 terrible f\'eate.
+\par
+\par Jude p\'e2lissait et haletait.
+\par
+\par \endash \~\'c9veillez-vous, monsieur le capitaine\~! cria-t-il encore d\rquote une voix affaiblie d\'e9j\'e0. \'c9veillez-vous\~!
+\par
+\par \endash \~Pourquoi ne pas lui donner le nom de son p\'e8re, mon compagnon\~? demanda Lapierre avec ironie. Allons\~! ne te g\'eane pas. Ce nom, prononc\'e9 en ce lieu, aurait peut-\'eatre une vertu magique.
+\par
+\par Jude ne comprenait point. Il mit la main sur une de ses blessures afin d\rquote arr\'eater le sang\~: mais Lapierre impitoyable et press\'e9 d\rquote en finir, simula une attaque qui le for\'e7a de se remettre en garde.
+\par
+\par Le sang coula de nouveau.
+\par
+\par \endash \~\'c9veillez-vous, monsieur, \'e9veillez-vous\~! cria pour la troisi\'e8me fois Jude, qui s\rquote appuya, \'e9puis\'e9, aux colonnes du lit.
+\par
+\par Didier dormait toujours.
+\par
+\par Jude, \'e0 bout de forces, l\'e2cha son \'e9p\'e9e, glissa le long du lit et tomba dans son sang.
+\par
+\par \endash \~Dieu ne veut pas que je meure pour Treml\~! murmura-t-il avec un douloureux regret.
+\par
+\par \endash \~Et pour qui donc meurs-tu, mon brave gar\'e7on\~! s\rquote \'e9cria Lapierre en \'e9clatant de rire. Est-ce que, par hasard, tu ne saurais pas\~?\'85 Ce serait une excellente plaisanterie.
+\par
+\par Il s\rquote approcha de Jude qui respirait avec effort et ne bougeait plus.
+\par
+\par \endash \~Mon compagnon, dit-il en lui t\'e2tant le pouls, tu as encore trois minutes \'e0 vivre pour le moins. Veux-tu que je te conte une histoire\~? Qui ne dit mot consent, h\'e9\~? retiens-toi de mourir, cela va t\rquote
+amuser. Un soir, figure-toi, je passais par la for\'eat de Rennes, j\rquote \'e9tais saltimbanque de mon m\'e9tier et j\rquote avais besoin d\rquote un enfant. Ton pouls a l\rquote air de vouloir s\rquote \'e9teindre\~: un peu de patience, que diable\~
+! Sur le revers d\rquote un foss\'e9, j\rquote aper\'e7us une jolie petite cr\'e9ature emmaillot\'e9e de peau de mouton. Je laissai la peau de mouton, mais j\rquote emportai l\rquote enfant qui faisait justement mon affaire. Une fois \'e0 Paris\'85
+ Aurais-tu dessein de me fausser compagnie\~? J\rquote abr\'e8ge\~: cet enfant grandit\~; le hasard le fit \'e9chapper \'e0 ma tutelle\~; il devint page de M.\~le comte de Toulouse, puis gentilhomme de sa chambre, puis\'85 \'c0
+ la bonne heure, voici ton pouls qui recommence \'e0 battre comme il faut. Puis capitaine de la mar\'e9chauss\'e9e. Devines-tu\~?
+\par
+\par Une l\'e9g\'e8re et furtive rougeur monta au visage de Jude, qui n\'e9anmoins demeura immobile et garda ses yeux ferm\'e9s.
+\par
+\par \endash \~Tu ne devines pas\~? reprit Lapierre. Eh bien\~! je vais te mettre les points sur les }{\i i }{pour que tu t\rquote en ailles content dans l\rquote autre monde. Cela t\rquote expliquera en m\'eame temps pourquoi nous sommes ici de la part d
+\rquote Herv\'e9 de Vaunoy\~: l\rquote enfant que je trouvai dans la for\'eat avait nom Georges Treml.
+\par
+\par \'c0 peine Lapierre avait-il prononc\'e9 ce nom qu\rquote il poussa un cri de rage et de douleur.
+\par
+\par Un mouvement d\rquote incommensurable joie venait d\rquote emplir le c\'9cur de Jude et galvanisait son agonie. Le bon \'e9cuyer, retrouvant vie pour un instant au nom ador\'e9 du petit-fils de son ma\'eetre, avait \'e9treint, par un supr\'ea
+me effort, la gorge du saltimbanque qu\rquote il tenait renvers\'e9 sous lui.
+\par
+\par \endash \~Au secours, Jacques\~! r\'e2la celui-ci.
+\par
+\par Jacques s\rquote \'e9lan\'e7a, mais non pas assez vite. Jude avait ressaisi son \'e9p\'e9e et la plongea de toute sa force dans la poitrine de Lapierre.
+\par
+\par Puis, s\rquote appuyant d\rquote une main aux colonnes du lit, il re\'e7ut le choc du dernier valet.
+\par
+\par C\rquote \'e9tait encore un champion redoutable que Jude Leker \'e0 sa derni\'e8re heure. Le valet, gri\'e8vement bless\'e9 d\'e8s les premi\'e8res passes, jeta son arme et s\rquote enfuit.
+\par
+\par Jude se tra\'eena jusqu\rquote \'e0 la lanterne qui, \'e9teinte \'e0 demi et oubli\'e9e par terre, \'e9clairait d\rquote une lueur faible les r\'e9sultats de cette sc\'e8ne de carnage. Il la prit, ramena la flamme, et s\rquote aidant de ses mains, il rega
+gna le lit o\'f9 Didier, subissant toujours l\rquote effet du narcotique, dormait son l\'e9thargique sommeil.
+\par
+\par Ce fut avec une peine infinie que le bon \'e9cuyer, rassemblant tout ce qui lui restait de force, parvint \'e0 se relever. Il s\rquote appuya d\rquote une main sur les matelas, de l\rquote autre il dirigea l\rquote \'e2
+me de la lanterne sur le visage de Didier.
+\par
+\par Le capitaine \'e9tait couch\'e9 sur le dos, dans la position o\'f9 l\rquote avaient plac\'e9 les valets de Vaunoy. Il n\rquote avait point boug\'e9 depuis lors. La lumi\'e8re tomba d\rquote aplomb sur ses traits hardis et r\'e9guliers.
+\par
+\par Jude se mourait, mais sa joie atteignit au d\'e9lire. Il contempla un instant Didier endormi. Une extatique all\'e9gresse illumina sa simple et honn\'eate physionomie, tandis que deux larmes br\'fblantes sillonnaient lentement le h\'e2le de ses joues.
+
+\par
+\par \endash \~C\rquote est lui, murmura-t-il enfin, que Dieu le sauve et le b\'e9nisse\~! Voil\'e0 bien le front de Treml\~! et ces yeux ferm\'e9s, je m\rquote en souviens maintenant, sont bien les yeux d\rquote un Breton\~: hardis et bons\~! Oh\~! c\rquote
+est un beau soldat, que le dernier fils de Treml\~! C\rquote est un digne rejeton du vieil arbre. Si je l\rquote avais reconnu plus t\'f4t\~!\'85
+\par
+\par Il prit la main de Didier et se pencha sur elle, ne pouvant la soulever jusqu\rquote \'e0 sa l\'e8vre\~!
+\par
+\par \endash \~Notre monsieur\~! mon fils\~! poursuivit-il avec une passion si ardente que les derni\'e8res gouttes de son sang loyal remont\'e8rent \'e0 sa joue, \'e9veillez-vous pour que je vous salue du vaillant nom de vos p\'e8res\~! \'c9
+veillez-vous, enfant de Treml\~; votre vie sera belle et glorieuse d\'e9sormais\'85
+\par
+\par Il s\rquote arr\'eata\~; son regard exprima tout \'e0 coup une terreur.
+\par
+\par \endash \~Mon Dieu\~! mon Dieu\~! cria-t-il d\rquote une voix sourde\~; il dort et je vais mourir\~! Je vais mourir, emportant son secret, son bonheur\~: tout ce que Dieu vient de lui rendre\~!
+\par
+\par Jude regardait maintenant son jeune ma\'eetre avec des yeux d\'e9courag\'e9s. La vie l\rquote abandonnait\~; il le sentait, et c\rquote \'e9tait pour lui une accablante angoisse que de faire d\'e9faut pour ainsi dire au dernier Treml, que de l\rquote
+abandonner en ce moment supr\'eame, o\'f9 un seul mot, prononc\'e9 et entendu, lui rendrait fortune et noblesse.
+\par
+\par \endash \~Je ne veux pas mourir, reprit-il avec effort\~; ce serait trahison\~! Il faut que je vive pour le servir et pour l\rquote aimer. Arr\'eate-toi donc, mon sang\~; tu es \'e0 lui, tout \'e0 lui\~! Notre-Dame de Mi-For\'eat, sainte m\'e8
+re du Christ, ayez piti\'e9\~! Qu\rquote il s\rquote \'e9veille, ou que je vive\~! Sainte Vierge\~! la mort est sur moi. C\rquote est la premi\'e8re fois que j\rquote ai peur\~!
+\par
+\par Le malheureux vieillard tremblait son agonie et avait besoin de ses deux mains pour se retenir aux couvertures du lit. Une minute se passa pendant laquelle il souffrit un martyre que nous n\rquote essaierons pas de d\'e9peindre. Puis ses mains gliss\'e8
+rent lentement le long des couvertures.
+\par
+\par \endash \~\'c9veille-toi\~! \'e9veille-toi, r\'e2la-t-il. \'c9coute\~! \'c9coute-moi, notre monsieur\~! Il y a dans le creux du ch\'eane de la Fosse-aux-Loups un parchemin et de l\rquote or. Tout cela est \'e0 vous, Georges Treml\'85 \'e0 vous\~
+! Moi, je suis un mauvais serviteur\~: je meurs quand vous auriez besoin que je vive. Pardonnez-moi\~!\'85 pardonnez-moi\~! Treml\~! Treml\~!
+\par
+\par Ses jambes fl\'e9chirent\~; il tomba pesamment \'e0 la renverse en pronon\'e7ant une derni\'e8re fois le nom idol\'e2tr\'e9 de son ma\'eetre.
+\par
+\par Un silence de mort r\'e9gna dans la chambre pendant quelques minutes. La lanterne, demeur\'e9e sur le lit, jetait encore par intervalles de tristes lueurs sur cette sc\'e8ne de d\'e9solation.
+\par
+\par Tout \'e0 coup on entendit un long et retentissant b\'e2illement.
+\par
+\par L\rquote un des cadavres s\rquote agita et se mit \'e0 \'e9tirer ses membres, comme on fait apr\'e8s un bon sommeil.
+\par
+\par Ce cadavre \'e9tait celui de ma\'eetre Alain, le majordome, lequel n\rquote avait d\rquote autre blessure qu\rquote un large trou fait \'e0 son pourpoint. Le vieux buveur \'e9tait tomb\'e9 au choc de Jude, et, moiti\'e9 par frayeur, moiti\'e9
+ par ivresse, il ne s\rquote \'e9tait point relev\'e9.
+\par
+\par Or, on sait qu\rquote un homme ivre, si poltron qu\rquote il puisse \'eatre, s\rquote endormirait \'e0 dix pas de la bouche d\rquote un canon.
+\par
+\par Ma\'eetre Alain s\rquote \'e9tait endormi.
+\par
+\par En s\rquote \'e9veillant, son premier soin fut de donner une marque d\rquote affection \'e0 sa bouteille carr\'e9e. Il ne se souvenait de rien.
+\par
+\par Apr\'e8s avoir aval\'e9 une ample rasade, il se leva, chancelant, et plus ivre que jamais.
+\par
+\par \endash \~Pourquoi diable suis-je hors de mon lit\~? se demanda-t-il.
+\par
+\par Un coup d\rquote \'9cil jet\'e9 autour de lui \'e9claira sa m\'e9moire.
+\par
+\par \endash \~Oh\~! oh\~! dit-il\~; la bataille est finie. Voici mon vieux compagnon Jude dans l\rquote \'e9tat o\'f9 je le d\'e9sirais. Et ce jeune coquin de Georges Treml\~! il dort comme un bienheureux. Ma foi\~! je vais achever la besogne.
+\par
+\par Il prit son poignard et marcha laborieusement vers le lit, non sans dire un mot en chemin \'e0 sa bouteille, pour se donner du courage. Au premier pas, il tr\'e9bucha contre le corps de Lapierre.
+\par
+\par \endash \~Tiens, gronda-t-il, le voil\'e0 qui dort aussi\~! Lapierre\~! viens m\rquote aider, mon gar\'e7on.
+\par
+\par Lapierre n\rquote avait garde de r\'e9pondre. Ma\'eetre Alain se pencha sur lui et lui mit le goulot de son flacon carr\'e9 dans la bouche.
+\par
+\par \endash \~En veux-tu\~? demanda-t-il suivant sa coutume.
+\par
+\par L\rquote eau-de-vie se r\'e9pandit \'e0 terre. Ma\'eetre Alain se releva.
+\par
+\par \endash \~Il ne boira plus\~! dit-il avec solennit\'e9.
+\par
+\par Au moment o\'f9 il arrivait \'e0 port\'e9e du lit, il s\rquote arr\'eata pour \'e9couter une voix douce, mais \'e9plor\'e9e, qui chantait dans la cour, sous la fen\'eatre, un couplet de la romance d\rquote Arthur de Bretagne.
+\par
+\par \endash \~Joli moment pour chanter\~! murmura-t-il.
+\par
+\par La voix s\rquote interrompit et pronon\'e7a tout bas avec un accent d\'e9sol\'e9\~:
+\par
+\par \endash \~Didier\~! Didier\~!
+\par
+\par \endash \~Pr\'e9sent\~! dit en riant le majordome. Allons\~! un autre couplet, encore un couplet\~!
+\par
+\par La douce voix de jeune fille, comme si elle e\'fbt voulu ob\'e9ir \'e0 cet ordre ironique, reprit cette partie de la complainte qui raconte les douleurs de la duchesse Constance de Bretagne, et chanta d\rquote une voix pleine de larmes\~:
+\par
+\par }\pard \qc\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright {\i Elle cherchait, dans sa d\'e9tresse,
+\par La forteresse}{
+\par }{\i O\'f9 l\rquote Anglais tenait enferm\'e9
+\par Son bien-aim\'e9.}{
+\par }\pard \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright {
+\par Puis elle dit encore\~:
+\par
+\par \endash \~Didier\~! Oh\~! Didier\~! o\'f9 es-tu\~?
+\par
+\par Le vieux majordome, r\'e9duit \'e0 l\rquote \'e9tat d\rquote enfance par son ivresse, s\rquote approcha curieusement de la fen\'eatre pour voir la chanteuse\~; mais au m\'eame instant, la porte s\rquote ouvrit, et une vive lumi\'e8re inonda la chambre.
+
+\par
+\par Ma\'eetre Alain se retourna.
+\par
+\par Il vit Alix de Vaunoy, p\'e2le, l\rquote \'9cil \'e9gar\'e9, tenant \'e0 la main un flambeau.
+\par
+\par Elle, aussi, pronon\'e7a d\rquote une voix \'e9touff\'e9e le m\'eame nom que la chanteuse\~:
+\par
+\par \endash \~Didier\~! Didier\~!
+\par
+\par }\pard\plain \s1\qc\sb600\sa480\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc97743832}XXXI\line Alix et Marie{\*\bkmkend _Toc97743832}\line \line
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {Alix de Vaunoy entra. Elle \'e9tait bien chang\'e9e\~; son visage gardait les traces d\rquote
+une cruelle souffrance. Ses yeux avaient ce regard morne et fixe que laisse apr\'e8s soi la br\'fblante exaltation de la fi\'e8vre.
+\par
+\par Au moment o\'f9 le ma\'eetre de La Tremlays avait donn\'e9 le signal \'e0 ses quatre estafiers, Alix \'e9tait couch\'e9e sur son lit de douleur et sommeillait p\'e9niblement. Autour d\rquote
+elle veillaient mademoiselle Olive, sa tante, la fille de chambre Ren\'e9e et une autre servante. Le fracas de l\rquote attaque des Loups vint r\'e9veiller Alix en sursaut et frapper d\rquote \'e9
+pouvante les trois femmes qui la gardaient. Mademoiselle Olive s\rquote \'e9vanouit au premier coup de fusil, et les deux servantes s\rquote enfuirent affol\'e9es par la frayeur.
+\par
+\par Alix demeura seule.
+\par
+\par Son sommeil, si court et si agit\'e9 qu\rquote il e\'fbt \'e9t\'e9, l\rquote avait un peu repos\'e9e. Le bruit de l\rquote attaque, en \'e9branlant la faiblesse de son cerveau, y ressuscita quelques vagues pens\'e9es, comme la secousse imprim\'e9e \'e0
+ un vase rempli d\rquote eau y fait remonter les objets submerg\'e9s.
+\par
+\par Elle eut souvenir de son entretien avec Lapierre et de la mortelle douleur qui avait tortur\'e9 son \'e2me. Elle pronon\'e7a le nom de son p\'e8re, puis le nom de Didier, pour qui d\'e9sormais sa tendresse \'e9tait celle d\rquote une s\'9cur ou d\rquote
+un ange.
+\par
+\par Puis, encore, elle se leva, jeta sur ses \'e9paules une mante, prit un flambeau et quitta sa chambre.
+\par
+\par Il n\rquote y avait personne pour la retenir.
+\par
+\par Dans le corridor elle rencontra plusieurs Loups, qui, ma\'eetres du ch\'e2teau, le traitaient en pays conquis\~; mais les Loups s\rquote enfuirent \'e0 l\rquote aspect de cette p\'e2le figure, qui ressemblait de loin \'e0 un fant\'f4me.
+\par
+\par Ils n\rquote eurent garde de lui barrer le passage.
+\par
+\par Elle choisit d\rquote instinct le chemin de la chambre de Didier. On ne peut dire qu\rquote Alix f\'fbt en \'e9tat de somnambulisme. Elle \'e9tait bien r\'e9ellement \'e9veill\'e9e\~; mais son intelligence flottait dans un milieu obscur\~
+; elle pensait comme on r\'eave.
+\par
+\par Lorsqu\rquote elle ouvrit la porte du capitaine, seule, au milieu de la nuit, l\rquote id\'e9e ne lui vint m\'eame pas que ce p\'fbt \'eatre un acte condamnable ou simplement en dehors des lois des convenances. Malgr\'e9 les demi-t\'e9n\'e8bres o\'f9
+ son esprit \'e9tait plong\'e9, elle savait que, entre elle et Didier, il existait un obstacle infranchissable, un ab\'eeme rendu plus profond par les accablantes insinuations de Lapierre.
+\par
+\par Elle \'e9tait r\'e9sign\'e9e. Elle l\rquote avait dit \'e0 Dieu.
+\par
+\par Elle venait au secours d\rquote un homme qui avait \'e9t\'e9 son fianc\'e9, mais qui \'e9tait son fr\'e8re.
+\par
+\par Par l\rquote angoisse de son d\'e9vouement plut\'f4t que par l\rquote encha\'eenement logique de ses souvenirs et des affreux soup\'e7ons qui avaient pr\'e9c\'e9d\'e9 sa fi\'e8vre, elle sentait que Didier \'e9tait menac\'e9 de mort.
+\par
+\par Et elle venait.
+\par
+\par La sc\'e8ne que nous avons mis si longtemps \'e0 raconter, dans le chapitre qui pr\'e9c\'e8de, n\rquote avait r\'e9ellement dur\'e9 que quelques minutes, et quand Alix arriva au seuil de la chambre de Didier, le combat avait d\'e9j\'e0 pris fin.
+\par
+\par Elle entra, comme nous l\rquote avons dit, en pronon\'e7ant le nom de celui que sa pure et pieuse conscience lui permettait, lui ordonnait de d\'e9fendre.
+\par
+\par Le vieux majordome, stup\'e9fait de cette apparition, demeura immobile, et n\rquote eut pas m\'eame la force de demander conseil \'e0 sa bouteille. Alix qui avait fait quelques pas sans le voir, l\rquote aper\'e7ut enfin, et, de sa main tendue, lui d\'e9
+signa la porte. Le vieillard sortit aussi vite que le lui put permettre le m\'e9chant \'e9tat de ses jambes avin\'e9es.
+\par
+\par Alix posa son flambeau sur la table et s\rquote assit au pied du lit. Ses regards s\rquote \'e9garaient dans l\rquote obscurit\'e9 du corridor, \'e0 travers la porte entreb\'e2ill\'e9e.
+\par
+\par La fi\'e8vre revenait et mettait un voile plus \'e9pais sur son esprit.
+\par
+\par \endash \~Quelle \'e9trange odeur\~! dit-elle apr\'e8s quelques secondes de silence, pendant lesquelles son \'9cil n\rquote avait point cherch\'e9 Didier. Pourquoi ces hommes dorment-ils sur le carreau\~
+? Ils sont heureux de pouvoir dormir. Moi je vais prier.
+\par
+\par Elle mit la main sur son front, et entre ses l\'e8vres p\'e2les une pri\'e8re coula murmurant.
+\par
+\par Puis tout \'e0 coup elle frissonna, disant\~:
+\par
+\par \endash \~Ils mentent, ils mentent\~! Ce ne fut pas mon p\'e8re qui dirigea le bras de l\rquote assassin\~!
+\par
+\par \endash \~Didier\~! Didier\~! cria dans la cour, sous la fen\'eatre, la voix de jeune fille que nous avons entendue d\'e9j\'e0.
+\par
+\par \endash \~Didier\~! r\'e9p\'e9ta mademoiselle de Vaunoy en faisant effort pour ressaisir sa pens\'e9e fugitive\~; oui, c\rquote est vrai, je suis venue pour lui\'85 o\'f9 est-il\~?
+\par
+\par Elle jeta son regard autour de la chambre et aper\'e7ut le capitaine dormant aupr\'e8s d\rquote elle. Cette vue sembla \'e9clairer soudainement son intelligence.
+\par
+\par \endash \~Je me souviens, dit-elle, voil\'e0 que je me souviens\~! Il y avait dans les paroles de ce mis\'e9rable valet une terrible menace. Les assassins vont venir peut-\'eatre\'85
+\par
+\par Elle tourna avec effroi vers la porte ses yeux qui rencontr\'e8rent en chemin, sur le carreau, les trois pr\'e9tendus dormeurs.
+\par
+\par En m\'eame temps l\rquote odeur du sang vint de nouveau blesser son odorat.
+\par
+\par \endash \~Ils sont venus, s\rquote \'e9cria-t-elle\~; est-il bless\'e9\~? Non. Il repose. Dieu soit lou\'e9\~! son sommeil est tranquille. Mais qui donc a pu le d\'e9fendre\~?
+\par
+\par Elle prit le flambeau et l\rquote approcha successivement des trois cadavres.
+\par
+\par Elle reconnut Lapierre, lequel gardait, mort, son cynique et insouciant sourire.
+\par
+\par Elle reconnut aussi l\rquote autre valet.
+\par
+\par Le troisi\'e8me visage, celui de Jude, \'e9tait \'e9tranger \'e0 mademoiselle de Vaunoy. Elle le consid\'e9ra un instant en silence, puis, se penchant tout \'e0 coup, elle prit une de ses mains et la serrant avec passion\~:
+\par
+\par \endash \~Que Dieu ait votre \'e2me, murmura-t-elle avec gratitude, vous dont je ne sais pas le nom\~; vous \'eates mort pour le d\'e9fendre. Chaque matin et chaque soir, quand je serai loin du monde, je dirai une pri\'e8re pour que Dieu vous re\'e7
+oive en sa mis\'e9ricorde. Ils \'e9taient trois contre vous, davantage peut-\'eatre. Vous \'e9tiez un vaillant homme et un digne serviteur\~!
+\par
+\par Elle se releva et revint vers Didier.
+\par
+\par \endash \~Je veux rester l\'e0, reprit-elle\~: on n\rquote osera pas le tuer devant moi.
+\par
+\par Les Loups, cependant, continuaient de parcourir le ch\'e2teau\~; les uns buvaient, les autres d\'e9vastaient. Le bruit du pillage et de l\rquote orgie arrivait, comme par bouff\'e9es, le long des corridors.
+\par
+\par Lorsque ce fracas se calmait, Alix entendait, sans trop y prendre garde, des sanglots de femme dans la cour.
+\par
+\par Parmi ces sanglots, elle crut saisir une seconde fois le nom de Didier, et son oreille s\rquote ouvrit avidement.
+\par
+\par \endash \~Il ne m\rquote entend pas\~! disait la voix avec d\'e9couragement\~; il reconna\'eetrait mon chant, s\rquote il m\rquote entendait.
+\par
+\par Puis elle chantait parmi ses larmes\~:
+\par
+\par }\pard \qc\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright {\i Elle cherchait, dans sa d\'e9tresse,
+\par La forteresse
+\par O\'f9 l\rquote Anglais avait enferm\'e9
+\par Son bien-aim\'e9.}{
+\par }\pard \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright {
+\par Alix se pr\'e9cipita vers la fen\'eatre. La voix continua\~:
+\par
+\par }\pard \qc\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright {\i La nuit venait dans l\rquote ombre
+\par De la tour sombre,
+\par Elle disait sous le grand mur\~:
+\par Arthur\~! Arthur\~!}{
+\par }\pard \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright {
+\par Marie\~! c\rquote est Marie\~! dit Alix dont le c\'9cur battit avec force, c\rquote est Marie, la fianc\'e9e de Didier.
+\par
+\par Elle ouvrit la fen\'eatre.
+\par
+\par \endash \~Marie\~! appela-t-elle.
+\par
+\par La pauvre Fleur-des-Gen\'eats s\rquote \'e9tait laiss\'e9e tomber sur l\rquote herbe. Elle se releva vivement et reconnut \'e0 la fen\'eatre \'e9clair\'e9e les traits p\'e2lis de mademoiselle de Vaunoy.
+\par
+\par \endash \~L\rquote avez-vous vu\~? demanda-t-elle.
+\par
+\par \endash \~Il est l\'e0, r\'e9pondit Alix en se tournant vers le lit.
+\par
+\par La chambre de Didier \'e9tait au premier \'e9tage. La fen\'eatre qui s\rquote ouvrait sur la cour se trouvait entour\'e9e de vigoureuses pousses de vigne, dont les branches bossues descendaient tortueusement jusqu\rquote au sol. Fleur-des-Gen\'eats s
+\rquote \'e9lan\'e7a, l\'e9g\'e8re comme un oiseau. La vigne lui servit d\rquote \'e9chelle.
+\par
+\par L\rquote instant d\rquote apr\'e8s elle sautait au cou d\rquote Alix.
+\par
+\par \endash \~O\'f9 est-il\~? s\rquote \'e9cria-t-elle.
+\par
+\par Alix lui montra le lit, o\'f9 Didier, rev\'eatu de son uniforme \'e9tait \'e9tendu\'85
+\par
+\par \endash \~Comme je souffrais\~! dit-elle en essuyant une larme qui n\rquote avait pas eu le temps de s\'e9cher et qui brillait au milieu de son sourire\~; je tremblais d\rquote \'eatre arriv\'e9e trop tard. Merci, Alix\'85
+ merci, ma bonne demoiselle. Il dort\~; il ne sait pas que sa vie est en danger.
+\par
+\par \endash \~Et comment le sais-tu toi, Marie\~? demanda mademoiselle de Vaunoy qui songeait \'e0 son p\'e8re et avait peur.
+\par
+\par \endash \~Comment, je le sais, Alix\~? Ne sais-je pas tout ce qui le regarde\~?\'85
+\par
+\par Les yeux des jeunes filles se rencontr\'e8rent.
+\par
+\par Alix demanda\~:
+\par
+\par \endash \~Le danger qui le mena\'e7ait est-il donc connu dans la for\'eat\~?
+\par
+\par \endash \~C\rquote est de la for\'eat que vient ce danger, mademoiselle. Ils sont partis ce soir de la Fosse-aux-Loups. B\'e9ni soit Dieu qui a permis que les Loups n\rquote aient point trouv\'e9 encore la chambre o\'f9 il repose, il faut l\rquote \'e9
+veiller bien vite.
+\par
+\par \endash \~Les Loups, r\'e9p\'e9ta mademoiselle de Vaunoy avec terreur\~; les Loups veulent-ils donc aussi l\rquote assassiner\~?
+\par
+\par \endash \~Non, pas eux, mais un mis\'e9rable dont j\rquote ignore le nom, et qui leur a ouvert les portes de La Tremlays. Mon p\'e8re d\'e9teste le capitaine, parce qu\rquote il est fran\'e7ais, et encore pour autre chose. Mon p\'e8re a dit\~
+: je ne frapperai pas, mais je laisserai frapper. C\rquote \'e9tait dans notre loge qu\rquote il disait cela, et moi j\rquote \'e9coutais derri\'e8re la porte de ma chambre. Je me suis jet\'e9e aux genoux de mon p\'e8re\~; mon p\'e8re m\rquote a enferm
+\'e9e dans ma chambrette. Ah\~! que j\rquote ai pleur\'e9\~! Puis j\rquote ai repris courage, \'e0 force de prier. Regardez mes mains, Alix, elles saignent encore. J\rquote ai bris\'e9 les volets de ma fen\'eatre, j\rquote ai saut\'e9
+ dehors et je suis accourue \'e0 travers les taillis. Mais les murs du parc sont bien hauts, ma ch\'e8re demoiselle. J\rquote ai donn\'e9 mon \'e2me \'e0 Dieu avant de les franchir, car je croyais que l\rquote heure de ma mort \'e9
+tait venue. Notre-Dame de Mi-For\'eat a eu piti\'e9 de moi, Didier est sain et sauf, et je vous trouve veillant sur lui comme un bon ange.
+\par
+\par Elle s\rquote interrompit tout \'e0 coup en cet endroit. Un nuage passa sur son front.
+\par
+\par \endash \~Mais pourquoi veillez-vous sur lui, Alix\~? demanda-t-elle.
+\par
+\par Ce fut un mouvement passager. Alix n\rquote eut pas m\'eame besoin de r\'e9pondre. Fleur-des-Gen\'eats, en effet, aper\'e7ut les trois cadavres et poussa un cri d\rquote horreur.
+\par
+\par \endash \~Notre-Dame de Mi-For\'eat a eu piti\'e9 de toi, ma fille, r\'e9p\'e9ta mademoiselle de Vaunoy d\rquote un ton lent et grave. Deux de ces hommes qui sont maintenant devant Dieu \'e9taient des assassins\~: je les connais. L\rquote
+autre, que je ne connais pas, avait un c\'9cur g\'e9n\'e9reux et un bras vaillant. Pl\'fbt au ciel qu\rquote il v\'e9c\'fbt encore, car Didier n\rquote est pas hors de p\'e9ril. Ce sommeil \'e9trange m\rquote effraie, et je sais que les en
+nemis du capitaine sont capables de tout.
+\par
+\par Marie prit la main de Didier et la secoua.
+\par
+\par \endash \~\'c9veillez-vous\~! dit-elle\~; \'e9veillez-vous\'85 Mais voyez donc, Alix\~! Il ne bouge pas\~!
+\par
+\par Elle fr\'e9mit de la t\'eate aux pieds et ajouta\~:
+\par
+\par \endash \~Ce sommeil ressemble \'e0 la mort\~!
+\par
+\par \endash \~Ce sommeil y pourrait mener, ma fille, r\'e9pondit Alix dont les beaux traits avaient perdu leur jeune caract\'e8re et qui semblait avoir m\'fbri de dix ans depuis la veille\~; es-tu forte\~?
+\par
+\par \endash \~Je ne sais. Au nom de Dieu\~! aidez-moi plut\'f4t \'e0 l\rquote \'e9veiller.
+\par
+\par \endash \~Il ne s\rquote \'e9veillera pas. Aide-moi \'e0 le sauver.
+\par
+\par Fleur-des-Gen\'eats, soumettant son esprit \'e0 l\rquote intelligence sup\'e9rieure de sa compagne, vint vers elle et l\rquote implora du regard, attendant d\rquote elle seule le salut de Didier. Alix \'e9tait une noble fille. Dieu l\rquote \'e9
+prouvait ici-bas pour la glorifier au ciel.
+\par
+\par Elle se pencha sur Fleur-des-Gen\'eats et lui donna un baiser de m\'e8re.
+\par
+\par \endash \~Quand tu seras sa femme, dit-elle, sois bonne et douce, toujours, et garde-lui tout ton c\'9cur.
+\par
+\par \endash \~Pourquoi me dites-vous cela\~? dit Marie\~; vous parliez de le sauver\'85
+\par
+\par Mademoiselle de Vaunoy se redressa.
+\par
+\par \endash \~Tu as raison, dit-elle\~; h\'e2tons-nous.
+\par
+\par Elle passa rapidement le poignard de Jude \'e0 sa ceinture et donna celui de Lapierre \'e0 Marie, qui ouvrait de grands yeux et ne devinait point le projet de sa compagne.
+\par
+\par \endash \~Tu es enfant de la for\'eat, reprit Alix\~: tu sais monter \'e0 cheval et tu dois \'eatre forte. Il nous faut agir en hommes, cette nuit, ma fille. Fais comme moi, et si dans les corridors une arme se l\'e8
+ve sur Didier, fais comme moi encore, et meurs en le d\'e9fendant.
+\par
+\par Un feu h\'e9ro\'efque brillait dans les yeux d\rquote Alix pendant qu\rquote elle parlait ainsi.
+\par
+\par Fleur-des-Gen\'eats la contempla un instant, puis baissa la t\'eate en silence.
+\par
+\par \endash \~As-tu peur\~? demanda Mademoiselle de Vaunoy avec piti\'e9.
+\par
+\par \endash \~Non, r\'e9pondit Marie\~; mais je pense \'e0 votre d\'e9vouement, \'e0 vos esp\'e9rances d\rquote autrefois\'85
+\par
+\par Alix releva sur elle ses grands yeux fiers et doux.
+\par
+\par Sans r\'e9pondre, elle passa au cou de Didier toujours endormi la m\'e9daille de cuivre qu\rquote elle avait prise \'e0 Lapierre la nuit o\'f9 celui-ci avait tent\'e9 d\rquote assassiner le jeune capitaine dans les rues de Rennes. Ses yeux \'e9taient lev
+\'e9s vers le ciel.
+\par
+\par Aussit\'f4t ce devoir accompli, elle reprit avec \'e9nergie\~:
+\par
+\par \endash \~Ma fille, j\rquote aime Dieu. Tu seras ma s\'9cur, comme Didier est mon fr\'e8re. \'c0 l\rquote \'9cuvre\~! Il ne doit pas s\rquote \'e9veiller dans la maison de mon p\'e8re\~!
+\par
+\par Avec une vigueur dont nul n\rquote aurait pu la croire capable, surtout en ce moment o\'f9 elle venait de quitter le lit o\'f9 la clouait la fi\'e8vre, elle souleva les \'e9paules de Didier et fit signe \'e0 Marie de soulever les pieds.
+\par
+\par Marie ob\'e9it passivement, comme un enfant qui suit, sans les discuter, les ordres de son ma\'eetre.
+\par
+\par La couverture fut pass\'e9e sous le corps de Didier, les deux jeunes filles la prenant par les quatre coins, comme une civi\'e8re, enlev\'e8rent leur vivant fardeau.
+\par
+\par Elles fl\'e9chissaient sous le poids. N\'e9anmoins, elles s\rquote engag\'e8rent r\'e9solument dans les longs corridors de La Tremlays.
+\par
+\par De toutes parts, on entendait les rires et les chants des Loups qui, par bonheur, s\'e9rieusement occup\'e9s \'e0 boire, ne troubl\'e8rent point la retraite des deux jeunes filles.
+\par
+\par Elles travers\'e8rent sans obstacles les sombres galeries du ch\'e2teau et arriv\'e8rent au seuil de la cour, o\'f9 elles d\'e9pos\'e8rent le capitaine, pour reprendre haleine.
+\par
+\par Fleur-des-Gen\'eats haletait et tremblait. Alix respirait doucement et ne semblait point lasse. Sa compagne la contemplait avec une admiration m\'eal\'e9e d\rquote effroi.
+\par
+\par \endash \~Qu\rquote est-ce que cela\~? demanda Mademoiselle de Vaunoy en d\'e9signant un objet qui se mouvait dans l\rquote ombre du mur.
+\par
+\par \endash \~C\rquote est un cheval, r\'e9pondit Marie. Pendant que j\rquote errais dans la cour, un valet du ma\'eetre de La Tremlays, votre p\'e8re, est venu l\rquote attacher aupr\'e8s de la porte.
+\par
+\par \endash \~Nous n\rquote aurons pas besoin de la cl\'e9 des \'e9curies, alors. Quant \'e0 celle de la porte ext\'e9rieure, les gens de la for\'eat ont fait en sorte sans doute que nous puissions nous en passer. Encore un effort, ma fille\~!
+\par
+\par Elles reprirent leur fardeau\~; apr\'e8s bien des tentatives inutiles\~; elles parvinrent \'e0 placer le capitaine sur le cheval, et Marie, qui se mit en selle, le soutint.
+\par
+\par \endash \~Va, ma fille, dit Alix, j\rquote ai fait ce que j\rquote ai d\'fb, \'e0 toi d\rquote achever notre \'9cuvre en lui trouvant un asile.
+\par
+\par Fleur-des-Gen\'eats se pencha\~; mademoiselle de Vaunoy la baisa au front.
+\par
+\par \endash \~Vous \'eates bonne et g\'e9n\'e9reuse, mademoiselle, murmura Marie. Merci pour lui et merci pour moi.
+\par
+\par Les Loups avaient laiss\'e9, en effet, la porte ouverte. Alix frappa de la main la croupe du cheval, qui partit aussit\'f4t.
+\par
+\par \endash \~Que Dieu veille sur lui, dit-elle.
+\par
+\par Puis elle s\rquote assit sur le banc de pierre qui est l\rquote accessoire oblig\'e9 de toute porte bretonne.
+\par
+\par Ma\'eetre Alain, cependant, quelque peu d\'e9gris\'e9 par l\rquote apparition de la fille de son ma\'eetre, \'e9tait all\'e9 rendre compte \'e0 M.\~de\~Vaunoy du r\'e9sultat n\'e9gatif de l\rquote attaque nocturne tent\'e9e contre la personne de Didier.
+
+\par
+\par Le vieux majordome eut de la peine \'e0 trouver son ma\'eetre. Celui-ci avait quitt\'e9 son appartement aux premiers bruits de l\rquote attaque, avait fait seller son cheval, le cheval sur lequel Fleur-des-Gen\'eats et Didier galopent \'e0 l\rquote
+heure qu\rquote il est dans les all\'e9es de la for\'eat\~; puis, confiant dans les perfides mesures prises pour r\'e9duire les gens du roi \'e0 l\rquote impuissance, il s\rquote \'e9tait rendu au-devant des Loups qu\rquote
+il avait conduits, de sa personne, au hangar o\'f9 les voitures charg\'e9es d\rquote argent se trouvaient \'e0 couvert.
+\par
+\par Cela fait, il comptait enfourcher son cheval et courir d\rquote une traite jusqu\rquote \'e0 Rennes.
+\par
+\par Son plan, pour \'eatre extr\'eamement simple, n\rquote en \'e9tait que plus adroit. Didier, assassin\'e9 pendant l\rquote attaque, passerait naturellement pour avoir succomb\'e9 en d\'e9fendant les fonds du fisc qui \'e9taient \'e0
+ sa garde. Les Loups seuls seraient, \'e0 coup s\'fbr, accus\'e9s de ce meurtre, et lui, Vaunoy arrivant le premier \'e0 Rennes pour porter cette nouvelle, ne serait pas le moins d\'e9sol\'e9 de cette }{\i catastrophe }{qui enlevait ainsi, \'e0
+ la fleur de l\rquote \'e2ge, un jeune officier de si grande esp\'e9rance.
+\par
+\par Il n\rquote y avait pas jusqu\rquote \'e0 l\rquote intr\'e9pidit\'e9 connue de Didier qui ne d\'fbt ajouter une probabilit\'e9 nouvelle \'e0 la version du ma\'eetre de La Tremlays.
+\par
+\par Aussi ce dernier \'e9tait-il parfaitement s\'fbr de son fait. Sa seule inqui\'e9tude ou plut\'f4t son seul d\'e9sir \'e9tait d\'e9sormais de mettre une couple de lieues entre lui et ses r\'e9
+cents amis les Loups dont il avait de fortes raisons de suspecter les intentions \'e0 son \'e9gard.
+\par
+\par Apr\'e8s avoir fait pendant deux heures de vains efforts pour \'e9chapper \'e0 la surveillance de ces dangereux compagnons, il s\rquote \'e9tait enfin esquiv\'e9 et gagnait \'e0 t\'e2tons la porte de la cour pour trouver son cheval, lorsque ma\'ee
+tre Alain et lui se heurt\'e8rent dans l\rquote ombre.
+\par
+\par Aux premiers mots du majordome, Vaunoy fut frapp\'e9 comme d\rquote un coup de massue. Didier vivait. Tout le reste \'e9tait peine perdue.
+\par
+\par \endash \~Comment\~! mis\'e9rables l\'e2ches\~! s\rquote \'e9cria Vaunoy en blasph\'e9mant, vous n\rquote avez pas pu\~! Je jure Dieu que ce coquin de Lapierre\'85
+\par
+\par \endash \~Il est mort, interrompit Alain.
+\par
+\par \endash \~Mort\~? Mais ce d\'e9mon de capitaine s\rquote est donc \'e9veill\'e9\~?
+\par
+\par \endash \~Non. Mais son valet, que je n\rquote avais pu reconna\'eetre hier, \'e9tait Jude Leker, l\rquote ancien \'e9cuyer de Treml.
+\par
+\par \endash \~Jude Leker\~! r\'e9p\'e9ta Vaunoy qui fit le m\'eame raisonnement que Lapierre et en demeura \'e9cras\'e9, mais alors Georges Treml sait tout\'85 et il vit\~!
+\par
+\par \endash \~Ce n\rquote est pas ma faute, reprit ma\'eetre Alain\~; Jude Leker a \'e9t\'e9 tu\'e9 par les n\'f4tres, je suis rest\'e9 seul en face de ce Didier ou de ce Georges qui dormait comme une souche.
+\par
+\par \endash \~Eh bien\~? Eh bien\~?
+\par
+\par \endash \~Au moment o\'f9 j\rquote allais faire l\rquote affaire, j\rquote ai vu une personne\'85
+\par
+\par \endash \~Qui\~? interrompit encore Vaunoy en secouant \'e0 la briser l\rquote \'e9paule du vieillard, qui a pu t\rquote emp\'eacher\~?
+\par
+\par \endash \~Mademoiselle Alix de Vaunoy, votre fille, r\'e9pondit le majordome.
+\par
+\par \endash \~Ma fille\~! balbutia Vaunoy, Alix\~!
+\par
+\par Puis se redressant tout \'e0 coup\~:
+\par
+\par \endash \~Tu mens\~! s\rquote \'e9cria-t-il avec fureur\~; tu mens ou tu te trompes. Ma fille est sur son lit. Mais, Saint-Dieu\~! duss\'e9-je le frapper moi-m\'eame, je ne perdrai pas cette occasion achet\'e9e au p\'e9ril de ma vie\~!
+\par
+\par Il \'e9carta violemment le vieil Alain, qui resta coll\'e9 \'e0 la muraille de la galerie, et s\rquote \'e9lan\'e7a vers la chambre de Didier.
+\par
+\par Il y avait cinq minutes \'e0 peu pr\'e8s qu\rquote Alix et Fleur-des-Gen\'eats l\rquote avaient quitt\'e9e. Le flambeau br\'fblait encore sur la table.
+\par
+\par Herv\'e9, dont la cauteleuse et prudente nature \'e9tait en ce moment exalt\'e9e jusqu\rquote au transport, enjamba les trois cadavres, et se pr\'e9cipita sur le lit. Le lit \'e9tait vide.
+\par
+\par \endash \~\'c9chapp\'e9\~! murmura Vaunoy d\rquote une voix \'e9trangl\'e9e.
+\par
+\par Il arracha follement les draps du lit et les foula aux pieds dans sa fureur. Puis il s\rquote \'e9lan\'e7a, t\'eate baiss\'e9e, vers la porte.
+\par
+\par Mais il ne passa point le seuil. Un bras de fer le saisit et le repoussa au-dedans avec une irr\'e9sistible vigueur. Vaunoy releva la t\'eate et vit, debout devant lui, cet \'e9trange personnage masqu\'e9 de bl
+anc qui fermait la marche des Loups dans la for\'eat, et dont le pauvre Jude avait admir\'e9 la merveilleuse souplesse.
+\par
+\par Vaunoy voulut parler, le Loup Blanc lui ferma la bouche d\rquote un geste imp\'e9rieux, et entra dans la chambre \'e0 pas lents.
+\par
+\par \endash \~Toujours du sang l\'e0 o\'f9 tu passes, monsieur de Vaunoy, dit-il d\rquote une voix basse et qui vibrait profond\'e9ment.
+\par
+\par Il prit le flambeau et examina successivement les trois cadavres.
+\par
+\par Lorsqu\rquote il reconnut Jude, un douloureux mouvement agita les muscles de son visage, sous la blanche fourrure qui le recouvrait.
+\par
+\par \endash \~Il avait promis de le d\'e9fendre, murmura-t-il\~: c\rquote \'e9tait un Breton\~!
+\par
+\par Puis il ajouta d\rquote un ton m\'e9lancolique\~:
+\par
+\par \endash \~Il n\rquote y a plus que moi pour servir Treml vivant, ou ch\'e9rir le souvenir de Treml mort.
+\par
+\par \endash \~L\rquote ami\~! dit \'e0 ce moment Vaunoy qui avait r\'e9ussi \'e0 recouvrer quelque calme\~; je vous ai donn\'e9 ce soir cinq cent mille livres en beaux \'e9cus, c\rquote est bien le moins que vous me laissiez vaquer \'e0
+ mes affaires. Livrez-moi passage, s\rquote il vous pla\'eet, mon compagnon.
+\par
+\par Le Loup Blanc secoua sa pr\'e9occupation et regarda Herv\'e9 en face, \'e0 travers les trous de son masque. Puis il se tourna vers la porte ouverte et fit un signe. Cinq ou six hommes arm\'e9s se pr\'e9cipit\'e8rent dans la chambre.
+\par
+\par \endash \~\'c0 la Fosse\~! dit le Loup Blanc.
+\par
+\par Vaunoy se sentit soulever de terre et une large main s\rquote appuya sur sa bouche pour l\rquote emp\'eacher de crier.
+\par
+\par Quelques minutes apr\'e8s, \'e9tendu sur un brancard que portaient quatre hommes, au nombre desquels il crut reconna\'eetre deux de ses propres valets, Yvon et Corentin, masqu\'e9s de fourrure, Vaunoy faisait route vers la Fosse-aux-Loups.
+\par }\pard\plain \s1\qc\sb600\sa480\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc97743833}XXXII\line La chambrette{\*\bkmkend _Toc97743833}\line \line
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {Fleur-des-Gen\'eats soutenait de son mieux le capitaine endormi sur la selle. Elle ne voulait point s\rquote avouer \'e0 elle-m\'eame que la fatigue l\rquote
+accablait, mais elle n\rquote \'e9tait qu\rquote une jeune fille, et ses forces d\'e9faillaient rapidement.
+\par
+\par Par bonheur, si violent que f\'fbt le narcotique administr\'e9 par ma\'eetre Alain, son effet ne put r\'e9sister longtemps au mouvement du cheval. Au bout de quelques minutes, les membres de Didier se raidirent et son corps entier \'e9prouva de l\'e9g\'e8
+res convulsions.
+\par
+\par \endash \~Didier\~! s\rquote \'e9cria joyeusement Marie, c\rquote est moi qui vous ai sauv\'e9\~!
+\par
+\par C\rquote \'e9tait une de ces rares nuits o\'f9 l\rquote automne breton d\'e9ride son s\'e9v\'e8re aspect et oublie d\rquote agrafer son manteau de brouillards. La lune pendait, brillante, \'e0 la vo\'fbte du ciel limpide. Une fra\'ee
+che brise courait entre les troncs centenaires de l\rquote avenue, et venait \'e0 l\rquote odorat tout impr\'e9gn\'e9e des parfums de la gland\'e9e. Les hautes cimes des ch\'eanes se balan\'e7aient avec lenteur et harmonie, secouant \'e7\'e0 et l\'e0
+ sur les bruy\'e8res leurs couronnes sonores.
+\par
+\par Certes, on pourrait difficilement se figurer un r\'e9veil plus f\'e9erique que celui qui attendait Didier. Un instant le jeune capitaine crut poursuivre un r\'eave. Il se sentait emport\'e9 par le galop d\rquote un cheval, et entendait vaguement \'e0
+ son oreille les sons d\rquote une voix sympathique.
+\par
+\par Mais la brise de la for\'eat arrivait de plus en plus froide \'e0 son front, et chassait les derni\'e8res brumes de l\rquote opium. Il souleva enfin sa paupi\'e8re alourdie, et aper\'e7ut le visage de Fleur-des-Gen\'eats \'e0 c\'f4t\'e9 du sien.
+\par
+\par Il porta les mains \'e0 ses yeux, \'e9tonn\'e9 de la persistance de ce songe bizarre. Fleur-des-Gen\'eats \'e9carta sa main et il fut forc\'e9 de la voir encore.
+\par
+\par Didier aspirait fortement l\rquote air de la nuit. La fra\'eecheur vivifiante de l\rquote atmosph\'e8re et la force de sa constitution combattaient le malaise que laissait \'e0 tous ses membres l\rquote \'e9nervante action de l\rquote opium. N\'e9
+anmoins il souffrait\~; son cr\'e2ne pesait sur son cerveau comme un casque de plomb.
+\par
+\par \endash \~Allons, dit-il en essayant de secouer la torpeur o\'f9 il restait plong\'e9 en d\'e9pit de lui-m\'eame\~; ceci m\rquote a tout l\rquote air d\rquote un enl\'e8vement, dans lequel les r\'f4les sont intervertis. Mettons pied \'e0
+ terre, Marie. Je ne sais, j\rquote ai besoin de repos.
+\par
+\par Ils avaient pass\'e9 les derniers arbres de l\rquote avenue, et le d\'f4me de la for\'eat \'e9tait sur leurs t\'eates. Marie se laissa glisser de la croupe du cheval et toucha le gazon.
+\par
+\par Didier fit quelques pas en chancelant et s\rquote assit au pied d\rquote un arbre o\'f9 il s\rquote endormit aussit\'f4t. Marie attira le cheval dans le taillis, mit la t\'eate de Didier sur la mousse et demeura immobile.
+\par
+\par Il \'e9tait sauv\'e9\~; elle \'e9tait heureuse, et veillait avec d\'e9lices sur son sommeil.
+\par
+\par Un quart d\rquote heure \'e0 peine s\rquote \'e9tait \'e9coul\'e9, lorsqu\rquote elle entendit un bruit de pas dans le sentier. Elle retint son souffle et vit d\rquote abord quatre hommes dont chacun portait le bras d\rquote une civi\'e8re, o\'f9
+ un cinqui\'e8me individu \'e9tait \'e9tendu garrott\'e9. Ces quatre hommes marchaient en silence. Ils pass\'e8rent.
+\par
+\par Puis un sourd fracas retentit dans la direction de La Tremlays, augmentant sans cesse et approchant avec rapidit\'e9. Marie, effray\'e9e, tra\'eena le capitaine au plus \'e9pais des buissons.
+\par
+\par Presque au m\'eame instant, la cohue des Loups envahit le sentier.
+\par
+\par Ils n\rquote allaient plus en silence et t\'e2chant d\rquote \'e9touffer le bruit de leurs pas, comme lorsque le pauvre Jude les avait rencontr\'e9s quelques heures auparavant. C\rquote \'e9tait un d\'e9
+sordre, une joie, un vacarme. Ils couraient, chantant ou devisant bruyamment. Sur leurs \'e9paules sonnaient de gros sacs de toile tout pleins des pi\'e8ces de six livres de M.\~l\rquote intendant royal.
+\par
+\par La prise \'e9tait bonne\~; la nuit s\rquote \'e9tait pass\'e9e en pillage et en orgie\~; c\rquote \'e9tait f\'eate compl\'e8te pour les gens de la for\'eat.
+\par
+\par \'ab\~Ce n\rquote est pas p\'e9ch\'e9 de voler le roi\~!\~\'bb disait le proverbe breton. Les Loups \'e9taient contents d\rquote eux-m\'eames autant que s\rquote ils eussent fait \'9cuvre pie.
+\par
+\par L\rquote argent qu\rquote ils emportaient doublait de prix \'e0 leurs yeux, pour avoir \'e9t\'e9 vol\'e9 au fisc, leur mortel ennemi, et nous pouvons affirmer qu\rquote aucun remords ne troublait leur conscience.
+\par
+\par Fleur-des-Gen\'eats tremblait. Dans cette course folle, un soubresaut pouvait jeter quelqu\rquote un des Loups hors de la route et lui faire d\'e9couvrir Didier endormi.
+\par
+\par Or, d\rquote apr\'e8s la conversation qu\rquote elle avait entendue dans la loge entre Pelo Rouan et Yaumi, l\rquote envoy\'e9 des Loups, elle devait croire que ces derniers en voulaient \'e0 la vie du capitaine.
+\par
+\par Tous pass\'e8rent cependant sans encombre.
+\par
+\par \'c0 la suite de la cohue, marchait encore ce personnage qu\rquote on nommait le Loup Blanc dans la for\'eat. Loin de partager la joie de ses compagnons, il semblait triste, et courbait son visage masqu\'e9 de blanc sur sa poitrine.
+\par
+\par Lorsqu\rquote il passa devant Fleur-des-Gen\'eats, la jeune fille eut un mouvement de surprise et tendit le cou en avant.
+\par
+\par \endash \~Serait-ce lui\~! murmura-t-elle avec \'e9motion et frayeur\~; c\rquote est impossible\~!
+\par
+\par Le Loup Blanc disparut comme ses louveteaux derri\'e8re un coude de la route. Tout rentra bient\'f4t dans le silence, et l\rquote on n\rquote entendit plus que la myst\'e9rieuse et fugitive chanson qui descend, la nuit, de la cime balanc\'e9
+e des grands arbres.
+\par
+\par Les heures s\rquote \'e9coul\'e8rent. Ce fut seulement lorsque la brise, plus piquante, annon\'e7a le prochain lever du jour, que Didier secoua sa l\'e9thargie.
+\par
+\par Il \'e9tait perclus et glac\'e9. Ses membres raidis refusaient de se mouvoir.
+\par
+\par Marie entra\'eena Didier qui, vaincu qu\rquote il \'e9tait par son engourdissement, n\rquote avait plus ni volont\'e9 ni force. Tous deux se mirent en selle et le cheval galopa dans la direction du carrefour de Mi-For\'eat.
+\par
+\par \'c0 une centaine de pas de la loge, Marie mit pied \'e0 terre.
+\par
+\par Elle approcha doucement. La porte \'e9tait ouverte.
+\par
+\par \endash \~Mon p\'e8re\~! appela-t-elle.
+\par
+\par Personne ne r\'e9pondit.
+\par
+\par \endash \~Il n\rquote est pas l\'e0\~! pensa la jeune fille avec joie. Dieu soit lou\'e9\~!
+\par
+\par Elle revint \'e0 la rencontre du capitaine dont elle soutint la marche chancelante. Ils entr\'e8rent et franchirent la salle basse o\'f9 nous avons assist\'e9 \'e0 l\rquote entrevue de Jude et de Pelo Rouan, puis Marie ouvrit la porte de la chambre \'e0
+ Didier qui ne pouvait plus se soutenir.
+\par
+\par Elle n\rquote avait pas aper\'e7u, en traversant la loge, deux yeux rouges briller derri\'e8re le tas de paille qui servait de couche \'e0 Pelo Rouan. Pendant qu\rquote elle passait, ces yeux rayonn\'e8rent d\rquote un plus sanglant \'e9
+clat. Quand elle fut pass\'e9e, ils chang\'e8rent brusquement de position et s\rquote \'e9lev\'e8rent de plusieurs pieds.
+\par
+\par C\rquote est que Pelo Rouan, qui \'e9tait \'e9tendu sur la paille, venait de se dresser sur ses genoux.
+\par
+\par \endash \~Je remercie Dieu, murmura-t-il, de m\rquote avoir donn\'e9 des prunelles de b\'eate fauve qui voient dans la nuit. Je l\rquote ai bien reconnu, le Fran\'e7ais maudit\~! Il est l\'e0, et il y restera. Marie\~! pauvre petite fille\~!
+\par
+\par Ces derniers mots furent prononc\'e9s d\rquote un ton de tendresse profonde, ce qui n\rquote emp\'eacha point Pelo Rouan de d\'e9crocher le vieux mousquet suspendu au mur et d\rquote y couler deux balles sur une copieuse charge de poudre.
+\par
+\par Cela fait, il visita fort attentivement la batterie et se glissa hors de la loge.
+\par
+\par Il n\rquote alla pas loin\~: il grimpa sans bruit le long du tronc droit et lisse d\rquote un bouleau plant\'e9 devant la fen\'eatre de Marie et dont les branches passaient par-dessus la loge.
+\par
+\par Il s\rquote assit sur l\rquote une de ces branches, de telle fa\'e7on que, cach\'e9 par le tronc, il pouvait plonger son regard dans l\rquote int\'e9rieur de la chambre de Marie.
+\par
+\par En ce moment, Fleur-des-Gen\'eats vint ouvrir sa fen\'eatre. L\rquote \'e2me de Pelo Rouan passa dans ses yeux. Le ciel \'e0 l\rquote orient prenait une teinte ros\'e9e.
+\par
+\par Marie fit d\rquote abord ce qu\rquote elle faisait chaque matin. Elle s\rquote agenouilla, joignit ses petites mains blanches sur l\rquote appui de la crois\'e9e et dit sa pri\'e8re \'e0 Notre-Dame de Mi-For\'eat.
+\par
+\par Le jour naissait. Les oiseaux chantaient.
+\par
+\par La chambrette de Fleur-des-Gen\'eats \'e9tait un nid, tout frais et tout gracieux, pris sur la largeur de la sombre pi\'e8ce o\'f9 couchait le charbonnier. Les murs en \'e9taient blancs et parsem\'e9s de bouquets de fumeterre, jolie fleur qui, selon l
+\rquote antique croyance des gens de la for\'eat, a la propri\'e9t\'e9 de chasser la fi\'e8vre.
+\par
+\par Vis-\'e0-vis de la fen\'eatre un petit lit de ch\'eane noir, sans pieds ni rideaux, donnait \'e0 la cellule un aspect de virginale aust\'e9rit\'e9.
+\par
+\par Au-dessus du lit il y avait un pieux troph\'e9e, form\'e9 d\rquote un b\'e9nitier de verre, d\rquote une image taill\'e9e de Notre-Dame et d\rquote une branche de laurier-fleur, b\'e9nite le saint dimanche des Rameaux, \'e0 la paroisse de Liffr\'e9.
+
+\par
+\par Didier \'e9tait affaiss\'e9 sur le sol au pied du lit. Marie se remit \'e0 genoux. Didier ne dormait pas\~; il la contemplait avec tendresse et respect.
+\par
+\par Le jour grandissait. Jusqu\rquote alors Pelo Rouan n\rquote avait rien pu distinguer dans la chambrette. Il aper\'e7ut enfin les lignes du profil de Didier et arma son mousquet.
+\par
+\par \endash \~Qu\rquote est-ce que cela\~? dit tout \'e0 coup Marie en s\rquote emparant de la m\'e9daille que mademoiselle de Vaunoy avait pass\'e9e au cou du capitaine.
+\par
+\par Didier prit la m\'e9daille, et ses traits exprim\'e8rent un \'e9tonnement.
+\par
+\par \endash \~Ce que c\rquote est\~? r\'e9pondit-il avec lenteur\~; ce sont mes titres et parchemins, Marie. C\rquote est, du moins, je l\rquote ai toujours pens\'e9, le signe qu\rquote une pauvre femme, ma m\'e8re, mit \'e0 mon cou en m\rquote exposant \'e0
+ la charit\'e9 des passants. Mais ne parlons pas de cela, ma fille. Je croyais l\rquote avoir perdue\~; je la cherchais en vain depuis un an. Il y a de la magie dans ce qui s\rquote est pass\'e9 cette nuit\~!
+\par
+\par Marie regardait toujours la m\'e9daille.
+\par
+\par \endash \~C\rquote est singulier\~! dit-elle enfin\~; j\rquote en ai une toute pareille. Elle enleva rapidement le cordon qui retenait la m\'e9daille au cou de Didier, et, tirant en m\'eame temps la sienne, elle s\rquote \'e9lan\'e7a vers la crois\'e9
+e afin de comparer.
+\par
+\par Pelo Rouan, qui depuis cinq minutes guettait le moment o\'f9 Marie cesserait de se trouver entre lui et le capitaine, mit en joue.
+\par
+\par Il \'e9tait le meilleur tireur de la for\'eat et c\rquote est tout au plus si on aurait pu mesurer quinze pas entre le canon de son arme et le c\'9cur de Didier.
+\par
+\par \endash \~Elles sont pareilles\~! s\rquote \'e9cria Marie avec une joie d\rquote enfant, toutes pareilles\~!
+\par
+\par Pelo Rouan tenait la poitrine du capitaine au bout de son mousquet\~; il allait presser la d\'e9tente.
+\par
+\par Le cri de Marie d\'e9tourna son attention, et son regard tomba sur les deux m\'e9dailles.
+\par
+\par Il jeta son fusil, qui de branche en branche d\'e9gringola bruyamment jusqu\rquote \'e0 terre\~: un cri s\rquote \'e9touffa dans sa gorge.
+\par
+\par Marie leva la t\'eate, aper\'e7ut son p\'e8re et resta terrifi\'e9e.
+\par
+\par Par un premier mouvement tout instinctif, elle voulut se rejeter en arri\'e8re et fermer la crois\'e9e, mais Pelo Rouan l\rquote arr\'eata d\rquote un geste imp\'e9rieux et mit un doigt sur sa bouche pour lui recommander le silence.
+\par
+\par Didier avait ferm\'e9 les yeux, c\'e9dant \'e0 l\rquote engourdissement qui toujours le tenait.
+\par
+\par Pelo Rouan se laissa glisser le long des branches du bouleau et atteignit la toiture de chaume de la loge d\rquote o\'f9 il sauta l\'e9g\'e8rement sur l\rquote appui de la crois\'e9e.
+\par
+\par Marie n\rquote osait bouger et le capitaine ne voyait rien.
+\par
+\par Pelo prit les deux m\'e9dailles et mit une extr\'eame attention \'e0 les examiner.
+\par
+\par Puis il \'e9carta sa fille pour marcher vers le lit.
+\par
+\par \endash \~Ne le tuez pas, mon p\'e8re\~! s\rquote \'e9cria Marie.
+\par
+\par Didier se dressa d\rquote un bond \'e0 ce cri.
+\par
+\par Mais Pelo Rouan l\rquote avait pr\'e9venu et faisait peser d\'e9j\'e0 sur lui sa lourde main.
+\par
+\par \endash \~Mon p\'e8re\~! mon p\'e8re\~! cria encore Marie avec d\'e9sespoir.
+\par
+\par \endash \~Tais-toi\~! dit le charbonnier \'e0 voix basse.
+\par
+\par Pendant plusieurs minutes il contempla le capitaine en silence.
+\par
+\par Didier resta immobile.
+\par
+\par \'c0 mesure que Pelo Rouan le regardait, une \'e9motion extraordinaire et croissante se peignait sur ses traits noircis.
+\par
+\par Deux grosses larmes jaillirent enfin de ses yeux. Il se laissa tomber \'e0 genoux et baisa la main de Didier avec un respect plein d\rquote amour.
+\par
+\par \endash \~Que veut dire cela, mon brave homme\~? demanda le capitaine stup\'e9fait.
+\par
+\par \endash \~Sa voix aussi\~! murmura Pelo Rouan, plong\'e9 dans une sorte d\rquote extase\~; sa voix comme ses traits.
+\par
+\par Didier se demandait s\rquote il n\rquote avait point affaire \'e0 un fou. Fleur-des-Gen\'eats croyait r\'eaver.
+\par
+\par \endash \~Je comprends maintenant, reprit Pelo Rouan se parlant toujours \'e0 lui-m\'eame\~; je comprends pourquoi Vaunoy voulait l\rquote assassiner. Et moi qui le laissais faire\~! Qui donc l\rquote a sauv\'e9 \'e0 ma place\~?
+\par
+\par \endash \~Moi, pronon\'e7a faiblement Marie.
+\par
+\par \endash \~Toi, r\'e9p\'e9ta Pelo Rouan, qui serra la jeune fille sur son c\'9cur avec exaltation\~; toi, enfant\~? Merci\~! du fond du c\'9cur\~! Tu as fait tout ce que j\rquote aurais d\'fb faire. Tu l\rquote as aim\'e9, lorsque moi je le ha\'ef
+ssais aveugl\'e9ment, tu l\rquote as devin\'e9, lorsque je le m\'e9connaissais\'85 Pardon, ajouta-t-il en revenant vers Didier qui restait \'e9bahi et n\rquote avait garde de comprendre\~; pardon, notre monsieur Georges.
+\par
+\par \endash \~Georges\~? balbutia le capitaine\~; vous vous trompez, mon ami.
+\par
+\par \endash \~Non, non\~! je ne me trompe pas. Cette m\'e9daille, c\rquote est moi qui l\rquote ai mise \'e0 votre cou, il y a vingt ans, par une nuit terrible o\'f9 Vaunoy tenta encore de vous assassiner\~: car il y a bien longtemps qu\rquote
+il vous poursuit, notre jeune monsieur. Et moi qui avais peur\~! grand\rquote peur\~! quand je vous voyais errer sous le couvert, autour de ma maison\~! Comme si un Treml pouvait tromper, comme si tout ce qu\rquote il y a de bon, de noble, de g\'e9n\'e9
+reux, de loyal, ne se trouvait pas toujours r\'e9uni \'e0 coup s\'fbr dans le c\'9cur de Treml\~!
+\par
+\par \endash \~Mais, voulut encore objecter Didier qui restait incr\'e9dule\~; dans tout ce que vous venez de dire, je ne vois point de preuve.
+\par
+\par \endash \~Point de preuve\~! s\rquote \'e9cria Pelo \'e9bahi. Votre regard n\rquote est-il pas celui de monsieur Nicolas\~: votre voix, votre \'e2ge, la m\'e9daille, la haine de Vaunoy, qui vous a vol\'e9 votre immense h\'e9ritage\'85 \'c9coutez\~
+! ajouta-t-il tout \'e0 coup en se dressant sur ses pieds\~: vous aviez pr\'e8s de six ans alors, et Dieu m\rquote a donn\'e9 un visage qu\rquote on ne peut oublier quand on l\rquote a vu une fois\'85
+\par
+\par \endash \~Je ne vous reconnais pas, interrompit Didier.
+\par
+\par Pelo Rouan s\rquote \'e9lan\'e7a hors de la chambre. On entendit dans la pi\'e8ce voisine un bruit d\rquote eau agit\'e9e et ruisselant sur le sol.
+\par
+\par Puis il se fit un silence.
+\par
+\par Puis encore un homme de grande taille, v\'eatu de peau de mouton blanc et dont la face blafarde \'e9tait mouill\'e9e comme s\rquote il se f\'fbt abondamment asperg\'e9, se rua dans la chambre et atteignit d\rquote un bond le lit pr\'e8s duquel Didier \'e9
+tait toujours \'e9tendu.
+\par
+\par \'c0 la vue de cet homme dont les cheveux blancs tombaient \'e9pars sur ses \'e9paules, Didier \'e9prouva une commotion \'e9trange. Il passa la main sur son front \'e0 plusieurs reprises comme pour saisir un souvenir rebelle.
+\par
+\par L\rquote homme \'e9tait l\'e0, devant lui, immobile, en proie \'e0 une visible et violente anxi\'e9t\'e9.
+\par
+\par Le travail de Didier dura longtemps. C\rquote \'e9tait un effort plein de souffrance et qui mettait de la p\'e2leur sur son visage.
+\par
+\par Enfin, et tout d\rquote un coup, il parut voir clair en sa m\'e9moire. Une rougeur \'e9paisse couvrit sa joue, et sa bouche s\rquote ouvrit presque involontairement pour prononcer ce nom\~:
+\par
+\par \endash \~Jean Blanc\~!
+\par
+\par Pelo Rouan frappa ses mains l\rquote une contre l\rquote autre avec transport.
+\par
+\par \endash \~Il se souvient de mon nom\~! s\rquote \'e9cria-t-il les larmes aux yeux\~; de mon vrai nom\~! Pauvre petit monsieur\~! Il se souvient de moi\~!
+\par
+\par \endash \~Oui, dit le capitaine\~; je me souviens de vous\'85 et de bien d\rquote autres choses encore. Un monde de souvenirs envahit mon cerveau. Je ne me trompais pas, hier, lorsque j\rquote ai cru reconna\'eetre les tentures de cette chambre o\'f9 l
+\rquote on m\rquote avait mis\'85
+\par
+\par \endash \~C\rquote \'e9tait la v\'f4tre autrefois. Oh\~! que Dieu soit b\'e9ni pour n\rquote avoir point souffert que le vaillant tronc perd\'eet jusqu\rquote \'e0 sa derni\'e8re branche\~! Que Dieu et Notre-Dame soient b\'e9nis pour la joie qui d\'e9
+borde de mon pauvre c\'9cur\~!
+\par
+\par Il se fit un instant de silence. Le capitaine se recueillait en ses souvenirs. Fleur-des-Gen\'eats riait, pleurait et remerciait Notre-Dame de Mi-For\'eat. Et Jean Blanc, pench\'e9 sur la main de son jeune ma\'eetre, savourait l\rquote all\'e9
+gresse qui emplissait son \'e2me.
+\par
+\par Au bout de quelques minutes, Jean Blanc se redressa. Ses sourcils \'e9taient l\'e9g\'e8rement fronc\'e9s et ses traits exprim\'e8rent une grave r\'e9solution.
+\par
+\par \endash \~Et maintenant, dit-il, Georges Treml, vous \'eates breton et noble\~; il vous faut regagner l\rquote h\'e9ritage de votre p\'e8re tout entier\~: noblesse et fortune\~!
+\par
+\par Jean Blanc n\rquote eut pas besoin de donner de longues explications \'e0 son jeune ma\'eetre, qui savait en grande partie son histoire, l\rquote ayant entendue de la bouche du pauvre \'e9cuyer Jude, sans se douter qu\rquote il p\'fbt y avoir le moin
+dre rapport entre lui, Didier, officier de fortune, et Georges Treml, le repr\'e9sentant d\rquote une famille puissante.
+\par
+\par Les circonstances, dit-on, font les hommes. Ce proverbe est vrai en un sens et nous semble fort \'e0 la louange de l\rquote humanit\'e9.
+\par
+\par Qui peut nier qu\rquote un fils de grande maison, d\'e9pouill\'e9 par une fraude inf\'e2me, et patron naturel de toute une population souffrante, ne doive autrement se comporter qu\rquote un soldat sans souci, n\rquote ayant d\rquote
+autre mission que de se bien battre.
+\par
+\par Didier, en devenant Georges Treml, sentit na\'eetre dans son c\'9cur une gravit\'e9 inconnue. Il comprit ce qu\rquote exigeait de lui son nom et la m\'e9moire de ses p\'e8res.
+\par
+\par De brave qu\rquote il \'e9tait, il devint fort.
+\par
+\par \endash \~Je vais me rendre \'e0 La Tremlays, dit-il\~; j\rquote aurai raison de M.\~de\~Vaunoy.
+\par
+\par Avant de se s\'e9parer de Jean Blanc, le capitaine lui serra la main.
+\par
+\par \endash \~Ce doit \'eatre, en effet, une noble race que celle de Treml, dit-il, et je suis fier d\rquote avoir un peu de ce bon sang dans les veines. Ce n\rquote est pas une famille vulgaire qui peut avoir des serviteurs tels q
+ue vous. Jean Blanc, mon ami, je vous remercie.
+\par
+\par \endash \~Jude a fait mieux que moi, r\'e9pondit l\rquote albinos avec modestie\~; Jude est mort pour vous, le bon gar\'e7on. Il m\'e9ritait cela, monsieur Georges\~: il vous aimait tant\~!
+\par
+\par \endash \~Pauvre Jude\~! murmura Didier\~; c\rquote \'e9tait un c\'9cur fid\'e8le et pur\'85
+\par
+\par \endash \~C\rquote \'e9tait un Breton\~! interrompit Jean Blanc. \'c0 propos, notre monsieur, il faudra oublier que vous avez port\'e9 l\rquote uniforme de France. Les os de votre a\'efeul blanchissent l\'e0-bas et s\rquote \'e9l\'e8
+veraient contre vous si votre \'e9p\'e9e restait au roi de Paris\~!
+\par
+\par Le capitaine ne r\'e9pondit point. Il boucla son ceinturon, remit son feutre et se disposa \'e0 partir. Sur le seuil \'e9tait Marie qui s\rquote appuyait au mur et avait perdu son sourire.
+\par
+\par Une triste pens\'e9e lui \'e9tait enfin venue. Elle s\rquote \'e9tait demand\'e9 ce que pouvait \'eatre la fille du charbonnier pour l\rquote h\'e9ritier de Treml.
+\par
+\par En passant aupr\'e8s d\rquote elle le capitaine la prit par la main.
+\par
+\par \endash \~Jean, mon ami, dit-il en souriant, vous auriez eu grand tort de me tuer, car j\rquote ai trait\'e9 Marie en noble dame. Et, si Dieu me donne vie, il faudra d\'e9sormais que tout le monde la traite ainsi.
+\par
+\par Marie redevint joyeuse. Le capitaine partit. Pelo Rouan s\rquote approcha de sa fille et la baisa au front.
+\par
+\par \endash \~Enfant, dit-il d\rquote une voix grave et triste, tu es ma seule joie en ce monde et je t\rquote aime comme le souvenir de ta m\'e8re. Mais il ne faut pas esp\'e9rer. Treml ne se m\'e9
+sallia jamais, et, tant que je vivrai, ma fille ne sera point sa femme.
+\par
+\par Fleur-des-Gen\'eats pencha sa t\'eate blonde sur sa poitrine.
+\par
+\par \endash \~Il faudra donc mourir\~! murmura-t-elle.
+\par
+\par \endash \~Dieu te reste, r\'e9pondit Pelo Rouan, et d\rquote ailleurs notre vie est \'e0 Treml.
+\par
+\par Il remit son costume de charbonnier, et, baisant une derni\'e8re fois la joue d\'e9color\'e9e de Marie, il quitta la loge \'e0 son tour.
+\par
+\par }\pard\plain \s1\qc\sb600\sa480\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc97743834}XXXIII\line Le tribunal des Loups{\*\bkmkend _Toc97743834}\line \line
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {Deux heures apr\'e8s, les souterrains de la Fosse-aux-Loups pr\'e9sentaient un aspect inusit\'e9 et vraiment solennel.
+\par
+\par Ce n\rquote \'e9tait plus ce d\'e9sordre qui remplissait la caverne, la premi\'e8re fois que nous avons p\'e9n\'e9tr\'e9 dans la retraite des Loups.
+\par
+\par Aujourd\rquote hui, rang\'e9s avec m\'e9thode, masqu\'e9s et arm\'e9s comme pour un combat, ils formaient cercle, debout autour de la table des vieillards.
+\par
+\par Ceux-ci \'e9taient sans armes et flanquaient, quatre d\rquote un c\'f4t\'e9, quatre de l\rquote autre, un si\'e8ge \'e9lev\'e9 de deux gradins au-dessus des leurs, o\'f9 tr\'f4nait le Loup Blanc.
+\par
+\par Un profond silence r\'e9gnait dans le souterrain.
+\par
+\par Au bout de quelques minutes, les rangs s\rquote ouvrirent et donn\'e8rent passage \'e0 un homme p\'e2le et tremblant, dont le visage exprimait une mortelle terreur.
+\par
+\par Cet homme \'e9tait Herv\'e9 de Vaunoy.
+\par
+\par Deux Loups l\rquote escort\'e8rent jusqu\rquote \'e0 la table o\'f9 si\'e9geaient les huit vieillards pr\'e9sid\'e9s par le Loup blanc.
+\par
+\par \endash \~Ma\'eetre, dit l\rquote un des anciens, il a \'e9t\'e9 fait suivant votre volont\'e9. Voici l\rquote assassin au pied de notre tribunal. Vous pla\'eet-il qu\rquote on l\rquote interroge\~?
+\par
+\par \endash \~Cela me pla\'eet, r\'e9pondit le Loup Blanc.
+\par
+\par Le p\'e8re Toussaint se leva.
+\par
+\par \endash \~Herv\'e9 de Vaunoy, dit-il, des centaines de nos fr\'e8res sont morts par ton fait\~; leur sang p\'e8se sur toi et tu vas mourir si tu ne peux nous prouver ton innocence.
+\par
+\par \endash \~Nous avions fait un pacte, balbutia Vaunoy\~; j\rquote ai rempli mes engagements\~; vous avez les cinq cent mille livres. Pourquoi ne tenez-vous pas votre parole\~?
+\par
+\par \endash \~Notre parole n\rquote est rien, r\'e9pondit le p\'e8re Toussaint, celle du Ma\'eetre est tout, et tu n\rquote avais pas la parole du Ma\'eetre. D\'e9fends-toi autrement et fais vite\~!
+\par
+\par Le vieux Loup ajouta sans s\rquote \'e9mouvoir le moins du monde\~:
+\par
+\par \endash \~Yaumi, pr\'e9pare une corde, mon petit.
+\par
+\par Une sueur glac\'e9e inondait le visage de Vaunoy.
+\par
+\par \endash \~Mes bons amis, s\rquote \'e9cria-t-il, ayez piti\'e9 de moi\~! On m\rquote a calomni\'e9 pr\'e8s de vous\~; j\rquote ai toujours aim\'e9 tendrement mes pauvres vassaux de la for\'eat. \'c0 l\rquote avenir, je ferai pour eux davantage encore\~
+; je reconna\'eetrai, par-devant le garde-notes de Foug\'e8res, le droit qu\rquote ils ont de faire avec mon bois\~: du charbon, du cercle, des sabots, des paniers\'85
+\par
+\par \endash \~Tais-toi\~! interrompit la voix s\'e9v\'e8re du Loup Blanc, tu mens\~!
+\par
+\par \endash \~La corde est-elle pr\'eate, Yaumi\~? demanda le p\'e8re Toussaint.
+\par
+\par Yaumi r\'e9pondit affirmativement, et Vaunoy, tournant les yeux de son c\'f4t\'e9, vit en effet une corde se balancer dans les demi-t\'e9n\'e8bres qui r\'e9gnaient derri\'e8re les rangs serr\'e9
+s des Loups. Tout son corps trembla, puis le sang lui monta violemment au visage.
+\par
+\par \endash \~Mis\'e9rables\~! s\rquote \'e9cria-t-il avec la rage que donne aussi la frayeur port\'e9e \'e0 l\rquote exc\'e8s\~; de quel droit me jugez-vous, moi, gentilhomme et votre ma\'eetre\~? je serai veng\'e9\~: votre repaire sera d\'e9truit\~
+; vous serez tous br\'fbl\'e9s vifs\'85 Mais non, mes excellents amis, ma t\'eate s\rquote \'e9gare\~! mis\'e9ricorde\~; je ne vous ai jamais fait de mal. On vous a menti. Si vous aviez pu voir de pr\'e8s ma conduite\'85
+\par
+\par \endash \~Pour ton malheur, nous ne te connaissons que trop.
+\par
+\par \endash \~Vous vous trompez, reprit Vaunoy\~; sur mon salut, vous m\'e9connaissez mes sentiments pour vous. Si vous pouviez interroger mes gens\'85 Un sursis\~! mes amis, accordez-moi un sursis afin que je puisse me justifier\~!
+\par
+\par \endash \~Tu veux qu\rquote on interroge tes gens\~? demanda ironiquement Toussaint.
+\par
+\par \endash \~Je le veux\~! s\rquote \'e9cria Vaunoy, se reprenant \'e0 cette fr\'eale esp\'e9rance et d\'e9sirant d\rquote ailleurs gagner du temps\~; tous ils vous diront ma tendre sollicitude pour mes pauvres enfants de la for\'eat\'85
+\par
+\par \endash \~Soit\~! interrompit le p\'e8re Toussaint. On ne peut te refuser cela.
+\par
+\par Vaunoy respira.
+\par
+\par \endash \~Approchez\~! reprit Toussaint en s\rquote adressant aux deux Loups qui \'e9taient \'e0 droite et \'e0 gauche de Vaunoy.
+\par
+\par Les deux Loups s\rquote \'e9branl\'e8rent, et sur un signe du vieillard, firent tomber leurs masques de fourrure.
+\par
+\par Vaunoy poussa un cri d\rquote agonie.
+\par
+\par \endash \~Yvon\~! fit-il, Corentin\~!
+\par
+\par \endash \~Eh bien\~! reprit encore Toussaint, tes gens vont nous dire la tendre sollicitude\'85
+\par
+\par \endash \~Mis\'e9ricorde\~! interrompit Vaunoy en tombant \'e0 genoux.
+\par
+\par Le tribunal se consulta, ce ne fut pas long. Le Loup blanc ne prit point part \'e0 la d\'e9lib\'e9ration.
+\par
+\par \endash \~Herv\'e9 de Vaunoy, dit ensuite le vieux Toussaint avec lenteur, les Loups te condamnent \'e0 mourir par la corde, et tu vas \'eatre pendu, sauf avis autre et meilleur du Ma\'eetre.
+\par
+\par Le Loup Blanc se leva.
+\par
+\par \endash \~C\rquote est bien, dit-il. Que Yaumi reste aupr\'e8s de la corde. Vous autres, mes fr\'e8res, retirez-vous.
+\par
+\par Cet ordre s\rquote ex\'e9cuta comme par enchantement. La caverne s\rquote illumina au loin laissant d\rquote immenses galeries souterraines et d\rquote interminables vo\'fbtes.
+\par
+\par Les Loups s\rquote \'e9loign\'e8rent de divers c\'f4t\'e9s, et bient\'f4t leurs torches parurent comme des points lumineux dans le lointain, tandis qu\rquote eux-m\'eames, amoindris par la perspective et bizarrement \'e9clair\'e9
+s au milieu de la nuit, semblaient des \'eatres de forme humaine, mais d\rquote une fantastique petitesse\~: des }{\i korriganets, }{par exemple, les lutins des clairi\'e8res, ou bien de ces \'e9tranges d\'e9mons qui m\'e8
+nent le bal au clair de lune, sur la lande, autour des croix solitaires, et que les bonnes gens du pays de Rennes apprennent \'e0 redouter d\'e8s l\rquote enfance sous le nom de }{\i chats courtauds.}{
+\par
+\par Vaunoy \'e9tait toujours \'e0 genoux. Le Loup Blanc descendit les marches de son tr\'f4ne et s\rquote approcha de lui.
+\par
+\par \endash \~L\'e8ve-toi, dit-il en le touchant du pied.
+\par
+\par Vaunoy se leva.
+\par
+\par \endash \~Tu es un homme mort, reprit le Loup Blanc, si je ne mets mon autorit\'e9 souveraine entre toi et la potence.
+\par
+\par \endash \~\'c0 quel prix faut-il acheter la vie\~?
+\par
+\par \endash \~La vie\~? r\'e9p\'e9ta le Loup Blanc, \'e0 aucun prix je ne te vendrai la vie, Herv\'e9 de Vaunoy, assassin de mon p\'e8re et de ma femme\~!
+\par
+\par \endash \~Moi\~! se r\'e9cria le ma\'eetre de La Tremlays, mais je ne vous connais pas\~!
+\par
+\par Le Loup Blanc souleva son masque.
+\par
+\par \endash \~Vous\~! s\rquote \'e9cria Vaunoy stup\'e9fait\~; Jean Blanc\~?
+\par
+\par \endash \~Tu me croyais depuis longtemps en terre, n\rquote est-ce pas\~? demanda le roi des Loups\~; tu ne t\rquote attendais point \'e0 rencontrer dans l\rquote homme puissant le vermisseau que ton pied \'e9crasa si impitoyablement autrefois. Dieu m
+\rquote a tenu en sa garde, non point pour moi, je pense, mais pour le fils de Treml, race de soldats et de chr\'e9tiens\~!
+\par
+\par \endash \~Le fils de Treml\~! r\'e9p\'e9ta Vaunoy dont la terreur augmenta.
+\par
+\par \endash \~Encore un que tu as voulu assassiner\~: par deux fois\~!
+\par
+\par Vaunoy pensa que le roi des Loups en oubliait une.
+\par
+\par \endash \~Par deux fois\~! reprit Jean Blanc. Insens\'e9\~! tu ne savais pas que cet enfant \'e9tait ton bouclier\~! Tu ne savais pas que, lui mort, il n\rquote y aurait plus rien entre ta poitrine et le plomb du vieux mousquet de mon p\'e8re\~
+! Que de fois je t\rquote ai tenu en joue sous le couvert, Herv\'e9 de Vaunoy\~!
+\par
+\par Celui-ci frissonna.
+\par
+\par \endash \~Que de fois, lorsque tu passais par les grandes all\'e9es de la for\'eat, seul avec des valets impuissants \'e0 te prot\'e9ger contre une balle bien dirig\'e9e, j\rquote ai appuy\'e9 mon fusil contre mon \'e9
+paule et mis le point de mire sur toi. Mais une voix secr\'e8te me retenait toujours. Je pensais que j\rquote aurais besoin de toi pour le petit monsieur Georges, et je t\rquote \'e9pargnais. J\rquote ai bien fait d\rquote agir ainsi. Le moment est venu o
+\'f9 ta vie et ton t\'e9moignage deviennent n\'e9cessaires au l\'e9gitime h\'e9ritier de Treml.
+\par
+\par \endash \~Savez-vous donc o\'f9 il est\~? demanda Vaunoy \'e0 voix basse.
+\par
+\par \endash \~Il est chez lui, dans la maison de son p\'e8re, au ch\'e2teau de La Tremlays.
+\par
+\par \endash \~Ah\~! fit Vaunoy feignant la surprise.
+\par
+\par \endash \~Oui, reprit le Loup Blanc\~; mais, cette fois, tu ne l\rquote assassineras pas. Abr\'e9geons. Veux-tu sortir d\rquote ici sain et sauf\~?
+\par
+\par \endash \~\'c0 tout prix\~! r\'e9pondit Herv\'e9 qui, par extraordinaire, disait l\'e0 sa pens\'e9e enti\'e8re.
+\par
+\par \endash \~Expliquons-nous\~: je ne te rends pas la vie. Tu restes \'e0 moi, pour le sang de mon p\'e8re, pour le sang de ma femme. Seulement, je te donne un r\'e9pit et une chance de m\rquote \'e9chapper. Pour cela, voici ce que je te demande.
+\par
+\par Jean Blanc montra du doigt un coin de la table o\'f9 se trouvait ce qu\rquote il faut pour \'e9crire, et reprit\~:
+\par
+\par \endash \~Je vais dicter, \'e9cris\~:
+\par
+\par Vaunoy s\rquote assit \'e0 la table.
+\par
+\par Jean Blanc dicta\~:
+\par
+\par \'ab\~Moi, Herv\'e9 de Vaunoy, je d\'e9clare reconna\'eetre, dans la personne du sieur Didier, capitaine au service de S. M.\~le roi de France et de Navarre, Georges, petit-fils et l\'e9gitime h\'e9ritier de Nicolas Treml de La Tremlays, seigneur de Bou
+\'ebxis-en-For\'eat, feu mon v\'e9n\'e9r\'e9 parent\~; en foi de quoi je signe.\~\'bb
+\par
+\par Vaunoy n\rquote h\'e9sita pas un instant. Il \'e9crivit et signa couramment sans omettre une seule syllabe.
+\par
+\par \endash \~Et maintenant, dit-il, suis-je libre\~?
+\par
+\par Jean Blanc \'e9pela laborieusement la d\'e9claration et la mit dans son sein.
+\par
+\par \endash \~Tu es libre, r\'e9pondit-il\~; mais songes-y et prends garde\~! D\'e9sormais je n\rquote ai plus besoin de toi, cache bien ta poitrine, qui n\rquote est plus prot\'e9g\'e9e contre ma vengeance. Va-t\rquote en\~!
+\par
+\par Vaunoy ne se le fit point r\'e9p\'e9ter. Il se dirigea au hasard vers l\rquote un des points de lumi\'e8re.
+\par
+\par \endash \~Pas par l\'e0\~! dit Jean Blanc\~; Yaumi, bande les yeux de cet homme, et conduis-le au-del\'e0 du ravin\'85 Encore un mot, monsieur de Vaunoy\~; vous allez trouver \'e0 La Tremlays Georges Treml, le fils de votre bienfaiteur, le chef de votr
+e famille, si tant est que vous ayez dans les veines une seule goutte de ce noble sang. Reconnaissez-le tout de suite, croyez-moi, et traitez-le comme il convient.
+\par
+\par Vaunoy donna sa t\'eate \'e0 Yaumi qui lui banda les yeux et le prit par le bras. Ils remont\'e8rent ainsi tous deux les escaliers humides et glissants qui descendaient dans le souterrain.
+\par
+\par Puis Vaunoy sentit une bouff\'e9e d\rquote air et aper\'e7ut une lueur \'e0 travers son bandeau.
+\par
+\par Il respira avec d\'e9lices et ne put retenir une joyeuse exclamation.
+\par
+\par \endash \~Vous avez raison de vous r\'e9jouir, dit Yaumi. Je crois que le diable vous prot\'e8ge, car, o\'f9 vous avez pass\'e9 un honn\'eate homme e\'fbt laiss\'e9 ses os. C\rquote est \'e9gal. Vous l\rquote avez \'e9chapp\'e9 deux fois\~; \'e0
+ votre place je m\rquote en tiendrais l\'e0.
+\par
+\par \endash \~Tu es de bon conseil, mon gar\'e7on, r\'e9pondit Vaunoy qui commen\'e7ait \'e0 se remettre\~; je vais vendre mon ch\'e2teau de La Tremlays\~; je vais vendre mon manoir de Bou\'ebxis-en-For\'eat, et je m\rquote en irai si loin, si loin, que, je l
+\rquote esp\'e8re, je n\rquote entendrai plus parler des Loups. Adieu\~!
+\par
+\par Yaumi le suivit de l\rquote \'9cil pendant qu\rquote il per\'e7ait h\'e2tivement le fourr\'e9.
+\par
+\par \endash \~Du diable si je n\rquote aurais pas mieux fait de le laisser pendre la premi\'e8re fois qu\rquote on a nou\'e9 une corde \'e0 son intention, grommela-t-il\~; mais le Ma\'eetre a son id\'e9e et il est plus fin que nous.
+\par
+\par Vaunoy traversa le fourr\'e9 au pas de course et s\rquote engagea, sans ralentir sa marche, dans les all\'e9es de la for\'eat.
+\par
+\par Il ne se retourna pas une seule fois pendant toute la route, et bien souvent il eut la chair de poule en voyant s\rquote agiter les branches de quelque buisson.
+\par
+\par Aucun accident ne lui arriva en chemin.
+\par
+\par Lorsqu\rquote il se trouva enfin entre la double rang\'e9e des beaux ch\'eanes de l\rquote avenue de La Tremlays, il \'f4ta son feutre et tamponna son front ruisselant de sueur en aspirant l\rquote air \'e0 pleine poitrine.
+\par
+\par \endash \~Saint-Dieu\~! murmura-t-il, deux fois la corde au cou en quarante-huit heures. C\rquote est une rude vie\~! Je ferai comme je l\rquote ai dit\~: je quitterai la Bretagne. Mauvais pays\~
+! Avec le prix du domaine de Treml, je serai partout un grand seigneur. Mais qui e\'fbt cru que ce mis\'e9rable fou de Jean Blanc vivait encore\~?\'85
+ Que je le tienne une fois en mon pouvoir, et il ne me mettra plus jamais en joue ni sous le couvert ni dans la plaine\~!
+\par
+\par Il continua de marcher en silence, puis il s\rquote arr\'eata tout \'e0 coup, et un sourire de satisfaction entrouvrit ses minces l\'e8vres.
+\par
+\par \endash \~\'c0 tout prendre, dit-il, je m\rquote en suis tir\'e9 \'e0 bon march\'e9\~! Ma d\'e9claration pourra donner un nom \'e0 ce petit Treml, si M.\~de\~B\'e9chameil et le parlement ne trouvent pas moyen de rabattre ses pr\'e9
+tentions, ce qui est fort \'e0 esp\'e9rer. Mais, en aucun cas, ce griffonnage ne peut m\rquote enlever mon domaine. J\rquote ai un acte de vente en bonne et due forme, j\rquote ai des amis au parlement, et une possession de vingt ann\'e9
+es est bien quelque chose. Certes, j\rquote aimerais mieux le capitaine mort que vivant, mais puisque le hasard le prot\'e8ge, qu\rquote il vive\~; je m\rquote en lave les mains et fais serment de ne lui jamais rendre un denier de son h\'e9ritage.
+\par
+\par M.\~de\~Vaunoy, tout en soutenant avec lui-m\'eame cet int\'e9ressant entretien, \'e9tait arriv\'e9 \'e0 la porte du ch\'e2teau. Il entra.
+\par
+\par Jean Blanc, lui, apr\'e8s le d\'e9part de son prisonnier, resta quelques instants plong\'e9 dans ses r\'e9flexions\~; puis, avec l\rquote aide de Yaumi, qui \'e9tait de retour, il se noircit le visage et reprit son costume de charbonnier.
+\par
+\par Cela fait, il quitta le souterrain, descendit au fond du ravin et entra dans le creux du grand ch\'eane.
+\par
+\par Il s\rquote \'e9tait muni d\rquote un outil pour creuser la terre.
+\par
+\par }\pard\plain \s1\qc\sb600\sa480\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc97743835}XXXIV\line Jean Blanc{\*\bkmkend _Toc97743835}\line \line
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {Quand Didier arriva au ch\'e2teau de La Tremlays, apr\'e8s son entrevue avec Jean Blanc, Herv\'e9 de Vaunoy \'e9tait absent. Le ch\'e2teau gardait l\rquote
+apparence d\rquote une place prise d\rquote assaut, et le jeune capitaine fut \'e9tonn\'e9 d\rquote apprendre ce qui s\rquote \'e9tait pass\'e9 la nuit pr\'e9c\'e9dente.
+\par
+\par Jean Blanc et Marie ne lui avaient racont\'e9, en effet, que ce qui se rapportait imm\'e9diatement \'e0 lui\~; savoir, l\rquote attaque nocturne, la mort de Jude et la fa\'e7on dont lui, Didier, avait \'e9t\'e9 sauv\'e9.
+\par
+\par Il ne savait rien du vol des cinq cent mille livres, presque rien de l\rquote attaque des Loups.
+\par
+\par La premi\'e8re personne qu\rquote il rencontra sous le vestibule fut M.\~l\rquote intendant royal. Le pauvre B\'e9chameil avait perdu les roses \'e9clatantes de son teint. Il \'e9tait p\'e2
+le, et sa physionomie abattue exprimait un profond chagrin. Ce fut lui qui raconta au capitaine les \'e9v\'e9nements de la nuit.
+\par
+\par \endash \~Il y a eu trahison, dit-il en finissant\~; les soldats et les sergents de la mar\'e9chauss\'e9e ont \'e9t\'e9 tra\'eetreusement emp\'each\'e9s de faire leur devoir. Et cela me co\'fbte cinq cent mille livres, monsieur\~!
+\par
+\par \endash \~Il y a eu trahison, en effet, r\'e9pondit le capitaine\~; n\rquote avez-vous nul soup\'e7on\~? Ne savez-vous quel peut \'eatre le coupable\~?
+\par
+\par B\'e9chameil mit ses doigts dans sa tabati\'e8re \'e9maill\'e9e et regarda le capitaine en dessous.
+\par
+\par \endash \~Des soup\'e7ons\~? r\'e9p\'e9ta-t-il, je ne sais trop. J\rquote ai perdu cinq cent mille livres, voil\'e0 ce qui est cruellement certain. Monsieur le capitaine, je donnerais six mois de ma vie pour vous voir en possession d\rquote
+un bon et opulent domaine.
+\par
+\par \endash \~Pourquoi cela\~? demanda Didier \'e9tonn\'e9.
+\par
+\par \endash \~Parce que j\rquote ai perdu cinq cent mille livres, et que, pauvre comme vous \'eates, le parlement ne pourrait que vous faire pendre ou d\'e9capiter. Soit dit, monsieur le capitaine, sans offense aucune et avec toute la consid\'e9
+ration qui est due \'e0 votre titre d\rquote officier du roi.
+\par
+\par \endash \~Oserait-on m\rquote accuser\~? s\rquote \'e9cria Didier.
+\par
+\par \endash \~Qui donc\~? r\'e9pondit B\'e9chameil avec m\'e9lancolie\~; qui donc prendrait ce soin, monsieur, si ce n\rquote est moi\~? Je suis seule victime et ne me plains point parce qu\rquote
+il vous faudrait bien longtemps, monsieur le capitaine, pour me solder mes cinq cent mille livres avec les \'e9moluments de votre grade.
+\par
+\par Didier \'e9tait dans l\rquote un de ces instants o\'f9 le c\'9cur est, pour ainsi dire, inaccessible \'e0 la col\'e8re. Sa vie venait de subir une crise trop grave pour qu\rquote il songe\'e2t \'e0 d\'e9penser son courroux contre un personnage comme M.\~
+de\~B\'e9chameil.
+\par
+\par Au contraire, port\'e9 \'e0 compatir \'e0 ce chagrin qui, en d\'e9finitive, avait une source s\'e9rieuse, et tout plein encore des r\'e9v\'e9lations de Jean Blanc, il r\'e9pondit \'e0 l\rquote intendant \'e0 peu pr\'e8s comme il l\rquote e\'fbt fait \'e0
+ une personne raisonnable, et lui laissa entendre que sa fortune allait subir un complet changement.
+\par
+\par B\'e9chameil haussa les \'e9paules.
+\par
+\par \endash \~Quelque h\'e9ritage de vilain, grommela-t-il\~; deux cents francs de rentes\~! C\rquote est \'e9gal, s\rquote il est possible de les saisir, je les saisirai. Mais puissiez-vous me rendre mes cinq cent mille livres jusqu\rquote
+au dernier sou, monsieur, nous ne serions pas quittes encore.
+\par
+\par \endash \~Comment cela\~! demanda Didier qui ne prit m\'eame pas la peine de r\'e9pondre \'e0 ce qui regardait le vol de la nuit pr\'e9c\'e9dente.
+\par
+\par \endash \~Comment cela\~! s\rquote \'e9cria B\'e9chameil enhardi par le calme de son interlocuteur\~: vous me le demandez, monsieur\~! J\rquote \'e9tais le fianc\'e9 de M}{\super lle}{ Alix de Vaunoy.
+\par
+\par \endash \~Pauvre Alix, murmura le capitaine.
+\par
+\par \endash \~Cinq cent mille livres et ma fianc\'e9e\~! reprit B\'e9chameil. Si j\rquote \'e9tais un homme de carnage, monsieur, je vous appellerais sur le pr\'e9\~!
+\par
+\par \'c0 ces derniers mots, prononc\'e9s d\rquote une voix plaintive, M.\~l\rquote intendant royal tira sa montre de son gousset et leva les yeux au ciel.
+\par
+\par \endash \~Onze heures\~! murmura-t-il. Vous verrez qu\rquote au milieu de cette bagarre, personne ne se sera occup\'e9 du d\'e9jeuner\~!
+\par
+\par Il salua Didier \'e0 la h\'e2te et se dirigea vers les cuisines.
+\par
+\par Didier resta soucieux. \'c9videmment M.\~de\~B\'e9chameil ne serait pas le seul \'e0 l\rquote accuser. Les deniers de l\rquote imp\'f4t \'e9taient \'e0 sa garde. Pour se disculper, un moyen unique se pr\'e9sentait, c\rquote \'e9tait de mettre au jour l
+\rquote inf\'e2me conduite d\rquote Herv\'e9 de Vaunoy.
+\par
+\par Mais Alix\~! Alix qui venait de le sauver\~! Alix si noble et si malheureuse\~!
+\par
+\par Didier repoussa bien loin cette id\'e9e.
+\par
+\par Sans y songer, il prit la route de sa chambre. La porte \'e9tait grande ouverte. Il entra.
+\par
+\par Sur son lit, le corps du brave \'e9cuyer Jude \'e9tait \'e9tendu. Une femme, agenouill\'e9e au chevet, priait \'e0 voix haute, r\'e9citant avec lenteur les versets du }{\i De Profundis. }{C\rquote \'e9
+tait la dame Goton Rehou qui rendait les derniers devoirs \'e0 son vieil ami.
+\par
+\par Didier se d\'e9couvrit et continua de marcher. Au bruit des \'e9perons, la femme de charge tourna la t\'eate. Elle n\rquote avait point encore aper\'e7u le capitaine, et sa vue lui causa une \'e9motion dont la cause restait pour elle un myst\'e8re.
+\par
+\par Didier s\rquote arr\'eata pr\'e8s du lit\~; il consid\'e9ra longtemps en silence les traits de Jude auxquels la mort n\rquote avait pu enlever leur expression de fermet\'e9 intr\'e9pide.
+\par
+\par \endash \~Pauvre Jude\~! pensa-t-il tout haut, car il avait oubli\'e9 d\'e9j\'e0 la pr\'e9sence de la vieille femme. Dieu n\rquote a point permis qu\rquote il arriv\'e2t au but si ardemment souhait\'e9. Il est mort avant d\rquote avoir retrouv\'e9
+ le fils de son ma\'eetre. Il est mort un jour trop t\'f4t.
+\par
+\par La vieille Goton Rehou se prit \'e0 trembler.
+\par
+\par \endash \~Monsieur, monsieur, dit-elle\~; mes yeux sont charg\'e9s de vieillesse et il y a vingt ans que je n\rquote ai vu Georges Treml, mais au nom de Dieu, qui \'eates-vous\~?
+\par
+\par On entendit le marteau de la porte ext\'e9rieure. Didier courut \'e0 la fen\'eatre et aper\'e7ut Vaunoy qui entrait dans la cour.
+\par
+\par \endash \~Qui \'eates-vous\~? r\'e9p\'e9ta Goton en joignant les mains.
+\par
+\par \endash \~Vous vous souvenez donc aussi de Treml\~? demanda le capitaine.
+\par
+\par \endash \~Si je m\rquote en souviens\~! b\'e9ni J\'e9sus\~!
+\par
+\par \endash \~Eh bien\~! dame, suivez-moi\~; vous entendrez le ma\'eetre de La Tremlays me donner le nom qui m\rquote appartient.
+\par
+\par Didier quitta la chambre, traversa le corridor \'e0 grands pas et se rendit au salon o\'f9 Vaunoy venait d\rquote entrer. La vieille Goton le suivit de loin.
+\par
+\par Au salon se trouvaient M}{\super lle}{ Olive de Vaunoy, M.\~de\~B\'e9chameil et l\rquote officier des sergents de Rennes.
+\par
+\par Celui-ci aborda brusquement Didier\~:
+\par
+\par \endash \~Capitaine, dit-il, hier soir, pendant le souper, vous vous \'eates endormi. Ce n\rquote est pas naturel. Pendant votre sommeil, on a pill\'e9 le ch\'e2teau. Je me suis trouv\'e9 enferm\'e9 dans ma chambre\~; nos gens se sont vus parqu\'e9
+s dans une grange barricad\'e9e, que pensez-vous de cela, s\rquote il vous pla\'eet\~?
+\par
+\par \endash \~Il faut demander cela au ma\'eetre de c\'e9ans, r\'e9pliqua Didier en allant vers M.\~de\~Vaunoy.
+\par
+\par Celui-ci se munit de son plus doucereux sourire.
+\par
+\par \endash \~Saint-Dieu\~! mon jeune ami, s\rquote \'e9cria-t-il en ouvrant les bras et en faisant la moiti\'e9 du chemin, je viens d\rquote
+apprendre des choses qui me transportent de joie. La Bretagne retrouve en vous un de ses plus vieux noms, et moi, le fils d\rquote un excellent cousin. Embrassons-nous, mon jeune parent\'85 Monsieur de B\'e9chameil et mademoiselle ma s\'9c
+ur, et vous tous ici pr\'e9sents, sachez que le vrai nom de ce cher capitaine est Georges Treml\'85
+\par
+\par \endash \~De La Tremlays, seigneur de Bou\'ebxis-en-For\'eat, ajouta Georges lui-m\'eame.
+\par
+\par La vieille Goton qui arrivait au seuil s\rquote appuya contre la muraille. Ses jambes, coup\'e9es par l\rquote \'e9motion, lui refusaient service.
+\par
+\par \endash \~Je l\rquote avais devin\'e9\~! murmura-t-elle en essuyant une larme du revers de sa main rid\'e9e. Oh\~! que c\rquote est bien ainsi que j\rquote esp\'e9rais le revoir\~! beau, fort, l\rquote \'e9p\'e9e au c\'f4t\'e9, la mine haute et fi\'e8
+re, comme il convient \'e0 un Breton de bon sang\~!
+\par
+\par M}{\super lle}{ Olive joua de l\rquote \'e9ventail. M.\~de\~B\'e9chameil ouvrit de grands yeux.
+\par
+\par \endash \~Peste\~! pensa-t-il, ce n\rquote est pas un mendiant, apr\'e8s tout.
+\par
+\par \endash \~Tels \'e9taient, en effet, les noms et titres de Nicolas Treml, votre a\'efeul v\'e9n\'e9r\'e9, mon jeune ami, reprit Vaunoy, r\'e9pondant aux derniers mots du capitaine.
+\par
+\par \endash \~Et tels seront aussi les miens, monsieur, pronon\'e7a Georges avec fermet\'e9.
+\par
+\par \endash \~Bien dit\~! pensa Goton Rehou, qui admirait chaque mot, chaque geste de son jeune ma\'eetre.
+\par
+\par \endash \~Monsieur mon cousin, repartit Vaunoy en mettant de c\'f4t\'e9 son patelin sourire, je crois que vous vous faites une id\'e9e fausse de votre position nouvelle.
+\par
+\par \endash \~Ne suis-je pas l\rquote h\'e9ritier de mon a\'efeul\~?
+\par
+\par \endash \~Si fait, mais\'85
+\par
+\par \endash \~Mais quoi\~? demanda Georges avec impatience.
+\par
+\par \endash \~Mais quoi\~! r\'e9p\'e9ta en apart\'e9 la vieille Goton triomphante.
+\par
+\par Il n\rquote y eut pas jusqu\rquote \'e0 M.\~l\rquote intendant royal, qui, persuad\'e9 du bon droit du capitaine, ne se d\'eet }{\i in petto\~:}{
+\par
+\par }{\i \endash \~}{Mais quoi\~?
+\par
+\par Herv\'e9 de Vaunoy reprit son sourire.
+\par
+\par \endash \~Mon jeune ami, dit-il, l\rquote emportement nuit parfois et ne sert jamais. \'c0 mon \'e2ge on ne parle pas \'e0 la l\'e9g\'e8re. Croyez-moi\~: l\rquote h\'e9ritage de Nicolas Treml, dont Dieu puisse avoir l\rquote \'e2
+me loyale en son paradis, ne vous fera pas bien riche.
+\par
+\par Le capitaine sentit le rouge de l\rquote indignation lui monter au visage. Il s\rquote approcha de mani\'e8re \'e0 n\rquote \'eatre entendu que de Vaunoy.
+\par
+\par \endash \~Il y a sous votre toit, dit-il d\rquote une voix contenue et que la col\'e8re faisait trembler, une personne que je respecte autant que je vous m\'e9prise. Rendez gr\'e2ce \'e0 Dieu de poss\'e9der une pareille \'e9gide, monsieur\~!
+\par
+\par \endash \~Que ne parlez-vous haut, monsieur mon cousin\~? demanda Vaunoy qui fit appel \'e0 toute son effronterie.
+\par
+\par \endash \~Mis\'e9rable\~! poursuivit Georges sans \'e9lever la voix, je pourrais vous livrer \'e0 la justice, car vous \'eates trois fois assassin. Un ange vous prot\'e8ge, mais vous \'eates ici chez moi,
+je vous ferai chasser, du moins, par les soldats sous mes ordres.
+\par
+\par Vaunoy fit un salut ironique.
+\par
+\par \endash \~Mademoiselle ma s\'9cur, dit-il, et vous, monsieur l\rquote intendant, veuillez excuser notre entretien secret. Je vais, du reste, vous mettre au fait. Mon jeune cousin, pour premier acte de bonne parent\'e9
+, me menace de me faire chasser de chez moi par les soldats de Sa Majest\'e9.
+\par
+\par \endash \~En v\'e9rit\'e9\~! r\'e9pliqua B\'e9chameil, il a donc droit\~?\'85
+\par
+\par \endash \~Est-il possible\~! dit M}{\super lle}{ Olive, lui qui \'e9tait si aimable hier soir\~!
+\par
+\par \endash \~Il n\rquote y a point entre nous de bonne parent\'e9, monsieur, reprit Didier en faisant effort pour concentrer sa col\'e8re au-dedans de lui-m\'eame\~; je vous menace, en effet, de vous chasser, mais non pas de votre maison, car ce ch\'e2
+teau est ma propri\'e9t\'e9.
+\par
+\par \endash \~Pour \'e7a, tu peux en faire serment, mon enfant ch\'e9ri\~! murmura la dame Goton Rehou.
+\par
+\par \endash \~Oui-da\~! s\rquote \'e9cria Vaunoy en ricanant\~; vous croyez cela\~? Eh bien, mon jeune cousin, permettez que je m\rquote absente une minute\~; le temps d\rquote aller jusqu\rquote \'e0 mon cabinet, et je reviendra
+i vous apprendre une foule de choses que vous paraissez ignorer.
+\par
+\par Il sortit.
+\par
+\par Presque au m\'eame instant, la figure noircie du charbonnier Pelo Rouan se montra sur le seuil.
+\par
+\par Il tenait sous son bras un petit sac en toile noir\'e2tre qui semblait renfermer un objet fort pesant. Tout le monde avait le dos tourn\'e9. La vieille Goton seule l\rquote aper\'e7ut\~
+: elle fit un mouvement, mais Pelo Rouan mit un doigt sur sa bouche, et se glissa dans l\rquote ombre projet\'e9e par l\rquote un des hauts battants de la porte ouverte.
+\par
+\par M.\~de\~Vaunoy reparut bient\'f4t, suivi de ma\'eetre Alain. Il avait \'e0 la main un parchemin d\'e9pli\'e9.
+\par
+\par \endash \~Mon jeune ami, dit-il, je vous prie de m\rquote excuser si je vous ai fait attendre. Veuillez prendre connaissance de cet \'e9crit.
+\par
+\par Le capitaine prit le parchemin et lut.
+\par
+\par C\rquote \'e9tait l\rquote acte de vente trac\'e9 tout entier de la main de Nicolas Treml et confi\'e9 par ce dernier \'e0 Herv\'e9 de Vaunoy.
+\par
+\par \endash \~Monsieur, dit le capitaine apr\'e8s avoir lu, il y a en tout ceci quelque odieuse machination que je ne comprends pas. Comment vous, pauvre et nourri des bienfaits de mon a\'efeul, avez-vous pu acheter et payer son domaine\~?
+\par
+\par \endash \~L\rquote \'e9conomie\~! mon jeune ami, r\'e9pondit Vaunoy en raillant\~; avec de l\rquote \'e9conomie et quelques tritures d\rquote affaires, on accomplit des choses r\'e9ellement surprenantes. Mais l\'e0 n\rquote est pas la question, et j
+\rquote esp\'e8re qu\rquote il ne vous prendra plus la fantaisie de me menacer. Voyons\~! vous \'eates jeune, vous \'eates pauvre\~; votre a\'efeul et moi nous nous sommes rendu de bons services mutuellement\~; je ne demande pas mieux que d\rquote oub
+lier votre conduite. Voulez-vous que nous fassions la paix\~?
+\par
+\par \endash \~Jamais\~! s\rquote \'e9cria Georges en repoussant la main qui lui \'e9tait tendue.
+\par
+\par \endash \~C\rquote en est trop\~! dit Vaunoy en se redressant, toute patience a un terme. Mademoiselle ma s\'9cur et vous, monsieur l\rquote intendant, vous \'eates t\'e9moins que j\rquote ai pouss\'e9 la mod\'e9ration jusqu\rquote \'e0 ses plus extr\'ea
+mes limites. Je crois donc, \'e0 mon tour, pouvoir dire \'e0 ce jeune homme qui m\rquote a outrag\'e9 devant tous\~: sortez de chez moi, monsieur.
+\par
+\par \endash \~B\'e9ni J\'e9sus\~! murmura la dame Goton, il va chasser mon pauvre petit Georges\~!
+\par
+\par Le capitaine se couvrit, lan\'e7a au ma\'eetre de La Tremlays un regard de d\'e9dain et se dirigea vers la porte.
+\par
+\par \'c0 moiti\'e9 route, il se trouva face \'e0 face avec Pelo Rouan, qui le prit par la main et le ramena au milieu du salon.
+\par
+\par \endash \~Jean Blanc\~! dit le capitaine \'e9tonn\'e9.
+\par
+\par \endash \~Jean Blanc\~! r\'e9p\'e9ta mentalement Vaunoy qui regarda attentivement le nouveau venu. Saint-Dieu\~! c\rquote est lui en effet\~: le blanc sous le noir\~!
+\par
+\par Il se pencha et dit un mot \'e0 l\rquote oreille du majordome qui venait d\rquote entrer pour annoncer le d\'e9jeuner servi. Ma\'eetre Alain sortit aussit\'f4t.
+\par
+\par \endash \~Que venez-vous faire ici\~? ajouta Vaunoy en s\rquote adressant au charbonnier.
+\par
+\par \endash \~Je viens faire justice, r\'e9pondit Jean Blanc d\rquote une voix grave\~; je viens, Herv\'e9 de Vaunoy, t\rquote enlever le prix de vingt ans de fraude et de crimes.
+\par
+\par Vaunoy regarda du c\'f4t\'e9 de la porte. Ma\'eetre Alain ne revenait point encore.
+\par
+\par Jean Blanc continua.
+\par
+\par \endash \~Tu t\rquote es pr\'e9valu d\rquote un parchemin sign\'e9 par Nicolas Treml\~; notre jeune seigneur va te r\'e9pondre par un parchemin sign\'e9 de toi.
+\par
+\par \endash \~Moi\~! j\rquote ai sign\'e9 comme quoi ce gar\'e7on est fils de son p\'e8re\~! s\rquote \'e9cria Vaunoy, voil\'e0 tout\~!
+\par
+\par \endash \~Voil\'e0 tout, r\'e9p\'e9ta Jean Blanc, aujourd\rquote hui\~: c\rquote est vrai, mais avec ce que tu signas il y a vingt ans, cela suffira.
+\par
+\par Vaunoy changea de visage.
+\par
+\par Jean Blanc tira de son sac un petit coffret de fer charg\'e9 de rouille.
+\par
+\par Il le d\'e9posa sur le plancher, s\rquote agenouilla aupr\'e8s, et introduisit son couteau dans la fente de la charni\'e8re.
+\par
+\par La rouille avait rong\'e9 le m\'e9tal, et le couvercle sauta presque sans effort.
+\par
+\par Le coffret contenait de l\rquote or et un parchemin que Vaunoy reconnut sans doute, car il se pr\'e9cipita pour le saisir.
+\par
+\par Georges Treml le repoussa rudement. Ce fut lui qui prit l\rquote acte des mains de Jean Blanc.
+\par
+\par \endash \~Je savais bien\~! s\rquote \'e9cria-t-il apr\'e8s avoir lu\~: je savais bien qu\rquote il y avait fraude et mensonge\~! Voici une d\'e9claration sign\'e9
+e de vous, monsieur, qui porte que tout descendant de Treml pourra racheter le domaine, moyennant cent mille livres tournois.
+\par
+\par \endash \~Et voici les cent mille livres, ajouta Jean Blanc en frappant sur le coffret.
+\par
+\par Vaunoy \'e9tait muet de rage.
+\par
+\par L\rquote officier rennais, M}{\super lle}{ Olive et B\'e9chameil s\rquote \'e9tonnaient grandement, et ce dernier concevait un vague espoir de recouvrer ses cinq cent mille livres.
+\par
+\par Quant \'e0 la vieille femme de charge, elle s\rquote \'e9merveillait et promettait en son c\'9cur une neuvaine \'e0 Notre-Dame de Mi-For\'eat.
+\par
+\par \'c0 ce moment, ma\'eetre Alain reparut \'e0 la porte du salon. Il \'e9tait suivi des domestique du ch\'e2teau, arm\'e9s jusqu\rquote aux dents, et des sergents de Rennes. L\rquote \'9cil d\rquote Herv\'e9 de Vaunoy \'e9tincela.
+\par
+\par \endash \~Gardez toutes les issues\~! s\rquote \'e9cria-t-il. Je promets dix louis d\rquote or \'e0 qui mettra le premier la main sur ce brigand\~!
+\par
+\par Il d\'e9signait Jean Blanc du doigt.
+\par
+\par \endash \~Cet acte est contre moi, reprit-il\~; je suis d\'e9pouill\'e9, pill\'e9. Mais, Saint-Dieu\~! je serai veng\'e9\~! Regardez bien cet homme, monsieur de B\'e9chameil\~; cette nuit, cinq cent mille livres vous ont \'e9t\'e9 enlev\'e9es\~
+; le capitaine n\rquote a pas su les d\'e9fendre, ou plut\'f4t il les a livr\'e9es, et sans doute l\rquote argent que voici (il montrait le coffret), est le prix de sa trahison\~!
+\par
+\par \endash \~Inf\'e2me\~! balbutia Georges, mis hors de garde par cette incroyable audace.
+\par
+\par M.\~de\~B\'e9chameil \'e9tait tout oreilles, et l\rquote officier rennais semblait \'e0 demi convaincu.
+\par
+\par \endash \~As-tu bien le courage de nier, Georges Treml\~? poursuivit Vaunoy\~; cet homme qui vient \'e0 ton secours n\rquote est-il pas le m\'eame qui cette nuit, a dirig\'e9 l\rquote attaque\~?
+\par
+\par \endash \~Si j\rquote avais su cela, grommela Goton, du diable si j\rquote aurais fait le coup de fusil contre lui\~!
+\par
+\par \endash \~Cet homme qui t\rquote apporte ta part du vol, reprit encore Vaunoy, n\rquote est-il pas de ceux dont le nom est une condamnation\~? En avant bons serviteurs du roi\~! emparez-vous du chef des Loups.
+\par
+\par \endash \~Le Loup blanc\~? s\rquote \'e9cri\'e8rent ensemble B\'e9chameil, M}{\super lle}{ Olive, les soldats et les domestiques.
+\par
+\par Ces derniers, en m\'eame temps, firent prudemment un mouvement de retraite.
+\par
+\par Les soldats s\rquote avanc\'e8rent et entour\'e8rent Jean Blanc.
+\par
+\par \endash \~Saisissez-le\~! s\rquote \'e9cria B\'e9chameil. Ah\~! brigand d\'e9testable\~! tu vas me rendre mes cinq cent mille livres\~!
+\par
+\par M}{\super lle}{ Olive, au seul nom du Loup blanc, s\rquote \'e9tait h\'e2t\'e9e de tomber en p\'e2moison.
+\par
+\par Georges Treml avait tir\'e9 son \'e9p\'e9e, r\'e9solu \'e0 d\'e9fendre l\rquote homme qui l\rquote avait servi si puissamment et qui \'e9tait le p\'e8re de Marie.
+\par
+\par Mais il n\rquote eut pas besoin de faire usage de son arme. Au moment o\'f9 les sergents, r\'e9tr\'e9cissant leur cercle allaient mettre la main sur
+le roi des Loups, celui-ci ramassa sous lui ses longues jambes et fit un bond extraordinaire qui le porta par-dessus la ligne des assaillants, jusqu\rquote \'e0 l\rquote une des fen\'eatres du salon.
+\par
+\par Les soldats h\'e9sit\'e8rent, stup\'e9faits.
+\par
+\par Jean Blanc se mit debout sur l\rquote appui de la fen\'eatre.
+\par
+\par \endash \~Quoi que tu fasses, Herv\'e9 de Vaunoy, dit-il, tu es vaincu. Tu n\rquote auras pas m\'eame la vengeance\~!
+\par
+\par \endash \~Feu\~! feu\~! Mais tirez donc\~! hurla Vaunoy qui arracha le mousquet de l\rquote un des soldats et mit Jean Blanc en joue.
+\par
+\par Georges, d\rquote un coup de son \'e9p\'e9e, d\'e9tourna le canon, et la balle alla se loger dans le lambris.
+\par
+\par \endash \~Nous nous rencontrerons encore une fois, Herv\'e9 de Vaunoy, reprit l\rquote albinos sans s\rquote \'e9mouvoir\~; ce sera la derni\'e8re, et tous nos comptes seront r\'e9gl\'e9s\~!
+\par
+\par Il sauta dans la cour \'e0 ces mots, puis on le vit franchir la muraille ext\'e9rieure avec la prodigieuse agilit\'e9 qui lui \'e9tait propre.
+\par
+\par \endash \~Feu\~! feu\~! r\'e9p\'e9ta Vaunoy, qui tomba \'e9puis\'e9 sur un si\'e8ge.
+\par
+\par Les soldats firent une d\'e9charge. Ce fut du bruit et de la fum\'e9e.
+\par
+\par L\rquote accusation dirig\'e9e contre le jeune h\'e9ritier de Treml ne pouvait se soutenir. Vaunoy lui-m\'eame n\rquote essaya plus de combattre.
+\par
+\par Il avait jou\'e9 sa supr\'eame partie, il avait perdu. Il se r\'e9signa au moins en apparence.
+\par
+\par M.\~de\~B\'e9chameil, marquis de Nointel, supporta la perte des cinq cent mille livres, ce dont le lecteur ne doit point s\rquote affliger outre mesure, attendu que cet intendant royal en retrouvait deux fois autant, chaque ann\'e9e, dans la poche du roi.
+
+\par
+\par Georges Treml, en devenant breton, ne put perdre les sentiments d\rquote affection et de respect qu\rquote il croyait devoir \'e0 son souverain. Il ne fit point d\rquote opposition \'e0 la cour de Paris\~; mais il aida les pauvres gens \'e0 payer l
+\rquote imp\'f4t et prot\'e9gea leur travail.
+\par
+\par Ce sont des c\'9curs mauvais, int\'e9ress\'e9s \'e0 mal faire, ceux qui d\'e9clarent impossible la r\'e9conciliation entre le pauvre et le riche.
+\par
+\par Deux ou trois ans s\rquote \'e9taient \'e0 peine \'e9coul\'e9s depuis les \'e9v\'e9nements qui pr\'e9c\'e8dent qu\rquote il n\rquote y avait plus de traces de }{\i Loups }{
+sous le couvert. En revanche, on voyait souvent des troupes de bonnes gens agenouill\'e9es au pied de la croix de Mi-For\'eat. Ces bonnes gens remerciaient Notre-Dame qui leur avait rendu un fils de Treml, c\rquote est-\'e0
+-dire un protecteur puissant et un bienfaiteur infatigable.
+\par
+\par Georges Treml de La Tremlays n\rquote oublia pas qu\rquote il avait \'e9t\'e9 durant vingt ans Didier tout court.
+\par
+\par Grand seigneur par le sang, mais soldat de fortune, il crut avoir le droit de consulter uniquement son c\'9cur dans le choix d\rquote une compagne.
+\par
+\par Certes, il lui \'e9tait permis de penser que son union ne souffrirait point d\rquote obstacles. N\'e9anmoins il s\rquote en rencontra un, et des plus s\'e9rieux\~: Jean Blanc refusa p\'e9remptoirement la main de sa fille \'e0 son jeune seigneur.
+\par
+\par Et ce n\rquote \'e9tait point un jeu. Jamais millionnaire repoussant un gendre indigent, jamais duc et pair d\'e9clinant l\rquote alliance d\rquote un po\'e8te ne furent plus difficiles \'e0 fl\'e9chir que le pauvre albinos.
+\par
+\par Il avait, lui aussi, ses id\'e9es d\rquote honneur, inflexibles, rigides et plus fi\'e8res \'e0 coup s\'fbr que les pr\'e9jug\'e9s r\'e9unis de toute la noblesse de Bretagne.
+\par
+\par Didier ordonna et pria tour \'e0 tour, et longtemps en vain\~: mais un jour il eut la bonne inspiration de jurer devant Dieu et sur sa foi de gentilhomme breton qu\rquote il n\rquote aurait point d\rquote autre femme que Marie.
+\par
+\par Jean Blanc fut vaincu et c\'e9da\~: il fallait que Treml e\'fbt des h\'e9ritiers.
+\par
+\par Ce fut un beau jour que celui o\'f9 Marie passa le seuil du bon ch\'e2teau de La Tremlays. Le calme et la joie y entr\'e8rent avec elle pour n\rquote en plus sortir.
+\par
+\par Elle n\rquote apportait point d\rquote \'e9cusson pour \'e9carteler celui de Treml\~; mais \'e0 tout prendre, il y avait assez d\rquote armoiries diverses sous les aust\'e8res portraits des vieux ma\'eetres de La Tremlays\~; aucune pi\'e8ce h\'e9
+raldique n\rquote y faisait d\'e9faut.
+\par
+\par En revanche, d\rquote ailleurs, parmi toutes les ch\'e2telaines qui respiraient sur la toile depuis des si\'e8cles le parfum de leurs bouquets toujours frais, pas une n\rquote aurait pu disputer \'e0 la pauvre fille de la for\'eat le prix de la beaut\'e9
+, ni celui de la bont\'e9.
+\par
+\par \'c0 raison ou \'e0 tort, le capitaine comptait cela pour quelque chose.
+\par
+\par Bien longtemps apr\'e8s, lorsque les enfants de Georges et de Marie couraient dans les taillis, guid\'e9s par la vieille Goton Rehou, il y avait au couvent de Saint-Aubin-du-Cormier une religieuse du nom de s\'9c
+ur Alix qui les guettait parfois au passage et les embrassait en souriant.
+\par
+\par Car voici encore une erreur qui court les livres\~: on dit que les bien-aim\'e9es de l\rquote \'e9poux J\'e9sus perdent le sourire, c\rquote est mentir. Elles aiment ardemment, donc elles sont heureuses \endash \~d\rquote un bonheur qui va au-del\'e0
+ de la mort\~!
+\par
+\par Quant \'e0 Herv\'e9 de Vaunoy, voici ce qui advint six mois apr\'e8s la rentr\'e9e de Georges en l\rquote h\'e9ritage de ses p\'e8res.
+\par
+\par Vaunoy avait quitt\'e9 La Tremlays pour se retirer \'e0 Rennes. Il fit demander \'e0 Georges la permission de prendre, dans le cabinet qu\rquote il avait occup\'e9 au ch\'e2teau, quelques objets \'e0 son usage.
+\par
+\par Georges s\rquote empressa de faire droit \'e0 cette demande.
+\par
+\par Vaunoy vint escort\'e9 de plusieurs hommes. Son cabinet \'e9tait celui qui avait servi de retraite \'e0 Nicolas Treml et renfermait cette armoire o\'f9 le vieux Breton, partant pour son dernier voyage, avait puis\'e9 les cent mille livres dont il a \'e9t
+\'e9 souvent question dans ce r\'e9cit.
+\par
+\par Cette armoire contenait encore de fortes sommes, laiss\'e9es par Nicolas Treml, et d\rquote autres fruits des \'e9pargnes de Vaunoy, qui charg\'e9 de ces richesses, reprit le chemin de Rennes.
+\par
+\par Mais ses valets arriv\'e8rent \'e0 la ville sans lui et racont\'e8rent, effray\'e9s, que sur la lisi\'e8re de la for\'eat, un coup de fusil \'e9tait parti au-dessus de leurs t\'eates, et que Herv\'e9 de Vaunoy, frapp\'e9 d\rquote
+une balle en pleine poitrine, avait vid\'e9 les ar\'e7ons pour rester mort sur la mousse du chemin.
+\par
+\par \endash \~Nous avons dirig\'e9 nos regards vers l\rquote endroit d\rquote o\'f9 \'e9tait parti le coup, ajout\'e8rent les valets\~; la nuit se faisait\~; pourtant nous avons vu une forme blanche sauter de branche en branche, comme il n\rquote
+est point raisonnable de penser qu\rquote un \'eatre humain puisse le faire, puis dispara\'eetre au-dessus des plus hautes cimes des ch\'e2taigniers.
+\par
+\par Le lendemain, on trouva sur la mousse le cadavre d\rquote Herv\'e9 de Vaunoy. Aupr\'e8s de lui \'e9tait \'e0 terre le vieux mousquet que Jean Blanc tenait de son p\'e8re.
+\par \page }{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 End of the Project Gutenberg EBook of Le loup blanc, by Paul H.C. F\'e9val
+\par
+\par *** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE LOUP BLANC ***
+\par
+\par ***** This file should be named 14702-}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 r}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 .}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 r}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 t}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 f}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 or 14702-}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 r}{
+\f2\fs20\lang1033\cgrid0 .zip *****
+\par This and all associated files of various formats will be found in:
+\par https://www.gutenberg.org/1/4/7/0/14702/
+\par
+\par This Etext was prepared by Ebooks libres et gratuits and
+\par is available at http://www.ebooksgratuits.com in Word format,
+\par Mobipocket Reader format, eReader format and Acrobat Reader format.
+\par
+\par
+\par Updated editions will replace the previous one--the old editions
+\par will be renamed.
+\par
+\par Creating the works from public domain print editions means that no
+\par one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+\par (and you!) can copy and distribute it in the United States without
+\par permission and without paying copyright ro}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 y}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 alties. Special rules,
+\par set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
+\par copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
+\par protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
+\par Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+\par charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+\par do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+\par rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+\par such as creation of derivative works, r}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 e}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 ports, performances and
+\par research. They may be modified and printed and given away--you may do
+\par practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+\par subject to the trademark license, especially commercial
+\par redistribution.
+\par
+\par
+\par
+\par *** START: FULL LICENSE ***
+\par
+\par THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
+\par PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
+\par
+\par To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
+\par distribution of electronic works, by using or distributing this work
+\par (or any other work associated in any way with the phrase "Project
+\par Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Pro}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 j}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 ect
+\par Gutenberg-tm License (available with this file or online at
+\par https://gutenberg.org/license).
+\par
+\par
+\par Section 1. General Terms of Use and Redi}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 s}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 tributing Project Gutenberg-tm
+\par electronic works
+\par
+\par 1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
+\par electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
+\par and accept all the terms of this license and intellectual property
+\par (trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
+\par the terms of this agreement, you must cease using and return or d}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 e}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 stroy
+\par all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your posse}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 s}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 sion.
+\par If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
+\par Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
+\par terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
+\par entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
+\par
+\par 1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
+\par used on or associated in any way with an electronic work by people who
+\par agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+\par things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+\par even without complying with the full terms of this agreement. See
+\par paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Pro}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 j}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 ect
+\par Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agre}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 e}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 ment
+\par and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm ele}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 c}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 tronic
+\par works. See paragraph 1.E below.
+\par
+\par 1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Found}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 a}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 tion"
+\par or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+\par Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+\par collection are in the public domain in the United States. If an
+\par individual work is in the public domain in the United States and you are
+\par located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
+\par copying, distributing, performing, displa}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 y}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 ing or creating derivative
+\par works based on the work as long as all re}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 f}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 erences to Project Gutenberg
+\par are removed. Of course, we hope that you will support the Project
+\par Gutenberg-tm mission of promoting free a}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 c}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 cess to electronic works by
+\par freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
+\par this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
+\par the work. You can easily comply with the terms of this agreement by
+\par keeping this work in the same format with its attached full Project
+\par Gutenberg-tm License when you share it wit}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 h}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 out charge with others.
+\par
+\par 1.D. The copyright laws of the place where you are located also go}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 v}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 ern
+\par what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in
+\par a constant state of change. If you are outside the United States, check
+\par the laws of your country in addition to the terms of this agreement
+\par before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
+\par creating derivative works based on this work or any other Project
+\par Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning
+\par the copyright status of any work in any country outside the United
+\par States.
+\par
+\par 1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:
+\par
+\par 1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immed}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 i}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 ate
+\par access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prom}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 i}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 nently
+\par whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
+\par phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
+\par Gutenberg" is associated) is accessed, di}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 s}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 played, performed, viewed,
+\par copied or distributed:
+\par
+\par This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+\par almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+\par re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+\par with this eBook or online at www.gutenberg.org
+\par
+\par 1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is d}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 e}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 rived
+\par from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
+\par posted with permission of the copyright holder), the work can be co}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 p}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 ied
+\par and distributed to anyone in the United States without paying any fees
+\par or charges. If you are redistributing or providing access to a work
+\par with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
+\par work, you must comply either with the r}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 e}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 quirements of paragraphs 1.E.1
+\par through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
+\par Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
+\par 1.E.9.
+\par
+\par 1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
+\par with the permission of the copyright holder, your use and distribution
+\par must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any add}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 i}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 tional
+\par terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked
+\par to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
+\par permission of the copyright holder found at the beginning of this work.
+\par
+\par 1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
+\par License terms from this work, or any files containing a part of this
+\par work or any other work associated with Pro}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 j}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 ect Gutenberg-tm.
+\par
+\par 1.E.5. Do not copy, display, perform, di}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 s}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 tribute or redistribute this
+\par electronic work, or any part of this ele}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 c}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 tronic work, without
+\par prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
+\par active links or immediate access to the full terms of the Project
+\par Gutenberg-tm License.
+\par
+\par 1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
+\par compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
+\par word processing or hypertext form. However, if you provide access to or
+\par distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
+\par "Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
+\par posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
+\par you must, at no additional cost, fee or e}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 x}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 pense to the user, provide a
+\par copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
+\par request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
+\par form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
+\par License as specified in paragraph 1.E.1.
+\par
+\par 1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
+\par performing, copying or distributing any Pr}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 o}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 ject Gutenberg-tm works
+\par unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
+\par
+\par 1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
+\par access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works pr}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 o}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 vided
+\par that
+\par
+\par - You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
+\par the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
+\par you already use to calculate your a}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 p}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 plicable taxes. The fee is
+\par owed to the owner of the Project Gute}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 n}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 berg-tm trademark, but he
+\par has agreed to donate royalties under this paragraph to the
+\par Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
+\par must be paid within 60 days following each date on which you
+\par prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+\par returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+\par sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+\par address specified in Section 4, "Info}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 r}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 mation about donations to
+\par the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+\par
+\par - You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
+\par you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
+\par does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
+\par License. You must require such a user to return or
+\par destroy all copies of the works po}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 s}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 sessed in a physical medium
+\par and discontinue all use of and all a}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 c}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 cess to other copies of
+\par Project Gutenberg-tm works.
+\par
+\par - You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
+\par money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+\par electronic work is discovered and r}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 e}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 ported to you within 90 days
+\par of receipt of the work.
+\par
+\par - You comply with all other terms of this agreement for free
+\par distribution of Project Gutenberg-tm works.
+\par
+\par 1.E.9. If you wish to charge a fee or di}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 s}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 tribute a Project Gutenberg-tm
+\par electronic work or group of works on diffe}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 r}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 ent terms than are set
+\par forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+\par both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+\par Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+\par Foundation as set forth in Section 3 below.
+\par
+\par 1.F.
+\par
+\par 1.F.1. Project Gutenberg volunteers and e}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 m}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 ployees expend considerable
+\par effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
+\par public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
+\par collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
+\par works, and the medium on which they may be stored, may contain
+\par "Defects," such as, but not limited to, i}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 n}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 complete, inaccurate or
+\par corrupt data, transcription errors, a cop}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 y}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 right or other intellectual
+\par property infringement, a defective or da}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 m}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 aged disk or other medium, a
+\par computer virus, or computer codes that da}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 m}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 age or cannot be read by
+\par your equipment.
+\par
+\par 1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
+\par of Replacement or Refund" described in par}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 a}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 graph 1.F.3, the Project
+\par Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
+\par Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
+\par Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
+\par liability to you for damages, costs and e}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 x}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 penses, including legal
+\par fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
+\par LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
+\par PROVIDED IN PARAGRAPH F3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
+\par TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
+\par LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
+\par INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
+\par DAMAGE.
+\par
+\par 1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
+\par defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
+\par receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
+\par written explanation to the person you r}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 e}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 ceived the work from. If you
+\par received the work on a physical medium, you must return the medium with
+\par your written explanation. The person or e}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 n}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 tity that provided you with
+\par the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
+\par refund. If you received the work electron}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 i}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 cally, the person or entity
+\par providing it to you may choose to give you a second opportunity to
+\par receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+\par is also defective, you may demand a refund in writing without further
+\par opportunities to fix the problem.
+\par
+\par 1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+\par in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+\par WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+\par WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+\par
+\par 1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+\par warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+\par If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+\par law of the state applicable to this agre}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 e}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 ment, the agreement shall be
+\par interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+\par the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+\par provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+\par
+\par 1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+\par trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
+\par providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in acco}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 r}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 dance
+\par with this agreement, and any volunteers associated with the produ}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 c}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 tion,
+\par promotion and distribution of Project Gute}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 n}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 berg-tm electronic works,
+\par harmless from all liability, costs and e}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 x}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 penses, including legal fees,
+\par that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+\par or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+\par work, (b) alteration, modification, or add}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 i}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 tions or deletions to any
+\par Project Gutenberg-tm work, and (c) any D}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 e}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 fect you cause.
+\par
+\par
+\par Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+\par
+\par Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+\par electronic works in formats readable by the widest variety of compu}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 t}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 ers
+\par including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+\par because of the efforts of hundreds of volu}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 n}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 teers and donations from
+\par people in all walks of life.
+\par
+\par Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+\par assistance they need, is critical to reac}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 h}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 ing Project Gutenberg-tm's
+\par goals and ensuring that the Project Gute}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 n}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 berg-tm collection will
+\par remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+\par Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+\par and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+\par To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+\par and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+\par and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+\par
+\par
+\par Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+\par Foundation
+\par
+\par The Project Gutenberg Literary Archive Fou}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 n}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 dation is a non profit
+\par 501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+\par state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+\par Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+\par number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+\par https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+\par Literary Archive Foundation are tax deduct}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 i}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 ble to the full extent
+\par permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+\par
+\par The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+\par Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+\par throughout numerous locations. Its business office is located at
+\par 809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+\par business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+\par information can be found at the Foundation's web site and official
+\par page at https://pglaf.org
+\par
+\par For additional contact information:
+\par Dr. Gregory B. Newby
+\par Chief Executive and Director
+\par gbnewby@pglaf.org
+\par
+\par
+\par Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+\par Literary Archive Foundation
+\par
+\par Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+\par spread public support and donations to carry out its mission of
+\par increasing the number of public domain and licensed works that can be
+\par freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+\par array of equipment including outdated equi}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 p}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 ment. Many small donations
+\par ($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+\par status with the IRS.
+\par
+\par The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+\par charities and charitable donations in all 50 states of the United
+\par States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+\par considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+\par with these requirements. We do not solicit donations in locations
+\par where we have not received written confirm}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 a}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 tion of compliance. To
+\par SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+\par particular state visit https://pglaf.org
+\par
+\par While we cannot and do not solicit contrib}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 u}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 tions from states where we
+\par have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+\par against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+\par approach us with offers to donate.
+\par
+\par International donations are gratefully a}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 c}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 cepted, but we cannot make
+\par any statements concerning tax treatment of donations received from
+\par outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+\par
+\par Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+\par methods and addresses. Donations are a}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 c}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 cepted in a number of other
+\par ways including including checks, online pa}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 y}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 ments and credit card
+\par donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+\par
+\par
+\par Section 5. General Information About Pro}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 j}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 ect Gutenberg-tm electronic
+\par works.
+\par
+\par Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+\par concept of a library of electronic works that could be freely shared
+\par with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+\par Gutenberg-tm eBooks with only a loose ne}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 t}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 work of volunteer support.
+\par
+\par
+\par Project Gutenberg-tm eBooks are often cr}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 e}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 ated from several printed
+\par editions, all of which are confirmed as Pu}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 b}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 lic Domain in the U.S.
+\par unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+\par keep eBooks in compliance with any partic}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 u}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 lar paper edition.
+\par
+\par
+\par Most people start at our Web site which has the main PG search faci}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 l}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 ity:
+\par
+\par https://www.gutenberg.org
+\par
+\par This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+\par including how to make donations to the Pro}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 j}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 ect Gutenberg Literary
+\par Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+\par subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+\par }{
+\par }} \ No newline at end of file
diff --git a/old/14702-r.zip b/old/14702-r.zip
new file mode 100644
index 0000000..44fc4f2
--- /dev/null
+++ b/old/14702-r.zip
Binary files differ