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Les offices diffèrent peu des nôtres, si ce n'est +que les chants d'église sont plus souvent exécutés en langue vulgaire. +Nous ne citerons que l'adaptation de l'_Adeste fidèles: Oh! come all ye +faithful!_ (Oh! venez tous, fidèles) si populaire en Angleterre, et +le _Cantique des Anges_ (Engelenzang) que des chanteurs éminents font +entendre, chaque année, dans l'église protestante de Moïse et Aaron, à +Amsterdam. + +Noël est vraiment la fête de famille par excellence, dans les contrées +septentrionales de l'Europe. + + + +PAYS SCANDINAVES + +Huit jours avant la solennité de Noël, les places de Stockholm sont +couvertes de sapins que les paysans coupent dans les forêts voisines et +viennent vendre en ville. Toute famille, si pauvre soit-elle, a pour la +grande veillée son arbre de Noël orné de lumières et garni de jouets +et friandises de toutes sortes.--Les pauvres ne sont pas oubliés: +on organise pour eux des fêtes et ils reçoivent des vêtements et +d'abondantes aumônes en argent. + +En Norwège, la fête de Noël jouissait autrefois de certains privilèges. +Ainsi les poursuites de la justice étaient suspendues pendant plusieurs +jours, le plus généralement de Noël à l'Épiphanie. Cette trêve de procès +variait suivant les lois locales; parfois sa durée s'étendait jusqu'à +vingt jours. + +Dans tous les Pays scandinaves, la fête de Noël se prépare discrètement +et dans le mystère, afin que les cadeaux offerts ce jour là apportent à +la fois surprise et contentement. + +En secret, les petites filles mettent la dernière main à leur travail; +l'une a brodé une paire de pantoufles pour son père, l'autre un coussin +de canapé pour sa mère. Leurs soeurs aînées enveloppent dans un fin +papier blanc une bourse de soie faite au crochet et entourée d'une +faveur rose, ou encore confectionnent de belles et riches dentelles +qu'elles offriront comme nappes d'autel à leur église. + +Dans quelques pays, la distribution des cadeaux est des plus originales. +Le présent, dissimulé soigneusement dans une gerbe de fleurs, une botte +de foin ou de paille, ou dans de multiples enveloppes d'étoffes, de +feuillage ou de papier, porte en grosses lettres le nom de la personne +à laquelle il est destiné. Le messager chargé de le remettre frappe +fortement à la porte, qui s'ouvre sans retard, et jette furtivement +le _Juleklap_ (c'est le nom suédois du présent) dans la chambre où la +famille se trouve réunie. Alors commence une scène fort distrayante. Le +destinataire se met à explorer minutieusement, au milieu des cris de +joie de tous les assistants, fleurs, foin, paille, feuillage ou papier, +afin d'arriver à l'objet convoité. Tantôt il trouve une épingle +d'or, tantôt un vase précieux, quelquefois une élégante et gracieuse +statuette, quelquefois aussi, après avoir déroulé les enveloppes +mystérieuses, il ne trouve... rien. Une explosion de rire accueille la +déconvenue du patient, victime de cette innocente supercherie. + +Le _Juleklap_ a quelquefois un caractère moral et satirique. La dame +trop élégante reçoit une poupée bizarrement attifée; le châtelain qui, +dans son salon, ménage trop la lumière ou laisse son antichambre dans +l'obscurité, reçoit une douzaine de lampions. A un bavard on adresse un +oreiller ou un éteignoir, à un fat, un col d'acier. + +Quand il ne reste plus rien au fond de la corbeille, que les enfants ont +bien cherché dans les papiers éparpillés sur le plancher, pour voir si +l'on n'aurait rien laissé, la famille se rend à la salle à manger, où +l'attend un souper composé exclusivement de mets nationaux. + +«Aux Pays scandinaves, le repas de Noël se distingue des autres par le +caractère traditionnel des plats qui y figurent. Pas de souper de Noël +sans jambon, accompagné de riz chaud arrosé de lait froid; puis du +_Vortbrod_, sorte de pain fait avec de la farine de froment délayée +dans de la bière non fermentée; enfin l'indigeste _lustsfisk_. Qu'on +s'imagine une _merluche_ ou morue sèche dessalée, bouillie pendant trois +jours dans une eau de cendre mêlée de chaux vive, et farcie ensuite avec +du poivre, de la moutarde et du raifort: voilà le _lustsfisk_» [1]. Les +vins d'Espagne fortement alcoolisés peuvent seuls faire digérer un si +plantureux repas. + +[Note 1: M. Bitard, _Noël_.] + +Le soir de la veille de Noël, vers onze heures, dans les hameaux, +tout le monde monte en traîneau et se rend à l'office. Mille étoiles +scintillent dans le silence de la nuit, troublée seulement par les +grelots des chevaux qui font craquer la neige sous leurs pieds. +Ordinairement, auprès de l'église du village un vaste hangar offre un +abri: des bancs pour les paysans et des râteliers pour leurs chevaux. +Aussitôt l'office terminé, chacun regagne son logis au plus vite. + +«Ce moment donne lieu, en Finlande, à une scène des plus divertissantes. +Une vieille croyance promet la meilleure récolte de l'année à celui qui +rentrera le premier dans sa maison, après l'office de Noël. C'est alors +toute une conspiration contre les équipages. Les jeunes garçons sortent +furtivement de l'église pendant l'office, détellent les chevaux, +lient les traîneaux les uns avec les autres, changent les colliers, +embrouillent les harnais, etc. On conçoit le désordre qui s'en suit, des +cris, parfois des coups; la place de l'église se change en véritable +champ de bataille. Enfin, les traîneaux sont retrouvés, chacun répare +son attelage et part au galop: le combat finit par une course au +clocher»[2]. + +[Note 2: Desclées, _Noël_.] + +Dans la plupart des campagnes, les ménagères veillent à ce que, pendant +les fêtes de Noël, l'ordre et la propreté règnent dans toute leur +demeure. Il est d'usage de joncher les dalles de paille fraîche, ce qui +donne à la chambre de famille l'aspect d'une grange où l'on a étendu +les gerbes avant le battage. Est-ce en souvenir de la paille et de la +pauvreté de la crèche? Nous serions portés à le croire. Quoi qu'il +en soit, cette paille de Noël a, dit-on, une vertu merveilleuse: les +animaux qui en mangent sont préservés de toute maladie pendant l'année. + +En Suède, les paysans veulent que tous les animaux prennent part à la +solennité de Noël: «Ce jour-là , dit M. Léouzon le Duc, ils donnent la +liberté aux chiens de garde, ils servent à leurs bestiaux un fourrage +d'élite»[3]. + +[Note 3: _La fête de Noël en Suède et en Finlande_.] + +C'est un usage assez répandu, en Suède et en Norwège, d'offrir, le jour +de Noël, un _repas aux oiseaux_. La dernière gerbe de la moisson est +soigneusement conservée, chez les pauvres comme chez les riches, jusqu'à +la veille de la grande solennité. Le vingt-cinq Décembre, au matin, on +la fixe au bout d'une perche et on en décore le pignon de la maison. +C'est un charmant et étourdissant concert que celui de la gent granivore +faisant tapage autour de ce mât pour picorer les épis de blé. Tous les +petits habitants de l'air prennent, eux aussi, leur joyeux festin et +rendent grâces à la Providence qui, dans un jour si heureux, a voulu les +combler d'allégresse. Cette ravissante coutume suédoise nous rappelle +ces deux vers si connus: + + Aux petits des oiseaux il donne leur pâture + Et sa bonté s'étend sur toute la nature[4]. + +[Note 4: Racine, _Athalie_, acte II, scène VII.] + +Un de nos meilleurs poëtes a gracieusement chanté ce _Réveillon des +petits oiseaux_: + + Et les oiseaux des champs? Ne feront-ils la fête?... + Eux que l'hiver cruel décime tous les jours, + Eux que le froid transit, que la famine guette + Sur l'arbre dépouillé du nid de leurs amours! + + Oh, non! Pour eux, l'on cherche une gerbe emmêlée + Où des milliers d'épis se courbent sous le grain, + On l'étend sur la neige: «--Accourez gent ailée, + «Car votre nappe est mise, et prêt est le festin!» + + Et vous voyez d'ici le pinson, la fauvette, + Le menu roitelet voleter à l'appel..... + Tout en mangeant le grain, ils relèvent la tête, + Pour lancer une gamme, un cri de joie au ciel![5] + +[Note 5: Comtesse O'Mahony.] + + +ANGLETERRE + +Le peuple anglais célèbre la solennité de Noël avec une telle joie, +une telle unanimité et de telles dépenses qu'on peut regarder le +_Christmas_[6] comme sa fête nationale. + +[Note 6: La vieille désinence, _mas_ signifie _fête_; _Christmas_, +fête du Christ.] + +Autrefois, à l'occasion de Noël, avait lieu une fête carnavalesque. Des +_carols_ (chansons) anglaises nous font connaître les personnages mis +en scène dans ces mascarades: le roi de la _Bombance_, la reine de la +_Folie_, la princesse _Déraison_ y paraissent au milieu d'un bruyant +cortège. + +A la Cour, chez les princes, un officier était chargé de présider +aux réjouissances. Il s'appelait _Lord of Misrule_ (le Seigneur du +Désordre). En Écosse, on le nommait _Abbot of Unreason_ (l'Abbé de la +Déraison). Ces fonctions ont été abolies par «_act of Parliament» +en 1515. Les prêtres durent plusieurs fois s'interposer contre les +frivolités de ces amusements. + +Dans les recueils de Folk-Lore, on parle des joyeuses bandes que +conduisaient, pendant les fêtes de Noël, le Roi de la Déraison et la +Princesse de la Bombance. Sous de folâtres déguisements, les amis du +voisinage venaient sans honte tendre la tirelire de Noël à la Reine de +la fête et demander largesse de joie, de gaieté, de rire, aumônes de +plaisirs. Hélas! qu'ils sont loin aujourd'hui ces jours où Henri II +servait à table son fils, Roi du Festin et lui apportait, au bruit des +trompettes, comme plat d'honneur, une tête de sanglier qui, couronnée de +laurier et de romarin, enterrait ses formidables défenses dans la pomme +fleurie ou l'orange dorée! Et comme il est passé le temps où cent trente +des citoyens les plus puissants de Londres, revêtus de costumes et +de titres fantastiques, roi, reine, ministres, choisis par la Folie, +cavaliers galopant sur de fringants coursiers, sonnant des fanfares, +couraient à Kensington, à la rencontre du petit-fils d'Edouard Ier, tous +réunis dans une même joie, chantant Noël. + +La lugubre Réforme a soufflé sur toutes ces joies, éteint toutes ces +lumières et faussé toutes ces trompettes [7]. + +[Note 7: Oscar Havard, _Les Fêtes de nos Pères_.] + +L'illustre Walter Scott nous dit que ses ancêtres regardaient déjà Noël, +comme la fête familiale par excellence: + + _England was merry England, when_ + _Old Christmas brought his sports again;_ + _Twas Christmas broached the mightiest ale,_ + _Twas Christmas told the merriest tale,_ + _A Christmas gambol oft would cheer_ + _The poor man's heart, through half the year._ + + L'Angleterre était la joyeuse Angleterre quand + Le vieux Noël ramenait ses jouissances; + C'était Noël qui mettait en perce la bière la plus forte, + C'était Noël qui racontait le conte le plus joyeux, + Les ébats de Noël souvent réjouissaient + Le coeur du pauvre, pendant la moitié de l'année. + +D'immenses préparatifs sont faits en vue du _Christmas_. + +De copieuses cargaisons d'oies grasses viennent de Normandie. Deux +lignes de steamboats, de Dieppe à Newhaven et du Havre à Southampton, +suffisent à peine à leur transport en Angleterre. Le Poitou et la +Touraine envoient également à John Bull leurs dindes pansues. En 1901, +une petite province du Centre, la Sologne, a expédié à Londres, par +chemin de fer, plus de soixante mille dindons. + +Les bateaux de Southampton et de Newhaven prennent à Granville et sur +toutes les côtes de la Manche des monceaux de gui, cette plante parasite +que les eubages, chez les Gaulois, allaient couper avec des faucilles +d'or. On le dépose dans de grandes caisses à claire-voie, connues sous +le nom de _harasses_, et on le transporte sur le pont des navires. + +«On se prépare plusieurs semaines à l'avance au _Christmas_, dit M. +Alphonse Esquiros. D'immenses troupeaux d'oies s'acheminent gravement +du Nord de l'Angleterre, par toutes les routes, vers la métropole; les +grands boeufs annoncent leur arrivée sur les chemins de fer ou les +bateaux par de lugubres beuglements.» + +A Londres, quelques jours avant Noël, a lieu dans la grande salle +d'Islington, connue sous le nom d'_Agricultural Hall_, une exposition +des animaux que l'on vendra pour Noël. Boeufs, oies, dindons se +disputent les premiers prix; les mieux cotés vont ensuite orner de leurs +chairs dodues les vitrines des industriels qui les ont achetés au poids +de l'or. + +«La veille de Noël, dit M. Virmaître, tout Londres est illuminé. Les +boutiques des bouchers surtout sont resplendissantes de lumières; on y +voit des boeufs dépouillés, couchés tout entiers sur des tréteaux, avec +des becs de gaz dans le mufle.» On lit assez souvent au-dessus d'eux +ces mots-réclame: _brought up by Her Majesty_ (élevé par Sa Majesté +la Reine). En effet, la Reine Victoria faisait paître des troupeaux +à Windsor, à Hampton-Court et même à Kensington-Gardens, le bois de +Boulogne de Londres. + +Le soir du vingt-quatre Décembre, vers deux heures, l'agitation devient +extraordinaire, dans les quartiers les plus populeux de Londres et +surtout dans Whitechapel. Les cochers (_cabmen_), juchés derrière leur +voiture, guident hardiment leurs chevaux. Le _All right_ (tout va bien) +retentit dans les conversations. Ce sont partout des entassements de +volailles, comme on n'en voit pas dans les Halles centrales de Paris. +Louis Blanc, de sa plume vive et originale, nous a donné le tableau le +plus pittoresque et le plus vrai qu'on ait jamais tracé du _Christmas_ +londonien. «Quels énormes quartiers de viande! Quelles montagnes de +chairs saignantes! Quel luxe d'imposants comestibles!... C'est par +myriades qu'on vous compte, orgueilleusement étalés, ô selles de +moutons, têtes de veau, hures de sangliers, dindons, canards, oies, +poulets, perdrix, faisans, pluviers, lapins, et vous, poissons de toute +espèce et de toute grosseur!» La brumeuse cité offre ce spectacle +étrange d'une animation toujours croissante jusqu'au milieu de la nuit. + +Au _Constitutional Club_, l'un des cercles les plus importants de +Londres, on fait rôtir, chaque année, pour le Christmas, un énorme +morceau de boeuf, de trois cent cinquante à quatre cents livres. C'est +ce qu'on appelle le _Baron of beef_. Les membres les plus distingués du +club ne manquent pas, au cours de la nuit de Noël, de rendre visite au +_Baron of beef_. On voit alors, devant l'immense cheminée, les habits +noirs des plus élégants fashionables se mêler aux vestes blanches et aux +tabliers des cuisiniers. + +Pour le _Christmas_, le _home_ (l'intérieur de la maison) reçoit une +décoration spéciale. Les touffes de houx, aux feuilles luisantes, +égayées par leurs petites baies rouges, ornent les maisons les plus +modestes, aussi bien que le château seigneurial. «Les baies rouges, +disent les vieilles chansons, couronnent agréablement la tête du sombre +hiver». Des guirlandes de laurier, de lierre et de fleurs entourent les +lustres, les tableaux, les armures des ancêtres. Mais c'est le +_gui_ surtout, _mistletoe_--destiné, dit-on, à mettre en fuite les +sorciers--qui joue le plus grand rôle dans la décoration du _Christmas_. +Qui n'a pas admiré les branches entrecroisées de la plante druidique[8], +son feuillage d'un vert pâle, semé de graines blanches et transparentes +comme des perles de corail? + +[Note 8: Les Druides regardaient le _gui_, à cause de sa verdure +perpétuelle, comme l'emblème de l'immortalité de l'âme. On le cueillait +la sixième nuit de la nouvelle lune après le solstice d'hiver; cette +nuit, appelée la _nuit-mère_, commençait l'année gauloise. Un Druide, +en robe blanche, montait sur le chêne, une faucille d'or à la main et +tranchait la racine de la plante que d'autres Druides recevaient dans +une saie blanche, car il ne fallait pas qu'elle touchât la terre.] + +Jadis, la veille de Noël, après la prière et les exercices de piété +accoutumés, on allumait des cierges et, avec une grande solennité, le +chef de la famille mettait dans l'âtre une bûche appelée _Yule-Log_[9] +ou _Christmas Block_. Elle était allumée avec un tison provenant de +la bûche de l'année précédente. Tant qu'elle durait, il y avait force +rasades, chants et narrés d'histoires. Cet usage existe encore, +particulièrement dans le nord de l'Angleterre, mais accompagné de +certaines superstitions. Si la bûche vient à s'éteindre avant la fin de +la nuit, ou si, pendant qu'elle brûle, survient une personne qui louche +ou soit pieds-nus, cela est considéré comme de mauvais Augure. + +[Note 9: _Yule_, en anglo-saxon _Geol_, la fête. Décembre s'appelait +_se oerra geola_, avant la fête (de Noël). Janvier, _se aeftera geola_, +après la fête (de Noël).] + +Pendant la nuit de Noël, les chanteurs de _Christmas carols_[10] (chants +de Noël) vont se faire entendre à la porte des maisons; on les désigne +sous le nom de _Waits_. + +[Note 10: Les _Christmas carols_ sont nos _Noëls_.] + +Les uns le font à titre purement gracieux, en l'honneur de leurs amis ou +des membres de leur famille. + +Washington Irving, dans son excellent ouvrage _The Sketch Book_ (le +livre d'esquisses), nous raconte le trait suivant: «Me trouvant chez un +ami, le matin de Noël, alors que j'étais encore au lit, j'entendis le +bruit de petits pas qui résonnaient à ma porte. Bientôt un choeur de +voix enfantines entonna ce vieux chant de Noël: + + Rejoice, our Saviour he was born + On Christmas day, in the morning. + + Réjouissez vous, notre Sauveur est né + Le jour de Noël, au matin. + +«Je me levai doucement, ouvris promptement la porte et je contemplai +un des plus jolis groupes de fées qu'un peintre puisse imaginer. Il se +composait d'un petit garçon et de deux petites filles; la plus âgée +n'avait pas plus de six ans; ils ressemblaient à trois séraphins. Ils +faisaient le tour de la maison et chantaient à toutes les portes.» + +D'autres chanteurs s'en vont par les rues, mendiant pour eux-mêmes, les +quelques _pence_ (sous) que la générosité des veilleurs veut bien leur +donner. + +Dans quelques contrées de l'Angleterre, les enfants se réunissent pour +aller de cottage en cottage, chanter des _Glees_ (chansons à refrain). +L'un de ces chants populaires, au rythme vif et gai, a pour refrain ces +paroles: + + The merry merry time + The merry merry time + Bless the merry merry Christmas time! + + Le joyeux joyeux temps + Le joyeux joyeux temps + Béni soit le joyeux joyeux temps de Noël! + +Cet usage des chants de Noël est des plus anciens, comme le prouve une +_carol_ anglo-normande que nous avons découverte, et dont nous citons le +premier couplet: + + Seignors, ore entendez à nus, + De loin sommes venus à vus + Pour quere Noël; + Car l'em nus dit que en cest hostel + Soleil tenir sa feste annuel + Ahi! c'est jur + Deu doint à tuz icels joie d'amors + Qui a danz Noël ferunt honors. + + Seigneurs, à présent, écoutez-nous! + De loin, nous sommes venus à vous, + Pour demander Noël; + Car l'on nous dit qu'en cet hôtel. + De coutume on célèbre sa fête annuelle, + Ah! Ah! c'est le jour, + Dieu donne ici joie d'amour + A tous ceux qui feront honneur au jour de Noël[11]. + +[Note 11: Lai de Marie de France.] + +Max O'Rell, qui avait fait un long séjour à Londres, dit, dans son livre +intitulé _John Bull et son Ile:_ «Noël, c'est la grande fête de famille +en Angleterre.» + +En effet, dans toute famille anglaise, riche ou pauvre, on célèbre +le _Christmas_ par un repas où les mets sont servis en abondance. Le +morceau de choix est d'abord _Sir Loin_ «le Seigneur Aloyau» que Charles +II, dans un jour de belle humeur, avait nommé chevalier (_Knight_). +L'oie rôtie, _roast goose_, est ensuite le plat préféré, quand la dinde +rôtie, _roast turkey_, ne vient pas prendre sa place. Puis apparaît le +signe culinaire de la nationalité anglaise, le fameux _plum-pudding_. +«Hip! Hip! hourrah! Honneur au Roi du Festin[12].» + +[Note 12: La confection du _pudding_ de Noël est des plus +solennelles; chaque membre de la famille tourne à son tour la pâte qui +doit devenir le gâteau.--Quelquefois celui-ci prend des proportions +pantagruéliques. Certaines corporations ont fait confectionner des +_puddings_ qui absorbaient des centaines de livres de farine et de +raisins de Corinthe.] + +«Au couvent de Ewel, nous écrit un de nos amis, nous organisions nos +fêtes suivant les coutumes anglaise et française, anglaise pour le côté +profane et française pour le côté religieux. Ah! le fameux _pudding_ +qu'un frère irlandais excellait à préparer! Ce nous était une joie sans +pareille de voir les flammes bleues de l'alcool courir sur ses flancs +dorés, et quand, dans une dernière course affolée, les jolies petites +flammes s'évanouissaient, le _pudding_ était débité en tranches +succulentes, aux acclamations de tous, pendant que le pauvre frère +gémissait sur le pillage d'une oeuvre où il avait mis tout son talent +culinaire.» + +Enfin apparaissent les _minced pies_, pâtés feuilletés qui enrobent des +hachis de viandes, d'épices et de fruits[13]. Les Anglais arrosent le +tout de flots de _sherry_ (vin de Xérès d'Espagne) fabriqué à Londres. +Les oranges, les bonbons, les amandes, les noisettes apparaissent au +dessert. Le _Port-wine_, le vin de gingembre pour les _abstainers_[14], +le _whisky_, voir même le _gin_, jouent un assez grand rôle dans le +monde où l'on boit. + +[Note 13: C'est ce que nous appelons un _pâté à l'émincé_.] + +[Note 14: Personnes qui _s'abstiennent_ de liqueurs enivrantes.] + +Dans les Universités, notamment à Oxford et à Cambridge, il est de +tradition de manger, à Noël, une hure de sanglier: on l'entoure de +romarin et on la sert avec d'interminables salamalecs. + +A Sandringham, où le Roi et la Reine d'Angleterre ont l'habitude de +passer tous les ans les fêtes de Noël, on a servi, cette année, comme +rôti de _Christmas_, un jeune cygne. + +Ce cygne a été engraissé par les soins du «maître des cygnes de la +Cour», fonctionnaire qui date des temps antiques et dont la charge +consiste à surveiller l'élevage et la nourriture des cygnes qui peuplent +les parcs et les jardins des propriétés royales. + +Il y a cinq cents ans, le rôti de cygne était un mets recherché des +gourmets et figurait à Noël sur les grandes tables. Edouard VII a repris +cette tradition et donné ordre à son «maître des cygnes» d'engraisser +une douzaine de ses «élèves» dont il a fait cadeau, à l'occasion de +Noël, à des familles princières, à quelques hauts fonctionnaires de la +Cour et aux juges du tribunal supérieur[15]. + +[Note 15: Le _Gaulois_, 26 Décembre 1904.] + +Le riche anglais veut que son frère pauvre se réjouisse à Noël. Les +journaux sont remplis d'appels adressés au public par les sociétés +charitables de toute espèce; les souscriptions abondent et la bourse +des particuliers s'ouvre largement pour donner aux pauvres leur part de +cette fête nationale.--L'_Hôpital français_, situé à Shaftesbury-Avenue, +et desservi par les Soeurs françaises Servantes du Sacré-Coeur, reçoit, +chaque année, en surabondance, oies, dindons et puddings pour les +malades, convalescents et infirmes. Ce détail nous a été donné, à +Londres même, par la Supérieure de l'établissement. + +Dans quelques villes d'Angleterre, le maire reçoit, à l'occasion de +Noël, cent vieillards qui viennent prendre le thé, pendant que sa femme +réunit des veuves sans ressources. Ailleurs, ce sont des fondations pour +dons de viande, de couvertures de laine, de sacs de charbons. Ainsi la +distribution annuelle de la _Christmas Parcel Fund_ (Société des +paquets de Noël) de Shoreditch, établie en 1870, a eu lieu aux Bains de +Pitfield-street. Neuf cent cinquante-six des citoyens les plus pauvres +de la localité, la plupart ayant une nombreuse famille, ont reçu un +paquet d'épicerie contenant une demi-livre de thé, un demi-quart d'une +mesure de farine, une demi-livre de sucre et tout ce qui est nécessaire +pour faire un bon _pudding_ de Noël--et en plus un ticket pour cent +livres de charbon. Quelques mots aimables furent adressés à l'assemblée +par le conseiller Dr Davies, président de la Société, qui était assisté +de l'honorable Claude Hay, M.P. (membre du Parlement), et de l'Alderman +Pearce[16]. + +[Note 16: _The Daily Telegraph_, 23 Décembre 1904.] + +Dans quelques _Work-houses_ (asiles des pauvres), les dames de charité +offrent un dîner de Noël complet: roastbeef, plum-pudding et bière, +quand une Société de tempérance n'intervient pas pour remplacer la bière +par le thé. Dans ces _Work-houses_, on prépare même quelquefois, chose +toute nouvelle pour l'Angleterre protestante, une cérémonie religieuse +à minuit «_Watch service_», tout comme les catholiques ont la messe de +minuit. + +Le jour de Noël, un dîner pour plus d'un millier de pauvres est ordonné +par la Reine d'Angleterre. Sa Majesté, accompagnée de la princesse de +Galles et de ses petits-enfants, parcourt les grandes salles, parlant +à ses convives d'un jour, les réjouissant de sa présence, alors que, +d'autre part, elle a fait elle-même des couvre-pieds envoyés à la même +époque aux hôpitaux de Londres. + +Après le dîner de Noël, on se livre à différents jeux: nous n'en +citerons que deux. + +C'est d'abord le _Snap Dragon_. Sur une large coupe, on place des +raisins secs et des amandes que l'on recouvre d'eau naturelle, sur +laquelle surnage une mince couche d'eau-de-vie. On allume alors ce punch +d'un nouveau genre, et il s'agit d'enlever prestement, sans se brûler, +raisins et amandes que les ondulations d'une longue flamme défendent +longtemps contre toute atteinte[17]. + +[Note 17: Nicolay. _Histoire des Croyances_. Tome II, p. 81.] + +_The Hide and Seek_ (cache-cache) se joue dans les vieux manoirs. Et à +cette occasion, l'aïeule, de sa voix chevrotante, ne manque jamais de +psalmodier la _Légende du Beau-Lowe_: c'est une _Christmas carol_ qui +date, dit-on, du Ve siècle. Notre traduction littérale la donne dans +toute sa simplicité: + +«Noël au vieux château: c'est jour de fête. La fille du noble Biron joue +avec ses compagnes. Elle joue à _cache-cache_. Quel délice! Elle se +cache si bien, si bien, qu'elle disparaît et que personne ne peut la +découvrir. Pas même son fiancé, le jeune et beau Lord Lowe. Les jours, +les semaines, les mois, les années passent.--Vingt ans après, comme on +avait besoin d'une nappe pour la table du festin de Noël, on ouvrit par +hasard une vieille armoire et on y trouva, ô horreur!... un squelette +couronné de roses blanches fanées.... Jeunes filles, songez à la fiancée +du beau Lord Lowe!» + +Le _Christmas_ britannique est surtout la fête des enfants. Les écoles +anglaises comptent deux vacances annuelles: l'une, qui est la plus +longue, a lieu en été, l'autre est accordée à l'occasion de Noël. +C'est par suite de la présence au logis des enfants dispersés dans les +collèges, que la réunion de famille est au complet. La veille de Noël, +_Christmas Eve_, les enfants suspendent à leur lit de fer les bas dans +lesquels _Father Christmas_ (le Père Noël) viendra déposer, croient-ils +ou font-ils semblant de croire, les jouets et friandises qu'y déposeront +réellement leur père et leur mère. + +Le soir de Noël, les enfants règnent en souverains, et, comme dans +les saturnales antiques, c'est le monde renversé.--Douce tyrannie de +quelques heures, car, ainsi que le dit Emile Augier: + + Nous n'existons vraiment que par ces petits êtres. + Qui dans tout notre coeur s'établissent en maîtres, + Qui prennent notre vie et ne s'en doutent pas, + Et n'ont pour être heureux qu'à n'être pas ingrats. + +Toute la famille est réunie; alors c'est le bruit des jeunes voix, +l'applaudissement des yeux, le trépignement des petits pieds sous la +table. _Granny_ (grand'-mère) réclame le silence: elle se fait apporter +une bouteille de son plus vieux cognac. On arrose le _pudding_, on +éteint le gaz et le plus jeune des _babies_ allume l'eau-de-vie dont la +flamme scintille en reflets bleus, pendant que la turbulente jeunesse +improvise une ronde autour de la grande table. Le gaz brille de nouveau +et le _pudding_ est gravement entamé. On fait d'abord la part des +absents. La poste, dès le lendemain, portera aux colons de la +Nouvelle-Zélande, aux _Sheep farmers_[18] d'Australie, aux garnisons de +l'Inde et du Cap, ce souvenir si touchant de l'amitié. + +[Note 18: Éleveurs de moutons.] + +L'Angleterre célèbre la fête de Noël avec une réelle allégresse: c'est +l'époque choisie pour échanger voeux et étrennes. C'est Noël qui est +vraiment le _jour de l'an_ et qui sert de transition d'une année à +l'autre. Aussi un grand nombre de _Christmas Cards_ (cartes de Noël) +partent d'Angleterre pour les quatre coins du monde _anglicisé_, +colonisé par la conquête toujours envahissante du peuple britannique, +empire sur lequel + + _The Sun never sets_, + Le soleil ne se couche jamais. + +Nous avons sous les yeux une collection très complète de _Christmas +Cards_: il y en a de ravissantes. Certaines sont sur du papier fin et +colorié, quelquefois avec photographies ou gravures de gracieux paysages +ou de tableaux des grands maîtres. La plupart des voeux exprimés peuvent +se résumer dans ceux-ci: + + _With Sincere Wishes for_ + _A Very Happy Christmas and_ + _A Bright and Prosperous New Year,_ + _from_ + _X***._ + + Avec sincères voeux pour + Un très heureux Noël et + Une brillante et prospère nouvelle année, + de la part de + X***. + +Ces cartes sont à la portée de toutes les bourses: il y en a depuis dix +centimes jusqu'à cinquante francs. La poste de Londres en expédie +plus de soixante millions, à l'occasion du _Christmas_. On y joint +quelquefois une minuscule boîte contenant quelques grains du _pudding_ +de Noël. + +Toute famille anglaise qui ne reçoit pas, à l'occasion de Noël, des +nouvelles des absents, en éprouve un profond chagrin, et s'il s'agit de +proches parents ou d'amis intimes, toute la famille est en deuil. + +Le lendemain de Noël s'appelle _Boxing-day_, à cause des _boxes_ +(boîtes, tirelires) que font circuler les facteurs, les laitiers, les +porteuses de pain, et tant d'autres amis inconnus qui viennent vous +souhaiter «un joyeux Noël et une bonne année», souhaits auxquels vous +ne pouvez mieux répondre qu'en donnant des étrennes. Ce jour-là , la +populace profite des trains à bon marché _(cheap trains)_, envahit les +endroits où l'on s'amuse et semble oublier tout à fait que Noël est une +fête religieuse. + +L'Anglais porte partout avec lui le souvenir de Noël. Dans ses colonies +les plus lointaines, sur les sables d'Afrique ou dans les terres glacées +du Nord, il réunit ses compatriotes comme s'ils ne formaient qu'une +famille. Tous ensemble ils célèbrent le _Christmas_: debout, le verre à +la main, ils envoient un salut fraternel et leurs voeux de bonheur aux +être chéris qu'ils ont laissés au-delà de l'Océan. + +Pendant la guerre de Crimée, les dames anglaises furent émues de +compassion pour leurs frères malheureux qui, devant Sébastopol, au +milieu d'un hiver exceptionnel, faisaient l'admiration de toute +l'Europe, par leur courage et leur endurance. Une souscription nationale +fut ouverte dans tout le Royaume-Uni. Quelques jours avant Noël, des +navires chargés de volailles, de _puddings_ et de liqueurs partaient +pour la mer Noire. Le vingt-cinq Décembre, les soldats anglais +célébraient joyeusement leur _Christmas_ et buvaient au triomphe et à la +prospérité de la vieille Angleterre. + +Un journal de Londres représentait naguères le _Christmas_ dans un corps +de garde anglais: la scène est des plus pittoresques: elle se passe +au Transvaal. «Les fusils sont dressés en faisceaux, une guirlande de +verdure court à travers les canons, une chandelle allumée brûle au bout +de chaque baïonnette, et les soldats choquent gaiement les verres autour +de cet arbre de Noël d'un nouveau genre, qui leur rappelle à tous les +joies de la Patrie absente.»[19]. + +[Note 19: Desclées, Noël, page 67. ] + +N'importe où il se trouve, sur le pont d'un navire, sous la tente ou +la hutte grossière de l'explorateur, perdu dans les glaces polaires, +l'Anglais, oubliant un instant ses peines, ses fatigues, ses dangers, +ne manque jamais de donner au vieux _Christmas_ la bienvenue de joie et +d'espérance à laquelle il a droit. + +Les catholiques anglais donnent à la fête religieuse de Noël la plus +grande solennité: il faut aller dans la belle et riche église de +l'Oratoire, à Londres, pour y entendre la magistrale musique de +Palestrina. + +En Irlande, le soir de Noël, d'une multitude de maisons sortent les +familles catholiques, chacun tenant à la main une torche de résine +allumée. C'est un spectacle d'une étrange beauté. On dirait des flots de +lumières ondulant dans les ténèbres. Toutes ces pieuses communautés se +réunissent au centre de la paroisse autour d'un cercle de flambeaux +immobiles. + +Citons, en finissant, une page ravissante du vicomte Walsh, qui raconte +_une Messe de minuit en exil_: + +«C'était dans le nord de l'Angleterre, dans un joli château, à +Standen-Hall, chez lord Southwell, fervent catholique qui, pendant les +mauvais jours, avait offert l'hospitalité à ses parents et amis de +France. + +«Nous y étions un jour de Noël. Dès la veille, on avait mis des bouquets +de houx bien verdoyants, avec leurs baies ressemblant à des perles de +corail. + +«... Dans la chapelle, l'autel, le tabernacle, les gradins, les +flambeaux étaient en bois d'acajou poli, avec des ornements dorés, +un épais tapis aux plus vives couleurs couvrait les marches du petit +sanctuaire; la neige, le froid étaient au dehors, et dans cet intérieur +béni, tout était propre, chaud et confortable. + +«Dans la tribune, en face de l'autel, des places réservées étaient +entourées d'un rideau de soie cramoisie; derrière ce voile était le +piano-orgue et les personnes qui devaient chanter. Lady Southwell (soeur +de ma mère), lady Gormanston, sa fille, Mesdemoiselles de Choiseul, ses +nièces, formaient ce choeur de famille. + +«Il y a bien longtemps de cela. Depuis cette fête de Noël, j'ai compté +bien des lendemains de la Toussaint, bien des Jours des Morts. Parmi +celles qui chantaient alors devant l'autel de Standen Hall, il y en a +qui chantent aujourd'hui devant Dieu, dans le ciel. Bien des années, +bien des fortunes diverses me sont survenues depuis le _merry Christmas +time_ (ce gai temps de Noël); j'ai entendu depuis les messes en musique +de Mozart et de Rossini, et toutes ces années, toutes ces fortunes +diverses, tous ces grands talents n'ont pu effacer dans ma mémoire la +_Messe de Noël chantée dans l'exil_.» + +Les ritualistes Anglais sont excusables jusqu'à un certain point de +s'imaginer qu'ils sont catholiques, puisqu'on célèbre encore dans leurs +églises des cérémonies qui remontent à huit siècles et ont survécu à +tous les changements que le protestantisme a introduits dans l'Eglise +anglicane. + +Au premier rang de ces cérémonies, il faut mettre l'offrande de l'or, de +l'encens et de la myrrhe, que la Reine d'Angleterre fait tous les ans, +le jour de l'Épiphanie, à l'instar des Rois Mages. + +Cette coutume remonte à la plus haute antiquité. Pendant plus de huit +cents ans, les souverains anglais venaient présenter leur offrande en +personne, et cet usage ne prit fin que sous le règne de Georges III, +la princesse Caroline étant morte la veille de l'Épiphanie. Depuis ce +temps, le souverain est représenté par deux gentilshommes de sa Chambre. + +La cérémonie a lieu dans la chapelle royale du palais de Saint-James, et +voici comment on y procède. On commence par réciter la prière du matin; +après quoi l'évêque protestant de Londres, assisté du sous-doyen de la +chapelle royale, célèbre le service de communion. Après la récitation du +symbole de Nicée, les dix enfants de choeur de la chapelle royale, +dans leur pittoresque costume écarlate avec des collerettes blanches, +entonnent l'antienne: «J'ai prié pour obtenir de vous la sagesse.» Alors +les deux gentilshommes de la Chambre, en habit de Cour, l'épée au côté, +précédés d'un huissier portant une verge d'argent, s'avancent vers +l'autel. + +L'évêque de Londres vient au-devant d'eux et leur présente un plat en +vermeil sur lequel ils déposent les offrandes de la Reine. Celles-ci +sont renfermées dans un sac en soie rouge, brodé d'or, et consistent en +trois paquets en papier blanc scellés avec de la cire rouge. Les deux +premiers paquets contiennent de la myrrhe et de l'encens; dans le +troisième sont vingt-cinq souverains en or tout nouvellement frappés, +qui sont distribués à des pauvres des paroisses voisines. C'est depuis +1859 que des pièces de monnaie ont été substituées aux feuilles d'or +battu qui formaient la troisième offrande. Leur mission terminée, les +gentilshommes de la Chambre se retirent avec le même cérémonial observé +pour leur arrivée et l'office s'achève avec la plus grande solennité. + + + +ALLEMAGNE + +La fête de Noël en Allemagne _Weihnachten[20] (la nuit sainte) est aussi +populaire qu'en Angleterre, mais elle a un caractère plus grave et plus +religieux. + +[Note 20: Ancienne forme plurielle aujourd'hui inusitée, excepté dans +quelques cas très rares.] + +Des enfants, petits anges ou petits bergers, forment des processions et +traversent les villages en chantant des hymnes pastorales. Souvent on +y voit la Madone, saint Joseph, saint Nicolas avec sa longue barbe et +portant la crosse à la main, saint Martin monté sur un cheval blanc, et +toujours y figure le _Knecht-Ruprecht_, terreur des enfants méchants et +joie des enfants sages auxquels il apporte des présents. + +Dans quelques campagnes, on joue encore les _Mystères de Noël_ avec une +naïveté charmante. Dans les pays catholiques, la Messe de minuit est +célébrée en grande pompe. + +Dans plusieurs villages, les chanteurs s'assemblent au haut de la tour +de l'église, à l'aurore, le jour de Noël. Les habitants sont réveillés +aux chants de: + + O du fröliche. O du selige + Gnadenbringende Weihnachtszeit! + + O joyeuse, ô bienheureuse + Nuit de Noël, si féconde en grâces! + +retentissant dans l'air calme du matin. + +Les archéologues prétendent que la plupart des coutumes de Noël, qui +existent en Allemagne, eurent leur origine dans les vieilles et sombres +forêts de la Germanie, alors que les Teutons adoraient Wuotan, l'Odin +Scandinave, et son épouse Berchta, la Terre-Mère. Il y a encore, en +Allemagne, des districts où Wuotan, avec son chapeau enfoncé sur le +front, son manteau gris, et monté sur son cheval blanc, visite les +chaumières des paysans. Avant sa visite, le feu a été soigneusement +éteint dans le foyer, mais Wuotan le rallume: il préfère mettre le feu à +une bûche de chêne. La bûche de Noël doit brûler sous la cendre, elle ne +doit pas flamber et dans l'Allemagne du Sud, les cendres sont gardées +soigneusement et répandues dans les champs pour assurer leur fertilité. + +Après la Messe a lieu le _Mettenwurst_ (réveillon): tous les membres de +la famille sont réunis. De ce repas, coutume touchante, on enlève les +restes qu'on place dans une salle éclairée toute la nuit: c'est la part +du Christ et des Anges. Inutile de dire à qui cette part est destinée. + +Le plat favori de Noël pour le paysan est une tête de porc à laquelle on +ajoute des saucisses et des choux-verts. + +Même les bestiaux ont part au festin de Noël: leur ration de foin est +doublée. Dans certains districts, on croit que les bestiaux ont le don +de la parole, au moment où la grande fête commence dans l'univers. +Celui, paraît-il, qui est doué «de la bonne oreille», peut les entendre +parler doucement, tout en ruminant, de la Crèche dans laquelle le Christ +naquit. Il ne faut pas seulement avoir «la bonne oreille» pour +entendre parler les bestiaux, il faut aussi n'avoir aucun péché sur la +conscience. + +Il est de tradition, à la Cour de Berlin, que chaque veille de Noël, le +capitaine en second de la Ire compagnie du Ier régiment de la garde à +pied offre au souverain un gâteau de miel. Le prince impérial et les +autres fils de Guillaume II recevront des gâteaux semblables, de la Ire +compagnie du Ier régiment de la garde. Seulement, tandis que les gâteaux +du souverain et du prince héritier mesurent 35 X 2l X 8 centimètres, +comme dimensions, les gâteaux des autres princes ont seulement 30 X 18 X +5 centimètres. + +Jadis, ces gâteaux étaient fabriqués à Thorn, mais depuis quelques +années c'est à un pâtissier de Potsdam que ce travail est confié. +Le gâteau de Noël est glacé, il porte l'étoile de la garde et une +inscription dédicatoire. L'Empereur Guillaume ne manque jamais la +cérémonie de la remise du gâteau et il retient à dîner les officiers +chargés de cette agréable mission. + +La veille de Noël, toute la terre germanique est en liesse, sur les +bords du Rhin, comme sur les bords du Danube et de l'Elbe; de Mayenne à +Vienne[21], de Koenigsberg à Munich, il n'y a pas une famille qui n'ait +revêtu le costume des jours de fête. + +[Note 21: Dans une grande partie de l'Autriche, les coutumes de Noël +sont absolument les mêmes qu'en Allemagne.] + +La _Noël des enfants_ a une telle importance qu'on la prépare longtemps +à l'avance. Sur les places de la plupart des villes s'élèvent des +maisonnettes en bois aussi élégantes de forme que bariolées de couleurs +éclatantes. Les marchands étalent aux yeux de la foule, avec goût et +coquetterie, tous les objets qui peuvent servir de présents aux enfants. +Les jouets de Nuremberg[22] sont les plus recherchés: poupées de toutes +sortes, qui en bergère, qui en grande dame, qui en cuisinière, qui en +paysanne; polichinelles de toutes les grandeurs, soldats de plomb, +canons, fusils, sabres et tambours.--Plus loin se tient la pâtissière +hambourgeoise, avec ses gauffres croquant sous la dent, et ses +pains d'épices si joliment travaillés en chiens, chevaux, chats, +moutons.--Puis les jeux de toutes les variétés: agathes, toupies, +cerceaux à sonnettes, jeux de l'oie, jeux de patience... Les parents y +conduisent leurs enfants et tâchent de saisir dans un regard, dans une +parole, l'expression de leurs désirs. Discrètement ils achètent l'objet +convoité et le distribuent au moment opportun, à l'occasion de Noël. + +[Note 22: Les articles de Nuremberg sont très renommés: on les voit +exposés au Musée National de Munich. Ils sont fabriqués en grande partie +dans la Forêt Noire au centre de laquelle se trouve Triberg, un des +sièges principaux du commerce des horloges connues sous le nom de +_coucous_.] + +Mais ce qui, en Allemagne, domine toutes les réjouissances populaires, +ce qui fait de Noël la fête des enfants et le jour des étrennes, c'est +l'arbre de Noël (_Weihnachtsbaum_)[23]. Nulle part, il ne se présente +sous des formes plus captivantes et avec des présents aussi appréciés. + +[Note 23: Dans le nord de l'Allemagne, et surtout à Berlin, l'arbre +de Noël est souvent remplacé par des _pyramides_ faites avec un +assemblage de planches et de petits madriers. Cela provient de la +difficulté de se procurer des sapins.] + +Pour piquer la curiosité des enfants et leur faire regarder comme +mystérieux, quasi miraculeux, les dons de Noël, le père leur raconte que +le Bonhomme Noël (_der Weihnachtsmann_) passe le reste de l'année au +sein de la montagne, entouré de toute une Cour de _nains_. Chaque nuit, +l'un de ces nains monte la garde à la fente du rocher qui sert d'entrée +et un autre nain vient le remplacer à l'aube du jour suivant. Au bout de +trois cent soixante gardes, le dernier rentre en criant: Voici bientôt +Noël. Alors, le _Weihnachtsmann_ et sa Cour sortent de leur repos. Ils +vont dans la forêt armés de scies et de haches. Avec ardeur ils coupent +les sapins[24] destinés à la fête, et ils les décorent avec la neige qui +couvre le pays et avec les glaçons qui pendent aux arbres. Puis il les +placent sur des traîneaux et les conduisent dans leur palais souterrain; +là , ils les ornent de bougies, de pommes d'or, de noix, de bonbons. La +nuit de Noël venue et les étoiles allumées au ciel, le Bonhomme Noël +parcourt en traîneau les villages environnants pour s'informer si les +enfants sont sages; il s'en assure en regardant par les fenêtres. S'il +en est ainsi, vite il descend dans sa demeure, y prend un beau sapin +tout couvert de présents et l'apporte à la maison[25]. + +[Note 24: Les sapins qui doivent servir d'arbres de Noël viennent +surtout des montagnes du Harz.--La Forêt Noire en fournit aussi en +grande quantité: nulle chaîne de montagnes de l'Allemagne n'est +aussi riche en paysages grandioses, en sites délicieux; les hauteurs +inférieures sont surtout couvertes de pins et de sapins aux senteurs +fraîches et vivifiantes.] + +[Note 25: D'après Bernard Zornemann.] + +Dans certaines familles, sur le conseil de la mère, les enfants +écrivent, la veille de Noël, une lettre à l'Enfant Jésus, afin de +solliciter les objets qu'ils désirent: un couteau, une balle, +une bicyclette, des histoires d'Indiens... souvent la liste est +interminable. Pourquoi se restreindre? L'Enfant Jésus est si riche! + +Voici la nuit de Noël: dans les rues s'illuminent ça et là quelques +maisons; on y entend des rires d'enfants. C'est le moment. + +Un son de clochette retentit dans la chambre, c'est le signe attendu. +Les deux portes du salon s'ouvrent toutes grandes. Quelle magnificence! +Quelle richesse! Éblouis, les enfants s'arrêtent une minute, puis +s'élancent en avant. Le voici le sapin entrevu dans leurs rêves, mais +plus beau, plus brillant. Ses branches atteignent le plafond. Sur +chacune d'elles il y a des bougies bleues, vertes, jaunes; des pommes +aux joues rouges et des noix d'or; des gâteaux, des massepains pendent à +côté. Des boules de verre colorié[26], des guirlandes multicolores, des +étoiles d'argent, des croissants d'or brillent dans la lumière. Il y a +même de la neige sur l'arbre, mais ce n'est pas de la vraie, c'est de +la ouate blanche. Joyeux, des oiseaux et des papillons artificiels +se balancent sur les branches. Oh!... et ces groupes d'Anges! Quelle +splendeur! Des fils rouges, bleus, verts, jaunes, grimpent de branche en +branche jusqu'à la cime. Au sommet plane l'Ange de Noël avec ses blonds +cheveux et ses ailes pleines de lumière. + +[Note 26: Ces objets en verroterie se fabriquent principalement à +Lauscha, en Thuringe. Chaque année, il en est expédié des quantités +considérables dans toute l'Allemagne. Les fabricants en donnent 200 ou +300, selon la grosseur, pour la somme de 3 à 5 marcs (3 fr. 75 à 6 fr. +25).] + +Au pied de l'arbre sont les cadeaux. Des poupées, des berceaux, des +ménages, pour les petites filles; des trompettes, des soldats de plomb, +des fusils, des tambours, pour les petits garçons. Les cris de joie ne +finissent pas. «Vois, les belles images de mon livre!--Tiens, tiens! mon +cheval a une vraie crinière!» + +Alors la mère se met au piano, les enfants se prennent la main et +chantent le vieux cantique si populaire: _Stille Nacht, heilige Nacht_, +que nous traduisons, littéralement: + + I + + Nuit silencieuse, ô sainte nuit! + Tout dort: seul veille encore + Le couple tendre et très saint[27]; + Bel enfant aux cheveux bouclés, + Dors dans ton calme céleste. (Bis.) + +[Note 27: Marie et Joseph.] + + II + + Nuit silencieuse, ô sainte nuit + Annoncée d'abord aux bergers + Par l'_Alleluia_ des Anges, + La nouvelle se répand à l'entour: + Le Christ, le Sauveur est là . (bis.) + + III + + Nuit silencieuse, ô sainte nuit! + Fils de Dieu, comme l'amour + Rit sur ta bouche divine. + Quand sonne pour nous l'heure du salut. + Christ, par ta naissance! (bis.) + +Puis ce sont des épanchements d'amitié, des remerciements sans fin, +la joie brille dans tous les regards, les plus secrets désirs ont été +devinés.... Noël est le plus beau jour de l'année. + +Enfin, grand'mère fait une lecture dans la Bible. D'une voix tremblante +et pieuse, elle lit l'histoire du Sauveur qui naquit dans une étable et +qui fut mis dans une crèche. Les enfants écoutent cette histoire qu'ils +connaissent déjà et qui chaque année cependant leur paraît plus belle. + +Quelquefois, on enferme, la veille de Noël, un arbre chargé de petits +cierges, de bonbons, de pommes et de jouets dans une armoire, qu'on +ouvre à l'instant où l'on s'y attend le moins, pour donner aux enfants +le plaisir de la surprise. Goëthe, dans son roman célèbre de Werther, +fait allusion à cette coutume. Entourée de ses petits frères et de ses +petites soeurs, Charlotte dit à l'un d'eux, cachant son inquiétude sous +un agréable sourire: «Tu auras, si tu es sage, une bougie de couleur et +_quelque chose avec_.» + +Dans quelques familles, c'est encore l'usage qu'avant la distribution +des présents se montre le _valet Rupert[28] (_Knecht Ruprecht_) ou +_Nicolas le Velu_. + +[Note 28: Cet usage tend à disparaître; les petits enfants s'en font +peur et leur santé peut en souffrir; les grands n'y croient plus.] + +Dans la croyance populaire, ce _Knecht Ruprecht_ est le même que saint +Nicolas (ou le _Santa Claus_ des Anglais). Il est bien connu dans toute +l'Allemagne Centrale et l'Allemagne du Nord. Il revêt un habit de +fourrure et une barbe très épaisse couvre sa figure, un large bonnet à +longs poils orne sa tête. Il porte sur le dos un sac plein de jouets et +de friandises et dans sa main une baguette, car une partie de sa mission +consiste à châtier les enfants méchants. Il est maintenant le messager +du Christ-Enfant, bien qu'il doive son origine à des coutumes païennes. + +Dans d'autres parties de l'Allemagne, saint Nicolas et saint Martin sont +les messagers de l'Enfant Jésus. Saint Martin est le fameux évêque de +Tours et Saint Nicolas le non moins fameux évêque de Myre en Lycie. +Leurs fêtes tombent vers le temps de Noël[29] et c'est probablement la +raison pour laquelle leurs noms sont mêlés aux réjouissances de cette +fête. En Allemagne, les catholiques ont adopté saint Martin et les +protestants saint Nicolas, mais ils ne sont ni l'un ni l'autre séparés +de l'Enfant Jésus. Dans les pieuses familles allemandes on rappelle aux +enfants que ce n'est pas saint Martin ou saint Nicolas, avec ses dons +matériels, qui est le principal visiteur pendant la sainte veillée, mais +l'Enfant Jésus qui vient plus tard avec ses grâces divines. Dans les +demeures où la venue de l'Enfant Jésus est représentée, Il entre avec +un coeur de pain d'épices dans sa main, symbolisant le coeur renouvelé +qu'il apporte à tous ceux qui l'attendent. De leur côté, les enfants +tiennent un verre de vin pour rafraîchir l'Enfant Jésus et une botte de +foin pour l'âne sur lequel Il est monté. Quand Il apparaît, ils chantent +un Noël enfantin des plus charmants: + + Christkindele, Christkindele, + Komm doch zu uns herein! + Wir haben ein Heubündele + Und auch ein Gläsele Wein. + Das Bündele fürs Esele, + Für's Kindele das Gläsele, + Und beten können wir auch. + + Cher petit Enfant Jésus. + Descends donc chez nous! + Nous avons une botte de foin + Et aussi un verre de vin. + La botte est pour l'âne + Pour l'Enfant le verre. + Et nous savons aussi prier. + +[Note 29: La fête de Saint-Martin est le onze Novembre et la fête de +Saint-Nicolas le six Décembre.] + +Le _Knecht Ruprecht_ est souvent représenté par quelque ami de la maison +qui, pour n'être pas reconnu des enfants, porte, comme nous l'avons dit +plus haut, un bonnet de fourrure, une longue barbe et un grand bâton. +Cet usage est ainsi raconté dans le _Journal des Voyages_: + +«Le soir du vingt-quatre Décembre, dans une chambre bien éclairée, est +disposé l'arbre de Noël orné d'objets et de friandises; les enfants sont +partagés entre l'espérance et la crainte.... Tout à coup on entend une +clochette, la porte s'ouvre et _Christkindel_[30] paraît: c'est une jeune +femme vêtue de blanc et coiffée d'une perruque de chanvre[31]. Sa figure +est enfarinée pour la rendre méconnaissable, et elle porte sur la tête +une couronne; d'une main elle tient une clochette, et de l'autre une +corbeille pleine de bonbons.... Soudain un grand bruit de ferrailles se +fait entendre et bientôt apparaît _Nicolas le Velu_, le corps couvert +d'une peau d'ours. Sa figure toute noire est encadrée d'une grande +barbe; d'une voix grave et vibrante, il demande quels sont les enfants +méchants.... Alors les bons parents interviennent, plaidant en faveur +des petits coupables, implorant pour eux l'indulgence, et promettant, en +leur nom, une conduite exemplaire pour l'avenir.... Le démon est chassé +du logis; et bientôt l'on n'entend plus que des rires sonores et des +applaudissements enfantins autour de l'arbre de Noël, objet de toutes +les convoitises. + +[Note 30: _Kindel_ petit enfant, _Christkindel_ petit Enfant Jésus.] + +[Note 31: Les Allemands sont caractérisés par les cheveux blonds +clairs et les yeux bleus.] + +Pendant la guerre de 1870, ce ne fut pas l'un des moindres sujets +d'étonnement pour les paysans français envahis, que de voir Prussiens, +Bavarois, Saxons, Wurtembergeois, etc., et les uhlans eux-mêmes, se +grouper fraternellement autour de petits sapins agrémentés de lumières +et chanter des choeurs glorifiant la venue du Messie.--De nombreux +soldats bavarois, logés au Petit Séminaire d'Orléans, à La +Chapelle-Saint-Mesmin, demandèrent une des salles d'étude et y élevèrent +leur arbre de Noël. Ils firent entendre leurs plus beaux chants en +l'honneur de l'Enfant Jésus, et écoutèrent avec un profond recueillement +une allocution très éloquente de leur aumônier militaire. + +A l'occasion des fêtes de Noël, les officiers allemands accordent des +congés aux soldats placés sous leurs ordres. Mais il faut compter avec +les exigences du service: tout le monde ne peut pas être envoyé «en +permission». Après le départ des privilégiés qui passent la fête de +Noël dans leurs foyers, il reste encore un grand nombre de soldats «au +quartier». + +Or, en vertu du principe qui déclare que le régiment est une «seconde +famille», les chefs cherchent à les récréer en cette fête solennelle. + +L'avant-veille de Noël, chaque _Hauptmann_ (capitaine) reçoit de +la commission des ordinaires, une somme d'environ cent marks (cent +vingt-cinq francs), destinée à l'achat d'un arbre de Noël. + +Le soir du vingt-quatre Décembre, on installe un beau sapin tout hérissé +de petites bougies, dans la chambre la plus vaste du casernement affecté +à la compagnie: des tables sont dressées autour de l'arbre et tendues de +nappes bien blanches sur lesquelles s'alignent des paquets de cigares, +enveloppés de chauds tricots de laine, des _Pfefferkuchen_ (pains +d'épices) autour desquels s'enroulent des paires de bretelles, des +chaussettes, des ceintures de gymnasque; aux extrémités et servant +d'encadrement des pipes, des photographies, des portraits de l'Empereur, +etc. + +Au fond de la salle, un tonnelet de bière chevauche majestueusement sur +un chevalet improvisé. + +La nuit est venue. Déjà , depuis un instant, le capitaine est arrivé avec +ses officiers et attend dans la chambre du chef. + +La commission des sous-officiers et soldats chargés de préparer la fête +fait son entrée. Le sergent-major s'avance et dit: + +--Mon capitaine, tout est prêt. + +--Très bien. Et le tonnelet de bière? + +--Il est en place, mon capitaine. + +--Parfait. Voulez-vous faire venir «les hommes.» + +Cinq minutes après, toute la compagnie est là . Un profond recueillement +plane sur l'assistance. Le capitaine entre alors dans la salle et +aussitôt les soldats entonnent le choral: + + _O du fröhliche, o du selige, + Gnadenbringende Weihnachiszeit + Welt ging cerloren: Christ ist geboren + Freue dich, freue dich, du Christenheit._ + + O joyeux, ô radieux. + O salutaire Noël, + La Terre était perdue, le Christ est né, + Réjouis-toi, réjouis-toi, ô Chrétienté! + +Le chant terminé, le sergent-major dépose dans un casque un nombre de +numéros égal à celui des hommes présents. Chaque troupier, à son tour, +vient en tirer un et prendre ensuite possession du cadeau correspondant. + +L'opération du tirage au sort est achevée. Le tonneau est mis en perce. +Le capitaine, verre en main, se porte au centre; après un petit speech +de circonstance, il termine par ces mots: + +--_Auf cuer Wokl, Leute; ich wünsche euch allen ein frohes Fest._ + +(A votre santé! les hommes (mes amis), je vous souhaite à tous de passer +joyeusement la fête.) + +Au bout de quelques minutes, après avoir causé amicalement avec les +soldats, le _Hauptmann_ se retire pour donner aux sous-officiers ses +étrennes _personnelles_. + +Un trait patriotique, extrait d'un journal allemand[32], nous permet de +compléter tout ce que nous avons dit des coutumes de Noël dans les pays +d'Outre-Rhin. + +[Note 32: C'est la _Fraukfurter Zeitung_, la _Gazette de Francfort_, +qui raconte ce trait ravissant, plein de patriotisme et de souffle +religieux.] + +C'était en 1870, pendant le siège de Paris. La nuit était glaciale et +des milliers d'étoiles perlaient au firmament. Français et Allemands +étaient si rapprochés que, d'un poste à l'autre, on entendait clairement +retentir les appels et résonner les armes sur le sol durci par une gelée +des plus intenses. + +Il pouvait être minuit. Tout à coup un soldat français, après avoir +demandé la permission à son capitaine, gravit le fossé et s'avance de +quelques pas vers l'ennemi. Là , il s'arrête, salue militairement, et +d'une voix puissante et grave, à pleins poumons, il entonne: + + Minuit, chrétiens, c'est l'heure solennelle Où l'Homme-Dieu + descendit jusqu'à nous... + +Cette apparition était si inattendue, si mystérieuse, cette voix +vibrait si harmonieusement dans le calme de la nuit, ce chant magistral +empruntait aux circonstances une telle grandeur, une telle beauté que +tous--raconte le capitaine de mobiles témoin du fait[33]--parisiens +sceptiques et railleurs, nous étions suspendus aux lèvres du +chanteur.--Et du côté des Allemands, l'impression devait être la même, +car on n'entendit pas le moindre bruit d'armes, pas la moindre parole. + +[Note 33: Le capitaine X***, d'un bataillon de mobiles de Paris, a +raconté lui-même le fait: le chanteur appartenait à l'un des grands +théâtres de la capitale.] + +Quand les derniers mots du cantique d'Adam: + + Peuple, debout! Chante la délivrance! + Noël! Noël! Voici le Rédempteur! + +eurent retenti au milieu du silence général, comme un coup de clairon +«qui sonne la victoire», le soldat rentra au poste où il fut acclamé par +tous ses camarades. + +Mais aussitôt après, du côté des Allemands, un soldat apparaissait à son +tour: c'était un superbe artilleur, casque en tête. Il s'avança, comme +le français, de quelques pas et salua militairement avec la raideur +propre aux soldats de son pays. Là , entre ces deux armées d'hommes qui +jusqu'alors ne songeaient qu'à s'entr'égorger, il entonna, à son tour, +en allemand, un beau cantique de Noël, hymne de reconnaissance et de foi +à Jésus Enfant, qui naquit, il y a dix-huit siècles, et vint prêcher aux +hommes l'amour de leurs frères. + +Pas un bruit, pas un mouvement hostile du côté des Français ne vint +troubler la voix du chanteur allemand. Quand, avec une émotion toujours +croissante, il eut redit les dernières paroles du refrain: + + Weihnachtszeit! Weihnachtszeit[34]. + +le poste allemand tout entier le reprit en choeur. + +[Note 34: Temps de Noël! Temps de Noël!] + +Et dans nos retranchements, le poste français répondit d'une seule voix: +Noël! Noël! Vive Noël! + +Un instant, les deux armées ennemies furent ainsi confondues dans +une pensée commune de cordialité et de paix. L'idée de Noël, avec le +souvenir de ses fêtes familiales et de ses enseignements divins, avait +ainsi transformé ces hommes et mis dans leurs coeurs les sentiments de +la plus fraternelle charité[35]. + +[Note 35: On nous écrit qu'un fait à peu près semblable se serait +passé à la tranchée de la Plâtrière, près de Choisy-le-Roi.] + + + + +NOËL +DANS +LES PAYS DU MIDI + +ITALIE--NAPLES--SICILE--ESPAGNE + +«Noël! Noël! jour d'espérance et d'amour, s'écrie un écrivain étranger; +est-il un peuple dans le monde chrétien chez lequel le retour de cette +fête ne soit célébré par des usages, des jeux, des chants et des +traditions qui varient selon le sol et le climat, prenant les teintes du +caractère national, gais ou sombres, tristes ou folâtres, suivant qu'ils +ont été créés par une imagination vive ou mélancolique et plus ou moins +amie du mystère?» + +En effet, les conditions du milieu ont une action prépondérante sur les +réjouissances populaires. Dans les pays du Midi où le soleil brille de +tous ses feux sous un ciel d'azur dont aucune vapeur ne vient ternir +l'éclat, où l'on jouit des nuits étoilées, des vents de mer à la tiède +et caressante haleine, la vie est pour ainsi dire tout entière au +dehors, tandis que, dans les pays du Nord, où sévit le froid, la neige, +la glace et la bise mordante, les habitants se renferment des mois +entiers dans leur demeure et se groupent autour de l'âtre où flamboie et +pétille la grosse bûche de la forêt. + +De là , en Italie et en Espagne, les coutumes de Noël sont plus +extérieures, plus bruyantes, en un mot, l'expression d'une joie plus +expansive et toute méridionale. Elles n'en ont pas moins le caractère +essentiellement religieux qu'on rencontre dans les pays du Nord. + + + +ITALIE + +Saluons d'abord Rome, la ville des Césars, la capitale du monde +catholique, la résidence du Souverain Pontife. Nous avons eu le bonheur +de la visiter à différentes époques et parfois nous y avons fait un +assez long séjour. Nous ne l'avons jamais quittée sans emporter un +ardent désir de revoir cette cité à jamais illustre où tous les peuples +ont passé, où toutes les gloires ont brillé, où toutes les imaginations +cultivées ont fait, au moins de loin, un pèlerinage. + +Au touriste elle offre les grandioses monuments de l'antiquité romaine, +cirques, aqueducs, obélisques, fontaines, forums, arcs de triomphe. Ses +nombreuses églises sont d'une richesse incomparable, ses musées remplis +des plus beaux chefs-d'oeuvre de la sculpture, de la peinture et de la +mosaïque; dans ses palais somptueux sont prodigués l'or, le marbre et +les fresques des grands Maîtres. + +Le chrétien y vénère les corps des saints Apôtres, dans chaque église +les reliques insignes de quelque grand saint; il baise avec une émotion +mêlée de larmes la poussière du gigantesque Colisée toute imprégnée +du sang des martyrs; il pénètre avec recueillement et piété dans les +immenses souterrains des catacombes où il sent revivre en lui tous les +souvenirs des premiers âges. + +Le savant, l'érudit y trouve les plus riches bibliothèques et les +documents les plus authentiques sur l'origine de l'Église et son +histoire à travers les siècles. + +Rome nous est chère à un point de vue plus spécial. C'est là que de tous +les pays d'Occident et d'Orient, d'Amérique et des îles viennent de +jeunes ecclésiastiques pour y compléter leurs études. Ils suivent les +cours des professeurs les plus éminents et ils s'efforcent de conquérir +les grades les plus élevés en théologie et en droit canon. Ils ont bien +voulu nous adresser des notes sur les coutumes de Noël dans leurs pays +respectifs. Nous ne savons comment leur témoigner notre gratitude[36]. + +[Note 36: M. l'abbé B***, de la Procure de Saint-Sulpice, à Rome, a +été bien des fois, pour nous, le plus intelligent et le plus dévoué des +intermédiaires et des correspondants.] + +Tout le mois de Décembre sert, à Rome, de préparation à la fête de Noël. + +Au retour de l'Avent, apparaissent les gracieux bergers qu'on appelle +Pifferari, c'est-à -dire joueurs de fifre, du mot italien piffero, fifre, +parce qu'autrefois le fifre était leur instrument de prédilection. Après +avoir passé le reste de l'année sur les montagnes dont la ville de Rome +est environnée, ils descendent dans les rues et viennent annoncer +la grande fête populaire[37]. C'est une des plus naïves et des plus +touchantes traditions des siècles de foi. Ils sont ordinairement par +groupes de trois: un vieillard, un homme d'âge mûr et un enfant. Ils +rappellent ainsi une ancienne opinion qui ne compte que trois bergers à +la Crèche. + +[Note 37: Ils viennent surtout de la Sabine et des Abruzzes.] + +Ils vont par les rues, jouent de leurs instruments champêtres dont ils +accompagnent leurs chants. Ces airs innocents, qui rappellent le grand +mystère de Bethléem et le retour des jours joyeux, éveillent dans la +plupart des fidèles des sentiments de foi et de piété.--On dit qu'ils +représentent les heureux pasteurs qui se rendirent à la Crèche pour +vénérer l'Enfant Jésus et en réalité l'usage de ces neuvaines de chants +préparatoires à la fête de Noël est immémorial. + +Leurs instruments sont simples comme tous ceux des bergers: c'est le +hautbois, instrument à vent et à anche, dont le son clair et perçant +est à la fois sourd et plaintif surtout dans les notes basses; c'est la +cornemuse, instrument de musique champêtre, auquel on donne le vent +avec un soufflet qui se hausse ou se baisse par le mouvement du bras, +horrible ensemble de peaux tendues et gonflées qui donne des sons +nasillards mais pleins d'une mélancolique suavité[38]; c'est le fifre, +sorte de petite flûte d'un son aigu; le chalumeau et plus rarement le +triangle. + +[Note 38: Le _biniou_ des Bretons est une sorte de cornemuse. Les +_Highlanders_ (montagnards d'Écosse) l'appellent _pibroch_: elle est en +usage dans certains régiments écossais: c'est le _bagpipe_ (instrument +à outre et à tuyaux.) Dans les campagnes de la Sologne et du Berry, on +donne quelquefois à la cornemuse le nom de _chèvre_, parce que l'outre +de cet instrument est souvent faite avec la peau de cet animal.] + +Le costume des _Pifferari_ est en harmonie avec leur pieuse _canzonetta_ +(cantate, chansonnette). Un chapeau tyrolien en pointe orné d'une +aigrette ou de rubans multicolores et penché sur l'oreille, une veste +courte, un manteau en grosse bure marron ou bleue, une culotte en peau +de brebis ou de chèvre, des chaussures terminées par une semelle qui se +rattache sur le pied avec des courroies; ajoutez à cela de longs cheveux +noirs qui descendent sur les épaules, une belle barbe, des yeux vifs, un +front élevé, une marche lente et incertaine et vous aurez une idée de ce +costume et de ce type remarquable[39]. + +[Note 39: Monseigneur Gaume, _les Trois Rome_. Tom. I. p. 190.] + +«Nous avons rencontré dans les rues de Rome, aux approches de Noël, ces +artistes ambulants. Qu'ils sont beaux à voir surtout ces enfants avec +leur figure mélancolique, déjà grave et rêveuse, avec de grands yeux +merveilleusement bleus, de ce bleu lumineux et transparent, limpide et +profond qu'ont le ciel et la mer d'Italie, avec leurs chevelures aux +boucles soyeuses pleines de reflets d'or. En les contemplant, on ne peut +s'empêcher de penser à ces visages roses de chérubins légers, à ces +têtes charmantes et douces où la lumière semble mettre une auréole +et dont longtemps dans sa cellule eut rêvé à genoux Fra Angelico da +Fiesole»[40]. + +[Note 40: Paul Véron. de Pithiviers.--Ses ouvrages, en prose et en +vers, écrits dans un style plein de charmes, révèlent l'esprit poétique +et l'âme idéalement belle de notre excellent ami, décédé pieusement le +Vendredi Saint 1888.] + +Les _Pifferari_ s'acquittent avec conscience de la pieuse fonction que +leur ont transmise leurs pères. Debout et tête nue, ils jouent devant +les images de la Madone: devant elles ils font entendre leur _ninna +nanna[41]. On les loue pour des neuvaines, ou une sérénade, chaque jour, +autant que durent les fêtes. Ils ne manquent jamais d'arriver à l'heure +dite, d'autant plus allègres qu'ils satisfont tout à la fois la dévotion +de leur cour et les besoins de leur bourse. Ils triomphent la veille +de Noël, tant ils sont nombreux ce jour-là , tant leurs joyeux concerts +effacent ceux des jours précédents. + +[Note 41: Ces deux mots peuvent se traduire par _fais dodo, fais +dodo_. Une _ninna nanna_ est une berceuse ou chanson destinée à endormir +les petits enfants: les chanteurs italiens s'adressent à la Sainte +Vierge.] + +Voici l'une des cantates qu'ils réservent pour la vigile de la grande +fête: + + O Verginella, figlia di Sant' Anna, + Nel ventre tuo portasti il buon Gesu, + Gl' Angioli chiamarono: Venite, Santi, + Andat a Gesu bambino alla capanna, + Partorito sotto ad un a capanella, + Dove mangiavan il bove e l'asinella. + Immacolata Vergine, beata + In cielo, in terra sii avvocata. + La notte di Natale è notte santa, + Questa orazion che vien cantata + A Gesu, bambino sia representata. + +Nous traduisons littéralement: + + O douce Vierge, fille de Sainte Anne, dans votre sein + vous portâtes le bon Jésus. Les Anges ont crié: Venez. + Saints, allez à la cabane de Jésus Enfant, né dans une + petite étable[42] où mangeaient le boeuf et l'ânesse. + +[Note 42: Nous n'avons pas d'équivalents en français pour rendre les +gracieux diminutifs italiens: verginella, capanella, asinella, angioli.] + +La dernière strophe est une touchante prière qui convient et à l'auguste +Vierge et au mystère de ce jour: + + O Vierge Immaculée, bienheureuse au ciel, soyez notre avocate sur la + terre. La nuit de Noël est une nuit sainte: présentez à Jésus Enfant + la prière que nous avons chantée! + +Quelquefois on rencontre, par les rues de Rome, de pauvres aveugles +qui chantent en s'accompagnant de la mandoline ou de la guitare, des +chansons à l'Enfant Jésus. Voici l'une des plus populaires: + + Dormi, dormi nel mio seno. + Dormi, ó mio flor Nazareno; + Il mio cuor culla sara + Fra la ninna nanna na! + + Dors, dors sur mon sein. + Dors, ô ma fleur de Nazareth; + sur mon coeur tu seras bercée + et tu feras la câline, dorlotée, + dorlotée[43]. + +[Note 43: De nos jours, on voit encore, à Rome, des groupes de +musiciens, pendant le temps de Noël, mais les gracieux instruments +d'autrefois deviennent de plus en plus rares: la plupart du temps ils +sont remplacés par de bruyants trombones, de criardes clarinettes et le +plus souvent ils ne donnent leurs concerts que pour la _mancia_ (les +étrennes).] + +Quelques jours avant Noël, on rencontre parfois des montagnards, vêtus +de leur pittoresque costume, qui font danser des _marionnettes_ au son +de leurs instruments rustiques. Ces petits théâtres sur lesquels ils +font mouvoir des figurines de bois ou de carton sont accueillis avec des +cris de joie par les enfants. Ce sont pour eux les messagers célestes +qui annoncent bonbons et jouets de toutes sortes: ils remplacent dans +leur imagination le «Bonhomme Noël» tout emmitouflé des régions du Nord +et ils ne sont pas attendus avec moins d'impatience. + +Quel ravissant coup d'oeil offrent les magasins de Rome pendant +la semaine de Noël. Les blanches Madones ornent les façades, ou +resplendissent à l'intérieur au milieu des lumières. Les marchandises +disposées sur des étagères avec un goût parfait, apparaissent dominées +par une jolie statue de la Vierge qui, sur un trône de verdure et de +fleurs, est vraiment la Reine de la maison: une lampe brûle, jour et +nuit, devant elle. + +De petites boutiques s'élèvent comme par enchantement le long de toutes +les rues qui avoisinent le Tibre. Les enfants conduits par leurs parents +se dirigent de préférence vers la place Saint-Eustache et vers la place +Navone, remplies de magasins improvisés qui présentent un entassement +de bonbons et de jouets de toutes sortes. Du matin au soir, c'est un +véritable assaut de la part de tout un peuple d'acheteurs de sept à dix +ans. Pour le Romain, Noël est vraiment le _capo d'anno_, le jour de +l'an. C'est à Noël que les communautés échangent des _Agnus Dei_ +encadrés dans des reliquaires et même des gâteaux. Sous Pie IX encore, +le Pape recevait les présents du Collège des Notaires apostoliques. + +Pendant la nuit de Noël, on envoie à ses parents et amis des gâteaux de +maïs qui ont été bénits par les prêtres des paroisses. Ces gâteaux sont +plus ou moins grands, suivant l'importance du cadeau qu'on veut faire. +Laisnel de la Salle rapporte[44] qu'une année le prince Borghèse en reçut +un blasonné à ses armes qui ne mesurait pas moins de six mètres de +largeur. Il en fit faire vingt-quatre énormes portions qui furent +distribuées à autant de pauvres. + +[Note 44: _Croyances et légendes_, Tom. I. page 12.] + +Cette année (1904), la réception des cardinaux par le Pape au Vatican, +pour la présentation des voeux, eut un caractère tout intime. La veille +de Noël, chaque cardinal s'exprima verbalement en son nom: on ne lut +point d'adresse, le Pape ne prononça pas de discours, mais s'entretint +cordialement avec chaque cardinal. Le Souverain Pontife reçut ensuite +l'antichambre pontificale et les officiers de sa garde. + +Mais l'objet le plus convoité par les enfants,--les meilleures +étrennes--c'est un _presepio_. On nomme ainsi une Crèche en cire, +contenant l'Enfant Jésus couché sur la paille, Marie et Joseph en +adoration à ses côtés et, sur un plan éloigné, le boeuf et l'âne qui +semblent réchauffer de leur haleine le Sauveur du monde. Il y a des +Crèches de route grandeur, de tout prix: les plus attrayantes pour les +petits Romains sont celles qui sont recouvertes d'un globe de cristal. +Ils emportent triomphalement leur _presepio_ et le placent avec honneur +dans leur chambrette ornée à l'avance pour le recevoir. C'est devant lui +que, chaque soir, toute la famille vient prier[45]. + +[Note 45: La plus belle Crèche de Rome se trouve toujours dans +l'antique église de l'_Ara coeli_, au Capitole. Ces représentations +de la Crèche sont ordinairement conservées de Noël à +l'Épiphanie.--Autrefois, dans quelques églises, on les cachait le jour +des Saints Innocents, en mémoire de la fuite de Jésus en Égypte. + +Le célèbre peintre florentin Luca della Robbia se distingua dans la +fabrication des Crèches en terre cuite.] + +Rappelons un gracieux et naïf usage qui existe à Rome et qui fait de +Noël, comme partout ailleurs, la fête privilégiée des enfants: nous +voulons parler des petits prédicateurs de l'_Ara coeli_. + +Pendant les fêtes de Noël, on vient de tous les quartiers de la ville +dans cette église dédiée à la Vierge Marie pour rendre ses hommages +au _San Bambino_. Tout le monde le connaît, tout le monde vient se +recommander à lui. Il n'est pas rare qu'on le conduise chez des malades +désespérés et que des guérisons étonnantes soient produites par sa +présence. Telle est à Rome sa renommée que ceux même qui, en 1849, +opprimaient le Pape et outrageaient les prêtres, affectaient de le +respecter et lui donnèrent la plus belle des voitures qui se trouvaient +au Quirinal pour ses visites aux malades. + +La statue du _San Bambino_ est en bois d'olivier: sa robe est couverte +de saphirs, d'émeraudes et de topazes, dons de la piété des fidèles. +Un soleil tout en diamant étincelle sur sa poitrine, des colliers +plus précieux les uns que les autres ornent son cou et tout cela en +reconnaissance des nombreuses guérisons opérées au contact du _San +Bambino_ et constatées par des témoignages très authentiques. Il demeure +exposé depuis Noël jusqu'à l'Épiphanie, dans une chapelle latérale +admirablement décorée: il y est entouré de tous les personnages qui +furent témoins du mystère de Bethléem. + +Quand le moment est venu de le dérober aux regards, les Religieux +Franciscains du couvent de l'_Ara coeli_ le portent en procession sur le +seuil de l'église et avec lui bénissent la foule. + +Peu de cérémonies, à Rome, attirent un tel concours: les cent +vingt-quatre marches qui conduisent à l'église, tous les degrés du +Capitole, tous les balcons sont garnis de pieux fidèles qui attendent +cette bénédiction comme une grâce des plus précieuses. + +C'est en face du _San Bambino_ que les enfants de Rome viennent prêcher. +Au pilier voisin s'appuie une petite chaire: les jeunes orateurs de sept +a douze ans s'y succèdent pour y célébrer, dans leur naïf langage, les +louanges du petit Jésus. + +Deux mois avant la fête, père, mère, frères et soeurs, tout le monde +est en mouvement dans les familles. Les uns composent, les autres font +répéter au jeune débutant son sermon de Noël. + +«Lorsque j'arrivai, écrit Mgr Gaume, c'était une petite fille qui +occupait la chaire: à en juger par sa taille, elle pouvait avoir huit +ans au plus. Elle parlait avec beaucoup d'onction et de vivacité; le +geste était naturel, le ton juste et varié..... La péroraison fut +pathétique. L'orateur tomba à genoux, étendit ses petites mains vers le +_Son Bambino_, lui adressa une naïve prière, puis donna sa bénédiction +absolument comme l'aurait fait un vieux prédicateur»[46]. + +[Note 46: Loc. cit. I p. 459.] + +Il n'est donc pas étonnant que, pendant huit jours, de dix heures du +matin à trois heures du soir, il y ait foule à l'_Ara coeli_. + +C'est ici qu'il faut parler d'un personnage imaginaire qui jouait +autrefois un grand rôle dans les coutumes populaires de Noël en Italie: +il s'agit de la _Befana_[47].--Ce mot qui est évidemment une corruption +de _Befania_. _Epifania_ Épiphanie, veut dire _marionnette_, _fantôme_. + +[Note 47: Voir le _Dizionario di Tradizione_ de Moroni. Spain. Tom. +IV, pag. 278-282.] + +On appelle _Befana_ un mannequin habillé de haillons qu'on promène en +Italie, la nuit de l'Épiphanie et qu'on s'amuse à suspendre aux fenêtres +le jour même de la fête. Cet usage a presque complètement disparu. + +Varchi et Béni représentent la _Befana_ comme une vieille femme aux yeux +rouges, aux lèvres épaisses, au visage furibond. + +Jacques Grimm[48] dit que la _Befana_ est une fée difforme, noire, laide, +qui apporte des présents aux enfants. En Allemagne, ajoute-t-il, _Tante +Arie_ joue à peu près le même rôle. Sa légende serait originaire de +Franche-Comté; elle assiste aux moissons, préside les fêtes rustiques, +récompense les fileuses diligentes, fait tomber les fruits des arbres +pour les enfants sages, et à Noël leur donne des noix et des gâteaux. Le +titre de _tante_ paraît avoir remplacé celui de _fée_, car c'est le nom +d'une personne généralement bienfaisante. + +[Note 48: Dictionnaire de Mythologie allemande, s. v. _Befana_.] + +En Italie, son rôle serait celui du «Bonhomme Noël» ou de +«Croquemitaine» si redouté des enfants. S'ils ne sont pas sages, les +parents les menacent de tout révéler à la _Befana_. Celle-ci donne des +cadeaux aux enfants obéissants; aux méchants elle n'apporte que de la +cendre et du charbon. + +Comme les Rois Mages venaient de l'Orient et que l'un d'eux était noir, +on raconte aux enfants que la _Befana_ aussi est noire et qu'à cette +époque, elle entreprend un grand voyage pour récompenser ou pour punir. + +Parmi les cadeaux qu'on lui attribue à Rome, on remarque les pommes de +pin dorées qui rappellent l'encens et l'or des Rois Mages. + +En Toscane, elle est représentée comme une fée qui pénètre la nuit dans +les maisons; elle emplit de bonbons et de joujoux, les souliers placés +dans la cheminée. Les mamans et les gouvernantes menacent leurs +_bambini_ de la _Befana_ qui n'est, disent-elles, ni tendre, ni +généreuse pour les mauvais sujets. + +Le cinq Janvier, veille de l'Épiphanie, vers dix heures du soir, la +place Xavone, la plus vaste et la plus imposante de Rome après celle de +Saint-Pierre, est illuminée _à giorno_ et présente un aspect féerique. +Des marchands forains y étalent leurs boutiques ambulantes chargées de +friandises, de fruits et de jouets d'une variété infinie. On y installe +même des pâtisseries et des cafés pour les parents, les parrains, les +maîtres: ils y viennent en foule pour «régaler» leurs enfants, leurs +filleuls, leurs élèves. + +On crie, on danse, on tambourine, on agite des grelots et même des +casseroles. On y vend surtout des trompettes de fer blanc appelées +_Befane_[49]. Les enfants les achètent et s'en vont par les rues, +soufflant toute la soirée et toute la nuit, et rendant tout sommeil +impossible. Cette bruyante démonstration est, dit-on, à l'intention du +roi Hérode qu'on veut punir de sa cruauté envers les Innocents. + +[Note 49: La veille de Saint Jean-Baptiste. Le même bruit se produit, +avec des clochettes qu'on vend sur la place du Latran.] + +Assurément Hérode et sa famille occupent une grande place dans l'esprit +des Italiens. Un voyageur qui visitait, l'hiver dernier, les églises de +Rome, au temps de Noël, voyait partout, dans les Crèches, l'Enfant +Jésus couvert d'un voile épais. Comme il en demandait la raison, on lui +répondit: «c'est pour le dérober aux fureurs d'Hérode». + +D'après quelques auteurs[50], la _Befana_ serait Salomé, fille d'Hérode, +qui fit décapiter Saint Jean Baptiste. Son histoire fit grande +impression sur l'imagination du Moyen Age et la légende s'en empara bien +vite pour y mêler ses fables. Ainsi, quand, au fameux festin, on lui +présenta la tête tranchée du Saint, elle voulut y déposer un baiser, +mais la bouche lui souffla violemment à la figure et aussitôt elle +disparut ensorcelée et fut condamnée à suivre le cortège des mauvais +esprits[51]. + +[Note 50: Jacques Grimm. loc. cit.] + +[Note 51: Une autre légende raconte que la fille d'Hérode, en +punition de son crime, eut la tête tranchée par un glaçon, au moment où +elle traversait un fleuve dont la glace se brisa sous ses pieds.] + +A la cathédrale de Gênes, pendant la Messe de minuit, au _Gloria in +excelsis_, tous les enfants de l'assistance sonnent un charivari de +clochettes de terre cuite qui ne convient guère à la sainteté du lieu. +--Ceci rappelle un peu les Messes solennelles des rites orientaux, +arménien, grec, etc., où la consécration s'accomplit au son des grelots +que le diacre et le sous-diacre agitent de chaque côté du célébrant. Ces +grelots sont attachés au bout d'un bâton de deux mètres, qui porte à son +extrémité une plaque ronde de cuivre ou d'argent; ils rendent un son +harmonieux par suite du mouvement qu'on leur donne. Cet instrument +s'appelle _quéchouez_[52]. + +[Note 52: Lebrun. _Explication des cérémonies de la Messe_. Tom. +III.] + +D'ailleurs, pendant toute la veillée de Noël, ces mêmes clochettes +préludent à la fête, dans toutes les rues de Gênes, d'une assez amusante +façon. + +Dans quelques villes d'Italie, on voit encore ce qu'on appelle _la ruota +della Befana_. C'est une ronde d'enfants avec des chants à tue-tête, +autour d'un grand feu de joie. Cet usage existe encore à Mandello sur +les bords du lac de Lecco. Un cortège nombreux, que précède une musique +barbare et une mascarade pittoresque, escortent la _Befana_, la vieille +qui porte la fleur de lys et la quenouille. D'après la légende, elle +vient, le jour de Noël, distribuer des jouets et des friandises aux +enfants bien sages. La fête se termine sur la place du village par un +feu de joie dans lequel on brûle, en effigie, la vieille femme qui doit +renaître de ses cendres l'année suivante. + +Dans ce même village de Mandello, le chef du peuple, _il capo del +popolo_, revêtu d'un costume spécial et entouré d'une foule nombreuse, +offre une marmite de soupe fumante à l'Enfant Jésus que l'on vénère +dans une Crèche installée sur la grande place. Au pied d'un autel +improvisé, on dépose, sur un tapis, des jattes remplies d'eau, que l'on +vient reprendre le lendemain. Elles serviront de pieux présents aux +amis, car cette eau passe pour avoir obtenu des vertus particulières +pendant qu'elle a séjourné devant la Crèche. + +Dans la même région, au val di Rosa (Lecco), les gens du pays jouent +encore, à l'occasion de Noël, des _Mystères_ qui datent du Moyen Age. +Ils représentent le cortège des Bergers et des Rois Mages, en costumes +qu'ils sont fiers de porter, et montent, en chantant, sur les hauteurs +voisines couvertes de neige. Un clerc ouvre la marche, tenant bien haut +l'étoile lumineuse: rois et pasteurs suivent en ordre et se rendent à un +_presepio_ dressé dans un ermitage au sommet de la montagne. + +En Toscane et en d'autres contrées de l'Italie, la bûche de Noël est en +grand honneur. Quelquefois même dans le langage populaire, on désigne la +fête de Noël par ce seul mot _Ceppo, la Bûche_. On bande les yeux aux +enfants, puis ces derniers doivent tourner autour de la Bûche et la +frapper à coup de pincettes en chantant la _canzonetta_ dite _l'Ave +Maria de la Bûche_. Ce chant a la vertu de faire tomber sur eux une +pluie bienfaisante de jouets et de bonbons, selon la générosité des +assistants [53]. + +[Note 53: P. Fantani--*** s. v. Ceppo] + + + +NAPLES + +La vue de Naples, de son golfe aux teintes d'azur, de ses rivages +constellés de blanches villas, de ses promontoires pittoresques et du +cône fumant du Vésuve, est un des spectacles les plus enchanteurs qu'il +y ait au monde. + +Nulle part Noël n'est plus animé qu'à Naples. Une sorte de rage de +plaisir et de distraction s'empare de la population tout entière et +pendant une période de huit jours, c'est un mouvement, un entrain, une +sorte de _furia_ dont rien ne peut donner l'idée. + +La semaine qui précède Noël s'appelle, à Naples, la semaine des +_bancarelle_ (littéralement des _comptoirs_). En 1904, elle s'est +terminée dans un «bain de lumière et d'azur» [54]. + +[Note 54: Nous empruntons quelques détails aux journaux de Naples: +nous nous efforçons de les traduire aussi littéralement que possible, +afin de conserver les nuances d'un style plein de délicatesse et +d'originalité.] + +Une douceur de ciel printanier a souri à ces derniers jours de l'année, +d'ordinaire si pluvieux à Naples: le bonheur des petits commerçants est +donc complet. Les marchés de Noël ont eu depuis huit jours un aspect +des plus attrayants comme tous les usages de cette population moitié +orientale et moitié espagnole. + +D'innombrables boutiques s'élèvent dans la grande rue centrale de +Naples, _via di Roma, gia Toledo_ (la rue de Rome, autrefois de +Tolède[55]). Une foule en liesse la remplît et déborde dans les ruelles +adjacentes, sur les places et sur les quais. Clameurs, joie universelle, +portées au diapason le plus élevé, explosion gigantesque de bonne +humeur et de félicité publique qui se nourrissent de gain bien minimes, +préparés de longue main et impatiemment attendus. Toutes les familles +bourgeoises se réapprovisionnent du nécessaire et parfois même du +superflu. Les _bancarelle_ sont une exposition aux formes les plus +diverses, aux couleurs les plus variées et les plus vives: elles se +tiennent sur les places, en plein air, au milieu de tentes roulantes +qui s'élèvent par milliers et sur lesquelles l'esthétique du peuple +napolitain range, en groupes bizarres, les objets les plus divers et les +plus brillants. + +[Note 55: Le gouvernement italien, au moment de l'annexion du royaume +de Naples, a changé le nom de la grande rue de Tolède et l'a appelée, +en 1870, rue de Rome. Mais, nous l'avons constaté, pour le peuple +napolitain et la presse locale, c'est toujours la rue de Tolède.] + +Ce ne sont pas seulement des comestibles, des ustensiles en terre ou en +verre, fabriqués sous les formes les plus fantastiques; ce n'est pas +seulement pour la table que se dressent ces agréables bastions vivants, +le long des trottoirs fourmillant de monde de la rue de Tolède, de la +place Medina et de la place de la Liberté, la littérature même a ses +autels, ses petits temples enguirlandés dans ce bruyant «abracadabra» du +Noël Napolitain. Elles sont, en effet, innombrables les _bancarelle_ +où sévères et graves se trouvent rangés les livres, les opuscules, les +in-folios anciens et miniatures, toutes les variétés et les sous-espèces +du volume, et surtout des manuscrits qui coûtèrent tant de sueurs. Un +public curieux et sympathique s'approche de ces montagnes de papier +imprimé, et y cherche avec des regards studieux l'ouvrage désiré et +peut-être ignoré du revendeur. Parfois pour quelques centimes on achète +un livre d'une grande valeur, ou tout un lot de brochures au dos déchiré +et aux pages en lambeaux. + +Et aujourd'hui (Noël 1904), pour la première fois peut-être depuis vingt +ans, grâce aux rayons bienfaisants d'un soleil de printemps, Naples peut +montrer toute la beauté éblouissante de ses marchés «enveloppés d'un +nimbe de joie». Toute la ville est aujourd'hui dehors: les étrangers en +extase contemplent ce spectacle comme «une fascinante féerie». + +Ce qu'il faut voir surtout, c'est le pittoresque _marché aux poissons_ +sur le quai de Sainte-Lucie. La veille de Noël, après avoir traversé un +grand nombre de rues entre des trophées de verdure, des amoncellements +de fruits, de compotes au vinaigre, de gâteaux, de liqueurs, on croirait +que c'est la dernière journée où il soit permis de manger. Pour le +souper, la carte de rigueur est la suivante: vermicelle au jus de +poisson, _broccoli_ fumants à l'huile, _capitone_[56] et poissons +divers[57].--Cent mille personnes au moins sont en mouvement pour +préparer le succulent repas aux quatre cent mille autres qui se +promènent oisives ou qui travaillent, en proie à la plus fébrile +impatience. + +[Note 56: Le _capitone_ est le mets traditionnel et nécessaire du +repas de Noël: c'est une anguille de rivière ou de mer, quelquefois Une +murène à la chair blanche et laiteuse.] + +[Note 57: Les Napolitains les appellent _frutti di mare_ (fruits +de la mer), ce sont des huîtres, des crabes, des langoustes, des +coquillages aux formes les plus variées.] + +A combien le _capitone_? Telle est la grande question du jour. En effet, +quel est le Napolitain qui ne mange le _capitone_ le soir de la veille +de Noël? + +Partout on entend crier: «_capitone viva, fricceca, stu capitone, a na +lira e otto, capitone_ vivant, il palpite encore ce _capitone_, à un +franc quarante centimes». + +Il faut aller visiter la rue Ste-Brigitte ou la rue Porto, le soir de la +veille de Noël. C'est une scène fantastique digne du pinceau de Gherardo +dell Notti. Qu'ils sont beaux à voir ces marins au teint bronzé, vieux +loups de mer qui, sur leurs barques de pêche (_paranziello_), ont défié +maintes fois les tempêtes et qui ont une voix de tonnerre habituée à se +faire entendre au milieu du bruit des vagues. Ils sont là , debout devant +leurs corbeilles entourées de cierges allumés, les manches de leur veste +retroussées jusqu'au coude. Ils enfoncent de temps en temps leurs mains +dans ces corbeilles remplies d'anguilles vivantes, ils saisissent les +plus grosses, les font tournoyer en l'air et gesticulant avec toute leur +vivacité méridionale, ils ont un faux air de charmeurs de serpents. + +A chaque coin de rue les marchandes de Procida[58] et d'Ischia attirent +l'attention par le curieux costume de leur île. + +[Note 58: _Le jour de Noël_, à la Saint-Michel et le huit Mai, les +femmes de Procida revêtent leur costume national: un vêtement rouge +brodé d'or, et elles exécutent la danse du pays, la _tarantelle_.] + +Rien de plus animé, de plus vivant que le spectacle du port de Naples, +la veille de Noël, vers le coucher du soleil. La foule y montre sa folle +et insouciante gaîté, son intarissable faconde, sa verve spirituelle et +bouffonne, les marchands y annoncent leurs denrées avec mille _lazzi_, +les musiciens y donnent des sérénades et au milieu de cette cohue +indéfinissable les _corricoli_, petites voitures où s'entassent de douze +à quinze personnes, amènent de Portici et de Resina les ouvriers qui +viennent souper en plein air, en face de la mer (à la napolitaine). + +Oui, à Naples, Noël est bruyant et joyeux: clameurs et joie qui font +oublier la désolante mélancolie qui court dans les vastes souterrains +de cette bonne, généreuse et sympathique population. Qu'on ne croie +pas cependant que Naples soit devenue, par enchantement «la ville du +dollar»: Noël n'est pour elle qu'une «parenthèse de félicité et de +splendeurs», à la fin d'une année qui a été souvent attristée par bien +des privations. + +En un mot, rien de vivant, de pittoresque, de sémillant comme ce peuple +en délire sous «le beau ciel bleu de Naples, turquoise le jour, saphir +la nuit». + +Comment ne pas se rappeler ces beaux vers de Lamartine: + + Sous ce ciel où la vie, où le bonheur abonde. + Sur ces rives que l'oeil se plaît à parcourir. + Nous avons respiré cet air d'un autre monde. + Elvire!... Et cependant on dit qu'il faut mourir[59]. + +[Note 59: Tout le monde connaît ce vieux dicton que répète volontiers +même le dernier des Napolitains: _Veder Napoli e dopo mori_, voir Naples +et mourir.] + +Naples a aussi ses musiciens de Noël; ils viennent du fond des Abruzzes +et des gorges de la Calabre: ils portent le nom de _Zampognari_. Il y +a deux sortes de _Zampogna_ en usage dans le midi de l'Italie et en +Sicile. + +C'est d'abord une cornemuse composée d'un sac de peau et de trois +chalumeaux de différentes longueurs. Deux de ces chalumeaux donnent +toujours le même ton; le troisième est susceptible de varier ses notes +et rappelle le hautbois et la clarinette. La note continue du plus gros +chalumeau s'appelle _bourdon_, elle est censée faire la basse; celle du +second, donne ordinairement la dominante. Lorsqu'on entend de loin +dans les montagnes ce singulier mélange de tons immuables avec les +modulations de la mélodie, on croirait avoir les oreilles frappées +par un tintement de cloches plutôt que par le son d'un instrument de +musique. + +Il y a aussi de petites _Zampogne_ qui ne se composent que d'un simple +chalumeau. Nous avons sous les yeux une gravure reproduisant le gracieux +tableau du professeur Bechi de Rome. C'est un _Zampognaro qui s'exerce à +jouer la cantilène de Noël_: son instrument, en effet, n'a pas d'outre +et ressemble assez à un hautbois de petite dimension. + +Les fonctions et les costumes des _Zampognari_ sont à peu près les mêmes +que ceux des _Pifferari_ à Rome. Comme eux, ils ne s'embarrassent pas +d'un bagage inutile. Un manteau de laine brune leur sert, pendant +la nuit, tout à la fois de matelas et de couverture. Ces pauvres +montagnards s'en vont de porte en porte et le peuple napolitain très +pieux et très charitable leur demande des neuvaines devant l'image de la +Madone ou devant la Crèche. L'argent qu'ils gagnent sert à nourrir leur +famille pendant le reste de l'année. + +A Naples, plus encore qu'à Rome, le _presepio_ (la Crèche) joue un grand +rôle dans les fêtes de Noël. Dans le sud de l'Italie, les Crèches sont +nombreuses et dénotent parfois un véritable talent d'artiste. Au fond +d'une grotte entourée de rochers, on aperçoit l'étable et la Crèche où +naquit le Sauveur. Autour du _San Bambino_ reposant sur la paille, de +minuscules figurines de bois sculpté, revêtues d'habits patiemment +confectionnés aux veillées d'hiver, représentent la Sainte Vierge et +Saint Joseph en extase. A l'entrée, de petits chérubins pressent leurs +têtes ailées pour regarder de plus près le nouveau-né. Puis c'est toute +une procession de bergers qui viennent lui apporter leurs modestes +présents. + +Au sommet de la grotte brille l'étoile qui a conduit les Mages. Ceux-ci +sont entourés de pages, d'hommes d'armes, d'écuyers, d'esclaves nubiens +qui conduisent des chameaux. Ces figurines sont quelquefois d'un grand +prix: il est des chèvres et des moutons signés _Vaccaro_, qui valent +leur pesant d'or. + +Un auteur dramatique a eu la passion de la Crèche: le napolitain dom +Michel Cuciniello. Il avait rangé derrière de brillantes vitrines ses +_pupazzi_ (petites statuettes): il aimait à les faire admirer à ses +visiteurs. On y voyait tout ce qui peut entrer dans la composition d'une +Crèche, depuis l'Archange Gabriel jusqu'à l'humble paysanne apportant +ses présents dans un panier, depuis Saint Joseph jusqu'au tavernier, +depuis la Sainte Vierge jusqu'au roi nègre. Dom Michel offrit à la +ville de Naples ce trésor d'art qu'on peut aller voir au Musée de la +Chartreuse de San Martino. + +Cette Crèche se trouve dans la grande salle attenante à celle de la +Gondole de Charles III. A droite, s'élève la maisonnette du tavernier: +plus haut, celle de la blanchisseuse; à gauche, un petit pont sur un +torrent entre les troncs énormes de vieux chênes renversés: au centre, +les colonnes brisées d'un temple en ruines; loin, bien loin, à perte de +vue, la campagne; de petites collines verdoyantes s'estompent dans la +brume, et au-dessus un ciel d'azur donne à cette scène à la fois profane +et sacrée un aspect des plus grandioses. + +La maisonnette du tavernier est une merveilleuse reproduction des moeurs +napolitaines. On y voit ustensiles en cuivre, faisceaux d'herbages, +animaux de basse-cour, mobilier complet, vases de fleurs. + +Plus loin, sur la terrasse de la blanchisseuse, le linge étendu sur des +cordes et séchant au soleil, la petite cage à la fenêtre: le tout d'une +parfaite précision. + +Là -bas, dans la plaine, on voit caracoler des chevaux que des +palefreniers retiennent avec peine; plus loin, de riches paysannes +dansent la _tarantelle_ au son des guitares. + +Qu'elle expression dans ces têtes d'argile! Quelle finesse dans tous ces +vêtements et dans ces parures! Quel éclat dans ces perles précieuses! +Quelle animation, quelle vie dans tout ce paysage; dans ce torrent qui +écume au milieu de blocs énormes et d'arbres séculaires, dans cette +nature souriante, idyllique, parmi les épais rosiers et les prairies en +fleurs! + +Quelle richesse dans ce cortège des Rois Mages! Ils s'avancent coiffés +de turbans et vêtus d'habits chamarrés d'or et parsemés de pierreries; +de nombreux esclaves conduisent des chameaux chargés de coffres remplis +d'or et de pierres précieuses. + +Au-dessus de tout, s'élève pure la note de la foi: la Vierge et Saint +Joseph, le petit Enfant Jésus étendu sur la paille, le boeuf et l'âne. +Autour des petites colonnes qui entoure la Crèche, grimpent le lierre +et la mousse et des essaims d'Anges se balancent dans les airs en +glorifiant Dieu. + +La Crèche de dom Michel et ses quatre-vingts statuettes représentent une +valeur de deux cent cinquante mille francs. + +Un habitant de la ville de Caserte avait dans sa maison une Crèche +d'une richesse vraiment royale. Les Rois Mages, avec des costumes +éblouissants, apportaient de vrais coffres d'or et de pierreries: les +perles, les rubis, les émeraudes, les topazes y brillaient de toutes +parts. Une femme avait au milieu du front un diamant si gros et d'une si +belle eau qu'une princesse l'aurait mis volontiers à son diadème. On ne +sera pas étonné d'apprendre que des soldats en armes gardaient, nuit et +jour, un tel _presepio_. + +La veille de Noël, à minuit, la famille entière vient s'agenouiller +devant la Crèche. Le plus jeune des enfants prend un _Bambino_ en cire +et le place entre la Vierge Marie et Saint Joseph, dans un petit berceau +de mousse. Les _Zampognari_ attaquent la plus belle de leurs symphonies: +on y répond par des cantiques: tout le monde prie; c'est une scène des +plus touchantes[60]. + +[Note 60: De Lauzières, _Panorama des Fêtes chrétiennes_.] + +Toute la nuit de la veille de Noël ont lieu des feux d'artifice +qu'on nomme _Tricchi-Tracche_. Les rues, les ruelles deviennent plus +lumineuses qu'à midi. Les feux de bengale pétillent à tous les étages +et à toutes les fenêtres: les flammèches tombent en pluie de feu sur +la tête des passants. Alors aussi sur les places publiques, sur les +trottoirs, sur les balcons éclatent les soleils, les girandoles, les +fusées de toutes sortes. Dans chaque rue, dans chaque quartier c'est une +fusillade nourrie; on dirait que dans cette ville de cinq cent mille +âmes se livre une lutte effroyable. Les morts sont rares; il y a bien +quelques blessés--mais c'est _Natale_ (Noël)--et l'an prochain on +recommencera de plus belle! + +Il y a une vingtaine d'années, on représentait à Naples, dans un théâtre +de second ordre, la _Nascita del Verbo Incarnato_ (la Naissance du Verbe +Incarné), longue et fastidieuse pièce en cinq actes et en vers, avec +prologue. Les acteurs jouaient d'abord avec beaucoup de sérieux et de +dignité. Mais, à la fin de chaque acte, les _guillari_ (les bouffons, +les clowns) apparaissaient sur le théâtre, liaient conversation avec la +Sainte Vierge et Saint Joseph, puis restés bientôt seuls maîtres de la +scène, racontaient, en patois, les nouvelles du port, avec une verve +endiablée. + +Il existe un usage assez bizarre dans la petite ville de Catanzaro, au +sud de Naples, dans la Calabre ultérieure. C'est _n' Presepiu cchi si +motica_, une espèce de Crèche-théâtre, de Crèche-parlante. Elle ne se +trouve pas dans l'église. Elle nous apparaît peuplée de personnages qui +se meuvent, gesticulent, parlent, absolument comme des marionnettes. +A côté d'une grotte s'élève une prison, puis un palais, un couvent de +capucins, une église. L'action est des plus grotesques. Par exemple, +Hérode vient d'apprendre la nouvelle de la naissance d'un roi plus +puissant que lui; aussitôt il entre dans une fureur extrême et donne +ordre de faire périr par le glaive tous les enfants au-dessous de deux +ans. On assiste alors au meurtre des Innocents, on entend des cris +plaintifs. Les Religieux sortent du couvent et veulent défendre ces +pauvres victimes, mais ils sont à leur tour roués de coups, jusqu'à +ce que d'autres Religieux arrivent, en chantant des psaumes pour les +morts[61]. + +[Note 61: M. Lumini, _Le sacre rappresentazione italiane_, p. 306.] + +Dans l'île d'Ischia, on voit, dans les deux églises, un trône orné, sur +lequel est placée une statue de la Vierge. Elle est habillée de brocart +riche, porte des cheveux naturels très frisés et des boucles d'oreille: +elle a une sorte de tablier de mousseline blanche qu'elle relève des +deux mains comme pour en former un berceau. Le jour de Noël, on dépose +un Enfant-Jésus dans le tablier de la Vierge. + +A Capri[62], au commencement de la Messe de minuit, le tabernacle +apparaît _ouvert_ et _vide_, pour signifier que le Christ n'est pas +encore né. Après la communion seulement, le prêtre y introduit une +hostie consacrée et ferme la porte. Pendant toute la nuit et toute +la journée du vingt-cinq décembre, les bombes et les coups de feu +retentissent sans cesse, répétés par les échos des montagnes. + +[Note 62: Dans l'île de Capri, de la pointe du _Capo_ la vue est +magnifique et n'a de comparable au monde que la rade de Rio de Janeiro +et les abords de Constantinople.] + +Dans l'église de Massa-Lubrense, près de Sorrente [63], on voit une +Crèche qui est tout un monde. Ce sont des rochers escarpés remplis de +personnages en miniature: bergers, religieux; dans un ravin, les Rois +Mages qui s'avancent avec toute leur suite; puis des villages, des +maisons avec des curieux sur les balcons, des ouvriers à leur atelier, +des gens qui causent sur la place publique, des Anges suspendus en +l'air. Il y a peut-être deux cents figurants. C'est pour ainsi dire la +reproduction de la Crèche de la Chartreuse de Naples. + +[Note 63: Aux environs de Sorrente se trouve le pittoresque couvent +du Deserto.--Du haut de la terrasse on a une vue charmante sur les deux +golfes de Naples et de Salerne et sur l'île de Caprée.] + +Dans toute la région, les passants saluent les étrangers par ces mots: +_Buon' Natal!_ (bon Noël). C'est le souhait de la nouvelle année[64]. Il +en est de même à Rome; on dit encore: _Buone feste_ (bonnes Fêtes!) + +[Note 64: Ces intéressants détails sur Ischia, Capri et les environs +de Sorrente nous ont été fournis par deux personnes de notre famille qui +ont assisté à la Messe de minuit dans l'église de Capri, à l'occasion de +la fête de Noël 1904.] + +Nous trouvons dans l'_Illustrazione popolare_ (l'Illustration populaire) +de Rome, sous le titre: _la squilla di Lanciano nella notte di Natale_ +(la voix stridente de Lanciano[65], pendant la nuit de Noël) le trait +suivant: + +Le soir du vingt-trois Décembre, à six heures, une petite cloche de +l'église métropolitaine de _Sainte-Marie-du-Pont_ commence à sonner. +Cette sonnerie qu'on est convenu d'appeler _squilla di Natale_ (voix +stridente de Noël) dure une heure sans interruption. Entre temps, les +boutiques et les cafés se ferment; tous les habitants regagnent leurs +foyers; de continuelles salves de mousqueterie et d'autres armes à feu +retentissent de toutes parts. A sept heures du soir, tout le monde est +chez soi; la clochette cesse de sonner, et, à leur tour, carillonnent +toutes les cloches des nombreuses églises de la ville de Lanciano. À +ce moment, tous tombent à genoux et récitent les litanies et d'autres +prières.--C'est l'heure où, suivant une croyance populaire, la Vierge +arriva à Bethléem. La prière finie, les enfants baisent les mains de +leurs parents, de leurs aïeuls, de leurs oncles et tantes et échangent +des compliments de bonnes fêtes. Un instant après, arrivent aussi les +enfants qui vivent loin de la maison paternelle: ils viennent apporter +l'expression de leur amour filial et prendre part aux joies de la +famille réunie. + +[Note 65: _Lanciano_, dans l'Abruzze citérieure, dix-huit mille +habitants, archevêché, belle cathédrale; _pont de Dioclétien_.] + +Voici l'origine de cet usage: Monseigneur Paul Tasso, napolitain +d'origine, prélat d'une grande charité et qui fut archevêque de Lanciano +de 1588 à 1607, avait l'habitude d'aller tous les ans, le soir du +vingt-cinq Décembre, processionnellement et pieds nus, suivi du clergé +et du peuple,--en souvenir du voyage que fit Marie, de Nazareth à +Bethléem,--jusqu'à une petite chapelle distante de plus d'un kilomètre +de la ville, Sainte Marie dell' Iconicella. Pour faire ce trajet, il +mettait une heure, et pendant ce temps, une clochette sonnait. Après la +mort de Monseigneur Tasso, ses successeurs renoncèrent à la procession, +mais l'usage de sonner la cloche subsista. + + Ninna nanna de Manzoni. + + _Dormi, fanciul, non piangere,_ + _Dormi, fanciul celeste,_ + _Sovra il tuo capo stridere_ + _Non osin le tempeste!_ + + Dors, Enfant, ne pleure pas, + Dors, divin Enfant, + Sur ta tête faire rage. + N'osent pas les tempêtes! + + (Première strophe.) + + + +SICILE + +La Sicile, qu'on appelle avec raison «la perle des îles» à cause de +la beauté de ses paysages et de la douceur de son climat, offre une +infinité de coutumes charmantes, à l'occasion de Noël. + +Le grand et très intéressant journal de Palerme, l'_Ora_ (l'Heure) du +vingt-cinq Décembre mil neuf cent quatre, que nous a gracieusement +envoyé un éminent professeur de cette ville, nous apporte de précieux +documents que nous allons traduire et résumer en leur conservant, autant +que possible, leur couleur locale. + +Le bateau venant de Naples, arrive le plus souvent à Palerme avant le +lever du soleil. Le décor matinal est réellement délicieux. À gauche, +au-dessus du promontoire rocheux de Zaffarano, volent de légers nuages +gris auréolés de rose par les premiers feux de l'aurore; le ciel est pur +de ce bleu pâle qui caractérise les fins d'orage et dont connaissent +bien la nuance tendre tous ceux qui ont navigué sur la Méditerranée. +Bientôt apparaît Palerme _la Felice_ (l'heureuse) baignée de lumière, +ceinte de sa «Conque d'or», plaine fertile qu'encadre un hémicycle de +montagnes grandioses. + +Les sourires et les sarcasmes des esprits forts et des demi-savants +n'ont pas réussi à diminuer la fraîche poésie de la fête de Noël. Sans +doute, dit l'_Ora_, il y a bien dans notre chère île, comme partout +ailleurs, pendant deux ou trois jours, des repas de parents et d'amis où +l'on sert des plats choisis et des mets succulents, puis des desserts +de fins gâteaux et de frais bonbons, mais Noël garde dans les rues +bruyantes de nos cités, comme dans nos plus humbles villages, son cachet +traditionnel de fête religieuse. + +Partout, on entend les voix tristes des rapsodes du peuple, auxquelles +se mêlent le bruit monotone des sistres, le gémissement plaintif des +violons et dans le lointain le son champêtre des cornemuses et des +_Zampogne_. Ce sont les _aveugles-poètes_[66] qui chantent le _voyage +douloureux de la Sainte Vierge et de Saint Joseph_ ou la _Ninnaredda_ +(berceuse) sorte de _neuvaine_ préparatoire à la fête de Noël. Toute +maison qui les accepte et veut bien les louer est marquée d'un large +trait noir tracé au charbon. Ce sont aussi les bergers descendus des +montagnes: ils viennent répéter leur mélancolique _cantilène_ toute +imprégnée de soupirs et de pleurs. + +[Note 66: À Palerme, les _aveugles-poètes_ forment une sorte de +corporation; ils parcourent les campagnes, se rendent à toutes les +fêtes, modifient et rajeunissent les chants de leurs prédécesseurs. + +Ils abordent tous les genres: les souvenirs des Croisades, les légendes +de Sainte Lucie et de Sainte Rosalie, les deux Saintes si populaires +dans toute la Sicile, un tremblement de terre, un naufrage, etc. + +Ils déploient autant d'imagination pour rendre par la poésie et la +musique ces divers sujets, que les «peintres» pour les reproduire sur +les charrettes des paysans siciliens.] + +Les pieux _cantiques_ de la neuvaine de Noël (_le canzoni_) sont très +connus: ils sont à peu près les mêmes dans toute l'Italie méridionale et +en Sicile. + +On connaît beaucoup moins les _prières_ (_le orazioni_) que l'on récite +devant la Crèche dans certains villages des campagnes de Sicile. Ce sont +des chants très courts, des invocations à Jésus-Enfant, à la Vierge, au +patriarche Saint Joseph. + +Ces _prières_ sont écrites dans le gracieux dialecte sicilien que +le poète Meli a immortalisé dans ses vers. Qu'on en juge par le +commencement du premier sonnet de sa Bucolique. + + Montagnes coupées de vallons, + Rochers vêtus de lierre et de mousse, + Cascades d'eau pure argentée. + Ruisseaux murmurants et lacs silencieux. + + Cimes escarpées et ravins ténébreux. + Joncs stériles et genêts en fleurs. + Arbres antiques croulant de vieillesse, + Et grottes où les gouttelettes d'eau se pétrifient avant de tomber. + Accueillez, dans vos silencieux asiles, + L'ami de la paix et du repos! + + (Meli, _Buccolica_. Sonetu I.) + +La première de ces _prières_ publiée par Valplatani, a toute la +grâce d'un petit tableau flamand (_ha tutta la grazia d'un quadretto +fiammingo_.) + + _Ni' 'na grutta nasciu lu Bammineddu,_ + _A Bettilemmi, 'ntempu di friddura,_ + _'Ncapu la paglia comu un pucireddu,_ + _La Bedda Matri l'ha pusatu allura,_ + _E cc'era ddà vicinu un sciccareddu,_ + _Misu a lu cantu di la manciatura,_ + _All' autru latu un coi pïatuseddu,_ + _E, 'ntunnu 'ntunnu, tutti li pastura._ + _Gesuzzu duci, beddu e picciriddu,_ + _Mniezzu la paglia mori di lu friddu._ + _Ma comu grupi la cucuzza a risu,_ + _Luci dda grutta comu un paradisu_[67]. + +[Note 67: Nous devons la traduction à l'extrême obligeance de notre +savant ami, M. l'abbé M***, curé de Corscia, dont la collaboration nous +a été continuelle depuis l'origine de nos recherches sur les coutumes +populaires de Noël.] + + Dans une grotte est né le petit Enfant, + A Bethléem, au retour de la saison du froid, + Sur de la paille comme un pauvret. + Sa gracieuse mère l'a posé alors, + Tout près, d'un côté de la Crèche, il y avait un âne. + De l'autre côté un boeuf attendri, + Tout autour, tout autour, la foule des bergers, + Le cher Jésus, doux, beau, tout petit, + Se mourait de froid sur la paille, + Mais à peine le sourire a réjoui sa gracieuse bouche, + Que la grotte resplendit comme un paradis. + +La Sicile a aussi _ses Noëls_: il ne faut pas y chercher finesse +d'images, suite historique, ni vers rimés avec art. + +Ce sont de petites strophes déliées qui se suivent avec la fougue +capricieuse d'une bande d'enfants qui jouent sur un pré fleuri. +Cependant quelle grâce rustique dans ces chansonnettes pieuses et quelle +inimitable ingénuité de style et d'images. Dans celle de Noto, Jésus +naît dans un jardin parsemé de plantes aromatiques: un tambour et le +tintamarre des enfants qui s'amusent annoncent sa naissance. + + Ddocu sutia ccè un jardinu, + Tuttu chinu d'airumi, + Cci na ciu Gesù bambinu. + Cu trummessi e tammurinu. + E lu misinu suprà l'artari. + Tutti l'ancili cci hann' a cantari + Cci hann' à caniari cu bella vuci, + Lu Bambinu si cunnuci, + Si cunnuci, vaneddi, vaneddi. + Si comtamu canzuneddi, + Canzuneddi via via, + Cci cantamu la litania + Litania palermitana. + + + Un peu plus bas il y a un jardin + Tout couvert d'arbres qui répandent des parfums. + C'est là qu'est né Jésus Enfant. + Avec trompettes et tambours. + Ils le placent sur l'autel, + Tous les Anges se mettent à chanter, + A chanter de leurs belles voix + Le Bambino si bienvenu. + Si bienvenu, viens, viens! + Nous chantons des cantiques, + Des cantiques et des cantiques, + Nous chantons la litanie. + La litanie de Palerme. + +Plus suavement enfantines me semblent ces deux autres chansonnettes +(_canzonette_) pieuses de Valplatani. La première a tout l'air d'une +_ninna nanna_ (berceuse): + + A la notti di Natali + Ca nasciu lu Bammineddu, + E nasciu nni la gruttidda. + A la so manciaturedda + E sô matri cci arridia, + Rosi e gigli cci cuglia. + + Dans la nuit de Noël, + Il est né le Bambino, + Il est né dans une grotte. + Dans sa petite Crèche. + Sa mère nous souriait. + Elle nous cueillit des roses et des lys. + +Si l'on veut ajouter foi à cette autre chansonnette de Valplatani +lorsque naquit notre Sauveur dans la grotte de Bethléem, il y avait non +seulement un ange, mais encore un certain personnage qui jouait de la +cornemuse. Au son géorgique du champêtre instrument, une brebis, aux +flocons de laine frisée, dansait: + + A la notti di Natali + Cc'era l'ancilla e un compari[68], + Chi sunaca la ciaramedda, + Abballava la picuredda + Abballava rizza rizza! + + + Dans la nuit de Noël + Il y avait un ange et un autre personnage[68] + Qui jouait de la cornemuse + Une brebis, aux flocons de laine frisée + Dansait: ravissante beauté! + +[Note 68: Littéralement: un parrain.] + +C'est surtout à l'occasion des fêtes de Noël, que les bambini de +Valplatani récitent, avec une certaine cadence monotone, des strophes +de quatre ou tout au plus six vers; elles sont comme parfumées d'une +candeur ingénue. La première semble une peinture inimitable dans sa +gracieuse naïveté: + + Sutta un pedi di castagna, + Cci à Gesuzzu: c'addimanna, + Addimanna tri tari, + Cu la manuzza chi fa accussi. + + A l'ombre d'un châtaignier. + Il y a Jésus: il nous appelle. + Il nous appelle, + En nous faisant signe de sa petite main. + +Toute l'ardeur d'une fervente invocation vibre dans cette autre strophe: + + Bammineddu di la chiuviddu, + Siti beddu e piccireddu, + Quannu spunta la cirasa + Vui viniti a la me casa, + A la me casa 'un cci ati vinutu, + Viniticci ora pi darimi aiutu! + + Petit enfant que je vois d'ici. + Vous êtes beau et tout petit. + A la saison des cerises, + Venez à ma maison. + Vous n'êtes pas encore venu à ma maison. + Venez y maintenant pour me secourir. + +Pour Noël, les enfants s'amusent à faire des Crèches devant lesquelles +ils allument, avant minuit, de petites lampes d'huile. La Crèche est une +montagne de sucre avec des vallons, des précipices et des grottes qui +doivent représenter, en petit, la montagne de Bethléem. Il doit y avoir +nécessairement un ruisseau en verre ou en papier argenté ou même d'eau +courant dans un lit de fer blanc au milieu de rochers de sucre, par +suite d'ingénieuses combinaisons. La montagne est peuplée d'une +trentaine de personnages de craie que nos _bambini_ appellent bergers. +Quelques uns cependant n'ont rien du costume pastoral. On y voit: un +muletier qui tire par les rênes une bête récalcitrante, une lavandière +qui revient du ruisseau avec un lourd fardeau sur la tête, un pêcheur +qui jette sa ligne dans les eaux d'une rivière, un chasseur tirant un +oiseau qui se brandille sur un arbre... Parmi les vrais bergers, l'un +d'eux, en voyant la grande, l'insolite lumière qui se répandit sur la +montagne de Bethléem, à la naissance de Jésus, regarde avec frayeur. +Aussi est-il connu sous le nom de _l'Effrayé de la Crèche (lo spaventato +del presepe)_. On y voit un berger qui porte un fagot de bois, un autre +qui remue le lait dans une chaudière bouillante; celui-ci a retiré ou va +retirer une épine qui lui gonfle le pied; celui-là lance une pierre à +une vache qui se fourvoie; tel gonfle les joues en soufflant dans la +cornemuse ou la _Zampogna_; tel autre frappe sur un cerceau... Et les +enfants les connaissent, un par un, comme s'ils étaient vivants. De +leurs regards qui savent donner à tout l'animation et la vie, ils les +suivent s'acheminant vers la grotte où l'Enfant Jésus leur sourit, les +bras ouverts, au milieu de deux animaux qui le réchauffent de leur +haleine. + +Mais revenons aux joies familiales: revoyons les rues les plus +fréquentées de notre Palerme. Nous sommes à la nuit qui précède Noël: +voici les boutiques des marchands de fruits les plus renommés. Façades, +architraves, colonnes, chapiteaux d'une architecture très étrange, +s'offrent à nos regards. La matière dont ces espèces de maisons +sont fabriquées et qui ferait les délices d'une armée de rats, est +entièrement de figues sèches. Mais qui pourrait rendre avec la plume les +vives gradations de couleurs que nos marchands de fruits combinent +d'une manière si savante? Comment décrire cette pyramide de miel qui se +détache tout près d'un monceau de poires d'hiver qui semblent faites de +vieil or...? + +L'usage que les bons Norvégiens ont de donner du froment et du pain aux +oiseaux, le jour de Noël, se rencontre aussi dans plusieurs pays de la +Sicile. A Scicli, par exemple, les femmes ont l'habitude de jeter sur +les toits, les balcons et les appuis des fenêtres, des miettes de pain +et des grains de blé, afin que le jour où naquit Jésus, les gracieux +habitants de l'air ne manquent pas de nourriture et qu'ils puissent +égayer ce jour de leurs chants les plus joyeux. + +Ravissante coutume bien digne de Noël, la fête par excellence de la paix +et de l'allégresse! + +Dans quelques villages de la Sicile, on conserve l'usage, d'ailleurs +très ancien dans l'île, d'allumer la _bûche de Noël_ (il ceppo di +Natale). On réunit de la paille et des sarments sur lesquels on place +une énorme bûche, qui provient généralement de la libéralité d'un +propriétaire, religieux observateur des coutumes du pays. Aussitôt que +le soleil se couche derrière les montagnes et que la cloche tinte l'_Ave +Maria_ (l'Angelus), le député de la fête a soin de mettre le feu à la +bûche, et de veiller à ce que, toute la nuit, il reste allumé. + +D'aucuns voient dans l'embrasement de la bûche de Noël le symbole du feu +qu'auraient allumé dans leurs chaumières les bergers de Bethléem dans +cette nuit mémorable où l'Ange leur annonça la naissance de Jésus. +D'autres expliquent cet usage par la nécessité de réchauffer à un feu +public les pauvres gens qui veillent, à ciel ouvert, pendant cette +froide nuit de Noël. + +Rien de plus gai que la vue de cette bûche allumée, qu'entourent les +artisans et les pauvres. Les uns restent debout, les autres sont assis +sur des pierres, quelques-uns fument philosophiquement leurs pipes, +d'autres grignotent des marrons qu'ils ont fait rôtir sous la cendre de +la bûche; les enfants cassent des noisettes, les vieillards étendent +leurs mains au feu pour les dégourdir. + +Autour de la traditionnelle bûche de Noël, comme à un immense foyer, +tous se donnent rendez-vous; on se trouve si bien dans cette chaude +atmosphère et puis on s'y divertit. Devant ce gros morceau de bois qui +brûle et crépite joyeusement, qui envoie dans l'air des nuages de fumée +et lance des étincelles, la foule reste d'abord immobile et la flamme +projette de brillants reflets sur tous les visages. Mais bientôt +éclatent les rires les plus joyeux, on échange entre amis les plus +innocents badinages, et toutes les voix chantent les cantiques de Noël. +De temps en temps on attise le feu, de nouveaux fagots sont ajoutés aux +premiers et la plus douce gaîté règne dans toutes les conversations, +jusqu'à ce que les derniers tisons de la bûche de Noël s'éteignent avec +les premières lueurs de l'aurore. + + + +ESPAGNE + +Chez les peuples du Nord, l'idée de Noël est associée à celle de froid, +de neige et de bise glaciale. Les enfants s'y représentent «le Bonhomme +Noël» avec sa longue barbe blanche et ses vêtements tout couverts de +givre clair et craquant. + +Là -bas, au midi de l'Espagne, sur la terre andalouse, le soleil brille +radieux, l'azur du ciel resplendit sans tache et, le vingt-cinq +Décembre, le thermomètre marque ordinairement douze degrés à l'ombre +et vingt-cinq au soleil.--Aussi le jour de la _Natividad_ ou de la +_Navidad_, la joie de tous devient bruyante et tapageuse. Pendant la +nuit de Noël, _la Noche buena_ (la bonne nuit), comme l'appellent les +Espagnols, les rues retentissent de clameurs et des plus assourdissants +concerts. + +Le _temps de Noël_, en Espagne, commence avec l'Avent. + +A Madrid, la _veille du premier dimanche de l'Avent_, un fonctionnaire +du tribunal ecclésiastique (_Rota_)[69], accompagné des timbaliers et des +trompettes des écuries royales, des alguazils et d'un nombreux cortège, +tous en costumes des XVIIe et XVIIIe siècles, parcourt à cheval les +principales rues de Madrid et lit le décret concernant la proclamation +de la _Bula_ _de la Santa Cruzada_ (la Bulle de la Sainte Croisade). +Cette bulle octroyée d'abord par Jules II et renouvelée en 1849, Par +Pie IX accorde à tous les Espagnols les mêmes Privilèges que ceux des +anciennes Bulles des Croisades d'Urbain II et d'Innocent III. + +[Note 69: Ce tribunal est formé à l'instar de celui de Rome, qui +porte le même nom. On l'appelle _Rota_, qui veut dire _roue_, parce que +la salle où se réunit ce tribunal est circulaire, en sorte que les juges +assis forment un rond.] + +On nous a raconté à Miranda de Ebro qu'à l'époque de l'invasion des +Maures, les paysans d'Espagne, au péril de leur vie portèrent des vivres +aux troupes catholiques, obligées quelquefois de se réfugier dans des +montagnes inaccessibles. On permit aux vaillants défenseurs de la foi et +à leurs intrépides pourvoyeurs de faire gras les Vendredis, pour réparer +leurs forces épuisées par d'incessantes fatigues. Le privilège devint un +usage qui fut consacré par la _Bulle de la Sainte Croisade_. Celle-ci +permet aux Espagnols de faire gras tous les Vendredis de l'année, +moyennant une légère aumône[70]. + +[Note 70: On définit ordinairement la _Bulle de la Sainte Croisade_: +«un diplôme papal, contenant de nombreux privilèges, induits et grâces, +accordé, au Roi d'Espagne pour l'aider dans la guerre contre les +Infidèles.» + +Pour obtenir cette Bulle, il faut résider dans les Royaumes, Provinces +et territoires soumis au Roi d'Espagne. Les étrangers cependant peuvent +validement jouir des privilèges de la Bulle, s'ils viennent en pays +espagnols, même en y passant très peu de temps et quelle que soit la +raison qui les y amène. + +Autrefois, pour jouir des faveurs de la Bulle, il fallait aller en +personne, dans l'armée espagnole, combattre les Infidèles, ou bien +équiper à ses frais un soldat de cette armée, ou bien faire une aumône. +Aujourd'hui, il suffit d'acheter la Bulle, moyennant une légère aumône, +d'y inscrire son nom et de la conserver chez soi. + +Entre autres privilèges, la Bulle accorde le droit de manger des oeufs +et du laitage tous les jours de Carême, ainsi que de la viande tous les +jours de jeûne et d'abstinence de l'année.] + +Noël est surtout la grande fête des pays basques: en Guipuscoa, on dit +_las Pascuas de la Natividad_ (les Pâques de la Nativité). + +On nous écrit de la République Argentine, où se sont implantées la +langue et les coutumes espagnoles, qu'il est d'usage de se faire visite +à l'occasion de Noël et de se souhaiter de _felices Pascuas de Navidad_ +(d'heureuses Pâques de Noël)[71]. + +[Note 71: En Espagne on dit: _les Pâques de la Nativité_ et _les +Pâques de la Résurrection_.] + +Pendant le temps que durent les fêtes de Noël, il est de coutume dans +toute l'Espagne--villes et campagnes--de chanter des airs pastoraux +appelés _villancicos_ (cantiques de Noël), mesure six-huit, qui +symbolisent les chants des pasteurs célébrant la naissance de +l'Enfant-Jésus. Ces chants sont le plus ordinairement accompagnés de +castagnettes et de _Zambombas_. Cet instrument de musique (??) n'ayant +pas d'équivalent en français, nous nous croyons obligé de le décrire. + +La _Zambomba_, ainsi appelée sans doute par harmonie imitative, est une +sorte de tambourin champêtre qui serait venu des Maures: on le retrouve +encore en Afrique. C'est un vase de terre cuite ayant à peu près la +forme d'un sablier. Une des extrémités recouverte d'une peau épaisse, +desséchée et soigneusement tendue, présente une ouverture au centre. +Dans cette ouverture passe une baguette d'environ cinquante centimètres, +plantée perpendiculairement et liée à la peau. Pour faire _mugir_ +l'instrument, il suffit de communiquer à la baguette un énergique +mouvement de va-et-vient. + +Dans les faubourgs, tous ont leur _Zambomba_: enfants, parents, +vieillards. A tous les coins de rue, les marchands en vendent; il y en a +de toutes sortes; quelques-unes même sont vraiment luxueuses: la boîte +sonore est ornée de peintures et la baguette est en bois rare et +précieux. + +Heureusement l'usage de la _Zambomba_ est limité aux fêtes de Noël: +c'est suffisant. + +Quelque bruyante que soit la fête de Noël en Espagne, elle l'est encore +moins que le Samedi Saint. Ce jour-là , vers onze heures du matin, +quand les cloches _revenues de Rome_ commençent à sonner le _Gloria +in excelsis_, il se fait, pendant une demi-heure, un bruit des plus +étranges. Les cuisinières frappent, à tour de bras, sur leur casserole +la plus sonore, pendant que dans la rue, les enfants armés de maillets +frappent sur les portes des maisons, comme s'ils voulaient les défoncer. +Un tel charivari, s'il devait durer, finirait par rendre fou. + +A Valladolid et à Salamanque, les jeunes filles dansent autour des +statues de la Madone en chantant des _villancicos_ qui ne contiennent +souvent que des pensées inachevées, comme dans beaucoup de mélodies +populaires. Nous ne citerons que ces deux couplets: + + _Ardia la razza,_ + _Y la razza ardia,_ + _Y no se quemaba;_ + _La Virgen Maria!_ + + Le buisson brûlait. + Et brûlait le buisson. + Et ne se brûlait pas; + La Vierge Marie! + + _San José era carpiniero,_ + _Y la Virgen costurera,_ + _El Niño labra la cruz,_ + _Porque ha de morir en ella._ + + Saint Joseph était charpentier. + Et la Vierge couturière. + L'enfant travaille le bois de la croix. + Parce qu'en elle Il doit mourir. + +La ville la plus intéressante au point de vue des fêtes religieuses et +populaires est assurément Séville. C'est peut-être dans ce sens qu'il +faut entendre ce proverbe si connu dans toute l'Espagne: + + Quien no ha visto Sevilla + No ha visto maravilla. + + Qui n'a vu Séville + N'a vu merveille[72]. + +[Note 72: D'après un autre proverbe espagnol: _Quien no ha vista +Granada, No ha visto nada_, qui n'a vu Grenade, n'a rien vu.--Nous +pensons, en effet, que cette ville offre le plus beau paysage de toute +l'Espagne. Qu'on se figure une campagne verte et fraîche, puis, à +l'entour, un cadre de collines ruisselantes d'eaux vives, exubérantes de +végétation; plus haut un amphithéâtre de montagnes d'une douce lumière +bleue, enfin, par dessus tout, les neiges éternelles de la Sierra +Nevada, montant à 3,500 mètres dans l'azur sombre du ciel.... Voilà le +riant et grandiose panorama de la ville merveilleuse de l'Alhambra!] + +Ce n'est point la tour de la Giralda si remarquable par la proportion +harmonieuse de ses lignes, ce ne sont pas ses autres monuments, ni ses +trésors d'art, ni les beaux tableaux de Murillo qui ont fait surnommer +Séville «l'Enchanteresse», _la Encantadora_, ce sont les agréments de +la vie, les fêtes, le mouvement perpétuel de gaieté qui anime sa +population. + +Ses grandes processions de la Semaine Sainte (_pasos_) sont célèbres +dans le monde entier. + +La fête de Noël (_la Natividad_) y est particulièrement populaire: elle +se passe, en grande partie, en plein air; le marché est plus animé que +jamais entre le pont de Tiana et la plaza de Toros. + +«Voici d'abord le _pavero_ (marchand de dindons, _pavos_ en espagnol). +C'est une industrie qui ne s'exerce guère qu'aux approches de Noël. +Quelques jours avant la fête, il fait son apparition dans les rues, +poussant devant lui son troupeau de volatiles. Ils vont se dandinant, +ébouriffant leurs plumes-moirées, secouant leur jabot aux teintes +sanguinolentes, attirant par leurs gloussements les ménagères +prévoyantes... Le _pavero_ crie sa marchandise et la vend avec toute la +fierté de sa race»[73]. + +[Note 73: Louis d'Harcourt, _Illustration_, 1890.] + +A Barcelone, la ville aux larges et riantes avenues, le vingt et un +Décembre, fête de Saint-Thomas, il y a grande affluence de paysans qui +viennent exposer et vendre des _pavos_ (dindons), sur _la Rambla de +_Cataluña_[74], pour les fêtes de Noël. + +[Note 74: Le terme _rambla_ qui, vient de l'arabe, désigne dans toute +l'Espagne le lit desséché d'un fleuve: souvent, comme à Barcelone, il +est remplacé par de superbes boulevards. Ce qui fait que le mot de +Cervantés s'applique encore à la grande cité qu'il appelle «une ville +unique par son site et sa beauté», _en sitio y en bellezza unica_.] + +La loterie de Noël, à Séville, donne aussi à cette fête un attrait et +une animation extraordinaires: on peut juger de son importance par la +valeur du gros lot qui dépasse ordinairement deux millions de francs. Le +prix de chaque billet est de cinq cents francs, mais il peut se diviser +en coupures et fractions qui vont jusqu'aux sommes les plus petites. + +Après le tirage, le gain se partage au prorata de la valeur des billets, +coupures et fractions. + +Les Espagnols s'intéressent tous à cette grande oeuvre quasi nationale +et même ceux qui vivent à l'étranger ne manquent pas d'écrire à Séville +pour se procurer des billets. + +Quelques jours avant Noël, on a coutume, dans bon nombre de familles +où il y a des enfants, d'édifier des représentations de l'Adoration +de l'Enfant Jésus par les Bergers et les Rois Mages. Des paysages en +miniature se peuplent de personnages et d'animaux sans grand souci de la +couleur locale, ni de la vraisemblance. On appelle ces sortes de Crèches +des _nacimientos_ (naissances). + +Dans certaines familles, on s'y applique consciencieusement à l'avance +pour combiner des effets pittoresques que les amis viendront voir +jusqu'aux «Rois» que ces éphémères constructions ne dépassent +jamais.--Cette coutume existe à peu près dans toute l'Espagne. + +Dans les provinces du Midi, après avoir admiré dévotement le divin +Enfant, la Vierge Marie, Saint Joseph, les Bergers, les Rois Mages, +l'âne et le boeuf traditionnels, on passe une partie de la nuit à se +divertir et surtout à danser le _fandango_. Cette danse préférée +des Espagnols est sur un rythme entraînant, à trois temps, avec +accompagnement de guitare et de castagnettes. Son mouvement rapide, +l'agitation des bras, les trépidations des danseurs, lui donnent un +caractère d'animation plein d'originalité. Dans l'intervalle des danses, +on boit de l'_aguardiente_ (eau-de-vie) et du _manzanilla_ (petit vin +blanc sec). Cette réunion toute intime de parents et d'amis se termine +par une danse spéciale à laquelle tout le monde prend part. + +«Tous les assistants sont assis en cercle. Une jeune fille alerte +s'élance d'un bond au milieu et parcourt rapidement le rond, toujours +dansant. Puis elle s'arrête devant un des spectateurs qui est tenu de la +remplacer et d'exécuter un pas brillant, quels que soient son âge, sa +situation, sa gravité. Celui-ci s'arrête ensuite devant une femme, jeune +ou vieille, qui lui succède dans ses exercices chorégraphiques, et ainsi +de suite jusqu'à épuisement des danseurs»[75]. + +[Note 75: Louis d'Harcourt, loc. cit.] + +Dans les provinces du Nord, aux pays basques, par exemple, on trouve +beaucoup moins ces manifestations bruyantes: une lenteur mesurée, une +tonalité grave règnent dans les actes et les discours. Après la Messe de +minuit a lieu le réveillon qui se compose du _besugo_, poisson fréquent +dans la contrée, de l'oie grasse et du dessert composé de nougats, +d'alicante et de jijun. + +Dans le Midi, la tourte de Noël [76], la morue frite, les châtaignes, la +dinde truffée font les frais du repas qu'arrosent à pleins verres le +_Valdepeñas_ et le _Manzanilla_. Quelquefois la guitare et la _Zambomba_ +accompagnent le _Tango_, le _Boléro_ et la _Sevillana_ (danses +espagnoles). + +[Note 76: A la Republique Argentine, le régal de Noël est le _pan +dulce_ (pain doux), sorte de gâteau aux raisins confits que les +pâtissiers confectionnent en grande quantité pour cette fête.] + +Les gâteaux de Noël préférés par les Espagnols sont les «_ Turones _». +Chaque année, on en vend des quantités considérables, à Barcelone, sur +le _paseo de la Industria_ (la promenade de l'Industrie). + +Les Tourons ou massepains sont d'énormes gâteaux au miel, aux amandes +pilées, aux patates douces, sur lesquels l'imagination et la grâce +espagnoles se donnent libre cours pour les ornementations. Ils ont +généralement la forme de serpents enroulés et sont couverts d'arabesques +en sucre multicolores, de fondants et de fruits confits et glacés. Ils +sont merveilleux à voir et délicieux à manger. Il y a, comme volume, +depuis la petite couleuvre, jusqu'aux plus immenses boas. Toute la +famille espagnole a son Touron pour Noël et les familles riches s'en +offrent qui coûtent des prix considérables [77]. + +[Note 77: En Espagne, comme en Italie, Noël remplace le Jour de +l'An.] + +Le matin de Noël, avant la grand'messe, les villageois basques dansent +aussi le _fandango_, au son des guitares et des castagnettes, mais avec +un rythme bien différent des peuples du Midi. Les danseurs arrondissent +leurs bras en ailes de moulins, se font vis-à -vis en des gestes câlins, +sans que jamais l'un vienne à s'approcher de l'autre. Ils demeurent +silencieux et compassés. Pénétrés de la dignité de leurs rôles, ils +semblent accomplir quelque sacerdoce. Sur un chapiteau renversé, un +hidalgo loqueteux, venu on ne sait d'où, chante la triste _Malageña_, +mélopée plaintive, venue du temps des Maures, pendant qu'un rayon de +soleil vient éclairer sa pauvre mine de misère[78]. + +[Note 78: D'après la _Quinzaine_, 16 Décembre 1904.] + +Noël est avant tout une fête religieuse chez le peuple espagnol, fidèle +gardien des naïves et touchantes traditions de ses pères. + +Sans doute, il y a bien parfois quelques manifestations bruyantes +dans les églises, surtout dans les quartiers pauvres et ouvriers. Des +castagnettes, des tambours de basque, des _Zambombas_ accompagnent +des _villancicos_ (Noëls) à l'allure un peu trop alerte: certains +instruments assez singuliers imitent le chant des oiseaux, surtout le +cri éclatant du coq. A l'offertoire et à la sortie, l'orgue lui-même, +oublieux de sa gravité ordinaire, joue des variations sur des thèmes +empruntés aux airs les plus populaires. Au milieu de pareils concerts, +les enfants de choeur sautillent bien un peu, la foule est agitée d'un +balancement qui marque un peu trop la mesure, mais l'ensemble reste +toujours sérieux et digne du saint lieu. + +A Séville, le jour de Noël, on danse encore dans les églises, mais tout +est prévu et réglé d'avance et l'assistance, témoin de ces exercices qui +font partie intégrante du cérémonial de la fête, se livre à la joie, +sans perdre son attitude calme et recueillie. + +Jusqu'à la fin du dix-huitième siècle, à Valladolid, on représentait, au +milieu des églises, les _Mystères_ de la Nativité. Les personnages qui +étaient en scène, portaient des masques grotesques et des costumes +d'un goût douteux. Ils étaient accompagnés par tous les instruments +populaires: castagnettes, tambours de basque, guitares, violons. Dans +les entr'actes, l'organiste jouait seul: il choisissait dans son +répertoire les morceaux les plus entraînants. Tout à coup les femmes +et les jeunes filles entraient en danse, portant à la main des cierges +allumés. Toute cette festivité était entremêlée de _villanelles_ ou +chansons rustiques. Celui qui avait le mieux chanté était salué par les +fidèles du beau nom de _Victor_. + +Si nous pénétrons, le jour de Noël, dans une des églises du Midi de +l'Espagne, nous y trouverons une foule qui s'y presse pour sanctifier +cette solennité. La jeune andalouse en habit de soie noire, avec +mantille, agenouillée sur la dalle nue[79], fixe du regard la Madone +vêtue de ses plus beaux atours de damas et de dentelles et couronnée +d'un riche diadème aux perles étincelantes. Elle est droite, immobile, +comme figée sur place, adressant une fervente prière à la Vierge qui ne +peut manquer de l'exaucer, en ce jour de l'anniversaire de la naissance +de son fils. Telles les orantes, sculptées dans le marbre ou la pierre, +qu'on admire dans les catacombes de Rome, ou auprès des tombeaux du +_Campo santo_ de Gênes et des autres villes d'Italie. + +[Note 79: Les églises espagnoles ne contiennent pas habituellement de +chaises.] + +Dans le Nord, la jeune basquaise va également se prosterner, le jour de +Noël, dans l'église de Lezo, près de Saint-Sébastien[80]. Ce n'est plus +la Vierge Marie qu'elle implore, c'est devant l'image du Christ vénéré +qu'elle reste des heures entières, plongée dans une sorte d'extase. +Comme elle contemple, avec émotion et avec larmes, son Dieu à l'aspect +saisissant, aux membres alanguis, à la chevelure d'ébène, au regard +tendre et compatissant qui semble la fixer et la comprendre. Elle lui +confie tous les secrets de son âme ardente: ses peines, ses illusions, +ses espérances. C'est à Lui qu'elle vient demander ce que chante la +vieille complainte: + + Santo Cristo de Lezo. + Tres cosas te pido: + Salud, dinero + Y buen marido. + + Saint Christ de Lezo, + Je te demande trois choses: + Le salut, la fortune + Et un bon mari. + +[Note 80: Dans les pays basques, il est d'usage, au jour de Noël, de +se rendre a trois pèlerinages locaux particulièrement célèbres: ce sont +ceux de Lezo, d'Iziar et d'Aranzazu.] + +En parcourant ces silencieuses campagnes de la province de Guipuscoa, il +nous est souvent revenu à l'esprit une belle page de Pierre Loti, sur la +Messe au pays basque, et surtout ces lignes finales: «Faire les mêmes +choses que depuis des âges sans nombre ont faites les ancêtres, et +redire aveuglément les mêmes paroles de foi, est une suprême sagesse, +une suprême force. Pour tous ces croyants qui chantaient là , il se +dégageait de ce cérémonial, immuable de la Messe une sorte de paix, une +confuse mais douce résignation aux anéantissements prochains. Vivants +de l'heure présente, ils perdaient un peu de leur personnalité éphémère +pour se rattacher mieux aux morts couchés sous les dalles et les +continuer plus exactement, ne former avec eux et leur descendance à +venir, qu'un de ces ensembles résistants et de durée presque indéfinie +qu'on appelle une race.» + +Il nous a été donné de voir des familles entières agenouillées devant +le _Christ miraculeux_ de la belle cathédrale de Burgos ou devant la +_Virgen del Pilar_ (la Vierge du Pilier) de l'immense basilique de +Saragosse. Rien, dans nos souvenirs de voyages, ne nous a donné une idée +plus haute de la foi qui opère des merveilles, et de l'ardente charité +d'un peuple au coeur vaillant et à la religion profonde et vraie. + +Il nous reste à parler de la Messe de Noël en Espagne, Messe de minuit +et Messe du jour. + +La Messe de minuit s'appelle _Misa del Gallo_ (la Messe du coq ou du +chant du coq): elle n'offre rien de bien particulier. + +Elle se célèbre dans la plupart des églises de Madrid. A la fin, les +fidèles entonnent les _villancicos_ en s'accompagnant d'instruments +de toute sorte: il se fait alors un tapage qui surprend et étonne les +étrangers. Des bandes bruyantes d'hommes du peuple parcourent en +chantant les rues les plus fréquentées. Depuis minuit, les cafés, +surtout ceux de _la Puerta del Sol_[81], se remplissent d'une foule +animée. La visite du marché aux fruits de _la plazza Mayor_ est +intéressante, surtout le soir de Noël: il y a quantité de boutiques +brillamment illuminées. + +[Note 81: _La Puerta del Sol_ (la Porte du Soleil), la place la plus +grande et la plus animée de Madrid: elle doit son nom à l'ancienne porte +démolie en 1570, d'où l'on pouvait voir _le lever du soleil_.] + +Le jour de Noël, les monastères ouvrent leurs chapelles ordinairement +fermées au public et la Messe de minuit se célèbre avec une grande +solennité. Chaque fidèle y apporte, soigneusement enveloppé dans son +manteau, son cierge bizarrement enroulé en forme de serpent. Dans le +rayonnement des lumières, apparaît, au milieu de la nef principale et +jusque dans le sanctuaire, une foule recueillie à la foi ardente et +aux élans d'une piété expansive. C'est une suite de fiévreux signes de +croix, de baisements des dalles, de coups frappés sur la poitrine, de +regards enflammés et suppliants allant de l'autel à la Madone et de la +Madone à l'autel. + +Dans l'église, au dôme élevé, du célèbre couvent de Loyola, bâti sur +l'emplacement de la maison où naquit Saint Ignace, fondateur de l'Ordre +des Jésuites--à la Messe de minuit--l'orgue joue, après l'élévation, +la _Marche royale_ avec accompagnement de tambours de basque et de +castagnettes. Les Religieux, par suite d'un usage séculaire, célèbrent à +la fois la gloire du Très-Haut et celle de leur Souverain[82]. + +[Note 82: _La Quinzaine_, loc. cit.] + +M. Etienne Roze nous décrit, dans un style plein de charme et d'humour, +une Messe de Noël à Madrid: + +«Le jour de Noël, désirant assister à un office pittoresque, je me +rendis à la Grand'Messe de l'Hôpital Général. C'était là , m'avait-on +dit, le refuge des vieilles traditions. + +«... Autour de l'harmonium, des Religieuses étaient groupées. Je n'ai +jamais entendu une Messe chantée sur un rythme aussi gai. Le célébrant +tout allègre entonna le Kyrie sur quelques notes vives et alertes et le +choeur lui répondit dans une attaque parfaite. + +«Une vieille religieuse, toute ridée sous sa cornette blanche, battait +la mesure avec décision: c'était un excellent chef d'orchestre. + +«... Les voix étaient justes et fraîches et les instruments parfaitement +accordés. + +«Il y avait deux Zambombas, deux tambours de basque, des castagnettes, +deux trompettes, deux sifflets de tons différents, un coucou, un coq, un +rossignol et deux de ces petits pots en terre qu'on remplit à demi et +dans lesquels on souffle pour imiter un gazouillis d'oiseaux. + +«Tout cela partait, s'arrêtait, reprenait dans une mesure excellente. +Seuls, les gazouillis étaient quelquefois en retard et gazouillaient +de temps à autre, au milieu d'un silence ou quand ce n'était plus leur +tour. Mais ils gazouillaient si bien, avec tant de gentillesse, qu'il +était impossible de leur en vouloir. + +«... D'ailleurs, le chef d'orchestre faisait les gros yeux et tout +rentrait dans l'ordre. + +«... On eut dit une Messe chantée dans une volière. + +«Le coq, le rossignol et le coucou étaient surtout merveilleux. Ils +s'appelaient et se répondaient avec une impeccable mesure. Les tambours +et les castagnettes formaient la basse et ne se reposaient jamais. + +«... Tout l'office fut célébré ainsi et d'une façon si naïve, si simple, +si touchante, avec une foi si vive et si sincère, que le sourire qui +m'était venu au début sur les lèvres, disparut très vite, pour faire +place à une réelle émotion»[83]. + +[Note 83: Revue Marne. _Noël_ 1902.] + +Après la Messe de minuit, il est d'usage, en Espagne, de se saluer par +ces mots: _nacido[84] el Niño!_ (l'Enfant est né!) + +[Note 84: La loi du moindre effort fait disparaître le _d_ dans la +prononciation et ordinairement on dit: _nacie el Niño_.] + +Le jour des Rois (_Dia de Reyes_), à Madrid, une foule animée remplit +les rues et les magasins. Le soir, des enfants portent des flambeaux, +des échelles, dès sonnettes et des tambours, parcourent les rues et les +places les plus écartées où ils font halte pour «guetter l'arrivée des +Rois». Mais bientôt un «Messager» vient annoncer que les Rois ont pris +«un autre chemin» et qu'ils font leur entrée à l'autre bout de la ville. +Sur quoi, toute la bande se dirige vers l'endroit indiqué, où la même +scène recommence. + +Le jour de l'Épiphanie, à Madrid, dans la chapelle royale, une Messe +solennelle est dite par le Cardinal-Aumônier. Le Roi, la Reine et toute +la famille royale y assistent, avec toute la Cour, en tenue de gala. +Après la Messe, le Roi fait porter sur l'autel trois beaux calices; le +Cardinal les consacre et le Roi les envoie, en souvenir des trois Rois +Mages, à trois églises pauvres[85]. + +[Note 85: Ce trait édifiant et plusieurs autres nous ont été racontés +par un ecclésiastique qui a passé deux années à Madrid, et qui a eu de +fréquentes relations avec la famille royale d'Espagne.] + + + +FIN. + +TABLE + + Préface. + + NOËL EN SUÈDE ET EN NORWÈGE + Le cadeau mystérieux. + Le repas national. + La Messe de minuit au village. + Le réveillon des petits oiseaux. + + NOËL EN ANGLETERRE + Les mascarades. + Les préparatifs immenses. + L'agitation à Londres. + Le _Baron of beef_. + La décoration du _home_. + La bûche traditionnelle. + Les chanteurs. + Le repas familial. + Le cygne sur la table du roi. + Les secours donnés aux pauvres. + Les jeux. + La réunion du soir. + Les cartes de Noël. + Le lendemain de Noël. + Noël en Crimée. + Noël au Transvaal. + Une Messe de minuit en exil. + L'offrande royale, le jour des Rois. + + NOËL EN ALLEMAGNE + L'annonce de la fête. + Origine des coutumes allemandes. + Le réveillon. + Le gâteau de Noël à la Cour de Berlin. + Le Noël des enfants. + L'arbre-de-noël. + Le chant de Noël. + La réunion familiale. + Le valet Rupert. + La visite de l'Enfant-Jésus. + Nicolas le Velu. + L'arbre de Noël en 1870. + L'arbre de Noël à la caserne. + Trait patriotique. + + NOËL EN ITALIE + Rome. + Les _Pifferari_. + La cantate à la Vierge. + Les boutiques de la place Navone. + Les Crèches. + Le _San Bambino_. + La _Befana_. + Les rondes de la _Befana_. + Les Mystères de Noël à Leeca. + L'_Ave Maria_ de la Bûche. + + NOËL A NAPLES + La semaine des _Bancarelle_. + Le marché aux poissons. + Le port de Naples. + Les _Zampognari_. + Les Crèches napolitaines. + La Crèche du Musée de la Chartreuse. + La Crèche de Caserte. + Les feux d'artifice. + Le drame de la Naissance du Verbe Incarné. + La Crèche-parlante de Catanzaro. + Les cloches de Lanciano. + + NOËL EN SICILE + Les musiciens de Noël. + Gracieux dialecte sicilien. + Prières de Noël. + Chansonnettes pieuses. + Les Crèches enfantines. + Les boutiques de Palerme. + Le repas des oiseaux. + La Bûche de Noël. + + NOËL EN ESPAGNE + Fête bruyante. + La Bulle de la Sainte Croisade. + Les Pâques de la Nativité. + Les _cillancicos_. + La _Zambomba_. + Le Samedi Saint. + Le Noël de Valladolid. + Noël à Séville. + Le marchand de dindons. + La loterie de Séville. + Les Crèches. + Le _fandango_. + Les Tourons. + Les Mystères de Noël à Valladolid. + La prière de Noël à Séville. + La prière de Noël à Lezo. + La Messe de minuit. + La Messe du jour à l'Hôpital Général. + Le jour des Rois à Madrid. + L'offrande du Roi d'Espagne. + +FIN DE LA TABLE + + + + + + +[Note du transcripteur: Suit le matériel hors propos qui se trouve dans +les premières pages de l'ouvrage qui a servi pour produire ce document.] + + + +Prix franco: UN Franc + +SE TROUVE CHEZ L'AUTEUR + +PITHIVIERS +IMPRIMERIE MODERNE, I, IMPASSE DE L'ÉGLISE + + + +1906 + + + +IMPRIMATUR. +Aurel., Die. 3 Decemb. 1905. +A. BRUANT +_Vic. gen._ + + + +Nous avons publié, en 1903, sur les _Réjouissances populaires de Noël +dans nos anciennes provinces_, et en 1904, sur _Noël dans les pays du +Nord_, deux brochures dans lesquelles un grand nombre de journaux, de +revues et de semaines religieuses ont puisé des extraits. En 1904, le +grand journal de Paris _Le Gaulois_ nous a fait les honneurs de son +intéressant numéro illustré de Noël. Nous espérons que notre _Noël dans +les pays étrangers_ obtiendra, cette année, la même faveur. + +Depuis notre voyage de Terre Sainte, en 1893, présidé par Son Éminence +le Cardinal Langénieux, de pieuse, illustre et vénérée mémoire, nous +avons recueilli des notes nombreuses sur les usages établis à l'occasion +des fêtes de Noël et de l'Épiphanie. Nos amis de la _Société Asiatique_, +répandus dans le monde entier, nous ont écrit des lettres pleines +d'intérêt et d'érudition. Nos confrères de France et de l'Etranger, dont +nous avons pu apprécier la science et l'aimable charité, nous ont aussi +prêté le plus bienveillant, le plus utile concours. + +Nous nous proposons de publier prochainement _le Folk-Lore de Noël_ ou +_Essai sur les coutumes populaires de Noël dans tous les pays_. + +Notre ouvrage sera divisé comme il suit: + + +PRÉFACE.--Origine et but de ce livre. + +INTRODUCTION.--Résumé des faits historiques qui se sont passés le jour +de Noël. (Ephémérides de Noël.) + + CHAPITRES + I.--Solennité et popularité de Noël. + II.--Veillée de Noël et légendes qu'on y raconte. + III.--Bûche de Noël. + IV.--Processions de Noël (profanes et religieuses.) + V.--Particularités de la Messe de minuit. + VI.--Cadeaux de Noël (Arbre de Noël et Sabot de + Noël.) + VII.--Réveillon et gâteaux de Noël. + VIII.--Origine, naïveté et universalité des Noëls. + IX.--Crèches de Noël. + X.--Pastorales et Mystères de Noël. + XI.--Noël dans les pays du Nord. + XII.--Noël dans les pays du Midi. + XIII.--Noël dans les pays de Missions. + XIV.--Fête des Rois. + +CONCLUSION.--Ces coutumes de Noël, si universelles et si populaires, +prouvent la divinité de Notre-Seigneur Jésus-Christ. + + +Nous serions très reconnaissant à nos lecteurs de nous fournir de +nouveaux documents puisés dans leurs lectures, leurs voyages ou auprès +de leurs amis. Ces documents se trouvent surtout dans les journaux, +revues et semaines religieuses qui paraissent du quinze au trente +Décembre de chaque année. Ceux qui possèdent des collections de ces +différentes publications peuvent consulter les livraisons des années +précédentes. Dans chaque pays, la presse locale contient des articles +très intéressants sur les coutumes particulières à chaque contrée. A +titre de renseignements, ces articles ont pour nous une grande valeur. + +Les écrivains les plus célèbres, prosateurs et poëtes de tous les pays, +ont parlé avec admiration de nos usages de Noël. Frédéric Mistral +a chanté la «Bûche de Noël» dans cette belle et harmonieuse langue +provençale qu'il parle si bien. Qui ne connaît la «Dernière Bûche» de +Théodore Botrel, d'une allure toute gauloise et d'une saveur toute +bretonne? Madame de Sévigné raconte «avec finesse et joyeusetés» comment +se passait «le réveillon» dans son merveilleux hôtel Carnavalet. Nous +trouvons dans le gracieux _Weihnachtsabend_ (la veillée de Noël), +de Schmid, une ravissante description de «la Crèche» et Shakespeare +lui-même, dans _Hamlet_, fait allusion à l'une de nos légendes de Noël +les plus répandues. + +De nouveau, nous prions nos amis de vouloir bien nous signaler leurs +_découvertes_ dans ce domaine infini de notre littérature nationale +et des littératures étrangères. Ils nous aideront ainsi à compléter +l'oeuvre que nous avons entreprise, pour l'édification de nos frères: la +glorification populaire du divin Enfant de Bethléem. + + +Cette brochure se vend au profit des trois Écoles libres de Pithiviers; +nous prions nos lecteurs de la faire connaître autour d'eux. + + + + + +End of Project Gutenberg's Noël dans les pays étrangers, by Alphonse Chabot + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 14713 *** diff --git a/14713-h/14713-h.htm b/14713-h/14713-h.htm new file mode 100644 index 0000000..effbfee --- /dev/null +++ b/14713-h/14713-h.htm @@ -0,0 +1,3847 @@ +<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD HTML 4.01 Transitional//EN"> +<html> +<head> + <meta http-equiv="content-type" content="text/html; charset=UTF-8"> + <title>Noël dans les pays étrangers</title> + <meta name="author" content="Alphonse Chabot"> + +<style type="text/css"> +<!-- + +body {margin-left: 10%; margin-right: 10%} + +h1,h2,h3,h4,h5,h6 {text-align: center;} +p {text-align: justify} +blockquote {text-align: justify} + + +.footnote {font-size: 0.8em; margin-left: 10%; margin-right: 10%} +.note {font-size: 0.8em; margin-left: 10%; margin-right: 10%} + +.lef {float: left} +.mid {text-align: center} +.rig {float: right} + + + +.poem {margin-bottom: 1em; margin-left: 10%; margin-right: 10%; + text-align: left} +.poem .stanza {margin: 1em 0em} +.poem .stanza.i {margin: 1em 0em; font-style: italic;} +.poem p {padding-left: 3em; margin: 0px; text-indent: -3em} +.poem p.i2 {margin-left: 1em} +.poem p.i4 {margin-left: 2em} +.poem p.i6 {margin-left: 3em} +.poem p.i8 {margin-left: 4em} +.poem p.i10 {margin-left: 5em} + + + +--> +</style> + +</head> +<body> +<div>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 14713 ***</div> + +<h2>Monseigneur CHABOT</h2> + +<h3>Prélat de Sa Sainteté<br> + +CURÉ DE PITHIVIERS (LOIRET)</h3> +<br><br> + + +<h1>NOËL<br> + +DANS<br> + +LES PAYS ÉTRANGERS</h1> +<br><br><br> + +<p class="note">[Note du transcripteur: Tout le matériel hors propos de l'édition qui +a servi à la production de ce document est reporté à la fin du document +pour ceux que ce matériel pourrait intéresser.]</p> + + + +<h2>NOËL<br> + +DANS<br> + +LES PAYS DU NORD</h2><br> + +<h2>SUÈDE ET NORWÈGE<br> + +ANGLETERRE—ALLEMAGNE</h2> +<br><br> + +<p>Les fêtes de Noël, dans les pays du Nord, ont un +double caractère religieux et familial. Les offices diffèrent +peu des nôtres, si ce n'est que les chants +d'église sont plus souvent exécutés en langue vulgaire. +Nous ne citerons que l'adaptation de l'<i>Adeste +fidèles: Oh! come all ye faithful!</i> (Oh! venez tous, +fidèles) si populaire en Angleterre, et le <i>Cantique +des Anges</i> (Engelenzang) que des chanteurs éminents +font entendre, chaque année, dans l'église protestante +de Moïse et Aaron, à Amsterdam.</p> + +<p>Noël est vraiment la fête de famille par excellence, +dans les contrées septentrionales de l'Europe.</p> +<br><br> + +<h3>PAYS SCANDINAVES</h3> + +<p>Huit jours avant la solennité de Noël, les places +de Stockholm sont couvertes de sapins que les paysans +coupent dans les forêts voisines et viennent vendre +en ville. Toute famille, si pauvre soit-elle, a pour la +grande veillée son arbre de Noël orné de lumières +et garni de jouets et friandises de toutes sortes.—Les +pauvres ne sont pas oubliés: on organise pour +eux des fêtes et ils reçoivent des vêtements et +d'abondantes aumônes en argent.</p> + +<p>En Norwège, la fête de Noël jouissait autrefois de +certains privilèges. Ainsi les poursuites de la justice +étaient suspendues pendant plusieurs jours, le plus +généralement de Noël à l'Épiphanie. Cette trêve de +procès variait suivant les lois locales; parfois sa +durée s'étendait jusqu'à vingt jours.</p> + +<p>Dans tous les Pays scandinaves, la fête de Noël se +prépare discrètement et dans le mystère, afin que les +cadeaux offerts ce jour là apportent à la fois surprise +et contentement.</p> + +<p>En secret, les petites filles mettent la dernière +main à leur travail; l'une a brodé une paire de pantoufles +pour son père, l'autre un coussin de canapé +pour sa mère. Leurs soeurs aînées enveloppent dans +un fin papier blanc une bourse de soie faite au crochet +et entourée d'une faveur rose, ou encore confectionnent +de belles et riches dentelles qu'elles +offriront comme nappes d'autel à leur église.</p> + +<p>Dans quelques pays, la distribution des cadeaux +est des plus originales. Le présent, dissimulé soigneusement +dans une gerbe de fleurs, une botte de foin +ou de paille, ou dans de multiples enveloppes d'étoffes, +de feuillage ou de papier, porte en grosses lettres +le nom de la personne à laquelle il est destiné. +Le messager chargé de le remettre frappe fortement +à la porte, qui s'ouvre sans retard, et jette furtivement +le <i>Juleklap</i> (c'est le nom suédois du présent) +dans la chambre où la famille se trouve réunie. Alors +commence une scène fort distrayante. Le destinataire +se met à explorer minutieusement, au milieu des cris +de joie de tous les assistants, fleurs, foin, paille, +feuillage ou papier, afin d'arriver à l'objet convoité. +Tantôt il trouve une épingle d'or, tantôt un vase précieux, +quelquefois une élégante et gracieuse statuette, +quelquefois aussi, après avoir déroulé les +enveloppes mystérieuses, il ne trouve... rien. Une +explosion de rire accueille la déconvenue du patient, +victime de cette innocente supercherie.</p> + +<p>Le <i>Juleklap</i> a quelquefois un caractère moral et +satirique. La dame trop élégante reçoit une poupée +bizarrement attifée; le châtelain qui, dans son salon, +ménage trop la lumière ou laisse son antichambre +dans l'obscurité, reçoit une douzaine de lampions. +A un bavard on adresse un oreiller ou un éteignoir, +à un fat, un col d'acier.</p> + +<p>Quand il ne reste plus rien au fond de la corbeille, +que les enfants ont bien cherché dans les papiers +éparpillés sur le plancher, pour voir si l'on n'aurait +rien laissé, la famille se rend à la salle à manger, où +l'attend un souper composé exclusivement de mets +nationaux.</p> + +<p>«Aux Pays scandinaves, le repas de Noël se distingue +des autres par le caractère traditionnel des +plats qui y figurent. Pas de souper de Noël sans jambon, +accompagné de riz chaud arrosé de lait froid; +puis du <i>Vortbrod</i>, sorte de pain fait avec de la farine +de froment délayée dans de la bière non fermentée; +enfin l'indigeste <i>lustsfisk</i>. Qu'on s'imagine une <i>merluche</i> +ou morue sèche dessalée, bouillie pendant trois +jours dans une eau de cendre mêlée de chaux vive, +et farcie ensuite avec du poivre, de la moutarde et +du raifort: voilà le <i>lustsfisk</i>» <a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a><a href="#footnote1"><sup>1</sup></a>. Les vins d'Espagne +fortement alcoolisés peuvent seuls faire digérer un +si plantureux repas.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote1" name="footnote1"></a><b>Note 1:</b><a href="#footnotetag1"> (retour) </a> M. Bitard, <i>Noël</i>.</blockquote> + +<p>Le soir de la veille de Noël, vers onze heures, +dans les hameaux, tout le monde monte en traîneau +et se rend à l'office. Mille étoiles scintillent dans le +silence de la nuit, troublée seulement par les grelots +des chevaux qui font craquer la neige sous leurs +pieds. Ordinairement, auprès de l'église du village +un vaste hangar offre un abri: des bancs pour les +paysans et des râteliers pour leurs chevaux. Aussitôt +l'office terminé, chacun regagne son logis au plus +vite.</p> + +<p>«Ce moment donne lieu, en Finlande, à une +scène des plus divertissantes. Une vieille croyance +promet la meilleure récolte de l'année à celui qui +rentrera le premier dans sa maison, après l'office de +Noël. C'est alors toute une conspiration contre les +équipages. Les jeunes garçons sortent furtivement +de l'église pendant l'office, détellent les chevaux, +lient les traîneaux les uns avec les autres, changent +les colliers, embrouillent les harnais, etc. On conçoit +le désordre qui s'en suit, des cris, parfois des coups; +la place de l'église se change en véritable champ de +bataille. Enfin, les traîneaux sont retrouvés, chacun +répare son attelage et part au galop: le combat finit +par une course au clocher»<a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a><a href="#footnote2"><sup>2</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote2" name="footnote2"></a><b>Note 2:</b><a href="#footnotetag2"> (retour) </a> Desclées, <i>Noël</i>.</blockquote> + +<p>Dans la plupart des campagnes, les ménagères +veillent à ce que, pendant les fêtes de Noël, l'ordre +et la propreté règnent dans toute leur demeure. Il +est d'usage de joncher les dalles de paille fraîche, ce +qui donne à la chambre de famille l'aspect d'une +grange où l'on a étendu les gerbes avant le battage. +Est-ce en souvenir de la paille et de la pauvreté de +la crèche? Nous serions portés à le croire. Quoi qu'il +en soit, cette paille de Noël a, dit-on, une vertu +merveilleuse: les animaux qui en mangent sont préservés +de toute maladie pendant l'année.</p> + +<p>En Suède, les paysans veulent que tous les animaux +prennent part à la solennité de Noël: «Ce +jour-là , dit M. Léouzon le Duc, ils donnent la liberté +aux chiens de garde, ils servent à leurs bestiaux un +fourrage d'élite»<a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a><a href="#footnote3"><sup>3</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote3" name="footnote3"></a><b>Note 3:</b><a href="#footnotetag3"> (retour) </a> <i>La fête de Noël en Suède et en Finlande</i>.</blockquote> + +<p>C'est un usage assez répandu, en Suède et en Norwège, +d'offrir, le jour de Noël, un <i>repas aux oiseaux</i>. +La dernière gerbe de la moisson est soigneusement +conservée, chez les pauvres comme chez les riches, +jusqu'à la veille de la grande solennité. Le vingt-cinq +Décembre, au matin, on la fixe au bout d'une perche +et on en décore le pignon de la maison. C'est un +charmant et étourdissant concert que celui de la +gent granivore faisant tapage autour de ce mât pour +picorer les épis de blé. Tous les petits habitants de +l'air prennent, eux aussi, leur joyeux festin et rendent +grâces à la Providence qui, dans un jour si +heureux, a voulu les combler d'allégresse. Cette +ravissante coutume suédoise nous rappelle ces deux +vers si connus:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Aux petits des oiseaux il donne leur pâture</p> +<p>Et sa bonté s'étend sur toute la nature<a id="footnotetag4" name="footnotetag4"></a><a href="#footnote4"><sup>4</sup></a>.</p> + </div> </div> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote4" name="footnote4"></a><b>Note 4:</b><a href="#footnotetag4"> (retour) </a> Racine, <i>Athalie</i>, acte II, scène VII.</blockquote> + +<p>Un de nos meilleurs poëtes a gracieusement chanté +ce <i>Réveillon des petits oiseaux</i>:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Et les oiseaux des champs? Ne feront-ils la fête?...</p> +<p>Eux que l'hiver cruel décime tous les jours,</p> +<p>Eux que le froid transit, que la famine guette</p> +<p>Sur l'arbre dépouillé du nid de leurs amours!</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Oh, non! Pour eux, l'on cherche une gerbe emmêlée</p> +<p>Où des milliers d'épis se courbent sous le grain,</p> +<p>On l'étend sur la neige: «—Accourez gent ailée,</p> +<p>«Car votre nappe est mise, et prêt est le festin!»</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Et vous voyez d'ici le pinson, la fauvette,</p> +<p>Le menu roitelet voleter à l'appel.....</p> +<p>Tout en mangeant le grain, ils relèvent la tête,</p> +<p>Pour lancer une gamme, un cri de joie au ciel!<a id="footnotetag5" name="footnotetag5"></a><a href="#footnote5"><sup>5</sup></a></p> + </div> </div> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote5" name="footnote5"></a><b>Note 5:</b><a href="#footnotetag5"> (retour) </a> Comtesse O'Mahony.</blockquote> +<br><br><br> + +<h3>ANGLETERRE</h3> + +<p>Le peuple anglais célèbre la solennité de Noël +avec une telle joie, une telle unanimité et de telles +dépenses qu'on peut regarder le <i>Christmas</i><a id="footnotetag6" name="footnotetag6"></a><a href="#footnote6"><sup>6</sup></a> +comme sa fête nationale.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote6" name="footnote6"></a><b>Note 6:</b><a href="#footnotetag6"> (retour) </a> La vieille désinence, <i>mas</i> signifie <i>fête</i>; <i>Christmas</i>, fête du Christ.</blockquote> + +<p>Autrefois, à l'occasion de Noël, avait lieu une fête +carnavalesque. Des <i>carols</i> (chansons) anglaises nous +font connaître les personnages mis en scène dans +ces mascarades: le roi de la <i>Bombance</i>, la reine de +la <i>Folie</i>, la princesse <i>Déraison</i> y paraissent au milieu +d'un bruyant cortège.</p> + +<p>A la Cour, chez les princes, un officier était chargé +de présider aux réjouissances. Il s'appelait <i>Lord of +Misrule</i> (le Seigneur du Désordre). En Écosse, on le +nommait <i>Abbot of Unreason</i> (l'Abbé de la Déraison). +Ces fonctions ont été abolies par «<i>act of Parliament</i>» +en 1515. Les prêtres durent plusieurs fois +s'interposer contre les frivolités de ces amusements.</p> + +<p>Dans les recueils de Folk-Lore, on parle des +joyeuses bandes que conduisaient, pendant les fêtes +de Noël, le Roi de la Déraison et la Princesse de la +Bombance. Sous de folâtres déguisements, les amis +du voisinage venaient sans honte tendre la tirelire +de Noël à la Reine de la fête et demander largesse +de joie, de gaieté, de rire, aumônes de plaisirs. +Hélas! qu'ils sont loin aujourd'hui ces jours où +Henri II servait à table son fils, Roi du Festin et lui +apportait, au bruit des trompettes, comme plat d'honneur, +une tête de sanglier qui, couronnée de laurier +et de romarin, enterrait ses formidables défenses +dans la pomme fleurie ou l'orange dorée! Et comme +il est passé le temps où cent trente des citoyens les +plus puissants de Londres, revêtus de costumes et de +titres fantastiques, roi, reine, ministres, choisis par +la Folie, cavaliers galopant sur de fringants coursiers, +sonnant des fanfares, couraient à Kensington, +à la rencontre du petit-fils d'Edouard Ier, tous réunis +dans une même joie, chantant Noël.</p> + +<p>La lugubre Réforme a soufflé sur toutes ces joies, +éteint toutes ces lumières et faussé toutes ces trompettes +<a id="footnotetag7" name="footnotetag7"></a><a href="#footnote7"><sup>7</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote7" name="footnote7"></a><b>Note 7:</b><a href="#footnotetag7"> (retour) </a> Oscar Havard, <i>Les Fêtes de nos Pères</i>.</blockquote> + +<p>L'illustre Walter Scott nous dit que ses ancêtres +regardaient déjà Noël, comme la fête familiale par +excellence:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p><i>England was merry England, when</i></p> +<p><i>Old Christmas brought his sports again;</i></p> +<p><i>Twas Christmas broached the mightiest ale,</i></p> +<p><i>Twas Christmas told the merriest tale,</i></p> +<p><i>A Christmas gambol oft would cheer</i></p> +<p><i>The poor man's heart, through half the year.</i></p> + </div><div class="stanza"> +<p>L'Angleterre était la joyeuse Angleterre quand</p> +<p>Le vieux Noël ramenait ses jouissances;</p> +<p>C'était Noël qui mettait en perce la bière la plus forte,</p> +<p>C'était Noël qui racontait le conte le plus joyeux,</p> +<p>Les ébats de Noël souvent réjouissaient</p> +<p>Le coeur du pauvre, pendant la moitié de l'année.</p> + </div> </div> + +<p>D'immenses préparatifs sont faits en vue du <i>Christmas</i>.</p> + + +<p>De copieuses cargaisons d'oies grasses viennent de +Normandie. Deux lignes de steamboats, de Dieppe +à Newhaven et du Havre à Southampton, suffisent à +peine à leur transport en Angleterre. Le Poitou et la +Touraine envoient également à John Bull leurs dindes +pansues. En 1901, une petite province du Centre, la +Sologne, a expédié à Londres, par chemin de fer, +plus de soixante mille dindons.</p> + +<p>Les bateaux de Southampton et de Newhaven +prennent à Granville et sur toutes les côtes de la +Manche des monceaux de gui, cette plante parasite +que les eubages, chez les Gaulois, allaient couper +avec des faucilles d'or. On le dépose dans de grandes +caisses à claire-voie, connues sous le nom de +<i>harasses</i>, et on le transporte sur le pont des navires.</p> + +<p>«On se prépare plusieurs semaines à l'avance au +<i>Christmas</i>, dit M. Alphonse Esquiros. D'immenses +troupeaux d'oies s'acheminent gravement du Nord +de l'Angleterre, par toutes les routes, vers la métropole; +les grands boeufs annoncent leur arrivée sur +les chemins de fer ou les bateaux par de lugubres +beuglements.»</p> + +<p>A Londres, quelques jours avant Noël, a lieu dans +la grande salle d'Islington, connue sous le nom +d'<i>Agricultural Hall</i>, une exposition des animaux +que l'on vendra pour Noël. Boeufs, oies, dindons se +disputent les premiers prix; les mieux cotés vont +ensuite orner de leurs chairs dodues les vitrines des +industriels qui les ont achetés au poids de l'or.</p> + +<p>«La veille de Noël, dit M. Virmaître, tout Londres +est illuminé. Les boutiques des bouchers surtout +sont resplendissantes de lumières; on y voit des +boeufs dépouillés, couchés tout entiers sur des tréteaux, +avec des becs de gaz dans le mufle.» On lit +assez souvent au-dessus d'eux ces mots-réclame: +<i>brought up by Her Majesty</i> (élevé par Sa Majesté la +Reine). En effet, la Reine Victoria faisait paître des +troupeaux à Windsor, à Hampton-Court et même à +Kensington-Gardens, le bois de Boulogne de Londres.</p> + +<p>Le soir du vingt-quatre Décembre, vers deux heures, +l'agitation devient extraordinaire, dans les quartiers +les plus populeux de Londres et surtout dans +Whitechapel. Les cochers (<i>cabmen</i>), juchés derrière +leur voiture, guident hardiment leurs chevaux. Le +<i>All right</i> (tout va bien) retentit dans les conversations. +Ce sont partout des entassements de volailles, +comme on n'en voit pas dans les Halles centrales de +Paris. Louis Blanc, de sa plume vive et originale, +nous a donné le tableau le plus pittoresque et le +plus vrai qu'on ait jamais tracé du <i>Christmas</i> londonien. +«Quels énormes quartiers de viande! Quelles +montagnes de chairs saignantes! Quel luxe d'imposants +comestibles!... C'est par myriades qu'on vous +compte, orgueilleusement étalés, ô selles de moutons, +têtes de veau, hures de sangliers, dindons, +canards, oies, poulets, perdrix, faisans, pluviers, +lapins, et vous, poissons de toute espèce et de toute +grosseur!» La brumeuse cité offre ce spectacle +étrange d'une animation toujours croissante jusqu'au +milieu de la nuit.</p> + +<p>Au <i>Constitutional Club</i>, l'un des cercles les plus +importants de Londres, on fait rôtir, chaque année, +pour le Christmas, un énorme morceau de boeuf, de +trois cent cinquante à quatre cents livres. C'est ce +qu'on appelle le <i>Baron of beef</i>. Les membres les +plus distingués du club ne manquent pas, au cours +de la nuit de Noël, de rendre visite au <i>Baron of +beef</i>. On voit alors, devant l'immense cheminée, les +habits noirs des plus élégants fashionables se mêler +aux vestes blanches et aux tabliers des cuisiniers.</p> + +<p>Pour le <i>Christmas</i>, le <i>home</i> (l'intérieur de la maison) +reçoit une décoration spéciale. Les touffes de +houx, aux feuilles luisantes, égayées par leurs petites +baies rouges, ornent les maisons les plus modestes, +aussi bien que le château seigneurial. «Les baies +rouges, disent les vieilles chansons, couronnent +agréablement la tête du sombre hiver». Des guirlandes +de laurier, de lierre et de fleurs entourent les +lustres, les tableaux, les armures des ancêtres. Mais +c'est le <i>gui</i> surtout, <i>mistletoe</i>—destiné, dit-on, à +mettre en fuite les sorciers—qui joue le plus grand +rôle dans la décoration du <i>Christmas</i>. Qui n'a pas +admiré les branches entrecroisées de la plante druidique<a id="footnotetag8" name="footnotetag8"></a><a href="#footnote8"><sup>8</sup></a>, +son feuillage d'un vert pâle, semé de +graines blanches et transparentes comme des perles +de corail?</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote8" name="footnote8"></a><b>Note 8:</b><a href="#footnotetag8"> (retour) </a> Les Druides regardaient le <i>gui</i>, à cause de sa verdure perpétuelle, +comme l'emblème de l'immortalité de l'âme. On le cueillait la +sixième nuit de la nouvelle lune après le solstice d'hiver; cette nuit, +appelée la <i>nuit-mère</i>, commençait l'année gauloise. Un Druide, en +robe blanche, montait sur le chêne, une faucille d'or à la main et +tranchait la racine de la plante que d'autres Druides recevaient dans +une saie blanche, car il ne fallait pas qu'elle touchât la terre.</blockquote> + +<p>Jadis, la veille de Noël, après la prière et les exercices +de piété accoutumés, on allumait des cierges +et, avec une grande solennité, le chef de la famille +mettait dans l'âtre une bûche appelée <i>Yule-Log</i><a id="footnotetag9" name="footnotetag9"></a><a href="#footnote9"><sup>9</sup></a> +ou <i>Christmas Block</i>. Elle était allumée avec un tison +provenant de la bûche de l'année précédente. Tant +qu'elle durait, il y avait force rasades, chants et narrés +d'histoires. Cet usage existe encore, particulièrement +dans le nord de l'Angleterre, mais accompagné +de certaines superstitions. Si la bûche vient à s'éteindre +avant la fin de la nuit, ou si, pendant qu'elle +brûle, survient une personne qui louche ou soit +pieds-nus, cela est considéré comme de mauvais +Augure.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote9" name="footnote9"></a><b>Note 9:</b><a href="#footnotetag9"> (retour) </a> <i>Yule</i>, en anglo-saxon <i>Geol</i>, la fête. +Décembre s'appelait <i>se oerra geola</i>, avant la fête (de Noël). +Janvier, <i>se aeftera geola</i>, après la fête (de Noël).</blockquote> + +<p>Pendant la nuit de Noël, les chanteurs de <i>Christmas +carols</i><a id="footnotetag10" name="footnotetag10"></a><a href="#footnote10"><sup>10</sup></a> (chants de Noël) vont se faire entendre +à la porte des maisons; on les désigne sous le nom +de <i>Waits</i>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote10" name="footnote10"></a><b>Note 10:</b><a href="#footnotetag10"> (retour) </a> Les <i>Christmas carols</i> sont nos <i>Noëls</i>.</blockquote> + +<p>Les uns le font à titre purement gracieux, en l'honneur +de leurs amis ou des membres de leur famille.</p> + +<p>Washington Irving, dans son excellent ouvrage +<i>The Sketch Book</i> (le livre d'esquisses), nous raconte +le trait suivant: «Me trouvant chez un ami, le matin +de Noël, alors que j'étais encore au lit, j'entendis le +bruit de petits pas qui résonnaient à ma porte. Bientôt +un choeur de voix enfantines entonna ce vieux +chant de Noël:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Rejoice, our Saviour he was born</p> +<p>On Christmas day, in the morning.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Réjouissez vous, notre Sauveur est né</p> +<p>Le jour de Noël, au matin.</p> + </div> </div> + +<p>«Je me levai doucement, ouvris promptement la +porte et je contemplai un des plus jolis groupes de +fées qu'un peintre puisse imaginer. Il se composait +d'un petit garçon et de deux petites filles; la plus +âgée n'avait pas plus de six ans; ils ressemblaient à +trois séraphins. Ils faisaient le tour de la maison et +chantaient à toutes les portes.»</p> + +<p>D'autres chanteurs s'en vont par les rues, mendiant +pour eux-mêmes, les quelques <i>pence</i> (sous) que +la générosité des veilleurs veut bien leur donner.</p> + +<p>Dans quelques contrées de l'Angleterre, les enfants +se réunissent pour aller de cottage en cottage, chanter +des <i>Glees</i> (chansons à refrain). L'un de ces chants +populaires, au rythme vif et gai, a pour refrain ces +paroles:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i6">The merry merry time</p> +<p class="i6">The merry merry time</p> +<p>Bless the merry merry Christmas time!</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="i6">Le joyeux joyeux temps</p> +<p class="i6">Le joyeux joyeux temps</p> +<p>Béni soit le joyeux joyeux temps de Noël!</p> + </div> </div> + +<p>Cet usage des chants de Noël est des plus anciens, +comme le prouve une <i>carol</i> anglo-normande que +nous avons découverte, et dont nous citons le premier +couplet:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Seignors, ore entendez à nus,</p> +<p>De loin sommes venus à vus</p> +<p class="i6">Pour quere Noël;</p> +<p>Car l'em nus dit que en cest hostel</p> +<p>Soleil tenir sa feste annuel</p> +<p class="i6">Ahi! c'est jur</p> +<p>Deu doint à tuz icels joie d'amors</p> +<p>Qui a danz Noël ferunt honors.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Seigneurs, à présent, écoutez-nous!</p> +<p>De loin, nous sommes venus à vous,</p> +<p class="i6">Pour demander Noël;</p> +<p>Car l'on nous dit qu'en cet hôtel.</p> +<p>De coutume on célèbre sa fête annuelle,</p> +<p class="i6">Ah! Ah! c'est le jour,</p> +<p>Dieu donne ici joie d'amour</p> +<p>A tous ceux qui feront honneur au jour de Noël<a id="footnotetag11" name="footnotetag11"></a><a href="#footnote11"><sup>11</sup></a>.</p> + </div> </div> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote11" name="footnote11"></a><b>Note 11:</b><a href="#footnotetag11"> (retour) </a> Lai de Marie de France.</blockquote> + +<p>Max O'Rell, qui avait fait un long séjour à Londres, +dit, dans son livre intitulé <i>John Bull et son +Ile:</i> «Noël, c'est la grande fête de famille en Angleterre.»</p> + +<p>En effet, dans toute famille anglaise, riche ou pauvre, +on célèbre le <i>Christmas</i> par un repas où les +mets sont servis en abondance. Le morceau de choix +est d'abord <i>Sir Loin</i> «le Seigneur Aloyau» que +Charles II, dans un jour de belle humeur, avait +nommé chevalier (<i>Knight</i>). L'oie rôtie, <i>roast goose</i>, +est ensuite le plat préféré, quand la dinde rôtie, <i>roast +turkey</i>, ne vient pas prendre sa place. Puis apparaît le +signe culinaire de la nationalité anglaise, le fameux +<i>plum-pudding</i>. «Hip! Hip! hourrah! Honneur au +Roi du Festin<a id="footnotetag12" name="footnotetag12"></a><a href="#footnote12"><sup>12</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote12" name="footnote12"></a><b>Note 12:</b><a href="#footnotetag12"> (retour) </a> La confection du <i>pudding</i> de Noël est des plus solennelles; +chaque membre de la famille tourne à son tour la pâte qui doit devenir +le gâteau.—Quelquefois celui-ci prend des proportions pantagruéliques. +Certaines corporations ont fait confectionner des <i>puddings</i> +qui absorbaient des centaines de livres de farine et de raisins de +Corinthe.</blockquote> + +<p>«Au couvent de Ewel, nous écrit un de nos amis, +nous organisions nos fêtes suivant les coutumes +anglaise et française, anglaise pour le côté profane +et française pour le côté religieux. Ah! le fameux +<i>pudding</i> qu'un frère irlandais excellait à préparer! +Ce nous était une joie sans pareille de voir les +flammes bleues de l'alcool courir sur ses flancs dorés, +et quand, dans une dernière course affolée, les jolies +petites flammes s'évanouissaient, le <i>pudding</i> était +débité en tranches succulentes, aux acclamations de +tous, pendant que le pauvre frère gémissait sur le +pillage d'une oeuvre où il avait mis tout son talent +culinaire.»</p> + +<p>Enfin apparaissent les <i>minced pies</i>, pâtés feuilletés +qui enrobent des hachis de viandes, d'épices et de +fruits<a id="footnotetag13" name="footnotetag13"></a><a href="#footnote13"><sup>13</sup></a>. Les Anglais arrosent le tout de flots de +<i>sherry</i> (vin de Xérès d'Espagne) fabriqué à Londres. +Les oranges, les bonbons, les amandes, les noisettes +apparaissent au dessert. Le <i>Port-wine</i>, le vin de +gingembre pour les <i>abstainers</i><a id="footnotetag14" name="footnotetag14"></a><a href="#footnote14"><sup>14</sup></a>, le <i>whisky</i>, voir +même le <i>gin</i>, jouent un assez grand rôle dans le +monde où l'on boit.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote13" name="footnote13"></a><b>Note 13:</b><a href="#footnotetag13"> (retour) </a> C'est ce que nous appelons un <i>pâté à l'émincé</i>.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote14" name="footnote14"></a><b>Note 14:</b><a href="#footnotetag14"> (retour) </a> Personnes qui <i>s'abstiennent</i> de liqueurs enivrantes.</blockquote> + +<p>Dans les Universités, notamment à Oxford et à +Cambridge, il est de tradition de manger, à Noël, +une hure de sanglier: on l'entoure de romarin et on +la sert avec d'interminables salamalecs.</p> + +<p>A Sandringham, où le Roi et la Reine d'Angleterre +ont l'habitude de passer tous les ans les fêtes de +Noël, on a servi, cette année, comme rôti de <i>Christmas</i>, +un jeune cygne.</p> + +<p>Ce cygne a été engraissé par les soins du «maître +des cygnes de la Cour», fonctionnaire qui date des +temps antiques et dont la charge consiste à surveiller +l'élevage et la nourriture des cygnes qui peuplent +les parcs et les jardins des propriétés royales.</p> + +<p>Il y a cinq cents ans, le rôti de cygne était un mets +recherché des gourmets et figurait à Noël sur les +grandes tables. Edouard VII a repris cette tradition +et donné ordre à son «maître des cygnes» d'engraisser +une douzaine de ses «élèves» dont il a fait +cadeau, à l'occasion de Noël, à des familles princières, +à quelques hauts fonctionnaires de la Cour et +aux juges du tribunal supérieur<a id="footnotetag15" name="footnotetag15"></a><a href="#footnote15"><sup>15</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote15" name="footnote15"></a><b>Note 15:</b><a href="#footnotetag15"> (retour) </a> Le <i>Gaulois</i>, 26 Décembre 1904.</blockquote> + +<p>Le riche anglais veut que son frère pauvre se +réjouisse à Noël. Les journaux sont remplis d'appels +adressés au public par les sociétés charitables de +toute espèce; les souscriptions abondent et la bourse +des particuliers s'ouvre largement pour donner aux +pauvres leur part de cette fête nationale.—L'<i>Hôpital +français</i>, situé à Shaftesbury-Avenue, et desservi +par les Soeurs françaises Servantes du Sacré-Coeur, +reçoit, chaque année, en surabondance, oies, dindons +et puddings pour les malades, convalescents et +infirmes. Ce détail nous a été donné, à Londres +même, par la Supérieure de l'établissement.</p> + +<p>Dans quelques villes d'Angleterre, le maire reçoit, +à l'occasion de Noël, cent vieillards qui viennent +prendre le thé, pendant que sa femme réunit des +veuves sans ressources. Ailleurs, ce sont des fondations +pour dons de viande, de couvertures de laine, +de sacs de charbons. Ainsi la distribution annuelle +de la <i>Christmas Parcel Fund</i> (Société des paquets +de Noël) de Shoreditch, établie en 1870, a eu lieu +aux Bains de Pitfield-street. Neuf cent cinquante-six +des citoyens les plus pauvres de la localité, la plupart +ayant une nombreuse famille, ont reçu un +paquet d'épicerie contenant une demi-livre de thé, +un demi-quart d'une mesure de farine, une demi-livre +de sucre et tout ce qui est nécessaire pour faire +un bon <i>pudding</i> de Noël—et en plus un ticket +pour cent livres de charbon. Quelques mots aimables +furent adressés à l'assemblée par le conseiller +Dr Davies, président de la Société, qui était assisté +de l'honorable Claude Hay, M.P. (membre du Parlement), +et de l'Alderman Pearce<a id="footnotetag16" name="footnotetag16"></a><a href="#footnote16"><sup>16</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote16" name="footnote16"></a><b>Note 16:</b><a href="#footnotetag16"> (retour) </a> <i>The Daily Telegraph</i>, 23 Décembre 1904.</blockquote> + +<p>Dans quelques <i>Work-houses</i> (asiles des pauvres), +les dames de charité offrent un dîner de Noël complet: +roastbeef, plum-pudding et bière, quand une +Société de tempérance n'intervient pas pour remplacer +la bière par le thé. Dans ces <i>Work-houses</i>, +on prépare même quelquefois, chose toute nouvelle +pour l'Angleterre protestante, une cérémonie religieuse +à minuit «<i>Watch service</i>», tout comme les +catholiques ont la messe de minuit.</p> + +<p>Le jour de Noël, un dîner pour plus d'un millier +de pauvres est ordonné par la Reine d'Angleterre. +Sa Majesté, accompagnée de la princesse de Galles +et de ses petits-enfants, parcourt les grandes salles, +parlant à ses convives d'un jour, les réjouissant de +sa présence, alors que, d'autre part, elle a fait elle-même +des couvre-pieds envoyés à la même époque +aux hôpitaux de Londres.</p> + +<p>Après le dîner de Noël, on se livre à différents +jeux: nous n'en citerons que deux.</p> + +<p>C'est d'abord le <i>Snap Dragon</i>. Sur une large +coupe, on place des raisins secs et des amandes que +l'on recouvre d'eau naturelle, sur laquelle surnage +une mince couche d'eau-de-vie. On allume alors ce +punch d'un nouveau genre, et il s'agit d'enlever +prestement, sans se brûler, raisins et amandes que +les ondulations d'une longue flamme défendent +longtemps contre toute atteinte<a id="footnotetag17" name="footnotetag17"></a><a href="#footnote17"><sup>17</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote17" name="footnote17"></a><b>Note 17:</b><a href="#footnotetag17"> (retour) </a> Nicolay. <i>Histoire des Croyances</i>. Tome II, p. 81.</blockquote> + +<p><i>The Hide and Seek</i> (cache-cache) se joue dans les +vieux manoirs. Et à cette occasion, l'aïeule, de sa +voix chevrotante, ne manque jamais de psalmodier +la <i>Légende du Beau-Lowe</i>: c'est une <i>Christmas carol</i> +qui date, dit-on, du Ve siècle. Notre traduction littérale +la donne dans toute sa simplicité:</p> + +<p>«Noël au vieux château: c'est jour de fête. La +fille du noble Biron joue avec ses compagnes. Elle +joue à <i>cache-cache</i>. Quel délice! Elle se cache si +bien, si bien, qu'elle disparaît et que personne ne +peut la découvrir. Pas même son fiancé, le jeune et +beau Lord Lowe. Les jours, les semaines, les mois, +les années passent.—Vingt ans après, comme on +avait besoin d'une nappe pour la table du festin de +Noël, on ouvrit par hasard une vieille armoire et on +y trouva, ô horreur!... un squelette couronné de +roses blanches fanées.... Jeunes filles, songez à la +fiancée du beau Lord Lowe!»</p> + +<p>Le <i>Christmas</i> britannique est surtout la fête des +enfants. Les écoles anglaises comptent deux vacances +annuelles: l'une, qui est la plus longue, a lieu en +été, l'autre est accordée à l'occasion de Noël. C'est +par suite de la présence au logis des enfants dispersés +dans les collèges, que la réunion de famille est +au complet. La veille de Noël, <i>Christmas Eve</i>, les +enfants suspendent à leur lit de fer les bas dans +lesquels <i>Father Christmas</i> (le Père Noël) viendra +déposer, croient-ils ou font-ils semblant de croire, +les jouets et friandises qu'y déposeront réellement +leur père et leur mère.</p> + +<p>Le soir de Noël, les enfants règnent en souverains, +et, comme dans les saturnales antiques, c'est le +monde renversé.—Douce tyrannie de quelques +heures, car, ainsi que le dit Emile Augier:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Nous n'existons vraiment que par ces petits êtres.</p> +<p>Qui dans tout notre coeur s'établissent en maîtres,</p> +<p>Qui prennent notre vie et ne s'en doutent pas,</p> +<p>Et n'ont pour être heureux qu'à n'être pas ingrats.</p> + </div> </div> + +<p>Toute la famille est réunie; alors c'est le bruit des +jeunes voix, l'applaudissement des yeux, le trépignement +des petits pieds sous la table. <i>Granny</i> (grand'-mère) +réclame le silence: elle se fait apporter une +bouteille de son plus vieux cognac. On arrose le +<i>pudding</i>, on éteint le gaz et le plus jeune des <i>babies</i> +allume l'eau-de-vie dont la flamme scintille en reflets +bleus, pendant que la turbulente jeunesse improvise +une ronde autour de la grande table. Le gaz brille de +nouveau et le <i>pudding</i> est gravement entamé. On +fait d'abord la part des absents. La poste, dès le lendemain, +portera aux colons de la Nouvelle-Zélande, +aux <i>Sheep farmers</i><a id="footnotetag18" name="footnotetag18"></a><a href="#footnote18"><sup>18</sup></a> d'Australie, aux garnisons de +l'Inde et du Cap, ce souvenir si touchant de +l'amitié.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote18" name="footnote18"></a><b>Note 18:</b><a href="#footnotetag18"> (retour) </a> Éleveurs de moutons.</blockquote> + +<p>L'Angleterre célèbre la fête de Noël avec une réelle +allégresse: c'est l'époque choisie pour échanger +voeux et étrennes. C'est Noël qui est vraiment le +<i>jour de l'an</i> et qui sert de transition d'une année à +l'autre. Aussi un grand nombre de <i>Christmas Cards</i> +(cartes de Noël) partent d'Angleterre pour les quatre +coins du monde <i>anglicisé</i>, colonisé par la conquête +toujours envahissante du peuple britannique, empire +sur lequel</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i6"><i>The Sun never sets</i>,</p> +<p>Le soleil ne se couche jamais.</p> + </div> </div> + +<p>Nous avons sous les yeux une collection très complète +de <i>Christmas Cards</i>: il y en a de ravissantes. +Certaines sont sur du papier fin et colorié, quelquefois +avec photographies ou gravures de gracieux +paysages ou de tableaux des grands maîtres. La plupart +des voeux exprimés peuvent se résumer dans +ceux-ci:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p><i>With Sincere Wishes for</i></p> +<p><i>A Very Happy Christmas and</i></p> +<p><i>A Bright and Prosperous New Year,</i></p> +<p><i>from</i></p> +<p><i>X***.</i></p> + </div><div class="stanza"> +<p>Avec sincères voeux pour</p> +<p>Un très heureux Noël et</p> +<p>Une brillante et prospère nouvelle année,</p> +<p>de la part de</p> +<p>X***.</p> + </div> </div> + +<p>Ces cartes sont à la portée de toutes les bourses: +il y en a depuis dix centimes jusqu'à cinquante +francs. La poste de Londres en expédie plus de +soixante millions, à l'occasion du <i>Christmas</i>. On y +joint quelquefois une minuscule boîte contenant +quelques grains du <i>pudding</i> de Noël.</p> + +<p>Toute famille anglaise qui ne reçoit pas, à l'occasion +de Noël, des nouvelles des absents, en éprouve +un profond chagrin, et s'il s'agit de proches parents +ou d'amis intimes, toute la famille est en deuil.</p> + +<p>Le lendemain de Noël s'appelle <i>Boxing-day</i>, à +cause des <i>boxes</i> (boîtes, tirelires) que font circuler +les facteurs, les laitiers, les porteuses de pain, et tant +d'autres amis inconnus qui viennent vous souhaiter +«un joyeux Noël et une bonne année», souhaits +auxquels vous ne pouvez mieux répondre qu'en +donnant des étrennes. Ce jour-là , la populace profite +des trains à bon marché <i>(cheap trains)</i>, envahit les +endroits où l'on s'amuse et semble oublier tout à +fait que Noël est une fête religieuse.</p> + +<p>L'Anglais porte partout avec lui le souvenir de +Noël. Dans ses colonies les plus lointaines, sur les +sables d'Afrique ou dans les terres glacées du Nord, +il réunit ses compatriotes comme s'ils ne formaient +qu'une famille. Tous ensemble ils célèbrent le +<i>Christmas</i>: debout, le verre à la main, ils envoient +un salut fraternel et leurs voeux de bonheur aux +être chéris qu'ils ont laissés au-delà de l'Océan.</p> + +<p>Pendant la guerre de Crimée, les dames anglaises +furent émues de compassion pour leurs frères +malheureux qui, devant Sébastopol, au milieu d'un +hiver exceptionnel, faisaient l'admiration de toute +l'Europe, par leur courage et leur endurance. Une +souscription nationale fut ouverte dans tout le +Royaume-Uni. Quelques jours avant Noël, des navires +chargés de volailles, de <i>puddings</i> et de liqueurs +partaient pour la mer Noire. Le vingt-cinq Décembre, +les soldats anglais célébraient joyeusement leur +<i>Christmas</i> et buvaient au triomphe et à la prospérité +de la vieille Angleterre.</p> + +<p>Un journal de Londres représentait naguères le +<i>Christmas</i> dans un corps de garde anglais: la scène +est des plus pittoresques: elle se passe au Transvaal. +«Les fusils sont dressés en faisceaux, une guirlande +de verdure court à travers les canons, une chandelle +allumée brûle au bout de chaque baïonnette, et les +soldats choquent gaiement les verres autour de cet +arbre de Noël d'un nouveau genre, qui leur rappelle +à tous les joies de la Patrie absente.»<a id="footnotetag19" name="footnotetag19"></a><a href="#footnote19"><sup>19</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote19" name="footnote19"></a><b>Note 19:</b><a href="#footnotetag19"> (retour) </a> Desclées, Noël, page 67.</blockquote> + +<p>N'importe où il se trouve, sur le pont d'un navire, +sous la tente ou la hutte grossière de l'explorateur, +perdu dans les glaces polaires, l'Anglais, oubliant +un instant ses peines, ses fatigues, ses dangers, ne +manque jamais de donner au vieux <i>Christmas</i> la +bienvenue de joie et d'espérance à laquelle il a droit.</p> + +<p>Les catholiques anglais donnent à la fête religieuse +de Noël la plus grande solennité: il faut aller dans +la belle et riche église de l'Oratoire, à Londres, pour +y entendre la magistrale musique de Palestrina.</p> + +<p>En Irlande, le soir de Noël, d'une multitude de +maisons sortent les familles catholiques, chacun +tenant à la main une torche de résine allumée. C'est +un spectacle d'une étrange beauté. On dirait des +flots de lumières ondulant dans les ténèbres. Toutes +ces pieuses communautés se réunissent au centre +de la paroisse autour d'un cercle de flambeaux +immobiles.</p> + +<p>Citons, en finissant, une page ravissante du vicomte +Walsh, qui raconte <i>une Messe de minuit en exil</i>:</p> + +<p>«C'était dans le nord de l'Angleterre, dans un joli +château, à Standen-Hall, chez lord Southwell, fervent +catholique qui, pendant les mauvais jours, +avait offert l'hospitalité à ses parents et amis de +France.</p> + +<p>«Nous y étions un jour de Noël. Dès la veille, +on avait mis des bouquets de houx bien verdoyants, +avec leurs baies ressemblant à des perles de +corail.</p> + +<p>«... Dans la chapelle, l'autel, le tabernacle, les +gradins, les flambeaux étaient en bois d'acajou poli, +avec des ornements dorés, un épais tapis aux plus +vives couleurs couvrait les marches du petit sanctuaire; +la neige, le froid étaient au dehors, et dans +cet intérieur béni, tout était propre, chaud et confortable.</p> + +<p>«Dans la tribune, en face de l'autel, des places réservées +étaient entourées d'un rideau de soie cramoisie; +derrière ce voile était le piano-orgue et les personnes +qui devaient chanter. Lady Southwell (soeur +de ma mère), lady Gormanston, sa fille, Mesdemoiselles +de Choiseul, ses nièces, formaient ce choeur de +famille.</p> + +<p>«Il y a bien longtemps de cela. Depuis cette fête +de Noël, j'ai compté bien des lendemains de la +Toussaint, bien des Jours des Morts. Parmi celles qui +chantaient alors devant l'autel de Standen Hall, il y +en a qui chantent aujourd'hui devant Dieu, dans le +ciel. Bien des années, bien des fortunes diverses me +sont survenues depuis le <i>merry Christmas time</i> (ce +gai temps de Noël); j'ai entendu depuis les messes +en musique de Mozart et de Rossini, et toutes ces +années, toutes ces fortunes diverses, tous ces grands +talents n'ont pu effacer dans ma mémoire la <i>Messe +de Noël chantée dans l'exil</i>.»</p> + +<p>Les ritualistes Anglais sont excusables jusqu'à un +certain point de s'imaginer qu'ils sont catholiques, +puisqu'on célèbre encore dans leurs églises des cérémonies +qui remontent à huit siècles et ont survécu à +tous les changements que le protestantisme a introduits +dans l'Eglise anglicane.</p> + +<p>Au premier rang de ces cérémonies, il faut mettre +l'offrande de l'or, de l'encens et de la myrrhe, que la +Reine d'Angleterre fait tous les ans, le jour de l'Épiphanie, +à l'instar des Rois Mages.</p> + +<p>Cette coutume remonte à la plus haute antiquité. +Pendant plus de huit cents ans, les souverains anglais +venaient présenter leur offrande en personne, et cet +usage ne prit fin que sous le règne de Georges III, +la princesse Caroline étant morte la veille de l'Épiphanie. +Depuis ce temps, le souverain est représenté +par deux gentilshommes de sa Chambre.</p> + +<p>La cérémonie a lieu dans la chapelle royale du +palais de Saint-James, et voici comment on y procède. +On commence par réciter la prière du matin; +après quoi l'évêque protestant de Londres, assisté du +sous-doyen de la chapelle royale, célèbre le service +de communion. Après la récitation du symbole de +Nicée, les dix enfants de choeur de la chapelle royale, +dans leur pittoresque costume écarlate avec des +collerettes blanches, entonnent l'antienne: «J'ai prié +pour obtenir de vous la sagesse.» Alors les deux +gentilshommes de la Chambre, en habit de Cour, +l'épée au côté, précédés d'un huissier portant une +verge d'argent, s'avancent vers l'autel.</p> + +<p>L'évêque de Londres vient au-devant d'eux et leur +présente un plat en vermeil sur lequel ils déposent +les offrandes de la Reine. Celles-ci sont renfermées +dans un sac en soie rouge, brodé d'or, et consistent +en trois paquets en papier blanc scellés avec de la +cire rouge. Les deux premiers paquets contiennent +de la myrrhe et de l'encens; dans le troisième sont +vingt-cinq souverains en or tout nouvellement frappés, +qui sont distribués à des pauvres des paroisses +voisines. C'est depuis 1859 que des pièces de monnaie +ont été substituées aux feuilles d'or battu qui +formaient la troisième offrande. Leur mission terminée, +les gentilshommes de la Chambre se retirent +avec le même cérémonial observé pour leur arrivée +et l'office s'achève avec la plus grande solennité.</p> +<br><br><br> + + +<h3>ALLEMAGNE</h3> + + +<p>La fête de Noël en Allemagne <i>Weihnachten</i><a id="footnotetag20" name="footnotetag20"></a><a href="#footnote20"><sup>20</sup></a> +(la nuit sainte) est aussi populaire qu'en Angleterre, +mais elle a un caractère plus grave et plus religieux.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote20" name="footnote20"></a><b>Note 20:</b><a href="#footnotetag20"> (retour) </a> Ancienne forme plurielle aujourd'hui inusitée, excepté dans +quelques cas très rares.</blockquote> + +<p>Des enfants, petits anges ou petits bergers, forment +des processions et traversent les villages en +chantant des hymnes pastorales. Souvent on y voit +la Madone, saint Joseph, saint Nicolas avec sa longue +barbe et portant la crosse à la main, saint Martin +monté sur un cheval blanc, et toujours y figure le +<i>Knecht-Ruprecht</i>, terreur des enfants méchants et +joie des enfants sages auxquels il apporte des présents.</p> + +<p>Dans quelques campagnes, on joue encore les +<i>Mystères de Noël</i> avec une naïveté charmante. Dans +les pays catholiques, la Messe de minuit est célébrée +en grande pompe.</p> + +<p>Dans plusieurs villages, les chanteurs s'assemblent +au haut de la tour de l'église, à l'aurore, le jour de +Noël. Les habitants sont réveillés aux chants de:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>O du fröliche. O du selige</p> +<p>Gnadenbringende Weihnachtszeit!</p> + </div><div class="stanza"> +<p>O joyeuse, ô bienheureuse</p> +<p>Nuit de Noël, si féconde en grâces!</p> + </div> </div> + +<p>retentissant dans l'air calme du matin.</p> + +<p>Les archéologues prétendent que la plupart des +coutumes de Noël, qui existent en Allemagne, eurent +leur origine dans les vieilles et sombres forêts de la +Germanie, alors que les Teutons adoraient Wuotan, +l'Odin Scandinave, et son épouse Berchta, la Terre-Mère. +Il y a encore, en Allemagne, des districts où +Wuotan, avec son chapeau enfoncé sur le front, son +manteau gris, et monté sur son cheval blanc, visite +les chaumières des paysans. Avant sa visite, le feu a +été soigneusement éteint dans le foyer, mais Wuotan +le rallume: il préfère mettre le feu à une bûche de +chêne. La bûche de Noël doit brûler sous la cendre, +elle ne doit pas flamber et dans l'Allemagne du Sud, +les cendres sont gardées soigneusement et répandues +dans les champs pour assurer leur fertilité.</p> + +<p>Après la Messe a lieu le <i>Mettenwurst</i> (réveillon): +tous les membres de la famille sont réunis. De ce +repas, coutume touchante, on enlève les restes qu'on +place dans une salle éclairée toute la nuit: c'est la +part du Christ et des Anges. Inutile de dire à qui +cette part est destinée.</p> + +<p>Le plat favori de Noël pour le paysan est une tête +de porc à laquelle on ajoute des saucisses et des +choux-verts.</p> + +<p>Même les bestiaux ont part au festin de Noël: leur +ration de foin est doublée. Dans certains districts, on +croit que les bestiaux ont le don de la parole, au +moment où la grande fête commence dans l'univers. +Celui, paraît-il, qui est doué «de la bonne oreille», +peut les entendre parler doucement, tout en ruminant, +de la Crèche dans laquelle le Christ naquit. Il +ne faut pas seulement avoir «la bonne oreille» pour +entendre parler les bestiaux, il faut aussi n'avoir +aucun péché sur la conscience.</p> + +<p>Il est de tradition, à la Cour de Berlin, que chaque +veille de Noël, le capitaine en second de la Ire compagnie +du Ier régiment de la garde à pied offre au +souverain un gâteau de miel. Le prince impérial et +les autres fils de Guillaume II recevront des gâteaux +semblables, de la Ire compagnie du Ier régiment de +la garde. Seulement, tandis que les gâteaux du souverain +et du prince héritier mesurent 35 X 2l X 8 centimètres, +comme dimensions, les gâteaux des autres +princes ont seulement 30 X 18 X 5 centimètres.</p> + +<p>Jadis, ces gâteaux étaient fabriqués à Thorn, mais +depuis quelques années c'est à un pâtissier de Potsdam +que ce travail est confié. Le gâteau de Noël est +glacé, il porte l'étoile de la garde et une inscription +dédicatoire. L'Empereur Guillaume ne manque +jamais la cérémonie de la remise du gâteau et il +retient à dîner les officiers chargés de cette agréable +mission.</p> + +<p>La veille de Noël, toute la terre germanique est en +liesse, sur les bords du Rhin, comme sur les bords +du Danube et de l'Elbe; de Mayenne à Vienne<a id="footnotetag21" name="footnotetag21"></a><a href="#footnote21"><sup>21</sup></a>, +de Koenigsberg à Munich, il n'y a pas une famille +qui n'ait revêtu le costume des jours de fête.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote21" name="footnote21"></a><b>Note 21:</b><a href="#footnotetag21"> (retour) </a> Dans une grande partie de l'Autriche, les coutumes de Noël +sont absolument les mêmes qu'en Allemagne.</blockquote> + +<p>La <i>Noël des enfants</i> a une telle importance qu'on +la prépare longtemps à l'avance. Sur les places de la +plupart des villes s'élèvent des maisonnettes en bois +aussi élégantes de forme que bariolées de couleurs +éclatantes. Les marchands étalent aux yeux de la +foule, avec goût et coquetterie, tous les objets qui +peuvent servir de présents aux enfants. Les jouets de +Nuremberg<a id="footnotetag22" name="footnotetag22"></a><a href="#footnote22"><sup>22</sup></a> sont les plus recherchés: poupées de +toutes sortes, qui en bergère, qui en grande dame, +qui en cuisinière, qui en paysanne; polichinelles de +toutes les grandeurs, soldats de plomb, canons, +fusils, sabres et tambours.—Plus loin se tient la +pâtissière hambourgeoise, avec ses gauffres croquant +sous la dent, et ses pains d'épices si joliment travaillés +en chiens, chevaux, chats, moutons.—Puis +les jeux de toutes les variétés: agathes, toupies, cerceaux +à sonnettes, jeux de l'oie, jeux de patience... +Les parents y conduisent leurs enfants et tâchent de +saisir dans un regard, dans une parole, l'expression +de leurs désirs. Discrètement ils achètent l'objet +convoité et le distribuent au moment opportun, à +l'occasion de Noël.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote22" name="footnote22"></a><b>Note 22:</b><a href="#footnotetag22"> (retour) </a> Les articles de Nuremberg sont très renommés: on les voit +exposés au Musée National de Munich. Ils sont fabriqués en grande +partie dans la Forêt Noire au centre de laquelle se trouve Triberg, +un des sièges principaux du commerce des horloges connues sous le +nom de <i>coucous</i>.</blockquote> + +<p>Mais ce qui, en Allemagne, domine toutes les +réjouissances populaires, ce qui fait de Noël la fête +des enfants et le jour des étrennes, c'est l'arbre de +Noël (<i>Weihnachtsbaum</i>)<a id="footnotetag23" name="footnotetag23"></a><a href="#footnote23"><sup>23</sup></a>. Nulle part, il ne se présente +sous des formes plus captivantes et avec des +présents aussi appréciés.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote23" name="footnote23"></a><b>Note 23:</b><a href="#footnotetag23"> (retour) </a> Dans le nord de l'Allemagne, et surtout à Berlin, l'arbre de +Noël est souvent remplacé par des <i>pyramides</i> faites avec un assemblage +de planches et de petits madriers. Cela provient de la difficulté de se +procurer des sapins.</blockquote> + +<p>Pour piquer la curiosité des enfants et leur faire +regarder comme mystérieux, quasi miraculeux, les +dons de Noël, le père leur raconte que le Bonhomme +Noël (<i>der Weihnachtsmann</i>) passe le reste de l'année +au sein de la montagne, entouré de toute une Cour +de <i>nains</i>. Chaque nuit, l'un de ces nains monte la +garde à la fente du rocher qui sert d'entrée et un +autre nain vient le remplacer à l'aube du jour suivant. +Au bout de trois cent soixante gardes, le dernier +rentre en criant: Voici bientôt Noël. Alors, le +<i>Weihnachtsmann</i> et sa Cour sortent de leur repos. +Ils vont dans la forêt armés de scies et de haches. +Avec ardeur ils coupent les sapins<a id="footnotetag24" name="footnotetag24"></a><a href="#footnote24"><sup>24</sup></a> destinés à la +fête, et ils les décorent avec la neige qui couvre le +pays et avec les glaçons qui pendent aux arbres. Puis +il les placent sur des traîneaux et les conduisent dans +leur palais souterrain; là , ils les ornent de bougies, +de pommes d'or, de noix, de bonbons. La nuit de +Noël venue et les étoiles allumées au ciel, le Bonhomme +Noël parcourt en traîneau les villages environnants +pour s'informer si les enfants sont sages; il +s'en assure en regardant par les fenêtres. S'il en est +ainsi, vite il descend dans sa demeure, y prend un +beau sapin tout couvert de présents et l'apporte à la +maison<a id="footnotetag25" name="footnotetag25"></a><a href="#footnote25"><sup>25</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote24" name="footnote24"></a><b>Note 24:</b><a href="#footnotetag24"> (retour) </a> Les sapins qui doivent servir d'arbres de Noël viennent surtout +des montagnes du Harz.—La Forêt Noire en fournit aussi en +grande quantité: nulle chaîne de montagnes de l'Allemagne n'est +aussi riche en paysages grandioses, en sites délicieux; les hauteurs +inférieures sont surtout couvertes de pins et de sapins aux senteurs +fraîches et vivifiantes.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote25" name="footnote25"></a><b>Note 25:</b><a href="#footnotetag25"> (retour) </a> D'après Bernard Zornemann.</blockquote> + +<p>Dans certaines familles, sur le conseil de la mère, +les enfants écrivent, la veille de Noël, une lettre à +l'Enfant Jésus, afin de solliciter les objets qu'ils désirent: +un couteau, une balle, une bicyclette, des histoires +d'Indiens... souvent la liste est interminable. +Pourquoi se restreindre? L'Enfant Jésus est si riche!</p> + +<p>Voici la nuit de Noël: dans les rues s'illuminent +ça et là quelques maisons; on y entend des rires +d'enfants. C'est le moment.</p> + +<p>Un son de clochette retentit dans la chambre, c'est +le signe attendu. Les deux portes du salon s'ouvrent +toutes grandes. Quelle magnificence! Quelle richesse! +Éblouis, les enfants s'arrêtent une minute, puis +s'élancent en avant. Le voici le sapin entrevu dans +leurs rêves, mais plus beau, plus brillant. Ses branches +atteignent le plafond. Sur chacune d'elles il y a +des bougies bleues, vertes, jaunes; des pommes aux +joues rouges et des noix d'or; des gâteaux, des +massepains pendent à côté. Des boules de verre +colorié<a id="footnotetag26" name="footnotetag26"></a><a href="#footnote26"><sup>26</sup></a>, des guirlandes multicolores, des étoiles +d'argent, des croissants d'or brillent dans la lumière. +Il y a même de la neige sur l'arbre, mais ce n'est pas +de la vraie, c'est de la ouate blanche. Joyeux, des +oiseaux et des papillons artificiels se balancent sur +les branches. Oh!... et ces groupes d'Anges! Quelle +splendeur! Des fils rouges, bleus, verts, jaunes, +grimpent de branche en branche jusqu'à la cime. Au +sommet plane l'Ange de Noël avec ses blonds cheveux +et ses ailes pleines de lumière.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote26" name="footnote26"></a><b>Note 26:</b><a href="#footnotetag26"> (retour) </a> Ces objets en verroterie se fabriquent principalement à Lauscha, +en Thuringe. Chaque année, il en est expédié des quantités considérables +dans toute l'Allemagne. Les fabricants en donnent 200 ou 300, +selon la grosseur, pour la somme de 3 à 5 marcs (3 fr. 75 à 6 fr. 25).</blockquote> + + +<p>Au pied de l'arbre sont les cadeaux. Des poupées, +des berceaux, des ménages, pour les petites filles; +des trompettes, des soldats de plomb, des fusils, des +tambours, pour les petits garçons. Les cris de joie +ne finissent pas. «Vois, les belles images de mon +livre!—Tiens, tiens! mon cheval a une vraie crinière!»</p> + +<p>Alors la mère se met au piano, les enfants se prennent +la main et chantent le vieux cantique si populaire: +<i>Stille Nacht, heilige Nacht</i>, que nous traduisons, +littéralement:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>I</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Nuit silencieuse, ô sainte nuit!</p> +<p>Tout dort: seul veille encore</p> +<p>Le couple tendre et très saint<a id="footnotetag27" name="footnotetag27"></a><a href="#footnote27"><sup>27</sup></a>;</p> +<p>Bel enfant aux cheveux bouclés,</p> +<p>Dors dans ton calme céleste. (Bis.)</p> + </div> </div> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote27" name="footnote27"></a><b>Note 27:</b><a href="#footnotetag27"> (retour) </a> Marie et Joseph.</blockquote> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>II</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Nuit silencieuse, ô sainte nuit</p> +<p>Annoncée d'abord aux bergers</p> +<p>Par l'<i>Alleluia</i> des Anges,</p> +<p>La nouvelle se répand à l'entour:</p> +<p>Le Christ, le Sauveur est là . (bis.)</p> + </div><div class="stanza"> +<p>III</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Nuit silencieuse, ô sainte nuit!</p> +<p>Fils de Dieu, comme l'amour</p> +<p>Rit sur ta bouche divine.</p> +<p>Quand sonne pour nous l'heure du salut.</p> +<p>Christ, par ta naissance! (bis.)</p> + </div> </div> + +<p>Puis ce sont des épanchements d'amitié, des remerciements +sans fin, la joie brille dans tous les regards, +les plus secrets désirs ont été devinés.... Noël est le +plus beau jour de l'année.</p> + +<p>Enfin, grand'mère fait une lecture dans la Bible. +D'une voix tremblante et pieuse, elle lit l'histoire du +Sauveur qui naquit dans une étable et qui fut mis +dans une crèche. Les enfants écoutent cette histoire +qu'ils connaissent déjà et qui chaque année cependant +leur paraît plus belle.</p> + +<p>Quelquefois, on enferme, la veille de Noël, un +arbre chargé de petits cierges, de bonbons, de pommes +et de jouets dans une armoire, qu'on ouvre à +l'instant où l'on s'y attend le moins, pour donner +aux enfants le plaisir de la surprise. Goëthe, dans +son roman célèbre de Werther, fait allusion à cette +coutume. Entourée de ses petits frères et de ses +petites soeurs, Charlotte dit à l'un d'eux, cachant son +inquiétude sous un agréable sourire: «Tu auras, si +tu es sage, une bougie de couleur et <i>quelque chose +avec</i>.»</p> + +<p>Dans quelques familles, c'est encore l'usage qu'avant +la distribution des présents se montre le <i>valet +Rupert</i><a id="footnotetag28" name="footnotetag28"></a><a href="#footnote28"><sup>28</sup></a> (<i>Knecht Ruprecht</i>) ou <i>Nicolas le Velu</i>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote28" name="footnote28"></a><b>Note 28:</b><a href="#footnotetag28"> (retour) </a> Cet usage tend à disparaître; les petits enfants s'en font peur +et leur santé peut en souffrir; les grands n'y croient plus.</blockquote> + +<p>Dans la croyance populaire, ce <i>Knecht Ruprecht</i> +est le même que saint Nicolas (ou le <i>Santa Claus</i> des +Anglais). Il est bien connu dans toute l'Allemagne +Centrale et l'Allemagne du Nord. Il revêt un habit +de fourrure et une barbe très épaisse couvre sa +figure, un large bonnet à longs poils orne sa tête. +Il porte sur le dos un sac plein de jouets et de friandises +et dans sa main une baguette, car une partie de +sa mission consiste à châtier les enfants méchants. Il +est maintenant le messager du Christ-Enfant, bien +qu'il doive son origine à des coutumes païennes.</p> + +<p>Dans d'autres parties de l'Allemagne, saint Nicolas +et saint Martin sont les messagers de l'Enfant Jésus. +Saint Martin est le fameux évêque de Tours et Saint +Nicolas le non moins fameux évêque de Myre en +Lycie. Leurs fêtes tombent vers le temps de Noël<a id="footnotetag29" name="footnotetag29"></a><a href="#footnote29"><sup>29</sup></a> +et c'est probablement la raison pour laquelle leurs +noms sont mêlés aux réjouissances de cette fête. En +Allemagne, les catholiques ont adopté saint Martin +et les protestants saint Nicolas, mais ils ne sont ni +l'un ni l'autre séparés de l'Enfant Jésus. Dans les +pieuses familles allemandes on rappelle aux enfants +que ce n'est pas saint Martin ou saint Nicolas, avec +ses dons matériels, qui est le principal visiteur pendant +la sainte veillée, mais l'Enfant Jésus qui vient +plus tard avec ses grâces divines. Dans les demeures +où la venue de l'Enfant Jésus est représentée, Il entre +avec un coeur de pain d'épices dans sa main, symbolisant +le coeur renouvelé qu'il apporte à tous ceux +qui l'attendent. De leur côté, les enfants tiennent un +verre de vin pour rafraîchir l'Enfant Jésus et une +botte de foin pour l'âne sur lequel Il est monté. +Quand Il apparaît, ils chantent un Noël enfantin des +plus charmants:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Christkindele, Christkindele,</p> +<p>Komm doch zu uns herein!</p> +<p>Wir haben ein Heubündele</p> +<p>Und auch ein Gläsele Wein.</p> +<p>Das Bündele fürs Esele,</p> +<p>Für's Kindele das Gläsele,</p> +<p>Und beten können wir auch.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Cher petit Enfant Jésus.</p> +<p>Descends donc chez nous!</p> +<p>Nous avons une botte de foin</p> +<p>Et aussi un verre de vin.</p> +<p>La botte est pour l'âne</p> +<p>Pour l'Enfant le verre.</p> +<p>Et nous savons aussi prier.</p> + </div> </div> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote29" name="footnote29"></a><b>Note 29:</b><a href="#footnotetag29"> (retour) </a> La fête de Saint-Martin est le onze Novembre et la fête de +Saint-Nicolas le six Décembre.</blockquote> + +<p>Le <i>Knecht Ruprecht</i> est souvent représenté par +quelque ami de la maison qui, pour n'être pas +reconnu des enfants, porte, comme nous l'avons dit +plus haut, un bonnet de fourrure, une longue barbe +et un grand bâton. Cet usage est ainsi raconté dans +le <i>Journal des Voyages</i>:</p> + +<p>«Le soir du vingt-quatre Décembre, dans une +chambre bien éclairée, est disposé l'arbre de Noël +orné d'objets et de friandises; les enfants sont partagés +entre l'espérance et la crainte.... Tout à coup +on entend une clochette, la porte s'ouvre et <i>Christkinde30</i><a id="footnotetag30" name="footnotetag30"></a><a href="#footnote30"><sup>1</sup></a> +paraît: c'est une jeune femme vêtue de +blanc et coiffée d'une perruque de chanvre<a id="footnotetag31" name="footnotetag31"></a><a href="#footnote31"><sup>31</sup></a>. Sa +figure est enfarinée pour la rendre méconnaissable, +et elle porte sur la tête une couronne; d'une main +elle tient une clochette, et de l'autre une corbeille +pleine de bonbons.... Soudain un grand bruit de +ferrailles se fait entendre et bientôt apparaît <i>Nicolas +le Velu</i>, le corps couvert d'une peau d'ours. Sa figure +toute noire est encadrée d'une grande barbe; d'une +voix grave et vibrante, il demande quels sont les +enfants méchants.... Alors les bons parents interviennent, +plaidant en faveur des petits coupables, +implorant pour eux l'indulgence, et promettant, en +leur nom, une conduite exemplaire pour l'avenir.... +Le démon est chassé du logis; et bientôt l'on n'entend +plus que des rires sonores et des applaudissements +enfantins autour de l'arbre de Noël, objet de +toutes les convoitises.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote30" name="footnote30"></a><b>Note 30:</b><a href="#footnotetag30"> (retour) </a> <i>Kindel</i> petit enfant, <i>Christkindel</i> petit Enfant Jésus.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote31" name="footnote31"></a><b>Note 31:</b><a href="#footnotetag31"> (retour) </a> Les Allemands sont caractérisés par les cheveux blonds clairs et +les yeux bleus.</blockquote> + +<p>Pendant la guerre de 1870, ce ne fut pas l'un des +moindres sujets d'étonnement pour les paysans français +envahis, que de voir Prussiens, Bavarois, Saxons, +Wurtembergeois, etc., et les uhlans eux-mêmes, se +grouper fraternellement autour de petits sapins agrémentés +de lumières et chanter des choeurs glorifiant +la venue du Messie.—De nombreux soldats bavarois, +logés au Petit Séminaire d'Orléans, à La Chapelle-Saint-Mesmin, +demandèrent une des salles +d'étude et y élevèrent leur arbre de Noël. Ils firent +entendre leurs plus beaux chants en l'honneur de +l'Enfant Jésus, et écoutèrent avec un profond recueillement +une allocution très éloquente de leur +aumônier militaire.</p> + +<p>A l'occasion des fêtes de Noël, les officiers allemands +accordent des congés aux soldats placés sous +leurs ordres. Mais il faut compter avec les exigences +du service: tout le monde ne peut pas être envoyé +«en permission». Après le départ des privilégiés +qui passent la fête de Noël dans leurs foyers, il reste +encore un grand nombre de soldats «au quartier».</p> + +<p>Or, en vertu du principe qui déclare que le +régiment est une «seconde famille», les chefs cherchent +à les récréer en cette fête solennelle.</p> + +<p>L'avant-veille de Noël, chaque <i>Hauptmann</i> (capitaine) +reçoit de la commission des ordinaires, une +somme d'environ cent marks (cent vingt-cinq francs), +destinée à l'achat d'un arbre de Noël.</p> + +<p>Le soir du vingt-quatre Décembre, on installe +un beau sapin tout hérissé de petites bougies, dans +la chambre la plus vaste du casernement affecté à la +compagnie: des tables sont dressées autour de l'arbre +et tendues de nappes bien blanches sur lesquelles +s'alignent des paquets de cigares, enveloppés de +chauds tricots de laine, des <i>Pfefferkuchen</i> (pains +d'épices) autour desquels s'enroulent des paires de +bretelles, des chaussettes, des ceintures de gymnasque; +aux extrémités et servant d'encadrement des +pipes, des photographies, des portraits de l'Empereur, +etc.</p> + +<p>Au fond de la salle, un tonnelet de bière chevauche +majestueusement sur un chevalet improvisé.</p> + +<p>La nuit est venue. Déjà , depuis un instant, le +capitaine est arrivé avec ses officiers et attend dans +la chambre du chef.</p> + +<p>La commission des sous-officiers et soldats chargés +de préparer la fête fait son entrée. Le sergent-major +s'avance et dit:</p> + +<p>—Mon capitaine, tout est prêt.</p> + +<p>—Très bien. Et le tonnelet de bière?</p> + +<p>—Il est en place, mon capitaine.</p> + +<p>—Parfait. Voulez-vous faire venir «les hommes.»</p> + +<p>Cinq minutes après, toute la compagnie est là . +Un profond recueillement plane sur l'assistance. Le +capitaine entre alors dans la salle et aussitôt les soldats +entonnent le choral:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p><i>O du fröhliche, o du selige,</i></p> +<p><i>Gnadenbringende Weihnachiszeit</i></p> +<p><i>Welt ging cerloren: Christ ist geboren</i></p> +<p><i>Freue dich, freue dich, du Christenheit.</i></p> + </div><div class="stanza"> +<p>O joyeux, ô radieux.</p> +<p>O salutaire Noël,</p> +<p>La Terre était perdue, le Christ est né,</p> +<p>Réjouis-toi, réjouis-toi, ô Chrétienté!</p> + </div> </div> + +<p>Le chant terminé, le sergent-major dépose dans +un casque un nombre de numéros égal à celui des +hommes présents. Chaque troupier, à son tour, vient +en tirer un et prendre ensuite possession du cadeau +correspondant.</p> + +<p>L'opération du tirage au sort est achevée. Le +tonneau est mis en perce. Le capitaine, verre en +main, se porte au centre; après un petit speech de +circonstance, il termine par ces mots:</p> + +<p>—<i>Auf cuer Wokl, Leute; ich wünsche euch +allen ein frohes Fest.</i></p> + +<p>(A votre santé! les hommes (mes amis), je vous +souhaite à tous de passer joyeusement la fête.)</p> + +<p>Au bout de quelques minutes, après avoir causé +amicalement avec les soldats, le <i>Hauptmann</i> se retire +pour donner aux sous-officiers ses étrennes <i>personnelles</i>.</p> + +<p>Un trait patriotique, extrait d'un journal allemand<a id="footnotetag32" name="footnotetag32"></a><a href="#footnote32"><sup>32</sup></a>, +nous permet de compléter tout ce que +nous avons dit des coutumes de Noël dans les pays +d'Outre-Rhin.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote32" name="footnote32"></a><b>Note 32:</b><a href="#footnotetag32"> (retour) </a> C'est la <i>Fraukfurter Zeitung</i>, la <i>Gazette de Francfort</i>, qui raconte +ce trait ravissant, plein de patriotisme et de souffle religieux.</blockquote> + +<p>C'était en 1870, pendant le siège de Paris. La nuit +était glaciale et des milliers d'étoiles perlaient au +firmament. Français et Allemands étaient si rapprochés +que, d'un poste à l'autre, on entendait clairement +retentir les appels et résonner les armes sur le +sol durci par une gelée des plus intenses.</p> + +<p>Il pouvait être minuit. Tout à coup un soldat +français, après avoir demandé la permission à son +capitaine, gravit le fossé et s'avance de quelques pas +vers l'ennemi. Là , il s'arrête, salue militairement, et +d'une voix puissante et grave, à pleins poumons, il +entonne:</p> + +<blockquote><p> +Minuit, chrétiens, c'est l'heure solennelle<br> +Où l'Homme-Dieu descendit jusqu'à nous... +</p></blockquote> + +<p>Cette apparition était si inattendue, si mystérieuse, +cette voix vibrait si harmonieusement dans le +calme de la nuit, ce chant magistral empruntait aux +circonstances une telle grandeur, une telle beauté +que tous—raconte le capitaine de mobiles témoin +du fait<a id="footnotetag33" name="footnotetag33"></a><a href="#footnote33"><sup>33</sup></a>—parisiens sceptiques et railleurs, nous +étions suspendus aux lèvres du chanteur.—Et du +côté des Allemands, l'impression devait être la même, +car on n'entendit pas le moindre bruit d'armes, pas +la moindre parole.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote33" name="footnote33"></a><b>Note 33:</b><a href="#footnotetag33"> (retour) </a> Le capitaine X***, d'un bataillon de mobiles de Paris, a raconté +lui-même le fait: le chanteur appartenait à l'un des grands théâtres +de la capitale.</blockquote> + +<p>Quand les derniers mots du cantique d'Adam:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Peuple, debout! Chante la délivrance!</p> +<p>Noël! Noël! Voici le Rédempteur!</p> + </div> </div> + +<p>eurent retenti au milieu du silence général, comme +un coup de clairon «qui sonne la victoire», le +soldat rentra au poste où il fut acclamé par tous ses +camarades.</p> + +<p>Mais aussitôt après, du côté des Allemands, un +soldat apparaissait à son tour: c'était un superbe +artilleur, casque en tête. Il s'avança, comme le +français, de quelques pas et salua militairement avec +la raideur propre aux soldats de son pays. Là , entre +ces deux armées d'hommes qui jusqu'alors ne songeaient +qu'à s'entr'égorger, il entonna, à son tour, +en allemand, un beau cantique de Noël, hymne de +reconnaissance et de foi à Jésus Enfant, qui naquit, +il y a dix-huit siècles, et vint prêcher aux hommes +l'amour de leurs frères.</p> + +<p>Pas un bruit, pas un mouvement hostile du côté +des Français ne vint troubler la voix du chanteur +allemand. Quand, avec une émotion toujours croissante, +il eut redit les dernières paroles du refrain:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Weihnachtszeit! Weihnachtszeit<a id="footnotetag34" name="footnotetag34"></a><a href="#footnote34"><sup>34</sup></a>.</p> + </div> </div> + +<p>le poste allemand tout entier le reprit en choeur.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote34" name="footnote34"></a><b>Note 34:</b><a href="#footnotetag34"> (retour) </a> Temps de Noël! Temps de Noël!</blockquote> + +<p>Et dans nos retranchements, le poste français +répondit d'une seule voix: Noël! Noël! Vive Noël!</p> + +<p>Un instant, les deux armées ennemies furent +ainsi confondues dans une pensée commune de cordialité +et de paix. L'idée de Noël, avec le souvenir +de ses fêtes familiales et de ses enseignements divins, +avait ainsi transformé ces hommes et mis dans leurs +coeurs les sentiments de la plus fraternelle charité<a id="footnotetag35" name="footnotetag35"></a><a href="#footnote35"><sup>35</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote35" name="footnote35"></a><b>Note 35:</b><a href="#footnotetag35"> (retour) </a> On nous écrit qu'un fait à peu près semblable se serait passé à +la tranchée de la Plâtrière, près de Choisy-le-Roi.</blockquote> +<br><br><br> + + + +<h2>NOËL<br> + +DANS<br> + +LES PAYS DU MIDI<br><br> + + +ITALIE—NAPLES—SICILE—ESPAGNE</h2> +<br><br><br> + +<p>«Noël! Noël! jour d'espérance et d'amour, s'écrie +un écrivain étranger; est-il un peuple dans le monde +chrétien chez lequel le retour de cette fête ne soit +célébré par des usages, des jeux, des chants et des +traditions qui varient selon le sol et le climat, prenant +les teintes du caractère national, gais ou sombres, +tristes ou folâtres, suivant qu'ils ont été créés +par une imagination vive ou mélancolique et plus ou +moins amie du mystère?»</p> + +<p>En effet, les conditions du milieu ont une action +prépondérante sur les réjouissances populaires. Dans +les pays du Midi où le soleil brille de tous ses feux +sous un ciel d'azur dont aucune vapeur ne vient +ternir l'éclat, où l'on jouit des nuits étoilées, des +vents de mer à la tiède et caressante haleine, la vie +est pour ainsi dire tout entière au dehors, tandis +que, dans les pays du Nord, où sévit le froid, la +neige, la glace et la bise mordante, les habitants se +renferment des mois entiers dans leur demeure et se +groupent autour de l'âtre où flamboie et pétille la +grosse bûche de la forêt.</p> + +<p>De là , en Italie et en Espagne, les coutumes de +Noël sont plus extérieures, plus bruyantes, en un +mot, l'expression d'une joie plus expansive et toute +méridionale. Elles n'en ont pas moins le caractère +essentiellement religieux qu'on rencontre dans les +pays du Nord.</p> +<br><br> + +<h3>ITALIE</h3> + +<p>Saluons d'abord Rome, la ville des Césars, la capitale +du monde catholique, la résidence du Souverain +Pontife. Nous avons eu le bonheur de la visiter à +différentes époques et parfois nous y avons fait un +assez long séjour. Nous ne l'avons jamais quittée +sans emporter un ardent désir de revoir cette cité à +jamais illustre où tous les peuples ont passé, où +toutes les gloires ont brillé, où toutes les imaginations +cultivées ont fait, au moins de loin, un pèlerinage.</p> + +<p>Au touriste elle offre les grandioses monuments +de l'antiquité romaine, cirques, aqueducs, obélisques, +fontaines, forums, arcs de triomphe. Ses nombreuses +églises sont d'une richesse incomparable, ses musées +remplis des plus beaux chefs-d'oeuvre de la sculpture, +de la peinture et de la mosaïque; dans ses +palais somptueux sont prodigués l'or, le marbre et +les fresques des grands Maîtres.</p> + +<p>Le chrétien y vénère les corps des saints Apôtres, +dans chaque église les reliques insignes de quelque +grand saint; il baise avec une émotion mêlée de larmes +la poussière du gigantesque Colisée toute imprégnée +du sang des martyrs; il pénètre avec recueillement +et piété dans les immenses souterrains des +catacombes où il sent revivre en lui tous les souvenirs +des premiers âges.</p> + +<p>Le savant, l'érudit y trouve les plus riches bibliothèques +et les documents les plus authentiques sur +l'origine de l'Église et son histoire à travers les +siècles.</p> + +<p>Rome nous est chère à un point de vue plus spécial. +C'est là que de tous les pays d'Occident et +d'Orient, d'Amérique et des îles viennent de jeunes +ecclésiastiques pour y compléter leurs études. Ils suivent +les cours des professeurs les plus éminents et +ils s'efforcent de conquérir les grades les plus élevés +en théologie et en droit canon. Ils ont bien voulu +nous adresser des notes sur les coutumes de Noël +dans leurs pays respectifs. Nous ne savons comment +leur témoigner notre gratitude<a id="footnotetag36" name="footnotetag36"></a><a href="#footnote36"><sup>36</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote36" name="footnote36"></a><b>Note 36:</b><a href="#footnotetag36"> (retour) </a> M. l'abbé B***, de la Procure de Saint-Sulpice, à Rome, a été +bien des fois, pour nous, le plus intelligent et le plus dévoué des +intermédiaires et des correspondants.</blockquote> + +<p>Tout le mois de Décembre sert, à Rome, de préparation +à la fête de Noël.</p> + +<p>Au retour de l'Avent, apparaissent les gracieux +bergers qu'on appelle Pifferari, c'est-à -dire joueurs +de fifre, du mot italien piffero, fifre, parce qu'autrefois +le fifre était leur instrument de prédilection. +Après avoir passé le reste de l'année sur les montagnes +dont la ville de Rome est environnée, ils descendent +dans les rues et viennent annoncer la grande +fête populaire<a id="footnotetag37" name="footnotetag37"></a><a href="#footnote37"><sup>37</sup></a>. C'est une des plus naïves et des +plus touchantes traditions des siècles de foi. Ils sont +ordinairement par groupes de trois: un vieillard, un +homme d'âge mûr et un enfant. Ils rappellent ainsi +une ancienne opinion qui ne compte que trois bergers +à la Crèche.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote37" name="footnote37"></a><b>Note 37:</b><a href="#footnotetag37"> (retour) </a> Ils viennent surtout de la Sabine et des Abruzzes.</blockquote> + +<p>Ils vont par les rues, jouent de leurs instruments +champêtres dont ils accompagnent leurs chants. Ces +airs innocents, qui rappellent le grand mystère de +Bethléem et le retour des jours joyeux, éveillent dans +la plupart des fidèles des sentiments de foi et de piété.—On +dit qu'ils représentent les heureux pasteurs +qui se rendirent à la Crèche pour vénérer l'Enfant +Jésus et en réalité l'usage de ces neuvaines de chants +préparatoires à la fête de Noël est immémorial.</p> + +<p>Leurs instruments sont simples comme tous ceux +des bergers: c'est le hautbois, instrument à vent et à +anche, dont le son clair et perçant est à la fois sourd +et plaintif surtout dans les notes basses; c'est la cornemuse, +instrument de musique champêtre, auquel on +donne le vent avec un soufflet qui se hausse ou se +baisse par le mouvement du bras, horrible ensemble +de peaux tendues et gonflées qui donne des sons +nasillards mais pleins d'une mélancolique suavité<a id="footnotetag38" name="footnotetag38"></a><a href="#footnote38"><sup>38</sup></a>; +c'est le fifre, sorte de petite flûte d'un son aigu; le +chalumeau et plus rarement le triangle.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote38" name="footnote38"></a><b>Note 38:</b><a href="#footnotetag38"> (retour) </a> Le <i>biniou</i> des Bretons est une sorte de cornemuse. +Les <i>Highlanders</i> (montagnards d'Écosse) l'appellent <i>pibroch</i>: +elle est en usage dans certains régiments écossais: c'est le +<i>bagpipe</i> (instrument à outre et à tuyaux.) +Dans les campagnes de la Sologne et du Berry, on donne quelquefois +à la cornemuse le nom de <i>chèvre</i>, parce que l'outre de cet instrument +est souvent faite avec la peau de cet animal.</blockquote> + +<p>Le costume des <i>Pifferari</i> est en harmonie avec +leur pieuse <i>canzonetta</i> (cantate, chansonnette). Un +chapeau tyrolien en pointe orné d'une aigrette ou de +rubans multicolores et penché sur l'oreille, une veste +courte, un manteau en grosse bure marron ou bleue, +une culotte en peau de brebis ou de chèvre, des +chaussures terminées par une semelle qui se rattache +sur le pied avec des courroies; ajoutez à cela de +longs cheveux noirs qui descendent sur les épaules, +une belle barbe, des yeux vifs, un front élevé, une +marche lente et incertaine et vous aurez une idée de +ce costume et de ce type remarquable<a id="footnotetag39" name="footnotetag39"></a><a href="#footnote39"><sup>39</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote39" name="footnote39"></a><b>Note 39:</b><a href="#footnotetag39"> (retour) </a> Monseigneur Gaume, <i>les Trois Rome</i>. Tom. I. p. 190.</blockquote> + +<p>«Nous avons rencontré dans les rues de Rome, +aux approches de Noël, ces artistes ambulants. Qu'ils +sont beaux à voir surtout ces enfants avec leur figure +mélancolique, déjà grave et rêveuse, avec de grands +yeux merveilleusement bleus, de ce bleu lumineux +et transparent, limpide et profond qu'ont le ciel et +la mer d'Italie, avec leurs chevelures aux boucles +soyeuses pleines de reflets d'or. En les contemplant, +on ne peut s'empêcher de penser à ces visages roses +de chérubins légers, à ces têtes charmantes et douces +où la lumière semble mettre une auréole et dont +longtemps dans sa cellule eut rêvé à genoux Fra +Angelico da Fiesole»<a id="footnotetag40" name="footnotetag40"></a><a href="#footnote40"><sup>40</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote40" name="footnote40"></a><b>Note 40:</b><a href="#footnotetag40"> (retour) </a> Paul Véron. de Pithiviers.—Ses ouvrages, en prose et en +vers, écrits dans un style plein de charmes, révèlent l'esprit poétique +et l'âme idéalement belle de notre excellent ami, décédé pieusement +le Vendredi Saint 1888.</blockquote> + +<p>Les <i>Pifferari</i> s'acquittent avec conscience de la +pieuse fonction que leur ont transmise leurs pères. +Debout et tête nue, ils jouent devant les images de +la Madone: devant elles ils font entendre leur <i>ninna +nanna</i><a id="footnotetag41" name="footnotetag41"></a><a href="#footnote41"><sup>41</sup></a>. On les loue pour des neuvaines, ou une +sérénade, chaque jour, autant que durent les fêtes. +Ils ne manquent jamais d'arriver à l'heure dite, d'autant +plus allègres qu'ils satisfont tout à la fois la +dévotion de leur cour et les besoins de leur bourse. +Ils triomphent la veille de Noël, tant ils sont nombreux +ce jour-là , tant leurs joyeux concerts effacent +ceux des jours précédents.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote41" name="footnote41"></a><b>Note 41:</b><a href="#footnotetag41"> (retour) </a> Ces deux mots peuvent se traduire par <i>fais dodo, +fais dodo</i>. Une <i>ninna nanna</i> est une berceuse ou chanson +destinée à endormir les petits enfants: les chanteurs italiens +s'adressent à la Sainte Vierge.</blockquote> + +<p>Voici l'une des cantates qu'ils réservent pour la +vigile de la grande fête:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>O Verginella, figlia di Sant' Anna,</p> +<p>Nel ventre tuo portasti il buon Gesu,</p> +<p>Gl' Angioli chiamarono: Venite, Santi,</p> +<p>Andat a Gesu bambino alla capanna,</p> +<p>Partorito sotto ad un a capanella,</p> +<p>Dove mangiavan il bove e l'asinella.</p> +<p>Immacolata Vergine, beata</p> +<p>In cielo, in terra sii avvocata.</p> +<p>La notte di Natale è notte santa,</p> +<p>Questa orazion che vien cantata</p> +<p>A Gesu, bambino sia representata.</p> + </div> </div> + +<p>Nous traduisons littéralement:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>O douce Vierge, fille de Sainte Anne, dans votre sein</p> +<p>vous portâtes le bon Jésus. Les Anges ont crié: Venez.</p> +<p>Saints, allez à la cabane de Jésus Enfant, né dans une</p> +<p>petite étable<a id="footnotetag42" name="footnotetag42"></a><a href="#footnote42"><sup>42</sup></a> où mangeaient le boeuf et l'ânesse.</p> + </div> </div> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote42" name="footnote42"></a><b>Note 42:</b><a href="#footnotetag42"> (retour) </a> Nous n'avons pas d'équivalents en français pour rendre les +gracieux diminutifs italiens: verginella, capanella, asinella, angioli.</blockquote> + +<p>La dernière strophe est une touchante prière qui +convient et à l'auguste Vierge et au mystère de ce +jour:</p> + +<blockquote><p> +O Vierge Immaculée, bienheureuse au ciel, soyez notre<br> +avocate sur la terre. La nuit de Noël est une nuit sainte:<br> +présentez à Jésus Enfant la prière que nous avons chantée! +</p></blockquote> + +<p>Quelquefois on rencontre, par les rues de Rome, +de pauvres aveugles qui chantent en s'accompagnant +de la mandoline ou de la guitare, des chansons à +l'Enfant Jésus. Voici l'une des plus populaires:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Dormi, dormi nel mio seno.</p> +<p>Dormi, ó mio flor Nazareno;</p> +<p>Il mio cuor culla sara</p> +<p>Fra la ninna nanna na!</p> + </div> </div> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Dors, dors sur mon sein.</p> +<p>Dors, ô ma fleur de Nazareth;</p> +<p>sur mon coeur tu seras bercée</p> +<p>et tu feras la câline, dorlotée,</p> +<p>dorlotée<a id="footnotetag43" name="footnotetag43"></a><a href="#footnote43"><sup>43</sup></a>.</p> + </div> </div> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote43" name="footnote43"></a><b>Note 43:</b><a href="#footnotetag43"> (retour) </a> De nos jours, on voit encore, à Rome, des groupes de musiciens, +pendant le temps de Noël, mais les gracieux instruments +d'autrefois deviennent de plus en plus rares: la plupart du temps ils +sont remplacés par de bruyants trombones, de criardes clarinettes et le +plus souvent ils ne donnent leurs concerts que pour la <i>mancia</i> (les +étrennes).</blockquote> + +<p>Quelques jours avant Noël, on rencontre parfois +des montagnards, vêtus de leur pittoresque costume, +qui font danser des <i>marionnettes</i> au son de leurs instruments +rustiques. Ces petits théâtres sur lesquels +ils font mouvoir des figurines de bois ou de carton +sont accueillis avec des cris de joie par les enfants. +Ce sont pour eux les messagers célestes qui annoncent +bonbons et jouets de toutes sortes: ils remplacent +dans leur imagination le «Bonhomme Noël» +tout emmitouflé des régions du Nord et ils ne sont +pas attendus avec moins d'impatience.</p> + +<p>Quel ravissant coup d'oeil offrent les magasins de +Rome pendant la semaine de Noël. Les blanches +Madones ornent les façades, ou resplendissent à l'intérieur +au milieu des lumières. Les marchandises +disposées sur des étagères avec un goût parfait, +apparaissent dominées par une jolie statue de la +Vierge qui, sur un trône de verdure et de fleurs, est +vraiment la Reine de la maison: une lampe brûle, +jour et nuit, devant elle.</p> + +<p>De petites boutiques s'élèvent comme par enchantement +le long de toutes les rues qui avoisinent le +Tibre. Les enfants conduits par leurs parents se +dirigent de préférence vers la place Saint-Eustache +et vers la place Navone, remplies de magasins +improvisés qui présentent un entassement de bonbons +et de jouets de toutes sortes. Du matin au soir, +c'est un véritable assaut de la part de tout un peuple +d'acheteurs de sept à dix ans. Pour le Romain, Noël +est vraiment le <i>capo d'anno</i>, le jour de l'an. C'est à +Noël que les communautés échangent des <i>Agnus +Dei</i> encadrés dans des reliquaires et même des +gâteaux. Sous Pie IX encore, le Pape recevait les +présents du Collège des Notaires apostoliques.</p> + +<p>Pendant la nuit de Noël, on envoie à ses parents +et amis des gâteaux de maïs qui ont été bénits par +les prêtres des paroisses. Ces gâteaux sont plus ou +moins grands, suivant l'importance du cadeau qu'on +veut faire. Laisnel de la Salle rapporte<a id="footnotetag44" name="footnotetag44"></a><a href="#footnote44"><sup>44</sup></a> qu'une +année le prince Borghèse en reçut un blasonné à +ses armes qui ne mesurait pas moins de six mètres +de largeur. Il en fit faire vingt-quatre énormes portions +qui furent distribuées à autant de pauvres.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote44" name="footnote44"></a><b>Note 44:</b><a href="#footnotetag44"> (retour) </a> <i>Croyances et légendes</i>, Tom. I. page 12.</blockquote> + +<p>Cette année (1904), la réception des cardinaux par +le Pape au Vatican, pour la présentation des voeux, +eut un caractère tout intime. La veille de Noël, +chaque cardinal s'exprima verbalement en son nom: +on ne lut point d'adresse, le Pape ne prononça pas +de discours, mais s'entretint cordialement avec +chaque cardinal. Le Souverain Pontife reçut ensuite +l'antichambre pontificale et les officiers de sa garde.</p> + +<p>Mais l'objet le plus convoité par les enfants,—les +meilleures étrennes—c'est un <i>presepio</i>. On nomme +ainsi une Crèche en cire, contenant l'Enfant Jésus +couché sur la paille, Marie et Joseph en adoration à +ses côtés et, sur un plan éloigné, le boeuf et l'âne qui +semblent réchauffer de leur haleine le Sauveur du +monde. Il y a des Crèches de route grandeur, de +tout prix: les plus attrayantes pour les petits Romains +sont celles qui sont recouvertes d'un globe de cristal. +Ils emportent triomphalement leur <i>presepio</i> et le +placent avec honneur dans leur chambrette ornée à +l'avance pour le recevoir. C'est devant lui que, +chaque soir, toute la famille vient prier<a id="footnotetag45" name="footnotetag45"></a><a href="#footnote45"><sup>45</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote45" name="footnote45"></a><b>Note 45:</b><a href="#footnotetag45"> (retour) </a><p>La plus belle Crèche de Rome se trouve toujours dans l'antique +église de l'<i>Ara coeli</i>, au Capitole. +Ces représentations de la Crèche sont ordinairement conservées de +Noël à l'Épiphanie.—Autrefois, dans quelques églises, on les cachait +le jour des Saints Innocents, en mémoire de la fuite de Jésus en +Égypte.</p> + +<p>Le célèbre peintre florentin Luca della Robbia se distingua dans +la fabrication des Crèches en terre cuite.</p></blockquote> + +<p>Rappelons un gracieux et naïf usage qui existe à +Rome et qui fait de Noël, comme partout ailleurs, la +fête privilégiée des enfants: nous voulons parler des +petits prédicateurs de l'<i>Ara coeli</i>.</p> + +<p>Pendant les fêtes de Noël, on vient de tous les +quartiers de la ville dans cette église dédiée à la +Vierge Marie pour rendre ses hommages au <i>San +Bambino</i>. Tout le monde le connaît, tout le monde +vient se recommander à lui. Il n'est pas rare qu'on le +conduise chez des malades désespérés et que des +guérisons étonnantes soient produites par sa présence. +Telle est à Rome sa renommée que ceux même +qui, en 1849, opprimaient le Pape et outrageaient +les prêtres, affectaient de le respecter et lui donnèrent +la plus belle des voitures qui se trouvaient au Quirinal +pour ses visites aux malades.</p> + +<p>La statue du <i>San Bambino</i> est en bois d'olivier: +sa robe est couverte de saphirs, d'émeraudes et de +topazes, dons de la piété des fidèles. Un soleil tout +en diamant étincelle sur sa poitrine, des colliers plus +précieux les uns que les autres ornent son cou et +tout cela en reconnaissance des nombreuses guérisons +opérées au contact du <i>San Bambino</i> et constatées +par des témoignages très authentiques. Il demeure +exposé depuis Noël jusqu'à l'Épiphanie, dans une +chapelle latérale admirablement décorée: il y est +entouré de tous les personnages qui furent témoins +du mystère de Bethléem.</p> + +<p>Quand le moment est venu de le dérober aux +regards, les Religieux Franciscains du couvent de +l'<i>Ara coeli</i> le portent en procession sur le seuil de +l'église et avec lui bénissent la foule.</p> + +<p>Peu de cérémonies, à Rome, attirent un tel concours: +les cent vingt-quatre marches qui conduisent +à l'église, tous les degrés du Capitole, tous les balcons +sont garnis de pieux fidèles qui attendent cette +bénédiction comme une grâce des plus précieuses.</p> + +<p>C'est en face du <i>San Bambino</i> que les enfants de +Rome viennent prêcher. Au pilier voisin s'appuie +une petite chaire: les jeunes orateurs de sept a +douze ans s'y succèdent pour y célébrer, dans leur +naïf langage, les louanges du petit Jésus.</p> + +<p>Deux mois avant la fête, père, mère, frères et +soeurs, tout le monde est en mouvement dans les +familles. Les uns composent, les autres font répéter +au jeune débutant son sermon de Noël.</p> + +<p>«Lorsque j'arrivai, écrit Mgr Gaume, c'était une +petite fille qui occupait la chaire: à en juger par sa +taille, elle pouvait avoir huit ans au plus. Elle parlait +avec beaucoup d'onction et de vivacité; le geste +était naturel, le ton juste et varié..... La péroraison +fut pathétique. L'orateur tomba à genoux, étendit ses +petites mains vers le <i>Son Bambino</i>, lui adressa une +naïve prière, puis donna sa bénédiction absolument +comme l'aurait fait un vieux prédicateur»<a id="footnotetag46" name="footnotetag46"></a><a href="#footnote46"><sup>46</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote46" name="footnote46"></a><b>Note 46:</b><a href="#footnotetag46"> (retour) </a> Loc. cit. I p. 459.</blockquote> + +<p>Il n'est donc pas étonnant que, pendant huit jours, +de dix heures du matin à trois heures du soir, il y ait +foule à l'<i>Ara coeli</i>.</p> + +<p>C'est ici qu'il faut parler d'un personnage imaginaire +qui jouait autrefois un grand rôle dans les coutumes +populaires de Noël en Italie: il s'agit de la +<i>Befana</i><a id="footnotetag47" name="footnotetag47"></a><a href="#footnote47"><sup>47</sup></a>.—Ce mot qui est évidemment une corruption +de <i>Befania</i>. <i>Epifania</i> Épiphanie, veut dire +<i>marionnette</i>, <i>fantôme</i>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote47" name="footnote47"></a><b>Note 47:</b><a href="#footnotetag47"> (retour) </a> Voir le <i>Dizionario di Tradizione</i> de Moroni. +Spain. Tom. IV, pag. 278-282.</blockquote> + +<p>On appelle <i>Befana</i> un mannequin habillé de +haillons qu'on promène en Italie, la nuit de l'Épiphanie +et qu'on s'amuse à suspendre aux fenêtres le +jour même de la fête. Cet usage a presque complètement +disparu.</p> + +<p>Varchi et Béni représentent la <i>Befana</i> comme une +vieille femme aux yeux rouges, aux lèvres épaisses, +au visage furibond.</p> + +<p>Jacques Grimm<a id="footnotetag48" name="footnotetag48"></a><a href="#footnote48"><sup>48</sup></a> dit que la <i>Befana</i> est une fée +difforme, noire, laide, qui apporte des présents aux +enfants. En Allemagne, ajoute-t-il, <i>Tante Arie</i> joue +à peu près le même rôle. Sa légende serait originaire +de Franche-Comté; elle assiste aux moissons, préside +les fêtes rustiques, récompense les fileuses diligentes, +fait tomber les fruits des arbres pour les enfants +sages, et à Noël leur donne des noix et des gâteaux. +Le titre de <i>tante</i> paraît avoir remplacé celui de <i>fée</i>, +car c'est le nom d'une personne généralement bienfaisante.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote48" name="footnote48"></a><b>Note 48:</b><a href="#footnotetag48"> (retour) </a> Dictionnaire de Mythologie allemande, s. v. <i>Befana</i>.</blockquote> + +<p>En Italie, son rôle serait celui du «Bonhomme +Noël» ou de «Croquemitaine» si redouté des +enfants. S'ils ne sont pas sages, les parents les menacent +de tout révéler à la <i>Befana</i>. Celle-ci donne des +cadeaux aux enfants obéissants; aux méchants elle +n'apporte que de la cendre et du charbon.</p> + +<p>Comme les Rois Mages venaient de l'Orient et que +l'un d'eux était noir, on raconte aux enfants que la +<i>Befana</i> aussi est noire et qu'à cette époque, elle +entreprend un grand voyage pour récompenser ou +pour punir.</p> + +<p>Parmi les cadeaux qu'on lui attribue à Rome, on +remarque les pommes de pin dorées qui rappellent +l'encens et l'or des Rois Mages.</p> + +<p>En Toscane, elle est représentée comme une fée +qui pénètre la nuit dans les maisons; elle emplit de +bonbons et de joujoux, les souliers placés dans la +cheminée. Les mamans et les gouvernantes menacent +leurs <i>bambini</i> de la <i>Befana</i> qui n'est, disent-elles, ni +tendre, ni généreuse pour les mauvais sujets.</p> + +<p>Le cinq Janvier, veille de l'Épiphanie, vers dix +heures du soir, la place Xavone, la plus vaste et la +plus imposante de Rome après celle de Saint-Pierre, +est illuminée <i>à giorno</i> et présente un aspect féerique. +Des marchands forains y étalent leurs boutiques +ambulantes chargées de friandises, de fruits et de +jouets d'une variété infinie. On y installe même des +pâtisseries et des cafés pour les parents, les parrains, +les maîtres: ils y viennent en foule pour «régaler» +leurs enfants, leurs filleuls, leurs élèves.</p> + +<p>On crie, on danse, on tambourine, on agite des +grelots et même des casseroles. On y vend surtout +des trompettes de fer blanc appelées <i>Befane</i><a id="footnotetag49" name="footnotetag49"></a><a href="#footnote49"><sup>49</sup></a>. Les +enfants les achètent et s'en vont par les rues, soufflant +toute la soirée et toute la nuit, et rendant tout +sommeil impossible. Cette bruyante démonstration +est, dit-on, à l'intention du roi Hérode qu'on veut +punir de sa cruauté envers les Innocents.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote49" name="footnote49"></a><b>Note 49:</b><a href="#footnotetag49"> (retour) </a> La veille de Saint Jean-Baptiste. Le même bruit se +produit, avec des clochettes qu'on vend sur la place du Latran.</blockquote> + +<p>Assurément Hérode et sa famille occupent une +grande place dans l'esprit des Italiens. Un voyageur qui +visitait, l'hiver dernier, les églises de Rome, au temps +de Noël, voyait partout, dans les Crèches, l'Enfant +Jésus couvert d'un voile épais. Comme il en demandait +la raison, on lui répondit: «c'est pour le dérober +aux fureurs d'Hérode».</p> + +<p>D'après quelques auteurs<a id="footnotetag50" name="footnotetag50"></a><a href="#footnote50"><sup>50</sup></a>, la <i>Befana</i> serait +Salomé, fille d'Hérode, qui fit décapiter Saint Jean +Baptiste. Son histoire fit grande impression sur l'imagination +du Moyen Age et la légende s'en empara +bien vite pour y mêler ses fables. Ainsi, quand, au +fameux festin, on lui présenta la tête tranchée du +Saint, elle voulut y déposer un baiser, mais la bouche +lui souffla violemment à la figure et aussitôt elle +disparut ensorcelée et fut condamnée à suivre le +cortège des mauvais esprits<a id="footnotetag51" name="footnotetag51"></a><a href="#footnote51"><sup>51</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote50" name="footnote50"></a><b>Note 50:</b><a href="#footnotetag50"> (retour) </a> Jacques Grimm. loc. cit.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote51" name="footnote51"></a><b>Note 51:</b><a href="#footnotetag51"> (retour) </a> Une autre légende raconte que la fille d'Hérode, en punition de +son crime, eut la tête tranchée par un glaçon, au moment où elle +traversait un fleuve dont la glace se brisa sous ses pieds.</blockquote> + +<p>A la cathédrale de Gênes, pendant la Messe de +minuit, au <i>Gloria in excelsis</i>, tous les enfants de +l'assistance sonnent un charivari de clochettes de +terre cuite qui ne convient guère à la sainteté du lieu. +—Ceci rappelle un peu les Messes solennelles des +rites orientaux, arménien, grec, etc., où la consécration +s'accomplit au son des grelots que le diacre et le +sous-diacre agitent de chaque côté du célébrant. Ces +grelots sont attachés au bout d'un bâton de deux +mètres, qui porte à son extrémité une plaque ronde +de cuivre ou d'argent; ils rendent un son harmonieux +par suite du mouvement qu'on leur donne. Cet instrument +s'appelle <i>quéchouez</i><a id="footnotetag52" name="footnotetag52"></a><a href="#footnote52"><sup>52</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote52" name="footnote52"></a><b>Note 52:</b><a href="#footnotetag52"> (retour) </a> Lebrun. <i>Explication des cérémonies de la Messe</i>. Tom. III.</blockquote> + +<p>D'ailleurs, pendant toute la veillée de Noël, ces +mêmes clochettes préludent à la fête, dans toutes les +rues de Gênes, d'une assez amusante façon.</p> + +<p>Dans quelques villes d'Italie, on voit encore ce +qu'on appelle <i>la ruota della Befana</i>. C'est une ronde +d'enfants avec des chants à tue-tête, autour d'un +grand feu de joie. Cet usage existe encore à Mandello +sur les bords du lac de Lecco. Un cortège nombreux, +que précède une musique barbare et une mascarade +pittoresque, escortent la <i>Befana</i>, la vieille qui +porte la fleur de lys et la quenouille. D'après la +légende, elle vient, le jour de Noël, distribuer des +jouets et des friandises aux enfants bien sages. La +fête se termine sur la place du village par un feu de +joie dans lequel on brûle, en effigie, la vieille femme +qui doit renaître de ses cendres l'année suivante.</p> + +<p>Dans ce même village de Mandello, le chef du +peuple, <i>il capo del popolo</i>, revêtu d'un costume spécial +et entouré d'une foule nombreuse, offre une +marmite de soupe fumante à l'Enfant Jésus que l'on +vénère dans une Crèche installée sur la grande place. +Au pied d'un autel improvisé, on dépose, sur un +tapis, des jattes remplies d'eau, que l'on vient +reprendre le lendemain. Elles serviront de pieux +présents aux amis, car cette eau passe pour avoir +obtenu des vertus particulières pendant qu'elle a +séjourné devant la Crèche.</p> + +<p>Dans la même région, au val di Rosa (Lecco), les +gens du pays jouent encore, à l'occasion de Noël, +des <i>Mystères</i> qui datent du Moyen Age. Ils représentent +le cortège des Bergers et des Rois Mages, en +costumes qu'ils sont fiers de porter, et montent, en +chantant, sur les hauteurs voisines couvertes de +neige. Un clerc ouvre la marche, tenant bien haut +l'étoile lumineuse: rois et pasteurs suivent en ordre +et se rendent à un <i>presepio</i> dressé dans un ermitage +au sommet de la montagne.</p> + +<p>En Toscane et en d'autres contrées de l'Italie, la +bûche de Noël est en grand honneur. Quelquefois +même dans le langage populaire, on désigne la fête +de Noël par ce seul mot <i>Ceppo, la Bûche</i>. On bande +les yeux aux enfants, puis ces derniers doivent +tourner autour de la Bûche et la frapper à coup de +pincettes en chantant la <i>canzonetta</i> dite <i>l'Ave Maria +de la Bûche</i>. Ce chant a la vertu de faire tomber sur +eux une pluie bienfaisante de jouets et de bonbons, +selon la générosité des assistants <a id="footnotetag53" name="footnotetag53"></a><a href="#footnote53"><sup>53</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote53" name="footnote53"></a><b>Note 53:</b><a href="#footnotetag53"> (retour) </a> P. Fantani—*** s. v. Ceppo</blockquote> +<br><br><br> + + + +<h3>NAPLES</h3> + +<p>La vue de Naples, de son golfe aux teintes d'azur, +de ses rivages constellés de blanches villas, de ses +promontoires pittoresques et du cône fumant du +Vésuve, est un des spectacles les plus enchanteurs +qu'il y ait au monde.</p> + +<p>Nulle part Noël n'est plus animé qu'à Naples. Une +sorte de rage de plaisir et de distraction s'empare +de la population tout entière et pendant une période +de huit jours, c'est un mouvement, un entrain, une +sorte de <i>furia</i> dont rien ne peut donner l'idée.</p> + +<p>La semaine qui précède Noël s'appelle, à Naples, +la semaine des <i>bancarelle</i> (littéralement des <i>comptoirs</i>). +En 1904, elle s'est terminée dans un «bain de +lumière et d'azur» <a id="footnotetag54" name="footnotetag54"></a><a href="#footnote54"><sup>54</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote54" name="footnote54"></a><b>Note 54:</b><a href="#footnotetag54"> (retour) </a> Nous empruntons quelques détails aux journaux de Naples: +nous nous efforçons de les traduire aussi littéralement que possible, +afin de conserver les nuances d'un style plein de délicatesse et d'originalité.</blockquote> + +<p>Une douceur de ciel printanier a souri à ces derniers +jours de l'année, d'ordinaire si pluvieux à +Naples: le bonheur des petits commerçants est donc +complet. Les marchés de Noël ont eu depuis huit +jours un aspect des plus attrayants comme tous les +usages de cette population moitié orientale et moitié +espagnole.</p> + +<p>D'innombrables boutiques s'élèvent dans la grande +rue centrale de Naples, <i>via di Roma, gia Toledo</i> (la rue +de Rome, autrefois de Tolède<a id="footnotetag55" name="footnotetag55"></a><a href="#footnote55"><sup>55</sup></a>). Une foule en liesse +la remplît et déborde dans les ruelles adjacentes, sur +les places et sur les quais. Clameurs, joie universelle, +portées au diapason le plus élevé, explosion gigantesque +de bonne humeur et de félicité publique qui +se nourrissent de gain bien minimes, préparés de +longue main et impatiemment attendus. Toutes les +familles bourgeoises se réapprovisionnent du nécessaire +et parfois même du superflu. Les <i>bancarelle</i> +sont une exposition aux formes les plus diverses, +aux couleurs les plus variées et les plus vives: elles +se tiennent sur les places, en plein air, au milieu de +tentes roulantes qui s'élèvent par milliers et sur +lesquelles l'esthétique du peuple napolitain range, +en groupes bizarres, les objets les plus divers et les +plus brillants.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote55" name="footnote55"></a><b>Note 55:</b><a href="#footnotetag55"> (retour) </a> Le gouvernement italien, au moment de l'annexion du royaume +de Naples, a changé le nom de la grande rue de Tolède et l'a appelée, +en 1870, rue de Rome. Mais, nous l'avons constaté, pour le peuple +napolitain et la presse locale, c'est toujours la rue de Tolède.</blockquote> + +<p>Ce ne sont pas seulement des comestibles, des +ustensiles en terre ou en verre, fabriqués sous les +formes les plus fantastiques; ce n'est pas seulement +pour la table que se dressent ces agréables bastions +vivants, le long des trottoirs fourmillant de monde +de la rue de Tolède, de la place Medina et de la place +de la Liberté, la littérature même a ses autels, ses +petits temples enguirlandés dans ce bruyant «abracadabra» +du Noël Napolitain. Elles sont, en effet, +innombrables les <i>bancarelle</i> où sévères et graves se +trouvent rangés les livres, les opuscules, les in-folios +anciens et miniatures, toutes les variétés et les sous-espèces +du volume, et surtout des manuscrits qui +coûtèrent tant de sueurs. Un public curieux et sympathique +s'approche de ces montagnes de papier +imprimé, et y cherche avec des regards studieux +l'ouvrage désiré et peut-être ignoré du revendeur. +Parfois pour quelques centimes on achète un livre +d'une grande valeur, ou tout un lot de brochures au +dos déchiré et aux pages en lambeaux.</p> + +<p>Et aujourd'hui (Noël 1904), pour la première fois +peut-être depuis vingt ans, grâce aux rayons bienfaisants +d'un soleil de printemps, Naples peut montrer +toute la beauté éblouissante de ses marchés «enveloppés +d'un nimbe de joie». Toute la ville est aujourd'hui +dehors: les étrangers en extase contemplent ce +spectacle comme «une fascinante féerie».</p> + +<p>Ce qu'il faut voir surtout, c'est le pittoresque <i>marché +aux poissons</i> sur le quai de Sainte-Lucie. La +veille de Noël, après avoir traversé un grand nombre +de rues entre des trophées de verdure, des amoncellements +de fruits, de compotes au vinaigre, de +gâteaux, de liqueurs, on croirait que c'est la dernière +journée où il soit permis de manger. Pour le souper, +la carte de rigueur est la suivante: vermicelle au jus +de poisson, <i>broccoli</i> fumants à l'huile, <i>capitone</i><a id="footnotetag56" name="footnotetag56"></a><a href="#footnote56"><sup>56</sup></a> et +poissons divers<a id="footnotetag57" name="footnotetag57"></a><a href="#footnote57"><sup>57</sup></a>.—Cent mille personnes au moins +sont en mouvement pour préparer le succulent repas +aux quatre cent mille autres qui se promènent oisives +ou qui travaillent, en proie à la plus fébrile impatience.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote56" name="footnote56"></a><b>Note 56:</b><a href="#footnotetag56"> (retour) </a> Le <i>capitone</i> est le mets traditionnel et nécessaire +du repas de Noël: c'est une anguille de rivière ou de mer, quelquefois +Une murène à la chair blanche et laiteuse.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote57" name="footnote57"></a><b>Note 57:</b><a href="#footnotetag57"> (retour) </a> Les Napolitains les appellent <i>frutti di mare</i> +(fruits de la mer), ce sont des huîtres, des crabes, des langoustes, +des coquillages aux formes les plus variées.</blockquote> + +<p>A combien le <i>capitone</i>? Telle est la grande question +du jour. En effet, quel est le Napolitain qui ne +mange le <i>capitone</i> le soir de la veille de Noël?</p> + +<p>Partout on entend crier: «<i>capitone viva, fricceca, +stu capitone, a na lira e otto, capitone</i> vivant, il palpite +encore ce <i>capitone</i>, à un franc quarante centimes».</p> + +<p>Il faut aller visiter la rue Ste-Brigitte ou la rue Porto, +le soir de la veille de Noël. C'est une scène fantastique +digne du pinceau de Gherardo dell Notti. +Qu'ils sont beaux à voir ces marins au teint bronzé, +vieux loups de mer qui, sur leurs barques de pêche +(<i>paranziello</i>), ont défié maintes fois les tempêtes et +qui ont une voix de tonnerre habituée à se faire +entendre au milieu du bruit des vagues. Ils sont là , +debout devant leurs corbeilles entourées de cierges +allumés, les manches de leur veste retroussées jusqu'au +coude. Ils enfoncent de temps en temps leurs +mains dans ces corbeilles remplies d'anguilles vivantes, +ils saisissent les plus grosses, les font tournoyer +en l'air et gesticulant avec toute leur vivacité méridionale, +ils ont un faux air de charmeurs de serpents.</p> + +<p>A chaque coin de rue les marchandes de Procida<a id="footnotetag58" name="footnotetag58"></a><a href="#footnote58"><sup>58</sup></a> +et d'Ischia attirent l'attention par le curieux +costume de leur île.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote58" name="footnote58"></a><b>Note 58:</b><a href="#footnotetag58"> (retour) </a> <i>Le jour de Noël</i>, à la Saint-Michel et le huit Mai, +les femmes de Procida revêtent leur costume national: un vêtement rouge +brodé d'or, et elles exécutent la danse du pays, la <i>tarantelle</i>.</blockquote> + +<p>Rien de plus animé, de plus vivant que le spectacle +du port de Naples, la veille de Noël, vers le coucher +du soleil. La foule y montre sa folle et insouciante +gaîté, son intarissable faconde, sa verve spirituelle et +bouffonne, les marchands y annoncent leurs denrées +avec mille <i>lazzi</i>, les musiciens y donnent des sérénades +et au milieu de cette cohue indéfinissable les +<i>corricoli</i>, petites voitures où s'entassent de douze à +quinze personnes, amènent de Portici et de Resina +les ouvriers qui viennent souper en plein air, en face +de la mer (à la napolitaine).</p> + +<p>Oui, à Naples, Noël est bruyant et joyeux: clameurs +et joie qui font oublier la désolante mélancolie +qui court dans les vastes souterrains de cette bonne, +généreuse et sympathique population. Qu'on ne +croie pas cependant que Naples soit devenue, par +enchantement «la ville du dollar»: Noël n'est pour +elle qu'une «parenthèse de félicité et de splendeurs», +à la fin d'une année qui a été souvent attristée par +bien des privations.</p> + +<p>En un mot, rien de vivant, de pittoresque, de +sémillant comme ce peuple en délire sous «le beau +ciel bleu de Naples, turquoise le jour, saphir la nuit».</p> + +<p>Comment ne pas se rappeler ces beaux vers de +Lamartine:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Sous ce ciel où la vie, où le bonheur abonde.</p> +<p>Sur ces rives que l'oeil se plaît à parcourir.</p> +<p>Nous avons respiré cet air d'un autre monde.</p> +<p>Elvire!... Et cependant on dit qu'il faut mourir<a id="footnotetag59" name="footnotetag59"></a><a href="#footnote59"><sup>59</sup></a>.</p> + </div> </div> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote59" name="footnote59"></a><b>Note 59:</b><a href="#footnotetag59"> (retour) </a> Tout le monde connaît ce vieux dicton que répète volontiers +même le dernier des Napolitains: <i>Veder Napoli e dopo mori</i>, voir +Naples et mourir.</blockquote> + +<p>Naples a aussi ses musiciens de Noël; ils viennent +du fond des Abruzzes et des gorges de la Calabre: +ils portent le nom de <i>Zampognari</i>. Il y a deux sortes +de <i>Zampogna</i> en usage dans le midi de l'Italie et en +Sicile.</p> + +<p>C'est d'abord une cornemuse composée d'un sac +de peau et de trois chalumeaux de différentes longueurs. +Deux de ces chalumeaux donnent toujours +le même ton; le troisième est susceptible de varier +ses notes et rappelle le hautbois et la clarinette. La +note continue du plus gros chalumeau s'appelle <i>bourdon</i>, +elle est censée faire la basse; celle du second, +donne ordinairement la dominante. Lorsqu'on entend +de loin dans les montagnes ce singulier mélange de +tons immuables avec les modulations de la mélodie, +on croirait avoir les oreilles frappées par un tintement +de cloches plutôt que par le son d'un instrument +de musique.</p> + +<p>Il y a aussi de petites <i>Zampogne</i> qui ne se composent +que d'un simple chalumeau. Nous avons sous +les yeux une gravure reproduisant le gracieux +tableau du professeur Bechi de Rome. C'est un <i>Zampognaro +qui s'exerce à jouer la cantilène de Noël</i>: +son instrument, en effet, n'a pas d'outre et ressemble +assez à un hautbois de petite dimension.</p> + +<p>Les fonctions et les costumes des <i>Zampognari</i> +sont à peu près les mêmes que ceux des <i>Pifferari</i> à +Rome. Comme eux, ils ne s'embarrassent pas d'un +bagage inutile. Un manteau de laine brune leur sert, +pendant la nuit, tout à la fois de matelas et de couverture. +Ces pauvres montagnards s'en vont de porte +en porte et le peuple napolitain très pieux et très +charitable leur demande des neuvaines devant +l'image de la Madone ou devant la Crèche. L'argent +qu'ils gagnent sert à nourrir leur famille pendant le +reste de l'année.</p> + +<p>A Naples, plus encore qu'à Rome, le <i>presepio</i> +(la Crèche) joue un grand rôle dans les fêtes de +Noël. Dans le sud de l'Italie, les Crèches sont nombreuses +et dénotent parfois un véritable talent d'artiste. +Au fond d'une grotte entourée de rochers, on +aperçoit l'étable et la Crèche où naquit le Sauveur. +Autour du <i>San Bambino</i> reposant sur la paille, de +minuscules figurines de bois sculpté, revêtues d'habits +patiemment confectionnés aux veillées d'hiver, +représentent la Sainte Vierge et Saint Joseph en extase. +A l'entrée, de petits chérubins pressent leurs têtes +ailées pour regarder de plus près le nouveau-né. +Puis c'est toute une procession de bergers qui viennent +lui apporter leurs modestes présents.</p> + +<p>Au sommet de la grotte brille l'étoile qui a conduit +les Mages. Ceux-ci sont entourés de pages, d'hommes +d'armes, d'écuyers, d'esclaves nubiens qui conduisent +des chameaux. Ces figurines sont quelquefois +d'un grand prix: il est des chèvres et des moutons +signés <i>Vaccaro</i>, qui valent leur pesant d'or.</p> + +<p>Un auteur dramatique a eu la passion de la +Crèche: le napolitain dom Michel Cuciniello. Il +avait rangé derrière de brillantes vitrines ses <i>pupazzi</i> +(petites statuettes): il aimait à les faire admirer à ses +visiteurs. On y voyait tout ce qui peut entrer dans +la composition d'une Crèche, depuis l'Archange +Gabriel jusqu'à l'humble paysanne apportant ses +présents dans un panier, depuis Saint Joseph jusqu'au +tavernier, depuis la Sainte Vierge jusqu'au roi +nègre. Dom Michel offrit à la ville de Naples ce +trésor d'art qu'on peut aller voir au Musée de la +Chartreuse de San Martino.</p> + +<p>Cette Crèche se trouve dans la grande salle attenante +à celle de la Gondole de Charles III. A droite, +s'élève la maisonnette du tavernier: plus haut, celle +de la blanchisseuse; à gauche, un petit pont sur un +torrent entre les troncs énormes de vieux chênes +renversés: au centre, les colonnes brisées d'un temple +en ruines; loin, bien loin, à perte de vue, la +campagne; de petites collines verdoyantes s'estompent +dans la brume, et au-dessus un ciel d'azur donne +à cette scène à la fois profane et sacrée un aspect des +plus grandioses.</p> + +<p>La maisonnette du tavernier est une merveilleuse +reproduction des moeurs napolitaines. On y voit +ustensiles en cuivre, faisceaux d'herbages, animaux +de basse-cour, mobilier complet, vases de fleurs.</p> + +<p>Plus loin, sur la terrasse de la blanchisseuse, le +linge étendu sur des cordes et séchant au soleil, la +petite cage à la fenêtre: le tout d'une parfaite précision.</p> + +<p>Là -bas, dans la plaine, on voit caracoler des chevaux +que des palefreniers retiennent avec peine; +plus loin, de riches paysannes dansent la <i>tarantelle</i> +au son des guitares.</p> + +<p>Qu'elle expression dans ces têtes d'argile! Quelle +finesse dans tous ces vêtements et dans ces parures! +Quel éclat dans ces perles précieuses! Quelle animation, +quelle vie dans tout ce paysage; dans ce +torrent qui écume au milieu de blocs énormes et +d'arbres séculaires, dans cette nature souriante, +idyllique, parmi les épais rosiers et les prairies en +fleurs!</p> + +<p>Quelle richesse dans ce cortège des Rois Mages! +Ils s'avancent coiffés de turbans et vêtus d'habits +chamarrés d'or et parsemés de pierreries; de nombreux +esclaves conduisent des chameaux chargés de +coffres remplis d'or et de pierres précieuses.</p> + +<p>Au-dessus de tout, s'élève pure la note de la foi: +la Vierge et Saint Joseph, le petit Enfant Jésus étendu +sur la paille, le boeuf et l'âne. Autour des petites +colonnes qui entoure la Crèche, grimpent le lierre +et la mousse et des essaims d'Anges se balancent +dans les airs en glorifiant Dieu.</p> + +<p>La Crèche de dom Michel et ses quatre-vingts statuettes +représentent une valeur de deux cent cinquante +mille francs.</p> + +<p>Un habitant de la ville de Caserte avait dans sa +maison une Crèche d'une richesse vraiment royale. +Les Rois Mages, avec des costumes éblouissants, +apportaient de vrais coffres d'or et de pierreries: les +perles, les rubis, les émeraudes, les topazes y brillaient +de toutes parts. Une femme avait au milieu du front +un diamant si gros et d'une si belle eau qu'une +princesse l'aurait mis volontiers à son diadème. On +ne sera pas étonné d'apprendre que des soldats en +armes gardaient, nuit et jour, un tel <i>presepio</i>.</p> + +<p>La veille de Noël, à minuit, la famille entière vient +s'agenouiller devant la Crèche. Le plus jeune des +enfants prend un <i>Bambino</i> en cire et le place entre +la Vierge Marie et Saint Joseph, dans un petit berceau +de mousse. Les <i>Zampognari</i> attaquent la plus +belle de leurs symphonies: on y répond par des +cantiques: tout le monde prie; c'est une scène des +plus touchantes<a id="footnotetag60" name="footnotetag60"></a><a href="#footnote60"><sup>60</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote60" name="footnote60"></a><b>Note 60:</b><a href="#footnotetag60"> (retour) </a> De Lauzières, <i>Panorama des Fêtes chrétiennes</i>.</blockquote> + +<p>Toute la nuit de la veille de Noël ont lieu des feux +d'artifice qu'on nomme <i>Tricchi-Tracche</i>. Les rues, les +ruelles deviennent plus lumineuses qu'à midi. Les feux +de bengale pétillent à tous les étages et à toutes les +fenêtres: les flammèches tombent en pluie de feu +sur la tête des passants. Alors aussi sur les places +publiques, sur les trottoirs, sur les balcons éclatent +les soleils, les girandoles, les fusées de toutes sortes. +Dans chaque rue, dans chaque quartier c'est une fusillade +nourrie; on dirait que dans cette ville de cinq +cent mille âmes se livre une lutte effroyable. Les +morts sont rares; il y a bien quelques blessés—mais +c'est <i>Natale</i> (Noël)—et l'an prochain on recommencera +de plus belle!</p> + +<p>Il y a une vingtaine d'années, on représentait à +Naples, dans un théâtre de second ordre, la <i>Nascita +del Verbo Incarnato</i> (la Naissance du Verbe Incarné), +longue et fastidieuse pièce en cinq actes et en vers, +avec prologue. Les acteurs jouaient d'abord avec +beaucoup de sérieux et de dignité. Mais, à la fin de +chaque acte, les <i>guillari</i> (les bouffons, les clowns) +apparaissaient sur le théâtre, liaient conversation +avec la Sainte Vierge et Saint Joseph, puis restés +bientôt seuls maîtres de la scène, racontaient, en +patois, les nouvelles du port, avec une verve endiablée.</p> + + +<p>Il existe un usage assez bizarre dans la petite ville +de Catanzaro, au sud de Naples, dans la Calabre +ultérieure. C'est <i>n' Presepiu cchi si motica</i>, une +espèce de Crèche-théâtre, de Crèche-parlante. Elle +ne se trouve pas dans l'église. Elle nous apparaît +peuplée de personnages qui se meuvent, gesticulent, +parlent, absolument comme des marionnettes. A +côté d'une grotte s'élève une prison, puis un palais, +un couvent de capucins, une église. L'action est des +plus grotesques. Par exemple, Hérode vient d'apprendre +la nouvelle de la naissance d'un roi plus +puissant que lui; aussitôt il entre dans une fureur +extrême et donne ordre de faire périr par le glaive +tous les enfants au-dessous de deux ans. On assiste +alors au meurtre des Innocents, on entend des cris +plaintifs. Les Religieux sortent du couvent et veulent +défendre ces pauvres victimes, mais ils sont à leur +tour roués de coups, jusqu'à ce que d'autres Religieux +arrivent, en chantant des psaumes pour les +morts<a id="footnotetag61" name="footnotetag61"></a><a href="#footnote61"><sup>61</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote61" name="footnote61"></a><b>Note 61:</b><a href="#footnotetag61"> (retour) </a> M. Lumini, <i>Le sacre rappresentazione italiane</i>, p. 306.</blockquote> + +<p>Dans l'île d'Ischia, on voit, dans les deux églises, +un trône orné, sur lequel est placée une statue de la +Vierge. Elle est habillée de brocart riche, porte des +cheveux naturels très frisés et des boucles d'oreille: +elle a une sorte de tablier de mousseline blanche +qu'elle relève des deux mains comme pour en former +un berceau. Le jour de Noël, on dépose un +Enfant-Jésus dans le tablier de la Vierge.</p> + +<p>A Capri<a id="footnotetag62" name="footnotetag62"></a><a href="#footnote62"><sup>62</sup></a>, au commencement de la Messe de +minuit, le tabernacle apparaît <i>ouvert</i> et <i>vide</i>, pour +signifier que le Christ n'est pas encore né. Après la +communion seulement, le prêtre y introduit une +hostie consacrée et ferme la porte. Pendant toute la +nuit et toute la journée du vingt-cinq décembre, les +bombes et les coups de feu retentissent sans cesse, +répétés par les échos des montagnes.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote62" name="footnote62"></a><b>Note 62:</b><a href="#footnotetag62"> (retour) </a> Dans l'île de Capri, de la pointe du <i>Capo</i> la vue est magnifique +et n'a de comparable au monde que la rade de Rio de Janeiro et les +abords de Constantinople.</blockquote> + +<p>Dans l'église de Massa-Lubrense, près de Sorrente <a id="footnotetag63" name="footnotetag63"></a><a href="#footnote63"><sup>63</sup></a>, +on voit une Crèche qui est tout un monde. +Ce sont des rochers escarpés remplis de personnages +en miniature: bergers, religieux; dans un ravin, les +Rois Mages qui s'avancent avec toute leur suite; +puis des villages, des maisons avec des curieux sur +les balcons, des ouvriers à leur atelier, des gens qui +causent sur la place publique, des Anges suspendus +en l'air. Il y a peut-être deux cents figurants. C'est +pour ainsi dire la reproduction de la Crèche de la +Chartreuse de Naples.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote63" name="footnote63"></a><b>Note 63:</b><a href="#footnotetag63"> (retour) </a> Aux environs de Sorrente se trouve le pittoresque couvent du +Deserto.—Du haut de la terrasse on a une vue charmante sur les +deux golfes de Naples et de Salerne et sur l'île de Caprée.</blockquote> + +<p>Dans toute la région, les passants saluent les étrangers +par ces mots: <i>Buon' Natal!</i> (bon Noël). C'est +le souhait de la nouvelle année<a id="footnotetag64" name="footnotetag64"></a><a href="#footnote64"><sup>64</sup></a>. Il en est de +même à Rome; on dit encore: <i>Buone feste</i> (bonnes +Fêtes!)</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote64" name="footnote64"></a><b>Note 64:</b><a href="#footnotetag64"> (retour) </a> Ces intéressants détails sur Ischia, Capri et les environs de +Sorrente nous ont été fournis par deux personnes de notre famille +qui ont assisté à la Messe de minuit dans l'église de Capri, à l'occasion +de la fête de Noël 1904.</blockquote> + +<p>Nous trouvons dans l'<i>Illustrazione popolare</i> (l'Illustration +populaire) de Rome, sous le titre: <i>la squilla +di Lanciano nella notte di Natale</i> (la voix stridente +de Lanciano<a id="footnotetag65" name="footnotetag65"></a><a href="#footnote65"><sup>65</sup></a>, pendant la nuit de Noël) le trait +suivant:</p> + +<p>Le soir du vingt-trois Décembre, à six heures, une +petite cloche de l'église métropolitaine de <i>Sainte-Marie-du-Pont</i> +commence à sonner. Cette sonnerie +qu'on est convenu d'appeler <i>squilla di Natale</i> (voix +stridente de Noël) dure une heure sans interruption. +Entre temps, les boutiques et les cafés se ferment; +tous les habitants regagnent leurs foyers; de continuelles +salves de mousqueterie et d'autres armes à +feu retentissent de toutes parts. A sept heures du +soir, tout le monde est chez soi; la clochette cesse +de sonner, et, à leur tour, carillonnent toutes les +cloches des nombreuses églises de la ville de Lanciano. +À ce moment, tous tombent à genoux et récitent +les litanies et d'autres prières.—C'est l'heure +où, suivant une croyance populaire, la Vierge arriva +à Bethléem. La prière finie, les enfants baisent les +mains de leurs parents, de leurs aïeuls, de leurs oncles +et tantes et échangent des compliments de bonnes +fêtes. Un instant après, arrivent aussi les enfants qui +vivent loin de la maison paternelle: ils viennent +apporter l'expression de leur amour filial et prendre +part aux joies de la famille réunie.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote65" name="footnote65"></a><b>Note 65:</b><a href="#footnotetag65"> (retour) </a> <i>Lanciano</i>, dans l'Abruzze citérieure, +dix-huit mille habitants, +archevêché, belle cathédrale; <i>pont de Dioclétien</i>.</blockquote> + +<p>Voici l'origine de cet usage: Monseigneur Paul +Tasso, napolitain d'origine, prélat d'une grande charité +et qui fut archevêque de Lanciano de 1588 à +1607, avait l'habitude d'aller tous les ans, le soir du +vingt-cinq Décembre, processionnellement et pieds +nus, suivi du clergé et du peuple,—en souvenir du +voyage que fit Marie, de Nazareth à Bethléem,—jusqu'à +une petite chapelle distante de plus d'un +kilomètre de la ville, Sainte Marie dell' Iconicella. +Pour faire ce trajet, il mettait une heure, et pendant +ce temps, une clochette sonnait. Après la mort de +Monseigneur Tasso, ses successeurs renoncèrent à la +procession, mais l'usage de sonner la cloche +subsista.</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Ninna nanna de Manzoni.</p> + </div><div class="stanza"> +<p><i>Dormi, fanciul, non piangere,</i></p> +<p><i>Dormi, fanciul celeste,</i></p> +<p><i>Sovra il tuo capo stridere</i></p> +<p><i>Non osin le tempeste!</i></p> + </div><div class="stanza"> +<p>Dors, Enfant, ne pleure pas,</p> +<p>Dors, divin Enfant,</p> +<p>Sur ta tête faire rage.</p> +<p>N'osent pas les tempêtes!</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="i4">(Première strophe.)</p> + </div> </div> +<br><br><br> + + + +<h3>SICILE</h3> + +<p>La Sicile, qu'on appelle avec raison «la perle des +îles» à cause de la beauté de ses paysages et de la +douceur de son climat, offre une infinité de coutumes +charmantes, à l'occasion de Noël.</p> + +<p>Le grand et très intéressant journal de Palerme, +l'<i>Ora</i> (l'Heure) du vingt-cinq Décembre mil neuf +cent quatre, que nous a gracieusement envoyé un +éminent professeur de cette ville, nous apporte de +précieux documents que nous allons traduire et +résumer en leur conservant, autant que possible, +leur couleur locale.</p> + +<p>Le bateau venant de Naples, arrive le plus souvent +à Palerme avant le lever du soleil. Le décor matinal +est réellement délicieux. À gauche, au-dessus du +promontoire rocheux de Zaffarano, volent de légers +nuages gris auréolés de rose par les premiers feux de +l'aurore; le ciel est pur de ce bleu pâle qui caractérise +les fins d'orage et dont connaissent bien la +nuance tendre tous ceux qui ont navigué sur la +Méditerranée. Bientôt apparaît Palerme <i>la Felice</i> +(l'heureuse) baignée de lumière, ceinte de sa «Conque +d'or», plaine fertile qu'encadre un hémicycle +de montagnes grandioses.</p> + +<p>Les sourires et les sarcasmes des esprits forts et +des demi-savants n'ont pas réussi à diminuer la +fraîche poésie de la fête de Noël. Sans doute, dit +l'<i>Ora</i>, il y a bien dans notre chère île, comme partout +ailleurs, pendant deux ou trois jours, des repas +de parents et d'amis où l'on sert des plats choisis et +des mets succulents, puis des desserts de fins gâteaux +et de frais bonbons, mais Noël garde dans les rues +bruyantes de nos cités, comme dans nos plus humbles +villages, son cachet traditionnel de fête religieuse.</p> + +<p>Partout, on entend les voix tristes des rapsodes du +peuple, auxquelles se mêlent le bruit monotone des +sistres, le gémissement plaintif des violons et dans +le lointain le son champêtre des cornemuses et des +<i>Zampogne</i>. Ce sont les <i>aveugles-poètes</i><a id="footnotetag66" name="footnotetag66"></a><a href="#footnote66"><sup>66</sup></a> qui chantent +le <i>voyage douloureux de la Sainte Vierge et de +Saint Joseph</i> ou la <i>Ninnaredda</i> (berceuse) sorte +de <i>neuvaine</i> préparatoire à la fête de Noël. Toute +maison qui les accepte et veut bien les louer est +marquée d'un large trait noir tracé au charbon. Ce +sont aussi les bergers descendus des montagnes: ils +viennent répéter leur mélancolique <i>cantilène</i> toute +imprégnée de soupirs et de pleurs.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote66" name="footnote66"></a><b>Note 66:</b><a href="#footnotetag66"> (retour) </a><p>À Palerme, les <i>aveugles-poètes</i> forment une sorte de corporation; +ils parcourent les campagnes, se rendent à toutes les fêtes, modifient +et rajeunissent les chants de leurs prédécesseurs.</p> + +<p>Ils abordent tous les genres: les souvenirs des Croisades, les +légendes de Sainte Lucie et de Sainte Rosalie, les deux Saintes si +populaires dans toute la Sicile, un tremblement de terre, un naufrage, +etc.</p> + +<p>Ils déploient autant d'imagination pour rendre par la poésie et la +musique ces divers sujets, que les «peintres» pour les reproduire +sur les charrettes des paysans siciliens.</p></blockquote> + +<p>Les pieux <i>cantiques</i> de la neuvaine de Noël (<i>le +canzoni</i>) sont très connus: ils sont à peu près les +mêmes dans toute l'Italie méridionale et en Sicile.</p> + +<p>On connaît beaucoup moins les <i>prières</i> (<i>le orazioni</i>) +que l'on récite devant la Crèche dans certains +villages des campagnes de Sicile. Ce sont des chants +très courts, des invocations à Jésus-Enfant, à la +Vierge, au patriarche Saint Joseph.</p> + +<p>Ces <i>prières</i> sont écrites dans le gracieux dialecte +sicilien que le poète Meli a immortalisé dans ses +vers. Qu'on en juge par le commencement du premier +sonnet de sa Bucolique.</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Montagnes coupées de vallons,</p> +<p>Rochers vêtus de lierre et de mousse,</p> +<p>Cascades d'eau pure argentée.</p> +<p>Ruisseaux murmurants et lacs silencieux.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Cimes escarpées et ravins ténébreux.</p> +<p>Joncs stériles et genêts en fleurs.</p> +<p>Arbres antiques croulant de vieillesse,</p> +<p>Et grottes où les gouttelettes d'eau se pétrifient avant de tomber.</p> +<p>Accueillez, dans vos silencieux asiles,</p> +<p>L'ami de la paix et du repos!</p> + </div><div class="stanza"> +<p>(Meli, <i>Buccolica</i>. Sonetu I.)</p> + </div> </div> + +<p>La première de ces <i>prières</i> publiée par Valplatani, +a toute la grâce d'un petit tableau flamand (<i>ha tutta +la grazia d'un quadretto fiammingo</i>.)</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p><i>Ni' 'na grutta nasciu lu Bammineddu,</i></p> +<p><i>A Bettilemmi, 'ntempu di friddura,</i></p> +<p><i>'Ncapu la paglia comu un pucireddu,</i></p> +<p><i>La Bedda Matri l'ha pusatu allura,</i></p> +<p><i>E cc'era ddà vicinu un sciccareddu,</i></p> +<p><i>Misu a lu cantu di la manciatura,</i></p> +<p><i>All' autru latu un coi pïatuseddu,</i></p> +<p><i>E, 'ntunnu 'ntunnu, tutti li pastura.</i></p> +<p><i>Gesuzzu duci, beddu e picciriddu,</i></p> +<p><i>Mniezzu la paglia mori di lu friddu.</i></p> +<p><i>Ma comu grupi la cucuzza a risu,</i></p> +<p><i>Luci dda grutta comu un paradisu</i><a id="footnotetag67" name="footnotetag67"></a><a href="#footnote67"><sup>67</sup></a>.</p> + </div> </div> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote67" name="footnote67"></a><b>Note 67:</b><a href="#footnotetag67"> (retour) </a> Nous devons la traduction à l'extrême obligeance de notre +savant ami, M. l'abbé M***, curé de Corscia, dont la collaboration +nous a été continuelle depuis l'origine de nos recherches sur les coutumes +populaires de Noël.</blockquote> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Dans une grotte est né le petit Enfant,</p> +<p>A Bethléem, au retour de la saison du froid,</p> +<p>Sur de la paille comme un pauvret.</p> +<p>Sa gracieuse mère l'a posé alors,</p> +<p>Tout près, d'un côté de la Crèche, il y avait un âne.</p> +<p>De l'autre côté un boeuf attendri,</p> +<p>Tout autour, tout autour, la foule des bergers,</p> +<p>Le cher Jésus, doux, beau, tout petit,</p> +<p>Se mourait de froid sur la paille,</p> +<p>Mais à peine le sourire a réjoui sa gracieuse bouche,</p> +<p>Que la grotte resplendit comme un paradis.</p> + </div> </div> + +<p>La Sicile a aussi <i>ses Noëls</i>: il ne faut pas y chercher +finesse d'images, suite historique, ni vers rimés +avec art.</p> + +<p>Ce sont de petites strophes déliées qui se suivent +avec la fougue capricieuse d'une bande d'enfants qui +jouent sur un pré fleuri. Cependant quelle grâce +rustique dans ces chansonnettes pieuses et quelle +inimitable ingénuité de style et d'images. Dans celle +de Noto, Jésus naît dans un jardin parsemé de plantes +aromatiques: un tambour et le tintamarre des +enfants qui s'amusent annoncent sa naissance.</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Ddocu sutia ccè un jardinu,</p> +<p>Tuttu chinu d'airumi,</p> +<p>Cci na ciu Gesù bambinu.</p> +<p>Cu trummessi e tammurinu.</p> +<p>E lu misinu suprà l'artari.</p> +<p>Tutti l'ancili cci hann' a cantari</p> +<p>Cci hann' à caniari cu bella vuci,</p> +<p>Lu Bambinu si cunnuci,</p> +<p>Si cunnuci, vaneddi, vaneddi.</p> +<p>Si comtamu canzuneddi,</p> +<p>Canzuneddi via via,</p> +<p>Cci cantamu la litania</p> +<p>Litania palermitana.</p> + </div><div class="stanza"> + </div><div class="stanza"> +<p>Un peu plus bas il y a un jardin</p> +<p>Tout couvert d'arbres qui répandent des parfums.</p> +<p>C'est là qu'est né Jésus Enfant.</p> +<p>Avec trompettes et tambours.</p> +<p>Ils le placent sur l'autel,</p> +<p>Tous les Anges se mettent à chanter,</p> +<p>A chanter de leurs belles voix</p> +<p>Le Bambino si bienvenu.</p> +<p>Si bienvenu, viens, viens!</p> +<p>Nous chantons des cantiques,</p> +<p>Des cantiques et des cantiques,</p> +<p>Nous chantons la litanie.</p> +<p>La litanie de Palerme.</p> + </div> </div> + +<p>Plus suavement enfantines me semblent ces deux +autres chansonnettes (<i>canzonette</i>) pieuses de Valplatani. +La première a tout l'air d'une <i>ninna nanna</i> +(berceuse):</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>A la notti di Natali</p> +<p>Ca nasciu lu Bammineddu,</p> +<p>E nasciu nni la gruttidda.</p> +<p>A la so manciaturedda</p> +<p>E sô matri cci arridia,</p> +<p>Rosi e gigli cci cuglia.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Dans la nuit de Noël,</p> +<p>Il est né le Bambino,</p> +<p>Il est né dans une grotte.</p> +<p>Dans sa petite Crèche.</p> +<p>Sa mère nous souriait.</p> +<p>Elle nous cueillit des roses et des lys.</p> + </div> </div> + +<p>Si l'on veut ajouter foi à cette autre chansonnette +de Valplatani lorsque naquit notre Sauveur dans la +grotte de Bethléem, il y avait non seulement un +ange, mais encore un certain personnage qui jouait +de la cornemuse. Au son géorgique du champêtre +instrument, une brebis, aux flocons de laine frisée, +dansait:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>A la notti di Natali</p> +<p>Cc'era l'ancilla e un compari<a id="footnotetag68" name="footnotetag68"></a><a href="#footnote68"><sup>68</sup></a>,</p> +<p>Chi sunaca la ciaramedda,</p> +<p>Abballava la picuredda</p> +<p>Abballava rizza rizza!</p> + </div><div class="stanza"> + </div><div class="stanza"> +<p>Dans la nuit de Noël</p> +<p>Il y avait un ange et un autre personnage [68]</p> +<p>Qui jouait de la cornemuse</p> +<p>Une brebis, aux flocons de laine frisée</p> +<p>Dansait: ravissante beauté!</p> + </div> </div> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote68" name="footnote68"></a><b>Note 68:</b><a href="#footnotetag68"> (retour) </a> Littéralement: un parrain.</blockquote> + +<p>C'est surtout à l'occasion des fêtes de Noël, que +les bambini de Valplatani récitent, avec une certaine +cadence monotone, des strophes de quatre ou tout +au plus six vers; elles sont comme parfumées d'une +candeur ingénue. La première semble une peinture +inimitable dans sa gracieuse naïveté:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Sutta un pedi di castagna,</p> +<p>Cci à Gesuzzu: c'addimanna,</p> +<p>Addimanna tri tari,</p> +<p>Cu la manuzza chi fa accussi.</p> + </div><div class="stanza"> + </div><div class="stanza"> +<p>A l'ombre d'un châtaignier.</p> +<p>Il y a Jésus: il nous appelle.</p> +<p>Il nous appelle,</p> +<p>En nous faisant signe de sa petite main.</p> + </div> </div> + +<p>Toute l'ardeur d'une fervente invocation vibre +dans cette autre strophe:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Bammineddu di la chiuviddu,</p> +<p>Siti beddu e piccireddu,</p> +<p>Quannu spunta la cirasa</p> +<p>Vui viniti a la me casa,</p> +<p>A la me casa 'un cci ati vinutu,</p> +<p>Viniticci ora pi darimi aiutu!</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Petit enfant que je vois d'ici.</p> +<p>Vous êtes beau et tout petit.</p> +<p>A la saison des cerises,</p> +<p>Venez à ma maison.</p> +<p>Vous n'êtes pas encore venu à ma maison.</p> +<p>Venez y maintenant pour me secourir.</p> + </div> </div> + +<p>Pour Noël, les enfants s'amusent à faire des Crèches +devant lesquelles ils allument, avant minuit, de +petites lampes d'huile. La Crèche est une montagne +de sucre avec des vallons, des précipices et des grottes +qui doivent représenter, en petit, la montagne de +Bethléem. Il doit y avoir nécessairement un ruisseau +en verre ou en papier argenté ou même d'eau courant +dans un lit de fer blanc au milieu de rochers de +sucre, par suite d'ingénieuses combinaisons. La montagne +est peuplée d'une trentaine de personnages de +craie que nos <i>bambini</i> appellent bergers. Quelques +uns cependant n'ont rien du costume pastoral. On y +voit: un muletier qui tire par les rênes une bête +récalcitrante, une lavandière qui revient du ruisseau +avec un lourd fardeau sur la tête, un pêcheur qui +jette sa ligne dans les eaux d'une rivière, un chasseur +tirant un oiseau qui se brandille sur un arbre... +Parmi les vrais bergers, l'un d'eux, en voyant la +grande, l'insolite lumière qui se répandit sur la montagne +de Bethléem, à la naissance de Jésus, regarde +avec frayeur. Aussi est-il connu sous le nom de +<i>l'Effrayé de la Crèche (lo spaventato del presepe)</i>. +On y voit un berger qui porte un fagot de bois, un +autre qui remue le lait dans une chaudière bouillante; +celui-ci a retiré ou va retirer une épine qui lui gonfle +le pied; celui-là lance une pierre à une vache qui se +fourvoie; tel gonfle les joues en soufflant dans la +cornemuse ou la <i>Zampogna</i>; tel autre frappe sur un +cerceau... Et les enfants les connaissent, un par un, +comme s'ils étaient vivants. De leurs regards qui +savent donner à tout l'animation et la vie, ils les suivent +s'acheminant vers la grotte où l'Enfant Jésus +leur sourit, les bras ouverts, au milieu de deux animaux +qui le réchauffent de leur haleine.</p> + +<p>Mais revenons aux joies familiales: revoyons les +rues les plus fréquentées de notre Palerme. Nous +sommes à la nuit qui précède Noël: voici les boutiques +des marchands de fruits les plus renommés. +Façades, architraves, colonnes, chapiteaux d'une +architecture très étrange, s'offrent à nos regards. La +matière dont ces espèces de maisons sont fabriquées +et qui ferait les délices d'une armée de rats, est entièrement +de figues sèches. Mais qui pourrait rendre +avec la plume les vives gradations de couleurs que +nos marchands de fruits combinent d'une manière si +savante? Comment décrire cette pyramide de miel +qui se détache tout près d'un monceau de poires +d'hiver qui semblent faites de vieil or...?</p> + +<p>L'usage que les bons Norvégiens ont de donner +du froment et du pain aux oiseaux, le jour de Noël, +se rencontre aussi dans plusieurs pays de la Sicile. +A Scicli, par exemple, les femmes ont l'habitude de +jeter sur les toits, les balcons et les appuis des fenêtres, +des miettes de pain et des grains de blé, afin +que le jour où naquit Jésus, les gracieux habitants +de l'air ne manquent pas de nourriture et qu'ils +puissent égayer ce jour de leurs chants les plus +joyeux.</p> + +<p>Ravissante coutume bien digne de Noël, la fête +par excellence de la paix et de l'allégresse!</p> + +<p>Dans quelques villages de la Sicile, on conserve +l'usage, d'ailleurs très ancien dans l'île, d'allumer la +<i>bûche de Noël</i> (il ceppo di Natale). On réunit de la +paille et des sarments sur lesquels on place une +énorme bûche, qui provient généralement de la libéralité +d'un propriétaire, religieux observateur des +coutumes du pays. Aussitôt que le soleil se couche +derrière les montagnes et que la cloche tinte l'<i>Ave +Maria</i> (l'Angelus), le député de la fête a soin de +mettre le feu à la bûche, et de veiller à ce que, toute +la nuit, il reste allumé.</p> + +<p>D'aucuns voient dans l'embrasement de la bûche +de Noël le symbole du feu qu'auraient allumé dans +leurs chaumières les bergers de Bethléem dans cette +nuit mémorable où l'Ange leur annonça la naissance +de Jésus. D'autres expliquent cet usage par la nécessité +de réchauffer à un feu public les pauvres gens +qui veillent, à ciel ouvert, pendant cette froide nuit +de Noël.</p> + +<p>Rien de plus gai que la vue de cette bûche allumée, +qu'entourent les artisans et les pauvres. Les uns restent +debout, les autres sont assis sur des pierres, +quelques-uns fument philosophiquement leurs pipes, +d'autres grignotent des marrons qu'ils ont fait rôtir +sous la cendre de la bûche; les enfants cassent des +noisettes, les vieillards étendent leurs mains au feu +pour les dégourdir.</p> + +<p>Autour de la traditionnelle bûche de Noël, comme +à un immense foyer, tous se donnent rendez-vous; +on se trouve si bien dans cette chaude atmosphère +et puis on s'y divertit. Devant ce gros morceau de +bois qui brûle et crépite joyeusement, qui envoie +dans l'air des nuages de fumée et lance des étincelles, +la foule reste d'abord immobile et la flamme +projette de brillants reflets sur tous les visages. Mais +bientôt éclatent les rires les plus joyeux, on échange +entre amis les plus innocents badinages, et toutes les +voix chantent les cantiques de Noël. De temps en +temps on attise le feu, de nouveaux fagots sont ajoutés +aux premiers et la plus douce gaîté règne dans +toutes les conversations, jusqu'à ce que les derniers +tisons de la bûche de Noël s'éteignent avec les premières +lueurs de l'aurore.</p> +<br><br><br> + + +<h3>ESPAGNE</h3> + + +<p>Chez les peuples du Nord, l'idée de Noël est associée +à celle de froid, de neige et de bise glaciale. Les +enfants s'y représentent «le Bonhomme Noël» avec +sa longue barbe blanche et ses vêtements tout couverts +de givre clair et craquant.</p> + +<p>Là -bas, au midi de l'Espagne, sur la terre andalouse, +le soleil brille radieux, l'azur du ciel resplendit +sans tache et, le vingt-cinq Décembre, le thermomètre +marque ordinairement douze degrés à l'ombre +et vingt-cinq au soleil.—Aussi le jour de la <i>Natividad</i> +ou de la <i>Navidad</i>, la joie de tous devient +bruyante et tapageuse. Pendant la nuit de Noël, <i>la +Noche buena</i> (la bonne nuit), comme l'appellent les +Espagnols, les rues retentissent de clameurs et des +plus assourdissants concerts.</p> + +<p>Le <i>temps de Noël</i>, en Espagne, commence avec +l'Avent.</p> + +<p>A Madrid, la <i>veille du premier dimanche de l'Avent</i>, +un fonctionnaire du tribunal ecclésiastique (<i>Rota</i>)<a id="footnotetag69" name="footnotetag69"></a><a href="#footnote69"><sup>69</sup></a>, +accompagné des timbaliers et des trompettes des +écuries royales, des alguazils et d'un nombreux cortège, +tous en costumes des XVIIe et XVIIIe siècles, +parcourt à cheval les principales rues de Madrid et +lit le décret concernant la proclamation de la <i>Bula</i> +<i>de la Santa Cruzada</i> (la Bulle de la Sainte Croisade). +Cette bulle octroyée d'abord par Jules II et renouvelée +en 1849, Par Pie IX accorde à tous les Espagnols +les mêmes Privilèges que ceux des anciennes +Bulles des Croisades d'Urbain II et d'Innocent III.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote69" name="footnote69"></a><b>Note 69:</b><a href="#footnotetag69"> (retour) </a> Ce tribunal est formé à l'instar de celui de Rome, +qui porte le même nom. On l'appelle <i>Rota</i>, qui veut dire +<i>roue</i>, parce que la salle où se réunit ce tribunal est +circulaire, en sorte que les juges assis +forment un rond.</blockquote> + +<p>On nous a raconté à Miranda de Ebro qu'à l'époque +de l'invasion des Maures, les paysans d'Espagne, +au péril de leur vie portèrent des vivres aux troupes +catholiques, obligées quelquefois de se réfugier dans +des montagnes inaccessibles. On permit aux vaillants +défenseurs de la foi et à leurs intrépides pourvoyeurs +de faire gras les Vendredis, pour réparer leurs forces +épuisées par d'incessantes fatigues. Le privilège +devint un usage qui fut consacré par la <i>Bulle de la +Sainte Croisade</i>. Celle-ci permet aux Espagnols de +faire gras tous les Vendredis de l'année, moyennant +une légère aumône<a id="footnotetag70" name="footnotetag70"></a><a href="#footnote70"><sup>70</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote70" name="footnote70"></a><b>Note 70:</b><a href="#footnotetag70"> (retour) </a><p>On définit ordinairement la <i>Bulle de la Sainte +Croisade</i>: «un diplôme papal, contenant de nombreux privilèges, +induits et grâces, accordé, au Roi d'Espagne pour l'aider dans la guerre +contre les Infidèles.»</p> + +<p>Pour obtenir cette Bulle, il faut résider dans les Royaumes, Provinces +et territoires soumis au Roi d'Espagne. Les étrangers cependant +peuvent validement jouir des privilèges de la Bulle, s'ils viennent en +pays espagnols, même en y passant très peu de temps et quelle que +soit la raison qui les y amène.</p> + +<p>Autrefois, pour jouir des faveurs de la Bulle, il fallait aller en +personne, dans l'armée espagnole, combattre les Infidèles, ou bien +équiper à ses frais un soldat de cette armée, ou bien faire une aumône. +Aujourd'hui, il suffit d'acheter la Bulle, moyennant une légère +aumône, d'y inscrire son nom et de la conserver chez soi.</p> + +<p>Entre autres privilèges, la Bulle accorde le droit de manger des +oeufs et du laitage tous les jours de Carême, ainsi que de la viande +tous les jours de jeûne et d'abstinence de l'année.</p></blockquote> + +<p>Noël est surtout la grande fête des pays basques: +en Guipuscoa, on dit <i>las Pascuas de la Natividad</i> +(les Pâques de la Nativité).</p> + +<p>On nous écrit de la République Argentine, où se +sont implantées la langue et les coutumes espagnoles, +qu'il est d'usage de se faire visite à l'occasion +de Noël et de se souhaiter de <i>felices Pascuas de +Navidad</i> (d'heureuses Pâques de Noël)<a id="footnotetag71" name="footnotetag71"></a><a href="#footnote71"><sup>71</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote71" name="footnote71"></a><b>Note 71:</b><a href="#footnotetag71"> (retour) </a> En Espagne on dit: <i>les Pâques de la Nativité</i> et +<i>les Pâques de la Résurrection</i>.</blockquote> + +<p>Pendant le temps que durent les fêtes de Noël, il +est de coutume dans toute l'Espagne—villes et campagnes—de +chanter des airs pastoraux appelés +<i>villancicos</i> (cantiques de Noël), mesure six-huit, qui +symbolisent les chants des pasteurs célébrant la naissance +de l'Enfant-Jésus. Ces chants sont le plus ordinairement +accompagnés de castagnettes et de <i>Zambombas</i>. +Cet instrument de musique (??) n'ayant pas +d'équivalent en français, nous nous croyons obligé +de le décrire.</p> + +<p>La <i>Zambomba</i>, ainsi appelée sans doute par harmonie +imitative, est une sorte de tambourin champêtre +qui serait venu des Maures: on le retrouve +encore en Afrique. C'est un vase de terre cuite ayant +à peu près la forme d'un sablier. Une des extrémités +recouverte d'une peau épaisse, desséchée et soigneusement +tendue, présente une ouverture au centre. +Dans cette ouverture passe une baguette d'environ +cinquante centimètres, plantée perpendiculairement +et liée à la peau. Pour faire <i>mugir</i> l'instrument, il +suffit de communiquer à la baguette un énergique +mouvement de va-et-vient.</p> + +<p>Dans les faubourgs, tous ont leur <i>Zambomba</i>: +enfants, parents, vieillards. A tous les coins de rue, +les marchands en vendent; il y en a de toutes sortes; +quelques-unes même sont vraiment luxueuses: la +boîte sonore est ornée de peintures et la baguette +est en bois rare et précieux.</p> + +<p>Heureusement l'usage de la <i>Zambomba</i> est limité +aux fêtes de Noël: c'est suffisant.</p> + +<p>Quelque bruyante que soit la fête de Noël en +Espagne, elle l'est encore moins que le Samedi +Saint. Ce jour-là , vers onze heures du matin, quand +les cloches <i>revenues de Rome</i> commençent à sonner +le <i>Gloria in excelsis</i>, il se fait, pendant une demi-heure, +un bruit des plus étranges. Les cuisinières +frappent, à tour de bras, sur leur casserole la plus +sonore, pendant que dans la rue, les enfants armés +de maillets frappent sur les portes des maisons, +comme s'ils voulaient les défoncer. Un tel charivari, +s'il devait durer, finirait par rendre fou.</p> + +<p>A Valladolid et à Salamanque, les jeunes filles +dansent autour des statues de la Madone en chantant +des <i>villancicos</i> qui ne contiennent souvent que des +pensées inachevées, comme dans beaucoup de mélodies +populaires. Nous ne citerons que ces deux couplets:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p><i>Ardia la razza,</i></p> +<p><i>Y la razza ardia,</i></p> +<p><i>Y no se quemaba;</i></p> +<p><i>La Virgen Maria!</i></p> + </div><div class="stanza"> +<p>Le buisson brûlait.</p> +<p>Et brûlait le buisson.</p> +<p>Et ne se brûlait pas;</p> +<p>La Vierge Marie!</p> + </div><div class="stanza"> +<p><i>San José era carpiniero,</i></p> +<p><i>Y la Virgen costurera,</i></p> +<p><i>El Niño labra la cruz,</i></p> +<p><i>Porque ha de morir en ella.</i></p> + </div><div class="stanza"> +<p>Saint Joseph était charpentier.</p> +<p>Et la Vierge couturière.</p> +<p>L'enfant travaille le bois de la croix.</p> +<p>Parce qu'en elle Il doit mourir.</p> + </div> </div> + +<p>La ville la plus intéressante au point de vue des +fêtes religieuses et populaires est assurément Séville. +C'est peut-être dans ce sens qu'il faut entendre ce +proverbe si connu dans toute l'Espagne:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Quien no ha visto Sevilla</p> +<p>No ha visto maravilla.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Qui n'a vu Séville</p> +<p>N'a vu merveille<a id="footnotetag72" name="footnotetag72"></a><a href="#footnote72"><sup>72</sup></a>.</p> + </div> </div> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote72" name="footnote72"></a><b>Note 72:</b><a href="#footnotetag72"> (retour) </a> D'après un autre proverbe espagnol: <i>Quien no ha vista Granada, +No ha visto nada</i>, qui n'a vu Grenade, n'a rien vu.—Nous +pensons, en effet, que cette ville offre le plus beau paysage de toute +l'Espagne. Qu'on se figure une campagne verte et fraîche, puis, à +l'entour, un cadre de collines ruisselantes d'eaux vives, exubérantes de +végétation; plus haut un amphithéâtre de montagnes d'une douce +lumière bleue, enfin, par dessus tout, les neiges éternelles de la Sierra +Nevada, montant à 3,500 mètres dans l'azur sombre du ciel.... Voilà +le riant et grandiose panorama de la ville merveilleuse de l'Alhambra!</blockquote> + +<p>Ce n'est point la tour de la Giralda si remarquable +par la proportion harmonieuse de ses lignes, ce ne +sont pas ses autres monuments, ni ses trésors d'art, +ni les beaux tableaux de Murillo qui ont fait surnommer +Séville «l'Enchanteresse», <i>la Encantadora</i>, ce +sont les agréments de la vie, les fêtes, le mouvement +perpétuel de gaieté qui anime sa population.</p> + +<p>Ses grandes processions de la Semaine Sainte +(<i>pasos</i>) sont célèbres dans le monde entier.</p> + +<p>La fête de Noël (<i>la Natividad</i>) y est particulièrement +populaire: elle se passe, en grande partie, en +plein air; le marché est plus animé que jamais entre +le pont de Tiana et la plaza de Toros.</p> + +<p>«Voici d'abord le <i>pavero</i> (marchand de dindons, +<i>pavos</i> en espagnol). C'est une industrie qui ne s'exerce +guère qu'aux approches de Noël. Quelques jours +avant la fête, il fait son apparition dans les rues, +poussant devant lui son troupeau de volatiles. Ils +vont se dandinant, ébouriffant leurs plumes-moirées, +secouant leur jabot aux teintes sanguinolentes, attirant +par leurs gloussements les ménagères prévoyantes... +Le <i>pavero</i> crie sa marchandise et la vend avec +toute la fierté de sa race»<a id="footnotetag73" name="footnotetag73"></a><a href="#footnote73"><sup>73</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote73" name="footnote73"></a><b>Note 73:</b><a href="#footnotetag73"> (retour) </a> Louis d'Harcourt, <i>Illustration</i>, 1890.</blockquote> + +<p>A Barcelone, la ville aux larges et riantes avenues, +le vingt et un Décembre, fête de Saint-Thomas, il +y a grande affluence de paysans qui viennent exposer +et vendre des <i>pavos</i> (dindons), sur <i>la Rambla de +Cataluña</i><a id="footnotetag74" name="footnotetag74"></a><a href="#footnote74"><sup>74</sup></a>, pour les fêtes de Noël.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote74" name="footnote74"></a><b>Note 74:</b><a href="#footnotetag74"> (retour) </a> Le terme <i>rambla</i> qui, vient de l'arabe, désigne +dans toute l'Espagne le lit desséché d'un fleuve: souvent, comme à +Barcelone, il est remplacé par de superbes boulevards. Ce qui fait que le +mot de Cervantés s'applique encore à la grande cité qu'il appelle «une ville +unique par son site et sa beauté», <i>en sitio y en bellezza unica</i>.</blockquote> + +<p>La loterie de Noël, à Séville, donne aussi à cette +fête un attrait et une animation extraordinaires: on +peut juger de son importance par la valeur du gros +lot qui dépasse ordinairement deux millions de +francs. Le prix de chaque billet est de cinq cents +francs, mais il peut se diviser en coupures et fractions +qui vont jusqu'aux sommes les plus petites.</p> + +<p>Après le tirage, le gain se partage au prorata de +la valeur des billets, coupures et fractions.</p> + +<p>Les Espagnols s'intéressent tous à cette grande +oeuvre quasi nationale et même ceux qui vivent à +l'étranger ne manquent pas d'écrire à Séville pour +se procurer des billets.</p> + +<p>Quelques jours avant Noël, on a coutume, dans +bon nombre de familles où il y a des enfants, d'édifier +des représentations de l'Adoration de l'Enfant +Jésus par les Bergers et les Rois Mages. Des paysages +en miniature se peuplent de personnages et +d'animaux sans grand souci de la couleur locale, +ni de la vraisemblance. On appelle ces sortes de +Crèches des <i>nacimientos</i> (naissances).</p> + +<p>Dans certaines familles, on s'y applique consciencieusement +à l'avance pour combiner des effets pittoresques +que les amis viendront voir jusqu'aux «Rois» +que ces éphémères constructions ne dépassent +jamais.—Cette coutume existe à peu près dans +toute l'Espagne.</p> + +<p>Dans les provinces du Midi, après avoir admiré +dévotement le divin Enfant, la Vierge Marie, Saint +Joseph, les Bergers, les Rois Mages, l'âne et le boeuf +traditionnels, on passe une partie de la nuit à se +divertir et surtout à danser le <i>fandango</i>. Cette danse +préférée des Espagnols est sur un rythme entraînant, +à trois temps, avec accompagnement de guitare +et de castagnettes. Son mouvement rapide, l'agitation +des bras, les trépidations des danseurs, lui donnent +un caractère d'animation plein d'originalité. +Dans l'intervalle des danses, on boit de l'<i>aguardiente</i> +(eau-de-vie) et du <i>manzanilla</i> (petit vin blanc sec). +Cette réunion toute intime de parents et d'amis se +termine par une danse spéciale à laquelle tout le +monde prend part.</p> + +<p>«Tous les assistants sont assis en cercle. Une +jeune fille alerte s'élance d'un bond au milieu et +parcourt rapidement le rond, toujours dansant. Puis +elle s'arrête devant un des spectateurs qui est tenu +de la remplacer et d'exécuter un pas brillant, quels +que soient son âge, sa situation, sa gravité. Celui-ci +s'arrête ensuite devant une femme, jeune ou vieille, +qui lui succède dans ses exercices chorégraphiques, +et ainsi de suite jusqu'à épuisement des danseurs»<a id="footnotetag75" name="footnotetag75"></a><a href="#footnote75"><sup>75</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote75" name="footnote75"></a><b>Note 75:</b><a href="#footnotetag75"> (retour) </a> Louis d'Harcourt, loc. cit.</blockquote> + +<p>Dans les provinces du Nord, aux pays basques, +par exemple, on trouve beaucoup moins ces manifestations +bruyantes: une lenteur mesurée, une tonalité +grave règnent dans les actes et les discours. +Après la Messe de minuit a lieu le réveillon qui se +compose du <i>besugo</i>, poisson fréquent dans la contrée, +de l'oie grasse et du dessert composé de nougats, +d'alicante et de jijun.</p> + +<p>Dans le Midi, la tourte de Noël <a id="footnotetag76" name="footnotetag76"></a><a href="#footnote76"><sup>76</sup></a>, la morue frite, +les châtaignes, la dinde truffée font les frais du repas +qu'arrosent à pleins verres le <i>Valdepeñas</i> et le <i>Manzanilla</i>. +Quelquefois la guitare et la <i>Zambomba</i> +accompagnent le <i>Tango</i>, le <i>Boléro</i> et la <i>Sevillana</i> +(danses espagnoles).</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote76" name="footnote76"></a><b>Note 76:</b><a href="#footnotetag76"> (retour) </a> A la Republique Argentine, le régal de Noël est le +<i>pan dulce</i> (pain doux), sorte de gâteau aux raisins confits +que les pâtissiers confectionnent +en grande quantité pour cette fête.</blockquote> + +<p>Les gâteaux de Noël préférés par les Espagnols +sont les «<i> Turones </i>». Chaque année, on en vend des +quantités considérables, à Barcelone, sur le <i>paseo de +la Industria</i> (la promenade de l'Industrie).</p> + +<p>Les Tourons ou massepains sont d'énormes gâteaux +au miel, aux amandes pilées, aux patates douces, sur +lesquels l'imagination et la grâce espagnoles se donnent +libre cours pour les ornementations. Ils ont +généralement la forme de serpents enroulés et sont +couverts d'arabesques en sucre multicolores, de fondants +et de fruits confits et glacés. Ils sont merveilleux +à voir et délicieux à manger. Il y a, comme +volume, depuis la petite couleuvre, jusqu'aux plus +immenses boas. Toute la famille espagnole a son +Touron pour Noël et les familles riches s'en offrent +qui coûtent des prix considérables <a id="footnotetag77" name="footnotetag77"></a><a href="#footnote77"><sup>77</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote77" name="footnote77"></a><b>Note 77:</b><a href="#footnotetag77"> (retour) </a> En Espagne, comme en Italie, Noël remplace le Jour de l'An.</blockquote> + +<p>Le matin de Noël, avant la grand'messe, les villageois +basques dansent aussi le <i>fandango</i>, au son des +guitares et des castagnettes, mais avec un rythme bien +différent des peuples du Midi. Les danseurs arrondissent +leurs bras en ailes de moulins, se font vis-à -vis en +des gestes câlins, sans que jamais l'un vienne à s'approcher +de l'autre. Ils demeurent silencieux et compassés. +Pénétrés de la dignité de leurs rôles, ils semblent +accomplir quelque sacerdoce. Sur un chapiteau +renversé, un hidalgo loqueteux, venu on ne sait +d'où, chante la triste <i>Malageña</i>, mélopée plaintive, +venue du temps des Maures, pendant qu'un rayon +de soleil vient éclairer sa pauvre mine de misère<a id="footnotetag78" name="footnotetag78"></a><a href="#footnote78"><sup>78</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote78" name="footnote78"></a><b>Note 78:</b><a href="#footnotetag78"> (retour) </a> D'après la <i>Quinzaine</i>, 16 Décembre 1904.</blockquote> + +<p>Noël est avant tout une fête religieuse chez le +peuple espagnol, fidèle gardien des naïves et touchantes +traditions de ses pères.</p> + +<p>Sans doute, il y a bien parfois quelques manifestations +bruyantes dans les églises, surtout dans les +quartiers pauvres et ouvriers. Des castagnettes, des +tambours de basque, des <i>Zambombas</i> accompagnent +des <i>villancicos</i> (Noëls) à l'allure un peu trop alerte: +certains instruments assez singuliers imitent le chant +des oiseaux, surtout le cri éclatant du coq. A l'offertoire +et à la sortie, l'orgue lui-même, oublieux de sa +gravité ordinaire, joue des variations sur des thèmes +empruntés aux airs les plus populaires. Au milieu de +pareils concerts, les enfants de choeur sautillent bien +un peu, la foule est agitée d'un balancement qui +marque un peu trop la mesure, mais l'ensemble reste +toujours sérieux et digne du saint lieu.</p> + +<p>A Séville, le jour de Noël, on danse encore dans +les églises, mais tout est prévu et réglé d'avance +et l'assistance, témoin de ces exercices qui font +partie intégrante du cérémonial de la fête, se livre à +la joie, sans perdre son attitude calme et recueillie.</p> + +<p>Jusqu'à la fin du dix-huitième siècle, à Valladolid, +on représentait, au milieu des églises, les <i>Mystères</i> +de la Nativité. Les personnages qui étaient en scène, +portaient des masques grotesques et des costumes +d'un goût douteux. Ils étaient accompagnés par tous +les instruments populaires: castagnettes, tambours +de basque, guitares, violons. Dans les entr'actes, +l'organiste jouait seul: il choisissait dans son répertoire +les morceaux les plus entraînants. Tout à coup +les femmes et les jeunes filles entraient en danse, +portant à la main des cierges allumés. Toute cette +festivité était entremêlée de <i>villanelles</i> ou chansons +rustiques. Celui qui avait le mieux chanté était salué +par les fidèles du beau nom de <i>Victor</i>.</p> + +<p>Si nous pénétrons, le jour de Noël, dans une des +églises du Midi de l'Espagne, nous y trouverons une +foule qui s'y presse pour sanctifier cette solennité. +La jeune andalouse en habit de soie noire, avec +mantille, agenouillée sur la dalle nue<a id="footnotetag79" name="footnotetag79"></a><a href="#footnote79"><sup>79</sup></a>, fixe du +regard la Madone vêtue de ses plus beaux atours de +damas et de dentelles et couronnée d'un riche diadème +aux perles étincelantes. Elle est droite, immobile, +comme figée sur place, adressant une fervente +prière à la Vierge qui ne peut manquer de l'exaucer, +en ce jour de l'anniversaire de la naissance de son +fils. Telles les orantes, sculptées dans le marbre ou +la pierre, qu'on admire dans les catacombes de Rome, +ou auprès des tombeaux du <i>Campo santo</i> de Gênes +et des autres villes d'Italie.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote79" name="footnote79"></a><b>Note 79:</b><a href="#footnotetag79"> (retour) </a> Les églises espagnoles ne contiennent pas habituellement de +chaises.</blockquote> + +<p>Dans le Nord, la jeune basquaise va également se +prosterner, le jour de Noël, dans l'église de Lezo, près +de Saint-Sébastien<a id="footnotetag80" name="footnotetag80"></a><a href="#footnote80"><sup>80</sup></a>. Ce n'est plus la Vierge Marie +qu'elle implore, c'est devant l'image du Christ +vénéré qu'elle reste des heures entières, plongée +dans une sorte d'extase. Comme elle contemple, avec +émotion et avec larmes, son Dieu à l'aspect saisissant, +aux membres alanguis, à la chevelure d'ébène, +au regard tendre et compatissant qui semble la fixer +et la comprendre. Elle lui confie tous les secrets de +son âme ardente: ses peines, ses illusions, ses espérances. +C'est à Lui qu'elle vient demander ce que +chante la vieille complainte:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i6">Santo Cristo de Lezo.</p> +<p class="i6">Tres cosas te pido:</p> +<p class="i6">Salud, dinero</p> +<p class="i6">Y buen marido.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="i6">Saint Christ de Lezo,</p> +<p class="i6">Je te demande trois choses:</p> +<p class="i6">Le salut, la fortune</p> +<p class="i6">Et un bon mari.</p> + </div> </div> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote80" name="footnote80"></a><b>Note 80:</b><a href="#footnotetag80"> (retour) </a> Dans les pays basques, il est d'usage, au jour de Noël, de se +rendre a trois pèlerinages locaux particulièrement célèbres: ce sont +ceux de Lezo, d'Iziar et d'Aranzazu.</blockquote> + +<p>En parcourant ces silencieuses campagnes de la +province de Guipuscoa, il nous est souvent revenu à +l'esprit une belle page de Pierre Loti, sur la Messe +au pays basque, et surtout ces lignes finales: «Faire +les mêmes choses que depuis des âges sans nombre +ont faites les ancêtres, et redire aveuglément les +mêmes paroles de foi, est une suprême sagesse, une +suprême force. Pour tous ces croyants qui chantaient +là , il se dégageait de ce cérémonial, immuable de la +Messe une sorte de paix, une confuse mais douce +résignation aux anéantissements prochains. Vivants +de l'heure présente, ils perdaient un peu de leur personnalité +éphémère pour se rattacher mieux aux +morts couchés sous les dalles et les continuer plus +exactement, ne former avec eux et leur descendance +à venir, qu'un de ces ensembles résistants et de durée +presque indéfinie qu'on appelle une race.»</p> + +<p>Il nous a été donné de voir des familles entières +agenouillées devant le <i>Christ miraculeux</i> de la belle +cathédrale de Burgos ou devant la <i>Virgen del Pilar</i> +(la Vierge du Pilier) de l'immense basilique de Saragosse. +Rien, dans nos souvenirs de voyages, ne nous +a donné une idée plus haute de la foi qui opère des +merveilles, et de l'ardente charité d'un peuple au +coeur vaillant et à la religion profonde et vraie.</p> + +<p>Il nous reste à parler de la Messe de Noël en +Espagne, Messe de minuit et Messe du jour.</p> + +<p>La Messe de minuit s'appelle <i>Misa del Gallo</i> (la +Messe du coq ou du chant du coq): elle n'offre rien +de bien particulier.</p> + +<p>Elle se célèbre dans la plupart des églises de +Madrid. A la fin, les fidèles entonnent les <i>villancicos</i> +en s'accompagnant d'instruments de toute sorte: il se +fait alors un tapage qui surprend et étonne les étrangers. +Des bandes bruyantes d'hommes du peuple +parcourent en chantant les rues les plus fréquentées. +Depuis minuit, les cafés, surtout ceux de <i>la Puerta +del Sol</i><a id="footnotetag81" name="footnotetag81"></a><a href="#footnote81"><sup>81</sup></a>, se remplissent d'une foule animée. La +visite du marché aux fruits de <i>la plazza Mayor</i> est +intéressante, surtout le soir de Noël: il y a quantité +de boutiques brillamment illuminées.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote81" name="footnote81"></a><b>Note 81:</b><a href="#footnotetag81"> (retour) </a> <i>La Puerta del Sol</i> (la Porte du Soleil), la place +la plus grande et +la plus animée de Madrid: elle doit son nom à l'ancienne porte +démolie en 1570, d'où l'on pouvait voir <i>le lever du soleil</i>.</blockquote> + +<p>Le jour de Noël, les monastères ouvrent leurs chapelles +ordinairement fermées au public et la Messe +de minuit se célèbre avec une grande solennité. +Chaque fidèle y apporte, soigneusement enveloppé +dans son manteau, son cierge bizarrement enroulé +en forme de serpent. Dans le rayonnement des +lumières, apparaît, au milieu de la nef principale et +jusque dans le sanctuaire, une foule recueillie à la +foi ardente et aux élans d'une piété expansive. C'est +une suite de fiévreux signes de croix, de baisements +des dalles, de coups frappés sur la poitrine, de +regards enflammés et suppliants allant de l'autel à la +Madone et de la Madone à l'autel.</p> + +<p>Dans l'église, au dôme élevé, du célèbre couvent +de Loyola, bâti sur l'emplacement de la maison où +naquit Saint Ignace, fondateur de l'Ordre des Jésuites—à la +Messe de minuit—l'orgue joue, après +l'élévation, la <i>Marche royale</i> avec accompagnement +de tambours de basque et de castagnettes. Les Religieux, +par suite d'un usage séculaire, célèbrent à la +fois la gloire du Très-Haut et celle de leur Souverain<a id="footnotetag82" name="footnotetag82"></a><a href="#footnote82"><sup>82</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote82" name="footnote82"></a><b>Note 82:</b><a href="#footnotetag82"> (retour) </a> <i>La Quinzaine</i>, loc. cit.</blockquote> + +<p>M. Etienne Roze nous décrit, dans un style plein +de charme et d'humour, une Messe de Noël à Madrid:</p> + +<p>«Le jour de Noël, désirant assister à un office pittoresque, +je me rendis à la Grand'Messe de l'Hôpital +Général. C'était là , m'avait-on dit, le refuge des +vieilles traditions.</p> + +<p>«... Autour de l'harmonium, des Religieuses étaient +groupées. Je n'ai jamais entendu une Messe chantée +sur un rythme aussi gai. Le célébrant tout allègre +entonna le Kyrie sur quelques notes vives et alertes +et le choeur lui répondit dans une attaque parfaite.</p> + +<p>«Une vieille religieuse, toute ridée sous sa cornette +blanche, battait la mesure avec décision: c'était +un excellent chef d'orchestre.</p> + +<p>«... Les voix étaient justes et fraîches et les instruments +parfaitement accordés.</p> + +<p>«Il y avait deux Zambombas, deux tambours de +basque, des castagnettes, deux trompettes, deux sifflets +de tons différents, un coucou, un coq, un rossignol +et deux de ces petits pots en terre qu'on remplit +à demi et dans lesquels on souffle pour imiter +un gazouillis d'oiseaux.</p> + +<p>«Tout cela partait, s'arrêtait, reprenait dans une +mesure excellente. Seuls, les gazouillis étaient quelquefois +en retard et gazouillaient de temps à autre, +au milieu d'un silence ou quand ce n'était plus leur +tour. Mais ils gazouillaient si bien, avec tant de gentillesse, +qu'il était impossible de leur en vouloir.</p> + +<p>«... D'ailleurs, le chef d'orchestre faisait les gros +yeux et tout rentrait dans l'ordre.</p> + +<p>«... On eut dit une Messe chantée dans une +volière.</p> + +<p>«Le coq, le rossignol et le coucou étaient surtout +merveilleux. Ils s'appelaient et se répondaient avec +une impeccable mesure. Les tambours et les castagnettes +formaient la basse et ne se reposaient jamais.</p> + +<p>«... Tout l'office fut célébré ainsi et d'une façon +si naïve, si simple, si touchante, avec une foi si vive +et si sincère, que le sourire qui m'était venu au +début sur les lèvres, disparut très vite, pour faire +place à une réelle émotion»<a id="footnotetag83" name="footnotetag83"></a><a href="#footnote83"><sup>83</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote83" name="footnote83"></a><b>Note 83:</b><a href="#footnotetag83"> (retour) </a> Revue Marne. <i>Noël</i> 1902.</blockquote> + +<p>Après la Messe de minuit, il est d'usage, en Espagne, +de se saluer par ces mots: <i>nacido<a id="footnotetag84" name="footnotetag84"></a><a href="#footnote84"><sup>84</sup></a> el Niño!</i> +(l'Enfant est né!)</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote84" name="footnote84"></a><b>Note 84:</b><a href="#footnotetag84"> (retour) </a> La loi du moindre effort fait disparaître le +<i>d</i> dans la prononciation +et ordinairement on dit: <i>nacie el Niño</i>.</blockquote> + +<p>Le jour des Rois (<i>Dia de Reyes</i>), à Madrid, une +foule animée remplit les rues et les magasins. Le +soir, des enfants portent des flambeaux, des échelles, +dès sonnettes et des tambours, parcourent les rues +et les places les plus écartées où ils font halte pour +«guetter l'arrivée des Rois». Mais bientôt un +«Messager» vient annoncer que les Rois ont pris +«un autre chemin» et qu'ils font leur entrée à l'autre +bout de la ville. Sur quoi, toute la bande se +dirige vers l'endroit indiqué, où la même scène +recommence.</p> + +<p>Le jour de l'Épiphanie, à Madrid, dans la chapelle +royale, une Messe solennelle est dite par le Cardinal-Aumônier. +Le Roi, la Reine et toute la famille royale +y assistent, avec toute la Cour, en tenue de gala. +Après la Messe, le Roi fait porter sur l'autel trois +beaux calices; le Cardinal les consacre et le Roi les +envoie, en souvenir des trois Rois Mages, à trois +églises pauvres<a id="footnotetag85" name="footnotetag85"></a><a href="#footnote85"><sup>85</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote85" name="footnote85"></a><b>Note 85:</b><a href="#footnotetag85"> (retour) </a> Ce trait édifiant et plusieurs autres nous ont été racontés par +un ecclésiastique qui a passé deux années à Madrid, et qui a eu de +fréquentes relations avec la famille royale d'Espagne.</blockquote> +<br><br><br> + + +<p>FIN.</p> +<br><br><br> + + + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i8">TABLE</p><br> +<p>Préface.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>NOËL EN SUÈDE ET EN NORWÈGE</p> +<p class="i2">Le cadeau mystérieux.</p> +<p class="i2">Le repas national.</p> +<p class="i2">La Messe de minuit au village.</p> +<p class="i2">Le réveillon des petits oiseaux.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>NOËL EN ANGLETERRE</p> +<p class="i2">Les mascarades.</p> +<p class="i2">Les préparatifs immenses.</p> +<p class="i2">L'agitation à Londres.</p> +<p class="i2">Le <i>Baron of beef</i>.</p> +<p class="i2">La décoration du <i>home</i>.</p> +<p class="i2">La bûche traditionnelle.</p> +<p class="i2">Les chanteurs.</p> +<p class="i2">Le repas familial.</p> +<p class="i2">Le cygne sur la table du roi.</p> +<p class="i2">Les secours donnés aux pauvres.</p> +<p class="i2">Les jeux.</p> +<p class="i2">La réunion du soir.</p> +<p class="i2">Les cartes de Noël.</p> +<p class="i2">Le lendemain de Noël.</p> +<p class="i2">Noël en Crimée.</p> +<p class="i2">Noël au Transvaal.</p> +<p class="i2">Une Messe de minuit en exil.</p> +<p class="i2">L'offrande royale, le jour des Rois.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>NOËL EN ALLEMAGNE</p> +<p class="i2">L'annonce de la fête.</p> +<p class="i2">Origine des coutumes allemandes.</p> +<p class="i2">Le réveillon.</p> +<p class="i2">Le gâteau de Noël à la Cour de Berlin.</p> +<p class="i2">Le Noël des enfants.</p> +<p class="i2">L'arbre-de-noël.</p> +<p class="i2">Le chant de Noël.</p> +<p class="i2">La réunion familiale.</p> +<p class="i2">Le valet Rupert.</p> +<p class="i2">La visite de l'Enfant-Jésus.</p> +<p class="i2">Nicolas le Velu.</p> +<p class="i2">L'arbre de Noël en 1870.</p> +<p class="i2">L'arbre de Noël à la caserne.</p> +<p class="i2">Trait patriotique.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>NOËL EN ITALIE</p> +<p class="i2">Rome.</p> +<p class="i2">Les <i>Pifferari</i>.</p> +<p class="i2">La cantate à la Vierge.</p> +<p class="i2">Les boutiques de la place Navone.</p> +<p class="i2">Les Crèches.</p> +<p class="i2">Le <i>San Bambino</i>.</p> +<p class="i2">La <i>Befana</i>.</p> +<p class="i2">Les rondes de la <i>Befana</i>.</p> +<p class="i2">Les Mystères de Noël à Leeca.</p> +<p class="i2">L'<i>Ave Maria</i> de la Bûche.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>NOËL A NAPLES</p> +<p class="i2">La semaine des <i>Bancarelle</i>.</p> +<p class="i2">Le marché aux poissons.</p> +<p class="i2">Le port de Naples.</p> +<p class="i2">Les <i>Zampognari</i>.</p> +<p class="i2">Les Crèches napolitaines.</p> +<p class="i2">La Crèche du Musée de la Chartreuse.</p> +<p class="i2">La Crèche de Caserte.</p> +<p class="i2">Les feux d'artifice.</p> +<p class="i2">Le drame de la Naissance du Verbe Incarné.</p> +<p class="i2">La Crèche-parlante de Catanzaro.</p> +<p class="i2">Les cloches de Lanciano.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>NOËL EN SICILE</p> +<p class="i2">Les musiciens de Noël.</p> +<p class="i2">Gracieux dialecte sicilien.</p> +<p class="i2">Prières de Noël.</p> +<p class="i2">Chansonnettes pieuses.</p> +<p class="i2">Les Crèches enfantines.</p> +<p class="i2">Les boutiques de Palerme.</p> +<p class="i2">Le repas des oiseaux.</p> +<p class="i2">La Bûche de Noël.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>NOËL EN ESPAGNE</p> +<p class="i2">Fête bruyante.</p> +<p class="i2">La Bulle de la Sainte Croisade.</p> +<p class="i2">Les Pâques de la Nativité.</p> +<p class="i2">Les <i>cillancicos</i>.</p> +<p class="i2">La <i>Zambomba</i>.</p> +<p class="i2">Le Samedi Saint.</p> +<p class="i2">Le Noël de Valladolid.</p> +<p class="i2">Noël à Séville.</p> +<p class="i2">Le marchand de dindons.</p> +<p class="i2">La loterie de Séville.</p> +<p class="i2">Les Crèches.</p> +<p class="i2">Le <i>fandango</i>.</p> +<p class="i2">Les Tourons.</p> +<p class="i2">Les Mystères de Noël à Valladolid.</p> +<p class="i2">La prière de Noël à Séville.</p> +<p class="i2">La prière de Noël à Lezo.</p> +<p class="i2">La Messe de minuit.</p> +<p class="i2">La Messe du jour à l'Hôpital Général.</p> +<p class="i2">Le jour des Rois à Madrid.</p> +<p class="i2">L'offrande du Roi d'Espagne.</p> + </div> </div> + + + +<p>FIN DE LA TABLE</p> +<br><br><br> + + +<p>[Note du transcripteur: Suit le matériel hors propos qui se trouve +dans les premières pages de l'ouvrage qui a servi pour produire +ce document.]</p> + +<p>Prix franco: UN Franc</p> + +<p>SE TROUVE CHEZ L'AUTEUR<br> +PITHIVIERS</p> + +<p>IMPRIMERIE MODERNE,<br> +I, IMPASSE DE L'ÉGLISE<br><br> +1906</p> + +<p>IMPRIMATUR.<br> +Aurel., Die. 3 Decemb. 1905.<br> +A. BRUANT<br> +<i>Vic. gen.</i></p> + + + +<p>Nous avons publié, en 1903, sur les <i>Réjouissances +populaires de Noël dans nos anciennes provinces</i>, +et en 1904, sur <i>Noël dans les pays du Nord</i>, deux +brochures dans lesquelles un grand nombre de journaux, +de revues et de semaines religieuses ont puisé +des extraits. En 1904, le grand journal de Paris <i>Le +Gaulois</i> nous a fait les honneurs de son intéressant +numéro illustré de Noël. Nous espérons que notre +<i>Noël dans les pays étrangers</i> obtiendra, cette année, +la même faveur.</p> + +<p>Depuis notre voyage de Terre Sainte, en 1893, +présidé par Son Éminence le Cardinal Langénieux, +de pieuse, illustre et vénérée mémoire, nous avons +recueilli des notes nombreuses sur les usages établis +à l'occasion des fêtes de Noël et de l'Épiphanie. Nos +amis de la <i>Société Asiatique</i>, répandus dans le +monde entier, nous ont écrit des lettres pleines d'intérêt +et d'érudition. Nos confrères de France et de +l'Etranger, dont nous avons pu apprécier la science +et l'aimable charité, nous ont aussi prêté le plus +bienveillant, le plus utile concours.</p> + +<p>Nous nous proposons de publier prochainement +<i>le Folk-Lore de Noël</i> ou <i>Essai sur les coutumes +populaires de Noël dans tous les pays</i>.</p> + +<p>Notre ouvrage sera divisé comme il suit:</p> + + +<p>PRÉFACE.—Origine et but de ce livre.</p> + +<p>INTRODUCTION.—Résumé des faits historiques qui +se sont passés le jour de Noël. (Ephémérides de +Noël.)</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>CHAPITRES</p> +<p>I.—Solennité et popularité de Noël.</p> +<p>II.—Veillée de Noël et légendes qu'on y raconte.</p> +<p>III.—Bûche de Noël.</p> +<p>IV.—Processions de Noël (profanes et religieuses.)</p> +<p>V.—Particularités de la Messe de minuit.</p> +<p>VI.—Cadeaux de Noël (Arbre de Noël et Sabot de</p> +<p class="i6"> Noël.)</p> +<p>VII.—Réveillon et gâteaux de Noël.</p> +<p>VIII.—Origine, naïveté et universalité des Noëls.</p> +<p>IX.—Crèches de Noël.</p> +<p>X.—Pastorales et Mystères de Noël.</p> +<p>XI.—Noël dans les pays du Nord.</p> +<p>XII.—Noël dans les pays du Midi.</p> +<p>XIII.—Noël dans les pays de Missions.</p> +<p>XIV.—Fête des Rois.</p> + </div> </div> + +<p>CONCLUSION.—Ces coutumes de Noël, si universelles +et si populaires, prouvent la divinité de +Notre-Seigneur Jésus-Christ.</p> + + +<p><b>Nous serions très reconnaissant à nos lecteurs +de nous fournir de nouveaux documents +puisés dans leurs lectures, leurs voyages +ou auprès de leurs amis. Ces documents +se trouvent surtout dans les journaux, revues +et semaines religieuses qui paraissent +du quinze au trente Décembre de chaque +année.</b> Ceux qui possèdent des collections de ces +différentes publications peuvent consulter les livraisons +des années précédentes. Dans chaque pays, la +presse locale contient des articles très intéressants +sur les coutumes particulières à chaque contrée. A +titre de renseignements, ces articles ont pour nous +une grande valeur.</p> + +<p>Les écrivains les plus célèbres, prosateurs et +poëtes de tous les pays, ont parlé avec admiration +de nos usages de Noël. Frédéric Mistral a chanté la +«Bûche de Noël» dans cette belle et harmonieuse +langue provençale qu'il parle si bien. Qui ne connaît +la «Dernière Bûche» de Théodore Botrel, d'une +allure toute gauloise et d'une saveur toute bretonne? +Madame de Sévigné raconte «avec finesse et joyeusetés» +comment se passait «le réveillon» dans son +merveilleux hôtel Carnavalet. Nous trouvons dans le +gracieux <i>Weihnachtsabend</i> (la veillée de Noël), de +Schmid, une ravissante description de «la Crèche» +et Shakespeare lui-même, dans <i>Hamlet</i>, fait allusion +à l'une de nos légendes de Noël les plus répandues.</p> + +<p>De nouveau, nous prions nos amis de vouloir +bien nous signaler leurs <i>découvertes</i> dans ce domaine +infini de notre littérature nationale et des littératures +étrangères. Ils nous aideront ainsi à compléter +l'oeuvre que nous avons entreprise, pour l'édification +de nos frères: la glorification populaire du divin +Enfant de Bethléem.</p> + + + +<p>Cette brochure se vend au profit des trois +Écoles libres de Pithiviers; nous prions nos +lecteurs de la faire connaître autour d'eux. + +<div>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 14713 ***</div> +</body> +</html> diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize +this eBook outside of the United States should confirm copyright +status under the laws that apply to them. diff --git a/README.md b/README.md new file mode 100644 index 0000000..ee2f50c --- /dev/null +++ b/README.md @@ -0,0 +1,2 @@ +Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for +eBook #14713 (https://www.gutenberg.org/ebooks/14713) diff --git a/old/14713-8.txt b/old/14713-8.txt new file mode 100644 index 0000000..d88f830 --- /dev/null +++ b/old/14713-8.txt @@ -0,0 +1,3515 @@ +Project Gutenberg's Noël dans les pays étrangers, by Alphonse Chabot + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Noël dans les pays étrangers + +Author: Alphonse Chabot + +Release Date: January 17, 2005 [EBook #14713] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK NOËL DANS LES PAYS ÉTRANGERS *** + + + + +Produced by Suzanne Shell, Renald Levesque and the Online Distributed +Proofreading Team. This file was produced from images generously +made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) + + + + + + + + Monseigneur CHABOT + Prélat de Sa Sainteté + CURÉ DE PITHIVIERS (LOIRET) + + + + NOËL + DANS + LES PAYS ÉTRANGERS + + 1906 + + +[Note du transcripteur: Tout le matériel hors propos de l'édition qui +a servi à la production de ce document est reporté à la fin du document +pour ceux que ce matériel pourrait intéresser.] + + + +NOËL +DANS +LES PAYS DU NORD. + +SUÈDE ET NORWÈGE +ANGLETERRE--ALLEMAGNE + + +Les fêtes de Noël, dans les pays du Nord, ont un double caractère +religieux et familial. Les offices diffèrent peu des nôtres, si ce n'est +que les chants d'église sont plus souvent exécutés en langue vulgaire. +Nous ne citerons que l'adaptation de l'_Adeste fidèles: Oh! come all ye +faithful!_ (Oh! venez tous, fidèles) si populaire en Angleterre, et +le _Cantique des Anges_ (Engelenzang) que des chanteurs éminents font +entendre, chaque année, dans l'église protestante de Moïse et Aaron, à +Amsterdam. + +Noël est vraiment la fête de famille par excellence, dans les contrées +septentrionales de l'Europe. + + + +PAYS SCANDINAVES + +Huit jours avant la solennité de Noël, les places de Stockholm sont +couvertes de sapins que les paysans coupent dans les forêts voisines et +viennent vendre en ville. Toute famille, si pauvre soit-elle, a pour la +grande veillée son arbre de Noël orné de lumières et garni de jouets +et friandises de toutes sortes.--Les pauvres ne sont pas oubliés: +on organise pour eux des fêtes et ils reçoivent des vêtements et +d'abondantes aumônes en argent. + +En Norwège, la fête de Noël jouissait autrefois de certains privilèges. +Ainsi les poursuites de la justice étaient suspendues pendant plusieurs +jours, le plus généralement de Noël à l'Épiphanie. Cette trêve de procès +variait suivant les lois locales; parfois sa durée s'étendait jusqu'à +vingt jours. + +Dans tous les Pays scandinaves, la fête de Noël se prépare discrètement +et dans le mystère, afin que les cadeaux offerts ce jour là apportent à +la fois surprise et contentement. + +En secret, les petites filles mettent la dernière main à leur travail; +l'une a brodé une paire de pantoufles pour son père, l'autre un coussin +de canapé pour sa mère. Leurs soeurs aînées enveloppent dans un fin +papier blanc une bourse de soie faite au crochet et entourée d'une +faveur rose, ou encore confectionnent de belles et riches dentelles +qu'elles offriront comme nappes d'autel à leur église. + +Dans quelques pays, la distribution des cadeaux est des plus originales. +Le présent, dissimulé soigneusement dans une gerbe de fleurs, une botte +de foin ou de paille, ou dans de multiples enveloppes d'étoffes, de +feuillage ou de papier, porte en grosses lettres le nom de la personne +à laquelle il est destiné. Le messager chargé de le remettre frappe +fortement à la porte, qui s'ouvre sans retard, et jette furtivement +le _Juleklap_ (c'est le nom suédois du présent) dans la chambre où la +famille se trouve réunie. Alors commence une scène fort distrayante. Le +destinataire se met à explorer minutieusement, au milieu des cris de +joie de tous les assistants, fleurs, foin, paille, feuillage ou papier, +afin d'arriver à l'objet convoité. Tantôt il trouve une épingle +d'or, tantôt un vase précieux, quelquefois une élégante et gracieuse +statuette, quelquefois aussi, après avoir déroulé les enveloppes +mystérieuses, il ne trouve... rien. Une explosion de rire accueille la +déconvenue du patient, victime de cette innocente supercherie. + +Le _Juleklap_ a quelquefois un caractère moral et satirique. La dame +trop élégante reçoit une poupée bizarrement attifée; le châtelain qui, +dans son salon, ménage trop la lumière ou laisse son antichambre dans +l'obscurité, reçoit une douzaine de lampions. A un bavard on adresse un +oreiller ou un éteignoir, à un fat, un col d'acier. + +Quand il ne reste plus rien au fond de la corbeille, que les enfants ont +bien cherché dans les papiers éparpillés sur le plancher, pour voir si +l'on n'aurait rien laissé, la famille se rend à la salle à manger, où +l'attend un souper composé exclusivement de mets nationaux. + +«Aux Pays scandinaves, le repas de Noël se distingue des autres par le +caractère traditionnel des plats qui y figurent. Pas de souper de Noël +sans jambon, accompagné de riz chaud arrosé de lait froid; puis du +_Vortbrod_, sorte de pain fait avec de la farine de froment délayée +dans de la bière non fermentée; enfin l'indigeste _lustsfisk_. Qu'on +s'imagine une _merluche_ ou morue sèche dessalée, bouillie pendant trois +jours dans une eau de cendre mêlée de chaux vive, et farcie ensuite avec +du poivre, de la moutarde et du raifort: voilà le _lustsfisk_» [1]. Les +vins d'Espagne fortement alcoolisés peuvent seuls faire digérer un si +plantureux repas. + +[Note 1: M. Bitard, _Noël_.] + +Le soir de la veille de Noël, vers onze heures, dans les hameaux, +tout le monde monte en traîneau et se rend à l'office. Mille étoiles +scintillent dans le silence de la nuit, troublée seulement par les +grelots des chevaux qui font craquer la neige sous leurs pieds. +Ordinairement, auprès de l'église du village un vaste hangar offre un +abri: des bancs pour les paysans et des râteliers pour leurs chevaux. +Aussitôt l'office terminé, chacun regagne son logis au plus vite. + +«Ce moment donne lieu, en Finlande, à une scène des plus divertissantes. +Une vieille croyance promet la meilleure récolte de l'année à celui qui +rentrera le premier dans sa maison, après l'office de Noël. C'est alors +toute une conspiration contre les équipages. Les jeunes garçons sortent +furtivement de l'église pendant l'office, détellent les chevaux, +lient les traîneaux les uns avec les autres, changent les colliers, +embrouillent les harnais, etc. On conçoit le désordre qui s'en suit, des +cris, parfois des coups; la place de l'église se change en véritable +champ de bataille. Enfin, les traîneaux sont retrouvés, chacun répare +son attelage et part au galop: le combat finit par une course au +clocher»[2]. + +[Note 2: Desclées, _Noël_.] + +Dans la plupart des campagnes, les ménagères veillent à ce que, pendant +les fêtes de Noël, l'ordre et la propreté règnent dans toute leur +demeure. Il est d'usage de joncher les dalles de paille fraîche, ce qui +donne à la chambre de famille l'aspect d'une grange où l'on a étendu +les gerbes avant le battage. Est-ce en souvenir de la paille et de la +pauvreté de la crèche? Nous serions portés à le croire. Quoi qu'il +en soit, cette paille de Noël a, dit-on, une vertu merveilleuse: les +animaux qui en mangent sont préservés de toute maladie pendant l'année. + +En Suède, les paysans veulent que tous les animaux prennent part à la +solennité de Noël: «Ce jour-là, dit M. Léouzon le Duc, ils donnent la +liberté aux chiens de garde, ils servent à leurs bestiaux un fourrage +d'élite»[3]. + +[Note 3: _La fête de Noël en Suède et en Finlande_.] + +C'est un usage assez répandu, en Suède et en Norwège, d'offrir, le jour +de Noël, un _repas aux oiseaux_. La dernière gerbe de la moisson est +soigneusement conservée, chez les pauvres comme chez les riches, jusqu'à +la veille de la grande solennité. Le vingt-cinq Décembre, au matin, on +la fixe au bout d'une perche et on en décore le pignon de la maison. +C'est un charmant et étourdissant concert que celui de la gent granivore +faisant tapage autour de ce mât pour picorer les épis de blé. Tous les +petits habitants de l'air prennent, eux aussi, leur joyeux festin et +rendent grâces à la Providence qui, dans un jour si heureux, a voulu les +combler d'allégresse. Cette ravissante coutume suédoise nous rappelle +ces deux vers si connus: + + Aux petits des oiseaux il donne leur pâture + Et sa bonté s'étend sur toute la nature[4]. + +[Note 4: Racine, _Athalie_, acte II, scène VII.] + +Un de nos meilleurs poëtes a gracieusement chanté ce _Réveillon des +petits oiseaux_: + + Et les oiseaux des champs? Ne feront-ils la fête?... + Eux que l'hiver cruel décime tous les jours, + Eux que le froid transit, que la famine guette + Sur l'arbre dépouillé du nid de leurs amours! + + Oh, non! Pour eux, l'on cherche une gerbe emmêlée + Où des milliers d'épis se courbent sous le grain, + On l'étend sur la neige: «--Accourez gent ailée, + «Car votre nappe est mise, et prêt est le festin!» + + Et vous voyez d'ici le pinson, la fauvette, + Le menu roitelet voleter à l'appel..... + Tout en mangeant le grain, ils relèvent la tête, + Pour lancer une gamme, un cri de joie au ciel![5] + +[Note 5: Comtesse O'Mahony.] + + +ANGLETERRE + +Le peuple anglais célèbre la solennité de Noël avec une telle joie, +une telle unanimité et de telles dépenses qu'on peut regarder le +_Christmas_[6] comme sa fête nationale. + +[Note 6: La vieille désinence, _mas_ signifie _fête_; _Christmas_, +fête du Christ.] + +Autrefois, à l'occasion de Noël, avait lieu une fête carnavalesque. Des +_carols_ (chansons) anglaises nous font connaître les personnages mis +en scène dans ces mascarades: le roi de la _Bombance_, la reine de la +_Folie_, la princesse _Déraison_ y paraissent au milieu d'un bruyant +cortège. + +A la Cour, chez les princes, un officier était chargé de présider +aux réjouissances. Il s'appelait _Lord of Misrule_ (le Seigneur du +Désordre). En Écosse, on le nommait _Abbot of Unreason_ (l'Abbé de la +Déraison). Ces fonctions ont été abolies par «_act of Parliament» +en 1515. Les prêtres durent plusieurs fois s'interposer contre les +frivolités de ces amusements. + +Dans les recueils de Folk-Lore, on parle des joyeuses bandes que +conduisaient, pendant les fêtes de Noël, le Roi de la Déraison et la +Princesse de la Bombance. Sous de folâtres déguisements, les amis du +voisinage venaient sans honte tendre la tirelire de Noël à la Reine de +la fête et demander largesse de joie, de gaieté, de rire, aumônes de +plaisirs. Hélas! qu'ils sont loin aujourd'hui ces jours où Henri II +servait à table son fils, Roi du Festin et lui apportait, au bruit des +trompettes, comme plat d'honneur, une tête de sanglier qui, couronnée de +laurier et de romarin, enterrait ses formidables défenses dans la pomme +fleurie ou l'orange dorée! Et comme il est passé le temps où cent trente +des citoyens les plus puissants de Londres, revêtus de costumes et +de titres fantastiques, roi, reine, ministres, choisis par la Folie, +cavaliers galopant sur de fringants coursiers, sonnant des fanfares, +couraient à Kensington, à la rencontre du petit-fils d'Edouard Ier, tous +réunis dans une même joie, chantant Noël. + +La lugubre Réforme a soufflé sur toutes ces joies, éteint toutes ces +lumières et faussé toutes ces trompettes [7]. + +[Note 7: Oscar Havard, _Les Fêtes de nos Pères_.] + +L'illustre Walter Scott nous dit que ses ancêtres regardaient déjà Noël, +comme la fête familiale par excellence: + + _England was merry England, when_ + _Old Christmas brought his sports again;_ + _Twas Christmas broached the mightiest ale,_ + _Twas Christmas told the merriest tale,_ + _A Christmas gambol oft would cheer_ + _The poor man's heart, through half the year._ + + L'Angleterre était la joyeuse Angleterre quand + Le vieux Noël ramenait ses jouissances; + C'était Noël qui mettait en perce la bière la plus forte, + C'était Noël qui racontait le conte le plus joyeux, + Les ébats de Noël souvent réjouissaient + Le coeur du pauvre, pendant la moitié de l'année. + +D'immenses préparatifs sont faits en vue du _Christmas_. + +De copieuses cargaisons d'oies grasses viennent de Normandie. Deux +lignes de steamboats, de Dieppe à Newhaven et du Havre à Southampton, +suffisent à peine à leur transport en Angleterre. Le Poitou et la +Touraine envoient également à John Bull leurs dindes pansues. En 1901, +une petite province du Centre, la Sologne, a expédié à Londres, par +chemin de fer, plus de soixante mille dindons. + +Les bateaux de Southampton et de Newhaven prennent à Granville et sur +toutes les côtes de la Manche des monceaux de gui, cette plante parasite +que les eubages, chez les Gaulois, allaient couper avec des faucilles +d'or. On le dépose dans de grandes caisses à claire-voie, connues sous +le nom de _harasses_, et on le transporte sur le pont des navires. + +«On se prépare plusieurs semaines à l'avance au _Christmas_, dit M. +Alphonse Esquiros. D'immenses troupeaux d'oies s'acheminent gravement +du Nord de l'Angleterre, par toutes les routes, vers la métropole; les +grands boeufs annoncent leur arrivée sur les chemins de fer ou les +bateaux par de lugubres beuglements.» + +A Londres, quelques jours avant Noël, a lieu dans la grande salle +d'Islington, connue sous le nom d'_Agricultural Hall_, une exposition +des animaux que l'on vendra pour Noël. Boeufs, oies, dindons se +disputent les premiers prix; les mieux cotés vont ensuite orner de leurs +chairs dodues les vitrines des industriels qui les ont achetés au poids +de l'or. + +«La veille de Noël, dit M. Virmaître, tout Londres est illuminé. Les +boutiques des bouchers surtout sont resplendissantes de lumières; on y +voit des boeufs dépouillés, couchés tout entiers sur des tréteaux, avec +des becs de gaz dans le mufle.» On lit assez souvent au-dessus d'eux +ces mots-réclame: _brought up by Her Majesty_ (élevé par Sa Majesté +la Reine). En effet, la Reine Victoria faisait paître des troupeaux +à Windsor, à Hampton-Court et même à Kensington-Gardens, le bois de +Boulogne de Londres. + +Le soir du vingt-quatre Décembre, vers deux heures, l'agitation devient +extraordinaire, dans les quartiers les plus populeux de Londres et +surtout dans Whitechapel. Les cochers (_cabmen_), juchés derrière leur +voiture, guident hardiment leurs chevaux. Le _All right_ (tout va bien) +retentit dans les conversations. Ce sont partout des entassements de +volailles, comme on n'en voit pas dans les Halles centrales de Paris. +Louis Blanc, de sa plume vive et originale, nous a donné le tableau le +plus pittoresque et le plus vrai qu'on ait jamais tracé du _Christmas_ +londonien. «Quels énormes quartiers de viande! Quelles montagnes de +chairs saignantes! Quel luxe d'imposants comestibles!... C'est par +myriades qu'on vous compte, orgueilleusement étalés, ô selles de +moutons, têtes de veau, hures de sangliers, dindons, canards, oies, +poulets, perdrix, faisans, pluviers, lapins, et vous, poissons de toute +espèce et de toute grosseur!» La brumeuse cité offre ce spectacle +étrange d'une animation toujours croissante jusqu'au milieu de la nuit. + +Au _Constitutional Club_, l'un des cercles les plus importants de +Londres, on fait rôtir, chaque année, pour le Christmas, un énorme +morceau de boeuf, de trois cent cinquante à quatre cents livres. C'est +ce qu'on appelle le _Baron of beef_. Les membres les plus distingués du +club ne manquent pas, au cours de la nuit de Noël, de rendre visite au +_Baron of beef_. On voit alors, devant l'immense cheminée, les habits +noirs des plus élégants fashionables se mêler aux vestes blanches et aux +tabliers des cuisiniers. + +Pour le _Christmas_, le _home_ (l'intérieur de la maison) reçoit une +décoration spéciale. Les touffes de houx, aux feuilles luisantes, +égayées par leurs petites baies rouges, ornent les maisons les plus +modestes, aussi bien que le château seigneurial. «Les baies rouges, +disent les vieilles chansons, couronnent agréablement la tête du sombre +hiver». Des guirlandes de laurier, de lierre et de fleurs entourent les +lustres, les tableaux, les armures des ancêtres. Mais c'est le +_gui_ surtout, _mistletoe_--destiné, dit-on, à mettre en fuite les +sorciers--qui joue le plus grand rôle dans la décoration du _Christmas_. +Qui n'a pas admiré les branches entrecroisées de la plante druidique[8], +son feuillage d'un vert pâle, semé de graines blanches et transparentes +comme des perles de corail? + +[Note 8: Les Druides regardaient le _gui_, à cause de sa verdure +perpétuelle, comme l'emblème de l'immortalité de l'âme. On le cueillait +la sixième nuit de la nouvelle lune après le solstice d'hiver; cette +nuit, appelée la _nuit-mère_, commençait l'année gauloise. Un Druide, +en robe blanche, montait sur le chêne, une faucille d'or à la main et +tranchait la racine de la plante que d'autres Druides recevaient dans +une saie blanche, car il ne fallait pas qu'elle touchât la terre.] + +Jadis, la veille de Noël, après la prière et les exercices de piété +accoutumés, on allumait des cierges et, avec une grande solennité, le +chef de la famille mettait dans l'âtre une bûche appelée _Yule-Log_[9] +ou _Christmas Block_. Elle était allumée avec un tison provenant de +la bûche de l'année précédente. Tant qu'elle durait, il y avait force +rasades, chants et narrés d'histoires. Cet usage existe encore, +particulièrement dans le nord de l'Angleterre, mais accompagné de +certaines superstitions. Si la bûche vient à s'éteindre avant la fin de +la nuit, ou si, pendant qu'elle brûle, survient une personne qui louche +ou soit pieds-nus, cela est considéré comme de mauvais Augure. + +[Note 9: _Yule_, en anglo-saxon _Geol_, la fête. Décembre s'appelait +_se oerra geola_, avant la fête (de Noël). Janvier, _se aeftera geola_, +après la fête (de Noël).] + +Pendant la nuit de Noël, les chanteurs de _Christmas carols_[10] (chants +de Noël) vont se faire entendre à la porte des maisons; on les désigne +sous le nom de _Waits_. + +[Note 10: Les _Christmas carols_ sont nos _Noëls_.] + +Les uns le font à titre purement gracieux, en l'honneur de leurs amis ou +des membres de leur famille. + +Washington Irving, dans son excellent ouvrage _The Sketch Book_ (le +livre d'esquisses), nous raconte le trait suivant: «Me trouvant chez un +ami, le matin de Noël, alors que j'étais encore au lit, j'entendis le +bruit de petits pas qui résonnaient à ma porte. Bientôt un choeur de +voix enfantines entonna ce vieux chant de Noël: + + Rejoice, our Saviour he was born + On Christmas day, in the morning. + + Réjouissez vous, notre Sauveur est né + Le jour de Noël, au matin. + +«Je me levai doucement, ouvris promptement la porte et je contemplai +un des plus jolis groupes de fées qu'un peintre puisse imaginer. Il se +composait d'un petit garçon et de deux petites filles; la plus âgée +n'avait pas plus de six ans; ils ressemblaient à trois séraphins. Ils +faisaient le tour de la maison et chantaient à toutes les portes.» + +D'autres chanteurs s'en vont par les rues, mendiant pour eux-mêmes, les +quelques _pence_ (sous) que la générosité des veilleurs veut bien leur +donner. + +Dans quelques contrées de l'Angleterre, les enfants se réunissent pour +aller de cottage en cottage, chanter des _Glees_ (chansons à refrain). +L'un de ces chants populaires, au rythme vif et gai, a pour refrain ces +paroles: + + The merry merry time + The merry merry time + Bless the merry merry Christmas time! + + Le joyeux joyeux temps + Le joyeux joyeux temps + Béni soit le joyeux joyeux temps de Noël! + +Cet usage des chants de Noël est des plus anciens, comme le prouve une +_carol_ anglo-normande que nous avons découverte, et dont nous citons le +premier couplet: + + Seignors, ore entendez à nus, + De loin sommes venus à vus + Pour quere Noël; + Car l'em nus dit que en cest hostel + Soleil tenir sa feste annuel + Ahi! c'est jur + Deu doint à tuz icels joie d'amors + Qui a danz Noël ferunt honors. + + Seigneurs, à présent, écoutez-nous! + De loin, nous sommes venus à vous, + Pour demander Noël; + Car l'on nous dit qu'en cet hôtel. + De coutume on célèbre sa fête annuelle, + Ah! Ah! c'est le jour, + Dieu donne ici joie d'amour + A tous ceux qui feront honneur au jour de Noël[11]. + +[Note 11: Lai de Marie de France.] + +Max O'Rell, qui avait fait un long séjour à Londres, dit, dans son livre +intitulé _John Bull et son Ile:_ «Noël, c'est la grande fête de famille +en Angleterre.» + +En effet, dans toute famille anglaise, riche ou pauvre, on célèbre +le _Christmas_ par un repas où les mets sont servis en abondance. Le +morceau de choix est d'abord _Sir Loin_ «le Seigneur Aloyau» que Charles +II, dans un jour de belle humeur, avait nommé chevalier (_Knight_). +L'oie rôtie, _roast goose_, est ensuite le plat préféré, quand la dinde +rôtie, _roast turkey_, ne vient pas prendre sa place. Puis apparaît le +signe culinaire de la nationalité anglaise, le fameux _plum-pudding_. +«Hip! Hip! hourrah! Honneur au Roi du Festin[12].» + +[Note 12: La confection du _pudding_ de Noël est des plus +solennelles; chaque membre de la famille tourne à son tour la pâte qui +doit devenir le gâteau.--Quelquefois celui-ci prend des proportions +pantagruéliques. Certaines corporations ont fait confectionner des +_puddings_ qui absorbaient des centaines de livres de farine et de +raisins de Corinthe.] + +«Au couvent de Ewel, nous écrit un de nos amis, nous organisions nos +fêtes suivant les coutumes anglaise et française, anglaise pour le côté +profane et française pour le côté religieux. Ah! le fameux _pudding_ +qu'un frère irlandais excellait à préparer! Ce nous était une joie sans +pareille de voir les flammes bleues de l'alcool courir sur ses flancs +dorés, et quand, dans une dernière course affolée, les jolies petites +flammes s'évanouissaient, le _pudding_ était débité en tranches +succulentes, aux acclamations de tous, pendant que le pauvre frère +gémissait sur le pillage d'une oeuvre où il avait mis tout son talent +culinaire.» + +Enfin apparaissent les _minced pies_, pâtés feuilletés qui enrobent des +hachis de viandes, d'épices et de fruits[13]. Les Anglais arrosent le +tout de flots de _sherry_ (vin de Xérès d'Espagne) fabriqué à Londres. +Les oranges, les bonbons, les amandes, les noisettes apparaissent au +dessert. Le _Port-wine_, le vin de gingembre pour les _abstainers_[14], +le _whisky_, voir même le _gin_, jouent un assez grand rôle dans le +monde où l'on boit. + +[Note 13: C'est ce que nous appelons un _pâté à l'émincé_.] + +[Note 14: Personnes qui _s'abstiennent_ de liqueurs enivrantes.] + +Dans les Universités, notamment à Oxford et à Cambridge, il est de +tradition de manger, à Noël, une hure de sanglier: on l'entoure de +romarin et on la sert avec d'interminables salamalecs. + +A Sandringham, où le Roi et la Reine d'Angleterre ont l'habitude de +passer tous les ans les fêtes de Noël, on a servi, cette année, comme +rôti de _Christmas_, un jeune cygne. + +Ce cygne a été engraissé par les soins du «maître des cygnes de la +Cour», fonctionnaire qui date des temps antiques et dont la charge +consiste à surveiller l'élevage et la nourriture des cygnes qui peuplent +les parcs et les jardins des propriétés royales. + +Il y a cinq cents ans, le rôti de cygne était un mets recherché des +gourmets et figurait à Noël sur les grandes tables. Edouard VII a repris +cette tradition et donné ordre à son «maître des cygnes» d'engraisser +une douzaine de ses «élèves» dont il a fait cadeau, à l'occasion de +Noël, à des familles princières, à quelques hauts fonctionnaires de la +Cour et aux juges du tribunal supérieur[15]. + +[Note 15: Le _Gaulois_, 26 Décembre 1904.] + +Le riche anglais veut que son frère pauvre se réjouisse à Noël. Les +journaux sont remplis d'appels adressés au public par les sociétés +charitables de toute espèce; les souscriptions abondent et la bourse +des particuliers s'ouvre largement pour donner aux pauvres leur part de +cette fête nationale.--L'_Hôpital français_, situé à Shaftesbury-Avenue, +et desservi par les Soeurs françaises Servantes du Sacré-Coeur, reçoit, +chaque année, en surabondance, oies, dindons et puddings pour les +malades, convalescents et infirmes. Ce détail nous a été donné, à +Londres même, par la Supérieure de l'établissement. + +Dans quelques villes d'Angleterre, le maire reçoit, à l'occasion de +Noël, cent vieillards qui viennent prendre le thé, pendant que sa femme +réunit des veuves sans ressources. Ailleurs, ce sont des fondations pour +dons de viande, de couvertures de laine, de sacs de charbons. Ainsi la +distribution annuelle de la _Christmas Parcel Fund_ (Société des +paquets de Noël) de Shoreditch, établie en 1870, a eu lieu aux Bains de +Pitfield-street. Neuf cent cinquante-six des citoyens les plus pauvres +de la localité, la plupart ayant une nombreuse famille, ont reçu un +paquet d'épicerie contenant une demi-livre de thé, un demi-quart d'une +mesure de farine, une demi-livre de sucre et tout ce qui est nécessaire +pour faire un bon _pudding_ de Noël--et en plus un ticket pour cent +livres de charbon. Quelques mots aimables furent adressés à l'assemblée +par le conseiller Dr Davies, président de la Société, qui était assisté +de l'honorable Claude Hay, M.P. (membre du Parlement), et de l'Alderman +Pearce[16]. + +[Note 16: _The Daily Telegraph_, 23 Décembre 1904.] + +Dans quelques _Work-houses_ (asiles des pauvres), les dames de charité +offrent un dîner de Noël complet: roastbeef, plum-pudding et bière, +quand une Société de tempérance n'intervient pas pour remplacer la bière +par le thé. Dans ces _Work-houses_, on prépare même quelquefois, chose +toute nouvelle pour l'Angleterre protestante, une cérémonie religieuse +à minuit «_Watch service_», tout comme les catholiques ont la messe de +minuit. + +Le jour de Noël, un dîner pour plus d'un millier de pauvres est ordonné +par la Reine d'Angleterre. Sa Majesté, accompagnée de la princesse de +Galles et de ses petits-enfants, parcourt les grandes salles, parlant +à ses convives d'un jour, les réjouissant de sa présence, alors que, +d'autre part, elle a fait elle-même des couvre-pieds envoyés à la même +époque aux hôpitaux de Londres. + +Après le dîner de Noël, on se livre à différents jeux: nous n'en +citerons que deux. + +C'est d'abord le _Snap Dragon_. Sur une large coupe, on place des +raisins secs et des amandes que l'on recouvre d'eau naturelle, sur +laquelle surnage une mince couche d'eau-de-vie. On allume alors ce punch +d'un nouveau genre, et il s'agit d'enlever prestement, sans se brûler, +raisins et amandes que les ondulations d'une longue flamme défendent +longtemps contre toute atteinte[17]. + +[Note 17: Nicolay. _Histoire des Croyances_. Tome II, p. 81.] + +_The Hide and Seek_ (cache-cache) se joue dans les vieux manoirs. Et à +cette occasion, l'aïeule, de sa voix chevrotante, ne manque jamais de +psalmodier la _Légende du Beau-Lowe_: c'est une _Christmas carol_ qui +date, dit-on, du Ve siècle. Notre traduction littérale la donne dans +toute sa simplicité: + +«Noël au vieux château: c'est jour de fête. La fille du noble Biron joue +avec ses compagnes. Elle joue à _cache-cache_. Quel délice! Elle se +cache si bien, si bien, qu'elle disparaît et que personne ne peut la +découvrir. Pas même son fiancé, le jeune et beau Lord Lowe. Les jours, +les semaines, les mois, les années passent.--Vingt ans après, comme on +avait besoin d'une nappe pour la table du festin de Noël, on ouvrit par +hasard une vieille armoire et on y trouva, ô horreur!... un squelette +couronné de roses blanches fanées.... Jeunes filles, songez à la fiancée +du beau Lord Lowe!» + +Le _Christmas_ britannique est surtout la fête des enfants. Les écoles +anglaises comptent deux vacances annuelles: l'une, qui est la plus +longue, a lieu en été, l'autre est accordée à l'occasion de Noël. +C'est par suite de la présence au logis des enfants dispersés dans les +collèges, que la réunion de famille est au complet. La veille de Noël, +_Christmas Eve_, les enfants suspendent à leur lit de fer les bas dans +lesquels _Father Christmas_ (le Père Noël) viendra déposer, croient-ils +ou font-ils semblant de croire, les jouets et friandises qu'y déposeront +réellement leur père et leur mère. + +Le soir de Noël, les enfants règnent en souverains, et, comme dans +les saturnales antiques, c'est le monde renversé.--Douce tyrannie de +quelques heures, car, ainsi que le dit Emile Augier: + + Nous n'existons vraiment que par ces petits êtres. + Qui dans tout notre coeur s'établissent en maîtres, + Qui prennent notre vie et ne s'en doutent pas, + Et n'ont pour être heureux qu'à n'être pas ingrats. + +Toute la famille est réunie; alors c'est le bruit des jeunes voix, +l'applaudissement des yeux, le trépignement des petits pieds sous la +table. _Granny_ (grand'-mère) réclame le silence: elle se fait apporter +une bouteille de son plus vieux cognac. On arrose le _pudding_, on +éteint le gaz et le plus jeune des _babies_ allume l'eau-de-vie dont la +flamme scintille en reflets bleus, pendant que la turbulente jeunesse +improvise une ronde autour de la grande table. Le gaz brille de nouveau +et le _pudding_ est gravement entamé. On fait d'abord la part des +absents. La poste, dès le lendemain, portera aux colons de la +Nouvelle-Zélande, aux _Sheep farmers_[18] d'Australie, aux garnisons de +l'Inde et du Cap, ce souvenir si touchant de l'amitié. + +[Note 18: Éleveurs de moutons.] + +L'Angleterre célèbre la fête de Noël avec une réelle allégresse: c'est +l'époque choisie pour échanger voeux et étrennes. C'est Noël qui est +vraiment le _jour de l'an_ et qui sert de transition d'une année à +l'autre. Aussi un grand nombre de _Christmas Cards_ (cartes de Noël) +partent d'Angleterre pour les quatre coins du monde _anglicisé_, +colonisé par la conquête toujours envahissante du peuple britannique, +empire sur lequel + + _The Sun never sets_, + Le soleil ne se couche jamais. + +Nous avons sous les yeux une collection très complète de _Christmas +Cards_: il y en a de ravissantes. Certaines sont sur du papier fin et +colorié, quelquefois avec photographies ou gravures de gracieux paysages +ou de tableaux des grands maîtres. La plupart des voeux exprimés peuvent +se résumer dans ceux-ci: + + _With Sincere Wishes for_ + _A Very Happy Christmas and_ + _A Bright and Prosperous New Year,_ + _from_ + _X***._ + + Avec sincères voeux pour + Un très heureux Noël et + Une brillante et prospère nouvelle année, + de la part de + X***. + +Ces cartes sont à la portée de toutes les bourses: il y en a depuis dix +centimes jusqu'à cinquante francs. La poste de Londres en expédie +plus de soixante millions, à l'occasion du _Christmas_. On y joint +quelquefois une minuscule boîte contenant quelques grains du _pudding_ +de Noël. + +Toute famille anglaise qui ne reçoit pas, à l'occasion de Noël, des +nouvelles des absents, en éprouve un profond chagrin, et s'il s'agit de +proches parents ou d'amis intimes, toute la famille est en deuil. + +Le lendemain de Noël s'appelle _Boxing-day_, à cause des _boxes_ +(boîtes, tirelires) que font circuler les facteurs, les laitiers, les +porteuses de pain, et tant d'autres amis inconnus qui viennent vous +souhaiter «un joyeux Noël et une bonne année», souhaits auxquels vous +ne pouvez mieux répondre qu'en donnant des étrennes. Ce jour-là, la +populace profite des trains à bon marché _(cheap trains)_, envahit les +endroits où l'on s'amuse et semble oublier tout à fait que Noël est une +fête religieuse. + +L'Anglais porte partout avec lui le souvenir de Noël. Dans ses colonies +les plus lointaines, sur les sables d'Afrique ou dans les terres glacées +du Nord, il réunit ses compatriotes comme s'ils ne formaient qu'une +famille. Tous ensemble ils célèbrent le _Christmas_: debout, le verre à +la main, ils envoient un salut fraternel et leurs voeux de bonheur aux +être chéris qu'ils ont laissés au-delà de l'Océan. + +Pendant la guerre de Crimée, les dames anglaises furent émues de +compassion pour leurs frères malheureux qui, devant Sébastopol, au +milieu d'un hiver exceptionnel, faisaient l'admiration de toute +l'Europe, par leur courage et leur endurance. Une souscription nationale +fut ouverte dans tout le Royaume-Uni. Quelques jours avant Noël, des +navires chargés de volailles, de _puddings_ et de liqueurs partaient +pour la mer Noire. Le vingt-cinq Décembre, les soldats anglais +célébraient joyeusement leur _Christmas_ et buvaient au triomphe et à la +prospérité de la vieille Angleterre. + +Un journal de Londres représentait naguères le _Christmas_ dans un corps +de garde anglais: la scène est des plus pittoresques: elle se passe +au Transvaal. «Les fusils sont dressés en faisceaux, une guirlande de +verdure court à travers les canons, une chandelle allumée brûle au bout +de chaque baïonnette, et les soldats choquent gaiement les verres autour +de cet arbre de Noël d'un nouveau genre, qui leur rappelle à tous les +joies de la Patrie absente.»[19]. + +[Note 19: Desclées, Noël, page 67. ] + +N'importe où il se trouve, sur le pont d'un navire, sous la tente ou +la hutte grossière de l'explorateur, perdu dans les glaces polaires, +l'Anglais, oubliant un instant ses peines, ses fatigues, ses dangers, +ne manque jamais de donner au vieux _Christmas_ la bienvenue de joie et +d'espérance à laquelle il a droit. + +Les catholiques anglais donnent à la fête religieuse de Noël la plus +grande solennité: il faut aller dans la belle et riche église de +l'Oratoire, à Londres, pour y entendre la magistrale musique de +Palestrina. + +En Irlande, le soir de Noël, d'une multitude de maisons sortent les +familles catholiques, chacun tenant à la main une torche de résine +allumée. C'est un spectacle d'une étrange beauté. On dirait des flots de +lumières ondulant dans les ténèbres. Toutes ces pieuses communautés se +réunissent au centre de la paroisse autour d'un cercle de flambeaux +immobiles. + +Citons, en finissant, une page ravissante du vicomte Walsh, qui raconte +_une Messe de minuit en exil_: + +«C'était dans le nord de l'Angleterre, dans un joli château, à +Standen-Hall, chez lord Southwell, fervent catholique qui, pendant les +mauvais jours, avait offert l'hospitalité à ses parents et amis de +France. + +«Nous y étions un jour de Noël. Dès la veille, on avait mis des bouquets +de houx bien verdoyants, avec leurs baies ressemblant à des perles de +corail. + +«... Dans la chapelle, l'autel, le tabernacle, les gradins, les +flambeaux étaient en bois d'acajou poli, avec des ornements dorés, +un épais tapis aux plus vives couleurs couvrait les marches du petit +sanctuaire; la neige, le froid étaient au dehors, et dans cet intérieur +béni, tout était propre, chaud et confortable. + +«Dans la tribune, en face de l'autel, des places réservées étaient +entourées d'un rideau de soie cramoisie; derrière ce voile était le +piano-orgue et les personnes qui devaient chanter. Lady Southwell (soeur +de ma mère), lady Gormanston, sa fille, Mesdemoiselles de Choiseul, ses +nièces, formaient ce choeur de famille. + +«Il y a bien longtemps de cela. Depuis cette fête de Noël, j'ai compté +bien des lendemains de la Toussaint, bien des Jours des Morts. Parmi +celles qui chantaient alors devant l'autel de Standen Hall, il y en a +qui chantent aujourd'hui devant Dieu, dans le ciel. Bien des années, +bien des fortunes diverses me sont survenues depuis le _merry Christmas +time_ (ce gai temps de Noël); j'ai entendu depuis les messes en musique +de Mozart et de Rossini, et toutes ces années, toutes ces fortunes +diverses, tous ces grands talents n'ont pu effacer dans ma mémoire la +_Messe de Noël chantée dans l'exil_.» + +Les ritualistes Anglais sont excusables jusqu'à un certain point de +s'imaginer qu'ils sont catholiques, puisqu'on célèbre encore dans leurs +églises des cérémonies qui remontent à huit siècles et ont survécu à +tous les changements que le protestantisme a introduits dans l'Eglise +anglicane. + +Au premier rang de ces cérémonies, il faut mettre l'offrande de l'or, de +l'encens et de la myrrhe, que la Reine d'Angleterre fait tous les ans, +le jour de l'Épiphanie, à l'instar des Rois Mages. + +Cette coutume remonte à la plus haute antiquité. Pendant plus de huit +cents ans, les souverains anglais venaient présenter leur offrande en +personne, et cet usage ne prit fin que sous le règne de Georges III, +la princesse Caroline étant morte la veille de l'Épiphanie. Depuis ce +temps, le souverain est représenté par deux gentilshommes de sa Chambre. + +La cérémonie a lieu dans la chapelle royale du palais de Saint-James, et +voici comment on y procède. On commence par réciter la prière du matin; +après quoi l'évêque protestant de Londres, assisté du sous-doyen de la +chapelle royale, célèbre le service de communion. Après la récitation du +symbole de Nicée, les dix enfants de choeur de la chapelle royale, +dans leur pittoresque costume écarlate avec des collerettes blanches, +entonnent l'antienne: «J'ai prié pour obtenir de vous la sagesse.» Alors +les deux gentilshommes de la Chambre, en habit de Cour, l'épée au côté, +précédés d'un huissier portant une verge d'argent, s'avancent vers +l'autel. + +L'évêque de Londres vient au-devant d'eux et leur présente un plat en +vermeil sur lequel ils déposent les offrandes de la Reine. Celles-ci +sont renfermées dans un sac en soie rouge, brodé d'or, et consistent en +trois paquets en papier blanc scellés avec de la cire rouge. Les deux +premiers paquets contiennent de la myrrhe et de l'encens; dans le +troisième sont vingt-cinq souverains en or tout nouvellement frappés, +qui sont distribués à des pauvres des paroisses voisines. C'est depuis +1859 que des pièces de monnaie ont été substituées aux feuilles d'or +battu qui formaient la troisième offrande. Leur mission terminée, les +gentilshommes de la Chambre se retirent avec le même cérémonial observé +pour leur arrivée et l'office s'achève avec la plus grande solennité. + + + +ALLEMAGNE + +La fête de Noël en Allemagne _Weihnachten[20] (la nuit sainte) est aussi +populaire qu'en Angleterre, mais elle a un caractère plus grave et plus +religieux. + +[Note 20: Ancienne forme plurielle aujourd'hui inusitée, excepté dans +quelques cas très rares.] + +Des enfants, petits anges ou petits bergers, forment des processions et +traversent les villages en chantant des hymnes pastorales. Souvent on +y voit la Madone, saint Joseph, saint Nicolas avec sa longue barbe et +portant la crosse à la main, saint Martin monté sur un cheval blanc, et +toujours y figure le _Knecht-Ruprecht_, terreur des enfants méchants et +joie des enfants sages auxquels il apporte des présents. + +Dans quelques campagnes, on joue encore les _Mystères de Noël_ avec une +naïveté charmante. Dans les pays catholiques, la Messe de minuit est +célébrée en grande pompe. + +Dans plusieurs villages, les chanteurs s'assemblent au haut de la tour +de l'église, à l'aurore, le jour de Noël. Les habitants sont réveillés +aux chants de: + + O du fröliche. O du selige + Gnadenbringende Weihnachtszeit! + + O joyeuse, ô bienheureuse + Nuit de Noël, si féconde en grâces! + +retentissant dans l'air calme du matin. + +Les archéologues prétendent que la plupart des coutumes de Noël, qui +existent en Allemagne, eurent leur origine dans les vieilles et sombres +forêts de la Germanie, alors que les Teutons adoraient Wuotan, l'Odin +Scandinave, et son épouse Berchta, la Terre-Mère. Il y a encore, en +Allemagne, des districts où Wuotan, avec son chapeau enfoncé sur le +front, son manteau gris, et monté sur son cheval blanc, visite les +chaumières des paysans. Avant sa visite, le feu a été soigneusement +éteint dans le foyer, mais Wuotan le rallume: il préfère mettre le feu à +une bûche de chêne. La bûche de Noël doit brûler sous la cendre, elle ne +doit pas flamber et dans l'Allemagne du Sud, les cendres sont gardées +soigneusement et répandues dans les champs pour assurer leur fertilité. + +Après la Messe a lieu le _Mettenwurst_ (réveillon): tous les membres de +la famille sont réunis. De ce repas, coutume touchante, on enlève les +restes qu'on place dans une salle éclairée toute la nuit: c'est la part +du Christ et des Anges. Inutile de dire à qui cette part est destinée. + +Le plat favori de Noël pour le paysan est une tête de porc à laquelle on +ajoute des saucisses et des choux-verts. + +Même les bestiaux ont part au festin de Noël: leur ration de foin est +doublée. Dans certains districts, on croit que les bestiaux ont le don +de la parole, au moment où la grande fête commence dans l'univers. +Celui, paraît-il, qui est doué «de la bonne oreille», peut les entendre +parler doucement, tout en ruminant, de la Crèche dans laquelle le Christ +naquit. Il ne faut pas seulement avoir «la bonne oreille» pour +entendre parler les bestiaux, il faut aussi n'avoir aucun péché sur la +conscience. + +Il est de tradition, à la Cour de Berlin, que chaque veille de Noël, le +capitaine en second de la Ire compagnie du Ier régiment de la garde à +pied offre au souverain un gâteau de miel. Le prince impérial et les +autres fils de Guillaume II recevront des gâteaux semblables, de la Ire +compagnie du Ier régiment de la garde. Seulement, tandis que les gâteaux +du souverain et du prince héritier mesurent 35 X 2l X 8 centimètres, +comme dimensions, les gâteaux des autres princes ont seulement 30 X 18 X +5 centimètres. + +Jadis, ces gâteaux étaient fabriqués à Thorn, mais depuis quelques +années c'est à un pâtissier de Potsdam que ce travail est confié. +Le gâteau de Noël est glacé, il porte l'étoile de la garde et une +inscription dédicatoire. L'Empereur Guillaume ne manque jamais la +cérémonie de la remise du gâteau et il retient à dîner les officiers +chargés de cette agréable mission. + +La veille de Noël, toute la terre germanique est en liesse, sur les +bords du Rhin, comme sur les bords du Danube et de l'Elbe; de Mayenne à +Vienne[21], de Koenigsberg à Munich, il n'y a pas une famille qui n'ait +revêtu le costume des jours de fête. + +[Note 21: Dans une grande partie de l'Autriche, les coutumes de Noël +sont absolument les mêmes qu'en Allemagne.] + +La _Noël des enfants_ a une telle importance qu'on la prépare longtemps +à l'avance. Sur les places de la plupart des villes s'élèvent des +maisonnettes en bois aussi élégantes de forme que bariolées de couleurs +éclatantes. Les marchands étalent aux yeux de la foule, avec goût et +coquetterie, tous les objets qui peuvent servir de présents aux enfants. +Les jouets de Nuremberg[22] sont les plus recherchés: poupées de toutes +sortes, qui en bergère, qui en grande dame, qui en cuisinière, qui en +paysanne; polichinelles de toutes les grandeurs, soldats de plomb, +canons, fusils, sabres et tambours.--Plus loin se tient la pâtissière +hambourgeoise, avec ses gauffres croquant sous la dent, et ses +pains d'épices si joliment travaillés en chiens, chevaux, chats, +moutons.--Puis les jeux de toutes les variétés: agathes, toupies, +cerceaux à sonnettes, jeux de l'oie, jeux de patience... Les parents y +conduisent leurs enfants et tâchent de saisir dans un regard, dans une +parole, l'expression de leurs désirs. Discrètement ils achètent l'objet +convoité et le distribuent au moment opportun, à l'occasion de Noël. + +[Note 22: Les articles de Nuremberg sont très renommés: on les voit +exposés au Musée National de Munich. Ils sont fabriqués en grande partie +dans la Forêt Noire au centre de laquelle se trouve Triberg, un des +sièges principaux du commerce des horloges connues sous le nom de +_coucous_.] + +Mais ce qui, en Allemagne, domine toutes les réjouissances populaires, +ce qui fait de Noël la fête des enfants et le jour des étrennes, c'est +l'arbre de Noël (_Weihnachtsbaum_)[23]. Nulle part, il ne se présente +sous des formes plus captivantes et avec des présents aussi appréciés. + +[Note 23: Dans le nord de l'Allemagne, et surtout à Berlin, l'arbre +de Noël est souvent remplacé par des _pyramides_ faites avec un +assemblage de planches et de petits madriers. Cela provient de la +difficulté de se procurer des sapins.] + +Pour piquer la curiosité des enfants et leur faire regarder comme +mystérieux, quasi miraculeux, les dons de Noël, le père leur raconte que +le Bonhomme Noël (_der Weihnachtsmann_) passe le reste de l'année au +sein de la montagne, entouré de toute une Cour de _nains_. Chaque nuit, +l'un de ces nains monte la garde à la fente du rocher qui sert d'entrée +et un autre nain vient le remplacer à l'aube du jour suivant. Au bout de +trois cent soixante gardes, le dernier rentre en criant: Voici bientôt +Noël. Alors, le _Weihnachtsmann_ et sa Cour sortent de leur repos. Ils +vont dans la forêt armés de scies et de haches. Avec ardeur ils coupent +les sapins[24] destinés à la fête, et ils les décorent avec la neige qui +couvre le pays et avec les glaçons qui pendent aux arbres. Puis il les +placent sur des traîneaux et les conduisent dans leur palais souterrain; +là, ils les ornent de bougies, de pommes d'or, de noix, de bonbons. La +nuit de Noël venue et les étoiles allumées au ciel, le Bonhomme Noël +parcourt en traîneau les villages environnants pour s'informer si les +enfants sont sages; il s'en assure en regardant par les fenêtres. S'il +en est ainsi, vite il descend dans sa demeure, y prend un beau sapin +tout couvert de présents et l'apporte à la maison[25]. + +[Note 24: Les sapins qui doivent servir d'arbres de Noël viennent +surtout des montagnes du Harz.--La Forêt Noire en fournit aussi en +grande quantité: nulle chaîne de montagnes de l'Allemagne n'est +aussi riche en paysages grandioses, en sites délicieux; les hauteurs +inférieures sont surtout couvertes de pins et de sapins aux senteurs +fraîches et vivifiantes.] + +[Note 25: D'après Bernard Zornemann.] + +Dans certaines familles, sur le conseil de la mère, les enfants +écrivent, la veille de Noël, une lettre à l'Enfant Jésus, afin de +solliciter les objets qu'ils désirent: un couteau, une balle, +une bicyclette, des histoires d'Indiens... souvent la liste est +interminable. Pourquoi se restreindre? L'Enfant Jésus est si riche! + +Voici la nuit de Noël: dans les rues s'illuminent ça et là quelques +maisons; on y entend des rires d'enfants. C'est le moment. + +Un son de clochette retentit dans la chambre, c'est le signe attendu. +Les deux portes du salon s'ouvrent toutes grandes. Quelle magnificence! +Quelle richesse! Éblouis, les enfants s'arrêtent une minute, puis +s'élancent en avant. Le voici le sapin entrevu dans leurs rêves, mais +plus beau, plus brillant. Ses branches atteignent le plafond. Sur +chacune d'elles il y a des bougies bleues, vertes, jaunes; des pommes +aux joues rouges et des noix d'or; des gâteaux, des massepains pendent à +côté. Des boules de verre colorié[26], des guirlandes multicolores, des +étoiles d'argent, des croissants d'or brillent dans la lumière. Il y a +même de la neige sur l'arbre, mais ce n'est pas de la vraie, c'est de +la ouate blanche. Joyeux, des oiseaux et des papillons artificiels +se balancent sur les branches. Oh!... et ces groupes d'Anges! Quelle +splendeur! Des fils rouges, bleus, verts, jaunes, grimpent de branche en +branche jusqu'à la cime. Au sommet plane l'Ange de Noël avec ses blonds +cheveux et ses ailes pleines de lumière. + +[Note 26: Ces objets en verroterie se fabriquent principalement à +Lauscha, en Thuringe. Chaque année, il en est expédié des quantités +considérables dans toute l'Allemagne. Les fabricants en donnent 200 ou +300, selon la grosseur, pour la somme de 3 à 5 marcs (3 fr. 75 à 6 fr. +25).] + +Au pied de l'arbre sont les cadeaux. Des poupées, des berceaux, des +ménages, pour les petites filles; des trompettes, des soldats de plomb, +des fusils, des tambours, pour les petits garçons. Les cris de joie ne +finissent pas. «Vois, les belles images de mon livre!--Tiens, tiens! mon +cheval a une vraie crinière!» + +Alors la mère se met au piano, les enfants se prennent la main et +chantent le vieux cantique si populaire: _Stille Nacht, heilige Nacht_, +que nous traduisons, littéralement: + + I + + Nuit silencieuse, ô sainte nuit! + Tout dort: seul veille encore + Le couple tendre et très saint[27]; + Bel enfant aux cheveux bouclés, + Dors dans ton calme céleste. (Bis.) + +[Note 27: Marie et Joseph.] + + II + + Nuit silencieuse, ô sainte nuit + Annoncée d'abord aux bergers + Par l'_Alleluia_ des Anges, + La nouvelle se répand à l'entour: + Le Christ, le Sauveur est là. (bis.) + + III + + Nuit silencieuse, ô sainte nuit! + Fils de Dieu, comme l'amour + Rit sur ta bouche divine. + Quand sonne pour nous l'heure du salut. + Christ, par ta naissance! (bis.) + +Puis ce sont des épanchements d'amitié, des remerciements sans fin, +la joie brille dans tous les regards, les plus secrets désirs ont été +devinés.... Noël est le plus beau jour de l'année. + +Enfin, grand'mère fait une lecture dans la Bible. D'une voix tremblante +et pieuse, elle lit l'histoire du Sauveur qui naquit dans une étable et +qui fut mis dans une crèche. Les enfants écoutent cette histoire qu'ils +connaissent déjà et qui chaque année cependant leur paraît plus belle. + +Quelquefois, on enferme, la veille de Noël, un arbre chargé de petits +cierges, de bonbons, de pommes et de jouets dans une armoire, qu'on +ouvre à l'instant où l'on s'y attend le moins, pour donner aux enfants +le plaisir de la surprise. Goëthe, dans son roman célèbre de Werther, +fait allusion à cette coutume. Entourée de ses petits frères et de ses +petites soeurs, Charlotte dit à l'un d'eux, cachant son inquiétude sous +un agréable sourire: «Tu auras, si tu es sage, une bougie de couleur et +_quelque chose avec_.» + +Dans quelques familles, c'est encore l'usage qu'avant la distribution +des présents se montre le _valet Rupert[28] (_Knecht Ruprecht_) ou +_Nicolas le Velu_. + +[Note 28: Cet usage tend à disparaître; les petits enfants s'en font +peur et leur santé peut en souffrir; les grands n'y croient plus.] + +Dans la croyance populaire, ce _Knecht Ruprecht_ est le même que saint +Nicolas (ou le _Santa Claus_ des Anglais). Il est bien connu dans toute +l'Allemagne Centrale et l'Allemagne du Nord. Il revêt un habit de +fourrure et une barbe très épaisse couvre sa figure, un large bonnet à +longs poils orne sa tête. Il porte sur le dos un sac plein de jouets et +de friandises et dans sa main une baguette, car une partie de sa mission +consiste à châtier les enfants méchants. Il est maintenant le messager +du Christ-Enfant, bien qu'il doive son origine à des coutumes païennes. + +Dans d'autres parties de l'Allemagne, saint Nicolas et saint Martin sont +les messagers de l'Enfant Jésus. Saint Martin est le fameux évêque de +Tours et Saint Nicolas le non moins fameux évêque de Myre en Lycie. +Leurs fêtes tombent vers le temps de Noël[29] et c'est probablement la +raison pour laquelle leurs noms sont mêlés aux réjouissances de cette +fête. En Allemagne, les catholiques ont adopté saint Martin et les +protestants saint Nicolas, mais ils ne sont ni l'un ni l'autre séparés +de l'Enfant Jésus. Dans les pieuses familles allemandes on rappelle aux +enfants que ce n'est pas saint Martin ou saint Nicolas, avec ses dons +matériels, qui est le principal visiteur pendant la sainte veillée, mais +l'Enfant Jésus qui vient plus tard avec ses grâces divines. Dans les +demeures où la venue de l'Enfant Jésus est représentée, Il entre avec +un coeur de pain d'épices dans sa main, symbolisant le coeur renouvelé +qu'il apporte à tous ceux qui l'attendent. De leur côté, les enfants +tiennent un verre de vin pour rafraîchir l'Enfant Jésus et une botte de +foin pour l'âne sur lequel Il est monté. Quand Il apparaît, ils chantent +un Noël enfantin des plus charmants: + + Christkindele, Christkindele, + Komm doch zu uns herein! + Wir haben ein Heubündele + Und auch ein Gläsele Wein. + Das Bündele fürs Esele, + Für's Kindele das Gläsele, + Und beten können wir auch. + + Cher petit Enfant Jésus. + Descends donc chez nous! + Nous avons une botte de foin + Et aussi un verre de vin. + La botte est pour l'âne + Pour l'Enfant le verre. + Et nous savons aussi prier. + +[Note 29: La fête de Saint-Martin est le onze Novembre et la fête de +Saint-Nicolas le six Décembre.] + +Le _Knecht Ruprecht_ est souvent représenté par quelque ami de la maison +qui, pour n'être pas reconnu des enfants, porte, comme nous l'avons dit +plus haut, un bonnet de fourrure, une longue barbe et un grand bâton. +Cet usage est ainsi raconté dans le _Journal des Voyages_: + +«Le soir du vingt-quatre Décembre, dans une chambre bien éclairée, est +disposé l'arbre de Noël orné d'objets et de friandises; les enfants sont +partagés entre l'espérance et la crainte.... Tout à coup on entend une +clochette, la porte s'ouvre et _Christkindel_[30] paraît: c'est une jeune +femme vêtue de blanc et coiffée d'une perruque de chanvre[31]. Sa figure +est enfarinée pour la rendre méconnaissable, et elle porte sur la tête +une couronne; d'une main elle tient une clochette, et de l'autre une +corbeille pleine de bonbons.... Soudain un grand bruit de ferrailles se +fait entendre et bientôt apparaît _Nicolas le Velu_, le corps couvert +d'une peau d'ours. Sa figure toute noire est encadrée d'une grande +barbe; d'une voix grave et vibrante, il demande quels sont les enfants +méchants.... Alors les bons parents interviennent, plaidant en faveur +des petits coupables, implorant pour eux l'indulgence, et promettant, en +leur nom, une conduite exemplaire pour l'avenir.... Le démon est chassé +du logis; et bientôt l'on n'entend plus que des rires sonores et des +applaudissements enfantins autour de l'arbre de Noël, objet de toutes +les convoitises. + +[Note 30: _Kindel_ petit enfant, _Christkindel_ petit Enfant Jésus.] + +[Note 31: Les Allemands sont caractérisés par les cheveux blonds +clairs et les yeux bleus.] + +Pendant la guerre de 1870, ce ne fut pas l'un des moindres sujets +d'étonnement pour les paysans français envahis, que de voir Prussiens, +Bavarois, Saxons, Wurtembergeois, etc., et les uhlans eux-mêmes, se +grouper fraternellement autour de petits sapins agrémentés de lumières +et chanter des choeurs glorifiant la venue du Messie.--De nombreux +soldats bavarois, logés au Petit Séminaire d'Orléans, à La +Chapelle-Saint-Mesmin, demandèrent une des salles d'étude et y élevèrent +leur arbre de Noël. Ils firent entendre leurs plus beaux chants en +l'honneur de l'Enfant Jésus, et écoutèrent avec un profond recueillement +une allocution très éloquente de leur aumônier militaire. + +A l'occasion des fêtes de Noël, les officiers allemands accordent des +congés aux soldats placés sous leurs ordres. Mais il faut compter avec +les exigences du service: tout le monde ne peut pas être envoyé «en +permission». Après le départ des privilégiés qui passent la fête de +Noël dans leurs foyers, il reste encore un grand nombre de soldats «au +quartier». + +Or, en vertu du principe qui déclare que le régiment est une «seconde +famille», les chefs cherchent à les récréer en cette fête solennelle. + +L'avant-veille de Noël, chaque _Hauptmann_ (capitaine) reçoit de +la commission des ordinaires, une somme d'environ cent marks (cent +vingt-cinq francs), destinée à l'achat d'un arbre de Noël. + +Le soir du vingt-quatre Décembre, on installe un beau sapin tout hérissé +de petites bougies, dans la chambre la plus vaste du casernement affecté +à la compagnie: des tables sont dressées autour de l'arbre et tendues de +nappes bien blanches sur lesquelles s'alignent des paquets de cigares, +enveloppés de chauds tricots de laine, des _Pfefferkuchen_ (pains +d'épices) autour desquels s'enroulent des paires de bretelles, des +chaussettes, des ceintures de gymnasque; aux extrémités et servant +d'encadrement des pipes, des photographies, des portraits de l'Empereur, +etc. + +Au fond de la salle, un tonnelet de bière chevauche majestueusement sur +un chevalet improvisé. + +La nuit est venue. Déjà, depuis un instant, le capitaine est arrivé avec +ses officiers et attend dans la chambre du chef. + +La commission des sous-officiers et soldats chargés de préparer la fête +fait son entrée. Le sergent-major s'avance et dit: + +--Mon capitaine, tout est prêt. + +--Très bien. Et le tonnelet de bière? + +--Il est en place, mon capitaine. + +--Parfait. Voulez-vous faire venir «les hommes.» + +Cinq minutes après, toute la compagnie est là. Un profond recueillement +plane sur l'assistance. Le capitaine entre alors dans la salle et +aussitôt les soldats entonnent le choral: + + _O du fröhliche, o du selige, + Gnadenbringende Weihnachiszeit + Welt ging cerloren: Christ ist geboren + Freue dich, freue dich, du Christenheit._ + + O joyeux, ô radieux. + O salutaire Noël, + La Terre était perdue, le Christ est né, + Réjouis-toi, réjouis-toi, ô Chrétienté! + +Le chant terminé, le sergent-major dépose dans un casque un nombre de +numéros égal à celui des hommes présents. Chaque troupier, à son tour, +vient en tirer un et prendre ensuite possession du cadeau correspondant. + +L'opération du tirage au sort est achevée. Le tonneau est mis en perce. +Le capitaine, verre en main, se porte au centre; après un petit speech +de circonstance, il termine par ces mots: + +--_Auf cuer Wokl, Leute; ich wünsche euch allen ein frohes Fest._ + +(A votre santé! les hommes (mes amis), je vous souhaite à tous de passer +joyeusement la fête.) + +Au bout de quelques minutes, après avoir causé amicalement avec les +soldats, le _Hauptmann_ se retire pour donner aux sous-officiers ses +étrennes _personnelles_. + +Un trait patriotique, extrait d'un journal allemand[32], nous permet de +compléter tout ce que nous avons dit des coutumes de Noël dans les pays +d'Outre-Rhin. + +[Note 32: C'est la _Fraukfurter Zeitung_, la _Gazette de Francfort_, +qui raconte ce trait ravissant, plein de patriotisme et de souffle +religieux.] + +C'était en 1870, pendant le siège de Paris. La nuit était glaciale et +des milliers d'étoiles perlaient au firmament. Français et Allemands +étaient si rapprochés que, d'un poste à l'autre, on entendait clairement +retentir les appels et résonner les armes sur le sol durci par une gelée +des plus intenses. + +Il pouvait être minuit. Tout à coup un soldat français, après avoir +demandé la permission à son capitaine, gravit le fossé et s'avance de +quelques pas vers l'ennemi. Là, il s'arrête, salue militairement, et +d'une voix puissante et grave, à pleins poumons, il entonne: + + Minuit, chrétiens, c'est l'heure solennelle Où l'Homme-Dieu + descendit jusqu'à nous... + +Cette apparition était si inattendue, si mystérieuse, cette voix +vibrait si harmonieusement dans le calme de la nuit, ce chant magistral +empruntait aux circonstances une telle grandeur, une telle beauté que +tous--raconte le capitaine de mobiles témoin du fait[33]--parisiens +sceptiques et railleurs, nous étions suspendus aux lèvres du +chanteur.--Et du côté des Allemands, l'impression devait être la même, +car on n'entendit pas le moindre bruit d'armes, pas la moindre parole. + +[Note 33: Le capitaine X***, d'un bataillon de mobiles de Paris, a +raconté lui-même le fait: le chanteur appartenait à l'un des grands +théâtres de la capitale.] + +Quand les derniers mots du cantique d'Adam: + + Peuple, debout! Chante la délivrance! + Noël! Noël! Voici le Rédempteur! + +eurent retenti au milieu du silence général, comme un coup de clairon +«qui sonne la victoire», le soldat rentra au poste où il fut acclamé par +tous ses camarades. + +Mais aussitôt après, du côté des Allemands, un soldat apparaissait à son +tour: c'était un superbe artilleur, casque en tête. Il s'avança, comme +le français, de quelques pas et salua militairement avec la raideur +propre aux soldats de son pays. Là, entre ces deux armées d'hommes qui +jusqu'alors ne songeaient qu'à s'entr'égorger, il entonna, à son tour, +en allemand, un beau cantique de Noël, hymne de reconnaissance et de foi +à Jésus Enfant, qui naquit, il y a dix-huit siècles, et vint prêcher aux +hommes l'amour de leurs frères. + +Pas un bruit, pas un mouvement hostile du côté des Français ne vint +troubler la voix du chanteur allemand. Quand, avec une émotion toujours +croissante, il eut redit les dernières paroles du refrain: + + Weihnachtszeit! Weihnachtszeit[34]. + +le poste allemand tout entier le reprit en choeur. + +[Note 34: Temps de Noël! Temps de Noël!] + +Et dans nos retranchements, le poste français répondit d'une seule voix: +Noël! Noël! Vive Noël! + +Un instant, les deux armées ennemies furent ainsi confondues dans +une pensée commune de cordialité et de paix. L'idée de Noël, avec le +souvenir de ses fêtes familiales et de ses enseignements divins, avait +ainsi transformé ces hommes et mis dans leurs coeurs les sentiments de +la plus fraternelle charité[35]. + +[Note 35: On nous écrit qu'un fait à peu près semblable se serait +passé à la tranchée de la Plâtrière, près de Choisy-le-Roi.] + + + + +NOËL +DANS +LES PAYS DU MIDI + +ITALIE--NAPLES--SICILE--ESPAGNE + +«Noël! Noël! jour d'espérance et d'amour, s'écrie un écrivain étranger; +est-il un peuple dans le monde chrétien chez lequel le retour de cette +fête ne soit célébré par des usages, des jeux, des chants et des +traditions qui varient selon le sol et le climat, prenant les teintes du +caractère national, gais ou sombres, tristes ou folâtres, suivant qu'ils +ont été créés par une imagination vive ou mélancolique et plus ou moins +amie du mystère?» + +En effet, les conditions du milieu ont une action prépondérante sur les +réjouissances populaires. Dans les pays du Midi où le soleil brille de +tous ses feux sous un ciel d'azur dont aucune vapeur ne vient ternir +l'éclat, où l'on jouit des nuits étoilées, des vents de mer à la tiède +et caressante haleine, la vie est pour ainsi dire tout entière au +dehors, tandis que, dans les pays du Nord, où sévit le froid, la neige, +la glace et la bise mordante, les habitants se renferment des mois +entiers dans leur demeure et se groupent autour de l'âtre où flamboie et +pétille la grosse bûche de la forêt. + +De là, en Italie et en Espagne, les coutumes de Noël sont plus +extérieures, plus bruyantes, en un mot, l'expression d'une joie plus +expansive et toute méridionale. Elles n'en ont pas moins le caractère +essentiellement religieux qu'on rencontre dans les pays du Nord. + + + +ITALIE + +Saluons d'abord Rome, la ville des Césars, la capitale du monde +catholique, la résidence du Souverain Pontife. Nous avons eu le bonheur +de la visiter à différentes époques et parfois nous y avons fait un +assez long séjour. Nous ne l'avons jamais quittée sans emporter un +ardent désir de revoir cette cité à jamais illustre où tous les peuples +ont passé, où toutes les gloires ont brillé, où toutes les imaginations +cultivées ont fait, au moins de loin, un pèlerinage. + +Au touriste elle offre les grandioses monuments de l'antiquité romaine, +cirques, aqueducs, obélisques, fontaines, forums, arcs de triomphe. Ses +nombreuses églises sont d'une richesse incomparable, ses musées remplis +des plus beaux chefs-d'oeuvre de la sculpture, de la peinture et de la +mosaïque; dans ses palais somptueux sont prodigués l'or, le marbre et +les fresques des grands Maîtres. + +Le chrétien y vénère les corps des saints Apôtres, dans chaque église +les reliques insignes de quelque grand saint; il baise avec une émotion +mêlée de larmes la poussière du gigantesque Colisée toute imprégnée +du sang des martyrs; il pénètre avec recueillement et piété dans les +immenses souterrains des catacombes où il sent revivre en lui tous les +souvenirs des premiers âges. + +Le savant, l'érudit y trouve les plus riches bibliothèques et les +documents les plus authentiques sur l'origine de l'Église et son +histoire à travers les siècles. + +Rome nous est chère à un point de vue plus spécial. C'est là que de tous +les pays d'Occident et d'Orient, d'Amérique et des îles viennent de +jeunes ecclésiastiques pour y compléter leurs études. Ils suivent les +cours des professeurs les plus éminents et ils s'efforcent de conquérir +les grades les plus élevés en théologie et en droit canon. Ils ont bien +voulu nous adresser des notes sur les coutumes de Noël dans leurs pays +respectifs. Nous ne savons comment leur témoigner notre gratitude[36]. + +[Note 36: M. l'abbé B***, de la Procure de Saint-Sulpice, à Rome, a +été bien des fois, pour nous, le plus intelligent et le plus dévoué des +intermédiaires et des correspondants.] + +Tout le mois de Décembre sert, à Rome, de préparation à la fête de Noël. + +Au retour de l'Avent, apparaissent les gracieux bergers qu'on appelle +Pifferari, c'est-à-dire joueurs de fifre, du mot italien piffero, fifre, +parce qu'autrefois le fifre était leur instrument de prédilection. Après +avoir passé le reste de l'année sur les montagnes dont la ville de Rome +est environnée, ils descendent dans les rues et viennent annoncer +la grande fête populaire[37]. C'est une des plus naïves et des plus +touchantes traditions des siècles de foi. Ils sont ordinairement par +groupes de trois: un vieillard, un homme d'âge mûr et un enfant. Ils +rappellent ainsi une ancienne opinion qui ne compte que trois bergers à +la Crèche. + +[Note 37: Ils viennent surtout de la Sabine et des Abruzzes.] + +Ils vont par les rues, jouent de leurs instruments champêtres dont ils +accompagnent leurs chants. Ces airs innocents, qui rappellent le grand +mystère de Bethléem et le retour des jours joyeux, éveillent dans la +plupart des fidèles des sentiments de foi et de piété.--On dit qu'ils +représentent les heureux pasteurs qui se rendirent à la Crèche pour +vénérer l'Enfant Jésus et en réalité l'usage de ces neuvaines de chants +préparatoires à la fête de Noël est immémorial. + +Leurs instruments sont simples comme tous ceux des bergers: c'est le +hautbois, instrument à vent et à anche, dont le son clair et perçant +est à la fois sourd et plaintif surtout dans les notes basses; c'est la +cornemuse, instrument de musique champêtre, auquel on donne le vent +avec un soufflet qui se hausse ou se baisse par le mouvement du bras, +horrible ensemble de peaux tendues et gonflées qui donne des sons +nasillards mais pleins d'une mélancolique suavité[38]; c'est le fifre, +sorte de petite flûte d'un son aigu; le chalumeau et plus rarement le +triangle. + +[Note 38: Le _biniou_ des Bretons est une sorte de cornemuse. Les +_Highlanders_ (montagnards d'Écosse) l'appellent _pibroch_: elle est en +usage dans certains régiments écossais: c'est le _bagpipe_ (instrument +à outre et à tuyaux.) Dans les campagnes de la Sologne et du Berry, on +donne quelquefois à la cornemuse le nom de _chèvre_, parce que l'outre +de cet instrument est souvent faite avec la peau de cet animal.] + +Le costume des _Pifferari_ est en harmonie avec leur pieuse _canzonetta_ +(cantate, chansonnette). Un chapeau tyrolien en pointe orné d'une +aigrette ou de rubans multicolores et penché sur l'oreille, une veste +courte, un manteau en grosse bure marron ou bleue, une culotte en peau +de brebis ou de chèvre, des chaussures terminées par une semelle qui se +rattache sur le pied avec des courroies; ajoutez à cela de longs cheveux +noirs qui descendent sur les épaules, une belle barbe, des yeux vifs, un +front élevé, une marche lente et incertaine et vous aurez une idée de ce +costume et de ce type remarquable[39]. + +[Note 39: Monseigneur Gaume, _les Trois Rome_. Tom. I. p. 190.] + +«Nous avons rencontré dans les rues de Rome, aux approches de Noël, ces +artistes ambulants. Qu'ils sont beaux à voir surtout ces enfants avec +leur figure mélancolique, déjà grave et rêveuse, avec de grands yeux +merveilleusement bleus, de ce bleu lumineux et transparent, limpide et +profond qu'ont le ciel et la mer d'Italie, avec leurs chevelures aux +boucles soyeuses pleines de reflets d'or. En les contemplant, on ne peut +s'empêcher de penser à ces visages roses de chérubins légers, à ces +têtes charmantes et douces où la lumière semble mettre une auréole +et dont longtemps dans sa cellule eut rêvé à genoux Fra Angelico da +Fiesole»[40]. + +[Note 40: Paul Véron. de Pithiviers.--Ses ouvrages, en prose et en +vers, écrits dans un style plein de charmes, révèlent l'esprit poétique +et l'âme idéalement belle de notre excellent ami, décédé pieusement le +Vendredi Saint 1888.] + +Les _Pifferari_ s'acquittent avec conscience de la pieuse fonction que +leur ont transmise leurs pères. Debout et tête nue, ils jouent devant +les images de la Madone: devant elles ils font entendre leur _ninna +nanna[41]. On les loue pour des neuvaines, ou une sérénade, chaque jour, +autant que durent les fêtes. Ils ne manquent jamais d'arriver à l'heure +dite, d'autant plus allègres qu'ils satisfont tout à la fois la dévotion +de leur cour et les besoins de leur bourse. Ils triomphent la veille +de Noël, tant ils sont nombreux ce jour-là, tant leurs joyeux concerts +effacent ceux des jours précédents. + +[Note 41: Ces deux mots peuvent se traduire par _fais dodo, fais +dodo_. Une _ninna nanna_ est une berceuse ou chanson destinée à endormir +les petits enfants: les chanteurs italiens s'adressent à la Sainte +Vierge.] + +Voici l'une des cantates qu'ils réservent pour la vigile de la grande +fête: + + O Verginella, figlia di Sant' Anna, + Nel ventre tuo portasti il buon Gesu, + Gl' Angioli chiamarono: Venite, Santi, + Andat a Gesu bambino alla capanna, + Partorito sotto ad un a capanella, + Dove mangiavan il bove e l'asinella. + Immacolata Vergine, beata + In cielo, in terra sii avvocata. + La notte di Natale è notte santa, + Questa orazion che vien cantata + A Gesu, bambino sia representata. + +Nous traduisons littéralement: + + O douce Vierge, fille de Sainte Anne, dans votre sein + vous portâtes le bon Jésus. Les Anges ont crié: Venez. + Saints, allez à la cabane de Jésus Enfant, né dans une + petite étable[42] où mangeaient le boeuf et l'ânesse. + +[Note 42: Nous n'avons pas d'équivalents en français pour rendre les +gracieux diminutifs italiens: verginella, capanella, asinella, angioli.] + +La dernière strophe est une touchante prière qui convient et à l'auguste +Vierge et au mystère de ce jour: + + O Vierge Immaculée, bienheureuse au ciel, soyez notre avocate sur la + terre. La nuit de Noël est une nuit sainte: présentez à Jésus Enfant + la prière que nous avons chantée! + +Quelquefois on rencontre, par les rues de Rome, de pauvres aveugles +qui chantent en s'accompagnant de la mandoline ou de la guitare, des +chansons à l'Enfant Jésus. Voici l'une des plus populaires: + + Dormi, dormi nel mio seno. + Dormi, ó mio flor Nazareno; + Il mio cuor culla sara + Fra la ninna nanna na! + + Dors, dors sur mon sein. + Dors, ô ma fleur de Nazareth; + sur mon coeur tu seras bercée + et tu feras la câline, dorlotée, + dorlotée[43]. + +[Note 43: De nos jours, on voit encore, à Rome, des groupes de +musiciens, pendant le temps de Noël, mais les gracieux instruments +d'autrefois deviennent de plus en plus rares: la plupart du temps ils +sont remplacés par de bruyants trombones, de criardes clarinettes et le +plus souvent ils ne donnent leurs concerts que pour la _mancia_ (les +étrennes).] + +Quelques jours avant Noël, on rencontre parfois des montagnards, vêtus +de leur pittoresque costume, qui font danser des _marionnettes_ au son +de leurs instruments rustiques. Ces petits théâtres sur lesquels ils +font mouvoir des figurines de bois ou de carton sont accueillis avec des +cris de joie par les enfants. Ce sont pour eux les messagers célestes +qui annoncent bonbons et jouets de toutes sortes: ils remplacent dans +leur imagination le «Bonhomme Noël» tout emmitouflé des régions du Nord +et ils ne sont pas attendus avec moins d'impatience. + +Quel ravissant coup d'oeil offrent les magasins de Rome pendant +la semaine de Noël. Les blanches Madones ornent les façades, ou +resplendissent à l'intérieur au milieu des lumières. Les marchandises +disposées sur des étagères avec un goût parfait, apparaissent dominées +par une jolie statue de la Vierge qui, sur un trône de verdure et de +fleurs, est vraiment la Reine de la maison: une lampe brûle, jour et +nuit, devant elle. + +De petites boutiques s'élèvent comme par enchantement le long de toutes +les rues qui avoisinent le Tibre. Les enfants conduits par leurs parents +se dirigent de préférence vers la place Saint-Eustache et vers la place +Navone, remplies de magasins improvisés qui présentent un entassement +de bonbons et de jouets de toutes sortes. Du matin au soir, c'est un +véritable assaut de la part de tout un peuple d'acheteurs de sept à dix +ans. Pour le Romain, Noël est vraiment le _capo d'anno_, le jour de +l'an. C'est à Noël que les communautés échangent des _Agnus Dei_ +encadrés dans des reliquaires et même des gâteaux. Sous Pie IX encore, +le Pape recevait les présents du Collège des Notaires apostoliques. + +Pendant la nuit de Noël, on envoie à ses parents et amis des gâteaux de +maïs qui ont été bénits par les prêtres des paroisses. Ces gâteaux sont +plus ou moins grands, suivant l'importance du cadeau qu'on veut faire. +Laisnel de la Salle rapporte[44] qu'une année le prince Borghèse en reçut +un blasonné à ses armes qui ne mesurait pas moins de six mètres de +largeur. Il en fit faire vingt-quatre énormes portions qui furent +distribuées à autant de pauvres. + +[Note 44: _Croyances et légendes_, Tom. I. page 12.] + +Cette année (1904), la réception des cardinaux par le Pape au Vatican, +pour la présentation des voeux, eut un caractère tout intime. La veille +de Noël, chaque cardinal s'exprima verbalement en son nom: on ne lut +point d'adresse, le Pape ne prononça pas de discours, mais s'entretint +cordialement avec chaque cardinal. Le Souverain Pontife reçut ensuite +l'antichambre pontificale et les officiers de sa garde. + +Mais l'objet le plus convoité par les enfants,--les meilleures +étrennes--c'est un _presepio_. On nomme ainsi une Crèche en cire, +contenant l'Enfant Jésus couché sur la paille, Marie et Joseph en +adoration à ses côtés et, sur un plan éloigné, le boeuf et l'âne qui +semblent réchauffer de leur haleine le Sauveur du monde. Il y a des +Crèches de route grandeur, de tout prix: les plus attrayantes pour les +petits Romains sont celles qui sont recouvertes d'un globe de cristal. +Ils emportent triomphalement leur _presepio_ et le placent avec honneur +dans leur chambrette ornée à l'avance pour le recevoir. C'est devant lui +que, chaque soir, toute la famille vient prier[45]. + +[Note 45: La plus belle Crèche de Rome se trouve toujours dans +l'antique église de l'_Ara coeli_, au Capitole. Ces représentations +de la Crèche sont ordinairement conservées de Noël à +l'Épiphanie.--Autrefois, dans quelques églises, on les cachait le jour +des Saints Innocents, en mémoire de la fuite de Jésus en Égypte. + +Le célèbre peintre florentin Luca della Robbia se distingua dans la +fabrication des Crèches en terre cuite.] + +Rappelons un gracieux et naïf usage qui existe à Rome et qui fait de +Noël, comme partout ailleurs, la fête privilégiée des enfants: nous +voulons parler des petits prédicateurs de l'_Ara coeli_. + +Pendant les fêtes de Noël, on vient de tous les quartiers de la ville +dans cette église dédiée à la Vierge Marie pour rendre ses hommages +au _San Bambino_. Tout le monde le connaît, tout le monde vient se +recommander à lui. Il n'est pas rare qu'on le conduise chez des malades +désespérés et que des guérisons étonnantes soient produites par sa +présence. Telle est à Rome sa renommée que ceux même qui, en 1849, +opprimaient le Pape et outrageaient les prêtres, affectaient de le +respecter et lui donnèrent la plus belle des voitures qui se trouvaient +au Quirinal pour ses visites aux malades. + +La statue du _San Bambino_ est en bois d'olivier: sa robe est couverte +de saphirs, d'émeraudes et de topazes, dons de la piété des fidèles. +Un soleil tout en diamant étincelle sur sa poitrine, des colliers +plus précieux les uns que les autres ornent son cou et tout cela en +reconnaissance des nombreuses guérisons opérées au contact du _San +Bambino_ et constatées par des témoignages très authentiques. Il demeure +exposé depuis Noël jusqu'à l'Épiphanie, dans une chapelle latérale +admirablement décorée: il y est entouré de tous les personnages qui +furent témoins du mystère de Bethléem. + +Quand le moment est venu de le dérober aux regards, les Religieux +Franciscains du couvent de l'_Ara coeli_ le portent en procession sur le +seuil de l'église et avec lui bénissent la foule. + +Peu de cérémonies, à Rome, attirent un tel concours: les cent +vingt-quatre marches qui conduisent à l'église, tous les degrés du +Capitole, tous les balcons sont garnis de pieux fidèles qui attendent +cette bénédiction comme une grâce des plus précieuses. + +C'est en face du _San Bambino_ que les enfants de Rome viennent prêcher. +Au pilier voisin s'appuie une petite chaire: les jeunes orateurs de sept +a douze ans s'y succèdent pour y célébrer, dans leur naïf langage, les +louanges du petit Jésus. + +Deux mois avant la fête, père, mère, frères et soeurs, tout le monde +est en mouvement dans les familles. Les uns composent, les autres font +répéter au jeune débutant son sermon de Noël. + +«Lorsque j'arrivai, écrit Mgr Gaume, c'était une petite fille qui +occupait la chaire: à en juger par sa taille, elle pouvait avoir huit +ans au plus. Elle parlait avec beaucoup d'onction et de vivacité; le +geste était naturel, le ton juste et varié..... La péroraison fut +pathétique. L'orateur tomba à genoux, étendit ses petites mains vers le +_Son Bambino_, lui adressa une naïve prière, puis donna sa bénédiction +absolument comme l'aurait fait un vieux prédicateur»[46]. + +[Note 46: Loc. cit. I p. 459.] + +Il n'est donc pas étonnant que, pendant huit jours, de dix heures du +matin à trois heures du soir, il y ait foule à l'_Ara coeli_. + +C'est ici qu'il faut parler d'un personnage imaginaire qui jouait +autrefois un grand rôle dans les coutumes populaires de Noël en Italie: +il s'agit de la _Befana_[47].--Ce mot qui est évidemment une corruption +de _Befania_. _Epifania_ Épiphanie, veut dire _marionnette_, _fantôme_. + +[Note 47: Voir le _Dizionario di Tradizione_ de Moroni. Spain. Tom. +IV, pag. 278-282.] + +On appelle _Befana_ un mannequin habillé de haillons qu'on promène en +Italie, la nuit de l'Épiphanie et qu'on s'amuse à suspendre aux fenêtres +le jour même de la fête. Cet usage a presque complètement disparu. + +Varchi et Béni représentent la _Befana_ comme une vieille femme aux yeux +rouges, aux lèvres épaisses, au visage furibond. + +Jacques Grimm[48] dit que la _Befana_ est une fée difforme, noire, laide, +qui apporte des présents aux enfants. En Allemagne, ajoute-t-il, _Tante +Arie_ joue à peu près le même rôle. Sa légende serait originaire de +Franche-Comté; elle assiste aux moissons, préside les fêtes rustiques, +récompense les fileuses diligentes, fait tomber les fruits des arbres +pour les enfants sages, et à Noël leur donne des noix et des gâteaux. Le +titre de _tante_ paraît avoir remplacé celui de _fée_, car c'est le nom +d'une personne généralement bienfaisante. + +[Note 48: Dictionnaire de Mythologie allemande, s. v. _Befana_.] + +En Italie, son rôle serait celui du «Bonhomme Noël» ou de +«Croquemitaine» si redouté des enfants. S'ils ne sont pas sages, les +parents les menacent de tout révéler à la _Befana_. Celle-ci donne des +cadeaux aux enfants obéissants; aux méchants elle n'apporte que de la +cendre et du charbon. + +Comme les Rois Mages venaient de l'Orient et que l'un d'eux était noir, +on raconte aux enfants que la _Befana_ aussi est noire et qu'à cette +époque, elle entreprend un grand voyage pour récompenser ou pour punir. + +Parmi les cadeaux qu'on lui attribue à Rome, on remarque les pommes de +pin dorées qui rappellent l'encens et l'or des Rois Mages. + +En Toscane, elle est représentée comme une fée qui pénètre la nuit dans +les maisons; elle emplit de bonbons et de joujoux, les souliers placés +dans la cheminée. Les mamans et les gouvernantes menacent leurs +_bambini_ de la _Befana_ qui n'est, disent-elles, ni tendre, ni +généreuse pour les mauvais sujets. + +Le cinq Janvier, veille de l'Épiphanie, vers dix heures du soir, la +place Xavone, la plus vaste et la plus imposante de Rome après celle de +Saint-Pierre, est illuminée _à giorno_ et présente un aspect féerique. +Des marchands forains y étalent leurs boutiques ambulantes chargées de +friandises, de fruits et de jouets d'une variété infinie. On y installe +même des pâtisseries et des cafés pour les parents, les parrains, les +maîtres: ils y viennent en foule pour «régaler» leurs enfants, leurs +filleuls, leurs élèves. + +On crie, on danse, on tambourine, on agite des grelots et même des +casseroles. On y vend surtout des trompettes de fer blanc appelées +_Befane_[49]. Les enfants les achètent et s'en vont par les rues, +soufflant toute la soirée et toute la nuit, et rendant tout sommeil +impossible. Cette bruyante démonstration est, dit-on, à l'intention du +roi Hérode qu'on veut punir de sa cruauté envers les Innocents. + +[Note 49: La veille de Saint Jean-Baptiste. Le même bruit se produit, +avec des clochettes qu'on vend sur la place du Latran.] + +Assurément Hérode et sa famille occupent une grande place dans l'esprit +des Italiens. Un voyageur qui visitait, l'hiver dernier, les églises de +Rome, au temps de Noël, voyait partout, dans les Crèches, l'Enfant +Jésus couvert d'un voile épais. Comme il en demandait la raison, on lui +répondit: «c'est pour le dérober aux fureurs d'Hérode». + +D'après quelques auteurs[50], la _Befana_ serait Salomé, fille d'Hérode, +qui fit décapiter Saint Jean Baptiste. Son histoire fit grande +impression sur l'imagination du Moyen Age et la légende s'en empara bien +vite pour y mêler ses fables. Ainsi, quand, au fameux festin, on lui +présenta la tête tranchée du Saint, elle voulut y déposer un baiser, +mais la bouche lui souffla violemment à la figure et aussitôt elle +disparut ensorcelée et fut condamnée à suivre le cortège des mauvais +esprits[51]. + +[Note 50: Jacques Grimm. loc. cit.] + +[Note 51: Une autre légende raconte que la fille d'Hérode, en +punition de son crime, eut la tête tranchée par un glaçon, au moment où +elle traversait un fleuve dont la glace se brisa sous ses pieds.] + +A la cathédrale de Gênes, pendant la Messe de minuit, au _Gloria in +excelsis_, tous les enfants de l'assistance sonnent un charivari de +clochettes de terre cuite qui ne convient guère à la sainteté du lieu. +--Ceci rappelle un peu les Messes solennelles des rites orientaux, +arménien, grec, etc., où la consécration s'accomplit au son des grelots +que le diacre et le sous-diacre agitent de chaque côté du célébrant. Ces +grelots sont attachés au bout d'un bâton de deux mètres, qui porte à son +extrémité une plaque ronde de cuivre ou d'argent; ils rendent un son +harmonieux par suite du mouvement qu'on leur donne. Cet instrument +s'appelle _quéchouez_[52]. + +[Note 52: Lebrun. _Explication des cérémonies de la Messe_. Tom. +III.] + +D'ailleurs, pendant toute la veillée de Noël, ces mêmes clochettes +préludent à la fête, dans toutes les rues de Gênes, d'une assez amusante +façon. + +Dans quelques villes d'Italie, on voit encore ce qu'on appelle _la ruota +della Befana_. C'est une ronde d'enfants avec des chants à tue-tête, +autour d'un grand feu de joie. Cet usage existe encore à Mandello sur +les bords du lac de Lecco. Un cortège nombreux, que précède une musique +barbare et une mascarade pittoresque, escortent la _Befana_, la vieille +qui porte la fleur de lys et la quenouille. D'après la légende, elle +vient, le jour de Noël, distribuer des jouets et des friandises aux +enfants bien sages. La fête se termine sur la place du village par un +feu de joie dans lequel on brûle, en effigie, la vieille femme qui doit +renaître de ses cendres l'année suivante. + +Dans ce même village de Mandello, le chef du peuple, _il capo del +popolo_, revêtu d'un costume spécial et entouré d'une foule nombreuse, +offre une marmite de soupe fumante à l'Enfant Jésus que l'on vénère +dans une Crèche installée sur la grande place. Au pied d'un autel +improvisé, on dépose, sur un tapis, des jattes remplies d'eau, que l'on +vient reprendre le lendemain. Elles serviront de pieux présents aux +amis, car cette eau passe pour avoir obtenu des vertus particulières +pendant qu'elle a séjourné devant la Crèche. + +Dans la même région, au val di Rosa (Lecco), les gens du pays jouent +encore, à l'occasion de Noël, des _Mystères_ qui datent du Moyen Age. +Ils représentent le cortège des Bergers et des Rois Mages, en costumes +qu'ils sont fiers de porter, et montent, en chantant, sur les hauteurs +voisines couvertes de neige. Un clerc ouvre la marche, tenant bien haut +l'étoile lumineuse: rois et pasteurs suivent en ordre et se rendent à un +_presepio_ dressé dans un ermitage au sommet de la montagne. + +En Toscane et en d'autres contrées de l'Italie, la bûche de Noël est en +grand honneur. Quelquefois même dans le langage populaire, on désigne la +fête de Noël par ce seul mot _Ceppo, la Bûche_. On bande les yeux aux +enfants, puis ces derniers doivent tourner autour de la Bûche et la +frapper à coup de pincettes en chantant la _canzonetta_ dite _l'Ave +Maria de la Bûche_. Ce chant a la vertu de faire tomber sur eux une +pluie bienfaisante de jouets et de bonbons, selon la générosité des +assistants [53]. + +[Note 53: P. Fantani--*** s. v. Ceppo] + + + +NAPLES + +La vue de Naples, de son golfe aux teintes d'azur, de ses rivages +constellés de blanches villas, de ses promontoires pittoresques et du +cône fumant du Vésuve, est un des spectacles les plus enchanteurs qu'il +y ait au monde. + +Nulle part Noël n'est plus animé qu'à Naples. Une sorte de rage de +plaisir et de distraction s'empare de la population tout entière et +pendant une période de huit jours, c'est un mouvement, un entrain, une +sorte de _furia_ dont rien ne peut donner l'idée. + +La semaine qui précède Noël s'appelle, à Naples, la semaine des +_bancarelle_ (littéralement des _comptoirs_). En 1904, elle s'est +terminée dans un «bain de lumière et d'azur» [54]. + +[Note 54: Nous empruntons quelques détails aux journaux de Naples: +nous nous efforçons de les traduire aussi littéralement que possible, +afin de conserver les nuances d'un style plein de délicatesse et +d'originalité.] + +Une douceur de ciel printanier a souri à ces derniers jours de l'année, +d'ordinaire si pluvieux à Naples: le bonheur des petits commerçants est +donc complet. Les marchés de Noël ont eu depuis huit jours un aspect +des plus attrayants comme tous les usages de cette population moitié +orientale et moitié espagnole. + +D'innombrables boutiques s'élèvent dans la grande rue centrale de +Naples, _via di Roma, gia Toledo_ (la rue de Rome, autrefois de +Tolède[55]). Une foule en liesse la remplît et déborde dans les ruelles +adjacentes, sur les places et sur les quais. Clameurs, joie universelle, +portées au diapason le plus élevé, explosion gigantesque de bonne +humeur et de félicité publique qui se nourrissent de gain bien minimes, +préparés de longue main et impatiemment attendus. Toutes les familles +bourgeoises se réapprovisionnent du nécessaire et parfois même du +superflu. Les _bancarelle_ sont une exposition aux formes les plus +diverses, aux couleurs les plus variées et les plus vives: elles se +tiennent sur les places, en plein air, au milieu de tentes roulantes +qui s'élèvent par milliers et sur lesquelles l'esthétique du peuple +napolitain range, en groupes bizarres, les objets les plus divers et les +plus brillants. + +[Note 55: Le gouvernement italien, au moment de l'annexion du royaume +de Naples, a changé le nom de la grande rue de Tolède et l'a appelée, +en 1870, rue de Rome. Mais, nous l'avons constaté, pour le peuple +napolitain et la presse locale, c'est toujours la rue de Tolède.] + +Ce ne sont pas seulement des comestibles, des ustensiles en terre ou en +verre, fabriqués sous les formes les plus fantastiques; ce n'est pas +seulement pour la table que se dressent ces agréables bastions vivants, +le long des trottoirs fourmillant de monde de la rue de Tolède, de la +place Medina et de la place de la Liberté, la littérature même a ses +autels, ses petits temples enguirlandés dans ce bruyant «abracadabra» du +Noël Napolitain. Elles sont, en effet, innombrables les _bancarelle_ +où sévères et graves se trouvent rangés les livres, les opuscules, les +in-folios anciens et miniatures, toutes les variétés et les sous-espèces +du volume, et surtout des manuscrits qui coûtèrent tant de sueurs. Un +public curieux et sympathique s'approche de ces montagnes de papier +imprimé, et y cherche avec des regards studieux l'ouvrage désiré et +peut-être ignoré du revendeur. Parfois pour quelques centimes on achète +un livre d'une grande valeur, ou tout un lot de brochures au dos déchiré +et aux pages en lambeaux. + +Et aujourd'hui (Noël 1904), pour la première fois peut-être depuis vingt +ans, grâce aux rayons bienfaisants d'un soleil de printemps, Naples peut +montrer toute la beauté éblouissante de ses marchés «enveloppés d'un +nimbe de joie». Toute la ville est aujourd'hui dehors: les étrangers en +extase contemplent ce spectacle comme «une fascinante féerie». + +Ce qu'il faut voir surtout, c'est le pittoresque _marché aux poissons_ +sur le quai de Sainte-Lucie. La veille de Noël, après avoir traversé un +grand nombre de rues entre des trophées de verdure, des amoncellements +de fruits, de compotes au vinaigre, de gâteaux, de liqueurs, on croirait +que c'est la dernière journée où il soit permis de manger. Pour le +souper, la carte de rigueur est la suivante: vermicelle au jus de +poisson, _broccoli_ fumants à l'huile, _capitone_[56] et poissons +divers[57].--Cent mille personnes au moins sont en mouvement pour +préparer le succulent repas aux quatre cent mille autres qui se +promènent oisives ou qui travaillent, en proie à la plus fébrile +impatience. + +[Note 56: Le _capitone_ est le mets traditionnel et nécessaire du +repas de Noël: c'est une anguille de rivière ou de mer, quelquefois Une +murène à la chair blanche et laiteuse.] + +[Note 57: Les Napolitains les appellent _frutti di mare_ (fruits +de la mer), ce sont des huîtres, des crabes, des langoustes, des +coquillages aux formes les plus variées.] + +A combien le _capitone_? Telle est la grande question du jour. En effet, +quel est le Napolitain qui ne mange le _capitone_ le soir de la veille +de Noël? + +Partout on entend crier: «_capitone viva, fricceca, stu capitone, a na +lira e otto, capitone_ vivant, il palpite encore ce _capitone_, à un +franc quarante centimes». + +Il faut aller visiter la rue Ste-Brigitte ou la rue Porto, le soir de la +veille de Noël. C'est une scène fantastique digne du pinceau de Gherardo +dell Notti. Qu'ils sont beaux à voir ces marins au teint bronzé, vieux +loups de mer qui, sur leurs barques de pêche (_paranziello_), ont défié +maintes fois les tempêtes et qui ont une voix de tonnerre habituée à se +faire entendre au milieu du bruit des vagues. Ils sont là, debout devant +leurs corbeilles entourées de cierges allumés, les manches de leur veste +retroussées jusqu'au coude. Ils enfoncent de temps en temps leurs mains +dans ces corbeilles remplies d'anguilles vivantes, ils saisissent les +plus grosses, les font tournoyer en l'air et gesticulant avec toute leur +vivacité méridionale, ils ont un faux air de charmeurs de serpents. + +A chaque coin de rue les marchandes de Procida[58] et d'Ischia attirent +l'attention par le curieux costume de leur île. + +[Note 58: _Le jour de Noël_, à la Saint-Michel et le huit Mai, les +femmes de Procida revêtent leur costume national: un vêtement rouge +brodé d'or, et elles exécutent la danse du pays, la _tarantelle_.] + +Rien de plus animé, de plus vivant que le spectacle du port de Naples, +la veille de Noël, vers le coucher du soleil. La foule y montre sa folle +et insouciante gaîté, son intarissable faconde, sa verve spirituelle et +bouffonne, les marchands y annoncent leurs denrées avec mille _lazzi_, +les musiciens y donnent des sérénades et au milieu de cette cohue +indéfinissable les _corricoli_, petites voitures où s'entassent de douze +à quinze personnes, amènent de Portici et de Resina les ouvriers qui +viennent souper en plein air, en face de la mer (à la napolitaine). + +Oui, à Naples, Noël est bruyant et joyeux: clameurs et joie qui font +oublier la désolante mélancolie qui court dans les vastes souterrains +de cette bonne, généreuse et sympathique population. Qu'on ne croie +pas cependant que Naples soit devenue, par enchantement «la ville du +dollar»: Noël n'est pour elle qu'une «parenthèse de félicité et de +splendeurs», à la fin d'une année qui a été souvent attristée par bien +des privations. + +En un mot, rien de vivant, de pittoresque, de sémillant comme ce peuple +en délire sous «le beau ciel bleu de Naples, turquoise le jour, saphir +la nuit». + +Comment ne pas se rappeler ces beaux vers de Lamartine: + + Sous ce ciel où la vie, où le bonheur abonde. + Sur ces rives que l'oeil se plaît à parcourir. + Nous avons respiré cet air d'un autre monde. + Elvire!... Et cependant on dit qu'il faut mourir[59]. + +[Note 59: Tout le monde connaît ce vieux dicton que répète volontiers +même le dernier des Napolitains: _Veder Napoli e dopo mori_, voir Naples +et mourir.] + +Naples a aussi ses musiciens de Noël; ils viennent du fond des Abruzzes +et des gorges de la Calabre: ils portent le nom de _Zampognari_. Il y +a deux sortes de _Zampogna_ en usage dans le midi de l'Italie et en +Sicile. + +C'est d'abord une cornemuse composée d'un sac de peau et de trois +chalumeaux de différentes longueurs. Deux de ces chalumeaux donnent +toujours le même ton; le troisième est susceptible de varier ses notes +et rappelle le hautbois et la clarinette. La note continue du plus gros +chalumeau s'appelle _bourdon_, elle est censée faire la basse; celle du +second, donne ordinairement la dominante. Lorsqu'on entend de loin +dans les montagnes ce singulier mélange de tons immuables avec les +modulations de la mélodie, on croirait avoir les oreilles frappées +par un tintement de cloches plutôt que par le son d'un instrument de +musique. + +Il y a aussi de petites _Zampogne_ qui ne se composent que d'un simple +chalumeau. Nous avons sous les yeux une gravure reproduisant le gracieux +tableau du professeur Bechi de Rome. C'est un _Zampognaro qui s'exerce à +jouer la cantilène de Noël_: son instrument, en effet, n'a pas d'outre +et ressemble assez à un hautbois de petite dimension. + +Les fonctions et les costumes des _Zampognari_ sont à peu près les mêmes +que ceux des _Pifferari_ à Rome. Comme eux, ils ne s'embarrassent pas +d'un bagage inutile. Un manteau de laine brune leur sert, pendant +la nuit, tout à la fois de matelas et de couverture. Ces pauvres +montagnards s'en vont de porte en porte et le peuple napolitain très +pieux et très charitable leur demande des neuvaines devant l'image de la +Madone ou devant la Crèche. L'argent qu'ils gagnent sert à nourrir leur +famille pendant le reste de l'année. + +A Naples, plus encore qu'à Rome, le _presepio_ (la Crèche) joue un grand +rôle dans les fêtes de Noël. Dans le sud de l'Italie, les Crèches sont +nombreuses et dénotent parfois un véritable talent d'artiste. Au fond +d'une grotte entourée de rochers, on aperçoit l'étable et la Crèche où +naquit le Sauveur. Autour du _San Bambino_ reposant sur la paille, de +minuscules figurines de bois sculpté, revêtues d'habits patiemment +confectionnés aux veillées d'hiver, représentent la Sainte Vierge et +Saint Joseph en extase. A l'entrée, de petits chérubins pressent leurs +têtes ailées pour regarder de plus près le nouveau-né. Puis c'est toute +une procession de bergers qui viennent lui apporter leurs modestes +présents. + +Au sommet de la grotte brille l'étoile qui a conduit les Mages. Ceux-ci +sont entourés de pages, d'hommes d'armes, d'écuyers, d'esclaves nubiens +qui conduisent des chameaux. Ces figurines sont quelquefois d'un grand +prix: il est des chèvres et des moutons signés _Vaccaro_, qui valent +leur pesant d'or. + +Un auteur dramatique a eu la passion de la Crèche: le napolitain dom +Michel Cuciniello. Il avait rangé derrière de brillantes vitrines ses +_pupazzi_ (petites statuettes): il aimait à les faire admirer à ses +visiteurs. On y voyait tout ce qui peut entrer dans la composition d'une +Crèche, depuis l'Archange Gabriel jusqu'à l'humble paysanne apportant +ses présents dans un panier, depuis Saint Joseph jusqu'au tavernier, +depuis la Sainte Vierge jusqu'au roi nègre. Dom Michel offrit à la +ville de Naples ce trésor d'art qu'on peut aller voir au Musée de la +Chartreuse de San Martino. + +Cette Crèche se trouve dans la grande salle attenante à celle de la +Gondole de Charles III. A droite, s'élève la maisonnette du tavernier: +plus haut, celle de la blanchisseuse; à gauche, un petit pont sur un +torrent entre les troncs énormes de vieux chênes renversés: au centre, +les colonnes brisées d'un temple en ruines; loin, bien loin, à perte de +vue, la campagne; de petites collines verdoyantes s'estompent dans la +brume, et au-dessus un ciel d'azur donne à cette scène à la fois profane +et sacrée un aspect des plus grandioses. + +La maisonnette du tavernier est une merveilleuse reproduction des moeurs +napolitaines. On y voit ustensiles en cuivre, faisceaux d'herbages, +animaux de basse-cour, mobilier complet, vases de fleurs. + +Plus loin, sur la terrasse de la blanchisseuse, le linge étendu sur des +cordes et séchant au soleil, la petite cage à la fenêtre: le tout d'une +parfaite précision. + +Là-bas, dans la plaine, on voit caracoler des chevaux que des +palefreniers retiennent avec peine; plus loin, de riches paysannes +dansent la _tarantelle_ au son des guitares. + +Qu'elle expression dans ces têtes d'argile! Quelle finesse dans tous ces +vêtements et dans ces parures! Quel éclat dans ces perles précieuses! +Quelle animation, quelle vie dans tout ce paysage; dans ce torrent qui +écume au milieu de blocs énormes et d'arbres séculaires, dans cette +nature souriante, idyllique, parmi les épais rosiers et les prairies en +fleurs! + +Quelle richesse dans ce cortège des Rois Mages! Ils s'avancent coiffés +de turbans et vêtus d'habits chamarrés d'or et parsemés de pierreries; +de nombreux esclaves conduisent des chameaux chargés de coffres remplis +d'or et de pierres précieuses. + +Au-dessus de tout, s'élève pure la note de la foi: la Vierge et Saint +Joseph, le petit Enfant Jésus étendu sur la paille, le boeuf et l'âne. +Autour des petites colonnes qui entoure la Crèche, grimpent le lierre +et la mousse et des essaims d'Anges se balancent dans les airs en +glorifiant Dieu. + +La Crèche de dom Michel et ses quatre-vingts statuettes représentent une +valeur de deux cent cinquante mille francs. + +Un habitant de la ville de Caserte avait dans sa maison une Crèche +d'une richesse vraiment royale. Les Rois Mages, avec des costumes +éblouissants, apportaient de vrais coffres d'or et de pierreries: les +perles, les rubis, les émeraudes, les topazes y brillaient de toutes +parts. Une femme avait au milieu du front un diamant si gros et d'une si +belle eau qu'une princesse l'aurait mis volontiers à son diadème. On ne +sera pas étonné d'apprendre que des soldats en armes gardaient, nuit et +jour, un tel _presepio_. + +La veille de Noël, à minuit, la famille entière vient s'agenouiller +devant la Crèche. Le plus jeune des enfants prend un _Bambino_ en cire +et le place entre la Vierge Marie et Saint Joseph, dans un petit berceau +de mousse. Les _Zampognari_ attaquent la plus belle de leurs symphonies: +on y répond par des cantiques: tout le monde prie; c'est une scène des +plus touchantes[60]. + +[Note 60: De Lauzières, _Panorama des Fêtes chrétiennes_.] + +Toute la nuit de la veille de Noël ont lieu des feux d'artifice +qu'on nomme _Tricchi-Tracche_. Les rues, les ruelles deviennent plus +lumineuses qu'à midi. Les feux de bengale pétillent à tous les étages +et à toutes les fenêtres: les flammèches tombent en pluie de feu sur +la tête des passants. Alors aussi sur les places publiques, sur les +trottoirs, sur les balcons éclatent les soleils, les girandoles, les +fusées de toutes sortes. Dans chaque rue, dans chaque quartier c'est une +fusillade nourrie; on dirait que dans cette ville de cinq cent mille +âmes se livre une lutte effroyable. Les morts sont rares; il y a bien +quelques blessés--mais c'est _Natale_ (Noël)--et l'an prochain on +recommencera de plus belle! + +Il y a une vingtaine d'années, on représentait à Naples, dans un théâtre +de second ordre, la _Nascita del Verbo Incarnato_ (la Naissance du Verbe +Incarné), longue et fastidieuse pièce en cinq actes et en vers, avec +prologue. Les acteurs jouaient d'abord avec beaucoup de sérieux et de +dignité. Mais, à la fin de chaque acte, les _guillari_ (les bouffons, +les clowns) apparaissaient sur le théâtre, liaient conversation avec la +Sainte Vierge et Saint Joseph, puis restés bientôt seuls maîtres de la +scène, racontaient, en patois, les nouvelles du port, avec une verve +endiablée. + +Il existe un usage assez bizarre dans la petite ville de Catanzaro, au +sud de Naples, dans la Calabre ultérieure. C'est _n' Presepiu cchi si +motica_, une espèce de Crèche-théâtre, de Crèche-parlante. Elle ne se +trouve pas dans l'église. Elle nous apparaît peuplée de personnages qui +se meuvent, gesticulent, parlent, absolument comme des marionnettes. +A côté d'une grotte s'élève une prison, puis un palais, un couvent de +capucins, une église. L'action est des plus grotesques. Par exemple, +Hérode vient d'apprendre la nouvelle de la naissance d'un roi plus +puissant que lui; aussitôt il entre dans une fureur extrême et donne +ordre de faire périr par le glaive tous les enfants au-dessous de deux +ans. On assiste alors au meurtre des Innocents, on entend des cris +plaintifs. Les Religieux sortent du couvent et veulent défendre ces +pauvres victimes, mais ils sont à leur tour roués de coups, jusqu'à +ce que d'autres Religieux arrivent, en chantant des psaumes pour les +morts[61]. + +[Note 61: M. Lumini, _Le sacre rappresentazione italiane_, p. 306.] + +Dans l'île d'Ischia, on voit, dans les deux églises, un trône orné, sur +lequel est placée une statue de la Vierge. Elle est habillée de brocart +riche, porte des cheveux naturels très frisés et des boucles d'oreille: +elle a une sorte de tablier de mousseline blanche qu'elle relève des +deux mains comme pour en former un berceau. Le jour de Noël, on dépose +un Enfant-Jésus dans le tablier de la Vierge. + +A Capri[62], au commencement de la Messe de minuit, le tabernacle +apparaît _ouvert_ et _vide_, pour signifier que le Christ n'est pas +encore né. Après la communion seulement, le prêtre y introduit une +hostie consacrée et ferme la porte. Pendant toute la nuit et toute +la journée du vingt-cinq décembre, les bombes et les coups de feu +retentissent sans cesse, répétés par les échos des montagnes. + +[Note 62: Dans l'île de Capri, de la pointe du _Capo_ la vue est +magnifique et n'a de comparable au monde que la rade de Rio de Janeiro +et les abords de Constantinople.] + +Dans l'église de Massa-Lubrense, près de Sorrente [63], on voit une +Crèche qui est tout un monde. Ce sont des rochers escarpés remplis de +personnages en miniature: bergers, religieux; dans un ravin, les Rois +Mages qui s'avancent avec toute leur suite; puis des villages, des +maisons avec des curieux sur les balcons, des ouvriers à leur atelier, +des gens qui causent sur la place publique, des Anges suspendus en +l'air. Il y a peut-être deux cents figurants. C'est pour ainsi dire la +reproduction de la Crèche de la Chartreuse de Naples. + +[Note 63: Aux environs de Sorrente se trouve le pittoresque couvent +du Deserto.--Du haut de la terrasse on a une vue charmante sur les deux +golfes de Naples et de Salerne et sur l'île de Caprée.] + +Dans toute la région, les passants saluent les étrangers par ces mots: +_Buon' Natal!_ (bon Noël). C'est le souhait de la nouvelle année[64]. Il +en est de même à Rome; on dit encore: _Buone feste_ (bonnes Fêtes!) + +[Note 64: Ces intéressants détails sur Ischia, Capri et les environs +de Sorrente nous ont été fournis par deux personnes de notre famille qui +ont assisté à la Messe de minuit dans l'église de Capri, à l'occasion de +la fête de Noël 1904.] + +Nous trouvons dans l'_Illustrazione popolare_ (l'Illustration populaire) +de Rome, sous le titre: _la squilla di Lanciano nella notte di Natale_ +(la voix stridente de Lanciano[65], pendant la nuit de Noël) le trait +suivant: + +Le soir du vingt-trois Décembre, à six heures, une petite cloche de +l'église métropolitaine de _Sainte-Marie-du-Pont_ commence à sonner. +Cette sonnerie qu'on est convenu d'appeler _squilla di Natale_ (voix +stridente de Noël) dure une heure sans interruption. Entre temps, les +boutiques et les cafés se ferment; tous les habitants regagnent leurs +foyers; de continuelles salves de mousqueterie et d'autres armes à feu +retentissent de toutes parts. A sept heures du soir, tout le monde est +chez soi; la clochette cesse de sonner, et, à leur tour, carillonnent +toutes les cloches des nombreuses églises de la ville de Lanciano. À +ce moment, tous tombent à genoux et récitent les litanies et d'autres +prières.--C'est l'heure où, suivant une croyance populaire, la Vierge +arriva à Bethléem. La prière finie, les enfants baisent les mains de +leurs parents, de leurs aïeuls, de leurs oncles et tantes et échangent +des compliments de bonnes fêtes. Un instant après, arrivent aussi les +enfants qui vivent loin de la maison paternelle: ils viennent apporter +l'expression de leur amour filial et prendre part aux joies de la +famille réunie. + +[Note 65: _Lanciano_, dans l'Abruzze citérieure, dix-huit mille +habitants, archevêché, belle cathédrale; _pont de Dioclétien_.] + +Voici l'origine de cet usage: Monseigneur Paul Tasso, napolitain +d'origine, prélat d'une grande charité et qui fut archevêque de Lanciano +de 1588 à 1607, avait l'habitude d'aller tous les ans, le soir du +vingt-cinq Décembre, processionnellement et pieds nus, suivi du clergé +et du peuple,--en souvenir du voyage que fit Marie, de Nazareth à +Bethléem,--jusqu'à une petite chapelle distante de plus d'un kilomètre +de la ville, Sainte Marie dell' Iconicella. Pour faire ce trajet, il +mettait une heure, et pendant ce temps, une clochette sonnait. Après la +mort de Monseigneur Tasso, ses successeurs renoncèrent à la procession, +mais l'usage de sonner la cloche subsista. + + Ninna nanna de Manzoni. + + _Dormi, fanciul, non piangere,_ + _Dormi, fanciul celeste,_ + _Sovra il tuo capo stridere_ + _Non osin le tempeste!_ + + Dors, Enfant, ne pleure pas, + Dors, divin Enfant, + Sur ta tête faire rage. + N'osent pas les tempêtes! + + (Première strophe.) + + + +SICILE + +La Sicile, qu'on appelle avec raison «la perle des îles» à cause de +la beauté de ses paysages et de la douceur de son climat, offre une +infinité de coutumes charmantes, à l'occasion de Noël. + +Le grand et très intéressant journal de Palerme, l'_Ora_ (l'Heure) du +vingt-cinq Décembre mil neuf cent quatre, que nous a gracieusement +envoyé un éminent professeur de cette ville, nous apporte de précieux +documents que nous allons traduire et résumer en leur conservant, autant +que possible, leur couleur locale. + +Le bateau venant de Naples, arrive le plus souvent à Palerme avant le +lever du soleil. Le décor matinal est réellement délicieux. À gauche, +au-dessus du promontoire rocheux de Zaffarano, volent de légers nuages +gris auréolés de rose par les premiers feux de l'aurore; le ciel est pur +de ce bleu pâle qui caractérise les fins d'orage et dont connaissent +bien la nuance tendre tous ceux qui ont navigué sur la Méditerranée. +Bientôt apparaît Palerme _la Felice_ (l'heureuse) baignée de lumière, +ceinte de sa «Conque d'or», plaine fertile qu'encadre un hémicycle de +montagnes grandioses. + +Les sourires et les sarcasmes des esprits forts et des demi-savants +n'ont pas réussi à diminuer la fraîche poésie de la fête de Noël. Sans +doute, dit l'_Ora_, il y a bien dans notre chère île, comme partout +ailleurs, pendant deux ou trois jours, des repas de parents et d'amis où +l'on sert des plats choisis et des mets succulents, puis des desserts +de fins gâteaux et de frais bonbons, mais Noël garde dans les rues +bruyantes de nos cités, comme dans nos plus humbles villages, son cachet +traditionnel de fête religieuse. + +Partout, on entend les voix tristes des rapsodes du peuple, auxquelles +se mêlent le bruit monotone des sistres, le gémissement plaintif des +violons et dans le lointain le son champêtre des cornemuses et des +_Zampogne_. Ce sont les _aveugles-poètes_[66] qui chantent le _voyage +douloureux de la Sainte Vierge et de Saint Joseph_ ou la _Ninnaredda_ +(berceuse) sorte de _neuvaine_ préparatoire à la fête de Noël. Toute +maison qui les accepte et veut bien les louer est marquée d'un large +trait noir tracé au charbon. Ce sont aussi les bergers descendus des +montagnes: ils viennent répéter leur mélancolique _cantilène_ toute +imprégnée de soupirs et de pleurs. + +[Note 66: À Palerme, les _aveugles-poètes_ forment une sorte de +corporation; ils parcourent les campagnes, se rendent à toutes les +fêtes, modifient et rajeunissent les chants de leurs prédécesseurs. + +Ils abordent tous les genres: les souvenirs des Croisades, les légendes +de Sainte Lucie et de Sainte Rosalie, les deux Saintes si populaires +dans toute la Sicile, un tremblement de terre, un naufrage, etc. + +Ils déploient autant d'imagination pour rendre par la poésie et la +musique ces divers sujets, que les «peintres» pour les reproduire sur +les charrettes des paysans siciliens.] + +Les pieux _cantiques_ de la neuvaine de Noël (_le canzoni_) sont très +connus: ils sont à peu près les mêmes dans toute l'Italie méridionale et +en Sicile. + +On connaît beaucoup moins les _prières_ (_le orazioni_) que l'on récite +devant la Crèche dans certains villages des campagnes de Sicile. Ce sont +des chants très courts, des invocations à Jésus-Enfant, à la Vierge, au +patriarche Saint Joseph. + +Ces _prières_ sont écrites dans le gracieux dialecte sicilien que +le poète Meli a immortalisé dans ses vers. Qu'on en juge par le +commencement du premier sonnet de sa Bucolique. + + Montagnes coupées de vallons, + Rochers vêtus de lierre et de mousse, + Cascades d'eau pure argentée. + Ruisseaux murmurants et lacs silencieux. + + Cimes escarpées et ravins ténébreux. + Joncs stériles et genêts en fleurs. + Arbres antiques croulant de vieillesse, + Et grottes où les gouttelettes d'eau se pétrifient avant de tomber. + Accueillez, dans vos silencieux asiles, + L'ami de la paix et du repos! + + (Meli, _Buccolica_. Sonetu I.) + +La première de ces _prières_ publiée par Valplatani, a toute la +grâce d'un petit tableau flamand (_ha tutta la grazia d'un quadretto +fiammingo_.) + + _Ni' 'na grutta nasciu lu Bammineddu,_ + _A Bettilemmi, 'ntempu di friddura,_ + _'Ncapu la paglia comu un pucireddu,_ + _La Bedda Matri l'ha pusatu allura,_ + _E cc'era ddà vicinu un sciccareddu,_ + _Misu a lu cantu di la manciatura,_ + _All' autru latu un coi pïatuseddu,_ + _E, 'ntunnu 'ntunnu, tutti li pastura._ + _Gesuzzu duci, beddu e picciriddu,_ + _Mniezzu la paglia mori di lu friddu._ + _Ma comu grupi la cucuzza a risu,_ + _Luci dda grutta comu un paradisu_[67]. + +[Note 67: Nous devons la traduction à l'extrême obligeance de notre +savant ami, M. l'abbé M***, curé de Corscia, dont la collaboration nous +a été continuelle depuis l'origine de nos recherches sur les coutumes +populaires de Noël.] + + Dans une grotte est né le petit Enfant, + A Bethléem, au retour de la saison du froid, + Sur de la paille comme un pauvret. + Sa gracieuse mère l'a posé alors, + Tout près, d'un côté de la Crèche, il y avait un âne. + De l'autre côté un boeuf attendri, + Tout autour, tout autour, la foule des bergers, + Le cher Jésus, doux, beau, tout petit, + Se mourait de froid sur la paille, + Mais à peine le sourire a réjoui sa gracieuse bouche, + Que la grotte resplendit comme un paradis. + +La Sicile a aussi _ses Noëls_: il ne faut pas y chercher finesse +d'images, suite historique, ni vers rimés avec art. + +Ce sont de petites strophes déliées qui se suivent avec la fougue +capricieuse d'une bande d'enfants qui jouent sur un pré fleuri. +Cependant quelle grâce rustique dans ces chansonnettes pieuses et quelle +inimitable ingénuité de style et d'images. Dans celle de Noto, Jésus +naît dans un jardin parsemé de plantes aromatiques: un tambour et le +tintamarre des enfants qui s'amusent annoncent sa naissance. + + Ddocu sutia ccè un jardinu, + Tuttu chinu d'airumi, + Cci na ciu Gesù bambinu. + Cu trummessi e tammurinu. + E lu misinu suprà l'artari. + Tutti l'ancili cci hann' a cantari + Cci hann' à caniari cu bella vuci, + Lu Bambinu si cunnuci, + Si cunnuci, vaneddi, vaneddi. + Si comtamu canzuneddi, + Canzuneddi via via, + Cci cantamu la litania + Litania palermitana. + + + Un peu plus bas il y a un jardin + Tout couvert d'arbres qui répandent des parfums. + C'est là qu'est né Jésus Enfant. + Avec trompettes et tambours. + Ils le placent sur l'autel, + Tous les Anges se mettent à chanter, + A chanter de leurs belles voix + Le Bambino si bienvenu. + Si bienvenu, viens, viens! + Nous chantons des cantiques, + Des cantiques et des cantiques, + Nous chantons la litanie. + La litanie de Palerme. + +Plus suavement enfantines me semblent ces deux autres chansonnettes +(_canzonette_) pieuses de Valplatani. La première a tout l'air d'une +_ninna nanna_ (berceuse): + + A la notti di Natali + Ca nasciu lu Bammineddu, + E nasciu nni la gruttidda. + A la so manciaturedda + E sô matri cci arridia, + Rosi e gigli cci cuglia. + + Dans la nuit de Noël, + Il est né le Bambino, + Il est né dans une grotte. + Dans sa petite Crèche. + Sa mère nous souriait. + Elle nous cueillit des roses et des lys. + +Si l'on veut ajouter foi à cette autre chansonnette de Valplatani +lorsque naquit notre Sauveur dans la grotte de Bethléem, il y avait non +seulement un ange, mais encore un certain personnage qui jouait de la +cornemuse. Au son géorgique du champêtre instrument, une brebis, aux +flocons de laine frisée, dansait: + + A la notti di Natali + Cc'era l'ancilla e un compari[68], + Chi sunaca la ciaramedda, + Abballava la picuredda + Abballava rizza rizza! + + + Dans la nuit de Noël + Il y avait un ange et un autre personnage[68] + Qui jouait de la cornemuse + Une brebis, aux flocons de laine frisée + Dansait: ravissante beauté! + +[Note 68: Littéralement: un parrain.] + +C'est surtout à l'occasion des fêtes de Noël, que les bambini de +Valplatani récitent, avec une certaine cadence monotone, des strophes +de quatre ou tout au plus six vers; elles sont comme parfumées d'une +candeur ingénue. La première semble une peinture inimitable dans sa +gracieuse naïveté: + + Sutta un pedi di castagna, + Cci à Gesuzzu: c'addimanna, + Addimanna tri tari, + Cu la manuzza chi fa accussi. + + A l'ombre d'un châtaignier. + Il y a Jésus: il nous appelle. + Il nous appelle, + En nous faisant signe de sa petite main. + +Toute l'ardeur d'une fervente invocation vibre dans cette autre strophe: + + Bammineddu di la chiuviddu, + Siti beddu e piccireddu, + Quannu spunta la cirasa + Vui viniti a la me casa, + A la me casa 'un cci ati vinutu, + Viniticci ora pi darimi aiutu! + + Petit enfant que je vois d'ici. + Vous êtes beau et tout petit. + A la saison des cerises, + Venez à ma maison. + Vous n'êtes pas encore venu à ma maison. + Venez y maintenant pour me secourir. + +Pour Noël, les enfants s'amusent à faire des Crèches devant lesquelles +ils allument, avant minuit, de petites lampes d'huile. La Crèche est une +montagne de sucre avec des vallons, des précipices et des grottes qui +doivent représenter, en petit, la montagne de Bethléem. Il doit y avoir +nécessairement un ruisseau en verre ou en papier argenté ou même d'eau +courant dans un lit de fer blanc au milieu de rochers de sucre, par +suite d'ingénieuses combinaisons. La montagne est peuplée d'une +trentaine de personnages de craie que nos _bambini_ appellent bergers. +Quelques uns cependant n'ont rien du costume pastoral. On y voit: un +muletier qui tire par les rênes une bête récalcitrante, une lavandière +qui revient du ruisseau avec un lourd fardeau sur la tête, un pêcheur +qui jette sa ligne dans les eaux d'une rivière, un chasseur tirant un +oiseau qui se brandille sur un arbre... Parmi les vrais bergers, l'un +d'eux, en voyant la grande, l'insolite lumière qui se répandit sur la +montagne de Bethléem, à la naissance de Jésus, regarde avec frayeur. +Aussi est-il connu sous le nom de _l'Effrayé de la Crèche (lo spaventato +del presepe)_. On y voit un berger qui porte un fagot de bois, un autre +qui remue le lait dans une chaudière bouillante; celui-ci a retiré ou va +retirer une épine qui lui gonfle le pied; celui-là lance une pierre à +une vache qui se fourvoie; tel gonfle les joues en soufflant dans la +cornemuse ou la _Zampogna_; tel autre frappe sur un cerceau... Et les +enfants les connaissent, un par un, comme s'ils étaient vivants. De +leurs regards qui savent donner à tout l'animation et la vie, ils les +suivent s'acheminant vers la grotte où l'Enfant Jésus leur sourit, les +bras ouverts, au milieu de deux animaux qui le réchauffent de leur +haleine. + +Mais revenons aux joies familiales: revoyons les rues les plus +fréquentées de notre Palerme. Nous sommes à la nuit qui précède Noël: +voici les boutiques des marchands de fruits les plus renommés. Façades, +architraves, colonnes, chapiteaux d'une architecture très étrange, +s'offrent à nos regards. La matière dont ces espèces de maisons +sont fabriquées et qui ferait les délices d'une armée de rats, est +entièrement de figues sèches. Mais qui pourrait rendre avec la plume les +vives gradations de couleurs que nos marchands de fruits combinent +d'une manière si savante? Comment décrire cette pyramide de miel qui se +détache tout près d'un monceau de poires d'hiver qui semblent faites de +vieil or...? + +L'usage que les bons Norvégiens ont de donner du froment et du pain aux +oiseaux, le jour de Noël, se rencontre aussi dans plusieurs pays de la +Sicile. A Scicli, par exemple, les femmes ont l'habitude de jeter sur +les toits, les balcons et les appuis des fenêtres, des miettes de pain +et des grains de blé, afin que le jour où naquit Jésus, les gracieux +habitants de l'air ne manquent pas de nourriture et qu'ils puissent +égayer ce jour de leurs chants les plus joyeux. + +Ravissante coutume bien digne de Noël, la fête par excellence de la paix +et de l'allégresse! + +Dans quelques villages de la Sicile, on conserve l'usage, d'ailleurs +très ancien dans l'île, d'allumer la _bûche de Noël_ (il ceppo di +Natale). On réunit de la paille et des sarments sur lesquels on place +une énorme bûche, qui provient généralement de la libéralité d'un +propriétaire, religieux observateur des coutumes du pays. Aussitôt que +le soleil se couche derrière les montagnes et que la cloche tinte l'_Ave +Maria_ (l'Angelus), le député de la fête a soin de mettre le feu à la +bûche, et de veiller à ce que, toute la nuit, il reste allumé. + +D'aucuns voient dans l'embrasement de la bûche de Noël le symbole du feu +qu'auraient allumé dans leurs chaumières les bergers de Bethléem dans +cette nuit mémorable où l'Ange leur annonça la naissance de Jésus. +D'autres expliquent cet usage par la nécessité de réchauffer à un feu +public les pauvres gens qui veillent, à ciel ouvert, pendant cette +froide nuit de Noël. + +Rien de plus gai que la vue de cette bûche allumée, qu'entourent les +artisans et les pauvres. Les uns restent debout, les autres sont assis +sur des pierres, quelques-uns fument philosophiquement leurs pipes, +d'autres grignotent des marrons qu'ils ont fait rôtir sous la cendre de +la bûche; les enfants cassent des noisettes, les vieillards étendent +leurs mains au feu pour les dégourdir. + +Autour de la traditionnelle bûche de Noël, comme à un immense foyer, +tous se donnent rendez-vous; on se trouve si bien dans cette chaude +atmosphère et puis on s'y divertit. Devant ce gros morceau de bois qui +brûle et crépite joyeusement, qui envoie dans l'air des nuages de fumée +et lance des étincelles, la foule reste d'abord immobile et la flamme +projette de brillants reflets sur tous les visages. Mais bientôt +éclatent les rires les plus joyeux, on échange entre amis les plus +innocents badinages, et toutes les voix chantent les cantiques de Noël. +De temps en temps on attise le feu, de nouveaux fagots sont ajoutés aux +premiers et la plus douce gaîté règne dans toutes les conversations, +jusqu'à ce que les derniers tisons de la bûche de Noël s'éteignent avec +les premières lueurs de l'aurore. + + + +ESPAGNE + +Chez les peuples du Nord, l'idée de Noël est associée à celle de froid, +de neige et de bise glaciale. Les enfants s'y représentent «le Bonhomme +Noël» avec sa longue barbe blanche et ses vêtements tout couverts de +givre clair et craquant. + +Là-bas, au midi de l'Espagne, sur la terre andalouse, le soleil brille +radieux, l'azur du ciel resplendit sans tache et, le vingt-cinq +Décembre, le thermomètre marque ordinairement douze degrés à l'ombre +et vingt-cinq au soleil.--Aussi le jour de la _Natividad_ ou de la +_Navidad_, la joie de tous devient bruyante et tapageuse. Pendant la +nuit de Noël, _la Noche buena_ (la bonne nuit), comme l'appellent les +Espagnols, les rues retentissent de clameurs et des plus assourdissants +concerts. + +Le _temps de Noël_, en Espagne, commence avec l'Avent. + +A Madrid, la _veille du premier dimanche de l'Avent_, un fonctionnaire +du tribunal ecclésiastique (_Rota_)[69], accompagné des timbaliers et des +trompettes des écuries royales, des alguazils et d'un nombreux cortège, +tous en costumes des XVIIe et XVIIIe siècles, parcourt à cheval les +principales rues de Madrid et lit le décret concernant la proclamation +de la _Bula_ _de la Santa Cruzada_ (la Bulle de la Sainte Croisade). +Cette bulle octroyée d'abord par Jules II et renouvelée en 1849, Par +Pie IX accorde à tous les Espagnols les mêmes Privilèges que ceux des +anciennes Bulles des Croisades d'Urbain II et d'Innocent III. + +[Note 69: Ce tribunal est formé à l'instar de celui de Rome, qui +porte le même nom. On l'appelle _Rota_, qui veut dire _roue_, parce que +la salle où se réunit ce tribunal est circulaire, en sorte que les juges +assis forment un rond.] + +On nous a raconté à Miranda de Ebro qu'à l'époque de l'invasion des +Maures, les paysans d'Espagne, au péril de leur vie portèrent des vivres +aux troupes catholiques, obligées quelquefois de se réfugier dans des +montagnes inaccessibles. On permit aux vaillants défenseurs de la foi et +à leurs intrépides pourvoyeurs de faire gras les Vendredis, pour réparer +leurs forces épuisées par d'incessantes fatigues. Le privilège devint un +usage qui fut consacré par la _Bulle de la Sainte Croisade_. Celle-ci +permet aux Espagnols de faire gras tous les Vendredis de l'année, +moyennant une légère aumône[70]. + +[Note 70: On définit ordinairement la _Bulle de la Sainte Croisade_: +«un diplôme papal, contenant de nombreux privilèges, induits et grâces, +accordé, au Roi d'Espagne pour l'aider dans la guerre contre les +Infidèles.» + +Pour obtenir cette Bulle, il faut résider dans les Royaumes, Provinces +et territoires soumis au Roi d'Espagne. Les étrangers cependant peuvent +validement jouir des privilèges de la Bulle, s'ils viennent en pays +espagnols, même en y passant très peu de temps et quelle que soit la +raison qui les y amène. + +Autrefois, pour jouir des faveurs de la Bulle, il fallait aller en +personne, dans l'armée espagnole, combattre les Infidèles, ou bien +équiper à ses frais un soldat de cette armée, ou bien faire une aumône. +Aujourd'hui, il suffit d'acheter la Bulle, moyennant une légère aumône, +d'y inscrire son nom et de la conserver chez soi. + +Entre autres privilèges, la Bulle accorde le droit de manger des oeufs +et du laitage tous les jours de Carême, ainsi que de la viande tous les +jours de jeûne et d'abstinence de l'année.] + +Noël est surtout la grande fête des pays basques: en Guipuscoa, on dit +_las Pascuas de la Natividad_ (les Pâques de la Nativité). + +On nous écrit de la République Argentine, où se sont implantées la +langue et les coutumes espagnoles, qu'il est d'usage de se faire visite +à l'occasion de Noël et de se souhaiter de _felices Pascuas de Navidad_ +(d'heureuses Pâques de Noël)[71]. + +[Note 71: En Espagne on dit: _les Pâques de la Nativité_ et _les +Pâques de la Résurrection_.] + +Pendant le temps que durent les fêtes de Noël, il est de coutume dans +toute l'Espagne--villes et campagnes--de chanter des airs pastoraux +appelés _villancicos_ (cantiques de Noël), mesure six-huit, qui +symbolisent les chants des pasteurs célébrant la naissance de +l'Enfant-Jésus. Ces chants sont le plus ordinairement accompagnés de +castagnettes et de _Zambombas_. Cet instrument de musique (??) n'ayant +pas d'équivalent en français, nous nous croyons obligé de le décrire. + +La _Zambomba_, ainsi appelée sans doute par harmonie imitative, est une +sorte de tambourin champêtre qui serait venu des Maures: on le retrouve +encore en Afrique. C'est un vase de terre cuite ayant à peu près la +forme d'un sablier. Une des extrémités recouverte d'une peau épaisse, +desséchée et soigneusement tendue, présente une ouverture au centre. +Dans cette ouverture passe une baguette d'environ cinquante centimètres, +plantée perpendiculairement et liée à la peau. Pour faire _mugir_ +l'instrument, il suffit de communiquer à la baguette un énergique +mouvement de va-et-vient. + +Dans les faubourgs, tous ont leur _Zambomba_: enfants, parents, +vieillards. A tous les coins de rue, les marchands en vendent; il y en a +de toutes sortes; quelques-unes même sont vraiment luxueuses: la boîte +sonore est ornée de peintures et la baguette est en bois rare et +précieux. + +Heureusement l'usage de la _Zambomba_ est limité aux fêtes de Noël: +c'est suffisant. + +Quelque bruyante que soit la fête de Noël en Espagne, elle l'est encore +moins que le Samedi Saint. Ce jour-là, vers onze heures du matin, +quand les cloches _revenues de Rome_ commençent à sonner le _Gloria +in excelsis_, il se fait, pendant une demi-heure, un bruit des plus +étranges. Les cuisinières frappent, à tour de bras, sur leur casserole +la plus sonore, pendant que dans la rue, les enfants armés de maillets +frappent sur les portes des maisons, comme s'ils voulaient les défoncer. +Un tel charivari, s'il devait durer, finirait par rendre fou. + +A Valladolid et à Salamanque, les jeunes filles dansent autour des +statues de la Madone en chantant des _villancicos_ qui ne contiennent +souvent que des pensées inachevées, comme dans beaucoup de mélodies +populaires. Nous ne citerons que ces deux couplets: + + _Ardia la razza,_ + _Y la razza ardia,_ + _Y no se quemaba;_ + _La Virgen Maria!_ + + Le buisson brûlait. + Et brûlait le buisson. + Et ne se brûlait pas; + La Vierge Marie! + + _San José era carpiniero,_ + _Y la Virgen costurera,_ + _El Niño labra la cruz,_ + _Porque ha de morir en ella._ + + Saint Joseph était charpentier. + Et la Vierge couturière. + L'enfant travaille le bois de la croix. + Parce qu'en elle Il doit mourir. + +La ville la plus intéressante au point de vue des fêtes religieuses et +populaires est assurément Séville. C'est peut-être dans ce sens qu'il +faut entendre ce proverbe si connu dans toute l'Espagne: + + Quien no ha visto Sevilla + No ha visto maravilla. + + Qui n'a vu Séville + N'a vu merveille[72]. + +[Note 72: D'après un autre proverbe espagnol: _Quien no ha vista +Granada, No ha visto nada_, qui n'a vu Grenade, n'a rien vu.--Nous +pensons, en effet, que cette ville offre le plus beau paysage de toute +l'Espagne. Qu'on se figure une campagne verte et fraîche, puis, à +l'entour, un cadre de collines ruisselantes d'eaux vives, exubérantes de +végétation; plus haut un amphithéâtre de montagnes d'une douce lumière +bleue, enfin, par dessus tout, les neiges éternelles de la Sierra +Nevada, montant à 3,500 mètres dans l'azur sombre du ciel.... Voilà le +riant et grandiose panorama de la ville merveilleuse de l'Alhambra!] + +Ce n'est point la tour de la Giralda si remarquable par la proportion +harmonieuse de ses lignes, ce ne sont pas ses autres monuments, ni ses +trésors d'art, ni les beaux tableaux de Murillo qui ont fait surnommer +Séville «l'Enchanteresse», _la Encantadora_, ce sont les agréments de +la vie, les fêtes, le mouvement perpétuel de gaieté qui anime sa +population. + +Ses grandes processions de la Semaine Sainte (_pasos_) sont célèbres +dans le monde entier. + +La fête de Noël (_la Natividad_) y est particulièrement populaire: elle +se passe, en grande partie, en plein air; le marché est plus animé que +jamais entre le pont de Tiana et la plaza de Toros. + +«Voici d'abord le _pavero_ (marchand de dindons, _pavos_ en espagnol). +C'est une industrie qui ne s'exerce guère qu'aux approches de Noël. +Quelques jours avant la fête, il fait son apparition dans les rues, +poussant devant lui son troupeau de volatiles. Ils vont se dandinant, +ébouriffant leurs plumes-moirées, secouant leur jabot aux teintes +sanguinolentes, attirant par leurs gloussements les ménagères +prévoyantes... Le _pavero_ crie sa marchandise et la vend avec toute la +fierté de sa race»[73]. + +[Note 73: Louis d'Harcourt, _Illustration_, 1890.] + +A Barcelone, la ville aux larges et riantes avenues, le vingt et un +Décembre, fête de Saint-Thomas, il y a grande affluence de paysans qui +viennent exposer et vendre des _pavos_ (dindons), sur _la Rambla de +_Cataluña_[74], pour les fêtes de Noël. + +[Note 74: Le terme _rambla_ qui, vient de l'arabe, désigne dans toute +l'Espagne le lit desséché d'un fleuve: souvent, comme à Barcelone, il +est remplacé par de superbes boulevards. Ce qui fait que le mot de +Cervantés s'applique encore à la grande cité qu'il appelle «une ville +unique par son site et sa beauté», _en sitio y en bellezza unica_.] + +La loterie de Noël, à Séville, donne aussi à cette fête un attrait et +une animation extraordinaires: on peut juger de son importance par la +valeur du gros lot qui dépasse ordinairement deux millions de francs. Le +prix de chaque billet est de cinq cents francs, mais il peut se diviser +en coupures et fractions qui vont jusqu'aux sommes les plus petites. + +Après le tirage, le gain se partage au prorata de la valeur des billets, +coupures et fractions. + +Les Espagnols s'intéressent tous à cette grande oeuvre quasi nationale +et même ceux qui vivent à l'étranger ne manquent pas d'écrire à Séville +pour se procurer des billets. + +Quelques jours avant Noël, on a coutume, dans bon nombre de familles +où il y a des enfants, d'édifier des représentations de l'Adoration +de l'Enfant Jésus par les Bergers et les Rois Mages. Des paysages en +miniature se peuplent de personnages et d'animaux sans grand souci de la +couleur locale, ni de la vraisemblance. On appelle ces sortes de Crèches +des _nacimientos_ (naissances). + +Dans certaines familles, on s'y applique consciencieusement à l'avance +pour combiner des effets pittoresques que les amis viendront voir +jusqu'aux «Rois» que ces éphémères constructions ne dépassent +jamais.--Cette coutume existe à peu près dans toute l'Espagne. + +Dans les provinces du Midi, après avoir admiré dévotement le divin +Enfant, la Vierge Marie, Saint Joseph, les Bergers, les Rois Mages, +l'âne et le boeuf traditionnels, on passe une partie de la nuit à se +divertir et surtout à danser le _fandango_. Cette danse préférée +des Espagnols est sur un rythme entraînant, à trois temps, avec +accompagnement de guitare et de castagnettes. Son mouvement rapide, +l'agitation des bras, les trépidations des danseurs, lui donnent un +caractère d'animation plein d'originalité. Dans l'intervalle des danses, +on boit de l'_aguardiente_ (eau-de-vie) et du _manzanilla_ (petit vin +blanc sec). Cette réunion toute intime de parents et d'amis se termine +par une danse spéciale à laquelle tout le monde prend part. + +«Tous les assistants sont assis en cercle. Une jeune fille alerte +s'élance d'un bond au milieu et parcourt rapidement le rond, toujours +dansant. Puis elle s'arrête devant un des spectateurs qui est tenu de la +remplacer et d'exécuter un pas brillant, quels que soient son âge, sa +situation, sa gravité. Celui-ci s'arrête ensuite devant une femme, jeune +ou vieille, qui lui succède dans ses exercices chorégraphiques, et ainsi +de suite jusqu'à épuisement des danseurs»[75]. + +[Note 75: Louis d'Harcourt, loc. cit.] + +Dans les provinces du Nord, aux pays basques, par exemple, on trouve +beaucoup moins ces manifestations bruyantes: une lenteur mesurée, une +tonalité grave règnent dans les actes et les discours. Après la Messe de +minuit a lieu le réveillon qui se compose du _besugo_, poisson fréquent +dans la contrée, de l'oie grasse et du dessert composé de nougats, +d'alicante et de jijun. + +Dans le Midi, la tourte de Noël [76], la morue frite, les châtaignes, la +dinde truffée font les frais du repas qu'arrosent à pleins verres le +_Valdepeñas_ et le _Manzanilla_. Quelquefois la guitare et la _Zambomba_ +accompagnent le _Tango_, le _Boléro_ et la _Sevillana_ (danses +espagnoles). + +[Note 76: A la Republique Argentine, le régal de Noël est le _pan +dulce_ (pain doux), sorte de gâteau aux raisins confits que les +pâtissiers confectionnent en grande quantité pour cette fête.] + +Les gâteaux de Noël préférés par les Espagnols sont les «_ Turones _». +Chaque année, on en vend des quantités considérables, à Barcelone, sur +le _paseo de la Industria_ (la promenade de l'Industrie). + +Les Tourons ou massepains sont d'énormes gâteaux au miel, aux amandes +pilées, aux patates douces, sur lesquels l'imagination et la grâce +espagnoles se donnent libre cours pour les ornementations. Ils ont +généralement la forme de serpents enroulés et sont couverts d'arabesques +en sucre multicolores, de fondants et de fruits confits et glacés. Ils +sont merveilleux à voir et délicieux à manger. Il y a, comme volume, +depuis la petite couleuvre, jusqu'aux plus immenses boas. Toute la +famille espagnole a son Touron pour Noël et les familles riches s'en +offrent qui coûtent des prix considérables [77]. + +[Note 77: En Espagne, comme en Italie, Noël remplace le Jour de +l'An.] + +Le matin de Noël, avant la grand'messe, les villageois basques dansent +aussi le _fandango_, au son des guitares et des castagnettes, mais avec +un rythme bien différent des peuples du Midi. Les danseurs arrondissent +leurs bras en ailes de moulins, se font vis-à-vis en des gestes câlins, +sans que jamais l'un vienne à s'approcher de l'autre. Ils demeurent +silencieux et compassés. Pénétrés de la dignité de leurs rôles, ils +semblent accomplir quelque sacerdoce. Sur un chapiteau renversé, un +hidalgo loqueteux, venu on ne sait d'où, chante la triste _Malageña_, +mélopée plaintive, venue du temps des Maures, pendant qu'un rayon de +soleil vient éclairer sa pauvre mine de misère[78]. + +[Note 78: D'après la _Quinzaine_, 16 Décembre 1904.] + +Noël est avant tout une fête religieuse chez le peuple espagnol, fidèle +gardien des naïves et touchantes traditions de ses pères. + +Sans doute, il y a bien parfois quelques manifestations bruyantes +dans les églises, surtout dans les quartiers pauvres et ouvriers. Des +castagnettes, des tambours de basque, des _Zambombas_ accompagnent +des _villancicos_ (Noëls) à l'allure un peu trop alerte: certains +instruments assez singuliers imitent le chant des oiseaux, surtout le +cri éclatant du coq. A l'offertoire et à la sortie, l'orgue lui-même, +oublieux de sa gravité ordinaire, joue des variations sur des thèmes +empruntés aux airs les plus populaires. Au milieu de pareils concerts, +les enfants de choeur sautillent bien un peu, la foule est agitée d'un +balancement qui marque un peu trop la mesure, mais l'ensemble reste +toujours sérieux et digne du saint lieu. + +A Séville, le jour de Noël, on danse encore dans les églises, mais tout +est prévu et réglé d'avance et l'assistance, témoin de ces exercices qui +font partie intégrante du cérémonial de la fête, se livre à la joie, +sans perdre son attitude calme et recueillie. + +Jusqu'à la fin du dix-huitième siècle, à Valladolid, on représentait, au +milieu des églises, les _Mystères_ de la Nativité. Les personnages qui +étaient en scène, portaient des masques grotesques et des costumes +d'un goût douteux. Ils étaient accompagnés par tous les instruments +populaires: castagnettes, tambours de basque, guitares, violons. Dans +les entr'actes, l'organiste jouait seul: il choisissait dans son +répertoire les morceaux les plus entraînants. Tout à coup les femmes +et les jeunes filles entraient en danse, portant à la main des cierges +allumés. Toute cette festivité était entremêlée de _villanelles_ ou +chansons rustiques. Celui qui avait le mieux chanté était salué par les +fidèles du beau nom de _Victor_. + +Si nous pénétrons, le jour de Noël, dans une des églises du Midi de +l'Espagne, nous y trouverons une foule qui s'y presse pour sanctifier +cette solennité. La jeune andalouse en habit de soie noire, avec +mantille, agenouillée sur la dalle nue[79], fixe du regard la Madone +vêtue de ses plus beaux atours de damas et de dentelles et couronnée +d'un riche diadème aux perles étincelantes. Elle est droite, immobile, +comme figée sur place, adressant une fervente prière à la Vierge qui ne +peut manquer de l'exaucer, en ce jour de l'anniversaire de la naissance +de son fils. Telles les orantes, sculptées dans le marbre ou la pierre, +qu'on admire dans les catacombes de Rome, ou auprès des tombeaux du +_Campo santo_ de Gênes et des autres villes d'Italie. + +[Note 79: Les églises espagnoles ne contiennent pas habituellement de +chaises.] + +Dans le Nord, la jeune basquaise va également se prosterner, le jour de +Noël, dans l'église de Lezo, près de Saint-Sébastien[80]. Ce n'est plus +la Vierge Marie qu'elle implore, c'est devant l'image du Christ vénéré +qu'elle reste des heures entières, plongée dans une sorte d'extase. +Comme elle contemple, avec émotion et avec larmes, son Dieu à l'aspect +saisissant, aux membres alanguis, à la chevelure d'ébène, au regard +tendre et compatissant qui semble la fixer et la comprendre. Elle lui +confie tous les secrets de son âme ardente: ses peines, ses illusions, +ses espérances. C'est à Lui qu'elle vient demander ce que chante la +vieille complainte: + + Santo Cristo de Lezo. + Tres cosas te pido: + Salud, dinero + Y buen marido. + + Saint Christ de Lezo, + Je te demande trois choses: + Le salut, la fortune + Et un bon mari. + +[Note 80: Dans les pays basques, il est d'usage, au jour de Noël, de +se rendre a trois pèlerinages locaux particulièrement célèbres: ce sont +ceux de Lezo, d'Iziar et d'Aranzazu.] + +En parcourant ces silencieuses campagnes de la province de Guipuscoa, il +nous est souvent revenu à l'esprit une belle page de Pierre Loti, sur la +Messe au pays basque, et surtout ces lignes finales: «Faire les mêmes +choses que depuis des âges sans nombre ont faites les ancêtres, et +redire aveuglément les mêmes paroles de foi, est une suprême sagesse, +une suprême force. Pour tous ces croyants qui chantaient là, il se +dégageait de ce cérémonial, immuable de la Messe une sorte de paix, une +confuse mais douce résignation aux anéantissements prochains. Vivants +de l'heure présente, ils perdaient un peu de leur personnalité éphémère +pour se rattacher mieux aux morts couchés sous les dalles et les +continuer plus exactement, ne former avec eux et leur descendance à +venir, qu'un de ces ensembles résistants et de durée presque indéfinie +qu'on appelle une race.» + +Il nous a été donné de voir des familles entières agenouillées devant +le _Christ miraculeux_ de la belle cathédrale de Burgos ou devant la +_Virgen del Pilar_ (la Vierge du Pilier) de l'immense basilique de +Saragosse. Rien, dans nos souvenirs de voyages, ne nous a donné une idée +plus haute de la foi qui opère des merveilles, et de l'ardente charité +d'un peuple au coeur vaillant et à la religion profonde et vraie. + +Il nous reste à parler de la Messe de Noël en Espagne, Messe de minuit +et Messe du jour. + +La Messe de minuit s'appelle _Misa del Gallo_ (la Messe du coq ou du +chant du coq): elle n'offre rien de bien particulier. + +Elle se célèbre dans la plupart des églises de Madrid. A la fin, les +fidèles entonnent les _villancicos_ en s'accompagnant d'instruments +de toute sorte: il se fait alors un tapage qui surprend et étonne les +étrangers. Des bandes bruyantes d'hommes du peuple parcourent en +chantant les rues les plus fréquentées. Depuis minuit, les cafés, +surtout ceux de _la Puerta del Sol_[81], se remplissent d'une foule +animée. La visite du marché aux fruits de _la plazza Mayor_ est +intéressante, surtout le soir de Noël: il y a quantité de boutiques +brillamment illuminées. + +[Note 81: _La Puerta del Sol_ (la Porte du Soleil), la place la plus +grande et la plus animée de Madrid: elle doit son nom à l'ancienne porte +démolie en 1570, d'où l'on pouvait voir _le lever du soleil_.] + +Le jour de Noël, les monastères ouvrent leurs chapelles ordinairement +fermées au public et la Messe de minuit se célèbre avec une grande +solennité. Chaque fidèle y apporte, soigneusement enveloppé dans son +manteau, son cierge bizarrement enroulé en forme de serpent. Dans le +rayonnement des lumières, apparaît, au milieu de la nef principale et +jusque dans le sanctuaire, une foule recueillie à la foi ardente et +aux élans d'une piété expansive. C'est une suite de fiévreux signes de +croix, de baisements des dalles, de coups frappés sur la poitrine, de +regards enflammés et suppliants allant de l'autel à la Madone et de la +Madone à l'autel. + +Dans l'église, au dôme élevé, du célèbre couvent de Loyola, bâti sur +l'emplacement de la maison où naquit Saint Ignace, fondateur de l'Ordre +des Jésuites--à la Messe de minuit--l'orgue joue, après l'élévation, +la _Marche royale_ avec accompagnement de tambours de basque et de +castagnettes. Les Religieux, par suite d'un usage séculaire, célèbrent à +la fois la gloire du Très-Haut et celle de leur Souverain[82]. + +[Note 82: _La Quinzaine_, loc. cit.] + +M. Etienne Roze nous décrit, dans un style plein de charme et d'humour, +une Messe de Noël à Madrid: + +«Le jour de Noël, désirant assister à un office pittoresque, je me +rendis à la Grand'Messe de l'Hôpital Général. C'était là, m'avait-on +dit, le refuge des vieilles traditions. + +«... Autour de l'harmonium, des Religieuses étaient groupées. Je n'ai +jamais entendu une Messe chantée sur un rythme aussi gai. Le célébrant +tout allègre entonna le Kyrie sur quelques notes vives et alertes et le +choeur lui répondit dans une attaque parfaite. + +«Une vieille religieuse, toute ridée sous sa cornette blanche, battait +la mesure avec décision: c'était un excellent chef d'orchestre. + +«... Les voix étaient justes et fraîches et les instruments parfaitement +accordés. + +«Il y avait deux Zambombas, deux tambours de basque, des castagnettes, +deux trompettes, deux sifflets de tons différents, un coucou, un coq, un +rossignol et deux de ces petits pots en terre qu'on remplit à demi et +dans lesquels on souffle pour imiter un gazouillis d'oiseaux. + +«Tout cela partait, s'arrêtait, reprenait dans une mesure excellente. +Seuls, les gazouillis étaient quelquefois en retard et gazouillaient +de temps à autre, au milieu d'un silence ou quand ce n'était plus leur +tour. Mais ils gazouillaient si bien, avec tant de gentillesse, qu'il +était impossible de leur en vouloir. + +«... D'ailleurs, le chef d'orchestre faisait les gros yeux et tout +rentrait dans l'ordre. + +«... On eut dit une Messe chantée dans une volière. + +«Le coq, le rossignol et le coucou étaient surtout merveilleux. Ils +s'appelaient et se répondaient avec une impeccable mesure. Les tambours +et les castagnettes formaient la basse et ne se reposaient jamais. + +«... Tout l'office fut célébré ainsi et d'une façon si naïve, si simple, +si touchante, avec une foi si vive et si sincère, que le sourire qui +m'était venu au début sur les lèvres, disparut très vite, pour faire +place à une réelle émotion»[83]. + +[Note 83: Revue Marne. _Noël_ 1902.] + +Après la Messe de minuit, il est d'usage, en Espagne, de se saluer par +ces mots: _nacido[84] el Niño!_ (l'Enfant est né!) + +[Note 84: La loi du moindre effort fait disparaître le _d_ dans la +prononciation et ordinairement on dit: _nacie el Niño_.] + +Le jour des Rois (_Dia de Reyes_), à Madrid, une foule animée remplit +les rues et les magasins. Le soir, des enfants portent des flambeaux, +des échelles, dès sonnettes et des tambours, parcourent les rues et les +places les plus écartées où ils font halte pour «guetter l'arrivée des +Rois». Mais bientôt un «Messager» vient annoncer que les Rois ont pris +«un autre chemin» et qu'ils font leur entrée à l'autre bout de la ville. +Sur quoi, toute la bande se dirige vers l'endroit indiqué, où la même +scène recommence. + +Le jour de l'Épiphanie, à Madrid, dans la chapelle royale, une Messe +solennelle est dite par le Cardinal-Aumônier. Le Roi, la Reine et toute +la famille royale y assistent, avec toute la Cour, en tenue de gala. +Après la Messe, le Roi fait porter sur l'autel trois beaux calices; le +Cardinal les consacre et le Roi les envoie, en souvenir des trois Rois +Mages, à trois églises pauvres[85]. + +[Note 85: Ce trait édifiant et plusieurs autres nous ont été racontés +par un ecclésiastique qui a passé deux années à Madrid, et qui a eu de +fréquentes relations avec la famille royale d'Espagne.] + + + +FIN. + +TABLE + + Préface. + + NOËL EN SUÈDE ET EN NORWÈGE + Le cadeau mystérieux. + Le repas national. + La Messe de minuit au village. + Le réveillon des petits oiseaux. + + NOËL EN ANGLETERRE + Les mascarades. + Les préparatifs immenses. + L'agitation à Londres. + Le _Baron of beef_. + La décoration du _home_. + La bûche traditionnelle. + Les chanteurs. + Le repas familial. + Le cygne sur la table du roi. + Les secours donnés aux pauvres. + Les jeux. + La réunion du soir. + Les cartes de Noël. + Le lendemain de Noël. + Noël en Crimée. + Noël au Transvaal. + Une Messe de minuit en exil. + L'offrande royale, le jour des Rois. + + NOËL EN ALLEMAGNE + L'annonce de la fête. + Origine des coutumes allemandes. + Le réveillon. + Le gâteau de Noël à la Cour de Berlin. + Le Noël des enfants. + L'arbre-de-noël. + Le chant de Noël. + La réunion familiale. + Le valet Rupert. + La visite de l'Enfant-Jésus. + Nicolas le Velu. + L'arbre de Noël en 1870. + L'arbre de Noël à la caserne. + Trait patriotique. + + NOËL EN ITALIE + Rome. + Les _Pifferari_. + La cantate à la Vierge. + Les boutiques de la place Navone. + Les Crèches. + Le _San Bambino_. + La _Befana_. + Les rondes de la _Befana_. + Les Mystères de Noël à Leeca. + L'_Ave Maria_ de la Bûche. + + NOËL A NAPLES + La semaine des _Bancarelle_. + Le marché aux poissons. + Le port de Naples. + Les _Zampognari_. + Les Crèches napolitaines. + La Crèche du Musée de la Chartreuse. + La Crèche de Caserte. + Les feux d'artifice. + Le drame de la Naissance du Verbe Incarné. + La Crèche-parlante de Catanzaro. + Les cloches de Lanciano. + + NOËL EN SICILE + Les musiciens de Noël. + Gracieux dialecte sicilien. + Prières de Noël. + Chansonnettes pieuses. + Les Crèches enfantines. + Les boutiques de Palerme. + Le repas des oiseaux. + La Bûche de Noël. + + NOËL EN ESPAGNE + Fête bruyante. + La Bulle de la Sainte Croisade. + Les Pâques de la Nativité. + Les _cillancicos_. + La _Zambomba_. + Le Samedi Saint. + Le Noël de Valladolid. + Noël à Séville. + Le marchand de dindons. + La loterie de Séville. + Les Crèches. + Le _fandango_. + Les Tourons. + Les Mystères de Noël à Valladolid. + La prière de Noël à Séville. + La prière de Noël à Lezo. + La Messe de minuit. + La Messe du jour à l'Hôpital Général. + Le jour des Rois à Madrid. + L'offrande du Roi d'Espagne. + +FIN DE LA TABLE + + + + + + +[Note du transcripteur: Suit le matériel hors propos qui se trouve dans +les premières pages de l'ouvrage qui a servi pour produire ce document.] + + + +Prix franco: UN Franc + +SE TROUVE CHEZ L'AUTEUR + +PITHIVIERS +IMPRIMERIE MODERNE, I, IMPASSE DE L'ÉGLISE + + + +1906 + + + +IMPRIMATUR. +Aurel., Die. 3 Decemb. 1905. +A. BRUANT +_Vic. gen._ + + + +Nous avons publié, en 1903, sur les _Réjouissances populaires de Noël +dans nos anciennes provinces_, et en 1904, sur _Noël dans les pays du +Nord_, deux brochures dans lesquelles un grand nombre de journaux, de +revues et de semaines religieuses ont puisé des extraits. En 1904, le +grand journal de Paris _Le Gaulois_ nous a fait les honneurs de son +intéressant numéro illustré de Noël. Nous espérons que notre _Noël dans +les pays étrangers_ obtiendra, cette année, la même faveur. + +Depuis notre voyage de Terre Sainte, en 1893, présidé par Son Éminence +le Cardinal Langénieux, de pieuse, illustre et vénérée mémoire, nous +avons recueilli des notes nombreuses sur les usages établis à l'occasion +des fêtes de Noël et de l'Épiphanie. Nos amis de la _Société Asiatique_, +répandus dans le monde entier, nous ont écrit des lettres pleines +d'intérêt et d'érudition. Nos confrères de France et de l'Etranger, dont +nous avons pu apprécier la science et l'aimable charité, nous ont aussi +prêté le plus bienveillant, le plus utile concours. + +Nous nous proposons de publier prochainement _le Folk-Lore de Noël_ ou +_Essai sur les coutumes populaires de Noël dans tous les pays_. + +Notre ouvrage sera divisé comme il suit: + + +PRÉFACE.--Origine et but de ce livre. + +INTRODUCTION.--Résumé des faits historiques qui se sont passés le jour +de Noël. (Ephémérides de Noël.) + + CHAPITRES + I.--Solennité et popularité de Noël. + II.--Veillée de Noël et légendes qu'on y raconte. + III.--Bûche de Noël. + IV.--Processions de Noël (profanes et religieuses.) + V.--Particularités de la Messe de minuit. + VI.--Cadeaux de Noël (Arbre de Noël et Sabot de + Noël.) + VII.--Réveillon et gâteaux de Noël. + VIII.--Origine, naïveté et universalité des Noëls. + IX.--Crèches de Noël. + X.--Pastorales et Mystères de Noël. + XI.--Noël dans les pays du Nord. + XII.--Noël dans les pays du Midi. + XIII.--Noël dans les pays de Missions. + XIV.--Fête des Rois. + +CONCLUSION.--Ces coutumes de Noël, si universelles et si populaires, +prouvent la divinité de Notre-Seigneur Jésus-Christ. + + +Nous serions très reconnaissant à nos lecteurs de nous fournir de +nouveaux documents puisés dans leurs lectures, leurs voyages ou auprès +de leurs amis. Ces documents se trouvent surtout dans les journaux, +revues et semaines religieuses qui paraissent du quinze au trente +Décembre de chaque année. Ceux qui possèdent des collections de ces +différentes publications peuvent consulter les livraisons des années +précédentes. Dans chaque pays, la presse locale contient des articles +très intéressants sur les coutumes particulières à chaque contrée. A +titre de renseignements, ces articles ont pour nous une grande valeur. + +Les écrivains les plus célèbres, prosateurs et poëtes de tous les pays, +ont parlé avec admiration de nos usages de Noël. Frédéric Mistral +a chanté la «Bûche de Noël» dans cette belle et harmonieuse langue +provençale qu'il parle si bien. Qui ne connaît la «Dernière Bûche» de +Théodore Botrel, d'une allure toute gauloise et d'une saveur toute +bretonne? Madame de Sévigné raconte «avec finesse et joyeusetés» comment +se passait «le réveillon» dans son merveilleux hôtel Carnavalet. Nous +trouvons dans le gracieux _Weihnachtsabend_ (la veillée de Noël), +de Schmid, une ravissante description de «la Crèche» et Shakespeare +lui-même, dans _Hamlet_, fait allusion à l'une de nos légendes de Noël +les plus répandues. + +De nouveau, nous prions nos amis de vouloir bien nous signaler leurs +_découvertes_ dans ce domaine infini de notre littérature nationale +et des littératures étrangères. Ils nous aideront ainsi à compléter +l'oeuvre que nous avons entreprise, pour l'édification de nos frères: la +glorification populaire du divin Enfant de Bethléem. + + +Cette brochure se vend au profit des trois Écoles libres de Pithiviers; +nous prions nos lecteurs de la faire connaître autour d'eux. + + + + + +End of Project Gutenberg's Noël dans les pays étrangers, by Alphonse Chabot + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK NOËL DANS LES PAYS ÉTRANGERS *** + +***** This file should be named 14713-8.txt or 14713-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/4/7/1/14713/ + +Produced by Suzanne Shell, Renald Levesque and the Online Distributed +Proofreading Team. 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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Noël dans les pays étrangers + +Author: Alphonse Chabot + +Release Date: January 17, 2005 [EBook #14713] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK NOËL DANS LES PAYS ÉTRANGERS *** + + + + +Produced by Suzanne Shell, Renald Levesque and the Online Distributed +Proofreading Team. This file was produced from images generously +made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) + + + + + + +</pre> + + + +<h2>Monseigneur CHABOT</h2> + +<h3>Prélat de Sa Sainteté<br> + +CURÉ DE PITHIVIERS (LOIRET)</h3> +<br><br> + + +<h1>NOËL<br> + +DANS<br> + +LES PAYS ÉTRANGERS</h1> +<br><br><br> + +<p class="note">[Note du transcripteur: Tout le matériel hors propos de l'édition qui +a servi à la production de ce document est reporté à la fin du document +pour ceux que ce matériel pourrait intéresser.]</p> + + + +<h2>NOËL<br> + +DANS<br> + +LES PAYS DU NORD</h2><br> + +<h2>SUÈDE ET NORWÈGE<br> + +ANGLETERRE—ALLEMAGNE</h2> +<br><br> + +<p>Les fêtes de Noël, dans les pays du Nord, ont un +double caractère religieux et familial. Les offices diffèrent +peu des nôtres, si ce n'est que les chants +d'église sont plus souvent exécutés en langue vulgaire. +Nous ne citerons que l'adaptation de l'<i>Adeste +fidèles: Oh! come all ye faithful!</i> (Oh! venez tous, +fidèles) si populaire en Angleterre, et le <i>Cantique +des Anges</i> (Engelenzang) que des chanteurs éminents +font entendre, chaque année, dans l'église protestante +de Moïse et Aaron, à Amsterdam.</p> + +<p>Noël est vraiment la fête de famille par excellence, +dans les contrées septentrionales de l'Europe.</p> +<br><br> + +<h3>PAYS SCANDINAVES</h3> + +<p>Huit jours avant la solennité de Noël, les places +de Stockholm sont couvertes de sapins que les paysans +coupent dans les forêts voisines et viennent vendre +en ville. Toute famille, si pauvre soit-elle, a pour la +grande veillée son arbre de Noël orné de lumières +et garni de jouets et friandises de toutes sortes.—Les +pauvres ne sont pas oubliés: on organise pour +eux des fêtes et ils reçoivent des vêtements et +d'abondantes aumônes en argent.</p> + +<p>En Norwège, la fête de Noël jouissait autrefois de +certains privilèges. Ainsi les poursuites de la justice +étaient suspendues pendant plusieurs jours, le plus +généralement de Noël à l'Épiphanie. Cette trêve de +procès variait suivant les lois locales; parfois sa +durée s'étendait jusqu'à vingt jours.</p> + +<p>Dans tous les Pays scandinaves, la fête de Noël se +prépare discrètement et dans le mystère, afin que les +cadeaux offerts ce jour là apportent à la fois surprise +et contentement.</p> + +<p>En secret, les petites filles mettent la dernière +main à leur travail; l'une a brodé une paire de pantoufles +pour son père, l'autre un coussin de canapé +pour sa mère. Leurs soeurs aînées enveloppent dans +un fin papier blanc une bourse de soie faite au crochet +et entourée d'une faveur rose, ou encore confectionnent +de belles et riches dentelles qu'elles +offriront comme nappes d'autel à leur église.</p> + +<p>Dans quelques pays, la distribution des cadeaux +est des plus originales. Le présent, dissimulé soigneusement +dans une gerbe de fleurs, une botte de foin +ou de paille, ou dans de multiples enveloppes d'étoffes, +de feuillage ou de papier, porte en grosses lettres +le nom de la personne à laquelle il est destiné. +Le messager chargé de le remettre frappe fortement +à la porte, qui s'ouvre sans retard, et jette furtivement +le <i>Juleklap</i> (c'est le nom suédois du présent) +dans la chambre où la famille se trouve réunie. Alors +commence une scène fort distrayante. Le destinataire +se met à explorer minutieusement, au milieu des cris +de joie de tous les assistants, fleurs, foin, paille, +feuillage ou papier, afin d'arriver à l'objet convoité. +Tantôt il trouve une épingle d'or, tantôt un vase précieux, +quelquefois une élégante et gracieuse statuette, +quelquefois aussi, après avoir déroulé les +enveloppes mystérieuses, il ne trouve... rien. Une +explosion de rire accueille la déconvenue du patient, +victime de cette innocente supercherie.</p> + +<p>Le <i>Juleklap</i> a quelquefois un caractère moral et +satirique. La dame trop élégante reçoit une poupée +bizarrement attifée; le châtelain qui, dans son salon, +ménage trop la lumière ou laisse son antichambre +dans l'obscurité, reçoit une douzaine de lampions. +A un bavard on adresse un oreiller ou un éteignoir, +à un fat, un col d'acier.</p> + +<p>Quand il ne reste plus rien au fond de la corbeille, +que les enfants ont bien cherché dans les papiers +éparpillés sur le plancher, pour voir si l'on n'aurait +rien laissé, la famille se rend à la salle à manger, où +l'attend un souper composé exclusivement de mets +nationaux.</p> + +<p>«Aux Pays scandinaves, le repas de Noël se distingue +des autres par le caractère traditionnel des +plats qui y figurent. Pas de souper de Noël sans jambon, +accompagné de riz chaud arrosé de lait froid; +puis du <i>Vortbrod</i>, sorte de pain fait avec de la farine +de froment délayée dans de la bière non fermentée; +enfin l'indigeste <i>lustsfisk</i>. Qu'on s'imagine une <i>merluche</i> +ou morue sèche dessalée, bouillie pendant trois +jours dans une eau de cendre mêlée de chaux vive, +et farcie ensuite avec du poivre, de la moutarde et +du raifort: voilà le <i>lustsfisk</i>» <a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a><a href="#footnote1"><sup>1</sup></a>. Les vins d'Espagne +fortement alcoolisés peuvent seuls faire digérer un +si plantureux repas.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote1" name="footnote1"></a><b>Note 1:</b><a href="#footnotetag1"> (retour) </a> M. Bitard, <i>Noël</i>.</blockquote> + +<p>Le soir de la veille de Noël, vers onze heures, +dans les hameaux, tout le monde monte en traîneau +et se rend à l'office. Mille étoiles scintillent dans le +silence de la nuit, troublée seulement par les grelots +des chevaux qui font craquer la neige sous leurs +pieds. Ordinairement, auprès de l'église du village +un vaste hangar offre un abri: des bancs pour les +paysans et des râteliers pour leurs chevaux. Aussitôt +l'office terminé, chacun regagne son logis au plus +vite.</p> + +<p>«Ce moment donne lieu, en Finlande, à une +scène des plus divertissantes. Une vieille croyance +promet la meilleure récolte de l'année à celui qui +rentrera le premier dans sa maison, après l'office de +Noël. C'est alors toute une conspiration contre les +équipages. Les jeunes garçons sortent furtivement +de l'église pendant l'office, détellent les chevaux, +lient les traîneaux les uns avec les autres, changent +les colliers, embrouillent les harnais, etc. On conçoit +le désordre qui s'en suit, des cris, parfois des coups; +la place de l'église se change en véritable champ de +bataille. Enfin, les traîneaux sont retrouvés, chacun +répare son attelage et part au galop: le combat finit +par une course au clocher»<a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a><a href="#footnote2"><sup>2</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote2" name="footnote2"></a><b>Note 2:</b><a href="#footnotetag2"> (retour) </a> Desclées, <i>Noël</i>.</blockquote> + +<p>Dans la plupart des campagnes, les ménagères +veillent à ce que, pendant les fêtes de Noël, l'ordre +et la propreté règnent dans toute leur demeure. Il +est d'usage de joncher les dalles de paille fraîche, ce +qui donne à la chambre de famille l'aspect d'une +grange où l'on a étendu les gerbes avant le battage. +Est-ce en souvenir de la paille et de la pauvreté de +la crèche? Nous serions portés à le croire. Quoi qu'il +en soit, cette paille de Noël a, dit-on, une vertu +merveilleuse: les animaux qui en mangent sont préservés +de toute maladie pendant l'année.</p> + +<p>En Suède, les paysans veulent que tous les animaux +prennent part à la solennité de Noël: «Ce +jour-là, dit M. Léouzon le Duc, ils donnent la liberté +aux chiens de garde, ils servent à leurs bestiaux un +fourrage d'élite»<a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a><a href="#footnote3"><sup>3</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote3" name="footnote3"></a><b>Note 3:</b><a href="#footnotetag3"> (retour) </a> <i>La fête de Noël en Suède et en Finlande</i>.</blockquote> + +<p>C'est un usage assez répandu, en Suède et en Norwège, +d'offrir, le jour de Noël, un <i>repas aux oiseaux</i>. +La dernière gerbe de la moisson est soigneusement +conservée, chez les pauvres comme chez les riches, +jusqu'à la veille de la grande solennité. Le vingt-cinq +Décembre, au matin, on la fixe au bout d'une perche +et on en décore le pignon de la maison. C'est un +charmant et étourdissant concert que celui de la +gent granivore faisant tapage autour de ce mât pour +picorer les épis de blé. Tous les petits habitants de +l'air prennent, eux aussi, leur joyeux festin et rendent +grâces à la Providence qui, dans un jour si +heureux, a voulu les combler d'allégresse. Cette +ravissante coutume suédoise nous rappelle ces deux +vers si connus:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Aux petits des oiseaux il donne leur pâture</p> +<p>Et sa bonté s'étend sur toute la nature<a id="footnotetag4" name="footnotetag4"></a><a href="#footnote4"><sup>4</sup></a>.</p> + </div> </div> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote4" name="footnote4"></a><b>Note 4:</b><a href="#footnotetag4"> (retour) </a> Racine, <i>Athalie</i>, acte II, scène VII.</blockquote> + +<p>Un de nos meilleurs poëtes a gracieusement chanté +ce <i>Réveillon des petits oiseaux</i>:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Et les oiseaux des champs? Ne feront-ils la fête?...</p> +<p>Eux que l'hiver cruel décime tous les jours,</p> +<p>Eux que le froid transit, que la famine guette</p> +<p>Sur l'arbre dépouillé du nid de leurs amours!</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Oh, non! Pour eux, l'on cherche une gerbe emmêlée</p> +<p>Où des milliers d'épis se courbent sous le grain,</p> +<p>On l'étend sur la neige: «—Accourez gent ailée,</p> +<p>«Car votre nappe est mise, et prêt est le festin!»</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Et vous voyez d'ici le pinson, la fauvette,</p> +<p>Le menu roitelet voleter à l'appel.....</p> +<p>Tout en mangeant le grain, ils relèvent la tête,</p> +<p>Pour lancer une gamme, un cri de joie au ciel!<a id="footnotetag5" name="footnotetag5"></a><a href="#footnote5"><sup>5</sup></a></p> + </div> </div> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote5" name="footnote5"></a><b>Note 5:</b><a href="#footnotetag5"> (retour) </a> Comtesse O'Mahony.</blockquote> +<br><br><br> + +<h3>ANGLETERRE</h3> + +<p>Le peuple anglais célèbre la solennité de Noël +avec une telle joie, une telle unanimité et de telles +dépenses qu'on peut regarder le <i>Christmas</i><a id="footnotetag6" name="footnotetag6"></a><a href="#footnote6"><sup>6</sup></a> +comme sa fête nationale.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote6" name="footnote6"></a><b>Note 6:</b><a href="#footnotetag6"> (retour) </a> La vieille désinence, <i>mas</i> signifie <i>fête</i>; <i>Christmas</i>, fête du Christ.</blockquote> + +<p>Autrefois, à l'occasion de Noël, avait lieu une fête +carnavalesque. Des <i>carols</i> (chansons) anglaises nous +font connaître les personnages mis en scène dans +ces mascarades: le roi de la <i>Bombance</i>, la reine de +la <i>Folie</i>, la princesse <i>Déraison</i> y paraissent au milieu +d'un bruyant cortège.</p> + +<p>A la Cour, chez les princes, un officier était chargé +de présider aux réjouissances. Il s'appelait <i>Lord of +Misrule</i> (le Seigneur du Désordre). En Écosse, on le +nommait <i>Abbot of Unreason</i> (l'Abbé de la Déraison). +Ces fonctions ont été abolies par «<i>act of Parliament</i>» +en 1515. Les prêtres durent plusieurs fois +s'interposer contre les frivolités de ces amusements.</p> + +<p>Dans les recueils de Folk-Lore, on parle des +joyeuses bandes que conduisaient, pendant les fêtes +de Noël, le Roi de la Déraison et la Princesse de la +Bombance. Sous de folâtres déguisements, les amis +du voisinage venaient sans honte tendre la tirelire +de Noël à la Reine de la fête et demander largesse +de joie, de gaieté, de rire, aumônes de plaisirs. +Hélas! qu'ils sont loin aujourd'hui ces jours où +Henri II servait à table son fils, Roi du Festin et lui +apportait, au bruit des trompettes, comme plat d'honneur, +une tête de sanglier qui, couronnée de laurier +et de romarin, enterrait ses formidables défenses +dans la pomme fleurie ou l'orange dorée! Et comme +il est passé le temps où cent trente des citoyens les +plus puissants de Londres, revêtus de costumes et de +titres fantastiques, roi, reine, ministres, choisis par +la Folie, cavaliers galopant sur de fringants coursiers, +sonnant des fanfares, couraient à Kensington, +à la rencontre du petit-fils d'Edouard Ier, tous réunis +dans une même joie, chantant Noël.</p> + +<p>La lugubre Réforme a soufflé sur toutes ces joies, +éteint toutes ces lumières et faussé toutes ces trompettes +<a id="footnotetag7" name="footnotetag7"></a><a href="#footnote7"><sup>7</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote7" name="footnote7"></a><b>Note 7:</b><a href="#footnotetag7"> (retour) </a> Oscar Havard, <i>Les Fêtes de nos Pères</i>.</blockquote> + +<p>L'illustre Walter Scott nous dit que ses ancêtres +regardaient déjà Noël, comme la fête familiale par +excellence:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p><i>England was merry England, when</i></p> +<p><i>Old Christmas brought his sports again;</i></p> +<p><i>Twas Christmas broached the mightiest ale,</i></p> +<p><i>Twas Christmas told the merriest tale,</i></p> +<p><i>A Christmas gambol oft would cheer</i></p> +<p><i>The poor man's heart, through half the year.</i></p> + </div><div class="stanza"> +<p>L'Angleterre était la joyeuse Angleterre quand</p> +<p>Le vieux Noël ramenait ses jouissances;</p> +<p>C'était Noël qui mettait en perce la bière la plus forte,</p> +<p>C'était Noël qui racontait le conte le plus joyeux,</p> +<p>Les ébats de Noël souvent réjouissaient</p> +<p>Le coeur du pauvre, pendant la moitié de l'année.</p> + </div> </div> + +<p>D'immenses préparatifs sont faits en vue du <i>Christmas</i>.</p> + + +<p>De copieuses cargaisons d'oies grasses viennent de +Normandie. Deux lignes de steamboats, de Dieppe +à Newhaven et du Havre à Southampton, suffisent à +peine à leur transport en Angleterre. Le Poitou et la +Touraine envoient également à John Bull leurs dindes +pansues. En 1901, une petite province du Centre, la +Sologne, a expédié à Londres, par chemin de fer, +plus de soixante mille dindons.</p> + +<p>Les bateaux de Southampton et de Newhaven +prennent à Granville et sur toutes les côtes de la +Manche des monceaux de gui, cette plante parasite +que les eubages, chez les Gaulois, allaient couper +avec des faucilles d'or. On le dépose dans de grandes +caisses à claire-voie, connues sous le nom de +<i>harasses</i>, et on le transporte sur le pont des navires.</p> + +<p>«On se prépare plusieurs semaines à l'avance au +<i>Christmas</i>, dit M. Alphonse Esquiros. D'immenses +troupeaux d'oies s'acheminent gravement du Nord +de l'Angleterre, par toutes les routes, vers la métropole; +les grands boeufs annoncent leur arrivée sur +les chemins de fer ou les bateaux par de lugubres +beuglements.»</p> + +<p>A Londres, quelques jours avant Noël, a lieu dans +la grande salle d'Islington, connue sous le nom +d'<i>Agricultural Hall</i>, une exposition des animaux +que l'on vendra pour Noël. Boeufs, oies, dindons se +disputent les premiers prix; les mieux cotés vont +ensuite orner de leurs chairs dodues les vitrines des +industriels qui les ont achetés au poids de l'or.</p> + +<p>«La veille de Noël, dit M. Virmaître, tout Londres +est illuminé. Les boutiques des bouchers surtout +sont resplendissantes de lumières; on y voit des +boeufs dépouillés, couchés tout entiers sur des tréteaux, +avec des becs de gaz dans le mufle.» On lit +assez souvent au-dessus d'eux ces mots-réclame: +<i>brought up by Her Majesty</i> (élevé par Sa Majesté la +Reine). En effet, la Reine Victoria faisait paître des +troupeaux à Windsor, à Hampton-Court et même à +Kensington-Gardens, le bois de Boulogne de Londres.</p> + +<p>Le soir du vingt-quatre Décembre, vers deux heures, +l'agitation devient extraordinaire, dans les quartiers +les plus populeux de Londres et surtout dans +Whitechapel. Les cochers (<i>cabmen</i>), juchés derrière +leur voiture, guident hardiment leurs chevaux. Le +<i>All right</i> (tout va bien) retentit dans les conversations. +Ce sont partout des entassements de volailles, +comme on n'en voit pas dans les Halles centrales de +Paris. Louis Blanc, de sa plume vive et originale, +nous a donné le tableau le plus pittoresque et le +plus vrai qu'on ait jamais tracé du <i>Christmas</i> londonien. +«Quels énormes quartiers de viande! Quelles +montagnes de chairs saignantes! Quel luxe d'imposants +comestibles!... C'est par myriades qu'on vous +compte, orgueilleusement étalés, ô selles de moutons, +têtes de veau, hures de sangliers, dindons, +canards, oies, poulets, perdrix, faisans, pluviers, +lapins, et vous, poissons de toute espèce et de toute +grosseur!» La brumeuse cité offre ce spectacle +étrange d'une animation toujours croissante jusqu'au +milieu de la nuit.</p> + +<p>Au <i>Constitutional Club</i>, l'un des cercles les plus +importants de Londres, on fait rôtir, chaque année, +pour le Christmas, un énorme morceau de boeuf, de +trois cent cinquante à quatre cents livres. C'est ce +qu'on appelle le <i>Baron of beef</i>. Les membres les +plus distingués du club ne manquent pas, au cours +de la nuit de Noël, de rendre visite au <i>Baron of +beef</i>. On voit alors, devant l'immense cheminée, les +habits noirs des plus élégants fashionables se mêler +aux vestes blanches et aux tabliers des cuisiniers.</p> + +<p>Pour le <i>Christmas</i>, le <i>home</i> (l'intérieur de la maison) +reçoit une décoration spéciale. Les touffes de +houx, aux feuilles luisantes, égayées par leurs petites +baies rouges, ornent les maisons les plus modestes, +aussi bien que le château seigneurial. «Les baies +rouges, disent les vieilles chansons, couronnent +agréablement la tête du sombre hiver». Des guirlandes +de laurier, de lierre et de fleurs entourent les +lustres, les tableaux, les armures des ancêtres. Mais +c'est le <i>gui</i> surtout, <i>mistletoe</i>—destiné, dit-on, à +mettre en fuite les sorciers—qui joue le plus grand +rôle dans la décoration du <i>Christmas</i>. Qui n'a pas +admiré les branches entrecroisées de la plante druidique<a id="footnotetag8" name="footnotetag8"></a><a href="#footnote8"><sup>8</sup></a>, +son feuillage d'un vert pâle, semé de +graines blanches et transparentes comme des perles +de corail?</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote8" name="footnote8"></a><b>Note 8:</b><a href="#footnotetag8"> (retour) </a> Les Druides regardaient le <i>gui</i>, à cause de sa verdure perpétuelle, +comme l'emblème de l'immortalité de l'âme. On le cueillait la +sixième nuit de la nouvelle lune après le solstice d'hiver; cette nuit, +appelée la <i>nuit-mère</i>, commençait l'année gauloise. Un Druide, en +robe blanche, montait sur le chêne, une faucille d'or à la main et +tranchait la racine de la plante que d'autres Druides recevaient dans +une saie blanche, car il ne fallait pas qu'elle touchât la terre.</blockquote> + +<p>Jadis, la veille de Noël, après la prière et les exercices +de piété accoutumés, on allumait des cierges +et, avec une grande solennité, le chef de la famille +mettait dans l'âtre une bûche appelée <i>Yule-Log</i><a id="footnotetag9" name="footnotetag9"></a><a href="#footnote9"><sup>9</sup></a> +ou <i>Christmas Block</i>. Elle était allumée avec un tison +provenant de la bûche de l'année précédente. Tant +qu'elle durait, il y avait force rasades, chants et narrés +d'histoires. Cet usage existe encore, particulièrement +dans le nord de l'Angleterre, mais accompagné +de certaines superstitions. Si la bûche vient à s'éteindre +avant la fin de la nuit, ou si, pendant qu'elle +brûle, survient une personne qui louche ou soit +pieds-nus, cela est considéré comme de mauvais +Augure.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote9" name="footnote9"></a><b>Note 9:</b><a href="#footnotetag9"> (retour) </a> <i>Yule</i>, en anglo-saxon <i>Geol</i>, la fête. +Décembre s'appelait <i>se oerra geola</i>, avant la fête (de Noël). +Janvier, <i>se aeftera geola</i>, après la fête (de Noël).</blockquote> + +<p>Pendant la nuit de Noël, les chanteurs de <i>Christmas +carols</i><a id="footnotetag10" name="footnotetag10"></a><a href="#footnote10"><sup>10</sup></a> (chants de Noël) vont se faire entendre +à la porte des maisons; on les désigne sous le nom +de <i>Waits</i>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote10" name="footnote10"></a><b>Note 10:</b><a href="#footnotetag10"> (retour) </a> Les <i>Christmas carols</i> sont nos <i>Noëls</i>.</blockquote> + +<p>Les uns le font à titre purement gracieux, en l'honneur +de leurs amis ou des membres de leur famille.</p> + +<p>Washington Irving, dans son excellent ouvrage +<i>The Sketch Book</i> (le livre d'esquisses), nous raconte +le trait suivant: «Me trouvant chez un ami, le matin +de Noël, alors que j'étais encore au lit, j'entendis le +bruit de petits pas qui résonnaient à ma porte. Bientôt +un choeur de voix enfantines entonna ce vieux +chant de Noël:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Rejoice, our Saviour he was born</p> +<p>On Christmas day, in the morning.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Réjouissez vous, notre Sauveur est né</p> +<p>Le jour de Noël, au matin.</p> + </div> </div> + +<p>«Je me levai doucement, ouvris promptement la +porte et je contemplai un des plus jolis groupes de +fées qu'un peintre puisse imaginer. Il se composait +d'un petit garçon et de deux petites filles; la plus +âgée n'avait pas plus de six ans; ils ressemblaient à +trois séraphins. Ils faisaient le tour de la maison et +chantaient à toutes les portes.»</p> + +<p>D'autres chanteurs s'en vont par les rues, mendiant +pour eux-mêmes, les quelques <i>pence</i> (sous) que +la générosité des veilleurs veut bien leur donner.</p> + +<p>Dans quelques contrées de l'Angleterre, les enfants +se réunissent pour aller de cottage en cottage, chanter +des <i>Glees</i> (chansons à refrain). L'un de ces chants +populaires, au rythme vif et gai, a pour refrain ces +paroles:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i6">The merry merry time</p> +<p class="i6">The merry merry time</p> +<p>Bless the merry merry Christmas time!</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="i6">Le joyeux joyeux temps</p> +<p class="i6">Le joyeux joyeux temps</p> +<p>Béni soit le joyeux joyeux temps de Noël!</p> + </div> </div> + +<p>Cet usage des chants de Noël est des plus anciens, +comme le prouve une <i>carol</i> anglo-normande que +nous avons découverte, et dont nous citons le premier +couplet:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Seignors, ore entendez à nus,</p> +<p>De loin sommes venus à vus</p> +<p class="i6">Pour quere Noël;</p> +<p>Car l'em nus dit que en cest hostel</p> +<p>Soleil tenir sa feste annuel</p> +<p class="i6">Ahi! c'est jur</p> +<p>Deu doint à tuz icels joie d'amors</p> +<p>Qui a danz Noël ferunt honors.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Seigneurs, à présent, écoutez-nous!</p> +<p>De loin, nous sommes venus à vous,</p> +<p class="i6">Pour demander Noël;</p> +<p>Car l'on nous dit qu'en cet hôtel.</p> +<p>De coutume on célèbre sa fête annuelle,</p> +<p class="i6">Ah! Ah! c'est le jour,</p> +<p>Dieu donne ici joie d'amour</p> +<p>A tous ceux qui feront honneur au jour de Noël<a id="footnotetag11" name="footnotetag11"></a><a href="#footnote11"><sup>11</sup></a>.</p> + </div> </div> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote11" name="footnote11"></a><b>Note 11:</b><a href="#footnotetag11"> (retour) </a> Lai de Marie de France.</blockquote> + +<p>Max O'Rell, qui avait fait un long séjour à Londres, +dit, dans son livre intitulé <i>John Bull et son +Ile:</i> «Noël, c'est la grande fête de famille en Angleterre.»</p> + +<p>En effet, dans toute famille anglaise, riche ou pauvre, +on célèbre le <i>Christmas</i> par un repas où les +mets sont servis en abondance. Le morceau de choix +est d'abord <i>Sir Loin</i> «le Seigneur Aloyau» que +Charles II, dans un jour de belle humeur, avait +nommé chevalier (<i>Knight</i>). L'oie rôtie, <i>roast goose</i>, +est ensuite le plat préféré, quand la dinde rôtie, <i>roast +turkey</i>, ne vient pas prendre sa place. Puis apparaît le +signe culinaire de la nationalité anglaise, le fameux +<i>plum-pudding</i>. «Hip! Hip! hourrah! Honneur au +Roi du Festin<a id="footnotetag12" name="footnotetag12"></a><a href="#footnote12"><sup>12</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote12" name="footnote12"></a><b>Note 12:</b><a href="#footnotetag12"> (retour) </a> La confection du <i>pudding</i> de Noël est des plus solennelles; +chaque membre de la famille tourne à son tour la pâte qui doit devenir +le gâteau.—Quelquefois celui-ci prend des proportions pantagruéliques. +Certaines corporations ont fait confectionner des <i>puddings</i> +qui absorbaient des centaines de livres de farine et de raisins de +Corinthe.</blockquote> + +<p>«Au couvent de Ewel, nous écrit un de nos amis, +nous organisions nos fêtes suivant les coutumes +anglaise et française, anglaise pour le côté profane +et française pour le côté religieux. Ah! le fameux +<i>pudding</i> qu'un frère irlandais excellait à préparer! +Ce nous était une joie sans pareille de voir les +flammes bleues de l'alcool courir sur ses flancs dorés, +et quand, dans une dernière course affolée, les jolies +petites flammes s'évanouissaient, le <i>pudding</i> était +débité en tranches succulentes, aux acclamations de +tous, pendant que le pauvre frère gémissait sur le +pillage d'une oeuvre où il avait mis tout son talent +culinaire.»</p> + +<p>Enfin apparaissent les <i>minced pies</i>, pâtés feuilletés +qui enrobent des hachis de viandes, d'épices et de +fruits<a id="footnotetag13" name="footnotetag13"></a><a href="#footnote13"><sup>13</sup></a>. Les Anglais arrosent le tout de flots de +<i>sherry</i> (vin de Xérès d'Espagne) fabriqué à Londres. +Les oranges, les bonbons, les amandes, les noisettes +apparaissent au dessert. Le <i>Port-wine</i>, le vin de +gingembre pour les <i>abstainers</i><a id="footnotetag14" name="footnotetag14"></a><a href="#footnote14"><sup>14</sup></a>, le <i>whisky</i>, voir +même le <i>gin</i>, jouent un assez grand rôle dans le +monde où l'on boit.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote13" name="footnote13"></a><b>Note 13:</b><a href="#footnotetag13"> (retour) </a> C'est ce que nous appelons un <i>pâté à l'émincé</i>.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote14" name="footnote14"></a><b>Note 14:</b><a href="#footnotetag14"> (retour) </a> Personnes qui <i>s'abstiennent</i> de liqueurs enivrantes.</blockquote> + +<p>Dans les Universités, notamment à Oxford et à +Cambridge, il est de tradition de manger, à Noël, +une hure de sanglier: on l'entoure de romarin et on +la sert avec d'interminables salamalecs.</p> + +<p>A Sandringham, où le Roi et la Reine d'Angleterre +ont l'habitude de passer tous les ans les fêtes de +Noël, on a servi, cette année, comme rôti de <i>Christmas</i>, +un jeune cygne.</p> + +<p>Ce cygne a été engraissé par les soins du «maître +des cygnes de la Cour», fonctionnaire qui date des +temps antiques et dont la charge consiste à surveiller +l'élevage et la nourriture des cygnes qui peuplent +les parcs et les jardins des propriétés royales.</p> + +<p>Il y a cinq cents ans, le rôti de cygne était un mets +recherché des gourmets et figurait à Noël sur les +grandes tables. Edouard VII a repris cette tradition +et donné ordre à son «maître des cygnes» d'engraisser +une douzaine de ses «élèves» dont il a fait +cadeau, à l'occasion de Noël, à des familles princières, +à quelques hauts fonctionnaires de la Cour et +aux juges du tribunal supérieur<a id="footnotetag15" name="footnotetag15"></a><a href="#footnote15"><sup>15</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote15" name="footnote15"></a><b>Note 15:</b><a href="#footnotetag15"> (retour) </a> Le <i>Gaulois</i>, 26 Décembre 1904.</blockquote> + +<p>Le riche anglais veut que son frère pauvre se +réjouisse à Noël. Les journaux sont remplis d'appels +adressés au public par les sociétés charitables de +toute espèce; les souscriptions abondent et la bourse +des particuliers s'ouvre largement pour donner aux +pauvres leur part de cette fête nationale.—L'<i>Hôpital +français</i>, situé à Shaftesbury-Avenue, et desservi +par les Soeurs françaises Servantes du Sacré-Coeur, +reçoit, chaque année, en surabondance, oies, dindons +et puddings pour les malades, convalescents et +infirmes. Ce détail nous a été donné, à Londres +même, par la Supérieure de l'établissement.</p> + +<p>Dans quelques villes d'Angleterre, le maire reçoit, +à l'occasion de Noël, cent vieillards qui viennent +prendre le thé, pendant que sa femme réunit des +veuves sans ressources. Ailleurs, ce sont des fondations +pour dons de viande, de couvertures de laine, +de sacs de charbons. Ainsi la distribution annuelle +de la <i>Christmas Parcel Fund</i> (Société des paquets +de Noël) de Shoreditch, établie en 1870, a eu lieu +aux Bains de Pitfield-street. Neuf cent cinquante-six +des citoyens les plus pauvres de la localité, la plupart +ayant une nombreuse famille, ont reçu un +paquet d'épicerie contenant une demi-livre de thé, +un demi-quart d'une mesure de farine, une demi-livre +de sucre et tout ce qui est nécessaire pour faire +un bon <i>pudding</i> de Noël—et en plus un ticket +pour cent livres de charbon. Quelques mots aimables +furent adressés à l'assemblée par le conseiller +Dr Davies, président de la Société, qui était assisté +de l'honorable Claude Hay, M.P. (membre du Parlement), +et de l'Alderman Pearce<a id="footnotetag16" name="footnotetag16"></a><a href="#footnote16"><sup>16</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote16" name="footnote16"></a><b>Note 16:</b><a href="#footnotetag16"> (retour) </a> <i>The Daily Telegraph</i>, 23 Décembre 1904.</blockquote> + +<p>Dans quelques <i>Work-houses</i> (asiles des pauvres), +les dames de charité offrent un dîner de Noël complet: +roastbeef, plum-pudding et bière, quand une +Société de tempérance n'intervient pas pour remplacer +la bière par le thé. Dans ces <i>Work-houses</i>, +on prépare même quelquefois, chose toute nouvelle +pour l'Angleterre protestante, une cérémonie religieuse +à minuit «<i>Watch service</i>», tout comme les +catholiques ont la messe de minuit.</p> + +<p>Le jour de Noël, un dîner pour plus d'un millier +de pauvres est ordonné par la Reine d'Angleterre. +Sa Majesté, accompagnée de la princesse de Galles +et de ses petits-enfants, parcourt les grandes salles, +parlant à ses convives d'un jour, les réjouissant de +sa présence, alors que, d'autre part, elle a fait elle-même +des couvre-pieds envoyés à la même époque +aux hôpitaux de Londres.</p> + +<p>Après le dîner de Noël, on se livre à différents +jeux: nous n'en citerons que deux.</p> + +<p>C'est d'abord le <i>Snap Dragon</i>. Sur une large +coupe, on place des raisins secs et des amandes que +l'on recouvre d'eau naturelle, sur laquelle surnage +une mince couche d'eau-de-vie. On allume alors ce +punch d'un nouveau genre, et il s'agit d'enlever +prestement, sans se brûler, raisins et amandes que +les ondulations d'une longue flamme défendent +longtemps contre toute atteinte<a id="footnotetag17" name="footnotetag17"></a><a href="#footnote17"><sup>17</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote17" name="footnote17"></a><b>Note 17:</b><a href="#footnotetag17"> (retour) </a> Nicolay. <i>Histoire des Croyances</i>. Tome II, p. 81.</blockquote> + +<p><i>The Hide and Seek</i> (cache-cache) se joue dans les +vieux manoirs. Et à cette occasion, l'aïeule, de sa +voix chevrotante, ne manque jamais de psalmodier +la <i>Légende du Beau-Lowe</i>: c'est une <i>Christmas carol</i> +qui date, dit-on, du Ve siècle. Notre traduction littérale +la donne dans toute sa simplicité:</p> + +<p>«Noël au vieux château: c'est jour de fête. La +fille du noble Biron joue avec ses compagnes. Elle +joue à <i>cache-cache</i>. Quel délice! Elle se cache si +bien, si bien, qu'elle disparaît et que personne ne +peut la découvrir. Pas même son fiancé, le jeune et +beau Lord Lowe. Les jours, les semaines, les mois, +les années passent.—Vingt ans après, comme on +avait besoin d'une nappe pour la table du festin de +Noël, on ouvrit par hasard une vieille armoire et on +y trouva, ô horreur!... un squelette couronné de +roses blanches fanées.... Jeunes filles, songez à la +fiancée du beau Lord Lowe!»</p> + +<p>Le <i>Christmas</i> britannique est surtout la fête des +enfants. Les écoles anglaises comptent deux vacances +annuelles: l'une, qui est la plus longue, a lieu en +été, l'autre est accordée à l'occasion de Noël. C'est +par suite de la présence au logis des enfants dispersés +dans les collèges, que la réunion de famille est +au complet. La veille de Noël, <i>Christmas Eve</i>, les +enfants suspendent à leur lit de fer les bas dans +lesquels <i>Father Christmas</i> (le Père Noël) viendra +déposer, croient-ils ou font-ils semblant de croire, +les jouets et friandises qu'y déposeront réellement +leur père et leur mère.</p> + +<p>Le soir de Noël, les enfants règnent en souverains, +et, comme dans les saturnales antiques, c'est le +monde renversé.—Douce tyrannie de quelques +heures, car, ainsi que le dit Emile Augier:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Nous n'existons vraiment que par ces petits êtres.</p> +<p>Qui dans tout notre coeur s'établissent en maîtres,</p> +<p>Qui prennent notre vie et ne s'en doutent pas,</p> +<p>Et n'ont pour être heureux qu'à n'être pas ingrats.</p> + </div> </div> + +<p>Toute la famille est réunie; alors c'est le bruit des +jeunes voix, l'applaudissement des yeux, le trépignement +des petits pieds sous la table. <i>Granny</i> (grand'-mère) +réclame le silence: elle se fait apporter une +bouteille de son plus vieux cognac. On arrose le +<i>pudding</i>, on éteint le gaz et le plus jeune des <i>babies</i> +allume l'eau-de-vie dont la flamme scintille en reflets +bleus, pendant que la turbulente jeunesse improvise +une ronde autour de la grande table. Le gaz brille de +nouveau et le <i>pudding</i> est gravement entamé. On +fait d'abord la part des absents. La poste, dès le lendemain, +portera aux colons de la Nouvelle-Zélande, +aux <i>Sheep farmers</i><a id="footnotetag18" name="footnotetag18"></a><a href="#footnote18"><sup>18</sup></a> d'Australie, aux garnisons de +l'Inde et du Cap, ce souvenir si touchant de +l'amitié.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote18" name="footnote18"></a><b>Note 18:</b><a href="#footnotetag18"> (retour) </a> Éleveurs de moutons.</blockquote> + +<p>L'Angleterre célèbre la fête de Noël avec une réelle +allégresse: c'est l'époque choisie pour échanger +voeux et étrennes. C'est Noël qui est vraiment le +<i>jour de l'an</i> et qui sert de transition d'une année à +l'autre. Aussi un grand nombre de <i>Christmas Cards</i> +(cartes de Noël) partent d'Angleterre pour les quatre +coins du monde <i>anglicisé</i>, colonisé par la conquête +toujours envahissante du peuple britannique, empire +sur lequel</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i6"><i>The Sun never sets</i>,</p> +<p>Le soleil ne se couche jamais.</p> + </div> </div> + +<p>Nous avons sous les yeux une collection très complète +de <i>Christmas Cards</i>: il y en a de ravissantes. +Certaines sont sur du papier fin et colorié, quelquefois +avec photographies ou gravures de gracieux +paysages ou de tableaux des grands maîtres. La plupart +des voeux exprimés peuvent se résumer dans +ceux-ci:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p><i>With Sincere Wishes for</i></p> +<p><i>A Very Happy Christmas and</i></p> +<p><i>A Bright and Prosperous New Year,</i></p> +<p><i>from</i></p> +<p><i>X***.</i></p> + </div><div class="stanza"> +<p>Avec sincères voeux pour</p> +<p>Un très heureux Noël et</p> +<p>Une brillante et prospère nouvelle année,</p> +<p>de la part de</p> +<p>X***.</p> + </div> </div> + +<p>Ces cartes sont à la portée de toutes les bourses: +il y en a depuis dix centimes jusqu'à cinquante +francs. La poste de Londres en expédie plus de +soixante millions, à l'occasion du <i>Christmas</i>. On y +joint quelquefois une minuscule boîte contenant +quelques grains du <i>pudding</i> de Noël.</p> + +<p>Toute famille anglaise qui ne reçoit pas, à l'occasion +de Noël, des nouvelles des absents, en éprouve +un profond chagrin, et s'il s'agit de proches parents +ou d'amis intimes, toute la famille est en deuil.</p> + +<p>Le lendemain de Noël s'appelle <i>Boxing-day</i>, à +cause des <i>boxes</i> (boîtes, tirelires) que font circuler +les facteurs, les laitiers, les porteuses de pain, et tant +d'autres amis inconnus qui viennent vous souhaiter +«un joyeux Noël et une bonne année», souhaits +auxquels vous ne pouvez mieux répondre qu'en +donnant des étrennes. Ce jour-là, la populace profite +des trains à bon marché <i>(cheap trains)</i>, envahit les +endroits où l'on s'amuse et semble oublier tout à +fait que Noël est une fête religieuse.</p> + +<p>L'Anglais porte partout avec lui le souvenir de +Noël. Dans ses colonies les plus lointaines, sur les +sables d'Afrique ou dans les terres glacées du Nord, +il réunit ses compatriotes comme s'ils ne formaient +qu'une famille. Tous ensemble ils célèbrent le +<i>Christmas</i>: debout, le verre à la main, ils envoient +un salut fraternel et leurs voeux de bonheur aux +être chéris qu'ils ont laissés au-delà de l'Océan.</p> + +<p>Pendant la guerre de Crimée, les dames anglaises +furent émues de compassion pour leurs frères +malheureux qui, devant Sébastopol, au milieu d'un +hiver exceptionnel, faisaient l'admiration de toute +l'Europe, par leur courage et leur endurance. Une +souscription nationale fut ouverte dans tout le +Royaume-Uni. Quelques jours avant Noël, des navires +chargés de volailles, de <i>puddings</i> et de liqueurs +partaient pour la mer Noire. Le vingt-cinq Décembre, +les soldats anglais célébraient joyeusement leur +<i>Christmas</i> et buvaient au triomphe et à la prospérité +de la vieille Angleterre.</p> + +<p>Un journal de Londres représentait naguères le +<i>Christmas</i> dans un corps de garde anglais: la scène +est des plus pittoresques: elle se passe au Transvaal. +«Les fusils sont dressés en faisceaux, une guirlande +de verdure court à travers les canons, une chandelle +allumée brûle au bout de chaque baïonnette, et les +soldats choquent gaiement les verres autour de cet +arbre de Noël d'un nouveau genre, qui leur rappelle +à tous les joies de la Patrie absente.»<a id="footnotetag19" name="footnotetag19"></a><a href="#footnote19"><sup>19</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote19" name="footnote19"></a><b>Note 19:</b><a href="#footnotetag19"> (retour) </a> Desclées, Noël, page 67.</blockquote> + +<p>N'importe où il se trouve, sur le pont d'un navire, +sous la tente ou la hutte grossière de l'explorateur, +perdu dans les glaces polaires, l'Anglais, oubliant +un instant ses peines, ses fatigues, ses dangers, ne +manque jamais de donner au vieux <i>Christmas</i> la +bienvenue de joie et d'espérance à laquelle il a droit.</p> + +<p>Les catholiques anglais donnent à la fête religieuse +de Noël la plus grande solennité: il faut aller dans +la belle et riche église de l'Oratoire, à Londres, pour +y entendre la magistrale musique de Palestrina.</p> + +<p>En Irlande, le soir de Noël, d'une multitude de +maisons sortent les familles catholiques, chacun +tenant à la main une torche de résine allumée. C'est +un spectacle d'une étrange beauté. On dirait des +flots de lumières ondulant dans les ténèbres. Toutes +ces pieuses communautés se réunissent au centre +de la paroisse autour d'un cercle de flambeaux +immobiles.</p> + +<p>Citons, en finissant, une page ravissante du vicomte +Walsh, qui raconte <i>une Messe de minuit en exil</i>:</p> + +<p>«C'était dans le nord de l'Angleterre, dans un joli +château, à Standen-Hall, chez lord Southwell, fervent +catholique qui, pendant les mauvais jours, +avait offert l'hospitalité à ses parents et amis de +France.</p> + +<p>«Nous y étions un jour de Noël. Dès la veille, +on avait mis des bouquets de houx bien verdoyants, +avec leurs baies ressemblant à des perles de +corail.</p> + +<p>«... Dans la chapelle, l'autel, le tabernacle, les +gradins, les flambeaux étaient en bois d'acajou poli, +avec des ornements dorés, un épais tapis aux plus +vives couleurs couvrait les marches du petit sanctuaire; +la neige, le froid étaient au dehors, et dans +cet intérieur béni, tout était propre, chaud et confortable.</p> + +<p>«Dans la tribune, en face de l'autel, des places réservées +étaient entourées d'un rideau de soie cramoisie; +derrière ce voile était le piano-orgue et les personnes +qui devaient chanter. Lady Southwell (soeur +de ma mère), lady Gormanston, sa fille, Mesdemoiselles +de Choiseul, ses nièces, formaient ce choeur de +famille.</p> + +<p>«Il y a bien longtemps de cela. Depuis cette fête +de Noël, j'ai compté bien des lendemains de la +Toussaint, bien des Jours des Morts. Parmi celles qui +chantaient alors devant l'autel de Standen Hall, il y +en a qui chantent aujourd'hui devant Dieu, dans le +ciel. Bien des années, bien des fortunes diverses me +sont survenues depuis le <i>merry Christmas time</i> (ce +gai temps de Noël); j'ai entendu depuis les messes +en musique de Mozart et de Rossini, et toutes ces +années, toutes ces fortunes diverses, tous ces grands +talents n'ont pu effacer dans ma mémoire la <i>Messe +de Noël chantée dans l'exil</i>.»</p> + +<p>Les ritualistes Anglais sont excusables jusqu'à un +certain point de s'imaginer qu'ils sont catholiques, +puisqu'on célèbre encore dans leurs églises des cérémonies +qui remontent à huit siècles et ont survécu à +tous les changements que le protestantisme a introduits +dans l'Eglise anglicane.</p> + +<p>Au premier rang de ces cérémonies, il faut mettre +l'offrande de l'or, de l'encens et de la myrrhe, que la +Reine d'Angleterre fait tous les ans, le jour de l'Épiphanie, +à l'instar des Rois Mages.</p> + +<p>Cette coutume remonte à la plus haute antiquité. +Pendant plus de huit cents ans, les souverains anglais +venaient présenter leur offrande en personne, et cet +usage ne prit fin que sous le règne de Georges III, +la princesse Caroline étant morte la veille de l'Épiphanie. +Depuis ce temps, le souverain est représenté +par deux gentilshommes de sa Chambre.</p> + +<p>La cérémonie a lieu dans la chapelle royale du +palais de Saint-James, et voici comment on y procède. +On commence par réciter la prière du matin; +après quoi l'évêque protestant de Londres, assisté du +sous-doyen de la chapelle royale, célèbre le service +de communion. Après la récitation du symbole de +Nicée, les dix enfants de choeur de la chapelle royale, +dans leur pittoresque costume écarlate avec des +collerettes blanches, entonnent l'antienne: «J'ai prié +pour obtenir de vous la sagesse.» Alors les deux +gentilshommes de la Chambre, en habit de Cour, +l'épée au côté, précédés d'un huissier portant une +verge d'argent, s'avancent vers l'autel.</p> + +<p>L'évêque de Londres vient au-devant d'eux et leur +présente un plat en vermeil sur lequel ils déposent +les offrandes de la Reine. Celles-ci sont renfermées +dans un sac en soie rouge, brodé d'or, et consistent +en trois paquets en papier blanc scellés avec de la +cire rouge. Les deux premiers paquets contiennent +de la myrrhe et de l'encens; dans le troisième sont +vingt-cinq souverains en or tout nouvellement frappés, +qui sont distribués à des pauvres des paroisses +voisines. C'est depuis 1859 que des pièces de monnaie +ont été substituées aux feuilles d'or battu qui +formaient la troisième offrande. Leur mission terminée, +les gentilshommes de la Chambre se retirent +avec le même cérémonial observé pour leur arrivée +et l'office s'achève avec la plus grande solennité.</p> +<br><br><br> + + +<h3>ALLEMAGNE</h3> + + +<p>La fête de Noël en Allemagne <i>Weihnachten</i><a id="footnotetag20" name="footnotetag20"></a><a href="#footnote20"><sup>20</sup></a> +(la nuit sainte) est aussi populaire qu'en Angleterre, +mais elle a un caractère plus grave et plus religieux.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote20" name="footnote20"></a><b>Note 20:</b><a href="#footnotetag20"> (retour) </a> Ancienne forme plurielle aujourd'hui inusitée, excepté dans +quelques cas très rares.</blockquote> + +<p>Des enfants, petits anges ou petits bergers, forment +des processions et traversent les villages en +chantant des hymnes pastorales. Souvent on y voit +la Madone, saint Joseph, saint Nicolas avec sa longue +barbe et portant la crosse à la main, saint Martin +monté sur un cheval blanc, et toujours y figure le +<i>Knecht-Ruprecht</i>, terreur des enfants méchants et +joie des enfants sages auxquels il apporte des présents.</p> + +<p>Dans quelques campagnes, on joue encore les +<i>Mystères de Noël</i> avec une naïveté charmante. Dans +les pays catholiques, la Messe de minuit est célébrée +en grande pompe.</p> + +<p>Dans plusieurs villages, les chanteurs s'assemblent +au haut de la tour de l'église, à l'aurore, le jour de +Noël. Les habitants sont réveillés aux chants de:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>O du fröliche. O du selige</p> +<p>Gnadenbringende Weihnachtszeit!</p> + </div><div class="stanza"> +<p>O joyeuse, ô bienheureuse</p> +<p>Nuit de Noël, si féconde en grâces!</p> + </div> </div> + +<p>retentissant dans l'air calme du matin.</p> + +<p>Les archéologues prétendent que la plupart des +coutumes de Noël, qui existent en Allemagne, eurent +leur origine dans les vieilles et sombres forêts de la +Germanie, alors que les Teutons adoraient Wuotan, +l'Odin Scandinave, et son épouse Berchta, la Terre-Mère. +Il y a encore, en Allemagne, des districts où +Wuotan, avec son chapeau enfoncé sur le front, son +manteau gris, et monté sur son cheval blanc, visite +les chaumières des paysans. Avant sa visite, le feu a +été soigneusement éteint dans le foyer, mais Wuotan +le rallume: il préfère mettre le feu à une bûche de +chêne. La bûche de Noël doit brûler sous la cendre, +elle ne doit pas flamber et dans l'Allemagne du Sud, +les cendres sont gardées soigneusement et répandues +dans les champs pour assurer leur fertilité.</p> + +<p>Après la Messe a lieu le <i>Mettenwurst</i> (réveillon): +tous les membres de la famille sont réunis. De ce +repas, coutume touchante, on enlève les restes qu'on +place dans une salle éclairée toute la nuit: c'est la +part du Christ et des Anges. Inutile de dire à qui +cette part est destinée.</p> + +<p>Le plat favori de Noël pour le paysan est une tête +de porc à laquelle on ajoute des saucisses et des +choux-verts.</p> + +<p>Même les bestiaux ont part au festin de Noël: leur +ration de foin est doublée. Dans certains districts, on +croit que les bestiaux ont le don de la parole, au +moment où la grande fête commence dans l'univers. +Celui, paraît-il, qui est doué «de la bonne oreille», +peut les entendre parler doucement, tout en ruminant, +de la Crèche dans laquelle le Christ naquit. Il +ne faut pas seulement avoir «la bonne oreille» pour +entendre parler les bestiaux, il faut aussi n'avoir +aucun péché sur la conscience.</p> + +<p>Il est de tradition, à la Cour de Berlin, que chaque +veille de Noël, le capitaine en second de la Ire compagnie +du Ier régiment de la garde à pied offre au +souverain un gâteau de miel. Le prince impérial et +les autres fils de Guillaume II recevront des gâteaux +semblables, de la Ire compagnie du Ier régiment de +la garde. Seulement, tandis que les gâteaux du souverain +et du prince héritier mesurent 35 X 2l X 8 centimètres, +comme dimensions, les gâteaux des autres +princes ont seulement 30 X 18 X 5 centimètres.</p> + +<p>Jadis, ces gâteaux étaient fabriqués à Thorn, mais +depuis quelques années c'est à un pâtissier de Potsdam +que ce travail est confié. Le gâteau de Noël est +glacé, il porte l'étoile de la garde et une inscription +dédicatoire. L'Empereur Guillaume ne manque +jamais la cérémonie de la remise du gâteau et il +retient à dîner les officiers chargés de cette agréable +mission.</p> + +<p>La veille de Noël, toute la terre germanique est en +liesse, sur les bords du Rhin, comme sur les bords +du Danube et de l'Elbe; de Mayenne à Vienne<a id="footnotetag21" name="footnotetag21"></a><a href="#footnote21"><sup>21</sup></a>, +de Koenigsberg à Munich, il n'y a pas une famille +qui n'ait revêtu le costume des jours de fête.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote21" name="footnote21"></a><b>Note 21:</b><a href="#footnotetag21"> (retour) </a> Dans une grande partie de l'Autriche, les coutumes de Noël +sont absolument les mêmes qu'en Allemagne.</blockquote> + +<p>La <i>Noël des enfants</i> a une telle importance qu'on +la prépare longtemps à l'avance. Sur les places de la +plupart des villes s'élèvent des maisonnettes en bois +aussi élégantes de forme que bariolées de couleurs +éclatantes. Les marchands étalent aux yeux de la +foule, avec goût et coquetterie, tous les objets qui +peuvent servir de présents aux enfants. Les jouets de +Nuremberg<a id="footnotetag22" name="footnotetag22"></a><a href="#footnote22"><sup>22</sup></a> sont les plus recherchés: poupées de +toutes sortes, qui en bergère, qui en grande dame, +qui en cuisinière, qui en paysanne; polichinelles de +toutes les grandeurs, soldats de plomb, canons, +fusils, sabres et tambours.—Plus loin se tient la +pâtissière hambourgeoise, avec ses gauffres croquant +sous la dent, et ses pains d'épices si joliment travaillés +en chiens, chevaux, chats, moutons.—Puis +les jeux de toutes les variétés: agathes, toupies, cerceaux +à sonnettes, jeux de l'oie, jeux de patience... +Les parents y conduisent leurs enfants et tâchent de +saisir dans un regard, dans une parole, l'expression +de leurs désirs. Discrètement ils achètent l'objet +convoité et le distribuent au moment opportun, à +l'occasion de Noël.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote22" name="footnote22"></a><b>Note 22:</b><a href="#footnotetag22"> (retour) </a> Les articles de Nuremberg sont très renommés: on les voit +exposés au Musée National de Munich. Ils sont fabriqués en grande +partie dans la Forêt Noire au centre de laquelle se trouve Triberg, +un des sièges principaux du commerce des horloges connues sous le +nom de <i>coucous</i>.</blockquote> + +<p>Mais ce qui, en Allemagne, domine toutes les +réjouissances populaires, ce qui fait de Noël la fête +des enfants et le jour des étrennes, c'est l'arbre de +Noël (<i>Weihnachtsbaum</i>)<a id="footnotetag23" name="footnotetag23"></a><a href="#footnote23"><sup>23</sup></a>. Nulle part, il ne se présente +sous des formes plus captivantes et avec des +présents aussi appréciés.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote23" name="footnote23"></a><b>Note 23:</b><a href="#footnotetag23"> (retour) </a> Dans le nord de l'Allemagne, et surtout à Berlin, l'arbre de +Noël est souvent remplacé par des <i>pyramides</i> faites avec un assemblage +de planches et de petits madriers. Cela provient de la difficulté de se +procurer des sapins.</blockquote> + +<p>Pour piquer la curiosité des enfants et leur faire +regarder comme mystérieux, quasi miraculeux, les +dons de Noël, le père leur raconte que le Bonhomme +Noël (<i>der Weihnachtsmann</i>) passe le reste de l'année +au sein de la montagne, entouré de toute une Cour +de <i>nains</i>. Chaque nuit, l'un de ces nains monte la +garde à la fente du rocher qui sert d'entrée et un +autre nain vient le remplacer à l'aube du jour suivant. +Au bout de trois cent soixante gardes, le dernier +rentre en criant: Voici bientôt Noël. Alors, le +<i>Weihnachtsmann</i> et sa Cour sortent de leur repos. +Ils vont dans la forêt armés de scies et de haches. +Avec ardeur ils coupent les sapins<a id="footnotetag24" name="footnotetag24"></a><a href="#footnote24"><sup>24</sup></a> destinés à la +fête, et ils les décorent avec la neige qui couvre le +pays et avec les glaçons qui pendent aux arbres. Puis +il les placent sur des traîneaux et les conduisent dans +leur palais souterrain; là, ils les ornent de bougies, +de pommes d'or, de noix, de bonbons. La nuit de +Noël venue et les étoiles allumées au ciel, le Bonhomme +Noël parcourt en traîneau les villages environnants +pour s'informer si les enfants sont sages; il +s'en assure en regardant par les fenêtres. S'il en est +ainsi, vite il descend dans sa demeure, y prend un +beau sapin tout couvert de présents et l'apporte à la +maison<a id="footnotetag25" name="footnotetag25"></a><a href="#footnote25"><sup>25</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote24" name="footnote24"></a><b>Note 24:</b><a href="#footnotetag24"> (retour) </a> Les sapins qui doivent servir d'arbres de Noël viennent surtout +des montagnes du Harz.—La Forêt Noire en fournit aussi en +grande quantité: nulle chaîne de montagnes de l'Allemagne n'est +aussi riche en paysages grandioses, en sites délicieux; les hauteurs +inférieures sont surtout couvertes de pins et de sapins aux senteurs +fraîches et vivifiantes.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote25" name="footnote25"></a><b>Note 25:</b><a href="#footnotetag25"> (retour) </a> D'après Bernard Zornemann.</blockquote> + +<p>Dans certaines familles, sur le conseil de la mère, +les enfants écrivent, la veille de Noël, une lettre à +l'Enfant Jésus, afin de solliciter les objets qu'ils désirent: +un couteau, une balle, une bicyclette, des histoires +d'Indiens... souvent la liste est interminable. +Pourquoi se restreindre? L'Enfant Jésus est si riche!</p> + +<p>Voici la nuit de Noël: dans les rues s'illuminent +ça et là quelques maisons; on y entend des rires +d'enfants. C'est le moment.</p> + +<p>Un son de clochette retentit dans la chambre, c'est +le signe attendu. Les deux portes du salon s'ouvrent +toutes grandes. Quelle magnificence! Quelle richesse! +Éblouis, les enfants s'arrêtent une minute, puis +s'élancent en avant. Le voici le sapin entrevu dans +leurs rêves, mais plus beau, plus brillant. Ses branches +atteignent le plafond. Sur chacune d'elles il y a +des bougies bleues, vertes, jaunes; des pommes aux +joues rouges et des noix d'or; des gâteaux, des +massepains pendent à côté. Des boules de verre +colorié<a id="footnotetag26" name="footnotetag26"></a><a href="#footnote26"><sup>26</sup></a>, des guirlandes multicolores, des étoiles +d'argent, des croissants d'or brillent dans la lumière. +Il y a même de la neige sur l'arbre, mais ce n'est pas +de la vraie, c'est de la ouate blanche. Joyeux, des +oiseaux et des papillons artificiels se balancent sur +les branches. Oh!... et ces groupes d'Anges! Quelle +splendeur! Des fils rouges, bleus, verts, jaunes, +grimpent de branche en branche jusqu'à la cime. Au +sommet plane l'Ange de Noël avec ses blonds cheveux +et ses ailes pleines de lumière.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote26" name="footnote26"></a><b>Note 26:</b><a href="#footnotetag26"> (retour) </a> Ces objets en verroterie se fabriquent principalement à Lauscha, +en Thuringe. Chaque année, il en est expédié des quantités considérables +dans toute l'Allemagne. Les fabricants en donnent 200 ou 300, +selon la grosseur, pour la somme de 3 à 5 marcs (3 fr. 75 à 6 fr. 25).</blockquote> + + +<p>Au pied de l'arbre sont les cadeaux. Des poupées, +des berceaux, des ménages, pour les petites filles; +des trompettes, des soldats de plomb, des fusils, des +tambours, pour les petits garçons. Les cris de joie +ne finissent pas. «Vois, les belles images de mon +livre!—Tiens, tiens! mon cheval a une vraie crinière!»</p> + +<p>Alors la mère se met au piano, les enfants se prennent +la main et chantent le vieux cantique si populaire: +<i>Stille Nacht, heilige Nacht</i>, que nous traduisons, +littéralement:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>I</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Nuit silencieuse, ô sainte nuit!</p> +<p>Tout dort: seul veille encore</p> +<p>Le couple tendre et très saint<a id="footnotetag27" name="footnotetag27"></a><a href="#footnote27"><sup>27</sup></a>;</p> +<p>Bel enfant aux cheveux bouclés,</p> +<p>Dors dans ton calme céleste. (Bis.)</p> + </div> </div> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote27" name="footnote27"></a><b>Note 27:</b><a href="#footnotetag27"> (retour) </a> Marie et Joseph.</blockquote> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>II</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Nuit silencieuse, ô sainte nuit</p> +<p>Annoncée d'abord aux bergers</p> +<p>Par l'<i>Alleluia</i> des Anges,</p> +<p>La nouvelle se répand à l'entour:</p> +<p>Le Christ, le Sauveur est là. (bis.)</p> + </div><div class="stanza"> +<p>III</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Nuit silencieuse, ô sainte nuit!</p> +<p>Fils de Dieu, comme l'amour</p> +<p>Rit sur ta bouche divine.</p> +<p>Quand sonne pour nous l'heure du salut.</p> +<p>Christ, par ta naissance! (bis.)</p> + </div> </div> + +<p>Puis ce sont des épanchements d'amitié, des remerciements +sans fin, la joie brille dans tous les regards, +les plus secrets désirs ont été devinés.... Noël est le +plus beau jour de l'année.</p> + +<p>Enfin, grand'mère fait une lecture dans la Bible. +D'une voix tremblante et pieuse, elle lit l'histoire du +Sauveur qui naquit dans une étable et qui fut mis +dans une crèche. Les enfants écoutent cette histoire +qu'ils connaissent déjà et qui chaque année cependant +leur paraît plus belle.</p> + +<p>Quelquefois, on enferme, la veille de Noël, un +arbre chargé de petits cierges, de bonbons, de pommes +et de jouets dans une armoire, qu'on ouvre à +l'instant où l'on s'y attend le moins, pour donner +aux enfants le plaisir de la surprise. Goëthe, dans +son roman célèbre de Werther, fait allusion à cette +coutume. Entourée de ses petits frères et de ses +petites soeurs, Charlotte dit à l'un d'eux, cachant son +inquiétude sous un agréable sourire: «Tu auras, si +tu es sage, une bougie de couleur et <i>quelque chose +avec</i>.»</p> + +<p>Dans quelques familles, c'est encore l'usage qu'avant +la distribution des présents se montre le <i>valet +Rupert</i><a id="footnotetag28" name="footnotetag28"></a><a href="#footnote28"><sup>28</sup></a> (<i>Knecht Ruprecht</i>) ou <i>Nicolas le Velu</i>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote28" name="footnote28"></a><b>Note 28:</b><a href="#footnotetag28"> (retour) </a> Cet usage tend à disparaître; les petits enfants s'en font peur +et leur santé peut en souffrir; les grands n'y croient plus.</blockquote> + +<p>Dans la croyance populaire, ce <i>Knecht Ruprecht</i> +est le même que saint Nicolas (ou le <i>Santa Claus</i> des +Anglais). Il est bien connu dans toute l'Allemagne +Centrale et l'Allemagne du Nord. Il revêt un habit +de fourrure et une barbe très épaisse couvre sa +figure, un large bonnet à longs poils orne sa tête. +Il porte sur le dos un sac plein de jouets et de friandises +et dans sa main une baguette, car une partie de +sa mission consiste à châtier les enfants méchants. Il +est maintenant le messager du Christ-Enfant, bien +qu'il doive son origine à des coutumes païennes.</p> + +<p>Dans d'autres parties de l'Allemagne, saint Nicolas +et saint Martin sont les messagers de l'Enfant Jésus. +Saint Martin est le fameux évêque de Tours et Saint +Nicolas le non moins fameux évêque de Myre en +Lycie. Leurs fêtes tombent vers le temps de Noël<a id="footnotetag29" name="footnotetag29"></a><a href="#footnote29"><sup>29</sup></a> +et c'est probablement la raison pour laquelle leurs +noms sont mêlés aux réjouissances de cette fête. En +Allemagne, les catholiques ont adopté saint Martin +et les protestants saint Nicolas, mais ils ne sont ni +l'un ni l'autre séparés de l'Enfant Jésus. Dans les +pieuses familles allemandes on rappelle aux enfants +que ce n'est pas saint Martin ou saint Nicolas, avec +ses dons matériels, qui est le principal visiteur pendant +la sainte veillée, mais l'Enfant Jésus qui vient +plus tard avec ses grâces divines. Dans les demeures +où la venue de l'Enfant Jésus est représentée, Il entre +avec un coeur de pain d'épices dans sa main, symbolisant +le coeur renouvelé qu'il apporte à tous ceux +qui l'attendent. De leur côté, les enfants tiennent un +verre de vin pour rafraîchir l'Enfant Jésus et une +botte de foin pour l'âne sur lequel Il est monté. +Quand Il apparaît, ils chantent un Noël enfantin des +plus charmants:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Christkindele, Christkindele,</p> +<p>Komm doch zu uns herein!</p> +<p>Wir haben ein Heubündele</p> +<p>Und auch ein Gläsele Wein.</p> +<p>Das Bündele fürs Esele,</p> +<p>Für's Kindele das Gläsele,</p> +<p>Und beten können wir auch.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Cher petit Enfant Jésus.</p> +<p>Descends donc chez nous!</p> +<p>Nous avons une botte de foin</p> +<p>Et aussi un verre de vin.</p> +<p>La botte est pour l'âne</p> +<p>Pour l'Enfant le verre.</p> +<p>Et nous savons aussi prier.</p> + </div> </div> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote29" name="footnote29"></a><b>Note 29:</b><a href="#footnotetag29"> (retour) </a> La fête de Saint-Martin est le onze Novembre et la fête de +Saint-Nicolas le six Décembre.</blockquote> + +<p>Le <i>Knecht Ruprecht</i> est souvent représenté par +quelque ami de la maison qui, pour n'être pas +reconnu des enfants, porte, comme nous l'avons dit +plus haut, un bonnet de fourrure, une longue barbe +et un grand bâton. Cet usage est ainsi raconté dans +le <i>Journal des Voyages</i>:</p> + +<p>«Le soir du vingt-quatre Décembre, dans une +chambre bien éclairée, est disposé l'arbre de Noël +orné d'objets et de friandises; les enfants sont partagés +entre l'espérance et la crainte.... Tout à coup +on entend une clochette, la porte s'ouvre et <i>Christkinde30</i><a id="footnotetag30" name="footnotetag30"></a><a href="#footnote30"><sup>1</sup></a> +paraît: c'est une jeune femme vêtue de +blanc et coiffée d'une perruque de chanvre<a id="footnotetag31" name="footnotetag31"></a><a href="#footnote31"><sup>31</sup></a>. Sa +figure est enfarinée pour la rendre méconnaissable, +et elle porte sur la tête une couronne; d'une main +elle tient une clochette, et de l'autre une corbeille +pleine de bonbons.... Soudain un grand bruit de +ferrailles se fait entendre et bientôt apparaît <i>Nicolas +le Velu</i>, le corps couvert d'une peau d'ours. Sa figure +toute noire est encadrée d'une grande barbe; d'une +voix grave et vibrante, il demande quels sont les +enfants méchants.... Alors les bons parents interviennent, +plaidant en faveur des petits coupables, +implorant pour eux l'indulgence, et promettant, en +leur nom, une conduite exemplaire pour l'avenir.... +Le démon est chassé du logis; et bientôt l'on n'entend +plus que des rires sonores et des applaudissements +enfantins autour de l'arbre de Noël, objet de +toutes les convoitises.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote30" name="footnote30"></a><b>Note 30:</b><a href="#footnotetag30"> (retour) </a> <i>Kindel</i> petit enfant, <i>Christkindel</i> petit Enfant Jésus.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote31" name="footnote31"></a><b>Note 31:</b><a href="#footnotetag31"> (retour) </a> Les Allemands sont caractérisés par les cheveux blonds clairs et +les yeux bleus.</blockquote> + +<p>Pendant la guerre de 1870, ce ne fut pas l'un des +moindres sujets d'étonnement pour les paysans français +envahis, que de voir Prussiens, Bavarois, Saxons, +Wurtembergeois, etc., et les uhlans eux-mêmes, se +grouper fraternellement autour de petits sapins agrémentés +de lumières et chanter des choeurs glorifiant +la venue du Messie.—De nombreux soldats bavarois, +logés au Petit Séminaire d'Orléans, à La Chapelle-Saint-Mesmin, +demandèrent une des salles +d'étude et y élevèrent leur arbre de Noël. Ils firent +entendre leurs plus beaux chants en l'honneur de +l'Enfant Jésus, et écoutèrent avec un profond recueillement +une allocution très éloquente de leur +aumônier militaire.</p> + +<p>A l'occasion des fêtes de Noël, les officiers allemands +accordent des congés aux soldats placés sous +leurs ordres. Mais il faut compter avec les exigences +du service: tout le monde ne peut pas être envoyé +«en permission». Après le départ des privilégiés +qui passent la fête de Noël dans leurs foyers, il reste +encore un grand nombre de soldats «au quartier».</p> + +<p>Or, en vertu du principe qui déclare que le +régiment est une «seconde famille», les chefs cherchent +à les récréer en cette fête solennelle.</p> + +<p>L'avant-veille de Noël, chaque <i>Hauptmann</i> (capitaine) +reçoit de la commission des ordinaires, une +somme d'environ cent marks (cent vingt-cinq francs), +destinée à l'achat d'un arbre de Noël.</p> + +<p>Le soir du vingt-quatre Décembre, on installe +un beau sapin tout hérissé de petites bougies, dans +la chambre la plus vaste du casernement affecté à la +compagnie: des tables sont dressées autour de l'arbre +et tendues de nappes bien blanches sur lesquelles +s'alignent des paquets de cigares, enveloppés de +chauds tricots de laine, des <i>Pfefferkuchen</i> (pains +d'épices) autour desquels s'enroulent des paires de +bretelles, des chaussettes, des ceintures de gymnasque; +aux extrémités et servant d'encadrement des +pipes, des photographies, des portraits de l'Empereur, +etc.</p> + +<p>Au fond de la salle, un tonnelet de bière chevauche +majestueusement sur un chevalet improvisé.</p> + +<p>La nuit est venue. Déjà, depuis un instant, le +capitaine est arrivé avec ses officiers et attend dans +la chambre du chef.</p> + +<p>La commission des sous-officiers et soldats chargés +de préparer la fête fait son entrée. Le sergent-major +s'avance et dit:</p> + +<p>—Mon capitaine, tout est prêt.</p> + +<p>—Très bien. Et le tonnelet de bière?</p> + +<p>—Il est en place, mon capitaine.</p> + +<p>—Parfait. Voulez-vous faire venir «les hommes.»</p> + +<p>Cinq minutes après, toute la compagnie est là. +Un profond recueillement plane sur l'assistance. Le +capitaine entre alors dans la salle et aussitôt les soldats +entonnent le choral:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p><i>O du fröhliche, o du selige,</i></p> +<p><i>Gnadenbringende Weihnachiszeit</i></p> +<p><i>Welt ging cerloren: Christ ist geboren</i></p> +<p><i>Freue dich, freue dich, du Christenheit.</i></p> + </div><div class="stanza"> +<p>O joyeux, ô radieux.</p> +<p>O salutaire Noël,</p> +<p>La Terre était perdue, le Christ est né,</p> +<p>Réjouis-toi, réjouis-toi, ô Chrétienté!</p> + </div> </div> + +<p>Le chant terminé, le sergent-major dépose dans +un casque un nombre de numéros égal à celui des +hommes présents. Chaque troupier, à son tour, vient +en tirer un et prendre ensuite possession du cadeau +correspondant.</p> + +<p>L'opération du tirage au sort est achevée. Le +tonneau est mis en perce. Le capitaine, verre en +main, se porte au centre; après un petit speech de +circonstance, il termine par ces mots:</p> + +<p>—<i>Auf cuer Wokl, Leute; ich wünsche euch +allen ein frohes Fest.</i></p> + +<p>(A votre santé! les hommes (mes amis), je vous +souhaite à tous de passer joyeusement la fête.)</p> + +<p>Au bout de quelques minutes, après avoir causé +amicalement avec les soldats, le <i>Hauptmann</i> se retire +pour donner aux sous-officiers ses étrennes <i>personnelles</i>.</p> + +<p>Un trait patriotique, extrait d'un journal allemand<a id="footnotetag32" name="footnotetag32"></a><a href="#footnote32"><sup>32</sup></a>, +nous permet de compléter tout ce que +nous avons dit des coutumes de Noël dans les pays +d'Outre-Rhin.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote32" name="footnote32"></a><b>Note 32:</b><a href="#footnotetag32"> (retour) </a> C'est la <i>Fraukfurter Zeitung</i>, la <i>Gazette de Francfort</i>, qui raconte +ce trait ravissant, plein de patriotisme et de souffle religieux.</blockquote> + +<p>C'était en 1870, pendant le siège de Paris. La nuit +était glaciale et des milliers d'étoiles perlaient au +firmament. Français et Allemands étaient si rapprochés +que, d'un poste à l'autre, on entendait clairement +retentir les appels et résonner les armes sur le +sol durci par une gelée des plus intenses.</p> + +<p>Il pouvait être minuit. Tout à coup un soldat +français, après avoir demandé la permission à son +capitaine, gravit le fossé et s'avance de quelques pas +vers l'ennemi. Là, il s'arrête, salue militairement, et +d'une voix puissante et grave, à pleins poumons, il +entonne:</p> + +<blockquote><p> +Minuit, chrétiens, c'est l'heure solennelle<br> +Où l'Homme-Dieu descendit jusqu'à nous... +</p></blockquote> + +<p>Cette apparition était si inattendue, si mystérieuse, +cette voix vibrait si harmonieusement dans le +calme de la nuit, ce chant magistral empruntait aux +circonstances une telle grandeur, une telle beauté +que tous—raconte le capitaine de mobiles témoin +du fait<a id="footnotetag33" name="footnotetag33"></a><a href="#footnote33"><sup>33</sup></a>—parisiens sceptiques et railleurs, nous +étions suspendus aux lèvres du chanteur.—Et du +côté des Allemands, l'impression devait être la même, +car on n'entendit pas le moindre bruit d'armes, pas +la moindre parole.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote33" name="footnote33"></a><b>Note 33:</b><a href="#footnotetag33"> (retour) </a> Le capitaine X***, d'un bataillon de mobiles de Paris, a raconté +lui-même le fait: le chanteur appartenait à l'un des grands théâtres +de la capitale.</blockquote> + +<p>Quand les derniers mots du cantique d'Adam:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Peuple, debout! Chante la délivrance!</p> +<p>Noël! Noël! Voici le Rédempteur!</p> + </div> </div> + +<p>eurent retenti au milieu du silence général, comme +un coup de clairon «qui sonne la victoire», le +soldat rentra au poste où il fut acclamé par tous ses +camarades.</p> + +<p>Mais aussitôt après, du côté des Allemands, un +soldat apparaissait à son tour: c'était un superbe +artilleur, casque en tête. Il s'avança, comme le +français, de quelques pas et salua militairement avec +la raideur propre aux soldats de son pays. Là, entre +ces deux armées d'hommes qui jusqu'alors ne songeaient +qu'à s'entr'égorger, il entonna, à son tour, +en allemand, un beau cantique de Noël, hymne de +reconnaissance et de foi à Jésus Enfant, qui naquit, +il y a dix-huit siècles, et vint prêcher aux hommes +l'amour de leurs frères.</p> + +<p>Pas un bruit, pas un mouvement hostile du côté +des Français ne vint troubler la voix du chanteur +allemand. Quand, avec une émotion toujours croissante, +il eut redit les dernières paroles du refrain:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Weihnachtszeit! Weihnachtszeit<a id="footnotetag34" name="footnotetag34"></a><a href="#footnote34"><sup>34</sup></a>.</p> + </div> </div> + +<p>le poste allemand tout entier le reprit en choeur.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote34" name="footnote34"></a><b>Note 34:</b><a href="#footnotetag34"> (retour) </a> Temps de Noël! Temps de Noël!</blockquote> + +<p>Et dans nos retranchements, le poste français +répondit d'une seule voix: Noël! Noël! Vive Noël!</p> + +<p>Un instant, les deux armées ennemies furent +ainsi confondues dans une pensée commune de cordialité +et de paix. L'idée de Noël, avec le souvenir +de ses fêtes familiales et de ses enseignements divins, +avait ainsi transformé ces hommes et mis dans leurs +coeurs les sentiments de la plus fraternelle charité<a id="footnotetag35" name="footnotetag35"></a><a href="#footnote35"><sup>35</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote35" name="footnote35"></a><b>Note 35:</b><a href="#footnotetag35"> (retour) </a> On nous écrit qu'un fait à peu près semblable se serait passé à +la tranchée de la Plâtrière, près de Choisy-le-Roi.</blockquote> +<br><br><br> + + + +<h2>NOËL<br> + +DANS<br> + +LES PAYS DU MIDI<br><br> + + +ITALIE—NAPLES—SICILE—ESPAGNE</h2> +<br><br><br> + +<p>«Noël! Noël! jour d'espérance et d'amour, s'écrie +un écrivain étranger; est-il un peuple dans le monde +chrétien chez lequel le retour de cette fête ne soit +célébré par des usages, des jeux, des chants et des +traditions qui varient selon le sol et le climat, prenant +les teintes du caractère national, gais ou sombres, +tristes ou folâtres, suivant qu'ils ont été créés +par une imagination vive ou mélancolique et plus ou +moins amie du mystère?»</p> + +<p>En effet, les conditions du milieu ont une action +prépondérante sur les réjouissances populaires. Dans +les pays du Midi où le soleil brille de tous ses feux +sous un ciel d'azur dont aucune vapeur ne vient +ternir l'éclat, où l'on jouit des nuits étoilées, des +vents de mer à la tiède et caressante haleine, la vie +est pour ainsi dire tout entière au dehors, tandis +que, dans les pays du Nord, où sévit le froid, la +neige, la glace et la bise mordante, les habitants se +renferment des mois entiers dans leur demeure et se +groupent autour de l'âtre où flamboie et pétille la +grosse bûche de la forêt.</p> + +<p>De là, en Italie et en Espagne, les coutumes de +Noël sont plus extérieures, plus bruyantes, en un +mot, l'expression d'une joie plus expansive et toute +méridionale. Elles n'en ont pas moins le caractère +essentiellement religieux qu'on rencontre dans les +pays du Nord.</p> +<br><br> + +<h3>ITALIE</h3> + +<p>Saluons d'abord Rome, la ville des Césars, la capitale +du monde catholique, la résidence du Souverain +Pontife. Nous avons eu le bonheur de la visiter à +différentes époques et parfois nous y avons fait un +assez long séjour. Nous ne l'avons jamais quittée +sans emporter un ardent désir de revoir cette cité à +jamais illustre où tous les peuples ont passé, où +toutes les gloires ont brillé, où toutes les imaginations +cultivées ont fait, au moins de loin, un pèlerinage.</p> + +<p>Au touriste elle offre les grandioses monuments +de l'antiquité romaine, cirques, aqueducs, obélisques, +fontaines, forums, arcs de triomphe. Ses nombreuses +églises sont d'une richesse incomparable, ses musées +remplis des plus beaux chefs-d'oeuvre de la sculpture, +de la peinture et de la mosaïque; dans ses +palais somptueux sont prodigués l'or, le marbre et +les fresques des grands Maîtres.</p> + +<p>Le chrétien y vénère les corps des saints Apôtres, +dans chaque église les reliques insignes de quelque +grand saint; il baise avec une émotion mêlée de larmes +la poussière du gigantesque Colisée toute imprégnée +du sang des martyrs; il pénètre avec recueillement +et piété dans les immenses souterrains des +catacombes où il sent revivre en lui tous les souvenirs +des premiers âges.</p> + +<p>Le savant, l'érudit y trouve les plus riches bibliothèques +et les documents les plus authentiques sur +l'origine de l'Église et son histoire à travers les +siècles.</p> + +<p>Rome nous est chère à un point de vue plus spécial. +C'est là que de tous les pays d'Occident et +d'Orient, d'Amérique et des îles viennent de jeunes +ecclésiastiques pour y compléter leurs études. Ils suivent +les cours des professeurs les plus éminents et +ils s'efforcent de conquérir les grades les plus élevés +en théologie et en droit canon. Ils ont bien voulu +nous adresser des notes sur les coutumes de Noël +dans leurs pays respectifs. Nous ne savons comment +leur témoigner notre gratitude<a id="footnotetag36" name="footnotetag36"></a><a href="#footnote36"><sup>36</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote36" name="footnote36"></a><b>Note 36:</b><a href="#footnotetag36"> (retour) </a> M. l'abbé B***, de la Procure de Saint-Sulpice, à Rome, a été +bien des fois, pour nous, le plus intelligent et le plus dévoué des +intermédiaires et des correspondants.</blockquote> + +<p>Tout le mois de Décembre sert, à Rome, de préparation +à la fête de Noël.</p> + +<p>Au retour de l'Avent, apparaissent les gracieux +bergers qu'on appelle Pifferari, c'est-à-dire joueurs +de fifre, du mot italien piffero, fifre, parce qu'autrefois +le fifre était leur instrument de prédilection. +Après avoir passé le reste de l'année sur les montagnes +dont la ville de Rome est environnée, ils descendent +dans les rues et viennent annoncer la grande +fête populaire<a id="footnotetag37" name="footnotetag37"></a><a href="#footnote37"><sup>37</sup></a>. C'est une des plus naïves et des +plus touchantes traditions des siècles de foi. Ils sont +ordinairement par groupes de trois: un vieillard, un +homme d'âge mûr et un enfant. Ils rappellent ainsi +une ancienne opinion qui ne compte que trois bergers +à la Crèche.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote37" name="footnote37"></a><b>Note 37:</b><a href="#footnotetag37"> (retour) </a> Ils viennent surtout de la Sabine et des Abruzzes.</blockquote> + +<p>Ils vont par les rues, jouent de leurs instruments +champêtres dont ils accompagnent leurs chants. Ces +airs innocents, qui rappellent le grand mystère de +Bethléem et le retour des jours joyeux, éveillent dans +la plupart des fidèles des sentiments de foi et de piété.—On +dit qu'ils représentent les heureux pasteurs +qui se rendirent à la Crèche pour vénérer l'Enfant +Jésus et en réalité l'usage de ces neuvaines de chants +préparatoires à la fête de Noël est immémorial.</p> + +<p>Leurs instruments sont simples comme tous ceux +des bergers: c'est le hautbois, instrument à vent et à +anche, dont le son clair et perçant est à la fois sourd +et plaintif surtout dans les notes basses; c'est la cornemuse, +instrument de musique champêtre, auquel on +donne le vent avec un soufflet qui se hausse ou se +baisse par le mouvement du bras, horrible ensemble +de peaux tendues et gonflées qui donne des sons +nasillards mais pleins d'une mélancolique suavité<a id="footnotetag38" name="footnotetag38"></a><a href="#footnote38"><sup>38</sup></a>; +c'est le fifre, sorte de petite flûte d'un son aigu; le +chalumeau et plus rarement le triangle.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote38" name="footnote38"></a><b>Note 38:</b><a href="#footnotetag38"> (retour) </a> Le <i>biniou</i> des Bretons est une sorte de cornemuse. +Les <i>Highlanders</i> (montagnards d'Écosse) l'appellent <i>pibroch</i>: +elle est en usage dans certains régiments écossais: c'est le +<i>bagpipe</i> (instrument à outre et à tuyaux.) +Dans les campagnes de la Sologne et du Berry, on donne quelquefois +à la cornemuse le nom de <i>chèvre</i>, parce que l'outre de cet instrument +est souvent faite avec la peau de cet animal.</blockquote> + +<p>Le costume des <i>Pifferari</i> est en harmonie avec +leur pieuse <i>canzonetta</i> (cantate, chansonnette). Un +chapeau tyrolien en pointe orné d'une aigrette ou de +rubans multicolores et penché sur l'oreille, une veste +courte, un manteau en grosse bure marron ou bleue, +une culotte en peau de brebis ou de chèvre, des +chaussures terminées par une semelle qui se rattache +sur le pied avec des courroies; ajoutez à cela de +longs cheveux noirs qui descendent sur les épaules, +une belle barbe, des yeux vifs, un front élevé, une +marche lente et incertaine et vous aurez une idée de +ce costume et de ce type remarquable<a id="footnotetag39" name="footnotetag39"></a><a href="#footnote39"><sup>39</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote39" name="footnote39"></a><b>Note 39:</b><a href="#footnotetag39"> (retour) </a> Monseigneur Gaume, <i>les Trois Rome</i>. Tom. I. p. 190.</blockquote> + +<p>«Nous avons rencontré dans les rues de Rome, +aux approches de Noël, ces artistes ambulants. Qu'ils +sont beaux à voir surtout ces enfants avec leur figure +mélancolique, déjà grave et rêveuse, avec de grands +yeux merveilleusement bleus, de ce bleu lumineux +et transparent, limpide et profond qu'ont le ciel et +la mer d'Italie, avec leurs chevelures aux boucles +soyeuses pleines de reflets d'or. En les contemplant, +on ne peut s'empêcher de penser à ces visages roses +de chérubins légers, à ces têtes charmantes et douces +où la lumière semble mettre une auréole et dont +longtemps dans sa cellule eut rêvé à genoux Fra +Angelico da Fiesole»<a id="footnotetag40" name="footnotetag40"></a><a href="#footnote40"><sup>40</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote40" name="footnote40"></a><b>Note 40:</b><a href="#footnotetag40"> (retour) </a> Paul Véron. de Pithiviers.—Ses ouvrages, en prose et en +vers, écrits dans un style plein de charmes, révèlent l'esprit poétique +et l'âme idéalement belle de notre excellent ami, décédé pieusement +le Vendredi Saint 1888.</blockquote> + +<p>Les <i>Pifferari</i> s'acquittent avec conscience de la +pieuse fonction que leur ont transmise leurs pères. +Debout et tête nue, ils jouent devant les images de +la Madone: devant elles ils font entendre leur <i>ninna +nanna</i><a id="footnotetag41" name="footnotetag41"></a><a href="#footnote41"><sup>41</sup></a>. On les loue pour des neuvaines, ou une +sérénade, chaque jour, autant que durent les fêtes. +Ils ne manquent jamais d'arriver à l'heure dite, d'autant +plus allègres qu'ils satisfont tout à la fois la +dévotion de leur cour et les besoins de leur bourse. +Ils triomphent la veille de Noël, tant ils sont nombreux +ce jour-là, tant leurs joyeux concerts effacent +ceux des jours précédents.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote41" name="footnote41"></a><b>Note 41:</b><a href="#footnotetag41"> (retour) </a> Ces deux mots peuvent se traduire par <i>fais dodo, +fais dodo</i>. Une <i>ninna nanna</i> est une berceuse ou chanson +destinée à endormir les petits enfants: les chanteurs italiens +s'adressent à la Sainte Vierge.</blockquote> + +<p>Voici l'une des cantates qu'ils réservent pour la +vigile de la grande fête:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>O Verginella, figlia di Sant' Anna,</p> +<p>Nel ventre tuo portasti il buon Gesu,</p> +<p>Gl' Angioli chiamarono: Venite, Santi,</p> +<p>Andat a Gesu bambino alla capanna,</p> +<p>Partorito sotto ad un a capanella,</p> +<p>Dove mangiavan il bove e l'asinella.</p> +<p>Immacolata Vergine, beata</p> +<p>In cielo, in terra sii avvocata.</p> +<p>La notte di Natale è notte santa,</p> +<p>Questa orazion che vien cantata</p> +<p>A Gesu, bambino sia representata.</p> + </div> </div> + +<p>Nous traduisons littéralement:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>O douce Vierge, fille de Sainte Anne, dans votre sein</p> +<p>vous portâtes le bon Jésus. Les Anges ont crié: Venez.</p> +<p>Saints, allez à la cabane de Jésus Enfant, né dans une</p> +<p>petite étable<a id="footnotetag42" name="footnotetag42"></a><a href="#footnote42"><sup>42</sup></a> où mangeaient le boeuf et l'ânesse.</p> + </div> </div> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote42" name="footnote42"></a><b>Note 42:</b><a href="#footnotetag42"> (retour) </a> Nous n'avons pas d'équivalents en français pour rendre les +gracieux diminutifs italiens: verginella, capanella, asinella, angioli.</blockquote> + +<p>La dernière strophe est une touchante prière qui +convient et à l'auguste Vierge et au mystère de ce +jour:</p> + +<blockquote><p> +O Vierge Immaculée, bienheureuse au ciel, soyez notre<br> +avocate sur la terre. La nuit de Noël est une nuit sainte:<br> +présentez à Jésus Enfant la prière que nous avons chantée! +</p></blockquote> + +<p>Quelquefois on rencontre, par les rues de Rome, +de pauvres aveugles qui chantent en s'accompagnant +de la mandoline ou de la guitare, des chansons à +l'Enfant Jésus. Voici l'une des plus populaires:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Dormi, dormi nel mio seno.</p> +<p>Dormi, ó mio flor Nazareno;</p> +<p>Il mio cuor culla sara</p> +<p>Fra la ninna nanna na!</p> + </div> </div> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Dors, dors sur mon sein.</p> +<p>Dors, ô ma fleur de Nazareth;</p> +<p>sur mon coeur tu seras bercée</p> +<p>et tu feras la câline, dorlotée,</p> +<p>dorlotée<a id="footnotetag43" name="footnotetag43"></a><a href="#footnote43"><sup>43</sup></a>.</p> + </div> </div> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote43" name="footnote43"></a><b>Note 43:</b><a href="#footnotetag43"> (retour) </a> De nos jours, on voit encore, à Rome, des groupes de musiciens, +pendant le temps de Noël, mais les gracieux instruments +d'autrefois deviennent de plus en plus rares: la plupart du temps ils +sont remplacés par de bruyants trombones, de criardes clarinettes et le +plus souvent ils ne donnent leurs concerts que pour la <i>mancia</i> (les +étrennes).</blockquote> + +<p>Quelques jours avant Noël, on rencontre parfois +des montagnards, vêtus de leur pittoresque costume, +qui font danser des <i>marionnettes</i> au son de leurs instruments +rustiques. Ces petits théâtres sur lesquels +ils font mouvoir des figurines de bois ou de carton +sont accueillis avec des cris de joie par les enfants. +Ce sont pour eux les messagers célestes qui annoncent +bonbons et jouets de toutes sortes: ils remplacent +dans leur imagination le «Bonhomme Noël» +tout emmitouflé des régions du Nord et ils ne sont +pas attendus avec moins d'impatience.</p> + +<p>Quel ravissant coup d'oeil offrent les magasins de +Rome pendant la semaine de Noël. Les blanches +Madones ornent les façades, ou resplendissent à l'intérieur +au milieu des lumières. Les marchandises +disposées sur des étagères avec un goût parfait, +apparaissent dominées par une jolie statue de la +Vierge qui, sur un trône de verdure et de fleurs, est +vraiment la Reine de la maison: une lampe brûle, +jour et nuit, devant elle.</p> + +<p>De petites boutiques s'élèvent comme par enchantement +le long de toutes les rues qui avoisinent le +Tibre. Les enfants conduits par leurs parents se +dirigent de préférence vers la place Saint-Eustache +et vers la place Navone, remplies de magasins +improvisés qui présentent un entassement de bonbons +et de jouets de toutes sortes. Du matin au soir, +c'est un véritable assaut de la part de tout un peuple +d'acheteurs de sept à dix ans. Pour le Romain, Noël +est vraiment le <i>capo d'anno</i>, le jour de l'an. C'est à +Noël que les communautés échangent des <i>Agnus +Dei</i> encadrés dans des reliquaires et même des +gâteaux. Sous Pie IX encore, le Pape recevait les +présents du Collège des Notaires apostoliques.</p> + +<p>Pendant la nuit de Noël, on envoie à ses parents +et amis des gâteaux de maïs qui ont été bénits par +les prêtres des paroisses. Ces gâteaux sont plus ou +moins grands, suivant l'importance du cadeau qu'on +veut faire. Laisnel de la Salle rapporte<a id="footnotetag44" name="footnotetag44"></a><a href="#footnote44"><sup>44</sup></a> qu'une +année le prince Borghèse en reçut un blasonné à +ses armes qui ne mesurait pas moins de six mètres +de largeur. Il en fit faire vingt-quatre énormes portions +qui furent distribuées à autant de pauvres.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote44" name="footnote44"></a><b>Note 44:</b><a href="#footnotetag44"> (retour) </a> <i>Croyances et légendes</i>, Tom. I. page 12.</blockquote> + +<p>Cette année (1904), la réception des cardinaux par +le Pape au Vatican, pour la présentation des voeux, +eut un caractère tout intime. La veille de Noël, +chaque cardinal s'exprima verbalement en son nom: +on ne lut point d'adresse, le Pape ne prononça pas +de discours, mais s'entretint cordialement avec +chaque cardinal. Le Souverain Pontife reçut ensuite +l'antichambre pontificale et les officiers de sa garde.</p> + +<p>Mais l'objet le plus convoité par les enfants,—les +meilleures étrennes—c'est un <i>presepio</i>. On nomme +ainsi une Crèche en cire, contenant l'Enfant Jésus +couché sur la paille, Marie et Joseph en adoration à +ses côtés et, sur un plan éloigné, le boeuf et l'âne qui +semblent réchauffer de leur haleine le Sauveur du +monde. Il y a des Crèches de route grandeur, de +tout prix: les plus attrayantes pour les petits Romains +sont celles qui sont recouvertes d'un globe de cristal. +Ils emportent triomphalement leur <i>presepio</i> et le +placent avec honneur dans leur chambrette ornée à +l'avance pour le recevoir. C'est devant lui que, +chaque soir, toute la famille vient prier<a id="footnotetag45" name="footnotetag45"></a><a href="#footnote45"><sup>45</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote45" name="footnote45"></a><b>Note 45:</b><a href="#footnotetag45"> (retour) </a><p>La plus belle Crèche de Rome se trouve toujours dans l'antique +église de l'<i>Ara coeli</i>, au Capitole. +Ces représentations de la Crèche sont ordinairement conservées de +Noël à l'Épiphanie.—Autrefois, dans quelques églises, on les cachait +le jour des Saints Innocents, en mémoire de la fuite de Jésus en +Égypte.</p> + +<p>Le célèbre peintre florentin Luca della Robbia se distingua dans +la fabrication des Crèches en terre cuite.</p></blockquote> + +<p>Rappelons un gracieux et naïf usage qui existe à +Rome et qui fait de Noël, comme partout ailleurs, la +fête privilégiée des enfants: nous voulons parler des +petits prédicateurs de l'<i>Ara coeli</i>.</p> + +<p>Pendant les fêtes de Noël, on vient de tous les +quartiers de la ville dans cette église dédiée à la +Vierge Marie pour rendre ses hommages au <i>San +Bambino</i>. Tout le monde le connaît, tout le monde +vient se recommander à lui. Il n'est pas rare qu'on le +conduise chez des malades désespérés et que des +guérisons étonnantes soient produites par sa présence. +Telle est à Rome sa renommée que ceux même +qui, en 1849, opprimaient le Pape et outrageaient +les prêtres, affectaient de le respecter et lui donnèrent +la plus belle des voitures qui se trouvaient au Quirinal +pour ses visites aux malades.</p> + +<p>La statue du <i>San Bambino</i> est en bois d'olivier: +sa robe est couverte de saphirs, d'émeraudes et de +topazes, dons de la piété des fidèles. Un soleil tout +en diamant étincelle sur sa poitrine, des colliers plus +précieux les uns que les autres ornent son cou et +tout cela en reconnaissance des nombreuses guérisons +opérées au contact du <i>San Bambino</i> et constatées +par des témoignages très authentiques. Il demeure +exposé depuis Noël jusqu'à l'Épiphanie, dans une +chapelle latérale admirablement décorée: il y est +entouré de tous les personnages qui furent témoins +du mystère de Bethléem.</p> + +<p>Quand le moment est venu de le dérober aux +regards, les Religieux Franciscains du couvent de +l'<i>Ara coeli</i> le portent en procession sur le seuil de +l'église et avec lui bénissent la foule.</p> + +<p>Peu de cérémonies, à Rome, attirent un tel concours: +les cent vingt-quatre marches qui conduisent +à l'église, tous les degrés du Capitole, tous les balcons +sont garnis de pieux fidèles qui attendent cette +bénédiction comme une grâce des plus précieuses.</p> + +<p>C'est en face du <i>San Bambino</i> que les enfants de +Rome viennent prêcher. Au pilier voisin s'appuie +une petite chaire: les jeunes orateurs de sept a +douze ans s'y succèdent pour y célébrer, dans leur +naïf langage, les louanges du petit Jésus.</p> + +<p>Deux mois avant la fête, père, mère, frères et +soeurs, tout le monde est en mouvement dans les +familles. Les uns composent, les autres font répéter +au jeune débutant son sermon de Noël.</p> + +<p>«Lorsque j'arrivai, écrit Mgr Gaume, c'était une +petite fille qui occupait la chaire: à en juger par sa +taille, elle pouvait avoir huit ans au plus. Elle parlait +avec beaucoup d'onction et de vivacité; le geste +était naturel, le ton juste et varié..... La péroraison +fut pathétique. L'orateur tomba à genoux, étendit ses +petites mains vers le <i>Son Bambino</i>, lui adressa une +naïve prière, puis donna sa bénédiction absolument +comme l'aurait fait un vieux prédicateur»<a id="footnotetag46" name="footnotetag46"></a><a href="#footnote46"><sup>46</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote46" name="footnote46"></a><b>Note 46:</b><a href="#footnotetag46"> (retour) </a> Loc. cit. I p. 459.</blockquote> + +<p>Il n'est donc pas étonnant que, pendant huit jours, +de dix heures du matin à trois heures du soir, il y ait +foule à l'<i>Ara coeli</i>.</p> + +<p>C'est ici qu'il faut parler d'un personnage imaginaire +qui jouait autrefois un grand rôle dans les coutumes +populaires de Noël en Italie: il s'agit de la +<i>Befana</i><a id="footnotetag47" name="footnotetag47"></a><a href="#footnote47"><sup>47</sup></a>.—Ce mot qui est évidemment une corruption +de <i>Befania</i>. <i>Epifania</i> Épiphanie, veut dire +<i>marionnette</i>, <i>fantôme</i>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote47" name="footnote47"></a><b>Note 47:</b><a href="#footnotetag47"> (retour) </a> Voir le <i>Dizionario di Tradizione</i> de Moroni. +Spain. Tom. IV, pag. 278-282.</blockquote> + +<p>On appelle <i>Befana</i> un mannequin habillé de +haillons qu'on promène en Italie, la nuit de l'Épiphanie +et qu'on s'amuse à suspendre aux fenêtres le +jour même de la fête. Cet usage a presque complètement +disparu.</p> + +<p>Varchi et Béni représentent la <i>Befana</i> comme une +vieille femme aux yeux rouges, aux lèvres épaisses, +au visage furibond.</p> + +<p>Jacques Grimm<a id="footnotetag48" name="footnotetag48"></a><a href="#footnote48"><sup>48</sup></a> dit que la <i>Befana</i> est une fée +difforme, noire, laide, qui apporte des présents aux +enfants. En Allemagne, ajoute-t-il, <i>Tante Arie</i> joue +à peu près le même rôle. Sa légende serait originaire +de Franche-Comté; elle assiste aux moissons, préside +les fêtes rustiques, récompense les fileuses diligentes, +fait tomber les fruits des arbres pour les enfants +sages, et à Noël leur donne des noix et des gâteaux. +Le titre de <i>tante</i> paraît avoir remplacé celui de <i>fée</i>, +car c'est le nom d'une personne généralement bienfaisante.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote48" name="footnote48"></a><b>Note 48:</b><a href="#footnotetag48"> (retour) </a> Dictionnaire de Mythologie allemande, s. v. <i>Befana</i>.</blockquote> + +<p>En Italie, son rôle serait celui du «Bonhomme +Noël» ou de «Croquemitaine» si redouté des +enfants. S'ils ne sont pas sages, les parents les menacent +de tout révéler à la <i>Befana</i>. Celle-ci donne des +cadeaux aux enfants obéissants; aux méchants elle +n'apporte que de la cendre et du charbon.</p> + +<p>Comme les Rois Mages venaient de l'Orient et que +l'un d'eux était noir, on raconte aux enfants que la +<i>Befana</i> aussi est noire et qu'à cette époque, elle +entreprend un grand voyage pour récompenser ou +pour punir.</p> + +<p>Parmi les cadeaux qu'on lui attribue à Rome, on +remarque les pommes de pin dorées qui rappellent +l'encens et l'or des Rois Mages.</p> + +<p>En Toscane, elle est représentée comme une fée +qui pénètre la nuit dans les maisons; elle emplit de +bonbons et de joujoux, les souliers placés dans la +cheminée. Les mamans et les gouvernantes menacent +leurs <i>bambini</i> de la <i>Befana</i> qui n'est, disent-elles, ni +tendre, ni généreuse pour les mauvais sujets.</p> + +<p>Le cinq Janvier, veille de l'Épiphanie, vers dix +heures du soir, la place Xavone, la plus vaste et la +plus imposante de Rome après celle de Saint-Pierre, +est illuminée <i>à giorno</i> et présente un aspect féerique. +Des marchands forains y étalent leurs boutiques +ambulantes chargées de friandises, de fruits et de +jouets d'une variété infinie. On y installe même des +pâtisseries et des cafés pour les parents, les parrains, +les maîtres: ils y viennent en foule pour «régaler» +leurs enfants, leurs filleuls, leurs élèves.</p> + +<p>On crie, on danse, on tambourine, on agite des +grelots et même des casseroles. On y vend surtout +des trompettes de fer blanc appelées <i>Befane</i><a id="footnotetag49" name="footnotetag49"></a><a href="#footnote49"><sup>49</sup></a>. Les +enfants les achètent et s'en vont par les rues, soufflant +toute la soirée et toute la nuit, et rendant tout +sommeil impossible. Cette bruyante démonstration +est, dit-on, à l'intention du roi Hérode qu'on veut +punir de sa cruauté envers les Innocents.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote49" name="footnote49"></a><b>Note 49:</b><a href="#footnotetag49"> (retour) </a> La veille de Saint Jean-Baptiste. Le même bruit se +produit, avec des clochettes qu'on vend sur la place du Latran.</blockquote> + +<p>Assurément Hérode et sa famille occupent une +grande place dans l'esprit des Italiens. Un voyageur qui +visitait, l'hiver dernier, les églises de Rome, au temps +de Noël, voyait partout, dans les Crèches, l'Enfant +Jésus couvert d'un voile épais. Comme il en demandait +la raison, on lui répondit: «c'est pour le dérober +aux fureurs d'Hérode».</p> + +<p>D'après quelques auteurs<a id="footnotetag50" name="footnotetag50"></a><a href="#footnote50"><sup>50</sup></a>, la <i>Befana</i> serait +Salomé, fille d'Hérode, qui fit décapiter Saint Jean +Baptiste. Son histoire fit grande impression sur l'imagination +du Moyen Age et la légende s'en empara +bien vite pour y mêler ses fables. Ainsi, quand, au +fameux festin, on lui présenta la tête tranchée du +Saint, elle voulut y déposer un baiser, mais la bouche +lui souffla violemment à la figure et aussitôt elle +disparut ensorcelée et fut condamnée à suivre le +cortège des mauvais esprits<a id="footnotetag51" name="footnotetag51"></a><a href="#footnote51"><sup>51</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote50" name="footnote50"></a><b>Note 50:</b><a href="#footnotetag50"> (retour) </a> Jacques Grimm. loc. cit.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote51" name="footnote51"></a><b>Note 51:</b><a href="#footnotetag51"> (retour) </a> Une autre légende raconte que la fille d'Hérode, en punition de +son crime, eut la tête tranchée par un glaçon, au moment où elle +traversait un fleuve dont la glace se brisa sous ses pieds.</blockquote> + +<p>A la cathédrale de Gênes, pendant la Messe de +minuit, au <i>Gloria in excelsis</i>, tous les enfants de +l'assistance sonnent un charivari de clochettes de +terre cuite qui ne convient guère à la sainteté du lieu. +—Ceci rappelle un peu les Messes solennelles des +rites orientaux, arménien, grec, etc., où la consécration +s'accomplit au son des grelots que le diacre et le +sous-diacre agitent de chaque côté du célébrant. Ces +grelots sont attachés au bout d'un bâton de deux +mètres, qui porte à son extrémité une plaque ronde +de cuivre ou d'argent; ils rendent un son harmonieux +par suite du mouvement qu'on leur donne. Cet instrument +s'appelle <i>quéchouez</i><a id="footnotetag52" name="footnotetag52"></a><a href="#footnote52"><sup>52</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote52" name="footnote52"></a><b>Note 52:</b><a href="#footnotetag52"> (retour) </a> Lebrun. <i>Explication des cérémonies de la Messe</i>. Tom. III.</blockquote> + +<p>D'ailleurs, pendant toute la veillée de Noël, ces +mêmes clochettes préludent à la fête, dans toutes les +rues de Gênes, d'une assez amusante façon.</p> + +<p>Dans quelques villes d'Italie, on voit encore ce +qu'on appelle <i>la ruota della Befana</i>. C'est une ronde +d'enfants avec des chants à tue-tête, autour d'un +grand feu de joie. Cet usage existe encore à Mandello +sur les bords du lac de Lecco. Un cortège nombreux, +que précède une musique barbare et une mascarade +pittoresque, escortent la <i>Befana</i>, la vieille qui +porte la fleur de lys et la quenouille. D'après la +légende, elle vient, le jour de Noël, distribuer des +jouets et des friandises aux enfants bien sages. La +fête se termine sur la place du village par un feu de +joie dans lequel on brûle, en effigie, la vieille femme +qui doit renaître de ses cendres l'année suivante.</p> + +<p>Dans ce même village de Mandello, le chef du +peuple, <i>il capo del popolo</i>, revêtu d'un costume spécial +et entouré d'une foule nombreuse, offre une +marmite de soupe fumante à l'Enfant Jésus que l'on +vénère dans une Crèche installée sur la grande place. +Au pied d'un autel improvisé, on dépose, sur un +tapis, des jattes remplies d'eau, que l'on vient +reprendre le lendemain. Elles serviront de pieux +présents aux amis, car cette eau passe pour avoir +obtenu des vertus particulières pendant qu'elle a +séjourné devant la Crèche.</p> + +<p>Dans la même région, au val di Rosa (Lecco), les +gens du pays jouent encore, à l'occasion de Noël, +des <i>Mystères</i> qui datent du Moyen Age. Ils représentent +le cortège des Bergers et des Rois Mages, en +costumes qu'ils sont fiers de porter, et montent, en +chantant, sur les hauteurs voisines couvertes de +neige. Un clerc ouvre la marche, tenant bien haut +l'étoile lumineuse: rois et pasteurs suivent en ordre +et se rendent à un <i>presepio</i> dressé dans un ermitage +au sommet de la montagne.</p> + +<p>En Toscane et en d'autres contrées de l'Italie, la +bûche de Noël est en grand honneur. Quelquefois +même dans le langage populaire, on désigne la fête +de Noël par ce seul mot <i>Ceppo, la Bûche</i>. On bande +les yeux aux enfants, puis ces derniers doivent +tourner autour de la Bûche et la frapper à coup de +pincettes en chantant la <i>canzonetta</i> dite <i>l'Ave Maria +de la Bûche</i>. Ce chant a la vertu de faire tomber sur +eux une pluie bienfaisante de jouets et de bonbons, +selon la générosité des assistants <a id="footnotetag53" name="footnotetag53"></a><a href="#footnote53"><sup>53</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote53" name="footnote53"></a><b>Note 53:</b><a href="#footnotetag53"> (retour) </a> P. Fantani—*** s. v. Ceppo</blockquote> +<br><br><br> + + + +<h3>NAPLES</h3> + +<p>La vue de Naples, de son golfe aux teintes d'azur, +de ses rivages constellés de blanches villas, de ses +promontoires pittoresques et du cône fumant du +Vésuve, est un des spectacles les plus enchanteurs +qu'il y ait au monde.</p> + +<p>Nulle part Noël n'est plus animé qu'à Naples. Une +sorte de rage de plaisir et de distraction s'empare +de la population tout entière et pendant une période +de huit jours, c'est un mouvement, un entrain, une +sorte de <i>furia</i> dont rien ne peut donner l'idée.</p> + +<p>La semaine qui précède Noël s'appelle, à Naples, +la semaine des <i>bancarelle</i> (littéralement des <i>comptoirs</i>). +En 1904, elle s'est terminée dans un «bain de +lumière et d'azur» <a id="footnotetag54" name="footnotetag54"></a><a href="#footnote54"><sup>54</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote54" name="footnote54"></a><b>Note 54:</b><a href="#footnotetag54"> (retour) </a> Nous empruntons quelques détails aux journaux de Naples: +nous nous efforçons de les traduire aussi littéralement que possible, +afin de conserver les nuances d'un style plein de délicatesse et d'originalité.</blockquote> + +<p>Une douceur de ciel printanier a souri à ces derniers +jours de l'année, d'ordinaire si pluvieux à +Naples: le bonheur des petits commerçants est donc +complet. Les marchés de Noël ont eu depuis huit +jours un aspect des plus attrayants comme tous les +usages de cette population moitié orientale et moitié +espagnole.</p> + +<p>D'innombrables boutiques s'élèvent dans la grande +rue centrale de Naples, <i>via di Roma, gia Toledo</i> (la rue +de Rome, autrefois de Tolède<a id="footnotetag55" name="footnotetag55"></a><a href="#footnote55"><sup>55</sup></a>). Une foule en liesse +la remplît et déborde dans les ruelles adjacentes, sur +les places et sur les quais. Clameurs, joie universelle, +portées au diapason le plus élevé, explosion gigantesque +de bonne humeur et de félicité publique qui +se nourrissent de gain bien minimes, préparés de +longue main et impatiemment attendus. Toutes les +familles bourgeoises se réapprovisionnent du nécessaire +et parfois même du superflu. Les <i>bancarelle</i> +sont une exposition aux formes les plus diverses, +aux couleurs les plus variées et les plus vives: elles +se tiennent sur les places, en plein air, au milieu de +tentes roulantes qui s'élèvent par milliers et sur +lesquelles l'esthétique du peuple napolitain range, +en groupes bizarres, les objets les plus divers et les +plus brillants.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote55" name="footnote55"></a><b>Note 55:</b><a href="#footnotetag55"> (retour) </a> Le gouvernement italien, au moment de l'annexion du royaume +de Naples, a changé le nom de la grande rue de Tolède et l'a appelée, +en 1870, rue de Rome. Mais, nous l'avons constaté, pour le peuple +napolitain et la presse locale, c'est toujours la rue de Tolède.</blockquote> + +<p>Ce ne sont pas seulement des comestibles, des +ustensiles en terre ou en verre, fabriqués sous les +formes les plus fantastiques; ce n'est pas seulement +pour la table que se dressent ces agréables bastions +vivants, le long des trottoirs fourmillant de monde +de la rue de Tolède, de la place Medina et de la place +de la Liberté, la littérature même a ses autels, ses +petits temples enguirlandés dans ce bruyant «abracadabra» +du Noël Napolitain. Elles sont, en effet, +innombrables les <i>bancarelle</i> où sévères et graves se +trouvent rangés les livres, les opuscules, les in-folios +anciens et miniatures, toutes les variétés et les sous-espèces +du volume, et surtout des manuscrits qui +coûtèrent tant de sueurs. Un public curieux et sympathique +s'approche de ces montagnes de papier +imprimé, et y cherche avec des regards studieux +l'ouvrage désiré et peut-être ignoré du revendeur. +Parfois pour quelques centimes on achète un livre +d'une grande valeur, ou tout un lot de brochures au +dos déchiré et aux pages en lambeaux.</p> + +<p>Et aujourd'hui (Noël 1904), pour la première fois +peut-être depuis vingt ans, grâce aux rayons bienfaisants +d'un soleil de printemps, Naples peut montrer +toute la beauté éblouissante de ses marchés «enveloppés +d'un nimbe de joie». Toute la ville est aujourd'hui +dehors: les étrangers en extase contemplent ce +spectacle comme «une fascinante féerie».</p> + +<p>Ce qu'il faut voir surtout, c'est le pittoresque <i>marché +aux poissons</i> sur le quai de Sainte-Lucie. La +veille de Noël, après avoir traversé un grand nombre +de rues entre des trophées de verdure, des amoncellements +de fruits, de compotes au vinaigre, de +gâteaux, de liqueurs, on croirait que c'est la dernière +journée où il soit permis de manger. Pour le souper, +la carte de rigueur est la suivante: vermicelle au jus +de poisson, <i>broccoli</i> fumants à l'huile, <i>capitone</i><a id="footnotetag56" name="footnotetag56"></a><a href="#footnote56"><sup>56</sup></a> et +poissons divers<a id="footnotetag57" name="footnotetag57"></a><a href="#footnote57"><sup>57</sup></a>.—Cent mille personnes au moins +sont en mouvement pour préparer le succulent repas +aux quatre cent mille autres qui se promènent oisives +ou qui travaillent, en proie à la plus fébrile impatience.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote56" name="footnote56"></a><b>Note 56:</b><a href="#footnotetag56"> (retour) </a> Le <i>capitone</i> est le mets traditionnel et nécessaire +du repas de Noël: c'est une anguille de rivière ou de mer, quelquefois +Une murène à la chair blanche et laiteuse.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote57" name="footnote57"></a><b>Note 57:</b><a href="#footnotetag57"> (retour) </a> Les Napolitains les appellent <i>frutti di mare</i> +(fruits de la mer), ce sont des huîtres, des crabes, des langoustes, +des coquillages aux formes les plus variées.</blockquote> + +<p>A combien le <i>capitone</i>? Telle est la grande question +du jour. En effet, quel est le Napolitain qui ne +mange le <i>capitone</i> le soir de la veille de Noël?</p> + +<p>Partout on entend crier: «<i>capitone viva, fricceca, +stu capitone, a na lira e otto, capitone</i> vivant, il palpite +encore ce <i>capitone</i>, à un franc quarante centimes».</p> + +<p>Il faut aller visiter la rue Ste-Brigitte ou la rue Porto, +le soir de la veille de Noël. C'est une scène fantastique +digne du pinceau de Gherardo dell Notti. +Qu'ils sont beaux à voir ces marins au teint bronzé, +vieux loups de mer qui, sur leurs barques de pêche +(<i>paranziello</i>), ont défié maintes fois les tempêtes et +qui ont une voix de tonnerre habituée à se faire +entendre au milieu du bruit des vagues. Ils sont là, +debout devant leurs corbeilles entourées de cierges +allumés, les manches de leur veste retroussées jusqu'au +coude. Ils enfoncent de temps en temps leurs +mains dans ces corbeilles remplies d'anguilles vivantes, +ils saisissent les plus grosses, les font tournoyer +en l'air et gesticulant avec toute leur vivacité méridionale, +ils ont un faux air de charmeurs de serpents.</p> + +<p>A chaque coin de rue les marchandes de Procida<a id="footnotetag58" name="footnotetag58"></a><a href="#footnote58"><sup>58</sup></a> +et d'Ischia attirent l'attention par le curieux +costume de leur île.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote58" name="footnote58"></a><b>Note 58:</b><a href="#footnotetag58"> (retour) </a> <i>Le jour de Noël</i>, à la Saint-Michel et le huit Mai, +les femmes de Procida revêtent leur costume national: un vêtement rouge +brodé d'or, et elles exécutent la danse du pays, la <i>tarantelle</i>.</blockquote> + +<p>Rien de plus animé, de plus vivant que le spectacle +du port de Naples, la veille de Noël, vers le coucher +du soleil. La foule y montre sa folle et insouciante +gaîté, son intarissable faconde, sa verve spirituelle et +bouffonne, les marchands y annoncent leurs denrées +avec mille <i>lazzi</i>, les musiciens y donnent des sérénades +et au milieu de cette cohue indéfinissable les +<i>corricoli</i>, petites voitures où s'entassent de douze à +quinze personnes, amènent de Portici et de Resina +les ouvriers qui viennent souper en plein air, en face +de la mer (à la napolitaine).</p> + +<p>Oui, à Naples, Noël est bruyant et joyeux: clameurs +et joie qui font oublier la désolante mélancolie +qui court dans les vastes souterrains de cette bonne, +généreuse et sympathique population. Qu'on ne +croie pas cependant que Naples soit devenue, par +enchantement «la ville du dollar»: Noël n'est pour +elle qu'une «parenthèse de félicité et de splendeurs», +à la fin d'une année qui a été souvent attristée par +bien des privations.</p> + +<p>En un mot, rien de vivant, de pittoresque, de +sémillant comme ce peuple en délire sous «le beau +ciel bleu de Naples, turquoise le jour, saphir la nuit».</p> + +<p>Comment ne pas se rappeler ces beaux vers de +Lamartine:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Sous ce ciel où la vie, où le bonheur abonde.</p> +<p>Sur ces rives que l'oeil se plaît à parcourir.</p> +<p>Nous avons respiré cet air d'un autre monde.</p> +<p>Elvire!... Et cependant on dit qu'il faut mourir<a id="footnotetag59" name="footnotetag59"></a><a href="#footnote59"><sup>59</sup></a>.</p> + </div> </div> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote59" name="footnote59"></a><b>Note 59:</b><a href="#footnotetag59"> (retour) </a> Tout le monde connaît ce vieux dicton que répète volontiers +même le dernier des Napolitains: <i>Veder Napoli e dopo mori</i>, voir +Naples et mourir.</blockquote> + +<p>Naples a aussi ses musiciens de Noël; ils viennent +du fond des Abruzzes et des gorges de la Calabre: +ils portent le nom de <i>Zampognari</i>. Il y a deux sortes +de <i>Zampogna</i> en usage dans le midi de l'Italie et en +Sicile.</p> + +<p>C'est d'abord une cornemuse composée d'un sac +de peau et de trois chalumeaux de différentes longueurs. +Deux de ces chalumeaux donnent toujours +le même ton; le troisième est susceptible de varier +ses notes et rappelle le hautbois et la clarinette. La +note continue du plus gros chalumeau s'appelle <i>bourdon</i>, +elle est censée faire la basse; celle du second, +donne ordinairement la dominante. Lorsqu'on entend +de loin dans les montagnes ce singulier mélange de +tons immuables avec les modulations de la mélodie, +on croirait avoir les oreilles frappées par un tintement +de cloches plutôt que par le son d'un instrument +de musique.</p> + +<p>Il y a aussi de petites <i>Zampogne</i> qui ne se composent +que d'un simple chalumeau. Nous avons sous +les yeux une gravure reproduisant le gracieux +tableau du professeur Bechi de Rome. C'est un <i>Zampognaro +qui s'exerce à jouer la cantilène de Noël</i>: +son instrument, en effet, n'a pas d'outre et ressemble +assez à un hautbois de petite dimension.</p> + +<p>Les fonctions et les costumes des <i>Zampognari</i> +sont à peu près les mêmes que ceux des <i>Pifferari</i> à +Rome. Comme eux, ils ne s'embarrassent pas d'un +bagage inutile. Un manteau de laine brune leur sert, +pendant la nuit, tout à la fois de matelas et de couverture. +Ces pauvres montagnards s'en vont de porte +en porte et le peuple napolitain très pieux et très +charitable leur demande des neuvaines devant +l'image de la Madone ou devant la Crèche. L'argent +qu'ils gagnent sert à nourrir leur famille pendant le +reste de l'année.</p> + +<p>A Naples, plus encore qu'à Rome, le <i>presepio</i> +(la Crèche) joue un grand rôle dans les fêtes de +Noël. Dans le sud de l'Italie, les Crèches sont nombreuses +et dénotent parfois un véritable talent d'artiste. +Au fond d'une grotte entourée de rochers, on +aperçoit l'étable et la Crèche où naquit le Sauveur. +Autour du <i>San Bambino</i> reposant sur la paille, de +minuscules figurines de bois sculpté, revêtues d'habits +patiemment confectionnés aux veillées d'hiver, +représentent la Sainte Vierge et Saint Joseph en extase. +A l'entrée, de petits chérubins pressent leurs têtes +ailées pour regarder de plus près le nouveau-né. +Puis c'est toute une procession de bergers qui viennent +lui apporter leurs modestes présents.</p> + +<p>Au sommet de la grotte brille l'étoile qui a conduit +les Mages. Ceux-ci sont entourés de pages, d'hommes +d'armes, d'écuyers, d'esclaves nubiens qui conduisent +des chameaux. Ces figurines sont quelquefois +d'un grand prix: il est des chèvres et des moutons +signés <i>Vaccaro</i>, qui valent leur pesant d'or.</p> + +<p>Un auteur dramatique a eu la passion de la +Crèche: le napolitain dom Michel Cuciniello. Il +avait rangé derrière de brillantes vitrines ses <i>pupazzi</i> +(petites statuettes): il aimait à les faire admirer à ses +visiteurs. On y voyait tout ce qui peut entrer dans +la composition d'une Crèche, depuis l'Archange +Gabriel jusqu'à l'humble paysanne apportant ses +présents dans un panier, depuis Saint Joseph jusqu'au +tavernier, depuis la Sainte Vierge jusqu'au roi +nègre. Dom Michel offrit à la ville de Naples ce +trésor d'art qu'on peut aller voir au Musée de la +Chartreuse de San Martino.</p> + +<p>Cette Crèche se trouve dans la grande salle attenante +à celle de la Gondole de Charles III. A droite, +s'élève la maisonnette du tavernier: plus haut, celle +de la blanchisseuse; à gauche, un petit pont sur un +torrent entre les troncs énormes de vieux chênes +renversés: au centre, les colonnes brisées d'un temple +en ruines; loin, bien loin, à perte de vue, la +campagne; de petites collines verdoyantes s'estompent +dans la brume, et au-dessus un ciel d'azur donne +à cette scène à la fois profane et sacrée un aspect des +plus grandioses.</p> + +<p>La maisonnette du tavernier est une merveilleuse +reproduction des moeurs napolitaines. On y voit +ustensiles en cuivre, faisceaux d'herbages, animaux +de basse-cour, mobilier complet, vases de fleurs.</p> + +<p>Plus loin, sur la terrasse de la blanchisseuse, le +linge étendu sur des cordes et séchant au soleil, la +petite cage à la fenêtre: le tout d'une parfaite précision.</p> + +<p>Là-bas, dans la plaine, on voit caracoler des chevaux +que des palefreniers retiennent avec peine; +plus loin, de riches paysannes dansent la <i>tarantelle</i> +au son des guitares.</p> + +<p>Qu'elle expression dans ces têtes d'argile! Quelle +finesse dans tous ces vêtements et dans ces parures! +Quel éclat dans ces perles précieuses! Quelle animation, +quelle vie dans tout ce paysage; dans ce +torrent qui écume au milieu de blocs énormes et +d'arbres séculaires, dans cette nature souriante, +idyllique, parmi les épais rosiers et les prairies en +fleurs!</p> + +<p>Quelle richesse dans ce cortège des Rois Mages! +Ils s'avancent coiffés de turbans et vêtus d'habits +chamarrés d'or et parsemés de pierreries; de nombreux +esclaves conduisent des chameaux chargés de +coffres remplis d'or et de pierres précieuses.</p> + +<p>Au-dessus de tout, s'élève pure la note de la foi: +la Vierge et Saint Joseph, le petit Enfant Jésus étendu +sur la paille, le boeuf et l'âne. Autour des petites +colonnes qui entoure la Crèche, grimpent le lierre +et la mousse et des essaims d'Anges se balancent +dans les airs en glorifiant Dieu.</p> + +<p>La Crèche de dom Michel et ses quatre-vingts statuettes +représentent une valeur de deux cent cinquante +mille francs.</p> + +<p>Un habitant de la ville de Caserte avait dans sa +maison une Crèche d'une richesse vraiment royale. +Les Rois Mages, avec des costumes éblouissants, +apportaient de vrais coffres d'or et de pierreries: les +perles, les rubis, les émeraudes, les topazes y brillaient +de toutes parts. Une femme avait au milieu du front +un diamant si gros et d'une si belle eau qu'une +princesse l'aurait mis volontiers à son diadème. On +ne sera pas étonné d'apprendre que des soldats en +armes gardaient, nuit et jour, un tel <i>presepio</i>.</p> + +<p>La veille de Noël, à minuit, la famille entière vient +s'agenouiller devant la Crèche. Le plus jeune des +enfants prend un <i>Bambino</i> en cire et le place entre +la Vierge Marie et Saint Joseph, dans un petit berceau +de mousse. Les <i>Zampognari</i> attaquent la plus +belle de leurs symphonies: on y répond par des +cantiques: tout le monde prie; c'est une scène des +plus touchantes<a id="footnotetag60" name="footnotetag60"></a><a href="#footnote60"><sup>60</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote60" name="footnote60"></a><b>Note 60:</b><a href="#footnotetag60"> (retour) </a> De Lauzières, <i>Panorama des Fêtes chrétiennes</i>.</blockquote> + +<p>Toute la nuit de la veille de Noël ont lieu des feux +d'artifice qu'on nomme <i>Tricchi-Tracche</i>. Les rues, les +ruelles deviennent plus lumineuses qu'à midi. Les feux +de bengale pétillent à tous les étages et à toutes les +fenêtres: les flammèches tombent en pluie de feu +sur la tête des passants. Alors aussi sur les places +publiques, sur les trottoirs, sur les balcons éclatent +les soleils, les girandoles, les fusées de toutes sortes. +Dans chaque rue, dans chaque quartier c'est une fusillade +nourrie; on dirait que dans cette ville de cinq +cent mille âmes se livre une lutte effroyable. Les +morts sont rares; il y a bien quelques blessés—mais +c'est <i>Natale</i> (Noël)—et l'an prochain on recommencera +de plus belle!</p> + +<p>Il y a une vingtaine d'années, on représentait à +Naples, dans un théâtre de second ordre, la <i>Nascita +del Verbo Incarnato</i> (la Naissance du Verbe Incarné), +longue et fastidieuse pièce en cinq actes et en vers, +avec prologue. Les acteurs jouaient d'abord avec +beaucoup de sérieux et de dignité. Mais, à la fin de +chaque acte, les <i>guillari</i> (les bouffons, les clowns) +apparaissaient sur le théâtre, liaient conversation +avec la Sainte Vierge et Saint Joseph, puis restés +bientôt seuls maîtres de la scène, racontaient, en +patois, les nouvelles du port, avec une verve endiablée.</p> + + +<p>Il existe un usage assez bizarre dans la petite ville +de Catanzaro, au sud de Naples, dans la Calabre +ultérieure. C'est <i>n' Presepiu cchi si motica</i>, une +espèce de Crèche-théâtre, de Crèche-parlante. Elle +ne se trouve pas dans l'église. Elle nous apparaît +peuplée de personnages qui se meuvent, gesticulent, +parlent, absolument comme des marionnettes. A +côté d'une grotte s'élève une prison, puis un palais, +un couvent de capucins, une église. L'action est des +plus grotesques. Par exemple, Hérode vient d'apprendre +la nouvelle de la naissance d'un roi plus +puissant que lui; aussitôt il entre dans une fureur +extrême et donne ordre de faire périr par le glaive +tous les enfants au-dessous de deux ans. On assiste +alors au meurtre des Innocents, on entend des cris +plaintifs. Les Religieux sortent du couvent et veulent +défendre ces pauvres victimes, mais ils sont à leur +tour roués de coups, jusqu'à ce que d'autres Religieux +arrivent, en chantant des psaumes pour les +morts<a id="footnotetag61" name="footnotetag61"></a><a href="#footnote61"><sup>61</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote61" name="footnote61"></a><b>Note 61:</b><a href="#footnotetag61"> (retour) </a> M. Lumini, <i>Le sacre rappresentazione italiane</i>, p. 306.</blockquote> + +<p>Dans l'île d'Ischia, on voit, dans les deux églises, +un trône orné, sur lequel est placée une statue de la +Vierge. Elle est habillée de brocart riche, porte des +cheveux naturels très frisés et des boucles d'oreille: +elle a une sorte de tablier de mousseline blanche +qu'elle relève des deux mains comme pour en former +un berceau. Le jour de Noël, on dépose un +Enfant-Jésus dans le tablier de la Vierge.</p> + +<p>A Capri<a id="footnotetag62" name="footnotetag62"></a><a href="#footnote62"><sup>62</sup></a>, au commencement de la Messe de +minuit, le tabernacle apparaît <i>ouvert</i> et <i>vide</i>, pour +signifier que le Christ n'est pas encore né. Après la +communion seulement, le prêtre y introduit une +hostie consacrée et ferme la porte. Pendant toute la +nuit et toute la journée du vingt-cinq décembre, les +bombes et les coups de feu retentissent sans cesse, +répétés par les échos des montagnes.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote62" name="footnote62"></a><b>Note 62:</b><a href="#footnotetag62"> (retour) </a> Dans l'île de Capri, de la pointe du <i>Capo</i> la vue est magnifique +et n'a de comparable au monde que la rade de Rio de Janeiro et les +abords de Constantinople.</blockquote> + +<p>Dans l'église de Massa-Lubrense, près de Sorrente <a id="footnotetag63" name="footnotetag63"></a><a href="#footnote63"><sup>63</sup></a>, +on voit une Crèche qui est tout un monde. +Ce sont des rochers escarpés remplis de personnages +en miniature: bergers, religieux; dans un ravin, les +Rois Mages qui s'avancent avec toute leur suite; +puis des villages, des maisons avec des curieux sur +les balcons, des ouvriers à leur atelier, des gens qui +causent sur la place publique, des Anges suspendus +en l'air. Il y a peut-être deux cents figurants. C'est +pour ainsi dire la reproduction de la Crèche de la +Chartreuse de Naples.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote63" name="footnote63"></a><b>Note 63:</b><a href="#footnotetag63"> (retour) </a> Aux environs de Sorrente se trouve le pittoresque couvent du +Deserto.—Du haut de la terrasse on a une vue charmante sur les +deux golfes de Naples et de Salerne et sur l'île de Caprée.</blockquote> + +<p>Dans toute la région, les passants saluent les étrangers +par ces mots: <i>Buon' Natal!</i> (bon Noël). C'est +le souhait de la nouvelle année<a id="footnotetag64" name="footnotetag64"></a><a href="#footnote64"><sup>64</sup></a>. Il en est de +même à Rome; on dit encore: <i>Buone feste</i> (bonnes +Fêtes!)</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote64" name="footnote64"></a><b>Note 64:</b><a href="#footnotetag64"> (retour) </a> Ces intéressants détails sur Ischia, Capri et les environs de +Sorrente nous ont été fournis par deux personnes de notre famille +qui ont assisté à la Messe de minuit dans l'église de Capri, à l'occasion +de la fête de Noël 1904.</blockquote> + +<p>Nous trouvons dans l'<i>Illustrazione popolare</i> (l'Illustration +populaire) de Rome, sous le titre: <i>la squilla +di Lanciano nella notte di Natale</i> (la voix stridente +de Lanciano<a id="footnotetag65" name="footnotetag65"></a><a href="#footnote65"><sup>65</sup></a>, pendant la nuit de Noël) le trait +suivant:</p> + +<p>Le soir du vingt-trois Décembre, à six heures, une +petite cloche de l'église métropolitaine de <i>Sainte-Marie-du-Pont</i> +commence à sonner. Cette sonnerie +qu'on est convenu d'appeler <i>squilla di Natale</i> (voix +stridente de Noël) dure une heure sans interruption. +Entre temps, les boutiques et les cafés se ferment; +tous les habitants regagnent leurs foyers; de continuelles +salves de mousqueterie et d'autres armes à +feu retentissent de toutes parts. A sept heures du +soir, tout le monde est chez soi; la clochette cesse +de sonner, et, à leur tour, carillonnent toutes les +cloches des nombreuses églises de la ville de Lanciano. +À ce moment, tous tombent à genoux et récitent +les litanies et d'autres prières.—C'est l'heure +où, suivant une croyance populaire, la Vierge arriva +à Bethléem. La prière finie, les enfants baisent les +mains de leurs parents, de leurs aïeuls, de leurs oncles +et tantes et échangent des compliments de bonnes +fêtes. Un instant après, arrivent aussi les enfants qui +vivent loin de la maison paternelle: ils viennent +apporter l'expression de leur amour filial et prendre +part aux joies de la famille réunie.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote65" name="footnote65"></a><b>Note 65:</b><a href="#footnotetag65"> (retour) </a> <i>Lanciano</i>, dans l'Abruzze citérieure, +dix-huit mille habitants, +archevêché, belle cathédrale; <i>pont de Dioclétien</i>.</blockquote> + +<p>Voici l'origine de cet usage: Monseigneur Paul +Tasso, napolitain d'origine, prélat d'une grande charité +et qui fut archevêque de Lanciano de 1588 à +1607, avait l'habitude d'aller tous les ans, le soir du +vingt-cinq Décembre, processionnellement et pieds +nus, suivi du clergé et du peuple,—en souvenir du +voyage que fit Marie, de Nazareth à Bethléem,—jusqu'à +une petite chapelle distante de plus d'un +kilomètre de la ville, Sainte Marie dell' Iconicella. +Pour faire ce trajet, il mettait une heure, et pendant +ce temps, une clochette sonnait. Après la mort de +Monseigneur Tasso, ses successeurs renoncèrent à la +procession, mais l'usage de sonner la cloche +subsista.</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Ninna nanna de Manzoni.</p> + </div><div class="stanza"> +<p><i>Dormi, fanciul, non piangere,</i></p> +<p><i>Dormi, fanciul celeste,</i></p> +<p><i>Sovra il tuo capo stridere</i></p> +<p><i>Non osin le tempeste!</i></p> + </div><div class="stanza"> +<p>Dors, Enfant, ne pleure pas,</p> +<p>Dors, divin Enfant,</p> +<p>Sur ta tête faire rage.</p> +<p>N'osent pas les tempêtes!</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="i4">(Première strophe.)</p> + </div> </div> +<br><br><br> + + + +<h3>SICILE</h3> + +<p>La Sicile, qu'on appelle avec raison «la perle des +îles» à cause de la beauté de ses paysages et de la +douceur de son climat, offre une infinité de coutumes +charmantes, à l'occasion de Noël.</p> + +<p>Le grand et très intéressant journal de Palerme, +l'<i>Ora</i> (l'Heure) du vingt-cinq Décembre mil neuf +cent quatre, que nous a gracieusement envoyé un +éminent professeur de cette ville, nous apporte de +précieux documents que nous allons traduire et +résumer en leur conservant, autant que possible, +leur couleur locale.</p> + +<p>Le bateau venant de Naples, arrive le plus souvent +à Palerme avant le lever du soleil. Le décor matinal +est réellement délicieux. À gauche, au-dessus du +promontoire rocheux de Zaffarano, volent de légers +nuages gris auréolés de rose par les premiers feux de +l'aurore; le ciel est pur de ce bleu pâle qui caractérise +les fins d'orage et dont connaissent bien la +nuance tendre tous ceux qui ont navigué sur la +Méditerranée. Bientôt apparaît Palerme <i>la Felice</i> +(l'heureuse) baignée de lumière, ceinte de sa «Conque +d'or», plaine fertile qu'encadre un hémicycle +de montagnes grandioses.</p> + +<p>Les sourires et les sarcasmes des esprits forts et +des demi-savants n'ont pas réussi à diminuer la +fraîche poésie de la fête de Noël. Sans doute, dit +l'<i>Ora</i>, il y a bien dans notre chère île, comme partout +ailleurs, pendant deux ou trois jours, des repas +de parents et d'amis où l'on sert des plats choisis et +des mets succulents, puis des desserts de fins gâteaux +et de frais bonbons, mais Noël garde dans les rues +bruyantes de nos cités, comme dans nos plus humbles +villages, son cachet traditionnel de fête religieuse.</p> + +<p>Partout, on entend les voix tristes des rapsodes du +peuple, auxquelles se mêlent le bruit monotone des +sistres, le gémissement plaintif des violons et dans +le lointain le son champêtre des cornemuses et des +<i>Zampogne</i>. Ce sont les <i>aveugles-poètes</i><a id="footnotetag66" name="footnotetag66"></a><a href="#footnote66"><sup>66</sup></a> qui chantent +le <i>voyage douloureux de la Sainte Vierge et de +Saint Joseph</i> ou la <i>Ninnaredda</i> (berceuse) sorte +de <i>neuvaine</i> préparatoire à la fête de Noël. Toute +maison qui les accepte et veut bien les louer est +marquée d'un large trait noir tracé au charbon. Ce +sont aussi les bergers descendus des montagnes: ils +viennent répéter leur mélancolique <i>cantilène</i> toute +imprégnée de soupirs et de pleurs.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote66" name="footnote66"></a><b>Note 66:</b><a href="#footnotetag66"> (retour) </a><p>À Palerme, les <i>aveugles-poètes</i> forment une sorte de corporation; +ils parcourent les campagnes, se rendent à toutes les fêtes, modifient +et rajeunissent les chants de leurs prédécesseurs.</p> + +<p>Ils abordent tous les genres: les souvenirs des Croisades, les +légendes de Sainte Lucie et de Sainte Rosalie, les deux Saintes si +populaires dans toute la Sicile, un tremblement de terre, un naufrage, +etc.</p> + +<p>Ils déploient autant d'imagination pour rendre par la poésie et la +musique ces divers sujets, que les «peintres» pour les reproduire +sur les charrettes des paysans siciliens.</p></blockquote> + +<p>Les pieux <i>cantiques</i> de la neuvaine de Noël (<i>le +canzoni</i>) sont très connus: ils sont à peu près les +mêmes dans toute l'Italie méridionale et en Sicile.</p> + +<p>On connaît beaucoup moins les <i>prières</i> (<i>le orazioni</i>) +que l'on récite devant la Crèche dans certains +villages des campagnes de Sicile. Ce sont des chants +très courts, des invocations à Jésus-Enfant, à la +Vierge, au patriarche Saint Joseph.</p> + +<p>Ces <i>prières</i> sont écrites dans le gracieux dialecte +sicilien que le poète Meli a immortalisé dans ses +vers. Qu'on en juge par le commencement du premier +sonnet de sa Bucolique.</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Montagnes coupées de vallons,</p> +<p>Rochers vêtus de lierre et de mousse,</p> +<p>Cascades d'eau pure argentée.</p> +<p>Ruisseaux murmurants et lacs silencieux.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Cimes escarpées et ravins ténébreux.</p> +<p>Joncs stériles et genêts en fleurs.</p> +<p>Arbres antiques croulant de vieillesse,</p> +<p>Et grottes où les gouttelettes d'eau se pétrifient avant de tomber.</p> +<p>Accueillez, dans vos silencieux asiles,</p> +<p>L'ami de la paix et du repos!</p> + </div><div class="stanza"> +<p>(Meli, <i>Buccolica</i>. Sonetu I.)</p> + </div> </div> + +<p>La première de ces <i>prières</i> publiée par Valplatani, +a toute la grâce d'un petit tableau flamand (<i>ha tutta +la grazia d'un quadretto fiammingo</i>.)</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p><i>Ni' 'na grutta nasciu lu Bammineddu,</i></p> +<p><i>A Bettilemmi, 'ntempu di friddura,</i></p> +<p><i>'Ncapu la paglia comu un pucireddu,</i></p> +<p><i>La Bedda Matri l'ha pusatu allura,</i></p> +<p><i>E cc'era ddà vicinu un sciccareddu,</i></p> +<p><i>Misu a lu cantu di la manciatura,</i></p> +<p><i>All' autru latu un coi pïatuseddu,</i></p> +<p><i>E, 'ntunnu 'ntunnu, tutti li pastura.</i></p> +<p><i>Gesuzzu duci, beddu e picciriddu,</i></p> +<p><i>Mniezzu la paglia mori di lu friddu.</i></p> +<p><i>Ma comu grupi la cucuzza a risu,</i></p> +<p><i>Luci dda grutta comu un paradisu</i><a id="footnotetag67" name="footnotetag67"></a><a href="#footnote67"><sup>67</sup></a>.</p> + </div> </div> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote67" name="footnote67"></a><b>Note 67:</b><a href="#footnotetag67"> (retour) </a> Nous devons la traduction à l'extrême obligeance de notre +savant ami, M. l'abbé M***, curé de Corscia, dont la collaboration +nous a été continuelle depuis l'origine de nos recherches sur les coutumes +populaires de Noël.</blockquote> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Dans une grotte est né le petit Enfant,</p> +<p>A Bethléem, au retour de la saison du froid,</p> +<p>Sur de la paille comme un pauvret.</p> +<p>Sa gracieuse mère l'a posé alors,</p> +<p>Tout près, d'un côté de la Crèche, il y avait un âne.</p> +<p>De l'autre côté un boeuf attendri,</p> +<p>Tout autour, tout autour, la foule des bergers,</p> +<p>Le cher Jésus, doux, beau, tout petit,</p> +<p>Se mourait de froid sur la paille,</p> +<p>Mais à peine le sourire a réjoui sa gracieuse bouche,</p> +<p>Que la grotte resplendit comme un paradis.</p> + </div> </div> + +<p>La Sicile a aussi <i>ses Noëls</i>: il ne faut pas y chercher +finesse d'images, suite historique, ni vers rimés +avec art.</p> + +<p>Ce sont de petites strophes déliées qui se suivent +avec la fougue capricieuse d'une bande d'enfants qui +jouent sur un pré fleuri. Cependant quelle grâce +rustique dans ces chansonnettes pieuses et quelle +inimitable ingénuité de style et d'images. Dans celle +de Noto, Jésus naît dans un jardin parsemé de plantes +aromatiques: un tambour et le tintamarre des +enfants qui s'amusent annoncent sa naissance.</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Ddocu sutia ccè un jardinu,</p> +<p>Tuttu chinu d'airumi,</p> +<p>Cci na ciu Gesù bambinu.</p> +<p>Cu trummessi e tammurinu.</p> +<p>E lu misinu suprà l'artari.</p> +<p>Tutti l'ancili cci hann' a cantari</p> +<p>Cci hann' à caniari cu bella vuci,</p> +<p>Lu Bambinu si cunnuci,</p> +<p>Si cunnuci, vaneddi, vaneddi.</p> +<p>Si comtamu canzuneddi,</p> +<p>Canzuneddi via via,</p> +<p>Cci cantamu la litania</p> +<p>Litania palermitana.</p> + </div><div class="stanza"> + </div><div class="stanza"> +<p>Un peu plus bas il y a un jardin</p> +<p>Tout couvert d'arbres qui répandent des parfums.</p> +<p>C'est là qu'est né Jésus Enfant.</p> +<p>Avec trompettes et tambours.</p> +<p>Ils le placent sur l'autel,</p> +<p>Tous les Anges se mettent à chanter,</p> +<p>A chanter de leurs belles voix</p> +<p>Le Bambino si bienvenu.</p> +<p>Si bienvenu, viens, viens!</p> +<p>Nous chantons des cantiques,</p> +<p>Des cantiques et des cantiques,</p> +<p>Nous chantons la litanie.</p> +<p>La litanie de Palerme.</p> + </div> </div> + +<p>Plus suavement enfantines me semblent ces deux +autres chansonnettes (<i>canzonette</i>) pieuses de Valplatani. +La première a tout l'air d'une <i>ninna nanna</i> +(berceuse):</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>A la notti di Natali</p> +<p>Ca nasciu lu Bammineddu,</p> +<p>E nasciu nni la gruttidda.</p> +<p>A la so manciaturedda</p> +<p>E sô matri cci arridia,</p> +<p>Rosi e gigli cci cuglia.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Dans la nuit de Noël,</p> +<p>Il est né le Bambino,</p> +<p>Il est né dans une grotte.</p> +<p>Dans sa petite Crèche.</p> +<p>Sa mère nous souriait.</p> +<p>Elle nous cueillit des roses et des lys.</p> + </div> </div> + +<p>Si l'on veut ajouter foi à cette autre chansonnette +de Valplatani lorsque naquit notre Sauveur dans la +grotte de Bethléem, il y avait non seulement un +ange, mais encore un certain personnage qui jouait +de la cornemuse. Au son géorgique du champêtre +instrument, une brebis, aux flocons de laine frisée, +dansait:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>A la notti di Natali</p> +<p>Cc'era l'ancilla e un compari<a id="footnotetag68" name="footnotetag68"></a><a href="#footnote68"><sup>68</sup></a>,</p> +<p>Chi sunaca la ciaramedda,</p> +<p>Abballava la picuredda</p> +<p>Abballava rizza rizza!</p> + </div><div class="stanza"> + </div><div class="stanza"> +<p>Dans la nuit de Noël</p> +<p>Il y avait un ange et un autre personnage [68]</p> +<p>Qui jouait de la cornemuse</p> +<p>Une brebis, aux flocons de laine frisée</p> +<p>Dansait: ravissante beauté!</p> + </div> </div> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote68" name="footnote68"></a><b>Note 68:</b><a href="#footnotetag68"> (retour) </a> Littéralement: un parrain.</blockquote> + +<p>C'est surtout à l'occasion des fêtes de Noël, que +les bambini de Valplatani récitent, avec une certaine +cadence monotone, des strophes de quatre ou tout +au plus six vers; elles sont comme parfumées d'une +candeur ingénue. La première semble une peinture +inimitable dans sa gracieuse naïveté:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Sutta un pedi di castagna,</p> +<p>Cci à Gesuzzu: c'addimanna,</p> +<p>Addimanna tri tari,</p> +<p>Cu la manuzza chi fa accussi.</p> + </div><div class="stanza"> + </div><div class="stanza"> +<p>A l'ombre d'un châtaignier.</p> +<p>Il y a Jésus: il nous appelle.</p> +<p>Il nous appelle,</p> +<p>En nous faisant signe de sa petite main.</p> + </div> </div> + +<p>Toute l'ardeur d'une fervente invocation vibre +dans cette autre strophe:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Bammineddu di la chiuviddu,</p> +<p>Siti beddu e piccireddu,</p> +<p>Quannu spunta la cirasa</p> +<p>Vui viniti a la me casa,</p> +<p>A la me casa 'un cci ati vinutu,</p> +<p>Viniticci ora pi darimi aiutu!</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Petit enfant que je vois d'ici.</p> +<p>Vous êtes beau et tout petit.</p> +<p>A la saison des cerises,</p> +<p>Venez à ma maison.</p> +<p>Vous n'êtes pas encore venu à ma maison.</p> +<p>Venez y maintenant pour me secourir.</p> + </div> </div> + +<p>Pour Noël, les enfants s'amusent à faire des Crèches +devant lesquelles ils allument, avant minuit, de +petites lampes d'huile. La Crèche est une montagne +de sucre avec des vallons, des précipices et des grottes +qui doivent représenter, en petit, la montagne de +Bethléem. Il doit y avoir nécessairement un ruisseau +en verre ou en papier argenté ou même d'eau courant +dans un lit de fer blanc au milieu de rochers de +sucre, par suite d'ingénieuses combinaisons. La montagne +est peuplée d'une trentaine de personnages de +craie que nos <i>bambini</i> appellent bergers. Quelques +uns cependant n'ont rien du costume pastoral. On y +voit: un muletier qui tire par les rênes une bête +récalcitrante, une lavandière qui revient du ruisseau +avec un lourd fardeau sur la tête, un pêcheur qui +jette sa ligne dans les eaux d'une rivière, un chasseur +tirant un oiseau qui se brandille sur un arbre... +Parmi les vrais bergers, l'un d'eux, en voyant la +grande, l'insolite lumière qui se répandit sur la montagne +de Bethléem, à la naissance de Jésus, regarde +avec frayeur. Aussi est-il connu sous le nom de +<i>l'Effrayé de la Crèche (lo spaventato del presepe)</i>. +On y voit un berger qui porte un fagot de bois, un +autre qui remue le lait dans une chaudière bouillante; +celui-ci a retiré ou va retirer une épine qui lui gonfle +le pied; celui-là lance une pierre à une vache qui se +fourvoie; tel gonfle les joues en soufflant dans la +cornemuse ou la <i>Zampogna</i>; tel autre frappe sur un +cerceau... Et les enfants les connaissent, un par un, +comme s'ils étaient vivants. De leurs regards qui +savent donner à tout l'animation et la vie, ils les suivent +s'acheminant vers la grotte où l'Enfant Jésus +leur sourit, les bras ouverts, au milieu de deux animaux +qui le réchauffent de leur haleine.</p> + +<p>Mais revenons aux joies familiales: revoyons les +rues les plus fréquentées de notre Palerme. Nous +sommes à la nuit qui précède Noël: voici les boutiques +des marchands de fruits les plus renommés. +Façades, architraves, colonnes, chapiteaux d'une +architecture très étrange, s'offrent à nos regards. La +matière dont ces espèces de maisons sont fabriquées +et qui ferait les délices d'une armée de rats, est entièrement +de figues sèches. Mais qui pourrait rendre +avec la plume les vives gradations de couleurs que +nos marchands de fruits combinent d'une manière si +savante? Comment décrire cette pyramide de miel +qui se détache tout près d'un monceau de poires +d'hiver qui semblent faites de vieil or...?</p> + +<p>L'usage que les bons Norvégiens ont de donner +du froment et du pain aux oiseaux, le jour de Noël, +se rencontre aussi dans plusieurs pays de la Sicile. +A Scicli, par exemple, les femmes ont l'habitude de +jeter sur les toits, les balcons et les appuis des fenêtres, +des miettes de pain et des grains de blé, afin +que le jour où naquit Jésus, les gracieux habitants +de l'air ne manquent pas de nourriture et qu'ils +puissent égayer ce jour de leurs chants les plus +joyeux.</p> + +<p>Ravissante coutume bien digne de Noël, la fête +par excellence de la paix et de l'allégresse!</p> + +<p>Dans quelques villages de la Sicile, on conserve +l'usage, d'ailleurs très ancien dans l'île, d'allumer la +<i>bûche de Noël</i> (il ceppo di Natale). On réunit de la +paille et des sarments sur lesquels on place une +énorme bûche, qui provient généralement de la libéralité +d'un propriétaire, religieux observateur des +coutumes du pays. Aussitôt que le soleil se couche +derrière les montagnes et que la cloche tinte l'<i>Ave +Maria</i> (l'Angelus), le député de la fête a soin de +mettre le feu à la bûche, et de veiller à ce que, toute +la nuit, il reste allumé.</p> + +<p>D'aucuns voient dans l'embrasement de la bûche +de Noël le symbole du feu qu'auraient allumé dans +leurs chaumières les bergers de Bethléem dans cette +nuit mémorable où l'Ange leur annonça la naissance +de Jésus. D'autres expliquent cet usage par la nécessité +de réchauffer à un feu public les pauvres gens +qui veillent, à ciel ouvert, pendant cette froide nuit +de Noël.</p> + +<p>Rien de plus gai que la vue de cette bûche allumée, +qu'entourent les artisans et les pauvres. Les uns restent +debout, les autres sont assis sur des pierres, +quelques-uns fument philosophiquement leurs pipes, +d'autres grignotent des marrons qu'ils ont fait rôtir +sous la cendre de la bûche; les enfants cassent des +noisettes, les vieillards étendent leurs mains au feu +pour les dégourdir.</p> + +<p>Autour de la traditionnelle bûche de Noël, comme +à un immense foyer, tous se donnent rendez-vous; +on se trouve si bien dans cette chaude atmosphère +et puis on s'y divertit. Devant ce gros morceau de +bois qui brûle et crépite joyeusement, qui envoie +dans l'air des nuages de fumée et lance des étincelles, +la foule reste d'abord immobile et la flamme +projette de brillants reflets sur tous les visages. Mais +bientôt éclatent les rires les plus joyeux, on échange +entre amis les plus innocents badinages, et toutes les +voix chantent les cantiques de Noël. De temps en +temps on attise le feu, de nouveaux fagots sont ajoutés +aux premiers et la plus douce gaîté règne dans +toutes les conversations, jusqu'à ce que les derniers +tisons de la bûche de Noël s'éteignent avec les premières +lueurs de l'aurore.</p> +<br><br><br> + + +<h3>ESPAGNE</h3> + + +<p>Chez les peuples du Nord, l'idée de Noël est associée +à celle de froid, de neige et de bise glaciale. Les +enfants s'y représentent «le Bonhomme Noël» avec +sa longue barbe blanche et ses vêtements tout couverts +de givre clair et craquant.</p> + +<p>Là-bas, au midi de l'Espagne, sur la terre andalouse, +le soleil brille radieux, l'azur du ciel resplendit +sans tache et, le vingt-cinq Décembre, le thermomètre +marque ordinairement douze degrés à l'ombre +et vingt-cinq au soleil.—Aussi le jour de la <i>Natividad</i> +ou de la <i>Navidad</i>, la joie de tous devient +bruyante et tapageuse. Pendant la nuit de Noël, <i>la +Noche buena</i> (la bonne nuit), comme l'appellent les +Espagnols, les rues retentissent de clameurs et des +plus assourdissants concerts.</p> + +<p>Le <i>temps de Noël</i>, en Espagne, commence avec +l'Avent.</p> + +<p>A Madrid, la <i>veille du premier dimanche de l'Avent</i>, +un fonctionnaire du tribunal ecclésiastique (<i>Rota</i>)<a id="footnotetag69" name="footnotetag69"></a><a href="#footnote69"><sup>69</sup></a>, +accompagné des timbaliers et des trompettes des +écuries royales, des alguazils et d'un nombreux cortège, +tous en costumes des XVIIe et XVIIIe siècles, +parcourt à cheval les principales rues de Madrid et +lit le décret concernant la proclamation de la <i>Bula</i> +<i>de la Santa Cruzada</i> (la Bulle de la Sainte Croisade). +Cette bulle octroyée d'abord par Jules II et renouvelée +en 1849, Par Pie IX accorde à tous les Espagnols +les mêmes Privilèges que ceux des anciennes +Bulles des Croisades d'Urbain II et d'Innocent III.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote69" name="footnote69"></a><b>Note 69:</b><a href="#footnotetag69"> (retour) </a> Ce tribunal est formé à l'instar de celui de Rome, +qui porte le même nom. On l'appelle <i>Rota</i>, qui veut dire +<i>roue</i>, parce que la salle où se réunit ce tribunal est +circulaire, en sorte que les juges assis +forment un rond.</blockquote> + +<p>On nous a raconté à Miranda de Ebro qu'à l'époque +de l'invasion des Maures, les paysans d'Espagne, +au péril de leur vie portèrent des vivres aux troupes +catholiques, obligées quelquefois de se réfugier dans +des montagnes inaccessibles. On permit aux vaillants +défenseurs de la foi et à leurs intrépides pourvoyeurs +de faire gras les Vendredis, pour réparer leurs forces +épuisées par d'incessantes fatigues. Le privilège +devint un usage qui fut consacré par la <i>Bulle de la +Sainte Croisade</i>. Celle-ci permet aux Espagnols de +faire gras tous les Vendredis de l'année, moyennant +une légère aumône<a id="footnotetag70" name="footnotetag70"></a><a href="#footnote70"><sup>70</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote70" name="footnote70"></a><b>Note 70:</b><a href="#footnotetag70"> (retour) </a><p>On définit ordinairement la <i>Bulle de la Sainte +Croisade</i>: «un diplôme papal, contenant de nombreux privilèges, +induits et grâces, accordé, au Roi d'Espagne pour l'aider dans la guerre +contre les Infidèles.»</p> + +<p>Pour obtenir cette Bulle, il faut résider dans les Royaumes, Provinces +et territoires soumis au Roi d'Espagne. Les étrangers cependant +peuvent validement jouir des privilèges de la Bulle, s'ils viennent en +pays espagnols, même en y passant très peu de temps et quelle que +soit la raison qui les y amène.</p> + +<p>Autrefois, pour jouir des faveurs de la Bulle, il fallait aller en +personne, dans l'armée espagnole, combattre les Infidèles, ou bien +équiper à ses frais un soldat de cette armée, ou bien faire une aumône. +Aujourd'hui, il suffit d'acheter la Bulle, moyennant une légère +aumône, d'y inscrire son nom et de la conserver chez soi.</p> + +<p>Entre autres privilèges, la Bulle accorde le droit de manger des +oeufs et du laitage tous les jours de Carême, ainsi que de la viande +tous les jours de jeûne et d'abstinence de l'année.</p></blockquote> + +<p>Noël est surtout la grande fête des pays basques: +en Guipuscoa, on dit <i>las Pascuas de la Natividad</i> +(les Pâques de la Nativité).</p> + +<p>On nous écrit de la République Argentine, où se +sont implantées la langue et les coutumes espagnoles, +qu'il est d'usage de se faire visite à l'occasion +de Noël et de se souhaiter de <i>felices Pascuas de +Navidad</i> (d'heureuses Pâques de Noël)<a id="footnotetag71" name="footnotetag71"></a><a href="#footnote71"><sup>71</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote71" name="footnote71"></a><b>Note 71:</b><a href="#footnotetag71"> (retour) </a> En Espagne on dit: <i>les Pâques de la Nativité</i> et +<i>les Pâques de la Résurrection</i>.</blockquote> + +<p>Pendant le temps que durent les fêtes de Noël, il +est de coutume dans toute l'Espagne—villes et campagnes—de +chanter des airs pastoraux appelés +<i>villancicos</i> (cantiques de Noël), mesure six-huit, qui +symbolisent les chants des pasteurs célébrant la naissance +de l'Enfant-Jésus. Ces chants sont le plus ordinairement +accompagnés de castagnettes et de <i>Zambombas</i>. +Cet instrument de musique (??) n'ayant pas +d'équivalent en français, nous nous croyons obligé +de le décrire.</p> + +<p>La <i>Zambomba</i>, ainsi appelée sans doute par harmonie +imitative, est une sorte de tambourin champêtre +qui serait venu des Maures: on le retrouve +encore en Afrique. C'est un vase de terre cuite ayant +à peu près la forme d'un sablier. Une des extrémités +recouverte d'une peau épaisse, desséchée et soigneusement +tendue, présente une ouverture au centre. +Dans cette ouverture passe une baguette d'environ +cinquante centimètres, plantée perpendiculairement +et liée à la peau. Pour faire <i>mugir</i> l'instrument, il +suffit de communiquer à la baguette un énergique +mouvement de va-et-vient.</p> + +<p>Dans les faubourgs, tous ont leur <i>Zambomba</i>: +enfants, parents, vieillards. A tous les coins de rue, +les marchands en vendent; il y en a de toutes sortes; +quelques-unes même sont vraiment luxueuses: la +boîte sonore est ornée de peintures et la baguette +est en bois rare et précieux.</p> + +<p>Heureusement l'usage de la <i>Zambomba</i> est limité +aux fêtes de Noël: c'est suffisant.</p> + +<p>Quelque bruyante que soit la fête de Noël en +Espagne, elle l'est encore moins que le Samedi +Saint. Ce jour-là, vers onze heures du matin, quand +les cloches <i>revenues de Rome</i> commençent à sonner +le <i>Gloria in excelsis</i>, il se fait, pendant une demi-heure, +un bruit des plus étranges. Les cuisinières +frappent, à tour de bras, sur leur casserole la plus +sonore, pendant que dans la rue, les enfants armés +de maillets frappent sur les portes des maisons, +comme s'ils voulaient les défoncer. Un tel charivari, +s'il devait durer, finirait par rendre fou.</p> + +<p>A Valladolid et à Salamanque, les jeunes filles +dansent autour des statues de la Madone en chantant +des <i>villancicos</i> qui ne contiennent souvent que des +pensées inachevées, comme dans beaucoup de mélodies +populaires. Nous ne citerons que ces deux couplets:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p><i>Ardia la razza,</i></p> +<p><i>Y la razza ardia,</i></p> +<p><i>Y no se quemaba;</i></p> +<p><i>La Virgen Maria!</i></p> + </div><div class="stanza"> +<p>Le buisson brûlait.</p> +<p>Et brûlait le buisson.</p> +<p>Et ne se brûlait pas;</p> +<p>La Vierge Marie!</p> + </div><div class="stanza"> +<p><i>San José era carpiniero,</i></p> +<p><i>Y la Virgen costurera,</i></p> +<p><i>El Niño labra la cruz,</i></p> +<p><i>Porque ha de morir en ella.</i></p> + </div><div class="stanza"> +<p>Saint Joseph était charpentier.</p> +<p>Et la Vierge couturière.</p> +<p>L'enfant travaille le bois de la croix.</p> +<p>Parce qu'en elle Il doit mourir.</p> + </div> </div> + +<p>La ville la plus intéressante au point de vue des +fêtes religieuses et populaires est assurément Séville. +C'est peut-être dans ce sens qu'il faut entendre ce +proverbe si connu dans toute l'Espagne:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Quien no ha visto Sevilla</p> +<p>No ha visto maravilla.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Qui n'a vu Séville</p> +<p>N'a vu merveille<a id="footnotetag72" name="footnotetag72"></a><a href="#footnote72"><sup>72</sup></a>.</p> + </div> </div> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote72" name="footnote72"></a><b>Note 72:</b><a href="#footnotetag72"> (retour) </a> D'après un autre proverbe espagnol: <i>Quien no ha vista Granada, +No ha visto nada</i>, qui n'a vu Grenade, n'a rien vu.—Nous +pensons, en effet, que cette ville offre le plus beau paysage de toute +l'Espagne. Qu'on se figure une campagne verte et fraîche, puis, à +l'entour, un cadre de collines ruisselantes d'eaux vives, exubérantes de +végétation; plus haut un amphithéâtre de montagnes d'une douce +lumière bleue, enfin, par dessus tout, les neiges éternelles de la Sierra +Nevada, montant à 3,500 mètres dans l'azur sombre du ciel.... Voilà +le riant et grandiose panorama de la ville merveilleuse de l'Alhambra!</blockquote> + +<p>Ce n'est point la tour de la Giralda si remarquable +par la proportion harmonieuse de ses lignes, ce ne +sont pas ses autres monuments, ni ses trésors d'art, +ni les beaux tableaux de Murillo qui ont fait surnommer +Séville «l'Enchanteresse», <i>la Encantadora</i>, ce +sont les agréments de la vie, les fêtes, le mouvement +perpétuel de gaieté qui anime sa population.</p> + +<p>Ses grandes processions de la Semaine Sainte +(<i>pasos</i>) sont célèbres dans le monde entier.</p> + +<p>La fête de Noël (<i>la Natividad</i>) y est particulièrement +populaire: elle se passe, en grande partie, en +plein air; le marché est plus animé que jamais entre +le pont de Tiana et la plaza de Toros.</p> + +<p>«Voici d'abord le <i>pavero</i> (marchand de dindons, +<i>pavos</i> en espagnol). C'est une industrie qui ne s'exerce +guère qu'aux approches de Noël. Quelques jours +avant la fête, il fait son apparition dans les rues, +poussant devant lui son troupeau de volatiles. Ils +vont se dandinant, ébouriffant leurs plumes-moirées, +secouant leur jabot aux teintes sanguinolentes, attirant +par leurs gloussements les ménagères prévoyantes... +Le <i>pavero</i> crie sa marchandise et la vend avec +toute la fierté de sa race»<a id="footnotetag73" name="footnotetag73"></a><a href="#footnote73"><sup>73</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote73" name="footnote73"></a><b>Note 73:</b><a href="#footnotetag73"> (retour) </a> Louis d'Harcourt, <i>Illustration</i>, 1890.</blockquote> + +<p>A Barcelone, la ville aux larges et riantes avenues, +le vingt et un Décembre, fête de Saint-Thomas, il +y a grande affluence de paysans qui viennent exposer +et vendre des <i>pavos</i> (dindons), sur <i>la Rambla de +Cataluña</i><a id="footnotetag74" name="footnotetag74"></a><a href="#footnote74"><sup>74</sup></a>, pour les fêtes de Noël.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote74" name="footnote74"></a><b>Note 74:</b><a href="#footnotetag74"> (retour) </a> Le terme <i>rambla</i> qui, vient de l'arabe, désigne +dans toute l'Espagne le lit desséché d'un fleuve: souvent, comme à +Barcelone, il est remplacé par de superbes boulevards. Ce qui fait que le +mot de Cervantés s'applique encore à la grande cité qu'il appelle «une ville +unique par son site et sa beauté», <i>en sitio y en bellezza unica</i>.</blockquote> + +<p>La loterie de Noël, à Séville, donne aussi à cette +fête un attrait et une animation extraordinaires: on +peut juger de son importance par la valeur du gros +lot qui dépasse ordinairement deux millions de +francs. Le prix de chaque billet est de cinq cents +francs, mais il peut se diviser en coupures et fractions +qui vont jusqu'aux sommes les plus petites.</p> + +<p>Après le tirage, le gain se partage au prorata de +la valeur des billets, coupures et fractions.</p> + +<p>Les Espagnols s'intéressent tous à cette grande +oeuvre quasi nationale et même ceux qui vivent à +l'étranger ne manquent pas d'écrire à Séville pour +se procurer des billets.</p> + +<p>Quelques jours avant Noël, on a coutume, dans +bon nombre de familles où il y a des enfants, d'édifier +des représentations de l'Adoration de l'Enfant +Jésus par les Bergers et les Rois Mages. Des paysages +en miniature se peuplent de personnages et +d'animaux sans grand souci de la couleur locale, +ni de la vraisemblance. On appelle ces sortes de +Crèches des <i>nacimientos</i> (naissances).</p> + +<p>Dans certaines familles, on s'y applique consciencieusement +à l'avance pour combiner des effets pittoresques +que les amis viendront voir jusqu'aux «Rois» +que ces éphémères constructions ne dépassent +jamais.—Cette coutume existe à peu près dans +toute l'Espagne.</p> + +<p>Dans les provinces du Midi, après avoir admiré +dévotement le divin Enfant, la Vierge Marie, Saint +Joseph, les Bergers, les Rois Mages, l'âne et le boeuf +traditionnels, on passe une partie de la nuit à se +divertir et surtout à danser le <i>fandango</i>. Cette danse +préférée des Espagnols est sur un rythme entraînant, +à trois temps, avec accompagnement de guitare +et de castagnettes. Son mouvement rapide, l'agitation +des bras, les trépidations des danseurs, lui donnent +un caractère d'animation plein d'originalité. +Dans l'intervalle des danses, on boit de l'<i>aguardiente</i> +(eau-de-vie) et du <i>manzanilla</i> (petit vin blanc sec). +Cette réunion toute intime de parents et d'amis se +termine par une danse spéciale à laquelle tout le +monde prend part.</p> + +<p>«Tous les assistants sont assis en cercle. Une +jeune fille alerte s'élance d'un bond au milieu et +parcourt rapidement le rond, toujours dansant. Puis +elle s'arrête devant un des spectateurs qui est tenu +de la remplacer et d'exécuter un pas brillant, quels +que soient son âge, sa situation, sa gravité. Celui-ci +s'arrête ensuite devant une femme, jeune ou vieille, +qui lui succède dans ses exercices chorégraphiques, +et ainsi de suite jusqu'à épuisement des danseurs»<a id="footnotetag75" name="footnotetag75"></a><a href="#footnote75"><sup>75</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote75" name="footnote75"></a><b>Note 75:</b><a href="#footnotetag75"> (retour) </a> Louis d'Harcourt, loc. cit.</blockquote> + +<p>Dans les provinces du Nord, aux pays basques, +par exemple, on trouve beaucoup moins ces manifestations +bruyantes: une lenteur mesurée, une tonalité +grave règnent dans les actes et les discours. +Après la Messe de minuit a lieu le réveillon qui se +compose du <i>besugo</i>, poisson fréquent dans la contrée, +de l'oie grasse et du dessert composé de nougats, +d'alicante et de jijun.</p> + +<p>Dans le Midi, la tourte de Noël <a id="footnotetag76" name="footnotetag76"></a><a href="#footnote76"><sup>76</sup></a>, la morue frite, +les châtaignes, la dinde truffée font les frais du repas +qu'arrosent à pleins verres le <i>Valdepeñas</i> et le <i>Manzanilla</i>. +Quelquefois la guitare et la <i>Zambomba</i> +accompagnent le <i>Tango</i>, le <i>Boléro</i> et la <i>Sevillana</i> +(danses espagnoles).</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote76" name="footnote76"></a><b>Note 76:</b><a href="#footnotetag76"> (retour) </a> A la Republique Argentine, le régal de Noël est le +<i>pan dulce</i> (pain doux), sorte de gâteau aux raisins confits +que les pâtissiers confectionnent +en grande quantité pour cette fête.</blockquote> + +<p>Les gâteaux de Noël préférés par les Espagnols +sont les «<i> Turones </i>». Chaque année, on en vend des +quantités considérables, à Barcelone, sur le <i>paseo de +la Industria</i> (la promenade de l'Industrie).</p> + +<p>Les Tourons ou massepains sont d'énormes gâteaux +au miel, aux amandes pilées, aux patates douces, sur +lesquels l'imagination et la grâce espagnoles se donnent +libre cours pour les ornementations. Ils ont +généralement la forme de serpents enroulés et sont +couverts d'arabesques en sucre multicolores, de fondants +et de fruits confits et glacés. Ils sont merveilleux +à voir et délicieux à manger. Il y a, comme +volume, depuis la petite couleuvre, jusqu'aux plus +immenses boas. Toute la famille espagnole a son +Touron pour Noël et les familles riches s'en offrent +qui coûtent des prix considérables <a id="footnotetag77" name="footnotetag77"></a><a href="#footnote77"><sup>77</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote77" name="footnote77"></a><b>Note 77:</b><a href="#footnotetag77"> (retour) </a> En Espagne, comme en Italie, Noël remplace le Jour de l'An.</blockquote> + +<p>Le matin de Noël, avant la grand'messe, les villageois +basques dansent aussi le <i>fandango</i>, au son des +guitares et des castagnettes, mais avec un rythme bien +différent des peuples du Midi. Les danseurs arrondissent +leurs bras en ailes de moulins, se font vis-à-vis en +des gestes câlins, sans que jamais l'un vienne à s'approcher +de l'autre. Ils demeurent silencieux et compassés. +Pénétrés de la dignité de leurs rôles, ils semblent +accomplir quelque sacerdoce. Sur un chapiteau +renversé, un hidalgo loqueteux, venu on ne sait +d'où, chante la triste <i>Malageña</i>, mélopée plaintive, +venue du temps des Maures, pendant qu'un rayon +de soleil vient éclairer sa pauvre mine de misère<a id="footnotetag78" name="footnotetag78"></a><a href="#footnote78"><sup>78</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote78" name="footnote78"></a><b>Note 78:</b><a href="#footnotetag78"> (retour) </a> D'après la <i>Quinzaine</i>, 16 Décembre 1904.</blockquote> + +<p>Noël est avant tout une fête religieuse chez le +peuple espagnol, fidèle gardien des naïves et touchantes +traditions de ses pères.</p> + +<p>Sans doute, il y a bien parfois quelques manifestations +bruyantes dans les églises, surtout dans les +quartiers pauvres et ouvriers. Des castagnettes, des +tambours de basque, des <i>Zambombas</i> accompagnent +des <i>villancicos</i> (Noëls) à l'allure un peu trop alerte: +certains instruments assez singuliers imitent le chant +des oiseaux, surtout le cri éclatant du coq. A l'offertoire +et à la sortie, l'orgue lui-même, oublieux de sa +gravité ordinaire, joue des variations sur des thèmes +empruntés aux airs les plus populaires. Au milieu de +pareils concerts, les enfants de choeur sautillent bien +un peu, la foule est agitée d'un balancement qui +marque un peu trop la mesure, mais l'ensemble reste +toujours sérieux et digne du saint lieu.</p> + +<p>A Séville, le jour de Noël, on danse encore dans +les églises, mais tout est prévu et réglé d'avance +et l'assistance, témoin de ces exercices qui font +partie intégrante du cérémonial de la fête, se livre à +la joie, sans perdre son attitude calme et recueillie.</p> + +<p>Jusqu'à la fin du dix-huitième siècle, à Valladolid, +on représentait, au milieu des églises, les <i>Mystères</i> +de la Nativité. Les personnages qui étaient en scène, +portaient des masques grotesques et des costumes +d'un goût douteux. Ils étaient accompagnés par tous +les instruments populaires: castagnettes, tambours +de basque, guitares, violons. Dans les entr'actes, +l'organiste jouait seul: il choisissait dans son répertoire +les morceaux les plus entraînants. Tout à coup +les femmes et les jeunes filles entraient en danse, +portant à la main des cierges allumés. Toute cette +festivité était entremêlée de <i>villanelles</i> ou chansons +rustiques. Celui qui avait le mieux chanté était salué +par les fidèles du beau nom de <i>Victor</i>.</p> + +<p>Si nous pénétrons, le jour de Noël, dans une des +églises du Midi de l'Espagne, nous y trouverons une +foule qui s'y presse pour sanctifier cette solennité. +La jeune andalouse en habit de soie noire, avec +mantille, agenouillée sur la dalle nue<a id="footnotetag79" name="footnotetag79"></a><a href="#footnote79"><sup>79</sup></a>, fixe du +regard la Madone vêtue de ses plus beaux atours de +damas et de dentelles et couronnée d'un riche diadème +aux perles étincelantes. Elle est droite, immobile, +comme figée sur place, adressant une fervente +prière à la Vierge qui ne peut manquer de l'exaucer, +en ce jour de l'anniversaire de la naissance de son +fils. Telles les orantes, sculptées dans le marbre ou +la pierre, qu'on admire dans les catacombes de Rome, +ou auprès des tombeaux du <i>Campo santo</i> de Gênes +et des autres villes d'Italie.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote79" name="footnote79"></a><b>Note 79:</b><a href="#footnotetag79"> (retour) </a> Les églises espagnoles ne contiennent pas habituellement de +chaises.</blockquote> + +<p>Dans le Nord, la jeune basquaise va également se +prosterner, le jour de Noël, dans l'église de Lezo, près +de Saint-Sébastien<a id="footnotetag80" name="footnotetag80"></a><a href="#footnote80"><sup>80</sup></a>. Ce n'est plus la Vierge Marie +qu'elle implore, c'est devant l'image du Christ +vénéré qu'elle reste des heures entières, plongée +dans une sorte d'extase. Comme elle contemple, avec +émotion et avec larmes, son Dieu à l'aspect saisissant, +aux membres alanguis, à la chevelure d'ébène, +au regard tendre et compatissant qui semble la fixer +et la comprendre. Elle lui confie tous les secrets de +son âme ardente: ses peines, ses illusions, ses espérances. +C'est à Lui qu'elle vient demander ce que +chante la vieille complainte:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i6">Santo Cristo de Lezo.</p> +<p class="i6">Tres cosas te pido:</p> +<p class="i6">Salud, dinero</p> +<p class="i6">Y buen marido.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="i6">Saint Christ de Lezo,</p> +<p class="i6">Je te demande trois choses:</p> +<p class="i6">Le salut, la fortune</p> +<p class="i6">Et un bon mari.</p> + </div> </div> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote80" name="footnote80"></a><b>Note 80:</b><a href="#footnotetag80"> (retour) </a> Dans les pays basques, il est d'usage, au jour de Noël, de se +rendre a trois pèlerinages locaux particulièrement célèbres: ce sont +ceux de Lezo, d'Iziar et d'Aranzazu.</blockquote> + +<p>En parcourant ces silencieuses campagnes de la +province de Guipuscoa, il nous est souvent revenu à +l'esprit une belle page de Pierre Loti, sur la Messe +au pays basque, et surtout ces lignes finales: «Faire +les mêmes choses que depuis des âges sans nombre +ont faites les ancêtres, et redire aveuglément les +mêmes paroles de foi, est une suprême sagesse, une +suprême force. Pour tous ces croyants qui chantaient +là, il se dégageait de ce cérémonial, immuable de la +Messe une sorte de paix, une confuse mais douce +résignation aux anéantissements prochains. Vivants +de l'heure présente, ils perdaient un peu de leur personnalité +éphémère pour se rattacher mieux aux +morts couchés sous les dalles et les continuer plus +exactement, ne former avec eux et leur descendance +à venir, qu'un de ces ensembles résistants et de durée +presque indéfinie qu'on appelle une race.»</p> + +<p>Il nous a été donné de voir des familles entières +agenouillées devant le <i>Christ miraculeux</i> de la belle +cathédrale de Burgos ou devant la <i>Virgen del Pilar</i> +(la Vierge du Pilier) de l'immense basilique de Saragosse. +Rien, dans nos souvenirs de voyages, ne nous +a donné une idée plus haute de la foi qui opère des +merveilles, et de l'ardente charité d'un peuple au +coeur vaillant et à la religion profonde et vraie.</p> + +<p>Il nous reste à parler de la Messe de Noël en +Espagne, Messe de minuit et Messe du jour.</p> + +<p>La Messe de minuit s'appelle <i>Misa del Gallo</i> (la +Messe du coq ou du chant du coq): elle n'offre rien +de bien particulier.</p> + +<p>Elle se célèbre dans la plupart des églises de +Madrid. A la fin, les fidèles entonnent les <i>villancicos</i> +en s'accompagnant d'instruments de toute sorte: il se +fait alors un tapage qui surprend et étonne les étrangers. +Des bandes bruyantes d'hommes du peuple +parcourent en chantant les rues les plus fréquentées. +Depuis minuit, les cafés, surtout ceux de <i>la Puerta +del Sol</i><a id="footnotetag81" name="footnotetag81"></a><a href="#footnote81"><sup>81</sup></a>, se remplissent d'une foule animée. La +visite du marché aux fruits de <i>la plazza Mayor</i> est +intéressante, surtout le soir de Noël: il y a quantité +de boutiques brillamment illuminées.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote81" name="footnote81"></a><b>Note 81:</b><a href="#footnotetag81"> (retour) </a> <i>La Puerta del Sol</i> (la Porte du Soleil), la place +la plus grande et +la plus animée de Madrid: elle doit son nom à l'ancienne porte +démolie en 1570, d'où l'on pouvait voir <i>le lever du soleil</i>.</blockquote> + +<p>Le jour de Noël, les monastères ouvrent leurs chapelles +ordinairement fermées au public et la Messe +de minuit se célèbre avec une grande solennité. +Chaque fidèle y apporte, soigneusement enveloppé +dans son manteau, son cierge bizarrement enroulé +en forme de serpent. Dans le rayonnement des +lumières, apparaît, au milieu de la nef principale et +jusque dans le sanctuaire, une foule recueillie à la +foi ardente et aux élans d'une piété expansive. C'est +une suite de fiévreux signes de croix, de baisements +des dalles, de coups frappés sur la poitrine, de +regards enflammés et suppliants allant de l'autel à la +Madone et de la Madone à l'autel.</p> + +<p>Dans l'église, au dôme élevé, du célèbre couvent +de Loyola, bâti sur l'emplacement de la maison où +naquit Saint Ignace, fondateur de l'Ordre des Jésuites—à la +Messe de minuit—l'orgue joue, après +l'élévation, la <i>Marche royale</i> avec accompagnement +de tambours de basque et de castagnettes. Les Religieux, +par suite d'un usage séculaire, célèbrent à la +fois la gloire du Très-Haut et celle de leur Souverain<a id="footnotetag82" name="footnotetag82"></a><a href="#footnote82"><sup>82</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote82" name="footnote82"></a><b>Note 82:</b><a href="#footnotetag82"> (retour) </a> <i>La Quinzaine</i>, loc. cit.</blockquote> + +<p>M. Etienne Roze nous décrit, dans un style plein +de charme et d'humour, une Messe de Noël à Madrid:</p> + +<p>«Le jour de Noël, désirant assister à un office pittoresque, +je me rendis à la Grand'Messe de l'Hôpital +Général. C'était là, m'avait-on dit, le refuge des +vieilles traditions.</p> + +<p>«... Autour de l'harmonium, des Religieuses étaient +groupées. Je n'ai jamais entendu une Messe chantée +sur un rythme aussi gai. Le célébrant tout allègre +entonna le Kyrie sur quelques notes vives et alertes +et le choeur lui répondit dans une attaque parfaite.</p> + +<p>«Une vieille religieuse, toute ridée sous sa cornette +blanche, battait la mesure avec décision: c'était +un excellent chef d'orchestre.</p> + +<p>«... Les voix étaient justes et fraîches et les instruments +parfaitement accordés.</p> + +<p>«Il y avait deux Zambombas, deux tambours de +basque, des castagnettes, deux trompettes, deux sifflets +de tons différents, un coucou, un coq, un rossignol +et deux de ces petits pots en terre qu'on remplit +à demi et dans lesquels on souffle pour imiter +un gazouillis d'oiseaux.</p> + +<p>«Tout cela partait, s'arrêtait, reprenait dans une +mesure excellente. Seuls, les gazouillis étaient quelquefois +en retard et gazouillaient de temps à autre, +au milieu d'un silence ou quand ce n'était plus leur +tour. Mais ils gazouillaient si bien, avec tant de gentillesse, +qu'il était impossible de leur en vouloir.</p> + +<p>«... D'ailleurs, le chef d'orchestre faisait les gros +yeux et tout rentrait dans l'ordre.</p> + +<p>«... On eut dit une Messe chantée dans une +volière.</p> + +<p>«Le coq, le rossignol et le coucou étaient surtout +merveilleux. Ils s'appelaient et se répondaient avec +une impeccable mesure. Les tambours et les castagnettes +formaient la basse et ne se reposaient jamais.</p> + +<p>«... Tout l'office fut célébré ainsi et d'une façon +si naïve, si simple, si touchante, avec une foi si vive +et si sincère, que le sourire qui m'était venu au +début sur les lèvres, disparut très vite, pour faire +place à une réelle émotion»<a id="footnotetag83" name="footnotetag83"></a><a href="#footnote83"><sup>83</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote83" name="footnote83"></a><b>Note 83:</b><a href="#footnotetag83"> (retour) </a> Revue Marne. <i>Noël</i> 1902.</blockquote> + +<p>Après la Messe de minuit, il est d'usage, en Espagne, +de se saluer par ces mots: <i>nacido<a id="footnotetag84" name="footnotetag84"></a><a href="#footnote84"><sup>84</sup></a> el Niño!</i> +(l'Enfant est né!)</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote84" name="footnote84"></a><b>Note 84:</b><a href="#footnotetag84"> (retour) </a> La loi du moindre effort fait disparaître le +<i>d</i> dans la prononciation +et ordinairement on dit: <i>nacie el Niño</i>.</blockquote> + +<p>Le jour des Rois (<i>Dia de Reyes</i>), à Madrid, une +foule animée remplit les rues et les magasins. Le +soir, des enfants portent des flambeaux, des échelles, +dès sonnettes et des tambours, parcourent les rues +et les places les plus écartées où ils font halte pour +«guetter l'arrivée des Rois». Mais bientôt un +«Messager» vient annoncer que les Rois ont pris +«un autre chemin» et qu'ils font leur entrée à l'autre +bout de la ville. Sur quoi, toute la bande se +dirige vers l'endroit indiqué, où la même scène +recommence.</p> + +<p>Le jour de l'Épiphanie, à Madrid, dans la chapelle +royale, une Messe solennelle est dite par le Cardinal-Aumônier. +Le Roi, la Reine et toute la famille royale +y assistent, avec toute la Cour, en tenue de gala. +Après la Messe, le Roi fait porter sur l'autel trois +beaux calices; le Cardinal les consacre et le Roi les +envoie, en souvenir des trois Rois Mages, à trois +églises pauvres<a id="footnotetag85" name="footnotetag85"></a><a href="#footnote85"><sup>85</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote85" name="footnote85"></a><b>Note 85:</b><a href="#footnotetag85"> (retour) </a> Ce trait édifiant et plusieurs autres nous ont été racontés par +un ecclésiastique qui a passé deux années à Madrid, et qui a eu de +fréquentes relations avec la famille royale d'Espagne.</blockquote> +<br><br><br> + + +<p>FIN.</p> +<br><br><br> + + + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i8">TABLE</p><br> +<p>Préface.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>NOËL EN SUÈDE ET EN NORWÈGE</p> +<p class="i2">Le cadeau mystérieux.</p> +<p class="i2">Le repas national.</p> +<p class="i2">La Messe de minuit au village.</p> +<p class="i2">Le réveillon des petits oiseaux.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>NOËL EN ANGLETERRE</p> +<p class="i2">Les mascarades.</p> +<p class="i2">Les préparatifs immenses.</p> +<p class="i2">L'agitation à Londres.</p> +<p class="i2">Le <i>Baron of beef</i>.</p> +<p class="i2">La décoration du <i>home</i>.</p> +<p class="i2">La bûche traditionnelle.</p> +<p class="i2">Les chanteurs.</p> +<p class="i2">Le repas familial.</p> +<p class="i2">Le cygne sur la table du roi.</p> +<p class="i2">Les secours donnés aux pauvres.</p> +<p class="i2">Les jeux.</p> +<p class="i2">La réunion du soir.</p> +<p class="i2">Les cartes de Noël.</p> +<p class="i2">Le lendemain de Noël.</p> +<p class="i2">Noël en Crimée.</p> +<p class="i2">Noël au Transvaal.</p> +<p class="i2">Une Messe de minuit en exil.</p> +<p class="i2">L'offrande royale, le jour des Rois.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>NOËL EN ALLEMAGNE</p> +<p class="i2">L'annonce de la fête.</p> +<p class="i2">Origine des coutumes allemandes.</p> +<p class="i2">Le réveillon.</p> +<p class="i2">Le gâteau de Noël à la Cour de Berlin.</p> +<p class="i2">Le Noël des enfants.</p> +<p class="i2">L'arbre-de-noël.</p> +<p class="i2">Le chant de Noël.</p> +<p class="i2">La réunion familiale.</p> +<p class="i2">Le valet Rupert.</p> +<p class="i2">La visite de l'Enfant-Jésus.</p> +<p class="i2">Nicolas le Velu.</p> +<p class="i2">L'arbre de Noël en 1870.</p> +<p class="i2">L'arbre de Noël à la caserne.</p> +<p class="i2">Trait patriotique.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>NOËL EN ITALIE</p> +<p class="i2">Rome.</p> +<p class="i2">Les <i>Pifferari</i>.</p> +<p class="i2">La cantate à la Vierge.</p> +<p class="i2">Les boutiques de la place Navone.</p> +<p class="i2">Les Crèches.</p> +<p class="i2">Le <i>San Bambino</i>.</p> +<p class="i2">La <i>Befana</i>.</p> +<p class="i2">Les rondes de la <i>Befana</i>.</p> +<p class="i2">Les Mystères de Noël à Leeca.</p> +<p class="i2">L'<i>Ave Maria</i> de la Bûche.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>NOËL A NAPLES</p> +<p class="i2">La semaine des <i>Bancarelle</i>.</p> +<p class="i2">Le marché aux poissons.</p> +<p class="i2">Le port de Naples.</p> +<p class="i2">Les <i>Zampognari</i>.</p> +<p class="i2">Les Crèches napolitaines.</p> +<p class="i2">La Crèche du Musée de la Chartreuse.</p> +<p class="i2">La Crèche de Caserte.</p> +<p class="i2">Les feux d'artifice.</p> +<p class="i2">Le drame de la Naissance du Verbe Incarné.</p> +<p class="i2">La Crèche-parlante de Catanzaro.</p> +<p class="i2">Les cloches de Lanciano.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>NOËL EN SICILE</p> +<p class="i2">Les musiciens de Noël.</p> +<p class="i2">Gracieux dialecte sicilien.</p> +<p class="i2">Prières de Noël.</p> +<p class="i2">Chansonnettes pieuses.</p> +<p class="i2">Les Crèches enfantines.</p> +<p class="i2">Les boutiques de Palerme.</p> +<p class="i2">Le repas des oiseaux.</p> +<p class="i2">La Bûche de Noël.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>NOËL EN ESPAGNE</p> +<p class="i2">Fête bruyante.</p> +<p class="i2">La Bulle de la Sainte Croisade.</p> +<p class="i2">Les Pâques de la Nativité.</p> +<p class="i2">Les <i>cillancicos</i>.</p> +<p class="i2">La <i>Zambomba</i>.</p> +<p class="i2">Le Samedi Saint.</p> +<p class="i2">Le Noël de Valladolid.</p> +<p class="i2">Noël à Séville.</p> +<p class="i2">Le marchand de dindons.</p> +<p class="i2">La loterie de Séville.</p> +<p class="i2">Les Crèches.</p> +<p class="i2">Le <i>fandango</i>.</p> +<p class="i2">Les Tourons.</p> +<p class="i2">Les Mystères de Noël à Valladolid.</p> +<p class="i2">La prière de Noël à Séville.</p> +<p class="i2">La prière de Noël à Lezo.</p> +<p class="i2">La Messe de minuit.</p> +<p class="i2">La Messe du jour à l'Hôpital Général.</p> +<p class="i2">Le jour des Rois à Madrid.</p> +<p class="i2">L'offrande du Roi d'Espagne.</p> + </div> </div> + + + +<p>FIN DE LA TABLE</p> +<br><br><br> + + +<p>[Note du transcripteur: Suit le matériel hors propos qui se trouve +dans les premières pages de l'ouvrage qui a servi pour produire +ce document.]</p> + +<p>Prix franco: UN Franc</p> + +<p>SE TROUVE CHEZ L'AUTEUR<br> +PITHIVIERS</p> + +<p>IMPRIMERIE MODERNE,<br> +I, IMPASSE DE L'ÉGLISE<br><br> +1906</p> + +<p>IMPRIMATUR.<br> +Aurel., Die. 3 Decemb. 1905.<br> +A. BRUANT<br> +<i>Vic. gen.</i></p> + + + +<p>Nous avons publié, en 1903, sur les <i>Réjouissances +populaires de Noël dans nos anciennes provinces</i>, +et en 1904, sur <i>Noël dans les pays du Nord</i>, deux +brochures dans lesquelles un grand nombre de journaux, +de revues et de semaines religieuses ont puisé +des extraits. En 1904, le grand journal de Paris <i>Le +Gaulois</i> nous a fait les honneurs de son intéressant +numéro illustré de Noël. Nous espérons que notre +<i>Noël dans les pays étrangers</i> obtiendra, cette année, +la même faveur.</p> + +<p>Depuis notre voyage de Terre Sainte, en 1893, +présidé par Son Éminence le Cardinal Langénieux, +de pieuse, illustre et vénérée mémoire, nous avons +recueilli des notes nombreuses sur les usages établis +à l'occasion des fêtes de Noël et de l'Épiphanie. Nos +amis de la <i>Société Asiatique</i>, répandus dans le +monde entier, nous ont écrit des lettres pleines d'intérêt +et d'érudition. Nos confrères de France et de +l'Etranger, dont nous avons pu apprécier la science +et l'aimable charité, nous ont aussi prêté le plus +bienveillant, le plus utile concours.</p> + +<p>Nous nous proposons de publier prochainement +<i>le Folk-Lore de Noël</i> ou <i>Essai sur les coutumes +populaires de Noël dans tous les pays</i>.</p> + +<p>Notre ouvrage sera divisé comme il suit:</p> + + +<p>PRÉFACE.—Origine et but de ce livre.</p> + +<p>INTRODUCTION.—Résumé des faits historiques qui +se sont passés le jour de Noël. (Ephémérides de +Noël.)</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>CHAPITRES</p> +<p>I.—Solennité et popularité de Noël.</p> +<p>II.—Veillée de Noël et légendes qu'on y raconte.</p> +<p>III.—Bûche de Noël.</p> +<p>IV.—Processions de Noël (profanes et religieuses.)</p> +<p>V.—Particularités de la Messe de minuit.</p> +<p>VI.—Cadeaux de Noël (Arbre de Noël et Sabot de</p> +<p class="i6"> Noël.)</p> +<p>VII.—Réveillon et gâteaux de Noël.</p> +<p>VIII.—Origine, naïveté et universalité des Noëls.</p> +<p>IX.—Crèches de Noël.</p> +<p>X.—Pastorales et Mystères de Noël.</p> +<p>XI.—Noël dans les pays du Nord.</p> +<p>XII.—Noël dans les pays du Midi.</p> +<p>XIII.—Noël dans les pays de Missions.</p> +<p>XIV.—Fête des Rois.</p> + </div> </div> + +<p>CONCLUSION.—Ces coutumes de Noël, si universelles +et si populaires, prouvent la divinité de +Notre-Seigneur Jésus-Christ.</p> + + +<p><b>Nous serions très reconnaissant à nos lecteurs +de nous fournir de nouveaux documents +puisés dans leurs lectures, leurs voyages +ou auprès de leurs amis. Ces documents +se trouvent surtout dans les journaux, revues +et semaines religieuses qui paraissent +du quinze au trente Décembre de chaque +année.</b> Ceux qui possèdent des collections de ces +différentes publications peuvent consulter les livraisons +des années précédentes. Dans chaque pays, la +presse locale contient des articles très intéressants +sur les coutumes particulières à chaque contrée. A +titre de renseignements, ces articles ont pour nous +une grande valeur.</p> + +<p>Les écrivains les plus célèbres, prosateurs et +poëtes de tous les pays, ont parlé avec admiration +de nos usages de Noël. Frédéric Mistral a chanté la +«Bûche de Noël» dans cette belle et harmonieuse +langue provençale qu'il parle si bien. Qui ne connaît +la «Dernière Bûche» de Théodore Botrel, d'une +allure toute gauloise et d'une saveur toute bretonne? +Madame de Sévigné raconte «avec finesse et joyeusetés» +comment se passait «le réveillon» dans son +merveilleux hôtel Carnavalet. Nous trouvons dans le +gracieux <i>Weihnachtsabend</i> (la veillée de Noël), de +Schmid, une ravissante description de «la Crèche» +et Shakespeare lui-même, dans <i>Hamlet</i>, fait allusion +à l'une de nos légendes de Noël les plus répandues.</p> + +<p>De nouveau, nous prions nos amis de vouloir +bien nous signaler leurs <i>découvertes</i> dans ce domaine +infini de notre littérature nationale et des littératures +étrangères. Ils nous aideront ainsi à compléter +l'oeuvre que nous avons entreprise, pour l'édification +de nos frères: la glorification populaire du divin +Enfant de Bethléem.</p> + + + +<p>Cette brochure se vend au profit des trois +Écoles libres de Pithiviers; nous prions nos +lecteurs de la faire connaître autour d'eux. + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of Project Gutenberg's Noël dans les pays étrangers, by Alphonse Chabot + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK NOËL DANS LES PAYS ÉTRANGERS *** + +***** This file should be named 14713-h.htm or 14713-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/4/7/1/14713/ + +Produced by Suzanne Shell, Renald Levesque and the Online Distributed +Proofreading Team. This file was produced from images generously +made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. 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