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diff --git a/15203-8.txt b/15203-8.txt new file mode 100644 index 0000000..1653654 --- /dev/null +++ b/15203-8.txt @@ -0,0 +1,7012 @@ +The Project Gutenberg EBook of Un billet de loterie, by Jules Verne + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Un billet de loterie + +Author: Jules Verne + +Release Date: February 28, 2005 [EBook #15203] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK UN BILLET DE LOTERIE *** + + + + +Produced by Ebooks libres et gratuits. Available at +http://www.ebooksgratuits.com in Word format, Mobipocket Reader +format, eReader format and Acrobat Reader format. + + + + + +Jules Verne + + + +UN BILLET DE LOTERIE + +(Le numéro 9672) + + + +(1886) + + + +Table des matières + +I +II +III +IV +V +VI +VII +VIII +IX +X +XI +XII +XIII +XIV +XV +XVI +XVII +XVIII +XIX +XX + + + + +I + +-- Quelle heure est-il? demanda dame Hansen, après avoir secoué +les cendres de sa pipe, dont les dernières bouffées se perdirent +entre les poutres coloriées du plafond. + +-- Huit heures, ma mère, répondit Hulda. + +-- Il n'est pas probable qu'il nous arrive des voyageurs pendant +la nuit; le temps est trop mauvais. + +-- Je ne pense pas qu'il vienne personne. En tout cas, les +chambres sont prêtes, et j'entendrai bien si l'on appelle du +dehors. + +-- Ton frère n'est pas revenu? + +-- Pas encore. + +-- N'a-t-il pas dit qu'il rentrerait aujourd'hui? + +-- Non, ma mère. Joël est allé conduire un voyageur au lac Tinn, +et, comme il est parti très tard, je ne crois pas qu'il puisse, +avant demain, revenir à Dal. + +-- Il couchera donc à Moel? + +-- Oui, sans doute, à moins qu'il n'aille à Bamble faire visite au +fermier Helmboë... + +-- Et à sa fille? + +-- Oui, Siegfrid, ma meilleure amie, et que j'aime comme une +soeur! répondit en souriant la jeune fille. + +-- Eh bien, ferme la porte, Hulda, et allons dormir... + +-- Vous n'êtes pas souffrante, ma mère? + +-- Non, mais demain je compte me lever de bonne heure. Il faut que +j'aille à Moel... + +-- À quel propos? + +-- Eh! ne faut-il pas s'occuper de renouveler nos provisions pour +la saison qui va venir? + +-- Le messager de Christiania est donc arrivé à Moel avec sa +voiture de vins et de comestibles? + +-- Oui, Hulda, cet après-midi, répondit dame Hansen. Lengling, le +contremaître de la scierie, l'a rencontré et m'a prévenue en +passant. De nos conserves en jambon et en saumon fumé, il ne reste +plus grand-chose, et je ne veux pas risquer d'être prise au +dépourvu. D'un jour à l'autre, surtout si le temps redevient +meilleur, les touristes peuvent commencer leurs excursions dans le +Telemark. Il faut que notre auberge soit en état de les recevoir +et qu'ils y trouvent tout ce dont ils peuvent avoir besoin pendant +leur séjour. Sais-tu bien, Hulda, que nous voici déjà au 15 avril? + +-- Au 15 avril! murmura la jeune fille. + +-- Donc, demain, reprit dame Hansen, je m'occuperai de tout cela. +En deux heures, j'aurai fait nos achats que le messager apportera +ici, et je reviendrai avec Joël dans sa kariol. + +-- Ma mère, au cas où vous rencontreriez le courrier, n'oubliez +pas de demander s'il y a quelque lettre pour nous... + +-- Et surtout pour toi! C'est bien possible, puisque la dernière +lettre de Ole a déjà un mois de date. + +-- Oui! un mois!... un grand mois! + +-- Ne te fais pas de peine, Hulda! Ce retard n'a rien qui puisse +nous étonner. D'ailleurs, si le courrier de Moel n'a rien apporté, +ce qui n'est pas venu par Christiania ne peut-il venir par Bergen? + +-- Sans doute, ma mère, répondit Hulda; mais que voulez-vous? Si +j'ai le coeur gros, c'est qu'il y a loin d'ici aux pêcheries du +New Found Land! Toute une mer à traverser, et lorsque la saison +est mauvaise encore! Voilà près d'un an que mon pauvre Ole est +parti, et qui pourrait dire quand il viendra nous revoir à Dal?... + +-- Et si nous y serons à son retour! murmura dame Hansen, mais si +bas, que sa fille ne put l'entendre. + +Hulda alla fermer la porte de l'auberge, qui s'ouvrait sur le +chemin du Vestfjorddal. Elle ne prit même pas le soin de donner un +tour de clé à la serrure. En cet hospitalier pays de Norvège, ces +précautions ne sont pas nécessaires. Il convient, aussi, que tout +voyageur puisse entrer, de jour, comme de nuit, dans la maison des +gaards et des soeters, sans qu'il soit besoin de lui ouvrir. + +Aucune visite de rôdeurs ou de malfaiteurs n'est à craindre, ni +dans les bailliages ni dans les hameaux les plus reculés de la +province. Aucune tentative criminelle contre les biens ou les +personnes n'a jamais troublé la sécurité de ses habitants. + +La mère et la fille occupaient deux chambres du premier étage sur +le devant de l'auberge -- deux chambres fraîches et propres, +d'ameublement modeste, il est vrai, mais dont la tenue indiquait +les soins d'une bonne ménagère. Au-dessus, sous la couverture, +débordant comme un toit de chalet, se trouvait la chambre de Joël, +éclairée par une fenêtre, encadrée d'un découpage en sapin +amenuisé avec goût. De là, le regard, après avoir parcouru un +grandiose horizon de montagnes, pouvait descendre jusqu'au fond de +l'étroite vallée, où mugissait le Maan, moitié torrent, moitié +rivière. Un escalier de bois, à consoles trapues, à marches +miroitantes, montait de la grande salle du rez-de-chaussée aux +étages supérieurs. Rien de plus attrayant que l'aspect de cette +maison, où le voyageur trouvait un confort bien rare dans les +auberges de Norvège. + +Hulda et sa mère habitaient donc le premier étage. C'est là que de +bonne heure elles se retiraient toutes deux, quand elles étaient +seules. Déjà dame Hansen, s'éclairant d'un chandelier de verre +multicolore, avait gravi les premières marches de l'escalier, +lorsqu'elle s'arrêta. + +On frappait à la porte. Une voix se faisait entendre: + +-- Eh! dame Hansen! dame Hansen! Dame Hansen redescendit. + +-- Qui peut venir si tard? dit-elle. + +-- Est-ce qu'il serait arrivé quelque accident à Joël? répondit +vivement Hulda. Aussitôt, elle revint vers la porte. + +Il y avait là un jeune gars, un de ces gamins qui font le métier +de skydskarl, lequel consiste à s'accrocher à l'arrière des +kariols et à ramener le cheval au relais, quand l'étape est finie. +Celui-ci était venu à pied et se tenait debout sur le seuil. + +-- Eh! que veux-tu à cette heure? dit Hulda. + +-- D'abord vous souhaiter le bonsoir, répondit le jeune gars. + +-- C'est tout? + +-- Non! ce n'est pas tout, mais ne faut-il pas toujours commencer +par être poli? + +-- Tu as raison! Enfin, qui t'envoie? + +-- Je viens de la part de votre frère Joël. + +-- Joël?... Et pourquoi? répliqua dame Hansen. Elle s'avança vers +la porte, de ce pas lent et mesuré qui caractérise la marche des +habitants de la Norvège. Qu'il y ait du vif-argent dans les veines +de leur sol, soit! mais dans les veines de leur corps, peu ou +point. + +Cependant cette réponse avait évidemment causé quelque émotion à +la mère, car elle se hâta de dire: + +-- Il n'est rien arrivé à mon fils? + +-- Si!... Il est arrivé une lettre que le courrier de Christiania +avait apportée de Drammen... + +-- Une lettre qui vient de Drammen? dit vivement dame Hansen en +baissant la voix. + +-- Je ne sais pas, répondit le jeune gars. Tout ce que je sais, +c'est que Joël ne peut revenir avant demain et qu'il m'a envoyé +ici pour vous apporter cette lettre. + +-- C'est donc pressé? + +-- Il paraît. + +-- Donne, dit dame Hansen, d'un ton qui dénotait une assez vive +inquiétude. + +-- La voici, bien propre et pas chiffonnée. Seulement cette lettre +n'est pas pour vous. Dame Hansen sembla respirer plus à l'aise. + +-- Et pour qui? demanda-t-elle. + +-- Pour votre fille. + +-- Pour moi! dit Hulda. C'est une lettre de Ole, j'en suis sûre, +une lettre qui sera venue par Christiania! Mon frère n'aura pas +voulu me la faire attendre! + +Hulda avait pris la lettre, et, après s'être éclairée du +chandelier, qui avait été déposé sur la table, elle regardait +l'adresse. + +-- Oui!... C'est de lui!... C'est bien de lui!... Puisse-t-il +m'annoncer que le _Viken _va revenir! Pendant ce temps, dame +Hansen disait au jeune gars: + +-- Tu n'entres pas? + +-- Une minute alors! Il faut que je retourne ce soir à la maison, +parce que je suis retenu demain matin pour une kariol. + +-- Eh bien, je te charge de dire à Joël que je compte aller le +rejoindre. Qu'il m'attende donc. + +-- Demain soir? + +-- Non, dans la matinée. Qu'il ne quitte pas Moel sans m'avoir +vue. Nous reviendrons ensemble à Dal. + +-- C'est convenu, dame Hansen. + +-- Allons, une goutte de brandevin? + +-- Avec plaisir! Le jeune gars s'était approché de la table, et +dame Hansen lui avait présenté un peu de cette réconfortante +eau-de-vie, toute-puissante contre les brumes du soir. Il n'en +laissa pas une goutte au fond de la petite tasse. Puis: + +-- _God aften! _dit-il. + +-- _God aften, _mon garçon! + +C'est le bonsoir norvégien. Il fut simplement échangé. Pas même +une inclination de tête. Et le jeune gars partit, sans s'inquiéter +de la longue trotte qu'il avait à faire. Ses pas se furent bientôt +perdus sous les arbres du sentier qui côtoie la torrentueuse +rivière. + +Cependant Hulda regardait toujours la lettre de Ole et ne se +hâtait pas de l'ouvrir. Qu'on y songe! Cette frêle enveloppe de +papier avait dû traverser tout l'Océan pour arriver jusqu'à elle, +toute cette grande mer où se perdent les rivières de la Norvège +occidentale. Elle en examinait les différents timbres. Mise à la +poste le 15 mars, cette lettre n'arrivait à Dal que le 15 avril. +Comment, il y avait un mois déjà que Ole l'avait écrite! Que +d'événements avaient pu se produire pendant ce mois, sur ces +parages du New Found Land -- nom que les Anglais donnent à l'île +de Terre-Neuve! N'était-ce pas encore la période de l'hiver, +l'époque dangereuse des équinoxes? Ces lieux de pêche ne sont-ils +pas les plus mauvais du monde, avec les formidables coups de vent +que le pôle leur envoie à travers les plaines du Nord-Amérique? +Métier pénible et périlleux, ce métier de pêcheur, qui était celui +de Ole! Et s'il le faisait, n'était-ce point pour lui en rapporter +les bénéfices, à elle, sa fiancée, qu'il devait épouser au retour! +Pauvre Ole! Que disait-il dans cette lettre? Sans doute, qu'il +aimait toujours Hulda, comme Hulda l'aimerait toujours, que leurs +pensées se confondaient, malgré la distance, et qu'il voudrait +être au jour de son arrivée à Dal! + +Oui! il devait dire tout cela, Hulda en était sûre. Mais, peut-être +ajoutait-il que son retour était proche, que cette campagne +de pêche, qui entraîne les marins de Bergen si loin de leur terre +natale, allait prendre fin! Peut-être Ole lui apprenait-il que le +_Viken _achevait d'arrimer sa cargaison, qu'il se préparait à +appareiller, que les derniers jours d'avril ne s'écouleraient pas +sans que tous deux fussent réunis en cette heureuse maison du +Vestfjorddal? Peut-être l'assurait-il, enfin, que l'on pouvait +déjà fixer le jour où le pasteur viendrait de Moel pour les unir +dans la modeste chapelle de bois dont le clocher émergeait d'un +épais massif d'arbres, à quelques centaines de pas de l'auberge de +dame Hansen? + +Pour le savoir, il suffisait simplement de briser le cachet de +l'enveloppe, d'en tirer la lettre de Ole, de la lire, même à +travers les larmes de douleur ou de joie que son contenu pourrait +amener dans les yeux de Hulda. Et, sans doute, plus d'une +impatiente fille du Midi, une fille de la Dalécarlie, du Danemark +ou de la Hollande, eût déjà su ce que la jeune Norvégienne ne +savait pas encore! Mais Hulda rêvait, et les rêves ne se terminent +que lorsqu'il plaît à Dieu de les finir. Et que de fois on les +regrette, tant la réalité est décevante! + +-- Ma fille, dit alors dame Hansen, cette lettre que ton frère t'a +envoyée, c'est bien une lettre de Ole? + +-- Oui! j'ai reconnu son écriture! + +-- Eh bien, veux-tu donc remettre à demain pour la lire? Hulda +regarda une dernière fois l'enveloppe. Puis, après l'avoir +décachetée sans trop de hâte, elle en retira une lettre +soigneusement calligraphiée et lut ce qui suit: + +«Saint-Pierre-Miquelon, 17 mars 1882. + +«Chère Hulda, + +«Tu apprendras avec plaisir que nos opérations de pêche ont +prospéré et qu'elles seront achevées dans quelques jours. + +Oui! Nous touchons à la fin de la campagne! Après un an d'absence, +combien je serai heureux de revenir à Dal, et d'y retrouver la +seule famille qui me reste et qui est la tienne. + +«Mes parts de bénéfice sont belles. Ce sera pour notre entrée en +ménage. Messieurs Help frères, Fils de l'Aîné, nos armateurs de +Bergen, sont avisés que le _Viken _sera probablement de retour du +15 au 20 mai. Tu peux donc t'attendre à me voir à cette époque, +c'est-à-dire, au plus, dans quelques semaines. + +«Chère Hulda, je compte te trouver encore plus jolie qu'à mon +départ, et, comme ta mère, en bonne santé. En bonne santé aussi, +ce hardi et brave camarade, mon cousin Joël, ton frère, qui ne +demande pas mieux que de devenir le mien. + +«Au reçu de la présente, fais bien toutes mes amitiés à dame +Hansen, que je vois d'ici, au fond de son fauteuil de bois, près +du vieux poêle, dans la grande salle. Répète-lui que je l'aime +deux fois, d'abord parce qu'elle est ta mère, et ensuite parce +qu'elle est ma tante. + +«Surtout ne vous dérangez pas pour venir au-devant de moi à +Bergen. Il serait possible que le _Viken _fût signalé plus tôt que +je le marque. Quoi qu'il en soit, vingt-quatre heures après mon +débarquement, chère Hulda, tu peux compter que je serai à Dal. +Mais ne va pas être trop surprise si j'arrive en avance. + +«Nous avons été rudement secoués par les gros temps pendant cet +hiver, le plus mauvais que nos marins aient jamais passé. Par +bonheur, la morue du grand banc a donné avec abondance. Le _Viken +_en rapporte près de cinq mille quintaux, livrables à Bergen, déjà +vendus par les soins de Messieurs Help frères, Fils de l'Aîné. +Enfin, ce qui doit intéresser la famille, c'est que nous avons +réussi, et les profits seront bons pour moi qui, maintenant, suis +à part entière. + +«D'ailleurs, si ce n'est pas la fortune que je rapporte au logis, +j'ai comme une idée, ou plutôt j'ai comme un pressentiment qu'elle +doit m'attendre au retour! Oui! la fortune... sans compter le +bonheur! Comment?... Cela, c'est mon secret, chère Hulda, et tu me +pardonneras d'avoir un secret pour toi. + +«C'est le seul! D'ailleurs, je te le dirai... Quand? Eh bien, dès +que le moment sera venu -- avant notre mariage, s'il était reculé +par quelque retard imprévu -- après, si je reviens à l'époque +dite, et si, dans la semaine qui suivra mon retour à Dal, tu es +devenue ma femme, comme je le désire tant! + +«Je t'embrasse, chère Hulda. Je te charge d'embrasser pour moi +dame Hansen et mon cousin Joël. J'embrasse encore ton front, +auquel la couronne rayonnante des mariées du Telemark mettra comme +un nimbe de sainte. Une dernière fois, adieu, chère Hulda, adieu! + +«Ton fiancé, + +«Ole Kamp.» + + +II + +Dal -- quelques maisons seulement, les unes le long d'une route +qui n'est à vrai dire qu'un sentier, les autres éparses sur les +croupes voisines. Elles tournent la face à l'étroite vallée du +Vestfjorddal, le dos au cadre des collines du nord, au pied +desquelles coule le Maan. L'ensemble de ces constructions +formerait un des gaards très communs dans le pays, s'il était sous +la direction d'un seul propriétaire de cultures ou d'un fermier à +gages. Mais il a droit, si ce n'est au nom de bourg, du moins à +celui de hameau. Une petite chapelle, édifiée en 1855, dont le +chevet est percé de deux étroites fenêtres à vitraux, dresse non +loin, à travers le fouillis des arbres, son clocher à quatre pans +-- le tout en bois. Çà et là, au-dessus des rios qui courent à la +rivière, sont jetés quelques ponceaux, charpentés en losange, dont +l'entrecroisement est rempli de pierres moussues. Plus loin se +font entendre les grincements d'une ou deux scieries +rudimentaires, actionnées par les torrents, avec une roue pour +manoeuvrer la scie, et une roue pour mouvoir la poutre ou le +madrier. À courte distance, chapelle, scieries, maisons, cabanes, +tout semble baigné dans une molle vapeur de verdure, sombre avec +les sapins, glauque avec les bouleaux, que dessinent les arbres, +isolés ou groupés, depuis les berges sinueuses du Maan jusqu'à la +crête des hautes montagnes du Telemark. + +Tel est ce hameau de Dal, frais et riant, avec ses habitations +pittoresques, extérieurement peintes, celles-ci de couleurs +tendres -- vert naissant ou rose clair -- celles-là enluminées de +couleurs violentes, jaune éclatant ou sang-de-boeuf. Leurs toits +d'écorces de bouleau, emplâtrés d'un gazon verdoyant que l'on +fauche à l'automne, sont coiffés de fleurs naturelles. Tout cela +est délicieux et appartient au plus charmant pays du monde. Pour +tout dire, Dal est dans le Telemark, le Telemark est en Norvège, +et la Norvège, c'est la Suisse avec plusieurs milliers de fiords +qui permettent à la mer de gronder au pied de ses montagnes. + +Le Telemark est compris dans cette portion renflée de l'énorme +cornue que figure la Norvège entre Bergen et Christiania. Ce +bailliage -- une dépendance de la préfecture de Batsberg -- a des +montagnes et des glaciers comme la Suisse, mais ce n'est pas la +Suisse. Il a des chutes grandioses comme le Nord-Amérique, mais ce +n'est pas l'Amérique. Il a des paysages avec des maisons peintes +et des processions d'habitants, vêtus de costumes d'un autre âge, +comme certains bourgs de la Hollande, mais ce n'est pas la +Hollande. Le Telemark, c'est mieux que tout cela, c'est le +Telemark, contrée peut-être unique au monde par les beautés +naturelles qu'elle renferme. L'auteur a eu le plaisir de le +visiter. Il l'a parcouru en kariol avec des chevaux pris aux +relais de poste -- quand il s'en trouvait. Il en a rapporté une +impression de charme et de poésie, si vivace encore dans son +souvenir, qu'il voudrait pouvoir en imprégner ce simple récit. + +À l'époque où se passe cette histoire -- en 1862 -- la Norvège +n'était pas encore sillonnée par le chemin de fer qui permet +actuellement d'aller de Stockholm à Drontheim par Christiania. +Maintenant un immense lien de rails est tendu à travers ces deux +pays scandinaves, peu enclins à vivre d'une vie commune. Mais, +enfermé dans les wagons de ce chemin de fer, si le voyageur va +plus vite qu'en kariol, il ne voit plus rien de l'originalité des +routes d'autrefois. Il perd la traversée de la Suède méridionale +par le curieux canal de Gotha, dont les steam-boats, s'élevant +d'écluse en écluse, grimpent à trois cents pieds de hauteur. +Enfin, il ne s'arrête ni aux chutes de Trolletann, ni à Drammen, +ni à Kongsberg, ni devant toutes les merveilles du Telemark. + +À cette époque, le railway n'était qu'en projet. Quelque vingt ans +devaient s'écouler encore avant qu'on pût traverser le royaume +scandinave d'un littoral à l'autre -- en quarante heures -- et +aller jusqu'au cap Nord, avec billets d'aller et retour pour le +Spitzberg. + +Or, précisément, Dal était alors -- et qu'il le soit longtemps! -- +ce point central qui attirait les touristes étrangers ou +indigènes, ces derniers, pour la plupart, étudiants de +Christiania. De là, ils peuvent se disperser sur toute la région +du Telemark et du Hardanger, remonter la vallée du Vestfjorddal +entre le lac Mjös et le lac Tinn, se rendre aux merveilleuses +cataractes du Rjukan. Sans doute, il n'y a qu'une seule auberge +dans ce hameau; mais c'est bien la plus attrayante, la plus +confortable que l'on puisse désirer, la plus importante aussi, +puisqu'elle met quatre chambres à la disposition des voyageurs. En +un mot, c'est l'auberge de dame Hansen. + +Quelques bancs entourent la base de ses parois roses, isolées du +sol par une solide fondation de granit. Les poutres et les +planches de sapin de ses murs ont acquis avec le temps une dureté +telle que l'acier d'une hache s'y émousserait. Entre ces poutres, +à peine équarries, disposées horizontalement les unes sur les +autres, un rejointoiement de mousses, mélangées de terre glaise, +forme des bourrelets étanches qui empêchent même les plus +violentes pluies d'hiver d'y pénétrer. Au-dessus des chambres, le +plafond chevronné est peint de tons rouges et noirs, contrastant +avec les couleurs plus douces et plus réjouissantes des lambris. +En un coin de la grande salle, le poêle circulaire envoie son +tuyau se perdre dans la cheminée du fourneau de la cuisine. + +Ici, la boîte à horloge promène sur un large cadran d'émail ses +aiguilles ouvragées et pique, de seconde en seconde, un tic-tac +sonore. Là s'arrondit le vieux secrétaire à moulures brunes, près +d'un trépied massif, peint en fer. Sur une planchette se dresse le +chandelier en terre cuite, qui devient candélabre à trois branches +quand on le retourne. Les plus beaux meubles de la maison ornent +cette salle; la table en racine de bouleau, à pieds renflés, le +coffre-bahut, à fermoirs historiés, où sont rangées les belles +toilettes des fêtes et dimanches, le grand fauteuil dur comme une +stalle d'église, les chaises de bois peinturluré, le rouet +rustique, agrémenté de tons verts qui tranchent vivement sur la +jupe rouge des fileuses. Puis, deçà delà, le pot pour conserver le +beurre, le rouleau qui sert à le comprimer, la boîte à tabac et la +râpe en os sculpté. Enfin, au-dessus de la porte, ouverte sur la +cuisine, un large dressoir étale ses rangées d'ustensiles de +cuivre et d'étain, des plats et des assiettes, à émail vif, en +faïence et en bois, la petite meule à aiguiser, à demi plongée +dans son colimaçon verni, le coquetier antique et solennel qui +pourrait servir de calice; et quelles parois amusantes, tendues en +tapisseries de linge, représentant des sujets de la Bible, +enluminées de toutes les couleurs de l'imagerie d'Épinal! Quant +aux chambres des voyageurs, pour être plus simples, elles n'en +sont pas moins confortables avec leurs quelques meubles d'une +propreté engageante, leurs rideaux de fraîche verdure qui pendent +de la crête du toit gazonné, leur large lit à draps blancs, en +frais tissu d'»akloede», et leurs lambris qui portent des versets +de l'Ancien Testament, écrits en jaune sur fond rouge. + +Il ne faut point oublier que les planchers de la grande salle, +comme ceux des chambres du rez-de-chaussée et du premier étage, +sont semés de petites branches de bouleau, de sapin, de genévrier, +dont les feuilles emplissent la maison de leur vivifiante odeur. + +Pourrait-on imaginer une plus charmante posada en Italie, une plus +alléchante fonda en Espagne? Non! Et le flot de touristes anglais +n'en avait pas encore fait élever les prix, comme en Suisse -- du +moins à cette époque. À Dal, ce n'est pas la livre sterling, le +pound d'or, dont la bourse du voyageur est bientôt veuve, c'est le +species d'argent qui vaut un peu plus de cinq francs, ce sont ses +subdivisions, le mark d'une valeur d'un franc, et le skilling de +cuivre, qu'il faut bien se garder de confondre avec le shilling +britannique, car il n'équivaut qu'à un sou de France. Ce n'est pas +non plus la prétentieuse bank-note dont le touriste vient faire +usage et abus au Telemark. C'est le billet d'un species qui est +blanc, celui de cinq qui est bleu, celui de dix qui est jaune, +celui de cinquante qui est vert, celui de cent qui est rouge. Deux +de plus, et l'on ferait toutes les couleurs de l'arc-en-ciel! + +Puis -- ce qui n'est point à dédaigner dans cette hospitalière +maison -- la nourriture y est bonne, chose rare dans la plupart +des auberges de la région. En effet, le Telemark ne justifie que +trop son surnom de «Pays du lait caillé». Au fond de ces trous de +Tiness, de Listhüs, de Tinoset, de bien d'autres, jamais de pain, +ou si mauvais qu'il vaut mieux s'en passer. Rien qu'une galette +d'avoine, le «flatbröd», sec, noirâtre, dur comme du carton, ou +tout simplement un gâteau grossier, fait avec la substance +intermédiaire de l'écorce de bouleau, mélangée de lichens ou de +hachures de paille. Rarement des oeufs, à moins que les poules +n'aient pondu huit jours avant. Mais, à profusion, de la bière +inférieure, du lait caillé, doux ou sur, et quelquefois un peu de +café, si épais qu'il ressemble plutôt à de la suie distillée +qu'aux produits de Moka, de Bourbon ou de Rio Nunez. + +Chez dame Hansen, au contraire, la cave et l'office sont +convenablement garnies. Que faut-il de plus aux touristes même +exigeants? Saumon cuit, salé ou fumé, «hores», saumons des lacs +qui n'ont jamais connu les eaux amères, poissons des cours d'eau +du Telemark, volailles ni trop dures ni trop maigres, oeufs à +toutes sauces, fines galettes de seigle et d'orge, fruits, et plus +particulièrement des fraises, pain bis, mais d'excellente qualité, +bière et vieilles bouteilles de ce vin de Saint-Julien qui propage +jusqu'en ces contrées lointaines la renommée des crus de France. + +Aussi, réputation faite, dans tous les pays du nord de l'Europe, +pour l'auberge de Dal. + +On peut le voir, d'ailleurs, en feuilletant le livre aux feuilles +jaunâtres sur lesquelles les voyageurs signent volontiers de leur +nom quelque compliment à l'adresse de dame Hansen. Pour la +plupart, ce sont des Suédois, des Norvégiens, venus de tous les +points de la Scandinavie. + +Cependant, les Anglais y sont en grand nombre, et l'un d'eux, pour +avoir attendu une heure que le sommet du Gousta se dégageât de ses +vapeurs matinales, a britanniquement écrit sur une des pages: + +_Patientia omnia vincit._ + +Il y a également quelques Français, dont l'un, qu'il vaut mieux ne +pas nommer, s'est permis d'écrire: + +«Nous n'avons qu'à nous louer de la réception qu'on nous a «fait» +dans cette auberge!» + +Peu importe la faute grammaticale, après tout! Si la phrase est +plus reconnaissante que française, elle n'en rend pas moins +hommage à dame Hansen et à sa fille, la charmante Hulda du +Vestfjorddal. + + +III + +Sans être trop versé dans la science ethnographique, on peut +croire, avec plusieurs savants, qu'il existe une certaine parenté +entre les hautes familles de l'aristocratie anglaise et les +anciennes familles du royaume scandinave. On en trouve de +nombreuses preuves dans ces noms d'ancêtres qui sont identiques +entre les deux pays. Et pourtant, il n'y a pas d'aristocratie en +Norvège. Mais, si la démocratie domine, cela ne l'empêche pas +d'être aristocratique au plus haut point. Tous sont égaux en haut, +au lieu de l'être en bas. Jusque dans les plus humbles cabanes se +dresse encore l'arbre généalogique, qui n'a point dégénéré pour +avoir repris racine en terre plébéienne. Là s'écartèlent les +blasons des familles nobles des époques féodales, dont ces simples +paysans descendent. + +Il en était ainsi des Hansen, de Dal, parents, à un degré très +éloigné, sans doute, de ces pairs d'Angleterre, créés à la suite +de l'invasion du Rollon de Normandie. Et s'ils n'en possédaient +plus la situation ni la richesse, du moins en avaient-ils conservé +la fierté originelle, ou, plutôt, la dignité, qui est à sa place +dans toutes les conditions sociales. + +Peu importait, d'ailleurs! Quoiqu'il eût des ancêtres de haute +naissance, Harald Hansen n'en était pas moins aubergiste à Dal. La +maison lui venait de son père et de son grand-père, dont il +rappelait volontiers la situation dans le pays. Après lui, sa +femme avait continué d'y exercer cette profession de manière à +mériter l'estime publique. + +Harald avait-il fait fortune à ce métier? On ne sait. Mais il +avait pu élever son fils Joël et sa fille Hulda, sans que le début +de la vie eût été trop dur à ses deux enfants. Et même, un fils +d'une soeur de sa femme, Ole Kamp, que la mort de son père et de +sa mère devait bientôt laisser à sa charge, avait été élevé par +lui comme ses propres rejetons. Sans son oncle Harald, cet +orphelin eût sans doute été un de ces pauvres petits êtres qui ne +viennent au monde que pour le quitter aussitôt. Du reste, Ole Kamp +montra pour ses parents adoptifs une reconnaissance toute filiale. +Rien ne devait jamais rompre ce lien qui l'unissait à la famille +Hansen. Son mariage avec Hulda allait le resserrer encore et le +nouer pour la vie. + +Harald était mort, il y avait dix-huit mois environ. Sans compter +l'auberge de Dal, il laissait à sa veuve un petit «soeter», situé +dans la montagne. Le soeter n'est qu'une sorte de ferme isolée, +d'un rapport généralement médiocre, quand il n'est pas nul. Or, +les dernières saisons n'avaient point été bonnes. Toute culture +avait souffert, même les pâturages. Il y avait eu de ces «nuits de +fer», comme les appelle le paysan norvégien, nuits de bise et de +glace, qui dessèchent tout germe jusqu'au plus profond de l'humus. +De là, ruine pour les paysans du Telemark et du Hardanger. + +Cependant, si dame Hansen devait savoir à quoi s'en tenir sur sa +situation, elle n'en avait jamais rien dit à personne, pas même à +ses enfants. D'un caractère froid et taciturne, elle était peu +communicative -- ce dont Hulda et Joël souffraient visiblement. +Mais, avec ce respect pour le chef de famille, inné dans les pays +du Nord, ils s'étaient tenus sur une réserve qui ne laissait pas +de leur être très pénible. D'ailleurs, dame Hansen ne demandait +pas volontiers aide ou conseil, étant absolument convaincue de la +sûreté de son jugement -- très norvégienne sous ce rapport. + +Dame Hansen comptait alors cinquante ans. L'âge, s'il avait +blanchi ses cheveux, n'avait point courbé sa haute taille, ni +amoindri la vivacité de son regard d'un bleu intense, dont l'azur +se retrouvait inaltéré dans les yeux de sa fille. Seul son teint +avait pris la nuance jaunâtre d'un vieux papier de procédure, et +quelques rides commençaient à sillonner son front. + +La «madame», comme on dit en pays scandinave, était invariablement +vêtue d'une jupe noire à gros plis, en signe du deuil qu'elle ne +quittait plus depuis la mort de Harald. Des entournures de son +corsage brunâtre sortaient les manches d'une chemise en coton +écru. Un fichu de couleur sombre se croisait sur sa poitrine que +recouvrait le montant du tablier rattaché en arrière par de larges +agrafes. Elle était toujours coiffée d'un épais bonnet de soie, +sorte de béguin qui tend à disparaître des modes du jour. Assise +droite, dans le fauteuil de bois, la grave hôtesse de Dal +n'abandonnait son rouet que pour fumer une petite pipe en écorce +de bouleau, dont les vapeurs l'entouraient d'un léger nuage. + +En vérité, peut-être la maison eût-elle semblé bien triste sans la +présence des deux enfants! + +Un brave garçon, Joël Hansen! Vingt-cinq ans, bien découplé, de +haute taille, comme les montagnards norvégiens, l'air fier, sans +forfanterie, l'allure hardie, sans témérité. C'était un blond +presque châtain, avec des yeux bleus presque noirs. Son costume +faisait valoir ses puissantes épaules qui ne pliaient pas +aisément, sa large poitrine dans laquelle fonctionnaient à l'aise +les poumons du guide des montagnes, ses bras vigoureux, ses jambes +faites aux plus pénibles ascensions des hauts fields du Telemark. +En tenue habituelle, on eût dit un cavalier. Sa jaquette bleuâtre, +avec épaulettes, serrée à la taille, se croisait sur la poitrine +par deux longues pattes verticales et s'agrémentait dans le dos de +dessins en couleurs, semblable à certaines vestes celtiques de la +Bretagne. Son col de chemise s'évasait en entonnoir. Sa culotte +jaune se rattachait au-dessous du genou par une jarretière à +boucle. Sur sa tête s'inclinait un chapeau brun à larges bords +avec ganse noire et lisières rouges. À ses jambes s'adaptaient des +guêtres de bure ou des bottes à fortes semelles, plates de talons, +dont le cou-de-pied se dessinait imparfaitement sous le +chiffonnement du cuir, comme aux bottes de mer. + +De son vrai métier, Joël était guide dans le bailliage du Telemark +et jusqu'au fond des montagnes du Hardanger. Toujours prêt à +partir, toujours infatigable, il méritait d'être comparé à ce +héros norvégien, Rollon le Marcheur, célèbre dans les légendes du +pays. Entre-temps, il accompagnait les chasseurs anglais, qui +viennent volontiers tirer le «riper», ce ptarmigan plus gros que +celui des Hébrides, et le «jerper», cette perdrix plus délicate +que la grouse d'Écosse. L'hiver arrivé, c'était la chasse aux +loups qui le réclamait, lorsque ces carnassiers, poussés par la +faim, s'aventurent pendant la mauvaise saison à la surface des +lacs glacés. Puis, l'été, c'était la chasse à l'ours, quand cet +animal, suivi de ses petits, vient chercher sa nourriture d'herbe +fraîche et qu'il faut le poursuivre à travers les plateaux d'une +altitude de mille à douze cents pieds. Plus d'une fois, Joël ne +dut la vie qu'à sa force prodigieuse, qui le rendait capable de +résister aux étreintes de ces formidables bêtes, et à son +imperturbable sang-froid, qui lui permettait de s'en dégager. + +Enfin, lorsqu'il n'y avait ni touriste à guider dans la vallée du +Vestfjorddal, ni chasseur à conduire sur les fields, Joël +s'occupait du petit soeter, situé à quelques milles dans la +montagne. Là, un jeune berger, aux gages de dame Hansen, était +employé à la garde d'une demi-douzaine de vaches et d'une +trentaine de moutons -- le soeter ne comprenant que des pâturages +sans aucune sorte de culture. + +De sa nature, Joël était obligeant et serviable. Connu dans tous +les gaards du Telemark, c'est dire qu'il était aimé dans tous. +Quant aux trois êtres pour lesquels il éprouvait une affection +sans bornes, c'étaient, avec sa mère, son cousin Ole et sa soeur +Hulda. + +Lorsque Ole Kamp avait quitté Dal pour s'embarquer une dernière +fois, combien Joël regretta de ne pouvoir doter Hulda pour lui +garder son fiancé! En vérité, s'il eût été habitué à la mer, il +n'aurait pas hésité à partir à la place de son cousin. Mais il +fallait quelque argent pour les débuts du nouveau ménage. Or, dame +Hansen n'ayant pris aucun engagement, Joël avait compris qu'elle +ne pouvait rien distraire du bien de famille. Ole avait donc dû +s'en aller au loin, de l'autre côté de l'Atlantique. Joël l'avait +conduit jusqu'aux dernières limites de leur vallée, sur la route +de Bergen. Là, après l'avoir longtemps serré dans ses bras, il lui +avait souhaité bon voyage et heureux retour. Puis, il était revenu +consoler sa soeur qu'il aimait d'un amour à la fois fraternel et +paternel. + +Hulda, à cette époque, avait dix-huit ans. Ce n'était pas la +«piga», ainsi qu'on appelle la servante dans les auberges +norvégiennes, mais plutôt la «fraken», la miss des Anglais, «la +mademoiselle», comme sa mère était «la madame» de la maison. Quel +charmant visage, encadré de cheveux blonds, un peu dorés, sous un +léger bonnet de linge, dégagé en arrière pour laisser tomber de +longues nattes! Quelle jolie taille sous ce corsage d'étoffe rouge +à lisérés verts, bien ajusté au buste, entrouvert sur le plastron, +orné de broderies en couleurs, surmonté de la chemisette blanche +dont les manches venaient se serrer aux poignets par un bracelet +de rubans! Quelle gracieuse tournure sous le ceinturon rouge à +fermoirs d'argent filigrané, qui retenait la jupe verdâtre, +doublée du tablier à losanges multicolores, et sous lequel +apparaissait le bas blanc, engagé dans cette fine chaussure du +Telemark, effilée à sa pointe. + +Oui! la fiancée de Ole était charmante avec cette physionomie un +peu mélancolique des filles du Nord, mais souriante aussi. En la +voyant, on songeait volontiers à cette Hulda la Blonde, dont elle +portait le nom, et que la mythologie scandinave laisse errer, +comme la fée heureuse, autour du foyer domestique. + +Sa réserve de fille modeste et sage ne lui ôtait rien de la grâce +avec laquelle elle accueillait les hôtes d'un jour qui +s'arrêtaient à l'auberge de Dal. On le savait dans le monde des +touristes. N'était-ce pas déjà une attraction de pouvoir échanger +avec Hulda le «shake-hand», cette cordiale poignée de main qui se +donne à tous et à toutes? + +Et, après lui avoir dit: + +-- Merci pour ce repas, _Tack for mad!_ + +Quoi de plus agréable que de lui entendre répondre de sa voix +fraîche et sonore: + +-- Puisse-t-il vous faire du bien, _Wed bekomme!_ + + +IV + +Ole Kamp était parti depuis un an. Il l'avait dit dans sa lettre - +- une rude campagne, cette campagne d'hiver sur les parages de New +Found Land! On y gagne bien son argent, quand on en gagne. Il y a +là-bas des coups de vent d'équinoxe qui surprennent les bâtiments, +au large des îles, et détruisent en quelques heures toute une +flottille de pêche. Mais le poisson pullule sur ce haut fond de +Terre-Neuve, et les équipages, lorsqu'ils sont favorisés, trouvent +une large compensation aux fatigues comme aux dangers de ce trou à +tempêtes. + +Du reste, les Norvégiens sont de bons marins. Ils ne boudent point +à la besogne. Au milieu des fiords du littoral, depuis +Christiansand jusqu'au cap Nord, entre les récifs du Finmark, à +travers les passes des Loffoden, les occasions ne leur manquent +pas de se familiariser avec les fureurs de l'Océan. Lorsqu'ils +traversent l'Atlantique Nord pour aller de conserve aux lointaines +pêcheries de Terre-Neuve, ils ont déjà fait preuve de courage. +Pendant leur enfance, ce qu'ils ont reçu de coups de queue +d'ouragan, sur la côte européenne, les a mis à même d'affronter +les coups de tête des mêmes tempêtes sur le New Found Land. Ils +attrapent la bourrasque à son début, voilà toute la différence. + +Les Norvégiens ont de qui tenir, d'ailleurs. Leurs ancêtres +étaient d'intrépides gens de mer, à l'époque où les Hansen avaient +accaparé le commerce de l'Europe septentrionale. Peut-être +furent-ils un peu pirates dans les anciens temps; mais la piraterie +c'était alors la façon de procéder. Sans doute, le commerce s'est +bien moralisé depuis, bien qu'il soit permis de penser qu'il reste +encore quelque chose à faire. + +Quoi qu'il en soit, les Norvégiens étaient d'audacieux +navigateurs, ils le sont aujourd'hui, ils le seront toujours. Ole +Kamp n'était pas homme à démentir les promesses de son origine. +Son apprentissage, son initiation à ces durs travaux, c'est à un +vieux maître au cabotage de Bergen qu'il les devait. Toute son +enfance s'était passée dans ce port, l'un des plus fréquentés du +royaume scandinave. Avant de prendre la grande mer, il avait été +un audacieux gamin des fiords, un dénicheur d'oiseaux aquatiques, +un pêcheur de ces innombrables poissons qui servent à fabriquer le +stock-fish. Puis, devenu mousse, il a commencé à naviguer sur la +Baltique, au large de la mer du Nord, et même jusqu'aux parages de +l'Océan polaire. Il fit ainsi plusieurs voyages à bord des grands +navires de pêche, et obtint le grade de maître, quand il eut plus +de vingt et un ans. Il en avait maintenant vingt-trois. + +Entre ses campagnes, il ne manquait jamais de venir revoir la +famille qu'il aimait, la seule qui lui restât au monde. + +Et alors, quand il se trouvait à Dal, quel compagnon digne de +Joël! Il le suivait dans ses courses, à travers les montagnes, +jusque sur les plus hauts plateaux du Telemark. Les fields après +les fiords, ça lui allait à ce jeune marin, et il ne restait +jamais en arrière, à moins que ce ne fût pour tenir compagnie à sa +cousine Hulda. + +Une étroite amitié s'établit peu à peu entre Ole et Joël. Ce fut +par une conséquence tout indiquée que ce sentiment prit une autre +forme à l'égard de la jeune fille. Et comment Joël ne l'eût-il pas +encouragé? Où sa soeur aurait-elle trouvé dans toute la province +un meilleur garçon, une nature plus sympathique, un caractère plus +dévoué, un coeur plus chaud? Ole pour mari, le bonheur de Hulda +était assuré. Ce fut donc avec l'agrément de sa mère et de son +frère que la jeune fille se laissa aller sur la pente naturelle de +ses sentiments. De ce que ces gens du Nord sont peu démonstratifs, +il ne faudrait pas les taxer d'insensibilité. Non! C'est leur +manière, à eux, et peut-être en vaut-elle bien une autre! + +Enfin, un jour, tous quatre étant dans la grande salle, Ole dit, +sans autre entrée en matière: + +-- Il me vient une idée, Hulda! + +-- Laquelle? répondit la jeune fille. + +-- Il me semble que nous devrions nous marier! + +-- Je le crois aussi. + +-- Cela serait convenable, ajouta dame Hansen, comme si c'eût été +une affaire discutée depuis longtemps déjà. + +-- En effet, et de cette façon, Ole, répliqua Joël, je deviendrais +tout naturellement ton beau-frère. + +-- Oui, dit Ole, mais il est probable, mon Joël, que je ne t'en +aimerai que davantage... + +-- Si c'est possible! + +-- Tu le verras bien! + +-- Ma foi, je ne demande pas mieux! répondit Joël, qui vint serrer +la main de Ole. + +-- Ainsi, c'est entendu, Hulda? demanda dame Hansen. + +-- Oui, ma mère, répondit la jeune fille. + +-- Tu le penses bien, Hulda, reprit Ole. Il y a beau temps que je +t'aime sans le dire! + +-- Moi aussi, Ole! + +-- Comment cela m'est venu, je ne le sais guère. + +-- Ni moi. + +-- Sans doute, Hulda, c'est en te voyant chaque jour plus belle, +et bonne de plus en plus... + +-- Tu vas un peu loin, mon cher Ole! + +-- Mais non, et je peux bien te dire cela, sans te faire rougir, +puisque c'est vrai! Est-ce que vous ne vous étiez pas aperçue, +dame Hansen, que j'aimais Hulda? + +-- Un peu. + +-- Et toi, Joël? + +-- Moi?... beaucoup! + +-- Franchement, répondit Ole en souriant, vous auriez bien dû me +prévenir! + +-- Mais tes voyages, Ole, demanda dame Hansen, est-ce qu'ils ne te +paraîtront pas trop pénibles, une fois que tu seras marié? + +-- Si pénibles, répondit Ole, que je ne voyagerai plus, quand le +mariage sera fait! + +-- Tu ne voyageras plus?... + +-- Non, Hulda. Est-ce qu'il me serait possible de te quitter +pendant de longs mois? + +-- Ainsi, tu vas pour la dernière fois aller en mer? + +-- Oui, mais, avec un peu de chance, ce voyage me permettra de +rapporter quelques économies, puisque MM. Help frères m'ont +formellement promis de me donner part entière... + +-- Ce sont de braves gens! dit Joël. + +-- Tout ce qu'il y a de meilleur, répondit Ole, et bien connus, +bien appréciés de tous les marins de Bergen! + +-- Mon cher Ole, dit alors Hulda, quand tu ne navigueras plus, +qu'est-ce que tu feras? + +-- Eh bien, je deviendrai le compagnon de Joël. J'ai de bonnes +jambes, et si elles ne suffisent pas, je m'en fabriquerai en +m'entraînant peu à peu. D'ailleurs, j'ai pensé à une affaire qui +ne serait peut-être pas mauvaise. Pourquoi n'établirions-nous pas +un service de messageries entre Drammen, Kongsberg et les gaards +du Telemark? Les communications ne sont ni faciles ni régulières, +et il y aurait peut-être quelque argent à gagner. Enfin, j'ai des +idées, sans compter... + +-- Quoi donc? + +-- Rien! Nous verrons cela à mon retour. Mais je vous préviens que +je suis bien décidé à tout faire pour que Hulda soit la femme la +plus enviée du pays. Oui! J'y suis bien décidé. + +-- Si tu savais, Ole, comme ce sera facile! répondit Hulda en lui +tendant la main. N'est-ce pas à moitié fait déjà, et existe-t-il +une aussi heureuse maison que notre maison de Dal? + +Dame Hansen avait un instant détourné la tête. + +-- Ainsi, reprit Ole en insistant d'un ton joyeux, l'affaire est +convenue? + +-- Oui, répondit Joël. + +-- Et il n'y aura plus à en reparler? + +-- Jamais. + +-- Tu n'auras pas de regret, Hulda? + +-- Aucun, mon cher Ole. + +-- Quant à fixer la date du mariage, je pense qu'il vaut mieux +attendre ton retour, ajouta Joël. + +-- Soit, mais j'aurai bien du malheur, si avant un an je ne suis +pas revenu pour conduire Hulda à l'église de Moel, où notre ami, +le pasteur Andresen ne refusera pas de dire pour nous ses plus +belles prières! + +Et voilà comment avait été décidé le mariage de Hulda Hansen et de +Ole Kamp. + +Huit jours après, le jeune marin devait rejoindre son bord à +Bergen. Mais, avant de se quitter, les deux futurs avaient été +fiancés, suivant la touchante coutume des pays scandinaves. + +Dans cette simple et honnête Norvège, l'habitude, le plus +généralement, est de se fiancer avant de s'épouser. Quelquefois, +même, le mariage n'est célébré que deux ou trois ans après. Cela +ne rappelle-t-il pas ce qui se passait entre chrétiens aux +premiers jours de l'Église? Mais il ne faudrait pas croire que les +fiançailles ne soient qu'un simple échange de paroles, dont la +valeur ne repose que sur la bonne foi des contractants. Non! +L'engagement est plus sérieux, et si cet acte n'est pas reconnu +par la loi, du moins l'est-il par l'usage, cette loi naturelle. + +Il s'agissait donc, dans le cas de Hulda et de Ole Kamp, +d'organiser une cérémonie à laquelle présiderait le pasteur +Andresen. Il n'y a pas de ministre du culte à Dal, ni dans la +plupart des gaards environnants. En Norvège, d'ailleurs, on trouve +certaines localités qui s'appellent «villes de dimanche», où +s'élève le presbytère, le «proestegjelb». C'est là que se +rassemblent, pour l'office, les principales familles de la +paroisse. Elles y ont même un pied-à-terre dans lequel elles +viennent s'établir pendant vingt-quatre heures, le temps +d'accomplir leurs devoirs religieux. De là, on s'en retourne comme +d'un pèlerinage. Dal, il est vrai, possède une chapelle. Toutefois +le pasteur ne s'y rend que sur demande et pour des cérémonies qui +ne sont point d'ordre public, mais privé. + +Après tout, Moel n'est pas loin. Rien qu'un demi-mille -- soit à +peu près dix kilomètres de France, depuis Dal jusqu'à l'extrémité +du lac Tinn. Quant au pasteur Andresen, c'est un homme obligeant +et un bon marcheur. + +Le pasteur Andresen fut donc prié de venir aux fiançailles, en +cette double qualité de ministre et d'ami de la famille Hansen. +Elle le connaissait et il la connaissait de longue date. Il avait +vu grandir Hulda et Joël. Il les aimait comme il aimait ce «jeune +loup marin» de Ole Kamp. Rien ne pouvait lui faire plus de plaisir +qu'un tel mariage. Il y avait là de quoi mettre en fête toute la +vallée du Vestfjorddal. + +Il s'ensuit que le pasteur Andresen prit son petit collet, son +rabat de crêpe, son livre d'office, et partit un beau matin, par +un temps assez pluvieux d'ailleurs. Il arriva en compagnie de +Joël, qui était allé à sa rencontre à mi-route. On laisse à penser +s'il fut bien reçu dans l'auberge de dame Hansen, et s'il eut la +belle chambre du rez-de-chaussée, avec des branches de genévrier +toutes fraîches, qui la parfumaient comme une chapelle. + +Le lendemain, à la première heure, s'ouvrit la petite église de +Dal. Là, devant le pasteur et sur son livre d'office, en présence +de quelques amis et des voisins de l'auberge, Ole jura d'épouser +Hulda, et Hulda jura d'épouser Ole, au retour du dernier voyage +que le jeune marin allait entreprendre. Un an d'attente, c'est +long, mais cela passe tout de même, quand on est sûr l'un de +l'autre. + +Maintenant, Ole ne pourrait plus, sans un motif grave, répudier +celle dont il avait fait sa fiancée. Hulda ne pourrait pas trahir +la foi qu'elle avait jurée à Ole. Et si Ole Kamp ne fût pas parti +quelques jours après les fiançailles, il aurait pu profiter des +droits qu'elles lui donnaient sans conteste: rendre visite à la +jeune fille quand il lui conviendrait, lui écrire lorsqu'il lui +plairait de le faire, l'accompagner à la promenade, bras dessus, +bras dessous, même en l'absence de la famille, obtenir la +préférence sur tous autres pour danser avec elle dans les fêtes et +cérémonies quelconques. + +Mais Ole Kamp avait dû regagner Bergen. Huit jours après, le +_Viken _était parti pour les pêcheries de Terre-Neuve. Maintenant, +Hulda n'avait plus qu'à attendre les lettres que son fiancé avait +promis de lui adresser par tous les courriers d'Europe. + +Elles ne manquèrent pas, ces lettres, toujours si impatiemment +attendues. Elles apportèrent un peu de bonheur à la maison +attristée depuis le départ. Le voyage s'accomplissait dans des +conditions favorables. La pêche était fructueuse, les profits +seraient grands. Et puis, à la fin de chaque lettre, Ole parlait +toujours d'un certain secret et de la fortune qu'il devait lui +assurer. Voilà un secret que Hulda aurait bien voulu connaître, et +aussi dame Hansen pour des raisons qu'il eût été difficile de +soupçonner. + +C'est que dame Hansen était de plus en plus sombre, inquiète, +renfermée. Et une circonstance, dont elle ne parla point à ses +enfants, vint encore accroître ses soucis. + +Trois jours après l'arrivée de la dernière lettre de Ole, le 19 +avril, dame Hansen revenait seule de la scierie où elle était +allée commander un sac de copeaux au contremaître Lengling, et se +dirigeait vers la maison. Un peu avant d'arriver devant la porte, +elle fut accostée par un homme qui n'était pas du pays. + +-- Vous êtes bien dame Hansen? demanda cet homme. + +-- Oui, répondit-elle, mais je ne vous connais pas. + +-- Oh! peu importe! reprit l'homme. Je suis arrivé ce matin de +Drammen et j'y retourne. + +-- De Drammen? dit vivement dame Hansen. + +-- Est-ce que vous ne connaissez pas un certain monsieur +Sandgoïst, qui y demeure?... + +-- Monsieur Sandgoïst! répéta dame Hansen, dont la figure pâlit à +ce nom. Oui... je le connais! + +-- Eh bien, quand monsieur Sandgoïst a su que je venais à Dal, il +m'a prié de vous donner le bonjour de sa part. + +-- Et... rien de plus?... + +-- Rien, si ce n'est de vous dire qu'il viendrait probablement +vous voir le mois prochain! -- Bonne santé et bonsoir, dame +Hansen! + + +V + +Hulda, en effet, était très frappée de cette persistance de Ole à +toujours lui parler dans ses lettres de cette fortune qu'il +comptait trouver à son retour. Sur quoi le brave garçon fondait-il +cette espérance? Hulda ne pouvait le deviner, et il lui tardait de +le savoir. Qu'on excuse cette impatience si naturelle. Était-ce +donc une vaine curiosité de sa part? Point. Ce secret la regardait +bien un peu. Non qu'elle fût ambitieuse, l'honnête et simple +fille, ni que ses visées d'avenir se fussent jamais haussées à ce +qu'on appelle la richesse. L'affection de Ole lui suffisait, elle +devait lui suffire toujours. Si la fortune venait, on +l'accueillerait sans grande joie. Si elle ne venait pas, on s'en +passerait sans grand déplaisir. + +C'est précisément ce que se disaient Hulda et Joël, le lendemain +du jour où la dernière lettre de Ole était arrivée à Dal. Là-dessus +ils pensaient de la même façon -- comme sur tout le reste, +d'ailleurs. + +Et alors Joël d'ajouter: + +-- Non! Cela n'est pas possible, petite soeur! Il faut que tu me +caches quelque chose! + +-- Moi!... te cacher?... + +-- Oui! Que Ole soit parti sans te dire au moins un peu de son +secret... ce n'est pas croyable! + +-- T'en a-t-il dit un mot, Joël? répondit Hulda. + +-- Non, soeur. Mais moi, je ne suis pas toi. + +-- Si, tu es moi, frère. + +-- Je ne suis pas le fiancé de Ole. + +-- Presque, dit la jeune fille, et, si quelque malheur +l'atteignait, s'il ne revenait pas de ce voyage, tu serais frappé +comme moi, et tes larmes couleraient comme les miennes! + +-- Ah! petite soeur, répondit Joël, je te défends bien d'avoir de +ces idées! Ole ne pas revenir de ce dernier voyage qu'il fait aux +grandes pêches! Est-ce que tu parles sérieusement, Hulda? + +-- Non, sans doute, Joël. Et pourtant, je ne sais... Je ne peux me +défendre de certains pressentiments... de vilains rêves!... + +-- Des rêves, chère Hulda, ne sont que des rêves! + +-- Sans doute, mais d'où viennent-ils? + +-- De nous-mêmes et non d'en haut. Tu crains, et ce sont tes +craintes qui hantent ton sommeil. D'ailleurs, il en est presque +toujours ainsi, quand on a vivement désiré une chose et que le +moment approche où les désirs vont se réaliser. + +-- Je le sais, Joël. + +-- Vraiment, je te croyais plus ferme, petite soeur! Oui! plus +énergique! Comment, tu viens de recevoir une lettre dans laquelle +Ole te dit que le _Viken _sera de retour avant un mois, et tu te +mets de pareils soucis dans la tête!... + +-- Non... dans le coeur, mon Joël! + +-- Et, au fait, reprit Joël, nous sommes déjà au 19 avril. Ole +doit revenir du 15 au 20 mai. Il n'est donc pas trop tôt de +commencer les préparatifs du mariage. + +-- Y penses-tu, Joël? + +-- Si j'y pense, Hulda! Je pense même que nous avons peut-être +déjà trop tardé! Songes-y donc! Un mariage qui va mettre en joie +non seulement Dal, mais les gaards voisins. J'entends que cela +soit très beau, et je vais m'occuper d'arranger les choses! + +C'est que ce n'est pas une petite affaire, une cérémonie de ce +genre dans les campagnes de la Norvège en général et du Telemark +en particulier. Non! cela ne va pas sans quelque bruit. + +Il s'ensuit donc que, le jour même, Joël eut à ce sujet un +entretien avec sa mère. C'était peu d'instants après que dame +Hansen avait été si vivement impressionnée par la rencontre de cet +homme qui venait de lui annoncer la prochaine visite de +M. Sandgoïst, de Drammen. Elle était allée s'asseoir dans le +fauteuil de la grande salle, et, là, tout absorbée, faisait +machinalement tourner son rouet. + +Joëlle vit bien, sa mère était encore plus tourmentée que +d'habitude; mais comme elle répondait invariablement «qu'elle +n'avait rien», lorsqu'on l'interrogeait à cet égard, son fils ne +voulut lui parler que du mariage de Hulda. + +-- Ma mère, dit-il, vous le savez, nous avons appris par la +dernière lettre de Ole qu'il sera vraisemblablement de retour au +Telemark dans quelques semaines. + +-- C'est à souhaiter, répondit dame Hansen, et puisse-t-il +n'éprouver aucun retard! + +-- Voyez-vous quelque inconvénient à ce que nous fixions au 25 mai +la date du mariage? + +-- Aucun, si Hulda y consent. + +-- Son consentement est tout donné déjà. Et maintenant, je vous +demanderai, ma mère, si votre intention n'est pas de faire bien +les choses à cette occasion. + +-- Qu'entends-tu par «faire bien les choses»? répondit dame +Hansen, sans lever les yeux de son rouet. + +-- J'entends, avec votre agrément, cela va de soi, ma mère, que la +cérémonie se rapporte avec notre situation dans le bailliage. Nous +devons y convier nos connaissances, et, si la maison ne peut +suffire à nos hôtes, il n'est pas un voisin qui ne s'empressera de +les héberger. + +-- Quels seraient ces hôtes, Joël? + +-- Mais je pense qu'il faudra inviter tous nos amis de Moel, de +Tiness, de Bamble, et je m'en charge. J'imagine aussi que la +présence de MM. Help frères, les armateurs de Bergen, ne pourra +que faire honneur à la famille, et, avec votre agrément, je le +répète, je leur offrirai de venir passer une journée à Dal. Ce +sont de braves gens qui aiment beaucoup Ole, et je suis sûr qu'ils +accepteront. + +-- Est-il donc si nécessaire, répondit dame Hansen, de traiter ce +mariage avec tant d'importance? + +-- Je le pense, ma mère, et cela me paraît bon, ne fût-ce que dans +l'intérêt de l'auberge de Dal, qui ne s'est pas dépréciée, que je +sache, depuis la mort de notre père? + +-- Non... Joël... non! + +-- N'est-ce pas notre devoir de la maintenir au moins dans l'état +où il l'a laissée? Donc, il me paraît utile de donner quelque +retentissement au mariage de ma soeur. + +-- Soit, Joël. + +-- D'autre part, n'est-il pas temps que Hulda commence ses +préparatifs, afin qu'aucun retard ne puisse venir d'elle? Que +répondez-vous, ma mère, à ma proposition? + +-- Que Hulda et toi, vous fassiez ce qu'il faut!... répondit dame +Hansen. + +Peut-être trouvera-t-on que Joël se pressait un peu, qu'il eût été +plus raisonnable d'attendre le retour de Ole, pour fixer la date +du mariage et surtout en commencer les préparatifs. Mais, comme il +le disait, ce qui serait fait ne serait plus à faire. Et puis, +cela distrairait Hulda de s'occuper des mille détails que comporte +une cérémonie de ce genre. Il importait de ne pas laisser à ses +pressentiments, que rien ne justifiait d'ailleurs, le temps de +prendre le dessus. + +Et d'abord il fallait songer à la fille d'honneur. Mais qu'on ne +s'inquiète pas! Le choix était déjà fait. C'était une aimable +demoiselle de Bamble, l'intime amie de Hulda. Son père, le fermier +Helmboë, dirigeait un des gaards les plus importants de la +province. Ce brave homme n'était pas sans une certaine fortune. +Depuis longtemps déjà, il avait apprécié le caractère généreux de +Joël, et, il faut le dire, sa fille Siegfrid ne l'appréciait pas +moins à sa manière. Il était donc probable que, dans un temps +prochain, après que Siegfrid aurait servi de fille d'honneur à +Hulda, Hulda lui en servirait à son tour. Cela se fait en Norvège. +Le plus souvent, même, ces agréables fonctions sont réservées aux +femmes mariées. C'était donc un peu par dérogation, au profit de +Joël, que Siegfrid Helmboë devait assister en cette qualité Hulda +Hansen. + +Grosse question, pour la fiancée comme pour la fille d'honneur, +cette toilette qu'elles mettront le jour de la cérémonie. + +Siegfrid, jolie blonde de dix-huit ans, avait la ferme intention +d'y paraître tout à son avantage. Prévenue par un petit mot de son +amie Hulda -- Joël avait tenu à le lui remettre en main propre -- +elle s'occupa, sans perdre un instant, de ce travail qui n'est pas +sans donner quelque souci. + +Il s'agissait, en effet, d'un certain corsage dont la broderie, à +dessins réguliers, devait être combinée de manière à renfermer la +taille de Siegfrid comme dans un émail cloisonné. Puis, on parlait +aussi d'une jupe recouvrant une série de jupons, dont le nombre +serait en rapport avec la fortune de Siegfrid, mais sans rien lui +faire perdre des grâces de sa personne. Quant aux bijoux, quelle +affaire que de choisir la plaque centrale du collier à filigrane +d'argent mêlé de perles, les broches du corsage en argent doré ou +en cuivre, les pendeloques en forme de coeur avec disques mobiles, +les doubles boutons qui servent à agrafer le col de la chemise, la +ceinture de laine ou de soie rouge, d'où partent quatre rangées de +chaînettes, les bagues avec petits glands qui s'entrechoquent +harmonieusement, les boucles d'oreilles et les bracelets en argent +ajouré, enfin toute cette joaillerie campagnarde, dans laquelle, à +vrai dire, l'or n'est qu'en mince feuille, l'argent en étamage, +l'orfèvrerie en estampage, dont les perles sont du verre soufflé +et les diamants du cristal! Mais encore convenait-il que l'oeil +fût satisfait de l'ensemble. Et, s'il le fallait, Siegfrid +n'hésiterait pas à aller visiter les riches magasins de M. Benett, +de Christiania, pour y faire ses emplettes. Son père ne s'y +opposerait point. Loin de là! L'excellent homme laissait +volontiers faire sa fille. Siegfrid, d'ailleurs, était assez +raisonnable pour ne pas mettre à sec la bourse paternelle. Enfin, +ce qui importait par-dessus tout, c'était que, ce jour-là, Joël la +trouvât tout à son avantage. + +Quant à Hulda, c'était non moins grave. Mais les modes sont +impitoyables et donnent bien du mal aux fiancées dans le choix de +leur toilette de mariage. + +Hulda allait enfin abandonner les longues nattes enrubannées qui +s'échappaient de son bonnet de jeune fille, et la haute ceinture à +fermoir, retenant son tablier sur sa jupe écarlate. Elle ne +porterait plus les fichus de fiançailles que Ole lui avait donnés +en partant, ni le cordon auquel pendent ces petits sacs en cuir +brodé où sont renfermés la cuiller d'argent à manche court, le +couteau, la fourchette, l'étui à aiguilles -- autant d'objets dont +une femme doit faire un constant emploi dans le ménage. + +Non! Au jour prochain des noces, la chevelure de Hulda flotterait +librement sur ses épaules, et elle était si abondante qu'il ne +serait pas nécessaire d'y mêler ces postiches de lin dont abusent +les jeunes Norvégiennes moins favorisées de la nature. En somme, +pour son vêtement comme pour ses bijoux, Hulda n'aurait qu'à +puiser dans le coffre de sa mère. En effet, ces éléments de +toilette se transmettent de mariage en mariage à toutes les +générations de la même famille. Ainsi voit-on réapparaître le +pourpoint brodé d'or, la ceinture de velours, la jupe de soie unie +ou bariolée, les bas de wadmel, la chaîne d'or du cou et la +couronne -- cette fameuse couronne scandinave, conservée dans le +mieux fermé des bahuts, magnifique cartonnage doré qui se relève +en bosses, tout constellé d'étoiles ou tout enguirlandé de +feuillage, enfin, l'équivalent de la couronne de fleurs d'oranger +en d'autres pays de l'Europe. Ce qui est certain, c'est que ce +nimbe rayonnant avec ses filigranes délicats, ses pendeloques +sonores, ses verroteries de couleur, devait encadrer d'une façon +charmante le joli visage de Hulda. La «fiancée couronnée», comme +on dit, ferait honneur à son époux. Lui, serait digne d'elle dans +son flambant costume de mariage -- jaquette courte à boutons +d'argent très rapprochés, chemise empesée à corolle droite, gilet +à liséré soutaché de soie, culotte étroite, rattachée au genou +avec des bouquets de floches laineuses, feutre mou, bottes +jaunâtres, et, à la ceinture, dans sa gaine de cuir, le couteau +scandinave, le «dolknif», dont est toujours muni le vrai +Norvégien. + +Ainsi donc, de part et d'autre, il y aurait de quoi s'occuper +sérieusement. Ce ne serait pas trop de quelques semaines, si l'on +voulait que tout fût fini avant l'arrivée de Ole Kamp. Après tout, +si Ole était de retour un peu plus tôt qu'il ne l'avait dit, et si +Hulda n'était pas prête, Hulda ne s'en plaindrait pas, Ole non +plus. + +C'est à ces diverses occupations que se passèrent les dernières +semaines d'avril et les premières de mai. De son côté, Joël était +allé faire lui-même ses invitations, profitant de ce que son +métier de guide lui laissait alors quelques loisirs. + +On remarqua même qu'il devait avoir nombre d'amis à Bamble, car il +y alla souvent. S'il ne s'était pas rendu à Bergen, afin d'inviter +MM. Help frères, du moins leur avait-il écrit. Et, comme il le +pensait, ces honnêtes armateurs, avaient accepté, non sans +empressement, l'invitation d'assister au mariage de Ole Kamp, le +jeune maître du _Viken._ + +Cependant, le 15 mai était arrivé. D'un jour à l'autre, on pouvait +donc s'attendre à voir Ole descendre de sa kariol, ouvrir la +porte, s'écrier de sa voix joyeuse: + +-- C'est moi!... Me voilà! Il ne fallait plus qu'un peu de +patience. D'ailleurs, tout était prêt. Siegfrid, de son côté, +n'avait besoin que d'un signe pour apparaître dans tous ses +atours. + +Le 16, le 17, rien encore, et pas de nouvelle lettre que les +courriers eussent apportée de Terre-Neuve. + +-- Il ne faut pas s'en étonner, petite soeur, répétait souvent +Joël. Un navire à voiles peut avoir des retards. La traversée est +longue de Saint-Pierre-Miquelon à Bergen. Ah! que n'est-ce un +bateau à vapeur, ce _Viken, _et que n'en suis-je la machine! Comme +je le pousserais contre vents et marée, quand je devrais éclater +en arrivant au port! + +Il disait tout cela parce qu'il voyait bien l'inquiétude de Hulda +grandir de jour en jour. + +Précisément, il y avait alors grand mauvais temps au Telemark. De +rudes vents balayaient les hauts fields, et ces vents, qui +soufflaient de l'ouest, venaient d'Amérique. + +-- Ils devraient pourtant favoriser la marche du _Viken! _répétait +souvent la jeune fille. + +-- Sans doute, répondait Joël, mais s'ils sont trop forts, ils +peuvent le gêner aussi et l'obliger à tenir tête à l'ouragan. On +ne fait pas ce qu'on veut sur mer! + +-- Ainsi, tu n'es pas inquiet, Joël? + +-- Non, Hulda, non! Cela est très fâcheux, mais rien de plus +naturel que ces retards! Non! Je ne suis pas inquiet, et il n'y a +vraiment pas lieu de l'être! + +Le 19, il arriva à l'auberge un voyageur qui eut besoin d'un +guide. Il s'agissait de le conduire jusque sur la limite du +Hardanger en passant par les montagnes. Bien que très contrarié de +laisser Hulda à elle-même, son frère ne pouvait refuser ses +services. Ce serait une absence de quarante-huit heures au plus, +et Joël comptait bien trouver Ole à son retour. La vérité est que +le brave garçon commençait à être très tourmenté. Il partit donc +dans la matinée, le coeur gros, il faut bien le dire. + +Le lendemain, précisément, vers une heure après midi, on frappait +à la porte de l'auberge. + +-- Serait-ce Ole! s'écria Hulda. Elle alla ouvrir. Sur le seuil se +tenait un homme en manteau de voyage, juché sur le siège de sa kariol, +et dont le visage lui était inconnu. + + +VI + +-- C'est ici l'auberge de dame Hansen? + +-- Oui, monsieur, répondit Hulda. + +-- Dame Hansen est-elle là? + +-- Non, mais elle va rentrer. + +-- Bientôt? + +-- À l'instant, et si vous avez à lui parler... + +-- Du tout. Je n'ai rien à lui dire. + +-- Voulez-vous une chambre? + +-- Oui, la plus belle de la maison! + +-- Faut-il vous préparer à dîner? + +-- Le plus vite possible, et veillez à ce qu'on me serve tout ce +qu'il y a de meilleur! + +Tels furent les propos qui s'échangèrent entre Hulda et le +voyageur, avant même que celui-ci fût descendu de la kariol dont +il s'était servi pour venir jusqu'au coeur du Telemark, à travers +les forêts, les lacs et les vallées de la Norvège centrale. + +On connaît la kariol, cet engin de locomotion qu'affectionnent +particulièrement les Scandinaves. Deux longs brancards entre +lesquels se meut un cheval carré d'encolure, à robe jaunâtre et +raie mulassière, dirigé par un simple mors de corde, passé non à +sa bouche, mais à son nez -- deux grandes roues maigres, dont +l'essieu, sans ressorts, supporte une petite caisse coloriée, à +peine assez large pour une personne -- pas de capote, pas de +garde-crotte, pas de marchepied -- derrière la caisse, une +planchette sur laquelle se juche le skydskarl. Le tout ressemble à +quelque énorme araignée, dont la double toile serait formée par +les deux roues de l'appareil. Et c'est avec cette machine +rudimentaire que l'on peut faire des relais de quinze à vingt +kilomètres sans trop de fatigue. + +Sur un signe du voyageur, le jeune garçon vint tenir le cheval. +Alors ce personnage se releva, se secoua, mit pied à terre, non +sans quelques efforts qui se traduisirent par des maugréements +d'assez mauvaise humeur. + +-- On peut remiser ma kariol? demanda-t-il d'un ton rude, en +s'arrêtant sur le seuil de la porte. + +-- Oui, monsieur, répondit Hulda. + +-- Et donner à manger à mon cheval? + +-- Je vais le faire mettre à l'écurie. + +-- Qu'on en ait soin! + +-- Cela sera fait. Puis-je vous demander si vous comptez rester +quelques jours à Dal? + +-- Je n'en sais rien. La kariol et le cheval furent conduits à un +petit hangar, bâti dans l'enclos même, sous l'abri des premiers +arbres, au pied de la montagne. C'était la seule écurie-remise +qu'il y eût à l'auberge, mais elle suffisait au service de ses +hôtes. Un instant après, le voyageur était installé dans la +meilleure chambre, comme il l'avait demandé. Là, après s'être +débarrassé de sa houppelande, il se chauffait devant un bon feu de +bois sec qu'il avait fait allumer. Pendant ce temps, afin +de satisfaire son humeur peu accommodante, Hulda recommandait +à la piga de préparer le meilleur dîner possible -- une forte +fille des environs, cette piga, qui, pendant la saison d'été, +aidait à la cuisine et aux gros ouvrages de l'auberge. + +Un homme encore solide, ce nouvel arrivé, bien qu'il eût déjà +dépassé la soixantaine. Maigre, un peu courbé, de moyenne taille, +une tête osseuse, une face glabre, un nez pointu, des yeux petits +avec un regard perçant derrière de grosses lunettes, un front le +plus souvent plissé, des lèvres trop minces pour qu'il pût jamais +s'en échapper de bonnes paroles, de longues mains crochues -- +c'était un type de prêteur sur gages ou d'usurier. Hulda eut le +pressentiment que ce voyageur ne devait rien apporter d'heureux +dans la maison de dame Hansen. + +Qu'il fût Norvégien, rien de plus sûr; mais du type scandinave il +avait surtout pris les côtés vulgaires. Son costume de voyage +comprenait un chapeau de forme basse à larges bords, un vêtement +en drap blanchâtre, veste croisée sur la poitrine, culotte +rattachée au genou par l'ardillon d'une courroie de cuir, et, sur +le tout, une sorte de pelisse brune, doublée intérieurement de +peau de mouton -- ce que motivaient les soirées et les nuits très +froides encore à la surface des plateaux et dans les vallées du +Telemark. + +Quant au nom de ce personnage, Hulda ne l'avait pas demandé. Mais +elle ne pouvait tarder à l'apprendre, puisqu'il fallait qu'il +l'inscrivît sur le livre de l'auberge. + +En ce moment, dame Hansen rentra. Sa fille lui annonça l'arrivée +d'un voyageur qui avait demandé le meilleur dîner et la meilleure +chambre. Quant à savoir s'il prolongerait son séjour à Dal, elle +l'ignorait; il ne s'était point prononcé à cet égard. + +-- Et il n'a pas dit son nom? demanda dame Hansen. + +-- Non, ma mère. + +-- Ni d'où il venait? + +-- Non. + +-- C'est quelque touriste, sans doute. Il est fâcheux que Joël ne +soit pas de retour pour se mettre à sa disposition. Comment +ferons-nous s'il demande un guide? + +-- Je ne crois pas que ce soit un touriste, répondit Hulda. C'est +un homme déjà âgé... + +-- Si ce n'est point un touriste, que vient-il faire à Dal? dit +dame Hansen, peut-être plus à elle-même qu'à sa fille, et d'un ton +qui dénotait une certaine inquiétude. + +À cette question, Hulda ne pouvait répondre, puisque le voyageur +n'avait rien fait connaître de ses projets. + +Une heure après son arrivée, cet homme entra dans la grande salle +qui était contiguë à sa chambre. À la vue de dame Hansen, il +s'arrêta un instant sur le seuil. + +Évidemment, il était aussi inconnu à son hôtesse que son hôtesse +l'était à lui-même. Aussi s'avança-t-il vers elle, et, après +l'avoir regardée par-dessus ses lunettes: + +-- Dame Hansen, je pense? dit-il, sans que le chapeau qu'il avait +sur la tête eût même été touché de la main. + +-- Oui, monsieur, répondit dame Hansen. + +Et, en présence de cet homme, elle éprouva, comme sa fille, un +trouble dont celui-ci dut s'apercevoir. + +-- Ainsi, c'est bien vous dame Hansen, de Dal? + +-- Sans doute, monsieur. Avez-vous donc quelque chose de +particulier à me dire? + +-- Aucunement. Je voulais seulement faire votre connaissance. Ne +suis-je pas votre hôte? Et maintenant, veillez à ce qu'on me serve +à dîner le plus tôt possible. + +-- Votre dîner est prêt, répondit Hulda. Si vous voulez passer +dans la salle à manger... + +-- Je le veux! Cela dit, le voyageur se dirigea vers la porte que +lui montrait la jeune fille. Un instant après, il était assis près +de la fenêtre devant une petite table proprement servie. Le dîner +était assurément bon. Aucun touriste -- même des plus difficiles - +- n'y eût trouvé à reprendre. Cependant, ce personnage peu +endurant n'épargna pas les signes et les paroles de mécontentement +-- les signes surtout, car il ne paraissait pas être loquace. On +pouvait se demander, vraiment, si c'était à son mauvais estomac, +ou à son mauvais caractère qu'il devait d'être si exigeant. Le +potage aux cerises et aux groseilles ne lui convint qu'à demi, +bien qu'il fût excellent. Il ne toucha que des lèvres au saumon et +au hareng mariné. Le jambon cru, un demi-poulet fort appétissant, +quelques légumes bien accommodés, ne parurent point lui plaire. Il +n'y eut pas jusqu'à sa bouteille de Saint-Julien et à sa +demi-bouteille de champagne dont il ne se montrât mécontent, bien +qu'elles vinssent authentiquement des bonnes caves de France. Il +s'ensuit donc que, son repas terminé, le voyageur n'eut pas un +seul _tack for mad _pour son hôtesse. Après le dîner, ce mal +embouché alluma sa pipe, sortit de la salle et vint se promener +sur les bords du Maan. Une fois arrivé sur la rive, il se +retourna. Ses regards ne quittaient plus l'auberge. Il semblait +qu'il l'étudiât sous toutes ses faces, plan, coupe, élévation, +comme s'il eût voulu en estimer la valeur. Il en compta les portes +et les fenêtres. Alors, s'étant approché des poutres +horizontalement disposées à la base de la maison, il y fit deux ou +trois entailles avec la pointe de son dolknif, comme s'il eût +cherché à reconnaître la qualité du bois et son état de +conservation. Voulait-il donc se rendre compte de ce que valait +l'auberge de dame Hansen? Prétendait-il s'en rendre acquéreur, +bien qu'elle ne fût point à vendre? C'était au moins fort étrange. +Puis, après la maison, ce fut le petit clos dont il dénombra les +arbres et les arbustes. Enfin, il en mesura deux des côtés d'un +pas métrique, et le mouvement de son crayon sur une page de son +carnet indiqua qu'il les multipliait l'un par l'autre. + +Et, à chaque instant, c'étaient des hochements de tête, des +froncements de sourcil, des hums! peu approbateurs. + +Pendant ces allées et venues, dame Hansen et sa fille +l'observaient à travers la fenêtre de la salle. À quel bizarre +personnage avaient-elles donc affaire? Quel était le but du voyage +de ce maniaque? En vérité, il était regrettable que tout cela se +passât en l'absence de Joël, puisque ce voyageur allait rester +toute la nuit dans l'auberge. + +-- Si c'était un fou? dit Hulda. + +-- Un fou?... Non! répondit dame Hansen. Mais c'est au moins un +homme singulier. + +-- Il est toujours fâcheux de ne pas savoir qui on reçoit dans sa +maison, dit la jeune fille. + +-- Hulda, répondit dame Hansen, avant que ce voyageur soit rentré, +aie soin de porter dans sa chambre le livre de l'auberge. + +-- Oui, ma mère. + +-- Peut-être se décidera-t-il à y mettre son nom! + +Vers huit heures, la nuit étant déjà sombre, une petite pluie fine +commença à tomber, remplissant la vallée d'un nuage de brumaille +qui mouillait jusqu'à mi-montagne. Le temps était peu propice à la +promenade. Aussi, le nouvel hôte de dame Hansen, après avoir +remonté le sentier jusqu'à la scierie, revint-il à l'auberge où il +demanda un petit verre de brandevin. Sans dire un mot de plus, +sans souhaiter le bonsoir à personne, après avoir pris le +chandelier de bois dont la bougie était allumée, il rentra dans sa +chambre, il en verrouilla la porte, et on ne l'entendit plus de +toute la nuit. + +Le skydskarl, lui, s'était tout simplement réfugié dans le hangar. +Là, entre les brancards de la kariol, il dormait déjà, en +compagnie du cheval jaune, sans s'inquiéter de la bourrasque. + +Le lendemain, dame Hansen et sa fille se levèrent dès l'aube. +Aucun bruit ne venait de la chambre du voyageur, qui reposait +encore. Un peu après neuf heures, il entra dans la grande salle, +l'air plus bourru que la veille, se plaignant du lit qui était +dur, du tapage de la maison qui l'avait éveillé -- ne saluant +personne, d'ailleurs. Puis, il ouvrit la porte et vint regarder le +ciel. + +Médiocre apparence de temps. Un vent vif balayait les cimes du +Gousta perdues dans les vapeurs, et s'engouffrait à travers la +vallée en soufflant de violentes rafales. + +Le voyageur ne se hasarda donc point à sortir. Mais il ne perdit +pas son temps. Tout en fumant sa pipe, il se promena dans +l'auberge, il chercha à en reconnaître la disposition intérieure, +il en visita les diverses chambres, il examina le mobilier, il +ouvrit les placards et les armoires, sans plus de gêne que s'il +eût été chez lui. On eût dit d'un commissaire-priseur procédant à +quelque récolement judiciaire. + +Décidément, si l'homme était singulier, ses procédés étaient de +plus en plus suspects. + +Cela fait, il vint prendre place dans le grand fauteuil de la +salle, et d'une voix brève et rude, il adressa plusieurs questions +à dame Hansen. Depuis combien de temps l'auberge était-elle bâtie? +Était-ce son mari Harald qui l'avait fait construire ou la tenait-il +d'héritage? Avait-elle déjà nécessité quelques réparations? +Quelle était la contenance de l'enclos et du soeter qui en +dépendaient? Était-elle bien achalandée et d'un bon rapport? +Combien y venait-il, en moyenne, de touristes pendant la belle +saison? Y passaient-ils un ou plusieurs jours? etc. + +Évidemment, le voyageur n'avait pas pris connaissance du livre qui +avait été déposé dans sa chambre, car cela l'eût renseigné, au +moins sur cette dernière question. + +En effet, le livre était encore à la place où Hulda l'avait mis la +veille, et le nom du voyageur ne s'y trouvait pas. + +-- Monsieur, dit alors dame Hansen, je ne comprends pas trop +comment et pourquoi ces choses peuvent vous intéresser. Mais, si +vous désirez savoir ce qui en est de nos affaires, rien de plus +facile. Vous n'avez qu'à consulter le livre de l'auberge. Je vous +prierai même d'y inscrire votre nom, selon l'habitude... + +-- Mon nom?... Certes, j'y mettrai mon nom, dame Hansen!... Je le +mettrai au moment où je prendrai congé de vous! + +-- Faut-il vous garder votre chambre? + +-- C'est inutile, répondit le voyageur en se levant. Je vais +partir après déjeuner, afin d'être de retour à Drammen demain +soir. + +-- À Drammen?... dit vivement dame Hansen. + +-- Oui! Ainsi, faites-moi servir à l'instant. + +-- Vous demeurez à Drammen? + +-- Oui! Qu'y a-t-il d'étonnant, s'il vous plaît, à ce que je +demeure à Drammen? + +Ainsi donc, après avoir passé à peine une journée à Dal ou plutôt +dans l'auberge, ce voyageur s'en retournait sans avoir rien vu du +pays! Il ne poussait pas plus loin dans le bailliage! Du Gousta, +du Rjukanfos, des merveilles de la vallée du Vestfjorddal, il ne +se souciait en aucune façon! Ce n'était pas pour son plaisir, +c'était pour ses affaires qu'il avait quitté Drammen, où il +demeurait, et il semblait qu'il n'avait eu d'autre motif que de +visiter en détail la maison de dame Hansen. + +Hulda vit bien que sa mère était profondément troublée. Dame +Hansen était allée se placer dans le grand fauteuil, et, +repoussant son rouet, elle resta immobile, sans prononcer une +parole. + +Cependant le voyageur venait de passer dans la salle à manger et +s'était mis à table. + +Du déjeuner, aussi soigné que l'avait été le dîner de la veille, +il ne parut pas plus satisfait. Et, pourtant, il mangea bien et +but de même, sans se presser. Son attention semblait se porter +plus spécialement sur la valeur de l'argenterie -- luxe auquel +tiennent les campagnards de la Norvège -- quelques cuillers et +fourchettes qui se transmettent de père en fils et que l'on garde +précieusement avec les bijoux de famille. + +Pendant ce temps, le skydskarl faisait ses préparatifs de départ +dans la remise. À onze heures, le cheval et la kariol attendaient +devant la porte de l'auberge. + +Le temps était toujours peu engageant, le ciel gris et venteux. +Parfois la pluie cinglait le vitrail des fenêtres comme une +mitraille. Mais le voyageur, sous sa grosse capote doublée de +peau, n'était pas homme à s'inquiéter des rafales. + +Le déjeuner terminé, il avala un dernier verre de brandevin, il +alluma sa pipe, passa sa houppelande, rentra dans la grande salle, +et demanda sa note. + +-- Je vais la préparer, répondit Hulda, qui alla s'asseoir devant +un petit bureau. + +-- Faites vite! dit le voyageur. En attendant, ajouta-t-il, +donnez-moi le livre pour que j'inscrive mon nom. Dame Hansen se +leva, alla chercher le livre et vint le poser sur la grande table. + +Le voyageur prit une plume, regarda une dernière fois dame Hansen +par-dessus ses lunettes. Et alors, d'une grosse écriture, il +écrivit son nom sur le livre, qu'il referma. + +En ce moment, Hulda lui apporta la note. Il la prit, il en examina +les articles, en grommelant; il en refit l'addition, sans doute. + +-- Hum! fit-il. Voilà qui est cher! Sept marks et demi pour une +nuit et deux repas? + +-- Il y a le skydskarl et le cheval, fit observer Hulda. + +-- N'importe! Je trouve cela cher! En vérité, je ne m'étonne pas +si on fait de bonnes affaires dans la maison! + +-- Vous ne devez rien, monsieur! dit alors dame Hansen d'une voix +si troublée qu'on l'entendit à peine. + +Elle venait d'ouvrir le livre, elle y avait lu le nom inscrit, et +elle répéta, en reprenant la note, qu'elle déchira: + +-- Vous ne devez rien! + +-- C'est mon avis! répondit le voyageur. Et, sans donner plus de +bonsoir en sortant qu'il n'avait donné de bonjour en arrivant, il +monta dans sa kariol, pendant que le gamin sautait derrière lui +sur la planchette. Quelques instants après, il avait disparu au +tournant de la route. Lorsque Hulda eut ouvert le livre, elle n'y +trouva que ce nom: «Sandgoïst, de Drammen.» + + +VII + +C'était dans l'après-midi, le lendemain, que Joël devait rentrer à +Dal, après avoir laissé sur la route qui conduit au Hardanger le +touriste auquel il servait de guide. + +Hulda, sachant que son frère allait revenir en suivant les +plateaux du Gousta, par la rive gauche du Maan, était venue +l'attendre au passage de l'impétueuse rivière. Elle s'assit près +du petit appontement qui sert d'embarcadère au bac. Là, elle se +perdit dans ses réflexions. Aux vives inquiétudes que lui causait +le retard du _Viken _se joignait maintenant une anxiété très +grande. Cette anxiété avait pour cause la visite de ce Sandgoïst +et l'attitude de dame Hansen devant lui. Pourquoi, dès qu'elle +avait appris son nom, avait-elle déchiré la note, refusé de +recevoir ce qui lui était dû? Il y avait là quelque secret -- +grave sans doute. + +Hulda fut enfin tirée de ses réflexions par l'arrivée de Joël. +Elle l'aperçut qui dévalait les premières assises de la montagne. +Tantôt il apparaissait au milieu des étroites clairières, entre +les arbres abattus ou brûlés par places. Tantôt il disparaissait +sous l'épaisse ramure des pins, des bouleaux et des hêtres dont +ces croupes sont hérissées. Enfin, il atteignit la rive opposée et +se jeta dans le petit bac. En quelques coups d'aviron, il eut +franchi les violents remous du cours d'eau. Puis, sautant sur la +berge, il fut près de sa soeur. + +-- Ole est-il de retour? demanda-t-il. + +C'est à Ole qu'il pensa tout d'abord. Mais sa demande fut laissée +sans réponse. + +-- Pas de lettre de lui? + +-- Pas une! Et Hulda s'abandonna à ses larmes. + +-- Non, s'écria Joël, ne pleure pas, chère soeur, ne pleure +pas!... Tu me fais trop de mal!... Je ne peux pas te voir +pleurer!... Voyons! Tu dis: pas de lettre!... Évidemment, cela +commence à devenir inquiétant! Mais il n'y a pas encore lieu de se +désespérer! Tiens, si tu veux, je vais aller à Bergen. Je +m'informerai... Je verrai messieurs Help frères. Peut-être ont-ils +des nouvelles de Terre-Neuve. Pourquoi le _Viken _n'aurait-il pas +relâché en quelque port pour cause d'avaries ou par la nécessité +de fuir devant le mauvais temps? Il est certain que le vent +souffle en bourrasque depuis plus d'une semaine. Quelquefois on a +vu des navires du New Found Land se réfugier en Islande ou aux +Feroë. C'est même arrivé à Ole, il y a deux ans, quand il était à +bord du _Strenna. _Et on n'a pas tous les jours des courriers pour +écrire! Je te dis cela comme je le pense, petite soeur. Calme-toi!... +Si tu me fais pleurer, qu'est-ce que nous deviendrons? + +-- C'est plus fort que moi, frère! + +-- Hulda!... Hulda!... Ne perds pas courage!... Je t'assure que, +moi, je ne suis pas désespéré! + +-- Dois-je te croire, Joël? + +-- Oui, tu le dois! Mais, pour te rassurer, veux-tu que je parte +pour Bergen, demain matin... ce soir?... + +-- Je ne veux pas que tu me quittes!... Non!... Je ne le veux pas! +répondit Hulda, en s'attachant à son frère comme si elle n'avait +plus que lui au monde. + +Tous deux reprirent alors le chemin de l'auberge. Mais il s'était +mis à pleuvoir, et même la rafale devint si violente qu'ils durent +se réfugier dans la hutte du passeur, à quelques centaines de pas +en arrière des rives du Maan. + +Là, il fallait attendre qu'il se fît quelque accalmie. Et alors +Joël éprouva le besoin de parler, de parler quand même. Le silence +lui semblait plus désespérant que ce qu'il pourrait dire, quand +même ce ne seraient pas des paroles d'espoir. + +-- Et notre mère? dit-il. + +-- Toujours de plus en plus triste! répondit Hulda. + +-- Il n'est venu personne en mon absence? + +-- Si, un voyageur, qui est reparti. + +-- Ainsi, il n'y a en ce moment aucun touriste à l'auberge, et on +n'a pas fait demander de guide? + +-- Non, Joël. + +-- Tant mieux, car je préfère ne pas te quitter. D'ailleurs, si le +mauvais temps continue, je crains bien que, cette année, les +touristes renoncent à courir le Telemark! + +-- Nous ne sommes encore qu'en avril, frère! + +-- Sans doute, mais j'ai le pressentiment que la saison ne sera +pas bonne pour nous! Enfin, nous verrons! Mais dis-moi, c'est hier +que ce voyageur a quitté Dal? + +-- Oui, dans la matinée. + +-- Et qui était-ce? + +-- Un homme venu de Drammen, où il demeure, paraît-il, et qui se +nomme Sandgoïst. + +-- Sandgoïst? + +-- Le connaîtrais-tu? + +-- Non, répondit Joël. Hulda s'était déjà demandé si elle +raconterait à son frère tout ce qui s'était passé à l'auberge en +son absence. Lorsque Joël apprendrait avec quel sans-gêne cet +homme s'était conduit, comment il semblait avoir calculé la valeur +de la maison et du mobilier, quelle attitude dame Hansen avait cru +devoir prendre vis-à-vis de lui, qu'imaginerait-il? Ne penserait-il +pas que leur mère devait avoir de bien graves raisons pour agir +comme elle l'avait fait? Or, quelles étaient ces raisons? Que +pouvait-il y avoir de commun entre elle et ce Sandgoïst? Il y +avait certainement là un secret menaçant pour la famille! Joël +voudrait le connaître, il interrogerait sa mère, il la presserait +de questions... Dame Hansen, si peu communicative, si réfractaire +à toute effusion, voudrait garder le silence comme elle l'avait +fait jusqu'alors. La situation entre elle et ses enfants, si +affligeante déjà, deviendrait plus pénible encore. + +Mais la jeune fille aurait-elle pu rien taire à Joël? Un secret +pour lui! N'eût-ce pas été comme une paille dans l'amitié de fer +qui les unissait l'un à l'autre? Non! Il ne fallait pas que cette +amitié pût jamais être brisée! Hulda résolut donc de tout dire. + +-- Tu n'as jamais entendu parler de ce Sandgoïst, quand tu allais +à Drammen? reprit-elle. + +-- Jamais. + +-- Eh bien, sache donc, Joël, que notre mère le connaissait déjà, +au moins de nom! + +-- Elle connaissait Sandgoïst? + +-- Oui, frère. + +-- Mais, ce nom, je ne le lui ai jamais entendu prononcer! + +-- Elle le connaissait, cependant, bien qu'elle n'eût jamais vu +cet homme avant sa visite d'avant-hier! + +Et Hulda raconta tous les incidents qui avaient marqué le séjour +du voyageur dans l'auberge, sans omettre l'acte singulier de dame +Hansen au moment du départ de Sandgoïst. Elle se hâta d'ajouter: + +-- Je pense, mon Joël, qu'il vaut mieux ne rien demander à notre +mère. Tu la connais! Ce serait la rendre plus malheureuse encore. +L'avenir nous apprendra, sans doute, ce qui se cache dans son +passé. Fasse le Ciel que Ole nous soit rendu, et, s'il y a quelque +affliction qui menace la famille, nous serons trois, du moins, à +la partager! + +Joël avait écouté sa soeur avec une profonde attention. Oui! Entre +dame Hansen et ce Sandgoïst, il y avait de graves raisons qui +mettaient l'une à la merci de l'autre! Pouvait-on douter que cet +homme fût venu pour inventorier l'auberge de Dal? Évidemment non! +Et cette note déchirée au moment où il allait partir -- ce qui lui +avait paru tout naturel -- qu'est-ce que cela pouvait signifier? + +-- Tu as raison, Hulda, dit Joël, je ne parlerai de rien à notre +mère. Peut-être regrettera-t-elle de ne pas s'être confiée à nous. +Pourvu qu'il ne soit pas trop tard! Elle doit bien souffrir, la +pauvre femme! Elle s'est butée! Elle ne comprend pas que le coeur +de ses enfants est fait pour qu'elle y verse ses peines! + +-- Elle le comprendra un jour, Joël. + +-- Oui! Aussi, attendons! Mais, d'ici là, il ne me sera pas +défendu de chercher à savoir ce qu'est cet individu. Peut-être +monsieur Helmboë le connaît-il? Je le lui demanderai la première +fois que j'irai à Bamble, et, s'il le faut, je pousserai jusqu'à +Drammen. Là, il ne doit pas être difficile d'apprendre au moins ce +que fait cet homme, à quel genre d'affaires il se livre, ce qu'on +en pense... + +-- Rien de bon, j'en suis sûre, répondit Hulda. Sa figure est +mauvaise, son regard méchant. Je serais bien surprise s'il y avait +une âme généreuse sous cette grossière enveloppe! + +-- Allons, reprit Joël, ne jugeons point les gens sur l'apparence! +Je parie que tu lui trouverais une agréable mine, à ce Sandgoïst, +si tu le regardais, étant au bras de Ole... + +-- Mon pauvre Ole! murmura la jeune fille. + +-- Il reviendra, il revient, il est en route! s'écria Joël. Aie +confiance, Hulda! Ole n'est plus loin maintenant, et nous le +gronderons au retour pour s'être fait attendre! + +La pluie avait cessé. Tous deux sortirent de la hutte et +remontèrent le sentier afin de regagner l'auberge. + +-- À propos, dit alors Joël, je repars demain. + +-- Tu repars?... + +-- Oui, dès le matin. + +-- Déjà, frère? + +-- Il le faut, Hulda. En quittant le Hardanger, j'ai été prévenu +par un de mes camarades qu'un voyageur venait du nord par les +hauts plateaux du Rjukanfos où il doit arriver demain. + +-- Quel est ce voyageur? + +-- Ma foi, je ne sais même plus son nom. Mais il est nécessaire +que je sois là pour le ramener à Dal. + +-- Pars donc, puisque tu ne peux t'en dispenser! répondit Hulda +avec un gros soupir. + +-- Demain, au lever du jour, je me mettrai en route. Cela te +chagrine, Hulda? + +-- Oui, frère! Je suis bien plus inquiète quand tu me laisses... +même pour quelques heures! + +-- Eh bien, cette fois, sache que je ne pars pas seul! + +-- Et qui donc t'accompagne? + +-- Toi, petite soeur, toi! Il faut te distraire, et je t'emmène! + +-- Ah! merci, mon Joël! + + +VIII + +Le lendemain, tous deux quittèrent l'auberge dès l'aube. Une +quinzaine de kilomètres de Dal aux célèbres chutes, autant pour en +revenir, ce n'eût été qu'une promenade pour Joël, mais il fallait +ménager les forces de Hulda. Joël s'était donc assuré de la kariol +du contremaître Lengling, et, comme toutes les kariols, celle-ci +n'avait qu'une place. Il est vrai, ce brave homme était si gros +qu'il avait fallu fabriquer une caisse à sa convenance. Or, +c'était suffisant pour que Hulda et Joël pussent y tenir l'un près +de l'autre. Donc, si le voyageur annoncé se trouvait au Rjukanfos, +il prendrait la place de Joël, et celui-ci reviendrait à pied ou +monterait sur la planchette derrière la caisse. + +Route charmante, de Dal aux chutes, quoique prodigue de cahots. +Incontestablement, c'est plutôt un sentier qu'une route. Des +poutres à peine équarries, jetées sur les rios tributaires du +Maan, le traversent en formant des ponceaux à quelques centaines +de pas les uns des autres. Mais le cheval norvégien est habitué à +les franchir d'un pied sûr, et, si la kariol n'a point de +ressorts, ses longs brancards, un peu élastiques, atténuent, dans +une certaine mesure, les heurts du sol. + +Le temps était beau. Joël et Hulda allaient d'un bon pas le long +des verdoyantes prairies, baignées à leur lisière de gauche par +les eaux claires du Maan. Quelques milliers de bouleaux +ombrageaient çà et là le chemin gaiement ensoleillé. La buée de la +nuit se fondait en gouttelettes à la pointe des longues herbes. +Sur la droite du torrent, à deux mille mètres d'altitude, les +plaques neigeuses du Gousta jetaient dans l'espace un intense +rayonnement de lumière. + +Pendant une heure, la kariol marcha assez rapidement. La montée +était insensible encore. Mais bientôt le val se rétrécit peu à +peu. De part et d'autre les rios se changèrent en fougueux +torrents. Bien que le chemin devînt sinueux, il ne pouvait éviter +toutes les dénivellations du sol. De là, des passages vraiment +durs, dont Joël se tirait avec adresse. Près de lui, d'ailleurs, +Hulda ne craignait rien. Quand le cahot était trop accentué, elle +s'accrochait à son bras. La fraîcheur du matin colorait sa jolie +figure, bien pâle depuis quelque temps. + +Cependant, il fallut encore atteindre une altitude plus élevée. La +vallée ne donnait guère passage qu'au cours resserré du Maan, +entre deux murailles coupées à pic. Sur les fields voisins +apparaissaient une vingtaine de maisons isolées, des ruines de +soeters ou de gaards, livrées à l'abandon, des cabanes de pâtres, +perdues entre les bouleaux et les hêtres. Bientôt il ne fut plus +possible de voir la rivière; mais on l'entendait mugir dans le +sonore encaissement des roches. La contrée avait pris un aspect +grandiose et sauvage à la fois, en élargissant son cadre jusqu'à +la crête des montagnes. + +Après deux heures de marche, une scierie se montra sur le bord +d'une chute de quinze cents pieds, utilisée pour le mécanisme de +sa double roue. Les cascades qui ont cette hauteur ne sont point +rares dans le Vestfjorddal; mais le volume de leurs eaux est peu +considérable. C'est en cela que l'emporte celle du Rjukanfos. + +Joël et Hulda, arrivés à la scierie, mirent pied à terre. + +-- Une demi-heure de marche ne te fatiguera pas trop, petite +soeur? dit Joël. + +-- Non, frère, je ne suis point lasse, et même cela me fera du +bien de marcher un peu. + +-- Un peu... beaucoup, et toujours en montant! + +-- Je m'appuierai à ton bras, Joël! Là, en effet, il avait fallu +abandonner la kariol. Elle n'aurait pu franchir les sentiers +ardus, les passes étroites, les talus semés de roches branlantes, +dont les capricieux contours, ombragés d'arbres ou dénudés, +annoncent la grande chute. Mais, déjà, s'élevait une sorte de +vapeur épaisse au milieu d'un bleuâtre lointain. C'étaient les +eaux pulvérisées du Rjukan, et leurs volutes se déroulaient à une +assez grande hauteur. Hulda et Joël prirent une sente, bien connue +des guides, qui s'abaisse vers l'étranglement de la vallée. Il +fallut se glisser entre les arbres et les arbustes. Quelques +instants après, tous deux étaient assis sur une roche tapissée de +mousses jaunâtres, presque en face de la chute. On ne peut en +approcher de ce côté. Là, le frère et la soeur auraient eu quelque +peine à s'entendre, s'ils eussent parlé. Mais alors leurs pensées +étaient de celles qui peuvent se communiquer, sans que les lèvres +les formulent, par le coeur. Le volume de la chute du Rjukan est +énorme, sa hauteur considérable, son mugissement grandiose. C'est +de neuf cents pieds que le sol manque subitement au lit du Maan, à +mi-chemin à peu près entre le lac Mjös en amont et le lac Tinn en +aval. Neuf cents pieds, c'est-à-dire six fois la hauteur du +Niagara, dont la largeur, il est vrai, mesure trois milles de la +rive américaine à la rive canadienne. + +Ici, le Rjukanfos a des aspects étranges, difficiles à reproduire +par la description. La peinture même ne les rendrait que d'une +façon insuffisante. Il est certaines merveilles naturelles qu'il +faut voir pour en comprendre toute la beauté, entre autres cette +chute, la plus célèbre de tout le continent européen. + +Et c'est précisément à quoi s'occupait alors un touriste, assis +sur la paroi de gauche du Maan. À cette place, il pouvait observer +le Rjukanfos de plus près et de plus haut. + +Ni Joël, ni sa soeur ne l'avaient encore aperçu, bien qu'il fût +visible. Ce n'était pas la distance, mais un effet d'optique, +spécial aux sites de montagnes, qui le faisait paraître très +petit, et, par conséquent, plus éloigné qu'il ne l'était +réellement. + +À ce moment, ce voyageur venait de se relever et s'aventurait très +imprudemment sur la croupe rocheuse qui s'arrondissait comme un +dôme vers le lit du Maan. Évidemment, ce que ce curieux voulait +voir, c'étaient les deux cavités du Rjukanfos, l'une à gauche, +pleine du bouillonnement des eaux, l'autre à droite, toujours +emplie d'épaisses vapeurs. Peut-être même cherchait-il à +reconnaître s'il n'existe pas une troisième cavité inférieure à +mi-hauteur de la chute. Sans doute, cela expliquerait comment le +Rjukan, après s'y être engouffré, rebondit en rejetant, à de +certains intervalles, son trop-plein tumultueux. On dirait que les +eaux sont lancées par quelque coup de mine, qui couvre de leurs +embruns les fields environnants. + +Cependant le touriste s'avançait toujours sur ce dos d'âne, +pierreux et glissant, sans une racine, sans une touffe, sans une +herbe, qui porte le nom de Passe-de-Marie ou Maristien. + +Il ignorait donc, l'imprudent, la légende qui a rendu cette passe +célèbre. Un jour, Eystein voulut rejoindre, par ce dangereux +chemin, la belle Marie du Vestfjorddal. De l'autre côté de la +passe, sa fiancée lui tendait les bras. Tout à coup, son pied +manque, il tombe, il glisse, il ne peut se retenir sur ces roches +unies comme une glace, il disparaît dans le gouffre, et les +rapides du Maan ne rendirent jamais son cadavre. + +Ce qui était arrivé à l'infortuné Eystein allait-il donc arriver à +ce téméraire engagé sur les pentes du Rjukanfos? + +C'était à craindre. Et, en effet, il s'aperçut du péril, mais trop +tard. Soudain, le point d'appui fit défaut à son pied, il poussa +un cri, il roula d'une vingtaine de pas, et n'eut que le temps de +se raccrocher à la saillie d'une roche, presque à la lisière de +l'abîme. + +Joël et Hulda ne l'avaient point encore aperçu, mais ils venaient +de l'entendre. + +-- Qu'est-ce donc? dit Joël en se levant. + +-- Un cri! répondit Hulda. + +-- Oui!... Un cri de détresse! + +-- De quel côté?... + +-- Écoutons! Tous deux regardaient à droite, à gauche de la chute; +ils ne purent rien voir. Ils avaient bien entendu, cependant, ces +mots: «À moi!... À moi!», jetés au milieu d'une de ces accalmies +régulières, qui durent près d'une minute entre chaque bond du +Rjukan. + +L'appel se renouvela. + +-- Joël, dit Hulda, il y a quelque voyageur en péril, qui demande +secours! Il faut aller à lui... + +-- Oui, soeur, et il ne peut être loin! Mais de quel côté?... Où +est-il?... Je ne vois rien! + +Hulda venait de remonter le talus, en arrière de la roche sur +laquelle elle était assise, s'accrochant aux maigres touffes qui +revêtent cette rive gauche du Maan. + +-- Joël! cria-t-elle enfin. + +-- Tu vois?... + +-- Là... là! Et Hulda montrait l'imprudent, suspendu presque +au-dessus du gouffre. Si son pied, arc-bouté contre la mince saillie, +lui manquait, s'il glissait un peu plus bas, s'il se laissait +aller au vertige, il était perdu. + +-- Il faut le sauver! dit Hulda. + +-- Oui, il le faut! répondit Joël. Avec du sang-froid, nous +arriverons jusqu'à lui! + +Joël poussa alors un long cri. Il fut entendu du voyageur, dont la +tête se retourna de son côté. Puis, pendant quelques instants, +Joël chercha à reconnaître ce qu'il y aurait de plus prompt et de +plus sûr à faire pour le tirer de ce mauvais pas. + +-- Hulda, dit-il, tu n'as pas peur? + +-- Non, frère! + +-- Tu connais bien la Maristien? + +-- J'y suis déjà passée plusieurs fois! + +-- Eh bien, va par le haut de la croupe en te rapprochant du +voyageur d'aussi près que possible! Ensuite, laisse-toi glisser +doucement jusqu'à lui, et prends-le par la main de manière à bien +le tenir. Mais qu'il n'essaie pas encore de se relever! Le vertige +le saisirait, il t'entraînerait avec lui, et vous seriez perdus! + +-- Et toi, Joël? + +-- Moi, pendant que tu iras par le haut, je ramperai par le bas le +long de l'arête, du côté du Maan. Je serai là quand tu arriveras, +et, si vous glissiez, peut-être pourrais-je vous retenir tous +deux! + +Puis, d'une voix retentissante, profitant d'une nouvelle accalmie +du Rjukanfos, Joël cria: + +-- Ne bougez pas, monsieur!... Attendez!... Nous allons tâcher +d'aller à vous! + +Hulda avait déjà disparu derrière les hautes touffes du talus, +afin de redescendre latéralement sur l'autre croupe de la +Maristien. + +Joël ne tarda pas à voir la brave fille qui apparaissait au +tournant des derniers arbres. + +De son côté, au péril de sa vie, il se mit à ramper lentement le +long de la portion déclive de ce dos arrondi qui borde +l'encaissement du Rjukanfos. Quel sang-froid surprenant, quelle +sûreté du pied et de la main ne fallait-il pas pour côtoyer ce +gouffre, dont les parois s'humectaient des embruns de la +cataracte! + +Parallèlement à lui, mais à une centaine de pieds au-dessus, Hulda +s'avançait en obliquant, de manière à gagner plus aisément +l'endroit où le voyageur se tenait immobile. + +Dans la position que celui-ci occupait, on ne pouvait voir sa +figure qui était tournée du côté de la chute. + +Joël, arrivé au-dessous de lui, s'arrêta. Après s'être arc-bouté +solidement dans une cassure de roche: + +-- Eh! monsieur! cria-t-il. Le voyageur tourna la tête. + +-- Eh! monsieur! reprit Joël. Ne faites pas un mouvement, pas un +seul, et tenez bon! + +-- Soyez tranquille, je tiens bon, mon ami! lui fut-il répondu +d'un ton qui rassura Joël. Si je ne tenais pas bon, il y a un +quart d'heure que je serais par le fond du Rjukanfos! + +-- Ma soeur va descendre jusqu'à vous, reprit Joël. Elle vous +prendra par la main. Mais, avant que je sois là, n'essayez pas de +vous relever!... Ne bougez pas... + +-- Pas plus qu'un roc! répliqua le voyageur. Déjà Hulda commençait +à descendre de son côté, cherchant les points moins glissants de +la croupe, engageant son pied dans les crevasses où il trouvait un +appui solide, la tête libre, ainsi qu'il en est de ces filles du +Telemark, habituées à dévaler les rampes des fields. Et, de même +que l'avait crié Joël, elle cria aussi: + +-- Tenez bon, monsieur! + +-- Oui, je tiens... et je tiendrai, je vous l'assure, tant que je +pourrai tenir! + +On le voit, les recommandations ne lui manquaient pas. Elles +venaient d'en bas et d'en haut. + +-- Surtout, n'ayez pas peur! ajouta Hulda. + +-- Je n'ai pas peur! + +-- Nous vous sauverons! cria Joël. + +-- J'y compte bien, car, par saint Olaf! je ne pourrais me sauver +tout seul! + +Évidemment, ce voyageur avait absolument conservé sa présence +d'esprit. Mais, après sa chute, sans doute, bras et jambes lui +avaient refusé service, et tout ce qu'il pouvait faire, +maintenant, c'était de se retenir à la mince saillie qui le +séparait du gouffre. + +Cependant, Hulda descendait toujours. Quelques instants plus tard, +elle eut rejoint le voyageur. Alors, ayant appuyé son pied contre +une aspérité du roc, elle lui prit la main. + +Le voyageur essaya de se redresser un peu. + +-- Ne bougez pas, monsieur!... Ne bougez pas!... dit Hulda. Vous +m'entraîneriez avec vous, et je ne serais pas assez forte pour +vous retenir! Il faut attendre l'arrivée de mon frère! Quand il se +sera placé entre nous et le Rjukanfos, vous essaierez de vous +relever afin de... + +-- Me relever, ma brave fille! C'est plus facile à dire qu'à +faire, et je crains bien que ce soit peu aisé! + +-- Seriez-vous blessé, monsieur? + +-- Hum! Rien de cassé, rien de luxé, je l'espère, mais, du moins, +une belle et bonne écorchure à la jambe! + +Joël se trouvait alors à une vingtaine de pieds de la place +occupée par Hulda et le voyageur -- en contrebas. La courbure de +la croupe l'avait empêché de les rejoindre directement. Il lui +fallait donc remonter maintenant cette surface arrondie. C'était +le plus difficile et aussi le plus dangereux. Il y allait de sa +vie. + +-- Pas un mouvement, Hulda! cria-t-il une dernière fois. Si vous +glissiez tous deux, comme je ne suis pas en bonne position pour +vous retenir, nous serions perdus! + +-- Ne crains rien, Joël! répondit Hulda. Ne songe qu'à toi, et que +Dieu te vienne en aide! + +Joël commença à se hisser sur le ventre, en se traînant par un +véritable mouvement de reptation. Deux ou trois fois, il sentit +que tout point d'appui allait lui manquer. Mais enfin, à force +d'adresse, il parvint à remonter jusque auprès du voyageur. + +Celui-ci, un homme âgé déjà, mais de complexion vigoureuse, avait +une belle figure, aimable et souriante. En vérité, Joël se fût +plutôt attendu à trouver là quelque jeune audacieux qui s'était +engagé à franchir la Maristien. + +-- C'est bien imprudent ce que vous avez fait, monsieur! dit-il en +se couchant à demi pour reprendre haleine. + +-- Comment, si c'est imprudent? répliqua le voyageur. Dites donc +que c'est tout bonnement absurde! + +-- Vous avez risqué votre vie... + +-- Et je vous ai fait risquer la vôtre! + +-- Oh! moi!... c'est un peu mon métier! répondit Joël. Et, se +relevant: + +-- Maintenant, il s'agit de regagner le haut de la croupe, ajouta-t-il, +mais le plus difficile est fait. + +-- Oh! le plus difficile!... + +-- Oui, monsieur, c'était d'arriver jusqu'à vous. Nous n'avons +plus qu'à remonter une pente bien moins raide. + +-- C'est que vous ferez bien de ne pas trop compter sur moi, mon +garçon! J'ai une jambe qui ne pourra guère me servir, ni en ce +moment ni pendant quelques jours, peut-être! + +-- Essayez de vous relever! + +-- Volontiers... avec votre aide! + +-- Vous prendrez le bras de ma soeur. Moi, je vous soutiendrai et +vous pousserai par les reins. + +-- Solidement?... + +-- Solidement. + +-- Eh bien, mes amis, je m'en rapporte à vous. Puisque vous avez +eu la pensée de me tirer d'affaire, cela vous regarde. + +On procéda, ainsi que l'avait dit Joël, prudemment. Si de remonter +la croupe ne fut pas sans quelque danger, tous trois s'en tirèrent +mieux et plus vite qu'ils ne l'espéraient. D'ailleurs, ce n'était +ni d'une foulure ni d'une entorse que souffrait le voyageur, mais +simplement d'une très forte écorchure. Il put donc faire meilleur +usage de ses deux jambes qu'il ne le croyait, non sans douleur, +toutefois. Dix minutes après, il était en sûreté au-delà de la +Maristien. + +Là, il aurait pu se reposer sous les premiers sapins qui bordent +le field supérieur du Rjukanfos. Mais Joël lui demanda un effort +de plus. Il s'agissait de gagner une cabane perdue sous les +arbres, un peu en arrière de la roche sur laquelle sa soeur et lui +s'étaient arrêtés en arrivant à la chute. Le voyageur essaya de +faire l'effort demandé, il y réussit, et, soutenu, d'un côté par +Hulda, de l'autre par Joël, il arriva sans trop de mal devant la +porte de la cabane. + +-- Entrons, monsieur, dit alors la jeune fille, et, là, vous vous +reposerez un instant. + +-- L'instant pourra-t-il durer un bon quart d'heure? + +-- Oui, monsieur, et ensuite, il faudra bien que vous consentiez à +venir avec nous jusqu'à Dal. + +-- À Dal?... Eh! c'est précisément à Dal que j'allais! + +-- Seriez-vous donc le touriste qui vient du nord, demanda Joël, +et qui m'avait été signalé au Hardanger? + +-- Précisément. + +-- Ma foi, vous n'aviez pas pris le bon chemin... + +-- Je m'en doute un peu. + +-- Et, si j'avais pu prévoir ce qui est arrivé, je serais allé +vous attendre de l'autre côté du Rjukanfos! + +-- Ça, c'eût été une bonne idée, mon brave jeune homme! Vous +m'auriez épargné une imprudence impardonnable à mon âge... + +-- À tout âge, monsieur! répondit Hulda. Tous trois entrèrent +alors dans la cabane, où se trouvait une famille de paysans, le +père, la mère et leurs deux filles qui se levèrent et firent bon +accueil aux arrivants. Joël put alors constater que le voyageur +n'avait qu'une assez grave écorchure à la jambe, un peu au-dessous +du genou. Cela nécessiterait certainement une bonne semaine de +repos; mais la jambe n'était ni luxée ni cassée, l'os n'était pas +même atteint. C'était l'essentiel. Du laitage excellent, des +fraises en abondance, un peu de pain bis, furent offerts et +acceptés. Joël ne se cacha point de montrer un formidable appétit, +et, si Hulda mangea à peine, le voyageur ne refusa pas de tenir +tête à son frère. + +-- Vraiment, dit-il, cet exercice m'a creusé l'estomac! Mais +j'avouerai volontiers que de prendre par la Maristien, c'était +plus qu'imprudent! Vouloir jouer le rôle de l'infortuné Eystein, +quand on pourrait être son père... et même son grand-père!... + +-- Ah! vous connaissez la légende? dit Hulda. + +-- Si je la connais!... Ma nourrice m'endormait en me la chantant, +à l'heureux âge où j'avais encore une nourrice! Oui, je la +connais, ma courageuse fille, et je n'en suis que plus coupable! - +- Maintenant, mes amis, Dal est un peu loin pour l'invalide que je +suis! Comment allez-vous me transporter jusque-là? + +-- Ne vous inquiétez de rien, monsieur, répondit Joël. Notre +kariol nous attend au bas du sentier. Seulement, il y aura trois +cents pas à faire... + +-- Hum! Trois cents pas! + +-- En descendant, ajouta la jeune fille. + +-- Oh! si c'est en descendant, cela ira tout seul, mes amis, et un +bras me suffira... + +-- Et pourquoi pas deux, répondit Joël, puisque nous en avons +quatre à votre service! + +-- Va pour deux, va pour quatre! Ça ne me coûtera pas plus cher, +n'est-ce pas? + +-- Ça ne coûte rien. + +-- Si! au moins un remerciement par bras, et je m'aperçois que je +ne vous ai point encore remerciés... + +-- De quoi, monsieur? répondit Joël. + +-- Mais tout simplement de ce que vous m'avez sauvé la vie, en +risquant la vôtre!... + +-- Quand vous voudrez?... dit Hulda, qui se leva pour éviter les +compliments. + +-- Comment donc!... Mais je veux!... D'abord, moi, je veux tout ce +qu'on veut que je veuille! + +Là-dessus, le voyageur régla la petite dépense avec les paysans de +la cabane. Puis, soutenu un peu par Hulda, beaucoup par Joël, il +commença à descendre le sentier sinueux, qui conduit vers la rive +du Maan où il rejoint la route de Dal. + +Cela ne se fit pas sans quelques «aïe! aïe!» qui se terminaient +invariablement par un bon éclat de rire. Enfin, on atteignit la +scierie, et Joël s'occupa d'atteler la kariol. + +Cinq minutes après, le voyageur était installé dans la caisse avec +la jeune fille près de lui. + +-- Et vous? demanda-t-il à Joël. Il me semble bien que j'ai dû +prendre votre place... + +-- Une place que je vous cède de bon coeur. + +-- Mais peut-être en se serrant... + +-- Non... Non!... J'ai mes jambes, monsieur, des jambes de guide! +Ça vaut des roues... + +-- Et de fameuses, mon garçon, de fameuses! On partit en suivant +la route qui se rapproche peu à peu du Maan. Joël s'était mis à la +tête du cheval et il le guidait par le bridon, de manière à éviter +de trop forts cahots à la kariol. Le retour se fit gaiement -- du +moins de la part du voyageur. Il causait déjà comme un vieil ami +de la famille Hansen. Avant d'arriver, le frère et la soeur lui +disaient «monsieur Sylvius», et monsieur Sylvius ne les appelait +plus que Hulda et Joël, comme s'ils se fussent connus tous trois +de longue date. + +Vers quatre heures, le petit clocher de Dal montra sa fine pointe +entre les arbres du hameau. Un instant après, le cheval s'arrêtait +devant l'auberge. Le voyageur descendit de la kariol, non sans +quelque peine. Dame Hansen était venue le recevoir à la porte, et, +bien qu'il n'eût pas demandé la meilleure chambre de la maison, ce +fut celle-là qu'on lui donna tout de même. + + +IX + +Sylvius Hog -- tel fut le nom qui, ce soir-là, fut inscrit sur le +livre des voyageurs, et précisément à la suite du nom de +Sandgoïst. Vif contraste, on en conviendra, entre les deux noms +comme entre les deux hommes qui les portaient. Entre eux, il n'y +avait aucun rapport ni au physique ni au moral. Générosité d'un +côté, avidité de l'autre. L'un, c'était la bonté du coeur, +l'autre, c'était la sécheresse de l'âme. + +Sylvius Hog avait à peine soixante ans. Encore ne les paraissait-il +pas. Grand, droit, bien constitué, sain d'esprit et sain de +corps, il plaisait dès le premier abord avec sa belle et aimable +figure, sans barbe, bien encadrée sous des cheveux grisonnants et +un peu longs, avec ses yeux souriants comme ses lèvres, son front +large où les plus nobles pensées pouvaient circuler sans peine, sa +vaste poitrine dans laquelle le coeur pouvait battre à l'aise. À +tous ces avantages, il joignait un inépuisable fonds de bonne +humeur, une physionomie fine et déliée, une nature capable de +toutes les générosités comme de tous les dévouements. + +Sylvius Hog, de Christiania -- cela disait tout. Et non seulement +il était connu, apprécié, aimé, honoré dans la capitale +norvégienne, mais aussi dans tout le pays -- le pays norvégien, +bien entendu. En effet, les sentiments que l'on professait à son +égard n'étaient plus les mêmes dans l'autre moitié du royaume +scandinave, c'est-à-dire, en Suède. + +Cela veut être expliqué. + +Sylvius Hog était professeur de législation à Christiania. En +d'autres États, être avocat, ingénieur, médecin, négociant, c'est +occuper les premiers rangs de l'échelle sociale. En Norvège, il +n'en va pas ainsi. Être professeur, c'est être au sommet. + +Si, en Suède, il y a quatre classes, la noblesse, le clergé, la +bourgeoisie, le paysan, il n'y en a que trois en Norvège; la +noblesse manque. On n'y compte aucun représentant de +l'aristocratie, pas même celle des fonctionnaires. En ce pays +privilégié où il n'existe pas de privilèges, les fonctionnaires +sont les très humbles serviteurs du public. En somme, égalité +sociale parfaite, nulle distinction politique. + +Donc, Sylvius Hog étant un des hommes les plus considérables de +son pays, on ne s'étonnera pas qu'il fût membre du Storthing. Dans +cette grande assemblée, autant par sa valeur que par la probité de +sa vie privée et publique, il exerçait une influence que +subissaient même ces paysans-députés, élus en grand nombre par les +campagnes. + +Depuis la Constitution de 1814, c'est avec raison qu'on a pu dire: +la Norvège est une république avec le roi de Suède pour président. + +Il va de soi que cette Norvège, très jalouse de ses prérogatives, +a su conserver son autonomie. Le Storthing n'a rien de commun avec +le parlement suédois. Aussi comprendra-t-on que l'un de ses +représentants les plus influents et les plus patriotes ne fût pas +bien vu au-delà de cette frontière idéale qui sépare la Suède de +la Norvège. + +Ainsi était Sylvius Hog. D'un caractère très indépendant, ne +voulant rien être, il avait maintes fois refusé d'entrer au +ministère. Défenseur de tous les droits de la Norvège, il s'était +constamment et inébranlablement opposé aux empiétements de la +Suède. + +Et telle est la séparation morale et politique des deux pays, que +le roi de Suède -- alors Oscar XV -- après s'être fait couronner à +Stockholm, a dû se faire couronner à Drontheim, l'ancienne +capitale de la Norvège. Telle est aussi la réserve quelque peu +défiante des Norvégiens, en affaires, que la Banque de Christiania +ne reçoit pas volontiers les billets de la Banque de Stockholm! +Telle est enfin la démarcation entre les deux peuples, que le +pavillon suédois ne flotte ni sur les édifices, ni sur les navires +norvégiens. À l'un, l'étamine bleue traversée d'une croix jaune, à +l'autre, la croix bleue sur le fond d'étamine rouge. + +Or, Sylvius Hog était de coeur et d'âme pour la Norvège. Il en +défendait les intérêts en toute occasion. Aussi, vers 1854, +lorsque le Storthing agita la question de ne plus avoir ni vice-roi +à la tête du pays ni même de gouverneur, il fut l'un de ceux +qui se jetèrent le plus vivement dans la discussion et firent +triompher ce principe. + +On conçoit donc que, s'il n'était pas très aimé dans l'est du +royaume, il le fût dans l'ouest, et même au fond des gaards les +plus reculés du pays. Son nom courait la montagneuse Norvège, +depuis les parages de Christiansand jusqu'aux extrêmes roches du +cap Nord. Digne de cette popularité de bon aloi, aucune calomnie +n'avait jamais pu atteindre ni le député ni le professeur de +Christiania. C'était, d'ailleurs, un vrai Norvégien, mais un +Norvégien à sang vif, n'ayant rien du flegme traditionnel de ses +compatriotes, plus résolu de pensées et d'actes que ne le comporte +le tempérament scandinave. Cela se sentait à ses mouvements +prompts, à l'ardeur de sa parole, à la vivacité de ses gestes. Né +en France, on n'eût pas hésité à le dire «un homme du Midi», si +l'on veut bien accepter cette comparaison, qui peut lui être +appliquée avec quelque exactitude. + +La situation de fortune de Sylvius Hog ne l'élevait pas au-dessus +d'une assez belle aisance, bien qu'il n'eût point fait monnaie des +affaires publiques. Âme désintéressée, il ne songeait jamais à +lui, mais sans cesse aux autres. Aussi faisait-il fi des +grandeurs. Être député lui suffisait. Il ne voulait rien de plus. + +En ce moment, Sylvius Hog profitait d'un congé de trois mois pour +se remettre de ses fatigues, après une laborieuse année de travaux +législatifs. Il avait quitté Christiania depuis six semaines, avec +l'intention de parcourir toute la contrée qui s'étend jusqu'à +Drontheim, le Hardanger, le Telemark, les districts de Kongsberg +et de Drammen. Il voulait visiter ces provinces qu'il ne +connaissait pas encore. Un voyage d'étude et d'agrément. + +Sylvius Hog avait déjà traversé une partie de cette région, et +c'était en revenant des bailliages du nord qu'il avait voulu voir +la célèbre chute, une des merveilles du Telemark. Après avoir +examiné, sur les lieux mêmes, le projet, alors à l'étude, du +chemin de fer de Drontheim à Christiania, il avait fait demander +un guide pour le conduire à Dal, et il comptait le trouver sur la +rive gauche du Maan. Mais, sans l'attendre, attiré par ces +admirables sites de la Maristien, il s'était aventuré sur la +dangereuse passe. Rare imprudence! Elle avait failli lui coûter la +vie. Et, il faut bien le dire, sans l'intervention de Joël et de +Hulda Hansen, le voyage eût fini avec le voyageur dans les +gouffres du Rjukanfos. + + +X + +On est fort instruit en ces pays scandinaves, non seulement chez +les habitants des villes, mais aussi en pleine campagne. Cette +instruction va même au-delà de savoir lire, écrire, compter. Le +paysan apprend avec plaisir. Son intelligence est ouverte. Il +s'intéresse à la chose publique. Il prend une large part aux +affaires politiques et communales. Dans le Storthing, les gens de +cette condition sont toujours en majorité. Quelquefois, ils y +siègent avec le costume de leur province. On les cite, et c'est +justice, pour leur haute raison, leur bon sens pratique, leur +compréhension juste -- si elle est un peu lente -- et surtout leur +incorruptibilité. + +Il ne faut donc pas s'étonner que le nom de Sylvius Hog fût connu +dans toute la Norvège et prononcé avec respect jusque dans cette +portion un peu sauvage du Telemark. + +Aussi, dame Hansen, en recevant un hôte si universellement estimé, +crut-elle convenable de lui dire combien elle était honorée de +l'avoir pour quelques jours sous son toit. + +-- Je ne sais pas si cela vous fait honneur, dame Hansen, répondit +Sylvius Hog, mais ce que je sais bien, c'est que cela me fait +plaisir. Oh! il y a longtemps que j'avais entendu mes élèves +parler de cette hospitalière auberge de Dal! C'est pourquoi, je +comptais venir m'y reposer pendant une semaine. Pourtant, que +saint Olaf m'abandonne, si je croyais jamais y arriver sur une +patte! + +Et l'excellent homme serra cordialement la main à son hôtesse. + +-- Monsieur Sylvius, dit Hulda, voulez-vous que mon frère aille +chercher un médecin à Bamble? + +-- Un médecin, ma petite Hulda! Mais vous voulez donc que je perde +l'usage de mes deux jambes! + +-- Oh! monsieur Sylvius! + +-- Un médecin! Pourquoi pas mon ami le docteur Boek, de +Christiania? Et tout cela pour une égratignure!... + +-- Mais une égratignure, si elle est mal soignée, répondit Joël, +cela peut devenir grave! + +-- Ah! çà, Joël, me direz-vous pourquoi vous voulez que cela +devienne grave? + +-- Je ne le veux pas, monsieur Sylvius, Dieu me garde! + +-- Eh bien! il vous gardera, et moi aussi, et toute la maison de +dame Hansen, surtout si cette gentille Hulda veut bien consentir à +me donner ses soins... + +-- Certainement, monsieur Sylvius! + +-- Parfait, mes amis! Encore quatre ou cinq jours, il n'y paraîtra +plus! D'ailleurs, comment ne guérirait-on pas dans une si jolie +chambre? Où pourrait-on mieux se faire traiter que dans +l'excellente auberge de Dal? Et ce bon lit avec ses devises qui +valent bien les horribles formules de la Faculté! Et cette joyeuse +fenêtre qui s'ouvre sur la vallée du Maan! Et le murmure des eaux +qui se glisse jusqu'au fond de mon alcôve! Et la senteur des vieux +arbres dont toute la maison est embaumée! Et le bon air, l'air de +la montagne! Eh! ne voilà-t-il pas le meilleur des médecins! Quand +on a besoin de lui, on n'a qu'à ouvrir la fenêtre, il arrive, il +vous ragaillardit, et il ne vous met pas à la diète! + +Il disait si gaiement toutes ces choses, Sylvius Hog, qu'avec lui, +semblait-il, un peu de bonheur venait d'entrer dans la maison. Du +moins, ce fut l'impression du frère et de la soeur, qui se +tenaient la main en l'écoutant, s'abandonnant tous deux à la même +émotion. + +C'était dans la chambre du rez-de-chaussée qu'avait été tout +d'abord conduit le professeur. Maintenant, à demi couché dans un +grand fauteuil, sa jambe étendue sur un escabeau, il recevait les +soins de Hulda et de Joël. Un pansement à l'eau fraîche, il ne +voulut que ce remède. Et, en réalité, en fallait-il un autre? + +-- Bien, mes amis, bien! disait-il. Il ne faut pas abuser des +drogues! Et maintenant, savez-vous bien que, sans votre +obligeance, j'aurais vu d'un peu trop près les merveilles du +Rjukanfos! Je roulais dans l'abîme comme un simple roc! J'ajoutais +une nouvelle légende à la légende de Maristien, et, moi, je +n'avais pas d'excuse! Ma fiancée ne m'attendait pas sur l'autre +bord, comme le malheureux Eystein! + +-- Et quel chagrin c'eût été pour madame Hog! dit Hulda. Elle ne +se serait jamais consolée... + +-- Madame Hog?... répliqua le professeur. Eh bien, madame Hog +n'aurait pas versé une larme! + +-- Oh! monsieur Sylvius!... + +-- Non, vous dis-je, par cette raison qu'il n'y a pas de madame +Hog! Et je ne puis pas même me figurer ce qu'eût été une madame +Hog: grasse ou maigre, petite ou grande... + +-- Elle eût été aimable, intelligente et bonne, étant votre femme, +répondit Hulda. + +-- Ah! vraiment, mademoiselle! Bon! Bon! Je vous crois! Je vous +crois! + +-- Mais, en apprenant un pareil malheur, vos parents, vos amis, +monsieur Sylvius?... dit Joël. + +-- Des parents, je n'en ai guère, mon garçon! Des amis, il paraît +que j'en ai un certain nombre, sans compter ceux que je viens de +me faire dans la maison de dame Hansen, et vous leur avez évité la +peine de me pleurer! + +-- À propos, dites-moi, mes enfants, vous pourrez bien me garder +quelques jours ici? + +-- Tant qu'il vous plaira, monsieur Sylvius, répondit Hulda. Cette +chambre vous appartient. + +-- D'ailleurs, j'avais l'intention de m'arrêter à Dal, comme font +les touristes, de manière à pouvoir rayonner de là sur le +Telemark... Je ne rayonnerai pas, ou je rayonnerai plus tard, +voilà tout! + +-- Avant la fin de la semaine, monsieur Sylvius, répondit Joël, +j'espère que vous serez sur pied. + +-- Et moi aussi, je l'espère! + +-- Et alors je m'offre à vous conduire partout où il vous plaira +d'aller dans le bailliage. + +-- Nous verrons cela, Joël! Nous en reparlerons, quand je ne serai +plus à l'état d'écorché! J'ai encore un mois de congé devant moi, +et quand je devrais le passer tout entier dans l'auberge de dame +Hansen, je ne serais pas trop à plaindre! Ne faudra-t-il pas que +je visite la vallée du Vestfjorddal entre les deux lacs, que je +fasse l'ascension du Gousta, que je retourne au Rjukanfos, car +enfin, si j'ai failli y faire un plongeon, je ne l'ai guère vu... +et je tiens à le voir! + +-- Vous y retournerez, monsieur Sylvius, répondit Hulda. + +-- Et nous y retournerons ensemble avec cette bonne madame Hansen, +si elle veut bien nous accompagner. + +-- Eh! j'y pense, mes amis, il faudra que je prévienne, par un +petit mot, Kate, ma vieille bonne, et Fink, mon vieux domestique +de Christiania! Ils seraient très inquiets si je ne leur donnais +pas de mes nouvelles, et je serais grondé!... Et, maintenant, je +vais vous faire un aveu! Les fraises, le laitage, c'est très +agréable, très rafraîchissant; mais cela ne suffit pas, puisque je +ne veux pas entendre parler d'être mis à la diète!... Est-ce +bientôt l'heure de votre dîner?... + +-- Oh! peu importe, monsieur Sylvius!... + +-- Il importe beaucoup, au contraire! Croyez-vous donc que, +pendant mon séjour à Dal, je vais m'ennuyer tout seul à ma table +et dans ma chambre? Non! je veux manger avec vous et votre mère, +si dame Hansen n'y voit pas d'inconvénient! + +Naturellement, dame Hansen, quand on lui fit connaître le désir du +professeur, et bien qu'elle eût peut-être préféré se tenir à part, +suivant son habitude, ne put que s'incliner. Ce serait un honneur +pour elle et les siens d'avoir à sa table un député du Storthing. + +-- Ainsi, c'est convenu, reprit Sylvius Hog, nous mangerons +ensemble dans la grande salle... + +-- Oui, monsieur Sylvius, répondit Joël. Je n'aurai qu'à vous y +pousser sur votre fauteuil, quand le dîner sera prêt... + +-- Bon! Bon! monsieur Joël! Pourquoi pas en kariol? Non! Avec +l'aide d'un bras, j'arriverai. Je ne suis pas amputé, que je +sache! + +-- Comme vous voudrez, monsieur Sylvius! répondit Hulda. Mais ne +faites pas inutilement d'imprudences, je vous prie... ou Joël aura +vite fait d'aller chercher le médecin! + +-- Des menaces! Eh bien, oui, je serai prudent et docile! Et du +moment qu'on ne me met pas à la diète, je vais être le plus +obéissant des malades! -- Ah! çà! est-ce que vous n'avez pas faim, +mes amis? + +-- Nous ne demandons qu'un quart d'heure, répondit Hulda, pour +vous servir une soupe aux groseilles, une truite du Maan, une +grouse que Joël a rapportée hier du Hardanger, et une bonne +bouteille de vin de France. + +-- Merci, ma brave fille, merci! Hulda sortit afin de surveiller +le dîner et de préparer la table dans la grande salle, pendant que +Joël allait reconduire la kariol chez le contremaître Lengling. +Sylvius Hog resta seul. À quoi eût-il pu songer, si ce n'est à +cette honnête famille, dont maintenant il était à la fois l'hôte +et l'obligé. Que pourrait-il faire pour reconnaître les services, +les soins de Hulda et de Joël? Mais il n'eut pas le temps de +s'abandonner à de longues réflexions, car, dix minutes après, il +était assis à la place d'honneur de la grande table. Le dîner +était excellent. Il justifiait le renom de l'auberge, et le +professeur mangea de grand appétit. + +Ensuite, la soirée se passa en causeries auxquelles Sylvius Hog +prit la plus grande part. À défaut de dame Hansen qui ne s'y mêla +guère, il fit parler le frère et la soeur. La vive sympathie qu'il +éprouvait déjà pour eux ne put que s'accroître. Une si touchante +amitié les unissait l'un à l'autre que le professeur en fut +plusieurs fois ému. + +La nuit venue, il regagna sa chambre avec l'aide de Joël et de +Hulda, reçut et donna un aimable bonsoir à ses amis, et, à peine +couché dans le grand lit à devises, il dormit tout d'un somme. + +Le lendemain, Sylvius Hog, réveillé dès l'aube, se reprit à +réfléchir avant qu'on eût frappé à sa porte. + +«Non, se disait-il, je ne sais vraiment pas comment je m'en +tirerai! On ne peut pourtant pas se faire sauver, soigner, guérir, +et en être quitte pour un simple remerciement! Je suis l'obligé de +Hulda et de Joël, ce n'est pas contestable! Mais voilà! Ce ne sont +pas de ces services qu'on puisse payer en argent! Fi donc!... +D'autre part, cette famille de braves gens me paraît heureuse, et +je ne pourrais rien ajouter à son bonheur! Enfin nous causerons, +et, tout en causant, peut-être...» + +Aussi, pendant les trois ou quatre jours que le professeur dut +encore garder sa jambe étendue sur l'escabeau, ils causèrent tous +trois. Par malheur, ce fut avec une certaine réserve de la part du +frère et de la soeur. Ni l'un ni l'autre ne voulurent rien dire de +leur mère, dont Sylvius Hog avait bien observé l'attitude froide +et soucieuse. Puis, par un autre sentiment de discrétion, ils +hésitaient à faire connaître les inquiétudes que leur causait le +retard de Ole Kamp. Ne risquaient-ils pas d'altérer la bonne +humeur de leur hôte en lui contant leurs peines? + +-- Cependant, disait Joël à sa soeur, peut-être avons-nous tort de +ne pas nous confier à monsieur Sylvius? C'est un homme de bon +conseil, et, par ses relations, il pourrait peut-être savoir si +l'on se préoccupe à la Marine de ce qu'est devenu le _Viken._ + +_-- _Tu as raison, Joël, répondait Hulda. Je pense que nous +ferons bien de tout lui dire. Mais attendons qu'il soit bien +guéri! + +-- Oui, et cela ne peut tarder! reprenait Joël. La semaine finie, +Sylvius Hog n'avait plus besoin d'aide pour quitter sa chambre, +bien qu'il boitât encore un peu. Il venait alors s'asseoir sur un +des bancs, devant la maison, à l'ombre des arbres. De là, il +pouvait apercevoir la cime du Gousta, qui resplendissait sous les +rayons du soleil, pendant que le Maan, charriant des troncs en +dérive, grondait à ses pieds. On voyait aussi passer du monde sur +la route de Dal au Rjukanfos. Le plus souvent, c'étaient des +touristes, dont quelques-uns s'arrêtaient une heure ou deux à +l'auberge de dame Hansen pour déjeuner ou dîner. Il venait aussi +des étudiants de Christiania, le sac au dos, la petite cocarde +norvégienne à la casquette. Ceux-là reconnaissaient le professeur. +De là, des bonjours interminables, des saluts cordiaux, qui +prouvaient combien Sylvius Hog était aimé de toute cette jeunesse. + +-- Vous ici, monsieur Sylvius? + +-- Moi, mes amis! + +-- Vous que l'on croit au fond du Hardanger! + +-- On a tort! C'est au fond du Rjukanfos que je devrais être! + +-- Eh bien! nous dirons partout que vous êtes à Dal! + +-- Oui, à Dal, avec une jambe... en écharpe! + +-- Heureusement, vous avez trouvé bon gîte et bons soins dans +l'auberge de dame Hansen! + +-- Imaginez-en une meilleure! + +-- Il n'y en a guère! + +-- Et de plus braves gens? + +-- Il n'y en a pas! répétaient gaiement les touristes. Et, tous +buvaient à la santé de Hulda et de Joël si connus dans tout le +Telemark. Et alors le professeur narrait son aventure. Il +confessait son imprudence. Il racontait comment il avait été +sauvé. Il disait quelle reconnaissance était due à ses sauveurs. + +-- Et si je reste ici jusqu'à ce que j'aie payé ma dette, +ajoutait-il, mon cours de législation est fermé pour longtemps, +mes amis, et vous pouvez prendre un congé sans limite! + +-- Bon, monsieur Sylvius! reprenait toute cette joyeuse bande. +C'est la jolie Hulda qui vous retient à Dal! + +-- Une aimable fille, mes amis, charmante aussi, et je n'ai que +soixante ans, par saint Olaf! + +-- À la santé de monsieur Sylvius! + +-- Et à la vôtre, jeunes gens! Courez le pays, instruisez-vous, +amusez-vous! Il fait toujours beau quand on a votre âge! Mais +défiez-vous des passes de la Maristien! Joël et Hulda ne seraient +peut-être plus là pour sauver les imprudents qui s'y +hasarderaient. + +Puis, tous partaient en faisant bruyamment retentir la vallée de +leur joyeux _God aften._ + +Cependant, une ou deux fois, Joël dut s'absenter pour servir de +guide à quelques touristes qui voulaient faire l'ascension du +Gousta. Sylvius Hog eût bien voulu les accompagner. Il prétendait +être guéri. En effet, l'écorchure de sa jambe commençait à se +cicatriser. Mais Hulda lui défendit positivement de s'exposer à +une fatigue encore trop forte pour lui, et, lorsque Hulda +ordonnait, il fallait obéir. + +Une curieuse montagne, cependant, ce Gousta, dont le cône central, +vallonné de ravins pleins de neige, émerge d'une forêt de sapins +comme d'une collerette verdoyante qui s'épanouit à sa base. Et +quel rayon de vue à son sommet! Dans l'est, le bailliage du +Numedal; dans l'ouest, tout le Hardanger et ses glaciers +grandioses; puis, au pied de la montagne, la sinueuse vallée du +Vestfjorddal entre les lacs Mjös et Tinn, Dal et ses maisons en +miniature, véritable boîte de jeux d'enfants, et le cours du Maan, +lacet lumineux qui miroite à travers la verdure des plaines. + +Pour faire cette ascension, Joël partait dès cinq heures du matin, +et il était rentré à six heures du soir. Sylvius Hog et Hulda +allaient au-devant de lui. Ils l'attendaient près de la hutte du +passeur. Dès que le bac avait débarqué les touristes et leur +guide, on échangeait de cordiales poignées de main, et c'était une +bonne soirée de plus que tous trois passaient ensemble. Le +professeur traînait bien encore un peu la jambe, mais il ne se +plaignait pas. Vraiment, on eût dit qu'il n'était pas pressé de +guérir, autant dire, de quitter l'hospitalière maison de dame +Hansen. + +D'ailleurs, le temps s'écoulait assez vite. Sylvius Hog avait +écrit à Christiania qu'il resterait quelque temps à Dal. Le bruit +de son aventure au Rjukanfos s'était répandu dans tout le pays. +Les feuilles l'avaient racontée -- quelques-unes en la dramatisant +à leur manière. De là, quantité de lettres qui arrivaient à +l'auberge, sans compter les brochures et les journaux. Il fallait +lire tout cela. Il fallait répondre. Sylvius Hog lisait, il +répondait, et les noms de Joël et de Hulda, mêlés à cette +correspondance, couraient déjà à travers la Norvège. + +Cependant, ce séjour chez dame Hansen ne pouvait se prolonger +indéfiniment, et Sylvius Hog n'était pas plus fixé qu'à son +arrivée sur la façon dont il lui serait possible d'acquitter sa +dette. Toutefois, il commençait à pressentir que cette famille +n'était pas aussi heureuse qu'il l'avait pu croire. L'impatience +avec laquelle le frère et la soeur attendaient chaque jour le +courrier de Christiania ou de Bergen, leur désappointement, leur +chagrin même, en voyant qu'il n'y avait jamais de lettres, tout +cela n'était que trop significatif. + +C'est qu'on était déjà au 9 juin. Et aucune nouvelle du _Viken! +_Un retard de plus de deux semaines sur la date fixée pour son +retour! Pas une seule lettre de Ole! Rien qui pût adoucir les +tourments de Hulda! La pauvre fille se désespérait, et Sylvius Hog +lui trouvait les yeux bien rouges, lorsqu'elle venait à lui le +matin. + +-- Qu'y a-t-il? se disait-il alors. Un malheur qu'on craint et +qu'on me cache! Est-ce un secret de famille dans lequel un +étranger ne peut intervenir? Mais suis-je donc encore un étranger +pour eux? Non! Ils devraient bien le penser! Enfin, quand +j'annoncerai mon départ, peut-être comprendra-t-on que c'est +un véritable ami qui va partir! + +Et, ce jour-là, il dit: + +-- Mes amis, le moment approche où, à mon grand regret, je vais +être obligé de vous quitter! + +-- Déjà, monsieur Sylvius, déjà! s'écria Joël avec une vivacité +dont il ne fut pas maître. + +-- Eh! le temps passe vite auprès de vous! Voilà dix-sept jours +que je suis à Dal! + +-- Quoi!... dix-sept jours! dit Hulda. + +-- Oui, chère enfant, et la fin de mon congé approche. Je n'ai pas +une semaine à perdre si je veux achever ce voyage par Drammen et +Kongsberg. Et cependant, si c'est bien à vous que le Storthing +doit de ne point avoir à me remplacer sur mon siège de député, le +Storthing, pas plus que moi, ne saurait comment reconnaître... + +-- Oh! monsieur Sylvius!... répondit Hulda, qui, de sa petite +main, semblait vouloir lui fermer la bouche. + +-- C'est convenu, Hulda! Il m'est défendu de parler de cela -- ici +du moins... + +-- Ni ici ni ailleurs! dit la jeune fille. + +-- Soit! Je ne suis pas mon maître et je dois obéir! Mais, Joël et +vous, ne viendrez-vous pas me voir à Christiania? + +-- Vous voir, monsieur Sylvius?... + +-- Oui! me voir... passer quelques jours dans ma maison... avec +dame Hansen, s'entend! + +-- Et si nous quittons l'auberge, qui la gardera pendant notre +absence? répondit Joël. + +-- Mais l'auberge n'a pas besoin de vous, j'imagine, lorsque la +saison des excursions est terminée. Aussi, je compte bien venir +vous chercher à la fin de l'automne... + +-- Monsieur Sylvius, dit Hulda, ce sera bien difficile... + +-- Ce sera très facile, au contraire, mes amis. Ne me répondez +pas: non! Je n'accepterais pas cette réponse! Et alors, quand je +vous tiendrai là-bas, dans la plus belle chambre de ma maison, +entre ma vieille Kate et mon vieux Fink, vous y serez comme mes +enfants, et il faudra bien que vous me disiez ce que je puis faire +pour vous! + +-- Ce que vous pouvez faire, monsieur Sylvius? répondit Joël en +regardant sa soeur. + +-- Frère!... dit Hulda, qui avait compris la pensée de Joël. + +-- Parlez, mon garçon, parlez! + +-- Eh bien, monsieur Sylvius, vous pourriez nous faire un très +grand honneur! + +-- Lequel? + +-- Ce serait, si cela ne vous dérangeait pas trop, d'assister au +mariage de ma soeur Hulda... + +-- Son mariage! s'écria Sylvius Hog! Comment! ma petite Hulda se +marie?... Et on ne m'en avait rien dit encore!... + +-- Oh! monsieur Sylvius!... répondit la jeune fille, dont les yeux +se remplirent de larmes. + +-- Et quand doit se faire ce mariage?... + +-- Quand il aura plu à Dieu de nous ramener Ole, son fiancé! +répondit Joël. + + +XI + +Alors Joël raconta toute l'histoire de Ole Kamp. Sylvius Hog, très +ému par ce récit, l'écoutait avec une profonde attention. Il +savait tout maintenant. Il venait de lire la dernière lettre qui +annonçait le retour de Ole, et Ole ne revenait pas! Quelles +inquiétudes, quelles angoisses pour toute la famille Hansen! + +«Et moi qui me croyais chez des gens heureux!» pensait-il. + +Cependant, en y réfléchissant bien, il lui parut que le frère et +la soeur se désespéraient, alors que l'on pouvait encore conserver +quelque espoir. À force de compter ces jours de mai et de juin, +leur imagination en exagérait le chiffre, comme si elle les eût +comptés deux fois. + +Le professeur voulut donc leur donner ses raisons -- non des +raisons de commande -- mais très sérieuses, très plausibles, et +discuter la valeur de ce retard du _Viken._ + +Pourtant, sa physionomie était devenue grave. Le chagrin de Joël +et de Hulda l'avait profondément impressionné. + +-- Écoutez-moi, mes enfants, leur dit-il. Asseyez-vous à mes côtés +et causons. + +-- Eh! que pourrez-vous nous dire, monsieur Sylvius? répondit +Hulda, dont la douleur débordait. + +-- Je vous dirai ce qui me paraît juste, reprit le professeur, et +le voici: je viens de réfléchir à tout ce que m'a raconté Joël. Eh +bien, il me semble que votre inquiétude dépasse la mesure. Je ne +voudrais pas vous donner des assurances illusoires, mais il +importe que les choses soient remises à leur véritable point. + +-- Hélas! monsieur Sylvius, répondit Hulda, mon pauvre Ole s'est +perdu avec le _Viken!... _Je ne le reverrai plus! + +-- Ma soeur!... Ma soeur!... s'écria Joël. Je t'en prie, calme-toi, +laisse parler monsieur Sylvius... + +-- Et gardons notre sang-froid, mes enfants! Voyons! C'était du 15 +au 20 mai que Ole devait revenir à Bergen? + +-- Oui, dit Joël, du 15 au 20 mai, comme le marque sa lettre, et +nous sommes au 9 juin. + +-- Cela fait donc un retard de vingt jours sur la date extrême +indiquée pour le retour du _Viken. _C'est quelque chose, j'en +conviens! Cependant, il ne faut pas demander à un navire à voiles +ce que l'on pourrait attendre d'un navire à vapeur. + +-- C'est ce que j'ai toujours répété à Hulda, c'est ce que je lui +répète encore, dit Joël. + +-- Et vous faites bien, mon garçon, reprit Sylvius Hog. En outre, +il est possible que le _Viken _soit un vieux bâtiment, marchant +mal comme la plupart des navires de Terre-Neuve, surtout quand ils +sont lourdement chargés. D'autre part, il y a eu de grands mauvais +temps depuis quelques semaines. Peut-être Ole n'a-t-il pu prendre +la mer à l'époque que sa lettre indique. Dans ce cas, il suffit +qu'il ait tardé de huit jours pour que le _Viken _ne soit pas +encore arrivé et que vous n'ayez pu recevoir une nouvelle lettre +de lui. Tout ce que je vous dis là, croyez-le, est le résultat de +sérieuses réflexions. De plus, savez-vous si les instructions +données au _Viken _ne lui laissaient pas une certaine latitude +pour porter sa cargaison en quelque autre port, suivant les +demandes du marché? + +-- Ole l'aurait écrit! répondit Hulda, qui ne pouvait se rattacher +même à cet espoir. + +-- Qui prouve qu'il n'a pas écrit? reprit le professeur. Et, s'il +l'a fait, ce ne serait plus le _Viken _qui aurait du retard, ce +serait le courrier d'Amérique. Supposez que le navire de Ole ait +dû aller en quelque port des États-Unis, cela expliquerait comment +aucune de ses lettres n'est encore arrivée en Europe! + +-- Aux États-Unis... monsieur Sylvius? + +-- Cela se voit quelquefois, et il suffit de manquer un courrier +pour laisser ses amis longtemps sans nouvelles... En tout cas, il +y a une chose très simple à faire, c'est de demander des +renseignements aux armateurs de Bergen. + +-- Les connaissez-vous? + +-- Oui, répondit Joël, messieurs Help frères. + +-- Help frères, Fils de l'Aîné? s'écria Sylvius Hog. + +-- Oui! + +-- Mais moi aussi je les connais! Le plus jeune, Help junior, +comme on dit, bien qu'il ait mon âge, est un de mes bons amis. +Nous avons souvent dîné ensemble à Christiania! Help frères, mes +enfants! Ah! je saurai par eux tout ce qui concerne le _Viken. _Je +vais leur écrire aujourd'hui même, et, s'il le faut, j'irai les +voir. + +-- Que vous êtes bon, monsieur Sylvius! répondirent à la fois +Hulda et Joël. + +-- Ah! pas de remerciements, s'il vous plaît! Je vous le défends +bien! Est-ce que je vous ai remerciés, moi, pour ce que vous avez +fait là-bas?... Comment, je trouve l'occasion de vous rendre un +petit service, et vous voilà tout en l'air! + +-- Mais vous parliez de partir pour retourner à Christiania, fit +observer Joël. + +-- Eh bien, je partirai pour Bergen, s'il est indispensable que +j'aille à Bergen! + +-- Mais vous alliez nous quitter, monsieur Sylvius, dit Hulda. + +-- Eh bien, je ne vous quitterai pas, ma chère fille! Je suis +libre de mes actions, je suppose, et, tant que je n'aurai pas tiré +cette situation au clair, à moins qu'on ne me mette à la porte... + +-- Que dites-vous là? + +-- Et tenez, j'ai bonne envie de rester à Dal jusqu'au retour de +Ole! Je voudrais le connaître, ce fiancé de ma petite Hulda! Ce +doit être un brave garçon -- dans le genre de Joël. + +-- Oui! tout comme lui!... répondit Hulda. + +-- J'en étais sûr! s'écria le professeur, dont la belle humeur +avait repris le dessus, à dessein, sans doute. + +-- Ole ressemble à Ole, monsieur Sylvius, dit Joël, et cela suffit +pour qu'il soit un excellent coeur. + +-- C'est possible, mon brave Joël, et cela me donne encore plus le +désir de le voir. Oh! cela ne tardera pas! Quelque chose me dit +que le _Viken _va bientôt arriver! + +-- Dieu vous entende! + +-- Et pourquoi ne m'entendrait-il pas? Il a l'oreille fine! Oui! +je veux assister à la noce de Hulda, puisque j'y suis invité. Le +Storthing en sera quitte pour prolonger mon congé de quelques +semaines. Il l'aurait prolongé bien davantage, si vous m'aviez +laissé tomber dans le Rjukanfos, comme je le méritais! + +-- Monsieur Sylvius, dit Joël, que c'est bon de vous entendre +parler ainsi, et quel bien vous nous faites! + +-- Pas aussi grand que je le voudrais, mes amis; puisque je vous +dois tout, et que je ne sais... + +-- Non!... n'insistez plus sur cette aventure. + +-- Au contraire, j'insisterai! Ah! çà! est-ce que c'est moi qui me +suis tiré des griffes de la Maristien? Est-ce moi qui ai risqué ma +vie pour me sauver? Est-ce moi qui me suis rapporté jusqu'à +l'auberge de Dal? Est-ce moi qui me suis soigné et guéri sans le +secours de la Faculté? Ah! mais je suis entêté comme un cheval de +kariol, je vous en préviens. Or, je me suis mis dans la tête +d'assister au mariage de Hulda et de Ole Kamp, et, par saint Olaf! +j'y assisterai! + +La confiance est communicative. Comment résister à celle que +montrait Sylvius Hog? Il le vit bien, quand un demi-sourire +éclaira le visage de la pauvre Hulda. Elle ne demandait qu'à le +croire... Elle ne demandait qu'à espérer. + +Sylvius Hog continua de plus belle: + +-- Donc, il faut songer que le temps va vite. Allons, commençons +les préparatifs du mariage! + +-- Ils sont commencés, monsieur Sylvius, répondit Hulda, et déjà +depuis trois semaines! + +-- Parfait! Gardons-nous de les interrompre! + +-- Les interrompre? répondit Joël. Mais tout est prêt! + +-- Quoi! la jupe de mariée, le corset aux agrafes de filigrane, la +ceinture et ses pendeloques? + +-- Même ses pendeloques! + +-- Et la couronne rayonnante qui vous coiffera comme une sainte, +ma petite Hulda? + +-- Oui, monsieur Sylvius. + +-- Et les invitations sont faites? + +-- Toutes faites, répondit Joël, même celle à laquelle nous tenons +le plus, la vôtre! + +-- Et la demoiselle d'honneur a été choisie parmi les plus sages +filles du Telemark? + +-- Et les plus belles, monsieur Sylvius, répondit Joël, puisque +c'est mademoiselle Siegfrid Helmboë, de Bamble! + +-- De quel ton il dit cela, le brave garçon! fit observer le +professeur, et comme il rougit en le disant! Eh! Eh! Est-ce que +par hasard mademoiselle Siegfrid Helmboë, de Bamble, serait +destinée à devenir madame Joël Hansen de Dal? + +-- Oui, monsieur Sylvius, répondit Hulda, Siegfrid, qui est ma +meilleure amie! + +-- Bon! Encore une noce! s'écria Sylvius Hog. Et je suis sûr qu'on +m'y invitera, et je ne pourrai faire moins que d'y assister! +Décidément, il faudra que je donne ma démission de député au +Storthing, car je n'aurai plus le temps d'y siéger! Allons, je +serai votre témoin, mon brave Joël, après avoir d'abord été celui +de votre soeur, si vous le permettez. Décidément, vous faites de +moi tout ce que vous voulez, ou plutôt tout ce que je veux! +Embrassez-moi, petite Hulda! Une poignée de main, mon garçon! Et +maintenant, allons écrire à mon ami Help junior, de Bergen! + +Le frère et la soeur quittèrent la chambre du rez-de-chaussée, que +le professeur parlait déjà de prendre à bail, et ils revinrent à +leurs occupations avec un peu plus d'espoir. + +Sylvius Hog était resté seul. + +-- La pauvre fille! la pauvre fille! murmurait-il. Oui! j'ai un +instant trompé sa douleur!... Je lui ai rendu quelque calme!... +Mais c'est un bien long retard et dans des mers très mauvaises à +cette époque!... Si le _Viken _avait péri!... Si Ole ne devait +plus revenir! + +Un instant après, le professeur écrivait aux armateurs de Bergen. +Ce que demandait sa lettre, c'étaient les détails les plus précis +sur tout ce qui concernait le _Viken _et sa campagne de pêche. Il +voulait savoir si quelque circonstance, prévue ou non, n'avait pu +l'obliger à changer son port de destination. Il lui importait de +savoir au plus tôt comment les négociants et les marins de Bergen +expliquaient ce retard. Enfin il priait son ami Help junior de +prendre les informations les plus précises et de l'aviser par le +retour du courrier. + +Cette lettre si pressante disait aussi pourquoi Sylvius Hog +s'intéressait au jeune maître du _Viken, _de quel service il était +redevable à sa fiancée, et quelle joie ce serait pour lui de +pouvoir donner quelque espérance aux enfants de dame Hansen. + +Dès que cette lettre fut écrite, Joël la porta à la poste de Moel. +Elle devait partir le lendemain. Le 11 juin, elle serait à Bergen. +Donc, le 12, dans la soirée, ou le 13 dans la matinée au plus +tard, M. Help junior pouvait avoir répondu. + +Près de trois jours à attendre cette réponse! Comme ils parurent +longs! Cependant, à force de paroles rassurantes, d'encourageantes +raisons, le professeur parvint à rendre moins pénible cette +attente. Maintenant qu'il connaissait le secret de Hulda, +n'avait-il pas un sujet de conversation tout indiqué, et quelle +consolation c'était pour Joël et sa soeur de pouvoir sans cesse +parler de l'absent! + +-- À présent, ne suis-je pas de votre famille? répétait Sylvius +Hog. Oui!... quelque chose comme un oncle qui vous serait arrivé +d'Amérique -- ou d'ailleurs? + +Et, puisqu'il était de la famille, on ne devait plus avoir de +secrets pour lui. + +Or, il n'était pas sans avoir remarqué l'attitude des deux enfants +vis-à-vis de leur mère. La réserve dans laquelle dame Hansen +affectait de se tenir devait avoir, selon lui, un autre motif que +l'inquiétude où l'on était sur le compte de Ole Kamp. Il crut donc +pouvoir en parler à Joël. Celui-ci ne sut que lui répondre. Il +voulut alors pressentir dame Hansen à ce sujet; mais elle se +montra si fermée qu'il dut renoncer à connaître ses secrets. +L'avenir les lui apprendrait sans doute. + +Ainsi que l'avait prévu Sylvius Hog, la réponse de Help junior +arriva à Dal dans la matinée du 13. Joël était allé, dès l'aube, +au-devant du courrier. Ce fut lui qui apporta la lettre dans la +grande salle où le professeur se trouvait avec dame Hansen et sa +fille. + +Il y eut d'abord un moment de silence. Hulda, toute pâle, n'aurait +pu parler, tant l'émotion lui faisait battre le coeur. Elle avait +pris la main de son frère, aussi ému qu'elle. + +Sylvius Hog ouvrit la lettre et la lut à haute voix. À son grand +regret, cette réponse de Help junior ne contenait que de vagues +indications, et le professeur ne put cacher son désappointement +aux jeunes gens qui l'écoutaient, les larmes aux yeux. + +_Le Viken _avait effectivement quitté Saint-Pierre-Miquelon à la +date indiquée dans la dernière lettre de Ole Kamp. On l'avait +appris de la façon la plus formelle par d'autres bâtiments qui +étaient arrivés à Bergen depuis son départ de Terre-Neuve. Ces +navires ne l'avaient point rencontré sur leur route. Mais eux +aussi avaient éprouvé de gros mauvais temps dans les parages de +l'Islande. Cependant, ils avaient pu s'en tirer. Dès lors, +pourquoi le _Viken _n'en aurait-il pas fait autant? Peut-être +était-il en relâche quelque part. C'était d'ailleurs un excellent +bateau, très solide, bien commandé par le capitaine Prikel, de +Hammersfest, et monté par un vigoureux équipage qui avait fait ses +preuves. Toutefois, ce retard ne laissait pas d'être inquiétant, +et, s'il se prolongeait, il serait à craindre que le Viken se fût +perdu corps et biens. + +Help junior regrettait de ne pas avoir de meilleures nouvelles à +donner du jeune parent des Hansen. En ce qui concernait Ole Kamp, +il en parlait comme d'un excellent sujet, digne de toute les +sympathies qu'il inspirait à son ami Sylvius. + +Help junior finissait en assurant le professeur de son affection, +en y joignant les amitiés de sa famille. Enfin, il promettait de +lui faire parvenir, sans délai, toute nouvelle qui pourrait +arriver du _Viken _en n'importe quel port de Norvège, et se disait +son tout dévoué, Help frères. + +La pauvre Hulda, défaillante, était tombée sur une chaise, pendant +que Sylvius Hog lisait cette lettre; elle sanglotait, quand il en +eut achevé la lecture. + +Joël, les bras croisés, avait écouté sans mot dire, sans même oser +regarder sa soeur. + +Dame Hansen, après que Sylvius Hog eut cessé de lire, s'était +retirée dans sa chambre. Il semblait qu'elle se fût attendue à ce +malheur comme elle s'attendait à bien d'autres! + +Le professeur fit alors signe à Hulda et à son frère de se +rapprocher de lui. Il voulait encore leur parler de Ole Kamp, leur +dire tout ce que son imagination lui suggérait de plus ou moins +plausible, et il s'exprima avec une assurance au moins singulière +après la lettre de Help junior. Non! -- il en avait le +pressentiment! -- non, rien n'était désespéré. N'y avait-il pas +maint exemple de plus longs retards éprouvés au cours d'une +navigation dans ces mers qui s'étendent de la Norvège à Terre-Neuve? +Oui, sans aucun doute! Le _Viken _n'était-il pas un solide +navire, bien commandé, avec un bon équipage, et, par conséquent, +dans des conditions meilleures que les autres bâtiments qui +étaient revenus au port? Incontestablement. + +-- Espérons donc, mes chers enfants, ajouta-t-il, et attendons! Si +le _Viken _eût fait naufrage entre l'Islande et Terre-Neuve, les +nombreux navires qui suivent constamment cette route pour revenir +en Europe n'en auraient-ils pas retrouvé quelque épave? Eh bien, +non! Pas un seul débris n'a été rencontré dans ces parages si +fréquentés au retour de la grande pêche! Néanmoins, il faut agir, +il faut obtenir des renseignements plus certains. Si, pendant +cette semaine, nous sommes encore sans nouvelles du _Viken _ou +sans lettre de Ole, je retournerai à Christiania, je m'adresserai +à la Marine, qui fera des recherches, et, j'en ai la conviction, +elles aboutiront pour notre satisfaction à tous! + +Quelque confiance que montrât le professeur, Joël et Hulda +sentaient bien qu'il ne parlait plus maintenant comme il le +faisait avant d'avoir reçu la lettre de Bergen -- lettre dont les +termes ne devaient leur laisser que bien peu d'espoir. Sylvius Hog +n'osait plus à présent faire allusion au mariage prochain de Hulda +et de Ole Kamp. Et, pourtant, il répéta avec une force qui +imposait: + +-- Non! Ce n'est pas possible! Ole ne plus reparaître dans la +maison de dame Hansen! Ole ne pas épouser Hulda! Jamais je ne +croirai possible un tel malheur! + +Cette conviction lui était personnelle. Il la puisait dans +l'énergie de son caractère, dans sa nature que rien ne pouvait +abattre. Mais comment la faire partager à d'autres, et surtout à +ceux que le sort du _Viken _touchait si directement? + +Cependant, quelques jours se passèrent encore. Sylvius Hog, +complètement guéri, faisait de grandes promenades aux environs. Il +obligeait Hulda et son frère à l'accompagner, afin de ne pas les +laisser seuls à eux-mêmes. Un jour, tous trois remontaient la +vallée du Vestfjorddal jusqu'à mi-chemin des chutes du Rjukan. Le +lendemain, ils la descendaient en se dirigeant vers Moel et le lac +Tinn. Une fois même, ils furent absents vingt-quatre heures. C'est +qu'ils avaient prolongé leur excursion jusqu'à Bamble, où le +professeur fit la connaissance du fermier Helmboë et de sa fille +Siegfrid. Quel accueil celle-ci fit à sa pauvre Hulda, et quels +accents de tendresse elle trouva pour la consoler! + +Là encore, Sylvius Hog rendit un peu d'espoir à ces braves gens. +Il avait écrit à la Marine de Christiania. Le gouvernement +s'occupait du _Viken. _On le retrouverait. Ole reviendrait. Il +pouvait même revenir d'un jour à l'autre. Non! le mariage n'aurait +pas six semaines de retard! L'excellent homme paraissait si +convaincu que l'on se rendait peut-être plus à sa conviction qu'à +ses arguments. + +Cette visite à la famille Helmboë fit du bien aux enfants de dame +Hansen. Et, quand ils rentrèrent à la maison, ils étaient plus +calmes que lorsqu'ils l'avaient quittée. + +On était alors au 15 juin. Le _Viken _avait donc maintenant un +mois de retard. Or, comme il s'agissait de cette traversée, +relativement courte, de Terre-Neuve à la côte de Norvège, c'était +véritablement hors de mesure -- même pour un navire à voiles. + +Hulda ne vivait plus. Son frère ne parvenait pas à trouver un seul +mot qui pût la consoler. Devant ces deux pauvres êtres, le +professeur succombait à la tâche qu'il s'était donnée de conserver +un peu d'espoir. Hulda et Joël ne quittaient le seuil de la maison +que pour aller regarder du côté de Moel, ou pour s'avancer sur la +route du Rjukanfos. Ole Kamp devait venir par Bergen; mais il +pouvait se faire qu'il arrivât aussi par Christiania, si la +destination du _Viken _avait été modifiée. Un bruit de kariol qui +se faisait entendre sous les arbres, un cri jeté dans les airs, +l'ombre d'un homme se dessinant au tournant du chemin, cela leur +faisait battre le coeur, mais inutilement! Les gens de Dal +veillaient de leur côté. Ils allaient au-devant du courrier, en +amont et en aval du Maan. Tous s'intéressaient à cette famille si +aimée dans le pays, à ce pauvre Ole qui était presque un enfant du +Telemark. Et pas une lettre ne venait de Bergen ou de Christiania +apporter quelque nouvelle de l'absent! + +Le 16, rien de nouveau. Sylvius Hog ne pouvait plus tenir en +place. Il comprit qu'il fallait donner de sa personne. Aussi +annonça-t-il que, le lendemain, s'il n'avait rien reçu, il +partirait pour Christiania et s'assurerait par lui-même que les +recherches étaient activement faites. Certes! il lui en coûterait +de laisser Hulda et Joël; mais il le fallait, et il reviendrait, +dès qu'il aurait achevé ses démarches. + +Le 17, une grande partie du jour s'était déjà écoulée -- le plus +triste de tous, peut-être! La pluie n'avait cessé de tomber depuis +l'aube. Le vent se déchaînait à travers les arbres. De grands +coups de rafale crépitaient sur les vitraux des fenêtres du côté +du Maan. + +Il était sept heures. On venait d'achever le dîner, en silence, +comme dans une maison en deuil. Sylvius Hog n'avait même pu +soutenir la conversation. Les paroles lui manquaient avec les +idées. Qu'aurait-il dit qui ne l'eût été cent fois déjà! Ne +sentait-il pas que cette prolongation d'absence rendait +inacceptables ses arguments d'autrefois? + +-- Je partirai demain matin pour Christiania, dit-il. Joël, +occupez-vous de me procurer une kariol. Vous me conduirez à Moel, +et vous reviendrez aussitôt à Dal! + +-- Oui, monsieur Sylvius, répondit Joël. Vous ne voulez pas que je +vous accompagne plus loin? Le professeur fit un signe négatif en +montrant Hulda qu'il ne voulait pas priver de son frère. + +En ce moment, un bruit, peu sensible encore, se fit entendre sur +la route, du côté de Moel. Tous écoutèrent. Bientôt, il n'y eut +plus de doute, c'était le bruit d'une kariol. Elle se dirigeait +rapidement vers Dal. Était-ce donc quelque voyageur qui venait +passer la nuit à l'auberge? C'était peu probable, et rarement les +touristes arrivaient à une heure aussi avancée. + +Hulda venait de se lever toute tremblante. Joël alla vers la +porte, l'ouvrit, regarda. + +Le bruit s'accentuait. C'était bien le pas d'un cheval et le +grincement de roues d'une kariol. Mais telle fut alors la violence +de la bourrasque qu'il fallut refermer la porte. + +Sylvius Hog allait et venait dans la salle. Joël et sa soeur se +tenaient l'un près de l'autre. + +La kariol ne devait plus être qu'à une vingtaine de pas de la +maison. Allait-elle s'arrêter ou passer outre? + +Le coeur leur battait à tous -- horriblement. + +La kariol s'arrêta. On entendit une voix qui appelait... Ce +n'était pas la voix de Ole Kamp! + +Presque aussitôt, on frappa à la porte. + +Joël l'ouvrit. + +Un homme était sur le seuil. + +-- Monsieur Sylvius Hog? demanda-t-il. + +-- C'est moi, répondit le professeur, en s'avançant. Qui êtes-vous, +mon ami? + +-- Un exprès qui vous est envoyé de Christiania par le directeur +de la Marine. + +-- Vous avez une lettre pour moi? + +-- La voici! Et l'exprès tendit une grande enveloppe qui était +cachetée du cachet officiel. Hulda n'avait plus la force de se +tenir debout. Son frère venait de la faire asseoir sur un +escabeau. Ni l'un ni l'autre n'osaient presser Sylvius Hog +d'ouvrir la lettre. Enfin, il lut ce qui suit: + +«Monsieur le professeur, + +«En réponse à votre dernière lettre, je vous adresse sous ce pli +un document qui a été recueilli en mer par un navire danois, à la +date du 5 juin dernier. Malheureusement, ce document ne laisse +plus aucun doute sur le sort du _Viken..._» + +Sylvius Hog, sans prendre le temps d'achever la lettre, avait tiré +le document de l'enveloppe... Il le regardait... Il le +retournait... + +C'était un billet de loterie, portant le numéro 9672. + +Au revers du billet, on lisait ces quelques lignes: + +«3 mai. -- Chère Hulda, le _Viken _va sombrer!... Je n'ai plus que +ce billet pour toute fortune!... Je le confie à Dieu pour qu'il te +le fasse parvenir, et, puisque je n'y serai pas, je te prie d'être +là quand il sera tiré!... Reçois-le avec ma dernière pensée pour +toi!... Hulda, ne m'oublie pas dans tes prières!... Adieu, chère +fiancée, adieu!... + +«Ole Kamp.» + + +XII + +Voilà donc quel était le secret du jeune marin! C'était là cette +chance sur laquelle il comptait pour apporter une fortune à sa +fiancée! Un billet de loterie, acheté avant son départ!... Et au +moment où allait sombrer le _Viken, _il l'avait enfermé dans une +bouteille, il l'avait jeté à la mer, avec un dernier adieu pour +Hulda! + +Cette fois, Sylvius Hog fut anéanti. Il regardait la lettre, puis +le document!... Il ne parlait plus. Qu'eût-il pu dire, d'ailleurs? +Quel doute pouvait exister maintenant sur la catastrophe du +_Viken, _sur la perte de tous ceux qu'il ramenait en Norvège? + +Hulda, pendant que Sylvius Hog lisait cette lettre, avait pu +résister et se raidir contre l'angoisse. Mais, après les derniers +mots du billet de Ole, elle tomba dans les bras de Joël. Il fallut +la transporter dans sa chambre, où sa mère lui donna les premiers +soins. Elle voulut rester seule alors, et, maintenant, agenouillée +près de son lit, elle priait pour l'âme de Ole Kamp. + +Dame Hansen était rentrée dans la salle. Tout d'abord, elle fit un +pas vers le professeur, comme si elle eût voulu parler, et, se +dirigeant vers l'escalier, elle disparut. + +Joël, lui, après avoir reconduit sa soeur, était aussitôt sorti. +Il étouffait dans cette maison ouverte à tous les vents de +malheur. Il lui fallait l'air du dehors, l'air de la bourrasque, +et, pendant une partie de la nuit, il resta à errer sur les bords +du Maan. + +Sylvius Hog était seul maintenant. Au premier moment, abattu par +ce coup de foudre, il ne tarda pas à retrouver son énergie +habituelle. Après avoir fait deux ou trois tours dans la salle, il +écouta si quelque appel de la jeune fille n'arriverait pas jusqu'à +lui. N'entendant rien, il s'assit près de la table, et ses +réflexions reprirent leur cours. + +«Hulda, se disait-il, Hulda, ne plus revoir son fiancé! Un pareil +malheur serait possible!... Non!... À cette pensée tout se révolte +en moi! Le _Viken _a sombré, soit! Mais y a-t-il donc une +certitude absolue de la mort de Ole? Je ne puis le croire! Dans +tous les cas de naufrage, n'est-ce pas le temps seul qui peut +affirmer que personne n'a pu survivre à la catastrophe? + +Oui! je doute, je veux douter encore, dussent ni Hulda, ni Joël, +ni personne ne plus partager ce doute avec moi! Puisque le _Viken +_s'est englouti, cela explique-t-il qu'il n'en soit resté aucun +débris sur la mer?... non!... rien, si ce n'est cette bouteille +dans laquelle le pauvre Ole a voulu mettre sa dernière pensée, et, +avec elle, tout ce qui lui restait au monde!» + +Sylvius Hog tenait à la main le document, il le regardait, il le +palpait, il le retournait, ce chiffon de papier sur lequel le +pauvre garçon avait édifié toute une espérance de fortune! + +Cependant, le professeur, voulant l'examiner avec plus de soin, se +leva, écouta encore si la pauvre fille n'appelait pas sa mère ou +son frère, et il rentra dans sa chambre. + +Ce billet était un billet de la loterie des Écoles de Christiania, +loterie très populaire alors en Norvège. Gros lot: cent mille +marks[1]. Valeur totalisée des autres lots: quatre-vingt-dix mille +marks. Nombre des billets émis: un million -- tous placés +actuellement. + +Le billet de Ole Kamp portait le numéro 9672. Mais, maintenant, +que ce numéro fût bon ou mauvais, que le jeune marin eût ou non +quelque secrète raison d'y avoir confiance, il ne serait plus là +au moment du tirage de cette loterie, qui devait s'effectuer le 15 +juillet prochain, c'est-à-dire dans vingt-huit jours. Hulda, +suivant sa dernière recommandation, devrait se présenter à sa +place et répondre pour lui! + +Sylvius Hog, à la clarté de son chandelier de terre, relisait +attentivement les lignes écrites au dos du billet, comme s'il eût +voulu y découvrir quelque sens caché. + +Ces lignes avaient été tracées à l'encre. Il était manifeste que +la main de Ole n'avait pas tremblé pendant qu'il les écrivait. +Cela prouvait que le maître du _Viken _avait tout son sang-froid +au moment du naufrage. Il se trouvait ainsi dans des conditions à +pouvoir profiter d'un moyen de salut quelconque, un espar +flottant, une planche en dérive, si tout n'avait pas été englouti +dans le gouffre où sombrait le navire. + +Le plus souvent, ces documents, recueillis en mer, font à peu près +connaître l'endroit où s'est accomplie la catastrophe. Sur celui-ci, +il n'y avait pas une latitude, pas une longitude, rien qui +indiquât quelles étaient les terres les plus rapprochées, +continent ou îles. Il fallait en conclure que le capitaine ni +personne de l'équipage ne savait où se trouvait alors le _Viken. +_Entraîné, sans doute, par une de ces tempêtes auxquelles on ne +peut résister, il avait dû être rejeté hors de sa route, et, +l'état du ciel ne permettant pas d'obtenir une observation +solaire, la position n'avait pu être relevée depuis quelques +jours. Dès lors, il était probable qu'on ne saurait jamais en +quels parages du nord de l'Atlantique, au large de Terre-Neuve ou +de l'Islande, l'abîme s'était refermé sur les naufragés. + +C'était là une circonstance qui devait enlever tout espoir, même à +qui ne voulait pas désespérer. + +En effet, avec une indication, si vague qu'elle fût, on aurait pu +entreprendre des recherches, envoyer un navire sur le lieu de la +catastrophe, peut-être y retrouver quelques débris +reconnaissables. Qui sait si un ou plusieurs survivants de +l'équipage n'avaient pas atteint un point quelconque de ces +rivages du continent arctique, où ils étaient sans secours, dans +l'impossibilité de se rapatrier? + +Tel était le doute qui peu à peu prenait corps dans l'esprit de +Sylvius Hog -- doute inacceptable pour Hulda et Joël, doute que le +professeur eût hésité maintenant à faire naître en eux, tant la +désillusion, si probable, eût été douloureuse. + +«Et cependant, se disait-il, si le document ne donne aucune +indication qu'on puisse utiliser, on sait, du moins, dans quels +parages la bouteille a été recueillie! Cette lettre ne le dit pas, +mais la Marine, à Christiania, ne peut l'ignorer! N'est-ce pas un +indice dont on pourrait profiter peut-être? En étudiant la +direction des courants, celle des vents généraux, en se rapportant +à la date présumée du naufrage, ne serait-il pas possible?... +Enfin, je vais écrire de nouveau. Il faut que l'on hâte les +recherches, si peu de chances qu'elles aient d'aboutir! Non! +jamais je n'abandonnerai cette pauvre Hulda! Jamais, tant que je +n'en aurai pas une preuve absolue, je ne croirai à la mort de son +fiancé!» + +Ainsi raisonnait Sylvius Hog. Mais, en même temps, il prenait le +parti de ne plus parler des démarches qu'il allait entreprendre, +des efforts qu'il allait provoquer de toute son influence. Hulda +ni son frère ne surent donc rien de ce qu'il écrivit à +Christiania. De plus, ce départ qui devait s'effectuer le +lendemain, il se résolut à le remettre indéfiniment, ou plutôt, il +partirait dans quelques jours, mais ce serait pour se rendre à +Bergen. Là, il saurait de MM. Help tout ce qui concernait le +_Viken, _il prendrait lui-même l'avis des gens de mer les plus +compétents, il déterminerait la manière dont les premières +recherches devraient être faites. + +Cependant, sur les renseignements fournis par la Marine, les +journaux de Christiania, puis ceux de la Norvège et de la Suède, +puis ceux de l'Europe, s'étaient peu à peu emparés de ce fait d'un +billet de loterie transformé en document. Il y avait quelque chose +de touchant dans cet envoi d'un fiancé à sa fiancée, et l'opinion +publique s'en émut, non sans raison. + +Le doyen des journaux de Norvège, le _Morgen-Blad, _fut le premier +à rapporter l'histoire du _Viken _et de Ole Kamp. Des trente-sept +autres journaux qui paraissaient dans le pays à cette époque, pas +un n'omit de le raconter en termes attendris. _L'Illustreret +Nyhedsblad _publia un dessin idéal de la scène du naufrage. On +voyait le _Viken _désemparé, ses voiles en lambeaux, sa mâture en +partie détruite, prêt à disparaître sous les flots. Ole, debout à +l'avant, lançait la bouteille à la mer, au moment où il +recommandait, avec sa dernière pensée pour Hulda, son âme à Dieu. +Dans un lointain allégorique, au milieu d'une vapeur légère, une +lame apportait la bouteille aux pieds de la jeune fiancée. Le tout +tenait dans le cadre de ce billet dont le numéro se détachait en +exergue. Image naïve, sans doute, mais qui devait avoir un grand +succès dans ces contrées, encore attachées aux légendes des +Ondines et des Valkyries. + +Le fait fut ensuite reproduit, commenté, en France, en Angleterre, +jusque dans les États-Unis d'Amérique. Avec les noms de Hulda et +de Ole, leur histoire se popularisa par le crayon et la plume. +Cette jeune Norvégienne de Dal, sans le savoir, eut alors le +privilège de passionner l'opinion publique. La pauvre fille ne +pouvait se douter du bruit qui se faisait autour d'elle. +D'ailleurs, rien n'aurait pu la distraire de la douleur dans +laquelle elle s'absorbait tout entière. + +Et, maintenant, on ne s'étonnera pas de l'effet qui se produisit +dans les deux continents -- effet très explicable, étant donné que +la nature humaine glisse volontiers sur la pente des choses +superstitieuses. Un billet de loterie, recueilli dans ces +circonstances, avec ce numéro 9672, si providentiellement arraché +aux flots, ne pouvait être qu'un billet prédestiné. Entre tous, +n'était-il pas miraculeusement indiqué pour gagner le gros lot de +cent mille marks? Ne valait-il pas une fortune, cette fortune sur +laquelle comptait Ole Kamp? + +Aussi, qu'on n'en soit pas surpris, arriva-t-il à Dal, un peu de +partout, de très sérieuses propositions d'acheter ce billet, si +Hulda Hansen consentait à le vendre. Tout d'abord, les prix +offerts étaient médiocres; mais ils s'élevèrent de jour en jour. +On pouvait donc prévoir qu'avec le temps et à mesure que se +rapprocherait le jour du tirage de la loterie, il se présenterait +de sérieuses surenchères. + +Ces offres se manifestèrent non seulement en ces pays scandinaves, +si portés à reconnaître l'intervention des puissances +surnaturelles dans les choses de ce monde, mais aussi à l'étranger +et même en France. Les Anglais, très flegmatiquement, s'en +mêlèrent, et, après eux, les Américains, dont les dollars ne se +dépensent pas volontiers à des fantaisies si peu pratiques. Une +certaine quantité de lettres furent adressées à Dal. Les journaux +ne négligèrent pas de faire connaître l'importance des +propositions faites à la famille Hansen. On peut dire qu'il +s'établit une sorte de petite bourse, dont la cote variait, mais +toujours en hausse. + +Aussi en vint-on à offrir plusieurs centaines de marks de ce +billet, qui, en somme, n'avait qu'un millionième de chance pour +gagner le gros lot. C'était absurde, sans doute, mais on ne +raisonne pas avec les idées superstitieuses. Aussi les +imaginations se montaient-elles, et, avec la force acquise, elles +pouvaient, elles devaient aller plus haut. + +C'est ce qui se produisit, en effet. Huit jours après cet +événement, les journaux annonçaient que le cours du billet +dépassait mille, quinze cents, et même deux mille marks. Un +Anglais, de Manchester, était allé jusqu'à cent livres sterling, +soit deux mille cinq cents marks. Un Américain, de Boston, +renchérit encore, et proposa d'acquérir le numéro 9672 de la +loterie des Écoles de Christiania pour la somme de mille dollars - +- environ cinq mille francs. + +Il va sans dire que Hulda ne se préoccupait aucunement de ce qui +passionnait à ce point un certain public. De ces lettres arrivées +à Dal, au sujet du billet, elle n'avait même pas voulu prendre +connaissance. Cependant, le professeur fut d'avis qu'on ne pouvait +lui laisser ignorer quelles propositions étaient faites, puisque +Ole Kamp lui avait légué la propriété de ce numéro 9672. + +Hulda refusa toutes les offres. Ce billet, c'était la dernière +lettre de son fiancé. + +Et qu'on ne croie pas qu'elle y tînt, la pauvre fille, avec +l'arrière-pensée qu'il pourrait lui valoir un des lots de la +loterie! Non! Elle ne voyait là que le suprême adieu du naufragé, +une dernière relique qu'elle voulait conserver précieusement. Elle +ne songeait guère aux chances d'une fortune que Ole ne pourrait +plus partager avec elle! Quoi de plus touchant, de plus délicat, +que ce culte pour un souvenir! + +Au surplus, en lui faisant connaître les diverses propositions qui +lui étaient adressées, Sylvius Hog ni Joël n'entendaient +influencer Hulda. Elle ne devait prendre avis que de son coeur. On +sait maintenant ce que son coeur lui avait répondu. + +Joël, d'ailleurs, approuva absolument sa soeur. Le billet de Ole +Kamp ne devait être cédé à personne -- à aucun prix. + +Sylvius Hog fit plus qu'approuver Hulda: il la félicita de ne +point prêter l'oreille à tout ce commerce. Voit-on ce billet vendu +à l'un, revendu à l'autre, passant de main en main, transformé en +une sorte de papier-monnaie jusqu'au moment où le tirage de la +loterie en aurait fait très probablement un chiffon sans valeur? + +Et Sylvius Hog allait même plus loin. Est-ce que par hasard il +était superstitieux? Non, sans doute! Mais Ole Kamp eût été là, +qu'il lui aurait probablement dit: + +«Gardez votre billet, mon garçon, gardez-le! On l'a d'abord sauvé +du naufrage, vous ensuite! Eh bien, il faut voir!... On ne sait +pas!... Non!... On ne sait pas!» + +Et quand Sylvius Hog, professeur de législation, député au +Storthing, pensait ainsi, pouvait-on s'étonner de l'engouement du +public? Non, et rien de plus naturel que le 9672 eût fait prime? + +Dans la maison de dame Hansen, il n'y eut donc personne qui +protestât contre le sentiment si respectable qui faisait agir la +jeune fille -- personne, si ce n'est sa mère. + +Le plus souvent, en effet, on entendait récriminer dame Hansen, +surtout en l'absence de Hulda. Cela ne laissait pas de causer un +très gros chagrin à Joël. Sa mère -- il le pensait, du moins -- ne +s'en tiendrait peut-être pas toujours à des récriminations. Elle +voudrait entreprendre secrètement Hulda au sujet des offres qui +lui étaient faites. + +-- Cinq mille marks, ce billet! répétait-elle. On en propose cinq +mille marks! + +Dame Hansen ne voulait évidemment rien voir de ce qu'il y avait +d'attendrissant dans le refus de sa fille. Elle ne pensait qu'à +cette importante somme de cinq mille marks. Un seul mot de Hulda +les eût fait entrer dans la maison. Elle ne croyait pas, +d'ailleurs, à la valeur surnaturelle du billet, si Norvégienne +qu'elle fût. Et, de sacrifier cinq mille marks pour ce millionième +de chance d'en gagner cent mille, cela ne pouvait entrer dans son +esprit froid et positif. + +Il est bien évident que, toute superstition mise à part, rejeter +le certain pour l'incertain, dans des conditions si aléatoires, ce +n'eût point été acte de sagesse. Mais, on le répète, ce billet +n'était pas un billet de loterie pour Hulda; c'était la dernière +lettre de Ole Kamp, et son coeur se fût brisé à la pensée de s'en +dessaisir. + +Cependant dame Hansen désapprouvait très manifestement la conduite +de sa fille. On sentait une sourde irritation s'amasser en elle. +Un jour ou l'autre, il était à craindre qu'elle ne mît Hulda en +demeure de revenir sur sa résolution. Déjà, elle avait parlé dans +ce sens à Joël, qui n'avait pas hésité à prendre parti pour sa +soeur. + +Naturellement, Sylvius Hog était tenu au courant de ce qui se +passait. C'était un chagrin de plus ajouté à tout ce que souffrait +Hulda, et il le regrettait. Joël lui en parlait quelquefois. + +-- Est-ce que ma soeur n'a pas raison de refuser? disait-il. Est-ce +que je ne fais pas bien d'approuver son refus? + +-- Sans doute! lui répondait Sylvius Hog. Et, pourtant, au point +de vue mathématique, votre mère a un million de fois raison! Mais, +tout n'est pas mathématique en ce monde! Le calcul n'a rien à voir +dans les choses du coeur! + +Pendant ces deux semaines, on avait dû surveiller Hulda. Accablée +par tant de douleurs, elle donna de sérieuses craintes pour sa +santé. Heureusement, les soins ne lui manquèrent pas. Sur la +demande de Sylvius Hog, le célèbre docteur Boek, son ami, vint à +Dal voir la jeune malade. Il n'eut que le repos du corps à lui +prescrire, et le calme de l'âme, s'il était possible. Mais le vrai +moyen de la guérir, c'était le retour de Ole, et ce moyen, Dieu +seul en pouvait disposer. En tout cas, Sylvius Hog n'épargna point +ses consolations à la jeune fille, et il ne cessa pas de lui faire +entendre des paroles d'espérance. Et, quoique cela puisse paraître +invraisemblable, Sylvius Hog ne désespérait pas! + +Treize jours s'étaient écoulés depuis l'arrivée du billet envoyé +par la Marine à Dal. On était au 30 juin. Quinze jours encore, et +le tirage de la loterie des Écoles allait s'effectuer en grande +pompe dans un des vastes établissements de Christiania. + +Précisément, ce 30 juin, dans la matinée, Sylvius Hog reçut une +nouvelle lettre de la Marine en réponse à ses instances réitérées. +Cette lettre l'engageait à s'entendre avec les autorités maritimes +de Bergen. De plus, elle l'autorisait à organiser immédiatement +les recherches relatives au _Viken _avec le concours de l'État. + +Le professeur ne voulut rien dire à Joël ni à Hulda de ce qu'il +allait entreprendre. Il se contenta de leur annoncer son départ, +en prétextant un voyage d'affaires qui ne le retiendrait que +quelques jours. + +-- Monsieur Sylvius, je vous en supplie, ne nous abandonnez pas! +lui dit la pauvre fille. + +-- Vous abandonner... vous qui êtes devenus mes enfants! répondit +Sylvius Hog. + +Joël offrait de l'accompagner. Cependant, ne voulant pas laisser +soupçonner qu'il allait à Bergen, il ne lui permit de venir que +jusqu'à Moel. D'ailleurs, il ne fallait pas que Hulda restât seule +avec sa mère. Après avoir été alitée pendant quelques jours, elle +commençait à se lever, maintenant; mais elle était faible encore, +elle gardait la chambre, et son frère sentait bien qu'il ne +pouvait la quitter. + +À onze heures, la kariol se trouvait devant la porte de l'auberge. +Le professeur y prit place avec Joël, après avoir dit un dernier +adieu à la jeune fille. Puis, tous deux disparurent au tournant du +sentier, sous les grands bouleaux de la rive. + +Le soir même, Joël était de retour à Dal. + + +XIII + +Sylvius Hog était donc parti pour Bergen. Sa nature tenace, son +caractère énergique, un instant ébranlés, avaient repris le +dessus. Il ne voulait pas croire à la mort de Ole Kamp, ni +admettre que Hulda fût condamnée à ne jamais le revoir. Non! tant +que la matérialité du fait ne serait pas reconnue, il le tenait +pour faux. Et, comme on dit vulgairement, «c'était plus fort que +lui». + +Mais avait-il donc un indice sur lequel il lui serait possible +d'appuyer l'oeuvre qu'il allait entreprendre à Bergen? Oui, mais +un indice bien vague, il faut en convenir! + +Il savait, en effet, à quelle date le billet avait été jeté à la +mer par Ole Kamp, à quelle date et dans quels parages la +bouteille, qui renfermait ce billet, avait été recueillie. C'est +ce que venait de lui apprendre la lettre de la Marine, lettre qui +l'avait décidé à partir immédiatement pour Bergen, afin de +s'entendre avec la maison Help et les marins les plus compétents +du port. Peut-être cela suffirait-il pour imprimer une utile +direction aux recherches dont le _Viken _allait être l'objet. + +Le voyage s'accomplit aussi rapidement que possible. Arrivé à +Moel, Sylvius Hog renvoya son compagnon avec la kariol. Il prit +passage sur une de ces embarcations d'écorce de bouleau, qui font +le service du lac Tinn. Une fois à Tinoset, au lieu de se porter +vers le sud, c'est-à-dire du côté de Bamble, il loua une seconde +kariol et suivit les routes du Hardanger, afin de gagner le golfe +de ce nom par le plus court. Là, le _Run, _petit bateau à vapeur +qui fait le service du golfe, lui permit de le redescendre jusqu'à +son extrémité inférieure. Enfin, après avoir traversé un lacis de +fiords, entre les îlots et les îles dont est semé le littoral +norvégien, le 2 juillet, dès l'aube, il débarqua sur le quai de +Bergen. + +Cette ancienne ville que baignent les deux fiords de Sogne et de +Hardanger, est située dans une contrée superbe à laquelle +ressemblera la Suisse, le jour où un bras de mer artificiel aura +amené les eaux de la Méditerranée au pied de ses montagnes. Une +magnifique allée de frênes donne accès aux premières habitations +de Bergen. Ses hautes maisons à pignons pointus resplendissent de +blancheur, comme celles des villes arabes, et sont agglomérées +dans ce triangle irrégulier qui renferme ses trente mille +habitants. Ses églises datent du douzième siècle. Sa haute +cathédrale la signale de loin aux navires qui viennent du large. +C'est la capitale de la Norvège commerçante, bien qu'elle soit +placée très en dehors des voies de communication, et fort éloignée +des deux autres villes qui, politiquement, tiennent le premier et +le deuxième rang dans le royaume -- Christiania et Drontheim. + +En toute autre circonstance, le professeur eût pris goût à étudier +ce chef-lieu de préfecture, peut-être plus hollandais que +norvégien par son aspect et ses moeurs. Cela faisait partie du +programme de son voyage. Mais, depuis l'aventure de la Maristien, +depuis son arrivée à Dal, ce programme avait subi d'importantes +modifications. Sylvius Hog n'était plus maintenant le député +touriste, qui voulait prendre un exact aperçu du pays, au point de +vue politique comme au point de vue commercial. C'était l'hôte de +la maison Hansen, l'obligé de Joël et de Hulda, dont les intérêts +primaient tout. C'était le débiteur qui voulait, à n'importe quel +prix, payer sa dette de reconnaissance. «Et, pensait-il, ce qu'il +allait tenter de faire pour eux, ce serait bien peu de chose!» + +En arrivant à Bergen par le _Run, _Sylvius Hog prit terre au fond +du port, sur le quai du marché au poisson. Aussitôt, il se rendit +dans le quartier de Tyske-Bodrone, où demeurait Help junior, de la +maison Help frères. + +Naturellement, il pleuvait, puisque la pluie tombe à Bergen trois +cent soixante jours par an. Mais, pour être clos et couvert, on +eût difficilement trouvé une maison mieux aménagée que +l'hospitalière maison de Help junior. Quant à l'accueil qu'y reçut +Sylvius Hog, nulle part il n'aurait pu être plus chaud, plus +cordial, plus démonstratif. Son ami s'empara de sa personne comme +d'un colis précieux qu'il prenait en consignation, qu'il +emmagasina avec soin, et qu'il ne délivrerait plus que contre un +reçu en bonne et due forme. + +Immédiatement, Sylvius Hog fit connaître le but de son voyage à +Help junior. Il lui parla du _Viken. _Il lui demanda si aucune +nouvelle n'en était arrivée depuis sa dernière lettre. Les marins +de l'endroit le considéraient-ils comme perdu corps et biens? Ce +naufrage, qui mettait en deuil plusieurs familles de Bergen, +n'avait-il pas amené les autorités maritimes à commencer des +recherches? + +-- Et comment le pourrait-on, répondit Help junior, puisqu'on ne +sait quel est le lieu du naufrage? + +-- Soit, mon cher Help, et c'est précisément parce qu'on l'ignore +qu'il faut chercher à le connaître. + +-- À le connaître? + +-- Oui! Si on ne sait rien de l'endroit où a sombré le _Viken, _on +sait, du moins, quel est l'endroit où le document a été recueilli +par le navire danois. Il y a là donc un indice certain que nous +serions coupables de négliger. + +-- Quel est cet endroit? + +-- Écoutez-moi, mon cher Help! Sylvius Hog communiqua alors les +nouveaux renseignements que lui avait fait parvenir en dernier +lieu la Marine, et les pleins pouvoirs qu'elle lui donnait pour +les utiliser. + +La bouteille qui renfermait le billet de loterie de Ole Kamp avait +été trouvée, le 5 juin, par le brick-goélette _Christian, +_capitaine Mosselman, d'Elseneur, à deux cents milles dans le +sud-ouest de l'Islande, les vents soufflant du sud-est. + +Ce capitaine avait aussitôt pris connaissance du document, comme +il le devait, pour le cas où un secours immédiat eût pu être porté +aux survivants du _Viken. _Mais les lignes écrites au dos du +billet de loterie n'indiquaient en aucune façon le lieu du +naufrage, et le _Christian _ne put se porter sur les parages de la +catastrophe. + +C'était un honnête homme, ce capitaine Mosselman. Peut-être un +autre, peu scrupuleux, eût-il gardé le billet pour son compte. Lui +n'eut plus qu'une pensée: c'était de faire parvenir le billet à +son adresse, dès qu'il serait rentré au port. «Hulda Hansen, de +Dal», cela suffisait. Il n'était pas nécessaire d'en savoir +davantage. + +Cependant, une fois arrivé à Copenhague, le capitaine Mosselman se +dit qu'il ferait mieux de remettre le document aux autorités +danoises au lieu de l'envoyer directement à la destinataire. +C'était plus sûr et plus régulier. C'est donc ce qu'il fit, et la +Marine de Copenhague avisa aussitôt la Marine de Christiania. + +À cette époque, on avait déjà reçu les premières lettres de +Sylvius Hog qui demandait des renseignements précis sur le _Viken. +_L'intérêt tout spécial qu'il portait à la famille Hansen était +connu. Sylvius Hog devait rester à Dal quelque temps encore, on le +savait, et ce fut là que le document, recueilli par le capitaine +danois, lui fut adressé, afin qu'il le remît entre les mains de +Hulda Hansen. + +Depuis lors, cette histoire n'avait cessé de passionner l'opinion +publique, on ne l'a point oublié, grâce aux détails touchants que +fournirent les journaux des deux mondes. + +Voilà ce que Sylvius Hog apprit sommairement à son ami Help +junior, qui l'écoutait avec le plus vif intérêt, sans +l'interrompre, et il termina son récit en disant: + +-- Il y a donc un point qui ne peut être mis en doute: c'est que, +le 5 juin dernier, le document a été trouvé à deux cents milles +dans le sud-ouest de l'Islande, un mois environ après le départ du +_Viken _de Saint-Pierre-Miquelon pour l'Europe. + +-- Et vous ne savez rien de plus? + +-- Non, mon cher Help: mais, en consultant les marins les plus +expérimentés de Bergen, ceux qui sont ou ont été pratiques de ces +parages, qui connaissent la direction générale des vents et +surtout des courants, ne pourrait-on rétablir la route suivie par +la bouteille? Puis, en tenant compte approximativement de sa +vitesse et du temps écoulé jusqu'au moment où elle a été +recueillie, est-il impossible d'imaginer en quel endroit elle a dû +être jetée par Ole Kamp, c'est-à-dire quel est le lieu du +naufrage? + +Help junior secouait la tête d'un air peu approbatif. Faire +reposer toute une tentative de recherches sur de si vagues +indications, auxquelles pouvaient se mêler tant de causes +d'erreur, ne serait-ce pas courir à l'insuccès? L'armateur, esprit +froid et pratique, crut devoir le faire observer à Sylvius Hog. + +-- Soit, ami Help! Mais, de ce qu'on ne pourra obtenir que des +données très incertaines, ce n'est pas une raison pour abandonner +la partie. Je tiens à ce que tout soit tenté en faveur de ces +pauvres gens, auxquels je suis redevable de la vie. Oui, s'il le +fallait, je n'hésiterais pas à sacrifier tout ce que je possède +pour retrouver Ole Kamp et le ramener à sa fiancée Hulda Hansen! + +Et Sylvius Hog raconta par le détail son aventure du Rjukanfos. Il +dit de quelle façon cet intrépide Joël et sa soeur avaient risqué +leur vie pour lui venir en aide, et comment, sans leur +intervention, il n'aurait pas aujourd'hui le plaisir d'être l'hôte +de son ami Help. + +L'ami Help, on l'a dit, était un esprit peu enclin à se payer +d'illusions; mais il n'était point opposé à ce que l'on tentât +même l'inutile, même l'impossible, quand il s'agissait d'une +question d'humanité. Il approuva donc finalement ce que voulait +tenter Sylvius Hog. + +-- Sylvius, répondit-il, je vous seconderai de tout mon pouvoir. +Oui! Vous avez raison! N'y eût-il qu'une faible chance de +retrouver quelque survivant du _Viken, _et, entre autres, ce brave +Ole dont la fiancée vous a sauvé la vie, il ne faut pas la +négliger! + +-- Non, Help, non, répondit le professeur, cette chance ne fût-elle +que d'une sur cent mille! + +-- Aujourd'hui même, Sylvius, je réunirai dans mon cabinet les +meilleurs marins de Bergen. Je ferai appel à tous ceux qui ont +navigué ou naviguent habituellement dans les parages de l'Islande +et de Terre-Neuve. Nous verrons ce qu'ils conseilleront de +faire... + +-- Et ce qu'ils conseilleront de faire, nous le ferons! répondit +Sylvius Hog avec son ardeur si communicative. J'ai l'appui du +gouvernement. Je suis autorisé à faire concourir un de ses avisos +à la recherche du _Viken, _et je compte bien que personne +n'hésitera, quand il s'agira de s'adjoindre à une pareille oeuvre! + +-- Je vais au bureau de la Marine, dit Help junior. + +-- Voulez-vous que je vous accompagne? + +-- C'est inutile! Vous devez être fatigué... + +-- Fatigué!... moi!... à mon âge!... + +-- N'importe. Reposez-vous, mon cher et toujours jeune Sylvius, en +m'attendant ici! + +Le jour même, il y eut une réunion de capitaines marchands, de +marins de la grande pêche et de pilotes dans la maison de Help +frères. Là se trouvaient nombre de gens de mer qui naviguaient +encore, et quelques-uns, plus âgés, maintenant à la retraite. + +Tout d'abord, Sylvius Hog les mit au courant de la situation. Il +leur apprit à quelle date -- 3 mai -- le document avait été jeté à +la mer par Ole Kamp, à quelle date -- 5 juin -- le capitaine +danois l'avait recueilli, et dans quels parages, soit deux cents +milles au sud-ouest de l'Islande. + +La discussion fut assez longue et très sérieuse. Il n'y avait pas +un de ces braves gens qui ne connût quelle était, sur les parages +de l'Islande et des mers de Terre-Neuve, la direction générale des +courants dont il fallait tenir compte pour le problème à résoudre. + +Or, il était constant qu'à l'époque du naufrage, pendant +l'intervalle de temps compris entre le départ du _Viken _de +Saint-Pierre-Miquelon et le repêchage de la bouteille par le navire +danois, d'interminables coups de vent de sud-est avaient +bouleversé cette portion de l'Atlantique. C'est à ces tempêtes, +sans doute, qu'il fallait attribuer la catastrophe. + +Très probablement, le _Viken, _ne pouvant plus tenir la cape, +avait dû fuir vent arrière. Or, c'est précisément pendant cette +période de l'équinoxe que les glaces polaires commencent à dériver +sur l'Atlantique. Il était possible qu'une collision se fût +produite, et que le _Viken _eût été brisé contre un de ces écueils +mouvants qu'il est si difficile d'éviter. + +Donc, en admettant cette explication, pourquoi l'équipage, en tout +ou partie, ne se serait-il pas réfugié sur l'un de ces icefields, +après y avoir déposé une certaine quantité de vivres? Si cela +était, le banc de glace ayant dû être repoussé dans le nord-ouest, +il n'était pas impossible que les survivants eussent pu finalement +atterrir en un point quelconque de la côte groënlandaise. C'était +donc dans cette direction et dans ces parages que les recherches +devraient être tentées. + +Telle fut la réponse faite, à l'unanimité, dans cette réunion de +marins, aux diverses questions posées par Sylvius Hog. Nul doute +qu'il ne fallût procéder de la manière indiquée. Mais que +retrouver si ce ne sont des débris, au cas où le _Viken _aurait +abordé quelque énorme iceberg? Devait-on compter sur le +rapatriement des survivants du naufrage? Chose plus que douteuse. +Le professeur, à cette demande directe, vit bien que les plus +compétents ne pouvaient ou ne voulaient rien répondre. Ce n'était +pas une raison pour ne point agir -- là-dessus, ils étaient tous +d'accord -- et cela dans le plus bref délai. + +Bergen compte habituellement quelques-uns des navires appartenant +à la flottille norvégienne de l'État. À ce port est attaché un des +trois avisos qui font le service de la côte occidentale, en +s'arrêtant aux escales de Drontheim, du Finmark, d'Hammerfest et +du cap Nord. En ce moment, un de ces avisos était mouillé dans la +baie. + +Après avoir rédigé une note qui résumait l'opinion des marins +réunis chez Help junior, Sylvius Hog se rendit aussitôt à bord de +l'aviso _Telegraf. _Là, il fit connaître au commandant la mission +spéciale dont le gouvernement l'avait chargé. + +Le commandant reçut le professeur avec empressement et se déclara +prêt à lui donner tout son concours. Il avait déjà fait la +navigation de ces parages pendant les longues et périlleuses +campagnes qui entraînent les pêcheurs de Bergen, des îles Loffoden +et du Finmark, jusqu'aux pêcheries de l'Islande et de Terre-Neuve. +Il pourrait donc apporter ses connaissances personnelles à +l'oeuvre d'humanité qui allait être entreprise, et il promettait +de s'y donner tout entier. + +Quant à la note que lui remit Sylvius Hog -- note indiquant le +lieu présumé du naufrage -- il en approuva absolument les +conclusions. C'était dans cette portion de mer comprise entre +l'Islande et le Groënland qu'il fallait rechercher les survivants, +ou tout au moins quelque épave du _Viken. _Si le commandant ne +réussissait pas, il irait explorer les parages voisins et peut-être +la mer de Baffin sur sa côte orientale. + +-- Je suis prêt à partir, monsieur Hog, ajouta-t-il. Mon charbon +et mes vivres sont faits, mon équipage est à bord, et je puis +appareiller aujourd'hui même. + +-- Je vous remercie, commandant, répondit le professeur, et je +suis très touché de l'accueil que vous m'avez fait. Mais encore +une question: pouvez-vous me dire combien de temps il vous faudra +pour atteindre les parages du Groënland? + +-- Mon aviso peut faire onze noeuds à l'heure. Or, comme la +distance de Bergen au Groënland n'est que de vingt degrés environ, +je compte arriver en moins de huit jours. + +-- Faites donc toute la diligence possible, commandant, répondit +Sylvius Hog. Si quelques naufragés ont pu échapper à la +catastrophe, voilà déjà deux mois qu'ils sont dans le dénuement, +sans doute, mourant de faim sur quelque côte déserte... + +-- Il n'y a pas une heure à perdre, monsieur Hog. Aujourd'hui même +je prendrai la mer avec le jusant, je me tiendrai à mon maximum de +vitesse, et, aussitôt que j'aurai trouvé un indice quelconque, +j'en informerai la marine de Christiania par le fil de Terre-Neuve. + +-- Partez donc, commandant, répondit Sylvius Hog, et puissiez-vous +réussir! + +Le jour même, le _Telegraf _appareillait, salué par les +sympathiques hurrahs de toute la population de Bergen. Et ce ne +fut pas sans une vive émotion qu'on le vit contourner les passes, +puis disparaître derrière les derniers îlots du fiord. + +Cependant Sylvius Hog ne borna pas ses efforts à cette expédition, +dont il venait de charger l'aviso _Telegraf. _Dans sa pensée, on +pouvait faire plus encore en multipliant les moyens de retrouver +quelque trace du _Viken. _N'était-il pas possible d'exciter +l'émulation des navires de commerce et de pêche, joëgts ou autres, +à donner leur concours aux recherches, pendant qu'ils naviguaient +dans les mers des Feroë et de l'Islande? Oui, sans doute! Aussi +une prime de deux mille marks fut-elle promise, au nom de l'État, +à tout bâtiment qui fournirait un indice relatif au navire perdu, +et de cinq mille à quiconque rapatrierait un des survivants du +naufrage. + +Voilà donc, pendant les deux jours qu'il passa à Bergen, comment +Sylvius Hog fit tout ce qu'il était possible de faire pour assurer +le succès de cette campagne. Il fut, en cela, parfaitement secondé +par son ami Help junior et les autorités maritimes. M. Help eût +désiré le garder près de lui pendant quelque temps encore. Sylvius +Hog le remercia et refusa de prolonger son séjour. Il lui tardait +d'avoir rejoint Hulda et Joël, qu'il craignait de laisser trop +longtemps livrés à eux-mêmes. Mais Help junior convint avec lui +que, si quelque nouvelle arrivait, elle lui serait aussitôt +transmise à Dal. À lui seul appartenait le soin d'en instruire la +famille Hansen. + +Le 4, dès le matin, Sylvius Hog, après avoir pris congé de son ami +Help junior, se rembarqua sur le _Run _pour traverser le fiord du +Hardanger, et, à moins de retards improbables, il comptait être de +retour au Telemark dans la soirée du 5. + + +XIV + +Le jour même où Sylvius Hog avait quitté Bergen, une scène grave +s'était passée dans l'auberge de Dal. + +Après le départ du professeur, on eût dit que le bon génie de +Hulda et de Joël avait emporté, avec son dernier espoir, toute la +vie de cette famille. C'était comme une maison morte que Sylvius +Hog laissait derrière lui. + +Pendant ces deux jours, d'ailleurs, aucun touriste ne vint à Dal. +Joël n'eut donc point l'occasion de s'absenter, et il put rester +près de Hulda qu'il eût été très anxieux de laisser seule. + +En effet, dame Hansen était de plus en plus dominée par ses +secrètes inquiétudes. Elle semblait s'être détachée de tout ce qui +touchait ses enfants, même de la perte du _Viken. _Elle vivait à +l'écart, retirée dans sa chambre, ne se montrant qu'aux heures des +repas. Mais, quand elle adressait la parole à Hulda ou à Joël, +c'était toujours pour leur faire des reproches directs ou +indirects au sujet du billet de loterie, dont ils ne voulaient à +aucun prix se défaire. + +C'est que les offres n'avaient cessé de se produire. Il en +arrivait de tous les coins du monde. C'était comme une folie qui +s'était emparée de certains cerveaux. Non! Il n'était pas possible +qu'un pareil billet ne fût pas prédestiné à gagner le lot de cent +mille marks. Il semblait qu'il n'y eût qu'un seul numéro dans +cette loterie, et ce numéro, c'était le 9672! En somme, l'Anglais +de Manchester et l'Américain de Boston tenaient toujours la corde. +L'Anglais en était arrivé à distancer son rival de quelques +livres. Mais, à son tour il fut bientôt dépassé de plusieurs +centaines de dollars. La dernière surenchère était de huit mille +marks -- ce qui ne pouvait s'expliquer que par une véritable +monomanie, à moins qu'il ne s'agît là d'une question d'amour-propre +entre l'Amérique et la Grande-Bretagne. + +Quoi qu'il en soit, Hulda répondait négativement à toutes ces +propositions, si avantageuses qu'elles fussent -- ce qui finit par +provoquer les plus amères récriminations de dame Hansen. + +-- Et si je t'ordonnais de céder ce billet! dit-elle un jour à sa +fille. Oui! si je te l'ordonnais! + +-- Ma mère, je serais désespérée, mais il me faudrait vous +répondre par un refus! + +-- Et s'il le fallait, cependant! + +-- Pourquoi le faudrait-il? demanda Joël. Dame Hansen ne répliqua +rien. Elle était devenue toute pâle devant cette question +nettement posée, et elle se retira en murmurant d'inintelligibles +paroles. + +-- Il y a quelque chose de grave, et ce doit être une affaire +entre notre mère et Sandgoïst! dit Joël. + +-- Oui, mon frère. Il faut s'attendre à de fâcheuses complications +pour l'avenir! + +-- Ma pauvre Hulda, ne sommes-nous donc pas assez éprouvés depuis +quelques semaines, et quelle catastrophe nous menace encore? + +-- Ah! combien monsieur Sylvius tarde à revenir! dit Hulda. Quand +il est ici, je me sens moins désespérée... + +-- Et, pourtant, que pourrait-il pour nous? répondit Joël. Mais +qu'y avait-il donc dans le passé de dame Hansen qu'elle ne voulût +pas confier à ses enfants? Quel amour-propre mal entendu +l'empêchait de leur dire le motif de ses inquiétudes? Avait-elle +quelque reproche à se faire? Et, d'autre part, pourquoi cette +pression qu'elle voulait exercer sur sa fille, à propos du billet +de Ole Kamp et de la valeur qu'il avait atteinte? D'où venait +qu'elle se montrait si avide d'en toucher le prix en argent? Hulda +et Joël allaient enfin l'apprendre. + +Le 4 juillet, dans la matinée, Joël avait conduit sa soeur à la +petite chapelle où Hulda allait prier chaque jour pour le +naufragé. + +Il l'attendait alors et la ramenait à la maison. + +Ce jour-là, en revenant, tous deux aperçurent de loin, sous les +arbres, dame Hansen qui marchait rapidement et se dirigeait vers +l'auberge. + +Elle n'était pas seule. Un homme l'accompagnait, un homme qui +devait parler à voix haute, et dont les gestes semblaient être +impérieux. + +Hulda et son frère s'étaient soudain arrêtés. + +-- Quel est cet homme? dit Joël. Hulda fit quelques pas en avant. + +-- Je le reconnais, dit-elle. + +-- Tu le reconnais? + +-- Oui! C'est Sandgoïst! + +-- Sandgoïst, de Drammen, qui est déjà venu à la maison pendant +mon absence?... + +-- Oui! + +-- Et qui agissait en maître, comme s'il avait eu des droits... +sur notre mère... sur nous, peut-être?... + +-- Lui-même, frère, et, ces droits, il vient sans doute pour les +exercer aujourd'hui... + +-- Quels droits?... Ah!... cette fois je saurai ce que cet homme a +la prétention de faire ici! + +Joël se contint, non sans peine, et, suivi de sa soeur, il alla se +mettre un peu à l'écart. + +Quelques minutes après, dame Hansen et Sandgoïst arrivaient à la +porte de l'auberge. Sandgoïst en franchissait le seuil -- le +premier. La porte se refermait sur dame Hansen et sur lui, et tous +deux s'installaient dans la grande salle. + +Joël et Hulda se rapprochèrent de la maison, où la voix grondante +de Sandgoïst se faisait entendre. Ils s'arrêtèrent, ils +écoutèrent. Dame Hansen parlait alors, mais en suppliante. + +-- Entrons! dit Joël. Et tous deux, Hulda, le coeur oppressé, +Joël, frémissant d'impatience, de colère aussi, entrèrent dans la +grande salle, dont la porte fut soigneusement refermée. Sandgoïst +était assis dans le grand fauteuil. Il ne se dérangea même pas en +apercevant le frère et la soeur. Il se contenta de tourner la tête +et de les regarder par-dessus ses lunettes. + +-- Ah! voici la charmante Hulda, si je ne me trompe! dit-il d'un +ton qui déplut à Joël. + +Dame Hansen était debout devant cet homme, dans une humble et +craintive attitude. Mais elle se redressa soudain et parut très +contrariée à la vue de ses enfants. + +-- Et voilà son frère, sans doute? ajouta Sandgoïst. + +-- Oui, son frère, répondit Joël. Puis, s'avançant et s'arrêtant à +deux pas du fauteuil: + +-- Qu'y a-t-il pour votre service? demanda-t-il. + +Sandgoïst lui jeta un mauvais regard, et, de sa voix dure et +méchante, sans se lever: + +-- Nous allons vous l'apprendre, jeune homme! dit-il. En vérité, +vous arrivez à propos! J'avais hâte de vous voir, et, si votre +soeur est raisonnable, nous finirons par nous entendre! + +-- Mais asseyez-vous donc, vous aussi, jeune fille! + +Sandgoïst les invitait à s'asseoir, comme s'il eût été chez lui. +Joël le lui fit observer. + +-- Ah! ah! Cela vous blesse! Diable, voilà un gars qui n'a pas +l'air commode! + +-- Pas commode, comme vous dites, répliqua Joël, et qui n'accepte +les politesses que de ceux qui ont le droit de les lui faire! + +-- Joël! dit dame Hansen. + +-- Frère!... frère! ajouta Hulda, dont le regard suppliait Joël de +se contenir. + +Celui-ci fit un violent effort pour se maîtriser, et, afin de ne +point céder à l'envie de jeter à la porte ce grossier personnage, +il se retira dans un coin de la salle. + +-- Puis-je parler, maintenant? demanda Sandgoïst. + +Un signe affirmatif de dame Hansen, ce fut tout ce qu'il obtint. +Mais, paraît-il, cela suffisait. + +-- Voici ce dont il s'agit, dit-il, et je vous prie de bien +écouter tous trois, car je n'aime pas à revenir sur mes paroles! + +Il s'exprimait, cela ne se voyait que trop, en homme qui se +croyait le droit d'imposer sa volonté, + +-- J'ai appris par les journaux, reprit-il, l'aventure d'un +certain Ole Kamp, un jeune marin de Bergen, et d'un billet de +loterie qu'il a envoyé à sa fiancée Hulda, au moment où son navire +le _Viken _allait faire naufrage, J'ai appris également que, dans +le public, on regardait ce billet comme un billet surnaturel, à +raison des circonstances dans lesquelles il avait été retrouvé, +J'ai appris, en outre, qu'on lui attribuait une valeur spéciale +dans les chances du tirage, Enfin, j'ai appris que des offres de +rachat avaient été faites à Hulda Hansen, et même à des prix +considérables, + +Il se tut un instant, Puis: + +-- Est-ce vrai? dit-il, La réponse à cette dernière question se +fit attendre. + +-- Oui!... C'est vrai, dit Joël. Après? + +-- Après? reprit Sandgoïst. Voici: que toutes ces offres reposent +sur une superstition absurde, c'est bien mon avis. Mais enfin, +elles ne s'en sont pas moins produites et s'accroîtront encore, je +le suppose, à mesure que le jour du tirage approchera, Or, je suis +un commerçant, moi. J'estime qu'il y a là une affaire qu'il me +conviendrait de prendre à mon compte. C'est pourquoi, hier, j'ai +quitté Drammen pour venir à Dal, afin de traiter de la cession de +ce billet et prier dame Hansen de me donner la préférence sur tous +autres acquéreurs, + +Hulda, dans un premier mouvement, allait répondre à Sandgoïst +comme elle l'avait fait à toutes demandes de ce genre, bien qu'il +ne se fût point adressé directement à elle, lorsque Joël l'arrêta. + +-- Avant de répondre à monsieur Sandgoïst, dit-il, je lui +demanderai s'il sait à qui appartient ce billet. + +-- Mais à Hulda Hansen, j'imagine! + +-- Eh bien, c'est à Hulda Hansen qu'il faut demander si elle est +disposée à s'en défaire! + +-- Mon fils!... dit dame Hansen. + +-- Laissez-moi achever, ma mère, reprit Joël. Ce billet +n'appartenait-il pas légitimement à notre cousin Ole Kamp, et Ole +Kamp n'avait-il pas le droit de le léguer à sa fiancée? + +-- Incontestablement, répondit Sandgoïst. + +-- C'est donc à Hulda Hansen qu'il faut s'adresser pour l'avoir. + +-- Soit, monsieur le formaliste, répondit Sandgoïst. Je demande +donc à Hulda de me céder ce billet, portant le numéro 9672, qui +lui vient de Ole Kamp. + +-- Monsieur Sandgoïst, répondit la jeune fille d'une voix ferme, +bien des propositions m'ont été faites au sujet de ce billet, mais +inutilement. Aussi je vous répondrai comme j'ai répondu jusqu'ici. +Si mon fiancé m'a adressé ce billet avec son dernier adieu, c'est +parce qu'il a voulu que je le garde, non que je le vende. Je ne +puis donc m'en dessaisir à aucun prix. + +Cela dit, Hulda se disposait à se retirer, considérant que +l'entretien, en ce qui la regardait, devait être terminé par son +refus. Sur un geste de sa mère, elle s'arrêta. + +Un mouvement de dépit était échappé à dame Hansen, et Sandgoïst, +par le plissement de son front, l'éclair de ses yeux, montrait que +la colère commençait à s'emparer de lui. + +-- Oui! Restez, Hulda, dit-il. Ce n'est pas votre dernier mot, et, +si j'insiste, c'est que j'ai le droit d'insister. Je pense, +d'ailleurs, que je me suis mal expliqué, ou, plutôt, vous m'aurez +mal compris. Il est certain que les chances de ce billet ne se +sont point accrues parce que la main d'un naufragé l'a enfermé +dans une bouteille et qu'il a été fort à propos recueilli. Mais il +n'y a pas à raisonner avec l'engouement du public. Nul doute que +beaucoup de gens désirent en devenir possesseurs. Ils ont déjà +offert de l'acheter, ils l'offriront encore. Je le répète, cela se +présente comme une affaire, et c'est une affaire que je viens vous +proposer. + +-- Vous aurez quelque peine à vous entendre avec ma soeur, +monsieur, répondit ironiquement Joël. Quand vous lui parlez +affaire, elle vous répond sentiment! + +-- Des mots, tout cela, jeune homme! répondit Sandgoïst, et, quand +mon explication sera terminée, vous verrez que, si c'est une +affaire avantageuse pour moi, elle l'est aussi pour elle. J'ajoute +qu'elle le sera également pour sa mère, dame Hansen, qui s'y +trouve directement intéressée. + +Joël et Hulda se regardaient. Allaient-ils apprendre ce que dame +Hansen leur avait caché jusqu'alors? + +-- Je reprends, dit Sandgoïst. Je n'ai pas prétendu que ce billet +me fût cédé pour le prix qu'il a coûté à Ole Kamp. Non!... À tort +ou à raison, il a acquis une certaine valeur marchande. Aussi, +j'entends faire un sacrifice pour en devenir possesseur. + +-- On vous dit, répliqua Joël, que Hulda a déjà repoussé des +propositions supérieures à tout ce que vous pourriez offrir... + +-- Vraiment! s'écria Sandgoïst. Des propositions supérieures! Et +qu'en savez-vous? + +-- D'ailleurs, quelles qu'elles soient, ma soeur les refuse, et +j'approuve son refus! + +-- Ah! çà, ai-je affaire à Joël ou à Hulda Hansen? + +-- Ma soeur et moi, nous ne faisons qu'un, répondit Joël. +Apprenez-le, monsieur, puisque vous semblez ne pas le savoir! + +Sandgoïst, sans se déconcerter, haussa les épaules. Puis, en homme +sûr de ses arguments, il reprit: + +-- Quand j'ai parlé d'un prix en échange du billet, j'aurais dû +dire que j'ai à vous offrir des avantages: tels que, dans +l'intérêt de sa famille, Hulda ne pourra les rejeter. + +-- Vraiment! + +-- Et maintenant, mon garçon, sachez, à votre tour, que je ne suis +pas venu à Dal pour prier votre soeur de me céder ce billet! Non! +Mille diables, non! + +-- Que demandez-vous alors? + +-- Je ne demande pas, j'exige... je veux!... + +-- Et de quel droit, s'écria Joël, de quel droit, vous, un +étranger, osez-vous parler ainsi dans la maison de ma mère? + +-- Du droit qu'a tout homme, répondit Sandgoïst, de parler quand +il lui plaît et comme il lui plaît, lorsqu'il est chez lui! + +-- Chez lui! Joël, au comble de l'indignation, marcha vers +Sandgoïst, qui, bien qu'il ne s'effrayât pas facilement, s'était +vivement rejeté hors du fauteuil. Mais Hulda retint son frère, +pendant que dame Hansen, la tête cachée dans ses mains, reculait à +l'autre extrémité de la salle. + +-- Frère!... regarde-la!... dit la jeune fille. Joël s'arrêta +soudain. La vue de sa mère avait paralysé sa fureur. Tout, dans +son attitude, disait à quel point dame Hansen était au pouvoir de +ce Sandgoïst! Celui-ci reprit le dessus en voyant l'hésitation de +Joël et revint à la place qu'il occupait. + +-- Oui, chez lui! s'écria-t-il d'une voix plus menaçante encore. +Depuis la mort de son mari, dame Hansen s'est jetée dans des +spéculations qui n'ont point réussi. Elle a compromis le peu de +fortune qu'avait laissé votre père en mourant. Il lui a fallu +emprunter chez un banquier de Christiania. À bout de ressources, +elle a offert cette maison en garantie d'une somme de quinze mille +marks qui lui a été prêtée par obligation bien en règle, +obligation que, moi, Sandgoïst, j'ai rachetée de son prêteur. +Cette maison sera donc la mienne, et très prochainement, si je ne +suis pas payé à l'échéance. + +-- Quand, cette échéance? demanda Joël. + +-- Le 20 juillet, dans dix-huit jours, répondit Sandgoïst. Et ce +jour-là, que cela vous plaise ou non, je serai ici chez moi! + +-- Vous ne serez chez vous, à cette date, que si vous n'avez pas +été remboursé d'ici là! riposta Joël. Je vous défends donc de +parler comme vous le faites devant ma mère et devant ma soeur! + +-- Il me défend!... à moi!... s'écria Sandgoïst. Et sa mère me le +défend-elle? + +-- Mais parlez donc, ma mère! dit Joël, en allant vers dame +Hansen, dont il voulut écarter les mains. + +-- Joël!... Mon frère!... s'écria Hulda... Par pitié pour elle... +je t'en supplie... calme-toi! + +Dame Hansen, la tête courbée, n'osait plus regarder son fils. Il +n'était que trop vrai, quelques années après la mort de son mari, +elle avait tenté d'accroître sa fortune en des affaires +hasardeuses. Le peu d'argent dont elle disposait s'était +promptement dissipé. Bientôt il lui avait fallu recourir aux +emprunts ruineux. Et maintenant, une obligation, hypothéquée sur +sa maison, était passée aux mains de ce Sandgoïst, de Drammen, un +homme sans coeur, un usurier bien connu, détesté dans le pays. +Dame Hansen ne l'avait vu pour la première fois que le jour où il +était venu à Dal afin d'évaluer la valeur de l'auberge. + +Ainsi donc, voilà quel était le secret qui pesait sur sa vie! +Voilà quelle était l'explication de son attitude, et pourquoi elle +vivait à l'écart, comme si elle eût voulu se cacher de ses +enfants! Voilà enfin ce qu'elle n'avait jamais voulu dire à ceux +dont elle avait compromis l'avenir. + +Hulda osait à peine songer à ce qu'elle venait d'entendre. Oui! +Sandgoïst était bien le maître d'imposer ses volontés! Ce billet +qu'il voulait avoir aujourd'hui, il n'aurait plus de valeur dans +quinze jours, et, si elle ne le livrait pas, c'était la ruine, +c'était la maison vendue, c'était la famille Hansen sans domicile, +sans ressources... C'était la misère. + +Hulda n'osait pas lever les yeux sur Joël. Mais Joël, emporté par +la colère, ne voulut rien entendre des menaces de l'avenir. Il ne +voyait que Sandgoïst, et, si cet homme parlait encore comme il +l'avait fait devant lui, il ne pourrait plus se maîtriser... + +Sandgoïst, se sachant le maître de la situation, devint plus dur, +plus impérieux encore. + +-- Ce billet, je le veux et je l'aurai! répéta-t-il. En échange, +je n'offre pas un prix qu'il est impossible d'établir; mais +j'offre de reculer l'échéance de l'obligation souscrite par dame +Hansen, de la reculer d'un an... de deux ans!... Fixez vous-même +la date, Hulda! + +Hulda, le coeur étreint par l'angoisse, n'aurait pu répondre. Son +frère répondit pour elle et s'écria: + +-- Le billet de Ole Kamp ne peut être vendu par Hulda Hansen! Ma +soeur refuse donc, quelles que soient vos prétentions et vos +menaces! Et maintenant, sortez! + +-- Sortir! dit Sandgoïst. Eh bien, non!... Je ne sortirai pas!... +Et si l'offre que j'ai faite n'est pas suffisante... j'irai plus +loin!... Oui!... contre la remise du billet, j'offre... j'offre... + +Il fallait que Sandgoïst eût vraiment un irrésistible désir de +posséder ce billet, il fallait qu'il fût bien convaincu que +l'affaire serait avantageuse pour lui, car il alla s'asseoir +devant la table, où se trouvait du papier, une plume et de +l'encre. Un instant après: + +-- Voilà ce que j'offre! dit-il. C'était une quittance de la somme +due par dame Hansen, et pour laquelle elle avait donné en garantie +la maison de Dal. + +Dame Hansen, les mains suppliantes, à demi courbée, regardait, +implorait sa fille... + +-- Et maintenant, reprit Sandgoïst, ce billet... je le veux!... Je +le veux aujourd'hui... à l'instant!... Je ne quitterai pas Dal +sans l'emporter!... Je le veux, Hulda!... Je le veux! + +Sandgoïst s'était approché de la pauvre fille, comme s'il eût +voulu la fouiller pour lui arracher le billet de Ole... Ce fut là +plus que ne put supporter Joël, surtout quand il entendit Hulda +crier: + +-- Frère!... frère! + +-- Sortirez-vous! dit-il. + +Et, comme Sandgoïst refusait de sortir, il allait s'élancer sur +lui, lorsque Hulda intervint. + +-- Ma mère, voici le billet! dit-elle. Dame Hansen avait vivement +saisi le billet, et, pendant qu'elle l'échangeait contre la +quittance de Sandgoïst, Hulda tombait sur le fauteuil, presque +sans connaissance. + +-- Hulda!... Hulda!... s'écria Joël. Reviens à toi!... Ah! ma +soeur, qu'as-tu fait? + +-- Ce qu'elle a fait? répondit dame Hansen. Ce qu'elle a fait?... +Oui, je suis coupable! Oui! dans l'intérêt de mes enfants, j'ai +voulu accroître le bien de leur père! Oui! J'ai compromis +l'avenir! J'ai appelé la misère sur cette maison... Mais Hulda +nous a sauvés tous!... Voilà ce qu'elle a fait!... Merci, Hulda... +merci! + +Sandgoïst était toujours là. Joël l'aperçut. + +-- Vous... ici... encore! s'écria-t-il. Puis, allant vers +Sandgoïst, il le prit par les épaules, il le souleva, et, malgré +sa résistance, malgré ses cris, il le jeta dehors. + + +XV + +Le lendemain, Sylvius Hog revint à Dal dans la soirée. Il ne dit +rien de son voyage. Personne ne sut qu'il était allé à Bergen. +Tant que les recherches commencées n'auraient pas donné un +résultat quelconque, il voulait les taire à la famille Hansen. +Toute lettre ou dépêche, qu'elle vînt de Bergen ou de Christiania, +devait lui être adressée personnellement à l'auberge, où il se +proposait d'attendre les événements. Espérait-il toujours? Oui! +mais il fallait bien l'avouer, ce n'était plus que du +pressentiment. + +Dès qu'il fut de retour, le professeur n'eut pas de peine à +reconnaître qu'un événement grave s'était passé pendant son +absence. L'attitude de Joël et de Hulda indiquait clairement +qu'une explication avait dû avoir lieu entre leur mère et eux. Un +nouveau malheur venait-il donc de frapper la famille Hansen? + +Cela ne put qu'affliger profondément Sylvius Hog. Il éprouvait +pour le frère et la soeur une affection si paternelle qu'il n'eût +pas été plus étroitement attaché à ses propres enfants. Combien +lui avaient-ils manqué pendant cette courte absence -- et, peut-être, +combien leur avait-il manqué lui-même! + +-- Ils parleront! se dit-il. Il faudra qu'ils parlent! Ne suis-je +donc pas de la famille! + +Oui! Sylvius Hog se croyait le droit, maintenant, d'intervenir +dans la vie privée de ses jeunes amis, de savoir pourquoi Joël et +Hulda paraissaient plus malheureux qu'ils ne l'étaient au moment +de son départ. Il ne tarda pas à l'apprendre. + +En effet, tous deux ne demandaient qu'à se confier à l'excellent +homme qu'ils aimaient d'une affection filiale. Ils attendaient, +pour ainsi dire, qu'il lui convînt de les interroger. Depuis deux +jours, ils s'étaient sentis tellement abandonnés! d'autant plus +que Sylvius Hog n'avait point dit où il allait. Non! jamais heures +ne leur avaient paru plus longues! Pour eux, cette absence ne +pouvait se rapporter aux recherches du _Viken, _et il ne leur +serait pas venu à la pensée que Sylvius Hog eût voulu cacher ce +voyage pour leur épargner une suprême désillusion en cas +d'insuccès. + +Et maintenant, combien sa présence leur était plus que jamais +nécessaire! Quel besoin ils éprouvaient de le voir, de prendre ses +conseils, d'entendre sa voix toujours si affectueuse, si +rassurante! Mais oseraient-ils lui dire ce qui s'était passé entre +eux et l'usurier de Drammen, et comment dame Hansen avait +compromis l'avenir de la maison? Que penserait Sylvius Hog, quand +il apprendrait que le billet n'était plus entre les mains de +Hulda, lorsqu'il saurait que dame Hansen l'avait employé à se +libérer vis-à-vis de son impitoyable créancier? + +Il allait l'apprendre, cependant. Qui commença à parler, de +Sylvius Hog ou de Joël et de Hulda, on ne sait. Mais peu importe! +Ce qui est certain, c'est que le professeur fut bientôt au courant +de l'affaire. Il sut quelle avait été la situation de dame Hansen +et de ses enfants! Dans quinze jours, l'usurier les aurait chassés +de l'auberge de Dal si la dette n'eût été éteinte par la cession +du billet. + +Sylvius Hog avait écouté ce triste récit que lui fit Joël en +présence de sa soeur: + +-- Il ne fallait pas vous dessaisir du billet! s'écria-t-il tout +d'abord. Non!... il ne le fallait pas! + +-- Le pouvais-je, monsieur Sylvius? répondit la jeune fille, +profondément troublée. + +-- Eh non! sans doute!... Vous ne le pouviez pas!... Et +pourtant!... Ah! si j'avais été là! + +Et qu'aurait-il fait, s'il eût été là, le professeur Sylvius Hog? +Il n'en dit rien et reprit: + +-- Oui, ma chère Hulda, oui, Joël! En somme, vous avez fait ce que +vous deviez faire! Mais ce qui m'enrage, c'est que ce sera +Sandgoïst qui profitera de l'engouement superstitieux du public! +Si l'on attribue au billet du pauvre Ole une valeur surnaturelle, +c'est lui qui va l'exploiter! Et cependant, de croire que ce +numéro 9672 sera nécessairement favorisé par le sort, c'est +ridicule, absurde! Enfin, pour conclure, moi je n'aurais peut-être +pas donné le billet. Après l'avoir refusé à Sandgoïst, Hulda +aurait mieux fait de le refuser à sa mère! + +À tout ce que venait de dire Sylvius Hog, le frère et la soeur ne +purent rien répondre. En remettant le billet à dame Hansen, Hulda +avait obéi à un sentiment filial dont on ne pouvait la blâmer. Le +sacrifice auquel elle s'était résolue, ce n'était pas le sacrifice +des chances plus ou moins aléatoires que représentait ce billet +dans le tirage de la loterie de Christiania, c'était le sacrifice +des dernières volontés de Ole Kamp, c'était l'abandon du dernier +souvenir de son fiancé. + +Enfin, il n'y avait plus à y revenir maintenant. Sandgoïst avait +le billet. Il lui appartenait. Il le mettrait aux enchères. Un +méchant usurier allait battre monnaie avec ce touchant adieu du +naufragé! Non! Sylvius Hog ne pouvait se faire à cela! + +Aussi, ce jour même, Sylvius Hog voulut-il avoir à ce sujet une +conversation avec dame Hansen, conversation qui ne pouvait rien +changer à l'état des choses, mais devenue pour ainsi dire +nécessaire entre eux. Il se trouva, d'ailleurs, en face d'une +femme très pratique, qui, à n'en pas douter, avait plus de bon +sens que de coeur. + +-- Ainsi, vous me blâmez, monsieur Hog? dit-elle, après avoir +laissé le professeur parler tout à son aise. + +-- Certainement, dame Hansen. + +-- Si vous me reprochez de m'être imprudemment lancée dans de +mauvaises affaires, d'avoir compromis la fortune de mes enfants, +vous avez raison. Mais, si vous me reprochez d'avoir agi comme je +l'ai fait pour me libérer, vous avez tort. Qu'avez-vous à +répondre? + +-- Rien. + +-- Sérieusement, fallait-il refuser l'offre de Sandgoïst, qui, en +fin de compte, a payé quinze mille marks cette cession d'un billet +dont la valeur ne repose sur rien? Je vous le redemande, fallait-il +refuser? + +-- Oui et non, dame Hansen. + +-- Ce n'est pas oui et non, monsieur Hog, c'est non. Dans la +situation que vous connaissez, si l'avenir n'eût pas été aussi +menaçant -- par ma faute, j'en conviens -- j'aurais compris le +refus de Hulda!... Oui!... j'aurais compris qu'elle ne voulût +céder à aucun prix le billet qu'elle avait reçu de Ole Kamp! Mais, +quand il s'agissait d'être expulsée dans quelques jours d'une +maison où mon mari est mort, où mes enfants sont nés, je ne le +comprends plus, et vous-même, monsieur Hog, à ma place, vous +n'eussiez pas agi autrement! + +-- Si, dame Hansen, si! + +-- Et qu'auriez-vous fait? + +-- J'aurais tout tenté plutôt que de sacrifier le billet que ma +fille avait reçu dans de pareilles circonstances! + +-- Ces circonstances le rendent-elles donc meilleur? + +-- Ni vous, ni moi, personne n'en sait rien. + +-- On le sait, au contraire, monsieur Hog! Ce billet n'est rien +qu'un billet qui a neuf cent quatre-vingt-dix-neuf mille neuf cent +quatre-vingt-dix-neuf chances de perdre contre une de gagner. Lui +attribuez-vous donc plus de valeur parce qu'il a été trouvé dans +une bouteille recueillie en mer? + +À cette question si précise, Sylvius Hog ne pouvait qu'être très +embarrassé de répondre. Aussi revint-il au côté «sentiment» de +l'affaire, en disant: + +-- La situation est celle-ci, à présent. Ole Kamp, au moment du +naufrage, a légué à Hulda le seul bien qui lui restât au monde! Il +lui a même recommandé d'être là, le jour du tirage, avec ce +billet, si quelque heureuse chance le lui avait fait parvenir... +et, maintenant, ce billet n'est plus entre les mains de Hulda. + +-- Ole Kamp eût été de retour, répondit dame Hansen, qu'il +n'aurait pas hésité à céder son billet à Sandgoïst! + +-- C'est possible, reprit Sylvius Hog, mais lui seul avait le +droit de le faire. Et que lui répondriez-vous, s'il n'était pas +mort, s'il n'avait pas péri dans ce naufrage... s'il revenait... +demain... aujourd'hui... + +-- Ole ne reviendra pas, répondit dame Hansen d'une voix sourde. +Ole est mort, monsieur Hog, et bien mort! + +-- Vous n'en savez rien, dame Hansen! s'écria le professeur avec +un accent de conviction vraiment extraordinaire. Des recherches +très sérieuses sont commencées pour retrouver quelque survivant du +naufrage! Elles peuvent aboutir -- oui! aboutir même avant que le +tirage de cette loterie ait eu lieu! Vous n'avez donc pas le droit +de dire que Ole Kamp est mort, tant qu'il n'y aura pas de preuves +certaines qu'il ait péri dans la catastrophe du _Viken! _Si, +maintenant, je ne parle plus avec cette assurance à vos enfants, +c'est que je ne veux pas leur donner un espoir qui peut amener de +bien douloureuses déceptions! Mais à vous, dame Hansen, je vous +dis ce que je pense! Et que Ole soit mort, non! je ne peux pas le +croire! Non... je ne veux pas le croire... Non! je n'y crois pas! + +Dame Hansen, sur ce terrain, où la discussion avait été +transportée, ne pouvait plus lutter avec le professeur. Aussi se +taisait-elle, et cette Norvégienne, quelque peu superstitieuse au +fond, baissait la tête, comme si Ole Kamp eût été prêt à +apparaître devant elle. + +-- En tout cas, dame Hansen, reprit Sylvius Hog, avant de disposer +du billet de Hulda, il y avait une chose très simple à faire, et +vous ne l'avez pas faite. + +-- Laquelle, monsieur Hog? + +-- Il fallait vous adresser d'abord à vos amis, aux amis de votre +famille. Ils n'auraient point refusé de vous venir en aide, soit +en se substituant à Sandgoïst dans sa créance, soit en vous +avançant la somme nécessaire pour le payer! + +-- Je n'ai point d'amis, monsieur Hog, auxquels j'eusse pu +demander ce service! + +-- Si, vous en avez, dame Hansen, et j'en connais au moins un, qui +l'eût fait sans hésiter et comme un acte de reconnaissance. + +-- Et quel est-il? + +-- Sylvius Hog, député au Storthing! + +Dame Hansen ne put rien répondre, et elle se contenta de +s'incliner devant le professeur. + +-- Mais ce qui est fait est fait -- malheureusement! ajouta +Sylvius Hog. Je vous serai donc obligé, dame Hansen, de ne rien +dire à vos enfants de cette conversation sur laquelle il n'y aura +plus lieu de revenir! + +Et tous deux se séparèrent. + +Le professeur avait repris sa vie habituelle et recommencé ses +promenades quotidiennes. Pendant quelques heures, il visitait avec +Joël et Hulda les environs de Dal, mais sans aller trop loin, afin +de ne point fatiguer la jeune fille. Rentré dans sa chambre, il se +remettait à sa correspondance qui ne laissait pas d'être +importante. Il écrivait lettres sur lettres à Bergen, à +Christiania. Il stimulait le zèle de tous ceux qui concouraient +maintenant à cette bonne oeuvre de la recherche du _Viken. _Son +existence se concentrait dans cette unique pensée: retrouver Ole, +retrouver Ole! + +Il crut même devoir s'absenter encore, pendant vingt-quatre +heures, pour un motif qui, sans doute, devait se rattacher à cette +affaire qui intéressait la famille Hansen. Mais il garda, comme +toujours, un secret absolu sur ce qu'il faisait ou faisait faire à +ce sujet. + +Cependant la santé de Hulda, si durement éprouvée, ne se +rétablissait que bien lentement. La pauvre fille ne vivait que du +souvenir de Ole, et l'espoir qu'elle mêlait parfois à ce souvenir +s'affaiblissait de jour en jour. Et, pourtant, elle avait alors +près d'elle les deux êtres qu'elle aimait le plus au monde, et +l'un d'eux ne cessait de l'encourager. Mais cela suffisait-il? +N'aurait-il pas fallu la distraire à tout prix? Et comment +l'arracher à ces pensées auxquelles se prenait toute son âme, ces +pensées qui la rattachaient comme par une chaîne de fer au +naufragé du _Viken?_ + +Ainsi l'on arriva au 12 juillet. + +C'était dans quatre jours que devait être tirée la loterie des +Écoles de Christiania. + +Il va sans dire que la spéculation tentée par Sandgoïst avait été +portée à la connaissance du public. Par ses soins, les journaux +avaient annoncé que le «célèbre et providentiel billet» portant le +numéro 9672 était maintenant entre les mains de monsieur Sandgoïst +de Drammen, et que ce billet, mis en vente, appartiendrait au plus +offrant. Et, si monsieur Sandgoïst était possesseur dudit billet, +c'est qu'il l'avait acheté fort cher à Hulda Hansen. + +On le comprend, cette annonce ne pouvait que diminuer +singulièrement la jeune fille dans l'estime publique. Quoi! Hulda, +séduite par un haut prix, s'était décidée à vendre le billet du +naufragé, le billet de son fiancé Ole Kamp! Elle avait fait argent +de ce dernier souvenir! + +Mais une note, parue très à propos dans le _Morgen-Blad, _mit ses +lecteurs au courant de ce qui s'était passé. On sut de quelle +nature avait été l'intervention de Sandgoïst et comment le billet +se trouvait maintenant entre ses mains. Ce fut sur l'usurier de +Drammen que retomba la réprobation publique, ce créancier sans +coeur, qui n'avait pas craint d'utiliser à son profit les malheurs +de la famille Hansen. Et alors il arriva ceci: c'est que, comme +par une entente générale, les offres qui s'étaient produites +lorsque Hulda possédait encore le billet ne se renouvelèrent plus +vis-à-vis du nouveau possesseur. Il semblait que ledit billet +n'avait plus la valeur surnaturelle qu'on lui attribuait depuis +que ce Sandgoïst l'avait souillé de son attouchement. Donc, +Sandgoïst n'avait fait là qu'une très mauvaise affaire, et le +fameux numéro 9672 menaçait de lui rester pour compte. + +Il va sans dire que ni Hulda ni même Joël n'étaient au courant de +ce qui se disait. Heureusement! Il leur eût été bien pénible de se +savoir mêlés à cette affaire, qui avait pris une tournure si +mercantile entre les mains de l'usurier. + +Le 12 juillet, vers le soir, une lettre arriva à l'adresse du +professeur Sylvius Hog. + +Cette lettre, envoyée par la Marine, en contenait une autre, qui +était datée de Christiansand, petit port situé à l'entrée du golfe +de Christiania. Sans doute, elle n'apprit rien de nouveau à +Sylvius Hog, car il la serra dans sa poche et n'en parla ni à Joël +ni à sa soeur. + +Seulement, au moment de se retirer dans sa chambre en leur donnant +le bonsoir, il dit: + +-- Vous le savez, mes enfants, c'est dans trois jours que sera +tirée la loterie. Est-ce que vous ne comptez pas assister à ce +tirage? + +-- À quoi bon, monsieur Sylvius? répondit Hulda. + +-- Cependant, reprit le professeur, Ole a voulu que sa fiancée y +assistât; il en a fait l'expresse recommandation dans les +dernières lignes qu'il a écrites, et je pense qu'il faut obéir aux +dernières volontés de Ole. + +-- Mais ce billet, Hulda ne l'a plus, répondit Joël, et qui sait +entre quelles mains il est allé! + +-- N'importe, répondit Sylvius Hog. Je vous demande donc à tous +deux de m'accompagner à Christiania. + +-- Vous le voulez, monsieur Sylvius? répondit la jeune fille. + +-- Ce n'est pas moi, chère Hulda, c'est Ole qui le veut, et il +faut obéir à Ole. + +-- Soeur, monsieur Sylvius a raison, répondit Joël. Oui! il le +faut! + +-- Quand comptez-vous partir, monsieur Sylvius? + +-- Demain, dès l'aube, et que saint Olaf nous protège! + + +XVI + +Le lendemain, la kariol du contremaître Lengling emportait Sylvius +Hog et Hulda, assis côte à côte dans la petite caisse +peinturlurée. On le sait, il n'y avait pas de place pour Joël. +Aussi le brave garçon allait-il à pied, près du cheval, qui +secouait gaiement la tête. + +Quatorze kilomètres entre Dal et Moel, ce n'était pas assez pour +embarrasser ce vigoureux marcheur. + +La kariol suivait donc cette charmante vallée du Vestfjorddal, en +côtoyant la rive gauche du Maan -- vallée étroite et ombreuse, +arrosée de mille cascades rebondissantes, qui tombent de toutes +hauteurs. À chaque détour de ce chemin sinueux, on revoyait et on +perdait de vue la cime du Gousta, marquée de deux brillantes +taches de neige. + +Le ciel était pur, le temps magnifique. De l'air pas trop vif, du +soleil pas trop chaud. + +Remarque singulière, depuis que Sylvius Hog avait quitté la maison +de Dal, il semblait que sa figure se fût rassérénée. Sans doute, +il se «forçait» un peu, afin que ce voyage fût au moins une +distraction aux chagrins de Hulda et de Joël. + +Deux heures et demie, il n'en fallut pas davantage pour atteindre +Moel, à l'extrémité du lac Tinn, où devait s'arrêter la kariol. +Elle n'aurait pu aller plus loin, à moins d'être une voiture +flottante. En ce point de la vallée commence, en effet, le chemin +des lacs. Là se trouve ce qu'on appelle un «vandskyde», +c'est-à-dire un relais d'eau. Là, enfin, attendent ces fragiles +embarcations qui font le service du Tinn, dans sa longueur comme +dans sa largeur. + +La kariol s'arrêta près de la petite église du hameau, au bas +d'une chute de plus de cinq cents pieds. Cette chute, visible sur +un cinquième de son parcours, se perd en quelque profonde crevasse +de la montagne, avant d'être absorbée par le lac. + +Deux bateliers se trouvaient sur l'extrême pointe de la rive. Une +barque en écorce de bouleau, dont l'équilibre, absolument +instable, ne permet pas un mouvement d'un bord sur l'autre aux +voyageurs qu'elle transporte, était prête à démarrer. + +Le lac apparaissait alors dans toute sa beauté matinale. Le +soleil, à son lever, avait bu les vapeurs de la nuit. On n'aurait +pu souhaiter une plus belle journée d'été. + +-- Vous n'êtes pas trop fatigué, mon brave Joël? demanda le +professeur, dès qu'il fut descendu de la kariol. + +-- Non, monsieur Sylvius. Ne suis-je pas habitué à ces longues +courses à travers le Telemark? + +-- C'est juste! Dites-moi, savez-vous quelle est la route la plus +directe pour aller de Moel à Christiania? + +-- Parfaitement, monsieur Sylvius. Une fois arrivés à l'extrémité +du lac, à Tinoset... Par exemple, je ne sais pas si nous y +trouverons une kariol, faute d'avoir envoyé des «forbuds» pour +prévenir de notre arrivée au relais, comme on fait d'habitude dans +le pays... + +-- Soyez tranquille, mon garçon, répondit le professeur, j'ai +prévu le cas. Mon intention n'est point de vous obliger à faire la +route à pied de Dal à Christiania. + +-- S'il le fallait... dit Joël. + +-- Il ne le faudra pas. Revenons à notre itinéraire, et dites-moi +comment vous le comprenez. + +-- Eh bien, une fois à Tinoset, monsieur Sylvius, nous +contournerons le lac Fol, en passant par Vik et Bolkesjö, de +manière à gagner Möse, et de là, Kongsberg, Hangsund et Drammen. +Si nous voyageons de nuit comme de jour, il ne sera pas impossible +d'arriver demain, dans l'après-midi, à Christiania. + +-- Très bien, Joël! Je vois que vous connaissez le pays, et voilà, +en vérité, un agréable itinéraire. + +-- C'est le plus court. + +-- Eh bien, Joël, je me moque du plus court, vous m'entendez! +répondit Sylvius Hog. J'en sais un autre qui n'allonge le voyage +que de quelques heures! Et celui-là, vous le connaissez, mon +garçon, bien que vous n'en parliez pas! + +-- Et lequel? + +-- C'est celui qui passe par Bamble! + +-- Par Bamble? + +-- Oui, Bamble! Faites donc l'ignorant! Bamble, où demeure le +fermier Helmboë et sa fille Siegfrid! + +-- Monsieur Sylvius!... + +-- C'est celui-là que nous prendrons, et, en contournant le lac +Fol par le sud au lieu de le contourner par le nord, est-ce que +nous n'atteindrons pas tout aussi bien Kongsberg? + +-- Tout aussi bien, et même mieux! répondit Joël en souriant. + +-- Merci pour mon frère, monsieur Sylvius! dit la jeune fille. + +-- Et pour vous aussi, petite Hulda, car j'imagine que cela vous +fera plaisir de revoir en passant votre amie Siegfrid! + +L'embarcation était prête. Tous trois y prirent place sur un +monceau de feuilles vertes, entassées à l'arrière. Les deux +bateliers, ramant et gouvernant à la fois, poussèrent au large. + +À mesure qu'on s'éloigne de la rive, le lac Tinn commence à +s'arrondir depuis Haekenoës, petit gaard de deux ou trois maisons, +bâti sur ce promontoire rocheux que baigne l'étroit fiord dans +lequel se déversent paisiblement les eaux du Maan. Le lac est +encore très encaissé; mais, peu à peu, l'arrière-plan des +montagnes recule, et l'on ne se rend compte de leur hauteur qu'au +moment où une embarcation passe à leur base, sans paraître plus +grosse qu'un oiseau aquatique. + +De çà et de là émergent une douzaine d'îles ou d'îlots, arides ou +verdoyants, avec quelques huttes de pêcheurs. À la surface du lac +flottent des troncs d'arbres non équarris et des trains de poutres +débités par les scieries du voisinage. + +Ce qui fit dire en plaisantant à Sylvius Hog -- et il fallait +qu'il eût bien envie de plaisanter: + +-- Si, selon nos poètes scandinaves, les lacs sont les yeux de la +Norvège, il faut convenir que la Norvège a plus d'une poutre dans +l'oeil, comme dit la Bible! + +Vers quatre heures, l'embarcation arrivait à Tinoset, simple +hameau des moins confortables. Peu importait, d'ailleurs. +L'intention de Sylvius Hog n'était point de s'y arrêter, même une +heure. Ainsi qu'il l'avait dit à Joël, un véhicule l'attendait sur +la rive. En prévision de ce voyage, depuis longtemps décidé dans +son esprit, il avait écrit à M. Benett, de Christiania, de lui +assurer les moyens de voyager sans retards ni fatigues. C'est +pourquoi, au jour dit, une vieille calèche se trouvait à Tinoset, +son coffre bien garni de comestibles. Donc, transport garanti pour +tout le parcours, nourriture également assurée -- ce qui +dispensait de recourir aux oeufs à demi couvés, au lait caillé et +au brouet spartiate des gaards du Telemark. + +Tinoset est situé presque à l'extrémité du lac Tinn. De là, par +une assez belle chute, le Maan se précipite dans la vallée +inférieure, où il retrouve son cours régulier. Les chevaux, venus +du relais, étaient déjà attelés, et la voiture prit aussitôt la +direction de Bamble. + +À cette époque, c'était la seule manière de parcourir la Norvège +en général et le Telemark en particulier. Et peut-être les chemins +de fer feront-ils regretter aux touristes la kariol nationale et +les calèches de M. Benett! + +Il va sans dire que Joël connaissait parfaitement cette portion du +bailliage qu'il avait si souvent traversée entre Dal et Bamble. + +Il était huit heures du soir, lorsque Sylvius Hog, le frère et la +soeur arrivèrent dans cette petite localité. + +On ne les y attendait pas; mais le fermier Helmboë ne leur en fit +pas moins le meilleur accueil. Siegfrid embrassa tendrement son +amie qu'elle trouva bien pâlie par tant de douleurs. Pendant +quelques instants, les deux jeunes filles restèrent seules à +échanger leurs peines. + +-- Je t'en prie, chère Hulda, dit Siegfrid, ne te laisse pas +abattre par ton chagrin! Moi, je n'ai pas perdu confiance! +Pourquoi renoncer à tout espoir de revoir notre pauvre Ole! Nous +avons appris par les journaux qu'on s'occupait de retrouver le +_Viken! _Les recherches réussiront!... Tiens! je suis sûre que +monsieur Sylvius espère encore!... Hulda... ma chérie... je t'en +supplie... ne désespère pas! + +Pour toute réponse, Hulda ne pouvait que pleurer, et Siegfrid la +pressait sur son coeur. + +Ah! quelle joie eût régné dans la maison du fermier Helmboë, au +milieu de ces braves gens, simples et bons, si tout ce petit monde +avait eu le droit d'être heureux! + +-- Ainsi, vous allez directement à Christiania? demanda le fermier +à Sylvius Hog. + +-- Oui, monsieur Helmboë! + +-- Pour assister au tirage de la loterie? + +-- Sans doute. + +-- À quoi bon, puisque le billet de Ole Kamp est maintenant entre +les mains de ce misérable Sandgoïst! + +-- C'était la volonté de Ole, répondit le professeur, et il faut +respecter sa volonté. + +-- On dit que l'usurier de Drammen n'a pu trouver acquéreur pour +ce billet qui lui coûte cher! + +-- On le dit, en effet, monsieur Helmboë. + +-- Bon! Il n'a que ce qu'il mérite, ce vilain homme, ce coquin, +monsieur Hog, oui!... ce coquin!... Et c'est bien fait! + +-- Oui, en vérité, monsieur Helmboë, c'est bien fait! + +Naturellement, il fallut souper à la ferme. Siegfrid ni son père +n'auraient laissé partir leurs amis avant qu'ils n'eussent accepté +cette invitation. Mais il importait de ne pas s'attarder, si l'on +voulait regagner pendant la nuit les quelques heures perdues par +le détour de Bamble. Aussi, à neuf heures, les chevaux avaient-ils +été amenés du relais par un des garçons du gaard, qui s'occupa de +les atteler. + +-- À ma prochaine visite, cher monsieur Helmboë, dit Sylvius Hog +au fermier, je resterai six heures à table, si vous l'exigez! +Mais, aujourd'hui, je vous demanderai la permission de remplacer +le dessert par une bonne poignée de main que vous me donnerez, et +par un bon baiser que votre charmante Siegfrid donnera à ma petite +Hulda! + +Cela fait, on partit. Sous cette latitude élevée, le crépuscule +devait se prolonger pendant quelques heures encore. Aussi, +l'horizon resta-t-il assez visible, après le coucher du soleil, +tant l'atmosphère était pure. C'est une belle route, assez +accidentée, celle qui va de Bamble à Kongsberg, en passant par +Hitterdal et le sud du lac Fol. Elle traverse ainsi toute la +portion méridionale du Telemark, en desservant les bourgs, hameaux +ou gaards des environs. Une heure après le départ, Sylvius Hog, +sans s'y arrêter, put apercevoir l'église d'Hitterdal, un vieil +édifice très curieux, coiffé de pinacles qui se hissent les uns +sur les autres, sans souci de la régularité des lignes. Le tout +est en bois, depuis les murs faits de poutres jointives et de +planches imbriquées, jusqu'à l'extrême pointe du dernier +clocheton. Cet amoncellement de poivrières est, paraît-il, un +monument vénérable et vénéré de l'architecture scandinave du +treizième siècle. + +La nuit vint peu à peu, une de ces nuits qui sont encore +imprégnées des dernières lueurs du jour; mais, vers une heure du +matin, elle allait se fondre dans l'aube naissante. + +Joël, assis sur le siège de devant, était absorbé dans ses +réflexions. Hulda restait pensive au fond de la voiture. Quelques +paroles furent alors échangées entre Sylvius Hog et le postillon, +auquel le professeur recommanda de presser ses chevaux. On +n'entendit plus ensuite que les grelots de l'attelage, le +claquement du fouet et le grincement des roues sur un sol raviné. + +On marcha toute la nuit, sans relayer. Il ne fut pas nécessaire de +s'arrêter à Listhüs, inconfortable station, perdue au milieu d'un +cirque de montagnes sapineuses, que circonscrit un second +périmètre de montagnes arides et sauvages. On dépassa aussi +Tiness, petit gaard pittoresque, dont quelques maisons sont +juchées sur des pilotis de pierre. La calèche roulait assez +rapidement avec son bruit de ferraille, son cliquetis de boulons +desserrés et de ressorts distendus. Il n'y eut pas un reproche à +adresser au conducteur -- un bon vieux qui dormait à moitié en +secouant ses guides. Machinalement, il allongeait quelques coups +de fouet, pas méchants, mais de préférence au cheval de gauche. +Cela tenait à ce que, si le cheval de droite lui appartenait, +l'autre était la propriété de son voisin du gaard. + +À cinq heures du matin, Sylvius Hog ouvrit les yeux, étendit les +bras, et put respirer avec délices la pénétrante senteur des +sapins qui parfumait l'atmosphère. + +On était à Kongsberg. La voiture traversa le pont jeté sur le +Laagen, et vint s'arrêter au-delà, après avoir passé près de +l'église, non loin de la chute de Larbrö. + +-- Mes amis, dit Sylvius Hog, si vous le voulez, nous ne ferons +que relayer ici. Il est encore trop tôt pour déjeuner. Mieux vaut +ne faire une halte sérieuse qu'à Drammen. Là, nous nous offrirons +un bon repas, afin d'économiser les comestibles de M. Benett! + +Cela convenu, le professeur et Joël se contentèrent de prendre un +petit verre de brandevin à _l'Hôtel des Mines. _Un quart d'heure +après, les chevaux étant arrivés, on se remit en route. + +Au sortir de la ville, la voiture dut remonter une rampe très +escarpée, hardiment taillée au flanc de la montagne. Un instant, +les hauts pylônes des mines d'argent de Kongsberg se découpèrent +en silhouette sur le ciel. Puis, tout cet horizon disparut +derrière un rideau d'immenses forêts de sapins, obscures et +fraîches comme des caves, dans lesquelles la chaleur du soleil ne +pénétrait pas plus que la lumière. + +La ville de bois d'Hangsund fournit un nouvel attelage à la +calèche. On retrouva de longues routes, souvent fermées par +quelques barrières à pivot qu'il fallait faire ouvrir moyennant +cinq ou six shillings. Région fertile, où abondaient les arbres, +qui ressemblaient à des saules pleureurs avec leurs branches +pliant sous le poids des fruits. En se rapprochant de Drammen, la +vallée commença à redevenir monstrueuse. + +À midi, la ville, assise sur l'un des bras du fiord de +Christiania, montra ses deux interminables rues, bordées de +maisons peintes, et son port, toujours très animé, où les trains +de bois ne laissent que peu de place aux navires qui viennent s'y +charger des produits du Nord. + +La voiture s'arrêta devant _l'Hôtel de Scandinavie. _Le +propriétaire, un important personnage à barbe blanche, l'air +doctoral, parut sur le seuil de son établissement. + +Avec cette finesse de perception qui distingue les aubergistes en +tous les pays du monde: + +-- Je ne serais pas surpris, dit-il, que ces messieurs et cette +jeune dame voulussent déjeuner? + +-- En effet, ne soyez pas surpris, répondit Sylvius Hog, et +faites-nous servir le plus tôt possible. + +-- À l'instant! Le déjeuner fut bientôt prêt, et, en réalité, très +acceptable. Il y eut surtout un certain poisson du fiord, truffé +d'une herbe parfumée, dont le professeur mangea avec un évident +plaisir. À une heure et demie, la voiture, attelée de chevaux +frais, revenait devant _l'Hôtel de Scandinavie, _et elle repartit +en remontant au petit trot la grande rue de Drammen. Mais voilà +qu'en passant devant une maison basse, d'aspect peu attrayant, qui +contrastait avec la couleur gaie des maisons voisines, Joël ne put +retenir un mouvement de répulsion. + +-- Sandgoïst! s'écria-t-il. + +-- Ah! c'est là monsieur Sandgoïst? dit Sylvius Hog. En vérité, il +n'a point bonne figure! + +C'était Sandgoïst. Il fumait près de sa porte. Reconnut-il Joël +sur le siège de devant, on ne sait, car la voiture fila rapidement +entre des piles de madriers et des monceaux de planches. + +Au-delà d'une route bordée de sorbiers chargés de leurs fruits de +corail, l'attelage s'engagea à travers une épaisse forêt de pins, +qui côtoie la «Vallée du Paradis», magnifique dépression du sol, +avec ses lointains étagés jusqu'aux dernières limites de +l'horizon. Des centaines de monticules apparurent alors, la +plupart couronnés d'une villa ou d'un gaard. Puis, aux approches +du soir, lorsque la voiture commença à redescendre vers la mer en +côtoyant de larges prairies, des fermes montrèrent leurs maisons +d'un rouge vif qui tranchait crûment sur le rideau vert-noir des +arbres. Enfin, les voyageurs atteignirent le fiord même de +Christiania, encadré de pittoresques collines, avec ses +innombrables criques, ses petits ports en miniature, et leurs +«piers» de bois, où viennent accoster les embarcations de la baie +et les vapeurs-omnibus. + +À neuf heures du soir -- il faisait encore grand jour sous cette +latitude -- l'antique calèche entrait dans la ville, non sans +tapage, en suivant les rues déjà désertes. + +D'après l'ordre donné par Sylvius Hog, elle vint s'arrêter à +_l'Hôtel Victoria. _C'est là que descendirent Hulda et Joël. Des +chambres avaient été d'avance retenues pour eux. Après un bonsoir +affectueux, le professeur regagna sa vieille maison, où sa vieille +servante Kate et son vieux domestique Pink l'attendaient avec une +non moins vieille impatience. + + +XVII + +Christiania -- grande cité pour la Norvège -- ne serait qu'une +assez petite ville en Angleterre ou en France. Sans de fréquents +incendies, elle se montrerait encore telle qu'elle fut bâtie au +onzième siècle. En réalité, elle ne date que de l'année 1624, +époque à laquelle la reconstruisit le roi Christian. D'Opsolö +qu'elle s'appelait alors, elle devint Christiania, du nom féminisé +de son royal architecte. C'est donc une ville régulière, à larges +rues, froides et droites, tracées au tire-ligne, avec des maisons +de pierres blanches ou de briques rouges. Au milieu d'un assez +beau jardin, s'élève le château royal, l'Orscarslot, vaste bâtisse +quadrangulaire, sans style, bien qu'elle soit de style ionien. Çà +et là, apparaissent quelques églises, dans lesquelles les beautés +de l'art ne sauraient distraire l'attention des fidèles. Enfin, il +y a aussi plusieurs édifices civils et établissements publics, +sans compter un grand bazar, disposé en rotonde, où viennent +s'entasser les produits étrangers et indigènes. + +En tout cet ensemble, rien de très curieux. Mais, ce qu'il faut +admirer sans réserve, c'est la position de la ville, au milieu de +ce cirque de montagnes, si variées d'aspect, qui lui font un cadre +superbe. Presque plate dans ses quartiers riches et neufs, elle ne +se relève que pour former une sorte de Kasbah, couverte de maisons +irrégulières où végète la population peu aisée, huttes de bois, +huttes de brique, dont les tons criards étonnent le regard plus +qu'ils ne le charment. + +Il ne faudrait pas croire que le mot Kasbah, réservé aux villes +africaines, ne saurait être à sa place dans une cité du nord de +l'Europe. Christiania n'a-t-elle pas, dans le voisinage du port, +les quartiers de Tunis, de Maroc et d'Alger? Et, s'il ne s'y +trouve pas des Tunisiens, des Marocains, des Algériens, leur +population flottante n'en vaut guère mieux. + +En somme, comme toute ville dont les pieds baignent dans la mer et +qui dresse sa tête au niveau de verdoyantes collines, Christiania +est extrêmement pittoresque. Il n'est pas injuste de comparer son +fiord à la baie de Naples. Ainsi que les rivages de Sorrente ou de +Castellamare, ses rives sont meublées de villas et de chalets, à +demi perdus dans la verdure presque noire des sapins, au milieu de +ces légères vapeurs qui leur donnent ce «flou» spécial aux régions +hyperboréennes. + +Sylvius Hog était donc enfin de retour à Christiania. Il est vrai, +ce retour s'accomplissait dans des conditions qu'il n'aurait +jamais pu prévoir, au milieu d'un voyage interrompu. Eh bien! il +en serait quitte pour le recommencer une autre année! En ce +moment, il ne s'agissait que de Joël et de Hulda Hansen. S'il ne +les avait pas fait descendre dans sa maison, c'est qu'il eût fallu +deux chambres pour les recevoir. Bien certainement, le vieux Pink, +la vieille Kate leur auraient fait bon accueil! Mais on n'avait +pas eu le temps de se préparer. Aussi le professeur les avait-il +conduits à _l'Hôtel Victoria _et recommandés particulièrement. Or, +une recommandation de Sylvius Hog, député au Storthing, cela +valait qu'on en tînt compte. + +Mais, en même temps que le professeur demandait pour ses protégés +les attentions qu'on aurait eues pour lui-même, il n'avait point +donné leurs noms. Garder l'incognito, tout d'abord, cela ne lui +paraissait que prudent à l'endroit de Joël et surtout de Hulda +Hansen. On sait quel bruit s'était fait autour de la jeune fille, +ce qui eût été une gêne pour elle. Mieux valait ne rien dire de +son arrivée à Christiania. + +Il avait été convenu que, le lendemain, Sylvius Hog ne reverrait +pas le frère et la soeur avant l'heure du déjeuner, c'est-à-dire +entre onze heures et midi. + +Le professeur, en effet, avait quelques affaires à régler, qui +devaient lui prendre toute la matinée; et il viendrait rejoindre +Hulda et Joël dès qu'elles seraient terminées. Il ne les +quitterait plus alors, il resterait avec eux jusqu'au moment où +l'on procéderait au tirage de la loterie, qui devait s'effectuer à +trois heures. + +Donc, Joël, dès qu'il fut levé, alla trouver sa soeur. Hulda, tout +habillée déjà, l'attendait dans sa chambre. Dans le but de la +distraire un peu de ses pensées, qui devaient être plus +douloureuses encore ce jour-là, Joël lui proposa de se promener +jusqu'à l'heure du déjeuner. Hulda, pour ne pas désobliger son +frère, accepta l'offre qu'il lui faisait, et tous deux allèrent un +peu à l'aventure à travers la ville. + +C'était un dimanche. Contrairement à ce qui se fait dans les cités +du Nord pendant les jours fériés, où le nombre des promeneurs est +plus restreint, il y avait une grande animation par les rues. Non +seulement les citadins n'avaient point quitté la ville pour la +campagne, mais ils voyaient les ruraux des environs affluer chez +eux. Le railway du lac Miosen, qui dessert les environs de la +capitale, avait dû organiser des trains supplémentaires. Autant de +curieux et surtout d'intéressés qu'attirait cette populaire +loterie des Écoles de Christiania! + +Donc, beaucoup de monde à travers les rues, des familles au +complet, même des villages entiers, venus avec l'espérance secrète +de n'avoir point fait un voyage inutile. Qu'on y songe! Le million +de billets avait été placé, et, ne dussent-ils gagner qu'un simple +lot de cent ou deux cents marks, combien de braves gens +rentreraient contents du sort dans leurs humbles soeters ou leurs +modestes gaards! + +Joël et Hulda, en quittant _l'Hôtel Victoria, _descendirent +d'abord jusqu'aux quais qui s'arrondissent dans l'est de la baie. +En cet endroit, l'affluence était un peu moins grande, si ce n'est +dans les cabarets, où la bière et le brandevin, versés à pleines +chopes et à pleins verres, rafraîchissaient des gosiers en état de +soif permanente. + +Tandis que le frère et la soeur se promenaient entre les magasins, +les rangs de barriques, les tas de caisses de toute provenance, +les bâtiments, amarrés à terre ou mouillés au large, attiraient +plus spécialement leur attention. N'y avait-il pas quelques-uns de +ces navires qui étaient attachés au port de Bergen, où le _Viken +_ne devait plus revenir? + +-- Ole!... Mon pauvre Ole! murmurait Hulda. Aussi Joël voulut-il +l'entraîner loin de la baie, en remontant vers les quartiers de la +haute ville. + +Là, dans les rues, sur les places, au milieu des groupes, ils +entendirent bien des propos à leur adresse. + +-- Oui, disait l'un, on avait été jusqu'à offrir dix mille marks +du numéro 9672! + +-- Dix mille? répondait un autre. J'ai entendu parler de vingt +mille et même plus! + +-- Monsieur Vanderbilt, de New York, est allé jusqu'à trente +mille! + +-- Messieurs Baring, de Londres, à quarante mille! + +-- Et messieurs Rothschild, de Paris, à soixante mille! On sait ce +qu'il fallait croire de ces exagérations du populaire. À continuer +cette échelle ascendante, les prix offerts eussent fini par +dépasser le montant du gros lot! + +Mais, si les diseurs de nouvelles n'étaient pas d'accord sur le +chiffre des propositions faites à Hulda Hansen, la foule +s'entendait à merveille pour qualifier les agissements de +l'usurier de Drammen. + +-- Quel damné coquin, ce Sandgoïst, qui n'a pas eu pitié de ces +braves gens! + +-- Oh! il est bien connu dans le Telemark, et il n'en est pas à +son coup d'essai! + +-- On dit qu'il n'a pu trouver à revendre le billet de Ole Kamp, +après l'avoir payé d'un bon prix! + +-- Non! Personne n'en a voulu! + +-- Cela n'est pas étonnant! Entre les mains de Hulda Hansen, ce +billet était bon! + +-- Évidemment, tandis qu'entre les mains de Sandgoïst, il ne vaut +plus rien! + +-- C'est bien fait! Il lui restera pour compte, et puisse-t-il +perdre les quinze mille marks qu'il lui a coûtés! + +-- Mais, si ce gueux allait gagner le gros lot?... + +-- Lui!... Par exemple! + +-- Voilà qui serait une injustice du sort! En tout cas, qu'il ne +vienne pas au tirage!... + +-- Non, car on lui ferait un mauvais parti! Tel est le résumé des +opinions émises sur le compte de Sandgoïst. On sait d'ailleurs +que, par prudence ou pour tout autre motif, il n'avait point +l'intention d'assister au tirage, puisque, la veille, il était +encore dans sa maison de Drammen. + +Hulda, très émue, et Joël, qui sentait le bras de sa soeur frémir +au sien, passaient vite, sans chercher à en entendre davantage, +comme s'ils eussent craint d'être acclamés de tous ces amis +ignorés qu'ils comptaient parmi cette foule. + +Quant à Sylvius Hog, peut-être avaient-ils espéré le rencontrer +par la ville. Il n'en fut rien. Mais quelques mots, surpris dans +les conversations, leur apprirent que le retour du professeur à +Christiania était déjà connu du public. Depuis le matin, on +l'avait vu marcher d'un air très affairé, en homme qui n'a point +le temps de questionner ni de répondre, tantôt du côté du port, +tantôt du côté des bureaux de la Marine. + +Certes, Joël aurait pu demander à n'importe quel passant où +demeurait le professeur Sylvius Hog. Chacun se fût empressé de lui +indiquer sa maison et de l'y conduire. Il ne le fit pas par +crainte d'être indiscret, et, puisque rendez-vous était donné à +l'hôtel, le mieux était de s'en tenir là. + +C'est ce que Hulda pria Joël de faire vers dix heures et demie. +Elle se sentait très lasse, et tous ces propos, auxquels son nom +était mêlé, lui faisaient mal. + +Elle rentra donc à _l'Hôtel Victoria, _puis remonta dans sa +chambre pour y attendre le retour de Sylvius Hog. + +Quant à Joël, il était resté au rez-de-chaussée de l'hôtel, dans +le salon de lecture. Là, machinalement, il occupa son temps à +feuilleter les journaux de Christiania. + +Tout à coup, sa figure pâlit, son regard se troubla, le journal +qu'il tenait lui tomba des mains... + +Dans un numéro du _Morgen-Blad, _aux nouvelles de mer, il venait +de lire la dépêche suivante, datée de Terre-Neuve: + +«L'aviso _Telegraf, _arrivé sur le lieu présumé du naufrage du +_Viken, _n'en a retrouvé aucun vestige. Ses recherches sur la côte +du Groënland n'ont pas eu plus de succès. On doit donc considérer +comme certain qu'il ne reste aucun survivant de l'équipage du +_Viken._» + + +XVIII + +-- Bonjour, monsieur Benett! Quand je trouve l'occasion de vous +donner une poignée de main, cela me fait toujours plaisir. + +-- Et cela me fait toujours honneur, monsieur Hog. + +-- Honneur, plaisir, plaisir, honneur, répondit gaiement le +professeur, l'un vaut l'autre! + +-- Je vois que votre voyage dans la Norvège centrale s'est +heureusement achevé. + +-- Il n'est point achevé, mais il est fini, monsieur Benett -- +pour cette année du moins. + +-- Eh bien, monsieur Hog, parlez-moi, s'il vous plaît, de ces +braves gens dont vous avez fait la connaissance à Dal. + +-- De braves gens, en effet, monsieur Benett, de braves gens et +des gens braves! Le mot leur convient dans les deux sens! + +-- D'après ce que les journaux nous ont appris, il faut convenir +qu'ils sont bien à plaindre! + +-- Très à plaindre, monsieur Benett! Je n'ai jamais vu le malheur +frapper de pauvres êtres avec une obstination pareille! + +-- En effet, monsieur Hog. Après l'affaire du _Viken, _l'affaire +de cet abominable Sandgoïst! + +-- Comme vous dites, monsieur Benett. + +-- En fin de compte, monsieur Hog, Hulda Hansen a bien fait de +livrer le billet contre quittance. + +-- Vous trouvez?... Et pourquoi donc, s'il vous plaît? + +-- Parce que de toucher quinze mille marks contre la quasi-certitude +de ne rien toucher du tout... + +-- Ah! monsieur Benett! riposta Sylvius Hog, vous parlez là en +homme pratique, en négociant que vous êtes! Mais, si l'on veut se +placer à un autre point de vue, cela devient une affaire de +sentiment, et le sentiment ne se chiffre pas! + +-- Évidemment, monsieur Hog; mais permettez-moi de vous le dire, +il est très probable que votre protégée en eût été pour son +sentiment! + +-- Qu'en savez-vous? + +-- Mais songez-y donc! Que représentait ce billet? une seule +chance de gagner sur un million!... + +-- En effet, une chance sur un million! C'est bien peu, monsieur +Benett, c'est bien peu! + +-- Aussi la réaction s'est-elle faite, après l'engouement des +premiers jours, et, dit-on, ce Sandgoïst, qui n'avait acheté ce +billet que pour spéculer dessus, n'a pu trouver de preneur! + +-- Il paraît, monsieur Benett. + +-- Et pourtant, si ce maudit usurier venait à gagner le gros lot, +voilà qui serait un scandale! + +-- Un scandale, assurément, monsieur Benett, le mot n'est pas trop +fort, un scandale! + +En parlant ainsi, Sylvius Hog se promenait à travers les magasins, +on peut dire à travers le bazar de M. Benett, si connu de +Christiania et de toute la Norvège. En effet, que ne trouve-t-on +pas dans ce bazar? Voitures de voyages, kariols par douzaines, +caisses de comestibles, paniers de vins, stock de conserves, +vêtements et ustensiles de touristes, même des guides pour +conduire les voyageurs jusqu'aux dernières bourgades du Finmark, +jusqu'en Laponie, jusqu'au pôle Nord! Et ce n'est pas tout! +M. Benett n'offre-t-il pas aux amateurs d'histoire naturelle les +divers échantillons de pierres et de métaux du sol, comme les +spécimens les plus variés des oiseaux, insectes, reptiles, de la +faune norvégienne? Et -- ce qu'il est bon de savoir -- où +rencontrerait-on un assortiment de bijoux et de bibelots du pays +plus complet que dans ses vitrines? + +Aussi ce gentleman est-il la Providence des touristes, désireux de +visiter la région scandinave. C'est l'homme universel dont +Christiania ne pourrait plus se passer. + +-- Et, à propos, monsieur Hog, dit-il, vous avez bien trouvé à +Tinoset la voiture que vous m'aviez demandée? + +-- Puisque je vous l'avais demandée, monsieur Benett, j'étais +certain qu'elle y serait à l'heure dite! + +-- Vous me comblez, monsieur Hog. Mais, d'après votre lettre, vous +deviez être trois personnes... + +-- Trois, en effet. + +-- Et ces personnes?... + +-- Elles sont arrivées, hier soir, en bonne santé, et elles +m'attendent à _l'Hôtel Victoria, _où je vais les rejoindre. + +-- Est-ce que ce sont?... + +-- Précisément, monsieur Benett, ce sont... Et, je vous prie, n'en +dites rien. Je tiens à ce que leur arrivée ne s'ébruite pas +encore. + +-- Pauvre fille! + +-- Oui!... Elle a bien souffert! + +-- Et vous avez voulu qu'elle assistât au tirage de la loterie, +bien qu'elle n'ait plus le billet que lui avait légué son fiancé? + +-- Ce n'est pas moi qui l'ai voulu, monsieur Benett! C'est Ole +Kamp, et, à vous comme à tous, je répéterai: Il faut obéir aux +dernières volontés de Ole! + +-- Évidemment, ce que vous faites est toujours bien fait, cher +monsieur Hog. + +-- Des compliments, cher monsieur Benett?... + +-- Non, mais il est fort heureux pour elle que la famille Hansen +vous ait trouvé sur son chemin!... + +-- Bah! Il est encore plus heureux pour moi de l'avoir trouvée sur +le mien! + +-- Je vois que vous avez toujours votre bon coeur! + +-- Monsieur Benett, puisqu'on est obligé d'avoir un coeur, autant +vaut qu'il soit bon, n'est-ce pas? + +Et de quel excellent sourire Sylvius Hog accompagna cette réponse +au digne commerçant. + +-- Et maintenant, monsieur Benett, reprit-il, ne croyez pas que je +sois venu chercher des félicitations chez vous! Non! C'est un +autre motif qui m'amène. + +-- À votre service. + +-- Vous savez, n'est-il pas vrai, que, sans l'intervention de Joël +et de Hulda Hansen, si le Rjukanfos avait bien voulu me rendre, il +ne m'aurait rendu qu'à l'état de cadavre. Je n'aurais donc pas +aujourd'hui le plaisir de vous voir... + +-- Oui!... Oui!... Je sais! répondit M. Benett. Les journaux ont +raconté votre aventure!... Et, en vérité, ces courageux jeunes +gens eussent bien mérité de gagner le gros lot! + +-- C'est mon avis, répondit Sylvius Hog. Mais, puisque c'est +maintenant impossible, je ne voudrais pas que ma petite Hulda +retournât à Dal sans quelque petit cadeau... un souvenir... + +-- C'est là ce que j'appellerai une bonne idée, monsieur Hog! + +-- Vous allez donc m'aider à choisir, parmi toutes vos richesses, +quelque chose qui puisse plaire à une jeune fille... + +-- Volontiers, répondit M. Benett. Et il pria le professeur de +passer dans le magasin réservé à la joaillerie indigène. Un bijou +norvégien, n'était-ce pas le plus charmant souvenir qu'on pût +emporter de Christiania et du merveilleux bazar de M. Benett? + +Ce fut aussi l'avis de Sylvius Hog, auquel le complaisant +gentleman s'empressa d'ouvrir toutes ses vitrines. + +-- Voyons, dit-il, je ne suis pas très connaisseur, et je m'en +rapporte à votre goût, monsieur Benett. + +-- Nous nous entendrons, monsieur Hog. Il y avait là tout un +assortiment de ces bijoux suédois et norvégiens, de fabrication +très complexe, et qui sont généralement plus précieux de travail +que de matière. + +-- Qu'est-ce que cela? demanda le professeur. + +-- C'est une bague en doublé, avec glands mobiles, dont le +tintement est fort agréable. + +-- Très joli! répondit Sylvius Hog, en essayant la bague à +l'extrémité de son petit doigt. Mettez toujours cette bague de +côté, monsieur Benett, et voyons autre chose. + +-- Bracelets ou colliers? + +-- Un peu de tout, si vous permettez, monsieur Benett, un peu de +tout! Ah! ceci?... + +-- Ce sont des rondelles qui se portent par paires au corsage. +Voyez-vous l'effet du cuivre sur ce fond de laine rouge plissée? +C'est de très bon goût, sans atteindre de trop hauts prix. + +-- Charmant, en effet, monsieur Benett. Mettons encore cet +ornement de côté. + +-- Seulement, monsieur Hog, je vous ferai observer que ces +rondelles sont absolument réservées aux parures des jeunes +mariées... le jour des noces... et que... + +-- Par saint Olaf! vous avez raison, monsieur Benett, vous avez +bien raison! Ma pauvre Hulda! Ce n'est malheureusement pas Ole qui +lui fait ce cadeau, c'est moi, et ce n'est plus à une fiancée que +je vais l'offrir!... + +-- En effet, monsieur Hog! + +-- Voyons donc d'autres bijoux qui soient à l'usage d'une jeune +fille. Ah! cette croix, monsieur Benett? + +-- C'est une croix de suspension, avec disques concaves qui +résonnent à chaque mouvement du cou. + +-- Fort joli!... Fort joli!... Mettez cela à part, monsieur +Benett. Quand j'aurai visité toutes vos vitrines, nous ferons +notre choix... + +-- Oui, mais... + +-- Encore un mais? + +-- Cette croix, c'est celle que portent les mariées de la Scanie, +en se rendant à l'église... + +-- Diable, monsieur Benett!... Il faut bien avouer que je n'ai pas +la main heureuse! + +-- Cela tient, monsieur Hog, à ce que ce sont des bijoux de +mariées dont j'ai le plus grand assortiment et que je vends en +plus grand nombre. Vous ne pouvez vous en étonner. + +-- Cela ne m'étonne en aucune façon, monsieur Benett; mais, enfin, +cela m'embarrasse! + +-- Eh bien, prenez toujours cet anneau d'or que vous avez fait +mettre de côté! + +-- Oui... cet anneau d'or... J'aurais voulu cependant aussi +quelque autre bijou plus... comment dirai-je?... plus décoratif... + +-- Alors, n'hésitez pas! Prenez cette plaque d'argent filigrané, +dont les quatre rangées de chaînettes font si bon effet au cou +d'une jeune fille! Voyez! elle est semée de fines verroteries et +agrémentée de fusées de laiton en forme de bobines, avec des +perles de couleur taillées en briolettes! C'est un des plus +curieux produits de l'orfèvrerie norvégienne! + +-- Oui!... Oui!... répondit Sylvius Hog. Un joli bijou, mais un +peu prétentieux, peut-être, pour ma modeste Hulda! En vérité, je +préférerais les rondelles que vous m'avez montrées tout à l'heure, +ainsi que la croix de suspension! Sont-elles donc tellement +spéciales aux parures de noces qu'on ne puisse en faire cadeau à +une jeune fille? + +-- Monsieur Hog, répondit M. Benett, le Storthing n'a pas encore +fait de loi à cet égard!... C'est sans doute une lacune... + +-- Bon, bon, monsieur Benett, nous arrangerons cela! En attendant, +je prends toujours la croix et les rondelles!... Et puis, enfin, +ma petite Hulda peut se marier un jour!... Bonne et charmante +comme elle est, l'occasion ne lui manquera pas d'utiliser ces +parures!... C'est donc décidé, je les prends et je les emporte! + +-- Bien, monsieur Hog. + +-- Est-ce que nous aurons le plaisir de vous voir au tirage de la +loterie, monsieur Benett? + +-- Certainement. + +-- Je crois que cela sera très intéressant. + +-- J'en suis sûr. + +-- À bientôt, monsieur Benett, à bientôt. + +-- À bientôt, monsieur Hog. + +-- Tiens! fit le professeur en se penchant au-dessus d'une +vitrine. Voilà deux jolis anneaux que je n'avais pas vus! + +-- Oh! Ceux-là ne peuvent vous convenir, monsieur Hog. Ce sont des +anneaux gravés que le pasteur met au doigt des mariés, pendant la +cérémonie... + +-- Vraiment?... Bah! je les prends tout de même! + +-- À bientôt, monsieur Benett, à bientôt. Sylvius Hog sortit, et, +d'un pas léger -- un pas de vingt ans -- il se dirigea vers +_l'Hôtel Victoria. _Arrivé sous le vestibule, il aperçut tout +d'abord ces mots _Fiat lux, _qui sont inscrits en exergue sur la +lanterne du gaz. + +«Eh! se dit-il, ce latin-là est de circonstance! Oui! _Fiat +lux!... Fiat lux!»_ + +Hulda était dans sa chambre. Assise près de la fenêtre, elle +attendait. Le professeur frappa à la porte, qui s'ouvrit aussitôt. + +-- Ah! monsieur Sylvius! s'écria la jeune fille en se levant. + +-- Me voilà! Me voilà! Mais il ne s'agit pas de monsieur Sylvius, +ma petite Hulda, il s'agit du déjeuner qui est déjà servi. J'ai +une faim de loup. Où est Joël? + +-- Dans la salle de lecture. + +-- Bien!... Je vais l'y chercher! Vous, chère enfant, descendez +tout de suite nous rejoindre! Sylvius Hog quitta la chambre de +Hulda et alla trouver Joël qui l'attendait aussi, mais désespéré. + +Le pauvre garçon lui montra le numéro du _Morgen-Blad. _La dépêche +du commandant du _Telegraf _ne laissait plus aucun doute sur la +perte totale du _Viken._ + +_-- _Hulda n'a pas lu?... demanda vivement le professeur. + +-- Non, monsieur Sylvius, non! Il vaut mieux lui cacher ce qu'elle +n'apprendra que trop tôt! + +-- Vous avez bien fait, mon garçon... Allons déjeuner. Un instant +après, tous trois étaient assis à une table particulière. Sylvius +Hog mangeait de grand appétit. Un excellent déjeuner, d'ailleurs, +et qui avait toute l'importance d'un dîner. Qu'on en juge! Soupe +froide à la bière, avec tranches de citron, morceaux de cannelle, +saupoudrée de pain bis en miettes, saumon à la sauce blanche +sucrée, veau cuit dans de la fine chapelure, rosbif saignant avec +une salade non assaisonnée, mais relevée d'épices, glaces à la +vanille, confiture de pommes de terre, framboises, cerises et +noisettes, le tout arrosé d'un vieux Saint-Julien de France. + +-- Excellent!... Excellent!... répétait Sylvius Hog. On se +croirait à Dal dans l'auberge de dame Hansen! Et, à défaut de sa +bouche empêchée, ses bons yeux souriaient autant que des yeux +peuvent sourire. + +Joël et Hulda eussent vainement voulu se mettre à ce diapason; ils +ne l'auraient pu, et la pauvre fille prit à peine sa part du +déjeuner. Quand le repas fut achevé: + +-- Mes enfants, dit Sylvius Hog, vous avez évidemment eu tort de +ne point faire honneur à cette agréable cuisine. Mais, enfin, je +ne pouvais pas vous forcer. Après tout, si vous n'avez pas +déjeuné, vous n'en dînerez que mieux. Par exemple, je ne sais pas +si je pourrai vous tenir tête ce soir! Et maintenant, voici le +moment de se lever de table. + +Le professeur était déjà debout, il prenait son chapeau que lui +tendait Joël, lorsque Hulda, l'arrêtant, lui dit: + +-- Monsieur Sylvius, vous tenez toujours, n'est-ce pas, à ce que +je vous accompagne? + +-- Pour assister au tirage de la loterie?... Certainement j'y +tiens, et beaucoup, ma chère fille! + +-- Ce sera bien pénible pour moi! + +-- Très pénible, j'en conviens! Mais Ole a voulu que vous fussiez +présente au tirage, Hulda, et il faut respecter la volonté de Ole! + +Décidément, cette phrase était devenue un refrain dans la bouche +de Sylvius Hog! + + +XIX + +Quelle affluence en cette grande salle de l'Université de +Christiania, où allait s'effectuer le tirage de la loterie -- et +même dans les cours, puisque la grande salle ne pouvait suffire à +tant de monde -- et jusque dans les rues avoisinantes, puisque les +cours étaient encore trop petites pour contenir tout ce populaire! + +Certes, ce dimanche 15 juillet, ce n'est pas à leur calme qu'on +eût pu reconnaître ces Norvégiens si étrangement surexcités. Quant +à cette surexcitation, était-elle due à l'intérêt qui s'attachait +à ce tirage, ou provenait-elle de la haute température de cette +journée d'été? Peut-être intérêt et chaleur y contribuaient-ils? +En tout cas, ce n'était pas l'absorption de ces fruits +rafraîchissants, de ces _multers, _dont il se fait une si grande +consommation en Scandinavie, qui eût pu la refroidir! + +Le tirage devait commencer à trois heures précises. Il y avait +cent lots, divisés en trois séries: 1° quatre-vingt-dix lots de +cent à mille marks, d'une valeur totale de quarante-cinq mille +marks; 2° neuf lots de mille à neuf mille marks, également d'une +valeur totale de quarante-cinq mille marks; 3° un lot de cent +mille marks. + +Contrairement à ce qui se fait ordinairement dans les loteries de +ce genre, le grand effet avait été réservé pour la fin. Ce ne +devait pas être au premier numéro sortant que serait attribué le +gros lot, ce serait au dernier, c'est-à-dire, au centième. De là, +une succession d'impressions, d'émotions, de battements de coeur, +qui irait toujours croissant. Il va de soi que tout numéro, ayant +gagné une fois, ne pouvait gagner une seconde, et serait annulé, +s'il venait à ressortir des urnes. + +Tout cela était connu du public. Il n'y avait plus qu'à attendre +l'heure fixée. Mais, pour tromper les longueurs de l'attente, on +causait, et, le plus souvent, de la touchante situation de Hulda +Hansen. Vraiment, si elle eût encore possédé le billet de Ole +Kamp, chacun aurait fait des voeux pour elle -- après soi, bien +entendu! + +À ce moment, quelques personnes avaient déjà connaissance de la +dépêche publiée par le _Morgen-Blad. _Elles en parlèrent à leurs +voisins. On sut bientôt, dans toute l'assistance, que les +recherches de l'aviso n'avaient point abouti. Ainsi donc, il +fallait renoncer à retrouver même une épave du _Viken. _Pas un +homme de l'équipage n'avait survécu au naufrage! Hulda ne +reverrait jamais son fiancé! + +Un incident vint détourner les esprits. Le bruit se répandit que +Sandgoïst s'était décidé à quitter Drammen, et quelques-uns +prétendaient l'avoir vu dans les rues de Christiania. Se serait-il +donc hasardé à venir dans la salle! S'il en était ainsi, ce +mauvais homme devait s'attendre à un déchaînement formidable +contre sa personne! Lui! assister au tirage de la loterie!... +Mais, c'était tellement improbable que ce n'était pas possible. En +somme, fausse alerte, rien de plus. + +Vers deux heures un quart, il se produisit un certain mouvement +dans la foule. + +C'était le professeur Sylvius Hog qui se présentait à la porte de +l'Université. On savait quelle part il avait prise à toute cette +affaire, et comment après avoir été sauvé par les enfants de dame +Hansen, il essayait de payer sa dette. + +Aussitôt les rangs de s'ouvrir. Un murmure flatteur, auquel +Sylvius Hog répondit par d'aimables inclinations de tête, se +propagea à travers l'assistance et ne tarda pas à se changer en +acclamations. + +Mais le professeur n'était pas seul. Lorsque les plus rapprochés +se reculèrent pour lui faire place, on vit qu'il avait une jeune +fille au bras, tandis qu'un jeune homme les suivait tous deux. + +Un jeune homme, une jeune fille! Il y eut là une sorte de secousse +électrique. La même pensée jaillit de tous ces cerveaux comme +l'étincelle d'autant d'accumulateurs. + +-- Hulda!... Hulda Hansen! Tel fut le nom qui s'échappa de toutes +les bouches. Oui! C'était Hulda, émue à ne pouvoir se soutenir. +Elle fût tombée, sans le bras de Sylvius Hog. Mais il la tenait +bien, la touchante héroïne de cette fête à laquelle manquait Ole +Kamp! Combien elle eût préféré rester dans sa petite chambre de +Dal! Quel besoin elle éprouvait de se soustraire à toute cette +curiosité, si sympathique qu'elle pût être! Mais Sylvius Hog avait +voulu qu'elle vînt: elle était venue. + +-- Place! Place! criait-on de toutes parts. Et on se rangeait +devant Sylvius Hog, devant Hulda, devant Joël. Que de mains +s'allongèrent pour saisir leurs mains! Que de bonnes et +accueillantes paroles sur leur passage! Et comme Sylvius Hog +approuvait toutes ces démonstrations! + +-- Oui! c'est elle, mes amis!... C'est ma petite Hulda que j'ai +ramenée de Dal! disait-il. Puis, se retournant: + +-- Et c'est Joël, son brave frère! Et il ajoutait: + +-- Mais, surtout, ne me les étouffez pas! Et, pendant que les +mains de Joël répondaient à toutes les pressions, celles du +professeur, moins vigoureuses, étaient brisées par tant +d'étreintes. En même temps, son oeil brillait, quoique une petite +larme d'émotion se fût glissée sous sa paupière. Mais -- phénomène +digne de l'attention des ophtalmologistes -- cette petite larme +était comme lumineuse. Il fallut un bon quart d'heure pour +traverser les cours de l'Université, gagner la grande salle, +atteindre les chaises qui avaient été réservées au professeur. +Enfin, cela fut fait, non sans quelque peine. Sylvius Hog prit +place entre Hulda et Joël. À deux heures et demie, une porte +s'ouvrit derrière l'estrade, au fond de la salle. Le président du +bureau apparut, digne, sérieux, ayant cet air dominateur, ce port +de tête spécial à tout homme appelé à une présidence quelconque. +Deux assesseurs le suivaient, non moins graves. Puis, on vit +entrer six petites filles enrubannées, fleuries, toutes blondes +aux yeux bleus, avec des mains un peu rouges, dans lesquelles on +reconnaissait visiblement ces mains de l'innocence, prédestinées +au tirage des loteries. Cette entrée fut accueillie par un +brouhaha, qui témoignait d'abord du plaisir qu'on éprouvait à voir +les directeurs de la loterie de Christiania, ensuite de +l'impatience qu'ils avaient provoquée en ne paraissant pas plus +tôt sur l'estrade. S'il y avait six petites filles, c'est qu'il y +avait six urnes, disposées sur une table, et desquelles six numéros +devaient sortir à chaque tirage. + +Ces six urnes contenaient chacune les dix numéros 1, 2, 3, 4, 5, +6, 7, 8, 9, 0, représentant les unités, dizaines, centaines, +mille, dizaines de mille et centaines de mille du nombre million. +S'il n'y avait pas de septième urne pour la colonne du million, +c'est que, d'après ce mode de tirage, il est convenu que si les +six zéros sortent à la fois, ils représentent le nombre million -- +ce qui répartit également les chances sur tous les numéros. + +En outre, on avait décidé que les numéros seraient successivement +extraits des urnes en commençant par celle qui était à la gauche +du public. Le nombre gagnant se formerait ainsi sous les yeux des +spectateurs, d'abord par le chiffre de la colonne des centaines de +mille, puis des dizaines de mille, et ainsi de suite jusqu'à la +colonne des unités. Grâce à cette convention, on juge avec quelle +émotion chacun verrait s'accroître ses chances, après la sortie de +chaque chiffre. + +À trois heures sonnant, le président fit un signe de la main et +déclara la séance ouverte. + +Le long murmure qui accueillit cette déclaration dura pendant +quelques minutes, après lesquelles un certain silence s'établit. + +Le président se leva alors. Très ému, il prononça le petit +discours de circonstance, dans lequel il parut regretter qu'il n'y +eût pas un gros lot pour chaque billet. Puis, il ordonna de +procéder au tirage de la première série. Elle comprenait, on le +sait, quatre-vingt-dix lots, ce qui allait exiger un certain +temps. + +Les six petites filles commencèrent donc à fonctionner avec une +régularité automatique, sans que la patience du public se lassât +un seul instant. Il est vrai, l'importance des lots croissant avec +chaque tirage, l'émotion croissait aussi, et personne ne songeait +à quitter sa place, pas même ceux dont les numéros sortis +n'avaient plus rien à prétendre. + +Cela dura une heure, sans qu'il se produisit d'incident. Ce que +l'on put observer, toutefois, c'est que le numéro 9672 n'était pas +encore sorti -- ce qui lui eût enlevé toutes chances de gagner le +lot de cent mille marks. + +-- Voilà qui est de bon augure pour ce Sandgoïst! dit un des +voisins du professeur. + +-- Bah! Il serait bien étonnant que le gros lot lui échût! +répondait un autre, bien qu'il ait un fameux numéro! + +-- En effet, un fameux! répondit Sylvius Hog. Mais ne me demandez +pas pourquoi!... Je ne serais pas capable de vous le dire! + +Alors commença le tirage de la deuxième série, qui comprenait neuf +lots. Cela allait devenir tout à fait intéressant, le quatre- +vingt-onzième étant de mille marks, le quatre-vingt-douzième de +deux mille, et ainsi de suite jusqu'au quatre-vingt-dix-neuvième, +lequel était de neuf mille. La troisième série, on ne l'a pas +oublié, se composait uniquement du gros lot. + +Le numéro 72521 gagna un lot de cinq mille marks. Ce billet était +celui d'un brave marinier du port, qui fut acclamé par toute +l'assistance et supporta très dignement ces acclamations. + +Un autre numéro, le 823752, gagna six mille marks. Et quelle fut +la joie de Sylvius Hog, lorsque Joël lui apprit qu'il appartenait +à la charmante Siegfrid, de Bamble! + +Mais alors il se produisit un incident, et tout le public éprouva +une émotion qui se traduisit par des murmures. Lorsqu'on tira le +quatre-vingt-dix-septième lot -- celui de sept mille marks -- on +put croire un instant que Sandgoïst allait être favorisé par le +sort, au moins pour ce lot. + +En effet, le numéro qui le gagna fut le 9627. Il ne s'en était +fallu que de quarante-cinq points que ce ne fût celui d'Ole Kamp! + +Les deux tirages suivants donnèrent des numéros très éloignés: 775 +et 76287. + +La deuxième série était close. Il ne restait plus à tirer que le +dernier lot de cent mille marks. + +En ce moment, l'agitation des spectateurs devint extraordinaire, +et il serait assez difficile d'en reproduire l'intensité. + +Ce fut d'abord un long murmure, qui se propagea de la grande salle +dans les cours et jusque dans les rues. Quelques minutes se +passèrent même, sans qu'il parvînt à se calmer. Cependant le +decrescendo se fit peu à peu, et un profond silence le suivit. On +eût dit que toute l'assistance était figée. Il y avait dans ce +calme une certaine quantité de stupeur -- qu'on nous permette +cette comparaison -- de cette stupeur qu'on éprouve au moment où +un condamné paraît sur la place de l'exécution. Mais, cette fois, +le patient, encore inconnu, n'était condamné qu'à gagner cent +mille marks, non à perdre la tête, à moins qu'il ne la perdit de +joie. + +Joël, les bras croisés, regardait vaguement devant lui, étant le +moins émotionné peut-être de toute cette foule. + +Hulda, assise, comme repliée en elle-même, ne songeait qu'à son +pauvre Ole. Elle le cherchait instinctivement du regard, comme +s'il eût dû apparaître au dernier moment! + +Sylvius Hog, lui... Mais il faut renoncer à dépeindre l'état dans +lequel se trouvait Sylvius Hog. + +-- Tirage du lot de cent mille marks! dit le président. Quelle +voix! Elle semblait venir des entrailles de cet homme solennel. +Cela tenait à ce qu'il avait plusieurs billets, qui, n'étant pas +encore sortis, pouvaient prétendre au gros lot. + +La première petite fille tira un numéro de l'urne de gauche et le +montra à l'assemblée. + +-- Zéro! dit le président. + +Ce zéro ne fit pas un très grand effet. Il semblait vraiment qu'on +s'attendît à le voir apparaître. + +-- Zéro! dit le président, en proclamant le chiffre tiré par la +seconde petite fille. + +Deux zéros! On observa que les chances s'accroissaient notablement +pour tous les numéros compris entre un et neuf mille neuf cent +quatre-vingt-dix-neuf. Or, le billet de Ole Kamp -- qu'on ne +l'oublie pas -- portait le numéro 9672. + +Chose singulière, Sylvius Hog commença à s'agiter sur sa chaise, +comme si elle eût été prise de roulis. + +-- Neuf! dit le président, en annonçant le chiffre que la +troisième petite fille venait d'extraire de la troisième urne. +Neuf!... C'était le premier chiffre du billet de Ole Kamp! + +-- Six! dit le président. Et, en effet, la quatrième fillette +présentait un six à tous les regards braqués sur elle, comme +autant de pistolets chargés, ce qui l'intimidait visiblement. + +Les chances de gagner étaient maintenant de une sur cent pour tous +les numéros compris entre un et quatre-vingt-dix-neuf. + +Est-ce que le billet de Ole Kamp allait faire tomber cette somme +de cent mille marks dans la poche de ce misérable Sandgoïst? +Vraiment, ce serait à faire douter de Dieu! + +La cinquième petite fille plongea sa main dans l'urne et tira le +cinquième chiffre. + +-- Sept! dit le président d'une voix si étranglée qu'on l'entendit +à peine, même des premiers rangs. + +Mais, si on n'entendait pas, on voyait, et, à ce moment, les cinq +fillettes tendaient les chiffres suivants aux yeux du public: + +00967 + +Le numéro gagnant serait nécessairement compris entre 9670 et +9679. Il avait donc maintenant une chance sur dix. + +La stupeur était à son comble. + +Sylvius Hog, debout, avait saisi la main de Hulda Hansen. Tous les +regards se portaient sur la pauvre fille. En sacrifiant le dernier +souvenir de son fiancé, avait-elle donc sacrifié la fortune que +Ole Kamp avait rêvée pour elle et pour lui? + +La sixième fillette eut quelque peine à introduire sa main dans +l'urne. Elle tremblait, la petiote! Enfin le numéro parut. + +-- Deux! s'écria le président. Et il retomba sur sa chaise, à demi +suffoqué par l'émotion. + +-- Neuf mille six cent soixante-douze! proclama un des assesseurs +d'une voix retentissante. + +C'était le numéro du billet de Ole Kamp, maintenant en la +possession de Sandgoïst! Tout le monde le savait, et personne +n'ignorait dans quelles conditions l'usurier l'avait acquis! Aussi +un profond silence se fit-il, au lieu du tonnerre de hurrahs dont +eût retenti toute la salle de l'Université, si le billet eût +toujours été entre les mains de Hulda Hansen. + +Et maintenant, ce coquin de Sandgoïst allait-il donc apparaître, +son billet à la main, pour en toucher le prix? + +-- Le numéro neuf mille six cent soixante-douze gagne le lot de +cent mille marks! répéta l'assesseur. Qui le réclame? + +-- Moi! Était-ce l'usurier de Drammen qui venait de jeter ce mot? +Non! C'était un jeune homme -- un jeune homme à la figure pâle, +portant, sur ses traits comme dans toute sa personne, les marques +de longues souffrances, mais vivant, bien vivant! + +À cette voix, Hulda s'était levée, elle avait poussé un cri, qui +avait été entendu de tous. Puis, elle s'était affaissée... Mais ce +jeune homme venait de fendre la foule, et ce fut lui qui reçut +dans ses bras la jeune fille sans connaissance... C'était Ole +Kamp! + + +XX + +Oui! c'était Ole Kamp. Ole Kamp qui avait survécu, comme par +miracle, au naufrage du _Viken._ + +Et, si le _Telegraf _ne l'avait pas ramené en Europe, c'est qu'il +n'était plus alors dans les parages visités par l'aviso. + +Et, s'il n'y était plus, c'est que, à cette époque, il faisait +déjà route pour Christiania sur le navire qui le rapatriait. + +Voilà ce que racontait Sylvius Hog. Voilà ce qu'il répétait à qui +voulait l'entendre. Et tous l'écoutaient, on peut le croire! Voilà +ce qu'il narrait avec un véritable accent de triomphateur. Et ses +voisins le redisaient à ceux qui n'avaient pas le bonheur d'être +près de lui. Et cela se transmettait de groupe en groupe jusqu'au +public du dehors, entassé dans les cours et les rues avoisinantes. + +En quelques instants, tout Christiania savait, à la fois, que le +jeune naufragé du _Viken _était de retour et qu'il avait gagné le +gros lot de la loterie des Écoles. + +Et il fallait bien que ce fût Sylvius Hog qui racontât toute cette +histoire. Ole ne l'aurait pu, car Joël le serrait dans ses bras à +l'étouffer, tandis que Hulda revenait à elle. + +-- Hulda!... chère Hulda!... disait Ole. Oui!... moi... ton +fiancé... et bientôt ton mari!... + +-- Dès demain, mes enfants, dès demain! s'écria Sylvius Hog. Nous +partirons ce soir même pour Dal. Et, si cela ne s'est jamais vu, +on verra un professeur de législation, un député au Storthing, +danser à une noce comme le plus découplé des gars du Telemark! + +Mais comment Sylvius Hog connaissait-il l'histoire de Ole Kamp? +Tout simplement par la dernière lettre que la Marine lui avait +adressée à Dal. En effet, cette lettre -- la dernière qu'il eût +reçue et dont il n'avait parlé à personne -- en renfermait une +seconde, datée de Christiansand. Cette seconde lettre lui +apprenait ceci: le brick danois _Génius, _capitaine Kroman, venait +de relâcher à Christiansand, ayant à son bord les survivants du +_Viken, _entre autres le jeune maître Ole Kamp, et, trois jours +après, il devait arriver à Christiania. + +La lettre de la Marine ajoutait que ces naufragés avaient +tellement souffert qu'ils étaient encore dans un extrême état de +faiblesse. C'est pourquoi Sylvius Hog n'avait rien voulu dire à +Hulda du retour de son fiancé. Aussi, dans sa réponse, avait-il +demandé le plus profond secret sur ce retour, secret qui avait été +soigneusement gardé vis-à-vis du public. + +Si l'aviso _Telegraf _n'avait retrouvé ni aucune épave ni aucun +survivant du _Viken, _cela est facile à expliquer. + +Pendant une violente tempête, le _Viken, _à demi désemparé, avait +été forcé de fuir dans le nord-ouest, lorsqu'il se trouvait à deux +cents milles au sud de l'Islande. Durant la nuit du 3 au 4 mai -- +nuit de rafales -- il vint se heurter contre un de ces énormes +icebergs en dérive, qui sortaient des mers du Groënland. La +collision fut terrible, et si terrible que, cinq minutes après, le +_Viken _allait couler à pic. + +C'est alors que Ole avait écrit ce document. Il avait tracé sur ce +billet de loterie un dernier adieu à sa fiancée; puis, il l'avait +jeté à la mer, après l'avoir enfermé dans une bouteille. + +Mais la plupart des hommes de l'équipage du _Viken, _y compris le +capitaine, avaient péri au moment de la collision. Seuls, Ole Kamp +et quatre de ses camarades purent sauter sur un débris de +l'iceberg, au moment où s'engloutissait le _Viken. _Pourtant, leur +mort n'eût été que retardée, si cette épouvantable bourrasque +n'eût poussé le banc de glace dans le nord-ouest. Deux jours +après, épuisés, mourant de faim, les cinq survivants du naufrage +étaient jetés sur la côte sud du Groënland, côte déserte, où ils +vécurent à la grâce de Dieu. + +Là, s'ils n'étaient secourus sous quelques jours, c'en était fait +d'eux. + +Comment auraient-ils eu la force de regagner les pêcheries ou les +établissements danois de la baie de Baffin, sur l'autre +littoral?... + +C'est alors que le brick _Génius, _qui avait été rejeté hors de sa +route par la tempête, vint à passer. Les naufragés lui firent des +signaux. Ils furent recueillis. + +Ils étaient sauvés. + +Toutefois, le _Génius, _arrêté par les vents contraires, éprouva +de grands retards dans cette traversée relativement courte du +Groënland à la Norvège. C'est ce qui explique comment il n'arriva +à Christiansand que le 12 juillet, et à Christiania que dans la +matinée du 15. + +Or, c'était ce matin même que Sylvius Hog était allé à bord. Là, +il avait trouvé Ole encore bien faible. Il lui avait dit tout ce +qui s'était passé depuis sa dernière lettre, datée de Saint- +Pierre-Miquelon... Puis, il l'avait emmené à sa demeure, après +avoir demandé quelques heures de secret à l'équipage du _Génius... +_On sait le reste. + +Il fut alors convenu que Ole Kamp viendrait assister au tirage de +la loterie. En aurait-il la force? + +Oui! la force ne lui manquerait pas, puisque Hulda serait là! Mais +avait-il donc encore un intérêt pour lui, ce tirage? Oui, cent +fois oui! Intérêt pour lui comme pour sa fiancée! + +En effet, Sylvius Hog avait réussi à retirer le billet des mains +de Sandgoïst. Il l'avait racheté pour le prix que l'usurier de +Drammen avait payé à dame Hansen. Et Sandgoïst avait été trop +heureux de s'en défaire, maintenant que les surenchères ne se +produisaient plus. + +-- Mon brave Ole, avait dit Sylvius Hog, en lui remettant le +billet, ce n'est point une chance de gain, bien improbable en +somme, que j'ai voulu rendre à Hulda, c'est le dernier adieu que +vous lui avez adressé au moment où vous croyiez périr! + +Eh bien! il faut avouer qu'il avait été bien inspiré, le +professeur Sylvius Hog, et mieux que ce Sandgoïst, qui faillit se +briser la tête contre un mur, quand il apprit le résultat du +tirage! + +Maintenant, il y avait cent mille marks dans la maison de Dal! +Oui! cent mille marks bien au complet, car Sylvius Hog ne voulut +jamais être remboursé de ce qu'il avait payé pour racheter le +billet de Ole Kamp. + +C'était la dot qu'il était trop heureux d'offrir, le jour de son +mariage, à sa petite Hulda! + +Peut-être trouvera-t-on quelque peu étonnant que ce numéro 9672, +sur lequel l'attention avait été si vivement attirée, fût +précisément sorti au tirage du gros lot. + +Oui, on en conviendra, c'est étonnant, mais ce n'était pas +impossible, et, en tout cas, cela est. + +Sylvius Hog, Ole, Joël et Hulda quittèrent Christiania le soir +même. Le retour se fit par Bamble, car il fallait remettre à +Siegfrid le montant du lot qu'elle avait gagné. En repassant +devant la petite église d'Hitterdal, Hulda se rappela les tristes +pensées qui l'obsédaient deux jours avant; mais la vue de Ole la +ramena bien vite à l'heureuse réalité. + +Par saint Olaf! Que Hulda était donc jolie sous sa couronne +rayonnante, quand, quatre jours après, elle quitta la petite +chapelle de Dal au bras de son mari Ole Kamp! Et, ensuite, quelle +cérémonie, dont le retentissement fut immense jusque dans les +derniers gaards du Telemark! Et quelle joie chez tous, la jolie +fille d'honneur Siegfrid, son père, le fermier Hemlboë, son futur +Joël, et aussi dame Hansen que ne hantait plus le spectre de +Sandgoïst! + +Peut-être se demandera-t-on si tous ces amis, tous ces invités, +MM. Help frères, Fils de l'Aîné, et tant d'autres, étaient venus +pour assister au bonheur des jeunes mariés, ou pour voir danser +Sylvius Hog, professeur de législation et député au Storthing. +Question. En tout cas, il dansa très dignement, et, après avoir +ouvert le bal avec sa chère Hulda, il le finit avec la charmante +Siegfrid. + +Le lendemain, salué par les hurrahs de toute la vallée du +Vestfjorddal, il partait, non sans avoir formellement promis de +revenir pour le mariage de Joël, qui fut célébré quelques semaines +plus tard, à l'extrême joie des contractants. + +Cette fois, le professeur ouvrit le bal avec la charmante +Siegfrid, et il le finit avec sa chère Hulda. Et, depuis lors, +Sylvius Hog ne dansa plus. Que de bonheur accumulé maintenant dans +cette maison de Dal, qui avait été si durement éprouvée. Sans +doute, c'était un peu l'oeuvre de Sylvius Hog, mais il ne voulait +point en convenir et répétait toujours: + +-- Bon! C'est encore moi qui redois quelque chose aux enfants de +dame Hansen! + +Quant au fameux billet, il avait été rendu à Ole Kamp, après le +tirage de la loterie. Maintenant, il figure à la place d'honneur, +au milieu d'un petit cadre de bois, dans la grande salle de +l'auberge de Dal. Mais, ce que l'on voit, ce n'est point le recto +du billet où est inscrit le fameux numéro 9672, c'est le dernier +adieu, écrit au verso, que le naufragé Ole Kamp adressait à sa +fiancée Hulda Hansen. + + + + [1] Environ cent mille francs. + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Un billet de loterie, by Jules Verne + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK UN BILLET DE LOTERIE *** + +***** This file should be named 15203-8.txt or 15203-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/5/2/0/15203/ + +Produced by Ebooks libres et gratuits. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at https://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. 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