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+The Project Gutenberg EBook of Un billet de loterie, by Jules Verne
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Un billet de loterie
+
+Author: Jules Verne
+
+Release Date: February 28, 2005 [EBook #15203]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK UN BILLET DE LOTERIE ***
+
+
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+
+Produced by Ebooks libres et gratuits. Available at
+http://www.ebooksgratuits.com in Word format, Mobipocket Reader
+format, eReader format and Acrobat Reader format.
+
+
+
+
+
+Jules Verne
+
+
+
+UN BILLET DE LOTERIE
+
+(Le numéro 9672)
+
+
+
+(1886)
+
+
+
+Table des matières
+
+I
+II
+III
+IV
+V
+VI
+VII
+VIII
+IX
+X
+XI
+XII
+XIII
+XIV
+XV
+XVI
+XVII
+XVIII
+XIX
+XX
+
+
+
+
+I
+
+-- Quelle heure est-il? demanda dame Hansen, après avoir secoué
+les cendres de sa pipe, dont les dernières bouffées se perdirent
+entre les poutres coloriées du plafond.
+
+-- Huit heures, ma mère, répondit Hulda.
+
+-- Il n'est pas probable qu'il nous arrive des voyageurs pendant
+la nuit; le temps est trop mauvais.
+
+-- Je ne pense pas qu'il vienne personne. En tout cas, les
+chambres sont prêtes, et j'entendrai bien si l'on appelle du
+dehors.
+
+-- Ton frère n'est pas revenu?
+
+-- Pas encore.
+
+-- N'a-t-il pas dit qu'il rentrerait aujourd'hui?
+
+-- Non, ma mère. Joël est allé conduire un voyageur au lac Tinn,
+et, comme il est parti très tard, je ne crois pas qu'il puisse,
+avant demain, revenir à Dal.
+
+-- Il couchera donc à Moel?
+
+-- Oui, sans doute, à moins qu'il n'aille à Bamble faire visite au
+fermier Helmboë...
+
+-- Et à sa fille?
+
+-- Oui, Siegfrid, ma meilleure amie, et que j'aime comme une
+soeur! répondit en souriant la jeune fille.
+
+-- Eh bien, ferme la porte, Hulda, et allons dormir...
+
+-- Vous n'êtes pas souffrante, ma mère?
+
+-- Non, mais demain je compte me lever de bonne heure. Il faut que
+j'aille à Moel...
+
+-- À quel propos?
+
+-- Eh! ne faut-il pas s'occuper de renouveler nos provisions pour
+la saison qui va venir?
+
+-- Le messager de Christiania est donc arrivé à Moel avec sa
+voiture de vins et de comestibles?
+
+-- Oui, Hulda, cet après-midi, répondit dame Hansen. Lengling, le
+contremaître de la scierie, l'a rencontré et m'a prévenue en
+passant. De nos conserves en jambon et en saumon fumé, il ne reste
+plus grand-chose, et je ne veux pas risquer d'être prise au
+dépourvu. D'un jour à l'autre, surtout si le temps redevient
+meilleur, les touristes peuvent commencer leurs excursions dans le
+Telemark. Il faut que notre auberge soit en état de les recevoir
+et qu'ils y trouvent tout ce dont ils peuvent avoir besoin pendant
+leur séjour. Sais-tu bien, Hulda, que nous voici déjà au 15 avril?
+
+-- Au 15 avril! murmura la jeune fille.
+
+-- Donc, demain, reprit dame Hansen, je m'occuperai de tout cela.
+En deux heures, j'aurai fait nos achats que le messager apportera
+ici, et je reviendrai avec Joël dans sa kariol.
+
+-- Ma mère, au cas où vous rencontreriez le courrier, n'oubliez
+pas de demander s'il y a quelque lettre pour nous...
+
+-- Et surtout pour toi! C'est bien possible, puisque la dernière
+lettre de Ole a déjà un mois de date.
+
+-- Oui! un mois!... un grand mois!
+
+-- Ne te fais pas de peine, Hulda! Ce retard n'a rien qui puisse
+nous étonner. D'ailleurs, si le courrier de Moel n'a rien apporté,
+ce qui n'est pas venu par Christiania ne peut-il venir par Bergen?
+
+-- Sans doute, ma mère, répondit Hulda; mais que voulez-vous? Si
+j'ai le coeur gros, c'est qu'il y a loin d'ici aux pêcheries du
+New Found Land! Toute une mer à traverser, et lorsque la saison
+est mauvaise encore! Voilà près d'un an que mon pauvre Ole est
+parti, et qui pourrait dire quand il viendra nous revoir à Dal?...
+
+-- Et si nous y serons à son retour! murmura dame Hansen, mais si
+bas, que sa fille ne put l'entendre.
+
+Hulda alla fermer la porte de l'auberge, qui s'ouvrait sur le
+chemin du Vestfjorddal. Elle ne prit même pas le soin de donner un
+tour de clé à la serrure. En cet hospitalier pays de Norvège, ces
+précautions ne sont pas nécessaires. Il convient, aussi, que tout
+voyageur puisse entrer, de jour, comme de nuit, dans la maison des
+gaards et des soeters, sans qu'il soit besoin de lui ouvrir.
+
+Aucune visite de rôdeurs ou de malfaiteurs n'est à craindre, ni
+dans les bailliages ni dans les hameaux les plus reculés de la
+province. Aucune tentative criminelle contre les biens ou les
+personnes n'a jamais troublé la sécurité de ses habitants.
+
+La mère et la fille occupaient deux chambres du premier étage sur
+le devant de l'auberge -- deux chambres fraîches et propres,
+d'ameublement modeste, il est vrai, mais dont la tenue indiquait
+les soins d'une bonne ménagère. Au-dessus, sous la couverture,
+débordant comme un toit de chalet, se trouvait la chambre de Joël,
+éclairée par une fenêtre, encadrée d'un découpage en sapin
+amenuisé avec goût. De là, le regard, après avoir parcouru un
+grandiose horizon de montagnes, pouvait descendre jusqu'au fond de
+l'étroite vallée, où mugissait le Maan, moitié torrent, moitié
+rivière. Un escalier de bois, à consoles trapues, à marches
+miroitantes, montait de la grande salle du rez-de-chaussée aux
+étages supérieurs. Rien de plus attrayant que l'aspect de cette
+maison, où le voyageur trouvait un confort bien rare dans les
+auberges de Norvège.
+
+Hulda et sa mère habitaient donc le premier étage. C'est là que de
+bonne heure elles se retiraient toutes deux, quand elles étaient
+seules. Déjà dame Hansen, s'éclairant d'un chandelier de verre
+multicolore, avait gravi les premières marches de l'escalier,
+lorsqu'elle s'arrêta.
+
+On frappait à la porte. Une voix se faisait entendre:
+
+-- Eh! dame Hansen! dame Hansen! Dame Hansen redescendit.
+
+-- Qui peut venir si tard? dit-elle.
+
+-- Est-ce qu'il serait arrivé quelque accident à Joël? répondit
+vivement Hulda. Aussitôt, elle revint vers la porte.
+
+Il y avait là un jeune gars, un de ces gamins qui font le métier
+de skydskarl, lequel consiste à s'accrocher à l'arrière des
+kariols et à ramener le cheval au relais, quand l'étape est finie.
+Celui-ci était venu à pied et se tenait debout sur le seuil.
+
+-- Eh! que veux-tu à cette heure? dit Hulda.
+
+-- D'abord vous souhaiter le bonsoir, répondit le jeune gars.
+
+-- C'est tout?
+
+-- Non! ce n'est pas tout, mais ne faut-il pas toujours commencer
+par être poli?
+
+-- Tu as raison! Enfin, qui t'envoie?
+
+-- Je viens de la part de votre frère Joël.
+
+-- Joël?... Et pourquoi? répliqua dame Hansen. Elle s'avança vers
+la porte, de ce pas lent et mesuré qui caractérise la marche des
+habitants de la Norvège. Qu'il y ait du vif-argent dans les veines
+de leur sol, soit! mais dans les veines de leur corps, peu ou
+point.
+
+Cependant cette réponse avait évidemment causé quelque émotion à
+la mère, car elle se hâta de dire:
+
+-- Il n'est rien arrivé à mon fils?
+
+-- Si!... Il est arrivé une lettre que le courrier de Christiania
+avait apportée de Drammen...
+
+-- Une lettre qui vient de Drammen? dit vivement dame Hansen en
+baissant la voix.
+
+-- Je ne sais pas, répondit le jeune gars. Tout ce que je sais,
+c'est que Joël ne peut revenir avant demain et qu'il m'a envoyé
+ici pour vous apporter cette lettre.
+
+-- C'est donc pressé?
+
+-- Il paraît.
+
+-- Donne, dit dame Hansen, d'un ton qui dénotait une assez vive
+inquiétude.
+
+-- La voici, bien propre et pas chiffonnée. Seulement cette lettre
+n'est pas pour vous. Dame Hansen sembla respirer plus à l'aise.
+
+-- Et pour qui? demanda-t-elle.
+
+-- Pour votre fille.
+
+-- Pour moi! dit Hulda. C'est une lettre de Ole, j'en suis sûre,
+une lettre qui sera venue par Christiania! Mon frère n'aura pas
+voulu me la faire attendre!
+
+Hulda avait pris la lettre, et, après s'être éclairée du
+chandelier, qui avait été déposé sur la table, elle regardait
+l'adresse.
+
+-- Oui!... C'est de lui!... C'est bien de lui!... Puisse-t-il
+m'annoncer que le _Viken _va revenir! Pendant ce temps, dame
+Hansen disait au jeune gars:
+
+-- Tu n'entres pas?
+
+-- Une minute alors! Il faut que je retourne ce soir à la maison,
+parce que je suis retenu demain matin pour une kariol.
+
+-- Eh bien, je te charge de dire à Joël que je compte aller le
+rejoindre. Qu'il m'attende donc.
+
+-- Demain soir?
+
+-- Non, dans la matinée. Qu'il ne quitte pas Moel sans m'avoir
+vue. Nous reviendrons ensemble à Dal.
+
+-- C'est convenu, dame Hansen.
+
+-- Allons, une goutte de brandevin?
+
+-- Avec plaisir! Le jeune gars s'était approché de la table, et
+dame Hansen lui avait présenté un peu de cette réconfortante
+eau-de-vie, toute-puissante contre les brumes du soir. Il n'en
+laissa pas une goutte au fond de la petite tasse. Puis:
+
+-- _God aften! _dit-il.
+
+-- _God aften, _mon garçon!
+
+C'est le bonsoir norvégien. Il fut simplement échangé. Pas même
+une inclination de tête. Et le jeune gars partit, sans s'inquiéter
+de la longue trotte qu'il avait à faire. Ses pas se furent bientôt
+perdus sous les arbres du sentier qui côtoie la torrentueuse
+rivière.
+
+Cependant Hulda regardait toujours la lettre de Ole et ne se
+hâtait pas de l'ouvrir. Qu'on y songe! Cette frêle enveloppe de
+papier avait dû traverser tout l'Océan pour arriver jusqu'à elle,
+toute cette grande mer où se perdent les rivières de la Norvège
+occidentale. Elle en examinait les différents timbres. Mise à la
+poste le 15 mars, cette lettre n'arrivait à Dal que le 15 avril.
+Comment, il y avait un mois déjà que Ole l'avait écrite! Que
+d'événements avaient pu se produire pendant ce mois, sur ces
+parages du New Found Land -- nom que les Anglais donnent à l'île
+de Terre-Neuve! N'était-ce pas encore la période de l'hiver,
+l'époque dangereuse des équinoxes? Ces lieux de pêche ne sont-ils
+pas les plus mauvais du monde, avec les formidables coups de vent
+que le pôle leur envoie à travers les plaines du Nord-Amérique?
+Métier pénible et périlleux, ce métier de pêcheur, qui était celui
+de Ole! Et s'il le faisait, n'était-ce point pour lui en rapporter
+les bénéfices, à elle, sa fiancée, qu'il devait épouser au retour!
+Pauvre Ole! Que disait-il dans cette lettre? Sans doute, qu'il
+aimait toujours Hulda, comme Hulda l'aimerait toujours, que leurs
+pensées se confondaient, malgré la distance, et qu'il voudrait
+être au jour de son arrivée à Dal!
+
+Oui! il devait dire tout cela, Hulda en était sûre. Mais, peut-être
+ajoutait-il que son retour était proche, que cette campagne
+de pêche, qui entraîne les marins de Bergen si loin de leur terre
+natale, allait prendre fin! Peut-être Ole lui apprenait-il que le
+_Viken _achevait d'arrimer sa cargaison, qu'il se préparait à
+appareiller, que les derniers jours d'avril ne s'écouleraient pas
+sans que tous deux fussent réunis en cette heureuse maison du
+Vestfjorddal? Peut-être l'assurait-il, enfin, que l'on pouvait
+déjà fixer le jour où le pasteur viendrait de Moel pour les unir
+dans la modeste chapelle de bois dont le clocher émergeait d'un
+épais massif d'arbres, à quelques centaines de pas de l'auberge de
+dame Hansen?
+
+Pour le savoir, il suffisait simplement de briser le cachet de
+l'enveloppe, d'en tirer la lettre de Ole, de la lire, même à
+travers les larmes de douleur ou de joie que son contenu pourrait
+amener dans les yeux de Hulda. Et, sans doute, plus d'une
+impatiente fille du Midi, une fille de la Dalécarlie, du Danemark
+ou de la Hollande, eût déjà su ce que la jeune Norvégienne ne
+savait pas encore! Mais Hulda rêvait, et les rêves ne se terminent
+que lorsqu'il plaît à Dieu de les finir. Et que de fois on les
+regrette, tant la réalité est décevante!
+
+-- Ma fille, dit alors dame Hansen, cette lettre que ton frère t'a
+envoyée, c'est bien une lettre de Ole?
+
+-- Oui! j'ai reconnu son écriture!
+
+-- Eh bien, veux-tu donc remettre à demain pour la lire? Hulda
+regarda une dernière fois l'enveloppe. Puis, après l'avoir
+décachetée sans trop de hâte, elle en retira une lettre
+soigneusement calligraphiée et lut ce qui suit:
+
+«Saint-Pierre-Miquelon, 17 mars 1882.
+
+«Chère Hulda,
+
+«Tu apprendras avec plaisir que nos opérations de pêche ont
+prospéré et qu'elles seront achevées dans quelques jours.
+
+Oui! Nous touchons à la fin de la campagne! Après un an d'absence,
+combien je serai heureux de revenir à Dal, et d'y retrouver la
+seule famille qui me reste et qui est la tienne.
+
+«Mes parts de bénéfice sont belles. Ce sera pour notre entrée en
+ménage. Messieurs Help frères, Fils de l'Aîné, nos armateurs de
+Bergen, sont avisés que le _Viken _sera probablement de retour du
+15 au 20 mai. Tu peux donc t'attendre à me voir à cette époque,
+c'est-à-dire, au plus, dans quelques semaines.
+
+«Chère Hulda, je compte te trouver encore plus jolie qu'à mon
+départ, et, comme ta mère, en bonne santé. En bonne santé aussi,
+ce hardi et brave camarade, mon cousin Joël, ton frère, qui ne
+demande pas mieux que de devenir le mien.
+
+«Au reçu de la présente, fais bien toutes mes amitiés à dame
+Hansen, que je vois d'ici, au fond de son fauteuil de bois, près
+du vieux poêle, dans la grande salle. Répète-lui que je l'aime
+deux fois, d'abord parce qu'elle est ta mère, et ensuite parce
+qu'elle est ma tante.
+
+«Surtout ne vous dérangez pas pour venir au-devant de moi à
+Bergen. Il serait possible que le _Viken _fût signalé plus tôt que
+je le marque. Quoi qu'il en soit, vingt-quatre heures après mon
+débarquement, chère Hulda, tu peux compter que je serai à Dal.
+Mais ne va pas être trop surprise si j'arrive en avance.
+
+«Nous avons été rudement secoués par les gros temps pendant cet
+hiver, le plus mauvais que nos marins aient jamais passé. Par
+bonheur, la morue du grand banc a donné avec abondance. Le _Viken
+_en rapporte près de cinq mille quintaux, livrables à Bergen, déjà
+vendus par les soins de Messieurs Help frères, Fils de l'Aîné.
+Enfin, ce qui doit intéresser la famille, c'est que nous avons
+réussi, et les profits seront bons pour moi qui, maintenant, suis
+à part entière.
+
+«D'ailleurs, si ce n'est pas la fortune que je rapporte au logis,
+j'ai comme une idée, ou plutôt j'ai comme un pressentiment qu'elle
+doit m'attendre au retour! Oui! la fortune... sans compter le
+bonheur! Comment?... Cela, c'est mon secret, chère Hulda, et tu me
+pardonneras d'avoir un secret pour toi.
+
+«C'est le seul! D'ailleurs, je te le dirai... Quand? Eh bien, dès
+que le moment sera venu -- avant notre mariage, s'il était reculé
+par quelque retard imprévu -- après, si je reviens à l'époque
+dite, et si, dans la semaine qui suivra mon retour à Dal, tu es
+devenue ma femme, comme je le désire tant!
+
+«Je t'embrasse, chère Hulda. Je te charge d'embrasser pour moi
+dame Hansen et mon cousin Joël. J'embrasse encore ton front,
+auquel la couronne rayonnante des mariées du Telemark mettra comme
+un nimbe de sainte. Une dernière fois, adieu, chère Hulda, adieu!
+
+«Ton fiancé,
+
+«Ole Kamp.»
+
+
+II
+
+Dal -- quelques maisons seulement, les unes le long d'une route
+qui n'est à vrai dire qu'un sentier, les autres éparses sur les
+croupes voisines. Elles tournent la face à l'étroite vallée du
+Vestfjorddal, le dos au cadre des collines du nord, au pied
+desquelles coule le Maan. L'ensemble de ces constructions
+formerait un des gaards très communs dans le pays, s'il était sous
+la direction d'un seul propriétaire de cultures ou d'un fermier à
+gages. Mais il a droit, si ce n'est au nom de bourg, du moins à
+celui de hameau. Une petite chapelle, édifiée en 1855, dont le
+chevet est percé de deux étroites fenêtres à vitraux, dresse non
+loin, à travers le fouillis des arbres, son clocher à quatre pans
+-- le tout en bois. Çà et là, au-dessus des rios qui courent à la
+rivière, sont jetés quelques ponceaux, charpentés en losange, dont
+l'entrecroisement est rempli de pierres moussues. Plus loin se
+font entendre les grincements d'une ou deux scieries
+rudimentaires, actionnées par les torrents, avec une roue pour
+manoeuvrer la scie, et une roue pour mouvoir la poutre ou le
+madrier. À courte distance, chapelle, scieries, maisons, cabanes,
+tout semble baigné dans une molle vapeur de verdure, sombre avec
+les sapins, glauque avec les bouleaux, que dessinent les arbres,
+isolés ou groupés, depuis les berges sinueuses du Maan jusqu'à la
+crête des hautes montagnes du Telemark.
+
+Tel est ce hameau de Dal, frais et riant, avec ses habitations
+pittoresques, extérieurement peintes, celles-ci de couleurs
+tendres -- vert naissant ou rose clair -- celles-là enluminées de
+couleurs violentes, jaune éclatant ou sang-de-boeuf. Leurs toits
+d'écorces de bouleau, emplâtrés d'un gazon verdoyant que l'on
+fauche à l'automne, sont coiffés de fleurs naturelles. Tout cela
+est délicieux et appartient au plus charmant pays du monde. Pour
+tout dire, Dal est dans le Telemark, le Telemark est en Norvège,
+et la Norvège, c'est la Suisse avec plusieurs milliers de fiords
+qui permettent à la mer de gronder au pied de ses montagnes.
+
+Le Telemark est compris dans cette portion renflée de l'énorme
+cornue que figure la Norvège entre Bergen et Christiania. Ce
+bailliage -- une dépendance de la préfecture de Batsberg -- a des
+montagnes et des glaciers comme la Suisse, mais ce n'est pas la
+Suisse. Il a des chutes grandioses comme le Nord-Amérique, mais ce
+n'est pas l'Amérique. Il a des paysages avec des maisons peintes
+et des processions d'habitants, vêtus de costumes d'un autre âge,
+comme certains bourgs de la Hollande, mais ce n'est pas la
+Hollande. Le Telemark, c'est mieux que tout cela, c'est le
+Telemark, contrée peut-être unique au monde par les beautés
+naturelles qu'elle renferme. L'auteur a eu le plaisir de le
+visiter. Il l'a parcouru en kariol avec des chevaux pris aux
+relais de poste -- quand il s'en trouvait. Il en a rapporté une
+impression de charme et de poésie, si vivace encore dans son
+souvenir, qu'il voudrait pouvoir en imprégner ce simple récit.
+
+À l'époque où se passe cette histoire -- en 1862 -- la Norvège
+n'était pas encore sillonnée par le chemin de fer qui permet
+actuellement d'aller de Stockholm à Drontheim par Christiania.
+Maintenant un immense lien de rails est tendu à travers ces deux
+pays scandinaves, peu enclins à vivre d'une vie commune. Mais,
+enfermé dans les wagons de ce chemin de fer, si le voyageur va
+plus vite qu'en kariol, il ne voit plus rien de l'originalité des
+routes d'autrefois. Il perd la traversée de la Suède méridionale
+par le curieux canal de Gotha, dont les steam-boats, s'élevant
+d'écluse en écluse, grimpent à trois cents pieds de hauteur.
+Enfin, il ne s'arrête ni aux chutes de Trolletann, ni à Drammen,
+ni à Kongsberg, ni devant toutes les merveilles du Telemark.
+
+À cette époque, le railway n'était qu'en projet. Quelque vingt ans
+devaient s'écouler encore avant qu'on pût traverser le royaume
+scandinave d'un littoral à l'autre -- en quarante heures -- et
+aller jusqu'au cap Nord, avec billets d'aller et retour pour le
+Spitzberg.
+
+Or, précisément, Dal était alors -- et qu'il le soit longtemps! --
+ce point central qui attirait les touristes étrangers ou
+indigènes, ces derniers, pour la plupart, étudiants de
+Christiania. De là, ils peuvent se disperser sur toute la région
+du Telemark et du Hardanger, remonter la vallée du Vestfjorddal
+entre le lac Mjös et le lac Tinn, se rendre aux merveilleuses
+cataractes du Rjukan. Sans doute, il n'y a qu'une seule auberge
+dans ce hameau; mais c'est bien la plus attrayante, la plus
+confortable que l'on puisse désirer, la plus importante aussi,
+puisqu'elle met quatre chambres à la disposition des voyageurs. En
+un mot, c'est l'auberge de dame Hansen.
+
+Quelques bancs entourent la base de ses parois roses, isolées du
+sol par une solide fondation de granit. Les poutres et les
+planches de sapin de ses murs ont acquis avec le temps une dureté
+telle que l'acier d'une hache s'y émousserait. Entre ces poutres,
+à peine équarries, disposées horizontalement les unes sur les
+autres, un rejointoiement de mousses, mélangées de terre glaise,
+forme des bourrelets étanches qui empêchent même les plus
+violentes pluies d'hiver d'y pénétrer. Au-dessus des chambres, le
+plafond chevronné est peint de tons rouges et noirs, contrastant
+avec les couleurs plus douces et plus réjouissantes des lambris.
+En un coin de la grande salle, le poêle circulaire envoie son
+tuyau se perdre dans la cheminée du fourneau de la cuisine.
+
+Ici, la boîte à horloge promène sur un large cadran d'émail ses
+aiguilles ouvragées et pique, de seconde en seconde, un tic-tac
+sonore. Là s'arrondit le vieux secrétaire à moulures brunes, près
+d'un trépied massif, peint en fer. Sur une planchette se dresse le
+chandelier en terre cuite, qui devient candélabre à trois branches
+quand on le retourne. Les plus beaux meubles de la maison ornent
+cette salle; la table en racine de bouleau, à pieds renflés, le
+coffre-bahut, à fermoirs historiés, où sont rangées les belles
+toilettes des fêtes et dimanches, le grand fauteuil dur comme une
+stalle d'église, les chaises de bois peinturluré, le rouet
+rustique, agrémenté de tons verts qui tranchent vivement sur la
+jupe rouge des fileuses. Puis, deçà delà, le pot pour conserver le
+beurre, le rouleau qui sert à le comprimer, la boîte à tabac et la
+râpe en os sculpté. Enfin, au-dessus de la porte, ouverte sur la
+cuisine, un large dressoir étale ses rangées d'ustensiles de
+cuivre et d'étain, des plats et des assiettes, à émail vif, en
+faïence et en bois, la petite meule à aiguiser, à demi plongée
+dans son colimaçon verni, le coquetier antique et solennel qui
+pourrait servir de calice; et quelles parois amusantes, tendues en
+tapisseries de linge, représentant des sujets de la Bible,
+enluminées de toutes les couleurs de l'imagerie d'Épinal! Quant
+aux chambres des voyageurs, pour être plus simples, elles n'en
+sont pas moins confortables avec leurs quelques meubles d'une
+propreté engageante, leurs rideaux de fraîche verdure qui pendent
+de la crête du toit gazonné, leur large lit à draps blancs, en
+frais tissu d'»akloede», et leurs lambris qui portent des versets
+de l'Ancien Testament, écrits en jaune sur fond rouge.
+
+Il ne faut point oublier que les planchers de la grande salle,
+comme ceux des chambres du rez-de-chaussée et du premier étage,
+sont semés de petites branches de bouleau, de sapin, de genévrier,
+dont les feuilles emplissent la maison de leur vivifiante odeur.
+
+Pourrait-on imaginer une plus charmante posada en Italie, une plus
+alléchante fonda en Espagne? Non! Et le flot de touristes anglais
+n'en avait pas encore fait élever les prix, comme en Suisse -- du
+moins à cette époque. À Dal, ce n'est pas la livre sterling, le
+pound d'or, dont la bourse du voyageur est bientôt veuve, c'est le
+species d'argent qui vaut un peu plus de cinq francs, ce sont ses
+subdivisions, le mark d'une valeur d'un franc, et le skilling de
+cuivre, qu'il faut bien se garder de confondre avec le shilling
+britannique, car il n'équivaut qu'à un sou de France. Ce n'est pas
+non plus la prétentieuse bank-note dont le touriste vient faire
+usage et abus au Telemark. C'est le billet d'un species qui est
+blanc, celui de cinq qui est bleu, celui de dix qui est jaune,
+celui de cinquante qui est vert, celui de cent qui est rouge. Deux
+de plus, et l'on ferait toutes les couleurs de l'arc-en-ciel!
+
+Puis -- ce qui n'est point à dédaigner dans cette hospitalière
+maison -- la nourriture y est bonne, chose rare dans la plupart
+des auberges de la région. En effet, le Telemark ne justifie que
+trop son surnom de «Pays du lait caillé». Au fond de ces trous de
+Tiness, de Listhüs, de Tinoset, de bien d'autres, jamais de pain,
+ou si mauvais qu'il vaut mieux s'en passer. Rien qu'une galette
+d'avoine, le «flatbröd», sec, noirâtre, dur comme du carton, ou
+tout simplement un gâteau grossier, fait avec la substance
+intermédiaire de l'écorce de bouleau, mélangée de lichens ou de
+hachures de paille. Rarement des oeufs, à moins que les poules
+n'aient pondu huit jours avant. Mais, à profusion, de la bière
+inférieure, du lait caillé, doux ou sur, et quelquefois un peu de
+café, si épais qu'il ressemble plutôt à de la suie distillée
+qu'aux produits de Moka, de Bourbon ou de Rio Nunez.
+
+Chez dame Hansen, au contraire, la cave et l'office sont
+convenablement garnies. Que faut-il de plus aux touristes même
+exigeants? Saumon cuit, salé ou fumé, «hores», saumons des lacs
+qui n'ont jamais connu les eaux amères, poissons des cours d'eau
+du Telemark, volailles ni trop dures ni trop maigres, oeufs à
+toutes sauces, fines galettes de seigle et d'orge, fruits, et plus
+particulièrement des fraises, pain bis, mais d'excellente qualité,
+bière et vieilles bouteilles de ce vin de Saint-Julien qui propage
+jusqu'en ces contrées lointaines la renommée des crus de France.
+
+Aussi, réputation faite, dans tous les pays du nord de l'Europe,
+pour l'auberge de Dal.
+
+On peut le voir, d'ailleurs, en feuilletant le livre aux feuilles
+jaunâtres sur lesquelles les voyageurs signent volontiers de leur
+nom quelque compliment à l'adresse de dame Hansen. Pour la
+plupart, ce sont des Suédois, des Norvégiens, venus de tous les
+points de la Scandinavie.
+
+Cependant, les Anglais y sont en grand nombre, et l'un d'eux, pour
+avoir attendu une heure que le sommet du Gousta se dégageât de ses
+vapeurs matinales, a britanniquement écrit sur une des pages:
+
+_Patientia omnia vincit._
+
+Il y a également quelques Français, dont l'un, qu'il vaut mieux ne
+pas nommer, s'est permis d'écrire:
+
+«Nous n'avons qu'à nous louer de la réception qu'on nous a «fait»
+dans cette auberge!»
+
+Peu importe la faute grammaticale, après tout! Si la phrase est
+plus reconnaissante que française, elle n'en rend pas moins
+hommage à dame Hansen et à sa fille, la charmante Hulda du
+Vestfjorddal.
+
+
+III
+
+Sans être trop versé dans la science ethnographique, on peut
+croire, avec plusieurs savants, qu'il existe une certaine parenté
+entre les hautes familles de l'aristocratie anglaise et les
+anciennes familles du royaume scandinave. On en trouve de
+nombreuses preuves dans ces noms d'ancêtres qui sont identiques
+entre les deux pays. Et pourtant, il n'y a pas d'aristocratie en
+Norvège. Mais, si la démocratie domine, cela ne l'empêche pas
+d'être aristocratique au plus haut point. Tous sont égaux en haut,
+au lieu de l'être en bas. Jusque dans les plus humbles cabanes se
+dresse encore l'arbre généalogique, qui n'a point dégénéré pour
+avoir repris racine en terre plébéienne. Là s'écartèlent les
+blasons des familles nobles des époques féodales, dont ces simples
+paysans descendent.
+
+Il en était ainsi des Hansen, de Dal, parents, à un degré très
+éloigné, sans doute, de ces pairs d'Angleterre, créés à la suite
+de l'invasion du Rollon de Normandie. Et s'ils n'en possédaient
+plus la situation ni la richesse, du moins en avaient-ils conservé
+la fierté originelle, ou, plutôt, la dignité, qui est à sa place
+dans toutes les conditions sociales.
+
+Peu importait, d'ailleurs! Quoiqu'il eût des ancêtres de haute
+naissance, Harald Hansen n'en était pas moins aubergiste à Dal. La
+maison lui venait de son père et de son grand-père, dont il
+rappelait volontiers la situation dans le pays. Après lui, sa
+femme avait continué d'y exercer cette profession de manière à
+mériter l'estime publique.
+
+Harald avait-il fait fortune à ce métier? On ne sait. Mais il
+avait pu élever son fils Joël et sa fille Hulda, sans que le début
+de la vie eût été trop dur à ses deux enfants. Et même, un fils
+d'une soeur de sa femme, Ole Kamp, que la mort de son père et de
+sa mère devait bientôt laisser à sa charge, avait été élevé par
+lui comme ses propres rejetons. Sans son oncle Harald, cet
+orphelin eût sans doute été un de ces pauvres petits êtres qui ne
+viennent au monde que pour le quitter aussitôt. Du reste, Ole Kamp
+montra pour ses parents adoptifs une reconnaissance toute filiale.
+Rien ne devait jamais rompre ce lien qui l'unissait à la famille
+Hansen. Son mariage avec Hulda allait le resserrer encore et le
+nouer pour la vie.
+
+Harald était mort, il y avait dix-huit mois environ. Sans compter
+l'auberge de Dal, il laissait à sa veuve un petit «soeter», situé
+dans la montagne. Le soeter n'est qu'une sorte de ferme isolée,
+d'un rapport généralement médiocre, quand il n'est pas nul. Or,
+les dernières saisons n'avaient point été bonnes. Toute culture
+avait souffert, même les pâturages. Il y avait eu de ces «nuits de
+fer», comme les appelle le paysan norvégien, nuits de bise et de
+glace, qui dessèchent tout germe jusqu'au plus profond de l'humus.
+De là, ruine pour les paysans du Telemark et du Hardanger.
+
+Cependant, si dame Hansen devait savoir à quoi s'en tenir sur sa
+situation, elle n'en avait jamais rien dit à personne, pas même à
+ses enfants. D'un caractère froid et taciturne, elle était peu
+communicative -- ce dont Hulda et Joël souffraient visiblement.
+Mais, avec ce respect pour le chef de famille, inné dans les pays
+du Nord, ils s'étaient tenus sur une réserve qui ne laissait pas
+de leur être très pénible. D'ailleurs, dame Hansen ne demandait
+pas volontiers aide ou conseil, étant absolument convaincue de la
+sûreté de son jugement -- très norvégienne sous ce rapport.
+
+Dame Hansen comptait alors cinquante ans. L'âge, s'il avait
+blanchi ses cheveux, n'avait point courbé sa haute taille, ni
+amoindri la vivacité de son regard d'un bleu intense, dont l'azur
+se retrouvait inaltéré dans les yeux de sa fille. Seul son teint
+avait pris la nuance jaunâtre d'un vieux papier de procédure, et
+quelques rides commençaient à sillonner son front.
+
+La «madame», comme on dit en pays scandinave, était invariablement
+vêtue d'une jupe noire à gros plis, en signe du deuil qu'elle ne
+quittait plus depuis la mort de Harald. Des entournures de son
+corsage brunâtre sortaient les manches d'une chemise en coton
+écru. Un fichu de couleur sombre se croisait sur sa poitrine que
+recouvrait le montant du tablier rattaché en arrière par de larges
+agrafes. Elle était toujours coiffée d'un épais bonnet de soie,
+sorte de béguin qui tend à disparaître des modes du jour. Assise
+droite, dans le fauteuil de bois, la grave hôtesse de Dal
+n'abandonnait son rouet que pour fumer une petite pipe en écorce
+de bouleau, dont les vapeurs l'entouraient d'un léger nuage.
+
+En vérité, peut-être la maison eût-elle semblé bien triste sans la
+présence des deux enfants!
+
+Un brave garçon, Joël Hansen! Vingt-cinq ans, bien découplé, de
+haute taille, comme les montagnards norvégiens, l'air fier, sans
+forfanterie, l'allure hardie, sans témérité. C'était un blond
+presque châtain, avec des yeux bleus presque noirs. Son costume
+faisait valoir ses puissantes épaules qui ne pliaient pas
+aisément, sa large poitrine dans laquelle fonctionnaient à l'aise
+les poumons du guide des montagnes, ses bras vigoureux, ses jambes
+faites aux plus pénibles ascensions des hauts fields du Telemark.
+En tenue habituelle, on eût dit un cavalier. Sa jaquette bleuâtre,
+avec épaulettes, serrée à la taille, se croisait sur la poitrine
+par deux longues pattes verticales et s'agrémentait dans le dos de
+dessins en couleurs, semblable à certaines vestes celtiques de la
+Bretagne. Son col de chemise s'évasait en entonnoir. Sa culotte
+jaune se rattachait au-dessous du genou par une jarretière à
+boucle. Sur sa tête s'inclinait un chapeau brun à larges bords
+avec ganse noire et lisières rouges. À ses jambes s'adaptaient des
+guêtres de bure ou des bottes à fortes semelles, plates de talons,
+dont le cou-de-pied se dessinait imparfaitement sous le
+chiffonnement du cuir, comme aux bottes de mer.
+
+De son vrai métier, Joël était guide dans le bailliage du Telemark
+et jusqu'au fond des montagnes du Hardanger. Toujours prêt à
+partir, toujours infatigable, il méritait d'être comparé à ce
+héros norvégien, Rollon le Marcheur, célèbre dans les légendes du
+pays. Entre-temps, il accompagnait les chasseurs anglais, qui
+viennent volontiers tirer le «riper», ce ptarmigan plus gros que
+celui des Hébrides, et le «jerper», cette perdrix plus délicate
+que la grouse d'Écosse. L'hiver arrivé, c'était la chasse aux
+loups qui le réclamait, lorsque ces carnassiers, poussés par la
+faim, s'aventurent pendant la mauvaise saison à la surface des
+lacs glacés. Puis, l'été, c'était la chasse à l'ours, quand cet
+animal, suivi de ses petits, vient chercher sa nourriture d'herbe
+fraîche et qu'il faut le poursuivre à travers les plateaux d'une
+altitude de mille à douze cents pieds. Plus d'une fois, Joël ne
+dut la vie qu'à sa force prodigieuse, qui le rendait capable de
+résister aux étreintes de ces formidables bêtes, et à son
+imperturbable sang-froid, qui lui permettait de s'en dégager.
+
+Enfin, lorsqu'il n'y avait ni touriste à guider dans la vallée du
+Vestfjorddal, ni chasseur à conduire sur les fields, Joël
+s'occupait du petit soeter, situé à quelques milles dans la
+montagne. Là, un jeune berger, aux gages de dame Hansen, était
+employé à la garde d'une demi-douzaine de vaches et d'une
+trentaine de moutons -- le soeter ne comprenant que des pâturages
+sans aucune sorte de culture.
+
+De sa nature, Joël était obligeant et serviable. Connu dans tous
+les gaards du Telemark, c'est dire qu'il était aimé dans tous.
+Quant aux trois êtres pour lesquels il éprouvait une affection
+sans bornes, c'étaient, avec sa mère, son cousin Ole et sa soeur
+Hulda.
+
+Lorsque Ole Kamp avait quitté Dal pour s'embarquer une dernière
+fois, combien Joël regretta de ne pouvoir doter Hulda pour lui
+garder son fiancé! En vérité, s'il eût été habitué à la mer, il
+n'aurait pas hésité à partir à la place de son cousin. Mais il
+fallait quelque argent pour les débuts du nouveau ménage. Or, dame
+Hansen n'ayant pris aucun engagement, Joël avait compris qu'elle
+ne pouvait rien distraire du bien de famille. Ole avait donc dû
+s'en aller au loin, de l'autre côté de l'Atlantique. Joël l'avait
+conduit jusqu'aux dernières limites de leur vallée, sur la route
+de Bergen. Là, après l'avoir longtemps serré dans ses bras, il lui
+avait souhaité bon voyage et heureux retour. Puis, il était revenu
+consoler sa soeur qu'il aimait d'un amour à la fois fraternel et
+paternel.
+
+Hulda, à cette époque, avait dix-huit ans. Ce n'était pas la
+«piga», ainsi qu'on appelle la servante dans les auberges
+norvégiennes, mais plutôt la «fraken», la miss des Anglais, «la
+mademoiselle», comme sa mère était «la madame» de la maison. Quel
+charmant visage, encadré de cheveux blonds, un peu dorés, sous un
+léger bonnet de linge, dégagé en arrière pour laisser tomber de
+longues nattes! Quelle jolie taille sous ce corsage d'étoffe rouge
+à lisérés verts, bien ajusté au buste, entrouvert sur le plastron,
+orné de broderies en couleurs, surmonté de la chemisette blanche
+dont les manches venaient se serrer aux poignets par un bracelet
+de rubans! Quelle gracieuse tournure sous le ceinturon rouge à
+fermoirs d'argent filigrané, qui retenait la jupe verdâtre,
+doublée du tablier à losanges multicolores, et sous lequel
+apparaissait le bas blanc, engagé dans cette fine chaussure du
+Telemark, effilée à sa pointe.
+
+Oui! la fiancée de Ole était charmante avec cette physionomie un
+peu mélancolique des filles du Nord, mais souriante aussi. En la
+voyant, on songeait volontiers à cette Hulda la Blonde, dont elle
+portait le nom, et que la mythologie scandinave laisse errer,
+comme la fée heureuse, autour du foyer domestique.
+
+Sa réserve de fille modeste et sage ne lui ôtait rien de la grâce
+avec laquelle elle accueillait les hôtes d'un jour qui
+s'arrêtaient à l'auberge de Dal. On le savait dans le monde des
+touristes. N'était-ce pas déjà une attraction de pouvoir échanger
+avec Hulda le «shake-hand», cette cordiale poignée de main qui se
+donne à tous et à toutes?
+
+Et, après lui avoir dit:
+
+-- Merci pour ce repas, _Tack for mad!_
+
+Quoi de plus agréable que de lui entendre répondre de sa voix
+fraîche et sonore:
+
+-- Puisse-t-il vous faire du bien, _Wed bekomme!_
+
+
+IV
+
+Ole Kamp était parti depuis un an. Il l'avait dit dans sa lettre -
+- une rude campagne, cette campagne d'hiver sur les parages de New
+Found Land! On y gagne bien son argent, quand on en gagne. Il y a
+là-bas des coups de vent d'équinoxe qui surprennent les bâtiments,
+au large des îles, et détruisent en quelques heures toute une
+flottille de pêche. Mais le poisson pullule sur ce haut fond de
+Terre-Neuve, et les équipages, lorsqu'ils sont favorisés, trouvent
+une large compensation aux fatigues comme aux dangers de ce trou à
+tempêtes.
+
+Du reste, les Norvégiens sont de bons marins. Ils ne boudent point
+à la besogne. Au milieu des fiords du littoral, depuis
+Christiansand jusqu'au cap Nord, entre les récifs du Finmark, à
+travers les passes des Loffoden, les occasions ne leur manquent
+pas de se familiariser avec les fureurs de l'Océan. Lorsqu'ils
+traversent l'Atlantique Nord pour aller de conserve aux lointaines
+pêcheries de Terre-Neuve, ils ont déjà fait preuve de courage.
+Pendant leur enfance, ce qu'ils ont reçu de coups de queue
+d'ouragan, sur la côte européenne, les a mis à même d'affronter
+les coups de tête des mêmes tempêtes sur le New Found Land. Ils
+attrapent la bourrasque à son début, voilà toute la différence.
+
+Les Norvégiens ont de qui tenir, d'ailleurs. Leurs ancêtres
+étaient d'intrépides gens de mer, à l'époque où les Hansen avaient
+accaparé le commerce de l'Europe septentrionale. Peut-être
+furent-ils un peu pirates dans les anciens temps; mais la piraterie
+c'était alors la façon de procéder. Sans doute, le commerce s'est
+bien moralisé depuis, bien qu'il soit permis de penser qu'il reste
+encore quelque chose à faire.
+
+Quoi qu'il en soit, les Norvégiens étaient d'audacieux
+navigateurs, ils le sont aujourd'hui, ils le seront toujours. Ole
+Kamp n'était pas homme à démentir les promesses de son origine.
+Son apprentissage, son initiation à ces durs travaux, c'est à un
+vieux maître au cabotage de Bergen qu'il les devait. Toute son
+enfance s'était passée dans ce port, l'un des plus fréquentés du
+royaume scandinave. Avant de prendre la grande mer, il avait été
+un audacieux gamin des fiords, un dénicheur d'oiseaux aquatiques,
+un pêcheur de ces innombrables poissons qui servent à fabriquer le
+stock-fish. Puis, devenu mousse, il a commencé à naviguer sur la
+Baltique, au large de la mer du Nord, et même jusqu'aux parages de
+l'Océan polaire. Il fit ainsi plusieurs voyages à bord des grands
+navires de pêche, et obtint le grade de maître, quand il eut plus
+de vingt et un ans. Il en avait maintenant vingt-trois.
+
+Entre ses campagnes, il ne manquait jamais de venir revoir la
+famille qu'il aimait, la seule qui lui restât au monde.
+
+Et alors, quand il se trouvait à Dal, quel compagnon digne de
+Joël! Il le suivait dans ses courses, à travers les montagnes,
+jusque sur les plus hauts plateaux du Telemark. Les fields après
+les fiords, ça lui allait à ce jeune marin, et il ne restait
+jamais en arrière, à moins que ce ne fût pour tenir compagnie à sa
+cousine Hulda.
+
+Une étroite amitié s'établit peu à peu entre Ole et Joël. Ce fut
+par une conséquence tout indiquée que ce sentiment prit une autre
+forme à l'égard de la jeune fille. Et comment Joël ne l'eût-il pas
+encouragé? Où sa soeur aurait-elle trouvé dans toute la province
+un meilleur garçon, une nature plus sympathique, un caractère plus
+dévoué, un coeur plus chaud? Ole pour mari, le bonheur de Hulda
+était assuré. Ce fut donc avec l'agrément de sa mère et de son
+frère que la jeune fille se laissa aller sur la pente naturelle de
+ses sentiments. De ce que ces gens du Nord sont peu démonstratifs,
+il ne faudrait pas les taxer d'insensibilité. Non! C'est leur
+manière, à eux, et peut-être en vaut-elle bien une autre!
+
+Enfin, un jour, tous quatre étant dans la grande salle, Ole dit,
+sans autre entrée en matière:
+
+-- Il me vient une idée, Hulda!
+
+-- Laquelle? répondit la jeune fille.
+
+-- Il me semble que nous devrions nous marier!
+
+-- Je le crois aussi.
+
+-- Cela serait convenable, ajouta dame Hansen, comme si c'eût été
+une affaire discutée depuis longtemps déjà.
+
+-- En effet, et de cette façon, Ole, répliqua Joël, je deviendrais
+tout naturellement ton beau-frère.
+
+-- Oui, dit Ole, mais il est probable, mon Joël, que je ne t'en
+aimerai que davantage...
+
+-- Si c'est possible!
+
+-- Tu le verras bien!
+
+-- Ma foi, je ne demande pas mieux! répondit Joël, qui vint serrer
+la main de Ole.
+
+-- Ainsi, c'est entendu, Hulda? demanda dame Hansen.
+
+-- Oui, ma mère, répondit la jeune fille.
+
+-- Tu le penses bien, Hulda, reprit Ole. Il y a beau temps que je
+t'aime sans le dire!
+
+-- Moi aussi, Ole!
+
+-- Comment cela m'est venu, je ne le sais guère.
+
+-- Ni moi.
+
+-- Sans doute, Hulda, c'est en te voyant chaque jour plus belle,
+et bonne de plus en plus...
+
+-- Tu vas un peu loin, mon cher Ole!
+
+-- Mais non, et je peux bien te dire cela, sans te faire rougir,
+puisque c'est vrai! Est-ce que vous ne vous étiez pas aperçue,
+dame Hansen, que j'aimais Hulda?
+
+-- Un peu.
+
+-- Et toi, Joël?
+
+-- Moi?... beaucoup!
+
+-- Franchement, répondit Ole en souriant, vous auriez bien dû me
+prévenir!
+
+-- Mais tes voyages, Ole, demanda dame Hansen, est-ce qu'ils ne te
+paraîtront pas trop pénibles, une fois que tu seras marié?
+
+-- Si pénibles, répondit Ole, que je ne voyagerai plus, quand le
+mariage sera fait!
+
+-- Tu ne voyageras plus?...
+
+-- Non, Hulda. Est-ce qu'il me serait possible de te quitter
+pendant de longs mois?
+
+-- Ainsi, tu vas pour la dernière fois aller en mer?
+
+-- Oui, mais, avec un peu de chance, ce voyage me permettra de
+rapporter quelques économies, puisque MM. Help frères m'ont
+formellement promis de me donner part entière...
+
+-- Ce sont de braves gens! dit Joël.
+
+-- Tout ce qu'il y a de meilleur, répondit Ole, et bien connus,
+bien appréciés de tous les marins de Bergen!
+
+-- Mon cher Ole, dit alors Hulda, quand tu ne navigueras plus,
+qu'est-ce que tu feras?
+
+-- Eh bien, je deviendrai le compagnon de Joël. J'ai de bonnes
+jambes, et si elles ne suffisent pas, je m'en fabriquerai en
+m'entraînant peu à peu. D'ailleurs, j'ai pensé à une affaire qui
+ne serait peut-être pas mauvaise. Pourquoi n'établirions-nous pas
+un service de messageries entre Drammen, Kongsberg et les gaards
+du Telemark? Les communications ne sont ni faciles ni régulières,
+et il y aurait peut-être quelque argent à gagner. Enfin, j'ai des
+idées, sans compter...
+
+-- Quoi donc?
+
+-- Rien! Nous verrons cela à mon retour. Mais je vous préviens que
+je suis bien décidé à tout faire pour que Hulda soit la femme la
+plus enviée du pays. Oui! J'y suis bien décidé.
+
+-- Si tu savais, Ole, comme ce sera facile! répondit Hulda en lui
+tendant la main. N'est-ce pas à moitié fait déjà, et existe-t-il
+une aussi heureuse maison que notre maison de Dal?
+
+Dame Hansen avait un instant détourné la tête.
+
+-- Ainsi, reprit Ole en insistant d'un ton joyeux, l'affaire est
+convenue?
+
+-- Oui, répondit Joël.
+
+-- Et il n'y aura plus à en reparler?
+
+-- Jamais.
+
+-- Tu n'auras pas de regret, Hulda?
+
+-- Aucun, mon cher Ole.
+
+-- Quant à fixer la date du mariage, je pense qu'il vaut mieux
+attendre ton retour, ajouta Joël.
+
+-- Soit, mais j'aurai bien du malheur, si avant un an je ne suis
+pas revenu pour conduire Hulda à l'église de Moel, où notre ami,
+le pasteur Andresen ne refusera pas de dire pour nous ses plus
+belles prières!
+
+Et voilà comment avait été décidé le mariage de Hulda Hansen et de
+Ole Kamp.
+
+Huit jours après, le jeune marin devait rejoindre son bord à
+Bergen. Mais, avant de se quitter, les deux futurs avaient été
+fiancés, suivant la touchante coutume des pays scandinaves.
+
+Dans cette simple et honnête Norvège, l'habitude, le plus
+généralement, est de se fiancer avant de s'épouser. Quelquefois,
+même, le mariage n'est célébré que deux ou trois ans après. Cela
+ne rappelle-t-il pas ce qui se passait entre chrétiens aux
+premiers jours de l'Église? Mais il ne faudrait pas croire que les
+fiançailles ne soient qu'un simple échange de paroles, dont la
+valeur ne repose que sur la bonne foi des contractants. Non!
+L'engagement est plus sérieux, et si cet acte n'est pas reconnu
+par la loi, du moins l'est-il par l'usage, cette loi naturelle.
+
+Il s'agissait donc, dans le cas de Hulda et de Ole Kamp,
+d'organiser une cérémonie à laquelle présiderait le pasteur
+Andresen. Il n'y a pas de ministre du culte à Dal, ni dans la
+plupart des gaards environnants. En Norvège, d'ailleurs, on trouve
+certaines localités qui s'appellent «villes de dimanche», où
+s'élève le presbytère, le «proestegjelb». C'est là que se
+rassemblent, pour l'office, les principales familles de la
+paroisse. Elles y ont même un pied-à-terre dans lequel elles
+viennent s'établir pendant vingt-quatre heures, le temps
+d'accomplir leurs devoirs religieux. De là, on s'en retourne comme
+d'un pèlerinage. Dal, il est vrai, possède une chapelle. Toutefois
+le pasteur ne s'y rend que sur demande et pour des cérémonies qui
+ne sont point d'ordre public, mais privé.
+
+Après tout, Moel n'est pas loin. Rien qu'un demi-mille -- soit à
+peu près dix kilomètres de France, depuis Dal jusqu'à l'extrémité
+du lac Tinn. Quant au pasteur Andresen, c'est un homme obligeant
+et un bon marcheur.
+
+Le pasteur Andresen fut donc prié de venir aux fiançailles, en
+cette double qualité de ministre et d'ami de la famille Hansen.
+Elle le connaissait et il la connaissait de longue date. Il avait
+vu grandir Hulda et Joël. Il les aimait comme il aimait ce «jeune
+loup marin» de Ole Kamp. Rien ne pouvait lui faire plus de plaisir
+qu'un tel mariage. Il y avait là de quoi mettre en fête toute la
+vallée du Vestfjorddal.
+
+Il s'ensuit que le pasteur Andresen prit son petit collet, son
+rabat de crêpe, son livre d'office, et partit un beau matin, par
+un temps assez pluvieux d'ailleurs. Il arriva en compagnie de
+Joël, qui était allé à sa rencontre à mi-route. On laisse à penser
+s'il fut bien reçu dans l'auberge de dame Hansen, et s'il eut la
+belle chambre du rez-de-chaussée, avec des branches de genévrier
+toutes fraîches, qui la parfumaient comme une chapelle.
+
+Le lendemain, à la première heure, s'ouvrit la petite église de
+Dal. Là, devant le pasteur et sur son livre d'office, en présence
+de quelques amis et des voisins de l'auberge, Ole jura d'épouser
+Hulda, et Hulda jura d'épouser Ole, au retour du dernier voyage
+que le jeune marin allait entreprendre. Un an d'attente, c'est
+long, mais cela passe tout de même, quand on est sûr l'un de
+l'autre.
+
+Maintenant, Ole ne pourrait plus, sans un motif grave, répudier
+celle dont il avait fait sa fiancée. Hulda ne pourrait pas trahir
+la foi qu'elle avait jurée à Ole. Et si Ole Kamp ne fût pas parti
+quelques jours après les fiançailles, il aurait pu profiter des
+droits qu'elles lui donnaient sans conteste: rendre visite à la
+jeune fille quand il lui conviendrait, lui écrire lorsqu'il lui
+plairait de le faire, l'accompagner à la promenade, bras dessus,
+bras dessous, même en l'absence de la famille, obtenir la
+préférence sur tous autres pour danser avec elle dans les fêtes et
+cérémonies quelconques.
+
+Mais Ole Kamp avait dû regagner Bergen. Huit jours après, le
+_Viken _était parti pour les pêcheries de Terre-Neuve. Maintenant,
+Hulda n'avait plus qu'à attendre les lettres que son fiancé avait
+promis de lui adresser par tous les courriers d'Europe.
+
+Elles ne manquèrent pas, ces lettres, toujours si impatiemment
+attendues. Elles apportèrent un peu de bonheur à la maison
+attristée depuis le départ. Le voyage s'accomplissait dans des
+conditions favorables. La pêche était fructueuse, les profits
+seraient grands. Et puis, à la fin de chaque lettre, Ole parlait
+toujours d'un certain secret et de la fortune qu'il devait lui
+assurer. Voilà un secret que Hulda aurait bien voulu connaître, et
+aussi dame Hansen pour des raisons qu'il eût été difficile de
+soupçonner.
+
+C'est que dame Hansen était de plus en plus sombre, inquiète,
+renfermée. Et une circonstance, dont elle ne parla point à ses
+enfants, vint encore accroître ses soucis.
+
+Trois jours après l'arrivée de la dernière lettre de Ole, le 19
+avril, dame Hansen revenait seule de la scierie où elle était
+allée commander un sac de copeaux au contremaître Lengling, et se
+dirigeait vers la maison. Un peu avant d'arriver devant la porte,
+elle fut accostée par un homme qui n'était pas du pays.
+
+-- Vous êtes bien dame Hansen? demanda cet homme.
+
+-- Oui, répondit-elle, mais je ne vous connais pas.
+
+-- Oh! peu importe! reprit l'homme. Je suis arrivé ce matin de
+Drammen et j'y retourne.
+
+-- De Drammen? dit vivement dame Hansen.
+
+-- Est-ce que vous ne connaissez pas un certain monsieur
+Sandgoïst, qui y demeure?...
+
+-- Monsieur Sandgoïst! répéta dame Hansen, dont la figure pâlit à
+ce nom. Oui... je le connais!
+
+-- Eh bien, quand monsieur Sandgoïst a su que je venais à Dal, il
+m'a prié de vous donner le bonjour de sa part.
+
+-- Et... rien de plus?...
+
+-- Rien, si ce n'est de vous dire qu'il viendrait probablement
+vous voir le mois prochain! -- Bonne santé et bonsoir, dame
+Hansen!
+
+
+V
+
+Hulda, en effet, était très frappée de cette persistance de Ole à
+toujours lui parler dans ses lettres de cette fortune qu'il
+comptait trouver à son retour. Sur quoi le brave garçon fondait-il
+cette espérance? Hulda ne pouvait le deviner, et il lui tardait de
+le savoir. Qu'on excuse cette impatience si naturelle. Était-ce
+donc une vaine curiosité de sa part? Point. Ce secret la regardait
+bien un peu. Non qu'elle fût ambitieuse, l'honnête et simple
+fille, ni que ses visées d'avenir se fussent jamais haussées à ce
+qu'on appelle la richesse. L'affection de Ole lui suffisait, elle
+devait lui suffire toujours. Si la fortune venait, on
+l'accueillerait sans grande joie. Si elle ne venait pas, on s'en
+passerait sans grand déplaisir.
+
+C'est précisément ce que se disaient Hulda et Joël, le lendemain
+du jour où la dernière lettre de Ole était arrivée à Dal. Là-dessus
+ils pensaient de la même façon -- comme sur tout le reste,
+d'ailleurs.
+
+Et alors Joël d'ajouter:
+
+-- Non! Cela n'est pas possible, petite soeur! Il faut que tu me
+caches quelque chose!
+
+-- Moi!... te cacher?...
+
+-- Oui! Que Ole soit parti sans te dire au moins un peu de son
+secret... ce n'est pas croyable!
+
+-- T'en a-t-il dit un mot, Joël? répondit Hulda.
+
+-- Non, soeur. Mais moi, je ne suis pas toi.
+
+-- Si, tu es moi, frère.
+
+-- Je ne suis pas le fiancé de Ole.
+
+-- Presque, dit la jeune fille, et, si quelque malheur
+l'atteignait, s'il ne revenait pas de ce voyage, tu serais frappé
+comme moi, et tes larmes couleraient comme les miennes!
+
+-- Ah! petite soeur, répondit Joël, je te défends bien d'avoir de
+ces idées! Ole ne pas revenir de ce dernier voyage qu'il fait aux
+grandes pêches! Est-ce que tu parles sérieusement, Hulda?
+
+-- Non, sans doute, Joël. Et pourtant, je ne sais... Je ne peux me
+défendre de certains pressentiments... de vilains rêves!...
+
+-- Des rêves, chère Hulda, ne sont que des rêves!
+
+-- Sans doute, mais d'où viennent-ils?
+
+-- De nous-mêmes et non d'en haut. Tu crains, et ce sont tes
+craintes qui hantent ton sommeil. D'ailleurs, il en est presque
+toujours ainsi, quand on a vivement désiré une chose et que le
+moment approche où les désirs vont se réaliser.
+
+-- Je le sais, Joël.
+
+-- Vraiment, je te croyais plus ferme, petite soeur! Oui! plus
+énergique! Comment, tu viens de recevoir une lettre dans laquelle
+Ole te dit que le _Viken _sera de retour avant un mois, et tu te
+mets de pareils soucis dans la tête!...
+
+-- Non... dans le coeur, mon Joël!
+
+-- Et, au fait, reprit Joël, nous sommes déjà au 19 avril. Ole
+doit revenir du 15 au 20 mai. Il n'est donc pas trop tôt de
+commencer les préparatifs du mariage.
+
+-- Y penses-tu, Joël?
+
+-- Si j'y pense, Hulda! Je pense même que nous avons peut-être
+déjà trop tardé! Songes-y donc! Un mariage qui va mettre en joie
+non seulement Dal, mais les gaards voisins. J'entends que cela
+soit très beau, et je vais m'occuper d'arranger les choses!
+
+C'est que ce n'est pas une petite affaire, une cérémonie de ce
+genre dans les campagnes de la Norvège en général et du Telemark
+en particulier. Non! cela ne va pas sans quelque bruit.
+
+Il s'ensuit donc que, le jour même, Joël eut à ce sujet un
+entretien avec sa mère. C'était peu d'instants après que dame
+Hansen avait été si vivement impressionnée par la rencontre de cet
+homme qui venait de lui annoncer la prochaine visite de
+M. Sandgoïst, de Drammen. Elle était allée s'asseoir dans le
+fauteuil de la grande salle, et, là, tout absorbée, faisait
+machinalement tourner son rouet.
+
+Joëlle vit bien, sa mère était encore plus tourmentée que
+d'habitude; mais comme elle répondait invariablement «qu'elle
+n'avait rien», lorsqu'on l'interrogeait à cet égard, son fils ne
+voulut lui parler que du mariage de Hulda.
+
+-- Ma mère, dit-il, vous le savez, nous avons appris par la
+dernière lettre de Ole qu'il sera vraisemblablement de retour au
+Telemark dans quelques semaines.
+
+-- C'est à souhaiter, répondit dame Hansen, et puisse-t-il
+n'éprouver aucun retard!
+
+-- Voyez-vous quelque inconvénient à ce que nous fixions au 25 mai
+la date du mariage?
+
+-- Aucun, si Hulda y consent.
+
+-- Son consentement est tout donné déjà. Et maintenant, je vous
+demanderai, ma mère, si votre intention n'est pas de faire bien
+les choses à cette occasion.
+
+-- Qu'entends-tu par «faire bien les choses»? répondit dame
+Hansen, sans lever les yeux de son rouet.
+
+-- J'entends, avec votre agrément, cela va de soi, ma mère, que la
+cérémonie se rapporte avec notre situation dans le bailliage. Nous
+devons y convier nos connaissances, et, si la maison ne peut
+suffire à nos hôtes, il n'est pas un voisin qui ne s'empressera de
+les héberger.
+
+-- Quels seraient ces hôtes, Joël?
+
+-- Mais je pense qu'il faudra inviter tous nos amis de Moel, de
+Tiness, de Bamble, et je m'en charge. J'imagine aussi que la
+présence de MM. Help frères, les armateurs de Bergen, ne pourra
+que faire honneur à la famille, et, avec votre agrément, je le
+répète, je leur offrirai de venir passer une journée à Dal. Ce
+sont de braves gens qui aiment beaucoup Ole, et je suis sûr qu'ils
+accepteront.
+
+-- Est-il donc si nécessaire, répondit dame Hansen, de traiter ce
+mariage avec tant d'importance?
+
+-- Je le pense, ma mère, et cela me paraît bon, ne fût-ce que dans
+l'intérêt de l'auberge de Dal, qui ne s'est pas dépréciée, que je
+sache, depuis la mort de notre père?
+
+-- Non... Joël... non!
+
+-- N'est-ce pas notre devoir de la maintenir au moins dans l'état
+où il l'a laissée? Donc, il me paraît utile de donner quelque
+retentissement au mariage de ma soeur.
+
+-- Soit, Joël.
+
+-- D'autre part, n'est-il pas temps que Hulda commence ses
+préparatifs, afin qu'aucun retard ne puisse venir d'elle? Que
+répondez-vous, ma mère, à ma proposition?
+
+-- Que Hulda et toi, vous fassiez ce qu'il faut!... répondit dame
+Hansen.
+
+Peut-être trouvera-t-on que Joël se pressait un peu, qu'il eût été
+plus raisonnable d'attendre le retour de Ole, pour fixer la date
+du mariage et surtout en commencer les préparatifs. Mais, comme il
+le disait, ce qui serait fait ne serait plus à faire. Et puis,
+cela distrairait Hulda de s'occuper des mille détails que comporte
+une cérémonie de ce genre. Il importait de ne pas laisser à ses
+pressentiments, que rien ne justifiait d'ailleurs, le temps de
+prendre le dessus.
+
+Et d'abord il fallait songer à la fille d'honneur. Mais qu'on ne
+s'inquiète pas! Le choix était déjà fait. C'était une aimable
+demoiselle de Bamble, l'intime amie de Hulda. Son père, le fermier
+Helmboë, dirigeait un des gaards les plus importants de la
+province. Ce brave homme n'était pas sans une certaine fortune.
+Depuis longtemps déjà, il avait apprécié le caractère généreux de
+Joël, et, il faut le dire, sa fille Siegfrid ne l'appréciait pas
+moins à sa manière. Il était donc probable que, dans un temps
+prochain, après que Siegfrid aurait servi de fille d'honneur à
+Hulda, Hulda lui en servirait à son tour. Cela se fait en Norvège.
+Le plus souvent, même, ces agréables fonctions sont réservées aux
+femmes mariées. C'était donc un peu par dérogation, au profit de
+Joël, que Siegfrid Helmboë devait assister en cette qualité Hulda
+Hansen.
+
+Grosse question, pour la fiancée comme pour la fille d'honneur,
+cette toilette qu'elles mettront le jour de la cérémonie.
+
+Siegfrid, jolie blonde de dix-huit ans, avait la ferme intention
+d'y paraître tout à son avantage. Prévenue par un petit mot de son
+amie Hulda -- Joël avait tenu à le lui remettre en main propre --
+elle s'occupa, sans perdre un instant, de ce travail qui n'est pas
+sans donner quelque souci.
+
+Il s'agissait, en effet, d'un certain corsage dont la broderie, à
+dessins réguliers, devait être combinée de manière à renfermer la
+taille de Siegfrid comme dans un émail cloisonné. Puis, on parlait
+aussi d'une jupe recouvrant une série de jupons, dont le nombre
+serait en rapport avec la fortune de Siegfrid, mais sans rien lui
+faire perdre des grâces de sa personne. Quant aux bijoux, quelle
+affaire que de choisir la plaque centrale du collier à filigrane
+d'argent mêlé de perles, les broches du corsage en argent doré ou
+en cuivre, les pendeloques en forme de coeur avec disques mobiles,
+les doubles boutons qui servent à agrafer le col de la chemise, la
+ceinture de laine ou de soie rouge, d'où partent quatre rangées de
+chaînettes, les bagues avec petits glands qui s'entrechoquent
+harmonieusement, les boucles d'oreilles et les bracelets en argent
+ajouré, enfin toute cette joaillerie campagnarde, dans laquelle, à
+vrai dire, l'or n'est qu'en mince feuille, l'argent en étamage,
+l'orfèvrerie en estampage, dont les perles sont du verre soufflé
+et les diamants du cristal! Mais encore convenait-il que l'oeil
+fût satisfait de l'ensemble. Et, s'il le fallait, Siegfrid
+n'hésiterait pas à aller visiter les riches magasins de M. Benett,
+de Christiania, pour y faire ses emplettes. Son père ne s'y
+opposerait point. Loin de là! L'excellent homme laissait
+volontiers faire sa fille. Siegfrid, d'ailleurs, était assez
+raisonnable pour ne pas mettre à sec la bourse paternelle. Enfin,
+ce qui importait par-dessus tout, c'était que, ce jour-là, Joël la
+trouvât tout à son avantage.
+
+Quant à Hulda, c'était non moins grave. Mais les modes sont
+impitoyables et donnent bien du mal aux fiancées dans le choix de
+leur toilette de mariage.
+
+Hulda allait enfin abandonner les longues nattes enrubannées qui
+s'échappaient de son bonnet de jeune fille, et la haute ceinture à
+fermoir, retenant son tablier sur sa jupe écarlate. Elle ne
+porterait plus les fichus de fiançailles que Ole lui avait donnés
+en partant, ni le cordon auquel pendent ces petits sacs en cuir
+brodé où sont renfermés la cuiller d'argent à manche court, le
+couteau, la fourchette, l'étui à aiguilles -- autant d'objets dont
+une femme doit faire un constant emploi dans le ménage.
+
+Non! Au jour prochain des noces, la chevelure de Hulda flotterait
+librement sur ses épaules, et elle était si abondante qu'il ne
+serait pas nécessaire d'y mêler ces postiches de lin dont abusent
+les jeunes Norvégiennes moins favorisées de la nature. En somme,
+pour son vêtement comme pour ses bijoux, Hulda n'aurait qu'à
+puiser dans le coffre de sa mère. En effet, ces éléments de
+toilette se transmettent de mariage en mariage à toutes les
+générations de la même famille. Ainsi voit-on réapparaître le
+pourpoint brodé d'or, la ceinture de velours, la jupe de soie unie
+ou bariolée, les bas de wadmel, la chaîne d'or du cou et la
+couronne -- cette fameuse couronne scandinave, conservée dans le
+mieux fermé des bahuts, magnifique cartonnage doré qui se relève
+en bosses, tout constellé d'étoiles ou tout enguirlandé de
+feuillage, enfin, l'équivalent de la couronne de fleurs d'oranger
+en d'autres pays de l'Europe. Ce qui est certain, c'est que ce
+nimbe rayonnant avec ses filigranes délicats, ses pendeloques
+sonores, ses verroteries de couleur, devait encadrer d'une façon
+charmante le joli visage de Hulda. La «fiancée couronnée», comme
+on dit, ferait honneur à son époux. Lui, serait digne d'elle dans
+son flambant costume de mariage -- jaquette courte à boutons
+d'argent très rapprochés, chemise empesée à corolle droite, gilet
+à liséré soutaché de soie, culotte étroite, rattachée au genou
+avec des bouquets de floches laineuses, feutre mou, bottes
+jaunâtres, et, à la ceinture, dans sa gaine de cuir, le couteau
+scandinave, le «dolknif», dont est toujours muni le vrai
+Norvégien.
+
+Ainsi donc, de part et d'autre, il y aurait de quoi s'occuper
+sérieusement. Ce ne serait pas trop de quelques semaines, si l'on
+voulait que tout fût fini avant l'arrivée de Ole Kamp. Après tout,
+si Ole était de retour un peu plus tôt qu'il ne l'avait dit, et si
+Hulda n'était pas prête, Hulda ne s'en plaindrait pas, Ole non
+plus.
+
+C'est à ces diverses occupations que se passèrent les dernières
+semaines d'avril et les premières de mai. De son côté, Joël était
+allé faire lui-même ses invitations, profitant de ce que son
+métier de guide lui laissait alors quelques loisirs.
+
+On remarqua même qu'il devait avoir nombre d'amis à Bamble, car il
+y alla souvent. S'il ne s'était pas rendu à Bergen, afin d'inviter
+MM. Help frères, du moins leur avait-il écrit. Et, comme il le
+pensait, ces honnêtes armateurs, avaient accepté, non sans
+empressement, l'invitation d'assister au mariage de Ole Kamp, le
+jeune maître du _Viken._
+
+Cependant, le 15 mai était arrivé. D'un jour à l'autre, on pouvait
+donc s'attendre à voir Ole descendre de sa kariol, ouvrir la
+porte, s'écrier de sa voix joyeuse:
+
+-- C'est moi!... Me voilà! Il ne fallait plus qu'un peu de
+patience. D'ailleurs, tout était prêt. Siegfrid, de son côté,
+n'avait besoin que d'un signe pour apparaître dans tous ses
+atours.
+
+Le 16, le 17, rien encore, et pas de nouvelle lettre que les
+courriers eussent apportée de Terre-Neuve.
+
+-- Il ne faut pas s'en étonner, petite soeur, répétait souvent
+Joël. Un navire à voiles peut avoir des retards. La traversée est
+longue de Saint-Pierre-Miquelon à Bergen. Ah! que n'est-ce un
+bateau à vapeur, ce _Viken, _et que n'en suis-je la machine! Comme
+je le pousserais contre vents et marée, quand je devrais éclater
+en arrivant au port!
+
+Il disait tout cela parce qu'il voyait bien l'inquiétude de Hulda
+grandir de jour en jour.
+
+Précisément, il y avait alors grand mauvais temps au Telemark. De
+rudes vents balayaient les hauts fields, et ces vents, qui
+soufflaient de l'ouest, venaient d'Amérique.
+
+-- Ils devraient pourtant favoriser la marche du _Viken! _répétait
+souvent la jeune fille.
+
+-- Sans doute, répondait Joël, mais s'ils sont trop forts, ils
+peuvent le gêner aussi et l'obliger à tenir tête à l'ouragan. On
+ne fait pas ce qu'on veut sur mer!
+
+-- Ainsi, tu n'es pas inquiet, Joël?
+
+-- Non, Hulda, non! Cela est très fâcheux, mais rien de plus
+naturel que ces retards! Non! Je ne suis pas inquiet, et il n'y a
+vraiment pas lieu de l'être!
+
+Le 19, il arriva à l'auberge un voyageur qui eut besoin d'un
+guide. Il s'agissait de le conduire jusque sur la limite du
+Hardanger en passant par les montagnes. Bien que très contrarié de
+laisser Hulda à elle-même, son frère ne pouvait refuser ses
+services. Ce serait une absence de quarante-huit heures au plus,
+et Joël comptait bien trouver Ole à son retour. La vérité est que
+le brave garçon commençait à être très tourmenté. Il partit donc
+dans la matinée, le coeur gros, il faut bien le dire.
+
+Le lendemain, précisément, vers une heure après midi, on frappait
+à la porte de l'auberge.
+
+-- Serait-ce Ole! s'écria Hulda. Elle alla ouvrir. Sur le seuil se
+tenait un homme en manteau de voyage, juché sur le siège de sa kariol,
+et dont le visage lui était inconnu.
+
+
+VI
+
+-- C'est ici l'auberge de dame Hansen?
+
+-- Oui, monsieur, répondit Hulda.
+
+-- Dame Hansen est-elle là?
+
+-- Non, mais elle va rentrer.
+
+-- Bientôt?
+
+-- À l'instant, et si vous avez à lui parler...
+
+-- Du tout. Je n'ai rien à lui dire.
+
+-- Voulez-vous une chambre?
+
+-- Oui, la plus belle de la maison!
+
+-- Faut-il vous préparer à dîner?
+
+-- Le plus vite possible, et veillez à ce qu'on me serve tout ce
+qu'il y a de meilleur!
+
+Tels furent les propos qui s'échangèrent entre Hulda et le
+voyageur, avant même que celui-ci fût descendu de la kariol dont
+il s'était servi pour venir jusqu'au coeur du Telemark, à travers
+les forêts, les lacs et les vallées de la Norvège centrale.
+
+On connaît la kariol, cet engin de locomotion qu'affectionnent
+particulièrement les Scandinaves. Deux longs brancards entre
+lesquels se meut un cheval carré d'encolure, à robe jaunâtre et
+raie mulassière, dirigé par un simple mors de corde, passé non à
+sa bouche, mais à son nez -- deux grandes roues maigres, dont
+l'essieu, sans ressorts, supporte une petite caisse coloriée, à
+peine assez large pour une personne -- pas de capote, pas de
+garde-crotte, pas de marchepied -- derrière la caisse, une
+planchette sur laquelle se juche le skydskarl. Le tout ressemble à
+quelque énorme araignée, dont la double toile serait formée par
+les deux roues de l'appareil. Et c'est avec cette machine
+rudimentaire que l'on peut faire des relais de quinze à vingt
+kilomètres sans trop de fatigue.
+
+Sur un signe du voyageur, le jeune garçon vint tenir le cheval.
+Alors ce personnage se releva, se secoua, mit pied à terre, non
+sans quelques efforts qui se traduisirent par des maugréements
+d'assez mauvaise humeur.
+
+-- On peut remiser ma kariol? demanda-t-il d'un ton rude, en
+s'arrêtant sur le seuil de la porte.
+
+-- Oui, monsieur, répondit Hulda.
+
+-- Et donner à manger à mon cheval?
+
+-- Je vais le faire mettre à l'écurie.
+
+-- Qu'on en ait soin!
+
+-- Cela sera fait. Puis-je vous demander si vous comptez rester
+quelques jours à Dal?
+
+-- Je n'en sais rien. La kariol et le cheval furent conduits à un
+petit hangar, bâti dans l'enclos même, sous l'abri des premiers
+arbres, au pied de la montagne. C'était la seule écurie-remise
+qu'il y eût à l'auberge, mais elle suffisait au service de ses
+hôtes. Un instant après, le voyageur était installé dans la
+meilleure chambre, comme il l'avait demandé. Là, après s'être
+débarrassé de sa houppelande, il se chauffait devant un bon feu de
+bois sec qu'il avait fait allumer. Pendant ce temps, afin
+de satisfaire son humeur peu accommodante, Hulda recommandait
+à la piga de préparer le meilleur dîner possible -- une forte
+fille des environs, cette piga, qui, pendant la saison d'été,
+aidait à la cuisine et aux gros ouvrages de l'auberge.
+
+Un homme encore solide, ce nouvel arrivé, bien qu'il eût déjà
+dépassé la soixantaine. Maigre, un peu courbé, de moyenne taille,
+une tête osseuse, une face glabre, un nez pointu, des yeux petits
+avec un regard perçant derrière de grosses lunettes, un front le
+plus souvent plissé, des lèvres trop minces pour qu'il pût jamais
+s'en échapper de bonnes paroles, de longues mains crochues --
+c'était un type de prêteur sur gages ou d'usurier. Hulda eut le
+pressentiment que ce voyageur ne devait rien apporter d'heureux
+dans la maison de dame Hansen.
+
+Qu'il fût Norvégien, rien de plus sûr; mais du type scandinave il
+avait surtout pris les côtés vulgaires. Son costume de voyage
+comprenait un chapeau de forme basse à larges bords, un vêtement
+en drap blanchâtre, veste croisée sur la poitrine, culotte
+rattachée au genou par l'ardillon d'une courroie de cuir, et, sur
+le tout, une sorte de pelisse brune, doublée intérieurement de
+peau de mouton -- ce que motivaient les soirées et les nuits très
+froides encore à la surface des plateaux et dans les vallées du
+Telemark.
+
+Quant au nom de ce personnage, Hulda ne l'avait pas demandé. Mais
+elle ne pouvait tarder à l'apprendre, puisqu'il fallait qu'il
+l'inscrivît sur le livre de l'auberge.
+
+En ce moment, dame Hansen rentra. Sa fille lui annonça l'arrivée
+d'un voyageur qui avait demandé le meilleur dîner et la meilleure
+chambre. Quant à savoir s'il prolongerait son séjour à Dal, elle
+l'ignorait; il ne s'était point prononcé à cet égard.
+
+-- Et il n'a pas dit son nom? demanda dame Hansen.
+
+-- Non, ma mère.
+
+-- Ni d'où il venait?
+
+-- Non.
+
+-- C'est quelque touriste, sans doute. Il est fâcheux que Joël ne
+soit pas de retour pour se mettre à sa disposition. Comment
+ferons-nous s'il demande un guide?
+
+-- Je ne crois pas que ce soit un touriste, répondit Hulda. C'est
+un homme déjà âgé...
+
+-- Si ce n'est point un touriste, que vient-il faire à Dal? dit
+dame Hansen, peut-être plus à elle-même qu'à sa fille, et d'un ton
+qui dénotait une certaine inquiétude.
+
+À cette question, Hulda ne pouvait répondre, puisque le voyageur
+n'avait rien fait connaître de ses projets.
+
+Une heure après son arrivée, cet homme entra dans la grande salle
+qui était contiguë à sa chambre. À la vue de dame Hansen, il
+s'arrêta un instant sur le seuil.
+
+Évidemment, il était aussi inconnu à son hôtesse que son hôtesse
+l'était à lui-même. Aussi s'avança-t-il vers elle, et, après
+l'avoir regardée par-dessus ses lunettes:
+
+-- Dame Hansen, je pense? dit-il, sans que le chapeau qu'il avait
+sur la tête eût même été touché de la main.
+
+-- Oui, monsieur, répondit dame Hansen.
+
+Et, en présence de cet homme, elle éprouva, comme sa fille, un
+trouble dont celui-ci dut s'apercevoir.
+
+-- Ainsi, c'est bien vous dame Hansen, de Dal?
+
+-- Sans doute, monsieur. Avez-vous donc quelque chose de
+particulier à me dire?
+
+-- Aucunement. Je voulais seulement faire votre connaissance. Ne
+suis-je pas votre hôte? Et maintenant, veillez à ce qu'on me serve
+à dîner le plus tôt possible.
+
+-- Votre dîner est prêt, répondit Hulda. Si vous voulez passer
+dans la salle à manger...
+
+-- Je le veux! Cela dit, le voyageur se dirigea vers la porte que
+lui montrait la jeune fille. Un instant après, il était assis près
+de la fenêtre devant une petite table proprement servie. Le dîner
+était assurément bon. Aucun touriste -- même des plus difficiles -
+- n'y eût trouvé à reprendre. Cependant, ce personnage peu
+endurant n'épargna pas les signes et les paroles de mécontentement
+-- les signes surtout, car il ne paraissait pas être loquace. On
+pouvait se demander, vraiment, si c'était à son mauvais estomac,
+ou à son mauvais caractère qu'il devait d'être si exigeant. Le
+potage aux cerises et aux groseilles ne lui convint qu'à demi,
+bien qu'il fût excellent. Il ne toucha que des lèvres au saumon et
+au hareng mariné. Le jambon cru, un demi-poulet fort appétissant,
+quelques légumes bien accommodés, ne parurent point lui plaire. Il
+n'y eut pas jusqu'à sa bouteille de Saint-Julien et à sa
+demi-bouteille de champagne dont il ne se montrât mécontent, bien
+qu'elles vinssent authentiquement des bonnes caves de France. Il
+s'ensuit donc que, son repas terminé, le voyageur n'eut pas un
+seul _tack for mad _pour son hôtesse. Après le dîner, ce mal
+embouché alluma sa pipe, sortit de la salle et vint se promener
+sur les bords du Maan. Une fois arrivé sur la rive, il se
+retourna. Ses regards ne quittaient plus l'auberge. Il semblait
+qu'il l'étudiât sous toutes ses faces, plan, coupe, élévation,
+comme s'il eût voulu en estimer la valeur. Il en compta les portes
+et les fenêtres. Alors, s'étant approché des poutres
+horizontalement disposées à la base de la maison, il y fit deux ou
+trois entailles avec la pointe de son dolknif, comme s'il eût
+cherché à reconnaître la qualité du bois et son état de
+conservation. Voulait-il donc se rendre compte de ce que valait
+l'auberge de dame Hansen? Prétendait-il s'en rendre acquéreur,
+bien qu'elle ne fût point à vendre? C'était au moins fort étrange.
+Puis, après la maison, ce fut le petit clos dont il dénombra les
+arbres et les arbustes. Enfin, il en mesura deux des côtés d'un
+pas métrique, et le mouvement de son crayon sur une page de son
+carnet indiqua qu'il les multipliait l'un par l'autre.
+
+Et, à chaque instant, c'étaient des hochements de tête, des
+froncements de sourcil, des hums! peu approbateurs.
+
+Pendant ces allées et venues, dame Hansen et sa fille
+l'observaient à travers la fenêtre de la salle. À quel bizarre
+personnage avaient-elles donc affaire? Quel était le but du voyage
+de ce maniaque? En vérité, il était regrettable que tout cela se
+passât en l'absence de Joël, puisque ce voyageur allait rester
+toute la nuit dans l'auberge.
+
+-- Si c'était un fou? dit Hulda.
+
+-- Un fou?... Non! répondit dame Hansen. Mais c'est au moins un
+homme singulier.
+
+-- Il est toujours fâcheux de ne pas savoir qui on reçoit dans sa
+maison, dit la jeune fille.
+
+-- Hulda, répondit dame Hansen, avant que ce voyageur soit rentré,
+aie soin de porter dans sa chambre le livre de l'auberge.
+
+-- Oui, ma mère.
+
+-- Peut-être se décidera-t-il à y mettre son nom!
+
+Vers huit heures, la nuit étant déjà sombre, une petite pluie fine
+commença à tomber, remplissant la vallée d'un nuage de brumaille
+qui mouillait jusqu'à mi-montagne. Le temps était peu propice à la
+promenade. Aussi, le nouvel hôte de dame Hansen, après avoir
+remonté le sentier jusqu'à la scierie, revint-il à l'auberge où il
+demanda un petit verre de brandevin. Sans dire un mot de plus,
+sans souhaiter le bonsoir à personne, après avoir pris le
+chandelier de bois dont la bougie était allumée, il rentra dans sa
+chambre, il en verrouilla la porte, et on ne l'entendit plus de
+toute la nuit.
+
+Le skydskarl, lui, s'était tout simplement réfugié dans le hangar.
+Là, entre les brancards de la kariol, il dormait déjà, en
+compagnie du cheval jaune, sans s'inquiéter de la bourrasque.
+
+Le lendemain, dame Hansen et sa fille se levèrent dès l'aube.
+Aucun bruit ne venait de la chambre du voyageur, qui reposait
+encore. Un peu après neuf heures, il entra dans la grande salle,
+l'air plus bourru que la veille, se plaignant du lit qui était
+dur, du tapage de la maison qui l'avait éveillé -- ne saluant
+personne, d'ailleurs. Puis, il ouvrit la porte et vint regarder le
+ciel.
+
+Médiocre apparence de temps. Un vent vif balayait les cimes du
+Gousta perdues dans les vapeurs, et s'engouffrait à travers la
+vallée en soufflant de violentes rafales.
+
+Le voyageur ne se hasarda donc point à sortir. Mais il ne perdit
+pas son temps. Tout en fumant sa pipe, il se promena dans
+l'auberge, il chercha à en reconnaître la disposition intérieure,
+il en visita les diverses chambres, il examina le mobilier, il
+ouvrit les placards et les armoires, sans plus de gêne que s'il
+eût été chez lui. On eût dit d'un commissaire-priseur procédant à
+quelque récolement judiciaire.
+
+Décidément, si l'homme était singulier, ses procédés étaient de
+plus en plus suspects.
+
+Cela fait, il vint prendre place dans le grand fauteuil de la
+salle, et d'une voix brève et rude, il adressa plusieurs questions
+à dame Hansen. Depuis combien de temps l'auberge était-elle bâtie?
+Était-ce son mari Harald qui l'avait fait construire ou la tenait-il
+d'héritage? Avait-elle déjà nécessité quelques réparations?
+Quelle était la contenance de l'enclos et du soeter qui en
+dépendaient? Était-elle bien achalandée et d'un bon rapport?
+Combien y venait-il, en moyenne, de touristes pendant la belle
+saison? Y passaient-ils un ou plusieurs jours? etc.
+
+Évidemment, le voyageur n'avait pas pris connaissance du livre qui
+avait été déposé dans sa chambre, car cela l'eût renseigné, au
+moins sur cette dernière question.
+
+En effet, le livre était encore à la place où Hulda l'avait mis la
+veille, et le nom du voyageur ne s'y trouvait pas.
+
+-- Monsieur, dit alors dame Hansen, je ne comprends pas trop
+comment et pourquoi ces choses peuvent vous intéresser. Mais, si
+vous désirez savoir ce qui en est de nos affaires, rien de plus
+facile. Vous n'avez qu'à consulter le livre de l'auberge. Je vous
+prierai même d'y inscrire votre nom, selon l'habitude...
+
+-- Mon nom?... Certes, j'y mettrai mon nom, dame Hansen!... Je le
+mettrai au moment où je prendrai congé de vous!
+
+-- Faut-il vous garder votre chambre?
+
+-- C'est inutile, répondit le voyageur en se levant. Je vais
+partir après déjeuner, afin d'être de retour à Drammen demain
+soir.
+
+-- À Drammen?... dit vivement dame Hansen.
+
+-- Oui! Ainsi, faites-moi servir à l'instant.
+
+-- Vous demeurez à Drammen?
+
+-- Oui! Qu'y a-t-il d'étonnant, s'il vous plaît, à ce que je
+demeure à Drammen?
+
+Ainsi donc, après avoir passé à peine une journée à Dal ou plutôt
+dans l'auberge, ce voyageur s'en retournait sans avoir rien vu du
+pays! Il ne poussait pas plus loin dans le bailliage! Du Gousta,
+du Rjukanfos, des merveilles de la vallée du Vestfjorddal, il ne
+se souciait en aucune façon! Ce n'était pas pour son plaisir,
+c'était pour ses affaires qu'il avait quitté Drammen, où il
+demeurait, et il semblait qu'il n'avait eu d'autre motif que de
+visiter en détail la maison de dame Hansen.
+
+Hulda vit bien que sa mère était profondément troublée. Dame
+Hansen était allée se placer dans le grand fauteuil, et,
+repoussant son rouet, elle resta immobile, sans prononcer une
+parole.
+
+Cependant le voyageur venait de passer dans la salle à manger et
+s'était mis à table.
+
+Du déjeuner, aussi soigné que l'avait été le dîner de la veille,
+il ne parut pas plus satisfait. Et, pourtant, il mangea bien et
+but de même, sans se presser. Son attention semblait se porter
+plus spécialement sur la valeur de l'argenterie -- luxe auquel
+tiennent les campagnards de la Norvège -- quelques cuillers et
+fourchettes qui se transmettent de père en fils et que l'on garde
+précieusement avec les bijoux de famille.
+
+Pendant ce temps, le skydskarl faisait ses préparatifs de départ
+dans la remise. À onze heures, le cheval et la kariol attendaient
+devant la porte de l'auberge.
+
+Le temps était toujours peu engageant, le ciel gris et venteux.
+Parfois la pluie cinglait le vitrail des fenêtres comme une
+mitraille. Mais le voyageur, sous sa grosse capote doublée de
+peau, n'était pas homme à s'inquiéter des rafales.
+
+Le déjeuner terminé, il avala un dernier verre de brandevin, il
+alluma sa pipe, passa sa houppelande, rentra dans la grande salle,
+et demanda sa note.
+
+-- Je vais la préparer, répondit Hulda, qui alla s'asseoir devant
+un petit bureau.
+
+-- Faites vite! dit le voyageur. En attendant, ajouta-t-il,
+donnez-moi le livre pour que j'inscrive mon nom. Dame Hansen se
+leva, alla chercher le livre et vint le poser sur la grande table.
+
+Le voyageur prit une plume, regarda une dernière fois dame Hansen
+par-dessus ses lunettes. Et alors, d'une grosse écriture, il
+écrivit son nom sur le livre, qu'il referma.
+
+En ce moment, Hulda lui apporta la note. Il la prit, il en examina
+les articles, en grommelant; il en refit l'addition, sans doute.
+
+-- Hum! fit-il. Voilà qui est cher! Sept marks et demi pour une
+nuit et deux repas?
+
+-- Il y a le skydskarl et le cheval, fit observer Hulda.
+
+-- N'importe! Je trouve cela cher! En vérité, je ne m'étonne pas
+si on fait de bonnes affaires dans la maison!
+
+-- Vous ne devez rien, monsieur! dit alors dame Hansen d'une voix
+si troublée qu'on l'entendit à peine.
+
+Elle venait d'ouvrir le livre, elle y avait lu le nom inscrit, et
+elle répéta, en reprenant la note, qu'elle déchira:
+
+-- Vous ne devez rien!
+
+-- C'est mon avis! répondit le voyageur. Et, sans donner plus de
+bonsoir en sortant qu'il n'avait donné de bonjour en arrivant, il
+monta dans sa kariol, pendant que le gamin sautait derrière lui
+sur la planchette. Quelques instants après, il avait disparu au
+tournant de la route. Lorsque Hulda eut ouvert le livre, elle n'y
+trouva que ce nom: «Sandgoïst, de Drammen.»
+
+
+VII
+
+C'était dans l'après-midi, le lendemain, que Joël devait rentrer à
+Dal, après avoir laissé sur la route qui conduit au Hardanger le
+touriste auquel il servait de guide.
+
+Hulda, sachant que son frère allait revenir en suivant les
+plateaux du Gousta, par la rive gauche du Maan, était venue
+l'attendre au passage de l'impétueuse rivière. Elle s'assit près
+du petit appontement qui sert d'embarcadère au bac. Là, elle se
+perdit dans ses réflexions. Aux vives inquiétudes que lui causait
+le retard du _Viken _se joignait maintenant une anxiété très
+grande. Cette anxiété avait pour cause la visite de ce Sandgoïst
+et l'attitude de dame Hansen devant lui. Pourquoi, dès qu'elle
+avait appris son nom, avait-elle déchiré la note, refusé de
+recevoir ce qui lui était dû? Il y avait là quelque secret --
+grave sans doute.
+
+Hulda fut enfin tirée de ses réflexions par l'arrivée de Joël.
+Elle l'aperçut qui dévalait les premières assises de la montagne.
+Tantôt il apparaissait au milieu des étroites clairières, entre
+les arbres abattus ou brûlés par places. Tantôt il disparaissait
+sous l'épaisse ramure des pins, des bouleaux et des hêtres dont
+ces croupes sont hérissées. Enfin, il atteignit la rive opposée et
+se jeta dans le petit bac. En quelques coups d'aviron, il eut
+franchi les violents remous du cours d'eau. Puis, sautant sur la
+berge, il fut près de sa soeur.
+
+-- Ole est-il de retour? demanda-t-il.
+
+C'est à Ole qu'il pensa tout d'abord. Mais sa demande fut laissée
+sans réponse.
+
+-- Pas de lettre de lui?
+
+-- Pas une! Et Hulda s'abandonna à ses larmes.
+
+-- Non, s'écria Joël, ne pleure pas, chère soeur, ne pleure
+pas!... Tu me fais trop de mal!... Je ne peux pas te voir
+pleurer!... Voyons! Tu dis: pas de lettre!... Évidemment, cela
+commence à devenir inquiétant! Mais il n'y a pas encore lieu de se
+désespérer! Tiens, si tu veux, je vais aller à Bergen. Je
+m'informerai... Je verrai messieurs Help frères. Peut-être ont-ils
+des nouvelles de Terre-Neuve. Pourquoi le _Viken _n'aurait-il pas
+relâché en quelque port pour cause d'avaries ou par la nécessité
+de fuir devant le mauvais temps? Il est certain que le vent
+souffle en bourrasque depuis plus d'une semaine. Quelquefois on a
+vu des navires du New Found Land se réfugier en Islande ou aux
+Feroë. C'est même arrivé à Ole, il y a deux ans, quand il était à
+bord du _Strenna. _Et on n'a pas tous les jours des courriers pour
+écrire! Je te dis cela comme je le pense, petite soeur. Calme-toi!...
+Si tu me fais pleurer, qu'est-ce que nous deviendrons?
+
+-- C'est plus fort que moi, frère!
+
+-- Hulda!... Hulda!... Ne perds pas courage!... Je t'assure que,
+moi, je ne suis pas désespéré!
+
+-- Dois-je te croire, Joël?
+
+-- Oui, tu le dois! Mais, pour te rassurer, veux-tu que je parte
+pour Bergen, demain matin... ce soir?...
+
+-- Je ne veux pas que tu me quittes!... Non!... Je ne le veux pas!
+répondit Hulda, en s'attachant à son frère comme si elle n'avait
+plus que lui au monde.
+
+Tous deux reprirent alors le chemin de l'auberge. Mais il s'était
+mis à pleuvoir, et même la rafale devint si violente qu'ils durent
+se réfugier dans la hutte du passeur, à quelques centaines de pas
+en arrière des rives du Maan.
+
+Là, il fallait attendre qu'il se fît quelque accalmie. Et alors
+Joël éprouva le besoin de parler, de parler quand même. Le silence
+lui semblait plus désespérant que ce qu'il pourrait dire, quand
+même ce ne seraient pas des paroles d'espoir.
+
+-- Et notre mère? dit-il.
+
+-- Toujours de plus en plus triste! répondit Hulda.
+
+-- Il n'est venu personne en mon absence?
+
+-- Si, un voyageur, qui est reparti.
+
+-- Ainsi, il n'y a en ce moment aucun touriste à l'auberge, et on
+n'a pas fait demander de guide?
+
+-- Non, Joël.
+
+-- Tant mieux, car je préfère ne pas te quitter. D'ailleurs, si le
+mauvais temps continue, je crains bien que, cette année, les
+touristes renoncent à courir le Telemark!
+
+-- Nous ne sommes encore qu'en avril, frère!
+
+-- Sans doute, mais j'ai le pressentiment que la saison ne sera
+pas bonne pour nous! Enfin, nous verrons! Mais dis-moi, c'est hier
+que ce voyageur a quitté Dal?
+
+-- Oui, dans la matinée.
+
+-- Et qui était-ce?
+
+-- Un homme venu de Drammen, où il demeure, paraît-il, et qui se
+nomme Sandgoïst.
+
+-- Sandgoïst?
+
+-- Le connaîtrais-tu?
+
+-- Non, répondit Joël. Hulda s'était déjà demandé si elle
+raconterait à son frère tout ce qui s'était passé à l'auberge en
+son absence. Lorsque Joël apprendrait avec quel sans-gêne cet
+homme s'était conduit, comment il semblait avoir calculé la valeur
+de la maison et du mobilier, quelle attitude dame Hansen avait cru
+devoir prendre vis-à-vis de lui, qu'imaginerait-il? Ne penserait-il
+pas que leur mère devait avoir de bien graves raisons pour agir
+comme elle l'avait fait? Or, quelles étaient ces raisons? Que
+pouvait-il y avoir de commun entre elle et ce Sandgoïst? Il y
+avait certainement là un secret menaçant pour la famille! Joël
+voudrait le connaître, il interrogerait sa mère, il la presserait
+de questions... Dame Hansen, si peu communicative, si réfractaire
+à toute effusion, voudrait garder le silence comme elle l'avait
+fait jusqu'alors. La situation entre elle et ses enfants, si
+affligeante déjà, deviendrait plus pénible encore.
+
+Mais la jeune fille aurait-elle pu rien taire à Joël? Un secret
+pour lui! N'eût-ce pas été comme une paille dans l'amitié de fer
+qui les unissait l'un à l'autre? Non! Il ne fallait pas que cette
+amitié pût jamais être brisée! Hulda résolut donc de tout dire.
+
+-- Tu n'as jamais entendu parler de ce Sandgoïst, quand tu allais
+à Drammen? reprit-elle.
+
+-- Jamais.
+
+-- Eh bien, sache donc, Joël, que notre mère le connaissait déjà,
+au moins de nom!
+
+-- Elle connaissait Sandgoïst?
+
+-- Oui, frère.
+
+-- Mais, ce nom, je ne le lui ai jamais entendu prononcer!
+
+-- Elle le connaissait, cependant, bien qu'elle n'eût jamais vu
+cet homme avant sa visite d'avant-hier!
+
+Et Hulda raconta tous les incidents qui avaient marqué le séjour
+du voyageur dans l'auberge, sans omettre l'acte singulier de dame
+Hansen au moment du départ de Sandgoïst. Elle se hâta d'ajouter:
+
+-- Je pense, mon Joël, qu'il vaut mieux ne rien demander à notre
+mère. Tu la connais! Ce serait la rendre plus malheureuse encore.
+L'avenir nous apprendra, sans doute, ce qui se cache dans son
+passé. Fasse le Ciel que Ole nous soit rendu, et, s'il y a quelque
+affliction qui menace la famille, nous serons trois, du moins, à
+la partager!
+
+Joël avait écouté sa soeur avec une profonde attention. Oui! Entre
+dame Hansen et ce Sandgoïst, il y avait de graves raisons qui
+mettaient l'une à la merci de l'autre! Pouvait-on douter que cet
+homme fût venu pour inventorier l'auberge de Dal? Évidemment non!
+Et cette note déchirée au moment où il allait partir -- ce qui lui
+avait paru tout naturel -- qu'est-ce que cela pouvait signifier?
+
+-- Tu as raison, Hulda, dit Joël, je ne parlerai de rien à notre
+mère. Peut-être regrettera-t-elle de ne pas s'être confiée à nous.
+Pourvu qu'il ne soit pas trop tard! Elle doit bien souffrir, la
+pauvre femme! Elle s'est butée! Elle ne comprend pas que le coeur
+de ses enfants est fait pour qu'elle y verse ses peines!
+
+-- Elle le comprendra un jour, Joël.
+
+-- Oui! Aussi, attendons! Mais, d'ici là, il ne me sera pas
+défendu de chercher à savoir ce qu'est cet individu. Peut-être
+monsieur Helmboë le connaît-il? Je le lui demanderai la première
+fois que j'irai à Bamble, et, s'il le faut, je pousserai jusqu'à
+Drammen. Là, il ne doit pas être difficile d'apprendre au moins ce
+que fait cet homme, à quel genre d'affaires il se livre, ce qu'on
+en pense...
+
+-- Rien de bon, j'en suis sûre, répondit Hulda. Sa figure est
+mauvaise, son regard méchant. Je serais bien surprise s'il y avait
+une âme généreuse sous cette grossière enveloppe!
+
+-- Allons, reprit Joël, ne jugeons point les gens sur l'apparence!
+Je parie que tu lui trouverais une agréable mine, à ce Sandgoïst,
+si tu le regardais, étant au bras de Ole...
+
+-- Mon pauvre Ole! murmura la jeune fille.
+
+-- Il reviendra, il revient, il est en route! s'écria Joël. Aie
+confiance, Hulda! Ole n'est plus loin maintenant, et nous le
+gronderons au retour pour s'être fait attendre!
+
+La pluie avait cessé. Tous deux sortirent de la hutte et
+remontèrent le sentier afin de regagner l'auberge.
+
+-- À propos, dit alors Joël, je repars demain.
+
+-- Tu repars?...
+
+-- Oui, dès le matin.
+
+-- Déjà, frère?
+
+-- Il le faut, Hulda. En quittant le Hardanger, j'ai été prévenu
+par un de mes camarades qu'un voyageur venait du nord par les
+hauts plateaux du Rjukanfos où il doit arriver demain.
+
+-- Quel est ce voyageur?
+
+-- Ma foi, je ne sais même plus son nom. Mais il est nécessaire
+que je sois là pour le ramener à Dal.
+
+-- Pars donc, puisque tu ne peux t'en dispenser! répondit Hulda
+avec un gros soupir.
+
+-- Demain, au lever du jour, je me mettrai en route. Cela te
+chagrine, Hulda?
+
+-- Oui, frère! Je suis bien plus inquiète quand tu me laisses...
+même pour quelques heures!
+
+-- Eh bien, cette fois, sache que je ne pars pas seul!
+
+-- Et qui donc t'accompagne?
+
+-- Toi, petite soeur, toi! Il faut te distraire, et je t'emmène!
+
+-- Ah! merci, mon Joël!
+
+
+VIII
+
+Le lendemain, tous deux quittèrent l'auberge dès l'aube. Une
+quinzaine de kilomètres de Dal aux célèbres chutes, autant pour en
+revenir, ce n'eût été qu'une promenade pour Joël, mais il fallait
+ménager les forces de Hulda. Joël s'était donc assuré de la kariol
+du contremaître Lengling, et, comme toutes les kariols, celle-ci
+n'avait qu'une place. Il est vrai, ce brave homme était si gros
+qu'il avait fallu fabriquer une caisse à sa convenance. Or,
+c'était suffisant pour que Hulda et Joël pussent y tenir l'un près
+de l'autre. Donc, si le voyageur annoncé se trouvait au Rjukanfos,
+il prendrait la place de Joël, et celui-ci reviendrait à pied ou
+monterait sur la planchette derrière la caisse.
+
+Route charmante, de Dal aux chutes, quoique prodigue de cahots.
+Incontestablement, c'est plutôt un sentier qu'une route. Des
+poutres à peine équarries, jetées sur les rios tributaires du
+Maan, le traversent en formant des ponceaux à quelques centaines
+de pas les uns des autres. Mais le cheval norvégien est habitué à
+les franchir d'un pied sûr, et, si la kariol n'a point de
+ressorts, ses longs brancards, un peu élastiques, atténuent, dans
+une certaine mesure, les heurts du sol.
+
+Le temps était beau. Joël et Hulda allaient d'un bon pas le long
+des verdoyantes prairies, baignées à leur lisière de gauche par
+les eaux claires du Maan. Quelques milliers de bouleaux
+ombrageaient çà et là le chemin gaiement ensoleillé. La buée de la
+nuit se fondait en gouttelettes à la pointe des longues herbes.
+Sur la droite du torrent, à deux mille mètres d'altitude, les
+plaques neigeuses du Gousta jetaient dans l'espace un intense
+rayonnement de lumière.
+
+Pendant une heure, la kariol marcha assez rapidement. La montée
+était insensible encore. Mais bientôt le val se rétrécit peu à
+peu. De part et d'autre les rios se changèrent en fougueux
+torrents. Bien que le chemin devînt sinueux, il ne pouvait éviter
+toutes les dénivellations du sol. De là, des passages vraiment
+durs, dont Joël se tirait avec adresse. Près de lui, d'ailleurs,
+Hulda ne craignait rien. Quand le cahot était trop accentué, elle
+s'accrochait à son bras. La fraîcheur du matin colorait sa jolie
+figure, bien pâle depuis quelque temps.
+
+Cependant, il fallut encore atteindre une altitude plus élevée. La
+vallée ne donnait guère passage qu'au cours resserré du Maan,
+entre deux murailles coupées à pic. Sur les fields voisins
+apparaissaient une vingtaine de maisons isolées, des ruines de
+soeters ou de gaards, livrées à l'abandon, des cabanes de pâtres,
+perdues entre les bouleaux et les hêtres. Bientôt il ne fut plus
+possible de voir la rivière; mais on l'entendait mugir dans le
+sonore encaissement des roches. La contrée avait pris un aspect
+grandiose et sauvage à la fois, en élargissant son cadre jusqu'à
+la crête des montagnes.
+
+Après deux heures de marche, une scierie se montra sur le bord
+d'une chute de quinze cents pieds, utilisée pour le mécanisme de
+sa double roue. Les cascades qui ont cette hauteur ne sont point
+rares dans le Vestfjorddal; mais le volume de leurs eaux est peu
+considérable. C'est en cela que l'emporte celle du Rjukanfos.
+
+Joël et Hulda, arrivés à la scierie, mirent pied à terre.
+
+-- Une demi-heure de marche ne te fatiguera pas trop, petite
+soeur? dit Joël.
+
+-- Non, frère, je ne suis point lasse, et même cela me fera du
+bien de marcher un peu.
+
+-- Un peu... beaucoup, et toujours en montant!
+
+-- Je m'appuierai à ton bras, Joël! Là, en effet, il avait fallu
+abandonner la kariol. Elle n'aurait pu franchir les sentiers
+ardus, les passes étroites, les talus semés de roches branlantes,
+dont les capricieux contours, ombragés d'arbres ou dénudés,
+annoncent la grande chute. Mais, déjà, s'élevait une sorte de
+vapeur épaisse au milieu d'un bleuâtre lointain. C'étaient les
+eaux pulvérisées du Rjukan, et leurs volutes se déroulaient à une
+assez grande hauteur. Hulda et Joël prirent une sente, bien connue
+des guides, qui s'abaisse vers l'étranglement de la vallée. Il
+fallut se glisser entre les arbres et les arbustes. Quelques
+instants après, tous deux étaient assis sur une roche tapissée de
+mousses jaunâtres, presque en face de la chute. On ne peut en
+approcher de ce côté. Là, le frère et la soeur auraient eu quelque
+peine à s'entendre, s'ils eussent parlé. Mais alors leurs pensées
+étaient de celles qui peuvent se communiquer, sans que les lèvres
+les formulent, par le coeur. Le volume de la chute du Rjukan est
+énorme, sa hauteur considérable, son mugissement grandiose. C'est
+de neuf cents pieds que le sol manque subitement au lit du Maan, à
+mi-chemin à peu près entre le lac Mjös en amont et le lac Tinn en
+aval. Neuf cents pieds, c'est-à-dire six fois la hauteur du
+Niagara, dont la largeur, il est vrai, mesure trois milles de la
+rive américaine à la rive canadienne.
+
+Ici, le Rjukanfos a des aspects étranges, difficiles à reproduire
+par la description. La peinture même ne les rendrait que d'une
+façon insuffisante. Il est certaines merveilles naturelles qu'il
+faut voir pour en comprendre toute la beauté, entre autres cette
+chute, la plus célèbre de tout le continent européen.
+
+Et c'est précisément à quoi s'occupait alors un touriste, assis
+sur la paroi de gauche du Maan. À cette place, il pouvait observer
+le Rjukanfos de plus près et de plus haut.
+
+Ni Joël, ni sa soeur ne l'avaient encore aperçu, bien qu'il fût
+visible. Ce n'était pas la distance, mais un effet d'optique,
+spécial aux sites de montagnes, qui le faisait paraître très
+petit, et, par conséquent, plus éloigné qu'il ne l'était
+réellement.
+
+À ce moment, ce voyageur venait de se relever et s'aventurait très
+imprudemment sur la croupe rocheuse qui s'arrondissait comme un
+dôme vers le lit du Maan. Évidemment, ce que ce curieux voulait
+voir, c'étaient les deux cavités du Rjukanfos, l'une à gauche,
+pleine du bouillonnement des eaux, l'autre à droite, toujours
+emplie d'épaisses vapeurs. Peut-être même cherchait-il à
+reconnaître s'il n'existe pas une troisième cavité inférieure à
+mi-hauteur de la chute. Sans doute, cela expliquerait comment le
+Rjukan, après s'y être engouffré, rebondit en rejetant, à de
+certains intervalles, son trop-plein tumultueux. On dirait que les
+eaux sont lancées par quelque coup de mine, qui couvre de leurs
+embruns les fields environnants.
+
+Cependant le touriste s'avançait toujours sur ce dos d'âne,
+pierreux et glissant, sans une racine, sans une touffe, sans une
+herbe, qui porte le nom de Passe-de-Marie ou Maristien.
+
+Il ignorait donc, l'imprudent, la légende qui a rendu cette passe
+célèbre. Un jour, Eystein voulut rejoindre, par ce dangereux
+chemin, la belle Marie du Vestfjorddal. De l'autre côté de la
+passe, sa fiancée lui tendait les bras. Tout à coup, son pied
+manque, il tombe, il glisse, il ne peut se retenir sur ces roches
+unies comme une glace, il disparaît dans le gouffre, et les
+rapides du Maan ne rendirent jamais son cadavre.
+
+Ce qui était arrivé à l'infortuné Eystein allait-il donc arriver à
+ce téméraire engagé sur les pentes du Rjukanfos?
+
+C'était à craindre. Et, en effet, il s'aperçut du péril, mais trop
+tard. Soudain, le point d'appui fit défaut à son pied, il poussa
+un cri, il roula d'une vingtaine de pas, et n'eut que le temps de
+se raccrocher à la saillie d'une roche, presque à la lisière de
+l'abîme.
+
+Joël et Hulda ne l'avaient point encore aperçu, mais ils venaient
+de l'entendre.
+
+-- Qu'est-ce donc? dit Joël en se levant.
+
+-- Un cri! répondit Hulda.
+
+-- Oui!... Un cri de détresse!
+
+-- De quel côté?...
+
+-- Écoutons! Tous deux regardaient à droite, à gauche de la chute;
+ils ne purent rien voir. Ils avaient bien entendu, cependant, ces
+mots: «À moi!... À moi!», jetés au milieu d'une de ces accalmies
+régulières, qui durent près d'une minute entre chaque bond du
+Rjukan.
+
+L'appel se renouvela.
+
+-- Joël, dit Hulda, il y a quelque voyageur en péril, qui demande
+secours! Il faut aller à lui...
+
+-- Oui, soeur, et il ne peut être loin! Mais de quel côté?... Où
+est-il?... Je ne vois rien!
+
+Hulda venait de remonter le talus, en arrière de la roche sur
+laquelle elle était assise, s'accrochant aux maigres touffes qui
+revêtent cette rive gauche du Maan.
+
+-- Joël! cria-t-elle enfin.
+
+-- Tu vois?...
+
+-- Là... là! Et Hulda montrait l'imprudent, suspendu presque
+au-dessus du gouffre. Si son pied, arc-bouté contre la mince saillie,
+lui manquait, s'il glissait un peu plus bas, s'il se laissait
+aller au vertige, il était perdu.
+
+-- Il faut le sauver! dit Hulda.
+
+-- Oui, il le faut! répondit Joël. Avec du sang-froid, nous
+arriverons jusqu'à lui!
+
+Joël poussa alors un long cri. Il fut entendu du voyageur, dont la
+tête se retourna de son côté. Puis, pendant quelques instants,
+Joël chercha à reconnaître ce qu'il y aurait de plus prompt et de
+plus sûr à faire pour le tirer de ce mauvais pas.
+
+-- Hulda, dit-il, tu n'as pas peur?
+
+-- Non, frère!
+
+-- Tu connais bien la Maristien?
+
+-- J'y suis déjà passée plusieurs fois!
+
+-- Eh bien, va par le haut de la croupe en te rapprochant du
+voyageur d'aussi près que possible! Ensuite, laisse-toi glisser
+doucement jusqu'à lui, et prends-le par la main de manière à bien
+le tenir. Mais qu'il n'essaie pas encore de se relever! Le vertige
+le saisirait, il t'entraînerait avec lui, et vous seriez perdus!
+
+-- Et toi, Joël?
+
+-- Moi, pendant que tu iras par le haut, je ramperai par le bas le
+long de l'arête, du côté du Maan. Je serai là quand tu arriveras,
+et, si vous glissiez, peut-être pourrais-je vous retenir tous
+deux!
+
+Puis, d'une voix retentissante, profitant d'une nouvelle accalmie
+du Rjukanfos, Joël cria:
+
+-- Ne bougez pas, monsieur!... Attendez!... Nous allons tâcher
+d'aller à vous!
+
+Hulda avait déjà disparu derrière les hautes touffes du talus,
+afin de redescendre latéralement sur l'autre croupe de la
+Maristien.
+
+Joël ne tarda pas à voir la brave fille qui apparaissait au
+tournant des derniers arbres.
+
+De son côté, au péril de sa vie, il se mit à ramper lentement le
+long de la portion déclive de ce dos arrondi qui borde
+l'encaissement du Rjukanfos. Quel sang-froid surprenant, quelle
+sûreté du pied et de la main ne fallait-il pas pour côtoyer ce
+gouffre, dont les parois s'humectaient des embruns de la
+cataracte!
+
+Parallèlement à lui, mais à une centaine de pieds au-dessus, Hulda
+s'avançait en obliquant, de manière à gagner plus aisément
+l'endroit où le voyageur se tenait immobile.
+
+Dans la position que celui-ci occupait, on ne pouvait voir sa
+figure qui était tournée du côté de la chute.
+
+Joël, arrivé au-dessous de lui, s'arrêta. Après s'être arc-bouté
+solidement dans une cassure de roche:
+
+-- Eh! monsieur! cria-t-il. Le voyageur tourna la tête.
+
+-- Eh! monsieur! reprit Joël. Ne faites pas un mouvement, pas un
+seul, et tenez bon!
+
+-- Soyez tranquille, je tiens bon, mon ami! lui fut-il répondu
+d'un ton qui rassura Joël. Si je ne tenais pas bon, il y a un
+quart d'heure que je serais par le fond du Rjukanfos!
+
+-- Ma soeur va descendre jusqu'à vous, reprit Joël. Elle vous
+prendra par la main. Mais, avant que je sois là, n'essayez pas de
+vous relever!... Ne bougez pas...
+
+-- Pas plus qu'un roc! répliqua le voyageur. Déjà Hulda commençait
+à descendre de son côté, cherchant les points moins glissants de
+la croupe, engageant son pied dans les crevasses où il trouvait un
+appui solide, la tête libre, ainsi qu'il en est de ces filles du
+Telemark, habituées à dévaler les rampes des fields. Et, de même
+que l'avait crié Joël, elle cria aussi:
+
+-- Tenez bon, monsieur!
+
+-- Oui, je tiens... et je tiendrai, je vous l'assure, tant que je
+pourrai tenir!
+
+On le voit, les recommandations ne lui manquaient pas. Elles
+venaient d'en bas et d'en haut.
+
+-- Surtout, n'ayez pas peur! ajouta Hulda.
+
+-- Je n'ai pas peur!
+
+-- Nous vous sauverons! cria Joël.
+
+-- J'y compte bien, car, par saint Olaf! je ne pourrais me sauver
+tout seul!
+
+Évidemment, ce voyageur avait absolument conservé sa présence
+d'esprit. Mais, après sa chute, sans doute, bras et jambes lui
+avaient refusé service, et tout ce qu'il pouvait faire,
+maintenant, c'était de se retenir à la mince saillie qui le
+séparait du gouffre.
+
+Cependant, Hulda descendait toujours. Quelques instants plus tard,
+elle eut rejoint le voyageur. Alors, ayant appuyé son pied contre
+une aspérité du roc, elle lui prit la main.
+
+Le voyageur essaya de se redresser un peu.
+
+-- Ne bougez pas, monsieur!... Ne bougez pas!... dit Hulda. Vous
+m'entraîneriez avec vous, et je ne serais pas assez forte pour
+vous retenir! Il faut attendre l'arrivée de mon frère! Quand il se
+sera placé entre nous et le Rjukanfos, vous essaierez de vous
+relever afin de...
+
+-- Me relever, ma brave fille! C'est plus facile à dire qu'à
+faire, et je crains bien que ce soit peu aisé!
+
+-- Seriez-vous blessé, monsieur?
+
+-- Hum! Rien de cassé, rien de luxé, je l'espère, mais, du moins,
+une belle et bonne écorchure à la jambe!
+
+Joël se trouvait alors à une vingtaine de pieds de la place
+occupée par Hulda et le voyageur -- en contrebas. La courbure de
+la croupe l'avait empêché de les rejoindre directement. Il lui
+fallait donc remonter maintenant cette surface arrondie. C'était
+le plus difficile et aussi le plus dangereux. Il y allait de sa
+vie.
+
+-- Pas un mouvement, Hulda! cria-t-il une dernière fois. Si vous
+glissiez tous deux, comme je ne suis pas en bonne position pour
+vous retenir, nous serions perdus!
+
+-- Ne crains rien, Joël! répondit Hulda. Ne songe qu'à toi, et que
+Dieu te vienne en aide!
+
+Joël commença à se hisser sur le ventre, en se traînant par un
+véritable mouvement de reptation. Deux ou trois fois, il sentit
+que tout point d'appui allait lui manquer. Mais enfin, à force
+d'adresse, il parvint à remonter jusque auprès du voyageur.
+
+Celui-ci, un homme âgé déjà, mais de complexion vigoureuse, avait
+une belle figure, aimable et souriante. En vérité, Joël se fût
+plutôt attendu à trouver là quelque jeune audacieux qui s'était
+engagé à franchir la Maristien.
+
+-- C'est bien imprudent ce que vous avez fait, monsieur! dit-il en
+se couchant à demi pour reprendre haleine.
+
+-- Comment, si c'est imprudent? répliqua le voyageur. Dites donc
+que c'est tout bonnement absurde!
+
+-- Vous avez risqué votre vie...
+
+-- Et je vous ai fait risquer la vôtre!
+
+-- Oh! moi!... c'est un peu mon métier! répondit Joël. Et, se
+relevant:
+
+-- Maintenant, il s'agit de regagner le haut de la croupe, ajouta-t-il,
+mais le plus difficile est fait.
+
+-- Oh! le plus difficile!...
+
+-- Oui, monsieur, c'était d'arriver jusqu'à vous. Nous n'avons
+plus qu'à remonter une pente bien moins raide.
+
+-- C'est que vous ferez bien de ne pas trop compter sur moi, mon
+garçon! J'ai une jambe qui ne pourra guère me servir, ni en ce
+moment ni pendant quelques jours, peut-être!
+
+-- Essayez de vous relever!
+
+-- Volontiers... avec votre aide!
+
+-- Vous prendrez le bras de ma soeur. Moi, je vous soutiendrai et
+vous pousserai par les reins.
+
+-- Solidement?...
+
+-- Solidement.
+
+-- Eh bien, mes amis, je m'en rapporte à vous. Puisque vous avez
+eu la pensée de me tirer d'affaire, cela vous regarde.
+
+On procéda, ainsi que l'avait dit Joël, prudemment. Si de remonter
+la croupe ne fut pas sans quelque danger, tous trois s'en tirèrent
+mieux et plus vite qu'ils ne l'espéraient. D'ailleurs, ce n'était
+ni d'une foulure ni d'une entorse que souffrait le voyageur, mais
+simplement d'une très forte écorchure. Il put donc faire meilleur
+usage de ses deux jambes qu'il ne le croyait, non sans douleur,
+toutefois. Dix minutes après, il était en sûreté au-delà de la
+Maristien.
+
+Là, il aurait pu se reposer sous les premiers sapins qui bordent
+le field supérieur du Rjukanfos. Mais Joël lui demanda un effort
+de plus. Il s'agissait de gagner une cabane perdue sous les
+arbres, un peu en arrière de la roche sur laquelle sa soeur et lui
+s'étaient arrêtés en arrivant à la chute. Le voyageur essaya de
+faire l'effort demandé, il y réussit, et, soutenu, d'un côté par
+Hulda, de l'autre par Joël, il arriva sans trop de mal devant la
+porte de la cabane.
+
+-- Entrons, monsieur, dit alors la jeune fille, et, là, vous vous
+reposerez un instant.
+
+-- L'instant pourra-t-il durer un bon quart d'heure?
+
+-- Oui, monsieur, et ensuite, il faudra bien que vous consentiez à
+venir avec nous jusqu'à Dal.
+
+-- À Dal?... Eh! c'est précisément à Dal que j'allais!
+
+-- Seriez-vous donc le touriste qui vient du nord, demanda Joël,
+et qui m'avait été signalé au Hardanger?
+
+-- Précisément.
+
+-- Ma foi, vous n'aviez pas pris le bon chemin...
+
+-- Je m'en doute un peu.
+
+-- Et, si j'avais pu prévoir ce qui est arrivé, je serais allé
+vous attendre de l'autre côté du Rjukanfos!
+
+-- Ça, c'eût été une bonne idée, mon brave jeune homme! Vous
+m'auriez épargné une imprudence impardonnable à mon âge...
+
+-- À tout âge, monsieur! répondit Hulda. Tous trois entrèrent
+alors dans la cabane, où se trouvait une famille de paysans, le
+père, la mère et leurs deux filles qui se levèrent et firent bon
+accueil aux arrivants. Joël put alors constater que le voyageur
+n'avait qu'une assez grave écorchure à la jambe, un peu au-dessous
+du genou. Cela nécessiterait certainement une bonne semaine de
+repos; mais la jambe n'était ni luxée ni cassée, l'os n'était pas
+même atteint. C'était l'essentiel. Du laitage excellent, des
+fraises en abondance, un peu de pain bis, furent offerts et
+acceptés. Joël ne se cacha point de montrer un formidable appétit,
+et, si Hulda mangea à peine, le voyageur ne refusa pas de tenir
+tête à son frère.
+
+-- Vraiment, dit-il, cet exercice m'a creusé l'estomac! Mais
+j'avouerai volontiers que de prendre par la Maristien, c'était
+plus qu'imprudent! Vouloir jouer le rôle de l'infortuné Eystein,
+quand on pourrait être son père... et même son grand-père!...
+
+-- Ah! vous connaissez la légende? dit Hulda.
+
+-- Si je la connais!... Ma nourrice m'endormait en me la chantant,
+à l'heureux âge où j'avais encore une nourrice! Oui, je la
+connais, ma courageuse fille, et je n'en suis que plus coupable! -
+- Maintenant, mes amis, Dal est un peu loin pour l'invalide que je
+suis! Comment allez-vous me transporter jusque-là?
+
+-- Ne vous inquiétez de rien, monsieur, répondit Joël. Notre
+kariol nous attend au bas du sentier. Seulement, il y aura trois
+cents pas à faire...
+
+-- Hum! Trois cents pas!
+
+-- En descendant, ajouta la jeune fille.
+
+-- Oh! si c'est en descendant, cela ira tout seul, mes amis, et un
+bras me suffira...
+
+-- Et pourquoi pas deux, répondit Joël, puisque nous en avons
+quatre à votre service!
+
+-- Va pour deux, va pour quatre! Ça ne me coûtera pas plus cher,
+n'est-ce pas?
+
+-- Ça ne coûte rien.
+
+-- Si! au moins un remerciement par bras, et je m'aperçois que je
+ne vous ai point encore remerciés...
+
+-- De quoi, monsieur? répondit Joël.
+
+-- Mais tout simplement de ce que vous m'avez sauvé la vie, en
+risquant la vôtre!...
+
+-- Quand vous voudrez?... dit Hulda, qui se leva pour éviter les
+compliments.
+
+-- Comment donc!... Mais je veux!... D'abord, moi, je veux tout ce
+qu'on veut que je veuille!
+
+Là-dessus, le voyageur régla la petite dépense avec les paysans de
+la cabane. Puis, soutenu un peu par Hulda, beaucoup par Joël, il
+commença à descendre le sentier sinueux, qui conduit vers la rive
+du Maan où il rejoint la route de Dal.
+
+Cela ne se fit pas sans quelques «aïe! aïe!» qui se terminaient
+invariablement par un bon éclat de rire. Enfin, on atteignit la
+scierie, et Joël s'occupa d'atteler la kariol.
+
+Cinq minutes après, le voyageur était installé dans la caisse avec
+la jeune fille près de lui.
+
+-- Et vous? demanda-t-il à Joël. Il me semble bien que j'ai dû
+prendre votre place...
+
+-- Une place que je vous cède de bon coeur.
+
+-- Mais peut-être en se serrant...
+
+-- Non... Non!... J'ai mes jambes, monsieur, des jambes de guide!
+Ça vaut des roues...
+
+-- Et de fameuses, mon garçon, de fameuses! On partit en suivant
+la route qui se rapproche peu à peu du Maan. Joël s'était mis à la
+tête du cheval et il le guidait par le bridon, de manière à éviter
+de trop forts cahots à la kariol. Le retour se fit gaiement -- du
+moins de la part du voyageur. Il causait déjà comme un vieil ami
+de la famille Hansen. Avant d'arriver, le frère et la soeur lui
+disaient «monsieur Sylvius», et monsieur Sylvius ne les appelait
+plus que Hulda et Joël, comme s'ils se fussent connus tous trois
+de longue date.
+
+Vers quatre heures, le petit clocher de Dal montra sa fine pointe
+entre les arbres du hameau. Un instant après, le cheval s'arrêtait
+devant l'auberge. Le voyageur descendit de la kariol, non sans
+quelque peine. Dame Hansen était venue le recevoir à la porte, et,
+bien qu'il n'eût pas demandé la meilleure chambre de la maison, ce
+fut celle-là qu'on lui donna tout de même.
+
+
+IX
+
+Sylvius Hog -- tel fut le nom qui, ce soir-là, fut inscrit sur le
+livre des voyageurs, et précisément à la suite du nom de
+Sandgoïst. Vif contraste, on en conviendra, entre les deux noms
+comme entre les deux hommes qui les portaient. Entre eux, il n'y
+avait aucun rapport ni au physique ni au moral. Générosité d'un
+côté, avidité de l'autre. L'un, c'était la bonté du coeur,
+l'autre, c'était la sécheresse de l'âme.
+
+Sylvius Hog avait à peine soixante ans. Encore ne les paraissait-il
+pas. Grand, droit, bien constitué, sain d'esprit et sain de
+corps, il plaisait dès le premier abord avec sa belle et aimable
+figure, sans barbe, bien encadrée sous des cheveux grisonnants et
+un peu longs, avec ses yeux souriants comme ses lèvres, son front
+large où les plus nobles pensées pouvaient circuler sans peine, sa
+vaste poitrine dans laquelle le coeur pouvait battre à l'aise. À
+tous ces avantages, il joignait un inépuisable fonds de bonne
+humeur, une physionomie fine et déliée, une nature capable de
+toutes les générosités comme de tous les dévouements.
+
+Sylvius Hog, de Christiania -- cela disait tout. Et non seulement
+il était connu, apprécié, aimé, honoré dans la capitale
+norvégienne, mais aussi dans tout le pays -- le pays norvégien,
+bien entendu. En effet, les sentiments que l'on professait à son
+égard n'étaient plus les mêmes dans l'autre moitié du royaume
+scandinave, c'est-à-dire, en Suède.
+
+Cela veut être expliqué.
+
+Sylvius Hog était professeur de législation à Christiania. En
+d'autres États, être avocat, ingénieur, médecin, négociant, c'est
+occuper les premiers rangs de l'échelle sociale. En Norvège, il
+n'en va pas ainsi. Être professeur, c'est être au sommet.
+
+Si, en Suède, il y a quatre classes, la noblesse, le clergé, la
+bourgeoisie, le paysan, il n'y en a que trois en Norvège; la
+noblesse manque. On n'y compte aucun représentant de
+l'aristocratie, pas même celle des fonctionnaires. En ce pays
+privilégié où il n'existe pas de privilèges, les fonctionnaires
+sont les très humbles serviteurs du public. En somme, égalité
+sociale parfaite, nulle distinction politique.
+
+Donc, Sylvius Hog étant un des hommes les plus considérables de
+son pays, on ne s'étonnera pas qu'il fût membre du Storthing. Dans
+cette grande assemblée, autant par sa valeur que par la probité de
+sa vie privée et publique, il exerçait une influence que
+subissaient même ces paysans-députés, élus en grand nombre par les
+campagnes.
+
+Depuis la Constitution de 1814, c'est avec raison qu'on a pu dire:
+la Norvège est une république avec le roi de Suède pour président.
+
+Il va de soi que cette Norvège, très jalouse de ses prérogatives,
+a su conserver son autonomie. Le Storthing n'a rien de commun avec
+le parlement suédois. Aussi comprendra-t-on que l'un de ses
+représentants les plus influents et les plus patriotes ne fût pas
+bien vu au-delà de cette frontière idéale qui sépare la Suède de
+la Norvège.
+
+Ainsi était Sylvius Hog. D'un caractère très indépendant, ne
+voulant rien être, il avait maintes fois refusé d'entrer au
+ministère. Défenseur de tous les droits de la Norvège, il s'était
+constamment et inébranlablement opposé aux empiétements de la
+Suède.
+
+Et telle est la séparation morale et politique des deux pays, que
+le roi de Suède -- alors Oscar XV -- après s'être fait couronner à
+Stockholm, a dû se faire couronner à Drontheim, l'ancienne
+capitale de la Norvège. Telle est aussi la réserve quelque peu
+défiante des Norvégiens, en affaires, que la Banque de Christiania
+ne reçoit pas volontiers les billets de la Banque de Stockholm!
+Telle est enfin la démarcation entre les deux peuples, que le
+pavillon suédois ne flotte ni sur les édifices, ni sur les navires
+norvégiens. À l'un, l'étamine bleue traversée d'une croix jaune, à
+l'autre, la croix bleue sur le fond d'étamine rouge.
+
+Or, Sylvius Hog était de coeur et d'âme pour la Norvège. Il en
+défendait les intérêts en toute occasion. Aussi, vers 1854,
+lorsque le Storthing agita la question de ne plus avoir ni vice-roi
+à la tête du pays ni même de gouverneur, il fut l'un de ceux
+qui se jetèrent le plus vivement dans la discussion et firent
+triompher ce principe.
+
+On conçoit donc que, s'il n'était pas très aimé dans l'est du
+royaume, il le fût dans l'ouest, et même au fond des gaards les
+plus reculés du pays. Son nom courait la montagneuse Norvège,
+depuis les parages de Christiansand jusqu'aux extrêmes roches du
+cap Nord. Digne de cette popularité de bon aloi, aucune calomnie
+n'avait jamais pu atteindre ni le député ni le professeur de
+Christiania. C'était, d'ailleurs, un vrai Norvégien, mais un
+Norvégien à sang vif, n'ayant rien du flegme traditionnel de ses
+compatriotes, plus résolu de pensées et d'actes que ne le comporte
+le tempérament scandinave. Cela se sentait à ses mouvements
+prompts, à l'ardeur de sa parole, à la vivacité de ses gestes. Né
+en France, on n'eût pas hésité à le dire «un homme du Midi», si
+l'on veut bien accepter cette comparaison, qui peut lui être
+appliquée avec quelque exactitude.
+
+La situation de fortune de Sylvius Hog ne l'élevait pas au-dessus
+d'une assez belle aisance, bien qu'il n'eût point fait monnaie des
+affaires publiques. Âme désintéressée, il ne songeait jamais à
+lui, mais sans cesse aux autres. Aussi faisait-il fi des
+grandeurs. Être député lui suffisait. Il ne voulait rien de plus.
+
+En ce moment, Sylvius Hog profitait d'un congé de trois mois pour
+se remettre de ses fatigues, après une laborieuse année de travaux
+législatifs. Il avait quitté Christiania depuis six semaines, avec
+l'intention de parcourir toute la contrée qui s'étend jusqu'à
+Drontheim, le Hardanger, le Telemark, les districts de Kongsberg
+et de Drammen. Il voulait visiter ces provinces qu'il ne
+connaissait pas encore. Un voyage d'étude et d'agrément.
+
+Sylvius Hog avait déjà traversé une partie de cette région, et
+c'était en revenant des bailliages du nord qu'il avait voulu voir
+la célèbre chute, une des merveilles du Telemark. Après avoir
+examiné, sur les lieux mêmes, le projet, alors à l'étude, du
+chemin de fer de Drontheim à Christiania, il avait fait demander
+un guide pour le conduire à Dal, et il comptait le trouver sur la
+rive gauche du Maan. Mais, sans l'attendre, attiré par ces
+admirables sites de la Maristien, il s'était aventuré sur la
+dangereuse passe. Rare imprudence! Elle avait failli lui coûter la
+vie. Et, il faut bien le dire, sans l'intervention de Joël et de
+Hulda Hansen, le voyage eût fini avec le voyageur dans les
+gouffres du Rjukanfos.
+
+
+X
+
+On est fort instruit en ces pays scandinaves, non seulement chez
+les habitants des villes, mais aussi en pleine campagne. Cette
+instruction va même au-delà de savoir lire, écrire, compter. Le
+paysan apprend avec plaisir. Son intelligence est ouverte. Il
+s'intéresse à la chose publique. Il prend une large part aux
+affaires politiques et communales. Dans le Storthing, les gens de
+cette condition sont toujours en majorité. Quelquefois, ils y
+siègent avec le costume de leur province. On les cite, et c'est
+justice, pour leur haute raison, leur bon sens pratique, leur
+compréhension juste -- si elle est un peu lente -- et surtout leur
+incorruptibilité.
+
+Il ne faut donc pas s'étonner que le nom de Sylvius Hog fût connu
+dans toute la Norvège et prononcé avec respect jusque dans cette
+portion un peu sauvage du Telemark.
+
+Aussi, dame Hansen, en recevant un hôte si universellement estimé,
+crut-elle convenable de lui dire combien elle était honorée de
+l'avoir pour quelques jours sous son toit.
+
+-- Je ne sais pas si cela vous fait honneur, dame Hansen, répondit
+Sylvius Hog, mais ce que je sais bien, c'est que cela me fait
+plaisir. Oh! il y a longtemps que j'avais entendu mes élèves
+parler de cette hospitalière auberge de Dal! C'est pourquoi, je
+comptais venir m'y reposer pendant une semaine. Pourtant, que
+saint Olaf m'abandonne, si je croyais jamais y arriver sur une
+patte!
+
+Et l'excellent homme serra cordialement la main à son hôtesse.
+
+-- Monsieur Sylvius, dit Hulda, voulez-vous que mon frère aille
+chercher un médecin à Bamble?
+
+-- Un médecin, ma petite Hulda! Mais vous voulez donc que je perde
+l'usage de mes deux jambes!
+
+-- Oh! monsieur Sylvius!
+
+-- Un médecin! Pourquoi pas mon ami le docteur Boek, de
+Christiania? Et tout cela pour une égratignure!...
+
+-- Mais une égratignure, si elle est mal soignée, répondit Joël,
+cela peut devenir grave!
+
+-- Ah! çà, Joël, me direz-vous pourquoi vous voulez que cela
+devienne grave?
+
+-- Je ne le veux pas, monsieur Sylvius, Dieu me garde!
+
+-- Eh bien! il vous gardera, et moi aussi, et toute la maison de
+dame Hansen, surtout si cette gentille Hulda veut bien consentir à
+me donner ses soins...
+
+-- Certainement, monsieur Sylvius!
+
+-- Parfait, mes amis! Encore quatre ou cinq jours, il n'y paraîtra
+plus! D'ailleurs, comment ne guérirait-on pas dans une si jolie
+chambre? Où pourrait-on mieux se faire traiter que dans
+l'excellente auberge de Dal? Et ce bon lit avec ses devises qui
+valent bien les horribles formules de la Faculté! Et cette joyeuse
+fenêtre qui s'ouvre sur la vallée du Maan! Et le murmure des eaux
+qui se glisse jusqu'au fond de mon alcôve! Et la senteur des vieux
+arbres dont toute la maison est embaumée! Et le bon air, l'air de
+la montagne! Eh! ne voilà-t-il pas le meilleur des médecins! Quand
+on a besoin de lui, on n'a qu'à ouvrir la fenêtre, il arrive, il
+vous ragaillardit, et il ne vous met pas à la diète!
+
+Il disait si gaiement toutes ces choses, Sylvius Hog, qu'avec lui,
+semblait-il, un peu de bonheur venait d'entrer dans la maison. Du
+moins, ce fut l'impression du frère et de la soeur, qui se
+tenaient la main en l'écoutant, s'abandonnant tous deux à la même
+émotion.
+
+C'était dans la chambre du rez-de-chaussée qu'avait été tout
+d'abord conduit le professeur. Maintenant, à demi couché dans un
+grand fauteuil, sa jambe étendue sur un escabeau, il recevait les
+soins de Hulda et de Joël. Un pansement à l'eau fraîche, il ne
+voulut que ce remède. Et, en réalité, en fallait-il un autre?
+
+-- Bien, mes amis, bien! disait-il. Il ne faut pas abuser des
+drogues! Et maintenant, savez-vous bien que, sans votre
+obligeance, j'aurais vu d'un peu trop près les merveilles du
+Rjukanfos! Je roulais dans l'abîme comme un simple roc! J'ajoutais
+une nouvelle légende à la légende de Maristien, et, moi, je
+n'avais pas d'excuse! Ma fiancée ne m'attendait pas sur l'autre
+bord, comme le malheureux Eystein!
+
+-- Et quel chagrin c'eût été pour madame Hog! dit Hulda. Elle ne
+se serait jamais consolée...
+
+-- Madame Hog?... répliqua le professeur. Eh bien, madame Hog
+n'aurait pas versé une larme!
+
+-- Oh! monsieur Sylvius!...
+
+-- Non, vous dis-je, par cette raison qu'il n'y a pas de madame
+Hog! Et je ne puis pas même me figurer ce qu'eût été une madame
+Hog: grasse ou maigre, petite ou grande...
+
+-- Elle eût été aimable, intelligente et bonne, étant votre femme,
+répondit Hulda.
+
+-- Ah! vraiment, mademoiselle! Bon! Bon! Je vous crois! Je vous
+crois!
+
+-- Mais, en apprenant un pareil malheur, vos parents, vos amis,
+monsieur Sylvius?... dit Joël.
+
+-- Des parents, je n'en ai guère, mon garçon! Des amis, il paraît
+que j'en ai un certain nombre, sans compter ceux que je viens de
+me faire dans la maison de dame Hansen, et vous leur avez évité la
+peine de me pleurer!
+
+-- À propos, dites-moi, mes enfants, vous pourrez bien me garder
+quelques jours ici?
+
+-- Tant qu'il vous plaira, monsieur Sylvius, répondit Hulda. Cette
+chambre vous appartient.
+
+-- D'ailleurs, j'avais l'intention de m'arrêter à Dal, comme font
+les touristes, de manière à pouvoir rayonner de là sur le
+Telemark... Je ne rayonnerai pas, ou je rayonnerai plus tard,
+voilà tout!
+
+-- Avant la fin de la semaine, monsieur Sylvius, répondit Joël,
+j'espère que vous serez sur pied.
+
+-- Et moi aussi, je l'espère!
+
+-- Et alors je m'offre à vous conduire partout où il vous plaira
+d'aller dans le bailliage.
+
+-- Nous verrons cela, Joël! Nous en reparlerons, quand je ne serai
+plus à l'état d'écorché! J'ai encore un mois de congé devant moi,
+et quand je devrais le passer tout entier dans l'auberge de dame
+Hansen, je ne serais pas trop à plaindre! Ne faudra-t-il pas que
+je visite la vallée du Vestfjorddal entre les deux lacs, que je
+fasse l'ascension du Gousta, que je retourne au Rjukanfos, car
+enfin, si j'ai failli y faire un plongeon, je ne l'ai guère vu...
+et je tiens à le voir!
+
+-- Vous y retournerez, monsieur Sylvius, répondit Hulda.
+
+-- Et nous y retournerons ensemble avec cette bonne madame Hansen,
+si elle veut bien nous accompagner.
+
+-- Eh! j'y pense, mes amis, il faudra que je prévienne, par un
+petit mot, Kate, ma vieille bonne, et Fink, mon vieux domestique
+de Christiania! Ils seraient très inquiets si je ne leur donnais
+pas de mes nouvelles, et je serais grondé!... Et, maintenant, je
+vais vous faire un aveu! Les fraises, le laitage, c'est très
+agréable, très rafraîchissant; mais cela ne suffit pas, puisque je
+ne veux pas entendre parler d'être mis à la diète!... Est-ce
+bientôt l'heure de votre dîner?...
+
+-- Oh! peu importe, monsieur Sylvius!...
+
+-- Il importe beaucoup, au contraire! Croyez-vous donc que,
+pendant mon séjour à Dal, je vais m'ennuyer tout seul à ma table
+et dans ma chambre? Non! je veux manger avec vous et votre mère,
+si dame Hansen n'y voit pas d'inconvénient!
+
+Naturellement, dame Hansen, quand on lui fit connaître le désir du
+professeur, et bien qu'elle eût peut-être préféré se tenir à part,
+suivant son habitude, ne put que s'incliner. Ce serait un honneur
+pour elle et les siens d'avoir à sa table un député du Storthing.
+
+-- Ainsi, c'est convenu, reprit Sylvius Hog, nous mangerons
+ensemble dans la grande salle...
+
+-- Oui, monsieur Sylvius, répondit Joël. Je n'aurai qu'à vous y
+pousser sur votre fauteuil, quand le dîner sera prêt...
+
+-- Bon! Bon! monsieur Joël! Pourquoi pas en kariol? Non! Avec
+l'aide d'un bras, j'arriverai. Je ne suis pas amputé, que je
+sache!
+
+-- Comme vous voudrez, monsieur Sylvius! répondit Hulda. Mais ne
+faites pas inutilement d'imprudences, je vous prie... ou Joël aura
+vite fait d'aller chercher le médecin!
+
+-- Des menaces! Eh bien, oui, je serai prudent et docile! Et du
+moment qu'on ne me met pas à la diète, je vais être le plus
+obéissant des malades! -- Ah! çà! est-ce que vous n'avez pas faim,
+mes amis?
+
+-- Nous ne demandons qu'un quart d'heure, répondit Hulda, pour
+vous servir une soupe aux groseilles, une truite du Maan, une
+grouse que Joël a rapportée hier du Hardanger, et une bonne
+bouteille de vin de France.
+
+-- Merci, ma brave fille, merci! Hulda sortit afin de surveiller
+le dîner et de préparer la table dans la grande salle, pendant que
+Joël allait reconduire la kariol chez le contremaître Lengling.
+Sylvius Hog resta seul. À quoi eût-il pu songer, si ce n'est à
+cette honnête famille, dont maintenant il était à la fois l'hôte
+et l'obligé. Que pourrait-il faire pour reconnaître les services,
+les soins de Hulda et de Joël? Mais il n'eut pas le temps de
+s'abandonner à de longues réflexions, car, dix minutes après, il
+était assis à la place d'honneur de la grande table. Le dîner
+était excellent. Il justifiait le renom de l'auberge, et le
+professeur mangea de grand appétit.
+
+Ensuite, la soirée se passa en causeries auxquelles Sylvius Hog
+prit la plus grande part. À défaut de dame Hansen qui ne s'y mêla
+guère, il fit parler le frère et la soeur. La vive sympathie qu'il
+éprouvait déjà pour eux ne put que s'accroître. Une si touchante
+amitié les unissait l'un à l'autre que le professeur en fut
+plusieurs fois ému.
+
+La nuit venue, il regagna sa chambre avec l'aide de Joël et de
+Hulda, reçut et donna un aimable bonsoir à ses amis, et, à peine
+couché dans le grand lit à devises, il dormit tout d'un somme.
+
+Le lendemain, Sylvius Hog, réveillé dès l'aube, se reprit à
+réfléchir avant qu'on eût frappé à sa porte.
+
+«Non, se disait-il, je ne sais vraiment pas comment je m'en
+tirerai! On ne peut pourtant pas se faire sauver, soigner, guérir,
+et en être quitte pour un simple remerciement! Je suis l'obligé de
+Hulda et de Joël, ce n'est pas contestable! Mais voilà! Ce ne sont
+pas de ces services qu'on puisse payer en argent! Fi donc!...
+D'autre part, cette famille de braves gens me paraît heureuse, et
+je ne pourrais rien ajouter à son bonheur! Enfin nous causerons,
+et, tout en causant, peut-être...»
+
+Aussi, pendant les trois ou quatre jours que le professeur dut
+encore garder sa jambe étendue sur l'escabeau, ils causèrent tous
+trois. Par malheur, ce fut avec une certaine réserve de la part du
+frère et de la soeur. Ni l'un ni l'autre ne voulurent rien dire de
+leur mère, dont Sylvius Hog avait bien observé l'attitude froide
+et soucieuse. Puis, par un autre sentiment de discrétion, ils
+hésitaient à faire connaître les inquiétudes que leur causait le
+retard de Ole Kamp. Ne risquaient-ils pas d'altérer la bonne
+humeur de leur hôte en lui contant leurs peines?
+
+-- Cependant, disait Joël à sa soeur, peut-être avons-nous tort de
+ne pas nous confier à monsieur Sylvius? C'est un homme de bon
+conseil, et, par ses relations, il pourrait peut-être savoir si
+l'on se préoccupe à la Marine de ce qu'est devenu le _Viken._
+
+_-- _Tu as raison, Joël, répondait Hulda. Je pense que nous
+ferons bien de tout lui dire. Mais attendons qu'il soit bien
+guéri!
+
+-- Oui, et cela ne peut tarder! reprenait Joël. La semaine finie,
+Sylvius Hog n'avait plus besoin d'aide pour quitter sa chambre,
+bien qu'il boitât encore un peu. Il venait alors s'asseoir sur un
+des bancs, devant la maison, à l'ombre des arbres. De là, il
+pouvait apercevoir la cime du Gousta, qui resplendissait sous les
+rayons du soleil, pendant que le Maan, charriant des troncs en
+dérive, grondait à ses pieds. On voyait aussi passer du monde sur
+la route de Dal au Rjukanfos. Le plus souvent, c'étaient des
+touristes, dont quelques-uns s'arrêtaient une heure ou deux à
+l'auberge de dame Hansen pour déjeuner ou dîner. Il venait aussi
+des étudiants de Christiania, le sac au dos, la petite cocarde
+norvégienne à la casquette. Ceux-là reconnaissaient le professeur.
+De là, des bonjours interminables, des saluts cordiaux, qui
+prouvaient combien Sylvius Hog était aimé de toute cette jeunesse.
+
+-- Vous ici, monsieur Sylvius?
+
+-- Moi, mes amis!
+
+-- Vous que l'on croit au fond du Hardanger!
+
+-- On a tort! C'est au fond du Rjukanfos que je devrais être!
+
+-- Eh bien! nous dirons partout que vous êtes à Dal!
+
+-- Oui, à Dal, avec une jambe... en écharpe!
+
+-- Heureusement, vous avez trouvé bon gîte et bons soins dans
+l'auberge de dame Hansen!
+
+-- Imaginez-en une meilleure!
+
+-- Il n'y en a guère!
+
+-- Et de plus braves gens?
+
+-- Il n'y en a pas! répétaient gaiement les touristes. Et, tous
+buvaient à la santé de Hulda et de Joël si connus dans tout le
+Telemark. Et alors le professeur narrait son aventure. Il
+confessait son imprudence. Il racontait comment il avait été
+sauvé. Il disait quelle reconnaissance était due à ses sauveurs.
+
+-- Et si je reste ici jusqu'à ce que j'aie payé ma dette,
+ajoutait-il, mon cours de législation est fermé pour longtemps,
+mes amis, et vous pouvez prendre un congé sans limite!
+
+-- Bon, monsieur Sylvius! reprenait toute cette joyeuse bande.
+C'est la jolie Hulda qui vous retient à Dal!
+
+-- Une aimable fille, mes amis, charmante aussi, et je n'ai que
+soixante ans, par saint Olaf!
+
+-- À la santé de monsieur Sylvius!
+
+-- Et à la vôtre, jeunes gens! Courez le pays, instruisez-vous,
+amusez-vous! Il fait toujours beau quand on a votre âge! Mais
+défiez-vous des passes de la Maristien! Joël et Hulda ne seraient
+peut-être plus là pour sauver les imprudents qui s'y
+hasarderaient.
+
+Puis, tous partaient en faisant bruyamment retentir la vallée de
+leur joyeux _God aften._
+
+Cependant, une ou deux fois, Joël dut s'absenter pour servir de
+guide à quelques touristes qui voulaient faire l'ascension du
+Gousta. Sylvius Hog eût bien voulu les accompagner. Il prétendait
+être guéri. En effet, l'écorchure de sa jambe commençait à se
+cicatriser. Mais Hulda lui défendit positivement de s'exposer à
+une fatigue encore trop forte pour lui, et, lorsque Hulda
+ordonnait, il fallait obéir.
+
+Une curieuse montagne, cependant, ce Gousta, dont le cône central,
+vallonné de ravins pleins de neige, émerge d'une forêt de sapins
+comme d'une collerette verdoyante qui s'épanouit à sa base. Et
+quel rayon de vue à son sommet! Dans l'est, le bailliage du
+Numedal; dans l'ouest, tout le Hardanger et ses glaciers
+grandioses; puis, au pied de la montagne, la sinueuse vallée du
+Vestfjorddal entre les lacs Mjös et Tinn, Dal et ses maisons en
+miniature, véritable boîte de jeux d'enfants, et le cours du Maan,
+lacet lumineux qui miroite à travers la verdure des plaines.
+
+Pour faire cette ascension, Joël partait dès cinq heures du matin,
+et il était rentré à six heures du soir. Sylvius Hog et Hulda
+allaient au-devant de lui. Ils l'attendaient près de la hutte du
+passeur. Dès que le bac avait débarqué les touristes et leur
+guide, on échangeait de cordiales poignées de main, et c'était une
+bonne soirée de plus que tous trois passaient ensemble. Le
+professeur traînait bien encore un peu la jambe, mais il ne se
+plaignait pas. Vraiment, on eût dit qu'il n'était pas pressé de
+guérir, autant dire, de quitter l'hospitalière maison de dame
+Hansen.
+
+D'ailleurs, le temps s'écoulait assez vite. Sylvius Hog avait
+écrit à Christiania qu'il resterait quelque temps à Dal. Le bruit
+de son aventure au Rjukanfos s'était répandu dans tout le pays.
+Les feuilles l'avaient racontée -- quelques-unes en la dramatisant
+à leur manière. De là, quantité de lettres qui arrivaient à
+l'auberge, sans compter les brochures et les journaux. Il fallait
+lire tout cela. Il fallait répondre. Sylvius Hog lisait, il
+répondait, et les noms de Joël et de Hulda, mêlés à cette
+correspondance, couraient déjà à travers la Norvège.
+
+Cependant, ce séjour chez dame Hansen ne pouvait se prolonger
+indéfiniment, et Sylvius Hog n'était pas plus fixé qu'à son
+arrivée sur la façon dont il lui serait possible d'acquitter sa
+dette. Toutefois, il commençait à pressentir que cette famille
+n'était pas aussi heureuse qu'il l'avait pu croire. L'impatience
+avec laquelle le frère et la soeur attendaient chaque jour le
+courrier de Christiania ou de Bergen, leur désappointement, leur
+chagrin même, en voyant qu'il n'y avait jamais de lettres, tout
+cela n'était que trop significatif.
+
+C'est qu'on était déjà au 9 juin. Et aucune nouvelle du _Viken!
+_Un retard de plus de deux semaines sur la date fixée pour son
+retour! Pas une seule lettre de Ole! Rien qui pût adoucir les
+tourments de Hulda! La pauvre fille se désespérait, et Sylvius Hog
+lui trouvait les yeux bien rouges, lorsqu'elle venait à lui le
+matin.
+
+-- Qu'y a-t-il? se disait-il alors. Un malheur qu'on craint et
+qu'on me cache! Est-ce un secret de famille dans lequel un
+étranger ne peut intervenir? Mais suis-je donc encore un étranger
+pour eux? Non! Ils devraient bien le penser! Enfin, quand
+j'annoncerai mon départ, peut-être comprendra-t-on que c'est
+un véritable ami qui va partir!
+
+Et, ce jour-là, il dit:
+
+-- Mes amis, le moment approche où, à mon grand regret, je vais
+être obligé de vous quitter!
+
+-- Déjà, monsieur Sylvius, déjà! s'écria Joël avec une vivacité
+dont il ne fut pas maître.
+
+-- Eh! le temps passe vite auprès de vous! Voilà dix-sept jours
+que je suis à Dal!
+
+-- Quoi!... dix-sept jours! dit Hulda.
+
+-- Oui, chère enfant, et la fin de mon congé approche. Je n'ai pas
+une semaine à perdre si je veux achever ce voyage par Drammen et
+Kongsberg. Et cependant, si c'est bien à vous que le Storthing
+doit de ne point avoir à me remplacer sur mon siège de député, le
+Storthing, pas plus que moi, ne saurait comment reconnaître...
+
+-- Oh! monsieur Sylvius!... répondit Hulda, qui, de sa petite
+main, semblait vouloir lui fermer la bouche.
+
+-- C'est convenu, Hulda! Il m'est défendu de parler de cela -- ici
+du moins...
+
+-- Ni ici ni ailleurs! dit la jeune fille.
+
+-- Soit! Je ne suis pas mon maître et je dois obéir! Mais, Joël et
+vous, ne viendrez-vous pas me voir à Christiania?
+
+-- Vous voir, monsieur Sylvius?...
+
+-- Oui! me voir... passer quelques jours dans ma maison... avec
+dame Hansen, s'entend!
+
+-- Et si nous quittons l'auberge, qui la gardera pendant notre
+absence? répondit Joël.
+
+-- Mais l'auberge n'a pas besoin de vous, j'imagine, lorsque la
+saison des excursions est terminée. Aussi, je compte bien venir
+vous chercher à la fin de l'automne...
+
+-- Monsieur Sylvius, dit Hulda, ce sera bien difficile...
+
+-- Ce sera très facile, au contraire, mes amis. Ne me répondez
+pas: non! Je n'accepterais pas cette réponse! Et alors, quand je
+vous tiendrai là-bas, dans la plus belle chambre de ma maison,
+entre ma vieille Kate et mon vieux Fink, vous y serez comme mes
+enfants, et il faudra bien que vous me disiez ce que je puis faire
+pour vous!
+
+-- Ce que vous pouvez faire, monsieur Sylvius? répondit Joël en
+regardant sa soeur.
+
+-- Frère!... dit Hulda, qui avait compris la pensée de Joël.
+
+-- Parlez, mon garçon, parlez!
+
+-- Eh bien, monsieur Sylvius, vous pourriez nous faire un très
+grand honneur!
+
+-- Lequel?
+
+-- Ce serait, si cela ne vous dérangeait pas trop, d'assister au
+mariage de ma soeur Hulda...
+
+-- Son mariage! s'écria Sylvius Hog! Comment! ma petite Hulda se
+marie?... Et on ne m'en avait rien dit encore!...
+
+-- Oh! monsieur Sylvius!... répondit la jeune fille, dont les yeux
+se remplirent de larmes.
+
+-- Et quand doit se faire ce mariage?...
+
+-- Quand il aura plu à Dieu de nous ramener Ole, son fiancé!
+répondit Joël.
+
+
+XI
+
+Alors Joël raconta toute l'histoire de Ole Kamp. Sylvius Hog, très
+ému par ce récit, l'écoutait avec une profonde attention. Il
+savait tout maintenant. Il venait de lire la dernière lettre qui
+annonçait le retour de Ole, et Ole ne revenait pas! Quelles
+inquiétudes, quelles angoisses pour toute la famille Hansen!
+
+«Et moi qui me croyais chez des gens heureux!» pensait-il.
+
+Cependant, en y réfléchissant bien, il lui parut que le frère et
+la soeur se désespéraient, alors que l'on pouvait encore conserver
+quelque espoir. À force de compter ces jours de mai et de juin,
+leur imagination en exagérait le chiffre, comme si elle les eût
+comptés deux fois.
+
+Le professeur voulut donc leur donner ses raisons -- non des
+raisons de commande -- mais très sérieuses, très plausibles, et
+discuter la valeur de ce retard du _Viken._
+
+Pourtant, sa physionomie était devenue grave. Le chagrin de Joël
+et de Hulda l'avait profondément impressionné.
+
+-- Écoutez-moi, mes enfants, leur dit-il. Asseyez-vous à mes côtés
+et causons.
+
+-- Eh! que pourrez-vous nous dire, monsieur Sylvius? répondit
+Hulda, dont la douleur débordait.
+
+-- Je vous dirai ce qui me paraît juste, reprit le professeur, et
+le voici: je viens de réfléchir à tout ce que m'a raconté Joël. Eh
+bien, il me semble que votre inquiétude dépasse la mesure. Je ne
+voudrais pas vous donner des assurances illusoires, mais il
+importe que les choses soient remises à leur véritable point.
+
+-- Hélas! monsieur Sylvius, répondit Hulda, mon pauvre Ole s'est
+perdu avec le _Viken!... _Je ne le reverrai plus!
+
+-- Ma soeur!... Ma soeur!... s'écria Joël. Je t'en prie, calme-toi,
+laisse parler monsieur Sylvius...
+
+-- Et gardons notre sang-froid, mes enfants! Voyons! C'était du 15
+au 20 mai que Ole devait revenir à Bergen?
+
+-- Oui, dit Joël, du 15 au 20 mai, comme le marque sa lettre, et
+nous sommes au 9 juin.
+
+-- Cela fait donc un retard de vingt jours sur la date extrême
+indiquée pour le retour du _Viken. _C'est quelque chose, j'en
+conviens! Cependant, il ne faut pas demander à un navire à voiles
+ce que l'on pourrait attendre d'un navire à vapeur.
+
+-- C'est ce que j'ai toujours répété à Hulda, c'est ce que je lui
+répète encore, dit Joël.
+
+-- Et vous faites bien, mon garçon, reprit Sylvius Hog. En outre,
+il est possible que le _Viken _soit un vieux bâtiment, marchant
+mal comme la plupart des navires de Terre-Neuve, surtout quand ils
+sont lourdement chargés. D'autre part, il y a eu de grands mauvais
+temps depuis quelques semaines. Peut-être Ole n'a-t-il pu prendre
+la mer à l'époque que sa lettre indique. Dans ce cas, il suffit
+qu'il ait tardé de huit jours pour que le _Viken _ne soit pas
+encore arrivé et que vous n'ayez pu recevoir une nouvelle lettre
+de lui. Tout ce que je vous dis là, croyez-le, est le résultat de
+sérieuses réflexions. De plus, savez-vous si les instructions
+données au _Viken _ne lui laissaient pas une certaine latitude
+pour porter sa cargaison en quelque autre port, suivant les
+demandes du marché?
+
+-- Ole l'aurait écrit! répondit Hulda, qui ne pouvait se rattacher
+même à cet espoir.
+
+-- Qui prouve qu'il n'a pas écrit? reprit le professeur. Et, s'il
+l'a fait, ce ne serait plus le _Viken _qui aurait du retard, ce
+serait le courrier d'Amérique. Supposez que le navire de Ole ait
+dû aller en quelque port des États-Unis, cela expliquerait comment
+aucune de ses lettres n'est encore arrivée en Europe!
+
+-- Aux États-Unis... monsieur Sylvius?
+
+-- Cela se voit quelquefois, et il suffit de manquer un courrier
+pour laisser ses amis longtemps sans nouvelles... En tout cas, il
+y a une chose très simple à faire, c'est de demander des
+renseignements aux armateurs de Bergen.
+
+-- Les connaissez-vous?
+
+-- Oui, répondit Joël, messieurs Help frères.
+
+-- Help frères, Fils de l'Aîné? s'écria Sylvius Hog.
+
+-- Oui!
+
+-- Mais moi aussi je les connais! Le plus jeune, Help junior,
+comme on dit, bien qu'il ait mon âge, est un de mes bons amis.
+Nous avons souvent dîné ensemble à Christiania! Help frères, mes
+enfants! Ah! je saurai par eux tout ce qui concerne le _Viken. _Je
+vais leur écrire aujourd'hui même, et, s'il le faut, j'irai les
+voir.
+
+-- Que vous êtes bon, monsieur Sylvius! répondirent à la fois
+Hulda et Joël.
+
+-- Ah! pas de remerciements, s'il vous plaît! Je vous le défends
+bien! Est-ce que je vous ai remerciés, moi, pour ce que vous avez
+fait là-bas?... Comment, je trouve l'occasion de vous rendre un
+petit service, et vous voilà tout en l'air!
+
+-- Mais vous parliez de partir pour retourner à Christiania, fit
+observer Joël.
+
+-- Eh bien, je partirai pour Bergen, s'il est indispensable que
+j'aille à Bergen!
+
+-- Mais vous alliez nous quitter, monsieur Sylvius, dit Hulda.
+
+-- Eh bien, je ne vous quitterai pas, ma chère fille! Je suis
+libre de mes actions, je suppose, et, tant que je n'aurai pas tiré
+cette situation au clair, à moins qu'on ne me mette à la porte...
+
+-- Que dites-vous là?
+
+-- Et tenez, j'ai bonne envie de rester à Dal jusqu'au retour de
+Ole! Je voudrais le connaître, ce fiancé de ma petite Hulda! Ce
+doit être un brave garçon -- dans le genre de Joël.
+
+-- Oui! tout comme lui!... répondit Hulda.
+
+-- J'en étais sûr! s'écria le professeur, dont la belle humeur
+avait repris le dessus, à dessein, sans doute.
+
+-- Ole ressemble à Ole, monsieur Sylvius, dit Joël, et cela suffit
+pour qu'il soit un excellent coeur.
+
+-- C'est possible, mon brave Joël, et cela me donne encore plus le
+désir de le voir. Oh! cela ne tardera pas! Quelque chose me dit
+que le _Viken _va bientôt arriver!
+
+-- Dieu vous entende!
+
+-- Et pourquoi ne m'entendrait-il pas? Il a l'oreille fine! Oui!
+je veux assister à la noce de Hulda, puisque j'y suis invité. Le
+Storthing en sera quitte pour prolonger mon congé de quelques
+semaines. Il l'aurait prolongé bien davantage, si vous m'aviez
+laissé tomber dans le Rjukanfos, comme je le méritais!
+
+-- Monsieur Sylvius, dit Joël, que c'est bon de vous entendre
+parler ainsi, et quel bien vous nous faites!
+
+-- Pas aussi grand que je le voudrais, mes amis; puisque je vous
+dois tout, et que je ne sais...
+
+-- Non!... n'insistez plus sur cette aventure.
+
+-- Au contraire, j'insisterai! Ah! çà! est-ce que c'est moi qui me
+suis tiré des griffes de la Maristien? Est-ce moi qui ai risqué ma
+vie pour me sauver? Est-ce moi qui me suis rapporté jusqu'à
+l'auberge de Dal? Est-ce moi qui me suis soigné et guéri sans le
+secours de la Faculté? Ah! mais je suis entêté comme un cheval de
+kariol, je vous en préviens. Or, je me suis mis dans la tête
+d'assister au mariage de Hulda et de Ole Kamp, et, par saint Olaf!
+j'y assisterai!
+
+La confiance est communicative. Comment résister à celle que
+montrait Sylvius Hog? Il le vit bien, quand un demi-sourire
+éclaira le visage de la pauvre Hulda. Elle ne demandait qu'à le
+croire... Elle ne demandait qu'à espérer.
+
+Sylvius Hog continua de plus belle:
+
+-- Donc, il faut songer que le temps va vite. Allons, commençons
+les préparatifs du mariage!
+
+-- Ils sont commencés, monsieur Sylvius, répondit Hulda, et déjà
+depuis trois semaines!
+
+-- Parfait! Gardons-nous de les interrompre!
+
+-- Les interrompre? répondit Joël. Mais tout est prêt!
+
+-- Quoi! la jupe de mariée, le corset aux agrafes de filigrane, la
+ceinture et ses pendeloques?
+
+-- Même ses pendeloques!
+
+-- Et la couronne rayonnante qui vous coiffera comme une sainte,
+ma petite Hulda?
+
+-- Oui, monsieur Sylvius.
+
+-- Et les invitations sont faites?
+
+-- Toutes faites, répondit Joël, même celle à laquelle nous tenons
+le plus, la vôtre!
+
+-- Et la demoiselle d'honneur a été choisie parmi les plus sages
+filles du Telemark?
+
+-- Et les plus belles, monsieur Sylvius, répondit Joël, puisque
+c'est mademoiselle Siegfrid Helmboë, de Bamble!
+
+-- De quel ton il dit cela, le brave garçon! fit observer le
+professeur, et comme il rougit en le disant! Eh! Eh! Est-ce que
+par hasard mademoiselle Siegfrid Helmboë, de Bamble, serait
+destinée à devenir madame Joël Hansen de Dal?
+
+-- Oui, monsieur Sylvius, répondit Hulda, Siegfrid, qui est ma
+meilleure amie!
+
+-- Bon! Encore une noce! s'écria Sylvius Hog. Et je suis sûr qu'on
+m'y invitera, et je ne pourrai faire moins que d'y assister!
+Décidément, il faudra que je donne ma démission de député au
+Storthing, car je n'aurai plus le temps d'y siéger! Allons, je
+serai votre témoin, mon brave Joël, après avoir d'abord été celui
+de votre soeur, si vous le permettez. Décidément, vous faites de
+moi tout ce que vous voulez, ou plutôt tout ce que je veux!
+Embrassez-moi, petite Hulda! Une poignée de main, mon garçon! Et
+maintenant, allons écrire à mon ami Help junior, de Bergen!
+
+Le frère et la soeur quittèrent la chambre du rez-de-chaussée, que
+le professeur parlait déjà de prendre à bail, et ils revinrent à
+leurs occupations avec un peu plus d'espoir.
+
+Sylvius Hog était resté seul.
+
+-- La pauvre fille! la pauvre fille! murmurait-il. Oui! j'ai un
+instant trompé sa douleur!... Je lui ai rendu quelque calme!...
+Mais c'est un bien long retard et dans des mers très mauvaises à
+cette époque!... Si le _Viken _avait péri!... Si Ole ne devait
+plus revenir!
+
+Un instant après, le professeur écrivait aux armateurs de Bergen.
+Ce que demandait sa lettre, c'étaient les détails les plus précis
+sur tout ce qui concernait le _Viken _et sa campagne de pêche. Il
+voulait savoir si quelque circonstance, prévue ou non, n'avait pu
+l'obliger à changer son port de destination. Il lui importait de
+savoir au plus tôt comment les négociants et les marins de Bergen
+expliquaient ce retard. Enfin il priait son ami Help junior de
+prendre les informations les plus précises et de l'aviser par le
+retour du courrier.
+
+Cette lettre si pressante disait aussi pourquoi Sylvius Hog
+s'intéressait au jeune maître du _Viken, _de quel service il était
+redevable à sa fiancée, et quelle joie ce serait pour lui de
+pouvoir donner quelque espérance aux enfants de dame Hansen.
+
+Dès que cette lettre fut écrite, Joël la porta à la poste de Moel.
+Elle devait partir le lendemain. Le 11 juin, elle serait à Bergen.
+Donc, le 12, dans la soirée, ou le 13 dans la matinée au plus
+tard, M. Help junior pouvait avoir répondu.
+
+Près de trois jours à attendre cette réponse! Comme ils parurent
+longs! Cependant, à force de paroles rassurantes, d'encourageantes
+raisons, le professeur parvint à rendre moins pénible cette
+attente. Maintenant qu'il connaissait le secret de Hulda,
+n'avait-il pas un sujet de conversation tout indiqué, et quelle
+consolation c'était pour Joël et sa soeur de pouvoir sans cesse
+parler de l'absent!
+
+-- À présent, ne suis-je pas de votre famille? répétait Sylvius
+Hog. Oui!... quelque chose comme un oncle qui vous serait arrivé
+d'Amérique -- ou d'ailleurs?
+
+Et, puisqu'il était de la famille, on ne devait plus avoir de
+secrets pour lui.
+
+Or, il n'était pas sans avoir remarqué l'attitude des deux enfants
+vis-à-vis de leur mère. La réserve dans laquelle dame Hansen
+affectait de se tenir devait avoir, selon lui, un autre motif que
+l'inquiétude où l'on était sur le compte de Ole Kamp. Il crut donc
+pouvoir en parler à Joël. Celui-ci ne sut que lui répondre. Il
+voulut alors pressentir dame Hansen à ce sujet; mais elle se
+montra si fermée qu'il dut renoncer à connaître ses secrets.
+L'avenir les lui apprendrait sans doute.
+
+Ainsi que l'avait prévu Sylvius Hog, la réponse de Help junior
+arriva à Dal dans la matinée du 13. Joël était allé, dès l'aube,
+au-devant du courrier. Ce fut lui qui apporta la lettre dans la
+grande salle où le professeur se trouvait avec dame Hansen et sa
+fille.
+
+Il y eut d'abord un moment de silence. Hulda, toute pâle, n'aurait
+pu parler, tant l'émotion lui faisait battre le coeur. Elle avait
+pris la main de son frère, aussi ému qu'elle.
+
+Sylvius Hog ouvrit la lettre et la lut à haute voix. À son grand
+regret, cette réponse de Help junior ne contenait que de vagues
+indications, et le professeur ne put cacher son désappointement
+aux jeunes gens qui l'écoutaient, les larmes aux yeux.
+
+_Le Viken _avait effectivement quitté Saint-Pierre-Miquelon à la
+date indiquée dans la dernière lettre de Ole Kamp. On l'avait
+appris de la façon la plus formelle par d'autres bâtiments qui
+étaient arrivés à Bergen depuis son départ de Terre-Neuve. Ces
+navires ne l'avaient point rencontré sur leur route. Mais eux
+aussi avaient éprouvé de gros mauvais temps dans les parages de
+l'Islande. Cependant, ils avaient pu s'en tirer. Dès lors,
+pourquoi le _Viken _n'en aurait-il pas fait autant? Peut-être
+était-il en relâche quelque part. C'était d'ailleurs un excellent
+bateau, très solide, bien commandé par le capitaine Prikel, de
+Hammersfest, et monté par un vigoureux équipage qui avait fait ses
+preuves. Toutefois, ce retard ne laissait pas d'être inquiétant,
+et, s'il se prolongeait, il serait à craindre que le Viken se fût
+perdu corps et biens.
+
+Help junior regrettait de ne pas avoir de meilleures nouvelles à
+donner du jeune parent des Hansen. En ce qui concernait Ole Kamp,
+il en parlait comme d'un excellent sujet, digne de toute les
+sympathies qu'il inspirait à son ami Sylvius.
+
+Help junior finissait en assurant le professeur de son affection,
+en y joignant les amitiés de sa famille. Enfin, il promettait de
+lui faire parvenir, sans délai, toute nouvelle qui pourrait
+arriver du _Viken _en n'importe quel port de Norvège, et se disait
+son tout dévoué, Help frères.
+
+La pauvre Hulda, défaillante, était tombée sur une chaise, pendant
+que Sylvius Hog lisait cette lettre; elle sanglotait, quand il en
+eut achevé la lecture.
+
+Joël, les bras croisés, avait écouté sans mot dire, sans même oser
+regarder sa soeur.
+
+Dame Hansen, après que Sylvius Hog eut cessé de lire, s'était
+retirée dans sa chambre. Il semblait qu'elle se fût attendue à ce
+malheur comme elle s'attendait à bien d'autres!
+
+Le professeur fit alors signe à Hulda et à son frère de se
+rapprocher de lui. Il voulait encore leur parler de Ole Kamp, leur
+dire tout ce que son imagination lui suggérait de plus ou moins
+plausible, et il s'exprima avec une assurance au moins singulière
+après la lettre de Help junior. Non! -- il en avait le
+pressentiment! -- non, rien n'était désespéré. N'y avait-il pas
+maint exemple de plus longs retards éprouvés au cours d'une
+navigation dans ces mers qui s'étendent de la Norvège à Terre-Neuve?
+Oui, sans aucun doute! Le _Viken _n'était-il pas un solide
+navire, bien commandé, avec un bon équipage, et, par conséquent,
+dans des conditions meilleures que les autres bâtiments qui
+étaient revenus au port? Incontestablement.
+
+-- Espérons donc, mes chers enfants, ajouta-t-il, et attendons! Si
+le _Viken _eût fait naufrage entre l'Islande et Terre-Neuve, les
+nombreux navires qui suivent constamment cette route pour revenir
+en Europe n'en auraient-ils pas retrouvé quelque épave? Eh bien,
+non! Pas un seul débris n'a été rencontré dans ces parages si
+fréquentés au retour de la grande pêche! Néanmoins, il faut agir,
+il faut obtenir des renseignements plus certains. Si, pendant
+cette semaine, nous sommes encore sans nouvelles du _Viken _ou
+sans lettre de Ole, je retournerai à Christiania, je m'adresserai
+à la Marine, qui fera des recherches, et, j'en ai la conviction,
+elles aboutiront pour notre satisfaction à tous!
+
+Quelque confiance que montrât le professeur, Joël et Hulda
+sentaient bien qu'il ne parlait plus maintenant comme il le
+faisait avant d'avoir reçu la lettre de Bergen -- lettre dont les
+termes ne devaient leur laisser que bien peu d'espoir. Sylvius Hog
+n'osait plus à présent faire allusion au mariage prochain de Hulda
+et de Ole Kamp. Et, pourtant, il répéta avec une force qui
+imposait:
+
+-- Non! Ce n'est pas possible! Ole ne plus reparaître dans la
+maison de dame Hansen! Ole ne pas épouser Hulda! Jamais je ne
+croirai possible un tel malheur!
+
+Cette conviction lui était personnelle. Il la puisait dans
+l'énergie de son caractère, dans sa nature que rien ne pouvait
+abattre. Mais comment la faire partager à d'autres, et surtout à
+ceux que le sort du _Viken _touchait si directement?
+
+Cependant, quelques jours se passèrent encore. Sylvius Hog,
+complètement guéri, faisait de grandes promenades aux environs. Il
+obligeait Hulda et son frère à l'accompagner, afin de ne pas les
+laisser seuls à eux-mêmes. Un jour, tous trois remontaient la
+vallée du Vestfjorddal jusqu'à mi-chemin des chutes du Rjukan. Le
+lendemain, ils la descendaient en se dirigeant vers Moel et le lac
+Tinn. Une fois même, ils furent absents vingt-quatre heures. C'est
+qu'ils avaient prolongé leur excursion jusqu'à Bamble, où le
+professeur fit la connaissance du fermier Helmboë et de sa fille
+Siegfrid. Quel accueil celle-ci fit à sa pauvre Hulda, et quels
+accents de tendresse elle trouva pour la consoler!
+
+Là encore, Sylvius Hog rendit un peu d'espoir à ces braves gens.
+Il avait écrit à la Marine de Christiania. Le gouvernement
+s'occupait du _Viken. _On le retrouverait. Ole reviendrait. Il
+pouvait même revenir d'un jour à l'autre. Non! le mariage n'aurait
+pas six semaines de retard! L'excellent homme paraissait si
+convaincu que l'on se rendait peut-être plus à sa conviction qu'à
+ses arguments.
+
+Cette visite à la famille Helmboë fit du bien aux enfants de dame
+Hansen. Et, quand ils rentrèrent à la maison, ils étaient plus
+calmes que lorsqu'ils l'avaient quittée.
+
+On était alors au 15 juin. Le _Viken _avait donc maintenant un
+mois de retard. Or, comme il s'agissait de cette traversée,
+relativement courte, de Terre-Neuve à la côte de Norvège, c'était
+véritablement hors de mesure -- même pour un navire à voiles.
+
+Hulda ne vivait plus. Son frère ne parvenait pas à trouver un seul
+mot qui pût la consoler. Devant ces deux pauvres êtres, le
+professeur succombait à la tâche qu'il s'était donnée de conserver
+un peu d'espoir. Hulda et Joël ne quittaient le seuil de la maison
+que pour aller regarder du côté de Moel, ou pour s'avancer sur la
+route du Rjukanfos. Ole Kamp devait venir par Bergen; mais il
+pouvait se faire qu'il arrivât aussi par Christiania, si la
+destination du _Viken _avait été modifiée. Un bruit de kariol qui
+se faisait entendre sous les arbres, un cri jeté dans les airs,
+l'ombre d'un homme se dessinant au tournant du chemin, cela leur
+faisait battre le coeur, mais inutilement! Les gens de Dal
+veillaient de leur côté. Ils allaient au-devant du courrier, en
+amont et en aval du Maan. Tous s'intéressaient à cette famille si
+aimée dans le pays, à ce pauvre Ole qui était presque un enfant du
+Telemark. Et pas une lettre ne venait de Bergen ou de Christiania
+apporter quelque nouvelle de l'absent!
+
+Le 16, rien de nouveau. Sylvius Hog ne pouvait plus tenir en
+place. Il comprit qu'il fallait donner de sa personne. Aussi
+annonça-t-il que, le lendemain, s'il n'avait rien reçu, il
+partirait pour Christiania et s'assurerait par lui-même que les
+recherches étaient activement faites. Certes! il lui en coûterait
+de laisser Hulda et Joël; mais il le fallait, et il reviendrait,
+dès qu'il aurait achevé ses démarches.
+
+Le 17, une grande partie du jour s'était déjà écoulée -- le plus
+triste de tous, peut-être! La pluie n'avait cessé de tomber depuis
+l'aube. Le vent se déchaînait à travers les arbres. De grands
+coups de rafale crépitaient sur les vitraux des fenêtres du côté
+du Maan.
+
+Il était sept heures. On venait d'achever le dîner, en silence,
+comme dans une maison en deuil. Sylvius Hog n'avait même pu
+soutenir la conversation. Les paroles lui manquaient avec les
+idées. Qu'aurait-il dit qui ne l'eût été cent fois déjà! Ne
+sentait-il pas que cette prolongation d'absence rendait
+inacceptables ses arguments d'autrefois?
+
+-- Je partirai demain matin pour Christiania, dit-il. Joël,
+occupez-vous de me procurer une kariol. Vous me conduirez à Moel,
+et vous reviendrez aussitôt à Dal!
+
+-- Oui, monsieur Sylvius, répondit Joël. Vous ne voulez pas que je
+vous accompagne plus loin? Le professeur fit un signe négatif en
+montrant Hulda qu'il ne voulait pas priver de son frère.
+
+En ce moment, un bruit, peu sensible encore, se fit entendre sur
+la route, du côté de Moel. Tous écoutèrent. Bientôt, il n'y eut
+plus de doute, c'était le bruit d'une kariol. Elle se dirigeait
+rapidement vers Dal. Était-ce donc quelque voyageur qui venait
+passer la nuit à l'auberge? C'était peu probable, et rarement les
+touristes arrivaient à une heure aussi avancée.
+
+Hulda venait de se lever toute tremblante. Joël alla vers la
+porte, l'ouvrit, regarda.
+
+Le bruit s'accentuait. C'était bien le pas d'un cheval et le
+grincement de roues d'une kariol. Mais telle fut alors la violence
+de la bourrasque qu'il fallut refermer la porte.
+
+Sylvius Hog allait et venait dans la salle. Joël et sa soeur se
+tenaient l'un près de l'autre.
+
+La kariol ne devait plus être qu'à une vingtaine de pas de la
+maison. Allait-elle s'arrêter ou passer outre?
+
+Le coeur leur battait à tous -- horriblement.
+
+La kariol s'arrêta. On entendit une voix qui appelait... Ce
+n'était pas la voix de Ole Kamp!
+
+Presque aussitôt, on frappa à la porte.
+
+Joël l'ouvrit.
+
+Un homme était sur le seuil.
+
+-- Monsieur Sylvius Hog? demanda-t-il.
+
+-- C'est moi, répondit le professeur, en s'avançant. Qui êtes-vous,
+mon ami?
+
+-- Un exprès qui vous est envoyé de Christiania par le directeur
+de la Marine.
+
+-- Vous avez une lettre pour moi?
+
+-- La voici! Et l'exprès tendit une grande enveloppe qui était
+cachetée du cachet officiel. Hulda n'avait plus la force de se
+tenir debout. Son frère venait de la faire asseoir sur un
+escabeau. Ni l'un ni l'autre n'osaient presser Sylvius Hog
+d'ouvrir la lettre. Enfin, il lut ce qui suit:
+
+«Monsieur le professeur,
+
+«En réponse à votre dernière lettre, je vous adresse sous ce pli
+un document qui a été recueilli en mer par un navire danois, à la
+date du 5 juin dernier. Malheureusement, ce document ne laisse
+plus aucun doute sur le sort du _Viken..._»
+
+Sylvius Hog, sans prendre le temps d'achever la lettre, avait tiré
+le document de l'enveloppe... Il le regardait... Il le
+retournait...
+
+C'était un billet de loterie, portant le numéro 9672.
+
+Au revers du billet, on lisait ces quelques lignes:
+
+«3 mai. -- Chère Hulda, le _Viken _va sombrer!... Je n'ai plus que
+ce billet pour toute fortune!... Je le confie à Dieu pour qu'il te
+le fasse parvenir, et, puisque je n'y serai pas, je te prie d'être
+là quand il sera tiré!... Reçois-le avec ma dernière pensée pour
+toi!... Hulda, ne m'oublie pas dans tes prières!... Adieu, chère
+fiancée, adieu!...
+
+«Ole Kamp.»
+
+
+XII
+
+Voilà donc quel était le secret du jeune marin! C'était là cette
+chance sur laquelle il comptait pour apporter une fortune à sa
+fiancée! Un billet de loterie, acheté avant son départ!... Et au
+moment où allait sombrer le _Viken, _il l'avait enfermé dans une
+bouteille, il l'avait jeté à la mer, avec un dernier adieu pour
+Hulda!
+
+Cette fois, Sylvius Hog fut anéanti. Il regardait la lettre, puis
+le document!... Il ne parlait plus. Qu'eût-il pu dire, d'ailleurs?
+Quel doute pouvait exister maintenant sur la catastrophe du
+_Viken, _sur la perte de tous ceux qu'il ramenait en Norvège?
+
+Hulda, pendant que Sylvius Hog lisait cette lettre, avait pu
+résister et se raidir contre l'angoisse. Mais, après les derniers
+mots du billet de Ole, elle tomba dans les bras de Joël. Il fallut
+la transporter dans sa chambre, où sa mère lui donna les premiers
+soins. Elle voulut rester seule alors, et, maintenant, agenouillée
+près de son lit, elle priait pour l'âme de Ole Kamp.
+
+Dame Hansen était rentrée dans la salle. Tout d'abord, elle fit un
+pas vers le professeur, comme si elle eût voulu parler, et, se
+dirigeant vers l'escalier, elle disparut.
+
+Joël, lui, après avoir reconduit sa soeur, était aussitôt sorti.
+Il étouffait dans cette maison ouverte à tous les vents de
+malheur. Il lui fallait l'air du dehors, l'air de la bourrasque,
+et, pendant une partie de la nuit, il resta à errer sur les bords
+du Maan.
+
+Sylvius Hog était seul maintenant. Au premier moment, abattu par
+ce coup de foudre, il ne tarda pas à retrouver son énergie
+habituelle. Après avoir fait deux ou trois tours dans la salle, il
+écouta si quelque appel de la jeune fille n'arriverait pas jusqu'à
+lui. N'entendant rien, il s'assit près de la table, et ses
+réflexions reprirent leur cours.
+
+«Hulda, se disait-il, Hulda, ne plus revoir son fiancé! Un pareil
+malheur serait possible!... Non!... À cette pensée tout se révolte
+en moi! Le _Viken _a sombré, soit! Mais y a-t-il donc une
+certitude absolue de la mort de Ole? Je ne puis le croire! Dans
+tous les cas de naufrage, n'est-ce pas le temps seul qui peut
+affirmer que personne n'a pu survivre à la catastrophe?
+
+Oui! je doute, je veux douter encore, dussent ni Hulda, ni Joël,
+ni personne ne plus partager ce doute avec moi! Puisque le _Viken
+_s'est englouti, cela explique-t-il qu'il n'en soit resté aucun
+débris sur la mer?... non!... rien, si ce n'est cette bouteille
+dans laquelle le pauvre Ole a voulu mettre sa dernière pensée, et,
+avec elle, tout ce qui lui restait au monde!»
+
+Sylvius Hog tenait à la main le document, il le regardait, il le
+palpait, il le retournait, ce chiffon de papier sur lequel le
+pauvre garçon avait édifié toute une espérance de fortune!
+
+Cependant, le professeur, voulant l'examiner avec plus de soin, se
+leva, écouta encore si la pauvre fille n'appelait pas sa mère ou
+son frère, et il rentra dans sa chambre.
+
+Ce billet était un billet de la loterie des Écoles de Christiania,
+loterie très populaire alors en Norvège. Gros lot: cent mille
+marks[1]. Valeur totalisée des autres lots: quatre-vingt-dix mille
+marks. Nombre des billets émis: un million -- tous placés
+actuellement.
+
+Le billet de Ole Kamp portait le numéro 9672. Mais, maintenant,
+que ce numéro fût bon ou mauvais, que le jeune marin eût ou non
+quelque secrète raison d'y avoir confiance, il ne serait plus là
+au moment du tirage de cette loterie, qui devait s'effectuer le 15
+juillet prochain, c'est-à-dire dans vingt-huit jours. Hulda,
+suivant sa dernière recommandation, devrait se présenter à sa
+place et répondre pour lui!
+
+Sylvius Hog, à la clarté de son chandelier de terre, relisait
+attentivement les lignes écrites au dos du billet, comme s'il eût
+voulu y découvrir quelque sens caché.
+
+Ces lignes avaient été tracées à l'encre. Il était manifeste que
+la main de Ole n'avait pas tremblé pendant qu'il les écrivait.
+Cela prouvait que le maître du _Viken _avait tout son sang-froid
+au moment du naufrage. Il se trouvait ainsi dans des conditions à
+pouvoir profiter d'un moyen de salut quelconque, un espar
+flottant, une planche en dérive, si tout n'avait pas été englouti
+dans le gouffre où sombrait le navire.
+
+Le plus souvent, ces documents, recueillis en mer, font à peu près
+connaître l'endroit où s'est accomplie la catastrophe. Sur celui-ci,
+il n'y avait pas une latitude, pas une longitude, rien qui
+indiquât quelles étaient les terres les plus rapprochées,
+continent ou îles. Il fallait en conclure que le capitaine ni
+personne de l'équipage ne savait où se trouvait alors le _Viken.
+_Entraîné, sans doute, par une de ces tempêtes auxquelles on ne
+peut résister, il avait dû être rejeté hors de sa route, et,
+l'état du ciel ne permettant pas d'obtenir une observation
+solaire, la position n'avait pu être relevée depuis quelques
+jours. Dès lors, il était probable qu'on ne saurait jamais en
+quels parages du nord de l'Atlantique, au large de Terre-Neuve ou
+de l'Islande, l'abîme s'était refermé sur les naufragés.
+
+C'était là une circonstance qui devait enlever tout espoir, même à
+qui ne voulait pas désespérer.
+
+En effet, avec une indication, si vague qu'elle fût, on aurait pu
+entreprendre des recherches, envoyer un navire sur le lieu de la
+catastrophe, peut-être y retrouver quelques débris
+reconnaissables. Qui sait si un ou plusieurs survivants de
+l'équipage n'avaient pas atteint un point quelconque de ces
+rivages du continent arctique, où ils étaient sans secours, dans
+l'impossibilité de se rapatrier?
+
+Tel était le doute qui peu à peu prenait corps dans l'esprit de
+Sylvius Hog -- doute inacceptable pour Hulda et Joël, doute que le
+professeur eût hésité maintenant à faire naître en eux, tant la
+désillusion, si probable, eût été douloureuse.
+
+«Et cependant, se disait-il, si le document ne donne aucune
+indication qu'on puisse utiliser, on sait, du moins, dans quels
+parages la bouteille a été recueillie! Cette lettre ne le dit pas,
+mais la Marine, à Christiania, ne peut l'ignorer! N'est-ce pas un
+indice dont on pourrait profiter peut-être? En étudiant la
+direction des courants, celle des vents généraux, en se rapportant
+à la date présumée du naufrage, ne serait-il pas possible?...
+Enfin, je vais écrire de nouveau. Il faut que l'on hâte les
+recherches, si peu de chances qu'elles aient d'aboutir! Non!
+jamais je n'abandonnerai cette pauvre Hulda! Jamais, tant que je
+n'en aurai pas une preuve absolue, je ne croirai à la mort de son
+fiancé!»
+
+Ainsi raisonnait Sylvius Hog. Mais, en même temps, il prenait le
+parti de ne plus parler des démarches qu'il allait entreprendre,
+des efforts qu'il allait provoquer de toute son influence. Hulda
+ni son frère ne surent donc rien de ce qu'il écrivit à
+Christiania. De plus, ce départ qui devait s'effectuer le
+lendemain, il se résolut à le remettre indéfiniment, ou plutôt, il
+partirait dans quelques jours, mais ce serait pour se rendre à
+Bergen. Là, il saurait de MM. Help tout ce qui concernait le
+_Viken, _il prendrait lui-même l'avis des gens de mer les plus
+compétents, il déterminerait la manière dont les premières
+recherches devraient être faites.
+
+Cependant, sur les renseignements fournis par la Marine, les
+journaux de Christiania, puis ceux de la Norvège et de la Suède,
+puis ceux de l'Europe, s'étaient peu à peu emparés de ce fait d'un
+billet de loterie transformé en document. Il y avait quelque chose
+de touchant dans cet envoi d'un fiancé à sa fiancée, et l'opinion
+publique s'en émut, non sans raison.
+
+Le doyen des journaux de Norvège, le _Morgen-Blad, _fut le premier
+à rapporter l'histoire du _Viken _et de Ole Kamp. Des trente-sept
+autres journaux qui paraissaient dans le pays à cette époque, pas
+un n'omit de le raconter en termes attendris. _L'Illustreret
+Nyhedsblad _publia un dessin idéal de la scène du naufrage. On
+voyait le _Viken _désemparé, ses voiles en lambeaux, sa mâture en
+partie détruite, prêt à disparaître sous les flots. Ole, debout à
+l'avant, lançait la bouteille à la mer, au moment où il
+recommandait, avec sa dernière pensée pour Hulda, son âme à Dieu.
+Dans un lointain allégorique, au milieu d'une vapeur légère, une
+lame apportait la bouteille aux pieds de la jeune fiancée. Le tout
+tenait dans le cadre de ce billet dont le numéro se détachait en
+exergue. Image naïve, sans doute, mais qui devait avoir un grand
+succès dans ces contrées, encore attachées aux légendes des
+Ondines et des Valkyries.
+
+Le fait fut ensuite reproduit, commenté, en France, en Angleterre,
+jusque dans les États-Unis d'Amérique. Avec les noms de Hulda et
+de Ole, leur histoire se popularisa par le crayon et la plume.
+Cette jeune Norvégienne de Dal, sans le savoir, eut alors le
+privilège de passionner l'opinion publique. La pauvre fille ne
+pouvait se douter du bruit qui se faisait autour d'elle.
+D'ailleurs, rien n'aurait pu la distraire de la douleur dans
+laquelle elle s'absorbait tout entière.
+
+Et, maintenant, on ne s'étonnera pas de l'effet qui se produisit
+dans les deux continents -- effet très explicable, étant donné que
+la nature humaine glisse volontiers sur la pente des choses
+superstitieuses. Un billet de loterie, recueilli dans ces
+circonstances, avec ce numéro 9672, si providentiellement arraché
+aux flots, ne pouvait être qu'un billet prédestiné. Entre tous,
+n'était-il pas miraculeusement indiqué pour gagner le gros lot de
+cent mille marks? Ne valait-il pas une fortune, cette fortune sur
+laquelle comptait Ole Kamp?
+
+Aussi, qu'on n'en soit pas surpris, arriva-t-il à Dal, un peu de
+partout, de très sérieuses propositions d'acheter ce billet, si
+Hulda Hansen consentait à le vendre. Tout d'abord, les prix
+offerts étaient médiocres; mais ils s'élevèrent de jour en jour.
+On pouvait donc prévoir qu'avec le temps et à mesure que se
+rapprocherait le jour du tirage de la loterie, il se présenterait
+de sérieuses surenchères.
+
+Ces offres se manifestèrent non seulement en ces pays scandinaves,
+si portés à reconnaître l'intervention des puissances
+surnaturelles dans les choses de ce monde, mais aussi à l'étranger
+et même en France. Les Anglais, très flegmatiquement, s'en
+mêlèrent, et, après eux, les Américains, dont les dollars ne se
+dépensent pas volontiers à des fantaisies si peu pratiques. Une
+certaine quantité de lettres furent adressées à Dal. Les journaux
+ne négligèrent pas de faire connaître l'importance des
+propositions faites à la famille Hansen. On peut dire qu'il
+s'établit une sorte de petite bourse, dont la cote variait, mais
+toujours en hausse.
+
+Aussi en vint-on à offrir plusieurs centaines de marks de ce
+billet, qui, en somme, n'avait qu'un millionième de chance pour
+gagner le gros lot. C'était absurde, sans doute, mais on ne
+raisonne pas avec les idées superstitieuses. Aussi les
+imaginations se montaient-elles, et, avec la force acquise, elles
+pouvaient, elles devaient aller plus haut.
+
+C'est ce qui se produisit, en effet. Huit jours après cet
+événement, les journaux annonçaient que le cours du billet
+dépassait mille, quinze cents, et même deux mille marks. Un
+Anglais, de Manchester, était allé jusqu'à cent livres sterling,
+soit deux mille cinq cents marks. Un Américain, de Boston,
+renchérit encore, et proposa d'acquérir le numéro 9672 de la
+loterie des Écoles de Christiania pour la somme de mille dollars -
+- environ cinq mille francs.
+
+Il va sans dire que Hulda ne se préoccupait aucunement de ce qui
+passionnait à ce point un certain public. De ces lettres arrivées
+à Dal, au sujet du billet, elle n'avait même pas voulu prendre
+connaissance. Cependant, le professeur fut d'avis qu'on ne pouvait
+lui laisser ignorer quelles propositions étaient faites, puisque
+Ole Kamp lui avait légué la propriété de ce numéro 9672.
+
+Hulda refusa toutes les offres. Ce billet, c'était la dernière
+lettre de son fiancé.
+
+Et qu'on ne croie pas qu'elle y tînt, la pauvre fille, avec
+l'arrière-pensée qu'il pourrait lui valoir un des lots de la
+loterie! Non! Elle ne voyait là que le suprême adieu du naufragé,
+une dernière relique qu'elle voulait conserver précieusement. Elle
+ne songeait guère aux chances d'une fortune que Ole ne pourrait
+plus partager avec elle! Quoi de plus touchant, de plus délicat,
+que ce culte pour un souvenir!
+
+Au surplus, en lui faisant connaître les diverses propositions qui
+lui étaient adressées, Sylvius Hog ni Joël n'entendaient
+influencer Hulda. Elle ne devait prendre avis que de son coeur. On
+sait maintenant ce que son coeur lui avait répondu.
+
+Joël, d'ailleurs, approuva absolument sa soeur. Le billet de Ole
+Kamp ne devait être cédé à personne -- à aucun prix.
+
+Sylvius Hog fit plus qu'approuver Hulda: il la félicita de ne
+point prêter l'oreille à tout ce commerce. Voit-on ce billet vendu
+à l'un, revendu à l'autre, passant de main en main, transformé en
+une sorte de papier-monnaie jusqu'au moment où le tirage de la
+loterie en aurait fait très probablement un chiffon sans valeur?
+
+Et Sylvius Hog allait même plus loin. Est-ce que par hasard il
+était superstitieux? Non, sans doute! Mais Ole Kamp eût été là,
+qu'il lui aurait probablement dit:
+
+«Gardez votre billet, mon garçon, gardez-le! On l'a d'abord sauvé
+du naufrage, vous ensuite! Eh bien, il faut voir!... On ne sait
+pas!... Non!... On ne sait pas!»
+
+Et quand Sylvius Hog, professeur de législation, député au
+Storthing, pensait ainsi, pouvait-on s'étonner de l'engouement du
+public? Non, et rien de plus naturel que le 9672 eût fait prime?
+
+Dans la maison de dame Hansen, il n'y eut donc personne qui
+protestât contre le sentiment si respectable qui faisait agir la
+jeune fille -- personne, si ce n'est sa mère.
+
+Le plus souvent, en effet, on entendait récriminer dame Hansen,
+surtout en l'absence de Hulda. Cela ne laissait pas de causer un
+très gros chagrin à Joël. Sa mère -- il le pensait, du moins -- ne
+s'en tiendrait peut-être pas toujours à des récriminations. Elle
+voudrait entreprendre secrètement Hulda au sujet des offres qui
+lui étaient faites.
+
+-- Cinq mille marks, ce billet! répétait-elle. On en propose cinq
+mille marks!
+
+Dame Hansen ne voulait évidemment rien voir de ce qu'il y avait
+d'attendrissant dans le refus de sa fille. Elle ne pensait qu'à
+cette importante somme de cinq mille marks. Un seul mot de Hulda
+les eût fait entrer dans la maison. Elle ne croyait pas,
+d'ailleurs, à la valeur surnaturelle du billet, si Norvégienne
+qu'elle fût. Et, de sacrifier cinq mille marks pour ce millionième
+de chance d'en gagner cent mille, cela ne pouvait entrer dans son
+esprit froid et positif.
+
+Il est bien évident que, toute superstition mise à part, rejeter
+le certain pour l'incertain, dans des conditions si aléatoires, ce
+n'eût point été acte de sagesse. Mais, on le répète, ce billet
+n'était pas un billet de loterie pour Hulda; c'était la dernière
+lettre de Ole Kamp, et son coeur se fût brisé à la pensée de s'en
+dessaisir.
+
+Cependant dame Hansen désapprouvait très manifestement la conduite
+de sa fille. On sentait une sourde irritation s'amasser en elle.
+Un jour ou l'autre, il était à craindre qu'elle ne mît Hulda en
+demeure de revenir sur sa résolution. Déjà, elle avait parlé dans
+ce sens à Joël, qui n'avait pas hésité à prendre parti pour sa
+soeur.
+
+Naturellement, Sylvius Hog était tenu au courant de ce qui se
+passait. C'était un chagrin de plus ajouté à tout ce que souffrait
+Hulda, et il le regrettait. Joël lui en parlait quelquefois.
+
+-- Est-ce que ma soeur n'a pas raison de refuser? disait-il. Est-ce
+que je ne fais pas bien d'approuver son refus?
+
+-- Sans doute! lui répondait Sylvius Hog. Et, pourtant, au point
+de vue mathématique, votre mère a un million de fois raison! Mais,
+tout n'est pas mathématique en ce monde! Le calcul n'a rien à voir
+dans les choses du coeur!
+
+Pendant ces deux semaines, on avait dû surveiller Hulda. Accablée
+par tant de douleurs, elle donna de sérieuses craintes pour sa
+santé. Heureusement, les soins ne lui manquèrent pas. Sur la
+demande de Sylvius Hog, le célèbre docteur Boek, son ami, vint à
+Dal voir la jeune malade. Il n'eut que le repos du corps à lui
+prescrire, et le calme de l'âme, s'il était possible. Mais le vrai
+moyen de la guérir, c'était le retour de Ole, et ce moyen, Dieu
+seul en pouvait disposer. En tout cas, Sylvius Hog n'épargna point
+ses consolations à la jeune fille, et il ne cessa pas de lui faire
+entendre des paroles d'espérance. Et, quoique cela puisse paraître
+invraisemblable, Sylvius Hog ne désespérait pas!
+
+Treize jours s'étaient écoulés depuis l'arrivée du billet envoyé
+par la Marine à Dal. On était au 30 juin. Quinze jours encore, et
+le tirage de la loterie des Écoles allait s'effectuer en grande
+pompe dans un des vastes établissements de Christiania.
+
+Précisément, ce 30 juin, dans la matinée, Sylvius Hog reçut une
+nouvelle lettre de la Marine en réponse à ses instances réitérées.
+Cette lettre l'engageait à s'entendre avec les autorités maritimes
+de Bergen. De plus, elle l'autorisait à organiser immédiatement
+les recherches relatives au _Viken _avec le concours de l'État.
+
+Le professeur ne voulut rien dire à Joël ni à Hulda de ce qu'il
+allait entreprendre. Il se contenta de leur annoncer son départ,
+en prétextant un voyage d'affaires qui ne le retiendrait que
+quelques jours.
+
+-- Monsieur Sylvius, je vous en supplie, ne nous abandonnez pas!
+lui dit la pauvre fille.
+
+-- Vous abandonner... vous qui êtes devenus mes enfants! répondit
+Sylvius Hog.
+
+Joël offrait de l'accompagner. Cependant, ne voulant pas laisser
+soupçonner qu'il allait à Bergen, il ne lui permit de venir que
+jusqu'à Moel. D'ailleurs, il ne fallait pas que Hulda restât seule
+avec sa mère. Après avoir été alitée pendant quelques jours, elle
+commençait à se lever, maintenant; mais elle était faible encore,
+elle gardait la chambre, et son frère sentait bien qu'il ne
+pouvait la quitter.
+
+À onze heures, la kariol se trouvait devant la porte de l'auberge.
+Le professeur y prit place avec Joël, après avoir dit un dernier
+adieu à la jeune fille. Puis, tous deux disparurent au tournant du
+sentier, sous les grands bouleaux de la rive.
+
+Le soir même, Joël était de retour à Dal.
+
+
+XIII
+
+Sylvius Hog était donc parti pour Bergen. Sa nature tenace, son
+caractère énergique, un instant ébranlés, avaient repris le
+dessus. Il ne voulait pas croire à la mort de Ole Kamp, ni
+admettre que Hulda fût condamnée à ne jamais le revoir. Non! tant
+que la matérialité du fait ne serait pas reconnue, il le tenait
+pour faux. Et, comme on dit vulgairement, «c'était plus fort que
+lui».
+
+Mais avait-il donc un indice sur lequel il lui serait possible
+d'appuyer l'oeuvre qu'il allait entreprendre à Bergen? Oui, mais
+un indice bien vague, il faut en convenir!
+
+Il savait, en effet, à quelle date le billet avait été jeté à la
+mer par Ole Kamp, à quelle date et dans quels parages la
+bouteille, qui renfermait ce billet, avait été recueillie. C'est
+ce que venait de lui apprendre la lettre de la Marine, lettre qui
+l'avait décidé à partir immédiatement pour Bergen, afin de
+s'entendre avec la maison Help et les marins les plus compétents
+du port. Peut-être cela suffirait-il pour imprimer une utile
+direction aux recherches dont le _Viken _allait être l'objet.
+
+Le voyage s'accomplit aussi rapidement que possible. Arrivé à
+Moel, Sylvius Hog renvoya son compagnon avec la kariol. Il prit
+passage sur une de ces embarcations d'écorce de bouleau, qui font
+le service du lac Tinn. Une fois à Tinoset, au lieu de se porter
+vers le sud, c'est-à-dire du côté de Bamble, il loua une seconde
+kariol et suivit les routes du Hardanger, afin de gagner le golfe
+de ce nom par le plus court. Là, le _Run, _petit bateau à vapeur
+qui fait le service du golfe, lui permit de le redescendre jusqu'à
+son extrémité inférieure. Enfin, après avoir traversé un lacis de
+fiords, entre les îlots et les îles dont est semé le littoral
+norvégien, le 2 juillet, dès l'aube, il débarqua sur le quai de
+Bergen.
+
+Cette ancienne ville que baignent les deux fiords de Sogne et de
+Hardanger, est située dans une contrée superbe à laquelle
+ressemblera la Suisse, le jour où un bras de mer artificiel aura
+amené les eaux de la Méditerranée au pied de ses montagnes. Une
+magnifique allée de frênes donne accès aux premières habitations
+de Bergen. Ses hautes maisons à pignons pointus resplendissent de
+blancheur, comme celles des villes arabes, et sont agglomérées
+dans ce triangle irrégulier qui renferme ses trente mille
+habitants. Ses églises datent du douzième siècle. Sa haute
+cathédrale la signale de loin aux navires qui viennent du large.
+C'est la capitale de la Norvège commerçante, bien qu'elle soit
+placée très en dehors des voies de communication, et fort éloignée
+des deux autres villes qui, politiquement, tiennent le premier et
+le deuxième rang dans le royaume -- Christiania et Drontheim.
+
+En toute autre circonstance, le professeur eût pris goût à étudier
+ce chef-lieu de préfecture, peut-être plus hollandais que
+norvégien par son aspect et ses moeurs. Cela faisait partie du
+programme de son voyage. Mais, depuis l'aventure de la Maristien,
+depuis son arrivée à Dal, ce programme avait subi d'importantes
+modifications. Sylvius Hog n'était plus maintenant le député
+touriste, qui voulait prendre un exact aperçu du pays, au point de
+vue politique comme au point de vue commercial. C'était l'hôte de
+la maison Hansen, l'obligé de Joël et de Hulda, dont les intérêts
+primaient tout. C'était le débiteur qui voulait, à n'importe quel
+prix, payer sa dette de reconnaissance. «Et, pensait-il, ce qu'il
+allait tenter de faire pour eux, ce serait bien peu de chose!»
+
+En arrivant à Bergen par le _Run, _Sylvius Hog prit terre au fond
+du port, sur le quai du marché au poisson. Aussitôt, il se rendit
+dans le quartier de Tyske-Bodrone, où demeurait Help junior, de la
+maison Help frères.
+
+Naturellement, il pleuvait, puisque la pluie tombe à Bergen trois
+cent soixante jours par an. Mais, pour être clos et couvert, on
+eût difficilement trouvé une maison mieux aménagée que
+l'hospitalière maison de Help junior. Quant à l'accueil qu'y reçut
+Sylvius Hog, nulle part il n'aurait pu être plus chaud, plus
+cordial, plus démonstratif. Son ami s'empara de sa personne comme
+d'un colis précieux qu'il prenait en consignation, qu'il
+emmagasina avec soin, et qu'il ne délivrerait plus que contre un
+reçu en bonne et due forme.
+
+Immédiatement, Sylvius Hog fit connaître le but de son voyage à
+Help junior. Il lui parla du _Viken. _Il lui demanda si aucune
+nouvelle n'en était arrivée depuis sa dernière lettre. Les marins
+de l'endroit le considéraient-ils comme perdu corps et biens? Ce
+naufrage, qui mettait en deuil plusieurs familles de Bergen,
+n'avait-il pas amené les autorités maritimes à commencer des
+recherches?
+
+-- Et comment le pourrait-on, répondit Help junior, puisqu'on ne
+sait quel est le lieu du naufrage?
+
+-- Soit, mon cher Help, et c'est précisément parce qu'on l'ignore
+qu'il faut chercher à le connaître.
+
+-- À le connaître?
+
+-- Oui! Si on ne sait rien de l'endroit où a sombré le _Viken, _on
+sait, du moins, quel est l'endroit où le document a été recueilli
+par le navire danois. Il y a là donc un indice certain que nous
+serions coupables de négliger.
+
+-- Quel est cet endroit?
+
+-- Écoutez-moi, mon cher Help! Sylvius Hog communiqua alors les
+nouveaux renseignements que lui avait fait parvenir en dernier
+lieu la Marine, et les pleins pouvoirs qu'elle lui donnait pour
+les utiliser.
+
+La bouteille qui renfermait le billet de loterie de Ole Kamp avait
+été trouvée, le 5 juin, par le brick-goélette _Christian,
+_capitaine Mosselman, d'Elseneur, à deux cents milles dans le
+sud-ouest de l'Islande, les vents soufflant du sud-est.
+
+Ce capitaine avait aussitôt pris connaissance du document, comme
+il le devait, pour le cas où un secours immédiat eût pu être porté
+aux survivants du _Viken. _Mais les lignes écrites au dos du
+billet de loterie n'indiquaient en aucune façon le lieu du
+naufrage, et le _Christian _ne put se porter sur les parages de la
+catastrophe.
+
+C'était un honnête homme, ce capitaine Mosselman. Peut-être un
+autre, peu scrupuleux, eût-il gardé le billet pour son compte. Lui
+n'eut plus qu'une pensée: c'était de faire parvenir le billet à
+son adresse, dès qu'il serait rentré au port. «Hulda Hansen, de
+Dal», cela suffisait. Il n'était pas nécessaire d'en savoir
+davantage.
+
+Cependant, une fois arrivé à Copenhague, le capitaine Mosselman se
+dit qu'il ferait mieux de remettre le document aux autorités
+danoises au lieu de l'envoyer directement à la destinataire.
+C'était plus sûr et plus régulier. C'est donc ce qu'il fit, et la
+Marine de Copenhague avisa aussitôt la Marine de Christiania.
+
+À cette époque, on avait déjà reçu les premières lettres de
+Sylvius Hog qui demandait des renseignements précis sur le _Viken.
+_L'intérêt tout spécial qu'il portait à la famille Hansen était
+connu. Sylvius Hog devait rester à Dal quelque temps encore, on le
+savait, et ce fut là que le document, recueilli par le capitaine
+danois, lui fut adressé, afin qu'il le remît entre les mains de
+Hulda Hansen.
+
+Depuis lors, cette histoire n'avait cessé de passionner l'opinion
+publique, on ne l'a point oublié, grâce aux détails touchants que
+fournirent les journaux des deux mondes.
+
+Voilà ce que Sylvius Hog apprit sommairement à son ami Help
+junior, qui l'écoutait avec le plus vif intérêt, sans
+l'interrompre, et il termina son récit en disant:
+
+-- Il y a donc un point qui ne peut être mis en doute: c'est que,
+le 5 juin dernier, le document a été trouvé à deux cents milles
+dans le sud-ouest de l'Islande, un mois environ après le départ du
+_Viken _de Saint-Pierre-Miquelon pour l'Europe.
+
+-- Et vous ne savez rien de plus?
+
+-- Non, mon cher Help: mais, en consultant les marins les plus
+expérimentés de Bergen, ceux qui sont ou ont été pratiques de ces
+parages, qui connaissent la direction générale des vents et
+surtout des courants, ne pourrait-on rétablir la route suivie par
+la bouteille? Puis, en tenant compte approximativement de sa
+vitesse et du temps écoulé jusqu'au moment où elle a été
+recueillie, est-il impossible d'imaginer en quel endroit elle a dû
+être jetée par Ole Kamp, c'est-à-dire quel est le lieu du
+naufrage?
+
+Help junior secouait la tête d'un air peu approbatif. Faire
+reposer toute une tentative de recherches sur de si vagues
+indications, auxquelles pouvaient se mêler tant de causes
+d'erreur, ne serait-ce pas courir à l'insuccès? L'armateur, esprit
+froid et pratique, crut devoir le faire observer à Sylvius Hog.
+
+-- Soit, ami Help! Mais, de ce qu'on ne pourra obtenir que des
+données très incertaines, ce n'est pas une raison pour abandonner
+la partie. Je tiens à ce que tout soit tenté en faveur de ces
+pauvres gens, auxquels je suis redevable de la vie. Oui, s'il le
+fallait, je n'hésiterais pas à sacrifier tout ce que je possède
+pour retrouver Ole Kamp et le ramener à sa fiancée Hulda Hansen!
+
+Et Sylvius Hog raconta par le détail son aventure du Rjukanfos. Il
+dit de quelle façon cet intrépide Joël et sa soeur avaient risqué
+leur vie pour lui venir en aide, et comment, sans leur
+intervention, il n'aurait pas aujourd'hui le plaisir d'être l'hôte
+de son ami Help.
+
+L'ami Help, on l'a dit, était un esprit peu enclin à se payer
+d'illusions; mais il n'était point opposé à ce que l'on tentât
+même l'inutile, même l'impossible, quand il s'agissait d'une
+question d'humanité. Il approuva donc finalement ce que voulait
+tenter Sylvius Hog.
+
+-- Sylvius, répondit-il, je vous seconderai de tout mon pouvoir.
+Oui! Vous avez raison! N'y eût-il qu'une faible chance de
+retrouver quelque survivant du _Viken, _et, entre autres, ce brave
+Ole dont la fiancée vous a sauvé la vie, il ne faut pas la
+négliger!
+
+-- Non, Help, non, répondit le professeur, cette chance ne fût-elle
+que d'une sur cent mille!
+
+-- Aujourd'hui même, Sylvius, je réunirai dans mon cabinet les
+meilleurs marins de Bergen. Je ferai appel à tous ceux qui ont
+navigué ou naviguent habituellement dans les parages de l'Islande
+et de Terre-Neuve. Nous verrons ce qu'ils conseilleront de
+faire...
+
+-- Et ce qu'ils conseilleront de faire, nous le ferons! répondit
+Sylvius Hog avec son ardeur si communicative. J'ai l'appui du
+gouvernement. Je suis autorisé à faire concourir un de ses avisos
+à la recherche du _Viken, _et je compte bien que personne
+n'hésitera, quand il s'agira de s'adjoindre à une pareille oeuvre!
+
+-- Je vais au bureau de la Marine, dit Help junior.
+
+-- Voulez-vous que je vous accompagne?
+
+-- C'est inutile! Vous devez être fatigué...
+
+-- Fatigué!... moi!... à mon âge!...
+
+-- N'importe. Reposez-vous, mon cher et toujours jeune Sylvius, en
+m'attendant ici!
+
+Le jour même, il y eut une réunion de capitaines marchands, de
+marins de la grande pêche et de pilotes dans la maison de Help
+frères. Là se trouvaient nombre de gens de mer qui naviguaient
+encore, et quelques-uns, plus âgés, maintenant à la retraite.
+
+Tout d'abord, Sylvius Hog les mit au courant de la situation. Il
+leur apprit à quelle date -- 3 mai -- le document avait été jeté à
+la mer par Ole Kamp, à quelle date -- 5 juin -- le capitaine
+danois l'avait recueilli, et dans quels parages, soit deux cents
+milles au sud-ouest de l'Islande.
+
+La discussion fut assez longue et très sérieuse. Il n'y avait pas
+un de ces braves gens qui ne connût quelle était, sur les parages
+de l'Islande et des mers de Terre-Neuve, la direction générale des
+courants dont il fallait tenir compte pour le problème à résoudre.
+
+Or, il était constant qu'à l'époque du naufrage, pendant
+l'intervalle de temps compris entre le départ du _Viken _de
+Saint-Pierre-Miquelon et le repêchage de la bouteille par le navire
+danois, d'interminables coups de vent de sud-est avaient
+bouleversé cette portion de l'Atlantique. C'est à ces tempêtes,
+sans doute, qu'il fallait attribuer la catastrophe.
+
+Très probablement, le _Viken, _ne pouvant plus tenir la cape,
+avait dû fuir vent arrière. Or, c'est précisément pendant cette
+période de l'équinoxe que les glaces polaires commencent à dériver
+sur l'Atlantique. Il était possible qu'une collision se fût
+produite, et que le _Viken _eût été brisé contre un de ces écueils
+mouvants qu'il est si difficile d'éviter.
+
+Donc, en admettant cette explication, pourquoi l'équipage, en tout
+ou partie, ne se serait-il pas réfugié sur l'un de ces icefields,
+après y avoir déposé une certaine quantité de vivres? Si cela
+était, le banc de glace ayant dû être repoussé dans le nord-ouest,
+il n'était pas impossible que les survivants eussent pu finalement
+atterrir en un point quelconque de la côte groënlandaise. C'était
+donc dans cette direction et dans ces parages que les recherches
+devraient être tentées.
+
+Telle fut la réponse faite, à l'unanimité, dans cette réunion de
+marins, aux diverses questions posées par Sylvius Hog. Nul doute
+qu'il ne fallût procéder de la manière indiquée. Mais que
+retrouver si ce ne sont des débris, au cas où le _Viken _aurait
+abordé quelque énorme iceberg? Devait-on compter sur le
+rapatriement des survivants du naufrage? Chose plus que douteuse.
+Le professeur, à cette demande directe, vit bien que les plus
+compétents ne pouvaient ou ne voulaient rien répondre. Ce n'était
+pas une raison pour ne point agir -- là-dessus, ils étaient tous
+d'accord -- et cela dans le plus bref délai.
+
+Bergen compte habituellement quelques-uns des navires appartenant
+à la flottille norvégienne de l'État. À ce port est attaché un des
+trois avisos qui font le service de la côte occidentale, en
+s'arrêtant aux escales de Drontheim, du Finmark, d'Hammerfest et
+du cap Nord. En ce moment, un de ces avisos était mouillé dans la
+baie.
+
+Après avoir rédigé une note qui résumait l'opinion des marins
+réunis chez Help junior, Sylvius Hog se rendit aussitôt à bord de
+l'aviso _Telegraf. _Là, il fit connaître au commandant la mission
+spéciale dont le gouvernement l'avait chargé.
+
+Le commandant reçut le professeur avec empressement et se déclara
+prêt à lui donner tout son concours. Il avait déjà fait la
+navigation de ces parages pendant les longues et périlleuses
+campagnes qui entraînent les pêcheurs de Bergen, des îles Loffoden
+et du Finmark, jusqu'aux pêcheries de l'Islande et de Terre-Neuve.
+Il pourrait donc apporter ses connaissances personnelles à
+l'oeuvre d'humanité qui allait être entreprise, et il promettait
+de s'y donner tout entier.
+
+Quant à la note que lui remit Sylvius Hog -- note indiquant le
+lieu présumé du naufrage -- il en approuva absolument les
+conclusions. C'était dans cette portion de mer comprise entre
+l'Islande et le Groënland qu'il fallait rechercher les survivants,
+ou tout au moins quelque épave du _Viken. _Si le commandant ne
+réussissait pas, il irait explorer les parages voisins et peut-être
+la mer de Baffin sur sa côte orientale.
+
+-- Je suis prêt à partir, monsieur Hog, ajouta-t-il. Mon charbon
+et mes vivres sont faits, mon équipage est à bord, et je puis
+appareiller aujourd'hui même.
+
+-- Je vous remercie, commandant, répondit le professeur, et je
+suis très touché de l'accueil que vous m'avez fait. Mais encore
+une question: pouvez-vous me dire combien de temps il vous faudra
+pour atteindre les parages du Groënland?
+
+-- Mon aviso peut faire onze noeuds à l'heure. Or, comme la
+distance de Bergen au Groënland n'est que de vingt degrés environ,
+je compte arriver en moins de huit jours.
+
+-- Faites donc toute la diligence possible, commandant, répondit
+Sylvius Hog. Si quelques naufragés ont pu échapper à la
+catastrophe, voilà déjà deux mois qu'ils sont dans le dénuement,
+sans doute, mourant de faim sur quelque côte déserte...
+
+-- Il n'y a pas une heure à perdre, monsieur Hog. Aujourd'hui même
+je prendrai la mer avec le jusant, je me tiendrai à mon maximum de
+vitesse, et, aussitôt que j'aurai trouvé un indice quelconque,
+j'en informerai la marine de Christiania par le fil de Terre-Neuve.
+
+-- Partez donc, commandant, répondit Sylvius Hog, et puissiez-vous
+réussir!
+
+Le jour même, le _Telegraf _appareillait, salué par les
+sympathiques hurrahs de toute la population de Bergen. Et ce ne
+fut pas sans une vive émotion qu'on le vit contourner les passes,
+puis disparaître derrière les derniers îlots du fiord.
+
+Cependant Sylvius Hog ne borna pas ses efforts à cette expédition,
+dont il venait de charger l'aviso _Telegraf. _Dans sa pensée, on
+pouvait faire plus encore en multipliant les moyens de retrouver
+quelque trace du _Viken. _N'était-il pas possible d'exciter
+l'émulation des navires de commerce et de pêche, joëgts ou autres,
+à donner leur concours aux recherches, pendant qu'ils naviguaient
+dans les mers des Feroë et de l'Islande? Oui, sans doute! Aussi
+une prime de deux mille marks fut-elle promise, au nom de l'État,
+à tout bâtiment qui fournirait un indice relatif au navire perdu,
+et de cinq mille à quiconque rapatrierait un des survivants du
+naufrage.
+
+Voilà donc, pendant les deux jours qu'il passa à Bergen, comment
+Sylvius Hog fit tout ce qu'il était possible de faire pour assurer
+le succès de cette campagne. Il fut, en cela, parfaitement secondé
+par son ami Help junior et les autorités maritimes. M. Help eût
+désiré le garder près de lui pendant quelque temps encore. Sylvius
+Hog le remercia et refusa de prolonger son séjour. Il lui tardait
+d'avoir rejoint Hulda et Joël, qu'il craignait de laisser trop
+longtemps livrés à eux-mêmes. Mais Help junior convint avec lui
+que, si quelque nouvelle arrivait, elle lui serait aussitôt
+transmise à Dal. À lui seul appartenait le soin d'en instruire la
+famille Hansen.
+
+Le 4, dès le matin, Sylvius Hog, après avoir pris congé de son ami
+Help junior, se rembarqua sur le _Run _pour traverser le fiord du
+Hardanger, et, à moins de retards improbables, il comptait être de
+retour au Telemark dans la soirée du 5.
+
+
+XIV
+
+Le jour même où Sylvius Hog avait quitté Bergen, une scène grave
+s'était passée dans l'auberge de Dal.
+
+Après le départ du professeur, on eût dit que le bon génie de
+Hulda et de Joël avait emporté, avec son dernier espoir, toute la
+vie de cette famille. C'était comme une maison morte que Sylvius
+Hog laissait derrière lui.
+
+Pendant ces deux jours, d'ailleurs, aucun touriste ne vint à Dal.
+Joël n'eut donc point l'occasion de s'absenter, et il put rester
+près de Hulda qu'il eût été très anxieux de laisser seule.
+
+En effet, dame Hansen était de plus en plus dominée par ses
+secrètes inquiétudes. Elle semblait s'être détachée de tout ce qui
+touchait ses enfants, même de la perte du _Viken. _Elle vivait à
+l'écart, retirée dans sa chambre, ne se montrant qu'aux heures des
+repas. Mais, quand elle adressait la parole à Hulda ou à Joël,
+c'était toujours pour leur faire des reproches directs ou
+indirects au sujet du billet de loterie, dont ils ne voulaient à
+aucun prix se défaire.
+
+C'est que les offres n'avaient cessé de se produire. Il en
+arrivait de tous les coins du monde. C'était comme une folie qui
+s'était emparée de certains cerveaux. Non! Il n'était pas possible
+qu'un pareil billet ne fût pas prédestiné à gagner le lot de cent
+mille marks. Il semblait qu'il n'y eût qu'un seul numéro dans
+cette loterie, et ce numéro, c'était le 9672! En somme, l'Anglais
+de Manchester et l'Américain de Boston tenaient toujours la corde.
+L'Anglais en était arrivé à distancer son rival de quelques
+livres. Mais, à son tour il fut bientôt dépassé de plusieurs
+centaines de dollars. La dernière surenchère était de huit mille
+marks -- ce qui ne pouvait s'expliquer que par une véritable
+monomanie, à moins qu'il ne s'agît là d'une question d'amour-propre
+entre l'Amérique et la Grande-Bretagne.
+
+Quoi qu'il en soit, Hulda répondait négativement à toutes ces
+propositions, si avantageuses qu'elles fussent -- ce qui finit par
+provoquer les plus amères récriminations de dame Hansen.
+
+-- Et si je t'ordonnais de céder ce billet! dit-elle un jour à sa
+fille. Oui! si je te l'ordonnais!
+
+-- Ma mère, je serais désespérée, mais il me faudrait vous
+répondre par un refus!
+
+-- Et s'il le fallait, cependant!
+
+-- Pourquoi le faudrait-il? demanda Joël. Dame Hansen ne répliqua
+rien. Elle était devenue toute pâle devant cette question
+nettement posée, et elle se retira en murmurant d'inintelligibles
+paroles.
+
+-- Il y a quelque chose de grave, et ce doit être une affaire
+entre notre mère et Sandgoïst! dit Joël.
+
+-- Oui, mon frère. Il faut s'attendre à de fâcheuses complications
+pour l'avenir!
+
+-- Ma pauvre Hulda, ne sommes-nous donc pas assez éprouvés depuis
+quelques semaines, et quelle catastrophe nous menace encore?
+
+-- Ah! combien monsieur Sylvius tarde à revenir! dit Hulda. Quand
+il est ici, je me sens moins désespérée...
+
+-- Et, pourtant, que pourrait-il pour nous? répondit Joël. Mais
+qu'y avait-il donc dans le passé de dame Hansen qu'elle ne voulût
+pas confier à ses enfants? Quel amour-propre mal entendu
+l'empêchait de leur dire le motif de ses inquiétudes? Avait-elle
+quelque reproche à se faire? Et, d'autre part, pourquoi cette
+pression qu'elle voulait exercer sur sa fille, à propos du billet
+de Ole Kamp et de la valeur qu'il avait atteinte? D'où venait
+qu'elle se montrait si avide d'en toucher le prix en argent? Hulda
+et Joël allaient enfin l'apprendre.
+
+Le 4 juillet, dans la matinée, Joël avait conduit sa soeur à la
+petite chapelle où Hulda allait prier chaque jour pour le
+naufragé.
+
+Il l'attendait alors et la ramenait à la maison.
+
+Ce jour-là, en revenant, tous deux aperçurent de loin, sous les
+arbres, dame Hansen qui marchait rapidement et se dirigeait vers
+l'auberge.
+
+Elle n'était pas seule. Un homme l'accompagnait, un homme qui
+devait parler à voix haute, et dont les gestes semblaient être
+impérieux.
+
+Hulda et son frère s'étaient soudain arrêtés.
+
+-- Quel est cet homme? dit Joël. Hulda fit quelques pas en avant.
+
+-- Je le reconnais, dit-elle.
+
+-- Tu le reconnais?
+
+-- Oui! C'est Sandgoïst!
+
+-- Sandgoïst, de Drammen, qui est déjà venu à la maison pendant
+mon absence?...
+
+-- Oui!
+
+-- Et qui agissait en maître, comme s'il avait eu des droits...
+sur notre mère... sur nous, peut-être?...
+
+-- Lui-même, frère, et, ces droits, il vient sans doute pour les
+exercer aujourd'hui...
+
+-- Quels droits?... Ah!... cette fois je saurai ce que cet homme a
+la prétention de faire ici!
+
+Joël se contint, non sans peine, et, suivi de sa soeur, il alla se
+mettre un peu à l'écart.
+
+Quelques minutes après, dame Hansen et Sandgoïst arrivaient à la
+porte de l'auberge. Sandgoïst en franchissait le seuil -- le
+premier. La porte se refermait sur dame Hansen et sur lui, et tous
+deux s'installaient dans la grande salle.
+
+Joël et Hulda se rapprochèrent de la maison, où la voix grondante
+de Sandgoïst se faisait entendre. Ils s'arrêtèrent, ils
+écoutèrent. Dame Hansen parlait alors, mais en suppliante.
+
+-- Entrons! dit Joël. Et tous deux, Hulda, le coeur oppressé,
+Joël, frémissant d'impatience, de colère aussi, entrèrent dans la
+grande salle, dont la porte fut soigneusement refermée. Sandgoïst
+était assis dans le grand fauteuil. Il ne se dérangea même pas en
+apercevant le frère et la soeur. Il se contenta de tourner la tête
+et de les regarder par-dessus ses lunettes.
+
+-- Ah! voici la charmante Hulda, si je ne me trompe! dit-il d'un
+ton qui déplut à Joël.
+
+Dame Hansen était debout devant cet homme, dans une humble et
+craintive attitude. Mais elle se redressa soudain et parut très
+contrariée à la vue de ses enfants.
+
+-- Et voilà son frère, sans doute? ajouta Sandgoïst.
+
+-- Oui, son frère, répondit Joël. Puis, s'avançant et s'arrêtant à
+deux pas du fauteuil:
+
+-- Qu'y a-t-il pour votre service? demanda-t-il.
+
+Sandgoïst lui jeta un mauvais regard, et, de sa voix dure et
+méchante, sans se lever:
+
+-- Nous allons vous l'apprendre, jeune homme! dit-il. En vérité,
+vous arrivez à propos! J'avais hâte de vous voir, et, si votre
+soeur est raisonnable, nous finirons par nous entendre!
+
+-- Mais asseyez-vous donc, vous aussi, jeune fille!
+
+Sandgoïst les invitait à s'asseoir, comme s'il eût été chez lui.
+Joël le lui fit observer.
+
+-- Ah! ah! Cela vous blesse! Diable, voilà un gars qui n'a pas
+l'air commode!
+
+-- Pas commode, comme vous dites, répliqua Joël, et qui n'accepte
+les politesses que de ceux qui ont le droit de les lui faire!
+
+-- Joël! dit dame Hansen.
+
+-- Frère!... frère! ajouta Hulda, dont le regard suppliait Joël de
+se contenir.
+
+Celui-ci fit un violent effort pour se maîtriser, et, afin de ne
+point céder à l'envie de jeter à la porte ce grossier personnage,
+il se retira dans un coin de la salle.
+
+-- Puis-je parler, maintenant? demanda Sandgoïst.
+
+Un signe affirmatif de dame Hansen, ce fut tout ce qu'il obtint.
+Mais, paraît-il, cela suffisait.
+
+-- Voici ce dont il s'agit, dit-il, et je vous prie de bien
+écouter tous trois, car je n'aime pas à revenir sur mes paroles!
+
+Il s'exprimait, cela ne se voyait que trop, en homme qui se
+croyait le droit d'imposer sa volonté,
+
+-- J'ai appris par les journaux, reprit-il, l'aventure d'un
+certain Ole Kamp, un jeune marin de Bergen, et d'un billet de
+loterie qu'il a envoyé à sa fiancée Hulda, au moment où son navire
+le _Viken _allait faire naufrage, J'ai appris également que, dans
+le public, on regardait ce billet comme un billet surnaturel, à
+raison des circonstances dans lesquelles il avait été retrouvé,
+J'ai appris, en outre, qu'on lui attribuait une valeur spéciale
+dans les chances du tirage, Enfin, j'ai appris que des offres de
+rachat avaient été faites à Hulda Hansen, et même à des prix
+considérables,
+
+Il se tut un instant, Puis:
+
+-- Est-ce vrai? dit-il, La réponse à cette dernière question se
+fit attendre.
+
+-- Oui!... C'est vrai, dit Joël. Après?
+
+-- Après? reprit Sandgoïst. Voici: que toutes ces offres reposent
+sur une superstition absurde, c'est bien mon avis. Mais enfin,
+elles ne s'en sont pas moins produites et s'accroîtront encore, je
+le suppose, à mesure que le jour du tirage approchera, Or, je suis
+un commerçant, moi. J'estime qu'il y a là une affaire qu'il me
+conviendrait de prendre à mon compte. C'est pourquoi, hier, j'ai
+quitté Drammen pour venir à Dal, afin de traiter de la cession de
+ce billet et prier dame Hansen de me donner la préférence sur tous
+autres acquéreurs,
+
+Hulda, dans un premier mouvement, allait répondre à Sandgoïst
+comme elle l'avait fait à toutes demandes de ce genre, bien qu'il
+ne se fût point adressé directement à elle, lorsque Joël l'arrêta.
+
+-- Avant de répondre à monsieur Sandgoïst, dit-il, je lui
+demanderai s'il sait à qui appartient ce billet.
+
+-- Mais à Hulda Hansen, j'imagine!
+
+-- Eh bien, c'est à Hulda Hansen qu'il faut demander si elle est
+disposée à s'en défaire!
+
+-- Mon fils!... dit dame Hansen.
+
+-- Laissez-moi achever, ma mère, reprit Joël. Ce billet
+n'appartenait-il pas légitimement à notre cousin Ole Kamp, et Ole
+Kamp n'avait-il pas le droit de le léguer à sa fiancée?
+
+-- Incontestablement, répondit Sandgoïst.
+
+-- C'est donc à Hulda Hansen qu'il faut s'adresser pour l'avoir.
+
+-- Soit, monsieur le formaliste, répondit Sandgoïst. Je demande
+donc à Hulda de me céder ce billet, portant le numéro 9672, qui
+lui vient de Ole Kamp.
+
+-- Monsieur Sandgoïst, répondit la jeune fille d'une voix ferme,
+bien des propositions m'ont été faites au sujet de ce billet, mais
+inutilement. Aussi je vous répondrai comme j'ai répondu jusqu'ici.
+Si mon fiancé m'a adressé ce billet avec son dernier adieu, c'est
+parce qu'il a voulu que je le garde, non que je le vende. Je ne
+puis donc m'en dessaisir à aucun prix.
+
+Cela dit, Hulda se disposait à se retirer, considérant que
+l'entretien, en ce qui la regardait, devait être terminé par son
+refus. Sur un geste de sa mère, elle s'arrêta.
+
+Un mouvement de dépit était échappé à dame Hansen, et Sandgoïst,
+par le plissement de son front, l'éclair de ses yeux, montrait que
+la colère commençait à s'emparer de lui.
+
+-- Oui! Restez, Hulda, dit-il. Ce n'est pas votre dernier mot, et,
+si j'insiste, c'est que j'ai le droit d'insister. Je pense,
+d'ailleurs, que je me suis mal expliqué, ou, plutôt, vous m'aurez
+mal compris. Il est certain que les chances de ce billet ne se
+sont point accrues parce que la main d'un naufragé l'a enfermé
+dans une bouteille et qu'il a été fort à propos recueilli. Mais il
+n'y a pas à raisonner avec l'engouement du public. Nul doute que
+beaucoup de gens désirent en devenir possesseurs. Ils ont déjà
+offert de l'acheter, ils l'offriront encore. Je le répète, cela se
+présente comme une affaire, et c'est une affaire que je viens vous
+proposer.
+
+-- Vous aurez quelque peine à vous entendre avec ma soeur,
+monsieur, répondit ironiquement Joël. Quand vous lui parlez
+affaire, elle vous répond sentiment!
+
+-- Des mots, tout cela, jeune homme! répondit Sandgoïst, et, quand
+mon explication sera terminée, vous verrez que, si c'est une
+affaire avantageuse pour moi, elle l'est aussi pour elle. J'ajoute
+qu'elle le sera également pour sa mère, dame Hansen, qui s'y
+trouve directement intéressée.
+
+Joël et Hulda se regardaient. Allaient-ils apprendre ce que dame
+Hansen leur avait caché jusqu'alors?
+
+-- Je reprends, dit Sandgoïst. Je n'ai pas prétendu que ce billet
+me fût cédé pour le prix qu'il a coûté à Ole Kamp. Non!... À tort
+ou à raison, il a acquis une certaine valeur marchande. Aussi,
+j'entends faire un sacrifice pour en devenir possesseur.
+
+-- On vous dit, répliqua Joël, que Hulda a déjà repoussé des
+propositions supérieures à tout ce que vous pourriez offrir...
+
+-- Vraiment! s'écria Sandgoïst. Des propositions supérieures! Et
+qu'en savez-vous?
+
+-- D'ailleurs, quelles qu'elles soient, ma soeur les refuse, et
+j'approuve son refus!
+
+-- Ah! çà, ai-je affaire à Joël ou à Hulda Hansen?
+
+-- Ma soeur et moi, nous ne faisons qu'un, répondit Joël.
+Apprenez-le, monsieur, puisque vous semblez ne pas le savoir!
+
+Sandgoïst, sans se déconcerter, haussa les épaules. Puis, en homme
+sûr de ses arguments, il reprit:
+
+-- Quand j'ai parlé d'un prix en échange du billet, j'aurais dû
+dire que j'ai à vous offrir des avantages: tels que, dans
+l'intérêt de sa famille, Hulda ne pourra les rejeter.
+
+-- Vraiment!
+
+-- Et maintenant, mon garçon, sachez, à votre tour, que je ne suis
+pas venu à Dal pour prier votre soeur de me céder ce billet! Non!
+Mille diables, non!
+
+-- Que demandez-vous alors?
+
+-- Je ne demande pas, j'exige... je veux!...
+
+-- Et de quel droit, s'écria Joël, de quel droit, vous, un
+étranger, osez-vous parler ainsi dans la maison de ma mère?
+
+-- Du droit qu'a tout homme, répondit Sandgoïst, de parler quand
+il lui plaît et comme il lui plaît, lorsqu'il est chez lui!
+
+-- Chez lui! Joël, au comble de l'indignation, marcha vers
+Sandgoïst, qui, bien qu'il ne s'effrayât pas facilement, s'était
+vivement rejeté hors du fauteuil. Mais Hulda retint son frère,
+pendant que dame Hansen, la tête cachée dans ses mains, reculait à
+l'autre extrémité de la salle.
+
+-- Frère!... regarde-la!... dit la jeune fille. Joël s'arrêta
+soudain. La vue de sa mère avait paralysé sa fureur. Tout, dans
+son attitude, disait à quel point dame Hansen était au pouvoir de
+ce Sandgoïst! Celui-ci reprit le dessus en voyant l'hésitation de
+Joël et revint à la place qu'il occupait.
+
+-- Oui, chez lui! s'écria-t-il d'une voix plus menaçante encore.
+Depuis la mort de son mari, dame Hansen s'est jetée dans des
+spéculations qui n'ont point réussi. Elle a compromis le peu de
+fortune qu'avait laissé votre père en mourant. Il lui a fallu
+emprunter chez un banquier de Christiania. À bout de ressources,
+elle a offert cette maison en garantie d'une somme de quinze mille
+marks qui lui a été prêtée par obligation bien en règle,
+obligation que, moi, Sandgoïst, j'ai rachetée de son prêteur.
+Cette maison sera donc la mienne, et très prochainement, si je ne
+suis pas payé à l'échéance.
+
+-- Quand, cette échéance? demanda Joël.
+
+-- Le 20 juillet, dans dix-huit jours, répondit Sandgoïst. Et ce
+jour-là, que cela vous plaise ou non, je serai ici chez moi!
+
+-- Vous ne serez chez vous, à cette date, que si vous n'avez pas
+été remboursé d'ici là! riposta Joël. Je vous défends donc de
+parler comme vous le faites devant ma mère et devant ma soeur!
+
+-- Il me défend!... à moi!... s'écria Sandgoïst. Et sa mère me le
+défend-elle?
+
+-- Mais parlez donc, ma mère! dit Joël, en allant vers dame
+Hansen, dont il voulut écarter les mains.
+
+-- Joël!... Mon frère!... s'écria Hulda... Par pitié pour elle...
+je t'en supplie... calme-toi!
+
+Dame Hansen, la tête courbée, n'osait plus regarder son fils. Il
+n'était que trop vrai, quelques années après la mort de son mari,
+elle avait tenté d'accroître sa fortune en des affaires
+hasardeuses. Le peu d'argent dont elle disposait s'était
+promptement dissipé. Bientôt il lui avait fallu recourir aux
+emprunts ruineux. Et maintenant, une obligation, hypothéquée sur
+sa maison, était passée aux mains de ce Sandgoïst, de Drammen, un
+homme sans coeur, un usurier bien connu, détesté dans le pays.
+Dame Hansen ne l'avait vu pour la première fois que le jour où il
+était venu à Dal afin d'évaluer la valeur de l'auberge.
+
+Ainsi donc, voilà quel était le secret qui pesait sur sa vie!
+Voilà quelle était l'explication de son attitude, et pourquoi elle
+vivait à l'écart, comme si elle eût voulu se cacher de ses
+enfants! Voilà enfin ce qu'elle n'avait jamais voulu dire à ceux
+dont elle avait compromis l'avenir.
+
+Hulda osait à peine songer à ce qu'elle venait d'entendre. Oui!
+Sandgoïst était bien le maître d'imposer ses volontés! Ce billet
+qu'il voulait avoir aujourd'hui, il n'aurait plus de valeur dans
+quinze jours, et, si elle ne le livrait pas, c'était la ruine,
+c'était la maison vendue, c'était la famille Hansen sans domicile,
+sans ressources... C'était la misère.
+
+Hulda n'osait pas lever les yeux sur Joël. Mais Joël, emporté par
+la colère, ne voulut rien entendre des menaces de l'avenir. Il ne
+voyait que Sandgoïst, et, si cet homme parlait encore comme il
+l'avait fait devant lui, il ne pourrait plus se maîtriser...
+
+Sandgoïst, se sachant le maître de la situation, devint plus dur,
+plus impérieux encore.
+
+-- Ce billet, je le veux et je l'aurai! répéta-t-il. En échange,
+je n'offre pas un prix qu'il est impossible d'établir; mais
+j'offre de reculer l'échéance de l'obligation souscrite par dame
+Hansen, de la reculer d'un an... de deux ans!... Fixez vous-même
+la date, Hulda!
+
+Hulda, le coeur étreint par l'angoisse, n'aurait pu répondre. Son
+frère répondit pour elle et s'écria:
+
+-- Le billet de Ole Kamp ne peut être vendu par Hulda Hansen! Ma
+soeur refuse donc, quelles que soient vos prétentions et vos
+menaces! Et maintenant, sortez!
+
+-- Sortir! dit Sandgoïst. Eh bien, non!... Je ne sortirai pas!...
+Et si l'offre que j'ai faite n'est pas suffisante... j'irai plus
+loin!... Oui!... contre la remise du billet, j'offre... j'offre...
+
+Il fallait que Sandgoïst eût vraiment un irrésistible désir de
+posséder ce billet, il fallait qu'il fût bien convaincu que
+l'affaire serait avantageuse pour lui, car il alla s'asseoir
+devant la table, où se trouvait du papier, une plume et de
+l'encre. Un instant après:
+
+-- Voilà ce que j'offre! dit-il. C'était une quittance de la somme
+due par dame Hansen, et pour laquelle elle avait donné en garantie
+la maison de Dal.
+
+Dame Hansen, les mains suppliantes, à demi courbée, regardait,
+implorait sa fille...
+
+-- Et maintenant, reprit Sandgoïst, ce billet... je le veux!... Je
+le veux aujourd'hui... à l'instant!... Je ne quitterai pas Dal
+sans l'emporter!... Je le veux, Hulda!... Je le veux!
+
+Sandgoïst s'était approché de la pauvre fille, comme s'il eût
+voulu la fouiller pour lui arracher le billet de Ole... Ce fut là
+plus que ne put supporter Joël, surtout quand il entendit Hulda
+crier:
+
+-- Frère!... frère!
+
+-- Sortirez-vous! dit-il.
+
+Et, comme Sandgoïst refusait de sortir, il allait s'élancer sur
+lui, lorsque Hulda intervint.
+
+-- Ma mère, voici le billet! dit-elle. Dame Hansen avait vivement
+saisi le billet, et, pendant qu'elle l'échangeait contre la
+quittance de Sandgoïst, Hulda tombait sur le fauteuil, presque
+sans connaissance.
+
+-- Hulda!... Hulda!... s'écria Joël. Reviens à toi!... Ah! ma
+soeur, qu'as-tu fait?
+
+-- Ce qu'elle a fait? répondit dame Hansen. Ce qu'elle a fait?...
+Oui, je suis coupable! Oui! dans l'intérêt de mes enfants, j'ai
+voulu accroître le bien de leur père! Oui! J'ai compromis
+l'avenir! J'ai appelé la misère sur cette maison... Mais Hulda
+nous a sauvés tous!... Voilà ce qu'elle a fait!... Merci, Hulda...
+merci!
+
+Sandgoïst était toujours là. Joël l'aperçut.
+
+-- Vous... ici... encore! s'écria-t-il. Puis, allant vers
+Sandgoïst, il le prit par les épaules, il le souleva, et, malgré
+sa résistance, malgré ses cris, il le jeta dehors.
+
+
+XV
+
+Le lendemain, Sylvius Hog revint à Dal dans la soirée. Il ne dit
+rien de son voyage. Personne ne sut qu'il était allé à Bergen.
+Tant que les recherches commencées n'auraient pas donné un
+résultat quelconque, il voulait les taire à la famille Hansen.
+Toute lettre ou dépêche, qu'elle vînt de Bergen ou de Christiania,
+devait lui être adressée personnellement à l'auberge, où il se
+proposait d'attendre les événements. Espérait-il toujours? Oui!
+mais il fallait bien l'avouer, ce n'était plus que du
+pressentiment.
+
+Dès qu'il fut de retour, le professeur n'eut pas de peine à
+reconnaître qu'un événement grave s'était passé pendant son
+absence. L'attitude de Joël et de Hulda indiquait clairement
+qu'une explication avait dû avoir lieu entre leur mère et eux. Un
+nouveau malheur venait-il donc de frapper la famille Hansen?
+
+Cela ne put qu'affliger profondément Sylvius Hog. Il éprouvait
+pour le frère et la soeur une affection si paternelle qu'il n'eût
+pas été plus étroitement attaché à ses propres enfants. Combien
+lui avaient-ils manqué pendant cette courte absence -- et, peut-être,
+combien leur avait-il manqué lui-même!
+
+-- Ils parleront! se dit-il. Il faudra qu'ils parlent! Ne suis-je
+donc pas de la famille!
+
+Oui! Sylvius Hog se croyait le droit, maintenant, d'intervenir
+dans la vie privée de ses jeunes amis, de savoir pourquoi Joël et
+Hulda paraissaient plus malheureux qu'ils ne l'étaient au moment
+de son départ. Il ne tarda pas à l'apprendre.
+
+En effet, tous deux ne demandaient qu'à se confier à l'excellent
+homme qu'ils aimaient d'une affection filiale. Ils attendaient,
+pour ainsi dire, qu'il lui convînt de les interroger. Depuis deux
+jours, ils s'étaient sentis tellement abandonnés! d'autant plus
+que Sylvius Hog n'avait point dit où il allait. Non! jamais heures
+ne leur avaient paru plus longues! Pour eux, cette absence ne
+pouvait se rapporter aux recherches du _Viken, _et il ne leur
+serait pas venu à la pensée que Sylvius Hog eût voulu cacher ce
+voyage pour leur épargner une suprême désillusion en cas
+d'insuccès.
+
+Et maintenant, combien sa présence leur était plus que jamais
+nécessaire! Quel besoin ils éprouvaient de le voir, de prendre ses
+conseils, d'entendre sa voix toujours si affectueuse, si
+rassurante! Mais oseraient-ils lui dire ce qui s'était passé entre
+eux et l'usurier de Drammen, et comment dame Hansen avait
+compromis l'avenir de la maison? Que penserait Sylvius Hog, quand
+il apprendrait que le billet n'était plus entre les mains de
+Hulda, lorsqu'il saurait que dame Hansen l'avait employé à se
+libérer vis-à-vis de son impitoyable créancier?
+
+Il allait l'apprendre, cependant. Qui commença à parler, de
+Sylvius Hog ou de Joël et de Hulda, on ne sait. Mais peu importe!
+Ce qui est certain, c'est que le professeur fut bientôt au courant
+de l'affaire. Il sut quelle avait été la situation de dame Hansen
+et de ses enfants! Dans quinze jours, l'usurier les aurait chassés
+de l'auberge de Dal si la dette n'eût été éteinte par la cession
+du billet.
+
+Sylvius Hog avait écouté ce triste récit que lui fit Joël en
+présence de sa soeur:
+
+-- Il ne fallait pas vous dessaisir du billet! s'écria-t-il tout
+d'abord. Non!... il ne le fallait pas!
+
+-- Le pouvais-je, monsieur Sylvius? répondit la jeune fille,
+profondément troublée.
+
+-- Eh non! sans doute!... Vous ne le pouviez pas!... Et
+pourtant!... Ah! si j'avais été là!
+
+Et qu'aurait-il fait, s'il eût été là, le professeur Sylvius Hog?
+Il n'en dit rien et reprit:
+
+-- Oui, ma chère Hulda, oui, Joël! En somme, vous avez fait ce que
+vous deviez faire! Mais ce qui m'enrage, c'est que ce sera
+Sandgoïst qui profitera de l'engouement superstitieux du public!
+Si l'on attribue au billet du pauvre Ole une valeur surnaturelle,
+c'est lui qui va l'exploiter! Et cependant, de croire que ce
+numéro 9672 sera nécessairement favorisé par le sort, c'est
+ridicule, absurde! Enfin, pour conclure, moi je n'aurais peut-être
+pas donné le billet. Après l'avoir refusé à Sandgoïst, Hulda
+aurait mieux fait de le refuser à sa mère!
+
+À tout ce que venait de dire Sylvius Hog, le frère et la soeur ne
+purent rien répondre. En remettant le billet à dame Hansen, Hulda
+avait obéi à un sentiment filial dont on ne pouvait la blâmer. Le
+sacrifice auquel elle s'était résolue, ce n'était pas le sacrifice
+des chances plus ou moins aléatoires que représentait ce billet
+dans le tirage de la loterie de Christiania, c'était le sacrifice
+des dernières volontés de Ole Kamp, c'était l'abandon du dernier
+souvenir de son fiancé.
+
+Enfin, il n'y avait plus à y revenir maintenant. Sandgoïst avait
+le billet. Il lui appartenait. Il le mettrait aux enchères. Un
+méchant usurier allait battre monnaie avec ce touchant adieu du
+naufragé! Non! Sylvius Hog ne pouvait se faire à cela!
+
+Aussi, ce jour même, Sylvius Hog voulut-il avoir à ce sujet une
+conversation avec dame Hansen, conversation qui ne pouvait rien
+changer à l'état des choses, mais devenue pour ainsi dire
+nécessaire entre eux. Il se trouva, d'ailleurs, en face d'une
+femme très pratique, qui, à n'en pas douter, avait plus de bon
+sens que de coeur.
+
+-- Ainsi, vous me blâmez, monsieur Hog? dit-elle, après avoir
+laissé le professeur parler tout à son aise.
+
+-- Certainement, dame Hansen.
+
+-- Si vous me reprochez de m'être imprudemment lancée dans de
+mauvaises affaires, d'avoir compromis la fortune de mes enfants,
+vous avez raison. Mais, si vous me reprochez d'avoir agi comme je
+l'ai fait pour me libérer, vous avez tort. Qu'avez-vous à
+répondre?
+
+-- Rien.
+
+-- Sérieusement, fallait-il refuser l'offre de Sandgoïst, qui, en
+fin de compte, a payé quinze mille marks cette cession d'un billet
+dont la valeur ne repose sur rien? Je vous le redemande, fallait-il
+refuser?
+
+-- Oui et non, dame Hansen.
+
+-- Ce n'est pas oui et non, monsieur Hog, c'est non. Dans la
+situation que vous connaissez, si l'avenir n'eût pas été aussi
+menaçant -- par ma faute, j'en conviens -- j'aurais compris le
+refus de Hulda!... Oui!... j'aurais compris qu'elle ne voulût
+céder à aucun prix le billet qu'elle avait reçu de Ole Kamp! Mais,
+quand il s'agissait d'être expulsée dans quelques jours d'une
+maison où mon mari est mort, où mes enfants sont nés, je ne le
+comprends plus, et vous-même, monsieur Hog, à ma place, vous
+n'eussiez pas agi autrement!
+
+-- Si, dame Hansen, si!
+
+-- Et qu'auriez-vous fait?
+
+-- J'aurais tout tenté plutôt que de sacrifier le billet que ma
+fille avait reçu dans de pareilles circonstances!
+
+-- Ces circonstances le rendent-elles donc meilleur?
+
+-- Ni vous, ni moi, personne n'en sait rien.
+
+-- On le sait, au contraire, monsieur Hog! Ce billet n'est rien
+qu'un billet qui a neuf cent quatre-vingt-dix-neuf mille neuf cent
+quatre-vingt-dix-neuf chances de perdre contre une de gagner. Lui
+attribuez-vous donc plus de valeur parce qu'il a été trouvé dans
+une bouteille recueillie en mer?
+
+À cette question si précise, Sylvius Hog ne pouvait qu'être très
+embarrassé de répondre. Aussi revint-il au côté «sentiment» de
+l'affaire, en disant:
+
+-- La situation est celle-ci, à présent. Ole Kamp, au moment du
+naufrage, a légué à Hulda le seul bien qui lui restât au monde! Il
+lui a même recommandé d'être là, le jour du tirage, avec ce
+billet, si quelque heureuse chance le lui avait fait parvenir...
+et, maintenant, ce billet n'est plus entre les mains de Hulda.
+
+-- Ole Kamp eût été de retour, répondit dame Hansen, qu'il
+n'aurait pas hésité à céder son billet à Sandgoïst!
+
+-- C'est possible, reprit Sylvius Hog, mais lui seul avait le
+droit de le faire. Et que lui répondriez-vous, s'il n'était pas
+mort, s'il n'avait pas péri dans ce naufrage... s'il revenait...
+demain... aujourd'hui...
+
+-- Ole ne reviendra pas, répondit dame Hansen d'une voix sourde.
+Ole est mort, monsieur Hog, et bien mort!
+
+-- Vous n'en savez rien, dame Hansen! s'écria le professeur avec
+un accent de conviction vraiment extraordinaire. Des recherches
+très sérieuses sont commencées pour retrouver quelque survivant du
+naufrage! Elles peuvent aboutir -- oui! aboutir même avant que le
+tirage de cette loterie ait eu lieu! Vous n'avez donc pas le droit
+de dire que Ole Kamp est mort, tant qu'il n'y aura pas de preuves
+certaines qu'il ait péri dans la catastrophe du _Viken! _Si,
+maintenant, je ne parle plus avec cette assurance à vos enfants,
+c'est que je ne veux pas leur donner un espoir qui peut amener de
+bien douloureuses déceptions! Mais à vous, dame Hansen, je vous
+dis ce que je pense! Et que Ole soit mort, non! je ne peux pas le
+croire! Non... je ne veux pas le croire... Non! je n'y crois pas!
+
+Dame Hansen, sur ce terrain, où la discussion avait été
+transportée, ne pouvait plus lutter avec le professeur. Aussi se
+taisait-elle, et cette Norvégienne, quelque peu superstitieuse au
+fond, baissait la tête, comme si Ole Kamp eût été prêt à
+apparaître devant elle.
+
+-- En tout cas, dame Hansen, reprit Sylvius Hog, avant de disposer
+du billet de Hulda, il y avait une chose très simple à faire, et
+vous ne l'avez pas faite.
+
+-- Laquelle, monsieur Hog?
+
+-- Il fallait vous adresser d'abord à vos amis, aux amis de votre
+famille. Ils n'auraient point refusé de vous venir en aide, soit
+en se substituant à Sandgoïst dans sa créance, soit en vous
+avançant la somme nécessaire pour le payer!
+
+-- Je n'ai point d'amis, monsieur Hog, auxquels j'eusse pu
+demander ce service!
+
+-- Si, vous en avez, dame Hansen, et j'en connais au moins un, qui
+l'eût fait sans hésiter et comme un acte de reconnaissance.
+
+-- Et quel est-il?
+
+-- Sylvius Hog, député au Storthing!
+
+Dame Hansen ne put rien répondre, et elle se contenta de
+s'incliner devant le professeur.
+
+-- Mais ce qui est fait est fait -- malheureusement! ajouta
+Sylvius Hog. Je vous serai donc obligé, dame Hansen, de ne rien
+dire à vos enfants de cette conversation sur laquelle il n'y aura
+plus lieu de revenir!
+
+Et tous deux se séparèrent.
+
+Le professeur avait repris sa vie habituelle et recommencé ses
+promenades quotidiennes. Pendant quelques heures, il visitait avec
+Joël et Hulda les environs de Dal, mais sans aller trop loin, afin
+de ne point fatiguer la jeune fille. Rentré dans sa chambre, il se
+remettait à sa correspondance qui ne laissait pas d'être
+importante. Il écrivait lettres sur lettres à Bergen, à
+Christiania. Il stimulait le zèle de tous ceux qui concouraient
+maintenant à cette bonne oeuvre de la recherche du _Viken. _Son
+existence se concentrait dans cette unique pensée: retrouver Ole,
+retrouver Ole!
+
+Il crut même devoir s'absenter encore, pendant vingt-quatre
+heures, pour un motif qui, sans doute, devait se rattacher à cette
+affaire qui intéressait la famille Hansen. Mais il garda, comme
+toujours, un secret absolu sur ce qu'il faisait ou faisait faire à
+ce sujet.
+
+Cependant la santé de Hulda, si durement éprouvée, ne se
+rétablissait que bien lentement. La pauvre fille ne vivait que du
+souvenir de Ole, et l'espoir qu'elle mêlait parfois à ce souvenir
+s'affaiblissait de jour en jour. Et, pourtant, elle avait alors
+près d'elle les deux êtres qu'elle aimait le plus au monde, et
+l'un d'eux ne cessait de l'encourager. Mais cela suffisait-il?
+N'aurait-il pas fallu la distraire à tout prix? Et comment
+l'arracher à ces pensées auxquelles se prenait toute son âme, ces
+pensées qui la rattachaient comme par une chaîne de fer au
+naufragé du _Viken?_
+
+Ainsi l'on arriva au 12 juillet.
+
+C'était dans quatre jours que devait être tirée la loterie des
+Écoles de Christiania.
+
+Il va sans dire que la spéculation tentée par Sandgoïst avait été
+portée à la connaissance du public. Par ses soins, les journaux
+avaient annoncé que le «célèbre et providentiel billet» portant le
+numéro 9672 était maintenant entre les mains de monsieur Sandgoïst
+de Drammen, et que ce billet, mis en vente, appartiendrait au plus
+offrant. Et, si monsieur Sandgoïst était possesseur dudit billet,
+c'est qu'il l'avait acheté fort cher à Hulda Hansen.
+
+On le comprend, cette annonce ne pouvait que diminuer
+singulièrement la jeune fille dans l'estime publique. Quoi! Hulda,
+séduite par un haut prix, s'était décidée à vendre le billet du
+naufragé, le billet de son fiancé Ole Kamp! Elle avait fait argent
+de ce dernier souvenir!
+
+Mais une note, parue très à propos dans le _Morgen-Blad, _mit ses
+lecteurs au courant de ce qui s'était passé. On sut de quelle
+nature avait été l'intervention de Sandgoïst et comment le billet
+se trouvait maintenant entre ses mains. Ce fut sur l'usurier de
+Drammen que retomba la réprobation publique, ce créancier sans
+coeur, qui n'avait pas craint d'utiliser à son profit les malheurs
+de la famille Hansen. Et alors il arriva ceci: c'est que, comme
+par une entente générale, les offres qui s'étaient produites
+lorsque Hulda possédait encore le billet ne se renouvelèrent plus
+vis-à-vis du nouveau possesseur. Il semblait que ledit billet
+n'avait plus la valeur surnaturelle qu'on lui attribuait depuis
+que ce Sandgoïst l'avait souillé de son attouchement. Donc,
+Sandgoïst n'avait fait là qu'une très mauvaise affaire, et le
+fameux numéro 9672 menaçait de lui rester pour compte.
+
+Il va sans dire que ni Hulda ni même Joël n'étaient au courant de
+ce qui se disait. Heureusement! Il leur eût été bien pénible de se
+savoir mêlés à cette affaire, qui avait pris une tournure si
+mercantile entre les mains de l'usurier.
+
+Le 12 juillet, vers le soir, une lettre arriva à l'adresse du
+professeur Sylvius Hog.
+
+Cette lettre, envoyée par la Marine, en contenait une autre, qui
+était datée de Christiansand, petit port situé à l'entrée du golfe
+de Christiania. Sans doute, elle n'apprit rien de nouveau à
+Sylvius Hog, car il la serra dans sa poche et n'en parla ni à Joël
+ni à sa soeur.
+
+Seulement, au moment de se retirer dans sa chambre en leur donnant
+le bonsoir, il dit:
+
+-- Vous le savez, mes enfants, c'est dans trois jours que sera
+tirée la loterie. Est-ce que vous ne comptez pas assister à ce
+tirage?
+
+-- À quoi bon, monsieur Sylvius? répondit Hulda.
+
+-- Cependant, reprit le professeur, Ole a voulu que sa fiancée y
+assistât; il en a fait l'expresse recommandation dans les
+dernières lignes qu'il a écrites, et je pense qu'il faut obéir aux
+dernières volontés de Ole.
+
+-- Mais ce billet, Hulda ne l'a plus, répondit Joël, et qui sait
+entre quelles mains il est allé!
+
+-- N'importe, répondit Sylvius Hog. Je vous demande donc à tous
+deux de m'accompagner à Christiania.
+
+-- Vous le voulez, monsieur Sylvius? répondit la jeune fille.
+
+-- Ce n'est pas moi, chère Hulda, c'est Ole qui le veut, et il
+faut obéir à Ole.
+
+-- Soeur, monsieur Sylvius a raison, répondit Joël. Oui! il le
+faut!
+
+-- Quand comptez-vous partir, monsieur Sylvius?
+
+-- Demain, dès l'aube, et que saint Olaf nous protège!
+
+
+XVI
+
+Le lendemain, la kariol du contremaître Lengling emportait Sylvius
+Hog et Hulda, assis côte à côte dans la petite caisse
+peinturlurée. On le sait, il n'y avait pas de place pour Joël.
+Aussi le brave garçon allait-il à pied, près du cheval, qui
+secouait gaiement la tête.
+
+Quatorze kilomètres entre Dal et Moel, ce n'était pas assez pour
+embarrasser ce vigoureux marcheur.
+
+La kariol suivait donc cette charmante vallée du Vestfjorddal, en
+côtoyant la rive gauche du Maan -- vallée étroite et ombreuse,
+arrosée de mille cascades rebondissantes, qui tombent de toutes
+hauteurs. À chaque détour de ce chemin sinueux, on revoyait et on
+perdait de vue la cime du Gousta, marquée de deux brillantes
+taches de neige.
+
+Le ciel était pur, le temps magnifique. De l'air pas trop vif, du
+soleil pas trop chaud.
+
+Remarque singulière, depuis que Sylvius Hog avait quitté la maison
+de Dal, il semblait que sa figure se fût rassérénée. Sans doute,
+il se «forçait» un peu, afin que ce voyage fût au moins une
+distraction aux chagrins de Hulda et de Joël.
+
+Deux heures et demie, il n'en fallut pas davantage pour atteindre
+Moel, à l'extrémité du lac Tinn, où devait s'arrêter la kariol.
+Elle n'aurait pu aller plus loin, à moins d'être une voiture
+flottante. En ce point de la vallée commence, en effet, le chemin
+des lacs. Là se trouve ce qu'on appelle un «vandskyde»,
+c'est-à-dire un relais d'eau. Là, enfin, attendent ces fragiles
+embarcations qui font le service du Tinn, dans sa longueur comme
+dans sa largeur.
+
+La kariol s'arrêta près de la petite église du hameau, au bas
+d'une chute de plus de cinq cents pieds. Cette chute, visible sur
+un cinquième de son parcours, se perd en quelque profonde crevasse
+de la montagne, avant d'être absorbée par le lac.
+
+Deux bateliers se trouvaient sur l'extrême pointe de la rive. Une
+barque en écorce de bouleau, dont l'équilibre, absolument
+instable, ne permet pas un mouvement d'un bord sur l'autre aux
+voyageurs qu'elle transporte, était prête à démarrer.
+
+Le lac apparaissait alors dans toute sa beauté matinale. Le
+soleil, à son lever, avait bu les vapeurs de la nuit. On n'aurait
+pu souhaiter une plus belle journée d'été.
+
+-- Vous n'êtes pas trop fatigué, mon brave Joël? demanda le
+professeur, dès qu'il fut descendu de la kariol.
+
+-- Non, monsieur Sylvius. Ne suis-je pas habitué à ces longues
+courses à travers le Telemark?
+
+-- C'est juste! Dites-moi, savez-vous quelle est la route la plus
+directe pour aller de Moel à Christiania?
+
+-- Parfaitement, monsieur Sylvius. Une fois arrivés à l'extrémité
+du lac, à Tinoset... Par exemple, je ne sais pas si nous y
+trouverons une kariol, faute d'avoir envoyé des «forbuds» pour
+prévenir de notre arrivée au relais, comme on fait d'habitude dans
+le pays...
+
+-- Soyez tranquille, mon garçon, répondit le professeur, j'ai
+prévu le cas. Mon intention n'est point de vous obliger à faire la
+route à pied de Dal à Christiania.
+
+-- S'il le fallait... dit Joël.
+
+-- Il ne le faudra pas. Revenons à notre itinéraire, et dites-moi
+comment vous le comprenez.
+
+-- Eh bien, une fois à Tinoset, monsieur Sylvius, nous
+contournerons le lac Fol, en passant par Vik et Bolkesjö, de
+manière à gagner Möse, et de là, Kongsberg, Hangsund et Drammen.
+Si nous voyageons de nuit comme de jour, il ne sera pas impossible
+d'arriver demain, dans l'après-midi, à Christiania.
+
+-- Très bien, Joël! Je vois que vous connaissez le pays, et voilà,
+en vérité, un agréable itinéraire.
+
+-- C'est le plus court.
+
+-- Eh bien, Joël, je me moque du plus court, vous m'entendez!
+répondit Sylvius Hog. J'en sais un autre qui n'allonge le voyage
+que de quelques heures! Et celui-là, vous le connaissez, mon
+garçon, bien que vous n'en parliez pas!
+
+-- Et lequel?
+
+-- C'est celui qui passe par Bamble!
+
+-- Par Bamble?
+
+-- Oui, Bamble! Faites donc l'ignorant! Bamble, où demeure le
+fermier Helmboë et sa fille Siegfrid!
+
+-- Monsieur Sylvius!...
+
+-- C'est celui-là que nous prendrons, et, en contournant le lac
+Fol par le sud au lieu de le contourner par le nord, est-ce que
+nous n'atteindrons pas tout aussi bien Kongsberg?
+
+-- Tout aussi bien, et même mieux! répondit Joël en souriant.
+
+-- Merci pour mon frère, monsieur Sylvius! dit la jeune fille.
+
+-- Et pour vous aussi, petite Hulda, car j'imagine que cela vous
+fera plaisir de revoir en passant votre amie Siegfrid!
+
+L'embarcation était prête. Tous trois y prirent place sur un
+monceau de feuilles vertes, entassées à l'arrière. Les deux
+bateliers, ramant et gouvernant à la fois, poussèrent au large.
+
+À mesure qu'on s'éloigne de la rive, le lac Tinn commence à
+s'arrondir depuis Haekenoës, petit gaard de deux ou trois maisons,
+bâti sur ce promontoire rocheux que baigne l'étroit fiord dans
+lequel se déversent paisiblement les eaux du Maan. Le lac est
+encore très encaissé; mais, peu à peu, l'arrière-plan des
+montagnes recule, et l'on ne se rend compte de leur hauteur qu'au
+moment où une embarcation passe à leur base, sans paraître plus
+grosse qu'un oiseau aquatique.
+
+De çà et de là émergent une douzaine d'îles ou d'îlots, arides ou
+verdoyants, avec quelques huttes de pêcheurs. À la surface du lac
+flottent des troncs d'arbres non équarris et des trains de poutres
+débités par les scieries du voisinage.
+
+Ce qui fit dire en plaisantant à Sylvius Hog -- et il fallait
+qu'il eût bien envie de plaisanter:
+
+-- Si, selon nos poètes scandinaves, les lacs sont les yeux de la
+Norvège, il faut convenir que la Norvège a plus d'une poutre dans
+l'oeil, comme dit la Bible!
+
+Vers quatre heures, l'embarcation arrivait à Tinoset, simple
+hameau des moins confortables. Peu importait, d'ailleurs.
+L'intention de Sylvius Hog n'était point de s'y arrêter, même une
+heure. Ainsi qu'il l'avait dit à Joël, un véhicule l'attendait sur
+la rive. En prévision de ce voyage, depuis longtemps décidé dans
+son esprit, il avait écrit à M. Benett, de Christiania, de lui
+assurer les moyens de voyager sans retards ni fatigues. C'est
+pourquoi, au jour dit, une vieille calèche se trouvait à Tinoset,
+son coffre bien garni de comestibles. Donc, transport garanti pour
+tout le parcours, nourriture également assurée -- ce qui
+dispensait de recourir aux oeufs à demi couvés, au lait caillé et
+au brouet spartiate des gaards du Telemark.
+
+Tinoset est situé presque à l'extrémité du lac Tinn. De là, par
+une assez belle chute, le Maan se précipite dans la vallée
+inférieure, où il retrouve son cours régulier. Les chevaux, venus
+du relais, étaient déjà attelés, et la voiture prit aussitôt la
+direction de Bamble.
+
+À cette époque, c'était la seule manière de parcourir la Norvège
+en général et le Telemark en particulier. Et peut-être les chemins
+de fer feront-ils regretter aux touristes la kariol nationale et
+les calèches de M. Benett!
+
+Il va sans dire que Joël connaissait parfaitement cette portion du
+bailliage qu'il avait si souvent traversée entre Dal et Bamble.
+
+Il était huit heures du soir, lorsque Sylvius Hog, le frère et la
+soeur arrivèrent dans cette petite localité.
+
+On ne les y attendait pas; mais le fermier Helmboë ne leur en fit
+pas moins le meilleur accueil. Siegfrid embrassa tendrement son
+amie qu'elle trouva bien pâlie par tant de douleurs. Pendant
+quelques instants, les deux jeunes filles restèrent seules à
+échanger leurs peines.
+
+-- Je t'en prie, chère Hulda, dit Siegfrid, ne te laisse pas
+abattre par ton chagrin! Moi, je n'ai pas perdu confiance!
+Pourquoi renoncer à tout espoir de revoir notre pauvre Ole! Nous
+avons appris par les journaux qu'on s'occupait de retrouver le
+_Viken! _Les recherches réussiront!... Tiens! je suis sûre que
+monsieur Sylvius espère encore!... Hulda... ma chérie... je t'en
+supplie... ne désespère pas!
+
+Pour toute réponse, Hulda ne pouvait que pleurer, et Siegfrid la
+pressait sur son coeur.
+
+Ah! quelle joie eût régné dans la maison du fermier Helmboë, au
+milieu de ces braves gens, simples et bons, si tout ce petit monde
+avait eu le droit d'être heureux!
+
+-- Ainsi, vous allez directement à Christiania? demanda le fermier
+à Sylvius Hog.
+
+-- Oui, monsieur Helmboë!
+
+-- Pour assister au tirage de la loterie?
+
+-- Sans doute.
+
+-- À quoi bon, puisque le billet de Ole Kamp est maintenant entre
+les mains de ce misérable Sandgoïst!
+
+-- C'était la volonté de Ole, répondit le professeur, et il faut
+respecter sa volonté.
+
+-- On dit que l'usurier de Drammen n'a pu trouver acquéreur pour
+ce billet qui lui coûte cher!
+
+-- On le dit, en effet, monsieur Helmboë.
+
+-- Bon! Il n'a que ce qu'il mérite, ce vilain homme, ce coquin,
+monsieur Hog, oui!... ce coquin!... Et c'est bien fait!
+
+-- Oui, en vérité, monsieur Helmboë, c'est bien fait!
+
+Naturellement, il fallut souper à la ferme. Siegfrid ni son père
+n'auraient laissé partir leurs amis avant qu'ils n'eussent accepté
+cette invitation. Mais il importait de ne pas s'attarder, si l'on
+voulait regagner pendant la nuit les quelques heures perdues par
+le détour de Bamble. Aussi, à neuf heures, les chevaux avaient-ils
+été amenés du relais par un des garçons du gaard, qui s'occupa de
+les atteler.
+
+-- À ma prochaine visite, cher monsieur Helmboë, dit Sylvius Hog
+au fermier, je resterai six heures à table, si vous l'exigez!
+Mais, aujourd'hui, je vous demanderai la permission de remplacer
+le dessert par une bonne poignée de main que vous me donnerez, et
+par un bon baiser que votre charmante Siegfrid donnera à ma petite
+Hulda!
+
+Cela fait, on partit. Sous cette latitude élevée, le crépuscule
+devait se prolonger pendant quelques heures encore. Aussi,
+l'horizon resta-t-il assez visible, après le coucher du soleil,
+tant l'atmosphère était pure. C'est une belle route, assez
+accidentée, celle qui va de Bamble à Kongsberg, en passant par
+Hitterdal et le sud du lac Fol. Elle traverse ainsi toute la
+portion méridionale du Telemark, en desservant les bourgs, hameaux
+ou gaards des environs. Une heure après le départ, Sylvius Hog,
+sans s'y arrêter, put apercevoir l'église d'Hitterdal, un vieil
+édifice très curieux, coiffé de pinacles qui se hissent les uns
+sur les autres, sans souci de la régularité des lignes. Le tout
+est en bois, depuis les murs faits de poutres jointives et de
+planches imbriquées, jusqu'à l'extrême pointe du dernier
+clocheton. Cet amoncellement de poivrières est, paraît-il, un
+monument vénérable et vénéré de l'architecture scandinave du
+treizième siècle.
+
+La nuit vint peu à peu, une de ces nuits qui sont encore
+imprégnées des dernières lueurs du jour; mais, vers une heure du
+matin, elle allait se fondre dans l'aube naissante.
+
+Joël, assis sur le siège de devant, était absorbé dans ses
+réflexions. Hulda restait pensive au fond de la voiture. Quelques
+paroles furent alors échangées entre Sylvius Hog et le postillon,
+auquel le professeur recommanda de presser ses chevaux. On
+n'entendit plus ensuite que les grelots de l'attelage, le
+claquement du fouet et le grincement des roues sur un sol raviné.
+
+On marcha toute la nuit, sans relayer. Il ne fut pas nécessaire de
+s'arrêter à Listhüs, inconfortable station, perdue au milieu d'un
+cirque de montagnes sapineuses, que circonscrit un second
+périmètre de montagnes arides et sauvages. On dépassa aussi
+Tiness, petit gaard pittoresque, dont quelques maisons sont
+juchées sur des pilotis de pierre. La calèche roulait assez
+rapidement avec son bruit de ferraille, son cliquetis de boulons
+desserrés et de ressorts distendus. Il n'y eut pas un reproche à
+adresser au conducteur -- un bon vieux qui dormait à moitié en
+secouant ses guides. Machinalement, il allongeait quelques coups
+de fouet, pas méchants, mais de préférence au cheval de gauche.
+Cela tenait à ce que, si le cheval de droite lui appartenait,
+l'autre était la propriété de son voisin du gaard.
+
+À cinq heures du matin, Sylvius Hog ouvrit les yeux, étendit les
+bras, et put respirer avec délices la pénétrante senteur des
+sapins qui parfumait l'atmosphère.
+
+On était à Kongsberg. La voiture traversa le pont jeté sur le
+Laagen, et vint s'arrêter au-delà, après avoir passé près de
+l'église, non loin de la chute de Larbrö.
+
+-- Mes amis, dit Sylvius Hog, si vous le voulez, nous ne ferons
+que relayer ici. Il est encore trop tôt pour déjeuner. Mieux vaut
+ne faire une halte sérieuse qu'à Drammen. Là, nous nous offrirons
+un bon repas, afin d'économiser les comestibles de M. Benett!
+
+Cela convenu, le professeur et Joël se contentèrent de prendre un
+petit verre de brandevin à _l'Hôtel des Mines. _Un quart d'heure
+après, les chevaux étant arrivés, on se remit en route.
+
+Au sortir de la ville, la voiture dut remonter une rampe très
+escarpée, hardiment taillée au flanc de la montagne. Un instant,
+les hauts pylônes des mines d'argent de Kongsberg se découpèrent
+en silhouette sur le ciel. Puis, tout cet horizon disparut
+derrière un rideau d'immenses forêts de sapins, obscures et
+fraîches comme des caves, dans lesquelles la chaleur du soleil ne
+pénétrait pas plus que la lumière.
+
+La ville de bois d'Hangsund fournit un nouvel attelage à la
+calèche. On retrouva de longues routes, souvent fermées par
+quelques barrières à pivot qu'il fallait faire ouvrir moyennant
+cinq ou six shillings. Région fertile, où abondaient les arbres,
+qui ressemblaient à des saules pleureurs avec leurs branches
+pliant sous le poids des fruits. En se rapprochant de Drammen, la
+vallée commença à redevenir monstrueuse.
+
+À midi, la ville, assise sur l'un des bras du fiord de
+Christiania, montra ses deux interminables rues, bordées de
+maisons peintes, et son port, toujours très animé, où les trains
+de bois ne laissent que peu de place aux navires qui viennent s'y
+charger des produits du Nord.
+
+La voiture s'arrêta devant _l'Hôtel de Scandinavie. _Le
+propriétaire, un important personnage à barbe blanche, l'air
+doctoral, parut sur le seuil de son établissement.
+
+Avec cette finesse de perception qui distingue les aubergistes en
+tous les pays du monde:
+
+-- Je ne serais pas surpris, dit-il, que ces messieurs et cette
+jeune dame voulussent déjeuner?
+
+-- En effet, ne soyez pas surpris, répondit Sylvius Hog, et
+faites-nous servir le plus tôt possible.
+
+-- À l'instant! Le déjeuner fut bientôt prêt, et, en réalité, très
+acceptable. Il y eut surtout un certain poisson du fiord, truffé
+d'une herbe parfumée, dont le professeur mangea avec un évident
+plaisir. À une heure et demie, la voiture, attelée de chevaux
+frais, revenait devant _l'Hôtel de Scandinavie, _et elle repartit
+en remontant au petit trot la grande rue de Drammen. Mais voilà
+qu'en passant devant une maison basse, d'aspect peu attrayant, qui
+contrastait avec la couleur gaie des maisons voisines, Joël ne put
+retenir un mouvement de répulsion.
+
+-- Sandgoïst! s'écria-t-il.
+
+-- Ah! c'est là monsieur Sandgoïst? dit Sylvius Hog. En vérité, il
+n'a point bonne figure!
+
+C'était Sandgoïst. Il fumait près de sa porte. Reconnut-il Joël
+sur le siège de devant, on ne sait, car la voiture fila rapidement
+entre des piles de madriers et des monceaux de planches.
+
+Au-delà d'une route bordée de sorbiers chargés de leurs fruits de
+corail, l'attelage s'engagea à travers une épaisse forêt de pins,
+qui côtoie la «Vallée du Paradis», magnifique dépression du sol,
+avec ses lointains étagés jusqu'aux dernières limites de
+l'horizon. Des centaines de monticules apparurent alors, la
+plupart couronnés d'une villa ou d'un gaard. Puis, aux approches
+du soir, lorsque la voiture commença à redescendre vers la mer en
+côtoyant de larges prairies, des fermes montrèrent leurs maisons
+d'un rouge vif qui tranchait crûment sur le rideau vert-noir des
+arbres. Enfin, les voyageurs atteignirent le fiord même de
+Christiania, encadré de pittoresques collines, avec ses
+innombrables criques, ses petits ports en miniature, et leurs
+«piers» de bois, où viennent accoster les embarcations de la baie
+et les vapeurs-omnibus.
+
+À neuf heures du soir -- il faisait encore grand jour sous cette
+latitude -- l'antique calèche entrait dans la ville, non sans
+tapage, en suivant les rues déjà désertes.
+
+D'après l'ordre donné par Sylvius Hog, elle vint s'arrêter à
+_l'Hôtel Victoria. _C'est là que descendirent Hulda et Joël. Des
+chambres avaient été d'avance retenues pour eux. Après un bonsoir
+affectueux, le professeur regagna sa vieille maison, où sa vieille
+servante Kate et son vieux domestique Pink l'attendaient avec une
+non moins vieille impatience.
+
+
+XVII
+
+Christiania -- grande cité pour la Norvège -- ne serait qu'une
+assez petite ville en Angleterre ou en France. Sans de fréquents
+incendies, elle se montrerait encore telle qu'elle fut bâtie au
+onzième siècle. En réalité, elle ne date que de l'année 1624,
+époque à laquelle la reconstruisit le roi Christian. D'Opsolö
+qu'elle s'appelait alors, elle devint Christiania, du nom féminisé
+de son royal architecte. C'est donc une ville régulière, à larges
+rues, froides et droites, tracées au tire-ligne, avec des maisons
+de pierres blanches ou de briques rouges. Au milieu d'un assez
+beau jardin, s'élève le château royal, l'Orscarslot, vaste bâtisse
+quadrangulaire, sans style, bien qu'elle soit de style ionien. Çà
+et là, apparaissent quelques églises, dans lesquelles les beautés
+de l'art ne sauraient distraire l'attention des fidèles. Enfin, il
+y a aussi plusieurs édifices civils et établissements publics,
+sans compter un grand bazar, disposé en rotonde, où viennent
+s'entasser les produits étrangers et indigènes.
+
+En tout cet ensemble, rien de très curieux. Mais, ce qu'il faut
+admirer sans réserve, c'est la position de la ville, au milieu de
+ce cirque de montagnes, si variées d'aspect, qui lui font un cadre
+superbe. Presque plate dans ses quartiers riches et neufs, elle ne
+se relève que pour former une sorte de Kasbah, couverte de maisons
+irrégulières où végète la population peu aisée, huttes de bois,
+huttes de brique, dont les tons criards étonnent le regard plus
+qu'ils ne le charment.
+
+Il ne faudrait pas croire que le mot Kasbah, réservé aux villes
+africaines, ne saurait être à sa place dans une cité du nord de
+l'Europe. Christiania n'a-t-elle pas, dans le voisinage du port,
+les quartiers de Tunis, de Maroc et d'Alger? Et, s'il ne s'y
+trouve pas des Tunisiens, des Marocains, des Algériens, leur
+population flottante n'en vaut guère mieux.
+
+En somme, comme toute ville dont les pieds baignent dans la mer et
+qui dresse sa tête au niveau de verdoyantes collines, Christiania
+est extrêmement pittoresque. Il n'est pas injuste de comparer son
+fiord à la baie de Naples. Ainsi que les rivages de Sorrente ou de
+Castellamare, ses rives sont meublées de villas et de chalets, à
+demi perdus dans la verdure presque noire des sapins, au milieu de
+ces légères vapeurs qui leur donnent ce «flou» spécial aux régions
+hyperboréennes.
+
+Sylvius Hog était donc enfin de retour à Christiania. Il est vrai,
+ce retour s'accomplissait dans des conditions qu'il n'aurait
+jamais pu prévoir, au milieu d'un voyage interrompu. Eh bien! il
+en serait quitte pour le recommencer une autre année! En ce
+moment, il ne s'agissait que de Joël et de Hulda Hansen. S'il ne
+les avait pas fait descendre dans sa maison, c'est qu'il eût fallu
+deux chambres pour les recevoir. Bien certainement, le vieux Pink,
+la vieille Kate leur auraient fait bon accueil! Mais on n'avait
+pas eu le temps de se préparer. Aussi le professeur les avait-il
+conduits à _l'Hôtel Victoria _et recommandés particulièrement. Or,
+une recommandation de Sylvius Hog, député au Storthing, cela
+valait qu'on en tînt compte.
+
+Mais, en même temps que le professeur demandait pour ses protégés
+les attentions qu'on aurait eues pour lui-même, il n'avait point
+donné leurs noms. Garder l'incognito, tout d'abord, cela ne lui
+paraissait que prudent à l'endroit de Joël et surtout de Hulda
+Hansen. On sait quel bruit s'était fait autour de la jeune fille,
+ce qui eût été une gêne pour elle. Mieux valait ne rien dire de
+son arrivée à Christiania.
+
+Il avait été convenu que, le lendemain, Sylvius Hog ne reverrait
+pas le frère et la soeur avant l'heure du déjeuner, c'est-à-dire
+entre onze heures et midi.
+
+Le professeur, en effet, avait quelques affaires à régler, qui
+devaient lui prendre toute la matinée; et il viendrait rejoindre
+Hulda et Joël dès qu'elles seraient terminées. Il ne les
+quitterait plus alors, il resterait avec eux jusqu'au moment où
+l'on procéderait au tirage de la loterie, qui devait s'effectuer à
+trois heures.
+
+Donc, Joël, dès qu'il fut levé, alla trouver sa soeur. Hulda, tout
+habillée déjà, l'attendait dans sa chambre. Dans le but de la
+distraire un peu de ses pensées, qui devaient être plus
+douloureuses encore ce jour-là, Joël lui proposa de se promener
+jusqu'à l'heure du déjeuner. Hulda, pour ne pas désobliger son
+frère, accepta l'offre qu'il lui faisait, et tous deux allèrent un
+peu à l'aventure à travers la ville.
+
+C'était un dimanche. Contrairement à ce qui se fait dans les cités
+du Nord pendant les jours fériés, où le nombre des promeneurs est
+plus restreint, il y avait une grande animation par les rues. Non
+seulement les citadins n'avaient point quitté la ville pour la
+campagne, mais ils voyaient les ruraux des environs affluer chez
+eux. Le railway du lac Miosen, qui dessert les environs de la
+capitale, avait dû organiser des trains supplémentaires. Autant de
+curieux et surtout d'intéressés qu'attirait cette populaire
+loterie des Écoles de Christiania!
+
+Donc, beaucoup de monde à travers les rues, des familles au
+complet, même des villages entiers, venus avec l'espérance secrète
+de n'avoir point fait un voyage inutile. Qu'on y songe! Le million
+de billets avait été placé, et, ne dussent-ils gagner qu'un simple
+lot de cent ou deux cents marks, combien de braves gens
+rentreraient contents du sort dans leurs humbles soeters ou leurs
+modestes gaards!
+
+Joël et Hulda, en quittant _l'Hôtel Victoria, _descendirent
+d'abord jusqu'aux quais qui s'arrondissent dans l'est de la baie.
+En cet endroit, l'affluence était un peu moins grande, si ce n'est
+dans les cabarets, où la bière et le brandevin, versés à pleines
+chopes et à pleins verres, rafraîchissaient des gosiers en état de
+soif permanente.
+
+Tandis que le frère et la soeur se promenaient entre les magasins,
+les rangs de barriques, les tas de caisses de toute provenance,
+les bâtiments, amarrés à terre ou mouillés au large, attiraient
+plus spécialement leur attention. N'y avait-il pas quelques-uns de
+ces navires qui étaient attachés au port de Bergen, où le _Viken
+_ne devait plus revenir?
+
+-- Ole!... Mon pauvre Ole! murmurait Hulda. Aussi Joël voulut-il
+l'entraîner loin de la baie, en remontant vers les quartiers de la
+haute ville.
+
+Là, dans les rues, sur les places, au milieu des groupes, ils
+entendirent bien des propos à leur adresse.
+
+-- Oui, disait l'un, on avait été jusqu'à offrir dix mille marks
+du numéro 9672!
+
+-- Dix mille? répondait un autre. J'ai entendu parler de vingt
+mille et même plus!
+
+-- Monsieur Vanderbilt, de New York, est allé jusqu'à trente
+mille!
+
+-- Messieurs Baring, de Londres, à quarante mille!
+
+-- Et messieurs Rothschild, de Paris, à soixante mille! On sait ce
+qu'il fallait croire de ces exagérations du populaire. À continuer
+cette échelle ascendante, les prix offerts eussent fini par
+dépasser le montant du gros lot!
+
+Mais, si les diseurs de nouvelles n'étaient pas d'accord sur le
+chiffre des propositions faites à Hulda Hansen, la foule
+s'entendait à merveille pour qualifier les agissements de
+l'usurier de Drammen.
+
+-- Quel damné coquin, ce Sandgoïst, qui n'a pas eu pitié de ces
+braves gens!
+
+-- Oh! il est bien connu dans le Telemark, et il n'en est pas à
+son coup d'essai!
+
+-- On dit qu'il n'a pu trouver à revendre le billet de Ole Kamp,
+après l'avoir payé d'un bon prix!
+
+-- Non! Personne n'en a voulu!
+
+-- Cela n'est pas étonnant! Entre les mains de Hulda Hansen, ce
+billet était bon!
+
+-- Évidemment, tandis qu'entre les mains de Sandgoïst, il ne vaut
+plus rien!
+
+-- C'est bien fait! Il lui restera pour compte, et puisse-t-il
+perdre les quinze mille marks qu'il lui a coûtés!
+
+-- Mais, si ce gueux allait gagner le gros lot?...
+
+-- Lui!... Par exemple!
+
+-- Voilà qui serait une injustice du sort! En tout cas, qu'il ne
+vienne pas au tirage!...
+
+-- Non, car on lui ferait un mauvais parti! Tel est le résumé des
+opinions émises sur le compte de Sandgoïst. On sait d'ailleurs
+que, par prudence ou pour tout autre motif, il n'avait point
+l'intention d'assister au tirage, puisque, la veille, il était
+encore dans sa maison de Drammen.
+
+Hulda, très émue, et Joël, qui sentait le bras de sa soeur frémir
+au sien, passaient vite, sans chercher à en entendre davantage,
+comme s'ils eussent craint d'être acclamés de tous ces amis
+ignorés qu'ils comptaient parmi cette foule.
+
+Quant à Sylvius Hog, peut-être avaient-ils espéré le rencontrer
+par la ville. Il n'en fut rien. Mais quelques mots, surpris dans
+les conversations, leur apprirent que le retour du professeur à
+Christiania était déjà connu du public. Depuis le matin, on
+l'avait vu marcher d'un air très affairé, en homme qui n'a point
+le temps de questionner ni de répondre, tantôt du côté du port,
+tantôt du côté des bureaux de la Marine.
+
+Certes, Joël aurait pu demander à n'importe quel passant où
+demeurait le professeur Sylvius Hog. Chacun se fût empressé de lui
+indiquer sa maison et de l'y conduire. Il ne le fit pas par
+crainte d'être indiscret, et, puisque rendez-vous était donné à
+l'hôtel, le mieux était de s'en tenir là.
+
+C'est ce que Hulda pria Joël de faire vers dix heures et demie.
+Elle se sentait très lasse, et tous ces propos, auxquels son nom
+était mêlé, lui faisaient mal.
+
+Elle rentra donc à _l'Hôtel Victoria, _puis remonta dans sa
+chambre pour y attendre le retour de Sylvius Hog.
+
+Quant à Joël, il était resté au rez-de-chaussée de l'hôtel, dans
+le salon de lecture. Là, machinalement, il occupa son temps à
+feuilleter les journaux de Christiania.
+
+Tout à coup, sa figure pâlit, son regard se troubla, le journal
+qu'il tenait lui tomba des mains...
+
+Dans un numéro du _Morgen-Blad, _aux nouvelles de mer, il venait
+de lire la dépêche suivante, datée de Terre-Neuve:
+
+«L'aviso _Telegraf, _arrivé sur le lieu présumé du naufrage du
+_Viken, _n'en a retrouvé aucun vestige. Ses recherches sur la côte
+du Groënland n'ont pas eu plus de succès. On doit donc considérer
+comme certain qu'il ne reste aucun survivant de l'équipage du
+_Viken._»
+
+
+XVIII
+
+-- Bonjour, monsieur Benett! Quand je trouve l'occasion de vous
+donner une poignée de main, cela me fait toujours plaisir.
+
+-- Et cela me fait toujours honneur, monsieur Hog.
+
+-- Honneur, plaisir, plaisir, honneur, répondit gaiement le
+professeur, l'un vaut l'autre!
+
+-- Je vois que votre voyage dans la Norvège centrale s'est
+heureusement achevé.
+
+-- Il n'est point achevé, mais il est fini, monsieur Benett --
+pour cette année du moins.
+
+-- Eh bien, monsieur Hog, parlez-moi, s'il vous plaît, de ces
+braves gens dont vous avez fait la connaissance à Dal.
+
+-- De braves gens, en effet, monsieur Benett, de braves gens et
+des gens braves! Le mot leur convient dans les deux sens!
+
+-- D'après ce que les journaux nous ont appris, il faut convenir
+qu'ils sont bien à plaindre!
+
+-- Très à plaindre, monsieur Benett! Je n'ai jamais vu le malheur
+frapper de pauvres êtres avec une obstination pareille!
+
+-- En effet, monsieur Hog. Après l'affaire du _Viken, _l'affaire
+de cet abominable Sandgoïst!
+
+-- Comme vous dites, monsieur Benett.
+
+-- En fin de compte, monsieur Hog, Hulda Hansen a bien fait de
+livrer le billet contre quittance.
+
+-- Vous trouvez?... Et pourquoi donc, s'il vous plaît?
+
+-- Parce que de toucher quinze mille marks contre la quasi-certitude
+de ne rien toucher du tout...
+
+-- Ah! monsieur Benett! riposta Sylvius Hog, vous parlez là en
+homme pratique, en négociant que vous êtes! Mais, si l'on veut se
+placer à un autre point de vue, cela devient une affaire de
+sentiment, et le sentiment ne se chiffre pas!
+
+-- Évidemment, monsieur Hog; mais permettez-moi de vous le dire,
+il est très probable que votre protégée en eût été pour son
+sentiment!
+
+-- Qu'en savez-vous?
+
+-- Mais songez-y donc! Que représentait ce billet? une seule
+chance de gagner sur un million!...
+
+-- En effet, une chance sur un million! C'est bien peu, monsieur
+Benett, c'est bien peu!
+
+-- Aussi la réaction s'est-elle faite, après l'engouement des
+premiers jours, et, dit-on, ce Sandgoïst, qui n'avait acheté ce
+billet que pour spéculer dessus, n'a pu trouver de preneur!
+
+-- Il paraît, monsieur Benett.
+
+-- Et pourtant, si ce maudit usurier venait à gagner le gros lot,
+voilà qui serait un scandale!
+
+-- Un scandale, assurément, monsieur Benett, le mot n'est pas trop
+fort, un scandale!
+
+En parlant ainsi, Sylvius Hog se promenait à travers les magasins,
+on peut dire à travers le bazar de M. Benett, si connu de
+Christiania et de toute la Norvège. En effet, que ne trouve-t-on
+pas dans ce bazar? Voitures de voyages, kariols par douzaines,
+caisses de comestibles, paniers de vins, stock de conserves,
+vêtements et ustensiles de touristes, même des guides pour
+conduire les voyageurs jusqu'aux dernières bourgades du Finmark,
+jusqu'en Laponie, jusqu'au pôle Nord! Et ce n'est pas tout!
+M. Benett n'offre-t-il pas aux amateurs d'histoire naturelle les
+divers échantillons de pierres et de métaux du sol, comme les
+spécimens les plus variés des oiseaux, insectes, reptiles, de la
+faune norvégienne? Et -- ce qu'il est bon de savoir -- où
+rencontrerait-on un assortiment de bijoux et de bibelots du pays
+plus complet que dans ses vitrines?
+
+Aussi ce gentleman est-il la Providence des touristes, désireux de
+visiter la région scandinave. C'est l'homme universel dont
+Christiania ne pourrait plus se passer.
+
+-- Et, à propos, monsieur Hog, dit-il, vous avez bien trouvé à
+Tinoset la voiture que vous m'aviez demandée?
+
+-- Puisque je vous l'avais demandée, monsieur Benett, j'étais
+certain qu'elle y serait à l'heure dite!
+
+-- Vous me comblez, monsieur Hog. Mais, d'après votre lettre, vous
+deviez être trois personnes...
+
+-- Trois, en effet.
+
+-- Et ces personnes?...
+
+-- Elles sont arrivées, hier soir, en bonne santé, et elles
+m'attendent à _l'Hôtel Victoria, _où je vais les rejoindre.
+
+-- Est-ce que ce sont?...
+
+-- Précisément, monsieur Benett, ce sont... Et, je vous prie, n'en
+dites rien. Je tiens à ce que leur arrivée ne s'ébruite pas
+encore.
+
+-- Pauvre fille!
+
+-- Oui!... Elle a bien souffert!
+
+-- Et vous avez voulu qu'elle assistât au tirage de la loterie,
+bien qu'elle n'ait plus le billet que lui avait légué son fiancé?
+
+-- Ce n'est pas moi qui l'ai voulu, monsieur Benett! C'est Ole
+Kamp, et, à vous comme à tous, je répéterai: Il faut obéir aux
+dernières volontés de Ole!
+
+-- Évidemment, ce que vous faites est toujours bien fait, cher
+monsieur Hog.
+
+-- Des compliments, cher monsieur Benett?...
+
+-- Non, mais il est fort heureux pour elle que la famille Hansen
+vous ait trouvé sur son chemin!...
+
+-- Bah! Il est encore plus heureux pour moi de l'avoir trouvée sur
+le mien!
+
+-- Je vois que vous avez toujours votre bon coeur!
+
+-- Monsieur Benett, puisqu'on est obligé d'avoir un coeur, autant
+vaut qu'il soit bon, n'est-ce pas?
+
+Et de quel excellent sourire Sylvius Hog accompagna cette réponse
+au digne commerçant.
+
+-- Et maintenant, monsieur Benett, reprit-il, ne croyez pas que je
+sois venu chercher des félicitations chez vous! Non! C'est un
+autre motif qui m'amène.
+
+-- À votre service.
+
+-- Vous savez, n'est-il pas vrai, que, sans l'intervention de Joël
+et de Hulda Hansen, si le Rjukanfos avait bien voulu me rendre, il
+ne m'aurait rendu qu'à l'état de cadavre. Je n'aurais donc pas
+aujourd'hui le plaisir de vous voir...
+
+-- Oui!... Oui!... Je sais! répondit M. Benett. Les journaux ont
+raconté votre aventure!... Et, en vérité, ces courageux jeunes
+gens eussent bien mérité de gagner le gros lot!
+
+-- C'est mon avis, répondit Sylvius Hog. Mais, puisque c'est
+maintenant impossible, je ne voudrais pas que ma petite Hulda
+retournât à Dal sans quelque petit cadeau... un souvenir...
+
+-- C'est là ce que j'appellerai une bonne idée, monsieur Hog!
+
+-- Vous allez donc m'aider à choisir, parmi toutes vos richesses,
+quelque chose qui puisse plaire à une jeune fille...
+
+-- Volontiers, répondit M. Benett. Et il pria le professeur de
+passer dans le magasin réservé à la joaillerie indigène. Un bijou
+norvégien, n'était-ce pas le plus charmant souvenir qu'on pût
+emporter de Christiania et du merveilleux bazar de M. Benett?
+
+Ce fut aussi l'avis de Sylvius Hog, auquel le complaisant
+gentleman s'empressa d'ouvrir toutes ses vitrines.
+
+-- Voyons, dit-il, je ne suis pas très connaisseur, et je m'en
+rapporte à votre goût, monsieur Benett.
+
+-- Nous nous entendrons, monsieur Hog. Il y avait là tout un
+assortiment de ces bijoux suédois et norvégiens, de fabrication
+très complexe, et qui sont généralement plus précieux de travail
+que de matière.
+
+-- Qu'est-ce que cela? demanda le professeur.
+
+-- C'est une bague en doublé, avec glands mobiles, dont le
+tintement est fort agréable.
+
+-- Très joli! répondit Sylvius Hog, en essayant la bague à
+l'extrémité de son petit doigt. Mettez toujours cette bague de
+côté, monsieur Benett, et voyons autre chose.
+
+-- Bracelets ou colliers?
+
+-- Un peu de tout, si vous permettez, monsieur Benett, un peu de
+tout! Ah! ceci?...
+
+-- Ce sont des rondelles qui se portent par paires au corsage.
+Voyez-vous l'effet du cuivre sur ce fond de laine rouge plissée?
+C'est de très bon goût, sans atteindre de trop hauts prix.
+
+-- Charmant, en effet, monsieur Benett. Mettons encore cet
+ornement de côté.
+
+-- Seulement, monsieur Hog, je vous ferai observer que ces
+rondelles sont absolument réservées aux parures des jeunes
+mariées... le jour des noces... et que...
+
+-- Par saint Olaf! vous avez raison, monsieur Benett, vous avez
+bien raison! Ma pauvre Hulda! Ce n'est malheureusement pas Ole qui
+lui fait ce cadeau, c'est moi, et ce n'est plus à une fiancée que
+je vais l'offrir!...
+
+-- En effet, monsieur Hog!
+
+-- Voyons donc d'autres bijoux qui soient à l'usage d'une jeune
+fille. Ah! cette croix, monsieur Benett?
+
+-- C'est une croix de suspension, avec disques concaves qui
+résonnent à chaque mouvement du cou.
+
+-- Fort joli!... Fort joli!... Mettez cela à part, monsieur
+Benett. Quand j'aurai visité toutes vos vitrines, nous ferons
+notre choix...
+
+-- Oui, mais...
+
+-- Encore un mais?
+
+-- Cette croix, c'est celle que portent les mariées de la Scanie,
+en se rendant à l'église...
+
+-- Diable, monsieur Benett!... Il faut bien avouer que je n'ai pas
+la main heureuse!
+
+-- Cela tient, monsieur Hog, à ce que ce sont des bijoux de
+mariées dont j'ai le plus grand assortiment et que je vends en
+plus grand nombre. Vous ne pouvez vous en étonner.
+
+-- Cela ne m'étonne en aucune façon, monsieur Benett; mais, enfin,
+cela m'embarrasse!
+
+-- Eh bien, prenez toujours cet anneau d'or que vous avez fait
+mettre de côté!
+
+-- Oui... cet anneau d'or... J'aurais voulu cependant aussi
+quelque autre bijou plus... comment dirai-je?... plus décoratif...
+
+-- Alors, n'hésitez pas! Prenez cette plaque d'argent filigrané,
+dont les quatre rangées de chaînettes font si bon effet au cou
+d'une jeune fille! Voyez! elle est semée de fines verroteries et
+agrémentée de fusées de laiton en forme de bobines, avec des
+perles de couleur taillées en briolettes! C'est un des plus
+curieux produits de l'orfèvrerie norvégienne!
+
+-- Oui!... Oui!... répondit Sylvius Hog. Un joli bijou, mais un
+peu prétentieux, peut-être, pour ma modeste Hulda! En vérité, je
+préférerais les rondelles que vous m'avez montrées tout à l'heure,
+ainsi que la croix de suspension! Sont-elles donc tellement
+spéciales aux parures de noces qu'on ne puisse en faire cadeau à
+une jeune fille?
+
+-- Monsieur Hog, répondit M. Benett, le Storthing n'a pas encore
+fait de loi à cet égard!... C'est sans doute une lacune...
+
+-- Bon, bon, monsieur Benett, nous arrangerons cela! En attendant,
+je prends toujours la croix et les rondelles!... Et puis, enfin,
+ma petite Hulda peut se marier un jour!... Bonne et charmante
+comme elle est, l'occasion ne lui manquera pas d'utiliser ces
+parures!... C'est donc décidé, je les prends et je les emporte!
+
+-- Bien, monsieur Hog.
+
+-- Est-ce que nous aurons le plaisir de vous voir au tirage de la
+loterie, monsieur Benett?
+
+-- Certainement.
+
+-- Je crois que cela sera très intéressant.
+
+-- J'en suis sûr.
+
+-- À bientôt, monsieur Benett, à bientôt.
+
+-- À bientôt, monsieur Hog.
+
+-- Tiens! fit le professeur en se penchant au-dessus d'une
+vitrine. Voilà deux jolis anneaux que je n'avais pas vus!
+
+-- Oh! Ceux-là ne peuvent vous convenir, monsieur Hog. Ce sont des
+anneaux gravés que le pasteur met au doigt des mariés, pendant la
+cérémonie...
+
+-- Vraiment?... Bah! je les prends tout de même!
+
+-- À bientôt, monsieur Benett, à bientôt. Sylvius Hog sortit, et,
+d'un pas léger -- un pas de vingt ans -- il se dirigea vers
+_l'Hôtel Victoria. _Arrivé sous le vestibule, il aperçut tout
+d'abord ces mots _Fiat lux, _qui sont inscrits en exergue sur la
+lanterne du gaz.
+
+«Eh! se dit-il, ce latin-là est de circonstance! Oui! _Fiat
+lux!... Fiat lux!»_
+
+Hulda était dans sa chambre. Assise près de la fenêtre, elle
+attendait. Le professeur frappa à la porte, qui s'ouvrit aussitôt.
+
+-- Ah! monsieur Sylvius! s'écria la jeune fille en se levant.
+
+-- Me voilà! Me voilà! Mais il ne s'agit pas de monsieur Sylvius,
+ma petite Hulda, il s'agit du déjeuner qui est déjà servi. J'ai
+une faim de loup. Où est Joël?
+
+-- Dans la salle de lecture.
+
+-- Bien!... Je vais l'y chercher! Vous, chère enfant, descendez
+tout de suite nous rejoindre! Sylvius Hog quitta la chambre de
+Hulda et alla trouver Joël qui l'attendait aussi, mais désespéré.
+
+Le pauvre garçon lui montra le numéro du _Morgen-Blad. _La dépêche
+du commandant du _Telegraf _ne laissait plus aucun doute sur la
+perte totale du _Viken._
+
+_-- _Hulda n'a pas lu?... demanda vivement le professeur.
+
+-- Non, monsieur Sylvius, non! Il vaut mieux lui cacher ce qu'elle
+n'apprendra que trop tôt!
+
+-- Vous avez bien fait, mon garçon... Allons déjeuner. Un instant
+après, tous trois étaient assis à une table particulière. Sylvius
+Hog mangeait de grand appétit. Un excellent déjeuner, d'ailleurs,
+et qui avait toute l'importance d'un dîner. Qu'on en juge! Soupe
+froide à la bière, avec tranches de citron, morceaux de cannelle,
+saupoudrée de pain bis en miettes, saumon à la sauce blanche
+sucrée, veau cuit dans de la fine chapelure, rosbif saignant avec
+une salade non assaisonnée, mais relevée d'épices, glaces à la
+vanille, confiture de pommes de terre, framboises, cerises et
+noisettes, le tout arrosé d'un vieux Saint-Julien de France.
+
+-- Excellent!... Excellent!... répétait Sylvius Hog. On se
+croirait à Dal dans l'auberge de dame Hansen! Et, à défaut de sa
+bouche empêchée, ses bons yeux souriaient autant que des yeux
+peuvent sourire.
+
+Joël et Hulda eussent vainement voulu se mettre à ce diapason; ils
+ne l'auraient pu, et la pauvre fille prit à peine sa part du
+déjeuner. Quand le repas fut achevé:
+
+-- Mes enfants, dit Sylvius Hog, vous avez évidemment eu tort de
+ne point faire honneur à cette agréable cuisine. Mais, enfin, je
+ne pouvais pas vous forcer. Après tout, si vous n'avez pas
+déjeuné, vous n'en dînerez que mieux. Par exemple, je ne sais pas
+si je pourrai vous tenir tête ce soir! Et maintenant, voici le
+moment de se lever de table.
+
+Le professeur était déjà debout, il prenait son chapeau que lui
+tendait Joël, lorsque Hulda, l'arrêtant, lui dit:
+
+-- Monsieur Sylvius, vous tenez toujours, n'est-ce pas, à ce que
+je vous accompagne?
+
+-- Pour assister au tirage de la loterie?... Certainement j'y
+tiens, et beaucoup, ma chère fille!
+
+-- Ce sera bien pénible pour moi!
+
+-- Très pénible, j'en conviens! Mais Ole a voulu que vous fussiez
+présente au tirage, Hulda, et il faut respecter la volonté de Ole!
+
+Décidément, cette phrase était devenue un refrain dans la bouche
+de Sylvius Hog!
+
+
+XIX
+
+Quelle affluence en cette grande salle de l'Université de
+Christiania, où allait s'effectuer le tirage de la loterie -- et
+même dans les cours, puisque la grande salle ne pouvait suffire à
+tant de monde -- et jusque dans les rues avoisinantes, puisque les
+cours étaient encore trop petites pour contenir tout ce populaire!
+
+Certes, ce dimanche 15 juillet, ce n'est pas à leur calme qu'on
+eût pu reconnaître ces Norvégiens si étrangement surexcités. Quant
+à cette surexcitation, était-elle due à l'intérêt qui s'attachait
+à ce tirage, ou provenait-elle de la haute température de cette
+journée d'été? Peut-être intérêt et chaleur y contribuaient-ils?
+En tout cas, ce n'était pas l'absorption de ces fruits
+rafraîchissants, de ces _multers, _dont il se fait une si grande
+consommation en Scandinavie, qui eût pu la refroidir!
+
+Le tirage devait commencer à trois heures précises. Il y avait
+cent lots, divisés en trois séries: 1° quatre-vingt-dix lots de
+cent à mille marks, d'une valeur totale de quarante-cinq mille
+marks; 2° neuf lots de mille à neuf mille marks, également d'une
+valeur totale de quarante-cinq mille marks; 3° un lot de cent
+mille marks.
+
+Contrairement à ce qui se fait ordinairement dans les loteries de
+ce genre, le grand effet avait été réservé pour la fin. Ce ne
+devait pas être au premier numéro sortant que serait attribué le
+gros lot, ce serait au dernier, c'est-à-dire, au centième. De là,
+une succession d'impressions, d'émotions, de battements de coeur,
+qui irait toujours croissant. Il va de soi que tout numéro, ayant
+gagné une fois, ne pouvait gagner une seconde, et serait annulé,
+s'il venait à ressortir des urnes.
+
+Tout cela était connu du public. Il n'y avait plus qu'à attendre
+l'heure fixée. Mais, pour tromper les longueurs de l'attente, on
+causait, et, le plus souvent, de la touchante situation de Hulda
+Hansen. Vraiment, si elle eût encore possédé le billet de Ole
+Kamp, chacun aurait fait des voeux pour elle -- après soi, bien
+entendu!
+
+À ce moment, quelques personnes avaient déjà connaissance de la
+dépêche publiée par le _Morgen-Blad. _Elles en parlèrent à leurs
+voisins. On sut bientôt, dans toute l'assistance, que les
+recherches de l'aviso n'avaient point abouti. Ainsi donc, il
+fallait renoncer à retrouver même une épave du _Viken. _Pas un
+homme de l'équipage n'avait survécu au naufrage! Hulda ne
+reverrait jamais son fiancé!
+
+Un incident vint détourner les esprits. Le bruit se répandit que
+Sandgoïst s'était décidé à quitter Drammen, et quelques-uns
+prétendaient l'avoir vu dans les rues de Christiania. Se serait-il
+donc hasardé à venir dans la salle! S'il en était ainsi, ce
+mauvais homme devait s'attendre à un déchaînement formidable
+contre sa personne! Lui! assister au tirage de la loterie!...
+Mais, c'était tellement improbable que ce n'était pas possible. En
+somme, fausse alerte, rien de plus.
+
+Vers deux heures un quart, il se produisit un certain mouvement
+dans la foule.
+
+C'était le professeur Sylvius Hog qui se présentait à la porte de
+l'Université. On savait quelle part il avait prise à toute cette
+affaire, et comment après avoir été sauvé par les enfants de dame
+Hansen, il essayait de payer sa dette.
+
+Aussitôt les rangs de s'ouvrir. Un murmure flatteur, auquel
+Sylvius Hog répondit par d'aimables inclinations de tête, se
+propagea à travers l'assistance et ne tarda pas à se changer en
+acclamations.
+
+Mais le professeur n'était pas seul. Lorsque les plus rapprochés
+se reculèrent pour lui faire place, on vit qu'il avait une jeune
+fille au bras, tandis qu'un jeune homme les suivait tous deux.
+
+Un jeune homme, une jeune fille! Il y eut là une sorte de secousse
+électrique. La même pensée jaillit de tous ces cerveaux comme
+l'étincelle d'autant d'accumulateurs.
+
+-- Hulda!... Hulda Hansen! Tel fut le nom qui s'échappa de toutes
+les bouches. Oui! C'était Hulda, émue à ne pouvoir se soutenir.
+Elle fût tombée, sans le bras de Sylvius Hog. Mais il la tenait
+bien, la touchante héroïne de cette fête à laquelle manquait Ole
+Kamp! Combien elle eût préféré rester dans sa petite chambre de
+Dal! Quel besoin elle éprouvait de se soustraire à toute cette
+curiosité, si sympathique qu'elle pût être! Mais Sylvius Hog avait
+voulu qu'elle vînt: elle était venue.
+
+-- Place! Place! criait-on de toutes parts. Et on se rangeait
+devant Sylvius Hog, devant Hulda, devant Joël. Que de mains
+s'allongèrent pour saisir leurs mains! Que de bonnes et
+accueillantes paroles sur leur passage! Et comme Sylvius Hog
+approuvait toutes ces démonstrations!
+
+-- Oui! c'est elle, mes amis!... C'est ma petite Hulda que j'ai
+ramenée de Dal! disait-il. Puis, se retournant:
+
+-- Et c'est Joël, son brave frère! Et il ajoutait:
+
+-- Mais, surtout, ne me les étouffez pas! Et, pendant que les
+mains de Joël répondaient à toutes les pressions, celles du
+professeur, moins vigoureuses, étaient brisées par tant
+d'étreintes. En même temps, son oeil brillait, quoique une petite
+larme d'émotion se fût glissée sous sa paupière. Mais -- phénomène
+digne de l'attention des ophtalmologistes -- cette petite larme
+était comme lumineuse. Il fallut un bon quart d'heure pour
+traverser les cours de l'Université, gagner la grande salle,
+atteindre les chaises qui avaient été réservées au professeur.
+Enfin, cela fut fait, non sans quelque peine. Sylvius Hog prit
+place entre Hulda et Joël. À deux heures et demie, une porte
+s'ouvrit derrière l'estrade, au fond de la salle. Le président du
+bureau apparut, digne, sérieux, ayant cet air dominateur, ce port
+de tête spécial à tout homme appelé à une présidence quelconque.
+Deux assesseurs le suivaient, non moins graves. Puis, on vit
+entrer six petites filles enrubannées, fleuries, toutes blondes
+aux yeux bleus, avec des mains un peu rouges, dans lesquelles on
+reconnaissait visiblement ces mains de l'innocence, prédestinées
+au tirage des loteries. Cette entrée fut accueillie par un
+brouhaha, qui témoignait d'abord du plaisir qu'on éprouvait à voir
+les directeurs de la loterie de Christiania, ensuite de
+l'impatience qu'ils avaient provoquée en ne paraissant pas plus
+tôt sur l'estrade. S'il y avait six petites filles, c'est qu'il y
+avait six urnes, disposées sur une table, et desquelles six numéros
+devaient sortir à chaque tirage.
+
+Ces six urnes contenaient chacune les dix numéros 1, 2, 3, 4, 5,
+6, 7, 8, 9, 0, représentant les unités, dizaines, centaines,
+mille, dizaines de mille et centaines de mille du nombre million.
+S'il n'y avait pas de septième urne pour la colonne du million,
+c'est que, d'après ce mode de tirage, il est convenu que si les
+six zéros sortent à la fois, ils représentent le nombre million --
+ce qui répartit également les chances sur tous les numéros.
+
+En outre, on avait décidé que les numéros seraient successivement
+extraits des urnes en commençant par celle qui était à la gauche
+du public. Le nombre gagnant se formerait ainsi sous les yeux des
+spectateurs, d'abord par le chiffre de la colonne des centaines de
+mille, puis des dizaines de mille, et ainsi de suite jusqu'à la
+colonne des unités. Grâce à cette convention, on juge avec quelle
+émotion chacun verrait s'accroître ses chances, après la sortie de
+chaque chiffre.
+
+À trois heures sonnant, le président fit un signe de la main et
+déclara la séance ouverte.
+
+Le long murmure qui accueillit cette déclaration dura pendant
+quelques minutes, après lesquelles un certain silence s'établit.
+
+Le président se leva alors. Très ému, il prononça le petit
+discours de circonstance, dans lequel il parut regretter qu'il n'y
+eût pas un gros lot pour chaque billet. Puis, il ordonna de
+procéder au tirage de la première série. Elle comprenait, on le
+sait, quatre-vingt-dix lots, ce qui allait exiger un certain
+temps.
+
+Les six petites filles commencèrent donc à fonctionner avec une
+régularité automatique, sans que la patience du public se lassât
+un seul instant. Il est vrai, l'importance des lots croissant avec
+chaque tirage, l'émotion croissait aussi, et personne ne songeait
+à quitter sa place, pas même ceux dont les numéros sortis
+n'avaient plus rien à prétendre.
+
+Cela dura une heure, sans qu'il se produisit d'incident. Ce que
+l'on put observer, toutefois, c'est que le numéro 9672 n'était pas
+encore sorti -- ce qui lui eût enlevé toutes chances de gagner le
+lot de cent mille marks.
+
+-- Voilà qui est de bon augure pour ce Sandgoïst! dit un des
+voisins du professeur.
+
+-- Bah! Il serait bien étonnant que le gros lot lui échût!
+répondait un autre, bien qu'il ait un fameux numéro!
+
+-- En effet, un fameux! répondit Sylvius Hog. Mais ne me demandez
+pas pourquoi!... Je ne serais pas capable de vous le dire!
+
+Alors commença le tirage de la deuxième série, qui comprenait neuf
+lots. Cela allait devenir tout à fait intéressant, le quatre-
+vingt-onzième étant de mille marks, le quatre-vingt-douzième de
+deux mille, et ainsi de suite jusqu'au quatre-vingt-dix-neuvième,
+lequel était de neuf mille. La troisième série, on ne l'a pas
+oublié, se composait uniquement du gros lot.
+
+Le numéro 72521 gagna un lot de cinq mille marks. Ce billet était
+celui d'un brave marinier du port, qui fut acclamé par toute
+l'assistance et supporta très dignement ces acclamations.
+
+Un autre numéro, le 823752, gagna six mille marks. Et quelle fut
+la joie de Sylvius Hog, lorsque Joël lui apprit qu'il appartenait
+à la charmante Siegfrid, de Bamble!
+
+Mais alors il se produisit un incident, et tout le public éprouva
+une émotion qui se traduisit par des murmures. Lorsqu'on tira le
+quatre-vingt-dix-septième lot -- celui de sept mille marks -- on
+put croire un instant que Sandgoïst allait être favorisé par le
+sort, au moins pour ce lot.
+
+En effet, le numéro qui le gagna fut le 9627. Il ne s'en était
+fallu que de quarante-cinq points que ce ne fût celui d'Ole Kamp!
+
+Les deux tirages suivants donnèrent des numéros très éloignés: 775
+et 76287.
+
+La deuxième série était close. Il ne restait plus à tirer que le
+dernier lot de cent mille marks.
+
+En ce moment, l'agitation des spectateurs devint extraordinaire,
+et il serait assez difficile d'en reproduire l'intensité.
+
+Ce fut d'abord un long murmure, qui se propagea de la grande salle
+dans les cours et jusque dans les rues. Quelques minutes se
+passèrent même, sans qu'il parvînt à se calmer. Cependant le
+decrescendo se fit peu à peu, et un profond silence le suivit. On
+eût dit que toute l'assistance était figée. Il y avait dans ce
+calme une certaine quantité de stupeur -- qu'on nous permette
+cette comparaison -- de cette stupeur qu'on éprouve au moment où
+un condamné paraît sur la place de l'exécution. Mais, cette fois,
+le patient, encore inconnu, n'était condamné qu'à gagner cent
+mille marks, non à perdre la tête, à moins qu'il ne la perdit de
+joie.
+
+Joël, les bras croisés, regardait vaguement devant lui, étant le
+moins émotionné peut-être de toute cette foule.
+
+Hulda, assise, comme repliée en elle-même, ne songeait qu'à son
+pauvre Ole. Elle le cherchait instinctivement du regard, comme
+s'il eût dû apparaître au dernier moment!
+
+Sylvius Hog, lui... Mais il faut renoncer à dépeindre l'état dans
+lequel se trouvait Sylvius Hog.
+
+-- Tirage du lot de cent mille marks! dit le président. Quelle
+voix! Elle semblait venir des entrailles de cet homme solennel.
+Cela tenait à ce qu'il avait plusieurs billets, qui, n'étant pas
+encore sortis, pouvaient prétendre au gros lot.
+
+La première petite fille tira un numéro de l'urne de gauche et le
+montra à l'assemblée.
+
+-- Zéro! dit le président.
+
+Ce zéro ne fit pas un très grand effet. Il semblait vraiment qu'on
+s'attendît à le voir apparaître.
+
+-- Zéro! dit le président, en proclamant le chiffre tiré par la
+seconde petite fille.
+
+Deux zéros! On observa que les chances s'accroissaient notablement
+pour tous les numéros compris entre un et neuf mille neuf cent
+quatre-vingt-dix-neuf. Or, le billet de Ole Kamp -- qu'on ne
+l'oublie pas -- portait le numéro 9672.
+
+Chose singulière, Sylvius Hog commença à s'agiter sur sa chaise,
+comme si elle eût été prise de roulis.
+
+-- Neuf! dit le président, en annonçant le chiffre que la
+troisième petite fille venait d'extraire de la troisième urne.
+Neuf!... C'était le premier chiffre du billet de Ole Kamp!
+
+-- Six! dit le président. Et, en effet, la quatrième fillette
+présentait un six à tous les regards braqués sur elle, comme
+autant de pistolets chargés, ce qui l'intimidait visiblement.
+
+Les chances de gagner étaient maintenant de une sur cent pour tous
+les numéros compris entre un et quatre-vingt-dix-neuf.
+
+Est-ce que le billet de Ole Kamp allait faire tomber cette somme
+de cent mille marks dans la poche de ce misérable Sandgoïst?
+Vraiment, ce serait à faire douter de Dieu!
+
+La cinquième petite fille plongea sa main dans l'urne et tira le
+cinquième chiffre.
+
+-- Sept! dit le président d'une voix si étranglée qu'on l'entendit
+à peine, même des premiers rangs.
+
+Mais, si on n'entendait pas, on voyait, et, à ce moment, les cinq
+fillettes tendaient les chiffres suivants aux yeux du public:
+
+00967
+
+Le numéro gagnant serait nécessairement compris entre 9670 et
+9679. Il avait donc maintenant une chance sur dix.
+
+La stupeur était à son comble.
+
+Sylvius Hog, debout, avait saisi la main de Hulda Hansen. Tous les
+regards se portaient sur la pauvre fille. En sacrifiant le dernier
+souvenir de son fiancé, avait-elle donc sacrifié la fortune que
+Ole Kamp avait rêvée pour elle et pour lui?
+
+La sixième fillette eut quelque peine à introduire sa main dans
+l'urne. Elle tremblait, la petiote! Enfin le numéro parut.
+
+-- Deux! s'écria le président. Et il retomba sur sa chaise, à demi
+suffoqué par l'émotion.
+
+-- Neuf mille six cent soixante-douze! proclama un des assesseurs
+d'une voix retentissante.
+
+C'était le numéro du billet de Ole Kamp, maintenant en la
+possession de Sandgoïst! Tout le monde le savait, et personne
+n'ignorait dans quelles conditions l'usurier l'avait acquis! Aussi
+un profond silence se fit-il, au lieu du tonnerre de hurrahs dont
+eût retenti toute la salle de l'Université, si le billet eût
+toujours été entre les mains de Hulda Hansen.
+
+Et maintenant, ce coquin de Sandgoïst allait-il donc apparaître,
+son billet à la main, pour en toucher le prix?
+
+-- Le numéro neuf mille six cent soixante-douze gagne le lot de
+cent mille marks! répéta l'assesseur. Qui le réclame?
+
+-- Moi! Était-ce l'usurier de Drammen qui venait de jeter ce mot?
+Non! C'était un jeune homme -- un jeune homme à la figure pâle,
+portant, sur ses traits comme dans toute sa personne, les marques
+de longues souffrances, mais vivant, bien vivant!
+
+À cette voix, Hulda s'était levée, elle avait poussé un cri, qui
+avait été entendu de tous. Puis, elle s'était affaissée... Mais ce
+jeune homme venait de fendre la foule, et ce fut lui qui reçut
+dans ses bras la jeune fille sans connaissance... C'était Ole
+Kamp!
+
+
+XX
+
+Oui! c'était Ole Kamp. Ole Kamp qui avait survécu, comme par
+miracle, au naufrage du _Viken._
+
+Et, si le _Telegraf _ne l'avait pas ramené en Europe, c'est qu'il
+n'était plus alors dans les parages visités par l'aviso.
+
+Et, s'il n'y était plus, c'est que, à cette époque, il faisait
+déjà route pour Christiania sur le navire qui le rapatriait.
+
+Voilà ce que racontait Sylvius Hog. Voilà ce qu'il répétait à qui
+voulait l'entendre. Et tous l'écoutaient, on peut le croire! Voilà
+ce qu'il narrait avec un véritable accent de triomphateur. Et ses
+voisins le redisaient à ceux qui n'avaient pas le bonheur d'être
+près de lui. Et cela se transmettait de groupe en groupe jusqu'au
+public du dehors, entassé dans les cours et les rues avoisinantes.
+
+En quelques instants, tout Christiania savait, à la fois, que le
+jeune naufragé du _Viken _était de retour et qu'il avait gagné le
+gros lot de la loterie des Écoles.
+
+Et il fallait bien que ce fût Sylvius Hog qui racontât toute cette
+histoire. Ole ne l'aurait pu, car Joël le serrait dans ses bras à
+l'étouffer, tandis que Hulda revenait à elle.
+
+-- Hulda!... chère Hulda!... disait Ole. Oui!... moi... ton
+fiancé... et bientôt ton mari!...
+
+-- Dès demain, mes enfants, dès demain! s'écria Sylvius Hog. Nous
+partirons ce soir même pour Dal. Et, si cela ne s'est jamais vu,
+on verra un professeur de législation, un député au Storthing,
+danser à une noce comme le plus découplé des gars du Telemark!
+
+Mais comment Sylvius Hog connaissait-il l'histoire de Ole Kamp?
+Tout simplement par la dernière lettre que la Marine lui avait
+adressée à Dal. En effet, cette lettre -- la dernière qu'il eût
+reçue et dont il n'avait parlé à personne -- en renfermait une
+seconde, datée de Christiansand. Cette seconde lettre lui
+apprenait ceci: le brick danois _Génius, _capitaine Kroman, venait
+de relâcher à Christiansand, ayant à son bord les survivants du
+_Viken, _entre autres le jeune maître Ole Kamp, et, trois jours
+après, il devait arriver à Christiania.
+
+La lettre de la Marine ajoutait que ces naufragés avaient
+tellement souffert qu'ils étaient encore dans un extrême état de
+faiblesse. C'est pourquoi Sylvius Hog n'avait rien voulu dire à
+Hulda du retour de son fiancé. Aussi, dans sa réponse, avait-il
+demandé le plus profond secret sur ce retour, secret qui avait été
+soigneusement gardé vis-à-vis du public.
+
+Si l'aviso _Telegraf _n'avait retrouvé ni aucune épave ni aucun
+survivant du _Viken, _cela est facile à expliquer.
+
+Pendant une violente tempête, le _Viken, _à demi désemparé, avait
+été forcé de fuir dans le nord-ouest, lorsqu'il se trouvait à deux
+cents milles au sud de l'Islande. Durant la nuit du 3 au 4 mai --
+nuit de rafales -- il vint se heurter contre un de ces énormes
+icebergs en dérive, qui sortaient des mers du Groënland. La
+collision fut terrible, et si terrible que, cinq minutes après, le
+_Viken _allait couler à pic.
+
+C'est alors que Ole avait écrit ce document. Il avait tracé sur ce
+billet de loterie un dernier adieu à sa fiancée; puis, il l'avait
+jeté à la mer, après l'avoir enfermé dans une bouteille.
+
+Mais la plupart des hommes de l'équipage du _Viken, _y compris le
+capitaine, avaient péri au moment de la collision. Seuls, Ole Kamp
+et quatre de ses camarades purent sauter sur un débris de
+l'iceberg, au moment où s'engloutissait le _Viken. _Pourtant, leur
+mort n'eût été que retardée, si cette épouvantable bourrasque
+n'eût poussé le banc de glace dans le nord-ouest. Deux jours
+après, épuisés, mourant de faim, les cinq survivants du naufrage
+étaient jetés sur la côte sud du Groënland, côte déserte, où ils
+vécurent à la grâce de Dieu.
+
+Là, s'ils n'étaient secourus sous quelques jours, c'en était fait
+d'eux.
+
+Comment auraient-ils eu la force de regagner les pêcheries ou les
+établissements danois de la baie de Baffin, sur l'autre
+littoral?...
+
+C'est alors que le brick _Génius, _qui avait été rejeté hors de sa
+route par la tempête, vint à passer. Les naufragés lui firent des
+signaux. Ils furent recueillis.
+
+Ils étaient sauvés.
+
+Toutefois, le _Génius, _arrêté par les vents contraires, éprouva
+de grands retards dans cette traversée relativement courte du
+Groënland à la Norvège. C'est ce qui explique comment il n'arriva
+à Christiansand que le 12 juillet, et à Christiania que dans la
+matinée du 15.
+
+Or, c'était ce matin même que Sylvius Hog était allé à bord. Là,
+il avait trouvé Ole encore bien faible. Il lui avait dit tout ce
+qui s'était passé depuis sa dernière lettre, datée de Saint-
+Pierre-Miquelon... Puis, il l'avait emmené à sa demeure, après
+avoir demandé quelques heures de secret à l'équipage du _Génius...
+_On sait le reste.
+
+Il fut alors convenu que Ole Kamp viendrait assister au tirage de
+la loterie. En aurait-il la force?
+
+Oui! la force ne lui manquerait pas, puisque Hulda serait là! Mais
+avait-il donc encore un intérêt pour lui, ce tirage? Oui, cent
+fois oui! Intérêt pour lui comme pour sa fiancée!
+
+En effet, Sylvius Hog avait réussi à retirer le billet des mains
+de Sandgoïst. Il l'avait racheté pour le prix que l'usurier de
+Drammen avait payé à dame Hansen. Et Sandgoïst avait été trop
+heureux de s'en défaire, maintenant que les surenchères ne se
+produisaient plus.
+
+-- Mon brave Ole, avait dit Sylvius Hog, en lui remettant le
+billet, ce n'est point une chance de gain, bien improbable en
+somme, que j'ai voulu rendre à Hulda, c'est le dernier adieu que
+vous lui avez adressé au moment où vous croyiez périr!
+
+Eh bien! il faut avouer qu'il avait été bien inspiré, le
+professeur Sylvius Hog, et mieux que ce Sandgoïst, qui faillit se
+briser la tête contre un mur, quand il apprit le résultat du
+tirage!
+
+Maintenant, il y avait cent mille marks dans la maison de Dal!
+Oui! cent mille marks bien au complet, car Sylvius Hog ne voulut
+jamais être remboursé de ce qu'il avait payé pour racheter le
+billet de Ole Kamp.
+
+C'était la dot qu'il était trop heureux d'offrir, le jour de son
+mariage, à sa petite Hulda!
+
+Peut-être trouvera-t-on quelque peu étonnant que ce numéro 9672,
+sur lequel l'attention avait été si vivement attirée, fût
+précisément sorti au tirage du gros lot.
+
+Oui, on en conviendra, c'est étonnant, mais ce n'était pas
+impossible, et, en tout cas, cela est.
+
+Sylvius Hog, Ole, Joël et Hulda quittèrent Christiania le soir
+même. Le retour se fit par Bamble, car il fallait remettre à
+Siegfrid le montant du lot qu'elle avait gagné. En repassant
+devant la petite église d'Hitterdal, Hulda se rappela les tristes
+pensées qui l'obsédaient deux jours avant; mais la vue de Ole la
+ramena bien vite à l'heureuse réalité.
+
+Par saint Olaf! Que Hulda était donc jolie sous sa couronne
+rayonnante, quand, quatre jours après, elle quitta la petite
+chapelle de Dal au bras de son mari Ole Kamp! Et, ensuite, quelle
+cérémonie, dont le retentissement fut immense jusque dans les
+derniers gaards du Telemark! Et quelle joie chez tous, la jolie
+fille d'honneur Siegfrid, son père, le fermier Hemlboë, son futur
+Joël, et aussi dame Hansen que ne hantait plus le spectre de
+Sandgoïst!
+
+Peut-être se demandera-t-on si tous ces amis, tous ces invités,
+MM. Help frères, Fils de l'Aîné, et tant d'autres, étaient venus
+pour assister au bonheur des jeunes mariés, ou pour voir danser
+Sylvius Hog, professeur de législation et député au Storthing.
+Question. En tout cas, il dansa très dignement, et, après avoir
+ouvert le bal avec sa chère Hulda, il le finit avec la charmante
+Siegfrid.
+
+Le lendemain, salué par les hurrahs de toute la vallée du
+Vestfjorddal, il partait, non sans avoir formellement promis de
+revenir pour le mariage de Joël, qui fut célébré quelques semaines
+plus tard, à l'extrême joie des contractants.
+
+Cette fois, le professeur ouvrit le bal avec la charmante
+Siegfrid, et il le finit avec sa chère Hulda. Et, depuis lors,
+Sylvius Hog ne dansa plus. Que de bonheur accumulé maintenant dans
+cette maison de Dal, qui avait été si durement éprouvée. Sans
+doute, c'était un peu l'oeuvre de Sylvius Hog, mais il ne voulait
+point en convenir et répétait toujours:
+
+-- Bon! C'est encore moi qui redois quelque chose aux enfants de
+dame Hansen!
+
+Quant au fameux billet, il avait été rendu à Ole Kamp, après le
+tirage de la loterie. Maintenant, il figure à la place d'honneur,
+au milieu d'un petit cadre de bois, dans la grande salle de
+l'auberge de Dal. Mais, ce que l'on voit, ce n'est point le recto
+du billet où est inscrit le fameux numéro 9672, c'est le dernier
+adieu, écrit au verso, que le naufragé Ole Kamp adressait à sa
+fiancée Hulda Hansen.
+
+
+
+ [1] Environ cent mille francs.
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Un billet de loterie, by Jules Verne
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK UN BILLET DE LOTERIE ***
+
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+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
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+
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