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+The Project Gutenberg EBook of Les mille et un fantomes, by Alexandre Dumas
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Les mille et un fantomes
+
+Author: Alexandre Dumas
+
+Release Date: February 28, 2005 [EBook #15208]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES MILLE ET UN FANTOMES ***
+
+
+
+
+Produced by Carlo Traverso, Renald Levesque and the Online Distributed
+Proofreading Team. This file was produced from images generously
+made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)
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+
+LES
+MILLE ET UN FANTÔMES
+
+PASCAL BRUNO
+PAR ALEXANDRE DUMAS
+
+ÉDITION ILLUSTRÉE PAR ANDRIEUX ET ED. COPPIN
+PARIS
+CALMANN-LÉVY, ÉDITEUR ANCIENNE MAISON MICHEL-LÉVY FRÈRES 3, RUE AUBER, 3
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+
+ LES MILLE ET UN FANTÔMES.
+
+ PAR
+
+ ALEXANDRE DUMAS
+
+
+A M. ***
+
+Mon cher ami, vous m'avez dit souvent,--au milieu de ces soirées,
+devenues trop rares, où chacun bavarde à loisir, ou disant le rêve de
+son coeur, ou suivant le caprice de son esprit, ou gaspillant le trésor
+de ses souvenirs,--vous m'avez dit souvent que depuis Scheherazade et
+après Nodier, j'étais un des plus amusants conteurs que vous eussiez
+entendus. Voilà aujourd'hui que vous m'écrivez qu'en attendant un long
+roman de moi,--vous savez, un de ces romans interminables comme j'en
+écris, et dans lesquels je fais entrer tout un siècle,--vous voudriez
+bien quelques contes,--deux, quatre ou six volumes tout au plus,
+pauvres fleurs de mon jardin, que vous comptez jeter au milieu des
+préoccupations politiques du moment, entre le procès de Bourges, par
+exemple, et les élections du mois de mai.
+
+Hélas! mon ami, l'époque est triste, et mes contes, je vous en préviens,
+ne seront pas gais. Seulement, vous permettrez que, lassé de ce que je
+vois se passer tous les jours dans le monde réel, j'aille chercher mes
+récits dans le monde imaginaire. Hélas! j'ai bien peur que tous les
+esprits un peu élevés, un peu poétiques, un peu rêveurs, n'en soient à
+cette heure où en est le mien, c'est-à-dire à la recherche de l'idéal,
+le seul, refuge que Dieu nous laisse contre la réalité.
+
+Tenez, je suis là au milieu de cinquante volumes ouverts à propos d'une
+histoire de la Régence que je viens d'achever, et que je vous prie, si
+vous en rendez compte, d'inviter les mères à ne pas laisser lire à leurs
+filles. Eh bien! je suis là, vous disais-je, et, tout en vous écrivant,
+mes yeux s'arrêtent sur une page des Mémoires du marquis d'Argenson, où,
+au-dessous de ces mots: _De la Conversation d'autrefois et de celle d'à
+présent_, je lis ceux-ci:
+
+«Je suis persuadé que, du temps où l'hôtel Rambouillet donnait le ton
+à la bonne compagnie, on écoutait bien et l'on raisonnait mieux. On
+cultivait son goût et son esprit. J'ai encore vu des modèles de ce genre
+de conversation parmi les vieillards de la cour que j'ai fréquentés.
+Ils avaient le mot propre, de l'énergie et de la finesse, quelques
+antithèses, mais des épithètes qui augmentaient le sens; de la
+profondeur sans pédanterie, de l'enjouement sans malignité.»
+
+Il y a juste cent ans que le marquis d'Argenson écrivit ces lignes, que
+je copie dans son livre,--Il avait, à l'époque où il les écrivait, à peu
+près l'âge que nous avons,--et, comme lui, mon cher ami, nous pouvons
+dire:--Nous avons connu des vieillards qui étaient, hélas! ce que nous
+ne sommes plus, c'est-à-dire des hommes de bonne compagnie.
+
+Nous les avons vus, mais nos fils ne les verront pas. Voilà ce qui fait,
+quoique nous ne valions pas grand'chose, que nous vaudrons mieux que ne
+vaudront nos fils.
+
+Il est vrai que tous les jours nous faisons un pas vers la liberté,
+l'égalité, la fraternité, trois grands mots que la Révolution de 93,
+vous savez, l'autre, la douairière, a lancés au milieu de la société
+moderne, comme elle eût fait d'un tigre, d'un lion et d'un ours habillés
+avec des toisons d'agneaux; mots vides, malheureusement, et qu'on lisait
+à travers la fumée de juin sur nos monuments publics criblés de balles.
+
+Moi, je vais comme les autres; moi, je suis le mouvement. Dieu me garde
+de prêcher l'immobilité.--L'immobilité, c'est la mort Mais je vais
+comme un de ces hommes dont parle Dante,--dont les pieds marchent en
+avant,--c'est vrai,--mais dont la tête est tournée du côté de ses
+talons.
+
+Et ce que je cherche surtout,--ce que je regrette avant tout,--ce que
+mon regard rétrospectif cherche dans le passé: c'est la société qui s'en
+va, qui s'évapore, qui disparaît comme un de ces fantômes dont je vais
+vous raconter l'histoire.
+
+Cette société, qui faisait la vie élégante, la vie courtoise, cette vie
+qui valait la peine d'être _vécue_, enfin (pardonnez-moi le barbarisme,
+n'étant point de l'Académie, je puis le risquer), cette société est-elle
+morte ou l'avons-nous tuée?
+
+Tenez, je me rappelle que, tout enfant, j'ai été conduit par mon père
+chez madame de Montesson. C'était une grande dame, une femme de l'autre
+siècle tout à fait. Elle avait épousé, il y avait près de soixante
+ans, le duc d'Orléans, aïeul du roi Louis-Philippe; elle en avait
+quatre-vingt-dix. Elle demeurait dans un grand et riche hôtel de la
+Chaussée-d'Antin. Napoléon lui faisait une rente de cent mille écus.
+
+--Savez-vous sur quel titre était basée cette rente inscrite au livre
+rouge du successeur de Louis XVI?--Non.--Eh bien! madame de Montesson
+touchait de l'empereur une rente de cent mille écus _pour avoir conservé
+dans son salon les traditions de la bonne société du temps de Louis XIV
+et de Louis XV._
+
+--C'est juste la moitié de ce que la Chambre donne aujourd'hui à son
+neveu, pour qu'il fasse oublier à la France ce dont son oncle voulait
+qu'elle se souvînt.
+
+Vous ne croiriez pas une chose, mon cher ami, c'est que ces deux mots
+que je viens d'avoir l'imprudence de prononcer: _la Chambre_, me
+ramènent tout droit aux Mémoires du marquis d'Argenson.
+
+--Comment cela?
+
+--Vous allez voir.
+
+«On se plaint, dit-il, qu'il n'y a plus de conversation de nos jours
+en France. J'en sais bien la raison. C'est que la patience d'écouter
+diminue chaque jour chez nos contemporains. L'on écoute mal ou plutôt
+l'on n'écoute plus du tout. J'ai fait cette remarque dans la meilleure
+compagnie que je fréquente.»
+
+Or, mon cher ami, quelle est la meilleure compagnie que l'on puisse
+fréquenter de nos jours? C'est bien certainement celle que huit millions
+d'électeurs ont jugée digne de représenter les intérêts, les opinions,
+le génie de la France. C'est la Chambre, enfin.
+
+--Eh bien! entrez dans la Chambre, au hasard, au jour et à l'heure que
+vous voudrez. Il y a cent à parier contre un que vous trouverez à la
+tribune un homme qui parle, et sur les bancs cinq à six cents personnes,
+non pas qui l'écoutent, mais qui l'interrompent.
+
+C'est si vrai ce que je vous dis là; qu'il y a un article de la
+Constitution de 1848 qui interdit les interruptions. Ainsi comptez la
+quantité de soufflets et de coups de poing donnés à la Chambre depuis un
+an à peu près qu'elle s'est rassemblée:--c'est innombrable!
+
+Toujours au nom, bien entendu, de la liberté, de l'égalité et de la
+fraternité.
+
+Donc, mon cher ami, comme je vous le disais, je regrette bon nombre de
+choses, n'est-ce pas? quoique j'aie dépassé à peu près la moitié de la
+vie;--eh bien! celle que je regrette le plus entre toutes celles qui
+s'en sont allées ou qui s'en vont, c'est celle que regrettait le marquis
+d'Argenson il y a cent ans:--la _courtoisie_.
+
+Et cependant, du temps du marquis d'Argenson, on n'avait pas encore eu
+l'idée de s'appeler _citoyen_. Ainsi jugez.
+
+Si l'on avait dit au marquis d'Argenson, à l'époque où il écrivait ces
+mots, par exemple:
+
+«Voici où nous en sommes venus en France: la toile tombe; tout spectacle
+disparaît; il n'y a plus que des sifflets qui sifflent. Bientôt,
+nous n'aurons plus ni élégants conteurs dans la société, ni arts, ni
+peintures, ni palais bâtis; mais des envieux de tout et partout.»
+
+Si on lui avait dit, à l'époque où il écrivait ces mots, que l'on en
+arriverait,--moi, du moins,--à envier cette époque,--on l'eût bien
+étonné, n'est-ce pas, ce pauvre marquis d'Argenson?--Aussi, que
+fais-je?--Je vis avec les morts beaucoup,--avec les exilés un
+peu.--J'essaye de faire revivre les sociétés éteintes, les hommes
+disparus, ceux-là qui sentaient l'ambre au lieu de sentir le cigare; qui
+se donnaient des coups d'épée, au lieu de se donner des coups de poing.
+
+Et voilà pourquoi, mon ami, vous vous étonnez, quand je cause,
+d'entendre parler une langue qu'on ne parle plus. Voilà pourquoi vous me
+dites que je suis un amusant conteur. Voilà pourquoi ma voix, écho du
+passé, est encore écoutée dans le présent, qui écoute si peu et si mal.
+
+C'est qu'au bout du compte, comme ces Vénitiens du dix-huitième siècle
+auxquels les lois somptuaires défendaient de porter autre chose que du
+drap et de la bure, nous aimons toujours à voir se dérouler la soie et
+le velours, et les beaux brocarts d'or dans lesquels la royauté tablait
+les habits de nos pères.
+
+Tout à vous,
+
+ALEXANDRE DUMAS.
+
+
+
+
+ LA RUE DE DIANE A FONTENAY-AUX-ROSES
+
+
+Le 1er septembre de l'année 1831, je fus invité par un de mes anciens
+amis, chef de bureau au domaine privé du roi, à faire, avec son fils,
+l'ouverture de la chasse à Fontenay-aux-Roses.
+
+J'aimais beaucoup la chasse à cette époque, et, en ma qualité de grand
+chasseur, c'était chose grave que le choix du pays où devait, chaque
+année, se faire l'ouverture.
+
+D'habitude nous allions chez un fermier ou plutôt chez un ami de mon
+beau-frère; c'était chez lui que j'avais fait, en tuant un lièvre, mes
+débuts dans la science des Nemrod et des Elzéar Blaze. Sa ferme était
+située entre les forêts de Compiègne et de Villers-Cotterets, à une
+demi-lieue du charmant village de Morienval, à une lieue des magnifiques
+ruines de Pierrefonds.
+
+Les deux ou trois mille arpents de terre qui forment son exploitation
+présentent une vaste plaine presque entièrement entourée de bois, coupée
+vers le milieu par une jolie vallée au fond de laquelle on voit, parmi
+les prés verts et les arbres aux tons changeants, fourmiller des maisons
+à moitié perdues dans le feuillage, et qui se dénoncent par les colonnes
+de fumée bleuâtre qui, d'abord protégées par l'abri des montagnes qui
+les entourent, montent verticalement vers le ciel, et ensuite, arrivées
+aux couches d'air supérieures, se courbent, élargies comme la cime des
+palmiers, dans la direction du vent.
+
+C'est dans cette plaine et sur le double versant de cette vallée que le
+gibier des deux forêts vient s'ébattre comme sur un terrain neutre.
+
+Aussi l'on trouve de tout sur la plaine de Brassoire:--du chevreuil et
+du faisan en longeant les bois,--du lièvre sur les plateaux,--du lapin
+dans les pentes,--des perdrix autour de la ferme.--M. Mocquet, c'est le
+nom de notre ami, avait donc la certitude de nous voir arriver; nous
+chassions toute la journée, et le lendemain, à deux heures, nous
+revenions à Paris, ayant tué, entre quatre ou cinq chasseurs, cent
+cinquante pièces de gibier, dont jamais nous n'avons pu faire accepter
+une seule à notre hôte.
+
+Mais, cette année-là, infidèle à M. Mocquet, j'avais cédé à l'obsession
+de mon vieux compagnon de bureau, séduit que j'avais été par un tableau
+que m'avait envoyé son fils,--élève distingué de l'école de Rome,--et
+qui représentait une vue de la plaine de Fontenay-aux-Roses, avec des
+éteules pleines de lièvres et des luzernes pleines de perdrix.
+
+Je n'avais jamais été à Fontenay-aux-Roses: nul ne connaît moins les
+environs de Paris que moi.--Quand je franchis la barrière, c'est presque
+toujours pour faire cinq ou six cents lieues. Tout m'est donc un sujet
+de curiosité dans le moindre changement de place.
+
+A six heures du soir, je partis pour Fontenay, la tête hors de la
+portière, comme toujours; je franchis la barrière d'Enfer, je laissai à
+ma gauche la rue de la Tombe-Issoire et j'enfilai la route d'Orléans.
+
+On sait qu'Issoire est le nom d'un fameux brigand qui, du temps de
+Julien, rançonnait les voyageurs qui se rendaient à Lutèce. Il fut
+un peu pendu, à ce que je crois, et enterré à l'endroit qui porte
+aujourd'hui son nom, à quelque distance de l'entrée des catacombes.
+
+La plaine qui se développe à l'entrée du Petit-Montrouge est étrange
+d'aspect. Au milieu des prairies artificielles, des champs de carottes
+et des plates-bandes de betteraves, s'élèvent des espèces de forts
+carrés, en pierre blanche, que domine une roue dentée, pareille à un
+squelette de feu d'artifice éteint. Cette roue porte à sa circonférence
+des traverses de bois sur lesquelles un homme appuie alternativement
+l'un et l'autre pied. Ce travail d'écureuil, qui donne au travailleur un
+grand mouvement apparent sans qu'il change de place en réalité, a pour
+but d'enrouler autour d'un moyeu une corde qui, en s'enroulant, amène
+à la surface du sol une pierre taillée au fond de la carrière, et qui
+vient voir lentement le jour.
+
+Cette pierre, un crochet l'amène au bord de l'orifice, où des rouleaux
+l'attendent pour la transporter à la place qui lui est destinée. Puis
+la corde redescend dans les profondeurs où elle va rechercher un autre
+fardeau, donnant un moment de repos au moderne Ixion, auquel un cri
+annonce bientôt qu'une autre pierre attend le labeur qui doit lui
+faire quitter la carrière natale, et la même oeuvre recommence pour
+recommencer encore, pour recommencer toujours.
+
+Le soir venu, l'homme a fait dix lieues sans changer de place; s'il
+montait en réalité, en hauteur, d'un degré à chaque fois que son pied
+pose sur une traverse, au bout de vingt-trois ans il serait arrivé dans
+la lune.
+
+C'est le soir surtout,--c'est-à-dire à l'heure où je traversais la
+plaine qui sépare le petit du grand Montrouge,--que le paysage, grâce à
+ce nombre infini de roues mouvantes qui se détachent en vigueur sur le
+couchant enflammé, prend un aspect fantastique. On dirait une de ces
+gravures de Goya, où, dans la demi-teinte, des arracheurs de dents font
+la chasse aux pendus.
+
+Vers sept heures, les roues s'arrêtent; la journée est finie.
+
+Ces moellons, qui font de grands carrés longs de cinquante à soixante
+pieds, haut de six ou huit, c'est le futur Paris qu'on arrache de terre.
+Les carrières d'où sort cette pierre grandissent tous les jours. C'est
+la suite des catacombes d'où est sorti le vieux Paris. Ce sont les
+faubourgs de la ville souterraine, qui vont gagnant incessamment du pays
+et s'étendant à la circonférence. Quand on marche dans cette prairie
+de Montrouge, on marche sur des abîmes. De temps en temps on trouve un
+enfoncement de terrain, une vallée en miniature, une ride du sol: c'est
+une carrière mal soutenue en dessous, dont le plafond de gypse a craqué.
+Il s'est établi une fissure par laquelle l'eau pénètre dans la caverne;
+l'eau a entraîné la terre; de là le mouvement du terrain: cela s'appelle
+un fondis.
+
+Si l'on ne sait point cela, si on ignore que cette belle couche de terre
+verte qui vous appelle ne repose sur rien, on peut, en posant le pied
+au-dessus d'une de ces gerçures, disparaître, comme on disparaît au
+Montanvert entre deux murs de glace.
+
+La population qui habite ces galeries souterraines a comme son
+existence, son caractère et sa physionomie à part.--Vivant dans
+l'obscurité, elle a un peu les instincts des animaux de la nuit,
+c'est-à-dire qu'elle est silencieuse et féroce. Souvent on entend parler
+d'un accident,--un étai a manqué, une corde s'est rompue, un homme a été
+écrasé.--A la surface de la terre on croit que c'est un malheur; trente
+pieds au-dessous on sait que c'est un crime.
+
+L'aspect des carriers est en général sinistre.--Le jour, leur oeil
+clignote,--à l'air, leur voix est sourde.--Ils portent des cheveux
+plats, rabattus jusqu'aux sourcils; une barbe qui ne fait que tous les
+dimanches matin connaissance avec le rasoir;--un gilet qui laisse voir
+des manches de grosse toile grise,--un tablier de cuir blanchi par le
+contact de la pierre,--un pantalon de toile bleue.--Sur une de leurs
+épaules est une veste pliée en deux, et sur cette veste pose le manche
+de la pioche ou de la besaiguë qui, six jours de la semaine, creuse la
+pierre.
+
+Quand il y a quelque émeute, il est rare que les hommes que nous venons
+d'essayer de peindre ne s'en mêlent pas.--Quand on dit à la barrière
+d'Enfer:--Voilà les carriers de Montrouge qui descendent, les habitants
+des rues avoisinantes secouent la tête et ferment leurs portes.
+
+[Illustration: Les yeux hors de leur orbite, les vêtements en désordre
+et les mains ensanglantées, cet homme passa près de moi sans me voir.]
+
+Voilà ce que je regardai, ce que je vis pendant cette heure de
+crépuscule qui, au mois de septembre, sépare le jour de la nuit;--puis,
+la nuit venue, je me rejetai dans la voiture, d'où certainement aucun de
+mes compagnons n'avait vu ce que je venais de voir. Il en est ainsi en
+toutes choses: beaucoup regardent, bien peu voient.
+
+Nous arrivâmes vers les huit heures et demie à Fontenay; un excellent
+souper nous attendait, puis après le souper une promenade au jardin.
+
+Sorrente est une forêt d'orangers; Fontenay est un bouquet de roses.
+Chaque maison a son rosier qui monte le long de la muraille, protégé au
+pied par un étui de planches; arrivé à une certaine hauteur, le rosier
+s'épanouit en gigantesque éventail; l'air qui passe est embaumé, et,
+lorsqu'au lieu d'air il fait du vent, il pleut des feuilles de roses
+comme il en pleuvait à la Fête-Dieu quand Dieu avait une fête.
+
+De l'extrémité du jardin, nous eussions eu une vue immense s'il eût fait
+jour.--Les lumières seules semées dans l'espace indiquaient les villages
+de Sceaux, de Bagneux, de Châtillon et de Montrouge; au fond s'étendait
+une grande ligne roussâtre d'où sortait un bruit sourd semblable au
+souffle de Léviathan:--c'était la respiration de Paris.
+
+On fut obligé de nous envoyer coucher de force, comme on fait aux
+enfants. Sous ce beau ciel tout brodé d'étoiles, au contact de cette
+brise parfumée, nous eussions volontiers attendu le jour.
+
+A cinq heures du matin, nous nous mîmes en chasse, guidés par le fils de
+notre hôte, qui nous avait promis monts et merveilles, et qui, il faut
+le dire, continua à nous vanter la fécondité giboyeuse de son territoire
+avec une persistance digne d'un meilleur sort.
+
+A midi, nous avions vu un lapin et quatre perdrix.--Le lapin avait été
+manqué par mon compagnon de droite, une perdrix avait été manquée par
+mon compagnon de gauche, et, sur les trois autres perdrix, deux avaient
+été tuées par moi.
+
+A midi, à Brassoire, j'eusse déjà envoyé à la ferme trois ou quatre
+lièvres et quinze ou vingt perdrix.
+
+J'aime la chasse, mais je déteste la promenade, surtout la promenade
+à travers champs. Aussi, sous prétexte d'aller explorer un champ de
+luzerne situé à mon extrême gauche, et dans lequel j'étais bien sûr de
+ne rien trouver, je rompis la ligne et fis un écart.
+
+Mais ce qu'il y avait dans ce champ, ce que j'y avais avisé dans le
+désir de retraite qui s'était déjà emparé de moi depuis plus de deux
+heures, c'était un chemin creux qui, me dérobant aux regards des
+autres chasseurs, devait me ramener par la route de Sceaux droit à
+Fontenay-aux-Roses.
+
+Je ne me trompais pas.--A une heure sonnant au clocher de la paroisse,
+j'atteignais les premières maisons du village.
+
+Je suivais un mur qui me paraissait clore une assez belle propriété,
+lorsque, en arrivant à l'endroit où la rue de Diane s'embranche avec
+la Grande-Rue, je vis venir à moi, du côté de l'église, un homme d'un
+aspect si étrange, que je m'arrêtai et qu'instinctivement j'armai les
+deux coups de mon fusil, mû que j'étais par le simple sentiment de la
+conservation personnelle.
+
+Mais, pâle, les cheveux hérissés, les yeux hors de leur orbite, les
+vêtements en désordre et les mains ensanglantées, cet homme passa près
+de moi sans me voir.--Son regard était fixe et atone à la fois.--Sa
+course avait l'emportement invincible d'un corps qui descendrait une
+montagne trop rapide, et cependant sa respiration râlante indiquait
+encore plus d'effroi que de fatigue.
+
+A l'embranchement des deux voies, il quitta la Grande-Rue pour se jeter
+dans la rue de Diane, sur laquelle s'ouvrait la propriété dont, pendant
+sept ou huit minutes, j'avais suivi la muraille. Cette porte, sur
+laquelle mes yeux s'arrêtèrent à l'instant même, était peinte en vert
+et était surmontée du numéro 2. La main de l'homme s'étendit vers la
+sonnette bien avant de pouvoir la toucher; puis il l'atteignit, l'agita
+violemment, et, presque aussitôt, tournant sur lui-même, il se trouva
+assis sur l'une des deux bornes qui servent d'ouvrage avancé à cette
+porte. Une fois là, il demeura immobile, les bras pendants et la tête
+inclinée sur la poitrine.
+
+Je revins sur mes pas, tant je comprenais que cet homme devait être
+l'acteur principal de quelque drame inconnu et terrible.
+
+Derrière lui, et aux deux côtés de la rue, quelques personnes, sur
+lesquelles il avait sans doute produit le même effet qu'à moi, étaient
+sorties de leurs maisons et le regardaient avec un étonnement pareil à
+celui que j'éprouvais moi-même.
+
+A l'appel de la sonnette qui avait résonné violemment, une petite
+porte percée près de la grande s'ouvrit, et une femme de quarante à
+quarante-cinq ans apparut.--Ah! c'est vous, Jacquemin, dit-elle, que
+faites-vous donc là?
+
+--M. le maire est-il chez lui? demanda d'une voix sourde l'homme auquel
+elle adressait la parole.
+
+--Oui.
+
+--Eh bien! mère Antoine, allez lui dire que j'ai tué ma femme, et que je
+viens me constituer prisonnier.
+
+La mère Antoine poussa un cri auquel répondirent deux ou trois
+exclamations arrachées par la terreur à des personnes qui se trouvaient
+assez près pour entendre ce terrible aveu.
+
+Je fis moi-même un pas en arrière, et rencontrai le tronc d'un tilleul,
+auquel je m'appuyai.
+
+Au reste, tous ceux qui se trouvaient à la portée de la voix étaient
+restés immobiles.
+
+Quant au meurtrier, il avait glissé de la borne à terre, comme si, après
+avoir prononcé les fatales paroles, la force l'eût abandonné.
+
+Cependant la mère Antoine avait disparu, laissant la petite porte
+ouverte. Il était évident qu'elle était allée accomplir près de son
+maître la commission dont Jacquemin l'avait chargée.
+
+Au bout de cinq minutes, celui qu'on était allé chercher parut sur le
+seuil de la porte.
+
+Deux autres hommes le suivaient.
+
+Je vois encore l'aspect de la rue.
+
+Jacquemin avait glissé à terre comme je l'ai dit Le maire de
+Fontenay-aux-Roses. que venait d'aller chercher la mère Antoine, se
+trouvait debout près de lui, le dominant de toute la hauteur de sa
+taille, qui était grande. Dans l'ouverture de la porte se pressaient
+les deux autres personnes dont nous parlerons plus longuement tout à
+l'heure. J'étais appuyé contre le tronc d'un tilleul planté dans la
+Grande-Rue, mais d'où mon regard plongeait dans la rue de Diane. A ma
+gauche était un groupe composé d'un homme, d'une femme et d'un enfant,
+l'enfant pleurant pour que sa mère le prît dans ses bras. Derrière ce
+groupe un boulanger passait sa tête par une fenêtre du premier, causant
+avec son garçon qui était en bas, et lui demandant si ce n'était pas
+Jacquemin, le carrier, qui venait de passer en courant; puis enfin
+apparaissait, sur le seuil de sa porte, un maréchal ferrant, noir par
+devant, mais le dos éclairé par la lumière de sa forge dont un apprenti
+continuait de tirer le soufflet.
+
+Voilà pour la Grande-Rue.
+
+Quant à la rue de Diane,--à part le groupe principal que nous avons
+décrit,--elle était déserte. Seulement à son extrémité l'on voyait
+poindre deux gendarmes qui venaient de faire leur tournée dans la plaine
+pour demander les ports d'armes, et qui, sans se douter de la besogne
+qui les attendait, se rapprochaient de nous en marchant tranquillement
+au pas. Une heure un quart sonnait.
+
+
+
+
+ II
+
+ L'IMPASSE DES SERGENTS.
+
+
+A la dernière vibration du timbre se mêla le bruit de la première parole
+du maire.--Jacquemin, dit-il, j'espère que la mère Antoine est folle:
+elle vient de ta part me dire que ta femme est morte, et que c'est toi
+qui l'as tuée!
+
+--C'est la vérité pure, monsieur le maire, répondit Jacquemin. Il
+faudrait me faire conduire en prison et juger bien vite.
+
+Et, en disant ces mots, il essaya de se relever, s'accrochant au haut de
+la borne avec son coude; mais, après un effort, il retomba, comme si les
+os de ses jambes eussent été brisés.
+
+--Allons donc! tu es fou! dit le maire.
+
+--Regardez mes mains, répondit-il.
+
+Et il leva deux mains sanglantes, auxquelles leurs doigts crispés
+donnaient la forme de deux serres.
+
+En effet, la gauche était rouge jusqu'au-dessus du poignet, la droite
+jusqu'au coude.
+
+En outre, à la main droite, un filet de sang frais coulait tout le long
+du pouce, provenant d'une morsure que la victime, en se débattant,
+avait, selon toute probabilité, faite à son assassin.
+
+Pendant ce temps, les deux gendarmes s'étaient rapprochés, avaient fait
+halte à dix pas du principal acteur de cette scène et regardaient du
+haut de leurs chevaux.
+
+Le maire leur fit un signe; ils descendirent, jetant la bride de leur
+monture à un gamin coiffé d'un bonnet de police et qui paraissait être
+un enfant de troupe.
+
+Après quoi ils s'approchèrent de Jacquemin et le soulevèrent par-dessous
+les bras.
+
+Il se laissa faire sans résistance aucune, et avec l'atonie d'un homme
+dont l'esprit est absorbé par une unique pensée.
+
+Au même instant, le commissaire de police et le médecin arrivèrent; ils
+venaient d'être prévenus de ce qui se passait.
+
+--Ah! venez, monsieur Robert!--Ah! venez, monsieur Cousin! dit le maire.
+
+M. Robert était le médecin, M. Cousin était le commissaire de police.
+
+--Venez; j'allais vous envoyer chercher.
+
+--Eh bien! voyons, qu'y a-t-il? demanda le médecin de l'air le plus
+jovial du monde; un petit assassinat, à ce qu'on dit.
+
+Jacquemin ne répondit rien.
+
+--Dites donc, père Jacquemin, continua le docteur, est-ce que c'est vrai
+que c'est vous qui avez tué votre femme?
+
+Jacquemin ne souffla pas le mot.
+
+--Il vient au moins de s'en accuser lui-même, dit le maire; cependant,
+j'espère encore que c'est un moment d'hallucination et non pas un crime
+réel qui le fait parler.
+
+--Jacquemin, dit le commissaire de police, répondez. Est-il vrai que
+vous ayez tué votre femme?
+
+Même silence.
+
+--En tout cas, nous allons bien voir, dit le docteur Robert; ne
+demeure-t-il pas impasse des Sergents?
+
+--Oui, répondirent les deux gendarmes.
+
+--Eh bien! monsieur Ledru, dit le docteur en s'adressant au maire,
+allons impasse des Sergents.
+
+--Je n'y vais pas!--je n'y vais pas! s'écria Jacquemin en s'arrachant
+des mains des gendarmes avec un mouvement si violent, que, s'il eût
+voulu fuir, il eût été, certes, à cent pas avant que personne songeât à
+le poursuivre.
+
+[Illustration:--Qu'ai-je besoin d'y aller, puisque j'avoue tout, puisque
+je vous dis que je l'ai tuée?]
+
+--Mais pourquoi n'y veux-tu pas venir? demanda le maire.
+
+--Qu'ai-je besoin d'y aller, puisque j'avoue tout,--puisque je vous dis
+que je l'ai tuée, tuée avec cette grande épée à deux mains que j'ai
+prise au Musée d'artillerie l'année dernière? Conduisez-moi en prison;
+je n'ai rien à faire là-bas, conduisez-moi en prison!
+
+Le docteur et M. Ledru se regardèrent.
+
+--Mon ami, dit le commissaire de police, qui, comme M. Ledru, espérait
+encore que Jacquemin était sous le poids de quelque dérangement d'esprit
+momentané,--mon ami, la confrontation est d'urgence; d'ailleurs il faut
+que vous soyez là pour guider la justice.
+
+--En quoi la justice a-t-elle besoin d'être guidée? dit Jacquemin; vous
+trouverez le corps dans la cave, et, près du corps, dans un sac de
+plâtre, la tête; quant à moi, conduisez-moi en prison.
+
+--Il faut que vous veniez, dit le commissaire de Police.
+
+[Illustration: Et, s'étant baissé, il ramassa une épée à large lame.]
+
+--Oh! mon Dieu! mon Dieu! s'écria Jacquemin, en proie à la plus
+effroyable terreur; oh! mon Dieu! mon Dieu! si j'avais su...
+
+--Eh bien! qu'aurais-tu fait? demanda le commissaire de police.
+
+--Eh bien! je me serais tué.
+
+M. Ledru secoua la tête, et, s'adressant du regard au commissaire de
+police, il sembla lui dire: Il y a quelque chose là-dessous.--Mon ami,
+reprit-il en s'adressant au meurtrier, voyons, explique-moi cela, à moi.
+
+--Oui, à vous, tout ce que vous voudrez, monsieur Ledru, demandez,
+interrogez.
+
+--Comment se fait-il, puisque tu as eu le courage de commettre le
+meurtre, que tu n'aies pas celui de te retrouver en face de ta victime?
+Il s'est donc passé quelque chose que tu ne nous dis pas?
+
+--Oh! oui, quelque chose de terrible.
+
+--Eh bien! voyons, raconte.
+
+--Oh! non; vous diriez que ce n'est pas vrai, vous diriez que je suis
+fou.
+
+--N'importe! que s'est-il passé? dis-le-moi.
+
+--Je vais vous le dire, mais à vous. Il s'approcha de M. Ledru.
+
+Les deux gendarmes voulurent le retenir; mais le maire leur fit un
+signe, ils laissèrent le prisonnier libre.
+
+D'ailleurs, eût-il voulu se sauver, la chose était devenue impossible;
+la moitié de la population de Fontenay-aux-Roses encombrait la rue de
+Diane et la Grande-Rue.
+
+Jacquemin, comme je l'ai dit, s'approcha de l'oreille de M.
+Ledru.--Croyez-vous, monsieur Ledru, demanda Jacquemin à demi-voix,
+croyez-vous qu'une tête puisse parler, une fois séparée du corps?
+
+M. Ledru poussa une exclamation qui ressemblait à un cri, et pâlit
+visiblement.
+
+--Le croyez-vous? dites, répéta Jacquemin.
+
+M. Ledru fit un effort.--Oui, dit-il, je le crois.
+
+--Eh bien!... eh bien!... elle a parlé.
+
+--Qui?
+
+--La tête... la tête de Jeanne.
+
+--Tu dis?
+
+--Je dis qu'elle avait les yeux ouverts,--je dis qu'elle a remué les
+lèvres. Je dis qu'elle m'a regardé. Je dis qu'en me regardant elle m'a
+appelé: Misérable!
+
+En disant ces mots, qu'il avait l'intention de dire à M. Ledru tout
+seul, et qui cependant pouvaient être entendus de tout le monde,
+Jacquemin était effrayant.
+
+--Oh! la bonne charge! s'écria le docteur en riant; elle a parlé... une
+tête coupée a parlé. Bon, bon, bon!
+
+Jacquemin se retourna.--Quand je vous le dis! fit-il.
+
+--Eh bien! dit le commissaire de police, raison de plus pour que nous
+nous rendions à l'endroit où le crime a été commis. Gendarmes, emmenez
+le prisonnier.
+
+Jacquemin jeta un cri en se tordant.--Non, non, dit-il vous me couperez
+en morceaux si vous voulez, mais je n'irai pas.
+
+--Venez, mon ami, dit M. Ledru. S'il est vrai que vous ayez commis le
+crime terrible dont vous vous accusez, ce sera déjà une expiation.
+D'ailleurs, ajouta-t-il en lui parlant bas, la résistance est inutile;
+si vous n'y voulez pas venir de bonne volonté, ils vous y mèneront de
+force.
+
+--Eh bien! alors, dit Jacquemin, je veux bien; mais promettez-moi une
+chose, monsieur Ledru.
+
+--Laquelle?
+
+--Pendant tout le temps que nous serons dans la cave, vous ne me
+quitterez pas.
+
+--Non.
+
+--Vous me laisserez vous tenir la main.
+
+--Oui.
+
+--Eh bien! dit-il, allons!
+
+Et, tirant de sa poche un mouchoir à carreaux, il essuya son front
+trempé de sueur.
+
+On s'achemina vers l'impasse des Sergents.
+
+Le commissaire de police et le docteur marchaient les premiers, puis
+Jacquemin et les deux gendarmes.
+
+Derrière eux venaient M. Ledru et les deux hommes qui avaient apparu à
+sa porte en même temps que lui.
+
+Puis roulait, comme un torrent plein de houle et de rumeurs, toute la
+population à laquelle j'étais mêlé.
+
+Au bout d'une minute de marche à peu près, nous arrivâmes à l'impasse
+des Sergents.--C'était une petite ruelle située à gauche de la
+Grande-Rue, et qui allait en descendant jusqu'à une grande porte de bois
+délabrée, s'ouvrant à la fois par deux grands battants, et une petite
+porte, découpée dans un des deux grands battants.
+
+Cette petite porte ne tenait plus qu'à un gond.
+
+Tout, au premier aspect, paraissait calme dans cette maison; un rosier
+fleurissait à la porte, et, près du rosier, sur un banc de pierre; un
+gros chat roux se chauffait avec béatitude au soleil.
+
+En apercevant tout ce monde, en entendant tout ce bruit, il prit peur,
+se sauva et disparut par le soupirail d'une cave.
+
+Arrivé à la porte que nous avons décrite; Jacquemin s'arrêta.
+
+Les gendarmes voulurent le faire entrer de force.
+
+--Monsieur Ledru, dit-il en se retournant, monsieur Ledru, vous avez
+promis de ne pas me quitter.
+
+--Eh bien! me voilà, répondit le maire.
+
+--Votre bras! votre bras!
+
+Et il chancelait comme s'il eût été prêt à tomber. M. Ledru s'approcha,
+fit signe aux deux gendarmes de lâcher le prisonnier, et lui donna le
+bras.
+
+--Je réponds de lui, dit-il.
+
+Il était évident que, dans ce moment, M. Ledru n'était plus le maire
+de la commune, poursuivant la punition d'un crime, mais un philosophe
+explorant le domaine de l'inconnu.
+
+Seulement, son guide dans cette étrange exploration était un assassin.
+
+Le docteur et le commissaire de police entrèrent les premiers, puis M.
+Ledru et Jacquemin; puis les deux gendarmes, puis quelques privilégiés
+au nombre desquels je me trouvais, grâce au contact que j'avais eu avec
+MM. les gendarmes, pour lesquels je n'étais déjà plus un étranger, ayant
+eu l'honneur de les rencontrer dans la plaine et de leur montrer mon
+port d'armes.
+
+La porte fut refermée sur le reste de la population, qui resta grondant
+au dehors.
+
+On s'avança vers la porte de la petite maison.
+
+Rien n'indiquait l'événement terrible qui s'y était passé; tout était
+à sa place: le lit de serge verte dans son alcôve; à la tête du lit le
+crucifix de bois noir, surmonté d'une branche de buis séché depuis la
+dernière Pâques.--Sur la cheminée, un enfant Jésus en cire, couché
+parmi les fleurs entre deux chandeliers de forme Louis XVI, argentés
+autrefois; à la muraille, quatre gravures coloriées, encadrées dans des
+cadres de bois noir et représentant les quatre parties du monde.
+
+Sur une table un couvert mis, à l'âtre un pot-au-feu bouillant, et près
+d'un coucou sonnant la demie une huche ouverte.
+
+--Eh bien! dit le docteur de son ton jovial, je ne vois rien jusqu'à
+présent.
+
+--Prenez par la porte à droite, murmura Jacquemin d'une voix sourde.
+
+On suivit l'indication du prisonnier, et l'on se trouva dans une espèce
+de cellier à l'angle duquel s'ouvrait une trappe à l'orifice de laquelle
+tremblait une lueur qui venait d'en bas.
+
+--Là, là, murmura Jacquemin en se cramponnant au bras de M. Ledru d'une
+main et en montrant de l'autre l'ouverture de la cave.
+
+--Ah! ah! dit tout bas le docteur au commissaire de police, avec ce
+sourire terrible des gens que rien n'impressionne, parce qu'ils ne
+croient à rien, il paraît que madame Jacquemin a suivi le précepte de
+maître Adam; et il fredonna:
+
+ Si je meurs, que l'on m'enterre
+ Dans la cave où est.....
+
+--Silence! interrompit Jacquemin, le visage livide, les cheveux
+hérissés, la sueur sur le front, ne chantez pas ici!
+
+Frappé par l'expression de cette voix, le docteur se tut.
+
+Mais presque aussitôt, descendant les premières marches de
+l'escalier:--Qu'est-ce que cela? demanda-t-il.
+
+Et, s'étant baissé, il ramassa une épée à large lame.
+
+C'était l'épée à deux mains que Jacquemin, comme il l'avait dit, avait
+prise, le 29 juillet 1830, au Musée d'artillerie; la lame était teinte
+de sang.
+
+Le commissaire de police la prit des mains du docteur.
+
+--Reconnaissez-vous cette épée? dit-il au prisonnier.
+
+--Oui, répondit Jacquemin. Allez! allez! finissons-en.
+
+C'était le premier jalon du meurtre, que l'on venait de rencontrer.
+
+On pénétra dans la cave, chacun tenant le rang que nous avons déjà dit.
+
+Le docteur et le commissaire de police les premiers, puis M. Ledru et
+Jacquemin, puis les deux personnes qui se trouvaient chez lui, puis les
+gendarmes, puis les privilégiés, au nombre desquels je me trouvais.
+
+Après avoir descendu la septième marche, mon oeil plongeait dans la cave
+et embrassait le terrible ensemble que je vais essayer de peindre.
+
+Le premier objet sur lequel s'arrêtaient les yeux était un cadavre
+sans tête, couché près d'un tonneau, dont le robinet, ouvert à moitié,
+continuait de laisser échapper un filet de vin, lequel, en coulant,
+formait une rigole qui allait se perdre sous le chantier.
+
+Le cadavre était à moitié tordu, comme si le torse, retourné sur le
+dos, eût commencé un mouvement d'agonie que les jambes n'avaient pas pu
+suivre.--La robe était, d'un côté, retroussée jusqu'à la jarretière.
+
+On voyait que la victime avait été frappée au moment où, à genoux devant
+le tonneau, elle commençait à remplir une bouteille, qui lui avait
+échappé des mains et qui était gisante à ses côtés.
+
+Tout le haut du corps nageait dans une mare de sang.
+
+Debout sur un sac de plâtre adossé à la muraille, comme un buste sur sa
+colonne, on apercevait ou plutôt on devinait une tête, noyée dans ses
+cheveux; une raie de sang rougissait le sac, du haut jusqu'à la moitié.
+
+Le docteur et le commissaire de police avaient déjà fait le tour du
+cadavre et se trouvaient placés en face de l'escalier.
+
+Vers le milieu de la cave étaient les deux amis de M. Ledru et quelques
+curieux qui s'étaient empressés de pénétrer jusque-là.
+
+Au bas de l'escalier était Jacquemin qu'on n'avait pas pu faire aller
+plus loin que la dernière marche. Derrière Jacquemin les deux gendarmes.
+
+Derrière les deux gendarmes, cinq ou six personnes, au nombre desquelles
+je me trouvais, et qui se groupaient avec moi sur l'escalier.
+
+Tout cet intérieur lugubre était éclairé par la lueur tremblotante d'une
+chandelle posée sur le tonneau même d'où coulait le vin, et en face
+duquel gisait le cadavre de la femme Jacquemin.
+
+--Une table, une chaise, dit le commissaire de police, et verbalisons.
+
+
+
+ III
+
+ LE PROCÈS-VERBAL.
+
+
+Les meubles demandés furent passés au commissaire de police. Il assura
+sa table, s'assit devant, demanda la chandelle, que le docteur lui
+apporta, en enjambant par-dessus le cadavre, tira de sa poche un
+encrier, des plumes, du papier, et commença son procès-verbal.
+
+Pendant qu'il écrivait le préambule, le docteur fit un mouvement
+de curiosité vers cette tête posée sur le sac de plâtre; mais le
+commissaire l'arrêta.
+
+--Ne touchez à rien, dit-il, la régularité avant tout.
+
+--C'est trop juste, dit le docteur. Et il reprit sa place.
+
+Il y eut quelques minutes de silence, pendant lesquelles on entendit
+seulement la plume du commissaire de police crier sur le papier raboteux
+du gouvernement, et pendant lesquelles on voyait les lignes se succéder
+avec la rapidité d'une formule habituelle à l'écrivain.
+
+Au bout que quelques lignes il leva la tête et regarda autour de lui.
+
+--Qui veut nous servir de témoins? demanda le commissaire de police en
+s'adressant au maire.
+
+--Mais, dit M. Ledru, indiquant ses deux amis debout, qui formaient
+groupe avec le commissaire de police assis, ces deux messieurs, d'abord.
+
+--Bien.
+
+Il se retourna de mon côté.
+
+--Puis monsieur, s'il ne lui est pas désagréable de voir figurer son nom
+dans un procès-verbal.
+
+--Aucunement, monsieur, lui répondis-je.
+
+--Alors, que monsieur descende, dit le commissaire de police.
+
+J'éprouvais quelque répugnance à me rapprocher du cadavre. D'où j'étais,
+certains détails, sans m'échapper tout à fait, réapparaissaient moins
+hideux, perdus dans une demi-obscurité qui jetait sur leur horreur le
+voile de la poésie.
+
+--Est-ce bien nécessaire? demandai-je.
+
+--Quoi?
+
+--Que je descende.
+
+--Non. Restez là, si vous vous y trouvez bien. Je fis un signe de tête
+qui exprimait:--Je désire rester où je suis.
+
+Le commissaire de police se tourna vers celui des deux amis de M. Ledru
+qui se trouvait le plus près de lui.--Vos nom, prénoms, âge, qualité,
+profession et domicile? demanda-t-il avec la volubilité d'un homme
+habitué à faire ces sortes de questions.
+
+--Jean-Louis Alliette, répondit celui auquel il s'adressait,
+dit Etteilla par anagramme, homme de lettres, demeurant rue de
+l'Ancienne-Comédie, n° 20.
+
+--Vous avez oublié de dire votre âge, dit le commissaire de police.
+
+--Dois-je dire l'âge que j'ai ou l'âge que l'on me donne?
+
+--Dites-moi votre âge, parbleu! on n'a pas deux âges.
+
+--C'est-à-dire, monsieur le commissaire, qu'il y a certaines personnes,
+Cagliostro, le comte de Saint-Germain, le Juif-Errant, par exemple...
+
+--Voulez-vous dire que vous soyez Cagliostro, le comte de Saint-Germain,
+ou le Juif-Errant? dit le commissaire en fronçant le sourcil à l'idée
+qu'on se moquait de lui.
+
+--Non; mais...
+
+--Soixante-quinze ans, dit M. Ledru;--mettez soixante-quinze ans,
+monsieur Cousin.
+
+--Soit, dit le commissaire de police Et il mit soixante-quinze ans.
+
+--Et vous, monsieur? continua-t-il en s'adressant au second ami de M.
+Ledru.
+
+Et il répéta exactement les mêmes questions qu'il avait faites au
+premier.
+
+--Pierre-Joseph Moulle, âgé de soixante et un ans, ecclésiastique,
+attaché à l'église de Saint-Sulpice, demeurant rue Servandoni, n° 11,
+répondit d'une voix douce celui qu'il interrogeait.
+
+--Et vous, monsieur? demanda-t-il en s'adressant à moi.
+
+--Alexandre Dumas, auteur dramatique, âgé de vingt-sept ans, demeurant à
+Paris, rue de l'Université, n° 21, répondis-je.
+
+[Illustration: Et, de ce ton nasillard et monotone qui n'appartient
+qu'aux fonctionnaires publics, il lut:]
+
+M. Ledru se retourna de mon côté et me fit un gracieux salut, auquel je
+répondis sur le même ton, du mieux que je pus.
+
+--Bien! fit le commissaire de police. Voyez si c'est bien cela,
+messieurs, et si vous avez quelques observations à faire.
+
+Et, de ce ton nasillard et monotone qui n'appartient qu'aux
+fonctionnaires publics, il lut:
+
+«Cejourd'hui, 1er septembre 1831. à deux heures de relevée, ayant été
+averti par la rumeur publique qu'un crime de meurtre venait d'être
+commis, dans la commune de Fontenay-aux-Roses, sur la personne de
+Marie-Jeanne Ducoudray, par le nommé Pierre Jacquemin, son mari, et que
+le meurtrier s'était rendu au domicile de M. Jean-Pierre Ledru, maire de
+ladite commune de Fontenay-aux-Roses, pour se déclarer, de son propre
+mouvement, l'auteur de ce crime, nous nous sommes empressé de nous
+rendre, de notre personne, au domicile dudit Jean-Pierre Ledru, rue de
+Diane, n° 2; auquel domicile nous sommes arrivé, en compagnie du sieur
+Sébastien Robert, docteur-médecin, demeurant dans ladite commune de
+Fontenay-aux-Roses, et là, avons trouvé déjà entre les mains de la
+gendarmerie le nommé Pierre Jacquemin, lequel a répété devant nous qu'il
+était auteur du meurtre de sa femme; sur quoi nous l'avons sommé de nous
+suivre dans la maison où le meurtre avait été commis. Ce à quoi il s'est
+refusé d'abord; mais bientôt, ayant cédé sur les instances de M. le
+maire, nous nous sommes acheminés vers l'impasse des Sergents, où est
+située la maison habitée par le sieur Pierre Jacquemin. Arrivés à cette
+maison et la porte refermée sur nous pour empêcher la population de
+l'envahir, avons d'abord pénétré dans une première chambre où rien
+n'indiquait qu'un crime eût été commis; puis, sur l'invitation dudit
+Jacquemin lui-même, de la première chambre avons passé dans la seconde,
+à l'angle de laquelle une trappe donnant accès à un escalier était
+ouverte. Cet escalier nous ayant été indiqué comme conduisant à une
+cave où nous devions trouver le corps de la victime, nous nous mîmes à
+descendre ledit escalier, sur les premières marches duquel le docteur a
+trouvé une épée à poignée faite en croix, à lame large et tranchante,
+que ledit Jacquemin nous a avoué avoir été prise par lui lors de la
+révolution de Juillet au Musée d'artillerie, et lui avoir servi à la
+perpétration du crime. Et sur le sol de la cave avons trouvé le corps
+de la femme Jacquemin, renversé sur le dos et nageant dans une mare de
+sang, ayant la tête séparée du tronc, laquelle tête avait été placée
+droite sur un sac de plâtre adossé à la muraille, et ledit Jacquemin
+ayant reconnu que le cadavre et cette tête étaient bien ceux de sa
+femme, en présence de M. Jean-Pierre Ledru, maire de la commune de
+Fontenay aux-Roses;--de M. Sébastien Robert, docteur-médecin, demeurant
+audit Fontenay-aux-Roses;--de M. Jean-Louis Alliette dit Etteilla,
+homme de lettres, âgé de soixante-quinze ans, demeurant à Paris, rue de
+l'Ancienne-Comédie, n° 20;--de M. Pierre-Joseph Moulle, âgé de soixante
+et un ans, ecclésiastique; attaché à Saint-Sulpice, demeurant à Paris,
+rue Servandoni, n° 11;--et de M. Alexandre Dumas, auteur dramatique, âgé
+de vingt-sept ans, demeurant à Paris, rue de l'Université, n°21,--avons
+procédé ainsi qu'il suit à l'interrogatoire de l'accusé.»
+
+--Est-ce cela, messieurs? demanda le commissaire de police en se
+retournant vers nous avec un air de satisfaction évidente.
+
+--Parfaitement! monsieur, répondîmes-nous tous d'une voix.
+
+--Eh bien! interrogeons l'accusé.
+
+Alors, se retournant vers le prisonnier, qui, pendant toute la lecture
+qui venait d'être faite, avait respiré bruyamment et comme un homme
+oppressé:
+
+--Accusé, dit-il, vos nom, prénoms, âge, domicile et profession?
+
+--Sera-ce encore bien long tout cela? demanda le prisonnier comme un
+homme à bout de forces.
+
+--Répondez: vos nom et prénoms?
+
+--Pierre Jacquemin.
+
+--Votre âge?
+
+--Quarante et un ans.
+
+--Votre domicile?
+
+--Vous le connaissez bien, puisque vous y êtes.
+
+--N'importe, la loi veut que vous répondiez à cette question.
+
+--Impasse des Sergents.
+
+--Votre profession?
+
+--Carrier.
+
+--Vous vous avouez l'auteur du crime?
+
+--Oui.
+
+--Dites-nous la cause qui vous l'a fait commettre, et les circonstances
+dans lesquelles il a été commis.
+
+--La cause qui l'a fait commettre...c'est inutile, dit Jacquemin; c'est
+un secret qui restera entre moi et celle qui est là.
+
+--Cependant il n'y a pas d'effet sans cause.
+
+--La cause, je vous dis que vous ne la saurez pas. Quant aux
+circonstances, comme vous dites, vous voulez les connaître?
+
+--Oui.
+
+--Eh bien! je vais vous les dire. Quand on travaille sous terre comme
+nous travaillons, comme cela dans l'obscurité, et puis qu'on croit avoir
+un motif de chagrin, on se mange l'âme, voyez-vous, et alors il vous
+vient de mauvaises idées.
+
+--Oh! oh! interrompit le commissaire de police, vous avouez donc la
+préméditation.
+
+--Eh! puisque je vous dis que j'avoue tout, est-ce que ce n'est pas
+encore assez?
+
+--Si fait, dites.
+
+--Eh bien! cette mauvaise idée qui m'était venue, c'était de tuer
+Jeanne.--Ça me troubla l'esprit plus d'un mois,--le coeur empêchait la
+tête,--enfin un mot qu'un camarade me dit--me décida.
+
+--Quel mot?
+
+--Oh! ça, c'est dans les choses qui ne vous regardent pas. Ce matin, je
+dis à Jeanne: «Je n'irai pas travailler aujourd'hui; je veux m'amuser
+comme si c'était fête; j'irai jouer aux boules avec des camarades.
+Aie soin que le dîner soit prêt à une heure.--Mais...--C'est bon, pas
+d'observations; le dîner pour une heure, tu entends?--C'est bien!» dit
+Jeanne. Et elle sortit pour aller chercher le pot-au-feu.
+
+Pendant ce temps-là, au lieu d'aller jouer aux boules, je pris l'épée
+que vous avez là.--Je l'avais repassée moi-même sur un grès.--Je
+descendis à la cave, et je me cachai derrière les tonneaux--en me
+disant:--il faudra bien qu'elle descende à la cave pour tirer du vin;
+alors, nous verrons. Le temps que je restai accroupi là, derrière la
+futaille qui est toute droite...je n'en sais rien; j'avais la fièvre;
+mon coeur battait, et je voyais tout rouge dans la nuit. Et puis, il
+y avait une voix qui répétait en moi et autour de moi ce mot que le
+camarade m'avait dit hier.
+
+--Mais enfin quel est ce mot? insista le commissaire.
+
+--Inutile. Je vous ai déjà dit que vous ne le sauriez jamais. Enfin,
+j'entendis un frôlement de robe, un pas qui s'approchait. Je vis
+trembler une lumière; le bas de son corps qui descendait, puis le haut,
+puis sa tête... On la voyait bien, sa tête... Elle tenait sa chandelle
+à la main.--Ah! je dis: c'est bon!... et je répétai tout bas le mot que
+m'avait dit le camarade. Pendant ce temps-là, elle s'approchait. Parole
+d'honneur! on aurait dit qu'elle se doutait que ça tournait mal pour
+elle. Elle avait peur; elle regardait de tous les côtés; mais j'étais
+bien caché; je ne bougeai pas. Alors, elle se mit à genoux devant
+le tonneau, approcha la bouteille et tourna le robinet. Moi, je me
+levai.--Vous comprenez, elle était à genoux.--Le bruit du vin qui
+tombait dans la bouteille l'empêchait d'entendre le bruit que je pouvais
+faire. D'ailleurs, je n'en faisais pas, elle était à genoux comme une
+coupable, comme une condamnée. Je levai l'épée, et... han!... Je ne sais
+pas même si elle poussa un cri--la tête roula. Dans ce moment-là, je ne
+voulais pas mourir;--je voulais me sauver.--Je comptais faire un trou
+dans la cave et l'enterrer.--Je sautai sur la tête, qui roulait pendant
+que le corps sautait de son côté.--J'avais un sac de plâtre tout
+prêt pour cacher le sang.--Je pris donc la tête ou plutôt la tête me
+prit.--Voyez.
+
+Et il montra sa main droite, dont une large morsure avait mutilé le
+pouce.
+
+--Comment! la tête vous prit? dit le docteur. Que diable dites-vous donc
+là?
+
+--Je dis qu'elle m'a mordu à belles dents, comme vous voyez. Je dis
+qu'elle ne voulait pas me lâcher. Je la posai sur le sac de plâtre,
+je l'appuyai contre le mur avec ma main gauche, et j'essayai de
+lui arracher la droite; mais, au bout d'un instant, les dents se
+desserrèrent toutes seules. Je retirai ma main; alors, voyez-vous,
+c'était peut-être de la folie, mais il me sembla que la tête était
+vivante; les yeux étaient tout grands ouverts. Je les voyais bien,
+puisque la chandelle était sur le tonneau, et puis les lèvres, les
+lèvres remuaient, et, en remuant, les lèvres ont dit:--_Misérable,
+j'étais innocente!_
+
+Je ne sais pas l'effet que cette déposition faisait sur les autres;
+mais, quant à moi, je sais que l'eau me coulait sur le front.
+
+--Ah! c'est trop fort! s'écria le docteur, les yeux t'ont regardé, les
+lèvres ont parlé?
+
+--Écoutez, monsieur le docteur, comme vous êtes un médecin, vous ne
+croyez à rien, c'est naturel; mais moi je vous dis que la tête que vous
+voyez là, là, entendez-vous? je vous dis que la tête qui m'a mordu, je
+vous dis que cette tête-là m'a dit: _Misérable, j'étais innocente!_ Et
+la preuve qu'elle me l'a dit, eh, bien! c'est que je voulais me sauver
+après l'avoir tuée; Jeanne, n'est-ce pas? et qu'au lieu de me sauver,
+j'ai couru chez M. le maire, pour me dénoncer moi-même. Est-ce vrai,
+monsieur le maire, est-ce vrai? répondez.
+
+--Oui, Jacquemin, répondit M. Ledru d'un ton de parfaite bonté; oui,
+c'est vrai.
+
+--Examinez la tête, docteur, dit le commissaire de police.
+
+--Quand je serai parti, monsieur Robert, quand je serai parti! s'écria
+Jacquemin.
+
+--N'as-tu pas peur qu'elle te parle encore, imbécile! dit le docteur en
+prenant la lumière et s'approchant du sac de plâtre.
+
+--Monsieur Ledru, au nom de Dieu, dit Jacquemin, dites-leur de me
+laisser en aller, je vous en prie, je vous en supplie!
+
+--Messieurs, dit le maire en faisant un geste qui arrêta le
+docteur,--vous n'avez plus rien à tirer de ce malheureux; permettez
+que je le fasse conduire en prison.--Quand la loi a ordonné la
+confrontation, elle a supposé que l'accusé aurait la force de la
+soutenir.
+
+--Mais le procès-verbal? dit le commissaire.
+
+--Il est à peu près fini.
+
+--Il faut que l'accusé le signe
+
+--Il le signera dans sa prison.
+
+--Oui! oui! s'écria Jacquemin, dans la prison je signerai tout ce que
+vous voudrez.
+
+--C'est bien! fit le commissaire de police.
+
+--Gendarmes! emmenez cet homme, dit M. Ledru.
+
+--Ah! merci, monsieur Ledru, merci, dit Jacquemin avec l'expression
+d'une profonde reconnaissance.
+
+Et, prenant lui-même les deux gendarmes par le bras, il les entraîna
+vers le haut de l'escalier avec une force surhumaine.
+
+Cet homme parti, le drame était parti avec lui.--Il ne restait plus dans
+la cave que deux choses hideuses à voir un cadavre sans tête et une tête
+sans corps.
+
+Je me penchai à mon tour vers M. Ledru.
+
+--Monsieur, lui dis-je, m'est-il permis de me retirer, tout en demeurant
+à votre disposition pour la signature du procès-verbal?
+
+--Oui, monsieur, mais aune condition.
+
+--Laquelle?
+
+--C'est que vous viendrez signer le procès-verbal chez moi.
+
+--Avec le plus grand plaisir, monsieur, mais quand cela?
+
+--Dans une heure à peu près. Je vous montrerai ma maison; elle a
+appartenu à Scarron, cela vous intéressera.
+
+--Dans une heure, monsieur, je serai chez vous.
+
+Je saluai, et je remontai l'escalier à mon tour; arrivé aux plus hauts
+degrés, je jetai un dernier coup d'oeil dans la cave.
+
+Le docteur Robert, sa chandelle à la main, écartait les cheveux de la
+tête: c'était celle d'une femme encore belle, autant qu'on pouvait en
+juger, car les yeux étaient fermés, les lèvres contractées et livides.
+
+--Cet imbécile de Jacquemin! dit-il,--soutenir qu'une tête coupée peut
+parler;--à moins qu'il n'ait été inventer cela pour faire croire qu'il
+était fou;--ce ne serait pas si mal joué: il y aurait circonstances
+atténuantes.
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+ IV
+
+ LA MAISON DE SCARRON.
+
+
+Une heure après, j'étais chez M. Ledru. Le hasard fit que je le
+rencontrai dans la cour.
+
+--Ah! dit-il en m'apercevant, vous voilà; tant mieux, je ne suis pas
+fâché de causer un peu avec vous avant de vous présenter à nos convives,
+car vous dînez avec nous, n'est-ce pas?
+
+--Mais, monsieur, vous m'excuserez.
+
+--Je n'admets pas d'excuses, vous tombez sur un jeudi; tant pis pour
+vous: le jeudi, c'est mon jour: tout ce qui entre chez moi le jeudi
+m'appartient en pleine propriété. Après le dîner, vous serez libre de
+rester ou de partir. Sans l'événement de tantôt, vous m'auriez trouvé à
+table, attendu que je dîne invariablement à deux heures. Aujourd'hui,
+par extraordinaire, nous dînerons à trois heures et demie ou quatre.
+Pyrrhus que vous voyez,--et M. Ledru me montrait un magnifique
+molosse,--Pyrrhus a profité de l'émotion de la mère Antoine pour
+s'emparer du gigot: c'était son droit, de sorte qu'on a été obligé d'en
+aller chercher un autre chez le boucher. Je disais que cela me donnerait
+le temps, non-seulement de vous présenter à mes convives, mais encore
+celui de vous donner sur eux quelques renseignements.
+
+--Quelques renseignements?
+
+--Oui, ce sont des personnages qui, comme ceux du _Barbier de Séville_
+et de _Figaro_, ont besoin d'être précédés d'une certaine explication
+sur le costume et le caractère; mais commençons d'abord par la maison.
+
+--Vous m'avez dit, je crois, monsieur, qu'elle avait appartenu à
+Scarron?
+
+--Oui, c'est ici que la future épouse du roi Louis XIV, en attendant
+qu'elle amusât l'homme inamusable, soignait le pauvre cul-de-jatte, son
+premier mari. Vous verrez sa chambre.
+
+--A madame de Maintenon?
+
+--Non, à madame Scarron;--ne confondons point: la chambre de madame de
+Maintenon est à Versailles ou à Saint-Cyr.--Venez.
+
+Nous montâmes un grand escalier, et nous nous trouvâmes dans un corridor
+donnant sur la cour.
+
+--Tenez, me dit M. Ledru, voilà qui vous touche, monsieur le poète;
+c'est du plus pur Phébus qui se parlât en 1650.
+
+--Ah! ah! la carte du Tendre.
+
+--Aller et retour, tracée par Scarron et annotée de la main de sa femme;
+rien que cela.
+
+En effet, deux cartes tenaient les entre-deux des fenêtres.
+
+Elles étaient tracées à la plume, sur une grande feuille de papier
+collée sur carton.
+
+--Vous voyez, continua M. Ledru, ce grand serpent bleu, c'est le fleuve
+du Tendre; ces petits colombiers, ce sont les hameaux Petits-Soins,
+Billets-Doux, Mystère. Voilà l'auberge du Désir, la vallée des Douceurs,
+le pont des Soupirs, la forêt de la Jalousie, toute peuplée de monstres
+comme celle d'Armide. Enfin, au milieu du lac où le fleuve prend sa
+source, voici le palais du Parfait-Contentement: c'est le terme du
+voyage, le but de la course.
+
+--Diable! que vois-je là, un volcan?
+
+--Oui; il bouleverse parfois le pays. C'est le volcan des Passions.
+
+--Il n'est pas sur la carte de mademoiselle de Scudéry?
+
+--Non. C'est une invention de madame Paul Scarron;--et d'une.
+
+--L'autre?
+
+--L'autre, c'est le Retour. Vous le voyez, le fleuve déborde; il est
+grossi par les larmes de ceux qui suivent ses rives. Voici les hameaux
+de l'Ennui, l'auberge des Regrets, l'île du Repentir. C'est on ne peut
+plus ingénieux.
+
+--Est-ce que vous aurez la bonté de me laisser copier cela?
+
+--Ah! tant que vous voudrez. Maintenant, voulez-vous voir la chambre de
+madame Scarron?
+
+--Je crois bien!
+
+--La voici.
+
+M. Ledru ouvrit une porte; il me fit passer devant lui.
+
+--C'est aujourd'hui la mienne;--mais, à part les livres dont elle est
+encombrée,--je vous la donne pour telle qu'elle était du temps de son
+illustre propriétaire:--c'est la même alcôve, le même lit, les mêmes
+meubles; ces cabinets de toilette étaient les siens.
+
+--Et la chambre de Scarron?
+
+--Oh! la chambre de Scarron était à l'autre bout du corridor; mais,
+quant à celle là, il faudra vous en priver;--on n'y entre pas: c'est la
+chambre secrète, le cabinet de Barbe-Bleue.
+
+--Diable!
+
+--C'est comme cela.--Moi aussi j'ai mes mystères, tout maire que je
+suis;--mais venez,--je vais vous montrer autre chose.
+
+M. Ledru marcha devant moi; nous descendîmes l'escalier, et nous
+entrâmes au salon.
+
+Comme tout le reste de la maison, ce salon avait un caractère
+particulier. Sa tenture était un papier dont il eût été difficile de
+déterminer la couleur primitive; tout le long de la muraille régnait un
+double rang de fauteuils, bordé d'un rang de chaises, le tout en vieille
+tapisserie; de place en place, des tables de jeu et des guéridons; puis,
+au milieu de tout cela, comme le Léviathan au milieu des poissons
+de l'Océan, un gigantesque bureau, s'étendant de la muraille, où il
+appuyait une de ses extrémités, jusqu'au tiers du salon, bureau tout
+couvert de livres, de brochures, de journaux, au milieu desquels
+dominait comme un roi le _Constitutionnel_, lecture favorite de M.
+Ledru.
+
+Le salon était vide, les convives se promenaient dans le jardin, que
+l'on découvrait dans toute son étendue à travers les fenêtres.
+
+M. Ledru alla droit à son bureau, et ouvrit un immense tiroir, dans
+lequel se trouvait une foule de petits paquets semblables à des paquets
+de graines. Les objets que renfermait ce tiroir étaient renfermés
+eux-mêmes dans des papiers étiquetés.
+
+--Tenez, me dit-il, voilà encore pour vous, l'homme historique, quelque
+chose de plus curieux que la carte du Tendre. C'est une collection de
+reliques, non pas de saints, mais de rois.
+
+En effet, chaque papier enveloppait un os, des cheveux ou de la
+barbe.--Il y avait une rotule de Charles IX, le pouce de François Ier,
+un fragment du crâne de Louis XIV, une côte de Henri II, une vertèbre de
+Louis XV, de la barbe de Henri IV et des cheveux de Louis XIII. Chaque
+roi avait fourni son échantillon, et de tous ces os on eût pu recomposer
+à peu de chose près un squelette qui eût parfaitement représenté
+celui de la monarchie française, auquel depuis longtemps manquent les
+ossements principaux.
+
+Il y avait en outre une dent d'Abeilard et une dent d'Héloïse, deux
+blanches incisives, qui, du temps où elles étaient recouvertes par leurs
+lèvres frémissantes,--s'étaient peut-être rencontrées dans un baiser.
+
+D'où venait cet ossuaire?
+
+M. Ledru avait présidé à l'exhumation des rois à Saint-Denis, et il
+avait pris dans chaque tombeau ce qui lui avait plu.
+
+M. Ledru me donna quelques instants pour satisfaire ma curiosité; puis,
+voyant que j'avais à peu près passé en revue toutes ses étiquettes:
+
+--Allons, me dit-il, c'est assez nous occuper des morts, passons un peu
+aux vivants.
+
+Et il m'emmena près d'une des fenêtres par lesquelles, je l'ai dit, la
+vue plongeait dans le jardin.
+
+--Vous avez là un charmant jardin, lui dis-je.
+
+--Jardin de curé, avec son quinconce de tilleuls, sa collection de
+dahlias et de rosiers, ses berceaux de vignes et ses espaliers de
+pêchers et d'abricotiers:--vous verrez tout cela;--mais, pour le moment,
+occupons-nous, non pas du jardin, mais de ceux qui s'y promènent.
+
+--Ah! dites-moi d'abord qu'est-ce que c'est que ce M. Alliette, dit
+_Etteilla_ par anagramme, qui demandait si l'on voulait savoir son âge
+véritable, ou seulement l'âge qu'il semblait avoir;--il me semble qu'il
+paraît à merveille les soixante-quinze ans que vous lui avez donnés.
+
+--Justement, me répondit M. Ledru.--Je comptais commencer par lui.
+Avez-vous lu Hoffmann?
+
+--Oui... Pourquoi?
+
+--Eh bien! c'est un homme d'Hoffmann. Toute la vie, il a cherché à
+appliquer les cartes et les nombres à la divination de l'avenir; tout ce
+qu'il possède passe à la loterie, à laquelle il a commencé par gagner un
+terne, et à laquelle il n'a jamais gagné depuis. Il a connu Cagliostro
+et le comte de Saint-Germain: il prétend être de leur famille, avoir
+comme eux le secret de l'élixir de longue vie. Son âge réel, si vous le
+lui demandez, est de deux cent soixante-quinze ans: il a d'abord vécu
+cent ans, sans infirmités, du règne de Henri II au règne de Louis XIV;
+puis, grâce à son secret, tout en mourant aux yeux du vulgaire, il a
+accompli trois autres révolutions de cinquante ans chacune. Dans ce
+moment, il recommence la quatrième, et n'a par conséquent que vingt-cinq
+ans. Les deux cent cinquante premières années ne comptent plus que comme
+mémoire. Il vivra ainsi, et il le dit tout haut, jusqu'au jugement
+dernier. Au quinzième siècle, on eût brûlé Alliette, et on eût eu tort;
+aujourd'hui on se contente de le plaindre, et on a tort encore. Alliette
+est l'homme le plus heureux de la terre; il ne parle que tarots, cartes,
+sortilèges, sciences égyptiennes de Thot, mystères isiaques. Il publie
+sur tous ces sujets de petits livres que personne ne lit, et que
+cependant un libraire, aussi fou que lui, édite sous le pseudonyme, ou
+plutôt sous l'anagramme d'_Etteilla_; il a toujours son chapeau plein de
+brochures. Tenez, voyez-le; il le tient sous son bras, tant il a peur
+qu'on ne lui prenne ses précieux livres. Regardez l'homme, regardez
+le visage, regardez l'habit, et voyez comme la nature est toujours
+harmonieuse, et combien exactement le chapeau va à la tête, l'homme
+à l'habit, le pourpoint au moule, comme vous dites, vous autres
+romantiques.
+
+Effectivement, rien n'était plus vrai. J'examinai Alliette: il était
+vêtu d'un habit gras, poudreux, râpé, taché; son chapeau, à bords
+luisants comme du cuir verni, s'élargissait démesurément par le haut; il
+portait une culotte de ratine noire, des bas noirs ou plutôt roux, et
+des souliers arrondis comme ceux des rois sous lesquels il prétendait
+avoir reçu la naissance.
+
+Quant au physique, c'était un gros petit homme, trapu, figure de sphinx,
+éraillé, large bouche privée de dents, indiquée par un rictus profond,
+avec des cheveux rares, longs et jaunes, voltigeant comme une auréole
+autour de sa tête.
+
+--Il cause avec l'abbé Moulle, dis-je à M. Ledru, celui qui vous
+accompagnait dans notre expédition de ce matin, expédition sur laquelle
+nous reviendrons, n'est-ce pas?
+
+--Et pourquoi y reviendrons-nous? me demanda M. Ledru en me regardant
+curieusement.
+
+--Parce que, excusez-moi, mais vous avez paru croire à la possibilité
+que cette tête ait parlé.
+
+--Vous êtes physionomiste. Eh bien! c'est vrai, j'y crois; oui, nous
+reparlerons de tout cela, et, si vous êtes curieux d'histoires de ce
+genre, vous trouverez ici à qui parler. Mais passons à l'abbé Moulle.
+
+--Ce doit être, interrompis-je, un homme d'un commerce charmant; la
+douceur de sa voix, quand il a répondu à l'interrogatoire du commissaire
+de police, m'a frappé.
+
+--Eh bien! cette fois encore, vous avez deviné juste. Moulle est un ami
+à moi depuis quarante ans, et il en a soixante: vous le voyez, il est
+aussi propre et aussi soigné qu'Alliette est râpé, gras et sale; c'est
+un homme du monde au premier degré, jeté fort avant dans la société du
+faubourg Saint-Germain; c'est lui qui marie les fils et les filles des
+pairs de France; ces mariages sont pour lui l'occasion de prononcer
+de petits discours que les parties contractantes font imprimer et
+conservent précieusement dans la famille. Il a failli être évêque de
+Clermont. Savez-vous pourquoi il ne l'a pas été? parce qu'il a été
+autrefois ami de Cazotte; parce que, comme Cazotte enfin, il croit
+à l'existence des esprits supérieurs et inférieurs, des bons et des
+mauvais génies: comme Alliette, il fait collection de livres. Vous
+trouverez chez lui tout ce qui a été écrit sur les visions et sur les
+apparitions, sur les spectres, les larves, les revenants. Quoiqu'il
+parle difficilement, excepté entre amis, de toutes ces choses qui ne
+sont point tout à fait orthodoxes, en somme, c'est un homme convaincu,
+mais discret, qui attribue tout ce qui arrive d'extraordinaire dans ce
+monde à la puissance de l'enfer ou à l'intervention des intelligences
+célestes. Vous voyez, il écoute en silence ce que lui dit Alliette,
+semble regarder quelque objet que son interlocuteur ne voit pas, et
+auquel il répond de temps en temps par un mouvement des lèvres ou un
+signe de tête. Parfois, au milieu de nous, il tombe tout à coup dans une
+sombre rêverie, frissonne, tremble, tourne la tête, va et vient dans
+le salon. Dans ce cas, il faut le laisser faire; il serait dangereux
+peut-être de le réveiller, je dis le réveiller, car alors je le crois en
+état de somnambulisme. D'ailleurs, il se réveille tout seul, et, vous le
+verrez, dans ce cas il a le réveil charmant.
+
+--Oh! mais, dites donc, fis-je à M. Ledru, il me semble qu'il vient
+d'évoquer un de ces esprits dont vous parliez tout à l'heure?
+
+Et je montrai du doigt à mon hôte un véritable spectre ambulant qui
+venait rejoindre les deux causeurs, et qui posait avec précaution son
+pied entre les fleurs sur lesquelles il semblait pouvoir marcher sans
+les courber.
+
+--Celui-ci, me dit-il, c'est encore un ami à moi, le chevalier Lenoir...
+
+--Le créateur du musée des Petits-Augustins?...
+
+--Lui-même. Il meurt de chagrin de la dispersion de son musée, pour
+lequel il a, en 92 et 94, dix fois manqué d'être tué. La Restauration,
+avec son intelligence ordinaire, l'a fait fermer,--avec ordre de rendre
+les monuments aux édifices auxquels ils appartenaient et aux familles
+qui avaient des droits pour les réclamer.--Malheureusement, la plupart
+des monuments étaient détruits, la plupart des familles étaient
+éteintes, de sorte que les fragments les plus curieux de notre antique
+sculpture, et par conséquent de notre histoire, ont été dispersés,
+perdus. C'est ainsi que tout s'en va de notre vieille France; il ne
+restait plus que ces fragments, et de ces fragments, il ne restera
+bientôt plus rien; et quels sont ceux qui détruisent? ceux-là même qui
+auraient le plus d'intérêt à la conservation.
+
+Et M. Ledru, tout libéral qu'il était, comme on disait à cette époque,
+poussa un soupir.
+
+--Sont-ce tous vos convives? demandai je à M. Ledru.
+
+--Nous aurons peut-être le docteur Robert. Je ne vous dis rien de
+celui-là, je présume que vous l'avez jugé. C'est un homme qui a toute
+sa vie expérimenté sur la machine humaine, comme il eût fait sur
+un mannequin, sans se douter que cette machine avait une âme pour
+comprendre les douleurs, et des nerfs pour les ressentir. C'est un bon
+vivant qui a fait un grand nombre de morts. Celui-là, heureusement pour
+lui, ne croit pas aux revenants. C'est un esprit médiocre qui pense être
+spirituel parce qu'il est bruyant, philosophe parce qu'il est athée;
+c'est un de ces hommes que l'on reçoit, non pour les recevoir, mais
+parce qu'ils viennent chez vous. Quant à aller les chercher là où ils
+sont, on n'en aurait jamais l'idée.
+
+--Oh! monsieur, comme je connais cette espèce-là!
+
+--Nous devions avoir encore un autre ami à moi, plus jeune seulement
+qu'Alliette, que l'abbé Moulle et que le chevalier Lenoir, qui
+tient tête à la fois à Alliette sur la cartomancie, à Moulle sur la
+démonologie, au chevalier Lenoir sur les antiquités; une bibliothèque
+vivante, un catalogue relié en peau de chrétien, que vous devez
+connaître vous-même.
+
+--Le bibliophile Jacob?
+
+--Justement.
+
+--Et il ne viendra pas?
+
+--Il n'est pas venu du moins, et, comme il sait que nous dînons à deux
+heures ordinairement, et qu'il va être quatre heures, il n'y a pas de
+probabilité qu'il nous arrive.--Il est à la recherche de quelque bouquin
+imprimé à Amsterdam en 1570, édition _princeps_ avec trois fautes de
+typographie, une à la première feuille, une à la septième, une à la
+dernière.
+
+En ce moment on ouvrit la porte du salon, et la mère Antoine parut.
+
+--Monsieur est servi, annonça-t-elle.
+
+--Allons, messieurs, dit M. Ledru en ouvrant à son tour la porte du
+jardin, à table, à table!
+
+Puis, se retournant vers moi:
+
+--Maintenant, me dit-il, il doit y avoir encore quelque part dans le
+jardin, outre les convives que vous voyez et dont je vous ai fait
+l'historique, un convive que vous n'avez pas vu et dont je ne vous ai
+pas parlé. Celui-là est trop détaché des choses de ce monde pour avoir
+entendu le grossier appel que je viens de faire, et auquel, vous le
+voyez, se rendent tous nos amis. Cherchez, cela vous regarde; quand vous
+aurez trouvé son immatérialité, sa transparence, _eine Ercheinung_,
+comme disent les Allemands, vous vous nommerez, vous essayerez de lui
+persuader qu'il est bon de manger quelquefois, ne fût-ce que pour vivre;
+vous lui offrirez votre bras et vous nous l'amènerez; allez.
+
+J'obéis à M. Ledru, devinant que le charmant esprit que je venais
+d'apprécier en quelques minutes me réservait quelque agréable surprise,
+et je m'avançai dans le jardin en regardant tout autour de moi.
+
+L'investigation ne fut pas longue, et j'aperçus bientôt ce que je
+cherchais.
+
+[Illustration:--Tout ce que j'aperçus de sa personne était gracieux et
+distingué.]
+
+C'était une femme assise à l'ombre d'un quinconce de tilleuls, et dont
+je ne voyais ni le visage ni la taille: le visage, parce qu'il était
+tourné du côté de la campagne; la taille, parce qu'un grand châle
+l'enveloppait.
+
+Elle était toute vêtue de noir.
+
+Je m'approchai d'elle sans qu'elle fît un mouvement. Le bruit de mes pas
+ne semblait point parvenir à son oreille: on eût dit une statue.
+
+Au reste, tout ce que j'aperçus de sa personne était gracieux et
+distingué.
+
+De loin j'avais déjà vu qu'elle était blonde. Un rayon de soleil, qui
+passait à travers la feuillée des tilleuls, jouait sur sa chevelure et
+en faisait une auréole d'or. De près, je pus remarquer la finesse de ses
+cheveux, qui eussent rivalisé avec ces fils de soie que les premières
+brises de l'automne détachent du manteau de la Vierge; son cou, un peu
+trop long peut être, charmante exagération qui est presque toujours une
+grâce, si elle n'est point une beauté; son cou s'arrondissait pour
+aider sa tête à s'appuyer sur sa main droite, dont le coude s'appuyait
+lui-même au dossier de la chaise, tandis que son bras gauche pendait à
+côté d'elle, tenant une rose blanche du bout de ses doigts effilés. Cou
+arrondi comme celui d'un cygne, main repliée, bras pendants, tout cela
+était de la même blancheur mate;--on eût dit un marbre de Paros, sans
+veines à sa surface, sans pouls à l'intérieur; la rose qui commençait à
+se faner était plus colorée et plus vivante que la main qui la tenait.
+
+Je la regardai un instant, et, plus je la regardais, plus il me semblait
+que ce n'était point un être vivant que j'avais devant les yeux.
+
+J'en étais arrivé à douter qu'en lui parlant elle se retournât. Deux
+ou trois fois ma bouche s'ouvrit et se referma sans avoir prononcé une
+parole.
+
+Enfin je me décidai.
+
+--Madame, lui dis-je.
+
+Elle tressaillit, se retourna, me regarda avec étonnement, comme fait
+quelqu'un qui sort d'un rêve et qui rappelle ses idées.
+
+Ses grands yeux noirs fixés sur moi,--avec ces cheveux blonds que j'ai
+décrits, elle avait les sourcils et les yeux noirs,--ses grands yeux
+noirs, fixés sur moi, avaient une expression étrange.
+
+Pendant quelques secondes, nous demeurâmes sans nous parler,--elle me
+regardant, moi l'examinant.
+
+C'était une femme de trente-deux à trente-trois ans, qui avait dû être
+d'une merveilleuse beauté avant que ses joues se fussent creusées, avant
+que son teint eût pâli;--au reste, je la trouvai parfaitement belle
+ainsi, avec son visage nacré et du même ton que sa main, sans aucune
+nuance d'incarnat, ce qui faisait que ses yeux semblaient de jais, ses
+lèvres de corail.
+
+--Madame, répétai-je, M. Ledru prétend qu'en vous disant que je suis
+l'auteur d'_Henri III_, de _Christine_ et d'_Antony_, vous voudrez bien
+me tenir pour présenté, et accepter mon bras jusqu'à la salle à manger.
+
+--Pardon, monsieur, dit-elle, vous êtes là depuis un instant, n'est-ce
+pas?--Je vous ai senti venir, mais je ne pouvais pas me retourner; cela
+m'arrive quelquefois quand je regarde de certains côtés. Votre voix a
+rompu le charme, donnez-moi donc votre bras, et allons.
+
+Elle se leva et passa son bras sous le mien; mais à peine, quoiqu'elle
+ne parût nullement se contraindre, sentis-je la pression de ce bras. On
+eût dit une ombre qui marchait à côté de moi.
+
+Nous arrivâmes à la salle à manger sans avoir dit ni l'un ni l'autre un
+mot de plus.
+
+Deux places étaient réservées à la table.
+
+Une à la droite de M. Ledru pour elle.
+
+Une en face d'elle pour moi.
+
+
+
+
+ V
+
+ LE SOUFFLET DE CHARLOTTE CORDAY.
+
+
+Ainsi que tout ce qui était chez M. Ledru, cette table avait son
+caractère.
+
+C'était un grand fer à cheval appuyé aux fenêtres du jardin, laissant
+les trois quarts de l'immense salle libres pour le service. Cette
+table pouvait recevoir vingt personnes, sans qu'aucune fût gênée; on y
+mangeait toujours, soit que M. Ledru eût, un, deux, quatre, dix, vingt
+convives; soit qu'il mangeât seul: ce jour-là nous étions six seulement,
+et nous en occupions le tiers à peine.
+
+Tous les jeudis, le menu était le même. M. Ledru pensait que, pendant
+les huit jours écoulés, les convives avaient pu manger autre chose soit
+chez eux, soit chez les autres hôtes qui les avaient conviés. On était
+donc sûr de trouver chez M. Ledru, tous les jeudis, le potage, le boeuf,
+un poulet à l'estragon, un gigot rôti, des haricots et une salade.
+
+Les poulets se doublaient ou se triplaient selon les besoins des
+convives.
+
+Qu'il y eût peu, point, ou beaucoup de monde, M. Ledru se tenait
+toujours à l'un des bouts de la table, le dos au jardin, le visage vers
+la cour. Il était assis dans un grand fauteuil incrusté depuis dix ans
+à la même place;--là il recevait, des mains de son jardinier Antoine,
+converti, comme maître Jacques, en valet de pied, outre le vin
+ordinaire, quelques bouteilles de vieux bourgogne qu'on lui apportait
+avec un respect religieux, et qu'il débouchait et servait lui-même à ses
+convives avec le même respect et la même religion.
+
+Il y a dix-huit ans, on croyait encore à quelque chose; dans dix ans, on
+ne croira plus à rien, pas même au vin vieux.
+
+Après le dîner, on passait au salon pour le café.
+
+Le dîner s'écoula comme s'écoule un dîner, à louer la cuisinière, à
+vanter le vin.--La jeune femme seule ne mangea que quelques miettes de
+pain, ne but qu'un verre d'eau, et ne prononça pas une seule parole.
+
+Elle me rappelait cette goule des _Mille et une Nuits_ qui se mettait à
+table comme les autres, mais seulement pour manger quelques grains de
+riz avec un cure-dents.
+
+Après le dîner, comme d'habitude, on passa au salon.
+
+Ce fut naturellement à moi à donner le bras à notre silencieuse convive.
+Elle fit vers moi la moitié du chemin pour le prendre. C'était toujours
+la même mollesse dans les mouvements, la même grâce dans la tournure, je
+dirai presque la même impalpabilité dans les membres.
+
+Je la conduisis à une chaise longue où elle se coucha.
+
+Deux personnes avaient, pendant que nous dînions, été introduites au
+salon.
+
+C'étaient le docteur et le commissaire de police.
+
+Le commissaire de police venait nous faire signer le procès-verbal que
+Jacquemin avait déjà signé dans sa prison.
+
+Une légère tache de sang se faisait remarquer sur le papier.
+
+Je signai à mon tour, et en signant:
+
+--Qu'est-ce que cette tache? demandai-je; et ce sang vient-il de la
+femme ou du mari?
+
+--Il vient, me répondit le commissaire, de la blessure que le meurtrier
+avait à la main et qui continue de saigner sans qu'on puisse arrêter le
+sang.
+
+--Comprenez-vous, monsieur Ledru, dit le docteur, que cette brute-là
+persiste à affirmer que la tête de sa femme lui a parlé?
+
+--Et vous croyez la chose impossible, n'est-ce pas, docteur?
+
+--Parbleu!
+
+--Vous croyez même impossible que les yeux se soient rouverts?
+
+--Impossible.
+
+--Vous ne croyez pas que le sang, interrompu dans sa fuite par cette
+couche de plâtre qui a bouché immédiatement toutes les artères et
+tous les vaisseaux, ait pu rendre à cette tête un moment de vie et de
+sentiment?
+
+--Je ne crois pas.
+
+--Eh bien! dit M. Ledru, moi je le crois.
+
+--Moi aussi, dit Alliette.
+
+--Moi aussi, dit l'abbé Moulle.
+
+--Moi aussi, dit le chevalier Lenoir.
+
+--Moi aussi, dis je.
+
+Le commissaire de police et la dame pâle seuls ne dirent rien: l'un sans
+doute parce que la chose ne l'intéressait point assez, l'autre peut-être
+parce que la chose l'intéressait trop.
+
+--Ah! si vous êtes tous contre moi, vous aurez raison. Seulement, si un
+de vous était médecin...
+
+--Mais, docteur, dit M. Ledru, vous savez que je le suis à peu près.
+
+--En ce cas, dit le docteur, vous devez savoir qu'il n'y a plus de
+douleur là où il n'y a plus de sentiment, et que le sentiment est
+détruit par la section de la colonne vertébrale.
+
+--Et qui vous a dit cela? demanda M. Ledru.
+
+--La raison, parbleu!
+
+--Oh! la bonne réponse. Est-ce que ce n'est pas aussi la raison qui
+disait aux juges qui ont condamné Galilée que c'était le soleil qui
+tournait et la terre qui restait immobile? La raison est une sotte, mon
+cher docteur. Avez-vous fait des expériences vous-même sur des têtes
+coupées?
+
+--Non, jamais.
+
+--Avez-vous lu les dissertations de Sommering? avez-vous lu les
+procès-verbaux du docteur Sue? avez-vous lu les protestations d'Oelcher?
+
+--Non.
+
+--Ainsi, vous croyez, n'est-ce pas, sur le rapport de M. Guillotin,
+que sa machine est le moyen le plus sûr, le plus rapide et le moins
+douloureux de terminer la vie?
+
+--Je le crois.
+
+--Eh bien! vous vous trompez, mon cher ami, voilà tout.
+
+--Ah! par exemple!
+
+--Écoutez, docteur, puisque vous avez fait un appel à la science, je
+vais vous parler science; et aucun de nous, croyez-le bien, n'est assez
+étranger à ce genre de conversation pour n'y point prendre part.
+
+Le docteur fit un geste de doute.
+
+--N'importe, vous comprendrez tout seul alors. Nous nous étions
+rapprochés de M. Ledru, et, pour ma part, j'écoutais avidement: cette
+question de la peine de mort appliquée, soit par la corde, soit par le
+fer, soit par le poison, m'ayant toujours singulièrement préoccupé comme
+question d'humanité. J'avais même de mon côté fait quelques recherches
+sur les différentes douleurs qui précèdent, accompagnent et suivent les
+différents genres de mort.
+
+--Voyons, parlez, dit le docteur d'un ton incrédule.
+
+--Il est aisé de démontrer à quiconque possède la plus légère notion de
+la construction et des forces vitales de notre corps, continua M. Ledru,
+que le sentiment n'est pas entièrement détruit par le supplice, et, ce
+que j'avance, docteur, est fondé, non point sur des hypothèses, mais sur
+des faits.
+
+[Illustration: Monsieur Ledru.]
+
+--Voyons ces faits.
+
+--Les voici: 1° le siège du sentiment est dans le cerveau, n'est-ce pas?
+
+--C'est probable.
+
+--Les opérations de cette conscience du sentiment peuvent se faire,
+quoique la circulation du sang par le cerveau soit suspendue, affaiblie
+ou partiellement détruite.
+
+--C'est possible.
+
+--Si donc le siège de la faculté de sentir est dans le cerveau, aussi
+longtemps que le cerveau conserve sa force vitale, le supplicié a le
+sentiment de son existence.
+
+--Des preuves?
+
+--Les voici: Haller, dans ses _Éléments de physique_, t. IV, p. 55, dit:
+
+«Une tête coupée rouvrit les yeux et me regarda de côté, parce que, du
+bout du doigt, j'avais touché sa moelle épinière.»
+
+--Haller, soit; mais Haller a pu se tromper.
+
+--Il s'est trompé, je le veux bien. Passons à un autre. Weycard, _Arts
+philosophiques_, p. 221, dit: «J'ai vu se mouvoir les lèvres d'un homme
+dont la tête était abattue.»
+
+[Illustration:--Je suis plus avancé que Sommering: une tête m'a parlé, à
+moi.]
+
+--Bon; mais de se mouvoir à parler...
+
+--Attendez, nous y arrivons. Voici Sommering; ses oeuvres sont là, et
+vous pouvez chercher. Sommering dit:
+
+«Plusieurs docteurs, mes confrères, m'ont assuré avoir vu une tête
+séparée du corps grincer des dents de douleur, et moi je suis convaincu
+que si l'air circulait encore par les organes de la voix, _les têtes
+parleraient_.»
+
+--Eh bien! docteur, continua M. Ledru en pâlissant, je suis plus avancé
+que Sommering: une tête m'a parlé, à moi.
+
+Nous tressaillîmes tous. La dame pâle se souleva sur sa chaise longue.
+
+--A vous?
+
+--Oui, à moi; direz-vous aussi que je suis un fou?
+
+--Dame! fit le docteur, si vous me dites qu'à vous-même...
+
+--Oui, je vous dis qu'à moi-même la chose est arrivée. Vous êtes trop
+poli, n'est-ce pas, docteur, pour me dire tout haut que je suis un fou;
+mais vous le direz tout bas, et cela reviendra absolument au même.
+
+--Eh bien! voyons, contez-nous cela, dit le docteur.
+
+--Cela vous est bien aisé à dire. Savez-vous que ce que vous me demandez
+de vous raconter, à vous, je ne l'ai jamais raconté à personne depuis
+trente-sept ans que la chose m'est arrivée; savez-vous que je ne réponds
+pas de ne point m'évanouir en vous la racontant, comme je me suis
+évanoui quand cette tête a parlé, quand ces yeux mourants se sont fixés
+sur les miens?
+
+Le dialogue devenait de plus en plus intéressant, la situation de plus
+en plus dramatique.
+
+--Voyons, Ledru, du courage? dit Alliette, et contez-nous cela.
+
+--Contez-nous cela, mon ami, dit l'abbé Moulle.
+
+--Contez, dit le chevalier Lenoir.
+
+--Monsieur... murmura la femme pâle.
+
+Je ne dis rien, mais mon désir était dans mes yeux.
+
+--C'est étrange, dit M. Ledru sans nous répondre et comme se parlant à
+lui-même, c'est étrange comme les événements influent les uns sur les
+autres! Vous savez qui je suis, dit M. Ledru en se tournant de mon côté.
+
+--Je sais, monsieur, répondis-je, que vous êtes un homme fort instruit,
+fort spirituel, qui donnez d'excellents dîners, et qui êtes maire de
+Fontenay-aux-Roses.
+
+M. Ledru sourit en me remerciant d'un signe de tête.
+
+--Je vous parie de mon origine, de ma famille, dit-il.
+
+--J'ignore votre origine, monsieur, et ne connais point votre famille.
+
+--Eh bien! écoutez, je vais vous dire tout cela, et puis peut-être
+l'histoire que vous désirez savoir, et que je n'ose pas vous raconter,
+viendra-t-elle à la suite. Si elle vient, eh bien! vous la prendrez; si
+elle ne vient point, ne me la redemandez pas: c'est que la force m'aura
+manqué pour vous la dire.
+
+Tout le monde s'assit et prit ses mesures pour écoutera son aise.
+
+Au reste, le salon était un vrai salon de récits ou de légendes, grand,
+sombre, grâce aux rideaux épais et au jour qui allait mourant, dont
+les angles étaient déjà en pleine obscurité, tandis que les lignes qui
+correspondaient aux portes et aux fenêtres conservaient seules un reste
+de lumière.
+
+Dans un de ces angles était la dame pâle. Sa robe noire était
+entièrement perdue dans la nuit. Sa tête seule, blanche, immobile et
+renversée sur le coussin du sopha, était visible.
+
+M. Ledru commença:
+
+--Je suis, dit-il, le fils du fameux Comus, physicien du roi et de la
+reine; mon père, que son surnom burlesque a fait classer parmi les
+escamoteurs et les charlatans, était un savant distingué de l'école de
+Volta, de Galvani et de Mesmer. Le premier, en France il s'occupa de
+fantasmagorie et d'électricité, donnant des séances de mathématiques et
+de physique à la cour.
+
+La pauvre Marie-Antoinette, que j'ai vue vingt fois, et qui plus d'une
+fois m'a pris par les mains et embrassé lors de son arrivée en France,
+c'est-à-dire lorsque j'étais un enfant, Marie-Antoinette raffolait de
+lui. A son passage en 1777, Joseph II déclara qu'il n'avait rien vu de
+plus curieux que Comus.
+
+Au milieu de tout cela, mon père s'occupait de l'éducation de mon frère
+et de la mienne, nous initiant à ce qu'il savait de sciences occultes,
+et à une foule de connaissances galvaniques, physiques, magnétiques, qui
+aujourd'hui sont du domaine public, mais qui à cette époque étaient des
+secrets, privilèges de quelques-uns seulement; le titre de physicien du
+roi fit, en 93, emprisonner mon père; mais, grâce à quelques amitiés que
+j'avais avec la Montagne, je parvins à le faire relâcher.
+
+Mon père alors se retira dans cette même maison où je suis, et y mourut
+en 1807, âgé de soixante-seize ans.
+
+Revenons à moi.
+
+J'ai parlé de mes amitiés avec la Montagne. J'étais lié en effet avec
+Danton et Camille Desmoulins. J'avais connu Marat plutôt comme médecin
+que comme ami. Enfin, je l'avais connu. Il résulta de cette relation
+que j'eus avec lui, si courte qu'elle ait été, que, le jour où l'on
+conduisit mademoiselle de Corday à l'échafaud, je me résolus à assister
+à son supplice.
+
+--J'allais justement, interrompis-je, vous venir en aide dans votre
+discussion avec M. le docteur Robert sur la persistance de la vie en
+racontant le fait que l'histoire a consigné relativement à Charlotte de
+Corday.
+
+--Nous y arrivons, interrompit M. Ledru, laissez-moi dire. J'étais
+témoin; par conséquent à ce que je dirai vous pourrez croire.
+
+Dès deux heures de l'après-midi j'avais pris mon poste près de la statue
+de la Liberté. C'était par une chaude matinée de juillet; le temps était
+lourd, le ciel était couvert et promettait un orage.
+
+A quatre heures l'orage éclata; ce fut à ce moment-là même, à ce que
+l'on dit, que Charlotte monta sur la charrette.
+
+On l'avait été prendre dans sa prison au moment où un jeune peintre
+était occupé à faire son portrait. La mort jalouse semblait vouloir que
+rien ne survécût de la jeune fille, pas même son image.
+
+La tête était ébauchée sur la toile, et, chose étrange! au moment ou le
+bourreau entra, le peintre en était à cet endroit du cou que le fer de
+la guillotine allait trancher.
+
+Les éclairs brillaient, la pluie tombait, le tonnerre grondait; mais
+rien n'avait pu disperser la populace curieuse; les quais, les ponts,
+les places. étaient encombrés; les rumeurs de la terre couvraient
+presque les rumeurs du ciel. Ces femmes, qu'on appelait du nom
+énergique de lécheuses de guillotine, la poursuivaient de malédictions.
+J'entendais ces rugissements venir à moi comme on entend ceux d'une
+cataracte. Longtemps avant que l'on pût rien apercevoir, la foule
+ondula; enfin, comme un navire fatal, la charrette apparut, labourant le
+flot, et je pus distinguer la condamnée, que je ne connaissais pas, que
+je n'avais jamais vue.
+
+C'était une belle jeune fille de vingt-sept ans, avec des yeux
+magnifiques, un nez d'un dessin parfait, des lèvres d'une régularité
+suprême. Elle se tenait debout, la tête levée, moins pour paraître
+dominer cette foule, que parce que ses mains liées derrière le dos la
+forçaient de tenir sa tête ainsi. La pluie avait cessé; mais, comme elle
+avait supporté la pluie pendant les trois quarts du chemin, l'eau qui
+avait coulé sur elle dessinait sur la laine humide les contours de son
+corps charmant; on eût dit qu'elle sortait du bain. La chemise rouge
+dont l'avait revêtue le bourreau donnait un aspect étrange, une
+splendeur sinistre, à cette tête si fière et si énergique. Au moment
+où elle arrivait sur la place, la pluie cessa, et un rayon de soleil,
+glissant entre deux nuages, vint se jouer dans ses cheveux, qu'il fit
+rayonner comme une auréole. En vérité, je vous le jure, quoiqu'il y eût
+derrière cette jeune fille un meurtre, action terrible, même lorsqu'elle
+venge l'humanité, quoique je détestasse ce meurtre, je n'aurais su dire
+si ce que je voyais était une apothéose ou un supplice. En apercevant
+l'échafaud, elle pâlit; et cette pâleur fut sensible, surtout à cause de
+cette chemise rouge, qui montait jusqu'à son cou; mais presque aussitôt
+elle fit un effort, et acheva de se tourner vers l'échafaud, qu'elle
+regarda en souriant.
+
+La charrette s'arrêta; Charlotte sauta à terre sans vouloir permettre
+qu'on l'aidât à descendre, puis elle monta les marches de l'échafaud,
+rendues glissantes par la pluie qui venait de tomber, aussi vite que le
+lui permettait la longueur de sa chemise traînante et la gêne de ses
+mains liées. En sentant la main de l'exécuteur se poser sur son épaule
+pour arracher le mouchoir qui couvrait son cou, elle pâlit une seconde
+fois, mais, à l'instant même, un dernier sourire vint démentir cette
+pâleur, et d'elle-même, sans qu'on l'attachât à l'infâme bascule, dans
+un élan sublime et presque joyeux, elle passa sa tête par la hideuse
+ouverture. Le couperet glissa, la tête détachée du tronc tomba sur la
+plate-forme et rebondit. Ce fut alors, écoutez bien ceci, docteur,
+écoutez bien ceci, poète, ce fut alors qu'un des valets du bourreau,
+nommé Legros, saisit cette tête par les cheveux, et, par une vile
+adulation à la multitude, lui donna un soufflet. Eh bien! je vous dis
+qu'à ce soufflet la tête rougit; je l'ai vue, la tête, non pas la joue,
+entendez-vous bien? non pas la joue touchée seulement, mais les deux
+joues, et cela d'une rougeur égale, car le sentiment vivait dans cette
+tête, et elle s'indignait d'avoir souffert une honte qui n'était point
+portée à l'arrêt.
+
+Le peuple aussi vit cette rougeur, et il prit le parti de la morte
+contre le vivant, de la suppliciée contre le bourreau. Il demanda,
+séance tenante, vengeance de cette indignité, et, séance tenante, le
+misérable fut remis aux gendarmes et conduit en prison.
+
+Attendez, dit M. Ledru, qui vit que le docteur voulait parler, attendez,
+ce n'est pas tout.
+
+Je voulais savoir quel sentiment avait pu porter cet homme à l'acte
+infâme qu'il avait commis. Je m'informai du lieu où il était; je
+demandai une permission pour le visiter à l'Abbaye, où on l'avait
+enfermé, je l'obtins et j'allai le voir.
+
+Un arrêt du tribunal révolutionnaire venait de le condamner à trois mois
+de prison. Il ne comprenait pas qu'il eût été condamné pour une chose si
+naturelle que celle qu'il avait faite.
+
+Je lui demandai ce qui avait pu le porter à cette action.
+
+--Tiens, dit-il, la belle question! Je suis maratiste, moi; je venais de
+la punir pour le compte de la loi, j'ai voulu la punir pour mon compte.
+
+--Mais, lui dis-je, vous n'avez donc pas compris qu'il y a presque un
+crime dans cette violation du respect dû à la mort?
+
+--Ah ça! me dit Legros en me regardant fixement, vous croyez donc qu'ils
+sont morts, parce qu'on les a guillotinés, vous?
+
+--Sans doute.
+
+--Eh bien! on voit que vous ne regardez pas dans le panier quand ils
+sont là tous ensemble; que vous ne leur voyez pas tordre, les yeux et
+grincer des dents pendant cinq minutes encore après l'exécution. Nous
+sommes obligés de changer de panier tous les trois mois, tant ils en
+saccagent le fond avec les dents. C'est un tas de têtes d'aristocrates,
+voyez-vous, qui ne veulent pas se décider à mourir, et je ne serais pas
+étonné qu'un jour quelqu'une d'elles se mit à crier: Vive le roi!
+
+Je savais tout ce que je voulais savoir; je sortis, poursuivi par une
+idée: c'est qu'en effet ces têtes vivaient encore, et je résolus de m'en
+assurer.
+
+[Illustration:--Ah çà! dit Legros, vous croyez donc qu'ils sont morts
+quand on les a guillotinés, vous?]
+
+
+
+
+ VI
+
+ SOLANGE.
+
+Pendant le récit de M. Ledru, la nuit était tout à fait venue. Les
+habitants du salon n'apparaissaient plus que comme des ombres, ombres
+non-seulement muettes, mais encore immobiles, tant on craignait que M.
+Ledru ne s'arrêtât; car on comprenait que, derrière le récit terrible
+qu'il venait de faire, il y avait un récit plus terrible encore.
+
+On n'entendait donc pas un souffle. Le docteur seul ouvrait la bouche.
+Je lui saisis la main pour l'empêcher de parler, et, en effet, il se
+tut.
+
+Au bout de quelques secondes, M. Ledru continua.
+
+--Je venais de sortir de l'Abbaye, et je traversais la place Taranne
+pour me rendre à la rue de Tournon, que j'habitais, lorsque j'entendis
+une voix de femme appelant au secours.
+
+[Illustration: Elle s'élança vers moi en s'écriant: Eh! tenez, justement
+voici M Albert.]
+
+Ce ne pouvaient être des malfaiteurs: il était dix heures du soir à
+peine. Je courus vers l'angle de la place où j'avais entendu le cri,
+et je vis, à la lueur de la lune sortant d'un nuage, une femme qui se
+débattait au milieu d'une patrouille de sans-culottes.
+
+Cette femme, de son côté, m'aperçut, et, remarquant à mon costume que je
+n'étais pas tout à fait un homme du peuple, elle s'élança vers moi en
+s'écriant:
+
+--Eh! tenez, justement voici M. Albert que je connais; il vous dira que
+je suis bien la fille de la mère Ledieu, la blanchisseuse.
+
+Et en même temps la pauvre femme, toute pâle et toute tremblante, me
+saisit le bras, se cramponnant à moi comme le naufragé à la planche de
+son salut.
+
+--La fille de la mère Ledieu tant que tu voudras; mais tu n'as pas de
+carte de civisme, la belle fille, et tu vas nous suivre au corps de
+garde!
+
+La jeune femme me serra le bras; je sentis tout ce qu'il y avait de
+terreur et de prière dans cette pression. J'avais compris.
+
+Comme elle m'avait appelé du premier nom qui s'était offert à son
+esprit, je l'appelai, moi, du premier nom qui se présenta au mien.
+
+--Comment! c'est vous, ma pauvre Solange! lui dis-je, que vous
+arrive-t-il donc?
+
+--Là, voyez-vous, messieurs, reprit-elle.
+
+--Il me semble que tu pourrais bien dire: citoyens.
+
+--Écoutez, monsieur le sergent, ce n'est point ma faute si je parle
+comme cela, dit la jeune fille, ma mère avait des pratiques dans le
+grand monde, elle m'avait habituée à être polie, de sorte que c'est
+une mauvaise habitude que j'ai prise, je le sais bien, une habitude
+d'aristocrate; mais, que voulez-vous, monsieur le sergent, je ne puis
+pas m'en défaire.
+
+Et il y avait dans cette réponse, faite d'une voix tremblante, une
+imperceptible raillerie que seul je reconnus. Je me demandais quelle
+pouvait être cette femme. Le problème était impossible à résoudre.
+Tout ce dont j'étais sûr, c'est qu'elle n'était point la fille d'une
+blanchisseuse.
+
+--Ce qui m'arrive? reprit-elle, citoyen Albert, voilà ce qui m'arrive.
+Imaginez-vous que je suis allée reporter du linge; que la maîtresse de
+la maison était sortie; que j'ai attendu, pour recevoir mon argent,
+qu'elle rentrât. Dame! par le temps qui court, chacun a besoin de son
+argent, La nuit est venue; je croyais rentrer au jour, Je n'avais pas
+pris ma carte de civisme, je suis tombée au milieu de ces messieurs,
+pardon, je veux dire de ces citoyens; ils m'ont demandé ma carte, je
+leur ai dit que je n'en avais pas; ils ont voulu me conduire au corps de
+garde. J'ai crié, vous êtes accouru, justement une connaissance; alors,
+j'ai été rassurée. Je me suis dit: puisque M. Albert sait que je
+m'appelle Solange; puisqu'il sait que je suis la fille de la mère
+Ledieu, il répondra de moi, n'est-ce pas, monsieur Albert?
+
+--Certainement, je répondrai de vous, et j'en réponds.
+
+--Bon! dit le chef de la patrouille, et qui me répondra de toi, monsieur
+le muscadin?
+
+--Danton. Cela te va-t-il? est-ce un bon patriote, celui-là?
+
+--Ah! si Danton répond de toi, il n'y a rien à dire.
+
+--Eh bien! c'est jour de séance aux Cordeliers; allons jusque-là.
+
+--Allons jusque-là, dit le sergent. Citoyens sans-culottes, en avant,
+marche!
+
+Le club des Cordeliers se tenait dans l'ancien couvent des Cordeliers,
+rue de l'Observance; nous y fûmes en un instant. Arrivé à la porte,
+je déchirai une page de mon portefeuille; j'écrivis quelques mots au
+crayon, et je les remis au sergent en l'invitant à les porter à Danton,
+tandis que nous resterions aux mains du caporal et de la patrouille.
+
+Le sergent entra dans le club, et revint avec Danton.
+
+--Comment! me dit-il, c'est toi qu'on arrête, toi! toi, mon ami, toi,
+l'ami de Camille! toi, un des meilleurs républicains qui existent!
+Allons donc! Citoyen sergent, ajouta-t-il en se retournant vers le chef
+des sans-culottes, je te réponds de lui. Cela te suffit-il?
+
+--Tu réponds de lui; mais réponds-tu d'elle? reprit l'obstiné sergent.
+
+--D'elle? De qui parles-tu?
+
+--De cette femme, pardieu!
+
+--De lui, d'elle, de tout ce qui l'entoure; es-tu content?
+
+--Oui, je suis content, dit le sergent, surtout de t'avoir vu.
+
+--Ah! pardieu! ce plaisir-là, tu peux te le donner gratis; regarde-moi
+tout à ton aise pendant que tu me tiens.
+
+--Merci, continue de soutenir comme tu le fais les intérêts du peuple,
+et, sois tranquille, le peuple te sera reconnaissant.
+
+--Oh! oui, avec cela que je compte là-dessus! dit Danton.
+
+--Veux tu me donner une poignée de main? continua le sergent.
+
+--Pourquoi pas?
+
+Et Danton lui donna la main.
+
+--Vive Danton! cria le sergent.
+
+--Vive Danton! répéta toute la patrouille.
+
+Et elle s'éloigna, conduite par son chef, qui, à dix pas, se retourna,
+et, agitant son bonnet rouge, cria encore une fois: Vive Danton! cri qui
+fut répété par ses hommes.
+
+J'allais remercier Danton lorsque son nom, plusieurs fois répété dans
+l'intérieur du club, parvint jusqu'à nous. Danton! Danton! criaient
+plusieurs voix, à la tribune!--Pardon, mon cher, me dit-il, tu entends,
+une poignée de main, et laisse-moi rentrer. J'ai donné la droite au
+sergent, je te donne la gauche. Qui sait? le digne patriote avait
+peut-être la gale.
+
+Et se retournant:--Me voilà! dit-il de cette voix puissante qui
+soulevait et calmait les orages de la rue, me voilà, attendez-moi.
+
+Et il se rejeta dans l'intérieur du club.
+
+Je restai seul à la porte avec mon inconnue.
+
+--Maintenant, madame, lui dis-je, où faut-il que je vous conduise? je
+suis à vos ordres.
+
+--Dame! chez la mère Ledieu, me répondit-elle en riant, vous savez bien
+que c'est ma mère.
+
+--Mais où demeure la mère Ledieu?
+
+--Rue Férou, n° 24.
+
+--Allons chez la mère Ledieu, rue Férou, n° 24. Nous redescendîmes
+la rye des Fossés-Monsieur-le-Prince jusqu'à la rue des
+Fossés-Saint-Germain, puis la rue du Petit-Lion, puis nous remontâmes la
+place Saint-Sulpice, puis la rue Férou.
+
+Tout ce chemin s'était fait sans que nous eussions échangé une parole.
+
+Seulement, aux rayons de la lune, qui brillait dans toute sa splendeur,
+j'avais pu l'examiner à mon aise.
+
+C'était une charmante personne de vingt à vingt-deux ans, brune, avec
+de grands yeux bleus, plus spirituels que mélancoliques, un nez fin et
+droit, des lèvres railleuses, des dents comme des perles, des mains de
+reine, des pieds d'enfant, tout cela ayant, sous le costume vulgaire
+de la fille de la mère Ledieu, conservé une allure aristocratique qui
+avait, à bon droit, éveillé la susceptibilité du brave sergent et de sa
+belliqueuse patrouille.
+
+En arrivant à la porte, nous nous arrêtâmes, et nous nous regardâmes un
+instant en silence.
+
+--Eh bien! que me voulez-vous, mon cher monsieur Albert? me dit mon
+inconnue en souriant.
+
+--Je voulais vous dire, ma chère demoiselle Solange, que ce n'était
+point la peine de nous rencontrer pour nous quitter si vite.
+
+--Mais je vous demande un million de pardons. Je trouve que c'est tout
+à fait la peine, au contraire, attendu que, si je ne vous eusse pas
+rencontré, on m'eût conduite au corps de garde; on m'eût reconnue pour
+n'être pas la fille de la mère Ledieu; on eût découvert que j'étais une
+aristocrate, et l'on m'eût très-probablement coupé le cou.
+
+--Vous avouez donc que vous êtes une aristocrate?
+
+--Moi, je n'avoue rien.
+
+--Voyons, dites-moi au moins votre nom?
+
+--Solange.
+
+--Vous savez bien que ce nom, que je vous ai donné à tout hasard, n'est
+pas le vôtre.
+
+--N'importe! je l'aime et je le garde, pour vous, du moins.
+
+--Quel besoin avez-vous de le garder pour moi, si je ne dois pas vous
+revoir?
+
+--Je ne dis pas cela. Je dis seulement que, si nous nous revoyons, il
+est aussi inutile que vous sachiez comment je m'appelle que moi comment
+vous vous appelez. Je vous ai nommé Albert, gardez ce nom d'Albert,
+comme je garde le nom de Solange.
+
+--Eh bien! soit; mais écoutez, Solange, lui dis-je.
+
+--Je vous écoute, Albert, répondit-elle.
+
+--Vous êtes une aristocrate, vous l'avouez?
+
+--Quand je ne l'avouerais point, vous le devineriez, n'est-ce pas?
+Ainsi, mon aveu perd beaucoup de son mérite.
+
+--Et en votre qualité d'aristocrate, vous êtes poursuivie?
+
+--Il y a bien quelque chose comme cela.
+
+--Et vous vous cachez pour éviter les poursuites?
+
+--Rue Férou, 24, chez la mère Ledieu, dont le mari a été cocher de mon
+père. Vous voyez que je n'ai pas de secrets pour vous.
+
+--Et votre père?
+
+--Je n'ai pas de secrets pour vous, mon cher monsieur Albert, en tant
+que ces secrets sont à moi; mais les secrets de mon père ne sont pas
+les miens. Mon père se cache de son côté en attendant une occasion
+d'émigrer. Voilà tout ce que je puis vous dire.
+
+--Et vous, que comptez-vous faire?
+
+--Partir avec mon père, si c'est possible; si c'est impossible, le
+laisser partir seul et aller le rejoindre.
+
+--Et ce soir, quand vous avez été arrêtée, vous reveniez de voir votre
+père?
+
+--J'en revenais.
+
+--Écoutez-moi, chère Solange!
+
+--Je vous écoute.
+
+--Vous avez vu ce qui s'est passé ce soir?
+
+--Oui, et cela m'a donné la mesure de votre crédit.
+
+--Oh! mon crédit n'est pas grand, par malheur. Cependant, j'ai quelques
+amis.
+
+--J'ai fait connaissance ce soir avec l'un d'entre eux.
+
+--Et, vous le savez, celui-là n'est pas un des hommes les moins
+puissants de l'époque.
+
+--Vous comptez employer son influence pour aider à la fuite de mon père?
+
+--Non, je la réserve pour vous.
+
+--Et pour mon père?
+
+--Pour votre père, j'ai un autre moyen
+
+--Vous avez un autre moyen! s'écria Solange, en s'emparant de mes mains,
+et en me regardant avec anxiété.
+
+--Si je sauve votre père, garderez-vous un bon souvenir de moi?
+
+--Oh! je vous serai reconnaissante toute ma vie. Et elle prononça ces
+mots avec une adorable expression de reconnaissance anticipée.
+
+Puis, me regardant avec un ton suppliant:
+
+--Mais cela vous suffira-t-il? demanda-t-elle.
+
+--Oui, répondis-je.
+
+--Allons! je ne m'étais pas trompée, vous êtes un noble coeur. Je vous
+remercie au nom de mon père et au mien, et, quand vous ne réussiriez pas
+dans l'avenir, je n'en suis pas moins votre redevable pour le passé.
+
+--Quand nous reverrons-nous, Solange?
+
+--Quand avez-vous besoin de me revoir?
+
+--Demain, j'espère avoir quelque chose de bon à vous apprendre.
+
+---Eh bien! revoyons-nous demain.
+
+--Où cela?
+
+--Ici, si vous voulez.
+
+--Ici, dans la rue?
+
+--Eh! mon Dieu! vous voyez que c'est encore le plus sûr; depuis une
+demi-heure que nous causons à cette porte, il n'est point passé une
+seule personne.
+
+--Pourquoi ne monterais-je pas chez vous, ou pourquoi ne viendriez-vous
+pas chez moi?
+
+[Illustration: Je voulus lui baiser la main, elle me présenta le front.]
+
+--Parce que, venant chez moi, vous compromettez les braves gens qui
+m'ont donné asile; parce qu'en allant chez vous, je vous compromets.
+
+--Oh bien! soit; je prendrai la carte d'une de mes parentes, et je vous
+la donnerai.
+
+--Oui, pour qu'on guillotine votre parente si, par hasard, je suis
+arrêtée.
+
+--Vous avez raison, je vous apporterai une carte au nom de Solange.
+
+--À merveille! vous verrez que Solange finira par être mon seul et
+véritable nom.
+
+--Votre heure?
+
+--La même où nous nous sommes rencontrés aujourd'hui. Dix heures, si
+vous voulez.
+
+--Soit, dix heures.
+
+--Et comment nous rencontrerons-nous?
+
+--Oh! ce n'est pas bien difficile. À dix heures moins cinq minutes, vous
+serez à la porte; à dix heures, je descendrai.
+
+--Donc, demain, à dix heures, chère Solange.
+
+--Demain, à dix heures, cher Albert.
+
+Je voulus lui baiser la main, elle me présenta le front.
+
+Le lendemain soir, à neuf heures et demie, j'étais dans la rue.
+
+À dix heures moins un quart, Solange ouvrait la porte.
+
+[Illustration: Un homme de quarante-huit à cinquante ans nous ouvrit la
+porte.]
+
+Chacun de nous avait devancé l'heure. Je ne fis qu'un bond jusqu'à elle.
+
+--Je vois que vous avez de bonnes nouvelles, dit-elle en souriant.
+
+--D'excellentes; d'abord, voici votre carte.
+
+--D'abord, mon père. Et elle repoussa ma main.
+
+--Votre père est sauvé, s'il le veut.
+
+--S'il le veut? dites-vous; que faut-il qu'il fasse?
+
+--Il faut qu'il ait confiance en moi.
+
+--C'est déjà chose faite
+
+--Vous l'avez vu?
+
+--Oui
+
+--Vous vous êtes exposée.
+
+--Que voulez-vous? il le faut; mais Dieu est là!
+
+--Et vous lui avez tout dit, à votre père?
+
+--Je lui ai dit que vous m'aviez sauvé la vie hier, et que vous lui
+sauveriez peut-être la vie demain.
+
+--Demain, oui, justement; demain, s'il veut, je lui sauve la vie.
+
+--Comment cela? dites; voyons, parlez. Quelle admirable rencontre
+aurais-je faite si tout cela réussissait!
+
+--Seulement... dis-je en hésitant.
+
+--Eh bien?
+
+--Vous ne pourrez point partir avec lui.
+
+--Quant à cela, ne vous ai-je point dit que ma résolution était prise?
+
+--D'ailleurs, plus tard, je suis sûr de vous avoir un passe-port.
+
+--Parlons de mon père d'abord, nous parlerons de moi après.
+
+--Eh bien! je vous ai dit que j'avais des amis, n'est-ce pas?
+
+--Oui.
+
+--J'en ai été voir un aujourd'hui.
+
+--Après?
+
+--Un homme que vous connaissez de nom, et dont le nom est un garant de
+courage, de loyauté et d'honneur.
+
+--Et ce nom, c'est...
+
+--Marceau.
+
+--Le général Marceau?
+
+--Justement.
+
+--Vous avez raison; si celui-là a promis, il tiendra.
+
+--Eh bien! il a promis.
+
+--Mon Dieu! que vous me faites heureuse! Voyons, qu'a-t-il promis?
+dites.
+
+--Il a promis de nous servir
+
+--Comment cela?
+
+--Ah! d'une manière bien simple. Kléber vient de le faire nommer général
+en chef de l'armée de l'Ouest. Il part demain soir.
+
+--Demain soir? Mais nous n'aurons le temps de rien préparer.
+
+--Nous n'avons rien à préparer.
+
+--Je ne comprends pas.
+
+--Il emmène votre père.
+
+--Mon père!
+
+--Oui, en qualité de secrétaire. Arrivé en Vendée, votre père engage à
+Marceau sa parole de ne pas servir contre la France, et, une nuit,
+il gagne un camp vendéen: de la Vendée, il passe en Bretagne, en
+Angleterre. Quand il est installé à Londres, il vous donne de ses
+nouvelles; je vous procure un passe-port, et vous allez le rejoindre à
+Londres.
+
+--Demain! s'écria Solange. Mon père partirait demain!
+
+--Mais il n'y a pas de temps à perdre.
+
+--Mon père n'est pas prévenu.
+
+--Prévenez-le.
+
+--Ce soir?
+
+--Ce soir.
+
+--Mais comment, à cette heure?
+
+--Vous avez une carte et mon bras.
+
+--Vous avez raison. Ma carte.
+
+Je la lui donnai; elle la mit dans sa poitrine.
+
+--Maintenant, votre bras.
+
+Je lui donnai mon bras, et nous partîmes.
+
+Nous descendîmes jusqu'à la place Taranne, c'est-à-dire jusqu'à
+l'endroit où je l'avais rencontrée la veille.
+
+--Attendez-moi ici, me dit-elle. Je m'inclinai et j'attendis.
+
+Elle disparut au coin de l'ancien hôtel Matignon; puis, au bout d'un
+quart d'heure, elle reparut.
+
+--Venez, dit-elle, mon père veut vous voir et vous remercier.
+
+Elle reprit mon bras et me conduisit rue Saint-Guillaume, en face de
+l'hôtel Mortemart.
+
+Arrivée là, elle tira une clef de sa poche, ouvrit une petite porte
+bâtarde, me prit par la main, me guida jusqu'au deuxième étage, et
+frappa d'une façon particulière.
+
+Un homme de quarante-huit à cinquante ans ouvrit la porte. Il était vêtu
+en ouvrier, et paraissait exercer l'état de relieur de livres.
+
+Mais, aux premiers mots qu'il me dit, aux premiers remercîments qu'il
+m'adressa, le grand seigneur s'était trahi.
+
+--Monsieur, me dit-il, la Providence vous a envoyé à nous, et je vous
+reçois comme un envoyé de la Providence. Est-il vrai que vous pouvez me
+sauver, et surtout que vous voulez me sauver?
+
+Je lui racontai tout, je lui dis comment Marceau se chargeait de
+l'emmener en qualité de secrétaire, et ne lui demandait rien autre chose
+que la promesse de ne point porter les armes contre la France.
+
+--Cette promesse, je vous la fais de bon coeur, et je la lui
+renouvellerai.
+
+--Je vous en remercie en son nom et au mien.
+
+--Mais quand Marceau part-il?
+
+--Demain.
+
+--Dois-je me rendre chez lui cette nuit?
+
+--Quand vous voudrez; il vous attendra toujours. Le père et la fille se
+regardèrent.
+
+--Je crois qu'il serait plus prudent de vous y rendre dès ce soir, mon
+père, dit Solange.
+
+--Soit. Mais si l'on m'arrête, je n'ai pas de carte de civisme.
+
+--Voici la mienne.
+
+--Mais, vous?
+
+--Oh! moi, je suis connu.
+
+--Où demeure Marceau?
+
+--Rue de l'Université, n° 40, chez sa soeur, mademoiselle
+Desgraviers-Marceau.
+
+--M'y accompagnez-vous?
+
+--Je vous suivrai par derrière, pour pouvoir ramener mademoiselle, quand
+vous serez entré.
+
+--Et comment Marceau saura t-il que je suis l'homme dont vous lui avez
+parlé?
+
+--Vous lui remettrez cette cocarde tricolore, c'est le signe de
+reconnaissance.
+
+--Que ferai-je pour mon libérateur?
+
+--Vous me chargerez du salut de votre fille, comme elle m'a chargé du
+vôtre.
+
+--Allons.
+
+Il mit son chapeau et éteignit les lumières.
+
+Nous descendîmes à la lueur d'un rayon de lune, qui filtrait par les
+fenêtres de l'escalier.
+
+A la porte, il prit le bras de sa fille, appuya à droite, et, par la rue
+des Saints-Pères, gagna la rue de l'Université. Je les suivais toujours
+à dix pas. On arriva au n° 40, sans avoir rencontré personne. Je
+m'approchai d'eux.
+
+--C'est de bon augure, dis-je; maintenant, voulez-vous que j'attende ou
+que je monte avec vous?
+
+--Non, ne vous compromettez pas davantage; attendez ma fille ici.
+
+Je m'inclinai.
+
+--Encore une fois, merci et adieu, me dit-il, me tendant la main. La
+langue n'a point de mots pour traduire les sentiments que je vous ai
+voués. J'espère que Dieu un jour me mettra à même de vous exprimer toute
+ma reconnaissance.
+
+Je lui répondis par un simple serrement de main. Il entra. Solange le
+suivit. Mais elle aussi, avant d'entrer, me serra la main.
+
+Au bout de dix minutes, la porte se rouvrit.
+
+--Eh bien? lui dis-je.
+
+--Eh bien! reprit-elle, votre ami est bien digne d'être votre ami,
+c'est-à-dire qu'il a toutes les délicatesses. Il comprend que je serai
+heureuse de rester avec mon père jusqu'au moment du départ. Sa soeur
+me fait dresser un lit dans sa chambre. Demain, à trois heures de
+l'après-midi, mon père sera hors de tout danger. Demain, à dix heures du
+soir, comme aujourd'hui, si vous croyez que le remercîment d'une fille
+qui vous devra son père vaille la peine de vous déranger, venez le
+chercher rue Férou.
+
+--Oh! certes, j'irai. Votre père ne vous a rien dit pour moi?
+
+--Il vous remercie de votre carte, que voici, et vous prie de me
+renvoyer à lui le plus tôt qu'il vous sera possible.
+
+--Ce sera quand vous voudrez, Solange, répondis-je le coeur serré.
+
+--Faut-il au moins que je sache où rejoindre mon père, dit-elle. Oh!
+vous n'êtes pas encore débarrassé de moi.
+
+Je pris sa main et la serrai contre mon coeur.
+
+Mais elle, me présentant son front comme la veille:--A demain! dit-elle.
+
+Et, appuyant mes lèvres contre son front, ce ne fut plus seulement sa
+main que je serrai contre mon coeur, mais sa poitrine frémissante, mais
+son coeur bondissant.
+
+Je rentrai chez moi joyeux d'âme comme jamais je ne l'avais été.
+Était-ce la conscience de la bonne action que j'avais faite, était-ce
+que déjà j'aimais l'adorable créature?
+
+Je ne sais si je dormis ou si je veillai; je sais que toutes les
+harmonies de la nature chantaient en moi; je sais que la nuit me parut
+sans fin, le jour immense; je sais que, tout en poussant le temps devant
+moi, j'eusse voulu le retenir pour ne pas perdre une minute des jours
+que j'avais encore à vivre.
+
+Le lendemain, j'étais à neuf heures dans la nie Férou. A neuf heures et
+demie, Solange parut.
+
+Elle vint à moi et me jeta les bras autour du cou.
+
+--Sauvé, dit-elle, mon père est sauvé, et c'est à vous que je dois son
+salut! Oh! que je vous aime!
+
+Quinze jours après, Solange reçut une lettre qui lui annonçait que son
+père était en Angleterre.
+
+Le lendemain, je lui apportai un passe-port.
+
+En le recevant, Solange fondit en larmes.
+
+--Vous ne m'aimez donc pas? dit-elle.
+
+--Je vous aime plus que ma vie, répondis-je; mais j'ai engagé ma parole
+à votre père, et, avant tout, je dois tenir ma parole.
+
+--Alors, dit-elle, c'est moi qui manquerai à la mienne. Si tu as le
+courage de me laisser partir, Albert, moi, je n'ai pas le courage de te
+quitter.
+
+Hélas! elle resta.
+
+
+
+
+ VII
+
+ ALBERT.
+
+De même qu'à la première interruption du récit de M. Ledru, il se fît un
+moment de silence.
+
+Silence mieux respecté encore que la première fois, car on sentait qu'on
+approchait de la fin de l'histoire, et M. Ledru avait dit que, cette
+histoire, il n'aurait peut-être pas la force de la finir. Mais presque
+aussitôt il reprit:
+
+--Trois mois s'étaient écoulés depuis cette soirée où il avait été
+question du départ de Solange, et, depuis cette soirée, pas un mot de
+séparation n'avait été prononcé.
+
+Solange avait désiré un logement rue Taranne, Je l'avais pris sous le
+nom de Solange; je ne lui en connaissais pas d'autre, comme elle ne
+m'en connaissait pas d'autre qu'Albert. Je l'avais fait entrer dans une
+institution de jeunes filles en qualité de sous-maîtresse, et cela pour
+la soustraire plus sûrement aux recherches de la police révolutionnaire,
+devenues plus actives que jamais.
+
+Les dimanches et les jeudis, nous les passions ensemble dans ce petit
+appartement de la rue Taranne: de la fenêtre de la chambre à coucher,
+nous voyions la place où nous nous étions rencontrés pour la première
+fois.
+
+Chaque jour nous recevions une lettre; elle au nom de Solange, moi au
+nom d'Albert.
+
+Ces trois mois avaient été les plus heureux de ma vie.
+
+Cependant, je n'avais pas renoncé à ce dessein qui m'était venu à la
+suite de ma conversation avec le valet du bourreau. J'avais demandé et
+obtenu la permission de faire des expériences sur la persistance de la
+vie après le supplice, et ces expériences m'avaient démontré que la
+douleur survivait au supplice, et devait être terrible.
+
+--Ah! voilà ce que je nie! s'écria le docteur.
+
+--Voyons, reprit M. Ledru, nierez-vous que le couteau frappe à l'endroit
+de notre corps le plus sensible, à cause des nerfs qui y sont réunis?
+Nierez-vous que le cou renferme tous les nerfs des membres supérieurs:
+le sympathique, le vagus, le phrémius, enfin la moelle épinière, qui
+est la source même des nerfs qui appartiennent aux membres inférieurs?
+Nierez-vous que le brisement, que l'écrasement de la colonne vertébrale
+osseuse, ne produise une des plus atroces douleurs qu'il soit donné à
+une créature humaine d'éprouver?
+
+--Soit, dit le docteur; mais cette douleur ne dure que quelques
+secondes.
+
+--Oh! c'est ce que je nie à mon tour! s'écria M. Ledru avec une profonde
+conviction; et puis, ne durât-elle que quelques secondes, pendant ces
+quelques secondes, le sentiment, la personnalité, le moi, restent
+vivants; la tête entend, voit, sent et juge la séparation de son
+être, et qui dira si la courte durée de la souffrance peut compenser
+l'horrible intensité de cette souffrance[1]?
+
+[Footnote 1: Ce n'est pas pour faire de l'horrible à froid que nous nous
+appesantissons sur un pareil sujet, mais il nous semble qu'au moment
+où l'on se préoccupe de l'abolition de la peine de mort, une pareille
+dissertation n'était pas oiseuse.]
+
+--Ainsi, à votre avis le décret de l'Assemblée constituante qui a
+substitué la guillotine à la potence était une erreur philanthropique,
+et mieux valait être pendu que décapité?
+
+--Sans aucun doute, beaucoup se sont pendus ou ont été pendus, qui sont
+revenus à la vie. Eh bien! ceux-là ont pu dire la sensation qu'ils ont
+éprouvée. C'est celle d'une apoplexie foudroyante, c'est-à-dire d'un
+sommeil profond sans aucune douleur particulière, sans aucun sentiment
+d'une angoisse quelconque, une espèce de flamme qui jaillit devant les
+yeux, et qui, peu à peu, se change en couleur bleue, puis en obscurité,
+lorsque l'on tombe en syncope. Et, en effet, docteur, vous savez cela
+mieux que personne. L'homme auquel on comprime le cerveau avec le doigt,
+à un endroit où manque un morceau du crâne, cet homme n'éprouve aucune
+douleur, seulement il s'endort. Eh bien! le même phénomène arrive quand
+le cerveau est comprimé par un amoncellement du sang. Or, chez le pendu,
+le sang s'amoncelle, d'abord parce qu'il entre dans le cerveau par
+les artères vertébrales, qui, traversant les canaux osseux du cou, ne
+peuvent être compromises, ensuite parce que, tendant à refluer par les
+veines du cou, il se trouve arrêté par le lien qui noue le cou et les
+veines.
+
+--Soit, dit le docteur, mais revenons aux expériences. J'ai hâte
+d'arriver à cette fameuse tête qui a parlé.
+
+Je crus entendre comme un soupir s'échapper de la poitrine de M. Ledru.
+Quant à voir son visage, c'était impossible. Il faisait nuit complète.
+
+--Oui, dit-il, en effet, je m'écarte de mon sujet, docteur, revenons à
+mes expériences.
+
+Malheureusement, les sujets ne me manquaient point.
+
+Nous étions au plus fort des exécutions, on guillotinait trente ou
+quarante personnes par jour, et une si grande quantité de sang coulait
+sur la place de la Révolution, que l'on avait été obligé de pratiquer
+autour de l'échafaud, un fossé de trois pieds de profondeur.
+
+Ce fossé était recouvert de planches.
+
+Une de ces planches tourna sous le pied d'un enfant de huit ou dix ans,
+qui tomba dans ce hideux fossé et s'y noya.
+
+Il va sans dire que je me gardai bien de dire à Solange à quoi
+j'occupais mon temps le jour où je ne la voyais pas; au reste, je dois
+avouer que j'avais d'abord éprouvé une si forte répugnance pour ces
+pauvres débris humains, que j'avais été effrayé de l'arrière-douleur que
+mes expériences ajoutaient peut-être au supplice. Mais enfin, je m'étais
+dit que ces études auxquelles je me livrais étaient faites au profit de
+la société tout entière, attendu que, si je parvenais jamais à faire
+partager mes convictions à une réunion de législateurs, j'arriverais
+peut-être à faire abolir la peine de mort.
+
+Au fur et à mesure que mes expériences donnaient des résultats, je les
+consignais dans un mémoire.
+
+Au bout de deux mois, j'avais fait sur la persistance de la vie après
+le supplice toutes les expériences que l'on peut faire. Je résolus de
+pousser ces expériences encore plus loin s'il était possible, à l'aide
+du galvanisme et de l'électricité.
+
+On me livra le cimetière de Clamart, et l'on mit à ma disposition toutes
+les têtes et tous les corps des suppliciés.
+
+[Illustration: Solange]
+
+On avait changé pour moi en laboratoire une petite chapelle qui était
+bâtie à l'angle du cimetière. Vous le savez, après avoir chassé les rois
+de leurs palais, on chassa Dieu de ses églises.
+
+J'avais là une machine électrique, et trois ou quatre de ces instruments
+appelés excitateurs.
+
+Vers cinq heures arrivait le terrible convoi. Les corps étaient
+pêle-mêle dans le tombereau, les tètes pêle-mêle dans un sac.
+
+Je prenais au hasard une ou deux têtes et un ou deux corps; on jetait le
+reste dans la fosse commune.
+
+Le lendemain, les têtes et les corps sur lesquels j'avais expérimenté
+la veille étaient joints au convoi du jour. Presque toujours mon frère
+m'aidait dans ces expériences.
+
+Au milieu de tous ces contacts avec la mort, mon amour pour Solange
+augmentait chaque jour. De son côté, la pauvre enfant m'aimait de toutes
+les forces de son coeur.
+
+Bien souvent j'avais pensé à en faire ma femme, bien souvent nous avions
+mesuré le bonheur d'une pareille union; mais, pour devenir ma femme,
+il fallait que Solange dît son nom, et son nom, qui était celui d'un
+émigré, d'un aristocrate, d'un proscrit, portait la mort avec lui.
+
+Son père lui avait écrit plusieurs fois pour hâter son départ, mais elle
+lui avait dit notre amour. Elle lui avait demandé son consentement à
+notre mariage, qu'il avait accordé; tout allait donc bien de ce côté-là.
+
+Cependant, au milieu de tous ces procès terribles, un procès plus
+terrible que les autres nous avait profondément attristés tous deux.
+
+C'était le procès de Marie-Antoinette.
+
+Commencé le 4 octobre, ce procès se suivait avec activité: le 14
+octobre, elle avait comparu devant le tribunal révolutionnaire, le 16 à
+quatre heures du matin, elle avait été condamnée; le même jour, à onze
+heures, elle était montée sur l'échafaud.
+
+Le matin, j'avais reçu une lettre de Solange, qui m'écrivait qu'elle ne
+voulait point laisser passer une pareille journée sans me voir.
+
+J'arrivai vers deux heures à notre petit appartement de la rue Taranne,
+et je trouvai Solange toute en pleurs. J'étais moi-même profondément
+affecté de cette exécution. La reine avait été si bonne pour moi dans ma
+jeunesse, que j'avais gardé un profond souvenir de cette bonté.
+
+Oh! je me souviendrai toujours de cette journée; c'était un mercredi: il
+y avait dans Paris plus que de la tristesse, il y avait de la terreur.
+
+Quant à moi, j'éprouvais un étrange découragement, quelque chose comme
+le pressentiment d'un grand malheur. J'avais voulu essayer de rendre des
+forces à Solange, qui pleurait, renversée dans mes bras, et les paroles
+consolatrices m'avaient manqué, parce que la consolation n'était pas
+dans mon coeur.
+
+Nous passâmes, comme d'habitude, la nuit ensemble; notre nuit fut plus
+triste encore que notre journée. Je me rappelle qu'un chien, enfermé
+dans un appartement au-dessous du nôtre, hurla jusqu'à deux heures du
+matin.
+
+Le lendemain nous nous informâmes: son maître était sorti en emportant
+la clef; dans la rue, il avait été arrêté, conduit au tribunal
+révolutionnaire; condamné à trois heures, il avait été exécuté à quatre.
+
+Il fallait nous quitter; les classes de Solange commençaient à neuf
+heures du matin. Son pensionnat était situé près du Jardin des Plantes.
+J'hésitai longtemps à la laisser aller. Elle-même ne pouvait se résoudre
+à me quitter. Mais rester deux jours dehors, c'était s'exposer à des
+investigations toujours dangereuses dans la situation de Solange.
+
+Je fis avancer une voiture, et la conduisis jusqu'au coin de la rue des
+Fossés-Saint-Bernard; là je descendis pour la laisser continuer son
+chemin. Pendant toute la route, nous nous étions tenus embrassés sans
+prononcer une parole, mêlant nos larmes, qui coulaient jusque sur nos
+lèvres, mêlant leur amertume à la douceur de nos baisers.
+
+Je descendis du fiacre; mais, au lieu de m'en aller de mon côté, je
+restai cloué à la même place, pour voir plus longtemps la voiture qui
+l'emportait. Au bout de vingt pas, la voiture s'arrêta, Solange passa sa
+tête par la portière, comme si elle eût deviné que j'étais encore là. Je
+courus à elle. Je remontai dans le fiacre; je refermai les glaces. Je
+la pressai encore une fois dans mes bras. Mais, neuf heures sonnèrent à
+Saint-Étienne-du-Mont. J'essuyai ses larmes, je fermai ses lèvres d'un
+triple baiser, et, sautant en bas de la voiture, je m'éloignai tout
+courant.
+
+Il me sembla que Solange me rappelait; mais toutes ces larmes, toutes
+ces hésitations pouvaient être remarquées. J'eus le fatal courage de ne
+pas me retourner.
+
+Je rentrai chez moi désespéré. Je passai la journée à écrire à Solange;
+le soir, je lui envoyai un volume.
+
+Je venais de faire jeter ma lettre à la poste lorsque j'en reçus une
+d'elle.
+
+Elle avait été fort grondée; on lui avait fait une foule de questions,
+et on l'avait menacée de lui retirer sa première sortie.
+
+Sa première sortie était le dimanche suivant; mais Solange me jurait
+qu'en tout cas, dût-elle rompre avec la maîtresse de pension, elle me
+verrait ce jour-là.
+
+Moi aussi, je le jurai; il me semblait que, si j'étais sept jours sans
+la voir, ce qui arriverait si elle n'usait pas de sa première sortie, je
+deviendrais fou.
+
+D'autant plus que Solange exprimait quelque inquiétude: une lettre
+qu'elle avait trouvée à sa pension en y rentrant, et qui venait de son
+père, lui paraissait avoir été décachetée.
+
+Je passai une mauvaise nuit, une plus mauvaise journée le lendemain.
+J'écrivis comme d'habitude à Solange, et, comme c'était mon jour
+d'expériences, vers trois heures je passai chez mon frère afin de
+l'emmener avec moi à Clamart.
+
+Mon frère n'était pas chez lui; je partis seul.
+
+Il faisait un temps affreux; la nature, désolée, se fondait en pluie, de
+cette pluie froide et torrentueuse qui annonce l'hiver. Tout le long de
+mon chemin j'entendais les crieurs publics hurler d'une voix éraillée
+la liste des condamnés du jour; elle était nombreuse: il y avait des
+hommes, des femmes et des enfants. La sanglante moisson était abondante,
+et les sujets ne me manqueraient pas pour la séance que j'allais faire
+le soir.
+
+Les jours finissaient de bonne heure. A quatre heures, j'arrivai à
+Clamart; il faisait presque nuit.
+
+L'aspect de ce cimetière, avec ses vastes tombes fraîchement remuées,
+avec ses arbres rares et cliquetant au vent comme des squelettes, était
+sombre et presque hideux.
+
+Tout ce qui n'était pas terre retournée était herbe, chardons ou orties.
+Chaque jour la terre retournée envahissait la terre verte.
+
+Au milieu de tous ces boursouflements du sol, la fosse du jour était
+béante et attendait sa proie; on avait prévu le surcroît de condamnés,
+et la fosse était plus grande que d'habitude.
+
+Je m'en approchai machinalement. Tout le fond était plein d'eau; pauvres
+cadavres nus et froids qu'on allait jeter dans cette eau froide comme
+eux!
+
+En arrivant près de la fosse, mon pied glissa, et je faillis tomber
+dedans; mes cheveux se hérissèrent. J'étais mouillé, j'avais le frisson,
+je m'acheminai vers mon laboratoire.
+
+C'était, comme je l'ai dit, une ancienne chapelle; je cherchai des yeux;
+pourquoi cherchai-je? cela, je n'en sais rien. Je cherchai des yeux s'il
+restait à la muraille, ou sur ce qui avait été l'autel, quelque signe
+de culte; la muraille était nue, l'autel était ras. A la place où était
+autrefois le tabernacle, c'est-à-dire Dieu, c'est-à-dire la vie, il y
+avait un crâne dépouillé de sa chair et de ses cheveux, c'est-à-dire la
+mort, c'est-à-dire le néant.
+
+J'allumai ma chandelle; je la posai sur ma table à expériences, toute
+chargée de ces outils de forme étrange que j'avais inventés moi-même,
+et je m'assis, rêvant à quoi? à cette pauvre reine que j'avais vue
+si belle, si heureuse, si aimée; qui, la veille, poursuivie des
+imprécations de tout un peuple, avait été conduite en charrette à
+l'échafaud, et qui, à cette heure, la tête séparée du corps, dormait
+dans la bière des pauvres, elle qui avait dormi sous les lambris dorés
+des Tuileries, de Versailles et de Saint-Cloud.
+
+Pendant que je m'abîmais dans ces sombres réflexions, la pluie
+redoublait, le vent passait en larges rafales, jetant sa plainte lugubre
+parmi les branches des arbres, parmi les tiges des herbes qu'il faisait
+frissonner.
+
+A ce bruit se mêla bientôt comme un roulement de tonnerre lugubre;
+seulement ce tonnerre, au lieu de gronder dans les nues, bondissait sur
+le sol, qu'il faisait trembler.
+
+C'était le roulement du rouge tombereau, qui revenait de la place de la
+Révolution, et qui entrait à Clamart.
+
+La porte de la petite chapelle s'ouvrit, et deux hommes ruisselait d'eau
+entrèrent portant un sac.
+
+L'un était ce même Legros que j'avais visité en prison, l'autre était un
+fossoyeur.
+
+--Tenez, monsieur Ledru, me dit le valet du bourreau, voilà votre
+affaire; vous n'avez pas besoin de vous presser ce soir; nous vous
+laissons tout le bataclan; demain, on les enterrera; il fera jour; ils
+ne s'enrhumeront pas pour avoir passé une nuit à l'air.
+
+Et, avec un rire hideux, ces deux stipendiés de la mort posèrent leur
+sac dans l'angle, près de l'ancien autel à ma gauche devant moi.
+
+Puis ils sortirent sans refermer la porte, qui se mit à battre contre
+son chambranle, laissant passer des bouffées de vent qui faisaient
+vaciller la flamme de ma chandelle, qui montait pâle, et pour ainsi dire
+mourante, le long de sa mèche noircie.
+
+Je les entendis dételer le cheval, fermer le cimetière et partir,
+laissant le tombereau plein de cadavres.
+
+J'avais eu grande envie de m'en aller avec eux; mais je ne sais pourquoi
+quelque chose me retenait à ma place, tout frissonnant. Certes, je
+n'avais pas peur; mais le bruit de ce vent, le fouettement de cette
+pluie, le cri de ces arbres qui se tordaient, les sifflements de cet air
+qui faisait trembler ma lumière, tout cela secouait sur ma tête un vague
+effroi qui, de la racine humide de mes cheveux, se répandait par tout
+mon corps.
+
+Tout à coup, il me sembla qu'une voix douce et lamentable à la fois,
+qu'une voix qui partait de l'enceinte même de la petite chapelle,
+prononçait le nom d'Albert.
+
+Oh! pour le coup, je tressaillis. Albert!... Une seule personne au monde
+me nommait ainsi.
+
+Mes yeux égarés firent lentement le tour de la petite chapelle, dont,
+si étroite qu'elle fut, ma lumière ne suffisait pas pour éclairer les
+parois, et s'arrêtèrent sur le sac dressé à l'angle de l'autel, et dont
+la toile sanglante et bosselée indiquait le funèbre contenu.
+
+Au moment où mes yeux s'arrêtaient sur le sac, la même voix, mais plus
+faible, mais plus lamentable encore, répéta le même nom:
+
+--Albert!
+
+Je me redressai froid d'épouvante: cette voix semblait venir de
+l'intérieur du sac.
+
+Je me tâtai pour savoir si je dormais ou si j'étais éveillé; puis,
+roide, marchant comme un homme de pierre, les bras étendus, je me
+dirigeai vers le sac, où je plongeai une de mes mains.
+
+Alors, il me sembla que des lèvres encore tièdes s'appuyaient sur ma
+main.
+
+J'en étais à ce degré de terreur où l'excès de la terreur même nous
+rend le courage. Je pris cette tête, et, revenant à mon fauteuil, où je
+tombai assis, je la posai sur la table.
+
+Oh! je jetai un cri terrible. Cette tête, dont les lèvres semblaient
+tièdes encore, dont les yeux étaient à demi fermés, c'était la tête de
+Solange!
+
+Je crus être fou.
+
+Je criai trois fois:
+
+--Solange! Solange! Solange!
+
+À la troisième fois, les yeux se rouvrirent, me regardèrent, laissèrent
+tomber deux larmes, et, jetant une flamme humide comme si l'âme s'en
+échappait, se refermèrent pour ne plus se rouvrir.
+
+Je me levai fou, insensé, furieux; je voulais fuir; mais, en me
+relevant, j'accrochai la table avec le pan de mon habit; la table tomba,
+entraînant la chandelle qui s'éteignit, la tête qui roula, m'entraînant
+moi-môme éperdu. Alors il me sembla, couché à terre, voir cette tête
+glisser vers la mienne sur la pente des dalles: ses lèvres touchèrent
+mes lèvres, un frisson de glace passa par tout mon corps; je jetai un
+gémissement, et je m'évanouis.
+
+Le lendemain, à six heures du matin, les fossoyeurs me retrouvèrent
+aussi froid que la dalle sur laquelle j'étais couché.
+
+Solange, reconnue par la lettre de son père, avait été arrêtée le jour
+même, condamnée le jour même et exécutée le jour même.
+
+Cette tête qui m'avait parlé, ces yeux qui m'avaient regardé, ces lèvres
+qui avaient baisé mes lèvres, c'étaient les lèvres, les yeux, la tête de
+Solange.
+
+Vous savez, Lenoir, continua M. Ledru, se retournant vers le chevalier,
+c'est à cette époque que je faillis mourir.
+
+[Illustration:--Oh! je jetai un cri terrible. Cette tête, dont les
+lèvres semblaient tièdes encore, c'était la tête de Solange.]
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+ VIII
+
+ LE CHAT, L'HUISSIER ET LE SQUELETTE.
+
+L'effet produit par le récit de M. Ledru fut terrible; nul de nous ne
+songea à réagir contre cette impression, pas même le docteur.
+
+Le chevalier Lenoir, interpellé par M. Ledru, répondait par un simple
+signe d'adhésion; la dame pâle, qui s'était un instant soulevée sur son
+canapé, était retombée au milieu de ses coussins, et n'avait donné signe
+d'existence que par un soupir; le commissaire de police, qui ne voyait
+pas dans tout cela matière à verbaliser, ne soufflait pas le mot. Pour
+mon compte, je notais tous les détails de la catastrophe dans mon
+esprit, afin de les retrouver, s'il me plaisait de les raconter un
+jour, et, quant à Alliette et à l'abbé Moulle, l'aventure rentrait trop
+complètement dans leurs idées pour qu'ils essayassent de la combattre.
+
+Au contraire, l'abbé Moulle rompit le premier le silence, et, résumant
+en quelque sorte l'opinion générale:
+
+--Je crois parfaitement à ce que vous venez de nous raconter, mon cher
+Ledru, dit-il; mais comment vous expliquez-vous ce fait? comme on dit en
+langage matériel.
+
+--Je ne me l'explique pas, dit M. Ledru; je le raconte; voilà tout.
+
+--Oui, comment l'expliquez-vous? demanda le docteur, car enfin, quelle
+que soit la persistance de la vie, vous n'admettez pas qu'au bout de
+deux heures une tête coupée parle, regarde, agisse?
+
+--Si je me l'étais expliqué, mon cher docteur, dit M. Ledru, je n'aurais
+pas fait, à la suite de cet événement, une si terrible maladie.
+
+--Mais enfin, docteur, dit le chevalier Lenoir, comment l'expliquez-vous
+vous-même? car vous n'admettez point que Ledru vienne de nous raconter
+une histoire inventée à plaisir; sa maladie est un fait matériel aussi.
+
+--Parbleu! la belle affaire! Par une hallucination. M. Ledru a cru voir,
+M. Ledru a cru entendre; c'est exactement pour lui comme s'il avait vu,
+entendu. Les organes qui transmettent la perception au _sensorium_,
+c'est-à-dire au cerveau, peuvent être troublés par les circonstances qui
+influent sur eux; dans ce cas-là, ils se troublent, et, en se troublant,
+transmettent des perceptions fausses: on croit entendre, on entend; on
+croit voir, et on voit.
+
+Le froid, la pluie, l'obscurité, avaient troublé les organes de M.
+Ledru, voilà tout. Le fou aussi voit et entend ce qu'il croit voir et
+entendre; l'hallucination est une folie momentanée; on en garde la
+mémoire lorsqu'elle a disparu. Voilà tout.
+
+--Mais quand elle ne disparaît pas? demanda l'abbé Moulle.
+
+--Eh bien! alors la maladie rentre dans l'ordre des maladies incurables,
+et l'on en meurt.
+
+--Et avez-vous traité parfois ces sortes de maladies, docteur?
+
+--Non, mais j'ai connu quelques médecins les ayant traitées, et entre
+autres un docteur anglais qui accompagnait Walter Scott à son voyage en
+France.
+
+--Lequel vous a raconté?...
+
+--Quelque chose de pareil à ce que vient de nous dire notre hôte,
+quelque chose peut-être de plus extraordinaire même.
+
+--Et que vous expliquez par le côté matériel? demanda l'abbé Moulle.
+
+--Naturellement.
+
+--Et ce fait qui vous a été raconté par le docteur anglais, vous pouvez
+nous le raconter, à nous?
+
+--Sans doute.
+
+--Ah! racontez, docteur, racontez.
+
+--Le faut-il?
+
+--Mais sans doute! s'écria tout le monde.
+
+--Soit. Le docteur qui accompagnait Walter Scott en France se nommait le
+docteur Sympson: c'était un des hommes les plus distingués de la Faculté
+d'Édimbourg, et lié, par conséquent, avec les personnes les plus
+considérables de la ville.
+
+Au nombre de ces personnes était un juge au tribunal criminel dont il ne
+m'a pas dit le nom. Le nom était le seul secret qu'il trouvât convenable
+de garder dans toute cette affaire.
+
+Ce juge, auquel il donnait des soins habituels comme docteur, sans
+aucune cause apparente de dérangement dans la santé, dépérissait à vue
+d'oeil: une sombre mélancolie s'était emparée de lui. Sa famille avait,
+en différentes occasions, interrogé le docteur, et le docteur, de son
+côté, avait interrogé son ami sans tirer autre chose de lui que des
+réponses vagues qui n'avaient fait qu'irriter son inquiétude en lui
+prouvant qu'un secret existait, mais que, ce secret, le malade ne
+voulait pas le dire.
+
+Enfin, un jour le docteur Sympson insista tellement pour que son ami lui
+avouât qu'il était malade, que celui-ci lui prenant les mains avec un
+sourire triste:
+
+--Eh bien! oui, lui dit-il, je suis malade, et ma maladie, cher
+docteur, est d'autant plus incurable, qu'elle est tout entière dans mon
+imagination.
+
+--Comment! dans votre imagination?
+
+--Oui, je deviens fou.
+
+--Vous devenez fou! Et en quoi? je vous le demande. Vous avez le regard
+lucide, la voix calme (il lui prit la main), le pouls excellent.
+
+--Et voilà justement ce qui fait la gravité de mon état, cher docteur,
+c'est que je le vois et que je le juge.
+
+--Mais enfin en quoi consiste votre folie?
+
+--Fermez la porte, qu'on ne nous dérange pas, docteur, et je vais vous
+la dire.
+
+Le docteur ferma la porte et revint s'asseoir près de son ami.
+
+--Vous rappelez-vous, lui dit le juge, le dernier procès criminel dans
+lequel j'ai été appelé à prononcer un jugement?
+
+--Oui, sur un bandit écossais qui a été par vous condamné à être pendu,
+et qui l'a été.
+
+--Justement. Eh bien! au moment où je prononçais l'arrêt, une flamme
+jaillit de ses yeux, et il me montra le poing en me menaçant. Je n'y
+fis point attention... De pareilles menaces sont fréquentes chez les
+condamnés. Mais, le lendemain de l'exécution, le bourreau se présenta
+chez moi, me demandant humblement pardon de sa visite; mais me déclarant
+qu'il avait cru devoir m'avertir d'une chose: le bandit était mort en
+prononçant une espèce de conjuration contre moi, et en disant que, le
+lendemain à six heures, heure à laquelle il avait été exécuté, j'aurais
+de ses nouvelles.
+
+Je crus à quelque surprise de ses compagnons, à quelque vengeance à main
+armée, et, lorsque vinrent six heures, je m'enfermai dans mon cabinet,
+avec une paire de pistolets sur mon bureau.
+
+Six heures sonnèrent à la pendule de ma cheminée. J'avais été préoccupé
+toute la journée de cette révélation de l'exécuteur. Mais le dernier
+coup de marteau vibra sur le bronze sans que j'entendisse rien autre
+chose qu'un certain ronronnement dont j'ignorais la cause. Je me
+retournai, et j'aperçus un gros chat noir et couleur de feu. Comment
+était-il entré? c'était impossible à dire; mes portes et mes fenêtres
+étaient closes. Il fallait qu'il eût été enfermé dans la chambre pendant
+la journée.
+
+Je n'avais pas goûté; je sonnai, mon domestique vint, mais il ne put
+entrer, puisque je m'étais enfermé en dedans; j'allai à la porte et je
+l'ouvris. Alors je lui parlai du chat noir et couleur de feu; mais nous
+le cherchâmes inutilement, il avait disparu.
+
+Je ne m'en préoccupai point davantage; la soirée se passa, la nuit vint,
+pais le jour, puis la journée s'écoula, puis six heures sonnèrent. Au
+même instant, j'entendis le même bruit derrière moi, et je vis le même
+chat.
+
+Cette fois, il sauta sur mes genoux.
+
+Je n'ai aucune antipathie pour les chats, et cependant cette familiarité
+me causa une impression désagréable. Je le chassai de dessus mes genoux.
+Mais à peine fut-il à terre, qu'il sauta de nouveau sur moi. Je le
+repoussai, mais aussi inutilement que la première fois. Alors, je me
+levai, je me promenai par la chambre, le chat me suivit pas à pas;
+impatienté de cette insistance, je sonnai comme la veille, mon
+domestique entra, Mais le chat s'enfuit sous le lit, où nous le
+cherchâmes inutilement; une fois sous le lit, il avait disparu.
+
+Je sortis pendant la soirée. Je visitai deux ou trois amis, puis je
+revins à la maison, où je rentrai, grâce à un passe-partout.
+
+Comme je n'avais point de lumière, je montai doucement l'escalier de
+peur de me heurter à quelque chose. En arrivant à la dernière marche,
+j'entendis mon domestique qui causait avec la femme de chambre de ma
+femme.
+
+Mon nom prononcé fit que je prêtai attention à ce qu'il disait, et
+alors je l'entendis raconter toute l'aventure de la veille et du jour;
+seulement il ajoutait: Il faut que monsieur devienne fou, il n'y avait,
+pas plus de chat noir et couleur de feu dans la chambre qu'il n'y en
+avait dans ma main.
+
+Ces quelques mots m'effrayèrent: ou la vision: était réelle, ou elle
+était fausse; si la vision était réelle, j'étais sous le poids d'un fait
+surnaturel; si la vision était fausse, si je croyais voir une chose, qui
+n'existait pas, comme l'avait dit mon domestique, je devenais fou.
+
+Vous devinez, mon cher ami, avec quelle impatience, mêlée de crainte,
+j'attendis six heures. Le lendemain, sous un prétexte de rangement, je
+retins mon domestique près de moi; six heures sonnèrent tandis qu'il
+était là; au dernier coup du timbre j'entendis le même bruit et je revis
+mon chat.
+
+Il était assis à côté de moi.
+
+Je demeurai un instant sans rien dire, espérant que mon domestique
+apercevrait l'animal et m'en parlerait le premier; mais il allait et
+venait dans ma chambre sans paraître rien voir.
+
+Je saisis un moment où, dans la ligne qu'il devait parcourir pour
+accomplir l'ordre que j'allais lui donner, il lui fallait passer presque
+sur le chat.
+
+--Mettez ma sonnette sur ma table, John, lui dis-je.
+
+Il était à la tête de mon lit, la sonnette était sur la cheminée; pour
+aller de la tête de mon lit à la cheminée, il lui fallait nécessairement
+marcher sur l'animal.
+
+Il se mit en mouvement; mais, au moment où son pied allait se poser sur
+lui, le chat sauta sur mes genoux.
+
+John ne le vit pas, ou du moins ne parut pas le voir.
+
+J'avoue qu'une sueur froide passa sur mon front, et que ces mots: «Il
+faut que monsieur devienne fou,» se représentèrent d'une façon terrible
+à ma pensée.
+
+--John, lui dis-je, ne voyez-vous rien sur mes genoux?
+
+John me regarda. Puis, comme un homme qui prend une résolution:
+
+--Si, monsieur, dit-il, je vois un chat.
+
+Je respirai.
+
+Je pris, le chat, et lui dis:
+
+--En ce cas, John, portez-le dehors, je vous prie.
+
+Ses mains vinrent au-devant des miennes; je lui posai l'animal sur les
+bras; puis, sur un signe de moi, il sortit.
+
+J'étais un peu rassuré; pendant dix minutes, je regardai autour de
+moi avec un reste d'anxiété; mais, n'ayant aperçu aucun être vivant
+appartenant à une espèce animale quelconque, je résolus de voir ce que
+John avait fait du chat.
+
+Je sortis donc de ma chambre dans l'intention de le lui demander,
+lorsqu'en mettant le pied sur le seuil de la porte du salon j'entendis
+un grand éclat de rire qui venait du cabinet de toilette de ma femme. Je
+m'approchai doucement sur la pointe du pied, et j'entendis la voix de
+John.
+
+--Ma chère amie, disait-il à la femme de chambre, monsieur ne devient
+pas fou: non, il l'est. Sa folie, tu sais, c'est de voir un chat noir et
+codeur de feu. Ce soir, il m'a demandé si je ne voyais pas ce chat sur
+ses genoux.
+
+--Et qu'as-tu répondu? demanda la femme de chambre.
+
+[Illustration:--Eh bien! il a pris le prétendu chat sur ses genoux, il
+me l'a posé sur les bras, et il m'a dit....]
+
+--Pardieu! j'ai répondu que je le voyais, dit John. Pauvre cher homme,
+je n'ai pas voulu le contrarier; alors devine ce qu'il a fait.
+
+--Comment veux-tu que je devine?
+
+--Eh bien! il a pris le prétendu chat sur ses genoux, il me l'a posé sur
+les bras, et il m'a dit: «Emporte! emporte!» J'ai bravement emporté le
+chat, et il a été satisfait.
+
+--Mais, si tu as emporté le chat, le chat existait donc?
+
+--Eh non! le chat n'existait que dans son imagination Mais à quoi cela
+lui aurait-il servi quand je lui aurais dit la vérité? à me faire mettre
+à la porte; ma foi non, je suis bien ici, et j'y reste. Il me donne
+vingt-cinq livres par an pour voir un chat: je le vois. Qu'il m'en donne
+trente, et j'en verrai deux.
+
+Je n'eus pas le courage d'en entendre davantage. Je poussai un soupir,
+et je rentrai dans ma chambre.
+
+Ma chambre était vide...
+
+Le lendemain, à six heures, comme d'habitude, mon compagnon se retrouva
+près de moi, et ne disparut que le lendemain au jour.
+
+[Illustration: ... El je vis entrer une espèce d'huissier de la
+chambre...]
+
+Que vous dirai-je? mon ami, continua le malade, pendant un mois, la même
+apparition se renouvela chaque soir, et je commençais à m'habituer à
+sa présence quand, le trentième jour après l'exécution, six heures
+sonnèrent sans que le chat parût.
+
+Je crus en être débarrassé, je ne dormis pas de joie: toute la matinée
+du lendemain, je poussai, pour ainsi dire, le temps devant moi; j'avais
+hâte d'arriver à l'heure fatale. De cinq heures à six heures, mes
+yeux ne quittèrent pas ma pendule. Je suivais la marche de l'aiguille
+avançant de minute en minute.
+
+Enfin, elle atteignit le chiffre XII; le frémissement de l'horloge se
+fit entendre; puis, le marteau frappa le premier coup, le deuxième, le
+troisième, le quatrième, le cinquième, le sixième enfin!...
+
+Au sixième coup, ma porte s'ouvrit, dit le mal heureux juge, et je vis
+entrer une espèce d'huissier de la chambre, costumé comme s'il eût été
+au service du lord-lieutenant d'Écosse.
+
+Ma première idée fut que le lord-lieutenant m'envoyait quelque message,
+et j'étendis la main vers mon inconnu. Mais il ne parut avoir fait
+aucune attention à mon geste; il vint se placer derrière mon fauteuil.
+
+Je n'avais pas besoin de me retourner pour le voir: j'étais en face
+d'une glace; et, dans cette glace, je le voyais.
+
+Je me levai et je marchai; il me suivit à quelques pas.
+
+Je revins à ma table, et je sonnai.
+
+Mon domestique parut, mais il ne vit pas plus l'huissier qu'il n'avait
+vu le chat.
+
+Je le renvoyai, et je restai avec cet étrange personnage, que j'eus le
+temps d'examiner tout à mon aise.
+
+Il portait l'habit de cour, les cheveux en bourse, l'épée au côté, une
+veste brodée au tambour et son chapeau sous le bras.
+
+À dix heures, je me couchai; alors, comme pour passer de son côté la
+nuit le plus commodément possible, il s'assit dans un fauteuil, en face
+de mon lit.
+
+Je tournai la tête du côté de la muraille; mais, comme il me fut
+impossible de m'endormir, deux au trois fois je me retournai, et deux
+ou trois fois, à la lumière de ma veilleuse, je le vis dans le même
+fauteuil.
+
+Lui non plus ne dormait pas.
+
+Enfin, je vis les premiers rayons du jour se glisser dans ma chambre à
+travers les interstices des jalousies; je me retournai une dernière fois
+vers mon homme: il avait disparu, le fauteuil était vide.
+
+Jusqu'au soir, je fus débarrassé de ma vision.
+
+Le soir, il y avait réception chez le grand commissaire de l'église;
+sous prétexte de préparer mon costume de cérémonie, j'appelai mon
+domestique à six heures moins cinq minutes, lui ordonnant de pousser les
+verrous de la porte.
+
+Il obéit.
+
+Au dernier coup de six heures, je fixai les yeux sur la porte: la porte
+s'ouvrit, et mon huissier entra.
+
+J'allai immédiatement à la porte: la porte était refermée; les verrous
+semblaient n'être point sortis de leur gâche; je me retourne: l'huissier
+était derrière mon fauteuil, et John allait et venait par la chambre
+sans paraître le moins du monde préoccupé de lui.
+
+Il était évident qu'il ne voyait pas plus l'homme qu'il n'avait vu
+l'animal.
+
+Je m'habillai.
+
+Alors il se passa une chose singulière: plein d'attention pour moi, mon
+nouveau commensal aidait John dans tout ce qu'il faisait, sans que John
+s'aperçût qu'il fût aidé. Ainsi, John tenait mon habit par le collet, le
+fantôme le soutenait par les pans; ainsi, John me présentait ma culotte
+par la ceinture, le fantôme la tenait par les jambes.
+
+Je n'avais jamais eu de domestique plus officieux.
+
+L'heure de ma sortie arriva.
+
+Alors, au lieu de me suivre, l'huissier me précéda, se glissa par la
+porte de ma chambre, descendit l'escalier, se tint le chapeau sous le
+bras derrière John, qui ouvrait la portière de la voiture, et, quand
+John l'eut fermée et eut pris sa place sur la tablette de derrière, il
+monta sur le siège du cocher, qui se rangea à droite pour lui faire
+place.
+
+A la porte du grand commissaire de l'église, la voiture s'arrêta; John
+ouvrit la portière; mais le fantôme était déjà à son poste derrière lui.
+A peine avais-je mis pied à terre, que le fantôme s'élança devant moi,
+passant à travers les domestiques qui encombraient la porte d'entrée, et
+regardant si je le suivais.
+
+Alors l'envie me prit de faire sur le cocher lui-même l'essai que
+j'avais fait sur John.
+
+--Patrick, lui demandai-je, quel était donc l'homme qui était près de
+vous?
+
+--Quel homme, Votre Honneur? demanda le cocher.
+
+--L'homme qui était sur votre siège.
+
+Patrick roula de gros yeux étonnés en regardant autour de lui.
+
+--C'est bien, lui dis-je, je me trompais. Et j'entrai à mon tour.
+
+L'huissier s'était arrêté sur l'escalier, et m'attendait. Dès qu'il me
+vit reprendre mon chemin, il reprit le sien, entra devant moi comme
+pour m'annoncer dans la salle de réception; puis, moi entré, il alla
+reprendre, dans l'antichambre, la place qui lui convenait.
+
+Comme à John et comme à Patrick, le fantôme avait été invisible à tout
+le monde.
+
+C'est alors que ma crainte se changea en terreur, et que je compris que,
+véritablement, je devenais fou.
+
+Ce fut à partir de ce soir-là que l'on s'aperçut du changement qui se
+faisait en moi. Chacun me demanda quelle préoccupation me tenait, vous
+comme les autres.
+
+Je retrouvai mon fantôme dans l'antichambre.
+
+Comme à mon arrivée, il courut devant moi à mon départ, remonta sur le
+siège, rentra avec moi à la maison, derrière moi, dans ma chambre, et
+s'assit dans le fauteuil où il s'était assis la veille.
+
+Alors, je voulus m'assurer s'il y avait quelque chose de réel et
+surtout de palpable dans cette apparition. Je fis un violent effort sur
+moi-même, et j'allai à reculons m'asseoir dans le fauteuil.
+
+Je ne sentis rien, mais dans la glace je le vis debout derrière moi.
+
+Comme la veille, je me couchai, mais à une heure du matin seulement.
+Aussitôt que je fus dans mon lit, je le vis dans mon fauteuil.
+
+Le lendemain, au jour, il disparut.
+
+La vision dura un mois.
+
+Au bout d'un mois, elle manqua à ses habitudes et faillit un jour.
+
+Cette fois, je ne crus plus, comme la première, à une disparition
+totale, mais à quelque modification terrible, et, au lieu de jouir de
+mon isolement, j'attendis le lendemain avec effroi.
+
+Le lendemain, au dernier coup de six heures, j'entendis un léger
+frôlement dans les rideaux de mon lit, et, au point d'intersection
+qu'ils formaient dans la ruelle contre la muraille, j'aperçus un
+squelette.
+
+Cette fois, mon ami, vous comprenez, c'était, si je puis m'exprimer
+ainsi, l'image vivante de la mort.
+
+Le squelette était là, immobile, me regardant avec ses yeux vides.
+
+Je me levai, je fis plusieurs tours dans ma chambre; la tête me suivait
+dans toutes mes évolutions. Les yeux ne m'abandonnèrent pas un instant;
+le corps demeurait immobile.
+
+Celle nuit, je n'eus point le courage de me coucher. Je dormis,
+ou plutôt je restai les yeux fermés dans le fauteuil où se tenait
+d'habitude le fantôme, dont j'étais arrivé à regretter la présence.
+
+Au jour, le squelette disparut.
+
+J'ordonnai à John de changer mon lit de place et de croiser les rideaux.
+
+Au dernier coup de six heures, j'entendis le même frôlement; je vis les
+rideaux s'agiter; puis j'aperçus les extrémités de deux mains osseuses
+qui écartaient les rideaux de mon lit, et, les rideaux écartés, le
+squelette prit dans l'ouverture la place qu'il avait occupée la veille.
+
+Cette fois, j'eus le courage de me coucher.
+
+La tête qui, comme la veille, m'avait suivi dans tous mes mouvements,
+s'inclina alors vers moi.
+
+Les yeux qui, comme la veille, ne m'avaient pas un instant perdu de vue,
+se fixèrent alors sur moi.
+
+Vous comprenez la nuit que je passai! Eh bien! mon cher docteur, voici
+vingt nuits pareilles que je passe. Maintenant, vous savez ce que j'ai;
+entreprendrez-vous encore de me guérir?
+
+--J'essayerai du moins, répondit le docteur.
+
+--Comment cela? voyons.
+
+--Je suis convaincu que le fantôme que vous voyez n'existe que dans
+votre imagination.
+
+--Que m'importe qu'il existe ou n'existe pas, si je le vois?
+
+--Vous voulez que j'essaye de le voir, moi?
+
+--Je ne demande pas mieux.
+
+--Quand cela?
+
+--Le plus tôt possible. Demain.
+
+--Soit, demain... jusque-là, bon courage! Le malade sourit tristement.
+
+Le lendemain, à sept heures du matin, le docteur entra dans la chambre
+de son ami.
+
+--Eh bien! lui demanda-t-il, le squelette?
+
+--Il vient de disparaître, répondit celui-ci d'une voix faible.
+
+--Eh bien! nous allons nous arranger de manière à ce qu'il ne revienne
+pas ce soir.
+
+--Faites.
+
+--D'abord, vous dites qu'il entre au dernier tintement de six heures?
+
+--Sans faute.
+
+--Commençons par arrêter la pendule. Et il fixa le balancier.
+
+--Que voulez-vous faire?
+
+--Je veux vous ôter la faculté de mesurer le temps.
+
+--Bien.
+
+--Maintenant, nous allons maintenir les persiennes fermées, croiser les
+rideaux des fenêtres.
+
+--Pourquoi cela?
+
+--Toujours dans le même but, afin que vous ne puissiez vous rendre aucun
+compte de la marche de la journée.
+
+--Faites.
+
+--Les persiennes furent assurées, les rideaux tirés; on alluma des
+bougies.
+
+--Tenez un déjeuner et un dîner prêt, John, dit le docteur, nous
+ne voulons pas être servis à à heures fixées, mais seulement quand
+j'appellerai.
+
+--Vous entendez, John? dit le malade.
+
+--Oui, monsieur.
+
+--Puis, donnez-nous des cartes, des dés, des dominos, et laissez-nous.
+
+Les objets demandés furent apportés par John, qui se retira.
+
+Le docteur commença de distraire le malade de son mieux, tantôt causant,
+tantôt jouant avec lui; puis, lorsqu'il eut faim, il sonna.
+
+John, qui savait dans quel but on avait sonné, apporta le déjeuner.
+
+Après le déjeuner, la partie commença, et fut interrompue par un nouveau
+coup de sonnette du docteur.
+
+John apporta le dîner.
+
+On mangea, on but, on prit le café, et l'on se remit à jouer. La journée
+paraît longue ainsi passée en tête à tête. Le docteur crut avoir mesuré
+le temps dans son esprit, et que l'heure fatale devait être passée.
+
+--Eh bien! dit-il en se levant, victoire!
+
+--Comment! victoire? demanda le malade.
+
+--Sans doute; il doit être au moins huit ou neuf heures, et le squelette
+n'est pas venu.
+
+--Regardez à votre montre, docteur, puisque c'est la seule qui aille
+dans la maison, et, si l'heure est passée; ma foi, comme vous, je
+crierai victoire.
+
+Le docteur regarda sa montre, mais ne dit rien.
+
+--Vous vous étiez trompé, n'est-ce pas, docteur? dit le malade; il est
+six heures juste.
+
+[Illustration:--Où le voyez-vous donc? demanda-t-il.]
+
+--Oui; eh bien?
+
+--Eh bien! voilà le squelette qui entre.
+
+Et le malade se rejeta en arrière avec un profond soupir.
+
+Le docteur regarda de tous côtés.
+
+--Où le voyez-vous donc? demanda-t-il.
+
+--A sa place habituelle, dans la ruelle de mon lit, entre les rideaux.
+
+Le docteur se leva, tira le lit, passa dans la ruelle et alla prendre
+entre les rideaux la place que le squelette était censé occuper.
+
+--Et maintenant, dit-il, le voyez-vous toujours?
+
+--Je ne vois plus le bas de son corps, attendu que le vôtre à vous me le
+cache, mais je vois son crâne.
+
+--Où cela?
+
+--Au-dessus de votre épaule droite. C'est comme si vous aviez deux
+têtes, l'une vivante, l'autre morte.
+
+Le docteur, tout incrédule qu'il était, frissonna malgré lui.
+
+Il se retourna, mais il ne vit rien.
+
+[Illustration: Neuf jours après, John, en entrant dans la chambre de son
+maître, le trouva mort dans son lit]
+
+--Mon ami, dit-il tristement en revenant au malade, si vous avez
+quelques dispositions testamentaires à faire, faites-les.
+
+Et il sortit.
+
+Neuf jours après, John, en entrant dans la chambre de son maître, le
+trouva mort dans son lit.
+
+Il y avait trois mois, jour pour jour, que le bandit avait été exécuté.
+
+
+
+
+ IX
+
+
+ LES TOMBEAUX DE SAINT-DENIS.
+
+Eh bien! qu'est-ce que cela prouve, docteur? demanda M. Ledru.
+
+--Cela prouve que les organes qui transmettent au cerveau les
+perceptions qu'ils reçoivent peuvent se déranger par suite de certaines
+causes, au point d'offrir à l'esprit un miroir infidèle, et qu'en pareil
+cas on voit des objets et on entend des sons qui n'existent pas. Voilà
+tout.
+
+--Cependant, dit le chevalier Lenoir avec la timidité d'un savant de
+bonne foi, cependant il arrive certaines choses qui laissent une
+trace, certaines prophéties qui ont un accomplissement. Comment
+expliquerez-vous, docteur, que des coups donnés par des spectres ont pu
+faire naître des places noires sur le corps de celui qui les a reçus?
+comment expliquerez-vous qu'une vision ait pu, dix, vingt, trente ans
+auparavant, révéler l'avenir? Ce qui n'existe pas peut-il meurtrir ce
+qui est ou annoncer ce qui sera?
+
+--Ah! dit le docteur, vous voulez parler de la vision du roi de Suède.
+
+--Non, je veux parler de ce que j'ai vu moi-même.
+
+--Vous!
+
+--Moi.
+
+--Où cela?
+
+--A Saint-Denis.
+
+--Quand cela?
+
+--En 1794, lors de la profanation des tombes.
+
+--Ah! oui, écoutez cela, docteur, dit M. Ledru.
+
+--Quoi? qu'avez-vous vu? dites.
+
+--Voici. En 1793 j'avais été nommé directeur du Musée des monuments
+français, et, comme tel, je fus présent à l'exhumation des cadavres de
+l'abbaye de Saint-Denis, dont les patriotes éclairés avaient changé le
+nom en celui de Franciade. Je puis, après quarante ans, vous raconter
+les choses étranges qui ont signalé cette profanation.
+
+La haine que l'on était parvenu à inspirer au peuple pour le roi Louis
+XVI, et que n'avait pu assouvir l'échafaud du 21 janvier, avait remonté
+aux rois de sa race: on voulut poursuivre la monarchie jusqu'à sa
+source, les monarques jusque dans leur tombe, jeter au vent la cendre de
+soixante rois.
+
+Puis aussi peut-être eut-on la curiosité de voir si les grands trésors
+que l'on prétendait enfermés dans quelques-uns de ces tombeaux s'étaient
+conservés aussi intacts qu'on le disait.
+
+Le peuple se rua donc sur Saint-Denis.
+
+Du 6 au 8 août, il détruisit cinquante et un tombeaux, l'histoire de
+douze siècles.
+
+Alors le gouvernement résolut de régulariser ce désordre, de fouiller
+pour son propre compte les tombeaux, et d'hériter de la monarchie, qu'il
+venait de frapper dans Louis XVI, son dernier représentant.
+
+Puis il s'agissait d'anéantir jusqu'au nom, jusqu'au souvenir, jusqu'aux
+ossements des rois; il s'agissait de rayer de l'histoire quatorze
+siècles de monarchie.
+
+Pauvres fous qui ne comprennent pas que les hommes peuvent parfois
+changer l'avenir... jamais le passé.
+
+On avait préparé dans le cimetière une grande fosse commune sur le
+modèle des fosses des pauvres. C'est dans cette fosse et sur un lit de
+chaux que devaient être jetés, comme à une voirie, les ossements de ceux
+qui avaient fait de la France la première des nations, depuis Dagobert
+jusqu'à Louis XV.
+
+Ainsi, satisfaction était donnée au peuple, mais surtout jouissance
+était donnée à ces législateurs, à ces avocats, à ces journalistes
+envieux, oiseaux de proie des révolutions, dont l'oeil est blessé par
+toute splendeur, comme l'oeil de leurs frères, les oiseaux de nuit, est
+blessé par toute lumière.
+
+L'orgueil de ceux qui ne peuvent édifier est de détruire.
+
+Je fus nommé inspecteur des fouilles; c'était pour moi un moyen de
+sauver une foule de choses précieuses. J'acceptai.
+
+Le samedi 12 octobre, pendant que l'on instruisait le procès de la
+reine; je fis ouvrir le caveau des Bourbons du côté des chapelles
+souterraines, et je commençai par en tirer le cercueil de Henri IV, mort
+assassiné le 14 mai 1610, âgé de cinquante-sept ans.
+
+Quant à la statue du Pont-Neuf, chef-d'oeuvre de Jean de Bologne et de
+son élève, elle avait été fondue pour en faire des gros sous.
+
+Le corps de Henri IV était merveilleusement conservé; les traits du
+visage, parfaitement reconnaissables, étaient bien ceux que l'amour du
+peuple et le pinceau de Rubens ont consacrés. Quand on le vit sortir le
+premier de la tombe et paraître au jour dans son suaire, bien conservé
+comme lui, l'émotion fut grande, et à peine si ce cri de: Vive Henri
+IV! si populaire en France, ne retentit point instinctivement sous les
+voûtes de l'église.
+
+Quand je vis ces marques de respect, je dirai même d'amour, je fis
+mettre le corps tout debout contre une des colonnes du choeur, et là
+chacun put venir le contempler.
+
+Il était vêtu, comme de son vivant, de son pourpoint de velours noir,
+sur lequel se détachaient ses fraises et ses manchettes blanches; de sa
+trousse de velours pareil au pourpoint, de bas de soie de même couleur,
+de souliers de velours.
+
+Ses beaux cheveux grisonnants faisaient toujours une auréole autour de
+sa tête, sa belle barbe blanche tombait toujours sur sa poitrine.
+
+Alors commença une immense procession comme à la châsse d'un saint: des
+femmes venaient toucher les mains du bon roi, d'autres baisaient le
+bas de son manteau, d'autres faisaient mettre leurs enfants à genoux,
+murmurant tout bas:
+
+--Ah! s'il vivait, le pauvre peuple ne serait pas si malheureux. Et
+elles eussent pu ajouter: Ni si féroce, car ce qui fait la férocité du
+peuple, c'est le malheur.
+
+Cette procession dura pendant toute la journée du samedi 12 octobre, du
+dimanche 13 et du lundi 14.
+
+Le lundi les fouilles recommencèrent après le dîner des ouvriers,
+c'est-à-dire vers trois heures après midi.
+
+Le premier cadavre qui vit le jour après celui de Henri IV fut celui de
+son fils, Louis XIII. Il était bien conservé, et, quoique les traits
+du visage fussent affaissés, on pouvait encore le reconnaître à sa
+moustache.
+
+Puis vint celui de Louis XIV, reconnaissable à ses grands traits qui ont
+fait de son visage le masque typique des Bourbons; seulement il était
+noir comme de l'encre.
+
+Puis vinrent successivement ceux de Marie de Médicis, deuxième femme
+de Henri IV; d'Anne d'Autriche, femme de Louis XIII; de Marie Thérèse,
+infante d'Espagne et femme de Louis XIV; et du grand dauphin.
+
+Tous ces corps étaient putréfiés. Seulement celui du grand dauphin était
+en putréfaction liquide.
+
+Le mardi, 15 octobre, les exhumations continuèrent.
+
+Le cadavre de Henri IV était toujours là debout contre sa colonne, et
+assistant impassible à ce vaste sacrilège qui s'accomplissait à la fois
+sur ses prédécesseurs et sur sa descendance.
+
+Le mercredi 16, juste au moment où la reine Marie-Antoinette avait la
+tête tranchée sur la place de la Révolution, c'est-à-dire à onze heures
+du matin, on tirait à son tour du caveau des Bourbons le cercueil du roi
+Louis XV.
+
+Il était, selon l'antique coutume du cérémonial de France, couché à
+l'entrée du caveau où il attendait son successeur, qui ne devait pas
+venir l'y rejoindre. On le prit, on l'emporta et on l'ouvrit dans le
+cimetière seulement, et sur les bords de la fosse.
+
+D'abord le corps retiré du cercueil de plomb, et bien enveloppé de linge
+et de bandelettes, paraissait entier et bien conservé; mais, dégagé de
+ce qui l'enveloppait, il n'offrait plus que l'image de la plus hideuse
+putréfaction, et il s'en échappa une odeur tellement infecte, que chacun
+s'enfuit, et qu'on fut obligé de brûler plusieurs livres de poudre pour
+purifier l'air.
+
+On jeta aussitôt dans la fosse ce qui restait du héros du
+Parc-aux-Cerfs, de l'amant de madame de Châteauroux, de madame de
+Pompadour et de madame du Barry, et, tombé sur un lit de chaux vive, on
+recouvrit de chaux vive ces immondes reliques.
+
+J'étais resté le dernier pour faire brûler les artifices et jeter
+la chaux quand j'entendis un grand bruit dans l'église; j'y entrai
+vivement, et j'aperçus un ouvrier qui se débattait au milieu de
+ses camarades, tandis que les femmes lui montraient le poing et le
+menaçaient.
+
+Le misérable avait quitté sa triste besogne pour aller voir un spectacle
+plus triste encore, l'exécution de Marie-Antoinette; puis, enivré des
+cris qu'il avait poussés et entendu pousser, de la vue du sang qu'il
+avait vu répandre, il était revenu à Saint-Denis, et, s'approchant de
+Henri IV dressé contre son pilier, et toujours entouré de curieux, et je
+dirai presque de dévots:
+
+--De quel droit, lui avait-il dit, restes-tu debout ici, toi, quand on
+coupe la tête des rois sur la place de la Révolution?
+
+Et, en même temps, saisissant la barbe de la main gauche, il l'avait
+arrachée, tandis que, de la droite, il donnait un soufflet au cadavre
+royal.
+
+Le cadavre était tombé à terre en rendant un bruit sec, pareil à celui
+d'un sac d'ossements qu'on eût laissé tomber.
+
+Aussitôt un grand cri s'était élevé de tous côtés. A tel autre roi que
+ce, fût, on eût pu risquer un pareil outrage, mais à Henri IV, au roi du
+peuple, c'était presque un outrage au peuple.
+
+L'ouvrier sacrilège courait donc le plus grand risque lorsque j'accourus
+à son secours.
+
+Dès qu'il vit qu'il pouvait trouver en moi un appui, il se mit sous ma
+protection. Mais, tout en le protégeant, je voulus le laisser sous le
+poids de l'action infâme qu'il avait commise.
+
+--Mes enfants, dis-je aux ouvriers, laissez ce misérable, celui qu'il
+a insulté est en assez bonne position là-haut pour obtenir de Dieu son
+châtiment.
+
+Puis, lui ayant repris la barbe qu'il avait arrachée au cadavre, et
+qu'il tenait toujours de la main gauche, je le chassai de l'église, en
+lui annonçant qu'il ne faisait plus partie des ouvriers que j'employais.
+Les huées et les menaces de ses camarades le poursuivirent jusque dans
+la rue.
+
+Craignant de nouveaux outrages à Henri IV, j'ordonnai qu'il fût porté
+dans la fosse commune; mais, jusque-là, le cadavre fut accompagné de
+marques de respect. Au lieu d'être jeté, comme les autres, au charnier
+royal, il y fut descendu, déposé doucement et couché avec soin à l'un
+des angles; puis une couche de terre, au lieu d'une couche de chaux, fut
+pieusement étendue sur lui.
+
+La journée finie, les ouvriers se retirèrent, le gardien seul resta:
+c'était un brave homme que j'avais placé là, de peur que, la nuit, on
+ne pénétrât dans l'église, soit pour exécuter de nouvelles mutilations,
+soit pour opérer de nouveaux vols; ce gardien dormait le jour et
+veillait de sept heures du soir à sept heures du matin.
+
+Il passait la nuit debout, et se promenait pour s'échauffer, ou assis
+près d'un feu allumé contre un des piliers les plus proches de la porte.
+
+Tout présentait dans la basilique l'image de la mort, et la dévastation
+rendait cette image de la mort plus terrible encore. Les caveaux étaient
+ouverts et les dalles dressées contre les murailles; les statues brisées
+jonchaient le pavé de l'église; çà et là, des cercueils éventrés avaient
+restitué les morts, dont ils croyaient n'avoir à rendre compte qu'au
+jour du jugement dernier. Tout enfin portait l'esprit de l'homme, si cet
+esprit était élevé, à la méditation; s'il était faible, à la terreur.
+
+Heureusement le gardien n'était pas un esprit, mais une matière
+organisée. Il regardait tous ces débris du même oeil qu'il eût regardé
+une forêt en coupe ou un champ fauché, et n'était préoccupé que de
+compter les heures de la nuit, voix monotone de l'horloge, seule chose
+qui fût restée vivante dans la basilique désolée.
+
+Au moment où sonna minuit et où vibrait le dernier coup du marteau dans
+les sombres profondeurs de l'église, il entendit de grands cris venant
+du côté du cimetière. Ces cris étaient des cris d'appel, de longues
+plaintes, de douloureuses lamentations.
+
+Après le premier moment de surprise, il s'arma d'une pioche et s'avança
+vers la porte qui faisait communication entre l'église et le cimetière;
+mais, cette porte ouverte, reconnaissant parfaitement que ces cris
+venaient de la fosse des rois, il n'osa aller plus loin, referma la
+porte, et accourut me réveiller à l'hôtel où je logeais.
+
+Je me refusai d'abord à croire à l'existence de ces clameurs sortant de
+la fosse royale; mais, comme je logeais juste en face de l'église, le
+gardien ouvrit ma fenêtre, et, au milieu du silence troublé par le seul
+bruissement de la brise hivernale, je crus effectivement entendre de
+longues plaintes qui me semblaient n'être pas seulement la lamentation
+du vent.
+
+Je me levai et j'accompagnai le gardien jusque dans l'église. Arrivé là,
+et le porche refermé derrière nous, nous entendîmes plus distinctement
+les plaintes dont il avait parlé. Il était d'autant plus facile de
+distinguer d'où venaient ces plaintes, que la porte du cimetière, mal
+fermée par le gardien, s'était rouverte derrière lui. C'était donc du
+cimetière effectivement que ces plaintes venaient.
+
+Nous allumâmes deux torches et nous nous acheminâmes vers la porte; mais
+trois fois, en approchant de cette porte, le courant d'air qui s'était
+établi du dehors au dedans les éteignit. Je compris que c'était comme
+ces détroits difficiles à franchir, et qu'une fois étant dans le
+cimetière, nous n'aurions plus la même lutte à soutenir. Je fis, outre
+nos torches, allumer une lanterne. Nos torches s'éteignirent; mais la
+lanterne persista. Nous franchîmes le détroit, et, une fois dans le
+cimetière, nous rallumâmes nos torches, que respecta le vent.
+
+Cependant, au fur et à mesure que nous approchions, les clameurs s'en
+étaient allées mourantes, et, au moment où nous arrivâmes au bord de la
+fosse, elles étaient à peu près éteintes.
+
+Nous secouâmes nos torches au-dessus de la vaste ouverture, et, au
+milieu des ossements, sur cette couche de chaux et de terre toute trouée
+par eux, nous vîmes quelque chose d'informe qui se débattait.
+
+Ce quelque chose ressemblait à un homme.
+
+--Qu'avez-vous et que voulez-vous? demandai-je à cette espèce d'ombre.
+
+--Hélas! murmura-t-elle, je suis le misérable ouvrier qui a donné un
+soufflet à Henri IV.
+
+--Mais comment es-tu là? demandai-je
+
+--Tirez-moi d'abord de là, monsieur Lenoir, car je me meurs, et ensuite
+vous saurez tout.
+
+Du moment que le gardien des morts s'était convaincu qu'il avait affaire
+à un vivant, la terreur qui d'abord s'était emparée de lui avait
+disparu, il avait déjà dressé une échelle couchée dans les herbes du
+cimetière, tenant cette échelle debout et attendant mes ordres.
+
+Je lui ordonnai de descendre l'échelle dans la fosse, et j'invitai
+l'ouvrier à monter. Il se traîna, en effet, jusqu'à la base de
+l'échelle; mais, arrivé là, lorsqu'il fallut se dresser debout et monter
+les échelons, il s'aperçut qu'il avait une jambe et un bras cassés.
+
+Nous lui jetâmes une corde avec un noeud coulant; il passa cette corde
+sous ses épaules. Je conservai l'autre extrémité de la corde entre mes
+mains; le gardien descendit quelques échelons, et, grâce à ce double
+soutien, nous parvînmes à tirer ce vivant de la compagnie des morts.
+
+A peine fut-il hors de la fosse, qu'il s'évanouit. Nous l'emportâmes
+près du feu; nous le couchâmes sur un lit de paille, puis j'envoyai le
+gardien chercher un chirurgien.
+
+[Illustration:--J'interrogeai alors le blessé.]
+
+Le gardien revint avec un docteur avant que le blessé eût repris
+connaissance, et ce fut seulement pendant l'opération qu'il ouvrit les
+yeux.
+
+Le pansement fait, je remerciai le chirurgien, et, comme je voulais
+savoir par quelle étrange circonstance le profanateur se trouvait
+dans la tombe royale, je renvoyai à son tour le gardien. Celui-ci ne
+demandait pas mieux que d'aller se coucher après les émotions d'une
+pareille nuit, et je restai seul près de l'ouvrier. Je m'assis sur une
+pierre près de la paille ou il était couché et en face du foyer dont
+la flamme tremblante éclairait la partie de l'église où nous étions,
+laissant toutes les profondeurs dans une obscurité d'autant plus
+épaisse, que la partie où nous nous trouvions était dans une plus grande
+lumière.
+
+J'interrogeai alors le blessé, voici ce qu'il me raconta.
+
+Son renvoi l'avait peu inquiété. Il avait de l'argent dans sa poche, et
+jusque-là il avait vu qu'avec de l'argent on ne manquait de rien.
+
+En conséquence, il était allé s'établir au cabaret. Au cabaret, il avait
+commencé d'entamer une bouteille, mais au troisième verre il avait vu
+entrer l'hôte.
+
+--Avons-nous bientôt fini? avait demandé celui-ci.
+
+--Et pourquoi cela? avait répondu l'ouvrier.
+
+--Mais parce que j'ai entendu dire que c'était toi qui avais donné un
+soufflet à Henri IV.
+
+--Eh bien! oui, c'est moi! dit insolemment l'ouvrier. Après?
+
+--Après? je ne veux pas donner à boire à un méchant coquin comme toi,
+qui appellera la malédiction sur ma maison.
+
+--Ta maison, ta maison est la maison de tout le monde, et, du moment où
+l'on paye, on est chez soi.
+
+--Oui, mais tu ne payeras pas, toi.
+
+--Et pourquoi cela?
+
+--Parce que je ne veux pas de ton argent, Or, comme tu ne payeras pas,
+tu ne seras pas chez toi, mais chez moi; et, comme tu seras chez moi,
+j'aurai le droit de le mettre à la porte.
+
+--Oui, si tu es le plus fort.
+
+--Si je ne suis pas le plus fort, j'appellerai mes garçons.
+
+--Eh bien! appelle un peu, que nous voyions.
+
+Le cabaretier avait appelé; trois garçons, prévenus d'avance, étaient
+entrés à sa voix, chacun avec un bâton à la main, et force avait été à
+l'ouvrier, si bonne envie qu'il eût de résister, de se retirer sans mot
+dire.
+
+Alors il était sorti, avait erré quelque temps par la ville, et, à
+l'heure du dîner, il était entré chez le gargotier où les ouvriers
+avaient l'habitude de prendre leurs repas.
+
+Il venait de manger sa soupe quand les ouvriers, qui avaient fini leur
+journée, entrèrent.
+
+En l'apercevant, ils s'arrêtèrent au seuil, et, appelant l'hôte, lui
+déclarèrent que, si cet homme continuait à prendre ses repas chez lui,
+ils déserteraient sa maison depuis le premier jusqu'au dernier.
+
+Le gargotier demanda ce qu'avait fait cet homme, qui était ainsi en
+proie à la réprobation générale.
+
+On lui dit que c'était l'homme qui avait donné un soufflet à Henri IV.
+
+--Alors, sors d'ici! dit le gargotier en s'avançant vers lui, et puisse
+ce que tu as mangé te servir de poison!
+
+Il y avait encore moins possibilité de résister chez le gargotier que
+chez le marchand de vin. L'ouvrier maudit se leva en menaçant ses
+camarades, qui s'écartèrent devant lui, non pas à cause des menaces
+qu'il avait proférées, mais à cause de la profanation qu'il avait
+commise.
+
+Il sortit la rage dans le coeur, erra une partie de la soirée dans les
+rues de Saint-Denis, jurant et blasphémant. Puis, vers les dix heures,
+il s'achemina vers son garni.
+
+Contre l'habitude de la maison, les portes étaient fermées.
+
+Il frappa à la porte. Le logeur parut à une fenêtre. Comme il faisait
+nuit sombre, il ne put reconnaître celui qui frappait.
+
+--Qui êtes-vous? demanda-t-il.
+
+L'ouvrier se nomma.
+
+--Ah! dit le logeur, c'est toi qui as donné un soufflet à Henri IV;
+attends.
+
+--Quoi! que faut-il que j'attende? dit l'ouvrier avec impatience.
+
+En même temps, un paquet tomba à ses pieds.
+
+--Qu'est-ce que cela? demanda l'ouvrier.
+
+--Tout ce qu'il y a à toi ici.
+
+--Comment! tout ce qu'il y a à moi ici.
+
+--Oui, tu peux aller coucher où tu voudras; je n'ai pas envie que ma
+maison me tombe sur la tête.
+
+L'ouvrier, furieux, prit un pavé et le jeta dans la porte.
+
+--Attends, dit le logeur, je vais réveiller tes compagnons, et nous
+allons voir.
+
+L'ouvrier comprit qu'il n'avait rien de bon à attendre. Il se retira,
+et, ayant trouvé une porte ouverte à cent pas de là, il entra et se
+coucha sous un hangar.
+
+Sous ce hangar, il y avait de la paille; il se coucha sur cette paille
+et s'endormit.
+
+A minuit moins un quart, il lui sembla que quelqu'un lui touchait sur
+l'épaule. Il se réveilla, et vit devant lui une forme blanche ayant
+l'aspect d'une femme, et qui lui faisait signe de le suivre.
+
+Il crut que c'était une de ces malheureuses qui ont toujours un gîte et
+du plaisir à offrir à qui peut payer le gîte et le plaisir; et, comme il
+avait de l'argent, comme il préférait passer la nuit à couvert et couché
+dans un lit, à la passer dans un hangar et couché sur la paille, il se
+leva et suivit la femme.
+
+La femme longea un instant les maisons du côté gauche de la Grande-Rue,
+puis elle traversa la rue, prit une ruelle à droite, faisant toujours
+signe à l'ouvrier de la suivre.
+
+Celui-ci, habitué à ce manège nocturne, connaissant par expérience les
+ruelles où se logent ordinairement les femmes du genre de celle qu'il
+suivait, ne fit aucune difficulté et s'engagea dans la ruelle.
+
+La ruelle aboutissait aux champs; il crut que cette femme habitait une
+maison isolée, et la suivit encore.
+
+Au bout de cent pas, ils traversèrent une brèche; mais, tout à coup,
+ayant levé les yeux, il aperçut devant lui la vieille abbaye de Saint
+Denis, avec son clocher gigantesque et ses fenêtres légèrement teintées
+par le feu intérieur, près duquel veillait le gardien.
+
+Il chercha des yeux la femme; elle avait disparu.
+
+Il était dans le cimetière.
+
+Il voulut repasser par la brèche. Mais sur cette brèche, sombre,
+menaçant, le bras tendu vers lai, il lui sembla voir le spectre de Henri
+IV.
+
+Le spectre fit un pas en avant, et l'ouvrier un pas en arrière.
+
+Au quatrième ou cinquième pas, la terre manqua sous ses pieds, et il
+tomba à la renverse dans la fosse.
+
+Alors, il lui sembla voir se dresser autour de lui tous ces rois,
+prédécesseurs et descendants de Henri IV; alors, il lui sembla qu'ils
+levaient sur lui les uns leurs sceptres, les autres leurs mains de
+justice, en criant malheur au sacrilège. Alors, il lui sembla qu'au
+contact de ces mains de justice et de ces sceptres pesants comme du
+plomb, brûlants comme du feu, il sentait l'un après l'autre ses membres
+brisés.
+
+C'est en ce moment que minuit sonnait et que la gardien entendait les
+plaintes.
+
+Je fis ce que je pus pour rassurer ce malheureux; mais sa raison était
+égarée, et, après un délire de trois jours, il mourut en criant: Grâce!
+
+--Pardon, dit le docteur, mais je ne comprends point parfaitement la
+conséquence de votre récit. L'accident de votre ouvrier prouve que, la
+tête préoccupée de ce qui lui était arrivé dans la journée, soit en état
+de veille, soit en état de somnambulisme, il s'est mis à errer la nuit;
+qu'en errant, il est entré dans le cimetière, et que, tandis qu'il
+regardait en l'air, au lieu de regarder à ses pieds, il est tombé dans
+la fosse où naturellement il s'est, dans sa chute, cassé un bras et une
+jambe. Or, vous avez parlé d'une prédiction qui s'est réalisée, et je ne
+vois pas dans tout ceci la plus petite prédiction.
+
+--Attendez, docteur, dit le chevalier, l'histoire que je viens de
+raconter, et qui, vous avez raison, n'est qu'un fait, mène tout droit à
+cette prédiction que je vais vous dire, et qui est un mystère.
+
+Cette prédiction, la voici:
+
+Vers le 20 janvier 1794, après la démolition du tombeau de François Ier,
+on ouvrit le sépulcre de la comtesse de Flandre, fille de Philippe le
+Long.
+
+Ces deux tombeaux étaient les derniers qui restaient à fouiller; tous
+les caveaux étaient effondrés, tous les sépulcres étaient vides, tous
+les ossements étaient au charnier.
+
+Une dernière sépulture était restée inconnue: c'était celle du cardinal
+de Metz, qui, disait-on, avait été enterré à Saint-Denis.
+
+Tous les caveaux avaient été refermés ou à peu près, caveau des Valois,
+et caveau des Charles. Il ne restait que le caveau des Bourbons, que
+l'on devait fermer le lendemain.
+
+Le gardien passait sa dernière nuit dans cette, église où il n'y avait
+plus rien à garder; permission lui avait donc été donnée de dormir, et
+il profitait de la permission.
+
+A minuit, il fut réveillé par le bruit de l'orgue et des chants
+religieux. Il se réveilla, se frotta les yeux et tourna la tête vers le
+choeur, c'est-à-dire du côté ou venaient les chants.
+
+Alors, il vit avec étonnement les stalles du choeur garnies par les
+religieux de Saint-Denis; il vit un archevêque officiant à l'autel; il
+vit la chapelle ardente allumée; et, sous la chapelle ardente allumée,
+le grand drap d'or mortuaire qui, d'habitude, ne recouvre que le corps
+des rois.
+
+Au moment où il se réveillait, la messe était finie et le cérémonial de
+l'enterrement commençait.
+
+Le sceptre, la couronne et la main de justice, posés sur un coussin de
+velours rouge, étaient remis aux hérauts, qui les présentèrent à trois
+princes, lesquels les prirent.
+
+Aussitôt s'avancèrent, plutôt glissant que marchant, et sans que
+le bruit de leurs pas éveillât le moindre écho dans la salle, les
+gentilshommes de la chambre qui prirent le corps et qui le portèrent
+dans le caveau des Bourbons, resté seul ouvert, tandis que tous les
+autres étaient refermés.
+
+Alors, le roi d'armes y descendit, et, lorsqu'il y fut descendu, il cria
+aux autres hérauts d'avoir à y venir faire leur office.
+
+Le roi d'armes et les hérauts étaient au nombre de cinq.
+
+Du fond du caveau, le roi d'armes appela le premier héraut, qui
+descendit, portant les éperons; puis le second, qui descendit, portant
+les gantelets; puis le troisième, qui descendit, portant l'écu; puis le
+quatrième, qui descendit, portant l'armet timbré; puis le cinquième, qui
+descendit, portant la cotte d'armes.
+
+Ensuite, il appela le premier valet tranchant, qui apporta la bannière;
+les capitaines des Suisses, des archers de la garde et des deux cents
+gentilshommes de la maison; le grand écuyer, qui apporta l'épée royale;
+le premier chambellan, qui apporta la bannière de France; le grand
+maître, devant lequel tous les maîtres d'hôtel passèrent, jetant leurs
+bâtons blancs dans le caveau et saluant les trois princes porteurs de la
+couronne, du sceptre et de la main de justice, au fur et à mesure qu'ils
+défilaient; les trois princes, qui apportèrent à leur tour sceptre, main
+de justice et couronne.
+
+Alors, le roi d'armes cria à voix haute et par trois fois:
+
+«Le roi est mort; vive le roi!--Le roi est mort; vive le roi!--Le roi
+est mort; vive le roi!»
+
+Un héraut, qui était resté dans le choeur, répéta le triple cri.
+
+Enfin, le grand maître brisa sa baguette en signe que la maison royale
+était rompue, et que les officiers du roi pouvaient se pourvoir.
+
+Aussitôt les trompettes retentirent et l'orgue s'éveilla.
+
+Puis, tandis que les trompettes sonnaient toujours plus faiblement,
+tandis que l'orgue gémissait de plus en plus bas, les lumières des
+cierges pâlirent, les corps des assistants s'effacèrent, et, au dernier
+gémissement de l'orgue, au dernier son de la trompette, tout disparut.
+
+Le lendemain, le gardien, tout en larmes, raconta l'enterrement royal
+qu'il avait vu, et auquel, lui, pauvre homme, assistait seul, prédisant
+que ces tombeaux mutilés seraient remis en place, et que, malgré les
+décrets de la Convention et l'oeuvre de la guillotine, la France
+reverrait une nouvelle monarchie et Saint-Denis de nouveaux rois.
+
+Cette prédiction valut la prison et presque l'échafaud au pauvre diable,
+qui, trente ans plus tard, c'est-à-dire le 20 septembre 1824, derrière
+la même colonne où il avait eu sa vision, me disait, en me tirant par la
+basque de mon habit:
+
+--Eh bien! monsieur Lenoir, quand je vous disais que nos pauvres rois
+reviendraient un jour à Saint-Denis, m'étais-je trompé?
+
+En effet, ce jour-là on enterrait Louis XVIII avec le même cérémonial
+que le gardien des tombeaux avait vu pratiquer trente ans auparavant.
+
+--Expliquez celle-là, docteur.
+
+[Illustration: Alors il vit avec étonnement les stalles du choeur
+garnies par les religieux de Saint-Denis.]
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+ X
+
+
+ L'ARTIFAILLE.
+
+Soit qu'il fût convaincu, soit, ce qui est plus probable, que la
+négation lui parût difficile vis-à-vis d'un homme comme le chevalier
+Lenoir, le docteur se tut.
+
+Le silence du docteur laissait le champ libre aux commentateurs; l'abbé
+Moulle s'élança dans l'arène.
+
+--Tout ceci me confirme dans mon système, dit-il.--Et quel est votre
+système? demanda le docteur, enchanté de reprendre la polémique avec
+de moins rudes jouteurs que M. Ledru et le chevalier Lenoir.--Que nous
+vivons entre deux mondes invisibles, peuplés, l'un d'esprits infernaux,
+l'autre d'esprits célestes; qu'à l'heure de notre naissance deux génies,
+l'un bon, l'autre mauvais, viennent prendre place à nos côtés, nous
+accompagnent toute notre vie, l'un nous soufflant le bien, l'autre le
+mal, et qu'à l'heure de notre mort celui qui triomphe s'empare de nous:
+ainsi, notre corps devient ou la proie d'un démon ou la demeure d'un
+ange; chez la pauvre Solange, le bon génie avait triomphé, et c'était
+lui qui vous disait adieu, Ledru, par les lèvres muettes de la jeune
+martyre, chez le brigand condamné par le juge écossais, c'était le
+démon qui était resté maître de la place, et c'est lui qui venait
+successivement au juge sous la forme d'un chat, dans l'habit d'un
+huissier, avec l'apparence d'un squelette; enfin, dans le dernier cas,
+c'est l'ange de la monarchie qui a vengé sur le sacrilège la terrible
+profanation des tombeaux, et qui, comme le Christ se manifestant aux
+humbles, a montré la restauration future de la royauté à un pauvre
+gardien de tombeaux, et cela avec autant de pompe que si la cérémonie
+fantastique avait eu pour témoins tous les futurs dignitaires de la
+cour de Louis XVIII.--Mais enfin, monsieur l'abbé, dit le docteur,
+tout système est fondé sur une conviction.--Sans doute.--Mais cette
+conviction, pour qu'elle soit réelle, il faut qu'elle repose sur un
+fait.--C'est aussi sur un fait que la mienne repose.--Sur un fait qui
+vous a été raconté par quelqu'un en qui vous avez toute confiance.--Sur
+un fait qui m'est arrivé à moi-même.--Ah! l'abbé; voyons le fait.
+
+--Volontiers. Je suis né sur cette partie de l'héritage des anciens rois
+qu'on appelle aujourd'hui le département de l'Aisne, et qu'on appelait
+autrefois l'Ile-de-France; mon père et ma mère habitaient un petit
+village situé au milieu de la forêt de Villers-Cotterets, et qu'on
+appelle Fleury. Avant ma naissance, mes parents avaient déjà eu cinq
+enfants, trois garçons et deux filles, qui, tous, étaient morts. Il en
+résulta que, lorsque ma mère se vit enceinte de moi, elle me voua au
+blanc jusqu'à l'âge de sept ans, et mon père promit un pèlerinage à
+Notre-Dame-de-Liesse.
+
+Ces deux voeux ne sont point rares en province, et ils avaient entre eux
+une relation directe, puisque le blanc est la couleur de la Vierge, et
+que Notre-Dame-de-Liesse n'est autre que la vierge Marie.
+
+Malheureusement, mon père mourut pendant la grossesse de ma mère; mais
+ma mère, qui était une femme pieuse, ne résolut pas moins d'accomplir le
+double voeu dans toute sa rigueur: aussitôt ma naissance, je fus habillé
+de blanc des pieds à la tête, et, aussitôt qu'elle put marcher, ma mère
+entreprit à pied, comme il avait été voté, le pèlerinage sacré.
+
+Notre-Dame-de-Liesse, heureusement, n'était située qu'à quinze ou seize
+lieues du village de Fleury; en trois étapes, ma mère fut rendue à
+destination.
+
+Là, elle fit ses dévotions, et reçut des mains du curé une médaille
+d'argent, qu'elle m'attacha au cou.
+
+Grâce à ce double voeu, je fus exempt de tous les accidents de la
+jeunesse, et, lorsque j'eus atteint l'âge de raison, soit résultat de
+l'éducation religieuse que j'avais reçue, soit influence de la médaille,
+je me sentis entraîné vers l'état ecclésiastique; ayant fait mes études
+au séminaire de Soissons, j'en sortis prêtre en 1780, et fus envoyé
+vicaire à Étampes.
+
+Le hasard fit que je fus attaché à celle des quatre églises d'Étampes
+qui est sous l'invocation de Notre-Dame.
+
+Cette église est un des merveilleux monuments que l'époque romane a
+légués au moyen âge. Fondée par Robert le Fort, elle fut achevée au
+douzième siècle seulement; elle a encore aujourd'hui des vitraux
+admirables qui, lors de son édification récente, devaient admirablement
+s'harmonier avec la peinture et la dorure qui couvraient ses colonnes et
+en enrichissaient les chapiteaux.
+
+Tout enfant, j'avais fort aimé ces merveilleuses efflorescences de
+granit que la foi a fait sortir de terre du dixième au seizième siècle,
+pour couvrir le sol de la France, cette fille aînée de Rome, d'une forêt
+d'églises, et qui s'arrêta quand la foi mourut dans les coeurs, tuée par
+le poison de Luther et de Calvin.
+
+J'avais joué, tout enfant, dans les ruines de Saint-Jean de Soissons;
+j'avais réjoui mes yeux aux fantaisies de toutes ces moulures, qui
+semblent des fleurs pétrifiées, de sorte que, lorsque je vis Notre-Dame
+d'Étampes, je fus heureux que le hasard, ou plutôt la providence, m'eût
+donné, hirondelle, un semblable nid; alcyon, un pareil vaisseau.
+
+Aussi mes moments heureux étaient ceux que je passais dans l'église.
+Je ne veux pas dire que ce fût un sentiment purement religieux qui m'y
+retînt; non, c'était un sentiment de bien-être qui peut se comparer à
+celui de l'oiseau que l'on tire de la machine pneumatique, où l'on a
+commencé à faire le vide, pour le rendre à l'espace et à la liberté Mon
+espace à moi, c'était celui qui s'étendait du portail à l'abside; ma
+liberté, c'était de rêver, pendant deux heures, à genoux sur une tombe
+ou accoudé à une colonne.--A quoi rêvais-je? ce n'était certainement pas
+à quelque argutie théologique; non, c'était à cette lutte éternelle du
+bien et du mal, qui tiraille l'homme depuis le jour du péché; c'était
+à ces beaux anges aux ailes blanches, à ces hideux démons aux faces
+rouges, qui, à chaque rayon de soleil, étincelaient sur les vitraux, les
+uns resplendissants du feu céleste, les autres flamboyants aux flammes
+de l'enfer. Notre-Dame enfin, c'était ma demeure: là, je vivais, je
+pensais, je priais. La petite maison presbytérienne qu'on m'avait donnée
+n'était que mon pied-à-terre, j'y mangeais et j'y couchais, voilà tout.
+
+Encore souvent ne quittais-je ma belle Notre-Dame qu'à minuit ou une
+heure du matin.
+
+On savait cela. Quand je n'étais pas au presbytère, j'étais à
+Notre-Dame. On venait m'y chercher, et l'on m'y trouvait.
+
+Des bruits du monde, bien peu parvenaient jusqu'à moi, renfermé comme je
+l'étais dans ce sanctuaire de religion, et surtout de poésie.
+
+Cependant, parmi ces bruits, il y en avait un qui intéressait tout le
+monde, petits et grands, clercs et laïques. Les environs d'Étampes
+étaient désolés par les exploits d'un successeur, ou plutôt d'un rival
+de Cartouche et de Poulailler, qui, pour l'audace, paraissait devoir
+suivre les traces de ses prédécesseurs.
+
+Ce bandit, qui s'attaquait à tout, mais particulièrement aux églises,
+avait nom l'Artifaille.
+
+Une chose qui me fit donner une attention plus particulière aux exploits
+de ce brigand, c'est que sa femme, qui demeurait dans la ville basse
+d'Étampes, était une de mes pénitentes les plus assidues. Brave et digne
+femme, pour qui le crime dans lequel était tombé son mari était un
+remords, et qui, se croyant responsable devant Dieu, comme épouse,
+passait sa vie en prières et en confession, espérant, par ses oeuvres
+saintes, atténuer l'impiété de son mari.
+
+Quant à lui, je viens de vous le dire, c'était un bandit ne craignant
+ni Dieu ni diable, prétendant que la société était mal faite, et
+qu'il était envoyé sur la terre pour la corriger; que, grâce à lui,
+l'équilibre se rétablirait dans les fortunes, et qu'il n'était que le
+précurseur d'une secte que l'on verrait apparaître un jour, et qui
+prêcherait ce que, lui, mettait en pratique, c'est-à-dire la communauté
+des biens.
+
+Vingt fois il avait été pris et conduit en prison; mais, presque
+toujours, à la deuxième ou troisième nuit; on avait trouvé la prison
+vide; comme on ne savait de quelle façon se rendre compte de ces
+évasions, on disait qu'il avait trouvé l'herbe qui coupe le fer.
+
+Il y avait donc un certain merveilleux qui s'attachait à cet homme.
+
+Quant à moi, je n'y songeais, je l'avoue, que quand sa pauvre femme
+venait se confesser à moi, m'avouant ses terreurs et me demandant mes
+conseils.
+
+Alors, vous le comprenez, je lui conseillais d'employer toute son
+influence sur son mari pour le ramener dans la bonne voie. Mais
+l'influence de la pauvre femme était bien faible. Il lui restait donc
+cet éternel recours en grâce que la prière ouvre devant le Seigneur.
+
+Les fêtes de Pâques de l'année 1783 approchaient. C'était dans la nuit
+du jeudi au vendredi saint. J'avais, dans la journée du jeudi, entendu
+grand nombre de confessions, et, vers huit heures du soir, je m'étais
+trouvé tellement fatigué, que je m'étais endormi dans le confessionnal.
+
+Le sacristain m'avait vu endormi; mais, connaissant mes habitudes, et
+sachant que j'avais sur moi une clef de la petite porte de l'église,
+il n'avait pas même songé à m'éveiller; ce qui m'arrivait ce soir-là
+m'était arrivé cent fois.
+
+Je dormais donc, lorsqu'au milieu de mon sommeil je sentis résonner
+comme un double bruit. L'un était la vibration du marteau de bronze
+sonnant minuit; l'autre était le froissement d'un pas sur la dalle.
+
+J'ouvris les yeux, et je m'apprêtais à sortir du confessionnal quand,
+dans le rayon de lumière jeté par la lune à travers les vitraux d'une
+des fenêtres, il me sembla voir passer un homme.
+
+Comme cet homme marchait avec précaution, regardant autour de lui
+à chaque pas qu'il faisait, je compris que ce n'était ni un des
+assistants, ni le bedeau, ni le chantre, ni aucun des habitués de
+l'église, mais quelque intrus se trouvant là en mauvaise intention.
+
+Le visiteur nocturne s'achemina vers le choeur. Arrivé là, il s'arrêta,
+et, au bout d'un instant, j'entendis le coup sec du fer sur une pierre à
+feu; je vis pétiller une étincelle, un morceau d'amadou s'enflamma, et
+une allumette alla fixer sa lumière errante à l'extrémité d'un cierge
+posé sur l'autel.
+
+A la lueur de ce cierge, je pus voir alors un homme de taille médiocre,
+portant à la ceinture deux pistolets et un poignard, à la figure
+railleuse plutôt que terrible, et qui, jetant un regard investigateur
+dans toute l'étendue de la circonférence éclairée par le cierge, parut
+complètement rassuré par cet examen.
+
+En conséquence, il tira de sa poche, non pas un trousseau de clefs, mais
+un trousseau de ces instruments destinés à les remplacer, et que l'on
+appelle rossignol, du nom sans doute de ce fameux Rossignol, qui se
+vantait d'avoir la clef de tous les chiffres, À l'aide d'un de
+ces instruments, il ouvrit le tabernacle, en tirant d'abord le
+saint-ciboire, magnifique coupe de vieil argent, ciselée sous Henri II,
+puis un ostensoir massif, qui avait été donné à la ville par la reine
+Marie-Antoinette, puis enfin deux burettes de vermeil.
+
+Comme c'était tout ce que renfermait le tabernacle, il le referma avec
+soin, et se mit à genoux pour ouvrir le dessous de l'autel, qui faisait
+châsse.
+
+Le dessous de l'autel renfermait une Notre-Dame en cire couronnée d'une
+couronne d'or et de diamants et couverte d'une robe toute brodée de
+pierreries.
+
+Au bout de cinq minutes, la châsse, dont, au reste, le voleur eût pu
+briser les parois de glace, était ouverte, comme le tabernacle, à l'aide
+d'une fausse clef, et il s'apprêtait à joindre la robe et la couronne à
+l'ostensoir, aux burettes et au saint-ciboire, lorsque, ne voulant pas
+qu'un pareil vol s'accomplît, je sortis du confessionnal, et m'avançai
+vers l'autel.
+
+Le bruit que je produisis en ouvrant la porte fit retourner le voleur.
+Il se pencha de mon côté, et essaya de plonger son regard dans les
+lointaines obscurités de l'église; mais le confessionnal était hors de
+la portée de la lumière, de sorte qu'il ne me vit réellement que lorsque
+j'entrai dans le cercle éclairé par la flamme tremblotante du cierge.
+
+En apercevant un homme, le voleur s'appuya contre l'autel, tira un
+pistolet de sa ceinture et le dirigea vers moi.
+
+Mais, à ma longue robe noire, il put bientôt voir que je n'étais qu'un
+simple prêtre inoffensif, et n'ayant pour toute sauvegarde que la foi,
+pour toute arme que la parole.
+
+Malgré la menace du pistolet dirigé contre moi, j'avançai jusqu'aux
+marches de l'autel. Je sentais que, s'il tirait sur moi, ou le pistolet
+raterait, ou la balle dévierait; j'avais la main à ma médaille, et je me
+sentais tout entier couvert du saint amour de Notre-Dame.
+
+Cette tranquillité du pauvre vicaire parut émouvoir le bandit.
+
+--Que voulez-vous? me dit-il d'une voix qu'il s'efforçait de rendre
+assurée.--Vous êtes l'Artifaille? lui dis-je.--Parbleu, répondit-il, qui
+donc oserait, si ce n'était moi, pénétrer seul dans une église, comme
+je le fais?--Pauvre pécheur endurci qui tires orgueil de ton crime,
+lui dis-je, ne comprends-tu pas qu'à ce jeu que tu joues tu perds non
+seulement ton corps, mais encore ton âme?--Bah! dit-il, quant à mon
+corps, je l'ai sauvé déjà tant de fois, que j'ai bonne espérance de le
+sauver encore, et, quant à mon âme...--Eh bien! quant à ton âme!--Cela
+regarde ma femme: elle est sainte pour deux, et elle sauvera mon âme en
+même temps que la sienne.--Vous avez raison, votre femme est une sainte
+femme, mon ami, et elle mourrait certainement de douleur si elle
+apprenait que vous eussiez accompli le crime que vous étiez en train
+d'exécuter.--Oh! oh! vous croyez qu'elle mourra de douleur, ma pauvre
+femme?--J'en suis sûr.--Tiens! je vais donc être veuf, continua le
+brigand en éclatant de rire et étendant les mains vers les vases sacrés.
+
+Mais je montai les trois marches de l'autel et lui arrêtai le bras.
+
+--Non, lui dis-je, car vous ne commettrez pas ce sacrilège.--Et qui m'en
+empêchera?--Moi.--Par la force?--Non, par la persuasion. Dieu n'a pas
+envoyé ses ministres sur la terre pour qu'ils usassent de la force, qui
+est une chose humaine, mais de la persuasion, qui est une vertu céleste.
+Mon ami, ce n'est pas pour l'église, qui peut se procurer d'autres
+vases, mais pour vous, qui ne pourrez pas racheter votre péché; mon ami,
+vous ne commettrez pas ce sacrilège.--Ah çà! mais vous croyez donc que
+c'est le premier, mon brave homme?--Non, je sais que c'est le dixième,
+le vingtième, le trentième peut-être, mais qu'importe? Jusqu'ici
+vos yeux étaient fermés, vos yeux s'ouvriront ce soir, voilà tout.
+N'avez-vous pas entendu dire qu'il y avait un homme nommé Saul qui
+gardait les manteaux de ceux qui lapidaient saint Etienne? Eh bien! cet
+homme, il avait les yeux couverts d'écailles, comme il le dit lui-même;
+un jour les écailles tombèrent de ses yeux; il vit, et ce fut saint
+Paul.--Dites-moi donc, monsieur l'abbé, saint Paul n'a-t-il pas été
+pendu?--Oui.--Eh bien! a quoi cela lui a-t-il servi de voir?--Cela lui
+a servi à être convaincu que, parfois, le salut est dans le supplice.
+Aujourd'hui, saint Paul a laissé un nom vénéré sur la terre, et jouit de
+la béatitude éternelle dans le ciel.--A quel âge est-il arrivé à
+saint Paul de voir?--À trente-cinq ans.--J'ai passé l'âge, j'en ai
+quarante.--Il est toujours temps de se repentir. Sur la croix, Jésus
+disait au mauvais larron:--Un mot de prière, et je te sauve.--Ah ça! tu
+tiens donc à ton argenterie? dit le bandit en me regardant.--Non. Je
+tiens à ton âme, que je veux sauver.--A mon âme! Tu me feras accroire
+cela; tu t'en moques pas mal!--Veux-tu que je te prouve que c'est à ton
+âme que je tiens? lui dis-je.--Oui, donne-moi cette preuve, tu me
+feras plaisir.--A combien estimes-tu le vol que tu vas commettre cette
+nuit?--Eh! eh! fit le brigand en regardant les burettes, le calice,
+l'ostensoir et la robe de la Vierge avec complaisance, à mille écus.--A
+mille écus?--Je sais bien que cela vaut le double; mais il faudra
+perdre au moins les deux tiers dessus; ces diables de juifs sont si
+voleurs!--Viens chez moi.--Chez toi?--Oui, chez moi, au presbytère.
+J'ai une somme de mille francs, je te la donnerai acompte.--Et les deux
+autres mille?--Les deux autres mille? eh bien! je te promets, foi de
+prêtre, que j'irai dans mon pays; ma mère a quelque bien, je vendrai
+trois ou quatre arpents de terre pour faire les deux autres mille
+francs, et je le les donnerai.--Oui, pour que tu me donnes un
+rendez-vous et que tu me fasses tomber dans quelque piège?--Tu ne crois
+pas ce que tu dis là, fis-je en étendant la main vers lui.--Eh bien!
+c'est vrai, je n'y crois pas, dit-il d'un air sombre. Mais ta mère, elle
+est donc riche?--Ma mère est pauvre.--Elle sera ruinée, alors?--Quand je
+lui aurai dit qu'au prix de sa ruine j'ai sauvé une âme, elle me bénira.
+D'ailleurs, si elle n'a plus rien, elle viendra demeurer avec moi, et
+j'aurai toujours pour deux.--J'accepte, dit-il; allons chez toi.--Soit,
+mais attends.--Quoi?--Renferme dans le tabernacle les objets que tu y as
+pris, referme-le à clef, cela te portera bonheur.
+
+Le sourcil du bandit se fronça comme celui d'un homme que la foi envahit
+malgré lui: il replaça les vases sacrés dans le tabernacle et le
+referma.--Viens, dit-il.--Fais d'abord le signe de la croix, lui dis-je.
+
+[Illustration:--Eh bien! ces mille francs? demanda-t-il.]
+
+Il essaya de jeter un rire moqueur, mais le rire commencé s'interrompit
+de lui-même.
+
+Puis il fit le signe de la croix.
+
+--Maintenant, suis-moi, lui dis-je.
+
+Nous sortîmes par la petite porte; en moins de cinq minutes, nous fûmes
+chez moi.
+
+Pendant le chemin, si court qu'il fût, le bandit avait paru fort
+inquiet, regardant autour de lui et craignant que je ne voulusse le
+faire tomber dans quelque embuscade.
+
+Arrivé chez moi, il se tint près de la porte.
+
+--Eh bien! ces mille francs? demanda-t-il.--Attends, répondis-je.
+
+J'allumai une bougie à mon feu mourant; j'ouvris une armoire, j'en tirai
+un sac.
+
+--Les voilà; lui dis-je.
+
+Et je lui donnai le sac.
+
+--Maintenant les deux autres mille, quand les aurai-je?--Je te demande
+six semaines.--C'est bien, je te donne six semaines.--A qui les
+remettrai-je?
+
+Le bandit réfléchit un instant.
+
+--A ma femme, dit-il.--C'est bien!--Mais elle ne saura pas d'où ils
+viennent ni comment je les ai gagnés?--Elle ne le saura pas, ni elle
+ni personne. Et jamais, à ton tour, tu ne tenteras rien ni contre
+Notre-Dame d'Étampes ni contre toute autre église sous l'invocation
+de la Vierge?--Jamais!--Sur ta parole?--Foi de l'Artifaille.--Va, mon
+frère, et ne pèche plus.
+
+Je le saluai en lui faisant signe de la main qu'il était libre de se
+retirer.
+
+Il parut hésiter un moment; puis, ouvrant la porte avec précaution, il
+disparut.
+
+Je me mis à genoux... et je priai pour cet homme.
+
+Je n'avais pas fini ma prière que j'entendis frapper à la porte.
+
+--Entrez, dis-je sans me retourner.
+
+Quelqu'un effectivement, me voyant en prière, s'arrêta en entrant et se
+tint debout derrière moi.
+
+--Lorsque j'eus achevé mon oraison, je me retournai, et je vis
+l'Artifaille immobile et droit près de la porte, ayant son sac sous son
+bras.
+
+--Tiens, me dit-il, je te rapporte tes mille francs.--Mes mille
+francs?--Oui, et je te tiens quitte des deux mille autres.--Et cependant
+la promesse que tu m'as faite subsiste?--Parbleu!--Tu te repens
+donc?--Je ne sais pas si je me repens, oui ou non, mais je ne veux pas
+de ton argent, voilà tout.
+
+Et il posa le sac sur le rebord du buffet.
+
+Puis, le sac déposé, il s'arrêta comme pour demander quelque chose; mais
+cette demande, on le sentait, avait peine à sortir de ses lèvres.
+
+--Que désirez-vous? lui demandai-je. Parlez, mon ami. Ce que vous venez
+de faire est bien; n'ayez pas honte de faire mieux.--Tu as une grande
+dévotion à Notre-Dame? me demanda-t-il.--Une grande.--Et tu crois que,
+par son intercession, un homme, si coupable qu'il soit, peut être sauvé
+à l'heure de la mort? Eh bien! en échange de tes trois mille francs,
+dont je te tiens quitte, donne-moi quelque relique, quelque chapelet,
+quelque reliquaire que je puisse baiser à l'heure de ma mort.
+
+Je détachai la médaille et la chaîne d'or que ma mère m'avait passées au
+cou le jour de ma naissance, qui ne m'avaient jamais quitté depuis, et
+je les donnai au brigand.
+
+Le brigand posa ses lèvres sur la médaille et s'enfuit.
+
+Un an s'écoula sans que j'entendisse parler de l'Artifaille; sans doute
+il avait quitté Étampes pour aller exercer ailleurs.
+
+Sur ces entrefaites, je reçus une lettre de mon confrère, le vicaire
+de Fleury. Ma bonne mère était bien malade et m'appelait près d'elle.
+J'obtins un congé et je partis.
+
+Six semaines ou deux mois de bons soins et de prières rendirent la santé
+à ma mère. Nous nous quittâmes, moi joyeux, elle bien portante, et je
+revins à Étampes.
+
+J'arrivai un vendredi soir, toute la ville était en émoi. Le fameux
+voleur l'Artifaille s'était fait prendre du côté d'Orléans, avait été
+jugé au présidial de cette ville, qui, après condamnation, l'avait
+envoyé à Étampes pour être pendu, le canton Étampes ayant été
+principalement le théâtre de ses méfaits.
+
+L'exécution avait eu lieu le matin même.
+
+Voilà ce que j'appris dans la rue; mais, en entrant au presbytère,
+j'appris autre chose encore: c'est qu'une femme de la ville basse était
+venue depuis la veille au matin, c'est-à-dire depuis le moment où
+l'Artifaille était arrivé à Étampes pour y subir son supplice, était
+venue s'informer plus de dix fois si j'étais de retour.
+
+Cette insistance n'était pas étonnante. J'avais écrit pour annoncer ma
+prochaine arrivée, et j'étais attendu d'un moment à l'autre.
+
+Je ne connaissais dans la ville basse que la pauvre femme qui allait
+devenir veuve. Je résolus d'aller chez elle avant d'avoir même secoué la
+poussière de mes pieds.
+
+Du presbytère à la ville basse, il n'y avait qu'un pas. Dix heures du
+soir sonnaient, il est vrai; mais je pensais que, puisque le désir de
+me voir était si ardent, la pauvre femme ne serait pas dérangée par ma
+visite.
+
+Je descendis donc au faubourg et me fis indiquer sa maison. Comme tout
+le monde la connaissait pour une sainte, nul ne lui faisait un crime du
+crime de son mari, nul ne lui faisait une honte de sa honte.
+
+J'arrivai à la porte. Le volet était ouvert, et, par le carreau de
+vitre, je pus voir la pauvre femme, au pied du lit, agenouillée et
+priant.
+
+Au mouvement de ses épaules, on pouvait deviner qu'elle sanglotait en
+priant.
+
+Je frappai à la porte.
+
+Elle se leva, et vint vivement ouvrir.
+
+--Ah! monsieur l'abbé! s'écria-t-elle, je vous devinais. Quand on a
+frappé, j'ai compris que c'était vous. Hélas! hélas! vous arrivez trop
+tard: mon mari est mort sans confession.--Est-il donc mort dans de
+mauvais sentiments?--Non; bien au contraire, je suis sûre qu'il était
+chrétien au fond du coeur; mais il avait déclaré qu'il ne voulait pas
+d'autre prêtre que vous, qu'il ne se confesserait qu'à vous, et que,
+s'il ne se confessait pas à vous, il ne se confesserait à personne qu'à
+Notre-Dame.--Il vous a dit cela?--Oui, et, tout en le disant, il baisait
+une médaille de la Vierge pendue à son cou avec une chaîne d'or,
+recommandant par-dessus toute chose qu'on ne lui ôtât point cette
+médaille, et affirmant que, si on parvenait à l'ensevelir avec cette
+médaille, le mauvais esprit n'aurait aucune prise sur son corps.--Est-ce
+tout ce qu'il a dit?--Non. En me quittant pour marcher à l'échafaud, il
+m'a dit encore que vous arriveriez ce soir, que vous viendriez me voir
+sitôt votre arrivée; voilà pourquoi je vous attendais.--Il vous a dit
+cela? fis-je avec étonnement,--Oui; et puis encore il m'a chargée d'une
+dernière prière.--Pour moi?--Pour vous. Il a dit qu'à quelque heure que
+vous veniez, je vous priasse... Mon Dieu! je n'oserai jamais vous dire
+une pareille chose.--Dites, ma bonne femme, dites.--Eh bien! que je vous
+priasse d'aller à la Justice[2], et là, sous son corps, de dire, au
+profit de son âme, cinq pater et cinq ave. Il a dit que vous ne me
+refuseriez pas, monsieur l'abbé.--Et il a eu raison, car je vais y
+aller.--Oh! que vous êtes bon!
+
+[Footnote 2: On appelait ainsi l'endroit où l'on pendait les voleurs et
+les assassins.]
+
+Elle me prit les mains, et voulut me les baiser.
+
+Je me dégageai.
+
+--Allons, ma bonne femme, lui dis-je, du courage.--Dieu m'en donne,
+monsieur l'abbé, je ne m'en plains pas.--Il n'a rien demandé autre
+chose?--Non.--C'est bien! S'il ne lui faut que ce désir accompli pour
+le repos de son âme, son âme sera en repos.
+
+Je sortis.
+
+Il était dix heures et demie à peu près. C'était dans les derniers jours
+d'avril, la bise était encore fraîche. Cependant le ciel était beau,
+beau pour un peintre surtout, car la lune roulait dans une mer de vagues
+sombres qui donnaient un grand caractère à l'horizon.
+
+Je tournai autour des vieilles murailles de la ville, et j'arrivai à
+la porte de Paris. Passé onze heures du soir, c'était la seule porte
+d'Étampes qui restât ouverte.
+
+Le but de mon excursion était sur une esplanade, qui, aujourd'hui comme
+alors, domine toute la ville. Seulement, aujourd'hui, il ne reste
+d'autres traces de la potence, qui alors était dressée sur cette
+esplanade, que trois fragments de la maçonnerie qui assurait les trois
+poteaux, reliés entre eux par deux poutres, et qui formaient le gibet.
+
+Pour arriver à cette esplanade, située à gauche de la route, quand on
+vient d'Étampes à Paris, et à droite quand on vient de Paris à Étampes,
+pour arriver à cette esplanade, il fallait passer au pied de la tour de
+Guinette, ouvrage avancé, qui semble une sentinelle posée isolément dans
+la plaine pour garder la ville.
+
+Cette tour, que vous devez connaître, chevalier Lenoir, et que Louis
+XI a essayé de faire sauter autrefois sans y réussir, est éventrée
+par l'explosion et semble regarder le gibet, dont elle ne voit que
+l'extrémité, avec l'orbite noire d'un grand oeil sans prunelle.
+
+Le jour, c'est la demeure des corbeaux; la nuit, c'est le palais des
+chouettes et des chats-huants.
+
+Je pris, au milieu de leurs cris et de leurs houhoulements, le chemin
+de l'esplanade, chemin étroit, difficile, raboteux, creusé dans le roc,
+percé à travers les broussailles.
+
+Je ne puis pas dire que j'eusse peur. L'homme qui croit en Dieu, qui se
+confie à lui, ne doit avoir peur de rien, mais j'étais ému.
+
+On n'entendait au monde que le tic-tac monotone du moulin de la basse
+ville, le cri des hiboux et des chouettes, et le sifflement du vent dans
+les broussailles.
+
+La lune entrait dans un nuage noir, dont elle brodait les extrémités
+d'une frange blanchâtre.
+
+Mon coeur battait. Il me semblait que j'allais voir, non pas ce que
+j'étais venu pour voir, mais quelque chose d'inattendu. Je montais
+toujours.
+
+Arrivé à un certain point de la montée, je commençai à distinguer
+l'extrémité supérieure du gibet, composé de ses trois piliers et de
+cette double traverse de chêne dont j'ai déjà parlé.
+
+C'est à ces traverses de chêne que pendent les croix de fer auxquelles
+on attache les suppliciés.
+
+J'apercevais, comme une ombre mobile, le corps du malheureux
+l'Artifaille, que le vent balançait dans l'espace.
+
+Tout à coup je m'arrêtai; je découvrais maintenant le gibet de son
+extrémité supérieure à sa base. J'apercevais une masse sans forme qui
+semblait un animal à quatre pattes et qui se mouvait.
+
+Je m'arrêtai et me couchai derrière un rocher. Cet animal était plus
+gros qu'un chien et plus massif qu'un loup.
+
+Tout à coup, il se leva sur les pattes de derrière, et je reconnus que
+cet animal n'était autre que celui que Platon appelait un animal à deux
+pieds et sans plumes, c'est-à-dire un homme.
+
+Que pouvait venir faire, à celle heure, un homme sous un gibet, à moins
+qu'il n'y vînt avec un coeur religieux pour prier, ou avec un coeur
+irréligieux pour y faire quelque sacrilège?
+
+Dans tous les cas, je résolus de me tenir coi et d'attendre.
+
+En ce moment, la lune sortit du nuage qui l'avait cachée un instant, et
+donna en plein sur le gibet.
+
+Alors, je pus voir distinctement l'homme, et même tous les mouvements
+qu'il faisait.
+
+Cet homme ramassa une échelle couchée à terre, puis la dressa contre un
+des poteaux, le plus rapproché du cadavre du pendu.
+
+Puis il monta à l'échelle.
+
+Puis il forma avec le pendu un groupe étrange, où le vivant et le mort
+semblèrent se confondre dans un embrassement.
+
+Tout à coup un cri terrible retentit. Je vis s'agiter les deux corps;
+j'entendis crier à l'aide d'une voix étranglée qui cessa bientôt d'être
+distincte; puis, un des deux corps se détacha du gibet, tandis que
+l'autre restait pendu à la corde et agitait ses bras et ses jambes.
+
+[Illustration:--Allons, ma bonne femme, lui dis-je, du courage.--PAGE
+63.]
+
+Il m'était impossible de deviner ce qui se passait sous la machine
+infâme; mais enfin, oeuvre de l'homme ou du démon, il venait de s'y
+passer quelque chose d'extraordinaire, quelque chose qui appelait à
+l'aide, qui réclamait du secours.
+
+Je m'élançai.
+
+À ma vue, le pendu parut redoubler d'agitation, tandis que, dessous lui,
+était immobile et gisant le corps qui s'était détaché du gibet.
+
+Je courus d'abord au vivant. Je montai vivement les degrés de l'échelle,
+et, avec mon couteau, je coupai la corde; le pendu tomba à terre, je
+sautai à bas de l'échelle.
+
+Le pendu se roulait dans d'horribles convulsions, l'autre cadavre se
+tenait toujours immobile.
+
+Je compris que le noeud coulant continuait de serrer le cou du pauvre
+diable. Je me couchai sur lui pour le fixer, et à grand'peine je
+desserrai le noeud coulant qui l'étranglait.
+
+Pendant cette opération, qui me forçait à regarder cet homme face à
+face, je reconnus avec étonnement que cet homme était le bourreau.
+
+[Illustration: Il avait les yeux hors de leur orbite, la face bleuâtre,
+la mâchoire presque tordue.]
+
+Il avait les yeux hors de leur orbite, la face bleuâtre, la mâchoire
+presque tordue, et un souffle, qui ressemblait plus à un râle qu'à une
+respiration, s'échappait de sa poitrine.
+
+Cependant l'air rentrait peu à peu dans ses poumons, et, avec l'air, la
+vie.
+
+Je l'avais adossé à une grosse pierre; au bout d'un instant, il parut
+reprendre ses sens, toussa, tourna le cou en toussant, et finit par me
+regarder en face.
+
+Son étonnement ne fut pas moins grand que l'avait été le mien.--Oh! oh!
+monsieur l'abbé, dit-il, c'est vous?--Oui, c'est moi--Et que venez-vous
+faire ici? me demanda-t-il.--Mais vous-même?
+
+Il parut rappeler ses esprits. Il regarda encore une fois autour de lui;
+mais, cette fois, ses yeux s'arrêtèrent sur le cadavre.
+
+--Ah! dit-il en essayant de se lever, allons-nous-en, monsieur l'abbé,
+au nom du ciel, allons-nous-en!--Allez-vous-en si vous voulez, mon ami;
+mais moi, j'ai un devoir à accomplir.--Ici?--Ici.--Quel est-il donc?--Ce
+malheureux, qui a été pendu par vous aujourd'hui, a désiré que je vinsse
+dire au pied du gibet cinq _pater_ et cinq _ave_ pour le salut de son
+âme.--Pour le salut de son âme? oh! monsieur l'abbé, vous aurez de la
+besogne si vous sauvez celle-là, c'est Satan en personne.--Comment!
+c'est Satan en personne?--Sans doute, ne venez-vous pas de voir ce
+qu'il m'a fait?--Comment, ce qu'il vous a fait, et que vous a-t-il donc
+fait?--Il m'a pendu, pardieu!--Il vous a pendu? mais il me semblait,
+au contraire, que c'était vous qui lui aviez rendu ce triste service?
+--Oui, ma foi! et je croyais l'avoir bel et bien pendu même. Il paraît
+que je m'étais trompé! Mais comment donc n'a-t-il pas profité du moment
+où j'étais branché à mon tour pour se sauver?
+
+J'allai au cadavre, je le soulevai; il était roide et froid.
+
+--Mais parce qu'il est mort, dis je.--Mort! répéta le bourreau. Mort!
+ah! diable! c'est bien pis; alors sauvons-nous, monsieur l'abbé,
+sauvons-nous.
+
+Et il se leva.
+
+--Non, par ma foi! dit-il, j'aime encore mieux rester, il n'aurait qu'à
+se relever et à courir après moi. Vous, au moins, qui êtes un saint
+homme, vous me défendrez.--Mon ami, dis-je à l'exécuteur en le regardant
+fixement, il y a quelque chose ià-dessous. Vous me demandiez tout à
+l'heure ce que je venais faire ici à cette heure. A mon tour, je vous
+demanderai: Que veniez-vous faire ici, vous?--Ah! ma foi, monsieur
+l'abbé, il faudra toujours bien que je vous le dise, en confession ou
+autrement Eh bien! je vais vous le dire autrement. Mais attendez donc...
+
+Il fit un mouvement en arrière.
+
+--Quoi donc?--Il ne bouge pas là-bas?--Non, soyez tranquille, le
+malheureux est bien mort.--Oh! bien mort... bien mort... n'importe! Je
+vais toujours vous dire pourquoi je suis venu, et, si je mens, il me
+démentira, voilà tout.--Dites.
+
+--Il faut vous dire que ce mécréant-là n'a pas voulu entendre parler de
+confession. Il disait seulement de temps en temps: «L'abbé Moulle est-il
+arrivé?» On lui répondait: «Non, pas encore.» Il poussait un soupir;
+on lui offrait un prêtre, il répondait: «Non! l'abbé Moulle... et pas
+d'autre.»
+
+--Oui, je sais cela.
+
+--Au pied de la tour de Guinette, il s'arrêta: Regardez donc, me dit-il,
+si vous ne voyez pas venir l'abbé Moulle.--Non, lui dis-je. Et nous nous
+remîmes en chemin. Au pied de l'échelle, il s'arrêta encore.--L'abbé
+Moulle ne vient pas? demanda-t-il.--Eh non! que l'on vous dit. Il n'y
+a rien d'impatientant comme un homme qui vous répète toujours la même
+chose.--Allons! dit-il.--Je lui passai la corde au cou. Je lui mis les
+pieds contre l'échelle, et lui dis: Monte. Il monta sans trop se faire
+prier; mais, quand il fut arrivé aux deux tiers de l'échelle:--Attendez,
+me dit-il, que je m'assure que l'abbé Moulle ne vient pas.--Ah!
+regardez, lui dis-je, ça n'est pas défendu. Alors il regarda une
+dernière fois dans la foule; mais, ne vous voyant pas, il poussa un
+soupir. Je crus qu'il était résolu et qu'il n'y avait plus qu'à le
+pousser; mais il vit mon mouvement.--Attends, dit-il.--Quoi encore?--Je
+voudrais baiser une médaille de Notre-Dame, qui est à mon cou.--Ah! pour
+cela, lui dis-je, c'est trop juste; baise. Et je lui mis la médaille
+contre les lèvres.--Qu'y a-t-il donc encore? demandai-je.--Je veux être
+enterré avec cette médaille.--Hum! hum! fis-je, il me semble que toute
+la défroque du pendu appartient au bourreau.--Cela ne me regarde pas,
+je veux être enterré avec ma médaille.--Je veux! je veux! comme vous y
+allez!--Je veux, quoi! La patience m'échappa; il était tout prêt,
+il avait la corde au cou, l'autre bout de la corde était au
+crochet.--Va-t'en au diable! lui dis je. Et je le lançai dans l'espace.
+--Notre-Dame, ayez pi...--Ma foi, c'est tout ce qu'il put dire; la corde
+étrangla à la fois l'homme et la phrase. Au même instant, vous savez
+comme cela se pratique, j'empoignai la corde, je sautai sur ses épaules,
+et han! han! tout fut dit. Il n'eut pas à se plaindre de moi, et je vous
+réponds qu'il n'a pas souffert.
+
+--Mais tout cela ne dit pas pourquoi tu es venu ce soir.--Oh! c'est que
+voilà ce qui est le plus difficile à raconter.--Eh bien! je vais te le
+dire, moi: tu es venu pour lui prendre sa médaille.--Eh bien! oui, le
+diable m'a tenté. Je me suis dit: Bon! bon! tu veux; c'est bien aisé
+à dire, cela; mais, quand la nuit sera venue, sois tranquille, nous
+verrons. Alors, quand la nuit a été venue, je suis parti de la maison.
+J'avais laissé mon échelle aux alentours; je savais où la retrouver.
+J'ai été faire une promenade; je suis revenu par le plus long, et puis,
+quand j'ai vu qu'il n'y avait plus personne dans la plaine, quand je
+n'ai plus entendu aucun bruit, je me suis approché du gibet, j'ai dressé
+mon échelle, je suis monté, j'ai tiré le pendu à moi, je lui ai décroché
+sa chaîne, et...--Et quoi?--Ma foi! croyez moi si vous voulez: au moment
+où la médaille a quitté son cou, le pendu m'a pris, a retiré sa tête du
+noeud coulant, a passé ma tête à la place de la sienne, et, ma foi!
+il m'a poussé à mon tour, comme je l'avais poussé, moi. Voilà la
+chose.--Impossible! vous vous trompez.--M'avez vous trouvé pendu, oui
+ou non?--Oui.--Eh bien! je vous promets que je ne me suis pas pendu
+moi-même. Voilà tout ce que je puis vous dire.
+
+Je réfléchis un instant.
+
+--Et la médaille, lui demandai-je, où est-elle?--Ma foi, cherchez à
+terre, elle ne doit pas être loin. Quand je me suis senti pendu, je l'ai
+lâchée.
+
+Je me levai et jetai les yeux à terre. Un rayon de la lune donnait
+dessus comme pour guider mes recherches. Je la ramassai. J'allai au
+cadavre du pauvre l'Artifaille, et je lui rattachai la médaille au cou.
+
+Au moment où elle toucha sa poitrine, quelque chose comme un
+frémissement courut par tout son corps, et un cri aigu et presque
+douloureux sortit de sa poitrine.
+
+Le bourreau fit un bond en arrière.
+
+Mon esprit venait d'être illuminé par ce cri. Je me rappelai ce que les
+saintes Écritures disaient des exorcismes et du cri que poussent les
+démons en sortant du corps des possédés.
+
+Le bourreau tremblait comme la feuille.
+
+--Venez ici, mon ami, lui dis-je, et ne craignez rien.
+
+Il s'approcha en hésitant.
+
+--Que me voulez-vous? dit-il.--Voici un cadavre qu'il faut remettre à
+sa place.--Jamais. Bon! pour qu'il me pende encore.--Il n'y a pas de
+danger, mon ami, je vous réponds de tout.--Mais, monsieur l'abbé!
+monsieur l'abbé!--Venez, vous dis-je.
+
+Il fit encore un pas.
+
+--Hum! murmura-t-il, je ne m'y fie pas.--Et vous avez tort, mon
+ami. Tant que le corps aura sa médaille, vous n'aurez rien à
+craindre.--Pourquoi cela?--Parce que le démon n'aura aucune prise sur
+lui. Cette médaille le protégeait, vous la lui avez ôtée; à l'instant
+même le mauvais génie qui l'avait poussé au mal, et qui avait été écarté
+par son bon ange, est rentré dans le cadavre, et vous avez vu quelle
+a été l'oeuvre de ce mauvais génie.--Alors ce cri que nous venons
+d'entendre.--C'est celui qu'il a poussé quand il a senti que sa proie
+lui échappait.--Tiens, dit le bourreau, en effet, cela pourrait
+bien être.--Cela est.--Alors, je vais le remettre à son
+crochet.--Remettez-le; il faut que la justice ait son cours; il faut que
+la condamnation s'accomplisse.
+
+Le pauvre diable hésitait encore.
+
+--Ne craignez rien, lui dis-je, je réponds de tout.--N'importe, reprit
+le bourreau, ne me perdez pas de vue, et, au moindre cri, venez à mon
+secours.--Soyez tranquille, vous n'aurez pas besoin de moi.
+
+Il s'approcha du cadavre, le souleva doucement par les épaules et le
+tira vers l'échelle tout en lui parlant.
+
+--N'aie pas peur, l'Artifaille, lui disait-il, ce n'est pas pour te
+prendre ta médaille. Vous ne nous perdez pas de vue, n'est-ce pas,
+monsieur l'abbé?--Non, mon ami, soyez tranquille.--Ce n'est pas pour te
+prendre ta médaille, continua l'exécuteur du ton le plus conciliant;
+non, sois tranquille; puisque tu l'as désiré, tu seras enterré avec
+elle. C'est vrai, il ne bouge pas, monsieur l'abbé.--Vous le voyez.--Tu
+seras enterré avec elle; en attendant, je te remets à ta place, sur
+le désir de M. l'abbé, car, pour moi, tu comprends!...--Oui, oui, lui
+dis-je, sans pouvoir m'empêcher de sourire, mais faites vite.--Ma foi,
+c'est fait, dit-il en lâchant le corps qu'il venait d'attacher de
+nouveau au crochet et en sautant à terre du même coup.
+
+Et le corps se balança dans l'espace, immobile et inanimé.
+
+Je me mis à genoux et je commençai les prières que l'Artifaille m'avait
+demandées.
+
+--Monsieur l'abbé, dit le bourreau en se mettant à genoux près de moi,
+vous plairait-il de dire les prières assez haut et assez doucement
+pour que je puisse les répéter?--Comment! malheureux! tu les as donc
+oubliées?--Je crois que je ne les ai jamais sues?
+
+Je dis les cinq _pater_ et les cinq _ave_, que le bourreau répéta
+consciencieusement après moi.
+
+La prière terminée, je me levai.
+
+--L'Artifaille, dis-je tout haut au supplicié, j'ai fait tout ce que
+j'ai pu pour le salut de ton âme, c'est à la bienheureuse Notre-Dame à
+faire le reste.--_Amen_! dit mon compagnon.
+
+En ce moment un rayon de lune illumina le cadavre comme une cascade
+d'argent. Minuit sonna à Notre-Dame.
+
+--Allons, dis-je à l'exécuteur, nous n'avons plus rien à faire
+ici.--Monsieur l'abbé, dit le pauvre diable, seriez-vous assez bon pour
+m'accorder une dernière grâce?--Laquelle?--C'est de me reconduire jusque
+chez moi; tant que je ne sentirai pas ma porte bien fermée entre moi et
+ce gaillard-là, je ne serai pas tranquille.--Venez, mon ami.
+
+Nous quittâmes l'esplanade, non sans que mon compagnon, de dix pas en
+dix pas, se retournât pour voir si le pendu était bien à sa place.
+
+Rien ne bougea.
+
+Nous rentrâmes dans la ville. Je conduisis mon homme jusque chez lui.
+J'attendis qu'il eût éclairé sa maison, puis il ferma la porte sur moi,
+me dit adieu, et me remercia à travers la porte. Je rentrai chez moi,
+parfaitement calme de corps et d'esprit.
+
+Le lendemain, comme je m'éveillais, on me dit que la femme du voleur
+m'attendait dans ma salle à manger.
+
+Elle avait le visage calme et presque joyeux.
+
+--Monsieur l'abbé, me dit-elle, je viens vous remercier: mon mari m'est
+apparu hier comme minuit sonnait à Notre-Dame, et il m'a dit:--Demain
+matin, tu iras trouver l'abbé Moulle. et lu lui diras que, grâce à lui
+et à Notre-Dame, je suis sauvé.
+
+
+
+
+ XI
+
+
+ LE BRACELET DE CHEVEUX.
+
+Mon cher abbé, dit Alliette, j'ai la plus grande estime pour vous et la
+plus grande vénération pour Cazotte; j'admets parfaitement l'influence
+de votre mauvais génie; mais il y a une chose que vous oubliez et dont
+je suis, moi, un exemple: c'est que la mort ne tue pas la vie; la mort
+n'est qu'un mode de transformation du corps humain; la mort tue
+la mémoire, voilà tout. Si la mémoire ne mourait pas, chacun se
+souviendrait de toutes les pérégrinations de son âme, depuis le
+commencement du monde jusqu'à nous. La pierre philosophale n'est pas
+autre chose que ce secret; c'est ce secret qu'avait trouvé Pythagore, et
+qu'ont retrouvé le comte de Saint-Germain et Cagliostro; c'est ce secret
+que je possède à mon tour, et qui fait que mon corps mourra, comme je me
+rappelle positivement que cela lui est déjà arrivé quatre ou cinq fois,
+et encore, quand je dis que mon corps mourra, je me trompe, il y a
+certains corps qui ne meurent pas, et je suis de ceux-là.
+
+--Monsieur Alliette, dit le docteur, voulez-vous d'avance me donner une
+permission?
+
+--Laquelle?
+
+--C'est de faire ouvrir votre tombeau un mois après votre mort.
+
+--Un mois, deux mois, un an, dix ans, quand vous voudrez, docteur;
+seulement prenez vos précautions... car le mal que vous ferez à mon
+cadavre pourrait nuire à l'autre corps dans lequel mon âme serait
+entrée.
+
+--Ainsi, vous croyez à cette folie?
+
+--Je suis payé pour y croire: j'ai vu.
+
+--Qu'avez-vous vu?... un de ces morts vivants?
+
+--Oui.
+
+--Voyons, monsieur Alliette, puisque chacun a raconté son histoire,
+racontez aussi la vôtre; il serait curieux que ce fût la plus
+vraisemblable de la société.
+
+--Vraisemblable ou non, docteur, la voici dans toute sa vérité. J'allais
+de Strasbourg aux eaux de Louesche. Vous connaissez la route, docteur?
+
+--Non; mais n'importe, allez toujours.
+
+--J'allais donc de Strasbourg aux eaux de Louesche, et je passais
+naturellement par Bâle, où je devais quitter la voiture publique pour
+prendre un voiturin.
+
+Arrivé à l'hôtel de la Couronne, que l'on m'avait recommandé, je
+m'enquis d'une voiture et d'un voiturin, priant mon hôte de s'informer
+si quelqu'un dans la ville n'était point en disposition de faire la même
+route que moi; alors il était chargé de proposer à cette même personne
+une association qui devait naturellement rendre à la fois la route plus
+agréable et moins coûteuse.
+
+Le soir, il revint, ayant trouvé ce que je demandais; la femme d'un
+négociant bâlois, qui venait de perdre son enfant, âgé de trois mois,
+qu'elle nourrissait elle-même, avait fait, à la suite de cette perte,
+une maladie pour laquelle on lui ordonnait les eaux de Louesche. C'était
+le premier enfant de ce jeune ménage marié depuis un an.
+
+Mon hôte me raconta qu'on avait eu grand'peine à décider la femme à
+quitter son mari. Elle voulait absolument ou rester à Bâle ou qu'il vînt
+avec elle à Louesche; mais, d'un autre côté, l'état de sa santé exigeant
+les eaux, tandis que l'état de leur commercé exigeait sa présence à
+Bâle, elle s'était décidée et partait avec moi le lendemain matin. Sa
+femme de chambre l'accompagnait.
+
+Un prêtre catholique, desservant l'église d'un petit village des
+environs, nous accompagnait et occupait la quatrième place dans la
+voiture.
+
+Le lendemain, vers huit heures du matin, la voiture vint nous prendre à
+l'hôtel; le prêtre y était déjà. J'y montai à mon tour, et nous allâmes
+prendre la dame et sa femme de chambre.
+
+Nous assistâmes, de l'intérieur de la voiture, aux adieux des deux
+époux, qui, commencés au fond de leur appartement, continuèrent dans le
+magasin, et ne s'achevèrent que dans la rue. Sans doute la femme avait
+quelque pressentiment, car elle ne pouvait se consoler. On eût dit que,
+au lieu de partir pour un voyage d'une cinquantaine de lieues, elle
+partait pour faire le tour du monde.
+
+Le mari paraissait plus calme qu'elle, mais néanmoins était plus ému
+qu'il ne convenait raisonnablement pour une pareille séparation.
+
+Nous partîmes enfin.
+
+[Illustration: Le cheval s'était abattu, et le cavalier étant tombé, sa
+tête avait donné contre une pierre.]
+
+Nous avions naturellement, le prêtre et moi, donné les deux meilleures
+places à la voyageuse et à sa femme de chambre, c'est-à-dire que nous
+étions sur le devant et elles au fond.
+
+Nous primes la route de Soleure, et le premier jour nous allâmes coucher
+à Mundischwyll. Toute la journée, notre compagne avait été tourmentée,
+inquiète. Le soir, ayant vu passer une voiture de retour, elle voulait
+reprendre le chemin de Bâle. Sa femme de chambre parvint cependant à la
+décider à continuer sa route.
+
+Le lendemain, nous nous mîmes en route vers neuf heures du matin, La
+journée était courte; nous ne comptions pas aller plus loin que Soleure.
+
+Vers le soir, et comme nous commencions d'apercevoir la ville, notre
+malade tressaillit.
+
+--Ah! dit-elle, arrêtez, on court après nous.
+
+Je me penchai hors de la portière.
+
+--Vous vous trompez, madame, répondis-je, la route est parfaitement
+vide.
+
+--C'est étrange, insista-t-elle. J'entends le galop d'un cheval.
+
+Je crus avoir mal vu.
+
+Je sortis plus avant hors de la voiture.
+
+--Personne, madame, lui dis-je.
+
+Elle regarda elle-même et vit comme moi la route déserte.
+
+--Je m'étais trompée, dit-elle en se rejetant au fond de la voiture. Et
+elle ferma les yeux comme une femme qui veut concentrer sa pensée en
+elle-même.
+
+Le lendemain nous partîmes à cinq heures du matin. Cette fois la journée
+était longue. Notre conducteur vint coucher à Berne. A la même heure que
+la veille, c'est-à-dire vers cinq heures, notre compagne sortit d'une
+espèce de sommeil où elle était, et étendant les bras vers le cocher:
+
+--Conducteur, dit-elle, arrêtez. Cette fois, j'en suis sûre, on court
+après nous.
+
+--Madame se trompe, répondit le cocher. Je ne vois que les trois paysans
+qui viennent de nous croiser, et qui suivent tranquillement leur chemin.
+
+--Oh! mais j'entends le galop du cheval.
+
+Ces paroles étaient dites avec une telle conviction, que je ne pus
+m'empêcher de regarder derrière nous.
+
+Comme la veille, la route était absolument déserte.
+
+--C'est impossible, madame, répondis-je, je ne vois pas de cavalier.
+
+--Comment se fait-il que vous ne voyiez point de cavalier, puisque je
+vois, moi, l'ombre d'un homme et d'un cheval?
+
+Je regardai dans la direction de sa main, et je vis en effet l'ombre
+d'un cheval et d'un cavalier. Mais je cherchai inutilement les corps
+auxquels les ombres appartenaient.
+
+Je fis remarquer cet étrange phénomène au prêtre, qui se signa.
+
+Peu à peu cette ombre s'éclaircit, devint d'instant en instant moins
+visible, et enfin disparut tout à fait.
+
+Nous entrâmes à Berne.
+
+Tous ces présages paraissaient fatals à la pauvre femme; elle disait
+sans cesse qu'elle voulait retourner, et cependant elle continuait son
+chemin.
+
+Soit inquiétude morale, soit progrès naturel de la maladie, en arrivant
+à Thun, la malade se trouva si souffrante, qu'il lui fallut continuer
+son chemin en litière. Ce fut ainsi qu'elle traversa le Kander-Thal et
+le Gemmi. En arrivant à Louesche, un érésypèle se déclara, et pendant
+plus d'un mois elle fui sourde et aveugle.
+
+Au reste, ses pressentiments ne l'avaient pas trompée, à peine
+avait-elle fait vingt lieues, que son mari avait été pris d'une fièvre
+cérébrale.
+
+La maladie avait fait des progrès si rapides, que, le même jour, sentant
+la gravité de son état, il avait envoyé un homme à cheval pour prévenir
+sa femme et l'inviter à revenir. Mais entre Lauffen et Breinteinbach, le
+cheval s'était abattu, et, le cavalier étant tombé, sa tête avait donné
+contre une pierre, et il était resté dans une auberge, ne pouvant rien
+pour celui qui L'avait envoyé que le faire prévenir de l'accident qui
+était arrivé.
+
+Alors on avait envoyé un autre courrier; mais sans doute il y avait une
+fatalité sur eux: à l'extrémité du Kander Thal, il avait quitté son
+cheval et pris un guide pour monter le plateau du Schwalbach, qui sépare
+l'Oberland du Valais, quand, à moitié chemin, une avalanche, roulant du
+mont Attels, l'avait entraîné avec elle dans un abîme; le guide avait
+été sauvé comme par miracle.
+
+Pendant ce temps, le mal faisait des progrès terribles. On avait été
+obligé de raser la tête du malade qui portait des cheveux très-longs,
+afin de lui appliquer de la glace sur le crâne. A partir de ce moment,
+le moribond n'avait plus conservé aucun espoir, et, dans un moment de
+calme, il avait écrit à sa femme:
+
+«Chère Bertha,
+
+«Je vais mourir, mais je ne veux pas me séparer de toi tout entier.
+Fais-toi faire un bracelet des cheveux qu'on vient de me couper et que
+je fais mettre à part. Porte-le toujours, et il me semble qu'ainsi nous
+serons encore réunis.
+
+«Ton FRÉDÉRICK.»
+
+Puis il avait remis cette lettre à un troisième exprès, à qui il avait
+ordonné de partir aussitôt qu'il serait expiré.
+
+Le soir même il était mort. Une heure après sa mort, l'exprès était
+parti, et, plus heureux que ses deux prédécesseurs, il était, vers la
+fin du cinquième jour, arrivé à Louesche.
+
+Mais il avait trouvé la femme aveugle et sourde; au bout d'un mois
+seulement, grâce à l'efficacité des eaux, cette double infirmité avait
+commencé à disparaître. Ce n'était qu'un autre mois écoulé qu'on avait
+osé apprendre à la femme la fatale nouvelle à laquelle du reste les
+différentes visions qu'elles avaient eues l'avaient préparée. Elle était
+restée un dernier mois pour se remettre complètement; enfin, après trois
+mois d'absence, elle était repartie pour Bâle.
+
+Comme, de mon côté, j'avais achevé mon traitement, que l'infirmité
+pour laquelle j'avais pris les eaux et qui était un rhumatisme, allait
+beaucoup mieux, je lui demandai la permission de partir avec elle, ce
+qu'elle accepta avec reconnaissance, ayant trouvé en moi une personne à
+qui parler de son mari, que je n'avais fait qu'entrevoir au moment du
+départ, mais enfin que j'avais vu.
+
+Nous quittâmes Louesche, et le cinquième jour, au soir, nous étions de
+retour à Bâle.
+
+Rien ne fut plus triste et plus douloureux que la rentrée de cette
+pauvre veuve dans sa maison; comme les deux jeunes époux étaient seuls
+au monde, le mari mort, on avait fermé le magasin, le commerce avait
+cessé comme cesse le mouvement lorsqu'une pendule s'arrête. On envoya
+chercher le médecin qui avait soigné le malade, les différentes
+personnes qui l'avaient assisté à ses derniers moments, et par eux, en
+quelque sorte, on ressuscita cette agonie, on reconstruisit cette mort
+déjà presque oubliée chez ces coeurs indifférents.
+
+Elle redemanda au moins ces cheveux que son mari lui léguait.
+
+Le médecin se rappela bien avoir ordonné qu'on les lui coupât; le
+barbier se souvint bien d'avoir rasé le malade, mais voilà tout. Les
+cheveux avaient été jetés au vent, dispersés, perdus.
+
+La femme fut désespérée; ce seul et unique désir du moribond, qu'elle
+portât un bracelet de ses cheveux, était donc impossible à réaliser.
+
+Plusieurs nuits s'écoulèrent; nuits profondément tristes, pendant
+lesquelles la veuve, errante dans la maison, semblait bien plutôt une
+ombre elle-même qu'un être vivant.
+
+A peine couchée, ou plutôt à peine endormie, elle sentait son bras droit
+tomber dans l'engourdissement, et elle ne se réveillait qu'au moment où
+cet engourdissement lui semblait gagner le coeur.
+
+Cet engourdissement commençait au poignet, c'est-à-dire à la place où
+aurait dû être le bracelet de cheveux, et où elle sentait une pression
+pareille à celle d'un bracelet de fer trop étroit; et du poignet, comme
+nous l'avons dit, l'engourdissement gagnait le coeur.
+
+Il était évident que le mort manifestait son regret de ce que ses
+volontés avaient été si mal suivies.
+
+La veuve comprit ces regrets qui venaient de l'autre côté de la tombe.
+Elle résolut d'ouvrir la fosse, et, si la tête de son mari n'avait pas
+été entièrement rasée, d'y recueillir assez de cheveux pour réaliser son
+dernier désir.
+
+En conséquence, sans rien dire de ses projets à personne, elle envoya
+chercher le fossoyeur.
+
+Mais le fossoyeur qui avait enterré son mari était mort. Le nouveau
+fossoyeur, entré en exercice depuis quinze jours seulement, ne savait
+pas où était la tombe.
+
+Alors, espérant une révélation, elle, qui, par la double apparition du
+cheval, du cavalier, elle qui, par la pression du bracelet, avait le
+droit de croire aux prodiges, elle se rendit seule au cimetière, s'assit
+sur un tertre couvert d'herbe verte et vivace comme il en pousse sur
+les tombes, et là elle invoqua quelque nouveau signe auquel elle pût se
+rattacher pour ses recherches.
+
+Une danse macabre était peinte sur le mur de ce cimetière. Ses yeux
+s'arrêtèrent sur la Mort et se fixèrent longtemps sur cette figure
+railleuse et terrible à la fois.
+
+Alors il lui sembla que la Mort levait son bras décharné, et du bout de
+son doigt osseux désignait une tombe au milieu des dernières tombes.
+
+La veuve alla droit à cette tombe, et, quand elle y fut, il lui sembla
+voir bien distinctement la Mort qui laissait retomber son bras à la
+place primitive.
+
+Alors elle fit une marque à la tombe, alla chercher le fossoyeur, le
+ramena à l'endroit désigné, et lui dit:
+
+--Creusez, c'est ici!
+
+J'assistais à cette opération. J'avais voulu suivre cette merveilleuse
+aventure jusqu'au bout.
+
+Le fossoyeur creusa.
+
+Arrivé au cercueil, il leva le couvercle. D'abord il avait hésité, mais
+la veuve lui avait dit d'une voix ferme:
+
+--Levez, c'est le cercueil de mon mari.
+
+Il obéit donc, tant cette femme savait inspirer aux autres la confiance
+qu'elle possédait elle-même.
+
+Alors apparut une chose miraculeuse et que j'ai vue de mes yeux.
+Non-seulement le cadavre était le cadavre de son mari, non-seulement ce
+cadavre, à la pâleur près, était tel que de son vivant, mais encore,
+depuis qu'ils avaient été rasés, c'est-à-dire depuis le jour de sa mort,
+ses cheveux avaient poussé de telle sorte, qu'ils sortaient comme des
+racines par toutes les fissures de sa bière.
+
+Alors la pauvre femme se pencha vers ce cadavre, qui semblait seulement
+endormi; elle le baisa au front, coupa une mèche de ses longs cheveux
+si merveilleusement poussés sur la tête d'un mort, et en fil faire un
+bracelet.
+
+Depuis ce jour, l'engourdissement nocturne cessa. Seulement, à chaque
+fois qu'elle était prête à courir quelque grand danger, une douce
+pression, une amicale étreinte du bracelet l'avertissait de se tenir sur
+ses gardes.
+
+--Eh bien! croyez-vous que ce mort fût réellement mort? que ce cadavre
+fût bien un cadavre? Moi, je ne le crois pas.
+
+--Et, demanda la dame pale avec un timbre si singulier, qu'il nous fît
+tressaillir tous dans cette nuit où l'absence de lumière nous avait
+laissés, vous n'avez pas entendu dire que ce cadavre fût jamais sorti du
+tombeau, vous n'avez pas entendu dire que personne eût eu à souffrir de
+sa vue et de son contact?
+
+--Non, dit Alliette, j'ai quitté le pays.
+
+--Ah! dit le docteur, vous avez tort, monsieur Alliette, d'être de si
+facile composition. Voici madame Gregoriska qui était toute prête à
+faire de votre bon marchand de Bâle en Suisse un vampire polonais,
+valaque ou hongrois. Est-ce que, pendant votre séjour dans les monts
+Carpathes, continua en riant le docteur, est ce que par hasard vous
+auriez vu des vampires?
+
+--Écoutez, dit la dame pâle avec une étrange solennité, puisque tout le
+monde ici a raconté une histoire, j'en veux raconter une aussi. Docteur,
+vous ne direz pas que l'histoire n'est pas vraie, c'est la mienne...
+Vous allez savoir pourquoi je suis si pâle.
+
+En ce moment, un rayon de lune glissa par la fenêtre à travers les
+rideaux, et, venant se jouer sur le canapé où elle était couchée,
+l'enveloppa d'une lumière bleuâtre qui semblait faire d'elle une statue
+de marbre noir couchée sur un tombeau.
+
+Pas une voix n'accueillit la proposition; mais le silence profond qui
+régna dans le salon annonça que chacun attendait avec anxiété.
+
+[Illustration: Alors la pauvre femme se pencha vers le cadavre.]
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+ XII
+
+
+ LES MONTS CARPATHES.
+
+Je suis Polonaise, née à Sandomir, c'est-à-dire dans un pays où
+les légendes deviennent des articles de foi, où nous croyons à nos
+traditions de famille autant, plus peut-être, qu'à l'Évangile. Pas un de
+nos châteaux qui n'ait son spectre, pas une de nos chaumières qui n'ait
+son esprit familier. Chez le riche comme chez le pauvre, dans le château
+comme dans la chaumière, on reconnaît le principe ami comme le principe
+ennemi. Parfois, ces deux principes entrent en lutte et combattent.
+Alors, ce sont des bruits si mystérieux dans les corridors, des
+rugissements si épouvantables dans les vieilles tours, des tremblements
+si effrayants dans les murailles, que l'on s'enfuit de la chaumière
+comme du château, et que paysans ou gentilshommes courent à l'église
+chercher la croix bénie ou les saintes reliques, seuls préservatifs
+contre les démons qui nous tourmentent.
+
+Mais là aussi deux principes plus terribles, plus acharnés, plus
+implacables encore, sont en présence, la tyrannie et la liberté.
+
+L'année 1825 vit se livrer, entre la Russie et la Pologne, une de ces
+luttes dans lesquelles on croirait que tout le sang d'un peuple est
+épuisé, comme souvent s'épuise tout le sang d'une famille.
+
+Mon père et mes deux frères s'étaient levés contre le nouveau czar,
+et avaient été se ranger sous le drapeau de l'indépendance polonaise,
+toujours abattu, toujours relevé.
+
+Un jour, j'appris que mon plus jeune frère avait été tué; un autre jour,
+on m'annonça que mon frère aîné était blessé-à mort; enfin, après une
+journée pendant laquelle j'avais écouté avec terreur le bruit du canon
+qui se rapprochait incessamment, je vis arriver mon père avec une
+centaine de cavaliers, débris de trois mille hommes qu'il commandait.
+
+Il venait s'enfermer dans notre château, avec l'intention de s'ensevelir
+sous ses ruines.
+
+Mon père, qui ne craignait rien pour lui, tremblait pour moi. En effet,
+pour mon père, il ne s'agissait que de la mort, car il était bien sûr
+de ne pas tomber vivant aux mains de ses ennemis; mais, pour moi, il
+s'agissait de l'esclavage, du déshonneur, de la honte.
+
+Mon père, parmi les cent hommes qui lui restaient, en choisit dix,
+appela l'intendant, lui remit tout l'or et tous les bijoux que nous
+possédions, et, se rappelant que, lors du second partage de la Pologne,
+ma mère, presque enfant, avait trouvé un refuge inabordable dans le
+monastère de Sahastru, situé au milieu des monts Carpathes, il lui
+ordonna de me conduire dans ce monastère, qui, hospitalier à la mère, ne
+serait pas moins hospitalier, sans doute, à la fille.
+
+Malgré le grand amour que mon père avait pour moi, les adieux ne
+furent pas longs. Selon toute probabilité, les Russes devaient être le
+lendemain en vue du château. Il n'y avait donc pas de temps à perdre.
+
+Je revêtis à la hâte un habit d'amazone, avec lequel j'avais l'habitude
+d'accompagner mes frères à la chasse. On me sella le cheval le plus sûr
+de l'écurie; mon père glissa ses propres pistolets, chef-d'oeuvre de la
+manufacture de Toula, dans mes fontes, m'embrassa, et donna l'ordre du
+départ.
+
+Pendant la nuit et pendant la journée du lendemain, nous fîmes vingt
+lieues en suivant les bords d'une de ces rivières sans nom qui viennent
+se jeter dans la Vistule. Cette première étape doublée nous avait mis
+hors de la portée des Russes.
+
+Aux derniers rayons du soleil, nous avions vu étinceler les sommets
+neigeux des monts Carpathes.
+
+Vers la fin de la journée du lendemain, nous atteignîmes leur base;
+enfin, dans la matinée du troisième jour, nous commençâmes à nous
+engager dans une de leurs gorges.
+
+Nos monts Carpathes ne ressemblent point aux montagnes civilisées de
+votre Occident. Tout ce que la nature a d'étrange et de grandiose
+s'y présente aux regards dans sa plus complète majesté. Leurs cimes
+orageuses se perdent dans les nues, couvertes de neiges éternelles;
+leurs immenses forêts de sapins se penchent sur le miroir poli de lacs
+pareils à des mers; et ces lacs, jamais une nacelle ne les a sillonnés,
+jamais le filet d'un pêcheur n'a troublé leur cristal, profond comme
+l'azur du ciel; la voix humaine y retentit à peine de temps en temps,
+faisant entendre un chant moldave auquel répondent les cris des animaux
+sauvages; chant et cris vont éveiller quelque écho solitaire, tout
+étonné qu'une rumeur quelconque lui ait appris sa propre existence.
+Pendant bien des milles, on voyage sous les voûtes sombres de bois
+coupés par ces merveilles inattendues que la solitude nous révèle
+à chaque pas, et qui font passer notre esprit de l'étonnement à
+l'admiration. Là, le danger est partout, et se compose de mille dangers
+différents; mais on n'a pas le temps d'avoir peur, tant ces dangers
+sont sublimes. Tantôt ce sont des cascades improvisées par la fonte des
+glaces, qui, bondissant de rochers en rochers, envahissent tout à coup
+l'étroit sentier que vous suivez, sentier tracé par le passage de la
+bête fauve et du chasseur qui la poursuit; tantôt ce sont des arbres
+minés par le temps qui se détachent du sol et tombent avec un fracas
+terrible qui semble être celui d'un tremblement de terre; tantôt enfin
+ce sont les ouragans qui vous enveloppent de nuages au milieu desquels
+on voit jaillir, s'allonger et se tordre l'éclair, pareil à un serpent
+de feu.
+
+Puis, après ces pics alpestres, après ces forêts primitives, comme vous
+avez eu des montagnes géantes, comme vous avez eu des bois sans limites,
+vous avez des steppes sans fin, véritable mer avec ses vagues et ses
+tempêtes, savanes arides et bosselées où la vue se perd dans un horizon
+sans bornes; alors ce n'est plus la terreur qui s'empare de vous, c'est
+la tristesse qui vous inonde; c'est une vaste et profonde mélancolie
+dont rien ne peut distraire; car l'aspect du pays, aussi loin que
+votre regard peut s'étendre, est toujours le même. Vous montez et vous
+descendez vingt fois des pentes semblables, cherchant vainement un
+chemin tracé: en vous voyant ainsi perdu dans votre isolement, au milieu
+des déserts, vous vous croyez seul dans la nature, et votre mélancolie
+devient de la désolation; en effet, la marche semble être devenue une
+chose inulile et qui ne vous conduira à rien; vous ne rencontrez ni
+village, ni château, ni chaumière, nulle trace d'habitation humaine;
+parfois seulement, comme une tristesse de plus dans ce morne paysage, un
+petit lac sans roseaux, sans buissons, endormi au fond d'un ravin, comme
+une autre mer Morte, vous barre la route avec ses eaux vertes, au-dessus
+desquelles s'élèvent, à votre approche, quelques oiseaux aquatiques
+aux cris prolongés et discordants. Puis, vous faites un détour; vous
+gravissez la colline qui est devant vous, vous descendez dans une autre
+vallée, vous gravissez une autre colline, et cela dure ainsi jusqu'à
+ce que vous ayez épuisé la chaîne moutonneuse, qui va toujours en
+s'amoindrissant.
+
+Mais, cette chaîne épuisée, si vous faites un coude vers le midi, alors
+le paysage reprend du grandiose, alors vous apercevez une autre chaîne
+de montagnes plus élevées, de forme plus pittoresque, d'aspect plus
+riche; celle-là est tout empanachée de forêts, toute coupée de
+ruisseaux: avec l'ombre et l'eau, la vie renaît dans le paysage; on
+entend la cloche d'un ermitage; on voit serpenter une caravane au flanc
+de quelque montagne. Enfin, aux derniers rayons du soleil, on distingue,
+comme une bande de blancs oiseaux appuyés les uns aux autres, les
+maisons de quelque village qui semblent s'être groupées pour se
+préserver de quelque attaque nocturne; car, avec la vie, est revenu le
+danger, et ce ne sont plus, comme dans les premiers monts que l'on a
+traversés, des bandes d'ours et de loups qu'il faut craindre, mais des
+hordes de brigands moldaves qu'il faut combattre.
+
+Cependant, nous approchions. Dix journées de marche s'étaient passées
+sans accident. Nous pouvions déjà apercevoir la cime du mont Pion, qui
+dépasse de la tête toute cette famille de géants, et sur le versant
+méridional duquel est situé le couvent de Sahastru, où je me rendais.
+Encore trois jours, et nous étions arrivés.
+
+Nous étions à la fin du mois de juillet; la journée avait été brûlante,
+et c'était avec une volupté sans pareille que, vers quatre heures, nous
+avions commencé d'aspirer les premières fraîcheurs du soir. Nous avions
+dépassé les tours en ruines de Niantzo. Nous descendions vers une plaine
+que nous commencions d'apercevoir à travers l'ouverture des montagnes.
+Nous pouvions déjà, d'où nous étions, suivre des yeux le cours de
+la Bistriza, aux rives émaillées de rouges affrines et de grandes
+campanules aux fleurs blanches. Nous côtoyions un précipice au fond
+duquel roulait la rivière, qui, là, n'était encore qu'un torrent. A
+peine nos montures avaient-elles un assez large espace pour marcher deux
+de front.
+
+Notre guide nous précédait, couché de côté sur son cheval, chantant une
+chanson morlaque, aux monotones modulations, et dont je suivais les
+paroles avec un singulier intérêt.
+
+Le chanteur était en même temps le poëte. Quant à l'air, il faudrait
+être un de ces hommes des montagnes pour vous le rendre dans toute sa
+sauvage tristesse, dans toute sa sombre simplicité.
+
+En voici les paroles:
+
+ Dans le marais de Stavila,
+ Où tant de sang guerrier coula,
+ Voyez-vous ce cadavre-là!
+ Ce n'est point un fils d'Illyrie;
+ C'est un brigand plein de furie
+ Qui, trompant la douce Marie,
+ Extermina, trompa, brûla.
+
+ Une balle au coeur du brigand
+ A passé comme l'ouragan,
+ Dans sa gorge est un yatagan.
+ Mais depuis trois jours, ô mystère,
+ Sous le pin morne et solitaire,
+ Son sang tiède abreuve la terre
+ Et noircit le pâle Ovigan.
+
+ Ses yeux bleus pour jamais ont lui,
+ Fuyons tous, malheur à celui
+ Qui passe au marais près de lui,
+ C'est un vampire! Le loup fauve
+ Loin du cadavre impur se sauve,
+ Et sur la montagne au front chauve,
+ Le funèbre vautour a fui.
+
+Tout à coup la détonation d'une arme à feu se fit entendre, une balle
+siffla. La chanson s'interrompit, et le guide, frappé à mort, alla
+rouler au fond du précipice, tandis que son cheval s'arrêtait
+frémissant, en allongeant sa tête intelligente vers le fond de l'abîme
+où avait disparu son maître.
+
+En même temps un grand cri s'éleva, et nous vîmes se dresser aux flancs
+de la montagne une trentaine de bandits; nous étions complètement
+entourés.
+
+Chacun saisit son arme, et, quoique pris à l'improviste, comme ceux qui
+m'accompagnaient étaient de vieux soldats habitués au feu, ils ne se
+laissèrent pas intimider, et ripostèrent; moi-même, donnant l'exemple,
+je saisis un pistolet, et, sentant le désavantage de la position, je
+criai: En avant! et piquai mon cheval, qui s'emporta dans la direction
+de la plaine.
+
+Mais nous avions affaire à des montagnards, bondissant de rochers en
+rochers, comme de véritables démons des abîmes, faisant feu tout en
+bondissant, et gardant toujours sur notre flanc la position qu'ils
+avaient prise.
+
+D'ailleurs, notre manoeuvre avait été prévue. A un endroit où le chemin
+s'élargissait, où la montagne faisait un plateau, un jeune homme nous
+attendait à la tête d'une dizaine de gens à cheval; en nous apercevant,
+ils mirent leurs montures au galop, et vinrent nous heurter de front,
+tandis que ceux qui nous poursuivaient se laissaient rouler des flancs
+de la montagne, et, nous ayant coupé la retraite, nous enveloppaient de
+tous côtés.
+
+La situation était grave, et cependant, habituée dès mon enfance aux
+scènes de guerre, je pus l'envisager sans en perdre un détail.
+
+Tous ces hommes, vêtus de peaux de mouton, portaient d'immenses chapeaux
+ronds couronnés de fleurs naturelles, comme ceux des Hongrois. Ils
+avaient chacun à la main un long fusil turc qu'ils agitaient après
+avoir tiré, en poussant des cris sauvages, et, à la ceinture, un sabre
+recourbé et une paire de pistolets.
+
+Quant à leur chef, c'était un jeune homme de vingt-deux ans à peine, au
+teint pâle, aux longs yeux noirs, aux cheveux tombant bouclés sur ses
+épaules. Son costume se composait de la robe moldave garnie de fourrures
+et serrée à la taille par une écharpe à bandes d'or et de soie. Un sabre
+recourbé brillait à sa main, et quatre pistolets étincelaient à sa
+ceinture. Pendant le combat, il poussait des cris rauques et inarticulés
+qui semblaient ne point appartenir à la langue humaine et qui cependant
+exprimaient ses volontés, car à ces cris ses hommes obéissaient, se
+jetant ventre à terre pour éviter les décharges de nos soldats, se
+relevant pour faire feu à leur tour, abattant ceux qui étaient debout
+encore, achevant les blessés et changeant enfin le combat en boucherie.
+
+J'avais vu tomber l'un après l'autre les deux tiers de mes défenseurs.
+Quatre restaient encore debout, se serrant autour de moi, ne demandant
+pas une grâce qu'ils étaient certains de ne pas obtenir, et ne songeant
+qu'à une chose, à vendre leur vie le plus cher possible.
+
+Alors le jeune chef jeta un cri plus expressif que les autres, en
+étendant la pointe de son sabre vers nous. Sans doute cet ordre était
+d'envelopper d'un cercle de feu ce dernier groupe, et de nous fusiller
+tous ensemble, car les longs mousquets moldaves s'abaissèrent d'un même
+mouvement. Je compris que notre dernière heure était venue. Je levai les
+yeux et les mains au ciel avec une dernière prière, et j'attendis la
+mort.
+
+En ce moment je vis, non pas descendre, mais se précipiter, mais bondir
+de rocher en rocher, un jeune homme, qui s'arrêta, debout sur une pierre
+dominant toute cette scène, pareil à une statue sur un piédestal, et
+qui, étendant la main sur le champ de bataille, ne prononça que ce seul
+mot:--Assez.
+
+A cette voix, tous les yeux se levèrent, chacun parut obéir à ce nouveau
+maître. Un seul bandit replaça son fusil à son épaule et lâcha le coup.
+
+Un de nos hommes poussa un cri, la balle lui avait cassé le bras gauche.
+
+Il se retourna aussitôt pour fondre sur l'homme qui l'avait blessé;
+mais, avant que son cheval n'eût fait quatre pas, un éclair brillait
+au-dessus de notre tête, et le bandit rebelle roulait la tête fracassée
+par une balle.
+
+Tant d'émotions diverses m'avaient conduite au bout de mes forces, je
+m'évanouis.
+
+Quand je revins à moi, j'étais couchée sur l'herbe, la tête appuyée sur
+les genoux d'un homme dont je ne voyais que la main blanche et couverte
+de bagues entourant ma taille, tandis que, devant moi, debout, les bras
+croisés, le sabre sous un de ses bras, se tenait le jeune chef moldave
+qui avait dirigé l'attaque contre nous.
+
+--Kostaki, disait en français et d'un ton d'autorité celui qui me
+soutenait, vous allez à l'instant même faire retirer vos hommes et me
+laisser le soin de cette jeune femme.---Mon frère, mon frère, répondit
+celui auquel ces paroles étaient adressées et qui semblait se contenir
+avec peine; mon frère, prenez garde de lasser ma patience: je vous
+laisse le château, laissez-moi la forêt. Au château, vous êtes le
+maître, mais ici je suis tout-puissant. Ici, il me suffirait d'un mot
+pour vous forcer de m'obéir.--Kostaki, je suis l'aîné, c'est vous dire
+que je suis le maître partout, dans la forêt comme au château, là-bas
+comme ici. Oh! je suis du sang des Brankovan comme vous, sang royal
+qui a l'habitude de commander, et je commande.--Vous commandez, vous,
+Grégoriska, à vos valets, oui; à mes soldats, non.--Vos soldats sont des
+brigands, Kostaki... des brigands que je ferai pendre aux créneaux de
+nos tours, s'ils ne m'obéissent pas à l'instant même.--Eh bien! essayez
+donc de leur commander.
+
+Alors je sentis que celui qui me soutenait retirait son genou et posait
+doucement ma tête sur une pierre. Je le suivis du regard avec anxiété,
+et je pus voir le même jeune homme qui était tombé, pour ainsi dire, du
+ciel au milieu de la mêlée, et que je n'avais pu qu'entrevoir, m'étant
+évanouie au moment même où il avait parlé.
+
+C'était un jeune homme de vingt-quatre ans, de haute taille, avec de
+grands yeux bleus dans lesquels on lisait une résolution et une fermeté
+singulières. Ses longs cheveux blonds, indice de la race slave,
+tombaient sur ses épaules comme ceux de l'archange Michel, encadrant des
+joues jeunes et fraîches; ses lèvres, étaient relevées par un sourire
+dédaigneux, et laissaient voir une double rangée de perles; son regard
+était celui que croise l'aigle avec l'éclair. Il était vêtu d'une espèce
+de tunique en velours noir; un petit bonnet pareil à celui de Raphaël,
+orné d'une plume d'aigle, couvrait sa tête; il avait un pantalon
+collant et des bottes brodées. Sa taille était serrée par un ceinturon
+supportant un couteau de chasse; il portait en bandoulière une petite
+carabine à deux coups, dont un des bandits avait pu apprécier la
+justesse.
+
+Il étendit la main, et cette main étendue semblait commander à son frère
+lui-même. Il prononça quelques mots en langue moldave. Ces mots parurent
+faire une profonde impression sur les bandits.
+
+Alors, dans la même langue, le jeune chef parla à son tour, et je
+devinai que ses paroles étaient mêlées de menaces et d'imprécations.
+
+Mais, à ce long et bouillant discours, l'aîné des deux frères ne
+répondit qu'un mot.
+
+[Illustration: Kostaki se mit presque aussi légèrement en selle que son
+frère, quoiqu'il me tînt encore entre ses bras.]
+
+Les bandits s'inclinèrent.
+
+Il fit un geste, les bandits se rangèrent derrière nous.
+
+--Eh bien! soit, Grégoriska, dit Kostaki reprenant la langue française.
+Cette femme n'ira pas à la caverne, mais elle n'en sera pas moins à moi.
+Je la trouve belle, je l'ai conquise et je la veux.
+
+Et en disant ces mots, il se jeta sur moi et m'enleva dans ses bras.
+
+--Cette femme sera conduite au château et remise à ma mère, et je ne
+la quitterai pas d'ici là, répondit mon protecteur.--Mon cheval! cria
+Kostaki en langue moldave.
+
+Dix bandits se hâtèrent d'obéir, et amenèrent à leur maître le cheval
+qu'il demandait.
+
+Grégoriska regarda autour de lui, saisit par la bride un cheval sans
+maître, et sauta dessus sans toucher les étriers.
+
+Kostaki se mit presque aussi légèrement en selle que son frère,
+quoiqu'il me tînt encore entre ses bras, et partit au galop.
+
+Le cheval de Grégoriska sembla avoir reçu la même impulsion, et vint
+coller sa tête et son flanc à la tête et au flanc du cheval de Kostaki.
+
+C'était une chose curieuse à voir que ces deux cavaliers volant côte à
+côte, sombres, silencieux, ne se perdant pas un seul instant de vue,
+sans avoir l'air de se regarder, s'abandonnant à leurs chevaux, dont la
+course désespérée les emportait à travers les bois, les rochers et les
+précipices. Ma tête renversée me permettait de voir les beaux yeux de
+Grégoriska fixés sur les miens. Kostaki s'en aperçut, me releva la tête,
+et je ne vis plus que son regard sombre qui me dévorait. Je baissai mes
+paupières, mais ce fut inutilement; à travers leur voile, je continuais
+à voir ce regard lancinant qui pénétrait jusqu'au fond de ma poitrine et
+me perçait le coeur, alors une étrange hallucination s'empara de moi; il
+me sembla être la Lénore de la ballade de Burger, emportée par le cheval
+et le cavalier fantômes, et, lorsque je sentis que nous nous arrêtions,
+ce ne fut qu'avec terreur que j'ouvris les yeux, tant j'étais convaincue
+que je n'allais voir autour de moi que croix brisées et tombes ouvertes.
+
+Ce que je vis n'était guère plus gai, c'était la cour intérieure d'un
+château moldave, bâti au quatorzième siècle.
+
+
+
+
+ XIII
+
+
+ LE CHÂTEAU DE BRANKOVAN.
+
+Alors Kostaki me laissa glisser de ses bras à terre, et presque aussitôt
+descendit près de moi; mais, si rapide qu'eût été son mouvement, il
+n'avait fait que suivre celui de Grégoriska.
+
+Comme l'avait dit Grégoriska, au château il était bien le maître.
+
+En voyant arriver les deux jeunes gens et cette étrangère qu'ils
+amenaient, les domestiques accoururent; mais, quoique les soins fussent
+partagés entre Kostaki et Grégoriska, on sentait que les plus grands
+égards, que les plus profonds respects étaient pour ce dernier.
+
+Deux femmes s'approchèrent; Grégoriska leur donna un ordre en langue
+moldave et me fit signe de la main de les suivre.
+
+Il y avait tant de respect dans le regard qui accompagnait ce signe, que
+je n'hésitai point. Cinq minutes après, j'étais dans une chambre, qui,
+toute nue et toute inhabitable qu'elle eût paru à l'homme le moins
+difficile, était évidemment la plus belle du château.
+
+C'était une grande pièce carrée, avec une espèce de divan de serge
+verte: siège le jour, lit la nuit. Cinq ou six grands fauteuils de
+chêne, un vaste bahut, et, dans un des angles de cette chambre, un dais
+pareil à une grande et magnifique stalle d'église.
+
+De rideaux aux fenêtres, de rideaux au lit, il n'en était pas question.
+
+On montait dans cette chambre par un escalier, où, dans des niches, se
+tenaient debout, plus grandes que nature, trois statues des Brankovan.
+
+Dans cette chambre, au bout d'un instant, on monta les bagages, au
+milieu desquels se trouvaient mes malles. Les femmes m'offrirent leurs
+services. Mais, tout en réparant le désordre que cet événement avait
+mis dans ma toilette, je conservai ma grande amazone, costume plus
+en harmonie avec celui de mes hôtes qu'aucun de ceux que j'eusse pu
+adopter.
+
+A peine ces petits changements étaient-ils faits, que j'entendis frapper
+doucement à ma porte.
+
+--Entrez, dis-je naturellement en français; le français, vous le savez,
+étant pour nous autres Polonais une langue presque maternelle.
+
+Grégoriska entra.
+
+--Ah! madame, je suis heureux que vous parliez français.--Et moi aussi,
+monsieur, lui répondis-je, je suis heureuse de parler cette langue,
+puisque j'ai pu, grâce à ce hasard, apprécier votre généreuse conduite
+vis-à-vis de moi. C'est dans cette langue que vous m'avez défendue
+contre les desseins de votre frère, c'est dans cette langue que je vous
+offre l'expression de ma sincère reconnaissance.--Merci, madame. Il
+était tout simple que je m'intéressasse à une femme, dans la position où
+vous vous trouviez. Je chassais dans la montagne lorsque j'entendis des
+détonations irrégulières et continues; je compris qu'il s'agissait de
+quelque attaque à main armée, et je marchai sur le feu, comme on dit
+en termes militaires. Je suis arrivé à temps, grâce au ciel; mais me
+permettrez-vous de m'informer, madame, par quel hasard une femme de
+distinction comme vous êtes s'était aventurée dans nos montagnes?--Je
+suis Polonaise, monsieur, lui répondis-je, mes deux frères viennent
+d'être tués dans la guerre contre la Russie; mon père, que j'ai laissé
+prêt à défendre notre château contre l'ennemi, les a sans doute rejoints
+à cette heure, et moi, sur l'ordre de mon père, fuyant tous ces
+massacres, je venais chercher un refuge au monastère de Sahastru, où ma
+mère, dans sa jeunesse et dans des circonstances pareilles, avait trouvé
+un asile sûr.--Vous êtes l'ennemie des Russes; alors tant mieux, dit le
+jeune homme, ce titre vous sera un auxiliaire puissant au château, et
+nous avons besoin de toutes nos forces pour soutenir la lutte qui se
+prépare. D'abord, puisque je sais qui vous êtes, sachez, vous, madame,
+qui nous sommes: le nom de Brankovan ne vous est point étranger,
+n'est-ce pas, madame?
+
+Je m'inclinai.
+
+--Ma mère est la dernière princesse de ce nom, la dernière descendante
+de cet illustre chef que firent tuer les Cantimir, ces misérables
+courtisans de Pierre 1er. Ma mère épousa en premières noces mon père,
+Serban Waivady, prince comme elle, mais de race moins illustre.
+
+Mon père avait été élevé à Vienne; il avait pu y apprécier les avantages
+de la civilisation. Il résolut de faire de moi un Européen. Nous
+partîmes pour la France, l'Italie, l'Espagne et l'Allemagne.
+
+Ma mère (ce n'est pas à un fils, je le sais bien, de vous raconter ce
+que je vais vous dire; mais comme, pour notre salut, il faut que vous
+nous connaissiez bien, vous apprécierez les causes de cette révélation);
+ma mère, qui, pendant les premiers voyages de mon père, lorsque j'étais,
+moi, dans ma plus jeune enfance, avait eu des relations coupables avec
+un chef de partisans, c'est ainsi, ajouta Grégoriska en souriant, qu'on
+appelle dans ce pays les hommes qui vous ont attaquée; manière, dis-je,
+qui avait eu des relations coupables avec un comte Giordaki Koproli,
+moitié Grec, moitié Moldave, écrivit à mon père pour tout lui dire et
+lui demander le divorce; s'appuyant, dans cette demande, sur ce qu'elle
+ne voulait pas, elle, une Brankovan, demeurer la femme d'un homme qui se
+faisait de jour en jour plus étranger à son pays. Hélas! mon père n'eut
+pas besoin d'accorder son consentement à cette demande, qui peut vous
+paraître étrange à vous, mais qui, chez nous, est la chose la plus
+commune et la plus naturelle. Mon père venait de mourir d'un anévrisme
+dont il souffrait depuis longtemps, et ce fut moi qui reçus la lettre.
+
+Je n'avais rien à faire, sinon des voeux bien sincères pour le bonheur
+de ma mère. Ces voeux, une lettre de moi les lui porta en lui annonçant
+qu'elle était veuve.
+
+Cette même lettre lui demandait pour moi la permission de continuer mes
+voyages, permission qui me fut accordée.
+
+Mon intention bien positive était de me fixer en France ou en Allemagne,
+pour ne point me trouver en face d'un homme qui me détestait et que je
+ne pouvais aimer, c'est-à-dire du mari de ma mère, quand, tout à coup,
+j'appris que le comte Giordaki Koproli venait d'être assassiné, à ce que
+l'on disait, par les anciens Cosaques de mon père.
+
+Je me hâtai de revenir; j'aimais ma mère; je comprenais son isolement,
+son besoin d'agir auprès d'elle, dans un pareil moment, les personnes
+qui pouvaient lui être chères. Sans qu'elle eût jamais eu pour moi un
+amour bien tendre, j'étais son fils. Je rentrai un matin, sans être
+attendu, dans le château de nos pères.
+
+J'y trouvai un jeune homme que je pris d'abord pour un étranger et que
+je sus ensuite être mon frère.
+
+C'était Kostaki, le fils de l'adultère, qu'un second mariage a légitimé,
+Kostaki, c'est-à-dire la créature indomptable que vous avez vue, dont
+les passions sont la seule loi, qui n'a rien de sacré en ce monde que sa
+mère, qui m'obéit comme le tigre obéit au bras qui l'a dompté, mais avec
+un éternel rugissement entretenu par le vague espoir de me dévorer un
+jour. Dans l'intérieur du château, dans la demeure des Brankovan et
+des Waivady, je suis encore le maître; mais, une fois hors de cette
+enceinte, un fois en pleine campagne, il redevient le sauvage enfant des
+bois et des monts, qui veut tout faire ployer sous sa volonté de fer.
+Comment a-t-il cédé aujourd'hui, comment ses hommes ont-ils cédé? je
+n'en sais rien; une vieille habitude, un reste de respect. Mais je ne
+voudrais pas hasarder une nouvelle épreuve. Restez ici, ne quittez pas
+cette chambre, cette cour, l'intérieur des murailles enfin, je réponds
+de tout; faites un pas hors du château, je ne réponds plus de rien, que
+de me faire tuer pour vous défendre.--Ne pourrais-je donc, selon
+les désirs de mon père, continuer ma route vers le couvent de
+Sahastru?--Faites, essayez, ordonnez, je vous accompagnerai; mais moi,
+je resterai en route, et vous, vous... vous n'arriverez pas.--Que faire,
+alors?--Rester ici, attendre, prendre conseil des événements et profiter
+des circonstances. Supposez que vous êtes tombée dans un repaire de
+bandits, et que votre courage seul peut vous tirer d'affaire que votre
+sang-froid seul peut vous sauver. Ma mère, malgré sa préférence pour
+Kostaki, le fils de son amour, est bonne et généreuse. D'ailleurs, c'est
+une Brankovan, c'est-à-dire une vraie princesse. Vous la verrez; elle
+vous défendra des brutales passions de Kostaki. Mettez-vous sous sa
+protection; vous êtes belle, elle vous aimera. D'ailleurs (il me regarda
+avec une expression indéfinissable) qui pourrait vous voir et ne pas
+vous aimer? Venez maintenant dans la salle du souper, où elle nous
+attend. Ne montrez ni embarras ni défiance; parlez en polonais: personne
+ne connaît cette langue ici; je traduirai vos paroles à ma mère, et,
+soyez tranquille, je ne dirai que ce qu'il faudra dire. Surtout, pas un
+mot sur ce que je viens de vous révéler; qu'on ne se doute pas que nous
+nous entendons. Vous ignorez encore la ruse et la dissimulation du plus
+sincère entre nous. Venez.
+
+[Illustration: Le château de Brankovan.]
+
+Je le suivis dans cet escalier, éclairé par des torches de résine
+brûlant à des mains de fer qui sortaient des murailles.
+
+Il était évident que c'était pour moi qu'on avait fait cette
+illumination inaccoutumée.
+
+Nous arrivâmes à la salle à manger.
+
+Aussitôt que Grégoriska en eut ouvert la porte, et eut, en moldave,
+prononcé un mot, que j'ai su depuis vouloir dire: _l'étrangère_, une
+grande femme s'avança vers nous.
+
+C'était la princesse Brankovan.
+
+[Illustration: A côté d'elle était Kostaki, portant le splendide et
+majestueux costume magyare.]
+
+Elle portait ses cheveux blancs nattés autour de sa tête; elle était
+coiffée d'un petit bonnet de marte-zibeline, surmonté d'une aigrette,
+témoignage de son origine princière. Elle portait une espèce de tunique
+de drap d'or, au corsage semé de pierreries, recouvrant une longue robe
+d'étoffe turque, garnie de fourrure pareille à celle du bonnet.
+
+Elle tenait à la main un chapelet à grains d'ambre, qu'elle roulait
+très-vite entre ses doigts.
+
+À côté d'elle était Kostaki, portant le splendide et majestueux costume
+magyare, sous lequel il me sembla plus étrange encore.
+
+C'était une robe de velours vert, à larges manches, tombant au-dessous
+du genou. Des pantalons de cachemire rouge, des babouches de marocain
+brodées d'or; sa tête était découverte, et ses longs cheveux, bleus à
+force d'être noirs, tombaient sur son cou nu, qu'accompagnait seulement
+le léger filet blanc d'une chemise de soie.
+
+Il me salua gauchement, et prononça, en moldave, quelques paroles qui
+restèrent inintelligibles pour moi.
+
+--Vous pouvez parler français, mon frère, dit Grégoriska, madame est
+Polonaise, et entend cette langue. Alors, Kostaki prononça, en français,
+quelques paroles presque aussi inintelligibles pour moi que celles qu'il
+avait prononcées en moldave; mais la mère, étendant gravement le bras,
+les interrompit. Il était évident pour moi qu'elle déclarait à ses fils
+que c'était à elle à me recevoir.
+
+Alors elle commença, en moldave, un discours de bienvenue, auquel sa
+physionomie donnait un sens facile à expliquer. Elle me montra la table,
+m'offrit un siège près d'elle, désigna du geste la maison tout entière,
+comme pour me dire qu'elle était à moi; et, s'asseyant la première avec
+une dignité bienveillante, elle fit un signe de croix, et commença une
+prière.
+
+Alors chacun prit sa place, place fixée par l'étiquette, Grégoriska près
+de moi. J'étais l'étrangère, et, par conséquent, je créais une place
+d'honneur à Kostaki, près de sa mère Smérande.
+
+C'était ainsi que s'appelait la comtesse.
+
+Grégoriska, lui aussi, avait changé de costume. Il portait la tunique
+magyare comme son frère; seulement cette tunique était de velours grenat
+et ses pantalons de cachemire bleu. Une magnifique décoration pendait à
+son cou: c'était le Nisham du sultan Mahmoud.
+
+Le reste des commensaux de la maison soupait à la même table, chacun au
+rang que lui donnait sa position parmi les amis ou parmi les serviteurs.
+
+Le souper fut triste; pas une seule fois Kostaki ne m'adressa la parole,
+quoique son frère eût toujours l'attention de me parler en français.
+Quant à la mère, elle m'offrit de tout elle-même avec cet air solennel
+qui ne la quittait jamais. Grégoriska avait dit vrai, c'était une vraie
+princesse.
+
+Après le souper, Grégoriska s'avança vers sa mère. Il lui expliqua, en
+langue moldave, le besoin que je devais avoir d'être seule, et combien
+le repos m'était nécessaire après les émotions d'une pareille journée.
+Smérande fit de la tête un signe d'approbation, me tendit la main, me
+baisa au front, comme elle eût fait de sa fille, et me souhaita une
+bonne nuit dans son château.
+
+Grégoriska ne s'était pas trompé: ce moment de solitude, je le désirais
+ardemment. Aussi remerciai-je la princesse, qui vint me reconduire
+jusqu'à la porte, où m'attendaient les deux femmes qui m'avaient déjà
+conduite dans ma chambre.
+
+Je la saluai à mon tour, ainsi que ses deux fils, et rentrai dans ce
+même appartement d'où j'étais sortie une heure auparavant.
+
+Le sofa était devenu un lit. Voilà le seul changement qui s'y fût fait.
+
+Je remerciai les femmes. Je leur fis signe que je me déshabillerais
+seule; elles sortirent aussitôt avec des témoignages de respect qui
+indiquaient qu'elles avaient ordre de m'obéir en toutes choses.
+
+Je restai dans cette chambre immense, dont ma lumière, en se déplaçant,
+n'éclairait que les parties que j'en parcourais, sans jamais pouvoir en
+éclairer l'ensemble. Singulier jeu de lumière, qui établissait une lutte
+entre la lueur de ma bougie et les rayons de la lune, qui passaient par
+ma fenêtre sans rideaux.
+
+Outre la porte par laquelle j'étais entrée, et qui donnait sur
+l'escalier, deux, autres portes s'ouvraient sur ma chambre; mais
+d'énormes verrous, placés à ces portes, et qui se tiraient de mon côté,
+suffisaient pour me rassurer.
+
+J'allai à la porte d'entrée, que je visitai. Cette porte, comme les
+autres, avait ses moyens de défense.
+
+J'ouvris ma fenêtre; elle donnait sur un précipice.
+
+Je compris que Grégoriska avait fait de cette chambre un choix réfléchi.
+
+Enfin, en revenant à mon sofa, je trouvai sur une table placée à mon
+chevet un petit billet plié.
+
+Je l'ouvris, et je lus en polonais:
+
+«Dormez tranquille; vous n'aurez rien à craindre tant que vous
+demeurerez dans l'intérieur du château.»
+
+«GRÉGORISKA.»
+
+Je suivis le conseil qui m'était donné, et, la fatigue l'emportant sur
+mes préoccupations, je me couchai, et je m'endormis.
+
+
+
+
+ XIV
+
+
+ LES DEUX FRÈRES.
+
+A dater de ce moment, je fus établie au château, et, à dater de ce
+moment, commença le drame que je vais vous raconter.
+
+Les deux frères devinrent amoureux de moi, chacun avec les nuances de
+son caractère.
+
+Kostaki, dès le lendemain, me dit qu'il m'aimait, déclara que je serais
+à lui et non à un autre, et qu'il me tuerait plutôt que de me laisser
+appartenir à qui que ce fût.
+
+Grégoriska ne dit rien; mais il m'entoura de soins et d'attentions.
+Toutes les ressources d'une éducation brillante, tous les souvenirs
+d'une jeunesse passée dans les plus nobles cours de l'Europe, furent
+employés pour me plaire. Hélas! ce n'était pas difficile: au premier son
+de sa voix, j'avais senti que cette voix caressait mon âme; au premier
+regard de ses yeux, j'avais senti que ce regard pénétrait jusqu'à mon
+coeur.
+
+Au bout de trois mois, Kostaki m'avait cent fois répété qu'il m'aimait,
+et je le haïssais; au bout de trois mois, Grégoriska ne m'avait
+pas encore dit un seul mot d'amour, et je sentais que, lorsqu'il
+l'exigerait, je serais toute à lui.
+
+Kostaki avait renoncé à ses courses. Il ne quittait plus le château. Il
+avait momentanément abdiqué en faveur d'une espèce de lieutenant, qui,
+de temps en temps, venait lui demander ses ordres, et disparaissait.
+
+Smérande aussi m'aimait d'une amitié passionnée, dont l'expression me
+faisait peur. Elle protégeait visiblement Kostaki, et semblait être
+plus jalouse de moi qu'il ne l'était lui-même. Seulement, comme elle
+n'entendait ni le polonais ni le français, et que moi je n'entendais
+pas le moldave, elle ne pouvait faire près de moi des instances bien
+pressantes en faveur de son fils; mais elle avait appris à dire en
+français trois mots, qu'elle me répétait chaque fois que ses lèvres se
+posaient sur mon front:--Kostaki aime Hedwige.
+
+Un jour, j'appris une nouvelle terrible et qui venait mettre le comble
+à mes malheurs: la liberté avait été rendue à ces quatre hommes qui
+avaient survécu au combat; ils étaient repartis pour la Pologne en
+engageant leur parole que l'un d'eux reviendrait, avant trois mois, me
+donner des nouvelles de mon père.
+
+L'un d'eux reparut, en effet, un matin. Notre château avait été pris,
+brûlé et rasé, et mon père s'était fait tuer en le défendant.
+
+J'étais désormais seule au monde.
+
+Kostaki redoubla d'instances, et Smérande de tendresse; mais, cette
+fois, je prétextai le deuil de mon père. Kostaki insista, disant que,
+plus j'étais isolée, plus j'avais besoin d'un soutien; sa mère insista,
+comme et avec lui, plus que lui peut-être.
+
+Grégoriska m'avait parlé de cette puissance que les Moldaves ont sur
+eux-mêmes, lorsqu'ils ne veulent pas laisser lire dans leurs sentiments.
+Il en était, lui, un vivant exemple. Il était impossible d'être plus
+certaine de l'amour d'un homme que je ne l'étais du sien, et cependant,
+si l'on m'eût demandé sur quelle preuve reposait cette certitude, il
+m'eût été impossible de le dire; nul, dans le château, n'avait vu sa
+main toucher la mienne, ses yeux chercher les miens. La jalousie seule
+pouvait éclairer Kostaki sur cette rivalité, comme mon amour seul
+pouvait m'éclairer sur cet amour.
+
+Cependant, je l'avoue, cette puissance de Grégoriska sur lui-même
+m'inquiétait. Je croyais certainement, mais ce n'était pas assez,
+j'avais besoin d'être convaincue, lorsqu'un soir, comme je venais de
+rentrer dans ma chambre, j'entendis frapper doucement à l'une de ces
+deux portes que j'ai désignées comme fermant en dedans; à la manière
+dont on frappait, je devinai que cet appel était celui d'un ami. Je
+m'approchai, et je demandai qui était la.
+
+--Grégoriska, répondit une voix, à l'accent de laquelle il n'y avait pas
+de danger que je me trompasse.
+
+--Que me voulez-vous? lui demandai-je toute tremblante.
+
+--Si vous avez confiance en moi, dit Grégoriska, si vous me croyez un
+homme d'honneur, accordez moi ma demande.
+
+--Quelle est-elle?
+
+--Éteignez votre lumière, comme si vous étiez couchée, et, dans une
+demi-heure, ouvrez-moi votre porte.
+
+--Revenez dans une demi-heure fut ma seule réponse.
+
+J'éteignis ma lumière, et j'attendis.
+
+Mon coeur battait avec violence, car je comprenais qu'il s'agissait de
+quelque événement important.
+
+La demi-heure s'écoula; j'entendis frapper plus doucement encore que la
+première fois. Pendant l'intervalle, j'avais tiré les verrous; je n'eus
+donc qu'à ouvrir la porte.
+
+Grégoriska entra, et, sans même qu'il me le dît, je repoussai la porte
+derrière lui, et fermai les verrous.
+
+Il resta un moment muet et immobile, m'imposant silence du geste. Puis,
+lorsqu'il se fut assuré que nul danger urgent ne nous menaçait, il
+m'emmena au milieu de la vaste chambre, et, sentant à mon tremblement
+que je ne saurais rester debout, il alla me chercher une chaise.
+
+Je m'assis, ou plutôt je me laissai tomber sur cette chaise.
+
+--Oh! mon Dieu! lui dis-je, qu'y a-t-il donc et pourquoi tant de
+précautions?
+
+--Parce que ma vie, ce qui ne serait rien, parce que la vôtre peut-être
+aussi, dépendent de la conversation que nous allons avoir.
+
+Je lui saisis la main, tout effrayée. Il porta ma main à ses lèvres,
+tout en me regardant, pour me demander pardon d'une pareille audace. Je
+baissai les yeux: c'était consentir.
+
+--Je vous aime, me dit-il de sa voix mélodieuse comme un chant;
+m'aimez-vous?
+
+--Oui, lui répondis-je.
+
+--Consentiriez-vous à être ma femme?
+
+--Oui. Il passa la main sur son front avec une profonde aspiration de
+bonheur.
+
+--Alors, vous ne refuserez pas de me suivre?
+
+--Je vous suivrai partout!
+
+--Car vous comprenez, continua-t-il, que nous ne pouvons être heureux
+qu'en fuyant.
+
+--Oh oui! m'écriai-je, fuyons.
+
+--Silence! fit-il en tressaillant, silence!
+
+--Vous avez raison.
+
+Et je me rapprochai toute tremblante de lui.
+
+--Voici ce que j'ai fait, me dit-il; voici ce qui fait que j'ai été si
+longtemps sans vous avouer que je vous aimais. C'est que je voulais, une
+fois sûr de votre amour, que rien ne pût s'opposer à notre union. Je
+suis riche, Hedwige, immensément riche, mais à la façon des seigneurs
+moldaves: riche de terres, de troupeaux, de serfs. Eh bien! j'ai vendu,
+au monastère de Hango, pour un million de terres, de troupeaux, de
+villages. Ils m'ont donné pour trois cent mille francs de pierreries,
+pour cent mille mille francs d'or, le reste en lettres de change sur
+Vienne. Un million vous suffira-t-il?
+
+Je lui serrai la main.
+
+--Votre amour m'eût suffi, Grégoriska, jugez.
+
+--Eh bien! écoutez: demain, je vais au monastère de Hango pour prendre
+mes derniers arrangements avec le supérieur. Il me tient des chevaux
+prêts; ces chevaux nous attendront à partir de neuf heures, cachés à
+cent pas du château. Après souper, vous remontez comme aujourd'hui;
+comme aujourd'hui, vous éteignez votre lumière; comme aujourd'hui,
+j'entre chez vous. Mais demain, au lieu d'en sortir seul, vous me
+suivez, nous gagnons la porte qui donne sur la campagne, nous trouvons
+nos chevaux, nous nous élançons dessus, et après-demain, au jour, nous
+avons fait trente lieues.
+
+--Que ne sommes-nous à après-demain!
+
+--Chère Edwige!
+
+Grégoriska me serra contre son coeur, nos lèvres se rencontrèrent.
+
+Oh! il l'avait bien dit: c'était un homme d'honneur à qui j'avais
+ouvert la porte de ma chambre; mais il le comprit bien: si je ne lui
+appartenais pas de corps, je lui appartenais d'âme.
+
+La nuit s'écoula sans que je pusse dormir un seul instant.
+
+Je me voyais fuyant avec Grégoriska; je me sentais emportée par lui
+comme je l'avais été par Kostaki, seulement, cette fois, cette course
+terrible, effrayante, funèbre, se changeait en une douce et ravissante
+étreinte à laquelle la vitesse ajoutait la volupté, car la vitesse a
+aussi une volupté à elle.
+
+Le jour vint.
+
+Je descendis.
+
+Il me sembla qu'il y avait quelque chose de plus sombre encore qu'à
+l'ordinaire dans la façon dont Kostaki me salua. Son sourire n'était
+même plus une ironie, c'était une menace.
+
+Quant à Smérande, elle me parut la même que d'habitude.
+
+Pendant le déjeuner, Grégoriska ordonna ses chevaux. Kostaki ne parut
+faire aucune attention à cet ordre.
+
+Vers onze heures, il nous salua, annonçant son retour pour le soir
+seulement, et priant sa mère de ne pas l'attendre à dîner; puis, se
+retournant vers moi, il me pria, à mon tour, d'agréer ses excuses.
+
+Il sortit. L'oeil de son frère le suivit jusqu'au moment où il quitta
+la chambre, et, en ce moment, il jaillit de cet oeil un tel éclair de
+haine, que je frissonnai.
+
+La journée s'écoula au milieu de transes que vous pouvez concevoir. Je
+n'avais fait confidence de nos projets à personne; à peine même, dans
+mes prières, si j'avais osé en parler à Dieu, et il me semblait que ces
+projets étaient connus de tout le monde; que chaque regard qui se fixait
+sur moi pouvait pénétrer et lire au fond de mon coeur.
+
+Le dîner fut un supplice: sombre et taciturne, Kostaki parlait rarement;
+cette fois, il se contenta d'adresser deux ou trois fois la parole,
+en moldave, à sa mère, et chaque fois l'accent de sa voix me fit
+tressaillir.
+
+[Illustration: Il s'éloigna au galop dans la direction du monastère de
+Hango.]
+
+Quand je me levai pour remonter à ma chambre, Smérande, comme
+d'habitude, m'embrassa, et, en m'embrassant, elle me dit cette phrase,
+que, depuis huit jours, je n'avais point entendu sortir de sa bouche:
+
+--Kostaki aime Hedwige!
+
+Cette phrase me poursuivit comme une menace; une fois dans ma chambre,
+il me semblait qu'une voix fatale murmurait à mon oreille: Kostaki aime
+Hedwige!
+
+Or, l'amour de Kostaki, Grégoriska me l'avait dit, c'était la mort.
+
+Vers sept heures du soir, et comme le jour commençait à baisser, je vis
+Kostaki traverser la cour. Il se retourna pour regarder de mon côté,
+mais je me rejetai en arrière, afin qu'il ne pût me voir.
+
+J'étais inquiète, car, aussi longtemps que la position de ma fenêtre
+m'avait permis de le suivre, je l'avais vu se dirigeant vers les
+écuries. Je me hasardai à tirer les verrous de ma porte et à me glisser
+dans la chambre voisine, d'où je pouvais voir tout ce qu'il allait
+faire.
+
+En effet, il se rendait aux écuries. Il en fit sortir alors lui-même son
+cheval favori, le sella de ses propres mains et avec le soin d'un homme
+qui attache la plus grande importance aux moindres détails. Il avait
+le même costume sous lequel il m'était apparu pour la première fois.
+Seulement, pour toute arme, il portait son sabre.
+
+Son cheval sellé, il jeta les yeux encore une fois sur la fenêtre de ma
+chambre. Puis, ne me voyant pas, il sauta en selle, se fit ouvrir la
+même porte par laquelle était sorti et par laquelle devait rentrer son
+frère, et s'éloigna au galop, dans la direction du monastère de Hango.
+
+Alors mon coeur se serra d'une façon terrible, un pressentiment fatal me
+disait que Kostaki allait au-devant de son frère.
+
+Je restai à cette fenêtre tant que je pus distinguer cette route, qui,
+à un quart de lieue du château, faisait un coude et se perdait dans le
+commencement d'une forêt. Mais la nuit descendit à chaque instant plus
+épaisse, la route finit par s'effacer tout à fait.
+
+Je restais encore.
+
+Enfin mon inquiétude, par son excès même, me rendit ma force, et, comme
+c'était évidemment dans la salle d'en bas que je devais avoir les
+premières nouvelles de l'un et l'autre des deux frères, je descendis.
+
+Mon premier regard fut pour Smérande. Je vis, au calme de son visage,
+qu'elle ne ressentait aucune appréhension; elle donnait ses ordres pour
+le souper habituel, et les couverts des deux frères étaient à leurs
+places.
+
+Je n'osais interroger personne. D'ailleurs, qui eusse-je interrogé?
+Personne au château, excepté Kostaki et Grégoriska, ne parlait aucune
+des deux seules langues que je parlasse.
+
+Au moindre bruit, je tressaillais.
+
+C'était à neuf heures ordinairement que l'on se mettait à table pour le
+souper.
+
+J'étais descendue à huit heures et demie; je suivais des yeux l'aiguille
+des minutes, dont la marche était presque visible sur le vaste cadran de
+l'horloge.
+
+L'aiguille voyageuse franchit la distance qui la séparait du quart.
+
+Le quart sonna. La vibration retentit sombre et triste, puis l'aiguille
+reprit sa marche silencieuse, et je la vis de nouveau parcourir la
+distance avec la régularité et la lenteur d'une pointe de compas.
+
+Quelques minutes avant neuf heures, il me sembla entendre le galop d'un
+cheval dans la cour. Smérande l'entendit aussi, car elle tourna la tête
+du côté de la fenêtre; mais la nuit était trop épaisse pour qu'elle pût
+voir.
+
+Oh! si elle m'eût regardée en ce moment, comme elle eût pu deviner ce
+qui se passait dans mon coeur.
+
+On n'avait entendu que le trot d'un seul cheval, et c'était tout simple.
+Je savais bien, moi, qu'il ne reviendrait qu'un seul cavalier.
+
+Mais lequel?
+
+Des pas résonnèrent dans l'antichambre. Ces pas étaient lents et
+semblaient peser sur mon coeur.
+
+La porte s'ouvrit, je vis dans l'obscurité se dessiner une ombre.
+
+Cette ombre s'arrêta un moment sur la porte. Mon coeur était suspendu.
+
+L'ombre s'avança, et, au fur et à mesure qu'elle entrait dans le cercle
+de lumière, je respirais.
+
+Je reconnus Grégoriska.
+
+Un instant de douleur de plus, et mon coeur se brisait.
+
+Je reconnus Grégoriska, mais pâle comme un mort. Rien qu'à le voir, on
+devinait que quelque chose de terrible venait de se passer.
+
+--Est-ce toi, Kostaki? demanda Smérande.
+
+--Non, ma mère, répondit Grégoriska d'une voix sourde.
+
+--Ah! vous voilà, dit-elle; et depuis quand votre mère doit-elle vous
+attendre?
+
+--Ma mère, dit Grégoriska en jetant un coup d'oeil sur la pendule, il
+n'est que neuf heures.
+
+Et en même temps, en effet, neuf heures sonnèrent.
+
+--C'est vrai, dit Smérande. Où est votre frère?
+
+Malgré moi, je songeai que c'était la même question que Dieu avait faite
+à Caïn.
+
+Grégoriska ne répondit point.
+
+--Personne n'a-t-il vu Kostaki? demanda Smérande.
+
+Le vatar, ou majordome, s'informa autour de lui.
+
+--Vers sept heures, dit-il, le comte a été aux écuries, a sellé son
+cheval lui-même, et est parti par la route de Hango.
+
+En ce moment, mes yeux rencontrèrent les yeux de Grégoriska. Je ne sais
+si c'était une réalité ou une hallucination, il me sembla qu'il avait
+une goutte de sang au milieu du front.
+
+Je portai lentement mon doigt à mon propre front, indiquant l'endroit où
+je croyais voir cette tache.
+
+Grégoriska me comprit; il prit son mouchoir et s'essuya.
+
+--Oui, oui, murmura Smérande, il aura rencontré quelque ours, quelque
+loup, qu'il se sera amusé à poursuivre. Voilà pourquoi un enfant fait
+attendre sa mère. Où l'avez-vous laissé, Grégoriska? dites.
+
+--Ma mère, répondit Grégoriska d'une voix émue, mais assurée, mon frère
+et moi ne sommes pas sortis ensemble.
+
+--C'est bien! dit Smérande. Que l'on serve, que l'on se mette à table et
+que l'on ferme les portes; ceux qui seront dehors coucheront dehors.
+
+Les deux premières parties de cet ordre furent exécutées à la lettre,
+Smérande prit sa place, Grégoriska s'assit à sa droite, et moi à sa
+gauche.
+
+Puis les serviteurs sortirent pour accomplir la troisième, c'est-à-dire
+pour fermer les portes du château.
+
+En ce moment, on entendit un grand bruit dans la cour, et un valet tout
+effaré entra dans la salle en disant:
+
+--Princesse, le cheval du comte Kostaki vient de rentrer dans la cour,
+seul, et tout couvert de sang.
+
+--Oh! murmura Smérande en se dressant pâle et menaçante, c'est ainsi
+qu'est rentré un soir le cheval de son père.
+
+Je jetai les yeux sur Grégoriska: il n'était plus pâle, il était livide.
+
+En effet, le cheval du comte Koproli était rentré un soir dans la cour
+du château, tout couvert de sang, et, une heure après, les serviteurs
+avaient retrouvé et rapporté le corps couvert de blessures.
+
+Smérande prit une torche des mains d'un des valets, s'avança vers la
+porte, l'ouvrit et descendit dans la cour.
+
+Le cheval, tout effaré, était contenu, malgré lui, par les trois ou
+quatre serviteurs qui unissaient leurs efforts pour l'apaiser.
+
+Smérande s'avança vers l'animal, regarda le sang qui tachait sa selle et
+reconnut une blessure au haut de son front.--Kostaki a été tué en face,
+dit-elle, en duel et par un seul ennemi. Cherchez son corps, enfants,
+plus tard nous chercherons son meurtrier.
+
+Comme le cheval était rentré par la porte de Hango, tous les serviteurs
+se précipitèrent par cette porte, et on vit leurs torches s'égarer dans
+la campagne et s'enfoncer dans la forêt, comme, dans un beau soir d'été,
+on voit scintiller les lucioles dans les plaines de Nice et de Pise.
+
+Smérande, comme si elle eût été convaincue que la recherche ne serait
+pas longue, attendit debout à la porte.
+
+Pas une larme ne coulait des yeux de cette mère désolée, et cependant on
+sentait gronder le désespoir au fond de son coeur.
+
+Grégoriska se tenait derrière elle, et j'étais près de Grégoriska.
+
+Il avait un instant, en quittant la salle, eu l'intention de m'offrir le
+bras, mais il n'avait point osé.
+
+Au bout d'un quart d'heure à peu près, on vit au tournant du chemin
+reparaître une torche, puis deux, puis toutes les torches.
+
+Seulement cette fois, au lieu de s'éparpiller dans la campagne, elles
+étaient massées autour d'un centre commun.
+
+Ce centre commun, on put bientôt voir qu'il se composait d'une litière
+et d'un homme étendu sur cette litière.
+
+Le funèbre cortège s'avançait lentement, mais il s'avançait. Au bout
+de dix minutes, il fut à la porte. En apercevant la mère vivante
+qui attendait le fils mort, ceux qui le portaient se découvrirent
+instinctivement, puis ils rentrèrent silencieux dans la cour.
+
+Smérande se mit à leur suite, et nous, nous suivîmes Smérande. On
+atteignit ainsi la grande salle, dans laquelle on déposa le corps.
+
+Alors, faisant un geste de suprême majesté, Smérande écarta tout le
+monde, et, s'approchant du cadavre, elle mit un genou en terre devant
+lui, écarta les cheveux qui faisaient un voile à son visage, le
+contempla longtemps, les yeux secs toujours, puis, ouvrant la robe
+moldave, écarta la chemise souillée de sang.
+
+Cette blessure était au côté droit de la poitrine. Elle avait dû être
+faite par une lame droite et coupante des deux côtés.
+
+Je me rappelai avoir vu le jour même, au côté de Grégoriska, le long
+couteau de chasse qui servait de baïonnette à sa carabine.
+
+Je cherchai à son côté cette arme; mais elle avait disparu.
+
+Smérande demanda de l'eau, trempa son mouchoir dans cette eau, et lava
+la plaie.
+
+Un sang frais et pur vint rougir les lèvres de la blessure.
+
+Le spectacle que j'avais sous les yeux présentait quelque chose d'atroce
+et de sublime à la fois. Cette vaste chambre, enfumée par les torches
+de résine, ces visages barbares, ces yeux brillants de férocité, ces
+costumes étranges, cette mère qui calculait, à la vue du sang encore
+chaud, depuis combien de temps la mort lui avait pris son fils, ce grand
+silence, interrompu seulement par les sanglots de ces brigands, dont
+Kostaki était le chef, tout cela, je le répète, était atroce et sublime
+à voir.
+
+Enfin Smérande approcha ses lèvres du front de son fils, puis, se
+relevant, puis, rejetant en arrière les longues nattes de ses cheveux
+blancs qui s'étaient déroulés:
+
+--Grégoriska! dit-elle.
+
+Grégoriska tressaillit, secoua la tête, et sortant de son atonie:
+
+--Ma mère, répondit-il.
+
+--Venez ici, mon fils, et écoutez-moi. Grégoriska obéit en frémissant,
+mais il obéit.
+
+A mesure qu'il approchait du corps, le sang, plus abondant et plus
+vermeil, sortait de la blessure. Heureusement, Smérande ne regardait
+plus de ce côté, car, à la vue de ce sang accusateur, elle n'eût plus eu
+besoin de chercher qui était le meurtrier.
+
+--Grégoriska, dit-elle, je sais bien que Kostaki et toi ne vous aimiez
+point. Je sais bien que tu es Waivady par ton père, et lui, Koproli par
+le sien; mais, par votre mère, vous étiez tous deux des Brankovan. Je
+sais que toi tu es un homme des villes d'Occident, et lui un enfant des
+montagnes orientales; mais enfin, par le ventre qui vous a portés tous
+deux, vous êtes frères. Eh bien! Grégoriska, je veux savoir si nous
+allons porter mon fils auprès de son père sans que le serment ait été
+prononcé, si je puis pleurer tranquille, enfin, comme une femme, me
+reposant sur vous, c'est-à-dire sur un homme, de la punition.
+
+[Illustration: Kostaki a été tué en face, en duel et par un seul
+ennemi.]
+
+--Nommez-moi le meurtrier de mon frère, madame, et ordonnez, je vous
+jure qu'avant une heure, si vous l'exigez, il aura cessé de vivre.
+
+--Jurez toujours, Grégoriska, jurez, sous peine de ma malédiction,
+entendez-vous, mon fils? Jurez que le meurtrier mourra, que vous ne
+laisserez pas pierre sur pierre de sa maison; que sa mère, ses enfants,
+ses frères, sa femme ou sa fiancée périront de votre main. Jurez, et, en
+jurant, appelez sur vous la colère du ciel si vous manquez à ce serment
+sacré. Si vous manquez à ce serment sacré, soumettez-vous à la misère, à
+l'exécration de vos amis, à la malédiction de votre mère.
+
+Grégoriska étendit la main sur le cadavre.
+
+--Je jure que le meurtrier mourra, dit-il.
+
+[Illustration: Les yeux du cadavre se rouvrirent et s'attachèrent sur
+moi plus vivants que je ne les avais jamais vus.]
+
+À ce serment étrange et dont moi et le mort, peut-être, pouvions seuls
+comprendre le véritable sens, je vis ou je crus voir s'accomplir un
+effroyable prodige. Les yeux du cadavre se rouvrirent et s'attachèrent
+sur moi plus vivants que je ne les avais jamais vus, et je sentis, comme
+si ce double rayon eût été palpable, pénétrer un fer brûlant jusqu'à mon
+coeur.
+
+C'était plus que je n'en pouvais supporter; je m'évanouis.
+
+
+
+
+ XV
+
+
+ LE MONASTÈRE DE HANGO.
+
+Quand je me réveillai, j'étais dans ma chambre, couchée sur mon lit; une
+des deux femmes veillait près de moi.
+
+Je demandai où était Smérande; on me répondit qu'elle veillait près du
+corps de son fils.
+
+Je demandai où était Grégoriska; on me répondit qu'il était au monastère
+de Hango.
+
+Il n'était plus question de fuite. Kostaki n'était-il pas mort? Il
+n'était plus question de mariage. Pouvais-je épouser le fratricide?
+
+Trois jours et trois nuits s'écoulèrent ainsi au milieu de rêves
+étranges. Dans ma veille ou dans mon sommeil, je voyais toujours ces
+deux yeux vivants au milieu de ce visage mort: c'était une vision
+horrible.
+
+C'était le troisième jour que devait avoir lieu l'enterrement de
+Kostaki.
+
+Le matin de ce jour on m'apporta de la part de Smérande un costume
+complet de veuve. Je m'habillai et je descendis.
+
+La maison semblait vide; tout le monde était à la chapelle.
+
+Je m'acheminai vers le lieu de la réunion. Au moment où j'en franchis le
+seuil, Smérande, que je n'avais pas vue depuis trois jours, franchit le
+seuil et vint à moi.
+
+Elle semblait une statue de la Douleur. D'un mouvement lent comme celui
+d'une statue, elle posa ses lèvres glacées sur mon front, et, d'une
+voix qui semblait déjà sortir de la tombe, elle prononça ces paroles
+habituelles:--Kostaki vous aime.
+
+Vous ne pouvez vous faire une idée de l'effet que produisirent sur moi
+ces paroles. Cette protestation d'amour faite au présent, au lieu d'être
+faite au passé; ce _vous aime_, au lieu de _vous aimait_; cet amour
+d'outre-tombe qui venait me chercher dans la vie, produisit sur moi une
+impression terrible.
+
+En même temps, un étrange sentiment s'emparait de moi, comme si j'eusse
+été en effet la femme de celui qui était mort, et non la fiancée de
+celui qui était vivant. Ce cercueil m'attirait à lui, malgré moi,
+douloureusement, comme on dit que le serpent attire l'oiseau qu'il
+fascine. Je cherchai des yeux Grégoriska.
+
+Je l'aperçus, pâle et debout, contre une colonne; ses yeux étaient au
+ciel. Je ne puis dire s'il me vit.
+
+Les moines du couvent de Hango entouraient le corps en chantant
+des psalmodies du rit grec, quelquefois harmonieuses, plus souvent
+monotones. Je voulais prier aussi, moi; mais la prière expirait sur mes
+lèvres, mon esprit était tellement bouleversé, qu'il me semblait bien
+plutôt assister à un consistoire de démons qu'à une réunion de prêtres.
+
+Au moment où l'on enleva le corps, je voulus le suivre, mais mes forces
+s'y refusèrent. Je sentis mes jambes craquer sous moi, et je m'appuyai à
+la porte.
+
+Alors Smérande vint à moi, et fit un signe à Grégoriska. Grégoriska
+obéit, et s'approcha. Alors Smérande m'adressa la parole en langue
+moldave.--Ma mère m'ordonne de vous répéter mot pour mot ce qu'elle va
+dire, fit Grégoriska.
+
+Alors Smérande parla de nouveau; quand elle eut fini:--Voici les paroles
+de ma mère, dit-il: «Vous pleurez mon fils, Hedwige, vous l'aimiez,
+n'est-ce pas? Je vous remercie de vos larmes et de votre amour;
+désormais vous êtes autant ma fille que si Kostaki eût été votre époux;
+vous avez désormais une patrie, une mère, une famille. Répandons la
+somme de larmes que l'on doit aux morts, puis ensuite redevenons toutes
+deux dignes de celui qui n'est plus... moi sa mère, vous sa femme!
+Adieu! rentrez chez vous; moi, je vais suivre mon fils jusqu'à sa
+dernière demeure; à mon retour, je m'enfermerai avec ma douleur, et vous
+ne me verrez que lorsque je l'aurai vaincue; soyez tranquille, je la
+tuerai, car je ne veux pas qu'elle me tue.»
+
+Je ne pus répondre à ces paroles de Smérande, traduites par Grégoriska,
+que par un gémissement.
+
+Je remontai dans ma chambre, le convoi s'éloigna. Je le vis disparaître
+à l'angle du chemin. Le couvent de Hango n'était qu'à une demi-lieue du
+château, en droite ligne; mais les obstacles du sol forçaient la route
+de dévier, et, en suivant la route, il s'éloignait de près de deux
+heures.
+
+Nous étions au mois de novembre. Les journées étaient redevenues froides
+et courtes. A cinq heures du soir, il faisait nuit close.
+
+Vers sept heures, je vis reparaître des torches. C'était le cortège
+funèbre qui rentrait. Le cadavre reposait dans le tombeau de ses pères.
+Tout était dit.
+
+Je vous ai dit à quelle obsession étrange je vivais en proie depuis le
+fatal événement qui nous avait tous habillés de deuil, et surtout depuis
+que j'avais vu se rouvrir et se fixer sur moi les yeux que la mort avait
+fermés. Ce soir-là, accablée par les émotions de la journée, j'étais
+plus triste encore. J'écoutais sonner les différentes heures à l'horloge
+du château, et je m'attristais au fur et à mesure que le temps envolé me
+rapprochait de l'instant où Kostaki avait dû mourir.
+
+J'entendis sonner neuf heures moins un quart.
+
+Alors une étrange sensation s'empara de moi. C'était une terreur
+frissonnante qui courait par tout mon corps, elle glaçait; puis,
+avec cette terreur, quelque chose comme un sommeil invincible qui
+alourdissait mes sens; ma poitrine s'oppressa, mes yeux se voilèrent.
+J'étendis les bras, et j'allai à reculons tomber sur mon lit.
+
+Cependant mes sens n'avaient pas tellement disparu que je ne pusse
+entendre comme un pas qui s'approchait de ma porte; puis il me sembla
+que ma porte s'ouvrait; puis je ne vis et n'entendis plus rien.
+
+Seulement je sentis une vive douleur au cou.
+
+Après quoi je tombai dans une léthargie complète.
+
+A minuit je me réveillai, ma lampe brûlait encore; je voulus me lever,
+mais j'étais si faible, qu'il me fallut m'y reprendre à deux fois.
+Cependant je vainquis cette faiblesse, et comme, éveillée, j'éprouvais
+au cou la même douleur que j'avais éprouvée dans mon sommeil: je me
+traînai, en m'appuyant contre la muraille, jusqu'à la glace et je
+regardai.
+
+Quelque chose de pareil à une piqûre d'épingle, marquait l'artère de mon
+col.
+
+Je pensai que quelque insecte m'avait mordu pendant mon sommeil, et,
+comme j'étais écrasée de fatigue, je me couchai et je m'endormis.
+
+Le lendemain, je me réveillai comme d'habitude. Comme d'habitude, je
+voulus me lever aussitôt que mes yeux furent ouverts; mais j'éprouvai
+une faiblesse que je n'avais éprouvée encore qu'une seule fois dans ma
+vie, le lendemain d'un jour où j'avais été saignée.
+
+Je m'approchai de ma glace, et je fus frappée de ma pâleur.
+
+La journée se passa triste et sombre, j'éprouvais une chose étrange; où
+j'étais, j'avais besoin de rester, tout déplacement était une fatigue.
+
+La nuit vint, on m'apporta ma lampe; mes femmes, je le compris du moins
+à leurs gestes, m'offraient de rester près de moi. Je les remerciai:
+elles sortirent.
+
+A la même heure que la veille, j'éprouvai les mêmes symptômes. Je voulus
+me lever alors et appeler du secours; mais je ne pus aller jusqu'à la
+porte. J'entendis vaguement le timbre de l'horloge sonnant neuf heures
+moins un quart; les pas résonnèrent, la porte s'ouvrit; mais je ne
+voyais, je n'entendais rien; comme la veille, j'étais allée tomber
+renversée sur mon lit.
+
+Comme la veille, j'éprouvai une douleur aiguë au même endroit.
+
+Comme la veille, je me réveillai à minuit; seulement, je me réveillai
+plus faible et plus pâle que la veille.
+
+Le lendemain encore l'horrible obsession se renouvela.
+
+J'étais décidée à descendre près de Smérande, si faible que je fusse,
+lorsqu'une de mes femmes entra dans ma chambre, et prononça le nom de
+Grégoriska.
+
+Grégoriska venait derrière elle.
+
+Je voulus me lever pour le recevoir, mais je retombai sur mon fauteuil.
+
+Il jeta un cri en m'apercevant, et voulut s'élancer vers moi; mais j'eus
+la force d'étendre le bras vers lui.--Que venez-vous faire ici? lui
+demandai-je.--Hélas! dit-il, je venais vous dire adieu! je venais vous
+dire que je quitte ce monde qui m'est insupportable sans votre amour et
+sans votre présence; je venais vous dire que je me retire au monastère
+de Hango.--Ma présence vous est ôtée, Grégoriska, lui répondis-je, mais
+non mon amour. Hélas! je vous aime toujours, et ma grande douleur, c'est
+que désormais cet amour soit presque un crime.--Alors, je puis espérer
+que vous prierez pour moi, Hedwige.--Oui; seulement je ne prierai pas
+longtemps, ajoutai-je avec un sourire.--Qu'avez-vous donc, en effet, et
+pourquoi êtes-vous si pâle?--J'ai... que Dieu prend pitié de moi, sans
+doute, et qu'il m'appelle à lui!
+
+Grégoriska s'approcha de moi, me prit une main, que je n'eus pas la
+force de lui retirer, et, me regardant fixement:--Cette pâleur n'est
+point naturelle, Hedwige; d'où vient-elle? dites.--Si je vous le disais,
+Grégoriska, vous croiriez que je suis folle.--Non, non, dites, Hedwige,
+je vous en supplie, nous sommes ici dans un pays qui ne ressemble à
+aucun autre pays, dans une famille qui ne ressemble à aucune autre
+famille. Dites, dites tout, je vous en supplie.
+
+Je lui racontai tout: cette étrange hallucination qui me prenait à cette
+heure où Kostaki avait dû mourir; cette terreur, cet engourdissement, ce
+froid de glace, cette prostration qui me couchait sur mon lit, ce
+bruit de pas que je croyais entendre, cette porte que je croyais voir
+s'ouvrir, enfin cette douleur aiguë suivie d'une pâleur et d'une
+faiblesse sans cesse croissantes.
+
+J'avais cru que mon récit paraîtrait, à Grégoriska, un commencement de
+folie, et je l'achevais avec une certaine timidité, quand, au contraire,
+je vis qu'il prétait à ce récit une attention profonde.
+
+Après que j'eus cessé de parler, il réfléchit un instant.
+
+--Ainsi, demanda-t-il, vous vous endormez chaque soir à neuf heures
+moins un quart?--Oui, quelques efforts que je fasse pour résister au
+sommeil.--Ainsi, vous croyez voir s'ouvrir votre porte?--Oui, quoique
+je la ferme au verrou.--Ainsi, vous ressentez une douleur aiguë
+au cou?--Oui, quoique à peine mon cou conserve la trace d'une
+blessure.--Voulez-vous permettre que je voie? dit-il.--Je renversai ma
+tête sur mon épaule.
+
+Il examina cette cicatrice.
+
+--Edwige, dit-il après un instant, avez-vous confiance en moi?--Vous le
+demandez? répondis-je.--Croyez-vous en ma parole?--Comme je crois aux
+saints Évangiles.--Eh bien! Edwige, sur ma parole, je vous jure que
+vous n'avez pas huit jours à vivre, si vous ne consentez pas à faire,
+aujourd'hui même, ce que je vais vous dire:--Et si j'y consens?--Si vous
+y consentez, vous serez sauvée peut-être.--Peut-être?
+
+Il se tut.
+
+--Quoi qu'il doive arriver, Grégoriska, repris-je, je ferai ce que vous
+m'ordonnerez de faire.--Eh bien! écoutez, dit-il, et surtout ne vous
+effrayez pas. Dans votre pays, comme en Hongrie, comme dans notre
+Roumanie, il existe une tradition.
+
+Je frissonnai, car cette tradition m'était revenue à la mémoire.
+
+--Ah! dit-il, vous savez ce que je veux dire?--Oui, répondis-je, j'ai
+vu, en Pologne, des personnes soumises à cette horrible fatalité.--Vous
+voulez parler des vampires, n'est-ce pas?--Oui, dans mon enfance, j'ai
+vu déterrer, dans le cimetière d'un village appartenant à mon père,
+quarante personnes mortes en quinze jours, sans que l'on pût deviner la
+cause de leur mort. Dix-sept ont donné tous les signes du vampirisme,
+c'est-à-dire qu'on les a retrouvés frais, vermeils, et pareils à des
+vivants; les autres étaient leurs victimes.--Et que fit-on pour en
+délivrer le pays?
+
+--On leur enfonça un pieu dans le coeur, et on les brûla ensuite.--Oui,
+c'est ainsi que l'on agit d'ordinaire; mais, pour nous, cela ne suffit
+pas. Pour vous délivrer du fantôme, je veux d'abord le connaître, et, de
+par le ciel, je le connaîtrai. Oui, et, s'il le faut, je lutterai
+corps à corps avec lui, quel qu'il soit.--Oh! Grégoriska, m'écriai-je,
+effrayée.--J'ai dit: quel qu'il soit, et je le répète. Mais il faut,
+pour mener à bien cette terrible aventure, que vous consentiez à tout
+ce que je vais exiger de vous.--Dites.--Tenez-vous prête à sept heures.
+Descendez à la chapelle; descendez-y seule; il faut vaincre votre
+faiblesse, Hedwige, il le faut. Là, nous recevrons la bénédiction
+nuptiale. Consentez-y, ma bien-aimée; il faut, pour vous défendre, que,
+devant Dieu et devant les hommes, j'aie le droit de veiller sur
+vous. Nous remonterons ici, et alors nous verrons.--Oh! Grégoriska,
+m'écriai-je, si c'est lui, il vous tuera.--Ne craignez rien, ma
+bien-aimée Edwige. Seulement, consentez.--Vous savez bien que je ferai
+tout ce que vous voudrez, Grégoriska.--A ce soir, alors.--Oui, faites de
+votre côté ce que vous voulez faire, et je vous seconderai de mon mieux,
+allez.
+
+Il sortit. Un quart d'heure après, je vis un cavalier bondissant sur la
+route du monastère; c'était lui!
+
+A peine l'eus-je perdu de vue que je tombai à genoux, et que je priai
+comme on ne prie plus dans vos pays sans croyance, et j'attendis sept
+heures, offrant à Dieu et aux saints l'holocauste de mes pensées; je ne
+me relevai qu'au moment où sonnèrent sept heures.
+
+J'étais faible comme une mourante, pâle comme une morte. Je jetai sur
+ma tête un grand voile noir, je descendis l'escalier, me soutenant aux
+murailles, et me rendis à la chapelle sans avoir rencontré personne.
+
+Grégoriska m'attendait avec le père Bazile, supérieur du couvent de
+Hango. Il portait au côté une épée sainte, relique d'un vieux croisé qui
+avait pris Constantinople avec Ville-Hardouin et Beaudoin de Flandre.
+
+--Hedwige, dit-il en frappant de la main sur son épée, avec l'aide de
+Dieu, voici qui rompra le charme qui menace votre vie. Approchez donc
+résolument, voici un saint homme qui, après avoir reçu ma confession, va
+recevoir nos serments.
+
+La cérémonie commença; jamais peut-être il n'y en eut de plus simple et
+de plus solennelle à la fois. Nul n'assistait le pope; lui-même nous
+plaça sur la tête les couronnes nuptiales. Vêtus de deuil tous deux,
+nous fîmes le tour de l'autel un cierge à la main; puis le religieux,
+ayant prononcé les paroles saintes, ajouta:
+
+--Allez maintenant, mes enfants, et que Dieu vous donne la force et le
+courage de lutter contre l'ennemi du genre humain. Vous êtes armés de
+votre innocence et de sa justice; vous vaincrez le démon. Allez, et
+soyez bénis>
+
+Nous baisâmes les livres saints et nous sortîmes de la chapelle.
+
+Alors, pour la première fois, je m'appuyai sur le bras de Grégoriska,
+et il me sembla qu'au toucher de ce bras vaillant, qu'au contact de ce
+noble coeur, la vie rentrait dans mes veines, Je me croyais certaine de
+triompher, puisque Grégoriska était avec moi; nous remontâmes dans ma
+chambre.
+
+Huit heures et demie sonnaient.
+
+--Hedwige, me dit alors Grégoriska, nous n'avons pas de temps à perdre.
+Veux-tu t'endormir comme d'habitude, et que tout se passe pendant ton
+sommeil? Veux-tu rester éveillée et tout voir?
+
+[Illustration: Le spectre reculait sous le glaive sacré.]
+
+--Près de toi, je ne crains rien, je veux rester éveillée, je veux tout
+voir.
+
+Grégoriska tira de sa poitrine un buis béni, tout humide encore d'eau
+sainte, et me le donna.
+
+--Prends donc ce rameau, dit-il, couche-toi sur ton lit, récite les
+prières à la Vierge et attends sans crainte. Dieu est avec nous. Surtout
+ne laisse pas tomber ton rameau; avec lui, tu commanderas à l'enfer
+même. Ne m'appelle pas, ne crie pas; prie, espère et attends.
+
+Je me couchai sur le lit, je croisai mes mains sur ma poitrine, sur
+laquelle j'appuyai le rameau béni.
+
+Quant à Grégoriska, il se cacha derrière le dais dont j'ai parlé, et qui
+coupait l'angle de ma chambre.
+
+Je comptais les minutes, et, sans doute, Grégoriska les comptait aussi
+de son côté.
+
+Les trois quarts sonnèrent.
+
+Le retentissement du marteau vibrait encore, que je ressentis ce même
+engourdissement, cette même terreur, ce même froid glacial; mais
+j'approchai le rameau béni de mes lèvres, et cette première sensation se
+dissipa.
+
+Alors, j'entendis bien distinctement le bruit de ce pas lent et mesuré
+qui retentissait dans l'escalier et qui s'approchait de ma porte.
+
+Puis ma porte s'ouvrit lentement, sans bruit, comme poussée par une
+force surnaturelle, et alors...
+
+La voix s'arrêta comme étouffée dans la gorge de la narratrice.
+
+--Et alors, continua-t-elle avec un effort, j'aperçus Kostaki, pâle
+comme je l'avais vu sur la litière; ses longs cheveux noirs, épars sur
+ses épaules, dégouttaient de sang; il portait son costume habituel;
+seulement il était ouvert sur sa poitrine, et laissait voir sa blessure
+saignante.
+
+Tout était mort, tout était cadavre... chair, habits, démarche... les
+yeux seuls, ces yeux terribles, étaient vivants.
+
+A cette vue, chose étrange! au lieu de sentir redoubler mon épouvante,
+je sentis croître mon courage. Dieu me l'envoyait sans doute pour que je
+pusse juger ma position et me défendre contre l'enfer. Au premier pas
+que le fantôme fit vers mon lit, je croisai hardiment mon regard avec ce
+regard de plomb, et lui présentai le rameau béni.
+
+Le spectre essaya d'avancer; mais un pouvoir plus fort que le sien le
+maintint à sa place. Il s'arrêta:
+
+--Oh! murmura-t-il; elle ne dort pas, elle sait tout.
+
+Il parlait en moldave, et cependant j'entendais comme si ces paroles
+eussent été prononcées dans une langue que j'eusse comprise.
+
+Nous étions ainsi en face, le fantôme et moi, sans que mes yeux pussent
+se détacher des siens, lorsque je vis, sans avoir besoin de tourner
+la tête de son côté, Grégoriska sortir de derrière la stalle de bois,
+semblable à l'ange exterminateur et tenant son épée à la main. Il fit le
+signe de la croix de la main gauche et s'avança lentement l'épée tendue
+vers le fantôme; celui-ci, à l'aspect de son frère, avait à son tour
+tiré son sabre avec un éclat de rire terrible; mais, à peine le sabre
+eut-il touché le fer béni, que le bras du fantôme retomba inerte près de
+son corps.
+
+Kostaki poussa un soupir plein de lutte et de désespoir.
+
+--Que veux-tu? dit-il à son frère.--Au nom du Dieu vivant, dit
+Grégoriska, je t'adjure de répondre.--Parle, dit le fantôme en grinçant
+des dents.--Est-ce moi qui t'ai attendu?--Non.--Est-ce moi qui t'ai
+attaqué?--Non.--Est-ce moi qui t'ai frappé?--Non.--Tu t'es jeté sur mon
+épée, et voilà tout. Donc, aux yeux de Dieu et des hommes, je ne suis
+pas coupable du crime de fratricide; donc tu n'as pas reçu une mission
+divine, mais infernale; donc tu es sorti de la tombe, non comme une
+ombre sainte, mais comme un spectre maudit, et tu vas rentrer dans ta
+tombe.--Avec elle, oui! s'écria Kostaki en faisant un effort suprême
+pour s'emparer de moi.--Seul! s'écria à son tour Grégoriska; cette femme
+m'appartient.
+
+Et, en prononçant ces paroles, du bout du fer béni il toucha la plaie
+vive.
+
+Kostaki poussa un cri comme si un glaive de flamme l'eût touché, et,
+portant la main gauche à sa poitrine, il fit un pas en arrière.
+
+En même temps, et d'un mouvement qui semblait être emboîté avec le sien,
+Grégoriska fit un pas en avant; alors, les yeux sur les yeux du mort,
+l'épée sur la poitrine de son frère, commença une marche lente,
+terrible, solennelle; quelque chose de pareil au passage de don Juan et
+du commandeur; le spectre reculant sous le glaive sacré, sous la volonté
+irrésistible du champion de Dieu; celui-ci le suivant pas à pas sans
+prononcer une parole; tous deux haletants, tous deux livides, le vivant
+poussant le mort devant lui, et le forçant d'abandonner ce château qui
+était sa demeure dans le passé, pour la tombe qui était sa demeure dans
+l'avenir.
+
+Oh! c'était horrible à voir, je vous jure.
+
+Et pourtant, mue moi-même par une force supérieure, invisible, inconnue,
+sans me rendre compte de ce que je faisais, je me levai et je les
+suivis. Nous descendîmes l'escalier, éclairés seulement par les
+prunelles ardentes de Kostaki. Nous traversâmes ainsi la galerie, ainsi
+la cour. Nous franchîmes ainsi la porte de ce même pas mesuré: le
+spectre à reculons, Grégoriska le bras tendu, moi les suivant.
+
+Cette course fantastique dura une heure: il fallait reconduire le mort
+à sa tombe; seulement, au lieu de suivre le chemin habituel, Kostaki et
+Grégoriska avaient coupé le terrain en droite ligne, s'inquiétant peu
+des obstacles qui avaient cessé d'exister: sous leurs pieds, le sol
+s'aplanissait, les torrents se desséchaient, les arbres se reliaient,
+les rocs s'écartaient; le même miracle s'opérait pour moi qui s'opérait
+pour eux; seulement tout le ciel me semblait couvert d'un crêpe noir, la
+lune et les étoiles avaient disparu, et je ne voyais toujours dans la
+nuit briller que les yeux de flamme du vampire.
+
+Nous arrivâmes ainsi à Hango, ainsi nous passâmes à travers la haie
+d'arbousiers qui servait de clôture au cimetière. A peine entrée, je
+distinguai dans l'ombre la tombe de Kostaki placée à côté de celle de
+son père; j'ignorais qu'elle fût là, et cependant je la reconnus.
+
+Cette nuit-là je savais tout.
+
+Au bord de la fosse ouverte, Grégoriska s'arrêta.
+
+--Kostaki, dit-il, tout n'est pas encore fini pour toi, et une voix du
+ciel me dit que tu seras pardonné si tu te repens: promets-tu de rentrer
+dans ta tombe? promets-tu de n'en plus sortir? promets-tu de vouer enfin
+à Dieu le culte qui tu as voué à l'enfer?--Non! répondit Kostaki.--Te
+repens-tu? demanda Grégoriska.--Non!--Pour la dernière fois,
+Kostaki?--Non!--Eh bien! appelle à ton secours Satan, comme j'appelle
+Dieu au mien, et voyons, cette fois encore, à qui restera la victoire.
+
+Deux cris retentirent en même temps; les fers se croisèrent tout
+jaillissants d'étincelles, et le combat dura une minute qui me parut un
+siècle.
+
+Kostaki tomba; je vis se lever l'épée terrible, je la vis s'enfoncer
+dans son corps et clouer ce corps a la terre fraîchement remuée.
+
+Un cri suprême, et qui n'avait rien d'humain, passa dans l'air.
+
+J'accourus.
+
+Grégoriska était resté debout, mais chancelant.
+
+J'accourus et je le soutins dans mes bras.
+
+--Etes-vous blessé? lui demandai-je avec anxiété.
+
+--Non, me dit-il; mais dans un duel pareil, chère Hedwige, ce n'est
+pas la blessure qui tue, c'est la lutte. J'ai lutté avec la mort,
+j'appartiens à la mort.
+
+--Ami, ami, m'écriai-je, éloigne-toi, éloigne-toi d'ici, et la vie
+reviendra peut-être.--Non, dit-il, voilà ma tombe, Hedwige; mais ne
+perdons pas de temps; prends un peu de cette terre imprégnée de son
+sang, et applique-la sur la morsure qu'il t'a faite; c'est le seul moyen
+de te préserver dans l'avenir de son horrible amour.
+
+J'obéis en frissonnant. Je me baissai pour ramasser cette terre
+sanglante, et, en me baissant, je vis le cadavre cloué au sol; l'épée
+bénie lui traversait le coeur, et un sang noir et abondant sortait de sa
+blessure, comme s'il venait seulement de mourir à l'instant même.
+
+Je pétris un peu de terre avec le sang, et j'appliquai l'horrible
+talisman sur ma blessure.
+
+--Maintenant, mon Hedwige adorée, dit Grégoriska d'une voix affaiblie,
+écoute bien mes dernières instructions: quitte le pays aussitôt que tu
+pourras. La distance seule est une sécurité pour toi. Le père Bazile a
+reçu aujourd'hui mes volontés suprêmes, et il les accomplira. Hedwige!
+un baiser! le dernier, le seul, Hedwige! je meurs.
+
+Et, en disant ces mots, Grégoriska tomba près de son frère.
+
+Dans toute autre circonstance, au milieu de ce cimetière, près de cette
+tombe ouverte, avec ces deux cadavres couchés à côté l'un de l'autre, je
+fusse devenue folle; mais, je l'ai déjà dit, Dieu avait mis en moi une
+force égale aux événements dont il me faisait non-seulement le témoin,
+mais l'acteur.
+
+Au moment où je regardais autour de moi, cherchant quelques secours, je
+vis s'ouvrir la porte du cloître, et les moines, conduits par le père
+Bazile, s'avancèrent deux à deux, portant des torches allumées et
+chantant les prières des morts.
+
+Le père Bazile venait d'arriver au couvent; il avait prévu ce qui
+s'était passé, et, à la tête de toute la communauté, il se rendait au
+cimetière.
+
+Il me trouva vivante près des deux morts.
+
+Kostaki avait le visage bouleversé par une dernière convulsion.
+
+Grégoriska, au contraire, était calme et presque souriant.
+
+Comme l'avait recommandé Grégoriska, on l'enterra près de son frère: le
+chrétien gardant le damné.
+
+Smérande, en apprenant ce nouveau malheur et la part que j'y avais
+prise, voulut me voir; elle vint me trouver au couvent de Hango et
+apprit de ma bouche tout ce qui s'était passé dans cette terrible nuit.
+
+Je lui racontai dans tous ses détails la fantastique histoire; mais
+elle m'écouta comme m'avait écoutée Grégoriska, sans étonnement, sans
+frayeur.
+
+--Hedwige, répondit-elle après un moment de silence, si étrange que soit
+ce que vous venez de raconter, vous n'avez dit cependant que la vérité
+pure.--La race des Brankovan est maudite, jusqu'à la troisième et
+quatrième génération, et cela parce qu'un Brankovan a tué un prêtre.
+Mais le terme de la malédiction est arrivé; car, quoique épouse, vous
+êtes vierge, et en moi la race s'éteint. Si mon fils vous a légué un
+million, prenez-le. Après moi, à part les legs pieux que je compte
+faire, vous aurez le reste de ma fortune. Maintenant, suivez au plus
+vite le conseil de votre époux. Retournez au plus vite dans les pays où
+Dieu ne permet point que s'accomplissent ces terribles prodiges. Je
+n'ai besoin de personne pour pleurer mes fils avec moi. Adieu, ne vous
+enquérez plus de moi. Mon sort à venir n'appartient plus qu'à moi et à
+Dieu.
+
+Et, m'ayant embrassée sur le front comme d'habitude, elle me quitta et
+vint s'enfermer au château de Brankovan.
+
+Huit jours après, je partis pour la France. Comme l'avait espéré
+Grégoriska, mes nuits cessèrent d'être fréquentées par le terrible
+fantôme. Ma santé même s'est rétablie, et je n'ai gardé de cet événement
+que cette pâleur mortelle qui accompagne jusqu'au tombeau toute créature
+qui a subi le baiser d'un vampire.
+
+
+
+La dame se tut, minuit sonna, et j'oserai presque dire que le plus brave
+de nous tressaillit au timbre de la pendule.
+
+Il était temps de se retirer; nous prîmes congé de M. Ledru.
+
+Un an après, cet excellent homme mourut.
+
+C'est la première fois que, depuis cette mort, j'ai l'occasion de payer
+un tribut au bon citoyen, au savant modeste, à l'honnête homme surtout.
+Je m'empresse de le faire.
+
+Je ne suis jamais retourné à Fontenay-aux-Roses.
+
+Mais le souvenir de cette journée laissa une si profonde impression dans
+ma vie, mais toutes ces histoires étranges, qui s'étaient accumulées
+dans une seule soirée, creusèrent un si profond sillon dans ma mémoire,
+qu'espérant éveiller chez les autres un intérêt que j'avais éprouvé
+moi-même, je recueillis dans les différents pays que j'ai parcourus
+depuis dix-huit ans, c'est-à-dire en Suisse, en Allemagne, en Italie, en
+Espagne, en Sicile, en Grèce et en Angleterre, toutes les traditions du
+même genre que les récits des différents peuples firent revivre à mon
+oreille, et que j'en composai cette collection que je livre aujourd'hui
+à mes lecteurs habituels, sous le titre: LES MILLE ET UN FANTÔMES.
+
+
+ FIN.
+
+[Illustration:--Hedwige! un baiser! le dernier, le seul, Hedwige! je
+meurs.]
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's Les mille et un fantomes, by Alexandre Dumas
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES MILLE ET UN FANTOMES ***
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+Produced by Carlo Traverso, Renald Levesque and the Online Distributed
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+
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+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
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+
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+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
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+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
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+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
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+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
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+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
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+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
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